Nom du fichier
1772, 11, n. 15 (contrefaçon)
Taille
7.21 Mo
Format
Nombre de pages
227
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
XV2661
/
10-09 .
Zugub
BIBLIOTHÈQUE
" Los Farning
"
S
A
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE . 1772 .
N°. XV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM ,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXII
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve chez
MARC-MICHEL REY,
Jean Hen
Libraire fur le Cingle.
Hennuyer , Evêque de Liſieux. Drame en trois
actes , par Mr. de Voltaire. 8vo. 1773. à 15 fols .
Le Dépoſitaire. Comédie, en cinq actes , par Mr. de
Voltaire. 8vo. 1773. à 15 ſols .
Spectateur (le) François , pour ſervir de ſuite à celui
deMarivaux 3 vol. Paris. 1772. f4 : 10.
Diſcours Chrétiens , vol. grand in 8vo. contenant Dix
Sermons
Les Principes du Contentement.
2 L'Inutilité de la Foi fans les oeuvres .
3 La Divine Excellence des biens de la Grace.
4 De la Colere.
5678
De l'Impartialité Divine.
même Sujet.
7 L'Abus de la Vie.
8 Pour le Jeune Solemnel de 1769.
9 Les Richeſſes de la Bouté de Dieu.
10 Pour le Jeûne Solemnel de 1771 .
Imprimés à Amſterdam 1772. af 1:10.
Gallerie Françoiſe ou Portraits des Hommes & des Femmes
célebres qui ont paru en France , gravés en taille-
douce par les meilleurs Artiſtes , fous la conduite
de Mrs Reftout & Cochin. Avec un abrégé de leurs
vies par une Société de Gens de Lettres . Fol. 8
parties. Paris 1771 , 1772.
Recherches philoſophiques ſur les Américains , ou Mémoires
intéreſſans pour fervir à l'histoire de PEſpece .
humaine 8vo. 2 vol. Nouvelle Edition absolument dif
férente des précédentes. Berlin 1772 .
LIVRES NOUVEAUX.
Architectura Navalis Mercatoria Navium varii generis
Mercatoriarum , Capulicarum , Curforiarum , aliarumque
cujuscunque conditionis vel molis , formas & rationes
exhibens exemplis ari incifis , demonstrationibus
denique , Dimensionibus calcutiſque accuratiffimis itlustrata.
Autore FRIDERICO HENRICO CHAPMAN. 62
grandes Planches , in Plano. f 75 : -
Bibliotheca Botanica ſive Catalogus Authorum & librorum
4to . fig . Hagæ comitum 1740.
Burmanni (Joannis ) rariorum Africanarum plantarum
ad vivum delineatarum , Iconibus ac deſcriptionibus
illuſtratarum Decades decem. 4to. I vol. cum roa
figuris æri incifis. Amſtelædami, 1738.
Thesaurus Zeylanicus exhibens plantas
in infula Zeylaca nafcentes ; inter quas plurimæ nove
ſpecies , & genera inveniuntur. Omnia 110 Iconibus
seri incills illuftrata , ac defcripta cura & ftudio Joannis
Burmanni 4to. 1 vol. Amft. 1737.
Rumphii Herbariuin Amboinense. fol. 7 vol. fig.
Nalleri (Alberti) Bibliotheca Botanica. Qud Scripta ad
Rem herbariam fucientia a rerum initio recenfentur.
4to. 2 vol. Tiguri. 1771 .
J. C. Schaeffer Iſagoge in Botanicam Expeditiorem Iconibus
æri incifus & pictis Illuftrata. 8vo. Ratisbonæ
Zunkel. 1759.
J. C. Schaeffer Botanica Expeditior Genera Plantarum
in Tabulis ſexualibus & univerfalibus æri inciſis exhibens
. 8vo. Ratisbone. Typis Emmanuelis Adami
Weiffii. 1760.
J. C. Schaeffer Epiſtola ad Regio-Borufficam ſocietatem
Litterariam Duisburgenfem de Studii Ichthyologici
faciliori ac tutiori methodo. Adjectis nonnullis ſpeciminibus
una cum Tabula æri inciſa figuras coloribus
ſuis diſtinctas exhibente. 4to . Ratisbone. Typis Weislanis
& impenfis Montagii . 1760 .
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Meckel (J. F.) Tractatus de Morbo Hernioso congenito
fingulari & complicato feliciter curato 8vo. 1 vol.
