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Texte
1637
SCIENTIA
VERITAS
LIBRARY OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
TEROR
AF
20
M5
177-
:
1
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER. 1774.
PREMIER VOLUME.
N°. I.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amſterdam
continue d'imprimer & débiter le MFRCURE DE
FRANCE , ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en Prufe , des Enigmes , Logearyghes,
Nouvelles Listéraires , Annonces des prix des uifférentes
Académies , Annonces de Spectacles , Avis com
cernant les Arts agréables , comme Peinture , drchitecture .
Gravure , Musique &c . quelques Anecdotes , des haus ;
Arréss , Déclarations ; des Avis ; des Nouvelles Pittigues z
les Naiſſances & les Morts des Perſonnages les plus it
lustres; les Nouvelles des Loteries , & allez ſouvent des
additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande, Cet o
vrage a 16 volumes par année que l'on peut fe procurer
par abonnement pour f 12 : - ceux qui voudront avour
des parties ſéparées les payeront à raifon d'un florin.
On peut avoir chez lui les années 1770 1771 1772
778 1774
1
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Litraire
à Amsterdam , l'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux -mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. I vol . à ƒ 12 : -
!
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XIII. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fair à Genève , du
Difcours, & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Plancher
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jasqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents fur le Mariage des En
fants de Famille. z vol. gr. 8vo. Londres 1773. à ft : 5
Pensées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773 à ft : 10.
Des Titres Primitifs de la Révélation , ou Corfidérations
Critiques fur la pureté & l'intégrité du Texte Original
des Livres faints de Pancien Teftament ; dans lesquels
on montre les avantages que la Religion &les
Lettres peuvent retirer d'une nouvelle Edition protitée
de ce Texte comparée avec les Manufcrits Hebreus
helgeradyk
313
LIVRES NOUVEAUX.
& les anciennes Verſions Grecques , Latines &Orien
tales. Par le R. P. Gabriel Fabricy , de l'ordre des
F. F. Prêcheurs , Docteur Théologien det Cafanate ,
de l'Académie des Arcades de Rome. 2 vol. gr . 8vo.
Rome 1772. 16 : -
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont. Ancien
Miniſtre Plenipotentiaire de France fur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant fon féjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774-
Contiennent :
Tome I. Tableau hiſtorique & Politique de la République
de Pologne. Recherches hiſtoriques ſur la Province
d'Alface.
,
11. Recherches fur les Royaumes de Naples de
Sicile Deſcription Géographique , des Juriidictions
fupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , confeil d'Etat , Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleffe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Hiftoire facrée ,
Ecclefiaftique , & des Papes .
IV. Pensées , Recherches , Obſervations fur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreflion des droits intérieurs
, obſervations fur les foies , remarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches fur la Ruffie , fur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de fortie , tarif
ou table Alphabétique des droits impofés fur les
marchandifes importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie . Traité de commerce entre la Ruflie & la
Grande Bretagne .
- VI. Hittoire impartiale d'Eudoxie Fæderowna
ordonnances de Pierre 1.. Obſervations fur les revenus
& les dépenfes de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit confeil , Doge , Sénateurs ,
Colleges ; de rifle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Angloisa
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la fource de toute puiſſance , &c.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Tome VII. Obſervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Acces
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire de la
population des eſpeces , des poids & metures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
-
VIII. Détails fur l'Ecoffe , fituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Ecclésiastique , Civil , tribunaux
, poids & mefures , des femmes , enfans , domestiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffetlions de l'Angleteire
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaique , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre- Neuve , Acadic
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penfiivanie
, de la Virginie & le Mariland . la Careline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux acres
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , for les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille.
X. Origine , Droits , & prérogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France
Origine , Nature , & produit des impôts fur le clergé
de France , &c.
XI . Origine & progrès de la taille , fon établiſfement
en France , fes variations , fes produits c la régie
, &c.
XII . Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident , de l'Hôtel-Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évéchés , ſituation de la France
dans i'Inde avant la paix de 1763 .
XIII . Table Générale des Matieres pour les XII .
Volumes.
-
1
6822
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES BAISERS DU Four DE L'AN.
L.
DIALOGUE .
AIR : Tendres fruits des pleurs de l'Aurore.
LUCILE & CHLOÉ.
QOr le Tems , d'une afle légere ,
Entratne après lui nos beaux jours !
Chaque an qui fuit dans la carriere ,
Nous débauche un effaim d'amours.
A 3
6 MERCURE DE FRANCE ,
CH. Quand on eft encor jeune & belle ,
C'est le fixer que d'en jouir,
Et chaque an qui ſe renouvelle
Nous ouvre un clercle de plaiſirs.
Lu. Tout , en ce jour , glace les ames.
Froids complimens , voeux indifcrets ,
Baiſers de vieillards ou de femmes ,
Fuyez loin de moi pour jamais.
CH. Je reçois les voeux de l'uſage ;
t
Mais j'en reçois qui me font chers ;
Et mon amant me dédommage
Des froids baifers que j'ai ſoufferts.
Lu . C'eſt le jour de l'indifférence ,
Des embraſſemens fans appas ;
Nous en craignons trop l'influence ;
Mon ami ne m'embraſſe pas.
CH. Pour moi, mon bien aimé m'embrafie
Au premier comme au dernier jour,
Et mêle à ces baifers de glace
Les baifers ardens de l'amour.
Lu. Et moi je fuis fur toute choſe
La foule qui vient m'acccueillir.
Doit on laiffer flétrir la rofe
Que l'amant chéri doit cueillir ?
JANVIER . I. Vol. 1774. 7
CH. De ces baiſers ſans conféquence ,
Cher ami , tu n'es pas jaloux.
Tu fais quelle eft ta récompenfe :
Les tiens ſeuls me paroiffent doux.
Lu. Ilas veut m'avoir fans partage ;
C'est qu'llas m'aime tendrement.
Votre amant ne prend point d'ombrage ;
C'eſt qu'il vous aime foiblement.
CH. Si mon amant eſt ſi tranquille ,
C'eſt qu'il eft bien für de ma foi.
Il craindroit plus avec Lucile
Qui l'aimeroit bien moins que mois
Toduetuexs.
Que chacun aime à ſa maniere ;
Ceſſons un débat dangereux.
Le grand art eſt de ſavoir plaire
A celui qu'on veut rendre heureux.
Par Mlle de Zis , à Nemours.
VERS fur le mariage de Monseigneur le
Comte d'Artois avec Madame Marie-
Therese , Princeſſe de Savoie.
DE l'Empire des Lys riante deftinée !
Quel préſage flatteur d'un avenir heureux ! ..
De deuz Princes chéris l'Amour & l'Hymenée
A
8 MERCURE DE FRANCE.
Déja dans moins d'un luftre , ont couronné les feux ;
Du fceptre des Bourbons la troiſieme efpérance ,
D'Artois , jeune héros , comme eux cher à la France ,
Répond à nos defirs, & fuit les douces loix
De l'adorable objet dont ſon coeur a fait choix .
Fidele Protecteur , tutélaire Génie ,
Tu veux donc nous venger de la Parque ennemie ;
Tu veux donc terminer les trop juſtes regrets
Que nous caufa le trône entouré de cyprès !
Aux lauriers que Louis moiffonna dans la guerre ,
Au paiſible olivier que fa bonté préfere ,
Tu veux mêler encor les myrtes amoureux ,
Et nous faire jouir même dans nos neveux.
De nos fenfibles coeurs reçois le tendre hommage ;
Pourfuis , comble nos voeux , acheve ton ouvrage ...
Sur les jours d'un Monarque aimé de fis Sujets
De l'urne fortunée épanche les bienfaits :
Aux enfans de nos Rois , aux brillantes Déeſſes ,
Qui , ſur les bords du Po , fur les rives du Rhin ,
Reçurent leur encens , prodigue les richeſſes !
Puiffent toujours unis , Paris , Vienne & Turin ,
Renouveler cent fois l'alliance facrée
Qui flatte notre eſpoir d'une auguſte lignée !
Puiſſe-t'elle régner , & fixer , à jamais
Le bonheur & la gloire au milieu des Français !
Par M. de la Toife- Prioul , avocat,
JANVIER. I. Vol. 1774.9
ODE A L'AURORE.
EM✓PMRPERESSSSEE-- ΤTΟOΙ , brillante Aurore ;
Viens ouvrir la porte des cieux ,
De ces feux que tu fais éclore
Augmente l'éclat radieux :
Les habitans de ces campagnes ,
Quittant les douceurs du fommeil ,
Vont bientôt franchir ces montagnes
Pour t'admirer à ton réveil.
Etale la magnificence
Dont t'a fait préſent l'Eternel ;
Célebre ſa toute- puiſſance
Par ton hommage folemnel.
La fauvette , par fon ramage ,
La brebis , par fon belement ,
Te diſputeront l'avantage
De le ſaluer dignement
Le ſommeil couvre vos paupieres ,
Triſtes habitans des cités ,
Et déjà s'ouvrent les barrieres
D'où s'élancent tant de beautés.
En vain à fournir ſa carriere
Se prépare le Roi des Cieux :
Ces maffes d'ombre & de lumiere
Ne font pas faites pour vos yeux .
A5
10
MERCURE DE FRANCE.
Coulez au fein de la pareſſe
Des jours flétris par les plats ;
Ne fortez d'une folle ivrefle
Que pour former de vains defirs.
Toujours conduits par l'eſpérance ,
Toujours trompés par fon erreur,
Sacrifiez à l'apparence
La réalité du bonheur.
Pour nous , dans ce ſéjour tranquille .
Loin du tumulte & loin du bruit ,
Goûtons , dans un repes utile ,
Les douceurs que la paix produit,
Aux ſeuls bienfaits de la Nature
Livrons-nous , ſans être indifcrets
Leur jouiſſance eft toujours füre ,
Et ne laiſſe pas de regrets.
Déjà le ſpectacle commence,
Le ſoleil fort du ſein des eaux ,
Voyez quelle richeſſe immenfe
Se répand ſur tous ces côteaux !
Je me proſterne , & je t'adore ,
Auteur de tant de majeſté ,
Fais que pendant-longtems encore
Nous jouiſſions de ſa beauté.
Par M. Domain.
JANVIER. I. Vol. 1774. II
VERS adreſſés à Monseigneur le Duc de
Penthieure , par M. de Cofnac , d'Uffel
en Limousin , Page de Son Alteffe , en
lui donnant un merle blanc , le 18 Novembre
1773.
P
RINCE , excuſez ma hardieſte !
Joſe vous offrir un cadeau.
On eût mis à vos pieds des ſceptres dans la Grece,
Moi , j'y viens placer un oiſeau ,
Comme une offrande au dieu de majeuneſſe.
Daignez le recevoir ; c'eſt toute ma richeſſe :
Si vous euffiez jadis tous deux été connus ,
On l'eût joint pour ſymbole au nom de Votre Alteffe ,
Etant , par fa couleur , rare dans fon eſpece ,
Comme vous dans la vôtre, en fublimes vertus,
12 MERCURE DE FRANCE.
N
LES AMES , Conte arabe.
é dans la fuperbe Bagdad , avant la
fin du Califat d'Abou -Giaffar Almanzor ,
218. fucceſſeur du Prophete , Prince courageux
& ferme , vindicatif & avare , &
ſous lequel la philofophie & l'aftrologie |
avoient fait de grands progrès: je dus une
premiere éducation à un des ſages que
renfermoit cette cité au milieu des fous
innombrables qui l'habitoient. Heureux ,
ſi j'avois toujours cru les confeils du vieillard
Haſſeim , qui m'avoit prédit d'aſſez
bonne-heure queje ne tiendrois pas longtemps
aux principes de ſageſſe dont il
s'efforçoit de me remplir.
Azor , me diſoit- il , mon cher Azor !
je vous aime , & , fi j'avois de plus longs
jours à demander à l'Etre Suprême , ce
feroit pour aſſurer votre bonheur , & pour
en être témoin. Que je crains , hélas !
quand je ne veillerai plus fur vous , que
la contagion publique ne vous frappe ;
que tous les avantages dont la Providence
vous a gratifié ne tournent contre vous ,
&ne détruiſent mon ouvrage ! Votre fortune
, votre figure heureuſe , la force de
JANVIER . I. Vol. 1774. 13
votre conſtitution , vos diſpoſitions à des
talens agréables , votre eſprit , tout me
fait trembler. O mon éleve ! emporterai.
je cette crainte fatale dans un monde où
ma vieilleſſe va bientôt me faire paffer ?
Je raſſurois mon guide que je refpectois
, en m'indignant de ſes ſoupçons , & ,
ranimant mon zêle pour ſes préceptes ,
j'eus le bonheur de marquer les premiers
pas de ma jeuneſſe par quelques actes de
bienfaiſance & d'humanité , qui ſoutinrent
ſes eſpérances fur mon compte jusqu'à
ſa mort , arrivée trop tôt pour moi.
Tous les défordres triomphoient alors
dans l'opulente Bagdad. On y parvenoit
par l'impudence & par la baſſeffe. Un
homme deſtiné en naiſſant à être le valet
de quelque éléphant , avec quelque
adreſſe d'eſprit , fur- tout par les ſervices
les plus vils rendus à quelques Grands , &
par les intérêts accumulés d'une ufure infame
, y devenoit un être d'importance ,
& s'y montroit porté faſtueuſement fur
un de ces animaux qu'il eût dû conduire
à l'abreuvoir. On n'y connoiffſoit plus de
pudeur que celle que donne la timide
honnêteté de la vertu . Tout s'y animoit
pour le plaifir & par le plaifir , à ce qu'on
diſoit; mais rien n'étoit ſi rare à y ren
14
MERUURE DE FRANCE.
contrer. Ce mot circuloit dans des mil
liers de bouches qui ne s'ouvroient que
pour bailler. Les femmes , fans y être belles
, y étoient charmantes , parce qu'elles
avoient ſu ſe ſouſtraire aux vieilles loix
qui enchaînoient fottement leur ſexe à la
pratique de quelques vertus paiſibles ,
douces & domeſtiques. On y rioit de tout
ſans en être plus gai, parce que ce rire embelliſſoit
quelques bouches , découvroit
quelques dents afſſez blanches , & parce que
ce rire étoit par tout l'expreffion de la
malignité & de l'envie , plutôt que celle
du plaiſir . Le mot d'honneur y avoit fait
place à celui des honneurs. Celui de
moeurs faifoit pitié. Bagdad enfin , où tout
ſe nommoit- divin , exquis , délicieux ,
étoit la corruption même.
Ce n'eſt point ainſi que j'en jugeai
lorſque j'eus perdu mon Mentor. Ma raifon
trop foible diſparut avec lui comme
il l'avoit redouté. J'oubliai que les plaifirs
que m'avoient procurés les deux ou
trois petites actions honnêtes que j'avois
faites fous ſes yeux étoient les plus douces
ſenſations que j'euſſe éprouvées , &
qu'elles m'avoient rempli , fans orgueil ,
de la précieuſe fatisfaction de foi - même ,
fans laquelle aucun plaiſir continu , aucun
bonheur n'exiſtent.
1
{
JANVIER. I. Vol. 1774. 15
La femme d'un Emir m'avoit mis à la
mode ; car il n'étoit pas alors queſtion à
Bagdad de l'ancienne& prudente ſéparation
des deux ſexes. Il n'y eut point de
folies qu'elle ne fit ouvertement & fans
géne , & auxquelles elle ne m'accoutumat
affez pour me rendre digne d'en faire à
mon tour d'auffi piquantes. Le génie de
ces fortes d'efcapades eſt d'y joindre quelque
choſe de neuf & de plus impudent
que de coutume ; j'y réuffis à merveille ,
& je fus en peu de tems un des plus
jolis fots de la ville.
Au milieu de tout cela pas un mot du
défunt Haſſeim , ou de fa doctrine , dont
la plus petite trace s'effaça dans ma tête ,
car l'indigent me trouvoit fans égards ,
& le malheureux fans pitié.
Quelques années ſe paſſerent dans le
tourbillon des biens qui m'occupoient
tout entier ; mais je ne fais pourquoi , au
milieu de l'enivrement & des jouiſſances
variées dont la riante frivolité faiſoit mes
délices , je me trouvai peſant & rêveur un
jour en rentrant chez moi. On dira : c'eſt
le funeſte ennui; mais je n'ai garde de le
traiter fi mal , puiſqu'il produifit ce que
P'on va voir.
Je m'ennuyois donc , parce que j'étois
16 MERCURE DE FRANCE .
avec moi - même , & que c'étoit (pour
trancher le mot) affez mauvaiſe compagnie.
Enfin je m'ennuyois & je ne concevois
pas commentje pouvois payer ficher
le defir d'être heureux fans parvenir jamais
à l'être. Etje me levois machinalement
de deſſus mes oreilliers entaſſés , &
je m'y rejetois de même , & je bâillois ,
& je levois les épaules , & j'étendois les
bras , & je paffois la main fur més yeux ,
& je me relevois encore fans ſavoir pourquoi
; & j'avais ouvert vingttiroirs fans
avoir rien vu de ce qu'ils renfermoient ,
Jorſqu'au vingt - unieme j'apperçus une
médaille fur laquelle un habile artiſte
avoit gravé jadis la tête reſpectable d'Hasfeim.
O vertueux Haſſeim , m'écriai - je !
& puis je rougis avec grande raifon ; car
le nom ſeul de ce fage étoit foudroyant
pour moi. Haſſeim ! répétai-je échauffé
par fon image , Haſſeim ! prends pitié de
ton diſciple indigne .
Quel fut mon étonnement lorſque , fans
voir perſonne , j'entendis clairement ces
mots: fors &fuis moi. La voix mystérieuſe
me parut avoir gagné mes jardins ,
&je m'y précipitai.
La même voix qui me rappeloit celle
d'Haſſeim ſe faisoit entendre par intervalles
!
JANVIER . I. 11. 1774. 17
valles , toujours en s'éloignant; & moide
voler toujours à elle. Son projet étoit de
me fatiguer fans doute , & elle y reuffit ;
car je tombai de laſſitude au bord d'un
baſſin , où je m'endormis bientôt.
Eft- ce un rêve que ce que je vais conter
? Est- ce une viſion telle qu'en eutjadis
le ſage Lokman ? J'oferois le foupçonner
fi j'euſſe été auſſi digne que lui de cette
faveur des Cieux ; mais tout fe peint encore
à mon imagination comme un événement
fenfible & comme une réalité.
Quoi qu'il en ſoit , je me fentis transporté
par les airs dans une ifle qui offroit
aux yeux tout ce que la Nature a de plus
noble & de plus beau dans ſa fublime
fimplicité. J'y fus pénétré de ce refp. et
qu'impoſe la route facrée des temples de
P'Eternel. A peine le nuage qui me descendit
mollement dans ce ſéjour s'eloignat'il
de moi , que j'apperçus l'ombre d'Hasfeim.
Mon front toucha auſſi tôt la terre
, & ce ne fut qu'en tremblant que je
prononçai fon nom.
Azor , releve -toi , me dit- il , & daigne
m'écouter pour la derniere fois. Je vais
te faire connoître les inviables habitans
de cette ifle juſqu'à préſent inconnue &
inacceffible à tout autre mortel que toi ;
B
18 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt l'ifle des Ames. Ne te défie point
de ton vieil ami ; tu fais qu'il ne trompa
jamais perſonne.
Les Ames ? lui dis-je avec plus de confiance
depuis qu'il m'avoit parlé de notre
ancienne amitié , quoi donc , reſpectable
Haſſeim , eſt- ce ici le magaſin des Ames
que la Providence répand chaque jour fur
la furface de la terre ? Non, me répondit
mon fage ; ce ſont celles qui ont déjà habité
des corps qui exiſtent encore , &dont
l'incompatibilité avec leurs enveloppes
groſſfieres , leur a fait obtenir d'être ſéparées
. Elles attendent en ce lieu d'exil que
la deſtruction de leur demeure les rappelle
au ſein de la Divinité dont elles
font émanées. - Je ne vous comprends
point , Haſſeim . - Je le crois . Vous
vous figurez peut être avoir encore la
vôtre ? Elle eſt ici : je vais vous conduire
au quartier des Ames de Bagdad ,
& vous pourrez la reconnoître parmi celles
de preſque tous vos compatriotes. -
Mais comment ſe pourroit- il ? -Je vous
entends , Azor ; vous ne concevez pas
qu'un corps privé de ſon ame puiſſe exister
, & moi j'aurois peine à comprendre
que le maître d'une maiſon , dont on mépriſeroit
fans ceſſe les avis & qu'on traiJANVIER.
I. Vol. 1774. 19
teroit comme un vil ſubalterne , pût y demeurer
long-temps : enfin , que des etres
fpirituels fuſſent toujours enchaînés dans
des cachots ſi peu dignes d'eux. Mais ,
Haſſeim , tous mes compatriotes penſent,
réfléchiſſent . -Azor, ne dégradez point la
penſée , cet exercice profond des eſprits;
elle n'eſt telle que par les objets qui l'occupent.
-Difcuter , combiner , analyfer
des frivolités , c'eſt plutôt agir que penſer.
Ecoutez moi , vous dis - je ; voici le mystere
: c'eſt que l'ame indignée de ſes fers ,
lorſqu'elle obtient du grand Etre la faveur
de les brifer , eſt obligée de laiſſer
la plus mince ſuperficie d'elle- même , une
pellicule (s'il eſt permis de s'expliquer
ainſi) un atome , une fcorie mille fois
plus légere que celles qu'on voit ſurnager
fur les métaux en fuſion : & voilà tout ce
qui reſte à vos concitoyens , à vous -même,
& ce qui fuffit au- delà pour toutes les
opérations intellectuelles que vous leur
fuppofez ; car il ne faut preſque que des
fens pour tout ce qu'on leur voit faire.
Venez , venez , ajouta-t'il , dans le quartier
de Bagdad ,& ce que je vous dis vous
paroîtra démontré. Il faut vous dire encore
que ces ames font obligées de ſe
repréſenter de temps en temps dans
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
leurs cages , pour voir ſi elles s'y trouveront
mieux , & c'eſt delà que viennent les
fynderefes , les remords , les inquiétudes
& les ennuis : mais , lorſqu'elles jugent
qu'elles font toujours parfaitement inutiles
, elles revolent ici. Nous fommes précisément
au moment de leur retour ; ne
dites mot , & écoutez .
Arrivé en effet fous unboſquet de myrtes
& d'orangers avec mon conducteur ,
& ne voyant rien , j'entendis diftinctement
ce que je vais tranferite ici.
Premiere Ame. Sommes - nous encore
en nombre égal ? Quelqu'une de nous eftelle
reſtée ?
Deuxieme Ame. Pas une à Bagdad ; &
deux , je crois , à dix- milles de la ville.
Premiere Ame. C'eſt bien peu. Et ton
Satrape , comment t'a- t'il reçue ?
Deuxieme Ame. Indignement , à fon
ordinaire. Plongé dans la fange de fes
fens , je l'ai trouvé combinant de nouveaux
moyens d'engloutir , s'il le peut ,
par la faveur dont il eſt honoré , les immenfes
tréfors de Giaffar.
Premiere Ame. Cela ne fera pas aifé ;
car ils font fous une triple clé.
Deuxieme Ame. Tu fais que l'avidité
trouve le fecret d'arracher des Soudans ce
qu'ils n'aiment pas à donner.
!
JANVIER . I. Vol . 1774. 21
Premiere Ame. Pourſuis.
Deuxieme Ame. Sa maiſon étoit pleine
de gens auxquels il devoit & qui ne remportoient
rien , tandis que d'autres apportoient
des monceaux d'or pour acheter les
injuftices qu'ils venoient folliciter. Je me
fuis fait entendre un moment ; il s'eſt
méprifé d'être affez foible pour balancer
à ſe fatisfaire. J'ai fui , comme je ferai
toujours. Et toi - même , tu n'as pu refter
chez ton Bonze ?
Premiere Ame. Où voulois - tu que je
priſſe place entre l'Hypocrifie &le Defordre
? Il ne changera pas plus que ton Satrappe
, & nous sommes ici pour longtemps.
Plusieurs Ames ensemble. C'eſt précifément
mon hiſtoire.
Premiere Ame. Le maſque de l'hypocriſie
s'incruſte par le temps dans la peru ,
& ne peut plus tomber. Quand on a ofé
tromper la Divinité , il en coûte fi peu
pour tromper les hommes , & le métier
eſt ſi utile , qu'on n'en change point.
Conduit par Haſſeim un peu plus loin ,
j'entendis un cri qui m'étonna. O Ciel !
dit une voix , c'eſt Azor qui me poursuit.
& que lui importe de me rencontrer ?
B3
22 MERCURE DE FRANCE .
M'a - t'il ſeulement écoutée une minute ?
La voilà , me dit mon ſage ; c'eſt votre
ame, c'eſt elle - même que vous épouvantez.
Ah! pardon , m'écriai - je pardon ,
Fille auguſte du Ciel; ah ! daignez rentrer
dans mon ſein: je le rendrai digne de
vous ; je le ſens au tranſport qu'excite en
moi votre préſence.
Ingrat Azor , répondit la voix , tu fentois
autrefois ces tranſports ; mais depuis
que tu m'as forcée de te quitter.. Reviens ,
reviens mon ame, repris je : Haffeim &
vous , m'inſpirez tous deux; vous m'avez
changé pour jamais , j'en jure par toi-même...
A ce mot la voix ne ſe fit plus entendre
, & je me fentis échauffé intérieurement
du zêle que donne la vertu ; mon
ame avoit quitté ſes compagnes , & je
crus la poſſéder au moment où mon cher
Haſſeim m'embraſſa avec tendreſſe.
En avançant quelques pas nous entendîmes
une foule d'ames qui s'entretenoient
des paiſibles ſoins du ménage &
de la tendreſſe conjugale , du bonheur
d'élever de jeunes créatures , qui preſque
toutes , apportent en naiſſant le beſoin &
l'inſtinet d'imiter , & auxquelles il eſt ſi
néceſſaire par conféquent de n'offrir que
bons exemples. Vous les reconnoiſſez
en , me dit Haſſeim ? - Oh! oui : ce font
JANVIER. I. Vol. 1774. 23
les ames du plus grand nombre des femmes
de Bagdad.-Elles nous épargnent
par cet entretien modeſte bien des détails
contraires qui vous auroient amufé.-
Vous me croyez encore le même ; je fuis
changé , vous dis-je.--Je vous en félicite
; en ce cas là vous ne regretterez
rien.
L'amour de la patrie étoit plus loin le
ſujet d'une conversation touchante , & je
reconnus les ames de plus d'un chef de
nos Spahis . Cette héroïque vertu que
nous inſpirions , dit l'une d'elles , s'eſt
donc évanouie ? L'Interét , ce bas ennemi
de la Gloire , eſt donc venu ſe mettre in.
ſolemment à ſa place ? O mes foeurs ! la
baſe de tout ce qu'il peut y avoir de grand
& d'élevé parmi les hommes n'exiſte
plus: ce font les moeurs; fans elles tout
périt & ſe dénature. Qui les rappellera
donc ces moeurs ſi eſſentielles à la fûreté
&au bonheur des Etats ?
J'entendis enſuite les ames de ceux
qui dans Bagdad , étoient alors chargés de
la perception des révenus de l'Etat. Elles
gémiſſoient de la dureté de ceux qu'elles
avoient été deſtinées à animer. Il n'eſt
plus d'eſpérance pour nous , difoit l'une ;
leur gloire eſt attachée à la découverte
B4
24
MERCURE DE FRANCE.
d'un nouveau fyſtème de vexation. Re
commandez - leur un homme honnête &
droit ; vous les verrez plier de dédain
Jeurs larges épaules. Oh qu'ils favent bien
ſe paſſer de nous ceux - là !
A quelque diſtance étoient d'autres
ames que je reconnus au ſtyle élégant , pa
thétique & fleuri. C'étoient celles de ces
hommes chargés d'étendre les connoisfances
humaines, Relâcher chaquejour
quelqu'un des liens de la ſociété , diſoit
une ame en foupirant, eux qui devroient
les refferrer par l'exemple & par leurs discours
! O ma foeur , diſoit une autre , ôter
l'amitié pure & douce du milieu dus hommes
! quelle barbarie ! traiter tous les devoirs
de conventions locales & momentanées
! quelle ignorance! Nous méconnoître
, diſoit une troiſieme , nous afſervir
aux loix de notre ennemi , aux chaînes
méprifables du corps , nous , mes coeurs , qui
exiſtons aujourd'hui loin d'eux ! Vouloir
expliquer tout , rendre compte de tout ,
croire qu'on s'eſt gliſſé dans le fanctuaite
du Très- Haut pouryfuiprendre ſes ſecrets
, diſoit une quatrieme , quelle préfomprion
! quelle ſotife ! Et s'attaquer à
la Divinité même , s'écrioit une cinquieme
, quelle démence & quelle fureur !
Je me portois vers d'autres grouppes ,
JANVIER. I. Vol. 1774 25
quand tout à coup , fur le bord du même
baffin où j'étois tombé de fatigue , j'ouvris
les yeux , & ne vis plus que mes jardins;
mais tout ce que je venois de voir
étoit auſſi préſent à ma penſée , que fi ces
objets avoient encore été devant moi.
Des malheureux étoient à ma porte
lorſque j'y arrivai. Je les fis entrer , je les
embraſſai ; je voulus moi-même les arroſer
de parfums ; & je les fis mettre à ma
table. Ah ! me dis-je intérieurement , ce
n'eſt point un rêve; je fais du bien , je
goûte du plaifir à le faire ; mon ame s'eit
vraiment réunie à moi , & je ne veux j1-
mais qu'elle s'en ſépare.
Depuis ce temps jem'interroge tous les
jours pour ſavoir ſi je n'en fuis pas réduit
à la foible pellicule ou à la ſcorie de mon
ame. Le defir conſtant & voluptueux d'étre
utile à mes freres , que je conferve,
m'eſt un garant qu'elle n'habite plus l'ifle
où le fage Haſſeim me la fit rencontrer.
Puiffent mes concitoyens , en appellant à
leur fecours le ſage Haſſeim , en recevoir
le même bienfait que moi , & n'étre pas
long - temps encore la plus lâche partie
d'eux -mêmes ! .
Par M. B....
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
VERS fur la mort de M. le Marquis de
Chauvelin.
LOIN In de moi le froid délire
Qu'enfante le dieu des vers !
Venez accorder ma lire ,
Noirs foucis , regrets amers !
Sur fes cordes gémiſſantes ,
Mes mains s'égarent , tremblantes :
Coulez librement mes pleurs !
Le défordre de ces rimes ,
Mieux que des accens fublimes ,
Saura peindre mes douleurs .
O! quelle ſcene cruelle
Pour les regards de ton Roi ,
Quand le Temps , ouvrant ſon atle ,
Elt venu fondre ſur toi !
Tu diſparois , fans attendre
Que l'épouſe la plus tendre
Ferme tes yeux de ſa main !
Ainſi tomberoit en poudre
Le convive que la foudro
Eût frappé dans un feſtin,
Il meurt , ce héros aimable !
Ma joie expire avec lui :
De ma muſe inconsolable
Il fut la gloire & l'appui.
JANVIER. I. Vol. 1774. 27
meurt ! & l'homme inutile
A vu vieillir ſon argile ;
Sur lui s'entaſſent les ans ,
Et la terre qui l'oublie ,
A trois fois , pendant fa vie ,
Reproduit fes habitans !
Non ; tu vivras : ton image
Reſpire au fonds de nos coeurs :
Elle y peint les traits d'un ſage
Dont l'eſprit ornoit les moeurs.
Tu fus chéri de ton maftre ;
Il avoit ſçu te connaftre ;
Son choix fut juftifié :
Conti t'aimoit : fur ta cendre
On voit ce Prince répandre
Les pleurs dûs à l'amitié.
Ah! fi ton ombre célebre
Eſt ſenſible à mes accords ,
Si cet éloge funebre
Peut te flatter chez les morts ;
Plein du bienfaiteur que j'aime ,
Je viens , ſur ſa tombe même
Chanter ſes måles vertus ;
Et, für de tous les fuffrages ,
J'offre , en pleurant , mes hommages
Au grand homme qui n'eſt plus .
1
Par M. Leonerd.
28 MERCURE DE FRANCE.
A Madame la Marquise de Fits - James.
C
IEL propice à mes voeux , j'adore tes décrets ;
Tu répands à ton gré tes tréſors ſur la terre.
Il eſt né , cet enfant doué de tes bienfaits ?
La gloire en foit rendue au Maftre du tonnerre f
A cet inſtant heureux Lucine a préſidé.
Ce préſage eft flatteur fous fes chaftes aufpices .
Couple chéri des Cieux , il fera vos délices ;
Les Dieux , dans leur confeil , l'ont ainſi décidé.
Tel un aftre nouveau paroft dans l'atmosphere ,
Et fixe les regards du mortel étonné ;
Tel je le vois briller , ce nouveau Dieu - donné ,
Aux acclamations de tout notre hémisphere.
Croiſſez , fils de Héros, fous l'afle des Amours ;
Suivez de vos ayeux le triomphe & la gloire ;
Déjà la Renommée , annonçant vos beaux jours ,
A marqué votre place au temple de mémoire .
Miroir de la ſageſſe & de la bienfaiſance ,
Immortelle Biſſy , j'admire vos vertus !
Heureux , fi vous jetez un oeil de complaifance
Sur mon profond reſpect ! Que ſouhaiter de plus !
Nos neveux le diront à la poſtérité :
Vive l'auguſte fruit d'une illuſtre alliance !
JANVIER. I. Vol . 1774. 29
Noble fang de Berwik ! nom fi cher à la France !
Le terme de ta gloire eſt l'iminortalité .
Par M. J. B. Humbert , de Besançon.
RONDEAU.
A Madame *** , jouant le rôle de la
Servante Maîtreſſe.
VOUS
OUS voir & vous aimer , Zerbine ,
C'est même choſe , à mon avis .
Telle foubrette a bien la mine
D'être la maîtreffe au logis.
En vous tout plaît , tout intéreſſe ,
Votre voix , vos gentils difcours ;
Oui , Zerbine , on voudroit toujours
Vous voir.
Ah ! qu'une ſcene de tendreſſe ,
Où dans mes bras je vous tiendrois ! ..
Où tête - à - tête j'oſerois ! . ,
C'eſt là , c'eſt - là que je voudrois
Vous voir.
Par M. Levrier de Champ Riends
30 MERCURE DE FRANCE.
LE CHAR ET LE CHIEN.
U
Fable.
1
pauvre Chien fans mattre , hargneux , galleux ,
crotté ,
Faute de meilleure pâture ,
Rongeoit , parmi des tas d'ordure ,
Près d'une borne , un os que l'on avoit jeté.
Près de lui paffe un char où brilloit la richeſſe .
Il effleuroit à peine les pavés ,
Tant il voloit avec viteſſe ,
Tiré par fix chevaux en Eſpagne élevés .
Voilà- t - il pas cette chetive bête
Qui ſe met foudain dans la tête
De quitter ſa borne & fon os ,
Puis de courir après ! Puis de faire un tapage ,
Des cris , des hurlemens à troubler le repos
De tous les gens du voisinage !
Ses yeux étincelans ont l'air de menacer :
Il grince des dents , jappe , jure :
On diroit qu'il veut terraſfer
Et les chevaux & la voiture.
Le conducteur du char , d'ailleurs affez courtois ,
Sur ſa vilaine peau lui détachoit par fois
L
Quelques légers coups d'étriviere ,
Non par mouvement de colere ,
Mais ſeulement pour l'obliger ,
JANVIER. I. Vol. 1774. 31
Crainte de pis , à ſe ranger ;
Ce qui l'animoit davantage.
Quelques autres gredins admiroient fon courage ,
Et de la voix l'enhardiſſoient.
Mais d'autres gens , qui mieux s'y connoiſſoient ,'
S'entrediſoient : ce chien a peut-être la rage ;
Et je crois qu'il feroit prudent
De l'aſſommer , de crainte d'accident.
S'il eût été de race cavaline ,
Ne fût - il que porteur de choux ,
On auroit dit : c'eſt un tranſport jaloux
Qui le tourmente & le lutine :
Il enrage de n'être pas ,
Ainſi que ces courſiers , bien foigne , gros & gras .
Mais un gredin hargneux , propre à rien , fale immonde !
C'eſt ce qui ſurprenoit le monde .
Enfin il en fit tant : tant paſſa , repaſſa
Autour du char , qu'il fut ſaiſi par une roue ,
Qui dans le ruiſſeau Pécrafa .
Il avoit vécu dans la boue ,
Il y mourut. Son corps , dit - on,
D'être écorché n'eut pas même la gloire ,
Et ſa peau n'étoit propre à rien du tout de bon.
Ceci me rappelle l'hiſtoire
De ce pauvre Monfieur Damon.
32 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle Fanni , de Tours ,
auteur de l'énigme inférée dans le Mercure
de Novembre, dont le mot est la
Senſibilité.
T
ENDRE Fanni , votre énigme charmante
En amusant l'eſprit , intéreſſe le coeur.
Plus je la lis , plus ſa grace touchante
Me force d'en aimer l'auteur.
Dans cette énigme ingénieuſe
J'aurois ſeulement ſouhaité
Qu'une ombre plus mystérieuſe
Eût entouré le mot de ſon obfcurité.
De ce léger défaut la cauſe eſt bien viſible ,
Souffrez qu'on vous la dife avec ſincérité ,
Ce n'étoit pas un coeur ſenſible
Qui pouvoit déguiſer la ſenſibilité.
Par M. Aubri.
DIALOGUE
JANVIER. I. Vol. 1774. 33
DIALOGUE
Entre MARIVAUX & Mademoiselle
DE SCUDER I.
J
Mile ScUDERI.
E cherche depuis plus de cent ans les
Héros que j'ai célébrés ; Cyrus , Mandare ,
Clelie , & je ne trouve rien ici qui leur
reffemble. -
ARIVAUX.
Je ne cherchois pas mon Payſan parvenu
, & je viens de le rencontrer.
Mile SCUDERI .
Et vous l'avez reconnu d'abord ?
MARIVAUX.
4
Je l'avois ſi bien étudié pour lepeindre
, que je ne craignois pas de méconnoître
mon original.
J'ai bien rencontré un homme qui porta
fur terre le nom de Cyrus , une fomme
qui s'appella Mandane , une autre qui ſe,
nommoit Clélie; je n'ai point reconnu en
C
34
MERCURE DE FRANCE.
eux les perſonnages que j'ai voulu peindre.
Cyrus ne fut qu'un brutal , Mandane
qu'une orgueilleuſe , & Clélie qu'une
coureuſe d'armée.
MARIVAUX.
Je doute qu'ils ſe reconnoiſſent mieux
dans vos ouvrages que vous ne les avez
reconnus ici.
Mile ScUDERI .
Je les peignois tels que je voulois qu'ils
fufſſent.
MARIVAUX.
Je peignis mes Héros comme je les
ſoupçonnois d'être .
Mlle ScUDERI.
Et vous avez écrit des romans ?
MARIVAUX.
Oui ; & j'oſe dire avec quelque ſuccès.
Mile SCUDERI.
Si le ſuccès prouve quelque choſe , jene
dois porter envie à perſonne. On lut mes
romans , & , vu leur étendue , c'étoit les
approuver que de les lire.
JANVIER. 1. Vol. 1774. 35
MARIVAUX.
Je ne mis point mes lecteurs àde filongues
épreuves ; je n'écrivis pas mêmepour
toutes fortes de lecteurs. Quelques - uns
m'accuſerent d'être trop recherché dans
mes tours , dans mes expreſſions , dans
mes idées. Je l'euſſe été moins il y a un
fiecle. Il a fallu apprendre à lire au Public
avant que de lui apprendre à penſer.
Mile ScUDERI.
Je lui épargnai toujours cedernier foin :
il n'y a peut - être pas dix penſées dans
mes cinquante volumes de romans.
MARIVAUX.
Cetuſage a fa commodité pour certains
lecteurs , & pour l'auteur qui veut enfanter
cinquante volumes. Je compare ces
Ecrivains à ce Général , qui n'ayant qu'une
petite troupe , la fit repaſſer tant de fois
ſous les yeux de l'ennemi , qu'on lui
crut une forte armée.
Mlle ScUDERI.
Cette invention a fon mérite , & j'espere
que vous ne me diſputerez point
celui- là C2
36
MERCURE DE FRANCE .
MARIVAUX.
Je ferois plutôt enclin à vous le reprocher.
Paffez -moi cette expreſſion. Lespoliteſſes
d'ufage dans l'autre monde font
ignorées dans celui - ci. Les deux fexes
n'ont plus le méme motif ni de fe rechercher
, ni de ſe ménager. L'ame retrouve
ſa franchiſe en perdant ſon enveloppe
terreſtre. Vous eûtes beau jeu pour étre
encenſée ; vous étiez femme & bel eſprit .
Mile SCUDERI
Oui ; mais j'étois bien laide.
MARIVAUX.
Vos lectrices n'en furent que plus indulgentes.
La beauté eſt l'avantage qu'ambitionnent
le plus les femmes. Ne leur
diſputez point celui- là ; elles vous pardonnent
facilement les autres.
Mile SCUDERI .
Vous ne me parlez pas des hommes.
MARIVAUX.
Je ſuis encore mieux en fonds pour vous
les peindre. L'homme eſt auſſi indulgent
pour vous qu'il l'eſt peu pour ſes pareils .
JANVIER. I. Vol. 1774. 37
La beauté le ſubjugue ; & , lors même
qu'elle vous manque , le nom de femme
lui en impoſe encore. Il faut qu'une femme
ſoit bien mal adroite pour ne plaire à
perfonne. Vous voyez combien cet afcendant
naturel peut vous fervir dans toutes
vos entrepriſes. Celle d'écrire eſt pour
vous . la moins épineuſe. Le fuccès d'un
auteur est bien préparé ,quand ſes lecteurs
font profeffion d'être indulgens .
Mlle SCUDERI
Les miens le furent, je l'avoue. On
me furnomma même la Sapho de mon
ſiecle. Mais je penſe que ſi je l'euſſe imitée
en tout point , j'aurois trouvé plus
d'un Phaon.
MARIVAUX .
Ne trouvâtes - vous pas dans Péliffon
un Berger fidele & conſtant ?
Mile SCUDERI.
Péliſſon fut encore plus maltraité que
moi par la Nature? Nous nous aimions
fans craindre ni les rivales , ni les rivaux ,
MARIVAUX.
La conſtance de votre ame ſe manifeſte
juſques dans vos ouvrages. Comment
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
pûtes - vous finir ces romans ſi volumineux?
Mlle ScuDERI.
Comment n'achevâtes vous point les
petits romans de Marianne & du Paysan
parvenu ?
MARIVAUX.
C'eſt qu'il m'a toujours paru très inutile
de finir un roman.
Mile SScCUUIDERI.
Eh! pourquoi ?
MARIVAUX.
Par la raiſon qu'ils finiſſent tous par un
mariage , & qu'on pourroit charger le premier
notaire du ſoin d'arranger le dénouement.
Mile SCUDERI.
Il faut bien renvoyer le lecteur fatisfait.
ARIVAUX.
Je doute qu'un mariage ſoit toujours
propre à le fatisfaire.
Mlle ScUDERI.
On ne m'accuſera point de bruſquer la
JANVIER. I. Vol. 1774. 39
i
conclufion. Je fais parcourir à mes héros
toute la carte du pays du Tendre , & je
les fais long-temps ſéjourner dans les cantons
les moins habitables.
MARIVAUX.
Ce n'étoit plus la peine de les en faire
fortir. On ne conçoit pas comment , après
de ſi rudes épreuves , il leur reſte
encore afſſez de force pour conclure.
Mlle ScUDERI.
Eh ! voilà ce qui dut vous paroître admirable.
Eſt - il fort aiſe , ſelon vous ,
d'empêcher ſi long-temps des héroïnes
d'être foibles ?
MARIVAUX.
On ne vous en croit pas , vous dis - je.
De plus , vos Héros font toujours hors de
la nature : leurs faits font auſſi incroyables
que leurs fentimens; leurs aventures aufſi
romaneſques que leurs difcours.
Mlle ScUDERI.
C'eſt ce qu'il falloit au Public de mon
temps. L'eſprit humain ſe trouvoit encore
parmi nous à fon berceau , & je traitois
mes lecteurs comme des enfans qui
C4
49 MERCURE DE FRANCE.
s'endorment quand on leur parle raifon ,
& qui ne s'éveillent qu'au récit des fables .
MARIVAUX.
Mais falloit - il choiſir pour les héros
d'une tendreſſe éternelle des hommes qui
avoient tant d'autres choses à faire ?
Mlle ScuDERI.
Il me falloit de grands noms , & je
pris ceux qui me tomberent fous les mains .
Ne puis - je pas , à mon tour , vous demander
pourquoi vous choisîtes des héros
fi fubalternes ?
MARIVAUX .
Pour me rapprocher de la nature & de
la vérité.
Mlle ScUDERI.
On vous reproche d'avoir porté cette
imitation trop loin. Si les figures de mes
tableaux font trop grandes , les vôtres
ſont le plus souvent trop petites .
MARIVAUX .
Il eſt des tableaux de différent genre ,
& plus d'un grand peintre a égayé une
compofition noble par quelques figures
groteſques.
P
JANVIER. I. Vol. 1774.4
Mile SCUDERI.
On vous reproche auffi d'avoir peint la
Nature plutôt comme vous crûtes la voir
que comme on la voyoit généralement .
MARIVAUX.
Peut - être ai je rectifié cette maniere
générale de voir. J'ai fait plus d'une recherche
fur le coeur humain. L'on n'avoit
gueres étudié juſqu'alors que ſa ſuperficie:
j'en fondai l'intérieur , j'en développai
tous les replis , j'analyſai ſes penchans ,
ſes foibleſſes , fes travers , ſes vertus. Je
diſtingai les nuances des ſentimens & des
paſſions. J'en faiſis les traits impercepti .
bles pour tant d'autres. Cette recherche ,
minutieuſe en apparence , donne à mon
ſtyle un air minutieux ; mais cette recherche
n'en fut pas moins utile. Les petits
écarts font la monnoie du coeur ; il eſt
rarement aſſez riche pour faire une autre
dépenſe.
Mlle ScUDERI .
Puis-je vous demander ſi votre monnoie
s'accrédita aiſément ?
ARIVAUX.
On la crut d'abord de mauvais aloi.
i CS
1.
42 MERCURE DE FRANCE.
Le tems ſeul parvint à lui donner cours.
Parlons plus naturellement. Chaque fuccès
qui me couronna eut d'abord toute
l'apparence d'une chûte. Je nejouis de ma
gloire qu'après avoir craint la honte. On
m'accordoit moins les fuffrages qu'on ne
ſe les laiſſoit arracher. Il ſembloit que je
parlaſſe une langue nouvelle à mes lecteurs
, & qu'ils ne puſſent m'applaudir
qu'après l'avoir étudiée.
Mlle ScUDERI.
Je doute qu'on entendit mieux mon
langage il y a cent ans ; mais j'étonnai par
les faits ; & le merveilleux aura toujours
bien du pouvoir ſur le plus grand nombre
des hommes .
MARIVAUX.
C'eſt pour cela que mes nuances furent
moins accueillies que vos portraits exagérés.
L'orgueil de notre eſpece y contribua
; un Nain voudroit ſe contempler
peint en Géant. Mais l'orgueil a beau
faire; il faut toujours en revenir au toiſe
de la Nature: il faut toujours peindre la
Nature , ſi nous voulons qu'elle- même ſe
reconnoiſſe dans nos portraits.
Par M. de la Dixmeric.
JANVIER. I. Vol . 1774. 43
SONNETS DE PÉTRARQUE.
Loda il Cardinale Colonna.
GLORIOSA LORIOSA Colonna , in cui s'appogia
Noſtra ſperanza , e'l gran nome latino ,
Eh' ancor non torfe dal vero cammino
L'ira di giove per ventoſa pioggia ;
Qui non palazzi , non teatro , o loggia ,
Ma in lor vece un abete , un faggio , un pino
Trà l'herba verde , e'l bel monte vicino ,
Onde ſi ſcende poëtando , e poggia ,
Levan di terra al ciel noftr' intelletto :
E'l roffignuol , che dolcemente all'ombra
Lutte le nolti ſi lamenta , e piagne ,
D'amorofi penfieri il cor ne ingombra.
Ma tanto ben ſol tronchi , e fai imperfetto
Tu , che da noi , Signor mio , ti ſcompagne.
Il loue le Cardinal Colonne , & lui témoigne
le regret de le quitter.
vous qui foutenez l'honneur de l'Italie ,
Glorieufe Colonne où notre eſpoir s'appuie ;
44 MERCURE DE FRANCE ,
Que n'ébranla jamais l'inutile courroux
Du Ciel ſouvent injufte & du deſtin jaloux ;
Les ſuperbes jardins , les palais magnifiques
Qui portent dans les airs l'orgueil de leurs portiques ;
Des théâtres mondains l'afpe& licentieux
N'ont point droit d'élever notre ame juſqu'aux cieux.
L'aſpect touchant de la Nature ,
Un vénérable chêne , un lugubre fapin ,
Des prés fleuris , une jeune verdure ,
Un humide vallon au pied d'un mont voiſin ;'
Voilà les doux objets dont mon ame eſt ſaiſie :
C'eſt- là qu'errant & tranſporté ,
L Je me livre avec volupté
Aux charmes de la poësie .
Le roſſignol , ſoit qu'il chante ſes feux
1
A l'ombre d'un épais feuillage ,
Soit qu'il trouble la nuit par ſon tendre ramage ,
Fait paſſer dans mon coeur ſes deſirs amoureux .
Mais de chercher ces biens vainement je m'empreſſe ;
Vous ſeul m'empêchez d'être heureux.
Je vais partir & je vous laiſſe .
QUAND
A
UAND ' io veggio dal cil ſcender l'autora
Con la fronte di roſe , e co' crin d'oro ,
* Petraque fit ce ſonnet après la mort de Laure .
1
JANVIER. 1. Vol. 1774. 45
Amor m'affale : ond'io mi diſcoloro ,
E dico foſpirendo , ivi è Laura ora.
O felice Titon ! tu fai ben l'ora
Da ricouvrare il tuo caro trefero :
Ma io che debbo fat del dolce alloro ?
Che ſe'l vo' riveder , conven ch'io mora.
I voſtri dipartir non ſon ſi duri ,
Ch' almen di notte fuol tornal colei ,
Che non ha à ſchifo le tue bianche chiome :
Le mie notti fa triſte , e i giorni ofcuri ,
Quella , che n'ha , porlato i penſfßer miei ,
Nè di ſe m'a lafciate altro che l' nome.
Il regrette Laure , & se compare à Titon .
LORSQUE JORSQUE fur fon char lumineux
Je vois la diligente aurore
Lever de ſes beaux doigts le voile obſcur des cieux ,
L'amour qui me pourſuit encore
Avec le jour ramene ma douleur.
Je ſoupire , & je dis , en changeant de couleur :
Voilà donc le féjour de Laure !
Que ton deſtin a de douceur ,
Titon ! De ton tréſor paiſible profeſſeur ,
Tu peux attendre en affurance
Le moment qui de ton bonheur
روا
46 MERCURE DE FRANCE.
Renouvelle la jouiſſance .
Mais , pour moi , dans mon déſeſpoir ,
Ce n'eſt qu'en finiſſant ma vie & ma ſouffrance
Qu'il m'eft permis de la revoir.
Vos tranquilles adieux vous cauſent moins de peine :
Le jour te l'enlevoit ; la nuit te la ramene.
Elle aime ta vieilleſfe ; elle reſpecte en toi
Ces cheveux que le Temps a blanchis fous fa loi.
Hélas ! cette Beauté , l'objet de ma tendreffe ,
Me fait gémir la nuit , me fait gémir le jour ;
Elle emporte mes voeux , & la mort ne me laiſfe
Que fon beau nom & mon amour
EPITRE fur l'Eloquence du Barreau .
A M. d'Albertas , Avocat - Général du
Parlement de Provence.
L
ORSQU'UN Dieu charmant t'environne
De fleurs que tu pourrois cueillir ,
On te voix jaloux de courir
Aux travaux que Thémis ordonne ,
Et , pour les arrêts qu'elle donne ,
Quitter le code du plaifir ;
Ainſi le ſage ſait unir
Les jeux à la philoſophie ,
Et faire de l'art de jouir
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 47
ا
1
L'art d'être utile à ſa Patrie :
Elle a tes veux & ton ferment :
Je l'en félicite , & vraiment
Les malheureux , de leurs alarmes
Verront le terme confolant ;
Ton éloquence les défend
Et ton pere ſeche leurs larmes.
Mais c'eſt à toi d'examiner
Pourquoi dans la brillante ſphere
Où tu pourras un jour régner ,
Au joug ſe laiſſant enchaîner ,
Notre éloquence minaudiere
Se contente de raiſonner ;
Pourquoi notre barreau févere
N'admet point le ſentiment.
En flattant l'eſprit on peut plaire.
Qui parle au coeur eſt éloquent.
Patru correct , pur , élégant ,
N'a jamais rien qui nous anime ;
Sous le compas & ſous la lime
Son plaidoyer devient glaçant.
Bien moins orateur que ſavant ,
Le Maiſtre creuſe dans l'abyme
Des auteurs qu'il cite ſouvent ;
Son feu ſe glace en foulevant
Le fardeau dont il nous opprime.
Cochin eſt précis , conféquent ;
Mais Cochin n'oſe être fublime.
D'Agueſſeau charme à tout moment ;
48 MERCURE DE FRANCE.
Sa voix fait aimer la juſtice:
Toujours il attaque le vice ;
Mais jamais il n'eſt vehement.
C'eſt Jupiter lorſqu'il annonce
Aux dieux affemblés ſon deffein ;
Mais non lorſque , la foudre en main ,
Il dicte ſes loix , les prononce
Pour effrayer le genre humain.
C'eſt la méthode qui fit naftre
Cet art qui glace le talent ,
Et qui , voulant toujours paraftre ,
A fait un eſclave d'un maître ,
Et d'un Hercule un foible enfant.
Mais , dira - t'on , ſi la logique
De l'éloquence pathétique
N'eût borné le pouvoir trop grand ,
Du ſentiment les vives flammes
Des juges égarant les ames ,
On eût vu périr l'innocent ,
Et le coupable de ſes trames
N'eût point reçu le châtiment .
On croit cette adreſſe trompeuſe ,
Et l'on ne redoutera pas
Les yeux d'une folliciteuſe
Au teint vif , aux brillans appas ,
Qui , d'un coup-d'oeil ou bien d'un geſte ,
Brouillant le code & le digefte ,
Fait mentir Barthole & Cujas ,
En
1
JANVIER. I. Vol 1774. 4)
En vain , repouſſant l'artifice ,
Le droit eft dans le plus beau jour ;
On l'élude par un détour ,
Et le bandeau de la Juſtice
Eft ſouvent celui de l'Amour.
Mais la loi , fiere fouveraine ,
Regne bien mieux dans nos arrêts
Qu'en ceuxde Rome , où , foible Reine ,
Elle cédoit à ſes fujets ,
Où des Préteurs , à leurs souhaits ,
Répandoient la grace & la peine ,
Où des orateurs indifcrets
Faifoient , ſuivant leurs intérêts ,
Pencher la Majesté Romaine.
Où fuis -je ! mon oreille entend
Ce Cicéron fi redoutable
Par fa haine & par fon talent :
Un de ſes amis eft coupable ;
Sa voix fait le rendre innocent ,
Et fes ennemis qu'il accable
Trafnent l'opprobre en gémiliant.
Je vois toujours l'homme éloquent
Et rarement l'homme équitable ;
Mais il faudroit en imiter
Ce pathétique dont l'empire
Etonne , touche & fait dompter
Le plus obſtiné qui l'admire .
La vertu n'eſt point dans l'eſprit.
D
1
50
MERCURE DE FRANCE.
Le philofophe la décrit;
Mais c'eſt l'orateur qui l'inſpire .
1
Alors que le juge eſt inſtruit ,
Il faut que le difcours l'enflammes
Au vrai la raiſon nous conduit ;
Le ſentiment le met dans l'ame ;
Mais où peut - il mieux dominer
Qu'en ce pays de la faillie
Où l'Amour ne ſemble régner
Que pour être dieu du génie.
C'eſt ſous notre ciel embaumé
Des parfums que Zéphire exhale ,
Que le coeur toujours animé
Peut lancer le dard enflammé
D'une éloquence vive & male ,
Et dans ce Sénat où Duvair ,
Defcendant des plaines de l'air ,
Vole & voit avec complaiſance
Ton pere tenir la balance ,
Qui jadis illuſtra ſes mains.
Quels hommes , réglant nos deſtins ;
Peuvent encore à l'éloquence ,
Rendre ſes honneurs fouverains !
S'armer pour dompter la licence ,
C'eſt partager les droits divins .
Qu'un guerrier que chacun renomme ,
De ſa valeur montre le feu :
Qui nous défend eſt un grand homme ;
JANVIER . I. Vol. 1774. 51
Mais qui nous conferve eſt un dieu,
Dans cette carriere facrée ,
Où t'appelle un laurier brillant ,
Tu croiras ta gloire aſſurée ,
Si tu peux être bienfaifant .
La gloire , toujours poursuivie ,
S'offre aux vertus , & le génie ,
S'il eft utile , eft fon amant.
Tu n'iras point , oui , je le jure
Par ton ame & par tes aleux ,
Tu n'iras point , foible & parjure ,
Servir l'oppreffeur odieux ,
Et de l'opprimé qui murmure
Aggraver les fers rigoureux ,
Oublier ſes maux , fon injure
Dans des feſtins délicieux ,
Et, faifant taire la nature .
Boire les pleurs des malheureux.
Mais lorsque l'Automne propice
Fermant le temple des Plaideurs ,
Viendra faire affeoir la Juſtice
Sur un gazon bordé de fleurs ;
Lorſque Pan , ornant fa houlette
Des dons vermeils de nos côteaux ,
Fera danfer tous les hameaux ,
Et des doux fons de ſa muſette
Fera treffaillir Gemenos ,
Dans cette retraite charmante
Tu viendras retrouver les jeux ,
:
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
Et te repoſer ſous les yeux
De la Justice , ton amante.
Là , fous les traits de d'Albertas ,
Sans orgueil montrant fa puiſſance ,
Elle raſſemble ſur ſes pas
L'enjouement & la complaiſance ,
Et les graces dont les appes
Ornent ces lieux de leur préſence ;
Des plaifirs le folâtre eſſaim
S'y joint à la magnificence ;
Et la Gloire , d'un air ferein ' ,
Tenant des lauriers dans la main ,
Dit aux hérauts qu'elle devance ,
D'immortalifer fur l'airain
Un nom qu'adore la Provence .
Par M. Sabatier , profefeur d'éloquence
au college de Tournon.
J
LA TACTIQUE.
'ÉTAIS lundi paffé chez mon libraire Caille ,
Qui dans fon magaſin , n'a ſouvent rien qui vaille.
J'ai , dit- il par malheur , un ouvrage nouveau ,
Néceſſaire aux humains , & fage autant que beau :
C'eſt à l'étudier qu'il faut que l'on s'applique .
Il fait feul nos deftins ; prenez : c'eſt la Tactique
JANVIER. I. Vol. 1774. 53
:
La Tactique , lui dis-jel hélas ! juſqu'à préſent
J'ignorais la valeur de ce mot fi favant.
Ce mot , répondit- il, venu de Grece en France ,
Veut dire le grand art , ou l'art par excellence .
Des plus nobles eſprits il remplit tous les voeux,
J'achetai ſa Tactique , & je me crus heureux.
J'eſpérais trouver l'art de prolonger ma vie ;
D'adoucir les chagrins dont elle eſt poursuivie ;
De cultiver mes goûts , d'être fans paflion ,
D'aſſervir mes deſirs au joug de la rafon ;
D'être juſte envers tout , fans jamais être dupe.
Je m'enferme chez moi , je lis , je ne m'occupe
Que d'apprendre par coeur un livre ſi divin .
Mes amis , c'était l'art d'égorger fon prochain.
J'apprends qu'en Germanie autrefois un bon prêtre
Pétrit pour s'amufer du foufre & du ſalpêtre ;
Qu'un énorme boulet , qu'on lance avec fracas ,
Doit mirer un peu haut pour arriver plus bas ;
Que d'un tube de bronze auſſi - tot la mort vole
Dans la direction qui fait la parabole ,
Et renverſe en deux coups prudemment ménagés ,
Cent automates bleus , à la fille rangés.
Moufquet , poignard , épée ou tranchante ou pointue,
Tout est bon , tout va bien , tout fert pourvu qu'on tue.
L'auteur , bientôt après , peint des voleurs de nuit ,
D3
1
MERCURE DE FRANCE.
54
Qui dans un chemin creux, fans tambour & fans bruit ,
Difcrétement chargés de fufils & d'échelles ,
Afſaffinent d'abord cinq ou fix fentinelles :
Puis montant leftement aux murs de la cité ,
Où les pauvres bourgeois dermaient en fûreté ,
Portent dans leur logis le fer avec les flammes ,
Poignardent les maris , couchent avec les Dames ,
Ecrafent les enfans , & , las de tant d'efforts ,
Boivent le vin d'autrui fur des monceaux de morts.
Le lendemain matin on les mêne à l'Eglile
Rendre grace au bon Dieu de leur noble entrepriſe ;
Lui chanter en latin qu'il eſt leur digne appui ,
Que , dans la ville en feu , l'on n'eût rien fait fans lui ;
Qu'on ne peut ni voler , ni violer fon monde ,
Ni maffacrer les gens , ſi Dieu ne nous feconde.
Etrangement ſurpris de cet art ſi vanté ,
Je cours chez Monfieur Caille encore épouvanté :
Je lui rends fon volume , & lui dis en colere :
Allez , de Belzébuth déteſtable libraire ,
Porter votre Tactique au Chevalier du T ** ;
Il fait marcher les Turcs au nom de Sabaoth ;
C'eſt lui qui de canons couvre les Dardanelles ,
Dans leur propre ſcience inſtruit les Infideles :
Allez , adreſſez - vous à Monfieur R *** ,
Aux vainqueurs tout fanglans de Bender & d'Afopb
AF*** fur - tout offrez ce bel ouvrage ,
JANVIER. I. Vol. 1774. 55
It foyez convaincu qu'il en fait davantage.
Lucifer l'infpira bien mieux que votre auteur ,
Il eſt maftre palé dans cet art plein d'horreur ,
Plus adroit meurtrier que Gustave & qu'Eugene ;
Allez , je ne crois point que la nature humaine
Sortit , je ne fais quand , des mains du Créateur ,
Pour infulter ainſi Péternel bienfaiteur ;
Pour montrer tant de rage & tant d'extravagance.
L'homme avec ſes dix doigts , fans armes , fans défenſe,
N'a point été formé pour abréger des jours
Que la néceffité rendait déjà i courts,
La goutte avec ſa craie & la glaire endurcie
Qui ſe forme en cailloux au fond de la veflie
La fievre , le cathare & cent maux plus affteux ,
Cent charlatans fourés , encor plus dangereux ,
Auraient fuffi ſans doute aux malheurs de la terre ,
Sans que l'homme inventat ce grand art de la guerre.
Je hais tous les héros , & Nemrod & Cyrus ,
Et ce Roi i brillant qui forma Lentulus .
Le monde admire en vain leur valeur indomptable ;
Je m'enfuis loin d'eux tous , & je les donne au diable,
En m'expliquant ainſi je vis que dans un coin
Un jeune curieux m'obfervait avec ſoin.
Son habit d'ordonnance avait deux épaulettes ,
De fon grade à la guerre éclatans interprêtes .
Ses regards afſurés , mais tranquilles & doux ,
D 4
56 MERCURE DE FRANCE,
Annonçaient ſos talens , fans marque de courroux .
De la Tactique enfin c'était l'auteur lui - même.
Je conçois , me dit- il , la répugnance extrême
Qu'un vieillard philoſophe , ami du monde entier ,
Dans ſon coeur attendri ſe ſent pour mon métier .
Il n'eſt pas fort humain , mais il est néceffaire ;
L'homme eſt né bien méchant ; Caïn tua fon frere ,
Et nos freres les Hans , les Francs , les Viſigots ,
Des bords du Tanaïs accourant à grands flots ,
N'auraient point défolé les rives de la Seine
Si nous avions mieux ſu la Tactique Romaine.
Guerrier né d'un guerrier , je profeſſe aujourd'hui
L'art de garder ſon bien , non de voler autrui.
Eh quoi ! vous vous plaignez qu'on cherche à vous dé-
Seriez
fendre!
vous bien content qu'un Goth vint mettre en
cendre
Vos arbres , vos maisons , vos granges , vos châteaux ?
Il vous faut de bons chiens pour garder vos troupeaux
A eft , n'en doutez point , des guerres légitimes ,
Et tous les grands exploits ne font pas de grands crimes
,
Vous-même , à ce qu'on dit , vous chantiez autrefois
Les généreux travaux de ce cher Béarnojs .
Il foutenoit le droit de ſa Naiſſance auguſte.
La Ligue était coupable ; Henri-Quatre était juſte.
JANVIER. I. Vol . 1774. 57
Mais , fans plus retracer les faits de ce bon Roi ,
Ne vous fouvient-il plus du jour de Fontenoi?
Quand la colonne Anglaise , avec ordre animée ,
Marchait à pas comptés à travers notre armée ,
Trop fortuné Badaut , dans les murs de Paris ,
Vous faifiez en riant la guerre aux beaux efprits :
De la douce Gauffin le centieme idolâtre ,
Vous alliez la lorgner ſur les bancs dn théâtre .
Et vous jugiez en paix les talens des acteurs ;
Hélas ! qu'auriez -vous fait , vous & tous les auteurs ;
Qu'aurait fait tout Paris , fi Louis en personne ,
N'eût paffé le matin fur le pont de Calonne ,
Etfi tant de Céfars , à quatre fols par jour ,
N'euffent bravé l'Anglais qui partit fans retour ?
Vous favez quel mortel amoureux de la gloire
Avec quatre canons ramena la victoire.
Ce fut au prix du fang du généreux Grammon
Et du ſage Luttaux , & du jeune Craon ,
Que de vos beaux eſprits les bruyantes cohues
Compofoient les chansons qui couraient dans les rues ,
Ou qu'ils venaient gaîment avec un ris malin
Siffler Sémiramis , Mérope & l'Orphelin .
Souffrez donc , s'il vous plait , qu'on prenne la défenſe
D'un art qui fit long-temps la grandeur de la France ,
Et qui des citoyens aſſure le repos
Monfieur Guibert ſe tut après ce long propos.
Moi , je me tus auſſi , n'ayant rien à redire.
DS
58 MERCURE DE FRANCE.
De la droite raiſon je ſentis tout l'empire .
Je conçus que la guerre eſt le premier des arts ,
Et que le Peintre heureux des Bourbons des Ba- ,
yards ,
En dictant leurs leçons , était digne peut- être
De commander déjà dans l'art dont il eſt matte.
Mais , je vous l'avoûrai , je formai des fouhaits
Pour que cet art fi beau ne s'excrçat jamais ;
Et qu'enfin l'équité fit régner fur la terre
L'impraticable paix de l'Abbé de Saint- Pierre .
JANVIER. I. Vol. 1774. 59
RÉPONSE de M. l'Abbé de Voiſenon , à
M. de Voltaire .
P
RODICE de tous les talens ,
Homme étonnant , divin Voltaire ,
Ta Muſe eſt toujours au printems ,
Et , bien loin d'ètre octogénaire ,
Elle arrête la faulx du Temps .
Dans tes vers ou forts ou charmans ,
Je lis ton extrait baptiftaire :
Tu 'n'as encore que vingt ans.
Le plus grand fléau de la terre ,
Dans ton ouvrage eft féduisant.
Ton pinceau terrible & plaifant ,
A tous les honneurs de la guerre a
Tu rends l'effroi même amusant.
La Gafté , cette enchantereffe ,
Que l'on ne viole jamais ,
Répand fur tout ce que tu fais ,
Le coloris de la jeuneſſe ;
En fuyant l'éclat des palais ,
Pour fuir un fommeil lethargique ,
Les cede à l'Ennui magnifique
Qui les fait bailler à grands frais !
On la bannit , quand on l'appelle ;
La liberté fait les atours :
MERCURE DE FRANCE
Les plaiſirs pompeux sont toujours
Des lettres de cachet pour elle .
Emprunte ſes heureux fecours .
Qu'elle prolonge & qu'elle épure
De tes ans le paiſible cours ;
Quand tu prends ſoin de ſa parure ,
Qu'elle prenne ſoin de tes jours .
A Madame LA DAUPHINE , fur
fon incognito.
QUOCIOI !! fous un nuage curieux ,
Croyez - vous , auguſte Dauphine ,
Pouvoir vous cacher en ces lieux ?
Lorſque Vénus deſcend des cieux ,
On fent l'influence divine
De fon aſpect majestueux ;
Et , lorſque vous trompez les yeux ,
Le coeur des François vous devine .
Par M. Dorat.
Ο
•A Monsieur D'ESPAGNAC.
UI d'Eſpagrac , fois fier des bienfaits de ton Roi ,
L'orgueil fied à la gloire & s'ennoblit dans toi .
JANVIER . I. Vol . 1774 . Gr
Aux honneurs de Chevert ton Souverain te nomme ;
Il est beau d'hériter des titres d'un grand homme.
Ah ! pourquoi feindrois- tu d'en ignorer le prix ?
Regarde ces foldats mutilés & meurtris ;
8 Ces reſtes de Héros échappés à la guerre ;
Ces braves Vétérans , tous frappés du tonnerre :
Quelle joie éclaircit leurs fronts cicatrifés ,
Et ranime ces corps de fatigue épuisés !
Ils ont vu ſur ton fein la pourpre militaire ;
La gloire de leur chef les flatte & leur eft chere ;
C'eſt un nouveau laurier que leur main croit cueillir.
Et leur coeur fatisfait s'en lauſe enorgueillir.
Ce peuple de vainqueurs , cette antique milice
Aime à voir honorer l'ami du grand Maurice:
Sous ce brave Saxon tu combattis comme eux ;
Il leur apprit à vaincre ; & tu les rends heureux .
L'EXPLICATION EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Ducembre
1773 , eſt la Lanterne magique ; celui
de la ſeconde eſt Plaifanterie; le mot de
la troiſieme eſt une Canne ; celui de la
quatrieme eſt Carreau. Le mot du pro
mier logogryphe eſt Choux , où se trouve
houx ; celui du ſecond est Rime , où l'on
trouve mer , ire , vé , mi , (St) Remi , me ,
02 MERCURE DE FRANCE .
4
mie celui du troiſieme eſt Corail , où ſe
trouvent cor , ail , ali , lia , la , lai , il , Clio ,
or , Roi , ïo , Roc , at , col , car , lac , cri 、
arc , Corali , lorc , ia , air (qu'on refpire)
air ( en muſique. )
Ομ
ÉNIGME.
N ne fauroit fans moi terininer un voyage .
Admirez ma propriété :
Je mets pour l'ordinaire à l'abri du naufrage ;
Je fais aux voyageurs donner de la gaité ;
Leurs craintes bien ſouvent naiffent de mon abfence ?
Auffi l'efpoir & la fécurité
Sont le premier effet toujours de ma préſence .
Cependant de l'humanité
Regardez la bizarrerie :
Le voyageur me quitte lorſqu'il part ;
Il m'abandonne , au mépris de fa vie ;
Et , dès qu'il m'a perdu ; ſon avide regard
Cherche à me retrouver.
A ces traits , cher lecteur , tu dois me reconnottre.
En faut- il davantage ? eh ! bien , je vais paroître .
1 Du mot qui doit me déſigner,
Si l'on fait l'inverſion , (cela te fera rire)
Tu verras que.... c'eſt trop te dire .
1
Par M. l'Abbé T....
JANVIER. I. Vol. 1.774 . 63
SOIKANTE
AUTRE.
OIXANTE enfans de moi reçoivent l'être ,
Féconds comme leur mere , ainſi qu'il va paroftres
L'addition de leurs enfans
Donne un total de trois mille fix cents.
Faut- il encor calculer la nature ?
Ah ! dieux , lecteur , quelle progéniture !
Tous mes petits enfans
Montrent à m'imiter mêmes empreſſemens
Et , par une puiſſance à nulle autre pareille ,
Admire que dans tous égale eſt la merveille.
Chacun produit ſoixante rejetons ,
Leſquels ... mais à compter franchement renonçons :
Pour égaler la mienne , en vain mille familles
- Enſemble s'uniroient : chacune de mes filles ;
(Remarque auſſi que dans notre maifon
Il ne ſe fait point de garçon)
Chacune enfin , comme ſes foeurs féconde ,
Egalement conçoit & met au monde .
Par le même.
64
MERCURE DE FRANCE.
D
AUTRE.
Es millions d'ennemis , en bataillon prelés ,
Qai ne croiffent point fur la terre ,
Par moi font bientôt renversés
Dès que je leur livre la guerre.
En les touchant , je les fais tomber tous ;
J'en détruis à la fois dix mille.
La réſiſtance eft inutile.
Les plus foibles font ſeuls à l'abri de mes coups ;
Mais contre eux non ardeur est vaine .
Quand je fuccombe aux injures des ans ,
Ames efforts ils réſiſtent fans peine ,
| Et je ne puis que leur montrer les dents .
Par M. Gélede , péruquier .
UTILE
AUTRE.
TILE au confifeur utile au pâtiffier ,
Pour peu qu'ils travaillent d'office ?
Le banquier m'a chez lui , le riche financier ;
Aux négocians je rend ſervice .
Mais toujours les premiers me comblent de douceur ,
Il eſt vrai que chez eux je ſuis foible & légere .
Des feconds je reçois une dure matiere
Que
JANVIER. I. Vol. 1774. 65
Qui tente beaucoup le voleur.
Je voyage pour l'un , pour l'autre fédentaire.
On peut tout me confier , fruits , vins , drogues ; métal.
Lorſque les Rois ſe font la guerre ,
Je loge au quartier général.
ar M. Hubert.
P
AUTRE.
our être auſſi bon que fuperbe ,
Il faut , dit - on , d'après certain proverbe ,
Que je raſſemble en moi , dans mon tout , dans mon
corps ,
Avec dix animaux , trois importans rapports.
Les voici tous nommés dans l'ordre convenable ,
Le premier , le ſeul raisonnable ,
Eft la femme ! il en reſte neuf.
J'en trouve trois ; le cerf , le renard & le boeuf.
Il en faut fix encor , fi je fais bien mon compte ,
Le lion , le ferpent , ce monftre que l'on dompte.
Le mouton ,le lievre & le loup ,
Les voilà tous dix pour le coup.
Par M.de Boufanelle , brigadies
des armées du Roi.
E
66
MERCURE DE FRANCE.
A
LOGOGRYPIН Е.
Mor , lecteur , à moi gourmands & beaux esprits ,
Vous tous amans de la belle nature ,
Sous cette équivoque parure
Venez à me trouver vous diſputer le prix .
Neuf lettres de mon nom compoſent la ſtructure.
Une ſe trouve en faim ; une autre dans Cypris ;
La troiſieme en Paris ſuit de près la premiere ;
Une autre dans Manheimſe montre la derniere ;
Le Boiteux chancelant va fur trois de mes pieds ;
De Roſe enfin deux autres font triés ;
Mais c'eſt encor trop te laiſſer à faire ;
Ami lecteur , pour diriger tes pas ,
A ton loiſir décompoſe mon être .
Dans ce détail d'abord tu trouveras ,
(Ce qu'en ce même inſtant tu defiers peut-être ;)
Cegage heureux d'un amour agrée ,
Dont l'austere pudeur s'irrite ,
Mais quelle pardonne fi vite
Alors qu'il eſt dérobé.
D'un buveur altéré l'implacable ennemie ,
Le caſſe tête d'un rimeur ;
Une fleur des belles cherie ;
Ce qu'en été chacun recherche avec ardeur ;
Dans l'hiſtoire ſacrée
!
JANVIER. I. Vol . 1774. 67
Un légiflateur de renom ;
Le déclin de chaque journée ;
Ce qui fait raiſonner l'homme & le violon;
Et les diftingue de la bête ;
L'effroi furtif d'un tête-à-tête ;
Un métal ſéducteur du ſage mépriſé ;
Ce dieu , tout à la fois & galant & barbare ,
Du ſexe fi maudit & fi favorisé.
Cette eſpece d'hommes ſi rares
Que nous cherchons tous , mais en vain ,
Et dont ſi ſouvent un coquin
Prend , pour nous poignarder , la trompeufe apparence ;
Ce dont l'on vit mourir au sein de l'abondance ,
Maint avare. Une ville en pays Champenois ;
Un nom qu'en leur parlant nous donnons à nos Rois ;
Un vent froid ; un royaume en lointaine contrée ;
Du Chrétien le guide affurée ;
,
Un vêtement commun au docteur au barreau ,
Aux moines , & fur-tout au ſexe le plus beau ,
Les amours de la nouvelle Eve ;
Un beau nom , mais vuide d'effet ;
Dont en un certain jour nous décore une feve ;
Enfin fi de moi ce n'eſt fait;
Si , ſous le voile qui me cele,
Malgré tes regards curieux
Et mes téméraires aveux ;
Ton oeil encor ne me décele ;
Bien différent de ce monftre affamé ,
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
Qui fans pitié vous dévoroit fon homme ,
Si fon énigme il n'avoit deviné ,
Ami lecteur , à toi je m'abandonne :
Ta volonté fera ma loi.
Eſcrafe-moi ,
Bats-moi ,
Enſevelis moi ſous la glace ,
Ou même , en me croquant , à l'inſtant venge-toi ;
De mon fort je te rendrai grace .
Mourante encor je veux parfumer ton palais ,
Et juſques dans ton fein te porter mes bienfaits .
: Par M. G.... , avocat.
JANVIER. I. Vol 1774. 60
ENTIERE ,
AUTRE.
NTIERE , je ſoutiens. Qu'on me coupe la tête ,
Dans le Monde Chrétien on célebre ma fête.
:
Remettez ma tête en fon lieu ,
Expulfez de mon tout la lettre du milieu ,
Je deviens femelle amphibie ;
Un repas en latin , ville de Normandie.
Prenez mon front , mon centre & mon extrémité ,
Il paſſe pour être entêté.
Rétabliſſez mon corps , la plus grande partie
Vous donne un chef en Tartarie .
Vous aurez avec l'autre une conjonction ,
Qu'on peut facilement rendre prépoſition.
En moi l'on trouve encore , étant bien combinée ,
De vendre & d'acheter une forme ufitée ;
Ce que font douze mois : en voilà bien affez
Pour favoir qui je ſuis. Mais chez les gens aifés
Je porte un certain fruit , oh ! qu'on le trouve aimable
Ovide en a parlé : cherchez , lifez la fable.
Par M. Hubert.
E3
70 Mercure de France,
A Monseignour
Le Comted' Artois .
Parolespar M.Grouber
MusiqueparM.Philidor .
Gracieusement.
Enfinnos voeuxsont uc.complis:
Parles doux noxuds dethi-mené-
e,Le dernierRe-je-ton des
Lys, Enchaîne aussi sades- tiné-
e;Des vertus&de labeau
téLaCour de viendra le theJanvier
1774 . 71.
atre;Le Français quivous i-dola--
tre,la voir unSpec -
ta- cle en chanté:Les plaisirs
marcher sur vos tra- ces,
Etconduitpar lefen -ti-ment,
Desamours unes-faim charmant,
Embellirle Fri- o des
Gra-- ces . 3
72 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'Inoculation , poëme en quatre chants ,
dédié à Catherine II , Impératrice de
toutes les Ruffies ; par M. L. R.
Jo
... En visa falus morientibus una.
:
VIRG. Georg . 1. 111 .
vol . in- 8 °. A Amſterdam; & fe trouve
à Paris , chez Lacombe.
E chante un art heureux , trop long-tems rreejetté,
Qui conferve , à la fois , la vie & la beauté .
OPere des humains , toi que la terre adore ,
Et qui , maftre abſolu de cent mondes divers ,
D'un fouffle créateur fais germer , fais éclore
Tous les êtres ſemés dans ce vaſte univers ;
Prête-moi , Dieu puiſſant , la voix de la Nature ,
Dont les mortels charmés aiment les ſons flatteurs ,
Et que mes vers par toi du préjugé vainqueurs ,
Semblables à des traits lancés d'une main füre ,
Pénetrent les eſprits , & paſſent dans les coeurs.
Modelés , par tes mains , fur ta divine image ,
JANVIER . I. Vol. 1774.73
Nous ſommes , ici bas , ton plus parfait ouvrage ;
Daigne nous protéger , & veille à nos côtés.
Jette un de tes regards fur ces jeunes Beautés ,
Qui , pour prix d'un ansour dont leur main eft le gage ,
Ne voulant recevoir , ſur la foi des fermens ,
Que des voeux épurés & le plus chafte hommage ,
Au pied de tes autels conduisent leurs amans.
Ils feront leurs époux , fi ces vierges timides ,
Sourdes à des conſeils aveugles & perfides ,
Savent ſe garantir de l'éternel affront
Qu'un mal contagieux peut graver fur leur front.
Viens deffiller les yeux de ces aveugles peres ,
Viens endammer le coeur de ces tremblantes meres ,
Dont une frayeur vaine alarme les efprits.
Ils veulent épargner à leurs enfans chéris
De l'acier aiguilé la piqûure légere ,
Et d'un levain choifi l'atteinte paſſagere
Ils mépriſent de l'art l'infaillible fecours ;
Et la Mort va frapper , de fa faulx meurtriere ,
Les fruits , à peine éclos , de leurs tendres amours , &c.
Nous avons pluſieurs bons écrits fur
l'Inoculation. Ces écrits pleins de recher
ches & de connoiſſances phyſiologiques
paroiſſent avoir été composés pour les
ſavans ou ceux qui ont fait leur étude de
la médecine. Mais, dans une maladie qui
attaque principalement les enfans , ce
ES
1
74
MERCURE DE FRANCE.
font les meres , ce ſont les femmes enfin
auxquelles ce précieux dépôt eft confié ,
qu'il faut inftruire. Cette inſtruction doit
étre claire , facile , attrayante. Un écrivain
philofophe , pour mieux arriver à ce
but , revetira cette inftruction des graces
& des ornemens de la poësie. Les raifons
peuvent bien convaincre; mais le charme
des vers attire&perfuade. Cet écrivain
écartera de fes préceptes les termes
techniques qui peuvent rebuter des lec
teurs peu verfés dans la pratique de la
médecine. Il leur préſentera fes leçons
ſous les images les plus fimples & les plus
naturelles . Il imitera enfin la tendre colombe
qui amollit dans ſon eftomach les
grains qu'elle veut donner à fes petits.
L'auteur de ce poëme didactique a fait
plus encore ; ila, pour rendre fes inftructions
plus efficaces , répandu , dans pluſieurs
endroits de fon poëme , le pathétique
& l'intérêt du drame , & cherché à
exciter dans le coeur des meres la crainte
& la pitie : la pitié,pour les tendres victimes
de la petite vérole ; la crainte , en
leur préſentant l'image de la mort & le
maſque de la laideur.,
JANVIER . I. Vol. 1774. 75
Le poëte , dans le premier chant de ce
poëme qui en a quatre , décrit l'origine
de la petite vérole & fes progrès. Il place
à l'époque de l'invaſion des Maures le
tranſport de la petite vérole en Eſpagne
& en France. Il penſe que cette contagion
nous a été tranſmiſe par les Arabes.
Leurs médecins font les premiers qui en
aient parlé , & il est très probable qu'elle
eft née en Arabie; comme il y a lieu de
croire que l'Afrique est la véritable patrie
de la 'peſte; & l'Amérique , celle de ce
venin qui empoisonne les fources de la
vie. Tout ceci eſt éclairci dans des notes
inſtructives qui accompagnent chaque
chant.
Le poëte nous trace enfuite les différens
périodes de la petite vérole. Il nous
peint avec énergie les ravages de cette
cruelle maladie. Il prouve l'infuffifance
des remedes ,leur danger même ,&fait voir
que pluſieurs de ces remedes que l'on croit
falutaires , au lieu d'attaquer la maladie,
frappent le malade& le bleſſent. Pluſieurs
récits de victimes de ces remedes ajoutent
au pathétique de ce tableau & nous font
defirer un fecours de la Providence , pour
être délivrés de cette fenefte épidémie.
Le poëte la compare au Minotaure de la
....
76
MERCURE DE FRANCE .
fable , monftre auquel des Nations de
voient un tribut de fang & de carnage.
Quel est le nouveau Théſée qui nous délivrera
d'un monftre encore plus avide ?
L'art de l'infertion. Les pratiques utiles
que cet art enſeigne ont effuyé bien des
contradictions ; ceux - même qui les premiers
, ont cherché à répandre ces inſtructions
, ont éprouvé des perfécutions.
Il eſt donc vrai que.
L'impitoyable envie a déclaré la guerre .
A tous les hommes nés pour éclairer la terre .
On pourroit même faire une longue
liſte des grands hommes qui , depuis Sacrate
, ont été perſécutés pour la vérité, en
phyſique & en morale. L'auteur du nouveau
poëme , dont le coeur bienfaiſant eft
plus porté à répandre la louange que la
cenfure , a paſſe ſous filence les ennemis
de l'Inoculation , & s'eſt arrêté avec complaiſance
à payer le tribut de louanges que
méritent les artiſtes & les écrivains célebres
qui en ont favorisé les progrès.
Vos noms , Montagu , Jurin , la Condamine ,
Gravés ſur vos écrits par une main divine ,
Voleront avec eux à l'immortalité.
Leurs nobles ſentimens penetrent dans mon ame ;
JANVIER. I. Vol. 1774 77
1
Leur gloire m'éblouit ; leur exemple m'enflamme.
Je ſuis homme comme eux , les hommes me font chers ,
Et je veux leur payer le tribut de mes vers .
Courronnez de lauriers l'amant de Melpomene ;
Donnez le myrthe verd au chantre des amours,
De mes concitoyens je veux ſauver les jours ;
Qu'on mette ſur mon front la couronne de chêne :
D'un art ingénieux j'annonce les bienfaits ;
Qu'aux accens de ma voix l'afpic ferme Poreille ,
Je remonte mon luth , ma muſe ſe réveille ,
Et de l'infertion je décris les effets .
Les procédés que cet art indique , le
régime qu'il faut ſuivre , les dangers à
éviter; enfin tout ce qu'il eſt néceſſaire
d'obſerver , remplit le ſecond & le troifieme
chant de ce poëme. Les avantages da
l'inſertion de la rougeole ſont célébrés
dans le quatrieme. L'hiſtoire de trois Circaſſiennes
forme iciun épiſode qui fera
peut- être plus d'impreſſion ſur l'efprit des
meres que les plus ſages conſeils que le
poëte leur a donnés. Ces trois foeurs ,
dont deux furent victimes de la petite
vérole naturelle , & la troiſieme triompha
de cette épidémie par le ſecours de l'inſertion
, ont droit d'intéreſſer par leur
78 MERCURE DE FRANCE.
jeuneffe, leur beauté , & ces graces naturelles
fupérieures encore à la beauté.
Elles ſe reſſembloient; toutes trois étoient belles ;
Mais , quand l'oeil détailloit leurs charmes attirans ,
On leur trouvoit un air & des traits différens .
La belle Lycoris (c'eſt le nom de l'aînée)
Dans fes nobles contours grandement deffinée ,
Avoit l'air impofant & le port orgueilleux ,
Que l'Olympe adimiroit dans la Reine des Dieux .
Sa taille retraçoit la Nymphe des montagnes ,
Lorſque , voyant de loin que ſon front gracieux
S'élevoit au- deſſus de toutes ſes compagnes ,
Latone fourioit attentive à leurs jeux.
De la ſage Minerve elle avoit les yeux bleux ;
Et dans ces yeux , brillans de la plus pure flamme ,
D'où l'on voit s'échapper de timides regards ,
Se peint , au naturel , la douceur de fon ame .
Ses épaules offroient de blonds cheveux épars ,
Flottans , & variant leurs boucles naturelles ,
Que le Zéphir foulave , en agitant fes aîles.
De ſes traits affortis , l'un pour l'autre formés ,
Le bel enſemble offroit aux ſpectateurs charmés
Le plus parfait accord , la plus belle harmonie .
Telle on te voit encore , au fein de l'Aufonie
Omere des Amours , Reine , de la Beauté ,
Refpirer mollement fur un marbre enchanté.
De l'Olympe chaffée , & des temples bannie ,
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 79
Au ſeul ciſeau des Grecs , conduit par le Génie ,
Tu dois un nouveau culte & l'immortalité.
Moins belle que ſa ſoeur , Zaïde eſt plus piquante ;
Un vermillon brillant colore fon beau teint ;
Al'aſpect de ſa peau fratche , umie , éclatante ,
L'oeil promet au toucher le moëlleux du ſatin.
On voit fes longs cheveux , d'un noir luifant d'ébene ,
Imiter , en tombant , les anneaux d'une chatne .
Ses traits moins décidés ont plus d'ame & de jeu
Et, fous un fourcil noir , fon eil a plus de feu.
Dans cet oeil pétillant le fourire étincelle ,
Comme un rayon dardé fur le miroir des eaux.
Lycoris , en tout rems , eſt également belle ,
Zaïde à chaque inſtant a des charmes nouveaux.
Au moindre mouvement de ſa vive prunelle ,
De ſa bouche de roſe & de ſes traits charmans ,
Vous croyez voir paroître une beauté nouvelle ,
Et Zaïde ne fait que changer d'agrémens .
Mais , chef d'oeuvre de l'Art , comme de la Nature ,
La plus jeune des trois , Glicere , à quatorze ans ,
Attiroit tous les yeux par ſes charmes naiſfans .
Les Graces ont pétri ſon aimable figure ,
Le goût le plus exquis préſide à ſa parure.
Ses cheveux , chatain- clair , de fleurs entrelafrés ,
Sont autour de fa tête élégamment troßés.
Telle étoit de Cypris la galante coëffure .
80 MERCURE DE FRANCE.
Le flambeau de l'Amour brilloit dans ſes beaux yeux ,
Son langage étoit doux , fon regard étoit tendre ,
Son filence éloquent , ſon ſouris gracieux ;
On ne ſe laſſoit point de la voir , de l'entendre.
Elle ajoutoit encore à de fix doux appas
Les charmes des talens , la voix d'une firene ;
C'eſt avec ces liens que cette belle enchaine
L'efſſaim des jeunes coeurs qui volent fur ſes pas.
Sa timide pudeur la rend encor plus belle ;
Modeste , elle ignoroit le pouvoir de ſes traits ,
Et l'amour innocent qu'allument ſes attraits ,
Eſt tendre , délicat & timide comme elle .
Pour faire une Vénus d'une ſimple mortelle ,
La Nature , à loiſir , fit un modele exprès ,
D'après lui , de Glicere elle arrangea les traits ,
L'admira , lui ſourit & briſa le modele.
Lycoris nous eſt ici repréſentée atteinte
du venin fubtil de la petite vérole ſur les
marches même de l'autel de l'Hymenée ,
& mourant peu de jours après dans les
bras d'un amant fidele. Zaïde , frappée
du même poiſon , échappe au trépas ;
mais ſa beauté eſt éclipſée. Le maſque de
la plus affeuſe laideur couvre ſon viſage ;
&le Circaffe dont l'amour étoit le guide ,
recule d'horreur à la vue de Zaïde défigurée.
En vain l'amante éplorée lui reproche
JANVIER. I. Vol. 1774- 8
che ſon infidélité ; en vain elle lui rappelle
ſes ſermens : l'amant abuſé les abju.
re , & déclare qu'il ne doit point à la triſte
difformité la foi & l'amour qu'il a vouésà
la beauté. L'art de l'insertion vient au fecours
de Glicere , la plus jeune des trois
& cet art bienfaisant la fait triompher de
- la mort & de la laideur.
Des rofes du printeins fa mere la couronne ,
Et la conduit parée au temple de l'Amour.
Un effaim de Beautés l'admire & l'environne ;
Au Dieu qui fait aimer on confacre ce jour ;
Sur fon autel chéri on porte des offrandes ,
Les belles , leurs amans enlaſſent des guirlandes ;
S'enchaînent l'un à l'autre , & danfent à l'entour.
Tout le peuple applaudit & ſe mêle à la danfe
Aux pieds du dieu préſent on jure tour-à-tour
D'effayer l'art nouveau ſur la plus tendre enfance.
Cependant la Renommée publie au
loin les graces & l'aventure de la jeune
Circaffienne. L'Empereur Bajazet veut
voir cette rare Beauté. Ellelai eſt préſentée.
Il reconnoît auſſi tôt ſon vainqueur
dans Glicere. Il offre ſon coeur à cette
vierge pour prix de ſes charmes , & l'éleve
au rang de Sultane favorite. L'exemple
de cette Circalfienne fut long - temps
à faire des profélites dans les pays éloi-
F
82 MERCURE DE FRANCE,
gnés. L'illuftre Ladi Wortley-Montagu ,
femme de l'Ambaſſadeur d'Angleterre à
la Porte , été la premiere qui ait combattu
en Europe l'ignorance , la peur &la fuperftition
armées contre l'art de l'inoculation.
Cet art , appelé aujourd'hui chez les
Grands & reçu dans les Cours , paroît
avoir triomphe de tous fes ennemis. Mais
ſon plus beau triomphe eſt d'avoir été
adopté par Catherine II , Impératrice de
toutes les Ruffies. Cette Souveraine , ainſi
qu'il eſt dit dans les remarques for ce
poëme , ſe ſoumit , le 10 Octobre 1768 ,
à Czarskozelo , à l'infertion de la petite
vérole. Le docteur Dimfdale , médecin
Anglois, fut fon inoculateur ,& il ne put
obtenir que le premier médecin fût instruit
du projet de l'Impératrice , ni qu'il
fût préſent à l'opération. La Cour n'en
fut informée qu'après l'éruption. Cette
Princeffe courageuſe , de retour à Pétersbourg
, fit inoculer en ſa préſence & avec
du ferment pris ſur elle même , le Grand
Duc, fon fils : elle fut préſente à l'inoculation
de douze enfans des principaux Seigneurs
de fa Cour. On rendit des actions
de graces pour le rétabliſſement de ſa
fanté , & elle reçut , le 2 Décembre , les
complimens des Miniſtres & de la prin-
!
JANVIER. I. Vol. 1774. 83
cipale Nobleſſe. Cette folemnité fut annoncée
par des ſalves d'artillerie , & terminée
par des illuminations dans toute
la ville. Les principales villes de l'Empire
célébrerent cet événement par des fêtes
brillantes. Le Sénat , qui en a voulu perpétuer
la mémoire , a ordonné que le 21
Novembre de chaque année , on fit des
réjouiſſances dans toutes les villes de
l'Empire. Le docteur Dimsdale a reçu de
S. M. I. 10000 liv. ſterlings , 1000 pour
retourner en Angleterre , &500 liv. fterlings
de penſion annuelle. Cette Princeffe
a fondé un hôpital d'inoculation à
Pétersbourg. La dédicace d'un poëme fur
Tart de l'Inoculation étoit done un hommage
bien dû à cette heroïque Princefle.
Cet hommage n'a pu avoir eté dicté que
par un coeur ſenſible & vertueux .
Princeſſe , dont l'Europe admire le courage ,
Daigne fourire aux vers dont-je t'offre l'hommage ;
Il eft libre , il eft pur , je ne l'offre qu'à toi :
Ton fceptre & tes grandeurs font étrangers pour mois
Eh ! quel eſt le mortel , de fon encens avare ,
Qui pourroit contempler , inſenſible & barbare ,
L'effor de tou génie , & ne pas l'admirer ,
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
:
Ta bonté généreuse , & ne pas l'adorer ?
Sur le bronze animé , Princeffe magnanime ,
Il refpire à tes yeux , ce Monarque fublime ,
Dont l'efprit méditant les projets les plus hauts ,
A créé la lumiere au milieu du chaos .
De ton regne brillant qu'il parcoure les faftes :
Il verra des projets plus hardis & plus vaſtes ;
Il verra la Victoire , enchaînée à ton char ,
Soumettre un nouveau Peuple à l'Empire du Czar.
Il verra , fur les mers où ſe leve l'aurore ,
Tes flottes menacer l'Euxin & le Bosphore ;
Tes braves légions , des rives de l'Ifter ,
Porter contre la Thrace & la flamme & le fer ;
Le Grec obéiſſant dans les champs de l'Aulide ,
Et le Scythe foumis au ſein de la Tauride.
De guerre & de conquête incroyable deſſein !
O Mars ! ee plan terrible eft il né dans ton fein ?
Non : la Reine du Nord , Catherine elle - même ,
Au bord de la Néva , conçut ce grand ſyſtème .
Perdez vous dans l'oubli , campagnes des Héros ,
Voyages entrepris par les guerriers d'Argos !
Mille vaiſſeaux , lancés des ports voifins de l'Ourſe ,
Vers les bords de l'Orient ont dirigé leur course ,
Et le Pilote Ruffe , affis au gouvernail ,
Fait trembler le Sultan au fond de fon férail .
Du fommeil de la mort , Pierre , tu te réveilles
JANVIER . I. Vol. 1774.85
=
Pour fuivre l'heureux cours de ces rares merveilles.
Pour moi qui n'apperçois ſur le front des guerriers
Que le fang des humains fouillant de beaux lauriers ,
Sur cet auguſte écrit qu'adreſſe à la patrie
La bienfaiſante main d'une Reine chérie ,
J'aime mieux repofer mes regards fatisfaits.
O pouvoir arbitraire ! & pere des forfaits !
Une femme a brifé ce coloſſe fragile
Dont les bras font de fer , dont les pieds ſont d'argile :
Sur la baſe des loix elle fonde à jamais
De l'Etat affermi le bonheur & la paix.
Catherine , voilà ta plus belle conquête ;
C'eſt aſſez de combats : éleve jusqu'au fafte
L'édifice des loix à peine commencé ,
Que , d'un ſouffle , Bellone a preſque renverfé.
Acheve ton ouvrage , aſſure l'équilibre ,
Que ton pouvoir ſoit juſte , & tout un peuple libre.
Sous un joug accablant le ſerf humilié
Embraſſe tes genoux , invoque ta pitié.
Il eſt encor des ferfs , dans le fiecle où nous ſommes !
L'homme , tel que laj brute , eſt le jouet des hommes !
L'Humanité rougit : efface cet effront
Que de barbares mains graverent ſur ſon front.
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
Cette belle épître que nous voudrions
tranſerire ici en entier , ne pouvoit être
mieux placée qu'à la tête d'un poëme inspiré
par un vifdefir d'être utile à l'Humanité
; poëme où les graces de l'imagination
font difparoître la féchereffe de l'instruction
ſous les formes variées & cadencées
d'une poëſie noble , facile & harmonieufe.
Rofalie , ou la Vocation forcée , mémoires
de la Comteſſe d'Hes *** ; a parties
in 12. A Paris , chez J. F. Baftien,
libraire.
2.
Un pere ou une mere a quelquefois de
la prédilection pour un de fes enfans ;
mais il eſt rare que cette prédilection ,
lorſqu'elle est trop marquée, ne jette le
trouble dans la famille ne rende celui
qui en eſt l'objet injuſte envers ſes freres,
& ne le porte à abufer de la tendreſſe de
ſes parens pour fatisfaire fes paffions.
Madame de St Clat *** en fait ici la
trifte expérience. Cette mere avoit pour
l'aîné de ſes fils la tendreſſe la plus aveuJANVIER
. I. Vol. 1774 . 87
gle ; elle avoit elle même , pour augmenter
la fortune de cet aîné , forcé Rofalie
de St Clat *** , de prononcer des voeux
dans une maiſon religieufe. Mais quel
eſt le fruit de cette prédilection ? Madame
de St Clat... ne reçoit que des marques
- d'ingratitude de la part de celui pour qui
elle a tout facrifié. Elle apprend , après
avoir eſſayé bien d'autres chagrins , que
ce fils , en proie à ſes paffions , a été tué
dans une diſpute , d'un coup d'épée. Ses
yeux font enfin deffillés. Je ne plains
,, pas ſa mort , s'écrie t'elle dans l'amer-
ود
"
tume de la douleur ; c'eſt ſa vie que je
,, regrette ; c'eſt mon indulgence aveugle,
„ ma tendreſſe dénaturée qui le rendit
ود coupable." Roſalie , quoique victime
de cette prédilection , n'avoit cependant
jamais ceffé d'avoir pour ſa mere le plus
tendre attachement. Comme ſa vocation
n'a point été libre , elle réclame contre fes
voeux ; elle eſt rendue au monde , au
Comte d'Hes *** , fon amant , enfin à
une mere qui reconnoît que les prédilections
des parens ne font pas moins contraires
à la juſtice que nous devons à nos
enfans , que nuiſibles à la tranquillité des
familles. Il y a dans la fable de ce roman
pluſieurs incidens qui retardent le bon
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
heur de Rofalie. Ces incidens ſont même
de nature à faire déſeſpérer au lecteur
de voir un jour Mlle de St Clat... heureuſe.
L'auteur a moins dénoué que tranché
ces difficultés ; ce qui diminue néceſſairement
l'intérêt que l'on pourroit
prendre aux malheurs de l'héroïne. Mais
la leçon que les peres & meres peuvent retirer
de ces malheurs fuffit pour les intéresfer
à la lecture de ce roman écrit dans la
forme épiftolaire,
Vies des Peres , des Martyrs , & des autres
principaux Saints , tirées des actes originaux
, & des monumens les plus authentiques
, avec des notes hiſtoriques
& critiques ; ouvrage traduit de l'Anglois.
Tome IX , in . 80. Prix , 6 liv .
relié. A Villefranche - de- Rouergue ,
chez Pierre Vedeilhié , imprimeur - libraire
; & à Paris , chez Barbou.
Ce nouveau volume contient la ſuite
des Saints du mois de Septembre. Il intéreſſe
particulierement par les hiſtoires
qu'il nous préſente de St Jérôme docteur ,
de St Remi de Reims , de St François
d'Affife , de St Denis , évêque de Paris ,
de St Callifte Pape , de St Bruno , fonda
tour des Chartreux. Ce vertueux anacho
JANVIER. I. Vol. 1774 89
rete avoit pris pour deviſe ces paroles da
Pfalmiſte : Mes yeux devançoient les
ود
ود
ود
ود
"
veilles & les fentinelles de la nuit : j'étois
plein de trouble , & je ne pouvois
,, parler.... J'avois les années éternelles
dans l'eſprit . Je me suis éloigné par la
fuite ,&j'ai demeuré dans la folitude."
On voit par les écrits de St Bruno que ce
Saint goûtoit dans ſa ſolitude une joie &
des délices inconnues au gens du monde.
Une aimable gaîté accompagne toujours
la vertu , & cette diſpoſition de l'ame eft
fur-tout néceffaire aux folitaires , le genre
de vie qu'ils ont embraffé étant incompatible
avec une humeur ſombre & un
eſprit quis'occupetrop fortement de penſées
affligeantes . Lebiographe , après nous
avoir entretenu des principales actions
de St Bruno , nous fait connoître ſes ouvrages
, dont le plus recommandable fans
doute eſt la fondation des Chartreux
Ordre que l'on voit , après ſept fiecles ,
perſévérer avec la méme ardeur dans la
pratique de la priere , du travail & de la
folitude. ,, Les Chartreux , dit le biogra-
ود phe, d'après un célebre écrivain , con-
,, ſacrent entiérement leur tems au jeune,
,, au filence , à la folitude & à la priere ;
parfaitement tranquilles au milieu d'un
F5
१०
MERCURE DE FRANCE.
1
و د
و د
و د
و د
وو
monde tumultueux , dont le bruit parvient
rarement juſqu'à leurs oreilles ;
ne connoiffant leurs Souverains refpectifs
que par les prieres dans lesquelles
leurs noms font inférés.
"
Cette vie des Saints écrite avec beaucoup
de ſageſſe , de piété & d'onction,
eſt très propre à édifier les fideles ; &
nous croyons devoir exhorter le biographe
à accélerer la publication des volumes
fuivans.
Recherches critiques , biſtoriques & topographiques
fur la Ville de Paris , depuis
fes commencemens connus jusqu'à
préſent ; avec le plan de chaque
quartier: par le Sr Jaillot , géographe
ordinaire du Roi , de l'Académie royale
des ſciences & belles lettres d'Angers.
Quid verum . , curo & rogo , & omnis in hoc fum.
Hor. lib . 1 , ép . 1 .
e
13 cahier in 8°. A Paris , chez l'auteur
, quai & à côté des grands Augustins
; & chez Lottin aîné , imprimeur.
libraire.
Ce nouveau cahier contient les recherches
de l'auteur ſur le treizieme quartier
de Paris , Ste Avoie ou de la Verrerie. Ce
JANVIER. I. Vol. 1774. gr
quartier eſt borné à l'orient par la vieille
rue du Temple excluſivement ; aufeptentrion
, par les rues des Quatre- Fils & des
Vieilles Haudriettes auffi excluſivement ;
à l'occident , par les rues StAvoie& Barre-
du- Bec incluſivement , depuis le coin
de la rue desVieilles- Haudriettes juſqu'à
la rue de la Verrerie ; & , au midi , par
les rues de la Verrerie & de la Croix-
Blanche incluſivement , depuis le coin
de la rue Barre- du-Bec juſqu'à la vieille
rue du Temple. On compte dans ce quartier
ſeize rues , un cul-de-fac , quatre communautés
d'hommes , une de filles , &c.
Supplément à l'Art du Peintre , Doreur ,
Vernisseur du Sr Watin , fervant de
réponſe à la réfutation du Sr Mauclerc
& à ſes profpectus Prix , 12 fols , franc
de port par tout le royaume. A Paris,
chez l'auteur , carré de la porte Saint-
Martin.
M. Wartin , qui aime ſon art & le cultive
avec ſuccès , ne néglige rien pour en
perfectionner les procédés , & y faire de
nouvelles découvertes. Il nous donne
dans le fupplément qu'il vient de publier
pluſieurs obſervations utiles à ceux qui
ont acquis fon premier ouvrage. Mais
92 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur s'eſt principalement occupé dans
ce fupplément à réfuter la critique que
M. Mauclerc , marchand épicier , a faite
de pluſieurs de ſes procédés. Il a pour cet
effet tranfcrit tout le traité de M. Mauclerc
, & il y répond article par article.
M. Watin , ou celui qui lui prete ſa plume
, porte même ſon attention juſqu'à
prendre en main la défenſe de Newton ,
qui n'avoit pas beſoin de défenſeur , contre
les affertions de M. Mauclerc fur les couleurs
primitives .
,
On trouvera peut- être déplacé que l'auteur
du ſupplément cite à ce ſujet à fon
adverſaire le proverbe : Ne futor ultracrepidam
tandis qu'il s'occupe lui même
dans un écrit où il ne doit être queſtion
que de vernis & de couleurs , à relever
les fautes de françois du Traité des couleurs
& vernis . On pourra auſſi blâmer le
ton que M. Watin a pris dans ſa réponſe
à l'auteur de la Gazette de Santé , nouvel
écrit périodique dont les gens de l'art &
les lecteurs qui cherchent l'inſtruction ,
reconnoiſſent l'utilité.
Principes généraux & particuliers de la
Langue Françoise , confirmés par des
exemples choiſis , inſtructifs , agréaJANVIER
. 1. Vol. 1774 93
bles , & tirés des bons auteurs . Avec
les moyens de fimplifier notre orthographe
, des remarques ſur les lettres ,
la prononciation , la profodie , les accens
la ponctuation , l'orthographe &
un abrégé de la verſification françoife.
Par M. de Wailly. Septieme édition ,
revue & conſidéralement augmentée.
Sur - tout , qu'en vos écrits la langue révérée l'
Dans vos plus grands excès vous foit toujours facrée.
BOIL.
vol. in- 12. Prix , 2 liv. 10 f. A Paris ,
chez J. Barbou , imprimeur - libraire ,
Cette grammaire , qui a mérité l'approbation
de l'Univerſité de Paris , a été accueillie
de tous ceux qui veulent étudier
la langue françoiſe , & en connoître les
regles générales & particulieres.
"
و د
"
,
On diftribue chez le même libraire une
nouvelle édition de la profodie latine
ou méthode pour apprendre les principes
de la quantité & de la poëfie latine
, à l'uſage de la Jeuneſſe , par M.
l'Abbé *** , aſſocié de l'Académie des
ſciences , infcriptions & belles - lettres
de Châlons fur Marne ;
"
ود
ود
"
Prix , 15 fols.
"
vol. in - 12 .
94 MERCURE DE FRANCE.
Le même libraire vient d'acquérir nombre
d'exemplaires des lettres de Pline &
le panégyrique de Trajan , traduits par M.
de Sacy ; 3 vol. in - 12
On trouve auſſi chez lui la belle édition
de Moliere , 6 vol . in 8°. avec des remar
ques grammaticales , & des obſervations
fur chaque piece par M. Bret. Prix , des
6 vol. brochés avec figures , 54 liv.
Mémoire historique &pratique fur la Mufique
des Anciens , où l'on expoſe les
principes des proportions authentiques ,
dites de Pythagore , & de divers ſyſtêmes
de muſique chez les Grecs , les
Chinois & les Egyptiens ; avec un parallele
entre le ſyſtême des Egyptiens
&celui des Modernes. Par M. l'Abbé
Rouffier , Chanoine d'Ecouis , ſeconde
édition.
`atis via strate est ut pofteri perfectam uno tractatu Muficam
exponant.
Artiſtid. Quinil. de Muſica ; in fine , lib. 3 .
A Paris , chez Lacombe , libraire , avec
approbation & priv. du Roi , 1773 ,
in-4°.
JANVIER. I. Vol. 1774. 95
Lettres touchant la diviſion du Zodiaque
& l'institution de la Semaine planetaire ,
&c. petit in- 12. Par le meme auteur&
chez le même libraire.
L'objet du Mémoire de M. R. eſt déjà
aſſez connu des ſçavans. En y expofant
divers ſyſtêmes anciens , il s'eſt attaché à
combattre une multitude d'erreurs qui ,
avec quelques principes vrais qui ſe ſont
conſervés parmi nous , forment le corps
de notre doctrine ſur la muſique. Quant
aux Lettres que nous venons d'annoncer ,
elles font un développement de quelques
matieres traitées plus ſuccinctement dans
le mémoire , & contiennent de nouvelles
preuves touchant le principe que l'auteur
y avoit établi.
Les anciens ſyſtêmes dont il eſt principalement
queſtion dans cemémoire , font :
la lyre de Mercure , à quatre cordes , l'heptacorde
ou cythare à ſept cordes , l'octacorde
ou lyre de Pythagore , le ſyſteme
des Chinois , & enfin le grand ſyſteme
des Grecs , dont Gui d'Arezzo a formé
ce que les Modernes appellent aujourd'hui
leur ſyſtême. Mais l'auteur fait voir
en divers endroits de fon mémoire que ce
prétendu ſyſtême n'eſt autre choſe que
celui des Grecs, pris à contre-fens . Celui
- ci , diſpoſé d'une certaine maniere ,
وه MERCURE DE FRANCE.
procede de l'aigu au grave. Or Gui d'Arezzo
, n'appercevant pas même cette
diſpoſition particuliere du ſyſtême , &
voulant y ajouter un ſon de plus du côté
du grave , s'eſt vu forcé par la tournure
du chant qui réſultoit de ſon nouveau fon ,
de prendre le ſyſteme , à rebours , c'est-àdire
, en montant ; & c'eſt encore là notre
maniere de procéder lorſqu'il s'agit
de ſyſtême muſical. Aufſi toutes les interprétations
que divers auteurs ont voulu
nous donner des différens ſyſtemes
anciens , fur-tout de celui des Grecs , fontelles
abſolument fauſſes , & , pour ainſi
dire , plus abſurdes les unes que les autres
, à mesure que chacun d'eux a plus
ou moins fuivi le fil des erreurs qu'il trouvoit
établies.
Les recherches de l'auteur l'ont conduit
à l'heureuſe découverte que les ſystêmes
anciens dont il traite dans ſon mémoire
, ne font tous que le réſultat d'un
ſeul & même principe , une ſérie de quartes
ou de quintes , c'eſt à dire , de quartes
en montant , ou de quintes en defcendant
; intervalles qui , pris en cefens , ont
toujours été regardés comme ſynonymes
en muſique. Or , d'une ſérie de quartes ,
ou de quintes , commeſi , mi , la , re ,fol ,
ut
JANVIER . I. Vol. 1774. 97
ut , fa , prenez les trois premiers fons , fi ,
mi , la , vous aurez la lyre de Mercure ,
formant le chant defcendant mi , fi , la ,
mi. Ajoutez aux trois fons ſi , mi , la ,
les deux fuivans re & fol , vous aurez le
ſyſtême des Chinois mi , re , fi , la , fol ,
mi . Prenez les fix fons fi , mi , la , re ,
fol , ut , vous aurez l'heptacorde mi , re ,
ut , fi , la , fol , mi. Enfin les fept fons
ſi , mi , la , re , fol , ut , fa , donnent le
łystéme diatonique complet la , fol , fa ,
mi , re , ut , fi , la , felon les Grecs , ou ut ,
re , mi , fa , fol , la , fi , ut , felon la maniere
inverſe des Modernes.
Au reſte , l'intonation particuliere de
chacun des fons de ces différens ſyſtemes
ſe trouve invariablement aſſignée par la
ſérie inaltérable ſi , mi , la , re , &c. qui ,
donnant à chaque fon fa forme & fa teneur
, fert en même temps à juger de la
fauſſeté d'une multitude de proportions
factices , arbitraires , & par-là abfurdes ,
propoſées ſur cette matiere depuis les
Grecs poſtérieurs à Pythagore juſqu'à nos
jours.
Enfin la même ſérie ſi , mi , la , re ,
fol , ut , fa , augmentée de cinq fons ,
toujours à la quarte ou à la quinte l'un de
l'autre , comme ſi - bémol , mi- bémol , &e.
G
98
MERCURE DE FRANCE.
donne le ſyſtême plus étendu que devoient
avoir les Egyptiens , & dans lequel l'octave
eſt diviſée en douze ſemi-tons , qui ,
comme les tons des ſyſtêmes précéders ,
tirent leur forme & leur intonation des
fons de la férie de quintes dont ils font
formés.
Il ſemble qu'un principe ſi ſimple & en
méme tems ſi fécond , auroit du ſe transmettre
juſqu'à la poſtérité la plus reculée ,
fur- tout avec les précautions qu'avoient
priſes les premiers inſtituteurs des ſciences
de le fixer à des objets qui devoient le
perpétuer. Il eſt étonnant que ces objets ,
parvenus juqu'à nous , y foient demeurés
comme vuides de fens , malgré l'uſage
journalier que nous faiſons & de ces
objets & de la muſique. Nous voulons
parler ici des ſept jours de la ſemaine ,
dont les dénominations , felon un certain
ordre des planetes , font une inſtitution purement
muſicale , & préſentent en abrégé
toute la théorie du ſyſtéme diatonique
dont les Anciens compoſoient leurs gammes.
En effet , la ſérie fi , mi , la , re
fot, ut , fa , nous repréſente les jours de
la ſemaine dans l'ordre auquel les Egyptiens
, ou peut être les Caldéens , y ont
fait correſpondre les planetes. On voit,
JANVIER. I. Vol. 1774. 99
par le mémoire de M. R. , que les fons
diatoniques fi , ut , re , mi , fa , fol , la ,
répondoient , chez les Anciens , à l'ordre
fuivant des planetes : Saturne , Jupiter ,
Mars , le Soleil , Vénus , Mercure , la Lune.
Or , arrangez par quartes ces fons diatoniques
, en commençant parfi , vous aurez
la férie harmonique A , mi , la , re ;
fol , ut , fa ; & les planetes qui y correspondent
feront : Saturne , le Soleil , la
Lune , Mars , Mercure , Jupiter , Vinus ;
ordre qui conſtitue exactement la femaine
planétaire , telle qu'il a plu aux
Egyptiens , ou aux Chaldéens , de l'établir
, & qui commence par le jour de Satårne
ou Samedi , en cette maniere : Sa
turnedi , Soldi , Lundi , Mardi , Mercredi ,
Jeudi , Vendredi
Un Bronze antique cité par l'auteur ,
où la ſemaine eſt repréſentée en figures ,
& où l'on voit Saturne à la tête des autres
dieux , conſtate cet ordre , & ne permettroit
à cet égard aucune objection , quand
même l'auteur n'auroit pas raſſemblé , foit
dans ſon mémoire, foit dans ſes lettres ,
des preuves de raifonnement par leſquelles
il eſt démontré que la ſemaine planétaire
a dû être telle que le Bronze antique
la repréſente.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
Quant à la ſérie de douze fons , à la
quinte l'un de l'autre , qui doivent fournir
les douze femi - tons contenus dans
une octave diviſfée chromatiquement , M.
R. , guidé par le rapport que les Anciens
avoient mis , d'une part , entre l'ordre des
fons diatoniques & celui des planetes ; de
l'autre , entre la ſérie harmonique fi , mi ,
la , re , & c . & l'arrangement des planetes
dans la ſemaine , n'avoit pas craint
d'avancer dans ſon mémoire que les auteurs
de ces inſtitutions avoient eux- mêmes
diviſé le Zodiaque en douze portions,
afin d'y faire correſpondre leur férie de
douze fons à la quinte l'un de l'autre.
Cetre idée , qui paroît d'abord affez finguliere
, & fur laquelle , faute de monumens
, l'auteur n'avoit pu fournir aucune
preuve , ſe trouve aujourd'hui confirmée
par des manufcrits touchant la
muſique des Chinois , qu'on s'eſt empreſſe
de lui confier dequis la publication
de fon mémoire. On voit , par les morceaux
de ces manufcrits , rapportés dans
la premiere lettre de l'auteur que les
Chinois diviſent en effet l'année en douze
Junaiſons , auxquelles ils font correfpondre
douze fons de leur ſyſteme muſical ,
& cela , dans le même ſens & pour les méJANVIER.
I. Vol. 1774. 101
mes vues que l'auteur avoit ſuppoſées
aux Egyptiens dans ſon mémoire. Les favans
reconnoiſſent aujourd'hui l'intime
rapport qu'il y a entre les Chinois & les
anciens Egyptiens : d'où il réſulte que
ce qui eſt un fait chez les Chinois ceffe
d'être une conjecture à l'égard des Egyptiens.
Les bornes de cet extrait ne nous
permettent pas d'entrer dans aucun détail
à ce ſujet; nous croyons devoir renvoyer.
nos lecteurs à la lettre dont nous venons
de parler. Ils y trouveront les développemens
& les preuves qu'ils pourroient
ſouhaiter. Ceux qui ne connoiſſent pas le
mémoire de l'auteur doivent y recourir.
Il embraſſe une infinité d'objets vraiment
intéreſſans , tant pour la théorie que pour
la pratique de la Muſique.
• Régulus , tragédie , & la Feinte par
Amour , comédie en trois actes. A Paris
, chez Delalain , libraire.
L'auteur a réuni dans un même volume
ces deux ouvrages qu'il avait réunis au
• Cet Article & le suivant font de M. de la Harpe.
-G3
201 MERCURE DE FRANCE.
:
théâtre ,& qui tous deux ont obtenu l'applaudiſſement
du Public.
On connaît le ſujet de Régulus. On fa't
que Pradon en a fait un qui eut du ſuccès
& qui eſt oublié. Il y avoit quelqu'intéret
dans fon ouvrage. Il avait rendu Régulus
amoureux. C'étoit alors la mode que tous
les héros le fuſſent. On n'avait pas fenti
qu'il y a des caracteres qui excluent l'amour
, parce qu'ils excluent la faibleſſe.
Régulus ne doit pas être plus amoureux
que Brutus ; c'eſt ce qu'a très bien fenti le
célebre Métaſtaſe , qui , forcé de fubordonner
ſon génie aux loix de l'opéra italien ,
& de méler deux épisodes d'amour au fujet
de Régulus , s'eſt bien gardé du moins
de faire entrer cette paffion dans le caractere
de fon héros , qui d'ailleurs eſt un
modele de grandeur & d'éloquence. M.
Dorat , qui , aux épiſodes près , a fuivi la
marche & le plan de l'ouvrage italien , a
très - ſagement imité Métaſtaſe en cette
partie. Mais , aux perſonnages de Publius
& d'Attilie , tous deux enfans deRégulus ,
il a ſubſtitué Marcie , épouſe de ce digne
Romain , qui joue dans la piece un rôle digne
d'une femme Romaine , & plus tragique
que les deux perſonnages épiſodiques
deMétaftafe . Elle nous apprend elle- même
JANVIER. I. Vol. 1774. 103
dans la premiere ſcene comment furent
formés les liens qui l'attachent à Régulus .
Ils ne font plus , ces temps ,
Où j'ofais refpirer un légitime encens ;
Ces jours où Régulus , domptant juſqu'à l'envie,
Illuftrait à-la-fois ſa femme & fa patrie.
Le rapport inégal de ſes ans & des miens
Ne fut point un obſtacle à de fi beaux liens ,
Et mon ame , ſéduite au bruit de fon courage ,
En comptant ſes lauriers , n'apperçut point fon Age.
Au fortir d'un long ſiege où fon noble fecours
Avait ſauvé la vie à l'auteur de mes jours ,
Il revint précédé d'une pompe guerriere :
J'épouſai le vainqueur , & j'acquittai mon pere.
Régulus m'adorait , & me plut à fon tour :
C'était un ſentiment... au-deſſus de l'amour !
Quels tranſports , quelle joie ont marqué la naiſſance
De ce fils , ce cher fils , notre unique eſpérance !
Je voyais mon époux , au retour des combats ,
Sourire à cet enfant careſſé dans mes bras ,
Nous prodiguer les foins d'une ame ſimple & pure ,
Et dépoſer ſa gloire au sein de la nature.
Pouvais-je alors prévoir un finiſtre avenir ;
Et que de ſi beaux jours duſſent ſitot finir ?
Abſente de nos murs , tu ne vis point , Barfine ,
G4
-104 MERCURE DE FRANCE,
De mes profonds ennuis la fatale origine.
Après cinq ans de paix & d'un hymen heureux ,
La haine dans Carthage alluma tous ſes feux .
Il fallut , affurant la fortune publique ;
Détourner les complots que méditait l'Afrique.
Sans briguer cer emploi , modeſte & renfermé ,
Parmi tous ſes rivaux , Régulus fut nommé.
Il vint me l'annoncer ; fon front plein de nobleffe
Impoſa , unalgré moi , filence à ma faibleſſe .
Par fa male conftance étonnant mes efprits ,
Sans verfer une larme , il embraſſa fon fils ;
11. partit ; mais bientôt fa prompte renommée
Fit connaître Porgueil à mon ame charmée .
De ſes nombreux exploits dévorant les récits ,
Rome tournait vers moi ſes regards attendris .
Le nom de mon époux , ſa valeur fortunée ,
Au bonheur de l'Etat joignaient ma deſtinée .
Quel changement , hélas ! dans ſon, fort & le mien I
Régulus eft efclave , & je ne ſuis plus rien.
Regulus eft efclave ! Ah ! dieux ! fort funeſte !
Un regret éternel eſt tout ce qui me reſte.
Plus d'honneurs , plus de rang , lorſqu'il eſt dans les fers."
Partager , loin de lai , Phorreur de ſes revers ,
Sentir tous les degrés de ſa longue infortune ,
Fatiguer les Romaios de ma plainte importune ,
Affiéger le Conful , pleurer avec mon fils :
Voilà tous mes devoirs ; je les ai tous remplis.
4
JANVIER . 1. Vol. 1774. 105
On attend un Ambaſſadeur de Carthage.
Marcie eſpere la délivrance de fon
époux; mais elle craint l'inflexible auſté.
rité du Conful Manlius à qui même elle
ſuppoſe une ſecrette jalouſie de la gloire
de Régulus . Elle attend plus d'appui du
jeune Licinius , tribun du peuple , adorateur
enthouſiaſte du héros captifen Afrique.
On apprend à Marcie que Régulus
arrive avec l'Ambaſſadeur. Elle court audevant
de lui. Le Sénat s'aſſemble dans
le temple de Bellone. Régulus y paraît
avec l'envoyé Carthaginois qui vient propoſer
l'échange des prifonniers. On de .
mande l'avis de Régulus. Ce Romain
avait juſqu'alors refuſé de prendre ſa place
parmi les Sénateurs. Mais , au moment
où il peut être utile à ſa patrie , il reprend
fon rang avec joie pour lui faire un dernier
ſacrifice. Voici le diſcours qu'il
tient:
Puiſque , malgré mes fers , ma défaite & vos loix ,
Vous permettez qu'ici j'oſe élever la voix ,
Je n'abuferai point de cet honneur infigne ;
Et , moins je l'eſpérais , plus mon coeur en eſt digne,
Me laiſſant vos bontés , le fort ne m'ote rien २
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
Et l'eſclave dans moi fait place au citoyen .
Defcendans de Rémus , peuple vainqueur & libre ,
Guerriers , légiflateurs , héros & dieux du Tibre ,
Vos ennemis enfin s'abaiſſent devant vous ;
Mais ne laiſſez jamais fléchir votre courroux.
Encore une victoire , & l'Afrique eſt ſoumiſe ;
Deux poftes exceptés , la Sicile eft conquife.
Rome voit le former des foldats généreux ,
Nés fur le même fol , ſervant les mêmes Dieux ,
Réunis par les loix , les moeurs & le langage :
Eh ! que pourraient contre eux les soldats de Carthage ,
Mercenaires errans , dont le ſang mendié
Ne vaut pas même l'or de ceux qui l'ont payé ?
Que dis -je ? l'Etranger , qu'aigrit leur injuftice ,
Aux Africains déjà ne vend plus fon ſervice.
Xantippe , ce héros leur vengeur , leur appui ,
Dont j'ai pleuré la mort , quoique vaincu par lui ,
Xantippe , qu'opprima leur perfide inconſtance ,
Apprend à l'Univers ce qu'il faut qu'il en penſe ,
Détourne les ſecours qu'on ofait leur porter ,
Et décourage ceux qui pourraient l'imiter.
Triomphans aujourd'hui , vous allez l'être encore :
Eſt- il temps de traiter alors qu'on vous implore ?
Enfin que craignez -vous de ce Peuple affaibli ?
Une fois , il eſt vrai , les deſtins m'ont trahi :
Mais ſoudain notre Rome , en guerriers ſi fertile ,
Pour effacer ma honte arme un bras plus utile :
Métellus a paru , nos vainqueurs ont tremblé ;
JANVIER. I. Vol. 1774. 107
د
Et leur fang odieux à grands flots a coulé.
Combien de fois , & Ciel ! j'ai joui de leurs craintes !
L'écho de leurs rochers me renvoyait leurs plaintes .
De la contagion le fouffle dévorant
Les enfeveliſſait ſous leur fable brûlant ,
Et les cris de Carthage , à la douleur en proie ,
Au fond de mon cachot venaient porter la joie.
J'y rentre ſans regret , pourvu que par vos mains
Ruiffelle juſqu'à moi le fang des Africains.
Que je hais leur demande & leur infame adreſſe !
Ils ont cru dans mon coeur ſurprendre une faibleſſe ,
Et , par un vil appas , s'aſſurer de ma fol :
Mais ils me connaftront , mais Rome eſt tout pour moi ;
Mais je voue à Carthage une haine immortelle ,
Et ne viens parmi vous que pour m'armer contre-elle.
Licinius combat la générosité du Hé.
ros , & le Sénat remet la délibération à
une afſſemblée dans l'intérieur de Rome ,
où affiſteront pluſieurs des Sénateurs les
plus conſidérables qui n'ont pu ſe trouver
dans le temple de Bellone.
A l'ouverture du ſecond acte , Marcie
ſe plaint que Régulus s'eſt dérobé à fes
embraſſemens. Amilcar , envoyé de Carthage
, vient lui apprendre que le plus
horrible fupplice eſt préparé pour Régu:
108 MERCURE DE FRANCE .
Jus , s'il retourne en Afrique. Marcie ,
épouvantée , quitte l'Ambaſſadeur & veut
foulever tous les coeurs en faveur de Régulus.
C'eſt lui fur-tout qu'il faut fléchir.
Elle reparaît un moment après avec lui ,
& emploie , pour l'attendrir , les droits de
l'hymenée & ceux de la nature . Elle lui
parle fur- tout du jeune Attilius fon fils.
Ce morceau eſt un des plus touchans de la
piece.
Avec moi renfermé ſous un toit folitaire ,
Sans ceffe à ma douleur il demande fon pere ;
De fon âge innocent il dédaigne les jeux :
Le fils de Régulus eſt déjà malheureux !
Songe avec quels tranſports , quelle touchante ivreffe ,
Tu reçus dans tes bras ce fruit de ma tendreſſe !
Toi , qui l'as tant cheri, tu vas donc l'immoler ;
Inſtruit par tes leçons , il peut te reſſembler.
Ses progrès , ſon ardeur auraient pour toi des charmes .
Déjà ſa faible main à ſoulevé des armes .
Régulus fait un mouvement de joie,
Digne d'être ton fils , il ſe fait mille fois ,
Toujours plus attentif, raconter tes exploits,
JANVIER. 1. Vol. 1774. 109
!
Souvent même , au récit de ta longue ſouffrance ,
Il semble être ſaiſi d'un inſtinct de vengeance ;
Et , de mon déſeſpoir prévenant les éclats ,
Il vient , avec des cris , ſe jeter dans mes bras ...
Oui , je l'ai vu ſouvent , pour toi quel doux préſage !
Friffonner de colere , au feul nom de Carthage.
Tu ſembles t'attendrir !
RÉGULUS. (retenant fes larmes).
Je reconnais mon fils ...
Il ſera quelque jour l'honneur de mon pays .
MARCIE.
Ton égal , ton vengeur , ſi tu veux le conduire.
RÉGULUS.
Mon exemple & son nom ſuffiront pour l'inftruire .
On a dû remarquer dans ce morceau
pluſieurs vers heureux & du vrai ton de
la tragédie.
Le fils de Régulus eſt déjà malheureux.
Déjà ſa faible main a foulevé des armes .
Il ſemble être faiti d'un inſtinct de vengeance.
Friffonner de colere au feul nom de Carthage , &c.
Nous obſerverons que l'auteur n'aurait
peut-être pas dû laiſſer dans ce morceau
110 MERCURE DE FRANCE .
1
pathétique ce vers qui n'eſt pas d'un fens
bien clair :
Ez de mon déſeſpoir prévenant les éclats.
Le ſentiment n'admet rien de vague ,
& c'eſt fur - tout daus de pareils momens
que le ſtyle doit être ferme & plein , que
rien ne doit être donné à la rime , & tout
à la vérité . Des vers de cette eſpece pas
fent au théâtre à la faveur de la déclamation
; mais , fur le papier , ils réfroidiraient
le lecteur , s'ils étaient multipliés .
Et mon vers ; bien on mal , dit toujours quelque choſe
(B01L.)
Ce vers doit ſervir de regle fur- tout
dans le ſtyle dramatique. Nous ajouterons
encore comme une remarque géné
rale , qu'on ne nous foupçonnera pas d'appliquer
à l'auteur de Régulus , que ce qui
fait tomber aujourd'hui tant d'ouvrages
en vers , ce ne font point les fautes grosfieres
faciles à éviter parmi tant de modeles;
c'eſt le grand nombre de vers vuides
de ſens , étrangers au ſujet, à la fituation.
C'eſt là le défaut vraiment funefte
, parce qu'il produit l'entui , & que
l'ennui détruit les ouvrages.
On apporte un billet de Manlius qui
apprend que l'avis de Régulus a prévalu
1
▼
JANVIER. I. Vol. 1774. 111
د
dans le Sénat , qu'on refuſe l'échange des
captifs , & qu'il ſera renvoyé en Afrique.
Marcie ſe livre au déſuſpoir ; mais le tribun
Licinius vient la raffurer , en lui apprenant
que le Peuple s'émeut en faveur
de Régulus , qu'on met en queſtion ſi la
foi eſt due à des barbares , & que les Augures
s'aſſemblent à ce ſujet. Régulus
s'écrie :
Ces inutiles ſoins font pour moi des injures.
Mon coeur & mes fermens , ce font- là mes augures.
Il s'arrache des bras de ſa femme & de
ceux de Licinius.
On voit , au troiſieme acte, les vaif.
ſeaux figurés dans le lointain pour l'embarquement
de Régulus. Il ſe débat avee
indignation au milieu du peuple qui veut
l'arreter. Il s'adreſſe aux Romains.
Eh ! bien , fi vous m'aimez , embraffez, ma vengeance :
C'eſt la vôtre : armez-vous , armez mille vaiſſeaux ;
Cherchez au ſein des mers des triomphes nouveaux
Teints d'un ſang odieux , rapportez ſur ces rives
Vos drapeaux enlevés & vos aigles captives :
Ne quittez point le fer , que vos rivaux punis
N'expirent étendus fur de ſanglans débris .
১
112 MERCURE DE FRANCE .
Eternel monument de la rage Africaine ,
Que ma mort dans vos coeurs foit un titre de haine
Pour vous guider encor , mes manes en courroux ,
S'élevant dans vos rangs , marcheront devant vous ;
Et mon nom , devenant le ſignal du carnage ,
Du fond de mon tombeau je détruirat Carthage.
On lit dans Pradon :
Je détruirai Carthage encore après ma mort.
Cette idée est belle. M. Dorat , quiaeu
grande raifon de ſe l'approprier , a fait
d'un vers très plat un très beau vers.
Manlius ſe préſente d'un côté pour faire
ranger le Peuple , & de l'autre le Tribun
Licinius anime les Romains & les exhorte
à retenir le héros. Régulus leur reproche
avec tant de vivacité de vouloir fon
déshonneur , qu'ils lui ouvrent le paſſage.
Arrive alors Marcie qui ſe préſente audevant
de lui avec ſon fils. Le jeune Attilius
lui dit :
Ne partez point ; ſoyez l'appui de ma jeuneſſe :
Que je puiſſe vous voir , vous contempler ſans ceſſe !
Laiſſez dans votre coeur , faible une feule fois ,
1
Pénétrer
JANVIER . I. Vol. 1774. 113
Pénétrer les accens de ma timide voix .
Au nom de mon amour , de mes pleurs , de mon Age
(Avec le cri de la douleur.)
Laiffez vous attendrir ... N'allez point à Carthage .
Ce dernier mot eſt attendriſſant. Il a
la fimplicité de l'enfance. Mais cet hémiſtiche
, faible une feule fois , n'eft- il pas
un peu fort pour l'age d'Attilius ? On
peut remarquer d'ailleurs qu'il ne faut
mettre un enfant fur la ſcene que lorsqu'il
fait une partie néceſſaire de l'action ,
comme dans Athalie où le péril de Joas
eſt le fondement de la piece; dans Inès ,
où les enfans qu'on amène font le crime
de Dom Pedre , & obtiennent ſa grace.
On ne doit employer les grands refforts
du pathétique que pour produire de grands
effets. Le fils de Régulus n'eſt point néceſſaire
à la piece , & n'y produit rien.
On fent trop qu'il peut indifféremment
y être ou n'y être pas , & qu'il feraittrop
aifé , dans tous les drames où l'on aurait
quelque choſe à obtenir d'un Pere , de
faire arriver fon fils pour le fléchir.
Régulus eft inflexible. Il confole fon
fils & fon épouse , mais il eſt déterminé
H
114 MERCURE DE FRANCE.
1
à partir. Ses adieux à Marcie ont de l'intérêt
& de la nobleſſe.
Veille fur notre fils.... qu'il foit digne de moi !
Que parmi nos guerriers la gloire un jour le nomme !
Tu le dois à ce fils , & tu le dois à Rotne ,
Qu'il garde fes ſermens ! qu'il s'exerce aux travaux !
Qu'il vive en citoyen , & qu'il meure en héros !
Dans tous les temps Marcie aux Romains fera chere;
Du fils de Régulus on aimera la mere.
Marcie tombe dans les bras de ſes femmes
, & Régulus monte au vaiſſeau.
On ne nous faura pas mauvais gré de
rapprocher ici quelques endroits du poëte
Italien des imitations de l'auteur Français.
La langue de Métaſtaſe eſt ſi familiere
à tous les lecteurs inſtruits , que nous
nous contenterons de citer ſes vers fans
en donner une traduction littérale qui ne
ferait qu'alonger inutilement cet article.
Prenons , par exemple , cet endroit où Attilie
, fille de Régulus , rappelle à Manlius
les ſervices de fon pere , endroit qui n'eſt
lui-même qu'une imitation de Tite-live.
Ah , come
Chi queſt aure refpira
JANVIER . I. Vol. 1774. 115
Pud regolo obbliar ! qual parte in Roma
Non vi parla di lui ? Le vie ? Per quelle
Ei paſſo trionfante. Il foro ? A noi
Provide leggi ivi detto. Le mura ,
Ove accorre il Senato ? I fuoi configli
La fabbricat più volte
La pubblica falvezza. Entra né tempi ,
• Afcendi , o Manlio , il campidoglio , e dimmi
Chi gli adornò di tante
Inſegne pellegrine ,
Puniche , Siciliane , e Tarentine .
Quefti , queſti littori ,
Ch'or procedono à te ; queſta che cingi ,
Porpora confolar Regolo ancora
Ebbe altre vcite intorno . Ed or fi lafcia
Morir fra' ceppi ? Ed or non ha per lui
Che i pianti miei , ma ſenza pro verſati ?
Oh padre ! oh Romat oh Cittadini ingratit
1
Voici comme l'auteur français fait dire
à peu près les mêmes choses à Marcie.
Comment excufer Rome ? & peut-on , Manlius ,
Reſpirant l'air du Tibre , oublier Régulus ?
Quel enclos dans nos murs n'attefte point ſon zèle ,
Sa fublime équité , ſa valeur immortelle ?
Les tribunaux ? du faible il y fut le vengeur :
Le Sénat ? vous ſavez s'il en était l'honneur.
Montez au Capitole où ſa main triomphante
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
Suſpendit des vaincus la dépouille fanglante ,
Ces lances , ces drapeaux à Carthage enlevés ,
Monamens glorieux , que Rome a confervés .
Que dis - je ? & ces faifceaux , & ces aigles altieres ,
Et l'auguſte appareil des honneurs confulaires ,
Et cette pourpre enfin ſouveraine des Rois ,
Régulus , comme vous , les obtint autrefois .
Le chef , l'ami , le Dieu des légions Romaines ,
Vainqueur en cent combats , va mourir dans les chainess
Moi ſeule je lui reſte. O Ciel ! & Régulus ! ..
Et voilà donc le prix que l'on garde aux vertus !
Manlius prétend qu'il faut s'en prendre
à Carthage ,& non pas à Rome. La réponſe
d'Attilie est belle.
Eh , che Cartago..
La barbara non è . Cartago opprime
Un nemico crudel : Roma abbandona
Un fido Cittadin . Quella ramenta ,
Quant'ei già l'oltraggió : queſta ſi ſcorda ,
Quant'ei fudò per lei Vendica l'una
I fuoi reſſori in lui ; l'altra il puniſce ,
Perché d'allor le circondò la chioma :
La barbara or qual e ? Cartago , o Roma ;
MARCIE.
Carthage enchaîne un bras toujours armé contre elle ,
JANVIER . I. Vol. 1774. 117
Rome oublie un Romain , un défenſeur fidele.
Carthage , en l'accablant , ſe venge d'un vainqueur
Rome , en l'abandonnant , punit un bienfaiteur.
Prononcez , Manlius; qui des deux eft coupable ?..
;
On voit que l'auteur Français a abrégé
cette réponſe , mais ne l'a-t'il pas unpeu
affaiblie ? En revanche il paraît au-deſſus
de l'auteur Italien dans le morceau ſuivant
fur les devoirs du citoyen envers fa patrie
C'eſt Régulus qui parle.
La patria è un tutto ,
Di cui ſiam parti. Al' cittadino è fallo
Confiderar ſe ſteſſo
Separato da lei. L'utile , o'l danno ,
Ch'ei conoſcet dee ſolo , è ciò , che giova ,
Onuoce alla ſua patria , a cui di tutto
E' débitor . Quando i fudori , e'l fangue
Sparge per lei , nulla del proprio ei dona :
Rende fol ciò , che n'ebbe . Effa il produffe ,
L'educolo nudrì: con le ſue leggi
Dagl' infulti domeftici il difende ;
Dagli eſterni con l'armi. Ella gli preſta
Nome , grado , ed onor : ne premia il merto ,
Ne vendica le offefe : e madre amante
Afabbricar s'affanna
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
1
La fua felicità , per quanto lice
Al deſtin de mortali effe felice.
Han tanti doni , è vero ,
Il peſo lor. Chi ne ricuſa il pefo ,
Rinunzi al benefizio . A far fi vada
D'inoſpite foreſte
Mendico abitatore : èlà di poche
Mifere ghiande , e d'un covil contente
Viva libero , e folo à fuo talento.
Ce morceau eſt un peu long ; il ya
même de la langueur , quoique les idées
en foient vraies & frappantes. M, Dorat
l'a reſſerré & l'a rendu plus vif & plus
énergique.
La patrie eſt un corps refpectable & facré.
Qui de nous peut , fans crime , en être séparé ?
Lui prodiguer ſon ſang , la fervir , la défendre ;
Va , crois - moi , ce n'eſt point lui donner , c'eſt lui rendre.
Ne lui devons - nous pas rangs , honneurs , fûreté ;
Le nom de citoyen , fur - tout , la liberté ;
La liberté ! .. ſans qui l'homme ceſſe d'être homme,
Le fondement , l'orgueil & la gloire de Rome ?
Il faut de quelque peine acheter fa douceur ;
Mais , exempt de travaux , a- t-on droit au bonheur ?
JANVIER. I. Vol 1774. 19
ر
L'ingrat qui le prétend , qu'il s'éloigne , qu'il fuie ,
Qu'il aille loin du Tibre enfevelir ſa vie ,
Et , malheureux par-tout , chaflé de l'Univers ,
A des monftres errans difputer les déferts ;
M. Dorat nous paraît encore avoir furpaffé
fon modele dans ces deux beaux
vers .
C'eſt une lacheté que des Romains demandent ,
Et c'eſt de Régulus que les Romains l'attendent !
Le poëte Italien dit littéralement : on
veut une perfidie , on la veut dans Rome
on la veut de moi! Les deux vers françois
nous paraiſſent d'une ſimplicité plus nerveuſe.
Terminons ces citations par le
diſcours que Régulus adreſſe aux Romains
, & qui les détermine à lui ouvrir
un paſſage. Licinius lui objecte que Rome
va perdre en lui ſon pere. Il répond :
Roma rammenti ,
Che'l fuo padre è mortal ; che alfin vacilla
Anch ' ei fotto l'acciar che ſente alfine
Anch ' ei le vene inarider : che omai
Non può verſfar par lei
Ne' ſangue , ne fudor : che non gli reſta ,
Che finir da Romano. Ah ! m'apre il cielo
H4
120 MERCURE DE FRANCE.
Una ſplendida via : de' giorni mici
Poſſo l'annoſo ſtame
Troncar con lode ; e mi volete infame !
No : poffibil non è. De' miei Romani
Conofco il cor . Da regolo diverfo
Penfar non può , chi reſpiro nafcendo
L'aure del campidoglio. Ognun di voi
So , che m'invidia : e che fra' moti ancora
Di quel , che l'ingannò tenero ecceffo ,
Fa voti al Ciel di poter far l'ifteffo ,
Ahl non più debolezza. A terra a terra
Quell' armi inopportune , al mio trionfo
Più non tardare il corfo
O amici , o figli , o cittadini. Amico
Favor da voi domando :
Eforto citadin : padre comando.
Il ſemble que M. Dorat aurait pu tirer
un plus grand parti de ce morceau qui eft
d'une grande beauté. Il en a imité ainſi
quelques mouvemens.
Non : vous êtes Romains ;
Vous allez à l'inftant m'ouvrir tous les chemins .
Je fais qu'au fond du coeur , chacun de vous m'envie
Et fait des voeux fecrets pour perdre ainfi la vie ,
Un moment de pitié furprit votre vertu ;
2
| JANVIER. I. Vol. 177 4. 121
Mais vous en rougiffez ; l'honneur a reparu ,
Vous avez furmonté cette indigne faibleffe :
Je le vois... dans vos coeurs a paflé mon ivreffe .
Dieux ! le rivage eft libre !.. Africains , je vous fuis .
Le plus grand inconvénient du ſujet de
Régulus , c'eſt que le noeud de l'action eſt
tranché dés la premiere ſcene où ce Romain
paraît. Dès qu'il s'eſt opposé à l'é .
change des prifonniers , il eſt obligé de
retourner à Carthage , parce que , même
fans être un héros , on n'eſt jamais dispenſé
de tenir ſa parole. Dès lors le dénouement
est néceſſaire & prévu. Le devoir
de Régulus n'a pas de contrepoids
qui le balance. L'amour qu'il peut avoir
pour ſa femme & pour fon fils n'eſt point
une raiſon d'être infidele à fon ferment.
Il faudroit , pour produire une fufpenfion
motivée , qu'il s'élevât quelque obftacle
qui pût mettre Régulus lui - même dans
l'incertitude s'il doit ou ne doit pas partir.
→ Mais , quoiqu'il en ſoit de ce défaut qu'il
n'était peut-être pas poſſible d'éviter , le
drame de M. Dorat n'en eſt pas moins
eſtimable. Il y a de la ſimplicité dans la
marche , de l'élévation & de la force dans
les ſentimens , & de beaux vers.
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
La Feinte par Amour a auſſi un fonds
très fimple. Le ſujet eſt à-peu-près tel que
celui des pieces de Marivaux. Tout le
noeud confifte dans un mot qu'il faut arracher.
Mais la maniere d'écrire de ces
deux auteurs ne ſe reſſemble, nullement.
Marivaux a plus de fineſſe , & M. Dorat
a plus de gaîté. Il a d'ailleurs l'avantage
d'écrire en vers , & il y en a de très -jolis
dans ſa comédie. On a remarqué que la
gaîté de ſa diction comique tient fouvent
à ce que l'on a nommé de nos jours le perfifflage
, & à un certain langage très-uſité
dans pluſieurs ſociétés , & qui eſt inconnu
dans beaucoup d'autres. Mais ſi ce langage
eſt un des ridicules du moment ,
on ne peut blâmer un auteur comique de
l'avoir faifi. Ce n'eſt pas que le perfifflage
foit abſolument moderne. On en trouve
des traits fort agréables dans de bons
écrivains du fiecle paſſé , par exemple ,
dans Hamilton. Mais ce perfifflage tenait
à une tournure d'eſprit qui faiſait dire
plaiſamment les choſes ſérieuſes , & férieuſement
les choſes plaiſantes , & alors
il était vraiment ingénieux & original.
Lorſque le Comte de Grammont dit au
Roi d'Angleterre , en parlant de ſon valetde
chambre Termes : je l'aurais infailli-
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 123
>
blement tué , fi je n'avais craint de faire
attendre Mademoiselle d'Hamilton , il dit
une choſe très - gaie. Mais depuis , des
gens qui avaient beaucoup moins d'eſprit ,
ſe ſont fait un langage découſu , néologique
, vague & burlesque , qu'ils ont appelé
perfifflage. Peut-être M. Dorat aurait
- il dû faire de fon Floricourt un perfonnage
de cette eſpece. En l'annonçant
d'avance comme très - ridicule , & lui
donnant le jargon entortillé & vuide de
ſens , fi fort à la mode chez les agréables
du mauvais ton , il aurait rempli un des
objets principaux de la comédie , celui
de donner une bonne leçon. En général
il ne faut jamais que les caracteres comiques
foient deſſinés à demi. On ne peut
trop en approfondir les traits. Auſſi at'on
trouvé que les caracteres de Liſimon
& de Floricourt n'étaient pas affez décidés.
Mais les ſcenes des deux amans font
pleines d'agrément& d'eſprit , & ont fait
avec raiſon le ſuccès de l'ouvrage dont
nous allons donner une idée.
Liſimon , vieux politique , rempli de
la manie des projets , a pour niece une
jeune veuve nommée Méliſe , très aimable
, mais un peu coquette , livrée au tourbillon
du monde, & environnée de fou
124 MERCURE DE FRANCE .
pirans. Damis , qui loge dans la même
maifon , eft amoureux d'elle , & s'eſt apperçu
qu'elle a du goût pour lui. Mais il
craint que ce goût ne ſoit un fentiment
auffi léger que le paraît le caractere de
Mélife. Il craint que cette femme fi diffipée
ne foit peu capable de conſtance , &
il voudrait éveiller & fixer ſa ſenſibilité . Il
ſe détermine à cacher fur- tout l'amour
qu'il reffent , pour augmenter celui qu'il
infpire , & il veut , en alarmant la jaloufie
& la vanité de ſa maîtreſſe , lui faire
mieux connaître enſuite le plaifir d'être
véritablement aimée. Mélife , impatientée
de ſa réſerve , prend le parti , pour
mettre fon amour à l'épreuve , de lui envoyer
une lettre de congé. C'eſt Dorine
qui l'apporte , & cette ſuivante eſt dans
les intérêts de Floricourt , l'un des étourdis
qui compoſent la Cour de Méliſe , &
qui aſpirent à ſa main plus ou moins ouvertement.
Cette Dorine , en caufant avec
Germain , le valet de Damis , trace le portrait
de ſa maîtreſſe qui n'eſt point du
tout raſſurant pour un homme bien épris.
Veuve d'un pédagogue , appelé fon mari ,
Elle a pris dans le monde un maintien aguerri ,
Et , de la liberté connaiſſant l'avantage ,
Elle ne voudra plus tåter de l'eſclavage.
JANVIER . I. Vol. 1774. 125
>
i
D'honneur , l'indépendance eſt un état charmant !
Les veilles , le ſpectacle , & les goûts d'un moment ,
Et la coquetterie à toute heure excitée ,
Et le renomflatteur d'une femme citée ,
Voilà ce qui l'enivre ! ... à quelques humeurs près ,
Qui , depuis pluſieurs jours , ont voilé ſes attraits.
Fiere d'accumuler conquête fur conquête ,
Fort légere , un peu folle & pourtant très-honnête ,
Son unique defir , crois- moi , c'eſt de charmer :
Nous vous laiſſons le ſoin & l'embarras d'aimer .
, Damis paraît tenant le portrait de
Mélife . Ce portrait eſt une copie qu'il a
fait tirer fans qu'elle le fût. Il lui adreſſe
ces jolis vers :
Heureuſe illuſion , qui me rends ſa préſence ,
L'amour ne t'inventa que pour chariner l'absence !
Je ne fais cependant ; ce portrait féducteur ,
En captivant mes yeux , contente peu mon coeur.
Un reproche ſecret vient troubler mon ivreſſe .
Qu'est- ce qu'un bien qui peſe à la délicateſſe ?
Ce qui m'enchante ici , gage trop imparfait ,
N'eſt qu'un larcin , hélas ! & dut être un bienfait.
On lui rend ſa lettre de congé. Il là
reçoit avec un grand air d'indifférence. II
126 MERCURE DE FRANCE.
donne même ſa bourſe à Dorine pour la
payerde fon meſſage. Floricourt s'annonce
en chantant :
Je ſuis triſte , & je viens près de toi
Pour éclaircir le noir qui s'empare de moi.
Que je te trouve heureux ! un eſprit toujours libre !
Tu maintiens dans tes goûts le plus juſte équilibre ;
Le Sort prévient tes voeux , tout fuccede à ton gré ,
Très -peu d'ambition , un amour tempéré !
Moi , je fuis baloté de toutes les manieres :
Le feu , plus que jamais , s'eſt mis dans mes affaires :
Tout , depuis ce matin , m'affecte horriblement.
Voilà précisément ce jargon dont nous
parlions tout à l'heure , ces grands mots
qui ne diſent rien. Mais, un moment après,
cet étourdi fait un portrait de la Cour
digne d'un excellent eſprit. Ce morceau
eft charmant , & l'un des mieux écrits dé
la piece.
La faveur maintenant n'est qu'un flux & reflux ;
On a beau la poursuivre : on ne la fixe plus .
Il ſemble qu'aujourd'hui la fortune vous rie.
Demain le ciel ſe brouille & la ſcene varie .
Le terrein où je marche eſt fertile en ingrats ;
JANVIER. I. Vol. 1774. 127
C'est un fable mouvant qu'on fent fuir ſous fes pas
Et le Public léger , qu'un changement réveille ,
Brife , en riant , l'autel qu'il encenſait la veille.
Ainſi de crainte en crainte , & d'eſpoir en eſpoir ,
On ſe tue à briguer ce qu'on ne peut avoir.
Parmi cent concurrens , coudoyé dans la foule ,
Moins de gré que de force , on cede au flot qui roula
Et , plus que mécontent , mais non pas converti,
On ſe retrouve au point d'où l'on était parti.
On voit que ce Floricourt a pluſieurs
tons fort différens; par conféquent fon caractere
manque d'une forte d'unité. Damis
au contraire ſoutient parfaitement le
fien. Il eſt toujours réſervé , toujours maître
de ſes mouvemens , & attentif à ſe
- régler fur ceux d'autrui. Floricourt lui demande
s'il épouse Mélife. Il ſe garde biende
répondre à cette queſtion. Mais Floricourt
déclare qu'il ira toujours en avant ,
& qu'il eſt déterminé à épouſer Mélife.
Je veux de ma fortune étayer les ruines.
Pour les gens de notre ordre il n'eſt que ce recours .
Etourdis par nos goûts , diſtraits par nos amours ,
;
128 MERCURE DE FRANCE .
Tant que l'activité nous tient lieu d'opulence ,
Nous vivons dans l'ivreſſe & dans l'indépendance .
Autres temps , autres foins ; riſquant quelques foupirs ,
Nous implorons l'hymen pour payer nos plaifirs .
Adieu ; je vais courir chez tous mes gens d'affaires ,
Et mettre à la raiſon intendant & notaires .
Tous ces animaux- là , qu'on voit en enrageant ,
Ont toujours de l'humeur , & n'ont jamais d'argent .
Ces deux derniers vers font très - plaifans.
Damis fort , réſolu de foutenir jusqu'au
bout fon plan de conduite. Au fecond
acte il voit Liſimon qui lui avait
fait quelques ouvertures fur le mariage
de fa niece. Il lui demande comment il
eſt poſſible que Mélife ait choiſi le train
de vie qu'elle mene.
Comment fouffre-t- elle un cercle d'étourdis ,
D'agréables , de fots , par la mode enbardis ;
Du bon ton , qu'ils n'ont pas , ſe croyant les arbitres ,
Mettant leur ineptie à l'ombre de leurs titres ,
Traînant d'un luxe outré l'indifcret attirail ,
Petits Sultans , honnis même dans leur férail ;
Tous ces demi- Seigneurs , fans talens & fans ames ,
Qui
JANVIER . I. Vol. 1774. 129
Qui bornent leurs exploits à tromper quelques femuies .
De peres très-fameux enfans très-peu connus ,
Dont on cite les noms au défaut des vertus ?
Voilà fans contredit de très - beaux
vers de comédie.
Petits Sultans , honnis même dans leur ferail ,
Eſt un vers fait pour être retenu. Liſi.
mon avoue bonnement que s'il a fouffert
cette cohue , c'eſt qu'il a toujours cru qu'il
s'y trouverait quelqu'homme aſſez accrédité
pour faire paſſer ſes projets à la
☑ Cour ; mais il promet que , puiſqu'ils ne
peuvent rien , ils ſeront éconduits. Damis
ne lui diſſimule pas qu'il trouve le
caractere de Méliſe un peu trop porté à la
coquetterie.
7.
Jeu cruel qui bientôt mene à la perfidie ,
Des plus doux ſentimens corrompt la pureté ,
Eteint le caractere & nuit à la beauté.
Il faudrait à Méliſe un ami difficile ,
Qui tourmentat ſon coeur encor neuf & docile ,
Employât pour le vaincre un manege innocent .
Y jetât par degrés un trouble intéreſſant ,
Enveloppât de fleurs les traits de la cenfure ,
Et fat, à force d'art , le rendre à la nature.
1
130
MERCURE DE FRANCE.
Cet endroit était important. Il s'agisfait
d'y tracer avec préciſion , mais en
même temps avec intérêt , les moyens que
Damis ſe propoſe d'employer pour réformer
les erreurs de Mélife , & la ramener
à l'amour. Peut - être fallait - il écarter ces
expreſſions de tourmenter fon coeur , de
manege , de fleurs , de cenfure , d'art & de
nature , premiérement parce que l'oppofition
de l'art à la nature eſt un peuuſée ,
& ne doit plus s'employer qu'avec une
combinaiſon neuve & un très-grand ſens ,
enſuite parce que les mots de manege &
d'art vont toujours mal avec l'amour. Ce
vers ,
Yjetât par degrés un trouble intéreffant ,
était le modele fur lequel tous les autres
devaient être faits. On ſe permet cette
obſervation qui peut paraître ſévere , parce
que le caractere de Damis eſt piquant &
attachant , & qu'il peut être perfectionné.
C'eſt cette perfection qu'on defire , & que
l'on attend d'un homme qui a le talent de
M. Dorat.
Liſimon propoſe à Damis d'être cet
ami dont Mélife a beſoin. Mais il s'en
défend & ſe refuſe à cette union. LifiJANVIER
. I. Vol . 1774. 131
4
mon le redit un moment après à Méliſe
qui ne manque pas d'en être très piquée.
Elle commence à être vivement inquiette.
Elle fait que Damisa, dans ſes mains,
un portrait qu'il regarde ſouvent. Elle
ignore que ce portrait eſt le ſien. L'auteur
a fait un uſage très adroit de ce resfort
qui donne le mouvement à la piece ,
&qui en fait le dénouement. Floricourt
furvient dans le moment où il eſt le plus
importun. Il tient à Mélife des propos
en l'air , & la remercie des douceurs
qu'elle ne lui dit pas. Il tombe à fes pieds,
& Damis le ſurprend dans cette attitude.
Floricourt fort enchanté de ſon prétendu
bonheur , & Damis refte avec Méliſe qui
voudrait bien le trouver jaloux. Leur
fcene eſt vive & piquante. Damis lui reproche
cette lettre de congé qu'il ne méritait
pas , puiſque jamais il ne prit la liberté
de ſe déclarer amoureux. Méliſe
s'efforce de lui faire avouer qu'il l'était&
qui l'eſt encore. Mais il s'en défend avec
une politeſſe qui l'offenſe au point qu'elle
le renvoie.
40
Eh ! de cet homme- je ferais le jouet !
112
:
T
132 MERCURE DE FRANCE.
Qu'est-ce donc qui me tient ? L'aimerais-je en effet
Oh! que je l'aime ou non , je prétends qu'il fléchiffe
Je le veux par raiſon , bien plus que par caprice,
J'ai fu toucher ſon coeur ; il a beau ſe maſquer ,
Et fon adroit orgueil ne veut pas s'expliquer !
C'eſt mon maudit billet ! ... Qui me forçait d'écrire
Que prétendais-je avant qu'il m'eût ofé rien dire ?
Ma conduite eſt étrange , incroyable vraiment ;
Mais la ſienne ! ... la ſienne eſt un affront fanglant.
Oh! cet homme eſt un monftre .. , eh ! bien , il eſt afs
mable ;
C'eſt la regle... que faire ? 6 trouble inſupportable !
Ce monſtre-là me plaſt : je le ſens , j'en rougis :
Mais je m'en vengerai , quand je l'aurai ſoumis.
Cet homme eſt un monftre... eh bien il eſt aimable,
C'eſt la regle.
C'eſt encore là un trait fort heureux.
Au troiſieme acte Liſimon a changé
d'avis : piqué du refus de Damis , il eſt
revenu à Floricourt. Méliſe ſe retrouve
avec Damis , & c'eſt la ſcene du dénoutment.
Elle le preſſe de queſtions au ſujet
de ce portrait. Elle veut abſolument le
voir. Elle éprouve une bien douce furpriſe
en le reconnaiſſant. Damis demande
s'il peut eſpérer fon pardon.
ANVIER. I. Vol. 1774. 133
۱۰
Fais-t-on grace au larcin
fl faut qu'abſolument votre bouche prononce.
MÉLIS Z.
Il vous tient lieu d'aveu : qu'il foit donc ma réponſe.
Elle lui rend le portrait. Il tombe à
ſes pieds.
J'ai feint quelques inftans pour ne feindre jamais ,
Lui dit - il avec tranſport. Viennent
enſuite le Notaire & le mariage , & le valet
de Damis dit d'un air de triomphe :
Nous avons eſquivé la déclaration .
Ce trait de plaiſanterie qui rappelle le
caractere de Damis , termine fort bien
cette jolie comédie, qui a été jouée ſupérieurement
& qui paraît faite pour reſter
au théâtre. Elle a eu un ſuccès égal à la
Ville & à la Cour. Les deux pieces deM.
Dorat ſont dédiées à Madame la Dauphine
, à cette Princeſſe adorée , vers qui
ſe tournent aujourd'hui les voeux de tous
les Français , qui eſt l'objet des hommages
de nos Muſes &des travaux de nos
Artiſtes , & qui les juge&les récompenfe
1
13
134 MERCURE DE FRANCE .
d'un regard. Nous devons citer un morceau
de cette dédicace qui rappelle une
anecdote bien intéreſſante.
1
Vois les neuf Soeurs t'offrir des chants
Que l'ame applaudit , qu'elle inſpire ,
Et qui peignent nos ſentimens .
De rofes couronnant ſa lyre ,
L'une cherche dans ton fourire
Le prix flatteur de ſes accens :
Aux bergers des prochaines rives
L'autre raconte ces vertus
Que ton rang ne tient point captives ,
Et qu'il fait aimer encor plus.
Sur la muſette folitaire
Elle dit aux bois d'alentour ,
Par quels foins ta main tutélaire ,
Sous l'humble toit d'une chaumiere ,
Confola l'Hymen & l'Amour ;
Comment ta noble bienfaiſance
Fit avec tant d'humanité
Dans ton char affeoir l'Indigence
Et l'Infortune à ton côté. דוי
C'eſt alors qu'une hymne touchante
S'éleve à toi du fond des coeurs ,
Et qu'oubliant tous ſes malheurs ,
La Pauvreté reconnoiffante
En tributs préſente des fleurs
A la Grandeur compatiffante ,
Qui connoît le charme des pleurs.
JANVIER. I. Vol. 1774. 135
La récompenſe la plus flatteuſe pour un
Français eft fans doute l'accueil que le
Souverain fait à ſes travaux. M. Dorat ,
honoré de cette récompenfe , a preſenté
ces vers au Roi le jour que la Feinte par
Amour fut jouée devant S. M. à Choifi.
Des Souverains , quoi ! le plus adoré ,
A mes eſſais daigne fourire !
Ah ! plus mon coeur eft enivré ,
Moins j'ai de force pour le dire .
Des écrivains heureux que leur fiecle chérit ,
Un autre age ſouvent vient fanner la couronne ;
Mais rien jamais ne la détrit ,
Lorſque c'eſt Louis qui la donne.
Une timide fleur , peu faite pour briller ,
Loin de lui languiſſait encore ;
Sous fes yeux elle vient d'éclore ...
Et la fleur ſe change en laurier.
Hiſtoire de Maurice , Comte de Sare , &c.
par M. le Baron d'Eſpagnac , Gouverneur
de l'Hôtel royal des Invalides , &c .
A Paris , chez la Ve Duchefne , Pifſfot ,
à l'entrée du quai de Conti ,
Cette hiſtoire préſente un tableau trèsexact
de toutes les campagnes du Maré-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
chal de Saxe , tracé de la main d'un militaire
très - diftingué par les grades où il a
été élevé , par la maniere dont il les a
remplis & par les récompenſes qu'il a
obtenues. On y trouve dans le plus grand
détail , les plus fameuſes opérations de la
guerre de 1741 , qui doivent exciter la
curiofité & l'intérêt de tous les lecteurs
citoyens. L'auteur , particulièrement attaché
au Maréchal de Saxe , parle ſouvent
comme témoin oculaire , & quelquefois
il fait parler le Maréchal lui-même dont
il a eu entre les mains les correſpondances.
Par exemple , la célebre eſcalade de
Prague eſt racontée dans une lettre du
Maréchal de Saxe avec cette ſimplicité
militaire qui rend compte des faits , & qui
laiſſe aux connaiſſeurs le ſoin de les apprécier.
La deſcription de la journée de
Fontenoy , de celles de Loffelt & de Rocou
, n'a peut - être jamais été faite avec
tant de ſoin. Mais ſur-tout on rencontre
avec plaiſir beaucoup de traits particuliers
fur le caractere & la vie du Maréchal de
Saxe , & l'on fait que lorſqu'il s'agit d'un
homme extraordinaire , ces traits font
toujours dignes d'attention. Par exemple ,
l'auteur nous apprend que lorſque le
Comte de Saxe épouſa la Comteſſe de
JANVIER, I, Vol. 1774. 137
f
3
2
Loben , fille de condition , riche & aimable
, il n'avait pas de penchant pour le
mariage. Le nom de Victoire que portrait
la Comteſſe le décida.
On ſe ſouviendra toujours du ſingulier
ſiege que Charles XII ſoutint dans ſa maiſon
de Bender. Dans le temps des troubles
de Pologne, ſous le regne du Roi
Auguſte, le Comte de Saxe foutint un
ſiege à- peu près ſemblable dans une maiſondu
villlagede Crachinitz , où il ſe défendit
avec dix- huit hommes contre huit
cents. Voici le détail de cette aventure.
,, Le Comte de Saxe ſe trouva à l'entrée
,, de la nuit dans le village de Crachinitz ;
ود
il ſe logea dans un carthemar, eſpece
" de bâtiment à- peu- près ſemblable à
„ ceux qu'on appelle caravanſerai , en Tur-
„ quie. Les Polonais , en étant informés ,
"
ود
ود
29
détacherent huit cents cavaliers ou dra-
,, gons pour l'enlever ; ils comptaient que
c'était le Maréchal Comte de Flem
ming , qu'ils ſavoient devoir venir par
la même route. Le Comte de Saxe était
à peine à table , qu'on l'avertit qu'il entrait
beaucoup de cavalerie dans le
„ bourg, & qu'elle défilait de ſon côté;
dans l'impoſſibilité de défendre tous les
„ bâtimens de ſon logis avec dix - huit
ود
و د
ود
15
138 MERCURE DE FRANCE.
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ود
ود
وو
ود
ود
ود
ود
ود
ود
رد
ود
ود
ود
ود
ود
perſonnes , il abandonna la cour , &
,, occupa les chambres du premier étage ;
il plaça deux ou trois de ſes valets dans
chacune , avec ordre de percer le plancher
pour tiirreerr fur ceux qui entreraient
dans celle du rez- de - chauſſée.
Comme il pouvait donner du ſecours
à ſes gens par l'écurie , il s'y mit avec
le reſte de fon monde. A peine avait il
fait ces diſpoſitions , que les Polonais
l'attaquerent ; ils enfoncerent d'abord
les portes d'en - bas ; mais les premiers
entrés ayant été tués , ceux qui venaient
après craignirent le même ſort ; ils abandonnerent
cette attaque pour monter
dans les chambres qu'ils voyaient n'être
par gardées ; leur deſſein était de
fufiller par le plancher de celles-ci ,dans
celles où il y avait du monde; le Com-
,, te de Saxe ne pouvait s'y oppofer ; il
les laiſſa monter , &, les ayant ſuivis
avec ce qu'il avait d'officiers', il les
paſſa au fil de l'épée. Malgré cet échec ,
les Polonois tenterent une ſeconde attaque
, le Comte de Saxe , quoique
bleſſé d'un coup de feu à la cuiſſe , les
chargea avec le même ſuccès ; ils n'ofe-
,, rent s'expoſer de nouveau , & , ayant
"
و د
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و د
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inveſti la maiſon par de petits poftes,
JANVIER. I. Vol. 1774. 139
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ود
"
و د
رو
ود
ils envoyerent un officier ſommer le
Comte de Saxe , avec menace de le
brûler , s'il ne ſe rendait. Le Comte de
Saxe avait de fortes raiſons de leur
échapper ; il cria à l'officier de s'en retourner
: cet officier inſiſtant fur ce
qu'il y aurait bon quartier , le Comte
de Saxe eut dell'inquiétude,que fes offres
ne tentaſſent les perſonnes qu'il
avait avec lui ; il ſe vit obligé de faire
tuer cet officier . Les Polonais ne ſe rebuterent
point; ils lui députerent un
Dominicain qui eut le même ſort. Le
Comte de Saxe aſſembla enfuite fon
,, monde; il leur dit que n'y ayant aucun
,, quartier à attendre pour lui non plus
وو que pour eux , il ne voyait d'autre parti
,, que de fortir à la faveur de la nuit ,
,, que les petits détachemens qui les inveſtiſſaient,
ne pouvant être fecourus
fur le champ par le gros de leurs trou-
,, pes , on les forcerait aisément , & que
,, fi on réuſſiſſait à gagner le bois qui n'était
qu'à quelques pas de la maiſon,
ود
و د
دو
رد
رو
ود
, la retraite feroit aſſurée.
Cette propoſition ayant été approuvée
du plus grand nombre , il fortit
,, avec quatorze hommes , il rencontra
"
" d'abord une garde qui avait mis pied à
140 MERCURE DE FRANCE.
,, terre , elle ne pouvait s'imaginer qu'une
ود
ود
poignée de gens fût capable d'une telle
réſolution. Cette garde fut chargée l'é.
,, pée à la main & miſe en fuite; le
Comte de Saxe ayant le paſſage libre ,
,, gagna le bois & la ville de Sandomir
où il y avoit garniſon Saxonne, " "
L'auteur ne manque jamais l'occaſion
de rapporter ces traits d'héroïſme dont
de ſimples foldats ont été quelquefois
capables , & qu'il faut rappeler d'autant
plus ſouvent , que le feu ſacré des vertus
patriotiques , aujourd'hui prêt à s'éteindre
a plus beſoin d'aliment. Tel eſt ce mot
d'un grenadier du régiment d'Orléans
qui avait eu la jambe emportée d'un boulet
de canon' à la bataille de Rocou. Le
Maréchal de Saxe craignant qu'on nemarchât
ſur lui , & avertiſſant d'y prendre
garde. Que vous importe ma vie , dit le
ſoldat? Gagnez la bataille. ,, A l'attaque
ود
ود
du poſte de Sandberg , il y avait , à la
tête de la tranchée , des compagnies de
,, grenadiers qui s'étaient couvertes avec
des facs à terre , parmi leſquels on
„ avait , par mépriſe , mêlé des ſacs de
poudre ; le feu y prit pendant la nuit ,
,, tous ces grenadiers furent tués ou bles-
,, ſés. L'ennemi pouvant profiter de cet
"
NVIER. I. Vol. 1774. 14t
accident pour venir combler les tra-
,, vaux , on alla ſur le champ demander
,, du ſecours à un bataillon de grenadiers
,, poſtiches qui campait tout auprès ; ces
„ grenadiers coururent nuds pieds , leurs
,, gibernes ſur leurs chemiſes; ils prirent,
,, dans cet état , la place de ceux qui ve-
, naient de périr.
ود
Des exemples d'intrépidité paraîtront
moins étonnans dans un homme qui porte
le nom de Boufflers ; mais l'extrême
faibleſſe de l'âge rend la force d'ame plus
admirable. Le fils du Duc de Boufflers
ود
"
"
"
était colonel d'un régiment d'infanterie
à la journée de Rocou , & fi jeune,
,, que ne pouvant franchir l'eſcarpement
du village qu'on attaquait , il pria un
grenadier de le paſſer de l'autre côté du
,, verger ; fon digne pere demanda au
Maréchal de Saxe la permiſſion de com-
" battre à côté de ſon fils. "
"
ود
Après avoir ainſi rendu juſtice aux fujets
, il fallait bien que l'auteur la rendît
⚫au maître. Voici comme il s'explique fur
la part que le Roi prit à l'aſſaire de Lawfeld.
,, Le Roi témoigna , pendant toute
l'action , cette tranquillité qui eſt l'ame
du ſuccès. Ayant toute confiance dans
,, les moyens du Maréchal de Saxe char-
"
"
142
MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
gé de la conduite des attaques , il ne
fut jamais inquiet de celles qui ne réusſiſſaient
pas . Attentif à tout , il le faifait
avertir de ce qui lui paraiſſait critique
: s'appercevant à la quatrieme attaque
de Lawfeld , que les Alliés faifaient
marcher leurs lignes pour foutenir
le village , il donna ordre aux brigades
de Navarre , Guſtine , Auvergne
& de la Cour-au- Chantre , de ſe porter
à l'appui de celles qui attaquaient. Le
village ayant été pris pendant qu'elles
étaient en marche, il les fit revenir
à leurs poſtes. Sa préſence fur la hauteur
d'Heerderen contint le Maréchal
de Bathiany. Ce général ne put jamais
croire que , Sa Majefté y étant , la gauche
de l'armée françaiſe ne fût pas plus
en force.
"
Si quelqu'un était en état d'apprécier
les talens du Maréchal de Saxe , c'était
fans doute le Roi de Prufſſe. Il lui rendait
un témoignage bien glorieux en écrivant
à M. de Voltaire en 1744: ,, J'ai vu ici le
héros de la France , ce Saxon , ce Turenne
du fiecle de Louis XV ; je me ſuis
inſtruit par fes diſcours , dans l'art de la
guerre. Ce général paraît être le profeffeur
de tous les généraux del'Europe.
ود
ود
ود
ود
و د
JANVIER. I. Vol. 1774. 143
>
وو
ود
"
و د
و د
" Le Maréchal de Saxe jouiſſait d'une
ſanté robuſte & bien conftituée tout
lui annonçait une carriere longue & délicieuſe
, lorſqu'une fievre putride l'enleva
, le 30 Novemb. 1750 , après neuf
jours de maladie , n'étant âgé que de
cinquante quatre ans , un mois & douze
,, jours. Il ſe vit mourir avec cette fermeté
qu'il avait montrée dans tant d'occaſions
périlleuſes. Le Roi ayant envoyé
à fon fecours M. de Sénac , fon
premier médecin , très attaché au Maréchal
de Saxe , &qui l'avait ſuivi pendant
quatre campagnes : Docteur , lui
dit-il un moment avant fa mort , la vie
» n'est qu'un ſonge ; le mien a été beau ,
mais il est court.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
د
ود
ود
رد
ود
ود
Le Maréchal de Saxe était dela grande
taille ; il avait les yeux bleus , le nez
bien fait , le regard noble & martial .
Un fourire agréable & gracieux corrigeoit
un peu de rudeſſe que fon teint
bafané&ſes ſourcils noirs & épais donnaient
à ſa phyſionomie. Son caractere ,
naturellement fier, n'aimait pas à être
contrarié ; mais il revenait aifément ,
& fon ame était auffi incapable de haïr
„ long-temps , que de nuire à qui que ce
,, fût. Perſonne n'ignore qu'il étoit fa-
ود
ود
ود
دو
1
144 MERCURE DE FRANCE.
,, meux par ſa force&ſon adreſſe. Il était
ſi fort qu'il partageait en deux un fer-à-
,, cheval , & tortillait un gros clou de
" maréchal avec ſes doigts , de telle forte
,, qu'il en faiſait untirebouchon. On ra-
,, conte que courant Londres à pied , il
,, eut avec un boueur une affaire qu'il ter-
ود
و د
mina en un tour de main; il laiſſa venir
ſur lui ſon boueur, le ſaiſit par le
,, chignon , & le fit voler en l'air en le
,, dirigeant de maniere qu'il tombât au
ر د
milieu de ſon tombereau rempli jus-
,, qu'aux bords d'une boue liquide. Quant
,, à fon adreſſe , on cite qu'étant à lachaſſe
ود
à Chantilly , il plongea fon couteau de
" chaſſe entre la tête& le cou d'un fan .
,, glier avec une telle dextérité , que le
ſanglier reſta mort ſur la place. ود
ود
2" Il diſait quelquefois : Je me défie de
» ces militaires qui demandent fans ceffe
„ des détachemens pour aller à l'ennemi ;
„ ils font d'ordinaire comme le cheval de
bronze , qui à toujours le pied levé & ne
marche jamais. Affable à tout le monde,
attentif aux beſoins des foldats ,
mais rigide fur le bon ordre , il était
,, adoré&craint des troupes. Ayant tou-
,, jours l'air content , il inſpirait cette con-
>> fiance ſans laquelle un général ne fau-
"
"
"
ود
rait
JANVIE R. 1774. 145
, rait réuſſir. Emporté par fon zèle pour
ود la difcipline ,&par l'austérité des prin-
„ cipes de ſon éducation militaire , ſi
ود dans les commencemens qu'il fut char.
,, gé du commandement , il tint quelques
,, propos durs à des officiers indolens
ود
ود
ود
ود
ود
ou peu inſtruits , il en répara l'amertu-
,, me par ſes attentions pour eux : perfonne
n'ignore qu'au camp de Bramahoff,
un capitaine d'infanterie ayant
voulu donner ſa démiſſion , parce qu'il
s'était ſervi vis-à-vis de lui , de termes
,, propres à l'humilier , il lui en fit ſes
excuſes publiquement , & ne ceſſa de
,, lui donner des preuves de fon amitié.
Généreux& humain , il ne faiſait mourir
ni eſpions , ni maraudeurs : il préféraitde
les tenir à la chaîne juſqu'à la
ود
ود
"
ود
ود fin de la campagne.D'un caractereou-
,, vert , il communiquait ſouvent aux
,, officiers qui s'aſſemblaient chez lui , ce
,, qu'il ſavait des projets des ennemis , &
ſes moyens pour s'y oppoſer. Protecteur
décidé du mérite , il louait , en
toutes occafions , les officiers qui ſe
diftinguaient ; il allait les voir lorf-
„ qu'ils étaient bleſſés ; il ſollicitait pour
,, eux les graces dues à leurs ſervices .
ود
ود
ود
ود
» Jamais général ne fut plus ménager
K
146 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
du fang des foldats. Quand on lui pro
,, poſoit dans les ſieges , des attaques de
vive force , foit du chemin couvert ,
foit de quelques ouvrages extérieurs ,
il ne s'y prêtait que dans les cas d'une
néceſſité abfolue : Il vaut mieux , di-
,, fait- il , différer de quelques jours , plu-
,, tôt que de perdre un grenadier , qu'il faut
„ vingt- ans pour remplacer ..
ود
ود
ود
ود
ود
::
Précis dans ſes ordres , vingt lignes
contenoient les difpofitions d'une bataille
; cependant tout étoit combiné ,
,, prévu & de la plus grande clarté.
"
,, Le Comte Turpin étant à dîner à Aix-
,, la- Chapelle , avec pluſieurs officiers gé
néraux des Alliés , &leur ayant demandé
ce qu'ils penſaient du Maréchal de
Saxe : il nous commande , répondirentils
, tout comme vous."
ود
ود
ود
ود
"
Le Prince deLichtenſtein dînant avec
lui à Manheim , chez l'Electeur Pala-
5, tin, en 1734, le preffait d'entrer au
,, ſervice de l'Empereur , où il avaitdans
,, la perſonne du Prince Eugene , un ami
, quis'occuperait de lui ; au lieu qu'étant
„ étranger en France , ilaurait peine às'y
,, avancer. J'eſpere , lui répondit- il , me
conduire de façon à mériter l'eſtime
ود
" des Français ; fije parviens à l'obtenir ,
JANVIER. 1774. 147
jeferai mon chemin chez eux plus vîte
,, qu'ailleurs. " ود
Il n'y a point d'Officier qui ne doive
être jaloux de ſe procurer cet ouvrage ,
où M. le Baron d'Eſpagnac réunit les
connaiſſances d'un militaire & les ſentimens
d'un citoyen.
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Baron d' Espagnac.
De Ferney , le 15 Décemb. 1773.
La premiere choſe que j'ai faite , Monfieur , en
recevant votre livre , c'eſt de paſſer preſque toute
la nuit à le lire avec mes yeux de quatre - vingts
ans; & le premier devoir dont je m'acquitte en
m'éveillant , eſt de vous remercier de l'honneur &
du, plaiſir extrême que vous n'avez fait.
J'ai déjà lu tout ce qui regarde la guerre de
Bohême , & je n'ai pu m'empêcher d'aller vite à la
bataille de Fontenoy, en attendant que je relife
tout l'ouvrage d'un bout- 2-l'autre. On m'avait
dit que vous donniez d'autres idées que moi de
cette mémorable journée de Fontenoy. Je me
préparais déjà à me corriger; mais j'ai vu , avec
une grande fatisfaction que vous daignez juftifier
le petit précis que j'en avois donné fous les yeux
de M. le Comte d'Argenſon . Il n'appartient qu'à
un Officier tel que vous, Momieur , qui avez
fervi avec tant de distinction , d'entrer dans tous
les détails intéreſſans que mon ignorance de l'art
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
de la guerre ne me permettait pas de développer.
Je regarde votre hiſtoire comme une inſtruction a
tous les Officiers , & comme un grand encourage.
ment à bien ſervir l'Etat. Vous rendez juſtice à
chacun , fans bleſſer jamais l'amour . propre de
perſonne. Vous faites ſeulement ſentir très ſagement,
par les propres lettres du Maréchal de Saxe ,
combien il était ſupérieur aux Généraux de Charles
VII , Electeur de Baviere. Il n'y a guere d'Of.
ficiers bleſſés ou tués dans le cours de cette guer.
re, dont la famille ne trouve lenom , ſoit dans vos
notes , ſoit dans le corps de l'hiſtoire.
Votre ouvrage ſera lu par toute la Nation , &
principalement par ceux qui ſont deſtinés à la
guerre.
Vous êtes très-exact dans toutes les dates ; c'eſt
le moindre de vos mérites , mais il est néceſſaire ;
& c'eſt ce qui manque aux commentaires de Céſar ,
& même à Polybe.
Vous ne pouviez , Monfieur , employer plus
dignement le noble loiſir dont vous jouiſſez , qu'en
inſtruiſant la Nation pour laquelle vous avez
combattu.
Agréez ma reconnaiſſance de l'honneur que vous
m'avez fait , & le reſpect avec lequel je ſerai tant
qu'il me reſtera un peu de vie , Monfieur , votre
très-humble & très-obéiſſant ſerviteur.
VOLTAIRE.
PS. Je viens de lire le portrait du Maréchal de
Saxe qui eſt à la fin du ſecond volume; il eſt de
main de maître , & écrit comme il convient .
J'oſe eſpérer qu'on fera bientôt une nouvelle
édition in 40. avec des planches qui me paraiſſent
abſolument néceſſaires pour l'inſtruction de tout
le Militaire.
JANVIER. 1774. 149
Etrennes d'un Pere àſes Enfans , troifieme
partie avec cette épigraphe :
Il faut femer , lorſqu'on veut recueillir.
vol. in- 16. A Paris , chez Grangé , imprimeur-
libraire.
L'auteur de ces étrennes fuit les progrès
de ſes éleves; il s'eſt plus appliqué
dans cette troiſieme partie que dans les
+ premieres , à développer les élémens des
connoiſſances & les maximes de moralepratique.
T
>
Les Etrennes de Clio & de Mnemosyne ;
vol. in- 12. AParis , chez Ruault , libraire.
Ces étrennes contiennent des tablettes
élémentaires & chronologiques de l'hiſtoire
ancienne; un mémorial hiſtorique ,
avec l'année , le mois & le jour auquel
l'événement eſt arrivé ; un tableau de
P'hiſtoire de France en vers techniques ,
& un recueil d'apophtegmes , ſentences ,
maximes , anecdotes, bons - mots , &c.
Ces étrennes feront très-biens placées entre
les mains des jeunes perſonnes ; elles
leur inſpireront le deſirde s'inſtruire , &
K 3
$50 MERCURE DE FRANCE.
:
ferviront dans l'occaſion à leur rappellen
le fruit de plufieurs lectures. Une maxime
de Platon qu'elles ne doivent point
perdre de vue , ſe trouve dans le recueil
d'adages de ces étrennes : L'ignorance est
pour les yeux de l'esprit ce que l'aveuglement
est pour les yeux du corps.
६
1
:
Terée & Philomèle , tragédie en cinq actes
par M. Renou , de l'académie depein
ture , repréſentée pour la premiere fois
.. par les Comédiens François ordinaires
du Roi , le 3 Juin 1773. Prix, 30 f
AParis , chez Delalain .
Cette tragédie eſt précédée d'une préface
dans laquelle l'auteur détaille fes
plaintes contre les Comédiens , qui ont
refuſé de rejouer ſa piece , avec des réflexions
fur l'abus de laiſſer les Comé.
diens juger les auteurs
Le ſujet de Terée & Philomele eſt
connu; il inſpire la terreur &la pitié , qui
font les deux grands refforts de la tragédie.
On a jugé bien rigoureuſement à là
repréſentation les moyens employés par
M. Renou , pour exciter ces deux ſenti.
mens : peut- être la lecture lui fera-t-elle
plus favorable.
JANVIER. 1774. 151
Orphanis, tragédie par M. Blin de Saint
More , repréſentée pour la premiere
fois par les Comédiens ordinaires du
Roi , le ſamedi 25 Septembre 1773 .
Prix , 36 f. A Paris , chez Delalain ,
libraire , 1773-
L'auteur a fait précéder cette piece
d'une préface où il avoue que la lecture
du Marchand de Londres lui a fait naître
l'idée de ſa tragédie ; cependant la feule
reſſemblance entre la piece angloiſe & la
fienne , c'eſt qu'une femme artificieuſe
abuſe de ſa beautépour conduire un jeune
homme au crime ; mais les perſonnages ,
le lieu dela ſcene , l'intrigue , le noeud , le
dénouement , l'action , la conduite , les
moyens font abſolument différens dans
les deux ouvrages. M. Blin de St More
rend un juſte hommagedans une épître en
vers , aux talens & à la beauté de Mlle Raucourt,
ainſi qu'au jeu &auzèle de M.Molé.
Les Spectacles de Paris , ou Calendrier
historique & chronologique des Théatres ,
avec des Anecdotes & un Catalogue
de toutes les pieces jouées ſur les difrens
théâtres ; les noms des auteurs vivans
qui ont travaillé dans le genre
t
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
dramatique , & la liſte de leurs ouvra
ges. On y a joint les demeures des
principaux acteurs , danſeurs , muficiens
& autres perſonnes employées
aux ſpectacles : 23º partie pour l'année
1774; à Paris chez la veuve Duchefne.
Cet ouvrage a été revu , cette année ,
avec beaucoup d'exactitude & de foin ,
& il y a des augmentations qui le rendent
plus inſtructif & plus intéreſſant ;
on y a inferé un grand nombre d'anecdotes
nouvelles , dont pluſieurs étoient
peu connues . Le Catalogue des pieces
jouées ſur le théâtre de la Comédie Françaiſe
, a été conſidérablement augmenté ,
de même que celui des auteurs vivans
& de leurs ouvrages.
Voici quelques-unes des anecdotes rapportées
dans ce Calendrier.
En 1730 , on inventa & exécuta à
Limoges un opéra. Le théâtre repréſentoit
une nuit ſemée d'étoiles ,& le poëme
commençoit par ce vers ridicule qui fut
entonné avec beaucoup d'emphaſe :
Soleil vistu jamais une ſi belle nuit ?
Le Directeur d'un opéra de Province
plaidoit contre les muficiens , & ne vouJANVIER.
1774. 153
)
)
r
▼
loit point payer leur ſalaire, les accuſant
d'être ignorans. Ceux-ci , pour tous
moyens, exécuterent une ſymphonie, avec
beaucoup d'habileté , à l'audience même
où leur cauſe fut appellée. Leur Avocat
n'eut pas la peine de parler. Les Juges
leur donnerent gain de cauſe , & le Directeur
fut condamné à les payer.
Un acteur qui arrivoit de Flandres ,
choifit , pour ſon début ſur le théâtre de
la Comédie Françaiſe , le rôle d'Andro .
nic; cet acteur déplut beaucoup , &
quand il vint à réciter ce vers :
Mais pour ma fuite , ami , quel parti dois-je prendre ?
un plaiſant du parterre s'empreſſa de répondre
:
:
L'Ami , prenez la poſte , & retournez en Flandre .
Les4e& 5º volumes des causescèlebres ,
ont ſuivi les premiers dont nous avons
rendu compte. Il ſeroit trop long de
donner ici l'analyſe de toutes les cauſes
& de toutes les queſtions qu'ils renferment.
On en lira avec intérêt tout le
détail dans l'ouvrage même. Elles y font
traitées avec une clarté &une préciſion
qu'ornent agréablement l'élégance & le
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
coloris du ſtyle. Ce recueil devient de
jour en jour plus intéreſſant; le se volu
me qui vient de paroître , offre une va
riété piquante , & a de quoi plaire aux
lecteurs mêmes qui n'ont d'autre objet
que leur amusement. Tout annonce que
les auteurs de cet ouvrage périodique,
loin de démentir les promeſſes de leur
début, perfectionnent de plus en plus
leur travail , à mesure qu'ils avancent
dans la carriere qu'ils ont à parcourir.
Ce Recueil eft compofé chaque année
de huit volumes in - 12 , de dix à onze
feuilles chacun. Le prix del'abonnement
eſt de 13 liv. 4 fols pour Paris , & de
17 liv. 14 fols pour la Province , port
franc par la Poſte. On s'abonne à Paris
chez Lacombe , Libraire, & chez M. des
Eſſarts , l'un des auteurs du Journal , rue
S.Dominique , Fauxbourg S. Germain.
(Se trouve à Amsterdam chez Rey.) 1
το αποί σο
-Calendrier intéreſſant pour l'année 1774,
ou Almanach phyſico- économique , contenant
une histoire abrégée & raifonnée
des indictions qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des Calendriers :
un Recueil exact & agréable de pluſieurs
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, qui mettent tout le monde à
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chez Lacombe , Libraire , 1774 ; prix 18
fols brochés , 1 liv. 4 fols reliés .
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Obfervations fur la Physique , fur l'Histoire
naturelle & fur les Arts , avec des
Planches en taille douce: Dédiées à
Monfeigneur le Comte d'ARTOIS , par
M. PAbbé ROZIER, Chevalier de l'E-
-glifelde Lyon, de l'Académie Royale
des Sciences Beaux Arts & Belles .
Lettres deLyon , de Villefranche , de
Dijon ,de Marſeille , de la fociété Impériale
de Phyſique & de Botanique de
Florence , Correſpondant de la Société
(2) des Arts de Londres , &c &c. ancien
Directeur de l'Ecole Royale de Méde
-cine vétérinaire de Lyon.
:
Ce Journal n'a aucun rapport avec les
ouvragespériodiques ,répandus enFrance
ou dans les Pays étrangers: on-peut en
juger par les volumes déja publiés. Le
but de cet ouvrage eſt d'annoncer les dé
couvertes qui fe font chaque jour dans
les Sciences.
e
156 MERCURE DE FRANCE.
Nos engagemens envers le Public ,
font , ſuivant les termes du Profpectus
de l'auteur , de traiter de toutes les par.
ties de la Phyſique. Nous comprenons
ſous ce titre , la Phyſique générale & expérimentale
; les productions des trois
Regnes de la nature , & leur analyſe ; la
Médecine qui les emploie pour conferver
nos jours ; l'Agriculture qui ſçait en
tirer une partie de nos alimens ; les Arts
& les Métiers qui les préparent pour les
beſoins & les commodités de la vie : en
un mot , tout ce qui a rapport à l'obſervation
& à l'expérience,
Chaque cahier ſera diviſé en quatre
parties ; la premiere eſt deſtinée pour la
Phyſique ; la ſeconde , pour l'Hiſtoire
naturelle ; la troiſieme , pour les Arts &
Métiers ; laquatrieme contiendra les faits
finguliers & les nouvelles littéraires ;
enfin , les gravures néceſſaires pour l'intelligence
des ſujets , compléteront ce
cahier.
Nous publierons & nous traduirons
en entier les Mémoires communiqués
par les auteurs , en quelque langue qu'ils
foient écrits , ou les ſimples extraits de
leurs découvertes , en attendant de plus
grands détails.
Nous nous déterminâmes l'année derJANVIER.
1774. 157
}
niere à changer le format de cet ouvrage
, & à l'imprimer dans la forme
in- 4°, parce qu'on peut le regarder comme
le complement des volumes que les
Académies publient : d'ailleurs le format
in- 4º multiplie moins le nombre des
volumes ; il paroît plus propre à un ouvrage
conſacré à l'avancement des Sciences,
& à faire fonds de Bibliotheque.
SOUSCRIPTION.
Il paroîtra chaque mois un Cahier de
dix à onze feuilles d'impreſſion in 4° ,
enrichi de deux gravures en taille-douce.
On pourra à la fin de chaque année
relier ces douze Cahiers , & ils formeront
deux volumes in 4º de 60 à 70
feuilles chacun. On ſouſcrit pour cet
ouvrage à Paris , chez l'Auteur , Place &
Quarré Sainte- Genevieve , au coin de la
rue des Sept-Voies. Le prix de la fous-
- cription eſt de 24 liv. pour Paris , & de
30 liv. pour la Province , franc de port.
PROSPECTUS de la NATURE CONSIDÉRÉE fous fes
différens aspects ou fournal des trois tegnes de la
Nature contenant tout ce qui a rapport à la Science
Physique de l'homme , à l'art vétérinaire , à l'histoire
des animaux , au regne végétal , à la connoiſſances
des plantes , à l'agriculture , au Fardinage,
aux arts , au regne minéral , à l'exploitat
158 MERCURE DE FRANCE.
tion des mines , aux fingularités & à l'usage des
différens fofſfiles , avec approbation & privilège
du Roi , 1774.
La plupart des Souſcripteurs de cet ouvrage
périodique , ont deſiré qu'il parût
toutes les ſemaines , afin qu'il raſſemblât
plus de Nouveautés ; nous nous ſommes
donc déterminés à le publier par feuille ,
regulièrement tous les Lundis , du même
format in 8° que l'Avancoureur , qui
dès - lors n'aura plus lieu. Quoique , fuivant
ce plan , le prix de ce Journal & le
nombre des feuilles foient diminués , cependant
nos Abonnés y trouveront plus
de matieres , & le recevront plus ſouvent.
Nous y mettrons plus de précifion , par
la forme didactique que nous adoptons ,
&par le ſoin de ne préſenter que le néceſſaire
& l'utile. Nous rendrons compte
dans cette feuille de tout ce qui fera in
téreſſant pour l'étude de l'Hiſtoire Natu
relle , tant dans les établiſſemens publics,
que dans les Ouvrages nouveaux. Nous
nous attacherons principalement àpréſen
ter à nos Lecteurs , la Science Phyſique de
l'Homme , l'Art Vétérinaire , l'Agriculture
, la Minéralogie , &c . Nous leur ferons
part des decouvertes , des Nouveautés
, des phénomenes , des faits remarJANVIER.
1774. 159
!
quables , des Anecdotes , & généralement
des Sciences &des Arts qui font du reſſort
de l'Hiſtoire Naturelle,
Nousaurons foin particulièrement d'indiquer
les travaux à faire par chaque fai
fondans l'agriculture& lejardinage,&de
rapporter les maladies endémiques &
épidémiques avec les remedes ou les traitemens
reconnus les plus efficaces .
Pourfaciliter l'acquisition de ce Journal
de la Nature , nous n'avons fixé qu'à 12
liv. le prix de la Soufcription , de 52 feuilles
par an , qui feront rendues port franc
par la Poſte , tant à Paris qu'en Province.
MM. les Soufcripteurs font priés de don
ner leur nom écrit lisiblement , & d'envoyer
lasomme de 12 liv. port franc , ainsi que
la Lettre d'avis, au Sr. Lacombe, Libraire.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , ouvrage proposé
parfouscription,&rédigépar une Société
- de Gens de Lettres ; avec privilege duRoi.
2
PLAN DE L'OUVRAGE. : 2...
10. Notre premiere loi fera de nous interdire
toate critique offenfante : cette promeſſe d'évi
ter toute perſonnalité même la plus légere , n'eſt
point ici une formule d'ufage ; c'eſt une parole
facrée que nous ne violerons jamais.
160 MERCURE DE FRANCE.
20. Nous donnerons des détails tirés des
Mémoires de toutes les Académies , ſoit d'Eſpague,
foit de Portugal , tant à cauſe de la trèsgrande
analogie qu'ont entr'elles ces deux Langues
, que parce que ces deux Royaumes n'appartenoient
autrefois qu'à un ſeul Souverain.
30. Nous ferons connoître tous les Ecrits
des différens Littérateurs , attachés ou non à ces
corps reſpectables ; nous en donnerons ſoit des
analyſes plus ou moins étendues , ſoit des traductions
entieres , s'ils font aſſez piquans , ou
aſſez courts pour nous le permettre.
40. Nous ſuivrons dans nos obſervations les
progrès ſucceſſifs des connoiſſances & du goût ;
méthode qui indiquera la marche de l'eſprit hu.
main , & les obligations que chaque fiecle contractoit
avec les générations ſuivantes.
50. Nous inférerons des anecdotes , & même
des extraits circonstanciés ſur la vie des Auteurs
déjà morts , lorſqu'ils ſe ſeront aſſez diftingués
pour mériter ce tribut de reconnoiſſance , & fur
celle des hommes célebres en tout genre , qui
ont honoré ces deux Nations . Annoncer ces
objets , c'eſt en faire aſſez ſentir toute l'impor
tance.
60. Nous embraſſerons tout ce qui eſt Science
, Morale , Jurisprudence , Phyſique , Mathématique
, Botanique , Chymie , Chirurgie , Hiftoire
, Géographie , Critique , Commerce , Hiftoire
naturelle. La partie des Belles - Lettres
fournira ſeule un objet conſidérable , en nous
offrant les Romans , le Théâtre , les Pieces fugitives
, les Ouvrages de goût , tant en proſe qu'en
vers , ſur des ſujets ſçavans , ou galans , ou badins.
On ſçait combien les Romans & le Théâtre
pré
JANVIER. 1774. 161
préſentent d'intrigues piquantes , de traits faillants ,
& de ſituations heureuſes chez les Auteurs Elpagnols.
70. Nous y ajouterons des notices foignées
tant fur les Artiſtes célebres , comme Sculpteurs ,
Peintres , Graveurs , Architectes , que fur les
Inventeurs illuftres de travaux purement mécani.
ques.
80. Nous aurons ſoin de raſſembler dans les
écrits des autres Nations tout ce qui pourra ſe
rapporter à l'Hiſtoire & à la Littérature Eſpagnole.
Ces Ouvrages ſoit Anglois , foit Allemands ,
ou autres , feront traduits , lorſqu'ils traiteront
des ſujets ſuſceptibles de comparaiſon , tant à la
politique , qu'aux moeurs , ou lorſqu'ils offriront
des contraſtes curieux , ou des diſcuſſions intéreffantes.
On comprend aiſfément combien ce ſeul
article eſt immenfe dans ſes rapports , & curieux
par ſa variété.
90. Pour joindre à tant d'agrémens une utilité
abſolument neuve en ce genre , nous donnerons
dans chaque volume une leçon ſur la Langue Efpagnole,
courte , mais claire , & propre à en håter
la connoiſſance. Par-là nos lecteurs pourront ap .
prendre par eux-mêmes une Langue digne certainement
de fixer leur attention plus qu'on ne le
penſe communément , & joindront au plaiſir de
jouir de nos richeſſes, l'avantage de pouvoir vérifier
par eux-mêmes nos travaux. Entrer dans de
nouveaux détails , ce ſeroit paroître vouloir furprendre
le fuffrage du Public. Cette eſquiſſe légere
doit ſuffire à donner une idée de l'ouvrage.
Nous nous contenterons d'obſerver que nous ne
promettons rien que nous ne puiſſions remplir avec
fidélité.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Nous ajouterons ſeulement , qu'en Eſpagne , &
en Portugal , les Libraires n'étant pas , pour l'ordinaire
, dans l'uſage de ſe charger de manufcrits ,
beaucoup d'ouvrages reſtent dans les cabinets,
faute par les Auteurs de pouvoir ſuppléer aux
avances quelquefois confidérables que leur im .
preffion exige. Des Académiciens reſpectables ſe
font engagés à nous ouvrir ces fources inconnues .
Nous avons d'ailleurs une collection de Livres E
pagnols & Portugais , fi ample , fi curieuſe , que
nous nous flattons que le Public ſera étonné des
richeſſes qu''iill yy trouvera.
Quelque abondans , quelque précieux que foient
ces fecours , nous invitons tous les Savans avec
qui nous n'avons point l'avantage d'être en correfpondance
, à vouloir bien contribuer au ſuccès
de notre Ouvrage , notre reconnoiſſance ne fera
que- plus vive , lorſqu'ils nous permettront de les.
nommer , & d'annoncer les obligations que nous
leur aurons .
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION.
Notre ouvrage formera chaque année une collection
de fix volumes de douze feuilles chacun.
Nous les diviſerons en pluſieurs parties , dont chacune
fera un cahier de trois feuilles d'impreſſion
in - 12 , qui paroîtront tous les quinze jours. Le
premier cahier paroîtra le 15 Janvier 1774. Le
fecond , le trente du même mois , & ainſi de ſuite
, avec la plus grande exactitude , vu que tous
les morceaux qui doivent compoſer les volumes de
la premiere année , font tous prêts à être impri .
més.
Le prix de la Souſcription eſt de 18 liv. pour
Paris , & de vingt - quatre livres pour la Provin.
ce , franc de port.
L
JANVIER. 1774. 163
م
>
On fouſcrira chez M. Jean-Frédéric Wild , Ban
quier , rue Grenier St. Lazare , à côté du Notaire,
pour la correſpondance des Pays Etrangers ;
& chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine , pour
celle de Paris , & de toute la France,
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit , payeront cette
Collection vingt quatre livres à Paris ; c'eſt à-dire ,
à raiſon de vingt fols chaque cahier.
Les paquets qui ne feront point envoyés francs
deport ne feront pas retirés.
PROSPECTUS publié d'un Fournal de Littérature ,
contenant toutes les Nouvelles de la République des
Lettres , des Analyses claires & précises des E.
dits , Ordonnances , Déclarations , Lettres Paten
tes , &c. les Causes célebres & intéreſſantes , foit
par les Faits , foit par les Questions, les Pieces
nouvelles , &c. Ce Journal paroîtra exactement
les Mardi & Samedi de chaque semaine ; il fera
composé d'une demi feuille in 40 chaque ordinaire.
Le premier Numéro paroîtra le 11 Janvier 1774.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
Le titre de ce Journal , diſent les auteurs , fuffit
pour en faire connoître l'objet , l'étendue & l'im
portance; ce nouvel Ouvrage périodique manquoit
à notre Littérature .
Nous avons pluſieurs excellens Journaux ; mais
comme ils ne paroiſſent la plupart que de mois en
mois , ils ne fatisfont pas l'impatience du Public
éclairé , qui aime à être inſtruit de bonne heure
de toutes les nouveautés Littéraires .
Ces Journaux ont l'avantage de pouvoir en
trer dans les diſcuſſions approfondies,des Ouvra
LaL :
:
164 MERCURE DE FRANCE .
ges dont ils rendent compte ; la nature du notre
exclut les détails , & ne nous permet que des notices
& des réſultats ; mais la multiplicité & la variété
des objets qu'il embraſſe, & la célérité avec
laquelle nous préſenterons à nos Lecteurs tout ce
qui pourra les intéreſſer & les inſtruire , donnera
un autre prix à notre travail , ainſi , quoique cette
nouvelle Feuille périodique ait un objet commun
avec les autres Journaux , la forme , le ton & le
but en font efſſentiellement différens , & écartent
toute eſpece de concurrence.
L'Avant- Coureur ſera déſormais réuni & confondu
avec ce JOURNAL DE LITTÉRATURE .
Le prix de la Souſcription , tant pour Paris que
pour la Province , rendu franc de port, eſt de
18 liv. On pourra s'abonner en tout tems , &
commencer par le premier numéro de chaque
mois.
On s'adreſſfera d Paris , à L'HÔTEL de Thou , rue
des Poitevins, & dans les Provinces , chez MM.
les Directeurs & Contrôleurs des postes , ainsi que
chez les principaux Libraires.
LE SCAPHANDRE , ou le Bateau de l'homme , vol.
in 80. avec figures , proposé par ſouſcription. A
Paris, chez Quillau , Libraire , rue Christine ,
au Magasin Littéraire.
M. de la Chapelle , des Académies de Lyon ,
de Rouen & de la Société Royale de Londres ,
dont nous avons des Inſtitutions de Géométrie ,
des Sections Coniques , & un écrit ſur les Ven .
triloques , avait , dans ce dernier ouvrage publié
l'année derniere , promis à ſes lecteurs de
i
۱۰
JANVIER. 1774. 165
1
1
>
mettre la derniere main à un traité fur la construction
théorique & pratique du Scaphandie , ou
du Bateau de l'homme , de fon invention. Ce
traité , abſolument neuf , eſt achevé , ainſi que
l'Auteur nous l'annonce par un Prospectus qui
ſe diſtribue chez le Libraire ci - deſſus nommé.
Toute perſonne , forte ou foible, la plus neuve
ou la moins exercée dans les travaux mécaniques
, pourra y apprendre, fans maître , ou fans
autre ſecours que ſon induſtrie naturelle , a
conſtruire méthodiquement & par principes un
corſelet avec lequel les hommes & femmes pourront,
tout habillés , beaucoup mieux que fans
vêtemens , nager ſur le champ , ſans l'avoir jamais
fait , en ſe tenant tout de bout , à flot ,
plongés ſeulement juſqu'aux mamelles. Ce Profpectus
que nous venons de citer , trace le plan de
cet Ouvrage propoſé par ſouſcription , dont voici
les conditions.
On ne demande aucune avance pour l'impres.
fion de ce Livre , en un volume in 80. L'Auteur ,
qui ſe propoſe d'en faire les frais , prie ſeulement
les perſonnes qui voudroient ſe procurer cet
Ouvrage , de lui adreſſer une foumiffion d'en
prendre un ou pluſieurs exemplaires , & d'en faire
payer le prix à Paris , au moment qu'il ſera diftribué.
On en donnera avis par les Ouvrages périodiques
, ou Papiers publics.
L'exemplaire coûtera quatre livres ſeize ſols ,
broché. L'édition en ſera accélérée ou retardée ,
ſelon le nombre deſdites ſoumiſſions , & le plus
ou le moins de diligence que l'on mettra à les
faire. Elles ſeront conçues en ces termes : „ Je ,
ود ſouſſigné , m'oblige de prendre ou de faire
> prendre tant d'exemplaires (on en déſignera
L3
.
166 MERCURE DE FRANCE.
ود
هو
le nombre) du livre intituléle Scaphandre , &
:., d'en faire payer 4 liv. 16 f. pour chaque exemplaire
broché , dès qu'il ſera mis en vente " .
On fignera fon nom , avec ſes qualités , demeure
&date.
"
On pourra ſouſcrire , ou envoyer fimplement
la foumiffion ci - deſſus , franche de port , chez
Quillau , libraire , rue Chriſtine , auquel on adresfera
, auffi franches de port , toutes les lettres concernant
cette entrepriſe ; ou chez M. Demarandel
, notaire , rue Michel-le- Comte , au Marais ;
ou chez l'Auteur , rue Ste Anne , maifon de M.
Diancourt , à côté d'un bureau de la loterie de
l'Ecole royale militaire , Butte St. Roch .
Ceux qui n'auront point fait de ſoumiffion ,
payeront fix livres pour chaque exemplaire en
blanc.
:
MM. CASTILHON freres , anciens Auteurs du
Journal Encyclopédique , ont acquis le Privilege
du Fournal des beaux Arts & des Sciences , que
faifoit ci-devant M. l'Abbé Aubert. Ils ſe pro.
poſent de faire de grands changemens dans le
plan , & d'y traiter avec ſoin la partie des beaux
Arts qui y étoit fort négligée , & de joindre à
ce Tableau de la littérature Francoife , celui de
la littérature Etrangere , doit on ne parloit pas,
La réputation dont a joui le Journal Encyclopédique
, qu'ils n'ont quitté que depuis le 15 Décembre
1772, doit faire eſpérer qu'ils porteront
le Journal des beaux Arts & des Sciences , à la
perfection dont il eſt fufceptible. La ſouſcription
de ce Journal eſt de to liv. pour Paris , &
de 13. liv. 12 fols pour la Province , franc de
JANVIER. 1774. 167
2
)
7
<
port. Il en paroît un Volume tous les mois. On
ſouſcrit chez M. Castilhon , l'un des Auteurs ,
Place St Michel , & chez Moutard , Libraire.
M. Lattré , Graveur ordinaire de Mon.
ſeigneur le Dauphin , rue S. Jacques ,
près la rue du Plâtre , vient de mettre au
jour l'Almanach Iconologique pour l'année
1774 , dixieme ſuite. Seconde partie
des Sciences , par M. Cochin , ainſi que
les explications. Prix ordinaire 7 liv.
4 fols relié en maroquin.On trouve chez
le même un bel aſſortiment d'écrans
nouveaux fur l'hiſtoire , la géographie ,
la fable & la morale , & beaucoup d'autres
fur des ſujets intéreſſfans , hiſtoriques
& allégoriques. Six fur la partie
de chaſſe d'Henri IV , deſſinés par M.
Gravelot , & ſupérieurement gravés ,
3 liv. piece ; on trouve auſſi ces mémes
morceaux montés ſous verres , enſemble
ou ſéparément arrangés comme des
deſſins.
L'almanach néceſſaire ou tablettes
utiles à tous le monde , & beaucoup d'autres
objets utiles&agréables pour étrennes
honnêtes.
1
f
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE & M. ***** , Coopérateur des
petites Affiches d'Amiens.
: Je connoiſſois , Monfieur , la Feuille des Petites
Affiches de Picardie , du 3 Novembre dernier ,
dans laquelle ſe trouve une longue diatribe bien
minutée contre le nouveau Commentaire fur
Moliere. Vous avez craint qu'elle ne me fût pas
parvenue , & vous venez de pouſſer l'attention à
mon égard , juſqu'à me la faire rendre à Paris
par un Quidam qui ignoroit ce qu'il me remettoit:
c'eſt vouloir m'attirer au combat , & j'ac .
cepte le défi ,
J'ai tenti tout ce qu'il y avoit de méchant de
votre part , à m'oppoſer d'abord le Commentaire
de M. de Voltaire ſur Corneille. Eh ! comment
ne permettez - vous pas qu'on reſte fort au , def
fous de cet homme célebre , par le nom duquel
notre fiecle, à ce que vous dites , ſera peut - être
un jour appelé ? Mais , Monfieur , dès que vous
me faifiez l'extrême honneur de me comparer à
un auſſi grand homme , pourquoi exigez vous
de moi plus qu'il n'a fait lui - même ? Voyez ſa
premiere Préface : y trouvez- vous ſur l'art de la
tragédie la poétique raiſonnée que vous voudriez
que j'euſſe faite dans mon Difcours Préliminaire ,
fur la comédie ?
Je m'en ſuis bien gardé, Monfieur , de trancher
du légiflateur en débutant. C'eſt un peu la
maladie de notre tems , d'ofer beaucoup; c'eſt la
vôtre , ſans doute : ce n'eſt pas la mienne , & ,
malgré vous , je m'en garantirai toujours. En
J
JANVIER. 1774. 169
7
!
parcourant mes diverſes Remarques , vous auriez
pu appercevoir quelque choſe de ce que
vous voudriez que j'euſſe placé à la tête de l'Ouvrage
, mais ce n'étoit pas votre deſſein de l'y
trouver.
Vous prétendez que je n'ai pas même défini la
comédie , & il eſt vrai que j'ai adopté la meilleure
définition que j'en ai trouvée: je ne crois pas ,
Monfieur , que vous en faſſiez une meil eure que
Pontanus.
Vous rapportez ce que M. de Voltaire , dans
la Préface de Mariane , a dit de l'intrigue de
l'Avare , comparée à celle de Mithridate : c'eft
ce que j'ai fait auffi ; mais vous trouvez dans ce
paſſage une notion précise de la comédie, & beau.
coup de gens penſent que M. de Voltaire ne fon.
geoit guere alors à la définir ſi bien.
Ce qui paroît vous facher le plus , Monfieur ,
c'eſt que j'ai dit que ce font les ridicules & les
travers dont la comédie doit offrir l'image , & que
ce nefont ni les vices groſſiers, ni les crimes qu'il
faut porter dans nos jeux ſcéniques. Eb quoi !
vous voulez donc , fi l'on y peint les crimes ,
faire dreſſer ſur nos Théâtres des bûchers & des
gibets ! car de quelle maniere l'Auteur dénoueroit-
il ſa fable ſans cela ? Une lettre de cachet
tira Moliere d'affaire pour le Tartufe : c'eſt un
moyen qu'il ne faut plus répéter , & qui , d'ailleurs
, conviendroit moins vis- à- vis un ſcélérat
d'une autre eſpece : je vous prie d'y fare attention
; Moliere ne peut fervir d'exemple pour
ceux qui voudroient faire monter le crime fur
notre ſcene comique. Aucune loi ne s'est élevée
contre celui de l'hypocrifie , & par- là ce vice
étoit du reſſort de la comédie. Ce caractere y
د L5
170 MERCURE DE FRANCE
tenoit encore par le maſque plaiſant dont il fe
couvre , & par la fottiſe de ceux qui en font les
dupes ; comparez - lui les autres ſcélérats de la
ſociété , & vous verrez la différence.
Oui , Monfieur , ce que vous me reprochez
d'avoir dit , je l'ai répété plus d'une fois , parce
que je n'ai vu dans l'art de la comédie qu'un
ſupplément à la législation , & que tous les bons
efprits & les vrais juges de cet art l'ont penfé
comme moi.
Vous me ſçavez gré d'avoir employé la vie de
Moliere par M. de Voltaire , & je vous remercie
de cet effort , que vous vous êtes fait, pour être
au moins content une fois. Cependant , vous
voudriez que je n'eufſe pas oublié de dire qu'elle
avoit été deſtinée en 1736. à l'édition in- 40. &
qu'on lui préféra celle du vieux la Serre. Ce
n'eſt pas cette anecdote incroyable qu'il falloit
me reprocher d'avoir oubliée : je la ſçavois ,
Monfieur ; mais je ne pouvois me perfuader que
M. de Chauvelin , Garde - des- Sceaux , qui préfidoit
à cette édition , eût pu donner la preuve
d'un auſſi mauvais goût , & j'avois raiſon. Voici
ce que je ſuis vraiment fâché d'avoir appris trop
tard, parce que j'aime mieux écrire ce qui honore
l'humanité que ce qui la fait rougir : c'eſt
que M. de Voltaire n'offrit ſon ouvrage que
lorſque celui de la Serre , employé par les Libraires
, étoit ſous preſſe , & que M. de Voltaire
lui - même , ayant appris qu'en obtenant la pré.
férence qui lui étoit due , il ruinoit un vieillard
indigent , écrivit lui -même au Miniſtre de lais
fer les chofes en l'état où elles étoient. Ma
faute ſe borne donc ici à n'avoir pas voulu ca-
Lomnier mon fiecle , & je vous fais de nouveaux
JANVIE R. 1774. 171
Temerciemens de m'avoir procuré l'occafion de
réparer l'oubli bien involontaire d'un fait plus
honorable à M. de Voltaire que votre petite
anecdote , que ni vous ni moi ne devions pas
croire.
Paſſons à vos remarques critiques . Vous le
dirai - je , Monfieur? Je pourrois tirer quelque
vanité de la futilité des unes & de la mauvaiſe
foi des autres : votre envie de me nuire eft bien
évidente; les moyens qu'elle emploie font bien
petits; il vous a donc été difficile de vous fatisfaire?
Sur ce vers de l'Etourdi : Quand nous ferons &
dix nous ferons une croix , j'ai dit que ce pro
verbe vient peut -être de ce que pour marquer
dix en chiffre Romain, on fait ce qu'on appelle
une croix de S. André , ou croix de Bourgogne ,
X. Et vous obſervez qu'il eſt plus naturel de
penfer qu'en comptant , comme on le faifoit , par
tailles, on marquoit chaque dixaine par une petite
croix. Mais , Monfieur , l'uſage de cette petité
croix pour marquer dix , d'où venoit- il ? Ne
rentre - t- il pas dans ma conjecture ? Et puis , de
bonne foi , qu'importe que vous ou moi ayons
raiſon ſur de pareils objets ?
Dans les Précieuſes Ridicules , fur ce mot de
Jodelet : Vos attraits exigent leurs droits seigneu
riaux fur toutes fortes de personnes , j'ai dit: on
n'exige pas un droit ſur quelqu'un ; & vous di .
tes ingénieuſement que lorſque les droits s'ac
quittént par des devoirs perſonnels , on les exige
de celui qui y eſt ſoumis ; mais que lorſqu'ils fe
paient par une rétribution pécuniaire , on les
exige fur, &c . Eh bien , Monfieur , vous déci
dez vous même qu'on ne devoit pas dire exiget
1
172 MERCURE DE FRANCE.
fur, puiſque Jodelet ne parloit aſſurément pas de
rétribution pécuniaire.
Même comédie & même ſcene , nos libertés
auront peine àfortir d'ici les brayes nettes , j'ai dit :
ce mot a vieilli , & ne ſe trouve plus dans nos
Dictionnaires . Et vous , Monfieur , pour me faire
piece , vous allez puiſer dans celui de Trévoux
une fale érudition que j'y ai laiſſée. Il y en avoit
une plus décente à prendre dans le ſeptieme volume
du Dictionnaire utile de M. Sabbathier , page
333 , mais je n'ai eu deſſein que d'éloigner nos
jeunes Ecrivains de l'uſage d'un mot dont j'ai pu
dire qu'il ne ſe trouvoit plus dans nos Dictionnaires
, puiſque celui de l'Académie, derniere édition
, en 1762 , n'en parle pas . Je vous ſupplie ,
Monfieur , de trouver bon que j'aie ſacrifié les
détails ſuperflus aux choſes utiles. Le secret d'en.
nuyer est celui de tout dire.
Je n'ai pas obſervé , dites-vous encore à l'égard
de la même piece , que Moliere , par l'impromptu
de Maſcarille , avoit voulu jetter du ridicule ſur
tous les mots dont il eſt composé , & dont cependant
une partie nous eſt demeurée. J'avoue que
je n'ai point fait cette remarque , & que ſignifieroit-
elle? Je ſuis bien sûr d'avoir fortement ap.
puyé ſur les ſervices que rendit Moliere au goût
de la nature & du vrai .
Je ne comprends rien à votre premiere critique
fur le Cocu Imaginaire; car la même innocence&
la même bonté ne veut pas dire l'innocence & la
bonté même , & c'eſt ce dernier que Moliere vouloit
dire & qu'il n'a pas dit.
Dans la ſeconde , vous voulez que j'aie eu tort
d'obſerver que Moliere , en faiſant dire à Sgana .
relle :
1
JANVIER. 1774. 173
?
Là , hardi ! tâche à faire un effort généreux ,
En le tuant tandis qu'il tourne le derriere ,
le rendoit odieux & le faisoit ceſſer d'être ridicule.
Vous aſſurez que Sganarelle n'a pas plus en.
vie de tuer que de l'être , & d'où le ſcavez-vous ?
Sa poltronerie vous raſſure: c'eſt la poltronerie
qui fait qu'on tue les gens par - derriere. J'ai cru
devoir mon obſervation aux moeurs du théâtre ,
& je la ferois encore après votre leçon .
A l'égard de ce que j'ai dit dans l'Ecole des
Femmes , du fameux tarte à la creme , j'ai mis tort
de ménagement à ma conjecture , qu'il falloit vouloir
me trouver des torts pour en faire l'objet d'u .
ne diſcuſſion bien longue pour la frivolité de l'objet.
Nous voici , Monfieur , arrivés à une obfer .
vation que je ne qualifierai point, parce que je
crains la juſtice même , lorſqu'elle eſt offenſante ;
vous craignez moins de bleſſer , vous , lorſque
vous terminez votre obſervation par ces mots : ..
Cette erreur n'est pasfaite pour inspirer beaucoup de
Sécurité & de confiance. Ne ſembleroit-il pas qu'il
doit être queſtion d'une erreur bien grave , puif
qu'elle doit me faire déclarer indigne de la con .
fiance publique ? Eh bien , il ne s'agit de ma
part que d'avoir dit que le portrait du peintre de
Bourfault avoit précédé l'Impromptu de Versaillles.
Mais , fi ce n'eſt point une erreur , qu'allez- vous
devenir , Monfieur ? Je vous demande pardon de
vous laiſſer ſans réplique dans une occafion aufſi
délicate.
Ouvrez , s'il vous plaît , le Dictionnaire des
Théâtres , page 246, au mot Impromptu de Ver
failles; vous y lirez: cette piece n'est qu'une con174
MERCURE DE FRANCE .
verſation Satirique , dans laquelle Moliere ſe donne
carriere contre les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne;
& Bourfault , qui avoit fait contre lui la
comédie du Portrait du Peintre , l'entendez - vous
bien , Monfieur , qui avoit fait.
Paſſez à la page 360 , au mot Portrait du Peintre.
Moliere , y dit l'Auteur , y répliqua vivement /
dans ſon Impromptu de Versailles. Voyez encore
l'Hiſtoire du Théâtre François , Tome g. pag. 219
vous y verrez le Portrait du Peintre , dans l'ordre
chronologique , précéder l'Impromptu de Versailles.
Point d'erreur de ma part , comme vous le
voyez , mais de la vôtre .... Je l'ai promis , je ne
bleſſerai point l'honnêteté.
Le dernier objet de votre critique est bien plus
foutenable , & vous n'êtes pas le ſeul qui m'ayiez
grondé d'avoir dit qu'Alceſte , dans la rigueur du
terme , n'étoit pas un parfait honnête homme. Je
l'avoue: defirer que ſes juges commettent une iniquité
pour avoir le plaiſir de les haïr , s'expofer
pour un fonnet au danger d'être tué , ou d'arracher
la vie à un homme: cela m'a paru détruire
quelque choſe de l'exacte probité. Le voulez
vous ? J'ai peut - être prouvé trop pour prouver
aſſez , mais je n'aime de vertu que celle qu'on
rend aimable.
Votre homme n'eſt pas taillé ſur ce modele.
Cependant la vertu devient chaque jour fi rare .
qu'il ne falloit pas tant médire de celle - là :
:
N'a pas... une Honesta qui veut.
J'en tombe d'accord avec vous.
! Voilà , Monfieur , à quoi aboutiſſent vos fix
JANVIER. 1774 175
7
longues pages de critique , & , quoique vous n'a-
"yiez rien dit de mon travail fur le Tartufe, fur
l'Avare , fur Amphitrion , fur le Bourgeois Gen.
tilhomme , ſur le Malade Imaginaire , &c. vous
ne laiſſez pas d'avancer que vous avez vu un
très-beau livre , de magnifique papier... en tout ,
une exécution typographique faite pour plaire ,
mais que vous n'avez pas été auſſi content du reſte
que vous l'aviez eſpéré. Vous aviez donc quelque
confiance , Monfieur : c'eſt un compliment dont je
vous remercie ; mais vous êtes un peu cruel , avec
toutes vos politeſſes , & je crains que les honnê
tes gens de la Ville d'Amiens , & furtout l'homme
de génie qui l'habite & qui en fait la gloire ,
ne foient fachés de voir leur petite Feuille écono.
mique ſervir d'aſyle à une critique amere & fans
fondement.
Je ſuis , Monfieur , fans haine & fans fiel , vo•
tre, &c. BRET.
LETTRE de M. Moline , Avocat en Parlement
, à M. de Voltaire.
MONSIEUR,
J'avois reçu la permiſſion de M. le Maréchal
Duc de Richelieu , de compoſer ſa notice pour la
Galerie univerſelle ; je n'ai rien négligé pour la
rendre intéreſſante : j'ai même employé tout ce
que vous avez dit fi élégamment dans le fiecle de
Louis XV. J'apprends que vous voulez bien confacrer
votre plume à la notice de cet illuftreguerrier
, & que vous n'attendez que des renseigne.
mens néceſſaires pour y travailler.
176 MERCURE DE FRANCE.
Plein de reſpect & d'admiration pour vos fublimes
talens , je ſaiſis cette occafion pour vous envoyer
la notice que j'ai faite , dont les époques
font exactes , puiſquelles m'ont été communiquées
par les ordres de M. le Maréchal de Richelieu.
Il n'étoit permis qu'à Appelle de peindre Alexandre;
il n'appartient qu'à vous de chanter les
Héros , & d'ajouter encore à leur gloire par la for.
ce de votre éloquence. J'oſe ſoumettre à vos lumieres
les vers que j'ai faits pour lui : je ſerai trop
flatté , s'ils font dignes de mériter le moindre de
vos regards.
Favori de Bellone , il triomphe dans Gênes ;
De Minorque il eſt le vainqueur ;
Il réunit à la valeur
L'amour des arts , le goût & l'eſprit de Mécenes.
Permettez - moi , Monfieur , de vous tracer en.
core ici ceux que j'ai compoſés pour vous , & que
je prends la liberté de vous adreſſer avec votre
portrait.
Si Voltaire eût vécu dans le temps où la Grece
A chaque homme célebre érigeoit un autel ,
Il en auroit de toute eſpece ;
Mais un ſeul eût ſuffi pour le rendre immortel.
Voilà , Monfieur , quels font mes ſentimens à
votre égard : j'ai du plaiſir à croire que cette penſée
eſt vivement empreinte dans le coeur de tous
ceux qui connoiſſent les beautés de vos ouvrages.
Puiſſent mes foibles vers mériter l'approbation
du plus grand homme du fiecle !
J'a l'honneur d'être , &c.
REJANVIER
. 1774. 177
i
1
RÉPONSE de M. de Voltaire.
à M. Moline.
A Fernei , ce 22 Novembre 1773 .
MONSIEUR ,
Agréez les remerciemens que je vous dois de
votre lettre obligeante , & de la notice des ſervices
rendus à la France par M. le Maréchal Duc
de Richelieu ; notice dont vous ornez la Galerie
Françaiſe. Il est vrai qu'on m'avoit propoſé de
travailler à cet article; mais je ne m'en ſerais jamais
acquitté ſi bien que vous. D'ailleurs les justes
éloges que vous lui donnez , Monfieur , feront
mieux reçus de votre part que de la mienne : j'aurais
pu paraître ſuſpect à quelques perſonnes , par
un attachement de près de foixante années à M. le
Maréchal de Richelieu.
Mon portrait , que vous me faites l'honneur de
m'envoyer , m'eſt un témoignage de votre bonté,
Moins je mérite une place dans la Galerie Fran.
çaiſe , & plus je vous dois de reconnaiffance. C'eſt
avec ces fentimens bien véritables que j'ai l'honneur
d'être Monfieur , &c.
ACADEMIES.
ARRAS,
Lee
24 Avril 1773 , la Société littéraire
de cette Ville tint une ſéance publique ,
dans laquelle M. le Baron Deſtyons ,
directeur en exercice , fit lecture de la ſe-
こM
178 MERCURE DE FRANCE
conde partie d'une deſcription de l'Ar.
tois , dont il avoit donné le commencement
à l'aſſemblée de 1772. Le morceau
qu'il a lu cette année contient l'examen
du cours des rivieres & canaux , avec des
remarques ſur les moyens de rendre quel.
ques - unes de ces rivieres plus utiles , en
les faiſant fervir à la navigation , & en
empêchant les inondations qu'elles occafionnent.
M. Denis , Avocat , lut enfuite des
Réflexions fur la diverſité des goûts &
des jugemens , en matiere de littérature.
M. l'Abbé Breuvart , profeſſeur de rhétorique
, donna une diſſertation , dans laquelle
il examine pourquoi les Anciens
croyoient que la plus triſte de toutes les
morts étoit de mourir dans l'eau. Il y
combat le ſentiment de Servius , adopté
par Nannius , chanoine d'Arras , Delvius,
le Pere de la Cerda , & l'Abbé Desfontaines
, qui , d'après ce premier Commentateur
, ont prétendu que les Anciens
penſoient ainſi , parce que l'ame étoit ,
ſelon eux , une ſubſtance ignée , que le
feu éteignoit, comme élément contraire.
M. l'Abbé Breuvart prouve que les Philofophes
& les Poëtes de l'Antiquité ne
diſent rienqui favoriſe cette explication ;
& il attribue à deux cauſes l'averſion des
JANVIE R. 1774. 179
T
Anciens pour le genre de mort dont il
s'agit ; l'une particuliere aux gens courageux
& guerriers , qui ne voyoient rien
de plus glorieux que de périr dans un
champ de bataille ; l'autre , commune à
tous les hommes, qui craignoient extrêmement
d'être privés , en mourant dans
l'eau , des honneurs de la ſépulture , dont
ils faifoient dépendre leur bonheur dans
l'autre vie.
M. Enlart de Grandval , Doyen du
Confeil Supérieur d'Arras , lut des obſervations
ſur les reproches injuftesqu'on
fait à la langue Françoiſe ; ſavoir , qu'elle
n'eſt point propre à certains genres ,
qu'elle manque de mots pour exprimer
différens objets ; qu'elle a beaucoup de
ſyllabes fourdes & étouffées ; qu'elle n'a
ni accens ni proſodie; qu'elle eſt ingrate
pour la verſification , & incapable de
muſique , &c.
: Le ſecrétaire a lu , pour terminer la
ſéance un écrit de M. Wartel , Chanoine
Régulier de l'Abbaye de St. Eloi , aſſocié
honoraire , intitulé: Réflexions fur
l'imitation , & particulierement ſur la
maniere dont elle a été pratiquée par la
Fontaine.
La Société littéraire d'Arras , qui n'é
toit autoriſée que par une lettre du Mi-
M2
180 MERCURE DE FRANCE .
niſtre , a obtenu , dans le mois de Juillet
dernier , des lettres - patentes qui l'érigent
en Académie Royale des Belles-Lettres.
Elles ont été adreſſées au Confeil
Supérieur de cette Ville , lequel en a
ordonné l'enregiſtrement par Arrêt du
24 Août.
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
Le mercredi 8 Décembre on a donnéun
concert ſpirituel au château des Tuileries,
qui a commencé par une belle fymphonie
de Toeski . M. Naudi a chanté un nouveau
motet à voix ſeule ; après lequel
MM. Paiſible , Guerin & Guenin ont
exécuté une ſymphonie concertante riche
de chants agréables & de beaux effets
d'harmonie de M. Davaux , amateur dif
tingué . M. l'Abbé Borel a chanté unpetit
motet de M. l'Abbé Girouſt. On a exécuté
àgrand orcheſtre une ſuite d'airs fort
agréables de M. Martini. Mde Char .
pentier , excellente muſicienne dont la
voix eſt très - gracieuſe , & le goût trèsdélicat
, a chanté un motet nouveau de
Cambini . M. Capron a joué avecbeauJANVIER.
1774. 181
}
coup de feu&de préciſion un concerto de
violon. Le concert a fini par In exitu Ifraël
, motet à grand choeur de la compoſition
de M. Rey, ci - devant maître de
muſique du concert de Marseille. On a
applaudi dans ce motet de beaux chants ,
&de grands effetsde muſique qui annoncent
de l'invention & du talent.
Du vendredi 24 Décembre , veille de
Noël , le concert a commencé par une
grande ſymphonie. Mde Charpentier a
chanté un motet à voix ſcule del fignor
Cambini. M. Bezoſſi , de la muſique du
Roi , a exécuté un concert de hautbois
de fa compofition ; motet à deux voix de
M. Gofſec , chanté par MM. le Gros &
Platel ; fuite de noëls à pleine orchestre ,
mélés de ſolo & d'écho concertans , arrangés
par M. le Ducľaîné. Mde l'Arrivée
a chanté un motet à voix ſeule ,de la
compoſition de M. Mereau. M. Jarnovic
a exécuté un concerto de violon de ſa
compoſition. Le concert a fini par Dixit
Dominus , motet à grand choeur del Sig.
Durante.
Le ſamedi 25 Décembre , le concert a
commencé par une grande ſymphonie ;
enſuite M. l'Abbé Boilli a chanté un mo .
tet à voix ſeule , de M. l'Abbé Girouſt.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
M. Bezoffi a exécuté un concert de hautbois
de ſa compoſition. Mde l'Arrivée ,
MM. le Gros & Borel ont chanté un motet
à trois voix , de M. Mereau; ſuite de
noëls concertans , avec écho , arrangés
par M. le Duc l'aîné. M. Jarnovica exécuté
un concerto de violon de ſa compoſition.
Le concert a fini par Diligam
te , &c. motet à grand choeur de M. l'Abbé
Girouſt , maître de muſique des SS.
Innocens.
OPÉ RA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique , beaucoup
occupée par les ſpectacles de la
Cour, continue à Paris l'Union de l'Amour
&des Arts , opéra que le Public a ſuivi
avec un plaifir toujours nouveau.
Ifmenor eft le premier des ſpectacles
lyriques donnés dans les fêtes du mariage
de Mgr. le Comte d'Artois , il a été repréſenté
dans la magnifique ſalle du château
de Verſailles le 17 Novembre 1773 .
Ce ballet héroïque eſt en trois actes ,
paroles de M. Desfontaines , cenſeurroyal
; muſique de M. Rodolphe , ordi .
naire de la muſique du Roi Le ſujet eft
allégorique. L'Enchanteur Ifmenor veut
! JANVIER. 1774. 183
connoîrre l'amour de Zulim & éprouver
Zémire , jeune princeſſe , dont une Fée
apris foin de former le coeur. Il traverſe
leur hymen prêt à ſe conclure. Il enleve
Zémire , & la tranſporte dans un défert
affreux où il feint de l'amour; il éprouve
par la terreur la conſtance de la jeune
Beauté : mais la fidélité de Zémire fait
ceſſer le fatal enchantement ; elle eſt
tranſportée dans le palais du Bonheur ,
& ſe trouve dans la gallerie de Verfailles
où elle revoit Zulim fon amant , & la
Fée ſa protectrice. Le théâtre repréſente
alors le parc deVerſailles du côté du baſſin
d'Apollon , avec le temple de l'Hymen ,
où l'Enchanteur & la Fée , d'intelligence
concourent à la félicité des époux amans ,
& ordonnent des fêtes .
La beauté de ce ſpectacle , l'allégorie
relative à la fête , la parfaite exécution
de la muſique , des danſes & des décorations
, la beauté du lieu ont produit
l'effet que l'on en eſpéroit.
On a repréſente le 27Novembre 1773
Bellérophon , tragédie lyrique , paroles de
Fontenelle , muſique de Lulli , avec des
changemens par M. Berton , maître de
la muſique du Roi , Directeur de l'Opéra
, & M. Granier , ordinaire de la mu
M4
184 MERCURE DE FRANCE.
ſique du Roi. Ce poëme eſt trop connu
pour étre ici détaillé. On a réduit cette
tragédie à quatre actes , & l'on a beaucoup
abrégé l'action & diminué les ſcenes
. On y a cependant ajouté quelques
couplets nouveaux , relatifs à la fête du
mariage. Cet opera offroit un grand
ſpectacle & beaucoup de jeu de machines.
La muſique , les ballets & les décorations
ont paru remplir toute l'idée
qu'on en attendoit.
Sabinus , tragédie lyrique en cinq
actes , poëme de M. Chabanon , muſique
de M. Gofſec , a été repréſentée le 4
Décembre 1773-
Sabinus , prince Gaulois , eſt perſécuté
par Mucien , Romain , gouverneur de
la Gaule , & fon rival. Mucien veut
l'empêcher de donner ſa foi à Eponine ,
princeſſe Gauloiſe : mais cette amante
généreuſe brave la colere des Romains&
de leur Chef. Sabinus , animé par tant
d'amour , provoque ſes guerriers au combat
, voulant affranchir les Gaulois de la
tyrannie des Romains. Eponine , inquiete
du fort de fon amant, vient confulter les
Druides. Mucien , vainqueur , penetre
juſques dans l'aſyle ſacré de la forêt ; il
fait enlever Eponine. Sabinus s'eſt réfugié
dans une folitude affreuſe ; il eſt tour
JANVIER. 1771 . 185
menté par ſon malheur , & plus encore
par l'incertitude du fort d'Eponine .
LeGénie de la Gaule vient le confoler ;
&, pour preuve de ſes promeſſes , il lui
préſente l'image des ſiecles de grandeur
qui doivent illuſtrer ſa poſtérité. Cependant
Mucien ſe livre à toute la fureur
d'un amour jaloux & mépriſé. Il fait détruire
par le feu le palais de Sabinus.
Eponine eſt ſaiſie d'horreur à la vue du
tombeau qui lui annonce la mort de fon
amant. Mais Sabinus , caché dans le lieu
des ſépultures de ſes ancêtres , attend le
> moment de la vengeance. Mucien ofe
encore profaner cet aſyle de la mort , &
en arracher Eponine. Sabinus , fortant
du tombeau , arrête le bras d'Eponine
qui veut s'immoler ſur ſa tombe ; il
attaque Mucien & le tue. Ce triomphe
rend la liberté aux Gaulois , & le bonheur
aux deux amans. Cette tragédie doit
être réduite à quatre actes , & donnée
inceſſamment à Paris ſur le théâtre de
l'Opéra. Nous parlerons alors avec plus
de détails de ſes beautés & de ſes ſuccès.
Ernelinde , tragédie lyrique en cinq
actes , a eté repréſentée le 11 Décembre
1773. Le poëme eſt de M. Poinfinet , la
muſique de M. Philidor. On connoît ce
ニック
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
ſpectacle , ſa magnificence & ſes grands
effets de muſique , augmentés encore à
cette repriſe par M. Philidor.
Iffé , paftorale héroïque en cinq actes ,
repréſentée le 18Décembre 1773. Paroles
de feu M. la Mothe , muſique de feu
M. Deſtouches , avec des changemens
dans les fêtes par M. Berton , Maître de
Muſique du Roi , Directeur de l'Opéra.
Cette paſtorale eſt trop connue pour
que nous en retracions le deſſin.
Ondoitdonner le 30Décembre Céphale
& Procris , ballet héroïque en trois actes ,
dont les paroles font de M. Marmontel ,
&la muſique eſt de M. Grétry. Nous en
parlerons dans le prochain Mercure.
Ces ſpectacles , embellis par l'auguſte
préſence de la Famille Royale , & par
l'éclat d'une Cour brillante , dans une
falle fuperbe , & foutenus par les talens
les plus diftingués , ont réaliſé tout ce
que l'imagination exaltée peut concevoir
de féerie & d'enchantement.
COMEDIE FRANCOISE.
Les Comédiens François doivent donner,
inceſſamment Sophonisbe , tragédie
nouvelle de M. de Voltaire ; enfuite
JANVIER. 1774. 187
Loredan , drame tragique en quatre actes.
Mile Luzi , abſente du theatre depuis
deux ans , à caufe d'une longue maladie ,
- a rentré & repris ſes rôles dans la comédie
, à la fatisfaction & avec les applaudiſſemens
des amateurs & de tous ceux
qui aiment la gaîté pétillante , vive &
maligne de Thalie.
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
mardi 7 Décembre, la premiere repréſentation
des trois Vénitiens jumeaux ,
comédie en quatre actes de M. Colato ,
auteur & acteur .
Trois jumeaux Vénitiens , nommés
Zanetto , Biſogniofi , courent le monde.
Ils font très reſſemblans par la figure ,
& très - différens par le caractere. Ils ne
s'écrivent point ; ils ignorent juſqu'au
lieu de leur réſidence ; & ils ont cela de
particulier qu'ils portent tous trois un
habit ſemblable , ſuivant une condition
expreſſe du teſtament de leur oncle , qui
tenoit àcet habillement. L'aîné des trois
freres s'annonce par ſa politeſſe , par la
gaîté& la vivacité de ſon humeur. Il eſt
venu àParis , où il a fait connoiſſance du
183 MERCURE DE FRANCE.
Docteur & de ſa fille. Il doit épouſer Rofaura
, & n'attend plus pour fon mariage
que les certificats d'uſage , qui doivent
lui être envoyés de Veniſe. Il eſt , ainſi
que le pere& la fille , dans la plus grande
impatience. Arlequin ſon valet court à la
poſte ; il revient enfin apporter ces papierstant
défirés. Illes remet avec grande
joie à Zanetto , qui les reçoit , à fon grand
étonnement , avec beaucoup de bruſquerie
,& comme quelqu'un qui ne le connoît
pas. Arlequin ne fait ce qu'a fon maître ;
car il ſe méprend à la reſſemblance parfaite
de ce nouveau Zanetto , qui eſt un
marin fort bruſque , qui a la tête échauffée
de quelques verres de vin de Bordeaux
, & qui eſt d'ailleurs fort aigri par
une femme jalouſe qu'il fuit & qu'il
abondonne . Le hafard l'avoit amené dans
la même hôtellerie où loge ſon frere. Le
marin de ſon côté , ne comprend rien à
tout ce que lui dit Arlequin; cependant
il lui arrache les papiers , & s'en va , le
laiſſant fort interdit de cette aventure.
L'amant de Roſaura accourt fort empreſſé
, & demande ſes papiers à Arlequin.
Autre ſurpriſe des deux parts , lorſque
l'un ſoutient qu'il a remis la lettre de Venife
, & l'autre qu'il ne l'a pas reçue. A
JANVIER. 1774. 189
la fin Zanetto ſe fache & renvoie ſon valet
à la poſte. Arrive un troiſieme Zanetto
dans l'hôtellerie ; celui- là eſt un
bon idiot qui voyage en France pour apprendre
la politelle, ſous la conduite de
Scapin , ſon mentor. Il fait venir la maîtreſſe
de l'auberge ; il la trouve jolie ; il
en eſt auſſi tôt amoureux , & , comme elle
parle le vénitien & le françois , il lui demande
des leçons de langage françois
qu'elle promet de lui donner. Tous ces
trois freres , réunis par le haſard dans la
même auberge , logés dans des appartemens
ſéparés , cauſent par leur parfaite
reſſemblance des ſurpriſes & des incidens
qui augmentent à chaque ſcene l'intérêtde
curioſité Arlequin apporte tout
joyeux une nouvelle lettre adreffée à Zanetto
Biſogniofi ; il la donne à ſon maî
tre en préſence du docteur & de Roſaura
fa fille. Zanetto ouvre cette lettre ; il eſt
- inquiet de la voir écrite en françois , fans
les papiers attendus , &datée de Lyon , où
il ne connoît perſonne. Comme il ne
fait pas la langue , il la remet au Docteur
pour la lire. On lui mande qu'Eléonora
Riſognioni ſa femme , ſe diſpoſeà venir à
Paris; cette nouvelle cauſe d'étranges
foupçons contre lui. Le pere & la fille en
font indignés. Le malheureux amant reſte
190 MERCURE DE FRANCE.
ſtupéfait. Il ne fait que dire , ni comment
ſe juftifier. Il croit que c'eſt une
feinte & une méchanceté qu'on veut lui
faire. La femme du marin arrive dans la
même hôtellerie; elle voit Zanetto affis
dans un coin; elle eſt étonnée de n'en
étre pas reconnue. Elle s'avance à lui ;
l'attaque , & fe livre à tout fon reſſenti.
ment. L'amant de Roſaura eſt bien étonné
de cette nouvelle aventure ; mais cette
femme ne le quitte point. Le Docteur &
ſa fille arrivent au bruit , prennent le
parti de la femme, qui leur communique
fon contrat de mariage. Hs l'attirent dans
leur appartement , & accablent le malheureux
Zanetto qui nepeut ſe faire ens
tendre. Dans ce moment fâcheux la maîtreſſe
de l'auberge vient pour lui donner
leçon de langue: Zanetto la reçoit fort
mal , & s'en va; elle eſt étonnée & courroucée
d'un ſi bruſque accueil , lorſque le
bon Zanetto vientavec Scapin au rendezvous
Il fait , à ſa maniere , beaucoup de
révérences & de prévenances à la maîtreffe
de l'hôtellerie ; &, la voyant irritée
contre lui , il ſe met à pleurer. Elle lui
reproche ſa bruſquerie , dontila beaucoup
de peine à ſe juftifier. Enfin Zanetto le
ſimple voulant donner à cette femme
une preuve de fon amour, fait, malgré
JANVIER. 1774. 191
Scapin, une promeſſe de mariage. Pendant
qu'il l'écrit , Arlequin arrive , & ,
étant à l'écart , examine ce qui ſe paſſe ,
& refte fort furpris de cet engagement
qu'il croit que ſon maître contracte , tandis
qu'il en a un avec Rofaura , & qu'on
le ditmême marié. Lorſqu'il ſe préſente,
Zanetto en eſt effrayé , à cauſe de fa
figure noire , & le prend pour un grand
finge. Ils'enfuit. Arlequin voyant Scapin
* valet , & croyant que ſon maître l'évite ,
ſe croit renvoyé. Alors le Docteur , muni
du contratde mariage de Zanetto Biſogniofi
, reproche à Arlequin de l'avoir
trompé ſur l'état & la probité de fon
maître. Arlequin , ne ſachant que répon-
- dre àdes preuves ſi fortes qu'un contrat&
qu'une femme , lui dit que fon maître
vient encore de s'engager à la maîtreſſe
de l'auberge. Le Docteur , juſtement irrité,
vafaire ſa plainte à un Commiſſaire ,
& lui remet le contrat de mariage ; la
- maîtreſſe de l'auberge lui dépoſe ſa promeſſe
de mariage ; la femme abandonnée
- lui raconte ſes chagrins. Le Commiſſaire
donne des ordres: on met des gardes ſur
différentes routes , pour que Zanetto ne
puiſſe échapper.
D'après le ſignalement bien donné ,
les trois freres font faits prisonniers ; d'a192
MERCURE DE FRANCE.
1
bord comparoît le Marin , qui répond
avec un bruſque laconiſme aux queſtions
du Commiſſaire. Comme on lui demande
s'il eſt marié , il répond par fingularite ,
non ; il veut eſſayer d'embarraſſer le queftionneur
& connoître les moyens qu'il a
ditavoir de connoître la verité. On lui
montre la lettre de Lyon ; cela l'embarraffe
un moment , en y voyant le nom
de fon Correſpondant qui l'avertit de
l'arrivée de fa femme; cependant il feint
de ne pas ſavoir pourquoi on lui écrit.
On lui préſente fon contrat de mariage ;
plus grande ſurpriſe : mais il ſoutient encore
fon menſonge , & ſe ſouvenant des
certificats d'homme libre qu'Arlequin lui
a remis , il s'en fert pour embarraſſer à
fon tour le Commiſſaire qui ne comprend
rien en effet à ces contradictions. Un
garde vient en ce moment l'avertir qu'il
a exécuté ſes ordres , & que Zanetto eſt
fon prifonnier. Le Commiſſaire qui voit
Zanetto , n'en veut rien croire : mais il
fait reconduire le Marin dans ſon appartement
, &Zanetto l'idiot eſt amene tout
tremblant & en ſe lamentant. Le Com .
miſſaire eſt ſurpris de la reſſemblance ; il
l'interroge : il avoue ſans difficulté qu'il
a faitune promeſſe de mariage à l'hôteſſe
&
JANVIER. 1774. 193
& qu'il va la tenir. Un autre garde annonce
de nouveau la capture d'un Zanetto
; autre ſurpriſe. Le Commiſſaire
foupçonnant que ce font plufieurs freres ,
renvoie celui- ci dans ſa chambre , & fait
venir le troifieme Zanetto , l'amant de
Rofaura. Il débrouille enfin toute cette
affaire par ces queſtions. Il comble l'amant
de joie en lui montrant ſes certifi .
cats . Tout alors s'explique facilement. Le
Docteur fatisfait n'hésite plus de donner fa
fille à Zanetto ; le fecond Zanetto fe réconcilie
avec ſa femme ; le troifieme Zanetto
- épouſe l'hôteſſe. Il n'y a point d'intrigue
ſi mêlée , & qui ſe développe fi heureuſement
& plus ingénieuſement. Cette
Comédie a le plus grand fuccès , & fait
beaucoup d'honneur à M. Colalto. Nous
la rapportons dans un certain détail ,
parce que les pieces Italiennes ſe jouant
à l'improviſte & ne s'imprimant point ,
- le lecteur ſera bien aiſe d'en trouver ici
le canevas & les principaux incidens. Il
n'eſt guere poffible de porter à un plus
haut degré l'intérêt de ſurpriſe & de curiofité
& de préparer avec plus d'eſprit
les ſcenes fi variées & fi plaifantes de cer
imbroglio. Rien de plus adroit que d'avoir
fait tomber dans la même main les
N
194 MERCURE DE FRANCE.
papiers qui ont cauſé tant d'embarras , &
qui fervent à dénouer fi heureuſement
toutes les difficultés. M. Colalto , acteur
excellent dans le rôle de Pantalon , joue
dans cette piece fans maſque , & paroît
plus furprenant par les trois différens caracteres
qu'il faiſit & joue ſucceſſivement
avec une intelligence , une vivacité &
une vérité qui font la plus grande illufion .
Il a été très bien ſecondé par le jeu plaifant
de M. Carlin ; par MM. Véronefe ,
Camerani & Marignan , & par Mesda.
mes Billioni & Zanerini , mere & fille ,
ARTS.
GRAVURE.
I.
Costume des anciens Peuples , par M. André
Bardon , profeſſeur de l'académie
royale de peinture&de ſculpture , quatorzieme
cahier in. 4°. A Paris , rue
Dauphine , chez Antoine Jombert ,
pere ; Louis Cellot , imprimeur , &
Ch. Antoine Jombert , fils aîné.
(Se trouve à Amsterdam chez Rey)
Ce dernier cahier donne des modeles
des Bireme & Trireme , vaiſſeaux des Anciens
à deux &à trois rangs de rames. PluJANVIER.
1774. 195
fieurs autres planches de ce même cahier
nous offrent des images des trophées &
chars de triomphe des Anciens . Des ex.
plications toujours inſtructives accomprgnent
ces planches & fuppléent aux détails
que la gravure n'a pu donner.
I I.
Jeune femme donnant de la bouillic à ſon
enfant , eftampe d'environ 12 pouces
de large fur II de haut , gravée d'après
le deſſin de François Boucher par L.
Bonnet. A Paris , chez l'auteur , rue
St. Jacques , au coin de celle du Plâtre.
Prix , 2 liv. 8. f.
Cette eſtampe eſt gravée dans la maniere
du deſſin au crayon noir fur papier
bleu rehauffé de blanc. Elle nous repréſente
une mere qui a fon enfant fur les
genoux & lui donne de la bouillie , tan .
dis qu'un autre enfant dort dans fon berceau.
Une jeune fille eſt placée derriere
la mere. Différens acceſſoires enrichisfent
cette compoſition rendue avec beaucoup
de naïveté .
Le Sr. Bonnet vient auſſi de mettre au
jour une eſtampe repréſentant un Chriſt
fur la croix. Cette eſtampe d'environ 17
pouces de haut fur 12 de large , eſt gra-
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
vée dans la maniere du deſſin au crayon
rouge d'après le deſſin de M. Lagrenée
l'aîné , peintre du Roi.
III.
Archimede , eſtampe d'environ 13 pouces
de haut fur 7 de large , gravée d'après
M. le Prince , peintre du Roi , par R.
Gaillard . A Paris , chez l'auteur , rue
St Jacques , au - deſſus des Jacobins .
Prix , 3 liv .
Archimede , ſous la figure d'un vieillard
à grande barbe , tient un compas , & a
devant lui un papier où font tracées des
figures de géométrie. Il eſt vêtu d'une
étoffe à fleurs , qui , par les détails qu'elle
préſente , nuit un peu à l'effet de la tête ;
mais fait connoître bien avantageuſement
les talens du graveur , dont le burin eſt
pur , & varié avec intelligence.
MUSIQUE.
I.
Trois Sonates pour le Clavecin , ou leforte
piano , avec accompagnement de flûte
ou de violon & baſſe , compoſées par
G. Mathielli ; oeuvre 11. Prix 4 liv. 4 f.
JANVIER. 1774. 197
A Paris , chez M. Taillard l'aîné , rue
de la Monnoie , la premiere porte cochere
à gauche , en defcendant du pont
neuf , maiſon de M. Fabre , & aux
adreſſes ordinaires de muſique .
L'OEUVRE IVRE premier de M. Mathielli que
nous avons annoncé précédemment , eſt
une bonne recommandation pour celui-ci.
Un chant agréable , d'un tour heureux &
d'une exécution facile , & cependant
très - propre à faire briller l'inftrument ,
affure le ſuccès de ces nouvelles fonates ,
ainſi que des premieres .
Recueil de Romances , Tome ſecond in- 8°.
A Paris , chez le Jay, libraire , rue
St Jacques . Prix , 6 liv.
Les Romances contenues dans ce ſecond
volume , font d'un bon choix. Ces
fortes de poëmes , dont le ſujet eſt ordinairement
amoureux ou tragique , ont droit
d'intéreſſer par la naïveté des fentimens ,
la fimplicité des images , la douceur & le
naturel de la mélodie dans laquelle un
goût même un peu antique ne déplaît pas ;
auſſi a t'on regretté pluſieurs anciens airs
des romances du premier volume auxquels
l'éditeur en a ſubſtitué de ſa compofition
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
d'un goût un peu maniéré. Ces airs anciens
font aujourd'hui reftitués dans un
fupplément placé à la fin du ſecond volume.
Ce fupplement eſt diſpoſé de façon
qu'il peut ſe détacher de ce volume & étre
relié , ſi l'on veut , à la fuite du premier.
Premier Recueil d'airs & duo avec
accompagnement de violon & alto , ou
avec la guitarre & baſſe , dédié à M.
d'Orgeville , composé par M. Itaffe ,
Maître de chant & de goût ; prix 7 liv.
A fols. Chez M. Itaſſe , de l'Académie
Royale , rue de la Chanverrerie , quartier
S. Denis ; chez le ſieur Bignon , graveur
& marchand de Muſique , place du Louvre
; à Rouen chez M. Magny , rue des
Carmes.
L'opéra de M. Floquet , intitulé : l'Union
de l'Amour & des Arts , après plus
de 40 repréſentations confécutives , dans
leſquelles il a fait les délices du Public ,
vient d'être gravé ; les airs qu'on en avoit
détachés ont fait l'objet d'un procès que
l'auteur foutient contre les contrefacteurs
; mais on en trouvera la partition entiere
chez l'auteur , rue Montmartre , au
café de Frari , de même qu'à la porte de
-
JANVIER. 1774. 190
?
l'Opéra , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique; prix 24 liv .
Le Bouquet refusé , duo de M. Albaneſe
, dela Muſiquedu Roi. Prix 24 fols ,
avec les parties ſéparées.
Au bureau du Journal de Muſique ,
rue Montmartre, vis- à- vis celle des Auguftins
, & aux adreſſes ordinaires.
La maniere nouvelle dont la gravure
de ceduo eſt traitée ,& fur- tout l'élégance
du chant le feront rechercher des Amateurs.
Ouverture de Zémire & Azor , arrangée
pour le clavecin ou le forte piano , avec
accompagnement d'un violon ad libitum.
Par M. Benaut , Maître de clavecin. Prix
2 liv. 8 fols.
A Paris chez l'auteur , rue Gift - lecoeur,
la deuxieme porte cochere à gauche
en entrant par le Pont neuf.
Ariette comique , ou efpece de parodie
à grande orchestre pour une baſſe-taille :
toutes les parties font obligées , violons ,
flûtes ou hautbois , cors , alto , baſſons
& baffe . Par M. Lecuyer , ordinaire de
l'Académie Royale de Muſique. Les paroles
font de M. Piron ; prix 3 liv. A
Paris chez l'auteur , rue S. Honoré , maifon
de M. Margane , marchand Parfu-
N 4
200 MERCURE DE FRANCE .
:
meur vis- à- vis l'Oratoire , & aux adreſſes
ordinaires de Muſique.
Le comique des paroles eſt très bien
rendu par le caractere de la muſique , qui
eſt burleſquement grave & impoſante.
Six Divertiſſemens pour le forte- piano
ou la harpe , avec accompagnement de
flûte & violon , compoſes par Philippe-
Jacques Meyer , mis au jour par M.
Boüin. Prix 4 liv. 16 fols ; à Paris chez
l'éditeur , marchand de Muſique & de
cordes d'inſtrumens , rue S. Honoré , au
gagne- petit , près S. Roch.
TABLEAU de fleurs , allégorique , à l'occafion
de la naiſſance de Mgr. le Duc de
Valois.
Henrici Magni progenies dilecta
Liliorum fplendor.
Ce tableau repréſente un vaſe antique
de lapis en forme d'urne , lequel porte
ſur ſon champ un médaillon d'Henri IV.
en agathe- onix , furmonté de la Couronne
Royale de France en or , d'où partent de
droite & de gauche des guirlandes d'abondance
de même métal. Le pied de ce
vaſe eſt orné dans ſon pourtour de diffé
JANVIER. 1774. 201
rens attributs des vertus ; dans le mi'icu
eſt un trophée d'armes qui exprime que
Henri le Grand a conquis la Couronne
aveclebouclier de la religion catholique ,
& fon épée , de méme que la couronne
& les guirlandes ſignifient que , dès qu'il
fut parvenu au trône , l'abondance & la
tranquilité commencerent à régner dans
fon Royaume.
De ce vaſe fort un bouquet de lis de
la plus grande eſpece , dont deux font
accouplés & portent dans leurs calices
les portraits de leurs Alteſſes Monfeigneur
le Duc de Chartres & Madame
la Duchefſe ; de ces deux lis part une
tige portant un bouton nouvellement
éclos , d'où l'on voit fortir un petit en .
fant , qui doit être le portrait de Monfeigneur
le Duc de Valois ; à la ſuite de
ce bouton il en paroît d'autres par progreffion
, dont le nombre ſe perd dans
le fond du tableau ; ce qui annonce la
perpétuité de cette illuſtre progéniture.
Ces lis font accompagnés d'immortelles
de pluſieurs couleurs , de rofes ,
de jaſmin , de mirte , d'oliviers & de
lauriers ; toutes fleurs & feuilles ſymbo ,
liques relatives au fublime du ſujet ; le
tout eſt grouppé pittoreſquement , & le
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
peintre a eu grand ſoin d'éviter toutes
ces petites altérationsqui ſe trouvent ordinairement
dans la nature des fleurs &
de leurs feuilles , & qui ajoutent à la vérité
, pour faire fentir que celles qui
compoſent ce bouquet font d'une eſpece
inaltérable.
Tout cet enſemble eſt porté ſur unfocle
de porphire , pour en exprimer la folidité.
Ce tableau eſt peint dans le genre fini ,
& à la maniere éludorique qui le garantit
de toute dégradation. Nous ne connoif
fons rien de plus parfait pour l'exécution
& de plus agréable pour la compofition
que ce tableau , chef- d'oeuvre précieux de
M. Vincent de Montpetit , peintre , rue
du Gros Chenet , à Paris.
INDUSTRIE.
I.
LES ſieurs Odo& Betterami , opticiens ,
établis à Marseille , font ſçavoir aux
amateurs& aux connoiſſeurs , qu'ils conftruiſent
des lunettes acromatiques & autres
, depuis un pied de foyer juſqu'à
cent , avec une perfection égale à celle
qui caractériſe les meilleurs ouvrages
des ouvriers anciens & modernes ; ils
JANVIER. 1774. 203
exécuteront avec la plus grande préci-
{ fion , les verres objectifs , ſimples ou compoſés
, qui leur feront commandés , quel
que puiſſe en être le foyer & l'ouverture
, qui pourra être portée juſqu'à dix
pouces , fi quelqu'un défiroit une ouver
ture auffi grande, &donnaitdes courbures
affez parfaites , pour pouvoir la fuppor.
ter; ils s'engagent à faire parvenir aux
perſonnes qui les feront travailler , les
ouvrages qu'ils auront faits pour elles , le
tout à un prix plus modique que celui
qu'exigent ordinairement les gens de
l'art , ſur tout les artiſtes étrangers , aux.
quels on eſt ſouvent obligé d'avoir recours
, pour ſe procurer des verres excellens
.
II.
Le 19 du mois de Décembre , le Sieur
COMPIGNÉ , Tabletier du Roi & breveté
de Sa Majefté , eut l'honneur de préſenter
à Madame la Dauphine , un tableau
d'écaille&de forme ronde , portant dans
ſa bordure , fix pouces neuflignes de diametre
, ayant pourtitre : le malheur réparé
par la bienfaiſance , & repréſentant le fait
› arrivé au village d'Acheres , près Fontainebleau
, le 2 Octobre dernier. Madame
204
MERCURE DE FRANCE .
la Dauphine a bien voulu faire l'honneur
à cet Artiſte de l'accepter, en lui marquant
ſa fatisfaction par l'accueil le plus favorable.
On trouvera de ces Tableaux dans le Magafin
du St. Compigné , rue Greneta , au Roi David.
Il a eu attention de réduire ce ſujet en petit , afin
de le placer fur des tabatieres en place de médaillons.
Il a auſſi un très beau bufſte de Louis XV ,
portant 6 pouces & demi de haut , & qui augmente
le nombre des nouveautés dont ce Magaſin eſt
rempli .
PHÉNOMENES ELECTRIQUES .
M. BARON , Notaire , rue de Condé ,
a adreſſé à l'Académie royale des Scien .
ces la lettre fuivante.
MESSIEURS ,
Pluſieurs perſonnes perfuadées que
l'on peut faire de la connoiſſance des
phénomenes électriques , une application
utile pour préſerver de la foudre , ſe
font proposé de faire chez moi une
ſouſcription , dont le produit feroit deftiné
à un prix pour l'ouvrage qui indiquera
le mieux les moyens de garantir
du tonnerre les édifices & les individus.
Elles defireroient que l'Académie des
Sciences daignât ſe charger de juger ce
JANVIER. 1774. 205
prix , & de le propoſer ſous la forme qu'elle
jugera la plus convenable. La foufcription
feroit ouverte juſqu'à la fin du
Careme prochain , & alors l'Académie , fi
elle veutbien concourir à ce projet , pourroit
publier le programme du prix. Nous
demandons auffi à l'Académie la permisfion
d'annoncer dans les papiers publics ,
qu'elle a bien voulu concourir à ce projet
, & fe charger du jugement du prix .
J'ai l'honneur d'être , & c.
>
BARON.
En conféquence de cette lettre , l'Aca
démie a arrêté qu'auſſi - tôt que la foufcription
feroit fuffifante , elle ſe charge .
roit volontiers dejuger le prix Ainfitoutes
les perſonnes qui defireront foufcrire ,
pourront envoyer leur argent chez M. Baron
, Notaire , rue de Condé , qui leur en
donnera un récépiffé. Si , dans l'efpace
d'un an , la ſouſcription ſe trouve trop
peu conſidérable , l'argent ſera rendu aux
ſouſcripteurs . Sinon la piece couronnée
ſera rendue publique auſſi tôt le juge.
ment ; & il en fera donné gratis un exemplaire
à chaque ſouſcripteur , dont la foufcription
ſera d'un louis , ou au - deſſus ..
206 MERCURE DE FRANCE.
Etabliſſement en faveur des Nourrices
& des Nourriffons.
ΟN ne peut trop faire connoître aux grandes
Villes & aux Nations étrangeres , les moyens fimples
& éprouvés par leſquels la Police ſi prévoyan .
te & fi vigilante de la Capitale de France , eſt par .
venue à protéger & à conferver ces petits Citoyens
qui naiffent en quelque forte enfans de
l'Etat , & fur qui l'Etat doit porter une attention
paternelle. Tel eſt l'établiſſement fi utile fondé
par le Magiſtrat de la Police , & confié à la direction
de MM. Framboifier de l'Eſſert & Fram .
boifier de Beaunay , dont nous allons rendre
compte.
1
La plupart des meres , foit par délicateſſe, ſoit
par néceffité , ayant écarté leurs enfans de leur
fein, il eſt venu dans Paris une grande quantité de
Nourrices offrir leur lait à ces nouveaux nés .
Bientôt cette eſpece de trafic s'eſt étendu
dans les Campagnes. Différens pourvoyeurs pour
l'approviſionnemenatt de Paris , & d'autres Voituriers
ont raſſemblé & amené en troupe ces me.
res mercenaires . Leurs auberges font devenues
des dépôts publics où l'on alloit louer des Nourrices.
Alors la Police a craint les dangers que
les Enfans pouvoient courir dans des mains étrangeres
. On a proposé des Recommandareſſes
pour raſſembler ces Nourrices . Le Roi , par fes
Déclarations du 29 Janvier 1715 & 1 Mars 1727 ,
JANVIER. 1774. 207
a preſcit des regles , & impofé des obligations
aux Nourrices , ainſi qu'à leurs Meneurs ou Me-
( neuſes. Mais les pertes & les difficultés qu'é
prouvoient ces femines dans le recouvrement de
leurs falaires , ont déterminé le Parlement à or.
donner , par Arrêt de Juin 1737 , que les condamnations
prononcées pour mois de nourritures
d'Enfans , ſeroient exécutoires par la capture des
débiteurs faite dans leurs maiſons . Quelques années
après , Sa Majesté s'eſt chargée du paiement
des frais de pourſuite , & les Magiftrats
de la Police ont rendu ſucceſſivement différen.
tes Ordonnances pour prévenir les abus ; mais ,
les abus continuant , M. de Sartine a fait faire
des tournées dans tous les endroits où il y a
des Nourriffons de Paris ; ce Magiftrat a connu
alors que le meilleur moyen d'aſſurer le fervice
des Nourrices , étoit de leur faire toucher
leurs ſalaires à l'écchhééaannccee , & de leur ôter
par - là tout prétexte d'excuſe en cas de néziigence
& d'inexactitude à remplir les devoirs de
leur état.
En conféquence M. de Sartine a formé le
projet avantageux dont l'exécution a été ordonnée
par la Déclaration du Roi du 24 Juillet
| 1769 , laquelle d'une part, ſupprime les quatre
Bureaux de Recoinmandareſſes alors exiftans dans
des lieux trop ferrés , & y en ſubſtitue un feul ,
qui, par ſa ſituation & fon étendue , puiſſe procurer
des logemens également ſains & commodes
pour les Nourriciers & pour les Enfans qui
leur font confiés , & d'autre part établit un Bu.
reau de Direction , chargé de faire aux Nourrices
les avances de leurs mois de nourriture .
fauf fon recours contre les Peres & Meres des
>
208 MERCURE DE FRANCE.
Enfans , & même d'entretenir entre les Nourri .
ciers & les Peres & Meres , une correfpondanc.
continuelle qui les mette en état de concourir
tous également à la fûreté des jours des
Enfans.
Conformément à cette Déclaration , au premier
Janvier 1770 , il a été ouvert un Bureau
pour la Direction , & un pour la location des
Noumices. Le premier de ces Bureaux eſt régi
par deux Directeurs , & l'autre l'eſt par deux
femmes connues fous la dénomination de Recommandareffes
; c'eſt à celui-ci que les Bourgeois
trouvent en tout temps des Nourrices ;
elles y font toutes , dans le jour , raſſemblées en
une falle appellée la falle de la Location ; cette
falle eſt affez grande pour y contenir quelques
fois juſqu'à cent Nourrices , parmi toutes lefquelles
les Bourgeois ont le droit de choiſir cel .
Jes qui leur conviennent le plus , foit par rapport
à la Province dont elles font , foit par rapport à
leur diſtance de Paris , foit par rapport à leurs
avantages perſonnels Il y a dans ce Bureau plufieurs
dortoirs où couchent toutes les Nourrices
à côté deſquelles font à droit & à gauche des
berceaux pour les Nourriffons . Les Recomman .
dareſſes tiennent un Regiſtre de tous les Nourriffons
confiés aux Nourrices de leur Bureau où
elles ne font admiſes que ſur le vu d'un certificat
qu'elles y dépoſent , par lequel le Curé de
leur Paroiffe atteſte l'âge de leur lait , & qu'elles
ont les qualités morales , néceſſaires à leur état ,
comme auſſi qu'elles ſont munies d'un berceau
& d'un garde feu pour l'enfant dont elles ſe chargeront.
Il vient tous les jours à ce Bureau un
des deux Médecins préposés par le Magiftrat ,
pour
JANVIER. 1774.. 209
pour juger des qualités phyſiques des Nourrices ,
& du bon ou mauvais état des Enfans qu'elles rap .
portent, lorfque les Peres & Meres l'exigent ; ces
vifites ſe font gratuitement , ainſi que es rapports
que les Médecins a freffent an Megatrat pour faire
droit fur les plaintes des Peres & des Meres , le
cas échéant.
Le droit d'enregiſtrement à ce Bureau eft de
I liv. II fols , par chaque Nourriffon , dont i hy.
10 fols pour les Recommandarettes , & I fol pour
leur Factrice ; ce droit eſt dû par les Peres &
Meres qui font tenus de dépofer au Bureau l'extrait
baptiftaire de leur enfant. Suivant les difpofitions
de l'Ordonnance de Police du 17 Décembre
1762 , chaque Nourrice qui emporte un
Nourriffon , doit autli-tôt fon arrivée chez eile ,
remettre au Curé de fa Parolife , le certificat de
renvoi que les Recommandareffes lui ont délivré
à fon départ de Paris ; ce certificat de renvoi
contient les noms de la Nourrice ceux de fon
Mari , les noms du Nourriffon , ceux de fes Pere
& Mere , & leurs demeure & profeffion ; an
moyen de quoi le Curé de la Paroiſſe de la
Nourrice eſt en état de porter dans l'acte qu'il
fait de l'inhumation de l'enfant , s'il vient à décéder
en nourrice , ſes vrais noms & ceux de ſes
Pere & Mere , ce qui évite qu'il ne ſe gliffe dans
ces fortes d'actes des erreurs de noms qui pourroient
être préjudiciables à l'état des familles ,
au moyen auffi de ce certificat de renvoi , les
Curés des Paroiſſes des Nourrices , inftruits des
noms , profeffion & demeure des Pere & Mere ,
peuvent les informer de l'état & beſoin de leurs
enfans , ce qui fait un contrôle du compte que
les meneurs font tenus d'en rendre , à chacun de
Jeurs voyages à Paris .
0
210 MERCURE DE FRANCE.
Le Bureau des Recommandareſſes eſt rue Quins
campoix ; celui de la Direction a fa principale
entrée rue Saint Martin , vis-à vis Saint ju .
lien des Ménétriers , & une ſortie rue Quincam.
poix.
Suivant la Déclaration du Roi du 24 Juillet
1769, les deux Directeurs de ce Bureau font garans
envers les Peres & Meres & les Nourrices ,
de la recette & geſtion de leurs Préposés au re
couvrement des mois de nourrice , ainſi que de
celle de tous les Meneurs & Meneufes ; ils remettent
à ces derniers à chaque voyage qu'ils font à
Paris , toutes les ſommes qui font dues aux Nour+
rices pour leurs mois d'allaitement & de nourritu .
re , quand même ils ne les auroient pas reçus
des Peres & Meres ; ils font chargés de tous les
frais de leur régie & des appointemens de tous
leurs Préposés ; ils ne peuvent répéter aucuns
frais des pourſuites qu'ils font contre les Peres
& Meres pour défaut ou retard des paiemens ;
&, pour les mettre en état de fatisfaire à toutes
ces charges & les indemnifer des pertes &
retards qu'ils effuient dans le recouvrement des
deniers dont ils font obligés de faire l'avance ,
ils ont à leur profit un droit de fol pour livre
fur toute leur comptabilité , déduction faite fur
icelle du droit de ſol pour livre , attribué aux
Meneurs & Meneuſes qui font au nombre d'environ
200. Les mois de nourriture étant l'un
dans l'autre de 8 liv. le ſol pour liv. de ces mois
ne fait par an qu'un objet de 4 liv. 16 fols pour
chaque Nourriffon.
Il eſt aux choix des Peres & Meres de venir
payer au Bureau de la Direction les mois de nourriture
, attendu qu'on y tient un double des Re.
giſtres de chaque Meneur , ou bien de les payer
JANVIER. 1774. 211
aux Meneurs lorſqu'ils vont chez eux leur don.
ner des nouvelles de leurs Enfans , à chaque voyage
qu'ils font à Paris , ce dont les Meneurs doivent
juftifier au Bureau de la Direction par un
vu fur leurs Regiſtres , ſigné des Peres & Meres ,
à l'article de leur enfant. Dans le cas où les Pe
res & Meres ne font point venus payer au Bureau
, ou n'ont pas remis au Meneur les mois
échus , les Directeurs en font l'avance , & écrivent
enfuite aux Peres & Meres pour les en pré.
venir & leur en demander le remboursement.
C'eſt au Bureau de la Direction que les Peres &
Meres doivent ſe préſenter pour y demander le
retour de leurs enfans. Les Directeurs exercent
un compte ouvert avec chaque Pere & Mere , &
- les Nourrices ; ils tiennent la correfpondance qui
eft preſque continuelle entre le Magutrat & les
Curés des Paroiffes des Nourrices , les Juges des
lieux de leur réſidence , & les Commandans de
- Maréchauffée , pour l'exécution des ordres du Ma
giftrat. Ils communiquent aux Peres & Meres les
rapports que font au Magiftrat' qui les leur ren
voie , les Inſpecteurs de tournées par lui commis ,
tant pour aller viſiter dans les campagnes les
Nourriffons que pour s'aſſurer des foins qu'en
✓ prennent les Nourrices , & pour vérifier l'exercice
des Meneurs & Meneuſes , au nombre de près de
deux cents .
,
Les Directeurs , tant par eux-mêmes que par les
Commis de leurs Bureaux , ont la vigilance la
plus active ſur la conduite des Meneurs , qui , par
l'utilité de leurs ſervices , méritent la protection
du Souverain , la bienveillance de fes Miniftres
& l'affection des Citoyens de la Capitale. En
effet , Recruteurs de nourrices dans les Campagnes
, fans eux il y en auroit difette dans Paris :
!
02
212 MERCURE DE FRANCE.
Contrôleurs de la conduite des nourrices , ils veil.
lent également fur les nourriffons : Commiffionnaires
des Peres & Meres , c'eſt par eux qu'ils
fubviennent aux besoins de leurs enfans ; enfin
Collecteurs & Distributeurs des mois de nourriture
, ils font les canaux de la circulation d'une
partie de l'argent de Paris qui ſe verſe dans les
campagnes à cinquante lieues de fes alentours ,
& fait une reſſource pour plus de 1200s mé.
nages.
,
D'après les avantages qui réſultent de l'éta .
bliſſement de ces deux Bureaux pour les nourrices
on n'entend plus gémir les Meres de ce
qu'elles font obligées d'arracher leurs enfans de
leur fein ; ils ont un Tuteur qui ne les perd
point de vue. Les nourrices ne craindront point
de prodiguer leurs foins & leurs veilles auprès
des nourriffons ; elles font afſurées de toucher
leur ſalaire , & l'on n'appréhende point que ces
foibles & chers enfans de la patrie tombent entre
les mains de marâtres , & foient des victimes
immolées à leur cupidité . Le Magiftrat les protege
& eſt leur défenſeur ; il les a ſauvés des
dangers auxquels ils étoient expoſés , il s'eſt af.
furé de la pureté du lait qui doit faire leur aliment;
enfin il a rendu leur état certain dans leurs
familles.
JANVIER. 1774. 213
1
TRAIT DE BIENFAISANCE .
Lettre à M. Lacombe , auteur du Mercure.
A Versailles , le 10 Décembre 1773.
MONSIEUR ,
Un jeune poëte célébrant , il y a quelque
temps , la ſenſibilité de Madame la
Dauphine , à propos de l'accident arrivé
à la chaſſe , au village d'Acheres , avoit
bien raiſon de lui dire :
C'eſt peu de calculer vos graces ;
Il faut aujourd'hui faire plus :
Déſormais en ſuivant vos traces
Il faudra compter vos vertus .
En effet , cette auguſte Princeſſe vient
encore de marquer un de ſes plus beaux
jours , par une action de générofité bien
précieuſe pour toutes les perſonnes qui
ont le bonheur de l'approcher & de la
fervir. Pouvant difpofer d'une fomme
affez conſidérable , fruit ou de fon gain
• au jeu , ou de ſes épargnes , elle demanda
à fon premier Maître d'Hôtel un
état de toutes les perſonnes attachées à
ſon ſervice , qui pouvoient avoir des be
03
214 MERCURE DE FRANCE.
foins que la ſaiſon de l'hiver rend ordinairement
plus preſſans & plus cruels :
lorſque M. le Vicomte de Talaru , fait ,
par ſa façon de penſer , pour ſeconder la
bienfaiſance , lui préſenta ſa liſte , Madame
la Dauphine voyant que fes fonds
pouvoient s'étendre ſur un plus grand
nombre , ajouta de fa main les noms de
pluſieurs perſonnes dont elle avoit lu la
mifere & fur la mine & dans l'habillement
; faifant enſuite ſon calcul d'après
fon coeur ſenſible & juſte , elle affigna
à chacun une fomme ; aux uns deux
louis , aux autres trois , &c .
Je tiens ce nouveau trait de bienfaifance
d'une perſonne , qui , au fortir de
la diſtribution , eſt venue m'en faire le récit
; & je fuis encore pénétré en me rappelant
les larmes précieuſes qui accompagnoient
les vives expreſſions de fa reconnoiſſance
.
L'Abbé JACQUIN.
ANECDOTES.
I.
L'EMPEREUR Selim commanda à fon
Grand Vifir d'arborer les queues de cheJANVIER.
1774. 215
7
>
val aux portes du Sérail, (c'eſt le ſignal
ordinaire des grandes expéditions) & de
faire dreſſer des tentes dans un lieu convenable.
Le Viſir lui ayant demandé en
quel endroit il plairoit à ſa Hauteffe
qu'elles fuffent préparées , Selim , pour
toute réponſe le fit mourir. Il traita de
la même maniere un autre Viſir pour
une ſemblable queſtion. Un troiſieme
Viſir , plus aviſé que les deux autres , fit
placer des tentes vers les quatre points du
ciel , & dit au Sultan que tout étoit prêt
pour fon expédition , de quelque côté
qu'il marchât. La mort de deux Viſirs , dit
Selim , afauvé la vie à ce troisieme , &m'a
procuré un Ministre tel que je le veux .
Selim fut le premier Empereur des
Turcs qui ſe fit couper la barbe , contre
le précepte de l'alcoran ; comme on lui
endemanda la raiſon, il répondit : c'est
afin que mes Viſirs ayent moins de priſe
fur moi.
I I.
Le Grand Guſtave , Roi de Suede ,
ayant réſolu d'abolir dans ſon armée le
duel , prononça la peine de mort contre
tous ceux qui accepteroient un combat
fingulier.
04
216 MERCURE DE FRANCE
,
Cependant deux Officiers ſupérieurs
& de grande confidération , ayant eu
querelle , demanderent au Roi la permiffion
de ſe battre : Guftave , indigné
de leur demande , y confentit pourtant ,
mais il ajouta qu'il vouloit être lui-même
témoin du combat , & il affigna l'heure
& le lieu . Ce Prince vient au rendezvous
avec un corps d'infanterie qui environne
les champions: enfuite il appelle
le bourreau de l'armée , & lui dit : mon
ami , dans l'instant qu'il y en aura un de
tué , coupe devant moi la tête à l'autre.
A ces mots les deux officiers généraux
reſterent quelque tems immobiles ; puis
ils ſe jeterent enſemble aux pieds du
Roi , lui demanderent leur grace , & fe
jurerent l'un & l'autre une amitié constante.
Depuis ce moment on n'entendit
plus parler de duel dans les armées
Suédoiſes.
III.
La repréſentation d'un Opéra comique
fut interrompue par une querelle
qui s'éleva entre les pages du Roi& les
pages des Princes ; l'un d'eux , âgé d'environ
10 ou 12 ans , culebuta du haut en
bas de leur loge ; heureusement qu'il
JANVIER. 1774. 2.7
}
১
>
১
و د
tomba ſur une banquette bien rembourée
qui le préſerva . Il importa dans ſa chûte
la perruque d'un grave perſonnage , qui
lui dit : morbleu ! mon petit bon.
„ homme ; prenez donc garde à ce que
vous faites quand vous tombez : je
vous demande pardon , Monfieur , lui
répondit le petit page ; je ne l'ai pas
fait exprès
و د
و د
ود
ود
ود
I V.
Le Sage , Fuzelier & d'Orneval , piqués
de ce qu'on avoit refufé le privilege
de l'Opéra comique à Francifque , acteur
forain , pour lequel ils s'intéreſſoient ,
louerent , en 1722 , une loge dans le préau
de la Foire St Germain ; & , là , fous le
nom de La place , ils firent repréſenter ,
par les marionnettes , des pieces de leur
compoſition , qui attiroient tout Paris.
Ils donnerent entr'autres Pierrot Romulus,
parodie de la tragédie de ce nom , par
M. de la Motte. Le ſuccès de certe piece
fut fi grand , que M. le Duc d'Orléans ,
Régent , voulut voir ceſpectacle , & le fit
repréſenter à deux heures après ninuit.
Le Grand , acteur de la Comédie Françoiſe
, choqué des traits répandus contre
05
218 MERCURE DE FRANCE.
lui dans cette parodie , fit le couplet
ſuivant :
Le Sage & Fuzelier dédaignant du haut ſtyle , la bonté...
Pour le Polichinelle ont abandonné Gille , la rareté !
Il ne leur manque plus qu'à crier par la ville , la curiosité..
IL
EDITS , ORDONNANCES ,
ARRÊTS , &c.
L paroît deux arrêts du Conſeil d'Etat ;
Le premier , du 17 Octobre , réduit à 6 liv. 10 f.
par quintal le droit de vingt livres ſur tous les li
vres imprimés ou gravés , ſoit en françois , ſoit en
latin , & en outre les 8 f. pour liv.
Le fecond , du 28 Octobre , ordonne la fixation
. des offices de Lieutenant - Exempts & Archers de la
compagnie du Prévôt général des Monnoies &
Maréchauffées de France , fur le pied de laquelle
ils feront tenus de payer le centieme denier.
Ordonnance du Roi , du 19 Octobre 1773 , concernant
les Régimens Provinciaux.
L'intention de Sa Majesté eſt que le nombre
des bataillons qui feront levés dans les provinces
ſoit porté à l'avenir à cent - onze , au lieu de
cent- quatre , relativement à la population des
généralités.
JANVIER. 1774. 219
1
>
AVIS.
I.
M.M. LOUCHET, profeffeur à l'Ecole des Arts de
M. Blondel , au Louvre , pour la coupe des pierres
, continue d'enſeigner aux Eleves de fon bu.
reau , l'Art du Trait. Sa demeure ordinaire eft
cloître St. Louis du Louvre , à côté de l'Eglife , en
face du 2e guichet , où il donne ſes leçons fur
cette ſcience ſi néceſſaire à l'art de bâtir , tous les
jours , excepté les jours de congé.
Il continue auſſi des collections & modeles pour
les amateurs .
II.
Inſtitution académique & militaire pour la
jeune Noblesse de Paris.
M. Rolin , connu par pluſieurs éducations particulieres
dont il a été chargé , & par les ſuccès
d'une Inſtitution académique & militaire pour la
jeune Nobleſſe , dont il a fait l'établiſſement àParis
depuis cinq ans , donne avis qu'il vient de
changer ſa demeure de la rue & barriere St. Dominique
, dans une vaſte & belle maifon , dont il a
fait l'acquiſition , ſituée rue & barriere de Seve ,
vis-à-vis l'Enfant Jeſus , fur les nouveaux Boule.
vards : Meffieurs les Eleves jouiront dans la belle
ſaiſon , par l'agréable ſituation de cette maifon ,
de l'avantage de la ville & de la campagne : on y
trouvera , ſi on le defire , des appartemens parti
culiers pour un gouverneur & fon éleve. Les per220
MERCURE DE FRANCE.
.
fonnes qui voudront des éclaircifſſemens fur le
plan & le prix de cette Inſtitution , où il y a les
meilleurs maîtres de Paris en tous genres , auront
la bonté de s'adreſſer à M. Rolin , qui leur fera
paſſer des Proſpectus .
III.
Le ſieur Pierre Bocquillon , marchand gantier.
parfumeur à Paris , à la Providence , rue St. Antoine
, entre l'Egliſe de MM. de St. Catherine & la
rue Percée , vis - à - vis celle des Balets , annonce
au Public qu'il a été reçu à la Commiffion royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773. Il continue
depuis nombre d'années , de vendre une liqueur
nommée le véritable Trésor de la Bouche , dont il
eſt le feul compofiteur. La vertu de ſa liqueur
eft de guérir tous les maux de dents , tels violens
qu'ils puiffent être ; de purrggeerr de tous venins , com.
me chancres , & enfin de préſerver la bouche de
tout ce qui peut contribuer à gâter les dents . Cette
liqueur a un goût gracieux à la bouche , rend l'haleine
agréable & douce , conferve même les dents ,
quoique gâtées .
L'auteur reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages
fur l'excellence de fa liqueur , par nombre
de certificats que lui envoient fans ceſſe des per
ſonnes de la premiere diftinction . Il y a des bouteilles
à 10, 5, 3 liv. & à 24 fols . Il donne la
maniere de s'en ſervir avec fignature & paraphe de
ſa main , & met ſes noms de famille & de baptême
fur les étiquettes des bouteilles & bouchons. Il a
mis ſon tableau à la porte de ſa boutique , pour affurer
fa demeure au Public. Il vend auſſi le taffetas
d'Angleterre pour les coupures & brûlures .
JANVIER. 1774. 221
1
IV.
Maucollot, expert pour toutes les incommodités
des pieds , eft parvenu à procurer l'entiere d To.
lution , des cors , des oignons & durillons ; il gaérit
auffi entiérement les verrues qui viennent fous
la plante des pieds & ailleurs , le tout fans couper.
Il fait tomber les ongles trop épais & mal conſtruits
, les rend beaux & naturels , & fait difparoître
les excroiffances qui fe forment quelquefois
à côté . Son expérience & fa maniere de tra ter
lui ont acquis la confiance de tous les gens de
distinction , & l'approbation de MM. de la Commiſſion
royale de Médecine . Il fort tous les matins
à ſept heures , & reçoit du monde chez lui
depuis trois heures après-midi juſqu'à huit heures
du foir , excepté le dimanche. Il traite les pauvres
gratis les lundi & vendredi depuis cinq heures du
foir juſqu'à fix.
Il demeure Place du Chevalier du Guet , à l'an .
cien bureau de la petite Poſte , près l'Apport - Paris.
NOUVELLES POLITIQUES.
Ο
Du Bas- Danube , le 28 Octobre 1773 .
N n'a reçu aucune nouvelle certaine touchant
les fuites du paſſage du Danube par les Ruffes .
Le corps d'Obſervation Ottoman qui s'eſt replié
à l'approche de la réſerve commandée par le gé .
néral Ungher , s'eſt arrêté au- delà de Karafow , '
où il a été joint par des renforts arrivés de l'armée
du Grand Vifir. Toutes les autres diviſions
que le général Ture avoit établies ſur les rives
222 MERCURE DE FRANCE.
du Danube ſe ſont jetées dans les places confiées
à leur défenſe . On ignore encore ſi les corps des
généraux Ungher & Dolgorouki ſe ſont approchés
de la grande armée Ottomane pour lui donner de
l'inquiétude & diftraire l'attention du Grand Viſir
fur le fort de Silittrie , ou s'ils ſe ſont joints au
corps du général Potemkin qui doit attaquer de
nouveau cette place , ou enfin s'ils ſe font réunis
à celui du général Szuwarow , qui a ordre de
couvrir cette entrepriſe .
De Warfovie , le 7 Novembre 1773 .
On eſt rafſuré ici ſur la prétendue invaſion des
Tartares dans le Palatinat de Braclavie . Les
bruits effrayans qui en avoient été répandus , fe
réduifent au pillage exercé ſur la frontiere de ce
Palatinat , par une centaine de brigands , la plu.
part Valaques fugitifs .
Les prétentions de l'Ordre de Malte font ici
une forte impreſſion. Pluſieurs de ceux qui poffedent
des biens dépendans de l'Ordinacie d'Oftrog ,
réclamée par le Chevalier de Sagramoſo , offrent
de payer une ſomme déterminée pour que l'Ordre
ſe déſiſte de ſes demandes , ils veulent , en même .
temps , obtenir le conſentement de la Diete pour
être délivrés de la Milice qu'ils ont été obligés
d'y entretenir.
De Stockholm , le 30 Novembre 1773.
Le 25 de ce mois , le Roi déclara le mariage
du Duc de Sudermanie , ſon frere , avec la Princeſſe
Hedwige- Elifabeth - Charlotte de Holſtein-
Gottorp , fille de l'Evêque de Lubeck , oncle de
Sa Majeſté . Il y eut le même jour gala à la Cour.
Leurs Majeſtés reçurent , à cette occafion , ainſi
JANVIER. 1774. 223
que le Duc de Sudermanie , les complimens du
Sénat, des divers Corps de l'Etat & des Miniftres
Etrangers. Toute la Famille Royale dina en public,
& fe rendit enfuite au ſpectacle , où l'on repréſenta
un opéra nouveau. Il y eut,le foir , un
bal maſqué dans la grande falle des Erats. Ce
mariage ne fera célébré qu'au printemps prochain .
Le Duc de Sudermanie partit , le 27 , pour fon
château de Roferberg.
De Hambourg , le 22 Novembre 1773.
La priſe de poffeffion folemnelle du Holſtein-
Ducal, par les Commiſſaires Danois, a été confommée
, le 16 de ce mois , & l'on croit que la
remiſe des Comtés d'Oldenbourg & de Delmenhorff
au Prince Evêque d'Eutin , mani , pour cet
effet , des pleins pouvoirs du Grand Duc de Raf.
fie , aura lieu inceſſamment. Les Cominiffaires
d'Artillerie Danois qu'on y avoit envoyés de
> Gluckſtadt , en ont déjà vuidé tous les arſenaux.
: De Vienne , le premier Décembre 1773.
L'échange formel des ratifications des tro's
Cours avec celle du Roi & de la République de
> Pologne ayant été fait , le 19 du mois dernier ,
chez l'Evêque de Poſnanie , grand Chancelier de la
Couronne , un courier du cabinet, arrivé ici le 28,
apporta à Leurs Majestés Impériales & Royale la
ratification du Roi de Pologne , munie de ſa figna.
ture , de celle de quatre Chanceliers , ainſi que des
deux ſceaux , de forte que le Traité de ceffion eft
entiérement conclu. Les troupes des trois Puiffan
› ces ont commencé à évacuer les Districts qui ref.
tent à la République de Pologne , où tout ſemble
promettre le retour de l'ancienne tranquillité.
224 MERCURE DE FRANCE.
De Rome , le 12 Novembre 1773 .
On a tranſporté dans les falles du Vatican les
tableaux les plus renommés trouvés dans les colleges
& maiſons des Jéſuites .
On écrit de Naples que la ville de Ceva , qui
en eſt éloignée de vingt milles , a été preſqu'en
tiérement détruite par un ouragan , & que près de
trois cents perſonnes y ont péri.
De Cartagene , le 9 Novembre 1773 .
On écrit de Madrid qu'on doit faire embarquer
inceſſamment à Cadix deux régimens d'infanterie ,
l'un pour la Vera- Cruz , & l'autre pour la Havane ,
& qu'on a envoyé au Ferrol l'ordre d'y tenir vingt
vaiſſeaux en état d'être armés au premier fignal .
De Ragufe , le 14 Novembre 1773 .
On a appris , par un bâtiment de la République
, que quatre vaiſſeaux Ruſſes , armés en guerre
, s'oppofoient au patfage des navires marchands
entre Zante & Corfou ; qu'ils les vifitoient tous avec
la plus grande févérité , & qu'ils enlevoient tous
les bâtimens Turcs & Grecs , ſous quelque pavillon
qu'ils parufſent .
De Londres , le 10 Décembre 1773 .
Le 4 de ce mois , le Lord Maire fut élu Membre
du Parlement pour la Ville de Londres , à
la pluralité de deux cents quatorze voix. Le fieur
Roberte , ſon concurrent , a fait demander un
fcrutin.
On apprend que cinq familles , compoſées de
plus de cinquante perſonnes , ont abandonné ,
derniérement , le Comté de Sutherland , & font
allées
!
JANVIER. I. Vol. 1774. 225
i
>
allées s'embarquer à Gréenock pour l'Amérique.
Ces fréquentes émigrations défolent le pays a qui
elles ont enlevé plus de quinze cents habitans .
De Versailles , le 23 Décembre 1773 .
Monſeigneur le Comte de Provence qui prêta ,
le mois dernier , ferment entre les mains de Sa
Majesté , en qualité de Grand-Maître de l'Ordre
de Sr Lazare & de Notre- Dame de Mont- Carme' ;
ſe rendit , le 17 de Décembre , dans la file du
chapitre de l'Ordre & enfuite à l'Eglife Royae &
Paroiffiale de Saint Louis . Il étoit précédé du Duc
de la Vrilliere , Ministre & Secrétaire d'Etat , Gérent
& Administrateur de l'Ordre des Grands
Officiers Commandeurs & des Chevaliers . Il prononça
à genoux fur fon Prie- Dieu , les voeux dont
le Grand Maître eſt dans l'uſage de fare l'émisfion
. L'Abbé de Bouville , Commandeur Eedeſiaſtique
, officia à la Grand' - Mefle qui fut chantée
par la Muſique du Roi. Pendant que le Prince
recevoit ſous fon dais l'obédience de l'Ordre , on
exécuta le moter Exaudiat , de la compofition
du fieur Mathieu , maître de muſique de la Chapelle
de Sa Majesté Monſeigneur le Comte de
Provence ſe plaça , après la Meſſe , ſous le dais qui
avoit été préparé, & y reçut Commandeur Eccléfiaftique
le fieur Poncet de la Riviere , ancien
Evêque de Troyes. Après cette cérémonie ,Mon.
feigneur le Comte de Provence fut reconduit à la
Salle du Chapitre dans le même ordre qu'on avoit
obſervé en allant à la Paroiffe. Le ſieur Baret ,
Curé de la Paroiffe , eut l'honneur de comp'imenter
Monseigneur le Comte de Provence à la tête
du Clergé , lorſque le Prince entra dans l'Fglie
&lorſqu'il en fortit.
P
226 MERCURE DE FRANCE.
De Paris,le 27 Novembre 1773 .
Le corps de la Princeſſe Charlotte de Lorraine ,
morte à Mons le 7 du mois dernier , fut transféré
à Nancy la nuit du 11 au 12 de ce mois. Il a été
inhume dans le caveau du Couvent des Cordeliers
, où repoſent les cendres des Princes de la
Maiſon de Lorraine.
NOMINATIONS.
Sa Majesté a diſpoſé de la charge de Colonel du
régiment des Grenadiers Royaux de Dauphiné , en
faveur du Marquis de Bayanne , Colonel du régiment
provincial de Valence , & de celle de ce
dernier régiment , en faveur du Marquis de la
Tour-du - Pin Montauban , capitaine dans le régiment
Royal-Piémont.
La mort du Marquis de Chauvelin ayant fait
vaquer une place de Grand Croix dans l'Ordre de
St Louis , Sa Majeſté l'a accordée au Comte de
Chabo , lieutenant-général de ſes armées , infpecteur-
général de la cavalerie & des dragons , &
commandeur dudit ordre , & a diſpoſé de la place
de commandeur , en faveur du Marquis de Pufignieux
, également lieutenant -général de ſes armées.
1
Sa Majesté a accordé l'évêché de Toul à l'Evê
que de Senès ; l'abbaye du Gard , ordre de Citeaux ,
dioceſe d'Amiens , à l'Evêque d'Arras , & cellede
Leyme , même ordre, dioceſe de Cahors , à la
Dame du Garric d'Ozech , Religieufe Maltoiſe
du couvent de l'hôpital de Saint-Doluc.
Le Roi a accordé le prieuré royal de l'Hôtel-
Dieu de St Jean de Château -Thierry , ordre de St
Auguftin , dioceſe de Soiffons , à laDame deBeffe,
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 227
:
4
১
1
de la Richardie , religieuse de l'abbaye de Leclache
, dioceſe & ville de Clermont.
Le Roi a accordé l'évêché d'Evreux à l'Evêque
de Gap , celui de Gap à l'Abbé de Jouffroy Gousfans
, vicaire-général d'Evreux , & l'abbaye de
Peaulieu en Argonne , ordre de St Benoît , diocefe
de Verdun , à l'ancien Evêque d'Evreux .
PRESENTATIONS.
Le 28 Novembre , la Comteſſe de Chalons eût
l'honneur d'être préfentée au Roi & à la Famille
Royale par la Comteffe Jules-de-Polignac.
La Baronne de Lort Saint-Victor a eu l'honheur
d'être préſentée au Roi & à la Famille Ro
yale par la Comtefle de Noailles , Dame d'Honneur
de Madame la Dauphime .
La Ducheffe de Chartres , dont la finté eſt parfaitement
rétablie , fut préſentée , le 12 Décembre
à Madame la Comteſſe d'Artois , par Sa Majefté .
Les Marquifes de Marcieu , de Pelagrue & de
Lort- Serignan , & la Comteffe d'Andiau ont eu
I'honneur d'être préfentées au Roi & à la Famille
Royale ; la premiere , par la Marquise de Talaru ;
la feconde , par la Comtelle de Beaumont , la
troiſieme , par la Baronne de Lort-St-Victor , &
la quatrieme , par la Comteffe de Châlons.
NAISSANCES.
Le 4 Novembre , la Princeſſe de Pruſſe accoucha
heureulement , à Berlin , d'une Prince , & cet événement
fut annoncé au Peuple par une décharge
de foixante douze coups de canon.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale fignerent , le ra
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
Décembre , le contrat de mariage du Comte de
Berenger , brigadier des armées du Roi , colonel
du régiment de Saintonge , avec Demoiſelte de
Villemorien.
MORTS.
Le fieur Toufſaint-le- Roi , au fauxbourg de
Landreci , vient d'y mourir à l'âge de quatre-vingtfeize
ans . La veille de la Touflaint , jour de ſa
fête , il avoit aſſemblé ſes enfans , petits- enfans&
arriere petits-enfans , au nombre de foixante dixneuf
, il leur avoit donné un repas & un bal. II
avoit préfidé à cette fête , ainſi que fa femme ,
qui jouit de la meilleure ſanté dans la quatrevingt
- dixieme année de fon âge , & après foixante
quatorze ans de mariage.
Eléonore Spicer eſt morte à Accomak , dans la
Virginie , âgée de cent vingt-un ans. Elle a confervé
l'uſage de tous ſes ſens juſqu'au dernier
moment de fa vie.
Pierre Caffard , ci-devant Fermier du Bac de
Choifi , qui s'étoit retiré à la Croix St Ouen , près
Compiegne , y est mort dans la quatre-vingt-dixhuitieme
année de ſon âge. Il laiſſe ſoixante eing
enfans ou petits-enfans . Il a joui juſqu'à ſa mort
de la meilleure fanté , & alloit preſque tous les
jours à la meſle .
Jeanne-Anne de Raymont , Marquis de Lasbordes
Pebrens , eſt mort , le 21 Novembre , au châ
teau de Lasbordes , près de Castelnaudary .
Le Marquis de Villeneuve , Baron des Etats du
Languedoc , eſt mort , le 26 Novembre , dans fonchâteau
de Villeneuve près de Beziers.
JANVIER. I. Vol. 1774. 229
Claude- François de Forbin de la Barben , vicaire-
général du dioceſe de Châlons , eſt mort à
Paris , le 10 Décembre.
Henriette de Montaigu veuve de Louis D n'el
Bruffe de Montberard , eſt morte , le 7 Décembre,
dans ſes terres en Poitou , âgée de foixante dixneuf
ans.
L'Abbé Comte de Ligneville & du St Empire ,
chanoine de la cathédrale de Bayeux , grand Ar .
chidiacre de Caen, eſt mort àBayeux le 27 Novembre.
La nommée Fockie Joannes , née le 11 Novem
bre 1660 , eſt morte à Olderboorn , en Frife , le
26 Novemb. dernier. Elle étoit veuve depuis
1710. Sa longue carriere a été active , mais réguliere
& uniforme.
Marie Eve de Staremberg , Landgrave de Heffe-
Rhinsfeld , eſt morte à Strasbourg , le 13 Décembre
, dans la cinquante - unieme année de fon
âge.
,
Marie- Louiſe Princeſſe Jablonowska veuve
d'Anne - Charles - Fréderic de la Tremoille , Duc
de Châtellerault , Prince de Talmont , Comte de
Taillebourg & de Benou , premier Baron de Saintonge
, &c. brigadier des armées du Roi , ancien
meſtre de camp du régiment de Talmont & du
régiment Royal- Pologne ; fille de feu Jean Prince
Jablonowski , Grand Enſeigne de la Couronne
de Pologne , Palatin de Volhynie &de la Petite-
Ruffie & tante du Prince de ce nom , Palatin de
Pofnanie , eſt morte à Paris , le 20 Dé embre ,
dans la foixante - treizieme année de fon age.
P3
230 MERCURE DE FRANCE .
LOTERIES.
Le cent cinquante- cinquième tirage de la Loterie
de l'hôtel - de-ville s'est fait , le 26 Novembre
, en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille liv. eſt échu au No. 44781. Celui de
vingt mille livres au No. 48293 , & les deux de
dix mille , aux numéros 45619 & 54584.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 5 Décembre. Les numéros fortis de la
roue de fortune , font 86 , 42 , 16 , 73 , 22. Le
prochain tirage ſe fera le 5 Janvier . 1774
Faute à corriger dans le dernier Mercure.
Page 185 , lig . 17 , Amérique plage , lifez Armorique
plage.
JANVIER. I. Vol. 1774. 231
ADDITIONS DE HOLLANDE.
MANIERE d'enluminer l'eſtampe pofie
fur toile. Par ce moyen l'on apprend foi
Seul à peindre l'Estampe & la poſerfur
toile , à faire méconnaître la Gravure :
il n'est pas besoin d'avoir jamais eu aucuns
principes ni de Peinture , ni même
de Deffein. PAR Mr. L. B. D. S. J.
J
AVANT - PROPOS.
E n'irai point vanter les agrémens de la Peinture
, c'eſt une recréation qui entre dans l'éducation
de toutes les Perſonnes bien nées : & cel
les qui n'en ont eu aucuns principes , le regrettent
affez dans un âge avancé. Quel plaitir de
faire naître ſur un morceau de papier ou de vélin
, ou de toile , une figure humaine , ou animale
, des prairiers , des hameaux , des bois , & c !
On fait ſe fuffire à ſoi- même , il ſemble que l'on
donne la vie à de nouveaux Etres , l'on fe contemple
dans ces Ouvrages , qu'on regarde avec
des yeux prefſque paternels . Cet amusement diffipe
les chagrins du Cloître , l'ennui que caufe le
bruyant de la Société ; occupe les paſlètems d'un
P4
232 MERCURE DE FRANCE .
Homme, folitaire , férieux & même qui cultive
Jes Sciences ; c'eſt un préſervatif contre l'oifiveté
, fource de bien des déréglemens dans les
Perſonnes de l'un & l'autre fexe: qui fait s'ertretenir
avec foi , defire moins la compagnie de
Gens , qui bien ſouvent font repentir de les avoir
fréquentés.
SECTION I.
Ce qui doit compofer la Boîte du Peintre.
LAA
Méthode que je vais donner pour enluminer
les Eſtampes , eft fimple & de la plus facile exécution;
la Perfonne la plus bornée doit la concevoir
& la mettre en pratique , il n'eſt guere
poffible de faire des fautes , même ſur les premieres
Estampes que l'on peindra ; à la vérité
l'ufage ne contribuera pas peu à y faire donner
une derniere main plus achevée. Sans avoir jamais
cu aucune idée de Peinture , on peut être
paflé Maître en très-peu de tems dans cette petite
branche de l'Art..
Avant de donner la maniere d'opérer , je vais
parler des couleurs majeures néceſſaires à cet
ufage , & de ce qui doit compoſer l'étui du
Peintre.
1
Blanc de plomb .
Blanc de cérufe.
OULEURS .
Carmin.
Vermillon.
Laque de Veniſe le plus | Bleu de Prufſe.
fin. Noir d'ivoire .
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 233
Style de grain. Ocre brun d'Angle.
Orpin rouge.
1
Jaune d'ocre ordinaire.
Orpin jaune.
Rouge d'Angleterre.
terre .
Ocre de Rhuë en troſchiques
.
Terre d'ombre .
}
1
Rouge de Pruffe .
Il faut que toutes ces couleurs foient broyées
àl'huile , chacune à part , excepté le carmin qu'il
faut laiffer en poudre pour s'en fervir au beſoin .
Il faut avoir un afſortiment de deux douzaines
environ de pinceaux en plume de différentes grosfeurs:
il en faut prendre quatre de chaque elpece
, depuis les plus petits , juſqu'à la fixieme
groffeur. Pour les bien choifir , on les met dans
la bouche en les tournant pour faire la pointe;
ils font convenables , quand ils font bien pointus
& égaux , il faut prendre les plus courts en poil.
Il faut deux broſſes qui font néceflaires pour
paſſer le vernis .
Il faut une palette de bois de noyer.
Il faut avoir dans une bouteille de l'huile de
noix qu'on aura fait bouillir , avec un peu de
litharge d'or (deux à trois onces par livre d'haile)
cela donne un ficatif aux couleurs .
Il faut dans une autre bouteille de l'effence
de térébenthine claire ; on y lave les pinceaux
quand on s'en eſt ſervi.
Il faut un couteau dont la lame foit pliante ,
ſans dos , arrondi du bout , ſemblable à ceux
de toilette; il fert à mélanger les couleurs fur
la palette.
Il faut une éponge de moyenne groſſeur ,
Voilà tout ce qui compoſe la boîte .
t
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
SECTION II.
Composition du Vernis.
Je vais à préſent donner la compoſition du vernis
, qui fait la baſe premiere de notre travail.
Pour une pinte de vernis. Effence de térébenthine
claire une livre & demie , thérébentine de
Veniſe épaiſſe , quatre onces ; maftic en larmes ,
quatre onces . (Prenez garde que l'on ne vous
donne du ſandarac pour du maftic ; le prix de
ce dernier eſt de 4 liv.)
Façon de faire le vernis. Prenez un pot de
terre neuf verniffé , qui puiffe contenir le double
de la doſe de vernis que vous voulez faire ;
mettez - le avec toutes vos drogues fur un feu de
braiſe de Boulanger , remuez avec une ſpatule
de bois juſqu'à ce que votre mélange ſoit bien
fondu , ce qui peut durer environ un quart-d'heure.
(Evitez en remuant qu'il n'en tombe quel.
ques gouttes dans le feu , la drogue s'enflamme.
rait au grand danger de l'Artiſte). Retirez-le du
feu & mettez - le en lieu de fûreté , prenez enfuite
une once & demie de chaux vive , faites - en
un petit ſachet & jettez - le dans votre vernis ;
ceci ſert à l'éclaircir . Au bout de quatre ou
cinq heures il ſera froid & repofé , paffez - le à
travers un linge , verſez- le dans une bouteille &
bouchez là exactement ; cette précaution eft
pour le conſerver.
JANVIER . I. Vol. 1774. 235
SECTION III.
Façon d'apprêter l'Estampe.
,
ACHETEZ
CHETEZ une Eſtampe , appelée Maniere noire ,
Anglaiſe , Allemande ou Flamande. (Les Anglaiſes
font les meilleures pour être enluminées
& font plus cheres des deux tiers que les autres ;
c'eſt done un ménage que je ne confeille pas ,
vu que l'ouvrage eſt plus beau fur celles- ci). Etendez
l'Eſtampe que vous voulez peindre fur
une table bien unie & très - propre , la face en
l'air , ayez de l'eau claire dans un vaiſſeau , prenez
votre éponge & imbibez bien votre Eſtampe
d'eau. Si elle eſt Anglaise , il faut qu'elle refte
au moins une heure fur la table fans la rélever ,
parce que le papier Anglais est beaucoup plus
difficile à humecter que les autres ; au furplus
de quelque eſpece qu'elle foit , fi -tôt qu'elle fera
bien imbibée , levez - la doucement & mettez-la
en lieu de fureté : effuyez ensuite votre table ,
& étendez deſſus une ſerviette blanche & un'e ,
poſez-y votre Eſtampe , la face fur la table (le
contraire du premier procédé) couvrez - là d'une
autre ferviette que vous étendrez bien ferme ;
ceci fert à deſſécher l'Eſtampe : quand elle fera
defléchée , mais pourtant mouette encore , vous
commencerez l'opération ſuivante.
Ayez un chaſſi, de bois de ſapin ou de chêne
de la grandeur de votre Eſtampe , c'eſt à- dire ,
que la gravure foit ſeulement, mais en entier ,
renfermée dans fon enceinte ; frottez le chafis
tout à l'entour avec de l'empois blanc , feule236
MERCURE DE FRANCE.
1
ment (1) fur les rives externes & le parement ,
otez la feconde ſerviette que vous avez mife ;
poſez votre chaſſis bien juſte , pour que la gravure
, comme je viens de le dire , ſe voie en
entier dans ſon carré; rabattez fur le parement
le papier blanc qui fert de bordure à l'Eſtampe ,
pour y être collé , ainſi que l'inſcription que vous
ne devez pas ménager ; tournez enfuite votre
chaffis , l'Eſtampe en face de vous , puis avec
les deux pouces près l'un de l'autre ſur l'Eſtampe
& les doigts deſſous , étendez là doucement
& également fur le chaſſis , & prenez garde de
la déchirer ; cela fait , poſez-la le long d'un mur
pour fécher. Une fois ſeche , elle doit être tendue
& ferme comme la peau d'une caiffe.
(1) On appelle les rives d'un chaſſis , les deux côtés
ou tranchans de chaque barre ; l'un eſt en dehors &
l'autre eft en- dedans de l'enceinte. Le parement eft le
Plat ou la face que nous voyons , lorſque le chaſſis eft
pofé ſur quelque choſe. Ainfi dans la figure ſuivante
aba
a
b
b
4
1
aaaa , rives ou champs ; bbbb , faces apparentes appelées
paremens ; celles que l'on ne voit pas font appelées le
derriere.
JANVIER. I. Vol. 1774. 237
}
Prenez alors du vernis que vous avez compofé
, oignez - en votre Eſtampe fur les deux faces
avec un pinceau , ayez foin de le bien étendre ,
& mettez autant de couches qu'it en ſera beſoin ;
vous verrez qu'il y en aura affez lorſqu'étant
feche elle fera bien claire , nette & transparente :
s'il s'y rencontre encore des taches blanches ,
mettez-y du vernis juſqu'à ce qu'il n'en paraiffe
plus. (Les Estampes Anglaiſes font les plus faciles
à éclaircir , il ne leur faut que deux couches
, & les autres au contraire en exigent quelquefois
juſqu'à cinq & fix , & boivent davantage) .
Le vernis à la vertu de raffermir le papier en
l'éclaircifant , & le rend auili fort que du parchemin.
Laiſſez votre tableau fur fon plat après
l'avoir verni , de peur que le vernis ne coule le
long du tableau : il en eſt de même chaque fois
que vous mettrez les couleurs. Quand votre
Eſtampe ſera ſeche , vous commencerez à pein.
dre de la maniere ſuivante.
:
:
!
240 MERCURE DE FRANCE:
1
1
ACADÉMIE , Arras , ibid.
SPECTACLES , Concert Spirituel , 180
Opéra , 182
Comédie Françoiſe , 186
Comédie Italienne , 187
ARTS , Gravures , 197
Mufique , 199
Tableau de fleurs , allégorique , 200
Induſtrie , 202
Phénomenes électriques , 204
Etabliſſement en faveur des Nourrices & des
Nourriffons , 206
Trait de Bienfaiſance , 213
Anecdotes , 214
Edits , Ordonnances , Arrêts , &c . 218
AVIS , 219
Nouvelles Politiques , 221
Nominations , 226
Préſentations , Mariages , Naiſſance , 227
Morts , Loteries , 228 , 230
ADDITION DE HOLLANDE.
Maniere d'enluminer l'eſtampe poſée ſur toile.
Par ce moyen l'on apprend foi feul à
peindre l'Eſtampe & la poſer ſur toile
à faire méconnaître la Gravure : il n'eſt
pas beſoin d'avoir jamais eu aucuns principes
ni de Peinture , ni même de Desfein.
Par Mr. L. B. D. S. F.
FIN.
231
HEUNIVERSITY
OF MICHI CHIGAN UDDADICO
ARTES
1837
SCIENTIA
LIBRARY
VERITAS
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIBU
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPIO
1
AP
20
M5.
117
٧.٥.٠
1
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
JANVIER . 1774 .
SECOND VOLUME.
N°. II.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
1
LIVRES NOUVEAUX .
THe Works in Architecture ofof Robert and James
ADAM esquiers. Number I. Containing pars of the
Designs of Sion House , a magnificent seat of his grace
the Duke of Northumberland in the Comty ofMiddlesex.
Ouvrages d'Architecture de Robert & Jacques ADAM ,
Ecuyers. No. I. Contenant partie des Deſſeins du
Château de Sion , magnifique maison de Campagne
du Duc de Northumberland , dans le Comté de Middlefex
, Londres forme d'atlas 1773. à f 12 : - de
Hollande.
De P'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo .
3 vol. 1774. àf3 : -
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amsleraam ,
continue d'imprimer & débiter le MERCURE DE
FRANCE , Ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en Profe , des Enigmes , Logogry-
Phes , Nouvelles Littéraires , Annonces des prix des différentes
Académies , Annonces de Spectacles , Avis concernant
les Arts aaggrrééables , comme Peinture , Architecture ,
Gravure , Musique &c . quelques Anecdotes , des Edits ;
Arrêts , Déclarations ; des Avis ; des Nouvelles Politiques ;
les Naiſſances & les Morts des Perſonnages les plus illustres
; les Nouvelles des Loteries , & affez ſouvent des
additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande. Cet ouvrage
a 16 volumes par année que l'on peut le procurer
par abonnement pour f 12 : ceux qui voudront avoir
des parties ſéparées les payeront à raiſon d'un florin.
On peut avoir chez lui les années 1770. 1771. 1772.
1773. 1774.
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux mêmes qui ont été
dreffés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. 1 vol . à f 12 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XIII . premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
Burgersdy be
224LIVRES NOUVEAUX.
313
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents ſur le Mariage des Enfants
de Famille. I vol. gr. 8vo . Londres 1773. à f 1 : 5
Pentées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont. Ancien
Miniftre Plénipotentiaire de France fur divers fujets
importans d'adminiftration , &c. pendant fon féjour
en Angleterre. Grand 8vo. en, XIII. Volumes 1774.
Contiennent:
Tome I. Tableau historique & Politique de la République
de Pologne, Recherches hiſtoriques for la Proviq-
.ce d'Alface.
11. Recherches fur les Royaumes de Naples de
Sicile , Description Géographique , des Jurildictions
fupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la vil-
Je de Naples , conſeil d'Etat Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleſſe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Histoire ſacrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes .
, IV. Penfées , Recherches Obſervations fur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreffion des droits intérieurs
, obfervations fur les foies , remarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches fur la Ruffie , ſur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'enuée & de fortie , tarif
ou table Alphabétique des droits impofés fur les
marchandises importées, & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie . Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne.
VI . Histoire impartiale d'Eudoxie Fæderowna ,
ordonnances de Pierre I .. Obfervations fur les revenus
& les dépenses de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit Conteil , Doge , Sénateurs ,
Colleges ; de l'Iſle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois :
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la ſource de toute puiſſance , &c.
رظن
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Tome VII. Obſervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Accifes
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire de la
population des eſpeces , des poids & melures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
- VIII. Détails fur l'Ecoffe , fituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Eccléſiaſtique , Civil , tribunaux
, poids & meſures , des femmes , enfans , domeſtiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffeffions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre - Neuve , Acadie ,
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penſilvanie
, de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille.
X. Origine , Droits , & prérogatives des princi
paux emplois qui relevent de la couronne de France ,
Origine , Nature , & produit des impôts fur le clergé
de France , &c .
XI. Origine & progrès de la taille , fon établiſſe
ment en France , ſes variations , ſes produits & fa régie
, &c.
XII. Dérail Général de toutes les parties des Finauces
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident , de l'Hôtel-Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évéchés , fituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763.
XIII. Table Générale des Matieres pour les XII ,
Volumes.
MERCURE
DE FRANCE.
:
JANVIER. II. Vol. 1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET ÉN PROSE.
L'HOMME & LE CHEVAL.
Conte.
CERTAIN ERTAIN manant , nommé maftre Grégoire ,
A
Bon-homme , fimple , & franc provincial ,
Venoit de faire , à la prochaine foire ,
Emplette d'un très-bean cheval ,
Et même , en homme de ménage ,
Il l'avoit à bon compte , en dépit de l'uſage ,
C'étoit bien le phénix des chevaux du Village',
Je pourrois dire encor de tout le voiſinage
.:
:
A3
6 MERCURE DE FRANCE.
On ne vit onc plus fuperbe animal .
Tête au vent , l'oeil en feu , marche noble & hardie ,
Jambe leſte , poil liffe , & croupe rebondie ,
Crins épais , en un mot une bête accomplie.
Des pimpans de la Cour
Il eût fait les délices ,
De leur plus tendre, amour
Il eût eu les prémices,
Il eût fait à Paris la nouvelle du jour ;
Et, pour le çareffer , tout plein de fon ivreſſe ,
Quelqu'un de nos Marquis eût quitté tour- à-tour
Le jeu , le bal & fa maftreffe .
Mais , ce qu'en lui Grégoire eſtimoit beaucoup mieux ,
C'étoit fon naturel bouillant & vigoureux.
Chaque jour dans les champs la renaiſſante Aurore
Le retrouvoit couvert d'un ruſtique attirail ,
Et le foleil couchant l'y retrouvoit encore :
C'étoit un démon au travail,
Le plus pénible ouvrage
1
Ne faiſoit qu'exciter ſa courageuſe ardeur ;
Et le bon-homme , heureux de ſon partage ,
Voyoit tous ſes voiſins jaloux de ſon bonheur ;
Car on eſt jaloux au village.
L
Tout alloit bien au gré de ſes ſouhaits ,
Hors un ſeul point (fource de ſes regrets ! )
Notre heureux vit bientôt qu'il en falloit rabattre,
Ce courſier ſi vaillant , ſi vigoureux , fi frais ,
Travailloit fort , mais mangeoit comme quatre,
Double pitance le matin,
JANVIER. II. Vol. 1774 . 7
ने
Double à midi , le foir encor double pitance ;
Foin , paille , herbage , picotin ,
Tout difparoiffoit , tout étoit croqué d'avance.
Rien n'appaifoit fon indomptable faim ,
Tout tomboit ſous ſa dent , &, qu'on l'eût laifid faire ;
De toute la journée il n'eût fait qu'un repas ,
Sans manquer toutefois ſa Beſogne ordinaire.
Grégoire étoit dans un grand embarras :
Par malheur l'avoine étoit chere ,
Tout ſe vendoit au poids de l'or ,
Et Grégoire n'en avoit guere.
Son champ & fon verger étoient tout fon tréſora
Que faire done ? Revendre fa monture
Semble d'abord le parti le meilleur ;
Mais il l'aimoit : ce goût eſt fort dans la nature ;
Puis il craignoit de ne pouvoir ailleurs
Trouver une aufli bonne chance .
Il en avoit la rude expérience ;
Afeſſer le défunt s'étant rompu les bras ,
Plus ne vouloit tomber en même cas.
Le bon-homme avoit lu dans je ne sais quel livre
Qu'un certain Roſſinante , errant de ſon métier ,
Trottant jadis par l'Uivers entier ,
Mangeoit fort rarement , & qu'il n'avoit pour vivre
Que force coups & les herbes des champs ;
Ragoûts , comme l'on fait , ſecs & peu nourriffans.
,, Parbleu ! ſe fit l'ingenieux Grégoire ,
„ Ce Roffinante , à ce que dit l'hiſtoire .
A4
8
MERCURE DE FRANCE,
Ne mangeoit point , ou preſque point du tout :
Encore étoit il vieux & ſec comme un ecucou ,
„ Foible , & trop décharné pour foutenir le jeûne ;
„ Le malheureux n'avoit que la peau ſur les os.
و د
"
Mais mon cheval eſt vif , léger , diſpos ;
Il eſt ardent , il eſt gras , il eſt jeune ,
Plein de vigueur : un pareil animal
Doit bien pouvoir ſe paſſer de mangeaille :
"
Retranchons-lui la victuaille :
„ Je réponds bien qu'il n'ira pas plus mal ,
ور
Et mon bonheur deviendra ſans égal.
Il mange fort ; c'est vrai , mais c'eſt que l'on lui donne ;
Qu'on ceſſe de donner , il ne mangera plus.
/ و د
L'expédient eſt ſur , & j'y conclus .
Ma foi , vive l'eſprit ! l'invention eft bonne ,
„ Employons - la ſans perdre tems.
Voilà l'effet de tous ces beaux romans !
Grégoire ne voit point le fort qui le menace .
Déjà le ratelier eſt vuide & fupprimé ;
Il n'eſt plus d'auge ; ni beface :
Tout en jeûnant le premier jour ſe paſſe,
Le fecond en fuyant au troiſieme fait place ,
Et l'ouvrage d'aller fon train accoutumé.
En vain l'animal affamé
Se tourmente , bondit , rue , hennit & tempête :
On n'en tient compte , & vaine eſt ſa requête ,
En efforts impuiſſans il ſeche confumé ;
Son cou trop amolli ne porte plus ſa tête ,
Son oeil éteint & creux eſt à demi fermé;
L
JANVIER. II. Vol. 1774 .
و
Si bien qu'enfin , déplorable ſquelette ,
H trébuche , il chancele , il tombe inanimé.
Lors , mille fois déteſtant fon ouvrage ,
Et de la faim maudifant le ravage ;
Grégoire inconfolable & les larmes aux yeux ,
Dans les tranſports de fa douleur amere ,
Quel coup ! s'écrioit- il , quel dommage , grands dieux !
ود La pauvre bête , hélas ! commençoit à s'y faire."
Par M. L.. , de la Société
Littéraire de...
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Monseigneur le Maréchal Duc
I
de Briffac , Gouverneur de Paris.
LLUSTRE Gouverneur , & guerrier citoyen ,
Toi qui réponds au Roi de notre obéiſſance
BRISSAC , voici le jour où ta magnificence
Vient de quarante époux former l'heureux lien.
Le ſévere deſtin ravit à leur jeuneſſe
De leurs plus chers parens les utiles ſecours :
A qui , dans leur malheur , auroient- ils donc recours
Paris qui les vit naître à leur fort s'intéreſſe :
Des vierges dont l'honneur eſt l'unique tréſor ,
Sont , au gré de nos voeux , par la Vile adoptées
Déjà par ſes bienfaits vingt épouſes dotées
Reçoivent noblement des préſens & de l'or :
On veut que leur bonheur devienne leur ouvrage ,
Et , pour nommer l'époux , on attend leur fuffrage :
Ceux qu'un travail utile affranchit des beſoins ,
Leur préſentent des voeux , font agréer leurs foins .
Le jour luit , l'airain tonne , & le Peuple s'empreffe
Tout inſpire & reffent la publique alégreſſe ,
BRISSAC l'accroft encore en ce jour folennel ,
De ces jeunes époux c'eſt l'Ange tutélaire :
Suivi de l'ordre entier qui leur tient lieu de pere ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 11
Il vient pompeuſement les conduire à l'autel.
Le Miniſtre ſacré bénit leur alliance,
Puiffent - ils à jamais revivre dans leurs fils
Tant qu'on verra fleurir la tige de nos lis ,
Et tant que les Bourbons régneront fur la France;
Par M. G. H. Lerey.
CHANSON nouvelle , dédiée à Madame
la Dauphine , le 1er Janvier 1774-
D
IGNE Princeſſe , dans ce jour
Chacun vous rend un pur hommage.
Les plaiſirs de ce beau ſéjour ,
A votre Cour ,
A votre Cour,
Ont l'avantage
D'être plus brillans ſous vos yeux.
Ils ſuivent conftamment vos traces;
L'Amour , pour embellir leurs jeux ,
Eſt dans ces lieux ,
Dans ces lieux ,
Accompagée des Graces .
Dès qu'il vint , il fallut chercher
Quelque logement à ſa mode,
12
MERCURE DE FRANCE .
Dans vos yeux il s'alla nicher ,
Sûr d'y trouver ,
Sûr d'y trouver ,
Le plus commode.
Les Graces ont formé vos traits ,
Sur votre teint le lis habite .
. Où l'on voit briller vos attraits .
Les plus parfaits ,
Plus parfaits
N'ont qu'un foible mérite.
Vous joignez à votre bauté
La douceur la plus engageante ,
L'eſprit , la générosité ,
Ala bonté ,
,,
A la bonté ,
Qui nous enchante.
Les Vertus ont de votre coeur
と
Fait leur temple de préférence ;
L'Univers eft admirateur
Du vrai bonheur ,
Vrai bonheur
Que goûte en vous la France.
1.
Par Mile Hébert , agée de onze ans.
JANVIER . II. Vol. 1774. 13
TRIO DE VILLAGEOIS.
Sur l'AIR du Trio : Aimable Vieilleſse , de l'opéra de
PUnion de l'Amour & desArts.
DIEU
IEU de la tendreſſe ,
Les traits charmans dont tu blete ,
Caufent une douce ivreffe.
Lance-les fur nous fans ceffe :
Ah ! fois- nous propice !
Què ta chaîne nous uniffe ;
Que le bonheur embelliffe ,
De nos jours ,
Le cours !
Ce n'est qu'au village .
Qu'on voit l'Amour, fans nuage ,
De nos oiſeaux le ramage
Nous invite à jouir,
Sous un verd feuillage
Regne le plaifira
Dieu de la tendreffe , &c.
Fideles la Nature ,
Ennemis de l'impoftore ,
Notre flamme eſt pure
Comme nos moeurs :
14
MERCURE DE FRANCE
Et jamais l'envie ,
Les ſoucis, la jalouſie
:
N'environnent ,
N'empoifonnent
Nos ardeurs .
Dieu de la tendreſſe , &c .
Par M. Laus de Boiſſy.
VERS fur la mort de Mde la Comteffe
d'Egmont .
D'EGMO 'EGMONT n'eſt plus !! Pleurez , Amours !.
Que dis-je ? fufpendez vos larmes ?
Ajoutez encore à vos charmes ;
J'ai besoin de votre ſecours :
D'Egmont n'eſt plus ! Eh ! bien , Amours ,
Si vous n'avez pu la défendre ,
Dans ſon cercueil ofez defcendre !
Vous devez ranimer ſes jours.
Qu'elle repaſſe le rivage
Qui la conduit aux Champs Elyſiens;
Ramenez-la dans les liens
D'un époux qui fut votre ouvrage !
Hélas ! nous gémirons toujours
Sur cet objet où brilloient tant de graces !
Mille vertus embellifſoient ſes traces !
D'Egmont n'eſt plus ! Pleurez , Amours !
JANVIER.. II. Vol. 1774. 15 I
V
A Madememoiselle P.
OTRE éclat doit céder à l'éclat de l'aurore
Qui va ramener mes beaux jours ;
Je vous reverrai donc , Maman que j'adore !
Mon tendre coeur vous voit toujours .
Vous êtes le ſeul bien , le dieu d'Alexandrine :
Tout m'eſt foleil quand je vous vois ;
Mais que me ſert hélas ! que vous ſoyiez divine ,
Dès que vous n'êtes pas éternelle pour moi ?
Par M. B.....
MIRZA , ou la néceſſité d'être utile.
Conte oriental.
Dans une chronique perſane de l'an 530 *
de l'Hégire , eſt écrit ce qui ſuit.
IL plut à notre puiſſant fouverain Abbas .
Caraskan , dont les Rois de la terre reçoivent
l'honneur & la puiſſance , d'envoyer
Mirza , ſon ſerviteur, dans la pro
* L'an 530 de l'Hégire répond à l'année 514 de la
fupputation grégorienne.
10 MERCURE DE FRANCE.
vince de Tauris , pour y gouverner les
Fideles . La balance de la diſtribution étoit
fufpendue avec impartialité dans la main
de Mirza. La foibleſſe étoit protégée , la
ſcience honorée & la probité enrichie.
Tous les yeux le regardoient avec complaifance
, & tous les coeurs le béniſſoient.
Cependant , au milieu des heureux qu'il
faifoit , Mirza paroiſſoit ne pas l'être luimême.
Il devint fombre & mélancolique.
Il paffoit dans la folitude les momens
qu'il pouvoit donner au plaifir , il
ne s'appliquoit qu'avec répugnance aux
affaires publiques ; il réſolut enfin de
quitter les rénes du gouvernement.
Il obtint la permiffion d'approcher du
trône. Interrogé ſur l'objet de ſes demandes
, il répondit en ces termes :
Que le Maître du Monde pardonne
à fon eſclave qui l'honore , s'il ofe dépoſer
à ſes pieds les faveurs de fon
maître. Tu m'as donné l'empire d'une
contrée auffi fructueuſe que les jardins
de Damafeus & d'une ville la plus célebre
de tes Etats , après celle qui réfléchit
la ſplendeur de ta préſence. Mais
la vie la plus longue eſt un période infuffisant
pour ſe préparer à la mort.
Toute autre occupation eſt vaine &fri-
ود
و د
و د
و د
و د
ود
ود
ود
دو
ود
ود
ود
vole
JANVIER . II . Vol. 1774. 17
3, vole comme la toile du moucheron
ود écrafé ſous les pas du voyageur. Toute
,, jouiſſance eſt inſubſtantielle , & s'éva-
ود nouit comme la couleur de l'arc-en-ciel
,, qui paroît dans l'intervalle des orages :
,, permets moi de méditer ſur mon ame;
,, que la folitude & le filence m'inſtrui-
ود
ود
ود
ود
ود
ſent des vérités céleſtes. Je veux oublier
le monde & en être oublié jusqu'au
moment où le voile de l'éternité
tombera , & où je paroîtrai devant le
tribunal du Tout- Puiſſant." Alors
Mirza ſe proſterna en terre , & attendit
en filence.
Il eſt rapporté par l'ordre d'Abbas qu'à
ces mots il trembla ſur ſon trône aux
marches duquel l'Univers vient lui rendre
hommage. Tous les Grands de la Cour
pâlirent & tenoient leurs yeux attachés à
la terre. Aucun n'ouvrit la bouche , & ce
froid filence ayant duré quelque tems ,
l'Empereur le rompit par ces mots : Mirza ,
la terreur & le doute m'environnent. Je
fuis alarmé comme un homme qui ſe
voit tout à coup fur le bord d'un précipice
où il eſt pouffé par une force ſupérieure.
J'ignore cependant ſi mon danger
eſt réel ou imaginaire. Je ſuis , comme toi ,
un reptile de la terre. Ma vie n'eſt qu'un
B
18 MERCURE DE FRANCE.
moment , & l'éternité eſt devant moi.
Mais par qui donc le Fidele fera- t'il gouverné
? Sera-ce par les mortels préſomptueux
qui ne favent point adorer l'Eternel
, qui promenent leur vie dans le
champ de la licence , & qui ne fongent
point qu'ils font nés ſujets de la mort ?
Eh quoi ! la multitude qui fourmille dans
les cités n'auroit - elle aucun droit fur la
bonté divine , & la cellule d'un Dervis
feroit - elle la ſeule porte du bonheur célefte
; La vie d'un Dervis n'eſt pas poffible
àtous. Elle ne peut donc être un devoir
pour tous. Retourne dans le palais préparé
pour ta réſidence. Je méditerai fur les
raiſons de ta demande. Puiffe celui qui
éclaire l'eſprit de l'humilité me mettre en
état de me déterminer avec ſageſſe !
Mirza partit , & le troiſieme jour , ne
recevant aucun ordre , il demanda une
nouvelle audience qui lui fut accordée. Il
parut devant fon maître avec un air plus
calme , & la douce férénité brilloit fur
fon viſage. Il tira une lettre de ſon ſein ,
&, s'étantincliné profondément , il la préfentade
famain droite. Seigneur , lui ditil
, cette lettre qui j'ai reçue de Cofrou
l'Iman qui eft actuellement devant toi ,
m'a appris l'emploi de mon exiſtence. Je
JANVIER. II. Vol. 1774. 19
puis lire dans le paſſé avec plaiſir , & dans
l'avenir avec eſpérance. Je me réjouirai
toujours d'être l'ombre de ton pouvoir à
Tauris , & de conſerver ces honneurs que
je defirois derniérement te remettre.
L'Empereur qui avoit écouté Mirza avec
un mêlange de ſurpriſe & de curiofité,
donna la lettre à Cofrou , & lui commanda
de la lire. Aufſi - tôt tous les yeux ſe
tournerent fur ce reſpectable vieillard.
Son viſage ſe couvrit de la modeſte rougeur
de la confufion. Il héſita quelque
tems , & lut ces mots qu'il avoit écrits
lui - même.
"
ود
ود
"
"
ود Eternelle ſanté à Mirza, que la fageſſe
d'Abbas notre fouverain a honoré
de fon pouvoir : lorſque j'ai appris que
,, tu voulois priver de tes bienfaits les
milliers d'habitans que tu gouvernes
à Tauris , mon coeur a été bleſſe par la
fleche de l'affliction , & les nuages du
chagrin ont obſcurci mes yeux. Mais
quel mortel oſeroit parler quand fon
maître ſe tait , ou décider quand il doute?
Je vais te rapporter les événemens
de ma jeuneſſe , dont tu m'a rappelléle
ſouvenir , & le prophete pourra multiplier
pour toi les vérités qu'il m'a trans-
"
دو
وو
ود
ود
" mifes."
ود
B2
C
1
20 MERCURE DE FRANCE .
ト
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ود
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و د
Par les leçons du médecin Aluſa , je
,, me fuis inſtruit dans ſon art. J'exprimois
le ſuc des plantes que le ſoleil a
imprégnées de l'eſprit de ſanté. Mais
la fouffrance , la langueur , la mort qui
m'environnoient fans ceſſe , me firent
ſouvent trembler pour moi - même. Je
vis le tombeau ouvert ſous mes pieds.
„ Je me déterminai donc à ne contem-
,, pler que les régions qui le ſuivent , & à
dédaigner d'acquérir ce qu'on ne peut
conſerver. Je mépriſai l'or , ceux qui
le poſſedent , & ceux qui le defirent.
J'enfouis le mien dans la terre , & , re .
و و
nonçant à la ſociété , j'errai dans une
partie déferte & fauvage de la contrée.
„ Je choisis pour retraite une caverne
ſituée ſur le côté d'une montagne. Je
buvois l'eau qui couloit d'une fontaine
voiſine , & je me nourriſſois des fruits
& des herbages que la terre me préſentoit.
Pour rendre ma vie plusauftere , je
paffois ſouvent la nuit à l'entrée de ma
و ز
caverne , & j'attendois les influences
fecrettes du Prophete. Un matin , comme
je regardois l'horizon ſedévelopper
à l'approche de l'aſtre qui l'éclaire , mes
,, yeux appeſantis ſe ſoumirent, malgré
„ moi , au pouvoir du sommeil. Je me
و د
و د
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و د
JANVIER . II. Vol. 1774. 21
,, croyois toujours près de ma cellule. Je
voyois l'aurore lever le voile des cieux
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
& je voulois ſurprendre le premier
„ rayon du jour , lorſqu'une tache téné .
breuſe parut l'intercepter. J'apperçus
un objet en mouvement ; fon approche
m'augmenta ſa grandeur , & je découvris
un aigle. Je fixai les yeux , &jele
vis ſe repoſer à quelque diſtance près
d'un renard dont les pattes de devant
me parurent caffées. L'aigle mit devant
ce renard un morceau de venaiſon qu'il
avoit apporté dans ſes ſerres , & diſparut.
Lorſque je fus éveillé , j'inclinai
,, mon front vers la terre , & rendis graces
,, au prophete. Je repaſſai mon fonge , &
ود
"
"
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ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
me dis à moi - même : Cofrou , tuasbien
fait de renoncer au tumulte & aux vanités
de la vie ; mais tu n'as rempli que
la moitié de ton projet. Ton eſprit
n'eſt pas dans un parfait reposs ,, & ta
confiance dans la Providence n'eſt pas,
entiere. Si tuas vu unaigle envoyé par
le Ciel pour nourrir un renard infirme ,
,, que ne fera - t'il pas pour toi , ſituterefuſes
la nourriture plutôt par zêle que
par néceſſité. Je me fiai tellement à ce
fecours miraculeux que je négligeai
d'aller chercher mon repas ordinaire,
ود
و د
ود
"
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
1
1
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1
ود
ود
Je l'attendis le premier jour avec une
impatience qui ne me permit point de
,, m'occuper d'autre objet. Je tâchai cependant
de ranimer mon courage , &
perſiſtai dans ma réſolution. Malgré
وو tous ces efforts , je ſentis mes genoux
ود
ود
ود
ود
plier fous mon corps défaillant , & je
,, tombai de foibleſſe. J'eſpérois qu'elle
,, me conduiroit à l'inſenſibilité; mais je
fus tout à coup ranimé par la voix d'un
être inviſible qui prononça ces mots :
Cofrou , je ſuis l'Ange qui , par l'ordre
,, du Tout - Puiſſant ai tenu regiſtre des
,, pensées de ton ame , dont je dois te
ود
ود
ود
ود
ود
faire connoître l'erreur. En t'efforçant
de devenir ſage , tu as fait une fauffe
,, application de la révélation qui t'a été
accordée. Eſt- tu impuiſſant comme le
renard ? N'as tu pas plutôt le pouvoirde
l'aigle ? Eleve ton être abattu , fois en
„ core le meſſager de l'alegreſſe & de la
ſanté. La vertu n'aime point le repos
elle eſt toujours active. La tienne n'eſt
,, que le fruit de la morale humaine. Imi
ود
ود
وو
وو
te ton Dieu , fais le bien; elle devien-
,, dra divine."
4 A ces mots je ne fus pas moins étonné
que ſi une montagne ſe fût écroulée à mes
pieds ; je m'humiliai dans la pouffiere. Je
JANVIER. II . Vol. 1774. 23
retournai à la ville. Je recreuſai la terre
pour lui reprendre mon tréfor. Je fus libéral
, & cependant je devins riche. J'avois
de fréquentes occaſions de guérir les
maladies de l'eſprit , en guérillant celles
du corps. Je pris les vêtemens ſacrés : l'on
m'eſtima , & mon maître trouva bon que
je parufſe de bout devant lui. Ne fois
point offenſé de cet aveu : je ne me vante
d'aucune connoiſſance que je n'ai reçue.
• De même que le ſable du défert boit les
gouttes de la pluie ou la rofée du matin ,
de même , moi qui ne ſuis que pouſſiere ,
je m'imbibe des inſtructions du Prophete.
Une vie paſſée dans une froide ſpéculation
eſt perdue pour l'humanité. Le
Tout- Puiffant ſeul donne la vertu : mais
ſi les loix d'un Prince ne peuvent convaincre
les coeurs endurcis , fon exemple
peut du moins encourager au noble exercice
de la bienfaiſance. Soit que la charité
donne ou que l'oftentation répande , le
bien eſt fait, & le pauvre eft fecouru .
Adieu : puiſſe l'Etre qui réſide dans l'immenſité
des airs te favorifer d'un fourire ,
& puiſſe le bonheur être écrit contre ton
nom dans le volume de ſa volonté!
L'Empereur , dont les doutes , ainfique
ceux de Mirza , étoient diffipés , regarda fa
B 4
24
MERCURE DE FRANCE.
Cour d'un air fatisfait qui fit paſſer dans
tous les eſprits le calme que le ſien éprouvoit.
Il renvoya le Prince dans ſon gouvernement
, & fit dépoſer le récit de ces
événemens dans ſes archives , pour apprendre
à la poſtérité que la vie del'homme
ne plaît à Dieu qu'autant qu'elle eft
utile au genre humain.
11
1
VERS à une Demoiselle de 16 ans , trèsjolie
, qui , malgré le caractere le plus
gai , affectoit un air fombre & févere.
I
1.
1.
1
MITEZ la roſe nouvelle
Qui s'ouvre aux baiſers des Zéphirs :
Vous brillez à nos yeux comme elle ,
Comme elle goûtez les plaiſirs .
Mais ne l'imitez qu'en ſes charmes
Dont vous avez l'éclat brillant :
Vous favez hélas ! que pour armes
Elle offre un aiguillon piquant.
Qu'épris de votre humeur badine
L'on vous approche en fûreté :
Sans que d'une importune épine
L'on redoute la cruauté.
JANVIER. II . Vol. 1774. 25
Vos vertus font votre défense :
Quelle main oferoit franchir
Cette gaze dont l'élégance",
Sans cacher , fait fi bien couvrir ?
Tous les coeurs volent ſur vos traces ;
Cédez à la voix du plaifir :
Pour conferver long-teins les graces ,
L'art le plus für eſt de jouir .
Par M. Buirette , de Ste Moniould ,
1
Abonné.
L'ARAIGNÉE & LA FOURMI.
D
Apologue
'UN coin de ſa toile perfide ,
Une Araignée apperçoit la Fourini
Qui va , qui vient , paroiſſant fort avide
D'avoir toujours ſon magaſin fourni.
Quelle fureur , dit-elle ! au ſein de l'abondance
Se tourmenter , ne vivre qu'à demi ,
Comme ſi l'on étoit en proie à l'indigence !
Pour moi , tranquille en mon réduit ,
J'attends qu'un infecte volage
Dans mes filets tombe & s'engage ;
Je le ſaiſis , & l'égorge fans bruit.
Tu veux m'accuſer d'avarice ,
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
T
Réplique la Fourmi ; mais je crois qu'il vaut mieux
Etre actif , économe , & vivre ſans malice ,
Que d'avoir , comme toi , le ſecret odieux
De goûter le repos en bleſſant la juftice.
Par M. Dareau , à Guéret
:
dans la Marche.
COUPLETS à Mademoiselle ***
Sur P'AIR : Anette à l'âge de quinze ans .
Vou
ous n'ignorez pas qu'autrefois ,
Quand il naiffoit des fils de Rois ,
On favoit dans le même inſtant ,
Par maintes Fées ,
Les deſtinées
De cet enfant.
Il eſt à croire que pour vous ,
Uniſſant les traits les plus doux ,
Les Graces , par un tendre accord
Aveć ces Fées ,
De vos années
Fixent le fort .
201
2
L'une a dit : je veux la pourvoir
Du don de plaire , & du pouvoir
:
JANVIER. II. Vol. 1774. 27
De tout féduire & tout charmer ;
Qu'elle foit belle ,
Et qu'autour d'elle
Tout fache aimer.
i
Une vieille étoit dans un coin
Qui voyoit tout , ne parloit point
Enfin , ſe levant à fon tour :
1
Eh ! bien , dit-elle ,
Qu'elle foit belle ,
Mais fans amour.
Voilà pourquoi , juſqu'à préſent ,
Votre coeur eft indifférent ;
Mais on verra céder un jour
Cefortilege ,
Au tendre piege
Du Dieu d'amour .
Paiffe le Mortel fortuné
A qui ce prix eſt deſtiné ,
En fentir toute la valeur !
Et que votre ame
Trouve en ſa flamme
Le vrai bonheur !
Par M. le Clerc de la Motte, Capitaine Chev.
de St Louis au reg. d'Orléans inf.
38 MERCURE DE FRANCE.
:
VERS à M. Bridan , Sculpteur du Roi ,
fur une Assomption qu'il a faite en
marbre dans le choeur de l'Eglise cathédrale
de Chartres.
CHARTRES
:
Hartres d'un monument nouveau ,
Artiſte aimable que j'honore ,
Graces à ton favant ciſeau ,
Vient donc de s'enrichir encore.
Son temple étoit déjà fameux ;
Mais cette rare Cathédrale
N'a plus aujourd'hui de riyale :
Oui , tes chef-d'oeuvres précieux ,
Elevant ton nom juſqu'aux Cieux ,
Font envie à la capitale.
Enfin tu vas y revenir , 1
Pour enfanter d'autres merveilles ;
C'eſt désormais à l'embellir ,
Que tu vas consacrer tes veilles.
Viens , Bridan ; hate ton retoura
Seconde mon impatiences admod far
Voici le temps de ta préſence ;
Le temps de montrer au grand jour
Ce grouppe, fruit de ton génie ,
Qui va fixer tous les regards ,
Et t'attirer de toutes parts ,
JANVIER. II. Vol. 1774. 29
Après ceux de l'Académie ,
Les fuffrages de tout Paris.
Ton martyr • de mes yeux furpris
Fit couler de pieuſes larmes ;
Je voulus des dents du bourreau ;
Arracher le fatal couteau ;
La Grace me prêtoit ſes arines.
Hélas ! heureuſe émotion ,
Ardent defir , noble courage ,
Faut- il que de l'illufion
Vous foyiez le ſtérile ouvragel
Cher Bridan , le tien eſt parfait ,
Puiſque ce regret falutaire
Me vient de lui. Ton art a fait
Tout ce que l'art humain peut faire.
Va , pourſuis tes heureux travaux ,
Immortalife les Héros ;
Que ta main , décorant nos temples ,
Tranſmette à la poſtérité
La généreuſe piété
Dont ta vie offre à tous l'exemple .
4
Par M. Guedon de Berchere.
St Barthelemy.
30 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE.
Entre CROMVEL & RICHELIEU.
CROMVEL .
Nous ſommes tous deux célebres , vous ,
pour avoir accfu l'autorité de votre Monarque
, moi , pour avoir anéanti celle du
mien.
RICHELIEU.
J'étais premier Miniſtre de mon Roi;
je travaillai à fortifier la puiſſance des
Rois.
CROMVEL.
J'étais né & confondu parmi la foule
du peuple ; je cherchai à détruire l'autorité
ſouveraine.
RICHELIEU.
Vos projets furent- ils d'abord auſſi dé
terminés que les miens.
CROMVEL.
Je me livrai , ſans examen , à l'impulfion
de mon ame. Le fanatiſme qui ſe
1
JANVIER. II. Vol, 1774. 31
communique , m'avait gagné. Je prêchai
d'abord ma famille , en attendant le moment
d'en prêcher d'autres , & même ſans
prévoir ce moment. Mes projets & mon
ambition ſe développerent avec les circonftances.
Il s'agiſſait d'élire un député
de la ville que j'habitais. Une telle place,
par elle-même , n'était rien ; mais , dans
un temps d'orage & de trouble , c'était
quelque choſe. Je fus élu. Je parlai avec
enthouſiaſme , & je paſſai pour un homme
éloquent ; ce qui était facile dans
un temps où chacun ſe piquoit d'être inspiré.
Mes diſcours étaient auffi obſeurs ,
auſſi enveloppés que des oracles , & ils
furent écoutés comme des oracles pourraient
l'être. Du tumulte de ces affemblées
je paſſai à celui des armes . Je contribuai
à fouffler le feu de la guerre & à le
maintenir. Je combattis avec le même enthouſiaſme
que j'avois parlé. Nous triomphâmes
; & c'eſt auſſi ce quidevait arriver
dans des combats où préſidait la fureur ,
plûtot que la ſcience militaire , & où le
fanatiſme n'exiſtoit que d'un côté.
RICHELIEU .
Il m'était plus difficile d'arriver à lafa
conde place que vous à la premiere. J'é-
1
32 MERCURE DE FRANCE.
tais Evêque , &, par cette raiſon , autant
géné par mon état que vous fûtes ſecondé
par le vôtre . C'eſt un grand obſtacle pour
un génie ambitieux que certaines dignités
qui proſcrivent toute ambition. Vous
n'eûtes qu'à ſuivre votre inſtinct guerrier,
& j'étois réduit à cacher le mien. Il me
fallut recourir aux fouterreins de la brigue
&de la politique. On éventa plus d'une
fois la mine que j'allais faire jouer , & ,
pour fruit de mes efforts , je me vis quelque
temps réduit à habiter ma ville épiſcopale
, & à commenter les pſeaumes de la
Pénitence.
ROMVEL.
Ce trait me rappelle mes fermons de
Cambridge.
RICHELIEU.
Avec cette différence , que vos fermons
vous menaient à votre but , & que mes
oeuvres théologiques nuiſoient à mes desfeins
.
CROMVEL. 1
Si vous faviez ce qu'il en coûte pour
diriger la multitude !
J
RICHELIEU.
JANVIER. II. Vol. 1774. 33
RICHELIEU.
Il m'en coûtoit bien davantage pour
diriger un Roi qui avoit beſoin qu'on le
dirigeât , & qui eût voulu ſe cacher à luimême
ce beſoin; qui ne me pardonnait
pas de lui être néceſſaire , & qui ne me
gardoit que par néceſſité ; qui m'enviait
la gloire de mes opérations , & qui en
recueillait les fruits , auſſi jaloux de ſes
prérogatives que peu diſpoſé à les faire
valoir ; toujours prêt à me dépouiller
d'une faveur qu'il ne m'accordait pas , à
croifer mes vues quand il devoit y con .
courir : ſe méfiant de mon zele quand je
le ſervais le mieux , & accueillant mes
ennemis tandis qu'il m'oppoſait aux ſiens.
Ce fut malgré lui que je foutins fon autorité
& la mienne.
CROMVEL.
On ne me vit point ramper auprès des
Rois ; je ſentis qu'il m'était plus facile de
les remplacer.
RICHELIEU.
J'ai peine à croire que vos vues ſe
foient élevées juſques-la. On fait ſouvent
honneur au courage & au génie des ſeules
C
34 MERCURE DE FRANCE .
opérations de la fortune. Rien de plus
rare qu'un plan bien arrêté. Céfar lui-même
ne paſſa le Rubicon qu'en s'y précipitant.
Peut- être la réflexion l'eût- elle retenu
encore long-temps ſur le rivage. On a
des idées confuſes , quelques projets à
peine ébauchés , de l'ambition , un defir
vague de s'élever ; on ſe livre à cette impulfion
plutôt qu'on ne développe les
moyens de la foutenir. Le premier chemin
qui s'offre à nous eft toujours celui
que nous choiſiſſons : nous eſquivons
quelques obſtacles , nous en bruſquons
d'autres: la fortune fait le reſte.
CROMVEL.
J'avoue que nous dirigeons moins les
événemens qu'ils ne nous dirigent. Ce
furent eux qui développerent mon génie
& mes deſſeins. Je ne fus d'abord que
Prédicant , & je l'étois de la meilleure
foi du monde: je finis par être un héros.
La Nature m'avait donné plus de courage
que de véritable éloquence. Le fanatiſme
avoit enhardi l'une ; l'ambition foutint
l'autre. Je ne tardai point à éclipſer tous
mes chefs , & même à les remplacer. Je
vainquis Charles I à Vorceyſtre ; je me
rendis maître de ſa perſonne , & je lui
JANVIER. II. Vol. 1774. 35
nommai des juges dont je n'étais pas
moins le maître que s'ils euſſent été mes
prifonniers . Enfin , je dénouai cette tragédie
par une catastrophe dont l'hiſtoire
ne fournit pas d'exemple. On vit un Roi ,
jugé par une portion de ſes ſujets , perdre
la tête fur un échafaud. Je parus le plain
dre en le faiſant condamner. J'eus éternellement
pour principe qu'il faut ſe masquer
lorſqu'on fe permet un crime. Parlà
, on en impoſe fouvent au grand nombre
, & l'on ne met qu'à demi dans ſa con.
fidence ceux à qui l'on n'en impoſe pas.
RICHELIEU.
Je ne connus jamais la diſſimulation.
Je fis tomber plus d'une tête , & ce fut
toujours fans afficher une fauſſe pitié.
J'aurois rougi de ne point me montrer tel
que j'étais , & d'être redevable à la rufe
de ce que je pouvais emporter par la force.
Vous vous rappelez , fans doute , le
fiege de la Rochelle. J'avais à combattre
à la fois & le courage des affiégés , & les
fecours que leurs prêtait l'Angleterre , &
la mer qui facilitait ces ſecours. J'oppofai
une digue aux Anglois & aux flots de
la mer , & mes attaques redoublées furmonterent
la réſiſtance des Rochelois . Ce
C2
36 MERCURE DE FRANCE .
%
ſiege eſt l'image de ma conduite dans toutes
les actions de ma vie.
CROMVEL.
Je n'employai la ruſe que pour ſéduire ;
mais je vainquis toujours à force ouverte .
RICHELIEU.
Vous eûtes beau jeu pour triompher.
Le fanatiſme combattait pour vous , &
moi j'avois à le combattre.
CROMVEL.
Nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le choix
des moyens que nous employâmes. Ces
moyens nous réuſſirent : voilà le point
capital. Vous abaiſſates la puiſſance des
ennemis & des grands vaſſaux de votre
maître. Je détruiſis celle du mien ; je fis
triompher l'Angleterre comme vous fîtes
triompher la France : mais j'avoue qu'il
ne me reſtait point , comme à vous , affez
de temps pour faire des tragédies , ni pour
protéger ceux qui en faiſaient.
RICHELIEU.
Je réunis cette double ambition à tant
d'autres. Je voulus à-la- fois pacifier la
France & l'éclairer. Je poſai les fonde
JANVIER. II. Vol. 1774. 37
mens de ſon temple des Arts. Un autre
acheva l'édifice ; mais ſi les fondemens
n'euſſent pas dès lors été poſés , l'édifice
n'exiſterait peut- être pas encore.
CROMVEL.
On dit que vous protégiez comme l'on
domine : que vous preſcriviez aux auteurs
ce qu'ils devaient produire , & que vous
fûtes plus d'une fois jaloux de leurs productions.
RICHELIEU.
J'eus ce faible , il eſt vrai ; mais le plus
grand des hommes ſerait celui qui n'en
aurait qu'un. Le mien fut de vouloir qu'on
me crût auſſi grand poëte que j'étais grand
miniſtre. Il me parut encore plus flatteur
de dominer ſur les eſprits que fur les individus
, & ma joie fut plus vive de voir
accueillir Mirame que de me voir apporter
les clefs de la Rochelle. :
CROMVEL.
Quand j'aurais eu le génie de Shakespéar
, je n'euſſe jamais fait de tragédies.
Cette ambition ne croiſait pointvos vues ;
mais elle eût entiérement dérangé les
miennes . Vous aviez beſoin d'adoucir
l'eſprit de vos compatriotes , & moi de
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
maintenir les miens dans l'ignorance &
le fanatifme. Il ne me fallait , pour me
faire entendre d'eux , que le jargon d'un
Illuminé ; ils euſſent mal ſaiſi le langage
d'Homere & de Virgile.
愛
RICHELIEU.
Votre tâche était plus facile & plus
commode que la mienne. Quoi qu'il en
foit , elle nous réuffit à tous deux. Nous
voulions devenir abfolus , & nous le devinmes
; vous un peu plus que moi , je
l'avoue , & peut être plus qu'aucun Roi
que l'Europe ait encore vu régner. Ce qui
m'étonne , c'eſt qu'on vous regarde comme
le reſtaurateur de la liberté Angloiſe.
CROMVEL. i
C'eſt un paradoxe en politique , & ceuxlà
ne font pas plus rares que d'autres. Je
n'ambitionnai pas le titre de Roj : c'en
fut aſſez pour que les Anglois me crufſent
fans ambition ; & pour qu'eux- mêmes ſe
cruffent libres. Le nom de Protecteur que
j'avais pris leur parut modeſte , quoiqu'il
ne le fût pas ; ils m'en laifferent étendre
les prérogatives plus loin que celles de
la Royauté. Le nom fait plus que la cho
ſe auprès des hommes , & fur- tout auprès
JANVIER. II . Vol. 1774. 39
d'un Peuple. Je gouvernai l'Angleterre
avec le defpotiſme le plus abſolu ; je chasfai
avec ignominie le Parlement qui m'avait
fait fon Maître. Tout l'Etat , toutes
les forces de l'Etat étaient à ma diſpoſition
: mes ordres ne partaient que de ma
volonté. Elle ſeule fut ma loi , & devint
celle de toute l'Angleterre. Cependant
on m'attribua l'honneur d'avoir mainte .
nu les loix anciennes , & reconſtruit l'édifice
de la liberté. Iln'en eſt pas moins vrai
qu'il n'exiſta aucune liberté ſous mon regne.
L'Angleterre ne réſidoit qu'en moi
ſeul , & ce fut la ſource de fa puiſſance.
Un Etat reſſemble à certaines machines
dont les refforts font très - compliqués ,
mais qui pourtant ne peuvent être mis en
jeu que par une ſeule main. Le concours
de pluſieurs dérangerait la machine , ou
retarderait fon mouvement.
RICHELIEU.
Telle eſt la machine que j'ai conſtruite
en France & qui ſubſiſte encore. Elle n'a
rien perdu de ſon activité , parce qu'une
ſeule main la dirige. On a ſubſtitué au
principal mobile de la vôtre une foule
d'agens qui en retardent l'effet; & le retarder
, c'eſt quelquefois l'anéantir. L'An-
C4
40
1 MERCURE DE FRANCE.
gleterre ne doit ſon ſalut qu'aux flots de
la mer qui l'environnent. Suppoſons cette
ifle un continent : ce Peuple libre deviendra
bientôt l'eſclave de ſes voiſins.
CROMVEL.
Je le fais ; mais , malgré cette barriere
poſée par la Nature , je ne laiſſai jamais
aſſez de liberté aux Anglais pour ſe nuire
, ni pour négliger de ſe défendre.
RICHELIEU.
Avouons- le done: il faut du pouvoir
pour faire du bien aux hommes; il en faut
même pour les contraindre d'acquiefcer
au bien qu'on veut leur faire.
Par M. de la Dixmerie.
P
LA PASSÉJADE.
CHANSON.
OUR les Belles du Bourdelais
La Pafféjade a des attraits ;
Tout plaifir ſemble fade ,
Eh bien !
Sans quelque paſſéjade ,
Vous m'entendez bien.
:
JANVIER, II . Vol. 1774.
En vain , pour guérir leurs vapeurs ,
Elles confultent des docteurs ;
Il faut à la malade ,
Eh bien !
Un peu de paſſéjade,
Vous m'entendez bien.
Dans un repas où la gafté
Anime une jeune Beauté ,
On propoſe raſade ,
Eh bien !
Et puis la Paſſéjade ,
Vous m'entendez bien.
Dorilas aime le gros jeu ,
Clidamis aime le bon feu ;
Pour moi , cher camarade ,
Eh bien !
J'aime la paſſéjade ,
Mous m'entendez bien.
Loin des yeux d'une mere en pleurs ,
Europe cueilloit quelques fleurs ;,
Jupin , en embuscade ,
Eh bien !
Fit bonne paſſéjade ,
Vous m'entendez bien.
Pour vous qui ne m'entendez pas ,
En Gascogne portez vos pas ;
C'eſt- là que paſſéjade ,
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
Eh bien!
ソ
Veut dire promenade ,
Vous m'entendez bien.
Par M. de la Louptiere .
INSCRIPTION pour une maison de campagne
que l'auteur occupoit aux environs
de Toulouse.
MONO
N plaiſir eſt le nom de ce riant manoir ;
La douce liberté vous invite à le voir :
Venez ſouvent , vous & les võtres ;
Je veux que mon plaifir ſoit le plaiſir des autres.
!
:
Par le méme.
SED
Aune Loucufe de Chaises.
1 1
ÉDUIT par tes mines fripones
Chacun voudroit , belle Suzon ,
:
Pour le fiege que tu lui donnes
T'en choiſir un fur le gazon.
L'art de préſenter une chaiſe
Attire plus d'un doux merci ,
Tu mets tout le monde à fon aife ,
Le deſtin doit t'y mettre auffi .
1
Par le méme.
JANVIER. II. Vol. 1774. 43
F
A une Loucuse de Livres.
AITE pour jouir & pour plaire ,
Pour vivre au pays des Amours ,
Dans un cabinet littéraire
La Raiſon file tes beaux jours ;
Une foule docte & difcrete
Yporte gravement ſes pas ;
Mais , pour inſpirer un poëte ,
La ſéance auroit plus d'appas
Dans ton cabinet de toilette.
Si de tes Abonnés on vient fendre les flots ,
C'eſt pour trouver quelque repos .
:
Quel trouble nous excite à te voir , à t'entendre ?
On a beau lire , étudier ,
Sous tes yeux que peut- on apprendre ?
Ne font ils pas tout oublier ?
Pour être heureux faut - il attendre
Brochure ſur brochure & courier fur courier ?
nol
Que nous importent leurs dépêches ?
Ta bouche vermeille fait foi
Que les nouvelles les plus fratches
Ne le ſont pas autant que toi.
Tu nous fais reſſentir de plus fortes alarmes ;
Mais en vain tous les coeurs font épris de tes charmes ,
En vain les curieux te demandent tous bas
Un livre défendu : tu ne le prêtes pas .
Par le même.
44. MERCURE DE FRANCE.
A une jolie Femme , qui met du coton dans
fes oreilles.
V
ous dont les petits trous embelliroient Cythere ,
Pourquoi dans votre oreille enfoncer du coton ;
Dédaignez-vous d'ouir quelque récit ſincere
Des maux que vos beaux yeux font à notre raiſon ?
Pour furprendre vos fens c'eſt en vain qu'Amour veille :
Comment ce ſuperbe vainqueur
Pourra- t'il gagner votre coeur ,
Si vous lui fermez votre oreille !
Quand les faux plaiſans du canton ,
Et les beaux- eſprits de la ville ,
Sur les moeurs du prochain épancheront leur bile ,
Enfoncez bien votre cotton ;
Par votre ſurdité vous pourrez vous ſouſtraire
Atous les vains propos des fots & des jaloux ;
Mais elle n'eſt pas néceſſaire
Lorſque l'on vous parle de vous.
!
Par lemême,
1
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 45
1
TRADUCTION de l'ode 3. du premier
livre d'Horace.
Au vaiſſeau fur lequel Virgile alloit à
Athenes.
SUR
Ur l'empire des mers que Vénus attentive
Se hâte de lancer tout l'éclat de ſes feux ;
Que les freres d'Hélene éclairent votre rive ;
Qu'aux yeux du nautonnier ils brillent tous les deux
Qu'Eole , à mes voeux favorable ,
Enchatne auprès de lui l'Aquilon furieux ;
Qu'agitant ſeul la mer , le Zéphir agréable
Aille vous prodiguer ſes baiſers amoureux.
Vaiſſeau , délicieux aſyle !
Hate le jour de mon bonheur ;
Que bientôt dans le port j'aille embraſſfer Virgile ;
Conſerve ſur les flots lamoitié de mon coeur.
Quel homme a pu braver l'orage & la tempête ?
Son coeur fans doute étoit d'airain .
Les vents font déchaînés ; il part , rien ne l'arrête !
Vingt fois la foudre éclate en vain
Du Midi dévorant il enchaina la rage ;
Son fouffle dangereux n'agita plus les flots ;
Les monftres étonnés craignirent ſon courage :
Il les vit s'engloutir dans l'abyme des eaux.
Jamais le bruit affreux de la mer courroucée
Ne put ralentir ſon ardeur :
46
MERCURE DE FRANCE.
i
En vain pour l'engloutir la vague eſt élevée :
Des terribles écueils il eſt toujours vainqueur .
C'eſt en vain que donnant des bornes à la terre ,
La ſageſſe des Dieux en traça le contour ;
Hardi , fur l'Océan , l'homme porte la guerre ,
Et tout devient propice à ſon heureux retour.
L'homme , rival des Dieux , ofe tout entreprendre ;
A leur grandeur fublime il veut même prétendre :
Téméraire enfant de Japhet !
1 ゅう
7 1.0
Il s'élance & craint peu d'être réduit en poudre ,
Des mains d'un Dieu terrible il va ravir la foudre ;
Ce Dieu venge fur nous cet horrible forfait.
La terre reffentit ſa colere enflammée ,
Le mortel ſous fes coups fuccomba fans effort :
Il fuyoit vainement ſa triſte deſtinée.
Par tout il rencontra le glaive de la mort .
Qui croira des mortels la ſuprême puiſſance ?
L'Acheron , par Hercule , a vu forcer ſes flots.
Dédale prend l'effort ; dans les cieux il s'élance :
L'homme peut tout par ſes travaux !
3
A
)
Nous provoquons les Dieux ... O fureur inſenſée !
Neus bravons leur courroux prêt à nous embrafer ,
Sans fonger qu'en leurs mains la foudre eſt enflammée
Et qu'elle peut nous écrafer.
Par M. Guittard cadet de Limoux
en Languedoc. !
i
JANVIER. II. VI. 1774. 47
MADRIGA L.
A Madame la Ducheſſe de Montmorenci ,
qui nourrit fon enfant.
P
RODIGE attendriſſant ! Vénus eft donc nourrice !
Elle-même allaite un Amour
}
Renonçant aux plaiſirs de la céleſte Cour ;
A cet enfant , ſon coeur en fait le facrifice.
Oui ; fiez-vous à ce diſcours :
Je fais un peu mieux la connoftre.
Marâtre & tendre mere... oh ! voilà de ſes tours.
Elle nourrit le putné des Amours':
Mais mille autres qu'elle a fait naître ,
A fes yeux n'oferoient paroftre
1
Et n'en obtiendroient pas le plus léger ſecours.
: Par M. du Merfan.
319
1.
20
48 MERCURE DE FRANCE.
Adieux au Château de la Broſſe.
IMPROMPTU.
Sur l'AIR du Menuet d'Exaudét.
RESTERA
Qui voudra .
Ala Broffe :
Pour moi , je n'en ferai rien.'
D'autres s'y trouvent bien ;
Chaque jour on les roffe.
Une main
De fatik
Les régale
De foufflets délicieux
Qu'aucun préſent des Dieux
N'égale.
C'eſt toujours en ma préſence
Que la Ducheſſe diſpenſe
Ses bienfaits :
Etjamais
Ma figure
N'obtient la même faveur :
De cet oubli mon coeur
Murmure .
Croira t'on
Que le nom
De
JANVIER. II. Vol 1774. 49
De Ducheſſe
Soit ce qui me rend jaloux
De partager ſes coups ?
Non . Fût- elle déeſſe
J'apperçois
Un mingis
De Soubrette ,
Dont je fais autant de cas ...
Ne devine-t'on pas...
Fanchette ?
Par le mémes
T
L'INGRAT PUNI.
ous les 'hommes s'accordent à donner
à la reconnoiſſance les éloges qu'elle mérite;
tous ſe piquent d'en avoir : cependant
combien de monſtres d'ingratitude
un pere tendre , un ami ſincere , un zêlé
bienfaiteur ne nouriſſent- ils pas dans leur
ſein ? L'hiſtoire ſuivante en eſt une
nouvelle preuve: puiſſe - t'elle ne ſe reproduire
jamais ſur le théâtre du monde! ..
Berville avoit pour pere un homme
* Madame la Ducheſſe de Monmorenci venoit de jouer
le rôte de Fanchette dans l'opéra- comique de Tonneliers
D
50
MERCURE DE FRANCE.
diftingué par des emplois conſidérables ,
mais qui s'étant laiſſé dominer par l'amour
du jeu & d'un faſte exceſſif , en
éprouva bientôt les fuites ordinaires ; car
il ſe vit en peu de tems hors d'état de
faire honneur à ſes affaires , & en conçut
un ſi vif chagrin , qu'une fievre ardente le
prit & le réduiſit dans la poſition la plus
déplorable. La penſée de la triſte ſituation
où il laiſſoit une épouse & un fils
qui lui reſtoit , âgé de huit ans , l'accabloit.
Il ne voyoit aucune refſſource pour
eux dans ſa famille, qui n'étoit pas opulente.
Ses talens ſeuls lui avoient acquis
la fortune que fa mauvaiſe conduite lui
avoit fait diffiper. Comme ces idées
affligeantes l'occupoient , il ſe ſouvint
d'un ami dont il connoiſſoit le caractere
généreux & bienfaiſant ; c'étoit un riche
négociant qui lui avoit donné , en pluſieurs
occafions , des preuves de fon attachement;
il réſolut auffi-tôt de lui faire
favoir le funeſte état où il ſe trouvoit. A
peine M. Dubois (c'étoit le nom de cet
honnête homme) l'eut-il appris , qu'il vint
à ſon ſecours ; le pere de Berville faiſit
ce moment , & profitant du peu de forces
qui lui reſtoit , avec un viſage ſur lequel
la confufion& le repentir étoient peints ,
& d'une voix ſouvent interrompue par
JANVIER. II. Vol. 1774. 51
de profonds foupirs , il le conjura de mettre
fa famille à l'abri de la misere où il
la laiſſoit. Il n'en falloit pas tant pour
attendrir le coeur ſenſible du négociant ;
il mêla ſes larmes à celles de fon ami , &
lui donna les plus fortes aſſurances d'en
prendre foin ; ce qui ayant calmé ſes inquiétudes
, il mourut enſuite tranquillement
entre ſes bras en recommandant à
fon épouse & à fon fils , qui étoient préfens
, la reconnoiſſance due à leur commun
bienfaiteur. Celui - ci après lui avoir
rendu les derniers devoirs , mit ordre à
ſes affaires ; il abandonna ce qui reſtoit
du bien aux créanciers , aſſura une honnête
penſion à ſa veuve qui prit le parti
de la retraite , & mit ſon fils dans un col
lege , avec le ſien qui étoit à peu- près du
même âge. L'habitude d'être toujours
enſemble , plutôt que la conformité des
inclinations , leur fit lier une étroite amitié.
Lorſque leurs études furent finies , le
négociant les fit revenir chez lui ; il fut
charmé de leur union; tout annonçoit en
eux deux jeunes gens accomplis. Son fils
ſe montrant tel qu'il étoit , retraçoit ſon
caractere & ſes vertus , & il étoit bien
éloigné de connoître le vrai fond de Berville.
L'eſprit ambitieux de ce dernier le
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
rendoit capable des plus grandes noirceurs ;
il ne témoignoit de la reconnoiſſance au
pere & de l'amitié au fils , que parce qu'il
ſentoit que fon propre intérêt l'y obligeoit.
Son coeur naturellement ingrat , étoit toutà-
fait fermé à ces tendres ſentimens qu'inspire
le moindre bienfait dans les ames
bien nées. Fourbe & diſſimulé , il ſavoit cacher
ſes vices ſous un extérieur impoſant;
&, s'il n'étoit pas vertueux , il en avoit
tous les dehors. M. Dubois y fut donc
trompé; étant fans artifice , il étoit incapable
d'en ſoupçonner dans les autres , &
encore moins dans un jeune homme ;
ainſi il partageoit également ſon admiration
& fa tendreſſe entre ſon fils & fon
éleve. Trouvant en celui-ci un goûtdécidé
pour le commerce , l'étude des langues
qui y font propres, telle que l'Anglois
& l'Hollandois , ne fut point oubliée ,
ni rien de ce qui étoit néceſſaire à fon
éducation: Berville répondoit parfaitement
à ſes ſoins , ce qui lui attiroit tous
les jours de nouvelles preuves de ſon amitié&
de fa confiance ; il ne tarda pas à en
abufer.
Car, au bout de quelque tems , le négociant
ayant appris qu'un vaiſſeau qu'il
avoit chargé pour fon compte& celui d'un
JANVIER . II. Vol. 1774. 53
aſſocié , étoit péri ; qu'il ſe trouvoit auſſi
enveloppé dans deux banqueroutes confidérables
qui venoient de ſe déclarer , &
ces triſtes nouvelles l'obligeant à faire un
voyage , il réſolut d'emmener ſon fils avec
lui ; & laiſſant à Berville le ſoin de ſa
maiſon , il l'informa qu'il avoit vingtcinq
mille écus dans ſon coffre - fort destinés
pour des paiemens , & lui en confia
la clef. A peine fut il abſent que ce traître
forma un projet digne du caractere
ſous lequel nous l'avons dépeint ; il s'empara
facilement de cette fomme avec
d'autres effets de la valeur de vingt mille
francs , & paffa , avec la plus grande diligence
, en Angleterre. Pour'aſſurer ſa fuite
il avoit pris la précaution de montrer au
premier commis du négociant une lettre
ſuppoſée par laquelle il lui marquoit de
le venir joindre ; cet homme , le croyant
de bonne foi , ne fut nullement étonné
de ſon départ .
Cependant , les paiemens échus , on vint
les demander. Le commis écrivit auſſi
tôt à ſon maître que , s'il ne revenoit a
plutôt , ſon crédit étoit perdu. M. Dubois
ne comprenoit rien à cette lettre ; néanmoins
il revint précipitamment. Arrivé
chez lui , il fut ſurpris de ne point trou
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
ver Berville. On lui dit qu'il étoit parti
pour l'aller joindre. Sur cela , commen
çant à craindre quelque malheur , il alla à
fon coffre - fort ; le trouvant vuide , il ne
put alors douter de ſa perfidie.
On peut juger de l'affliction du négociant
par l'état où il ſe trouvoit. Soixantequinze
mille livres d'argent comptant ôté
de fon commerce , jointes aux pertes irréparables
qu'il venoit d'eſſuyer , le ruinoient
entiérement; mais , ce qui augmentoit
infiniment ſa douleur , c'étoit de voir
que ce coup funeſte partoit de la main de
Berville ; de celui qu'il avoit tiré de la
misere; qu'il avoit élévé , & qu'il chérisfoit
comme s'il eût été fon propre fil;sde
celui, en un mot , qu'il avoit comblé de
ſes bienfaits , & à qui il en deſtinoit encore
de plus grands: ce n'étoit cependant
que le prélude des maux que ce monftre
devoit un jour lui caufer ; mais n'antici
pons pas fur de tels événemens !
Pour arrêter les pourſuites occafioniées
par le retard des paiemens , M. Dubois
demanda un ſurſis ; l'ayant obtenu ,
il en employa le tems à faire chercher
Berville : ce fut inutilement. Il avoit ſi
bien pris ſes meſures , qu'il ne put en
avoir aucune nouvelle; de forte que , ce
terme expiré , il ſe vit obligé de tout
JANVIER . II . Vol. 1774. 55
abandonner pour fatisfaire à ſes engagemens
. N'ayant plus rien qui l'attachât en
France , il réſolut de paſſer en Angleterre,
eſpérant y trouver Berville. Arrivé à Londres
, il prit un petit logement dans une
= rue écartée , & fe répandit enfuite dans
cette capitale pour voir s'il ne le découvriroit
point. Il y étoit effectivement`venu
, comme nous l'avons dit ; mais , voulant
augmenter ce qu'il avoit emporté de
la maiſon du négociant , & fe faire une
fortune brillante , il s'étoit embarqué
auffi - tôt pour trafiquer dans les Ifles ; &
il y avoit plus d'un mois qu'il en étoit
forti , lorſque M. Dubois y arriva. Ses ſecondes
recherches étoient donc auſſi inutiles
que les premieres ; il s'en apperçut ,
&, fatigué de ſes démarches , il ſe renferma
chez lui , plongé dans le plus profond
chagrin. Son fils , pour le diffiper
le fit réſoudre à rendre viſite à un marchand
Anglois de ſa connaiſſance nommé
Weſther. Cet ami le reçut avec joie ;
&, touché du récit de ſes malheurs , il
l'engagea à prendre un logement chez lui.
Il avoit un fils qui , de fon côté , prit un
ſenſible intérêt au fort du jeune Dubois ,
& conçut pour lui la plus tendre amitié.
Malgré les foins que prenoient ces géné
D4
50 MERCURE DE FRANCE.
!
reux hôtes de le diſtraire , le négociant
étoit dans une mélancolie qui ne le quittoit
point. Le ſouvenir de l'ingrat qu'il
avoit autrefois ſi chéri étoit toujours gravé
dans ſa mémoire ; trois ans s'écoulerent
dans cette pénible ſituation.
Un jour qu'il étoit venu pour prendre
l'air dans le parc de Saint-James , trouvant
ce lieu , pour lors ſolitaire , propre à la rê
verie , il s'affit & ſe mit à réfléchir ſur ſes
infortunes , lorſqu'un moment après , ens
tendant avancer quelqu'un , & tournant
la tête de ce côté -là , quelle fut ſa ſurpriſe
d'en appercevoir l'auteur ! En effet c'étoit
Berville ; fon voyage aux Ifles avoit été fi
heureux , qu'il en étoit revenu une fois
plus riche. Il y avoit deux jours qu'il étoit
de retour à Londres , & fon mauvais génie
l'amenoit fans doute en cet endroit
pour confommer le crime le plus affreux,
Auſſi - tôt que le négociant l'eut envisagé
dans le premier tranſport , il s'écria ; c'eſt
lui - même ! A cette voix Berville qui ne
l'avoit point encore apperçu , leva les
yeux fur lui. En même tems M Dubois
le ſaiſiſſant par le bras : ود Est-cebien toi
,, que je vois , ingrat ? .. perfide ? lui dit-
ود
"
il , & reconnois - tu celui que tu as réduit
dans l'état le plus malheureux , en
abuſant de ſa confiance & de fa bonne
JANVIER. II. Vol. 1774. 57
„ foi ? .. Etoit-ce donc là la récompenſe
,, que je devois attendre de mes bien-
ود faits ? .. " Berville , qui ne s'attendoit
pas à cette rencontre , étoit devenu pâle ,
interdit & chancelant ; mais regardant
enſuite autour de lui , & ne voyant perſonne
, remarquant d'ailleurs que le né .
gociant étoit fans armes , il penſa qu'il
lui étoit facile de ſe délivrer tout d'un
coup d'un homme dont la préſence & les
juſtes reproches l'embarraſſoient. Dans
cette infame réſolution , retirant , par un
mouvement bruſque , ſon bras qu'il tenoit
toujours , & reculant de deux pas , il tira
fon épée. M. Dubois vit ſon deſſein. Ah !
malheureux , s'écria - t'il , après m'avoir
enlevé mon bien , tu veux donc encore
m'ôter la vie ? la douleur arrêta ſa voix en
ce moment , & , le ſerrant de toute fa force
, il s'efforçoit de lui arracher des mains
cette arme meurtriere ; mais Berville , que
dis-je ? ce monftre; (qui ne ſera ſaiſi d'horreur
! ) étant parvenu à le renverſer , la
plongea deux fois dans le ſein de ſon
bienfaiteur. Les mains teintes du ſang de
fon homicide , il regagna promptement
ſa demeure ; & , profitant d'un vaiſſeau
qui mettoit à la voile , il s'embarqua de
nouveau .
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Cependant l'infortuné négociant étoit
refté ſans mouvement. Le fang qui fortoit
de ſes bleſſures l'affoibliſſoit de plus en
plus ; il étoit dans cet état mitoyen de la
vie à la mort , lorſqu'une compagnie de
trois Anglois vint à paſſer. Appercevant
un homme étendu par terre , ils s'approcherent
, & , par un fentiment d'humanité
, voyant qu'il reſpiroit encore , banderent
ſes plaies le mieux qu'il leur fut posfible
, & le tranſporterent à la maiſon la
plus proche. Un d'eux l'ayant reconnu
pour l'avoir vu ſouvent chez M. Weſther ,
alla promptement l'en avertir. A cette
nouvelle le marchand , fon fils & le jeune
Dubois accoururent: on avoit couché le
bleſſé fur un lit; une extrême pâleur couvroit
fon viſage; ſes membres glacés &
ſes yeux preſque éteints ne donnoient
aucun ſigne de retour. Son fils s'étant approché
le premier, ne put foutenir lavue
d'un tel ſpectacle; fes forces l'abandonnerent;
il perdit connoiſſance , & fe laisfa
tomber entre les bras de fon ami.
Revenu à loi , fon premier foin fut de
retourner auprès du négociant , qui , par
les ſecours qu'on lui avoit donnés , venoit
ant de recouvrer l'uſage de ſes fens. Il en
profita pour lui demander qui l'avoit mis
JANVIER . II . Vol. 1774. 59
dans le cruel état où il le voyoit ? Au nom
- de Berville , le jeune homme frémit. Dans
ſon juſte reſſentiment , il vouloit fortir
pour aller chercher ce lâche affaflin ; mais
ſon vertueux pere le retint. Non , mon
fils , lui dit - il d'une voix auſſi forte que
ſa foibleſſe lui put permettre : non , laisfez
à la juſtice divine le ſoin de me venger
: quelque grands que foient les maux
qu'il m'a caufés , je les lui pardonne ; le
Ciel l'a permis ainſi ; je reſpecte fes ordres
: & ne me privez pas de votre préſence
dans ces derniers inſtans ; car je ſens bien
qu'il me reſte peu de tems à vivre. En
effet quelques heures après il rendit les
derniers ſoupirs. Son fils , laiſſant alors un
libre cours à ſa douleur , arracha les larmes
de tous les aſſiſtans. Tous le feconderent
pour chercher l'auteur de la perte d'un
pere qui lui étoit ſi cher ; mais le moment
que la Providence avoit marqué pour le
punir n'étoit pas encore arrivé ; elle permit
qu'il ſe dérobât à leurs pourſuites.
Le jeune Dubois , fuccombant à fon déſeſpoir
, tomba malade ; cependant , par
fes foins , fon ami parvint à le calmer , &
ſa ſanté ſe rétablit.
Au bout de quelques années M. Westher
fon protecteur mourut , laiſſant à fes
enfans d'immenſes richeſſes. Son fils
,
60 MERCURE DE FRANCE.
ayant recueilli ſa ſucceſſion, réſolut d'aller
s'établir à la Jamaïque , où il avoit un
oncle dont le bien devoit un jour auſſi
lui appartenir. Ne pouvant ſe ſéparer du
jeune Dubois , il lui propoſa de l'accompagner
pour partager enſuite avec lui ſa
fortune ; ils s'embarquerent donc , & arriverent
heureuſement dans cette île.
Avant de s'y fixer entiérement , le defir
de connoître le nouveau Monde qu'ils
alloient habiter , les engagea à parcourir,
les autres parties de l'Amérique. Dans le
cours de ce voyage ils aborderent à Quebec
; c'étoit le lieu où Berville s'étoit retiré
après ſon horrible forfait. Ayant
acquis de belles poſſeſſions , il jouiſſoit
tranquillement du fruit de ſon ambition
dans ce climat éloigné , où il ſe croyoit ſi
en ſûreté , qu'il n'avoit pas même pris la
précaution de changer de nom : mais il
ne tarda pas à éprouver cette vérité , déjà
ſi conſtatée , que le Ciel tôt ou tard punit
le crime , & cela par un événement auquel
il s'attendoit bien peu.
Comme le jeune Dubois & Weſther
fon ami ſe promenoient en viſitant les
environs de la capitale du Canada , ils
remarquerent une maiſon de plaiſance ,
dont la charmante perſpective fixa leurs
regards , &attira leur admiration. Ils de
JANVIER. II . Vol. 1974. 61
manderent à un habitant du pays qui les
accompagnoit , quel étoit le maître de
cette magnifique habitation. Celui - ci
leur répondit que c'étoit un nouveau Colon
, nommé Berville , qui depuis peu de
tems en étoit poffefſſeur. Tenez , ajouta-
t'il en le leur montrant du doigt , le
voilà qui fort de ſa maiſon , ſuivi d'un
Negre. Le jeune Dubois , tranſporté de
ce qu'il entendoit: feroit- il bien poſſible ,
mon cher ami , s'écria- t'il en ſe tournant
vers Weſther , que ce ſoit cet ingrat , ce
perfide aſſaffin , qu'il y a fi longtems que
je deſire de trouver ? Il faut que je m'en
aſſure par mes yeux ; en diſant cela , il
vola à ſa rencontre : le reconnoiſſant , il
l'arrêta , & ſe mit en devoir de le punir :
Berville furpris voulut ſe défendre , &
ordonna à ſon Negre de le ſeconder ; mais
Dubois , à qui l'indignation redoubloit le
courage , lui porta de ſi terribles coups ,
qu'il le fit tomber mort à ſes pieds , pendant
que Weſther , de ſon côté , faiſoit
prendre la fuite à ſon eſclave. C'eſt ainſi
que périt ce monſtre , qui , en violant toutes
les loix de l'humanité & de la plus
belle des vertus , méritoit encore une fin ,
finon plus tragique , du moins plus
honteuſe. Monfieur N. , pour lors Gouverneur
de la Colonie , ayant été informé
62 MERCURE DE FRANCE.
de cette hiſtoire , & aſſuré de la vérité des
faits , fit rentrer le jeune Dubois en posſeſſion
des biens que ce perfide meurtrier
de fon pere lui avoit ufurpés.
Par Mile D... N.. , de
Chalons-fur-Marne.
}
LES PLAIDEURS D'ACCORD ,
Anecdote Champenoise.
Ο
N conte qu'à Reims , la grand ville ,
Pendant un certain carnaval ,
Chacun , pour s'égayer la bile ,
Chez foi vouloit avoir le bal ;
Mais de leurs racleurs de muſique
Trop peu nombreuſe étoit la clique.
Alors des voiſins cantons
S'en vinrent des violons
Qui , pour légere finance ,
Vous mettoient Rémois en danſe .
Bien vous penſez qu'aux autres amphions
Point ne plurent tels rigaudons ;
Ils les trouvent téméraires ,
Et , fans pitié pour leurs pauvres confreres ,
Devant un juge compétent
Ils les citent à l'inſtant .
Pour une fi grave affaire ,
JANVIER. II. Vol. 1774. 63
Il faut que tout ſe differe :
Notre Juge , fans balancer ,
Près de lui les fait tous placer ,
Et veut que pour procédure
On lui joue une ouverture.
Auffi-tôt les Défendeurs
Se joignent aux Demandeurs :
Et chacun fait ſa partie
Dans la plus juſte harmonie.
Le juge , voyant ce ſuccès ,
Dit alors d'une voix polie :
" Entre gens bien d'accord il n'eſt point de procès :
, Hors de cour , mes enfans ; allez , vivez en paix . ".
Par Mile Coffon de la Crefſſonniere.
COUPLETS fur les vingt Mariages faits
par la Ville de Paris .
AIR: Dans un bois folitaire & fombre.
LEESs vingt Mariés de la Ville
Pour contenter le voeu commun ,
Etant rentrés dans leur afyle ,
Ont joué tous au vingt & un.
Et la Michodiere qui penſe
A les encourager chacun ,
64 MERCURE DE FRANCE.
A promis belle récompenſe
Pour le premier beau vingt & un.
Sans doute , par ces mariages ,
De Poupons il viendra plus d'un ;
Souvent l'Amour à tels ménages ,
En donne juſqu'à vingt & un.
Par la méme.
i
1
1
COUPLETS fur la naiſſance de Mgr le
Duc de Valois , chantés à Dourdan ,
chez M. le Comte de Verteillac , à la
fête qu'il a donnée à cette occafion.
Sur l'AIR : Par ma débauche continuelles
C
1
ÉLÉBRONS l'heureuſe naiſſance
Du nouveau Prince de Valois ,
Et répétons tous d'une voix
Des noms qui font chers à la France :
Chantons , amis , chantons cent fois ,
Vive Orleans , vive Valois !
Chéri de tous comme ſa mere ,
Il va faire notre bonheur.
De Penthievre il aura le coeur;
Les malheureux auront un pere
Chantons , amis , &c.
Bientor
JANVIER. II. Vol. 1774. 65
Bientôt nous verrons la Victoire
Couronner ſes plus jeunes ans ;
De l'auguſte nom d'Orléans
Il portera bien loin la gloire :
Chantons , amis , & c .
Comme ſes illuftres ancêtres ,
C'eſt ton Prince , ton protecteur .
Dourdan , fignale ton ardeur ;
On n'a jamais trop de tels maîtres :
Chantons , amis , &c .
Par des feux de réjouiſſance ⚫
Elevons ces noms juſqu'aux cieux ;
Qu'ils foient gravés dans tous les lieux
Des mains de la Reconnoiffance :
Chantons , amis , &c!
Par la lumiere la plus vive
Faiſons de la nuit un beau jour
Pour cet objet de notre amour ,
Et difons mille fois qu'il vive.
Vive , vive , vive à jamais ,
Vive Orléans , vive Valois !
Par un Vicaire de Dourilan .
* II y avoit chez M.le Comte de Verteillac feu d'ar
tifice & illumination pendant la nuit.
:
66 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour mettre au bas des Portraits de
,
M. & de Madame *** tirés par leur
Petite-Fille.
V
OICI d'heureux Epoux les modeles parfaits :
Philémon & Baucis revivent dans ces traits ,
Et la Nature & l'Art offrent un double hommage ;
Une main filiale a tracé leur image.
L'EXPLICATION 'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du premier vol. de
Janvier 1774 , eſt Port ; celui de la ſeconde
eſt Heure ; le mot de la troiſieme
eſt le Rafoir ; celui de la quatrieme eſt
Caiffe ; celui de la cinquieme eſt Cheval ,
avec dix animaux , trois importans rapports ,
c'eſt-à-dire trois rapports avec le ſexe ,
poitrine large , croupe remplie , crins
longs; trois du Cerf, la tête , la jambe
&le poil court; trois du Renard , l'oreille
, la queue , le trot; trois du Boeuf,
l'oeil , la narine , la jointure ; trois du
Lion , le maintien, la hardieſſe , le courage
; trois du Serpent , la mémoire , la
vue , le contournement ; trois du Mu
JANVIER. II . Vol 1774. 67
let , la force , la conſtance au travail & le
pied, trois du Mouton, le nez, la douceur
, la patience ; trois du Lievre , le
pas , la courſe , la foupleſſe ; trois du Loup ,
la gorge , le col & l'ouie. Le mot du premier
logrogryphe eſt Framboise , où l'on
trouve baifer , foif, rime , Rose , le frais,
Moïse, le foir , ame , Mari , or , Mars ,
ami , faim , Reims , Sire , Siam , la foi ,
robe , mûre , Roi , glace de framboise ; celui
du ſecond eſt Canne , dans lequel on
trouve Anne (fainte ) Cane , oiſeau domeſtique)
cena , Caen , âne , Can , (qu'on
écrit indifféremment par un c , un ch ,
ou un k) ne , en , encan , & an.
SOUMISH
ÉNIGME.
OUMISE à des mains étrangeres ,
Toujours ſous le manteau j'exerce mon emploi ;
Non loin du coeur entre deux freres ,
Une femelle agit , tourne au - deſſus de moi.
Alors , d'un élément bravant la violence ,
Et fans m'embarraffer du fort des malheureux ,
Sans jamais m'attendrir pour eux ,
Je m'engraiffe de leur ſubſtance.
า
Par M. Hubert.
En 2
68 MERCURE DE FRANCE .
N
لا
Q
AUTRE.
UOIQUE valet de plus d'un maftre ,
J'ai le coeur affez haut , quelquefois bien place :
A ma livrée on peut me reconnoftre :
C'eſt un fond rouge & blanc , ſouvent un peu paſſe;
Je tâche toujours d'être utile ;
Mes gages font plus ou moins forts ,
Et cependant un maître difficile
M'a mis plus d'une fois dehors ;
Mais je n'en ſuis pas fort en peine ,
Puiſque , malgré quelque fredaine ,
Chez les voiſins je me place auſſi-tôt ,
Et j'y ſuis payé comme il faut ;
Souvent même , pour récompenſe ,
Et pour affurer ma finance ,
On me paſſe un très-bon contrat .
Alors je me vois en état
D'aller au bout de ma carriere .
Je m'excite à mieux travailler ;
Je tâche d'être le dernier
A quitter l'ouvrage ordinaire ;
J'ai le défaut d'aimer le jeu .
De maudits compagnons une éternelle engeance
Vient me chercher & me relance.
:
On me force à jouer ; mon maître jure un peus
Ah! du diantre ſi je le garde ,
Dit- il , pour me fervir ainfi .
Peſte ſoit ſi je me hafarde
JANVIER. II . Vol. 1774. 69
A conferver un valet tel que lui .
Eh ! bien , on jure , on me menace ;
Mais je n'en tiens pas moins ma place
Et même c'eſt à qui m'aura ,
Adieu , lecteur ; j'en reſte là. :
T
Par M.le Clerc de la Mutte
Chevalierde St Louis.
: AUTRE.
QUOIQUE UOIQUE je fois mince & très - délicat ,
On me traite comme un forçat ;
On me tient toujours à la gene...
Je m'agite , je me débat ;
Mais hélas ! inutile peine l
Je ne fais qu'alonger ma chaîne.
Ah ! chers amis , que le chagrin abat
Tenez-vous cois dans votre état .
Tous les foulevemens qu'excite le murmure
Ne feront point changer de vos maux la nature
De la néceſſité ſe faire une vertu ,
Voilà le grand ſecret ; lecteur , qu'en penſes-tu ?
Par un Chapetain de Dourdans
:
:
E3
70 MERCURE DE FRANCE,
i
LOGOGRYPHE.
PLANTE de ma nature ,
Trois pieds font mon fupport.
Soit raiſon , ſoit à tort ,
De ma mince figure ,
Lecteur , Horace , ton ami ,
Se déclara mon mortel ennemi.
Je ne fais à ſes yeux quel put être mon crime ,
Car même de fon temps
J'avois conquis l'eſtime
De nombre d'honnêtes gens.
Je la poffede encor. D'où vient donc cette haine
Qu'avoit pour moi cet ami de Mécene ? ...
Cher lecteur , après tout ,
On peut dire à cela que chacun a fon goût.
Te plairoit- il , par aventure ,
De mes trois pieds déranger la ſtructure ?
D'abord , dans ce travail , pour te reconforter,
Jet'offre un vin d'un fumet agréable.
Je puis encor te préfenter
La foeur d'une femme aimable
A
You
ن أ
Dont le nom dans la bible eſt placé fûrement.
Un des tons de la gamme; un lieutenant
De Mahomet... Sans te donner au diable
Pour ne chercher. Ecoute mon confeil. Attends
A demain... A ce foir... Peut-être en ce moment
Ton cuifinier me met-il fur ta table...
Par M. M... D. L. M...
à Senlis .
JANVIER . II . Vol . 1774 . 71
R
AUTRE.
EDOUTABLE ennemi de tout ce qui refpire ,
Dans l'Univers entier je porte mon empire ;
Egalement terrible aux Bergers comme aux Rois,
Je fais fentir à tous la rigueur de mes loix ;
Il n'en eſt pas un feul que mon abord n'étonne ,
Et le plus courageux à mon aſpect friffonne .
Tantôt , comme un voleur , marchant à petit bruit ,
J'immole ma victime en un fombre réduit ;
Tantôt en furieux je brife les couronnes ,
1
Et vais porter mes coups juſques aux pieds des trônes,
Ne te plains point , lecteur , de cette cruauté ;
Vois -y plutôt l'effet du malheureux péché ,
Et tremble , en refpectant la céleste colere
Qui punit dans l'enfant le crime de fou pere:
En vain pour me corrompre , ou vouloir me fléchir
Le mondain auroit- il des tréfors à m'offrir :
Ni ſes biens , ni fon or , ni fon rang , ni fon age
Ne fauroient d'un moment le fouftraite à ma rage ;
Miniſtre ſanguinaire , inflexible , inhumain ,
Je lui lance le trait qui lui perce le ſein.
Quoi qu'il en ſoit , lecteur , & malgré mon audace
A te faire périr fans eſpérer de grace ,
Il eſt un vrai moyen d'arrêter ma fureur :
E 4
C :
:
72
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt de trancher ma tête : alors quelle douceur !
Je deviens de tes jours le ſoutien defirable ,
Et j'engage un convive à prendre place à table.
Par M. de Rozierre , à Melun.
コト
لا
NOUVELLES LITTERAIRES.
Vie du Dante , avec une notice de ſes ouvrages
, par M. de Chabanon , de l'Académie
royale des inſcriptions & belleslettres
, & de celle de Lyon , in - 8 °.
br. 30 f. A. Amſterdam , & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , libraire.
P
:
LUSIEURS chaires ont été fondées en
Italie pour expliquer le Dante , le pere
de la poëfie Italienne. En France , fa réputation
ſe ſoutient par le reſpect d'une
ancienne tradition. On le loue plus qu'on
ne le lit. La lecture de fon poëme ou de ſa
comédie partagée en trois actes ou récits
intitulés l'Enfer , le Purgatoire &le Para- ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 73
F
dis , doit en effet rebuter au premier abord
des lecteurs François , par la bizarrerie de
l'invention , le mauvais choix des perfonnages
, des folies triſtement plaiſantes &
des deſcriptions que le bon goût rejette.
De toutes les qualités qui font un bon
écrivain , le goût , comme l'obſerve le
,, judicieux auteur de cet écrit , eſt la plus
tardive. Le génie eſt un don de la Natu-
,, re , & par- tout où elle en jette la femen-
,, ce , ce germe ne tarde pas à paroître.
ود
ود
ود
"
ود
"
"
Celui du goût ne peut s'accroître & fe
développer qu'avec le ſecours du temps
& de l'expérience , ſecours qui manquoit
au Dante , puiſqu'il entroit le
premier dans la carriere. Le Dante
abuſe quelquefois d'une penſée vraie ;
il la rend faufſſe en y ajoutant. La vérité
, en matiere de goût , n'eſt qu'uneli-
,, gne , un point ; le mérite n'eſt pas d'al-
;, ler au delà de ce but , mais de l'attein-
ود
ود
ود
و د
ود dre & d'y refter. " M. deC. cite quelques
endroits où le Dante n'a point apperçu
le point juſte où il devoit s'arrêter. Il
nous 'fait auffi connoître pluſieurs fautes
dans leſquelles le Dante eſt tombé ; car
l'écrit qu'il nous donne fur ce poëte eſt
E5
74 MERCURE DE FRANCE .
une notice& non pas un éloge. Mais file
Dante a les vices du mauvais goût , il eſt
en récompenſe doué de toutes les qualités
du génie ; il eſt original , vrai , fublime
&pathétique.
Le Dante , dont le premier projet étoit
d'écrire fon poëme en latin , l'avoit commencé
à la maniere des Anciens , par une
expoſition claire & fuccincte ; mais lorsque
, pour ſe procurer plus de lecteurs ,
il réſolut de le compoſer en langue vul.
gaire , & dans un ſtyle humble , fuivant
l'expreffion de Bocace , il changea de méthode
, comme ſi l'idiôme eût réglé le plan
qu'il devoit fuivre. Ce poëte feint qu'il
voyage & fe perd dans une forêt. Il arrive
au pied d'une montagne dont le foleil
éclairoit la cime ; il veut gravir ſur la
montagne , un léopard s'oppoſe à fon pasſage:
l'animal furieux étoit preſſé par la
faim : fon afpect inſpiroit l'effroi , l'air
même en paroiſſoit épouvanté.
SI CHE PAREA CHE L'AER NE TEMESSE .
penſée fauſſe , comme l'obſerve ici M. de
Ch. Virgile a dit dans une circonftance
femblable :
REFLUITQUE EXTERRITUS AMNIS .
Et Racine ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 75
-
LA TERRE S'EN ÉMEUT , L'AIR EN EST INFECTÉ
LE FLOT QUI L'APPORTA RECULE ÉPOUVANTÉ.
L'on & l'autre eſt vrai , parce que le
rebrouſſement du fleuve peut juſtifier le
fentiment qu'on lui prête; mais la préfence
d'un monftre ne produit dans l'air aucuneffet
ſenſible auquel on puiſſe attacher
le fentiment de la crainte.
Le monſtre avançant toujours fur le
Dante , le force àdefcendre juſques dans
les profondeurs d'une vallée obfcure. Au
milieu d'un vaſte déſert le poëte apperçoit
une ombre; il lui crie d'avoir pitié
de fon fort. Aſes cris l'ombre accourt.
Cette ombre eſt Virgile ſous les aufpices
duquel il pénetre dans l'enfer. La des-
ود
ود
ود
"
cription qu'il en fait , dit M. de Ch. ,
,, ne reſſemble point à celle qu'on lit
dans l'Enéide. En lifant l'Enfer du
Dante , on ne peut s'empêcher de re-
,, gretter les nobles fictions de la mythologie
ancienne , auffi conformes au génie
des beaux- arts que celles du Dante
,, y font contraires. Dans l'ouvrage de ce
dernier , l'enfer eſt un abymeprofond,
qui , depuis fon ouverture juſqu'à fa
derniere profondeur , conferve une for-
,, me ronde & réguliere. C'eſt , à propre-
ود
ود
ود
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
141
la
و د
"
و د
و د
ود
ود
ود
ود
ment parler , un puits immenſe dont
les différens cercles forment autant de
régions . Au reſte , le commencement
de cette deſcription , il le faut avouer ,
a quelque choſe d'impoſant. Le premier
objet que le poëte apperçoit eſt
une porte d'airain , au-deſſus de laquelle
font écrits ces vers ; "
Perme ſi và nella citta dolente ,
Per me ſi và nel eterno dolore ,
Per me ſi và trà la perduta genre.
Giustizia moffe'l mio alto fattore ;
Fece mi la divina poteſtate
La fomma ſapienza , e'l primo amore :
Dinanzi à me non fur cofe create
Se non eterne , & io eterno duro.
Laffate ogni ſperanza voi ch'entraſte.
Queſte parole di colore ofcuro
Vid'eo ſcritte al fommo d'una porta.
C'est ici de l'Enfer le paſſage effroyable ,
C'eſt ici le chemin vers la race coupable ,
C'est ici le séjour du crime & des tourmens.
L'Eternel en jetta les ſacrés fondemens.
La ſageſſe & l'amour gouvernent ſa puiſſance ;
Sa juſtice m'a fait pour ſervir ſa vengeance.
Je fus fait avant tout , & n'aurai point de fin.
Vous, qu'amenent ici les ordres du deſtin ,
JANVIER. II. Vol. 1774. 77
Sur le ſeuil en entrant déposez l'eſpérance ,
Ces mots étoient tracés ſur des portes d'airain .
ود Ce paſſage, continue M. de Ch. , a
,, quelque choſe de plus impofant & de
plus fombre , de plus terrible que tout
ce qu'on lit dans le fixieme livre de
Virgile. Ce vers entre autres :
و د
ود
Laſſate ogni ſperanza voi ch'entraſte .
Sur le feuil en entrant déposez l'eſpérance.
,, porte un caractere de ſévérité qui ins-
,, pire le reſpect & la crainte. Quoique
cette porte& cette inſcription ne foient
,, que des fictions du poëte , elles femblent
appartenir de plus près à la vérité
que les fictions dont Virgile embellit
ſa deſcription de l'enfer. D'ailleurs
une obſervation que je crois vraie ,
c'eſt qu'un ſtyle auſſi élégant , autfi harmonieux
que celui de Virgile , diminue
l'horreur des objets les plus effrayans ,
& mêle. je ne fais quoi de doux aux
,, impreſſions les plus terribles. C'eſt ce
,, que Boileau fans doute indiquoit par
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ces vers ,
Il n'eſt point de ferpent ni de monſtre odieux
Qui , par l'art imité , ne puiſſe plaire aux yeux.
78 MERCURE DE FRANCE.
D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable .
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
il réſulte delà que les ouvrages où l'art
a mis la derniere perfection , ſont d'un
effet plus égal , plus continu & plus
doux : mais dans certains ouvrages
moins parfaits , le goût ſe montre par
intervalles fous un appareil terrible . Ses
accens ont une énergie brute & fauva-
,, ge , dont l'ame s'étonne & dont elle
frémit intérieurement." Cette obfervation
peut s'étendre à tous les arts d'imitation
, & qui ont pour objet de faire naître
en nous des fenfations , comme la
peinture , la muſique , &c. L'attiſte ne
fauroit gagner d'un côté ſans perdre de
l'autre. Un muficien, par exemple , qui
puiſeroit fa mélodie dans la nature des
paffions ,& ne confulteroit que la fuccesfion
des tons qui expriment les affections
de l'ame , feroit fans doute une muſique
plus vraie , plus pathétique , plus propre
aux grands effets , que celui qui auroit
principalement égard à la nature des fons ,
à leurs combinaiſons & à leurs rapports
entre eux. Mais ſi cette derniere eſpece
de mélodie fait moins d'impreffion fur le
coeur , elle flatte davantage une oreille
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 79
exercée & délicate. Il y a lieu de préſumer
que cette diftinction eſt celle qui
pouvoit ſe trouver entre la muſique des
Anciens , dont on rapporte des effets étonnans
, & la muſique moderne qui ſe borne
pour l'ordinaire à produire des ſenſations
agréables . Nous avons pu faire plus
de progrès que les Grecs dans la connoisfance
des accords qui flattent l'oreille ;
mais notre muſique factice eſt ſans force ,
fans génie , fans effet; ou du moins les
effets qu'elle produit ne fervent qu'à nous
faire paroître peu vraiſemblables ceux
qui , dans des traités philofophiques , ont
été attribués à la muſique des Anciens.
Les remarques que M. de Ch. continue
de faire fur le génie du Dante & fur les
endroits les plus frappans de fon poëme ,
n'ont pu avoir été dictées que par un
homme de goût , un littérateur éclairé &
un critique judicieux qui fait diftinguer
les traits qui caractériſent le génie , de ceux
qui naiſſent de l'étude & de la réflexion .
Ces remarques ne feront pas moins utiles
à ceux qui voudront étudier les poëñes
du Dante , qu'intéreſſantes pour les lecteurs
curieux de comparer cepoëte à ſa réputation,&
juger s'il mérite les honneurs
dont il jouit. Le Purgatoire &le Paradis
- que l'on peut regarder comme le fecond
80 MERCURE DE FRANCE.
& le troiſieme acte de ſa comédie , dont
l'Enfer eſt le premier , font remplis de
fictions & d'allégories du même genre.
M. de Ch. a beaucoup abrégé ici ſa notice
pour nous entretenir avec un peu plus
d'étendue des poëſies 'lyriques & autres
ouvrages du créateur de la poëſie italienne.
" L'obſcurité trop ordinaire au ſtyle
ود du Dante regne dans ſes poëſies lyri-
,, ques. On dit de quelques perſonnes
,, que l'infortune les rend intéreſſantes ;
و د
ود
و و
و د
و د
ce mot pourroit s'appliquer au talent
du Dante. Ses vers n'inſpirent jamais
plus d'intérêt que lorſqu'il déplore ſes
peines réelles : plus ſon ſtyle eſt négli
gé , plus il fert de témoignage à ladouleur.
Ce n'eſt pas un poëte exprimant
,, avec art des peines qu'il n'a jamais
ſenties ; c'eſt un malheureux qui fouffre
& qui gémit : de ſes écrits il s'exhale
,, en quelque forte une mélancolie douce,
و و
و د
و د
و و
qui , ſemblable à une vapeur fombre , ſe
,, repand ſur l'eſprit du lecteur. ,, Entre
les poëſies lyriques du Dante , M. de
Ch. cite de préférence la chanfon qu'il a
compofé fur la mort de Béatrix ſa maîtreffe.
On peut reprocher à cette piece
des répétitions & des longueurs ; mais il
y regne un ton de mélancolie , dont on
ſe laiſſe aiſément pénétrer. M.
JANVIER . II. Vol. 1774. 8
M. de Ch . , dans ce même article ,
nous donne une notice ſur Guido Cavalcanti
, concitoyen du Dante , ſon émule
& fon ami. Il en rapporte un morceau de
poëſie , qui eſt une balade , & dans laquelle
le poëte s'eſt éloigné de l'efprit de
ſon fiecle , & s'eſt un peu rapproché de la
maniere ſimple & vraie des Anciens. M.
de Ch. donne d'abord la traduction en
proſe de cette balade. Il y a joint une
idylle , intitulée la Colombe , dont ce
morceau lui a fait naître l'idée , mais dont
elle n'eſt qu'une imitation éloignée.
Sous l'ombrage écarté d'un boſquet folitaire
J'apperçus l'autre jour une jeune bergere :
Elle avoit de Vénus la frafcheur & Péclata
Son teint s'embelliſſoit d'un modeſte incarnat :
Elle fouloit aux pieds l'herbe tendre & fleurie ,
Ou l'humide roſée , en perles arrondie ,
Brilloit pour rafraîchir la trace de ſes pasa
Un jonc fouple , ornement de ſes doigts délicats .
Raffembloit ſes troupeaux errans à l'aventure» ;
L'or de ſes blonds cheveux lui ſervoit de parure ;
Elle chantoit l'amour , la tendre volupté ;
Et l'attrait du plaiſir animoit sa beauté.
„ Bergere , êtes- vous ſeule ? Hélas ! répondit-elle ,
„ J'erre ſeule en ce bois :
» tous les jours
F
:
Quoil ſeule ? Oui
:
82 MERCURE DE FRANCE.
...
„ J'y viens lorſque l'aurore aux travaux nous rappelle ,
"J'en fors lorſque la nuit recommence fon cours . "
L'A MANT.
Ainſi le ſombre ennui doit vous fuivre ſans ceſſe.
Sont-ce là les plaiſirs de l'aimable jeuneſſe ;
LA BERGERE.
Je voudrois ignorer qu'il en eſt de plus doux.
L'A MANT. }
L'ignorer ? eh pourquoi ? parlez , expliquez- vous.
LA BERGERE.
:
| Tous les jours la colombe , en ce bois gémiſſante ,
Prolonge en fons plaintifs ſa voix attendriſſante :
Elle appelle un oiſeau qui fondain lui répond ,
Et leur joie innocente auffi tot fe confond.
Ce ſpectacle touchant que chaque jour répete ,
Jette un trouble confus dans mon ame inquiete
Quand la colombe chante , une douce langueur
M'avertit en ſecret des beſoins de mon coeur
1
L'AMANT. 1
A cette voix , bergere , il eft temps de te rendre ;
Tes beſoins font remplis ff ton coeur veut m'entendres
Dis-un mot : à tes jours j'aſſocierai les miens;
JANVIER. II. Vol. 1774. 83
Ce bien ſeul qui te manque eſt le plus grand des biens ;
Et ton ame , éprouvant tout ce qu'amour inſpire ,
N'enviera plus le fort de Poiſeau qui ſoupire...
Tu crains de t'expliquer : parle , timide enfant ;
Ouvre-moi les replis de ton coeur innocent .
Souffre qu'à tes ſecrets je faſſe violence.
Je la preſfois en vain , & fon jaloux filence
Retardoit un bonheur où j'étois deſtiné :
Mais du haut d'un feuillage , en ceintre couronné ,
La colombe éleva ſa voix plaintive & tendre ;
La bergere en rougit , & fon coeur fut troublé ;
ود Hélas ! je n'ai plus rien , me dit-elle , à t'apprendre
„Je n'avois qu'un ſecret : l'oiſeau l'a révélé."
Pluſieurs remarques ſur différens traités
en profe du Dante terminent cette notice
&contribuent à nous faire connoître plus
particulièrement le génie du reſtaurateur
des lettres en Italie, dont M. Ch. nous
peint le caractere dans la viede cet homme
célebre placée à la tête de cet écrit.
Il eſt à remarquer que ce reſtaurateur des
lettres & ce créateur de la poéſie italienne
naquit & vécut au milieu des diſſentions
civiles. M. de Ch. obſerve à ce ſujet que
le fiecle de Périclès fut celui de la guerre
du Péloponnefe; que les lettres s'accrurent
à Rome au milieu des proſcriptions d'Au
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
guſte , & que du ſein des troubles de la
fronde on a vu éclore le regne des beaux
arts. On pourroit citer encore d'autres
exemples pour prouver que ce n'eſt point
le tumulte des armes , mais le défaut de
liberté qui nuit aux progrès des lettres.
• Le Dante , né à Florence en 1260
d'une famille noble & diftinguée , joua
un grand rôle dans l'Etat , & ſe vit la victime
de la faction des Guelfes & des
Gibelins dans laquelle il étoit entré. La
neutralité étoit un parti qu'on ne devoit
guere attendre d'un républicain & d'un
poëte. Le Dante , exilé de ſa patrie , après
avoir parcouru différentes villes d'Italie ,
paſſa les Alpes & vint à Paris ; tous les
écrivains ne font pas d'accord ſur ce voyage
, mais Bocace l'atteſte , & fon autorité
eſt d'un grand poids. Le Dante lui-même
au dixieme chant de fon Paradis nous apprend
qu'il ſuivoit les écoles , rue du
Fouarre. Bocace dit qu'il argumentoit en
théologie ; occupation convenable à celui
qui par choix écrivoit ſur l'enfer &
le purgaroire. Si on ſuit les différentes
époques de la vie de cet homme célebre ,
on y verra une alternative bien remarquable
de bonheur & de malheur. Il faut auſſi
JANVIER . II . Vol. 1774. 85
avouer que le Dante donna quelquefois
lieu à ſes diſgraces par des reparties piquantes.
Albuin de Leſcale qui avoit pro.
curé un afyle au Dante dans Vérone , lui
faifoit un jour remarquer une eſpece de fou
qu'il avoit à ſa cour , perſonnage en qui de
baſſes complaiſances & d'infipides bouffonneries
faifoient ſupporter l'absence de
tout mérite. Comment ſe fait - il , di-
ود
ود
ود
ſoit Albuin , que cet homme ſe faſſe
aimer ici plus que vous ?-C'eſt , ré-
,, pondit le Dante , qu'il y trouve plus
,, que moi des hommes qui lui reſſem-
,, blent."
Le Dante , ſuivant le portrait qui nous
en eſt ici tracé , fut de moyenne ſtature :
ſon viſage étoit long , font nez aquilin ,
ſes yeux fortans , ſes levres épaiſſes , &
celle d'en haut plus avancée. Il avoit le
teint rembruni , la barbe & les cheveux
noir , épais & crépus. Bocace rapporte à
ce ſujet l'anecdote ſuivante. Des femmes
voyoient un jour le Dante paſſer dans les
rues de Vérone. Son poëme de l'Enfer
avoit déjà fait du bruit. L'une de ces femmes
dit à l'autre : Tenez , voilà cet
"
دو
homme qui eſt revenu de l'Enfer pour
,, nous en donner des nouvelles. Son
,, teint & ſa barbe , reprit l'autre , font
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
ود
ود
"
encore noirs de la fumée de ce lieu. "
Le Dante entendit ce propos ; il regarda
ces femmes , & , s'appercevant qu'elles
parloient de bonne foi , da pura credenza,
il fourit & les falua.,, La phyſionomiede
,, notre poëte , ajoute ſon hiſtorien , avoit
comme ſes ouvrages , je ne fais quoi
de doux & de mélancolique qui intéresfoit.
Avec cet avantage , avec ceux du
,, génie & plus encore avec la paffion qui
l'animoit , le Dante avoit droit de prétendre
au fort des amans heureux. Il
fut loin de l'obtenir. Ilneconnut guere
, que cette félicité paſſagere& d'illuſion,
,, que les grandes paffions ſe procurent
d'elles-mêmes ; car , en amour , le plus
facile à contenter eſt celui qui aime
le plus ; il eſt trop enivré de ce qu'il
fent pour diſputer ſur le retour dont
,, on le paie, Les amans paſſionnés resſemblent
aux grands parleurs ; pleins
de ce qu'ils ont à dire , il ſuffit qu'on
ait l'air de les écouter avec intérét &
fans les diſtraire."
و د
ود
ود
و د
و د
و د
و د
و د
و د
Le Dante eut bientôt à pleurer celle qu'il
aimoit ; elle ne vécut que vingt - quatre
ans. Le chagrin de la perdre le mit presque
au tombeau. Pour le confoler de fon
affliction , on lui perſuada de ſe marier.
jawitn
JANVIER . II . Vol. 1774. 87
Le remede fut pire que le mal. Il netrouvadans
ce lien que des contrariétés qui le
réduifirent enfin à ſe ſéparer de ſa femme.
- Il eut en mariage , dit M. de Ch. , le
même fort que Socrate , & ne fut pas doué
de la même patience. L'ame d'un poëte
eſt moins exercée à cette vertu que celle
d'un philofophe.
te
Les Bibliotheques Françoises de la Croix
du Maine & de du Verdier , Sieur de
Vauprivas , nouvelle édition , dédiée
au Roi , revue , corrigée & augmentée
d'un diſcours ſur le progrès des lettres
en France , & des remarques hiftoriques
critiques & littéraires de M. de
la Monnoye , & de M. le Préfident
Bouhier , de l'Académie Françoiſe ; de
M. Falconnet , de l'Académie des bel
les-lettres ; par M. Rigoleyde Juvigny ,
Confeiller honoraire au Parlement de
Metz; Tomes V & VIin-40. A Paris ,
chez Saillant & Nyon , libraires , &
Michel Lambert , imprimeur.
1
Ces deux volumes terminent la collection
des Bibliotheques françoiſes de la
Croix du Maine & de du Verdier. La
premiere bibliotheque eſt renfermée en
:
>
F4
88 MERCURE DE FRANCE:
deux volumes ; la ſeconde en contient
quatre. Mais le dernier volume eſt le
fupplément que donna du Verdier pour
la bibliotheque univerſelle que Gefner
publia à Zurich en 1545. Ce fupplément
eſt en latin. La nouvelle édition de cet
ouvrage ſera d'autant plus accueillie que
le laborieux éditeur n'a rien négligé pour
la rendre exacte & correcte . Il a rectifié
les noms corrompus ; il a corrigé les barbariſmes
& les fautes fans nombre qui fourmilloient
dans l'édition originale. On
conçoit que ce travail a dû exiger beaucoup
de foins & de recherches. La riche
bibliotheque du Roi a été fur - tout d'un
grand fecours à l'éditeur , pour vérifier
ſur les livres mêmes les textes copiés par
du Verdier ſouvent avec beaucoup de négligence.
Ces deux derniers volumes font , ainſi
que les précédens , enrichis de notes curieuſes
& inftructives. Il eſt fait mention
à l'article d'Olivier de Lyon , docteur
théologien , recteur & grand - maître du
college royal de Navarre , que ce docteur
fut employé dans la négociation de l'Univerſité
avec la Cour au ſujet du Concordat.
Il harangua à cette occaſion leChancelier
du Prat , & termina ainſi ſon éloge :
)
JANVIER. IH. Vol. 1774. 89
,, Qu'on ne s'imagine pas que je veuille
د د
ici vous flatter ; je me conforme à l'uſa-
„ ge de cette célebre Univerſité , lors-
„ qu'elle aborde les Grands ; elle les loue ,
,, non pour leur inſpirer de l'orgueil ,
mais pour les exciter à la vertu.
dat homines , non ut efferantur , fed ut ex-
و د
citentur .
"
Lau-
Philippe Melanchthon , célebre théologien
& l'un des plus favans hommes de
ſon ſiecle , nous eſt ici repréſenté comme
le plus paiſible , le plus modeſte & le plus
doux de tous les Proteftans. Sa mere qui
étoit Catholique l'interrogeoit ſur ce qu'il
falloit qu'elle crût au milieu de toutes les
diſputes qui agitoient l'Allemagne. ,, Continuez
, lui dit-il , de croire& de prier ,
comme vous avez fait juſqu'à préſent ,
& ne vous laiſſez point troubler par le
conflict des diſputes de religion."
ود
و د
د و
و د
Du Verdier a rendu ſa blibliotheque intéreſſante
, en s'appliquant à faire connoître
les auteurs plus par leurs ouvrages que
par des faits particuliers. Il cite de Pierre
le Loyer , qui a publié des oeuvres & mélanges
poëtiques , pluſieurs pieces de poéſies
, ent'autres ce ſonnet qui renferme
un petit conte dicté avec affez de naïveté.
F5
90
1
MERCURE DE FRANCE.
En même lit étoient couchés deux fouls ,
L'un léthargique , & l'autre phrénétique ,
Qui , d'un remede admirable & oblique ,
Se font guéris l'un & l'autre de coups.
Le phrénetique , ſe levant en coufroux ,
Pour la fureur de fon mal qui le pique ,
De tous côtés frappe le léthargique ,
Et vous l'étrille & deſſus & deſſous .
Ainfi aux coups , & étrange merveille !
Le léthagique endormi , ſe réveille ,
Guéri du mal qui l'aggravoit fi fort ;
Et l'autre , épris de fureur & de rage ,
Las de frapper , matte ſon fier courage ,
Et , du travail , devient foible & s'endort.
Le fixieme volume de cette collection
eſt terminé par une table raifonnée des
ouvrages imprimés ou manuscrits annoncés
dans la bibliotheque Françoiſe de du
Verdier , & par une table des auteurs cités
dans la même blibliotheque.
Ces monumens de notre ancienne lit- <
térature , éclairés par la critique judicieuſe
de l'éditeur , tiendront une place diftinguée
dans les biblioteques. Ils nous offrent
un tableau fidele de l'aurore dela littérature
françoiſe , & peuvent être regardés
comme des guides ſûrs pour la recherche
& la connoiſſance des anciens li-
{
JANVIER. II. Vol. 1774. 91
vres. Les notices & les extraits des bibliographes
fuppléeront même dans bien
des circonstances à pluſieurs ouvrages
qu'il feroit très difficile aujourd'hui de ſe
procurer.
Odes d'Horace , traduites en vers françois ,
-avec des notes , par M. Chabanon de
Maugris ; livre troiſieme; vol. in - 12 .
br. 36 f. A Paris , chez Lacombe , li-
•braire.
Doit - on traduire les poëtes en vers ?
Ce doute n'a pu être propoſé que par des
lecteurs dont l'ame de glace , fatisfaite de
connoître la penſée du poëte original ,
compte pour rien ce charme de l'harmonie
& ces images qui tiennent aux formes
variées & cadencées de la poéſfie.
M. Ch. de M. s'eſt bien pénétré des impreffions
qu'il a reçues en lifant Horace ,
& a cherché à réveiller ces mêmes impreſſions
dans l'ame du lecteur ; ce qu'il
n'auroit pu exécuter auffi heureuſement
qu'il l'a fait , s'il n'eût employé les ſecours
de la poéſie. Mais comme le génie
de la langue latine n'eſt pas le même que
celui de la langue françoiſe , on conçoit
que le traducteur a dû quelquefois négliger
de compter les mots , & fe contenter
92
MERCURE DE FRANCE.
de les donner au poids , ſuivant l'expresſion
de Cicéron qui dit , en parlant de la
traduction qu'il avoit faite des deux harangues
de Démosthene &d'Eſchine , pour
& contre Ctéſiphon : Non enim ea (verba )
me annumerare lectori putavi oportere ,
Sed ea tanquam appendere. ,, Lorſque la
conciſion , ajoute ici M. Ch. eſt un
mérite dans le texte , le traducteur doit
être concis : mais , quand il n'y a ni
mérite ni avantage à l'être , pourquoi
n'accorderoit - on pas au traducteur la
liberté de donner à ſon ſtyle le nombre
& la rondeur que fon oreille lui prescrit
? Par exemple , dans ces vers ,
ود
وا
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
Coelo ſupinas ſi tuleris manus
Naſcente Junâ ruſtica Phidyle ,
je doute que la préciſion de ces mots ,
„ nafcente luna , la lune naiſſant , ait au-
,, cun charme pour le lecteur : que l'on
ود
traduiſe ainſi :
Leve tes mains au Ciel , ruſtique Phidylé ,
Quand la lune ſe renouvelle ,
,, on ſera plus ferré que le texte ; mais
cette préciſion eſt-elle de quelque importance
, & , pour y avoir égard , faut-
و د
و د
33 il que le traducteur s'interdiſe une pé
JANVIER. II. Vol. 1774. 93
,, riphrafe qu'il jugera plus favorable à
ود
"
l'harmonie ? M. Ch. a traduit aing
les vers qu'il vient de citer :
Leve tes mains au Ciel , ruſtique Phidylé ,
Lorſque la lune renaiſſante
Répand fur l'Olympe étoilé
Sa clarté foible & languiſſante.
Les notes qui accompagnent la traduction
de chaque ode font d'ailleurs connoître
l'ordre & le ſens littéral du texte ,
lorſque le traducteur s'en écarte , & donnent
, autant qu'il eſt poſſible , une idée
préciſe de l'original , aux perſonnes qui
ne le liſent point. Il ſera ſans doute agréable
pour le lecteur , s'il rencontre par
haſard un trait qui lui plaiſe dans la traduction
, de voir dans le texte le trait qui
l'a produit. C'eſt , pour ainſi dire , manger
le fruit à l'arbre: on peut auſſi conſi:
dérer les efforts que fait le poëte traducteur
pour atteindre ſon original comme
une eſpece de joûte dont chaque lecteur
devient le juge. Si le traducteur d'Horace
n'obtient pas toujours la palme , il peut
s'en conſoler aifément. Parmi les odes
que préſente ce troiſieme livre d'Horace,
nous choiſirons celle qui a été le plus fou94
MERCURE DE FRANCE.
vent traduite en vers , afin de procurer à
nos lecteurs le plaifir de la comparaiſon :
Donec gratus eram tibi , &c.
HORACE.
Quand tu m'aimois , quand ta beauté féveré
D'un autre amant rejetoit les tranſports ,
Des ſouverains que la Perſe révere
Je dédaignois la gloire & les tréſors.
LYDIE.
Quand tu brûlois pour moi , quand ton ame attiédie
N'avoit point à Cloé facrifié Lydie ,
Cent fois je me diſois , fiere d'un tel lien :
Le grand nom d'Ilia n'eſt point égal au mien.
HORACE.
Cloé ; Cloé me tient ſous ſon empire :
Ses chants flatteurs , ſa lyre me ravit ;
Faut- il mourir pour elle ? oui , c'en eſt fait , j'expire,
Mais conſervez , grands Dieux , Cloé qui me ſurvit.
1
LYDIE.
J'adore Calaïs & Calais m'adore :
Calaïs , prends mes jours ; & s'il ne te ſuffit ,
Dieux rendez-moi la vie , & je la perds encore
Mais conſervez , grands Dieux , l'amant qui me farvit.
JANVIER. II. Vol. 1774. 95
+
HORACE.
Quoi ! ſi Vénus près de toi me ramene ,
Et ſous le même joug tous les deux nous enchaîne ,
Si Chloé fort d'un coeur qui rentre ſous ta loi,
Si ma porte jamais ne s'ouvre que pour toi ?
LYDIE.
Calaïs eft plus beau que l'aſtre qui m'éclaire ;
Léger dans tes amours , bouillant dans ta colere ,
Que de riſques nouveaux il me faudroit courir !..
Mais n'importe : avec toi je veux vivre & mourir.
Le traducteur , à l'occaſion de ce vers :
Et ſous le même joug tous les deux nous enchaîne ;
obſerve dans ſes notes que le latin porte,
Et ſous un joug d'airain tous les deux nous enchaîne.
Cette métaphore , ajoute-t'il , par la
quelle Horace exprime un noeud indiſſoluble
, nous offriroit l'idée d'un eſclavage
dur & malheureux ; par conféquent on ne
peut la conſerver dans le François. Dans
Je dernier vers du quatrain ,
1
Si ma porte jamais ne s'ouvre que pour toi ,
::
96 MERCURE DE FRANCE.
le mot jamais annonce un retour conſtant,
& fupplée par conséquent au joug d'airain
.
Les autres notes du traducteur & les
remarqués inférées dans les deux differtations
qui accompagnent la traduction
font déſirer que M. C. ne borne point ici
ſon travail , mais qu'il continue de nous
préſenter dans une verſion poétique , élégante
& facile le poëte ſenſé , le critique
judicieux , le philoſophe aimable de la
cour d'Auguſte.
Les Exercieces du corps chez les Anciens ,
pour fervir à l'éducation de la jeuneſſe ;
parM. Sabbathier , profeſſeur au college
de Châlons- fur Marne , & fecrétaire
perpétuel de l'Académie de la même
ville; 2 vol. in 8°. A Paris , chez de
Lalain , libraire.
Les Exercices du corps chez les Anciens
étoient d'autant plus cultivés , qu'avant
l'invention de la poudre , la force & l'agilité
du corps décidoient principalement
la victoire dans les combats. Salluſte loue
Pompée de ce qu'il couroit , fautoit &
portoit un fardeau auſſi bien que l'homme
de ſon temps le plus exercé. Les principaux
JANVIER. II . Vol. 1774. 97
cipaux de ces exercices étoient le ſaut , le
diſque , la lutte , le javelot , le pugilat ,
la courſe à pied & en charriot , &c. M.
Sabbathier a raſſemblé fur ces différens objets
les recherches de MM. Burette , l'Abbé
Gédoyn , la Barre& autres. Cesrecherches
font curieuſes ; elles font même utiles
pour faciliter l'intelligence des écrits des
Anciens.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
On voit par ces recherches queſi l'exercicede
la courſe étoit en crédit chez les Anciens
, par rapport à l'art militaire , on
ne la cultivoit pas avec moins d'attention
&de confiance par rapport à lamédecine.
Hippocrate , dit l'auteur de ces recherches
, attribue , dans le ſecond livre
du Régime , différens effets pour la fanté
, à différentes fortes de courſes dont
il fait mention. Il prétend que celle qui
ſe fait en ligne droite , dans unlonges-
,, pace , & dont on augmente peu- à-peu
la vîteſſe , contribue , en échauffant la
chair , à la diſtribution & à la coction
,, du fuc nourricier qui s'y trouve ; mais
qu'elle diminue moins la peſanteur &
l'embonpoint du corps , que ne fait la
courſe circulaire ;qu'elle convientmieux
,, aux grands mangeurs ,& qu'elle eſt plus
,, utile l'hiver que l'été. Il eſtime que la
ود
و د
و د
ود
"
و د
G
28. MERCURE DE FRANCE.
,, courſe que l'on fait tout habillé , produit
ود
les mêmes effets , à l'exception qu'elle
échauffe davantage , & qu'elle rend le
,, corps plus humide&moins coloré parce
„ qu'il eſt toujours environné du même
,, air , bien loin d'en rencontrer à chaque
,, moment un nouveau qui le purifie ; ce
,, qui rend cette eſpece de courſe propre
و د
aux gens fecs , à ceux qui étant trop
,, gras , veulent s'amaigrir , & aux vieil-
,, lards , à cauſe de leur froideur naturelle.
و د
Il croit que la courſe à cheval , foit
,, qu'on la renferme dans le double ſtade ,
و د
و د
"
و د
"
ſoit qu'on ne s'ypreſcrive nulles bornes ,
„ exténue davantage les chairs , parce que
,, cet exercice n'agitant que les parties
extérieures , ne fait que diſſiper les
humidités fuperficielles qu'il pouſſe au-
„ dehors , & que déſſécher les parties qui
en étoient chargées. Il enſeigne que la
courſe circulaire eſt moins capable de
fondre les chairs , mais qu'elle les atté.
„ nue & les enfle ; produiſant cet effet
,, principalement au ventre , par une fré-
,, quente reſpiration , qui attire dans ces
„ parties beaucoup d'humidité. Il dit en-
, core que la courſe à toutes jambes des-
,, ſeche très - promptement , à la vérité ,
, mais qu'elle eſt nuiſible en ce qu'elle
و د
JANVIER. II . Vol. 1774. 99
, cauſe des convulfions. Il ajoute qu'en
ود
ود
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
و د
ود
و د
ود
échauffant le corps , elle rend la peau
, plus deliée , & qu'elle donne aux chairs
moins de conſiſtance que ne fait la courfe
circulaire , & qu'elle les décharge des
humidités fuperflues. Hippocrate nebornoit
pas au ſeul régime ſes expériences
fur cet article ; il les étendoit juſqu'à
,, prévenir & même à guérir certaines maladies
par la courſe , & à découvrir celles
qui pouvoient être cauſées par cet
exercice. Il conſeille , par exemple , à
ceux qui ont vu en fonge les étoiles , la
lune ou le ſoleil s'obſcurcir , de courir
en long , couverts de leurs habits , ſice
font les étoiles qui leur aient paru éclipſées
; en rond , ſi c'eſt la lune ; & en
long & en rond , ſi c'eſt le ſoleil. ,,
Ces détails paroîtront au moins frivoles
; & on pourra ſe rappeler enlesliſant
la queſtion que fait le Malade imaginaire
à fon médecin, s'il doit ſe pomener en
long ou en large. M. Sabbathier , pour
excuſer le ridiculede ces conſeils , dit qu'ils
étoient fondés ſur l'opinion où l'on étoit,
alors , que l'obſcurciſſement de quelquesuns
de ces aſtres , vu en fonge , marquoit
telle ou telle mauvaiſe diſpoſition corporelle
, dans celui qui avoit un tel fonge,
"
و د
G2
100 MERCURE DE FRANCE)
& demandoit qu'on employât pour corri
ger cette mauvaiſediſpoſition , tels ou tels
remedes , parmi leſquels étoient compriſes
les différentes fortes decourſes. Nous
croyons cependant que pour l'honneur
d'Hippocrate , il ſeroit plus ſimple d'adopter
le ſentiment de ceux qui penſent que
les trois livres intitulés du Régime , dans lesquels
ſe trouvent les détails ci-deſſus , ont
été fauſſement attribués à cet illuſtre médecin.
Ce ſentiment paroît d'autantmieux
fondé que ce même écrit nous entretient
d'autres minuties indignes du célebre auteur
des aphorifmes. Il y eft encore
question
, par exemple , d'un jeu de main &
de doigts pretendu très-utile pour la fanté
, & qui s'appelloit chironomie.
On diſtribue chez le même libraire &
du même auteur les quatre premieres livraiſons
du recueil de planches pour le
dictionnaire de l'intelligence des auteurs claffiques
Grecs & latins. Ces quatre cahiers
de planches préſentent les monumens qui
ſe rapportent à l'architecture avec les objets
qui en dépendent. Des explications
courtes & faciles accompagnent ces planches
& en facilitent l'intelligence.
JANVIER. II. Vol. 1774. 1οΙ
Mémoire fur l'uſage où l'on eſt d'enterrer
les morts dans les Eglifes & dans l'enceinte
des villes ; par M. Maret , docteur
- médecin-chirurgien de la Faculté
de Médecine de Montpellier , agrégé
au college des Médecins de Dijon ,
fecrétaire perpétuel de l'académie des
ſciences , arts & belles - lettres de la
même ville , agrégé honoraire du college
de Médecine de Nancy , des académies
de Bordeaux , Clermont Ferrand
& Caën ; brochure in -8°. A Dijon
, chez Cauſſe , imprimeur , & à
Paris , chez Moutard , libraire.
Ce mémoire , dreſſé à la recommandation
des Officiers municipaux de Dijon ,
fait très - bien voir les inconvéniens d'enterrer
les morts dans l'enceinte des villes
, & fur-tout dans les Eglifes. Ces inconvéniens
avoient déjà été expoſés dans
pluſieurs écrits. Mais l'auteur de ce mémoire
, en raſſemblant ce qui a déjà été
dit contre cette pratique , & en y ajoutant
de nouvelles obſervations , pourra
peut - être fixer l'attention des Officiers
municipaux fur cet objet important. Les
obſervations de M. Maret font d'autant
G3
102 MERCUURE DE FRANCE.
plus preſſantes qu'elles ſe trouvent d'accord
avec tous les principes de la ſaine
phyſique. Ces obſervations ſont d'ailleurs
appuyées fur des calculs aifés à vérifier&
fur des faits qu'il n'eſt pas poſſible de révoquer
en doute. Pluſieurs de ces faits ſe ſont
même paſſés ſous nos yeux , & les papiers
publics nous ont inſtruits pluſieurs fois des
épidémies & autres accidens ſurvenus à
l'ouverture des tombes , ou occaſionnés
par des fouilles faites dans les Eglifes &
même dans les cimetieres. Les Anciens
avoient coutume d'enſevelir leurs morts le
long des grands chemins ; ce qui pouvoit
ſervir de leçon aux voyageurs. Mais indépendamment
de cette raiſon morale , il y
avoit une raiſon de police , celle de procurer
aux exhalaiſons impures des cadavres
la facilité de ſe perdre dans le vague de
l'air. Si la plupart des terreins deſtinés
aux ſépultures , ſe trouvent aujourd'hui
renfermés dans nos villes , c'eſt que ces
villes , en s'agrandiſſant , ont enveloppé
ces terreins dans leur enceinte. Le mauvais
air que ces terreins exhalent ſe trouve
aujourd'hui concentré par la hauteur
des édifices qui empêchent les vents de le
diſſiper. Il peut devenir de plus en plus per
nicieux , parce que la terreraſſafiée en plu-
4
JANVIER. II. Vol. 1774. 103
ſieurs endroits , refuſe de confumer les
corps qu'elle reçoit tous les jours. Maisen
attendant que des arrangemens ſuffifans
puiſſent être pris par les Magiſtrats pour
écarter des villes les lieux ordinaires de
ſépulture , nous croyons devoir rappeler
ici pluſieurs exemples de laïques , qui, par
humilité ou par les mêmes motifs qui font
defirer que l'on ceſſe d'enterrer dans les
Egliſes , ont voulu l'être dans les cimetieres.
On lit dans le Ménagiana , tome
2 , page 385 , que Simon Pietre , médecin
, dont Gui Patin a écrit la vie , défendit
par fon teftament qu'on l'enterrât
dans l'Eglife , de peur de nuir à la ſanté
des vivans. Philippe Pietre fon fils , avocat
au parlement de Paris , lui fit cette épi
taphe qui ſe voit au cimétiere de St.
Etienne - du- Mont :
Simon Pietre , vir pius & probus ,
Hic fub dio ſepeliri voluit ,
Ne mortuus cuiquam noceret ,
Qui vivus omnibus profuerat.
On cite auſſi un anatomiſte de Louvain ,
qui voulut être inhumé au cimetiere , dans
la crainte de profaner l'Eglife & d'incommoder
les vivans.
S. A. S. Monſeigneur Philippe , Duc
G4
704
MERCURE DE FRANCE.
d'Orléans , dernier mort , ſi diſtingué
par ces fonnoiſſances & fes vertus , avoit
demandé à être inhumé dans le cimetiere .
M. le Chancelier d'Agueſſeau , dont
les talens & les vues rendront la mémoire
immortelle , recommanda expreſſément
qu'on l'enterrât dans le cimetiere d'Auteuil,
& fes volontés ont été reſpectées.
Nous pourrions rapporter d'après M.
Maret de pareils exemples donnés par des
Prélats recommandables par leurs vertus.
Mais ceux que nous avons cités fuffifent
fans doute pour inſpirer aux Particuliers
les mêmes ſentimens d'humilité & de res
pect pour les Egliſes , & de dévouement
au bien - être de la ſociété.
Recueil ou Table & Précis des Edits , Déclarations
, Lettres - Patentes , Ordonnances
, &c. premier ſemeſtre 1773 ;
vol. in-4°. A Paris , chez Ruault , libraire
, rue de la Harpe.
Ce premier volume juſtifie l'exactitude
de l'éditeur à remplir les engagemens qu'il
avoit contractés par ſon profpectus. Il ſe
flatte même que les ſouſcripteurs trouveront
dans ce volume plus qu'il ne leur
avoit promis . Peut-être en effet n'attendoient-
ils que le titre , la date , & une no
9
JANVIER . II. Vol. 1774. 105
tice ſuccincte des loix. L'éditeur leur en
donne les diſpoſitions dans leur entier. En
les abrégeant ; il auroit craint de les altérer
; il n'a fupprimé que les clauſes de ſtyle
& les préambules; il a cependant confervé
les préambules même , quand ils lui
ont paru néceſſaires pour développer la
raiſon & l'eſprit de la loi. Son recueil renferme
tout à la fois & les loix & une table
des matieres par ordre alphabétique.
Afſſervi à l'ordre des dates , il a rejeté à
l'année 1772 des loix qui n'ont été rendues
publiques que dans les fix premiers mois
de l'année 1773 ; mais il les replacera dans
la table chronologique de 1772 , dont - il
donnera le premier volume au mois de
Janvier prochain. Il reprendra ainſi ſucces
fivement les années qui ont précédé jusqu'à
l'avénement de Sa Majeſté au trône.
Le prix de la ſouſcription eſt de 10 livres
10 fols pour les deux volumes de chaque
année , rendus frans de port par tout
le royaume. Les perſonnes qui ne ſouscriront
point paieront chaque volume ſéparément
7 livres broché. On fouferira
à Paris , chez le libraire ci - deſſus nommé.