Berolini. 1772.
ac in ductus
Nova Experimenta & Obfervationes de finibus
venarum
vaforum lymphaticorum
visceraque excretoria corporis humani ejusdem ftrcutura
utilitate . 8vo . Berolini. 1772.
De la Félicité Publique , ou Conſidérations fur le fort
des hommes dans les différentes époques de l'Hiſtoire :
grand 8vo. 2 vol. Amsterdam Rey. 1772. f 2:10.
Lettres d'Elizabeth Sophie de Valliere , à Louiſe Hortence
de Canteleu , ſon amie ; par Madame Riccoboni.
8vo. 2 vol. Amst. 1772. à f 1 : 10.
Mémoire hiſtorique fur la Fondation de l'Egliſe Françoiſe
de Berlin , publié à l'occafion du Jubilé , qui a été célébré
le 10 Juin 1772. 8vo. Berlin au profit des Pauvres.
Sermon pour le Jubilé de l'Egliſe Françoiſe de Berlin
prononcé le 10. Juin 1772 dans le Temple du Werder
par M. Erman 8vo. Berlin.
Aſtronomie de Mr. De la Lande 4to. 4 vol. fig. Paris.
1771. Nouv. Edition .
Réflexions & maximes morales de M. le Duc de la Rochefoucault.
Nouvelle édition plus correcte qu'aucune
de celles qui ont paru juſqu'ici. Avec des commentaires
par Mr. Manzon. 8vo. I vol. Cleves 1772 .
12:15.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE 1772 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE A LICINIUS 13 , liv. 2 .
Rectius vives , Licini , &c.
VOULE
A
OULEZ - vous être heureux ? voulez - vous être ſage ?
Evitez tout excès .
Malheur à qui trop loin s'écarte du rivage ,
Ou le fuit de trop près !
Le Ciel entre le faſte & la triſte indigence
Plaça la fûreté.
A3
6 MERCURE DE FRANCE .
Qui borne fes defirs , fait trouver l'abondance
Dans la fobriété.
Sur les monts foudroyés les pins offrent leurs têtes
Aux coups des aquilons ,
Tandis que les roſeaux , à l'abri des rempètes ,
Croiſſent dans les vallons.
Le vrai fage , aux deſtins qui maturiſent ſa vie ,
Se foumet ſans effort ;
Malheureux , il eſpere ; heureux , il ſe défie
Des caprices du fort.
Ce jour vous eft funefte ; un autre jour peut - être
Finira vos revers ;
Ainſi que le printems faft fuir &difparoftre
Les rigoureux hivers.
Le Dieu cher aux neufs ſoeurs n'eſt pas armé ſans ceffe
D'un arc &d'un carquois ;
Il accorde ſouvent ſa lyre enchantereſſe
Aux accens de leurs voix.
Quand la tempête gronde , en pilote intrépide
Affrontez les dangers ;
Si le beau tems renaît , devenez plus timide
Et craignez les rochers.
Par M. L. R.
NOVEMBRE. 1772. 7
LA MARIEUSE,
Comédie en un acte , en vers.
PERSONNAGES.
THRASIMON , pere.
Mde MARIANTE , parente de Thrafimon
& tutrice de Sophie.
SOPHIE , pupille.
THRASIMON , fils ; amant de Sophie.
FARDET, laquais de Mde Mariante.
MANON , fuivante de Mde Mariante &
confidente de Sophie.
Laſcene est àParis, dans uneſalle baffe
de la maison de Mde Mariante.
L'amour n'eſt pas toujours une folie.
SCENE PREMIERE.
THRASIMON pere, THRASIMON
fils, & MANON , qui eft occupée à
ranger la falle.
BON
THRASIMON pere,
DON jour , Manon. Eft-il jour chez Madame ?
MANON.
Oh ! je l'ignore ; & je crois , fur mon ame,
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elle pourra dormir juſqu'à demain
Sans que je fois ſon revcille - matin.
HRASIMON pere.
Eh! qu'as - tu donc? tu parois en colere.
ΜΑΝΟΝ.
Ma foi , Monfieur , ce train me déſeſpere,
Toujours en l'air , toujours en action !
Qui vit jamais une telle maiſon ?
Eh ! que chacun ſe marie à ſa guiſe ,
Sans nos avis & fans notre entremiſe !
Mais non. Il faut que , de tous les pays ,
Chez nous il pleuve & Robins & Marquis ,
Jeunes & vieux , & laides & gentilles ,
Bref ; jouvenceaux , barbons , veuves & filles
Qui , s'ennuyant du poids du Célibat ,
Sont cauſe ici d'un éternel ſabat.