Il faut affranchir les lettres & l'argent,
G5
106 MERCURE DE FRANCE ,
Tableau du Ministere de Colbert ;
Mens agitat molem.
vol in - 8 °. A Amſterdam ; & ſe trouve
à Paris , chez le Jay , Baſtien , &
Angot.
Colbert partagea le fort des plus grands
hommes ; il travailla long- temps pour
des ingrats , & on n'a ſenti que de nos
jours les avantages qu'il a procurés à la
France , celui fur- tout de l'avoir délivrée
des vices des inſtitutions féodales . Ce
Miniſtre , au milieu même de l'ignorance
où l'on étoit alors des premiers principes
de l'adminiſtration & des finances , fonda
un Commerce , créa une Marine , établit
des Colonies , appela en même temps les
ſciences & les arts , & ſe ſervit de tous
ces refforts pour imprimer à la Nationune
activité nouvelle. Eclairé par ſes propres
réflexions , il comprit de bonne heure
que , dans un fiecle où les ſervices ſe
paient , où la force n'eſt que la richeſſe ,
où l'or & l'argent font devenus des proviſions
néceſſaires pour l'attaque & la dé .
fenſe , on ne pouvoit donner trop d'encouragement
au commerce extérieur qui
procure ces proviſions l'Etat. Le comJANVIER.
II. Vol. 1774. 107
ά
merce eſt même le ſeul canal par lequel
on puiffe faire rentrer les matieres d'or &
d'argent que l'on a été obligé de faire fortir
pour les entrepriſes au - dehors ,
moins de ſuppoſer qu'un Etat ait les institutions
du Peuple Romain que la guerre
enrichiffoit , ou qu'il poſſede des mines
d'or& d'argent. Mais ces mines ſe tarisſent;
l'argent au contraire que procurele
trafic ſe renouvelle ſans ceſſe avec le befoin.
Le bénéfice total de l'induſtrieſerépartiſſant
d'ailleurs par petites portions ,
met une plus grande proportion entre les
fortunes des citoyens , écarte les excès du
luxe , favoriſe la population & étend les
fentimens patriotiques en attachant un
plus grand nombre de ſujets à la fortune
de l'Etat. C'eſt d'après ces principesdont
étoit pénétré Colbert que furent publiés
tous ces réglemens dans lesquels l'auteur
du tableau a puiſé ſes réflexions pour nous
tracer le miniſtere de cet homme d'Etat.
Ce miniſtre , entraîné par la néceſſité des
affaires , uſa quelquefois de ces moyens qui
ſoutiennent l'Etat pour un temps , & l'oberent
pour pluſieurs années. Perſonne
néanmoins ne poſſéda à un plus haut degré
cet eſprit de calcul & de combinaiſon
qui fait appercevoir un profit réel là où
108 MERCURE DE FRANCE:.
les autres ne verroient qu'une perte ou
une dépenſe ſuperflue. Il ſupprima des
augmentations établies ſur les droits des
fermes dans le temps même qu'il ſe
voyoit obligé de procurer de nouveaux
fonds pour fubvenir aux dépenſes de l'Etat.
Mais il ordonna ces fuppreffions parce
qu'il nignoroit pas qu'il doit exiſter une
meſure proportionnelle entre les droits
&la confommation. Il apprit aux ministres
des finances qu'il eſt un terme où ils
doivent s'arrêter ; il leur enſeigna que
toute production qui n'eſt pas eſſentielle à
la vie des hommes , reſte & périt tôt où
Bard dans les mains qui la cultivent , dès
que le droit impofé ſur elle furpaſſe les fa--
cultés du plus grand nombre qui pourroit
la conſommer. " C'eſt ainſi , ajoutel'auteur
de ce tableau , que Colbert dévoile à
l'oppreſſion , à la tyrannie leur impuisfance
; c'eſt ainſi qu'il montre à tous les
Souverains les limites qu'ils doivent ſe
preſcrire , & qu'il leur enfeigne de devenir
juſtes parl'intérêt même qu'ils ont
à l'être.
ود
و د
و د
و د
و د
ود
ود
Des notes placées à la fin de l'ouvrage
rendent ce tableau du miniſtere de Col
bert plus inſtructif & plus intéreſſant.
4
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 109
Mémoires de la Société royale de Turin
Tome 40.
Ce volume contient les Mémoires préſentés
à la Société royale de Turin dans
les années 1766 , 1767 , 1768 & 1769 .
Il eſt diviſé en deux parties ; l'une contient
les Mémoires de Phyſique , & l'autre
ceux de Mathématiques. Nous allons
rendre compte ſucceſſivement des principaux
objets qui y font traités.
Mémoires de Physique.
10. Mémoire ſur la trompe du coufin &
du taon , par Dom Maurice Roffredi ,
abbé de Caſanova , Ordre de Cîteaux.
- Il eſt très difficile d'obſerver la ſtructure
d'organes auſſi petits : on ne peut les
diſſéquer ; & , ſi on les broie pour tâcher
de découvrir leur organiſation par l'examen
de leurs débris , alors toutes les parties
délicates , ou fufceptibles de contraction
, doivent être bien défigurées.
Dom Roffredi a imaginé dedétremper les
objets qu'il veut obſerver , non avec de
l'eau , dont l'action est trop prompte, mais
avec de l'huile d'olive; enſuite il place
fon objet nageant dans une goutte d'huile
fur une lame de verre qu'il couvre d'une
110 MERCURE DE FRANCE .
autre lame ; elles ne ſont ſéparées que par
l'épaiſſeur d'une feuille de papier plus ou
moins gros , afin que l'objet ſoit aſſujetti,
& ne foit pas écrafé. C'eſt par ce moyen
que Dom Roffredi eſt parvenu à voir les
différentes parties dont font compofées
les trompes des coufins & des taons. Il en
donne la deſcription & la figure .
2º. Sur la décompoſitiondu nitre & du
fel marin par les intermedes terreux , par
M. Monnet. Cette décompoſition paroît
contraire aux loix des affinités. Les Chimiſtes
ont d'abord imaginé de l'expliquer
en ne regardant les terres que comme des
agens mécaniques. Ils ont cru enſuite devoir
l'attribuer à l'acide vitriolique contenu
dans les terres argilleuſes qu'on emploie
communément dans cette opération.
M. Monnet prouve ici que cette décompoſition
eſt due à l'affinité de l'alcali
avec la terre. M. Viellard a préſenté à
l'Académie des Sciences de Paris , un Mémoire
fur le même objet.
3º. La defcription de trente eſpeces de
gramens qui ne ſe trouvent ni dans les
ouvrages de M. de Linné , ni dans celui
de M. Scheuzcher , par le célebre M. de
Haller.
4°. Une Lettre de M. Monnet fur le
minium.
JANVIER. II. Vol. 1774. 11
5º. Les recherches du même ſur la recti
fication & la purification des acides volatils
tirés des matieres animales .
60. Un eſſai analyſé des eaux ſpiri
tueuſes & martiales de Vinoglio.
70. Sur la combinaiſon de la crême de
tartre & de mercure , par M. Monnet.
Les expériences que cette combinaiſon a
donné lieu de faire à M. Monnet , lui
fourniſſent une preuve de l'exiſtence de
l'alcali fixe tout formé dans la terre.
80. Extrait des Lettres de Dom Roffredi
, ſur un ouvrage de M. Needham. Il
faut ſuppoſer que cet ouvrage a fait aſſez
de bruit en Italie pour qu'un obfervateur
du mérite de Dom Roffredi ait cru qu'il
étoit néceſſaire d'y répondre.
9°. Sur une eſpece d'agaric , par M.
Dona. Cet agaric, qui reſſemble à une
peau , n'avait pas encore été décrit avec
exactitude. On l'emploie contre les hémorragies
de toute eſpece.
10°. Obfervations chymiques , par M.
le Comte de Saluces. Ces obſervations
roulent fur des objets utiles , fur l'ens
veneris , préparation dont Boyle a vanté
les effets contre le rachitis , & qu'on
prouve ici ne pouvoir être fait fans danger
qu'avec du vitriol martial , fans mélange
de cuivre , malgré l'opinion an
12 MERCURE DE FRANCE.
cienne, & le nom que l'inventeur de ce
remede lui avoit donné ; ſur la teinturė
en foie , ſur l'huile bonne à manger qu'on
rétire des pepins de raiſins , & du fruit
du hêtre appelé faîne , (il y a quelques
cantons de France où le peuple n'en connoît
pas d'autre) ; ſur les différentes eſpeces
de plantes qu'on peut ſubſtituer à
l'écorce de chêne & de bouleau , pour les
tanneries .
Mémoires de Mathématiques.
1 °. & 2°. Sur le calcul intégral , par
M. le Marquis de Condorcet.
Dans ces deux Mémoires , & dans une
addition poſtérieure, l'auteur ſe propoſe
de déduire de la théorie générale des
équations différentielles , un moyen de
parvenir à en avoir l'intégrale en termes
finis toutes les fois que cela eſt poſſible.
Le moyen que l'exceſſive longueur des
calculs doit néceſſairement rendre impraticable
dans une infinité de cas , n'eſt
préſenté ici que comme une reſſource qui
pourra toujours fuppléer au défaut de méthodes
particulieres .
3°. & 4°. Dans le premier de ces deux
Mémoires , M. de la Grange démontre
un théorême que Fermat avoit propoſé
aux Mathématiciens Anglois , & dont
Wallos
JANVIER . II. Vol. 1774. 113
Wallos n'avoit donné que quelques cas
particuliers. Dans le ſecond, M. de la
Grange applique la théorie du premier à
la folution en nombres entiers des problêmes
indéterminés du 2. degré .
5°. Dans ce Mémoire , M. de laGrange
examine une claſſe d'équations différentielles
du premier ordre , où deux fonctions
ſemblables de chacune des deux
variables , font égales l'une à l'autre. M.
Euler avoit déjà conſidéré cette eſpece
d'équation. M. de la Grange donne ici,
pour les réfoudre , une méthode générale
-directe , & d'une élégance finguliere.
6°. Recherches ſur différens ſujets , par
M. d'Alembert. Les triangles ſphériques
formés par de petits cercles, la théorie
générale de l'arc en ciel ,le mouvement
des noeuds des Satellites , & une fonction
différentielle dont l'intégration dépend
de la rectification des ſections coniques ,
font l'objet de ces fragmens où l'on reconnoît
le génie de M. d'Alembert .
7°. Sur la méthode des variations , par
M. de la Grange. M. de la Grange eft
conftamment le premier qui ait trouvé ,
par une méthode générale analytique &
directe , les formules qui donnent les
conditions du maximum ou du minimum
H
८
114 MERCURE DE FRANCE.
pour les fonctions ſans le ſigne d'intégra.
tion , ou donné par une équation différentielle.
Il eſt auſſi le premier qui l'ait
appliquée d'une maniere générale à la ſolution
des problêmes de dinamique. Ces
découvertes , quoiqu'imprimées pour la
premiere fois en 1762 , avoient été envoyées
en 1756 à M. Euler , par l'auteur ,
qui alors n'avoit pas vingt ans. M. Euler
fut affez grand pour avouer la ſupériorité
que ces méthodes de M. de la Grange
avoient fur celles qu'il avoit données auparavant.
M. Fontaine a prétendu , & n'a
pas prouvé , que cette méthode étoit
fautive. M. le Chevalier de Borda a propoſé
quelques objections ſur une des
queſtions qu'elle renferme. M. de la
Grange donne ici de ſa méthode une
nouvelle analyſe plus ſimple & plus claire
, & répond aux objections de M. le
Chevalier de Borda avec tout le détail
que méritent ces objections en ellesmêmes
, & le nom du Géometre qui les
a propoſées.
8°. & 9°. Sur le mouvement d'un corps
attiré par deux centres fixes. M. de la
Grange integre les équations du problême
, ſoit que le mouvement du corps ſe
faſſe dans un plan , ſoit que fon orbite
JANVIER. II . Vol. 1774. 115
foit une courbe à double courbure , lorsque
l'attraction s'exerce en raiſon inverſe
du quarré des diſtances. Dans le ſecond
Mémoire , il examine dans quelles autres
hypotheses de gravitation les équations
des problêmes feroient encore intégrales ,
par la même méthode.
10º. Sur l'intégration de l'indéfinitinome
, par le Pere Gianella , Jéſuite.
Ce Mémoire eſt une généraliſation des
méthodes que les Géometres ont données
pour les binomes , les trinomes , les quadrinomes
placés ſous un radical quel-
* conque , & l'auteur détermine de même
les cas d'intégrabilité par certaines conditions
des expofans.
11 °. Mémoire de M. de la Place fur
les équations linéaires aux différences infiniment
petites , & aux différences finies.
M. de la Grange & M. d'Alembert ont
donné de très - beaux théorêmes fur cette
matiere. Dans le tome 3º des Mémoires
de la Société royale , M. de la Place généraliſe
ces théorêmes , en les étendant aux
équations aux différences finies. Il examine
auſſi différentes claſſes d'équations
linéaires dont les coefficiens non conftans ,
font cependant d'une forme telle que l'on
puite intégrer rigoureuſement ces équa-
H2
116 MERCURE DE FRANCE. :
tions. C'eſt ici le premier ouvrage imprimé
de M. de la Place. L'Académie des
Sciences , qui le connoît depuis longtemps
, quoiqu'il ſoit encore très -jeune ,
vient de l'admettre parmi ſes membres :
il lui a préſenté un très - grand nombre
d'excellens Mémoires ; & le Public peut
juger de leur mérite par celui que renferme
ce volume.
Preſque tous les Mémoires dont nous
venons de parler , font en François ; car
le François ſemble devenir la langue univerſelle
des Savans de l'Europe. Quel
homme de lettres pourroit ſe réſoudre à
ignorer la langue dans laquelle Montesquieu
, d'Alembert & Voltaire ont écrit ?
On trouvera inceſſamment des exemplaires
de ce volume & de la collection
complette des Mémoires de l'Académie
de Turin , quatre volumes in-4°. chez M.
Jombert fils , rue Dauphine.
Grammaire latine , avec des diſſertations
fur la Syntaxe , par M. Goulier , maître
de penſion ; vol. in 12. A Paris ,
chez Didot , aîné , libraire & imprimeur.
Les Commiſſaires nommés par l'Univerſité
de Paris pour examiner cette gramJANVIER.
II. Vol. 1774. 117
1
maire en ont porté un jugement qui doit
guider celui du lecteur." Nous eſtimons ,
ود
ود
ود
diſent ces Commiſſaires , que la Grammaire
latine , avec des differations fur
la Syntaxe , par M. Goulier , maître de
, pension à Versailles , mérite à tous
,, égards , c'eſt à dire , & par la forme&
,, par le fond , l'attache diftinguée de la
,, Compagnie ſavante à laquelle on a cru
devoir préſenter cet ouvrage. Il fautſe
garder de le confondre avec cette foule
obfcure de rudimens routiniers qu'on
,, imprime tous les jours , & qui tous les
>> jours perpétuent les erreurs grammati-
;, cales . C'eſt un livre vraiment élémen-
ود
ود
ود
ود
"
و د
دو
وو
ود
ود
ود
ود
taire , une méthode courte & lumineu-
,, ſe, un réſultat des meilleurs principes
des grammairiens célebres que l'auteur
avoue avoir profondément médités. Il
ne jure point fur la parole de ces grands
maîtres. Il oſe les redreſſer , quand ils
s'écartent de la vérité ;& facritique eſt
toujours folide & philofophique. A
leur exemple , il ne ſe borne point à
développer le mécaniſme d'un idiôme
,, particulier; il s'éleve juſqu'à l'analyſe
de la Grammaire générale , qui eſt la
clef de toutes les langues , & la logi-
,, que univerſelle. Ses diſſertations fur la
ود
"
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
,, ſyntaxe , principalement deſtinées pour
les maîtres , nous ont paru rapidement
écrites & fagement penſées. Elles contiennent
des obſervations neuves , ou
,, expoſées dans un nouveau jour. Si ,
,, comme le penſe M. Rollin dans fon
ود traité des Etudes , il est d'une grande
,, importance que les méthodes que l'on met
„ entre les mains des jeunes gens foient
faites avec foin , celle - ci ſemble rem-
,, plir ſes vues. Nous croyons donc que
les éleves & les jeunes maîtres de nos
écoles ne peuvent que gagner infiniment
à l'étudier , & que l'Univerſité ne
fauroit accueillir avec trop de diftinction
& l'auteur & l'ouvrage. ,,
وو
ود
و د
وو
ود
Défense de la volatilité du Phlogiſtique ,
ou Lettre de l'auteur des digreffions
académiques , à l'auteur du Journal de
Médecine , en réponſe à ſa critique de
la differtation ſur le Phlogiſtique ; brochure
in - 12. A Paris , chez Didot le
jeune.
Les ſavantes digreſſions académiques
de M. de M. contiennent des faits intéresfans
& pluſieurs idées neuves qui , pour
cette raiſon , ont même eſſuyé quelques
critiques, M. de M. a, pour le progrès ſeul
JANVIER. II. Vol. 1774. 119
de la ſcience , cru devoir répondre à ces
- critiques , détruire les objections , éclaircir
les difficultés & fournir de nouvelles
preuves des faits qui lui font conteſtés.
C'eſt ce qu'il a fait avec une ſagacité peu
commune , dans l'ecrit que nous venons
d'annoncer , écrit que l'on peut regarder
comme un très - bon appendix à ſes autres
differtations chimiques où il eſt particuliérement
queſtion des propriétés du Phlogiſtique
qui joue un ſi grand rôle dans la
chimie.
Cours de Mathématiques , à l'uſage de
MM. les Eleves de l'Ecole royale militaire.
Seconde partie in 8°. par M.
Berthelot , ancien profeſſeur de mathématiques
à l'Ecole royale militaire.
A Paris , chez Humaire.
Cette feconde partie contient l'algebre,
la théorie & la pratique de l'extraction
da la racine carrée , & celle de l'extraction
de la racine cube ; des applications
de la premiere à la tactique , & quelquesunes
de la ſeconde aux mines ; la ſolution
de pluſieurs problêmes choiſſs , du
premier degré , tant déterminés qu'indéterminés
; la théorie des équations du 20,
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
degré ; & la méthode de réſoudre celles
du 3º. degré , du 4. , &c.
L'emploi du temps dans la folitude , par
l'auteur des Entretiens d'une Ame pénitente
avec ſon Créateur.
Procul este , profani .
vol. in - 12 . A Paris , chez Humblot,
libraire.
Le pieux auteur des Entretiens d'une
'Ame pénitente avec fon Créateur a raſſemblé
dans ce nouvel ouvrage les vérités les
plus importantes de la morale évangélique.
Les réflexions qui accompagnent
ces vérités ſont priſes , pour la plus grande
partie , dans les ſermons d'un de nos
plus célebres prédicateur du commencement
de ce fiecle. Ces réflexions , rédigées
par un zêle éclairé & remplies d'une
piété tendre , font bien propres à nous
rappeler à nos devoirs au milieu même
des plus grandes diffipations , & à calmer
les mouvemens involontaires que des
exemples pernicieux peuvent exciter.
L'auteur a fait hommage de ſon travail
à Madame Louiſe de France , dite
Soeur Théreſe de St Auguſtin , Religieuſe
Carmelite à Saint - Denis .
JANVIER. II. Vol. 1774. 121
'Almanach encyclopédique de l'Histoire de
France ; année 1774 ; vol. in -16. A
Paris , chez Vincent , imprimeur - libraire
,
Les principaux événemens de notre
hiſtoire ſe trouvent rangés dans cet almanach
, ſuivant leurs dates , ſous chacun
des jours de l'année. L'auteur avoit , en
1772 , augmenté cet almanach de deux
articles nouveaux : l'un eſt un tableau
chronologique des Rois de France , divifés
en trois races depuis le fondateur de
la Monarchie ; & l'autre , une premiere
époque de l'hiſtoire de France , comprenant
l'hiſtoire abrégée de la premiere
race de nos Rois. L'auteur , pour faire
ſuite à ces deux morceaux , a donné , en
1773 , une ſeconde époque , comprenant
les regnes de Pepin & de Charlemagne ;
il termine l'almanach de 1774 par les regnes
des deſcendans de cet Empereur.
i
Almanach forain , ou les différens Spectacles
des Boulevards & des Foires de
Paris ; avec un catalogue des pieces ,
Farces & Parades , tant anciennes que
nouvelles , qui y ont été jouées , & quelques
anecdotes plaiſantes qui ont rap-
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
,
port à cet objet. Seconde partie , pour
l'année 1774. Vol. in- 16. A Paris
chez Quillau , libraire , & la veuve
Duchefne.
La premiere partie de cet Almanach a
été publiée l'année derniere. L'auteur y a
rapporté , ainſi que dans celle de cette année
, quelques anecdotes qui peuvent fervir
de leçon à la partie du Public qui s'amuſe
des ſpectacles des Baladins. Elles lui
font connoître les rufes que les ſaltimbanques
emploient ordinairement pour mettre
ſa curiofité à contribution. Un de ces
bateleurs faiſoit voir ſur les quais de Paris
un animal terrible , de la groſſeur d'un fort
cheval , dont la peau étoit mouchetée , apeu
près comme celle d'un tigre , & qui
avoit des oreilles très- courtes. Cet animal
unique & monstrueux étoit renfermé dans
une cage de fer , & le moindre de ſes mouvemens
en ébranloit les barreaux. Comme
le maître connoiſſoit toute fa férocité , il
le faifoit foigneuſement veiller par deux
gardes , qui étoient attentifs à faire reculer
les ſpectateurs , dès qu'il paroiſſoit y
avoir du danger. Cet animal extraordinaire
, & dont en effet on n'avoit jamais
vu le pareil , n'étoit qu'un boeuf à qui le
maître avoit ſcié les cornes , & dont il
JANVIER. II. Vol. 1774. 123
avoit teint & moucheté la peau. Les barreaux
de la cage étant poſes très lâches , le
boeuf ne pouvoit faire aucun mouvement
fans les ébranler , en forte qu'on croyoit
qu'il alloit tout brifer. Quand l'inventeur
de cette fupercherie eut recueilli tout l'argent
qu'il pouvoit eſpérer , il vendit au
boucher le prétendu monftre.
L'auteur de cet almanach , en rendant
compte des ſpectacles des Boulevards &
des Foires , égaie quelquefois ſes détails
par des anecdotes affez plaiſantes. Un
homme de la plus haute taille ſe promenoit
un ſoir à la Foire Saint-Ovide , pendant
qu'on jouoit en dehors les parades ;
tout occupé des lazzis qui ſe faifoient à
celle d'un joueur de marionnettes , il
heurta , par hafard , un petit boſſu , qui ,
ſe redreſſant ſur la pointe du pied , apostropha
très - incivilement cet homme
grand. Celui- ci , ſans ſe démonter , affecta
de ſe courber , & de dire en élevant
la voix : Qu'est ce qui est là-bas ? L'éſope
furieux de ce farcaſme , met la main fur
la garde de ſon épée , & en demande raifon
à fon adverſaire. Mais l'homme
grand , toujours de l'air le plus tranquille
, prit le mirmidon par le milieu du
corps , & le poſa ſur le balcon de la pa124
MERCURE DE FRANCE.
rade , en diſant froidement : Tenez l'homme
, ferrez un peu votre Polichinel , qui
s'aviſe de faire ici du tapage.
Fournal historique & politique des principaux
événemens de différentes Cours
de l'Europe ; à Geneve.
Ce Journal qui a commencé en Octobre
1772 , eſt compoſé de trente - fix
cahiers par an , chacun de foixante pag. ,
& paroît trois fois par mois , le 10 , le
20 & le 30.
Le prix de la ſouſcription pour une
année entiere , eſt de 18 liv. franc de
port à Paris comme en Province .
On ſouſcrit chez Lacombe , Libraire ,
Rue Chriſtine , à Paris .
Ce Journal ſuit la rapidité de la Renommée
politique. Il raſſemble & fixe
en quelque forte toutes les nouvelles
qu'elle diſtribue dans ſa courſe fugitive.
Il devient le dépôt exact & univerſel
de l'Hiſtoire du temps , & mérite d'étre
confervé & confulté par les faits que
le Journaliſte ou plutôt l'Hiſtorien , rédige
& préſente avec autant d'art que de
préciſion. On a beaucoup applaudi au tableau
des affaires de l'Europe , qu'il a donné
en 1772 , en commençant cet ouvrage
JANVIER. II. Vol. 1774. 125
périodique. Il a encore tracé au commencement
de cette année 1774 , une
eſquiſſe hiſtorique , dans laquelle il desfine
à grands traits les événemens étonnants
qui occupent actuellement la politique.
Ce morceau impoſant eſt de
main de Maître , & ne peut avoir été
conçu & exécuté que par un Ecrivain
qui a de la profondeur & de la pénétration.
Nous ne citerons ici que l'article
de la Suede.
ود Pendant que les Plénipotentiaires des
deux Puiſſances belligérantes , aſſemblés
à Fockiani , y difcutoient les conditions
d'un traité de paix ; pendant que les
Cours de Vienne , de Pétersbourg & de
Berlin , occupant des Provinces en Pologne
, épouvantoient la nation par des
prétentions dont la préſence de leurs armées
appuyoit les titres ; pendant que
le reſte de l'Europe contemploit avec
effroi , dans les calamités paſſées & dans
l'humiliation préſente de cette Répu
brique , les déplorables effets d'une liberté
déſordonnée ; un jeune Monarque
dégageoit la Suede des liens d'une anarchie
qui la menaçoit d'une diffolution
prochaine.
Le trône des Guſtaves étoit devenu ,
comme celui des Jagellons , l'inutile té-
1
126 MERCURE DE FRANCE.
moin des orages qui ſe formoient à ſes
pieds. Dépouillé de toutes ſes prérogatives
, il n'avoit conſervé qu'une fplendeur
de décoration , tandis que le pouvoir
fouverain , n'ayant plus de point
d'appui , flottoit au gré des factions qui
s'en faififfoient tour - a- tour ; pour en
faire l'inſtrument de leurs vengeances.
Autant de dietes , autant de nouvelles
révolutions dans l'Etat. Le parti dominant
aimoit mieux voir la nation en
proie à des diſſentions funeſtes , que de
perdre , en fermant ſes plaies , les fruits
qu'il ſe flattoit d'en retirer. C'étoit toujours
fous le prétexte de la ſervir , qu'on
déchiroit la patrie ; c'étoit en invoquant
la liberté , qu'on travailloit à opprimer
le peuple.
Le défordre étoit à fon comble , lorsque
le Roi conçut le projet magnanime
de ſe jeter au - devant du gouffre où le
Royaume alloit s'engloutir. L'inſtant
étoit déciſif ; le Prince étoit ſeul ; l'orage
grondoit ſur ſa tête ; mais fa fermeté
créa des reſſources. Des coeurs généreux
, émus de fon danger & de celui
de la patrie , s'offrirent à ſeconder ſes
vues falutaires. Un moment pouvoit éterniſer
le mal ; un moment le fit diſparoître
ſans retour. Du haut du trône
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 127
que ſa main venoit de relever , Guſtave
rappela la nation, étonnée de ſfa reſtauration
fubite , à l'eſprit de ſes anciennes
loix. Les barrieres que la tyrannie avoit
pris ſoin d'élever entre le Monarque &
les ſujets , furent abattues. On reconnut ,
dans le légiflateur , le pere de l'état :
Prince vertueux', qui n'a cherché dans
l'uſage de l'autorité , que les moyens de
la rendre utile & bienfaiſante ! Heureux
d'avoir ſçu , dans un jour , conſommer
un ſi grand ouvrage ! Plus heureux mille
fois , d'avoir pu l'achever ſans effufion
- de fang , & fans avoir vu couler d'autres
larmes que celle qu'une allégreſſe univerſelle
fit répandre !
Délivrée du joug funeſte qui flétriſſoit
ſon adminiſtration, la Suede reſpire enfin.
Des ſecours efficaces vont au - devant
de l'indigence. Une juſtice infatigable
éclaire les tribunaux. L'Agriculture
eſt encouragée. Le commerce commence
à refleurir. Le Royaume a déjà vu deux
fois fon libérateur parcourir ſes provinces
, dans le deſſein de recueillir les lumieres
dont il a beſoin , pour donner à
fon gouvernement tous les degrés de
perfection qu'il peut recevoir. Lanation
a repris le ſentiment de ſes forces , le
128 MERCURE DE FRANCE.
zêle & l'activité du Monarque ont res
titué à ſa couronne , la réputation qui
doit lui appartenir dans l'ordre politique.
On n'ignore pas combien elle en étoit
déchue : & fi quelque Puiſſance a tendu
la main à ce grand Prince pour l'aider
à effectuer cette révolution glorieuſe , on
doit avouer qu'elle a plus fait en faveur
du ſyſtême général , que ſi elle eût empêché
le démembrement de la Pologne.
Etrennes Historiques & Géographiques ,
ou Almanach de Versailles , année
1774 .. contenant une deſcription de
cette Ville ; la Maiſon du Roi , ſes
Officiers ; les Maiſons de la Famille
Royale , les Bureaux des Miniſtres , la
Prévôté de l'Hôtel , le Gouvernement
de la Ville , une Notice des principaux
Marchands & Négocians qui y font établis
, &c. Ouvrage utile aux perſonnes
qui y demeurent , & à celles qui font
néceſſitées à y avoir correſpondance.
A Paris , chez Valade , Libraire , à
Verſailles , chez Blaizot.
Cet Almanach eſt non - feulement trèsutile
pour la connoiſſance qu'il donne de
la Cour & des perſonnes qui y font attachées
;
JANVIER. II. Vol. 1774. 129
tachées ; mais encore très-curieux par les
détails & l'explication des richeſſes des
arts qui embelliſſent le Parc & la Ville
de Versailles.
Dictionnaire raisonné de Diplomatique ,
contenant les regles principales & esfentielles
, pour ſervir à déchiffrer les
anciens titres , diplômes & monumens ,
ainſi qu'à juſtifier de leur date & de
leur authenticité. On y a joint grand
nombre de planches rédigées aufli par
ordre alphabétique , & revues avec le
plus grand foin , avec l'explication à
chacune , pour aider également à connoître
les caracteres & écritures des
différens âges & des différentes nations
; par D. de Vaines , Religieux
Bénédictin de la Congrégation de Saint
Maur ; 2 vol. in 8°. le premier de 548
pages , ſans la préface , avec 25 planches
; & le ſecond de 482 pages y
compris la table , avec 26 planches ;
avec approbation & privilege du Roi.
A Paris , chez Lacombe , Libraire ,
prix , 12 l.
Journal des Dames , dédié à Madame la
Dauphine , par Madame la Baronne de
Princen. T
130 MERCURE DE FRANCE.
:
Profpectus.
Le. Littérateur qui conçut le premier
l'idée d'un ouvrage périodique , intitulé
le Fournal des. Dames , avoit imaginé
Thommage le plus propre à réunir les
fuffrages d'un Sexe ſans qui les ſciences
& les arts feroient encore un chaos.
On fait comment le Poëte de tous les
ages , le Fabuliſte Philoſophe repréſente
un Dieu ſe jouant à dégroſſir la maffe
informe de l'Univers (*)
Que fait l'Amour ? .. volant de bout en bout ,
Ge jeune enfant , ſans beaucoup de myſtere ,
En badinant vous débrouille le tout ,
Mille fois mieux qu'un ſage n'eût ſu'faire.-
:
Changez le nom ; & voilà le pouvoir
de la beauté ſur les arts , exprimé avec
autant de naïveté que d'élégance & de
vérité. Ainſi un ouvrage périodique confacré
à célébrer les vertus , le génie , les
bienfaits ou les talens d'un ſexe qui fut
pour Pautre ce que le fer eſt au caillou
qu'il frappe, n'étoit en effet qu'un tribut
de la reconnoiſſance la plus légitime. Le |
fuccès d'ün pareil ouvrage devoit être
* Psyché , liv. 1, p. 32 , id. in- 12.
t
JANVIER. II. Vol. 1774. 131
auſſi rapide que durable. Je ne me permen
trai point d'examiner quelles cauſes ontpu
faire éprouver au Journal des Dames , des
révolutions ſucceſſives. Un ſeul objet
doit fixer aujourd'hui mes idées ; c'eſt de
le préſenter aux yeux du Public fous
l'aſpect qui peut le rendre cher à toutes
les claſſes des Citoyens. "
Une Princeſſe que l'on ne peut louer
dignement qu'en diſant qu'elle eſt audeſſus
des éloges , a daigné accepter la
dédicace du Journal propre à un ſexe
dont elle est la gloire & l'exemple , ſous
quels aufpices plus favorables les Muſes
pourroient - elles réunir & leurs travaux ,
&leurs talens ? Qui pourroit, en voyant
à la tête de cet ouvrage un nom auſſi
auguſte , ſoupçonner fon Auteur de n'avoir
point cherché à remplir autant qu'il
•eſt en lui , tous les devoirs que lui impoſe
le reſpect dû à ce nom , que l'on
ne peut prononcer , fans ſe rappeler le
ſouvenir de toutes les graces unies à tou-
-tes les vertus. Détailler le plan que je
me fuis formé du Journal des Dames ,
c'eſt donner une idée de l'exactitude ſcrupuleuſe
avec laquelle j'eſpere étre fidelle
*à tous les engagemens que j'ai cru devoir
prendre avec moi - même , parce que la
plus sûre maniere de reſpecter toujours
12
1
132 MERCURE DE FRANCE,
le Public , eſt de ſe reſpecter foi - même.
1º. Aucun morceau , ſoit en proſe ,
foit en vers , qui offriroit ou des idées
trop analogues à ce genre de tableaux
que l'osil de la candeur ne peut fixer ſans
perdre de ſon ingénuité , ou des ſystêmes
que la morale la plus pure ne puiſſe
avouer , aucun morceau de ce genre ne
fera inféré dans ce Journal ; la glace où
ſe réfléchit le rayon du génie , doit être
pure comme lui.
20. Toute perſonnalité , même la plus
légere , fera regardée comme indigned'un
ſexe dont la douceur eſt l'attribut caractériſtique.
Pourquoi , d'ailleurs , entre
tous les ouvrages qui paroiffent chaque
jour , choiſir , pour en rendre compte ,
ceux précisément qui annoncent un talent
moins heureux ? Et dans ceux qui font
honneur à la littérature , pourquoi extraire
par préférence les paſſages qui paroiſſent
les plus défectueux ? Sij'en juge
par le fentiment qui me guide , il en doit
plus coûter au Journaliſte qui critique ,
qu'à l'Auteur critiqué ; parce que le Public
, quelque fortement qu'on affirme le
contraire , ne croit pas que l'on ait l'eſprit
méchant , ſans ſoupçonner le coeur du
même vice ; & rarement ce ſoupçon s'efface
, quand une fois il eſt établi.
JANVIER. II. Vol. 1774. 133
3º. Le Journal contiendra la Notice
de tous les ouvrages nouveaux , compoſés
par des Dames , ou pour elles. Tous
les genres de Poëſie & de Littérature ſeront
admis. Les vies des Femmes célebres
de tous les fiecles & de tous les pays formeront
un objet auſſi varié qu'intéreſſant.
J'imiterai dans cette galerie de tableaux ,
la Nature qui place dans un parterre la
violette modeſte à côté du lis fuperbe.
Au Temple de Mémoire les Buſtes font
placés indiſtinctement : Semiramis eſt en
regard avec Sapho , & Sévigné avec Anne
de Bretagne.
4°. Toutes les Artiſtes célebres , dans
quelque genre que ce ſoit , recevront le
tribut qui leur ſera dû. J'annoncerai , ſoit
leurs talens , ſoit leurs travaux ; & toutes
les Notices qui m'en feront envoyées ,
deviendront pour moi le ſujet d'une reconnoiſſance
toujours nouvelle. Peinture,
Muſique , Gravure , Hiſtoire naturelle ,
&c. tout ſe réunira dans ce monument
élevé à la gloire de mon ſexe.
!
5°. Si quelques anecdotes cheres à la
vertu , aux ſciences , à la gloire ou au
bonheur public , intéreſſent auſſi mon fexe
, je me ferai un devoir de les recueillir.
La cauſe de l'eſprit ne doit jamais
13
134
MERCURE DE FRANCE.
nuire à celle du coeur. Comme après
avoir admiré le génie de Virgile , on aime
à s'attendrir au récit des vertus de Titus;
après avoir célébré l'Uranie qui commenta
Newton , on acquiert des droits à s'estimer
ſoi même , en narrant les bienfaits,
de l'auguſte Fille de Stanislas.
6º. Il ne me reſte plus qu'à inviter tous
les Ecrivains dont s'honore la Littérature
Françoiſe , à vouloir bien contribuer
au ſuccès d'un Journal, qui ne peut que
plaire , dès qu'il fera plutôt le leur , que
le mien. Ils m'enverront les fleurs qu'ils
auront cueillies , ou fait naître. Toutmon
foin ſera de leur conſerver leur fraîcheur.
En les aſſortiſſant , on ne peut guere les
flétrir ; & le tact d'une femme eſt rarement
accuſé d'ôter aux objets le coloris
qui les embellit. 1
Je devrois , en terminant ce Profpectus
, rendre des actions de graces à l'Auguſte
Protectrice qui veut bien agréer
Phommage qui je lui fais de ce Journal.
Mais , j'oſe le croire , cette faveur eſt une
dette que toute la Littérature doit partager
avec moi ; & la meilleure maniere
de s'en rendre digne , eſt de l'acquitter,
par un zele unanime , & par une exactirude
qui ne laiſſe rien à defirer.
JANVIER. II. Vol. 1774 135
Conditions de la Soufcription. -
L'ouvrage formera ſix volumes par année,
diviſé chacun en deux parties : chaque
partie aura cinq feuilles d'impreſſion
in - 12 , & paroîtra le 30 de chaque mois.
Le Public peut eſpérer que chaque livraifon
ne ſera jamais retardée, même d'un
jour. Le plan de la rédaction eſt diſpoſe
de maniere à n'occaſionner aucundélai.
Le prix de la Souſcription eſt de 12
livres pour Paris & Verſailles ; & de 15
livres pour la Province , franc de port.
On ſouſcrira à Paris , chez le ſieur
Lacombe Libraire , rue Chriſtine , près
la rue Dauphine .
Tous les paquets feront adreſſés au
ſieur Quillau , Imprimeur du Journal ,
rue du Fouarre , pour remettre àMadame
la Baronne de Princen.
Tous ceux qui ne feront point envoyés
francs de port reſteront à la Poſte.
Le premier volume paroîtra au 30
Janvier 1774.
A
Code Lorrain , ou Conférence des Edits
& Ordonnances des Ducs de Lorraine
& de Bar , & des Coutumes générales
&particulieres de ces deux Duchés ,
parM. François de Neufchâteau , Doc-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
teur en droit, de pluſieurs Académies ,
&c. Confeiller , Avocat du Roi au
Bailliage de Vézelize.
L'ouvrage qu'on propoſe au Public eſt
compoſé de deux Parties très - diſtinctes ,
ſans être diſparates . Elles ſont liées entr'elles
par l'identité du but auquel elles
conſpirent. Les peuples font régis à la
fois par les Coutumes revêtues de la fanction
de l'autorité du Prince, & par les
décrets émanés directement de cette autorité
même : l'étude des Loix municipales
ne ſauroit donc ſe ſéparer de celle
des Loix ſouveraines , puiſque toutes les
deux ſe prêtent un appui réciproque &
une lumiere mutuelle.
C'eſt dans la vue de faciliter l'une &
l'autre , que je me ſuis déterminé à réu,
nir , ſous un titre commun , la Conférence
des Edits & Ordonnances des Ducs
de Lorraine & de Bar , & celle des Coutumes
générales & particulieres de ces deux
Duchés.
Conditions de la ſouſcription.
Cet ouvrage ſera compoſé de deux
forts volumes in 4º. On ne donnera point
d'argent en ſouſcrivant. On ſignera ſen
JANVIER . II. Vol. 1774. 137
lement une reconnoiſſance conçue en ces
termes :
Fe foufſigné m'engage à remettre au
fieur Babin , Libraire à Nancy , 7 liv. de
france pour le prix de chaque volume broché
du Code Lorrain , lorſqu'il me remettra
Get Ouvrage.
Le premier volume paroîtra vers Pâques
1774; le ſecond le ſuivra de près,
Les ſouſcripteurs feront contens de l'e.
xécution Typographique. Ceux qui n'auront
pas ſouſcrit paieront l'Ouvrage 24
livres.
1
Dictionnaire de la Nobleſſe , contenant les
Généalogies , l'Histoire & la Chronologie
des familles nobles de France ;
l'explication de leurs armes , & l'état
de grandes Terres du royaume , aujourd'hui
poſſédées à titre de Principautés
, Duchés , Marquiſats , Comtés ,
Vicomtés , Baronnies , &c. par création
, héritages , alliances , donations ,
ſubſtitutions , mutations , achats ou
autrement. On a joint à ce Dictionnaire
le Tableau génealogique , hiſtorique
, des Maiſons ſouveraines de
l'Europe , & une notice des familles
étrangeres , les plus anciennes , les plus
:
: 15
$ 38 MERCURE DE FRANCE.
nobles& les plus illuftres , par M. de
la Chenaye Desbois , tome VI , ſeconde
édition; prix , 18 livres broché ,
àParis , chez Antoine Boudet, Libraire ,
Imprimeur du Roi , 1772 , avec approbation
& privilege du Roi.
Entre les premieres Maiſons remarquables
que l'on trouvera dans ce volume
à la lettre E , font celles d'Egmond ,
d'Erlach , Suiſſe , d'Eſcars , d'Eſcoubleau
, d'ESPAGNE , Maiſon régnante ,
d'Eſparbez , d'Eſpinay- Saint- Luc , d'Eſt ,
Maiſon d'Italie , d'Estaing , d'Eſtampes ,
d'Eſtouteville , maiſon éteinte , d'Eſtrades
, d'Eſtrées , &c. A la lettre F, la
Fare , Farnese , maiſon d'Italie , Faudoas ,
Fay-Maubourg , Fiz-James , Foix , Forbin
, Foucault , Foudras , Fouquet de
Belle.Ifle , France , Franquetot de Coigny,
&c.
Detemps entemps , dit l'auteur , je rencontre
de ces critiques qui me reprochent
que j'inſere dans mon Livre toutes fortes
de Mémoires ; je leur réponds encore que
dès qu'une famille a la nobleſſe , foit ancienne
, foit nouvelle , elle a droit d'y
être; & tout homme inſtruit de la ſcience
héraldique , ne ſe méprend point à fon
origine: il fait diftinguer les différentes
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 139
claſſes de nobleſſe , & adjuger à chacune
le rang qui lui eſt dû Pour peu qu'on
foit verſé dans notre hiſtoire de France ,
où les grands noms de la nation font
célébrés preſque à chaque page , on voit
la diſtance des noms communs aux leurs.
Il y a beaucoup de Souſcripteurs de cet
ouvrage qui négligent de faire retirer chaque
volume à meſure qu'il paroît; on les
prie de vouloir bien y faire attention , &
d'envoyer chercher ceuxqui leur manquent
chez l'Auteur (de la Chenaye . Desbois ,
rue St André - des-Arts , à côté de l'hôtel
d'Hollande ) s'ils ont ſouſcrit chez lui ,
ou chez le Libraire , Antoine Boudet ,
Libraire. Imprimeur du Roi , rue St Jacques.
Ceux qui envoient des Mémoires
font également priés d'en affranchir le
port, ainſi que la lettre qu'ils y doivent
joindre , fans quoi l'Auteur ne les emploiera
pas , ne pouvant ni ne devant faire
aucun uſage de Mémoires anonymes . La
ſouſcription eſt toujours ouverte , & continuera
de l'être juſqu'au volume qui
contiendra les dernieres Lettres de l'Alphabet.
140 MERCURE DE FRANCE.
:
Annonces.
Les deux amis , ou le Négociant de
Lyon , drame en cinq actes , en proſe ,
par M. Beaumarchais , vol. in - 8 . br.
I liv. 16 ſols. A Paris , chez Ruault , Libraire.
L'Esprit du Militaire , ou Entretiens
avec moi - même , par le Chevalier Guy ,
in 8. br. avec fig, I liv. 10 ſols. A Rouen
chez Beſogne , Libraire.
Etrennes de la Nobleſſe , ou Etat actuel
des familles nobles de France , & des
Maiſons des Princes & Souverains de
l'Europe , pour l'année 1774 , 1 V. in- 12 .
br. A Paris , chez Deſventes de Ladoué ,
Libraire.
Vie de St Gaëtan de Thienne , Inſtituteur
de la Congrégation des Clercs réguliers
dits Théatins , du B. Jean Marinon
de S. André Avellin , & du B. Cardinal
Paul. Burali d'Arezzo , de la même Congrégation
, avec les Panégyriques de faint
Gaëtan & de St André Avellin , par le
R. P. de Toncy , Théatin ; I vol. in 12 .
rel. 2 liv. 10 ſ. A Paris , chez Lottin l'aîné
, Libraire , & Onfroi , Libraire.
JANVIER. II. Vol. 1774. 141
Le Jardinier prévoyant , Almanach pour
l'année 1774 , ſuivi de conſidérations ſur
le Jardinage , I vol. in - 16. br. I liv. 10f.
A Paris , chez Didot le jeune , Libraire.
Fleurettes du Parnaſſe, Bouquet du jour
de l'an , ou Recueil de chanſons de fociété
, qui n'avoient jamais paru , I vol .
in- 18. br. I liv. to fols. A Filodie , & à
Paris , chez Pillot , Libraire.
Mémoire fur une découverte dans l'art
de bâtir , faite par le Sr Loriot , mécanicien
, penſionaire du Roi; dans lequel
l'on rend publique , par ordre de Sa
Majesté , la méthode de compofer un Ciment
ou Mortier propre à une infinité d'ouvrages
, tant pour la conſtruction que pour
la décoration. Prix , 30 fols. A Paris,
chez Michel Lambert , 1774.1
Traité élémentaire d'Algebre . par M. l'Abbé
Boſſat , de l'Académie royale des
ſciences , Examinateur des Ingénieurs ,
in 80. A Paris , chez C. Ant. Jombert,
fils aîné , libraire , 1773.
142 MERCURE DE FRANCE.
Discours préliminaire.
:
Les mathématiques ont pour objet la
meſure de la grandeur. Elles embraſſent ,
ſous ce point de vue , toutes les quantités
ſuſceptibles d'augmentation ou de diminution
, par exemple , les nombres , l'étendue,
le mouvement , &c. C'eſt à la
curioſité & au beſoin qu'elles doivent
leur naiſſance , qui remonte à l'antiquité
la plus reculée. Ces deux puiſſans mobiles
excitant fans ceſſe l'eſprit humain à
de nouvelles recherches , les découvertes
ſe font accrues & multipliées dans la ſuite
des ſiecles; & l'édifice des ſciences s'eft
élevé peu- à- peu à la hauteur où nous le
voyons aujourd'hui : la poſtérité y ajoutera
encore , ſans pouvoir peut- être jamais
en poſer le faîted b
Tous les Peuples qui ont cultivé les
mathématiques , n'y ont pas fait des progrès
égaux. Cette différence doit être at
1
* Les deux traités d'Arithmétique & d'Algebre devoient
paroître enſemble , & ce diſcours étoit deſtiné
à les précéder. Quelques circonstances ont dérangé
ce plan ; mais l'auteur parle ici comme s'il avoit été
exécuté.
JANVIER. II. Vol. 1774. 143
tribuée à celle des climats , des gouvernemens
, & quelquefois àdes circonftances
particulieres qui impriment à une
Nation , un mouvement général vers certains
objets. Nous pouvons citer en preuve,
des exemples remarquables. Les Grecs ,
nés ſous un ciel heureux , libres , ou du
moins foumis à des maîtres modérés , ont
excellé dans tous les genres : ils ſemblent
avoir mené de front les ſciences , les lettres&
les Arts. Les Romains , long tems
barbares & occupés de leurs conquêtes ,
eurent enfin des orateurs , des Hiftoriens
&des poëtes , qui ſe formerent au ſeinde
leurs diviſions inteſtines ; & bientôt le talent
de la parole devint un moyen presqu'aſſuré
d'arriver aux premieres places
de la république: mais ils montrerent peu
de goût & de génie pour les ſciences qui
ne leur promettoient pas les mêmes hon.
neurs. De tems immémorial , les Chinois
s'adonnent aux mathématiques : la plupart
de leurs Empereurs les ont aimées& les
ont encouragées par des bienfaits : le climat
qu'ils habitent eſt , en particulier ,
très favorable aux obſervations aſtronomiques.
Néanmoins , malgré le concours de
tant de circonſtances avantageuſes ; les
ſciences demeurent toujours , parmi eux,
144 MERCURE DE FRANCE.
dans un état de médiocrité&delangueur.
Leur aſtronomie eſt à-peu-près ce qu'étoit
la nôtre il y a deux cents ans. Attachée
ſuperſtitieuſement à ſes anciennes inſtitutions
, la Nation Chinoiſe paroît dé
pourvue de cette activité inquiete qui
cherche la nouveauté , & qui produit les
découvertes.
Il y a des différences encore plus fenfibles
entre les hommes qui compoſent
un même Peuple. Tous les eſprits nefont
pas propres à pénétrer bien avant dans les
mathématiques. Une intelligence ordinaire
ſuffit pour en comprendre les élémens
, & même pour en faire des applications
utiles à la pratique. Mais veuton
s'élever à la géométrie des courbes , à
la mécanique , à l'aſtronomie , &c . ? Les
principes ſe multiplient , les combinaiſons
ſe compliquent , & il faut être capable
d'embraſſer & d'étendre tout à lafois
une longue chaîne d'idées & de raifonnemens.
La ſagacité & la force de tête
que ces opérations exigent , ne ſont pas
communes. Vous êtes deſtiné à devenir
grand orateur ou grand poëte, ſi à une
imagination brillante & féconde , vous
joignez un goût ſévere & dirigé par l'étude
des excellens modeles : les caracteres
du
JANVIER. II. Vol. 1774. 145
du génie mathématique ſont la juſteſſe ,
la clarté & la profondeur. Mon intention
n'eſt pas d'aſſigner ici les places aux talens
, ni de réfuter les jugemens que l'envie
ou la prévention hafarde quelquefois
à ce ſujet; mais je crois que dans tous les
genres , les hommes ſupérieurs font àpeu
près également rares. La Nature met
une forte d'égalité ou d'équilibre entre
ſes productions . Qui auroit à choisir , dit
l'illuſtre M. d'Alembert , d'être Corneille
ou Neuton , feroit bien d'être embarrassé ,
ou ne mériteroit pas d'avoir à choisir. Si la
vanité pouvoit s'oublier un moment ellemême
, & fi elle vouloit conſidérer que le
ſuccès complet dans une partie ne s'obtient
que par un travail opiniâtre & fuivi , qui
nous condamne à l'ignorance ou à la médiocrité
dans toutes les autres , on deviendroit
plus réſervé , plus équitable ; & lorfqu'on
ne feroit pas en état d'apprécier un
talent , on s'abſtiendroit au moins de le
rabaiſſer .
Les mathématiques ont acquis parmi
nous , fur - tout depuis quelques années ,
un degré de faveur , qui a prodigieufement
multiplié les livres élémentaires
deſtinés à les expliquer & à les répandre.
Je n'en aurois pas augmenté le nombre ,
K
146 MERCURE DE FRANCE.
ſi le devoir de ma place , & des invita.
tions auxquelles je ne pouvois réſiſter ,
ne m'en avoient fait une loi . Ces fortes
d'ouvrages ſont très-difficiles à bien faire ,
& la gloire qu'ils produiſent à leurs auteurs
, n'eſt jamais proportionnée aux pei .
nes , à l'attention qu'on est obligé d'y
donner. Je n'ai donc pris d'abord la plume
qu'avec répugnance ; & , pour dimi
nuer le dégoût attaché à ce travail , j'ai
tâché de femer ſur un fond néceſſairement
uſé , des choſes nouvelles & inté
reſſantes. J'ai cherché en même temps à
remplir un autre objet que la plupart de
mes prédéceſſeurs paroiſſent avoir négli .
gé : c'étoit d'appliquer , lorſque l'occafion
s'en préſenteroit , les vérités mathématiques
à des problêmes utiles à la ſociété.
Par-là , fans rompre l'enchaînement théorique
despropoſitions qui doivent former
le corps d'une ſcience , la pratique eſt
éclairée, l'attention du lecteur eft foutenue
, & l'on prévient le reproche que les
mathématiciens méritent quelquefois , de
n'offrir que des réſultats abſtraits & pu .
rement ſpéculatifs. Je publie aujourd'hui
l'Arithmétique & l'Algebre. Avant que
d'indiquer la maniere dont j'ai cru devoir
traiter ces deux ſciences , commençons
JANVIER . II. Vol. 1774. 147
par nous faire un tableau raccourci de leur
objet & de leurs progrès.
Rien n'eſt plus fimple & plus familier
aux hommes , que l'idée du nombre oude
la multitude . Elle est née comme d'ellemême
, auſſi - tôt qu'on a vu pluſieurs arbres
, pluſieurs étoiles , & en général pluſieurs
individus de la même eſpece. Ainſi
on ne dut pas tarder à imaginer les premieres
opérations de l'arithmétique. On
apprit fans doute en peu detemps , àjoindre
enſemble les nombres par l'addition ,
&à les ſéparer par la ſouſtraction. Mais
ſi ces opérations primitives étoient fimples
dans leur principe , il ſe préſenta
bientôt des queſtions où elles menoient
à des calculs compofés , & quelquefois
capables de rebuter par leur longueur.
L'eſprit fut donc forcé de ſe replier fur
lui - même , & de chercher les moyens
d'abréger la pratique de l'addition & de
la ſouſtraction , dans les cas qui le per
mettoient. De là naquirent la multiplication
, la diviſion , & fucceffivement les
autres regles de l'arithmétique.
Suivant Strabon , les Phéniciens qui
ont étélespremiers commerçans dumonde
, ont été auffi les premiers arithméticiens.
Ileſtprobable qu'avant cespeuples ,
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
l'art de compter avoit déjà fait quelque
progrès. Mais ils l'appliquerent aux objets,
du commerce , & par - là ils mériterent la
gloire de l'avoir en quelque forte inven--
té. Cet art feperfectionna chez les Egyptiens
, & c'eſt d'eux qu'il a paſſé aux autres
Peuples.
La ſcience des Prêtres Egyptiens a été
renommée dans l'antiquité. Ils étoient ,
pour ainſi dire , les dépoſitaires de toutes
les connoiſſances naturelles que les hommes
avoient acquiſes depuis l'origine du
monde. Thalès de Milet , & Pythagore
de Samos , vinrent s'inſtruire parmi eux .
De retour dans laGrece , Thalès y forma
la ſecte ou philofophie Ionienne , qui ſe
partagea en pluſieurs branches. Pythagore
alla s'établir en Italie , où il devint le chef
d'une école long - temps célebre. Il eut
parmi ſes diſciples des Princes & des Légiflateurs
. Ce philoſophe , à qui l'on doit
des découvertes dans preſque toutes les
parties des mathématiques , s'appliqua
d'une maniere ſpéciale à la recherche des
propriétésdes nombres. Il avoit l'imagination
vive & portée à l'eſprit de ſyſtême.
Il attachoit à certaines combinaiſons de
nombres , pluſieurs vertus myſtérieuſes ;
mais ce qu'il avoit écrit ſur ce ſujet n'eſt
JANVIER. II. Vol. 1774. 149
ras arrivé jufqu'à nous ; le temps n'a refpecté
que fa table de multiplication.
Alexandre aimoit tout ce qui appartient
au domaine de l'eſprit. La plupart de fes
ſucceſſeurs eurent les mêmes goûts . Lagus
, maître de l'Egypte ; fonda l'école
d'Alexandrie , où les mathématiques fleu
rirent avec éclat pendant plus de dix fiecles.
Il en eſt ſorti une foule de ſçavans
du premier ordre. L'un d'entr'eux s'ouvrit,
dans l'arithmétique , déjà fort étendue
, un champ de problêmes entiérement
nouveaux. Je veux parler de Diophante ,
qui vivoit , ſelon les conjectures les plus
vraiſemblables , vers l'an 350 de notre
Ere. Il conſidéra les propriétés des quar
rés numériques. Il demandoit , par exem .
ple , qu'on partageât un nombre quarré
en deux autres nombres qui fuſſent éga
lement des quarrés ; qu'on trouvât deux
nombres rationnels dont la fomme fût à
celle de leurs quarrés , dans un rapport
rationnel , &c . L'art que Diophante emploie
pour réfoudre ces fortes de queſtions
, eſt extrêmement ingénieux. Il
avoit écrit treize livres d'arithmétique
fur cette matiere; nous n'avons que les
fix premiers; les ſept autres font perdus.
Pluſieurs modernes ſe font efforcés de réparer
cette perte ; & on a lieu de croire
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ont été plus loin que Diophante
lui-même , parce qu'ils ont trouvé dans
les nouvelles méthodes , des ſecours qui
manquoient au premier inventeur. Les
plus célebres de ces ſçavans ſont Bachet
de Meziriac , éditeur & commentateur
de Diophante ; Fermat , Frenicle de Bef.
fy, le Pere Preſtet , le Pere de Billy ,
Maclaurin , Saunderſon ; & , denos jours ,
M. Euler & M. de la Grange. Du reſte ,
on ne doit pas regarder la théorie dont il
s'agit , comme ſimplement curieuſe : elle
eſtutile dans l'algebre & dans le calcul
intégral , pour transformer ,dans pluſieurs
cas , des quantités affectées de radicaux ,
end'autres purement rationnelles.
On ſe rappelle qu'un peu avant le milieu
du VII. fiecle , les Arabes ravagerent
l'Egypte , la Perſe & la Lybie. Cette
guerre fit une plaie cruelle aux lettres. La
bibliotheque d'Alexandrie , dépôt im .
menſe des productions de l'eſprit humain
, fut livrée aux flammes. Le Calife
Omar ordonna qu'on brûlât tous ces livres
, parce que , diſoit - il , s'ilssont con
formes à l'Alcoran , ils font inutiles , & ,
s'ils y sont contraires , ils doivent être
abhorrés & détruits : raiſonnement bien
digne d'un brigand fanatique ! L'Ecole
fondé par Lagus , périt ou fut diſperſée.
JANVIER. II. Vol. 1774. 151
Les mathématiques refluerent dans la
Grece , où elles ne firent plus que languir.
Mais , par une révolution qui n'avoit
point d'exemple , les moeurs des Arabes
changerent tout d'un coup , & perdirent
leur premiere férocité. Bientôt cette Nation
cultiva elle - même les arts qu'elle
avoit voulu anéantir. Il ne s'étoit pas
écoulé cent ans depuis l'époque que je
viens de citer , qu'on vit naître en foule
dans ſon ſein , des poëtes , des orateurs,
des mathématiciens , &c. On compte dans
ce nombre la plupart des Califes qui la
gouvernerent. Le mouvement des corps
céleſte attira fur-tout l'attention de ces
Princes . Rien n'égale la magnificence des
obſervatoires qu'ils érigerent au progrès
de l'aſtronomie. Les Arabes furent ,
pendant plus de trois fiecles , le peuple
le plus poli & le plus éclairé de la terre ,
tandis que tout le nord de l'Europe étoit
plongé dans la barbarie. Parmi les découvertes
dont ils enrichirent les mathématiques
, celle de notre numération actuelle
eſt à jamais mémorable. Il eſt vrai
queles Hébreux , lesGrecs , les Romains ,
& preſque tous les anciens Peuples afſembloient
les nombres par dixaines ,
c'eſt- à-dire , qu'après avoir compté depuisl'unitéjuſqu'à
dix , ils commençoient
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
une nouvelle période. Mais leur arithmé .
tique étoit d'ailleurs très-compliquée. Ils
n'avoient pas imaginé de diftinguer les
périodes par la différence des places : ils
repréſentoient les nombres par les lettres
de leur alphabeth ; notation impropre ,
qui devenoit très - embarraſſée , lorſqu'il
s'agiſſoit d'exprimer des nombres un peu
conſidérables . De ce double inconvénient
réſultoit une longueur fatigante dans les
calculs numériques. Qu'onjette,par exem.
ple , les yeux fur l'arithmétique des Romains
: on jugera combien elle devoit
être laborieuſe & pénible , même dans
des queſtions fort ſimples. Les Arabes
exprimerent les nombres par des caracteres
particuliers , appelés chiffres ; & ils
établirent , par une loi de convention ,
qu'un même chiffre repréſenteroit des unités
, des dizaines , des centaines , &c. felon
la place qu'on lui feroit occuper. Ce
ſyſtême ingénieux a tous les avantages
qu'on pouvoit defirer Il réunit la clarté à
la préciſion. Un nombre immenfe par la
multitude de ſes unités , ſe peint aux yeux
&à l'eſprit , dans un très petit eſpace. On
prétend que les Arabes tenoient cette
idée des Indiens. C'eſt un point de critiqueque
je ne difcuterai pas ici. Quoi qu'il
en foit , il eſt certain que nous devons
JANVIER. II. Vol. 1774. 153
immédiatement aux Arabes , l'arithméti,
que telle que nous la pratiquons. Le cé.
Jebre Gerbert , qui fut dans la ſuite Pape ,
ſous le nom de Silvestre II , alla puifer
cette ſcience en Eſpagne, où les Arabes
dominoient alors ; & il la répandit
dans le reſte de l'Europe , vers l'an 960.
Quant à la figure particulieredes chiffres
elle a ſubi quelques changemens: celle
que nous employons aujourd'hui ne s'eſt
introduite d'une maniere invariable que
fur la fin du XIIe fiecle.
Nous trouvons chez les Grecs modernes
quelques étincelles du génie qui avoit
animé Archimede , Apollonius , Diophante
, &c. Ils inventerent les quarrés
magiques vers le milieu du XVe fiecle ,
& c'eſt à Moſcopule qu'on en attribue les
premieres notions. Cette épithete de magique
est donnée à un quarré diviſé en
cellules égales & quarrées , dans leſquel .
les on infcrit les termes d'une progreſſion
arithmétique , de telle forte qu'en les
ajoutant enſemble , ſuivant les bandes
verticales ou horizontales ,& ſuivant les
diagonales du quarré , on ait conſtamment
la même ſomme. On s'eſt exercé
pendant long temps à ces problêmes , &
on les a variés de pluſieurs manieres.
K5
1
154 MERCURE DE FRANCE.
Mais , comme ils formentuneclaſſe abſolument
iſolée & inutile dans l'uſage , ils
ont perdu l'attrait que la nouveauté ,
jointe au mérite de la difficulté vaincue ,
avoit pu leur donner.
En 1614 , le Baron de Neper , Ecoffois
, fit l'importante découverte des logarithmes
, qui mettent dans les calculs
numériques des abréviations auxquelles
l'aſtronomie doit enpartie ſesprogrès. Il
arriva à cette découverte , en conſidérant
la correſpondance qui regne entre la progreffion
arithmétique & la progreſſion
géométrique: il forma le projet de conftruire
fur ce principe des tables qui devoient
réduire les multiplications & les
diviſions à de ſimples additions & fouftractions
; & il avoit déjà commencé à
les calculer , lorſqu'il fut enlevé par la
mort. Henri Brigge & Adrien Vlacq reprirent
ce travail ſous une forme un peu
différente ;&ils publierent enfin les tables
de logarithmes , qu'on emploie aujourd'hui.
Pluſieurs auteurs les ont fait imprimer
, avec des changemens qui ne tou
chent point au fond,& qui tendent ſeulement
à faciliter les uſages auxquels elles
font deſtinées.
Le fiecle paſſé vit naître encore pluJANVIER.
II. Vol. 1774. 155
ſieurs théories qui concernent les proprié.
tés des nombres. Le Lord Brouncker inventa
les fractions continues , qui lui ,
ſervirent à trouver le rapport très appro .
ché du diametre du cercle à la circonférence.
Huighens employa lemêmemoyen
dans le calcul d'une machine déſtinée à
repréſenter les mouvemens de notre ſyſ
tême planétaire. Mercator & Vallis imaginerent
pluſieurs ſuites denombres d'une
efpece nouvelle. Mais toutes ces recher
ches, & d'autres ſemblables , dûrent leur
origine & leur accroiſſement à une autre
ſcience , à l'Algebre , dont nous allons
parler.
Lafuite au Mercure prochain. pr
ACADEMIES
Extrait de la Séance publique de l'Aca
démie de Villefranche,
I.
:
:
Mercredi 25 du mois d'Août , l'Académie
a tenu ſa ſéance publique. Le pa
négyrique de St. Louis a été prêché le matin
par M. l'Abbé Meurier .
M. Deſſertine , directeur , a ouvert la
156 MERCURE DE FRANCE..
féance par des réflexions ſur l'homme de
lettres conſidéré par rapport à la ſociété.
ود
ود
On croiroit , a dit M. Deſſertine , que
l'homme de lettres n'a beſoin que de
,, paroître dans le monde pour yplaire&
,, y réunir tous les fuffrages ; il paſſe fa
,, vie à polir ſon eſprit & à régler ſon
,, coeur , fes moeurs doivent être douces
,, & pures ; fa conversation a le double
,, mérite d'être inſtructive & agréable.
,, Cependant on ne le voit gueres réuffir
,, dans la ſociété;& la raiſon en eſtqu'il
ود eſt ignoré , qu'il en mépriſeles frivoles
,, uſages ; que le plus ſouvent on y parle
ود
ود
و د
une langue qui n'eſt pas la ſienne ; enfin
,, que ſon amour- propre trop peu déguiſé
ne ménage pas affez celui des autres .
M. le Chevalier de Monſpey , reçu au
nombre des académiciens honoraires , a
prononcé fon diſcours de remerciement ,
où, après les complimens en uſage dans
ces fortes de circonstances, ila examiné
combien la ſenſibilité , cette précieuſe
qualité de l'ame qui vivifie toutes les autres,
eſt néceſſaire pour obtenir des fuccès
dans la carriere des lettres ; & quel intervalle
immenfe cet avantage que pof
ſéderent au plus haut degre les Homeres ,
les Racines , les Fénélons , a mis entre ces
JANVIER . II. Vol. 1774. 157
1
grands hommes & la foule des écrivains
qui en ont été privés.
M. de Fofi , avocat , fit part de quelques
conjectures ſur les écarts lyrique attri..
bués à Horace , qui ne nous paroiſſent tels
que par l'ignorance où nous ſommes des
événemens publics & particuliers qui y
donnoient lieu... Il regrette que les anciens
poëtes n'aient pas eu l'avantage dont
jouiffent quelques - uns de nos modernes ,
d'être commentés de leur vivant. Il choifit
une des odes d'Horace du nombre de
celles qui ont en apparence le plus d'écarts
, (l'ode x1 du 3e livre , Mercuri , nam
te docilis magiſtro) , & il les fait diſparoître
par des explications auſſi ſolides qu'ingénieuſes.
M. de Foſi a dit en finiſſant :
N'est - ce pas , Meſſieurs , vous entrete-
د
ود nir troplong-tems d'une littérature au-
,, jourd'hui hors de mode ? Il n'eſt preſque
pluspermisdejouer avec les Muſes. On
;, veut qu'elles s'occupent des grands objetsde
l'adminiſtration publique ; on ne
5, veut les voir qu'au milieu des bureaux ,
ود
ود des comptoirs , des guérets&des char-
,, rues : on ne les écoute qu'autant qu'elles
,, dictent des loixauMagiſtrat politique&
civil, auNégociant, auCultivateur.Mais
lorſqu'on ſe repoſoit de toutes ces choſes
ſur ceux à qui ce ſoin appartient &
ود
ود
158 MERCURE DE FRANCE.
,, qui en répondent ; lorſqu'il y avoit
ود moins de chaleur&d'inquiétude dans
,, les eſprits ; lorſque l'on étoit plus ſou-
„ mis , quoique auſſi éclairé , n'étoit - on
,, pas plus tranquille , & par conféquent
,, plus heureux ? ".
M. de Garnerans , ancien premier Préſident
du Parlement de Dombes , lut un
mémoire rempli de recherches curieuſes
&ſavantes , dans lequel , après avoir établi
qu'au temps de Céfar &d'Auguſte , la
taille ordinaire des Romains , & fur-tout
des Gaulois , étoit plus élevée que la taille
ordinaire des hommes actuels , il donne
les raiſons les plus plauſibles de cette différence.
L'éloge hiſtorique de M. l'Abbé Humblot
, prédicateur ordinaire du Roi , fut
enfuite lu par le ſecrétaire.
Cette lecture fut ſuivie d'une imitation
de Tibulle par M. le Chev. de Monſpey ;
D'une épître en vers par M. l'Abbé de
Caſtillon , grand - vicaire du dioceſe ;
D'un poëme intitulé , Artemise , par
M. l'Abbé la Serre.
La féance fut terminée par une lettre
en vers à un ami ſur la perte d'un fils
unique , mort à l'âge de dix ans , parM.
le Comte de Laurencin.
JANVIER. 11. Vol. 1774. 159
II.
L'Académie Royale d'Ecriture fit fon
ouverture le 23 Novembre , en préſence
de M. de Sartine , Conſeiller
d'Etat , Lieutenant-Général de Police ;
& de M. Moreau , Procureur du Roi
au Châtelet.
::
M. Collier , Secrétaire de cette Académie
, & Profeſſeur de Grammaire , y lut
un Diſcours dans lequel il expoſa l'utilité
de l'Académie, le bien qui réfultoit
deſes ſéances, tant pour le Publicque pour
les Membres qui la compoſent. Il fit une
courte analyſe dece qui s'y étoit dit dere.
latifaux ſciences&aux arts que cette Académie
embraſſe. Il établit enpeu de mots
cequidevoit faire la matierede ſon cours.
M. Bédigis , Profeſſeur d'écriture , y
a lu un Diſcours relatif à cet art , où il a
fait voir ſes progrès ,& les fiecles où l'écriture
a acquis le plus de perfection. H
amontré la néceſſité de cultiver cet art
ſi utile au commerce de la vie , & le
danger de ſe livrer avec tropd'empreſſement
à l'écriture qu'on appelle coulée.
M. Potier , Profeſſeur d'arithmétique,
a fait une diſſertation fur l'origine des
caracteres numériques &grammaticaux ,
180 MERCURE DE FRANCE.
a
a ¡diſcuté les différentes opinions des
Ecrivains qui ont traité cette matiere , &
a conclu que les caracteres avoient été
mis en ufage à la fuite des hiéroglyphes
qui n'étoient employés que pour tranf
mettre à la poſtérité des faits mémorables
, ou pour exprimer des ſymboles de
religion , ſous le voile deſquels les Miniftres
cachoient au peuple ce qu'ils
croyoient qu'il dût ignorer; ce quidonna
lieu à l'idolatrie , parce que le peuple
prit pour réel ce qui n'étoit qu'allégorique.
M. Paillaſſon , Ecrivain du Cabinet
du Roi , & Profeſſeur de vérification , a
fait enſuite la lecture d'une diſſertation ,
où , en remontant à la plus haute antiquité
, il fait voir , non ſeulement que
les Egyptiens avoient des Loix pour punir
les fauſſaires , mais que vraiſembla
blement ils font les premiers qui ont fait
uſage de la comparaiſon des écritures.
M. Paillafſon termine fa diſſertation ,
en diſant que l'on doit regarder cette
comparaiſon d'écritures , comme le moyen
le plus propre pour éclairer les
Juges ,&qu'il ne convient qu'à l'Académie
Royale d'Ecriture , de produire des
ouvrages capables de terraffer les fauſſai
res
JANVIER. II. Vol. 1774. 161
res , ces monftres dont on voudroit que
la race fût éteinte .
M. Guillaume , directeur , a terminé
la féance par un Difcours où il témoigna
les ſentimens de reconnoiffance de
l'Académie envers les Magiſtrats qui la
protégeoient & qui l'honoroient de leur
préſence: enſuite M. de Sartine diftribua
des Médailles aux Profeſſeurs , Sécretaire
&Directeur fortant d'exercice .
II1.
Ecole royale gratuite de Deſſin .
Le 27 du mois dernier , on fit au châ
teau des Tuileries , dans la galerie de la
Reine , la diſtribution des maîtriſes , apprentiſſages
, grand Prix & Prix de quartier
de l'école royale gratuite de deſſin.
Après que M. Bachelier , directeur , eut
prononcé unDiſcours relatif aux circonftances
, M. de Sartine . Conſeiller d'Etat
& Lieutenant- Général de Police de la
ville de Paris , qui étoit à la tête du bureau
d'Adminiſtration , diftribua deux
cents vingt Prix , outre les Brevets de
maîtriſe & d'apprentiſſage. Les ſieurs
Trebuchet & Allard obtinrent des Bre .
vets de maîtriſe ; le premier , de Graveur;
le ſecond de Luthier : on accorda
L
162 MERCURE DE FRANCE.
des Brevets d'apprentiſſage aux ſieurs
Airin l'aîné , de Serrurier ; Guyot l'aîné ,
de Fondeur Cifeleur ; Sautiſſe , Morin
Cherbonnier & Bonnemain , de Conftruction
.
SPECTACLES
DE LA COUR.
OPERA.
CEPHPAHALLEE & Procris , ou l'Amour Conjugal
, tragédie lyrique en trois actes ,
repréſentée devant ſa Majesté à Verfailles
, le 30 Décembre 1773 .
:
Poëme de M. Marmontel , muſique
de M. Gretry.
Premier afte. L'Aurore déguiſée en
Nymphe , eſt deſcendue du céleſte ſéjour
, pour voir le beau Céphale ; mais
tout la trahit : Sa présence embellit tous
les licux d'alentour.
:
Naiſſantes fleurs , ceſſez d'éclore :
Oiſeaux indifcrets , taiſez - vous ;
Vous révélez aux Dieux jaloux
L'aſyle où ſe cache l'Aurore .
Elle ſe dérobe aux yeux de Céphale ;
il chante.
JANVIER. II. Vol. 1774. 163
De mes beaux jours que le partage eſt doux !
Puiffent les Dieux n'en être point jaloux !
Le plaifir m'appelle à la chaſſe ;
Le bonheur m'attend au retour :
Loin de ſe nuire tour-à-tour ,
L'amour me donne plus d'audace ,
Et la chaffe encor plus d'amour .
Brillante Aurore , tu me vois
Franchir les monts , courir les bois ;
Et , quand le jour brûle la plaine ,
Que l'ombrage a pour moi d'attraits !
Le plus doux des vents , le plus frais ,
AURA , fous ce feuillage épais ,
Vient me flatter de fon haleine ;
Mais plus heureux quand vient le foir ,
Oui cent fois plus heureux encore ,
Quand vient le foir ,
Je vais revoir
Ce que j'adore.
L'Aurore aborde Céphale; elle tui raconte
le tourment de ſon ame, ſans lui
déclarer qu'il eſt ſon vainqueur. Céphale
lui demande ſi elle va quitter Diane;
l'Aurore lui répond :
Et le puis -je ſans l'offenſer ?
L'exemple de Procris me défend d'y penſer.
:
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
De Procris !
CEPHALE.
L'AURORE.
La Déeſſe à périr la condamne.
СЕРНАLE.
Que dites-vous ?
L'AURORE.
Telle eſt ſon inflexible loi ;
Et l'amant de Procris lui-même
Doit . en immolant ce qu'il aime ,
Venger la Déeſſe .
CEPHALE.
Qui ? moi !
L'AURORE,
Vous, Céphale , ah ! fuyez un deſtin ſi funeſte.
Elle lui offre ſon palais pour aſyle ,
& laiſſe Céphale à ſes inquiétudes .
Procris jalouſe aborde ſon époux , en
lui reprochant de voler après une amante
nouvelle. Céphale ſe juſtifie ; il lui
apprend l'horreur de ſon deſtin. Procris
ne craint que de perdre fon époux: les
Nymphes de Diane ſe raſſemblent fous
le feuillage. Une jeune Nymphe reçue
JANVIER. II. Vol. 1774. 165
parmi celles de Diane, eſt armée Chasſereſſe
; & elles enſeignent à leur nouvelle
Compagne , à fuir les pieges de
l'Amour.
Acte fecond. Le théâtre repréſente le
palais de l'Aurore , environné de nuages
légers , qui ſe diffipent enſuite. Flore
& Palès demandent à l'Aurore le ſujet
de ſes déplaiſirs ſecrets. Elle veut en vain
diſſimuler ; elle eſt obligée d'avouer
qu'elle adore Céphale , quand Céphale
adore Procris .
Αικ.
Que je ſuis à plaindre ,
Hélas ! j'ai beau feindre ;
Les hommes , les Dieux ,
Tout lit dans mes yeux.
Je baigne de larmes
Mon char radieux ,
Etde mes alarmes
Je remplis les Cieux,
Sans ceſſe captive ,
Quel est mon deſtin !
Confuſe , plaintive ,
Il faut que je ſuive
L'aſtre du matin.
Plaiſirs , vous naiſſez ,
Et me délaiffez ,
L3
166 MERCURE DE FRANCE,
Moi qui vous fis naître ;
Je fais les beaux jours ,
Et , fans les connoître ,
Je languis toujours
Le Printems lui-même
Rit de mes malheurs ;
On diroit qu'il aime
A voir mes douleurs.
Je verſe des pleurs :
Il en naît des fleurs .
Les bois & la verdure ,
Tout s'épanouit :
Des maux que j'endure
L'Univers jouit.
Les Divinités compagnes de l'Aurore ,
de Flore & de Palès , font un divertisfement.
Céphale vient dans le palais
de l'Aurore. Flore lui dit que s'il veut
rendre la Déeſſe favorable , il eſt un
mortel qu'elle aime , & qui fera plus lui
ſeul , que tous les Dieux fans lui. Il
invoque ce mortel ſans le connoître.
La Cour de l'Aurore s'empreſſe à lui
plaire , & l'Aurore elle - même lui déclare
fon amour.
AIR.
Ne vois-tu pas ce qui m'engage
A plaindre & foulager tes maux ?
1
:
JANVIER, 11. Vol. 1774. 167
J'ai pour confidens ces oiſeaux :
Céphale , écoute leur ramage ;
Dès que je parois dans les Cieux
Toute la Nature à tes yeux
Doit parler le même langage.
J'aurois beau feindre , hélast
L'Univers ſait que j'aime .
Oui , fans toi , le Ciel même
Eſt pour moi fans appas .
Des lieux où tu n'es pas
Négligeant la parure ,
Je répands fur tes pas
Ma clarté la plus pure ,
Et je me plains tout bas
D'embellir la Nature
Aux lieux où tu n'es pas.
L'Aurore dit à Céphale de briſer des
noeuds que Diane a proſcrits.
Il faut , pour l'appaiſer , ne plus revoir Procris.
CEPHALE.
Ne plus la voir !
L'AURORE.
C'eſt la victoire
Dont je te réſerve le prix.
Vois ce palais brillant : il ſera ton aſyle.
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
CEPHALE .
Ah ! belle Aurore , ce ſéjour
Doit être riant & tranquille .
L'AURORE.
Le ſeroit- il ſans toi ?
CEPHALE .
D'une plainte inutile
Je le remplirois nuit & jour,
L'AURORE.
Tu veux me fuir !
CEPHALE.
Je veux ou revoir ce que j'aime ,
Ou dans le fond des bois aller ſeul à moi-même
Mourir de douleur & d'amour.
L'Aurore veut en vain l'effrayer encore
du crime qu'il va commettre : Céphale
fuit où ſon deſtin cruel l'entraîne.
Acte troisieme. Le théâtre repréſente
un bois. La Jalouſie& ſa ſuite ſe prépare
à venger Diane , & à verſer ſon
poifon dans le coeur de Procris .
AIR :
Fille cruelle de l'Amour ,
Je hais le Dieu qui m'a fait naître.
:
JANVIER. 11. Vol. 1774. 169
L'inſenſé m'a donné le jour ,
Et ne veut pas me reconnoître ;
Je le méconnois à mon tour.
Noir foupçon que ce Dieu condamne ,
Des coeurs jaloux trifte vautour,
Vengeons la gloire de Diane
Diane déteſte l'Amour.
La Jalouſie paroit transformée en
Nymphe de Diane. Procris ſeule ſe
plaint , & appelle Céphale ſon amant,
Témoin de ma naiſſante flamme ,
De l'Amour afyle charmant ,
Temple où je reçus le ferment
Qui combloit les voeux de mon ame ,
Rendez , rendez-moi mon amant.
Sans lui , dans mon inquiétude ,
Je ne puis plus vivre un moment
D'une éternelle folitude
Aurois-je à fubir le tourment !
La Jalouſie ſe plaint de Céphale , de
ſon infidélité , & fait à Procris même
les fauſſes confidences de ſa tendreſſe ;
elle lui dit :
C'eſt ici , ſous ce même ombrage ,
Qu'il ſoupiroit à mes genoux :
AURA , diſoit-il , c'eſt à vous
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
Que les oiſeaux , dans leur ramage ,
Adreſſent des accords fi doux.
Elle ajoute qu'elle eſt abandonnée pour
l'Aurore , & que les Dieux du printemps
ont célébré la fête de ſes amours .
Procris , ne doutant plus de la perfidie
de Céphale , ſe livre à ſa douleur. La
Jalouſie vient annoncer à Procris l'arrivée
de Céphale , & l'engage à le furprendre.
Céphale accablé de douleur ,
tombe ſur un lit de gazon ; il appelle
AURA.
Viens AURA , viens que je reſpire ;
Plus careffante que Zéphire ,
Tu m'as ranimé tant de fois !
Viens ; qu'un doux repos me foulage.
)
Cependant , il voit le feuillage s'agiter
; il s'arme de fon javelot qu'il
lance ; une voix plaintive , celle de Procris
, ſe fait entendre; elle paroît avec
le javelot qu'elle a retiré de ſon ſein.
I's déplorent leur malheur. Alors la
Jalouſie vient s'applaudir de ſon horrible
triomphe ; mais l'Amour , ſenſible à l'infortune
de ces amants trompés & fideles ,
rend le jour à Procris.
JANVIER. II. Vol. 1774. 171
AIR DE L'AMOUR.
Plus d'ennemis dans mon empire ;
Que Diane cede à ſon tour ;
Et qu'à fon tour elle foupire
Dans les chaînes de l'Amour.
Belle Aurore , à ces époux
Pardonne une ardeur fidelle ,
Que dans ton ame un trait plus doux
Allume une flamme nouvelle .
Oui , que ta félicité
Soit pure comme tes charmes ,
Et fi tu verſes des larmes ,
Que ce ne foient que des larmes
D'amour & de volupté.
Dans le divertiſſement qui termine
cet Opéra , l'Aurore & Heſper , Diane
& Endimion , enchaînés par les Plaifirs
, viennent tomber aux pieds de
l'Amour.
Nous avons aſſez détaillé ce Poëme ,
pour que le Lecteur puiſſe juger qu'il
doit former un ſpectacle brillant , intéreflant
& varié. On defireroit ſans doute
que l'Aurore eût un rôle moins fubordonné
, & plus convenable au caractere que
la Fable donne à cette Divinité , dont au
reſte , le Poëte a rendu les principaux
traits dans des vers très agréables. Nous
172 MERCURE DE FRANCE.
ne porterons pas plus loin nos obfervations
fur cet ouvrage eſtimable qui paroît
avoir eu les fuffrages de la Cour dont
il a fait les plaiſirs .
Le Muſicien , M. Grétry , dont tous
les travaux font des ſuccès , a développé
dans cet opera , les charmes & les resfources
de fon génie. Il nous a paru que
ſon récitatif s'approprioit fans effort aux
formes de notre langue ; qu'il faiſiſſoit
& rendoit l'expreſſion juſte du ſentiment
ou de la paſſion; qu'il étoit commandé
par la profodie; qu'il ne génoit ni la
voix , ni le jeu de l'Acteur ; & qu'enfin ,
il étoit une vraie déclamation muſicale .
Ses chants jamais vagues, font toujours
infpirés par le ſentiment , & indiqués
par les paroles. Ils les expliquent & les
embelliffent avec un choix & dans le
mouvement le plus analogue & le plus
jaſte. Comme tout ce que chante l'Aurore
a de grace , de fraîcheur , & d'élégance!
Que les chants de Céphale conviennent
bien à un Chaſſeur , à un amant
fier&paffionné ! Que Procris eſt tendre ,
douce & ſenſible dans l'expreſſion de fon
amour , de ſes plaintes & de ſa douleur !
La jalouſie ne s'eſt jamais fait entendre
avec plus de force & d'énergie .
Les choeurs de cet opéra font du plus
JANVIER . II. Vol. 1774. 173
grand effet & de la plus riche compofition.
Les airs de danſe ſont tous trèsfaillans
& d'une mé odie agréable , neuve
& pittoreſque. On ne s'attendoit pas
à la réuſſite de cette partie de la muſique
des danſes, toute nouvelle pour M.Gretry :
le ſuccès n'en eſt pas meme encore librement
avoué par ceuxqui ne font point
attention que le Muſicien qui a le génie
de l'invention , qui fait créer des motifs
& les moduler , qui en un mot eſt
le maître de ſes chants , l'eſt néceſſairement
de ſon art , & doit traiter toutes
les parties fubordonnées à l'expreſſion ,
avec autant de facilité que de fupériorité.
Cet Opéra a été parfaitement exécuté
par M. & Madame Larrivé , par Mlle .
Arnoult & Mlle. Duplant. Les ballets
qui ſont de la compofition de MM.
Laval , Gardel & Veftris , ſont d'une
pantomime noble , ingénieuſe & trésagréable.
Le Palais de l'Aurore eſt de
l'effet le plus éclatant. Le triomphe de
cet Opéra , c'eſt d'avoir plu à une Cour
brillante dont le goût & le ſentiment
doivent guider nos jugemens ; ilaauſſi l'avantage
précieux d'etre admis par un
choix & par un attrait particulier , aux
amuſemens de nos Princes&Princeſſes qui
aiment & connoiſſent la bonne muſique.
174
MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANCOISE.
LES Comédiens François ont remis ſur
leur Théâtre , dans les premiers jours
de Janvier , les Etrennes de l'Amour",
Comédie en un acte en proſe , mêlée
de chants & de danſes , par M. Cailhava.
Cette piece épifodique a été revue avec
plaifir. C'eſt l'Amour qui donne fes
Etrennes. Il fait préſent de ſes aîtes à
un petit- Maître , de fon bandeau à un
Financier , de ſes tablettes à un Abbé
volontaire , de fon carquois à une Coquette
, & du bonheur à de jeunes
Amans. Ses préfens font accompagnés
d'une critique ingénieuſe , ou d'unadage ,
& ſuivis d'airs d'un chant fort agréable
de la compoſition de M. Boyer.
Mlle. Lufy joue avec fineſſe & gaieté
le rôle de l'Amour ; les autres rôles
ſont parfaitement remplis , la Coquette
par Mlle Hus , l'Abbé volontaire par
M. Préville , le Financier par M. Feulhie ,
les jeunes Amans par Miles Doligni &
Fanier.
JANVIER. II . Vol. 1774. 175
:
:
VERS adreſſes à Mile Luzy , jouant le
rôle de l'Amour dans les Etrennes de
l'Amour , par un Inconnu.
AMOUR
:
MOUR , puiſſant Amour , pour fixer notre hommage
De la Divinité n'emprunte point l'image.
Son impofante majesté
Rapproche trop de l'eſclavage
Les coeurs faits pour goûter l'aimable liberté
Abandonne la Déité ,
Viens ſous une forme plus belle :
A l'attrait de la Nouveauté
Vole , enchaîne l'Humanité .
Sous les traits enchanteurs d'une aimable Mortelle ,
Sous les traits de Luzy , parois , puiſſant Amour !
Parois , & tous les coeurs font à toi ſans retour.
Brife le Char honteux que traînoit la Folie ;
Fixe par tes vertus , marque par ta beauté
L'âge de la Galanterie ;
Fixe cet age ſi vanté ;
Il renaît ſous des traits que tout le monde adore ,
Et fi la Conſtance t'honore ,
:
Amour ! ... non ...
tu ne fus jamais plus honoré.
176 MERCURE DE FRANCE.
ENVOI.
LUZY , uzy , d'un inconnu recevez cette étrenne :
De vous , belle Mortelle , il eut hier la ſienne.
S'il pouvoit vous la tendre , ainſi qu'il la reſſent ,
Hélas ! qu'il vous feroit un funeſte préſent.
COMEDIE ITALIENNE. -
LES Comédiens Italiens n'ont donné
aucune nouveauté ; mais ils ſe diſpoſent
àjouer inceſſamment la Rofiere , comé
die nouvelle en trois actes mêlée de
chants , dont la muſique eſt de M. Gretry.
ARTS.
GRAVURES .
I.
PORTRAIT de Marie.Théreſe Imperatrice
-Douairiere Reine de Hongrie &de
Bohême, gravé en grand médaillon d'après
le tableau de Ducreux par L. J. Cathelin .
L'artiſte a mis beaucoup de ſoin & de
talent
JANVIER. II. Vol. 1774. 177
talent dans la gravure de ce portrait intéreſſant.
Prix , 2 liv. chez Bligny , lancier
du Roi , cour du manége , aux Tuileries.
On trouve à la même adreſſe , une vue
de la nouvelle Egliſe de Ste Genevieve.
Prix , I liv. 4 f. Cette vue eſt une vraie
miniature , gravée avec beaucoup de
fineſſe & de netteté. Illuminée , elle eſt
du prix de 2 liv. 8 f.
On trouve auſſi chez le même .
Le Portrait très reſſemblant du Prince de
Condé ; prix , 3 liv.
Celui de M. Vernet , peintre du Roi ;
prix , 3 liv.
Celui de M. Geliotte , célebre acteur de
l'opéra , prix , ở liv .
II.
Tableau de Zémire &Azor. Cette ſcene
ſi intéreſſante où le pere & lesdeux ſoeurs
de Zémire paroiſſent , par un enchantement
, regretter & pleurer l'absence de
Zémire , a été composé par M. Touzé
avec beaucoup de talent & de vérité. Ce
tableau a été gravé par M. Voyer l'aîné.
Les reſſemblances des acteurs & actrices
font confervées , & ajoutent au mérite de
cette compoſition. On a ſouſcrit pour
cette eftampe chez M. Touzé , peintre
M
1
178 MERCURE DE FRANCE,
dans l'enclos des Quinze Vingts , rue Sta
Honoré ; les Soufcripteurs font priés de
retirer l'eſtampe qui paroît depuis quel
que temps. Ceux qui n'auront pas foufcrit
la trouveront à la même adreſſe. Le
prix eſt de 6.liv.
Cours de Mathématiques.
Le ſieur Dupont , Maître de Mathématiques
, a commencé le 9 de ce mois ,
dans fon école rue Neuve Saint-Médéric ,
fes cours d'Arithmétique & de Géométrie
;& dans les premiers jours de Février
prochain , il recommencera auſſi l'Alge.
bre & la Mécanique : la théorie & la
pratique marchent toujours d'un pas égal
dans ſes leçons , & l'on y fuit alternativement
les oeuvres de MM. Bezout &
l'abbé Boffut , fur la Marine , l'Artillerie
&le Genie , &c.
L'heure des leçons publiques eſt toujours
depuis trois heures après midi jufqu'a
ſept. Il continue ſes cours gratuits
les Dimanches depuis fept heuresjuſqu'à
neuf ; & il a chez lui un excellent Maître
de Deffin. L'on trouve chez lui fix jolies
chambres toutes meublées , dont pluſieurs
vont être libres .
JANVIER. II. Vol. 1774. 179
Cours de Langue Angloise.
M. Robert ouvrira ce cours le 24 de
ce mois à dix heures du matin. Les perſonnes
qui voudront le ſuivre , ſe feront
| infcrire d'avance ; le prix eſt de deux
louis.
Il y aura féance tous les jours , les Fêtes
exceptées , pendant quatre mois;& à la
premiere , on prendra une heure dans la
matinée qui fera la plus commode pour
tout lemonde. L'auteur de ce cours penſe
qu'il peut , fans néanmoins prétendre en
avoir plus de mérite , faire ce que dit
Horace : Mifcere utile dulci , parce que les
auteurs Anglois lui en fourniront bien
l'occaſion .
Il continue toujours à donner des leçons
en ville , & de particulieres chez
lui, rue des Francs-Bourgeois, place Saint-
Michel , vis- à-vis du Marbrier , à Paris.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
SIx Duo pour deux violons , dédiés à
M. Aucane , Conſeiller au Châtelet , par
M. Michaud l'aîné , de l'Académie royale
de Muſique , oeuvre 3e ; prix 7 liv. 4 f.
à Paris chez l'auteur , vis- à - vis les Cordeliers
, au caffé de Malthe , & aux
adreſſes ordinaires de Muſique. A Lyon ,
chez M. Caſtaud.
Six Sonates pour le violoncelle , qui
peuvent ſe jouer ſur le violon avec accompagnement
de baſſe continue , dédiées
à M. Boiffier , Gentilhomme Anglois
, par M. Bordery fils , oeuvre 2e ;
miſes au jour par M. Michaud , aux adreſſes
ci-deſſus.
Six Trio pour deux violons & violon
celle obligés , dédiés à M. Chabenat
de la Malmaiſon , Conſeiller au Parlement
, compoſés par M. Aubert , Muſicien
de la Comédie Italienne ; prix 7 liv. 4 f.
AParis , chez le ſieur Huguet , Graveur-
Muſicien de la Comédie Italienne , rue
Pavée Saint Sauveur ; & chez M. le Roi ,
Banquier , vis- à-vis la rue des deux ,
Portes.
!
JANVIER. II. Vol. 1774. 181
Sei Quintetti per due Violini Alto &
due Violoncelli Concertanti. Compoſti
Dall. Signor Luigi Boccherini Virtuoſo
di Camera & Compoſitor di Muſica di
S. A R. Dom Luigi , Infante di Spagnia.
Opera XII. Libro primo di Quintetti.
Nuovamente Stampati a Speſe di G. B.
Venier. Prix , 12 liv. La partie du ſecond
violoncelle ſe pourra exécuter ſur
l'alto , ou un baſſon. A Paris , chez M.
Venier , éditeur de pluſieurs ouvrages de
Muſique , rue Saint- Thomas du- Louvre ,
vis- à-vis le Château d'eau , & aux adreffes
ordinaires. A Lyon , aux adreſſes de
Muſique.
VIELLE PERFECTIONNÉE .
Extrait des registres de l'Académie Royale
des Sciences , du 11 Décembre 1773-
Nous avons examiné , par ordre de
l'Académie , les changemens faits par M.
Delaine , à l'inſtrument de Muſique nommé
Vielle.
Ces changemens conſiſtent , 10. en
deux baſcules placées entre la roue & le
clavier , & deſtinés à ſoulever les quatre
bourdons , fans déranger les mains , & à
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
le replacer; ce qui ſe faiten preſſfantlégé.
rement , ou en ne preſſant point le couvercle
du clavier ſous lequel on a inſéré
d'abord une potence tournante qui
conduit le repouſſoir de ces bafcules.
Ce moyen nous paroît ingénieux , &
procure à l'inſtrument la facilité de paffer
d'un ton à un autre dans ces efpeces
de folo , & de revenir au ton des
bourdons , quand on les remet ; ce qui
ſe peut faire pluſieurs fois dans le cours
d'une même piece. Ces moyens confif
tent , 2º. en ce que l'auteur a évidé la
boîte du clavier; (ce qui augmentele fon
de l'inſtrument ) & a garni cette boîte
intérieurement de pluſieurs cuirs qui empêchent
le cliquetis des touches.
3º. Dans la fuppreffion d'une chanterelle
. La Vielle ordinaire en a deux à
l'uniſſon ; mais cet uniſſon ſe conſerve
difficilement ; l'auteur a préféré avec raifon
de n'en avoir qu'une , mais plus
forte. יניינ
49. Dans la facilité d'enlever la roue
& de la réparer , fans décoller le corps de
l'inſtrument ; ce qui s'exécute en retirant
ce qui s'engage dans les pieces viſſées.
5°. Enfin , dans l'addition d'un nombre
de corde de clavecin indépendantes des
JANVIER . II. Vol. 1774. 183
touches & accordées à tous les tons &
demi- tons . L'inconvénient de cette pratique
déja connue , eſt que la modulation
venant à changer , le, cordes du ton précédent
réfonnent encore ; mais cet inconvénient
n'est pas grand pour un inftrument
auffi ingrat & auffi borné que l'eſt
la Vielle par rapport aux variétés demodulation.
Il nous paroît que les changemens dont
nous venons de parler contribuent à la
perfection de l'inſtrument auquel ils
font appliqués. L'Académie a été fatisfaite
de l'eſpece d'analogie du fon de cet
inſtrument , & penſe que fon auteur
mérite fon approbation.
Signés , VANDERMONDE & DE FOUCHY ,
Fe certifie l'extrait ci- deſſus conforme à
Son original & au jugement de l'Académie.
AParis , le 13 Décembre 1773-
GRANDJEAN DE FOUCHY , Secrétaire per
pétuel de l'Académie Royale des Sciences.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE ,
Précis du Mémoire de M. le Roy , fur la
forme des Barres , ou des conducteurs
métalliques destinés à préſerver les édifices
des effets de la foudre ; lu à la rentrec
publique de l'Académie des Sciences,
le 13 Novembre dernier .
DAN
,
, ANS la Phyſique rien n'eſt à négliger , & tout eſt
important ; car dans l'ignorance où nous ſommes fur la
plupart des caufes qui régiſſent ce vaſte Univers , les choſes
qui nous paroiſſent les plus indifférentes , les plus triviales
même nous menent ſouvent aux plus grandes découvertes
. Tout le monde connoît les foibles commencemens
de l'électricité & les expériences à peine ſenſibles
du tube de verre , qu'on frottoit avec la main : cependant
ces expériences nous ont conduits à une des découvertes
les plus étonnantes de la phyſique moderne. Ce n'eſt pas
trop dire Les philoſophes des fiecles paffés les plus hardis
dans leurs conjectures , n'auroient jamais penſé , ou
ſoupçonné même qu'il viendroit un temps où l'on parviendroit
, non-feulement à découvrir la nature du feu du tonnerre
, mais encore à le faire deſcendre , pour ainſi dire ,
dans nos laboratoires , pour le combiner & le toucher , en
quelque façon , dans une multitude d'expériences diverſes.
Cependant , c'eſt ce que nous avons vu de nos jours par
une fuite des progrès de nos connoiſſances ſur l'électricité
, & de l'expérience auffi ingénieuſe que hardie , imaginée
par M. Franklin .
JANVIER . II. Vol. 1774. 185.
,
Souvent les avantages des plus belles découvertes n'appartiennent
qu'à la ſimple ſpéculation ; mais celle- ci nous
en préſentoit de plus importans . La ſeule analogie nous
menoit à penſer qu'en étendant les moyens par leſquels
on avoit fait cette découverte on parviendroit à garantir
les édifices des ravages de la foudre , & M. Franklin
n'avoit pas manqué de ſaiſir cette analogie ; il
propoſa en conféquence d'établir fur les édifices des
verges ou des barres métalliques , qui , communiquant par
d'autres barres de même nature juſqu'au terrein en bas , *
devoient fervir par-là à tranfimettre la foudre , au cas qu'elle
ſe jetât ſur ces édifices .
Le ſuccès de cette idée paroiſſoit ſi bien fondé , qu'il
ſembloit qu'on devoit s'empreſſer d'en faire ufage pour
préſerver les bâtimens des effets du tonnerre ; la phyſique
fur- tout ne pouvant ſe propoſer de plus grand objet que
de prévenir ces terribles effets de la Nature qui paroiffent
nous menacer d'une deftruction générale ; mais il en arriva
tout autremeut. La jaloufie , qui s'éleve ſi ſouvent
* La découverte de l'analogie de la foudre avec l'électricité
avoit été faite au moyen de verges de fer , qui ,
ifolées qu foutenues fur du verre , ou par des cordons de
foie , s'étoient chargées d'électricité pendant le tonnerre
ou à l'approche d'un nuage orageux ; or ce que M. Franklin
propoſoit ſe concevra facilement , en ſe repréſentant
une de ces tours furmontée d'une girouette. Qu'on fuppoſe
que la girouette foit enlevée ; qu'il ne relte que la
verge de fer qui la foutenoit , & que cette verge , par d'autres
verges ou barres de fer , defcendant le long du bâti
ment , aille ſe plonger dans la terre au deſſous : on aura
une idée des verges , ou , comme nous les appellerons dans
la fuite , des conducteurs de la foudre de M. Franklin ,
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
contre les découvertes , foit pour en diminuer le mérite ,
foit pour les anéantir , joua ici fon rôle ordinaire. Loin
d'expérimenter l'effet de ces barres , on s'empreffa de les
critiquer. Il faut l'avouer , ce fut même parmi nous qu'elles
effuyerent le plus de contradictions . Non - content de
les combattre par des raiſons ſpécieuſes , on voulut encore
y jetter du ridicule ; on prétendit que le philoſophe de
Philadelphie vouloit fouterrer le tonnerre . Enfin ces barres
ou ces conducteurs de la foudre ayant été peu accueillis
en Europe , on ne s'en fervit qu'en Amérique parmi
les compatriotes de M. Franklin , ſoit qu'ils penſaſſent
plus favorablement de ſes idées , foit qu'ils s'intéreſſaſſent
davantage à ſa gloire.
Cependant le temps qui amene tout , fit voir que ce
que M. Franklin avoit prévu étoit arrivé , & que des mai
fons à Philadelphie armées , fi cela ſe peut dire , de conducteurs
, avoient échappé , par leur moyen , aux ravages
de la foudre , ces conducteurs l'ayant tranſmiſe juſqu'au
terrein ſans qu'elle caufat aucun dommage ſenſible..
Ces obſervations parvenues en Europe , firent faire des
réflexions ; on fentit qu'on s'étoit prévenu très - mal à-propos
contre les conducteurs de la foudre ; & de nouveauxexemples
des funeftes effets du tonnerre ayant fait fentir
encore plus la néceſſité de prévenir de pareils malheurs ,
on ſe détermina en Angleterre , en Hollande & en Italie ,
à armer de conducteurs pluſieurs édifices que leur magnificence
ou leur utilité engageoit à préſerver de la foudre.
Tant il est vrai , comme le remarque M. le Roy , que
la vérité , quoique lente dans ſa marche , triomphe touJANVIER.
II. Vol. 1774. 187
jours , & ne manque jamais de renverſer les vains obftacles
qu'on veut lui oppofer !
Frappé des avantages des conducteurs , M. le Roy s'étoit
déclaré en leur faveur dès que l'identité du feu électrique
& de celui de la foudre avoit été prouvée ; non
feulement il avoit combattu les faux raiſonnemens par
leſquels on prétendoit en prouver le danger , mais encore
il avoit donné des inftructions pour les établir de la maniere
la plus avantageuſe ; enfin , pour achever de diſſiper
toute prévention fur une matiere de cette importance , il
lut un Mémoire * à l'Académie il y a déjà pluſieurs années
, où il établit l'utilité des conducteurs par une comparaifon
fuivie & raifonnée des phénomenes de l'électrici
té & du tonnerre ; mais plus occupé dans ce Mémoire
de prouver leurs avantages que de difcuter foigneuſement
leur forme , il revient aujourd'hui fur ce ſujet : cela lui a
paru d'autant plus néceſſaire , que les Phyſiciens les plus
inftruits de ces matieres ne font pas entiérement d'accord
fur la forme qu'il faut leur donner , les uns voulant qu'ils
foient fort pointus , & fuffisamment élevés au - deſſus des
combles des édifices , les autres , au contraire , qu'ils
foient moufles ou arrondis par le bout , & preſque à raſe
de ces combles .
La Société Royale de Londres ayant été confultée l'année
derniere par le département de l'artillerie , fur les
meilleurs moyens de garantir du tonnerre les magaſins à
poudre de Purfleet , on vit ce partage d'opinions parmi
les commiſſaires qu'elle nomma à cette occafion : ils con-
* Voyez le volume des Mémoires de l'Académie des
Sciences de l'année 1770. pag. 53 .
188 MERCURE DE FRANCE.
venoient tous de la néceſſité d'employer des conducteurs
métalliques , mais ils différoient fur la forme qu'il falloit
leur donner. Les uns prétendoient que les pointes dérobant
le feu électrique de bien loin , on pouvoit , en attirant
par leur moyen un volume de feu conſidérable fur
un édifice , produire précisément l'effet que l'on ſe propofoit
de prévenir ; que les conducteurs ne devoient pas
attirer le tonnerre fur les bâtimens , mais uniquement le
tranſmettre , ſi par hasard il ſe portoit de leur côté ; enfin
. que ceux qui étoient arrondis par le bout avoient
tout ce qu'il falloit pour remplir cet objet. D'un autre
côté , leurs antagoniſtes répondoient que c'eſt préciséinent
parce que les pointes attirent le feu électrique de plus
loin , qu'il faut en donner la forme à ces conducteurs ,
que par-là le volume de feu qui , dans l'éclair , pourroit
ſe jetter ſur un bâtiment , ſera tellement diminué , qu'il
ne pourra plus caufer aucun dommage ; enfin , qu'en ſuppoſant
encore que la foudre tombat ſur un édifice armé
d'un de ces conducteurs formés en pointe , on n'en pourroit
rien conclure à leur défavantage , puiſqu'il eſt prouvé
par pluſieurs obſervations que dans ce cas - là même ils
ont tranfmis la matiere fulminante ſans qu'elle ait produit
de dommages marqués .
Ces dernieres raiſons paroiſſent aſſez fortes en faveur
des conducteurs terminés en pointe ; cependant il faut
* On fe formera aisément une idée de ces deux diffé
rens conducteurs , en ſe repréſentant la tour dont j'ai parlé
dans la Note précédente , tantôt furmontée d'une poin
te de fer qui s'éleve à une affez grande hauteur au-deſſus
de fon comble , & tantôt furmontée uniquement d'une
barre de fer arrondie par le bout , & débordant à peine
le haut du comble.
JANVIER. II. Vol. 1774. 189
Favouer , elles ne décident pas nettement la queſtion ; &
comme entre deux événemens poffibles on eſt toujours
porté à croire que le plus fâcheux arrivera plutôt que
l'autre , quoiqu'il y ait même une plus grande probabilité
en faveur de ce dernier , les pointes attirant le feu électrique
de plus loin que les corps moufles , on étoit toujours
dans le cas de craindre que les conducteurs à qui
on donneroit cette forme , n'attiraffent le tonnerre.
Il étoit donc très important de diſſiper toute eſpece de
nuage à ce ſujet : c'eſt ce qu'a entrepris M. le Roy , & à
quoi il paroît qu'il a pleinement réuffi. Plus d'attention ,
dit-il , aux phénomenes de l'électricité qui ont trait à la
queftion , auroit bientôt montré que les conducteurs d'une
forme pointue doivent être abfoluinent préférés aux autres.
Nous ne pouvons le ſuivre dans le détail de ces phénomenes
& des expériences qu'il a faites pour les confir
mer : nous nous contenterons d'en expofer les réſultats .
Mais auparavant il faut ſe rappeler que l'on diftingue
deux différens effets dans l'eſpece de lumiere que l'on excite
en préſentant ou en approchant des corps métalliques,
d'un corps électriſé ; l'un eſt la lumiere tranquille qui ne
fait qu'un point lumineux , qu'on voit au bout du corps
préſenté quand il eſt terminé en pointe ; l'autre qui éclate
, brille , & diſparoft à l'inftant , qu'on appelle l'étincelle,
qu'on obferve principalement quand le corps eft obtus ou
arrondi à fon extrémité , & qu'on l'approche aſſez près du
corps électrifé.
Ceci ſuppoſé , il réſulte des expériences de M. le Roy .
1. qu'une pointe très-aiguë tiroit ou enlevoit le feu électri
190
MERCURE DE FRANCE.
que d'un corps électrifé de fort loin , c'est-à-dire , à plus
de trois pieds , & que cependant elle n'en faiſoit partir
Pétincelle qu'à la diſtance d'un tiers de ligne , ou quand
on l'avoit approchée du corps électrifé 1296 fois plus près.
2. Qu'une balle de métal d'un pouce de diametre ne
tiroit que peu on point le feu du corps électriſé avant
d'approcher à la diſtance où elle en faiſoit partir l'étincelle ,
& que cette diſtance étoit cependant trente fix fois plus
grande que celle où il falloit en approcher la pointe.
3. Que le feu électrique ne produit jamais de grands
effets , d'effets violens , qu'autant qu'en vertu de fa différente
denſité dans le corps où il entre & dans celui d'où
il fort , il paſſe dans le premier , ou fort du fecond avec
une grande rapidité.
Enfin , que cet effet n'a jamais lieu que par une forte
étincelle qui éclate entre les deux corps ; car toutes les
fois que le feu électrique fort des corps ou qu'il y entre
lentement , & fous l'apparence d'une lumiere tranquille ,
ces violens effets n'exiftent plus.
Pour mieux faire fentir ce double effet du paſſage lent
ou rapide du feu électrique au travers des corps , M. le
Roi ſe ſert d'une comparaiſon . Les métaux & tous les
corps électrifables par communication , recelant dans leurs
pores une quantité de feu électrique toujours la même
lorſqu'ils ne font pas électrifés peuvent être comparés
par - là , felon cet Académicien , à une éponge contenant
dans ſes pores une certaine quantité d'eau. Or , dit - il ,
ſi l'on verſe de l'eau ſur cette éponge , mais lentement ,
&de maniere que devenant une eſpece de filtre , elle en
laiſſe paffer autant en bas qu'on en verſe en haut ; la nou-
,
JANVIER. II. Vol. 1774. 191
velle eau traverſera l'éponge ſans qu'il en réſulte aucun
effet ſenſible : mais fi au contraire , on la force avec la
plus grande violence, de façon qu'elle ne puiffe pas pasfer
à travers l'éponge avec la même rapidité qu'elle eſt
forcée , elle en rompra & en déchirera entiérement toutes
les parties.
Le feu électrique & celui du tonnerre étant les mêmes ,
tout ce que nous venons d'expoſer eſt parfaitement appliquab'e
à la détermination de la forme des conducteurs de
la foudre , & prouve en même temps , avec la plus
grande évidence , qu'ils doivent être formés en pointe ,
car les corps mouffes excitant l'étincelle qui répond à
l'éclair de beaucoup plus loin que les pointes , quoique
celles- ci tirent cependant le feu électrique en filence ,
d'une diſtance beaucoup plus grande , & le feu électriques
qui éclate ſous la forme d'étincelle étant le feul dange
reux , & non celui qui fort des corps , ou qui y entre fous
une forme tranquille ; il en réſulte que les conducteurs
terminés en pointe n'attireront pas l'éclair de fi loin , à beau
coup près , que ceux qui font arrondis par leur extrémité ,
& que par conféquent tout ce qu'ont dit les Phyficiens
qui s'oppofent aux premiers , tombe de Ini -même.
Pour mieux en juger , & rendre ſenſibles les avantages
de ces conducteurs , ſuppoſons pour un moment que deux
différens édifices , peu éloignés l'un de l'autre , foient armés
reſpectivement , l'un d'un conducteur terminé en
pointe , l'autre d'un conducteur arrondi par le bout, &
qu'un nuage chargé de matiere fulminante flotte dans
l'air , & s'en trouve éloigné d'une diſtance de 2000 toifes ,
il eſt clair que ſi l'atmoſphere électrique de ce nuage
s'étend juſqu'à eux , le premier en tirera du feu , mais en
filence , pendant que le ſecond n'en pourra tirer en aucune
192 MERCURE DE FRANCE.
1
façon , puiſqu'il ne peut agir qu'à une diſtance trente fix
fois moindre. Imaginons à préſent que le nuage s'approche
, & qu'il fe trouve 36 fois plus près de ces conducteurs
à 45 toiſes ou aux environs ; arrivé à cette diſtance ,
il éclatera au - deſſus du conducteur arrondi , ou celui - ci
en tirera l'éclair à une diſtance où ce nuage ſera encore
bien loin d'éclater au deſſus du conducteur terminé en
pointe , puiſqu'il faudra , pour que cet effet arrive , qu'il
s'en approche encore trente - fix fois davantage.
Ainſi , qu'un orage foit formé par une grande muée ou
par beaucoup de petites , que ces nuées renferment peu
ou beaucoup de matiere fulminante ; que les éclairs qui
en partent lancent plus ou moins de feu : tout ce qu'on
vient de dire n'en fera pas moins vrai , & le conducteur
moufſe ſera toujours frappé de l'éclair beaucoup plutôt que
l'autre ; & , quand on ſuppoſeroit encore que celui - ci le
fût , l'éclair feroit toujours beaucoup plus foible , la pointe
ayant continuellement dérobé le feu du nuage à meſure
qu'il s'en approchoit.
En vain objecteroit - on que ces conféquences font déduites
de nos expériences en petit fur l'électricité , & que
les proportions que M. le Roy a établies entre l'action
des pointes & celle des corps mouſſes , peuvent ſe démentir
dans la région des nuages ; le fonds n'en ſera pas
moins vrai , par la parfaite identité du feu électrique avec
celui de la foudre , & il reftera toujours pour conſtant que
le conducteur arrondi ſera toujours frappé de l'éclair
beaucoup plutôt que le conducteur terminé en pointe ,
quoique celui - ci tire la matiere fulminante d'une diſtance
beaucoup plus grande.
Nous avons dit que l'éclair pourra éclater audeflus
JANVIER . II. Vol. 1774. 193
deſſus de ce dernier conducteur , mais , felon M. le Roy ,
c'eſt une fuppofition qui ne ſe réaliſera que très -rarement,
la matiere fulminante devant , à moins qu'elle ne foit trèsabondante
, ſe tranſmettre en filence & fans que fon feu
éclate : cependant , quand cela arriveroit , on n'en auroit
encore rien à redouter , comme l'obfervation l'a prouvé ,
& comme on l'a vu arriver l'année derniere au dôme de
S. Paul de Londres , quoiqu'il n'y eût d'autre pointe à ce
dôme que celle de la croix.
Le Chapitre avoit fait placer , d'après l'avis de la So.
ciété Royale , des barres de fer , pour faire une communi
cation bien exacte par une ſuite de parties métalliques , *
depuis cette croix juſqu'au terrein au pied de l'égliſe.
Dans un grand orage , le 22 Mars 1772 , on vit darder un
violent éclair ſur le dome ; on alla le lendemain viſiter par
curiofité toutes les barres de fer fervant à la communication
dont on vient de parler ; on trouva dans un endroit
(où par négligence deux barres de tranfmiffion ſe trou
voient éloignées l'une de l'autre de pluſieurs pouces , ) des
traces viſibles du paſſage de la foudre. M. le Roy ajoute
• S'il y avoit eu une pareille communication métallique
depuis la croix & la lanterne du dôme de Saint Pierre de
Rome juſqu'au terrein en bas , il y a toute apparence que
la foudre n'auroit pas fait le dégât qu'elle a fait dans l'efcalier
de cette lanterne , & dont parle la Gazette de France
du 13 Décembre à l'article de Rome ; car il paroît que
cette égliſe a été frappée du tonnerre à-peu -près de la même
maniere que l'égliſe de S. Paul de Londres , mais la
foudre n'ayant pas trouvé dans la premiere un libre paffage,
a fait fauter tout ce qui lui a réſiſté ſur ſa route , tandis
qu'à S. Paul , les barres de tranfmiffion ont prévenu
fes ravages.
N
A
194 MERCURE DE FRANCE.
qu'il eſt comme certain que ſi on viſitoit avec la même
attention les édifices exposés au tonnerre , & où il ſe ren
contre de ces communications métalliques ainfi interrom
pues , on y trouveroit des marques ſemblables de fon paſ
fage. う
Après avoir ainſi établi la forme des conducteurs de la
foudre , & démontré que de toute néceſſité ils doivent être
terminés en pointe , & enfin que c'eſt à tort qu'on les a
cru dangereux , en confondant mal-à-propos la propriété de
tirer le feu des nuages , en filence , avec celle d'en attirer
réclair , deux chofes cependant très -distinctes : M.le Roy
conclut en faiſant des voeux pour que l'uſage s'en introdui
ſe parmi nous. Puiffions - nous , ajoute- t- il , les appl quer
aux églifes , aux magaſins à poudre , aux vaiſſeaux , à nos
palais , à nos maisons , & faire ceffer le reproche fi fou
vent fait à notre nation , & qui n'eſt malheureuſement que
trop fondé , que nous imitons avec vivacité & empreffe
ment toutes les modes frivoles de nos voiſins , & que les
uſages dont les avantages font les mieux démontrés , ne
s'introduilent parmi nous qu'après que toute l'Europe les a
adoptés.
TRAIT DE BIENFAISANCE.
M. voici un nouveau trait d'humanité
& de générofité , bien propre à ſervir de
modele à la bienfaiſance.
JANVIER. II. Vol . 1774. 195
Des Comédiens , avant de quitter en
1772 , la ville de Gap où ils avoient
paffé quelque temps , propofcrent de revenir
l'année ſuivante , pourvu qu'on leur
afſurât 3000 livres à leur retour. Pendant
que quelques Amateurs travailloient à
raffembler dans la claſſe des perſonnes aifées
, des Souſcripteurs pour cette fomme ,
M. de Narbonne Lara , alors Evêque de
cette Ville , entendant parler de l'enga
gement des Acteurs , & des peines qu'on
ſe donnoit pour y répondre , propofa aux
Notables les plus honnêtes de la Ville ,
de changer la deſtination de ces foufcrip
tions en une oeuvre plus utile , en faveur
de laquelle il promit d'ajouter pareille
fomme à celle que l'on cherchoit à ramaffer.
Cet établiſſement , qui a été
adopté avec empreſſement , conſiſte dans
une eſpece de mont de piété , dont l'ob
jet eſt de former & d'entretenir un grenier
d'abondance , d'où l'on diftribue , à
certain temps de l'année , ſur les certifi
cats de MM. les Curés , du grain aux
Citoyens , qui , fans être dans la claſſe
des pauvres , fouffrent cependant , s'ils ne
font pas fecourus dans certaines ſaiſons .
Ce grain prêté doit être rendu au grenier
avec un douzieme en fus dans la faid
:
N2
196 MERCURE DE FRANCE
ſon favorable ; ce qui ſuffit pour entretenir
& augmenter cette fource féconde.
J'ai actuellement ſous les yeux le Mandement
du reſpectable Prélat à cette oc .
caſion ; il eſt ſuivi d'un réglement infpiré
par la ſenſibilité , & rédigé par la
prudence: il y a fur-tout un article qui
paroît dicté par la charité méme ; c'eſt
celui ( le XXV ) où il eſt dit que l'excédent
de la quantité de bled déterminée
pour faire le fond permanent durenier ,
fera distribué aux pauvres les plus indigens
que leur miſere met hors d'état de participer
au bénéfice du grenier , & qui , n'é
tant pas ſolvables , n'ont ni gages , ni cautions
à fournir.
Quels regrets pour les habitans du
dioceſe de Gap , de perdre ce Prélat que
Sa Majeſté vient de nommer à l'Evêché
d'Evreux , pour le rapprocher du ſervice
de Meſdames Victoire & Sophie dont
il eſt premier Aumônier ! Quelles flatteuſes
eſpérances pour fon nouveau troupeau
! Quel exemple pour les ames bienfaiſantes
!
Le ſuccès de cette bonne oeuvre fait
de plus en plus defirer aux honnêtes gens
de voir enfin établir dans la Capitale un
mont de piété d'un objet plus étendu :
JANVIER . II. Vol. 1774. 197
moyen ſeul capable de faire ceſſer cette
ufure criante & funeſte qui abſorbe la
fortune du Citoyen malheureux , & qui
conduit à l'indigence la jeuneſſe trop facile.
ANECDOTES.
I.
CHARLES IV , Duc de Bourgogne , ſe
comparoit à Annibal , celui des grands
hommes de l'antiquité qu'il admiroit le
plus. Après la bataille de Granſon , qu'il
perdit contre les Suiffes , il fut obligé de
prendre la fuite ; ſon frere qui le ſuivoit ,
lui crioit , en courant à toute bride : Ah !
Monseigneur , nous voilà bien annibalés?
I I.
Un Duc de Guiſe avoit prié ſa femme
de ne point aller à un bal où devoit ſe
trouver quelqu'un qu'il soupçonnoit d'être
ſon amant: elle s'opiniâtra à y aller.
A fon retour , lorſqu'elle fut couchée , le
Duc entra dans ſon appartement avec un
maître- d'hôtel qui portoit un bouillon ; il
lui dit d'un ton de maître , qu'elledevoit
être fatiguée , & qu'il lui ordonnoit de
prendre ce bouillon. La Dame obéit , &
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE
:
fe recommanda à tous les Saints du Paradis
. Le maître- d'hôtel retiré ,le Duc reſta
dans l'appartement , & , lorſqu'il ſe fut
-écoulé un peu de tems , il entr'ouvrit le
rideau & demanda à ſa femme comment
elle fe trouvoit ? Hélas ! Monfieur , lui
"
ود
وو
dit- elle , je fuis auffi bien qu'on peut
l'être dans mon état ! Votreétat , Ma-
,, dame , reprit le Duc , n'a rien defa-
*,, cheux , & vous en ferez quitte pour la
,, peur ; je ſouhaite en être quitte auffi
,, pour cela ; mais , croyez moi , ne nous
,, en faiſons plus l'un à l'autre. "
ود
ود
III.
Après la bataille de Denain , à laquelle
avoit aſſiſté M. de Magnac , excellent
officier de cavalerie , qui avoit contribué
au ſuccès de pluſieurs batailles , & qui
difoit: ,, Tu-Dieu , Magnac ! tu fais des
,, Maréchaux de France; quand le de.
;, viendras- tu " ? Ce M. de Magnac vint
trouver M. le Maréchal de Villars , & le
pria de donner ſes ordres pour que fa
cavalerie , qui étoit fur pied depuis deux
jours , eûtdu fourrage. ,, Voyez vous mê-
, me, mon cher Magnac , où l'on pourra
,, en avoir , répondit le Maréchal , & il
fe ſervit du proverbe latin: De minimis
JANVIER. II. Vol. 1774. 199
non curat Prætor . Morbleu , M. le Maréchal
, reprit Magnac qui n'entendoit pas
le latin , laiſſez là vos minimes & vos
Prétres ; nous n'en avons que faire ; c'eſt
du fourrage qu'il nous faut.
RÉPONSE à M l'Abbé Grofier, fur fa
** dénonciation d'un prétendu plagiat dans
le Mercure.
• Vous dites , Monfieur , que dans le Mercure de Novem
bre 1773 , ( qu'on lit ou qu'on ne lit pas , comme vous
le remarquez fort plaifaminent , ) on a employé un çonte
ſous le titre d'Almet ; & vous dénoncez à l'année littéraire
ce conte , comme un plagiat fait au Journal étranger du
mois d'Août 1754, mais vous vous troumpez : ce conte
n'eſt ſigné ni avoué par aucun Auteur , & par conféquent
il n'y a point de plagiaire ; car il me semble que le plagiat
confiſte à s'attribuer un ouvrage qui n'eſt pas de foi.
D'ailleurs vous convenez que ce conté eſt traduit de
Parabe en anglois. Eh bien ! c'eſt de l'anglois que je l'ai
traduit , ainſi que vous ; avec beaucoup d'autres nouvelles
tirées du même recueil , & imprimées pareillement dans
le Mercure. Ce conte vous paroît défiguré , parce qu'il
n'a pas la bouffiffure , les additions & les prétendus ornemens
employés dans votre nouvelle. C'eſt donc ce qui
prouve que je ne ſuis pas votre plagiaire . Au reſte, excusezmoi
, plaignez - moi , de n'avoir admiré ni reſpecté , ſuivant
vos éloges , votre abondance de ſtyle , votre magnificence
Fidées & de figures , votre hardieſſe , vos beautés &c. &c.
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
&tant d'autres qualités que vous regrettez. Le Mercure
eft confervateur autant que rédacteur ; j'y ai rétabli les
formes originales de l'arabe que vous y aviez altérées ; &
nous ſommes deux traducteurs de l'anglois fans être
plagiaires ; vous , abondant , magnifique , hardi & beau ;
moi , concis , ſimple , exact & fidele. Ainfi , ni le ſieur
Lacombe , ni vous M. l'Abbé Groſier , ni moi , ne ſommes
point plagiaires ; & en vérité on auroit tort de
l'être de votre abondance de ſtyle , de votre magnificence
d'idées , &c . Je fais que la critique peut trouver à reprendre
dans le Mercure qui eſt plus l'ouvrage du Public que
de l'Editeur , mais ce reproche ne peut - il pas ſe faire
auſſi aux Auteurs de feuilles , de Journaux , &c . ? C'eſt
ce que je ne prendrai pas la peine d'examiner. Je ſuis ,
&c.
,
EH
A Madame D **.
H quoi ! vous êtes étonnée
Qu'au bout de quatre - vingts hivers ,
Ma muſe faible & furannée
Puiffe encor fredonner des airs ?
Quelquefois un peu de verdure
Rit ſous les glaçons de nos champs ;
Elle conſole la Nature ,
Mais elle ſeche en peu de temps .
Un oiſeau peut ſe faire entendre
Après la ſaiſon des beaux jours ;
JANVIER. 1774. II. Vol. 201
Mais ſa voix n'a plus rien de tendre :
Il ne chante plus ſes amours .
Ainfi je touche encor ma lyre
Qui n'obéit plus à mes doigts ;
Ainfi j'effaie encor ma voix ,
Au moment même qu'elle expire .
Je veux dans mes derniers adieux ,
(Difoit Tibulle à fon Amante ,)
Attacher mes yeux fur tes yeux ,
Te preffer de ma main mourante.
Mais , quand on fent qu'on va paffer ,
Quand l'ame fuit avec la vie ,
A-t- on des yeux pour voir Délie ,
Et des mains pour la careffer ?
Dans ces momens chacun oublie
Tout ce qu'il a fait en ſanté ,
Quel mortel s'eft jamais flatté
D'un rendez- vous à l'agonie ?
Délie elle-même , à ſon tour ,
S'en va dans la nuit éternelle ,
En oubliant qu'elle fut belle ,
Et qu'elle a vécu pour l'Amour.
Nous naiſſons , nous vivons , Bergere ,
Nous mourons ſans ſavoir comment.
Chacun eſt parti du néant :
Où va-t- il ? .... Dieu le fait , ma chere.
:ic a
ParM. de Voltaire.
4
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
VERS préſentés pour le nouvel an à M.
l'Abbé Terray , Contrôleur Général des
Finances , & c. par un Officier que fes
infortunes alloient obliger de quitter le
Service ; lorſque ce Ministre préſenta luimême
au Roi le tableau deſes infortunes,
& lui obtint plusieurs graces de S. M.
FAVORI du meilleur des Rois ,
Tour-à-tour foutien de ſes droits
Et Miniftre de ſa clémence ;
Qui ſçus raſſembler à ta voix
Les tréfors épars de la France
Et qui vois couler ſous tes loix
Les fources de notre opulence ;
Qui toujours prompt à ſecourir
Ou le mérite ou l'indigence ,
Te plais fans ceſſe à leur ouvrir
Les capaux de la bienfaifance
Terray , je périffois fans toi :, π
J'étois un fardeau pour le monde ,
Jétois inutile à mon Roi ,
Mais de cette fource féconde
Une veine a coulé vers moi :
Soudain je me ſuis vu renaître ,
Et c'eſt à ton coeur que je dois
D'avoir connu le plaifir d'être.
JANVIER. II. Vol. 1774. 203
T
Nous touchons enfin à ces jours
Où , pour décrire un nouveau cours ,
Le temps meurt & naît de lui même ,
Entre mon fort & ces momens
J'entrevois des rapports charmans ,
Graces à ta bonté fuprême :
On voit une année aujourd'hui
Plonger dans la nuit éternelle ;
Un nouveau jour a déja lui :
Mon malheur s'enfuit avec elle ,
Mon bonheur commence avec lui .
Qu'une autre, muſe moins timide ..
Ofant écouter ſes tranfports
Suive ton génie într pide
Dans fes plus fublimes effors ,
Te faſſe voir nouvel Alcide *
Domptant le cours de nos tréſors
Et détournant par tes efforts
Le Pactole de nos contrées ,
Lorſque ſes ondes égarées
Alloient enrichir d'autres bords :
Moins hardi , fans être moins tendre ,
Je peindrai ton coeur généreux ,
Et je ferai par-tout entendre
Que par toi je me vois heureux :
Je le ferai ; c'eſt pour te plaire
Sans doute le plus für moyen ;
T
T
On jouit d'obtenir le bien ,
Et toi , tu jouis de le faire.
15
Dans ces temps ſuperſtitieux
2.
* On fait qu'un des plus fameux travaux d'Hercule eft
d'avoir détourné un fleuve .
204 MERCURE DE FRANCE.
Où le droit de régner aux Cieux
S'achetoit par la bienfaiſance ;
Dans ces fiecles où tous les Dieux
Nommés par la reconnoiſſance
Etoient de généreux mortels ,
L'encens eût été ton partage .
Va , prends nos coeurs au lieu d'autels ;
L'amour est un plus doux hommage.
ARRETS , EDITS , DÉCLARATIONS ,
LETTRES -PATENTES , &c.
ARRET
I.
RRET du conſeil d'état du Roi , du 29 Août 1773.
& Lettres - patentes fur icelui , regiſtrées en la Cour des
Monnoies le 12 Novembre 1773. qui ordonnent une fabrication
de cent mille marcs d'eſpeces de cuivre dans la
Monnoie de la Rochelle.
II.
Arrêt du conseil d'état du Roi , du 11 Décembre 1773.
qui commet le ſieur Vanneſſon pour , & au lieu du ſieur
Gougenot de Croiſſy , faire les mentiors ordonnées par
I'Fdit de Mars 1760. fur les Quittances de finances des
Offices fur les ports , & les Contrats des Rentes dues par
les communautés deſdits Officiers .
JANVIER. II. Vol. 1774. 205
III.
Déclaration du Roi , donnée à Versailles le 19 Septembre
1773 , & regiſtrée en la Chambre des Comptes le 27
Octobre audit an ; qui fixe les délais pour la préfentation
des comptes du Tréſorier de la Maiſon de la feue Reine .
I V.
Lettres-patentes du Roi , données à Versailles le 21 Juin
1773 , & regiſtrées en la Chambre des Comptes le 18 Septembre
audit an ; au ſujet du Duché de Longueville.
V.
Edit du Roi , donné à Compiegne au mois d'Août 1772 ,
& regiſtré en la Chambre des Comptes le 6 Novembre audit
an ; portant création de l'Office de Receveur général
des Vingtiemes & Capitation de la Ville de Paris.
VI.
Il paroit trois Edits du Roi. Le premier fupprime fix
Offices de Notaires Royaux à Caën , & en crée en mêmetemps
fix autres dans la même ville. Le second porte que
le ſeul fiege de Maréchauffée établi à Valenciennes étant
infuffifant pour l'exercice de la Jurisdiction Prévôtale dans
toute l'étendue de la Province du Hainault , Sa Majesté a
jugé néceſſaire d'en établir un à Aveſnes , dont la ſituation
lui a paru propre à remplir fes vues pour le maintien du
bon ordre & de la fûreté publique dans cette partie de
lad. Province. En conféquence , Elle a créé un Office de
Lieutenant & d'un Affeſſeur , d'un Procureur du Roi &
206: MERCURE DE FRANCE.
d'un Greffier. Le troisieme porte création de trois Offices
de Confeillers au Bailliage de Pontoiſe .
M. Rolin
AVIS.
connu par le fuccès de pluſieurs éducations
particulieres , & par celui de fon inſtitution académique ,
compofée de vingt - cinq jeunes Seigneurs de la premiere
diftinction , donne avis qu'il vient de quitter ſa demeure
rue & barriere Saint-Dominique , pour faire fon établiſſement
plus ftable dans une grande & belle maiſon ſituée
rue & barriere de Seve , vis-à-vis l'enfant Jéfus ; les perfonnes
qui voudront des éclairciſſemens de ladite inftitution
pour la jeune Nobleſſe , s'adreſſeront à M. Rolin , qui
leur donnera des profpectus .
NOUVELLES POLITIQUES.
A
De Constantinopte , le 25 Novembre 1773 .
u premier avis de la défaite du Général Ungher , le
Prince Dolgorouki rebrouffa chemin , & n'eſſuya d'autre
perte que celle d'un corps de Coſaques qui formoit fon
avant- garde & qui s'étant enfoncé trop avant , fut furpris
& défait par le Boſtangi Bachi d'Andrinople qui marchoit
au fecours de Varna .
Dewlet Guerai Kan vient d'informer la Porte de
fon arrivée à l'Ifle de Taman après avoir livré
٢٠٠٠٠
JANVIER. II. Vol. 1774. 207
, pluſieurs combats à l'Escadre Ruſſe dans lesquels les
Tures ont été victorieux ; mais l'expédition ſur la Crimée
n'a pas eu lieu , parce que les troupes du débarquement ,
levées aux environs de Synope , que les vents contraires
ont fait aborder aux côtes d'Afie , ont preſque toutes 13-
ferté , & que celles qu'il avoit amenées de Conftantinople ,
n'ont pas été fuffifantes pour former le ſiege de Kerès &
de Jeni Kalé.
De Warfovie , le 3 Dicembre 1773.
Le troupes Autrichiennes & Pruffiennes continuent à
évacuer le Royaume. Les Prufſiens ont établi leur dernier
poſte à Naklo , petite ville enclavée dans la nouvelle
frontiere de Prufſe , & l'artillerie a été renvoyée à Berlin .
Ces troupes font diſpoſées cependant de maniere qu'il
feroit facile de les raſſembler & de les faire rentrer en
Pologne , ſi l'efprit de Confédération s'y reproduifoit.
Les troupes Ruſſes qui font aux ordres du Général
Major Lapuchin , ont paflé auprès de Kaminiec & marchent
vers le Danube avec la plus grande diligence. La cavalerie
de ce corps a reçu ordre de camper dans les envi
rons de Choczim parce que les fourrages y font plus
abondans. Les équipages du Lieutenant Général Bibikow
font arrivés également à Kaminiec. On y attend cet Officier
qui ſe rend à la grande armée .
,
Les troupes Autrichiennes ont étendu leur cordon fut
les frontieres de Transylvanie , & , pour mieux couvrir ce
pays contre les incurfions des Ottomans , ils ont rendu
le paſſage des montagnes impraticable & y ont élevé plu
fieurs Forts .
On écrit de Bromberg qu'on preſſe avec vigueur les tra208
MERCURE DE FRANCE .
vaux du canal , & qu'on bâtit aux environs de cette ville .
des Eglifes pour les Luthériens .
Les nouvelles arrivées des bords du Dnieſter portent
que les Ruffes ont établi à Yaſſi pluſieurs hôpitaux , &
qu'ils ont ceffé de faire tranſporter leurs denrées au - delà
de ce fleuve ; ce qui feroit préſumer qu'ils ſe diſpoſent à
s'approcher de Choczim .
D'Alger , le 30 Octobre 1773 .
Des Maures du voiſinage de cette ville s'étant de nouveau
révoltés , un corps de troupes , commandé par le
Bey de Conſtantine , les a attaqués & mis en déroute.
Ce Bey vient d'envoyer en cette capitale , foixante têtes ,
quatre cents paires d'oreilles & cinquante prifonniers .
De Stockolm , le 8 Décembre 1773 .
Dans la derniere ſéance de l'Académie Royale des
Belles - Lettres , tenue le 24 du mois dernier , la Reine
Douairiere propoſa des prix pour ceux qui s'exerceroient
dans l'Art de faire des deviſes , des emblémes & des
infcriptions relatives aux événemens intéreſſans qui ſe pasferoient.
Hier on poſa ſur ſon piédeſtal dans la place des Nobles ,
en préſence de Sa Majefté , mais fans cérémonie , la ſtatue
pédestre de Guſtave Vaſa , qui a été faite par le fieur
l'Archevêque , ſculpteur François . Elle reſtera enveloppée
de fa charpente juſqu'au printems prochain. On la découvrira
alors & on en fera l'inauguration avec beau
coup de pompe. On ſe rappelle que c'eſt l'Ordre de la
Nobleſſe qui a fait ériger , à ſes frais , ce monument .
De
JANVIER. II Vol. 1774. 209
De Copenbague , le 7 Décembre 1773 .
La défenſe faite aux Habitans des campagnes
dans les Duchés de Sleſwick & de Holſtein , dans
la Seigneurie de Pinneberg & le Comté de Rantzau
, d'exercer des métiers & autres profeſſions
convenables aux villes , vient d'être renouvelée
& déterminée d'une maniere plus préciſe , par
un Réglement du Roi .
De Bréme , le 15 Décembre 1773 .
,
La remiſe folemnelle des Comtés d'Oldenbourg
& de Delmenhorst au Grand-Duc de Ruffie , eut
lieu le to de ce mois. Le comte de Reventlan ,
Commiſſaire de Sa Majesté Danoiſe , préſenta au
Baron de Saldern , Commiffaire du Grand - Duc ,
les clefs du Château d'Oldenboug , un gazon &
un rameau d'arbre. Mais fon Alteſſe Impériale
ne demeura pas long - temps en pofleffion de ces
Comtés , le Baron de Saldern ayant convoqué ,
le jour même de la ceffion une affemblée des
États pour le 14 , dans laquelle il en transféra la
Souveraineté au Duc Frédéric - Auguſte de Holstein
, Evêque de Lubeck & oncle du Roi de Suede ,
lequel s'étoit rendu , à cet effet , à Oldenbourg.
On affure que le Grand-Duc a aboli la capitation
dans ces deux Comtés , & que le fuffrage de Hols .
tein-Gottorp à la Diete générale de l'Empire fera
attaché à ce Domaine originaire & patrimonial de
la Maiſon qui occupe aujourd'hui les Trônes de
la Ruffie , de la Suede & du Danemarck.
De la Haye , le 31 Décembre 1773 .
Outre la révolte des Negres dans la Guiane
Hollandoiſe , leur déſertion augmente de jour
en jour dans les Colonies de Curaçao, de Saint210
MERCURE DE FRANCE
Eustache , d'Eſſequebo & de Démerari. Ils paſſent
chez les Eſpagnols , & l'on defireroit que la Cour
de Madrid voulût bien prendre des meſures pour
y remédier. Les Etats Généraux ont envoyé au
Comte de Rechteren , leur Miniftre en Eſpagne ,
un mémoire à ce ſujet.
Le commerce de la Baltique augmente de jour
en jour le produit de la Douane du Sund. On n'y
connoiffoit que quatre Nations favorisées , comme
on s'exprime dans les Traités , ſçavoir , les Hollandois
, les Suédois , les Anglois & les François .
Les Eſpagnols viennent d'obtenir la même faveur ,
par une convention qui affure , à ce qu'on dit ,
aux Danois la réciprocité en Eſpagne. Le com.
miſſaire Eſpagnol qui réſidoit à Dantzick , a eu
ordre en conféquence d'ailer s'établir à Elfeneur
avec des inſtructions relatives à cette nouvelle
miffion.
De Londres , le 27 Décembre 1773 .
On procéda à l'examen des fcrutins pour l'élection
du Repréſentant de la Cité de Londres au
Parlement. Le fieur Bull Lord Maire , ſe trouva
avoir eu deux mille fix cents quatre-vingt quinze
voix , & le fieur Roberts , fon compétiteur , deux
mille quatre cents quatre- vingt une. En conféquence
le premier fut déclaré légitimement élu,
H adreffa à ce ſujet , un difcours à la Bourgeoifie ,
dans lequel il renouvela les afſurances de fon
zêle à défendre dans le Parlement les intérêts du
royaume , & particulièrement ceux de la ville de
Londres. 1
NOMINATION S.
Le Roi a accordé l'Evêché de Senès à l'Abbé de
JANVIER. II . Vol. 1774. 211
e
0
A
に
a
Beauvais , prédicateur de Sa Majesté & vicairegénéral
de Noyon.
Le Roi a accordé les grandes Entrées de fa
Chambre à la Comteſſe de Forcalquier , Dame
d'honneur de Madame la Comteffe d'Arto's.
L'Abbé de la Ville ayant été nommé , fur la
demande du Roi , à l'Evêché in partibus de Trichonium
en Natolie , a eu l'honneur de lui être
préſenté en cette qualité par le Cardinal de la
Roche Aymon , Grand Aumônier de France. Sa
Majesté voulant lui donner une nouvelle preuve
de la fatisfaction qu'Elle a de ſes ſervices , l'a
nommé Directeur des Affaires Etrangeres . Il a
eu l'honneur d'être préſenté , en cette derniere
qualité , au Roi , par le Duc d'Aiguillon , ministre
& fecrétaire d'état , ayant le département des
affaires étrangeres , & de faire ſes remercimens à
Sa Majefté.
Le Roi a accordé les Entrées de fa Chambre à
l'Abbé Gaſton , premier Aumônier de Monfeigneur
le Comte d'Artois ; aux Comtes de Maillé & de
Bourbon Buffet , premiers Gentilshommes de la
Chambre de ce Prince; au Marquis de Thianges ,
maître de fa garderobe , au Prince d'Henin & au
Chevalier de Cruffol , Capitaines de ſes Gardes ;
au Marquis du Barry , Capitaine Colonel des
Suiffes de fa Garde ; àl'Evêque de Cahors , premier
Aumônier de Madame la Comteffe d'Artois ; au
Marquis de Vintimille , fon Chevalier d'Honneur
&& au Marquis de Chabrillan , ſon premier Ecuyer .
PRESENTATION S.
Le 26 Décembre, la Marquiſe de la Muzanchere
fut préſentée au Roi & à la Famille Royale
par la Marquiſe de Doniffan .
02
212 MERCURE DE FRANCE.
Les Députés des Etats de Bretagne furent admis
, le 3 Janvier , à l'audience du Roi . Ils furent
préſentés à Sa Majesté & à la Famille Royale par
le Duc de Penthievre , Gouverneur de la province ,
& par le Duc dela Vrilliere , miniſtre & fecrétaire
d'état , ayant le département de cette province ,
& conduits par le Marquis de Dreux, grandmaître
, & le lieur de Watronville , aide des cérémonies.
La Députation étoit compoſée pour le
Clergé , de l'Evêque de Dol qui porta la parole;
pour la Nobleffe , du Comte Deſgrecs du Lou , &
pour le Tiers-Etat , du fieur Léon de Treverrer ,
fénéchal au préſidial de Quimper , & du fieur de
la Lande Magon , Tréſorier des Etats.
Le ſieur Sabatier de Cabre ; miniftre-plénipotentiaire
du Roi près le Prince Evêque de Liége ,
eut l'honneur de prendre congé , le 30 Décembre ,
de Sa Majesté à qui il fut préſenté par le Duc d'Aiguillon
, miniſtre & fecrétaire d'état , ayant le
département des affaires étrangeres .
MORTS.
Jacques Martin , natif des Cévennes , eſt mort
à Berne , lo 5 Novembre , âgé de cent ans. Après
avoir fait quelques campagnes en Italie , ſous le
Maréchal de Catinat , il s'étoit retiré parmi les
Camizards , où il gagnoit ſa vie à filer de la laine.
Il a conſervé , juſqu'au dernier moment , beaucoup
de gaîté & de préſence d'eſprit .
Le 8 Novembre , Chriſtian Zimmermann eſt
mort à Herren - Schwanden , dans la cent - cinquieme
année de ſon âge .
Louis de Bompar , docteur en théologie , Abbé
Commendataire de l'abbaye royale de la Couronne
, Ordre de St Auguſtin , dioceſe d'Angoulême ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 213
eſt mort à Graſſe , le premier Décembre , dans
la foixante dixieme année de ſon âge.
Jeanne-Théreſe Carrel veuve d'Antoine du
Meſnyel , Marquis de Sommery , Colonel du régiment
de Sommery , Dragons , eſt morte à St
Germaine- n Laye , le 23 Décembre , âgee de 68
ans.
Jofeph-Thomas Marquis d'Eſpinchal , licutenant-
général des armées du Roi , gouverneur des
ville & château de Salces ,en Rouffillon , eſt mort
ici , le 27 Décembre , à l'âge de foixante- dixhuit
ans.
Le nommé Pierre Larffon ; habitant du District
d'Arwicka dans le Wermeland , y eſt mort âgé
de quatre-vingt- treize ans.
Jacques-Etienne Comte de Jaucourt Duveaut
eſt mort ici , le 4 Janvier , dans la quarante- feptieme
année de fon âge.
Henriette Grumelon eſt morte à Saint - Caft ,
évêché de Saint- Brieux , dans la cent-cinquieme
année de fon âge. Elle n'avoit jamais été malade
, & a conſervé la mémoire juſqu'au dernier
moment.
LOTERIES.
Le cent cinquante- fixieme tirage de la Loterie
de l'hôtel - de ville s'est fait , le 24 Décembre , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille liv. eſt échu au No. 62531. Celui de vings
mille livres au No. 71767 , & les deux de dix
mille , aux numéros 65623 & 75038 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale milftaire
s'est fait le 5 Janvier. Les numéros fortis
de la roue de fortune , font 82 , 23 , 40 , 15 .
84. Le prochain tirage ſe fera le 5 Février 1774 .
03
214 MERCURE DE FRANCE.
ADDITIONS DE HOLLAND E.
SECTION IV.
Façon de mettre les couleurs .
JE garde pour la derniere Section la façon d'apprêter
les couleurs , & de faire les différentes
carnations , afin de ne point troubler l'ordre des
procédés.
Lorſque vous peindrez , tenez votre chaſſis fur
lequel eft collée votre Eſtampe de la main gauche
& en face du jour , parce qu'il eſt bon de vous
faire obſerver que vous peignez fur le derriere de
l'Eſtampe ; vous prendrez de la main droite un
de vos plus petits pinceaux : vous commencerez
par le blanc des yeux de toutes les figures qui ſe
rencontreront dans le tableau avec du blanc de
plomb : n'oubliez pas fur tout un petit point blanc
qui paraît ſur la prunelle ; il faut le peindre fi légérement
, qu'il ne foit pas plus grand que dans
l'Eſtampe. Suivant la poſition des figures , il ſe
rencontre quelquefois un point dans le coin de
l'oeil du côté & près du nez , qu'il faut peindre
en vermillion avec la même légéreté que le premier.
Si les ongles des mains & des pieds paraiffent
, il faut les peindre comme le blanc des
yeux : vous mettez enſuite les levres en vermillon
& vous vous garderez de faire vos objets plus
grands qu'ils ne font indiqués par la gravure.
Les yeux & la bouche faits , vous remplirez le
,
JANVIER. II. Vol. 1774. 215
refte du visage , gorge , corps , bras , jambes ,
(s'ils paroiflent ) en couleur de char , à la réferve
de la prunelle que l'on peint de la couleur la
plus avantageure à l'objet. Après avoir employé
la couleur de chair , vous perfectionnerez la tête
& ferez les cheveux ; ceux qui font poudrés , ſe
font avec da noir & du blane ; les noirs , avec
du noir ; les blonds avec de la couleur d'ozier ;
les roux , avee du jaune mêlé d'un peu de blanc.
Vous aurez attention en les peignant de faire entrer
la couleur fur le bord du front , afin de former
la racine , & vous vous garderez de deſcendre
trop bas : la barbe fuit les cheveux pour la
couleur. Si la tête eſt ornée de perles , de rubis
, de diamans , vous employerez les couleurs
analogues à chaque eſpece; la topaze , en jaune
clair; les rubis , en vermillon ; l'émeraude , en
vert , &c. Je ne parle point des paupieres , des
cils , des fourcils , parce qu'ils ſe trouvent faits
par la couleur de chair , ainſi que les ombres.
Nota. Retournez votre tableau de tems à autre
pour voir fi vous ne vous trompez pas. Ne mettez
jamais une autre couleur que la précédente
ne foit feche , & vous aurez ſoin de les bien joindre
l'une à l'autre.
La carnation une fois faite , il faut procéder à
la draperie : s'il y a des bouquets , peignez - les
les premiers ; quand ils font fecs , peignez le fond
de l'étoffe , de la couleur la plus convenable au
fujet : fi la doublure paraît , il faut la diftinguer ,
de même que les ceintures , les veſtes , galons
& autres parures. Si vous avez à faire une peau
de tigre , commencez à faire le tirage avec de
l'ocre de rhuë , laiffez - le fécher & faites enfuite
le fond avec de l'ocre commun. Si vous peignez
un Chriſt & qu'il foit flagellé , faites d'abord la
flagellation & la plaie du côté , s'il y en a , ainfi
04
216 MERCURE DE FRANCE .
que celles des mains & des pieds , & travaillez
enfuite au reſte du corps. L'auréole qui eſt autour
de la tête des Saints , ſe fait avec de l'orpin jaune.
Quand il ſe rencontre dans le tableau des
coups de jour ou lointains , comme portail , fenêtres
; rempliffez - les de blanc avec une nuance de
bleu , ce qui forme un bleu extrêmement clair ;
queiquefois même on ne ſe ſert que de blanc pour
marquer les portails , les fenêtres & l'entrée d'un
vaifeau ou autre choſe ſemblable. Les arbres
rompus , le bois ſcié ſe marque d'un peu de
jaune clair.
Pour peindre , il ne faut pas que les couleurs
foient trop liquides , mais au contraire un peu
fermes , cela fait plus reſſortir les effets du tableau
.
Quand le pinceau ne coule pas bien , trempezle
dans l'huile de noix , & effuyez - le ſur votre
palette en faiſant la pointe , afin qu'il ne reſte
point trop d'huile dedans.
Si vous donnez un coup de pinceau de trop ,
remédiez - y en trempant un pinceau ſec dans
l'effence de térébenthine claire , & le paſſfant fur
l'endroit que vous voulez effacer , juſqu'à ce que
Ia couleur ne paroiffe plus , enſuite vous effuyerez
la place avec un petit linge blanc.
Quand on s'eſt ſervi d'un pinceau , on le trempe
dans l'effence de térébenthine , afin d'en oter
la couleur & le tenir propre.
JANVIER. II. Vol. 1774. 217
A
SECTION V.
Second chaſſis , façon de le pofer.
YEZ un caſſis de bois revêtu d'une toile écrue
exactement tendue ; que ce chaſſis s'emboîte juite
dans le premier , que la toile touche immédiatement
votre Eſtampe ; arrêtez ce chaſſis avec des
pointes , que vous enfoncerez dans le premier &
rabattrez fur le fecond.
Vous avez encore à mettre la bordure ou encadrement:
il faut qu'elle excede le premier chatfis
de trois lignes au moins , afin qu'elle tienne le
fecond en refpect . Pour prêter davantage à l'illufion
, vous pouvez revêtir en derriere les deux
chaflis avec du papier , afin qu'ils ne paraiffent en
faire qu'un ſeul.
Une fois votre tableau encadré & arrangé ,
vous pouvez pour le parfaire y paffer une ou plufieurs
couches en vernis de votre compofition ,
que vous étendrez bien uni , afin de donner à vos
couleurs un beau brillant .
SECTION VI.
Façon de faire les Carnations & Couleurs.
REVENONS aux différentes couleurs , à la façon
de les faire & de les aſſortir .
05
218 MERCURE DE FRANCE .
CARNΑΤΙΟNS
COULEUR DE CHAIR POUR UNE JEUNE FEMME,
Du blanc de plomb , une pointe de vermillon ,
autant de lacquer de Venife; amalgamez le tout
enſemble fur la palette , s'il eſt trop coloré ajoutez-
y du blanc ; s'il ne l'eſt pas affez , ajoutez -y
une nuance de vermillon ou de lacque.
POUR LES HOMMES JEUNES
Comme ci - deſſus , en ajoutant ſeulement une
oeil de bleu.
POUR UN ENFANT OU UNE BEAUTÉ NAISSANTE .
Du beau bleu de plomb & un peu de carmin
feulement.
POUR UNE VIEILLE FEMME.
Aux couleurs preſcrites pour une jeune femme
, ajoutez une petite pointe de bleu & de jaune
: les vieillards n'ont pas la peau ordinairement
auſſi claire & colorée que les jeunes.
POUR LES VIEILLARDS.
Comme pour les vieilles Femmes .
POUR LES MALADES.
Blanc de céruſe , un peu de jaune d'ocre &
une pointe de vermillon .
COULEURS.
CRAMOISI.
Lacque de Venife , vermillon & blanc de cérufe.
VIOLET.
Lacque de Veniſe , & blanc de céruſe ou blane
de plombJANVIER.
II . Vol. 1774. 219
!
COULEUR DE ROSE.
Vermillon , blanc de céruſe ou blanc de
plomb , une nuance de lacque.
BLEU.
Blanc de céruſe avec bleu de Pruſſe : on le
fonce comme on le juge à propos , en y mettant
plus ou moins de bleu.
VERT.
Le plus beau vert exige de l'orpin jaune avec
du bleu de Pruffe: cependant toutes les fortes de
jaune mêlées avec le bleu de Pruſſe font du vert.
CITRON .
Style de grain & du blanc de plomb .
SOUCI .
Orpin rouge & vermillon.
HABIT DE CAPUCIN.
Terre d'ombre & brun d'Angleterre.
PETIT GRIS .
Noir & blane combinés enſemble , felon la
nuance que l'on défire .
COULEUR DE BOIS.
Comme l'habit de Capucin.
BOIS DES INDES OU BOIS ROUGE.
Un peu de rouge d'Angleterre avec de l'ocre
brun.
OLIVE.
Ocre de rhuë avec du vert.
COULEUR D'OZIER BLANC .
Blanc de cérufe & jaune ordinaire : cette cou220
MERCURE DE FRANCE .
leur eſt propre pour imiter une toile jaune neuve ,
des pierres neuves à bâtir , des arcades , des
portails , & tout ce qui eſt analogue à leur couleur.
VERT D'E A U.
Un peu de vert compoſé , mêlé avec du blare.
COULEUR D'OR.
Orpin rouge & jaune mêlé enſemble.
COULEUR DE PERLES.
Blanc de plomb jaune par égale partie.
DIAMANT BLANC.
Du blanc de plomb ſeul.
COULEUR DE FEU.
Du vermillon & un peu de carmin.
COULEUR DE FLAMMES .
Vermillon , carmin & un peu d'orpin rouge.
COULEUR DE TERRE.
Terre d'ombre & blanc de céruſe.
MOIRE DORÉE .
Blanc de céruſe , du vermillon & du lacque .
T
BRUN.
Du brun d'Angleterre pur.
JANVIER . II . Vol. 1774. 221
COULEUR D'ARDOISE OU PLOMв.
Petit gris foncé ou éclairci à volonté.
Pour peindre les fabots des pieds des chevaux
ou boeufs , on emploie le vert d'eau.
Pour peindre un cheval noir , on emploie du
noir d'ivoire avec une petite pointe d'ocre de
rhuë.
Voilà toutes les couleurs les plus néceffaires ,
relativement à la façon de peindre que j'enfeigne.
Mais il eſt poſſible d'en faire une infinité
d'autres , fuivant l'exigence des cas , en amalgamant
différemment les couleurs dont je viens
de parler.
222 MERCURE DE FRANCE .
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
L'Homme &le Cheval , Conte ,
AMgr de Briffaç , gouverneur de Paris ,
ibid.
10
Chanfon à Madame la Dauphine , I I
Trio de Villageois , 13
Vers fur la mort de Mde la Comtefle d'Egmont , 14
A Mademoiselle P. , 15
MIRZA , conte oriental , ibid.
Vers à une Demoiselle de ſeize ans , 24
L'Araignée & la Fourmi , apologue , 25
Couplets à Mademoiselle *** , 26
Vers à M. Bridan , 28
Dialogue , 30
La Pafféjade , chanfon , 40
Infcription pour une maiſon de campagne , 42
A une Loueuſe de chaiſe , ibid.
Aune Loueufe de livres , 43
A une jolie femme , qui met du coton dans ſes
oreilles , 44
Traduction de l'Ode 3me d'Horace , 45
Madrigal à Mde la Duchefle de Montmorenci , 47 、
Adieux au château de la Broffe , 48
L'Ingrat puni , nouvelle , 49
Les Plaideurs d'acord , anecdote , 62
Couplets fur les vingt Mariages faits par la
(
Ville de Paris , 63
Couplets fur la naiſſance de Mgr le Duc de
Valois , 64
Vers au bas des portraits de M. de & Mde *** ,
tirés par leur petite- fille , 66
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , 67
۰۱
JANVIER. II. Vol. 1774. 223
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Vie du Dante , par M. Chabanon ,
Les Bibliotheques Françoites de la Croix du
1
70
72
ibid.
Maine & de du Verdier , tomes V & VI , 87
Odes d'Horace , traduites en vers François , 91
Les Exercices du corps chez les Anciens , par
M. Sabbathier ,
Mémoire fur l'ufage où l'on eſt d'enterrer les
morts dans les Eglifes & dans l'enceinte
des villes , par M. Maret
96
101
Recueil ou table & précis des édits , &c.
Tableau du Miniſtere de Colbert ,
104
106
:
Mémoire de la Société R. de Turin , tome IVe. 109
Grammaire latine , par M. Goulier , 116
Défenſe de la volatilité du Phlogiſtique , 118
Cours de Mathématiques ; par M. Berthelot , 119
:
L'emploi du temps dans la folitude , 120
Almanach forain , ibid.
:
Almanach encyclop. de P'histoire de France, 121
Journal hift. & politique des principaux événemens
de diferentes Cours de l'Europe , 124
Almanach de Versailles .
Dictionnaire raifonné de Diplomatique ,
Journal des Dames ,
Code Lorrain ,
Dictionnaire de la Nobleffe .
Annonces ,
Les deux Amis ,
L'eſprit du Militaire ,
Etrennes de la Noblefie,
Vie de St Caëtan de Thienne ,
Le Jardinier prévoyant ,
128
129 :
ibid.
135
:
137
:
140
ibid.
:
ibid.
ibid.
ibid. :
141
Fleurettes du Parnaffe ,
Mémoire fur une découverte dans l'art de
bâtir , par M. Loriot ,
ibid.
ibid.
22.4
MERCURE DE FRANCE.
Traité élémentaire d'Algebre par M. l'abbé
Boffut, difcours ,
ACADÉMIE , Villefranche ,
Royale d'Ecriture ,
ibid.
155
159
Ecole royale gratuite de Deſſin , 161
SPECTACLES , de la Cour , Opéra , 162
Comédie Françoife , 174
Vers à Mile Luzy , 175
Comédie Italienne , 176
ARTS , Gravures , ibid.
Cours de mathématiques , 1,78
Cours de Langue Angloiſe , 179
Mufique , 180
Vielle perfectionnée , 181-
Précis du Mémoire de M. le Roi ſur la forme
des Barres , &c. 183
Trait de Bienfaiſance ,
194
Vers à M. l'Abbé Terray ,
Anecdotes ,
Réponſe à M. Γ'Abbé Grofier;
A Madame D. ***,
Arrêts , Edits , Déclarations , &c.
AVIS ,
197
199
200
202
204
206
Nouvelles Politiques ,
Nominations , Préſentations ,
Morts , Loteries ,
ibid.
210-211
212 , 213
ADDITION DE HOLLANDE. 214
ゴ
ARTES
1837
LIBRARY
VERITAS
SCIENTIA
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIOUS CHU
TUEBOR
SI
QUARIS PENINSULAM
AMENAM
IGE
CIRCUMSPI
MERCURE
১
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
FEVRIER. 1774.
N°. III.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A2
i
14
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX .
Journal ournal des Scavans
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
Scavans , depuis fon commencement en
-dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Février 1774 en
71 Volumes.
dito , la fuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est compoſée de 14 parties à 12
fols fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande .
Ouvrages d'Architecture de Robert & Jacques ADAM ,
Ecuyers . No. I. Contenant partie des Deſſeins du
Château de Sion , magnifique maison de Campagne
du Duc de Northumberland , dans le Comté de Middlefex
, Londres forme d'atlas 1773. à f 12 : - de
Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius, 8vo.
3. vol. 1774. àf3 : -
2
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amsterdam ,
continue d'imprimer & débiter le MERCURE DE
FRANCE , ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en Profe, des Enigmes , Logogryphes,
Nouvelles Littéraires , Annonces des prix des dif
férentes Académies , Annonces de Spectacles , Avis concernant
les Arts agréables , comme Peinture , Architecture
Gravure , Musique &c. quelques Anecdotes , des Edits :
Arrêts , Déclarations ; des Avis ; des Nouvelles Politiques ;
les Naiffances & les Morts des Perſonnages les plus it.
luftres ; les Nouvelles des Loteries , & affez ſouvent des
additions intéreſſuntes de l'Editeur de Hollande. Cot ouvrage
a 16 volumes par année que l'on peut fe procurer
par abonnement pour f 12 : ceux qui voudront avoir
des parties ſéparées les paieront à raifon d'un florin .
On peut avoir chez lui les années 1770. 1771. 1772.
1773. 1774.
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam, l'Histoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Tures , travaillée fur des Mémoires
très authentiques : les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux -mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Année. 4to. I vol. afia : -
2
abgeradyk A
=
2-27 LIVRES NOUVEAUX.
13
MARC-MICHEL Rey , Libraire à Amflerdam , débité actuellement
les XIII. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui fe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
On- publiera de fix en fix mois deux tomes du Dis.
cours & un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents for le Mariage des Enfants
de Famille. I vol . gr. 8vo. Londres 1773. ft : 5
Penfées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
1 vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10 .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont. Ancien
Ministre , Plénipotentiaire de France fur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant son fejour
en Angleterre,Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774.
CONTIENNENT :
Tome I. Tableau hiſtorique & Politique de la Republique
de Pologne. Recherches historiques for la Province
d'Alface .
, ,
II . Recherches fur les Royaumes de Naples de
Sicile Deſcription Géographique des Jurisdictions
fupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , confeil d'Etat , Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleſſe , du Peuple.
,
III. Abrégé Chronologique de l'Hiftoire facrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes .
- IV. Pensées , Recherches , Obſervations for le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreffion des droits intérieurs
, obſervations for les fores remarques importantes
for le célibat , examen de la Banque de Law.
- V. Recherches for la Ruffie , fur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de fortie , ta .
rif ou table Alphabétique des droits impofés fur les
marchandifes importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie. Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne .
, VI. Hiftoire impartiale d'Eudoxie Fæderowha
ordonnances de Pierre 1. Obfervations fur les revenns
& les dépenſes de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit Confeil , Doge , Sénateurs ,
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Colleges ; de l'Iſle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois ;
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la ſource de toute puiſſance , &c.
Tome VII. Obſervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Accifes
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire de la
population des eſpeces , des poids & meſures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
-
2
VIII. Détails ſur l'Ecoffe , ſituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Eccléſiaſtique , Civil , tribunaux
, poids & meſures , des femmes , enfans , domeſtiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes
univerſités . Tableau des poffeffions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade . de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre-Neuve , Acadie ,
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penſilvanie,
de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de ſes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille..
- X. Origine , Droits , & prerogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France
Origine , Nature , & produit des impôts ſur le clergé
de France , &c .
- XI. Origine & progrès de la taille , ſon établiſſement
en France , ſes variations , ſes produits & fa régie
, &c .
XII. Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident , de l'Hôtel- Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évêchés , ſituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763 .
XIII . Table Générale des Matieres pour les XII.
Volumes.
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE FAN ATISME.
QUEL
Ode.
UEL nuage nous environne !
Quels éclat ! quels funeſtes coups !
Quel démon ! Son fouffle empoisonne :
L'Eufer eſt armé contre nous .
Un monftre , affreux auteur du crime
A percé la nuit de l'abyme :
Soutenez vos droits immortels ,
,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE,
Dien vengeur ; lancez le tonnerre :
Le Fanatifime eft for la terre ;
11 marche à l'ombre des autels.
O vous qu'éclaire la ſageſſe ,
Interpretes ſacrés des dieux ,
Souvent la voix enchantereffe
A furpris vos coeurs vertueux .
Da Ciel que fa préſence outrage
Il ofe emprunter le langage
Pour faire triompher l'erreur :
Et fur Pautel qu'il veut détruire
L'impoſteur établie l'empire
Du menfonge & de la fureur.
Malgré les cris de la nature ,
Jadis l'Ammonite égaré
Offroit au dieu de l'impoſture
Son fils par le feu dévoré.
Miniſtre d'un temple profane ,
L'Iman , le Bonze , le Brachmane
A fubjugué l'orgueil des Rois :
Et c'eſt la voix du fanatiſme
De l'abfurde mahométiſme
Qui régla le culte & les loix.
* L'ammonite fanatique ; barbare & cruel mettoit
des enfans dans les bras ardens de la ſtatuede
fon dieu Moloch,
FEVRIER. 1774. 7
Eſclaves d'un tyran perfide !
Triftes victimes des Enfers ,
L'illuſion vous fert de guide ;
Que de précipices ouverts !
Ouvrez les yeux ſur votre idole.
Quel eſpoir trompeur & frivole ,
Quelle aveugle erreur vous féduit !
Fuyez des phantomes funebres ,
Malheureux ! l'Ange de tenebres
Vons livre à la mort qui le fuit.
En vain brille le feu céleste
Qui fuit l'auguſte Vérité ;
Son éclat , de l'ombre funefte
Ne peut vaincre l'obscurité.
Le fanatique en fon ivreſſe
Eft fans remords & fans foibleſſe ;
Il eſt l'interprete du ſort.
Il confond au gré du caprice
L'héroïsme avec l'injustice ,
Et vole au crime avec tranſport.
Signalez votre obéiffance ,
Appaiſez un Dieu courroucé :
Que du profane qui l'offenſe
Le ſang coupable ſoit verſe.
Il dit : une troupe cruelle ,
Miniſtre aveugle d'un faux zele ,
Croit ſervir le Ciel outragé :
Le frere affaffine fon frere ,
Le fils percé des coups d'un pere ,
Le frappe , tombe , & meurt vengé.
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre où triomphait ſa rage * ,
Peuples terraſfés par ſes coups ,
Climats arrofés par le Tage ,
Vous jouiffez d'un fort plus doux.
L'avenir aura peine à croire
La finiftre & funefte hiſtoire
Du fanatiſme accrédité .
On verra qu'en Maftre fuprême
Il ofa fur le trône même
Déployer ſa férocité. **
Inquifiteurs , horde barbare
Gémis dans l'opprobre des fers ;
Non. Le feu que ta main prépare
Poura ſeul venger l'Univers .
* L'odieux tribunal de l'Inquisition a trop long- temps
aſſervi l'Eſpagne , le Portugal , & les domaines de ces
deux Puiſſances dans les deux hémiſpheres. Goa , ſur la
côte de Malabar , étoit le ſiége le plus redoutable de
fon empire. Ses fureurs ont été modérées par un édit
également fage & reſpectable.
** Philippe II , Roi d'Eſpagne , voyant pafſfer un autoda
- fé , entraîné par un mouvement de commifération
bien naturel , s'attendrit ſur le fort de ces infortunés , &
les plaignit. L'inquiſiteur oſa en faire un crime au Monarque
, & exigea une réparation . Ce Prince ſubjugué
eut la foibleſſe de conſentir qu'il lui fût tiré une palette
de ſang , qui fut jettée par la main du bourreau dans le
bûcher en forme d'expiation. と
FEVRIE R. و . 1774
Un Dieu de paix & de clémence
Jamais n'ordonna la vengeance ,
Jamais n'ordonna les forfaits.
Ame ſoutien de la Nature ,
Son effence immuable , pure
Regne fur nous par ſes bienfaits .
Quels cris affreux percent la nue ;
Quel tumulte fur nos remparts ;
Quelle est cette ttoupe éperdue
Que la mort ſuit de toutes parts ?
Ce que la guerre a de terrible
Neſt rien près de ce jour horrible .....
Puiffent ces odieux momens ,
Momens où la rage inhumaine
Fit rougir les flots de la Seine ,
Se perdre dans la nuit des temps !
Princes , tremblez. Le diademe
N'impoſe point à ſa fureur ;
C'eſt le fanatiſme lui - même ,
Valois , qui te perce le coeur.
**
L'eſprit de cabale , *** de brigue
Bannit la paix , arme la Ligue ;
Henri met la difcorde aux fers :
**
La St Barthelemi.
L'affaffinat de Henri III , dernier des Valois , l'an
1589 , par le F. François - Jacques Clément , Dominiquain.
*** La guerre , le fanatisme , la proceſſion de la Ligne,
A 5
JO MERCURE DE FRANCE ;
L'Enfer frémit. Henri ſuccombe;
Les vertus élevent ſa tombe :
Son maufolée eſt l'univers .
Il n'eſt plus , ce ſiecle d'orage ,
Maftre abſolu de nos deſtins :
L'Eternel perce le nuage ;
Il nous promet des jours fereins.
Et toi , cruel auteur des crimes ,
Tu n'as plus d'autels , de vićtimes ;
Il fut un temps pour tes horreurs .
Rentre dans les royaumes ſombres ,
Fanatifme , effraye les ombres
Par le récit de tes fureurs .
Par M. Delorme, Chevalier de St Louis.
Gentilhomme ord. de Sa Majesté.
Le parricide de Henri le Grand , en 1610.
FEVRIER. 1774. Ir
LES ALPES franchies par Annibal.
Extrait d'une Lettre de M. l'Ab. Roman ,
Gd. V. de. T. , auteur du Poëme de l'Inculation
.
C
E farouche Annibal , la terreur des Romains ,
Suivi des Eſpagnols , ſuivi des Africains ,
Affronta les rigueurs de ce climat ſauvage.
Des bouches de l'Isere il remonte en dix jours ,
Non loin du fablonneux rivage ,
Où l'Arche termine fon cours.
En deux jours de combats & de marches pénibles ,
Il penetre au travers des rocs inacceſſibles
Qui de ces régions font l'éternel rempart.
Il s'empare déjà du plus fort boulevard. *
Vainqueur de l'Allobroge & de la Maurienne ,
Des rochers eſcarpés il ſuit la double chaîne ,
Et , par d'incroyables efforts ,
De l'Arche aux flots bruyans occupant les deux bords ,
Même en s'approchant de leur fource ,
* Castellum quod erat capus ejus regionis. Tit Liy.
C'eſt St Jean de Maurienne.
12 MERCURE DE FRANCE.
Par ſa marche rapide il imite leur courſe .
C'en eſt fait ; il arrive avec ſes bataillons ,
Ses éléphans & ſes machines ,
Au pied de ces ſuperbes monts ,
Qui , cachant aux Enfers leurs profondes racines ,
Dans les Cieux étonnés oſent porter leurs fronts .
Il grimpe ſur les bords d'un effroyable abyme ;
Il gravit du Cénis le penchant eſcarpé ;
Il dufout les rochers & déjà ſur la cime
L'Africain triomphant ſous la tente eſt campé.
A ſes braves foldats il inſpire ſa joie ,
Leur montre l'Italie , objet de leurs travaux .
Ils dévorent des yeux cette ſuperbe proie ,
Et brûlant d'affronter mille périls nouveaux ,
Sur la pente rapide entre deux précipices
Ils marchent d'un pas ferme & defcendent du mont.
Par le fer d'Annibal faut-il que tu périſfes ,
O Rome ? le voilà dans les champs du Piémont.
1
V
AM. FAURE , mon peintre.
OTRE talent ici ne peut aller trop loin :
Il vous faut de votre art déployer la fineſſe .
Quelqu'un qui m'eſt bien cher eſt l'objet de ce ſoin ;
Exprimez dans mes yeux l'excès de ma tendreffe ;
Rendez du ſentiment le touchant coloris :
C'eſt-là qu'on apperçoit vraiment la main du mattre.
1
FEVRIER. 1774. 13
Le plaifir d'une mere en doit être le prix.
Qu'en voyant ce portrait , ſon crit ſoit : c'eſt mon fils !
C'eſt lui ! .. Mon coeur , mes yeux ont fu le reconnoftre.
Par M. V. , Commiſſaire de la Marine ,
à Toulon.
L'ENFANT & LE FEU DE PAILLE.
DANS
Ans un de ces jours fortunés ,
Où , content & plein d'alegreffe ,
Le François marque fa tendreſſe
Pour quelques Princes nouveaux nés :
Un enfant vit la populace
Autour d'un feu , ſur une place
Sauter , rire , & ſe divertir ;
„ Partageons , dit - il , ce plaiſir " ....
Il part: le voilà qui travaille ,
Ramaſſe quelques brins de paille ,
En fait un tas , puis au milieu ,
Sans autre façon , met le feu ...
La flamme en ondes ſe déploie ;
Nouveaux fauts , nouveaux cris de joie :
Tandis qu'il rit de tout fon coeur ,
Soudain , & mortelle douleur !
Il voit la paille confumée
Devenir le jouet du vent :
14
MERCURE DE FRANCE ,
Ainsi , lecteurs , le plus souvent ,
Nos plaitirs s'en vont en fumée.
Par M. Houllier de St Remi.
de Sezanne.
NOUVELLE en Proverbes italiens , où
L'on fait voir que qui plus a , moins a.
Ce n'eft E n'eſt pas fans raiſon qu'Eſope dit que
le coq eft hardi ſur ſon fumier ; felon le
proverbe d'Andalouſie , qui n'a pas vu
Séville , n'a pas vu choſe gentille. Mais
s'il n'eſt pas toujours vrai que ce qui eſt
beau eft ce qui plaît , puiſque chaque
fourmi aime fon trou , toutefois il arriva
qu'un marchand de Paris laiſſant cette ville
delicieuſe , & difant en foi-même que
la patrie d'un galant homme eſt partout
, réfolut de fixer fa réſidence à Séville.
Comme le vent lui fouffloit en
pouppe, il éprouvoit la vérité de la ſentence
qui enſeigne que la patrie eſt l'endroit
où l'on a du bien ; il gagna en trafiquant
avec les Eſpagnols plus de piſtoles
que la lune d'Avril ne produit de feuilles
; & , comme l'on fait que quand la- forFEVRIER.
1774. 15
tune fert de ménétriere il fait bon danſer ,
il ne ſe lafſoit point de tirer la quinteſſence.
Mais celui qui eſt né, devant mourir ,
chacun avalant , comme l'on dit , la mort
dans fa premiere foupe; quand notremarchand
vint , à fon tour , à ce fâcheux pasfage,
il ſe détermina à faire comme les
autres , à laiſſer ce qu'il ne pouvoit emporter.
Ayant donc un fils unique , il fit
comme le payſan qui engraiffe fon cochon
quand il eſt ſeul, il abandonna ſes
facultés à fon fils unique & lui laiſſa une
fortune très-conſidérable. Dès que le pere
fut mort & que le fils ſe vit maître de
tant de richeffes , comme il eſt de regle
que le bien qui entre par les fenêtres ,
forte par- là , felon l'invincible raifon
qu'avec le cheval d'autrui & fes propres
éperons on fait les lieues bien longues ,
& qu'il n'eſt que de gagner pour apprendre
à dépenfer , le pauvre fot commença
à jeter fes écus à pleines pêles ,& à ga piller
fon bien endiffipateur. Auli , comme
l'on dit communément que chacun court
faire du bois quand le chène eft à terre.
le jeune fot ſe vit inveſti d'une infinité
de ces gens qui ſavent s'enivrer au tonneau
d'autrui & s'empiffrer à la rable des
autres , jeûnant , pour en voir la fin , chez
16 MERCURE DE FRANCE.
eux fans vigile. Comme tout bois a fon
ver , notre jeune homme avoit ſes défauts
; qu'on juge ſi ſes écus s'en alloient
à flots ! Entr'autres gens qui s'aiderent à
le plumer , il y eut un misérable gueux
de profeſſion , qui , ſachant qu'on ne perd
rien à demander , & que tel qui veut
beaucoup ne doit pas demander peu , outre
que chien affamé n'a pas peur du bâton
, pria le diſſipateur de vouloir bien
lui donner cent pieces. Le prodigue faiſant
, felon le proverbe , à telle demande
telle réponſe , lui- dit : Pourquoi demandes-
tu aux autres un denier & à moi cent
pieces ? Le mendiant , ſans s'amuſer à lui
graiffer les bottes , lui répondit franchement:
c'eſt que j'eſpere recevoir encore
une fois des autres , & de toi jamais plus ;
car on dit: après avoir rafé , il n'y a pas
de quoi tondre ; & qui ne tient pas compre
d'un ſou n'eſt jamais maître d'un écu.
Cette réponſe deſſilla les yeux du prodigue
; il fut convaincu qu'il eſt plus aisé
de faire des plaies que de les guérir. Il
donna les cent pieces au mendiant & ferra
ſa bourſe , apprenant de cette façon que
celui qui ne fait pas quand il peut , ne
fait pas quand il veut.
LE
1
FEVRIER. 1774 17
P
Le Faux EPAGNEUL.
Conte.
ar un jeudi , beau jour des boulevards ,
Où tout Paris ſe heurte & ſe promene ;
Où le beau monde arrive dans des chars
Pour écrafer , une fois la ſemaine ,
Les gens à pied de ſon ſaſte jaloux ;
Pour afficher quelque mode étrangere ;
Pout refpirer moins d'air que de pouſſiere
Voir la parade , & pour fentir des choux
Un jeudi donc Hortenſe avec ſes graces
Que relevoit l'éclat du diamant ,
Vint au rempart en caroſſe à ſept glaces.
L'Abbé Frivole étoit fur le devant ,
Charmant perfide , & fripon für de plaire :
C'étoit l'Amour dans le char de fa mere.
En moins de rien deux courfiers vigoureux
L'ont amenée au milieu de la file ,
Où ſa voiture , enclavée entre mille ,
Avance un pas , puis en recule deux.
Là chaque inſtant quelque gare-derriere ,
A contre- fens vous force de rouler :
En reculant vous faites reculer ,
Et de voiture en voiture il opere ,
Tant qu'il ait fait reculer la derniere.
B
18 MERCURE DE FRANCE:
Or bien fouvent un fiacre malheureux
Donne ce branle à tous nos merveilleux,
: Pendant ce temps la petite marchande ,
D'un équipage approchant fans façon ,
Morte à la botte afin d'être plus grande ,
Et tout roulant vous montre fon carton .
Eſpere-t'elle avoir grand débit ? Non ;
Maiselle fait que dans cette poſture ,
Tandis qu'on lorgne en-dedans ſa figure,
Ceux de dehors lorgnent ſon pied mignon.
D'autres fripons remplacent la friponne ,
Plus fürs de vendre , à beaux louis comptans
Les animaux où le caprice donne ,
Des chiens , des chats , des perroquets parlans ,
Ou des magots bien laids , bien excellens.
L'un d'eux portoit une des ſept merveilles,
Un Epagneul pas plus gros que le poing ,
A longue foie , & dont les deux oreilles
Traſnoient à terre; enfin de point en point
Un vrai miracle. Hortenſe perdit tete ,
A cette vue. - Appellez l'Homme au chien !
L'Abbé,... Mes gens ! .. Mon Dieu ! l'aimable bête ! ..
Dites , marchand , je veux l'avoir. Combien ?
Vingt- cing louis. -Vingt-cinq ! mais c'eſt pour rien.
Au même inſtant la ſomme eſt délivrés ,
Au même inſtant s'eclipse le vendeur.
1
De ſon emplette Hortenſe eſt enivrée.
Mon cher Abbé , vous me portez bonheur...
FEVRIER. 1774.
Qu'il eſt charmant ! comme fa taille eſt priſe!
Il eſt divin , d'homeur répond l'Abbé !
Voilà de quoi défoler la Marquiſe ,
Vous avez- là réponſe à fa Tisbé.
Fi donc , Monfieur ! Tisbé fera mauffade
Auprès de lui ... Quel oeil fpirituel ! ..
Le petit homme a l'air un peu malade !
C'eſt la fatigue ; il fait un chaud cruel.
L'Abbé , tirez le cordon ... A l'hotel .
Rapidement on part... Elle eft rentrée.
Dans une loge artiſtement dorée ,
Sur un couffin tout rempli d'édredon
On établit le petit mirmidon.
Soupe légere eft pour lui préparée ;
Mais vainement. On ne peut Pobliger
A faire honneur à ce friand potage.
Il aime mieux peut- être un blanc-manger ?
Il en vient un. Hélas ! pas davantage.
On ne fait pas qu'un obstacle étranger
Des alimens refferre le paſſage.
Bon ! dit l'Abbé , s'il s'étoit promene ,
il mangeroit . On le met donc à terre .
Son mouvement eft contraint & gêné .
Il veut marcher , héſite , délibere ,
Fait quelques pas & tombe fur le né.
A cette chûte , on conçoit les alatimes
De fa mattreſſe. Elle jette un grand cri ,
Et tout de bon fes yeux verſent les larmes
Qu'elle doit feindre au deuil de fon mari .
B2
MERCURE DE FRANCE!
Chez Lionnois que tout Paris renomme ,
Hortenſe envoie & renvoie à l'inſtant.
Lionnois vient à la fin , affectant
La gravité d'un médecin pour homme;
Se fait donner le chétif animal ,
Le prend , le tâte ... Oh ! oh ! dit-il , ſon mal
Eſt peu de choſe. A ces mots il apprête
De grands ciſeaux dont Hortenſe frémit ,
Et vous découd le ventre de la bête.-
Ciel ! ... Arrêtez ... Elle s'évanouit.
Il va ſon train , & taillant chaque membre ,
D'un bel étui parvient à dégager
Un laid roquet fretillant par la chambre ,
Qui tout joyeux de ſe voir foulager ,
Sans regretter ſa parure acceſſoire ,
S'en va gaîment tapper le blanc- manger
Dont il n'a pu profiter dans fa gloire.
Par l'Auteur de la piece fur le Wisck
FEVRIER. 17746 25-
:
STANCES à M. de Buffon , fur fon pas-
Sage dans sa patrie ; par M. Baillot ,
Suppléant au College : envoyées à l'Académie
& lues dans la féance publique ,
le 5 Août 1773 .
D :
Ans cette enceinte , ma patrie !
Leve , leve un front triomphant ;
Réjouis - toi , mere cheri ,
Voici ton plus illuſtre enfant.
C'eſt dans ton fein qu'avec la vie
Il puiſa fon brillant génie ;
Célebre avec moi ſes ſuccès :
Heureux berceau de fon enfance ,
Tu donnas un Pline à la France ;
Ton nom ne périra jamais .
Jetons des fleurs ſur ſon paſſage ,
Accourez tous , ◊ Citoyens !
Venez lui rendre un juſte hommage ,
Venez unir vos voeux aux miens .
Ah ! mon coeur treſſaille à ſa vue !
Sans doute votre ame eſt émue
Comme la mienne en l'écoutant.
O jour le plus beau de ma vie !
J'ai fatisfait ma noble envie ,
۱
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu Buffon ..... je ſuis content.
A fon afpect ma jeune lyre
Rend ſous mes doigts des fons plus doux :
C'eſt lui ..... je cede à mon délire !
C'est lui qui s'aflied parmi nous.
Buffon , dont les ſçavans ouvrages
Enleveront tous les fuffrages
De la juſte Poſtérité ;
Buffon , que , dès ſon vivant même
A marqué de ſon ſceau fuprême
La main de l'immortalité.
Qu'il ſera cher à la penſée
De ces favoris d'Apollon ,
Ce jour où leur nouveau Licée
S'ouvre pour recevoir Buffon .
Comme le dieu de l'harmonie
Charme les Nymphes d'Aonie
Par fes accens mélodieux ;
Avec quelle éloquence active
Il rend notre oreille attentive ,
Et peint la Nature à nos yeux !
Dans les entrailles de la terre
Il defcend juſqu'à ces métaux,
Source funefte & falutaire
Et de nos biens & de nos maux.
Il les épie à leur nailfance ,
Les fuit de l'oeil avec couſtance ,
Marque fur eux l'effet du temps.
i
FEVRIER. 1774. 25
Et , ſaiſiſant chaque nuance ,
Pour nous découvrir leur effence ,
Il remonte à leurs élémens .
Que ſon exemple nous endamme ,
Eleves du ſacré Vallon !
Eft- il pour éveiller notre ame ,
Eſt- il un plus noble aiguillon ?
Voyons ; voyons d'un oeil tranquille
L'eſſaim bourdonnant & futile
Des infectes de PHélicon ,
Et , lorſqu'ils iffleront de rage ,
Si l'un de nous ſe décourage
Qu'il jette un regard fur Buffon,
Contre lui l'Envie animée
Dreſſe ſes ſerpens meurtriers ;
En vain ſa bouche envenimés
Tente de fouiller ſes lauriers .
L'entendez vous déſeſpérée ,
De, ſes couleuvres entourée
Mugir ſous les pas de Buffon
Tandis qu'oubliant ſa victoire
Il vole au temple de Mémoire
Cueillir la palme d'Apollon .
Ainfi périt l'Hydre indomptable
Qui de Lerne infeſtoit les bords ;
D'Alcide le bras redoutable
Triompha de ſes vains effors
:
B 4
MERCURE DE FRANCE.
こ
Sa fable devient ton hiſtoire ,
Eſprit divin , qui vers la gloire
A pris un vol audacieux ;
Que te font les cris inutiles
De tous ces odieux reptiles ,
Quand tu t'élances dans les Cieux ?
२
Un jour , par un fort invincible
Notre globe qu'il a décrit ,
Tombera ſous la faux terrible
Du monſtre atlé qui nous pourſuit :
Mais tandis que , foule inactive
Nous végéterons fur larive
Des froides ondes du Leth
Cet aftre brillant de lumiere ,
Dans ſon immortelle carriere
Roulera ſans être arrêté..
1
1.
EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction
libre d'Ovide .
INSI NSENSIBLE Phaon , reconnoîtras - tu les
caracteres de cette épître ? Le nom de
celle qui les a tracés eft- il tout- à-fait forti
de ta mémoire ? Ingrat , ton coeur ne te
dit- il plus que c'eſt Sapho qui t'écrit ? Peutêtre
vas - tu demander pourquoi ce ton
FEVRIER. 1774.
25
plaintif? Hélas ! il convient à ma fituation
déplorable. Il fut un temps où l'écho
répétoit les fons mélodieux de ma lyre ;
déſormais il ne répétera plus que les accens
de ma douleur. Le ton funebre de l'élé.
gie a été inventé pour l'amante abandonnée
& trahie.
Malheureuſe ! le feu circule dans mes
veines. La fleur de ma jeuneſſe ſe fane.
C'eſt ainſi que , dans l'ardeur de la canicule
, le vent brûlant du midi , deſſeche
les moiſſons & flétrit la verdure. Je pleure
, & Phaon parcourt avec tranquillité
les riantes campagnes de la Sicile. Ma voix
ne s'accorde plus au ſon de ma lyre. Les
Muſes ne m'inſpirent plus. Elles fuient
une lamante déſeſpérée. Les aimables compagnes
de mon enfance n'ont plus à mes
yeux ces charmes qui me les rendoient ſi
cheres. La belle Anactorie a perdu ſes
attraits . La blonde Cydno & l'aimable
Athis ne font plus les mêmes . Je les
fuis , je ne ſonge qu'à Phaon , je ne
vis que pour Phaon.
O le plus chéri des amans ! je crois
te voir à chaque inſtant. Je contemple
encore ces beaux yeux dont l'éclat a été ſt
funeſte à mon repos. Tantôt je te vois
tenant la lyre , & je te prends alors pour
B5
26 MERCURE DE FRANCE:
Apollon; tantôt je te vois un thyrſe à la
main; & je crois voir alors l'aimable
Bacchus. Ces Dieux charmans auxquels
tu ne cedes point en beauté , ne furent
point inſenſibles. Apollon aima Daphné ,
Bacchus brûla pour Ariane ; l'une & l'autre
cependant ne furent pas favoriſées
des Muſes. Les chaſtes Soeurs du Permeſſe
m'inſpirerent des chants lyriques. Mon
nom ſera immortel parmi les races futures.
La gloire du poëte Alcée ne s'étendra
pas plus loin que la mienne. Nous rendrons
à jamais célebre l'iſle de Lesbos
qui nous a vu naître.
Si la Nature m'a refuſé les agrémens
du corps , elle m'a prodigué ceux de l'esprit.
Je n'ai point cette blancheur éblouisfante
qui faſcine les yeux des amans vulgaires
; mais Andromede , née ſous le
ciel brûllant de l'Ethiopie , avoit le teint
noir , & Perſée ne l'en aima pas moins.
La blanche colombe s'unit ſouvent au
pigeon d'un plumage différent. La tendre
tourterelle ne dédaigne pas fon amantfidele
, parce que fon plumage eſt noir.
Il fut un temps où j'étois belle à tes
yeux. Je m'en fouviens encore.(Les amans
perdent- ils le ſouvenir de leur bonheur ) ?
Ah! rappelle-toi ces momens heureux où
FEVRIER. 1774. 27
tu me preſſois tendrement ſur ton ſein.
Je chantois , & tu m'interrompois par des
baifers pleins de feu. Tes yeux peignoient
la volupté & la tendreſſe. Tu admirois
avec tranſport le fon de ma voix & les
vers tendres que l'amour m'inſpiroit. Ta
bouche collée fur la mienne , me juroit
alors de m'aimer toujours. Perfide ! où
font tes fermens ? Pourquoi fuis-je à Lesbos
? Phaon n'y eſt plus. Que ne ſuis-je en
Sicile ? C'eſt là que le parjure cherche à
faire de nouvelles conquêtes. Jeunes
Beautés , qui habitez les champs fleuris de
la Sicile , fayez les pieges que le plus
dangereux des hommes tend à votre ingénuité.
Renvoyez- le à Lesbos ; c'eſt
là que l'infortunée Sapho qu'il a trompée
, gémit ſans ceſſe. Il vous trompe
comme elle. Son langage , ſes fermens
l'expreſſion même de ſes yeux autrefois fi
tendres , tout eſt faux. O Vénus ; fi jamais
j'ai chanté des hymnes à ta louange ,
venge moi d'un perfide qui me fuit , &
qui s'eſt réfugié juſques aux pieds de tes
autels. *
Hélas ! la Fortune a épuisé ſur moi ſes
rigueurs . A l'aurore de mon âge , elle s'at-
•Vénus étoit adorée en Sicile ſous le nom d'Ericyna
MERCURE DE FRANCE. "
tacha à mon fort pour me poursuivre. Je
n'avois vu que fix printemps , & j'arroſai
déjà de mes larmes l'urne d'un pere.
Il me reſtoit un frere. Une femme artificieuſe
ſcut gliſſer dans ſon coeur le
poiſon de l'amour. Malheureuſe victime
de ſa paſſion , il s'oublia lui - même !
Honneur , fortune ; il prodigua tout pour
fon indigne conquête. Les conſeils que
mon amitié alarmée lui donna , l'éloignerent
de moi. Fugitif& déſeſpéré , il
parcourt les mers pour foutenir les reſtes
d'une vie languiſſante. Je n'ai qu'une fille .
Elle eſt dans cet âge heureux où le coeur
ne s'ouvre pas encore aux impreſſions
de la douleur. La tendreſſe maternelle
m'alarme fans ceſſe ſur ſon fort. Je crains
qu'un jour elle ne foit auſſi malheureuſe
que fa mere.
f
Parmi tant, de viciſſitudes , Phaon
étoit ma ſeule confolation. C'étoit pour
lui que je me parois de fleurs. C'étoit pour
plaire à ſes yeux , que j'ornois mes cheveux
de l'éclat des rubis , & des parfums
de l'Arabie. Vains ornemens ! ils me font
déſormais inutiles. Je voulois plaire à
Phaon , & Phaon n'eſt plus ici. Les mers
nous ſéparent. Je néglige à préſent le ſoin
de ma parure. Le Zéphire ne ſe joue plus
FEVRIER. 1774
dans ces treſſes charmantes que la main
de mon amant avoit formées. Mes che
veux flottent négligemment & fans apprêt
ſur mes épaules. Tout m'accable ,
tout me devient importun.
Heureuſe ſi l'abſence de l'objet chéri ,
eût pu éteindre le feu qui me dévore ! Que
je ſuis loin de cette douce fécurité qui
fuit l'indifférence ! Je le ſens , la plaie de
mon coeur eft incurable. Les Parques , auſſi
cruelles que toi , ont pris plaifir à tramer
les jours de ma vie infortunée. Je cherche
en vain le repos dans le commerce
des Muſes : j'y trouve toujours l'amour.
Pouvois-je réſiſter à tes charmes ? Une
foible mortelle pouvoit- elle contempler
fans danger ce teint de rofe , & ces yeux
dont l'éclat eût charmé les Divinités ?
Belle Aurore ! Combien de fois n'ai-je pas
craint que tu ne m'enlevaſſes mon amant?
Mais ton coeur étoit fixé , l'amour de Céphale
te captivoit. Lune brillante ! combien
de fois dans le filence de la nuit ne
t'es - tu pas arrêtée dans ton char d'argent ,
pour admirer mon cher Phaon dans les
bras du sommeil ? Ah ! fi Endimyon
n'eût ſcu te plaire , ſans doute je t'eufle vu
ma rivale. Vénus même n'auroit pu réfister
aux charmes qui m'ont réduite , ſi le
MERCURE DE FRANCE.
ſouvenir d'Adonis n'eût été gravédans
fon coeur.
O Phaon ! aimable jeune homme, la
gloire& l'ornementdeton fieele , reviens
reviens cruel , dans les bras de ta Sapho.
Je ne demande point que tu m'aimes :
fouffre ſeulement que je t'adore ; ne me
hais point. Ce n'eſt pas un crime de t'ai
mer avec tranſport. Cet écrit arrofé de
mes larmes ne dit- il rien à ton coeur ?
As- tu pu m'abandonner fans me dire le
dernier adieu ? Puiſque tu devois me quit
ter pour toujours , pourquoi m'avoir envié
la foible conſolation de te baigner de mes
larmes , de t'accabler de mes baifers ? Pourquoi
ne m'avoir laiſſé aucun gage de ton
amour ? Barbare ! mon coeur , ma vie ,
mon innocence même , tout étoit à toi ;
& tu ne m'as pas permis de te dire en
partant: Phaon , n'oublie point ta Sapho.
Que devins - je , grands dieux! lorſque
je fus informée de ton départ. Un froid
mortel glaça mon coeur. Madouleur concentrée
au - dedans , ne put s'épancher
parmes larmes. Je voulus parler ; la parole
expira fur mes levres. Abattue&confternée
, je ne pus prononcer que ton nom.
Bientôt un torrent de larmes coula de
mes yeux. Mon déſeſpoir éclata en reFEVRIER.
1774. 31
proches contre la perfidie des hommes.
Hors de moi , je déchirai mon ſein , j'ar.
rachai mes cheveux. Semblable à une
tendre mere qui ſuit au bûcher le corps
inanimé d'un fils unique ; je pouſſai
vers le ciel d'affreux gémiſſemens. J'appelai
Phaon , & Phaon ne me répondit
point. Mon frere , mon barbare frere ,
infulta à ma douleur , par le ris amer
de l'ironie. Toutes mes concitoyennes
furent témoins de mon déſeſpoir. Je ne
cherchai point à dérober à leurs yeux le
trait cruel qui me déchiroit. Mes larmes ,
mon viſage pâle & défait , tout m'auroit
trahi.
Cher amant ! ton image me pourſuit
fans ceſſe. La nuit, lorſque Morphée ré
pand fur moi fes pavots , je te vois à mes
côtés. Je te tends les bras. Je te preſſe
contre mon fein. Mes baifers raniment
tes yeux mourans & accablés ſous le
poids de la volupté. J'entends encore ta
voix enchantereſſe répondre à mes foupirs.
Chere illuſion ! Elle s'évanouit au
lever de l'aurore. Alors mon bonheur
fantaſtique diſparoît. La clarté du jourme
devient inſupportable. Je fuis dans les
antres des rochers , & dans les forêts , autrefois
les temoins de nos plaifirs.Jejre
32
MERCURE DE FRANCE:
connois cette grotte ruſtique , où tu me fis
le premier aveu de ton amour. Je recon
nois ces arbres touffus , où ſont encore gravés
ton nom & le mien. Que ces lieux
ſont changés ! je n'y retrouve plus celui
dont la préſence me les rendoit ſi chers.
Je parcours feule & déſeſpérée ces riantes
prairies que nous parcourûmes autrefois
enſemble. Je vois encore ce tendre gazon
où Phaon voloit des bras de l'amour ,
dans ceux du repos. Alors des larmes
s'échappent de mes yeux , & je dis en ſoupirant:
c'eſt ici que l'ingrat me jura de
m'aimer toujours. Toute la Nature ſemble
partager ma douleur. Ces fleurs qui s'embelliffoient
à l'aſpect de nos plaiſirs , ſe flé.
triffent & languiſſent ſur leur tige desſéchée.
Les oiſeaux ne voltigent plus dans
ces bocages. Ils ne chantent plus leurs
amours . La malheureuſe Procné déplore
ſa diſgrace. Elle redemande Ithis à l'écho
des bois. Elle pleure la mort d'un fils ,
& Sapho regrette l'absence d'un amant.
Le doux zéphire ne folâtre plus avec les
fleurs ; il n'agite plus le feuillage de arbres.
L'abfence de Phaon attrifte tous
les objets .
Dans le réduit obfcur d'un bois folitaire
, eſt une fontaine qu'une ancienne
tradition
FEVRIER. 1774. 33
tradition a conſacrée. Ses eaux claires &
limpides font bordées d'un gazon toujours
fleuri. Un feuillage épais en interdit
l'accès aux rayons du ſoleil. Un foir , au
clair de la lune , je m'endormis dans cet
aſyle champêtre. Je crus voir une Nayade
fortir de la fontaine & s'arrêter devant
moi. Elle étoit triſte , & , me regardant
d'un air compatiſſant , elle ſembloit partager
mes peines. Sapho , me dit-elle ,
malheureuſe Sapho , tu peux éteindre le
feu qui te conſume. Dirige tes pas vers
le promontoire conſacré à Apollon. Précipite-
toi dans la mer , & tu ſeras guérie.
Deucalion enflammé d'amour pour l'inſenſible
Pirrha , monta fur le rocher de
Leucate , & ſe précipita dans les flots.
Auffi- tôt fon coeur fut libre , & la cruelle
Pirrha commença dès - lors à ſoupirer.
Depuis ce temps , ce promontoire a toujours
été le refuge des amans déſeſpérés.
Ainſi parla la Nymphe , & elle diſparut
auſſi- tôt. Je me réveillai ſaiſie de crainte.
Mes joues étoient inondées de larmes .
Belle Nayade , je ſuivrai tes conſeils.
J'irai , oui , j'irai fur le rocher de Leucate.
Je me précipiterai dans la mer. L'Amour
me pretera ſes aîles. Le Zéphir ſoutiendra
le poids léger de mon corps.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Lorſque j'aurai oublié l'ingrat qui cauſe
tous mes malheurs , je conſacrerai ma lyre
àApollon ; ma lyre fur laquelle j'ai chanté
mes amours .
:
Homme dur & inſenſible ! pourquoi
me forces - tu de chercher dans la mer un
remede à mes maux. Reviens , & ta préfence
me rendra ce bonheur qui s'eſt évanoui
comme un ſonge. Reviens , tu ſeras
mon dieu , tu ſeras monApollon. Que
dis -je ? Peut-être ton coeur, plus dur que
les rochers , triomphera-t'il de ma mort.
Ah ! du moins , ſi je pouvois te ferrer
encore une fois dans mes bras , & me précipiter
avec toi ; je ne me plaindrois
point de ta cruauté.
Jeunes filles de Lesbos , vos chants
n'accompagneront plus le fon mélodieux
de ma lyre. Vous ne vous aſſemblerez
plus au- tour de moi , pour m'entendre
chanter mes amours. L'aimable mortel
qui m'inſpiroit n'eſt plus ici. Je puiſois
dans ſes yeux cet enthouſiaſme divin qui
m'élevoit l'ame. Sa préſence allumoit le
feu de mon génie. Un feul de ſes regards
enflammoit mon imagination , & faifoit
naître dans mon coeur l'extaſe du ſentiment.
Il n'eſt plus ici. Jecherche en vain
à le toucher par mes prieres. Il ne m'en
FEVRIER.. 1774. 35
tend plus. Mes foupirs ne parviennent
point juſqu'à lui.
Ah! fi , du haut d'un rocher ,je voyois
un jour les voiles de ton vaiſſeau flotter
dans les airs ; puiſſe alors la déeſſe de Cythere
, calmer l'impétuoſité des flots ! Que
l'Amour prenne lui-même le gouvernail ,
& que l'haleine des Zéphirs enfle doucement
les voiles ! Mais ſi cet eſpoir eſt
vain ; fi Sapho doit être pour jamais féparée
de fon cher Phaon , annonce moi
mon malheur. J'aurai alors recours à la
plus triſte des reſſources , au rocher de
Leucate. Le danger ne m'effraye point ,
pourvu que je puiſſe eſpérer un fort plus
heureux.
Par M. D..... , de Chartres.
5
7
ODE A LYDIE,
!
Imitée de la 8°. du premier livre d'Horace.
LYDIE
1
דכ.
YDIE , auprès de toi , victime de tes charmes ,
Sybaris a perdu des momens glorieux ;
Il fuit le champ de Mars , il néglige ſes armes ,
Il cede fans effort au pouvoir de tes yeux.
Nous ne le voyons plus ſe battre dans l'arene ,
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
Lui qu'un ſoleil brûlant excitoit aux combats :
Loin de ces jeux brillans ſa tendreſſe l'entraîne ;
Il eſt enchaîné dans tes bras .
La molleſſe a flétri ſa gloire ,
Il préfere aux lauriers les myrtes de l'amour ,
Tandis que ſes rivaux volent à la victoire ,
Que , par toi , l'imprudent a perdu ſans retour.
A fon penchant perfide , hélas ! il s'abandonne ,
Ses courſiers négligés ont perdu leur ardeur ;
Eh ! qu'importe à préſent que ta main le couronne ?
Tu ne peux lui donner les lauriers du vainqueur.
Le Tibre a ceſſe de lui plaire ;.
Il roule une onde falutaire ,
Les lutteurs dans ſes flots vont ſe déſaltérer ;
Ah ! Lydie eſt l'objet que Sybaris préfere ;
Près d'elle , il aime à s'enivrer
De l'encens impur de Cythere.
L'huile des combattans flatte peu ſes defirs ,
Il ſe livre aux tranſports d'une ardeur inſenſée ;
Ses beaux jours ſont perdus , & fon ame abuſée
Ofe facrifier ſa gloire à ſes plaiſirs.
Tel , goûtant les douceurs d'une perfide joie :
Dans l'ifle de Scyros , fuyant les murs de Troye
Le terrible enfant de Thétis ,
Aux genoux de Déidamie ,
Par une lâche ardeur voit ſon ame afſervie ,
Et laiſe triompher le perfide Paris .
T
Par M. Guittard cadet , de Limoux
en Languedoc.
FEVRIE R. 1774. 37
OM
LES YEUX gatent le Coeur.
Conte.
Npeut , fans être belle , avoir la taille leſte,
Et je ne ſais quoi de touchant :
Aimables laides , j'en atteſte
Un fidele miroir ; il vous en dit autant .
Votre empire eſt plus doux , votre amour plus conſtant,
La beauté n'est qu'un don funeſte ,
Les yeux gâtent le coeur , une Sapho l'a dit ,
Oferoit- on la contredire ?
Je récitois ce trait à la jeune Thémire ,
Quand tout- à- coup on nous apprit
Que le galant Cléon , des amans de la belle
Le plus volage & le plus beau ,
Avoit reçu des mains d'une prude rebelle
Un coup d'aiguille , ou de ciſeau ,
Tout au travers de la prunelle.
. Eh ! bien tant mieux , s'écria-t'elle
Le Ciel accomplit mon ſouhait ,
Les yeux gåtent le coeur , Cléon fera parfait.
Le lendemain notre donzelle ,
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
En revoyant Cléon , recula de frayeur ,
Et dit ingénument : les yeux gâtent le coeur.
Bientôt des larmes abondantes
Se joignirent aux cris d'une amere douleur.
Que faites-vous , lui dit une de ſes ſuivantes ?
Avec vos beaux romans , avec votre bon coeur ,
Voilà vos yeux rougis à faire peur !
Confolez-vous , Mademoiselle
Et le plutôt ſera le mieux ;
Une inſenſible eſt toujours belle;
C'eſt le coeur qui gâte les Yeux.
4
1
T
Par M. de la Louptiere.
LO
EPITRE à Madame Drouin , qui , après
avoir fait les délices du théâtre de Toulouse
, & avoir habité aux environs de
cette ville une maison de campagne ap..
pelée Mon-plaiſir , s'est engagée pour
quelque temps à la Comédie de Bruxelles.
Vous
qus dont la ſageſſe riante
Aux amans de Thalie offre un nouvel attrait ;
:
FEVRIER. 1774. 39
Vous , d'une foubrete piquante
Le modele le plus parfait ,
Avez-vous dans vos jeux oublié que Toulouſe
De ſes droits fut toujours jalouſe ?
Je l'ai vue exhaler ſes plaintes , ſes regrets ;
eut-on cueillir ailleurs des couronnes plus belles ?
Depuis que vos talens , tels que des feux folets ,
Ont entraîné les Ris aux marais de Bruxelles ,
En vain vers la Garonne un champêtre manoir
Rappelle leur troupe folâtre :
Sou bocage , qui fut leur plus digne théâtre ,
Renaſt ſans ranimer les jeux & leur eſpoir :
Le nom de Mon-plaiſir eſt tout ce qui lui reſte.
Les concerts de ma Muſe agreſte
Pouvoient- ils remplacer la douceur de vous voir ?
Tout languit , tout reſſent votre abſence funeſte .
Quelquefois , au retour d'un paiſible boſquet ,
Et des erreurs d'un labyrinthe ,
Où des pas de Thalie on vient chercher l'empreinte ,
Je ne fais quel trouble ſecret ,
Me ramenant à l'hermitage ,
Fixoit fur un paſtel mes yeux & mon hommage.
Si le crépuscule du ſoir
Au ſalon venoit me ſurprendre ,
Lifant le roman le plus tendre ,
J'allois réver dans le boudoir ;
T
Quel charme regne encor dans l'air qu'on y reſpire!
Et qu'il meloit d'ivreſſe aux accens de ma lyre !
C4
L
40 MERCURE DE FRANCE.
Pour chanter les feux de l'Amour
J'avois bien choiſi mon ſéjour.
Fidele ami des arts , le Toulouſain ſouhaite
Que cette agréable retraite
Rentre en votre pouvoir à votre heureux retour :
C'eſt pour les Talens qu'elle eſt faite ,
Et , quoique je renonce à ce traité jaloux
i
Qui pour long temps m'en rend le maître ,
Les côteaux champenois où les dieux m'ont fait naftre
Paris même , Paris qui remplit tous mes goûts ,
N'offrent pas à ma Muſe un aſyle ſi doux ;
Elle n'eſt pas transfuge : eft-on tenté de l'être ,
Lorſque l'on a ſigné des accords avec vous ?
Par le même.
TRADUCTION libre des Fables Angloifes
, par M. R. d'Avignon , Docteur en
drott.
LE PAYSAN & LE MATIN.
DANS cette contrée où le Nil , ce Roi
des fleuves , répand l'abondance avec ſes
FEVRIER. 1774. 41
eaux , un payſan veuf élevoit avec un
ſoin vraiment paternel , ſon petit enfant ,
l'unique héritier qui lui reſtoit de fon
épouſe , qu'il avoit plus aimée que ſa vie ,
pendant tout le temps qu'il avoit habité
avec elle. Une affaire preſſante furvient ,
& l'oblige de fortir de ſa cabane ruftique.
Il n'étoit pas beſoin que ce pere tendre
endormît le petit enfant par des chanſons
; il dormoit déjà dans ſon berceau.
Un matin étoit couché auprès de lui , &
c'eſt ſur ſa fidélité que l'homme de campagne
ſe repoſa pour garder ſa maiſon.
Son affaire finie , il ſe hâte de revoir
fon bien - aimé nourriſſon. Il leve le loquet
; car il n'y avoit point d'autre barreau
ni d'autre clôture à ſa petite cabane.
Le matin , par ſa façon d'aboyer &
ſon empreſſement à faire jouer ſa queue ,
(eh! la perfidie ſe trouva- t- elle jamais
dans cet animal ? ) exprime , ce ſemble ,
un ſentiment de joie , plus fort qu'à l'ordinaire.
Il s'entrelace dans les jambes de
ſon maître , & ne ceſſe pas de le careſſer.
Mais quelle fut la ſurpriſe du pere !
Il voit fon chien tout couvert de fang; fa
gueule effroyable le diſtilloit encore , &
donnoit des indices qui faisoient ſoupçonner
quelque meurtre. Le pere épou
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
vanté regarde autour , fans découvrir ſon
enfant , l'unique objet de ſa tendreſſe.
Le berceau étoit renverſé. L'effroi , le
déſeſpoir dans l'ame , il jette un regard
farouche ſur tout le reſte. Chaque objet
lui confirme le malheureux fort de fon
fils , & il ne voit plus dans ſon chien
que le meurtrier de cet enfant chéri. II
s'abandonne alors à la fureur , s'arrache
les cheveux , jure d'abattre d'un coup de
hache qu'il tenoit à la main, la tête du
coupable , & fur le champ le matin eſt
cruellement tué. Le campagnard court
enſuite vers le berceau , le leve , & tout
étonné il voit ſon petit enfant endormi ,
ſans avoir reçu le moindre mal. Auprès
de lui il apperçoit un ſerpent monstrueux ,
fraîchement déchiré & faignant encore ;
de forte qu'il étoit évident que ce chien
fidele , & trop inhumainement immolé ,
avoir tué le ſerpent , pour défendre le fils
de ſon maître & l'arracher à la mort. La
fable dit que , dans le combat, l'enfant &
le berceau avoient été renverſés .
Il en doit être d'un ami comme d'une
autre perfonne ; ne le condamnez jamais
fans l'entendre. 2
し
FEVRIER. 1774. 43
LE BERGER PATRIOTE.
Lorſque les animaux avoient la raiſon
en partage , un troupeau de moutons ,
amateur de la liberté , voulut ſe choifir
un berger pour le garder & le défendre,
Les moutons de ce temps -la avoient , ainſi
que les citoyens d'Angleterre , le droit
de voter. Parmi les payſans qui ambitionnoient
ce poſte, il s'en trouva un doué
de toutes les qualités propres à fubjuguer
les eſprits. Il élevoit hautement la voix
en faveur de la liberté , il careſſoit la gent
moutonniere , & ne ceſſoit de lui donner
des marques de fon zêle apparent. Les
moutons , ainſi que les hommes , ſe laisfent
prendre à la flatterie. L'adroit campagnard
affiche la généroſité , fait des
préſens aux uns & aux autres , marque
à tous beaucoup d'attention L'herbe
tendre leur eſt prodiguée , & c'eſt tou
jours de l'eau la plus fraîche & la plus
limpide qu'il leur fait boire. Le jour de
l'élection arrive ; le fin matois eft choiſi
pour berger , fans que perſonne y mette
la moindre oppoſition. Rien de plus vrai
que le proverbe : Les honneurs changent
les moeurs. On ne voit plus de zêle patrio .
tique dans le nouveau berger; il ceffe
44 MERCURE DE FRANCE.
d'être le ſoutien du bien public; les moutons
ne paſſent plus ſur la montagne ; ils
ne vont plus ſe déſaltérer dans de clairs
ruiſſeaux. Le filet tiſſu par le démon de
la corruption , avoit été tiré , & le poiſſon
étoit pris. Le nouveau deſpote ne parle
que d'obéiſſance , du pouvoir des bergers
, & de la fidélité qui doit ſe trouver
dans les moutons . Il les dépouille cruellement
de leur laine , ſans avoir égard ni
au temps ni à la ſaiſon; il les traîne au
marché , les agneaux nés libres font inhumainement
vendus ; & ſi les animaux
bêlans font entendre leurs juſtes plaintes ,
il leur répond avec un air moqueur :
Ceux qui font affez foux pour ſe vendre
à prix d'argent , ne doivent jamais ſe
plaindre de leur esclavage. Permettez
moutons mes amis , que je vous le diſe ;
je vous ai achetés , ne trouvez donc pas
mauvais que je vous vende.
La morale , Monfieur ? .... je ne ſuis
pas aſſez fôt que de tenir le miroir devant
un aveugle.
LE GÉNIE , LA VERTU &
LA RÉPUTATION.
Le Génie , la Vertu & la Réputation
convinrent enſemble de parcourir l'AnFEVRIER.
1774. 45
gleterre , pour y examiner ce que la nation
offre de remarquable & de curieux;
mais , dirent- ils de concert , comme nous
ne ſaurions prévoir les événemens qui
peuvent nous arriver , il faut fixer un
endroit où nous nous retrouvions , fuppoſé
que nous venions à nous ſéparer les
uns des autres. Le Génie ſe leva le premier
, & leur parla ainſi : Si ma mauvaiſe
fortune me fait égarer , j'irai devant le
tombeau de Shakeſpéar , pour m'y tenir
humblement poſterné: ce ſera là que vous
*me reverrez , ou bien à l'ombre de ce
bois champêtre & touffu d'où Milton
faiſoit entendre les ſons éclatans de ſa
•voix aux eſprits céleſtes , ou enfin dans
cette grotte où Pope , plongé dans deprofondes
réflexions , reçut les premieres
inſpirations de la poësie.
La vertu prit alors la parole , la tête
penchée & pouffant un ſoupir de langueur:
Hélas ! il n'eſt que trop vrai , dit.
elle , & je ſuis forcée de l'avouer: je n'ai
que peu d'imitateurs. Si jamais vous êtes
privés de ma préſence , allez dans les
temples pour me trouver. Au cas qu'on
ne m'y donne point d'aſyle , j'en chercherai
dans les ſuperbes palais & au milieu
des lambris dorés ; je tâcherai de
46 MERCURE DE FRANCE .
paroître avec une noble fierté dans les
riches appartemens des grands Seigneurs .
Si mes efforts font vains , j'irai dans quelque
cabane éloignée du tumulte , inconnue
à l'orgueil , & à l'abri des paffions.
C'eſt dans ce berceau des plaiſirs tendres
& purs que vous me trouverez à toute
heure.
7
Il n'en eſt pas de moi comme de vous
reprit la réputation avec beaucoup de vérité
; une fois qu'on m'a perdue , on ne
me retrouve jamais.
L
T
'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond vol. de
Janvier 1774 , efſt Léchefritte ; celui de
la ſeconde eſt Quinola , ou valet de coeur
au jeu de Reverſis; celui de latroiſieme
eſt le Fufeau. Le mot du premier logogryphe
eſt Ail , où l'on trouve az , lia ,
la, ali, celui du ſecond eſt Trépas , où
l'on trouve repas.
F
Le
ENIGME.
ILLE d'un pere malheureux ,
Je ſuis encor plus malheureuſe;
:
L
FEVRIE R. 1774. 47
Mon fort eft des plus rigoureus ,
L'on me croit riche , & je ſuis gueuſe .
Si quelqu'un me reçoit chez lui ,
C'eſt qu'il eſt trompé par ma mine ;
Je rougis du défaut d'autrui ,
Dans le moment qu'on m'examine.
Après avoir trompé ſouvent ,
Quoique fans deſſein de le faire ;
Il arrive ordinairement ,
Que je cauſe la mort à mon pere.
4
Par M. D. L. P.
Je
AUTRE.
e ſuis un meuble fort commode ,
Et , quoiqu'ancien , toujours de mode;
Aufli chacun veut-il m'avoir :
Juſqu'aux pieds des autels on peut m'appercevoir.
En cent réduits divers je fais ma réſidence ;
Je ſuis fur le bureau d'un homme de finance ;
Le ſçavant près de lui m'a dans fon cabinet ;
Je fers au voyageur à table , au cabaret ;
Au même endroit , comme une ſouche ,
Je reſte, à moins qu'on ne me touche ;
Cependant j'ai par fois un certain mouvement :
• Pauvre.
48 MERCURE DE FRANCE.
La nuit comme le jour utile également ,
Mon emploi le plus ordinaire ,.
Eſt de faire aller & venir
Gens à qui cela ne plaît guere
Et qu'à force de coups je ſçais faire obéir ;
Coups donnés de façon à ne les point ſentir.
Lorſqu'au gré de tes voeux ainſi je me comporte ,
Lecteur , fût- il jamais procédés plus criants ?
Pour les ſervices que je rends
Cruel , le plus ſouvent tu me mets à la porte.
L
Par M. Houllier de St Remi.
BIEN
AUTRE.
DIEN qu'on redoute ma préſence ,
Lecteur , je crois , fans me vanter ,
Qu'on ne fauroit me diſputer
L'éclat d'une illuſtre naiſſance :
La déeſſe de la Beauté,
La tendre Vénus eſt ma mere;
Et le dieu de la Volupté ,
L'enjoué Bacchus eft mon pere.
T
:
Par un Chapelain de Dourdon ,
á Senlis.
1
AUTRE.
FEVRIER. 1774. 49
NON,
AUTRE.
ON , ſur la terre , il n'eſt plus de juſtice !
C'eſt la loi du plus fort qu'on voit en exercice !
J'en ſuis la preuve , hélas ! on force ma maiſon ;
On en enleve la cloifon ,
On m'en arrache , on me dévore :
Et moi , pauvre pécore ,
Je ne dis pas le mot .
Il faut étre bien folt
Ne pourrois -je donc pas payer de ma perſonne ?
Puiſqu'on prétend que je raiſonne.
Par la même.
LOGOGRYPΗ Ε.
PLUS
LUS ſolide qu'un vain plumage ,
Point ne me portent les oiſeaux ,
Mais bien les habitans des eaux ;
Nature tout exprès me fit pour leur uſage :
Sans tête je deviens un oiſeau paſſager
Petit , mais très-bon à manger.
D
50. Mercure de France.
Chanson .
IrMajeur.
Inspireparfonhumeur nobreth.Philo
so-phe original,Youloitunjour me
faire accroireQuedansle monde:
tout estmal;J'e-tois chéri de mon
Is -me- neMon coeurne devi- rott
plus rien Notresavantperdit sa
peine Lefoutins quetoutétoitbien, Jesou
tins quetout étoit bien. Da Capo
* Les paroles ſont de M. de Launay.
* Muſique de M. Tiffier.
Fevrier.1774 .
51.
UnautrejourquemaBergereRe -fu =
M
sudebaifer mon chien, UnPhilo-1o -phe :
moinssevere,Vintme direque tout:
eftbien.Je to ouraicenouveausystéme
D'unridiculefans é-gal: Je crai
gnois unrefurmoimême,Jesou-tins que :
toutétoit mal,Je sou- tins que...
tout étoit mal
Ce n'eſt point la brillante aurore
Qui pour moi produit de beaux jours ,
Le charmant objet que j'adore
En peut ſeul embellir le cours.
Lui ſeul fixe de ma fortune
Et les faveurs & les revers :
Loin d'Iſmene tout m'importune ,
Mon Iſmene eſt mon univers.
Da
52 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Orphanis , tragédie de M. Blin de Sain-
More, repréſentée pour lapremiere fois
par les Comédiens ordinaires du Roi ,
le ſamedi 25 Sept. 1773. Prix , 36 Г. А
Paris , chez Delalain , libraire.
St
, I l'on n'écrivait que pour la capitale
il ſerait à - peu - près inutile de parler de
cet ouvrage. On n'aurait perſonne à détromper.
L'opinion publique eſt ſi connue
& fi prononcée depuis l'impreſſion
de cette tragédie , qu'il eſt impoſſible à
qui que ce ſoit , & peut - être à l'auteur
lui - même , de s'y méprendre de bonne
foi. Mais d'autre raiſons ont engagé à
faire cet article. Les perſonnes de province,
les Etrangers qui ont entendu parler
d'une Orphanis qui a eu du ſuccès , &
qui eſſayant de lire cette piece , croient
qu'à Paris l'on a perdu le jugement , &
déplorent la honteuſe décadence où le
théâtre eſt réduit. Il faut bien leur dire
pour notre juſtification quelle a été l'es-
* Cec Article & les deux ſuivans font Le M. de la
Harpe
FEVRIER . 1774. 53
pece de ſuccès dont ce drame a joui , fur
quoi il étoit fondé , & ce qu'on en penſe
généralement. Quant aux louanges données
par écrit à ce même ouvrage , c'eſt
ici plus que jamais l'occaſion de faire apprécier
ce trafique d'éloges conftamment
donnés à ce qui eſt mauvais par des juges
qui ne peuvent par louer ce qui eſt bon.