THRASIMом pere.
Là la , ma bonne , eſt - ce donc à ton age
Qu'on crie ainſi contre le mariage ?
MANON.
Hé non , Monfieur. Je ſuis de bonne foi;
Le mariage eſt choſe bonne en ſoi :
Mais permettez que je m'impatiente
Lorſque je vois Madame Mariante ,
(Ce nom pour elle eſt , je crois , fait exprès)
Quand je la vois , dis -je , ſe mettre en frais
1
NOVEMBRE. 1772.9
Pour marier & la cour & la ville ,
Souvent ! ... Mais chut .
Bas à Thrafimon fils.
Monfieur , foyez tranquille ,
Ferme ſur - tout ; car je me doute bien
۱۰
Que ſi matin...
r
THRASIMON pere.
Que lui dis - tu là?
ΜΑΝΟΝ.
Rien.
Je dis , Monfieur , qu'il ſera tard , peut- être ,
Quand ma maſtreſſe ici pourra paroître .
De l'éveiller ! ... j'irois bien... mais ...
THRASIMон pere.
Non, non.
Fais ton affaire . Et nous , dans ce ſallon ,
En attendant notre digne parente ,
Nous jaferons
ΜΑΝΟΝ.
Je ſuis votre ſervante.
SCENE II.
THRASIMON pere & THRASIMON fils.
THRASIMон pere.
Eh bien , mon fils , je vous l'avois bien dit ;
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
Notre coufine a le plus grand crédit.
L'eſprit , les biens , les talens , la naiſſance ,
Le goût , l'amour... rien n'a de conſiſtance ,
S'il n'eſt muni du ſceau de fon aveu,
Tout affortir , pour elle n'eſt qu'un jeu.
Dans l'Univers il n'eſt point ſa pareille.
Seule pour tous il ſemble qu'elle veille.
(Bien entendu qu'il eſt des favoris. )
Tout grand qu'il eſt, ce gouffre de Paris
Recele-t- il une pupille riche ?
En vrai furet , elle vous la déniche.
Cette trouvaille eft faite , mon ami :
C'eſt pour cela que l'on nous mande ici.
L'on me prévient qu'il faut bruſquer l'affaire ;
Et que, ce soir... qu'avez- vous donc ?
THRASIMON fils.
Sans la connofcare!
Mon pere!
THRASIMом pere.
Oh! nous la connottrons.
Ce foir , parbleu ! ce ſoir , nous la verrons.
Et puis , mon cher , la dot , la dot eſt ſure.
On la connoît celle- là. Pour conclure,
C'eſt ce qu'il faut.
THRASIMON fils.
Ne faut- il rien de plus ?
Les agrémens , la douceur , les vertus ,
NOVEMBRE. 1772. II
イー
Conformité d'humeurs , de caracteres...
N'eſt - ce donc là que de vaines chimeres ?
THRASIMON pere.
Oh ! non , mon fils. Mais tout cela ſe fuit.
Prime , ſçavoir ce que la dot produit ,
Voilà le centre : à la circonférence
Le reſte , ami , de ſoi - même s'agence,
Et l'on ne vit jamais cent mille écus
Sans agrémens, fans eſprit ,fans vertus.
SCENE III .
4
Les Acteurs précédens & MANON.
MANON , à Thrafimon pere.
Monfieun...
Eh bien!
THRASIMмом pere.
ΜΑΝΟΝ.
Madame vous fupplic...
THRASIMон pere.
J'entends; j'y cours ... ( Il fort. )
SCENE IV.
THRASIMON fils , MANON.
THRASIMON fils.
As-tu dit à Sophie?...
12 MERCURE DE FRANCE.
MANON , ironiquement.
Oh ! que non... quoi ?... que vous êtes ici ?..
J'aurois été lui donner ce fouci !
J'aurois été , confidente zêlée ,
A fon réveil , l'aſſaffiner d'emblée ,
En l'aſſurant que Meſſieurs Thrafimon
Cherchant fortune...
THRASIMON fils .
Ah ! quelle trahison
MANON
V
Entendons -notts , Monfieur. J'en fuis certaine
Pour époufer , ici l'on vous amene.
Qui ? je l'ignore . Et vous , qu'en pensez-vous ?
THRASIMON fils .
Puiffe du Ciel l'implacable courroux
M'anéantir , ſi du fort qu'on m'apprête
Je fais le mot ! mais , quoique l'on projette ,
Je le fais bien , rien ne réuſſira.
Je t'en réponds ; & ma mort préviendra.
Tu ris , cruelle !...
ΜΑΝΟΝ.
4
Qui , de ce grand courage
De tout amant voilà le beau langage.
Les gêne-t-on ? vite , ils veulent mourir.
Ne mourons point. Et , ſans tant difcourir ,
Allons au but. Vous aimez done Sophie ?
NOVEMBRE. 17726 13
THRASIMON fils.
Ah ! i je l'aime !
ΜΑΝΟΝ.
Eh bien , on la maries
THRASIMON fils.
Elle y conſent !
MANON.
Qui vous a dit cela?
Non , non , jamais ; &fa mort préviendra...
J'avois grand tort d'oublier ce beau ſtyle !
THRASIMON fils.
Elle me tue avec ſon air tranquille.
Eh bien enfin ?
MANON.
Oh ! daignez m'écouter.
Voilà la mine ; il la faut éventer.
De vos amours a - t-on eu connoiſſance ?
A-t-on eu vent de notre intelligence ?
Je n'en fais rien. Mais je ſais qu'à tous deux ,
Pour ce ſoir même , on prépare des noeuds.
(avec emphase)
Pour vous , Monfieur , pupille jeune , belle ,
Riche ſurtout , noble , ſpirituelle...
C'eſt votre lot. On me l'a dit ainfi.
Quant à Sophie , on n'a rien éclairci.
Mais que je crains un tour de ſa tutrice !
14 MERCURE DE FRANCE. :
THRASIMON fils .
Je ſouſſrirois un pareil facrifice !
Le penſes -tu ?
ΜΑΝΟΝ.
Non... mais...
THRASIMON fils.
Connois-tu bien le fils de Tiraſimon ?
Qu'une parente, avide de fortune ,
Exerce ailleurs ſa manie importune .
Qu'elle marie, à fon gré , l'univers.
Afes tréſors je préfere mes fers.
Chere Manon ,
Sans bien, ſans dot, ſi l'aimable Sophie
Se ſouvient bien du beau noeud qui nous lies
Qui le rompra, ce noeud délicieux ?
Ah ! ne pourrois-je , un moment , à ſes yeux ,
Lui proteſter...
MANON.
Calmez un peu votre ame
Et fongeons tous à dénouer la trame
Des grands projets que l'on ourdit là-hauta
Je ſuis à vous , dans l'inſtant.
NOVEMBRE. 1772. 15
SCENE V.
THRASIMON fils , feul.
Peu s'en faut.
Que , fur ſes pas , je n'échappe à l'attente
Et de mon pere & de fa mariante.
Viton jamais une telle fureur ?
Unir les gens en dépit de leur coeur !
Amour , Amour , quelle eſt donc ta puiſſance ? "
Impunément eſt- ce ainſi qu'on t'offenfe ?
Et juſqu'à quand , à beaux deniers comptans ,
Prétendra t'on traiter des ſentimens ?
Des ſentimens ! quoi ! l'or en feroit naftre !
Abus , abus , qu'entends - je?
SCENE VI.
THRASIMON fils , MANON.
MANON.
On va paroftre.
THRASIMON fils.
Dieux ! ...
MANON.
Mais fur-tout point de fadeurs d'amans,
Avec prudence employez les momens.
Bientôt enfin quelqu'un pourroit defcendse,
1
Et fi tous deux on alloit vous ſurprendre ! ...
Voilà Sophie. Ici faiſons le guet.
Elle va au fond du theatre. Elle y rencontre
Fardet , qu'elle veut arréter.
16 MERCURE DE FRANCE.
SCENE VII.
THRAS. fils , SOPHIE , FARDET , MANON,
ΜΑΝΟΝ .
La male peſte ! eh ! que veut mons Fardet ?
FARDET.
Oh , oh ! bijou , quelle mouche te pique ?
Tu m'as fait peur.
THRASIMON fils , à Sophie.
1
7
• Que votre coeur s'explique
Belle Sophie ; à quoi ? ...
SOPHIE , à demi bas.
Paix , Thraſimon ;
Entendez - vous le bruit que fait Manon ?
Oh ! j'entrerai. Tu nous la donnes belle.
FARDET , en pouſſant Manon.
(En appercevant Thrasimon & Sophie.)
Ha ha ! Monfieur avec Mademoiſelle !