Un expoſé très - ſuccinct du plan d'Orphanis
, fera voir d'un coup d'oeil ce qu'il
en faut penſer. Nous dirons enſuite un
mot du ſtyle.
Orphanis eſt une veuve Tyrienne
d'un ſang obſcur , dont le pere , l'époux
& deux enfans au berceau ont été maſſacrés
à la priſe de Tyr par Séſoftris.
Ce conquérant a fait venir Orphanis dans
fon palais , on ne fait pourquoi. Il fallait
le dire. Cette Orphanis eſt ambitieuſe
& n'aſpire à rien moins qu'à régner. L'amour
que conçoit pour elle Arcès , le neveu
de Séſoftris , lui donne les plus hautes
eſpérances. Il lui propoſe d'abord le rang
desa maîtreffe . Elle en eſt étonnée. On a
peine à concevoir cet étonnement. C'étoit
aſſurément la propoſition la plus naturelle
à lui faire. Il eſt même impoſſible moralement
que le neveu de Séſoftris , quelque
amour qu'on lui ſuppoſe , s'offre d'abord
pour époux à une étrangere orpheline , obs-
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
cure & captive. Il eſt vrai que dans le
cours de la piece , elle ſe dit :
Veuve d'un Etranger , fameux par cent conquetes ,
mais comme on ne fait pas même le nom
de cet étranger , de ce Syrien fameux par
cent conquêtes , dont jamais perſonne n'a
entendu parler , on n'eſt pas fort frappé
de cette ſuppoſition gratuite , qui ne releve
pas beaucoup Orphanis aux yeux du
ſpectateur , & qui ne peut pas même
donner une grande idée de l'imagination
de M. Blin.
Mais voici un autre trait de cette
même imagination qu'on ne trouvera
peut- être pas beaucoup plus heureux. Il
y a une loi en Egypte , établie par le plus
fage defes rois , en vertu de laquelle l'héritier
du trône a droit de demander une
grace à ſon choix , lorſqu'il remporte la
victoire pour la premiere fois fur les ennemis
de l'Etat. Arcès , vainqueur des
Crétois rebelles , ne manque pas , en conféquence
de cette loi, de demander Orphanis
en mariage , précisément dans le
même moment que l'Envoyé Crétois demande
Arcès pour la fille d'Idoménée ,
& que Séſoftris vient de promettre cette
alliance. Voilà le noeud de la piece. On
voit que la ſituation d'Arcès eſt préciſé
FEVRIER. 1774. 55
ment celle de Dom Pedre dans Inès , à
l'intérêt près qu'Inès inſpire , & qu'Orphanis
n'inſpire point du tout. Arcès ſe
croit intéreſſé par la loi à exiger qu'on
lui donne Orphanis , quoiqu'aſſurément
il n'ait point le droit d'exiger de Séſostris
un parjure. Mais quoi de plus abfurde
, s'il faut parler ſérieuſement , que
cette prétendue loi qu'on ne connaît pas
plus que les cent conquêtes du fameux
étranger ? Est-il permis d'appuyer une tragédie
ſur une ſuppoſition ſi étrange ? Il
faut au moins quand on ſuppoſe une loi ,
que cette loi ſoit vraiſemblable. Et dans
quel pays policé a-t -on pu établir cette
loi extravagante qui peut renverſer l'Etat ?
Comment imagine-t-on de l'attribuer au
plus fage des Rois , chez un peuple répu
té l'un des plus ſages de l'Antiquité ? C'eſt
pourtant fur ce ſeul pivot que roule toute
la piece. En vérité , bâtir un ouvrage fur
un pareil fondement, ce n'eſt pas ſeulement
ſtérilité d'imagination , c'eſt un défaut
abſolu de bon ſens.
Séſoftris qui vient de prendre des engagemens
avec l'Envové de Crête pour
le mariage d'Arcès avec la fille d'Idoménée
, refuſe , comme il le doit , Orphanis
à fon neveu. Il devrait de plus s'indigner
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
de cette union ſi diſportionnée, & qui
ne peut être excuſable qu'aux yeux d'Arcès.
A peine en dit- il un mot. Arcès ſe
refuſe abſolument à l'hymen qu'on lui
propoſe , & ne peut oppoſer que de trèsmauvaiſes
raiſons à celle que lui donne
Séſoftris. Ce Prince a engagé ſa parole ,
&, en admettant même l'inconcevable loi
dont nous parlions tout à l'heure , il n'y
a point de loi qui ordonne qu'un Prince
manque à ſa parole, fur- tout lorſqu'il eſt
queſtion d'un traité qui donne la paix à
ſes peuples. Arcès qui eſt dans la même
ſituation que le D. Pedre d'Inès , dit préciſément
les mêmes choſes , mais les dit
beaucoup plus mal. Il offre de faire la
guerre aux Crêtois , & Seſoftris s'étend ,
comme Alphonſe , ſur les malheurs de la
guerre. Si l'on ſe donnait la peine de rapprocher
ces morceaux , l'on verrait combien
les vers de la Motte , quoique juſtement
critiqués , font au - deſſus des répétitions
de ſon copiſte M. Blin.
Arcès apprend ſon déſaſtre à Orphanis
qui ſe prépare à mettre en oeuvre tous les
artifices dont elle eft capable pour armer
le Prince contre Séſoſtris . L'oncle & le
neveu ont enſemble une ſeconde ſcene
où le jeune Arcès s'emporte avec l'indécence
la plus déplacée contre un oncle à
FEVRIER. 1774. 57
qui il doit tout, dont il n'a nul ſujet de
ſe plaindre , & qui l'écoute avec une merveilleuſe
patience. Séſoftris fait arrêter
Orphanis , & Arcès oſe le menacer de ſe
porter aux dernieres extremités , ſans que
le Monarque , qui devrait punir cet outrage
, faſſe arrêter un jeune audacieux
qui le traite avec cette indignité. Il prend
le parti d'aſſembler le conſeil. Ce moyen
qui n'eſt pas trop tragique , eſt froid dans
Alphonſe qui pourtant doit prononcer
fur la condamnation d'un fils qui s'eſt
rendu coupable de crime d'Etat , en prenant
les armes contre lui. Qu'on juge
combien ce moyen eſt encore plus froid
& plus déplacé , lorſqu'il n'eſt queſtion
que de s'aſſurer d'un jeune extravagant
qui aime une avanturiere. Quoi qu'il en
foit , pendant qu'on aſſemble le conſeil ,
Orphanis qu'Arcès délivre les armes à la
main , lui fait entendre , le plus adroitement
qu'elle peut , que , dans de pareil.
les occaſions un amant tue fon oncle
pour épouſer ſa maîtreſſe. Elle lui remet
un poignard & le quitte. C'eſt ici la ſituation
du Barnevelt Anglais. Nous en
parlerons tout - à - l'heure. Séſoftris ne
manque pas de venir tout seul la nuit à
l'endroit où ſon neveu l'attend le poi-
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
gnard à la main. Il prie Dieu de rendre
la raiſon & la ſageſſe à ce pauvre neveu ,
qui en effet en a grand beſoin. Arcès l'entend
,jette fon poignard & tombe à ſes
pieds. Orphanis arrive , voit ſes eſpérances
trompées , & ſe tue.
Tel eſt le fonds de cet ouvrage. Il eſt
aiſé de voir d'abord qu'il ne peut y avoir
d'intérêt, En effet à quoi peut-on s'intéreſſer
? Ce n'est pas à l'amour d'Arcès pour
une femme ambitieuſe & cruelle qui ne
l'aime point. Que peut- on defirer ? Car
il faut toujours qu'un drame préſente
un objet d'eſpérance ou de crainte. Tout
ce qu'on peut fouhaiter , tout ce qui peut
arriver de plus heureux , c'eſt qu'Arcès ne
foit pas la dupe d'Orphanis , & qu'il
n'égorge pas fon oncle. Certainement ce
n'eſt pas- là un intérêt qui puiſſe remplir
l'ame pendant cinq actes. On ne peut pas
non plus reſſentir beaucoup de terreur.
Le danger de Séſoftris , le ſeul objet de
crainte que l'on puiſſe avoir , ne commence
qu'à la fin du se acte. Encore le meurtre
eft- il fi atroce & fi peu vraiſemblable ,
qu'on ne peut pas le craindre véritablement.
Cependant l'inſtant où le jeune
homme , preſſé par ſes remords & attendri
par les voeux que Séſoftris forme pour lui ,
FEVRIER. 1774. 59
jette ſon poignard loin de lui& embraſſe
les genoux de ſon oncle , cet inftant eft
le ſeul qui produiſe quelque émotion
après quatre actes de la plus ennuyeuſe
langueur. Cette ſcene eſt une imitation
très- faible de la fameuſe ſcene du Marchand
de Londres. L'oncle de Barnevelt
poignardé par fon neveu , s'écrie en tombant:
mon Dieu , recevez mon ame &
prenez pitié de mon cher neveu. A ces
mots le malheureux jeune homme jette
ſon maſque & fon poignard , ſe précipite
fur fon oncle expirant: eh! c'eſt lui , c'eſt
ce neveu qui vous aſſaſſine. Le généreux
viellard meurt en demandant au Ciel la
grace de fon aſſaſſin , & en le ferrant dans
ſes bras. Cette ſituation eſt déchirante.
C'eſt le comble de l'horreur mêlée à l'artendriſſement;
& le comble de la difficulté
& du génie ſerait de rendre le meurtre
vaiſemblable & fupportable. M. Blin
était fort loin de pouvoir même le tenter.
Mais , malgré la faiblaiſſe de l'imitation
& du ſtyle , il n'a pu détruire le fonds
d'intérêt que produit ce moment du drame
anglois.
Au défaut d'intrigue & d'imagination
dans le plan , ſe joint dans Orphanis le
défaut des caracteres & des convenances .
60 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt bien extraordinaire qu'on ait été
choiſir le grand Séſoftris pour en faire un
imbécille. Il eſt avili & gourmandé par
tous ceux à qui il parle , même par l'Ambaſſadeur
Crétois qui lui fait preſque
avouer qu'il a fait une guerre injuſte. II
eft fur - tout indécemment maltraité par
fon neveu , & n'oppoſe que la douceur&
les prieres aux emportemens inſenſés &
aux menaces injurieuſes d'un jeune homme
à qui il devrait impoſer ſilence d'un
mot. Il s'en faut bien que D. Pedre parle
ſur ce ton au ſévere Alphonſe. Les convenances
font parfaitement gardées , mais
M. de la Motte avait de l'eſprit , & l'esprit
ſert à tout.
Si le caractere de Séſoſtris eſt abſolument
dépourvu de la dignité qu'il devait
avoir , il fuit de ce que nous venons de
dire , que celui d'Arcès manque de toutes
les nuances qui pouvaient y jeter de l'intérêt.
Le langage qu'il tient à ſon oncle ,
eſt odieux & révoltant. Quand Séſoſtris
lui déclare qu'il ne doit plus revoir Orphanis
, que répond - il ?
Je ne la verrai plus ! De quel droit , à quel titre
De ſes jours & des miens vous rendez-vous l'arbitre ?
Dès l'inſtant que mon bras dompta vos ennemis ,
1
FEVRIER. 1774. σε
Au pouvoir de la loi n'êtes - vous pas foumis ,
On ne m'abuſe point par un eſpoir frivole ;
Vous m'avez tout promis , & vous tiendrez parole.
Bon Dieu ! & c'eſt un jeune homme qui
parle ainſi à Séſoſtris ! Séſoſtris ne devait-
il pas lui répondre: ,, Vous joignez
ود
"
"
ود
la déraiſon à l'inſolence. Comment
m'ofez vous nier l'autorité que j'ai fur
un neveu & ſur un ſujet que j'ai la
bonté de traiter comme un fils , & fur
une orpheline captive que j'ai eu la ود bonté d'élever ? Comment oſez - vous
réclamer la loi , comme s'il y avait une
loi qui pût anéantir un engagement
ſacré , & diſpenſer un Roi de tenir ſes
fermens , Comment oſez- vous fur- tout
me menacer quand je puis vous punir
à l'inſtant de votre ingratitude & de
" votre audace ? Voilà ce que devait
"
"
"
"
"
" وا
dire Séſoftris , & que dit - il ?
Qu'entends - je ? un imprudent brave aina mon pouvoir !
Un imprudent ! le terme eſt doux.
Qu'as - tu donc fait enfin que t'acquitter du zele
D'un fils reconnaiſſant & d'un ſujet fidele ?
C'eſt bien de cela qu'il eſt queſtion !
On ne s'acquitte point du zele. - Mais la
62 MERCURE DE FRANCE.
propriété des termes eſt une des qualités
du ſtyle abſolument inconnues à l'auteur
, comme nous le verrons dans un
moment. Veut - on quelque choſe de plus
fort? Arcès dit à Séſoſtris .
J'attendais de vous plus de reconnaiſſance.
Quel diſcours ! quel oubli de toutes
les bienféances ! Un oncle qui l'a comblé
de bienfaits , & qui lui offroit un moment
auparavant la moitié de ſes Etats !&
cet oncle eſt Séſoſtris! Et Arcès , pour
avoir remporté un avantage ſur les Crétois
, fur un peuple tributaire , parle
comme il auroit à peine droit de parler ſi
Séſoftris lui devait ſa couronne ! C'eſt à
ce honteux renverſement de toute raifon
& de toute vraiſemblance qu'eſt parvenu
le dialogue dramatique ſur la ſcene
Françaiſe! & on le tolere!
Le caractere d'Orphanis eſt moins défectueux
: elle eſt toujours ambitieuſe ,
fauſſe& intrigante. C'eſt la copie de vingt
caracteres de cette eſpece connus au théâtre.
C'eſt la Milvoud Anglaise , à l'éner
gie près . Il n'y a pas dans le rôle d'Orphanis
un feul vers qui exprime un ſentiment
profond , comme il n'y a pas dans
le rôle de l'amoureux Arcès un ſeul vers
FEVRIER. 1774. 63
de paſſion. Ecoutez - le parler de fon
amour.
Si je vous étais cher , auriez - vous pu , cruelle ,
Preffer Paffreux moment d'une abfence éternelle ?
Hélas ! fi vous ſaviez quel afcendant vainqueur ,
Quel empire l'amour vous donne fur mon coeur.
Ce qu'il m'en a coûté de tourmens & de larmes
Pour m'être un ſeul inſtant ſéparé de vos charmes !
Pourriez - vous me payer d'un ſi faible retour ?
Quand je brûlais pour vous du plus ardent amour , &c,
Vous oublier , Madame ?
Ah ! quel trait déchirant lancez -vous dans mon ame ?
Vous oublier ! Le Roi peut bien nous séparer ;
Mais le deſtin d'Arcès eſt de vous adorer !
Si le Ciel eût daigné nous unir l'un à l'autre .
Je le ſens , mon bonheur eût dépendu du vôtre.
Ah ! pouvez-vous ceſſer de m'être chere , &c.
Quel amas d'hémiſtiches rebattus ! quelle
dition flaſque ! quel plagiat de tous les
opéras anciens & nouveaux ! De pareils
vers , dénués d'ame & de fens , font pires
que tous les foléciſmes. Mais quand un
acteur paſſionné les déclame , il met dans
fon jeu l'amour qui n'eſt pas dans les vers,
& la multitude eſt trompée.
Nous avons dit que nous parlerions du
ſtyle . On vient d'en voir un échantillon ,
64 MERCURE DE FRANCE.
1
qui peut faire juger de l'énergie & de la
ſenſibilité que l'auteur a ſu mettre dans
ſa diction. Elle eſt la même d'un bout à
l'autre de la piece , ſi ce n'eſt qu'on remarque
de temps en temps un certain
nombre de vers plus ineptes & plus ridicules
que les autres. Il eſt impoſſible de
ſe ſervir d'autres termes. Le lecteur en
va juger.
J'eſpere.. ja crains tout. Oui , les flots en fureur
Sont , hélas ! mille fois plus calmes que mon coeur.
Une mer en fureur mille fois plus calme
qu'un coeur ! l'hyperbole eſt paſſable.
Je ſentis tout-à-coup , ainsi qu'un trait de flamme ,
L'ardente ambition s'embraser dans mon ame.
:
L'ambition qui s'embrase & qui s'embrafe
comme un trait !
Ce Prince entrait alors dans la fougue de l'age.
Entrer dans la fougue eſt une plaiſante
expreffion ; & l'auteur ne fait pas que le
mot d'âge , quand il eſt pris génériquement
; fignifie la vieilleſſe.
Mais
CVRIER . 1774. 65
Mais l'age a mis un frein à ſes jeunes ardeurs.
RACINE.
mes parens flétris ſous les rides de l'âge.
VOLTAIRE.
• Son oeil , accoutumé chaque jour à me voir ,
De mes faibles attraits fentit tout le pouvoir.
Si l'on voulait faire des vers de paro
die , pourroit - on mieux reuſſir ? Tout le
pouvoir de mes faibles attraits ! Cela rappelle
ce vers ,
Eclairas- tu jamais une ſi belle nuit ,
Soleil!
:
L'auteur était accoutumé à entendre
les Princeſſes dire au théâtre en parlant
d'elles mêmes : mes faibles attraits ; & il
a mis mes faibles attraits , n'importe avec
quoi. Voilà ce que c'eſt qu'un ſtyle compoſé
d'hémiſtiches coufus au hafard.
Le croiras - tu ? Ce Prince aveugle en ſon ivreffe ,
Oſa m'offrir un jour le rang de fa maîtreffe ,
Je l'avouerai : ce coup étonna mes esprits .
On lit dans Zaïre ,
Que d'un maître abſolu la fuperbe tendreſſe
M'offre l'honneur honteux du rang de fa mattreſſe.
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de rang eſt très bien placédans
ces deux beaux vers. C'eſt en effet un
rang dans le ſérail. Mais la maîtreſſe
d'Arcès n'a point de rang , & M. Blin
place fouvent fort mal les hémiſtiches
qu'il prend de tous côtés. Le vers fuivant
eſt bien pire.
Ce coup étonna mes espritst
Ce coup eſt burlesque. Et qu'eſt - ce
donc que ce coup a de ſi étonnant ? Orphanis
voulait-elle qu'Arcès commençât
par vouloir l'épouſer , comme nous l'avons
déjà obſervé ? Que de fautes , &
quelles fautes dans douze vers de ſuite !
En faut- il davantage pour prouver la privation
totale du talent d'écrire ? Faut- il
retourner la page ? On trouvera , fans
aller plus loin ,
Mes tranſports n'éclataient qu'à l'ombre du myſtere. |
Des transports éclataient à l'ombre ! ne
voilà t'il pas des métaphores bien afſfemblées
?
Nous attendions en paix un deſtin plus heureux ,
Quand un coup imprévu vint l'offrir à nos voeux.
Un coup qui vient offrir un destin ! L'auFEVRIER.
1774 . 67
teur aime beaucoup ce mot de coup , &
il l'emploie toujours heureuſement. II
dit un moment après :
Un Prince , désigné pour ſuccéder au trone ,
A, par un coup d'éclat , défendu la couronne.
Nous n'allons point , comme on le
voit , chercher malignement quelques
imperfections répandues dans un long ou
vrage. C'eſt dans deux pages que ſe préfentent
tant de bévues choquantes. L'auteur
ne fait le plus souvent ni ce qu'il veut
ni ce qu'il doit dire. Dans la ſcene de Séfoftris
avec l'Envoyé Crétois , ce dernier
dit en parlant de la fille d'Idoménée :
Le ſang de Jupiter peut prétendre , je crois ,
A l'honneur de s'unir au fang des plus grands Roiss
L'auteur n'a pas fongé que ce n'eſt pas
un honneur pour le ſang de Jupiter de
s'unir au fang des Rois ; mais que c'en
ferait un pour le fang des Rois de s'unir
au ſang de Jupiter. S'il n'y avait dans un
ouvrage qu'une feule faute de cette espece
, on pourroit la pardonner; mais en
commettre à tout moment de pareilles ,
ce n'eſt pas feulement manquer de talent ,
c'eſt manquer d'eſprit.
১
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
On connaît ce propos vulgaire , qu'il
Faut toujours beaucoup d'eſprit pour faire
une mauvaiſe tragédie. Ce propos eſt
aſſez généralement adopté ſans beaucoup
de réflexion . Pour ſe convaincre du contraire
, il n'y a qu'à eſſayer de lire cette
foule, de tragédies entiérement oubliées
depuis le commencement de ce ſiecle jusqu'à
nos jours , & l'on verra que la plupart
de ces pieces ſuppoſent beaucoup
moins d'eſprit qu'une jolie épître ou quatre
pages de bonne profe. Une bonne
tragédie eſt peut être le chef- d'oeuvre de
l'eſprit humain ; une mauvaiſe eſt peutêtre
aujourd'hui ce qu'il y a de plus aifé à
faire. En effet rien n'eſt ſi facile que de
bâtir cinq actes ſans qu'il y ait une ſeule
idée , un feul-fentiment , une ſeule fituation
, un ſeul hémiſtiche qui appartienne
à l'auteur. Orphanis en eſt la preuve dans
tous les points. Le grand nombre de pieces
qu'on a faites procure cette facilité ,
&une vieille ſituation , rajeunie par une
actrice , ſoutient un drame quelque temps ;
au lieu que pour faire une épître qui ait
quelque ſuccès , pour ſe faire lire en profe ,
il faut des idées & de l'expreffion. Ce
n'eſt pas que dans une tragédie mal faite ,
mal congue , il ne puiſſe y avoir de trèsFEVRIER.
عو . 1774
belles chofes , des traits qui prouvent le
talent. Dans le Barnevelt Anglais dont
M. Blin parle avec affez de mépris dans
ſa préface , il y a des défauts monstrueux.
Mais quatre lignes de la ſcene des deux
Amis font infiniment au - deſſus de quatre
Orphanis ; il ne peut même y avoir de
comparaiſon , parce que l'on ne compare
pas quelque choſe à rien . Je me fouviens
d'une tragédie de Manco , jouée il y a dix
à douze ans. La piece pouvait être mieux
faite. Elle eut cinq ou fix répréſentations.
L'auteur ne l'a pas imprimée , je ne fais
pas pourquoi. Mais voici quatre vers que
diſait un Sauvage , ennemi de Manco ,
qui veut civilifer les Péruviens . Je ma
les fuis toujours rappelés.
C'eſt ainſi que Manco cherchait à nous féduin
De je ne fais quels arts il prétend nous inftrui
Et qu'avons - nous beſoin de ces arts dangereu
Et que peut- on apprendre à qui fait être heureu.
Certes , ces quatre vers dont le dernier
eſt d'une beauté frappante , valent un peu
mieux que les treize repréſentations
d'Orphanis. Ces vers tiennent au talent ,
& le nombre des repréſentations tient
à des circonstances. Ces vers (& il y en
avait d'autres de ce genre dans la piece)
!
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
ই
montrent tout de ſuite l'homme qui a
une idée , un ſentiment à lui , & qui l'exprime
comme il l'a conçu. Au contraire ,
lifez Orphanis ; lifez cent pieces du même
genre : vous voyez un homme qui ne
penſe rien & qui aſſemble maladroitement
des hémiſtiches pillés au hafard.
On demandera pourtant ſi dans cet ouvrage
il ne s'offre abſolument rien de
louable quant au ſtyle : il y a cinq ou fix
vers naturels. Les voici :
J'avais tant de plaiſir à vous croire ſenſible !
C'eſt le jeune Arcès qui dit ce vers
à ſa maîtreſſe qui feint de renoncer à lui.
Il y a de la vérité dans ce ſentiment. Ce
même jeune homme prêt à commettre le
meurtre & retenu par ſes remords , prononce
ces vers : 1
Dansle fond de mon coeur déjà je crois entendre
De ce faible vieillard la voix plaintive & tendre .
Je crois le voir tomber fous mes coups inhumains ,
M'implorer & mourir en me tendant les mains.
Quoi ! je fuis innocent & le remords m'accable !
Que ferace , grands dieux ! ſi je deviens coupable ?
Ces vers ſont communs, mais le ſentiment
en eſt vrai.
FEVRIER. 1774. 71
Sous mes coups inhumains eſt un bien
mauvais hémiſtiche dans une pareille fituation.
Mais le vers ſuivant ,
Mimplorer & mourir en me tendant les mains,
offre une image intéreſſante.
Connaiſſez de ce coeur l'ingratitude affreuſe ;
Tandis que vers le Ciel votre voix généreuſe
S'élevait pour me plaindre & pour me pardonner ,
Voue fils n'aspirait qu'à vous affaffiner.
Ces vers ne feraient pas mal fans cette
expreffion n'aspiroit , qui eſt fauſſe & déplacée
. Arcès n'aspire point à aſſaffiner
Šéfoftris . Il s'y réſout malgré lui , il en
frémit. Cet Auteur a bien rarement le
mot propre .
Qui ! toi ! m'aſſaffiner ! Dieux i que viens-je d'entendreg
Hélas! de tes amis tu perdais le plus tendre.
Tout cela , il faut le redire , eſt bien
commun ; mais c'eſt ce qu'il y a de
mieux dans la piece. L'Auteur a ſoin de
mettre en interligne , que Séſoſtris regarde
Arcès de l'air le plus touchant. Ces
fortes d'avertiſſemens font aujourd'hui
une des grandes reſſources de l'art drag
E 4
72 MERCURE DE FRANCE .
matique , & le lecteur ne manque pas
de dire: Eh ! faites des vers touchans ,
& laiſſez à l'Acteur le ſoin d'avoir l'air :
touchant.
Le défaut qui ſe fait le plus ſentir dans
cette derniere ſcene , c'eſt la diſproportion
des forces de l'Auteur , avec la fituation
qu'il a empruntée. Le ſtyle qui
devrait être animé & pathétique , eſt
d'une langueur affadiſſante. Comment
Arcès s'exprime - t - il aux pieds de Sé
foftris?
Grands Dieux ! que l'homme eſt faible ! & qu'il faut de vertus
Pour dompter un penchant qui nous entraîne au crime ?
Hélas ! je me ſuis vu ſur le bord de l'abyme.
Vengez-vous d'un barbare ; ordonnez mon trépas ;
Mais , en me condamnant , ne me haïſſez pas.
Ce dernier vers eſt auſſi plein de
ſenſibilité que les précédens en font
dépourvus. Il eſt pris à M. de Voltaire.
Aimez-vous ; mais au-moins ne me haïffez pas.
Et dans Brutus :
ADELAÏDE.
FEVRIER, 1774.
Dites au-moins : mon fils , Brutus ne te hait pas .
Tout le ſentiment eſt dans cet hémiſtiche
, ne me haïffez pas ; & c'eſt - là de
ces traits qu'il ne faut pas prendre .
Que répond Séfoftris à fon neveu qui
a voulu l'affaffiner ?
Mon fils , que pour jamais cette faute t'éclaire ,
Entraîné par l'erreur d'un charme involontaire ,
Eh quel coeur peut ne pas quelquefois s'égarer ?
Quels vers ! quelles trivialités , dans un
pareil moment ;
Je t'aimai fans faibleſſe , & ce triomphe infigne
De ma tendre amitié te rend encor plus digne.
Il faut remarquer que ce triomphe infigne
, c'eſt de n'avoir pas aſſaiſiné fon
oncle & fon bienfaiteur ; car il n'a pas
encore promis de renoncer à Orphanis !
il n'en a pas dit un mot , & Séſoſtris lui
parle de ce triomphe infigne ! & pour n'avoir
pas commis le plus abominable des
crimes , il n'en eſt que plus digne de fa
tendre amitié ! Il faut être bien accoutumé
à ſe ſervir au hafard des expreſſions repandues
dans les tragédies , pour écrire
de pareilles abfurdités. Voilà ce que le
favant Auteur de l'Almanach des Muſes ,
E5
74 MERCUURE DE FRANCE.
appelle un des beaux cinquiemes actes qui
foient au théâtre.
,
Mais , dira - t - on , pourquoi donc cet
ouvrage a - t - il eu quelque ſuccès ? On
peut répondre : Et pourquoi tant d'ouvrages
dont les noms font oubliés , &
dont on ne peut pas lire un acte , ontils
eu du ſuccès ? Eſſayez d'y jetter les
yeux , & vous ne le comprendrez pas.
Tout tient à des circonstances du moment.
Joignez à l'exceſſive indulgence
que l'on a toujours pour l'exceſſive
foibleſſe , le plaiſir de voir une Actrice
juſtement aimée , briller dans un rôle
nouveau & y développer un talent
fait pour exciter le plus vif intérêt ; en
voilà affez pour foutenir un ouvrage ,
fur - tout dans le moment de l'année le
plus favorable pour les ſpectacles. Dans
de pareilles circonstances , une ſeule ſituation
fortifiée par le jeu d'un Acteur
plein d'ame & d'intelligence , ranime un
peu le Spectateur après quatre actes d'ennui
; & quant au nombre des repréſentations
, il dépend de la bonne volonté
des Acteurs ou de leur ſanté. Beaucoup
d'ouvrages font interrompus au milieu
d'un grand ſuccès ; d'autres traînent longtemps
un ſuccès médiocre.
FEVRIER. 1774. 75
Ce qui paroît incompréhenſible , c'eſt
le langage que tient l'Auteur d'Orphanis
dans ſa préface. On fait que le ridicule
des préfaces , eſt un des caracteres
du fiecle. Voici comme M. Blin
termine la fienne.
"
"
و د
و د
"
"
"
"
Le ſpectateur attendri par des ſitua-
,, tions intéreſſantes , ébloui par des caracteres
impoſant , entraîné par la chaleur
& les mouvemens d'un jeu pittoreſque
, peut prodiguer des applaudiffe
,, mens; mais cette verfification harmonieuſe
, noble , facile & naturelle , ce
ſtyle pur & correct , ce coloris toujours
vrai , tantôt fier & majeſteux . tantôt
doux & flatteur ; cette éloquence qui
vient du coeur , & que les efforts du bel
eſprit ne peuvent imiter; ce charme
entraînant qu'on ne peut définir : voilà
ce que lecteur exige ; voilà ce qui
,, diftingue un écrivain de la foule ,& fair
triompher fon ouvrage des chicanes
minutieuſes de l'envie , de la mauvaiſe
foi des critiques , du manege adroit des
,, cabales , & des dédains affectés de la
médiocrité."
و د
ود
و د
"
و د
"
ود
On voit que M. Blin eft perfouadé que
le ſpectateur a été attendri , ébloui , entrainé
par fa tragédie , & il eſt aſiez natuMERCURE
DE FRANCE.
rel qu'il ait cette opinion , quoique fon
ouvrage ait été très - peu applaudi. Il eſt
encore très- naturel qu'il ſe flatte de poſſéder
cette harmonie , ce coloris , cette éloquence
du coeur , &c. Il n'y a qu'à le lire
pour voir qu'il en doit être convaincu
Mais que M. Blin penſe avoir à triompher
des cabales , c'eſt ce qui peut étonner. Cependant
lorſqu'on fait réflexion que M.
Blin nous a donné quatre Héroïdes depuis
quinze ans , & qu'on en trouve la
quatrieme édition chez Delalain , on peut
concevoir qu'il y a là de quoi ſe faire une
prodigieuſe réputation , qui ne peut manquer
d'attirer une prodigieuſe multitude
d'ennemis .
Quant aux chicanes minutieuses , à la
mauvaise foi des critiques , il eſt clair que
cela ne peut regarder que l'auteur de cet
article. Car M. Blin étoit bien ſur d'être
loué par - tout ailleurs , & loué à outrance.
Ainſi les chicanes minutieuses & la mauvaiſefoi
nous appartiennent en propre. Le
lecteur jugera des minuties & de la mauvaise
foi.
A l'égard des dédains affectés de la médiocrité
, celui qui rend compte d'Orphanis
ne peut prendre cela pour lui. Ileſt
clair qu'il ne dédaigne pas M. Blin. D'ail
FEVRIER.
77
1774-
leurs , il y aurait de l'amour - propre à ſe
croire médiocre. La médiocrité eſt le reproche
banal que font aujourd'hui tous les
écrivains qu'on ne lit pas , à ceux qui ont
le petit avantage de ſe faire lire. Qui conque
écrit une illiſible déclamation en vers
ou en profe , prétend excluſivement au
génie , & traite de médiocre tout ce qui
n'écrit pas comme lui. On voit que M.
Blin ſe croit au-deſſus de la médiocrité. 11
a raiſon . L'auteur de Manlius , celui d'Abſalon
, celui d'Andronic étaient des écrivains
médiocres . L'auteur d'Orphanis
eft fort loin d'être médiocre .
Il y a quelques années qu'un de ces
hommes de génie envoya un ouvrage à
M. de S * L** , l'un des auteurs de ce fiecle
qui ont le mieux écrit en vers. Il priait
cet académicien de lui dire ſon avis en
confcience . M. de S * L** lui répondit
en confcience , qu'il falloit jeter l'ouvrage
au feu. L'Auteur ſe garda bien de fuivre
cet avis. Mais il écrivit à celui qu'il
avait pris pour juge , qu'il s'était toujours
apperçu que rien n'était plus févere que la
médiocrité . Ce grand écrivain qui daignait
confulter un homme médiocre , avoit
autant de politeſſe que de génie.
Le lecteur a pu s'appercevoir que pour
la premiere fois peut- être , on n'avait
78 MERCURE DE FRANCE.
point cherché à adoucir les traits de la
critique. On doit lui en rendre raiſon . 11
fallait néceſſairement faire voir une fois à
quel point font dépourvus de tout talent
cet écrivain fi conſtamment & fi
indécemment loués dans des compilations
périodiques. Il faut apprendre aux honnêtes
gens de la capitale , que dans des feuilles
qu'on n'y lit gueres , dans plus d'un
journal , l'auteur d'Orphanis eſt comparé
à Racine. C'eſt à ce ridicule excès
qu'on profane le nom d'un des plus beaux
génies qui honore la France. La lecture
d'une ſcene d'Orphanis fait ſentir à tout
homme qui a un peu de goût , & ce que
nous venons de dire prouve fans réplique
à tout homme qui a un peu de ſens ,
que les fautes de Pradon ne font ni fi
ridicules , ni fi multipliées que celles de
M. Blin ; & il ſe trouve des hommes qui
mettent le nom de Racine à côté de celui
de M. Blin ! On fait bien que toutes ces
louanges de complaiſance , ou de convention
, ou de parti, ne font rien pour la
renommée , & n'en impofent qu'à quelques
jeunes gens qui fortent du collége ,
ou à quelques lecteurs peu inſtruits. Mais
les prétendus juges qui donnent de pareils
éloges , s'applaudiſſent tellement du filence
que l'on garde avec eux , quoiqu'ils
FEVRIER. 1774. 79
en fachent fort bien le motif, qu'on a cru
néceſſaire de découvrir une fois toute leur
ineptie.
Če ſont ces mêmes juges qui exaltaient
il y a deux ans une épitre à Racine ,
qu'ils diſoient être écrite dans la langue du
grand- homme à qui elle était adreſſée.
Cette piece qui eſt de M. Blin , avait
concouru pour le prix de l'Académie de
l'année 1771 , & l'on voulait injurier celui
qui l'avait remporté. On voulait attaquer
le jugement de l'Académie. L'auteurde l'épître
faiſait mieux: il prétendoit dans ſa
préface que , par unefatalité bien étrange , ſa
piece n'avait pas été lue des académiciens,
quoique le ſecrétaire de l'Académie lui
eût montré le titre de ſa piece enregiſtré
avec les autres , & la date du jour où elle
avoit été rejetée après qu'on eneut lu une
trentaine de vers. M. Blin ne pouvait pas
/concevoir comment on ne lifait que trente
de ſes vers . Il eſt facile de faire voir
que tout ce qu'il y a d'étonnant , c'eſt
qu'on en ait lu autant. On ne voulut pas ,
dans le temps du jugement , parler de
cette piece , ni d'aucune de celles qui
avoient concouru. C'eſt une loi que l'auteur
de cet article à toujours fuivie à l'é08
MERCURE DE FRANCE.
gard de fes concurrens. Aujourd'hui que
toutes ces pieces & celles qui fut couronnée
ſont également oubliées , il n'eſt pas
hors de propos de faire voir au Public un
échantillon de cette piece écrite dans le
goût de Racine. En voici les premiers
vers .
O toi , peintre du coeur , dont l'heureuſe impoſture
Des ornemens de l'art embellit la nature ,
Toi dont l'eſprit fécond en ſe pliant à tout ,
Fut l'honneur du Parnase & l'oracle du goût
Racine , auteur divin , fi ma voix qui t'appelle
Peut percer juſqu'à toi dans la nuit éternelle ,
Repaffe des enfers à la clarté du jour.
Reviens après un fiecle éclairer ce séjour ;
Et fi le Ciel enfin te permet de connaître
Quels hommes après toi notre Pinde a vu naître,
Viens écouter mes chants ; mais ſi la main du fort
Te retient enchaîné dans l'ombre de la mort ,
Que dans la tombe au moins mes fons puiffent deſcendres
Reçois y le tribut que je rends à ta cendre ;
Et fais que , t'adreſſant d'utiles entretiens ,
Je forme des accords auſſi doux que les tiens .
On demande à tout lecteur ſenſé , ſi ,
après ce ridicule galimathias , il eſt tenté
d'en lire davantage. Voilà ſeize vers fans
qu'il y ait l'apparence d'une idée , ſeize
rs
FEVRIER. 1774 B1
vers pour dire à Racine : écoute moi,
fois que tu fortes de la tombe ou que tu
y reftes. Et d'ailleurs qu'est - ce que cela
veut dire ? Qu'importe pour ce que l'auteur
de l'épître doit dire à Racine , qu'il
forte de la tombe ou n'en forte pas ?
Comme tout cela eſt vuide de ſens ! Mais
- ce n'eſt rien encore : & le ſtyle ! L'art &
la nature & l'heureuſe impoſture , & Racine
qui eſt l'oracle du goût ! Voilà un poëte
tragique bien caractérisé. Racine qui eft
l'honneur du Parnaffe ! C'eſt encore un
trait bien diſtinctif. Et cet hémiſtiche
d'une harmonie racinienne , en se pliant
à tout , & ce vers élégant ,
Fais que t'adreſſant d'utiles entretiens ,
voilà parfaitement la langue de Racine.
On pourra dire que ce commencement
eſt peut - être ce qu'il y a de plus mauvais
dans la piece & que le reſte vaut mieux.
Voyons l'endroit que citaient de préfé
rence les panégyriſtes de M. Blin. Car
il en a ,& perſonne ne doit déſeſpérer. II
s'agit d'un tableau du fiecle de Louis XIV.
Quel éclat embellit les rives de la ſeine ?
Condé dans les combats , Corneile fur la Scene ,
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Entassaient chaque jour des triomphes divers
Par tout de grands exploits chantés dans de beau vers
Boileau fermait la langue & réglait le Parnaſſe.
La Fontaine , plus fimple , inſtruifait avec grace.
Lulli notait les vers que foupirait Quinaut.
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Moliere , plus grand peintre , en ſes portraits fideles
Pour corriger le vice , égayait fes modeles.
Le Pontife de Meaux , armé de traits vainqueurs ,
Semblait un Dieu puiſſant qui tonnait dans les coeurs
Et Fénelon , brûlant d'une plus douce flamme ,
Peignait dans ſes difcours la candeur de fon ame.
Ces vers en général ne font pas mal
tournés ; c'eſt au moins quelque choſe.
Mais , aux yeux du connaiſſeur , ils ont un
défaut inexcuſable : c'eſt de dire avec
la plus grande faibleſſe de ſtyle , tout ce
qui a été dit ſupérieurement. Qu'est ce
que Corneille & Condé qui entaſſent des
triomphes divers ! Qu'eſt ce que ces expresfions
vagues aprés ce beau vers deM. de
Voltaire ?
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille.
Par- tout de grands exploits chantés dans de beaux verss
FEVRIER. 1774. 83
- Y a - t - il beaucoup de mérite à faire ce
vers , après , celui - ci ?
Français , vous favez vaincre & chanter vos conquêtes
VOLT.
Boileau formalt la langue & réglait la Pernaffe .
Cet éloge de Deſpréaux n'eſt- il pas de la
proſe ſeche ? Et la Fontaine eſt il bien
caractériſé dans le vers ſuivant ?
La Fontaine , plus ſimple , inſtruifait avec grace.
Lulli notait les vers que foupirait Quinault
: que soupirait Tibulle , eſt un hémiſtiche
de Boileau qui eſt conſacré. Et
que ſignifie Lulli notait les vers ? Voilà un
Muficien bien loué !
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Orner le Louvre ! Cette expreſſion qui peut
convenir à cent Artiſtes différens , a-t- elle
rien qui foit particulier au talent de le
Brun ? Où eſt dans tout cela la penſée ? Où
eſt l'expreſſion ? Et qu'eſt ce que Fénelon
brûlant d'une plus douce flamme & peignant
la candeur de fon ame ? Est- ce ainſi que l'on
peint Fénelon ? Obfervez que dans une
douzaine de vers , l'auteur nomme Corneille
, Condé , Boileau , la Fontaine ,
1
F2
84
MERCURE DE FRANCE,
Lulli , Quinault , le Brun , Perraut , Bos
fuet , Fénelon , & cependant fur aucun de
ces hommes fameux , vous ne trouvez un
feul trait qui caractériſe , une idée qui
appartienne à l'auteur. Tout est vuide de
fens , excepté les deux vers ſur Moliere ,
où il y a une penſée , faible à la vérité ,
mais enfin c'en eſt une. Voilà cependant
les meilleurs vers de M. Blin. Ils femblent
faits pour prouver l'impuiſſance.
N'oublions pas que dans cette même
épître , l'auteur dit à Racine :
:
Oui , les chants féducteurs de mille oiseaux divers ,
Sont moins harmonieux , moins touchans que tes vers.
Parmi ces oifeaux divers , à qui comparera-
t-on le chant de M. Blin ?
Recueil de Romances , tome ſecond. A Paris
, chez le Jay , rue St Jacques.
Le premier volume de ce recueil parut
il y a quelques années , & l'édition en
eſt épuiſée aujourd'hui. Le ſuccès que
doit avoir ce fecond volume fait eſpérer
qu'on réimprimera le premier. On doit
bien s'attendre que le ſeul avantage de
ees fortes de collections , c'eſt de réunir
FEVRIER. 1774.
85
des pieces du même genre éparſes en différens
endroits , mais cet avantage eſt esſentiel.
Il y a cependant quelques morceaux
dans ce nouveau recueil , que l'on
ne trouverait pas ailleurs.
La Romance eſt l'eſpece de chanfon la
plus intéreſſante. La Romance hiſtorique,
imitation de nos anciens fabliaux , eft
un petit poëme qui doit joindre la naïveté
du ſtyle à l'intérêt du récit. Cette naïveté
y eſt ſi précieuſe , que les vieilles tourpures
Gauloiſes , qui feraient déplacées
ailleurs y ont été heureuſement employées.
Nous avons dans ce genre des
Romances de feu M. de Moncrif & de
M. le Duc de la V ** , qui paſſent pour
des modeles.
,
La Romance eft très bien employée à
chanter l'amour malheureux. Les airs
que demande ce genre de compofition
femblent faits pour la plainte. Cette
forte de Romance n'eſt qu'une élégie
chantée.
Il y en a une troiſieme eſpece : c'eſt
la Romance burlesque ou mélangée de
tons férieux & comiques : telle eſt la longue
Romance de Scarron fur Héro & Léandre
, où l'on a remarqué cette ſtrophe
plaiſante , ſur un rendez - vous de ces
deux amans , F3
86 MERCURE DE FRANCE.
Il faut , en ſemblable aventure ,
Preffé d'un ſemblable defir ,
Avoir un ſemblable plaifir ,
Pour faire ſemblable peinture,
Mais en général ce mélange de tons
eſt de mauvais goût & a fort peu d'agrément:
il faudrait , pouryreuſſir , trouver un
ſujet qui eût un côté pathétique & un
côté ridicule ; &, quand on l'aurait trouvé,
rien ne ſerait ſi difficile que de pasſer
d'un ton à l'autre par des nuances
juſtes &délicates. On remarque dans le
recueil qui vient de paraître une romance
burleſque de M. le Mierre ſur le Siege
de Calais , ſujet où il n'y a pas le mot
pour rire.
Par Edouard , Roi d'Angleterre ,
Calais bloqué
Se voyait confiſqué.
La Faim , coufine de la Guerre ,
Met aux abois
Les plus riches bourgeois .
Pour tout feſtin ,
Même pour pain ,
Dans ce coin de la terre ,
Des offemens pourris ,
Des fouris ,
Par-tout étaient ſervis.
FEVRIE R.- 4774
82
Indigné de leur réſitance ,
Le Prince Anglais
Leur envoie un exprès .
Livrez , dit- il , en diligence ,
A votre choix ,
Trois paires de bourgeois ;
Ou bien mon Roi ,
Semant l'effroi ,
S'en va , dans ſa vengeance,
Agrands coups de canon,
Patapon,
Mettre tout en charbon.
On demande quelle grace , quel esprit
, quel mérite il peut y avoir à dire
d'un ſtyle ridicule des choses qui ne font
point rire. Il y a une forte d'eſprit à faifir
un côté plaiſant dans un ſujet ſérieux.
Mais un amas d'expreffions burleſques
n'a rien de plaifant.
On remarquera deux couplets en ſtyle
de Romance , de M. de Moncrif. L'idée
en eſt ingénieuſe.
Autrefois un Temple était :
(La fête en eſt paffée ) ;
Chaque amant y répétait
Sa plus douce penſée ;
Si ce Temple ſe rouvrait
Pour ce tant doux myſtere ,
F4
28 MERCURE DE FRANCE.
Que de fois on entendrait
J'adore la Valliere !
も
Voilà de la galanterie de très - bon
goût . Il y a peu de femmes qui aient inspiré
de fi jolis vers .
On connaît ceux - ci
de M. de Voltaire , imprimés par-tout.
e
Etre femme fans jalousie ,
Et belle fans coquetterie ,
Bien juger fans beaucoup ſavoir ,
Et bien parler fans le vouloir ;
N'être haute , ni familiere ,
N'avoir point d'inégalité ;
C'eſt le portrait de la Valliere ;
11 n'eſt ni fini ni flatté.
:
Mais peu de gens connaiſſent un qua
train plein d'eſprit & de précifion , fait
pour la même perfonne , par une femme
qui fait ſouvent de jolis vers & qui les
montre fort peu .
La Nature , indulgente & fage ,
Force le Temps à refpecter
Les charmes de ce beau viſage
Qu'elle ne pouvait répéter,
On a de tout temps célébré la beauté ;
mais pas toujours ſi heureuſement.
FEVRIER. 1774.
Les refrains font un des plus grands
charmes de la Romance. Mais il y a
beaucoup d'art à les bien ramener, Surtout
il ne faut pas qu'un refrain ſerve à
redire toujours la même penſée , comme
dans la Romance intitulée les Souhaits .
Point ne voudrais pour bien paffer ma vie ,
Des riches dons du rivage Indien.
Point ne voudrais des parfums d'Arabie ,
Ni des tréfors du Peuple Lybien .
Il ne me faut que l'amour de ma mie.
Pour moi fon coeur eft le fouverain bien.
On voit d'abord que ces vers ne font
qu'une très- faible imitation de cé couplet
que le Miſantrope a rendu fameux , j'aime
mieux ma mie au gué. J'aime mieux
ma mie. Tous les autres couplets ne font
que la même penſée répétée. L'Auteurne
veut ni de la gloire , ni de la philofophie ,
ni des arts . J'aime mieux ma mie , &c. H
faudrait varier la penſée en confervant le
refrain. D'ailleurs toutes ces rimes en ien
pendant cinquante vers font un effet gothique
qui eſt l'opposé de l'harmonie.
On ne faurait trop reſpecter l'oreille dans
les vers faits pour être chantés . Il y a des
mots qui ne doivent pas entrer dans une
F5
90 MERCURE DE FRANCE .
chanfon. Comment chanter , par exemple?
Plaire toujours , c'eſt le noeud gordien.
Une femme connue dans la littérature
par un ouvrage très eſtimable , Mde E.
de B. , a répondu à ces couplets par des
couplets bien ſupérieurs. Elle n'a point
employé de rimes barbares , & chez elle
chaque couplet amene une nouvelle penſée.
Nous n'en citerons qu'un qui nous
a paru excellent.
D'être un Appelle il m'aurait pris envie :
Mais fans daigner travailler pour les Rois ;
Si , des Rubens imitant la magie ,
La toile eût pu s'animer ſous mes doigts ,
Quel beau portrait j'aurais fait de ma mie !
Je l'aurais peinte ainſi que je la vois.
Ce dernier vers eſt charmant .
:
On retrouvera avec plaiſir une imitation
très -connue de la fameuſe chanſon
de Métaſtaſe , Grazié à l'inganni , &c. fur
laquelle pluſieurs plumes célebres ſe font
exercées , entre autres celle de l'auteur
d'Emile. Sa verſion , quoiqu'on y reconnaiſſe
un homme trop peu accoutumé à
faire des vers , a quelquefois de la douceur
& de la grace. Elle est trop dénuée
FEVRIER. 1774.91.
d'élégance & de poësie. Celle de M. de
St Lambert , qui commence par ces mots ,
Sans dépit , fans légèreté, &c. eſt regardée
comme un chef-d'oeuvre. C'eſt celle qui
eſt inférée dans le recueil. On y a mis
quelques romances de l'auteur de cet article,
déjà imprimées ailleurs. Il y a des
fautes de copiſte ; mais , pour prendre la
peine de les relever , il faudroit mettre
quelque prix à ces bagatelles , & l'on n'en
met aucun. D'ailleurs les critiques bien
intentionnés mettront ces fautes ſur le
compte de l'auteur. Il faut leur laiſſer
tous leurs avantages.
PS. Pendant qu'on imprimoit cette
feuille , il en paraiſſait une de l'auteur
de l'Année litteraire qui juſtifiait complettement
ce qu'on avait prédit. Dans une
ſtrophe de la romance de Léandre on a
mis
Il va flattant ſans réſiſtance ,
au lieu de
Il va flottant fans aſſiſtance.
comme on peut le lire dans un Mercure
de l'année 1768. Le Critique n'a pas
manqué de prouver fort au long quefans
réſiſtance ne ſignifiait rien, ce qui n'était
92 MERCURE DE FRANCE:
pas une grande découverte. Il y aurait
plus d'eſprit à s'appercevoir que c'était
une faute d'impreſſion. C'eſt avec la même
fagacité ou la même bonne foi qu'il
avait relevé dans Mélanie ces deux vers :
Vous aurez en tout temps contre un fort ennemi
Le Ciel & vos vertus , une mere , un ami .
20
Le plus imbécille des lecteurs s'appercevrait
qu'il faut lire contre un fort enne->
mi ; mais on eſt trop heureux d'avoir des
vers à fouligner. Il ne faut rien perdre.
Almanach des Muses , chez Delalain , libraire
, 1774 .
C'eſt en parcourant ces fortes de recueils
que l'on fentira fur-tout les défauts
dominans de la plupart des écrits d'aujourd'hui
, le vuide des idées & l'affectation
du ſtyle. On s'appercevra des progrès
du mauvais goût aux traces fréquentes
qu'on en retrouve même dans des écrivains
nés avec du talent. Cependant com
me il n'eſt pas juſte de prononcer avec rigueur
fur des ouvrages de peu d'importance
, inférés dans une collection ſouvent
fans l'aveu des auteurs , nous ne parlerons
gueres que des pieces qui ont paru les
meilleures, & qui n'étaientpas imprimées
FEVRIER. 1774.
ailleurs. Tout ce qui eſt de M. de Voltaire
était connu.
Aquelques incorrections près , la Re
quête à M. le Comte de *** , par Mde la
Marquiſe d'Antremont, eſt unetrès -jolie
piece. Le ton en eſt facile, aimable , &
l'expreſſion ſouvent heureuſe. En général
aucune femme n'a mieux écrit en vers depuis
Mde. Deshoulieres. Il ya toujours dans
les vers de Mde d'Antremont de l'eſprit ,
de l'agrémeut & des négligences ; mais
jamais d'entortillage ni de jargon , défauts
fi communs aujoud'hui.
L'Avis aux Princes eſt d'un écrivain
de très- bon goût & très ingénieux qui a
fait trop peu de vers.
Quoiqu'il paraiſſe inutile de tranfcrire
des pieces d'un livre que tout le monde a
dans les mains , nous croyons pouvoir citer
celle M. Bertin , adreſſée à Rofine.
Elle est très- courte & très jolie.
En faveur de ma jeuneſſe
Et de ma folle gaité ,
Vous n'avez que trop vanté
Des chansons que la pareſſo
Me dicta pour la beauté :
En flattant ma vanité ,
* La brunette Angiaiſe eſt de M. Cazot , & non de
M. de Voltaire.
94 MERCURE DE FRANCE.
Vous affligez ma tendreſſe.
Je vous aime & j'ai vingt- ans.
Le laurier peut- il me plaire ?
Enchaînez-moi de rubans .
Parez ma Muſe légere
:
Et du myrte de Cythere
Et des feſtons du printems.
La gloire eft triſte à mon âge,
Et l'amour est enchanteur.
Louez un peu moins l'ouvrage;
Aimez un peu plus l'auteur.
Ces vers font rapides & très-bien tournés.
Ils font d'un jeune homme , & c'eſt
pour cela que nous les avons cités. Ils
donnent l'eſpérance d'un talent très agréable.
Peut - être ne fallait- il pas dire : la
gloire est triſte à mon âge. La gloire ſied
très-bien à la jeuneſſe : mais elle ne lui
fuffit pas.. Ce vers doit être changé.
Les couplets de M. de St Lambert , intitulés
les Caprices , font remarquables
par la préciſion & le fini qui caractériſent
tous ſes ouvrages en ce genre.
Je lui portais les fleurs qu'elle aime,
Elle les prit avec dédain.
Elle me donna le ſoir même
La roſe qui parait ſon ſein.
Elle eſt ſimple , fans artifices
FEVRIER. 1774. 95
Nul amant n'a tenté ſa foi ,
Et , fidele dans ſes caprices ,
Elle n'aime & ne hait que moi.
Cette fineſſe d'idées qui n'exclut point
la fimplicité dans l'expreffion , eſt le vrai
ton de la chanfon françaiſe. Il fallait
moins d'eſprit dans les chansons grecques.
Anacreon parlait une plus belle langue.
On trouvera ici les plus jolis vers
qu'ait faits M. de Pezay.
J'ai voulu d'un pas têméraire
Pénétrer juſqu'au fanctuaire
Où ſe cache la Vérité.
En cherchant la réalité
Je n'ai changé que de chimere.
J'ai voulu toucher au compas .
Ma main fur la lyre étrangere ,
A préſent ne retrouve pas
Un feul chant digne de Glycere."
Qu'avez -vous appris à mon coeur ,
Triftes calculs . recherches vaines ?
Sans m'éclairer fur le bonheur ,
Vous m'avez dérobé l'erreur
Qui peut feule adoucir mes peines.
Vous ſavez bien défabufer
De la conſtance d'une belle ;
Mais qu'avez -vous à propofer
DO MERCURE DE FRANCE.
Qui puiffe valoir le baifer
Que donne même une infidelle ?
Cette fin eft charmante. Ma main fur
la lyre étrangere eſt un vers qui manque
de clarté ; on ne fait à quoi ſe rapporte
étrangere . Il eſt certain que dans une piece
de vingt vers , il n'en faut pas laiſſer
un qui foit obfcur. Il y a dans quelques (
autres pieces du même auteur de l'agrément
& de l'inégalité. Une , entr'autres , à
Mde la Comteſſe de B** finit ingénieuſement.
Belle à la fois & de l'eſprit !
Ahl c'eſt trop de crimes fans doute.
Tu dois exciter leur dépit , (des femmes)
Soit qu'on, te voie ou qu'on t'écoute.
Parmi les pieces de M. Dorat , on remarquera
fur- tout la réponſe à M. Doigny.
En voici les derniers vers où la facilité
ſe joint à la grace.
Peins nos femmes de bien , nos fublimes coquettes.,
Ayant toujours cinq ou fix goûts décens ,
Nos grands hommes d'Etat , leur travail aux toilettes
Nos faux modeftes , nos ſavans ,
L'extravagance de nos fages ,
2
Tanz
FEVRIER. 1774 .
Tant d'agréables perſonnages ,
Petits fléaux de mode & doucereux tyrans .
Peins des brayes du temps la jactance indiſcrette ,
. nos Colonels penſeurs ,
Les prudes , les Abbés & le progrès des moeurs ,
Et le déclin de l'ariette .
De ces travaux encor fi tu crains le tourment ,
Chanter l'Amour , préfere ſes careffes ,
Et fur-tout célebre gatment
La trahifon de tes maftreffes .
L'immortel écrivain , malgre les neuf Déeſſes ,
Ne vaut pas le volage amant
Qui goûte cent plaiſirs , prodigue cent promeſſes ,
Se moque de fon fiecle & jouit du moment.
On lit un poëte eftimable
Dont les mâles travaux favent nous occuper !
Mais on vit avec l'homme aimable ;
C'est lui qu'on invite à ſouper.
On ne doit pas oublier fur tout deux
traductions , l'une de l'ode d'Horace , audivêre
, Lyce , par M. Diderot , l'autre de
la harangue des Scythes à Alexandre par
M. Dorat. Ces deux morceaux , à trèspeu
de choſe près , font excellens.
Tous les quatrains de M. l'A. P. font
très -jolis . il y a de la douceur & du fentiment
dans quelques pieces de M. de
G
98 MERCURE DE FRANCE.
1
Fumars & de M. Berquin. Elles pour
raient être plus travaillées.
Mais le chef- d'oeuvre de ce recueil,
c'eſt une chanson de M. Fréron. Il était
bien juſte que le ſucceſſeur de Defpréaux
donnât , comme ſon maître , le précepte
& l'exemple. Il eſt queſtion d'une fête
où M. Laujon l'avait fait admettre.
Mais voyez donc quel tour affreux
L'ami Laujon me joue!
Tout ce qui frappe ici mes yeux
Il faut que je le love !
Par lui d'être admis en ces lieux
J'obtiens le privilege ;
Et c'eſt , c'eſt , j'en suis furieux
Pour me tendre ce piege ! 1
L'ami Laujon me joue . Fon , joue , que
je le loue. Voilà une belle leçon d'harmonie;
& comme le reſte du couplet eft
ingénieux ! j'en suis furieux. Comme
cette tournure eſt fine ! M. Fréron reproche
toujours aux auteurs qu'il a réprouvés ,
d'avoir de l'esprit. On n'uſera pas de repréfailles
avec lui. Ily aurait trop d'injuſtice
à lui faire un pareil reproche. Ileſt
Inutile d'en citer davantage. On doit
FEVRIER. 1774.
و و
même demander pardon aux lecteurs de
les entretenir de pareilles inepties. Mais
l'auteur de l'Armée littéraire , qui ne perd
pas une occafion de ſe faire valoir auprès
des lecteurs de province , a voulu leur
perfuader que les vers qu'il avait inférés
dans l'almanach des Muſes de je ne fais
quelle année , étaient évidemment irrépréhenſibles
, puiſqu'on n'en avait rien
dit dans le Mercure. On ne fera jamais un
pareil raiſonnement ſur ſon filence. Mais
ſi l'on ſe tait ſur ſes vers comme ſur ſa
proſe , c'eſt qu'on n'aime pas à parler de
ce qui eft au- deſſous de la critique. Lorsqu'il
s'avife , par exemple , de traduire
après M. de Voltaire un morceau de Lucrece
', & qu'il parle des hommes ,
Qui , ſans avoir joui de Déclair de la vie ,
Se perdent pour jamais dans la nuit du tombeau ;
que veut - il qu'on diſe de ces belles
métaphores ? Veut- il qu'on faſſe remarquer
qu'il eſt aſſez difficile de jouir d'un
éclair , & que par conféquent cette figure
n'a pas de ſens ? Il eſt des ouvrages fur
leſquels il n'y a rien à dire au Public.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
UTRUM VULGO PLEBEIORUM LE
BEROS HUMANIORIBUS LITTERIS
EXCOLI OPORTEAT. Oratio
in folemni inftauratione Scholarum Collegii
Harcuriani habita à M. Francisco
• Mauduit , Humaniorum Litterarum Profeffore.
11 Octobre , 1773 .
Eft - il à propos que le commun des enfans du Peuple
foit inftruit dans les belles - lettres ?
Le Profeffeur d'Harcourt entreprend
de réfoudre cette queſtion problématique.
Il a raſſemblé dans ſon difcours les raiſons
qui tendent à faire voir qu'il n'eſt pas expédient
, communément parlant , vulgd ,
de faire participer aux Arts liberaux les
enfans des conditions baſſes , médiocres
ou d'entre le peuple. Il demande , conformément
aux intentions des fondateurs , qu'on
choifiſſe ceux qui font de bonne eſpérance
, qui annoncent des talens & marquent
des difpofitions ; & que tous ces
efprits matériels & de plomb , ceux qu'il
appelle infaustos pueros , des enfans ineptes
ne foient pas admis ou qu'ils foient renvoyés
de bonne heure à gymnafiis noftris
excludantur , aut maturè dimittantur. Mais
eft - il facile de diftinguer dans l'enfance la
ſtupidité réelle , de cette trompeuſe & ap-
:
م
FEVRIER. 1774 . YOT
parente ſtupidité qui eſt l'annonce d'une
ame forte & d'un eſprit penfif? Suppofons
cependant que l'on puiffe facilement
difcerner les enfans ineptes ; faudra - t - il
- pour cette raifon leur refufer un exercice
capable de développer leur intelligence ?
Ne perdons point ici de vue le principal
objet des colleges , qui eft de procurer
à l'enfance des moyens d'exercer & de
perfectionner les facultés de fon eſprit.
Ce n'eſt point précisément parce qu'un
jeune homme ſçait le latin qu'il pourra
reuffir dans ce qu'il entreprendra , mieux
que celui qui n'a pas étudié cette langue ,
mais parce que ſon eſprit eft plus fouple ,
plus exercé , plus propre par conféquent
à vaincre les difficultés .
Recherches critiques , biſtoriques & topographiques
fur la Ville de Paris , depais
les commencemens connus jusqu'à
préſent; avec le plan de chaque
quartier ; par le St Jaillot , géographe
ordinaire du Roi , de l'Académie
royale des ſciences & belles - lettres
d'Angers.
Quid verum... curo & rogo , & omnis in hoc fum.
Hor. lib . I ep. 1.
G3
-102 MERCURE DE FRANCE.
: Quatorzieme quartier , le Temple ou
le Marais. Brochure in 80. A Paris ,
chez l'auteur ; quai & à côté des
Grands Auguftins ; & chez Lottin afné
, imprimeur - libraire , rue St Jac.
ques.
Ce quatorzieme quartier eſt borné à
l'Orient par les remparts & par la rue de
Menil montant incluſivement ; au ſeptentrion
, par les extrémités des fauxbourgs
du Temple & de la Courtille incluſivement
, à l'occident , par la grande rue
des mêmes fauxbourgs & par la rue du
Temple incluſivement , juſqu'au coin de
la rue des Vieilles Haudriettes , de
quatre - fils , de la Perle , du Parc Roya
& neuve St Gilles incluſivement. On
compte cinquante-huit rues, trois culs de
Sacs , une communauté d'hommes , tro
couvents & une communauté de filles
le Temple , un Hopital , &c. Il y a dar
ce nouveau cahier de très bonnes notic
hiſtoriques fur les Religieuſes du Calva
re , les Templiers , &c. Les obferva
tions Topographiques du même auteu
aideront le lecteur à ſuivre les accroiff
mens de Paris. La Courtille qui fait a
jourd'hui partie du fauxbourg duTemp
en a été long-tems ſéparée. Les Courtille
FEVR ER. 1774. reg
mot formé de Cortile employé dans les
gloſes anciennes pour déſigner une petite
cour ou jardin , étoient des vergers environnés
de haies où nos ancêtres alloient
prendre l'air ; on n'y bâtit d'abord que de
fimples hangards pour ſe mettre à couvert;
enſuite des maiſonnettes , qu'onla
depuis agrandies & qui forment aujourd'hui
des cabarets nommés Guinguettes ,
Ce nom a pu être donné à ces cabarets ,
parce qu'on y vend du petit vin verd appelé
ginguet : tel eſt celui qui ſe recueille
dans les environs de Paris.
Differtation critique ſur la viſion de
Conſtantin , par M. l'Abbé du Voiſin ,
Docteur de la Maiſon & Société de
Sorbonne , Profeſſeur Royal de Théologie
, & Cenfeur Royal. Vol. in- 12 .
A Paris , chez Dupuis, Libraire.
L'Auteur de cette diſſertation a expoſé
avec méthode tout ce qui pouvoit
conſtater le fait de l'apparition d'une croix
lumineuſe qui précéda la défaite de Maxence
par Conftantin. Il a recueilli les témoignages
des anciens écrivains ; & ,
1 après avoir détruit leur autorité , il compare
leurs récits , interroge les divers mo-
1
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
numens qui nous reſtent du fiecle de
Conſtantin , & termine ſa diſſertation par
combattre le ſentiment d'Albert Fabricius.
Ce ſavant d'Allemagne , qui admettoit
le récit d'Eufebe & des autres écrivains
éccléſiaſtiques , prétendoit que cette
apparition d'une croix lumineuſe n'étoit
qu'un phénomene purement naturel , un
parbélie , un halo folaire que l'ignorance
où l'on étoit alors de la phyſique & de
l'aſtronomie , fit prendre pour un miracle.
Comme la religion n'eſt pas eſſentiellement
intéreſſée dans cette diſpute , il fera
libre au lecteur d'adopter ou de rejeter ,
d'après les diſcuſſions de l'auteur de cette
differtation , tout ce qui a été dit pour
ou contre la vérité de la vifion de Constantin.
i
Vies de S. Gaëtan de Thienne , Inſtituteur
de la Congrégation des Clercs Réguliers
, dits Théatins ; du bienheureux
Jean Marinon , de S. André Avellin ,
& du B. Cardinal Paul Burali d'Arezzo
, de la même Congrégation , avec
les panégyriques de S. Gaëtan & de
S. André Avellin , par le R. P. de
Tracy . Clerc Régulier Théatin. Vol.
:
FEVRIER. 1774. 105
in - 12. A Paris , chez Lottin l'aîné , &
Eugene Onfroy , Libraires .
Les Saints que cet ouvrage rappelle
à notre mémoire , font particulièrement
honorés en Italie. Ils ont enfeigné les préceptes
de la morale évangélique par une
vie laborieuſe & pleine d'exercice ; &
c'eſt contribuer au bien qu'ils ont fait que
de travailler à répandre parmi les fideles
les exemples de leurs vertus . L'hiſtoire
d'un Saint , fondateur d'ordre , peut d'ailleurs
intéreſſer comme faiſant partie de
l'hiſtoire Eccléſiaſtique. Saint Gaëtan de
Thienne fut le premier Inſtitutenr des
clercs réguliers , & fa vie eſt ici précédée
d'une notice de toutes les différentes congrégations
de clercs réguliers. On fait obferver
dans la préface , de ne pas confon
dre les clercs réguliers qui ont pour fin
les exercices de la vie Apoftolique , avec
les Chanoines réguliers qui font de plus
ancienne inſtitution , qui ſuivent la regle
de S. Auguftin , & ont pour objet ſpé.
cial le culte divin & la célébration des
divins offices. Comme on diftingue en
France différentes congrégations de Chanoines
réguliers , tels que ceux de Prémontré
, de Sainte Genevieve , du Sau
G5
106 MERCURE DE FRANCE!
veur en Lorraine , de la Chancellade ,
de St Ruf, de St Antoine, des Trinitaires
, des Croiſiers & autres: de même
on diftingue en Italie différentes congrégations
de clercs dont on peut voir les
noms dans cette même préface .
On n'avoit point vu juſqu'ici en françois,
la vie du B. Cardinal d'Arezzo
non plus que celle du B. Jean Marinon
qui fut diſciple de S. Gaëtan , après avoir
été Chanoine de la célebre Egliſe de Saint
Marc à Veniſe. Le Biographe a joint à la
vie de S. André Avellin , une notice des
ouvrages de cet homme apoftolique , imprimés
en Italie en 7 vol . in-4°. S. André
Avellin vécut du temps de S. Charles ,
& eut ſa confiance.
Ces vies ſont ſuivies des panégyriques
de S. Gaëtan & de S. André Avellin. Le
volume eſt terminé par des remarques ſur
l'établiſſement des Théatins en France.
L'Auteur qui a donné précédemment
des conférences religieuses , des conférences
ecclésiastiques & un Traité des devoirs de
la vie chrétienne , a enſeigné, dans l'ouvrage
que nous venons d'annoncer , la
pratique de ces mêmes devoirs par les
grands exemples d'humilité, d'obéiſſance
, de charité dont il a préſenté les
traits avec beaucoup d'onction & de piété.
FEVRIE R. 1774. 1OZ
,
Oraifon funebre de très- haute , très-puiſſante
& très excellente Princeffe , Henriette
- Louife - Gabrielle- Françoise de Bourbon
Condé , Madame de Vermandois
Abbeffe de l'Abbaye Royale de Beaumont
- les - Tours ; prononcée le 8 Janvier
1773 , dans l'Egliſe de l'Abbaye
Royale de Beaumont - les - Tours , par
M. l'Abbé Bruyas , de la Maifon &
Société de Sorbonne , Vicaire général
du Dioceſe de Tours.
Lorſque Madame de Vermandois fut
attaquée de la maladie dont elle eſt
morte , Monseigneur l'Archevêque de
Tours étoit dans le cours des viſites de
fon dioceſe. Le danger, qui ſe manifeſta
auſſi - tôt que le mat , & la mort qui le
faivit de près , obligerent ce Prélat d'interrompre
& d'abandonner ſes viſites ,
pour ſe rendre à l'Abbaye de Beaumont.
Nous rapportons cette circonstance , pour
mieux faire fentir la juſteſſe de l'application
de ce paſſage des Actes des Apôtres , qui
fert de texte à l'oraiſon funebre : Circumfteterunt
( Petrum ) omnes viduæ flentes &
oflendentes ei tunicas & vestes quas faciebat
ikis Dorcas . Des veuves éplorées
entouroient le Prince des Apôtres ,
& lui montroient les robes & les vê-
ود
ود
ود
108 MERCURE DE FRANCE.
,, temens que Dorcas leur avoit faits de
99 fes propres mains. " act. Apoft. chap.
9. v. 39.
ود
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و د
ود
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و د
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و د
"
ود
,
,
Monseigneur , dit l'Orateur en
adreſſant la parole à Monſeigneur l'Archevêque
de Tours officiant , tels furent
la triſteſſe & l'abattement des
fideles de Joppé , à la mort de la
généreuſe Tabithe. Privés des exemples
de cette femme reſpectable , enrichis
de ſes libéralités , ils étoient
prêts de fuccomber ſous le poids accablant
de leur douleur. La préſence
du Paſteur pouvoit ſeule rappeler
la conſtance qu'ils avoient perdue
& ils venoient réclamer fon ſecours
avec la confiance que leur inſpiroit fa
tendreſſe paternelle. Senſible aux pleurs
de ſes enfans , vivement touché lui-
,, même de la cauſe qui les faifoit répandre
, S. Pierre interrompt auſſi tôt
le cours de ſa miſſion apoftolique , & ,
ſe dérobant aux embraſſemens de ceux
qui le poſſédoient, il ſe hâte de porter
à cette Egliſe désolée les confolations
de l'Eſprit Saint." Au premier
bruit de fon arrivée , tous les freres
courent à ſa rencontre ; ils l'arrêtent
ils l'entourent ; à l'empreſſement qu'ils
témoignent , on diroit qu'ils ont ous
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ود
ود
ود
FEVRIE R. 1774. 109
"
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و د
"
"
ود
ود
"
, blié leur perte ; mais la triſteſſe de leur
ame eſt peinte fur leur viſage , leur
voix ſe refuſe aux tendres épanchemens
de leur coeur ; ils demeurent quel-
,, que momens ſaiſis , muets , immo
,, biles ; enfin , cherchant à cacher leur
trouble , ou plutôt entraînés par une
force fecrete , ils ſe détournent & marchent
en filence vers le lieu qui renfermoit
les reſtes précieux de leur bienfaitrice,
Jufques - là , le reſpect avoit
retenu leurs larmes ; mais , à la vue de
ce corps étendu fans mouvement &
fans vie , ils ne font plus les maîtres
d'eux - mêmes ; ils donnent un libre
cours à leurs fanglots ; l'air retentit de
,, leurs plaintes , de leurs cris ; leurs yeux
attachés fur ceux de l'Apôtre , lui redemandent
l'objet de tant de regrets ,
& leurs mains élevées vers lui , font
chargées de ces vêtemens qu'avoit tisfus
une charité également humble &
libérale. Et circumſteterunt illum omnes
viduæ flentes & oftendentes ei tunicas &
vestes quas faciebat illis Dorcas .
و د
ود
ود
ود
ود
"
و د
و د
L'éloquence emprunte ici le langage
d'une piété vive & tendre , pour nous
retracer les vertus de Madame de Vermandois.
Quel moyen plus puiſſant pour
110 MERCURE DE FRANCE.
nous rappeller à nos devoirs, que le ta
bleau fidele de la vie active d'une Princeſſe
pratiquant également pendant tout
le cours de la vie , les devoirs & les confeils
évangéliques; faiſant à Dieu les facrifices
les plus généreux , & répandant
fur les pauvres les aumônes les plus abon-..
dantes ; donnant aux hommes . & d'une
maniere digne de fa haute naiſſance ,
l'exemple d'une piété & d'une charité
vraiement héroïques.
Histoire générale d'Italie , depuis la décadence
de l'Empire Romain , juſqu'au
temps préſent , dédiée à Monſeigneur
le Comte d'Artois ; par M. Targe
tome 1 & tome 2 , in - 12 . , à Paris
chez Monory , Libraire.
Il ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cette hiſtoire générale
, qui commence par l'étonnante révolution
arrivée en Italie en 476. Cette
révolution mit fin à l'Empire d'Occident
, & força Rome de ſe ſoumettre
à un Roi dont le titre lui avoit été ſie
odieux pendant tant de ſiecles. Odoacre
(c'eſt le nom de ce Roi ) n'étant encore,
que ſimple Officier des Gardes d'Augustule
, avoit ſu gagner la confiance des
FEVRIER. 1774. Is
,
Ruges , des Hérules , des Turcilinges &
autres races de Barbares qui faifoient la
plus grande partie des armées romaines.
Ces milices mécontentes de la ſolde de
'Empereur offrirent leurs armes &
leur bravoure à Odoacre , qui s'en fervit
• pour foumettre l'Italie , & y fonder un
Royaume ; le nouveau Roi fut toujours
obligé d'avoir les armes à la main , &
eut à combattre Théodoric. Ce Roi des
Oſtrogots , dans le deſſein de ravir à
Odoacre fa conquête , étoit entré en Ita
lie à la tête d'une armée de barbares
qu'Ennodius compare pour le nombre ,
aux grenouilles des marais , & aux étoiles
du firmament. Théodoric livra pluſieurs
combats au nouveau Roi ; il l'obligea
de ſe réfugier dans Ravenne , qu'il affiégea
par terre , en même temps qu'il prit des
meſures pour empêcher que la ville affiégée
ne reçut des vivres par mer. Ces peuples
barbares étoient peu expérimentés
dans la ſcience des ſieges ; & quand les
villes qu'ils vouloient fubjuguer étoient
bien fortifiées , ils s'en tenoient à les resferrer
ſi étroitement , que la famine les
obligeoit à la fin de ſe rendre. Pendant
deux ans & demi que dura ce fiége ,
Odoacre fit connoître que la mifere
112 MERCURE DE FRANCE.
même la plus exceſſive , ne pouvoit
abattre fon courage & celui de ſes guerriers
. Ce Prince , réſolu de tenter un
dernier effort pour ſa délivrance , choifit
le temps que les foldats de Théodoric
, ennuyés de la longueur de ce fiege
, montoient la garde avec moins de
vigilance Le Roi d'Italie fait fortir
dans le filence de la nuit les reſtes de
fon armée , & tombe tout - à- coup fur
les quartiers de ſes ennemis. Théodoric',
à cette attaque imprévue , prend les armes
, ſe met à la tête de ſes troupes
& engage un combat où la fureur eſt
égale des deux côtés ; mais le déſeſpoir.
d'Odoacre & de ſes gens fixe quelque
temps la victoire. Pour la premiere fois
les Oftrogots font mis en déroute. Ils
entraînent leur Prince dans leur fuite.
Théodoric , près de rentrer dans fon
camp , rencontre ſa mere à la porte ;
qui l'arrête au paſſage , en lui criant
d'une voix tonnante :,, où coures tu , mon
ود
ود
fils ? Il n'y a aucun lieu fur la terre
;, qui puiſſe te recevoir dans ta fuite , à
moins que tu ne rentres dans mon
fein! Le Prince s'arrête à ces mots
foudroyans. Son premier mouvement
eſt celui de la honte : le ſecond eft
”
le
FEVRIER. 1774. 112
le retour de ſon courage : il raſſemble
autant de ſes gens qu'il en peut trouver
de diſpoſés à le ſuivre ; &, à la tête de
cette troupe peu nombreuſe , mais qui
brûle du defir d'effacer le ſouvenir de
ſa défaite , il retourne aux ennemis , les
trouve diſperſés au milieu de la campagne
; s'élance au milieu d'eux ; en fait
un affreux carnage ; force Odoacre à ſe
renfermer dans ſes murs , & à accepter
les conditions de paix que ſon ennemi
veut bien lui dicter. Les Hiſtoriens ne
font pas d'accord ſur les articles du
Traité ; mais , comme l'a remarqué Muratori
, le Prince Goth a pu accorder tout
ce qui lui fut demandé , puiſqu'il n'avoit
aucune intention de tenir ſes promeſſes.
En effet , peu de jours après cet accord ,
il invita fon rival à un feſtin où il le
fit tuer , ainſi que ſon fils , par des affasfins
qu'il avoit apoſtés. Aini finit
ود
ود
و د
و د
l'an 493 le regne d'Odoacre , Prince
digne d'un meilleur fort , & qu'un
écrivain anonyme appelle homo bonæ
voluntatis. Ce fut lui qui donna com-
,, mencement au royaume d'Italie ; &
fi on ne peut l'excufer d'ufurpation ,
elle fut bien couverte par la douceur
dont il uſa envers ſes Sujets , quand il
,, ſe crut affermi ſur le trône. Ennodius ,
و د
ود
ود
H
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ر د
ود
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en voulant noircir ſa mémoire , nous
,, prouve au contraire qu'il avoit peu de
défauts , puiſque ce Panegyriſte de
ſon ennemi ne lui reproche que de
l'avarice & de la jalouſie contreles perſonnes
de haute naiſſance ; foibleſſe
afſez ordinaire à ceux qui , d'une baſſe
extraction , font parvenus àdes places
éminentes. Nous devons croire que s'il
eût eu des vices , Ennodius & Caffiodore
ne les euſſent pas laiſſé ignorer.
La bonté de fon coeur parut dans la
conduite qu'il tint avec Auguſtule ;
conduite qui auroit du ſervir de modele
à Théodoric. Quoiqu'élevé dans
l'arianiſme , les catholiques eurent une
entiere liberté ſous fon regne.Al'égard
de fes vertus guerrieres , il étoit brave,
mais n'avoit rien d'un grand capitaine.
Il conquit un royaume où il n'éprouva
preſque aucune réſiſtance , & il ne fut
,, pas le conſerver. Au lieu d'établir la
terreur de fon nom en marchant contre
Euric au commencement de fon regne,
il lui laiſfa prendre tranquillement les
villes d'Arles & de Marfeille , ce qui
dut donner aux Goths , une foible idée
de fon activité , & contribua peut-être,
à rendre ſes ennemis plus hardis à
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
» l'attaquer. Inſtruit de l'approche de
FEVRIE R. 1774. 113
, Théodoric , le plus médiocre Général
"
دو
"
ود
"
ود
"
ود
"
eût été lui diſputer le paſſage des Al-
,, pes , ou même celui de la Sare ; &
Odoacre reſte tranquille dans les plai-
,, nes de la Vénétie , où le Général des
Oſtrogots a le temps de faire repoſer
ſes troupes , & de le prendre enſuite à
fon avantage. A Pavie , Odoacre laiſſe
fon rival ſe remettre de la terreur que
lui cauſe la défection de Tuffa , & attendre
le renfort qui lui vient des
Gaules . Dans ſa derniere fortie de Ra-
,, venne , il met Théodoric en fuite ; &,
,, au lieu de le pourſuivre vivement, &
de le forcer dans fon camp , il laiſſe
réfroidir l'ardeur de ſes propres trou-
,, pes , qui demeurent diſperſées dans
la campagne. Enfin , il eût pu gagner
le Port de Claſſe , ſe mettre en mer ;
& s'il falloit périr , ce devoit être les
,, armes à la main. Au contraire , il ſe
laiſſe endormir par les promeſſes infidieuſes
de fon vainqueur , il meurt
lâchement à table. Il ne laiſſe point de
poſtérité. Tout le temps de fon regne
fut d'environ fix ans & demi ; mais
on ignore quel étoit ſon âge quand il
"
"
"
ود
ود
ود
ود
”
"
ود
وا
ود
mourut,
Toutes les hiſtoires , celle des Goths
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
particulierement , nous prouvent évidemment
, que ce que l'on appelle l'eſprit
d'une Nation , ne lui eſt pas tellement
propre , qu'il ne fouffre des changemens
conſidérables , ſuivant les Chefs qui la
gouvernent. Sous Théodoric , la bravoure
, l'activité , la conſtance à ſupporter
les fatigues de la guerre , parurent
être le caractere des Goths. Le Souverain
allioit la valeur à la prudence ; ils ſuivoient
ſes enſeignes avec confiance , &
renverſoient aisément tous les obſtacles
qui s'oppofoient à leurs entrepriſes. Sous
Vitigès , une multitude preſque innombrable
ne put réſiſter à une petite troupe
de foldats romains conduits par Béliſaire.
Ce font les mêmes hommes ; mais Théodoric
n'eſt plus à leur tête ; & ces guerriers
, auparavant fi formidables , font
réduits à fouffrir patiemment les infultes
de leurs propres femmes. Ils ſemblent
aller au devant des fers que leurs vainqueurs
leur préparent; mais , dans ce moment
de gloire pour les Romains , Bélifaire
s'éloigne; Totila ſe met à la tête
de ſa nation: l'on voit la victoire changer
auffi - tôt de parti. Les Romains perdent
tout - à - coup leurs avantages ; la fageffe
s'écarte de leurs conſeils ; des des
FEVRIE R. 1774. 117.
- feins mal concertés font encore plus
mal exécutés , & les Goths qui ont paru
ſi abattus , retrouvent fous un Roi guerrier
leur ancienne valeur.
Le ſecond volume de cette hiſtoire
générale va juſqu'à l'an 551. M. Targe ,
en compoſant cette hiſtoire , a eu devant
les yeux les Annales du ſavant Muratori
, l'Abrégé chronologique de M. de
Saint - Mare , & l'hiſtoire eccléſiaſtique
de M. l'Abbé Fleuri ; mais il n'a point
négligé de confulter les ouvrages des Historiens
de chaque fiecle dont il rapporte
les événemens. Le choix qu'il a
fait de leurs matériaux , nous a paru ju .
dicieux , diſpoſé avec ordre & dans cette
juſte proportion que doivent avoir les
différentes parties d'une Hiſtoire générale
, afin que l'une de ces parties ne
foit point offuſquée par l'autre , & que
l'enſemble puiſſe ſe préſenter avec netteté
& fans effort au lecteur. La narration
, dans pluſieurs endroits , pourroit
étre plus vive , plus ferrée ; mais elle
plaît par une ſage fimplicité & une
certaine gravité bien préférable à tous
ces ornemens étrangers , à ces expreffions
ſentencieuſes ou épigrammatiques , à ces
épithetes recherchées , qui font diſpa
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
roître les faits , pour ne laiſſer appercevoir
que l'Ecrivain qui les rapporte.
Cette hiſtoire générale de l'Italie peut
être regardée , ſuivant l'expreffion de
l'Auteur dans ſon introduction , comme
le pendant de l'hiſtoire du Bas - Empire ,
par M. le Beau. M. Targe s'eſt attaché
pour l'exécution Typographique au même
format , au même caractere , & à la
même diſtribution qui a été adoptée par
P'hiſtorien du Bas - Empire.
Almanach perpétuel , pronosticatif , proverbial
& gaulois , d'après les obſervations
de la docte Antiquité ; utile aux favans
, aux gens de lettres , & intéresſant
pour leur ſanté, vol. in 12 , petit
format ; à Wifliſpurg; & ſe trouve à
Paris , chez Deſnos & Pyre Libraires.
Cet almanach eſt précédé de réflexions
ſur le temps & ſur ſes différentes
diviſions. Vient enſuite un calendrier ,
où les fêtes & les noms de chaque jour
font indiqués. Lorſque l'occaſion s'en
préſente , on rapporte à chaque article
l'ancienne orthographe des mots , les
étymologies , les pronoſtics & les proverbes
qui peuvent y avoir rapport. PluFEVRIER.
1774. 119
ſieurs de ces articles font auſſi égayés
par de petits contes , des anecdotes ou
des facéties; ce qui répand dans ce petit
ouvrage une forte de variété amuſante &
inſtructive.
L'Auteur a rapporté à l'articlefaiſons ,
ces vers furannés , qui font voir que l'on
prétendoit il y a déjà long- temps , que
les ſaiſons étoient dérangées.
Dieu ; t'ennuyes - tu de ton ouvrage ?
Viens - tu batir un nouvel age ,
Ruinant le fiecle pervers ?
Les ſaiſons font deſſaiſonnées :
Le cours réglé des années
Se fourvoit errant de travers .
Baif, Mimes , Ny. 1 , p . 20.
Les pourceaux de S. Antoine du
Viennois en Dauphiné , ainſi qu'il eſt
dit à l'article S. Antoine , fête qui arrive
le 17 Janvier , ont le privilege d'aller
avec une clochette au cou , dans les
maiſons où on les régale en l'honneur
du Saint , bien loin d'ofer les chaſſer.
De - là ces proverbes qui font alluſion
aux Parafites , aller comme le pourceau de
S. Antoine , de porte en porte: faire comme
le pourceau de S. Antoine , ſe fourer partout.
H4
120 MERCURE DE FRANCE:
Il eſt rapporté à l'article S. Barthele
mi l'origine de cet autre proverbe : 11
fait comme l'anguille de Melun ; il crie
avant qu'on l'écorche. Un jeune écolier
nommé Languille repréſentoit le perſonnage
de S. Barthelemi dans une piece
jouée à Melun. Comme l'exécuteur approchoit
le couteau à la main , pour feindre
de l'écorcher , l'Acteur épouvanté ſe
mit à crier ; origine du proverbe cité plus
haut.
Il y a pluſieurs façons de parler proverbiales
, qui font aujourd'hui oubliées , mais
que l'on pourra être curieux de retrouver .
dans ce petit almanach. De petits contes
remplacent quelquefois des recherches fur
les étymologies & fur les proverbes. Un
Conſeiller ignorant , eſt - il dit à l'article
Saint- Eloi , tomba un jour fur le verglas
. ,, Dieu foit loué , s'écria ſon clerc ,
ود
و د
de ce que vous ne vous êtes pas rompu
le col ; j'en rends grace à M. S. Eloi. "
S. Eloi n'est que pour les chevaux , reprit
l'homme de loi. Pardonnez moi , il eſt
›› auſſi pour les ânes , Monfieur. "
"
FEVRIER. 1774. 121.
Le Spectateur françois finit ſa troiſieme
année , & va recommencer ſa quatrieme.
Il a fait , dans le cours de l'année
derniere , des obſervations trèsintéreſſantes
fur les moeurs , les carac .
teres & les ridicules . Sa morale instructive
& amusante eſt ordinairement
miſe en action.
,
Ce Journal eſt composé de quinze cahiers
par an , chacun de trois feuilles
formant trois volumes , dont l'abonnement
, franc de port, à Paris , eſt de.
9 liv.
•
Et en Province , port franc , par la
pofte. 12 liv.
On foufcrit en tout temps chez Lacombe
, Libraire , rue Chriftine.
Dans le premier cahier de 1773 , le
Spectateur a imaginé un fauteuil magique
où ceux qui font affis, laiſſent échapper
la vérité , quelqu'intérêt qu'ils aient
de la déguiſer ; ce qui produit des ſcenes
fingulieres , dans lesquelles le faux
Ami , le Courtiſan , l'Orgueilleux , la
Coquette , l'Hypocrite , l'aimable Scélérat
paroiffent tels qu'ils font , en s'efforçant
en vain de doubler leur voile. On
admire en riant l'originalité d'un homme
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
riche & bienfaiſant , qui s'eſt réduit au
fimple néceſſaire , pour faire jouir les
malheureux qui avoient beſoin de ſecours
, & qui leur donne l'exemple du
travail & de l'induſtrie. Une anecdote
chinoiſe fait louer la ſagacité d'un Juge
, & le ſoin qu'il doit prendre pour
découvrir la vérité. Les avis & les exemples
rappellés par le Spectateur ſur la
crédulité , attachent la curioſité. Il apprend
dans une nouvelle , à ſe défier des
intrigues de la calomnie. Il prouve
combien la gaieté eſt néceſſaire à la
Nation , & préférable à cette gravité
philofophique , & à ce faſte ruineux
qui tuent le plaifir , & entraînent fouvent
au déſeſpoir & au fuicide. Il n'eſt
pas d'objets fur lesquels le Spectateur ne
paſſe ſes crayons légers & expreffifs .
Nous ne pouvons le ſuivre dans ſa marche
rapide ; mais on fait combien un
Ecrivain exercé peut rendre utile , amufant
& intéreſſant un Journal qui a
pour objet l'étude & la critique du
monde moral. C'eſt ce que M. Caſtilhon
paroît exécuter avec ſuccès , fur - tout
avec le ſecours des obfervateurs & des
penſeurs qui voudront bien adreſſer
chez le Libraire leurs remarques & leurs
FEVRIER. 1774. 123
vues nouvelles , fur les vertus pratiques ,
fur les vices , les moeurs , &les ridicules.
Anecdotes orientales , contenant les anciens
Rois de Perfe , & les différentes
dynasties Perfes , Turques &
Mogoles , qui ſe ſont élevées fucceffivement
en Afie , juſqu'aux Califes &
aux Sophis excluſivement ; 2 vol. in-
8°. , à Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire.
L'Auteur des anecdotes orientales
s'eſt un peu écarté de la forme fuivie
dans la rédaction des anecdotes françoiſes
, angloiſes , italiennes , &c. publiées
précédemment. Il a penſé que
l'hiſtoire de l'Orient étant moins familiere
au plus grand nombre des lecteurs
que les autres hiſtoires , il falloit donner
quelques détails fur les moeurs , coutumes
& uſages des différens peuples
de l'Orient , faire connoître ſurtout
leurs dynafties , ou les differentes fuites de
princes d'une même race , qui ont régné
fur unpays. En effet , fans cette méthode ,
ces anecdotes orientales n'auroient préfenté
qu'une foule de petits traits détachés
124 MERCURE DE FRANCE.
ſans liaiſer & fans ſuite , qu'il eût été impoſſible
au lecteur de rapprocher , faute
de connoître les dynasties auxquelles ils
appartenoient. L'Auteur , dans la vue de
ne point s'écarter de l'ordre chronologique
eſſentiel aux anecdotes , après avoir ,
dans l'introduction, ſuivi dans leurs différentes
branches les trois ou quatre
grands peuples qui ont formé les dynaties
dont il doit être parlé , les a
rangés dans le corps de l'ouvrage , autant
qu'il a été poſſible , fans couper la
matiere , à l'époque de leur commencement
reſpectif , & felon l'ordre des
temps qui les ont vus naître. Le lecteur
pourra par ce moyen , faifir facilement
l'enſemble des révolutions qu'a
éprouvées l'Aſie ſous les différentes fouverainetés
qui s'y ſont ſucceſſivement
élevées & détruites. Il faut cependant
excepter de ces Souverainetés la Chine ,
les Califes , & les Perfes modernes.
Ces fouverainetés fourniſſent beaucoup
de détails : leur hiſtoire eſt renvoyée aux
volumes ſuivans.
Ces anecdotes nous rappellent fans
ceſſe cette triſte vérité , que les paffions ont
armé contre l'homme l'animal le plus féroce
, l'homme. Ce n'eſt pas cependant
qu'on ne trouve dans cette hiſtoire quelFEVRIER.
1774. 125
-
ques traits d'humanité , de grandeur , de
générofité ; & le lecteur vertueux qui les
rencontre , goûte le même plaiſir qu'un
voyageur , qui , après avoir parcouru les
précipices affreux , apperçoit un côteau
riant & fertile. Hormouz , Roi de Per.
ſe , doué d'une taille avantageuſe , d'une
ſanté robuſte , & de tous les avantages
d'une bonne conftitution , ne s'occupoit
cependant que très peu des exercices du
corps. Son goût dominant fut l'étude &
Papplication à la politique. Il rendit les
peuples heureux par la ſageſſe & la tranquillité
de fon gouvernement. Le Gouverneur
d'une Province ſituée vers les
Indes lui envoya dire un jour , qu'il avoit
une occafion d'acheter une grande quantité
de diamans , pour un prix peu confidérable.
Le Roi répondit qu'il n'en avoit
pas beſoin. Le Gouverneur infifta , en
lui faifant enviſager qu'il y avoit cent
pour cent à gagner. ,, Cent ou mille ,
,, que m'importe , répondit Hormouz ?
Si je deviens Marchand, qui fera Roi ?
Ou que deviendroit les Commerçans ,
ſi j'emploie mes richeſſes à leur enlever
leur bénéfice ? Ce Prince de-
"
ود
"
"
"
mandoit un jour à fon Médecin combien
à peu près il falloit d'alimens par
126. MERCURE DE FRANCE.
jour , pour le ſoutien d'un homme for
mé ? Le Médecin lui répondit que cela
alloit environ à une livre, Comment
و د
و د
"
و و
une ſi petite quantité pourroit-elle fuffire
à un auſſi grand corps que lemien?
Cette quantité ſuffit , ſi vous voulez
ſeulement que votre nourriture vous
„ porte ; ſi vous en prenez davantage , ce
ſera vous qui la porterez."
و د
و د
و د
و ر
و ر
و د
Hofrou , furnommé Nouſchirvan , ou
le Prince accompli , après avoir fait le
bonheur de fes Sujets pendant ſa vie ,
donna en mourant à ſon fils Hormouz
de ſages inſtructions où l'on trouve
toute la pompe du ſtyle oriental ,, Moi ,
Nouſchirvan , poſſeſſeur des royaumes
de Perſe & des Indes , j'adreſſe mes
dernieres paroles à mon fils Hormouz
afin qu'elles puiſſent lui fervir de flambeau
dans les jours d'obſcurité ; de
ſentier , quand il ſera dans les déferts ,
& de bouſſole , lorſqu'il voguera fur
la mer orageuſe de ce monde. Quand
mes yeux , qui ne peuvent plus foutenir
l'éclat du ſoleil , feront fermés
à la lumiere , que ce cher fils ſoit placé
fur mon trône , & que fa prudence
égale celle de cet aftre glorieux. Mais
qu'il ſe ſouvienne au milieu de fa
,, grandeur , que les Rois n'ont été éta-
"
و د
"
"
و د
و د
و د
و د
و د
و د
FEVRIER. 1774. 127
;, blis que pour l'avantage de leurs Su-
"
"
"
د
ود
jets , & ne font , par rapport à eux ,
,, que ce que font les cieux à l'égard
de la terre. La terre pourrait - elle étre
fertile , fi elle n'étoit arroſée , & fi le
ciel ne jetoit pas ſur elle un regard
favorable ? Que tout ton peuple , ô
” mon fils ! éprouve les effets de ta bonté
; en commençant par ceux qui font
le plus près de toi , & continuant ainfi
juſqu'à la plus grande diſtance de ton
trône. Si j'ofois , je te propoſerois
,, mon exemple ; mais j'aime mieux te
remettre devant les yeux ce qui m'a
ſervi d'exemple à moi- même. Contemple
le foleil: S'il ſe dérobe chaque
,, jour à nos regards , ce n'est que parce
"
"
"
”
”
"
"
"
qu'il eſt le bienfaiteur de l'univers , &
,, qu'il doit fa clarté à tous les peuples.
Ne mets jamais le pied dans une province
, que pour aller faire du bien à
fes habitans , & n'en fors jamais que
pour aller faire du bien à d'autres.
Les méchans doivent être punis ; le
foleil de bienfaiſance eſt éclipſé pour
eux. Les bons méritent toutes fortes
d'encouragemens , & doivent être éclairés
des rayons du matin. Comme le
foleil répond à toutes les fins pour
و د
ود
وا
"
ود
ود
ود
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
,, leſquelles il a été créé , agis toujours
,, en Roi , tant que tu fouhaiteras d'être
refpecté à ce noble titre. Implore fouvent
le ſecours du Ciel ; mais que ce
ſoit toujours avec une ame pure. Si tu
obſerves exactement cette regle , tes
prieres feront exaucées , tes ennemis
frappés de terreur , tes amis te ود feront toujours fideles ; tu ſeras les dé-
"
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
و د
و د
lices de tes Sujets ,& ils feront les tien-
,, nes à leur tour. Fais juſtice , réprimeles
infolens ; confole les malheureux ; aime
tes enfans ; protege les ſciences ;
ſuis les avis que te donneront les anciens
Confeillers de ton pere , & empêche
les jeunes gens de ſe mêler des
affaires de l'Etat, ſur-tout , que l'avan-
,, tage de ton peuple ſoit le grand & l'u-
,, nique but de tes deſſeins. Adieu , mon
,, cher fils ; je te laiſſe un grand royau-
,, me : tu le garderas ſi tu ſuis mes conſeils
; tu le perdras , ſi tu les négliges
. "
و د
ود
Hormouz , fils de Nouſchirvan , oublia
bientôt de ſi ſages conſeils , & il
perdit le trône & la vie dans une révofution.
Ce Prince foible & jamais luimême
, fit le bien , tant qu'il fut foutenu
par les ſages avis de Buzurge - Mihir
ancien
FEVRIER. 1774. 129
ancien Miniſtre de ſon pere , & fe livra
au mal , lorſqu'il fut abandonné aux
feductions des flatteurs. Pendant les trois
premieres années de fon regne , qui précéderent
la retraite volontaire de fon
Miniftre accablé d'années , tous ſos discours
étoient des leçons de ſageffe , &
fos actions des actes de bienfaisance. Il
diſoit à ceux qui paroiſſoient étonnés de
l'extrême vénération qu'il portoit à fon
Miniftre : Mes amis , je lui ai plus
d'obligation qu'à mon pere. La vie
& la Monarchie de la Perſe ne me
reſteront que quelques années ; mais
la réputation que je fuis fûr d'acqué
rir en ſuivant ſes conſeils , ſubſiſtera
pendant pluſieurs fiecles .
ود
ود
ود
"
L'Emir Ali , Général des troupes de Nas
fer , Souverain de Perſe , nous donne
dans cette hiſtoire un exemple peu commun
de courage &de patience. Ce Général
, recevant de fon Souverain les
ordres des diſpoſitions de la campagne ,
fentit une douleur qui l'obligea de faire
un léger mouvement. Lorſqu'il fut rentré
chez lui , il changea de vêtement ,
&trouva un ſcorpion à l'endroit où il
avoit éprouvé la douleur. Il prit les précautions
néceffaires pour empêcher l'effet
du venin. Naffer ayant appris le danger
1
130 MERCURE DE FRANCE.
1
auquel s'étoit expoſé Ali , par une pa
tience portée trop loin , lui en fit quelques
reproches : ,, Comment , Seigneur ,
" réponditAli , un homme qui ne pourroit
fupporter la morſure d'un vil inſecte
, prétendroit - il avoit le courage
de s'expoſer , pour votre ſervice , a
tous les traits des ennemis ? "
و د
ود
و د
ود
Seidar , mere de Magdeddoulat , huitieme
Prince des Bovides , fut une Princeſſe
recommandable par ſa ſageſſe & fa
prudence , Mahmoud, Sultan des Gazné
vides , lui avoit envoyé une ambaſſade
pour lui demander ou, que l'on battit la
monnoie en fon nom dans tous ſes Etats ,
ou que fon nom fût publié dans toutes les
moſquées , ou qu'on lui payât tous les ans
un tribut ; en cas de refus il menaçoit de
la guerre. La Reine , qui ne vouloit ni
fléchir ni l'irriter par des refus marqués ,
lui écrivit : ,, J'ai toujours eu , Seigneur ,
21
ود
و د
و د
و د
la plus grande idée de votre puiſſance
& de votre courage ? j'en ai craint les
effets pendant la vie du feu Roi , mon
époux , qui ne manquoit pas non plus
de ces brillantes qualités : mais , depuis
,, que la mort l'a enlevé , je n'ai pas eules
mêmes craintes . Vous êtes trop grand ,
trop généreux pour profiter del'état de
taiblefle où nous nous trouvons. Vous
و د
FEVRIER. 1774. 134
-
5, favez combien le fort des armes eft in-
وا
ود
"
certain. Une victoire de plus ajouteroit
,, peu à vos triomphes & votre gloire feroit
ternie pourjamais , ſi vous étiez battu
par une veuve ou par un orphelin.
Cette lettre eut l'effet qu'en attendoit la
Princeffe. Mahmoud ſe piqua de générofité
& n'entreprit rien contre les Bovides.
Kaï - Kufrew eut ſouvent à prendre les
armes pour repouffer les Mogols qui s'étoient
avancés juſqu'en Armenie. Il avoit
des Francs parmi fes troupes . On rapporte
que ſept cents Francs donnerent la chaffe
à foixante mille Mogols. Auſſi avoit on
dans l'Inde la plus grand idée de leur
courage & de leur valeur. Un Raimond
de Brunduſe & un autre Raimond de Gascogne
faits prifonniers par les Mogols en
1240 furent deſtinés à combattre l'un
contre l'autre , afin de donner à ces barbares
un ſpectacle auffi neuf que curieux ,
en leur montrant comment ſe battoient les
Francs . Ces deux gentilshommes , indignés
d'un traitement qui les réduiſoit à la
condition des gladiateurs Romains , ſe
jeterent fur les ſpectateurs , & en tuerent
chacun plus de trente avant de tomber ſous
leurs coups.
Nouradin , Soudan d'Alep , mort en
12
132 MERCURE DE FRANCE.
,
1173 , étoit devenu par ſes armes& fa pru
dence un des plus puiſſans Princes de l'Afie.
Il étoit tout à- la- fois le plus grand général
& le plus favant théologien du Muſulmaniſme.
Il s'étoit fait un plan de conduite
qu'il fuivit conftamment : c'étoit de vivre
au milieu de tous ſes revenus , comme un
fimple particulier , du produit d'un lieu
qui formoit tout fon domaine. Les impôts
étoient deſtinés aux besoins de l'Etat , &
il n'y touchoit jamais qu'en préſence des
docteurs de la Loi. Le Reine ſon épouſe ,
qui s'accommodoit difficilement de cette
économie , ſe plaignit un jour de la médiocrité
de ſes revenus: ,, je ne fuis , lui
repondit - il , que le tréſorier des Mufulmans
; je ne puis toucher aux fommes
qui me font confiées pour leur beſoins ,
fans attirer fur moi la colere de Dieu.
Je poſſede encore trois boutiques à Hémeffe
: c'eſt tout ce que je puis vous
donner."
ود
الو
و د
و د
و د
و د
ود
On a pu remarquer en lifant les noms
des Princes que nous venons de citer , que
le rédacteur de ces anecdotes s'eſt appliqué
à fuivre& àrendre la prononciation orientale.
Les perſonnes inſtruites défaprouveront
toujours les écrivains qui , par trop
de condefcendance pour leur lecteurs ,
FEVRIER. 1774. 133
adouciſſent & défigurent les noms- propres
& certains mots techniques particuliers aux
peuples qu'il veulent nous faire connoître.
Pourquoi , ſuivant la remarque du
rédacteur de ces anecdotes dans ſon avertiſſement
, vouloir nous habiller à la francoiſe
des noms qui ne font rien moins que
■ françois , qui malgré , leur parure empruntée,
n'en feront pas moins des noms étrangers
, & qui ſouvent ont dans la langue à laquelle
ils appartiennent , une fignification
propre , relative à quelque qualité perſonnelle
ou à quelque circonftance intéreffante?
Dictionaire de pensées ingénieuses , tanten
vers qu'en profe , des meilleurs Ecrivains
François ; ouvrage propre aux
perſonnes de tout âge & de toute condition
, 2 vol. in 8°. , à Paris , chez la
veuve Duchesne , Libraire .
Ce dictionnaire met le Lecteur à portée
de retrouver facilement les ſujets qui l'intéreſſent
, fans être obligé de parcourir
pluſieurs livres . L'Editeur a fait un bon
choix de vers & de profe ; il y a auffi
dans ce recueil un mélange agréable de
penſées fublimes & ingénieuſes , de traits
13
134 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoriques , de ſaillies , d'anecdotes , de
naïvetés , &c .
On ſe donnoit autrefois à l'Egliſe
le baifer de paix , quand le Prêtre qui
diſoit la meſſe avoit prononcé ces paroles:
que la paix foit avec vous. La Reine Blanche,
epouſe de Louis VIII , ayant reçu
ce baifer , le rendit à une fille publique ,
dont l'habillement annonçoit qu'elle étoit
mariée & d'une condition honnête. La
Reine , offenſée de la mépriſe , obtint
une ordonnance qui défendoit à ces fortes
de perſonnes de porter robes à queue,
à colets renversés , & avec ceintures dorées
. Le reglement étant mal obſervé ,
jes honnêtes femmes s'en conſolerent par
ce proverbe : bonne renommée vaut mieux
que ceinture dorée .
Les habitans d'une Paroiſſe ſe plaignant
à un Fondeur de ce que la cloche
qu'il leur avoit fondue ne ſe faifoit
preſque pas entendre , il les confola ,
eu leur diſant qu'ils n'avoient toujours qu'à
la faire monter , & qu'elle parleroit avec
Tage.
Le Grand Condé qui affiégeoit Vezel ,
étant prié par les Dames de cette Ville
de ne les pas expoſer aux fuites fâcheuſes
d'un fiege meurtrier , en leur pers
FEVRIER. 1774. 135
mettant d'en fortir , leur répondit qu'il
ne pouvoit confentir à une demande qui le
priveroit de ce qu'il y avoit de plus beau
dans son triomphe .
Les amusemens innocens , contenant le
traité des oiſeaux de voliere , ou le parfait
Oifeleur : ouvrage dans lequel on
trouve la deſcription de quarante oiſeaux
de chant ; la conſtruction de leurs nids ;
la couleur de leurs oeufs; la durée & le
temps de leurs pontes ; leurs caracteres ;
leurs moeurs ; la maniere de les élever ;
la nourriture qui leur convient ; les différentes
rufes que l'on emploie pour les
prendre; la façon de faire les filets ; la
pipée , &c.; la maniere de les apprivoifer
, & la cure de leurs différentes maladies:
Traduit en partie de l'ouvrage italien
d'Olina , & mis en ordre d'après
les avis des plus habiles Oifeleurs ,
12 relié.
in-
3 liv.
A Paris , chez Didot le jeune , Libraire
, quai des Auguſtins .
Les Héros françois , ou le Siege de S.
Jean de Lone , drame héroïque en trois
actes & en proſe , ſuivi d'un précis historique
de ces événemens ; par M. d'Us
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ſieux , à Amſterdam , & à Paris , chez
le Fay , Libraire , 1774 .
Eloge du Comte Charles - Gustave Teſſin
Sénateur du royaume de Suede , prononcé
le 25 Mars 1771 , à l'Académie
des Sciences de Stockholm , par
le Comte André - Jean de Hæpken
Sénateur du royaume de Suede ; Préfident
du college de la Chancelleries
Chevalier & Commandeur des Ordres
de Sa Majefté ; traduit du Suédois
par M. Zabern , interprete des affaires
étrangeres , brochure in 8° . prix ,
1 1. 4 f. A Paris , chez Piffot , Libraire
, 1774.
Le Comte Teſſin eſt connu en Europe
par ſes talens , par son amour pour
les Sciences & les Arts , & par le grand
rôle qu'il a joué dans ſa patrie. Son
mérite a éclaté fur- touten France , où il
a été chargé de négociations importantes.
L'Orateur chargé de célébrer la mémoire
de cet homme d'Etat qui , pendant
un temps , avoit été à la tête d'un
parti , & dont les principes & les opérations
politiques furent combattus &
FEVRIER. 1774.137
défendus avec un égal fanatiſme , a cru ,
en citoyen fage & éclairé , devoir pasfer
rapidement fur tous les objets capables
d'échauffer les eſprits , & de fournir de
nouveaux alimens à la haine & à l'envie ;
mais il a fuppléé à ces omiſions , par les
grands traits dont il a peint les différentes
époques de l'hiſtoire de Suede , par des
réflexions ſur la ſituation de la Patrie , &
le caractere de la Nation ; par le tableau
frappant qu'il a ofé préſenter à ſes compatriotes
de leur corruption & de leurs vices
. La traduction de ce beau difcours
fait honneur au goût & aux connoiſſances
de M. Zabern .
Etat actuel de la muſique du Roi , & des
trois Spectacles , de Paris , à Paris ,
chez Vente , Libraire des Menus Plai '
firs du Roi , 1774 .
On lit dans un avertiſſement , l'hiſtoire
aſſez plaiſante des prétentions & des
procès de la Communauté des Maîtres à
danfer , Joueurs d'inſtrumens , tant hauts
que bas , & hautbois , de S. Julien des
Ménétriers , contre les Muficiens du
royaume ; on s'amuſera de la chronologie
des Rois & Maîtres des Ménétriers ,
15
138 MERCURE DE FRANCE:
dont le dernier fut le ſieur Guignon ,
& l'on rira des efforts qu'il a fallu faire
pour mettre à la raiſon le nommé Barbotin
, Lieutenant Général de la Communauté
, qui exerçoit ſon deſpotiſme
fur les Muſiciens de pluſieurs Provinces.
Cet almanach très - orné & parfaitement
exécuté , renferme tous les détails qui
peuvent intéreſſer les amateurs des ſpectacles
; il eſt une ſuite de l'hiſtoire de la
muſique dn Roi , & des trois principaux
théâtres de la Capitale.
Tableau de l'histoire de l'Eglise , contenant
les événemens les plus intéresſans
, tels que le premier âge du christianiſme
, les persécutions , les martyrs
illuftres , les anciens folitaires ,
les Peres & les Docteurs de l'Eglife ,
les Conciles généraux , les fameuſes
héréſies , l'ancienne diſcipline , les établiſſemens
des nouveaux Ordres , les
Auteurs eccléſiaſtiques , & généralement
les faits les plus curieux de cette
hiſtoire , depuis le premier fiecle jusqu'au
dix- septieme incluſivement , à
Bruxelles , & fe trouve à Paris , chez
G. Deſprez , Imprimeur. Libraire , &
A. Prevôt , 4 vol. in - 12 .
:
FEVRIER. 1774. 139
5,
ک
→
1
Ce Tableau de l'hiſtoire de l'Egliſe eſt
un précis très-bien fait & très- bien préſenté
des grands corps d'hiſtoire eccléſiaſtique.
L'Editeur a eu ſoin de raffembler
dans un petit eſpace , fans confufion
& fans obfcurité , les objets les plus importans
& les plus intéreſſans. Nous
croyons que cet abrégé eſt non ſeulement
une excellente introduction à l'étude approfondie
de l'hiſtoire de l'Eglife , mais
qu'il peut encore étre très-utile à ceux
même qui , après être defcendus dans le
détail des faits , & dans les recherches
les plus multipliées , veulent ſe retracer le
tableau de l'hiſtoire de l'Eglife .
Recueil de lettres de S. M. le Roi de Prusſe
, pour ſervir à l'hiſtoire de la guerre
derniere. On y a joint une relation de
la bataille de Rosbach , & pluſieurs autres
pieces qui n'ont jamais paru. Le
tout enrichi de notes par un Officier
général , au ſervice de la Maiſon d'Autriche
. Seconde édition , corrigée & confidérablement
augmentée , in - 80. broc.
prix , 1 liv. 16 f. , à Leipfik , & fe
140 MERCURE DE FRANCE:
trouve à Paris , chez Lacombe , Li
braire ,
On lit dans un avis , que l'accueil du
Public pour ces lettres , a déterminé les
éditeurs , à donner une ſeconde édition ;
&, pour la rendre plus intéreſſante , ils
ont corrigé pluſieurs fautes qui s'étoient
gliſſées dans la premiere édition ; ils ont
ajouté pluſieurs nouvelles notes importantes.
On en diftinguera principalement
deux; l'une , ſur l'expédition du Prince
Henri de Pruſſe en Franconie ; l'autre ,
fur la marche que S. A. R. fit pour tourner
l'armée du Maréchal de Daun , & fe
poſter ſur l'Elbe ; enfin , on a joint à cette
nouvelle édition un Mémoire ſur la
cavalerie Pruffienne , qui étoit devenu
rare , & une relation de la bataille de
Bergen.
Le même Libraire a reçu quelques
exemplaires des Annales de la bienfaisance ,
3 vol. in 8°. br. prix , 6 liv. , qui manquoient
à Paris , & qui étoient demandés
depuis long-temps .
Suite du Discours du Traité élémentaire
d'Algebre par M. l'Abbé Boffut.
Quelque ſyſtême d'Arithmétique qu'on
adopte , lorſque la notation des nombres
FEVRIER. 1774. 141
e
Te
eſt une fois fixée , les mêmes caracteres ,
écrits de la même maniere , expriment
toujours un même nombre. D'où l'on voit
que ſi , après avoir réſolu une queſtion numérique
, il s'agit d'en réfoudre une autre
toute pareille , & différente ſeulement
par l'énoncé des termes , il faut commencer
une nouvelle opération. Les nombres
qui rempliffent les conditions du premier
problême , ont les propriétés individuelles
qui dérivent de ſa nature;& ils ne peuvent
pas être appliqués au fecond. Mais
fi les réſultats font différens , les procédés
du calcul font d'ailleurs les mêmes dans
les deux cas. Delà naît une réflexion. Ne
feroit- il pas poſſible de renfermer dans
une même formule , ou dans une même
expreffion générale , toute la fuite des calculs
que demandent les problêmes d'un
même genre , de telle maniere qu'on en
pût tirer , par de ſimples traductions ou
ſubſtitutions numériques , la fſolution de
chaque probléme particulier ? On a inventé
cet art étonnant , & c'eſt l'objet de
l'Algebre.
Cette fcience , qu'on appelle encore analyſe
, ou methode de décomposition , compare
donc enſemble les grandeurs confidérées
dans l'état d'abſtraction & de généralité
; eile fait fur ces grandeurs les
142 MERCURE DE FRANCE.
mêmes opérations que l'Arithmétique fait
fur les nombres. Elle va plus loin encore;
elle enchaîne en quelque forte les quantités
entr'elles , par des équations , fans distinguer
les grandeurs qui ſont connues
&données immédiatement , d'avec celles
qui font inconnues. Par-là , elle procure
l'avantage de trouver , par de ſimples opérations
de calcul , & fans que l'eſprit ſoit
fatigué , le rapport des quantités inconnues
avec celles qui font données. Quelques
auteurs appellent l'Agebre l'Arithmétique
universelle. Les réſultats de ſes
formules contiennent en effet des calculs
numériques , indiqués de la maniere la
plus fimple & la plus abrégée dont ils
puiſſent être ſuſceptibles dans cet état
de généralité.
On doit à Diophante les premiers ger
mes de l'Algebre : du moins on trouve
dans ſes écrits quelques calculs dont l'esprit
revient à celui des méthodes que
nous employons pour réfoudre les équations
du premier degré , & même celles
du fecond. Les Arabes ont fort cultivé
cette ſcience; & ils lui ont donné le nom
qu'elle porte. Nous n'avons pas une histoire
exacte des progrès qu'ils y avoient
faits ; mais on croit qu'ils étoient parvenus
juſqu'à réfoudre quelques cas parti
a
FEVRIER. 1774. 143
culiers des équations du troiſieme & du
quatrieme degré .
Voffius raconte que vers l'an 1400 , un
certain Léonard de Piſe voyagea en Arabie
, d'où il rapporta la connoiffance de
l'Algebre , qu'il répandit en Italie. Il avoit
même écrit fur cette fcience un ouvrage
qui eſt perdu. Le premier traité
d'Algebre qui aitparu enEurope , eſt celui
de Lucas de Burgo , fous ce titre : fumma
Arithmetica & Geometrica. Il fut imprimé
pour la premiere fois en 1494 , & pour la
ſeconde en 1523. La réſolution des équations
n'y eſt pouffée que juſqu'au fecond
- degré. On prétend que Lucas de Burgo
n'a pas été auſſi loin que les Arabes &
Léonard de Pife.
:
L'Algebre fit de grands progrès en Eu
rope dans le XVIe fiecle. Tartaglia , Scipio
Ferrei , Cardan , tous Italiens , en
s'exerçant ſur divers problêmes du troifieme
degré , parvinrent à la réſolution gé-
-nérale des équations qui s'y rapportent. Il
paroît que Tartaglia eut la plus grande
part à l'invention. Cette théorie eſt expliquée
dans l'ouvrage de Cardan , qui a
pour titre de Arte magna , & qui parut en
1545. Les formules de cet auteur , les
ſeules qu'on ait pu trouver juſqu'à préſent
144 MERCURE DE FRANCE.
pour repréſenter les racines d'une équa
tion du troiſieme degré , renferment un cas
qui eſt devenu la torture de tous les Analyſtes
, & qu'on appelle par cette raiſon
cas irréductible. Dans les équations qu'il
embraſſe , l'expreffion des racines eft compoſée
de pluſieurs parties , dont les unes
font réelles , les autres imaginaires : Cardan
n'oſa rien prononcer fur la nature de
ces racines. Raphaël Bombelli démontra
le premier , dans ſon algebre qui parut en
1595 , qu'elles formoient un reſultat réel.
Cette propoſition étoit d'abord un vrai
paradoxe; mais le paradoxe diſparut , en
s'aſſurant que les parties imaginaires de
la racine devoient ſe détruire mutuellement
par l'oppoſition des ſignes , & qu'il
ne reſteroit de tout l'aſſemblage qu'une
quantité réelle. Quelques efforts qu'on
ait faits depuis ce temps-là pour obtenir
directement la racine ſous une forme
débarraſſée d'imaginaires , on n'a pas encore
pu y parvenir. Mais on la trouve,
du moins d'une maniere approchée &
fuffiſamment exacte pour la pratique..
Les équations du quatrieme degré furent
réfolues peu de temps après celles
du troiſieme. Scipio Ferrei & Louis Ferrari
, difciple de Tartaglia , donnerent
pour
FEVRIER. 1774. 145
pour cela , chacun de leur côté , une méthode
très-ingénieuſe. Elle contiſte à dif
pofer les termes de l'équation , de maniere
qu'en ajoutant à chaque membre
1 une même quantité, les deux membres
puiſſent ſe réfoudre par la méthode du
fecond degré . De-là réſulte , pour déter
miner la quantité ajoutée , une équation
de condition qui ſe rapporte au troiſieme
degré. Ainfi la ſolution complette du
quatrieme degré eſt liée avec celle du
troiſieme , & la difficulté du cas irréductible
eft commune à l'un & à l'autre.
On eſſaya d'étendte les méthodes pour
le troiſieme & le quatrieme degré aux
équations des degrés ſupérieurs ; mais
cette tentative n'eut pas tout le ſuccès
qu'on eſpéroit; elle ne réuſſit que pour
des claſſes d'équations renfermées dans
des limites aſſez étroites.
Viete, Mathématicien François , contemporain
de Bombelli , introduifit dans
l'Algebre l'uſage des lettres de l'alphabet ,
pour repréſenter toutes fortes de quantités
, connues ou inconnues ; & par - là il
donna aux formules algébriques une généralité
qui eſt leur plus précieux avanta
ge. C'étoit un défaut dans l'arithmétique,
d'exprimer les nombres par des lettres ;
nous en avons dit la raiſon. Il en eſt tout
K
146 MERCURE DE FRANCE.
autrement dans l'Algebre , parce qu'ici
une lettre n'eſt pas employée à repréſen.
ter une même grandeur individuelle &
abfolue : elle repréſente une certaine
quantité conſidérée en général ; & un
même calcul réfout toutes les queſtions
d'un même claſſe. Avant notre auteur ,
on ne conſidéroit que des équations nu.
mériques , & on repréſentoit l'inconnue
feulement par une lettre , ou par un caractere
particulier. Il eſt vrai qu'enfuite
laméthode appliquée à une équation pouvoit
être appliquée également à une au.
tre équation ſemblable. Mais il étoit à
defirer que toutes les équations particu
lieres d'un même ordre ne fuſſent que
des modifications d'une même formule
générale. Ainſi la notation deViete changea
entiérement , à cet égard , la face de
l'Algebre. Il n'en demeura pas-là. Il ap.
prit à faire fur les équations pluſieurs
opérations préliminaires qui facilitent
les moyens de les réfoudre; par exemple
, il enſeigne à chaſſer le ſecond terme
d'une équation , à multiplier ou à diviſer
les racines , par des nombres quelconques
, &c. Il finit par donner une nou
velle méthode pour réfoudre les équations
du troiſieme&duquatrieme degré.
Les Anglois firent , peu après Viete ,
FEVRIE R. 1774. 147
des découvertes intéreſſantes dansl'alge
bre. Harriot raſſembla tout ce qui avoit
été écrit fur cette ſcience , & il y ajouta
pluſieurs chofes de fon propre fonds. Il
eſt le premier qui ait imaginé de mettre
tous les termes d'une équation , d'un mê
, me côté. Cette idée fut lafource dequel.
ques Théorêmes très - remarquables &
très-utiles. On vit par-là que le coëffi.
cient du ſecond terme d'une équation eſt
la fomme de ſes racines priſes avec des
fignes contraires ; que le coëfficient du
troiſieme eſt le produit des racines prifės
i deux à deux , &c.; & qu'enfin le dernier
terme eſt le produit de toutes les racines,
On doit à ces théorêmes d'Harriot laté
folution complette depluſieurs équations.
Le plus grand Promoteur de l'Alge
bre , vers le milieu du dernier fiecle ,
eſt le fameux Deſcartes , génie vaſte &
hardi , qui fait époque dans l'hiſtoire de
l'efprit humain. On lui a reproché d'avoir
ſacrifié dans un âge mûr , où il devoit
être détrompé des illufions , fon repos
& fa vie , à la vaine curioſité d'une
Princeſſe qui l'appela fous un ciel rigoureux
, pour s'inſtruire avec lui ,& qui
n'en devint ni plus ſavante ni meilleure.
Mais la poſtérité a oublié la foibleſſe
: . K2
1
L
148 MERCURE DE FRANCE.
que Deſcartes eut d'être courtiſan , &
ne voit plus en lui que le bienfaiteur (
de la Philofophie. Il mérita en effet ce
titre. Il briſa les autels que la ſuperſtition&
l'ignorance avoient élevés àAt iftote.
Il apprit aux hommes dans ſa méthode,
l'art de chercher la vérité ; & il
joignit l'exemple au précepte, dans ſa
Géométrie & dans ſa Dioptrique. La
gloire qu'il a acquiſe comme Mathématicien
, ne périra jamais , parce que les
vérités qu'il a découvertes font de tous
les temps ; mais on ne peut pas diſſimuler
que la plupart de ſes ſyſtêmes philoſophiques
, enfantés par l'imagination ,
&contredits par la nature , ont déja difparu
, & n'ont produit d'autre avantage
que d'abolir la tyrannie du péripatétiſme.
L'algebre eſt redevable à Deſcartes de
pluſieurs remarques importantes fur la
nature des équations & de l'ingénieuſe
méthode des indéterminées. On ne connoiſſoit
pas avant lui l'uſage des racines
négatives , & on les rejetoit comme
inutiles: il fit voir qu'elles étoient tout
auſſi réelles que les racines poſitives ,
&que la ſeule diſtinction qu'on devoit
mettre entre les unes & les autres , ne
dépendoit que de la maniere d'enviſager
les quantités dont elles étoient les expref.
1
FEVRIER. 1774. 149
fions. Il apprit à connoître dans une
équation qui ne contient que des racines
réelles , le nombre des racines poſitives
& celui des négatives , par la combinaifon
des ſignes qui précedent les termes
de l'équation. La regle qu'il propoſe
pour cela , fut d'abord vivement attaquée;
mais elle eſt aujourd'hui hors d'atteinte
, par la démonſtration générale
que M. l'Abbé de Gua en a donnée.
Deſcartes explique fa méthode des indéterminées
fur les équations du quatrieme
degré. Il feint que l'équationgé
nérale de ce degré eſt le produit de
deux équations du ſecond, qu'il affecte
de coëfficiens indéterminés ; & par la
comparaiſon des termes de ce produit
avec ceux de l'équation propofee il ohtient
les valeurs des coëfficiens inconnus.
Les uſages de cette méthode , dans
toutes les parties des mathématiques ,
font innombrables . J
Je ne ferai point ici mention de pluſieurs
ſavans Algébriſtes , qui , peu de
temps après la mort de Deſcartes , éclaircirent
& perfectionnerent même ſes
méthodes. Mais on doit diftinguer dans
ce nombre le célebre Hudde , Bourgmeſtre
d'Amſterdam, parce qu'il trouva
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
un très beau Théorême concernant les
équations qui contiennent des racines
égales. Il fit voir que fi l'on multiplie
les termes d'une équation de cette ef
pece , par ceux d'une progreffion arithmétique
, la fomme des produits eft
égale à zéro , & qu'elle forme une nou
velle équation qui contient, à l'exception
d'une , les racines égales de l'équation
propofée. Il fonda fur cette propriété
une regle fort fimple , pour découvrir
le plus grand ou le moindre ac
croiſſement auquel une quantité variable
peut parvenir.
: Tous les eſprits étoient en mouvement
au temps dont je parle; les Scien
ces marchoient d'un pas égal , en ſe prêtant
des fecours mutuels. Il ne fe paf.
ſoit pas de jour que l'algebre ne s'enrichît
de quelque nouveauté , ou qu'on
ne l'appliquât à d'importans uſages.
Vallis ſubſtitua les expoſans fraction:
naires à la place des ſignes radicaux ,
ce qui facilite & abrege les opérations
dans plufieurs cas. Huighens , Barrou ,
& d'autres Mathématiciens réfolurent
par le calcul algébrique , des problêmes
que les Anciens n'auroient pas foupçon
né qu'on pût attaquer avec une appa
rence de ſuccès .
FEVRIER. 1774. 151
-- Malgré tant d'efforts & de découver
tes , il reſtoit toujours un écueil où la
fagacité des Algébriftes venoit échouer :
c'étoit la réſolution complette des équations.
Neuton la cherchalongtemps ; il
ne la trouva point: mais il recula d'ail
leurs conſidérablement les bornes del'algebre.
Il donna une méthode pour dé .
compofer , lorſque la choſe eſt poſſible ,
une équation en facteurs commenfurables
: cette méthode s'étend à tous les
degrés , & la pratique en eſt auſſi fimple
qu'on puiſſele defirer. Ilfomma les puif
fances quelconques des racines d'une
équation. La théorie de l'élimination
lui doit fon origine & fes progrès les
plus marqués. Il enſeigna l'art d'extraire
les racines des quantités en partie com
menfurables , en partie incommenfura
bles. Il inventa un genre de ſuites infinies,
dont il ſe ſervit pour trouver , d'une maniere
approchée , les racines des équations
numériques & littérales de tous les degrés
: méthode qui ſuppléoit preſqu'en
= tiérement au défaut d'une réſolution
complette & rigoureuſfe.
- On fent que dans cette multitude de
découvertes algébriques de Neuton , il
devoit s'en trouver néceſſairement qui
む
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
avoient beſoin d'être développées& perfectionnées.
Elles le furent par Halley ,
Maclaurin , Nicole , Stirling , Clairaut ,
&c. Dans ces derniers temps , M. de la
Grange a cru remarquer encore des imperfections
dans la méthode de Neuton ,
pour les approximations des racines ; il
en propoſe une autre , qui est très - belle
& très -digne de fon ſavant Auteur.
La théorie des fuites comprend plus
fieurs branches . Toutes ont été cultivées
avec ſuccès ; & depuis cent ans on ne
ceſſe d'en faire les plus profondes applications.
MM. Jacques Bernoulli , Taylor ,
Nicole , Stirling , Maclaurin , Euler ,
d'Alembert , de la Grange , Lambert ,
&c. , ſe font le plus diftingués dans ces
recherches . Il y a environ ſoixante ans
que les ſuites récurrentes ſepréſenterent
pour la premiere fois à Moivre , à l'oc
caſion de quelques problêmes relatifsaux
jeux de hafard. Mais c'eſt entre les mains
de MM. Daniel Bernoulli & Euler &
du Pere Riccati , qu'elles ont reçu leur
plus grand accroiſſement . S
*
On eft encore revenu , depuis quel
ques années , ſur le problême de la réfolution
complette des équations. De
très- grands Analyſtes s'en occupent avec
une chaleur qui annonce des effets avanFEVRIE
R. 1774. 153
tageux. Ils n'ont encore réſolu complettement
, ni le cinquieme degré , ni aucun
des degrés ſupérieurs. Mais il ré.
ſultera fans doute de leurs travaux , ou
■ qu'ils donneront enfin la ſolution deſirée
; ou que cette recherche doit être
abandonnée , ſoit parce qu'on ne trouvera
pas généralement la forme des
- racines , ſoit parce qu'en ſuppoſant
- qu'on parvienne à la déterminer , les
calculs qu'il faudra faire enſuite , pour
- avoir les expreſſions mêmes de racines ,
feront d'une longueur inſurmontable. Je
ne pourrois guere donner ici une idée
nette des tentatives dont il eſt queſtion ,
ni des connoiſſances qu'elles ont déjaproduites.
D'ailleurs , cedétail demanderoit
une eſpece d'analyſe des ouvrages où
elles ſe trouvent; & la crainte de commettre
ſans le vouloir , quelque injustice ,
en attribuant à un Auteur ce qu'un autre
auroit peut - être le droit de revendiquer
, eſt ſuffiſante pour m'interdire toute
diſcuſſion ſur cet objet.
Il ne me reſte plus qu'à expoſer ici
briévement l'ordre que j'ai ſuivi dans
les deux ouvrages qu'on va lire. Mon
but ayant été d'écrire en faveur des Commençans
, & de les mener , pour ainſi
Ks :
154 MERCURE DE FRANCE.
dire par la main, depuis les premieres
notions de l'arithmétique , juſqu'aux
vérités les plus compoſées de l'algebre ;
j'ai dû m'attacher à mettre de la clarté
& de la ſuite dans les idées , à ne rien
avancer qu'à l'appui du raiſonnement &
de la démonstration , à expliquer le précepte
par l'exemple , ou à les fondre quek
quefois enſemble , lorſque ce moyen m'a
paru néceſſaire pour me faire mieux en
tendre. Quelques Auteurs ſe ſont propoſé
de ſuivre dans leurs ouvrages la
marche des inventeurs , c'est- à-dire ,d'expliquer
les propoſitions comme elles ont
été trouvées , ou qu'elles ont pu être
trouvées ſucceſſivement. Mais cette méthode
, qui a l'avantage d'exciter d'abord
la curiofité , ne peut pas être obſervée
long-temps ; & lorſque les vérités vien
nent à ſe compliquer , on eft obligé de
l'abandonner , pour éviter les longueurs.
Car l'eſprit humain étant borné par fa
nature , il n'arrive preſque jamais àun
but par le chemin le plus court ; il s'y
traîne ordinairement avec lenteur , &
par des détours dont on eft foi même
étonné , lorſqu'on vient enſuite à comparer
l'intervalle réel qui ſéparoit deux
propoſitions , avec l'eſpace qu'on a parFEVRIER.
1774. 155
couru pour les joindre enſemble. D'ailleurs
, une ſcience ne s'accroît ſouvent
qu'à l'occaſion d'une autre : il y a telle
recherche d'algebre qui doit fon origine
à une queſtion de géométrie ou de mé.
canique. Il n'eſt donc pas poſſible de
ſuivre exactement la marche des inven
teurs , fans renoncer en partieau mérite
de la préciſion , de l'élégance , & même
de la clarté . Si vous commencez par
cette méthode , & que vous l'abandon
niez pour en prendre une autre , vous
ôtez l'unité à votre ouvrage. Il auroit
mieux valu fans doute , adopter tout
d'un coup un ſyſtême où la gradation
des vérités fût uniforme, ſimple & lumineuſe.
J'ai travaillé fur ce dernier plan ;
mais je ſuis très-éloigné de croire que je
- l'aie bien rempli.
Il n'y a , comme on fait , que quatre
opérations principales dans l'arithmétique;
l'addition , la ſouſtraction , la mul
tiplication& la divifion. Toutes les autres
opérations qu'on fait ſur les noma
bres , dérivent de celles-là. J'ai donc tâ.
ché d'abord de les expliquer clairement ,
tantpour les nombres incomplexes , que
pour les nombres fractionnaires & complexes.
De- là , je paſſe à l'extraction des
racines quarrée & cube. Viennent en156
MERCURE DE FRANCE.
fuite les reglesd'alliage. Les proportions
arithmétique & géométrique font traî.
tées avec des détails ſuffiſans pour faire
bien entendre aux Lecteurs l'efprit &
P'uſage de cette théorie fi utile dans
toutes les parties des mathématiques . Il
m'a paru que ſa vraie place étoit dans
l'arithmétique , puiſque tout rapport eft
une ſouſtraction ou une diviſion ordinaire.
J'explique à la ſuite des proportions
géométriques , les regles de trois ,
de compagnie , d'intérêt & de fauffepoſition.
Les Logarithmes découlent de
l'analogie qu'il y a entre les deux progreffions
arithmétique & géométrique :
je crois n'avoir laiſſé aucune obfcurité
fur leur nature & fur la maniere dont
ils doivent être emp'oyés . Je finis par
donner des notions générales & élémentaires
des combinaiſons .
J'ai ſuivi dans l'Algebre le même ordre
que dans l'Arithmétique , pour toutesles
opérations qui fe correſpondent immédiatement
d'une ſcience à l'autre. Après
avoir expliqué l'Addition , la Souſtraction
, la Multiplication & la Diviſion ,
pour les quantités algébriques , rationnelles
ou radicales , entieres ou rompues ,
je paffe à la formation des puiffances &
al'extraction des racines de toutes fortes
FEVRIER. 1774. 157
de polynomes. De-là , j'entre dans la
théorie des équations ,& je la traite avec
tout le foin & le detail qui m'ont paru
néceſſaires pour en faciliter l'intelligence
& la pratique. Nous avons déjà remarqué
qu'on n'a des méthodes pour réfoudre
généralement les équations , quejuſqu'au
quatrieme degré incluſivement. Les formules
pour le troiſieme & le quatrieme
degré peuvent ſe ſimplifier en certains
cas que je développe. J'explique à fond la
maniere de tirer les racines des quantités
en partie commenfurables, en partie incommenfurables
du ſecond degré. Les
mêmes principes me fervent à faire voir
que toute quantité imaginaire peut être
regardée comme réſultante de laréſolution
d'une équation du ſecond degré : propofition
eſſentielle dans l'analyſe des équations.
M. d'Alembert avoit démontré depuis
long-temps ce théorême , par une
méthode très -ſavante , qui embraſſe dans
ſa généralité les quantites exponentielles .
La démonstration que je donne dumême
théorême , pour les équations , eſt nou.
velle , purement algébrique; & je crois
qu'on latrouvera très-ſimple.A ces théo .
ries fuccedent des conſidérations générales
ſur la nature des équations de tous les degrés.
Si , paſſé le quatrieme degré , on ne
158 MERCURE DE FRANCE.
fait point réfoudre d'équation générale ,
il y adumoins alors une foule d'équations
particulieres qui peuvent être réfolues ,
ou être abaiſſées à des degrés inférieurs.
C'eſt en examinant la maniere dont elles
font compoſées , qu'on peut parveniràles
réfoudre , ou à les décompoſer en d'autres
équations plus ſimples. J'obſerve donc
laloi fuivant laquelle ſe formeune équation
d'un degré quelconque ; & après
avoir démontré , chemin faiſant , au
moyen du même principe , la formule
pour élever un polynome à unepuiſſance
quelconque , entiere ou rompue , poſitive
ou négative , j'approfondis de plus en
plus la nature des équations . Sans connoître
les racines , je les foumets à diffé
rentes transformations qui fervent enſuite
à les trouver , foit exactement , ſoit au
moins d'une maniere approchée. Je dé
termine les racines égales ou inégales ,&
en général les facteurs rationnels d'un ordre
quelconque , qui peuvent être conte
nus dans une équation. Lorſque tous les
moyens de réfoudre exactement une équation,
font épuisés , il reſte la reſſource
de la réſoudre par approximation. J'em
ploie pour cela la méthode de Neuton
&je la préſentede maniere qu'on ne peut
en aucun cas , rencontrer de la difficulté à
FEVRIER. 1774. 159
faire l'opération dont il s'agit, ni à la pouffer
juſqu'à tel point d'exactitude qu'on
voudra. Cette méthode eſttrès- expéditive
pour la pratique , où l'on eſt rarement
obligé de pouffer l'approximation affez
loin, pour que le calcul devienne long&
pénible. Je parle , comme on voit , des équations
numériques. On peut toujours ,
dans l'uſage de l'Algebre , ramener à cette
claſſe les équations littérales ; car l'objet
de tout problême déterminé eſt de faire
trouver une inconnue mêlée avec des
quantités données ,& par conféquent exprimables
pardes nombres donnés. Ainfi ,
il ne reſte rien àdeſirer pour l'approximation
des racines , lorſqu'il eſt ſimplement
queſtion de réfoudre un problême parti .
culier qui endépend. Néanmoins , comme
il y a des casoù l'on a beſoin d'avoir , ſous
une forme générale , l'expreffion des ra .
cines d'une équation littérale , j'explique
l'uſage des ſuites directes& inverſes , pour
trouver ces fortes d'expreffions. La théo .
rie des équations eſt terminée par la méthode
d'éliminer les inconnues , & de
faire évanouir les radicaux , dans les équations
de tous les degrés. Je paſſe enfuite
å des recherches d'une autre nature : je
donne la maniere de ſommer pluſieurs
fuites curieuſes & utiles , telles que les
160 MERCURE DE FRANCE.
ſuites des puiſſances des nombres , les
ſuitesdes nombres figurés, les ſuites ré. (
currentes , &c. Enfin , j'expoſe la théorie
des logarithmes ſous un point de vue plus
général & plus approfondi que je n'avois
pu le faire dans l'Arithmétique.
Jen'endirai pas davantage fur ces deux
Traités: fionles trouve utiles ,j'aurai atteint
le but que je m'étois propoſé.
Des différens ouvrages que j'ai indiqués dans
ce Difcours , les uns forment des Traités à part,
les autres font répandus dans les Recueils desAcadémies
de Paris , de Lot Londres , de Pétersbourg , de
Berlin, de Bologne , &c. Il auroit été trop long
de les indiquer tous en détail .
Journal de la Nature conſidérée fous fes
différens aspects.
LE
E Journal de la Nature conſidéréeſous ses diffé
vens aspects , paroîtra par cahier de deux feuilles
in- 12. le premier & le quinze de chaque mois .
On ne doitpas confondre ce Journal avec l'Avantcoureur
, dont les droits ont été rétrocédés au Sr
Panckouke , libraire. Tout en differe , & doit néceffairement
en différer.
Nous nous occupons ici , diſent les éditeurs
des grands objets de la Nature; nous la confidé.
rons ſous des différens aſpects , & nous nous attachons
à rendre avec préciſion la ſcience phyſique
de l'Homme , celle des Animaux , des Végétaux
&
100 MERCUREDEFRASE
FEVRIER. 17744 16г
& des Minéraux. Le nouveau format que nous
reprenons eſt pour fervir de fuite à ce Journal ,
qui a paru in- 12. plufieurs années de fuite; nous
publions par deux feuilles tous les quinze jours .
due, & que nous ne foyons pas obligés de les divi
afin que les articles importans aient plus d'étenfer
comme nous y étions d'abord forcés .
Nous ne chargeons rien au prix de ce Journal ,
0,228 qui fera pareillement
at de 12 liv. par an , rendu port
franc par la pofte , tant à Paris qu'en Province.
Nous aurons foin que le nombre de 52 feuilles ſe
bat queje to people
mis
trouve
également
dans
le cours
de l'année
. mances
, dePerersborg
,de
ຕ
MM. les Souſcripteursfont priés de donner leur
nom & leur adreſſe écrits Liſiblement , & d'envoyer
lafomme de 12 liv. port franc , ainsi que la Lettre dette trop lot d'avis, au Sieur LACOMBE , libraire , rue Christine.
sileniefoutja Avis de M. d'Alembert fur l'histoire de
defourfos difta
de deux few
chaque
mos
J
l'Académie Françoise .
'Ar annoncé dans l'aſſemblée publique de l'A .
cadémie, le 25 Août 1772 , que je me propofois
1.
de continuer
Thiſtoire
de cette Compagnie
depuis
opraweder
au St
elitears,
confi
sa
&-
l'année 17co , où M. l'Abbé d'Olivet a fini. La
principale partie de mon travail , qui est déjà fort
avancé , confifte dans l'Eloge des Académiciens
morts depuis cette époque , & dont je joins ici
la lifte. J'ai marqué d'une étoile les noms de ceux
fur lesquels j'ai besoin de mémoires ; mais je recevrai
avec reconnoiſſance les anecdotes qu'on
voudra bien me communiquer ſur les autres,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
pourvu qu'elles foient peu connues. Ceux qui
s'intéreſſent aux Académiciens dont il s'agit , pourront
m'adreſſer leurs mémoires francs de port ,
s'il eſt poſſible , rue St Dominique , vis - à - vis
Belle- Chaffe . J'avertis queje ne ferai point uſage
des mémoires anonymes .
A Paris , ce 18 Janvier 1774.
Liste des membres de l'Académie Françoise ,
morts depuis 1700. יני
MM. de Segrais , * de Clermont - Tonnerre
Evêque de Noyon, le Préſident Roſe , Charpentier
, de Coiflin , Perrault , Boffuet , * Charles
Boileau , * Teſtu de Mauroi , Teſtu de Belval ,
Coufin, Gallois , * Colbert Archev. de Rouen ,
Th. Corneille , de Crecy , Fléchier , Deſpréaux ,
Tallemant , Regnier , de Silleri Evêque de Soiffons
, * l'Abbé de Clerembault , * Chamillart
Evêque de Senlis , de Tourreil,le Cardinal d'Ef
trées , Fénnelon , de Callieres , l'Abbé de Louvois .
Abeille , * l'Abbé d'Eſtrées , Geneſt , * de Mi.
meure , de Dangeau , Renaudot , Huet , d'Argenfon
, Maffieu , Dacier , Campiſtron , l'Abbé Fleu.
ri, la Chapelle , Card. du Bois , * de Meſmes ,
l'Abbé de Dangeau , l'Abbé de Choiſy , * l'Abbé
de Roquette , * D. de la Force , Boivin , * de
Nefimond Archevêque de Toulouſe , Malezieu ,
de Sacy , la Monnoye , Fraguier , de la Loubere ,
deValincourt, * Poncet Evêque d'Angers , de la
Faye , de la Motte , de Morville , Caumartin
Evêque de Blois , Dantin Evêque de Langres ,
Coiflin Evêque de Metz , Maréchal de Villars ,
Adam , Portail , * Buſſy - Rabutin Evêque de
Luçon , * Malet , Mar. d'Etrées, Card.de Poli
FEVRIER. 1774. 163
1.
M
202
*
gnac , D. de la Tremoille, Dubos , Houteville , Maffillon, de St Pierre , Gard. de Fleury , l'Abbé
Bignon , de St Aulaire, Gedoyn , l'Ab. de Rothe .
lin , Bouhier , * Mongin Ev. de Bazas , Mongault
, Ab. Girard , Danchet , Card. de Rohan ,
Amelot , Terraſſon , Languet Arch. de Sens , de
Boze , Deftouches , la Chauffée . * Surian Ev. de
Venfe , Montesquieu . Boyer Ev. de Mirepoix ,
Card. de Soubife, Fontenelle , Boifly, Maupertuis ,
Mirabaud , Vaureal , Ev. de Rennes , Sallier ,
I'Ab . de St Cyr , Duremel , * Seguy , Mar. de Belle-
Ifle , Crebillon , Marivaux , Bougainville , Hardion
, d'Olivet , Trublet , * Duc de Villars , Moncrif,
Henault, Alary , C. de Clermont , Mairan ,
Bignon , Duclos .
ACADEMIE.
I.
Extrait de la flance publique de l'Academie
des Sciences , arts & belles - lettres
de Dijon , tenue le 5 Août dans lefalon
d'un hôtel dont S. M. vient de permettre
à l'Académie de faire l'acquisition .
M. MARET , fecrétaire perpétuel pour
La partie des ſciences , a ouvert la féance.
Il a dit que l'Académie avoit propoſé
pour le ſujet du prix qu'elle devoit dif
tribuer ce jour là.
ود De déterminer quelles font les ma,
L2
164 MERCURE DE FRANCE
و د
و د
و د
و د
ود
ود
ladies dans lesquelles la médecine ex
pectante eſt préférable à l'agiſſante , &
à quels ſignes le Médecin reconnoît
qu'il doit agir ou reſter dans l'inaction
en attendant le moment favorable pour
placer les remedes ;
Que cette compagnie voyoit avec cha -
grin qu'aucune des pieces envoyées au
concours n'avoit rempli ſes vues , &qu'el
le propoſoit le même fujet pour le prix
de 1776 , qui fera doublé & formé de
deux médailles d'or chacune de 300 liv.
Il a ajouté que l'auteur d'une piece qui
a pour épigraphe :
Cum ergò fint . occafiones quædam faciendi
, quædam ceſſandi , difcendum quæ
fint occafiones curandi & qua abftinendi à
curationibus ,
• étoit celui qui avoit le mieux vu la
matiere ; mais que le manuſcrit avoit été
envoyé ſi incomplet qu'il n'avoit pas été
poffible d'en apprécier au juſte le mérite.
Je n'aurai donc pas la fatisfaction de
célébrer un triomphe , a dit enſuite M.
Maret: il ne me reſte que le trifte emploi
de répandre quelques fleurs fur le
tombeau de M. Hoin que l'Académie a
perdu dans le cours de cette année. Mais ,
avant de rendre à cet académicien lejufte
tribut de louanges qu'il mérita par la
FEVRIER. 1774. 165
vie la plus laboricuſe & par des talens
I diſtingués , qu'il me foit permis de m'arrêter
à confidérer le ſpectacle qui frappe
en ce moment nos yeux , & qui fera dans
nos annales une époque bien mémorable ,
C'étoit la premiere fois que l'Acadé .
mie tenoit ſa ſéance dans l'hôtel qu'elle a
acquis. M. le Comte de Buffon , le plus
ancien de ſes membres , y alloit lire un
mémoire. M. Maret ſaiſiſſant cette cir-
- conſtance , a dit :
Un fenat auguſte , des directeurs éclairés
, pénétrés des vues philofophiques de
notre illuftre fondateur , nous ont ouvert
ce nouveau lycée * ; une Dame philoſophe,
auſſi bienfaiſante que reſpectable ** ,
ſe fait un plaifir de le décorer , & la voix
du plus grand , du plus célebre de nos
compatriotes vient en faire réſonner les
voûtes .
Objets heureux de tant de bienfaits !
nous qu'un voeu folemnel oblige plus particulierement
à travailler pour la gloire
.:
*C'eſt par un arrangement fait avec MM. les
Directeurs , & approuvé parle Parlement , que
l'Académie s'eſt vu dans le cas d'acquérir l'hôtel
de Grandmont.
**Mde la Comteſſe de Loriol , douairaire de
M. de Chintrey.
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
denotrepatrie , pour l'utilité de nos concitoyens
, faififfons cet inſtant pour renouveler
nos fermens : que ſi quelque
jour nous laiffions éteindre ou même ralentir
le beau feu qui nous anime , ces
voûtes puiffent nous faire rougir denotre
langueur ; ces voûtes puiſſent nous dire :
c'eſt ici que Buffon , plus ſcavant& plus
éloquent que Pline , vint vous honorer
en s'aſſeyant parmi vous ; c'eſt ici que ,
dans l'enthouſiaſme excité parſa préſence,
vous jurâtes de tout entreprendre pour
vous rendre dignes delui , & vous reftez
dans l'inaction ! Tous vos illuſtres compatriotes
refpirent ici dans leurs buſtes ; &
leurs regards ne tombent que fur une
poſtérité peu digne de leur gloire ! Enfin
toutannonceici les eſpérancesde la patrie
& les honneurs que vous étiez afſurés
d'obtenir ;&vous renoncez à ces honneurs,
&vous enlevez à une mere tendre la fatisfaction
de s'applaudir de votre exif
tence!
Non , Meſſieurs , jamais nous ne nous
attirerons de tels reproches ; nous entrons
dans ce lycée ſous de trop heureux aufpices.
Au feul fouvenir de ce beau jour ,
nos coeurs enflammés du plus ardent patriotifme
s'efforceront de nous mériterles
FEVRIE R. 1774. 167
noms de bons citoyens ,de véritables académiciens.
M. Maret a lu enfuite l'E'oge de M.
Hoin , académicien penſionnaire , Lieutenant
de M. le premier Chirurgien du
Roi , correfpondant de l'Académie royale
de Chirurgie & de la Société littéraire
de Clermont- Ferrand.
Une expoſition des événemens de la
vie de cet académicien enlevé par une
mort prématurée , & une notice de fes
ouvrages ont prouvé que M. Hoin , né
avec un goût décidé pour les ſciences &
les lettres , une ardeur peu connue pour
le travail , le defir de fe rendre utile ,
une ame fenfible , tendre & active , étoit
un citoyen précicux , digne de l'attachement
de fa famille & de fa patrie ,& qui
méritoit l'eſtime de tous ceux qui favent
apprécier les hommes.
M. le Comte de Buffon a fait lecture
d'un chapitre d'un ouvrage qui a pour objet
l'expofition des époques de la Nature.
Les avantages que l'on retire dans l'hiftoire
des époques formées par les événe .
mens mémorables , fervent à M. de Buffon
pour faire fentir l'importance de fon
entrepriſe. Il fait voir dans l'exorde de fon
ouvrage que c'eſt par la recherche des différentes
époques de la Naturequ'on peut
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
parvenir à la connoiſſance de fon antiquité.
وو Pofons, dit-il,un certainnombre de
,, pierres numéraires ſur la route éternelle
,, du temps. ,, Cette belle expreffion doit
faire concevoir tout le projet de M. de
Buffon.
On connoît le talent de ce célebre naturaliſte
pour l'exécution ; & dans l'impoffibilité
de donner ici un extrait fatisfaifant
du chapitre qu'il a lu , on ſe contentera
de dire que le Public y a retrouvé la
touche favante & fublime de l'auteur de
Phiſtoire naturelle,
Cette lecture a été ſuivie decelle d'une
ſcene lyrique de Pigmalion par M. Gueneau
de Mont-beillard. On ne pourroit la
faire connoître qu'en la donnant en entier
, & , comme lesbornesd'un extrait ne
le permettent pas, on ſe contentera de
copier l'avant-propos qu'il a fait en annonçant
cette ſcene.
ود
ود
و و
Elle a déjà été exécutée par M Roufſeau
de Genève , eſt-il dit, & exécutée
avec beaucoupd'art & de génie. Sidonc
j'ai ofé traiter le même ſujet, cen'eſt
point dansla vaine idée de faire mieux ,
,, ni même auſſi-bien ; mais c'eſt parce que
le ſujet m'a entraîné , & qu'il m'a pre-
?, ſenté des points devue qui ont échappé
ود
FEVRIER. 1774. 160
, à M. Rouſſeau , ou qu'il a négligés,
,, parce qu'ils n'étoient pas de ſon plan."
Les perſonnes qui connoiſſent le faire
énergique de M. Gueneau de Mont-beillard
, préſumeront facilement que cette
ſcene a été rendue avec autant de ſenſibilité
que de force & d'élégance ; celles qui
n'ont aucune idée du ſtyle &de la manie
re de l'auteur , pourront s'en faire une en
apprenant que M. le Comte de Buffon a
confié à cet académicien une partie de
l'hiſtoire des oiſeaux.
M. de Broſſe a lu un eſſai de géographie
éthymologique ſur les noms donnés
aux peuples Scytes anciens & modernes .
Cet ouvrage va être connu par l'impreffion,
puiſqu'il fera inféré dans le ſecond
volume des mémoires de l'Académie , actuellement
ſous preffe.
Le préjugé qui paroît condamner les
femmes à renoncer aux honneurs académiques
, a été attaqué par M. Saifi . Il
en a prouvé l'injustice par des raiſonnemens
concluants & par des faits déciſifs.
Le Sr. Baillot , jeune homme de vingt
un ans , fuppléant au collegede cette ville ,
avoit envoyé à l'Académie , des Stances
que lui avoit dictées la préſencede M. de
Buffon.
LS
170 MERCURE DE FRANCE
M. de Morveau en a fait la lecture;
elles ont été inférées dans ce Mercure ..
ود
I I.
MARSEILLE.
L'Académie des belles-lettres , ſcien-
,, ces & arts de Marſeille , s'empreſſede
,, rendre publique une lettre qui prouve
combien le célebre la Fontaine , en
honorant ſa Nation , aacquis de droits
fur l'admiration& la reconnoiſſancede
toutes les autres ."
ود
"
ود
ود
Copie de la Lettre d'un Etranger anonyme ,
à M. Mourraille , Secrétaire perpétuelde
l'Académie des belles - lettres , ſciences
& arts de Marseille .
MONSIEUR ,
Ce n'eſt que ces jours- ci quej'apprends
par la voie du Mercure , que l'Académie
des belles lettres , ſciences & arts de Mar.
feille , propoſe , entre autres , pour ſujet
du prix de l'année prochaine , l'Eloge de
la Fontaine. Comme j'ai une admiration
particuliere pour cegrand homme , & que
je m'intéreſſe à ſagloire , comme ſi j'étois
fon compatriote , je commence d'abord
par remercier l'Académie qui veut bien
FEVRIER. 1774. 17
procurer un digne éloge de cet écrivain
ſupérieur qu'on ne peut aſſez louer , &je
prends en même temps la liberté de préſenter
deux mille livres , que je prie l'Académie
de Marseille de vouloir bien
■ joindre à la médaille de la valeur de trois
cent livres , deſtinée par elle pour cet éloge;
de maniere que celui , qui , au jugement
de l'Académie de Marseille , aura
rendu le meilleur hommage à la Fontaine ,
recevra un prix de deux mille trois cent
livres .
La ſeule grace que je demanderois ,
Monfieur, fi ellepouvoit m'être accordée,
feroit d'étendre, en faveur de ce feul prix ,
le terme juſqu'auquel on recevra les ou
vragespourle concours. J'aurai beaucoup
de reconnoiffance , fi on veut bien recevoir
lefdits ouvrages juſqu'au 15 de Juin ,
ou juſqu'au premier Juillet. Au reſte je
ne mets point de claufe ; ce ne feroit
qu'un plaifir de plus pour moi.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec
toute l'eſtime & la conſidération diſtinguée
qu'on doit à ceux quicultivent leur
- raiſon , & s'intéreſſent au progrès de l'ef
prit humain,
Votre très -humble & trèsobéiffant
ferviteur ***.
A.... le ... 1773 .
172 MERCURE DE FRANCE.
C
:
Je ne mets point mon inutile nom au
bas de cette Lettre , ce que vous
voudrez bien excufer.
PS. En publiant là-deſſus ce que vous
jugerez à propos , je vous prie , Monfieur ,
de dire ſimplement en parlant de moi ,
un Etranger , fans même faire connoître
le lieu d'où cette Lettre eſt datée.
ود L'Académie de Marseille comptera
donc les deux mille livres qu'elle a
,, reçues , à l'auteur de l'Eloge de la Fon-
„ taine , qu'elle couronnera , en même-
„ temps qu'elle lui donnera la médaille
و د
d'or déjà annoncée ; &, pour ſe con-
,, former entierement au defir de l'Ano-
,, nyme , elle a délibéré de fixer au pre-
و د
mier Juillet prochain , le terme juf-
,, qu'auquel elle admettra au concours
les Eloges de ce poëte inimitable. "....
J'ai l'honneur d'ètre , &c.
22
MOURRAILLE.
SPECTACLES .
OPERA.
1
L'ACADEMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 25 Janvier , la premiere re.
2
FEVRIER. 1774. 17
préſentation de la repriſe des fragmens
compoſés de l'acte du Feu ou la Vestale ,
de l'acte de la Terre ou Vertumne & Po.
1 mone , & du Devin du Village .
Les deux premiers actes font tirés du
ballet des Elémens , paroles de M. Roi ,
muſique de Deſtouches & Lalande ; le
Devin du Village eſt de M. Rouffeau
pour le poëme & 11 mufique.
Ces fragmens ont été fort bien remis ,
& quoique très- connus , ils ont fait encore
beaucoup de plaifir. M. l'Arrivée &
Mile Duplant font très- applaudis dans
l'acte de la Veſtale ; M.le Gros & Mile
Arnould jouent & chantent , à la fatisfaction
des amateurs , les rôles de Vertumne
& Pomone dans l'acte de la Terre. Mlle
Rofalie , MM . Tirot & Gelin ont réuni
tous les fuffrages dans le Devin du Village.
Les ballets font très - agréables.
Dans le premier acte M. Veftris & Mile
Heinel danſent avec la perfection que
l'on attend de leurs talens. Miles Guimard
& Peflin , & M. Gardel paroiſſent
avec diſtinction dans le fecondacte , ainſi
que Mlles le Clerc , Heidous , & Mrs d'Auberval
, Maltér & Defpréaux dans le ze.
acte. Il y a pluſieurs morceaux de muſique
ajoutés aux fragmens , qui ont été remar174
MERCURE DE FRANCE .
qués , particulierement une belle farabande
& une chaconne de main de maî
tre dans l'acte du Feu.
COMEDIE FRANCOISE.
LES Comédiens François ont donné le
famedi 15 de Janvier , la premiere repréfentation
de Sophonishe , tragédie de Mairet
, corrigée par M. de Voltaire.
Cette tragédie eſt fameuſe dans l'hiſ
toire du théâtre. Elle parut long - temps
avant le Cid. Elle eſt la premiere qui apprit
aux François les regles de la tragédie
& qui mit le théâtre en honneur. M. de
Voltaire a rajeuni ce drame , tout ingrat
qu'en ſoit le ſujet; mais il étoit digne de
ce grand maître de faire connoître , autant
qu'il étoit poffible , ce premier effor
du génie.
ACTE I. Syphax , Roi de Numidie , ſe
plaint de l'infidélité de Sophonisbe fon
épouſe , dont il afurpris une lettre qu'elle
écrit à Maffiniſſe , Roi d'une partie de la
Numidie. Il fait venir la Reine & l'oblige
de ſe juftifier. Il la quitte enſuite pour
aller défendre ſa ville contre les RoFEVRIER.
1774. 175
mains. La Reine avoue à ſa confidente
le crime de fon amour.
ACTE II. Sophonisbe eſt effrayée du
bruit du combat. Elle apprend la mort
de Syphax fon époux , & le triomphe&
⚫ la clemence du jeune Maffiniffe. Elle fort
à la vue du vainqueur. Maſſiniſſe s'indigne
de l'orgueil des Romains & de leur
domination. On lui donne le billet que
Sophonisbe a écrit. La Reine vient lui
rendre hommage , & demander ſon appui
contre la haine des Romains. Maſſiniſſe
veut qu'elle conferve l'honneur du
rang ſuprême. Cependant Lelie , lieutenant
de Scipion , annonce que Sophonis.
be doit étre l'eſclave de Rome.
ACTE III. Lelie ne déguiſe pas à Mafſiniſſe
que c'eſt au Sénat à régler fon def
tin& celui de Sophonisbe. Maſſiniſſe ne
peut contenir ſa fureur. Il ſe prépare à
venger fon injure. Il unit fon fortà celui
de Sophonisbe , qui ne peut refufer pour
époux fon vengeur & fon appui .
ACTE IV . Lelie donne des ordres pour
prévenir le complot que Maffiniſſe a
formé de détruire les Romains. Maffiniſſe
eſt lui-même arrêté dans fon palais.
Scipion lui confirme que l'ordre du Sénat
eft de donner des fers à Sophonisbe. Maffi176
MERCURE DE FRANCE.
niſſe demande ſeulement la liberté de
voir la Reine pour la derniere fois. Ce
Roi déplore ſon fort , & abhorre la funeſte
amitié des Romains. Dans ces momens
cruels,Sophonisbe ranime le courage
deMaffiniffe. Ces deux malheureux époux
projettent d'enlever parleut mort la proie
que pourſuivent les Romains.
ACTE V. Scipion croit pouvoir ſubju
guer l'inconſtance de Maffiniffe par la
fermeté jointe avec la clémence ; mais
Lélie craint l'amour & le déſefpoir de ce
Numide. Il conſeille au Conful de s'aſſurer
de Sophonisbe. Phédime , confidente
de la Reine , dit à Scipion que bientôt
Sophonisbe vareconnoître en lui fon maî
tre& fon vainqueur. Maſſiniſſe lui-même
vient offrir aux Romains leur victime;
mais au moment de livrer la Reine
il dit au Conful , en lui montrant Sophonisbe
étendue ſur un lit avec unpoignard
dans le ſein.
Tiens , la voilà , perfide ! elle eſt devant tes yeux.
La connois-tu ?
SCIPION.
Cruel!
SOPHONISBE à Maſſiniſſe.
Viens , que ta main chérie
Acheve
FEVRIER. 1774. 177
م
Acheve de m'öter ce fardeau de la vie.
Digne époux , je meurs libre , & je meurs dans tes
bras.
MASSINISSE.
Je vous la rends , Romains. Elle eft à vous.
SCIPION.
Malheureux ! qu'as -tu fait ?
Hélas !
MASSINISSE.
Ses volontés , les miennes
Sur ces bras tout fanglants viens eſſayer tes chafnes.
Approche , où ſont tes fers ?
LÉLIE.
O fpectacle d'horreur !
MASSINISSE à Scipion .
Tu recules d'effroi ! Que devient ton grand coeur ?
Il se met entre Sophonisbe & les Romains.
Monftres qui par mes mains avez commis mon
crime ,
Allez au Capitole offrir votre victime.
Montrez à votre peuple , autour d'elle empreſſe ,
Ce coeur , ce noble coeur que vous avez percé.
M
178 MERCURE DE FRANCE
Jouis de ce triomphe . Es - tu content , barbare ?
Tu le dois à mes foins , c'eft moi qui le prépare .
Ai-je affez fatisfait ta triſte vanité ,
Et de tes jeux romains l'infame atrocité ?
Triomphe , Scipion : fi les Dieux qui m'entendent
Accordent les faveurs que les mourans demandent.
Si , devançant les temps , le grand voile du fort *
Se tire à nos regards au moment de la mort ,
Je vois dans l'avenir Sophonisbe vengée ,
Rome à fon tour fanglante , à fon tour faccagée ,
Expiant dans fon fang fes triomphes affreux ,
Et les fers & l'opprobre accablant tes neveux.
Je vois vingt Natioús de toi-même ignorées ,
Que le Nord vomira des mers hyperborées ,
Dans votre indigne fang vos temples renverfés ;
Ses temples qu'Annibal 'a du moins menacés ;
Tous les vils defcendans des Catons , des Emiles ,
Aux fers des Etrangers tendant des bras ferviles ;
** Ton Capitole en cendre , & tes Dieux pleins d'effroi ,
Détruits par des tyrans moins funeftes que toi.
Avant que Rome tombe au gré de ma furie ,
Va mourir oublié , chaffé de ta patrie ."
Je meurs , mais dans la mienne & c'eſt en te bravant.
Le poifon que j'ai pris agit trop lentement .
Ce fer que j'enfonçai dans le ſein de ma femme +
Joint mon fang à fon fang , mon ame à ſa grande ame .
Va , je ne veux pas même un tombeau de tes mains .
* C'étoit une opinion reçue .
+ Il tire le poignard du ſein de Sophonisbe , & tombe
auprès d'elle.
FEVRIER. 1774. 179
La tragédie de Mairet eft fondée ſur
une intrigue trop peu intereffante. La
querelle d'un mari jaloux & d'une femme
infidelle cft d.placée dans cettepicce . Les
Rois Syphax & Maffiniffe font trop avilis
- par leur foibleffe. Cependant M. de Voltaire
a mis dans cette tragédie plus de
convenance ; il y a répandu des détails
très - heureux ; il y a donné de l'intérêt
, & il a fait un tableau grand& vraiment
tragique de la mort de Sophonisbe .
Mais tout l'art de ce grand écrivain n'a
pu couvrir les défauts de Mairet , &donner
à Sophonisbe l'éclat & la perfection
que nous cherchons & que nous admirons
dans les chef- d'oeuvres de fon génie. Le
rôle de Sophonisbe a été bien joué par
Mde Veftris . M. Lekain a repréſenté
Maffinisse , M. d'Alinval Syphax , M.
Molé Scipion , M. Brifard Lélic.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens doivent donner
inceſſamment la Rosiere , comédie en
trois aćtes , mêlée d'ariettes dont la mufique
eſt de M. Gretry.
DÉBUT.
C
Le Sr Demery a débuté dans Tom - Fo.
nes , dans le Soldat Magicien , dans le
Déserteur , dans l'Amoureux de Quinze
ans, & dans pluſieurs autres comédies ,
où il a rempli les rôles de baſſe- taille. Il
a du feu , de l'habitude & de l'intelligence.
Sa figure & ſa voix font agréables.
Cet acteur a déjà paru il y a deux ans ſur
ce théâtre ; il a beaucoup avancé ſon talent
par fon travail en Province ; il peut
ſe rendre utile à la Comédie , & intéreſſant
pour le Public , en étudiant & perfectionnant
fon jeu , & s'appliquant à
rendre la muſique avec juſteſſe & précifion.
FEVRIER. 1774. 181
ARTS.
GRAVURES.
I.
Costume des anciens Peuples , par M. Dandre
Bardon , profeſſeur de l'Académie
royale de peinture & de ſculpture ,
quinzieme cahier in-4°. A Paris , rue
Dauphine , chez Jombert & Cellot.
ILES chars de triomphe des Anciens &
les fymboles de la déification nous font
préſentés dans ce cahier qui termine le
coftume des Grecs & des Romains , formant
la premiere partie de l'ouvrage fur
le coftume des anciens Peuples .
:
II.
On trouve chez M. Lebas , Graveur
du Cabinet du Roi , rue de la Harpe ,
pluſieurs eſtampes nouvelles , qui méritent
l'attention des amateurs ; ſavoir.
La fraîche matinée , d'après Carle Du.
jardin. La grandeur de cette eftampe ,
d'environ 12 pouces de hauteur , & 12
- de largeur , faite par M. Lebas , eſt d'un
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
travail précieux & pittoresque , exécutée
avec la préciſion la plus fidelle & la plus
propre à reprefenter toutes les beautés
de l'original , prix. 3 liv.
Le meme maître a gravé avec beaucoup
de foin , d'après Brakenburg ,
deux eftampes en pendant , de deux
pouces en hauteur , & neuf & demi en
largeur ; le plaisir de la danse , & le réfultat
du jeu , prix , chacune.. 1 1. 10 f. .
Le Violon hollandois , & le Vicillard
joyeux , d'après Oftade , deux eftampes
en pendant , 10 pouces de hauteur &
8 de largeur ; la premiere , gravée fous
la direction de M. Lebas , & la feconde ,
par M. David , dont le burin flatteur &
brillant , eft varié avec intelligence.
La onzieme & douzieme vue d'Italie
, d'après M. Vernet ; hauteur , ſept
pouces ; largeur , neuf pouces ; gravées
avec beaucoup d'art , par M. C. Veisbrod
, prix , chacune... 1 1. 10 f.
P
MUSIQUE.
REMIER Concerto à violon principal.
Premier & fecond violon alto & bafle ,
arrangé fur dès ariettes des opéras de Luci .
FEVRIER. 1774. 183
le & du Déferteur , dédié à M.de Brier ,
Eeuyer , grand Pailli heréditaire des
Vile & Territoire de Dunk rque ; par
J. B. Dupont , premier violon du concert
de Dunkerque , prix , 3 liv. 12 f. A
Dunkerque , chez l'Auteur. A Paris , chez
M. Borcily , rue S. Victor , vis-à - vis la
Forme , Bignou , Graveur , Place du
vieux Louvre , & aux adreffes ordinaires
de muſique,
Sci duelti per due flauti traverſi , del fignore
Antonio Rodill , ordinario della
mufica dil Rei di Portugalle in Lisbona,
prix , 4 liv. 16 fols . A Paris , chez Bignou
, Place du vieux Louvre , & aux
adreffes ordinaires de muſique .
:
Sonates en trio pour la harpe , le cla .
vecin ou le piano forte & violon , par
M. de Mignaux , ordinaire de la mufique
du Roi.
Ces pieces peuvent s'exécuter avec la
harpe & le violon , de même avec le
clavecin & le violon , prix 7 liv. 4 f. A
Versailles , chez l'Auteur , rue de la
' Pompe , à l'hôtel de Baviere , & à Paris
, aux adreſſes ordinaires , à Lyon ,
chez M. Caſtaud .
M 4
I13.4 MERCURE DE FRANCE.
Ces fonates font dédiées à Madame
la Dauphine par cette épître en vers .
Vos vertus font le bonheur de la France .
Sur votre lyre on entend vos accens .
On veut louer ; vous impoſez filence ,
Pour obéir on ſe fait violence .
Le reſpect éteint notre encens.
De vos talens faiſons myſtere .
Les publier feroit vous offenfer.
En vous offrant de quoi les excufer
Je les aurai loués fans vous déplaire.
2
Six Quatuor dialogués d'un genre nouveaupour
deux violons alto& baſſe , compofés
par M. Deſnoſe , profeſſeur de vio-
Ion à Toulouſe ; dédiés aux Amateurs
de l'harmonie; 2. oeuvre ; prix , 9liv . A
Toulouſe , chez l'auteur ,& chez Brunet ,
marchand de muſique. A Paris , aux adrefſes
de muſique.
ECRITURE
Tableau fait à la plume.
Le Roi ayant honoré les ſieurs Paillafſon
& Potier , Vérificateurs & Membres
de l'Académie Royale d'écriture ,
M
FEVRIER. 1774. 185
chacun d'un brevet d'écrivains de fon
cabinet ; ils ont cru devoir en rendre
hommage à Sa Majesté , en lui offrant
un tableau , dont le titre porte : Ном-
MAGE AU ROI . Il repréſente danslefond
d'une vaſte architecture , ornée de colonnes
cannelées & de vaſes , une bibliotheque
, au- deſſus de laquelle eſt peinte
la préſentation d'une médaille à Sa Majeſté
par l'Académie Royale d'écriture ,
le 10 Avril 1763. A l'entrée de la même
bibliotheque, eſt ſurun piédeſtal l'Ecriture
, qui écrit les faſtes de Louis
XV. le Bien aimé. Minerve eſt vis-à vis
d'un côté , qui ſupplie le Roi qui eſt de
l'autre , d'agréer l'hommage des deux
Artiſtes , & qui lit à Sa Majeſté les vers
ſuivans , tracés ſur le devant du piédeftal.
Solide appui de mon empire ,
Louis , de ſes Sujets , anime les talens ;
Il vient de rendre à l'art d'écrire
Un titre glorieux perdu depuis long- temps.
Ces artiſtes flattés d'un ſi grand avantage
Ofent préfenter par ma voix ,
Les voeux ardens , le tendre hommage ,
Qu'ils doivent au meilleur des Rois.
:
M5
186 MERCURE DE FRANCE .
Au fommet de l'architecture eſt la Re.
nommée , qui publie l'honneur, dont le
Roi décore les Artiſtes. Entre les colonnes
font des médaillons , où se trouvent
les noms de ceux qui ont été écrivains
des Rois prédéceſſeurs de notre Monarque.
Les bas reliefs des colonnes repré
fentent à droite le Prince Dagobert , fils
de Clotaire II , qui apprend d'Andrégifile
l'art d'écrire , & à gauche , le Roi
Louis XII , accordant des privileges à
deux célebres écrivains. Dans l'avantcorps
de la bibliotheque , font les buſtes
de Colbert & de Paris , qui ont protégé
l'écriture.
Ce tableau en architecture en couleur
& en traits d'écriture , a été préſenté à
Sa Majefté par les deux Auteurs , le 31
Décembre 1773 .
DISCOURS lu à l'ouverture de l'Académie
Royale d'écriture , en présence de
M. de Sartine , Conseiller d'Etat , Lieutenant
Général de Police , & de M.
Moreau , Procureur du Roi du Châtelet
de Paris , par M. Guillaume , Directeur.
Le 23 Novembre 1773.
FEVRIER. 1774. 107
|
1
1
MM. Il m'eſt bien glorieux d'être élu
une feconde fois , pour ocuper la place
de Direct ur de l'Academie Royale d'é .
criture. Votre confiance me flatteantant
qu'elle m'honore ; mais ele ne m'ayeugle
pas. Si le zèle que vous me connoiffez
vous y a déterminés , j'aurai le
plaifir de vous feconder dans toutes vos
operations , j'y apporterai mesfoins , pour
vous prouver mon fincere attachment ,
&juftifier votre choix .
La reconnoiffance oft une vertu très
eftimée parmi les gens de bien , elle eft
gravée dans nos coeurs , envers les deux
illuftres Magiftrats qui nous honorent da
leur préfence .
Le repos paifble dont jouit cette
Ville , occupe nuit & jour le premier ,
tandis qu'il s'en prive lui même ; & par
une grace toute particuliere pour nous ,
il facrifie des momens précieux , pour
nous entendre & pour nous animer. Les
privileges des citoyens font entre les
mains du fecond , il en eſt le confervateur;
fa bonté pour nous , tend également
au même but. Rien n'échappe
à leur fcience , à leur prudence , à leur
fageffe , & nous fentons vivement dans
cet heureux jour , combien ils ſe font
183 MERCURE DE FRANCE.
un vrai plaiſir de maintenir notre Académie
, afin de la faire proſpérer ſous
l'auguſte antorité de Louis le Bienaimé
, fon fondateur & fon protecteur.
Pour répondre à leur bienveillance ,
nous avons bien des choſes à examiner ,
à corriger & à perfectionner. Les premiers
ouvrages ſont commencés , ils font
conſtatés dans l'état même où ils ſe
trouvent.
La carriere où nous allons rentrer eſt
ouverte ; nous en diftinguons ſans peine
tous les points de vue , nous en connoiſſons
tous les ſentiers ; mais il faudra
pluſieurs années pour la parcourir.
Quelle fatisfaction pour nous , мм. ,
ſi par nos travaux , nous réuſſiſſons à
intéreſſer les perſonnes ſavantes & éclairées
qui nous écoutent ; ſi tous les citoyens
de cette Capitale y applaudiſſent ;
enfin , fi nous avons le bonheur & la
gloire de les rendre tels , qu'ils foient
utiles à tous les habitans du Royaume.
10900
FEVRIER. 1774. 189
RÉPONSE de M. de Voltaire à M. le
Baron d'Espagnac .
A Ferney , le 10 Janvier 1774
Je vous demande bien pardon , Monſieur
, de n'avoir pas répondu plutôt à la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire. J'ai été très malade comme à
mon ordinaire , & j'ai voulu laiſſer paffer
les complimens du jour de l'an .
Pour les complimens que vous recevez
, Monfieur , de toutes parts fur votre
belle& inftructive Hiſtoire du Maréchal
de Saxe , ils ne paſſeront pas fitôt. Je
vous fupplie de me compter au nombre
de ceux qui ont admiré les premiers cet
Ouvrage. Quoique je ne fois pas militaire
, j'ai fenti bientôt que vous avez
fait le Breviaire des Gens de Guerre. Je
ſouhaite que la France demeure longtems
en paix , & que quand il faudra
marcher en campagne , tous les Officiers
fachent votre livre par coeur.
J'ai l'honneur d'être &c .
VOLTAIRE.
'190 MERCURE DE FRANCE.
TRAIT D'AMITIE.
LeEsS liens dont l'amitié ſe ſert pour
enchaîner les coeurs , font indiſſolubles .
Il fuffit de lire le trait ſuivant , pour
étre convaincu de cette vérité .
Deux jeunes gens de familles diftingués
, avoient formé dès leur enfance ,
une amitié fi vive , qu'ils ne pouvoient
ſe ſéparer d'un inſtant. Ils fepromenoient
un jour d'été fur le bord de la Meuſe.
La chaleur , la riviere même , ſemblerent
les inviter à ſe baigner. L'un , plus
impatient que l'autre , ſe déshabille auffitôt
, & ſe jette à l'eau , à peine a- t- il fait
quelques pas , guidé par fon imprudence ,
qu'il tombe dans un précipice affreux.
Il a beau crier , il a beau appeler à
fon fecours ; ſes efforts , ſes cris font
inutiles , il eſt entraîné par le courant.
Son ami , après plusieurs tentatives , déſeſpéré
de ne pouvoir le fauver du danger
, fe jette entre fes bras , content de
mourir avec lui.
FEVRIER. 1774. 191
TRAIT D'INTÉGRITÉ.
UN Gentil - homme Anglois , avoit
un procès conſidérable à la Chancellerie,
Pour fe rendre Thomas Morus favorable
, il lui envoya par un de fes domeftiques
, un préfent de deux flacons d'or ,
enrichis de pierreries . Le Chancelier loua
beaucoup l'ouvrage & l'ouvrier , & faifant
venir fon fommelier , il lui dit ,
conduifez cet homme en ma cave , &
rempliffez ces deux flacons du meilleur
vin. Puis ſe tournant vers celui qui les
avoit apportés , mon ami , ajouta - t - il ,
dites à votre maître que s'il le trouve
bon , il vous renvoie ici.
:
ANECDOTES.
LeDuc de Parme avoit obligé Henri IV.
de lever le fiege de Rouen ; mais Henri
IV. le joignit dans le pays de Caux , &
l'enferma dans une eſpece de coude que
forme la Seine , vers Caudebec : il ne
paroiſſoit pas poſſible que fon armée pût
échapper : déja l'on manquoit de tout
192 MERCURE DE FRANCE.
dans ſon camp: le Duc de Parme qui ſentoit
tout le danger de ſaſituation , offroit
à chaque inſtant la bataille au Roi , qui
la refuſoit , & fe flattoit d'avoir fon ennemi
à diſcrétion dans ce pays ; le Duc
de Parme , qui étoit maître du cours de la
riviere , fit venir de Rouen un grand
nombre de bateaux qu'il rangea à petit
bruit le long de la côte: quand il en eut
affez , il les joignit enſemble , jeta des
planches deſſus ; & une belle nuit , les
feux étant allumés dans ſon camp , comme
à l'ordinaire , il fit paſſer toute fon armée.
Quand il fut de l'autre côté , il envoya
un trompette complimenter le Roi de fa
part , & lui demander comment il trouvoit
cette retraite. Henri IV. très-piqué
qu'il lui eût échappé , répondit : ,, Ventre-
,, fain-gris , je ne me connois pas en re-
ود
”
traites ! dis à ton maître que jen'enai
jamais fait " . Il ne ſe ſouvenoit plus
fans doute de ſa belle retraite du Pontd'Aumale
. Celle du Duc de Parme , dont
ce ne fut là que le commencement , fat
une des plus belles qui aient jamais été
faites.
I I.
J'ai oui raconter par Madame de la
Fayette , dit l'Abbé de Saint - Pierre ,
que
FEVRIER. 1774. 193
que dans une conversation , Racine foutint
qu'un bon Poëte pouvoit faire ex.
cufer les grands crimes , & même inf
pirer de la compaffion pour les crimi .
nels. Il ajouta qu'il ne falloit que de
la fécondité , de la délicateffe , de la
juſteſſe d'efprit , pour diminuer telle.
ment l'horreur des crimes de Médée ou
de Phedre , qu'on les rendroit aimables
aux Spectateurs , au point d'inſpirer de
la pitié. Comme les Aſſiſtans lui nie .
rent que cela fût poſſible , & qu'on
voulut même le tourner en ridicule fur
une opinion fi extraordinaire , le dépit
qu'il en eut , le fit réfoudre à entrepren
dre la tragédie de Phedre , où il réuffit
fi bien à faire plaindre ſes malheurs , que
le Spectateur a plus de pitié de la criminelle
belle - mere , que du vertueux
Hyppolite.
111.
Un Peintre Allemand peignant une
fort jolie femme, lui faifoit des boutons
qu'elle avoit ce jour- là , pour avoir , à ce
qu'elle difoit , mal dormi. Cette fem .
me s'en étant apperçue , s'écria : mais ,
,, Monfieur , vous n'y penſez pas , vous
,, peignez mes boutons ! ils ne font
N
"
..:
194 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
qu'accidentels & ne font nullement
partie de mon viſage " . Bon , bon
Madame , répondit le Peintre en baragouinant
, qu'est - ce que cela fait ? Si
vous n'avez pas ceux là , vous en aurez
d'autres.
I V.
Fontenelle avoit un frere Abbé. On
lui demandoit un jour : que fait Mr votre
frere? Mon frere ? dit - il , il est Prêtre.
A- t - il des Bénéfices ? Non. A quoi s'occupet
- il ? Il dit la Meſſe le matin .... Et
le foir ? Lefoir , il ne fait ce qu'il dit.
ARRÊTS , EDITS , DÉCLARATIONS ,
LETTRES- PATENTES , &C.
I.
DÉCLARATION du Roi , du 5 Septembre 1773 ,
concernant le rembourſement des Quittances de
finance provenant de la liquidation des offices du
Parlement de Provence , ſupprimés par l'Edit de
Septembre 1771 .
II.
Edit du Roi , du mois d'Octobre 1773 , portant
ſuppreſſion de fix Offices de Notaires Royaux
à Caën , & création de fix Offices de Notaires en
ladite ville .
FEVRIER. 1774. 195
111.
Arrêt du conseil d'état du Roi , du 10 Décembre
1773 , concernant l'Ordre de St. Ruf.
IV.
Lettres-patentes du Roi , du premier Novembre
1773 , qui accordent à Mgr. le Comte d'Artois la
jouiffance de ſes revenus , à compter du premier
Novembre 1773 .
V.
Lettres-patentes du Roi , du 5 Décembre 1773 ,
portant nomination de Commiſſaires de la Chambre
des Comptes , pour procéder à l'évaluation
des biens formant l'apanage de Mgr. le Comte
d'Artois.
VI.
Edit du Roi , d'Octobre 1773 , portant établiſ
fement d'un Siege de Maréchauffée à Aveſnes en
Haynault, & création d'un Office de Lieutenant
& d'un Affefſeur , d'un Procureur du Roi & d'un
Greffier.
VII.
Edit du Roi , de Septembre 1773 , portant
création de trois Offices de Confeillers au Bail
liage de Pontoife .
VIII.
Déclaration du Roi , du premier Novembre
1773 , qui preſcrit aux Tanneurs , tant de la Ville
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
de Paris que des autres villes & bourgs du royaume
, ce qu'ils doivent obſerver dans la vente &
apprêt d'ouvrages de leur profeſſion.
IX.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 31 Décembre
1773 , qui fixe les Ports des Généralités de
Bretagne , la Rochelle & Poitiers , par leſquels le
commerce des grains fera libre comme dans les
ports où il y a Siege & Amirauté , en ſe conformant
aux formalités preſcrites par l'arrêt du 14
Février 1773 ;
Et à cinquante tonneaux ſeulement les chargemens
qui feront permis dans tous les ports pour
ceux de la même Province.
Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi, du 5 Décembre
1773 , qui ordonne que les Maréchauffées dans
l'exercice de leurs fonctions jouiront , comme les
autres Troupes de Sa Majesté , de l'exemption de
tous les droits de Bacs ſur toutes les rivieres du
royaume.
٢٠٢٠٠
XI.
G
**Arrêt du conſeil d'état du Roi & lettres patentes
ſur icelui , du 27 Juin 1773 , concernant les
Receveurs des Confignations de Normandie.
FEVRIER. 1774. 197
AVIS.
Epurement des Laines.
Sur la fin de 1764 , le Sieur Carles , Fabriquant
de draps , fut auſſi étonné que furpris , de voir
qu'on ne ſe fût point apperçu de la corruption infecte
& putride qui est dans toutes les laines qu'on
vend à Paris , pour matelats & couvertures , & de
ce qu'on ſe pique ſi peu de la propreté de ces
meubles , dont nous devrions être fi jaloux , puifque
nous y fommes couchés & enveloppés une
bonne partie de notre vie , & que notre chaleur
naturelle ne pouvant que faire fermenter la corruption
infecte de ces laines , cela devroit nous
faire craindre que , pendant notre fommeil , temps
dù nos pores font le plus dilatés , le vice de cette
corruption ne perçát à travers , & ne nous occafionnat
des maladies d'autant plus dangereuſes ,
qu'il feroit difficile au plus habile Médecin d'en
connoître la caufe.
Si ceux qui ſe portent le mieux , ont à craindre
In corruption infecte de ces laines , à quel danger
les pauvres malades ne font-ils pas expofés , puif.
que la cohabitation de leurs fueurs & exhalaiſons
avec la corruption des laines , la rend bien plus
dangereuſe ?
Après que le ſieur Carles eut bien réfléchi fur
le vice dangereux de ces laines , il ſe crut obligé
envers le Public d'en faire un Mémoire , avec les
movens certains de les rendre de toute propreté
& falubrité , & de foumettre ſon Mémoire aux lu-
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
miéres ſupérieures de l'Académie Royale des Sciences
, & de la Faculté de Médecine , ce qu'il fit ;
& fur le rapportde MM. les Commiſſaires que
ces deux Corps célebres nommérent pour l'examiner
, ils lui en accorderent en Janvier 1765 , les
approbations les plus glorieuſes & les plus authen.
tiques.
Ces approbations engagerent le ſieur Carles d'é .
tablir une manufacture d'épurement de laines &
couvertures , & d'en faire un profpectus qu'il fit
diſtribuer dans Paris; ce profpectus ne lui a procuré
que peu d'ouvrage des maiſons de condition ,
mais paſſablement bien , d'un nombre de ſavans &
autres honnêtes gens , qui aiment beaucoup lapropreté,
& l'eſtiment comme très-néceſſaire à la con.
ſervation de la ſanté, dont une partie de ces derniers
, après avoir examiné ſcrupuleuſement les
moyens que le ſieur Carles pratique pour bien épurer
les laines & les avoir applaudis , lui dirent qu'il
y avoit beaucoup à craindre , qu'il ne pourroit
point foutenir ſon établiſſement; ce qui ſera , dirent-
ils , beaucoup à regretter. I. Parce que la
corruption dans les laines n'eſt connue dans Paris
que du petit nombre de ceux qui ont vu fon prof.
pectus. 2. Que les perſonnes de condition , de
même que les maiſons bien montées , s'en rapporteront
toujours à leurs Tapiſſiers , ou autres ,
qu'ils ont chargés du ſoin de ces meubles qui ,
pouvant avoir des intérêts ſecrets que ce ſoin ne
leur ſoit point ôté , mettront tout en uſage pour
priver & éloigner leurs maîtres de jouir des avan
tages de cette propreté , & de l'économie qui en
réſulte; & 3. Que le plus grand nombre des ha. )
bitans de cette Capitale eſt hors d'état d'en pouvoir
faire la dépenſe.
FEVRIER. 1774. 199
Cette derniere obſervation fit connoître au fieur
Carles qu'il avoit manqué fon but , qui a toujours
été le bien général , & que l'ayant manqué , il devoit
(cequ'il fit tout de ſuite .) chercher des moyens
certains de pouvoir épurer les laines des matelats
à un prix qui approchat de celui qu'on paie pour
les faire recarder , pour que tout le monde puiffe
jouir des avantages qui en réſultent ; qui font , 1 .
La propreté fi effentielle à la conſervation de la
ſanté. 2. Que ces laines en feront quatre fois
plus d'ufage ; & 3. Qu'on y eſt bien plus long .
temps , & bien mieux couché , que fur celles qu'on
fait recarder .
Le fieur Carles n'eut pas ſi tôt réuſſi à cet épurement
, qu'il en fit imprimer , il y a environ deux
années , un avis qu'il fit diftribuer dans tous les
quartiersde Paris , & pour mériter la confiance du
Public; dans cet avis , il donne le détail des opérations
qu'il fait fubir aux laines , qui ne fauroient
manquer de produire les bons effets qu'il y annonce.
Le fieur Carles ayant le ſecret de détruire les
vers qui rongent les laines des matelats , les couvertures
de laine & le crin des faumiers , offre
dans cet avis fes ſervices à tous ceux qui voudront
lui en donner commiffion ; il eft bon d'obſerver
que le temps d'hiver eſt le plus propre pour dé .
truire ces infectes .
Si ceux qui n'ont point vu ſon proſpectus ni
fon avis , en font curieux , il en donnera un aux
honnêtes gens qui le lui demanderont.
Son adreſſe eſt rue de la Boucherie , vis-a-vis
la Boucherie des Invalides , au Gros-Caillou.
Ceux qui lui feront l'honneur de s'adreſſer à lui
par la voie de la petite poſte , ſont priés de vou.
loir bien affranchir leurs lettres .
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le fieur Juville , expert herniaire , reçu au col
lege royal de chirurgie de Paris , donne avis au
public que fon bandagepour les deſcentes de l'atne,
qu'il a déjà annoncé , continue à avoir les
plus grands fuccès , & qu'il contient avec douceur
& fans gêner, les hernies les plus difficiles.
L'uſage ſeul de ce bandage guérit radicalement
les enfans & les jeunes perſonnes en très-peu de
tems. Il dure plus que la vie , ſans perdre de fon
élasticité.
Le même Auteur fabrique auſſi un nouveau bandage
pour les perfonnes qui ont une defcente à
l'aîne de chaque côté . Ce bandage , doux & commode
, eſt brifé par devant & par derriere ; il a
deux crémailleres qui permettent d'éloigner & de
rapprocher les deux pelottes à volonté , relativement
à la diſtance des anneaux , fans qu'il perde
pour cela de ſa ſolidité.
Le fieur Juville met dans les pelottes de ces
deux bandages , un reſſort , quand le cas le requiert.
Ce reffort , quoique très -doux dans ſa pref .
fion , met le malade dans la plus parfaite ſécurité,
Le fieur Juville continue auſſi d'appliquer avec
ſuccès ſon nouveau bandage pour les hernies ombilicales
ou ventrales .
Ce bandage eft doux , commode & léger. Il
n'apas une ligne & demie d'épaiſſeur. Son auteur ,
en le compoſant, n'a eu que la nature pour guide .
Aufſi ce bandage ſe prête-t-il à tous les mouve
mens de dilatation & de refferrement du ventre.
Deux refforts , dans lesquels gliffent deux minces
couliſſes pyramidales & obliques , appliqués fur
4
FEVRIER. 1774. 20г
une légere plaque d'acier preſqu'entiérement évuidée
, en font toute la mécanique. Quoique trèsfurple,
il eſt néanmoins très - ſolide. Il contient
quatre hernies à la fois , & peut en contenir davantage
, fans la moindre complication.
Ces trois bandages ont été préſentés à l'Acadé
mie royale des ſciences , qui les a trouvés dignes
de fon approbation , & en a accordé au ſieur Juville,
le huit Janvier de cette année , en fuffrage
qui en conſtate la nouveauté & les bonnes qualités
.
Sa demeure eſt rue des foſſes S Germain - l'Au
xerrois , en face de la colonnade du Louvre , à Paris.
Les perſonnes de province font priées d'affranchir
leurs lettres , & d'y inférer leur meſure priſe
avec une faveur fur la partie où doit être appliqué
le bandage , ainſi que la defcription exacte de leur
état actuel , dictée par un homme de l'art , fi faire
fe peut : elles feront sûres de recevoir un bandage
qui répondra à leur defir.
III.
Le magaſin général des plantes des montagnes
de la Sudre , des Voſges , des Pyrenées , de la Savoie
, d'Auvergne & des ifles , établi par arrêt du
Confeil du 15 octobre 1770 , rue S. Honoré , visà-
vis celle de l'Arbreſec , chez un brûleur d'or , à
l'enſeigne d'Apollon , transféré depuis rue des
foffés S. Germain - l'Auxerrois , eſt actuellement
rue Dauphine , près de la rue d'Anjou , à l'hôtel de
Genlis , au premier fur le devant , & au - dessus de
la boutique du marchand bijoutier orfeure , où est le
tableau d'Apollon qui l'indique ; on y entre par la
petite porte attenante à cette boutique.
Parmi le nombre des plantes renouvelées dans
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
ce magaſin , on y vend en gros & en détail du
très-beau creffon de roche. Cette plante uſuelle eſt
fouveraine pour les maladies de poitrine , les rhumes
, pour faciliter la digeftion , pour les indigestions
, la rétention d'urine & la gravelle.
Des fleurs d'arnica , dont l'infufion théiforme
& très - légere , produit une prompte guériſon dans
tous les cas de chûte , contufion , crachement de
fang , hémorragies , ſang coagulé & les abcès.
Le véritable bois de Surinam , fébrifuge & ſtomachique
infiniment préférable au quinkina , ſouverain
fur-tout pour les fievres intermittentes .
On y débite auſſi de l'excellent génipy - Sabaudorum
& des feuilles d'uva-urfi .
Des fleurs de petite centaurée étrangere , excellent
fébrifuge & ftomachique.
Les vraies vulnéraires de Suiffe.
Des plantes mélangées pour lesfumigations dans
les maladies de poitrine.
D'autres plantes admirables pour la rétention
d'urine , la gravelle & la pierre .
En un mot , toutes les autres plantes à l'usage
de la médecine .
On y trouve auſſi une poudre céphalique ſimple&
vulnéraire , ſouveraine pour la pituite , les
maux de tête , la migraine , l'apoplexie & la paralyfie
, &c.
Et de l'excellente pâte de guimauve , de la blanche&
de la brune; cette pâte de guimauve , ſeule
de fon efpece à Paris , eſt en grande réputation.
* De plus , on y tient un magaſin du nouveau
Syrop pectoral de creſſon de roche. Ce fyrop uſuel ,
agréable au goût , ſe prend en forme de bavaroiſe.
Il eſt ſouverain pour les maladies de poitrine
, les rhumes , pour préciper la digeſtion
après les repas , & pour les indigeftions . Prix 5
E
FEVRIER. 1774. 203
liv. la pinte , I liv. 10 ſous le rouleau , 15 ſous
Je demi - rouleau,
Un magafin de ſyrop de guimauve étrangere ,
ſupérieur à celui ordinaire de Paris.
Les véritables boules d'acier vulnéraires de
Nancy.
Ony tient encore un magafin de chocolat de
Bayonne & de Turin& autre , fabriqué à la façon
d'Eſpagne. Le tout à juſte prix .
Le ſieur Dubuiffon , connu par le beau rouge
qu'il fabrique, qui ne gate point la peau , vient
de trouver , dans la même qualité, un rouge d'un
éclat & d'un coloris ſi ſupérieurs , qu'il n'eſt pas
poffible d'en defirer de plus agréable ; le grain
en eft fi fin , que l'on ne peut l'appercevoir qu'à
l'aide du microſcope. Il s'allie , on ne peut mieux ,
avec la peau la plus feche , & ne la quitte que
Jorſqu'on l'effuie.
Ce rouge ſe trouve chez l'auteur , toujours en
la même demeure , rue des ciseaux , près l'abbaye
S. Germain , & ſe vend 6 liv. le pot; il eſt étiqueté
en rouge avec le prix fur l'étiquette , pour
le diftinguer de ſon ancien , dont les pots ſont
étiquetés en noir , & qu'il vend toujours à l'ordi .
naire 3 liv. le pot.
Il continue de débiter l'eau blanche ou de
beauté qu'il compoſe , qui blanchit la peau fur
le champ , fans lui être nuiſible..
Cette eau ainſi que fon rouge ont été approu .
vés par la commiſſion de médecine , au mois de
mai dernier.
204 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 4 Décembre 1773...
Ο
N vient de tranſporter dans cette capitale une
partie des trophées que les troupes Ottomanes
ont enlevés aux Ruſſes dans le combat du 12 da
mois dernier , donné près de Varna & dans leur
retraite. Cette affaire a été beaucoup plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru d'abord. Les ennemis
ont perdu plus de fix mille hommes , beaucoup
'd'Artillerie , des munitions de guerre & tous leurs
équipages. Les dernieres lettres du grand Vifir
font datées du camp de Chiumla , où il paſſera
T'hiver avec ſon armée .
Ily a huit jours que le nouveau Patriarche Grec
fut déposé , fans autre motif apparent que fon peu
de talent pour cette place. Le Grand Seigneur
a choiſi pour lui ſuccéder le Prêtre Samuel , qui
avoit été élevé autrefois au Patriarchat.
De Pétersbourg , le 18 Décembre 1773.
9
Les Ukaſes (Ordonnances) ſont ſouvent contrefaits
dans les provinces de cet Empire , ou des
écrivains fauffaires publient , ſous le nom de
l'Impératrice & du Sénat , des loix de leur invention,
pour tromper les Peuples ou pour les porter
à la révolte: c'eſt ainſi que s'exprime l'Umpératrice
Elle - même. Dès 1764 , le Gouvernement
avoit pris , contre ce défordre , des précautions
qui n'ont point eu le ſuccès qu'on en attendoit.
C'eſt ce qui aoccaſionné un nouvel Ukafe , du 19
Octobre dernier , par lequel les Peuples font avertis
qu'ils ne feront ſoumis déſormais qu'à des loix
FEVRIER. 1774. 205:
imprimées & revêtues de certaines formalités que
la plume des fautiaires ne putile imiter. L'Impératrice
accorde , par un autre Ukafe , une amniftie
à tous les foldats déferteurs de ſes troupes , ainſi
qu'aux Cofaques du Don & du Jaïk, qui ſe pré .
fenteront juſqu'au I Avril prochain , pour profi
ter de cette grace.
De Dantzick , le 18 Décembre 1773 .
Les lettres qu'on a reçues de Moscow confir
ment la nouvelle qu'on avoit répandue d'un foulevement
dans la Ruffie Atiatique. On prétend que
les rebelles ſe ſont emparés depluſieurs fortereſſes ,
qui font partie de celles qui couvrent Cafan ; qu'ils
ont battu les troupes que le Général de Brandt
avoit fait marcher contr'eux , & que le Général
Karr , envoyé au ſecours de ce dernier , a été
repouffé avec perte. On fait défiler des troupes
de la répartition de la Finlande & de Novogorod :
pour former un corps d'armée capable d'arrêter
les progrès des rebelles ,
Des lettres arrivées de Mofcou confirmene la
nouvelle du foulevement des Colaques du Jats ,
auxquels ſe font réunies pluſieurs autres Peuplades
voifines du Volga. Ils ont choisi pour Chef un
nommé Pugachew , & l'on aſſure qu'ils ont taillé
en pieces le détachement que le Colonel Karr a fait
marcher contre eux ; pillé & dévasté les mines de
Dimidof; fait périr quelques Seigneurs de ces cantons
qui refuſoient d'embrasfer leur parti , &
qu'un grand nombre d'exilés & de prifonniers
échappés des fers s'eſt rangé ſous leurs drapeaux.
Les troupes qu'on va leur oppofer , & dont une
partie a été tirée de la garniſon de Pétersbourg ,
font en pleine marche , & l'on eſpere qu'en at
taquant d'une côté les rebelles, tandis que le cor
206 MERCURE DE FRANCE.
don de Sibérie les enveloppera de l'autre , elles
parviendront facilement à les foumettre.
De Warfovie , le 20 Décembre 1773.
Le Miniſtres des trois Cours ont été fort occu
pés pendant huit jours , du ſoin de faire approuver
par le Roi le projet du Conſeil permanent dont
le pouvoir feroit auſſi étendu que l'étoit celui du
Sénat de Suede avant l'heureuſe révolution qui a
délivré ce royaume de l'anarchie . Le 10 & le ri ,
ils tinrent des conférences avec Sa Majeſté , dans
une deſquelles ils lui remirent l'Ultimatum de leurs
Cours.
Les troupes Pruſſiennes ont entiérement évacué
la Pologne , & celles de la Maiſon d'Autriche ſe
font miſes également en route pour rentrer dans
les Etats Héréditaires .
De Stockolm , le 20 Décembre 1773 .
Les papiers publics ont parlé d'une machine
inventée par le Sr Olof Borjeſſon , de la paroiffe
de Lesbo au Fief de Nykoping , & qui fert à enlever
toutes les pierres dont les champs font cou
verts . L'inventeur de cette machine en a fait l'effai
dans le pays en préſence de beaucoup de perſonnes
, & , en moins de trois heures , il a nettoyé
la campagne d'une quantité prodigieuſe de pier
res. Il a même , au grand étonnement des ſpectateurs
, arraché de la terre & foulevé avec facilité
une maffe de roc qui peſoit au moins trois cents
ſoixante - huit quintaux.
De Vienne , le 29 Décembre 1773 200
La médaille frappée pour les acquifitions de
la maiſon d'Autriche en Pologne , reprefente ,
d'un côté , les buſtes de l'Empereur & de l'Impe
FEVRIER. 1774. 207
ratrice-Reine , avec la légende : Jofephus II. &
Maria- Theresia Augus. Au revers on voit une
femme repréfentant la maison d'Autriche : elle eſt
afſiſe ſur un trône , appuyée ſur l'écuffon de ſes
armes , tenant une branche d'olivier à la main ;
la Pologne , un genou en terre , reftitue les provinces
défignées ſous les noms de Galicie & de
Lodomerie : elle est caractérisée par deux écuf.
fons aux armes de ce royaume. La légende eft :
Antiqua fura vindicata , & l'exergue : Galicia&
Lodumerid in fidem receptis 1773 .
De Thorn, le 29 Décembre 1773-
Les dernieres lettres de Ruffie ne laiſſent aucun
doute fur les progrès des rebelles. On atiré trois
cents hommes de chaque régiment des Gardes ,
pour les envoyer à l'armée du général Bibikow
avec quelques régiments de la Divifion de Finlande;
celui de Drewitz , houſſards , levé en Pologne ,
a ordre de prendre la même route , & l'on a fait
marcher trois régimens de la Diviſion de Sibérie
pour couvrir les mines de Catherinenbourg contre
l'invafion des Kirgis.
De Londres, le 27 Décembre 1773 .
On vient d'imprimer ici un recueil de poëlies
remarquables par la qualité de leur auteur. Une
fille Negre , tranſportée d'Afrique à Boſton en
1761 , agée de fept à huit ans , fut achetée par le
fieur Whetley. Aidée des ſeuls fecours qu'elle put
trouver dans la famille, elle parvint à entendre ,
à parler & écrire la langue angloiſe. Conduite par
fon goût & fon génie , & fans autre maître que
les livres qu'on mit entre ſes mains , elle a produit
un grand nombre de poëſies remplies des vérités
les plus fublimes de la Morale & de la Reli
208 MERCURE DE FRANCE.
gion. Ceux qui les ont lues affurent que la ſimplicité
de l'expreſſion égale la profondeur des penſées&
la force du ſentiment. Cettejeune perſonne ,
née dans un climat malheureux , ſans maître , ſans
éducation , portant encore les fers de la ſervitude ,
& aſſujettie aux ſervices humilians de cet état ,
déploie des talens qui feroient honneur dans les
régions les plus éclairées de l'Europe. Elle a demandé&
obtenu des livres pour apprendre la langue
latine , à laquelle elle ſe livre dans le peu de
loiſir dont elle peut jouir. Elle s'appelle Phillis
Whetley.
La Chambre Haute du Parlement d'Irlande a
paſſé , à la ſatisfaction générale de la Nation , le
Bill pour autoriſer les Catholiques Romains à prêter
de l'argent ſur les biens fonds. Les Communes
ont ordonné qu'il en ſeroit porté un autre tendant
à affurer la liberté des Sujets . On a obſervé , àcette
occafion , qu'en Angleterre l'acte de Habeas Corpus
mettoit le citoyen à l'abri de l'oppreffion , &
que le Miniſtere paroiſſant diſpoſé à foulager le
Peuple d'Irlande , il eſt à préſumer qu'il approuvera
le bill propoſé. La ſouſcription ouverte à
Dublin pour 250, 000 liv. ſterl . d'annuités , eſt
actuellement remplie.
L'Eſcadre Ruſſe qui mouille à Portsmouth mettra
bientôt à la voile pour la Méditerranée. Elle
eſt compoſée de quatre vaiſſeaux de ligne , & de
deux frégates . La totalité de ſes équipages , y
compris fix cents foldats , ne monte qu'à environ
trois mille hommes , dont il y a quatre cents vingt
malades à l'hôpital de Porſmouth.
De la Haye , le 18 Janvier 1774 .
Une Société de Négocians Ecoſſois ſe propoſe
de préſenter au Parlement d'Angleterre , un Mé
moire
FEVRIER. 1774. 209
moire contre la liberté illimitée qu'on a laiffée
juſqu'à ce jour aux Nations étrangeres , de pêcher
aux 10es Orcades. C'est un alarme donnée à nos
Négocians . Mais on ne croit pas ici que cette de
mande produiſe quelqu'effet. Cependant un de
nos pêcheurs vient de faire un accord avec un
négociant de Gothembourg , pour faire la même
pêche dans les mers voifines de la Suede , où l'on
aapperçu beaucoup de poiffons du genre des Caggelots
(ou Cachalots) & des Nords - Capers : ces
poiffons , qui font une elpece de baleine , paroiffent
très - fauvages , & l'on n'en approche que
difficilement.
De Rome ,le 5 Janvier 1774.
Des lettres écrites de Veniſe portent que l'Eſca.
dre Ruffe s'eſt emparée dans l'Archipel de plu.
fleurs navires marchands Vénitiens , ſous prétexte
que leurs chargemens étoient pour la Turquie.
De Naples , le 25 Décembre 1773.
Le Comte de Matignon , gendre du Baron de
Breteuil , Ambaſſadeur de France en cette Cour ,
a eu le malheur de périr à la chaſſe près de Capoue.
Il ſe difpofoit à franchir un foffé bordé d'épines
que des pieux foutenoient de diſtance en
diſtance ; mais ayant accroché fon fufil à un de
ces pieux par le tambour des gachettes , & voulant
s'y appuyer , il fit , par cet effort , partir le
coup qui l'étendit mort dans le foſſé , le canon du
fufil s'étant trouvé malheureuſement dirigé vers
fa poitrine. Les chaſſeurs , accourus au bruit , le
trouverent baigné dans fon fang & le firent tranfporter
en cette ville , où il fut inhumé le lendemain
au foir dans l'Egliſe de Ste Marie laNeuve.
0
210 MERCURE DE FRANCE.
De Paris ,le 17 fanvier 1774.
Le bail des fermes générales qui avoit été conclu
, le 17 mai 1767, à 132 , 000 , 000 liv. de
prix annuel & dont pluſieurs droits ont été dif
traits ou fupprimés pendant ſa durée , vient d'être
renouvelé àla même compagnie pour fix années ,
à compter du premier octobre prochain ; & par
l'effet des opérations de finance qui ont été faites ,
le prix , y compris les objets en régie , en a été
porté à 162 , 000, 000, dontales fermiers géné
raux retiendront chaque année , comme ils ont
fait dans le cours du bail actuel , 3,333,333 1.
pour continuer de ſe remplir de l'avance qu'ils
avoient faite au Roi de 92 , 000 , 000 , & qui ,
par ce moyen , ſe trouvera à l'expiration du prochain
bail , réduite à 52 , 000 , 000.
Le ſieur Meſſier , Aſtronome de la Marine , qui
avoit obſervé la diſparition des anſes de l'anneau
de Saturne , le 12 Octobre de l'année derniere ,
avec une lunette achromatique de trois pieds &
demi , à triple objectif , vient d'obſerver , avec
cet inſtrument , le même anneau qu'on avoit annoncé
devoir reparoître dans ce mois . Le rr , à
quatre heures & demie du matin ,le ciel étant
ferein, l'anneau reparoiſſoit; mais la lumiere en
étoit extrêmement foible & difficile à appercevoir.
NOMINATIONS .
Le Chevalier de Larroux, Brigadier des Gardes .
du- Corps dans la compagnie de Noailles , a été
nommé Exempt - ſous - aide - Major dans la même
compagnie , à la place du Sieurde Guillemier.
aide - Ma
FEVRIER. 1774. 211
Le Roi a accordé l'Archevêché de Besançon à
l'Evêque de Montpellier ; l'Evêché de Montpel.
Herà l'Evêque d'Avranches , & celui d'Avranches ,
▲ l'Abbé de Belbeuf, Grand-Vicaire de Pontoife.
PRÉSENTATIONS.
La Marquise de Rochechouart a eu l'honneur
d'être préfentée au Roi & à la Famille Royale par
la Comtetſe de Rochechouart.
Le 15 Janvier , les Députés du Bureau des Finances
de Tours eurent l'honneur d'être préſentés
à Mgr le Comte Provence , & de le remercier de
ce qu'ilabien voulu leur attribuer la connoiffance
des matieres féodales de fon apanage. Le ſieur
Petiteau porta la parole.
L'Abbé Terray, Controleur Général des Finances
, a eu l'honneur de préſenter au Roi les
Députés de la Compagnie des Fermiers Généraux
auxquels Sa Majesté vient de renouveler le bail
de fes Fermes générales.
Le 25 Janvier , le Prince Baratinski , Miniſtre
Plénipotentiaire de l'Impératrice de Ruffie , eut
une audience particuliere du Roi a qui il remit ſa
lettre de créance. Il fut conduit à cette audience
& à celle de la Famille Royale , par le Sieur la
Live de la Briche , Introducteur des Ambaſſadeurs.
MARIAGES.
Le 16 Janvier , le Roi ſigna le contrat de mariage
du Marquis du Chillau avec Demoiſelle de
Montullé.
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES .
La femme d'un charretier eſt accouchée , dans
le village de Reutilli , près Lagny en Brie , de trois
garçons qui ſe portent bien , ainſi que la mere.
Marie-Magdeleine Aubert , femme de Jacques
Rofe , cabaretier à Bievre près Verſailles , eſt accouchée
de trois garçons , dont un eſt mort après
avoir reçu le baptême. Les deux autres font en
bonne ſanté.
Jeanne Teffier , femme de Louis - Claude l'Ecuyer
, vigneron du village de Stains , près Saint-
Denis , élection de Paris , eſt accouchée de trois
garçons venus à terme.
MORT S.
Nicolas Garnier , Grand - Maître des Eaux & Forêts
de l'Evêché de Strasbourg , eſt mort à Beins.
heim , dans la vallée de Schirmeck , âgé de centcinq
ans.
*Antoine Clairiadus de Choiſeul- Beaupré, Cardinal-
Prêtre de la ſainte Egliſe Romaine , Archevêque
de Beſançon , Prince du St Empire , Primat
de Lorraine , Abbé commendataire de l'Abbaye
royale de St Bertin , Ordre de St Benoît , dioceſe
de St Omer , & Prieur de Morteaux , Ordre de St
Benoît , dioceſe de Besançon , eſt mort le 7 Jan.
vier , en ſon château de Gy , dans la foixantehuitieme
année de ſon âge.
Louis de Conflans , Marquis d'Armentieres ,
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du
FEVRIER. 1774. 213
Roi , Lieutenant- Général de la Haute Guienne ,
Gouverneur du Neuf- Brifac , Commandant dans
les trois Evéchés , est mort à Paris , le 18 Janv.
agé de foixante - trois ans.
Frere Alexandre - Louis d'Audibert de Lufſan
Maffilian , Chevalier de l'Ordre de StJean de Jérufalem
, Commandeur de Durbans , au Prieuré
de St Giles , est mort à Paris, dans la foixante,
neuvieme année de fon age.
Charles - François de Wignacourt , Marquis de
Wignacourt , eſt mort à fon chateau d'Humbercourt
, en Picardie, dans la foixante - quatorzieme
de fon age . :
Michel Vallon de Boifroger, ancien Fermiergénéral
de feu Monseigneur , eſt mort à Chartres
en Bauſſe le 10 Janvier dans la quatre- vingt- dixhuitieme
année de ſon âge. Reſté veuf à 50 ans ,
il avoit eu de fon mariage avec Françoiſe Durand ,
fille du Receveur des Tailles d'Eſtampes , dix- fept
enfans. Il en laiſſe onze vivans , avec une nombreuſe
poſtérité. Le Sieur de Boiſroger chargé de
ordres de Roi pour les fournitures des Colonies ,
quoique fexagénaire , eſt un des plus jeunes. Tous
les fept ans il effuyoit régulièrement une maladie
inflammatoire & violente. C'eſt auſſi dans le 14.
période ſeptenaire de ſa vie qu'il vient de mourir.
Il avoit confervé d'ailleurs une ſanté robuſte avec
toute fa mémoire , & une entiere connoiffance
Juſqu'au dernier moment, & il eſt mort comme
il avoit vécu dans les fentimens d'une piété exemplaire.
:
3
214 MERCURE DE FRANCE .
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Le Fanatiſme , Ode ,
Les Alpes franchies par Aunibal ,
A M. Faure , mon peintre ,
L'Enfant & le Feu de paille ,
4
Nouvelle en proverbes Italiens , où l'on fait
voir que qui plus a, moins a ,
Le faux Epagneul , Conte ,
Stances à M. de Buffon ſur ſon paſſage dans
ſa patrie , par M. Baillot, &c.
Epître de Sapho à Phaon , traduction libre
d'Ovide ,
Ode à Lydie ,
Les Yeux gåtent le coeur , Conte ,
Epître à Mde Droin , &c.
Traduction libre des Fables Angloiſes , par
ibid.
12
13
2
14
ל
21
24
35
;
37
38
M. R. d'Avignon , docteur en droit, 40
Le Payſan & le Matin , ibid.
Le Berger Patriote , 43
Le Génie , la Vertu & la Réputation , 44
Explication des Enigmes & Logogryphes , 46
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 49
Chanfon , 50
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 52
Orphanis , tragédie de M. Blin de St. More , ibid.
Recueil de Romances , 84
Almanach des Muſes , 92
Utrum vulgò Plebeïorum liberos humanioribus
litteris excoli oporteat , 100
Recherches critiques , hiſtoriques & topograFEVRIER.
1774 215
phiques fur la Ville de Paris.. 101
Diefertation critique fur la vifion de Conſtantin,
par M J'Abbé du Voisin ,
Vie de St Gaëtan de Thienne , &c .
103
104
Osaifon funebre de la Princeſſe Henriette-
Louiſe- Marie-Gabrielle-Françoiſe de Bour- 僵
bon-Condé , Madame de Vermandois, &c. 107
Hiſtoire générale d'Italie , 110
Almanach perpétuel , pronofticatif, provere
: bial & gaulois , 118
Lo Spectateur François , 121
Anecdotes orientales , 123
Dictionnaire de penſées ingénieuſes , 133
Les Amuſemens innocens , 135
Les Héros François , ou le Siege de Saint-
Jean de Lone ,
ibid.
Eloge du Comte Charles Gustave Tersin ..
Etat actuel de la Mufique du Roi & des trois
136
Spectacles de Paris, 137
Tableau de l'Histoire de l'Eglife ,
Recueil de lettres de S. Male Roi de Pruſſe ,
Suite duDifcours du Traité élémentaire d'Al
gebre, par M. Abbé Boffut, and ad
Journal de la Nature condérée fous ſes diffé
rens afpects ,
138
139
140
160
Avis de M. d'Alembert fur l'hiſtoire de l'Académie
Françoiſe , 161
ACADÉMIES , Dijon , 163
-Marseille , 170
SPECTACLES , Opéra , 171
Comédie Françoiſe , 174
Comédie Italienne , 180
ARTS , Gravures ,
181
Muſique ,
182
Ecriture ,
184
216 MERCURE DE FRANCE.
Diſcours lu à l'ouverture de l'Académie d'Ecriture,
186
Réponſe de M. de Voltaire à M. le Baron
d'Eſpagnac , 189
Trait d'Amitié , 190
Trait d'Intégrité , 191
Anecdotes , ibid.
Arrêts , Edits , Déclarations , &c. 194
AVIS , 197
Nouvelles politiques , 204
Nominations , 210
Préſentations , 211
Mariages , ibid.
Naiſſances , 212
Morts , ibid.
On trouve chez REY & Amsterdam.
Les Contes Moraux par Madame le Prince de
Beaumont en 2 vol. 1774 .
Traité des Loix Civiles 8. 2 vol. La Haye 1774-
àf 2 : 10 de Hollande.
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3 9015 06370 9524
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VERITAS
LIBRARY OF THE UNIVERSITY
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MICHIGAN
TEROR
AF
20
M5
177-
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1
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER. 1774.
PREMIER VOLUME.
N°. I.
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A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX.
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amſterdam
continue d'imprimer & débiter le MFRCURE DE
FRANCE , ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en Prufe , des Enigmes , Logearyghes,
Nouvelles Listéraires , Annonces des prix des uifférentes
Académies , Annonces de Spectacles , Avis com
cernant les Arts agréables , comme Peinture , drchitecture .
Gravure , Musique &c . quelques Anecdotes , des haus ;
Arréss , Déclarations ; des Avis ; des Nouvelles Pittigues z
les Naiſſances & les Morts des Perſonnages les plus it
lustres; les Nouvelles des Loteries , & allez ſouvent des
additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande, Cet o
vrage a 16 volumes par année que l'on peut fe procurer
par abonnement pour f 12 : - ceux qui voudront avour
des parties ſéparées les payeront à raifon d'un florin.
On peut avoir chez lui les années 1770 1771 1772
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On trouve chez MARC - MICHEL REY , Litraire
à Amsterdam , l'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux -mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. I vol . à ƒ 12 : -
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MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XIII. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fair à Genève , du
Difcours, & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Plancher
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jasqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents fur le Mariage des En
fants de Famille. z vol. gr. 8vo. Londres 1773. à ft : 5
Pensées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773 à ft : 10.
Des Titres Primitifs de la Révélation , ou Corfidérations
Critiques fur la pureté & l'intégrité du Texte Original
des Livres faints de Pancien Teftament ; dans lesquels
on montre les avantages que la Religion &les
Lettres peuvent retirer d'une nouvelle Edition protitée
de ce Texte comparée avec les Manufcrits Hebreus
helgeradyk
313
LIVRES NOUVEAUX.
& les anciennes Verſions Grecques , Latines &Orien
tales. Par le R. P. Gabriel Fabricy , de l'ordre des
F. F. Prêcheurs , Docteur Théologien det Cafanate ,
de l'Académie des Arcades de Rome. 2 vol. gr . 8vo.
Rome 1772. 16 : -
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont. Ancien
Miniſtre Plenipotentiaire de France fur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant fon féjour
en Angleterre. Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774-
Contiennent :
Tome I. Tableau hiſtorique & Politique de la République
de Pologne. Recherches hiſtoriques ſur la Province
d'Alface.
,
11. Recherches fur les Royaumes de Naples de
Sicile Deſcription Géographique , des Juriidictions
fupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , confeil d'Etat , Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleffe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Hiftoire facrée ,
Ecclefiaftique , & des Papes .
IV. Pensées , Recherches , Obſervations fur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreflion des droits intérieurs
, obſervations fur les foies , remarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches fur la Ruffie , fur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de fortie , tarif
ou table Alphabétique des droits impofés fur les
marchandifes importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie . Traité de commerce entre la Ruflie & la
Grande Bretagne .
- VI. Hittoire impartiale d'Eudoxie Fæderowna
ordonnances de Pierre 1.. Obſervations fur les revenus
& les dépenfes de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit confeil , Doge , Sénateurs ,
Colleges ; de rifle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Angloisa
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la fource de toute puiſſance , &c.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Tome VII. Obſervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Acces
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire de la
population des eſpeces , des poids & metures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
-
VIII. Détails fur l'Ecoffe , fituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Ecclésiastique , Civil , tribunaux
, poids & mefures , des femmes , enfans , domestiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffetlions de l'Angleteire
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaique , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre- Neuve , Acadic
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penfiivanie
, de la Virginie & le Mariland . la Careline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux acres
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , for les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille.
X. Origine , Droits , & prérogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France
Origine , Nature , & produit des impôts fur le clergé
de France , &c.
XI . Origine & progrès de la taille , fon établiſfement
en France , fes variations , fes produits c la régie
, &c.
XII . Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident , de l'Hôtel-Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évéchés , ſituation de la France
dans i'Inde avant la paix de 1763 .
XIII . Table Générale des Matieres pour les XII .
Volumes.
-
1
6822
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES BAISERS DU Four DE L'AN.
L.
DIALOGUE .
AIR : Tendres fruits des pleurs de l'Aurore.
LUCILE & CHLOÉ.
QOr le Tems , d'une afle légere ,
Entratne après lui nos beaux jours !
Chaque an qui fuit dans la carriere ,
Nous débauche un effaim d'amours.
A 3
6 MERCURE DE FRANCE ,
CH. Quand on eft encor jeune & belle ,
C'est le fixer que d'en jouir,
Et chaque an qui ſe renouvelle
Nous ouvre un clercle de plaiſirs.
Lu. Tout , en ce jour , glace les ames.
Froids complimens , voeux indifcrets ,
Baiſers de vieillards ou de femmes ,
Fuyez loin de moi pour jamais.
CH. Je reçois les voeux de l'uſage ;
t
Mais j'en reçois qui me font chers ;
Et mon amant me dédommage
Des froids baifers que j'ai ſoufferts.
Lu . C'eſt le jour de l'indifférence ,
Des embraſſemens fans appas ;
Nous en craignons trop l'influence ;
Mon ami ne m'embraſſe pas.
CH. Pour moi, mon bien aimé m'embrafie
Au premier comme au dernier jour,
Et mêle à ces baifers de glace
Les baifers ardens de l'amour.
Lu. Et moi je fuis fur toute choſe
La foule qui vient m'acccueillir.
Doit on laiffer flétrir la rofe
Que l'amant chéri doit cueillir ?
JANVIER . I. Vol. 1774. 7
CH. De ces baiſers ſans conféquence ,
Cher ami , tu n'es pas jaloux.
Tu fais quelle eft ta récompenfe :
Les tiens ſeuls me paroiffent doux.
Lu. Ilas veut m'avoir fans partage ;
C'est qu'llas m'aime tendrement.
Votre amant ne prend point d'ombrage ;
C'eſt qu'il vous aime foiblement.
CH. Si mon amant eſt ſi tranquille ,
C'eſt qu'il eft bien für de ma foi.
Il craindroit plus avec Lucile
Qui l'aimeroit bien moins que mois
Toduetuexs.
Que chacun aime à ſa maniere ;
Ceſſons un débat dangereux.
Le grand art eſt de ſavoir plaire
A celui qu'on veut rendre heureux.
Par Mlle de Zis , à Nemours.
VERS fur le mariage de Monseigneur le
Comte d'Artois avec Madame Marie-
Therese , Princeſſe de Savoie.
DE l'Empire des Lys riante deftinée !
Quel préſage flatteur d'un avenir heureux ! ..
De deuz Princes chéris l'Amour & l'Hymenée
A
8 MERCURE DE FRANCE.
Déja dans moins d'un luftre , ont couronné les feux ;
Du fceptre des Bourbons la troiſieme efpérance ,
D'Artois , jeune héros , comme eux cher à la France ,
Répond à nos defirs, & fuit les douces loix
De l'adorable objet dont ſon coeur a fait choix .
Fidele Protecteur , tutélaire Génie ,
Tu veux donc nous venger de la Parque ennemie ;
Tu veux donc terminer les trop juſtes regrets
Que nous caufa le trône entouré de cyprès !
Aux lauriers que Louis moiffonna dans la guerre ,
Au paiſible olivier que fa bonté préfere ,
Tu veux mêler encor les myrtes amoureux ,
Et nous faire jouir même dans nos neveux.
De nos fenfibles coeurs reçois le tendre hommage ;
Pourfuis , comble nos voeux , acheve ton ouvrage ...
Sur les jours d'un Monarque aimé de fis Sujets
De l'urne fortunée épanche les bienfaits :
Aux enfans de nos Rois , aux brillantes Déeſſes ,
Qui , ſur les bords du Po , fur les rives du Rhin ,
Reçurent leur encens , prodigue les richeſſes !
Puiffent toujours unis , Paris , Vienne & Turin ,
Renouveler cent fois l'alliance facrée
Qui flatte notre eſpoir d'une auguſte lignée !
Puiſſe-t'elle régner , & fixer , à jamais
Le bonheur & la gloire au milieu des Français !
Par M. de la Toife- Prioul , avocat,
JANVIER. I. Vol. 1774.9
ODE A L'AURORE.
EM✓PMRPERESSSSEE-- ΤTΟOΙ , brillante Aurore ;
Viens ouvrir la porte des cieux ,
De ces feux que tu fais éclore
Augmente l'éclat radieux :
Les habitans de ces campagnes ,
Quittant les douceurs du fommeil ,
Vont bientôt franchir ces montagnes
Pour t'admirer à ton réveil.
Etale la magnificence
Dont t'a fait préſent l'Eternel ;
Célebre ſa toute- puiſſance
Par ton hommage folemnel.
La fauvette , par fon ramage ,
La brebis , par fon belement ,
Te diſputeront l'avantage
De le ſaluer dignement
Le ſommeil couvre vos paupieres ,
Triſtes habitans des cités ,
Et déjà s'ouvrent les barrieres
D'où s'élancent tant de beautés.
En vain à fournir ſa carriere
Se prépare le Roi des Cieux :
Ces maffes d'ombre & de lumiere
Ne font pas faites pour vos yeux .
A5
10
MERCURE DE FRANCE.
Coulez au fein de la pareſſe
Des jours flétris par les plats ;
Ne fortez d'une folle ivrefle
Que pour former de vains defirs.
Toujours conduits par l'eſpérance ,
Toujours trompés par fon erreur,
Sacrifiez à l'apparence
La réalité du bonheur.
Pour nous , dans ce ſéjour tranquille .
Loin du tumulte & loin du bruit ,
Goûtons , dans un repes utile ,
Les douceurs que la paix produit,
Aux ſeuls bienfaits de la Nature
Livrons-nous , ſans être indifcrets
Leur jouiſſance eft toujours füre ,
Et ne laiſſe pas de regrets.
Déjà le ſpectacle commence,
Le ſoleil fort du ſein des eaux ,
Voyez quelle richeſſe immenfe
Se répand ſur tous ces côteaux !
Je me proſterne , & je t'adore ,
Auteur de tant de majeſté ,
Fais que pendant-longtems encore
Nous jouiſſions de ſa beauté.
Par M. Domain.
JANVIER. I. Vol. 1774. II
VERS adreſſés à Monseigneur le Duc de
Penthieure , par M. de Cofnac , d'Uffel
en Limousin , Page de Son Alteffe , en
lui donnant un merle blanc , le 18 Novembre
1773.
P
RINCE , excuſez ma hardieſte !
Joſe vous offrir un cadeau.
On eût mis à vos pieds des ſceptres dans la Grece,
Moi , j'y viens placer un oiſeau ,
Comme une offrande au dieu de majeuneſſe.
Daignez le recevoir ; c'eſt toute ma richeſſe :
Si vous euffiez jadis tous deux été connus ,
On l'eût joint pour ſymbole au nom de Votre Alteffe ,
Etant , par fa couleur , rare dans fon eſpece ,
Comme vous dans la vôtre, en fublimes vertus,
12 MERCURE DE FRANCE.
N
LES AMES , Conte arabe.
é dans la fuperbe Bagdad , avant la
fin du Califat d'Abou -Giaffar Almanzor ,
218. fucceſſeur du Prophete , Prince courageux
& ferme , vindicatif & avare , &
ſous lequel la philofophie & l'aftrologie |
avoient fait de grands progrès: je dus une
premiere éducation à un des ſages que
renfermoit cette cité au milieu des fous
innombrables qui l'habitoient. Heureux ,
ſi j'avois toujours cru les confeils du vieillard
Haſſeim , qui m'avoit prédit d'aſſez
bonne-heure queje ne tiendrois pas longtemps
aux principes de ſageſſe dont il
s'efforçoit de me remplir.
Azor , me diſoit- il , mon cher Azor !
je vous aime , & , fi j'avois de plus longs
jours à demander à l'Etre Suprême , ce
feroit pour aſſurer votre bonheur , & pour
en être témoin. Que je crains , hélas !
quand je ne veillerai plus fur vous , que
la contagion publique ne vous frappe ;
que tous les avantages dont la Providence
vous a gratifié ne tournent contre vous ,
&ne détruiſent mon ouvrage ! Votre fortune
, votre figure heureuſe , la force de
JANVIER . I. Vol. 1774. 13
votre conſtitution , vos diſpoſitions à des
talens agréables , votre eſprit , tout me
fait trembler. O mon éleve ! emporterai.
je cette crainte fatale dans un monde où
ma vieilleſſe va bientôt me faire paffer ?
Je raſſurois mon guide que je refpectois
, en m'indignant de ſes ſoupçons , & ,
ranimant mon zêle pour ſes préceptes ,
j'eus le bonheur de marquer les premiers
pas de ma jeuneſſe par quelques actes de
bienfaiſance & d'humanité , qui ſoutinrent
ſes eſpérances fur mon compte jusqu'à
ſa mort , arrivée trop tôt pour moi.
Tous les défordres triomphoient alors
dans l'opulente Bagdad. On y parvenoit
par l'impudence & par la baſſeffe. Un
homme deſtiné en naiſſant à être le valet
de quelque éléphant , avec quelque
adreſſe d'eſprit , fur- tout par les ſervices
les plus vils rendus à quelques Grands , &
par les intérêts accumulés d'une ufure infame
, y devenoit un être d'importance ,
& s'y montroit porté faſtueuſement fur
un de ces animaux qu'il eût dû conduire
à l'abreuvoir. On n'y connoiffſoit plus de
pudeur que celle que donne la timide
honnêteté de la vertu . Tout s'y animoit
pour le plaifir & par le plaifir , à ce qu'on
diſoit; mais rien n'étoit ſi rare à y ren
14
MERUURE DE FRANCE.
contrer. Ce mot circuloit dans des mil
liers de bouches qui ne s'ouvroient que
pour bailler. Les femmes , fans y être belles
, y étoient charmantes , parce qu'elles
avoient ſu ſe ſouſtraire aux vieilles loix
qui enchaînoient fottement leur ſexe à la
pratique de quelques vertus paiſibles ,
douces & domeſtiques. On y rioit de tout
ſans en être plus gai, parce que ce rire embelliſſoit
quelques bouches , découvroit
quelques dents afſſez blanches , & parce que
ce rire étoit par tout l'expreffion de la
malignité & de l'envie , plutôt que celle
du plaiſir . Le mot d'honneur y avoit fait
place à celui des honneurs. Celui de
moeurs faifoit pitié. Bagdad enfin , où tout
ſe nommoit- divin , exquis , délicieux ,
étoit la corruption même.
Ce n'eſt point ainſi que j'en jugeai
lorſque j'eus perdu mon Mentor. Ma raifon
trop foible diſparut avec lui comme
il l'avoit redouté. J'oubliai que les plaifirs
que m'avoient procurés les deux ou
trois petites actions honnêtes que j'avois
faites fous ſes yeux étoient les plus douces
ſenſations que j'euſſe éprouvées , &
qu'elles m'avoient rempli , fans orgueil ,
de la précieuſe fatisfaction de foi - même ,
fans laquelle aucun plaiſir continu , aucun
bonheur n'exiſtent.
1
{
JANVIER. I. Vol. 1774. 15
La femme d'un Emir m'avoit mis à la
mode ; car il n'étoit pas alors queſtion à
Bagdad de l'ancienne& prudente ſéparation
des deux ſexes. Il n'y eut point de
folies qu'elle ne fit ouvertement & fans
géne , & auxquelles elle ne m'accoutumat
affez pour me rendre digne d'en faire à
mon tour d'auffi piquantes. Le génie de
ces fortes d'efcapades eſt d'y joindre quelque
choſe de neuf & de plus impudent
que de coutume ; j'y réuffis à merveille ,
& je fus en peu de tems un des plus
jolis fots de la ville.
Au milieu de tout cela pas un mot du
défunt Haſſeim , ou de fa doctrine , dont
la plus petite trace s'effaça dans ma tête ,
car l'indigent me trouvoit fans égards ,
& le malheureux fans pitié.
Quelques années ſe paſſerent dans le
tourbillon des biens qui m'occupoient
tout entier ; mais je ne fais pourquoi , au
milieu de l'enivrement & des jouiſſances
variées dont la riante frivolité faiſoit mes
délices , je me trouvai peſant & rêveur un
jour en rentrant chez moi. On dira : c'eſt
le funeſte ennui; mais je n'ai garde de le
traiter fi mal , puiſqu'il produifit ce que
P'on va voir.
Je m'ennuyois donc , parce que j'étois
16 MERCURE DE FRANCE .
avec moi - même , & que c'étoit (pour
trancher le mot) affez mauvaiſe compagnie.
Enfin je m'ennuyois & je ne concevois
pas commentje pouvois payer ficher
le defir d'être heureux fans parvenir jamais
à l'être. Etje me levois machinalement
de deſſus mes oreilliers entaſſés , &
je m'y rejetois de même , & je bâillois ,
& je levois les épaules , & j'étendois les
bras , & je paffois la main fur més yeux ,
& je me relevois encore fans ſavoir pourquoi
; & j'avais ouvert vingttiroirs fans
avoir rien vu de ce qu'ils renfermoient ,
Jorſqu'au vingt - unieme j'apperçus une
médaille fur laquelle un habile artiſte
avoit gravé jadis la tête reſpectable d'Hasfeim.
O vertueux Haſſeim , m'écriai - je !
& puis je rougis avec grande raifon ; car
le nom ſeul de ce fage étoit foudroyant
pour moi. Haſſeim ! répétai-je échauffé
par fon image , Haſſeim ! prends pitié de
ton diſciple indigne .
Quel fut mon étonnement lorſque , fans
voir perſonne , j'entendis clairement ces
mots: fors &fuis moi. La voix mystérieuſe
me parut avoir gagné mes jardins ,
&je m'y précipitai.
La même voix qui me rappeloit celle
d'Haſſeim ſe faisoit entendre par intervalles
!
JANVIER . I. 11. 1774. 17
valles , toujours en s'éloignant; & moide
voler toujours à elle. Son projet étoit de
me fatiguer fans doute , & elle y reuffit ;
car je tombai de laſſitude au bord d'un
baſſin , où je m'endormis bientôt.
Eft- ce un rêve que ce que je vais conter
? Est- ce une viſion telle qu'en eutjadis
le ſage Lokman ? J'oferois le foupçonner
fi j'euſſe été auſſi digne que lui de cette
faveur des Cieux ; mais tout fe peint encore
à mon imagination comme un événement
fenfible & comme une réalité.
Quoi qu'il en ſoit , je me fentis transporté
par les airs dans une ifle qui offroit
aux yeux tout ce que la Nature a de plus
noble & de plus beau dans ſa fublime
fimplicité. J'y fus pénétré de ce refp. et
qu'impoſe la route facrée des temples de
P'Eternel. A peine le nuage qui me descendit
mollement dans ce ſéjour s'eloignat'il
de moi , que j'apperçus l'ombre d'Hasfeim.
Mon front toucha auſſi tôt la terre
, & ce ne fut qu'en tremblant que je
prononçai fon nom.
Azor , releve -toi , me dit- il , & daigne
m'écouter pour la derniere fois. Je vais
te faire connoître les inviables habitans
de cette ifle juſqu'à préſent inconnue &
inacceffible à tout autre mortel que toi ;
B
18 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt l'ifle des Ames. Ne te défie point
de ton vieil ami ; tu fais qu'il ne trompa
jamais perſonne.
Les Ames ? lui dis-je avec plus de confiance
depuis qu'il m'avoit parlé de notre
ancienne amitié , quoi donc , reſpectable
Haſſeim , eſt- ce ici le magaſin des Ames
que la Providence répand chaque jour fur
la furface de la terre ? Non, me répondit
mon fage ; ce ſont celles qui ont déjà habité
des corps qui exiſtent encore , &dont
l'incompatibilité avec leurs enveloppes
groſſfieres , leur a fait obtenir d'être ſéparées
. Elles attendent en ce lieu d'exil que
la deſtruction de leur demeure les rappelle
au ſein de la Divinité dont elles
font émanées. - Je ne vous comprends
point , Haſſeim . - Je le crois . Vous
vous figurez peut être avoir encore la
vôtre ? Elle eſt ici : je vais vous conduire
au quartier des Ames de Bagdad ,
& vous pourrez la reconnoître parmi celles
de preſque tous vos compatriotes. -
Mais comment ſe pourroit- il ? -Je vous
entends , Azor ; vous ne concevez pas
qu'un corps privé de ſon ame puiſſe exister
, & moi j'aurois peine à comprendre
que le maître d'une maiſon , dont on mépriſeroit
fans ceſſe les avis & qu'on traiJANVIER.
I. Vol. 1774. 19
teroit comme un vil ſubalterne , pût y demeurer
long-temps : enfin , que des etres
fpirituels fuſſent toujours enchaînés dans
des cachots ſi peu dignes d'eux. Mais ,
Haſſeim , tous mes compatriotes penſent,
réfléchiſſent . -Azor, ne dégradez point la
penſée , cet exercice profond des eſprits;
elle n'eſt telle que par les objets qui l'occupent.
-Difcuter , combiner , analyfer
des frivolités , c'eſt plutôt agir que penſer.
Ecoutez moi , vous dis - je ; voici le mystere
: c'eſt que l'ame indignée de ſes fers ,
lorſqu'elle obtient du grand Etre la faveur
de les brifer , eſt obligée de laiſſer
la plus mince ſuperficie d'elle- même , une
pellicule (s'il eſt permis de s'expliquer
ainſi) un atome , une fcorie mille fois
plus légere que celles qu'on voit ſurnager
fur les métaux en fuſion : & voilà tout ce
qui reſte à vos concitoyens , à vous -même,
& ce qui fuffit au- delà pour toutes les
opérations intellectuelles que vous leur
fuppofez ; car il ne faut preſque que des
fens pour tout ce qu'on leur voit faire.
Venez , venez , ajouta-t'il , dans le quartier
de Bagdad ,& ce que je vous dis vous
paroîtra démontré. Il faut vous dire encore
que ces ames font obligées de ſe
repréſenter de temps en temps dans
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
leurs cages , pour voir ſi elles s'y trouveront
mieux , & c'eſt delà que viennent les
fynderefes , les remords , les inquiétudes
& les ennuis : mais , lorſqu'elles jugent
qu'elles font toujours parfaitement inutiles
, elles revolent ici. Nous fommes précisément
au moment de leur retour ; ne
dites mot , & écoutez .
Arrivé en effet fous unboſquet de myrtes
& d'orangers avec mon conducteur ,
& ne voyant rien , j'entendis diftinctement
ce que je vais tranferite ici.
Premiere Ame. Sommes - nous encore
en nombre égal ? Quelqu'une de nous eftelle
reſtée ?
Deuxieme Ame. Pas une à Bagdad ; &
deux , je crois , à dix- milles de la ville.
Premiere Ame. C'eſt bien peu. Et ton
Satrape , comment t'a- t'il reçue ?
Deuxieme Ame. Indignement , à fon
ordinaire. Plongé dans la fange de fes
fens , je l'ai trouvé combinant de nouveaux
moyens d'engloutir , s'il le peut ,
par la faveur dont il eſt honoré , les immenfes
tréfors de Giaffar.
Premiere Ame. Cela ne fera pas aifé ;
car ils font fous une triple clé.
Deuxieme Ame. Tu fais que l'avidité
trouve le fecret d'arracher des Soudans ce
qu'ils n'aiment pas à donner.
!
JANVIER . I. Vol . 1774. 21
Premiere Ame. Pourſuis.
Deuxieme Ame. Sa maiſon étoit pleine
de gens auxquels il devoit & qui ne remportoient
rien , tandis que d'autres apportoient
des monceaux d'or pour acheter les
injuftices qu'ils venoient folliciter. Je me
fuis fait entendre un moment ; il s'eſt
méprifé d'être affez foible pour balancer
à ſe fatisfaire. J'ai fui , comme je ferai
toujours. Et toi - même , tu n'as pu refter
chez ton Bonze ?
Premiere Ame. Où voulois - tu que je
priſſe place entre l'Hypocrifie &le Defordre
? Il ne changera pas plus que ton Satrappe
, & nous sommes ici pour longtemps.
Plusieurs Ames ensemble. C'eſt précifément
mon hiſtoire.
Premiere Ame. Le maſque de l'hypocriſie
s'incruſte par le temps dans la peru ,
& ne peut plus tomber. Quand on a ofé
tromper la Divinité , il en coûte fi peu
pour tromper les hommes , & le métier
eſt ſi utile , qu'on n'en change point.
Conduit par Haſſeim un peu plus loin ,
j'entendis un cri qui m'étonna. O Ciel !
dit une voix , c'eſt Azor qui me poursuit.
& que lui importe de me rencontrer ?
B3
22 MERCURE DE FRANCE .
M'a - t'il ſeulement écoutée une minute ?
La voilà , me dit mon ſage ; c'eſt votre
ame, c'eſt elle - même que vous épouvantez.
Ah! pardon , m'écriai - je pardon ,
Fille auguſte du Ciel; ah ! daignez rentrer
dans mon ſein: je le rendrai digne de
vous ; je le ſens au tranſport qu'excite en
moi votre préſence.
Ingrat Azor , répondit la voix , tu fentois
autrefois ces tranſports ; mais depuis
que tu m'as forcée de te quitter.. Reviens ,
reviens mon ame, repris je : Haffeim &
vous , m'inſpirez tous deux; vous m'avez
changé pour jamais , j'en jure par toi-même...
A ce mot la voix ne ſe fit plus entendre
, & je me fentis échauffé intérieurement
du zêle que donne la vertu ; mon
ame avoit quitté ſes compagnes , & je
crus la poſſéder au moment où mon cher
Haſſeim m'embraſſa avec tendreſſe.
En avançant quelques pas nous entendîmes
une foule d'ames qui s'entretenoient
des paiſibles ſoins du ménage &
de la tendreſſe conjugale , du bonheur
d'élever de jeunes créatures , qui preſque
toutes , apportent en naiſſant le beſoin &
l'inſtinet d'imiter , & auxquelles il eſt ſi
néceſſaire par conféquent de n'offrir que
bons exemples. Vous les reconnoiſſez
en , me dit Haſſeim ? - Oh! oui : ce font
JANVIER. I. Vol. 1774. 23
les ames du plus grand nombre des femmes
de Bagdad.-Elles nous épargnent
par cet entretien modeſte bien des détails
contraires qui vous auroient amufé.-
Vous me croyez encore le même ; je fuis
changé , vous dis-je.--Je vous en félicite
; en ce cas là vous ne regretterez
rien.
L'amour de la patrie étoit plus loin le
ſujet d'une conversation touchante , & je
reconnus les ames de plus d'un chef de
nos Spahis . Cette héroïque vertu que
nous inſpirions , dit l'une d'elles , s'eſt
donc évanouie ? L'Interét , ce bas ennemi
de la Gloire , eſt donc venu ſe mettre in.
ſolemment à ſa place ? O mes foeurs ! la
baſe de tout ce qu'il peut y avoir de grand
& d'élevé parmi les hommes n'exiſte
plus: ce font les moeurs; fans elles tout
périt & ſe dénature. Qui les rappellera
donc ces moeurs ſi eſſentielles à la fûreté
&au bonheur des Etats ?
J'entendis enſuite les ames de ceux
qui dans Bagdad , étoient alors chargés de
la perception des révenus de l'Etat. Elles
gémiſſoient de la dureté de ceux qu'elles
avoient été deſtinées à animer. Il n'eſt
plus d'eſpérance pour nous , difoit l'une ;
leur gloire eſt attachée à la découverte
B4
24
MERCURE DE FRANCE.
d'un nouveau fyſtème de vexation. Re
commandez - leur un homme honnête &
droit ; vous les verrez plier de dédain
Jeurs larges épaules. Oh qu'ils favent bien
ſe paſſer de nous ceux - là !
A quelque diſtance étoient d'autres
ames que je reconnus au ſtyle élégant , pa
thétique & fleuri. C'étoient celles de ces
hommes chargés d'étendre les connoisfances
humaines, Relâcher chaquejour
quelqu'un des liens de la ſociété , diſoit
une ame en foupirant, eux qui devroient
les refferrer par l'exemple & par leurs discours
! O ma foeur , diſoit une autre , ôter
l'amitié pure & douce du milieu dus hommes
! quelle barbarie ! traiter tous les devoirs
de conventions locales & momentanées
! quelle ignorance! Nous méconnoître
, diſoit une troiſieme , nous afſervir
aux loix de notre ennemi , aux chaînes
méprifables du corps , nous , mes coeurs , qui
exiſtons aujourd'hui loin d'eux ! Vouloir
expliquer tout , rendre compte de tout ,
croire qu'on s'eſt gliſſé dans le fanctuaite
du Très- Haut pouryfuiprendre ſes ſecrets
, diſoit une quatrieme , quelle préfomprion
! quelle ſotife ! Et s'attaquer à
la Divinité même , s'écrioit une cinquieme
, quelle démence & quelle fureur !
Je me portois vers d'autres grouppes ,
JANVIER. I. Vol. 1774 25
quand tout à coup , fur le bord du même
baffin où j'étois tombé de fatigue , j'ouvris
les yeux , & ne vis plus que mes jardins;
mais tout ce que je venois de voir
étoit auſſi préſent à ma penſée , que fi ces
objets avoient encore été devant moi.
Des malheureux étoient à ma porte
lorſque j'y arrivai. Je les fis entrer , je les
embraſſai ; je voulus moi-même les arroſer
de parfums ; & je les fis mettre à ma
table. Ah ! me dis-je intérieurement , ce
n'eſt point un rêve; je fais du bien , je
goûte du plaifir à le faire ; mon ame s'eit
vraiment réunie à moi , & je ne veux j1-
mais qu'elle s'en ſépare.
Depuis ce temps jem'interroge tous les
jours pour ſavoir ſi je n'en fuis pas réduit
à la foible pellicule ou à la ſcorie de mon
ame. Le defir conſtant & voluptueux d'étre
utile à mes freres , que je conferve,
m'eſt un garant qu'elle n'habite plus l'ifle
où le fage Haſſeim me la fit rencontrer.
Puiffent mes concitoyens , en appellant à
leur fecours le ſage Haſſeim , en recevoir
le même bienfait que moi , & n'étre pas
long - temps encore la plus lâche partie
d'eux -mêmes ! .
Par M. B....
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
VERS fur la mort de M. le Marquis de
Chauvelin.
LOIN In de moi le froid délire
Qu'enfante le dieu des vers !
Venez accorder ma lire ,
Noirs foucis , regrets amers !
Sur fes cordes gémiſſantes ,
Mes mains s'égarent , tremblantes :
Coulez librement mes pleurs !
Le défordre de ces rimes ,
Mieux que des accens fublimes ,
Saura peindre mes douleurs .
O! quelle ſcene cruelle
Pour les regards de ton Roi ,
Quand le Temps , ouvrant ſon atle ,
Elt venu fondre ſur toi !
Tu diſparois , fans attendre
Que l'épouſe la plus tendre
Ferme tes yeux de ſa main !
Ainſi tomberoit en poudre
Le convive que la foudro
Eût frappé dans un feſtin,
Il meurt , ce héros aimable !
Ma joie expire avec lui :
De ma muſe inconsolable
Il fut la gloire & l'appui.
JANVIER. I. Vol. 1774. 27
meurt ! & l'homme inutile
A vu vieillir ſon argile ;
Sur lui s'entaſſent les ans ,
Et la terre qui l'oublie ,
A trois fois , pendant fa vie ,
Reproduit fes habitans !
Non ; tu vivras : ton image
Reſpire au fonds de nos coeurs :
Elle y peint les traits d'un ſage
Dont l'eſprit ornoit les moeurs.
Tu fus chéri de ton maftre ;
Il avoit ſçu te connaftre ;
Son choix fut juftifié :
Conti t'aimoit : fur ta cendre
On voit ce Prince répandre
Les pleurs dûs à l'amitié.
Ah! fi ton ombre célebre
Eſt ſenſible à mes accords ,
Si cet éloge funebre
Peut te flatter chez les morts ;
Plein du bienfaiteur que j'aime ,
Je viens , ſur ſa tombe même
Chanter ſes måles vertus ;
Et, für de tous les fuffrages ,
J'offre , en pleurant , mes hommages
Au grand homme qui n'eſt plus .
1
Par M. Leonerd.
28 MERCURE DE FRANCE.
A Madame la Marquise de Fits - James.
C
IEL propice à mes voeux , j'adore tes décrets ;
Tu répands à ton gré tes tréſors ſur la terre.
Il eſt né , cet enfant doué de tes bienfaits ?
La gloire en foit rendue au Maftre du tonnerre f
A cet inſtant heureux Lucine a préſidé.
Ce préſage eft flatteur fous fes chaftes aufpices .
Couple chéri des Cieux , il fera vos délices ;
Les Dieux , dans leur confeil , l'ont ainſi décidé.
Tel un aftre nouveau paroft dans l'atmosphere ,
Et fixe les regards du mortel étonné ;
Tel je le vois briller , ce nouveau Dieu - donné ,
Aux acclamations de tout notre hémisphere.
Croiſſez , fils de Héros, fous l'afle des Amours ;
Suivez de vos ayeux le triomphe & la gloire ;
Déjà la Renommée , annonçant vos beaux jours ,
A marqué votre place au temple de mémoire .
Miroir de la ſageſſe & de la bienfaiſance ,
Immortelle Biſſy , j'admire vos vertus !
Heureux , fi vous jetez un oeil de complaifance
Sur mon profond reſpect ! Que ſouhaiter de plus !
Nos neveux le diront à la poſtérité :
Vive l'auguſte fruit d'une illuſtre alliance !
JANVIER. I. Vol . 1774. 29
Noble fang de Berwik ! nom fi cher à la France !
Le terme de ta gloire eſt l'iminortalité .
Par M. J. B. Humbert , de Besançon.
RONDEAU.
A Madame *** , jouant le rôle de la
Servante Maîtreſſe.
VOUS
OUS voir & vous aimer , Zerbine ,
C'est même choſe , à mon avis .
Telle foubrette a bien la mine
D'être la maîtreffe au logis.
En vous tout plaît , tout intéreſſe ,
Votre voix , vos gentils difcours ;
Oui , Zerbine , on voudroit toujours
Vous voir.
Ah ! qu'une ſcene de tendreſſe ,
Où dans mes bras je vous tiendrois ! ..
Où tête - à - tête j'oſerois ! . ,
C'eſt là , c'eſt - là que je voudrois
Vous voir.
Par M. Levrier de Champ Riends
30 MERCURE DE FRANCE.
LE CHAR ET LE CHIEN.
U
Fable.
1
pauvre Chien fans mattre , hargneux , galleux ,
crotté ,
Faute de meilleure pâture ,
Rongeoit , parmi des tas d'ordure ,
Près d'une borne , un os que l'on avoit jeté.
Près de lui paffe un char où brilloit la richeſſe .
Il effleuroit à peine les pavés ,
Tant il voloit avec viteſſe ,
Tiré par fix chevaux en Eſpagne élevés .
Voilà- t - il pas cette chetive bête
Qui ſe met foudain dans la tête
De quitter ſa borne & fon os ,
Puis de courir après ! Puis de faire un tapage ,
Des cris , des hurlemens à troubler le repos
De tous les gens du voisinage !
Ses yeux étincelans ont l'air de menacer :
Il grince des dents , jappe , jure :
On diroit qu'il veut terraſfer
Et les chevaux & la voiture.
Le conducteur du char , d'ailleurs affez courtois ,
Sur ſa vilaine peau lui détachoit par fois
L
Quelques légers coups d'étriviere ,
Non par mouvement de colere ,
Mais ſeulement pour l'obliger ,
JANVIER. I. Vol. 1774. 31
Crainte de pis , à ſe ranger ;
Ce qui l'animoit davantage.
Quelques autres gredins admiroient fon courage ,
Et de la voix l'enhardiſſoient.
Mais d'autres gens , qui mieux s'y connoiſſoient ,'
S'entrediſoient : ce chien a peut-être la rage ;
Et je crois qu'il feroit prudent
De l'aſſommer , de crainte d'accident.
S'il eût été de race cavaline ,
Ne fût - il que porteur de choux ,
On auroit dit : c'eſt un tranſport jaloux
Qui le tourmente & le lutine :
Il enrage de n'être pas ,
Ainſi que ces courſiers , bien foigne , gros & gras .
Mais un gredin hargneux , propre à rien , fale immonde !
C'eſt ce qui ſurprenoit le monde .
Enfin il en fit tant : tant paſſa , repaſſa
Autour du char , qu'il fut ſaiſi par une roue ,
Qui dans le ruiſſeau Pécrafa .
Il avoit vécu dans la boue ,
Il y mourut. Son corps , dit - on,
D'être écorché n'eut pas même la gloire ,
Et ſa peau n'étoit propre à rien du tout de bon.
Ceci me rappelle l'hiſtoire
De ce pauvre Monfieur Damon.
32 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mademoiselle Fanni , de Tours ,
auteur de l'énigme inférée dans le Mercure
de Novembre, dont le mot est la
Senſibilité.
T
ENDRE Fanni , votre énigme charmante
En amusant l'eſprit , intéreſſe le coeur.
Plus je la lis , plus ſa grace touchante
Me force d'en aimer l'auteur.
Dans cette énigme ingénieuſe
J'aurois ſeulement ſouhaité
Qu'une ombre plus mystérieuſe
Eût entouré le mot de ſon obfcurité.
De ce léger défaut la cauſe eſt bien viſible ,
Souffrez qu'on vous la dife avec ſincérité ,
Ce n'étoit pas un coeur ſenſible
Qui pouvoit déguiſer la ſenſibilité.
Par M. Aubri.
DIALOGUE
JANVIER. I. Vol. 1774. 33
DIALOGUE
Entre MARIVAUX & Mademoiselle
DE SCUDER I.
J
Mile ScUDERI.
E cherche depuis plus de cent ans les
Héros que j'ai célébrés ; Cyrus , Mandare ,
Clelie , & je ne trouve rien ici qui leur
reffemble. -
ARIVAUX.
Je ne cherchois pas mon Payſan parvenu
, & je viens de le rencontrer.
Mile SCUDERI .
Et vous l'avez reconnu d'abord ?
MARIVAUX.
4
Je l'avois ſi bien étudié pour lepeindre
, que je ne craignois pas de méconnoître
mon original.
J'ai bien rencontré un homme qui porta
fur terre le nom de Cyrus , une fomme
qui s'appella Mandane , une autre qui ſe,
nommoit Clélie; je n'ai point reconnu en
C
34
MERCURE DE FRANCE.
eux les perſonnages que j'ai voulu peindre.
Cyrus ne fut qu'un brutal , Mandane
qu'une orgueilleuſe , & Clélie qu'une
coureuſe d'armée.
MARIVAUX.
Je doute qu'ils ſe reconnoiſſent mieux
dans vos ouvrages que vous ne les avez
reconnus ici.
Mile ScUDERI .
Je les peignois tels que je voulois qu'ils
fufſſent.
MARIVAUX.
Je peignis mes Héros comme je les
ſoupçonnois d'être .
Mlle ScUDERI.
Et vous avez écrit des romans ?
MARIVAUX.
Oui ; & j'oſe dire avec quelque ſuccès.
Mile SCUDERI.
Si le ſuccès prouve quelque choſe , jene
dois porter envie à perſonne. On lut mes
romans , & , vu leur étendue , c'étoit les
approuver que de les lire.
JANVIER. 1. Vol. 1774. 35
MARIVAUX.
Je ne mis point mes lecteurs àde filongues
épreuves ; je n'écrivis pas mêmepour
toutes fortes de lecteurs. Quelques - uns
m'accuſerent d'être trop recherché dans
mes tours , dans mes expreſſions , dans
mes idées. Je l'euſſe été moins il y a un
fiecle. Il a fallu apprendre à lire au Public
avant que de lui apprendre à penſer.
Mile ScUDERI.
Je lui épargnai toujours cedernier foin :
il n'y a peut - être pas dix penſées dans
mes cinquante volumes de romans.
MARIVAUX.
Cetuſage a fa commodité pour certains
lecteurs , & pour l'auteur qui veut enfanter
cinquante volumes. Je compare ces
Ecrivains à ce Général , qui n'ayant qu'une
petite troupe , la fit repaſſer tant de fois
ſous les yeux de l'ennemi , qu'on lui
crut une forte armée.
Mlle ScUDERI.
Cette invention a fon mérite , & j'espere
que vous ne me diſputerez point
celui- là C2
36
MERCURE DE FRANCE .
MARIVAUX.
Je ferois plutôt enclin à vous le reprocher.
Paffez -moi cette expreſſion. Lespoliteſſes
d'ufage dans l'autre monde font
ignorées dans celui - ci. Les deux fexes
n'ont plus le méme motif ni de fe rechercher
, ni de ſe ménager. L'ame retrouve
ſa franchiſe en perdant ſon enveloppe
terreſtre. Vous eûtes beau jeu pour étre
encenſée ; vous étiez femme & bel eſprit .
Mile SCUDERI
Oui ; mais j'étois bien laide.
MARIVAUX.
Vos lectrices n'en furent que plus indulgentes.
La beauté eſt l'avantage qu'ambitionnent
le plus les femmes. Ne leur
diſputez point celui- là ; elles vous pardonnent
facilement les autres.
Mile SCUDERI .
Vous ne me parlez pas des hommes.
MARIVAUX.
Je ſuis encore mieux en fonds pour vous
les peindre. L'homme eſt auſſi indulgent
pour vous qu'il l'eſt peu pour ſes pareils .
JANVIER. I. Vol. 1774. 37
La beauté le ſubjugue ; & , lors même
qu'elle vous manque , le nom de femme
lui en impoſe encore. Il faut qu'une femme
ſoit bien mal adroite pour ne plaire à
perfonne. Vous voyez combien cet afcendant
naturel peut vous fervir dans toutes
vos entrepriſes. Celle d'écrire eſt pour
vous . la moins épineuſe. Le fuccès d'un
auteur est bien préparé ,quand ſes lecteurs
font profeffion d'être indulgens .
Mlle SCUDERI
Les miens le furent, je l'avoue. On
me furnomma même la Sapho de mon
ſiecle. Mais je penſe que ſi je l'euſſe imitée
en tout point , j'aurois trouvé plus
d'un Phaon.
MARIVAUX .
Ne trouvâtes - vous pas dans Péliffon
un Berger fidele & conſtant ?
Mile SCUDERI.
Péliſſon fut encore plus maltraité que
moi par la Nature? Nous nous aimions
fans craindre ni les rivales , ni les rivaux ,
MARIVAUX.
La conſtance de votre ame ſe manifeſte
juſques dans vos ouvrages. Comment
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
pûtes - vous finir ces romans ſi volumineux?
Mlle ScuDERI.
Comment n'achevâtes vous point les
petits romans de Marianne & du Paysan
parvenu ?
MARIVAUX.
C'eſt qu'il m'a toujours paru très inutile
de finir un roman.
Mile SScCUUIDERI.
Eh! pourquoi ?
MARIVAUX.
Par la raiſon qu'ils finiſſent tous par un
mariage , & qu'on pourroit charger le premier
notaire du ſoin d'arranger le dénouement.
Mile SCUDERI.
Il faut bien renvoyer le lecteur fatisfait.
ARIVAUX.
Je doute qu'un mariage ſoit toujours
propre à le fatisfaire.
Mlle ScUDERI.
On ne m'accuſera point de bruſquer la
JANVIER. I. Vol. 1774. 39
i
conclufion. Je fais parcourir à mes héros
toute la carte du pays du Tendre , & je
les fais long-temps ſéjourner dans les cantons
les moins habitables.
MARIVAUX.
Ce n'étoit plus la peine de les en faire
fortir. On ne conçoit pas comment , après
de ſi rudes épreuves , il leur reſte
encore afſſez de force pour conclure.
Mlle ScUDERI.
Eh ! voilà ce qui dut vous paroître admirable.
Eſt - il fort aiſe , ſelon vous ,
d'empêcher ſi long-temps des héroïnes
d'être foibles ?
MARIVAUX.
On ne vous en croit pas , vous dis - je.
De plus , vos Héros font toujours hors de
la nature : leurs faits font auſſi incroyables
que leurs fentimens; leurs aventures aufſi
romaneſques que leurs difcours.
Mlle ScUDERI.
C'eſt ce qu'il falloit au Public de mon
temps. L'eſprit humain ſe trouvoit encore
parmi nous à fon berceau , & je traitois
mes lecteurs comme des enfans qui
C4
49 MERCURE DE FRANCE.
s'endorment quand on leur parle raifon ,
& qui ne s'éveillent qu'au récit des fables .
MARIVAUX.
Mais falloit - il choiſir pour les héros
d'une tendreſſe éternelle des hommes qui
avoient tant d'autres choses à faire ?
Mlle ScuDERI.
Il me falloit de grands noms , & je
pris ceux qui me tomberent fous les mains .
Ne puis - je pas , à mon tour , vous demander
pourquoi vous choisîtes des héros
fi fubalternes ?
MARIVAUX .
Pour me rapprocher de la nature & de
la vérité.
Mlle ScUDERI.
On vous reproche d'avoir porté cette
imitation trop loin. Si les figures de mes
tableaux font trop grandes , les vôtres
ſont le plus souvent trop petites .
MARIVAUX .
Il eſt des tableaux de différent genre ,
& plus d'un grand peintre a égayé une
compofition noble par quelques figures
groteſques.
P
JANVIER. I. Vol. 1774.4
Mile SCUDERI.
On vous reproche auffi d'avoir peint la
Nature plutôt comme vous crûtes la voir
que comme on la voyoit généralement .
MARIVAUX.
Peut - être ai je rectifié cette maniere
générale de voir. J'ai fait plus d'une recherche
fur le coeur humain. L'on n'avoit
gueres étudié juſqu'alors que ſa ſuperficie:
j'en fondai l'intérieur , j'en développai
tous les replis , j'analyſai ſes penchans ,
ſes foibleſſes , fes travers , ſes vertus. Je
diſtingai les nuances des ſentimens & des
paſſions. J'en faiſis les traits impercepti .
bles pour tant d'autres. Cette recherche ,
minutieuſe en apparence , donne à mon
ſtyle un air minutieux ; mais cette recherche
n'en fut pas moins utile. Les petits
écarts font la monnoie du coeur ; il eſt
rarement aſſez riche pour faire une autre
dépenſe.
Mlle ScUDERI .
Puis-je vous demander ſi votre monnoie
s'accrédita aiſément ?
ARIVAUX.
On la crut d'abord de mauvais aloi.
i CS
1.
42 MERCURE DE FRANCE.
Le tems ſeul parvint à lui donner cours.
Parlons plus naturellement. Chaque fuccès
qui me couronna eut d'abord toute
l'apparence d'une chûte. Je nejouis de ma
gloire qu'après avoir craint la honte. On
m'accordoit moins les fuffrages qu'on ne
ſe les laiſſoit arracher. Il ſembloit que je
parlaſſe une langue nouvelle à mes lecteurs
, & qu'ils ne puſſent m'applaudir
qu'après l'avoir étudiée.
Mlle ScUDERI.
Je doute qu'on entendit mieux mon
langage il y a cent ans ; mais j'étonnai par
les faits ; & le merveilleux aura toujours
bien du pouvoir ſur le plus grand nombre
des hommes .
MARIVAUX.
C'eſt pour cela que mes nuances furent
moins accueillies que vos portraits exagérés.
L'orgueil de notre eſpece y contribua
; un Nain voudroit ſe contempler
peint en Géant. Mais l'orgueil a beau
faire; il faut toujours en revenir au toiſe
de la Nature: il faut toujours peindre la
Nature , ſi nous voulons qu'elle- même ſe
reconnoiſſe dans nos portraits.
Par M. de la Dixmeric.
JANVIER. I. Vol . 1774. 43
SONNETS DE PÉTRARQUE.
Loda il Cardinale Colonna.
GLORIOSA LORIOSA Colonna , in cui s'appogia
Noſtra ſperanza , e'l gran nome latino ,
Eh' ancor non torfe dal vero cammino
L'ira di giove per ventoſa pioggia ;
Qui non palazzi , non teatro , o loggia ,
Ma in lor vece un abete , un faggio , un pino
Trà l'herba verde , e'l bel monte vicino ,
Onde ſi ſcende poëtando , e poggia ,
Levan di terra al ciel noftr' intelletto :
E'l roffignuol , che dolcemente all'ombra
Lutte le nolti ſi lamenta , e piagne ,
D'amorofi penfieri il cor ne ingombra.
Ma tanto ben ſol tronchi , e fai imperfetto
Tu , che da noi , Signor mio , ti ſcompagne.
Il loue le Cardinal Colonne , & lui témoigne
le regret de le quitter.
vous qui foutenez l'honneur de l'Italie ,
Glorieufe Colonne où notre eſpoir s'appuie ;
44 MERCURE DE FRANCE ,
Que n'ébranla jamais l'inutile courroux
Du Ciel ſouvent injufte & du deſtin jaloux ;
Les ſuperbes jardins , les palais magnifiques
Qui portent dans les airs l'orgueil de leurs portiques ;
Des théâtres mondains l'afpe& licentieux
N'ont point droit d'élever notre ame juſqu'aux cieux.
L'aſpect touchant de la Nature ,
Un vénérable chêne , un lugubre fapin ,
Des prés fleuris , une jeune verdure ,
Un humide vallon au pied d'un mont voiſin ;'
Voilà les doux objets dont mon ame eſt ſaiſie :
C'eſt- là qu'errant & tranſporté ,
L Je me livre avec volupté
Aux charmes de la poësie .
Le roſſignol , ſoit qu'il chante ſes feux
1
A l'ombre d'un épais feuillage ,
Soit qu'il trouble la nuit par ſon tendre ramage ,
Fait paſſer dans mon coeur ſes deſirs amoureux .
Mais de chercher ces biens vainement je m'empreſſe ;
Vous ſeul m'empêchez d'être heureux.
Je vais partir & je vous laiſſe .
QUAND
A
UAND ' io veggio dal cil ſcender l'autora
Con la fronte di roſe , e co' crin d'oro ,
* Petraque fit ce ſonnet après la mort de Laure .
1
JANVIER. 1. Vol. 1774. 45
Amor m'affale : ond'io mi diſcoloro ,
E dico foſpirendo , ivi è Laura ora.
O felice Titon ! tu fai ben l'ora
Da ricouvrare il tuo caro trefero :
Ma io che debbo fat del dolce alloro ?
Che ſe'l vo' riveder , conven ch'io mora.
I voſtri dipartir non ſon ſi duri ,
Ch' almen di notte fuol tornal colei ,
Che non ha à ſchifo le tue bianche chiome :
Le mie notti fa triſte , e i giorni ofcuri ,
Quella , che n'ha , porlato i penſfßer miei ,
Nè di ſe m'a lafciate altro che l' nome.
Il regrette Laure , & se compare à Titon .
LORSQUE JORSQUE fur fon char lumineux
Je vois la diligente aurore
Lever de ſes beaux doigts le voile obſcur des cieux ,
L'amour qui me pourſuit encore
Avec le jour ramene ma douleur.
Je ſoupire , & je dis , en changeant de couleur :
Voilà donc le féjour de Laure !
Que ton deſtin a de douceur ,
Titon ! De ton tréſor paiſible profeſſeur ,
Tu peux attendre en affurance
Le moment qui de ton bonheur
روا
46 MERCURE DE FRANCE.
Renouvelle la jouiſſance .
Mais , pour moi , dans mon déſeſpoir ,
Ce n'eſt qu'en finiſſant ma vie & ma ſouffrance
Qu'il m'eft permis de la revoir.
Vos tranquilles adieux vous cauſent moins de peine :
Le jour te l'enlevoit ; la nuit te la ramene.
Elle aime ta vieilleſfe ; elle reſpecte en toi
Ces cheveux que le Temps a blanchis fous fa loi.
Hélas ! cette Beauté , l'objet de ma tendreffe ,
Me fait gémir la nuit , me fait gémir le jour ;
Elle emporte mes voeux , & la mort ne me laiſfe
Que fon beau nom & mon amour
EPITRE fur l'Eloquence du Barreau .
A M. d'Albertas , Avocat - Général du
Parlement de Provence.
L
ORSQU'UN Dieu charmant t'environne
De fleurs que tu pourrois cueillir ,
On te voix jaloux de courir
Aux travaux que Thémis ordonne ,
Et , pour les arrêts qu'elle donne ,
Quitter le code du plaifir ;
Ainſi le ſage ſait unir
Les jeux à la philoſophie ,
Et faire de l'art de jouir
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 47
ا
1
L'art d'être utile à ſa Patrie :
Elle a tes veux & ton ferment :
Je l'en félicite , & vraiment
Les malheureux , de leurs alarmes
Verront le terme confolant ;
Ton éloquence les défend
Et ton pere ſeche leurs larmes.
Mais c'eſt à toi d'examiner
Pourquoi dans la brillante ſphere
Où tu pourras un jour régner ,
Au joug ſe laiſſant enchaîner ,
Notre éloquence minaudiere
Se contente de raiſonner ;
Pourquoi notre barreau févere
N'admet point le ſentiment.
En flattant l'eſprit on peut plaire.
Qui parle au coeur eſt éloquent.
Patru correct , pur , élégant ,
N'a jamais rien qui nous anime ;
Sous le compas & ſous la lime
Son plaidoyer devient glaçant.
Bien moins orateur que ſavant ,
Le Maiſtre creuſe dans l'abyme
Des auteurs qu'il cite ſouvent ;
Son feu ſe glace en foulevant
Le fardeau dont il nous opprime.
Cochin eſt précis , conféquent ;
Mais Cochin n'oſe être fublime.
D'Agueſſeau charme à tout moment ;
48 MERCURE DE FRANCE.
Sa voix fait aimer la juſtice:
Toujours il attaque le vice ;
Mais jamais il n'eſt vehement.
C'eſt Jupiter lorſqu'il annonce
Aux dieux affemblés ſon deffein ;
Mais non lorſque , la foudre en main ,
Il dicte ſes loix , les prononce
Pour effrayer le genre humain.
C'eſt la méthode qui fit naftre
Cet art qui glace le talent ,
Et qui , voulant toujours paraftre ,
A fait un eſclave d'un maître ,
Et d'un Hercule un foible enfant.
Mais , dira - t'on , ſi la logique
De l'éloquence pathétique
N'eût borné le pouvoir trop grand ,
Du ſentiment les vives flammes
Des juges égarant les ames ,
On eût vu périr l'innocent ,
Et le coupable de ſes trames
N'eût point reçu le châtiment .
On croit cette adreſſe trompeuſe ,
Et l'on ne redoutera pas
Les yeux d'une folliciteuſe
Au teint vif , aux brillans appas ,
Qui , d'un coup-d'oeil ou bien d'un geſte ,
Brouillant le code & le digefte ,
Fait mentir Barthole & Cujas ,
En
1
JANVIER. I. Vol 1774. 4)
En vain , repouſſant l'artifice ,
Le droit eft dans le plus beau jour ;
On l'élude par un détour ,
Et le bandeau de la Juſtice
Eft ſouvent celui de l'Amour.
Mais la loi , fiere fouveraine ,
Regne bien mieux dans nos arrêts
Qu'en ceuxde Rome , où , foible Reine ,
Elle cédoit à ſes fujets ,
Où des Préteurs , à leurs souhaits ,
Répandoient la grace & la peine ,
Où des orateurs indifcrets
Faifoient , ſuivant leurs intérêts ,
Pencher la Majesté Romaine.
Où fuis -je ! mon oreille entend
Ce Cicéron fi redoutable
Par fa haine & par fon talent :
Un de ſes amis eft coupable ;
Sa voix fait le rendre innocent ,
Et fes ennemis qu'il accable
Trafnent l'opprobre en gémiliant.
Je vois toujours l'homme éloquent
Et rarement l'homme équitable ;
Mais il faudroit en imiter
Ce pathétique dont l'empire
Etonne , touche & fait dompter
Le plus obſtiné qui l'admire .
La vertu n'eſt point dans l'eſprit.
D
1
50
MERCURE DE FRANCE.
Le philofophe la décrit;
Mais c'eſt l'orateur qui l'inſpire .
1
Alors que le juge eſt inſtruit ,
Il faut que le difcours l'enflammes
Au vrai la raiſon nous conduit ;
Le ſentiment le met dans l'ame ;
Mais où peut - il mieux dominer
Qu'en ce pays de la faillie
Où l'Amour ne ſemble régner
Que pour être dieu du génie.
C'eſt ſous notre ciel embaumé
Des parfums que Zéphire exhale ,
Que le coeur toujours animé
Peut lancer le dard enflammé
D'une éloquence vive & male ,
Et dans ce Sénat où Duvair ,
Defcendant des plaines de l'air ,
Vole & voit avec complaiſance
Ton pere tenir la balance ,
Qui jadis illuſtra ſes mains.
Quels hommes , réglant nos deſtins ;
Peuvent encore à l'éloquence ,
Rendre ſes honneurs fouverains !
S'armer pour dompter la licence ,
C'eſt partager les droits divins .
Qu'un guerrier que chacun renomme ,
De ſa valeur montre le feu :
Qui nous défend eſt un grand homme ;
JANVIER . I. Vol. 1774. 51
Mais qui nous conferve eſt un dieu,
Dans cette carriere facrée ,
Où t'appelle un laurier brillant ,
Tu croiras ta gloire aſſurée ,
Si tu peux être bienfaifant .
La gloire , toujours poursuivie ,
S'offre aux vertus , & le génie ,
S'il eft utile , eft fon amant.
Tu n'iras point , oui , je le jure
Par ton ame & par tes aleux ,
Tu n'iras point , foible & parjure ,
Servir l'oppreffeur odieux ,
Et de l'opprimé qui murmure
Aggraver les fers rigoureux ,
Oublier ſes maux , fon injure
Dans des feſtins délicieux ,
Et, faifant taire la nature .
Boire les pleurs des malheureux.
Mais lorsque l'Automne propice
Fermant le temple des Plaideurs ,
Viendra faire affeoir la Juſtice
Sur un gazon bordé de fleurs ;
Lorſque Pan , ornant fa houlette
Des dons vermeils de nos côteaux ,
Fera danfer tous les hameaux ,
Et des doux fons de ſa muſette
Fera treffaillir Gemenos ,
Dans cette retraite charmante
Tu viendras retrouver les jeux ,
:
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
Et te repoſer ſous les yeux
De la Justice , ton amante.
Là , fous les traits de d'Albertas ,
Sans orgueil montrant fa puiſſance ,
Elle raſſemble ſur ſes pas
L'enjouement & la complaiſance ,
Et les graces dont les appes
Ornent ces lieux de leur préſence ;
Des plaifirs le folâtre eſſaim
S'y joint à la magnificence ;
Et la Gloire , d'un air ferein ' ,
Tenant des lauriers dans la main ,
Dit aux hérauts qu'elle devance ,
D'immortalifer fur l'airain
Un nom qu'adore la Provence .
Par M. Sabatier , profefeur d'éloquence
au college de Tournon.
J
LA TACTIQUE.
'ÉTAIS lundi paffé chez mon libraire Caille ,
Qui dans fon magaſin , n'a ſouvent rien qui vaille.
J'ai , dit- il par malheur , un ouvrage nouveau ,
Néceſſaire aux humains , & fage autant que beau :
C'eſt à l'étudier qu'il faut que l'on s'applique .
Il fait feul nos deftins ; prenez : c'eſt la Tactique
JANVIER. I. Vol. 1774. 53
:
La Tactique , lui dis-jel hélas ! juſqu'à préſent
J'ignorais la valeur de ce mot fi favant.
Ce mot , répondit- il, venu de Grece en France ,
Veut dire le grand art , ou l'art par excellence .
Des plus nobles eſprits il remplit tous les voeux,
J'achetai ſa Tactique , & je me crus heureux.
J'eſpérais trouver l'art de prolonger ma vie ;
D'adoucir les chagrins dont elle eſt poursuivie ;
De cultiver mes goûts , d'être fans paflion ,
D'aſſervir mes deſirs au joug de la rafon ;
D'être juſte envers tout , fans jamais être dupe.
Je m'enferme chez moi , je lis , je ne m'occupe
Que d'apprendre par coeur un livre ſi divin .
Mes amis , c'était l'art d'égorger fon prochain.
J'apprends qu'en Germanie autrefois un bon prêtre
Pétrit pour s'amufer du foufre & du ſalpêtre ;
Qu'un énorme boulet , qu'on lance avec fracas ,
Doit mirer un peu haut pour arriver plus bas ;
Que d'un tube de bronze auſſi - tot la mort vole
Dans la direction qui fait la parabole ,
Et renverſe en deux coups prudemment ménagés ,
Cent automates bleus , à la fille rangés.
Moufquet , poignard , épée ou tranchante ou pointue,
Tout est bon , tout va bien , tout fert pourvu qu'on tue.
L'auteur , bientôt après , peint des voleurs de nuit ,
D3
1
MERCURE DE FRANCE.
54
Qui dans un chemin creux, fans tambour & fans bruit ,
Difcrétement chargés de fufils & d'échelles ,
Afſaffinent d'abord cinq ou fix fentinelles :
Puis montant leftement aux murs de la cité ,
Où les pauvres bourgeois dermaient en fûreté ,
Portent dans leur logis le fer avec les flammes ,
Poignardent les maris , couchent avec les Dames ,
Ecrafent les enfans , & , las de tant d'efforts ,
Boivent le vin d'autrui fur des monceaux de morts.
Le lendemain matin on les mêne à l'Eglile
Rendre grace au bon Dieu de leur noble entrepriſe ;
Lui chanter en latin qu'il eſt leur digne appui ,
Que , dans la ville en feu , l'on n'eût rien fait fans lui ;
Qu'on ne peut ni voler , ni violer fon monde ,
Ni maffacrer les gens , ſi Dieu ne nous feconde.
Etrangement ſurpris de cet art ſi vanté ,
Je cours chez Monfieur Caille encore épouvanté :
Je lui rends fon volume , & lui dis en colere :
Allez , de Belzébuth déteſtable libraire ,
Porter votre Tactique au Chevalier du T ** ;
Il fait marcher les Turcs au nom de Sabaoth ;
C'eſt lui qui de canons couvre les Dardanelles ,
Dans leur propre ſcience inſtruit les Infideles :
Allez , adreſſez - vous à Monfieur R *** ,
Aux vainqueurs tout fanglans de Bender & d'Afopb
AF*** fur - tout offrez ce bel ouvrage ,
JANVIER. I. Vol. 1774. 55
It foyez convaincu qu'il en fait davantage.
Lucifer l'infpira bien mieux que votre auteur ,
Il eſt maftre palé dans cet art plein d'horreur ,
Plus adroit meurtrier que Gustave & qu'Eugene ;
Allez , je ne crois point que la nature humaine
Sortit , je ne fais quand , des mains du Créateur ,
Pour infulter ainſi Péternel bienfaiteur ;
Pour montrer tant de rage & tant d'extravagance.
L'homme avec ſes dix doigts , fans armes , fans défenſe,
N'a point été formé pour abréger des jours
Que la néceffité rendait déjà i courts,
La goutte avec ſa craie & la glaire endurcie
Qui ſe forme en cailloux au fond de la veflie
La fievre , le cathare & cent maux plus affteux ,
Cent charlatans fourés , encor plus dangereux ,
Auraient fuffi ſans doute aux malheurs de la terre ,
Sans que l'homme inventat ce grand art de la guerre.
Je hais tous les héros , & Nemrod & Cyrus ,
Et ce Roi i brillant qui forma Lentulus .
Le monde admire en vain leur valeur indomptable ;
Je m'enfuis loin d'eux tous , & je les donne au diable,
En m'expliquant ainſi je vis que dans un coin
Un jeune curieux m'obfervait avec ſoin.
Son habit d'ordonnance avait deux épaulettes ,
De fon grade à la guerre éclatans interprêtes .
Ses regards afſurés , mais tranquilles & doux ,
D 4
56 MERCURE DE FRANCE,
Annonçaient ſos talens , fans marque de courroux .
De la Tactique enfin c'était l'auteur lui - même.
Je conçois , me dit- il , la répugnance extrême
Qu'un vieillard philoſophe , ami du monde entier ,
Dans ſon coeur attendri ſe ſent pour mon métier .
Il n'eſt pas fort humain , mais il est néceffaire ;
L'homme eſt né bien méchant ; Caïn tua fon frere ,
Et nos freres les Hans , les Francs , les Viſigots ,
Des bords du Tanaïs accourant à grands flots ,
N'auraient point défolé les rives de la Seine
Si nous avions mieux ſu la Tactique Romaine.
Guerrier né d'un guerrier , je profeſſe aujourd'hui
L'art de garder ſon bien , non de voler autrui.
Eh quoi ! vous vous plaignez qu'on cherche à vous dé-
Seriez
fendre!
vous bien content qu'un Goth vint mettre en
cendre
Vos arbres , vos maisons , vos granges , vos châteaux ?
Il vous faut de bons chiens pour garder vos troupeaux
A eft , n'en doutez point , des guerres légitimes ,
Et tous les grands exploits ne font pas de grands crimes
,
Vous-même , à ce qu'on dit , vous chantiez autrefois
Les généreux travaux de ce cher Béarnojs .
Il foutenoit le droit de ſa Naiſſance auguſte.
La Ligue était coupable ; Henri-Quatre était juſte.
JANVIER. I. Vol . 1774. 57
Mais , fans plus retracer les faits de ce bon Roi ,
Ne vous fouvient-il plus du jour de Fontenoi?
Quand la colonne Anglaise , avec ordre animée ,
Marchait à pas comptés à travers notre armée ,
Trop fortuné Badaut , dans les murs de Paris ,
Vous faifiez en riant la guerre aux beaux efprits :
De la douce Gauffin le centieme idolâtre ,
Vous alliez la lorgner ſur les bancs dn théâtre .
Et vous jugiez en paix les talens des acteurs ;
Hélas ! qu'auriez -vous fait , vous & tous les auteurs ;
Qu'aurait fait tout Paris , fi Louis en personne ,
N'eût paffé le matin fur le pont de Calonne ,
Etfi tant de Céfars , à quatre fols par jour ,
N'euffent bravé l'Anglais qui partit fans retour ?
Vous favez quel mortel amoureux de la gloire
Avec quatre canons ramena la victoire.
Ce fut au prix du fang du généreux Grammon
Et du ſage Luttaux , & du jeune Craon ,
Que de vos beaux eſprits les bruyantes cohues
Compofoient les chansons qui couraient dans les rues ,
Ou qu'ils venaient gaîment avec un ris malin
Siffler Sémiramis , Mérope & l'Orphelin .
Souffrez donc , s'il vous plait , qu'on prenne la défenſe
D'un art qui fit long-temps la grandeur de la France ,
Et qui des citoyens aſſure le repos
Monfieur Guibert ſe tut après ce long propos.
Moi , je me tus auſſi , n'ayant rien à redire.
DS
58 MERCURE DE FRANCE.
De la droite raiſon je ſentis tout l'empire .
Je conçus que la guerre eſt le premier des arts ,
Et que le Peintre heureux des Bourbons des Ba- ,
yards ,
En dictant leurs leçons , était digne peut- être
De commander déjà dans l'art dont il eſt matte.
Mais , je vous l'avoûrai , je formai des fouhaits
Pour que cet art fi beau ne s'excrçat jamais ;
Et qu'enfin l'équité fit régner fur la terre
L'impraticable paix de l'Abbé de Saint- Pierre .
JANVIER. I. Vol. 1774. 59
RÉPONSE de M. l'Abbé de Voiſenon , à
M. de Voltaire .
P
RODICE de tous les talens ,
Homme étonnant , divin Voltaire ,
Ta Muſe eſt toujours au printems ,
Et , bien loin d'ètre octogénaire ,
Elle arrête la faulx du Temps .
Dans tes vers ou forts ou charmans ,
Je lis ton extrait baptiftaire :
Tu 'n'as encore que vingt ans.
Le plus grand fléau de la terre ,
Dans ton ouvrage eft féduisant.
Ton pinceau terrible & plaifant ,
A tous les honneurs de la guerre a
Tu rends l'effroi même amusant.
La Gafté , cette enchantereffe ,
Que l'on ne viole jamais ,
Répand fur tout ce que tu fais ,
Le coloris de la jeuneſſe ;
En fuyant l'éclat des palais ,
Pour fuir un fommeil lethargique ,
Les cede à l'Ennui magnifique
Qui les fait bailler à grands frais !
On la bannit , quand on l'appelle ;
La liberté fait les atours :
MERCURE DE FRANCE
Les plaiſirs pompeux sont toujours
Des lettres de cachet pour elle .
Emprunte ſes heureux fecours .
Qu'elle prolonge & qu'elle épure
De tes ans le paiſible cours ;
Quand tu prends ſoin de ſa parure ,
Qu'elle prenne ſoin de tes jours .
A Madame LA DAUPHINE , fur
fon incognito.
QUOCIOI !! fous un nuage curieux ,
Croyez - vous , auguſte Dauphine ,
Pouvoir vous cacher en ces lieux ?
Lorſque Vénus deſcend des cieux ,
On fent l'influence divine
De fon aſpect majestueux ;
Et , lorſque vous trompez les yeux ,
Le coeur des François vous devine .
Par M. Dorat.
Ο
•A Monsieur D'ESPAGNAC.
UI d'Eſpagrac , fois fier des bienfaits de ton Roi ,
L'orgueil fied à la gloire & s'ennoblit dans toi .
JANVIER . I. Vol . 1774 . Gr
Aux honneurs de Chevert ton Souverain te nomme ;
Il est beau d'hériter des titres d'un grand homme.
Ah ! pourquoi feindrois- tu d'en ignorer le prix ?
Regarde ces foldats mutilés & meurtris ;
8 Ces reſtes de Héros échappés à la guerre ;
Ces braves Vétérans , tous frappés du tonnerre :
Quelle joie éclaircit leurs fronts cicatrifés ,
Et ranime ces corps de fatigue épuisés !
Ils ont vu ſur ton fein la pourpre militaire ;
La gloire de leur chef les flatte & leur eft chere ;
C'eſt un nouveau laurier que leur main croit cueillir.
Et leur coeur fatisfait s'en lauſe enorgueillir.
Ce peuple de vainqueurs , cette antique milice
Aime à voir honorer l'ami du grand Maurice:
Sous ce brave Saxon tu combattis comme eux ;
Il leur apprit à vaincre ; & tu les rends heureux .
L'EXPLICATION EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du mois de Ducembre
1773 , eſt la Lanterne magique ; celui
de la ſeconde eſt Plaifanterie; le mot de
la troiſieme eſt une Canne ; celui de la
quatrieme eſt Carreau. Le mot du pro
mier logogryphe eſt Choux , où se trouve
houx ; celui du ſecond est Rime , où l'on
trouve mer , ire , vé , mi , (St) Remi , me ,
02 MERCURE DE FRANCE .
4
mie celui du troiſieme eſt Corail , où ſe
trouvent cor , ail , ali , lia , la , lai , il , Clio ,
or , Roi , ïo , Roc , at , col , car , lac , cri 、
arc , Corali , lorc , ia , air (qu'on refpire)
air ( en muſique. )
Ομ
ÉNIGME.
N ne fauroit fans moi terininer un voyage .
Admirez ma propriété :
Je mets pour l'ordinaire à l'abri du naufrage ;
Je fais aux voyageurs donner de la gaité ;
Leurs craintes bien ſouvent naiffent de mon abfence ?
Auffi l'efpoir & la fécurité
Sont le premier effet toujours de ma préſence .
Cependant de l'humanité
Regardez la bizarrerie :
Le voyageur me quitte lorſqu'il part ;
Il m'abandonne , au mépris de fa vie ;
Et , dès qu'il m'a perdu ; ſon avide regard
Cherche à me retrouver.
A ces traits , cher lecteur , tu dois me reconnottre.
En faut- il davantage ? eh ! bien , je vais paroître .
1 Du mot qui doit me déſigner,
Si l'on fait l'inverſion , (cela te fera rire)
Tu verras que.... c'eſt trop te dire .
1
Par M. l'Abbé T....
JANVIER. I. Vol. 1.774 . 63
SOIKANTE
AUTRE.
OIXANTE enfans de moi reçoivent l'être ,
Féconds comme leur mere , ainſi qu'il va paroftres
L'addition de leurs enfans
Donne un total de trois mille fix cents.
Faut- il encor calculer la nature ?
Ah ! dieux , lecteur , quelle progéniture !
Tous mes petits enfans
Montrent à m'imiter mêmes empreſſemens
Et , par une puiſſance à nulle autre pareille ,
Admire que dans tous égale eſt la merveille.
Chacun produit ſoixante rejetons ,
Leſquels ... mais à compter franchement renonçons :
Pour égaler la mienne , en vain mille familles
- Enſemble s'uniroient : chacune de mes filles ;
(Remarque auſſi que dans notre maifon
Il ne ſe fait point de garçon)
Chacune enfin , comme ſes foeurs féconde ,
Egalement conçoit & met au monde .
Par le même.
64
MERCURE DE FRANCE.
D
AUTRE.
Es millions d'ennemis , en bataillon prelés ,
Qai ne croiffent point fur la terre ,
Par moi font bientôt renversés
Dès que je leur livre la guerre.
En les touchant , je les fais tomber tous ;
J'en détruis à la fois dix mille.
La réſiſtance eft inutile.
Les plus foibles font ſeuls à l'abri de mes coups ;
Mais contre eux non ardeur est vaine .
Quand je fuccombe aux injures des ans ,
Ames efforts ils réſiſtent fans peine ,
| Et je ne puis que leur montrer les dents .
Par M. Gélede , péruquier .
UTILE
AUTRE.
TILE au confifeur utile au pâtiffier ,
Pour peu qu'ils travaillent d'office ?
Le banquier m'a chez lui , le riche financier ;
Aux négocians je rend ſervice .
Mais toujours les premiers me comblent de douceur ,
Il eſt vrai que chez eux je ſuis foible & légere .
Des feconds je reçois une dure matiere
Que
JANVIER. I. Vol. 1774. 65
Qui tente beaucoup le voleur.
Je voyage pour l'un , pour l'autre fédentaire.
On peut tout me confier , fruits , vins , drogues ; métal.
Lorſque les Rois ſe font la guerre ,
Je loge au quartier général.
ar M. Hubert.
P
AUTRE.
our être auſſi bon que fuperbe ,
Il faut , dit - on , d'après certain proverbe ,
Que je raſſemble en moi , dans mon tout , dans mon
corps ,
Avec dix animaux , trois importans rapports.
Les voici tous nommés dans l'ordre convenable ,
Le premier , le ſeul raisonnable ,
Eft la femme ! il en reſte neuf.
J'en trouve trois ; le cerf , le renard & le boeuf.
Il en faut fix encor , fi je fais bien mon compte ,
Le lion , le ferpent , ce monftre que l'on dompte.
Le mouton ,le lievre & le loup ,
Les voilà tous dix pour le coup.
Par M.de Boufanelle , brigadies
des armées du Roi.
E
66
MERCURE DE FRANCE.
A
LOGOGRYPIН Е.
Mor , lecteur , à moi gourmands & beaux esprits ,
Vous tous amans de la belle nature ,
Sous cette équivoque parure
Venez à me trouver vous diſputer le prix .
Neuf lettres de mon nom compoſent la ſtructure.
Une ſe trouve en faim ; une autre dans Cypris ;
La troiſieme en Paris ſuit de près la premiere ;
Une autre dans Manheimſe montre la derniere ;
Le Boiteux chancelant va fur trois de mes pieds ;
De Roſe enfin deux autres font triés ;
Mais c'eſt encor trop te laiſſer à faire ;
Ami lecteur , pour diriger tes pas ,
A ton loiſir décompoſe mon être .
Dans ce détail d'abord tu trouveras ,
(Ce qu'en ce même inſtant tu defiers peut-être ;)
Cegage heureux d'un amour agrée ,
Dont l'austere pudeur s'irrite ,
Mais quelle pardonne fi vite
Alors qu'il eſt dérobé.
D'un buveur altéré l'implacable ennemie ,
Le caſſe tête d'un rimeur ;
Une fleur des belles cherie ;
Ce qu'en été chacun recherche avec ardeur ;
Dans l'hiſtoire ſacrée
!
JANVIER. I. Vol . 1774. 67
Un légiflateur de renom ;
Le déclin de chaque journée ;
Ce qui fait raiſonner l'homme & le violon;
Et les diftingue de la bête ;
L'effroi furtif d'un tête-à-tête ;
Un métal ſéducteur du ſage mépriſé ;
Ce dieu , tout à la fois & galant & barbare ,
Du ſexe fi maudit & fi favorisé.
Cette eſpece d'hommes ſi rares
Que nous cherchons tous , mais en vain ,
Et dont ſi ſouvent un coquin
Prend , pour nous poignarder , la trompeufe apparence ;
Ce dont l'on vit mourir au sein de l'abondance ,
Maint avare. Une ville en pays Champenois ;
Un nom qu'en leur parlant nous donnons à nos Rois ;
Un vent froid ; un royaume en lointaine contrée ;
Du Chrétien le guide affurée ;
,
Un vêtement commun au docteur au barreau ,
Aux moines , & fur-tout au ſexe le plus beau ,
Les amours de la nouvelle Eve ;
Un beau nom , mais vuide d'effet ;
Dont en un certain jour nous décore une feve ;
Enfin fi de moi ce n'eſt fait;
Si , ſous le voile qui me cele,
Malgré tes regards curieux
Et mes téméraires aveux ;
Ton oeil encor ne me décele ;
Bien différent de ce monftre affamé ,
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
Qui fans pitié vous dévoroit fon homme ,
Si fon énigme il n'avoit deviné ,
Ami lecteur , à toi je m'abandonne :
Ta volonté fera ma loi.
Eſcrafe-moi ,
Bats-moi ,
Enſevelis moi ſous la glace ,
Ou même , en me croquant , à l'inſtant venge-toi ;
De mon fort je te rendrai grace .
Mourante encor je veux parfumer ton palais ,
Et juſques dans ton fein te porter mes bienfaits .
: Par M. G.... , avocat.
JANVIER. I. Vol 1774. 60
ENTIERE ,
AUTRE.
NTIERE , je ſoutiens. Qu'on me coupe la tête ,
Dans le Monde Chrétien on célebre ma fête.
:
Remettez ma tête en fon lieu ,
Expulfez de mon tout la lettre du milieu ,
Je deviens femelle amphibie ;
Un repas en latin , ville de Normandie.
Prenez mon front , mon centre & mon extrémité ,
Il paſſe pour être entêté.
Rétabliſſez mon corps , la plus grande partie
Vous donne un chef en Tartarie .
Vous aurez avec l'autre une conjonction ,
Qu'on peut facilement rendre prépoſition.
En moi l'on trouve encore , étant bien combinée ,
De vendre & d'acheter une forme ufitée ;
Ce que font douze mois : en voilà bien affez
Pour favoir qui je ſuis. Mais chez les gens aifés
Je porte un certain fruit , oh ! qu'on le trouve aimable
Ovide en a parlé : cherchez , lifez la fable.
Par M. Hubert.
E3
70 Mercure de France,
A Monseignour
Le Comted' Artois .
Parolespar M.Grouber
MusiqueparM.Philidor .
Gracieusement.
Enfinnos voeuxsont uc.complis:
Parles doux noxuds dethi-mené-
e,Le dernierRe-je-ton des
Lys, Enchaîne aussi sades- tiné-
e;Des vertus&de labeau
téLaCour de viendra le theJanvier
1774 . 71.
atre;Le Français quivous i-dola--
tre,la voir unSpec -
ta- cle en chanté:Les plaisirs
marcher sur vos tra- ces,
Etconduitpar lefen -ti-ment,
Desamours unes-faim charmant,
Embellirle Fri- o des
Gra-- ces . 3
72 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'Inoculation , poëme en quatre chants ,
dédié à Catherine II , Impératrice de
toutes les Ruffies ; par M. L. R.
Jo
... En visa falus morientibus una.
:
VIRG. Georg . 1. 111 .
vol . in- 8 °. A Amſterdam; & fe trouve
à Paris , chez Lacombe.
E chante un art heureux , trop long-tems rreejetté,
Qui conferve , à la fois , la vie & la beauté .
OPere des humains , toi que la terre adore ,
Et qui , maftre abſolu de cent mondes divers ,
D'un fouffle créateur fais germer , fais éclore
Tous les êtres ſemés dans ce vaſte univers ;
Prête-moi , Dieu puiſſant , la voix de la Nature ,
Dont les mortels charmés aiment les ſons flatteurs ,
Et que mes vers par toi du préjugé vainqueurs ,
Semblables à des traits lancés d'une main füre ,
Pénetrent les eſprits , & paſſent dans les coeurs.
Modelés , par tes mains , fur ta divine image ,
JANVIER . I. Vol. 1774.73
Nous ſommes , ici bas , ton plus parfait ouvrage ;
Daigne nous protéger , & veille à nos côtés.
Jette un de tes regards fur ces jeunes Beautés ,
Qui , pour prix d'un ansour dont leur main eft le gage ,
Ne voulant recevoir , ſur la foi des fermens ,
Que des voeux épurés & le plus chafte hommage ,
Au pied de tes autels conduisent leurs amans.
Ils feront leurs époux , fi ces vierges timides ,
Sourdes à des conſeils aveugles & perfides ,
Savent ſe garantir de l'éternel affront
Qu'un mal contagieux peut graver fur leur front.
Viens deffiller les yeux de ces aveugles peres ,
Viens endammer le coeur de ces tremblantes meres ,
Dont une frayeur vaine alarme les efprits.
Ils veulent épargner à leurs enfans chéris
De l'acier aiguilé la piqûure légere ,
Et d'un levain choifi l'atteinte paſſagere
Ils mépriſent de l'art l'infaillible fecours ;
Et la Mort va frapper , de fa faulx meurtriere ,
Les fruits , à peine éclos , de leurs tendres amours , &c.
Nous avons pluſieurs bons écrits fur
l'Inoculation. Ces écrits pleins de recher
ches & de connoiſſances phyſiologiques
paroiſſent avoir été composés pour les
ſavans ou ceux qui ont fait leur étude de
la médecine. Mais, dans une maladie qui
attaque principalement les enfans , ce
ES
1
74
MERCURE DE FRANCE.
font les meres , ce ſont les femmes enfin
auxquelles ce précieux dépôt eft confié ,
qu'il faut inftruire. Cette inſtruction doit
étre claire , facile , attrayante. Un écrivain
philofophe , pour mieux arriver à ce
but , revetira cette inftruction des graces
& des ornemens de la poësie. Les raifons
peuvent bien convaincre; mais le charme
des vers attire&perfuade. Cet écrivain
écartera de fes préceptes les termes
techniques qui peuvent rebuter des lec
teurs peu verfés dans la pratique de la
médecine. Il leur préſentera fes leçons
ſous les images les plus fimples & les plus
naturelles . Il imitera enfin la tendre colombe
qui amollit dans ſon eftomach les
grains qu'elle veut donner à fes petits.
L'auteur de ce poëme didactique a fait
plus encore ; ila, pour rendre fes inftructions
plus efficaces , répandu , dans pluſieurs
endroits de fon poëme , le pathétique
& l'intérêt du drame , & cherché à
exciter dans le coeur des meres la crainte
& la pitie : la pitié,pour les tendres victimes
de la petite vérole ; la crainte , en
leur préſentant l'image de la mort & le
maſque de la laideur.,
JANVIER . I. Vol. 1774. 75
Le poëte , dans le premier chant de ce
poëme qui en a quatre , décrit l'origine
de la petite vérole & fes progrès. Il place
à l'époque de l'invaſion des Maures le
tranſport de la petite vérole en Eſpagne
& en France. Il penſe que cette contagion
nous a été tranſmiſe par les Arabes.
Leurs médecins font les premiers qui en
aient parlé , & il est très probable qu'elle
eft née en Arabie; comme il y a lieu de
croire que l'Afrique est la véritable patrie
de la 'peſte; & l'Amérique , celle de ce
venin qui empoisonne les fources de la
vie. Tout ceci eſt éclairci dans des notes
inſtructives qui accompagnent chaque
chant.
Le poëte nous trace enfuite les différens
périodes de la petite vérole. Il nous
peint avec énergie les ravages de cette
cruelle maladie. Il prouve l'infuffifance
des remedes ,leur danger même ,&fait voir
que pluſieurs de ces remedes que l'on croit
falutaires , au lieu d'attaquer la maladie,
frappent le malade& le bleſſent. Pluſieurs
récits de victimes de ces remedes ajoutent
au pathétique de ce tableau & nous font
defirer un fecours de la Providence , pour
être délivrés de cette fenefte épidémie.
Le poëte la compare au Minotaure de la
....
76
MERCURE DE FRANCE .
fable , monftre auquel des Nations de
voient un tribut de fang & de carnage.
Quel est le nouveau Théſée qui nous délivrera
d'un monftre encore plus avide ?
L'art de l'infertion. Les pratiques utiles
que cet art enſeigne ont effuyé bien des
contradictions ; ceux - même qui les premiers
, ont cherché à répandre ces inſtructions
, ont éprouvé des perfécutions.
Il eſt donc vrai que.
L'impitoyable envie a déclaré la guerre .
A tous les hommes nés pour éclairer la terre .
On pourroit même faire une longue
liſte des grands hommes qui , depuis Sacrate
, ont été perſécutés pour la vérité, en
phyſique & en morale. L'auteur du nouveau
poëme , dont le coeur bienfaiſant eft
plus porté à répandre la louange que la
cenfure , a paſſe ſous filence les ennemis
de l'Inoculation , & s'eſt arrêté avec complaiſance
à payer le tribut de louanges que
méritent les artiſtes & les écrivains célebres
qui en ont favorisé les progrès.
Vos noms , Montagu , Jurin , la Condamine ,
Gravés ſur vos écrits par une main divine ,
Voleront avec eux à l'immortalité.
Leurs nobles ſentimens penetrent dans mon ame ;
JANVIER. I. Vol. 1774 77
1
Leur gloire m'éblouit ; leur exemple m'enflamme.
Je ſuis homme comme eux , les hommes me font chers ,
Et je veux leur payer le tribut de mes vers .
Courronnez de lauriers l'amant de Melpomene ;
Donnez le myrthe verd au chantre des amours,
De mes concitoyens je veux ſauver les jours ;
Qu'on mette ſur mon front la couronne de chêne :
D'un art ingénieux j'annonce les bienfaits ;
Qu'aux accens de ma voix l'afpic ferme Poreille ,
Je remonte mon luth , ma muſe ſe réveille ,
Et de l'infertion je décris les effets .
Les procédés que cet art indique , le
régime qu'il faut ſuivre , les dangers à
éviter; enfin tout ce qu'il eſt néceſſaire
d'obſerver , remplit le ſecond & le troifieme
chant de ce poëme. Les avantages da
l'inſertion de la rougeole ſont célébrés
dans le quatrieme. L'hiſtoire de trois Circaſſiennes
forme iciun épiſode qui fera
peut- être plus d'impreſſion ſur l'efprit des
meres que les plus ſages conſeils que le
poëte leur a donnés. Ces trois foeurs ,
dont deux furent victimes de la petite
vérole naturelle , & la troiſieme triompha
de cette épidémie par le ſecours de l'inſertion
, ont droit d'intéreſſer par leur
78 MERCURE DE FRANCE.
jeuneffe, leur beauté , & ces graces naturelles
fupérieures encore à la beauté.
Elles ſe reſſembloient; toutes trois étoient belles ;
Mais , quand l'oeil détailloit leurs charmes attirans ,
On leur trouvoit un air & des traits différens .
La belle Lycoris (c'eſt le nom de l'aînée)
Dans fes nobles contours grandement deffinée ,
Avoit l'air impofant & le port orgueilleux ,
Que l'Olympe adimiroit dans la Reine des Dieux .
Sa taille retraçoit la Nymphe des montagnes ,
Lorſque , voyant de loin que ſon front gracieux
S'élevoit au- deſſus de toutes ſes compagnes ,
Latone fourioit attentive à leurs jeux.
De la ſage Minerve elle avoit les yeux bleux ;
Et dans ces yeux , brillans de la plus pure flamme ,
D'où l'on voit s'échapper de timides regards ,
Se peint , au naturel , la douceur de fon ame .
Ses épaules offroient de blonds cheveux épars ,
Flottans , & variant leurs boucles naturelles ,
Que le Zéphir foulave , en agitant fes aîles.
De ſes traits affortis , l'un pour l'autre formés ,
Le bel enſemble offroit aux ſpectateurs charmés
Le plus parfait accord , la plus belle harmonie .
Telle on te voit encore , au fein de l'Aufonie
Omere des Amours , Reine , de la Beauté ,
Refpirer mollement fur un marbre enchanté.
De l'Olympe chaffée , & des temples bannie ,
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 79
Au ſeul ciſeau des Grecs , conduit par le Génie ,
Tu dois un nouveau culte & l'immortalité.
Moins belle que ſa ſoeur , Zaïde eſt plus piquante ;
Un vermillon brillant colore fon beau teint ;
Al'aſpect de ſa peau fratche , umie , éclatante ,
L'oeil promet au toucher le moëlleux du ſatin.
On voit fes longs cheveux , d'un noir luifant d'ébene ,
Imiter , en tombant , les anneaux d'une chatne .
Ses traits moins décidés ont plus d'ame & de jeu
Et, fous un fourcil noir , fon eil a plus de feu.
Dans cet oeil pétillant le fourire étincelle ,
Comme un rayon dardé fur le miroir des eaux.
Lycoris , en tout rems , eſt également belle ,
Zaïde à chaque inſtant a des charmes nouveaux.
Au moindre mouvement de ſa vive prunelle ,
De ſa bouche de roſe & de ſes traits charmans ,
Vous croyez voir paroître une beauté nouvelle ,
Et Zaïde ne fait que changer d'agrémens .
Mais , chef d'oeuvre de l'Art , comme de la Nature ,
La plus jeune des trois , Glicere , à quatorze ans ,
Attiroit tous les yeux par ſes charmes naiſfans .
Les Graces ont pétri ſon aimable figure ,
Le goût le plus exquis préſide à ſa parure.
Ses cheveux , chatain- clair , de fleurs entrelafrés ,
Sont autour de fa tête élégamment troßés.
Telle étoit de Cypris la galante coëffure .
80 MERCURE DE FRANCE.
Le flambeau de l'Amour brilloit dans ſes beaux yeux ,
Son langage étoit doux , fon regard étoit tendre ,
Son filence éloquent , ſon ſouris gracieux ;
On ne ſe laſſoit point de la voir , de l'entendre.
Elle ajoutoit encore à de fix doux appas
Les charmes des talens , la voix d'une firene ;
C'eſt avec ces liens que cette belle enchaine
L'efſſaim des jeunes coeurs qui volent fur ſes pas.
Sa timide pudeur la rend encor plus belle ;
Modeste , elle ignoroit le pouvoir de ſes traits ,
Et l'amour innocent qu'allument ſes attraits ,
Eſt tendre , délicat & timide comme elle .
Pour faire une Vénus d'une ſimple mortelle ,
La Nature , à loiſir , fit un modele exprès ,
D'après lui , de Glicere elle arrangea les traits ,
L'admira , lui ſourit & briſa le modele.
Lycoris nous eſt ici repréſentée atteinte
du venin fubtil de la petite vérole ſur les
marches même de l'autel de l'Hymenée ,
& mourant peu de jours après dans les
bras d'un amant fidele. Zaïde , frappée
du même poiſon , échappe au trépas ;
mais ſa beauté eſt éclipſée. Le maſque de
la plus affeuſe laideur couvre ſon viſage ;
&le Circaffe dont l'amour étoit le guide ,
recule d'horreur à la vue de Zaïde défigurée.
En vain l'amante éplorée lui reproche
JANVIER. I. Vol. 1774- 8
che ſon infidélité ; en vain elle lui rappelle
ſes ſermens : l'amant abuſé les abju.
re , & déclare qu'il ne doit point à la triſte
difformité la foi & l'amour qu'il a vouésà
la beauté. L'art de l'insertion vient au fecours
de Glicere , la plus jeune des trois
& cet art bienfaisant la fait triompher de
- la mort & de la laideur.
Des rofes du printeins fa mere la couronne ,
Et la conduit parée au temple de l'Amour.
Un effaim de Beautés l'admire & l'environne ;
Au Dieu qui fait aimer on confacre ce jour ;
Sur fon autel chéri on porte des offrandes ,
Les belles , leurs amans enlaſſent des guirlandes ;
S'enchaînent l'un à l'autre , & danfent à l'entour.
Tout le peuple applaudit & ſe mêle à la danfe
Aux pieds du dieu préſent on jure tour-à-tour
D'effayer l'art nouveau ſur la plus tendre enfance.
Cependant la Renommée publie au
loin les graces & l'aventure de la jeune
Circaffienne. L'Empereur Bajazet veut
voir cette rare Beauté. Ellelai eſt préſentée.
Il reconnoît auſſi tôt ſon vainqueur
dans Glicere. Il offre ſon coeur à cette
vierge pour prix de ſes charmes , & l'éleve
au rang de Sultane favorite. L'exemple
de cette Circalfienne fut long - temps
à faire des profélites dans les pays éloi-
F
82 MERCURE DE FRANCE,
gnés. L'illuftre Ladi Wortley-Montagu ,
femme de l'Ambaſſadeur d'Angleterre à
la Porte , été la premiere qui ait combattu
en Europe l'ignorance , la peur &la fuperftition
armées contre l'art de l'inoculation.
Cet art , appelé aujourd'hui chez les
Grands & reçu dans les Cours , paroît
avoir triomphe de tous fes ennemis. Mais
ſon plus beau triomphe eſt d'avoir été
adopté par Catherine II , Impératrice de
toutes les Ruffies. Cette Souveraine , ainſi
qu'il eſt dit dans les remarques for ce
poëme , ſe ſoumit , le 10 Octobre 1768 ,
à Czarskozelo , à l'infertion de la petite
vérole. Le docteur Dimfdale , médecin
Anglois, fut fon inoculateur ,& il ne put
obtenir que le premier médecin fût instruit
du projet de l'Impératrice , ni qu'il
fût préſent à l'opération. La Cour n'en
fut informée qu'après l'éruption. Cette
Princeffe courageuſe , de retour à Pétersbourg
, fit inoculer en ſa préſence & avec
du ferment pris ſur elle même , le Grand
Duc, fon fils : elle fut préſente à l'inoculation
de douze enfans des principaux Seigneurs
de fa Cour. On rendit des actions
de graces pour le rétabliſſement de ſa
fanté , & elle reçut , le 2 Décembre , les
complimens des Miniſtres & de la prin-
!
JANVIER. I. Vol. 1774. 83
cipale Nobleſſe. Cette folemnité fut annoncée
par des ſalves d'artillerie , & terminée
par des illuminations dans toute
la ville. Les principales villes de l'Empire
célébrerent cet événement par des fêtes
brillantes. Le Sénat , qui en a voulu perpétuer
la mémoire , a ordonné que le 21
Novembre de chaque année , on fit des
réjouiſſances dans toutes les villes de
l'Empire. Le docteur Dimsdale a reçu de
S. M. I. 10000 liv. ſterlings , 1000 pour
retourner en Angleterre , &500 liv. fterlings
de penſion annuelle. Cette Princeffe
a fondé un hôpital d'inoculation à
Pétersbourg. La dédicace d'un poëme fur
Tart de l'Inoculation étoit done un hommage
bien dû à cette heroïque Princefle.
Cet hommage n'a pu avoir eté dicté que
par un coeur ſenſible & vertueux .
Princeſſe , dont l'Europe admire le courage ,
Daigne fourire aux vers dont-je t'offre l'hommage ;
Il eft libre , il eft pur , je ne l'offre qu'à toi :
Ton fceptre & tes grandeurs font étrangers pour mois
Eh ! quel eſt le mortel , de fon encens avare ,
Qui pourroit contempler , inſenſible & barbare ,
L'effor de tou génie , & ne pas l'admirer ,
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
:
Ta bonté généreuse , & ne pas l'adorer ?
Sur le bronze animé , Princeffe magnanime ,
Il refpire à tes yeux , ce Monarque fublime ,
Dont l'efprit méditant les projets les plus hauts ,
A créé la lumiere au milieu du chaos .
De ton regne brillant qu'il parcoure les faftes :
Il verra des projets plus hardis & plus vaſtes ;
Il verra la Victoire , enchaînée à ton char ,
Soumettre un nouveau Peuple à l'Empire du Czar.
Il verra , fur les mers où ſe leve l'aurore ,
Tes flottes menacer l'Euxin & le Bosphore ;
Tes braves légions , des rives de l'Ifter ,
Porter contre la Thrace & la flamme & le fer ;
Le Grec obéiſſant dans les champs de l'Aulide ,
Et le Scythe foumis au ſein de la Tauride.
De guerre & de conquête incroyable deſſein !
O Mars ! ee plan terrible eft il né dans ton fein ?
Non : la Reine du Nord , Catherine elle - même ,
Au bord de la Néva , conçut ce grand ſyſtème .
Perdez vous dans l'oubli , campagnes des Héros ,
Voyages entrepris par les guerriers d'Argos !
Mille vaiſſeaux , lancés des ports voifins de l'Ourſe ,
Vers les bords de l'Orient ont dirigé leur course ,
Et le Pilote Ruffe , affis au gouvernail ,
Fait trembler le Sultan au fond de fon férail .
Du fommeil de la mort , Pierre , tu te réveilles
JANVIER . I. Vol. 1774.85
=
Pour fuivre l'heureux cours de ces rares merveilles.
Pour moi qui n'apperçois ſur le front des guerriers
Que le fang des humains fouillant de beaux lauriers ,
Sur cet auguſte écrit qu'adreſſe à la patrie
La bienfaiſante main d'une Reine chérie ,
J'aime mieux repofer mes regards fatisfaits.
O pouvoir arbitraire ! & pere des forfaits !
Une femme a brifé ce coloſſe fragile
Dont les bras font de fer , dont les pieds ſont d'argile :
Sur la baſe des loix elle fonde à jamais
De l'Etat affermi le bonheur & la paix.
Catherine , voilà ta plus belle conquête ;
C'eſt aſſez de combats : éleve jusqu'au fafte
L'édifice des loix à peine commencé ,
Que , d'un ſouffle , Bellone a preſque renverfé.
Acheve ton ouvrage , aſſure l'équilibre ,
Que ton pouvoir ſoit juſte , & tout un peuple libre.
Sous un joug accablant le ſerf humilié
Embraſſe tes genoux , invoque ta pitié.
Il eſt encor des ferfs , dans le fiecle où nous ſommes !
L'homme , tel que laj brute , eſt le jouet des hommes !
L'Humanité rougit : efface cet effront
Que de barbares mains graverent ſur ſon front.
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
Cette belle épître que nous voudrions
tranſerire ici en entier , ne pouvoit être
mieux placée qu'à la tête d'un poëme inspiré
par un vifdefir d'être utile à l'Humanité
; poëme où les graces de l'imagination
font difparoître la féchereffe de l'instruction
ſous les formes variées & cadencées
d'une poëſie noble , facile & harmonieufe.
Rofalie , ou la Vocation forcée , mémoires
de la Comteſſe d'Hes *** ; a parties
in 12. A Paris , chez J. F. Baftien,
libraire.
2.
Un pere ou une mere a quelquefois de
la prédilection pour un de fes enfans ;
mais il eſt rare que cette prédilection ,
lorſqu'elle est trop marquée, ne jette le
trouble dans la famille ne rende celui
qui en eſt l'objet injuſte envers ſes freres,
& ne le porte à abufer de la tendreſſe de
ſes parens pour fatisfaire fes paffions.
Madame de St Clat *** en fait ici la
trifte expérience. Cette mere avoit pour
l'aîné de ſes fils la tendreſſe la plus aveuJANVIER
. I. Vol. 1774 . 87
gle ; elle avoit elle même , pour augmenter
la fortune de cet aîné , forcé Rofalie
de St Clat *** , de prononcer des voeux
dans une maiſon religieufe. Mais quel
eſt le fruit de cette prédilection ? Madame
de St Clat... ne reçoit que des marques
- d'ingratitude de la part de celui pour qui
elle a tout facrifié. Elle apprend , après
avoir eſſayé bien d'autres chagrins , que
ce fils , en proie à ſes paffions , a été tué
dans une diſpute , d'un coup d'épée. Ses
yeux font enfin deffillés. Je ne plains
,, pas ſa mort , s'écrie t'elle dans l'amer-
ود
"
tume de la douleur ; c'eſt ſa vie que je
,, regrette ; c'eſt mon indulgence aveugle,
„ ma tendreſſe dénaturée qui le rendit
ود coupable." Roſalie , quoique victime
de cette prédilection , n'avoit cependant
jamais ceffé d'avoir pour ſa mere le plus
tendre attachement. Comme ſa vocation
n'a point été libre , elle réclame contre fes
voeux ; elle eſt rendue au monde , au
Comte d'Hes *** , fon amant , enfin à
une mere qui reconnoît que les prédilections
des parens ne font pas moins contraires
à la juſtice que nous devons à nos
enfans , que nuiſibles à la tranquillité des
familles. Il y a dans la fable de ce roman
pluſieurs incidens qui retardent le bon
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
heur de Rofalie. Ces incidens ſont même
de nature à faire déſeſpérer au lecteur
de voir un jour Mlle de St Clat... heureuſe.
L'auteur a moins dénoué que tranché
ces difficultés ; ce qui diminue néceſſairement
l'intérêt que l'on pourroit
prendre aux malheurs de l'héroïne. Mais
la leçon que les peres & meres peuvent retirer
de ces malheurs fuffit pour les intéresfer
à la lecture de ce roman écrit dans la
forme épiftolaire,
Vies des Peres , des Martyrs , & des autres
principaux Saints , tirées des actes originaux
, & des monumens les plus authentiques
, avec des notes hiſtoriques
& critiques ; ouvrage traduit de l'Anglois.
Tome IX , in . 80. Prix , 6 liv .
relié. A Villefranche - de- Rouergue ,
chez Pierre Vedeilhié , imprimeur - libraire
; & à Paris , chez Barbou.
Ce nouveau volume contient la ſuite
des Saints du mois de Septembre. Il intéreſſe
particulierement par les hiſtoires
qu'il nous préſente de St Jérôme docteur ,
de St Remi de Reims , de St François
d'Affife , de St Denis , évêque de Paris ,
de St Callifte Pape , de St Bruno , fonda
tour des Chartreux. Ce vertueux anacho
JANVIER. I. Vol. 1774 89
rete avoit pris pour deviſe ces paroles da
Pfalmiſte : Mes yeux devançoient les
ود
ود
ود
ود
"
veilles & les fentinelles de la nuit : j'étois
plein de trouble , & je ne pouvois
,, parler.... J'avois les années éternelles
dans l'eſprit . Je me suis éloigné par la
fuite ,&j'ai demeuré dans la folitude."
On voit par les écrits de St Bruno que ce
Saint goûtoit dans ſa ſolitude une joie &
des délices inconnues au gens du monde.
Une aimable gaîté accompagne toujours
la vertu , & cette diſpoſition de l'ame eft
fur-tout néceffaire aux folitaires , le genre
de vie qu'ils ont embraffé étant incompatible
avec une humeur ſombre & un
eſprit quis'occupetrop fortement de penſées
affligeantes . Lebiographe , après nous
avoir entretenu des principales actions
de St Bruno , nous fait connoître ſes ouvrages
, dont le plus recommandable fans
doute eſt la fondation des Chartreux
Ordre que l'on voit , après ſept fiecles ,
perſévérer avec la méme ardeur dans la
pratique de la priere , du travail & de la
folitude. ,, Les Chartreux , dit le biogra-
ود phe, d'après un célebre écrivain , con-
,, ſacrent entiérement leur tems au jeune,
,, au filence , à la folitude & à la priere ;
parfaitement tranquilles au milieu d'un
F5
१०
MERCURE DE FRANCE.
1
و د
و د
و د
و د
وو
monde tumultueux , dont le bruit parvient
rarement juſqu'à leurs oreilles ;
ne connoiffant leurs Souverains refpectifs
que par les prieres dans lesquelles
leurs noms font inférés.
"
Cette vie des Saints écrite avec beaucoup
de ſageſſe , de piété & d'onction,
eſt très propre à édifier les fideles ; &
nous croyons devoir exhorter le biographe
à accélerer la publication des volumes
fuivans.
Recherches critiques , biſtoriques & topographiques
fur la Ville de Paris , depuis
fes commencemens connus jusqu'à
préſent ; avec le plan de chaque
quartier: par le Sr Jaillot , géographe
ordinaire du Roi , de l'Académie royale
des ſciences & belles lettres d'Angers.
Quid verum . , curo & rogo , & omnis in hoc fum.
Hor. lib . 1 , ép . 1 .
e
13 cahier in 8°. A Paris , chez l'auteur
, quai & à côté des grands Augustins
; & chez Lottin aîné , imprimeur.
libraire.
Ce nouveau cahier contient les recherches
de l'auteur ſur le treizieme quartier
de Paris , Ste Avoie ou de la Verrerie. Ce
JANVIER. I. Vol. 1774. gr
quartier eſt borné à l'orient par la vieille
rue du Temple excluſivement ; aufeptentrion
, par les rues des Quatre- Fils & des
Vieilles Haudriettes auffi excluſivement ;
à l'occident , par les rues StAvoie& Barre-
du- Bec incluſivement , depuis le coin
de la rue desVieilles- Haudriettes juſqu'à
la rue de la Verrerie ; & , au midi , par
les rues de la Verrerie & de la Croix-
Blanche incluſivement , depuis le coin
de la rue Barre- du-Bec juſqu'à la vieille
rue du Temple. On compte dans ce quartier
ſeize rues , un cul-de-fac , quatre communautés
d'hommes , une de filles , &c.
Supplément à l'Art du Peintre , Doreur ,
Vernisseur du Sr Watin , fervant de
réponſe à la réfutation du Sr Mauclerc
& à ſes profpectus Prix , 12 fols , franc
de port par tout le royaume. A Paris,
chez l'auteur , carré de la porte Saint-
Martin.
M. Wartin , qui aime ſon art & le cultive
avec ſuccès , ne néglige rien pour en
perfectionner les procédés , & y faire de
nouvelles découvertes. Il nous donne
dans le fupplément qu'il vient de publier
pluſieurs obſervations utiles à ceux qui
ont acquis fon premier ouvrage. Mais
92 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur s'eſt principalement occupé dans
ce fupplément à réfuter la critique que
M. Mauclerc , marchand épicier , a faite
de pluſieurs de ſes procédés. Il a pour cet
effet tranfcrit tout le traité de M. Mauclerc
, & il y répond article par article.
M. Watin , ou celui qui lui prete ſa plume
, porte même ſon attention juſqu'à
prendre en main la défenſe de Newton ,
qui n'avoit pas beſoin de défenſeur , contre
les affertions de M. Mauclerc fur les couleurs
primitives .
,
On trouvera peut- être déplacé que l'auteur
du ſupplément cite à ce ſujet à fon
adverſaire le proverbe : Ne futor ultracrepidam
tandis qu'il s'occupe lui même
dans un écrit où il ne doit être queſtion
que de vernis & de couleurs , à relever
les fautes de françois du Traité des couleurs
& vernis . On pourra auſſi blâmer le
ton que M. Watin a pris dans ſa réponſe
à l'auteur de la Gazette de Santé , nouvel
écrit périodique dont les gens de l'art &
les lecteurs qui cherchent l'inſtruction ,
reconnoiſſent l'utilité.
Principes généraux & particuliers de la
Langue Françoise , confirmés par des
exemples choiſis , inſtructifs , agréaJANVIER
. 1. Vol. 1774 93
bles , & tirés des bons auteurs . Avec
les moyens de fimplifier notre orthographe
, des remarques ſur les lettres ,
la prononciation , la profodie , les accens
la ponctuation , l'orthographe &
un abrégé de la verſification françoife.
Par M. de Wailly. Septieme édition ,
revue & conſidéralement augmentée.
Sur - tout , qu'en vos écrits la langue révérée l'
Dans vos plus grands excès vous foit toujours facrée.
BOIL.
vol. in- 12. Prix , 2 liv. 10 f. A Paris ,
chez J. Barbou , imprimeur - libraire ,
Cette grammaire , qui a mérité l'approbation
de l'Univerſité de Paris , a été accueillie
de tous ceux qui veulent étudier
la langue françoiſe , & en connoître les
regles générales & particulieres.
"
و د
"
,
On diftribue chez le même libraire une
nouvelle édition de la profodie latine
ou méthode pour apprendre les principes
de la quantité & de la poëfie latine
, à l'uſage de la Jeuneſſe , par M.
l'Abbé *** , aſſocié de l'Académie des
ſciences , infcriptions & belles - lettres
de Châlons fur Marne ;
"
ود
ود
"
Prix , 15 fols.
"
vol. in - 12 .
94 MERCURE DE FRANCE.
Le même libraire vient d'acquérir nombre
d'exemplaires des lettres de Pline &
le panégyrique de Trajan , traduits par M.
de Sacy ; 3 vol. in - 12
On trouve auſſi chez lui la belle édition
de Moliere , 6 vol . in 8°. avec des remar
ques grammaticales , & des obſervations
fur chaque piece par M. Bret. Prix , des
6 vol. brochés avec figures , 54 liv.
Mémoire historique &pratique fur la Mufique
des Anciens , où l'on expoſe les
principes des proportions authentiques ,
dites de Pythagore , & de divers ſyſtêmes
de muſique chez les Grecs , les
Chinois & les Egyptiens ; avec un parallele
entre le ſyſtême des Egyptiens
&celui des Modernes. Par M. l'Abbé
Rouffier , Chanoine d'Ecouis , ſeconde
édition.
`atis via strate est ut pofteri perfectam uno tractatu Muficam
exponant.
Artiſtid. Quinil. de Muſica ; in fine , lib. 3 .
A Paris , chez Lacombe , libraire , avec
approbation & priv. du Roi , 1773 ,
in-4°.
JANVIER. I. Vol. 1774. 95
Lettres touchant la diviſion du Zodiaque
& l'institution de la Semaine planetaire ,
&c. petit in- 12. Par le meme auteur&
chez le même libraire.
L'objet du Mémoire de M. R. eſt déjà
aſſez connu des ſçavans. En y expofant
divers ſyſtêmes anciens , il s'eſt attaché à
combattre une multitude d'erreurs qui ,
avec quelques principes vrais qui ſe ſont
conſervés parmi nous , forment le corps
de notre doctrine ſur la muſique. Quant
aux Lettres que nous venons d'annoncer ,
elles font un développement de quelques
matieres traitées plus ſuccinctement dans
le mémoire , & contiennent de nouvelles
preuves touchant le principe que l'auteur
y avoit établi.
Les anciens ſyſtêmes dont il eſt principalement
queſtion dans cemémoire , font :
la lyre de Mercure , à quatre cordes , l'heptacorde
ou cythare à ſept cordes , l'octacorde
ou lyre de Pythagore , le ſyſteme
des Chinois , & enfin le grand ſyſteme
des Grecs , dont Gui d'Arezzo a formé
ce que les Modernes appellent aujourd'hui
leur ſyſtême. Mais l'auteur fait voir
en divers endroits de fon mémoire que ce
prétendu ſyſtême n'eſt autre choſe que
celui des Grecs, pris à contre-fens . Celui
- ci , diſpoſé d'une certaine maniere ,
وه MERCURE DE FRANCE.
procede de l'aigu au grave. Or Gui d'Arezzo
, n'appercevant pas même cette
diſpoſition particuliere du ſyſtême , &
voulant y ajouter un ſon de plus du côté
du grave , s'eſt vu forcé par la tournure
du chant qui réſultoit de ſon nouveau fon ,
de prendre le ſyſteme , à rebours , c'est-àdire
, en montant ; & c'eſt encore là notre
maniere de procéder lorſqu'il s'agit
de ſyſtême muſical. Aufſi toutes les interprétations
que divers auteurs ont voulu
nous donner des différens ſyſtemes
anciens , fur-tout de celui des Grecs , fontelles
abſolument fauſſes , & , pour ainſi
dire , plus abſurdes les unes que les autres
, à mesure que chacun d'eux a plus
ou moins fuivi le fil des erreurs qu'il trouvoit
établies.
Les recherches de l'auteur l'ont conduit
à l'heureuſe découverte que les ſystêmes
anciens dont il traite dans ſon mémoire
, ne font tous que le réſultat d'un
ſeul & même principe , une ſérie de quartes
ou de quintes , c'eſt à dire , de quartes
en montant , ou de quintes en defcendant
; intervalles qui , pris en cefens , ont
toujours été regardés comme ſynonymes
en muſique. Or , d'une ſérie de quartes ,
ou de quintes , commeſi , mi , la , re ,fol ,
ut
JANVIER . I. Vol. 1774. 97
ut , fa , prenez les trois premiers fons , fi ,
mi , la , vous aurez la lyre de Mercure ,
formant le chant defcendant mi , fi , la ,
mi. Ajoutez aux trois fons ſi , mi , la ,
les deux fuivans re & fol , vous aurez le
ſyſtême des Chinois mi , re , fi , la , fol ,
mi . Prenez les fix fons fi , mi , la , re ,
fol , ut , vous aurez l'heptacorde mi , re ,
ut , fi , la , fol , mi. Enfin les fept fons
ſi , mi , la , re , fol , ut , fa , donnent le
łystéme diatonique complet la , fol , fa ,
mi , re , ut , fi , la , felon les Grecs , ou ut ,
re , mi , fa , fol , la , fi , ut , felon la maniere
inverſe des Modernes.
Au reſte , l'intonation particuliere de
chacun des fons de ces différens ſyſtemes
ſe trouve invariablement aſſignée par la
ſérie inaltérable ſi , mi , la , re , &c. qui ,
donnant à chaque fon fa forme & fa teneur
, fert en même temps à juger de la
fauſſeté d'une multitude de proportions
factices , arbitraires , & par-là abfurdes ,
propoſées ſur cette matiere depuis les
Grecs poſtérieurs à Pythagore juſqu'à nos
jours.
Enfin la même ſérie ſi , mi , la , re ,
fol , ut , fa , augmentée de cinq fons ,
toujours à la quarte ou à la quinte l'un de
l'autre , comme ſi - bémol , mi- bémol , &e.
G
98
MERCURE DE FRANCE.
donne le ſyſtême plus étendu que devoient
avoir les Egyptiens , & dans lequel l'octave
eſt diviſée en douze ſemi-tons , qui ,
comme les tons des ſyſtêmes précéders ,
tirent leur forme & leur intonation des
fons de la férie de quintes dont ils font
formés.
Il ſemble qu'un principe ſi ſimple & en
méme tems ſi fécond , auroit du ſe transmettre
juſqu'à la poſtérité la plus reculée ,
fur- tout avec les précautions qu'avoient
priſes les premiers inſtituteurs des ſciences
de le fixer à des objets qui devoient le
perpétuer. Il eſt étonnant que ces objets ,
parvenus juqu'à nous , y foient demeurés
comme vuides de fens , malgré l'uſage
journalier que nous faiſons & de ces
objets & de la muſique. Nous voulons
parler ici des ſept jours de la ſemaine ,
dont les dénominations , felon un certain
ordre des planetes , font une inſtitution purement
muſicale , & préſentent en abrégé
toute la théorie du ſyſtéme diatonique
dont les Anciens compoſoient leurs gammes.
En effet , la ſérie fi , mi , la , re
fot, ut , fa , nous repréſente les jours de
la ſemaine dans l'ordre auquel les Egyptiens
, ou peut être les Caldéens , y ont
fait correſpondre les planetes. On voit,
JANVIER. I. Vol. 1774. 99
par le mémoire de M. R. , que les fons
diatoniques fi , ut , re , mi , fa , fol , la ,
répondoient , chez les Anciens , à l'ordre
fuivant des planetes : Saturne , Jupiter ,
Mars , le Soleil , Vénus , Mercure , la Lune.
Or , arrangez par quartes ces fons diatoniques
, en commençant parfi , vous aurez
la férie harmonique A , mi , la , re ;
fol , ut , fa ; & les planetes qui y correspondent
feront : Saturne , le Soleil , la
Lune , Mars , Mercure , Jupiter , Vinus ;
ordre qui conſtitue exactement la femaine
planétaire , telle qu'il a plu aux
Egyptiens , ou aux Chaldéens , de l'établir
, & qui commence par le jour de Satårne
ou Samedi , en cette maniere : Sa
turnedi , Soldi , Lundi , Mardi , Mercredi ,
Jeudi , Vendredi
Un Bronze antique cité par l'auteur ,
où la ſemaine eſt repréſentée en figures ,
& où l'on voit Saturne à la tête des autres
dieux , conſtate cet ordre , & ne permettroit
à cet égard aucune objection , quand
même l'auteur n'auroit pas raſſemblé , foit
dans ſon mémoire, foit dans ſes lettres ,
des preuves de raifonnement par leſquelles
il eſt démontré que la ſemaine planétaire
a dû être telle que le Bronze antique
la repréſente.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
Quant à la ſérie de douze fons , à la
quinte l'un de l'autre , qui doivent fournir
les douze femi - tons contenus dans
une octave diviſfée chromatiquement , M.
R. , guidé par le rapport que les Anciens
avoient mis , d'une part , entre l'ordre des
fons diatoniques & celui des planetes ; de
l'autre , entre la ſérie harmonique fi , mi ,
la , re , & c . & l'arrangement des planetes
dans la ſemaine , n'avoit pas craint
d'avancer dans ſon mémoire que les auteurs
de ces inſtitutions avoient eux- mêmes
diviſé le Zodiaque en douze portions,
afin d'y faire correſpondre leur férie de
douze fons à la quinte l'un de l'autre.
Cetre idée , qui paroît d'abord affez finguliere
, & fur laquelle , faute de monumens
, l'auteur n'avoit pu fournir aucune
preuve , ſe trouve aujourd'hui confirmée
par des manufcrits touchant la
muſique des Chinois , qu'on s'eſt empreſſe
de lui confier dequis la publication
de fon mémoire. On voit , par les morceaux
de ces manufcrits , rapportés dans
la premiere lettre de l'auteur que les
Chinois diviſent en effet l'année en douze
Junaiſons , auxquelles ils font correfpondre
douze fons de leur ſyſteme muſical ,
& cela , dans le même ſens & pour les méJANVIER.
I. Vol. 1774. 101
mes vues que l'auteur avoit ſuppoſées
aux Egyptiens dans ſon mémoire. Les favans
reconnoiſſent aujourd'hui l'intime
rapport qu'il y a entre les Chinois & les
anciens Egyptiens : d'où il réſulte que
ce qui eſt un fait chez les Chinois ceffe
d'être une conjecture à l'égard des Egyptiens.
Les bornes de cet extrait ne nous
permettent pas d'entrer dans aucun détail
à ce ſujet; nous croyons devoir renvoyer.
nos lecteurs à la lettre dont nous venons
de parler. Ils y trouveront les développemens
& les preuves qu'ils pourroient
ſouhaiter. Ceux qui ne connoiſſent pas le
mémoire de l'auteur doivent y recourir.
Il embraſſe une infinité d'objets vraiment
intéreſſans , tant pour la théorie que pour
la pratique de la Muſique.
• Régulus , tragédie , & la Feinte par
Amour , comédie en trois actes. A Paris
, chez Delalain , libraire.
L'auteur a réuni dans un même volume
ces deux ouvrages qu'il avait réunis au
• Cet Article & le suivant font de M. de la Harpe.
-G3
201 MERCURE DE FRANCE.
:
théâtre ,& qui tous deux ont obtenu l'applaudiſſement
du Public.
On connaît le ſujet de Régulus. On fa't
que Pradon en a fait un qui eut du ſuccès
& qui eſt oublié. Il y avoit quelqu'intéret
dans fon ouvrage. Il avait rendu Régulus
amoureux. C'étoit alors la mode que tous
les héros le fuſſent. On n'avait pas fenti
qu'il y a des caracteres qui excluent l'amour
, parce qu'ils excluent la faibleſſe.
Régulus ne doit pas être plus amoureux
que Brutus ; c'eſt ce qu'a très bien fenti le
célebre Métaſtaſe , qui , forcé de fubordonner
ſon génie aux loix de l'opéra italien ,
& de méler deux épisodes d'amour au fujet
de Régulus , s'eſt bien gardé du moins
de faire entrer cette paffion dans le caractere
de fon héros , qui d'ailleurs eſt un
modele de grandeur & d'éloquence. M.
Dorat , qui , aux épiſodes près , a fuivi la
marche & le plan de l'ouvrage italien , a
très - ſagement imité Métaſtaſe en cette
partie. Mais , aux perſonnages de Publius
& d'Attilie , tous deux enfans deRégulus ,
il a ſubſtitué Marcie , épouſe de ce digne
Romain , qui joue dans la piece un rôle digne
d'une femme Romaine , & plus tragique
que les deux perſonnages épiſodiques
deMétaftafe . Elle nous apprend elle- même
JANVIER. I. Vol. 1774. 103
dans la premiere ſcene comment furent
formés les liens qui l'attachent à Régulus .
Ils ne font plus , ces temps ,
Où j'ofais refpirer un légitime encens ;
Ces jours où Régulus , domptant juſqu'à l'envie,
Illuftrait à-la-fois ſa femme & fa patrie.
Le rapport inégal de ſes ans & des miens
Ne fut point un obſtacle à de fi beaux liens ,
Et mon ame , ſéduite au bruit de fon courage ,
En comptant ſes lauriers , n'apperçut point fon Age.
Au fortir d'un long ſiege où fon noble fecours
Avait ſauvé la vie à l'auteur de mes jours ,
Il revint précédé d'une pompe guerriere :
J'épouſai le vainqueur , & j'acquittai mon pere.
Régulus m'adorait , & me plut à fon tour :
C'était un ſentiment... au-deſſus de l'amour !
Quels tranſports , quelle joie ont marqué la naiſſance
De ce fils , ce cher fils , notre unique eſpérance !
Je voyais mon époux , au retour des combats ,
Sourire à cet enfant careſſé dans mes bras ,
Nous prodiguer les foins d'une ame ſimple & pure ,
Et dépoſer ſa gloire au sein de la nature.
Pouvais-je alors prévoir un finiſtre avenir ;
Et que de ſi beaux jours duſſent ſitot finir ?
Abſente de nos murs , tu ne vis point , Barfine ,
G4
-104 MERCURE DE FRANCE,
De mes profonds ennuis la fatale origine.
Après cinq ans de paix & d'un hymen heureux ,
La haine dans Carthage alluma tous ſes feux .
Il fallut , affurant la fortune publique ;
Détourner les complots que méditait l'Afrique.
Sans briguer cer emploi , modeſte & renfermé ,
Parmi tous ſes rivaux , Régulus fut nommé.
Il vint me l'annoncer ; fon front plein de nobleffe
Impoſa , unalgré moi , filence à ma faibleſſe .
Par fa male conftance étonnant mes efprits ,
Sans verfer une larme , il embraſſa fon fils ;
11. partit ; mais bientôt fa prompte renommée
Fit connaître Porgueil à mon ame charmée .
De ſes nombreux exploits dévorant les récits ,
Rome tournait vers moi ſes regards attendris .
Le nom de mon époux , ſa valeur fortunée ,
Au bonheur de l'Etat joignaient ma deſtinée .
Quel changement , hélas ! dans ſon, fort & le mien I
Régulus eft efclave , & je ne ſuis plus rien.
Regulus eft efclave ! Ah ! dieux ! fort funeſte !
Un regret éternel eſt tout ce qui me reſte.
Plus d'honneurs , plus de rang , lorſqu'il eſt dans les fers."
Partager , loin de lai , Phorreur de ſes revers ,
Sentir tous les degrés de ſa longue infortune ,
Fatiguer les Romaios de ma plainte importune ,
Affiéger le Conful , pleurer avec mon fils :
Voilà tous mes devoirs ; je les ai tous remplis.
4
JANVIER . 1. Vol. 1774. 105
On attend un Ambaſſadeur de Carthage.
Marcie eſpere la délivrance de fon
époux; mais elle craint l'inflexible auſté.
rité du Conful Manlius à qui même elle
ſuppoſe une ſecrette jalouſie de la gloire
de Régulus . Elle attend plus d'appui du
jeune Licinius , tribun du peuple , adorateur
enthouſiaſte du héros captifen Afrique.
On apprend à Marcie que Régulus
arrive avec l'Ambaſſadeur. Elle court audevant
de lui. Le Sénat s'aſſemble dans
le temple de Bellone. Régulus y paraît
avec l'envoyé Carthaginois qui vient propoſer
l'échange des prifonniers. On de .
mande l'avis de Régulus. Ce Romain
avait juſqu'alors refuſé de prendre ſa place
parmi les Sénateurs. Mais , au moment
où il peut être utile à ſa patrie , il reprend
fon rang avec joie pour lui faire un dernier
ſacrifice. Voici le diſcours qu'il
tient:
Puiſque , malgré mes fers , ma défaite & vos loix ,
Vous permettez qu'ici j'oſe élever la voix ,
Je n'abuferai point de cet honneur infigne ;
Et , moins je l'eſpérais , plus mon coeur en eſt digne,
Me laiſſant vos bontés , le fort ne m'ote rien २
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
Et l'eſclave dans moi fait place au citoyen .
Defcendans de Rémus , peuple vainqueur & libre ,
Guerriers , légiflateurs , héros & dieux du Tibre ,
Vos ennemis enfin s'abaiſſent devant vous ;
Mais ne laiſſez jamais fléchir votre courroux.
Encore une victoire , & l'Afrique eſt ſoumiſe ;
Deux poftes exceptés , la Sicile eft conquife.
Rome voit le former des foldats généreux ,
Nés fur le même fol , ſervant les mêmes Dieux ,
Réunis par les loix , les moeurs & le langage :
Eh ! que pourraient contre eux les soldats de Carthage ,
Mercenaires errans , dont le ſang mendié
Ne vaut pas même l'or de ceux qui l'ont payé ?
Que dis -je ? l'Etranger , qu'aigrit leur injuftice ,
Aux Africains déjà ne vend plus fon ſervice.
Xantippe , ce héros leur vengeur , leur appui ,
Dont j'ai pleuré la mort , quoique vaincu par lui ,
Xantippe , qu'opprima leur perfide inconſtance ,
Apprend à l'Univers ce qu'il faut qu'il en penſe ,
Détourne les ſecours qu'on ofait leur porter ,
Et décourage ceux qui pourraient l'imiter.
Triomphans aujourd'hui , vous allez l'être encore :
Eſt- il temps de traiter alors qu'on vous implore ?
Enfin que craignez -vous de ce Peuple affaibli ?
Une fois , il eſt vrai , les deſtins m'ont trahi :
Mais ſoudain notre Rome , en guerriers ſi fertile ,
Pour effacer ma honte arme un bras plus utile :
Métellus a paru , nos vainqueurs ont tremblé ;
JANVIER. I. Vol. 1774. 107
د
Et leur fang odieux à grands flots a coulé.
Combien de fois , & Ciel ! j'ai joui de leurs craintes !
L'écho de leurs rochers me renvoyait leurs plaintes .
De la contagion le fouffle dévorant
Les enfeveliſſait ſous leur fable brûlant ,
Et les cris de Carthage , à la douleur en proie ,
Au fond de mon cachot venaient porter la joie.
J'y rentre ſans regret , pourvu que par vos mains
Ruiffelle juſqu'à moi le fang des Africains.
Que je hais leur demande & leur infame adreſſe !
Ils ont cru dans mon coeur ſurprendre une faibleſſe ,
Et , par un vil appas , s'aſſurer de ma fol :
Mais ils me connaftront , mais Rome eſt tout pour moi ;
Mais je voue à Carthage une haine immortelle ,
Et ne viens parmi vous que pour m'armer contre-elle.
Licinius combat la générosité du Hé.
ros , & le Sénat remet la délibération à
une afſſemblée dans l'intérieur de Rome ,
où affiſteront pluſieurs des Sénateurs les
plus conſidérables qui n'ont pu ſe trouver
dans le temple de Bellone.
A l'ouverture du ſecond acte , Marcie
ſe plaint que Régulus s'eſt dérobé à fes
embraſſemens. Amilcar , envoyé de Carthage
, vient lui apprendre que le plus
horrible fupplice eſt préparé pour Régu:
108 MERCURE DE FRANCE .
Jus , s'il retourne en Afrique. Marcie ,
épouvantée , quitte l'Ambaſſadeur & veut
foulever tous les coeurs en faveur de Régulus.
C'eſt lui fur-tout qu'il faut fléchir.
Elle reparaît un moment après avec lui ,
& emploie , pour l'attendrir , les droits de
l'hymenée & ceux de la nature . Elle lui
parle fur- tout du jeune Attilius fon fils.
Ce morceau eſt un des plus touchans de la
piece.
Avec moi renfermé ſous un toit folitaire ,
Sans ceffe à ma douleur il demande fon pere ;
De fon âge innocent il dédaigne les jeux :
Le fils de Régulus eſt déjà malheureux !
Songe avec quels tranſports , quelle touchante ivreffe ,
Tu reçus dans tes bras ce fruit de ma tendreſſe !
Toi , qui l'as tant cheri, tu vas donc l'immoler ;
Inſtruit par tes leçons , il peut te reſſembler.
Ses progrès , ſon ardeur auraient pour toi des charmes .
Déjà ſa faible main à ſoulevé des armes .
Régulus fait un mouvement de joie,
Digne d'être ton fils , il ſe fait mille fois ,
Toujours plus attentif, raconter tes exploits,
JANVIER. 1. Vol. 1774. 109
!
Souvent même , au récit de ta longue ſouffrance ,
Il semble être ſaiſi d'un inſtinct de vengeance ;
Et , de mon déſeſpoir prévenant les éclats ,
Il vient , avec des cris , ſe jeter dans mes bras ...
Oui , je l'ai vu ſouvent , pour toi quel doux préſage !
Friffonner de colere , au feul nom de Carthage.
Tu ſembles t'attendrir !
RÉGULUS. (retenant fes larmes).
Je reconnais mon fils ...
Il ſera quelque jour l'honneur de mon pays .
MARCIE.
Ton égal , ton vengeur , ſi tu veux le conduire.
RÉGULUS.
Mon exemple & son nom ſuffiront pour l'inftruire .
On a dû remarquer dans ce morceau
pluſieurs vers heureux & du vrai ton de
la tragédie.
Le fils de Régulus eſt déjà malheureux.
Déjà ſa faible main a foulevé des armes .
Il ſemble être faiti d'un inſtinct de vengeance.
Friffonner de colere au feul nom de Carthage , &c.
Nous obſerverons que l'auteur n'aurait
peut-être pas dû laiſſer dans ce morceau
110 MERCURE DE FRANCE .
1
pathétique ce vers qui n'eſt pas d'un fens
bien clair :
Ez de mon déſeſpoir prévenant les éclats.
Le ſentiment n'admet rien de vague ,
& c'eſt fur - tout daus de pareils momens
que le ſtyle doit être ferme & plein , que
rien ne doit être donné à la rime , & tout
à la vérité . Des vers de cette eſpece pas
fent au théâtre à la faveur de la déclamation
; mais , fur le papier , ils réfroidiraient
le lecteur , s'ils étaient multipliés .
Et mon vers ; bien on mal , dit toujours quelque choſe
(B01L.)
Ce vers doit ſervir de regle fur- tout
dans le ſtyle dramatique. Nous ajouterons
encore comme une remarque géné
rale , qu'on ne nous foupçonnera pas d'appliquer
à l'auteur de Régulus , que ce qui
fait tomber aujourd'hui tant d'ouvrages
en vers , ce ne font point les fautes grosfieres
faciles à éviter parmi tant de modeles;
c'eſt le grand nombre de vers vuides
de ſens , étrangers au ſujet, à la fituation.
C'eſt là le défaut vraiment funefte
, parce qu'il produit l'entui , & que
l'ennui détruit les ouvrages.
On apporte un billet de Manlius qui
apprend que l'avis de Régulus a prévalu
1
▼
JANVIER. I. Vol. 1774. 111
د
dans le Sénat , qu'on refuſe l'échange des
captifs , & qu'il ſera renvoyé en Afrique.
Marcie ſe livre au déſuſpoir ; mais le tribun
Licinius vient la raffurer , en lui apprenant
que le Peuple s'émeut en faveur
de Régulus , qu'on met en queſtion ſi la
foi eſt due à des barbares , & que les Augures
s'aſſemblent à ce ſujet. Régulus
s'écrie :
Ces inutiles ſoins font pour moi des injures.
Mon coeur & mes fermens , ce font- là mes augures.
Il s'arrache des bras de ſa femme & de
ceux de Licinius.
On voit , au troiſieme acte, les vaif.
ſeaux figurés dans le lointain pour l'embarquement
de Régulus. Il ſe débat avee
indignation au milieu du peuple qui veut
l'arreter. Il s'adreſſe aux Romains.
Eh ! bien , fi vous m'aimez , embraffez, ma vengeance :
C'eſt la vôtre : armez-vous , armez mille vaiſſeaux ;
Cherchez au ſein des mers des triomphes nouveaux
Teints d'un ſang odieux , rapportez ſur ces rives
Vos drapeaux enlevés & vos aigles captives :
Ne quittez point le fer , que vos rivaux punis
N'expirent étendus fur de ſanglans débris .
১
112 MERCURE DE FRANCE .
Eternel monument de la rage Africaine ,
Que ma mort dans vos coeurs foit un titre de haine
Pour vous guider encor , mes manes en courroux ,
S'élevant dans vos rangs , marcheront devant vous ;
Et mon nom , devenant le ſignal du carnage ,
Du fond de mon tombeau je détruirat Carthage.
On lit dans Pradon :
Je détruirai Carthage encore après ma mort.
Cette idée est belle. M. Dorat , quiaeu
grande raifon de ſe l'approprier , a fait
d'un vers très plat un très beau vers.
Manlius ſe préſente d'un côté pour faire
ranger le Peuple , & de l'autre le Tribun
Licinius anime les Romains & les exhorte
à retenir le héros. Régulus leur reproche
avec tant de vivacité de vouloir fon
déshonneur , qu'ils lui ouvrent le paſſage.
Arrive alors Marcie qui ſe préſente audevant
de lui avec ſon fils. Le jeune Attilius
lui dit :
Ne partez point ; ſoyez l'appui de ma jeuneſſe :
Que je puiſſe vous voir , vous contempler ſans ceſſe !
Laiſſez dans votre coeur , faible une feule fois ,
1
Pénétrer
JANVIER . I. Vol. 1774. 113
Pénétrer les accens de ma timide voix .
Au nom de mon amour , de mes pleurs , de mon Age
(Avec le cri de la douleur.)
Laiffez vous attendrir ... N'allez point à Carthage .
Ce dernier mot eſt attendriſſant. Il a
la fimplicité de l'enfance. Mais cet hémiſtiche
, faible une feule fois , n'eft- il pas
un peu fort pour l'age d'Attilius ? On
peut remarquer d'ailleurs qu'il ne faut
mettre un enfant fur la ſcene que lorsqu'il
fait une partie néceſſaire de l'action ,
comme dans Athalie où le péril de Joas
eſt le fondement de la piece; dans Inès ,
où les enfans qu'on amène font le crime
de Dom Pedre , & obtiennent ſa grace.
On ne doit employer les grands refforts
du pathétique que pour produire de grands
effets. Le fils de Régulus n'eſt point néceſſaire
à la piece , & n'y produit rien.
On fent trop qu'il peut indifféremment
y être ou n'y être pas , & qu'il feraittrop
aifé , dans tous les drames où l'on aurait
quelque choſe à obtenir d'un Pere , de
faire arriver fon fils pour le fléchir.
Régulus eft inflexible. Il confole fon
fils & fon épouse , mais il eſt déterminé
H
114 MERCURE DE FRANCE.
1
à partir. Ses adieux à Marcie ont de l'intérêt
& de la nobleſſe.
Veille fur notre fils.... qu'il foit digne de moi !
Que parmi nos guerriers la gloire un jour le nomme !
Tu le dois à ce fils , & tu le dois à Rotne ,
Qu'il garde fes ſermens ! qu'il s'exerce aux travaux !
Qu'il vive en citoyen , & qu'il meure en héros !
Dans tous les temps Marcie aux Romains fera chere;
Du fils de Régulus on aimera la mere.
Marcie tombe dans les bras de ſes femmes
, & Régulus monte au vaiſſeau.
On ne nous faura pas mauvais gré de
rapprocher ici quelques endroits du poëte
Italien des imitations de l'auteur Français.
La langue de Métaſtaſe eſt ſi familiere
à tous les lecteurs inſtruits , que nous
nous contenterons de citer ſes vers fans
en donner une traduction littérale qui ne
ferait qu'alonger inutilement cet article.
Prenons , par exemple , cet endroit où Attilie
, fille de Régulus , rappelle à Manlius
les ſervices de fon pere , endroit qui n'eſt
lui-même qu'une imitation de Tite-live.
Ah , come
Chi queſt aure refpira
JANVIER . I. Vol. 1774. 115
Pud regolo obbliar ! qual parte in Roma
Non vi parla di lui ? Le vie ? Per quelle
Ei paſſo trionfante. Il foro ? A noi
Provide leggi ivi detto. Le mura ,
Ove accorre il Senato ? I fuoi configli
La fabbricat più volte
La pubblica falvezza. Entra né tempi ,
• Afcendi , o Manlio , il campidoglio , e dimmi
Chi gli adornò di tante
Inſegne pellegrine ,
Puniche , Siciliane , e Tarentine .
Quefti , queſti littori ,
Ch'or procedono à te ; queſta che cingi ,
Porpora confolar Regolo ancora
Ebbe altre vcite intorno . Ed or fi lafcia
Morir fra' ceppi ? Ed or non ha per lui
Che i pianti miei , ma ſenza pro verſati ?
Oh padre ! oh Romat oh Cittadini ingratit
1
Voici comme l'auteur français fait dire
à peu près les mêmes choses à Marcie.
Comment excufer Rome ? & peut-on , Manlius ,
Reſpirant l'air du Tibre , oublier Régulus ?
Quel enclos dans nos murs n'attefte point ſon zèle ,
Sa fublime équité , ſa valeur immortelle ?
Les tribunaux ? du faible il y fut le vengeur :
Le Sénat ? vous ſavez s'il en était l'honneur.
Montez au Capitole où ſa main triomphante
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
Suſpendit des vaincus la dépouille fanglante ,
Ces lances , ces drapeaux à Carthage enlevés ,
Monamens glorieux , que Rome a confervés .
Que dis - je ? & ces faifceaux , & ces aigles altieres ,
Et l'auguſte appareil des honneurs confulaires ,
Et cette pourpre enfin ſouveraine des Rois ,
Régulus , comme vous , les obtint autrefois .
Le chef , l'ami , le Dieu des légions Romaines ,
Vainqueur en cent combats , va mourir dans les chainess
Moi ſeule je lui reſte. O Ciel ! & Régulus ! ..
Et voilà donc le prix que l'on garde aux vertus !
Manlius prétend qu'il faut s'en prendre
à Carthage ,& non pas à Rome. La réponſe
d'Attilie est belle.
Eh , che Cartago..
La barbara non è . Cartago opprime
Un nemico crudel : Roma abbandona
Un fido Cittadin . Quella ramenta ,
Quant'ei già l'oltraggió : queſta ſi ſcorda ,
Quant'ei fudò per lei Vendica l'una
I fuoi reſſori in lui ; l'altra il puniſce ,
Perché d'allor le circondò la chioma :
La barbara or qual e ? Cartago , o Roma ;
MARCIE.
Carthage enchaîne un bras toujours armé contre elle ,
JANVIER . I. Vol. 1774. 117
Rome oublie un Romain , un défenſeur fidele.
Carthage , en l'accablant , ſe venge d'un vainqueur
Rome , en l'abandonnant , punit un bienfaiteur.
Prononcez , Manlius; qui des deux eft coupable ?..
;
On voit que l'auteur Français a abrégé
cette réponſe , mais ne l'a-t'il pas unpeu
affaiblie ? En revanche il paraît au-deſſus
de l'auteur Italien dans le morceau ſuivant
fur les devoirs du citoyen envers fa patrie
C'eſt Régulus qui parle.
La patria è un tutto ,
Di cui ſiam parti. Al' cittadino è fallo
Confiderar ſe ſteſſo
Separato da lei. L'utile , o'l danno ,
Ch'ei conoſcet dee ſolo , è ciò , che giova ,
Onuoce alla ſua patria , a cui di tutto
E' débitor . Quando i fudori , e'l fangue
Sparge per lei , nulla del proprio ei dona :
Rende fol ciò , che n'ebbe . Effa il produffe ,
L'educolo nudrì: con le ſue leggi
Dagl' infulti domeftici il difende ;
Dagli eſterni con l'armi. Ella gli preſta
Nome , grado , ed onor : ne premia il merto ,
Ne vendica le offefe : e madre amante
Afabbricar s'affanna
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
1
La fua felicità , per quanto lice
Al deſtin de mortali effe felice.
Han tanti doni , è vero ,
Il peſo lor. Chi ne ricuſa il pefo ,
Rinunzi al benefizio . A far fi vada
D'inoſpite foreſte
Mendico abitatore : èlà di poche
Mifere ghiande , e d'un covil contente
Viva libero , e folo à fuo talento.
Ce morceau eſt un peu long ; il ya
même de la langueur , quoique les idées
en foient vraies & frappantes. M, Dorat
l'a reſſerré & l'a rendu plus vif & plus
énergique.
La patrie eſt un corps refpectable & facré.
Qui de nous peut , fans crime , en être séparé ?
Lui prodiguer ſon ſang , la fervir , la défendre ;
Va , crois - moi , ce n'eſt point lui donner , c'eſt lui rendre.
Ne lui devons - nous pas rangs , honneurs , fûreté ;
Le nom de citoyen , fur - tout , la liberté ;
La liberté ! .. ſans qui l'homme ceſſe d'être homme,
Le fondement , l'orgueil & la gloire de Rome ?
Il faut de quelque peine acheter fa douceur ;
Mais , exempt de travaux , a- t-on droit au bonheur ?
JANVIER. I. Vol 1774. 19
ر
L'ingrat qui le prétend , qu'il s'éloigne , qu'il fuie ,
Qu'il aille loin du Tibre enfevelir ſa vie ,
Et , malheureux par-tout , chaflé de l'Univers ,
A des monftres errans difputer les déferts ;
M. Dorat nous paraît encore avoir furpaffé
fon modele dans ces deux beaux
vers .
C'eſt une lacheté que des Romains demandent ,
Et c'eſt de Régulus que les Romains l'attendent !
Le poëte Italien dit littéralement : on
veut une perfidie , on la veut dans Rome
on la veut de moi! Les deux vers françois
nous paraiſſent d'une ſimplicité plus nerveuſe.
Terminons ces citations par le
diſcours que Régulus adreſſe aux Romains
, & qui les détermine à lui ouvrir
un paſſage. Licinius lui objecte que Rome
va perdre en lui ſon pere. Il répond :
Roma rammenti ,
Che'l fuo padre è mortal ; che alfin vacilla
Anch ' ei fotto l'acciar che ſente alfine
Anch ' ei le vene inarider : che omai
Non può verſfar par lei
Ne' ſangue , ne fudor : che non gli reſta ,
Che finir da Romano. Ah ! m'apre il cielo
H4
120 MERCURE DE FRANCE.
Una ſplendida via : de' giorni mici
Poſſo l'annoſo ſtame
Troncar con lode ; e mi volete infame !
No : poffibil non è. De' miei Romani
Conofco il cor . Da regolo diverfo
Penfar non può , chi reſpiro nafcendo
L'aure del campidoglio. Ognun di voi
So , che m'invidia : e che fra' moti ancora
Di quel , che l'ingannò tenero ecceffo ,
Fa voti al Ciel di poter far l'ifteffo ,
Ahl non più debolezza. A terra a terra
Quell' armi inopportune , al mio trionfo
Più non tardare il corfo
O amici , o figli , o cittadini. Amico
Favor da voi domando :
Eforto citadin : padre comando.
Il ſemble que M. Dorat aurait pu tirer
un plus grand parti de ce morceau qui eft
d'une grande beauté. Il en a imité ainſi
quelques mouvemens.
Non : vous êtes Romains ;
Vous allez à l'inftant m'ouvrir tous les chemins .
Je fais qu'au fond du coeur , chacun de vous m'envie
Et fait des voeux fecrets pour perdre ainfi la vie ,
Un moment de pitié furprit votre vertu ;
2
| JANVIER. I. Vol. 177 4. 121
Mais vous en rougiffez ; l'honneur a reparu ,
Vous avez furmonté cette indigne faibleffe :
Je le vois... dans vos coeurs a paflé mon ivreffe .
Dieux ! le rivage eft libre !.. Africains , je vous fuis .
Le plus grand inconvénient du ſujet de
Régulus , c'eſt que le noeud de l'action eſt
tranché dés la premiere ſcene où ce Romain
paraît. Dès qu'il s'eſt opposé à l'é .
change des prifonniers , il eſt obligé de
retourner à Carthage , parce que , même
fans être un héros , on n'eſt jamais dispenſé
de tenir ſa parole. Dès lors le dénouement
est néceſſaire & prévu. Le devoir
de Régulus n'a pas de contrepoids
qui le balance. L'amour qu'il peut avoir
pour ſa femme & pour fon fils n'eſt point
une raiſon d'être infidele à fon ferment.
Il faudroit , pour produire une fufpenfion
motivée , qu'il s'élevât quelque obftacle
qui pût mettre Régulus lui - même dans
l'incertitude s'il doit ou ne doit pas partir.
→ Mais , quoiqu'il en ſoit de ce défaut qu'il
n'était peut-être pas poſſible d'éviter , le
drame de M. Dorat n'en eſt pas moins
eſtimable. Il y a de la ſimplicité dans la
marche , de l'élévation & de la force dans
les ſentimens , & de beaux vers.
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
La Feinte par Amour a auſſi un fonds
très fimple. Le ſujet eſt à-peu-près tel que
celui des pieces de Marivaux. Tout le
noeud confifte dans un mot qu'il faut arracher.
Mais la maniere d'écrire de ces
deux auteurs ne ſe reſſemble, nullement.
Marivaux a plus de fineſſe , & M. Dorat
a plus de gaîté. Il a d'ailleurs l'avantage
d'écrire en vers , & il y en a de très -jolis
dans ſa comédie. On a remarqué que la
gaîté de ſa diction comique tient fouvent
à ce que l'on a nommé de nos jours le perfifflage
, & à un certain langage très-uſité
dans pluſieurs ſociétés , & qui eſt inconnu
dans beaucoup d'autres. Mais ſi ce langage
eſt un des ridicules du moment ,
on ne peut blâmer un auteur comique de
l'avoir faifi. Ce n'eſt pas que le perfifflage
foit abſolument moderne. On en trouve
des traits fort agréables dans de bons
écrivains du fiecle paſſé , par exemple ,
dans Hamilton. Mais ce perfifflage tenait
à une tournure d'eſprit qui faiſait dire
plaiſamment les choſes ſérieuſes , & férieuſement
les choſes plaiſantes , & alors
il était vraiment ingénieux & original.
Lorſque le Comte de Grammont dit au
Roi d'Angleterre , en parlant de ſon valetde
chambre Termes : je l'aurais infailli-
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 123
>
blement tué , fi je n'avais craint de faire
attendre Mademoiselle d'Hamilton , il dit
une choſe très - gaie. Mais depuis , des
gens qui avaient beaucoup moins d'eſprit ,
ſe ſont fait un langage découſu , néologique
, vague & burlesque , qu'ils ont appelé
perfifflage. Peut-être M. Dorat aurait
- il dû faire de fon Floricourt un perfonnage
de cette eſpece. En l'annonçant
d'avance comme très - ridicule , & lui
donnant le jargon entortillé & vuide de
ſens , fi fort à la mode chez les agréables
du mauvais ton , il aurait rempli un des
objets principaux de la comédie , celui
de donner une bonne leçon. En général
il ne faut jamais que les caracteres comiques
foient deſſinés à demi. On ne peut
trop en approfondir les traits. Auſſi at'on
trouvé que les caracteres de Liſimon
& de Floricourt n'étaient pas affez décidés.
Mais les ſcenes des deux amans font
pleines d'agrément& d'eſprit , & ont fait
avec raiſon le ſuccès de l'ouvrage dont
nous allons donner une idée.
Liſimon , vieux politique , rempli de
la manie des projets , a pour niece une
jeune veuve nommée Méliſe , très aimable
, mais un peu coquette , livrée au tourbillon
du monde, & environnée de fou
124 MERCURE DE FRANCE .
pirans. Damis , qui loge dans la même
maifon , eft amoureux d'elle , & s'eſt apperçu
qu'elle a du goût pour lui. Mais il
craint que ce goût ne ſoit un fentiment
auffi léger que le paraît le caractere de
Mélife. Il craint que cette femme fi diffipée
ne foit peu capable de conſtance , &
il voudrait éveiller & fixer ſa ſenſibilité . Il
ſe détermine à cacher fur- tout l'amour
qu'il reffent , pour augmenter celui qu'il
infpire , & il veut , en alarmant la jaloufie
& la vanité de ſa maîtreſſe , lui faire
mieux connaître enſuite le plaifir d'être
véritablement aimée. Mélife , impatientée
de ſa réſerve , prend le parti , pour
mettre fon amour à l'épreuve , de lui envoyer
une lettre de congé. C'eſt Dorine
qui l'apporte , & cette ſuivante eſt dans
les intérêts de Floricourt , l'un des étourdis
qui compoſent la Cour de Méliſe , &
qui aſpirent à ſa main plus ou moins ouvertement.
Cette Dorine , en caufant avec
Germain , le valet de Damis , trace le portrait
de ſa maîtreſſe qui n'eſt point du
tout raſſurant pour un homme bien épris.
Veuve d'un pédagogue , appelé fon mari ,
Elle a pris dans le monde un maintien aguerri ,
Et , de la liberté connaiſſant l'avantage ,
Elle ne voudra plus tåter de l'eſclavage.
JANVIER . I. Vol. 1774. 125
>
i
D'honneur , l'indépendance eſt un état charmant !
Les veilles , le ſpectacle , & les goûts d'un moment ,
Et la coquetterie à toute heure excitée ,
Et le renomflatteur d'une femme citée ,
Voilà ce qui l'enivre ! ... à quelques humeurs près ,
Qui , depuis pluſieurs jours , ont voilé ſes attraits.
Fiere d'accumuler conquête fur conquête ,
Fort légere , un peu folle & pourtant très-honnête ,
Son unique defir , crois- moi , c'eſt de charmer :
Nous vous laiſſons le ſoin & l'embarras d'aimer .
, Damis paraît tenant le portrait de
Mélife . Ce portrait eſt une copie qu'il a
fait tirer fans qu'elle le fût. Il lui adreſſe
ces jolis vers :
Heureuſe illuſion , qui me rends ſa préſence ,
L'amour ne t'inventa que pour chariner l'absence !
Je ne fais cependant ; ce portrait féducteur ,
En captivant mes yeux , contente peu mon coeur.
Un reproche ſecret vient troubler mon ivreſſe .
Qu'est- ce qu'un bien qui peſe à la délicateſſe ?
Ce qui m'enchante ici , gage trop imparfait ,
N'eſt qu'un larcin , hélas ! & dut être un bienfait.
On lui rend ſa lettre de congé. Il là
reçoit avec un grand air d'indifférence. II
126 MERCURE DE FRANCE.
donne même ſa bourſe à Dorine pour la
payerde fon meſſage. Floricourt s'annonce
en chantant :
Je ſuis triſte , & je viens près de toi
Pour éclaircir le noir qui s'empare de moi.
Que je te trouve heureux ! un eſprit toujours libre !
Tu maintiens dans tes goûts le plus juſte équilibre ;
Le Sort prévient tes voeux , tout fuccede à ton gré ,
Très -peu d'ambition , un amour tempéré !
Moi , je fuis baloté de toutes les manieres :
Le feu , plus que jamais , s'eſt mis dans mes affaires :
Tout , depuis ce matin , m'affecte horriblement.
Voilà précisément ce jargon dont nous
parlions tout à l'heure , ces grands mots
qui ne diſent rien. Mais, un moment après,
cet étourdi fait un portrait de la Cour
digne d'un excellent eſprit. Ce morceau
eft charmant , & l'un des mieux écrits dé
la piece.
La faveur maintenant n'est qu'un flux & reflux ;
On a beau la poursuivre : on ne la fixe plus .
Il ſemble qu'aujourd'hui la fortune vous rie.
Demain le ciel ſe brouille & la ſcene varie .
Le terrein où je marche eſt fertile en ingrats ;
JANVIER. I. Vol. 1774. 127
C'est un fable mouvant qu'on fent fuir ſous fes pas
Et le Public léger , qu'un changement réveille ,
Brife , en riant , l'autel qu'il encenſait la veille.
Ainſi de crainte en crainte , & d'eſpoir en eſpoir ,
On ſe tue à briguer ce qu'on ne peut avoir.
Parmi cent concurrens , coudoyé dans la foule ,
Moins de gré que de force , on cede au flot qui roula
Et , plus que mécontent , mais non pas converti,
On ſe retrouve au point d'où l'on était parti.
On voit que ce Floricourt a pluſieurs
tons fort différens; par conféquent fon caractere
manque d'une forte d'unité. Damis
au contraire ſoutient parfaitement le
fien. Il eſt toujours réſervé , toujours maître
de ſes mouvemens , & attentif à ſe
- régler fur ceux d'autrui. Floricourt lui demande
s'il épouse Mélife. Il ſe garde biende
répondre à cette queſtion. Mais Floricourt
déclare qu'il ira toujours en avant ,
& qu'il eſt déterminé à épouſer Mélife.
Je veux de ma fortune étayer les ruines.
Pour les gens de notre ordre il n'eſt que ce recours .
Etourdis par nos goûts , diſtraits par nos amours ,
;
128 MERCURE DE FRANCE .
Tant que l'activité nous tient lieu d'opulence ,
Nous vivons dans l'ivreſſe & dans l'indépendance .
Autres temps , autres foins ; riſquant quelques foupirs ,
Nous implorons l'hymen pour payer nos plaifirs .
Adieu ; je vais courir chez tous mes gens d'affaires ,
Et mettre à la raiſon intendant & notaires .
Tous ces animaux- là , qu'on voit en enrageant ,
Ont toujours de l'humeur , & n'ont jamais d'argent .
Ces deux derniers vers font très - plaifans.
Damis fort , réſolu de foutenir jusqu'au
bout fon plan de conduite. Au fecond
acte il voit Liſimon qui lui avait
fait quelques ouvertures fur le mariage
de fa niece. Il lui demande comment il
eſt poſſible que Mélife ait choiſi le train
de vie qu'elle mene.
Comment fouffre-t- elle un cercle d'étourdis ,
D'agréables , de fots , par la mode enbardis ;
Du bon ton , qu'ils n'ont pas , ſe croyant les arbitres ,
Mettant leur ineptie à l'ombre de leurs titres ,
Traînant d'un luxe outré l'indifcret attirail ,
Petits Sultans , honnis même dans leur férail ;
Tous ces demi- Seigneurs , fans talens & fans ames ,
Qui
JANVIER . I. Vol. 1774. 129
Qui bornent leurs exploits à tromper quelques femuies .
De peres très-fameux enfans très-peu connus ,
Dont on cite les noms au défaut des vertus ?
Voilà fans contredit de très - beaux
vers de comédie.
Petits Sultans , honnis même dans leur ferail ,
Eſt un vers fait pour être retenu. Liſi.
mon avoue bonnement que s'il a fouffert
cette cohue , c'eſt qu'il a toujours cru qu'il
s'y trouverait quelqu'homme aſſez accrédité
pour faire paſſer ſes projets à la
☑ Cour ; mais il promet que , puiſqu'ils ne
peuvent rien , ils ſeront éconduits. Damis
ne lui diſſimule pas qu'il trouve le
caractere de Méliſe un peu trop porté à la
coquetterie.
7.
Jeu cruel qui bientôt mene à la perfidie ,
Des plus doux ſentimens corrompt la pureté ,
Eteint le caractere & nuit à la beauté.
Il faudrait à Méliſe un ami difficile ,
Qui tourmentat ſon coeur encor neuf & docile ,
Employât pour le vaincre un manege innocent .
Y jetât par degrés un trouble intéreſſant ,
Enveloppât de fleurs les traits de la cenfure ,
Et fat, à force d'art , le rendre à la nature.
1
130
MERCURE DE FRANCE.
Cet endroit était important. Il s'agisfait
d'y tracer avec préciſion , mais en
même temps avec intérêt , les moyens que
Damis ſe propoſe d'employer pour réformer
les erreurs de Mélife , & la ramener
à l'amour. Peut - être fallait - il écarter ces
expreſſions de tourmenter fon coeur , de
manege , de fleurs , de cenfure , d'art & de
nature , premiérement parce que l'oppofition
de l'art à la nature eſt un peuuſée ,
& ne doit plus s'employer qu'avec une
combinaiſon neuve & un très-grand ſens ,
enſuite parce que les mots de manege &
d'art vont toujours mal avec l'amour. Ce
vers ,
Yjetât par degrés un trouble intéreffant ,
était le modele fur lequel tous les autres
devaient être faits. On ſe permet cette
obſervation qui peut paraître ſévere , parce
que le caractere de Damis eſt piquant &
attachant , & qu'il peut être perfectionné.
C'eſt cette perfection qu'on defire , & que
l'on attend d'un homme qui a le talent de
M. Dorat.
Liſimon propoſe à Damis d'être cet
ami dont Mélife a beſoin. Mais il s'en
défend & ſe refuſe à cette union. LifiJANVIER
. I. Vol . 1774. 131
4
mon le redit un moment après à Méliſe
qui ne manque pas d'en être très piquée.
Elle commence à être vivement inquiette.
Elle fait que Damisa, dans ſes mains,
un portrait qu'il regarde ſouvent. Elle
ignore que ce portrait eſt le ſien. L'auteur
a fait un uſage très adroit de ce resfort
qui donne le mouvement à la piece ,
&qui en fait le dénouement. Floricourt
furvient dans le moment où il eſt le plus
importun. Il tient à Mélife des propos
en l'air , & la remercie des douceurs
qu'elle ne lui dit pas. Il tombe à fes pieds,
& Damis le ſurprend dans cette attitude.
Floricourt fort enchanté de ſon prétendu
bonheur , & Damis refte avec Méliſe qui
voudrait bien le trouver jaloux. Leur
fcene eſt vive & piquante. Damis lui reproche
cette lettre de congé qu'il ne méritait
pas , puiſque jamais il ne prit la liberté
de ſe déclarer amoureux. Méliſe
s'efforce de lui faire avouer qu'il l'était&
qui l'eſt encore. Mais il s'en défend avec
une politeſſe qui l'offenſe au point qu'elle
le renvoie.
40
Eh ! de cet homme- je ferais le jouet !
112
:
T
132 MERCURE DE FRANCE.
Qu'est-ce donc qui me tient ? L'aimerais-je en effet
Oh! que je l'aime ou non , je prétends qu'il fléchiffe
Je le veux par raiſon , bien plus que par caprice,
J'ai fu toucher ſon coeur ; il a beau ſe maſquer ,
Et fon adroit orgueil ne veut pas s'expliquer !
C'eſt mon maudit billet ! ... Qui me forçait d'écrire
Que prétendais-je avant qu'il m'eût ofé rien dire ?
Ma conduite eſt étrange , incroyable vraiment ;
Mais la ſienne ! ... la ſienne eſt un affront fanglant.
Oh! cet homme eſt un monftre .. , eh ! bien , il eſt afs
mable ;
C'eſt la regle... que faire ? 6 trouble inſupportable !
Ce monſtre-là me plaſt : je le ſens , j'en rougis :
Mais je m'en vengerai , quand je l'aurai ſoumis.
Cet homme eſt un monftre... eh bien il eſt aimable,
C'eſt la regle.
C'eſt encore là un trait fort heureux.
Au troiſieme acte Liſimon a changé
d'avis : piqué du refus de Damis , il eſt
revenu à Floricourt. Méliſe ſe retrouve
avec Damis , & c'eſt la ſcene du dénoutment.
Elle le preſſe de queſtions au ſujet
de ce portrait. Elle veut abſolument le
voir. Elle éprouve une bien douce furpriſe
en le reconnaiſſant. Damis demande
s'il peut eſpérer fon pardon.
ANVIER. I. Vol. 1774. 133
۱۰
Fais-t-on grace au larcin
fl faut qu'abſolument votre bouche prononce.
MÉLIS Z.
Il vous tient lieu d'aveu : qu'il foit donc ma réponſe.
Elle lui rend le portrait. Il tombe à
ſes pieds.
J'ai feint quelques inftans pour ne feindre jamais ,
Lui dit - il avec tranſport. Viennent
enſuite le Notaire & le mariage , & le valet
de Damis dit d'un air de triomphe :
Nous avons eſquivé la déclaration .
Ce trait de plaiſanterie qui rappelle le
caractere de Damis , termine fort bien
cette jolie comédie, qui a été jouée ſupérieurement
& qui paraît faite pour reſter
au théâtre. Elle a eu un ſuccès égal à la
Ville & à la Cour. Les deux pieces deM.
Dorat ſont dédiées à Madame la Dauphine
, à cette Princeſſe adorée , vers qui
ſe tournent aujourd'hui les voeux de tous
les Français , qui eſt l'objet des hommages
de nos Muſes &des travaux de nos
Artiſtes , & qui les juge&les récompenfe
1
13
134 MERCURE DE FRANCE .
d'un regard. Nous devons citer un morceau
de cette dédicace qui rappelle une
anecdote bien intéreſſante.
1
Vois les neuf Soeurs t'offrir des chants
Que l'ame applaudit , qu'elle inſpire ,
Et qui peignent nos ſentimens .
De rofes couronnant ſa lyre ,
L'une cherche dans ton fourire
Le prix flatteur de ſes accens :
Aux bergers des prochaines rives
L'autre raconte ces vertus
Que ton rang ne tient point captives ,
Et qu'il fait aimer encor plus.
Sur la muſette folitaire
Elle dit aux bois d'alentour ,
Par quels foins ta main tutélaire ,
Sous l'humble toit d'une chaumiere ,
Confola l'Hymen & l'Amour ;
Comment ta noble bienfaiſance
Fit avec tant d'humanité
Dans ton char affeoir l'Indigence
Et l'Infortune à ton côté. דוי
C'eſt alors qu'une hymne touchante
S'éleve à toi du fond des coeurs ,
Et qu'oubliant tous ſes malheurs ,
La Pauvreté reconnoiffante
En tributs préſente des fleurs
A la Grandeur compatiffante ,
Qui connoît le charme des pleurs.
JANVIER. I. Vol. 1774. 135
La récompenſe la plus flatteuſe pour un
Français eft fans doute l'accueil que le
Souverain fait à ſes travaux. M. Dorat ,
honoré de cette récompenfe , a preſenté
ces vers au Roi le jour que la Feinte par
Amour fut jouée devant S. M. à Choifi.
Des Souverains , quoi ! le plus adoré ,
A mes eſſais daigne fourire !
Ah ! plus mon coeur eft enivré ,
Moins j'ai de force pour le dire .
Des écrivains heureux que leur fiecle chérit ,
Un autre age ſouvent vient fanner la couronne ;
Mais rien jamais ne la détrit ,
Lorſque c'eſt Louis qui la donne.
Une timide fleur , peu faite pour briller ,
Loin de lui languiſſait encore ;
Sous fes yeux elle vient d'éclore ...
Et la fleur ſe change en laurier.
Hiſtoire de Maurice , Comte de Sare , &c.
par M. le Baron d'Eſpagnac , Gouverneur
de l'Hôtel royal des Invalides , &c .
A Paris , chez la Ve Duchefne , Pifſfot ,
à l'entrée du quai de Conti ,
Cette hiſtoire préſente un tableau trèsexact
de toutes les campagnes du Maré-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
chal de Saxe , tracé de la main d'un militaire
très - diftingué par les grades où il a
été élevé , par la maniere dont il les a
remplis & par les récompenſes qu'il a
obtenues. On y trouve dans le plus grand
détail , les plus fameuſes opérations de la
guerre de 1741 , qui doivent exciter la
curiofité & l'intérêt de tous les lecteurs
citoyens. L'auteur , particulièrement attaché
au Maréchal de Saxe , parle ſouvent
comme témoin oculaire , & quelquefois
il fait parler le Maréchal lui-même dont
il a eu entre les mains les correſpondances.
Par exemple , la célebre eſcalade de
Prague eſt racontée dans une lettre du
Maréchal de Saxe avec cette ſimplicité
militaire qui rend compte des faits , & qui
laiſſe aux connaiſſeurs le ſoin de les apprécier.
La deſcription de la journée de
Fontenoy , de celles de Loffelt & de Rocou
, n'a peut - être jamais été faite avec
tant de ſoin. Mais ſur-tout on rencontre
avec plaiſir beaucoup de traits particuliers
fur le caractere & la vie du Maréchal de
Saxe , & l'on fait que lorſqu'il s'agit d'un
homme extraordinaire , ces traits font
toujours dignes d'attention. Par exemple ,
l'auteur nous apprend que lorſque le
Comte de Saxe épouſa la Comteſſe de
JANVIER, I, Vol. 1774. 137
f
3
2
Loben , fille de condition , riche & aimable
, il n'avait pas de penchant pour le
mariage. Le nom de Victoire que portrait
la Comteſſe le décida.
On ſe ſouviendra toujours du ſingulier
ſiege que Charles XII ſoutint dans ſa maiſon
de Bender. Dans le temps des troubles
de Pologne, ſous le regne du Roi
Auguſte, le Comte de Saxe foutint un
ſiege à- peu près ſemblable dans une maiſondu
villlagede Crachinitz , où il ſe défendit
avec dix- huit hommes contre huit
cents. Voici le détail de cette aventure.
,, Le Comte de Saxe ſe trouva à l'entrée
,, de la nuit dans le village de Crachinitz ;
ود
il ſe logea dans un carthemar, eſpece
" de bâtiment à- peu- près ſemblable à
„ ceux qu'on appelle caravanſerai , en Tur-
„ quie. Les Polonais , en étant informés ,
"
ود
ود
29
détacherent huit cents cavaliers ou dra-
,, gons pour l'enlever ; ils comptaient que
c'était le Maréchal Comte de Flem
ming , qu'ils ſavoient devoir venir par
la même route. Le Comte de Saxe était
à peine à table , qu'on l'avertit qu'il entrait
beaucoup de cavalerie dans le
„ bourg, & qu'elle défilait de ſon côté;
dans l'impoſſibilité de défendre tous les
„ bâtimens de ſon logis avec dix - huit
ود
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ود
15
138 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
ود
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ود
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ود
ود
رد
ود
ود
ود
ود
ود
perſonnes , il abandonna la cour , &
,, occupa les chambres du premier étage ;
il plaça deux ou trois de ſes valets dans
chacune , avec ordre de percer le plancher
pour tiirreerr fur ceux qui entreraient
dans celle du rez- de - chauſſée.
Comme il pouvait donner du ſecours
à ſes gens par l'écurie , il s'y mit avec
le reſte de fon monde. A peine avait il
fait ces diſpoſitions , que les Polonais
l'attaquerent ; ils enfoncerent d'abord
les portes d'en - bas ; mais les premiers
entrés ayant été tués , ceux qui venaient
après craignirent le même ſort ; ils abandonnerent
cette attaque pour monter
dans les chambres qu'ils voyaient n'être
par gardées ; leur deſſein était de
fufiller par le plancher de celles-ci ,dans
celles où il y avait du monde; le Com-
,, te de Saxe ne pouvait s'y oppofer ; il
les laiſſa monter , &, les ayant ſuivis
avec ce qu'il avait d'officiers', il les
paſſa au fil de l'épée. Malgré cet échec ,
les Polonois tenterent une ſeconde attaque
, le Comte de Saxe , quoique
bleſſé d'un coup de feu à la cuiſſe , les
chargea avec le même ſuccès ; ils n'ofe-
,, rent s'expoſer de nouveau , & , ayant
"
و د
"
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ود
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inveſti la maiſon par de petits poftes,
JANVIER. I. Vol. 1774. 139
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"
ود
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"
ود
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ود
"
و د
رو
ود
ils envoyerent un officier ſommer le
Comte de Saxe , avec menace de le
brûler , s'il ne ſe rendait. Le Comte de
Saxe avait de fortes raiſons de leur
échapper ; il cria à l'officier de s'en retourner
: cet officier inſiſtant fur ce
qu'il y aurait bon quartier , le Comte
de Saxe eut dell'inquiétude,que fes offres
ne tentaſſent les perſonnes qu'il
avait avec lui ; il ſe vit obligé de faire
tuer cet officier . Les Polonais ne ſe rebuterent
point; ils lui députerent un
Dominicain qui eut le même ſort. Le
Comte de Saxe aſſembla enfuite fon
,, monde; il leur dit que n'y ayant aucun
,, quartier à attendre pour lui non plus
وو que pour eux , il ne voyait d'autre parti
,, que de fortir à la faveur de la nuit ,
,, que les petits détachemens qui les inveſtiſſaient,
ne pouvant être fecourus
fur le champ par le gros de leurs trou-
,, pes , on les forcerait aisément , & que
,, fi on réuſſiſſait à gagner le bois qui n'était
qu'à quelques pas de la maiſon,
ود
و د
دو
رد
رو
ود
, la retraite feroit aſſurée.
Cette propoſition ayant été approuvée
du plus grand nombre , il fortit
,, avec quatorze hommes , il rencontra
"
" d'abord une garde qui avait mis pied à
140 MERCURE DE FRANCE.
,, terre , elle ne pouvait s'imaginer qu'une
ود
ود
poignée de gens fût capable d'une telle
réſolution. Cette garde fut chargée l'é.
,, pée à la main & miſe en fuite; le
Comte de Saxe ayant le paſſage libre ,
,, gagna le bois & la ville de Sandomir
où il y avoit garniſon Saxonne, " "
L'auteur ne manque jamais l'occaſion
de rapporter ces traits d'héroïſme dont
de ſimples foldats ont été quelquefois
capables , & qu'il faut rappeler d'autant
plus ſouvent , que le feu ſacré des vertus
patriotiques , aujourd'hui prêt à s'éteindre
a plus beſoin d'aliment. Tel eſt ce mot
d'un grenadier du régiment d'Orléans
qui avait eu la jambe emportée d'un boulet
de canon' à la bataille de Rocou. Le
Maréchal de Saxe craignant qu'on nemarchât
ſur lui , & avertiſſant d'y prendre
garde. Que vous importe ma vie , dit le
ſoldat? Gagnez la bataille. ,, A l'attaque
ود
ود
du poſte de Sandberg , il y avait , à la
tête de la tranchée , des compagnies de
,, grenadiers qui s'étaient couvertes avec
des facs à terre , parmi leſquels on
„ avait , par mépriſe , mêlé des ſacs de
poudre ; le feu y prit pendant la nuit ,
,, tous ces grenadiers furent tués ou bles-
,, ſés. L'ennemi pouvant profiter de cet
"
NVIER. I. Vol. 1774. 14t
accident pour venir combler les tra-
,, vaux , on alla ſur le champ demander
,, du ſecours à un bataillon de grenadiers
,, poſtiches qui campait tout auprès ; ces
„ grenadiers coururent nuds pieds , leurs
,, gibernes ſur leurs chemiſes; ils prirent,
,, dans cet état , la place de ceux qui ve-
, naient de périr.
ود
Des exemples d'intrépidité paraîtront
moins étonnans dans un homme qui porte
le nom de Boufflers ; mais l'extrême
faibleſſe de l'âge rend la force d'ame plus
admirable. Le fils du Duc de Boufflers
ود
"
"
"
était colonel d'un régiment d'infanterie
à la journée de Rocou , & fi jeune,
,, que ne pouvant franchir l'eſcarpement
du village qu'on attaquait , il pria un
grenadier de le paſſer de l'autre côté du
,, verger ; fon digne pere demanda au
Maréchal de Saxe la permiſſion de com-
" battre à côté de ſon fils. "
"
ود
Après avoir ainſi rendu juſtice aux fujets
, il fallait bien que l'auteur la rendît
⚫au maître. Voici comme il s'explique fur
la part que le Roi prit à l'aſſaire de Lawfeld.
,, Le Roi témoigna , pendant toute
l'action , cette tranquillité qui eſt l'ame
du ſuccès. Ayant toute confiance dans
,, les moyens du Maréchal de Saxe char-
"
"
142
MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
gé de la conduite des attaques , il ne
fut jamais inquiet de celles qui ne réusſiſſaient
pas . Attentif à tout , il le faifait
avertir de ce qui lui paraiſſait critique
: s'appercevant à la quatrieme attaque
de Lawfeld , que les Alliés faifaient
marcher leurs lignes pour foutenir
le village , il donna ordre aux brigades
de Navarre , Guſtine , Auvergne
& de la Cour-au- Chantre , de ſe porter
à l'appui de celles qui attaquaient. Le
village ayant été pris pendant qu'elles
étaient en marche, il les fit revenir
à leurs poſtes. Sa préſence fur la hauteur
d'Heerderen contint le Maréchal
de Bathiany. Ce général ne put jamais
croire que , Sa Majefté y étant , la gauche
de l'armée françaiſe ne fût pas plus
en force.
"
Si quelqu'un était en état d'apprécier
les talens du Maréchal de Saxe , c'était
fans doute le Roi de Prufſſe. Il lui rendait
un témoignage bien glorieux en écrivant
à M. de Voltaire en 1744: ,, J'ai vu ici le
héros de la France , ce Saxon , ce Turenne
du fiecle de Louis XV ; je me ſuis
inſtruit par fes diſcours , dans l'art de la
guerre. Ce général paraît être le profeffeur
de tous les généraux del'Europe.
ود
ود
ود
ود
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JANVIER. I. Vol. 1774. 143
>
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ود
"
و د
و د
" Le Maréchal de Saxe jouiſſait d'une
ſanté robuſte & bien conftituée tout
lui annonçait une carriere longue & délicieuſe
, lorſqu'une fievre putride l'enleva
, le 30 Novemb. 1750 , après neuf
jours de maladie , n'étant âgé que de
cinquante quatre ans , un mois & douze
,, jours. Il ſe vit mourir avec cette fermeté
qu'il avait montrée dans tant d'occaſions
périlleuſes. Le Roi ayant envoyé
à fon fecours M. de Sénac , fon
premier médecin , très attaché au Maréchal
de Saxe , &qui l'avait ſuivi pendant
quatre campagnes : Docteur , lui
dit-il un moment avant fa mort , la vie
» n'est qu'un ſonge ; le mien a été beau ,
mais il est court.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
د
ود
ود
رد
ود
ود
Le Maréchal de Saxe était dela grande
taille ; il avait les yeux bleus , le nez
bien fait , le regard noble & martial .
Un fourire agréable & gracieux corrigeoit
un peu de rudeſſe que fon teint
bafané&ſes ſourcils noirs & épais donnaient
à ſa phyſionomie. Son caractere ,
naturellement fier, n'aimait pas à être
contrarié ; mais il revenait aifément ,
& fon ame était auffi incapable de haïr
„ long-temps , que de nuire à qui que ce
,, fût. Perſonne n'ignore qu'il étoit fa-
ود
ود
ود
دو
1
144 MERCURE DE FRANCE.
,, meux par ſa force&ſon adreſſe. Il était
ſi fort qu'il partageait en deux un fer-à-
,, cheval , & tortillait un gros clou de
" maréchal avec ſes doigts , de telle forte
,, qu'il en faiſait untirebouchon. On ra-
,, conte que courant Londres à pied , il
,, eut avec un boueur une affaire qu'il ter-
ود
و د
mina en un tour de main; il laiſſa venir
ſur lui ſon boueur, le ſaiſit par le
,, chignon , & le fit voler en l'air en le
,, dirigeant de maniere qu'il tombât au
ر د
milieu de ſon tombereau rempli jus-
,, qu'aux bords d'une boue liquide. Quant
,, à fon adreſſe , on cite qu'étant à lachaſſe
ود
à Chantilly , il plongea fon couteau de
" chaſſe entre la tête& le cou d'un fan .
,, glier avec une telle dextérité , que le
ſanglier reſta mort ſur la place. ود
ود
2" Il diſait quelquefois : Je me défie de
» ces militaires qui demandent fans ceffe
„ des détachemens pour aller à l'ennemi ;
„ ils font d'ordinaire comme le cheval de
bronze , qui à toujours le pied levé & ne
marche jamais. Affable à tout le monde,
attentif aux beſoins des foldats ,
mais rigide fur le bon ordre , il était
,, adoré&craint des troupes. Ayant tou-
,, jours l'air content , il inſpirait cette con-
>> fiance ſans laquelle un général ne fau-
"
"
"
ود
rait
JANVIE R. 1774. 145
, rait réuſſir. Emporté par fon zèle pour
ود la difcipline ,&par l'austérité des prin-
„ cipes de ſon éducation militaire , ſi
ود dans les commencemens qu'il fut char.
,, gé du commandement , il tint quelques
,, propos durs à des officiers indolens
ود
ود
ود
ود
ود
ou peu inſtruits , il en répara l'amertu-
,, me par ſes attentions pour eux : perfonne
n'ignore qu'au camp de Bramahoff,
un capitaine d'infanterie ayant
voulu donner ſa démiſſion , parce qu'il
s'était ſervi vis-à-vis de lui , de termes
,, propres à l'humilier , il lui en fit ſes
excuſes publiquement , & ne ceſſa de
,, lui donner des preuves de fon amitié.
Généreux& humain , il ne faiſait mourir
ni eſpions , ni maraudeurs : il préféraitde
les tenir à la chaîne juſqu'à la
ود
ود
"
ود
ود fin de la campagne.D'un caractereou-
,, vert , il communiquait ſouvent aux
,, officiers qui s'aſſemblaient chez lui , ce
,, qu'il ſavait des projets des ennemis , &
ſes moyens pour s'y oppoſer. Protecteur
décidé du mérite , il louait , en
toutes occafions , les officiers qui ſe
diftinguaient ; il allait les voir lorf-
„ qu'ils étaient bleſſés ; il ſollicitait pour
,, eux les graces dues à leurs ſervices .
ود
ود
ود
ود
» Jamais général ne fut plus ménager
K
146 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
du fang des foldats. Quand on lui pro
,, poſoit dans les ſieges , des attaques de
vive force , foit du chemin couvert ,
foit de quelques ouvrages extérieurs ,
il ne s'y prêtait que dans les cas d'une
néceſſité abfolue : Il vaut mieux , di-
,, fait- il , différer de quelques jours , plu-
,, tôt que de perdre un grenadier , qu'il faut
„ vingt- ans pour remplacer ..
ود
ود
ود
ود
ود
::
Précis dans ſes ordres , vingt lignes
contenoient les difpofitions d'une bataille
; cependant tout étoit combiné ,
,, prévu & de la plus grande clarté.
"
,, Le Comte Turpin étant à dîner à Aix-
,, la- Chapelle , avec pluſieurs officiers gé
néraux des Alliés , &leur ayant demandé
ce qu'ils penſaient du Maréchal de
Saxe : il nous commande , répondirentils
, tout comme vous."
ود
ود
ود
ود
"
Le Prince deLichtenſtein dînant avec
lui à Manheim , chez l'Electeur Pala-
5, tin, en 1734, le preffait d'entrer au
,, ſervice de l'Empereur , où il avaitdans
,, la perſonne du Prince Eugene , un ami
, quis'occuperait de lui ; au lieu qu'étant
„ étranger en France , ilaurait peine às'y
,, avancer. J'eſpere , lui répondit- il , me
conduire de façon à mériter l'eſtime
ود
" des Français ; fije parviens à l'obtenir ,
JANVIER. 1774. 147
jeferai mon chemin chez eux plus vîte
,, qu'ailleurs. " ود
Il n'y a point d'Officier qui ne doive
être jaloux de ſe procurer cet ouvrage ,
où M. le Baron d'Eſpagnac réunit les
connaiſſances d'un militaire & les ſentimens
d'un citoyen.
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Baron d' Espagnac.
De Ferney , le 15 Décemb. 1773.
La premiere choſe que j'ai faite , Monfieur , en
recevant votre livre , c'eſt de paſſer preſque toute
la nuit à le lire avec mes yeux de quatre - vingts
ans; & le premier devoir dont je m'acquitte en
m'éveillant , eſt de vous remercier de l'honneur &
du, plaiſir extrême que vous n'avez fait.
J'ai déjà lu tout ce qui regarde la guerre de
Bohême , & je n'ai pu m'empêcher d'aller vite à la
bataille de Fontenoy, en attendant que je relife
tout l'ouvrage d'un bout- 2-l'autre. On m'avait
dit que vous donniez d'autres idées que moi de
cette mémorable journée de Fontenoy. Je me
préparais déjà à me corriger; mais j'ai vu , avec
une grande fatisfaction que vous daignez juftifier
le petit précis que j'en avois donné fous les yeux
de M. le Comte d'Argenſon . Il n'appartient qu'à
un Officier tel que vous, Momieur , qui avez
fervi avec tant de distinction , d'entrer dans tous
les détails intéreſſans que mon ignorance de l'art
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
de la guerre ne me permettait pas de développer.
Je regarde votre hiſtoire comme une inſtruction a
tous les Officiers , & comme un grand encourage.
ment à bien ſervir l'Etat. Vous rendez juſtice à
chacun , fans bleſſer jamais l'amour . propre de
perſonne. Vous faites ſeulement ſentir très ſagement,
par les propres lettres du Maréchal de Saxe ,
combien il était ſupérieur aux Généraux de Charles
VII , Electeur de Baviere. Il n'y a guere d'Of.
ficiers bleſſés ou tués dans le cours de cette guer.
re, dont la famille ne trouve lenom , ſoit dans vos
notes , ſoit dans le corps de l'hiſtoire.
Votre ouvrage ſera lu par toute la Nation , &
principalement par ceux qui ſont deſtinés à la
guerre.
Vous êtes très-exact dans toutes les dates ; c'eſt
le moindre de vos mérites , mais il est néceſſaire ;
& c'eſt ce qui manque aux commentaires de Céſar ,
& même à Polybe.
Vous ne pouviez , Monfieur , employer plus
dignement le noble loiſir dont vous jouiſſez , qu'en
inſtruiſant la Nation pour laquelle vous avez
combattu.
Agréez ma reconnaiſſance de l'honneur que vous
m'avez fait , & le reſpect avec lequel je ſerai tant
qu'il me reſtera un peu de vie , Monfieur , votre
très-humble & très-obéiſſant ſerviteur.
VOLTAIRE.
PS. Je viens de lire le portrait du Maréchal de
Saxe qui eſt à la fin du ſecond volume; il eſt de
main de maître , & écrit comme il convient .
J'oſe eſpérer qu'on fera bientôt une nouvelle
édition in 40. avec des planches qui me paraiſſent
abſolument néceſſaires pour l'inſtruction de tout
le Militaire.
JANVIER. 1774. 149
Etrennes d'un Pere àſes Enfans , troifieme
partie avec cette épigraphe :
Il faut femer , lorſqu'on veut recueillir.
vol. in- 16. A Paris , chez Grangé , imprimeur-
libraire.
L'auteur de ces étrennes fuit les progrès
de ſes éleves; il s'eſt plus appliqué
dans cette troiſieme partie que dans les
+ premieres , à développer les élémens des
connoiſſances & les maximes de moralepratique.
T
>
Les Etrennes de Clio & de Mnemosyne ;
vol. in- 12. AParis , chez Ruault , libraire.
Ces étrennes contiennent des tablettes
élémentaires & chronologiques de l'hiſtoire
ancienne; un mémorial hiſtorique ,
avec l'année , le mois & le jour auquel
l'événement eſt arrivé ; un tableau de
P'hiſtoire de France en vers techniques ,
& un recueil d'apophtegmes , ſentences ,
maximes , anecdotes, bons - mots , &c.
Ces étrennes feront très-biens placées entre
les mains des jeunes perſonnes ; elles
leur inſpireront le deſirde s'inſtruire , &
K 3
$50 MERCURE DE FRANCE.
:
ferviront dans l'occaſion à leur rappellen
le fruit de plufieurs lectures. Une maxime
de Platon qu'elles ne doivent point
perdre de vue , ſe trouve dans le recueil
d'adages de ces étrennes : L'ignorance est
pour les yeux de l'esprit ce que l'aveuglement
est pour les yeux du corps.
६
1
:
Terée & Philomèle , tragédie en cinq actes
par M. Renou , de l'académie depein
ture , repréſentée pour la premiere fois
.. par les Comédiens François ordinaires
du Roi , le 3 Juin 1773. Prix, 30 f
AParis , chez Delalain .
Cette tragédie eſt précédée d'une préface
dans laquelle l'auteur détaille fes
plaintes contre les Comédiens , qui ont
refuſé de rejouer ſa piece , avec des réflexions
fur l'abus de laiſſer les Comé.
diens juger les auteurs
Le ſujet de Terée & Philomele eſt
connu; il inſpire la terreur &la pitié , qui
font les deux grands refforts de la tragédie.
On a jugé bien rigoureuſement à là
repréſentation les moyens employés par
M. Renou , pour exciter ces deux ſenti.
mens : peut- être la lecture lui fera-t-elle
plus favorable.
JANVIER. 1774. 151
Orphanis, tragédie par M. Blin de Saint
More , repréſentée pour la premiere
fois par les Comédiens ordinaires du
Roi , le ſamedi 25 Septembre 1773 .
Prix , 36 f. A Paris , chez Delalain ,
libraire , 1773-
L'auteur a fait précéder cette piece
d'une préface où il avoue que la lecture
du Marchand de Londres lui a fait naître
l'idée de ſa tragédie ; cependant la feule
reſſemblance entre la piece angloiſe & la
fienne , c'eſt qu'une femme artificieuſe
abuſe de ſa beautépour conduire un jeune
homme au crime ; mais les perſonnages ,
le lieu dela ſcene , l'intrigue , le noeud , le
dénouement , l'action , la conduite , les
moyens font abſolument différens dans
les deux ouvrages. M. Blin de St More
rend un juſte hommagedans une épître en
vers , aux talens & à la beauté de Mlle Raucourt,
ainſi qu'au jeu &auzèle de M.Molé.
Les Spectacles de Paris , ou Calendrier
historique & chronologique des Théatres ,
avec des Anecdotes & un Catalogue
de toutes les pieces jouées ſur les difrens
théâtres ; les noms des auteurs vivans
qui ont travaillé dans le genre
t
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
dramatique , & la liſte de leurs ouvra
ges. On y a joint les demeures des
principaux acteurs , danſeurs , muficiens
& autres perſonnes employées
aux ſpectacles : 23º partie pour l'année
1774; à Paris chez la veuve Duchefne.
Cet ouvrage a été revu , cette année ,
avec beaucoup d'exactitude & de foin ,
& il y a des augmentations qui le rendent
plus inſtructif & plus intéreſſant ;
on y a inferé un grand nombre d'anecdotes
nouvelles , dont pluſieurs étoient
peu connues . Le Catalogue des pieces
jouées ſur le théâtre de la Comédie Françaiſe
, a été conſidérablement augmenté ,
de même que celui des auteurs vivans
& de leurs ouvrages.
Voici quelques-unes des anecdotes rapportées
dans ce Calendrier.
En 1730 , on inventa & exécuta à
Limoges un opéra. Le théâtre repréſentoit
une nuit ſemée d'étoiles ,& le poëme
commençoit par ce vers ridicule qui fut
entonné avec beaucoup d'emphaſe :
Soleil vistu jamais une ſi belle nuit ?
Le Directeur d'un opéra de Province
plaidoit contre les muficiens , & ne vouJANVIER.
1774. 153
)
)
r
▼
loit point payer leur ſalaire, les accuſant
d'être ignorans. Ceux-ci , pour tous
moyens, exécuterent une ſymphonie, avec
beaucoup d'habileté , à l'audience même
où leur cauſe fut appellée. Leur Avocat
n'eut pas la peine de parler. Les Juges
leur donnerent gain de cauſe , & le Directeur
fut condamné à les payer.
Un acteur qui arrivoit de Flandres ,
choifit , pour ſon début ſur le théâtre de
la Comédie Françaiſe , le rôle d'Andro .
nic; cet acteur déplut beaucoup , &
quand il vint à réciter ce vers :
Mais pour ma fuite , ami , quel parti dois-je prendre ?
un plaiſant du parterre s'empreſſa de répondre
:
:
L'Ami , prenez la poſte , & retournez en Flandre .
Les4e& 5º volumes des causescèlebres ,
ont ſuivi les premiers dont nous avons
rendu compte. Il ſeroit trop long de
donner ici l'analyſe de toutes les cauſes
& de toutes les queſtions qu'ils renferment.
On en lira avec intérêt tout le
détail dans l'ouvrage même. Elles y font
traitées avec une clarté &une préciſion
qu'ornent agréablement l'élégance & le
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
coloris du ſtyle. Ce recueil devient de
jour en jour plus intéreſſant; le se volu
me qui vient de paroître , offre une va
riété piquante , & a de quoi plaire aux
lecteurs mêmes qui n'ont d'autre objet
que leur amusement. Tout annonce que
les auteurs de cet ouvrage périodique,
loin de démentir les promeſſes de leur
début, perfectionnent de plus en plus
leur travail , à mesure qu'ils avancent
dans la carriere qu'ils ont à parcourir.
Ce Recueil eft compofé chaque année
de huit volumes in - 12 , de dix à onze
feuilles chacun. Le prix del'abonnement
eſt de 13 liv. 4 fols pour Paris , & de
17 liv. 14 fols pour la Province , port
franc par la Poſte. On s'abonne à Paris
chez Lacombe , Libraire, & chez M. des
Eſſarts , l'un des auteurs du Journal , rue
S.Dominique , Fauxbourg S. Germain.
(Se trouve à Amsterdam chez Rey.) 1
το αποί σο
-Calendrier intéreſſant pour l'année 1774,
ou Almanach phyſico- économique , contenant
une histoire abrégée & raifonnée
des indictions qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des Calendriers :
un Recueil exact & agréable de pluſieurs
JANVIER. 1774- 155
opérations phyſiques amusantes & furprenantes
, qui mettent tout le monde à
portée de faire pluſieurs fecrets éprouvés ,
utiles à la fociété. A Bouillon & àParis
chez Lacombe , Libraire , 1774 ; prix 18
fols brochés , 1 liv. 4 fols reliés .
i :
Obfervations fur la Physique , fur l'Histoire
naturelle & fur les Arts , avec des
Planches en taille douce: Dédiées à
Monfeigneur le Comte d'ARTOIS , par
M. PAbbé ROZIER, Chevalier de l'E-
-glifelde Lyon, de l'Académie Royale
des Sciences Beaux Arts & Belles .
Lettres deLyon , de Villefranche , de
Dijon ,de Marſeille , de la fociété Impériale
de Phyſique & de Botanique de
Florence , Correſpondant de la Société
(2) des Arts de Londres , &c &c. ancien
Directeur de l'Ecole Royale de Méde
-cine vétérinaire de Lyon.
:
Ce Journal n'a aucun rapport avec les
ouvragespériodiques ,répandus enFrance
ou dans les Pays étrangers: on-peut en
juger par les volumes déja publiés. Le
but de cet ouvrage eſt d'annoncer les dé
couvertes qui fe font chaque jour dans
les Sciences.
e
156 MERCURE DE FRANCE.
Nos engagemens envers le Public ,
font , ſuivant les termes du Profpectus
de l'auteur , de traiter de toutes les par.
ties de la Phyſique. Nous comprenons
ſous ce titre , la Phyſique générale & expérimentale
; les productions des trois
Regnes de la nature , & leur analyſe ; la
Médecine qui les emploie pour conferver
nos jours ; l'Agriculture qui ſçait en
tirer une partie de nos alimens ; les Arts
& les Métiers qui les préparent pour les
beſoins & les commodités de la vie : en
un mot , tout ce qui a rapport à l'obſervation
& à l'expérience,
Chaque cahier ſera diviſé en quatre
parties ; la premiere eſt deſtinée pour la
Phyſique ; la ſeconde , pour l'Hiſtoire
naturelle ; la troiſieme , pour les Arts &
Métiers ; laquatrieme contiendra les faits
finguliers & les nouvelles littéraires ;
enfin , les gravures néceſſaires pour l'intelligence
des ſujets , compléteront ce
cahier.
Nous publierons & nous traduirons
en entier les Mémoires communiqués
par les auteurs , en quelque langue qu'ils
foient écrits , ou les ſimples extraits de
leurs découvertes , en attendant de plus
grands détails.
Nous nous déterminâmes l'année derJANVIER.
1774. 157
}
niere à changer le format de cet ouvrage
, & à l'imprimer dans la forme
in- 4°, parce qu'on peut le regarder comme
le complement des volumes que les
Académies publient : d'ailleurs le format
in- 4º multiplie moins le nombre des
volumes ; il paroît plus propre à un ouvrage
conſacré à l'avancement des Sciences,
& à faire fonds de Bibliotheque.
SOUSCRIPTION.
Il paroîtra chaque mois un Cahier de
dix à onze feuilles d'impreſſion in 4° ,
enrichi de deux gravures en taille-douce.
On pourra à la fin de chaque année
relier ces douze Cahiers , & ils formeront
deux volumes in 4º de 60 à 70
feuilles chacun. On ſouſcrit pour cet
ouvrage à Paris , chez l'Auteur , Place &
Quarré Sainte- Genevieve , au coin de la
rue des Sept-Voies. Le prix de la fous-
- cription eſt de 24 liv. pour Paris , & de
30 liv. pour la Province , franc de port.
PROSPECTUS de la NATURE CONSIDÉRÉE fous fes
différens aspects ou fournal des trois tegnes de la
Nature contenant tout ce qui a rapport à la Science
Physique de l'homme , à l'art vétérinaire , à l'histoire
des animaux , au regne végétal , à la connoiſſances
des plantes , à l'agriculture , au Fardinage,
aux arts , au regne minéral , à l'exploitat
158 MERCURE DE FRANCE.
tion des mines , aux fingularités & à l'usage des
différens fofſfiles , avec approbation & privilège
du Roi , 1774.
La plupart des Souſcripteurs de cet ouvrage
périodique , ont deſiré qu'il parût
toutes les ſemaines , afin qu'il raſſemblât
plus de Nouveautés ; nous nous ſommes
donc déterminés à le publier par feuille ,
regulièrement tous les Lundis , du même
format in 8° que l'Avancoureur , qui
dès - lors n'aura plus lieu. Quoique , fuivant
ce plan , le prix de ce Journal & le
nombre des feuilles foient diminués , cependant
nos Abonnés y trouveront plus
de matieres , & le recevront plus ſouvent.
Nous y mettrons plus de précifion , par
la forme didactique que nous adoptons ,
&par le ſoin de ne préſenter que le néceſſaire
& l'utile. Nous rendrons compte
dans cette feuille de tout ce qui fera in
téreſſant pour l'étude de l'Hiſtoire Natu
relle , tant dans les établiſſemens publics,
que dans les Ouvrages nouveaux. Nous
nous attacherons principalement àpréſen
ter à nos Lecteurs , la Science Phyſique de
l'Homme , l'Art Vétérinaire , l'Agriculture
, la Minéralogie , &c . Nous leur ferons
part des decouvertes , des Nouveautés
, des phénomenes , des faits remarJANVIER.
1774. 159
!
quables , des Anecdotes , & généralement
des Sciences &des Arts qui font du reſſort
de l'Hiſtoire Naturelle,
Nousaurons foin particulièrement d'indiquer
les travaux à faire par chaque fai
fondans l'agriculture& lejardinage,&de
rapporter les maladies endémiques &
épidémiques avec les remedes ou les traitemens
reconnus les plus efficaces .
Pourfaciliter l'acquisition de ce Journal
de la Nature , nous n'avons fixé qu'à 12
liv. le prix de la Soufcription , de 52 feuilles
par an , qui feront rendues port franc
par la Poſte , tant à Paris qu'en Province.
MM. les Soufcripteurs font priés de don
ner leur nom écrit lisiblement , & d'envoyer
lasomme de 12 liv. port franc , ainsi que
la Lettre d'avis, au Sr. Lacombe, Libraire.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , ouvrage proposé
parfouscription,&rédigépar une Société
- de Gens de Lettres ; avec privilege duRoi.
2
PLAN DE L'OUVRAGE. : 2...
10. Notre premiere loi fera de nous interdire
toate critique offenfante : cette promeſſe d'évi
ter toute perſonnalité même la plus légere , n'eſt
point ici une formule d'ufage ; c'eſt une parole
facrée que nous ne violerons jamais.
160 MERCURE DE FRANCE.
20. Nous donnerons des détails tirés des
Mémoires de toutes les Académies , ſoit d'Eſpague,
foit de Portugal , tant à cauſe de la trèsgrande
analogie qu'ont entr'elles ces deux Langues
, que parce que ces deux Royaumes n'appartenoient
autrefois qu'à un ſeul Souverain.
30. Nous ferons connoître tous les Ecrits
des différens Littérateurs , attachés ou non à ces
corps reſpectables ; nous en donnerons ſoit des
analyſes plus ou moins étendues , ſoit des traductions
entieres , s'ils font aſſez piquans , ou
aſſez courts pour nous le permettre.
40. Nous ſuivrons dans nos obſervations les
progrès ſucceſſifs des connoiſſances & du goût ;
méthode qui indiquera la marche de l'eſprit hu.
main , & les obligations que chaque fiecle contractoit
avec les générations ſuivantes.
50. Nous inférerons des anecdotes , & même
des extraits circonstanciés ſur la vie des Auteurs
déjà morts , lorſqu'ils ſe ſeront aſſez diftingués
pour mériter ce tribut de reconnoiſſance , & fur
celle des hommes célebres en tout genre , qui
ont honoré ces deux Nations . Annoncer ces
objets , c'eſt en faire aſſez ſentir toute l'impor
tance.
60. Nous embraſſerons tout ce qui eſt Science
, Morale , Jurisprudence , Phyſique , Mathématique
, Botanique , Chymie , Chirurgie , Hiftoire
, Géographie , Critique , Commerce , Hiftoire
naturelle. La partie des Belles - Lettres
fournira ſeule un objet conſidérable , en nous
offrant les Romans , le Théâtre , les Pieces fugitives
, les Ouvrages de goût , tant en proſe qu'en
vers , ſur des ſujets ſçavans , ou galans , ou badins.
On ſçait combien les Romans & le Théâtre
pré
JANVIER. 1774. 161
préſentent d'intrigues piquantes , de traits faillants ,
& de ſituations heureuſes chez les Auteurs Elpagnols.
70. Nous y ajouterons des notices foignées
tant fur les Artiſtes célebres , comme Sculpteurs ,
Peintres , Graveurs , Architectes , que fur les
Inventeurs illuftres de travaux purement mécani.
ques.
80. Nous aurons ſoin de raſſembler dans les
écrits des autres Nations tout ce qui pourra ſe
rapporter à l'Hiſtoire & à la Littérature Eſpagnole.
Ces Ouvrages ſoit Anglois , foit Allemands ,
ou autres , feront traduits , lorſqu'ils traiteront
des ſujets ſuſceptibles de comparaiſon , tant à la
politique , qu'aux moeurs , ou lorſqu'ils offriront
des contraſtes curieux , ou des diſcuſſions intéreffantes.
On comprend aiſfément combien ce ſeul
article eſt immenfe dans ſes rapports , & curieux
par ſa variété.
90. Pour joindre à tant d'agrémens une utilité
abſolument neuve en ce genre , nous donnerons
dans chaque volume une leçon ſur la Langue Efpagnole,
courte , mais claire , & propre à en håter
la connoiſſance. Par-là nos lecteurs pourront ap .
prendre par eux-mêmes une Langue digne certainement
de fixer leur attention plus qu'on ne le
penſe communément , & joindront au plaiſir de
jouir de nos richeſſes, l'avantage de pouvoir vérifier
par eux-mêmes nos travaux. Entrer dans de
nouveaux détails , ce ſeroit paroître vouloir furprendre
le fuffrage du Public. Cette eſquiſſe légere
doit ſuffire à donner une idée de l'ouvrage.
Nous nous contenterons d'obſerver que nous ne
promettons rien que nous ne puiſſions remplir avec
fidélité.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Nous ajouterons ſeulement , qu'en Eſpagne , &
en Portugal , les Libraires n'étant pas , pour l'ordinaire
, dans l'uſage de ſe charger de manufcrits ,
beaucoup d'ouvrages reſtent dans les cabinets,
faute par les Auteurs de pouvoir ſuppléer aux
avances quelquefois confidérables que leur im .
preffion exige. Des Académiciens reſpectables ſe
font engagés à nous ouvrir ces fources inconnues .
Nous avons d'ailleurs une collection de Livres E
pagnols & Portugais , fi ample , fi curieuſe , que
nous nous flattons que le Public ſera étonné des
richeſſes qu''iill yy trouvera.
Quelque abondans , quelque précieux que foient
ces fecours , nous invitons tous les Savans avec
qui nous n'avons point l'avantage d'être en correfpondance
, à vouloir bien contribuer au ſuccès
de notre Ouvrage , notre reconnoiſſance ne fera
que- plus vive , lorſqu'ils nous permettront de les.
nommer , & d'annoncer les obligations que nous
leur aurons .
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION.
Notre ouvrage formera chaque année une collection
de fix volumes de douze feuilles chacun.
Nous les diviſerons en pluſieurs parties , dont chacune
fera un cahier de trois feuilles d'impreſſion
in - 12 , qui paroîtront tous les quinze jours. Le
premier cahier paroîtra le 15 Janvier 1774. Le
fecond , le trente du même mois , & ainſi de ſuite
, avec la plus grande exactitude , vu que tous
les morceaux qui doivent compoſer les volumes de
la premiere année , font tous prêts à être impri .
més.
Le prix de la Souſcription eſt de 18 liv. pour
Paris , & de vingt - quatre livres pour la Provin.
ce , franc de port.
L
JANVIER. 1774. 163
م
>
On fouſcrira chez M. Jean-Frédéric Wild , Ban
quier , rue Grenier St. Lazare , à côté du Notaire,
pour la correſpondance des Pays Etrangers ;
& chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine , pour
celle de Paris , & de toute la France,
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit , payeront cette
Collection vingt quatre livres à Paris ; c'eſt à-dire ,
à raiſon de vingt fols chaque cahier.
Les paquets qui ne feront point envoyés francs
deport ne feront pas retirés.
PROSPECTUS publié d'un Fournal de Littérature ,
contenant toutes les Nouvelles de la République des
Lettres , des Analyses claires & précises des E.
dits , Ordonnances , Déclarations , Lettres Paten
tes , &c. les Causes célebres & intéreſſantes , foit
par les Faits , foit par les Questions, les Pieces
nouvelles , &c. Ce Journal paroîtra exactement
les Mardi & Samedi de chaque semaine ; il fera
composé d'une demi feuille in 40 chaque ordinaire.
Le premier Numéro paroîtra le 11 Janvier 1774.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
Le titre de ce Journal , diſent les auteurs , fuffit
pour en faire connoître l'objet , l'étendue & l'im
portance; ce nouvel Ouvrage périodique manquoit
à notre Littérature .
Nous avons pluſieurs excellens Journaux ; mais
comme ils ne paroiſſent la plupart que de mois en
mois , ils ne fatisfont pas l'impatience du Public
éclairé , qui aime à être inſtruit de bonne heure
de toutes les nouveautés Littéraires .
Ces Journaux ont l'avantage de pouvoir en
trer dans les diſcuſſions approfondies,des Ouvra
LaL :
:
164 MERCURE DE FRANCE .
ges dont ils rendent compte ; la nature du notre
exclut les détails , & ne nous permet que des notices
& des réſultats ; mais la multiplicité & la variété
des objets qu'il embraſſe, & la célérité avec
laquelle nous préſenterons à nos Lecteurs tout ce
qui pourra les intéreſſer & les inſtruire , donnera
un autre prix à notre travail , ainſi , quoique cette
nouvelle Feuille périodique ait un objet commun
avec les autres Journaux , la forme , le ton & le
but en font efſſentiellement différens , & écartent
toute eſpece de concurrence.
L'Avant- Coureur ſera déſormais réuni & confondu
avec ce JOURNAL DE LITTÉRATURE .
Le prix de la Souſcription , tant pour Paris que
pour la Province , rendu franc de port, eſt de
18 liv. On pourra s'abonner en tout tems , &
commencer par le premier numéro de chaque
mois.
On s'adreſſfera d Paris , à L'HÔTEL de Thou , rue
des Poitevins, & dans les Provinces , chez MM.
les Directeurs & Contrôleurs des postes , ainsi que
chez les principaux Libraires.
LE SCAPHANDRE , ou le Bateau de l'homme , vol.
in 80. avec figures , proposé par ſouſcription. A
Paris, chez Quillau , Libraire , rue Christine ,
au Magasin Littéraire.
M. de la Chapelle , des Académies de Lyon ,
de Rouen & de la Société Royale de Londres ,
dont nous avons des Inſtitutions de Géométrie ,
des Sections Coniques , & un écrit ſur les Ven .
triloques , avait , dans ce dernier ouvrage publié
l'année derniere , promis à ſes lecteurs de
i
۱۰
JANVIER. 1774. 165
1
1
>
mettre la derniere main à un traité fur la construction
théorique & pratique du Scaphandie , ou
du Bateau de l'homme , de fon invention. Ce
traité , abſolument neuf , eſt achevé , ainſi que
l'Auteur nous l'annonce par un Prospectus qui
ſe diſtribue chez le Libraire ci - deſſus nommé.
Toute perſonne , forte ou foible, la plus neuve
ou la moins exercée dans les travaux mécaniques
, pourra y apprendre, fans maître , ou fans
autre ſecours que ſon induſtrie naturelle , a
conſtruire méthodiquement & par principes un
corſelet avec lequel les hommes & femmes pourront,
tout habillés , beaucoup mieux que fans
vêtemens , nager ſur le champ , ſans l'avoir jamais
fait , en ſe tenant tout de bout , à flot ,
plongés ſeulement juſqu'aux mamelles. Ce Profpectus
que nous venons de citer , trace le plan de
cet Ouvrage propoſé par ſouſcription , dont voici
les conditions.
On ne demande aucune avance pour l'impres.
fion de ce Livre , en un volume in 80. L'Auteur ,
qui ſe propoſe d'en faire les frais , prie ſeulement
les perſonnes qui voudroient ſe procurer cet
Ouvrage , de lui adreſſer une foumiffion d'en
prendre un ou pluſieurs exemplaires , & d'en faire
payer le prix à Paris , au moment qu'il ſera diftribué.
On en donnera avis par les Ouvrages périodiques
, ou Papiers publics.
L'exemplaire coûtera quatre livres ſeize ſols ,
broché. L'édition en ſera accélérée ou retardée ,
ſelon le nombre deſdites ſoumiſſions , & le plus
ou le moins de diligence que l'on mettra à les
faire. Elles ſeront conçues en ces termes : „ Je ,
ود ſouſſigné , m'oblige de prendre ou de faire
> prendre tant d'exemplaires (on en déſignera
L3
.
166 MERCURE DE FRANCE.
ود
هو
le nombre) du livre intituléle Scaphandre , &
:., d'en faire payer 4 liv. 16 f. pour chaque exemplaire
broché , dès qu'il ſera mis en vente " .
On fignera fon nom , avec ſes qualités , demeure
&date.
"
On pourra ſouſcrire , ou envoyer fimplement
la foumiffion ci - deſſus , franche de port , chez
Quillau , libraire , rue Chriſtine , auquel on adresfera
, auffi franches de port , toutes les lettres concernant
cette entrepriſe ; ou chez M. Demarandel
, notaire , rue Michel-le- Comte , au Marais ;
ou chez l'Auteur , rue Ste Anne , maifon de M.
Diancourt , à côté d'un bureau de la loterie de
l'Ecole royale militaire , Butte St. Roch .
Ceux qui n'auront point fait de ſoumiffion ,
payeront fix livres pour chaque exemplaire en
blanc.
:
MM. CASTILHON freres , anciens Auteurs du
Journal Encyclopédique , ont acquis le Privilege
du Fournal des beaux Arts & des Sciences , que
faifoit ci-devant M. l'Abbé Aubert. Ils ſe pro.
poſent de faire de grands changemens dans le
plan , & d'y traiter avec ſoin la partie des beaux
Arts qui y étoit fort négligée , & de joindre à
ce Tableau de la littérature Francoife , celui de
la littérature Etrangere , doit on ne parloit pas,
La réputation dont a joui le Journal Encyclopédique
, qu'ils n'ont quitté que depuis le 15 Décembre
1772, doit faire eſpérer qu'ils porteront
le Journal des beaux Arts & des Sciences , à la
perfection dont il eſt fufceptible. La ſouſcription
de ce Journal eſt de to liv. pour Paris , &
de 13. liv. 12 fols pour la Province , franc de
JANVIER. 1774. 167
2
)
7
<
port. Il en paroît un Volume tous les mois. On
ſouſcrit chez M. Castilhon , l'un des Auteurs ,
Place St Michel , & chez Moutard , Libraire.
M. Lattré , Graveur ordinaire de Mon.
ſeigneur le Dauphin , rue S. Jacques ,
près la rue du Plâtre , vient de mettre au
jour l'Almanach Iconologique pour l'année
1774 , dixieme ſuite. Seconde partie
des Sciences , par M. Cochin , ainſi que
les explications. Prix ordinaire 7 liv.
4 fols relié en maroquin.On trouve chez
le même un bel aſſortiment d'écrans
nouveaux fur l'hiſtoire , la géographie ,
la fable & la morale , & beaucoup d'autres
fur des ſujets intéreſſfans , hiſtoriques
& allégoriques. Six fur la partie
de chaſſe d'Henri IV , deſſinés par M.
Gravelot , & ſupérieurement gravés ,
3 liv. piece ; on trouve auſſi ces mémes
morceaux montés ſous verres , enſemble
ou ſéparément arrangés comme des
deſſins.
L'almanach néceſſaire ou tablettes
utiles à tous le monde , & beaucoup d'autres
objets utiles&agréables pour étrennes
honnêtes.
1
f
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE & M. ***** , Coopérateur des
petites Affiches d'Amiens.
: Je connoiſſois , Monfieur , la Feuille des Petites
Affiches de Picardie , du 3 Novembre dernier ,
dans laquelle ſe trouve une longue diatribe bien
minutée contre le nouveau Commentaire fur
Moliere. Vous avez craint qu'elle ne me fût pas
parvenue , & vous venez de pouſſer l'attention à
mon égard , juſqu'à me la faire rendre à Paris
par un Quidam qui ignoroit ce qu'il me remettoit:
c'eſt vouloir m'attirer au combat , & j'ac .
cepte le défi ,
J'ai tenti tout ce qu'il y avoit de méchant de
votre part , à m'oppoſer d'abord le Commentaire
de M. de Voltaire ſur Corneille. Eh ! comment
ne permettez - vous pas qu'on reſte fort au , def
fous de cet homme célebre , par le nom duquel
notre fiecle, à ce que vous dites , ſera peut - être
un jour appelé ? Mais , Monfieur , dès que vous
me faifiez l'extrême honneur de me comparer à
un auſſi grand homme , pourquoi exigez vous
de moi plus qu'il n'a fait lui - même ? Voyez ſa
premiere Préface : y trouvez- vous ſur l'art de la
tragédie la poétique raiſonnée que vous voudriez
que j'euſſe faite dans mon Difcours Préliminaire ,
fur la comédie ?
Je m'en ſuis bien gardé, Monfieur , de trancher
du légiflateur en débutant. C'eſt un peu la
maladie de notre tems , d'ofer beaucoup; c'eſt la
vôtre , ſans doute : ce n'eſt pas la mienne , & ,
malgré vous , je m'en garantirai toujours. En
J
JANVIER. 1774. 169
7
!
parcourant mes diverſes Remarques , vous auriez
pu appercevoir quelque choſe de ce que
vous voudriez que j'euſſe placé à la tête de l'Ouvrage
, mais ce n'étoit pas votre deſſein de l'y
trouver.
Vous prétendez que je n'ai pas même défini la
comédie , & il eſt vrai que j'ai adopté la meilleure
définition que j'en ai trouvée: je ne crois pas ,
Monfieur , que vous en faſſiez une meil eure que
Pontanus.
Vous rapportez ce que M. de Voltaire , dans
la Préface de Mariane , a dit de l'intrigue de
l'Avare , comparée à celle de Mithridate : c'eft
ce que j'ai fait auffi ; mais vous trouvez dans ce
paſſage une notion précise de la comédie, & beau.
coup de gens penſent que M. de Voltaire ne fon.
geoit guere alors à la définir ſi bien.
Ce qui paroît vous facher le plus , Monfieur ,
c'eſt que j'ai dit que ce font les ridicules & les
travers dont la comédie doit offrir l'image , & que
ce nefont ni les vices groſſiers, ni les crimes qu'il
faut porter dans nos jeux ſcéniques. Eb quoi !
vous voulez donc , fi l'on y peint les crimes ,
faire dreſſer ſur nos Théâtres des bûchers & des
gibets ! car de quelle maniere l'Auteur dénoueroit-
il ſa fable ſans cela ? Une lettre de cachet
tira Moliere d'affaire pour le Tartufe : c'eſt un
moyen qu'il ne faut plus répéter , & qui , d'ailleurs
, conviendroit moins vis- à- vis un ſcélérat
d'une autre eſpece : je vous prie d'y fare attention
; Moliere ne peut fervir d'exemple pour
ceux qui voudroient faire monter le crime fur
notre ſcene comique. Aucune loi ne s'est élevée
contre celui de l'hypocrifie , & par- là ce vice
étoit du reſſort de la comédie. Ce caractere y
د L5
170 MERCURE DE FRANCE
tenoit encore par le maſque plaiſant dont il fe
couvre , & par la fottiſe de ceux qui en font les
dupes ; comparez - lui les autres ſcélérats de la
ſociété , & vous verrez la différence.
Oui , Monfieur , ce que vous me reprochez
d'avoir dit , je l'ai répété plus d'une fois , parce
que je n'ai vu dans l'art de la comédie qu'un
ſupplément à la législation , & que tous les bons
efprits & les vrais juges de cet art l'ont penfé
comme moi.
Vous me ſçavez gré d'avoir employé la vie de
Moliere par M. de Voltaire , & je vous remercie
de cet effort , que vous vous êtes fait, pour être
au moins content une fois. Cependant , vous
voudriez que je n'eufſe pas oublié de dire qu'elle
avoit été deſtinée en 1736. à l'édition in- 40. &
qu'on lui préféra celle du vieux la Serre. Ce
n'eſt pas cette anecdote incroyable qu'il falloit
me reprocher d'avoir oubliée : je la ſçavois ,
Monfieur ; mais je ne pouvois me perfuader que
M. de Chauvelin , Garde - des- Sceaux , qui préfidoit
à cette édition , eût pu donner la preuve
d'un auſſi mauvais goût , & j'avois raiſon. Voici
ce que je ſuis vraiment fâché d'avoir appris trop
tard, parce que j'aime mieux écrire ce qui honore
l'humanité que ce qui la fait rougir : c'eſt
que M. de Voltaire n'offrit ſon ouvrage que
lorſque celui de la Serre , employé par les Libraires
, étoit ſous preſſe , & que M. de Voltaire
lui - même , ayant appris qu'en obtenant la pré.
férence qui lui étoit due , il ruinoit un vieillard
indigent , écrivit lui -même au Miniſtre de lais
fer les chofes en l'état où elles étoient. Ma
faute ſe borne donc ici à n'avoir pas voulu ca-
Lomnier mon fiecle , & je vous fais de nouveaux
JANVIE R. 1774. 171
Temerciemens de m'avoir procuré l'occafion de
réparer l'oubli bien involontaire d'un fait plus
honorable à M. de Voltaire que votre petite
anecdote , que ni vous ni moi ne devions pas
croire.
Paſſons à vos remarques critiques . Vous le
dirai - je , Monfieur? Je pourrois tirer quelque
vanité de la futilité des unes & de la mauvaiſe
foi des autres : votre envie de me nuire eft bien
évidente; les moyens qu'elle emploie font bien
petits; il vous a donc été difficile de vous fatisfaire?
Sur ce vers de l'Etourdi : Quand nous ferons &
dix nous ferons une croix , j'ai dit que ce pro
verbe vient peut -être de ce que pour marquer
dix en chiffre Romain, on fait ce qu'on appelle
une croix de S. André , ou croix de Bourgogne ,
X. Et vous obſervez qu'il eſt plus naturel de
penfer qu'en comptant , comme on le faifoit , par
tailles, on marquoit chaque dixaine par une petite
croix. Mais , Monfieur , l'uſage de cette petité
croix pour marquer dix , d'où venoit- il ? Ne
rentre - t- il pas dans ma conjecture ? Et puis , de
bonne foi , qu'importe que vous ou moi ayons
raiſon ſur de pareils objets ?
Dans les Précieuſes Ridicules , fur ce mot de
Jodelet : Vos attraits exigent leurs droits seigneu
riaux fur toutes fortes de personnes , j'ai dit: on
n'exige pas un droit ſur quelqu'un ; & vous di .
tes ingénieuſement que lorſque les droits s'ac
quittént par des devoirs perſonnels , on les exige
de celui qui y eſt ſoumis ; mais que lorſqu'ils fe
paient par une rétribution pécuniaire , on les
exige fur, &c . Eh bien , Monfieur , vous déci
dez vous même qu'on ne devoit pas dire exiget
1
172 MERCURE DE FRANCE.
fur, puiſque Jodelet ne parloit aſſurément pas de
rétribution pécuniaire.
Même comédie & même ſcene , nos libertés
auront peine àfortir d'ici les brayes nettes , j'ai dit :
ce mot a vieilli , & ne ſe trouve plus dans nos
Dictionnaires . Et vous , Monfieur , pour me faire
piece , vous allez puiſer dans celui de Trévoux
une fale érudition que j'y ai laiſſée. Il y en avoit
une plus décente à prendre dans le ſeptieme volume
du Dictionnaire utile de M. Sabbathier , page
333 , mais je n'ai eu deſſein que d'éloigner nos
jeunes Ecrivains de l'uſage d'un mot dont j'ai pu
dire qu'il ne ſe trouvoit plus dans nos Dictionnaires
, puiſque celui de l'Académie, derniere édition
, en 1762 , n'en parle pas . Je vous ſupplie ,
Monfieur , de trouver bon que j'aie ſacrifié les
détails ſuperflus aux choſes utiles. Le secret d'en.
nuyer est celui de tout dire.
Je n'ai pas obſervé , dites-vous encore à l'égard
de la même piece , que Moliere , par l'impromptu
de Maſcarille , avoit voulu jetter du ridicule ſur
tous les mots dont il eſt composé , & dont cependant
une partie nous eſt demeurée. J'avoue que
je n'ai point fait cette remarque , & que ſignifieroit-
elle? Je ſuis bien sûr d'avoir fortement ap.
puyé ſur les ſervices que rendit Moliere au goût
de la nature & du vrai .
Je ne comprends rien à votre premiere critique
fur le Cocu Imaginaire; car la même innocence&
la même bonté ne veut pas dire l'innocence & la
bonté même , & c'eſt ce dernier que Moliere vouloit
dire & qu'il n'a pas dit.
Dans la ſeconde , vous voulez que j'aie eu tort
d'obſerver que Moliere , en faiſant dire à Sgana .
relle :
1
JANVIER. 1774. 173
?
Là , hardi ! tâche à faire un effort généreux ,
En le tuant tandis qu'il tourne le derriere ,
le rendoit odieux & le faisoit ceſſer d'être ridicule.
Vous aſſurez que Sganarelle n'a pas plus en.
vie de tuer que de l'être , & d'où le ſcavez-vous ?
Sa poltronerie vous raſſure: c'eſt la poltronerie
qui fait qu'on tue les gens par - derriere. J'ai cru
devoir mon obſervation aux moeurs du théâtre ,
& je la ferois encore après votre leçon .
A l'égard de ce que j'ai dit dans l'Ecole des
Femmes , du fameux tarte à la creme , j'ai mis tort
de ménagement à ma conjecture , qu'il falloit vouloir
me trouver des torts pour en faire l'objet d'u .
ne diſcuſſion bien longue pour la frivolité de l'objet.
Nous voici , Monfieur , arrivés à une obfer .
vation que je ne qualifierai point, parce que je
crains la juſtice même , lorſqu'elle eſt offenſante ;
vous craignez moins de bleſſer , vous , lorſque
vous terminez votre obſervation par ces mots : ..
Cette erreur n'est pasfaite pour inspirer beaucoup de
Sécurité & de confiance. Ne ſembleroit-il pas qu'il
doit être queſtion d'une erreur bien grave , puif
qu'elle doit me faire déclarer indigne de la con .
fiance publique ? Eh bien , il ne s'agit de ma
part que d'avoir dit que le portrait du peintre de
Bourfault avoit précédé l'Impromptu de Versaillles.
Mais , fi ce n'eſt point une erreur , qu'allez- vous
devenir , Monfieur ? Je vous demande pardon de
vous laiſſer ſans réplique dans une occafion aufſi
délicate.
Ouvrez , s'il vous plaît , le Dictionnaire des
Théâtres , page 246, au mot Impromptu de Ver
failles; vous y lirez: cette piece n'est qu'une con174
MERCURE DE FRANCE .
verſation Satirique , dans laquelle Moliere ſe donne
carriere contre les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne;
& Bourfault , qui avoit fait contre lui la
comédie du Portrait du Peintre , l'entendez - vous
bien , Monfieur , qui avoit fait.
Paſſez à la page 360 , au mot Portrait du Peintre.
Moliere , y dit l'Auteur , y répliqua vivement /
dans ſon Impromptu de Versailles. Voyez encore
l'Hiſtoire du Théâtre François , Tome g. pag. 219
vous y verrez le Portrait du Peintre , dans l'ordre
chronologique , précéder l'Impromptu de Versailles.
Point d'erreur de ma part , comme vous le
voyez , mais de la vôtre .... Je l'ai promis , je ne
bleſſerai point l'honnêteté.
Le dernier objet de votre critique est bien plus
foutenable , & vous n'êtes pas le ſeul qui m'ayiez
grondé d'avoir dit qu'Alceſte , dans la rigueur du
terme , n'étoit pas un parfait honnête homme. Je
l'avoue: defirer que ſes juges commettent une iniquité
pour avoir le plaiſir de les haïr , s'expofer
pour un fonnet au danger d'être tué , ou d'arracher
la vie à un homme: cela m'a paru détruire
quelque choſe de l'exacte probité. Le voulez
vous ? J'ai peut - être prouvé trop pour prouver
aſſez , mais je n'aime de vertu que celle qu'on
rend aimable.
Votre homme n'eſt pas taillé ſur ce modele.