"
Ou je me trompe , ou cette viſion
S'accorde mal avec ma miffion .
THRASIMON fils .
Que dis - tu là ?
FARDET.
NOVEMBRE. 1772. 17
Jedis. ..
4
FARDET.
Je dis... Monfieur... Excuſe ...
THRASIMON fils .
Eh bien?
FARDET.
Qu'ici quelqu'un s'abuse.
MANON, à Fardet.
:
Hé ! qui s'abuſe ici , ſi ce n'eſt toi ?
Finira - t - il ?
FARDET , vivement.
1
Eft - ce ma faute , à moi ,
Si ma maſtreſſe eut , hier , la migraine ,
Et m'ordonna d'aller chez Célimene ,
Pour l'aſſurer que Monfieur , que voici
Seroit , ce foir , ſon très - humble mari ?
Eft ce ma faute ...
:
THRASIMON fils.
Arrête...
FARDET .
Oh ! Je vous prie,
Ce n'eſt pas tout. Pour Mamzelle Sophie
Jétois chargé d'arrêter , pour époux ,
Certain Monfieur... comment... le nommez-vous ...
B
18 MERCURE DE FRANCE.
De... de .. for.. fant.. oui de Forfanteville.
Pour le trouver j'ai fait toute la ville.
C'eſt un Normand ; mais plus fin qu'un Gaſcon ,
Qui joue ici le rôle de Baron.
Mais entre nous.
ΜΑΝΟΝ.
De tous ces beaux meſſages
Quel eſt le fruit enfin ?
SOPHIE , à part.
Dieux ! quels préſages !
FARDE T.
Le fruit , ma foi , c'eſt que l'on vient , ce foir ,
Dans le deſſein , chacun , de ſe pourvoir.
Et , s'il te plaît , nous en ferons , ma mie .
Cher Thraſimon !
SOPHIE.
THRASIMON fils.
Adorable Sophie !
ΜΑΝΟΝ.
N'allez-vous point faire les langoureux ?
Viens- çà , Fardet ; foyons fermes pour eux ,
Il faut partir. Cours , fans reprendre haleine ,
Chez ton baron & chez ta Célimene .
Dis - leur tout net que , par un qui - pro - quo ,
Tu fus chez eux. Que tout est à - vau - l'eal.
L
NOVEMBRE. 1772. 19
FARDE T.
Mais...
ΜΑΝΟΝ .
Point de mais .
ARDET.
Voudra ſavoir...
Madame Mariante
ΜΑΝΟΝ.
Bon! elle eſtſi changeante !
Toi - même , ami , la vis - tu quelquefois
Ou raisonnable , ou ferme dans ſes choix
Tout est égal , pourvu qu'elle marie .
Sans barguigner , va , cours , vole , expédie.'
Je prends ſur moi le reſte du roman..
Ecoute encor. Je l'oubliois vraiment ,
Reviens furtout , & puis tu diras comme
Le cher Baron eſt parti pour... pour Rome.
Et Célimene ?
FARDE T.
ΜΑΝΟΝ.
Oh ! Dame celle - là
Nous pourrions bien la mettre.. à Popéra .
A l'opéra !
THRASIMON fils.
ΜΑΝΟΝ.
Pourquoi non ?
-
८
:
1
B2
20 A MERCURE DE FRANCE.
THRASIMON fils .
Ta maftreffe
Le croirat - elle ?
ΜΑΝΟΝ.
L
Eh bien , cette Lucrece
Plaçons - là mieux. Dis que ſubitement ,
Elle eſt , d'hier , envolée au couvent .
Es - tu parti?
! FARDET.
De cette manigance
2
Je crains bien...
ΜΑΝΟΝN..
Va, j'en prends ſur moi la chance.
SCENE VIII.
THRASIMON fils , SOPHIE , MANΟΝ.
ΜΑAΝΟΝ.
Vous maintenant , voyez. Votre contrat
Eſt - il bien fait ?
A
(Elle retourne au fond du théatre.)
SOPHIE.
Hélas ! le coeur me bat.
Comment m'y prendre , ignorant l'artifice ,
NOVEMBRE. 1772. 21
:
Pour échapper aux loix de ma tutrice ?
Ah ! Thrafimon , vous connoiſſez ce coeur ;
Il eſt à vous . L'amour , d'un trait vainqueur ,
Pour Thraſimon le bleſſa , pour la vie .