Cependant la vertu devient chaque jour fi rare .
qu'il ne falloit pas tant médire de celle - là :
:
N'a pas... une Honesta qui veut.
J'en tombe d'accord avec vous.
! Voilà , Monfieur , à quoi aboutiſſent vos fix
JANVIER. 1774 175
7
longues pages de critique , & , quoique vous n'a-
"yiez rien dit de mon travail fur le Tartufe, fur
l'Avare , fur Amphitrion , fur le Bourgeois Gen.
tilhomme , ſur le Malade Imaginaire , &c. vous
ne laiſſez pas d'avancer que vous avez vu un
très-beau livre , de magnifique papier... en tout ,
une exécution typographique faite pour plaire ,
mais que vous n'avez pas été auſſi content du reſte
que vous l'aviez eſpéré. Vous aviez donc quelque
confiance , Monfieur : c'eſt un compliment dont je
vous remercie ; mais vous êtes un peu cruel , avec
toutes vos politeſſes , & je crains que les honnê
tes gens de la Ville d'Amiens , & furtout l'homme
de génie qui l'habite & qui en fait la gloire ,
ne foient fachés de voir leur petite Feuille écono.
mique ſervir d'aſyle à une critique amere & fans
fondement.
Je ſuis , Monfieur , fans haine & fans fiel , vo•
tre, &c. BRET.
LETTRE de M. Moline , Avocat en Parlement
, à M. de Voltaire.
MONSIEUR,
J'avois reçu la permiſſion de M. le Maréchal
Duc de Richelieu , de compoſer ſa notice pour la
Galerie univerſelle ; je n'ai rien négligé pour la
rendre intéreſſante : j'ai même employé tout ce
que vous avez dit fi élégamment dans le fiecle de
Louis XV. J'apprends que vous voulez bien confacrer
votre plume à la notice de cet illuftreguerrier
, & que vous n'attendez que des renseigne.
mens néceſſaires pour y travailler.
176 MERCURE DE FRANCE.
Plein de reſpect & d'admiration pour vos fublimes
talens , je ſaiſis cette occafion pour vous envoyer
la notice que j'ai faite , dont les époques
font exactes , puiſquelles m'ont été communiquées
par les ordres de M. le Maréchal de Richelieu.
Il n'étoit permis qu'à Appelle de peindre Alexandre;
il n'appartient qu'à vous de chanter les
Héros , & d'ajouter encore à leur gloire par la for.
ce de votre éloquence. J'oſe ſoumettre à vos lumieres
les vers que j'ai faits pour lui : je ſerai trop
flatté , s'ils font dignes de mériter le moindre de
vos regards.
Favori de Bellone , il triomphe dans Gênes ;
De Minorque il eſt le vainqueur ;
Il réunit à la valeur
L'amour des arts , le goût & l'eſprit de Mécenes.
Permettez - moi , Monfieur , de vous tracer en.
core ici ceux que j'ai compoſés pour vous , & que
je prends la liberté de vous adreſſer avec votre
portrait.
Si Voltaire eût vécu dans le temps où la Grece
A chaque homme célebre érigeoit un autel ,
Il en auroit de toute eſpece ;
Mais un ſeul eût ſuffi pour le rendre immortel.
Voilà , Monfieur , quels font mes ſentimens à
votre égard : j'ai du plaiſir à croire que cette penſée
eſt vivement empreinte dans le coeur de tous
ceux qui connoiſſent les beautés de vos ouvrages.
Puiſſent mes foibles vers mériter l'approbation
du plus grand homme du fiecle !
J'a l'honneur d'être , &c.
REJANVIER
. 1774. 177
i
1
RÉPONSE de M. de Voltaire.
à M. Moline.
A Fernei , ce 22 Novembre 1773 .
MONSIEUR ,
Agréez les remerciemens que je vous dois de
votre lettre obligeante , & de la notice des ſervices
rendus à la France par M. le Maréchal Duc
de Richelieu ; notice dont vous ornez la Galerie
Françaiſe. Il est vrai qu'on m'avoit propoſé de
travailler à cet article; mais je ne m'en ſerais jamais
acquitté ſi bien que vous. D'ailleurs les justes
éloges que vous lui donnez , Monfieur , feront
mieux reçus de votre part que de la mienne : j'aurais
pu paraître ſuſpect à quelques perſonnes , par
un attachement de près de foixante années à M. le
Maréchal de Richelieu.
Mon portrait , que vous me faites l'honneur de
m'envoyer , m'eſt un témoignage de votre bonté,
Moins je mérite une place dans la Galerie Fran.
çaiſe , & plus je vous dois de reconnaiffance. C'eſt
avec ces fentimens bien véritables que j'ai l'honneur
d'être Monfieur , &c.
ACADEMIES.
ARRAS,
Lee
24 Avril 1773 , la Société littéraire
de cette Ville tint une ſéance publique ,
dans laquelle M. le Baron Deſtyons ,
directeur en exercice , fit lecture de la ſe-
こM
178 MERCURE DE FRANCE
conde partie d'une deſcription de l'Ar.
tois , dont il avoit donné le commencement
à l'aſſemblée de 1772. Le morceau
qu'il a lu cette année contient l'examen
du cours des rivieres & canaux , avec des
remarques ſur les moyens de rendre quel.
ques - unes de ces rivieres plus utiles , en
les faiſant fervir à la navigation , & en
empêchant les inondations qu'elles occafionnent.
M. Denis , Avocat , lut enfuite des
Réflexions fur la diverſité des goûts &
des jugemens , en matiere de littérature.
M. l'Abbé Breuvart , profeſſeur de rhétorique
, donna une diſſertation , dans laquelle
il examine pourquoi les Anciens
croyoient que la plus triſte de toutes les
morts étoit de mourir dans l'eau. Il y
combat le ſentiment de Servius , adopté
par Nannius , chanoine d'Arras , Delvius,
le Pere de la Cerda , & l'Abbé Desfontaines
, qui , d'après ce premier Commentateur
, ont prétendu que les Anciens
penſoient ainſi , parce que l'ame étoit ,
ſelon eux , une ſubſtance ignée , que le
feu éteignoit, comme élément contraire.
M. l'Abbé Breuvart prouve que les Philofophes
& les Poëtes de l'Antiquité ne
diſent rienqui favoriſe cette explication ;
& il attribue à deux cauſes l'averſion des
JANVIE R. 1774. 179
T
Anciens pour le genre de mort dont il
s'agit ; l'une particuliere aux gens courageux
& guerriers , qui ne voyoient rien
de plus glorieux que de périr dans un
champ de bataille ; l'autre , commune à
tous les hommes, qui craignoient extrêmement
d'être privés , en mourant dans
l'eau , des honneurs de la ſépulture , dont
ils faifoient dépendre leur bonheur dans
l'autre vie.
M. Enlart de Grandval , Doyen du
Confeil Supérieur d'Arras , lut des obſervations
ſur les reproches injuftesqu'on
fait à la langue Françoiſe ; ſavoir , qu'elle
n'eſt point propre à certains genres ,
qu'elle manque de mots pour exprimer
différens objets ; qu'elle a beaucoup de
ſyllabes fourdes & étouffées ; qu'elle n'a
ni accens ni proſodie; qu'elle eſt ingrate
pour la verſification , & incapable de
muſique , &c.
: Le ſecrétaire a lu , pour terminer la
ſéance un écrit de M. Wartel , Chanoine
Régulier de l'Abbaye de St. Eloi , aſſocié
honoraire , intitulé: Réflexions fur
l'imitation , & particulierement ſur la
maniere dont elle a été pratiquée par la
Fontaine.
La Société littéraire d'Arras , qui n'é
toit autoriſée que par une lettre du Mi-
M2
180 MERCURE DE FRANCE .
niſtre , a obtenu , dans le mois de Juillet
dernier , des lettres - patentes qui l'érigent
en Académie Royale des Belles-Lettres.
Elles ont été adreſſées au Confeil
Supérieur de cette Ville , lequel en a
ordonné l'enregiſtrement par Arrêt du
24 Août.
SPECTACLE S.
CONCERT SPIRITUEL.
Le mercredi 8 Décembre on a donnéun
concert ſpirituel au château des Tuileries,
qui a commencé par une belle fymphonie
de Toeski . M. Naudi a chanté un nouveau
motet à voix ſeule ; après lequel
MM. Paiſible , Guerin & Guenin ont
exécuté une ſymphonie concertante riche
de chants agréables & de beaux effets
d'harmonie de M. Davaux , amateur dif
tingué . M. l'Abbé Borel a chanté unpetit
motet de M. l'Abbé Girouſt. On a exécuté
àgrand orcheſtre une ſuite d'airs fort
agréables de M. Martini. Mde Char .
pentier , excellente muſicienne dont la
voix eſt très - gracieuſe , & le goût trèsdélicat
, a chanté un motet nouveau de
Cambini . M. Capron a joué avecbeauJANVIER.
1774. 181
}
coup de feu&de préciſion un concerto de
violon. Le concert a fini par In exitu Ifraël
, motet à grand choeur de la compoſition
de M. Rey, ci - devant maître de
muſique du concert de Marseille. On a
applaudi dans ce motet de beaux chants ,
&de grands effetsde muſique qui annoncent
de l'invention & du talent.
Du vendredi 24 Décembre , veille de
Noël , le concert a commencé par une
grande ſymphonie. Mde Charpentier a
chanté un motet à voix ſcule del fignor
Cambini. M. Bezoſſi , de la muſique du
Roi , a exécuté un concert de hautbois
de fa compofition ; motet à deux voix de
M. Gofſec , chanté par MM. le Gros &
Platel ; fuite de noëls à pleine orchestre ,
mélés de ſolo & d'écho concertans , arrangés
par M. le Ducľaîné. Mde l'Arrivée
a chanté un motet à voix ſeule ,de la
compoſition de M. Mereau. M. Jarnovic
a exécuté un concerto de violon de ſa
compoſition. Le concert a fini par Dixit
Dominus , motet à grand choeur del Sig.
Durante.
Le ſamedi 25 Décembre , le concert a
commencé par une grande ſymphonie ;
enſuite M. l'Abbé Boilli a chanté un mo .
tet à voix ſeule , de M. l'Abbé Girouſt.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
M. Bezoffi a exécuté un concert de hautbois
de ſa compoſition. Mde l'Arrivée ,
MM. le Gros & Borel ont chanté un motet
à trois voix , de M. Mereau; ſuite de
noëls concertans , avec écho , arrangés
par M. le Duc l'aîné. M. Jarnovica exécuté
un concerto de violon de ſa compoſition.
Le concert a fini par Diligam
te , &c. motet à grand choeur de M. l'Abbé
Girouſt , maître de muſique des SS.
Innocens.
OPÉ RA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique , beaucoup
occupée par les ſpectacles de la
Cour, continue à Paris l'Union de l'Amour
&des Arts , opéra que le Public a ſuivi
avec un plaifir toujours nouveau.
Ifmenor eft le premier des ſpectacles
lyriques donnés dans les fêtes du mariage
de Mgr. le Comte d'Artois , il a été repréſenté
dans la magnifique ſalle du château
de Verſailles le 17 Novembre 1773 .
Ce ballet héroïque eſt en trois actes ,
paroles de M. Desfontaines , cenſeurroyal
; muſique de M. Rodolphe , ordi .
naire de la muſique du Roi Le ſujet eft
allégorique. L'Enchanteur Ifmenor veut
! JANVIER. 1774. 183
connoîrre l'amour de Zulim & éprouver
Zémire , jeune princeſſe , dont une Fée
apris foin de former le coeur. Il traverſe
leur hymen prêt à ſe conclure. Il enleve
Zémire , & la tranſporte dans un défert
affreux où il feint de l'amour; il éprouve
par la terreur la conſtance de la jeune
Beauté : mais la fidélité de Zémire fait
ceſſer le fatal enchantement ; elle eſt
tranſportée dans le palais du Bonheur ,
& ſe trouve dans la gallerie de Verfailles
où elle revoit Zulim fon amant , & la
Fée ſa protectrice. Le théâtre repréſente
alors le parc deVerſailles du côté du baſſin
d'Apollon , avec le temple de l'Hymen ,
où l'Enchanteur & la Fée , d'intelligence
concourent à la félicité des époux amans ,
& ordonnent des fêtes .
La beauté de ce ſpectacle , l'allégorie
relative à la fête , la parfaite exécution
de la muſique , des danſes & des décorations
, la beauté du lieu ont produit
l'effet que l'on en eſpéroit.
On a repréſente le 27Novembre 1773
Bellérophon , tragédie lyrique , paroles de
Fontenelle , muſique de Lulli , avec des
changemens par M. Berton , maître de
la muſique du Roi , Directeur de l'Opéra
, & M. Granier , ordinaire de la mu
M4
184 MERCURE DE FRANCE.
ſique du Roi. Ce poëme eſt trop connu
pour étre ici détaillé. On a réduit cette
tragédie à quatre actes , & l'on a beaucoup
abrégé l'action & diminué les ſcenes
. On y a cependant ajouté quelques
couplets nouveaux , relatifs à la fête du
mariage. Cet opera offroit un grand
ſpectacle & beaucoup de jeu de machines.
La muſique , les ballets & les décorations
ont paru remplir toute l'idée
qu'on en attendoit.
Sabinus , tragédie lyrique en cinq
actes , poëme de M. Chabanon , muſique
de M. Gofſec , a été repréſentée le 4
Décembre 1773-
Sabinus , prince Gaulois , eſt perſécuté
par Mucien , Romain , gouverneur de
la Gaule , & fon rival. Mucien veut
l'empêcher de donner ſa foi à Eponine ,
princeſſe Gauloiſe : mais cette amante
généreuſe brave la colere des Romains&
de leur Chef. Sabinus , animé par tant
d'amour , provoque ſes guerriers au combat
, voulant affranchir les Gaulois de la
tyrannie des Romains. Eponine , inquiete
du fort de fon amant, vient confulter les
Druides. Mucien , vainqueur , penetre
juſques dans l'aſyle ſacré de la forêt ; il
fait enlever Eponine. Sabinus s'eſt réfugié
dans une folitude affreuſe ; il eſt tour
JANVIER. 1771 . 185
menté par ſon malheur , & plus encore
par l'incertitude du fort d'Eponine .
LeGénie de la Gaule vient le confoler ;
&, pour preuve de ſes promeſſes , il lui
préſente l'image des ſiecles de grandeur
qui doivent illuſtrer ſa poſtérité. Cependant
Mucien ſe livre à toute la fureur
d'un amour jaloux & mépriſé. Il fait détruire
par le feu le palais de Sabinus.
Eponine eſt ſaiſie d'horreur à la vue du
tombeau qui lui annonce la mort de fon
amant. Mais Sabinus , caché dans le lieu
des ſépultures de ſes ancêtres , attend le
> moment de la vengeance. Mucien ofe
encore profaner cet aſyle de la mort , &
en arracher Eponine. Sabinus , fortant
du tombeau , arrête le bras d'Eponine
qui veut s'immoler ſur ſa tombe ; il
attaque Mucien & le tue. Ce triomphe
rend la liberté aux Gaulois , & le bonheur
aux deux amans. Cette tragédie doit
être réduite à quatre actes , & donnée
inceſſamment à Paris ſur le théâtre de
l'Opéra. Nous parlerons alors avec plus
de détails de ſes beautés & de ſes ſuccès.
Ernelinde , tragédie lyrique en cinq
actes , a eté repréſentée le 11 Décembre
1773. Le poëme eſt de M. Poinfinet , la
muſique de M. Philidor. On connoît ce
ニック
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
ſpectacle , ſa magnificence & ſes grands
effets de muſique , augmentés encore à
cette repriſe par M. Philidor.
Iffé , paftorale héroïque en cinq actes ,
repréſentée le 18Décembre 1773. Paroles
de feu M. la Mothe , muſique de feu
M. Deſtouches , avec des changemens
dans les fêtes par M. Berton , Maître de
Muſique du Roi , Directeur de l'Opéra.
Cette paſtorale eſt trop connue pour
que nous en retracions le deſſin.
Ondoitdonner le 30Décembre Céphale
& Procris , ballet héroïque en trois actes ,
dont les paroles font de M. Marmontel ,
&la muſique eſt de M. Grétry. Nous en
parlerons dans le prochain Mercure.
Ces ſpectacles , embellis par l'auguſte
préſence de la Famille Royale , & par
l'éclat d'une Cour brillante , dans une
falle fuperbe , & foutenus par les talens
les plus diftingués , ont réaliſé tout ce
que l'imagination exaltée peut concevoir
de féerie & d'enchantement.
COMEDIE FRANCOISE.
Les Comédiens François doivent donner,
inceſſamment Sophonisbe , tragédie
nouvelle de M. de Voltaire ; enfuite
JANVIER. 1774. 187
Loredan , drame tragique en quatre actes.
Mile Luzi , abſente du theatre depuis
deux ans , à caufe d'une longue maladie ,
- a rentré & repris ſes rôles dans la comédie
, à la fatisfaction & avec les applaudiſſemens
des amateurs & de tous ceux
qui aiment la gaîté pétillante , vive &
maligne de Thalie.
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné le
mardi 7 Décembre, la premiere repréſentation
des trois Vénitiens jumeaux ,
comédie en quatre actes de M. Colato ,
auteur & acteur .
Trois jumeaux Vénitiens , nommés
Zanetto , Biſogniofi , courent le monde.
Ils font très reſſemblans par la figure ,
& très - différens par le caractere. Ils ne
s'écrivent point ; ils ignorent juſqu'au
lieu de leur réſidence ; & ils ont cela de
particulier qu'ils portent tous trois un
habit ſemblable , ſuivant une condition
expreſſe du teſtament de leur oncle , qui
tenoit àcet habillement. L'aîné des trois
freres s'annonce par ſa politeſſe , par la
gaîté& la vivacité de ſon humeur. Il eſt
venu àParis , où il a fait connoiſſance du
183 MERCURE DE FRANCE.
Docteur & de ſa fille. Il doit épouſer Rofaura
, & n'attend plus pour fon mariage
que les certificats d'uſage , qui doivent
lui être envoyés de Veniſe. Il eſt , ainſi
que le pere& la fille , dans la plus grande
impatience. Arlequin ſon valet court à la
poſte ; il revient enfin apporter ces papierstant
défirés. Illes remet avec grande
joie à Zanetto , qui les reçoit , à fon grand
étonnement , avec beaucoup de bruſquerie
,& comme quelqu'un qui ne le connoît
pas. Arlequin ne fait ce qu'a fon maître ;
car il ſe méprend à la reſſemblance parfaite
de ce nouveau Zanetto , qui eſt un
marin fort bruſque , qui a la tête échauffée
de quelques verres de vin de Bordeaux
, & qui eſt d'ailleurs fort aigri par
une femme jalouſe qu'il fuit & qu'il
abondonne . Le hafard l'avoit amené dans
la même hôtellerie où loge ſon frere. Le
marin de ſon côté , ne comprend rien à
tout ce que lui dit Arlequin; cependant
il lui arrache les papiers , & s'en va , le
laiſſant fort interdit de cette aventure.
L'amant de Roſaura accourt fort empreſſé
, & demande ſes papiers à Arlequin.
Autre ſurpriſe des deux parts , lorſque
l'un ſoutient qu'il a remis la lettre de Venife
, & l'autre qu'il ne l'a pas reçue. A
JANVIER. 1774. 189
la fin Zanetto ſe fache & renvoie ſon valet
à la poſte. Arrive un troiſieme Zanetto
dans l'hôtellerie ; celui- là eſt un
bon idiot qui voyage en France pour apprendre
la politelle, ſous la conduite de
Scapin , ſon mentor. Il fait venir la maîtreſſe
de l'auberge ; il la trouve jolie ; il
en eſt auſſi tôt amoureux , & , comme elle
parle le vénitien & le françois , il lui demande
des leçons de langage françois
qu'elle promet de lui donner. Tous ces
trois freres , réunis par le haſard dans la
même auberge , logés dans des appartemens
ſéparés , cauſent par leur parfaite
reſſemblance des ſurpriſes & des incidens
qui augmentent à chaque ſcene l'intérêtde
curioſité Arlequin apporte tout
joyeux une nouvelle lettre adreffée à Zanetto
Biſogniofi ; il la donne à ſon maî
tre en préſence du docteur & de Roſaura
fa fille. Zanetto ouvre cette lettre ; il eſt
- inquiet de la voir écrite en françois , fans
les papiers attendus , &datée de Lyon , où
il ne connoît perſonne. Comme il ne
fait pas la langue , il la remet au Docteur
pour la lire. On lui mande qu'Eléonora
Riſognioni ſa femme , ſe diſpoſeà venir à
Paris; cette nouvelle cauſe d'étranges
foupçons contre lui. Le pere & la fille en
font indignés. Le malheureux amant reſte
190 MERCURE DE FRANCE.
ſtupéfait. Il ne fait que dire , ni comment
ſe juftifier. Il croit que c'eſt une
feinte & une méchanceté qu'on veut lui
faire. La femme du marin arrive dans la
même hôtellerie; elle voit Zanetto affis
dans un coin; elle eſt étonnée de n'en
étre pas reconnue. Elle s'avance à lui ;
l'attaque , & fe livre à tout fon reſſenti.
ment. L'amant de Roſaura eſt bien étonné
de cette nouvelle aventure ; mais cette
femme ne le quitte point. Le Docteur &
ſa fille arrivent au bruit , prennent le
parti de la femme, qui leur communique
fon contrat de mariage. Hs l'attirent dans
leur appartement , & accablent le malheureux
Zanetto qui nepeut ſe faire ens
tendre. Dans ce moment fâcheux la maîtreſſe
de l'auberge vient pour lui donner
leçon de langue: Zanetto la reçoit fort
mal , & s'en va; elle eſt étonnée & courroucée
d'un ſi bruſque accueil , lorſque le
bon Zanetto vientavec Scapin au rendezvous
Il fait , à ſa maniere , beaucoup de
révérences & de prévenances à la maîtreffe
de l'hôtellerie ; &, la voyant irritée
contre lui , il ſe met à pleurer. Elle lui
reproche ſa bruſquerie , dontila beaucoup
de peine à ſe juftifier. Enfin Zanetto le
ſimple voulant donner à cette femme
une preuve de fon amour, fait, malgré
JANVIER. 1774. 191
Scapin, une promeſſe de mariage. Pendant
qu'il l'écrit , Arlequin arrive , & ,
étant à l'écart , examine ce qui ſe paſſe ,
& refte fort furpris de cet engagement
qu'il croit que ſon maître contracte , tandis
qu'il en a un avec Rofaura , & qu'on
le ditmême marié. Lorſqu'il ſe préſente,
Zanetto en eſt effrayé , à cauſe de fa
figure noire , & le prend pour un grand
finge. Ils'enfuit. Arlequin voyant Scapin
* valet , & croyant que ſon maître l'évite ,
ſe croit renvoyé. Alors le Docteur , muni
du contratde mariage de Zanetto Biſogniofi
, reproche à Arlequin de l'avoir
trompé ſur l'état & la probité de fon
maître. Arlequin , ne ſachant que répon-
- dre àdes preuves ſi fortes qu'un contrat&
qu'une femme , lui dit que fon maître
vient encore de s'engager à la maîtreſſe
de l'auberge. Le Docteur , juſtement irrité,
vafaire ſa plainte à un Commiſſaire ,
& lui remet le contrat de mariage ; la
- maîtreſſe de l'auberge lui dépoſe ſa promeſſe
de mariage ; la femme abandonnée
- lui raconte ſes chagrins. Le Commiſſaire
donne des ordres: on met des gardes ſur
différentes routes , pour que Zanetto ne
puiſſe échapper.
D'après le ſignalement bien donné ,
les trois freres font faits prisonniers ; d'a192
MERCURE DE FRANCE.
1
bord comparoît le Marin , qui répond
avec un bruſque laconiſme aux queſtions
du Commiſſaire. Comme on lui demande
s'il eſt marié , il répond par fingularite ,
non ; il veut eſſayer d'embarraſſer le queftionneur
& connoître les moyens qu'il a
ditavoir de connoître la verité. On lui
montre la lettre de Lyon ; cela l'embarraffe
un moment , en y voyant le nom
de fon Correſpondant qui l'avertit de
l'arrivée de fa femme; cependant il feint
de ne pas ſavoir pourquoi on lui écrit.
On lui préſente fon contrat de mariage ;
plus grande ſurpriſe : mais il ſoutient encore
fon menſonge , & ſe ſouvenant des
certificats d'homme libre qu'Arlequin lui
a remis , il s'en fert pour embarraſſer à
fon tour le Commiſſaire qui ne comprend
rien en effet à ces contradictions. Un
garde vient en ce moment l'avertir qu'il
a exécuté ſes ordres , & que Zanetto eſt
fon prifonnier. Le Commiſſaire qui voit
Zanetto , n'en veut rien croire : mais il
fait reconduire le Marin dans ſon appartement
, &Zanetto l'idiot eſt amene tout
tremblant & en ſe lamentant. Le Com .
miſſaire eſt ſurpris de la reſſemblance ; il
l'interroge : il avoue ſans difficulté qu'il
a faitune promeſſe de mariage à l'hôteſſe
&
JANVIER. 1774. 193
& qu'il va la tenir. Un autre garde annonce
de nouveau la capture d'un Zanetto
; autre ſurpriſe. Le Commiſſaire
foupçonnant que ce font plufieurs freres ,
renvoie celui- ci dans ſa chambre , & fait
venir le troifieme Zanetto , l'amant de
Rofaura. Il débrouille enfin toute cette
affaire par ces queſtions. Il comble l'amant
de joie en lui montrant ſes certifi .
cats . Tout alors s'explique facilement. Le
Docteur fatisfait n'hésite plus de donner fa
fille à Zanetto ; le fecond Zanetto fe réconcilie
avec ſa femme ; le troifieme Zanetto
- épouſe l'hôteſſe. Il n'y a point d'intrigue
ſi mêlée , & qui ſe développe fi heureuſement
& plus ingénieuſement. Cette
Comédie a le plus grand fuccès , & fait
beaucoup d'honneur à M. Colalto. Nous
la rapportons dans un certain détail ,
parce que les pieces Italiennes ſe jouant
à l'improviſte & ne s'imprimant point ,
- le lecteur ſera bien aiſe d'en trouver ici
le canevas & les principaux incidens. Il
n'eſt guere poffible de porter à un plus
haut degré l'intérêt de ſurpriſe & de curiofité
& de préparer avec plus d'eſprit
les ſcenes fi variées & fi plaifantes de cer
imbroglio. Rien de plus adroit que d'avoir
fait tomber dans la même main les
N
194 MERCURE DE FRANCE.
papiers qui ont cauſé tant d'embarras , &
qui fervent à dénouer fi heureuſement
toutes les difficultés. M. Colalto , acteur
excellent dans le rôle de Pantalon , joue
dans cette piece fans maſque , & paroît
plus furprenant par les trois différens caracteres
qu'il faiſit & joue ſucceſſivement
avec une intelligence , une vivacité &
une vérité qui font la plus grande illufion .
Il a été très bien ſecondé par le jeu plaifant
de M. Carlin ; par MM. Véronefe ,
Camerani & Marignan , & par Mesda.
mes Billioni & Zanerini , mere & fille ,
ARTS.
GRAVURE.
I.
Costume des anciens Peuples , par M. André
Bardon , profeſſeur de l'académie
royale de peinture&de ſculpture , quatorzieme
cahier in. 4°. A Paris , rue
Dauphine , chez Antoine Jombert ,
pere ; Louis Cellot , imprimeur , &
Ch. Antoine Jombert , fils aîné.
(Se trouve à Amsterdam chez Rey)
Ce dernier cahier donne des modeles
des Bireme & Trireme , vaiſſeaux des Anciens
à deux &à trois rangs de rames. PluJANVIER.
1774. 195
fieurs autres planches de ce même cahier
nous offrent des images des trophées &
chars de triomphe des Anciens . Des ex.
plications toujours inſtructives accomprgnent
ces planches & fuppléent aux détails
que la gravure n'a pu donner.
I I.
Jeune femme donnant de la bouillic à ſon
enfant , eftampe d'environ 12 pouces
de large fur II de haut , gravée d'après
le deſſin de François Boucher par L.
Bonnet. A Paris , chez l'auteur , rue
St. Jacques , au coin de celle du Plâtre.
Prix , 2 liv. 8. f.
Cette eſtampe eſt gravée dans la maniere
du deſſin au crayon noir fur papier
bleu rehauffé de blanc. Elle nous repréſente
une mere qui a fon enfant fur les
genoux & lui donne de la bouillie , tan .
dis qu'un autre enfant dort dans fon berceau.
Une jeune fille eſt placée derriere
la mere. Différens acceſſoires enrichisfent
cette compoſition rendue avec beaucoup
de naïveté .
Le Sr. Bonnet vient auſſi de mettre au
jour une eſtampe repréſentant un Chriſt
fur la croix. Cette eſtampe d'environ 17
pouces de haut fur 12 de large , eſt gra-
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
vée dans la maniere du deſſin au crayon
rouge d'après le deſſin de M. Lagrenée
l'aîné , peintre du Roi.
III.
Archimede , eſtampe d'environ 13 pouces
de haut fur 7 de large , gravée d'après
M. le Prince , peintre du Roi , par R.
Gaillard . A Paris , chez l'auteur , rue
St Jacques , au - deſſus des Jacobins .
Prix , 3 liv .
Archimede , ſous la figure d'un vieillard
à grande barbe , tient un compas , & a
devant lui un papier où font tracées des
figures de géométrie. Il eſt vêtu d'une
étoffe à fleurs , qui , par les détails qu'elle
préſente , nuit un peu à l'effet de la tête ;
mais fait connoître bien avantageuſement
les talens du graveur , dont le burin eſt
pur , & varié avec intelligence.
MUSIQUE.
I.
Trois Sonates pour le Clavecin , ou leforte
piano , avec accompagnement de flûte
ou de violon & baſſe , compoſées par
G. Mathielli ; oeuvre 11. Prix 4 liv. 4 f.
JANVIER. 1774. 197
A Paris , chez M. Taillard l'aîné , rue
de la Monnoie , la premiere porte cochere
à gauche , en defcendant du pont
neuf , maiſon de M. Fabre , & aux
adreſſes ordinaires de muſique .
L'OEUVRE IVRE premier de M. Mathielli que
nous avons annoncé précédemment , eſt
une bonne recommandation pour celui-ci.
Un chant agréable , d'un tour heureux &
d'une exécution facile , & cependant
très - propre à faire briller l'inftrument ,
affure le ſuccès de ces nouvelles fonates ,
ainſi que des premieres .
Recueil de Romances , Tome ſecond in- 8°.
A Paris , chez le Jay, libraire , rue
St Jacques . Prix , 6 liv.
Les Romances contenues dans ce ſecond
volume , font d'un bon choix. Ces
fortes de poëmes , dont le ſujet eſt ordinairement
amoureux ou tragique , ont droit
d'intéreſſer par la naïveté des fentimens ,
la fimplicité des images , la douceur & le
naturel de la mélodie dans laquelle un
goût même un peu antique ne déplaît pas ;
auſſi a t'on regretté pluſieurs anciens airs
des romances du premier volume auxquels
l'éditeur en a ſubſtitué de ſa compofition
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
d'un goût un peu maniéré. Ces airs anciens
font aujourd'hui reftitués dans un
fupplément placé à la fin du ſecond volume.
Ce fupplement eſt diſpoſé de façon
qu'il peut ſe détacher de ce volume & étre
relié , ſi l'on veut , à la fuite du premier.
Premier Recueil d'airs & duo avec
accompagnement de violon & alto , ou
avec la guitarre & baſſe , dédié à M.
d'Orgeville , composé par M. Itaffe ,
Maître de chant & de goût ; prix 7 liv.
A fols. Chez M. Itaſſe , de l'Académie
Royale , rue de la Chanverrerie , quartier
S. Denis ; chez le ſieur Bignon , graveur
& marchand de Muſique , place du Louvre
; à Rouen chez M. Magny , rue des
Carmes.
L'opéra de M. Floquet , intitulé : l'Union
de l'Amour & des Arts , après plus
de 40 repréſentations confécutives , dans
leſquelles il a fait les délices du Public ,
vient d'être gravé ; les airs qu'on en avoit
détachés ont fait l'objet d'un procès que
l'auteur foutient contre les contrefacteurs
; mais on en trouvera la partition entiere
chez l'auteur , rue Montmartre , au
café de Frari , de même qu'à la porte de
-
JANVIER. 1774. 190
?
l'Opéra , & aux adreſſes ordinaires de
Muſique; prix 24 liv .
Le Bouquet refusé , duo de M. Albaneſe
, dela Muſiquedu Roi. Prix 24 fols ,
avec les parties ſéparées.
Au bureau du Journal de Muſique ,
rue Montmartre, vis- à- vis celle des Auguftins
, & aux adreſſes ordinaires.
La maniere nouvelle dont la gravure
de ceduo eſt traitée ,& fur- tout l'élégance
du chant le feront rechercher des Amateurs.
Ouverture de Zémire & Azor , arrangée
pour le clavecin ou le forte piano , avec
accompagnement d'un violon ad libitum.
Par M. Benaut , Maître de clavecin. Prix
2 liv. 8 fols.
A Paris chez l'auteur , rue Gift - lecoeur,
la deuxieme porte cochere à gauche
en entrant par le Pont neuf.
Ariette comique , ou efpece de parodie
à grande orchestre pour une baſſe-taille :
toutes les parties font obligées , violons ,
flûtes ou hautbois , cors , alto , baſſons
& baffe . Par M. Lecuyer , ordinaire de
l'Académie Royale de Muſique. Les paroles
font de M. Piron ; prix 3 liv. A
Paris chez l'auteur , rue S. Honoré , maifon
de M. Margane , marchand Parfu-
N 4
200 MERCURE DE FRANCE .
:
meur vis- à- vis l'Oratoire , & aux adreſſes
ordinaires de Muſique.
Le comique des paroles eſt très bien
rendu par le caractere de la muſique , qui
eſt burleſquement grave & impoſante.
Six Divertiſſemens pour le forte- piano
ou la harpe , avec accompagnement de
flûte & violon , compoſes par Philippe-
Jacques Meyer , mis au jour par M.
Boüin. Prix 4 liv. 16 fols ; à Paris chez
l'éditeur , marchand de Muſique & de
cordes d'inſtrumens , rue S. Honoré , au
gagne- petit , près S. Roch.
TABLEAU de fleurs , allégorique , à l'occafion
de la naiſſance de Mgr. le Duc de
Valois.
Henrici Magni progenies dilecta
Liliorum fplendor.
Ce tableau repréſente un vaſe antique
de lapis en forme d'urne , lequel porte
ſur ſon champ un médaillon d'Henri IV.
en agathe- onix , furmonté de la Couronne
Royale de France en or , d'où partent de
droite & de gauche des guirlandes d'abondance
de même métal. Le pied de ce
vaſe eſt orné dans ſon pourtour de diffé
JANVIER. 1774. 201
rens attributs des vertus ; dans le mi'icu
eſt un trophée d'armes qui exprime que
Henri le Grand a conquis la Couronne
aveclebouclier de la religion catholique ,
& fon épée , de méme que la couronne
& les guirlandes ſignifient que , dès qu'il
fut parvenu au trône , l'abondance & la
tranquilité commencerent à régner dans
fon Royaume.
De ce vaſe fort un bouquet de lis de
la plus grande eſpece , dont deux font
accouplés & portent dans leurs calices
les portraits de leurs Alteſſes Monfeigneur
le Duc de Chartres & Madame
la Duchefſe ; de ces deux lis part une
tige portant un bouton nouvellement
éclos , d'où l'on voit fortir un petit en .
fant , qui doit être le portrait de Monfeigneur
le Duc de Valois ; à la ſuite de
ce bouton il en paroît d'autres par progreffion
, dont le nombre ſe perd dans
le fond du tableau ; ce qui annonce la
perpétuité de cette illuſtre progéniture.
Ces lis font accompagnés d'immortelles
de pluſieurs couleurs , de rofes ,
de jaſmin , de mirte , d'oliviers & de
lauriers ; toutes fleurs & feuilles ſymbo ,
liques relatives au fublime du ſujet ; le
tout eſt grouppé pittoreſquement , & le
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
peintre a eu grand ſoin d'éviter toutes
ces petites altérationsqui ſe trouvent ordinairement
dans la nature des fleurs &
de leurs feuilles , & qui ajoutent à la vérité
, pour faire fentir que celles qui
compoſent ce bouquet font d'une eſpece
inaltérable.
Tout cet enſemble eſt porté ſur unfocle
de porphire , pour en exprimer la folidité.
Ce tableau eſt peint dans le genre fini ,
& à la maniere éludorique qui le garantit
de toute dégradation. Nous ne connoif
fons rien de plus parfait pour l'exécution
& de plus agréable pour la compofition
que ce tableau , chef- d'oeuvre précieux de
M. Vincent de Montpetit , peintre , rue
du Gros Chenet , à Paris.
INDUSTRIE.
I.
LES ſieurs Odo& Betterami , opticiens ,
établis à Marseille , font ſçavoir aux
amateurs& aux connoiſſeurs , qu'ils conftruiſent
des lunettes acromatiques & autres
, depuis un pied de foyer juſqu'à
cent , avec une perfection égale à celle
qui caractériſe les meilleurs ouvrages
des ouvriers anciens & modernes ; ils
JANVIER. 1774. 203
exécuteront avec la plus grande préci-
{ fion , les verres objectifs , ſimples ou compoſés
, qui leur feront commandés , quel
que puiſſe en être le foyer & l'ouverture
, qui pourra être portée juſqu'à dix
pouces , fi quelqu'un défiroit une ouver
ture auffi grande, &donnaitdes courbures
affez parfaites , pour pouvoir la fuppor.
ter; ils s'engagent à faire parvenir aux
perſonnes qui les feront travailler , les
ouvrages qu'ils auront faits pour elles , le
tout à un prix plus modique que celui
qu'exigent ordinairement les gens de
l'art , ſur tout les artiſtes étrangers , aux.
quels on eſt ſouvent obligé d'avoir recours
, pour ſe procurer des verres excellens
.
II.
Le 19 du mois de Décembre , le Sieur
COMPIGNÉ , Tabletier du Roi & breveté
de Sa Majefté , eut l'honneur de préſenter
à Madame la Dauphine , un tableau
d'écaille&de forme ronde , portant dans
ſa bordure , fix pouces neuflignes de diametre
, ayant pourtitre : le malheur réparé
par la bienfaiſance , & repréſentant le fait
› arrivé au village d'Acheres , près Fontainebleau
, le 2 Octobre dernier. Madame
204
MERCURE DE FRANCE .
la Dauphine a bien voulu faire l'honneur
à cet Artiſte de l'accepter, en lui marquant
ſa fatisfaction par l'accueil le plus favorable.
On trouvera de ces Tableaux dans le Magafin
du St. Compigné , rue Greneta , au Roi David.
Il a eu attention de réduire ce ſujet en petit , afin
de le placer fur des tabatieres en place de médaillons.
Il a auſſi un très beau bufſte de Louis XV ,
portant 6 pouces & demi de haut , & qui augmente
le nombre des nouveautés dont ce Magaſin eſt
rempli .
PHÉNOMENES ELECTRIQUES .
M. BARON , Notaire , rue de Condé ,
a adreſſé à l'Académie royale des Scien .
ces la lettre fuivante.
MESSIEURS ,
Pluſieurs perſonnes perfuadées que
l'on peut faire de la connoiſſance des
phénomenes électriques , une application
utile pour préſerver de la foudre , ſe
font proposé de faire chez moi une
ſouſcription , dont le produit feroit deftiné
à un prix pour l'ouvrage qui indiquera
le mieux les moyens de garantir
du tonnerre les édifices & les individus.
Elles defireroient que l'Académie des
Sciences daignât ſe charger de juger ce
JANVIER. 1774. 205
prix , & de le propoſer ſous la forme qu'elle
jugera la plus convenable. La foufcription
feroit ouverte juſqu'à la fin du
Careme prochain , & alors l'Académie , fi
elle veutbien concourir à ce projet , pourroit
publier le programme du prix. Nous
demandons auffi à l'Académie la permisfion
d'annoncer dans les papiers publics ,
qu'elle a bien voulu concourir à ce projet
, & fe charger du jugement du prix .
J'ai l'honneur d'être , & c.
>
BARON.
En conféquence de cette lettre , l'Aca
démie a arrêté qu'auſſi - tôt que la foufcription
feroit fuffifante , elle ſe charge .
roit volontiers dejuger le prix Ainfitoutes
les perſonnes qui defireront foufcrire ,
pourront envoyer leur argent chez M. Baron
, Notaire , rue de Condé , qui leur en
donnera un récépiffé. Si , dans l'efpace
d'un an , la ſouſcription ſe trouve trop
peu conſidérable , l'argent ſera rendu aux
ſouſcripteurs . Sinon la piece couronnée
ſera rendue publique auſſi tôt le juge.
ment ; & il en fera donné gratis un exemplaire
à chaque ſouſcripteur , dont la foufcription
ſera d'un louis , ou au - deſſus ..
206 MERCURE DE FRANCE.
Etabliſſement en faveur des Nourrices
& des Nourriffons.
ΟN ne peut trop faire connoître aux grandes
Villes & aux Nations étrangeres , les moyens fimples
& éprouvés par leſquels la Police ſi prévoyan .
te & fi vigilante de la Capitale de France , eſt par .
venue à protéger & à conferver ces petits Citoyens
qui naiffent en quelque forte enfans de
l'Etat , & fur qui l'Etat doit porter une attention
paternelle. Tel eſt l'établiſſement fi utile fondé
par le Magiſtrat de la Police , & confié à la direction
de MM. Framboifier de l'Eſſert & Fram .
boifier de Beaunay , dont nous allons rendre
compte.
1
La plupart des meres , foit par délicateſſe, ſoit
par néceffité , ayant écarté leurs enfans de leur
fein, il eſt venu dans Paris une grande quantité de
Nourrices offrir leur lait à ces nouveaux nés .
Bientôt cette eſpece de trafic s'eſt étendu
dans les Campagnes. Différens pourvoyeurs pour
l'approviſionnemenatt de Paris , & d'autres Voituriers
ont raſſemblé & amené en troupe ces me.
res mercenaires . Leurs auberges font devenues
des dépôts publics où l'on alloit louer des Nourrices.
Alors la Police a craint les dangers que
les Enfans pouvoient courir dans des mains étrangeres
. On a proposé des Recommandareſſes
pour raſſembler ces Nourrices . Le Roi , par fes
Déclarations du 29 Janvier 1715 & 1 Mars 1727 ,
JANVIER. 1774. 207
a preſcit des regles , & impofé des obligations
aux Nourrices , ainſi qu'à leurs Meneurs ou Me-
( neuſes. Mais les pertes & les difficultés qu'é
prouvoient ces femines dans le recouvrement de
leurs falaires , ont déterminé le Parlement à or.
donner , par Arrêt de Juin 1737 , que les condamnations
prononcées pour mois de nourritures
d'Enfans , ſeroient exécutoires par la capture des
débiteurs faite dans leurs maiſons . Quelques années
après , Sa Majesté s'eſt chargée du paiement
des frais de pourſuite , & les Magiftrats
de la Police ont rendu ſucceſſivement différen.
tes Ordonnances pour prévenir les abus ; mais ,
les abus continuant , M. de Sartine a fait faire
des tournées dans tous les endroits où il y a
des Nourriffons de Paris ; ce Magiftrat a connu
alors que le meilleur moyen d'aſſurer le fervice
des Nourrices , étoit de leur faire toucher
leurs ſalaires à l'écchhééaannccee , & de leur ôter
par - là tout prétexte d'excuſe en cas de néziigence
& d'inexactitude à remplir les devoirs de
leur état.
En conféquence M. de Sartine a formé le
projet avantageux dont l'exécution a été ordonnée
par la Déclaration du Roi du 24 Juillet
| 1769 , laquelle d'une part, ſupprime les quatre
Bureaux de Recoinmandareſſes alors exiftans dans
des lieux trop ferrés , & y en ſubſtitue un feul ,
qui, par ſa ſituation & fon étendue , puiſſe procurer
des logemens également ſains & commodes
pour les Nourriciers & pour les Enfans qui
leur font confiés , & d'autre part établit un Bu.
reau de Direction , chargé de faire aux Nourrices
les avances de leurs mois de nourriture .
fauf fon recours contre les Peres & Meres des
>
208 MERCURE DE FRANCE.
Enfans , & même d'entretenir entre les Nourri .
ciers & les Peres & Meres , une correfpondanc.
continuelle qui les mette en état de concourir
tous également à la fûreté des jours des
Enfans.
Conformément à cette Déclaration , au premier
Janvier 1770 , il a été ouvert un Bureau
pour la Direction , & un pour la location des
Noumices. Le premier de ces Bureaux eſt régi
par deux Directeurs , & l'autre l'eſt par deux
femmes connues fous la dénomination de Recommandareffes
; c'eſt à celui-ci que les Bourgeois
trouvent en tout temps des Nourrices ;
elles y font toutes , dans le jour , raſſemblées en
une falle appellée la falle de la Location ; cette
falle eſt affez grande pour y contenir quelques
fois juſqu'à cent Nourrices , parmi toutes lefquelles
les Bourgeois ont le droit de choiſir cel .
Jes qui leur conviennent le plus , foit par rapport
à la Province dont elles font , foit par rapport à
leur diſtance de Paris , foit par rapport à leurs
avantages perſonnels Il y a dans ce Bureau plufieurs
dortoirs où couchent toutes les Nourrices
à côté deſquelles font à droit & à gauche des
berceaux pour les Nourriffons . Les Recomman .
dareſſes tiennent un Regiſtre de tous les Nourriffons
confiés aux Nourrices de leur Bureau où
elles ne font admiſes que ſur le vu d'un certificat
qu'elles y dépoſent , par lequel le Curé de
leur Paroiffe atteſte l'âge de leur lait , & qu'elles
ont les qualités morales , néceſſaires à leur état ,
comme auſſi qu'elles ſont munies d'un berceau
& d'un garde feu pour l'enfant dont elles ſe chargeront.
Il vient tous les jours à ce Bureau un
des deux Médecins préposés par le Magiftrat ,
pour
JANVIER. 1774.. 209
pour juger des qualités phyſiques des Nourrices ,
& du bon ou mauvais état des Enfans qu'elles rap .
portent, lorfque les Peres & Meres l'exigent ; ces
vifites ſe font gratuitement , ainſi que es rapports
que les Médecins a freffent an Megatrat pour faire
droit fur les plaintes des Peres & des Meres , le
cas échéant.
Le droit d'enregiſtrement à ce Bureau eft de
I liv. II fols , par chaque Nourriffon , dont i hy.
10 fols pour les Recommandarettes , & I fol pour
leur Factrice ; ce droit eſt dû par les Peres &
Meres qui font tenus de dépofer au Bureau l'extrait
baptiftaire de leur enfant. Suivant les difpofitions
de l'Ordonnance de Police du 17 Décembre
1762 , chaque Nourrice qui emporte un
Nourriffon , doit autli-tôt fon arrivée chez eile ,
remettre au Curé de fa Parolife , le certificat de
renvoi que les Recommandareffes lui ont délivré
à fon départ de Paris ; ce certificat de renvoi
contient les noms de la Nourrice ceux de fon
Mari , les noms du Nourriffon , ceux de fes Pere
& Mere , & leurs demeure & profeffion ; an
moyen de quoi le Curé de la Paroiſſe de la
Nourrice eſt en état de porter dans l'acte qu'il
fait de l'inhumation de l'enfant , s'il vient à décéder
en nourrice , ſes vrais noms & ceux de ſes
Pere & Mere , ce qui évite qu'il ne ſe gliffe dans
ces fortes d'actes des erreurs de noms qui pourroient
être préjudiciables à l'état des familles ,
au moyen auffi de ce certificat de renvoi , les
Curés des Paroiſſes des Nourrices , inftruits des
noms , profeffion & demeure des Pere & Mere ,
peuvent les informer de l'état & beſoin de leurs
enfans , ce qui fait un contrôle du compte que
les meneurs font tenus d'en rendre , à chacun de
Jeurs voyages à Paris .
0
210 MERCURE DE FRANCE.
Le Bureau des Recommandareſſes eſt rue Quins
campoix ; celui de la Direction a fa principale
entrée rue Saint Martin , vis-à vis Saint ju .
lien des Ménétriers , & une ſortie rue Quincam.
poix.
Suivant la Déclaration du Roi du 24 Juillet
1769, les deux Directeurs de ce Bureau font garans
envers les Peres & Meres & les Nourrices ,
de la recette & geſtion de leurs Préposés au re
couvrement des mois de nourrice , ainſi que de
celle de tous les Meneurs & Meneufes ; ils remettent
à ces derniers à chaque voyage qu'ils font à
Paris , toutes les ſommes qui font dues aux Nour+
rices pour leurs mois d'allaitement & de nourritu .
re , quand même ils ne les auroient pas reçus
des Peres & Meres ; ils font chargés de tous les
frais de leur régie & des appointemens de tous
leurs Préposés ; ils ne peuvent répéter aucuns
frais des pourſuites qu'ils font contre les Peres
& Meres pour défaut ou retard des paiemens ;
&, pour les mettre en état de fatisfaire à toutes
ces charges & les indemnifer des pertes &
retards qu'ils effuient dans le recouvrement des
deniers dont ils font obligés de faire l'avance ,
ils ont à leur profit un droit de fol pour livre
fur toute leur comptabilité , déduction faite fur
icelle du droit de ſol pour livre , attribué aux
Meneurs & Meneuſes qui font au nombre d'environ
200. Les mois de nourriture étant l'un
dans l'autre de 8 liv. le ſol pour liv. de ces mois
ne fait par an qu'un objet de 4 liv. 16 fols pour
chaque Nourriffon.
Il eſt aux choix des Peres & Meres de venir
payer au Bureau de la Direction les mois de nourriture
, attendu qu'on y tient un double des Re.
giſtres de chaque Meneur , ou bien de les payer
JANVIER. 1774. 211
aux Meneurs lorſqu'ils vont chez eux leur don.
ner des nouvelles de leurs Enfans , à chaque voyage
qu'ils font à Paris , ce dont les Meneurs doivent
juftifier au Bureau de la Direction par un
vu fur leurs Regiſtres , ſigné des Peres & Meres ,
à l'article de leur enfant. Dans le cas où les Pe
res & Meres ne font point venus payer au Bureau
, ou n'ont pas remis au Meneur les mois
échus , les Directeurs en font l'avance , & écrivent
enfuite aux Peres & Meres pour les en pré.
venir & leur en demander le remboursement.
C'eſt au Bureau de la Direction que les Peres &
Meres doivent ſe préſenter pour y demander le
retour de leurs enfans. Les Directeurs exercent
un compte ouvert avec chaque Pere & Mere , &
- les Nourrices ; ils tiennent la correfpondance qui
eft preſque continuelle entre le Magutrat & les
Curés des Paroiffes des Nourrices , les Juges des
lieux de leur réſidence , & les Commandans de
- Maréchauffée , pour l'exécution des ordres du Ma
giftrat. Ils communiquent aux Peres & Meres les
rapports que font au Magiftrat' qui les leur ren
voie , les Inſpecteurs de tournées par lui commis ,
tant pour aller viſiter dans les campagnes les
Nourriffons que pour s'aſſurer des foins qu'en
✓ prennent les Nourrices , & pour vérifier l'exercice
des Meneurs & Meneuſes , au nombre de près de
deux cents .
,
Les Directeurs , tant par eux-mêmes que par les
Commis de leurs Bureaux , ont la vigilance la
plus active ſur la conduite des Meneurs , qui , par
l'utilité de leurs ſervices , méritent la protection
du Souverain , la bienveillance de fes Miniftres
& l'affection des Citoyens de la Capitale. En
effet , Recruteurs de nourrices dans les Campagnes
, fans eux il y en auroit difette dans Paris :
!
02
212 MERCURE DE FRANCE.
Contrôleurs de la conduite des nourrices , ils veil.
lent également fur les nourriffons : Commiffionnaires
des Peres & Meres , c'eſt par eux qu'ils
fubviennent aux besoins de leurs enfans ; enfin
Collecteurs & Distributeurs des mois de nourriture
, ils font les canaux de la circulation d'une
partie de l'argent de Paris qui ſe verſe dans les
campagnes à cinquante lieues de fes alentours ,
& fait une reſſource pour plus de 1200s mé.
nages.
,
D'après les avantages qui réſultent de l'éta .
bliſſement de ces deux Bureaux pour les nourrices
on n'entend plus gémir les Meres de ce
qu'elles font obligées d'arracher leurs enfans de
leur fein ; ils ont un Tuteur qui ne les perd
point de vue. Les nourrices ne craindront point
de prodiguer leurs foins & leurs veilles auprès
des nourriffons ; elles font afſurées de toucher
leur ſalaire , & l'on n'appréhende point que ces
foibles & chers enfans de la patrie tombent entre
les mains de marâtres , & foient des victimes
immolées à leur cupidité . Le Magiftrat les protege
& eſt leur défenſeur ; il les a ſauvés des
dangers auxquels ils étoient expoſés , il s'eſt af.
furé de la pureté du lait qui doit faire leur aliment;
enfin il a rendu leur état certain dans leurs
familles.
JANVIER. 1774. 213
1
TRAIT DE BIENFAISANCE .
Lettre à M. Lacombe , auteur du Mercure.
A Versailles , le 10 Décembre 1773.
MONSIEUR ,
Un jeune poëte célébrant , il y a quelque
temps , la ſenſibilité de Madame la
Dauphine , à propos de l'accident arrivé
à la chaſſe , au village d'Acheres , avoit
bien raiſon de lui dire :
C'eſt peu de calculer vos graces ;
Il faut aujourd'hui faire plus :
Déſormais en ſuivant vos traces
Il faudra compter vos vertus .
En effet , cette auguſte Princeſſe vient
encore de marquer un de ſes plus beaux
jours , par une action de générofité bien
précieuſe pour toutes les perſonnes qui
ont le bonheur de l'approcher & de la
fervir. Pouvant difpofer d'une fomme
affez conſidérable , fruit ou de fon gain
• au jeu , ou de ſes épargnes , elle demanda
à fon premier Maître d'Hôtel un
état de toutes les perſonnes attachées à
ſon ſervice , qui pouvoient avoir des be
03
214 MERCURE DE FRANCE.
foins que la ſaiſon de l'hiver rend ordinairement
plus preſſans & plus cruels :
lorſque M. le Vicomte de Talaru , fait ,
par ſa façon de penſer , pour ſeconder la
bienfaiſance , lui préſenta ſa liſte , Madame
la Dauphine voyant que fes fonds
pouvoient s'étendre ſur un plus grand
nombre , ajouta de fa main les noms de
pluſieurs perſonnes dont elle avoit lu la
mifere & fur la mine & dans l'habillement
; faifant enſuite ſon calcul d'après
fon coeur ſenſible & juſte , elle affigna
à chacun une fomme ; aux uns deux
louis , aux autres trois , &c .
Je tiens ce nouveau trait de bienfaifance
d'une perſonne , qui , au fortir de
la diſtribution , eſt venue m'en faire le récit
; & je fuis encore pénétré en me rappelant
les larmes précieuſes qui accompagnoient
les vives expreſſions de fa reconnoiſſance
.
L'Abbé JACQUIN.
ANECDOTES.
I.
L'EMPEREUR Selim commanda à fon
Grand Vifir d'arborer les queues de cheJANVIER.
1774. 215
7
>
val aux portes du Sérail, (c'eſt le ſignal
ordinaire des grandes expéditions) & de
faire dreſſer des tentes dans un lieu convenable.
Le Viſir lui ayant demandé en
quel endroit il plairoit à ſa Hauteffe
qu'elles fuffent préparées , Selim , pour
toute réponſe le fit mourir. Il traita de
la même maniere un autre Viſir pour
une ſemblable queſtion. Un troiſieme
Viſir , plus aviſé que les deux autres , fit
placer des tentes vers les quatre points du
ciel , & dit au Sultan que tout étoit prêt
pour fon expédition , de quelque côté
qu'il marchât. La mort de deux Viſirs , dit
Selim , afauvé la vie à ce troisieme , &m'a
procuré un Ministre tel que je le veux .
Selim fut le premier Empereur des
Turcs qui ſe fit couper la barbe , contre
le précepte de l'alcoran ; comme on lui
endemanda la raiſon, il répondit : c'est
afin que mes Viſirs ayent moins de priſe
fur moi.
I I.
Le Grand Guſtave , Roi de Suede ,
ayant réſolu d'abolir dans ſon armée le
duel , prononça la peine de mort contre
tous ceux qui accepteroient un combat
fingulier.
04
216 MERCURE DE FRANCE
,
Cependant deux Officiers ſupérieurs
& de grande confidération , ayant eu
querelle , demanderent au Roi la permiffion
de ſe battre : Guftave , indigné
de leur demande , y confentit pourtant ,
mais il ajouta qu'il vouloit être lui-même
témoin du combat , & il affigna l'heure
& le lieu . Ce Prince vient au rendezvous
avec un corps d'infanterie qui environne
les champions: enfuite il appelle
le bourreau de l'armée , & lui dit : mon
ami , dans l'instant qu'il y en aura un de
tué , coupe devant moi la tête à l'autre.
A ces mots les deux officiers généraux
reſterent quelque tems immobiles ; puis
ils ſe jeterent enſemble aux pieds du
Roi , lui demanderent leur grace , & fe
jurerent l'un & l'autre une amitié constante.
Depuis ce moment on n'entendit
plus parler de duel dans les armées
Suédoiſes.
III.
La repréſentation d'un Opéra comique
fut interrompue par une querelle
qui s'éleva entre les pages du Roi& les
pages des Princes ; l'un d'eux , âgé d'environ
10 ou 12 ans , culebuta du haut en
bas de leur loge ; heureusement qu'il
JANVIER. 1774. 2.7
}
১
>
১
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tomba ſur une banquette bien rembourée
qui le préſerva . Il importa dans ſa chûte
la perruque d'un grave perſonnage , qui
lui dit : morbleu ! mon petit bon.
„ homme ; prenez donc garde à ce que
vous faites quand vous tombez : je
vous demande pardon , Monfieur , lui
répondit le petit page ; je ne l'ai pas
fait exprès
و د
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ود
ود
ود
I V.
Le Sage , Fuzelier & d'Orneval , piqués
de ce qu'on avoit refufé le privilege
de l'Opéra comique à Francifque , acteur
forain , pour lequel ils s'intéreſſoient ,
louerent , en 1722 , une loge dans le préau
de la Foire St Germain ; & , là , fous le
nom de La place , ils firent repréſenter ,
par les marionnettes , des pieces de leur
compoſition , qui attiroient tout Paris.
Ils donnerent entr'autres Pierrot Romulus,
parodie de la tragédie de ce nom , par
M. de la Motte. Le ſuccès de certe piece
fut fi grand , que M. le Duc d'Orléans ,
Régent , voulut voir ceſpectacle , & le fit
repréſenter à deux heures après ninuit.
Le Grand , acteur de la Comédie Françoiſe
, choqué des traits répandus contre
05
218 MERCURE DE FRANCE.
lui dans cette parodie , fit le couplet
ſuivant :
Le Sage & Fuzelier dédaignant du haut ſtyle , la bonté...
Pour le Polichinelle ont abandonné Gille , la rareté !
Il ne leur manque plus qu'à crier par la ville , la curiosité..
IL
EDITS , ORDONNANCES ,
ARRÊTS , &c.
L paroît deux arrêts du Conſeil d'Etat ;
Le premier , du 17 Octobre , réduit à 6 liv. 10 f.
par quintal le droit de vingt livres ſur tous les li
vres imprimés ou gravés , ſoit en françois , ſoit en
latin , & en outre les 8 f. pour liv.
Le fecond , du 28 Octobre , ordonne la fixation
. des offices de Lieutenant - Exempts & Archers de la
compagnie du Prévôt général des Monnoies &
Maréchauffées de France , fur le pied de laquelle
ils feront tenus de payer le centieme denier.
Ordonnance du Roi , du 19 Octobre 1773 , concernant
les Régimens Provinciaux.
L'intention de Sa Majesté eſt que le nombre
des bataillons qui feront levés dans les provinces
ſoit porté à l'avenir à cent - onze , au lieu de
cent- quatre , relativement à la population des
généralités.
JANVIER. 1774. 219
1
>
AVIS.
I.
M.M. LOUCHET, profeffeur à l'Ecole des Arts de
M. Blondel , au Louvre , pour la coupe des pierres
, continue d'enſeigner aux Eleves de fon bu.
reau , l'Art du Trait. Sa demeure ordinaire eft
cloître St. Louis du Louvre , à côté de l'Eglife , en
face du 2e guichet , où il donne ſes leçons fur
cette ſcience ſi néceſſaire à l'art de bâtir , tous les
jours , excepté les jours de congé.
Il continue auſſi des collections & modeles pour
les amateurs .
II.
Inſtitution académique & militaire pour la
jeune Noblesse de Paris.
M. Rolin , connu par pluſieurs éducations particulieres
dont il a été chargé , & par les ſuccès
d'une Inſtitution académique & militaire pour la
jeune Nobleſſe , dont il a fait l'établiſſement àParis
depuis cinq ans , donne avis qu'il vient de
changer ſa demeure de la rue & barriere St. Dominique
, dans une vaſte & belle maifon , dont il a
fait l'acquiſition , ſituée rue & barriere de Seve ,
vis-à-vis l'Enfant Jeſus , fur les nouveaux Boule.
vards : Meffieurs les Eleves jouiront dans la belle
ſaiſon , par l'agréable ſituation de cette maifon ,
de l'avantage de la ville & de la campagne : on y
trouvera , ſi on le defire , des appartemens parti
culiers pour un gouverneur & fon éleve. Les per220
MERCURE DE FRANCE.
.
fonnes qui voudront des éclaircifſſemens fur le
plan & le prix de cette Inſtitution , où il y a les
meilleurs maîtres de Paris en tous genres , auront
la bonté de s'adreſſer à M. Rolin , qui leur fera
paſſer des Proſpectus .
III.
Le ſieur Pierre Bocquillon , marchand gantier.
parfumeur à Paris , à la Providence , rue St. Antoine
, entre l'Egliſe de MM. de St. Catherine & la
rue Percée , vis - à - vis celle des Balets , annonce
au Public qu'il a été reçu à la Commiffion royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773. Il continue
depuis nombre d'années , de vendre une liqueur
nommée le véritable Trésor de la Bouche , dont il
eſt le feul compofiteur. La vertu de ſa liqueur
eft de guérir tous les maux de dents , tels violens
qu'ils puiffent être ; de purrggeerr de tous venins , com.
me chancres , & enfin de préſerver la bouche de
tout ce qui peut contribuer à gâter les dents . Cette
liqueur a un goût gracieux à la bouche , rend l'haleine
agréable & douce , conferve même les dents ,
quoique gâtées .
L'auteur reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages
fur l'excellence de fa liqueur , par nombre
de certificats que lui envoient fans ceſſe des per
ſonnes de la premiere diftinction . Il y a des bouteilles
à 10, 5, 3 liv. & à 24 fols . Il donne la
maniere de s'en ſervir avec fignature & paraphe de
ſa main , & met ſes noms de famille & de baptême
fur les étiquettes des bouteilles & bouchons. Il a
mis ſon tableau à la porte de ſa boutique , pour affurer
fa demeure au Public. Il vend auſſi le taffetas
d'Angleterre pour les coupures & brûlures .
JANVIER. 1774. 221
1
IV.
Maucollot, expert pour toutes les incommodités
des pieds , eft parvenu à procurer l'entiere d To.
lution , des cors , des oignons & durillons ; il gaérit
auffi entiérement les verrues qui viennent fous
la plante des pieds & ailleurs , le tout fans couper.
Il fait tomber les ongles trop épais & mal conſtruits
, les rend beaux & naturels , & fait difparoître
les excroiffances qui fe forment quelquefois
à côté . Son expérience & fa maniere de tra ter
lui ont acquis la confiance de tous les gens de
distinction , & l'approbation de MM. de la Commiſſion
royale de Médecine . Il fort tous les matins
à ſept heures , & reçoit du monde chez lui
depuis trois heures après-midi juſqu'à huit heures
du foir , excepté le dimanche. Il traite les pauvres
gratis les lundi & vendredi depuis cinq heures du
foir juſqu'à fix.
Il demeure Place du Chevalier du Guet , à l'an .
cien bureau de la petite Poſte , près l'Apport - Paris.
NOUVELLES POLITIQUES.
Ο
Du Bas- Danube , le 28 Octobre 1773 .
N n'a reçu aucune nouvelle certaine touchant
les fuites du paſſage du Danube par les Ruffes .
Le corps d'Obſervation Ottoman qui s'eſt replié
à l'approche de la réſerve commandée par le gé .
néral Ungher , s'eſt arrêté au- delà de Karafow , '
où il a été joint par des renforts arrivés de l'armée
du Grand Vifir. Toutes les autres diviſions
que le général Ture avoit établies ſur les rives
222 MERCURE DE FRANCE.
du Danube ſe ſont jetées dans les places confiées
à leur défenſe . On ignore encore ſi les corps des
généraux Ungher & Dolgorouki ſe ſont approchés
de la grande armée Ottomane pour lui donner de
l'inquiétude & diftraire l'attention du Grand Viſir
fur le fort de Silittrie , ou s'ils ſe ſont joints au
corps du général Potemkin qui doit attaquer de
nouveau cette place , ou enfin s'ils ſe font réunis
à celui du général Szuwarow , qui a ordre de
couvrir cette entrepriſe .
De Warfovie , le 7 Novembre 1773 .
On eſt rafſuré ici ſur la prétendue invaſion des
Tartares dans le Palatinat de Braclavie . Les
bruits effrayans qui en avoient été répandus , fe
réduifent au pillage exercé ſur la frontiere de ce
Palatinat , par une centaine de brigands , la plu.
part Valaques fugitifs .
Les prétentions de l'Ordre de Malte font ici
une forte impreſſion. Pluſieurs de ceux qui poffedent
des biens dépendans de l'Ordinacie d'Oftrog ,
réclamée par le Chevalier de Sagramoſo , offrent
de payer une ſomme déterminée pour que l'Ordre
ſe déſiſte de ſes demandes , ils veulent , en même .
temps , obtenir le conſentement de la Diete pour
être délivrés de la Milice qu'ils ont été obligés
d'y entretenir.
De Stockholm , le 30 Novembre 1773.
Le 25 de ce mois , le Roi déclara le mariage
du Duc de Sudermanie , ſon frere , avec la Princeſſe
Hedwige- Elifabeth - Charlotte de Holſtein-
Gottorp , fille de l'Evêque de Lubeck , oncle de
Sa Majeſté . Il y eut le même jour gala à la Cour.
Leurs Majeſtés reçurent , à cette occafion , ainſi
JANVIER. 1774. 223
que le Duc de Sudermanie , les complimens du
Sénat, des divers Corps de l'Etat & des Miniftres
Etrangers. Toute la Famille Royale dina en public,
& fe rendit enfuite au ſpectacle , où l'on repréſenta
un opéra nouveau. Il y eut,le foir , un
bal maſqué dans la grande falle des Erats. Ce
mariage ne fera célébré qu'au printemps prochain .
Le Duc de Sudermanie partit , le 27 , pour fon
château de Roferberg.
De Hambourg , le 22 Novembre 1773.
La priſe de poffeffion folemnelle du Holſtein-
Ducal, par les Commiſſaires Danois, a été confommée
, le 16 de ce mois , & l'on croit que la
remiſe des Comtés d'Oldenbourg & de Delmenhorff
au Prince Evêque d'Eutin , mani , pour cet
effet , des pleins pouvoirs du Grand Duc de Raf.
fie , aura lieu inceſſamment. Les Cominiffaires
d'Artillerie Danois qu'on y avoit envoyés de
> Gluckſtadt , en ont déjà vuidé tous les arſenaux.
: De Vienne , le premier Décembre 1773.
L'échange formel des ratifications des tro's
Cours avec celle du Roi & de la République de
> Pologne ayant été fait , le 19 du mois dernier ,
chez l'Evêque de Poſnanie , grand Chancelier de la
Couronne , un courier du cabinet, arrivé ici le 28,
apporta à Leurs Majestés Impériales & Royale la
ratification du Roi de Pologne , munie de ſa figna.
ture , de celle de quatre Chanceliers , ainſi que des
deux ſceaux , de forte que le Traité de ceffion eft
entiérement conclu. Les troupes des trois Puiffan
› ces ont commencé à évacuer les Districts qui ref.
tent à la République de Pologne , où tout ſemble
promettre le retour de l'ancienne tranquillité.
224 MERCURE DE FRANCE.
De Rome , le 12 Novembre 1773 .
On a tranſporté dans les falles du Vatican les
tableaux les plus renommés trouvés dans les colleges
& maiſons des Jéſuites .
On écrit de Naples que la ville de Ceva , qui
en eſt éloignée de vingt milles , a été preſqu'en
tiérement détruite par un ouragan , & que près de
trois cents perſonnes y ont péri.
De Cartagene , le 9 Novembre 1773 .
On écrit de Madrid qu'on doit faire embarquer
inceſſamment à Cadix deux régimens d'infanterie ,
l'un pour la Vera- Cruz , & l'autre pour la Havane ,
& qu'on a envoyé au Ferrol l'ordre d'y tenir vingt
vaiſſeaux en état d'être armés au premier fignal .
De Ragufe , le 14 Novembre 1773 .
On a appris , par un bâtiment de la République
, que quatre vaiſſeaux Ruſſes , armés en guerre
, s'oppofoient au patfage des navires marchands
entre Zante & Corfou ; qu'ils les vifitoient tous avec
la plus grande févérité , & qu'ils enlevoient tous
les bâtimens Turcs & Grecs , ſous quelque pavillon
qu'ils parufſent .
De Londres , le 10 Décembre 1773 .
Le 4 de ce mois , le Lord Maire fut élu Membre
du Parlement pour la Ville de Londres , à
la pluralité de deux cents quatorze voix. Le fieur
Roberte , ſon concurrent , a fait demander un
fcrutin.
On apprend que cinq familles , compoſées de
plus de cinquante perſonnes , ont abandonné ,
derniérement , le Comté de Sutherland , & font
allées
!
JANVIER. I. Vol. 1774. 225
i
>
allées s'embarquer à Gréenock pour l'Amérique.
Ces fréquentes émigrations défolent le pays a qui
elles ont enlevé plus de quinze cents habitans .
De Versailles , le 23 Décembre 1773 .
Monſeigneur le Comte de Provence qui prêta ,
le mois dernier , ferment entre les mains de Sa
Majesté , en qualité de Grand-Maître de l'Ordre
de Sr Lazare & de Notre- Dame de Mont- Carme' ;
ſe rendit , le 17 de Décembre , dans la file du
chapitre de l'Ordre & enfuite à l'Eglife Royae &
Paroiffiale de Saint Louis . Il étoit précédé du Duc
de la Vrilliere , Ministre & Secrétaire d'Etat , Gérent
& Administrateur de l'Ordre des Grands
Officiers Commandeurs & des Chevaliers . Il prononça
à genoux fur fon Prie- Dieu , les voeux dont
le Grand Maître eſt dans l'uſage de fare l'émisfion
. L'Abbé de Bouville , Commandeur Eedeſiaſtique
, officia à la Grand' - Mefle qui fut chantée
par la Muſique du Roi. Pendant que le Prince
recevoit ſous fon dais l'obédience de l'Ordre , on
exécuta le moter Exaudiat , de la compofition
du fieur Mathieu , maître de muſique de la Chapelle
de Sa Majesté Monſeigneur le Comte de
Provence ſe plaça , après la Meſſe , ſous le dais qui
avoit été préparé, & y reçut Commandeur Eccléfiaftique
le fieur Poncet de la Riviere , ancien
Evêque de Troyes. Après cette cérémonie ,Mon.
feigneur le Comte de Provence fut reconduit à la
Salle du Chapitre dans le même ordre qu'on avoit
obſervé en allant à la Paroiffe. Le ſieur Baret ,
Curé de la Paroiffe , eut l'honneur de comp'imenter
Monseigneur le Comte de Provence à la tête
du Clergé , lorſque le Prince entra dans l'Fglie
&lorſqu'il en fortit.
P
226 MERCURE DE FRANCE.
De Paris,le 27 Novembre 1773 .
Le corps de la Princeſſe Charlotte de Lorraine ,
morte à Mons le 7 du mois dernier , fut transféré
à Nancy la nuit du 11 au 12 de ce mois. Il a été
inhume dans le caveau du Couvent des Cordeliers
, où repoſent les cendres des Princes de la
Maiſon de Lorraine.
NOMINATIONS.
Sa Majesté a diſpoſé de la charge de Colonel du
régiment des Grenadiers Royaux de Dauphiné , en
faveur du Marquis de Bayanne , Colonel du régiment
provincial de Valence , & de celle de ce
dernier régiment , en faveur du Marquis de la
Tour-du - Pin Montauban , capitaine dans le régiment
Royal-Piémont.
La mort du Marquis de Chauvelin ayant fait
vaquer une place de Grand Croix dans l'Ordre de
St Louis , Sa Majeſté l'a accordée au Comte de
Chabo , lieutenant-général de ſes armées , infpecteur-
général de la cavalerie & des dragons , &
commandeur dudit ordre , & a diſpoſé de la place
de commandeur , en faveur du Marquis de Pufignieux
, également lieutenant -général de ſes armées.
1
Sa Majesté a accordé l'évêché de Toul à l'Evê
que de Senès ; l'abbaye du Gard , ordre de Citeaux ,
dioceſe d'Amiens , à l'Evêque d'Arras , & cellede
Leyme , même ordre, dioceſe de Cahors , à la
Dame du Garric d'Ozech , Religieufe Maltoiſe
du couvent de l'hôpital de Saint-Doluc.
Le Roi a accordé le prieuré royal de l'Hôtel-
Dieu de St Jean de Château -Thierry , ordre de St
Auguftin , dioceſe de Soiffons , à laDame deBeffe,
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 227
:
4
১
1
de la Richardie , religieuse de l'abbaye de Leclache
, dioceſe & ville de Clermont.
Le Roi a accordé l'évêché d'Evreux à l'Evêque
de Gap , celui de Gap à l'Abbé de Jouffroy Gousfans
, vicaire-général d'Evreux , & l'abbaye de
Peaulieu en Argonne , ordre de St Benoît , diocefe
de Verdun , à l'ancien Evêque d'Evreux .
PRESENTATIONS.
Le 28 Novembre , la Comteſſe de Chalons eût
l'honneur d'être préfentée au Roi & à la Famille
Royale par la Comteffe Jules-de-Polignac.
La Baronne de Lort Saint-Victor a eu l'honheur
d'être préſentée au Roi & à la Famille Ro
yale par la Comtefle de Noailles , Dame d'Honneur
de Madame la Dauphime .
La Ducheffe de Chartres , dont la finté eſt parfaitement
rétablie , fut préſentée , le 12 Décembre
à Madame la Comteſſe d'Artois , par Sa Majefté .
Les Marquifes de Marcieu , de Pelagrue & de
Lort- Serignan , & la Comteffe d'Andiau ont eu
I'honneur d'être préfentées au Roi & à la Famille
Royale ; la premiere , par la Marquise de Talaru ;
la feconde , par la Comtelle de Beaumont , la
troiſieme , par la Baronne de Lort-St-Victor , &
la quatrieme , par la Comteffe de Châlons.
NAISSANCES.
Le 4 Novembre , la Princeſſe de Pruſſe accoucha
heureulement , à Berlin , d'une Prince , & cet événement
fut annoncé au Peuple par une décharge
de foixante douze coups de canon.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale fignerent , le ra
P2
228 MERCURE DE FRANCE.
Décembre , le contrat de mariage du Comte de
Berenger , brigadier des armées du Roi , colonel
du régiment de Saintonge , avec Demoiſelte de
Villemorien.
MORTS.
Le fieur Toufſaint-le- Roi , au fauxbourg de
Landreci , vient d'y mourir à l'âge de quatre-vingtfeize
ans . La veille de la Touflaint , jour de ſa
fête , il avoit aſſemblé ſes enfans , petits- enfans&
arriere petits-enfans , au nombre de foixante dixneuf
, il leur avoit donné un repas & un bal. II
avoit préfidé à cette fête , ainſi que fa femme ,
qui jouit de la meilleure ſanté dans la quatrevingt
- dixieme année de fon âge , & après foixante
quatorze ans de mariage.
Eléonore Spicer eſt morte à Accomak , dans la
Virginie , âgée de cent vingt-un ans. Elle a confervé
l'uſage de tous ſes ſens juſqu'au dernier
moment de fa vie.
Pierre Caffard , ci-devant Fermier du Bac de
Choifi , qui s'étoit retiré à la Croix St Ouen , près
Compiegne , y est mort dans la quatre-vingt-dixhuitieme
année de ſon âge. Il laiſſe ſoixante eing
enfans ou petits-enfans . Il a joui juſqu'à ſa mort
de la meilleure fanté , & alloit preſque tous les
jours à la meſle .
Jeanne-Anne de Raymont , Marquis de Lasbordes
Pebrens , eſt mort , le 21 Novembre , au châ
teau de Lasbordes , près de Castelnaudary .
Le Marquis de Villeneuve , Baron des Etats du
Languedoc , eſt mort , le 26 Novembre , dans fonchâteau
de Villeneuve près de Beziers.
JANVIER. I. Vol. 1774. 229
Claude- François de Forbin de la Barben , vicaire-
général du dioceſe de Châlons , eſt mort à
Paris , le 10 Décembre.
Henriette de Montaigu veuve de Louis D n'el
Bruffe de Montberard , eſt morte , le 7 Décembre,
dans ſes terres en Poitou , âgée de foixante dixneuf
ans.
L'Abbé Comte de Ligneville & du St Empire ,
chanoine de la cathédrale de Bayeux , grand Ar .
chidiacre de Caen, eſt mort àBayeux le 27 Novembre.
La nommée Fockie Joannes , née le 11 Novem
bre 1660 , eſt morte à Olderboorn , en Frife , le
26 Novemb. dernier. Elle étoit veuve depuis
1710. Sa longue carriere a été active , mais réguliere
& uniforme.
Marie Eve de Staremberg , Landgrave de Heffe-
Rhinsfeld , eſt morte à Strasbourg , le 13 Décembre
, dans la cinquante - unieme année de fon
âge.
,
Marie- Louiſe Princeſſe Jablonowska veuve
d'Anne - Charles - Fréderic de la Tremoille , Duc
de Châtellerault , Prince de Talmont , Comte de
Taillebourg & de Benou , premier Baron de Saintonge
, &c. brigadier des armées du Roi , ancien
meſtre de camp du régiment de Talmont & du
régiment Royal- Pologne ; fille de feu Jean Prince
Jablonowski , Grand Enſeigne de la Couronne
de Pologne , Palatin de Volhynie &de la Petite-
Ruffie & tante du Prince de ce nom , Palatin de
Pofnanie , eſt morte à Paris , le 20 Dé embre ,
dans la foixante - treizieme année de fon age.
P3
230 MERCURE DE FRANCE .
LOTERIES.
Le cent cinquante- cinquième tirage de la Loterie
de l'hôtel - de-ville s'est fait , le 26 Novembre
, en la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille liv. eſt échu au No. 44781. Celui de
vingt mille livres au No. 48293 , & les deux de
dix mille , aux numéros 45619 & 54584.
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire
s'est fait le 5 Décembre. Les numéros fortis de la
roue de fortune , font 86 , 42 , 16 , 73 , 22. Le
prochain tirage ſe fera le 5 Janvier . 1774
Faute à corriger dans le dernier Mercure.
Page 185 , lig . 17 , Amérique plage , lifez Armorique
plage.
JANVIER. I. Vol. 1774. 231
ADDITIONS DE HOLLANDE.
MANIERE d'enluminer l'eſtampe pofie
fur toile. Par ce moyen l'on apprend foi
Seul à peindre l'Estampe & la poſerfur
toile , à faire méconnaître la Gravure :
il n'est pas besoin d'avoir jamais eu aucuns
principes ni de Peinture , ni même
de Deffein. PAR Mr. L. B. D. S. J.
J
AVANT - PROPOS.
E n'irai point vanter les agrémens de la Peinture
, c'eſt une recréation qui entre dans l'éducation
de toutes les Perſonnes bien nées : & cel
les qui n'en ont eu aucuns principes , le regrettent
affez dans un âge avancé. Quel plaitir de
faire naître ſur un morceau de papier ou de vélin
, ou de toile , une figure humaine , ou animale
, des prairiers , des hameaux , des bois , & c !
On fait ſe fuffire à ſoi- même , il ſemble que l'on
donne la vie à de nouveaux Etres , l'on fe contemple
dans ces Ouvrages , qu'on regarde avec
des yeux prefſque paternels . Cet amusement diffipe
les chagrins du Cloître , l'ennui que caufe le
bruyant de la Société ; occupe les paſlètems d'un
P4
232 MERCURE DE FRANCE .
Homme, folitaire , férieux & même qui cultive
Jes Sciences ; c'eſt un préſervatif contre l'oifiveté
, fource de bien des déréglemens dans les
Perſonnes de l'un & l'autre fexe: qui fait s'ertretenir
avec foi , defire moins la compagnie de
Gens , qui bien ſouvent font repentir de les avoir
fréquentés.
SECTION I.
Ce qui doit compofer la Boîte du Peintre.
LAA
Méthode que je vais donner pour enluminer
les Eſtampes , eft fimple & de la plus facile exécution;
la Perfonne la plus bornée doit la concevoir
& la mettre en pratique , il n'eſt guere
poffible de faire des fautes , même ſur les premieres
Estampes que l'on peindra ; à la vérité
l'ufage ne contribuera pas peu à y faire donner
une derniere main plus achevée. Sans avoir jamais
cu aucune idée de Peinture , on peut être
paflé Maître en très-peu de tems dans cette petite
branche de l'Art..
Avant de donner la maniere d'opérer , je vais
parler des couleurs majeures néceſſaires à cet
ufage , & de ce qui doit compoſer l'étui du
Peintre.
1
Blanc de plomb .
Blanc de cérufe.
OULEURS .
Carmin.
Vermillon.
Laque de Veniſe le plus | Bleu de Prufſe.
fin. Noir d'ivoire .
1
JANVIER. I. Vol. 1774. 233
Style de grain. Ocre brun d'Angle.
Orpin rouge.
1
Jaune d'ocre ordinaire.
Orpin jaune.
Rouge d'Angleterre.
terre .
Ocre de Rhuë en troſchiques
.
Terre d'ombre .
}
1
Rouge de Pruffe .
Il faut que toutes ces couleurs foient broyées
àl'huile , chacune à part , excepté le carmin qu'il
faut laiffer en poudre pour s'en fervir au beſoin .
Il faut avoir un afſortiment de deux douzaines
environ de pinceaux en plume de différentes grosfeurs:
il en faut prendre quatre de chaque elpece
, depuis les plus petits , juſqu'à la fixieme
groffeur. Pour les bien choifir , on les met dans
la bouche en les tournant pour faire la pointe;
ils font convenables , quand ils font bien pointus
& égaux , il faut prendre les plus courts en poil.
Il faut deux broſſes qui font néceflaires pour
paſſer le vernis .
Il faut une palette de bois de noyer.
Il faut avoir dans une bouteille de l'huile de
noix qu'on aura fait bouillir , avec un peu de
litharge d'or (deux à trois onces par livre d'haile)
cela donne un ficatif aux couleurs .
Il faut dans une autre bouteille de l'effence
de térébenthine claire ; on y lave les pinceaux
quand on s'en eſt ſervi.
Il faut un couteau dont la lame foit pliante ,
ſans dos , arrondi du bout , ſemblable à ceux
de toilette; il fert à mélanger les couleurs fur
la palette.
Il faut une éponge de moyenne groſſeur ,
Voilà tout ce qui compoſe la boîte .
t
P5
234 MERCURE DE FRANCE.
SECTION II.
Composition du Vernis.
Je vais à préſent donner la compoſition du vernis
, qui fait la baſe premiere de notre travail.
Pour une pinte de vernis. Effence de térébenthine
claire une livre & demie , thérébentine de
Veniſe épaiſſe , quatre onces ; maftic en larmes ,
quatre onces . (Prenez garde que l'on ne vous
donne du ſandarac pour du maftic ; le prix de
ce dernier eſt de 4 liv.)
Façon de faire le vernis. Prenez un pot de
terre neuf verniffé , qui puiffe contenir le double
de la doſe de vernis que vous voulez faire ;
mettez - le avec toutes vos drogues fur un feu de
braiſe de Boulanger , remuez avec une ſpatule
de bois juſqu'à ce que votre mélange ſoit bien
fondu , ce qui peut durer environ un quart-d'heure.
(Evitez en remuant qu'il n'en tombe quel.
ques gouttes dans le feu , la drogue s'enflamme.
rait au grand danger de l'Artiſte). Retirez-le du
feu & mettez - le en lieu de fûreté , prenez enfuite
une once & demie de chaux vive , faites - en
un petit ſachet & jettez - le dans votre vernis ;
ceci ſert à l'éclaircir . Au bout de quatre ou
cinq heures il ſera froid & repofé , paffez - le à
travers un linge , verſez- le dans une bouteille &
bouchez là exactement ; cette précaution eft
pour le conſerver.
JANVIER . I. Vol. 1774. 235
SECTION III.
Façon d'apprêter l'Estampe.
,
ACHETEZ
CHETEZ une Eſtampe , appelée Maniere noire ,
Anglaiſe , Allemande ou Flamande. (Les Anglaiſes
font les meilleures pour être enluminées
& font plus cheres des deux tiers que les autres ;
c'eſt done un ménage que je ne confeille pas ,
vu que l'ouvrage eſt plus beau fur celles- ci). Etendez
l'Eſtampe que vous voulez peindre fur
une table bien unie & très - propre , la face en
l'air , ayez de l'eau claire dans un vaiſſeau , prenez
votre éponge & imbibez bien votre Eſtampe
d'eau. Si elle eſt Anglaise , il faut qu'elle refte
au moins une heure fur la table fans la rélever ,
parce que le papier Anglais est beaucoup plus
difficile à humecter que les autres ; au furplus
de quelque eſpece qu'elle foit , fi -tôt qu'elle fera
bien imbibée , levez - la doucement & mettez-la
en lieu de fureté : effuyez ensuite votre table ,
& étendez deſſus une ſerviette blanche & un'e ,
poſez-y votre Eſtampe , la face fur la table (le
contraire du premier procédé) couvrez - là d'une
autre ferviette que vous étendrez bien ferme ;
ceci fert à deſſécher l'Eſtampe : quand elle fera
defléchée , mais pourtant mouette encore , vous
commencerez l'opération ſuivante.
Ayez un chaſſi, de bois de ſapin ou de chêne
de la grandeur de votre Eſtampe , c'eſt à- dire ,
que la gravure foit ſeulement, mais en entier ,
renfermée dans fon enceinte ; frottez le chafis
tout à l'entour avec de l'empois blanc , feule236
MERCURE DE FRANCE.
1
ment (1) fur les rives externes & le parement ,
otez la feconde ſerviette que vous avez mife ;
poſez votre chaſſis bien juſte , pour que la gravure
, comme je viens de le dire , ſe voie en
entier dans ſon carré; rabattez fur le parement
le papier blanc qui fert de bordure à l'Eſtampe ,
pour y être collé , ainſi que l'inſcription que vous
ne devez pas ménager ; tournez enfuite votre
chaffis , l'Eſtampe en face de vous , puis avec
les deux pouces près l'un de l'autre ſur l'Eſtampe
& les doigts deſſous , étendez là doucement
& également fur le chaſſis , & prenez garde de
la déchirer ; cela fait , poſez-la le long d'un mur
pour fécher. Une fois ſeche , elle doit être tendue
& ferme comme la peau d'une caiffe.
(1) On appelle les rives d'un chaſſis , les deux côtés
ou tranchans de chaque barre ; l'un eſt en dehors &
l'autre eft en- dedans de l'enceinte. Le parement eft le
Plat ou la face que nous voyons , lorſque le chaſſis eft
pofé ſur quelque choſe. Ainfi dans la figure ſuivante
aba
a
b
b
4
1
aaaa , rives ou champs ; bbbb , faces apparentes appelées
paremens ; celles que l'on ne voit pas font appelées le
derriere.
JANVIER. I. Vol. 1774. 237
}
Prenez alors du vernis que vous avez compofé
, oignez - en votre Eſtampe fur les deux faces
avec un pinceau , ayez foin de le bien étendre ,
& mettez autant de couches qu'it en ſera beſoin ;
vous verrez qu'il y en aura affez lorſqu'étant
feche elle fera bien claire , nette & transparente :
s'il s'y rencontre encore des taches blanches ,
mettez-y du vernis juſqu'à ce qu'il n'en paraiffe
plus. (Les Estampes Anglaiſes font les plus faciles
à éclaircir , il ne leur faut que deux couches
, & les autres au contraire en exigent quelquefois
juſqu'à cinq & fix , & boivent davantage) .
Le vernis à la vertu de raffermir le papier en
l'éclaircifant , & le rend auili fort que du parchemin.
Laiſſez votre tableau fur fon plat après
l'avoir verni , de peur que le vernis ne coule le
long du tableau : il en eſt de même chaque fois
que vous mettrez les couleurs. Quand votre
Eſtampe ſera ſeche , vous commencerez à pein.
dre de la maniere ſuivante.
:
:
!
240 MERCURE DE FRANCE:
1
1
ACADÉMIE , Arras , ibid.
SPECTACLES , Concert Spirituel , 180
Opéra , 182
Comédie Françoiſe , 186
Comédie Italienne , 187
ARTS , Gravures , 197
Mufique , 199
Tableau de fleurs , allégorique , 200
Induſtrie , 202
Phénomenes électriques , 204
Etabliſſement en faveur des Nourrices & des
Nourriffons , 206
Trait de Bienfaiſance , 213
Anecdotes , 214
Edits , Ordonnances , Arrêts , &c . 218
AVIS , 219
Nouvelles Politiques , 221
Nominations , 226
Préſentations , Mariages , Naiſſance , 227
Morts , Loteries , 228 , 230
ADDITION DE HOLLANDE.
Maniere d'enluminer l'eſtampe poſée ſur toile.
Par ce moyen l'on apprend foi feul à
peindre l'Eſtampe & la poſer ſur toile
à faire méconnaître la Gravure : il n'eſt
pas beſoin d'avoir jamais eu aucuns principes
ni de Peinture , ni même de Desfein.
Par Mr. L. B. D. S. F.
FIN.
231
HEUNIVERSITY
OF MICHI CHIGAN UDDADICO
ARTES
1837
SCIENTIA
LIBRARY
VERITAS
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIBU
TUEBOR
SI
QUÆRIS PENINSULAM
AΜΕΝΑΜ
CIRCUMSPIO
1
AP
20
M5.
117
٧.٥.٠
1
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
JANVIER . 1774 .
SECOND VOLUME.
N°. II.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIV.
1
LIVRES NOUVEAUX .
THe Works in Architecture ofof Robert and James
ADAM esquiers. Number I. Containing pars of the
Designs of Sion House , a magnificent seat of his grace
the Duke of Northumberland in the Comty ofMiddlesex.
Ouvrages d'Architecture de Robert & Jacques ADAM ,
Ecuyers. No. I. Contenant partie des Deſſeins du
Château de Sion , magnifique maison de Campagne
du Duc de Northumberland , dans le Comté de Middlefex
, Londres forme d'atlas 1773. à f 12 : - de
Hollande.
De P'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , 8vo .
3 vol. 1774. àf3 : -
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amsleraam ,
continue d'imprimer & débiter le MERCURE DE
FRANCE , Ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en Profe , des Enigmes , Logogry-
Phes , Nouvelles Littéraires , Annonces des prix des différentes
Académies , Annonces de Spectacles , Avis concernant
les Arts aaggrrééables , comme Peinture , Architecture ,
Gravure , Musique &c . quelques Anecdotes , des Edits ;
Arrêts , Déclarations ; des Avis ; des Nouvelles Politiques ;
les Naiſſances & les Morts des Perſonnages les plus illustres
; les Nouvelles des Loteries , & affez ſouvent des
additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande. Cet ouvrage
a 16 volumes par année que l'on peut le procurer
par abonnement pour f 12 : ceux qui voudront avoir
des parties ſéparées les payeront à raiſon d'un florin.
On peut avoir chez lui les années 1770. 1771. 1772.
1773. 1774.
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam , l'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Turcs , travaillée fur des Mémoires
très authentiques ; les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux mêmes qui ont été
dreffés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Armée. 4to. 1 vol . à f 12 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XIII . premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
Burgersdy be
224LIVRES NOUVEAUX.
313
On publiera de fix en fix mois deux tomes du Discours
& un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents ſur le Mariage des Enfants
de Famille. I vol. gr. 8vo . Londres 1773. à f 1 : 5
Pentées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
I vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10.
Les Loiſirs du Chevalier d'Eon de Beaumont. Ancien
Miniftre Plénipotentiaire de France fur divers fujets
importans d'adminiftration , &c. pendant fon féjour
en Angleterre. Grand 8vo. en, XIII. Volumes 1774.
Contiennent:
Tome I. Tableau historique & Politique de la République
de Pologne, Recherches hiſtoriques for la Proviq-
.ce d'Alface.
11. Recherches fur les Royaumes de Naples de
Sicile , Description Géographique , des Jurildictions
fupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la vil-
Je de Naples , conſeil d'Etat Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleſſe , du Peuple.
III. Abrégé Chronologique de l'Histoire ſacrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes .
, IV. Penfées , Recherches Obſervations fur le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreffion des droits intérieurs
, obfervations fur les foies , remarques importantes
fur le célibat , examen de la Banque de Law.
V. Recherches fur la Ruffie , ſur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'enuée & de fortie , tarif
ou table Alphabétique des droits impofés fur les
marchandises importées, & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie . Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne.
VI . Histoire impartiale d'Eudoxie Fæderowna ,
ordonnances de Pierre I .. Obfervations fur les revenus
& les dépenses de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit Conteil , Doge , Sénateurs ,
Colleges ; de l'Iſle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois :
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la ſource de toute puiſſance , &c.
رظن
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Tome VII. Obſervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Accifes
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire de la
population des eſpeces , des poids & melures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
- VIII. Détails fur l'Ecoffe , fituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Eccléſiaſtique , Civil , tribunaux
, poids & meſures , des femmes , enfans , domeſtiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes ,
univerſités . Tableau des poffeffions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade , de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre - Neuve , Acadie ,
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penſilvanie
, de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de fes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille.
X. Origine , Droits , & prérogatives des princi
paux emplois qui relevent de la couronne de France ,
Origine , Nature , & produit des impôts fur le clergé
de France , &c .
XI. Origine & progrès de la taille , fon établiſſe
ment en France , ſes variations , ſes produits & fa régie
, &c.
XII. Dérail Général de toutes les parties des Finauces
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident , de l'Hôtel-Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évéchés , fituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763.
XIII. Table Générale des Matieres pour les XII ,
Volumes.
MERCURE
DE FRANCE.
:
JANVIER. II. Vol. 1774.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET ÉN PROSE.
L'HOMME & LE CHEVAL.
Conte.
CERTAIN ERTAIN manant , nommé maftre Grégoire ,
A
Bon-homme , fimple , & franc provincial ,
Venoit de faire , à la prochaine foire ,
Emplette d'un très-bean cheval ,
Et même , en homme de ménage ,
Il l'avoit à bon compte , en dépit de l'uſage ,
C'étoit bien le phénix des chevaux du Village',
Je pourrois dire encor de tout le voiſinage
.:
:
A3
6 MERCURE DE FRANCE.
On ne vit onc plus fuperbe animal .
Tête au vent , l'oeil en feu , marche noble & hardie ,
Jambe leſte , poil liffe , & croupe rebondie ,
Crins épais , en un mot une bête accomplie.
Des pimpans de la Cour
Il eût fait les délices ,
De leur plus tendre, amour
Il eût eu les prémices,
Il eût fait à Paris la nouvelle du jour ;
Et, pour le çareffer , tout plein de fon ivreſſe ,
Quelqu'un de nos Marquis eût quitté tour- à-tour
Le jeu , le bal & fa maftreffe .
Mais , ce qu'en lui Grégoire eſtimoit beaucoup mieux ,
C'étoit fon naturel bouillant & vigoureux.
Chaque jour dans les champs la renaiſſante Aurore
Le retrouvoit couvert d'un ruſtique attirail ,
Et le foleil couchant l'y retrouvoit encore :
C'étoit un démon au travail,
Le plus pénible ouvrage
1
Ne faiſoit qu'exciter ſa courageuſe ardeur ;
Et le bon-homme , heureux de ſon partage ,
Voyoit tous ſes voiſins jaloux de ſon bonheur ;
Car on eſt jaloux au village.
L
Tout alloit bien au gré de ſes ſouhaits ,
Hors un ſeul point (fource de ſes regrets ! )
Notre heureux vit bientôt qu'il en falloit rabattre,
Ce courſier ſi vaillant , ſi vigoureux , fi frais ,
Travailloit fort , mais mangeoit comme quatre,
Double pitance le matin,
JANVIER. II. Vol. 1774 . 7
ने
Double à midi , le foir encor double pitance ;
Foin , paille , herbage , picotin ,
Tout difparoiffoit , tout étoit croqué d'avance.
Rien n'appaifoit fon indomptable faim ,
Tout tomboit ſous ſa dent , &, qu'on l'eût laifid faire ;
De toute la journée il n'eût fait qu'un repas ,
Sans manquer toutefois ſa Beſogne ordinaire.
Grégoire étoit dans un grand embarras :
Par malheur l'avoine étoit chere ,
Tout ſe vendoit au poids de l'or ,
Et Grégoire n'en avoit guere.
Son champ & fon verger étoient tout fon tréſora
Que faire done ? Revendre fa monture
Semble d'abord le parti le meilleur ;
Mais il l'aimoit : ce goût eſt fort dans la nature ;
Puis il craignoit de ne pouvoir ailleurs
Trouver une aufli bonne chance .
Il en avoit la rude expérience ;
Afeſſer le défunt s'étant rompu les bras ,
Plus ne vouloit tomber en même cas.
Le bon-homme avoit lu dans je ne sais quel livre
Qu'un certain Roſſinante , errant de ſon métier ,
Trottant jadis par l'Uivers entier ,
Mangeoit fort rarement , & qu'il n'avoit pour vivre
Que force coups & les herbes des champs ;
Ragoûts , comme l'on fait , ſecs & peu nourriffans.
,, Parbleu ! ſe fit l'ingenieux Grégoire ,
„ Ce Roffinante , à ce que dit l'hiſtoire .
A4
8
MERCURE DE FRANCE,
Ne mangeoit point , ou preſque point du tout :
Encore étoit il vieux & ſec comme un ecucou ,
„ Foible , & trop décharné pour foutenir le jeûne ;
„ Le malheureux n'avoit que la peau ſur les os.
و د
"
Mais mon cheval eſt vif , léger , diſpos ;
Il eſt ardent , il eſt gras , il eſt jeune ,
Plein de vigueur : un pareil animal
Doit bien pouvoir ſe paſſer de mangeaille :
"
Retranchons-lui la victuaille :
„ Je réponds bien qu'il n'ira pas plus mal ,
ور
Et mon bonheur deviendra ſans égal.
Il mange fort ; c'est vrai , mais c'eſt que l'on lui donne ;
Qu'on ceſſe de donner , il ne mangera plus.
/ و د
L'expédient eſt ſur , & j'y conclus .
Ma foi , vive l'eſprit ! l'invention eft bonne ,
„ Employons - la ſans perdre tems.
Voilà l'effet de tous ces beaux romans !
Grégoire ne voit point le fort qui le menace .
Déjà le ratelier eſt vuide & fupprimé ;
Il n'eſt plus d'auge ; ni beface :
Tout en jeûnant le premier jour ſe paſſe,
Le fecond en fuyant au troiſieme fait place ,
Et l'ouvrage d'aller fon train accoutumé.
En vain l'animal affamé
Se tourmente , bondit , rue , hennit & tempête :
On n'en tient compte , & vaine eſt ſa requête ,
En efforts impuiſſans il ſeche confumé ;
Son cou trop amolli ne porte plus ſa tête ,
Son oeil éteint & creux eſt à demi fermé;
L
JANVIER. II. Vol. 1774 .
و
Si bien qu'enfin , déplorable ſquelette ,
H trébuche , il chancele , il tombe inanimé.
Lors , mille fois déteſtant fon ouvrage ,
Et de la faim maudifant le ravage ;
Grégoire inconfolable & les larmes aux yeux ,
Dans les tranſports de fa douleur amere ,
Quel coup ! s'écrioit- il , quel dommage , grands dieux !
ود La pauvre bête , hélas ! commençoit à s'y faire."
Par M. L.. , de la Société
Littéraire de...
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Monseigneur le Maréchal Duc
I
de Briffac , Gouverneur de Paris.
LLUSTRE Gouverneur , & guerrier citoyen ,
Toi qui réponds au Roi de notre obéiſſance
BRISSAC , voici le jour où ta magnificence
Vient de quarante époux former l'heureux lien.
Le ſévere deſtin ravit à leur jeuneſſe
De leurs plus chers parens les utiles ſecours :
A qui , dans leur malheur , auroient- ils donc recours
Paris qui les vit naître à leur fort s'intéreſſe :
Des vierges dont l'honneur eſt l'unique tréſor ,
Sont , au gré de nos voeux , par la Vile adoptées
Déjà par ſes bienfaits vingt épouſes dotées
Reçoivent noblement des préſens & de l'or :
On veut que leur bonheur devienne leur ouvrage ,
Et , pour nommer l'époux , on attend leur fuffrage :
Ceux qu'un travail utile affranchit des beſoins ,
Leur préſentent des voeux , font agréer leurs foins .
Le jour luit , l'airain tonne , & le Peuple s'empreffe
Tout inſpire & reffent la publique alégreſſe ,
BRISSAC l'accroft encore en ce jour folennel ,
De ces jeunes époux c'eſt l'Ange tutélaire :
Suivi de l'ordre entier qui leur tient lieu de pere ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 11
Il vient pompeuſement les conduire à l'autel.
Le Miniſtre ſacré bénit leur alliance,
Puiffent - ils à jamais revivre dans leurs fils
Tant qu'on verra fleurir la tige de nos lis ,
Et tant que les Bourbons régneront fur la France;
Par M. G. H. Lerey.
CHANSON nouvelle , dédiée à Madame
la Dauphine , le 1er Janvier 1774-
D
IGNE Princeſſe , dans ce jour
Chacun vous rend un pur hommage.
Les plaiſirs de ce beau ſéjour ,
A votre Cour ,
A votre Cour,
Ont l'avantage
D'être plus brillans ſous vos yeux.
Ils ſuivent conftamment vos traces;
L'Amour , pour embellir leurs jeux ,
Eſt dans ces lieux ,
Dans ces lieux ,
Accompagée des Graces .
Dès qu'il vint , il fallut chercher
Quelque logement à ſa mode,
12
MERCURE DE FRANCE .
Dans vos yeux il s'alla nicher ,
Sûr d'y trouver ,
Sûr d'y trouver ,
Le plus commode.
Les Graces ont formé vos traits ,
Sur votre teint le lis habite .
. Où l'on voit briller vos attraits .
Les plus parfaits ,
Plus parfaits
N'ont qu'un foible mérite.
Vous joignez à votre bauté
La douceur la plus engageante ,
L'eſprit , la générosité ,
Ala bonté ,
,,
A la bonté ,
Qui nous enchante.
Les Vertus ont de votre coeur
と
Fait leur temple de préférence ;
L'Univers eft admirateur
Du vrai bonheur ,
Vrai bonheur
Que goûte en vous la France.
1.
Par Mile Hébert , agée de onze ans.
JANVIER . II. Vol. 1774. 13
TRIO DE VILLAGEOIS.
Sur l'AIR du Trio : Aimable Vieilleſse , de l'opéra de
PUnion de l'Amour & desArts.
DIEU
IEU de la tendreſſe ,
Les traits charmans dont tu blete ,
Caufent une douce ivreffe.
Lance-les fur nous fans ceffe :
Ah ! fois- nous propice !
Què ta chaîne nous uniffe ;
Que le bonheur embelliffe ,
De nos jours ,
Le cours !
Ce n'est qu'au village .
Qu'on voit l'Amour, fans nuage ,
De nos oiſeaux le ramage
Nous invite à jouir,
Sous un verd feuillage
Regne le plaifira
Dieu de la tendreffe , &c.
Fideles la Nature ,
Ennemis de l'impoftore ,
Notre flamme eſt pure
Comme nos moeurs :
14
MERCURE DE FRANCE
Et jamais l'envie ,
Les ſoucis, la jalouſie
:
N'environnent ,
N'empoifonnent
Nos ardeurs .
Dieu de la tendreſſe , &c .
Par M. Laus de Boiſſy.
VERS fur la mort de Mde la Comteffe
d'Egmont .
D'EGMO 'EGMONT n'eſt plus !! Pleurez , Amours !.
Que dis-je ? fufpendez vos larmes ?
Ajoutez encore à vos charmes ;
J'ai besoin de votre ſecours :
D'Egmont n'eſt plus ! Eh ! bien , Amours ,
Si vous n'avez pu la défendre ,
Dans ſon cercueil ofez defcendre !
Vous devez ranimer ſes jours.
Qu'elle repaſſe le rivage
Qui la conduit aux Champs Elyſiens;
Ramenez-la dans les liens
D'un époux qui fut votre ouvrage !
Hélas ! nous gémirons toujours
Sur cet objet où brilloient tant de graces !
Mille vertus embellifſoient ſes traces !
D'Egmont n'eſt plus ! Pleurez , Amours !
JANVIER.. II. Vol. 1774. 15 I
V
A Madememoiselle P.
OTRE éclat doit céder à l'éclat de l'aurore
Qui va ramener mes beaux jours ;
Je vous reverrai donc , Maman que j'adore !
Mon tendre coeur vous voit toujours .
Vous êtes le ſeul bien , le dieu d'Alexandrine :
Tout m'eſt foleil quand je vous vois ;
Mais que me ſert hélas ! que vous ſoyiez divine ,
Dès que vous n'êtes pas éternelle pour moi ?
Par M. B.....
MIRZA , ou la néceſſité d'être utile.
Conte oriental.
Dans une chronique perſane de l'an 530 *
de l'Hégire , eſt écrit ce qui ſuit.
IL plut à notre puiſſant fouverain Abbas .
Caraskan , dont les Rois de la terre reçoivent
l'honneur & la puiſſance , d'envoyer
Mirza , ſon ſerviteur, dans la pro
* L'an 530 de l'Hégire répond à l'année 514 de la
fupputation grégorienne.
10 MERCURE DE FRANCE.
vince de Tauris , pour y gouverner les
Fideles . La balance de la diſtribution étoit
fufpendue avec impartialité dans la main
de Mirza. La foibleſſe étoit protégée , la
ſcience honorée & la probité enrichie.
Tous les yeux le regardoient avec complaifance
, & tous les coeurs le béniſſoient.
Cependant , au milieu des heureux qu'il
faifoit , Mirza paroiſſoit ne pas l'être luimême.
Il devint fombre & mélancolique.
Il paffoit dans la folitude les momens
qu'il pouvoit donner au plaifir , il
ne s'appliquoit qu'avec répugnance aux
affaires publiques ; il réſolut enfin de
quitter les rénes du gouvernement.
Il obtint la permiffion d'approcher du
trône. Interrogé ſur l'objet de ſes demandes
, il répondit en ces termes :
Que le Maître du Monde pardonne
à fon eſclave qui l'honore , s'il ofe dépoſer
à ſes pieds les faveurs de fon
maître. Tu m'as donné l'empire d'une
contrée auffi fructueuſe que les jardins
de Damafeus & d'une ville la plus célebre
de tes Etats , après celle qui réfléchit
la ſplendeur de ta préſence. Mais
la vie la plus longue eſt un période infuffisant
pour ſe préparer à la mort.
Toute autre occupation eſt vaine &fri-
ود
و د
و د
و د
و د
ود
ود
ود
دو
ود
ود
ود
vole
JANVIER . II . Vol. 1774. 17
3, vole comme la toile du moucheron
ود écrafé ſous les pas du voyageur. Toute
,, jouiſſance eſt inſubſtantielle , & s'éva-
ود nouit comme la couleur de l'arc-en-ciel
,, qui paroît dans l'intervalle des orages :
,, permets moi de méditer ſur mon ame;
,, que la folitude & le filence m'inſtrui-
ود
ود
ود
ود
ود
ſent des vérités céleſtes. Je veux oublier
le monde & en être oublié jusqu'au
moment où le voile de l'éternité
tombera , & où je paroîtrai devant le
tribunal du Tout- Puiſſant." Alors
Mirza ſe proſterna en terre , & attendit
en filence.
Il eſt rapporté par l'ordre d'Abbas qu'à
ces mots il trembla ſur ſon trône aux
marches duquel l'Univers vient lui rendre
hommage. Tous les Grands de la Cour
pâlirent & tenoient leurs yeux attachés à
la terre. Aucun n'ouvrit la bouche , & ce
froid filence ayant duré quelque tems ,
l'Empereur le rompit par ces mots : Mirza ,
la terreur & le doute m'environnent. Je
fuis alarmé comme un homme qui ſe
voit tout à coup fur le bord d'un précipice
où il eſt pouffé par une force ſupérieure.
J'ignore cependant ſi mon danger
eſt réel ou imaginaire. Je ſuis , comme toi ,
un reptile de la terre. Ma vie n'eſt qu'un
B
18 MERCURE DE FRANCE.
moment , & l'éternité eſt devant moi.
Mais par qui donc le Fidele fera- t'il gouverné
? Sera-ce par les mortels préſomptueux
qui ne favent point adorer l'Eternel
, qui promenent leur vie dans le
champ de la licence , & qui ne fongent
point qu'ils font nés ſujets de la mort ?
Eh quoi ! la multitude qui fourmille dans
les cités n'auroit - elle aucun droit fur la
bonté divine , & la cellule d'un Dervis
feroit - elle la ſeule porte du bonheur célefte
; La vie d'un Dervis n'eſt pas poffible
àtous. Elle ne peut donc être un devoir
pour tous. Retourne dans le palais préparé
pour ta réſidence. Je méditerai fur les
raiſons de ta demande. Puiffe celui qui
éclaire l'eſprit de l'humilité me mettre en
état de me déterminer avec ſageſſe !
Mirza partit , & le troiſieme jour , ne
recevant aucun ordre , il demanda une
nouvelle audience qui lui fut accordée. Il
parut devant fon maître avec un air plus
calme , & la douce férénité brilloit fur
fon viſage. Il tira une lettre de ſon ſein ,
&, s'étantincliné profondément , il la préfentade
famain droite. Seigneur , lui ditil
, cette lettre qui j'ai reçue de Cofrou
l'Iman qui eft actuellement devant toi ,
m'a appris l'emploi de mon exiſtence. Je
JANVIER. II. Vol. 1774. 19
puis lire dans le paſſé avec plaiſir , & dans
l'avenir avec eſpérance. Je me réjouirai
toujours d'être l'ombre de ton pouvoir à
Tauris , & de conſerver ces honneurs que
je defirois derniérement te remettre.
L'Empereur qui avoit écouté Mirza avec
un mêlange de ſurpriſe & de curiofité,
donna la lettre à Cofrou , & lui commanda
de la lire. Aufſi - tôt tous les yeux ſe
tournerent fur ce reſpectable vieillard.
Son viſage ſe couvrit de la modeſte rougeur
de la confufion. Il héſita quelque
tems , & lut ces mots qu'il avoit écrits
lui - même.
"
ود
ود
"
"
ود Eternelle ſanté à Mirza, que la fageſſe
d'Abbas notre fouverain a honoré
de fon pouvoir : lorſque j'ai appris que
,, tu voulois priver de tes bienfaits les
milliers d'habitans que tu gouvernes
à Tauris , mon coeur a été bleſſe par la
fleche de l'affliction , & les nuages du
chagrin ont obſcurci mes yeux. Mais
quel mortel oſeroit parler quand fon
maître ſe tait , ou décider quand il doute?
Je vais te rapporter les événemens
de ma jeuneſſe , dont tu m'a rappelléle
ſouvenir , & le prophete pourra multiplier
pour toi les vérités qu'il m'a trans-
"
دو
وو
ود
ود
" mifes."
ود
B2
C
1
20 MERCURE DE FRANCE .
ト
i
و د
و د
و د
و د
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
Par les leçons du médecin Aluſa , je
,, me fuis inſtruit dans ſon art. J'exprimois
le ſuc des plantes que le ſoleil a
imprégnées de l'eſprit de ſanté. Mais
la fouffrance , la langueur , la mort qui
m'environnoient fans ceſſe , me firent
ſouvent trembler pour moi - même. Je
vis le tombeau ouvert ſous mes pieds.
„ Je me déterminai donc à ne contem-
,, pler que les régions qui le ſuivent , & à
dédaigner d'acquérir ce qu'on ne peut
conſerver. Je mépriſai l'or , ceux qui
le poſſedent , & ceux qui le defirent.
J'enfouis le mien dans la terre , & , re .
و و
nonçant à la ſociété , j'errai dans une
partie déferte & fauvage de la contrée.
„ Je choisis pour retraite une caverne
ſituée ſur le côté d'une montagne. Je
buvois l'eau qui couloit d'une fontaine
voiſine , & je me nourriſſois des fruits
& des herbages que la terre me préſentoit.
Pour rendre ma vie plusauftere , je
paffois ſouvent la nuit à l'entrée de ma
و ز
caverne , & j'attendois les influences
fecrettes du Prophete. Un matin , comme
je regardois l'horizon ſedévelopper
à l'approche de l'aſtre qui l'éclaire , mes
,, yeux appeſantis ſe ſoumirent, malgré
„ moi , au pouvoir du sommeil. Je me
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
JANVIER . II. Vol. 1774. 21
,, croyois toujours près de ma cellule. Je
voyois l'aurore lever le voile des cieux
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
& je voulois ſurprendre le premier
„ rayon du jour , lorſqu'une tache téné .
breuſe parut l'intercepter. J'apperçus
un objet en mouvement ; fon approche
m'augmenta ſa grandeur , & je découvris
un aigle. Je fixai les yeux , &jele
vis ſe repoſer à quelque diſtance près
d'un renard dont les pattes de devant
me parurent caffées. L'aigle mit devant
ce renard un morceau de venaiſon qu'il
avoit apporté dans ſes ſerres , & diſparut.
Lorſque je fus éveillé , j'inclinai
,, mon front vers la terre , & rendis graces
,, au prophete. Je repaſſai mon fonge , &
ود
"
"
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
me dis à moi - même : Cofrou , tuasbien
fait de renoncer au tumulte & aux vanités
de la vie ; mais tu n'as rempli que
la moitié de ton projet. Ton eſprit
n'eſt pas dans un parfait reposs ,, & ta
confiance dans la Providence n'eſt pas,
entiere. Si tuas vu unaigle envoyé par
le Ciel pour nourrir un renard infirme ,
,, que ne fera - t'il pas pour toi , ſituterefuſes
la nourriture plutôt par zêle que
par néceſſité. Je me fiai tellement à ce
fecours miraculeux que je négligeai
d'aller chercher mon repas ordinaire,
ود
و د
ود
"
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
1
1
}
1
ود
ود
Je l'attendis le premier jour avec une
impatience qui ne me permit point de
,, m'occuper d'autre objet. Je tâchai cependant
de ranimer mon courage , &
perſiſtai dans ma réſolution. Malgré
وو tous ces efforts , je ſentis mes genoux
ود
ود
ود
ود
plier fous mon corps défaillant , & je
,, tombai de foibleſſe. J'eſpérois qu'elle
,, me conduiroit à l'inſenſibilité; mais je
fus tout à coup ranimé par la voix d'un
être inviſible qui prononça ces mots :
Cofrou , je ſuis l'Ange qui , par l'ordre
,, du Tout - Puiſſant ai tenu regiſtre des
,, pensées de ton ame , dont je dois te
ود
ود
ود
ود
ود
faire connoître l'erreur. En t'efforçant
de devenir ſage , tu as fait une fauffe
,, application de la révélation qui t'a été
accordée. Eſt- tu impuiſſant comme le
renard ? N'as tu pas plutôt le pouvoirde
l'aigle ? Eleve ton être abattu , fois en
„ core le meſſager de l'alegreſſe & de la
ſanté. La vertu n'aime point le repos
elle eſt toujours active. La tienne n'eſt
,, que le fruit de la morale humaine. Imi
ود
ود
وو
وو
te ton Dieu , fais le bien; elle devien-
,, dra divine."
4 A ces mots je ne fus pas moins étonné
que ſi une montagne ſe fût écroulée à mes
pieds ; je m'humiliai dans la pouffiere. Je
JANVIER. II . Vol. 1774. 23
retournai à la ville. Je recreuſai la terre
pour lui reprendre mon tréfor. Je fus libéral
, & cependant je devins riche. J'avois
de fréquentes occaſions de guérir les
maladies de l'eſprit , en guérillant celles
du corps. Je pris les vêtemens ſacrés : l'on
m'eſtima , & mon maître trouva bon que
je parufſe de bout devant lui. Ne fois
point offenſé de cet aveu : je ne me vante
d'aucune connoiſſance que je n'ai reçue.
• De même que le ſable du défert boit les
gouttes de la pluie ou la rofée du matin ,
de même , moi qui ne ſuis que pouſſiere ,
je m'imbibe des inſtructions du Prophete.
Une vie paſſée dans une froide ſpéculation
eſt perdue pour l'humanité. Le
Tout- Puiffant ſeul donne la vertu : mais
ſi les loix d'un Prince ne peuvent convaincre
les coeurs endurcis , fon exemple
peut du moins encourager au noble exercice
de la bienfaiſance. Soit que la charité
donne ou que l'oftentation répande , le
bien eſt fait, & le pauvre eft fecouru .
Adieu : puiſſe l'Etre qui réſide dans l'immenſité
des airs te favorifer d'un fourire ,
& puiſſe le bonheur être écrit contre ton
nom dans le volume de ſa volonté!
L'Empereur , dont les doutes , ainfique
ceux de Mirza , étoient diffipés , regarda fa
B 4
24
MERCURE DE FRANCE.
Cour d'un air fatisfait qui fit paſſer dans
tous les eſprits le calme que le ſien éprouvoit.
Il renvoya le Prince dans ſon gouvernement
, & fit dépoſer le récit de ces
événemens dans ſes archives , pour apprendre
à la poſtérité que la vie del'homme
ne plaît à Dieu qu'autant qu'elle eft
utile au genre humain.
11
1
VERS à une Demoiselle de 16 ans , trèsjolie
, qui , malgré le caractere le plus
gai , affectoit un air fombre & févere.
I
1.
1.
1
MITEZ la roſe nouvelle
Qui s'ouvre aux baiſers des Zéphirs :
Vous brillez à nos yeux comme elle ,
Comme elle goûtez les plaiſirs .
Mais ne l'imitez qu'en ſes charmes
Dont vous avez l'éclat brillant :
Vous favez hélas ! que pour armes
Elle offre un aiguillon piquant.
Qu'épris de votre humeur badine
L'on vous approche en fûreté :
Sans que d'une importune épine
L'on redoute la cruauté.
JANVIER. II . Vol. 1774. 25
Vos vertus font votre défense :
Quelle main oferoit franchir
Cette gaze dont l'élégance",
Sans cacher , fait fi bien couvrir ?
Tous les coeurs volent ſur vos traces ;
Cédez à la voix du plaifir :
Pour conferver long-teins les graces ,
L'art le plus für eſt de jouir .
Par M. Buirette , de Ste Moniould ,
1
Abonné.
L'ARAIGNÉE & LA FOURMI.
D
Apologue
'UN coin de ſa toile perfide ,
Une Araignée apperçoit la Fourini
Qui va , qui vient , paroiſſant fort avide
D'avoir toujours ſon magaſin fourni.
Quelle fureur , dit-elle ! au ſein de l'abondance
Se tourmenter , ne vivre qu'à demi ,
Comme ſi l'on étoit en proie à l'indigence !
Pour moi , tranquille en mon réduit ,
J'attends qu'un infecte volage
Dans mes filets tombe & s'engage ;
Je le ſaiſis , & l'égorge fans bruit.
Tu veux m'accuſer d'avarice ,
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
T
Réplique la Fourmi ; mais je crois qu'il vaut mieux
Etre actif , économe , & vivre ſans malice ,
Que d'avoir , comme toi , le ſecret odieux
De goûter le repos en bleſſant la juftice.
Par M. Dareau , à Guéret
:
dans la Marche.
COUPLETS à Mademoiselle ***
Sur P'AIR : Anette à l'âge de quinze ans .
Vou
ous n'ignorez pas qu'autrefois ,
Quand il naiffoit des fils de Rois ,
On favoit dans le même inſtant ,
Par maintes Fées ,
Les deſtinées
De cet enfant.
Il eſt à croire que pour vous ,
Uniſſant les traits les plus doux ,
Les Graces , par un tendre accord
Aveć ces Fées ,
De vos années
Fixent le fort .
201
2
L'une a dit : je veux la pourvoir
Du don de plaire , & du pouvoir
:
JANVIER. II. Vol. 1774. 27
De tout féduire & tout charmer ;
Qu'elle foit belle ,
Et qu'autour d'elle
Tout fache aimer.
i
Une vieille étoit dans un coin
Qui voyoit tout , ne parloit point
Enfin , ſe levant à fon tour :
1
Eh ! bien , dit-elle ,
Qu'elle foit belle ,
Mais fans amour.
Voilà pourquoi , juſqu'à préſent ,
Votre coeur eft indifférent ;
Mais on verra céder un jour
Cefortilege ,
Au tendre piege
Du Dieu d'amour .
Paiffe le Mortel fortuné
A qui ce prix eſt deſtiné ,
En fentir toute la valeur !
Et que votre ame
Trouve en ſa flamme
Le vrai bonheur !
Par M. le Clerc de la Motte, Capitaine Chev.
de St Louis au reg. d'Orléans inf.
38 MERCURE DE FRANCE.
:
VERS à M. Bridan , Sculpteur du Roi ,
fur une Assomption qu'il a faite en
marbre dans le choeur de l'Eglise cathédrale
de Chartres.
CHARTRES
:
Hartres d'un monument nouveau ,
Artiſte aimable que j'honore ,
Graces à ton favant ciſeau ,
Vient donc de s'enrichir encore.
Son temple étoit déjà fameux ;
Mais cette rare Cathédrale
N'a plus aujourd'hui de riyale :
Oui , tes chef-d'oeuvres précieux ,
Elevant ton nom juſqu'aux Cieux ,
Font envie à la capitale.
Enfin tu vas y revenir , 1
Pour enfanter d'autres merveilles ;
C'eſt désormais à l'embellir ,
Que tu vas consacrer tes veilles.
Viens , Bridan ; hate ton retoura
Seconde mon impatiences admod far
Voici le temps de ta préſence ;
Le temps de montrer au grand jour
Ce grouppe, fruit de ton génie ,
Qui va fixer tous les regards ,
Et t'attirer de toutes parts ,
JANVIER. II. Vol. 1774. 29
Après ceux de l'Académie ,
Les fuffrages de tout Paris.
Ton martyr • de mes yeux furpris
Fit couler de pieuſes larmes ;
Je voulus des dents du bourreau ;
Arracher le fatal couteau ;
La Grace me prêtoit ſes arines.
Hélas ! heureuſe émotion ,
Ardent defir , noble courage ,
Faut- il que de l'illufion
Vous foyiez le ſtérile ouvragel
Cher Bridan , le tien eſt parfait ,
Puiſque ce regret falutaire
Me vient de lui. Ton art a fait
Tout ce que l'art humain peut faire.
Va , pourſuis tes heureux travaux ,
Immortalife les Héros ;
Que ta main , décorant nos temples ,
Tranſmette à la poſtérité
La généreuſe piété
Dont ta vie offre à tous l'exemple .
4
Par M. Guedon de Berchere.
St Barthelemy.
30 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE.
Entre CROMVEL & RICHELIEU.
CROMVEL .
Nous ſommes tous deux célebres , vous ,
pour avoir accfu l'autorité de votre Monarque
, moi , pour avoir anéanti celle du
mien.
RICHELIEU.
J'étais premier Miniſtre de mon Roi;
je travaillai à fortifier la puiſſance des
Rois.
CROMVEL.
J'étais né & confondu parmi la foule
du peuple ; je cherchai à détruire l'autorité
ſouveraine.
RICHELIEU.
Vos projets furent- ils d'abord auſſi dé
terminés que les miens.
CROMVEL.
Je me livrai , ſans examen , à l'impulfion
de mon ame. Le fanatiſme qui ſe
1
JANVIER. II. Vol, 1774. 31
communique , m'avait gagné. Je prêchai
d'abord ma famille , en attendant le moment
d'en prêcher d'autres , & même ſans
prévoir ce moment. Mes projets & mon
ambition ſe développerent avec les circonftances.
Il s'agiſſait d'élire un député
de la ville que j'habitais. Une telle place,
par elle-même , n'était rien ; mais , dans
un temps d'orage & de trouble , c'était
quelque choſe. Je fus élu. Je parlai avec
enthouſiaſme , & je paſſai pour un homme
éloquent ; ce qui était facile dans
un temps où chacun ſe piquoit d'être inspiré.
Mes diſcours étaient auffi obſeurs ,
auſſi enveloppés que des oracles , & ils
furent écoutés comme des oracles pourraient
l'être. Du tumulte de ces affemblées
je paſſai à celui des armes . Je contribuai
à fouffler le feu de la guerre & à le
maintenir. Je combattis avec le même enthouſiaſme
que j'avois parlé. Nous triomphâmes
; & c'eſt auſſi ce quidevait arriver
dans des combats où préſidait la fureur ,
plûtot que la ſcience militaire , & où le
fanatiſme n'exiſtoit que d'un côté.
RICHELIEU .
Il m'était plus difficile d'arriver à lafa
conde place que vous à la premiere. J'é-
1
32 MERCURE DE FRANCE.
tais Evêque , &, par cette raiſon , autant
géné par mon état que vous fûtes ſecondé
par le vôtre . C'eſt un grand obſtacle pour
un génie ambitieux que certaines dignités
qui proſcrivent toute ambition. Vous
n'eûtes qu'à ſuivre votre inſtinct guerrier,
& j'étois réduit à cacher le mien. Il me
fallut recourir aux fouterreins de la brigue
&de la politique. On éventa plus d'une
fois la mine que j'allais faire jouer , & ,
pour fruit de mes efforts , je me vis quelque
temps réduit à habiter ma ville épiſcopale
, & à commenter les pſeaumes de la
Pénitence.
ROMVEL.
Ce trait me rappelle mes fermons de
Cambridge.
RICHELIEU.
Avec cette différence , que vos fermons
vous menaient à votre but , & que mes
oeuvres théologiques nuiſoient à mes desfeins
.
CROMVEL. 1
Si vous faviez ce qu'il en coûte pour
diriger la multitude !
J
RICHELIEU.
JANVIER. II. Vol. 1774. 33
RICHELIEU.
Il m'en coûtoit bien davantage pour
diriger un Roi qui avoit beſoin qu'on le
dirigeât , & qui eût voulu ſe cacher à luimême
ce beſoin; qui ne me pardonnait
pas de lui être néceſſaire , & qui ne me
gardoit que par néceſſité ; qui m'enviait
la gloire de mes opérations , & qui en
recueillait les fruits , auſſi jaloux de ſes
prérogatives que peu diſpoſé à les faire
valoir ; toujours prêt à me dépouiller
d'une faveur qu'il ne m'accordait pas , à
croifer mes vues quand il devoit y con .
courir : ſe méfiant de mon zele quand je
le ſervais le mieux , & accueillant mes
ennemis tandis qu'il m'oppoſait aux ſiens.
Ce fut malgré lui que je foutins fon autorité
& la mienne.
CROMVEL.
On ne me vit point ramper auprès des
Rois ; je ſentis qu'il m'était plus facile de
les remplacer.
RICHELIEU.
J'ai peine à croire que vos vues ſe
foient élevées juſques-la. On fait ſouvent
honneur au courage & au génie des ſeules
C
34 MERCURE DE FRANCE .
opérations de la fortune. Rien de plus
rare qu'un plan bien arrêté. Céfar lui-même
ne paſſa le Rubicon qu'en s'y précipitant.
Peut- être la réflexion l'eût- elle retenu
encore long-temps ſur le rivage. On a
des idées confuſes , quelques projets à
peine ébauchés , de l'ambition , un defir
vague de s'élever ; on ſe livre à cette impulfion
plutôt qu'on ne développe les
moyens de la foutenir. Le premier chemin
qui s'offre à nous eft toujours celui
que nous choiſiſſons : nous eſquivons
quelques obſtacles , nous en bruſquons
d'autres: la fortune fait le reſte.
CROMVEL.
J'avoue que nous dirigeons moins les
événemens qu'ils ne nous dirigent. Ce
furent eux qui développerent mon génie
& mes deſſeins. Je ne fus d'abord que
Prédicant , & je l'étois de la meilleure
foi du monde: je finis par être un héros.
La Nature m'avait donné plus de courage
que de véritable éloquence. Le fanatiſme
avoit enhardi l'une ; l'ambition foutint
l'autre. Je ne tardai point à éclipſer tous
mes chefs , & même à les remplacer. Je
vainquis Charles I à Vorceyſtre ; je me
rendis maître de ſa perſonne , & je lui
JANVIER. II. Vol. 1774. 35
nommai des juges dont je n'étais pas
moins le maître que s'ils euſſent été mes
prifonniers . Enfin , je dénouai cette tragédie
par une catastrophe dont l'hiſtoire
ne fournit pas d'exemple. On vit un Roi ,
jugé par une portion de ſes ſujets , perdre
la tête fur un échafaud. Je parus le plain
dre en le faiſant condamner. J'eus éternellement
pour principe qu'il faut ſe masquer
lorſqu'on fe permet un crime. Parlà
, on en impoſe fouvent au grand nombre
, & l'on ne met qu'à demi dans ſa con.
fidence ceux à qui l'on n'en impoſe pas.
RICHELIEU.
Je ne connus jamais la diſſimulation.
Je fis tomber plus d'une tête , & ce fut
toujours fans afficher une fauſſe pitié.
J'aurois rougi de ne point me montrer tel
que j'étais , & d'être redevable à la rufe
de ce que je pouvais emporter par la force.
Vous vous rappelez , fans doute , le
fiege de la Rochelle. J'avais à combattre
à la fois & le courage des affiégés , & les
fecours que leurs prêtait l'Angleterre , &
la mer qui facilitait ces ſecours. J'oppofai
une digue aux Anglois & aux flots de
la mer , & mes attaques redoublées furmonterent
la réſiſtance des Rochelois . Ce
C2
36 MERCURE DE FRANCE .
%
ſiege eſt l'image de ma conduite dans toutes
les actions de ma vie.
CROMVEL.
Je n'employai la ruſe que pour ſéduire ;
mais je vainquis toujours à force ouverte .
RICHELIEU.
Vous eûtes beau jeu pour triompher.
Le fanatiſme combattait pour vous , &
moi j'avois à le combattre.
CROMVEL.
Nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le choix
des moyens que nous employâmes. Ces
moyens nous réuſſirent : voilà le point
capital. Vous abaiſſates la puiſſance des
ennemis & des grands vaſſaux de votre
maître. Je détruiſis celle du mien ; je fis
triompher l'Angleterre comme vous fîtes
triompher la France : mais j'avoue qu'il
ne me reſtait point , comme à vous , affez
de temps pour faire des tragédies , ni pour
protéger ceux qui en faiſaient.
RICHELIEU.
Je réunis cette double ambition à tant
d'autres. Je voulus à-la- fois pacifier la
France & l'éclairer. Je poſai les fonde
JANVIER. II. Vol. 1774. 37
mens de ſon temple des Arts. Un autre
acheva l'édifice ; mais ſi les fondemens
n'euſſent pas dès lors été poſés , l'édifice
n'exiſterait peut- être pas encore.
CROMVEL.
On dit que vous protégiez comme l'on
domine : que vous preſcriviez aux auteurs
ce qu'ils devaient produire , & que vous
fûtes plus d'une fois jaloux de leurs productions.
RICHELIEU.
J'eus ce faible , il eſt vrai ; mais le plus
grand des hommes ſerait celui qui n'en
aurait qu'un. Le mien fut de vouloir qu'on
me crût auſſi grand poëte que j'étais grand
miniſtre. Il me parut encore plus flatteur
de dominer ſur les eſprits que fur les individus
, & ma joie fut plus vive de voir
accueillir Mirame que de me voir apporter
les clefs de la Rochelle. :
CROMVEL.
Quand j'aurais eu le génie de Shakespéar
, je n'euſſe jamais fait de tragédies.
Cette ambition ne croiſait pointvos vues ;
mais elle eût entiérement dérangé les
miennes . Vous aviez beſoin d'adoucir
l'eſprit de vos compatriotes , & moi de
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
maintenir les miens dans l'ignorance &
le fanatifme. Il ne me fallait , pour me
faire entendre d'eux , que le jargon d'un
Illuminé ; ils euſſent mal ſaiſi le langage
d'Homere & de Virgile.
愛
RICHELIEU.
Votre tâche était plus facile & plus
commode que la mienne. Quoi qu'il en
foit , elle nous réuffit à tous deux. Nous
voulions devenir abfolus , & nous le devinmes
; vous un peu plus que moi , je
l'avoue , & peut être plus qu'aucun Roi
que l'Europe ait encore vu régner. Ce qui
m'étonne , c'eſt qu'on vous regarde comme
le reſtaurateur de la liberté Angloiſe.
CROMVEL. i
C'eſt un paradoxe en politique , & ceuxlà
ne font pas plus rares que d'autres. Je
n'ambitionnai pas le titre de Roj : c'en
fut aſſez pour que les Anglois me crufſent
fans ambition ; & pour qu'eux- mêmes ſe
cruffent libres. Le nom de Protecteur que
j'avais pris leur parut modeſte , quoiqu'il
ne le fût pas ; ils m'en laifferent étendre
les prérogatives plus loin que celles de
la Royauté. Le nom fait plus que la cho
ſe auprès des hommes , & fur- tout auprès
JANVIER. II . Vol. 1774. 39
d'un Peuple. Je gouvernai l'Angleterre
avec le defpotiſme le plus abſolu ; je chasfai
avec ignominie le Parlement qui m'avait
fait fon Maître. Tout l'Etat , toutes
les forces de l'Etat étaient à ma diſpoſition
: mes ordres ne partaient que de ma
volonté. Elle ſeule fut ma loi , & devint
celle de toute l'Angleterre. Cependant
on m'attribua l'honneur d'avoir mainte .
nu les loix anciennes , & reconſtruit l'édifice
de la liberté. Iln'en eſt pas moins vrai
qu'il n'exiſta aucune liberté ſous mon regne.
L'Angleterre ne réſidoit qu'en moi
ſeul , & ce fut la ſource de fa puiſſance.
Un Etat reſſemble à certaines machines
dont les refforts font très - compliqués ,
mais qui pourtant ne peuvent être mis en
jeu que par une ſeule main. Le concours
de pluſieurs dérangerait la machine , ou
retarderait fon mouvement.
RICHELIEU.
Telle eſt la machine que j'ai conſtruite
en France & qui ſubſiſte encore. Elle n'a
rien perdu de ſon activité , parce qu'une
ſeule main la dirige. On a ſubſtitué au
principal mobile de la vôtre une foule
d'agens qui en retardent l'effet; & le retarder
, c'eſt quelquefois l'anéantir. L'An-
C4
40
1 MERCURE DE FRANCE.
gleterre ne doit ſon ſalut qu'aux flots de
la mer qui l'environnent. Suppoſons cette
ifle un continent : ce Peuple libre deviendra
bientôt l'eſclave de ſes voiſins.
CROMVEL.
Je le fais ; mais , malgré cette barriere
poſée par la Nature , je ne laiſſai jamais
aſſez de liberté aux Anglais pour ſe nuire
, ni pour négliger de ſe défendre.
RICHELIEU.
Avouons- le done: il faut du pouvoir
pour faire du bien aux hommes; il en faut
même pour les contraindre d'acquiefcer
au bien qu'on veut leur faire.
Par M. de la Dixmerie.
P
LA PASSÉJADE.
CHANSON.
OUR les Belles du Bourdelais
La Pafféjade a des attraits ;
Tout plaifir ſemble fade ,
Eh bien !
Sans quelque paſſéjade ,
Vous m'entendez bien.
:
JANVIER, II . Vol. 1774.
En vain , pour guérir leurs vapeurs ,
Elles confultent des docteurs ;
Il faut à la malade ,
Eh bien !
Un peu de paſſéjade,
Vous m'entendez bien.
Dans un repas où la gafté
Anime une jeune Beauté ,
On propoſe raſade ,
Eh bien !
Et puis la Paſſéjade ,
Vous m'entendez bien.
Dorilas aime le gros jeu ,
Clidamis aime le bon feu ;
Pour moi , cher camarade ,
Eh bien !
J'aime la paſſéjade ,
Mous m'entendez bien.
Loin des yeux d'une mere en pleurs ,
Europe cueilloit quelques fleurs ;,
Jupin , en embuscade ,
Eh bien !
Fit bonne paſſéjade ,
Vous m'entendez bien.
Pour vous qui ne m'entendez pas ,
En Gascogne portez vos pas ;
C'eſt- là que paſſéjade ,
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
Eh bien!
ソ
Veut dire promenade ,
Vous m'entendez bien.
Par M. de la Louptiere .
INSCRIPTION pour une maison de campagne
que l'auteur occupoit aux environs
de Toulouse.
MONO
N plaiſir eſt le nom de ce riant manoir ;
La douce liberté vous invite à le voir :
Venez ſouvent , vous & les võtres ;
Je veux que mon plaifir ſoit le plaiſir des autres.
!
:
Par le méme.
SED
Aune Loucufe de Chaises.
1 1
ÉDUIT par tes mines fripones
Chacun voudroit , belle Suzon ,
:
Pour le fiege que tu lui donnes
T'en choiſir un fur le gazon.
L'art de préſenter une chaiſe
Attire plus d'un doux merci ,
Tu mets tout le monde à fon aife ,
Le deſtin doit t'y mettre auffi .
1
Par le méme.
JANVIER. II. Vol. 1774. 43
F
A une Loucuse de Livres.
AITE pour jouir & pour plaire ,
Pour vivre au pays des Amours ,
Dans un cabinet littéraire
La Raiſon file tes beaux jours ;
Une foule docte & difcrete
Yporte gravement ſes pas ;
Mais , pour inſpirer un poëte ,
La ſéance auroit plus d'appas
Dans ton cabinet de toilette.
Si de tes Abonnés on vient fendre les flots ,
C'eſt pour trouver quelque repos .
:
Quel trouble nous excite à te voir , à t'entendre ?
On a beau lire , étudier ,
Sous tes yeux que peut- on apprendre ?
Ne font ils pas tout oublier ?
Pour être heureux faut - il attendre
Brochure ſur brochure & courier fur courier ?
nol
Que nous importent leurs dépêches ?
Ta bouche vermeille fait foi
Que les nouvelles les plus fratches
Ne le ſont pas autant que toi.
Tu nous fais reſſentir de plus fortes alarmes ;
Mais en vain tous les coeurs font épris de tes charmes ,
En vain les curieux te demandent tous bas
Un livre défendu : tu ne le prêtes pas .
Par le même.
44. MERCURE DE FRANCE.
A une jolie Femme , qui met du coton dans
fes oreilles.
V
ous dont les petits trous embelliroient Cythere ,
Pourquoi dans votre oreille enfoncer du coton ;
Dédaignez-vous d'ouir quelque récit ſincere
Des maux que vos beaux yeux font à notre raiſon ?
Pour furprendre vos fens c'eſt en vain qu'Amour veille :
Comment ce ſuperbe vainqueur
Pourra- t'il gagner votre coeur ,
Si vous lui fermez votre oreille !
Quand les faux plaiſans du canton ,
Et les beaux- eſprits de la ville ,
Sur les moeurs du prochain épancheront leur bile ,
Enfoncez bien votre cotton ;
Par votre ſurdité vous pourrez vous ſouſtraire
Atous les vains propos des fots & des jaloux ;
Mais elle n'eſt pas néceſſaire
Lorſque l'on vous parle de vous.
!
Par lemême,
1
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 45
1
TRADUCTION de l'ode 3. du premier
livre d'Horace.
Au vaiſſeau fur lequel Virgile alloit à
Athenes.
SUR
Ur l'empire des mers que Vénus attentive
Se hâte de lancer tout l'éclat de ſes feux ;
Que les freres d'Hélene éclairent votre rive ;
Qu'aux yeux du nautonnier ils brillent tous les deux
Qu'Eole , à mes voeux favorable ,
Enchatne auprès de lui l'Aquilon furieux ;
Qu'agitant ſeul la mer , le Zéphir agréable
Aille vous prodiguer ſes baiſers amoureux.
Vaiſſeau , délicieux aſyle !
Hate le jour de mon bonheur ;
Que bientôt dans le port j'aille embraſſfer Virgile ;
Conſerve ſur les flots lamoitié de mon coeur.
Quel homme a pu braver l'orage & la tempête ?
Son coeur fans doute étoit d'airain .
Les vents font déchaînés ; il part , rien ne l'arrête !
Vingt fois la foudre éclate en vain
Du Midi dévorant il enchaina la rage ;
Son fouffle dangereux n'agita plus les flots ;
Les monftres étonnés craignirent ſon courage :
Il les vit s'engloutir dans l'abyme des eaux.
Jamais le bruit affreux de la mer courroucée
Ne put ralentir ſon ardeur :
46
MERCURE DE FRANCE.
i
En vain pour l'engloutir la vague eſt élevée :
Des terribles écueils il eſt toujours vainqueur .
C'eſt en vain que donnant des bornes à la terre ,
La ſageſſe des Dieux en traça le contour ;
Hardi , fur l'Océan , l'homme porte la guerre ,
Et tout devient propice à ſon heureux retour.
L'homme , rival des Dieux , ofe tout entreprendre ;
A leur grandeur fublime il veut même prétendre :
Téméraire enfant de Japhet !
1 ゅう
7 1.0
Il s'élance & craint peu d'être réduit en poudre ,
Des mains d'un Dieu terrible il va ravir la foudre ;
Ce Dieu venge fur nous cet horrible forfait.
La terre reffentit ſa colere enflammée ,
Le mortel ſous fes coups fuccomba fans effort :
Il fuyoit vainement ſa triſte deſtinée.
Par tout il rencontra le glaive de la mort .
Qui croira des mortels la ſuprême puiſſance ?
L'Acheron , par Hercule , a vu forcer ſes flots.
Dédale prend l'effort ; dans les cieux il s'élance :
L'homme peut tout par ſes travaux !
3
A
)
Nous provoquons les Dieux ... O fureur inſenſée !
Neus bravons leur courroux prêt à nous embrafer ,
Sans fonger qu'en leurs mains la foudre eſt enflammée
Et qu'elle peut nous écrafer.
Par M. Guittard cadet de Limoux
en Languedoc. !
i
JANVIER. II. VI. 1774. 47
MADRIGA L.
A Madame la Ducheſſe de Montmorenci ,
qui nourrit fon enfant.
P
RODIGE attendriſſant ! Vénus eft donc nourrice !
Elle-même allaite un Amour
}
Renonçant aux plaiſirs de la céleſte Cour ;
A cet enfant , ſon coeur en fait le facrifice.
Oui ; fiez-vous à ce diſcours :
Je fais un peu mieux la connoftre.
Marâtre & tendre mere... oh ! voilà de ſes tours.
Elle nourrit le putné des Amours':
Mais mille autres qu'elle a fait naître ,
A fes yeux n'oferoient paroftre
1
Et n'en obtiendroient pas le plus léger ſecours.
: Par M. du Merfan.
319
1.
20
48 MERCURE DE FRANCE.
Adieux au Château de la Broſſe.
IMPROMPTU.
Sur l'AIR du Menuet d'Exaudét.
RESTERA
Qui voudra .
Ala Broffe :
Pour moi , je n'en ferai rien.'
D'autres s'y trouvent bien ;
Chaque jour on les roffe.
Une main
De fatik
Les régale
De foufflets délicieux
Qu'aucun préſent des Dieux
N'égale.
C'eſt toujours en ma préſence
Que la Ducheſſe diſpenſe
Ses bienfaits :
Etjamais
Ma figure
N'obtient la même faveur :
De cet oubli mon coeur
Murmure .
Croira t'on
Que le nom
De
JANVIER. II. Vol 1774. 49
De Ducheſſe
Soit ce qui me rend jaloux
De partager ſes coups ?
Non . Fût- elle déeſſe
J'apperçois
Un mingis
De Soubrette ,
Dont je fais autant de cas ...
Ne devine-t'on pas...
Fanchette ?
Par le mémes
T
L'INGRAT PUNI.
ous les 'hommes s'accordent à donner
à la reconnoiſſance les éloges qu'elle mérite;
tous ſe piquent d'en avoir : cependant
combien de monſtres d'ingratitude
un pere tendre , un ami ſincere , un zêlé
bienfaiteur ne nouriſſent- ils pas dans leur
ſein ? L'hiſtoire ſuivante en eſt une
nouvelle preuve: puiſſe - t'elle ne ſe reproduire
jamais ſur le théâtre du monde! ..
Berville avoit pour pere un homme
* Madame la Ducheſſe de Monmorenci venoit de jouer
le rôte de Fanchette dans l'opéra- comique de Tonneliers
D
50
MERCURE DE FRANCE.
diftingué par des emplois conſidérables ,
mais qui s'étant laiſſé dominer par l'amour
du jeu & d'un faſte exceſſif , en
éprouva bientôt les fuites ordinaires ; car
il ſe vit en peu de tems hors d'état de
faire honneur à ſes affaires , & en conçut
un ſi vif chagrin , qu'une fievre ardente le
prit & le réduiſit dans la poſition la plus
déplorable. La penſée de la triſte ſituation
où il laiſſoit une épouse & un fils
qui lui reſtoit , âgé de huit ans , l'accabloit.
Il ne voyoit aucune refſſource pour
eux dans ſa famille, qui n'étoit pas opulente.
Ses talens ſeuls lui avoient acquis
la fortune que fa mauvaiſe conduite lui
avoit fait diffiper. Comme ces idées
affligeantes l'occupoient , il ſe ſouvint
d'un ami dont il connoiſſoit le caractere
généreux & bienfaiſant ; c'étoit un riche
négociant qui lui avoit donné , en pluſieurs
occafions , des preuves de fon attachement;
il réſolut auffi-tôt de lui faire
favoir le funeſte état où il ſe trouvoit. A
peine M. Dubois (c'étoit le nom de cet
honnête homme) l'eut-il appris , qu'il vint
à ſon ſecours ; le pere de Berville faiſit
ce moment , & profitant du peu de forces
qui lui reſtoit , avec un viſage ſur lequel
la confufion& le repentir étoient peints ,
& d'une voix ſouvent interrompue par
JANVIER. II. Vol. 1774. 51
de profonds foupirs , il le conjura de mettre
fa famille à l'abri de la misere où il
la laiſſoit. Il n'en falloit pas tant pour
attendrir le coeur ſenſible du négociant ;
il mêla ſes larmes à celles de fon ami , &
lui donna les plus fortes aſſurances d'en
prendre foin ; ce qui ayant calmé ſes inquiétudes
, il mourut enſuite tranquillement
entre ſes bras en recommandant à
fon épouse & à fon fils , qui étoient préfens
, la reconnoiſſance due à leur commun
bienfaiteur. Celui - ci après lui avoir
rendu les derniers devoirs , mit ordre à
ſes affaires ; il abandonna ce qui reſtoit
du bien aux créanciers , aſſura une honnête
penſion à ſa veuve qui prit le parti
de la retraite , & mit ſon fils dans un col
lege , avec le ſien qui étoit à peu- près du
même âge. L'habitude d'être toujours
enſemble , plutôt que la conformité des
inclinations , leur fit lier une étroite amitié.
Lorſque leurs études furent finies , le
négociant les fit revenir chez lui ; il fut
charmé de leur union; tout annonçoit en
eux deux jeunes gens accomplis. Son fils
ſe montrant tel qu'il étoit , retraçoit ſon
caractere & ſes vertus , & il étoit bien
éloigné de connoître le vrai fond de Berville.
L'eſprit ambitieux de ce dernier le
D2
52 MERCURE DE FRANCE.
rendoit capable des plus grandes noirceurs ;
il ne témoignoit de la reconnoiſſance au
pere & de l'amitié au fils , que parce qu'il
ſentoit que fon propre intérêt l'y obligeoit.
Son coeur naturellement ingrat , étoit toutà-
fait fermé à ces tendres ſentimens qu'inspire
le moindre bienfait dans les ames
bien nées. Fourbe & diſſimulé , il ſavoit cacher
ſes vices ſous un extérieur impoſant;
&, s'il n'étoit pas vertueux , il en avoit
tous les dehors. M. Dubois y fut donc
trompé; étant fans artifice , il étoit incapable
d'en ſoupçonner dans les autres , &
encore moins dans un jeune homme ;
ainſi il partageoit également ſon admiration
& fa tendreſſe entre ſon fils & fon
éleve. Trouvant en celui-ci un goûtdécidé
pour le commerce , l'étude des langues
qui y font propres, telle que l'Anglois
& l'Hollandois , ne fut point oubliée ,
ni rien de ce qui étoit néceſſaire à fon
éducation: Berville répondoit parfaitement
à ſes ſoins , ce qui lui attiroit tous
les jours de nouvelles preuves de ſon amitié&
de fa confiance ; il ne tarda pas à en
abufer.
Car, au bout de quelque tems , le négociant
ayant appris qu'un vaiſſeau qu'il
avoit chargé pour fon compte& celui d'un
JANVIER . II. Vol. 1774. 53
aſſocié , étoit péri ; qu'il ſe trouvoit auſſi
enveloppé dans deux banqueroutes confidérables
qui venoient de ſe déclarer , &
ces triſtes nouvelles l'obligeant à faire un
voyage , il réſolut d'emmener ſon fils avec
lui ; & laiſſant à Berville le ſoin de ſa
maiſon , il l'informa qu'il avoit vingtcinq
mille écus dans ſon coffre - fort destinés
pour des paiemens , & lui en confia
la clef. A peine fut il abſent que ce traître
forma un projet digne du caractere
ſous lequel nous l'avons dépeint ; il s'empara
facilement de cette fomme avec
d'autres effets de la valeur de vingt mille
francs , & paffa , avec la plus grande diligence
, en Angleterre. Pour'aſſurer ſa fuite
il avoit pris la précaution de montrer au
premier commis du négociant une lettre
ſuppoſée par laquelle il lui marquoit de
le venir joindre ; cet homme , le croyant
de bonne foi , ne fut nullement étonné
de ſon départ .
Cependant , les paiemens échus , on vint
les demander. Le commis écrivit auſſi
tôt à ſon maître que , s'il ne revenoit a
plutôt , ſon crédit étoit perdu. M. Dubois
ne comprenoit rien à cette lettre ; néanmoins
il revint précipitamment. Arrivé
chez lui , il fut ſurpris de ne point trou
D3
54
MERCURE DE FRANCE.
ver Berville. On lui dit qu'il étoit parti
pour l'aller joindre. Sur cela , commen
çant à craindre quelque malheur , il alla à
fon coffre - fort ; le trouvant vuide , il ne
put alors douter de ſa perfidie.
On peut juger de l'affliction du négociant
par l'état où il ſe trouvoit. Soixantequinze
mille livres d'argent comptant ôté
de fon commerce , jointes aux pertes irréparables
qu'il venoit d'eſſuyer , le ruinoient
entiérement; mais , ce qui augmentoit
infiniment ſa douleur , c'étoit de voir
que ce coup funeſte partoit de la main de
Berville ; de celui qu'il avoit tiré de la
misere; qu'il avoit élévé , & qu'il chérisfoit
comme s'il eût été fon propre fil;sde
celui, en un mot , qu'il avoit comblé de
ſes bienfaits , & à qui il en deſtinoit encore
de plus grands: ce n'étoit cependant
que le prélude des maux que ce monftre
devoit un jour lui caufer ; mais n'antici
pons pas fur de tels événemens !
Pour arrêter les pourſuites occafioniées
par le retard des paiemens , M. Dubois
demanda un ſurſis ; l'ayant obtenu ,
il en employa le tems à faire chercher
Berville : ce fut inutilement. Il avoit ſi
bien pris ſes meſures , qu'il ne put en
avoir aucune nouvelle; de forte que , ce
terme expiré , il ſe vit obligé de tout
JANVIER . II . Vol. 1774. 55
abandonner pour fatisfaire à ſes engagemens
. N'ayant plus rien qui l'attachât en
France , il réſolut de paſſer en Angleterre,
eſpérant y trouver Berville. Arrivé à Londres
, il prit un petit logement dans une
= rue écartée , & fe répandit enfuite dans
cette capitale pour voir s'il ne le découvriroit
point. Il y étoit effectivement`venu
, comme nous l'avons dit ; mais , voulant
augmenter ce qu'il avoit emporté de
la maiſon du négociant , & fe faire une
fortune brillante , il s'étoit embarqué
auffi - tôt pour trafiquer dans les Ifles ; &
il y avoit plus d'un mois qu'il en étoit
forti , lorſque M. Dubois y arriva. Ses ſecondes
recherches étoient donc auſſi inutiles
que les premieres ; il s'en apperçut ,
&, fatigué de ſes démarches , il ſe renferma
chez lui , plongé dans le plus profond
chagrin. Son fils , pour le diffiper
le fit réſoudre à rendre viſite à un marchand
Anglois de ſa connaiſſance nommé
Weſther. Cet ami le reçut avec joie ;
&, touché du récit de ſes malheurs , il
l'engagea à prendre un logement chez lui.
Il avoit un fils qui , de fon côté , prit un
ſenſible intérêt au fort du jeune Dubois ,
& conçut pour lui la plus tendre amitié.
Malgré les foins que prenoient ces géné
D4
50 MERCURE DE FRANCE.
!
reux hôtes de le diſtraire , le négociant
étoit dans une mélancolie qui ne le quittoit
point. Le ſouvenir de l'ingrat qu'il
avoit autrefois ſi chéri étoit toujours gravé
dans ſa mémoire ; trois ans s'écoulerent
dans cette pénible ſituation.
Un jour qu'il étoit venu pour prendre
l'air dans le parc de Saint-James , trouvant
ce lieu , pour lors ſolitaire , propre à la rê
verie , il s'affit & ſe mit à réfléchir ſur ſes
infortunes , lorſqu'un moment après , ens
tendant avancer quelqu'un , & tournant
la tête de ce côté -là , quelle fut ſa ſurpriſe
d'en appercevoir l'auteur ! En effet c'étoit
Berville ; fon voyage aux Ifles avoit été fi
heureux , qu'il en étoit revenu une fois
plus riche. Il y avoit deux jours qu'il étoit
de retour à Londres , & fon mauvais génie
l'amenoit fans doute en cet endroit
pour confommer le crime le plus affreux,
Auſſi - tôt que le négociant l'eut envisagé
dans le premier tranſport , il s'écria ; c'eſt
lui - même ! A cette voix Berville qui ne
l'avoit point encore apperçu , leva les
yeux fur lui. En même tems M Dubois
le ſaiſiſſant par le bras : ود Est-cebien toi
,, que je vois , ingrat ? .. perfide ? lui dit-
ود
"
il , & reconnois - tu celui que tu as réduit
dans l'état le plus malheureux , en
abuſant de ſa confiance & de fa bonne
JANVIER. II. Vol. 1774. 57
„ foi ? .. Etoit-ce donc là la récompenſe
,, que je devois attendre de mes bien-
ود faits ? .. " Berville , qui ne s'attendoit
pas à cette rencontre , étoit devenu pâle ,
interdit & chancelant ; mais regardant
enſuite autour de lui , & ne voyant perſonne
, remarquant d'ailleurs que le né .
gociant étoit fans armes , il penſa qu'il
lui étoit facile de ſe délivrer tout d'un
coup d'un homme dont la préſence & les
juſtes reproches l'embarraſſoient. Dans
cette infame réſolution , retirant , par un
mouvement bruſque , ſon bras qu'il tenoit
toujours , & reculant de deux pas , il tira
fon épée. M. Dubois vit ſon deſſein. Ah !
malheureux , s'écria - t'il , après m'avoir
enlevé mon bien , tu veux donc encore
m'ôter la vie ? la douleur arrêta ſa voix en
ce moment , & , le ſerrant de toute fa force
, il s'efforçoit de lui arracher des mains
cette arme meurtriere ; mais Berville , que
dis-je ? ce monftre; (qui ne ſera ſaiſi d'horreur
! ) étant parvenu à le renverſer , la
plongea deux fois dans le ſein de ſon
bienfaiteur. Les mains teintes du ſang de
fon homicide , il regagna promptement
ſa demeure ; & , profitant d'un vaiſſeau
qui mettoit à la voile , il s'embarqua de
nouveau .
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
Cependant l'infortuné négociant étoit
refté ſans mouvement. Le fang qui fortoit
de ſes bleſſures l'affoibliſſoit de plus en
plus ; il étoit dans cet état mitoyen de la
vie à la mort , lorſqu'une compagnie de
trois Anglois vint à paſſer. Appercevant
un homme étendu par terre , ils s'approcherent
, & , par un fentiment d'humanité
, voyant qu'il reſpiroit encore , banderent
ſes plaies le mieux qu'il leur fut posfible
, & le tranſporterent à la maiſon la
plus proche. Un d'eux l'ayant reconnu
pour l'avoir vu ſouvent chez M. Weſther ,
alla promptement l'en avertir. A cette
nouvelle le marchand , fon fils & le jeune
Dubois accoururent: on avoit couché le
bleſſé fur un lit; une extrême pâleur couvroit
fon viſage; ſes membres glacés &
ſes yeux preſque éteints ne donnoient
aucun ſigne de retour. Son fils s'étant approché
le premier, ne put foutenir lavue
d'un tel ſpectacle; fes forces l'abandonnerent;
il perdit connoiſſance , & fe laisfa
tomber entre les bras de fon ami.
Revenu à loi , fon premier foin fut de
retourner auprès du négociant , qui , par
les ſecours qu'on lui avoit donnés , venoit
ant de recouvrer l'uſage de ſes fens. Il en
profita pour lui demander qui l'avoit mis
JANVIER . II . Vol. 1774. 59
dans le cruel état où il le voyoit ? Au nom
- de Berville , le jeune homme frémit. Dans
ſon juſte reſſentiment , il vouloit fortir
pour aller chercher ce lâche affaflin ; mais
ſon vertueux pere le retint. Non , mon
fils , lui dit - il d'une voix auſſi forte que
ſa foibleſſe lui put permettre : non , laisfez
à la juſtice divine le ſoin de me venger
: quelque grands que foient les maux
qu'il m'a caufés , je les lui pardonne ; le
Ciel l'a permis ainſi ; je reſpecte fes ordres
: & ne me privez pas de votre préſence
dans ces derniers inſtans ; car je ſens bien
qu'il me reſte peu de tems à vivre. En
effet quelques heures après il rendit les
derniers ſoupirs. Son fils , laiſſant alors un
libre cours à ſa douleur , arracha les larmes
de tous les aſſiſtans. Tous le feconderent
pour chercher l'auteur de la perte d'un
pere qui lui étoit ſi cher ; mais le moment
que la Providence avoit marqué pour le
punir n'étoit pas encore arrivé ; elle permit
qu'il ſe dérobât à leurs pourſuites.
Le jeune Dubois , fuccombant à fon déſeſpoir
, tomba malade ; cependant , par
fes foins , fon ami parvint à le calmer , &
ſa ſanté ſe rétablit.
Au bout de quelques années M. Westher
fon protecteur mourut , laiſſant à fes
enfans d'immenſes richeſſes. Son fils
,
60 MERCURE DE FRANCE.
ayant recueilli ſa ſucceſſion, réſolut d'aller
s'établir à la Jamaïque , où il avoit un
oncle dont le bien devoit un jour auſſi
lui appartenir. Ne pouvant ſe ſéparer du
jeune Dubois , il lui propoſa de l'accompagner
pour partager enſuite avec lui ſa
fortune ; ils s'embarquerent donc , & arriverent
heureuſement dans cette île.
Avant de s'y fixer entiérement , le defir
de connoître le nouveau Monde qu'ils
alloient habiter , les engagea à parcourir,
les autres parties de l'Amérique. Dans le
cours de ce voyage ils aborderent à Quebec
; c'étoit le lieu où Berville s'étoit retiré
après ſon horrible forfait. Ayant
acquis de belles poſſeſſions , il jouiſſoit
tranquillement du fruit de ſon ambition
dans ce climat éloigné , où il ſe croyoit ſi
en ſûreté , qu'il n'avoit pas même pris la
précaution de changer de nom : mais il
ne tarda pas à éprouver cette vérité , déjà
ſi conſtatée , que le Ciel tôt ou tard punit
le crime , & cela par un événement auquel
il s'attendoit bien peu.
Comme le jeune Dubois & Weſther
fon ami ſe promenoient en viſitant les
environs de la capitale du Canada , ils
remarquerent une maiſon de plaiſance ,
dont la charmante perſpective fixa leurs
regards , &attira leur admiration. Ils de
JANVIER. II . Vol. 1974. 61
manderent à un habitant du pays qui les
accompagnoit , quel étoit le maître de
cette magnifique habitation. Celui - ci
leur répondit que c'étoit un nouveau Colon
, nommé Berville , qui depuis peu de
tems en étoit poffefſſeur. Tenez , ajouta-
t'il en le leur montrant du doigt , le
voilà qui fort de ſa maiſon , ſuivi d'un
Negre. Le jeune Dubois , tranſporté de
ce qu'il entendoit: feroit- il bien poſſible ,
mon cher ami , s'écria- t'il en ſe tournant
vers Weſther , que ce ſoit cet ingrat , ce
perfide aſſaffin , qu'il y a fi longtems que
je deſire de trouver ? Il faut que je m'en
aſſure par mes yeux ; en diſant cela , il
vola à ſa rencontre : le reconnoiſſant , il
l'arrêta , & ſe mit en devoir de le punir :
Berville furpris voulut ſe défendre , &
ordonna à ſon Negre de le ſeconder ; mais
Dubois , à qui l'indignation redoubloit le
courage , lui porta de ſi terribles coups ,
qu'il le fit tomber mort à ſes pieds , pendant
que Weſther , de ſon côté , faiſoit
prendre la fuite à ſon eſclave. C'eſt ainſi
que périt ce monſtre , qui , en violant toutes
les loix de l'humanité & de la plus
belle des vertus , méritoit encore une fin ,
finon plus tragique , du moins plus
honteuſe. Monfieur N. , pour lors Gouverneur
de la Colonie , ayant été informé
62 MERCURE DE FRANCE.
de cette hiſtoire , & aſſuré de la vérité des
faits , fit rentrer le jeune Dubois en posſeſſion
des biens que ce perfide meurtrier
de fon pere lui avoit ufurpés.
Par Mile D... N.. , de
Chalons-fur-Marne.
}
LES PLAIDEURS D'ACCORD ,
Anecdote Champenoise.
Ο
N conte qu'à Reims , la grand ville ,
Pendant un certain carnaval ,
Chacun , pour s'égayer la bile ,
Chez foi vouloit avoir le bal ;
Mais de leurs racleurs de muſique
Trop peu nombreuſe étoit la clique.
Alors des voiſins cantons
S'en vinrent des violons
Qui , pour légere finance ,
Vous mettoient Rémois en danſe .
Bien vous penſez qu'aux autres amphions
Point ne plurent tels rigaudons ;
Ils les trouvent téméraires ,
Et , fans pitié pour leurs pauvres confreres ,
Devant un juge compétent
Ils les citent à l'inſtant .
Pour une fi grave affaire ,
JANVIER. II. Vol. 1774. 63
Il faut que tout ſe differe :
Notre Juge , fans balancer ,
Près de lui les fait tous placer ,
Et veut que pour procédure
On lui joue une ouverture.
Auffi-tôt les Défendeurs
Se joignent aux Demandeurs :
Et chacun fait ſa partie
Dans la plus juſte harmonie.
Le juge , voyant ce ſuccès ,
Dit alors d'une voix polie :
" Entre gens bien d'accord il n'eſt point de procès :
, Hors de cour , mes enfans ; allez , vivez en paix . ".
Par Mile Coffon de la Crefſſonniere.
COUPLETS fur les vingt Mariages faits
par la Ville de Paris .
AIR: Dans un bois folitaire & fombre.
LEESs vingt Mariés de la Ville
Pour contenter le voeu commun ,
Etant rentrés dans leur afyle ,
Ont joué tous au vingt & un.
Et la Michodiere qui penſe
A les encourager chacun ,
64 MERCURE DE FRANCE.
A promis belle récompenſe
Pour le premier beau vingt & un.
Sans doute , par ces mariages ,
De Poupons il viendra plus d'un ;
Souvent l'Amour à tels ménages ,
En donne juſqu'à vingt & un.
Par la méme.
i
1
1
COUPLETS fur la naiſſance de Mgr le
Duc de Valois , chantés à Dourdan ,
chez M. le Comte de Verteillac , à la
fête qu'il a donnée à cette occafion.
Sur l'AIR : Par ma débauche continuelles
C
1
ÉLÉBRONS l'heureuſe naiſſance
Du nouveau Prince de Valois ,
Et répétons tous d'une voix
Des noms qui font chers à la France :
Chantons , amis , chantons cent fois ,
Vive Orleans , vive Valois !
Chéri de tous comme ſa mere ,
Il va faire notre bonheur.
De Penthievre il aura le coeur;
Les malheureux auront un pere
Chantons , amis , &c.
Bientor
JANVIER. II. Vol. 1774. 65
Bientôt nous verrons la Victoire
Couronner ſes plus jeunes ans ;
De l'auguſte nom d'Orléans
Il portera bien loin la gloire :
Chantons , amis , & c .
Comme ſes illuftres ancêtres ,
C'eſt ton Prince , ton protecteur .
Dourdan , fignale ton ardeur ;
On n'a jamais trop de tels maîtres :
Chantons , amis , &c .
Par des feux de réjouiſſance ⚫
Elevons ces noms juſqu'aux cieux ;
Qu'ils foient gravés dans tous les lieux
Des mains de la Reconnoiffance :
Chantons , amis , &c!
Par la lumiere la plus vive
Faiſons de la nuit un beau jour
Pour cet objet de notre amour ,
Et difons mille fois qu'il vive.
Vive , vive , vive à jamais ,
Vive Orléans , vive Valois !
Par un Vicaire de Dourilan .
* II y avoit chez M.le Comte de Verteillac feu d'ar
tifice & illumination pendant la nuit.
:
66 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour mettre au bas des Portraits de
,
M. & de Madame *** tirés par leur
Petite-Fille.
V
OICI d'heureux Epoux les modeles parfaits :
Philémon & Baucis revivent dans ces traits ,
Et la Nature & l'Art offrent un double hommage ;
Une main filiale a tracé leur image.
L'EXPLICATION 'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du premier vol. de
Janvier 1774 , eſt Port ; celui de la ſeconde
eſt Heure ; le mot de la troiſieme
eſt le Rafoir ; celui de la quatrieme eſt
Caiffe ; celui de la cinquieme eſt Cheval ,
avec dix animaux , trois importans rapports ,
c'eſt-à-dire trois rapports avec le ſexe ,
poitrine large , croupe remplie , crins
longs; trois du Cerf, la tête , la jambe
&le poil court; trois du Renard , l'oreille
, la queue , le trot; trois du Boeuf,
l'oeil , la narine , la jointure ; trois du
Lion , le maintien, la hardieſſe , le courage
; trois du Serpent , la mémoire , la
vue , le contournement ; trois du Mu
JANVIER. II . Vol 1774. 67
let , la force , la conſtance au travail & le
pied, trois du Mouton, le nez, la douceur
, la patience ; trois du Lievre , le
pas , la courſe , la foupleſſe ; trois du Loup ,
la gorge , le col & l'ouie. Le mot du premier
logrogryphe eſt Framboise , où l'on
trouve baifer , foif, rime , Rose , le frais,
Moïse, le foir , ame , Mari , or , Mars ,
ami , faim , Reims , Sire , Siam , la foi ,
robe , mûre , Roi , glace de framboise ; celui
du ſecond eſt Canne , dans lequel on
trouve Anne (fainte ) Cane , oiſeau domeſtique)
cena , Caen , âne , Can , (qu'on
écrit indifféremment par un c , un ch ,
ou un k) ne , en , encan , & an.
SOUMISH
ÉNIGME.
OUMISE à des mains étrangeres ,
Toujours ſous le manteau j'exerce mon emploi ;
Non loin du coeur entre deux freres ,
Une femelle agit , tourne au - deſſus de moi.
Alors , d'un élément bravant la violence ,
Et fans m'embarraffer du fort des malheureux ,
Sans jamais m'attendrir pour eux ,
Je m'engraiffe de leur ſubſtance.
า
Par M. Hubert.
En 2
68 MERCURE DE FRANCE .
N
لا
Q
AUTRE.
UOIQUE valet de plus d'un maftre ,
J'ai le coeur affez haut , quelquefois bien place :
A ma livrée on peut me reconnoftre :
C'eſt un fond rouge & blanc , ſouvent un peu paſſe;
Je tâche toujours d'être utile ;
Mes gages font plus ou moins forts ,
Et cependant un maître difficile
M'a mis plus d'une fois dehors ;
Mais je n'en ſuis pas fort en peine ,
Puiſque , malgré quelque fredaine ,
Chez les voiſins je me place auſſi-tôt ,
Et j'y ſuis payé comme il faut ;
Souvent même , pour récompenſe ,
Et pour affurer ma finance ,
On me paſſe un très-bon contrat .
Alors je me vois en état
D'aller au bout de ma carriere .
Je m'excite à mieux travailler ;
Je tâche d'être le dernier
A quitter l'ouvrage ordinaire ;
J'ai le défaut d'aimer le jeu .
De maudits compagnons une éternelle engeance
Vient me chercher & me relance.
:
On me force à jouer ; mon maître jure un peus
Ah! du diantre ſi je le garde ,
Dit- il , pour me fervir ainfi .
Peſte ſoit ſi je me hafarde
JANVIER. II . Vol. 1774. 69
A conferver un valet tel que lui .
Eh ! bien , on jure , on me menace ;
Mais je n'en tiens pas moins ma place
Et même c'eſt à qui m'aura ,
Adieu , lecteur ; j'en reſte là. :
T
Par M.le Clerc de la Mutte
Chevalierde St Louis.
: AUTRE.
QUOIQUE UOIQUE je fois mince & très - délicat ,
On me traite comme un forçat ;
On me tient toujours à la gene...
Je m'agite , je me débat ;
Mais hélas ! inutile peine l
Je ne fais qu'alonger ma chaîne.
Ah ! chers amis , que le chagrin abat
Tenez-vous cois dans votre état .
Tous les foulevemens qu'excite le murmure
Ne feront point changer de vos maux la nature
De la néceſſité ſe faire une vertu ,
Voilà le grand ſecret ; lecteur , qu'en penſes-tu ?
Par un Chapetain de Dourdans
:
:
E3
70 MERCURE DE FRANCE,
i
LOGOGRYPHE.
PLANTE de ma nature ,
Trois pieds font mon fupport.
Soit raiſon , ſoit à tort ,
De ma mince figure ,
Lecteur , Horace , ton ami ,
Se déclara mon mortel ennemi.
Je ne fais à ſes yeux quel put être mon crime ,
Car même de fon temps
J'avois conquis l'eſtime
De nombre d'honnêtes gens.
Je la poffede encor. D'où vient donc cette haine
Qu'avoit pour moi cet ami de Mécene ? ...
Cher lecteur , après tout ,
On peut dire à cela que chacun a fon goût.
Te plairoit- il , par aventure ,
De mes trois pieds déranger la ſtructure ?
D'abord , dans ce travail , pour te reconforter,
Jet'offre un vin d'un fumet agréable.
Je puis encor te préfenter
La foeur d'une femme aimable
A
You
ن أ
Dont le nom dans la bible eſt placé fûrement.
Un des tons de la gamme; un lieutenant
De Mahomet... Sans te donner au diable
Pour ne chercher. Ecoute mon confeil. Attends
A demain... A ce foir... Peut-être en ce moment
Ton cuifinier me met-il fur ta table...
Par M. M... D. L. M...
à Senlis .
JANVIER . II . Vol . 1774 . 71
R
AUTRE.
EDOUTABLE ennemi de tout ce qui refpire ,
Dans l'Univers entier je porte mon empire ;
Egalement terrible aux Bergers comme aux Rois,
Je fais fentir à tous la rigueur de mes loix ;
Il n'en eſt pas un feul que mon abord n'étonne ,
Et le plus courageux à mon aſpect friffonne .
Tantôt , comme un voleur , marchant à petit bruit ,
J'immole ma victime en un fombre réduit ;
Tantôt en furieux je brife les couronnes ,
1
Et vais porter mes coups juſques aux pieds des trônes,
Ne te plains point , lecteur , de cette cruauté ;
Vois -y plutôt l'effet du malheureux péché ,
Et tremble , en refpectant la céleste colere
Qui punit dans l'enfant le crime de fou pere:
En vain pour me corrompre , ou vouloir me fléchir
Le mondain auroit- il des tréfors à m'offrir :
Ni ſes biens , ni fon or , ni fon rang , ni fon age
Ne fauroient d'un moment le fouftraite à ma rage ;
Miniſtre ſanguinaire , inflexible , inhumain ,
Je lui lance le trait qui lui perce le ſein.
Quoi qu'il en ſoit , lecteur , & malgré mon audace
A te faire périr fans eſpérer de grace ,
Il eſt un vrai moyen d'arrêter ma fureur :
E 4
C :
:
72
MERCURE DE FRANCE.
C'eſt de trancher ma tête : alors quelle douceur !
Je deviens de tes jours le ſoutien defirable ,
Et j'engage un convive à prendre place à table.
Par M. de Rozierre , à Melun.
コト
لا
NOUVELLES LITTERAIRES.
Vie du Dante , avec une notice de ſes ouvrages
, par M. de Chabanon , de l'Académie
royale des inſcriptions & belleslettres
, & de celle de Lyon , in - 8 °.
br. 30 f. A. Amſterdam , & fe trouve
à Paris , chez Lacombe , libraire.
P
:
LUSIEURS chaires ont été fondées en
Italie pour expliquer le Dante , le pere
de la poëfie Italienne. En France , fa réputation
ſe ſoutient par le reſpect d'une
ancienne tradition. On le loue plus qu'on
ne le lit. La lecture de fon poëme ou de ſa
comédie partagée en trois actes ou récits
intitulés l'Enfer , le Purgatoire &le Para- ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 73
F
dis , doit en effet rebuter au premier abord
des lecteurs François , par la bizarrerie de
l'invention , le mauvais choix des perfonnages
, des folies triſtement plaiſantes &
des deſcriptions que le bon goût rejette.
De toutes les qualités qui font un bon
écrivain , le goût , comme l'obſerve le
,, judicieux auteur de cet écrit , eſt la plus
tardive. Le génie eſt un don de la Natu-
,, re , & par- tout où elle en jette la femen-
,, ce , ce germe ne tarde pas à paroître.
ود
ود
ود
"
ود
"
"
Celui du goût ne peut s'accroître & fe
développer qu'avec le ſecours du temps
& de l'expérience , ſecours qui manquoit
au Dante , puiſqu'il entroit le
premier dans la carriere. Le Dante
abuſe quelquefois d'une penſée vraie ;
il la rend faufſſe en y ajoutant. La vérité
, en matiere de goût , n'eſt qu'uneli-
,, gne , un point ; le mérite n'eſt pas d'al-
;, ler au delà de ce but , mais de l'attein-
ود
ود
ود
و د
ود dre & d'y refter. " M. deC. cite quelques
endroits où le Dante n'a point apperçu
le point juſte où il devoit s'arrêter. Il
nous 'fait auffi connoître pluſieurs fautes
dans leſquelles le Dante eſt tombé ; car
l'écrit qu'il nous donne fur ce poëte eſt
E5
74 MERCURE DE FRANCE .
une notice& non pas un éloge. Mais file
Dante a les vices du mauvais goût , il eſt
en récompenſe doué de toutes les qualités
du génie ; il eſt original , vrai , fublime
&pathétique.
Le Dante , dont le premier projet étoit
d'écrire fon poëme en latin , l'avoit commencé
à la maniere des Anciens , par une
expoſition claire & fuccincte ; mais lorsque
, pour ſe procurer plus de lecteurs ,
il réſolut de le compoſer en langue vul.
gaire , & dans un ſtyle humble , fuivant
l'expreffion de Bocace , il changea de méthode
, comme ſi l'idiôme eût réglé le plan
qu'il devoit fuivre. Ce poëte feint qu'il
voyage & fe perd dans une forêt. Il arrive
au pied d'une montagne dont le foleil
éclairoit la cime ; il veut gravir ſur la
montagne , un léopard s'oppoſe à fon pasſage:
l'animal furieux étoit preſſé par la
faim : fon afpect inſpiroit l'effroi , l'air
même en paroiſſoit épouvanté.
SI CHE PAREA CHE L'AER NE TEMESSE .
penſée fauſſe , comme l'obſerve ici M. de
Ch. Virgile a dit dans une circonftance
femblable :
REFLUITQUE EXTERRITUS AMNIS .
Et Racine ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 75
-
LA TERRE S'EN ÉMEUT , L'AIR EN EST INFECTÉ
LE FLOT QUI L'APPORTA RECULE ÉPOUVANTÉ.
L'on & l'autre eſt vrai , parce que le
rebrouſſement du fleuve peut juſtifier le
fentiment qu'on lui prête; mais la préfence
d'un monftre ne produit dans l'air aucuneffet
ſenſible auquel on puiſſe attacher
le fentiment de la crainte.
Le monſtre avançant toujours fur le
Dante , le force àdefcendre juſques dans
les profondeurs d'une vallée obfcure. Au
milieu d'un vaſte déſert le poëte apperçoit
une ombre; il lui crie d'avoir pitié
de fon fort. Aſes cris l'ombre accourt.
Cette ombre eſt Virgile ſous les aufpices
duquel il pénetre dans l'enfer. La des-
ود
ود
ود
"
cription qu'il en fait , dit M. de Ch. ,
,, ne reſſemble point à celle qu'on lit
dans l'Enéide. En lifant l'Enfer du
Dante , on ne peut s'empêcher de re-
,, gretter les nobles fictions de la mythologie
ancienne , auffi conformes au génie
des beaux- arts que celles du Dante
,, y font contraires. Dans l'ouvrage de ce
dernier , l'enfer eſt un abymeprofond,
qui , depuis fon ouverture juſqu'à fa
derniere profondeur , conferve une for-
,, me ronde & réguliere. C'eſt , à propre-
ود
ود
ود
ود
ود
76 MERCURE DE FRANCE.
141
la
و د
"
و د
و د
ود
ود
ود
ود
ment parler , un puits immenſe dont
les différens cercles forment autant de
régions . Au reſte , le commencement
de cette deſcription , il le faut avouer ,
a quelque choſe d'impoſant. Le premier
objet que le poëte apperçoit eſt
une porte d'airain , au-deſſus de laquelle
font écrits ces vers ; "
Perme ſi và nella citta dolente ,
Per me ſi và nel eterno dolore ,
Per me ſi và trà la perduta genre.
Giustizia moffe'l mio alto fattore ;
Fece mi la divina poteſtate
La fomma ſapienza , e'l primo amore :
Dinanzi à me non fur cofe create
Se non eterne , & io eterno duro.
Laffate ogni ſperanza voi ch'entraſte.
Queſte parole di colore ofcuro
Vid'eo ſcritte al fommo d'una porta.
C'est ici de l'Enfer le paſſage effroyable ,
C'eſt ici le chemin vers la race coupable ,
C'est ici le séjour du crime & des tourmens.
L'Eternel en jetta les ſacrés fondemens.
La ſageſſe & l'amour gouvernent ſa puiſſance ;
Sa juſtice m'a fait pour ſervir ſa vengeance.
Je fus fait avant tout , & n'aurai point de fin.
Vous, qu'amenent ici les ordres du deſtin ,
JANVIER. II. Vol. 1774. 77
Sur le ſeuil en entrant déposez l'eſpérance ,
Ces mots étoient tracés ſur des portes d'airain .
ود Ce paſſage, continue M. de Ch. , a
,, quelque choſe de plus impofant & de
plus fombre , de plus terrible que tout
ce qu'on lit dans le fixieme livre de
Virgile. Ce vers entre autres :
و د
ود
Laſſate ogni ſperanza voi ch'entraſte .
Sur le feuil en entrant déposez l'eſpérance.
,, porte un caractere de ſévérité qui ins-
,, pire le reſpect & la crainte. Quoique
cette porte& cette inſcription ne foient
,, que des fictions du poëte , elles femblent
appartenir de plus près à la vérité
que les fictions dont Virgile embellit
ſa deſcription de l'enfer. D'ailleurs
une obſervation que je crois vraie ,
c'eſt qu'un ſtyle auſſi élégant , autfi harmonieux
que celui de Virgile , diminue
l'horreur des objets les plus effrayans ,
& mêle. je ne fais quoi de doux aux
,, impreſſions les plus terribles. C'eſt ce
,, que Boileau fans doute indiquoit par
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ces vers ,
Il n'eſt point de ferpent ni de monſtre odieux
Qui , par l'art imité , ne puiſſe plaire aux yeux.
78 MERCURE DE FRANCE.
D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable .
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
il réſulte delà que les ouvrages où l'art
a mis la derniere perfection , ſont d'un
effet plus égal , plus continu & plus
doux : mais dans certains ouvrages
moins parfaits , le goût ſe montre par
intervalles fous un appareil terrible . Ses
accens ont une énergie brute & fauva-
,, ge , dont l'ame s'étonne & dont elle
frémit intérieurement." Cette obfervation
peut s'étendre à tous les arts d'imitation
, & qui ont pour objet de faire naître
en nous des fenfations , comme la
peinture , la muſique , &c. L'attiſte ne
fauroit gagner d'un côté ſans perdre de
l'autre. Un muficien, par exemple , qui
puiſeroit fa mélodie dans la nature des
paffions ,& ne confulteroit que la fuccesfion
des tons qui expriment les affections
de l'ame , feroit fans doute une muſique
plus vraie , plus pathétique , plus propre
aux grands effets , que celui qui auroit
principalement égard à la nature des fons ,
à leurs combinaiſons & à leurs rapports
entre eux. Mais ſi cette derniere eſpece
de mélodie fait moins d'impreffion fur le
coeur , elle flatte davantage une oreille
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 79
exercée & délicate. Il y a lieu de préſumer
que cette diftinction eſt celle qui
pouvoit ſe trouver entre la muſique des
Anciens , dont on rapporte des effets étonnans
, & la muſique moderne qui ſe borne
pour l'ordinaire à produire des ſenſations
agréables . Nous avons pu faire plus
de progrès que les Grecs dans la connoisfance
des accords qui flattent l'oreille ;
mais notre muſique factice eſt ſans force ,
fans génie , fans effet; ou du moins les
effets qu'elle produit ne fervent qu'à nous
faire paroître peu vraiſemblables ceux
qui , dans des traités philofophiques , ont
été attribués à la muſique des Anciens.
Les remarques que M. de Ch. continue
de faire fur le génie du Dante & fur les
endroits les plus frappans de fon poëme ,
n'ont pu avoir été dictées que par un
homme de goût , un littérateur éclairé &
un critique judicieux qui fait diftinguer
les traits qui caractériſent le génie , de ceux
qui naiſſent de l'étude & de la réflexion .
Ces remarques ne feront pas moins utiles
à ceux qui voudront étudier les poëñes
du Dante , qu'intéreſſantes pour les lecteurs
curieux de comparer cepoëte à ſa réputation,&
juger s'il mérite les honneurs
dont il jouit. Le Purgatoire &le Paradis
- que l'on peut regarder comme le fecond
80 MERCURE DE FRANCE.
& le troiſieme acte de ſa comédie , dont
l'Enfer eſt le premier , font remplis de
fictions & d'allégories du même genre.
M. de Ch. a beaucoup abrégé ici ſa notice
pour nous entretenir avec un peu plus
d'étendue des poëſies 'lyriques & autres
ouvrages du créateur de la poëſie italienne.
" L'obſcurité trop ordinaire au ſtyle
ود du Dante regne dans ſes poëſies lyri-
,, ques. On dit de quelques perſonnes
,, que l'infortune les rend intéreſſantes ;
و د
ود
و و
و د
و د
ce mot pourroit s'appliquer au talent
du Dante. Ses vers n'inſpirent jamais
plus d'intérêt que lorſqu'il déplore ſes
peines réelles : plus ſon ſtyle eſt négli
gé , plus il fert de témoignage à ladouleur.
Ce n'eſt pas un poëte exprimant
,, avec art des peines qu'il n'a jamais
ſenties ; c'eſt un malheureux qui fouffre
& qui gémit : de ſes écrits il s'exhale
,, en quelque forte une mélancolie douce,
و و
و د
و د
و و
qui , ſemblable à une vapeur fombre , ſe
,, repand ſur l'eſprit du lecteur. ,, Entre
les poëſies lyriques du Dante , M. de
Ch. cite de préférence la chanfon qu'il a
compofé fur la mort de Béatrix ſa maîtreffe.
On peut reprocher à cette piece
des répétitions & des longueurs ; mais il
y regne un ton de mélancolie , dont on
ſe laiſſe aiſément pénétrer. M.
JANVIER . II. Vol. 1774. 8
M. de Ch . , dans ce même article ,
nous donne une notice ſur Guido Cavalcanti
, concitoyen du Dante , ſon émule
& fon ami. Il en rapporte un morceau de
poëſie , qui eſt une balade , & dans laquelle
le poëte s'eſt éloigné de l'efprit de
ſon fiecle , & s'eſt un peu rapproché de la
maniere ſimple & vraie des Anciens. M.
de Ch. donne d'abord la traduction en
proſe de cette balade. Il y a joint une
idylle , intitulée la Colombe , dont ce
morceau lui a fait naître l'idée , mais dont
elle n'eſt qu'une imitation éloignée.
Sous l'ombrage écarté d'un boſquet folitaire
J'apperçus l'autre jour une jeune bergere :
Elle avoit de Vénus la frafcheur & Péclata
Son teint s'embelliſſoit d'un modeſte incarnat :
Elle fouloit aux pieds l'herbe tendre & fleurie ,
Ou l'humide roſée , en perles arrondie ,
Brilloit pour rafraîchir la trace de ſes pasa
Un jonc fouple , ornement de ſes doigts délicats .
Raffembloit ſes troupeaux errans à l'aventure» ;
L'or de ſes blonds cheveux lui ſervoit de parure ;
Elle chantoit l'amour , la tendre volupté ;
Et l'attrait du plaiſir animoit sa beauté.
„ Bergere , êtes- vous ſeule ? Hélas ! répondit-elle ,
„ J'erre ſeule en ce bois :
» tous les jours
F
:
Quoil ſeule ? Oui
:
82 MERCURE DE FRANCE.
...
„ J'y viens lorſque l'aurore aux travaux nous rappelle ,
"J'en fors lorſque la nuit recommence fon cours . "
L'A MANT.
Ainſi le ſombre ennui doit vous fuivre ſans ceſſe.
Sont-ce là les plaiſirs de l'aimable jeuneſſe ;
LA BERGERE.
Je voudrois ignorer qu'il en eſt de plus doux.
L'A MANT. }
L'ignorer ? eh pourquoi ? parlez , expliquez- vous.
LA BERGERE.
:
| Tous les jours la colombe , en ce bois gémiſſante ,
Prolonge en fons plaintifs ſa voix attendriſſante :
Elle appelle un oiſeau qui fondain lui répond ,
Et leur joie innocente auffi tot fe confond.
Ce ſpectacle touchant que chaque jour répete ,
Jette un trouble confus dans mon ame inquiete
Quand la colombe chante , une douce langueur
M'avertit en ſecret des beſoins de mon coeur
1
L'AMANT. 1
A cette voix , bergere , il eft temps de te rendre ;
Tes beſoins font remplis ff ton coeur veut m'entendres
Dis-un mot : à tes jours j'aſſocierai les miens;
JANVIER. II. Vol. 1774. 83
Ce bien ſeul qui te manque eſt le plus grand des biens ;
Et ton ame , éprouvant tout ce qu'amour inſpire ,
N'enviera plus le fort de Poiſeau qui ſoupire...
Tu crains de t'expliquer : parle , timide enfant ;
Ouvre-moi les replis de ton coeur innocent .
Souffre qu'à tes ſecrets je faſſe violence.
Je la preſfois en vain , & fon jaloux filence
Retardoit un bonheur où j'étois deſtiné :
Mais du haut d'un feuillage , en ceintre couronné ,
La colombe éleva ſa voix plaintive & tendre ;
La bergere en rougit , & fon coeur fut troublé ;
ود Hélas ! je n'ai plus rien , me dit-elle , à t'apprendre
„Je n'avois qu'un ſecret : l'oiſeau l'a révélé."
Pluſieurs remarques ſur différens traités
en profe du Dante terminent cette notice
&contribuent à nous faire connoître plus
particulièrement le génie du reſtaurateur
des lettres en Italie, dont M. Ch. nous
peint le caractere dans la viede cet homme
célebre placée à la tête de cet écrit.
Il eſt à remarquer que ce reſtaurateur des
lettres & ce créateur de la poéſie italienne
naquit & vécut au milieu des diſſentions
civiles. M. de Ch. obſerve à ce ſujet que
le fiecle de Périclès fut celui de la guerre
du Péloponnefe; que les lettres s'accrurent
à Rome au milieu des proſcriptions d'Au
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
guſte , & que du ſein des troubles de la
fronde on a vu éclore le regne des beaux
arts. On pourroit citer encore d'autres
exemples pour prouver que ce n'eſt point
le tumulte des armes , mais le défaut de
liberté qui nuit aux progrès des lettres.
• Le Dante , né à Florence en 1260
d'une famille noble & diftinguée , joua
un grand rôle dans l'Etat , & ſe vit la victime
de la faction des Guelfes & des
Gibelins dans laquelle il étoit entré. La
neutralité étoit un parti qu'on ne devoit
guere attendre d'un républicain & d'un
poëte. Le Dante , exilé de ſa patrie , après
avoir parcouru différentes villes d'Italie ,
paſſa les Alpes & vint à Paris ; tous les
écrivains ne font pas d'accord ſur ce voyage
, mais Bocace l'atteſte , & fon autorité
eſt d'un grand poids. Le Dante lui-même
au dixieme chant de fon Paradis nous apprend
qu'il ſuivoit les écoles , rue du
Fouarre. Bocace dit qu'il argumentoit en
théologie ; occupation convenable à celui
qui par choix écrivoit ſur l'enfer &
le purgaroire. Si on ſuit les différentes
époques de la vie de cet homme célebre ,
on y verra une alternative bien remarquable
de bonheur & de malheur. Il faut auſſi
JANVIER . II . Vol. 1774. 85
avouer que le Dante donna quelquefois
lieu à ſes diſgraces par des reparties piquantes.
Albuin de Leſcale qui avoit pro.
curé un afyle au Dante dans Vérone , lui
faifoit un jour remarquer une eſpece de fou
qu'il avoit à ſa cour , perſonnage en qui de
baſſes complaiſances & d'infipides bouffonneries
faifoient ſupporter l'absence de
tout mérite. Comment ſe fait - il , di-
ود
ود
ود
ſoit Albuin , que cet homme ſe faſſe
aimer ici plus que vous ?-C'eſt , ré-
,, pondit le Dante , qu'il y trouve plus
,, que moi des hommes qui lui reſſem-
,, blent."
Le Dante , ſuivant le portrait qui nous
en eſt ici tracé , fut de moyenne ſtature :
ſon viſage étoit long , font nez aquilin ,
ſes yeux fortans , ſes levres épaiſſes , &
celle d'en haut plus avancée. Il avoit le
teint rembruni , la barbe & les cheveux
noir , épais & crépus. Bocace rapporte à
ce ſujet l'anecdote ſuivante. Des femmes
voyoient un jour le Dante paſſer dans les
rues de Vérone. Son poëme de l'Enfer
avoit déjà fait du bruit. L'une de ces femmes
dit à l'autre : Tenez , voilà cet
"
دو
homme qui eſt revenu de l'Enfer pour
,, nous en donner des nouvelles. Son
,, teint & ſa barbe , reprit l'autre , font
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
ود
ود
"
encore noirs de la fumée de ce lieu. "
Le Dante entendit ce propos ; il regarda
ces femmes , & , s'appercevant qu'elles
parloient de bonne foi , da pura credenza,
il fourit & les falua.,, La phyſionomiede
,, notre poëte , ajoute ſon hiſtorien , avoit
comme ſes ouvrages , je ne fais quoi
de doux & de mélancolique qui intéresfoit.
Avec cet avantage , avec ceux du
,, génie & plus encore avec la paffion qui
l'animoit , le Dante avoit droit de prétendre
au fort des amans heureux. Il
fut loin de l'obtenir. Ilneconnut guere
, que cette félicité paſſagere& d'illuſion,
,, que les grandes paffions ſe procurent
d'elles-mêmes ; car , en amour , le plus
facile à contenter eſt celui qui aime
le plus ; il eſt trop enivré de ce qu'il
fent pour diſputer ſur le retour dont
,, on le paie, Les amans paſſionnés resſemblent
aux grands parleurs ; pleins
de ce qu'ils ont à dire , il ſuffit qu'on
ait l'air de les écouter avec intérét &
fans les diſtraire."
و د
ود
ود
و د
و د
و د
و د
و د
و د
Le Dante eut bientôt à pleurer celle qu'il
aimoit ; elle ne vécut que vingt - quatre
ans. Le chagrin de la perdre le mit presque
au tombeau. Pour le confoler de fon
affliction , on lui perſuada de ſe marier.
jawitn
JANVIER . II . Vol. 1774. 87
Le remede fut pire que le mal. Il netrouvadans
ce lien que des contrariétés qui le
réduifirent enfin à ſe ſéparer de ſa femme.
- Il eut en mariage , dit M. de Ch. , le
même fort que Socrate , & ne fut pas doué
de la même patience. L'ame d'un poëte
eſt moins exercée à cette vertu que celle
d'un philofophe.
te
Les Bibliotheques Françoises de la Croix
du Maine & de du Verdier , Sieur de
Vauprivas , nouvelle édition , dédiée
au Roi , revue , corrigée & augmentée
d'un diſcours ſur le progrès des lettres
en France , & des remarques hiftoriques
critiques & littéraires de M. de
la Monnoye , & de M. le Préfident
Bouhier , de l'Académie Françoiſe ; de
M. Falconnet , de l'Académie des bel
les-lettres ; par M. Rigoleyde Juvigny ,
Confeiller honoraire au Parlement de
Metz; Tomes V & VIin-40. A Paris ,
chez Saillant & Nyon , libraires , &
Michel Lambert , imprimeur.
1
Ces deux volumes terminent la collection
des Bibliotheques françoiſes de la
Croix du Maine & de du Verdier. La
premiere bibliotheque eſt renfermée en
:
>
F4
88 MERCURE DE FRANCE:
deux volumes ; la ſeconde en contient
quatre. Mais le dernier volume eſt le
fupplément que donna du Verdier pour
la bibliotheque univerſelle que Gefner
publia à Zurich en 1545. Ce fupplément
eſt en latin. La nouvelle édition de cet
ouvrage ſera d'autant plus accueillie que
le laborieux éditeur n'a rien négligé pour
la rendre exacte & correcte . Il a rectifié
les noms corrompus ; il a corrigé les barbariſmes
& les fautes fans nombre qui fourmilloient
dans l'édition originale. On
conçoit que ce travail a dû exiger beaucoup
de foins & de recherches. La riche
bibliotheque du Roi a été fur - tout d'un
grand fecours à l'éditeur , pour vérifier
ſur les livres mêmes les textes copiés par
du Verdier ſouvent avec beaucoup de négligence.
Ces deux derniers volumes font , ainſi
que les précédens , enrichis de notes curieuſes
& inftructives. Il eſt fait mention
à l'article d'Olivier de Lyon , docteur
théologien , recteur & grand - maître du
college royal de Navarre , que ce docteur
fut employé dans la négociation de l'Univerſité
avec la Cour au ſujet du Concordat.
Il harangua à cette occaſion leChancelier
du Prat , & termina ainſi ſon éloge :
)
JANVIER. IH. Vol. 1774. 89
,, Qu'on ne s'imagine pas que je veuille
د د
ici vous flatter ; je me conforme à l'uſa-
„ ge de cette célebre Univerſité , lors-
„ qu'elle aborde les Grands ; elle les loue ,
,, non pour leur inſpirer de l'orgueil ,
mais pour les exciter à la vertu.
dat homines , non ut efferantur , fed ut ex-
و د
citentur .
"
Lau-
Philippe Melanchthon , célebre théologien
& l'un des plus favans hommes de
ſon ſiecle , nous eſt ici repréſenté comme
le plus paiſible , le plus modeſte & le plus
doux de tous les Proteftans. Sa mere qui
étoit Catholique l'interrogeoit ſur ce qu'il
falloit qu'elle crût au milieu de toutes les
diſputes qui agitoient l'Allemagne. ,, Continuez
, lui dit-il , de croire& de prier ,
comme vous avez fait juſqu'à préſent ,
& ne vous laiſſez point troubler par le
conflict des diſputes de religion."
ود
و د
د و
و د
Du Verdier a rendu ſa blibliotheque intéreſſante
, en s'appliquant à faire connoître
les auteurs plus par leurs ouvrages que
par des faits particuliers. Il cite de Pierre
le Loyer , qui a publié des oeuvres & mélanges
poëtiques , pluſieurs pieces de poéſies
, ent'autres ce ſonnet qui renferme
un petit conte dicté avec affez de naïveté.
F5
90
1
MERCURE DE FRANCE.
En même lit étoient couchés deux fouls ,
L'un léthargique , & l'autre phrénétique ,
Qui , d'un remede admirable & oblique ,
Se font guéris l'un & l'autre de coups.
Le phrénetique , ſe levant en coufroux ,
Pour la fureur de fon mal qui le pique ,
De tous côtés frappe le léthargique ,
Et vous l'étrille & deſſus & deſſous .
Ainfi aux coups , & étrange merveille !
Le léthagique endormi , ſe réveille ,
Guéri du mal qui l'aggravoit fi fort ;
Et l'autre , épris de fureur & de rage ,
Las de frapper , matte ſon fier courage ,
Et , du travail , devient foible & s'endort.
Le fixieme volume de cette collection
eſt terminé par une table raifonnée des
ouvrages imprimés ou manuscrits annoncés
dans la bibliotheque Françoiſe de du
Verdier , & par une table des auteurs cités
dans la même blibliotheque.
Ces monumens de notre ancienne lit- <
térature , éclairés par la critique judicieuſe
de l'éditeur , tiendront une place diftinguée
dans les biblioteques. Ils nous offrent
un tableau fidele de l'aurore dela littérature
françoiſe , & peuvent être regardés
comme des guides ſûrs pour la recherche
& la connoiſſance des anciens li-
{
JANVIER. II. Vol. 1774. 91
vres. Les notices & les extraits des bibliographes
fuppléeront même dans bien
des circonstances à pluſieurs ouvrages
qu'il feroit très difficile aujourd'hui de ſe
procurer.
Odes d'Horace , traduites en vers françois ,
-avec des notes , par M. Chabanon de
Maugris ; livre troiſieme; vol. in - 12 .
br. 36 f. A Paris , chez Lacombe , li-
•braire.
Doit - on traduire les poëtes en vers ?
Ce doute n'a pu être propoſé que par des
lecteurs dont l'ame de glace , fatisfaite de
connoître la penſée du poëte original ,
compte pour rien ce charme de l'harmonie
& ces images qui tiennent aux formes
variées & cadencées de la poéſfie.
M. Ch. de M. s'eſt bien pénétré des impreffions
qu'il a reçues en lifant Horace ,
& a cherché à réveiller ces mêmes impreſſions
dans l'ame du lecteur ; ce qu'il
n'auroit pu exécuter auffi heureuſement
qu'il l'a fait , s'il n'eût employé les ſecours
de la poéſie. Mais comme le génie
de la langue latine n'eſt pas le même que
celui de la langue françoiſe , on conçoit
que le traducteur a dû quelquefois négliger
de compter les mots , & fe contenter
92
MERCURE DE FRANCE.
de les donner au poids , ſuivant l'expresſion
de Cicéron qui dit , en parlant de la
traduction qu'il avoit faite des deux harangues
de Démosthene &d'Eſchine , pour
& contre Ctéſiphon : Non enim ea (verba )
me annumerare lectori putavi oportere ,
Sed ea tanquam appendere. ,, Lorſque la
conciſion , ajoute ici M. Ch. eſt un
mérite dans le texte , le traducteur doit
être concis : mais , quand il n'y a ni
mérite ni avantage à l'être , pourquoi
n'accorderoit - on pas au traducteur la
liberté de donner à ſon ſtyle le nombre
& la rondeur que fon oreille lui prescrit
? Par exemple , dans ces vers ,
ود
وا
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
Coelo ſupinas ſi tuleris manus
Naſcente Junâ ruſtica Phidyle ,
je doute que la préciſion de ces mots ,
„ nafcente luna , la lune naiſſant , ait au-
,, cun charme pour le lecteur : que l'on
ود
traduiſe ainſi :
Leve tes mains au Ciel , ruſtique Phidylé ,
Quand la lune ſe renouvelle ,
,, on ſera plus ferré que le texte ; mais
cette préciſion eſt-elle de quelque importance
, & , pour y avoir égard , faut-
و د
و د
33 il que le traducteur s'interdiſe une pé
JANVIER. II. Vol. 1774. 93
,, riphrafe qu'il jugera plus favorable à
ود
"
l'harmonie ? M. Ch. a traduit aing
les vers qu'il vient de citer :
Leve tes mains au Ciel , ruſtique Phidylé ,
Lorſque la lune renaiſſante
Répand fur l'Olympe étoilé
Sa clarté foible & languiſſante.
Les notes qui accompagnent la traduction
de chaque ode font d'ailleurs connoître
l'ordre & le ſens littéral du texte ,
lorſque le traducteur s'en écarte , & donnent
, autant qu'il eſt poſſible , une idée
préciſe de l'original , aux perſonnes qui
ne le liſent point. Il ſera ſans doute agréable
pour le lecteur , s'il rencontre par
haſard un trait qui lui plaiſe dans la traduction
, de voir dans le texte le trait qui
l'a produit. C'eſt , pour ainſi dire , manger
le fruit à l'arbre: on peut auſſi conſi:
dérer les efforts que fait le poëte traducteur
pour atteindre ſon original comme
une eſpece de joûte dont chaque lecteur
devient le juge. Si le traducteur d'Horace
n'obtient pas toujours la palme , il peut
s'en conſoler aifément. Parmi les odes
que préſente ce troiſieme livre d'Horace,
nous choiſirons celle qui a été le plus fou94
MERCURE DE FRANCE.
vent traduite en vers , afin de procurer à
nos lecteurs le plaifir de la comparaiſon :
Donec gratus eram tibi , &c.
HORACE.
Quand tu m'aimois , quand ta beauté féveré
D'un autre amant rejetoit les tranſports ,
Des ſouverains que la Perſe révere
Je dédaignois la gloire & les tréſors.
LYDIE.
Quand tu brûlois pour moi , quand ton ame attiédie
N'avoit point à Cloé facrifié Lydie ,
Cent fois je me diſois , fiere d'un tel lien :
Le grand nom d'Ilia n'eſt point égal au mien.
HORACE.
Cloé ; Cloé me tient ſous ſon empire :
Ses chants flatteurs , ſa lyre me ravit ;
Faut- il mourir pour elle ? oui , c'en eſt fait , j'expire,
Mais conſervez , grands Dieux , Cloé qui me ſurvit.
1
LYDIE.
J'adore Calaïs & Calais m'adore :
Calaïs , prends mes jours ; & s'il ne te ſuffit ,
Dieux rendez-moi la vie , & je la perds encore
Mais conſervez , grands Dieux , l'amant qui me farvit.
JANVIER. II. Vol. 1774. 95
+
HORACE.
Quoi ! ſi Vénus près de toi me ramene ,
Et ſous le même joug tous les deux nous enchaîne ,
Si Chloé fort d'un coeur qui rentre ſous ta loi,
Si ma porte jamais ne s'ouvre que pour toi ?
LYDIE.
Calaïs eft plus beau que l'aſtre qui m'éclaire ;
Léger dans tes amours , bouillant dans ta colere ,
Que de riſques nouveaux il me faudroit courir !..
Mais n'importe : avec toi je veux vivre & mourir.
Le traducteur , à l'occaſion de ce vers :
Et ſous le même joug tous les deux nous enchaîne ;
obſerve dans ſes notes que le latin porte,
Et ſous un joug d'airain tous les deux nous enchaîne.
Cette métaphore , ajoute-t'il , par la
quelle Horace exprime un noeud indiſſoluble
, nous offriroit l'idée d'un eſclavage
dur & malheureux ; par conféquent on ne
peut la conſerver dans le François. Dans
Je dernier vers du quatrain ,
1
Si ma porte jamais ne s'ouvre que pour toi ,
::
96 MERCURE DE FRANCE.
le mot jamais annonce un retour conſtant,
& fupplée par conséquent au joug d'airain
.
Les autres notes du traducteur & les
remarqués inférées dans les deux differtations
qui accompagnent la traduction
font déſirer que M. C. ne borne point ici
ſon travail , mais qu'il continue de nous
préſenter dans une verſion poétique , élégante
& facile le poëte ſenſé , le critique
judicieux , le philoſophe aimable de la
cour d'Auguſte.
Les Exercieces du corps chez les Anciens ,
pour fervir à l'éducation de la jeuneſſe ;
parM. Sabbathier , profeſſeur au college
de Châlons- fur Marne , & fecrétaire
perpétuel de l'Académie de la même
ville; 2 vol. in 8°. A Paris , chez de
Lalain , libraire.
Les Exercices du corps chez les Anciens
étoient d'autant plus cultivés , qu'avant
l'invention de la poudre , la force & l'agilité
du corps décidoient principalement
la victoire dans les combats. Salluſte loue
Pompée de ce qu'il couroit , fautoit &
portoit un fardeau auſſi bien que l'homme
de ſon temps le plus exercé. Les principaux
JANVIER. II . Vol. 1774. 97
cipaux de ces exercices étoient le ſaut , le
diſque , la lutte , le javelot , le pugilat ,
la courſe à pied & en charriot , &c. M.
Sabbathier a raſſemblé fur ces différens objets
les recherches de MM. Burette , l'Abbé
Gédoyn , la Barre& autres. Cesrecherches
font curieuſes ; elles font même utiles
pour faciliter l'intelligence des écrits des
Anciens.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
On voit par ces recherches queſi l'exercicede
la courſe étoit en crédit chez les Anciens
, par rapport à l'art militaire , on
ne la cultivoit pas avec moins d'attention
&de confiance par rapport à lamédecine.
Hippocrate , dit l'auteur de ces recherches
, attribue , dans le ſecond livre
du Régime , différens effets pour la fanté
, à différentes fortes de courſes dont
il fait mention. Il prétend que celle qui
ſe fait en ligne droite , dans unlonges-
,, pace , & dont on augmente peu- à-peu
la vîteſſe , contribue , en échauffant la
chair , à la diſtribution & à la coction
,, du fuc nourricier qui s'y trouve ; mais
qu'elle diminue moins la peſanteur &
l'embonpoint du corps , que ne fait la
courſe circulaire ;qu'elle convientmieux
,, aux grands mangeurs ,& qu'elle eſt plus
,, utile l'hiver que l'été. Il eſtime que la
ود
و د
و د
ود
"
و د
G
28. MERCURE DE FRANCE.
,, courſe que l'on fait tout habillé , produit
ود
les mêmes effets , à l'exception qu'elle
échauffe davantage , & qu'elle rend le
,, corps plus humide&moins coloré parce
„ qu'il eſt toujours environné du même
,, air , bien loin d'en rencontrer à chaque
,, moment un nouveau qui le purifie ; ce
,, qui rend cette eſpece de courſe propre
و د
aux gens fecs , à ceux qui étant trop
,, gras , veulent s'amaigrir , & aux vieil-
,, lards , à cauſe de leur froideur naturelle.
و د
Il croit que la courſe à cheval , foit
,, qu'on la renferme dans le double ſtade ,
و د
و د
"
و د
"
ſoit qu'on ne s'ypreſcrive nulles bornes ,
„ exténue davantage les chairs , parce que
,, cet exercice n'agitant que les parties
extérieures , ne fait que diſſiper les
humidités fuperficielles qu'il pouſſe au-
„ dehors , & que déſſécher les parties qui
en étoient chargées. Il enſeigne que la
courſe circulaire eſt moins capable de
fondre les chairs , mais qu'elle les atté.
„ nue & les enfle ; produiſant cet effet
,, principalement au ventre , par une fré-
,, quente reſpiration , qui attire dans ces
„ parties beaucoup d'humidité. Il dit en-
, core que la courſe à toutes jambes des-
,, ſeche très - promptement , à la vérité ,
, mais qu'elle eſt nuiſible en ce qu'elle
و د
JANVIER. II . Vol. 1774. 99
, cauſe des convulfions. Il ajoute qu'en
ود
ود
ود
ود
ود
"
"
ود
ود
و د
ود
و د
ود
échauffant le corps , elle rend la peau
, plus deliée , & qu'elle donne aux chairs
moins de conſiſtance que ne fait la courfe
circulaire , & qu'elle les décharge des
humidités fuperflues. Hippocrate nebornoit
pas au ſeul régime ſes expériences
fur cet article ; il les étendoit juſqu'à
,, prévenir & même à guérir certaines maladies
par la courſe , & à découvrir celles
qui pouvoient être cauſées par cet
exercice. Il conſeille , par exemple , à
ceux qui ont vu en fonge les étoiles , la
lune ou le ſoleil s'obſcurcir , de courir
en long , couverts de leurs habits , ſice
font les étoiles qui leur aient paru éclipſées
; en rond , ſi c'eſt la lune ; & en
long & en rond , ſi c'eſt le ſoleil. ,,
Ces détails paroîtront au moins frivoles
; & on pourra ſe rappeler enlesliſant
la queſtion que fait le Malade imaginaire
à fon médecin, s'il doit ſe pomener en
long ou en large. M. Sabbathier , pour
excuſer le ridiculede ces conſeils , dit qu'ils
étoient fondés ſur l'opinion où l'on étoit,
alors , que l'obſcurciſſement de quelquesuns
de ces aſtres , vu en fonge , marquoit
telle ou telle mauvaiſe diſpoſition corporelle
, dans celui qui avoit un tel fonge,
"
و د
G2
100 MERCURE DE FRANCE)
& demandoit qu'on employât pour corri
ger cette mauvaiſediſpoſition , tels ou tels
remedes , parmi leſquels étoient compriſes
les différentes fortes decourſes. Nous
croyons cependant que pour l'honneur
d'Hippocrate , il ſeroit plus ſimple d'adopter
le ſentiment de ceux qui penſent que
les trois livres intitulés du Régime , dans lesquels
ſe trouvent les détails ci-deſſus , ont
été fauſſement attribués à cet illuſtre médecin.
Ce ſentiment paroît d'autantmieux
fondé que ce même écrit nous entretient
d'autres minuties indignes du célebre auteur
des aphorifmes. Il y eft encore
question
, par exemple , d'un jeu de main &
de doigts pretendu très-utile pour la fanté
, & qui s'appelloit chironomie.
On diſtribue chez le même libraire &
du même auteur les quatre premieres livraiſons
du recueil de planches pour le
dictionnaire de l'intelligence des auteurs claffiques
Grecs & latins. Ces quatre cahiers
de planches préſentent les monumens qui
ſe rapportent à l'architecture avec les objets
qui en dépendent. Des explications
courtes & faciles accompagnent ces planches
& en facilitent l'intelligence.
JANVIER. II. Vol. 1774. 1οΙ
Mémoire fur l'uſage où l'on eſt d'enterrer
les morts dans les Eglifes & dans l'enceinte
des villes ; par M. Maret , docteur
- médecin-chirurgien de la Faculté
de Médecine de Montpellier , agrégé
au college des Médecins de Dijon ,
fecrétaire perpétuel de l'académie des
ſciences , arts & belles - lettres de la
même ville , agrégé honoraire du college
de Médecine de Nancy , des académies
de Bordeaux , Clermont Ferrand
& Caën ; brochure in -8°. A Dijon
, chez Cauſſe , imprimeur , & à
Paris , chez Moutard , libraire.
Ce mémoire , dreſſé à la recommandation
des Officiers municipaux de Dijon ,
fait très - bien voir les inconvéniens d'enterrer
les morts dans l'enceinte des villes
, & fur-tout dans les Eglifes. Ces inconvéniens
avoient déjà été expoſés dans
pluſieurs écrits. Mais l'auteur de ce mémoire
, en raſſemblant ce qui a déjà été
dit contre cette pratique , & en y ajoutant
de nouvelles obſervations , pourra
peut - être fixer l'attention des Officiers
municipaux fur cet objet important. Les
obſervations de M. Maret font d'autant
G3
102 MERCUURE DE FRANCE.
plus preſſantes qu'elles ſe trouvent d'accord
avec tous les principes de la ſaine
phyſique. Ces obſervations ſont d'ailleurs
appuyées fur des calculs aifés à vérifier&
fur des faits qu'il n'eſt pas poſſible de révoquer
en doute. Pluſieurs de ces faits ſe ſont
même paſſés ſous nos yeux , & les papiers
publics nous ont inſtruits pluſieurs fois des
épidémies & autres accidens ſurvenus à
l'ouverture des tombes , ou occaſionnés
par des fouilles faites dans les Eglifes &
même dans les cimetieres. Les Anciens
avoient coutume d'enſevelir leurs morts le
long des grands chemins ; ce qui pouvoit
ſervir de leçon aux voyageurs. Mais indépendamment
de cette raiſon morale , il y
avoit une raiſon de police , celle de procurer
aux exhalaiſons impures des cadavres
la facilité de ſe perdre dans le vague de
l'air. Si la plupart des terreins deſtinés
aux ſépultures , ſe trouvent aujourd'hui
renfermés dans nos villes , c'eſt que ces
villes , en s'agrandiſſant , ont enveloppé
ces terreins dans leur enceinte. Le mauvais
air que ces terreins exhalent ſe trouve
aujourd'hui concentré par la hauteur
des édifices qui empêchent les vents de le
diſſiper. Il peut devenir de plus en plus per
nicieux , parce que la terreraſſafiée en plu-
4
JANVIER. II. Vol. 1774. 103
ſieurs endroits , refuſe de confumer les
corps qu'elle reçoit tous les jours. Maisen
attendant que des arrangemens ſuffifans
puiſſent être pris par les Magiſtrats pour
écarter des villes les lieux ordinaires de
ſépulture , nous croyons devoir rappeler
ici pluſieurs exemples de laïques , qui, par
humilité ou par les mêmes motifs qui font
defirer que l'on ceſſe d'enterrer dans les
Egliſes , ont voulu l'être dans les cimetieres.
On lit dans le Ménagiana , tome
2 , page 385 , que Simon Pietre , médecin
, dont Gui Patin a écrit la vie , défendit
par fon teftament qu'on l'enterrât
dans l'Eglife , de peur de nuir à la ſanté
des vivans. Philippe Pietre fon fils , avocat
au parlement de Paris , lui fit cette épi
taphe qui ſe voit au cimétiere de St.
Etienne - du- Mont :
Simon Pietre , vir pius & probus ,
Hic fub dio ſepeliri voluit ,
Ne mortuus cuiquam noceret ,
Qui vivus omnibus profuerat.
On cite auſſi un anatomiſte de Louvain ,
qui voulut être inhumé au cimetiere , dans
la crainte de profaner l'Eglife & d'incommoder
les vivans.
S. A. S. Monſeigneur Philippe , Duc
G4
704
MERCURE DE FRANCE.
d'Orléans , dernier mort , ſi diſtingué
par ces fonnoiſſances & fes vertus , avoit
demandé à être inhumé dans le cimetiere .
M. le Chancelier d'Agueſſeau , dont
les talens & les vues rendront la mémoire
immortelle , recommanda expreſſément
qu'on l'enterrât dans le cimetiere d'Auteuil,
& fes volontés ont été reſpectées.
Nous pourrions rapporter d'après M.
Maret de pareils exemples donnés par des
Prélats recommandables par leurs vertus.
Mais ceux que nous avons cités fuffifent
fans doute pour inſpirer aux Particuliers
les mêmes ſentimens d'humilité & de res
pect pour les Egliſes , & de dévouement
au bien - être de la ſociété.
Recueil ou Table & Précis des Edits , Déclarations
, Lettres - Patentes , Ordonnances
, &c. premier ſemeſtre 1773 ;
vol. in-4°. A Paris , chez Ruault , libraire
, rue de la Harpe.
Ce premier volume juſtifie l'exactitude
de l'éditeur à remplir les engagemens qu'il
avoit contractés par ſon profpectus. Il ſe
flatte même que les ſouſcripteurs trouveront
dans ce volume plus qu'il ne leur
avoit promis . Peut-être en effet n'attendoient-
ils que le titre , la date , & une no
9
JANVIER . II. Vol. 1774. 105
tice ſuccincte des loix. L'éditeur leur en
donne les diſpoſitions dans leur entier. En
les abrégeant ; il auroit craint de les altérer
; il n'a fupprimé que les clauſes de ſtyle
& les préambules; il a cependant confervé
les préambules même , quand ils lui
ont paru néceſſaires pour développer la
raiſon & l'eſprit de la loi. Son recueil renferme
tout à la fois & les loix & une table
des matieres par ordre alphabétique.
Afſſervi à l'ordre des dates , il a rejeté à
l'année 1772 des loix qui n'ont été rendues
publiques que dans les fix premiers mois
de l'année 1773 ; mais il les replacera dans
la table chronologique de 1772 , dont - il
donnera le premier volume au mois de
Janvier prochain. Il reprendra ainſi ſucces
fivement les années qui ont précédé jusqu'à
l'avénement de Sa Majeſté au trône.
Le prix de la ſouſcription eſt de 10 livres
10 fols pour les deux volumes de chaque
année , rendus frans de port par tout
le royaume. Les perſonnes qui ne ſouscriront
point paieront chaque volume ſéparément
7 livres broché. On fouferira
à Paris , chez le libraire ci - deſſus nommé.
Il faut affranchir les lettres & l'argent,
G5
106 MERCURE DE FRANCE ,
Tableau du Ministere de Colbert ;
Mens agitat molem.
vol in - 8 °. A Amſterdam ; & ſe trouve
à Paris , chez le Jay , Baſtien , &
Angot.
Colbert partagea le fort des plus grands
hommes ; il travailla long- temps pour
des ingrats , & on n'a ſenti que de nos
jours les avantages qu'il a procurés à la
France , celui fur- tout de l'avoir délivrée
des vices des inſtitutions féodales . Ce
Miniſtre , au milieu même de l'ignorance
où l'on étoit alors des premiers principes
de l'adminiſtration & des finances , fonda
un Commerce , créa une Marine , établit
des Colonies , appela en même temps les
ſciences & les arts , & ſe ſervit de tous
ces refforts pour imprimer à la Nationune
activité nouvelle. Eclairé par ſes propres
réflexions , il comprit de bonne heure
que , dans un fiecle où les ſervices ſe
paient , où la force n'eſt que la richeſſe ,
où l'or & l'argent font devenus des proviſions
néceſſaires pour l'attaque & la dé .
fenſe , on ne pouvoit donner trop d'encouragement
au commerce extérieur qui
procure ces proviſions l'Etat. Le comJANVIER.
II. Vol. 1774. 107
ά
merce eſt même le ſeul canal par lequel
on puiffe faire rentrer les matieres d'or &
d'argent que l'on a été obligé de faire fortir
pour les entrepriſes au - dehors ,
moins de ſuppoſer qu'un Etat ait les institutions
du Peuple Romain que la guerre
enrichiffoit , ou qu'il poſſede des mines
d'or& d'argent. Mais ces mines ſe tarisſent;
l'argent au contraire que procurele
trafic ſe renouvelle ſans ceſſe avec le befoin.
Le bénéfice total de l'induſtrieſerépartiſſant
d'ailleurs par petites portions ,
met une plus grande proportion entre les
fortunes des citoyens , écarte les excès du
luxe , favoriſe la population & étend les
fentimens patriotiques en attachant un
plus grand nombre de ſujets à la fortune
de l'Etat. C'eſt d'après ces principesdont
étoit pénétré Colbert que furent publiés
tous ces réglemens dans lesquels l'auteur
du tableau a puiſé ſes réflexions pour nous
tracer le miniſtere de cet homme d'Etat.
Ce miniſtre , entraîné par la néceſſité des
affaires , uſa quelquefois de ces moyens qui
ſoutiennent l'Etat pour un temps , & l'oberent
pour pluſieurs années. Perſonne
néanmoins ne poſſéda à un plus haut degré
cet eſprit de calcul & de combinaiſon
qui fait appercevoir un profit réel là où
108 MERCURE DE FRANCE:.
les autres ne verroient qu'une perte ou
une dépenſe ſuperflue. Il ſupprima des
augmentations établies ſur les droits des
fermes dans le temps même qu'il ſe
voyoit obligé de procurer de nouveaux
fonds pour fubvenir aux dépenſes de l'Etat.
Mais il ordonna ces fuppreffions parce
qu'il nignoroit pas qu'il doit exiſter une
meſure proportionnelle entre les droits
&la confommation. Il apprit aux ministres
des finances qu'il eſt un terme où ils
doivent s'arrêter ; il leur enſeigna que
toute production qui n'eſt pas eſſentielle à
la vie des hommes , reſte & périt tôt où
Bard dans les mains qui la cultivent , dès
que le droit impofé ſur elle furpaſſe les fa--
cultés du plus grand nombre qui pourroit
la conſommer. " C'eſt ainſi , ajoutel'auteur
de ce tableau , que Colbert dévoile à
l'oppreſſion , à la tyrannie leur impuisfance
; c'eſt ainſi qu'il montre à tous les
Souverains les limites qu'ils doivent ſe
preſcrire , & qu'il leur enfeigne de devenir
juſtes parl'intérêt même qu'ils ont
à l'être.
ود
و د
و د
و د
و د
ود
ود
Des notes placées à la fin de l'ouvrage
rendent ce tableau du miniſtere de Col
bert plus inſtructif & plus intéreſſant.
4
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 109
Mémoires de la Société royale de Turin
Tome 40.
Ce volume contient les Mémoires préſentés
à la Société royale de Turin dans
les années 1766 , 1767 , 1768 & 1769 .
Il eſt diviſé en deux parties ; l'une contient
les Mémoires de Phyſique , & l'autre
ceux de Mathématiques. Nous allons
rendre compte ſucceſſivement des principaux
objets qui y font traités.
Mémoires de Physique.
10. Mémoire ſur la trompe du coufin &
du taon , par Dom Maurice Roffredi ,
abbé de Caſanova , Ordre de Cîteaux.
- Il eſt très difficile d'obſerver la ſtructure
d'organes auſſi petits : on ne peut les
diſſéquer ; & , ſi on les broie pour tâcher
de découvrir leur organiſation par l'examen
de leurs débris , alors toutes les parties
délicates , ou fufceptibles de contraction
, doivent être bien défigurées.
Dom Roffredi a imaginé dedétremper les
objets qu'il veut obſerver , non avec de
l'eau , dont l'action est trop prompte, mais
avec de l'huile d'olive; enſuite il place
fon objet nageant dans une goutte d'huile
fur une lame de verre qu'il couvre d'une
110 MERCURE DE FRANCE .
autre lame ; elles ne ſont ſéparées que par
l'épaiſſeur d'une feuille de papier plus ou
moins gros , afin que l'objet ſoit aſſujetti,
& ne foit pas écrafé. C'eſt par ce moyen
que Dom Roffredi eſt parvenu à voir les
différentes parties dont font compofées
les trompes des coufins & des taons. Il en
donne la deſcription & la figure .
2º. Sur la décompoſitiondu nitre & du
fel marin par les intermedes terreux , par
M. Monnet. Cette décompoſition paroît
contraire aux loix des affinités. Les Chimiſtes
ont d'abord imaginé de l'expliquer
en ne regardant les terres que comme des
agens mécaniques. Ils ont cru enſuite devoir
l'attribuer à l'acide vitriolique contenu
dans les terres argilleuſes qu'on emploie
communément dans cette opération.
M. Monnet prouve ici que cette décompoſition
eſt due à l'affinité de l'alcali
avec la terre. M. Viellard a préſenté à
l'Académie des Sciences de Paris , un Mémoire
fur le même objet.
3º. La defcription de trente eſpeces de
gramens qui ne ſe trouvent ni dans les
ouvrages de M. de Linné , ni dans celui
de M. Scheuzcher , par le célebre M. de
Haller.
4°. Une Lettre de M. Monnet fur le
minium.
JANVIER. II. Vol. 1774. 11
5º. Les recherches du même ſur la recti
fication & la purification des acides volatils
tirés des matieres animales .
60. Un eſſai analyſé des eaux ſpiri
tueuſes & martiales de Vinoglio.
70. Sur la combinaiſon de la crême de
tartre & de mercure , par M. Monnet.
Les expériences que cette combinaiſon a
donné lieu de faire à M. Monnet , lui
fourniſſent une preuve de l'exiſtence de
l'alcali fixe tout formé dans la terre.
80. Extrait des Lettres de Dom Roffredi
, ſur un ouvrage de M. Needham. Il
faut ſuppoſer que cet ouvrage a fait aſſez
de bruit en Italie pour qu'un obfervateur
du mérite de Dom Roffredi ait cru qu'il
étoit néceſſaire d'y répondre.
9°. Sur une eſpece d'agaric , par M.
Dona. Cet agaric, qui reſſemble à une
peau , n'avait pas encore été décrit avec
exactitude. On l'emploie contre les hémorragies
de toute eſpece.
10°. Obfervations chymiques , par M.
le Comte de Saluces. Ces obſervations
roulent fur des objets utiles , fur l'ens
veneris , préparation dont Boyle a vanté
les effets contre le rachitis , & qu'on
prouve ici ne pouvoir être fait fans danger
qu'avec du vitriol martial , fans mélange
de cuivre , malgré l'opinion an
12 MERCURE DE FRANCE.
cienne, & le nom que l'inventeur de ce
remede lui avoit donné ; ſur la teinturė
en foie , ſur l'huile bonne à manger qu'on
rétire des pepins de raiſins , & du fruit
du hêtre appelé faîne , (il y a quelques
cantons de France où le peuple n'en connoît
pas d'autre) ; ſur les différentes eſpeces
de plantes qu'on peut ſubſtituer à
l'écorce de chêne & de bouleau , pour les
tanneries .
Mémoires de Mathématiques.
1 °. & 2°. Sur le calcul intégral , par
M. le Marquis de Condorcet.
Dans ces deux Mémoires , & dans une
addition poſtérieure, l'auteur ſe propoſe
de déduire de la théorie générale des
équations différentielles , un moyen de
parvenir à en avoir l'intégrale en termes
finis toutes les fois que cela eſt poſſible.
Le moyen que l'exceſſive longueur des
calculs doit néceſſairement rendre impraticable
dans une infinité de cas , n'eſt
préſenté ici que comme une reſſource qui
pourra toujours fuppléer au défaut de méthodes
particulieres .
3°. & 4°. Dans le premier de ces deux
Mémoires , M. de la Grange démontre
un théorême que Fermat avoit propoſé
aux Mathématiciens Anglois , & dont
Wallos
JANVIER . II. Vol. 1774. 113
Wallos n'avoit donné que quelques cas
particuliers. Dans le ſecond, M. de la
Grange applique la théorie du premier à
la folution en nombres entiers des problêmes
indéterminés du 2. degré .
5°. Dans ce Mémoire , M. de laGrange
examine une claſſe d'équations différentielles
du premier ordre , où deux fonctions
ſemblables de chacune des deux
variables , font égales l'une à l'autre. M.
Euler avoit déjà conſidéré cette eſpece
d'équation. M. de la Grange donne ici,
pour les réfoudre , une méthode générale
-directe , & d'une élégance finguliere.
6°. Recherches ſur différens ſujets , par
M. d'Alembert. Les triangles ſphériques
formés par de petits cercles, la théorie
générale de l'arc en ciel ,le mouvement
des noeuds des Satellites , & une fonction
différentielle dont l'intégration dépend
de la rectification des ſections coniques ,
font l'objet de ces fragmens où l'on reconnoît
le génie de M. d'Alembert .
7°. Sur la méthode des variations , par
M. de la Grange. M. de la Grange eft
conftamment le premier qui ait trouvé ,
par une méthode générale analytique &
directe , les formules qui donnent les
conditions du maximum ou du minimum
H
८
114 MERCURE DE FRANCE.
pour les fonctions ſans le ſigne d'intégra.
tion , ou donné par une équation différentielle.
Il eſt auſſi le premier qui l'ait
appliquée d'une maniere générale à la ſolution
des problêmes de dinamique. Ces
découvertes , quoiqu'imprimées pour la
premiere fois en 1762 , avoient été envoyées
en 1756 à M. Euler , par l'auteur ,
qui alors n'avoit pas vingt ans. M. Euler
fut affez grand pour avouer la ſupériorité
que ces méthodes de M. de la Grange
avoient fur celles qu'il avoit données auparavant.
M. Fontaine a prétendu , & n'a
pas prouvé , que cette méthode étoit
fautive. M. le Chevalier de Borda a propoſé
quelques objections ſur une des
queſtions qu'elle renferme. M. de la
Grange donne ici de ſa méthode une
nouvelle analyſe plus ſimple & plus claire
, & répond aux objections de M. le
Chevalier de Borda avec tout le détail
que méritent ces objections en ellesmêmes
, & le nom du Géometre qui les
a propoſées.
8°. & 9°. Sur le mouvement d'un corps
attiré par deux centres fixes. M. de la
Grange integre les équations du problême
, ſoit que le mouvement du corps ſe
faſſe dans un plan , ſoit que fon orbite
JANVIER. II . Vol. 1774. 115
foit une courbe à double courbure , lorsque
l'attraction s'exerce en raiſon inverſe
du quarré des diſtances. Dans le ſecond
Mémoire , il examine dans quelles autres
hypotheses de gravitation les équations
des problêmes feroient encore intégrales ,
par la même méthode.
10º. Sur l'intégration de l'indéfinitinome
, par le Pere Gianella , Jéſuite.
Ce Mémoire eſt une généraliſation des
méthodes que les Géometres ont données
pour les binomes , les trinomes , les quadrinomes
placés ſous un radical quel-
* conque , & l'auteur détermine de même
les cas d'intégrabilité par certaines conditions
des expofans.
11 °. Mémoire de M. de la Place fur
les équations linéaires aux différences infiniment
petites , & aux différences finies.
M. de la Grange & M. d'Alembert ont
donné de très - beaux théorêmes fur cette
matiere. Dans le tome 3º des Mémoires
de la Société royale , M. de la Place généraliſe
ces théorêmes , en les étendant aux
équations aux différences finies. Il examine
auſſi différentes claſſes d'équations
linéaires dont les coefficiens non conftans ,
font cependant d'une forme telle que l'on
puite intégrer rigoureuſement ces équa-
H2
116 MERCURE DE FRANCE. :
tions. C'eſt ici le premier ouvrage imprimé
de M. de la Place. L'Académie des
Sciences , qui le connoît depuis longtemps
, quoiqu'il ſoit encore très -jeune ,
vient de l'admettre parmi ſes membres :
il lui a préſenté un très - grand nombre
d'excellens Mémoires ; & le Public peut
juger de leur mérite par celui que renferme
ce volume.
Preſque tous les Mémoires dont nous
venons de parler , font en François ; car
le François ſemble devenir la langue univerſelle
des Savans de l'Europe. Quel
homme de lettres pourroit ſe réſoudre à
ignorer la langue dans laquelle Montesquieu
, d'Alembert & Voltaire ont écrit ?
On trouvera inceſſamment des exemplaires
de ce volume & de la collection
complette des Mémoires de l'Académie
de Turin , quatre volumes in-4°. chez M.
Jombert fils , rue Dauphine.
Grammaire latine , avec des diſſertations
fur la Syntaxe , par M. Goulier , maître
de penſion ; vol. in 12. A Paris ,
chez Didot , aîné , libraire & imprimeur.
Les Commiſſaires nommés par l'Univerſité
de Paris pour examiner cette gramJANVIER.
II. Vol. 1774. 117
1
maire en ont porté un jugement qui doit
guider celui du lecteur." Nous eſtimons ,
ود
ود
ود
diſent ces Commiſſaires , que la Grammaire
latine , avec des differations fur
la Syntaxe , par M. Goulier , maître de
, pension à Versailles , mérite à tous
,, égards , c'eſt à dire , & par la forme&
,, par le fond , l'attache diftinguée de la
,, Compagnie ſavante à laquelle on a cru
devoir préſenter cet ouvrage. Il fautſe
garder de le confondre avec cette foule
obfcure de rudimens routiniers qu'on
,, imprime tous les jours , & qui tous les
>> jours perpétuent les erreurs grammati-
;, cales . C'eſt un livre vraiment élémen-
ود
ود
ود
ود
"
و د
دو
وو
ود
ود
ود
ود
taire , une méthode courte & lumineu-
,, ſe, un réſultat des meilleurs principes
des grammairiens célebres que l'auteur
avoue avoir profondément médités. Il
ne jure point fur la parole de ces grands
maîtres. Il oſe les redreſſer , quand ils
s'écartent de la vérité ;& facritique eſt
toujours folide & philofophique. A
leur exemple , il ne ſe borne point à
développer le mécaniſme d'un idiôme
,, particulier; il s'éleve juſqu'à l'analyſe
de la Grammaire générale , qui eſt la
clef de toutes les langues , & la logi-
,, que univerſelle. Ses diſſertations fur la
ود
"
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
,, ſyntaxe , principalement deſtinées pour
les maîtres , nous ont paru rapidement
écrites & fagement penſées. Elles contiennent
des obſervations neuves , ou
,, expoſées dans un nouveau jour. Si ,
,, comme le penſe M. Rollin dans fon
ود traité des Etudes , il est d'une grande
,, importance que les méthodes que l'on met
„ entre les mains des jeunes gens foient
faites avec foin , celle - ci ſemble rem-
,, plir ſes vues. Nous croyons donc que
les éleves & les jeunes maîtres de nos
écoles ne peuvent que gagner infiniment
à l'étudier , & que l'Univerſité ne
fauroit accueillir avec trop de diftinction
& l'auteur & l'ouvrage. ,,
وو
ود
و د
وو
ود
Défense de la volatilité du Phlogiſtique ,
ou Lettre de l'auteur des digreffions
académiques , à l'auteur du Journal de
Médecine , en réponſe à ſa critique de
la differtation ſur le Phlogiſtique ; brochure
in - 12. A Paris , chez Didot le
jeune.
Les ſavantes digreſſions académiques
de M. de M. contiennent des faits intéresfans
& pluſieurs idées neuves qui , pour
cette raiſon , ont même eſſuyé quelques
critiques, M. de M. a, pour le progrès ſeul
JANVIER. II. Vol. 1774. 119
de la ſcience , cru devoir répondre à ces
- critiques , détruire les objections , éclaircir
les difficultés & fournir de nouvelles
preuves des faits qui lui font conteſtés.
C'eſt ce qu'il a fait avec une ſagacité peu
commune , dans l'ecrit que nous venons
d'annoncer , écrit que l'on peut regarder
comme un très - bon appendix à ſes autres
differtations chimiques où il eſt particuliérement
queſtion des propriétés du Phlogiſtique
qui joue un ſi grand rôle dans la
chimie.
Cours de Mathématiques , à l'uſage de
MM. les Eleves de l'Ecole royale militaire.
Seconde partie in 8°. par M.
Berthelot , ancien profeſſeur de mathématiques
à l'Ecole royale militaire.
A Paris , chez Humaire.
Cette feconde partie contient l'algebre,
la théorie & la pratique de l'extraction
da la racine carrée , & celle de l'extraction
de la racine cube ; des applications
de la premiere à la tactique , & quelquesunes
de la ſeconde aux mines ; la ſolution
de pluſieurs problêmes choiſſs , du
premier degré , tant déterminés qu'indéterminés
; la théorie des équations du 20,
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
degré ; & la méthode de réſoudre celles
du 3º. degré , du 4. , &c.
L'emploi du temps dans la folitude , par
l'auteur des Entretiens d'une Ame pénitente
avec ſon Créateur.
Procul este , profani .
vol. in - 12 . A Paris , chez Humblot,
libraire.
Le pieux auteur des Entretiens d'une
'Ame pénitente avec fon Créateur a raſſemblé
dans ce nouvel ouvrage les vérités les
plus importantes de la morale évangélique.
Les réflexions qui accompagnent
ces vérités ſont priſes , pour la plus grande
partie , dans les ſermons d'un de nos
plus célebres prédicateur du commencement
de ce fiecle. Ces réflexions , rédigées
par un zêle éclairé & remplies d'une
piété tendre , font bien propres à nous
rappeler à nos devoirs au milieu même
des plus grandes diffipations , & à calmer
les mouvemens involontaires que des
exemples pernicieux peuvent exciter.
L'auteur a fait hommage de ſon travail
à Madame Louiſe de France , dite
Soeur Théreſe de St Auguſtin , Religieuſe
Carmelite à Saint - Denis .
JANVIER. II. Vol. 1774. 121
'Almanach encyclopédique de l'Histoire de
France ; année 1774 ; vol. in -16. A
Paris , chez Vincent , imprimeur - libraire
,
Les principaux événemens de notre
hiſtoire ſe trouvent rangés dans cet almanach
, ſuivant leurs dates , ſous chacun
des jours de l'année. L'auteur avoit , en
1772 , augmenté cet almanach de deux
articles nouveaux : l'un eſt un tableau
chronologique des Rois de France , divifés
en trois races depuis le fondateur de
la Monarchie ; & l'autre , une premiere
époque de l'hiſtoire de France , comprenant
l'hiſtoire abrégée de la premiere
race de nos Rois. L'auteur , pour faire
ſuite à ces deux morceaux , a donné , en
1773 , une ſeconde époque , comprenant
les regnes de Pepin & de Charlemagne ;
il termine l'almanach de 1774 par les regnes
des deſcendans de cet Empereur.
i
Almanach forain , ou les différens Spectacles
des Boulevards & des Foires de
Paris ; avec un catalogue des pieces ,
Farces & Parades , tant anciennes que
nouvelles , qui y ont été jouées , & quelques
anecdotes plaiſantes qui ont rap-
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
,
port à cet objet. Seconde partie , pour
l'année 1774. Vol. in- 16. A Paris
chez Quillau , libraire , & la veuve
Duchefne.
La premiere partie de cet Almanach a
été publiée l'année derniere. L'auteur y a
rapporté , ainſi que dans celle de cette année
, quelques anecdotes qui peuvent fervir
de leçon à la partie du Public qui s'amuſe
des ſpectacles des Baladins. Elles lui
font connoître les rufes que les ſaltimbanques
emploient ordinairement pour mettre
ſa curiofité à contribution. Un de ces
bateleurs faiſoit voir ſur les quais de Paris
un animal terrible , de la groſſeur d'un fort
cheval , dont la peau étoit mouchetée , apeu
près comme celle d'un tigre , & qui
avoit des oreilles très- courtes. Cet animal
unique & monstrueux étoit renfermé dans
une cage de fer , & le moindre de ſes mouvemens
en ébranloit les barreaux. Comme
le maître connoiſſoit toute fa férocité , il
le faifoit foigneuſement veiller par deux
gardes , qui étoient attentifs à faire reculer
les ſpectateurs , dès qu'il paroiſſoit y
avoir du danger. Cet animal extraordinaire
, & dont en effet on n'avoit jamais
vu le pareil , n'étoit qu'un boeuf à qui le
maître avoit ſcié les cornes , & dont il
JANVIER. II. Vol. 1774. 123
avoit teint & moucheté la peau. Les barreaux
de la cage étant poſes très lâches , le
boeuf ne pouvoit faire aucun mouvement
fans les ébranler , en forte qu'on croyoit
qu'il alloit tout brifer. Quand l'inventeur
de cette fupercherie eut recueilli tout l'argent
qu'il pouvoit eſpérer , il vendit au
boucher le prétendu monftre.
L'auteur de cet almanach , en rendant
compte des ſpectacles des Boulevards &
des Foires , égaie quelquefois ſes détails
par des anecdotes affez plaiſantes. Un
homme de la plus haute taille ſe promenoit
un ſoir à la Foire Saint-Ovide , pendant
qu'on jouoit en dehors les parades ;
tout occupé des lazzis qui ſe faifoient à
celle d'un joueur de marionnettes , il
heurta , par hafard , un petit boſſu , qui ,
ſe redreſſant ſur la pointe du pied , apostropha
très - incivilement cet homme
grand. Celui- ci , ſans ſe démonter , affecta
de ſe courber , & de dire en élevant
la voix : Qu'est ce qui est là-bas ? L'éſope
furieux de ce farcaſme , met la main fur
la garde de ſon épée , & en demande raifon
à fon adverſaire. Mais l'homme
grand , toujours de l'air le plus tranquille
, prit le mirmidon par le milieu du
corps , & le poſa ſur le balcon de la pa124
MERCURE DE FRANCE.
rade , en diſant froidement : Tenez l'homme
, ferrez un peu votre Polichinel , qui
s'aviſe de faire ici du tapage.
Fournal historique & politique des principaux
événemens de différentes Cours
de l'Europe ; à Geneve.
Ce Journal qui a commencé en Octobre
1772 , eſt compoſé de trente - fix
cahiers par an , chacun de foixante pag. ,
& paroît trois fois par mois , le 10 , le
20 & le 30.
Le prix de la ſouſcription pour une
année entiere , eſt de 18 liv. franc de
port à Paris comme en Province .
On ſouſcrit chez Lacombe , Libraire ,
Rue Chriſtine , à Paris .
Ce Journal ſuit la rapidité de la Renommée
politique. Il raſſemble & fixe
en quelque forte toutes les nouvelles
qu'elle diſtribue dans ſa courſe fugitive.
Il devient le dépôt exact & univerſel
de l'Hiſtoire du temps , & mérite d'étre
confervé & confulté par les faits que
le Journaliſte ou plutôt l'Hiſtorien , rédige
& préſente avec autant d'art que de
préciſion. On a beaucoup applaudi au tableau
des affaires de l'Europe , qu'il a donné
en 1772 , en commençant cet ouvrage
JANVIER. II. Vol. 1774. 125
périodique. Il a encore tracé au commencement
de cette année 1774 , une
eſquiſſe hiſtorique , dans laquelle il desfine
à grands traits les événemens étonnants
qui occupent actuellement la politique.
Ce morceau impoſant eſt de
main de Maître , & ne peut avoir été
conçu & exécuté que par un Ecrivain
qui a de la profondeur & de la pénétration.
Nous ne citerons ici que l'article
de la Suede.
ود Pendant que les Plénipotentiaires des
deux Puiſſances belligérantes , aſſemblés
à Fockiani , y difcutoient les conditions
d'un traité de paix ; pendant que les
Cours de Vienne , de Pétersbourg & de
Berlin , occupant des Provinces en Pologne
, épouvantoient la nation par des
prétentions dont la préſence de leurs armées
appuyoit les titres ; pendant que
le reſte de l'Europe contemploit avec
effroi , dans les calamités paſſées & dans
l'humiliation préſente de cette Répu
brique , les déplorables effets d'une liberté
déſordonnée ; un jeune Monarque
dégageoit la Suede des liens d'une anarchie
qui la menaçoit d'une diffolution
prochaine.
Le trône des Guſtaves étoit devenu ,
comme celui des Jagellons , l'inutile té-
1
126 MERCURE DE FRANCE.
moin des orages qui ſe formoient à ſes
pieds. Dépouillé de toutes ſes prérogatives
, il n'avoit conſervé qu'une fplendeur
de décoration , tandis que le pouvoir
fouverain , n'ayant plus de point
d'appui , flottoit au gré des factions qui
s'en faififfoient tour - a- tour ; pour en
faire l'inſtrument de leurs vengeances.
Autant de dietes , autant de nouvelles
révolutions dans l'Etat. Le parti dominant
aimoit mieux voir la nation en
proie à des diſſentions funeſtes , que de
perdre , en fermant ſes plaies , les fruits
qu'il ſe flattoit d'en retirer. C'étoit toujours
fous le prétexte de la ſervir , qu'on
déchiroit la patrie ; c'étoit en invoquant
la liberté , qu'on travailloit à opprimer
le peuple.
Le défordre étoit à fon comble , lorsque
le Roi conçut le projet magnanime
de ſe jeter au - devant du gouffre où le
Royaume alloit s'engloutir. L'inſtant
étoit déciſif ; le Prince étoit ſeul ; l'orage
grondoit ſur ſa tête ; mais fa fermeté
créa des reſſources. Des coeurs généreux
, émus de fon danger & de celui
de la patrie , s'offrirent à ſeconder ſes
vues falutaires. Un moment pouvoit éterniſer
le mal ; un moment le fit diſparoître
ſans retour. Du haut du trône
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 127
que ſa main venoit de relever , Guſtave
rappela la nation, étonnée de ſfa reſtauration
fubite , à l'eſprit de ſes anciennes
loix. Les barrieres que la tyrannie avoit
pris ſoin d'élever entre le Monarque &
les ſujets , furent abattues. On reconnut ,
dans le légiflateur , le pere de l'état :
Prince vertueux', qui n'a cherché dans
l'uſage de l'autorité , que les moyens de
la rendre utile & bienfaiſante ! Heureux
d'avoir ſçu , dans un jour , conſommer
un ſi grand ouvrage ! Plus heureux mille
fois , d'avoir pu l'achever ſans effufion
- de fang , & fans avoir vu couler d'autres
larmes que celle qu'une allégreſſe univerſelle
fit répandre !
Délivrée du joug funeſte qui flétriſſoit
ſon adminiſtration, la Suede reſpire enfin.
Des ſecours efficaces vont au - devant
de l'indigence. Une juſtice infatigable
éclaire les tribunaux. L'Agriculture
eſt encouragée. Le commerce commence
à refleurir. Le Royaume a déjà vu deux
fois fon libérateur parcourir ſes provinces
, dans le deſſein de recueillir les lumieres
dont il a beſoin , pour donner à
fon gouvernement tous les degrés de
perfection qu'il peut recevoir. Lanation
a repris le ſentiment de ſes forces , le
128 MERCURE DE FRANCE.
zêle & l'activité du Monarque ont res
titué à ſa couronne , la réputation qui
doit lui appartenir dans l'ordre politique.
On n'ignore pas combien elle en étoit
déchue : & fi quelque Puiſſance a tendu
la main à ce grand Prince pour l'aider
à effectuer cette révolution glorieuſe , on
doit avouer qu'elle a plus fait en faveur
du ſyſtême général , que ſi elle eût empêché
le démembrement de la Pologne.
Etrennes Historiques & Géographiques ,
ou Almanach de Versailles , année
1774 .. contenant une deſcription de
cette Ville ; la Maiſon du Roi , ſes
Officiers ; les Maiſons de la Famille
Royale , les Bureaux des Miniſtres , la
Prévôté de l'Hôtel , le Gouvernement
de la Ville , une Notice des principaux
Marchands & Négocians qui y font établis
, &c. Ouvrage utile aux perſonnes
qui y demeurent , & à celles qui font
néceſſitées à y avoir correſpondance.
A Paris , chez Valade , Libraire , à
Verſailles , chez Blaizot.
Cet Almanach eſt non - feulement trèsutile
pour la connoiſſance qu'il donne de
la Cour & des perſonnes qui y font attachées
;
JANVIER. II. Vol. 1774. 129
tachées ; mais encore très-curieux par les
détails & l'explication des richeſſes des
arts qui embelliſſent le Parc & la Ville
de Versailles.
Dictionnaire raisonné de Diplomatique ,
contenant les regles principales & esfentielles
, pour ſervir à déchiffrer les
anciens titres , diplômes & monumens ,
ainſi qu'à juſtifier de leur date & de
leur authenticité. On y a joint grand
nombre de planches rédigées aufli par
ordre alphabétique , & revues avec le
plus grand foin , avec l'explication à
chacune , pour aider également à connoître
les caracteres & écritures des
différens âges & des différentes nations
; par D. de Vaines , Religieux
Bénédictin de la Congrégation de Saint
Maur ; 2 vol. in 8°. le premier de 548
pages , ſans la préface , avec 25 planches
; & le ſecond de 482 pages y
compris la table , avec 26 planches ;
avec approbation & privilege du Roi.
A Paris , chez Lacombe , Libraire ,
prix , 12 l.
Journal des Dames , dédié à Madame la
Dauphine , par Madame la Baronne de
Princen. T
130 MERCURE DE FRANCE.
:
Profpectus.
Le. Littérateur qui conçut le premier
l'idée d'un ouvrage périodique , intitulé
le Fournal des. Dames , avoit imaginé
Thommage le plus propre à réunir les
fuffrages d'un Sexe ſans qui les ſciences
& les arts feroient encore un chaos.
On fait comment le Poëte de tous les
ages , le Fabuliſte Philoſophe repréſente
un Dieu ſe jouant à dégroſſir la maffe
informe de l'Univers (*)
Que fait l'Amour ? .. volant de bout en bout ,
Ge jeune enfant , ſans beaucoup de myſtere ,
En badinant vous débrouille le tout ,
Mille fois mieux qu'un ſage n'eût ſu'faire.-
:
Changez le nom ; & voilà le pouvoir
de la beauté ſur les arts , exprimé avec
autant de naïveté que d'élégance & de
vérité. Ainſi un ouvrage périodique confacré
à célébrer les vertus , le génie , les
bienfaits ou les talens d'un ſexe qui fut
pour Pautre ce que le fer eſt au caillou
qu'il frappe, n'étoit en effet qu'un tribut
de la reconnoiſſance la plus légitime. Le |
fuccès d'ün pareil ouvrage devoit être
* Psyché , liv. 1, p. 32 , id. in- 12.
t
JANVIER. II. Vol. 1774. 131
auſſi rapide que durable. Je ne me permen
trai point d'examiner quelles cauſes ontpu
faire éprouver au Journal des Dames , des
révolutions ſucceſſives. Un ſeul objet
doit fixer aujourd'hui mes idées ; c'eſt de
le préſenter aux yeux du Public fous
l'aſpect qui peut le rendre cher à toutes
les claſſes des Citoyens. "
Une Princeſſe que l'on ne peut louer
dignement qu'en diſant qu'elle eſt audeſſus
des éloges , a daigné accepter la
dédicace du Journal propre à un ſexe
dont elle est la gloire & l'exemple , ſous
quels aufpices plus favorables les Muſes
pourroient - elles réunir & leurs travaux ,
&leurs talens ? Qui pourroit, en voyant
à la tête de cet ouvrage un nom auſſi
auguſte , ſoupçonner fon Auteur de n'avoir
point cherché à remplir autant qu'il
•eſt en lui , tous les devoirs que lui impoſe
le reſpect dû à ce nom , que l'on
ne peut prononcer , fans ſe rappeler le
ſouvenir de toutes les graces unies à tou-
-tes les vertus. Détailler le plan que je
me fuis formé du Journal des Dames ,
c'eſt donner une idée de l'exactitude ſcrupuleuſe
avec laquelle j'eſpere étre fidelle
*à tous les engagemens que j'ai cru devoir
prendre avec moi - même , parce que la
plus sûre maniere de reſpecter toujours
12
1
132 MERCURE DE FRANCE,
le Public , eſt de ſe reſpecter foi - même.
1º. Aucun morceau , ſoit en proſe ,
foit en vers , qui offriroit ou des idées
trop analogues à ce genre de tableaux
que l'osil de la candeur ne peut fixer ſans
perdre de ſon ingénuité , ou des ſystêmes
que la morale la plus pure ne puiſſe
avouer , aucun morceau de ce genre ne
fera inféré dans ce Journal ; la glace où
ſe réfléchit le rayon du génie , doit être
pure comme lui.
20. Toute perſonnalité , même la plus
légere , fera regardée comme indigned'un
ſexe dont la douceur eſt l'attribut caractériſtique.
Pourquoi , d'ailleurs , entre
tous les ouvrages qui paroiffent chaque
jour , choiſir , pour en rendre compte ,
ceux précisément qui annoncent un talent
moins heureux ? Et dans ceux qui font
honneur à la littérature , pourquoi extraire
par préférence les paſſages qui paroiſſent
les plus défectueux ? Sij'en juge
par le fentiment qui me guide , il en doit
plus coûter au Journaliſte qui critique ,
qu'à l'Auteur critiqué ; parce que le Public
, quelque fortement qu'on affirme le
contraire , ne croit pas que l'on ait l'eſprit
méchant , ſans ſoupçonner le coeur du
même vice ; & rarement ce ſoupçon s'efface
, quand une fois il eſt établi.
JANVIER. II. Vol. 1774. 133
3º. Le Journal contiendra la Notice
de tous les ouvrages nouveaux , compoſés
par des Dames , ou pour elles. Tous
les genres de Poëſie & de Littérature ſeront
admis. Les vies des Femmes célebres
de tous les fiecles & de tous les pays formeront
un objet auſſi varié qu'intéreſſant.
J'imiterai dans cette galerie de tableaux ,
la Nature qui place dans un parterre la
violette modeſte à côté du lis fuperbe.
Au Temple de Mémoire les Buſtes font
placés indiſtinctement : Semiramis eſt en
regard avec Sapho , & Sévigné avec Anne
de Bretagne.
4°. Toutes les Artiſtes célebres , dans
quelque genre que ce ſoit , recevront le
tribut qui leur ſera dû. J'annoncerai , ſoit
leurs talens , ſoit leurs travaux ; & toutes
les Notices qui m'en feront envoyées ,
deviendront pour moi le ſujet d'une reconnoiſſance
toujours nouvelle. Peinture,
Muſique , Gravure , Hiſtoire naturelle ,
&c. tout ſe réunira dans ce monument
élevé à la gloire de mon ſexe.
!
5°. Si quelques anecdotes cheres à la
vertu , aux ſciences , à la gloire ou au
bonheur public , intéreſſent auſſi mon fexe
, je me ferai un devoir de les recueillir.
La cauſe de l'eſprit ne doit jamais
13
134
MERCURE DE FRANCE.
nuire à celle du coeur. Comme après
avoir admiré le génie de Virgile , on aime
à s'attendrir au récit des vertus de Titus;
après avoir célébré l'Uranie qui commenta
Newton , on acquiert des droits à s'estimer
ſoi même , en narrant les bienfaits,
de l'auguſte Fille de Stanislas.
6º. Il ne me reſte plus qu'à inviter tous
les Ecrivains dont s'honore la Littérature
Françoiſe , à vouloir bien contribuer
au ſuccès d'un Journal, qui ne peut que
plaire , dès qu'il fera plutôt le leur , que
le mien. Ils m'enverront les fleurs qu'ils
auront cueillies , ou fait naître. Toutmon
foin ſera de leur conſerver leur fraîcheur.
En les aſſortiſſant , on ne peut guere les
flétrir ; & le tact d'une femme eſt rarement
accuſé d'ôter aux objets le coloris
qui les embellit. 1
Je devrois , en terminant ce Profpectus
, rendre des actions de graces à l'Auguſte
Protectrice qui veut bien agréer
Phommage qui je lui fais de ce Journal.
Mais , j'oſe le croire , cette faveur eſt une
dette que toute la Littérature doit partager
avec moi ; & la meilleure maniere
de s'en rendre digne , eſt de l'acquitter,
par un zele unanime , & par une exactirude
qui ne laiſſe rien à defirer.
JANVIER. II. Vol. 1774 135
Conditions de la Soufcription. -
L'ouvrage formera ſix volumes par année,
diviſé chacun en deux parties : chaque
partie aura cinq feuilles d'impreſſion
in - 12 , & paroîtra le 30 de chaque mois.
Le Public peut eſpérer que chaque livraifon
ne ſera jamais retardée, même d'un
jour. Le plan de la rédaction eſt diſpoſe
de maniere à n'occaſionner aucundélai.
Le prix de la Souſcription eſt de 12
livres pour Paris & Verſailles ; & de 15
livres pour la Province , franc de port.
On ſouſcrira à Paris , chez le ſieur
Lacombe Libraire , rue Chriſtine , près
la rue Dauphine .
Tous les paquets feront adreſſés au
ſieur Quillau , Imprimeur du Journal ,
rue du Fouarre , pour remettre àMadame
la Baronne de Princen.
Tous ceux qui ne feront point envoyés
francs de port reſteront à la Poſte.
Le premier volume paroîtra au 30
Janvier 1774.
A
Code Lorrain , ou Conférence des Edits
& Ordonnances des Ducs de Lorraine
& de Bar , & des Coutumes générales
&particulieres de ces deux Duchés ,
parM. François de Neufchâteau , Doc-
14
136 MERCURE DE FRANCE.
teur en droit, de pluſieurs Académies ,
&c. Confeiller , Avocat du Roi au
Bailliage de Vézelize.
L'ouvrage qu'on propoſe au Public eſt
compoſé de deux Parties très - diſtinctes ,
ſans être diſparates . Elles ſont liées entr'elles
par l'identité du but auquel elles
conſpirent. Les peuples font régis à la
fois par les Coutumes revêtues de la fanction
de l'autorité du Prince, & par les
décrets émanés directement de cette autorité
même : l'étude des Loix municipales
ne ſauroit donc ſe ſéparer de celle
des Loix ſouveraines , puiſque toutes les
deux ſe prêtent un appui réciproque &
une lumiere mutuelle.
C'eſt dans la vue de faciliter l'une &
l'autre , que je me ſuis déterminé à réu,
nir , ſous un titre commun , la Conférence
des Edits & Ordonnances des Ducs
de Lorraine & de Bar , & celle des Coutumes
générales & particulieres de ces deux
Duchés.
Conditions de la ſouſcription.
Cet ouvrage ſera compoſé de deux
forts volumes in 4º. On ne donnera point
d'argent en ſouſcrivant. On ſignera ſen
JANVIER . II. Vol. 1774. 137
lement une reconnoiſſance conçue en ces
termes :
Fe foufſigné m'engage à remettre au
fieur Babin , Libraire à Nancy , 7 liv. de
france pour le prix de chaque volume broché
du Code Lorrain , lorſqu'il me remettra
Get Ouvrage.
Le premier volume paroîtra vers Pâques
1774; le ſecond le ſuivra de près,
Les ſouſcripteurs feront contens de l'e.
xécution Typographique. Ceux qui n'auront
pas ſouſcrit paieront l'Ouvrage 24
livres.
1
Dictionnaire de la Nobleſſe , contenant les
Généalogies , l'Histoire & la Chronologie
des familles nobles de France ;
l'explication de leurs armes , & l'état
de grandes Terres du royaume , aujourd'hui
poſſédées à titre de Principautés
, Duchés , Marquiſats , Comtés ,
Vicomtés , Baronnies , &c. par création
, héritages , alliances , donations ,
ſubſtitutions , mutations , achats ou
autrement. On a joint à ce Dictionnaire
le Tableau génealogique , hiſtorique
, des Maiſons ſouveraines de
l'Europe , & une notice des familles
étrangeres , les plus anciennes , les plus
:
: 15
$ 38 MERCURE DE FRANCE.
nobles& les plus illuftres , par M. de
la Chenaye Desbois , tome VI , ſeconde
édition; prix , 18 livres broché ,
àParis , chez Antoine Boudet, Libraire ,
Imprimeur du Roi , 1772 , avec approbation
& privilege du Roi.
Entre les premieres Maiſons remarquables
que l'on trouvera dans ce volume
à la lettre E , font celles d'Egmond ,
d'Erlach , Suiſſe , d'Eſcars , d'Eſcoubleau
, d'ESPAGNE , Maiſon régnante ,
d'Eſparbez , d'Eſpinay- Saint- Luc , d'Eſt ,
Maiſon d'Italie , d'Estaing , d'Eſtampes ,
d'Eſtouteville , maiſon éteinte , d'Eſtrades
, d'Eſtrées , &c. A la lettre F, la
Fare , Farnese , maiſon d'Italie , Faudoas ,
Fay-Maubourg , Fiz-James , Foix , Forbin
, Foucault , Foudras , Fouquet de
Belle.Ifle , France , Franquetot de Coigny,
&c.
Detemps entemps , dit l'auteur , je rencontre
de ces critiques qui me reprochent
que j'inſere dans mon Livre toutes fortes
de Mémoires ; je leur réponds encore que
dès qu'une famille a la nobleſſe , foit ancienne
, foit nouvelle , elle a droit d'y
être; & tout homme inſtruit de la ſcience
héraldique , ne ſe méprend point à fon
origine: il fait diftinguer les différentes
1
JANVIER. II. Vol. 1774. 139
claſſes de nobleſſe , & adjuger à chacune
le rang qui lui eſt dû Pour peu qu'on
foit verſé dans notre hiſtoire de France ,
où les grands noms de la nation font
célébrés preſque à chaque page , on voit
la diſtance des noms communs aux leurs.
Il y a beaucoup de Souſcripteurs de cet
ouvrage qui négligent de faire retirer chaque
volume à meſure qu'il paroît; on les
prie de vouloir bien y faire attention , &
d'envoyer chercher ceuxqui leur manquent
chez l'Auteur (de la Chenaye . Desbois ,
rue St André - des-Arts , à côté de l'hôtel
d'Hollande ) s'ils ont ſouſcrit chez lui ,
ou chez le Libraire , Antoine Boudet ,
Libraire. Imprimeur du Roi , rue St Jacques.
Ceux qui envoient des Mémoires
font également priés d'en affranchir le
port, ainſi que la lettre qu'ils y doivent
joindre , fans quoi l'Auteur ne les emploiera
pas , ne pouvant ni ne devant faire
aucun uſage de Mémoires anonymes . La
ſouſcription eſt toujours ouverte , & continuera
de l'être juſqu'au volume qui
contiendra les dernieres Lettres de l'Alphabet.
140 MERCURE DE FRANCE.
:
Annonces.
Les deux amis , ou le Négociant de
Lyon , drame en cinq actes , en proſe ,
par M. Beaumarchais , vol. in - 8 . br.
I liv. 16 ſols. A Paris , chez Ruault , Libraire.
L'Esprit du Militaire , ou Entretiens
avec moi - même , par le Chevalier Guy ,
in 8. br. avec fig, I liv. 10 ſols. A Rouen
chez Beſogne , Libraire.
Etrennes de la Nobleſſe , ou Etat actuel
des familles nobles de France , & des
Maiſons des Princes & Souverains de
l'Europe , pour l'année 1774 , 1 V. in- 12 .
br. A Paris , chez Deſventes de Ladoué ,
Libraire.
Vie de St Gaëtan de Thienne , Inſtituteur
de la Congrégation des Clercs réguliers
dits Théatins , du B. Jean Marinon
de S. André Avellin , & du B. Cardinal
Paul. Burali d'Arezzo , de la même Congrégation
, avec les Panégyriques de faint
Gaëtan & de St André Avellin , par le
R. P. de Toncy , Théatin ; I vol. in 12 .
rel. 2 liv. 10 ſ. A Paris , chez Lottin l'aîné
, Libraire , & Onfroi , Libraire.
JANVIER. II. Vol. 1774. 141
Le Jardinier prévoyant , Almanach pour
l'année 1774 , ſuivi de conſidérations ſur
le Jardinage , I vol. in - 16. br. I liv. 10f.
A Paris , chez Didot le jeune , Libraire.
Fleurettes du Parnaſſe, Bouquet du jour
de l'an , ou Recueil de chanſons de fociété
, qui n'avoient jamais paru , I vol .
in- 18. br. I liv. to fols. A Filodie , & à
Paris , chez Pillot , Libraire.
Mémoire fur une découverte dans l'art
de bâtir , faite par le Sr Loriot , mécanicien
, penſionaire du Roi; dans lequel
l'on rend publique , par ordre de Sa
Majesté , la méthode de compofer un Ciment
ou Mortier propre à une infinité d'ouvrages
, tant pour la conſtruction que pour
la décoration. Prix , 30 fols. A Paris,
chez Michel Lambert , 1774.1
Traité élémentaire d'Algebre . par M. l'Abbé
Boſſat , de l'Académie royale des
ſciences , Examinateur des Ingénieurs ,
in 80. A Paris , chez C. Ant. Jombert,
fils aîné , libraire , 1773.
142 MERCURE DE FRANCE.
Discours préliminaire.
:
Les mathématiques ont pour objet la
meſure de la grandeur. Elles embraſſent ,
ſous ce point de vue , toutes les quantités
ſuſceptibles d'augmentation ou de diminution
, par exemple , les nombres , l'étendue,
le mouvement , &c. C'eſt à la
curioſité & au beſoin qu'elles doivent
leur naiſſance , qui remonte à l'antiquité
la plus reculée. Ces deux puiſſans mobiles
excitant fans ceſſe l'eſprit humain à
de nouvelles recherches , les découvertes
ſe font accrues & multipliées dans la ſuite
des ſiecles; & l'édifice des ſciences s'eft
élevé peu- à- peu à la hauteur où nous le
voyons aujourd'hui : la poſtérité y ajoutera
encore , ſans pouvoir peut- être jamais
en poſer le faîted b
Tous les Peuples qui ont cultivé les
mathématiques , n'y ont pas fait des progrès
égaux. Cette différence doit être at
1
* Les deux traités d'Arithmétique & d'Algebre devoient
paroître enſemble , & ce diſcours étoit deſtiné
à les précéder. Quelques circonstances ont dérangé
ce plan ; mais l'auteur parle ici comme s'il avoit été
exécuté.
JANVIER. II. Vol. 1774. 143
tribuée à celle des climats , des gouvernemens
, & quelquefois àdes circonftances
particulieres qui impriment à une
Nation , un mouvement général vers certains
objets. Nous pouvons citer en preuve,
des exemples remarquables. Les Grecs ,
nés ſous un ciel heureux , libres , ou du
moins foumis à des maîtres modérés , ont
excellé dans tous les genres : ils ſemblent
avoir mené de front les ſciences , les lettres&
les Arts. Les Romains , long tems
barbares & occupés de leurs conquêtes ,
eurent enfin des orateurs , des Hiftoriens
&des poëtes , qui ſe formerent au ſeinde
leurs diviſions inteſtines ; & bientôt le talent
de la parole devint un moyen presqu'aſſuré
d'arriver aux premieres places
de la république: mais ils montrerent peu
de goût & de génie pour les ſciences qui
ne leur promettoient pas les mêmes hon.
neurs. De tems immémorial , les Chinois
s'adonnent aux mathématiques : la plupart
de leurs Empereurs les ont aimées& les
ont encouragées par des bienfaits : le climat
qu'ils habitent eſt , en particulier ,
très favorable aux obſervations aſtronomiques.
Néanmoins , malgré le concours de
tant de circonſtances avantageuſes ; les
ſciences demeurent toujours , parmi eux,
144 MERCURE DE FRANCE.
dans un état de médiocrité&delangueur.
Leur aſtronomie eſt à-peu-près ce qu'étoit
la nôtre il y a deux cents ans. Attachée
ſuperſtitieuſement à ſes anciennes inſtitutions
, la Nation Chinoiſe paroît dé
pourvue de cette activité inquiete qui
cherche la nouveauté , & qui produit les
découvertes.
Il y a des différences encore plus fenfibles
entre les hommes qui compoſent
un même Peuple. Tous les eſprits nefont
pas propres à pénétrer bien avant dans les
mathématiques. Une intelligence ordinaire
ſuffit pour en comprendre les élémens
, & même pour en faire des applications
utiles à la pratique. Mais veuton
s'élever à la géométrie des courbes , à
la mécanique , à l'aſtronomie , &c . ? Les
principes ſe multiplient , les combinaiſons
ſe compliquent , & il faut être capable
d'embraſſer & d'étendre tout à lafois
une longue chaîne d'idées & de raifonnemens.
La ſagacité & la force de tête
que ces opérations exigent , ne ſont pas
communes. Vous êtes deſtiné à devenir
grand orateur ou grand poëte, ſi à une
imagination brillante & féconde , vous
joignez un goût ſévere & dirigé par l'étude
des excellens modeles : les caracteres
du
JANVIER. II. Vol. 1774. 145
du génie mathématique ſont la juſteſſe ,
la clarté & la profondeur. Mon intention
n'eſt pas d'aſſigner ici les places aux talens
, ni de réfuter les jugemens que l'envie
ou la prévention hafarde quelquefois
à ce ſujet; mais je crois que dans tous les
genres , les hommes ſupérieurs font àpeu
près également rares. La Nature met
une forte d'égalité ou d'équilibre entre
ſes productions . Qui auroit à choisir , dit
l'illuſtre M. d'Alembert , d'être Corneille
ou Neuton , feroit bien d'être embarrassé ,
ou ne mériteroit pas d'avoir à choisir. Si la
vanité pouvoit s'oublier un moment ellemême
, & fi elle vouloit conſidérer que le
ſuccès complet dans une partie ne s'obtient
que par un travail opiniâtre & fuivi , qui
nous condamne à l'ignorance ou à la médiocrité
dans toutes les autres , on deviendroit
plus réſervé , plus équitable ; & lorfqu'on
ne feroit pas en état d'apprécier un
talent , on s'abſtiendroit au moins de le
rabaiſſer .
Les mathématiques ont acquis parmi
nous , fur - tout depuis quelques années ,
un degré de faveur , qui a prodigieufement
multiplié les livres élémentaires
deſtinés à les expliquer & à les répandre.
Je n'en aurois pas augmenté le nombre ,
K
146 MERCURE DE FRANCE.
ſi le devoir de ma place , & des invita.
tions auxquelles je ne pouvois réſiſter ,
ne m'en avoient fait une loi . Ces fortes
d'ouvrages ſont très-difficiles à bien faire ,
& la gloire qu'ils produiſent à leurs auteurs
, n'eſt jamais proportionnée aux pei .
nes , à l'attention qu'on est obligé d'y
donner. Je n'ai donc pris d'abord la plume
qu'avec répugnance ; & , pour dimi
nuer le dégoût attaché à ce travail , j'ai
tâché de femer ſur un fond néceſſairement
uſé , des choſes nouvelles & inté
reſſantes. J'ai cherché en même temps à
remplir un autre objet que la plupart de
mes prédéceſſeurs paroiſſent avoir négli .
gé : c'étoit d'appliquer , lorſque l'occafion
s'en préſenteroit , les vérités mathématiques
à des problêmes utiles à la ſociété.
Par-là , fans rompre l'enchaînement théorique
despropoſitions qui doivent former
le corps d'une ſcience , la pratique eſt
éclairée, l'attention du lecteur eft foutenue
, & l'on prévient le reproche que les
mathématiciens méritent quelquefois , de
n'offrir que des réſultats abſtraits & pu .
rement ſpéculatifs. Je publie aujourd'hui
l'Arithmétique & l'Algebre. Avant que
d'indiquer la maniere dont j'ai cru devoir
traiter ces deux ſciences , commençons
JANVIER . II. Vol. 1774. 147
par nous faire un tableau raccourci de leur
objet & de leurs progrès.
Rien n'eſt plus fimple & plus familier
aux hommes , que l'idée du nombre oude
la multitude . Elle est née comme d'ellemême
, auſſi - tôt qu'on a vu pluſieurs arbres
, pluſieurs étoiles , & en général pluſieurs
individus de la même eſpece. Ainſi
on ne dut pas tarder à imaginer les premieres
opérations de l'arithmétique. On
apprit fans doute en peu detemps , àjoindre
enſemble les nombres par l'addition ,
&à les ſéparer par la ſouſtraction. Mais
ſi ces opérations primitives étoient fimples
dans leur principe , il ſe préſenta
bientôt des queſtions où elles menoient
à des calculs compofés , & quelquefois
capables de rebuter par leur longueur.
L'eſprit fut donc forcé de ſe replier fur
lui - même , & de chercher les moyens
d'abréger la pratique de l'addition & de
la ſouſtraction , dans les cas qui le per
mettoient. De là naquirent la multiplication
, la diviſion , & fucceffivement les
autres regles de l'arithmétique.
Suivant Strabon , les Phéniciens qui
ont étélespremiers commerçans dumonde
, ont été auffi les premiers arithméticiens.
Ileſtprobable qu'avant cespeuples ,
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
l'art de compter avoit déjà fait quelque
progrès. Mais ils l'appliquerent aux objets,
du commerce , & par - là ils mériterent la
gloire de l'avoir en quelque forte inven--
té. Cet art feperfectionna chez les Egyptiens
, & c'eſt d'eux qu'il a paſſé aux autres
Peuples.
La ſcience des Prêtres Egyptiens a été
renommée dans l'antiquité. Ils étoient ,
pour ainſi dire , les dépoſitaires de toutes
les connoiſſances naturelles que les hommes
avoient acquiſes depuis l'origine du
monde. Thalès de Milet , & Pythagore
de Samos , vinrent s'inſtruire parmi eux .
De retour dans laGrece , Thalès y forma
la ſecte ou philofophie Ionienne , qui ſe
partagea en pluſieurs branches. Pythagore
alla s'établir en Italie , où il devint le chef
d'une école long - temps célebre. Il eut
parmi ſes diſciples des Princes & des Légiflateurs
. Ce philoſophe , à qui l'on doit
des découvertes dans preſque toutes les
parties des mathématiques , s'appliqua
d'une maniere ſpéciale à la recherche des
propriétésdes nombres. Il avoit l'imagination
vive & portée à l'eſprit de ſyſtême.
Il attachoit à certaines combinaiſons de
nombres , pluſieurs vertus myſtérieuſes ;
mais ce qu'il avoit écrit ſur ce ſujet n'eſt
JANVIER. II. Vol. 1774. 149
ras arrivé jufqu'à nous ; le temps n'a refpecté
que fa table de multiplication.
Alexandre aimoit tout ce qui appartient
au domaine de l'eſprit. La plupart de fes
ſucceſſeurs eurent les mêmes goûts . Lagus
, maître de l'Egypte ; fonda l'école
d'Alexandrie , où les mathématiques fleu
rirent avec éclat pendant plus de dix fiecles.
Il en eſt ſorti une foule de ſçavans
du premier ordre. L'un d'entr'eux s'ouvrit,
dans l'arithmétique , déjà fort étendue
, un champ de problêmes entiérement
nouveaux. Je veux parler de Diophante ,
qui vivoit , ſelon les conjectures les plus
vraiſemblables , vers l'an 350 de notre
Ere. Il conſidéra les propriétés des quar
rés numériques. Il demandoit , par exem .
ple , qu'on partageât un nombre quarré
en deux autres nombres qui fuſſent éga
lement des quarrés ; qu'on trouvât deux
nombres rationnels dont la fomme fût à
celle de leurs quarrés , dans un rapport
rationnel , &c . L'art que Diophante emploie
pour réfoudre ces fortes de queſtions
, eſt extrêmement ingénieux. Il
avoit écrit treize livres d'arithmétique
fur cette matiere; nous n'avons que les
fix premiers; les ſept autres font perdus.
Pluſieurs modernes ſe font efforcés de réparer
cette perte ; & on a lieu de croire
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ont été plus loin que Diophante
lui-même , parce qu'ils ont trouvé dans
les nouvelles méthodes , des ſecours qui
manquoient au premier inventeur. Les
plus célebres de ces ſçavans ſont Bachet
de Meziriac , éditeur & commentateur
de Diophante ; Fermat , Frenicle de Bef.
fy, le Pere Preſtet , le Pere de Billy ,
Maclaurin , Saunderſon ; & , denos jours ,
M. Euler & M. de la Grange. Du reſte ,
on ne doit pas regarder la théorie dont il
s'agit , comme ſimplement curieuſe : elle
eſtutile dans l'algebre & dans le calcul
intégral , pour transformer ,dans pluſieurs
cas , des quantités affectées de radicaux ,
end'autres purement rationnelles.
On ſe rappelle qu'un peu avant le milieu
du VII. fiecle , les Arabes ravagerent
l'Egypte , la Perſe & la Lybie. Cette
guerre fit une plaie cruelle aux lettres. La
bibliotheque d'Alexandrie , dépôt im .
menſe des productions de l'eſprit humain
, fut livrée aux flammes. Le Calife
Omar ordonna qu'on brûlât tous ces livres
, parce que , diſoit - il , s'ilssont con
formes à l'Alcoran , ils font inutiles , & ,
s'ils y sont contraires , ils doivent être
abhorrés & détruits : raiſonnement bien
digne d'un brigand fanatique ! L'Ecole
fondé par Lagus , périt ou fut diſperſée.
JANVIER. II. Vol. 1774. 151
Les mathématiques refluerent dans la
Grece , où elles ne firent plus que languir.
Mais , par une révolution qui n'avoit
point d'exemple , les moeurs des Arabes
changerent tout d'un coup , & perdirent
leur premiere férocité. Bientôt cette Nation
cultiva elle - même les arts qu'elle
avoit voulu anéantir. Il ne s'étoit pas
écoulé cent ans depuis l'époque que je
viens de citer , qu'on vit naître en foule
dans ſon ſein , des poëtes , des orateurs,
des mathématiciens , &c. On compte dans
ce nombre la plupart des Califes qui la
gouvernerent. Le mouvement des corps
céleſte attira fur-tout l'attention de ces
Princes . Rien n'égale la magnificence des
obſervatoires qu'ils érigerent au progrès
de l'aſtronomie. Les Arabes furent ,
pendant plus de trois fiecles , le peuple
le plus poli & le plus éclairé de la terre ,
tandis que tout le nord de l'Europe étoit
plongé dans la barbarie. Parmi les découvertes
dont ils enrichirent les mathématiques
, celle de notre numération actuelle
eſt à jamais mémorable. Il eſt vrai
queles Hébreux , lesGrecs , les Romains ,
& preſque tous les anciens Peuples afſembloient
les nombres par dixaines ,
c'eſt- à-dire , qu'après avoir compté depuisl'unitéjuſqu'à
dix , ils commençoient
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
une nouvelle période. Mais leur arithmé .
tique étoit d'ailleurs très-compliquée. Ils
n'avoient pas imaginé de diftinguer les
périodes par la différence des places : ils
repréſentoient les nombres par les lettres
de leur alphabeth ; notation impropre ,
qui devenoit très - embarraſſée , lorſqu'il
s'agiſſoit d'exprimer des nombres un peu
conſidérables . De ce double inconvénient
réſultoit une longueur fatigante dans les
calculs numériques. Qu'onjette,par exem.
ple , les yeux fur l'arithmétique des Romains
: on jugera combien elle devoit
être laborieuſe & pénible , même dans
des queſtions fort ſimples. Les Arabes
exprimerent les nombres par des caracteres
particuliers , appelés chiffres ; & ils
établirent , par une loi de convention ,
qu'un même chiffre repréſenteroit des unités
, des dizaines , des centaines , &c. felon
la place qu'on lui feroit occuper. Ce
ſyſtême ingénieux a tous les avantages
qu'on pouvoit defirer Il réunit la clarté à
la préciſion. Un nombre immenfe par la
multitude de ſes unités , ſe peint aux yeux
&à l'eſprit , dans un très petit eſpace. On
prétend que les Arabes tenoient cette
idée des Indiens. C'eſt un point de critiqueque
je ne difcuterai pas ici. Quoi qu'il
en foit , il eſt certain que nous devons
JANVIER. II. Vol. 1774. 153
immédiatement aux Arabes , l'arithméti,
que telle que nous la pratiquons. Le cé.
Jebre Gerbert , qui fut dans la ſuite Pape ,
ſous le nom de Silvestre II , alla puifer
cette ſcience en Eſpagne, où les Arabes
dominoient alors ; & il la répandit
dans le reſte de l'Europe , vers l'an 960.
Quant à la figure particulieredes chiffres
elle a ſubi quelques changemens: celle
que nous employons aujourd'hui ne s'eſt
introduite d'une maniere invariable que
fur la fin du XIIe fiecle.
Nous trouvons chez les Grecs modernes
quelques étincelles du génie qui avoit
animé Archimede , Apollonius , Diophante
, &c. Ils inventerent les quarrés
magiques vers le milieu du XVe fiecle ,
& c'eſt à Moſcopule qu'on en attribue les
premieres notions. Cette épithete de magique
est donnée à un quarré diviſé en
cellules égales & quarrées , dans leſquel .
les on infcrit les termes d'une progreſſion
arithmétique , de telle forte qu'en les
ajoutant enſemble , ſuivant les bandes
verticales ou horizontales ,& ſuivant les
diagonales du quarré , on ait conſtamment
la même ſomme. On s'eſt exercé
pendant long temps à ces problêmes , &
on les a variés de pluſieurs manieres.
K5
1
154 MERCURE DE FRANCE.
Mais , comme ils formentuneclaſſe abſolument
iſolée & inutile dans l'uſage , ils
ont perdu l'attrait que la nouveauté ,
jointe au mérite de la difficulté vaincue ,
avoit pu leur donner.
En 1614 , le Baron de Neper , Ecoffois
, fit l'importante découverte des logarithmes
, qui mettent dans les calculs
numériques des abréviations auxquelles
l'aſtronomie doit enpartie ſesprogrès. Il
arriva à cette découverte , en conſidérant
la correſpondance qui regne entre la progreffion
arithmétique & la progreſſion
géométrique: il forma le projet de conftruire
fur ce principe des tables qui devoient
réduire les multiplications & les
diviſions à de ſimples additions & fouftractions
; & il avoit déjà commencé à
les calculer , lorſqu'il fut enlevé par la
mort. Henri Brigge & Adrien Vlacq reprirent
ce travail ſous une forme un peu
différente ;&ils publierent enfin les tables
de logarithmes , qu'on emploie aujourd'hui.
Pluſieurs auteurs les ont fait imprimer
, avec des changemens qui ne tou
chent point au fond,& qui tendent ſeulement
à faciliter les uſages auxquels elles
font deſtinées.
Le fiecle paſſé vit naître encore pluJANVIER.
II. Vol. 1774. 155
ſieurs théories qui concernent les proprié.
tés des nombres. Le Lord Brouncker inventa
les fractions continues , qui lui ,
ſervirent à trouver le rapport très appro .
ché du diametre du cercle à la circonférence.
Huighens employa lemêmemoyen
dans le calcul d'une machine déſtinée à
repréſenter les mouvemens de notre ſyſ
tême planétaire. Mercator & Vallis imaginerent
pluſieurs ſuites denombres d'une
efpece nouvelle. Mais toutes ces recher
ches, & d'autres ſemblables , dûrent leur
origine & leur accroiſſement à une autre
ſcience , à l'Algebre , dont nous allons
parler.
Lafuite au Mercure prochain. pr
ACADEMIES
Extrait de la Séance publique de l'Aca
démie de Villefranche,
I.
:
:
Mercredi 25 du mois d'Août , l'Académie
a tenu ſa ſéance publique. Le pa
négyrique de St. Louis a été prêché le matin
par M. l'Abbé Meurier .
M. Deſſertine , directeur , a ouvert la
156 MERCURE DE FRANCE..
féance par des réflexions ſur l'homme de
lettres conſidéré par rapport à la ſociété.
ود
ود
On croiroit , a dit M. Deſſertine , que
l'homme de lettres n'a beſoin que de
,, paroître dans le monde pour yplaire&
,, y réunir tous les fuffrages ; il paſſe fa
,, vie à polir ſon eſprit & à régler ſon
,, coeur , fes moeurs doivent être douces
,, & pures ; fa conversation a le double
,, mérite d'être inſtructive & agréable.
,, Cependant on ne le voit gueres réuffir
,, dans la ſociété;& la raiſon en eſtqu'il
ود eſt ignoré , qu'il en mépriſeles frivoles
,, uſages ; que le plus ſouvent on y parle
ود
ود
و د
une langue qui n'eſt pas la ſienne ; enfin
,, que ſon amour- propre trop peu déguiſé
ne ménage pas affez celui des autres .
M. le Chevalier de Monſpey , reçu au
nombre des académiciens honoraires , a
prononcé fon diſcours de remerciement ,
où, après les complimens en uſage dans
ces fortes de circonstances, ila examiné
combien la ſenſibilité , cette précieuſe
qualité de l'ame qui vivifie toutes les autres,
eſt néceſſaire pour obtenir des fuccès
dans la carriere des lettres ; & quel intervalle
immenfe cet avantage que pof
ſéderent au plus haut degre les Homeres ,
les Racines , les Fénélons , a mis entre ces
JANVIER . II. Vol. 1774. 157
1
grands hommes & la foule des écrivains
qui en ont été privés.
M. de Fofi , avocat , fit part de quelques
conjectures ſur les écarts lyrique attri..
bués à Horace , qui ne nous paroiſſent tels
que par l'ignorance où nous ſommes des
événemens publics & particuliers qui y
donnoient lieu... Il regrette que les anciens
poëtes n'aient pas eu l'avantage dont
jouiffent quelques - uns de nos modernes ,
d'être commentés de leur vivant. Il choifit
une des odes d'Horace du nombre de
celles qui ont en apparence le plus d'écarts
, (l'ode x1 du 3e livre , Mercuri , nam
te docilis magiſtro) , & il les fait diſparoître
par des explications auſſi ſolides qu'ingénieuſes.
M. de Foſi a dit en finiſſant :
N'est - ce pas , Meſſieurs , vous entrete-
د
ود nir troplong-tems d'une littérature au-
,, jourd'hui hors de mode ? Il n'eſt preſque
pluspermisdejouer avec les Muſes. On
;, veut qu'elles s'occupent des grands objetsde
l'adminiſtration publique ; on ne
5, veut les voir qu'au milieu des bureaux ,
ود
ود des comptoirs , des guérets&des char-
,, rues : on ne les écoute qu'autant qu'elles
,, dictent des loixauMagiſtrat politique&
civil, auNégociant, auCultivateur.Mais
lorſqu'on ſe repoſoit de toutes ces choſes
ſur ceux à qui ce ſoin appartient &
ود
ود
158 MERCURE DE FRANCE.
,, qui en répondent ; lorſqu'il y avoit
ود moins de chaleur&d'inquiétude dans
,, les eſprits ; lorſque l'on étoit plus ſou-
„ mis , quoique auſſi éclairé , n'étoit - on
,, pas plus tranquille , & par conféquent
,, plus heureux ? ".
M. de Garnerans , ancien premier Préſident
du Parlement de Dombes , lut un
mémoire rempli de recherches curieuſes
&ſavantes , dans lequel , après avoir établi
qu'au temps de Céfar &d'Auguſte , la
taille ordinaire des Romains , & fur-tout
des Gaulois , étoit plus élevée que la taille
ordinaire des hommes actuels , il donne
les raiſons les plus plauſibles de cette différence.
L'éloge hiſtorique de M. l'Abbé Humblot
, prédicateur ordinaire du Roi , fut
enfuite lu par le ſecrétaire.
Cette lecture fut ſuivie d'une imitation
de Tibulle par M. le Chev. de Monſpey ;
D'une épître en vers par M. l'Abbé de
Caſtillon , grand - vicaire du dioceſe ;
D'un poëme intitulé , Artemise , par
M. l'Abbé la Serre.
La féance fut terminée par une lettre
en vers à un ami ſur la perte d'un fils
unique , mort à l'âge de dix ans , parM.
le Comte de Laurencin.
JANVIER. 11. Vol. 1774. 159
II.
L'Académie Royale d'Ecriture fit fon
ouverture le 23 Novembre , en préſence
de M. de Sartine , Conſeiller
d'Etat , Lieutenant-Général de Police ;
& de M. Moreau , Procureur du Roi
au Châtelet.
::
M. Collier , Secrétaire de cette Académie
, & Profeſſeur de Grammaire , y lut
un Diſcours dans lequel il expoſa l'utilité
de l'Académie, le bien qui réfultoit
deſes ſéances, tant pour le Publicque pour
les Membres qui la compoſent. Il fit une
courte analyſe dece qui s'y étoit dit dere.
latifaux ſciences&aux arts que cette Académie
embraſſe. Il établit enpeu de mots
cequidevoit faire la matierede ſon cours.
M. Bédigis , Profeſſeur d'écriture , y
a lu un Diſcours relatif à cet art , où il a
fait voir ſes progrès ,& les fiecles où l'écriture
a acquis le plus de perfection. H
amontré la néceſſité de cultiver cet art
ſi utile au commerce de la vie , & le
danger de ſe livrer avec tropd'empreſſement
à l'écriture qu'on appelle coulée.
M. Potier , Profeſſeur d'arithmétique,
a fait une diſſertation fur l'origine des
caracteres numériques &grammaticaux ,
180 MERCURE DE FRANCE.
a
a ¡diſcuté les différentes opinions des
Ecrivains qui ont traité cette matiere , &
a conclu que les caracteres avoient été
mis en ufage à la fuite des hiéroglyphes
qui n'étoient employés que pour tranf
mettre à la poſtérité des faits mémorables
, ou pour exprimer des ſymboles de
religion , ſous le voile deſquels les Miniftres
cachoient au peuple ce qu'ils
croyoient qu'il dût ignorer; ce quidonna
lieu à l'idolatrie , parce que le peuple
prit pour réel ce qui n'étoit qu'allégorique.
M. Paillaſſon , Ecrivain du Cabinet
du Roi , & Profeſſeur de vérification , a
fait enſuite la lecture d'une diſſertation ,
où , en remontant à la plus haute antiquité
, il fait voir , non ſeulement que
les Egyptiens avoient des Loix pour punir
les fauſſaires , mais que vraiſembla
blement ils font les premiers qui ont fait
uſage de la comparaiſon des écritures.
M. Paillafſon termine fa diſſertation ,
en diſant que l'on doit regarder cette
comparaiſon d'écritures , comme le moyen
le plus propre pour éclairer les
Juges ,&qu'il ne convient qu'à l'Académie
Royale d'Ecriture , de produire des
ouvrages capables de terraffer les fauſſai
res
JANVIER. II. Vol. 1774. 161
res , ces monftres dont on voudroit que
la race fût éteinte .
M. Guillaume , directeur , a terminé
la féance par un Difcours où il témoigna
les ſentimens de reconnoiffance de
l'Académie envers les Magiſtrats qui la
protégeoient & qui l'honoroient de leur
préſence: enſuite M. de Sartine diftribua
des Médailles aux Profeſſeurs , Sécretaire
&Directeur fortant d'exercice .
II1.
Ecole royale gratuite de Deſſin .
Le 27 du mois dernier , on fit au châ
teau des Tuileries , dans la galerie de la
Reine , la diſtribution des maîtriſes , apprentiſſages
, grand Prix & Prix de quartier
de l'école royale gratuite de deſſin.
Après que M. Bachelier , directeur , eut
prononcé unDiſcours relatif aux circonftances
, M. de Sartine . Conſeiller d'Etat
& Lieutenant- Général de Police de la
ville de Paris , qui étoit à la tête du bureau
d'Adminiſtration , diftribua deux
cents vingt Prix , outre les Brevets de
maîtriſe & d'apprentiſſage. Les ſieurs
Trebuchet & Allard obtinrent des Bre .
vets de maîtriſe ; le premier , de Graveur;
le ſecond de Luthier : on accorda
L
162 MERCURE DE FRANCE.
des Brevets d'apprentiſſage aux ſieurs
Airin l'aîné , de Serrurier ; Guyot l'aîné ,
de Fondeur Cifeleur ; Sautiſſe , Morin
Cherbonnier & Bonnemain , de Conftruction
.
SPECTACLES
DE LA COUR.
OPERA.
CEPHPAHALLEE & Procris , ou l'Amour Conjugal
, tragédie lyrique en trois actes ,
repréſentée devant ſa Majesté à Verfailles
, le 30 Décembre 1773 .
:
Poëme de M. Marmontel , muſique
de M. Gretry.
Premier afte. L'Aurore déguiſée en
Nymphe , eſt deſcendue du céleſte ſéjour
, pour voir le beau Céphale ; mais
tout la trahit : Sa présence embellit tous
les licux d'alentour.
:
Naiſſantes fleurs , ceſſez d'éclore :
Oiſeaux indifcrets , taiſez - vous ;
Vous révélez aux Dieux jaloux
L'aſyle où ſe cache l'Aurore .
Elle ſe dérobe aux yeux de Céphale ;
il chante.
JANVIER. II. Vol. 1774. 163
De mes beaux jours que le partage eſt doux !
Puiffent les Dieux n'en être point jaloux !
Le plaifir m'appelle à la chaſſe ;
Le bonheur m'attend au retour :
Loin de ſe nuire tour-à-tour ,
L'amour me donne plus d'audace ,
Et la chaffe encor plus d'amour .
Brillante Aurore , tu me vois
Franchir les monts , courir les bois ;
Et , quand le jour brûle la plaine ,
Que l'ombrage a pour moi d'attraits !
Le plus doux des vents , le plus frais ,
AURA , fous ce feuillage épais ,
Vient me flatter de fon haleine ;
Mais plus heureux quand vient le foir ,
Oui cent fois plus heureux encore ,
Quand vient le foir ,
Je vais revoir
Ce que j'adore.
L'Aurore aborde Céphale; elle tui raconte
le tourment de ſon ame, ſans lui
déclarer qu'il eſt ſon vainqueur. Céphale
lui demande ſi elle va quitter Diane;
l'Aurore lui répond :
Et le puis -je ſans l'offenſer ?
L'exemple de Procris me défend d'y penſer.
:
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
De Procris !
CEPHALE.
L'AURORE.
La Déeſſe à périr la condamne.
СЕРНАLE.
Que dites-vous ?
L'AURORE.
Telle eſt ſon inflexible loi ;
Et l'amant de Procris lui-même
Doit . en immolant ce qu'il aime ,
Venger la Déeſſe .
CEPHALE.
Qui ? moi !
L'AURORE,
Vous, Céphale , ah ! fuyez un deſtin ſi funeſte.
Elle lui offre ſon palais pour aſyle ,
& laiſſe Céphale à ſes inquiétudes .
Procris jalouſe aborde ſon époux , en
lui reprochant de voler après une amante
nouvelle. Céphale ſe juſtifie ; il lui
apprend l'horreur de ſon deſtin. Procris
ne craint que de perdre fon époux: les
Nymphes de Diane ſe raſſemblent fous
le feuillage. Une jeune Nymphe reçue
JANVIER. II. Vol. 1774. 165
parmi celles de Diane, eſt armée Chasſereſſe
; & elles enſeignent à leur nouvelle
Compagne , à fuir les pieges de
l'Amour.
Acte fecond. Le théâtre repréſente le
palais de l'Aurore , environné de nuages
légers , qui ſe diffipent enſuite. Flore
& Palès demandent à l'Aurore le ſujet
de ſes déplaiſirs ſecrets. Elle veut en vain
diſſimuler ; elle eſt obligée d'avouer
qu'elle adore Céphale , quand Céphale
adore Procris .
Αικ.
Que je ſuis à plaindre ,
Hélas ! j'ai beau feindre ;
Les hommes , les Dieux ,
Tout lit dans mes yeux.
Je baigne de larmes
Mon char radieux ,
Etde mes alarmes
Je remplis les Cieux,
Sans ceſſe captive ,
Quel est mon deſtin !
Confuſe , plaintive ,
Il faut que je ſuive
L'aſtre du matin.
Plaiſirs , vous naiſſez ,
Et me délaiffez ,
L3
166 MERCURE DE FRANCE,
Moi qui vous fis naître ;
Je fais les beaux jours ,
Et , fans les connoître ,
Je languis toujours
Le Printems lui-même
Rit de mes malheurs ;
On diroit qu'il aime
A voir mes douleurs.
Je verſe des pleurs :
Il en naît des fleurs .
Les bois & la verdure ,
Tout s'épanouit :
Des maux que j'endure
L'Univers jouit.
Les Divinités compagnes de l'Aurore ,
de Flore & de Palès , font un divertisfement.
Céphale vient dans le palais
de l'Aurore. Flore lui dit que s'il veut
rendre la Déeſſe favorable , il eſt un
mortel qu'elle aime , & qui fera plus lui
ſeul , que tous les Dieux fans lui. Il
invoque ce mortel ſans le connoître.
La Cour de l'Aurore s'empreſſe à lui
plaire , & l'Aurore elle - même lui déclare
fon amour.
AIR.
Ne vois-tu pas ce qui m'engage
A plaindre & foulager tes maux ?
1
:
JANVIER, 11. Vol. 1774. 167
J'ai pour confidens ces oiſeaux :
Céphale , écoute leur ramage ;
Dès que je parois dans les Cieux
Toute la Nature à tes yeux
Doit parler le même langage.
J'aurois beau feindre , hélast
L'Univers ſait que j'aime .
Oui , fans toi , le Ciel même
Eſt pour moi fans appas .
Des lieux où tu n'es pas
Négligeant la parure ,
Je répands fur tes pas
Ma clarté la plus pure ,
Et je me plains tout bas
D'embellir la Nature
Aux lieux où tu n'es pas.
L'Aurore dit à Céphale de briſer des
noeuds que Diane a proſcrits.
Il faut , pour l'appaiſer , ne plus revoir Procris.
CEPHALE.
Ne plus la voir !
L'AURORE.
C'eſt la victoire
Dont je te réſerve le prix.
Vois ce palais brillant : il ſera ton aſyle.
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
CEPHALE .
Ah ! belle Aurore , ce ſéjour
Doit être riant & tranquille .
L'AURORE.
Le ſeroit- il ſans toi ?
CEPHALE .
D'une plainte inutile
Je le remplirois nuit & jour,
L'AURORE.
Tu veux me fuir !
CEPHALE.
Je veux ou revoir ce que j'aime ,
Ou dans le fond des bois aller ſeul à moi-même
Mourir de douleur & d'amour.
L'Aurore veut en vain l'effrayer encore
du crime qu'il va commettre : Céphale
fuit où ſon deſtin cruel l'entraîne.
Acte troisieme. Le théâtre repréſente
un bois. La Jalouſie& ſa ſuite ſe prépare
à venger Diane , & à verſer ſon
poifon dans le coeur de Procris .
AIR :
Fille cruelle de l'Amour ,
Je hais le Dieu qui m'a fait naître.
:
JANVIER. 11. Vol. 1774. 169
L'inſenſé m'a donné le jour ,
Et ne veut pas me reconnoître ;
Je le méconnois à mon tour.
Noir foupçon que ce Dieu condamne ,
Des coeurs jaloux trifte vautour,
Vengeons la gloire de Diane
Diane déteſte l'Amour.
La Jalouſie paroit transformée en
Nymphe de Diane. Procris ſeule ſe
plaint , & appelle Céphale ſon amant,
Témoin de ma naiſſante flamme ,
De l'Amour afyle charmant ,
Temple où je reçus le ferment
Qui combloit les voeux de mon ame ,
Rendez , rendez-moi mon amant.
Sans lui , dans mon inquiétude ,
Je ne puis plus vivre un moment
D'une éternelle folitude
Aurois-je à fubir le tourment !
La Jalouſie ſe plaint de Céphale , de
ſon infidélité , & fait à Procris même
les fauſſes confidences de ſa tendreſſe ;
elle lui dit :
C'eſt ici , ſous ce même ombrage ,
Qu'il ſoupiroit à mes genoux :
AURA , diſoit-il , c'eſt à vous
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
Que les oiſeaux , dans leur ramage ,
Adreſſent des accords fi doux.
Elle ajoute qu'elle eſt abandonnée pour
l'Aurore , & que les Dieux du printemps
ont célébré la fête de ſes amours .
Procris , ne doutant plus de la perfidie
de Céphale , ſe livre à ſa douleur. La
Jalouſie vient annoncer à Procris l'arrivée
de Céphale , & l'engage à le furprendre.
Céphale accablé de douleur ,
tombe ſur un lit de gazon ; il appelle
AURA.
Viens AURA , viens que je reſpire ;
Plus careffante que Zéphire ,
Tu m'as ranimé tant de fois !
Viens ; qu'un doux repos me foulage.
)
Cependant , il voit le feuillage s'agiter
; il s'arme de fon javelot qu'il
lance ; une voix plaintive , celle de Procris
, ſe fait entendre; elle paroît avec
le javelot qu'elle a retiré de ſon ſein.
I's déplorent leur malheur. Alors la
Jalouſie vient s'applaudir de ſon horrible
triomphe ; mais l'Amour , ſenſible à l'infortune
de ces amants trompés & fideles ,
rend le jour à Procris.
JANVIER. II. Vol. 1774. 171
AIR DE L'AMOUR.
Plus d'ennemis dans mon empire ;
Que Diane cede à ſon tour ;
Et qu'à fon tour elle foupire
Dans les chaînes de l'Amour.
Belle Aurore , à ces époux
Pardonne une ardeur fidelle ,
Que dans ton ame un trait plus doux
Allume une flamme nouvelle .
Oui , que ta félicité
Soit pure comme tes charmes ,
Et fi tu verſes des larmes ,
Que ce ne foient que des larmes
D'amour & de volupté.
Dans le divertiſſement qui termine
cet Opéra , l'Aurore & Heſper , Diane
& Endimion , enchaînés par les Plaifirs
, viennent tomber aux pieds de
l'Amour.
Nous avons aſſez détaillé ce Poëme ,
pour que le Lecteur puiſſe juger qu'il
doit former un ſpectacle brillant , intéreflant
& varié. On defireroit ſans doute
que l'Aurore eût un rôle moins fubordonné
, & plus convenable au caractere que
la Fable donne à cette Divinité , dont au
reſte , le Poëte a rendu les principaux
traits dans des vers très agréables. Nous
172 MERCURE DE FRANCE.
ne porterons pas plus loin nos obfervations
fur cet ouvrage eſtimable qui paroît
avoir eu les fuffrages de la Cour dont
il a fait les plaiſirs .
Le Muſicien , M. Grétry , dont tous
les travaux font des ſuccès , a développé
dans cet opera , les charmes & les resfources
de fon génie. Il nous a paru que
ſon récitatif s'approprioit fans effort aux
formes de notre langue ; qu'il faiſiſſoit
& rendoit l'expreſſion juſte du ſentiment
ou de la paſſion; qu'il étoit commandé
par la profodie; qu'il ne génoit ni la
voix , ni le jeu de l'Acteur ; & qu'enfin ,
il étoit une vraie déclamation muſicale .
Ses chants jamais vagues, font toujours
infpirés par le ſentiment , & indiqués
par les paroles. Ils les expliquent & les
embelliffent avec un choix & dans le
mouvement le plus analogue & le plus
jaſte. Comme tout ce que chante l'Aurore
a de grace , de fraîcheur , & d'élégance!
Que les chants de Céphale conviennent
bien à un Chaſſeur , à un amant
fier&paffionné ! Que Procris eſt tendre ,
douce & ſenſible dans l'expreſſion de fon
amour , de ſes plaintes & de ſa douleur !
La jalouſie ne s'eſt jamais fait entendre
avec plus de force & d'énergie .
Les choeurs de cet opéra font du plus
JANVIER . II. Vol. 1774. 173
grand effet & de la plus riche compofition.
Les airs de danſe ſont tous trèsfaillans
& d'une mé odie agréable , neuve
& pittoreſque. On ne s'attendoit pas
à la réuſſite de cette partie de la muſique
des danſes, toute nouvelle pour M.Gretry :
le ſuccès n'en eſt pas meme encore librement
avoué par ceuxqui ne font point
attention que le Muſicien qui a le génie
de l'invention , qui fait créer des motifs
& les moduler , qui en un mot eſt
le maître de ſes chants , l'eſt néceſſairement
de ſon art , & doit traiter toutes
les parties fubordonnées à l'expreſſion ,
avec autant de facilité que de fupériorité.
Cet Opéra a été parfaitement exécuté
par M. & Madame Larrivé , par Mlle .
Arnoult & Mlle. Duplant. Les ballets
qui ſont de la compofition de MM.
Laval , Gardel & Veftris , ſont d'une
pantomime noble , ingénieuſe & trésagréable.
Le Palais de l'Aurore eſt de
l'effet le plus éclatant. Le triomphe de
cet Opéra , c'eſt d'avoir plu à une Cour
brillante dont le goût & le ſentiment
doivent guider nos jugemens ; ilaauſſi l'avantage
précieux d'etre admis par un
choix & par un attrait particulier , aux
amuſemens de nos Princes&Princeſſes qui
aiment & connoiſſent la bonne muſique.
174
MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANCOISE.
LES Comédiens François ont remis ſur
leur Théâtre , dans les premiers jours
de Janvier , les Etrennes de l'Amour",
Comédie en un acte en proſe , mêlée
de chants & de danſes , par M. Cailhava.
Cette piece épifodique a été revue avec
plaifir. C'eſt l'Amour qui donne fes
Etrennes. Il fait préſent de ſes aîtes à
un petit- Maître , de fon bandeau à un
Financier , de ſes tablettes à un Abbé
volontaire , de fon carquois à une Coquette
, & du bonheur à de jeunes
Amans. Ses préfens font accompagnés
d'une critique ingénieuſe , ou d'unadage ,
& ſuivis d'airs d'un chant fort agréable
de la compoſition de M. Boyer.
Mlle. Lufy joue avec fineſſe & gaieté
le rôle de l'Amour ; les autres rôles
ſont parfaitement remplis , la Coquette
par Mlle Hus , l'Abbé volontaire par
M. Préville , le Financier par M. Feulhie ,
les jeunes Amans par Miles Doligni &
Fanier.
JANVIER. II . Vol. 1774. 175
:
:
VERS adreſſes à Mile Luzy , jouant le
rôle de l'Amour dans les Etrennes de
l'Amour , par un Inconnu.
AMOUR
:
MOUR , puiſſant Amour , pour fixer notre hommage
De la Divinité n'emprunte point l'image.
Son impofante majesté
Rapproche trop de l'eſclavage
Les coeurs faits pour goûter l'aimable liberté
Abandonne la Déité ,
Viens ſous une forme plus belle :
A l'attrait de la Nouveauté
Vole , enchaîne l'Humanité .
Sous les traits enchanteurs d'une aimable Mortelle ,
Sous les traits de Luzy , parois , puiſſant Amour !
Parois , & tous les coeurs font à toi ſans retour.
Brife le Char honteux que traînoit la Folie ;
Fixe par tes vertus , marque par ta beauté
L'âge de la Galanterie ;
Fixe cet age ſi vanté ;
Il renaît ſous des traits que tout le monde adore ,
Et fi la Conſtance t'honore ,
:
Amour ! ... non ...
tu ne fus jamais plus honoré.
176 MERCURE DE FRANCE.
ENVOI.
LUZY , uzy , d'un inconnu recevez cette étrenne :
De vous , belle Mortelle , il eut hier la ſienne.
S'il pouvoit vous la tendre , ainſi qu'il la reſſent ,
Hélas ! qu'il vous feroit un funeſte préſent.
COMEDIE ITALIENNE. -
LES Comédiens Italiens n'ont donné
aucune nouveauté ; mais ils ſe diſpoſent
àjouer inceſſamment la Rofiere , comé
die nouvelle en trois actes mêlée de
chants , dont la muſique eſt de M. Gretry.
ARTS.
GRAVURES .
I.
PORTRAIT de Marie.Théreſe Imperatrice
-Douairiere Reine de Hongrie &de
Bohême, gravé en grand médaillon d'après
le tableau de Ducreux par L. J. Cathelin .
L'artiſte a mis beaucoup de ſoin & de
talent
JANVIER. II. Vol. 1774. 177
talent dans la gravure de ce portrait intéreſſant.
Prix , 2 liv. chez Bligny , lancier
du Roi , cour du manége , aux Tuileries.
On trouve à la même adreſſe , une vue
de la nouvelle Egliſe de Ste Genevieve.
Prix , I liv. 4 f. Cette vue eſt une vraie
miniature , gravée avec beaucoup de
fineſſe & de netteté. Illuminée , elle eſt
du prix de 2 liv. 8 f.
On trouve auſſi chez le même .
Le Portrait très reſſemblant du Prince de
Condé ; prix , 3 liv.
Celui de M. Vernet , peintre du Roi ;
prix , 3 liv.
Celui de M. Geliotte , célebre acteur de
l'opéra , prix , ở liv .
II.
Tableau de Zémire &Azor. Cette ſcene
ſi intéreſſante où le pere & lesdeux ſoeurs
de Zémire paroiſſent , par un enchantement
, regretter & pleurer l'absence de
Zémire , a été composé par M. Touzé
avec beaucoup de talent & de vérité. Ce
tableau a été gravé par M. Voyer l'aîné.
Les reſſemblances des acteurs & actrices
font confervées , & ajoutent au mérite de
cette compoſition. On a ſouſcrit pour
cette eftampe chez M. Touzé , peintre
M
1
178 MERCURE DE FRANCE,
dans l'enclos des Quinze Vingts , rue Sta
Honoré ; les Soufcripteurs font priés de
retirer l'eſtampe qui paroît depuis quel
que temps. Ceux qui n'auront pas foufcrit
la trouveront à la même adreſſe. Le
prix eſt de 6.liv.
Cours de Mathématiques.
Le ſieur Dupont , Maître de Mathématiques
, a commencé le 9 de ce mois ,
dans fon école rue Neuve Saint-Médéric ,
fes cours d'Arithmétique & de Géométrie
;& dans les premiers jours de Février
prochain , il recommencera auſſi l'Alge.
bre & la Mécanique : la théorie & la
pratique marchent toujours d'un pas égal
dans ſes leçons , & l'on y fuit alternativement
les oeuvres de MM. Bezout &
l'abbé Boffut , fur la Marine , l'Artillerie
&le Genie , &c.
L'heure des leçons publiques eſt toujours
depuis trois heures après midi jufqu'a
ſept. Il continue ſes cours gratuits
les Dimanches depuis fept heuresjuſqu'à
neuf ; & il a chez lui un excellent Maître
de Deffin. L'on trouve chez lui fix jolies
chambres toutes meublées , dont pluſieurs
vont être libres .
JANVIER. II. Vol. 1774. 179
Cours de Langue Angloise.
M. Robert ouvrira ce cours le 24 de
ce mois à dix heures du matin. Les perſonnes
qui voudront le ſuivre , ſe feront
| infcrire d'avance ; le prix eſt de deux
louis.
Il y aura féance tous les jours , les Fêtes
exceptées , pendant quatre mois;& à la
premiere , on prendra une heure dans la
matinée qui fera la plus commode pour
tout lemonde. L'auteur de ce cours penſe
qu'il peut , fans néanmoins prétendre en
avoir plus de mérite , faire ce que dit
Horace : Mifcere utile dulci , parce que les
auteurs Anglois lui en fourniront bien
l'occaſion .
Il continue toujours à donner des leçons
en ville , & de particulieres chez
lui, rue des Francs-Bourgeois, place Saint-
Michel , vis- à-vis du Marbrier , à Paris.
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
MUSIQUE.
SIx Duo pour deux violons , dédiés à
M. Aucane , Conſeiller au Châtelet , par
M. Michaud l'aîné , de l'Académie royale
de Muſique , oeuvre 3e ; prix 7 liv. 4 f.
à Paris chez l'auteur , vis- à - vis les Cordeliers
, au caffé de Malthe , & aux
adreſſes ordinaires de Muſique. A Lyon ,
chez M. Caſtaud.
Six Sonates pour le violoncelle , qui
peuvent ſe jouer ſur le violon avec accompagnement
de baſſe continue , dédiées
à M. Boiffier , Gentilhomme Anglois
, par M. Bordery fils , oeuvre 2e ;
miſes au jour par M. Michaud , aux adreſſes
ci-deſſus.
Six Trio pour deux violons & violon
celle obligés , dédiés à M. Chabenat
de la Malmaiſon , Conſeiller au Parlement
, compoſés par M. Aubert , Muſicien
de la Comédie Italienne ; prix 7 liv. 4 f.
AParis , chez le ſieur Huguet , Graveur-
Muſicien de la Comédie Italienne , rue
Pavée Saint Sauveur ; & chez M. le Roi ,
Banquier , vis- à-vis la rue des deux ,
Portes.
!
JANVIER. II. Vol. 1774. 181
Sei Quintetti per due Violini Alto &
due Violoncelli Concertanti. Compoſti
Dall. Signor Luigi Boccherini Virtuoſo
di Camera & Compoſitor di Muſica di
S. A R. Dom Luigi , Infante di Spagnia.
Opera XII. Libro primo di Quintetti.
Nuovamente Stampati a Speſe di G. B.
Venier. Prix , 12 liv. La partie du ſecond
violoncelle ſe pourra exécuter ſur
l'alto , ou un baſſon. A Paris , chez M.
Venier , éditeur de pluſieurs ouvrages de
Muſique , rue Saint- Thomas du- Louvre ,
vis- à-vis le Château d'eau , & aux adreffes
ordinaires. A Lyon , aux adreſſes de
Muſique.
VIELLE PERFECTIONNÉE .
Extrait des registres de l'Académie Royale
des Sciences , du 11 Décembre 1773-
Nous avons examiné , par ordre de
l'Académie , les changemens faits par M.
Delaine , à l'inſtrument de Muſique nommé
Vielle.
Ces changemens conſiſtent , 10. en
deux baſcules placées entre la roue & le
clavier , & deſtinés à ſoulever les quatre
bourdons , fans déranger les mains , & à
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
le replacer; ce qui ſe faiten preſſfantlégé.
rement , ou en ne preſſant point le couvercle
du clavier ſous lequel on a inſéré
d'abord une potence tournante qui
conduit le repouſſoir de ces bafcules.
Ce moyen nous paroît ingénieux , &
procure à l'inſtrument la facilité de paffer
d'un ton à un autre dans ces efpeces
de folo , & de revenir au ton des
bourdons , quand on les remet ; ce qui
ſe peut faire pluſieurs fois dans le cours
d'une même piece. Ces moyens confif
tent , 2º. en ce que l'auteur a évidé la
boîte du clavier; (ce qui augmentele fon
de l'inſtrument ) & a garni cette boîte
intérieurement de pluſieurs cuirs qui empêchent
le cliquetis des touches.
3º. Dans la fuppreffion d'une chanterelle
. La Vielle ordinaire en a deux à
l'uniſſon ; mais cet uniſſon ſe conſerve
difficilement ; l'auteur a préféré avec raifon
de n'en avoir qu'une , mais plus
forte. יניינ
49. Dans la facilité d'enlever la roue
& de la réparer , fans décoller le corps de
l'inſtrument ; ce qui s'exécute en retirant
ce qui s'engage dans les pieces viſſées.
5°. Enfin , dans l'addition d'un nombre
de corde de clavecin indépendantes des
JANVIER . II. Vol. 1774. 183
touches & accordées à tous les tons &
demi- tons . L'inconvénient de cette pratique
déja connue , eſt que la modulation
venant à changer , le, cordes du ton précédent
réfonnent encore ; mais cet inconvénient
n'est pas grand pour un inftrument
auffi ingrat & auffi borné que l'eſt
la Vielle par rapport aux variétés demodulation.
Il nous paroît que les changemens dont
nous venons de parler contribuent à la
perfection de l'inſtrument auquel ils
font appliqués. L'Académie a été fatisfaite
de l'eſpece d'analogie du fon de cet
inſtrument , & penſe que fon auteur
mérite fon approbation.
Signés , VANDERMONDE & DE FOUCHY ,
Fe certifie l'extrait ci- deſſus conforme à
Son original & au jugement de l'Académie.
AParis , le 13 Décembre 1773-
GRANDJEAN DE FOUCHY , Secrétaire per
pétuel de l'Académie Royale des Sciences.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE ,
Précis du Mémoire de M. le Roy , fur la
forme des Barres , ou des conducteurs
métalliques destinés à préſerver les édifices
des effets de la foudre ; lu à la rentrec
publique de l'Académie des Sciences,
le 13 Novembre dernier .
DAN
,
, ANS la Phyſique rien n'eſt à négliger , & tout eſt
important ; car dans l'ignorance où nous ſommes fur la
plupart des caufes qui régiſſent ce vaſte Univers , les choſes
qui nous paroiſſent les plus indifférentes , les plus triviales
même nous menent ſouvent aux plus grandes découvertes
. Tout le monde connoît les foibles commencemens
de l'électricité & les expériences à peine ſenſibles
du tube de verre , qu'on frottoit avec la main : cependant
ces expériences nous ont conduits à une des découvertes
les plus étonnantes de la phyſique moderne. Ce n'eſt pas
trop dire Les philoſophes des fiecles paffés les plus hardis
dans leurs conjectures , n'auroient jamais penſé , ou
ſoupçonné même qu'il viendroit un temps où l'on parviendroit
, non-feulement à découvrir la nature du feu du tonnerre
, mais encore à le faire deſcendre , pour ainſi dire ,
dans nos laboratoires , pour le combiner & le toucher , en
quelque façon , dans une multitude d'expériences diverſes.
Cependant , c'eſt ce que nous avons vu de nos jours par
une fuite des progrès de nos connoiſſances ſur l'électricité
, & de l'expérience auffi ingénieuſe que hardie , imaginée
par M. Franklin .
JANVIER . II. Vol. 1774. 185.
,
Souvent les avantages des plus belles découvertes n'appartiennent
qu'à la ſimple ſpéculation ; mais celle- ci nous
en préſentoit de plus importans . La ſeule analogie nous
menoit à penſer qu'en étendant les moyens par leſquels
on avoit fait cette découverte on parviendroit à garantir
les édifices des ravages de la foudre , & M. Franklin
n'avoit pas manqué de ſaiſir cette analogie ; il
propoſa en conféquence d'établir fur les édifices des
verges ou des barres métalliques , qui , communiquant par
d'autres barres de même nature juſqu'au terrein en bas , *
devoient fervir par-là à tranfimettre la foudre , au cas qu'elle
ſe jetât ſur ces édifices .
Le ſuccès de cette idée paroiſſoit ſi bien fondé , qu'il
ſembloit qu'on devoit s'empreſſer d'en faire ufage pour
préſerver les bâtimens des effets du tonnerre ; la phyſique
fur- tout ne pouvant ſe propoſer de plus grand objet que
de prévenir ces terribles effets de la Nature qui paroiffent
nous menacer d'une deftruction générale ; mais il en arriva
tout autremeut. La jaloufie , qui s'éleve ſi ſouvent
* La découverte de l'analogie de la foudre avec l'électricité
avoit été faite au moyen de verges de fer , qui ,
ifolées qu foutenues fur du verre , ou par des cordons de
foie , s'étoient chargées d'électricité pendant le tonnerre
ou à l'approche d'un nuage orageux ; or ce que M. Franklin
propoſoit ſe concevra facilement , en ſe repréſentant
une de ces tours furmontée d'une girouette. Qu'on fuppoſe
que la girouette foit enlevée ; qu'il ne relte que la
verge de fer qui la foutenoit , & que cette verge , par d'autres
verges ou barres de fer , defcendant le long du bâti
ment , aille ſe plonger dans la terre au deſſous : on aura
une idée des verges , ou , comme nous les appellerons dans
la fuite , des conducteurs de la foudre de M. Franklin ,
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
contre les découvertes , foit pour en diminuer le mérite ,
foit pour les anéantir , joua ici fon rôle ordinaire. Loin
d'expérimenter l'effet de ces barres , on s'empreffa de les
critiquer. Il faut l'avouer , ce fut même parmi nous qu'elles
effuyerent le plus de contradictions . Non - content de
les combattre par des raiſons ſpécieuſes , on voulut encore
y jetter du ridicule ; on prétendit que le philoſophe de
Philadelphie vouloit fouterrer le tonnerre . Enfin ces barres
ou ces conducteurs de la foudre ayant été peu accueillis
en Europe , on ne s'en fervit qu'en Amérique parmi
les compatriotes de M. Franklin , ſoit qu'ils penſaſſent
plus favorablement de ſes idées , foit qu'ils s'intéreſſaſſent
davantage à ſa gloire.
Cependant le temps qui amene tout , fit voir que ce
que M. Franklin avoit prévu étoit arrivé , & que des mai
fons à Philadelphie armées , fi cela ſe peut dire , de conducteurs
, avoient échappé , par leur moyen , aux ravages
de la foudre , ces conducteurs l'ayant tranſmiſe juſqu'au
terrein ſans qu'elle caufat aucun dommage ſenſible..
Ces obſervations parvenues en Europe , firent faire des
réflexions ; on fentit qu'on s'étoit prévenu très - mal à-propos
contre les conducteurs de la foudre ; & de nouveauxexemples
des funeftes effets du tonnerre ayant fait fentir
encore plus la néceſſité de prévenir de pareils malheurs ,
on ſe détermina en Angleterre , en Hollande & en Italie ,
à armer de conducteurs pluſieurs édifices que leur magnificence
ou leur utilité engageoit à préſerver de la foudre.
Tant il est vrai , comme le remarque M. le Roy , que
la vérité , quoique lente dans ſa marche , triomphe touJANVIER.
II. Vol. 1774. 187
jours , & ne manque jamais de renverſer les vains obftacles
qu'on veut lui oppofer !
Frappé des avantages des conducteurs , M. le Roy s'étoit
déclaré en leur faveur dès que l'identité du feu électrique
& de celui de la foudre avoit été prouvée ; non
feulement il avoit combattu les faux raiſonnemens par
leſquels on prétendoit en prouver le danger , mais encore
il avoit donné des inftructions pour les établir de la maniere
la plus avantageuſe ; enfin , pour achever de diſſiper
toute prévention fur une matiere de cette importance , il
lut un Mémoire * à l'Académie il y a déjà pluſieurs années
, où il établit l'utilité des conducteurs par une comparaifon
fuivie & raifonnée des phénomenes de l'électrici
té & du tonnerre ; mais plus occupé dans ce Mémoire
de prouver leurs avantages que de difcuter foigneuſement
leur forme , il revient aujourd'hui fur ce ſujet : cela lui a
paru d'autant plus néceſſaire , que les Phyſiciens les plus
inftruits de ces matieres ne font pas entiérement d'accord
fur la forme qu'il faut leur donner , les uns voulant qu'ils
foient fort pointus , & fuffisamment élevés au - deſſus des
combles des édifices , les autres , au contraire , qu'ils
foient moufles ou arrondis par le bout , & preſque à raſe
de ces combles .
La Société Royale de Londres ayant été confultée l'année
derniere par le département de l'artillerie , fur les
meilleurs moyens de garantir du tonnerre les magaſins à
poudre de Purfleet , on vit ce partage d'opinions parmi
les commiſſaires qu'elle nomma à cette occafion : ils con-
* Voyez le volume des Mémoires de l'Académie des
Sciences de l'année 1770. pag. 53 .
188 MERCURE DE FRANCE.
venoient tous de la néceſſité d'employer des conducteurs
métalliques , mais ils différoient fur la forme qu'il falloit
leur donner. Les uns prétendoient que les pointes dérobant
le feu électrique de bien loin , on pouvoit , en attirant
par leur moyen un volume de feu conſidérable fur
un édifice , produire précisément l'effet que l'on ſe propofoit
de prévenir ; que les conducteurs ne devoient pas
attirer le tonnerre fur les bâtimens , mais uniquement le
tranſmettre , ſi par hasard il ſe portoit de leur côté ; enfin
. que ceux qui étoient arrondis par le bout avoient
tout ce qu'il falloit pour remplir cet objet. D'un autre
côté , leurs antagoniſtes répondoient que c'eſt préciséinent
parce que les pointes attirent le feu électrique de plus
loin , qu'il faut en donner la forme à ces conducteurs ,
que par-là le volume de feu qui , dans l'éclair , pourroit
ſe jetter ſur un bâtiment , ſera tellement diminué , qu'il
ne pourra plus caufer aucun dommage ; enfin , qu'en ſuppoſant
encore que la foudre tombat ſur un édifice armé
d'un de ces conducteurs formés en pointe , on n'en pourroit
rien conclure à leur défavantage , puiſqu'il eſt prouvé
par pluſieurs obſervations que dans ce cas - là même ils
ont tranfmis la matiere fulminante ſans qu'elle ait produit
de dommages marqués .
Ces dernieres raiſons paroiſſent aſſez fortes en faveur
des conducteurs terminés en pointe ; cependant il faut
* On fe formera aisément une idée de ces deux diffé
rens conducteurs , en ſe repréſentant la tour dont j'ai parlé
dans la Note précédente , tantôt furmontée d'une poin
te de fer qui s'éleve à une affez grande hauteur au-deſſus
de fon comble , & tantôt furmontée uniquement d'une
barre de fer arrondie par le bout , & débordant à peine
le haut du comble.
JANVIER. II. Vol. 1774. 189
Favouer , elles ne décident pas nettement la queſtion ; &
comme entre deux événemens poffibles on eſt toujours
porté à croire que le plus fâcheux arrivera plutôt que
l'autre , quoiqu'il y ait même une plus grande probabilité
en faveur de ce dernier , les pointes attirant le feu électrique
de plus loin que les corps moufles , on étoit toujours
dans le cas de craindre que les conducteurs à qui
on donneroit cette forme , n'attiraffent le tonnerre.
Il étoit donc très important de diſſiper toute eſpece de
nuage à ce ſujet : c'eſt ce qu'a entrepris M. le Roy , & à
quoi il paroît qu'il a pleinement réuffi. Plus d'attention ,
dit-il , aux phénomenes de l'électricité qui ont trait à la
queftion , auroit bientôt montré que les conducteurs d'une
forme pointue doivent être abfoluinent préférés aux autres.
Nous ne pouvons le ſuivre dans le détail de ces phénomenes
& des expériences qu'il a faites pour les confir
mer : nous nous contenterons d'en expofer les réſultats .
Mais auparavant il faut ſe rappeler que l'on diftingue
deux différens effets dans l'eſpece de lumiere que l'on excite
en préſentant ou en approchant des corps métalliques,
d'un corps électriſé ; l'un eſt la lumiere tranquille qui ne
fait qu'un point lumineux , qu'on voit au bout du corps
préſenté quand il eſt terminé en pointe ; l'autre qui éclate
, brille , & diſparoft à l'inftant , qu'on appelle l'étincelle,
qu'on obferve principalement quand le corps eft obtus ou
arrondi à fon extrémité , & qu'on l'approche aſſez près du
corps électrifé.
Ceci ſuppoſé , il réſulte des expériences de M. le Roy .
1. qu'une pointe très-aiguë tiroit ou enlevoit le feu électri
190
MERCURE DE FRANCE.
que d'un corps électrifé de fort loin , c'est-à-dire , à plus
de trois pieds , & que cependant elle n'en faiſoit partir
Pétincelle qu'à la diſtance d'un tiers de ligne , ou quand
on l'avoit approchée du corps électrifé 1296 fois plus près.
2. Qu'une balle de métal d'un pouce de diametre ne
tiroit que peu on point le feu du corps électriſé avant
d'approcher à la diſtance où elle en faiſoit partir l'étincelle ,
& que cette diſtance étoit cependant trente fix fois plus
grande que celle où il falloit en approcher la pointe.
3. Que le feu électrique ne produit jamais de grands
effets , d'effets violens , qu'autant qu'en vertu de fa différente
denſité dans le corps où il entre & dans celui d'où
il fort , il paſſe dans le premier , ou fort du fecond avec
une grande rapidité.
Enfin , que cet effet n'a jamais lieu que par une forte
étincelle qui éclate entre les deux corps ; car toutes les
fois que le feu électrique fort des corps ou qu'il y entre
lentement , & fous l'apparence d'une lumiere tranquille ,
ces violens effets n'exiftent plus.
Pour mieux faire fentir ce double effet du paſſage lent
ou rapide du feu électrique au travers des corps , M. le
Roi ſe ſert d'une comparaiſon . Les métaux & tous les
corps électrifables par communication , recelant dans leurs
pores une quantité de feu électrique toujours la même
lorſqu'ils ne font pas électrifés peuvent être comparés
par - là , felon cet Académicien , à une éponge contenant
dans ſes pores une certaine quantité d'eau. Or , dit - il ,
ſi l'on verſe de l'eau ſur cette éponge , mais lentement ,
&de maniere que devenant une eſpece de filtre , elle en
laiſſe paffer autant en bas qu'on en verſe en haut ; la nou-
,
JANVIER. II. Vol. 1774. 191
velle eau traverſera l'éponge ſans qu'il en réſulte aucun
effet ſenſible : mais fi au contraire , on la force avec la
plus grande violence, de façon qu'elle ne puiffe pas pasfer
à travers l'éponge avec la même rapidité qu'elle eſt
forcée , elle en rompra & en déchirera entiérement toutes
les parties.
Le feu électrique & celui du tonnerre étant les mêmes ,
tout ce que nous venons d'expoſer eſt parfaitement appliquab'e
à la détermination de la forme des conducteurs de
la foudre , & prouve en même temps , avec la plus
grande évidence , qu'ils doivent être formés en pointe ,
car les corps mouffes excitant l'étincelle qui répond à
l'éclair de beaucoup plus loin que les pointes , quoique
celles- ci tirent cependant le feu électrique en filence ,
d'une diſtance beaucoup plus grande , & le feu électriques
qui éclate ſous la forme d'étincelle étant le feul dange
reux , & non celui qui fort des corps , ou qui y entre fous
une forme tranquille ; il en réſulte que les conducteurs
terminés en pointe n'attireront pas l'éclair de fi loin , à beau
coup près , que ceux qui font arrondis par leur extrémité ,
& que par conféquent tout ce qu'ont dit les Phyficiens
qui s'oppofent aux premiers , tombe de Ini -même.
Pour mieux en juger , & rendre ſenſibles les avantages
de ces conducteurs , ſuppoſons pour un moment que deux
différens édifices , peu éloignés l'un de l'autre , foient armés
reſpectivement , l'un d'un conducteur terminé en
pointe , l'autre d'un conducteur arrondi par le bout, &
qu'un nuage chargé de matiere fulminante flotte dans
l'air , & s'en trouve éloigné d'une diſtance de 2000 toifes ,
il eſt clair que ſi l'atmoſphere électrique de ce nuage
s'étend juſqu'à eux , le premier en tirera du feu , mais en
filence , pendant que le ſecond n'en pourra tirer en aucune
192 MERCURE DE FRANCE.
1
façon , puiſqu'il ne peut agir qu'à une diſtance trente fix
fois moindre. Imaginons à préſent que le nuage s'approche
, & qu'il fe trouve 36 fois plus près de ces conducteurs
à 45 toiſes ou aux environs ; arrivé à cette diſtance ,
il éclatera au - deſſus du conducteur arrondi , ou celui - ci
en tirera l'éclair à une diſtance où ce nuage ſera encore
bien loin d'éclater au deſſus du conducteur terminé en
pointe , puiſqu'il faudra , pour que cet effet arrive , qu'il
s'en approche encore trente - fix fois davantage.
Ainſi , qu'un orage foit formé par une grande muée ou
par beaucoup de petites , que ces nuées renferment peu
ou beaucoup de matiere fulminante ; que les éclairs qui
en partent lancent plus ou moins de feu : tout ce qu'on
vient de dire n'en fera pas moins vrai , & le conducteur
moufſe ſera toujours frappé de l'éclair beaucoup plutôt que
l'autre ; & , quand on ſuppoſeroit encore que celui - ci le
fût , l'éclair feroit toujours beaucoup plus foible , la pointe
ayant continuellement dérobé le feu du nuage à meſure
qu'il s'en approchoit.
En vain objecteroit - on que ces conféquences font déduites
de nos expériences en petit fur l'électricité , & que
les proportions que M. le Roy a établies entre l'action
des pointes & celle des corps mouſſes , peuvent ſe démentir
dans la région des nuages ; le fonds n'en ſera pas
moins vrai , par la parfaite identité du feu électrique avec
celui de la foudre , & il reftera toujours pour conſtant que
le conducteur arrondi ſera toujours frappé de l'éclair
beaucoup plutôt que le conducteur terminé en pointe ,
quoique celui - ci tire la matiere fulminante d'une diſtance
beaucoup plus grande.
Nous avons dit que l'éclair pourra éclater audeflus
JANVIER . II. Vol. 1774. 193
deſſus de ce dernier conducteur , mais , felon M. le Roy ,
c'eſt une fuppofition qui ne ſe réaliſera que très -rarement,
la matiere fulminante devant , à moins qu'elle ne foit trèsabondante
, ſe tranſmettre en filence & fans que fon feu
éclate : cependant , quand cela arriveroit , on n'en auroit
encore rien à redouter , comme l'obfervation l'a prouvé ,
& comme on l'a vu arriver l'année derniere au dôme de
S. Paul de Londres , quoiqu'il n'y eût d'autre pointe à ce
dôme que celle de la croix.
Le Chapitre avoit fait placer , d'après l'avis de la So.
ciété Royale , des barres de fer , pour faire une communi
cation bien exacte par une ſuite de parties métalliques , *
depuis cette croix juſqu'au terrein au pied de l'égliſe.
Dans un grand orage , le 22 Mars 1772 , on vit darder un
violent éclair ſur le dome ; on alla le lendemain viſiter par
curiofité toutes les barres de fer fervant à la communication
dont on vient de parler ; on trouva dans un endroit
(où par négligence deux barres de tranfmiffion ſe trou
voient éloignées l'une de l'autre de pluſieurs pouces , ) des
traces viſibles du paſſage de la foudre. M. le Roy ajoute
• S'il y avoit eu une pareille communication métallique
depuis la croix & la lanterne du dôme de Saint Pierre de
Rome juſqu'au terrein en bas , il y a toute apparence que
la foudre n'auroit pas fait le dégât qu'elle a fait dans l'efcalier
de cette lanterne , & dont parle la Gazette de France
du 13 Décembre à l'article de Rome ; car il paroît que
cette égliſe a été frappée du tonnerre à-peu -près de la même
maniere que l'égliſe de S. Paul de Londres , mais la
foudre n'ayant pas trouvé dans la premiere un libre paffage,
a fait fauter tout ce qui lui a réſiſté ſur ſa route , tandis
qu'à S. Paul , les barres de tranfmiffion ont prévenu
fes ravages.
N
A
194 MERCURE DE FRANCE.
qu'il eſt comme certain que ſi on viſitoit avec la même
attention les édifices exposés au tonnerre , & où il ſe ren
contre de ces communications métalliques ainfi interrom
pues , on y trouveroit des marques ſemblables de fon paſ
fage. う
Après avoir ainſi établi la forme des conducteurs de la
foudre , & démontré que de toute néceſſité ils doivent être
terminés en pointe , & enfin que c'eſt à tort qu'on les a
cru dangereux , en confondant mal-à-propos la propriété de
tirer le feu des nuages , en filence , avec celle d'en attirer
réclair , deux chofes cependant très -distinctes : M.le Roy
conclut en faiſant des voeux pour que l'uſage s'en introdui
ſe parmi nous. Puiffions - nous , ajoute- t- il , les appl quer
aux églifes , aux magaſins à poudre , aux vaiſſeaux , à nos
palais , à nos maisons , & faire ceffer le reproche fi fou
vent fait à notre nation , & qui n'eſt malheureuſement que
trop fondé , que nous imitons avec vivacité & empreffe
ment toutes les modes frivoles de nos voiſins , & que les
uſages dont les avantages font les mieux démontrés , ne
s'introduilent parmi nous qu'après que toute l'Europe les a
adoptés.
TRAIT DE BIENFAISANCE.
M. voici un nouveau trait d'humanité
& de générofité , bien propre à ſervir de
modele à la bienfaiſance.
JANVIER. II. Vol . 1774. 195
Des Comédiens , avant de quitter en
1772 , la ville de Gap où ils avoient
paffé quelque temps , propofcrent de revenir
l'année ſuivante , pourvu qu'on leur
afſurât 3000 livres à leur retour. Pendant
que quelques Amateurs travailloient à
raffembler dans la claſſe des perſonnes aifées
, des Souſcripteurs pour cette fomme ,
M. de Narbonne Lara , alors Evêque de
cette Ville , entendant parler de l'enga
gement des Acteurs , & des peines qu'on
ſe donnoit pour y répondre , propofa aux
Notables les plus honnêtes de la Ville ,
de changer la deſtination de ces foufcrip
tions en une oeuvre plus utile , en faveur
de laquelle il promit d'ajouter pareille
fomme à celle que l'on cherchoit à ramaffer.
Cet établiſſement , qui a été
adopté avec empreſſement , conſiſte dans
une eſpece de mont de piété , dont l'ob
jet eſt de former & d'entretenir un grenier
d'abondance , d'où l'on diftribue , à
certain temps de l'année , ſur les certifi
cats de MM. les Curés , du grain aux
Citoyens , qui , fans être dans la claſſe
des pauvres , fouffrent cependant , s'ils ne
font pas fecourus dans certaines ſaiſons .
Ce grain prêté doit être rendu au grenier
avec un douzieme en fus dans la faid
:
N2
196 MERCURE DE FRANCE
ſon favorable ; ce qui ſuffit pour entretenir
& augmenter cette fource féconde.
J'ai actuellement ſous les yeux le Mandement
du reſpectable Prélat à cette oc .
caſion ; il eſt ſuivi d'un réglement infpiré
par la ſenſibilité , & rédigé par la
prudence: il y a fur-tout un article qui
paroît dicté par la charité méme ; c'eſt
celui ( le XXV ) où il eſt dit que l'excédent
de la quantité de bled déterminée
pour faire le fond permanent durenier ,
fera distribué aux pauvres les plus indigens
que leur miſere met hors d'état de participer
au bénéfice du grenier , & qui , n'é
tant pas ſolvables , n'ont ni gages , ni cautions
à fournir.
Quels regrets pour les habitans du
dioceſe de Gap , de perdre ce Prélat que
Sa Majeſté vient de nommer à l'Evêché
d'Evreux , pour le rapprocher du ſervice
de Meſdames Victoire & Sophie dont
il eſt premier Aumônier ! Quelles flatteuſes
eſpérances pour fon nouveau troupeau
! Quel exemple pour les ames bienfaiſantes
!
Le ſuccès de cette bonne oeuvre fait
de plus en plus defirer aux honnêtes gens
de voir enfin établir dans la Capitale un
mont de piété d'un objet plus étendu :
JANVIER . II. Vol. 1774. 197
moyen ſeul capable de faire ceſſer cette
ufure criante & funeſte qui abſorbe la
fortune du Citoyen malheureux , & qui
conduit à l'indigence la jeuneſſe trop facile.
ANECDOTES.
I.
CHARLES IV , Duc de Bourgogne , ſe
comparoit à Annibal , celui des grands
hommes de l'antiquité qu'il admiroit le
plus. Après la bataille de Granſon , qu'il
perdit contre les Suiffes , il fut obligé de
prendre la fuite ; ſon frere qui le ſuivoit ,
lui crioit , en courant à toute bride : Ah !
Monseigneur , nous voilà bien annibalés?
I I.
Un Duc de Guiſe avoit prié ſa femme
de ne point aller à un bal où devoit ſe
trouver quelqu'un qu'il soupçonnoit d'être
ſon amant: elle s'opiniâtra à y aller.
A fon retour , lorſqu'elle fut couchée , le
Duc entra dans ſon appartement avec un
maître- d'hôtel qui portoit un bouillon ; il
lui dit d'un ton de maître , qu'elledevoit
être fatiguée , & qu'il lui ordonnoit de
prendre ce bouillon. La Dame obéit , &
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE
:
fe recommanda à tous les Saints du Paradis
. Le maître- d'hôtel retiré ,le Duc reſta
dans l'appartement , & , lorſqu'il ſe fut
-écoulé un peu de tems , il entr'ouvrit le
rideau & demanda à ſa femme comment
elle fe trouvoit ? Hélas ! Monfieur , lui
"
ود
وو
dit- elle , je fuis auffi bien qu'on peut
l'être dans mon état ! Votreétat , Ma-
,, dame , reprit le Duc , n'a rien defa-
*,, cheux , & vous en ferez quitte pour la
,, peur ; je ſouhaite en être quitte auffi
,, pour cela ; mais , croyez moi , ne nous
,, en faiſons plus l'un à l'autre. "
ود
ود
III.
Après la bataille de Denain , à laquelle
avoit aſſiſté M. de Magnac , excellent
officier de cavalerie , qui avoit contribué
au ſuccès de pluſieurs batailles , & qui
difoit: ,, Tu-Dieu , Magnac ! tu fais des
,, Maréchaux de France; quand le de.
;, viendras- tu " ? Ce M. de Magnac vint
trouver M. le Maréchal de Villars , & le
pria de donner ſes ordres pour que fa
cavalerie , qui étoit fur pied depuis deux
jours , eûtdu fourrage. ,, Voyez vous mê-
, me, mon cher Magnac , où l'on pourra
,, en avoir , répondit le Maréchal , & il
fe ſervit du proverbe latin: De minimis
JANVIER. II. Vol. 1774. 199
non curat Prætor . Morbleu , M. le Maréchal
, reprit Magnac qui n'entendoit pas
le latin , laiſſez là vos minimes & vos
Prétres ; nous n'en avons que faire ; c'eſt
du fourrage qu'il nous faut.
RÉPONSE à M l'Abbé Grofier, fur fa
** dénonciation d'un prétendu plagiat dans
le Mercure.
• Vous dites , Monfieur , que dans le Mercure de Novem
bre 1773 , ( qu'on lit ou qu'on ne lit pas , comme vous
le remarquez fort plaifaminent , ) on a employé un çonte
ſous le titre d'Almet ; & vous dénoncez à l'année littéraire
ce conte , comme un plagiat fait au Journal étranger du
mois d'Août 1754, mais vous vous troumpez : ce conte
n'eſt ſigné ni avoué par aucun Auteur , & par conféquent
il n'y a point de plagiaire ; car il me semble que le plagiat
confiſte à s'attribuer un ouvrage qui n'eſt pas de foi.
D'ailleurs vous convenez que ce conté eſt traduit de
Parabe en anglois. Eh bien ! c'eſt de l'anglois que je l'ai
traduit , ainſi que vous ; avec beaucoup d'autres nouvelles
tirées du même recueil , & imprimées pareillement dans
le Mercure. Ce conte vous paroît défiguré , parce qu'il
n'a pas la bouffiffure , les additions & les prétendus ornemens
employés dans votre nouvelle. C'eſt donc ce qui
prouve que je ne ſuis pas votre plagiaire . Au reſte, excusezmoi
, plaignez - moi , de n'avoir admiré ni reſpecté , ſuivant
vos éloges , votre abondance de ſtyle , votre magnificence
Fidées & de figures , votre hardieſſe , vos beautés &c. &c.
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
&tant d'autres qualités que vous regrettez. Le Mercure
eft confervateur autant que rédacteur ; j'y ai rétabli les
formes originales de l'arabe que vous y aviez altérées ; &
nous ſommes deux traducteurs de l'anglois fans être
plagiaires ; vous , abondant , magnifique , hardi & beau ;
moi , concis , ſimple , exact & fidele. Ainfi , ni le ſieur
Lacombe , ni vous M. l'Abbé Groſier , ni moi , ne ſommes
point plagiaires ; & en vérité on auroit tort de
l'être de votre abondance de ſtyle , de votre magnificence
d'idées , &c . Je fais que la critique peut trouver à reprendre
dans le Mercure qui eſt plus l'ouvrage du Public que
de l'Editeur , mais ce reproche ne peut - il pas ſe faire
auſſi aux Auteurs de feuilles , de Journaux , &c . ? C'eſt
ce que je ne prendrai pas la peine d'examiner. Je ſuis ,
&c.
,
EH
A Madame D **.
H quoi ! vous êtes étonnée
Qu'au bout de quatre - vingts hivers ,
Ma muſe faible & furannée
Puiffe encor fredonner des airs ?
Quelquefois un peu de verdure
Rit ſous les glaçons de nos champs ;
Elle conſole la Nature ,
Mais elle ſeche en peu de temps .
Un oiſeau peut ſe faire entendre
Après la ſaiſon des beaux jours ;
JANVIER. 1774. II. Vol. 201
Mais ſa voix n'a plus rien de tendre :
Il ne chante plus ſes amours .
Ainfi je touche encor ma lyre
Qui n'obéit plus à mes doigts ;
Ainfi j'effaie encor ma voix ,
Au moment même qu'elle expire .
Je veux dans mes derniers adieux ,
(Difoit Tibulle à fon Amante ,)
Attacher mes yeux fur tes yeux ,
Te preffer de ma main mourante.
Mais , quand on fent qu'on va paffer ,
Quand l'ame fuit avec la vie ,
A-t- on des yeux pour voir Délie ,
Et des mains pour la careffer ?
Dans ces momens chacun oublie
Tout ce qu'il a fait en ſanté ,
Quel mortel s'eft jamais flatté
D'un rendez- vous à l'agonie ?
Délie elle-même , à ſon tour ,
S'en va dans la nuit éternelle ,
En oubliant qu'elle fut belle ,
Et qu'elle a vécu pour l'Amour.
Nous naiſſons , nous vivons , Bergere ,
Nous mourons ſans ſavoir comment.
Chacun eſt parti du néant :
Où va-t- il ? .... Dieu le fait , ma chere.
:ic a
ParM. de Voltaire.
4
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
VERS préſentés pour le nouvel an à M.
l'Abbé Terray , Contrôleur Général des
Finances , & c. par un Officier que fes
infortunes alloient obliger de quitter le
Service ; lorſque ce Ministre préſenta luimême
au Roi le tableau deſes infortunes,
& lui obtint plusieurs graces de S. M.
FAVORI du meilleur des Rois ,
Tour-à-tour foutien de ſes droits
Et Miniftre de ſa clémence ;
Qui ſçus raſſembler à ta voix
Les tréfors épars de la France
Et qui vois couler ſous tes loix
Les fources de notre opulence ;
Qui toujours prompt à ſecourir
Ou le mérite ou l'indigence ,
Te plais fans ceſſe à leur ouvrir
Les capaux de la bienfaifance
Terray , je périffois fans toi :, π
J'étois un fardeau pour le monde ,
Jétois inutile à mon Roi ,
Mais de cette fource féconde
Une veine a coulé vers moi :
Soudain je me ſuis vu renaître ,
Et c'eſt à ton coeur que je dois
D'avoir connu le plaifir d'être.
JANVIER. II. Vol. 1774. 203
T
Nous touchons enfin à ces jours
Où , pour décrire un nouveau cours ,
Le temps meurt & naît de lui même ,
Entre mon fort & ces momens
J'entrevois des rapports charmans ,
Graces à ta bonté fuprême :
On voit une année aujourd'hui
Plonger dans la nuit éternelle ;
Un nouveau jour a déja lui :
Mon malheur s'enfuit avec elle ,
Mon bonheur commence avec lui .
Qu'une autre, muſe moins timide ..
Ofant écouter ſes tranfports
Suive ton génie într pide
Dans fes plus fublimes effors ,
Te faſſe voir nouvel Alcide *
Domptant le cours de nos tréſors
Et détournant par tes efforts
Le Pactole de nos contrées ,
Lorſque ſes ondes égarées
Alloient enrichir d'autres bords :
Moins hardi , fans être moins tendre ,
Je peindrai ton coeur généreux ,
Et je ferai par-tout entendre
Que par toi je me vois heureux :
Je le ferai ; c'eſt pour te plaire
Sans doute le plus für moyen ;
T
T
On jouit d'obtenir le bien ,
Et toi , tu jouis de le faire.
15
Dans ces temps ſuperſtitieux
2.
* On fait qu'un des plus fameux travaux d'Hercule eft
d'avoir détourné un fleuve .
204 MERCURE DE FRANCE.
Où le droit de régner aux Cieux
S'achetoit par la bienfaiſance ;
Dans ces fiecles où tous les Dieux
Nommés par la reconnoiſſance
Etoient de généreux mortels ,
L'encens eût été ton partage .
Va , prends nos coeurs au lieu d'autels ;
L'amour est un plus doux hommage.
ARRETS , EDITS , DÉCLARATIONS ,
LETTRES -PATENTES , &c.
ARRET
I.
RRET du conſeil d'état du Roi , du 29 Août 1773.
& Lettres - patentes fur icelui , regiſtrées en la Cour des
Monnoies le 12 Novembre 1773. qui ordonnent une fabrication
de cent mille marcs d'eſpeces de cuivre dans la
Monnoie de la Rochelle.
II.
Arrêt du conseil d'état du Roi , du 11 Décembre 1773.
qui commet le ſieur Vanneſſon pour , & au lieu du ſieur
Gougenot de Croiſſy , faire les mentiors ordonnées par
I'Fdit de Mars 1760. fur les Quittances de finances des
Offices fur les ports , & les Contrats des Rentes dues par
les communautés deſdits Officiers .
JANVIER. II. Vol. 1774. 205
III.
Déclaration du Roi , donnée à Versailles le 19 Septembre
1773 , & regiſtrée en la Chambre des Comptes le 27
Octobre audit an ; qui fixe les délais pour la préfentation
des comptes du Tréſorier de la Maiſon de la feue Reine .
I V.
Lettres-patentes du Roi , données à Versailles le 21 Juin
1773 , & regiſtrées en la Chambre des Comptes le 18 Septembre
audit an ; au ſujet du Duché de Longueville.
V.
Edit du Roi , donné à Compiegne au mois d'Août 1772 ,
& regiſtré en la Chambre des Comptes le 6 Novembre audit
an ; portant création de l'Office de Receveur général
des Vingtiemes & Capitation de la Ville de Paris.
VI.
Il paroit trois Edits du Roi. Le premier fupprime fix
Offices de Notaires Royaux à Caën , & en crée en mêmetemps
fix autres dans la même ville. Le second porte que
le ſeul fiege de Maréchauffée établi à Valenciennes étant
infuffifant pour l'exercice de la Jurisdiction Prévôtale dans
toute l'étendue de la Province du Hainault , Sa Majesté a
jugé néceſſaire d'en établir un à Aveſnes , dont la ſituation
lui a paru propre à remplir fes vues pour le maintien du
bon ordre & de la fûreté publique dans cette partie de
lad. Province. En conféquence , Elle a créé un Office de
Lieutenant & d'un Affeſſeur , d'un Procureur du Roi &
206: MERCURE DE FRANCE.
d'un Greffier. Le troisieme porte création de trois Offices
de Confeillers au Bailliage de Pontoiſe .
M. Rolin
AVIS.
connu par le fuccès de pluſieurs éducations
particulieres , & par celui de fon inſtitution académique ,
compofée de vingt - cinq jeunes Seigneurs de la premiere
diftinction , donne avis qu'il vient de quitter ſa demeure
rue & barriere Saint-Dominique , pour faire fon établiſſement
plus ftable dans une grande & belle maiſon ſituée
rue & barriere de Seve , vis-à-vis l'enfant Jéfus ; les perfonnes
qui voudront des éclairciſſemens de ladite inftitution
pour la jeune Nobleſſe , s'adreſſeront à M. Rolin , qui
leur donnera des profpectus .
NOUVELLES POLITIQUES.
A
De Constantinopte , le 25 Novembre 1773 .
u premier avis de la défaite du Général Ungher , le
Prince Dolgorouki rebrouffa chemin , & n'eſſuya d'autre
perte que celle d'un corps de Coſaques qui formoit fon
avant- garde & qui s'étant enfoncé trop avant , fut furpris
& défait par le Boſtangi Bachi d'Andrinople qui marchoit
au fecours de Varna .
Dewlet Guerai Kan vient d'informer la Porte de
fon arrivée à l'Ifle de Taman après avoir livré
٢٠٠٠٠
JANVIER. II. Vol. 1774. 207
, pluſieurs combats à l'Escadre Ruſſe dans lesquels les
Tures ont été victorieux ; mais l'expédition ſur la Crimée
n'a pas eu lieu , parce que les troupes du débarquement ,
levées aux environs de Synope , que les vents contraires
ont fait aborder aux côtes d'Afie , ont preſque toutes 13-
ferté , & que celles qu'il avoit amenées de Conftantinople ,
n'ont pas été fuffifantes pour former le ſiege de Kerès &
de Jeni Kalé.
De Warfovie , le 3 Dicembre 1773.
Le troupes Autrichiennes & Pruffiennes continuent à
évacuer le Royaume. Les Prufſiens ont établi leur dernier
poſte à Naklo , petite ville enclavée dans la nouvelle
frontiere de Prufſe , & l'artillerie a été renvoyée à Berlin .
Ces troupes font diſpoſées cependant de maniere qu'il
feroit facile de les raſſembler & de les faire rentrer en
Pologne , ſi l'efprit de Confédération s'y reproduifoit.
Les troupes Ruſſes qui font aux ordres du Général
Major Lapuchin , ont paflé auprès de Kaminiec & marchent
vers le Danube avec la plus grande diligence. La cavalerie
de ce corps a reçu ordre de camper dans les envi
rons de Choczim parce que les fourrages y font plus
abondans. Les équipages du Lieutenant Général Bibikow
font arrivés également à Kaminiec. On y attend cet Officier
qui ſe rend à la grande armée .
,
Les troupes Autrichiennes ont étendu leur cordon fut
les frontieres de Transylvanie , & , pour mieux couvrir ce
pays contre les incurfions des Ottomans , ils ont rendu
le paſſage des montagnes impraticable & y ont élevé plu
fieurs Forts .
On écrit de Bromberg qu'on preſſe avec vigueur les tra208
MERCURE DE FRANCE .
vaux du canal , & qu'on bâtit aux environs de cette ville .
des Eglifes pour les Luthériens .
Les nouvelles arrivées des bords du Dnieſter portent
que les Ruffes ont établi à Yaſſi pluſieurs hôpitaux , &
qu'ils ont ceffé de faire tranſporter leurs denrées au - delà
de ce fleuve ; ce qui feroit préſumer qu'ils ſe diſpoſent à
s'approcher de Choczim .
D'Alger , le 30 Octobre 1773 .
Des Maures du voiſinage de cette ville s'étant de nouveau
révoltés , un corps de troupes , commandé par le
Bey de Conſtantine , les a attaqués & mis en déroute.
Ce Bey vient d'envoyer en cette capitale , foixante têtes ,
quatre cents paires d'oreilles & cinquante prifonniers .
De Stockolm , le 8 Décembre 1773 .
Dans la derniere ſéance de l'Académie Royale des
Belles - Lettres , tenue le 24 du mois dernier , la Reine
Douairiere propoſa des prix pour ceux qui s'exerceroient
dans l'Art de faire des deviſes , des emblémes & des
infcriptions relatives aux événemens intéreſſans qui ſe pasferoient.
Hier on poſa ſur ſon piédeſtal dans la place des Nobles ,
en préſence de Sa Majefté , mais fans cérémonie , la ſtatue
pédestre de Guſtave Vaſa , qui a été faite par le fieur
l'Archevêque , ſculpteur François . Elle reſtera enveloppée
de fa charpente juſqu'au printems prochain. On la découvrira
alors & on en fera l'inauguration avec beau
coup de pompe. On ſe rappelle que c'eſt l'Ordre de la
Nobleſſe qui a fait ériger , à ſes frais , ce monument .
De
JANVIER. II Vol. 1774. 209
De Copenbague , le 7 Décembre 1773 .
La défenſe faite aux Habitans des campagnes
dans les Duchés de Sleſwick & de Holſtein , dans
la Seigneurie de Pinneberg & le Comté de Rantzau
, d'exercer des métiers & autres profeſſions
convenables aux villes , vient d'être renouvelée
& déterminée d'une maniere plus préciſe , par
un Réglement du Roi .
De Bréme , le 15 Décembre 1773 .
,
La remiſe folemnelle des Comtés d'Oldenbourg
& de Delmenhorst au Grand-Duc de Ruffie , eut
lieu le to de ce mois. Le comte de Reventlan ,
Commiſſaire de Sa Majesté Danoiſe , préſenta au
Baron de Saldern , Commiffaire du Grand - Duc ,
les clefs du Château d'Oldenboug , un gazon &
un rameau d'arbre. Mais fon Alteſſe Impériale
ne demeura pas long - temps en pofleffion de ces
Comtés , le Baron de Saldern ayant convoqué ,
le jour même de la ceffion une affemblée des
États pour le 14 , dans laquelle il en transféra la
Souveraineté au Duc Frédéric - Auguſte de Holstein
, Evêque de Lubeck & oncle du Roi de Suede ,
lequel s'étoit rendu , à cet effet , à Oldenbourg.
On affure que le Grand-Duc a aboli la capitation
dans ces deux Comtés , & que le fuffrage de Hols .
tein-Gottorp à la Diete générale de l'Empire fera
attaché à ce Domaine originaire & patrimonial de
la Maiſon qui occupe aujourd'hui les Trônes de
la Ruffie , de la Suede & du Danemarck.
De la Haye , le 31 Décembre 1773 .
Outre la révolte des Negres dans la Guiane
Hollandoiſe , leur déſertion augmente de jour
en jour dans les Colonies de Curaçao, de Saint210
MERCURE DE FRANCE
Eustache , d'Eſſequebo & de Démerari. Ils paſſent
chez les Eſpagnols , & l'on defireroit que la Cour
de Madrid voulût bien prendre des meſures pour
y remédier. Les Etats Généraux ont envoyé au
Comte de Rechteren , leur Miniftre en Eſpagne ,
un mémoire à ce ſujet.
Le commerce de la Baltique augmente de jour
en jour le produit de la Douane du Sund. On n'y
connoiffoit que quatre Nations favorisées , comme
on s'exprime dans les Traités , ſçavoir , les Hollandois
, les Suédois , les Anglois & les François .
Les Eſpagnols viennent d'obtenir la même faveur ,
par une convention qui affure , à ce qu'on dit ,
aux Danois la réciprocité en Eſpagne. Le com.
miſſaire Eſpagnol qui réſidoit à Dantzick , a eu
ordre en conféquence d'ailer s'établir à Elfeneur
avec des inſtructions relatives à cette nouvelle
miffion.
De Londres , le 27 Décembre 1773 .
On procéda à l'examen des fcrutins pour l'élection
du Repréſentant de la Cité de Londres au
Parlement. Le fieur Bull Lord Maire , ſe trouva
avoir eu deux mille fix cents quatre-vingt quinze
voix , & le fieur Roberts , fon compétiteur , deux
mille quatre cents quatre- vingt une. En conféquence
le premier fut déclaré légitimement élu,
H adreffa à ce ſujet , un difcours à la Bourgeoifie ,
dans lequel il renouvela les afſurances de fon
zêle à défendre dans le Parlement les intérêts du
royaume , & particulièrement ceux de la ville de
Londres. 1
NOMINATION S.
Le Roi a accordé l'Evêché de Senès à l'Abbé de
JANVIER. II . Vol. 1774. 211
e
0
A
に
a
Beauvais , prédicateur de Sa Majesté & vicairegénéral
de Noyon.
Le Roi a accordé les grandes Entrées de fa
Chambre à la Comteſſe de Forcalquier , Dame
d'honneur de Madame la Comteffe d'Arto's.
L'Abbé de la Ville ayant été nommé , fur la
demande du Roi , à l'Evêché in partibus de Trichonium
en Natolie , a eu l'honneur de lui être
préſenté en cette qualité par le Cardinal de la
Roche Aymon , Grand Aumônier de France. Sa
Majesté voulant lui donner une nouvelle preuve
de la fatisfaction qu'Elle a de ſes ſervices , l'a
nommé Directeur des Affaires Etrangeres . Il a
eu l'honneur d'être préſenté , en cette derniere
qualité , au Roi , par le Duc d'Aiguillon , ministre
& fecrétaire d'état , ayant le département des
affaires étrangeres , & de faire ſes remercimens à
Sa Majefté.
Le Roi a accordé les Entrées de fa Chambre à
l'Abbé Gaſton , premier Aumônier de Monfeigneur
le Comte d'Artois ; aux Comtes de Maillé & de
Bourbon Buffet , premiers Gentilshommes de la
Chambre de ce Prince; au Marquis de Thianges ,
maître de fa garderobe , au Prince d'Henin & au
Chevalier de Cruffol , Capitaines de ſes Gardes ;
au Marquis du Barry , Capitaine Colonel des
Suiffes de fa Garde ; àl'Evêque de Cahors , premier
Aumônier de Madame la Comteffe d'Artois ; au
Marquis de Vintimille , fon Chevalier d'Honneur
&& au Marquis de Chabrillan , ſon premier Ecuyer .
PRESENTATION S.
Le 26 Décembre, la Marquiſe de la Muzanchere
fut préſentée au Roi & à la Famille Royale
par la Marquiſe de Doniffan .
02
212 MERCURE DE FRANCE.
Les Députés des Etats de Bretagne furent admis
, le 3 Janvier , à l'audience du Roi . Ils furent
préſentés à Sa Majesté & à la Famille Royale par
le Duc de Penthievre , Gouverneur de la province ,
& par le Duc dela Vrilliere , miniſtre & fecrétaire
d'état , ayant le département de cette province ,
& conduits par le Marquis de Dreux, grandmaître
, & le lieur de Watronville , aide des cérémonies.
La Députation étoit compoſée pour le
Clergé , de l'Evêque de Dol qui porta la parole;
pour la Nobleffe , du Comte Deſgrecs du Lou , &
pour le Tiers-Etat , du fieur Léon de Treverrer ,
fénéchal au préſidial de Quimper , & du fieur de
la Lande Magon , Tréſorier des Etats.
Le ſieur Sabatier de Cabre ; miniftre-plénipotentiaire
du Roi près le Prince Evêque de Liége ,
eut l'honneur de prendre congé , le 30 Décembre ,
de Sa Majesté à qui il fut préſenté par le Duc d'Aiguillon
, miniſtre & fecrétaire d'état , ayant le
département des affaires étrangeres .
MORTS.
Jacques Martin , natif des Cévennes , eſt mort
à Berne , lo 5 Novembre , âgé de cent ans. Après
avoir fait quelques campagnes en Italie , ſous le
Maréchal de Catinat , il s'étoit retiré parmi les
Camizards , où il gagnoit ſa vie à filer de la laine.
Il a conſervé , juſqu'au dernier moment , beaucoup
de gaîté & de préſence d'eſprit .
Le 8 Novembre , Chriſtian Zimmermann eſt
mort à Herren - Schwanden , dans la cent - cinquieme
année de ſon âge .
Louis de Bompar , docteur en théologie , Abbé
Commendataire de l'abbaye royale de la Couronne
, Ordre de St Auguſtin , dioceſe d'Angoulême ,
JANVIER. II . Vol. 1774. 213
eſt mort à Graſſe , le premier Décembre , dans
la foixante dixieme année de ſon âge.
Jeanne-Théreſe Carrel veuve d'Antoine du
Meſnyel , Marquis de Sommery , Colonel du régiment
de Sommery , Dragons , eſt morte à St
Germaine- n Laye , le 23 Décembre , âgee de 68
ans.
Jofeph-Thomas Marquis d'Eſpinchal , licutenant-
général des armées du Roi , gouverneur des
ville & château de Salces ,en Rouffillon , eſt mort
ici , le 27 Décembre , à l'âge de foixante- dixhuit
ans.
Le nommé Pierre Larffon ; habitant du District
d'Arwicka dans le Wermeland , y eſt mort âgé
de quatre-vingt- treize ans.
Jacques-Etienne Comte de Jaucourt Duveaut
eſt mort ici , le 4 Janvier , dans la quarante- feptieme
année de fon âge.
Henriette Grumelon eſt morte à Saint - Caft ,
évêché de Saint- Brieux , dans la cent-cinquieme
année de fon âge. Elle n'avoit jamais été malade
, & a conſervé la mémoire juſqu'au dernier
moment.
LOTERIES.
Le cent cinquante- fixieme tirage de la Loterie
de l'hôtel - de ville s'est fait , le 24 Décembre , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante
mille liv. eſt échu au No. 62531. Celui de vings
mille livres au No. 71767 , & les deux de dix
mille , aux numéros 65623 & 75038 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale milftaire
s'est fait le 5 Janvier. Les numéros fortis
de la roue de fortune , font 82 , 23 , 40 , 15 .
84. Le prochain tirage ſe fera le 5 Février 1774 .
03
214 MERCURE DE FRANCE.
ADDITIONS DE HOLLAND E.
SECTION IV.
Façon de mettre les couleurs .
JE garde pour la derniere Section la façon d'apprêter
les couleurs , & de faire les différentes
carnations , afin de ne point troubler l'ordre des
procédés.
Lorſque vous peindrez , tenez votre chaſſis fur
lequel eft collée votre Eſtampe de la main gauche
& en face du jour , parce qu'il eſt bon de vous
faire obſerver que vous peignez fur le derriere de
l'Eſtampe ; vous prendrez de la main droite un
de vos plus petits pinceaux : vous commencerez
par le blanc des yeux de toutes les figures qui ſe
rencontreront dans le tableau avec du blanc de
plomb : n'oubliez pas fur tout un petit point blanc
qui paraît ſur la prunelle ; il faut le peindre fi légérement
, qu'il ne foit pas plus grand que dans
l'Eſtampe. Suivant la poſition des figures , il ſe
rencontre quelquefois un point dans le coin de
l'oeil du côté & près du nez , qu'il faut peindre
en vermillion avec la même légéreté que le premier.
Si les ongles des mains & des pieds paraiffent
, il faut les peindre comme le blanc des
yeux : vous mettez enſuite les levres en vermillon
& vous vous garderez de faire vos objets plus
grands qu'ils ne font indiqués par la gravure.
Les yeux & la bouche faits , vous remplirez le
,
JANVIER. II. Vol. 1774. 215
refte du visage , gorge , corps , bras , jambes ,
(s'ils paroiflent ) en couleur de char , à la réferve
de la prunelle que l'on peint de la couleur la
plus avantageure à l'objet. Après avoir employé
la couleur de chair , vous perfectionnerez la tête
& ferez les cheveux ; ceux qui font poudrés , ſe
font avec da noir & du blane ; les noirs , avec
du noir ; les blonds avec de la couleur d'ozier ;
les roux , avee du jaune mêlé d'un peu de blanc.
Vous aurez attention en les peignant de faire entrer
la couleur fur le bord du front , afin de former
la racine , & vous vous garderez de deſcendre
trop bas : la barbe fuit les cheveux pour la
couleur. Si la tête eſt ornée de perles , de rubis
, de diamans , vous employerez les couleurs
analogues à chaque eſpece; la topaze , en jaune
clair; les rubis , en vermillon ; l'émeraude , en
vert , &c. Je ne parle point des paupieres , des
cils , des fourcils , parce qu'ils ſe trouvent faits
par la couleur de chair , ainſi que les ombres.
Nota. Retournez votre tableau de tems à autre
pour voir fi vous ne vous trompez pas. Ne mettez
jamais une autre couleur que la précédente
ne foit feche , & vous aurez ſoin de les bien joindre
l'une à l'autre.
La carnation une fois faite , il faut procéder à
la draperie : s'il y a des bouquets , peignez - les
les premiers ; quand ils font fecs , peignez le fond
de l'étoffe , de la couleur la plus convenable au
fujet : fi la doublure paraît , il faut la diftinguer ,
de même que les ceintures , les veſtes , galons
& autres parures. Si vous avez à faire une peau
de tigre , commencez à faire le tirage avec de
l'ocre de rhuë , laiffez - le fécher & faites enfuite
le fond avec de l'ocre commun. Si vous peignez
un Chriſt & qu'il foit flagellé , faites d'abord la
flagellation & la plaie du côté , s'il y en a , ainfi
04
216 MERCURE DE FRANCE .
que celles des mains & des pieds , & travaillez
enfuite au reſte du corps. L'auréole qui eſt autour
de la tête des Saints , ſe fait avec de l'orpin jaune.
Quand il ſe rencontre dans le tableau des
coups de jour ou lointains , comme portail , fenêtres
; rempliffez - les de blanc avec une nuance de
bleu , ce qui forme un bleu extrêmement clair ;
queiquefois même on ne ſe ſert que de blanc pour
marquer les portails , les fenêtres & l'entrée d'un
vaifeau ou autre choſe ſemblable. Les arbres
rompus , le bois ſcié ſe marque d'un peu de
jaune clair.
Pour peindre , il ne faut pas que les couleurs
foient trop liquides , mais au contraire un peu
fermes , cela fait plus reſſortir les effets du tableau
.
Quand le pinceau ne coule pas bien , trempezle
dans l'huile de noix , & effuyez - le ſur votre
palette en faiſant la pointe , afin qu'il ne reſte
point trop d'huile dedans.
Si vous donnez un coup de pinceau de trop ,
remédiez - y en trempant un pinceau ſec dans
l'effence de térébenthine claire , & le paſſfant fur
l'endroit que vous voulez effacer , juſqu'à ce que
Ia couleur ne paroiffe plus , enſuite vous effuyerez
la place avec un petit linge blanc.
Quand on s'eſt ſervi d'un pinceau , on le trempe
dans l'effence de térébenthine , afin d'en oter
la couleur & le tenir propre.
JANVIER. II. Vol. 1774. 217
A
SECTION V.
Second chaſſis , façon de le pofer.
YEZ un caſſis de bois revêtu d'une toile écrue
exactement tendue ; que ce chaſſis s'emboîte juite
dans le premier , que la toile touche immédiatement
votre Eſtampe ; arrêtez ce chaſſis avec des
pointes , que vous enfoncerez dans le premier &
rabattrez fur le fecond.
Vous avez encore à mettre la bordure ou encadrement:
il faut qu'elle excede le premier chatfis
de trois lignes au moins , afin qu'elle tienne le
fecond en refpect . Pour prêter davantage à l'illufion
, vous pouvez revêtir en derriere les deux
chaflis avec du papier , afin qu'ils ne paraiffent en
faire qu'un ſeul.
Une fois votre tableau encadré & arrangé ,
vous pouvez pour le parfaire y paffer une ou plufieurs
couches en vernis de votre compofition ,
que vous étendrez bien uni , afin de donner à vos
couleurs un beau brillant .
SECTION VI.
Façon de faire les Carnations & Couleurs.
REVENONS aux différentes couleurs , à la façon
de les faire & de les aſſortir .
05
218 MERCURE DE FRANCE .
CARNΑΤΙΟNS
COULEUR DE CHAIR POUR UNE JEUNE FEMME,
Du blanc de plomb , une pointe de vermillon ,
autant de lacquer de Venife; amalgamez le tout
enſemble fur la palette , s'il eſt trop coloré ajoutez-
y du blanc ; s'il ne l'eſt pas affez , ajoutez -y
une nuance de vermillon ou de lacque.
POUR LES HOMMES JEUNES
Comme ci - deſſus , en ajoutant ſeulement une
oeil de bleu.
POUR UN ENFANT OU UNE BEAUTÉ NAISSANTE .
Du beau bleu de plomb & un peu de carmin
feulement.
POUR UNE VIEILLE FEMME.
Aux couleurs preſcrites pour une jeune femme
, ajoutez une petite pointe de bleu & de jaune
: les vieillards n'ont pas la peau ordinairement
auſſi claire & colorée que les jeunes.
POUR LES VIEILLARDS.
Comme pour les vieilles Femmes .
POUR LES MALADES.
Blanc de céruſe , un peu de jaune d'ocre &
une pointe de vermillon .
COULEURS.
CRAMOISI.
Lacque de Venife , vermillon & blanc de cérufe.
VIOLET.
Lacque de Veniſe , & blanc de céruſe ou blane
de plombJANVIER.
II . Vol. 1774. 219
!
COULEUR DE ROSE.
Vermillon , blanc de céruſe ou blanc de
plomb , une nuance de lacque.
BLEU.
Blanc de céruſe avec bleu de Pruſſe : on le
fonce comme on le juge à propos , en y mettant
plus ou moins de bleu.
VERT.
Le plus beau vert exige de l'orpin jaune avec
du bleu de Pruffe: cependant toutes les fortes de
jaune mêlées avec le bleu de Pruſſe font du vert.
CITRON .
Style de grain & du blanc de plomb .
SOUCI .
Orpin rouge & vermillon.
HABIT DE CAPUCIN.
Terre d'ombre & brun d'Angleterre.
PETIT GRIS .
Noir & blane combinés enſemble , felon la
nuance que l'on défire .
COULEUR DE BOIS.
Comme l'habit de Capucin.
BOIS DES INDES OU BOIS ROUGE.
Un peu de rouge d'Angleterre avec de l'ocre
brun.
OLIVE.
Ocre de rhuë avec du vert.
COULEUR D'OZIER BLANC .
Blanc de cérufe & jaune ordinaire : cette cou220
MERCURE DE FRANCE .
leur eſt propre pour imiter une toile jaune neuve ,
des pierres neuves à bâtir , des arcades , des
portails , & tout ce qui eſt analogue à leur couleur.
VERT D'E A U.
Un peu de vert compoſé , mêlé avec du blare.
COULEUR D'OR.
Orpin rouge & jaune mêlé enſemble.
COULEUR DE PERLES.
Blanc de plomb jaune par égale partie.
DIAMANT BLANC.
Du blanc de plomb ſeul.
COULEUR DE FEU.
Du vermillon & un peu de carmin.
COULEUR DE FLAMMES .
Vermillon , carmin & un peu d'orpin rouge.
COULEUR DE TERRE.
Terre d'ombre & blanc de céruſe.
MOIRE DORÉE .
Blanc de céruſe , du vermillon & du lacque .
T
BRUN.
Du brun d'Angleterre pur.
JANVIER . II . Vol. 1774. 221
COULEUR D'ARDOISE OU PLOMв.
Petit gris foncé ou éclairci à volonté.
Pour peindre les fabots des pieds des chevaux
ou boeufs , on emploie le vert d'eau.
Pour peindre un cheval noir , on emploie du
noir d'ivoire avec une petite pointe d'ocre de
rhuë.
Voilà toutes les couleurs les plus néceffaires ,
relativement à la façon de peindre que j'enfeigne.
Mais il eſt poſſible d'en faire une infinité
d'autres , fuivant l'exigence des cas , en amalgamant
différemment les couleurs dont je viens
de parler.
222 MERCURE DE FRANCE .
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
L'Homme &le Cheval , Conte ,
AMgr de Briffaç , gouverneur de Paris ,
ibid.
10
Chanfon à Madame la Dauphine , I I
Trio de Villageois , 13
Vers fur la mort de Mde la Comtefle d'Egmont , 14
A Mademoiselle P. , 15
MIRZA , conte oriental , ibid.
Vers à une Demoiselle de ſeize ans , 24
L'Araignée & la Fourmi , apologue , 25
Couplets à Mademoiselle *** , 26
Vers à M. Bridan , 28
Dialogue , 30
La Pafféjade , chanfon , 40
Infcription pour une maiſon de campagne , 42
A une Loueuſe de chaiſe , ibid.
Aune Loueufe de livres , 43
A une jolie femme , qui met du coton dans ſes
oreilles , 44
Traduction de l'Ode 3me d'Horace , 45
Madrigal à Mde la Duchefle de Montmorenci , 47 、
Adieux au château de la Broffe , 48
L'Ingrat puni , nouvelle , 49
Les Plaideurs d'acord , anecdote , 62
Couplets fur les vingt Mariages faits par la
(
Ville de Paris , 63
Couplets fur la naiſſance de Mgr le Duc de
Valois , 64
Vers au bas des portraits de M. de & Mde *** ,
tirés par leur petite- fille , 66
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES , 67
۰۱
JANVIER. II. Vol. 1774. 223
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Vie du Dante , par M. Chabanon ,
Les Bibliotheques Françoites de la Croix du
1
70
72
ibid.
Maine & de du Verdier , tomes V & VI , 87
Odes d'Horace , traduites en vers François , 91
Les Exercices du corps chez les Anciens , par
M. Sabbathier ,
Mémoire fur l'ufage où l'on eſt d'enterrer les
morts dans les Eglifes & dans l'enceinte
des villes , par M. Maret
96
101
Recueil ou table & précis des édits , &c.
Tableau du Miniſtere de Colbert ,
104
106
:
Mémoire de la Société R. de Turin , tome IVe. 109
Grammaire latine , par M. Goulier , 116
Défenſe de la volatilité du Phlogiſtique , 118
Cours de Mathématiques ; par M. Berthelot , 119
:
L'emploi du temps dans la folitude , 120
Almanach forain , ibid.
:
Almanach encyclop. de P'histoire de France, 121
Journal hift. & politique des principaux événemens
de diferentes Cours de l'Europe , 124
Almanach de Versailles .
Dictionnaire raifonné de Diplomatique ,
Journal des Dames ,
Code Lorrain ,
Dictionnaire de la Nobleffe .
Annonces ,
Les deux Amis ,
L'eſprit du Militaire ,
Etrennes de la Noblefie,
Vie de St Caëtan de Thienne ,
Le Jardinier prévoyant ,
128
129 :
ibid.
135
:
137
:
140
ibid.
:
ibid.
ibid.
ibid. :
141
Fleurettes du Parnaffe ,
Mémoire fur une découverte dans l'art de
bâtir , par M. Loriot ,
ibid.
ibid.
22.4
MERCURE DE FRANCE.
Traité élémentaire d'Algebre par M. l'abbé
Boffut, difcours ,
ACADÉMIE , Villefranche ,
Royale d'Ecriture ,
ibid.
155
159
Ecole royale gratuite de Deſſin , 161
SPECTACLES , de la Cour , Opéra , 162
Comédie Françoife , 174
Vers à Mile Luzy , 175
Comédie Italienne , 176
ARTS , Gravures , ibid.
Cours de mathématiques , 1,78
Cours de Langue Angloiſe , 179
Mufique , 180
Vielle perfectionnée , 181-
Précis du Mémoire de M. le Roi ſur la forme
des Barres , &c. 183
Trait de Bienfaiſance ,
194
Vers à M. l'Abbé Terray ,
Anecdotes ,
Réponſe à M. Γ'Abbé Grofier;
A Madame D. ***,
Arrêts , Edits , Déclarations , &c.
AVIS ,
197
199
200
202
204
206
Nouvelles Politiques ,
Nominations , Préſentations ,
Morts , Loteries ,
ibid.
210-211
212 , 213
ADDITION DE HOLLANDE. 214
ゴ
ARTES
1837
LIBRARY
VERITAS
SCIENTIA
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIOUS CHU
TUEBOR
SI
QUARIS PENINSULAM
AMENAM
IGE
CIRCUMSPI
MERCURE
১
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
FEVRIER. 1774.
N°. III.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A2
i
14
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXIV.
LIVRES NOUVEAUX .
Journal ournal des Scavans
1665 juſques en Décembre 1753 en 170 Volumes.
Scavans , depuis fon commencement en
-dito , la Table Générale des 170 Volumes , en
2 Tomes.
dito , Janvier 1754 juſques en Décembre 1763
en 79 Volumes.
dito , Janvier 1764 juſques en Février 1774 en
71 Volumes.
dito , la fuite , ſous preſſe.
Depuis 1764 l'année est compoſée de 14 parties à 12
fols fait pour l'année entiere f 8 : 8 de Hollande .
Ouvrages d'Architecture de Robert & Jacques ADAM ,
Ecuyers . No. I. Contenant partie des Deſſeins du
Château de Sion , magnifique maison de Campagne
du Duc de Northumberland , dans le Comté de Middlefex
, Londres forme d'atlas 1773. à f 12 : - de
Hollande.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius, 8vo.
3. vol. 1774. àf3 : -
2
MARC - MICHEL REY , Libraire à Amsterdam ,
continue d'imprimer & débiter le MERCURE DE
FRANCE , ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en Profe, des Enigmes , Logogryphes,
Nouvelles Littéraires , Annonces des prix des dif
férentes Académies , Annonces de Spectacles , Avis concernant
les Arts agréables , comme Peinture , Architecture
Gravure , Musique &c. quelques Anecdotes , des Edits :
Arrêts , Déclarations ; des Avis ; des Nouvelles Politiques ;
les Naiffances & les Morts des Perſonnages les plus it.
luftres ; les Nouvelles des Loteries , & affez ſouvent des
additions intéreſſuntes de l'Editeur de Hollande. Cot ouvrage
a 16 volumes par année que l'on peut fe procurer
par abonnement pour f 12 : ceux qui voudront avoir
des parties ſéparées les paieront à raifon d'un florin .
On peut avoir chez lui les années 1770. 1771. 1772.
1773. 1774.
On trouve chez MARC - MICHEL REY , Libraire
à Amsterdam, l'Histoire de la Campagne de 1769 entre
les Ruffes & les Tures , travaillée fur des Mémoires
très authentiques : les Cartes & Plans font des
copies exactes & fidelles de ceux -mêmes qui ont été
dreſſés alors fur les lieux par ordre du Chef commandant
de l'Année. 4to. I vol. afia : -
2
abgeradyk A
=
2-27 LIVRES NOUVEAUX.
13
MARC-MICHEL Rey , Libraire à Amflerdam , débité actuellement
les XIII. premiers volumes de la réimpreffion
de L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui fe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. des Planches.
On- publiera de fix en fix mois deux tomes du Dis.
cours & un Tome de Planches fans interruption jusqu'à
la fin de l'Ouvrage.
Traité de l'Autorité des Parents for le Mariage des Enfants
de Famille. I vol . gr. 8vo. Londres 1773. ft : 5
Penfées Théologiques relatives aux erreurs du Temps
1 vol. gr. 120. Bruxelles 1773. à f 1 : 10 .
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont. Ancien
Ministre , Plénipotentiaire de France fur divers fujets
importans d'administration , &c. pendant son fejour
en Angleterre,Grand 8vo. en XIII. Volumes 1774.
CONTIENNENT :
Tome I. Tableau hiſtorique & Politique de la Republique
de Pologne. Recherches historiques for la Province
d'Alface .
, ,
II . Recherches fur les Royaumes de Naples de
Sicile Deſcription Géographique des Jurisdictions
fupérieures , tribunaux inférieurs , des Sieges de la ville
de Naples , confeil d'Etat , Commerce , revenus ,
charges du Roi , forces militaires , de la Religion ,
des Moeurs , de la Nobleſſe , du Peuple.
,
III. Abrégé Chronologique de l'Hiftoire facrée ,
Eccléſiaſtique , & des Papes .
- IV. Pensées , Recherches , Obſervations for le
Commerce & la Navigation , balance du commerce ,
fur les changes étrangers , fur les grands chemins de
France , droits d'entrée & de fortie du Royaume , fur
les péages , projet pour la fuppreffion des droits intérieurs
, obſervations for les fores remarques importantes
for le célibat , examen de la Banque de Law.
- V. Recherches for la Ruffie , fur les Loix , le
commerce , monnoie , droits d'entrée & de fortie , ta .
rif ou table Alphabétique des droits impofés fur les
marchandifes importées & exportées & qui doivent
être payées aux ports & aux douanes des frontieres
de Ruffie. Traité de commerce entre la Ruffie & la
Grande Bretagne .
, VI. Hiftoire impartiale d'Eudoxie Fæderowha
ordonnances de Pierre 1. Obfervations fur les revenns
& les dépenſes de la république de Gênes , du gouvernement
, grand & petit Confeil , Doge , Sénateurs ,
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Colleges ; de l'Iſle de Corſe , des Emprunts , excellence
d'un Etat libre , ouvrage traduit de l'Anglois ;
conftitution d'une république légitime , le peuple eft
la ſource de toute puiſſance , &c.
Tome VII. Obſervations fur le Royaume d'Angleterre ,
du gouvernement , des grands Officiers , des Tribunaux
, gouvernement de la cité de Londres , ufage
particulier à l'Angleterre , des Douanes , des Accifes
ou maltotes , des Finances , de l'Etat militaire de la
population des eſpeces , des poids & meſures , compagnie
de commerce , d'aſſurance.
-
2
VIII. Détails ſur l'Ecoffe , ſituation , climat , des
anciens rois , gouvernement Eccléſiaſtique , Civil , tribunaux
, poids & meſures , des femmes , enfans , domeſtiques
, des Loix , d'Edimbourg , des places fortes
univerſités . Tableau des poffeffions de l'Angleterre
dans l'Amérique , de la Barbade . de la Jamaïque , Antigoa
, S. Chriftophe , Ifle de Nevis , Montferrat , la
Barboude , l'Anguille , les Vierges , les Lucayes , les
Bermudes , Baye de Hudſon , Terre-Neuve , Acadie ,
nouvelle Angleterre , nouvelle Yorck , de la Penſilvanie,
de la Virginie & le Mariland , la Caroline , la
nouvelle Géorgie , le Canada , établiſſements des Anglois
aux Indes Orientales , extraits des principaux actes
du Parlement , pour régler le Gouvernement de ſes
plantations & leur commerce.
IX. Sur la Régie des Bleds en France , fur les
mendians & les enfans trouvés , fur le domaine du
Roi , fur la Gabelle , les aides , la taille..
- X. Origine , Droits , & prerogatives des principaux
emplois qui relevent de la couronne de France
Origine , Nature , & produit des impôts ſur le clergé
de France , &c .
- XI. Origine & progrès de la taille , ſon établiſſement
en France , ſes variations , ſes produits & fa régie
, &c .
XII. Détail Général de toutes les parties des Finances
du Royaume de France , mémoire fur le domaine
d'Occident , de l'Hôtel- Royal des Invalides ,
maréchauffées de France , des troupes de terre , recherches
fur les trois évêchés , ſituation de la France
dans l'Inde avant la paix de 1763 .
XIII . Table Générale des Matieres pour les XII.
Volumes.
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER. 1774 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE FAN ATISME.
QUEL
Ode.
UEL nuage nous environne !
Quels éclat ! quels funeſtes coups !
Quel démon ! Son fouffle empoisonne :
L'Eufer eſt armé contre nous .
Un monftre , affreux auteur du crime
A percé la nuit de l'abyme :
Soutenez vos droits immortels ,
,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE,
Dien vengeur ; lancez le tonnerre :
Le Fanatifime eft for la terre ;
11 marche à l'ombre des autels.
O vous qu'éclaire la ſageſſe ,
Interpretes ſacrés des dieux ,
Souvent la voix enchantereffe
A furpris vos coeurs vertueux .
Da Ciel que fa préſence outrage
Il ofe emprunter le langage
Pour faire triompher l'erreur :
Et fur Pautel qu'il veut détruire
L'impoſteur établie l'empire
Du menfonge & de la fureur.
Malgré les cris de la nature ,
Jadis l'Ammonite égaré
Offroit au dieu de l'impoſture
Son fils par le feu dévoré.
Miniſtre d'un temple profane ,
L'Iman , le Bonze , le Brachmane
A fubjugué l'orgueil des Rois :
Et c'eſt la voix du fanatiſme
De l'abfurde mahométiſme
Qui régla le culte & les loix.
* L'ammonite fanatique ; barbare & cruel mettoit
des enfans dans les bras ardens de la ſtatuede
fon dieu Moloch,
FEVRIER. 1774. 7
Eſclaves d'un tyran perfide !
Triftes victimes des Enfers ,
L'illuſion vous fert de guide ;
Que de précipices ouverts !
Ouvrez les yeux ſur votre idole.
Quel eſpoir trompeur & frivole ,
Quelle aveugle erreur vous féduit !
Fuyez des phantomes funebres ,
Malheureux ! l'Ange de tenebres
Vons livre à la mort qui le fuit.
En vain brille le feu céleste
Qui fuit l'auguſte Vérité ;
Son éclat , de l'ombre funefte
Ne peut vaincre l'obscurité.
Le fanatique en fon ivreſſe
Eft fans remords & fans foibleſſe ;
Il eſt l'interprete du ſort.
Il confond au gré du caprice
L'héroïsme avec l'injustice ,
Et vole au crime avec tranſport.
Signalez votre obéiffance ,
Appaiſez un Dieu courroucé :
Que du profane qui l'offenſe
Le ſang coupable ſoit verſe.
Il dit : une troupe cruelle ,
Miniſtre aveugle d'un faux zele ,
Croit ſervir le Ciel outragé :
Le frere affaffine fon frere ,
Le fils percé des coups d'un pere ,
Le frappe , tombe , & meurt vengé.
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre où triomphait ſa rage * ,
Peuples terraſfés par ſes coups ,
Climats arrofés par le Tage ,
Vous jouiffez d'un fort plus doux.
L'avenir aura peine à croire
La finiftre & funefte hiſtoire
Du fanatiſme accrédité .
On verra qu'en Maftre fuprême
Il ofa fur le trône même
Déployer ſa férocité. **
Inquifiteurs , horde barbare
Gémis dans l'opprobre des fers ;
Non. Le feu que ta main prépare
Poura ſeul venger l'Univers .
* L'odieux tribunal de l'Inquisition a trop long- temps
aſſervi l'Eſpagne , le Portugal , & les domaines de ces
deux Puiſſances dans les deux hémiſpheres. Goa , ſur la
côte de Malabar , étoit le ſiége le plus redoutable de
fon empire. Ses fureurs ont été modérées par un édit
également fage & reſpectable.
** Philippe II , Roi d'Eſpagne , voyant pafſfer un autoda
- fé , entraîné par un mouvement de commifération
bien naturel , s'attendrit ſur le fort de ces infortunés , &
les plaignit. L'inquiſiteur oſa en faire un crime au Monarque
, & exigea une réparation . Ce Prince ſubjugué
eut la foibleſſe de conſentir qu'il lui fût tiré une palette
de ſang , qui fut jettée par la main du bourreau dans le
bûcher en forme d'expiation. と
FEVRIE R. و . 1774
Un Dieu de paix & de clémence
Jamais n'ordonna la vengeance ,
Jamais n'ordonna les forfaits.
Ame ſoutien de la Nature ,
Son effence immuable , pure
Regne fur nous par ſes bienfaits .
Quels cris affreux percent la nue ;
Quel tumulte fur nos remparts ;
Quelle est cette ttoupe éperdue
Que la mort ſuit de toutes parts ?
Ce que la guerre a de terrible
Neſt rien près de ce jour horrible .....
Puiffent ces odieux momens ,
Momens où la rage inhumaine
Fit rougir les flots de la Seine ,
Se perdre dans la nuit des temps !
Princes , tremblez. Le diademe
N'impoſe point à ſa fureur ;
C'eſt le fanatiſme lui - même ,
Valois , qui te perce le coeur.
**
L'eſprit de cabale , *** de brigue
Bannit la paix , arme la Ligue ;
Henri met la difcorde aux fers :
**
La St Barthelemi.
L'affaffinat de Henri III , dernier des Valois , l'an
1589 , par le F. François - Jacques Clément , Dominiquain.
*** La guerre , le fanatisme , la proceſſion de la Ligne,
A 5
JO MERCURE DE FRANCE ;
L'Enfer frémit. Henri ſuccombe;
Les vertus élevent ſa tombe :
Son maufolée eſt l'univers .
Il n'eſt plus , ce ſiecle d'orage ,
Maftre abſolu de nos deſtins :
L'Eternel perce le nuage ;
Il nous promet des jours fereins.
Et toi , cruel auteur des crimes ,
Tu n'as plus d'autels , de vićtimes ;
Il fut un temps pour tes horreurs .
Rentre dans les royaumes ſombres ,
Fanatifme , effraye les ombres
Par le récit de tes fureurs .
Par M. Delorme, Chevalier de St Louis.
Gentilhomme ord. de Sa Majesté.
Le parricide de Henri le Grand , en 1610.
FEVRIER. 1774. Ir
LES ALPES franchies par Annibal.
Extrait d'une Lettre de M. l'Ab. Roman ,
Gd. V. de. T. , auteur du Poëme de l'Inculation
.
C
E farouche Annibal , la terreur des Romains ,
Suivi des Eſpagnols , ſuivi des Africains ,
Affronta les rigueurs de ce climat ſauvage.
Des bouches de l'Isere il remonte en dix jours ,
Non loin du fablonneux rivage ,
Où l'Arche termine fon cours.
En deux jours de combats & de marches pénibles ,
Il penetre au travers des rocs inacceſſibles
Qui de ces régions font l'éternel rempart.
Il s'empare déjà du plus fort boulevard. *
Vainqueur de l'Allobroge & de la Maurienne ,
Des rochers eſcarpés il ſuit la double chaîne ,
Et , par d'incroyables efforts ,
De l'Arche aux flots bruyans occupant les deux bords ,
Même en s'approchant de leur fource ,
* Castellum quod erat capus ejus regionis. Tit Liy.
C'eſt St Jean de Maurienne.
12 MERCURE DE FRANCE.
Par ſa marche rapide il imite leur courſe .
C'en eſt fait ; il arrive avec ſes bataillons ,
Ses éléphans & ſes machines ,
Au pied de ces ſuperbes monts ,
Qui , cachant aux Enfers leurs profondes racines ,
Dans les Cieux étonnés oſent porter leurs fronts .
Il grimpe ſur les bords d'un effroyable abyme ;
Il gravit du Cénis le penchant eſcarpé ;
Il dufout les rochers & déjà ſur la cime
L'Africain triomphant ſous la tente eſt campé.
A ſes braves foldats il inſpire ſa joie ,
Leur montre l'Italie , objet de leurs travaux .
Ils dévorent des yeux cette ſuperbe proie ,
Et brûlant d'affronter mille périls nouveaux ,
Sur la pente rapide entre deux précipices
Ils marchent d'un pas ferme & defcendent du mont.
Par le fer d'Annibal faut-il que tu périſfes ,
O Rome ? le voilà dans les champs du Piémont.
1
V
AM. FAURE , mon peintre.
OTRE talent ici ne peut aller trop loin :
Il vous faut de votre art déployer la fineſſe .
Quelqu'un qui m'eſt bien cher eſt l'objet de ce ſoin ;
Exprimez dans mes yeux l'excès de ma tendreffe ;
Rendez du ſentiment le touchant coloris :
C'eſt-là qu'on apperçoit vraiment la main du mattre.
1
FEVRIER. 1774. 13
Le plaifir d'une mere en doit être le prix.
Qu'en voyant ce portrait , ſon crit ſoit : c'eſt mon fils !
C'eſt lui ! .. Mon coeur , mes yeux ont fu le reconnoftre.
Par M. V. , Commiſſaire de la Marine ,
à Toulon.
L'ENFANT & LE FEU DE PAILLE.
DANS
Ans un de ces jours fortunés ,
Où , content & plein d'alegreffe ,
Le François marque fa tendreſſe
Pour quelques Princes nouveaux nés :
Un enfant vit la populace
Autour d'un feu , ſur une place
Sauter , rire , & ſe divertir ;
„ Partageons , dit - il , ce plaiſir " ....
Il part: le voilà qui travaille ,
Ramaſſe quelques brins de paille ,
En fait un tas , puis au milieu ,
Sans autre façon , met le feu ...
La flamme en ondes ſe déploie ;
Nouveaux fauts , nouveaux cris de joie :
Tandis qu'il rit de tout fon coeur ,
Soudain , & mortelle douleur !
Il voit la paille confumée
Devenir le jouet du vent :
14
MERCURE DE FRANCE ,
Ainsi , lecteurs , le plus souvent ,
Nos plaitirs s'en vont en fumée.
Par M. Houllier de St Remi.
de Sezanne.
NOUVELLE en Proverbes italiens , où
L'on fait voir que qui plus a , moins a.
Ce n'eft E n'eſt pas fans raiſon qu'Eſope dit que
le coq eft hardi ſur ſon fumier ; felon le
proverbe d'Andalouſie , qui n'a pas vu
Séville , n'a pas vu choſe gentille. Mais
s'il n'eſt pas toujours vrai que ce qui eſt
beau eft ce qui plaît , puiſque chaque
fourmi aime fon trou , toutefois il arriva
qu'un marchand de Paris laiſſant cette ville
delicieuſe , & difant en foi-même que
la patrie d'un galant homme eſt partout
, réfolut de fixer fa réſidence à Séville.
Comme le vent lui fouffloit en
pouppe, il éprouvoit la vérité de la ſentence
qui enſeigne que la patrie eſt l'endroit
où l'on a du bien ; il gagna en trafiquant
avec les Eſpagnols plus de piſtoles
que la lune d'Avril ne produit de feuilles
; & , comme l'on fait que quand la- forFEVRIER.
1774. 15
tune fert de ménétriere il fait bon danſer ,
il ne ſe lafſoit point de tirer la quinteſſence.
Mais celui qui eſt né, devant mourir ,
chacun avalant , comme l'on dit , la mort
dans fa premiere foupe; quand notremarchand
vint , à fon tour , à ce fâcheux pasfage,
il ſe détermina à faire comme les
autres , à laiſſer ce qu'il ne pouvoit emporter.
Ayant donc un fils unique , il fit
comme le payſan qui engraiffe fon cochon
quand il eſt ſeul, il abandonna ſes
facultés à fon fils unique & lui laiſſa une
fortune très-conſidérable. Dès que le pere
fut mort & que le fils ſe vit maître de
tant de richeffes , comme il eſt de regle
que le bien qui entre par les fenêtres ,
forte par- là , felon l'invincible raifon
qu'avec le cheval d'autrui & fes propres
éperons on fait les lieues bien longues ,
& qu'il n'eſt que de gagner pour apprendre
à dépenfer , le pauvre fot commença
à jeter fes écus à pleines pêles ,& à ga piller
fon bien endiffipateur. Auli , comme
l'on dit communément que chacun court
faire du bois quand le chène eft à terre.
le jeune fot ſe vit inveſti d'une infinité
de ces gens qui ſavent s'enivrer au tonneau
d'autrui & s'empiffrer à la rable des
autres , jeûnant , pour en voir la fin , chez
16 MERCURE DE FRANCE.
eux fans vigile. Comme tout bois a fon
ver , notre jeune homme avoit ſes défauts
; qu'on juge ſi ſes écus s'en alloient
à flots ! Entr'autres gens qui s'aiderent à
le plumer , il y eut un misérable gueux
de profeſſion , qui , ſachant qu'on ne perd
rien à demander , & que tel qui veut
beaucoup ne doit pas demander peu , outre
que chien affamé n'a pas peur du bâton
, pria le diſſipateur de vouloir bien
lui donner cent pieces. Le prodigue faiſant
, felon le proverbe , à telle demande
telle réponſe , lui- dit : Pourquoi demandes-
tu aux autres un denier & à moi cent
pieces ? Le mendiant , ſans s'amuſer à lui
graiffer les bottes , lui répondit franchement:
c'eſt que j'eſpere recevoir encore
une fois des autres , & de toi jamais plus ;
car on dit: après avoir rafé , il n'y a pas
de quoi tondre ; & qui ne tient pas compre
d'un ſou n'eſt jamais maître d'un écu.
Cette réponſe deſſilla les yeux du prodigue
; il fut convaincu qu'il eſt plus aisé
de faire des plaies que de les guérir. Il
donna les cent pieces au mendiant & ferra
ſa bourſe , apprenant de cette façon que
celui qui ne fait pas quand il peut , ne
fait pas quand il veut.
LE
1
FEVRIER. 1774 17
P
Le Faux EPAGNEUL.
Conte.
ar un jeudi , beau jour des boulevards ,
Où tout Paris ſe heurte & ſe promene ;
Où le beau monde arrive dans des chars
Pour écrafer , une fois la ſemaine ,
Les gens à pied de ſon ſaſte jaloux ;
Pour afficher quelque mode étrangere ;
Pout refpirer moins d'air que de pouſſiere
Voir la parade , & pour fentir des choux
Un jeudi donc Hortenſe avec ſes graces
Que relevoit l'éclat du diamant ,
Vint au rempart en caroſſe à ſept glaces.
L'Abbé Frivole étoit fur le devant ,
Charmant perfide , & fripon für de plaire :
C'étoit l'Amour dans le char de fa mere.
En moins de rien deux courfiers vigoureux
L'ont amenée au milieu de la file ,
Où ſa voiture , enclavée entre mille ,
Avance un pas , puis en recule deux.
Là chaque inſtant quelque gare-derriere ,
A contre- fens vous force de rouler :
En reculant vous faites reculer ,
Et de voiture en voiture il opere ,
Tant qu'il ait fait reculer la derniere.
B
18 MERCURE DE FRANCE:
Or bien fouvent un fiacre malheureux
Donne ce branle à tous nos merveilleux,
: Pendant ce temps la petite marchande ,
D'un équipage approchant fans façon ,
Morte à la botte afin d'être plus grande ,
Et tout roulant vous montre fon carton .
Eſpere-t'elle avoir grand débit ? Non ;
Maiselle fait que dans cette poſture ,
Tandis qu'on lorgne en-dedans ſa figure,
Ceux de dehors lorgnent ſon pied mignon.
D'autres fripons remplacent la friponne ,
Plus fürs de vendre , à beaux louis comptans
Les animaux où le caprice donne ,
Des chiens , des chats , des perroquets parlans ,
Ou des magots bien laids , bien excellens.
L'un d'eux portoit une des ſept merveilles,
Un Epagneul pas plus gros que le poing ,
A longue foie , & dont les deux oreilles
Traſnoient à terre; enfin de point en point
Un vrai miracle. Hortenſe perdit tete ,
A cette vue. - Appellez l'Homme au chien !
L'Abbé,... Mes gens ! .. Mon Dieu ! l'aimable bête ! ..
Dites , marchand , je veux l'avoir. Combien ?
Vingt- cing louis. -Vingt-cinq ! mais c'eſt pour rien.
Au même inſtant la ſomme eſt délivrés ,
Au même inſtant s'eclipse le vendeur.
1
De ſon emplette Hortenſe eſt enivrée.
Mon cher Abbé , vous me portez bonheur...
FEVRIER. 1774.
Qu'il eſt charmant ! comme fa taille eſt priſe!
Il eſt divin , d'homeur répond l'Abbé !
Voilà de quoi défoler la Marquiſe ,
Vous avez- là réponſe à fa Tisbé.
Fi donc , Monfieur ! Tisbé fera mauffade
Auprès de lui ... Quel oeil fpirituel ! ..
Le petit homme a l'air un peu malade !
C'eſt la fatigue ; il fait un chaud cruel.
L'Abbé , tirez le cordon ... A l'hotel .
Rapidement on part... Elle eft rentrée.
Dans une loge artiſtement dorée ,
Sur un couffin tout rempli d'édredon
On établit le petit mirmidon.
Soupe légere eft pour lui préparée ;
Mais vainement. On ne peut Pobliger
A faire honneur à ce friand potage.
Il aime mieux peut- être un blanc-manger ?
Il en vient un. Hélas ! pas davantage.
On ne fait pas qu'un obstacle étranger
Des alimens refferre le paſſage.
Bon ! dit l'Abbé , s'il s'étoit promene ,
il mangeroit . On le met donc à terre .
Son mouvement eft contraint & gêné .
Il veut marcher , héſite , délibere ,
Fait quelques pas & tombe fur le né.
A cette chûte , on conçoit les alatimes
De fa mattreſſe. Elle jette un grand cri ,
Et tout de bon fes yeux verſent les larmes
Qu'elle doit feindre au deuil de fon mari .
B2
MERCURE DE FRANCE!
Chez Lionnois que tout Paris renomme ,
Hortenſe envoie & renvoie à l'inſtant.
Lionnois vient à la fin , affectant
La gravité d'un médecin pour homme;
Se fait donner le chétif animal ,
Le prend , le tâte ... Oh ! oh ! dit-il , ſon mal
Eſt peu de choſe. A ces mots il apprête
De grands ciſeaux dont Hortenſe frémit ,
Et vous découd le ventre de la bête.-
Ciel ! ... Arrêtez ... Elle s'évanouit.
Il va ſon train , & taillant chaque membre ,
D'un bel étui parvient à dégager
Un laid roquet fretillant par la chambre ,
Qui tout joyeux de ſe voir foulager ,
Sans regretter ſa parure acceſſoire ,
S'en va gaîment tapper le blanc- manger
Dont il n'a pu profiter dans fa gloire.
Par l'Auteur de la piece fur le Wisck
FEVRIER. 17746 25-
:
STANCES à M. de Buffon , fur fon pas-
Sage dans sa patrie ; par M. Baillot ,
Suppléant au College : envoyées à l'Académie
& lues dans la féance publique ,
le 5 Août 1773 .
D :
Ans cette enceinte , ma patrie !
Leve , leve un front triomphant ;
Réjouis - toi , mere cheri ,
Voici ton plus illuſtre enfant.
C'eſt dans ton fein qu'avec la vie
Il puiſa fon brillant génie ;
Célebre avec moi ſes ſuccès :
Heureux berceau de fon enfance ,
Tu donnas un Pline à la France ;
Ton nom ne périra jamais .
Jetons des fleurs ſur ſon paſſage ,
Accourez tous , ◊ Citoyens !
Venez lui rendre un juſte hommage ,
Venez unir vos voeux aux miens .
Ah ! mon coeur treſſaille à ſa vue !
Sans doute votre ame eſt émue
Comme la mienne en l'écoutant.
O jour le plus beau de ma vie !
J'ai fatisfait ma noble envie ,
۱
B3
22 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu Buffon ..... je ſuis content.
A fon afpect ma jeune lyre
Rend ſous mes doigts des fons plus doux :
C'eſt lui ..... je cede à mon délire !
C'est lui qui s'aflied parmi nous.
Buffon , dont les ſçavans ouvrages
Enleveront tous les fuffrages
De la juſte Poſtérité ;
Buffon , que , dès ſon vivant même
A marqué de ſon ſceau fuprême
La main de l'immortalité.
Qu'il ſera cher à la penſée
De ces favoris d'Apollon ,
Ce jour où leur nouveau Licée
S'ouvre pour recevoir Buffon .
Comme le dieu de l'harmonie
Charme les Nymphes d'Aonie
Par fes accens mélodieux ;
Avec quelle éloquence active
Il rend notre oreille attentive ,
Et peint la Nature à nos yeux !
Dans les entrailles de la terre
Il defcend juſqu'à ces métaux,
Source funefte & falutaire
Et de nos biens & de nos maux.
Il les épie à leur nailfance ,
Les fuit de l'oeil avec couſtance ,
Marque fur eux l'effet du temps.
i
FEVRIER. 1774. 25
Et , ſaiſiſant chaque nuance ,
Pour nous découvrir leur effence ,
Il remonte à leurs élémens .
Que ſon exemple nous endamme ,
Eleves du ſacré Vallon !
Eft- il pour éveiller notre ame ,
Eſt- il un plus noble aiguillon ?
Voyons ; voyons d'un oeil tranquille
L'eſſaim bourdonnant & futile
Des infectes de PHélicon ,
Et , lorſqu'ils iffleront de rage ,
Si l'un de nous ſe décourage
Qu'il jette un regard fur Buffon,
Contre lui l'Envie animée
Dreſſe ſes ſerpens meurtriers ;
En vain ſa bouche envenimés
Tente de fouiller ſes lauriers .
L'entendez vous déſeſpérée ,
De, ſes couleuvres entourée
Mugir ſous les pas de Buffon
Tandis qu'oubliant ſa victoire
Il vole au temple de Mémoire
Cueillir la palme d'Apollon .
Ainfi périt l'Hydre indomptable
Qui de Lerne infeſtoit les bords ;
D'Alcide le bras redoutable
Triompha de ſes vains effors
:
B 4
MERCURE DE FRANCE.
こ
Sa fable devient ton hiſtoire ,
Eſprit divin , qui vers la gloire
A pris un vol audacieux ;
Que te font les cris inutiles
De tous ces odieux reptiles ,
Quand tu t'élances dans les Cieux ?
२
Un jour , par un fort invincible
Notre globe qu'il a décrit ,
Tombera ſous la faux terrible
Du monſtre atlé qui nous pourſuit :
Mais tandis que , foule inactive
Nous végéterons fur larive
Des froides ondes du Leth
Cet aftre brillant de lumiere ,
Dans ſon immortelle carriere
Roulera ſans être arrêté..
1
1.
EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction
libre d'Ovide .
INSI NSENSIBLE Phaon , reconnoîtras - tu les
caracteres de cette épître ? Le nom de
celle qui les a tracés eft- il tout- à-fait forti
de ta mémoire ? Ingrat , ton coeur ne te
dit- il plus que c'eſt Sapho qui t'écrit ? Peutêtre
vas - tu demander pourquoi ce ton
FEVRIER. 1774.
25
plaintif? Hélas ! il convient à ma fituation
déplorable. Il fut un temps où l'écho
répétoit les fons mélodieux de ma lyre ;
déſormais il ne répétera plus que les accens
de ma douleur. Le ton funebre de l'élé.
gie a été inventé pour l'amante abandonnée
& trahie.
Malheureuſe ! le feu circule dans mes
veines. La fleur de ma jeuneſſe ſe fane.
C'eſt ainſi que , dans l'ardeur de la canicule
, le vent brûlant du midi , deſſeche
les moiſſons & flétrit la verdure. Je pleure
, & Phaon parcourt avec tranquillité
les riantes campagnes de la Sicile. Ma voix
ne s'accorde plus au ſon de ma lyre. Les
Muſes ne m'inſpirent plus. Elles fuient
une lamante déſeſpérée. Les aimables compagnes
de mon enfance n'ont plus à mes
yeux ces charmes qui me les rendoient ſi
cheres. La belle Anactorie a perdu ſes
attraits . La blonde Cydno & l'aimable
Athis ne font plus les mêmes . Je les
fuis , je ne ſonge qu'à Phaon , je ne
vis que pour Phaon.
O le plus chéri des amans ! je crois
te voir à chaque inſtant. Je contemple
encore ces beaux yeux dont l'éclat a été ſt
funeſte à mon repos. Tantôt je te vois
tenant la lyre , & je te prends alors pour
B5
26 MERCURE DE FRANCE:
Apollon; tantôt je te vois un thyrſe à la
main; & je crois voir alors l'aimable
Bacchus. Ces Dieux charmans auxquels
tu ne cedes point en beauté , ne furent
point inſenſibles. Apollon aima Daphné ,
Bacchus brûla pour Ariane ; l'une & l'autre
cependant ne furent pas favoriſées
des Muſes. Les chaſtes Soeurs du Permeſſe
m'inſpirerent des chants lyriques. Mon
nom ſera immortel parmi les races futures.
La gloire du poëte Alcée ne s'étendra
pas plus loin que la mienne. Nous rendrons
à jamais célebre l'iſle de Lesbos
qui nous a vu naître.
Si la Nature m'a refuſé les agrémens
du corps , elle m'a prodigué ceux de l'esprit.
Je n'ai point cette blancheur éblouisfante
qui faſcine les yeux des amans vulgaires
; mais Andromede , née ſous le
ciel brûllant de l'Ethiopie , avoit le teint
noir , & Perſée ne l'en aima pas moins.
La blanche colombe s'unit ſouvent au
pigeon d'un plumage différent. La tendre
tourterelle ne dédaigne pas fon amantfidele
, parce que fon plumage eſt noir.
Il fut un temps où j'étois belle à tes
yeux. Je m'en fouviens encore.(Les amans
perdent- ils le ſouvenir de leur bonheur ) ?
Ah! rappelle-toi ces momens heureux où
FEVRIER. 1774. 27
tu me preſſois tendrement ſur ton ſein.
Je chantois , & tu m'interrompois par des
baifers pleins de feu. Tes yeux peignoient
la volupté & la tendreſſe. Tu admirois
avec tranſport le fon de ma voix & les
vers tendres que l'amour m'inſpiroit. Ta
bouche collée fur la mienne , me juroit
alors de m'aimer toujours. Perfide ! où
font tes fermens ? Pourquoi fuis-je à Lesbos
? Phaon n'y eſt plus. Que ne ſuis-je en
Sicile ? C'eſt là que le parjure cherche à
faire de nouvelles conquêtes. Jeunes
Beautés , qui habitez les champs fleuris de
la Sicile , fayez les pieges que le plus
dangereux des hommes tend à votre ingénuité.
Renvoyez- le à Lesbos ; c'eſt
là que l'infortunée Sapho qu'il a trompée
, gémit ſans ceſſe. Il vous trompe
comme elle. Son langage , ſes fermens
l'expreſſion même de ſes yeux autrefois fi
tendres , tout eſt faux. O Vénus ; fi jamais
j'ai chanté des hymnes à ta louange ,
venge moi d'un perfide qui me fuit , &
qui s'eſt réfugié juſques aux pieds de tes
autels. *
Hélas ! la Fortune a épuisé ſur moi ſes
rigueurs . A l'aurore de mon âge , elle s'at-
•Vénus étoit adorée en Sicile ſous le nom d'Ericyna
MERCURE DE FRANCE. "
tacha à mon fort pour me poursuivre. Je
n'avois vu que fix printemps , & j'arroſai
déjà de mes larmes l'urne d'un pere.
Il me reſtoit un frere. Une femme artificieuſe
ſcut gliſſer dans ſon coeur le
poiſon de l'amour. Malheureuſe victime
de ſa paſſion , il s'oublia lui - même !
Honneur , fortune ; il prodigua tout pour
fon indigne conquête. Les conſeils que
mon amitié alarmée lui donna , l'éloignerent
de moi. Fugitif& déſeſpéré , il
parcourt les mers pour foutenir les reſtes
d'une vie languiſſante. Je n'ai qu'une fille .
Elle eſt dans cet âge heureux où le coeur
ne s'ouvre pas encore aux impreſſions
de la douleur. La tendreſſe maternelle
m'alarme fans ceſſe ſur ſon fort. Je crains
qu'un jour elle ne foit auſſi malheureuſe
que fa mere.
f
Parmi tant, de viciſſitudes , Phaon
étoit ma ſeule confolation. C'étoit pour
lui que je me parois de fleurs. C'étoit pour
plaire à ſes yeux , que j'ornois mes cheveux
de l'éclat des rubis , & des parfums
de l'Arabie. Vains ornemens ! ils me font
déſormais inutiles. Je voulois plaire à
Phaon , & Phaon n'eſt plus ici. Les mers
nous ſéparent. Je néglige à préſent le ſoin
de ma parure. Le Zéphire ne ſe joue plus
FEVRIER. 1774
dans ces treſſes charmantes que la main
de mon amant avoit formées. Mes che
veux flottent négligemment & fans apprêt
ſur mes épaules. Tout m'accable ,
tout me devient importun.
Heureuſe ſi l'abſence de l'objet chéri ,
eût pu éteindre le feu qui me dévore ! Que
je ſuis loin de cette douce fécurité qui
fuit l'indifférence ! Je le ſens , la plaie de
mon coeur eft incurable. Les Parques , auſſi
cruelles que toi , ont pris plaifir à tramer
les jours de ma vie infortunée. Je cherche
en vain le repos dans le commerce
des Muſes : j'y trouve toujours l'amour.
Pouvois-je réſiſter à tes charmes ? Une
foible mortelle pouvoit- elle contempler
fans danger ce teint de rofe , & ces yeux
dont l'éclat eût charmé les Divinités ?
Belle Aurore ! Combien de fois n'ai-je pas
craint que tu ne m'enlevaſſes mon amant?
Mais ton coeur étoit fixé , l'amour de Céphale
te captivoit. Lune brillante ! combien
de fois dans le filence de la nuit ne
t'es - tu pas arrêtée dans ton char d'argent ,
pour admirer mon cher Phaon dans les
bras du sommeil ? Ah ! fi Endimyon
n'eût ſcu te plaire , ſans doute je t'eufle vu
ma rivale. Vénus même n'auroit pu réfister
aux charmes qui m'ont réduite , ſi le
MERCURE DE FRANCE.
ſouvenir d'Adonis n'eût été gravédans
fon coeur.
O Phaon ! aimable jeune homme, la
gloire& l'ornementdeton fieele , reviens
reviens cruel , dans les bras de ta Sapho.
Je ne demande point que tu m'aimes :
fouffre ſeulement que je t'adore ; ne me
hais point. Ce n'eſt pas un crime de t'ai
mer avec tranſport. Cet écrit arrofé de
mes larmes ne dit- il rien à ton coeur ?
As- tu pu m'abandonner fans me dire le
dernier adieu ? Puiſque tu devois me quit
ter pour toujours , pourquoi m'avoir envié
la foible conſolation de te baigner de mes
larmes , de t'accabler de mes baifers ? Pourquoi
ne m'avoir laiſſé aucun gage de ton
amour ? Barbare ! mon coeur , ma vie ,
mon innocence même , tout étoit à toi ;
& tu ne m'as pas permis de te dire en
partant: Phaon , n'oublie point ta Sapho.
Que devins - je , grands dieux! lorſque
je fus informée de ton départ. Un froid
mortel glaça mon coeur. Madouleur concentrée
au - dedans , ne put s'épancher
parmes larmes. Je voulus parler ; la parole
expira fur mes levres. Abattue&confternée
, je ne pus prononcer que ton nom.
Bientôt un torrent de larmes coula de
mes yeux. Mon déſeſpoir éclata en reFEVRIER.
1774. 31
proches contre la perfidie des hommes.
Hors de moi , je déchirai mon ſein , j'ar.
rachai mes cheveux. Semblable à une
tendre mere qui ſuit au bûcher le corps
inanimé d'un fils unique ; je pouſſai
vers le ciel d'affreux gémiſſemens. J'appelai
Phaon , & Phaon ne me répondit
point. Mon frere , mon barbare frere ,
infulta à ma douleur , par le ris amer
de l'ironie. Toutes mes concitoyennes
furent témoins de mon déſeſpoir. Je ne
cherchai point à dérober à leurs yeux le
trait cruel qui me déchiroit. Mes larmes ,
mon viſage pâle & défait , tout m'auroit
trahi.
Cher amant ! ton image me pourſuit
fans ceſſe. La nuit, lorſque Morphée ré
pand fur moi fes pavots , je te vois à mes
côtés. Je te tends les bras. Je te preſſe
contre mon fein. Mes baifers raniment
tes yeux mourans & accablés ſous le
poids de la volupté. J'entends encore ta
voix enchantereſſe répondre à mes foupirs.
Chere illuſion ! Elle s'évanouit au
lever de l'aurore. Alors mon bonheur
fantaſtique diſparoît. La clarté du jourme
devient inſupportable. Je fuis dans les
antres des rochers , & dans les forêts , autrefois
les temoins de nos plaifirs.Jejre
32
MERCURE DE FRANCE:
connois cette grotte ruſtique , où tu me fis
le premier aveu de ton amour. Je recon
nois ces arbres touffus , où ſont encore gravés
ton nom & le mien. Que ces lieux
ſont changés ! je n'y retrouve plus celui
dont la préſence me les rendoit ſi chers.
Je parcours feule & déſeſpérée ces riantes
prairies que nous parcourûmes autrefois
enſemble. Je vois encore ce tendre gazon
où Phaon voloit des bras de l'amour ,
dans ceux du repos. Alors des larmes
s'échappent de mes yeux , & je dis en ſoupirant:
c'eſt ici que l'ingrat me jura de
m'aimer toujours. Toute la Nature ſemble
partager ma douleur. Ces fleurs qui s'embelliffoient
à l'aſpect de nos plaiſirs , ſe flé.
triffent & languiſſent ſur leur tige desſéchée.
Les oiſeaux ne voltigent plus dans
ces bocages. Ils ne chantent plus leurs
amours . La malheureuſe Procné déplore
ſa diſgrace. Elle redemande Ithis à l'écho
des bois. Elle pleure la mort d'un fils ,
& Sapho regrette l'absence d'un amant.
Le doux zéphire ne folâtre plus avec les
fleurs ; il n'agite plus le feuillage de arbres.
L'abfence de Phaon attrifte tous
les objets .
Dans le réduit obfcur d'un bois folitaire
, eſt une fontaine qu'une ancienne
tradition
FEVRIER. 1774. 33
tradition a conſacrée. Ses eaux claires &
limpides font bordées d'un gazon toujours
fleuri. Un feuillage épais en interdit
l'accès aux rayons du ſoleil. Un foir , au
clair de la lune , je m'endormis dans cet
aſyle champêtre. Je crus voir une Nayade
fortir de la fontaine & s'arrêter devant
moi. Elle étoit triſte , & , me regardant
d'un air compatiſſant , elle ſembloit partager
mes peines. Sapho , me dit-elle ,
malheureuſe Sapho , tu peux éteindre le
feu qui te conſume. Dirige tes pas vers
le promontoire conſacré à Apollon. Précipite-
toi dans la mer , & tu ſeras guérie.
Deucalion enflammé d'amour pour l'inſenſible
Pirrha , monta fur le rocher de
Leucate , & ſe précipita dans les flots.
Auffi- tôt fon coeur fut libre , & la cruelle
Pirrha commença dès - lors à ſoupirer.
Depuis ce temps , ce promontoire a toujours
été le refuge des amans déſeſpérés.
Ainſi parla la Nymphe , & elle diſparut
auſſi- tôt. Je me réveillai ſaiſie de crainte.
Mes joues étoient inondées de larmes .
Belle Nayade , je ſuivrai tes conſeils.
J'irai , oui , j'irai fur le rocher de Leucate.
Je me précipiterai dans la mer. L'Amour
me pretera ſes aîles. Le Zéphir ſoutiendra
le poids léger de mon corps.
C
34 MERCURE DE FRANCE.
Lorſque j'aurai oublié l'ingrat qui cauſe
tous mes malheurs , je conſacrerai ma lyre
àApollon ; ma lyre fur laquelle j'ai chanté
mes amours .
:
Homme dur & inſenſible ! pourquoi
me forces - tu de chercher dans la mer un
remede à mes maux. Reviens , & ta préfence
me rendra ce bonheur qui s'eſt évanoui
comme un ſonge. Reviens , tu ſeras
mon dieu , tu ſeras monApollon. Que
dis -je ? Peut-être ton coeur, plus dur que
les rochers , triomphera-t'il de ma mort.
Ah ! du moins , ſi je pouvois te ferrer
encore une fois dans mes bras , & me précipiter
avec toi ; je ne me plaindrois
point de ta cruauté.
Jeunes filles de Lesbos , vos chants
n'accompagneront plus le fon mélodieux
de ma lyre. Vous ne vous aſſemblerez
plus au- tour de moi , pour m'entendre
chanter mes amours. L'aimable mortel
qui m'inſpiroit n'eſt plus ici. Je puiſois
dans ſes yeux cet enthouſiaſme divin qui
m'élevoit l'ame. Sa préſence allumoit le
feu de mon génie. Un feul de ſes regards
enflammoit mon imagination , & faifoit
naître dans mon coeur l'extaſe du ſentiment.
Il n'eſt plus ici. Jecherche en vain
à le toucher par mes prieres. Il ne m'en
FEVRIER.. 1774. 35
tend plus. Mes foupirs ne parviennent
point juſqu'à lui.
Ah! fi , du haut d'un rocher ,je voyois
un jour les voiles de ton vaiſſeau flotter
dans les airs ; puiſſe alors la déeſſe de Cythere
, calmer l'impétuoſité des flots ! Que
l'Amour prenne lui-même le gouvernail ,
& que l'haleine des Zéphirs enfle doucement
les voiles ! Mais ſi cet eſpoir eſt
vain ; fi Sapho doit être pour jamais féparée
de fon cher Phaon , annonce moi
mon malheur. J'aurai alors recours à la
plus triſte des reſſources , au rocher de
Leucate. Le danger ne m'effraye point ,
pourvu que je puiſſe eſpérer un fort plus
heureux.
Par M. D..... , de Chartres.
5
7
ODE A LYDIE,
!
Imitée de la 8°. du premier livre d'Horace.
LYDIE
1
דכ.
YDIE , auprès de toi , victime de tes charmes ,
Sybaris a perdu des momens glorieux ;
Il fuit le champ de Mars , il néglige ſes armes ,
Il cede fans effort au pouvoir de tes yeux.
Nous ne le voyons plus ſe battre dans l'arene ,
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
Lui qu'un ſoleil brûlant excitoit aux combats :
Loin de ces jeux brillans ſa tendreſſe l'entraîne ;
Il eſt enchaîné dans tes bras .
La molleſſe a flétri ſa gloire ,
Il préfere aux lauriers les myrtes de l'amour ,
Tandis que ſes rivaux volent à la victoire ,
Que , par toi , l'imprudent a perdu ſans retour.
A fon penchant perfide , hélas ! il s'abandonne ,
Ses courſiers négligés ont perdu leur ardeur ;
Eh ! qu'importe à préſent que ta main le couronne ?
Tu ne peux lui donner les lauriers du vainqueur.
Le Tibre a ceſſe de lui plaire ;.
Il roule une onde falutaire ,
Les lutteurs dans ſes flots vont ſe déſaltérer ;
Ah ! Lydie eſt l'objet que Sybaris préfere ;
Près d'elle , il aime à s'enivrer
De l'encens impur de Cythere.
L'huile des combattans flatte peu ſes defirs ,
Il ſe livre aux tranſports d'une ardeur inſenſée ;
Ses beaux jours ſont perdus , & fon ame abuſée
Ofe facrifier ſa gloire à ſes plaiſirs.
Tel , goûtant les douceurs d'une perfide joie :
Dans l'ifle de Scyros , fuyant les murs de Troye
Le terrible enfant de Thétis ,
Aux genoux de Déidamie ,
Par une lâche ardeur voit ſon ame afſervie ,
Et laiſe triompher le perfide Paris .
T
Par M. Guittard cadet , de Limoux
en Languedoc.
FEVRIE R. 1774. 37
OM
LES YEUX gatent le Coeur.
Conte.
Npeut , fans être belle , avoir la taille leſte,
Et je ne ſais quoi de touchant :
Aimables laides , j'en atteſte
Un fidele miroir ; il vous en dit autant .
Votre empire eſt plus doux , votre amour plus conſtant,
La beauté n'est qu'un don funeſte ,
Les yeux gâtent le coeur , une Sapho l'a dit ,
Oferoit- on la contredire ?
Je récitois ce trait à la jeune Thémire ,
Quand tout- à- coup on nous apprit
Que le galant Cléon , des amans de la belle
Le plus volage & le plus beau ,
Avoit reçu des mains d'une prude rebelle
Un coup d'aiguille , ou de ciſeau ,
Tout au travers de la prunelle.
. Eh ! bien tant mieux , s'écria-t'elle
Le Ciel accomplit mon ſouhait ,
Les yeux gåtent le coeur , Cléon fera parfait.
Le lendemain notre donzelle ,
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
En revoyant Cléon , recula de frayeur ,
Et dit ingénument : les yeux gâtent le coeur.
Bientôt des larmes abondantes
Se joignirent aux cris d'une amere douleur.
Que faites-vous , lui dit une de ſes ſuivantes ?
Avec vos beaux romans , avec votre bon coeur ,
Voilà vos yeux rougis à faire peur !
Confolez-vous , Mademoiselle
Et le plutôt ſera le mieux ;
Une inſenſible eſt toujours belle;
C'eſt le coeur qui gâte les Yeux.
4
1
T
Par M. de la Louptiere.
LO
EPITRE à Madame Drouin , qui , après
avoir fait les délices du théâtre de Toulouse
, & avoir habité aux environs de
cette ville une maison de campagne ap..
pelée Mon-plaiſir , s'est engagée pour
quelque temps à la Comédie de Bruxelles.
Vous
qus dont la ſageſſe riante
Aux amans de Thalie offre un nouvel attrait ;
:
FEVRIER. 1774. 39
Vous , d'une foubrete piquante
Le modele le plus parfait ,
Avez-vous dans vos jeux oublié que Toulouſe
De ſes droits fut toujours jalouſe ?
Je l'ai vue exhaler ſes plaintes , ſes regrets ;
eut-on cueillir ailleurs des couronnes plus belles ?
Depuis que vos talens , tels que des feux folets ,
Ont entraîné les Ris aux marais de Bruxelles ,
En vain vers la Garonne un champêtre manoir
Rappelle leur troupe folâtre :
Sou bocage , qui fut leur plus digne théâtre ,
Renaſt ſans ranimer les jeux & leur eſpoir :
Le nom de Mon-plaiſir eſt tout ce qui lui reſte.
Les concerts de ma Muſe agreſte
Pouvoient- ils remplacer la douceur de vous voir ?
Tout languit , tout reſſent votre abſence funeſte .
Quelquefois , au retour d'un paiſible boſquet ,
Et des erreurs d'un labyrinthe ,
Où des pas de Thalie on vient chercher l'empreinte ,
Je ne fais quel trouble ſecret ,
Me ramenant à l'hermitage ,
Fixoit fur un paſtel mes yeux & mon hommage.
Si le crépuscule du ſoir
Au ſalon venoit me ſurprendre ,
Lifant le roman le plus tendre ,
J'allois réver dans le boudoir ;
T
Quel charme regne encor dans l'air qu'on y reſpire!
Et qu'il meloit d'ivreſſe aux accens de ma lyre !
C4
L
40 MERCURE DE FRANCE.
Pour chanter les feux de l'Amour
J'avois bien choiſi mon ſéjour.
Fidele ami des arts , le Toulouſain ſouhaite
Que cette agréable retraite
Rentre en votre pouvoir à votre heureux retour :
C'eſt pour les Talens qu'elle eſt faite ,
Et , quoique je renonce à ce traité jaloux
i
Qui pour long temps m'en rend le maître ,
Les côteaux champenois où les dieux m'ont fait naftre
Paris même , Paris qui remplit tous mes goûts ,
N'offrent pas à ma Muſe un aſyle ſi doux ;
Elle n'eſt pas transfuge : eft-on tenté de l'être ,
Lorſque l'on a ſigné des accords avec vous ?
Par le même.
TRADUCTION libre des Fables Angloifes
, par M. R. d'Avignon , Docteur en
drott.
LE PAYSAN & LE MATIN.
DANS cette contrée où le Nil , ce Roi
des fleuves , répand l'abondance avec ſes
FEVRIER. 1774. 41
eaux , un payſan veuf élevoit avec un
ſoin vraiment paternel , ſon petit enfant ,
l'unique héritier qui lui reſtoit de fon
épouſe , qu'il avoit plus aimée que ſa vie ,
pendant tout le temps qu'il avoit habité
avec elle. Une affaire preſſante furvient ,
& l'oblige de fortir de ſa cabane ruftique.
Il n'étoit pas beſoin que ce pere tendre
endormît le petit enfant par des chanſons
; il dormoit déjà dans ſon berceau.
Un matin étoit couché auprès de lui , &
c'eſt ſur ſa fidélité que l'homme de campagne
ſe repoſa pour garder ſa maiſon.
Son affaire finie , il ſe hâte de revoir
fon bien - aimé nourriſſon. Il leve le loquet
; car il n'y avoit point d'autre barreau
ni d'autre clôture à ſa petite cabane.
Le matin , par ſa façon d'aboyer &
ſon empreſſement à faire jouer ſa queue ,
(eh! la perfidie ſe trouva- t- elle jamais
dans cet animal ? ) exprime , ce ſemble ,
un ſentiment de joie , plus fort qu'à l'ordinaire.
Il s'entrelace dans les jambes de
ſon maître , & ne ceſſe pas de le careſſer.
Mais quelle fut la ſurpriſe du pere !
Il voit fon chien tout couvert de fang; fa
gueule effroyable le diſtilloit encore , &
donnoit des indices qui faisoient ſoupçonner
quelque meurtre. Le pere épou
C5
42 MERCURE DE FRANCE,
vanté regarde autour , fans découvrir ſon
enfant , l'unique objet de ſa tendreſſe.
Le berceau étoit renverſé. L'effroi , le
déſeſpoir dans l'ame , il jette un regard
farouche ſur tout le reſte. Chaque objet
lui confirme le malheureux fort de fon
fils , & il ne voit plus dans ſon chien
que le meurtrier de cet enfant chéri. II
s'abandonne alors à la fureur , s'arrache
les cheveux , jure d'abattre d'un coup de
hache qu'il tenoit à la main, la tête du
coupable , & fur le champ le matin eſt
cruellement tué. Le campagnard court
enſuite vers le berceau , le leve , & tout
étonné il voit ſon petit enfant endormi ,
ſans avoir reçu le moindre mal. Auprès
de lui il apperçoit un ſerpent monstrueux ,
fraîchement déchiré & faignant encore ;
de forte qu'il étoit évident que ce chien
fidele , & trop inhumainement immolé ,
avoir tué le ſerpent , pour défendre le fils
de ſon maître & l'arracher à la mort. La
fable dit que , dans le combat, l'enfant &
le berceau avoient été renverſés .
Il en doit être d'un ami comme d'une
autre perfonne ; ne le condamnez jamais
fans l'entendre. 2
し
FEVRIER. 1774. 43
LE BERGER PATRIOTE.
Lorſque les animaux avoient la raiſon
en partage , un troupeau de moutons ,
amateur de la liberté , voulut ſe choifir
un berger pour le garder & le défendre,
Les moutons de ce temps -la avoient , ainſi
que les citoyens d'Angleterre , le droit
de voter. Parmi les payſans qui ambitionnoient
ce poſte, il s'en trouva un doué
de toutes les qualités propres à fubjuguer
les eſprits. Il élevoit hautement la voix
en faveur de la liberté , il careſſoit la gent
moutonniere , & ne ceſſoit de lui donner
des marques de fon zêle apparent. Les
moutons , ainſi que les hommes , ſe laisfent
prendre à la flatterie. L'adroit campagnard
affiche la généroſité , fait des
préſens aux uns & aux autres , marque
à tous beaucoup d'attention L'herbe
tendre leur eſt prodiguée , & c'eſt tou
jours de l'eau la plus fraîche & la plus
limpide qu'il leur fait boire. Le jour de
l'élection arrive ; le fin matois eft choiſi
pour berger , fans que perſonne y mette
la moindre oppoſition. Rien de plus vrai
que le proverbe : Les honneurs changent
les moeurs. On ne voit plus de zêle patrio .
tique dans le nouveau berger; il ceffe
44 MERCURE DE FRANCE.
d'être le ſoutien du bien public; les moutons
ne paſſent plus ſur la montagne ; ils
ne vont plus ſe déſaltérer dans de clairs
ruiſſeaux. Le filet tiſſu par le démon de
la corruption , avoit été tiré , & le poiſſon
étoit pris. Le nouveau deſpote ne parle
que d'obéiſſance , du pouvoir des bergers
, & de la fidélité qui doit ſe trouver
dans les moutons . Il les dépouille cruellement
de leur laine , ſans avoir égard ni
au temps ni à la ſaiſon; il les traîne au
marché , les agneaux nés libres font inhumainement
vendus ; & ſi les animaux
bêlans font entendre leurs juſtes plaintes ,
il leur répond avec un air moqueur :
Ceux qui font affez foux pour ſe vendre
à prix d'argent , ne doivent jamais ſe
plaindre de leur esclavage. Permettez
moutons mes amis , que je vous le diſe ;
je vous ai achetés , ne trouvez donc pas
mauvais que je vous vende.
La morale , Monfieur ? .... je ne ſuis
pas aſſez fôt que de tenir le miroir devant
un aveugle.
LE GÉNIE , LA VERTU &
LA RÉPUTATION.
Le Génie , la Vertu & la Réputation
convinrent enſemble de parcourir l'AnFEVRIER.
1774. 45
gleterre , pour y examiner ce que la nation
offre de remarquable & de curieux;
mais , dirent- ils de concert , comme nous
ne ſaurions prévoir les événemens qui
peuvent nous arriver , il faut fixer un
endroit où nous nous retrouvions , fuppoſé
que nous venions à nous ſéparer les
uns des autres. Le Génie ſe leva le premier
, & leur parla ainſi : Si ma mauvaiſe
fortune me fait égarer , j'irai devant le
tombeau de Shakeſpéar , pour m'y tenir
humblement poſterné: ce ſera là que vous
*me reverrez , ou bien à l'ombre de ce
bois champêtre & touffu d'où Milton
faiſoit entendre les ſons éclatans de ſa
•voix aux eſprits céleſtes , ou enfin dans
cette grotte où Pope , plongé dans deprofondes
réflexions , reçut les premieres
inſpirations de la poësie.
La vertu prit alors la parole , la tête
penchée & pouffant un ſoupir de langueur:
Hélas ! il n'eſt que trop vrai , dit.
elle , & je ſuis forcée de l'avouer: je n'ai
que peu d'imitateurs. Si jamais vous êtes
privés de ma préſence , allez dans les
temples pour me trouver. Au cas qu'on
ne m'y donne point d'aſyle , j'en chercherai
dans les ſuperbes palais & au milieu
des lambris dorés ; je tâcherai de
46 MERCURE DE FRANCE .
paroître avec une noble fierté dans les
riches appartemens des grands Seigneurs .
Si mes efforts font vains , j'irai dans quelque
cabane éloignée du tumulte , inconnue
à l'orgueil , & à l'abri des paffions.
C'eſt dans ce berceau des plaiſirs tendres
& purs que vous me trouverez à toute
heure.
7
Il n'en eſt pas de moi comme de vous
reprit la réputation avec beaucoup de vérité
; une fois qu'on m'a perdue , on ne
me retrouve jamais.
L
T
'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du Mercure du ſecond vol. de
Janvier 1774 , efſt Léchefritte ; celui de
la ſeconde eſt Quinola , ou valet de coeur
au jeu de Reverſis; celui de latroiſieme
eſt le Fufeau. Le mot du premier logogryphe
eſt Ail , où l'on trouve az , lia ,
la, ali, celui du ſecond eſt Trépas , où
l'on trouve repas.
F
Le
ENIGME.
ILLE d'un pere malheureux ,
Je ſuis encor plus malheureuſe;
:
L
FEVRIE R. 1774. 47
Mon fort eft des plus rigoureus ,
L'on me croit riche , & je ſuis gueuſe .
Si quelqu'un me reçoit chez lui ,
C'eſt qu'il eſt trompé par ma mine ;
Je rougis du défaut d'autrui ,
Dans le moment qu'on m'examine.
Après avoir trompé ſouvent ,
Quoique fans deſſein de le faire ;
Il arrive ordinairement ,
Que je cauſe la mort à mon pere.
4
Par M. D. L. P.
Je
AUTRE.
e ſuis un meuble fort commode ,
Et , quoiqu'ancien , toujours de mode;
Aufli chacun veut-il m'avoir :
Juſqu'aux pieds des autels on peut m'appercevoir.
En cent réduits divers je fais ma réſidence ;
Je ſuis fur le bureau d'un homme de finance ;
Le ſçavant près de lui m'a dans fon cabinet ;
Je fers au voyageur à table , au cabaret ;
Au même endroit , comme une ſouche ,
Je reſte, à moins qu'on ne me touche ;
Cependant j'ai par fois un certain mouvement :
• Pauvre.
48 MERCURE DE FRANCE.
La nuit comme le jour utile également ,
Mon emploi le plus ordinaire ,.
Eſt de faire aller & venir
Gens à qui cela ne plaît guere
Et qu'à force de coups je ſçais faire obéir ;
Coups donnés de façon à ne les point ſentir.
Lorſqu'au gré de tes voeux ainſi je me comporte ,
Lecteur , fût- il jamais procédés plus criants ?
Pour les ſervices que je rends
Cruel , le plus ſouvent tu me mets à la porte.
L
Par M. Houllier de St Remi.
BIEN
AUTRE.
DIEN qu'on redoute ma préſence ,
Lecteur , je crois , fans me vanter ,
Qu'on ne fauroit me diſputer
L'éclat d'une illuſtre naiſſance :
La déeſſe de la Beauté,
La tendre Vénus eſt ma mere;
Et le dieu de la Volupté ,
L'enjoué Bacchus eft mon pere.
T
:
Par un Chapelain de Dourdon ,
á Senlis.
1
AUTRE.
FEVRIER. 1774. 49
NON,
AUTRE.
ON , ſur la terre , il n'eſt plus de juſtice !
C'eſt la loi du plus fort qu'on voit en exercice !
J'en ſuis la preuve , hélas ! on force ma maiſon ;
On en enleve la cloifon ,
On m'en arrache , on me dévore :
Et moi , pauvre pécore ,
Je ne dis pas le mot .
Il faut étre bien folt
Ne pourrois -je donc pas payer de ma perſonne ?
Puiſqu'on prétend que je raiſonne.
Par la même.
LOGOGRYPΗ Ε.
PLUS
LUS ſolide qu'un vain plumage ,
Point ne me portent les oiſeaux ,
Mais bien les habitans des eaux ;
Nature tout exprès me fit pour leur uſage :
Sans tête je deviens un oiſeau paſſager
Petit , mais très-bon à manger.
D
50. Mercure de France.
Chanson .
IrMajeur.
Inspireparfonhumeur nobreth.Philo
so-phe original,Youloitunjour me
faire accroireQuedansle monde:
tout estmal;J'e-tois chéri de mon
Is -me- neMon coeurne devi- rott
plus rien Notresavantperdit sa
peine Lefoutins quetoutétoitbien, Jesou
tins quetout étoit bien. Da Capo
* Les paroles ſont de M. de Launay.
* Muſique de M. Tiffier.
Fevrier.1774 .
51.
UnautrejourquemaBergereRe -fu =
M
sudebaifer mon chien, UnPhilo-1o -phe :
moinssevere,Vintme direque tout:
eftbien.Je to ouraicenouveausystéme
D'unridiculefans é-gal: Je crai
gnois unrefurmoimême,Jesou-tins que :
toutétoit mal,Je sou- tins que...
tout étoit mal
Ce n'eſt point la brillante aurore
Qui pour moi produit de beaux jours ,
Le charmant objet que j'adore
En peut ſeul embellir le cours.
Lui ſeul fixe de ma fortune
Et les faveurs & les revers :
Loin d'Iſmene tout m'importune ,
Mon Iſmene eſt mon univers.
Da
52 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
* Orphanis , tragédie de M. Blin de Sain-
More, repréſentée pour lapremiere fois
par les Comédiens ordinaires du Roi ,
le ſamedi 25 Sept. 1773. Prix , 36 Г. А
Paris , chez Delalain , libraire.
St
, I l'on n'écrivait que pour la capitale
il ſerait à - peu - près inutile de parler de
cet ouvrage. On n'aurait perſonne à détromper.
L'opinion publique eſt ſi connue
& fi prononcée depuis l'impreſſion
de cette tragédie , qu'il eſt impoſſible à
qui que ce ſoit , & peut - être à l'auteur
lui - même , de s'y méprendre de bonne
foi. Mais d'autre raiſons ont engagé à
faire cet article. Les perſonnes de province,
les Etrangers qui ont entendu parler
d'une Orphanis qui a eu du ſuccès , &
qui eſſayant de lire cette piece , croient
qu'à Paris l'on a perdu le jugement , &
déplorent la honteuſe décadence où le
théâtre eſt réduit. Il faut bien leur dire
pour notre juſtification quelle a été l'es-
* Cec Article & les deux ſuivans font Le M. de la
Harpe
FEVRIER . 1774. 53
pece de ſuccès dont ce drame a joui , fur
quoi il étoit fondé , & ce qu'on en penſe
généralement. Quant aux louanges données
par écrit à ce même ouvrage , c'eſt
ici plus que jamais l'occaſion de faire apprécier
ce trafique d'éloges conftamment
donnés à ce qui eſt mauvais par des juges
qui ne peuvent par louer ce qui eſt bon.
Un expoſé très - ſuccinct du plan d'Orphanis
, fera voir d'un coup d'oeil ce qu'il
en faut penſer. Nous dirons enſuite un
mot du ſtyle.
Orphanis eſt une veuve Tyrienne
d'un ſang obſcur , dont le pere , l'époux
& deux enfans au berceau ont été maſſacrés
à la priſe de Tyr par Séſoftris.
Ce conquérant a fait venir Orphanis dans
fon palais , on ne fait pourquoi. Il fallait
le dire. Cette Orphanis eſt ambitieuſe
& n'aſpire à rien moins qu'à régner. L'amour
que conçoit pour elle Arcès , le neveu
de Séſoftris , lui donne les plus hautes
eſpérances. Il lui propoſe d'abord le rang
desa maîtreffe . Elle en eſt étonnée. On a
peine à concevoir cet étonnement. C'étoit
aſſurément la propoſition la plus naturelle
à lui faire. Il eſt même impoſſible moralement
que le neveu de Séſoftris , quelque
amour qu'on lui ſuppoſe , s'offre d'abord
pour époux à une étrangere orpheline , obs-
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
cure & captive. Il eſt vrai que dans le
cours de la piece , elle ſe dit :
Veuve d'un Etranger , fameux par cent conquetes ,
mais comme on ne fait pas même le nom
de cet étranger , de ce Syrien fameux par
cent conquêtes , dont jamais perſonne n'a
entendu parler , on n'eſt pas fort frappé
de cette ſuppoſition gratuite , qui ne releve
pas beaucoup Orphanis aux yeux du
ſpectateur , & qui ne peut pas même
donner une grande idée de l'imagination
de M. Blin.
Mais voici un autre trait de cette
même imagination qu'on ne trouvera
peut- être pas beaucoup plus heureux. Il
y a une loi en Egypte , établie par le plus
fage defes rois , en vertu de laquelle l'héritier
du trône a droit de demander une
grace à ſon choix , lorſqu'il remporte la
victoire pour la premiere fois fur les ennemis
de l'Etat. Arcès , vainqueur des
Crétois rebelles , ne manque pas , en conféquence
de cette loi, de demander Orphanis
en mariage , précisément dans le
même moment que l'Envoyé Crétois demande
Arcès pour la fille d'Idoménée ,
& que Séſoftris vient de promettre cette
alliance. Voilà le noeud de la piece. On
voit que la ſituation d'Arcès eſt préciſé
FEVRIER. 1774. 55
ment celle de Dom Pedre dans Inès , à
l'intérêt près qu'Inès inſpire , & qu'Orphanis
n'inſpire point du tout. Arcès ſe
croit intéreſſé par la loi à exiger qu'on
lui donne Orphanis , quoiqu'aſſurément
il n'ait point le droit d'exiger de Séſostris
un parjure. Mais quoi de plus abfurde
, s'il faut parler ſérieuſement , que
cette prétendue loi qu'on ne connaît pas
plus que les cent conquêtes du fameux
étranger ? Est-il permis d'appuyer une tragédie
ſur une ſuppoſition ſi étrange ? Il
faut au moins quand on ſuppoſe une loi ,
que cette loi ſoit vraiſemblable. Et dans
quel pays policé a-t -on pu établir cette
loi extravagante qui peut renverſer l'Etat ?
Comment imagine-t-on de l'attribuer au
plus fage des Rois , chez un peuple répu
té l'un des plus ſages de l'Antiquité ? C'eſt
pourtant fur ce ſeul pivot que roule toute
la piece. En vérité , bâtir un ouvrage fur
un pareil fondement, ce n'eſt pas ſeulement
ſtérilité d'imagination , c'eſt un défaut
abſolu de bon ſens.
Séſoftris qui vient de prendre des engagemens
avec l'Envové de Crête pour
le mariage d'Arcès avec la fille d'Idoménée
, refuſe , comme il le doit , Orphanis
à fon neveu. Il devrait de plus s'indigner
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
de cette union ſi diſportionnée, & qui
ne peut être excuſable qu'aux yeux d'Arcès.
A peine en dit- il un mot. Arcès ſe
refuſe abſolument à l'hymen qu'on lui
propoſe , & ne peut oppoſer que de trèsmauvaiſes
raiſons à celle que lui donne
Séſoftris. Ce Prince a engagé ſa parole ,
&, en admettant même l'inconcevable loi
dont nous parlions tout à l'heure , il n'y
a point de loi qui ordonne qu'un Prince
manque à ſa parole, fur- tout lorſqu'il eſt
queſtion d'un traité qui donne la paix à
ſes peuples. Arcès qui eſt dans la même
ſituation que le D. Pedre d'Inès , dit préciſément
les mêmes choſes , mais les dit
beaucoup plus mal. Il offre de faire la
guerre aux Crêtois , & Seſoftris s'étend ,
comme Alphonſe , ſur les malheurs de la
guerre. Si l'on ſe donnait la peine de rapprocher
ces morceaux , l'on verrait combien
les vers de la Motte , quoique juſtement
critiqués , font au - deſſus des répétitions
de ſon copiſte M. Blin.
Arcès apprend ſon déſaſtre à Orphanis
qui ſe prépare à mettre en oeuvre tous les
artifices dont elle eft capable pour armer
le Prince contre Séſoſtris . L'oncle & le
neveu ont enſemble une ſeconde ſcene
où le jeune Arcès s'emporte avec l'indécence
la plus déplacée contre un oncle à
FEVRIER. 1774. 57
qui il doit tout, dont il n'a nul ſujet de
ſe plaindre , & qui l'écoute avec une merveilleuſe
patience. Séſoftris fait arrêter
Orphanis , & Arcès oſe le menacer de ſe
porter aux dernieres extremités , ſans que
le Monarque , qui devrait punir cet outrage
, faſſe arrêter un jeune audacieux
qui le traite avec cette indignité. Il prend
le parti d'aſſembler le conſeil. Ce moyen
qui n'eſt pas trop tragique , eſt froid dans
Alphonſe qui pourtant doit prononcer
fur la condamnation d'un fils qui s'eſt
rendu coupable de crime d'Etat , en prenant
les armes contre lui. Qu'on juge
combien ce moyen eſt encore plus froid
& plus déplacé , lorſqu'il n'eſt queſtion
que de s'aſſurer d'un jeune extravagant
qui aime une avanturiere. Quoi qu'il en
foit , pendant qu'on aſſemble le conſeil ,
Orphanis qu'Arcès délivre les armes à la
main , lui fait entendre , le plus adroitement
qu'elle peut , que , dans de pareil.
les occaſions un amant tue fon oncle
pour épouſer ſa maîtreſſe. Elle lui remet
un poignard & le quitte. C'eſt ici la ſituation
du Barnevelt Anglais. Nous en
parlerons tout - à - l'heure. Séſoftris ne
manque pas de venir tout seul la nuit à
l'endroit où ſon neveu l'attend le poi-
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
gnard à la main. Il prie Dieu de rendre
la raiſon & la ſageſſe à ce pauvre neveu ,
qui en effet en a grand beſoin. Arcès l'entend
,jette fon poignard & tombe à ſes
pieds. Orphanis arrive , voit ſes eſpérances
trompées , & ſe tue.
Tel eſt le fonds de cet ouvrage. Il eſt
aiſé de voir d'abord qu'il ne peut y avoir
d'intérêt, En effet à quoi peut-on s'intéreſſer
? Ce n'est pas à l'amour d'Arcès pour
une femme ambitieuſe & cruelle qui ne
l'aime point. Que peut- on defirer ? Car
il faut toujours qu'un drame préſente
un objet d'eſpérance ou de crainte. Tout
ce qu'on peut fouhaiter , tout ce qui peut
arriver de plus heureux , c'eſt qu'Arcès ne
foit pas la dupe d'Orphanis , & qu'il
n'égorge pas fon oncle. Certainement ce
n'eſt pas- là un intérêt qui puiſſe remplir
l'ame pendant cinq actes. On ne peut pas
non plus reſſentir beaucoup de terreur.
Le danger de Séſoftris , le ſeul objet de
crainte que l'on puiſſe avoir , ne commence
qu'à la fin du se acte. Encore le meurtre
eft- il fi atroce & fi peu vraiſemblable ,
qu'on ne peut pas le craindre véritablement.
Cependant l'inſtant où le jeune
homme , preſſé par ſes remords & attendri
par les voeux que Séſoftris forme pour lui ,
FEVRIER. 1774. 59
jette ſon poignard loin de lui& embraſſe
les genoux de ſon oncle , cet inftant eft
le ſeul qui produiſe quelque émotion
après quatre actes de la plus ennuyeuſe
langueur. Cette ſcene eſt une imitation
très- faible de la fameuſe ſcene du Marchand
de Londres. L'oncle de Barnevelt
poignardé par fon neveu , s'écrie en tombant:
mon Dieu , recevez mon ame &
prenez pitié de mon cher neveu. A ces
mots le malheureux jeune homme jette
ſon maſque & fon poignard , ſe précipite
fur fon oncle expirant: eh! c'eſt lui , c'eſt
ce neveu qui vous aſſaſſine. Le généreux
viellard meurt en demandant au Ciel la
grace de fon aſſaſſin , & en le ferrant dans
ſes bras. Cette ſituation eſt déchirante.
C'eſt le comble de l'horreur mêlée à l'artendriſſement;
& le comble de la difficulté
& du génie ſerait de rendre le meurtre
vaiſemblable & fupportable. M. Blin
était fort loin de pouvoir même le tenter.
Mais , malgré la faiblaiſſe de l'imitation
& du ſtyle , il n'a pu détruire le fonds
d'intérêt que produit ce moment du drame
anglois.
Au défaut d'intrigue & d'imagination
dans le plan , ſe joint dans Orphanis le
défaut des caracteres & des convenances .
60 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt bien extraordinaire qu'on ait été
choiſir le grand Séſoftris pour en faire un
imbécille. Il eſt avili & gourmandé par
tous ceux à qui il parle , même par l'Ambaſſadeur
Crétois qui lui fait preſque
avouer qu'il a fait une guerre injuſte. II
eft fur - tout indécemment maltraité par
fon neveu , & n'oppoſe que la douceur&
les prieres aux emportemens inſenſés &
aux menaces injurieuſes d'un jeune homme
à qui il devrait impoſer ſilence d'un
mot. Il s'en faut bien que D. Pedre parle
ſur ce ton au ſévere Alphonſe. Les convenances
font parfaitement gardées , mais
M. de la Motte avait de l'eſprit , & l'esprit
ſert à tout.
Si le caractere de Séſoſtris eſt abſolument
dépourvu de la dignité qu'il devait
avoir , il fuit de ce que nous venons de
dire , que celui d'Arcès manque de toutes
les nuances qui pouvaient y jeter de l'intérêt.
Le langage qu'il tient à ſon oncle ,
eſt odieux & révoltant. Quand Séſoſtris
lui déclare qu'il ne doit plus revoir Orphanis
, que répond - il ?
Je ne la verrai plus ! De quel droit , à quel titre
De ſes jours & des miens vous rendez-vous l'arbitre ?
Dès l'inſtant que mon bras dompta vos ennemis ,
1
FEVRIER. 1774. σε
Au pouvoir de la loi n'êtes - vous pas foumis ,
On ne m'abuſe point par un eſpoir frivole ;
Vous m'avez tout promis , & vous tiendrez parole.
Bon Dieu ! & c'eſt un jeune homme qui
parle ainſi à Séſoſtris ! Séſoſtris ne devait-
il pas lui répondre: ,, Vous joignez
ود
"
"
ود
la déraiſon à l'inſolence. Comment
m'ofez vous nier l'autorité que j'ai fur
un neveu & ſur un ſujet que j'ai la
bonté de traiter comme un fils , & fur
une orpheline captive que j'ai eu la ود bonté d'élever ? Comment oſez - vous
réclamer la loi , comme s'il y avait une
loi qui pût anéantir un engagement
ſacré , & diſpenſer un Roi de tenir ſes
fermens , Comment oſez- vous fur- tout
me menacer quand je puis vous punir
à l'inſtant de votre ingratitude & de
" votre audace ? Voilà ce que devait
"
"
"
"
"
" وا
dire Séſoftris , & que dit - il ?
Qu'entends - je ? un imprudent brave aina mon pouvoir !
Un imprudent ! le terme eſt doux.
Qu'as - tu donc fait enfin que t'acquitter du zele
D'un fils reconnaiſſant & d'un ſujet fidele ?
C'eſt bien de cela qu'il eſt queſtion !
On ne s'acquitte point du zele. - Mais la
62 MERCURE DE FRANCE.
propriété des termes eſt une des qualités
du ſtyle abſolument inconnues à l'auteur
, comme nous le verrons dans un
moment. Veut - on quelque choſe de plus
fort? Arcès dit à Séſoſtris .
J'attendais de vous plus de reconnaiſſance.
Quel diſcours ! quel oubli de toutes
les bienféances ! Un oncle qui l'a comblé
de bienfaits , & qui lui offroit un moment
auparavant la moitié de ſes Etats !&
cet oncle eſt Séſoſtris! Et Arcès , pour
avoir remporté un avantage ſur les Crétois
, fur un peuple tributaire , parle
comme il auroit à peine droit de parler ſi
Séſoftris lui devait ſa couronne ! C'eſt à
ce honteux renverſement de toute raifon
& de toute vraiſemblance qu'eſt parvenu
le dialogue dramatique ſur la ſcene
Françaiſe! & on le tolere!
Le caractere d'Orphanis eſt moins défectueux
: elle eſt toujours ambitieuſe ,
fauſſe& intrigante. C'eſt la copie de vingt
caracteres de cette eſpece connus au théâtre.
C'eſt la Milvoud Anglaise , à l'éner
gie près . Il n'y a pas dans le rôle d'Orphanis
un feul vers qui exprime un ſentiment
profond , comme il n'y a pas dans
le rôle de l'amoureux Arcès un ſeul vers
FEVRIER. 1774. 63
de paſſion. Ecoutez - le parler de fon
amour.
Si je vous étais cher , auriez - vous pu , cruelle ,
Preffer Paffreux moment d'une abfence éternelle ?
Hélas ! fi vous ſaviez quel afcendant vainqueur ,
Quel empire l'amour vous donne fur mon coeur.
Ce qu'il m'en a coûté de tourmens & de larmes
Pour m'être un ſeul inſtant ſéparé de vos charmes !
Pourriez - vous me payer d'un ſi faible retour ?
Quand je brûlais pour vous du plus ardent amour , &c,
Vous oublier , Madame ?
Ah ! quel trait déchirant lancez -vous dans mon ame ?
Vous oublier ! Le Roi peut bien nous séparer ;
Mais le deſtin d'Arcès eſt de vous adorer !
Si le Ciel eût daigné nous unir l'un à l'autre .
Je le ſens , mon bonheur eût dépendu du vôtre.
Ah ! pouvez-vous ceſſer de m'être chere , &c.
Quel amas d'hémiſtiches rebattus ! quelle
dition flaſque ! quel plagiat de tous les
opéras anciens & nouveaux ! De pareils
vers , dénués d'ame & de fens , font pires
que tous les foléciſmes. Mais quand un
acteur paſſionné les déclame , il met dans
fon jeu l'amour qui n'eſt pas dans les vers,
& la multitude eſt trompée.
Nous avons dit que nous parlerions du
ſtyle . On vient d'en voir un échantillon ,
64 MERCURE DE FRANCE.
1
qui peut faire juger de l'énergie & de la
ſenſibilité que l'auteur a ſu mettre dans
ſa diction. Elle eſt la même d'un bout à
l'autre de la piece , ſi ce n'eſt qu'on remarque
de temps en temps un certain
nombre de vers plus ineptes & plus ridicules
que les autres. Il eſt impoſſible de
ſe ſervir d'autres termes. Le lecteur en
va juger.
J'eſpere.. ja crains tout. Oui , les flots en fureur
Sont , hélas ! mille fois plus calmes que mon coeur.
Une mer en fureur mille fois plus calme
qu'un coeur ! l'hyperbole eſt paſſable.
Je ſentis tout-à-coup , ainsi qu'un trait de flamme ,
L'ardente ambition s'embraser dans mon ame.
:
L'ambition qui s'embrase & qui s'embrafe
comme un trait !
Ce Prince entrait alors dans la fougue de l'age.
Entrer dans la fougue eſt une plaiſante
expreffion ; & l'auteur ne fait pas que le
mot d'âge , quand il eſt pris génériquement
; fignifie la vieilleſſe.
Mais
CVRIER . 1774. 65
Mais l'age a mis un frein à ſes jeunes ardeurs.
RACINE.
mes parens flétris ſous les rides de l'âge.
VOLTAIRE.
• Son oeil , accoutumé chaque jour à me voir ,
De mes faibles attraits fentit tout le pouvoir.
Si l'on voulait faire des vers de paro
die , pourroit - on mieux reuſſir ? Tout le
pouvoir de mes faibles attraits ! Cela rappelle
ce vers ,
Eclairas- tu jamais une ſi belle nuit ,
Soleil!
:
L'auteur était accoutumé à entendre
les Princeſſes dire au théâtre en parlant
d'elles mêmes : mes faibles attraits ; & il
a mis mes faibles attraits , n'importe avec
quoi. Voilà ce que c'eſt qu'un ſtyle compoſé
d'hémiſtiches coufus au hafard.
Le croiras - tu ? Ce Prince aveugle en ſon ivreffe ,
Oſa m'offrir un jour le rang de fa maîtreffe ,
Je l'avouerai : ce coup étonna mes esprits .
On lit dans Zaïre ,
Que d'un maître abſolu la fuperbe tendreſſe
M'offre l'honneur honteux du rang de fa mattreſſe.
E
66 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de rang eſt très bien placédans
ces deux beaux vers. C'eſt en effet un
rang dans le ſérail. Mais la maîtreſſe
d'Arcès n'a point de rang , & M. Blin
place fouvent fort mal les hémiſtiches
qu'il prend de tous côtés. Le vers fuivant
eſt bien pire.
Ce coup étonna mes espritst
Ce coup eſt burlesque. Et qu'eſt - ce
donc que ce coup a de ſi étonnant ? Orphanis
voulait-elle qu'Arcès commençât
par vouloir l'épouſer , comme nous l'avons
déjà obſervé ? Que de fautes , &
quelles fautes dans douze vers de ſuite !
En faut- il davantage pour prouver la privation
totale du talent d'écrire ? Faut- il
retourner la page ? On trouvera , fans
aller plus loin ,
Mes tranſports n'éclataient qu'à l'ombre du myſtere. |
Des transports éclataient à l'ombre ! ne
voilà t'il pas des métaphores bien afſfemblées
?
Nous attendions en paix un deſtin plus heureux ,
Quand un coup imprévu vint l'offrir à nos voeux.
Un coup qui vient offrir un destin ! L'auFEVRIER.
1774 . 67
teur aime beaucoup ce mot de coup , &
il l'emploie toujours heureuſement. II
dit un moment après :
Un Prince , désigné pour ſuccéder au trone ,
A, par un coup d'éclat , défendu la couronne.
Nous n'allons point , comme on le
voit , chercher malignement quelques
imperfections répandues dans un long ou
vrage. C'eſt dans deux pages que ſe préfentent
tant de bévues choquantes. L'auteur
ne fait le plus souvent ni ce qu'il veut
ni ce qu'il doit dire. Dans la ſcene de Séfoftris
avec l'Envoyé Crétois , ce dernier
dit en parlant de la fille d'Idoménée :
Le ſang de Jupiter peut prétendre , je crois ,
A l'honneur de s'unir au fang des plus grands Roiss
L'auteur n'a pas fongé que ce n'eſt pas
un honneur pour le ſang de Jupiter de
s'unir au fang des Rois ; mais que c'en
ferait un pour le fang des Rois de s'unir
au ſang de Jupiter. S'il n'y avait dans un
ouvrage qu'une feule faute de cette espece
, on pourroit la pardonner; mais en
commettre à tout moment de pareilles ,
ce n'eſt pas feulement manquer de talent ,
c'eſt manquer d'eſprit.
১
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
On connaît ce propos vulgaire , qu'il
Faut toujours beaucoup d'eſprit pour faire
une mauvaiſe tragédie. Ce propos eſt
aſſez généralement adopté ſans beaucoup
de réflexion . Pour ſe convaincre du contraire
, il n'y a qu'à eſſayer de lire cette
foule, de tragédies entiérement oubliées
depuis le commencement de ce ſiecle jusqu'à
nos jours , & l'on verra que la plupart
de ces pieces ſuppoſent beaucoup
moins d'eſprit qu'une jolie épître ou quatre
pages de bonne profe. Une bonne
tragédie eſt peut être le chef- d'oeuvre de
l'eſprit humain ; une mauvaiſe eſt peutêtre
aujourd'hui ce qu'il y a de plus aifé à
faire. En effet rien n'eſt ſi facile que de
bâtir cinq actes ſans qu'il y ait une ſeule
idée , un feul-fentiment , une ſeule fituation
, un ſeul hémiſtiche qui appartienne
à l'auteur. Orphanis en eſt la preuve dans
tous les points. Le grand nombre de pieces
qu'on a faites procure cette facilité ,
&une vieille ſituation , rajeunie par une
actrice , ſoutient un drame quelque temps ;
au lieu que pour faire une épître qui ait
quelque ſuccès , pour ſe faire lire en profe ,
il faut des idées & de l'expreffion. Ce
n'eſt pas que dans une tragédie mal faite ,
mal congue , il ne puiſſe y avoir de trèsFEVRIER.
عو . 1774
belles chofes , des traits qui prouvent le
talent. Dans le Barnevelt Anglais dont
M. Blin parle avec affez de mépris dans
ſa préface , il y a des défauts monstrueux.
Mais quatre lignes de la ſcene des deux
Amis font infiniment au - deſſus de quatre
Orphanis ; il ne peut même y avoir de
comparaiſon , parce que l'on ne compare
pas quelque choſe à rien . Je me fouviens
d'une tragédie de Manco , jouée il y a dix
à douze ans. La piece pouvait être mieux
faite. Elle eut cinq ou fix répréſentations.
L'auteur ne l'a pas imprimée , je ne fais
pas pourquoi. Mais voici quatre vers que
diſait un Sauvage , ennemi de Manco ,
qui veut civilifer les Péruviens . Je ma
les fuis toujours rappelés.
C'eſt ainſi que Manco cherchait à nous féduin
De je ne fais quels arts il prétend nous inftrui
Et qu'avons - nous beſoin de ces arts dangereu
Et que peut- on apprendre à qui fait être heureu.
Certes , ces quatre vers dont le dernier
eſt d'une beauté frappante , valent un peu
mieux que les treize repréſentations
d'Orphanis. Ces vers tiennent au talent ,
& le nombre des repréſentations tient
à des circonstances. Ces vers (& il y en
avait d'autres de ce genre dans la piece)
!
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
ই
montrent tout de ſuite l'homme qui a
une idée , un ſentiment à lui , & qui l'exprime
comme il l'a conçu. Au contraire ,
lifez Orphanis ; lifez cent pieces du même
genre : vous voyez un homme qui ne
penſe rien & qui aſſemble maladroitement
des hémiſtiches pillés au hafard.
On demandera pourtant ſi dans cet ouvrage
il ne s'offre abſolument rien de
louable quant au ſtyle : il y a cinq ou fix
vers naturels. Les voici :
J'avais tant de plaiſir à vous croire ſenſible !
C'eſt le jeune Arcès qui dit ce vers
à ſa maîtreſſe qui feint de renoncer à lui.
Il y a de la vérité dans ce ſentiment. Ce
même jeune homme prêt à commettre le
meurtre & retenu par ſes remords , prononce
ces vers : 1
Dansle fond de mon coeur déjà je crois entendre
De ce faible vieillard la voix plaintive & tendre .
Je crois le voir tomber fous mes coups inhumains ,
M'implorer & mourir en me tendant les mains.
Quoi ! je fuis innocent & le remords m'accable !
Que ferace , grands dieux ! ſi je deviens coupable ?
Ces vers ſont communs, mais le ſentiment
en eſt vrai.
FEVRIER. 1774. 71
Sous mes coups inhumains eſt un bien
mauvais hémiſtiche dans une pareille fituation.
Mais le vers ſuivant ,
Mimplorer & mourir en me tendant les mains,
offre une image intéreſſante.
Connaiſſez de ce coeur l'ingratitude affreuſe ;
Tandis que vers le Ciel votre voix généreuſe
S'élevait pour me plaindre & pour me pardonner ,
Voue fils n'aspirait qu'à vous affaffiner.
Ces vers ne feraient pas mal fans cette
expreffion n'aspiroit , qui eſt fauſſe & déplacée
. Arcès n'aspire point à aſſaffiner
Šéfoftris . Il s'y réſout malgré lui , il en
frémit. Cet Auteur a bien rarement le
mot propre .
Qui ! toi ! m'aſſaffiner ! Dieux i que viens-je d'entendreg
Hélas! de tes amis tu perdais le plus tendre.
Tout cela , il faut le redire , eſt bien
commun ; mais c'eſt ce qu'il y a de
mieux dans la piece. L'Auteur a ſoin de
mettre en interligne , que Séſoſtris regarde
Arcès de l'air le plus touchant. Ces
fortes d'avertiſſemens font aujourd'hui
une des grandes reſſources de l'art drag
E 4
72 MERCURE DE FRANCE .
matique , & le lecteur ne manque pas
de dire: Eh ! faites des vers touchans ,
& laiſſez à l'Acteur le ſoin d'avoir l'air :
touchant.
Le défaut qui ſe fait le plus ſentir dans
cette derniere ſcene , c'eſt la diſproportion
des forces de l'Auteur , avec la fituation
qu'il a empruntée. Le ſtyle qui
devrait être animé & pathétique , eſt
d'une langueur affadiſſante. Comment
Arcès s'exprime - t - il aux pieds de Sé
foftris?
Grands Dieux ! que l'homme eſt faible ! & qu'il faut de vertus
Pour dompter un penchant qui nous entraîne au crime ?
Hélas ! je me ſuis vu ſur le bord de l'abyme.
Vengez-vous d'un barbare ; ordonnez mon trépas ;
Mais , en me condamnant , ne me haïſſez pas.
Ce dernier vers eſt auſſi plein de
ſenſibilité que les précédens en font
dépourvus. Il eſt pris à M. de Voltaire.
Aimez-vous ; mais au-moins ne me haïffez pas.
Et dans Brutus :
ADELAÏDE.
FEVRIER, 1774.
Dites au-moins : mon fils , Brutus ne te hait pas .
Tout le ſentiment eſt dans cet hémiſtiche
, ne me haïffez pas ; & c'eſt - là de
ces traits qu'il ne faut pas prendre .
Que répond Séfoftris à fon neveu qui
a voulu l'affaffiner ?
Mon fils , que pour jamais cette faute t'éclaire ,
Entraîné par l'erreur d'un charme involontaire ,
Eh quel coeur peut ne pas quelquefois s'égarer ?
Quels vers ! quelles trivialités , dans un
pareil moment ;
Je t'aimai fans faibleſſe , & ce triomphe infigne
De ma tendre amitié te rend encor plus digne.
Il faut remarquer que ce triomphe infigne
, c'eſt de n'avoir pas aſſaiſiné fon
oncle & fon bienfaiteur ; car il n'a pas
encore promis de renoncer à Orphanis !
il n'en a pas dit un mot , & Séſoſtris lui
parle de ce triomphe infigne ! & pour n'avoir
pas commis le plus abominable des
crimes , il n'en eſt que plus digne de fa
tendre amitié ! Il faut être bien accoutumé
à ſe ſervir au hafard des expreſſions repandues
dans les tragédies , pour écrire
de pareilles abfurdités. Voilà ce que le
favant Auteur de l'Almanach des Muſes ,
E5
74 MERCUURE DE FRANCE.
appelle un des beaux cinquiemes actes qui
foient au théâtre.
,
Mais , dira - t - on , pourquoi donc cet
ouvrage a - t - il eu quelque ſuccès ? On
peut répondre : Et pourquoi tant d'ouvrages
dont les noms font oubliés , &
dont on ne peut pas lire un acte , ontils
eu du ſuccès ? Eſſayez d'y jetter les
yeux , & vous ne le comprendrez pas.
Tout tient à des circonstances du moment.
Joignez à l'exceſſive indulgence
que l'on a toujours pour l'exceſſive
foibleſſe , le plaiſir de voir une Actrice
juſtement aimée , briller dans un rôle
nouveau & y développer un talent
fait pour exciter le plus vif intérêt ; en
voilà affez pour foutenir un ouvrage ,
fur - tout dans le moment de l'année le
plus favorable pour les ſpectacles. Dans
de pareilles circonstances , une ſeule ſituation
fortifiée par le jeu d'un Acteur
plein d'ame & d'intelligence , ranime un
peu le Spectateur après quatre actes d'ennui
; & quant au nombre des repréſentations
, il dépend de la bonne volonté
des Acteurs ou de leur ſanté. Beaucoup
d'ouvrages font interrompus au milieu
d'un grand ſuccès ; d'autres traînent longtemps
un ſuccès médiocre.
FEVRIER. 1774. 75
Ce qui paroît incompréhenſible , c'eſt
le langage que tient l'Auteur d'Orphanis
dans ſa préface. On fait que le ridicule
des préfaces , eſt un des caracteres
du fiecle. Voici comme M. Blin
termine la fienne.
"
"
و د
و د
"
"
"
"
Le ſpectateur attendri par des ſitua-
,, tions intéreſſantes , ébloui par des caracteres
impoſant , entraîné par la chaleur
& les mouvemens d'un jeu pittoreſque
, peut prodiguer des applaudiffe
,, mens; mais cette verfification harmonieuſe
, noble , facile & naturelle , ce
ſtyle pur & correct , ce coloris toujours
vrai , tantôt fier & majeſteux . tantôt
doux & flatteur ; cette éloquence qui
vient du coeur , & que les efforts du bel
eſprit ne peuvent imiter; ce charme
entraînant qu'on ne peut définir : voilà
ce que lecteur exige ; voilà ce qui
,, diftingue un écrivain de la foule ,& fair
triompher fon ouvrage des chicanes
minutieuſes de l'envie , de la mauvaiſe
foi des critiques , du manege adroit des
,, cabales , & des dédains affectés de la
médiocrité."
و د
ود
و د
"
و د
"
ود
On voit que M. Blin eft perfouadé que
le ſpectateur a été attendri , ébloui , entrainé
par fa tragédie , & il eſt aſiez natuMERCURE
DE FRANCE.
rel qu'il ait cette opinion , quoique fon
ouvrage ait été très - peu applaudi. Il eſt
encore très- naturel qu'il ſe flatte de poſſéder
cette harmonie , ce coloris , cette éloquence
du coeur , &c. Il n'y a qu'à le lire
pour voir qu'il en doit être convaincu
Mais que M. Blin penſe avoir à triompher
des cabales , c'eſt ce qui peut étonner. Cependant
lorſqu'on fait réflexion que M.
Blin nous a donné quatre Héroïdes depuis
quinze ans , & qu'on en trouve la
quatrieme édition chez Delalain , on peut
concevoir qu'il y a là de quoi ſe faire une
prodigieuſe réputation , qui ne peut manquer
d'attirer une prodigieuſe multitude
d'ennemis .
Quant aux chicanes minutieuses , à la
mauvaise foi des critiques , il eſt clair que
cela ne peut regarder que l'auteur de cet
article. Car M. Blin étoit bien ſur d'être
loué par - tout ailleurs , & loué à outrance.
Ainſi les chicanes minutieuses & la mauvaiſefoi
nous appartiennent en propre. Le
lecteur jugera des minuties & de la mauvaise
foi.
A l'égard des dédains affectés de la médiocrité
, celui qui rend compte d'Orphanis
ne peut prendre cela pour lui. Ileſt
clair qu'il ne dédaigne pas M. Blin. D'ail
FEVRIER.
77
1774-
leurs , il y aurait de l'amour - propre à ſe
croire médiocre. La médiocrité eſt le reproche
banal que font aujourd'hui tous les
écrivains qu'on ne lit pas , à ceux qui ont
le petit avantage de ſe faire lire. Qui conque
écrit une illiſible déclamation en vers
ou en profe , prétend excluſivement au
génie , & traite de médiocre tout ce qui
n'écrit pas comme lui. On voit que M.
Blin ſe croit au-deſſus de la médiocrité. 11
a raiſon . L'auteur de Manlius , celui d'Abſalon
, celui d'Andronic étaient des écrivains
médiocres . L'auteur d'Orphanis
eft fort loin d'être médiocre .
Il y a quelques années qu'un de ces
hommes de génie envoya un ouvrage à
M. de S * L** , l'un des auteurs de ce fiecle
qui ont le mieux écrit en vers. Il priait
cet académicien de lui dire ſon avis en
confcience . M. de S * L** lui répondit
en confcience , qu'il falloit jeter l'ouvrage
au feu. L'Auteur ſe garda bien de fuivre
cet avis. Mais il écrivit à celui qu'il
avait pris pour juge , qu'il s'était toujours
apperçu que rien n'était plus févere que la
médiocrité . Ce grand écrivain qui daignait
confulter un homme médiocre , avoit
autant de politeſſe que de génie.
Le lecteur a pu s'appercevoir que pour
la premiere fois peut- être , on n'avait
78 MERCURE DE FRANCE.
point cherché à adoucir les traits de la
critique. On doit lui en rendre raiſon . 11
fallait néceſſairement faire voir une fois à
quel point font dépourvus de tout talent
cet écrivain fi conſtamment & fi
indécemment loués dans des compilations
périodiques. Il faut apprendre aux honnêtes
gens de la capitale , que dans des feuilles
qu'on n'y lit gueres , dans plus d'un
journal , l'auteur d'Orphanis eſt comparé
à Racine. C'eſt à ce ridicule excès
qu'on profane le nom d'un des plus beaux
génies qui honore la France. La lecture
d'une ſcene d'Orphanis fait ſentir à tout
homme qui a un peu de goût , & ce que
nous venons de dire prouve fans réplique
à tout homme qui a un peu de ſens ,
que les fautes de Pradon ne font ni fi
ridicules , ni fi multipliées que celles de
M. Blin ; & il ſe trouve des hommes qui
mettent le nom de Racine à côté de celui
de M. Blin ! On fait bien que toutes ces
louanges de complaiſance , ou de convention
, ou de parti, ne font rien pour la
renommée , & n'en impofent qu'à quelques
jeunes gens qui fortent du collége ,
ou à quelques lecteurs peu inſtruits. Mais
les prétendus juges qui donnent de pareils
éloges , s'applaudiſſent tellement du filence
que l'on garde avec eux , quoiqu'ils
FEVRIER. 1774. 79
en fachent fort bien le motif, qu'on a cru
néceſſaire de découvrir une fois toute leur
ineptie.
Če ſont ces mêmes juges qui exaltaient
il y a deux ans une épitre à Racine ,
qu'ils diſoient être écrite dans la langue du
grand- homme à qui elle était adreſſée.
Cette piece qui eſt de M. Blin , avait
concouru pour le prix de l'Académie de
l'année 1771 , & l'on voulait injurier celui
qui l'avait remporté. On voulait attaquer
le jugement de l'Académie. L'auteurde l'épître
faiſait mieux: il prétendoit dans ſa
préface que , par unefatalité bien étrange , ſa
piece n'avait pas été lue des académiciens,
quoique le ſecrétaire de l'Académie lui
eût montré le titre de ſa piece enregiſtré
avec les autres , & la date du jour où elle
avoit été rejetée après qu'on eneut lu une
trentaine de vers. M. Blin ne pouvait pas
/concevoir comment on ne lifait que trente
de ſes vers . Il eſt facile de faire voir
que tout ce qu'il y a d'étonnant , c'eſt
qu'on en ait lu autant. On ne voulut pas ,
dans le temps du jugement , parler de
cette piece , ni d'aucune de celles qui
avoient concouru. C'eſt une loi que l'auteur
de cet article à toujours fuivie à l'é08
MERCURE DE FRANCE.
gard de fes concurrens. Aujourd'hui que
toutes ces pieces & celles qui fut couronnée
ſont également oubliées , il n'eſt pas
hors de propos de faire voir au Public un
échantillon de cette piece écrite dans le
goût de Racine. En voici les premiers
vers .
O toi , peintre du coeur , dont l'heureuſe impoſture
Des ornemens de l'art embellit la nature ,
Toi dont l'eſprit fécond en ſe pliant à tout ,
Fut l'honneur du Parnase & l'oracle du goût
Racine , auteur divin , fi ma voix qui t'appelle
Peut percer juſqu'à toi dans la nuit éternelle ,
Repaffe des enfers à la clarté du jour.
Reviens après un fiecle éclairer ce séjour ;
Et fi le Ciel enfin te permet de connaître
Quels hommes après toi notre Pinde a vu naître,
Viens écouter mes chants ; mais ſi la main du fort
Te retient enchaîné dans l'ombre de la mort ,
Que dans la tombe au moins mes fons puiffent deſcendres
Reçois y le tribut que je rends à ta cendre ;
Et fais que , t'adreſſant d'utiles entretiens ,
Je forme des accords auſſi doux que les tiens .
On demande à tout lecteur ſenſé , ſi ,
après ce ridicule galimathias , il eſt tenté
d'en lire davantage. Voilà ſeize vers fans
qu'il y ait l'apparence d'une idée , ſeize
rs
FEVRIER. 1774 B1
vers pour dire à Racine : écoute moi,
fois que tu fortes de la tombe ou que tu
y reftes. Et d'ailleurs qu'est - ce que cela
veut dire ? Qu'importe pour ce que l'auteur
de l'épître doit dire à Racine , qu'il
forte de la tombe ou n'en forte pas ?
Comme tout cela eſt vuide de ſens ! Mais
- ce n'eſt rien encore : & le ſtyle ! L'art &
la nature & l'heureuſe impoſture , & Racine
qui eſt l'oracle du goût ! Voilà un poëte
tragique bien caractérisé. Racine qui eft
l'honneur du Parnaffe ! C'eſt encore un
trait bien diſtinctif. Et cet hémiſtiche
d'une harmonie racinienne , en se pliant
à tout , & ce vers élégant ,
Fais que t'adreſſant d'utiles entretiens ,
voilà parfaitement la langue de Racine.
On pourra dire que ce commencement
eſt peut - être ce qu'il y a de plus mauvais
dans la piece & que le reſte vaut mieux.
Voyons l'endroit que citaient de préfé
rence les panégyriſtes de M. Blin. Car
il en a ,& perſonne ne doit déſeſpérer. II
s'agit d'un tableau du fiecle de Louis XIV.
Quel éclat embellit les rives de la ſeine ?
Condé dans les combats , Corneile fur la Scene ,
F
82 MERCURE DE FRANCE.
Entassaient chaque jour des triomphes divers
Par tout de grands exploits chantés dans de beau vers
Boileau fermait la langue & réglait le Parnaſſe.
La Fontaine , plus fimple , inſtruifait avec grace.
Lulli notait les vers que foupirait Quinaut.
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Moliere , plus grand peintre , en ſes portraits fideles
Pour corriger le vice , égayait fes modeles.
Le Pontife de Meaux , armé de traits vainqueurs ,
Semblait un Dieu puiſſant qui tonnait dans les coeurs
Et Fénelon , brûlant d'une plus douce flamme ,
Peignait dans ſes difcours la candeur de fon ame.
Ces vers en général ne font pas mal
tournés ; c'eſt au moins quelque choſe.
Mais , aux yeux du connaiſſeur , ils ont un
défaut inexcuſable : c'eſt de dire avec
la plus grande faibleſſe de ſtyle , tout ce
qui a été dit ſupérieurement. Qu'est ce
que Corneille & Condé qui entaſſent des
triomphes divers ! Qu'eſt ce que ces expresfions
vagues aprés ce beau vers deM. de
Voltaire ?
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille.
Par- tout de grands exploits chantés dans de beaux verss
FEVRIER. 1774. 83
- Y a - t - il beaucoup de mérite à faire ce
vers , après , celui - ci ?
Français , vous favez vaincre & chanter vos conquêtes
VOLT.
Boileau formalt la langue & réglait la Pernaffe .
Cet éloge de Deſpréaux n'eſt- il pas de la
proſe ſeche ? Et la Fontaine eſt il bien
caractériſé dans le vers ſuivant ?
La Fontaine , plus ſimple , inſtruifait avec grace.
Lulli notait les vers que foupirait Quinault
: que soupirait Tibulle , eſt un hémiſtiche
de Boileau qui eſt conſacré. Et
que ſignifie Lulli notait les vers ? Voilà un
Muficien bien loué !
Le Brun ornait le Louvre élevé par Perraut.
Orner le Louvre ! Cette expreſſion qui peut
convenir à cent Artiſtes différens , a-t- elle
rien qui foit particulier au talent de le
Brun ? Où eſt dans tout cela la penſée ? Où
eſt l'expreſſion ? Et qu'eſt ce que Fénelon
brûlant d'une plus douce flamme & peignant
la candeur de fon ame ? Est- ce ainſi que l'on
peint Fénelon ? Obfervez que dans une
douzaine de vers , l'auteur nomme Corneille
, Condé , Boileau , la Fontaine ,
1
F2
84
MERCURE DE FRANCE,
Lulli , Quinault , le Brun , Perraut , Bos
fuet , Fénelon , & cependant fur aucun de
ces hommes fameux , vous ne trouvez un
feul trait qui caractériſe , une idée qui
appartienne à l'auteur. Tout est vuide de
fens , excepté les deux vers ſur Moliere ,
où il y a une penſée , faible à la vérité ,
mais enfin c'en eſt une. Voilà cependant
les meilleurs vers de M. Blin. Ils femblent
faits pour prouver l'impuiſſance.
N'oublions pas que dans cette même
épître , l'auteur dit à Racine :
:
Oui , les chants féducteurs de mille oiseaux divers ,
Sont moins harmonieux , moins touchans que tes vers.
Parmi ces oifeaux divers , à qui comparera-
t-on le chant de M. Blin ?
Recueil de Romances , tome ſecond. A Paris
, chez le Jay , rue St Jacques.
Le premier volume de ce recueil parut
il y a quelques années , & l'édition en
eſt épuiſée aujourd'hui. Le ſuccès que
doit avoir ce fecond volume fait eſpérer
qu'on réimprimera le premier. On doit
bien s'attendre que le ſeul avantage de
ees fortes de collections , c'eſt de réunir
FEVRIER. 1774.
85
des pieces du même genre éparſes en différens
endroits , mais cet avantage eſt esſentiel.
Il y a cependant quelques morceaux
dans ce nouveau recueil , que l'on
ne trouverait pas ailleurs.
La Romance eſt l'eſpece de chanfon la
plus intéreſſante. La Romance hiſtorique,
imitation de nos anciens fabliaux , eft
un petit poëme qui doit joindre la naïveté
du ſtyle à l'intérêt du récit. Cette naïveté
y eſt ſi précieuſe , que les vieilles tourpures
Gauloiſes , qui feraient déplacées
ailleurs y ont été heureuſement employées.
Nous avons dans ce genre des
Romances de feu M. de Moncrif & de
M. le Duc de la V ** , qui paſſent pour
des modeles.
,
La Romance eft très bien employée à
chanter l'amour malheureux. Les airs
que demande ce genre de compofition
femblent faits pour la plainte. Cette
forte de Romance n'eſt qu'une élégie
chantée.
Il y en a une troiſieme eſpece : c'eſt
la Romance burlesque ou mélangée de
tons férieux & comiques : telle eſt la longue
Romance de Scarron fur Héro & Léandre
, où l'on a remarqué cette ſtrophe
plaiſante , ſur un rendez - vous de ces
deux amans , F3
86 MERCURE DE FRANCE.
Il faut , en ſemblable aventure ,
Preffé d'un ſemblable defir ,
Avoir un ſemblable plaifir ,
Pour faire ſemblable peinture,
Mais en général ce mélange de tons
eſt de mauvais goût & a fort peu d'agrément:
il faudrait , pouryreuſſir , trouver un
ſujet qui eût un côté pathétique & un
côté ridicule ; &, quand on l'aurait trouvé,
rien ne ſerait ſi difficile que de pasſer
d'un ton à l'autre par des nuances
juſtes &délicates. On remarque dans le
recueil qui vient de paraître une romance
burleſque de M. le Mierre ſur le Siege
de Calais , ſujet où il n'y a pas le mot
pour rire.
Par Edouard , Roi d'Angleterre ,
Calais bloqué
Se voyait confiſqué.
La Faim , coufine de la Guerre ,
Met aux abois
Les plus riches bourgeois .
Pour tout feſtin ,
Même pour pain ,
Dans ce coin de la terre ,
Des offemens pourris ,
Des fouris ,
Par-tout étaient ſervis.
FEVRIE R.- 4774
82
Indigné de leur réſitance ,
Le Prince Anglais
Leur envoie un exprès .
Livrez , dit- il , en diligence ,
A votre choix ,
Trois paires de bourgeois ;
Ou bien mon Roi ,
Semant l'effroi ,
S'en va , dans ſa vengeance,
Agrands coups de canon,
Patapon,
Mettre tout en charbon.
On demande quelle grace , quel esprit
, quel mérite il peut y avoir à dire
d'un ſtyle ridicule des choses qui ne font
point rire. Il y a une forte d'eſprit à faifir
un côté plaiſant dans un ſujet ſérieux.
Mais un amas d'expreffions burleſques
n'a rien de plaifant.
On remarquera deux couplets en ſtyle
de Romance , de M. de Moncrif. L'idée
en eſt ingénieuſe.
Autrefois un Temple était :
(La fête en eſt paffée ) ;
Chaque amant y répétait
Sa plus douce penſée ;
Si ce Temple ſe rouvrait
Pour ce tant doux myſtere ,
F4
28 MERCURE DE FRANCE.
Que de fois on entendrait
J'adore la Valliere !
も
Voilà de la galanterie de très - bon
goût . Il y a peu de femmes qui aient inspiré
de fi jolis vers .
On connaît ceux - ci
de M. de Voltaire , imprimés par-tout.
e
Etre femme fans jalousie ,
Et belle fans coquetterie ,
Bien juger fans beaucoup ſavoir ,
Et bien parler fans le vouloir ;
N'être haute , ni familiere ,
N'avoir point d'inégalité ;
C'eſt le portrait de la Valliere ;
11 n'eſt ni fini ni flatté.
:
Mais peu de gens connaiſſent un qua
train plein d'eſprit & de précifion , fait
pour la même perfonne , par une femme
qui fait ſouvent de jolis vers & qui les
montre fort peu .
La Nature , indulgente & fage ,
Force le Temps à refpecter
Les charmes de ce beau viſage
Qu'elle ne pouvait répéter,
On a de tout temps célébré la beauté ;
mais pas toujours ſi heureuſement.
FEVRIER. 1774.
Les refrains font un des plus grands
charmes de la Romance. Mais il y a
beaucoup d'art à les bien ramener, Surtout
il ne faut pas qu'un refrain ſerve à
redire toujours la même penſée , comme
dans la Romance intitulée les Souhaits .
Point ne voudrais pour bien paffer ma vie ,
Des riches dons du rivage Indien.
Point ne voudrais des parfums d'Arabie ,
Ni des tréfors du Peuple Lybien .
Il ne me faut que l'amour de ma mie.
Pour moi fon coeur eft le fouverain bien.
On voit d'abord que ces vers ne font
qu'une très- faible imitation de cé couplet
que le Miſantrope a rendu fameux , j'aime
mieux ma mie au gué. J'aime mieux
ma mie. Tous les autres couplets ne font
que la même penſée répétée. L'Auteurne
veut ni de la gloire , ni de la philofophie ,
ni des arts . J'aime mieux ma mie , &c. H
faudrait varier la penſée en confervant le
refrain. D'ailleurs toutes ces rimes en ien
pendant cinquante vers font un effet gothique
qui eſt l'opposé de l'harmonie.
On ne faurait trop reſpecter l'oreille dans
les vers faits pour être chantés . Il y a des
mots qui ne doivent pas entrer dans une
F5
90 MERCURE DE FRANCE .
chanfon. Comment chanter , par exemple?
Plaire toujours , c'eſt le noeud gordien.
Une femme connue dans la littérature
par un ouvrage très eſtimable , Mde E.
de B. , a répondu à ces couplets par des
couplets bien ſupérieurs. Elle n'a point
employé de rimes barbares , & chez elle
chaque couplet amene une nouvelle penſée.
Nous n'en citerons qu'un qui nous
a paru excellent.
D'être un Appelle il m'aurait pris envie :
Mais fans daigner travailler pour les Rois ;
Si , des Rubens imitant la magie ,
La toile eût pu s'animer ſous mes doigts ,
Quel beau portrait j'aurais fait de ma mie !
Je l'aurais peinte ainſi que je la vois.
Ce dernier vers eſt charmant .
:
On retrouvera avec plaiſir une imitation
très -connue de la fameuſe chanſon
de Métaſtaſe , Grazié à l'inganni , &c. fur
laquelle pluſieurs plumes célebres ſe font
exercées , entre autres celle de l'auteur
d'Emile. Sa verſion , quoiqu'on y reconnaiſſe
un homme trop peu accoutumé à
faire des vers , a quelquefois de la douceur
& de la grace. Elle est trop dénuée
FEVRIER. 1774.91.
d'élégance & de poësie. Celle de M. de
St Lambert , qui commence par ces mots ,
Sans dépit , fans légèreté, &c. eſt regardée
comme un chef-d'oeuvre. C'eſt celle qui
eſt inférée dans le recueil. On y a mis
quelques romances de l'auteur de cet article,
déjà imprimées ailleurs. Il y a des
fautes de copiſte ; mais , pour prendre la
peine de les relever , il faudroit mettre
quelque prix à ces bagatelles , & l'on n'en
met aucun. D'ailleurs les critiques bien
intentionnés mettront ces fautes ſur le
compte de l'auteur. Il faut leur laiſſer
tous leurs avantages.
PS. Pendant qu'on imprimoit cette
feuille , il en paraiſſait une de l'auteur
de l'Année litteraire qui juſtifiait complettement
ce qu'on avait prédit. Dans une
ſtrophe de la romance de Léandre on a
mis
Il va flattant ſans réſiſtance ,
au lieu de
Il va flottant fans aſſiſtance.
comme on peut le lire dans un Mercure
de l'année 1768. Le Critique n'a pas
manqué de prouver fort au long quefans
réſiſtance ne ſignifiait rien, ce qui n'était
92 MERCURE DE FRANCE:
pas une grande découverte. Il y aurait
plus d'eſprit à s'appercevoir que c'était
une faute d'impreſſion. C'eſt avec la même
fagacité ou la même bonne foi qu'il
avait relevé dans Mélanie ces deux vers :
Vous aurez en tout temps contre un fort ennemi
Le Ciel & vos vertus , une mere , un ami .
20
Le plus imbécille des lecteurs s'appercevrait
qu'il faut lire contre un fort enne->
mi ; mais on eſt trop heureux d'avoir des
vers à fouligner. Il ne faut rien perdre.
Almanach des Muses , chez Delalain , libraire
, 1774 .
C'eſt en parcourant ces fortes de recueils
que l'on fentira fur-tout les défauts
dominans de la plupart des écrits d'aujourd'hui
, le vuide des idées & l'affectation
du ſtyle. On s'appercevra des progrès
du mauvais goût aux traces fréquentes
qu'on en retrouve même dans des écrivains
nés avec du talent. Cependant com
me il n'eſt pas juſte de prononcer avec rigueur
fur des ouvrages de peu d'importance
, inférés dans une collection ſouvent
fans l'aveu des auteurs , nous ne parlerons
gueres que des pieces qui ont paru les
meilleures, & qui n'étaientpas imprimées
FEVRIER. 1774.
ailleurs. Tout ce qui eſt de M. de Voltaire
était connu.
Aquelques incorrections près , la Re
quête à M. le Comte de *** , par Mde la
Marquiſe d'Antremont, eſt unetrès -jolie
piece. Le ton en eſt facile, aimable , &
l'expreſſion ſouvent heureuſe. En général
aucune femme n'a mieux écrit en vers depuis
Mde. Deshoulieres. Il ya toujours dans
les vers de Mde d'Antremont de l'eſprit ,
de l'agrémeut & des négligences ; mais
jamais d'entortillage ni de jargon , défauts
fi communs aujoud'hui.
L'Avis aux Princes eſt d'un écrivain
de très- bon goût & très ingénieux qui a
fait trop peu de vers.
Quoiqu'il paraiſſe inutile de tranfcrire
des pieces d'un livre que tout le monde a
dans les mains , nous croyons pouvoir citer
celle M. Bertin , adreſſée à Rofine.
Elle est très- courte & très jolie.
En faveur de ma jeuneſſe
Et de ma folle gaité ,
Vous n'avez que trop vanté
Des chansons que la pareſſo
Me dicta pour la beauté :
En flattant ma vanité ,
* La brunette Angiaiſe eſt de M. Cazot , & non de
M. de Voltaire.
94 MERCURE DE FRANCE.
Vous affligez ma tendreſſe.
Je vous aime & j'ai vingt- ans.
Le laurier peut- il me plaire ?
Enchaînez-moi de rubans .
Parez ma Muſe légere
:
Et du myrte de Cythere
Et des feſtons du printems.
La gloire eft triſte à mon âge,
Et l'amour est enchanteur.
Louez un peu moins l'ouvrage;
Aimez un peu plus l'auteur.
Ces vers font rapides & très-bien tournés.
Ils font d'un jeune homme , & c'eſt
pour cela que nous les avons cités. Ils
donnent l'eſpérance d'un talent très agréable.
Peut - être ne fallait- il pas dire : la
gloire est triſte à mon âge. La gloire ſied
très-bien à la jeuneſſe : mais elle ne lui
fuffit pas.. Ce vers doit être changé.
Les couplets de M. de St Lambert , intitulés
les Caprices , font remarquables
par la préciſion & le fini qui caractériſent
tous ſes ouvrages en ce genre.
Je lui portais les fleurs qu'elle aime,
Elle les prit avec dédain.
Elle me donna le ſoir même
La roſe qui parait ſon ſein.
Elle eſt ſimple , fans artifices
FEVRIER. 1774. 95
Nul amant n'a tenté ſa foi ,
Et , fidele dans ſes caprices ,
Elle n'aime & ne hait que moi.
Cette fineſſe d'idées qui n'exclut point
la fimplicité dans l'expreffion , eſt le vrai
ton de la chanfon françaiſe. Il fallait
moins d'eſprit dans les chansons grecques.
Anacreon parlait une plus belle langue.
On trouvera ici les plus jolis vers
qu'ait faits M. de Pezay.
J'ai voulu d'un pas têméraire
Pénétrer juſqu'au fanctuaire
Où ſe cache la Vérité.
En cherchant la réalité
Je n'ai changé que de chimere.
J'ai voulu toucher au compas .
Ma main fur la lyre étrangere ,
A préſent ne retrouve pas
Un feul chant digne de Glycere."
Qu'avez -vous appris à mon coeur ,
Triftes calculs . recherches vaines ?
Sans m'éclairer fur le bonheur ,
Vous m'avez dérobé l'erreur
Qui peut feule adoucir mes peines.
Vous ſavez bien défabufer
De la conſtance d'une belle ;
Mais qu'avez -vous à propofer
DO MERCURE DE FRANCE.
Qui puiffe valoir le baifer
Que donne même une infidelle ?
Cette fin eft charmante. Ma main fur
la lyre étrangere eſt un vers qui manque
de clarté ; on ne fait à quoi ſe rapporte
étrangere . Il eſt certain que dans une piece
de vingt vers , il n'en faut pas laiſſer
un qui foit obfcur. Il y a dans quelques (
autres pieces du même auteur de l'agrément
& de l'inégalité. Une , entr'autres , à
Mde la Comteſſe de B** finit ingénieuſement.
Belle à la fois & de l'eſprit !
Ahl c'eſt trop de crimes fans doute.
Tu dois exciter leur dépit , (des femmes)
Soit qu'on, te voie ou qu'on t'écoute.
Parmi les pieces de M. Dorat , on remarquera
fur- tout la réponſe à M. Doigny.
En voici les derniers vers où la facilité
ſe joint à la grace.
Peins nos femmes de bien , nos fublimes coquettes.,
Ayant toujours cinq ou fix goûts décens ,
Nos grands hommes d'Etat , leur travail aux toilettes
Nos faux modeftes , nos ſavans ,
L'extravagance de nos fages ,
2
Tanz
FEVRIER. 1774 .
Tant d'agréables perſonnages ,
Petits fléaux de mode & doucereux tyrans .
Peins des brayes du temps la jactance indiſcrette ,
. nos Colonels penſeurs ,
Les prudes , les Abbés & le progrès des moeurs ,
Et le déclin de l'ariette .
De ces travaux encor fi tu crains le tourment ,
Chanter l'Amour , préfere ſes careffes ,
Et fur-tout célebre gatment
La trahifon de tes maftreffes .
L'immortel écrivain , malgre les neuf Déeſſes ,
Ne vaut pas le volage amant
Qui goûte cent plaiſirs , prodigue cent promeſſes ,
Se moque de fon fiecle & jouit du moment.
On lit un poëte eftimable
Dont les mâles travaux favent nous occuper !
Mais on vit avec l'homme aimable ;
C'est lui qu'on invite à ſouper.
On ne doit pas oublier fur tout deux
traductions , l'une de l'ode d'Horace , audivêre
, Lyce , par M. Diderot , l'autre de
la harangue des Scythes à Alexandre par
M. Dorat. Ces deux morceaux , à trèspeu
de choſe près , font excellens.
Tous les quatrains de M. l'A. P. font
très -jolis . il y a de la douceur & du fentiment
dans quelques pieces de M. de
G
98 MERCURE DE FRANCE.
1
Fumars & de M. Berquin. Elles pour
raient être plus travaillées.
Mais le chef- d'oeuvre de ce recueil,
c'eſt une chanson de M. Fréron. Il était
bien juſte que le ſucceſſeur de Defpréaux
donnât , comme ſon maître , le précepte
& l'exemple. Il eſt queſtion d'une fête
où M. Laujon l'avait fait admettre.
Mais voyez donc quel tour affreux
L'ami Laujon me joue!
Tout ce qui frappe ici mes yeux
Il faut que je le love !
Par lui d'être admis en ces lieux
J'obtiens le privilege ;
Et c'eſt , c'eſt , j'en suis furieux
Pour me tendre ce piege ! 1
L'ami Laujon me joue . Fon , joue , que
je le loue. Voilà une belle leçon d'harmonie;
& comme le reſte du couplet eft
ingénieux ! j'en suis furieux. Comme
cette tournure eſt fine ! M. Fréron reproche
toujours aux auteurs qu'il a réprouvés ,
d'avoir de l'esprit. On n'uſera pas de repréfailles
avec lui. Ily aurait trop d'injuſtice
à lui faire un pareil reproche. Ileſt
Inutile d'en citer davantage. On doit
FEVRIER. 1774.
و و
même demander pardon aux lecteurs de
les entretenir de pareilles inepties. Mais
l'auteur de l'Armée littéraire , qui ne perd
pas une occafion de ſe faire valoir auprès
des lecteurs de province , a voulu leur
perfuader que les vers qu'il avait inférés
dans l'almanach des Muſes de je ne fais
quelle année , étaient évidemment irrépréhenſibles
, puiſqu'on n'en avait rien
dit dans le Mercure. On ne fera jamais un
pareil raiſonnement ſur ſon filence. Mais
ſi l'on ſe tait ſur ſes vers comme ſur ſa
proſe , c'eſt qu'on n'aime pas à parler de
ce qui eft au- deſſous de la critique. Lorsqu'il
s'avife , par exemple , de traduire
après M. de Voltaire un morceau de Lucrece
', & qu'il parle des hommes ,
Qui , ſans avoir joui de Déclair de la vie ,
Se perdent pour jamais dans la nuit du tombeau ;
que veut - il qu'on diſe de ces belles
métaphores ? Veut- il qu'on faſſe remarquer
qu'il eſt aſſez difficile de jouir d'un
éclair , & que par conféquent cette figure
n'a pas de ſens ? Il eſt des ouvrages fur
leſquels il n'y a rien à dire au Public.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
UTRUM VULGO PLEBEIORUM LE
BEROS HUMANIORIBUS LITTERIS
EXCOLI OPORTEAT. Oratio
in folemni inftauratione Scholarum Collegii
Harcuriani habita à M. Francisco
• Mauduit , Humaniorum Litterarum Profeffore.
11 Octobre , 1773 .
Eft - il à propos que le commun des enfans du Peuple
foit inftruit dans les belles - lettres ?
Le Profeffeur d'Harcourt entreprend
de réfoudre cette queſtion problématique.
Il a raſſemblé dans ſon difcours les raiſons
qui tendent à faire voir qu'il n'eſt pas expédient
, communément parlant , vulgd ,
de faire participer aux Arts liberaux les
enfans des conditions baſſes , médiocres
ou d'entre le peuple. Il demande , conformément
aux intentions des fondateurs , qu'on
choifiſſe ceux qui font de bonne eſpérance
, qui annoncent des talens & marquent
des difpofitions ; & que tous ces
efprits matériels & de plomb , ceux qu'il
appelle infaustos pueros , des enfans ineptes
ne foient pas admis ou qu'ils foient renvoyés
de bonne heure à gymnafiis noftris
excludantur , aut maturè dimittantur. Mais
eft - il facile de diftinguer dans l'enfance la
ſtupidité réelle , de cette trompeuſe & ap-
:
م
FEVRIER. 1774 . YOT
parente ſtupidité qui eſt l'annonce d'une
ame forte & d'un eſprit penfif? Suppofons
cependant que l'on puiffe facilement
difcerner les enfans ineptes ; faudra - t - il
- pour cette raifon leur refufer un exercice
capable de développer leur intelligence ?
Ne perdons point ici de vue le principal
objet des colleges , qui eft de procurer
à l'enfance des moyens d'exercer & de
perfectionner les facultés de fon eſprit.
Ce n'eſt point précisément parce qu'un
jeune homme ſçait le latin qu'il pourra
reuffir dans ce qu'il entreprendra , mieux
que celui qui n'a pas étudié cette langue ,
mais parce que ſon eſprit eft plus fouple ,
plus exercé , plus propre par conféquent
à vaincre les difficultés .
Recherches critiques , biſtoriques & topographiques
fur la Ville de Paris , depais
les commencemens connus jusqu'à
préſent; avec le plan de chaque
quartier ; par le St Jaillot , géographe
ordinaire du Roi , de l'Académie
royale des ſciences & belles - lettres
d'Angers.
Quid verum... curo & rogo , & omnis in hoc fum.
Hor. lib . I ep. 1.
G3
-102 MERCURE DE FRANCE.
: Quatorzieme quartier , le Temple ou
le Marais. Brochure in 80. A Paris ,
chez l'auteur ; quai & à côté des
Grands Auguftins ; & chez Lottin afné
, imprimeur - libraire , rue St Jac.
ques.
Ce quatorzieme quartier eſt borné à
l'Orient par les remparts & par la rue de
Menil montant incluſivement ; au ſeptentrion
, par les extrémités des fauxbourgs
du Temple & de la Courtille incluſivement
, à l'occident , par la grande rue
des mêmes fauxbourgs & par la rue du
Temple incluſivement , juſqu'au coin de
la rue des Vieilles Haudriettes , de
quatre - fils , de la Perle , du Parc Roya
& neuve St Gilles incluſivement. On
compte cinquante-huit rues, trois culs de
Sacs , une communauté d'hommes , tro
couvents & une communauté de filles
le Temple , un Hopital , &c. Il y a dar
ce nouveau cahier de très bonnes notic
hiſtoriques fur les Religieuſes du Calva
re , les Templiers , &c. Les obferva
tions Topographiques du même auteu
aideront le lecteur à ſuivre les accroiff
mens de Paris. La Courtille qui fait a
jourd'hui partie du fauxbourg duTemp
en a été long-tems ſéparée. Les Courtille
FEVR ER. 1774. reg
mot formé de Cortile employé dans les
gloſes anciennes pour déſigner une petite
cour ou jardin , étoient des vergers environnés
de haies où nos ancêtres alloient
prendre l'air ; on n'y bâtit d'abord que de
fimples hangards pour ſe mettre à couvert;
enſuite des maiſonnettes , qu'onla
depuis agrandies & qui forment aujourd'hui
des cabarets nommés Guinguettes ,
Ce nom a pu être donné à ces cabarets ,
parce qu'on y vend du petit vin verd appelé
ginguet : tel eſt celui qui ſe recueille
dans les environs de Paris.
Differtation critique ſur la viſion de
Conſtantin , par M. l'Abbé du Voiſin ,
Docteur de la Maiſon & Société de
Sorbonne , Profeſſeur Royal de Théologie
, & Cenfeur Royal. Vol. in- 12 .
A Paris , chez Dupuis, Libraire.
L'Auteur de cette diſſertation a expoſé
avec méthode tout ce qui pouvoit
conſtater le fait de l'apparition d'une croix
lumineuſe qui précéda la défaite de Maxence
par Conftantin. Il a recueilli les témoignages
des anciens écrivains ; & ,
1 après avoir détruit leur autorité , il compare
leurs récits , interroge les divers mo-
1
G4
104 MERCURE DE FRANCE .
numens qui nous reſtent du fiecle de
Conſtantin , & termine ſa diſſertation par
combattre le ſentiment d'Albert Fabricius.
Ce ſavant d'Allemagne , qui admettoit
le récit d'Eufebe & des autres écrivains
éccléſiaſtiques , prétendoit que cette
apparition d'une croix lumineuſe n'étoit
qu'un phénomene purement naturel , un
parbélie , un halo folaire que l'ignorance
où l'on étoit alors de la phyſique & de
l'aſtronomie , fit prendre pour un miracle.
Comme la religion n'eſt pas eſſentiellement
intéreſſée dans cette diſpute , il fera
libre au lecteur d'adopter ou de rejeter ,
d'après les diſcuſſions de l'auteur de cette
differtation , tout ce qui a été dit pour
ou contre la vérité de la vifion de Constantin.
i
Vies de S. Gaëtan de Thienne , Inſtituteur
de la Congrégation des Clercs Réguliers
, dits Théatins ; du bienheureux
Jean Marinon , de S. André Avellin ,
& du B. Cardinal Paul Burali d'Arezzo
, de la même Congrégation , avec
les panégyriques de S. Gaëtan & de
S. André Avellin , par le R. P. de
Tracy . Clerc Régulier Théatin. Vol.
:
FEVRIER. 1774. 105
in - 12. A Paris , chez Lottin l'aîné , &
Eugene Onfroy , Libraires .
Les Saints que cet ouvrage rappelle
à notre mémoire , font particulièrement
honorés en Italie. Ils ont enfeigné les préceptes
de la morale évangélique par une
vie laborieuſe & pleine d'exercice ; &
c'eſt contribuer au bien qu'ils ont fait que
de travailler à répandre parmi les fideles
les exemples de leurs vertus . L'hiſtoire
d'un Saint , fondateur d'ordre , peut d'ailleurs
intéreſſer comme faiſant partie de
l'hiſtoire Eccléſiaſtique. Saint Gaëtan de
Thienne fut le premier Inſtitutenr des
clercs réguliers , & fa vie eſt ici précédée
d'une notice de toutes les différentes congrégations
de clercs réguliers. On fait obferver
dans la préface , de ne pas confon
dre les clercs réguliers qui ont pour fin
les exercices de la vie Apoftolique , avec
les Chanoines réguliers qui font de plus
ancienne inſtitution , qui ſuivent la regle
de S. Auguftin , & ont pour objet ſpé.
cial le culte divin & la célébration des
divins offices. Comme on diftingue en
France différentes congrégations de Chanoines
réguliers , tels que ceux de Prémontré
, de Sainte Genevieve , du Sau
G5
106 MERCURE DE FRANCE!
veur en Lorraine , de la Chancellade ,
de St Ruf, de St Antoine, des Trinitaires
, des Croiſiers & autres: de même
on diftingue en Italie différentes congrégations
de clercs dont on peut voir les
noms dans cette même préface .
On n'avoit point vu juſqu'ici en françois,
la vie du B. Cardinal d'Arezzo
non plus que celle du B. Jean Marinon
qui fut diſciple de S. Gaëtan , après avoir
été Chanoine de la célebre Egliſe de Saint
Marc à Veniſe. Le Biographe a joint à la
vie de S. André Avellin , une notice des
ouvrages de cet homme apoftolique , imprimés
en Italie en 7 vol . in-4°. S. André
Avellin vécut du temps de S. Charles ,
& eut ſa confiance.
Ces vies ſont ſuivies des panégyriques
de S. Gaëtan & de S. André Avellin. Le
volume eſt terminé par des remarques ſur
l'établiſſement des Théatins en France.
L'Auteur qui a donné précédemment
des conférences religieuses , des conférences
ecclésiastiques & un Traité des devoirs de
la vie chrétienne , a enſeigné, dans l'ouvrage
que nous venons d'annoncer , la
pratique de ces mêmes devoirs par les
grands exemples d'humilité, d'obéiſſance
, de charité dont il a préſenté les
traits avec beaucoup d'onction & de piété.
FEVRIE R. 1774. 1OZ
,
Oraifon funebre de très- haute , très-puiſſante
& très excellente Princeffe , Henriette
- Louife - Gabrielle- Françoise de Bourbon
Condé , Madame de Vermandois
Abbeffe de l'Abbaye Royale de Beaumont
- les - Tours ; prononcée le 8 Janvier
1773 , dans l'Egliſe de l'Abbaye
Royale de Beaumont - les - Tours , par
M. l'Abbé Bruyas , de la Maifon &
Société de Sorbonne , Vicaire général
du Dioceſe de Tours.
Lorſque Madame de Vermandois fut
attaquée de la maladie dont elle eſt
morte , Monseigneur l'Archevêque de
Tours étoit dans le cours des viſites de
fon dioceſe. Le danger, qui ſe manifeſta
auſſi - tôt que le mat , & la mort qui le
faivit de près , obligerent ce Prélat d'interrompre
& d'abandonner ſes viſites ,
pour ſe rendre à l'Abbaye de Beaumont.
Nous rapportons cette circonstance , pour
mieux faire fentir la juſteſſe de l'application
de ce paſſage des Actes des Apôtres , qui
fert de texte à l'oraiſon funebre : Circumfteterunt
( Petrum ) omnes viduæ flentes &
oflendentes ei tunicas & vestes quas faciebat
ikis Dorcas . Des veuves éplorées
entouroient le Prince des Apôtres ,
& lui montroient les robes & les vê-
ود
ود
ود
108 MERCURE DE FRANCE.
,, temens que Dorcas leur avoit faits de
99 fes propres mains. " act. Apoft. chap.
9. v. 39.
ود
و د
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
و د
"
ود
,
,
Monseigneur , dit l'Orateur en
adreſſant la parole à Monſeigneur l'Archevêque
de Tours officiant , tels furent
la triſteſſe & l'abattement des
fideles de Joppé , à la mort de la
généreuſe Tabithe. Privés des exemples
de cette femme reſpectable , enrichis
de ſes libéralités , ils étoient
prêts de fuccomber ſous le poids accablant
de leur douleur. La préſence
du Paſteur pouvoit ſeule rappeler
la conſtance qu'ils avoient perdue
& ils venoient réclamer fon ſecours
avec la confiance que leur inſpiroit fa
tendreſſe paternelle. Senſible aux pleurs
de ſes enfans , vivement touché lui-
,, même de la cauſe qui les faifoit répandre
, S. Pierre interrompt auſſi tôt
le cours de ſa miſſion apoftolique , & ,
ſe dérobant aux embraſſemens de ceux
qui le poſſédoient, il ſe hâte de porter
à cette Egliſe désolée les confolations
de l'Eſprit Saint." Au premier
bruit de fon arrivée , tous les freres
courent à ſa rencontre ; ils l'arrêtent
ils l'entourent ; à l'empreſſement qu'ils
témoignent , on diroit qu'ils ont ous
و د
و د
و د
و د
و ا
و د
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و د
و د
و د
و د
ود
ود
ود
FEVRIE R. 1774. 109
"
و د
و د
و د
"
"
ود
ود
"
, blié leur perte ; mais la triſteſſe de leur
ame eſt peinte fur leur viſage , leur
voix ſe refuſe aux tendres épanchemens
de leur coeur ; ils demeurent quel-
,, que momens ſaiſis , muets , immo
,, biles ; enfin , cherchant à cacher leur
trouble , ou plutôt entraînés par une
force fecrete , ils ſe détournent & marchent
en filence vers le lieu qui renfermoit
les reſtes précieux de leur bienfaitrice,
Jufques - là , le reſpect avoit
retenu leurs larmes ; mais , à la vue de
ce corps étendu fans mouvement &
fans vie , ils ne font plus les maîtres
d'eux - mêmes ; ils donnent un libre
cours à leurs fanglots ; l'air retentit de
,, leurs plaintes , de leurs cris ; leurs yeux
attachés fur ceux de l'Apôtre , lui redemandent
l'objet de tant de regrets ,
& leurs mains élevées vers lui , font
chargées de ces vêtemens qu'avoit tisfus
une charité également humble &
libérale. Et circumſteterunt illum omnes
viduæ flentes & oftendentes ei tunicas &
vestes quas faciebat illis Dorcas .
و د
ود
ود
ود
ود
"
و د
و د
L'éloquence emprunte ici le langage
d'une piété vive & tendre , pour nous
retracer les vertus de Madame de Vermandois.
Quel moyen plus puiſſant pour
110 MERCURE DE FRANCE.
nous rappeller à nos devoirs, que le ta
bleau fidele de la vie active d'une Princeſſe
pratiquant également pendant tout
le cours de la vie , les devoirs & les confeils
évangéliques; faiſant à Dieu les facrifices
les plus généreux , & répandant
fur les pauvres les aumônes les plus abon-..
dantes ; donnant aux hommes . & d'une
maniere digne de fa haute naiſſance ,
l'exemple d'une piété & d'une charité
vraiement héroïques.
Histoire générale d'Italie , depuis la décadence
de l'Empire Romain , juſqu'au
temps préſent , dédiée à Monſeigneur
le Comte d'Artois ; par M. Targe
tome 1 & tome 2 , in - 12 . , à Paris
chez Monory , Libraire.
Il ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cette hiſtoire générale
, qui commence par l'étonnante révolution
arrivée en Italie en 476. Cette
révolution mit fin à l'Empire d'Occident
, & força Rome de ſe ſoumettre
à un Roi dont le titre lui avoit été ſie
odieux pendant tant de ſiecles. Odoacre
(c'eſt le nom de ce Roi ) n'étant encore,
que ſimple Officier des Gardes d'Augustule
, avoit ſu gagner la confiance des
FEVRIER. 1774. Is
,
Ruges , des Hérules , des Turcilinges &
autres races de Barbares qui faifoient la
plus grande partie des armées romaines.
Ces milices mécontentes de la ſolde de
'Empereur offrirent leurs armes &
leur bravoure à Odoacre , qui s'en fervit
• pour foumettre l'Italie , & y fonder un
Royaume ; le nouveau Roi fut toujours
obligé d'avoir les armes à la main , &
eut à combattre Théodoric. Ce Roi des
Oſtrogots , dans le deſſein de ravir à
Odoacre fa conquête , étoit entré en Ita
lie à la tête d'une armée de barbares
qu'Ennodius compare pour le nombre ,
aux grenouilles des marais , & aux étoiles
du firmament. Théodoric livra pluſieurs
combats au nouveau Roi ; il l'obligea
de ſe réfugier dans Ravenne , qu'il affiégea
par terre , en même temps qu'il prit des
meſures pour empêcher que la ville affiégée
ne reçut des vivres par mer. Ces peuples
barbares étoient peu expérimentés
dans la ſcience des ſieges ; & quand les
villes qu'ils vouloient fubjuguer étoient
bien fortifiées , ils s'en tenoient à les resferrer
ſi étroitement , que la famine les
obligeoit à la fin de ſe rendre. Pendant
deux ans & demi que dura ce fiége ,
Odoacre fit connoître que la mifere
112 MERCURE DE FRANCE.
même la plus exceſſive , ne pouvoit
abattre fon courage & celui de ſes guerriers
. Ce Prince , réſolu de tenter un
dernier effort pour ſa délivrance , choifit
le temps que les foldats de Théodoric
, ennuyés de la longueur de ce fiege
, montoient la garde avec moins de
vigilance Le Roi d'Italie fait fortir
dans le filence de la nuit les reſtes de
fon armée , & tombe tout - à- coup fur
les quartiers de ſes ennemis. Théodoric',
à cette attaque imprévue , prend les armes
, ſe met à la tête de ſes troupes
& engage un combat où la fureur eſt
égale des deux côtés ; mais le déſeſpoir.
d'Odoacre & de ſes gens fixe quelque
temps la victoire. Pour la premiere fois
les Oftrogots font mis en déroute. Ils
entraînent leur Prince dans leur fuite.
Théodoric , près de rentrer dans fon
camp , rencontre ſa mere à la porte ;
qui l'arrête au paſſage , en lui criant
d'une voix tonnante :,, où coures tu , mon
ود
ود
fils ? Il n'y a aucun lieu fur la terre
;, qui puiſſe te recevoir dans ta fuite , à
moins que tu ne rentres dans mon
fein! Le Prince s'arrête à ces mots
foudroyans. Son premier mouvement
eſt celui de la honte : le ſecond eft
”
le
FEVRIER. 1774. 112
le retour de ſon courage : il raſſemble
autant de ſes gens qu'il en peut trouver
de diſpoſés à le ſuivre ; &, à la tête de
cette troupe peu nombreuſe , mais qui
brûle du defir d'effacer le ſouvenir de
ſa défaite , il retourne aux ennemis , les
trouve diſperſés au milieu de la campagne
; s'élance au milieu d'eux ; en fait
un affreux carnage ; force Odoacre à ſe
renfermer dans ſes murs , & à accepter
les conditions de paix que ſon ennemi
veut bien lui dicter. Les Hiſtoriens ne
font pas d'accord ſur les articles du
Traité ; mais , comme l'a remarqué Muratori
, le Prince Goth a pu accorder tout
ce qui lui fut demandé , puiſqu'il n'avoit
aucune intention de tenir ſes promeſſes.
En effet , peu de jours après cet accord ,
il invita fon rival à un feſtin où il le
fit tuer , ainſi que ſon fils , par des affasfins
qu'il avoit apoſtés. Aini finit
ود
ود
و د
و د
l'an 493 le regne d'Odoacre , Prince
digne d'un meilleur fort , & qu'un
écrivain anonyme appelle homo bonæ
voluntatis. Ce fut lui qui donna com-
,, mencement au royaume d'Italie ; &
fi on ne peut l'excufer d'ufurpation ,
elle fut bien couverte par la douceur
dont il uſa envers ſes Sujets , quand il
,, ſe crut affermi ſur le trône. Ennodius ,
و د
ود
ود
H
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ر د
ود
و د
en voulant noircir ſa mémoire , nous
,, prouve au contraire qu'il avoit peu de
défauts , puiſque ce Panegyriſte de
ſon ennemi ne lui reproche que de
l'avarice & de la jalouſie contreles perſonnes
de haute naiſſance ; foibleſſe
afſez ordinaire à ceux qui , d'une baſſe
extraction , font parvenus àdes places
éminentes. Nous devons croire que s'il
eût eu des vices , Ennodius & Caffiodore
ne les euſſent pas laiſſé ignorer.
La bonté de fon coeur parut dans la
conduite qu'il tint avec Auguſtule ;
conduite qui auroit du ſervir de modele
à Théodoric. Quoiqu'élevé dans
l'arianiſme , les catholiques eurent une
entiere liberté ſous fon regne.Al'égard
de fes vertus guerrieres , il étoit brave,
mais n'avoit rien d'un grand capitaine.
Il conquit un royaume où il n'éprouva
preſque aucune réſiſtance , & il ne fut
,, pas le conſerver. Au lieu d'établir la
terreur de fon nom en marchant contre
Euric au commencement de fon regne,
il lui laiſfa prendre tranquillement les
villes d'Arles & de Marfeille , ce qui
dut donner aux Goths , une foible idée
de fon activité , & contribua peut-être,
à rendre ſes ennemis plus hardis à
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
» l'attaquer. Inſtruit de l'approche de
FEVRIE R. 1774. 113
, Théodoric , le plus médiocre Général
"
دو
"
ود
"
ود
"
ود
"
eût été lui diſputer le paſſage des Al-
,, pes , ou même celui de la Sare ; &
Odoacre reſte tranquille dans les plai-
,, nes de la Vénétie , où le Général des
Oſtrogots a le temps de faire repoſer
ſes troupes , & de le prendre enſuite à
fon avantage. A Pavie , Odoacre laiſſe
fon rival ſe remettre de la terreur que
lui cauſe la défection de Tuffa , & attendre
le renfort qui lui vient des
Gaules . Dans ſa derniere fortie de Ra-
,, venne , il met Théodoric en fuite ; &,
,, au lieu de le pourſuivre vivement, &
de le forcer dans fon camp , il laiſſe
réfroidir l'ardeur de ſes propres trou-
,, pes , qui demeurent diſperſées dans
la campagne. Enfin , il eût pu gagner
le Port de Claſſe , ſe mettre en mer ;
& s'il falloit périr , ce devoit être les
,, armes à la main. Au contraire , il ſe
laiſſe endormir par les promeſſes infidieuſes
de fon vainqueur , il meurt
lâchement à table. Il ne laiſſe point de
poſtérité. Tout le temps de fon regne
fut d'environ fix ans & demi ; mais
on ignore quel étoit ſon âge quand il
"
"
"
ود
ود
ود
ود
”
"
ود
وا
ود
mourut,
Toutes les hiſtoires , celle des Goths
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
particulierement , nous prouvent évidemment
, que ce que l'on appelle l'eſprit
d'une Nation , ne lui eſt pas tellement
propre , qu'il ne fouffre des changemens
conſidérables , ſuivant les Chefs qui la
gouvernent. Sous Théodoric , la bravoure
, l'activité , la conſtance à ſupporter
les fatigues de la guerre , parurent
être le caractere des Goths. Le Souverain
allioit la valeur à la prudence ; ils ſuivoient
ſes enſeignes avec confiance , &
renverſoient aisément tous les obſtacles
qui s'oppofoient à leurs entrepriſes. Sous
Vitigès , une multitude preſque innombrable
ne put réſiſter à une petite troupe
de foldats romains conduits par Béliſaire.
Ce font les mêmes hommes ; mais Théodoric
n'eſt plus à leur tête ; & ces guerriers
, auparavant fi formidables , font
réduits à fouffrir patiemment les infultes
de leurs propres femmes. Ils ſemblent
aller au devant des fers que leurs vainqueurs
leur préparent; mais , dans ce moment
de gloire pour les Romains , Bélifaire
s'éloigne; Totila ſe met à la tête
de ſa nation: l'on voit la victoire changer
auffi - tôt de parti. Les Romains perdent
tout - à - coup leurs avantages ; la fageffe
s'écarte de leurs conſeils ; des des
FEVRIE R. 1774. 117.
- feins mal concertés font encore plus
mal exécutés , & les Goths qui ont paru
ſi abattus , retrouvent fous un Roi guerrier
leur ancienne valeur.
Le ſecond volume de cette hiſtoire
générale va juſqu'à l'an 551. M. Targe ,
en compoſant cette hiſtoire , a eu devant
les yeux les Annales du ſavant Muratori
, l'Abrégé chronologique de M. de
Saint - Mare , & l'hiſtoire eccléſiaſtique
de M. l'Abbé Fleuri ; mais il n'a point
négligé de confulter les ouvrages des Historiens
de chaque fiecle dont il rapporte
les événemens. Le choix qu'il a
fait de leurs matériaux , nous a paru ju .
dicieux , diſpoſé avec ordre & dans cette
juſte proportion que doivent avoir les
différentes parties d'une Hiſtoire générale
, afin que l'une de ces parties ne
foit point offuſquée par l'autre , & que
l'enſemble puiſſe ſe préſenter avec netteté
& fans effort au lecteur. La narration
, dans pluſieurs endroits , pourroit
étre plus vive , plus ferrée ; mais elle
plaît par une ſage fimplicité & une
certaine gravité bien préférable à tous
ces ornemens étrangers , à ces expreffions
ſentencieuſes ou épigrammatiques , à ces
épithetes recherchées , qui font diſpa
H3
118 MERCURE DE FRANCE.
roître les faits , pour ne laiſſer appercevoir
que l'Ecrivain qui les rapporte.
Cette hiſtoire générale de l'Italie peut
être regardée , ſuivant l'expreffion de
l'Auteur dans ſon introduction , comme
le pendant de l'hiſtoire du Bas - Empire ,
par M. le Beau. M. Targe s'eſt attaché
pour l'exécution Typographique au même
format , au même caractere , & à la
même diſtribution qui a été adoptée par
P'hiſtorien du Bas - Empire.
Almanach perpétuel , pronosticatif , proverbial
& gaulois , d'après les obſervations
de la docte Antiquité ; utile aux favans
, aux gens de lettres , & intéresſant
pour leur ſanté, vol. in 12 , petit
format ; à Wifliſpurg; & ſe trouve à
Paris , chez Deſnos & Pyre Libraires.
Cet almanach eſt précédé de réflexions
ſur le temps & ſur ſes différentes
diviſions. Vient enſuite un calendrier ,
où les fêtes & les noms de chaque jour
font indiqués. Lorſque l'occaſion s'en
préſente , on rapporte à chaque article
l'ancienne orthographe des mots , les
étymologies , les pronoſtics & les proverbes
qui peuvent y avoir rapport. PluFEVRIER.
1774. 119
ſieurs de ces articles font auſſi égayés
par de petits contes , des anecdotes ou
des facéties; ce qui répand dans ce petit
ouvrage une forte de variété amuſante &
inſtructive.
L'Auteur a rapporté à l'articlefaiſons ,
ces vers furannés , qui font voir que l'on
prétendoit il y a déjà long- temps , que
les ſaiſons étoient dérangées.
Dieu ; t'ennuyes - tu de ton ouvrage ?
Viens - tu batir un nouvel age ,
Ruinant le fiecle pervers ?
Les ſaiſons font deſſaiſonnées :
Le cours réglé des années
Se fourvoit errant de travers .
Baif, Mimes , Ny. 1 , p . 20.
Les pourceaux de S. Antoine du
Viennois en Dauphiné , ainſi qu'il eſt
dit à l'article S. Antoine , fête qui arrive
le 17 Janvier , ont le privilege d'aller
avec une clochette au cou , dans les
maiſons où on les régale en l'honneur
du Saint , bien loin d'ofer les chaſſer.
De - là ces proverbes qui font alluſion
aux Parafites , aller comme le pourceau de
S. Antoine , de porte en porte: faire comme
le pourceau de S. Antoine , ſe fourer partout.
H4
120 MERCURE DE FRANCE:
Il eſt rapporté à l'article S. Barthele
mi l'origine de cet autre proverbe : 11
fait comme l'anguille de Melun ; il crie
avant qu'on l'écorche. Un jeune écolier
nommé Languille repréſentoit le perſonnage
de S. Barthelemi dans une piece
jouée à Melun. Comme l'exécuteur approchoit
le couteau à la main , pour feindre
de l'écorcher , l'Acteur épouvanté ſe
mit à crier ; origine du proverbe cité plus
haut.
Il y a pluſieurs façons de parler proverbiales
, qui font aujourd'hui oubliées , mais
que l'on pourra être curieux de retrouver .
dans ce petit almanach. De petits contes
remplacent quelquefois des recherches fur
les étymologies & fur les proverbes. Un
Conſeiller ignorant , eſt - il dit à l'article
Saint- Eloi , tomba un jour fur le verglas
. ,, Dieu foit loué , s'écria ſon clerc ,
ود
و د
de ce que vous ne vous êtes pas rompu
le col ; j'en rends grace à M. S. Eloi. "
S. Eloi n'est que pour les chevaux , reprit
l'homme de loi. Pardonnez moi , il eſt
›› auſſi pour les ânes , Monfieur. "
"
FEVRIER. 1774. 121.
Le Spectateur françois finit ſa troiſieme
année , & va recommencer ſa quatrieme.
Il a fait , dans le cours de l'année
derniere , des obſervations trèsintéreſſantes
fur les moeurs , les carac .
teres & les ridicules . Sa morale instructive
& amusante eſt ordinairement
miſe en action.
,
Ce Journal eſt composé de quinze cahiers
par an , chacun de trois feuilles
formant trois volumes , dont l'abonnement
, franc de port, à Paris , eſt de.
9 liv.
•
Et en Province , port franc , par la
pofte. 12 liv.
On foufcrit en tout temps chez Lacombe
, Libraire , rue Chriftine.
Dans le premier cahier de 1773 , le
Spectateur a imaginé un fauteuil magique
où ceux qui font affis, laiſſent échapper
la vérité , quelqu'intérêt qu'ils aient
de la déguiſer ; ce qui produit des ſcenes
fingulieres , dans lesquelles le faux
Ami , le Courtiſan , l'Orgueilleux , la
Coquette , l'Hypocrite , l'aimable Scélérat
paroiffent tels qu'ils font , en s'efforçant
en vain de doubler leur voile. On
admire en riant l'originalité d'un homme
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
riche & bienfaiſant , qui s'eſt réduit au
fimple néceſſaire , pour faire jouir les
malheureux qui avoient beſoin de ſecours
, & qui leur donne l'exemple du
travail & de l'induſtrie. Une anecdote
chinoiſe fait louer la ſagacité d'un Juge
, & le ſoin qu'il doit prendre pour
découvrir la vérité. Les avis & les exemples
rappellés par le Spectateur ſur la
crédulité , attachent la curioſité. Il apprend
dans une nouvelle , à ſe défier des
intrigues de la calomnie. Il prouve
combien la gaieté eſt néceſſaire à la
Nation , & préférable à cette gravité
philofophique , & à ce faſte ruineux
qui tuent le plaifir , & entraînent fouvent
au déſeſpoir & au fuicide. Il n'eſt
pas d'objets fur lesquels le Spectateur ne
paſſe ſes crayons légers & expreffifs .
Nous ne pouvons le ſuivre dans ſa marche
rapide ; mais on fait combien un
Ecrivain exercé peut rendre utile , amufant
& intéreſſant un Journal qui a
pour objet l'étude & la critique du
monde moral. C'eſt ce que M. Caſtilhon
paroît exécuter avec ſuccès , fur - tout
avec le ſecours des obfervateurs & des
penſeurs qui voudront bien adreſſer
chez le Libraire leurs remarques & leurs
FEVRIER. 1774. 123
vues nouvelles , fur les vertus pratiques ,
fur les vices , les moeurs , &les ridicules.
Anecdotes orientales , contenant les anciens
Rois de Perfe , & les différentes
dynasties Perfes , Turques &
Mogoles , qui ſe ſont élevées fucceffivement
en Afie , juſqu'aux Califes &
aux Sophis excluſivement ; 2 vol. in-
8°. , à Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire.
L'Auteur des anecdotes orientales
s'eſt un peu écarté de la forme fuivie
dans la rédaction des anecdotes françoiſes
, angloiſes , italiennes , &c. publiées
précédemment. Il a penſé que
l'hiſtoire de l'Orient étant moins familiere
au plus grand nombre des lecteurs
que les autres hiſtoires , il falloit donner
quelques détails fur les moeurs , coutumes
& uſages des différens peuples
de l'Orient , faire connoître ſurtout
leurs dynafties , ou les differentes fuites de
princes d'une même race , qui ont régné
fur unpays. En effet , fans cette méthode ,
ces anecdotes orientales n'auroient préfenté
qu'une foule de petits traits détachés
124 MERCURE DE FRANCE.
ſans liaiſer & fans ſuite , qu'il eût été impoſſible
au lecteur de rapprocher , faute
de connoître les dynasties auxquelles ils
appartenoient. L'Auteur , dans la vue de
ne point s'écarter de l'ordre chronologique
eſſentiel aux anecdotes , après avoir ,
dans l'introduction, ſuivi dans leurs différentes
branches les trois ou quatre
grands peuples qui ont formé les dynaties
dont il doit être parlé , les a
rangés dans le corps de l'ouvrage , autant
qu'il a été poſſible , fans couper la
matiere , à l'époque de leur commencement
reſpectif , & felon l'ordre des
temps qui les ont vus naître. Le lecteur
pourra par ce moyen , faifir facilement
l'enſemble des révolutions qu'a
éprouvées l'Aſie ſous les différentes fouverainetés
qui s'y ſont ſucceſſivement
élevées & détruites. Il faut cependant
excepter de ces Souverainetés la Chine ,
les Califes , & les Perfes modernes.
Ces fouverainetés fourniſſent beaucoup
de détails : leur hiſtoire eſt renvoyée aux
volumes ſuivans.
Ces anecdotes nous rappellent fans
ceſſe cette triſte vérité , que les paffions ont
armé contre l'homme l'animal le plus féroce
, l'homme. Ce n'eſt pas cependant
qu'on ne trouve dans cette hiſtoire quelFEVRIER.
1774. 125
-
ques traits d'humanité , de grandeur , de
générofité ; & le lecteur vertueux qui les
rencontre , goûte le même plaiſir qu'un
voyageur , qui , après avoir parcouru les
précipices affreux , apperçoit un côteau
riant & fertile. Hormouz , Roi de Per.
ſe , doué d'une taille avantageuſe , d'une
ſanté robuſte , & de tous les avantages
d'une bonne conftitution , ne s'occupoit
cependant que très peu des exercices du
corps. Son goût dominant fut l'étude &
Papplication à la politique. Il rendit les
peuples heureux par la ſageſſe & la tranquillité
de fon gouvernement. Le Gouverneur
d'une Province ſituée vers les
Indes lui envoya dire un jour , qu'il avoit
une occafion d'acheter une grande quantité
de diamans , pour un prix peu confidérable.
Le Roi répondit qu'il n'en avoit
pas beſoin. Le Gouverneur infifta , en
lui faifant enviſager qu'il y avoit cent
pour cent à gagner. ,, Cent ou mille ,
,, que m'importe , répondit Hormouz ?
Si je deviens Marchand, qui fera Roi ?
Ou que deviendroit les Commerçans ,
ſi j'emploie mes richeſſes à leur enlever
leur bénéfice ? Ce Prince de-
"
ود
"
"
"
mandoit un jour à fon Médecin combien
à peu près il falloit d'alimens par
126. MERCURE DE FRANCE.
jour , pour le ſoutien d'un homme for
mé ? Le Médecin lui répondit que cela
alloit environ à une livre, Comment
و د
و د
"
و و
une ſi petite quantité pourroit-elle fuffire
à un auſſi grand corps que lemien?
Cette quantité ſuffit , ſi vous voulez
ſeulement que votre nourriture vous
„ porte ; ſi vous en prenez davantage , ce
ſera vous qui la porterez."
و د
و د
و د
و ر
و ر
و د
Hofrou , furnommé Nouſchirvan , ou
le Prince accompli , après avoir fait le
bonheur de fes Sujets pendant ſa vie ,
donna en mourant à ſon fils Hormouz
de ſages inſtructions où l'on trouve
toute la pompe du ſtyle oriental ,, Moi ,
Nouſchirvan , poſſeſſeur des royaumes
de Perſe & des Indes , j'adreſſe mes
dernieres paroles à mon fils Hormouz
afin qu'elles puiſſent lui fervir de flambeau
dans les jours d'obſcurité ; de
ſentier , quand il ſera dans les déferts ,
& de bouſſole , lorſqu'il voguera fur
la mer orageuſe de ce monde. Quand
mes yeux , qui ne peuvent plus foutenir
l'éclat du ſoleil , feront fermés
à la lumiere , que ce cher fils ſoit placé
fur mon trône , & que fa prudence
égale celle de cet aftre glorieux. Mais
qu'il ſe ſouvienne au milieu de fa
,, grandeur , que les Rois n'ont été éta-
"
و د
"
"
و د
و د
و د
و د
و د
و د
FEVRIER. 1774. 127
;, blis que pour l'avantage de leurs Su-
"
"
"
د
ود
jets , & ne font , par rapport à eux ,
,, que ce que font les cieux à l'égard
de la terre. La terre pourrait - elle étre
fertile , fi elle n'étoit arroſée , & fi le
ciel ne jetoit pas ſur elle un regard
favorable ? Que tout ton peuple , ô
” mon fils ! éprouve les effets de ta bonté
; en commençant par ceux qui font
le plus près de toi , & continuant ainfi
juſqu'à la plus grande diſtance de ton
trône. Si j'ofois , je te propoſerois
,, mon exemple ; mais j'aime mieux te
remettre devant les yeux ce qui m'a
ſervi d'exemple à moi- même. Contemple
le foleil: S'il ſe dérobe chaque
,, jour à nos regards , ce n'est que parce
"
"
"
”
”
"
"
"
qu'il eſt le bienfaiteur de l'univers , &
,, qu'il doit fa clarté à tous les peuples.
Ne mets jamais le pied dans une province
, que pour aller faire du bien à
fes habitans , & n'en fors jamais que
pour aller faire du bien à d'autres.
Les méchans doivent être punis ; le
foleil de bienfaiſance eſt éclipſé pour
eux. Les bons méritent toutes fortes
d'encouragemens , & doivent être éclairés
des rayons du matin. Comme le
foleil répond à toutes les fins pour
و د
ود
وا
"
ود
ود
ود
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
,, leſquelles il a été créé , agis toujours
,, en Roi , tant que tu fouhaiteras d'être
refpecté à ce noble titre. Implore fouvent
le ſecours du Ciel ; mais que ce
ſoit toujours avec une ame pure. Si tu
obſerves exactement cette regle , tes
prieres feront exaucées , tes ennemis
frappés de terreur , tes amis te ود feront toujours fideles ; tu ſeras les dé-
"
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
و د
و د
lices de tes Sujets ,& ils feront les tien-
,, nes à leur tour. Fais juſtice , réprimeles
infolens ; confole les malheureux ; aime
tes enfans ; protege les ſciences ;
ſuis les avis que te donneront les anciens
Confeillers de ton pere , & empêche
les jeunes gens de ſe mêler des
affaires de l'Etat, ſur-tout , que l'avan-
,, tage de ton peuple ſoit le grand & l'u-
,, nique but de tes deſſeins. Adieu , mon
,, cher fils ; je te laiſſe un grand royau-
,, me : tu le garderas ſi tu ſuis mes conſeils
; tu le perdras , ſi tu les négliges
. "
و د
ود
Hormouz , fils de Nouſchirvan , oublia
bientôt de ſi ſages conſeils , & il
perdit le trône & la vie dans une révofution.
Ce Prince foible & jamais luimême
, fit le bien , tant qu'il fut foutenu
par les ſages avis de Buzurge - Mihir
ancien
FEVRIER. 1774. 129
ancien Miniſtre de ſon pere , & fe livra
au mal , lorſqu'il fut abandonné aux
feductions des flatteurs. Pendant les trois
premieres années de fon regne , qui précéderent
la retraite volontaire de fon
Miniftre accablé d'années , tous ſos discours
étoient des leçons de ſageffe , &
fos actions des actes de bienfaisance. Il
diſoit à ceux qui paroiſſoient étonnés de
l'extrême vénération qu'il portoit à fon
Miniftre : Mes amis , je lui ai plus
d'obligation qu'à mon pere. La vie
& la Monarchie de la Perſe ne me
reſteront que quelques années ; mais
la réputation que je fuis fûr d'acqué
rir en ſuivant ſes conſeils , ſubſiſtera
pendant pluſieurs fiecles .
ود
ود
ود
"
L'Emir Ali , Général des troupes de Nas
fer , Souverain de Perſe , nous donne
dans cette hiſtoire un exemple peu commun
de courage &de patience. Ce Général
, recevant de fon Souverain les
ordres des diſpoſitions de la campagne ,
fentit une douleur qui l'obligea de faire
un léger mouvement. Lorſqu'il fut rentré
chez lui , il changea de vêtement ,
&trouva un ſcorpion à l'endroit où il
avoit éprouvé la douleur. Il prit les précautions
néceffaires pour empêcher l'effet
du venin. Naffer ayant appris le danger
1
130 MERCURE DE FRANCE.
1
auquel s'étoit expoſé Ali , par une pa
tience portée trop loin , lui en fit quelques
reproches : ,, Comment , Seigneur ,
" réponditAli , un homme qui ne pourroit
fupporter la morſure d'un vil inſecte
, prétendroit - il avoit le courage
de s'expoſer , pour votre ſervice , a
tous les traits des ennemis ? "
و د
ود
و د
ود
Seidar , mere de Magdeddoulat , huitieme
Prince des Bovides , fut une Princeſſe
recommandable par ſa ſageſſe & fa
prudence , Mahmoud, Sultan des Gazné
vides , lui avoit envoyé une ambaſſade
pour lui demander ou, que l'on battit la
monnoie en fon nom dans tous ſes Etats ,
ou que fon nom fût publié dans toutes les
moſquées , ou qu'on lui payât tous les ans
un tribut ; en cas de refus il menaçoit de
la guerre. La Reine , qui ne vouloit ni
fléchir ni l'irriter par des refus marqués ,
lui écrivit : ,, J'ai toujours eu , Seigneur ,
21
ود
و د
و د
و د
la plus grande idée de votre puiſſance
& de votre courage ? j'en ai craint les
effets pendant la vie du feu Roi , mon
époux , qui ne manquoit pas non plus
de ces brillantes qualités : mais , depuis
,, que la mort l'a enlevé , je n'ai pas eules
mêmes craintes . Vous êtes trop grand ,
trop généreux pour profiter del'état de
taiblefle où nous nous trouvons. Vous
و د
FEVRIER. 1774. 134
-
5, favez combien le fort des armes eft in-
وا
ود
"
certain. Une victoire de plus ajouteroit
,, peu à vos triomphes & votre gloire feroit
ternie pourjamais , ſi vous étiez battu
par une veuve ou par un orphelin.
Cette lettre eut l'effet qu'en attendoit la
Princeffe. Mahmoud ſe piqua de générofité
& n'entreprit rien contre les Bovides.
Kaï - Kufrew eut ſouvent à prendre les
armes pour repouffer les Mogols qui s'étoient
avancés juſqu'en Armenie. Il avoit
des Francs parmi fes troupes . On rapporte
que ſept cents Francs donnerent la chaffe
à foixante mille Mogols. Auſſi avoit on
dans l'Inde la plus grand idée de leur
courage & de leur valeur. Un Raimond
de Brunduſe & un autre Raimond de Gascogne
faits prifonniers par les Mogols en
1240 furent deſtinés à combattre l'un
contre l'autre , afin de donner à ces barbares
un ſpectacle auffi neuf que curieux ,
en leur montrant comment ſe battoient les
Francs . Ces deux gentilshommes , indignés
d'un traitement qui les réduiſoit à la
condition des gladiateurs Romains , ſe
jeterent fur les ſpectateurs , & en tuerent
chacun plus de trente avant de tomber ſous
leurs coups.
Nouradin , Soudan d'Alep , mort en
12
132 MERCURE DE FRANCE.
,
1173 , étoit devenu par ſes armes& fa pru
dence un des plus puiſſans Princes de l'Afie.
Il étoit tout à- la- fois le plus grand général
& le plus favant théologien du Muſulmaniſme.
Il s'étoit fait un plan de conduite
qu'il fuivit conftamment : c'étoit de vivre
au milieu de tous ſes revenus , comme un
fimple particulier , du produit d'un lieu
qui formoit tout fon domaine. Les impôts
étoient deſtinés aux besoins de l'Etat , &
il n'y touchoit jamais qu'en préſence des
docteurs de la Loi. Le Reine ſon épouſe ,
qui s'accommodoit difficilement de cette
économie , ſe plaignit un jour de la médiocrité
de ſes revenus: ,, je ne fuis , lui
repondit - il , que le tréſorier des Mufulmans
; je ne puis toucher aux fommes
qui me font confiées pour leur beſoins ,
fans attirer fur moi la colere de Dieu.
Je poſſede encore trois boutiques à Hémeffe
: c'eſt tout ce que je puis vous
donner."
ود
الو
و د
و د
و د
و د
ود
On a pu remarquer en lifant les noms
des Princes que nous venons de citer , que
le rédacteur de ces anecdotes s'eſt appliqué
à fuivre& àrendre la prononciation orientale.
Les perſonnes inſtruites défaprouveront
toujours les écrivains qui , par trop
de condefcendance pour leur lecteurs ,
FEVRIER. 1774. 133
adouciſſent & défigurent les noms- propres
& certains mots techniques particuliers aux
peuples qu'il veulent nous faire connoître.
Pourquoi , ſuivant la remarque du
rédacteur de ces anecdotes dans ſon avertiſſement
, vouloir nous habiller à la francoiſe
des noms qui ne font rien moins que
■ françois , qui malgré , leur parure empruntée,
n'en feront pas moins des noms étrangers
, & qui ſouvent ont dans la langue à laquelle
ils appartiennent , une fignification
propre , relative à quelque qualité perſonnelle
ou à quelque circonftance intéreffante?
Dictionaire de pensées ingénieuses , tanten
vers qu'en profe , des meilleurs Ecrivains
François ; ouvrage propre aux
perſonnes de tout âge & de toute condition
, 2 vol. in 8°. , à Paris , chez la
veuve Duchesne , Libraire .
Ce dictionnaire met le Lecteur à portée
de retrouver facilement les ſujets qui l'intéreſſent
, fans être obligé de parcourir
pluſieurs livres . L'Editeur a fait un bon
choix de vers & de profe ; il y a auffi
dans ce recueil un mélange agréable de
penſées fublimes & ingénieuſes , de traits
13
134 MERCURE DE FRANCE.
hiſtoriques , de ſaillies , d'anecdotes , de
naïvetés , &c .
On ſe donnoit autrefois à l'Egliſe
le baifer de paix , quand le Prêtre qui
diſoit la meſſe avoit prononcé ces paroles:
que la paix foit avec vous. La Reine Blanche,
epouſe de Louis VIII , ayant reçu
ce baifer , le rendit à une fille publique ,
dont l'habillement annonçoit qu'elle étoit
mariée & d'une condition honnête. La
Reine , offenſée de la mépriſe , obtint
une ordonnance qui défendoit à ces fortes
de perſonnes de porter robes à queue,
à colets renversés , & avec ceintures dorées
. Le reglement étant mal obſervé ,
jes honnêtes femmes s'en conſolerent par
ce proverbe : bonne renommée vaut mieux
que ceinture dorée .
Les habitans d'une Paroiſſe ſe plaignant
à un Fondeur de ce que la cloche
qu'il leur avoit fondue ne ſe faifoit
preſque pas entendre , il les confola ,
eu leur diſant qu'ils n'avoient toujours qu'à
la faire monter , & qu'elle parleroit avec
Tage.
Le Grand Condé qui affiégeoit Vezel ,
étant prié par les Dames de cette Ville
de ne les pas expoſer aux fuites fâcheuſes
d'un fiege meurtrier , en leur pers
FEVRIER. 1774. 135
mettant d'en fortir , leur répondit qu'il
ne pouvoit confentir à une demande qui le
priveroit de ce qu'il y avoit de plus beau
dans son triomphe .
Les amusemens innocens , contenant le
traité des oiſeaux de voliere , ou le parfait
Oifeleur : ouvrage dans lequel on
trouve la deſcription de quarante oiſeaux
de chant ; la conſtruction de leurs nids ;
la couleur de leurs oeufs; la durée & le
temps de leurs pontes ; leurs caracteres ;
leurs moeurs ; la maniere de les élever ;
la nourriture qui leur convient ; les différentes
rufes que l'on emploie pour les
prendre; la façon de faire les filets ; la
pipée , &c.; la maniere de les apprivoifer
, & la cure de leurs différentes maladies:
Traduit en partie de l'ouvrage italien
d'Olina , & mis en ordre d'après
les avis des plus habiles Oifeleurs ,
12 relié.
in-
3 liv.
A Paris , chez Didot le jeune , Libraire
, quai des Auguſtins .
Les Héros françois , ou le Siege de S.
Jean de Lone , drame héroïque en trois
actes & en proſe , ſuivi d'un précis historique
de ces événemens ; par M. d'Us
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ſieux , à Amſterdam , & à Paris , chez
le Fay , Libraire , 1774 .
Eloge du Comte Charles - Gustave Teſſin
Sénateur du royaume de Suede , prononcé
le 25 Mars 1771 , à l'Académie
des Sciences de Stockholm , par
le Comte André - Jean de Hæpken
Sénateur du royaume de Suede ; Préfident
du college de la Chancelleries
Chevalier & Commandeur des Ordres
de Sa Majefté ; traduit du Suédois
par M. Zabern , interprete des affaires
étrangeres , brochure in 8° . prix ,
1 1. 4 f. A Paris , chez Piffot , Libraire
, 1774.
Le Comte Teſſin eſt connu en Europe
par ſes talens , par son amour pour
les Sciences & les Arts , & par le grand
rôle qu'il a joué dans ſa patrie. Son
mérite a éclaté fur- touten France , où il
a été chargé de négociations importantes.
L'Orateur chargé de célébrer la mémoire
de cet homme d'Etat qui , pendant
un temps , avoit été à la tête d'un
parti , & dont les principes & les opérations
politiques furent combattus &
FEVRIER. 1774.137
défendus avec un égal fanatiſme , a cru ,
en citoyen fage & éclairé , devoir pasfer
rapidement fur tous les objets capables
d'échauffer les eſprits , & de fournir de
nouveaux alimens à la haine & à l'envie ;
mais il a fuppléé à ces omiſions , par les
grands traits dont il a peint les différentes
époques de l'hiſtoire de Suede , par des
réflexions ſur la ſituation de la Patrie , &
le caractere de la Nation ; par le tableau
frappant qu'il a ofé préſenter à ſes compatriotes
de leur corruption & de leurs vices
. La traduction de ce beau difcours
fait honneur au goût & aux connoiſſances
de M. Zabern .
Etat actuel de la muſique du Roi , & des
trois Spectacles , de Paris , à Paris ,
chez Vente , Libraire des Menus Plai '
firs du Roi , 1774 .
On lit dans un avertiſſement , l'hiſtoire
aſſez plaiſante des prétentions & des
procès de la Communauté des Maîtres à
danfer , Joueurs d'inſtrumens , tant hauts
que bas , & hautbois , de S. Julien des
Ménétriers , contre les Muficiens du
royaume ; on s'amuſera de la chronologie
des Rois & Maîtres des Ménétriers ,
15
138 MERCURE DE FRANCE:
dont le dernier fut le ſieur Guignon ,
& l'on rira des efforts qu'il a fallu faire
pour mettre à la raiſon le nommé Barbotin
, Lieutenant Général de la Communauté
, qui exerçoit ſon deſpotiſme
fur les Muſiciens de pluſieurs Provinces.
Cet almanach très - orné & parfaitement
exécuté , renferme tous les détails qui
peuvent intéreſſer les amateurs des ſpectacles
; il eſt une ſuite de l'hiſtoire de la
muſique dn Roi , & des trois principaux
théâtres de la Capitale.
Tableau de l'histoire de l'Eglise , contenant
les événemens les plus intéresſans
, tels que le premier âge du christianiſme
, les persécutions , les martyrs
illuftres , les anciens folitaires ,
les Peres & les Docteurs de l'Eglife ,
les Conciles généraux , les fameuſes
héréſies , l'ancienne diſcipline , les établiſſemens
des nouveaux Ordres , les
Auteurs eccléſiaſtiques , & généralement
les faits les plus curieux de cette
hiſtoire , depuis le premier fiecle jusqu'au
dix- septieme incluſivement , à
Bruxelles , & fe trouve à Paris , chez
G. Deſprez , Imprimeur. Libraire , &
A. Prevôt , 4 vol. in - 12 .
:
FEVRIER. 1774. 139
5,
ک
→
1
Ce Tableau de l'hiſtoire de l'Egliſe eſt
un précis très-bien fait & très- bien préſenté
des grands corps d'hiſtoire eccléſiaſtique.
L'Editeur a eu ſoin de raffembler
dans un petit eſpace , fans confufion
& fans obfcurité , les objets les plus importans
& les plus intéreſſans. Nous
croyons que cet abrégé eſt non ſeulement
une excellente introduction à l'étude approfondie
de l'hiſtoire de l'Eglife , mais
qu'il peut encore étre très-utile à ceux
même qui , après être defcendus dans le
détail des faits , & dans les recherches
les plus multipliées , veulent ſe retracer le
tableau de l'hiſtoire de l'Eglife .
Recueil de lettres de S. M. le Roi de Prusſe
, pour ſervir à l'hiſtoire de la guerre
derniere. On y a joint une relation de
la bataille de Rosbach , & pluſieurs autres
pieces qui n'ont jamais paru. Le
tout enrichi de notes par un Officier
général , au ſervice de la Maiſon d'Autriche
. Seconde édition , corrigée & confidérablement
augmentée , in - 80. broc.
prix , 1 liv. 16 f. , à Leipfik , & fe
140 MERCURE DE FRANCE:
trouve à Paris , chez Lacombe , Li
braire ,
On lit dans un avis , que l'accueil du
Public pour ces lettres , a déterminé les
éditeurs , à donner une ſeconde édition ;
&, pour la rendre plus intéreſſante , ils
ont corrigé pluſieurs fautes qui s'étoient
gliſſées dans la premiere édition ; ils ont
ajouté pluſieurs nouvelles notes importantes.
On en diftinguera principalement
deux; l'une , ſur l'expédition du Prince
Henri de Pruſſe en Franconie ; l'autre ,
fur la marche que S. A. R. fit pour tourner
l'armée du Maréchal de Daun , & fe
poſter ſur l'Elbe ; enfin , on a joint à cette
nouvelle édition un Mémoire ſur la
cavalerie Pruffienne , qui étoit devenu
rare , & une relation de la bataille de
Bergen.
Le même Libraire a reçu quelques
exemplaires des Annales de la bienfaisance ,
3 vol. in 8°. br. prix , 6 liv. , qui manquoient
à Paris , & qui étoient demandés
depuis long-temps .
Suite du Discours du Traité élémentaire
d'Algebre par M. l'Abbé Boffut.
Quelque ſyſtême d'Arithmétique qu'on
adopte , lorſque la notation des nombres
FEVRIER. 1774. 141
e
Te
eſt une fois fixée , les mêmes caracteres ,
écrits de la même maniere , expriment
toujours un même nombre. D'où l'on voit
que ſi , après avoir réſolu une queſtion numérique
, il s'agit d'en réfoudre une autre
toute pareille , & différente ſeulement
par l'énoncé des termes , il faut commencer
une nouvelle opération. Les nombres
qui rempliffent les conditions du premier
problême , ont les propriétés individuelles
qui dérivent de ſa nature;& ils ne peuvent
pas être appliqués au fecond. Mais
fi les réſultats font différens , les procédés
du calcul font d'ailleurs les mêmes dans
les deux cas. Delà naît une réflexion. Ne
feroit- il pas poſſible de renfermer dans
une même formule , ou dans une même
expreffion générale , toute la fuite des calculs
que demandent les problêmes d'un
même genre , de telle maniere qu'on en
pût tirer , par de ſimples traductions ou
ſubſtitutions numériques , la fſolution de
chaque probléme particulier ? On a inventé
cet art étonnant , & c'eſt l'objet de
l'Algebre.
Cette fcience , qu'on appelle encore analyſe
, ou methode de décomposition , compare
donc enſemble les grandeurs confidérées
dans l'état d'abſtraction & de généralité
; eile fait fur ces grandeurs les
142 MERCURE DE FRANCE.
mêmes opérations que l'Arithmétique fait
fur les nombres. Elle va plus loin encore;
elle enchaîne en quelque forte les quantités
entr'elles , par des équations , fans distinguer
les grandeurs qui ſont connues
&données immédiatement , d'avec celles
qui font inconnues. Par-là , elle procure
l'avantage de trouver , par de ſimples opérations
de calcul , & fans que l'eſprit ſoit
fatigué , le rapport des quantités inconnues
avec celles qui font données. Quelques
auteurs appellent l'Agebre l'Arithmétique
universelle. Les réſultats de ſes
formules contiennent en effet des calculs
numériques , indiqués de la maniere la
plus fimple & la plus abrégée dont ils
puiſſent être ſuſceptibles dans cet état
de généralité.
On doit à Diophante les premiers ger
mes de l'Algebre : du moins on trouve
dans ſes écrits quelques calculs dont l'esprit
revient à celui des méthodes que
nous employons pour réfoudre les équations
du premier degré , & même celles
du fecond. Les Arabes ont fort cultivé
cette ſcience; & ils lui ont donné le nom
qu'elle porte. Nous n'avons pas une histoire
exacte des progrès qu'ils y avoient
faits ; mais on croit qu'ils étoient parvenus
juſqu'à réfoudre quelques cas parti
a
FEVRIER. 1774. 143
culiers des équations du troiſieme & du
quatrieme degré .
Voffius raconte que vers l'an 1400 , un
certain Léonard de Piſe voyagea en Arabie
, d'où il rapporta la connoiffance de
l'Algebre , qu'il répandit en Italie. Il avoit
même écrit fur cette fcience un ouvrage
qui eſt perdu. Le premier traité
d'Algebre qui aitparu enEurope , eſt celui
de Lucas de Burgo , fous ce titre : fumma
Arithmetica & Geometrica. Il fut imprimé
pour la premiere fois en 1494 , & pour la
ſeconde en 1523. La réſolution des équations
n'y eſt pouffée que juſqu'au fecond
- degré. On prétend que Lucas de Burgo
n'a pas été auſſi loin que les Arabes &
Léonard de Pife.
:
L'Algebre fit de grands progrès en Eu
rope dans le XVIe fiecle. Tartaglia , Scipio
Ferrei , Cardan , tous Italiens , en
s'exerçant ſur divers problêmes du troifieme
degré , parvinrent à la réſolution gé-
-nérale des équations qui s'y rapportent. Il
paroît que Tartaglia eut la plus grande
part à l'invention. Cette théorie eſt expliquée
dans l'ouvrage de Cardan , qui a
pour titre de Arte magna , & qui parut en
1545. Les formules de cet auteur , les
ſeules qu'on ait pu trouver juſqu'à préſent
144 MERCURE DE FRANCE.
pour repréſenter les racines d'une équa
tion du troiſieme degré , renferment un cas
qui eſt devenu la torture de tous les Analyſtes
, & qu'on appelle par cette raiſon
cas irréductible. Dans les équations qu'il
embraſſe , l'expreffion des racines eft compoſée
de pluſieurs parties , dont les unes
font réelles , les autres imaginaires : Cardan
n'oſa rien prononcer fur la nature de
ces racines. Raphaël Bombelli démontra
le premier , dans ſon algebre qui parut en
1595 , qu'elles formoient un reſultat réel.
Cette propoſition étoit d'abord un vrai
paradoxe; mais le paradoxe diſparut , en
s'aſſurant que les parties imaginaires de
la racine devoient ſe détruire mutuellement
par l'oppoſition des ſignes , & qu'il
ne reſteroit de tout l'aſſemblage qu'une
quantité réelle. Quelques efforts qu'on
ait faits depuis ce temps-là pour obtenir
directement la racine ſous une forme
débarraſſée d'imaginaires , on n'a pas encore
pu y parvenir. Mais on la trouve,
du moins d'une maniere approchée &
fuffiſamment exacte pour la pratique..
Les équations du quatrieme degré furent
réfolues peu de temps après celles
du troiſieme. Scipio Ferrei & Louis Ferrari
, difciple de Tartaglia , donnerent
pour
FEVRIER. 1774. 145
pour cela , chacun de leur côté , une méthode
très-ingénieuſe. Elle contiſte à dif
pofer les termes de l'équation , de maniere
qu'en ajoutant à chaque membre
1 une même quantité, les deux membres
puiſſent ſe réfoudre par la méthode du
fecond degré . De-là réſulte , pour déter
miner la quantité ajoutée , une équation
de condition qui ſe rapporte au troiſieme
degré. Ainfi la ſolution complette du
quatrieme degré eſt liée avec celle du
troiſieme , & la difficulté du cas irréductible
eft commune à l'un & à l'autre.
On eſſaya d'étendte les méthodes pour
le troiſieme & le quatrieme degré aux
équations des degrés ſupérieurs ; mais
cette tentative n'eut pas tout le ſuccès
qu'on eſpéroit; elle ne réuſſit que pour
des claſſes d'équations renfermées dans
des limites aſſez étroites.
Viete, Mathématicien François , contemporain
de Bombelli , introduifit dans
l'Algebre l'uſage des lettres de l'alphabet ,
pour repréſenter toutes fortes de quantités
, connues ou inconnues ; & par - là il
donna aux formules algébriques une généralité
qui eſt leur plus précieux avanta
ge. C'étoit un défaut dans l'arithmétique,
d'exprimer les nombres par des lettres ;
nous en avons dit la raiſon. Il en eſt tout
K
146 MERCURE DE FRANCE.
autrement dans l'Algebre , parce qu'ici
une lettre n'eſt pas employée à repréſen.
ter une même grandeur individuelle &
abfolue : elle repréſente une certaine
quantité conſidérée en général ; & un
même calcul réfout toutes les queſtions
d'un même claſſe. Avant notre auteur ,
on ne conſidéroit que des équations nu.
mériques , & on repréſentoit l'inconnue
feulement par une lettre , ou par un caractere
particulier. Il eſt vrai qu'enfuite
laméthode appliquée à une équation pouvoit
être appliquée également à une au.
tre équation ſemblable. Mais il étoit à
defirer que toutes les équations particu
lieres d'un même ordre ne fuſſent que
des modifications d'une même formule
générale. Ainſi la notation deViete changea
entiérement , à cet égard , la face de
l'Algebre. Il n'en demeura pas-là. Il ap.
prit à faire fur les équations pluſieurs
opérations préliminaires qui facilitent
les moyens de les réfoudre; par exemple
, il enſeigne à chaſſer le ſecond terme
d'une équation , à multiplier ou à diviſer
les racines , par des nombres quelconques
, &c. Il finit par donner une nou
velle méthode pour réfoudre les équations
du troiſieme&duquatrieme degré.
Les Anglois firent , peu après Viete ,
FEVRIE R. 1774. 147
des découvertes intéreſſantes dansl'alge
bre. Harriot raſſembla tout ce qui avoit
été écrit fur cette ſcience , & il y ajouta
pluſieurs chofes de fon propre fonds. Il
eſt le premier qui ait imaginé de mettre
tous les termes d'une équation , d'un mê
, me côté. Cette idée fut lafource dequel.
ques Théorêmes très - remarquables &
très-utiles. On vit par-là que le coëffi.
cient du ſecond terme d'une équation eſt
la fomme de ſes racines priſes avec des
fignes contraires ; que le coëfficient du
troiſieme eſt le produit des racines prifės
i deux à deux , &c.; & qu'enfin le dernier
terme eſt le produit de toutes les racines,
On doit à ces théorêmes d'Harriot laté
folution complette depluſieurs équations.
Le plus grand Promoteur de l'Alge
bre , vers le milieu du dernier fiecle ,
eſt le fameux Deſcartes , génie vaſte &
hardi , qui fait époque dans l'hiſtoire de
l'efprit humain. On lui a reproché d'avoir
ſacrifié dans un âge mûr , où il devoit
être détrompé des illufions , fon repos
& fa vie , à la vaine curioſité d'une
Princeſſe qui l'appela fous un ciel rigoureux
, pour s'inſtruire avec lui ,& qui
n'en devint ni plus ſavante ni meilleure.
Mais la poſtérité a oublié la foibleſſe
: . K2
1
L
148 MERCURE DE FRANCE.
que Deſcartes eut d'être courtiſan , &
ne voit plus en lui que le bienfaiteur (
de la Philofophie. Il mérita en effet ce
titre. Il briſa les autels que la ſuperſtition&
l'ignorance avoient élevés àAt iftote.
Il apprit aux hommes dans ſa méthode,
l'art de chercher la vérité ; & il
joignit l'exemple au précepte, dans ſa
Géométrie & dans ſa Dioptrique. La
gloire qu'il a acquiſe comme Mathématicien
, ne périra jamais , parce que les
vérités qu'il a découvertes font de tous
les temps ; mais on ne peut pas diſſimuler
que la plupart de ſes ſyſtêmes philoſophiques
, enfantés par l'imagination ,
&contredits par la nature , ont déja difparu
, & n'ont produit d'autre avantage
que d'abolir la tyrannie du péripatétiſme.
L'algebre eſt redevable à Deſcartes de
pluſieurs remarques importantes fur la
nature des équations & de l'ingénieuſe
méthode des indéterminées. On ne connoiſſoit
pas avant lui l'uſage des racines
négatives , & on les rejetoit comme
inutiles: il fit voir qu'elles étoient tout
auſſi réelles que les racines poſitives ,
&que la ſeule diſtinction qu'on devoit
mettre entre les unes & les autres , ne
dépendoit que de la maniere d'enviſager
les quantités dont elles étoient les expref.
1
FEVRIER. 1774. 149
fions. Il apprit à connoître dans une
équation qui ne contient que des racines
réelles , le nombre des racines poſitives
& celui des négatives , par la combinaifon
des ſignes qui précedent les termes
de l'équation. La regle qu'il propoſe
pour cela , fut d'abord vivement attaquée;
mais elle eſt aujourd'hui hors d'atteinte
, par la démonſtration générale
que M. l'Abbé de Gua en a donnée.
Deſcartes explique fa méthode des indéterminées
fur les équations du quatrieme
degré. Il feint que l'équationgé
nérale de ce degré eſt le produit de
deux équations du ſecond, qu'il affecte
de coëfficiens indéterminés ; & par la
comparaiſon des termes de ce produit
avec ceux de l'équation propofee il ohtient
les valeurs des coëfficiens inconnus.
Les uſages de cette méthode , dans
toutes les parties des mathématiques ,
font innombrables . J
Je ne ferai point ici mention de pluſieurs
ſavans Algébriſtes , qui , peu de
temps après la mort de Deſcartes , éclaircirent
& perfectionnerent même ſes
méthodes. Mais on doit diftinguer dans
ce nombre le célebre Hudde , Bourgmeſtre
d'Amſterdam, parce qu'il trouva
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
un très beau Théorême concernant les
équations qui contiennent des racines
égales. Il fit voir que fi l'on multiplie
les termes d'une équation de cette ef
pece , par ceux d'une progreffion arithmétique
, la fomme des produits eft
égale à zéro , & qu'elle forme une nou
velle équation qui contient, à l'exception
d'une , les racines égales de l'équation
propofée. Il fonda fur cette propriété
une regle fort fimple , pour découvrir
le plus grand ou le moindre ac
croiſſement auquel une quantité variable
peut parvenir.
: Tous les eſprits étoient en mouvement
au temps dont je parle; les Scien
ces marchoient d'un pas égal , en ſe prêtant
des fecours mutuels. Il ne fe paf.
ſoit pas de jour que l'algebre ne s'enrichît
de quelque nouveauté , ou qu'on
ne l'appliquât à d'importans uſages.
Vallis ſubſtitua les expoſans fraction:
naires à la place des ſignes radicaux ,
ce qui facilite & abrege les opérations
dans plufieurs cas. Huighens , Barrou ,
& d'autres Mathématiciens réfolurent
par le calcul algébrique , des problêmes
que les Anciens n'auroient pas foupçon
né qu'on pût attaquer avec une appa
rence de ſuccès .
FEVRIER. 1774. 151
-- Malgré tant d'efforts & de découver
tes , il reſtoit toujours un écueil où la
fagacité des Algébriftes venoit échouer :
c'étoit la réſolution complette des équations.
Neuton la cherchalongtemps ; il
ne la trouva point: mais il recula d'ail
leurs conſidérablement les bornes del'algebre.
Il donna une méthode pour dé .
compofer , lorſque la choſe eſt poſſible ,
une équation en facteurs commenfurables
: cette méthode s'étend à tous les
degrés , & la pratique en eſt auſſi fimple
qu'on puiſſele defirer. Ilfomma les puif
fances quelconques des racines d'une
équation. La théorie de l'élimination
lui doit fon origine & fes progrès les
plus marqués. Il enſeigna l'art d'extraire
les racines des quantités en partie com
menfurables , en partie incommenfura
bles. Il inventa un genre de ſuites infinies,
dont il ſe ſervit pour trouver , d'une maniere
approchée , les racines des équations
numériques & littérales de tous les degrés
: méthode qui ſuppléoit preſqu'en
= tiérement au défaut d'une réſolution
complette & rigoureuſfe.
- On fent que dans cette multitude de
découvertes algébriques de Neuton , il
devoit s'en trouver néceſſairement qui
む
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
avoient beſoin d'être développées& perfectionnées.
Elles le furent par Halley ,
Maclaurin , Nicole , Stirling , Clairaut ,
&c. Dans ces derniers temps , M. de la
Grange a cru remarquer encore des imperfections
dans la méthode de Neuton ,
pour les approximations des racines ; il
en propoſe une autre , qui est très - belle
& très -digne de fon ſavant Auteur.
La théorie des fuites comprend plus
fieurs branches . Toutes ont été cultivées
avec ſuccès ; & depuis cent ans on ne
ceſſe d'en faire les plus profondes applications.
MM. Jacques Bernoulli , Taylor ,
Nicole , Stirling , Maclaurin , Euler ,
d'Alembert , de la Grange , Lambert ,
&c. , ſe font le plus diftingués dans ces
recherches . Il y a environ ſoixante ans
que les ſuites récurrentes ſepréſenterent
pour la premiere fois à Moivre , à l'oc
caſion de quelques problêmes relatifsaux
jeux de hafard. Mais c'eſt entre les mains
de MM. Daniel Bernoulli & Euler &
du Pere Riccati , qu'elles ont reçu leur
plus grand accroiſſement . S
*
On eft encore revenu , depuis quel
ques années , ſur le problême de la réfolution
complette des équations. De
très- grands Analyſtes s'en occupent avec
une chaleur qui annonce des effets avanFEVRIE
R. 1774. 153
tageux. Ils n'ont encore réſolu complettement
, ni le cinquieme degré , ni aucun
des degrés ſupérieurs. Mais il ré.
ſultera fans doute de leurs travaux , ou
■ qu'ils donneront enfin la ſolution deſirée
; ou que cette recherche doit être
abandonnée , ſoit parce qu'on ne trouvera
pas généralement la forme des
- racines , ſoit parce qu'en ſuppoſant
- qu'on parvienne à la déterminer , les
calculs qu'il faudra faire enſuite , pour
- avoir les expreſſions mêmes de racines ,
feront d'une longueur inſurmontable. Je
ne pourrois guere donner ici une idée
nette des tentatives dont il eſt queſtion ,
ni des connoiſſances qu'elles ont déjaproduites.
D'ailleurs , cedétail demanderoit
une eſpece d'analyſe des ouvrages où
elles ſe trouvent; & la crainte de commettre
ſans le vouloir , quelque injustice ,
en attribuant à un Auteur ce qu'un autre
auroit peut - être le droit de revendiquer
, eſt ſuffiſante pour m'interdire toute
diſcuſſion ſur cet objet.
Il ne me reſte plus qu'à expoſer ici
briévement l'ordre que j'ai ſuivi dans
les deux ouvrages qu'on va lire. Mon
but ayant été d'écrire en faveur des Commençans
, & de les mener , pour ainſi
Ks :
154 MERCURE DE FRANCE.
dire par la main, depuis les premieres
notions de l'arithmétique , juſqu'aux
vérités les plus compoſées de l'algebre ;
j'ai dû m'attacher à mettre de la clarté
& de la ſuite dans les idées , à ne rien
avancer qu'à l'appui du raiſonnement &
de la démonstration , à expliquer le précepte
par l'exemple , ou à les fondre quek
quefois enſemble , lorſque ce moyen m'a
paru néceſſaire pour me faire mieux en
tendre. Quelques Auteurs ſe ſont propoſé
de ſuivre dans leurs ouvrages la
marche des inventeurs , c'est- à-dire ,d'expliquer
les propoſitions comme elles ont
été trouvées , ou qu'elles ont pu être
trouvées ſucceſſivement. Mais cette méthode
, qui a l'avantage d'exciter d'abord
la curiofité , ne peut pas être obſervée
long-temps ; & lorſque les vérités vien
nent à ſe compliquer , on eft obligé de
l'abandonner , pour éviter les longueurs.
Car l'eſprit humain étant borné par fa
nature , il n'arrive preſque jamais àun
but par le chemin le plus court ; il s'y
traîne ordinairement avec lenteur , &
par des détours dont on eft foi même
étonné , lorſqu'on vient enſuite à comparer
l'intervalle réel qui ſéparoit deux
propoſitions , avec l'eſpace qu'on a parFEVRIER.
1774. 155
couru pour les joindre enſemble. D'ailleurs
, une ſcience ne s'accroît ſouvent
qu'à l'occaſion d'une autre : il y a telle
recherche d'algebre qui doit fon origine
à une queſtion de géométrie ou de mé.
canique. Il n'eſt donc pas poſſible de
ſuivre exactement la marche des inven
teurs , fans renoncer en partieau mérite
de la préciſion , de l'élégance , & même
de la clarté . Si vous commencez par
cette méthode , & que vous l'abandon
niez pour en prendre une autre , vous
ôtez l'unité à votre ouvrage. Il auroit
mieux valu fans doute , adopter tout
d'un coup un ſyſtême où la gradation
des vérités fût uniforme, ſimple & lumineuſe.
J'ai travaillé fur ce dernier plan ;
mais je ſuis très-éloigné de croire que je
- l'aie bien rempli.
Il n'y a , comme on fait , que quatre
opérations principales dans l'arithmétique;
l'addition , la ſouſtraction , la mul
tiplication& la divifion. Toutes les autres
opérations qu'on fait ſur les noma
bres , dérivent de celles-là. J'ai donc tâ.
ché d'abord de les expliquer clairement ,
tantpour les nombres incomplexes , que
pour les nombres fractionnaires & complexes.
De- là , je paſſe à l'extraction des
racines quarrée & cube. Viennent en156
MERCURE DE FRANCE.
fuite les reglesd'alliage. Les proportions
arithmétique & géométrique font traî.
tées avec des détails ſuffiſans pour faire
bien entendre aux Lecteurs l'efprit &
P'uſage de cette théorie fi utile dans
toutes les parties des mathématiques . Il
m'a paru que ſa vraie place étoit dans
l'arithmétique , puiſque tout rapport eft
une ſouſtraction ou une diviſion ordinaire.
J'explique à la ſuite des proportions
géométriques , les regles de trois ,
de compagnie , d'intérêt & de fauffepoſition.
Les Logarithmes découlent de
l'analogie qu'il y a entre les deux progreffions
arithmétique & géométrique :
je crois n'avoir laiſſé aucune obfcurité
fur leur nature & fur la maniere dont
ils doivent être emp'oyés . Je finis par
donner des notions générales & élémentaires
des combinaiſons .
J'ai ſuivi dans l'Algebre le même ordre
que dans l'Arithmétique , pour toutesles
opérations qui fe correſpondent immédiatement
d'une ſcience à l'autre. Après
avoir expliqué l'Addition , la Souſtraction
, la Multiplication & la Diviſion ,
pour les quantités algébriques , rationnelles
ou radicales , entieres ou rompues ,
je paffe à la formation des puiffances &
al'extraction des racines de toutes fortes
FEVRIER. 1774. 157
de polynomes. De-là , j'entre dans la
théorie des équations ,& je la traite avec
tout le foin & le detail qui m'ont paru
néceſſaires pour en faciliter l'intelligence
& la pratique. Nous avons déjà remarqué
qu'on n'a des méthodes pour réfoudre
généralement les équations , quejuſqu'au
quatrieme degré incluſivement. Les formules
pour le troiſieme & le quatrieme
degré peuvent ſe ſimplifier en certains
cas que je développe. J'explique à fond la
maniere de tirer les racines des quantités
en partie commenfurables, en partie incommenfurables
du ſecond degré. Les
mêmes principes me fervent à faire voir
que toute quantité imaginaire peut être
regardée comme réſultante de laréſolution
d'une équation du ſecond degré : propofition
eſſentielle dans l'analyſe des équations.
M. d'Alembert avoit démontré depuis
long-temps ce théorême , par une
méthode très -ſavante , qui embraſſe dans
ſa généralité les quantites exponentielles .
La démonstration que je donne dumême
théorême , pour les équations , eſt nou.
velle , purement algébrique; & je crois
qu'on latrouvera très-ſimple.A ces théo .
ries fuccedent des conſidérations générales
ſur la nature des équations de tous les degrés.
Si , paſſé le quatrieme degré , on ne
158 MERCURE DE FRANCE.
fait point réfoudre d'équation générale ,
il y adumoins alors une foule d'équations
particulieres qui peuvent être réfolues ,
ou être abaiſſées à des degrés inférieurs.
C'eſt en examinant la maniere dont elles
font compoſées , qu'on peut parveniràles
réfoudre , ou à les décompoſer en d'autres
équations plus ſimples. J'obſerve donc
laloi fuivant laquelle ſe formeune équation
d'un degré quelconque ; & après
avoir démontré , chemin faiſant , au
moyen du même principe , la formule
pour élever un polynome à unepuiſſance
quelconque , entiere ou rompue , poſitive
ou négative , j'approfondis de plus en
plus la nature des équations . Sans connoître
les racines , je les foumets à diffé
rentes transformations qui fervent enſuite
à les trouver , foit exactement , ſoit au
moins d'une maniere approchée. Je dé
termine les racines égales ou inégales ,&
en général les facteurs rationnels d'un ordre
quelconque , qui peuvent être conte
nus dans une équation. Lorſque tous les
moyens de réfoudre exactement une équation,
font épuisés , il reſte la reſſource
de la réſoudre par approximation. J'em
ploie pour cela la méthode de Neuton
&je la préſentede maniere qu'on ne peut
en aucun cas , rencontrer de la difficulté à
FEVRIER. 1774. 159
faire l'opération dont il s'agit, ni à la pouffer
juſqu'à tel point d'exactitude qu'on
voudra. Cette méthode eſttrès- expéditive
pour la pratique , où l'on eſt rarement
obligé de pouffer l'approximation affez
loin, pour que le calcul devienne long&
pénible. Je parle , comme on voit , des équations
numériques. On peut toujours ,
dans l'uſage de l'Algebre , ramener à cette
claſſe les équations littérales ; car l'objet
de tout problême déterminé eſt de faire
trouver une inconnue mêlée avec des
quantités données ,& par conféquent exprimables
pardes nombres donnés. Ainfi ,
il ne reſte rien àdeſirer pour l'approximation
des racines , lorſqu'il eſt ſimplement
queſtion de réfoudre un problême parti .
culier qui endépend. Néanmoins , comme
il y a des casoù l'on a beſoin d'avoir , ſous
une forme générale , l'expreffion des ra .
cines d'une équation littérale , j'explique
l'uſage des ſuites directes& inverſes , pour
trouver ces fortes d'expreffions. La théo .
rie des équations eſt terminée par la méthode
d'éliminer les inconnues , & de
faire évanouir les radicaux , dans les équations
de tous les degrés. Je paſſe enfuite
å des recherches d'une autre nature : je
donne la maniere de ſommer pluſieurs
fuites curieuſes & utiles , telles que les
160 MERCURE DE FRANCE.
ſuites des puiſſances des nombres , les
ſuitesdes nombres figurés, les ſuites ré. (
currentes , &c. Enfin , j'expoſe la théorie
des logarithmes ſous un point de vue plus
général & plus approfondi que je n'avois
pu le faire dans l'Arithmétique.
Jen'endirai pas davantage fur ces deux
Traités: fionles trouve utiles ,j'aurai atteint
le but que je m'étois propoſé.
Des différens ouvrages que j'ai indiqués dans
ce Difcours , les uns forment des Traités à part,
les autres font répandus dans les Recueils desAcadémies
de Paris , de Lot Londres , de Pétersbourg , de
Berlin, de Bologne , &c. Il auroit été trop long
de les indiquer tous en détail .
Journal de la Nature conſidérée fous fes
différens aspects.
LE
E Journal de la Nature conſidéréeſous ses diffé
vens aspects , paroîtra par cahier de deux feuilles
in- 12. le premier & le quinze de chaque mois .
On ne doitpas confondre ce Journal avec l'Avantcoureur
, dont les droits ont été rétrocédés au Sr
Panckouke , libraire. Tout en differe , & doit néceffairement
en différer.
Nous nous occupons ici , diſent les éditeurs
des grands objets de la Nature; nous la confidé.
rons ſous des différens aſpects , & nous nous attachons
à rendre avec préciſion la ſcience phyſique
de l'Homme , celle des Animaux , des Végétaux
&
100 MERCUREDEFRASE
FEVRIER. 17744 16г
& des Minéraux. Le nouveau format que nous
reprenons eſt pour fervir de fuite à ce Journal ,
qui a paru in- 12. plufieurs années de fuite; nous
publions par deux feuilles tous les quinze jours .
due, & que nous ne foyons pas obligés de les divi
afin que les articles importans aient plus d'étenfer
comme nous y étions d'abord forcés .
Nous ne chargeons rien au prix de ce Journal ,
0,228 qui fera pareillement
at de 12 liv. par an , rendu port
franc par la pofte , tant à Paris qu'en Province.
Nous aurons foin que le nombre de 52 feuilles ſe
bat queje to people
mis
trouve
également
dans
le cours
de l'année
. mances
, dePerersborg
,de
ຕ
MM. les Souſcripteursfont priés de donner leur
nom & leur adreſſe écrits Liſiblement , & d'envoyer
lafomme de 12 liv. port franc , ainsi que la Lettre dette trop lot d'avis, au Sieur LACOMBE , libraire , rue Christine.
sileniefoutja Avis de M. d'Alembert fur l'histoire de
defourfos difta
de deux few
chaque
mos
J
l'Académie Françoise .
'Ar annoncé dans l'aſſemblée publique de l'A .
cadémie, le 25 Août 1772 , que je me propofois
1.
de continuer
Thiſtoire
de cette Compagnie
depuis
opraweder
au St
elitears,
confi
sa
&-
l'année 17co , où M. l'Abbé d'Olivet a fini. La
principale partie de mon travail , qui est déjà fort
avancé , confifte dans l'Eloge des Académiciens
morts depuis cette époque , & dont je joins ici
la lifte. J'ai marqué d'une étoile les noms de ceux
fur lesquels j'ai besoin de mémoires ; mais je recevrai
avec reconnoiſſance les anecdotes qu'on
voudra bien me communiquer ſur les autres,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
pourvu qu'elles foient peu connues. Ceux qui
s'intéreſſent aux Académiciens dont il s'agit , pourront
m'adreſſer leurs mémoires francs de port ,
s'il eſt poſſible , rue St Dominique , vis - à - vis
Belle- Chaffe . J'avertis queje ne ferai point uſage
des mémoires anonymes .
A Paris , ce 18 Janvier 1774.
Liste des membres de l'Académie Françoise ,
morts depuis 1700. יני
MM. de Segrais , * de Clermont - Tonnerre
Evêque de Noyon, le Préſident Roſe , Charpentier
, de Coiflin , Perrault , Boffuet , * Charles
Boileau , * Teſtu de Mauroi , Teſtu de Belval ,
Coufin, Gallois , * Colbert Archev. de Rouen ,
Th. Corneille , de Crecy , Fléchier , Deſpréaux ,
Tallemant , Regnier , de Silleri Evêque de Soiffons
, * l'Abbé de Clerembault , * Chamillart
Evêque de Senlis , de Tourreil,le Cardinal d'Ef
trées , Fénnelon , de Callieres , l'Abbé de Louvois .
Abeille , * l'Abbé d'Eſtrées , Geneſt , * de Mi.
meure , de Dangeau , Renaudot , Huet , d'Argenfon
, Maffieu , Dacier , Campiſtron , l'Abbé Fleu.
ri, la Chapelle , Card. du Bois , * de Meſmes ,
l'Abbé de Dangeau , l'Abbé de Choiſy , * l'Abbé
de Roquette , * D. de la Force , Boivin , * de
Nefimond Archevêque de Toulouſe , Malezieu ,
de Sacy , la Monnoye , Fraguier , de la Loubere ,
deValincourt, * Poncet Evêque d'Angers , de la
Faye , de la Motte , de Morville , Caumartin
Evêque de Blois , Dantin Evêque de Langres ,
Coiflin Evêque de Metz , Maréchal de Villars ,
Adam , Portail , * Buſſy - Rabutin Evêque de
Luçon , * Malet , Mar. d'Etrées, Card.de Poli
FEVRIER. 1774. 163
1.
M
202
*
gnac , D. de la Tremoille, Dubos , Houteville , Maffillon, de St Pierre , Gard. de Fleury , l'Abbé
Bignon , de St Aulaire, Gedoyn , l'Ab. de Rothe .
lin , Bouhier , * Mongin Ev. de Bazas , Mongault
, Ab. Girard , Danchet , Card. de Rohan ,
Amelot , Terraſſon , Languet Arch. de Sens , de
Boze , Deftouches , la Chauffée . * Surian Ev. de
Venfe , Montesquieu . Boyer Ev. de Mirepoix ,
Card. de Soubife, Fontenelle , Boifly, Maupertuis ,
Mirabaud , Vaureal , Ev. de Rennes , Sallier ,
I'Ab . de St Cyr , Duremel , * Seguy , Mar. de Belle-
Ifle , Crebillon , Marivaux , Bougainville , Hardion
, d'Olivet , Trublet , * Duc de Villars , Moncrif,
Henault, Alary , C. de Clermont , Mairan ,
Bignon , Duclos .
ACADEMIE.
I.
Extrait de la flance publique de l'Academie
des Sciences , arts & belles - lettres
de Dijon , tenue le 5 Août dans lefalon
d'un hôtel dont S. M. vient de permettre
à l'Académie de faire l'acquisition .
M. MARET , fecrétaire perpétuel pour
La partie des ſciences , a ouvert la féance.
Il a dit que l'Académie avoit propoſé
pour le ſujet du prix qu'elle devoit dif
tribuer ce jour là.
ود De déterminer quelles font les ma,
L2
164 MERCURE DE FRANCE
و د
و د
و د
و د
ود
ود
ladies dans lesquelles la médecine ex
pectante eſt préférable à l'agiſſante , &
à quels ſignes le Médecin reconnoît
qu'il doit agir ou reſter dans l'inaction
en attendant le moment favorable pour
placer les remedes ;
Que cette compagnie voyoit avec cha -
grin qu'aucune des pieces envoyées au
concours n'avoit rempli ſes vues , &qu'el
le propoſoit le même fujet pour le prix
de 1776 , qui fera doublé & formé de
deux médailles d'or chacune de 300 liv.
Il a ajouté que l'auteur d'une piece qui
a pour épigraphe :
Cum ergò fint . occafiones quædam faciendi
, quædam ceſſandi , difcendum quæ
fint occafiones curandi & qua abftinendi à
curationibus ,
• étoit celui qui avoit le mieux vu la
matiere ; mais que le manuſcrit avoit été
envoyé ſi incomplet qu'il n'avoit pas été
poffible d'en apprécier au juſte le mérite.
Je n'aurai donc pas la fatisfaction de
célébrer un triomphe , a dit enſuite M.
Maret: il ne me reſte que le trifte emploi
de répandre quelques fleurs fur le
tombeau de M. Hoin que l'Académie a
perdu dans le cours de cette année. Mais ,
avant de rendre à cet académicien lejufte
tribut de louanges qu'il mérita par la
FEVRIER. 1774. 165
vie la plus laboricuſe & par des talens
I diſtingués , qu'il me foit permis de m'arrêter
à confidérer le ſpectacle qui frappe
en ce moment nos yeux , & qui fera dans
nos annales une époque bien mémorable ,
C'étoit la premiere fois que l'Acadé .
mie tenoit ſa ſéance dans l'hôtel qu'elle a
acquis. M. le Comte de Buffon , le plus
ancien de ſes membres , y alloit lire un
mémoire. M. Maret ſaiſiſſant cette cir-
- conſtance , a dit :
Un fenat auguſte , des directeurs éclairés
, pénétrés des vues philofophiques de
notre illuftre fondateur , nous ont ouvert
ce nouveau lycée * ; une Dame philoſophe,
auſſi bienfaiſante que reſpectable ** ,
ſe fait un plaifir de le décorer , & la voix
du plus grand , du plus célebre de nos
compatriotes vient en faire réſonner les
voûtes .
Objets heureux de tant de bienfaits !
nous qu'un voeu folemnel oblige plus particulierement
à travailler pour la gloire
.:
*C'eſt par un arrangement fait avec MM. les
Directeurs , & approuvé parle Parlement , que
l'Académie s'eſt vu dans le cas d'acquérir l'hôtel
de Grandmont.
**Mde la Comteſſe de Loriol , douairaire de
M. de Chintrey.
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
denotrepatrie , pour l'utilité de nos concitoyens
, faififfons cet inſtant pour renouveler
nos fermens : que ſi quelque
jour nous laiffions éteindre ou même ralentir
le beau feu qui nous anime , ces
voûtes puiffent nous faire rougir denotre
langueur ; ces voûtes puiſſent nous dire :
c'eſt ici que Buffon , plus ſcavant& plus
éloquent que Pline , vint vous honorer
en s'aſſeyant parmi vous ; c'eſt ici que ,
dans l'enthouſiaſme excité parſa préſence,
vous jurâtes de tout entreprendre pour
vous rendre dignes delui , & vous reftez
dans l'inaction ! Tous vos illuſtres compatriotes
refpirent ici dans leurs buſtes ; &
leurs regards ne tombent que fur une
poſtérité peu digne de leur gloire ! Enfin
toutannonceici les eſpérancesde la patrie
& les honneurs que vous étiez afſurés
d'obtenir ;&vous renoncez à ces honneurs,
&vous enlevez à une mere tendre la fatisfaction
de s'applaudir de votre exif
tence!
Non , Meſſieurs , jamais nous ne nous
attirerons de tels reproches ; nous entrons
dans ce lycée ſous de trop heureux aufpices.
Au feul fouvenir de ce beau jour ,
nos coeurs enflammés du plus ardent patriotifme
s'efforceront de nous mériterles
FEVRIE R. 1774. 167
noms de bons citoyens ,de véritables académiciens.
M. Maret a lu enfuite l'E'oge de M.
Hoin , académicien penſionnaire , Lieutenant
de M. le premier Chirurgien du
Roi , correfpondant de l'Académie royale
de Chirurgie & de la Société littéraire
de Clermont- Ferrand.
Une expoſition des événemens de la
vie de cet académicien enlevé par une
mort prématurée , & une notice de fes
ouvrages ont prouvé que M. Hoin , né
avec un goût décidé pour les ſciences &
les lettres , une ardeur peu connue pour
le travail , le defir de fe rendre utile ,
une ame fenfible , tendre & active , étoit
un citoyen précicux , digne de l'attachement
de fa famille & de fa patrie ,& qui
méritoit l'eſtime de tous ceux qui favent
apprécier les hommes.
M. le Comte de Buffon a fait lecture
d'un chapitre d'un ouvrage qui a pour objet
l'expofition des époques de la Nature.
Les avantages que l'on retire dans l'hiftoire
des époques formées par les événe .
mens mémorables , fervent à M. de Buffon
pour faire fentir l'importance de fon
entrepriſe. Il fait voir dans l'exorde de fon
ouvrage que c'eſt par la recherche des différentes
époques de la Naturequ'on peut
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
parvenir à la connoiſſance de fon antiquité.
وو Pofons, dit-il,un certainnombre de
,, pierres numéraires ſur la route éternelle
,, du temps. ,, Cette belle expreffion doit
faire concevoir tout le projet de M. de
Buffon.
On connoît le talent de ce célebre naturaliſte
pour l'exécution ; & dans l'impoffibilité
de donner ici un extrait fatisfaifant
du chapitre qu'il a lu , on ſe contentera
de dire que le Public y a retrouvé la
touche favante & fublime de l'auteur de
Phiſtoire naturelle,
Cette lecture a été ſuivie decelle d'une
ſcene lyrique de Pigmalion par M. Gueneau
de Mont-beillard. On ne pourroit la
faire connoître qu'en la donnant en entier
, & , comme lesbornesd'un extrait ne
le permettent pas, on ſe contentera de
copier l'avant-propos qu'il a fait en annonçant
cette ſcene.
ود
ود
و و
Elle a déjà été exécutée par M Roufſeau
de Genève , eſt-il dit, & exécutée
avec beaucoupd'art & de génie. Sidonc
j'ai ofé traiter le même ſujet, cen'eſt
point dansla vaine idée de faire mieux ,
,, ni même auſſi-bien ; mais c'eſt parce que
le ſujet m'a entraîné , & qu'il m'a pre-
?, ſenté des points devue qui ont échappé
ود
FEVRIER. 1774. 160
, à M. Rouſſeau , ou qu'il a négligés,
,, parce qu'ils n'étoient pas de ſon plan."
Les perſonnes qui connoiſſent le faire
énergique de M. Gueneau de Mont-beillard
, préſumeront facilement que cette
ſcene a été rendue avec autant de ſenſibilité
que de force & d'élégance ; celles qui
n'ont aucune idée du ſtyle &de la manie
re de l'auteur , pourront s'en faire une en
apprenant que M. le Comte de Buffon a
confié à cet académicien une partie de
l'hiſtoire des oiſeaux.
M. de Broſſe a lu un eſſai de géographie
éthymologique ſur les noms donnés
aux peuples Scytes anciens & modernes .
Cet ouvrage va être connu par l'impreffion,
puiſqu'il fera inféré dans le ſecond
volume des mémoires de l'Académie , actuellement
ſous preffe.
Le préjugé qui paroît condamner les
femmes à renoncer aux honneurs académiques
, a été attaqué par M. Saifi . Il
en a prouvé l'injustice par des raiſonnemens
concluants & par des faits déciſifs.
Le Sr. Baillot , jeune homme de vingt
un ans , fuppléant au collegede cette ville ,
avoit envoyé à l'Académie , des Stances
que lui avoit dictées la préſencede M. de
Buffon.
LS
170 MERCURE DE FRANCE
M. de Morveau en a fait la lecture;
elles ont été inférées dans ce Mercure ..
ود
I I.
MARSEILLE.
L'Académie des belles-lettres , ſcien-
,, ces & arts de Marſeille , s'empreſſede
,, rendre publique une lettre qui prouve
combien le célebre la Fontaine , en
honorant ſa Nation , aacquis de droits
fur l'admiration& la reconnoiſſancede
toutes les autres ."
ود
"
ود
ود
Copie de la Lettre d'un Etranger anonyme ,
à M. Mourraille , Secrétaire perpétuelde
l'Académie des belles - lettres , ſciences
& arts de Marseille .
MONSIEUR ,
Ce n'eſt que ces jours- ci quej'apprends
par la voie du Mercure , que l'Académie
des belles lettres , ſciences & arts de Mar.
feille , propoſe , entre autres , pour ſujet
du prix de l'année prochaine , l'Eloge de
la Fontaine. Comme j'ai une admiration
particuliere pour cegrand homme , & que
je m'intéreſſe à ſagloire , comme ſi j'étois
fon compatriote , je commence d'abord
par remercier l'Académie qui veut bien
FEVRIER. 1774. 17
procurer un digne éloge de cet écrivain
ſupérieur qu'on ne peut aſſez louer , &je
prends en même temps la liberté de préſenter
deux mille livres , que je prie l'Académie
de Marseille de vouloir bien
■ joindre à la médaille de la valeur de trois
cent livres , deſtinée par elle pour cet éloge;
de maniere que celui , qui , au jugement
de l'Académie de Marseille , aura
rendu le meilleur hommage à la Fontaine ,
recevra un prix de deux mille trois cent
livres .
La ſeule grace que je demanderois ,
Monfieur, fi ellepouvoit m'être accordée,
feroit d'étendre, en faveur de ce feul prix ,
le terme juſqu'auquel on recevra les ou
vragespourle concours. J'aurai beaucoup
de reconnoiffance , fi on veut bien recevoir
lefdits ouvrages juſqu'au 15 de Juin ,
ou juſqu'au premier Juillet. Au reſte je
ne mets point de claufe ; ce ne feroit
qu'un plaifir de plus pour moi.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec
toute l'eſtime & la conſidération diſtinguée
qu'on doit à ceux quicultivent leur
- raiſon , & s'intéreſſent au progrès de l'ef
prit humain,
Votre très -humble & trèsobéiffant
ferviteur ***.
A.... le ... 1773 .
172 MERCURE DE FRANCE.
C
:
Je ne mets point mon inutile nom au
bas de cette Lettre , ce que vous
voudrez bien excufer.
PS. En publiant là-deſſus ce que vous
jugerez à propos , je vous prie , Monfieur ,
de dire ſimplement en parlant de moi ,
un Etranger , fans même faire connoître
le lieu d'où cette Lettre eſt datée.
ود L'Académie de Marseille comptera
donc les deux mille livres qu'elle a
,, reçues , à l'auteur de l'Eloge de la Fon-
„ taine , qu'elle couronnera , en même-
„ temps qu'elle lui donnera la médaille
و د
d'or déjà annoncée ; &, pour ſe con-
,, former entierement au defir de l'Ano-
,, nyme , elle a délibéré de fixer au pre-
و د
mier Juillet prochain , le terme juf-
,, qu'auquel elle admettra au concours
les Eloges de ce poëte inimitable. "....
J'ai l'honneur d'ètre , &c.
22
MOURRAILLE.
SPECTACLES .
OPERA.
1
L'ACADEMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 25 Janvier , la premiere re.
2
FEVRIER. 1774. 17
préſentation de la repriſe des fragmens
compoſés de l'acte du Feu ou la Vestale ,
de l'acte de la Terre ou Vertumne & Po.
1 mone , & du Devin du Village .
Les deux premiers actes font tirés du
ballet des Elémens , paroles de M. Roi ,
muſique de Deſtouches & Lalande ; le
Devin du Village eſt de M. Rouffeau
pour le poëme & 11 mufique.
Ces fragmens ont été fort bien remis ,
& quoique très- connus , ils ont fait encore
beaucoup de plaifir. M. l'Arrivée &
Mile Duplant font très- applaudis dans
l'acte de la Veſtale ; M.le Gros & Mile
Arnould jouent & chantent , à la fatisfaction
des amateurs , les rôles de Vertumne
& Pomone dans l'acte de la Terre. Mlle
Rofalie , MM . Tirot & Gelin ont réuni
tous les fuffrages dans le Devin du Village.
Les ballets font très - agréables.
Dans le premier acte M. Veftris & Mile
Heinel danſent avec la perfection que
l'on attend de leurs talens. Miles Guimard
& Peflin , & M. Gardel paroiſſent
avec diſtinction dans le fecondacte , ainſi
que Mlles le Clerc , Heidous , & Mrs d'Auberval
, Maltér & Defpréaux dans le ze.
acte. Il y a pluſieurs morceaux de muſique
ajoutés aux fragmens , qui ont été remar174
MERCURE DE FRANCE .
qués , particulierement une belle farabande
& une chaconne de main de maî
tre dans l'acte du Feu.
COMEDIE FRANCOISE.
LES Comédiens François ont donné le
famedi 15 de Janvier , la premiere repréfentation
de Sophonishe , tragédie de Mairet
, corrigée par M. de Voltaire.
Cette tragédie eſt fameuſe dans l'hiſ
toire du théâtre. Elle parut long - temps
avant le Cid. Elle eſt la premiere qui apprit
aux François les regles de la tragédie
& qui mit le théâtre en honneur. M. de
Voltaire a rajeuni ce drame , tout ingrat
qu'en ſoit le ſujet; mais il étoit digne de
ce grand maître de faire connoître , autant
qu'il étoit poffible , ce premier effor
du génie.
ACTE I. Syphax , Roi de Numidie , ſe
plaint de l'infidélité de Sophonisbe fon
épouſe , dont il afurpris une lettre qu'elle
écrit à Maffiniſſe , Roi d'une partie de la
Numidie. Il fait venir la Reine & l'oblige
de ſe juftifier. Il la quitte enſuite pour
aller défendre ſa ville contre les RoFEVRIER.
1774. 175
mains. La Reine avoue à ſa confidente
le crime de fon amour.
ACTE II. Sophonisbe eſt effrayée du
bruit du combat. Elle apprend la mort
de Syphax fon époux , & le triomphe&
⚫ la clemence du jeune Maffiniffe. Elle fort
à la vue du vainqueur. Maſſiniſſe s'indigne
de l'orgueil des Romains & de leur
domination. On lui donne le billet que
Sophonisbe a écrit. La Reine vient lui
rendre hommage , & demander ſon appui
contre la haine des Romains. Maſſiniſſe
veut qu'elle conferve l'honneur du
rang ſuprême. Cependant Lelie , lieutenant
de Scipion , annonce que Sophonis.
be doit étre l'eſclave de Rome.
ACTE III. Lelie ne déguiſe pas à Mafſiniſſe
que c'eſt au Sénat à régler fon def
tin& celui de Sophonisbe. Maſſiniſſe ne
peut contenir ſa fureur. Il ſe prépare à
venger fon injure. Il unit fon fortà celui
de Sophonisbe , qui ne peut refufer pour
époux fon vengeur & fon appui .
ACTE IV . Lelie donne des ordres pour
prévenir le complot que Maffiniſſe a
formé de détruire les Romains. Maffiniſſe
eſt lui-même arrêté dans fon palais.
Scipion lui confirme que l'ordre du Sénat
eft de donner des fers à Sophonisbe. Maffi176
MERCURE DE FRANCE.
niſſe demande ſeulement la liberté de
voir la Reine pour la derniere fois. Ce
Roi déplore ſon fort , & abhorre la funeſte
amitié des Romains. Dans ces momens
cruels,Sophonisbe ranime le courage
deMaffiniffe. Ces deux malheureux époux
projettent d'enlever parleut mort la proie
que pourſuivent les Romains.
ACTE V. Scipion croit pouvoir ſubju
guer l'inconſtance de Maffiniffe par la
fermeté jointe avec la clémence ; mais
Lélie craint l'amour & le déſefpoir de ce
Numide. Il conſeille au Conful de s'aſſurer
de Sophonisbe. Phédime , confidente
de la Reine , dit à Scipion que bientôt
Sophonisbe vareconnoître en lui fon maî
tre& fon vainqueur. Maſſiniſſe lui-même
vient offrir aux Romains leur victime;
mais au moment de livrer la Reine
il dit au Conful , en lui montrant Sophonisbe
étendue ſur un lit avec unpoignard
dans le ſein.
Tiens , la voilà , perfide ! elle eſt devant tes yeux.
La connois-tu ?
SCIPION.
Cruel!
SOPHONISBE à Maſſiniſſe.
Viens , que ta main chérie
Acheve
FEVRIER. 1774. 177
م
Acheve de m'öter ce fardeau de la vie.
Digne époux , je meurs libre , & je meurs dans tes
bras.
MASSINISSE.
Je vous la rends , Romains. Elle eft à vous.
SCIPION.
Malheureux ! qu'as -tu fait ?
Hélas !
MASSINISSE.
Ses volontés , les miennes
Sur ces bras tout fanglants viens eſſayer tes chafnes.
Approche , où ſont tes fers ?
LÉLIE.
O fpectacle d'horreur !
MASSINISSE à Scipion .
Tu recules d'effroi ! Que devient ton grand coeur ?
Il se met entre Sophonisbe & les Romains.
Monftres qui par mes mains avez commis mon
crime ,
Allez au Capitole offrir votre victime.
Montrez à votre peuple , autour d'elle empreſſe ,
Ce coeur , ce noble coeur que vous avez percé.
M
178 MERCURE DE FRANCE
Jouis de ce triomphe . Es - tu content , barbare ?
Tu le dois à mes foins , c'eft moi qui le prépare .
Ai-je affez fatisfait ta triſte vanité ,
Et de tes jeux romains l'infame atrocité ?
Triomphe , Scipion : fi les Dieux qui m'entendent
Accordent les faveurs que les mourans demandent.
Si , devançant les temps , le grand voile du fort *
Se tire à nos regards au moment de la mort ,
Je vois dans l'avenir Sophonisbe vengée ,
Rome à fon tour fanglante , à fon tour faccagée ,
Expiant dans fon fang fes triomphes affreux ,
Et les fers & l'opprobre accablant tes neveux.
Je vois vingt Natioús de toi-même ignorées ,
Que le Nord vomira des mers hyperborées ,
Dans votre indigne fang vos temples renverfés ;
Ses temples qu'Annibal 'a du moins menacés ;
Tous les vils defcendans des Catons , des Emiles ,
Aux fers des Etrangers tendant des bras ferviles ;
** Ton Capitole en cendre , & tes Dieux pleins d'effroi ,
Détruits par des tyrans moins funeftes que toi.
Avant que Rome tombe au gré de ma furie ,
Va mourir oublié , chaffé de ta patrie ."
Je meurs , mais dans la mienne & c'eſt en te bravant.
Le poifon que j'ai pris agit trop lentement .
Ce fer que j'enfonçai dans le ſein de ma femme +
Joint mon fang à fon fang , mon ame à ſa grande ame .
Va , je ne veux pas même un tombeau de tes mains .
* C'étoit une opinion reçue .
+ Il tire le poignard du ſein de Sophonisbe , & tombe
auprès d'elle.
FEVRIER. 1774. 179
La tragédie de Mairet eft fondée ſur
une intrigue trop peu intereffante. La
querelle d'un mari jaloux & d'une femme
infidelle cft d.placée dans cettepicce . Les
Rois Syphax & Maffiniffe font trop avilis
- par leur foibleffe. Cependant M. de Voltaire
a mis dans cette tragédie plus de
convenance ; il y a répandu des détails
très - heureux ; il y a donné de l'intérêt
, & il a fait un tableau grand& vraiment
tragique de la mort de Sophonisbe .
Mais tout l'art de ce grand écrivain n'a
pu couvrir les défauts de Mairet , &donner
à Sophonisbe l'éclat & la perfection
que nous cherchons & que nous admirons
dans les chef- d'oeuvres de fon génie. Le
rôle de Sophonisbe a été bien joué par
Mde Veftris . M. Lekain a repréſenté
Maffinisse , M. d'Alinval Syphax , M.
Molé Scipion , M. Brifard Lélic.
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens doivent donner
inceſſamment la Rosiere , comédie en
trois aćtes , mêlée d'ariettes dont la mufique
eſt de M. Gretry.
DÉBUT.
C
Le Sr Demery a débuté dans Tom - Fo.
nes , dans le Soldat Magicien , dans le
Déserteur , dans l'Amoureux de Quinze
ans, & dans pluſieurs autres comédies ,
où il a rempli les rôles de baſſe- taille. Il
a du feu , de l'habitude & de l'intelligence.
Sa figure & ſa voix font agréables.
Cet acteur a déjà paru il y a deux ans ſur
ce théâtre ; il a beaucoup avancé ſon talent
par fon travail en Province ; il peut
ſe rendre utile à la Comédie , & intéreſſant
pour le Public , en étudiant & perfectionnant
fon jeu , & s'appliquant à
rendre la muſique avec juſteſſe & précifion.
FEVRIER. 1774. 181
ARTS.
GRAVURES.
I.
Costume des anciens Peuples , par M. Dandre
Bardon , profeſſeur de l'Académie
royale de peinture & de ſculpture ,
quinzieme cahier in-4°. A Paris , rue
Dauphine , chez Jombert & Cellot.
ILES chars de triomphe des Anciens &
les fymboles de la déification nous font
préſentés dans ce cahier qui termine le
coftume des Grecs & des Romains , formant
la premiere partie de l'ouvrage fur
le coftume des anciens Peuples .
:
II.
On trouve chez M. Lebas , Graveur
du Cabinet du Roi , rue de la Harpe ,
pluſieurs eſtampes nouvelles , qui méritent
l'attention des amateurs ; ſavoir.
La fraîche matinée , d'après Carle Du.
jardin. La grandeur de cette eftampe ,
d'environ 12 pouces de hauteur , & 12
- de largeur , faite par M. Lebas , eſt d'un
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
travail précieux & pittoresque , exécutée
avec la préciſion la plus fidelle & la plus
propre à reprefenter toutes les beautés
de l'original , prix. 3 liv.
Le meme maître a gravé avec beaucoup
de foin , d'après Brakenburg ,
deux eftampes en pendant , de deux
pouces en hauteur , & neuf & demi en
largeur ; le plaisir de la danse , & le réfultat
du jeu , prix , chacune.. 1 1. 10 f. .
Le Violon hollandois , & le Vicillard
joyeux , d'après Oftade , deux eftampes
en pendant , 10 pouces de hauteur &
8 de largeur ; la premiere , gravée fous
la direction de M. Lebas , & la feconde ,
par M. David , dont le burin flatteur &
brillant , eft varié avec intelligence.
La onzieme & douzieme vue d'Italie
, d'après M. Vernet ; hauteur , ſept
pouces ; largeur , neuf pouces ; gravées
avec beaucoup d'art , par M. C. Veisbrod
, prix , chacune... 1 1. 10 f.
P
MUSIQUE.
REMIER Concerto à violon principal.
Premier & fecond violon alto & bafle ,
arrangé fur dès ariettes des opéras de Luci .
FEVRIER. 1774. 183
le & du Déferteur , dédié à M.de Brier ,
Eeuyer , grand Pailli heréditaire des
Vile & Territoire de Dunk rque ; par
J. B. Dupont , premier violon du concert
de Dunkerque , prix , 3 liv. 12 f. A
Dunkerque , chez l'Auteur. A Paris , chez
M. Borcily , rue S. Victor , vis-à - vis la
Forme , Bignou , Graveur , Place du
vieux Louvre , & aux adreffes ordinaires
de muſique,
Sci duelti per due flauti traverſi , del fignore
Antonio Rodill , ordinario della
mufica dil Rei di Portugalle in Lisbona,
prix , 4 liv. 16 fols . A Paris , chez Bignou
, Place du vieux Louvre , & aux
adreffes ordinaires de muſique .
:
Sonates en trio pour la harpe , le cla .
vecin ou le piano forte & violon , par
M. de Mignaux , ordinaire de la mufique
du Roi.
Ces pieces peuvent s'exécuter avec la
harpe & le violon , de même avec le
clavecin & le violon , prix 7 liv. 4 f. A
Versailles , chez l'Auteur , rue de la
' Pompe , à l'hôtel de Baviere , & à Paris
, aux adreſſes ordinaires , à Lyon ,
chez M. Caſtaud .
M 4
I13.4 MERCURE DE FRANCE.
Ces fonates font dédiées à Madame
la Dauphine par cette épître en vers .
Vos vertus font le bonheur de la France .
Sur votre lyre on entend vos accens .
On veut louer ; vous impoſez filence ,
Pour obéir on ſe fait violence .
Le reſpect éteint notre encens.
De vos talens faiſons myſtere .
Les publier feroit vous offenfer.
En vous offrant de quoi les excufer
Je les aurai loués fans vous déplaire.
2
Six Quatuor dialogués d'un genre nouveaupour
deux violons alto& baſſe , compofés
par M. Deſnoſe , profeſſeur de vio-
Ion à Toulouſe ; dédiés aux Amateurs
de l'harmonie; 2. oeuvre ; prix , 9liv . A
Toulouſe , chez l'auteur ,& chez Brunet ,
marchand de muſique. A Paris , aux adrefſes
de muſique.
ECRITURE
Tableau fait à la plume.
Le Roi ayant honoré les ſieurs Paillafſon
& Potier , Vérificateurs & Membres
de l'Académie Royale d'écriture ,
M
FEVRIER. 1774. 185
chacun d'un brevet d'écrivains de fon
cabinet ; ils ont cru devoir en rendre
hommage à Sa Majesté , en lui offrant
un tableau , dont le titre porte : Ном-
MAGE AU ROI . Il repréſente danslefond
d'une vaſte architecture , ornée de colonnes
cannelées & de vaſes , une bibliotheque
, au- deſſus de laquelle eſt peinte
la préſentation d'une médaille à Sa Majeſté
par l'Académie Royale d'écriture ,
le 10 Avril 1763. A l'entrée de la même
bibliotheque, eſt ſurun piédeſtal l'Ecriture
, qui écrit les faſtes de Louis
XV. le Bien aimé. Minerve eſt vis-à vis
d'un côté , qui ſupplie le Roi qui eſt de
l'autre , d'agréer l'hommage des deux
Artiſtes , & qui lit à Sa Majeſté les vers
ſuivans , tracés ſur le devant du piédeftal.
Solide appui de mon empire ,
Louis , de ſes Sujets , anime les talens ;
Il vient de rendre à l'art d'écrire
Un titre glorieux perdu depuis long- temps.
Ces artiſtes flattés d'un ſi grand avantage
Ofent préfenter par ma voix ,
Les voeux ardens , le tendre hommage ,
Qu'ils doivent au meilleur des Rois.
:
M5
186 MERCURE DE FRANCE .
Au fommet de l'architecture eſt la Re.
nommée , qui publie l'honneur, dont le
Roi décore les Artiſtes. Entre les colonnes
font des médaillons , où se trouvent
les noms de ceux qui ont été écrivains
des Rois prédéceſſeurs de notre Monarque.
Les bas reliefs des colonnes repré
fentent à droite le Prince Dagobert , fils
de Clotaire II , qui apprend d'Andrégifile
l'art d'écrire , & à gauche , le Roi
Louis XII , accordant des privileges à
deux célebres écrivains. Dans l'avantcorps
de la bibliotheque , font les buſtes
de Colbert & de Paris , qui ont protégé
l'écriture.
Ce tableau en architecture en couleur
& en traits d'écriture , a été préſenté à
Sa Majefté par les deux Auteurs , le 31
Décembre 1773 .
DISCOURS lu à l'ouverture de l'Académie
Royale d'écriture , en présence de
M. de Sartine , Conseiller d'Etat , Lieutenant
Général de Police , & de M.
Moreau , Procureur du Roi du Châtelet
de Paris , par M. Guillaume , Directeur.
Le 23 Novembre 1773.
FEVRIER. 1774. 107
|
1
1
MM. Il m'eſt bien glorieux d'être élu
une feconde fois , pour ocuper la place
de Direct ur de l'Academie Royale d'é .
criture. Votre confiance me flatteantant
qu'elle m'honore ; mais ele ne m'ayeugle
pas. Si le zèle que vous me connoiffez
vous y a déterminés , j'aurai le
plaifir de vous feconder dans toutes vos
operations , j'y apporterai mesfoins , pour
vous prouver mon fincere attachment ,
&juftifier votre choix .
La reconnoiffance oft une vertu très
eftimée parmi les gens de bien , elle eft
gravée dans nos coeurs , envers les deux
illuftres Magiftrats qui nous honorent da
leur préfence .
Le repos paifble dont jouit cette
Ville , occupe nuit & jour le premier ,
tandis qu'il s'en prive lui même ; & par
une grace toute particuliere pour nous ,
il facrifie des momens précieux , pour
nous entendre & pour nous animer. Les
privileges des citoyens font entre les
mains du fecond , il en eſt le confervateur;
fa bonté pour nous , tend également
au même but. Rien n'échappe
à leur fcience , à leur prudence , à leur
fageffe , & nous fentons vivement dans
cet heureux jour , combien ils ſe font
183 MERCURE DE FRANCE.
un vrai plaiſir de maintenir notre Académie
, afin de la faire proſpérer ſous
l'auguſte antorité de Louis le Bienaimé
, fon fondateur & fon protecteur.
Pour répondre à leur bienveillance ,
nous avons bien des choſes à examiner ,
à corriger & à perfectionner. Les premiers
ouvrages ſont commencés , ils font
conſtatés dans l'état même où ils ſe
trouvent.
La carriere où nous allons rentrer eſt
ouverte ; nous en diftinguons ſans peine
tous les points de vue , nous en connoiſſons
tous les ſentiers ; mais il faudra
pluſieurs années pour la parcourir.
Quelle fatisfaction pour nous , мм. ,
ſi par nos travaux , nous réuſſiſſons à
intéreſſer les perſonnes ſavantes & éclairées
qui nous écoutent ; ſi tous les citoyens
de cette Capitale y applaudiſſent ;
enfin , fi nous avons le bonheur & la
gloire de les rendre tels , qu'ils foient
utiles à tous les habitans du Royaume.
10900
FEVRIER. 1774. 189
RÉPONSE de M. de Voltaire à M. le
Baron d'Espagnac .
A Ferney , le 10 Janvier 1774
Je vous demande bien pardon , Monſieur
, de n'avoir pas répondu plutôt à la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire. J'ai été très malade comme à
mon ordinaire , & j'ai voulu laiſſer paffer
les complimens du jour de l'an .
Pour les complimens que vous recevez
, Monfieur , de toutes parts fur votre
belle& inftructive Hiſtoire du Maréchal
de Saxe , ils ne paſſeront pas fitôt. Je
vous fupplie de me compter au nombre
de ceux qui ont admiré les premiers cet
Ouvrage. Quoique je ne fois pas militaire
, j'ai fenti bientôt que vous avez
fait le Breviaire des Gens de Guerre. Je
ſouhaite que la France demeure longtems
en paix , & que quand il faudra
marcher en campagne , tous les Officiers
fachent votre livre par coeur.
J'ai l'honneur d'être &c .
VOLTAIRE.
'190 MERCURE DE FRANCE.
TRAIT D'AMITIE.
LeEsS liens dont l'amitié ſe ſert pour
enchaîner les coeurs , font indiſſolubles .
Il fuffit de lire le trait ſuivant , pour
étre convaincu de cette vérité .
Deux jeunes gens de familles diftingués
, avoient formé dès leur enfance ,
une amitié fi vive , qu'ils ne pouvoient
ſe ſéparer d'un inſtant. Ils fepromenoient
un jour d'été fur le bord de la Meuſe.
La chaleur , la riviere même , ſemblerent
les inviter à ſe baigner. L'un , plus
impatient que l'autre , ſe déshabille auffitôt
, & ſe jette à l'eau , à peine a- t- il fait
quelques pas , guidé par fon imprudence ,
qu'il tombe dans un précipice affreux.
Il a beau crier , il a beau appeler à
fon fecours ; ſes efforts , ſes cris font
inutiles , il eſt entraîné par le courant.
Son ami , après plusieurs tentatives , déſeſpéré
de ne pouvoir le fauver du danger
, fe jette entre fes bras , content de
mourir avec lui.
FEVRIER. 1774. 191
TRAIT D'INTÉGRITÉ.
UN Gentil - homme Anglois , avoit
un procès conſidérable à la Chancellerie,
Pour fe rendre Thomas Morus favorable
, il lui envoya par un de fes domeftiques
, un préfent de deux flacons d'or ,
enrichis de pierreries . Le Chancelier loua
beaucoup l'ouvrage & l'ouvrier , & faifant
venir fon fommelier , il lui dit ,
conduifez cet homme en ma cave , &
rempliffez ces deux flacons du meilleur
vin. Puis ſe tournant vers celui qui les
avoit apportés , mon ami , ajouta - t - il ,
dites à votre maître que s'il le trouve
bon , il vous renvoie ici.
:
ANECDOTES.
LeDuc de Parme avoit obligé Henri IV.
de lever le fiege de Rouen ; mais Henri
IV. le joignit dans le pays de Caux , &
l'enferma dans une eſpece de coude que
forme la Seine , vers Caudebec : il ne
paroiſſoit pas poſſible que fon armée pût
échapper : déja l'on manquoit de tout
192 MERCURE DE FRANCE.
dans ſon camp: le Duc de Parme qui ſentoit
tout le danger de ſaſituation , offroit
à chaque inſtant la bataille au Roi , qui
la refuſoit , & fe flattoit d'avoir fon ennemi
à diſcrétion dans ce pays ; le Duc
de Parme , qui étoit maître du cours de la
riviere , fit venir de Rouen un grand
nombre de bateaux qu'il rangea à petit
bruit le long de la côte: quand il en eut
affez , il les joignit enſemble , jeta des
planches deſſus ; & une belle nuit , les
feux étant allumés dans ſon camp , comme
à l'ordinaire , il fit paſſer toute fon armée.
Quand il fut de l'autre côté , il envoya
un trompette complimenter le Roi de fa
part , & lui demander comment il trouvoit
cette retraite. Henri IV. très-piqué
qu'il lui eût échappé , répondit : ,, Ventre-
,, fain-gris , je ne me connois pas en re-
ود
”
traites ! dis à ton maître que jen'enai
jamais fait " . Il ne ſe ſouvenoit plus
fans doute de ſa belle retraite du Pontd'Aumale
. Celle du Duc de Parme , dont
ce ne fut là que le commencement , fat
une des plus belles qui aient jamais été
faites.
I I.
J'ai oui raconter par Madame de la
Fayette , dit l'Abbé de Saint - Pierre ,
que
FEVRIER. 1774. 193
que dans une conversation , Racine foutint
qu'un bon Poëte pouvoit faire ex.
cufer les grands crimes , & même inf
pirer de la compaffion pour les crimi .
nels. Il ajouta qu'il ne falloit que de
la fécondité , de la délicateffe , de la
juſteſſe d'efprit , pour diminuer telle.
ment l'horreur des crimes de Médée ou
de Phedre , qu'on les rendroit aimables
aux Spectateurs , au point d'inſpirer de
la pitié. Comme les Aſſiſtans lui nie .
rent que cela fût poſſible , & qu'on
voulut même le tourner en ridicule fur
une opinion fi extraordinaire , le dépit
qu'il en eut , le fit réfoudre à entrepren
dre la tragédie de Phedre , où il réuffit
fi bien à faire plaindre ſes malheurs , que
le Spectateur a plus de pitié de la criminelle
belle - mere , que du vertueux
Hyppolite.
111.
Un Peintre Allemand peignant une
fort jolie femme, lui faifoit des boutons
qu'elle avoit ce jour- là , pour avoir , à ce
qu'elle difoit , mal dormi. Cette fem .
me s'en étant apperçue , s'écria : mais ,
,, Monfieur , vous n'y penſez pas , vous
,, peignez mes boutons ! ils ne font
N
"
..:
194 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
qu'accidentels & ne font nullement
partie de mon viſage " . Bon , bon
Madame , répondit le Peintre en baragouinant
, qu'est - ce que cela fait ? Si
vous n'avez pas ceux là , vous en aurez
d'autres.
I V.
Fontenelle avoit un frere Abbé. On
lui demandoit un jour : que fait Mr votre
frere? Mon frere ? dit - il , il est Prêtre.
A- t - il des Bénéfices ? Non. A quoi s'occupet
- il ? Il dit la Meſſe le matin .... Et
le foir ? Lefoir , il ne fait ce qu'il dit.
ARRÊTS , EDITS , DÉCLARATIONS ,
LETTRES- PATENTES , &C.
I.
DÉCLARATION du Roi , du 5 Septembre 1773 ,
concernant le rembourſement des Quittances de
finance provenant de la liquidation des offices du
Parlement de Provence , ſupprimés par l'Edit de
Septembre 1771 .
II.
Edit du Roi , du mois d'Octobre 1773 , portant
ſuppreſſion de fix Offices de Notaires Royaux
à Caën , & création de fix Offices de Notaires en
ladite ville .
FEVRIER. 1774. 195
111.
Arrêt du conseil d'état du Roi , du 10 Décembre
1773 , concernant l'Ordre de St. Ruf.
IV.
Lettres-patentes du Roi , du premier Novembre
1773 , qui accordent à Mgr. le Comte d'Artois la
jouiffance de ſes revenus , à compter du premier
Novembre 1773 .
V.
Lettres-patentes du Roi , du 5 Décembre 1773 ,
portant nomination de Commiſſaires de la Chambre
des Comptes , pour procéder à l'évaluation
des biens formant l'apanage de Mgr. le Comte
d'Artois.
VI.
Edit du Roi , d'Octobre 1773 , portant établiſ
fement d'un Siege de Maréchauffée à Aveſnes en
Haynault, & création d'un Office de Lieutenant
& d'un Affefſeur , d'un Procureur du Roi & d'un
Greffier.
VII.
Edit du Roi , de Septembre 1773 , portant
création de trois Offices de Confeillers au Bail
liage de Pontoife .
VIII.
Déclaration du Roi , du premier Novembre
1773 , qui preſcrit aux Tanneurs , tant de la Ville
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
de Paris que des autres villes & bourgs du royaume
, ce qu'ils doivent obſerver dans la vente &
apprêt d'ouvrages de leur profeſſion.
IX.
Arrêt du conſeil d'état du Roi , du 31 Décembre
1773 , qui fixe les Ports des Généralités de
Bretagne , la Rochelle & Poitiers , par leſquels le
commerce des grains fera libre comme dans les
ports où il y a Siege & Amirauté , en ſe conformant
aux formalités preſcrites par l'arrêt du 14
Février 1773 ;
Et à cinquante tonneaux ſeulement les chargemens
qui feront permis dans tous les ports pour
ceux de la même Province.
Χ.
Arrêt du conſeil d'état du Roi, du 5 Décembre
1773 , qui ordonne que les Maréchauffées dans
l'exercice de leurs fonctions jouiront , comme les
autres Troupes de Sa Majesté , de l'exemption de
tous les droits de Bacs ſur toutes les rivieres du
royaume.
٢٠٢٠٠
XI.
G
**Arrêt du conſeil d'état du Roi & lettres patentes
ſur icelui , du 27 Juin 1773 , concernant les
Receveurs des Confignations de Normandie.
FEVRIER. 1774. 197
AVIS.
Epurement des Laines.
Sur la fin de 1764 , le Sieur Carles , Fabriquant
de draps , fut auſſi étonné que furpris , de voir
qu'on ne ſe fût point apperçu de la corruption infecte
& putride qui est dans toutes les laines qu'on
vend à Paris , pour matelats & couvertures , & de
ce qu'on ſe pique ſi peu de la propreté de ces
meubles , dont nous devrions être fi jaloux , puifque
nous y fommes couchés & enveloppés une
bonne partie de notre vie , & que notre chaleur
naturelle ne pouvant que faire fermenter la corruption
infecte de ces laines , cela devroit nous
faire craindre que , pendant notre fommeil , temps
dù nos pores font le plus dilatés , le vice de cette
corruption ne perçát à travers , & ne nous occafionnat
des maladies d'autant plus dangereuſes ,
qu'il feroit difficile au plus habile Médecin d'en
connoître la caufe.
Si ceux qui ſe portent le mieux , ont à craindre
In corruption infecte de ces laines , à quel danger
les pauvres malades ne font-ils pas expofés , puif.
que la cohabitation de leurs fueurs & exhalaiſons
avec la corruption des laines , la rend bien plus
dangereuſe ?
Après que le ſieur Carles eut bien réfléchi fur
le vice dangereux de ces laines , il ſe crut obligé
envers le Public d'en faire un Mémoire , avec les
movens certains de les rendre de toute propreté
& falubrité , & de foumettre ſon Mémoire aux lu-
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
miéres ſupérieures de l'Académie Royale des Sciences
, & de la Faculté de Médecine , ce qu'il fit ;
& fur le rapportde MM. les Commiſſaires que
ces deux Corps célebres nommérent pour l'examiner
, ils lui en accorderent en Janvier 1765 , les
approbations les plus glorieuſes & les plus authen.
tiques.
Ces approbations engagerent le ſieur Carles d'é .
tablir une manufacture d'épurement de laines &
couvertures , & d'en faire un profpectus qu'il fit
diſtribuer dans Paris; ce profpectus ne lui a procuré
que peu d'ouvrage des maiſons de condition ,
mais paſſablement bien , d'un nombre de ſavans &
autres honnêtes gens , qui aiment beaucoup lapropreté,
& l'eſtiment comme très-néceſſaire à la con.
ſervation de la ſanté, dont une partie de ces derniers
, après avoir examiné ſcrupuleuſement les
moyens que le ſieur Carles pratique pour bien épurer
les laines & les avoir applaudis , lui dirent qu'il
y avoit beaucoup à craindre , qu'il ne pourroit
point foutenir ſon établiſſement; ce qui ſera , dirent-
ils , beaucoup à regretter. I. Parce que la
corruption dans les laines n'eſt connue dans Paris
que du petit nombre de ceux qui ont vu fon prof.
pectus. 2. Que les perſonnes de condition , de
même que les maiſons bien montées , s'en rapporteront
toujours à leurs Tapiſſiers , ou autres ,
qu'ils ont chargés du ſoin de ces meubles qui ,
pouvant avoir des intérêts ſecrets que ce ſoin ne
leur ſoit point ôté , mettront tout en uſage pour
priver & éloigner leurs maîtres de jouir des avan
tages de cette propreté , & de l'économie qui en
réſulte; & 3. Que le plus grand nombre des ha. )
bitans de cette Capitale eſt hors d'état d'en pouvoir
faire la dépenſe.
FEVRIER. 1774. 199
Cette derniere obſervation fit connoître au fieur
Carles qu'il avoit manqué fon but , qui a toujours
été le bien général , & que l'ayant manqué , il devoit
(cequ'il fit tout de ſuite .) chercher des moyens
certains de pouvoir épurer les laines des matelats
à un prix qui approchat de celui qu'on paie pour
les faire recarder , pour que tout le monde puiffe
jouir des avantages qui en réſultent ; qui font , 1 .
La propreté fi effentielle à la conſervation de la
ſanté. 2. Que ces laines en feront quatre fois
plus d'ufage ; & 3. Qu'on y eſt bien plus long .
temps , & bien mieux couché , que fur celles qu'on
fait recarder .
Le fieur Carles n'eut pas ſi tôt réuſſi à cet épurement
, qu'il en fit imprimer , il y a environ deux
années , un avis qu'il fit diftribuer dans tous les
quartiersde Paris , & pour mériter la confiance du
Public; dans cet avis , il donne le détail des opérations
qu'il fait fubir aux laines , qui ne fauroient
manquer de produire les bons effets qu'il y annonce.
Le fieur Carles ayant le ſecret de détruire les
vers qui rongent les laines des matelats , les couvertures
de laine & le crin des faumiers , offre
dans cet avis fes ſervices à tous ceux qui voudront
lui en donner commiffion ; il eft bon d'obſerver
que le temps d'hiver eſt le plus propre pour dé .
truire ces infectes .
Si ceux qui n'ont point vu ſon proſpectus ni
fon avis , en font curieux , il en donnera un aux
honnêtes gens qui le lui demanderont.
Son adreſſe eſt rue de la Boucherie , vis-a-vis
la Boucherie des Invalides , au Gros-Caillou.
Ceux qui lui feront l'honneur de s'adreſſer à lui
par la voie de la petite poſte , ſont priés de vou.
loir bien affranchir leurs lettres .
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Le fieur Juville , expert herniaire , reçu au col
lege royal de chirurgie de Paris , donne avis au
public que fon bandagepour les deſcentes de l'atne,
qu'il a déjà annoncé , continue à avoir les
plus grands fuccès , & qu'il contient avec douceur
& fans gêner, les hernies les plus difficiles.
L'uſage ſeul de ce bandage guérit radicalement
les enfans & les jeunes perſonnes en très-peu de
tems. Il dure plus que la vie , ſans perdre de fon
élasticité.
Le même Auteur fabrique auſſi un nouveau bandage
pour les perfonnes qui ont une defcente à
l'aîne de chaque côté . Ce bandage , doux & commode
, eſt brifé par devant & par derriere ; il a
deux crémailleres qui permettent d'éloigner & de
rapprocher les deux pelottes à volonté , relativement
à la diſtance des anneaux , fans qu'il perde
pour cela de ſa ſolidité.
Le fieur Juville met dans les pelottes de ces
deux bandages , un reſſort , quand le cas le requiert.
Ce reffort , quoique très -doux dans ſa pref .
fion , met le malade dans la plus parfaite ſécurité,
Le fieur Juville continue auſſi d'appliquer avec
ſuccès ſon nouveau bandage pour les hernies ombilicales
ou ventrales .
Ce bandage eft doux , commode & léger. Il
n'apas une ligne & demie d'épaiſſeur. Son auteur ,
en le compoſant, n'a eu que la nature pour guide .
Aufſi ce bandage ſe prête-t-il à tous les mouve
mens de dilatation & de refferrement du ventre.
Deux refforts , dans lesquels gliffent deux minces
couliſſes pyramidales & obliques , appliqués fur
4
FEVRIER. 1774. 20г
une légere plaque d'acier preſqu'entiérement évuidée
, en font toute la mécanique. Quoique trèsfurple,
il eſt néanmoins très - ſolide. Il contient
quatre hernies à la fois , & peut en contenir davantage
, fans la moindre complication.
Ces trois bandages ont été préſentés à l'Acadé
mie royale des ſciences , qui les a trouvés dignes
de fon approbation , & en a accordé au ſieur Juville,
le huit Janvier de cette année , en fuffrage
qui en conſtate la nouveauté & les bonnes qualités
.
Sa demeure eſt rue des foſſes S Germain - l'Au
xerrois , en face de la colonnade du Louvre , à Paris.
Les perſonnes de province font priées d'affranchir
leurs lettres , & d'y inférer leur meſure priſe
avec une faveur fur la partie où doit être appliqué
le bandage , ainſi que la defcription exacte de leur
état actuel , dictée par un homme de l'art , fi faire
fe peut : elles feront sûres de recevoir un bandage
qui répondra à leur defir.
III.
Le magaſin général des plantes des montagnes
de la Sudre , des Voſges , des Pyrenées , de la Savoie
, d'Auvergne & des ifles , établi par arrêt du
Confeil du 15 octobre 1770 , rue S. Honoré , visà-
vis celle de l'Arbreſec , chez un brûleur d'or , à
l'enſeigne d'Apollon , transféré depuis rue des
foffés S. Germain - l'Auxerrois , eſt actuellement
rue Dauphine , près de la rue d'Anjou , à l'hôtel de
Genlis , au premier fur le devant , & au - dessus de
la boutique du marchand bijoutier orfeure , où est le
tableau d'Apollon qui l'indique ; on y entre par la
petite porte attenante à cette boutique.
Parmi le nombre des plantes renouvelées dans
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
ce magaſin , on y vend en gros & en détail du
très-beau creffon de roche. Cette plante uſuelle eſt
fouveraine pour les maladies de poitrine , les rhumes
, pour faciliter la digeftion , pour les indigestions
, la rétention d'urine & la gravelle.
Des fleurs d'arnica , dont l'infufion théiforme
& très - légere , produit une prompte guériſon dans
tous les cas de chûte , contufion , crachement de
fang , hémorragies , ſang coagulé & les abcès.
Le véritable bois de Surinam , fébrifuge & ſtomachique
infiniment préférable au quinkina , ſouverain
fur-tout pour les fievres intermittentes .
On y débite auſſi de l'excellent génipy - Sabaudorum
& des feuilles d'uva-urfi .
Des fleurs de petite centaurée étrangere , excellent
fébrifuge & ftomachique.
Les vraies vulnéraires de Suiffe.
Des plantes mélangées pour lesfumigations dans
les maladies de poitrine.
D'autres plantes admirables pour la rétention
d'urine , la gravelle & la pierre .
En un mot , toutes les autres plantes à l'usage
de la médecine .
On y trouve auſſi une poudre céphalique ſimple&
vulnéraire , ſouveraine pour la pituite , les
maux de tête , la migraine , l'apoplexie & la paralyfie
, &c.
Et de l'excellente pâte de guimauve , de la blanche&
de la brune; cette pâte de guimauve , ſeule
de fon efpece à Paris , eſt en grande réputation.
* De plus , on y tient un magaſin du nouveau
Syrop pectoral de creſſon de roche. Ce fyrop uſuel ,
agréable au goût , ſe prend en forme de bavaroiſe.
Il eſt ſouverain pour les maladies de poitrine
, les rhumes , pour préciper la digeſtion
après les repas , & pour les indigeftions . Prix 5
E
FEVRIER. 1774. 203
liv. la pinte , I liv. 10 ſous le rouleau , 15 ſous
Je demi - rouleau,
Un magafin de ſyrop de guimauve étrangere ,
ſupérieur à celui ordinaire de Paris.
Les véritables boules d'acier vulnéraires de
Nancy.
Ony tient encore un magafin de chocolat de
Bayonne & de Turin& autre , fabriqué à la façon
d'Eſpagne. Le tout à juſte prix .
Le ſieur Dubuiffon , connu par le beau rouge
qu'il fabrique, qui ne gate point la peau , vient
de trouver , dans la même qualité, un rouge d'un
éclat & d'un coloris ſi ſupérieurs , qu'il n'eſt pas
poffible d'en defirer de plus agréable ; le grain
en eft fi fin , que l'on ne peut l'appercevoir qu'à
l'aide du microſcope. Il s'allie , on ne peut mieux ,
avec la peau la plus feche , & ne la quitte que
Jorſqu'on l'effuie.
Ce rouge ſe trouve chez l'auteur , toujours en
la même demeure , rue des ciseaux , près l'abbaye
S. Germain , & ſe vend 6 liv. le pot; il eſt étiqueté
en rouge avec le prix fur l'étiquette , pour
le diftinguer de ſon ancien , dont les pots ſont
étiquetés en noir , & qu'il vend toujours à l'ordi .
naire 3 liv. le pot.
Il continue de débiter l'eau blanche ou de
beauté qu'il compoſe , qui blanchit la peau fur
le champ , fans lui être nuiſible..
Cette eau ainſi que fon rouge ont été approu .
vés par la commiſſion de médecine , au mois de
mai dernier.
204 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le 4 Décembre 1773...
Ο
N vient de tranſporter dans cette capitale une
partie des trophées que les troupes Ottomanes
ont enlevés aux Ruſſes dans le combat du 12 da
mois dernier , donné près de Varna & dans leur
retraite. Cette affaire a été beaucoup plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru d'abord. Les ennemis
ont perdu plus de fix mille hommes , beaucoup
'd'Artillerie , des munitions de guerre & tous leurs
équipages. Les dernieres lettres du grand Vifir
font datées du camp de Chiumla , où il paſſera
T'hiver avec ſon armée .
Ily a huit jours que le nouveau Patriarche Grec
fut déposé , fans autre motif apparent que fon peu
de talent pour cette place. Le Grand Seigneur
a choiſi pour lui ſuccéder le Prêtre Samuel , qui
avoit été élevé autrefois au Patriarchat.
De Pétersbourg , le 18 Décembre 1773.
9
Les Ukaſes (Ordonnances) ſont ſouvent contrefaits
dans les provinces de cet Empire , ou des
écrivains fauffaires publient , ſous le nom de
l'Impératrice & du Sénat , des loix de leur invention,
pour tromper les Peuples ou pour les porter
à la révolte: c'eſt ainſi que s'exprime l'Umpératrice
Elle - même. Dès 1764 , le Gouvernement
avoit pris , contre ce défordre , des précautions
qui n'ont point eu le ſuccès qu'on en attendoit.
C'eſt ce qui aoccaſionné un nouvel Ukafe , du 19
Octobre dernier , par lequel les Peuples font avertis
qu'ils ne feront ſoumis déſormais qu'à des loix
FEVRIER. 1774. 205:
imprimées & revêtues de certaines formalités que
la plume des fautiaires ne putile imiter. L'Impératrice
accorde , par un autre Ukafe , une amniftie
à tous les foldats déferteurs de ſes troupes , ainſi
qu'aux Cofaques du Don & du Jaïk, qui ſe pré .
fenteront juſqu'au I Avril prochain , pour profi
ter de cette grace.
De Dantzick , le 18 Décembre 1773 .
Les lettres qu'on a reçues de Moscow confir
ment la nouvelle qu'on avoit répandue d'un foulevement
dans la Ruffie Atiatique. On prétend que
les rebelles ſe ſont emparés depluſieurs fortereſſes ,
qui font partie de celles qui couvrent Cafan ; qu'ils
ont battu les troupes que le Général de Brandt
avoit fait marcher contr'eux , & que le Général
Karr , envoyé au ſecours de ce dernier , a été
repouffé avec perte. On fait défiler des troupes
de la répartition de la Finlande & de Novogorod :
pour former un corps d'armée capable d'arrêter
les progrès des rebelles ,
Des lettres arrivées de Mofcou confirmene la
nouvelle du foulevement des Colaques du Jats ,
auxquels ſe font réunies pluſieurs autres Peuplades
voifines du Volga. Ils ont choisi pour Chef un
nommé Pugachew , & l'on aſſure qu'ils ont taillé
en pieces le détachement que le Colonel Karr a fait
marcher contre eux ; pillé & dévasté les mines de
Dimidof; fait périr quelques Seigneurs de ces cantons
qui refuſoient d'embrasfer leur parti , &
qu'un grand nombre d'exilés & de prifonniers
échappés des fers s'eſt rangé ſous leurs drapeaux.
Les troupes qu'on va leur oppofer , & dont une
partie a été tirée de la garniſon de Pétersbourg ,
font en pleine marche , & l'on eſpere qu'en at
taquant d'une côté les rebelles, tandis que le cor
206 MERCURE DE FRANCE.
don de Sibérie les enveloppera de l'autre , elles
parviendront facilement à les foumettre.
De Warfovie , le 20 Décembre 1773.
Le Miniſtres des trois Cours ont été fort occu
pés pendant huit jours , du ſoin de faire approuver
par le Roi le projet du Conſeil permanent dont
le pouvoir feroit auſſi étendu que l'étoit celui du
Sénat de Suede avant l'heureuſe révolution qui a
délivré ce royaume de l'anarchie . Le 10 & le ri ,
ils tinrent des conférences avec Sa Majeſté , dans
une deſquelles ils lui remirent l'Ultimatum de leurs
Cours.
Les troupes Pruſſiennes ont entiérement évacué
la Pologne , & celles de la Maiſon d'Autriche ſe
font miſes également en route pour rentrer dans
les Etats Héréditaires .
De Stockolm , le 20 Décembre 1773 .
Les papiers publics ont parlé d'une machine
inventée par le Sr Olof Borjeſſon , de la paroiffe
de Lesbo au Fief de Nykoping , & qui fert à enlever
toutes les pierres dont les champs font cou
verts . L'inventeur de cette machine en a fait l'effai
dans le pays en préſence de beaucoup de perſonnes
, & , en moins de trois heures , il a nettoyé
la campagne d'une quantité prodigieuſe de pier
res. Il a même , au grand étonnement des ſpectateurs
, arraché de la terre & foulevé avec facilité
une maffe de roc qui peſoit au moins trois cents
ſoixante - huit quintaux.
De Vienne , le 29 Décembre 1773 200
La médaille frappée pour les acquifitions de
la maiſon d'Autriche en Pologne , reprefente ,
d'un côté , les buſtes de l'Empereur & de l'Impe
FEVRIER. 1774. 207
ratrice-Reine , avec la légende : Jofephus II. &
Maria- Theresia Augus. Au revers on voit une
femme repréfentant la maison d'Autriche : elle eſt
afſiſe ſur un trône , appuyée ſur l'écuffon de ſes
armes , tenant une branche d'olivier à la main ;
la Pologne , un genou en terre , reftitue les provinces
défignées ſous les noms de Galicie & de
Lodomerie : elle est caractérisée par deux écuf.
fons aux armes de ce royaume. La légende eft :
Antiqua fura vindicata , & l'exergue : Galicia&
Lodumerid in fidem receptis 1773 .
De Thorn, le 29 Décembre 1773-
Les dernieres lettres de Ruffie ne laiſſent aucun
doute fur les progrès des rebelles. On atiré trois
cents hommes de chaque régiment des Gardes ,
pour les envoyer à l'armée du général Bibikow
avec quelques régiments de la Divifion de Finlande;
celui de Drewitz , houſſards , levé en Pologne ,
a ordre de prendre la même route , & l'on a fait
marcher trois régimens de la Diviſion de Sibérie
pour couvrir les mines de Catherinenbourg contre
l'invafion des Kirgis.
De Londres, le 27 Décembre 1773 .
On vient d'imprimer ici un recueil de poëlies
remarquables par la qualité de leur auteur. Une
fille Negre , tranſportée d'Afrique à Boſton en
1761 , agée de fept à huit ans , fut achetée par le
fieur Whetley. Aidée des ſeuls fecours qu'elle put
trouver dans la famille, elle parvint à entendre ,
à parler & écrire la langue angloiſe. Conduite par
fon goût & fon génie , & fans autre maître que
les livres qu'on mit entre ſes mains , elle a produit
un grand nombre de poëſies remplies des vérités
les plus fublimes de la Morale & de la Reli
208 MERCURE DE FRANCE.
gion. Ceux qui les ont lues affurent que la ſimplicité
de l'expreſſion égale la profondeur des penſées&
la force du ſentiment. Cettejeune perſonne ,
née dans un climat malheureux , ſans maître , ſans
éducation , portant encore les fers de la ſervitude ,
& aſſujettie aux ſervices humilians de cet état ,
déploie des talens qui feroient honneur dans les
régions les plus éclairées de l'Europe. Elle a demandé&
obtenu des livres pour apprendre la langue
latine , à laquelle elle ſe livre dans le peu de
loiſir dont elle peut jouir. Elle s'appelle Phillis
Whetley.
La Chambre Haute du Parlement d'Irlande a
paſſé , à la ſatisfaction générale de la Nation , le
Bill pour autoriſer les Catholiques Romains à prêter
de l'argent ſur les biens fonds. Les Communes
ont ordonné qu'il en ſeroit porté un autre tendant
à affurer la liberté des Sujets . On a obſervé , àcette
occafion , qu'en Angleterre l'acte de Habeas Corpus
mettoit le citoyen à l'abri de l'oppreffion , &
que le Miniſtere paroiſſant diſpoſé à foulager le
Peuple d'Irlande , il eſt à préſumer qu'il approuvera
le bill propoſé. La ſouſcription ouverte à
Dublin pour 250, 000 liv. ſterl . d'annuités , eſt
actuellement remplie.
L'Eſcadre Ruſſe qui mouille à Portsmouth mettra
bientôt à la voile pour la Méditerranée. Elle
eſt compoſée de quatre vaiſſeaux de ligne , & de
deux frégates . La totalité de ſes équipages , y
compris fix cents foldats , ne monte qu'à environ
trois mille hommes , dont il y a quatre cents vingt
malades à l'hôpital de Porſmouth.
De la Haye , le 18 Janvier 1774 .
Une Société de Négocians Ecoſſois ſe propoſe
de préſenter au Parlement d'Angleterre , un Mé
moire
FEVRIER. 1774. 209
moire contre la liberté illimitée qu'on a laiffée
juſqu'à ce jour aux Nations étrangeres , de pêcher
aux 10es Orcades. C'est un alarme donnée à nos
Négocians . Mais on ne croit pas ici que cette de
mande produiſe quelqu'effet. Cependant un de
nos pêcheurs vient de faire un accord avec un
négociant de Gothembourg , pour faire la même
pêche dans les mers voifines de la Suede , où l'on
aapperçu beaucoup de poiffons du genre des Caggelots
(ou Cachalots) & des Nords - Capers : ces
poiffons , qui font une elpece de baleine , paroiffent
très - fauvages , & l'on n'en approche que
difficilement.
De Rome ,le 5 Janvier 1774.
Des lettres écrites de Veniſe portent que l'Eſca.
dre Ruffe s'eſt emparée dans l'Archipel de plu.
fleurs navires marchands Vénitiens , ſous prétexte
que leurs chargemens étoient pour la Turquie.
De Naples , le 25 Décembre 1773.
Le Comte de Matignon , gendre du Baron de
Breteuil , Ambaſſadeur de France en cette Cour ,
a eu le malheur de périr à la chaſſe près de Capoue.
Il ſe difpofoit à franchir un foffé bordé d'épines
que des pieux foutenoient de diſtance en
diſtance ; mais ayant accroché fon fufil à un de
ces pieux par le tambour des gachettes , & voulant
s'y appuyer , il fit , par cet effort , partir le
coup qui l'étendit mort dans le foſſé , le canon du
fufil s'étant trouvé malheureuſement dirigé vers
fa poitrine. Les chaſſeurs , accourus au bruit , le
trouverent baigné dans fon fang & le firent tranfporter
en cette ville , où il fut inhumé le lendemain
au foir dans l'Egliſe de Ste Marie laNeuve.
0
210 MERCURE DE FRANCE.
De Paris ,le 17 fanvier 1774.
Le bail des fermes générales qui avoit été conclu
, le 17 mai 1767, à 132 , 000 , 000 liv. de
prix annuel & dont pluſieurs droits ont été dif
traits ou fupprimés pendant ſa durée , vient d'être
renouvelé àla même compagnie pour fix années ,
à compter du premier octobre prochain ; & par
l'effet des opérations de finance qui ont été faites ,
le prix , y compris les objets en régie , en a été
porté à 162 , 000, 000, dontales fermiers géné
raux retiendront chaque année , comme ils ont
fait dans le cours du bail actuel , 3,333,333 1.
pour continuer de ſe remplir de l'avance qu'ils
avoient faite au Roi de 92 , 000 , 000 , & qui ,
par ce moyen , ſe trouvera à l'expiration du prochain
bail , réduite à 52 , 000 , 000.
Le ſieur Meſſier , Aſtronome de la Marine , qui
avoit obſervé la diſparition des anſes de l'anneau
de Saturne , le 12 Octobre de l'année derniere ,
avec une lunette achromatique de trois pieds &
demi , à triple objectif , vient d'obſerver , avec
cet inſtrument , le même anneau qu'on avoit annoncé
devoir reparoître dans ce mois . Le rr , à
quatre heures & demie du matin ,le ciel étant
ferein, l'anneau reparoiſſoit; mais la lumiere en
étoit extrêmement foible & difficile à appercevoir.
NOMINATIONS .
Le Chevalier de Larroux, Brigadier des Gardes .
du- Corps dans la compagnie de Noailles , a été
nommé Exempt - ſous - aide - Major dans la même
compagnie , à la place du Sieurde Guillemier.
aide - Ma
FEVRIER. 1774. 211
Le Roi a accordé l'Archevêché de Besançon à
l'Evêque de Montpellier ; l'Evêché de Montpel.
Herà l'Evêque d'Avranches , & celui d'Avranches ,
▲ l'Abbé de Belbeuf, Grand-Vicaire de Pontoife.
PRÉSENTATIONS.
La Marquise de Rochechouart a eu l'honneur
d'être préfentée au Roi & à la Famille Royale par
la Comtetſe de Rochechouart.
Le 15 Janvier , les Députés du Bureau des Finances
de Tours eurent l'honneur d'être préſentés
à Mgr le Comte Provence , & de le remercier de
ce qu'ilabien voulu leur attribuer la connoiffance
des matieres féodales de fon apanage. Le ſieur
Petiteau porta la parole.
L'Abbé Terray, Controleur Général des Finances
, a eu l'honneur de préſenter au Roi les
Députés de la Compagnie des Fermiers Généraux
auxquels Sa Majesté vient de renouveler le bail
de fes Fermes générales.
Le 25 Janvier , le Prince Baratinski , Miniſtre
Plénipotentiaire de l'Impératrice de Ruffie , eut
une audience particuliere du Roi a qui il remit ſa
lettre de créance. Il fut conduit à cette audience
& à celle de la Famille Royale , par le Sieur la
Live de la Briche , Introducteur des Ambaſſadeurs.
MARIAGES.
Le 16 Janvier , le Roi ſigna le contrat de mariage
du Marquis du Chillau avec Demoiſelle de
Montullé.
Ο 2
212 MERCURE DE FRANCE.
NAISSANCES .
La femme d'un charretier eſt accouchée , dans
le village de Reutilli , près Lagny en Brie , de trois
garçons qui ſe portent bien , ainſi que la mere.
Marie-Magdeleine Aubert , femme de Jacques
Rofe , cabaretier à Bievre près Verſailles , eſt accouchée
de trois garçons , dont un eſt mort après
avoir reçu le baptême. Les deux autres font en
bonne ſanté.
Jeanne Teffier , femme de Louis - Claude l'Ecuyer
, vigneron du village de Stains , près Saint-
Denis , élection de Paris , eſt accouchée de trois
garçons venus à terme.
MORT S.
Nicolas Garnier , Grand - Maître des Eaux & Forêts
de l'Evêché de Strasbourg , eſt mort à Beins.
heim , dans la vallée de Schirmeck , âgé de centcinq
ans.
*Antoine Clairiadus de Choiſeul- Beaupré, Cardinal-
Prêtre de la ſainte Egliſe Romaine , Archevêque
de Beſançon , Prince du St Empire , Primat
de Lorraine , Abbé commendataire de l'Abbaye
royale de St Bertin , Ordre de St Benoît , dioceſe
de St Omer , & Prieur de Morteaux , Ordre de St
Benoît , dioceſe de Besançon , eſt mort le 7 Jan.
vier , en ſon château de Gy , dans la foixantehuitieme
année de ſon âge.
Louis de Conflans , Marquis d'Armentieres ,
Maréchal de France , Chevalier des Ordres du
FEVRIER. 1774. 213
Roi , Lieutenant- Général de la Haute Guienne ,
Gouverneur du Neuf- Brifac , Commandant dans
les trois Evéchés , est mort à Paris , le 18 Janv.
agé de foixante - trois ans.
Frere Alexandre - Louis d'Audibert de Lufſan
Maffilian , Chevalier de l'Ordre de StJean de Jérufalem
, Commandeur de Durbans , au Prieuré
de St Giles , est mort à Paris, dans la foixante,
neuvieme année de fon age.
Charles - François de Wignacourt , Marquis de
Wignacourt , eſt mort à fon chateau d'Humbercourt
, en Picardie, dans la foixante - quatorzieme
de fon age . :
Michel Vallon de Boifroger, ancien Fermiergénéral
de feu Monseigneur , eſt mort à Chartres
en Bauſſe le 10 Janvier dans la quatre- vingt- dixhuitieme
année de ſon âge. Reſté veuf à 50 ans ,
il avoit eu de fon mariage avec Françoiſe Durand ,
fille du Receveur des Tailles d'Eſtampes , dix- fept
enfans. Il en laiſſe onze vivans , avec une nombreuſe
poſtérité. Le Sieur de Boiſroger chargé de
ordres de Roi pour les fournitures des Colonies ,
quoique fexagénaire , eſt un des plus jeunes. Tous
les fept ans il effuyoit régulièrement une maladie
inflammatoire & violente. C'eſt auſſi dans le 14.
période ſeptenaire de ſa vie qu'il vient de mourir.
Il avoit confervé d'ailleurs une ſanté robuſte avec
toute fa mémoire , & une entiere connoiffance
Juſqu'au dernier moment, & il eſt mort comme
il avoit vécu dans les fentimens d'une piété exemplaire.
:
3
214 MERCURE DE FRANCE .
PIECES
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en proſe , page 5
Le Fanatiſme , Ode ,
Les Alpes franchies par Aunibal ,
A M. Faure , mon peintre ,
L'Enfant & le Feu de paille ,
4
Nouvelle en proverbes Italiens , où l'on fait
voir que qui plus a, moins a ,
Le faux Epagneul , Conte ,
Stances à M. de Buffon ſur ſon paſſage dans
ſa patrie , par M. Baillot, &c.
Epître de Sapho à Phaon , traduction libre
d'Ovide ,
Ode à Lydie ,
Les Yeux gåtent le coeur , Conte ,
Epître à Mde Droin , &c.
Traduction libre des Fables Angloiſes , par
ibid.
12
13
2
14
ל
21
24
35
;
37
38
M. R. d'Avignon , docteur en droit, 40
Le Payſan & le Matin , ibid.
Le Berger Patriote , 43
Le Génie , la Vertu & la Réputation , 44
Explication des Enigmes & Logogryphes , 46
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 49
Chanfon , 50
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 52
Orphanis , tragédie de M. Blin de St. More , ibid.
Recueil de Romances , 84
Almanach des Muſes , 92
Utrum vulgò Plebeïorum liberos humanioribus
litteris excoli oporteat , 100
Recherches critiques , hiſtoriques & topograFEVRIER.
1774 215
phiques fur la Ville de Paris.. 101
Diefertation critique fur la vifion de Conſtantin,
par M J'Abbé du Voisin ,
Vie de St Gaëtan de Thienne , &c .
103
104
Osaifon funebre de la Princeſſe Henriette-
Louiſe- Marie-Gabrielle-Françoiſe de Bour- 僵
bon-Condé , Madame de Vermandois, &c. 107
Hiſtoire générale d'Italie , 110
Almanach perpétuel , pronofticatif, provere
: bial & gaulois , 118
Lo Spectateur François , 121
Anecdotes orientales , 123
Dictionnaire de penſées ingénieuſes , 133
Les Amuſemens innocens , 135
Les Héros François , ou le Siege de Saint-
Jean de Lone ,
ibid.
Eloge du Comte Charles Gustave Tersin ..
Etat actuel de la Mufique du Roi & des trois
136
Spectacles de Paris, 137
Tableau de l'Histoire de l'Eglife ,
Recueil de lettres de S. Male Roi de Pruſſe ,
Suite duDifcours du Traité élémentaire d'Al
gebre, par M. Abbé Boffut, and ad
Journal de la Nature condérée fous ſes diffé
rens afpects ,
138
139
140
160
Avis de M. d'Alembert fur l'hiſtoire de l'Académie
Françoiſe , 161
ACADÉMIES , Dijon , 163
-Marseille , 170
SPECTACLES , Opéra , 171
Comédie Françoiſe , 174
Comédie Italienne , 180
ARTS , Gravures ,
181
Muſique ,
182
Ecriture ,
184
216 MERCURE DE FRANCE.
Diſcours lu à l'ouverture de l'Académie d'Ecriture,
186
Réponſe de M. de Voltaire à M. le Baron
d'Eſpagnac , 189
Trait d'Amitié , 190
Trait d'Intégrité , 191
Anecdotes , ibid.
Arrêts , Edits , Déclarations , &c. 194
AVIS , 197
Nouvelles politiques , 204
Nominations , 210
Préſentations , 211
Mariages , ibid.
Naiſſances , 212
Morts , ibid.
On trouve chez REY & Amsterdam.
Les Contes Moraux par Madame le Prince de
Beaumont en 2 vol. 1774 .
Traité des Loix Civiles 8. 2 vol. La Haye 1774-
àf 2 : 10 de Hollande.
UNIVERSITY OF MICHIGAN
3 9015 06370 9524
Qualité de la reconnaissance optique de caractères