Parlez . Que peut , que doit faire Sophie
Pour prévenir , pour arrêter les coups
Que nous prépare un caprice jaloux ?
Je le ſens bien ; Madame Mariante
Pour me forcer n'eſt pas aſſez puiſſante ;
Et ce ſera toujours , toujours en vain
Qu'elle voudra diſpoſer de ma main.
Mais que je crains fon humeur , ſa colere !
Et vous , comment diſpoſer votre pere ?
Vous le ſavez , la fortune , pour moi,
Fit peu de choſe ...
1.
THRASIMON fils.
Ah ! que ne ſuis-je Roi !
Vous vous verriez auſſi riche que belle.
Mais ſeriez - vous plus tendre , plus fidelle ?
Vous avez tout : & mon coeur , près de vous ,
Ne connoît rien de plus grand , de plus doux
Que d'être aimé ; que de l'entendre dire
Par une bouche où la candeur refpire.
SOPHIE , un peu bas .
Que penſez - vous du manege ? ..
THRASIMON (idem.)
2
Ab, vraiment ! :
B 3
22 MERCURE DE FRANCE .
Il eſt hardi. J'avourai franchement
Qu'il m'en coûtoit un peu pour y foufcrire.
(Plus haut) Mais avouez auſſi que le délire
De votre Argus eft à tel point monté ,
Que...
ΜΑΝΟΝ.
(Faisant figne de la main , & se rapprochant
des Acteurs.)
Paix - là , paix .
:
(à Sophie) Fuyez de ce côté .
SCENE IX.
Mde MARIANTE , THRASIMON fils.
Mde MARIANTE , (d'un air important .)
/
Long- tems , Monfieur , l'on vous a fait attendre .
J'ai cru , vraiment , ne pouvoir pas defcendre .
Lorſque l'on veut faire un arrangement ,
Ce font toujours des pourquoi , des comment ?
Pour chaque Saint il faut nouvel office .
Et quoiqu'ici , l'on n'y ſoit pas novice ,
A dire vrai , j'en ai tant ſur les bras ,
Que je m'admire en n'y ſuccombant pas.
Croiriez - vous bien que la Cour , la Province,
Le Citadin ,le Magiftrat , le Prince ,
Lorſqu'il s'agit de faire un choix bien für ,
N'ont pas toujours le jugement trop mûr ?
Graces au Ciel, on n'eſt point fans reffource.
Des bons conſeils on trouve ici la ſource ;
NOVEMBRE. 1772. 23
:
Nous y laiſſons puiſer à pleines mains ,
Par charité pour les foibles humains .
D'ailleurs , Monfieur , combien de jeunes têtes ,
Combien de coeurs ſimples autant qu'honnêtes ,
D'un petit maître en rabat , en plumet ,
Sans mon ſecours , deviendroient le jouet ?
A certain age , on fait aſſez qu'aux filles ...
Je préviens tout. A toutes les familles
J'étends mes foins & mon inſpection ,
Et rien n'échappe à ma direction .
Vous voyez bien qu'on a plus d'une affaire.
ΜΑΝΟΝ . à part.
Ce n'eſt pas mal , pour un préliminaire.
THRASIMON fils.
Je vois , Madame , avec étonnement ,
Comment , pour vous , il vous reſte un moment.
Vingt magiftrats , à tête bonne & faine ,
A tant de ſoins fuffiroient avec peine.
Mde MARIANTE.
Le cher enfant ! .. vous ne l'entendez pas .
Ce font des jeux que tous ces embarras.
Je conçois bien qu'en ſuivant les rubriques
De nos Regnaults & de nos Angéliques ,
S'il nous falloit filer le pur amour ,
J'en ferois moins en dix ans , qu'en un jour.
Mais tous ces preux du bon Roi Charlemagne ,
Nous leur laiſſons leurs châteaux en Eſpagne.
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
Et fi je veux unir brune & blondin ,
Un jour , une heure en fixe le deſtin.
THRASIMON fils.
Aux deux époux , fans doute que Madame ,
D'un amour tendre inſpire auſſi la flamme ?
Mde MARIANTE.
Bon ! cela vient. Parlons un peu raifon :
Vous êtes jeune & fort joli garçon ;
Mais , ſi j'en crois ce qu'en dit votre pere ,
Votre eſprit tient encore à la chimere.
Monfieur ne veut que tendres ſentimens ,
Que pur amour... grands mots vuides de ſens !
Soyons ſolide. Il vous faut une femme;
Ici , ce ſoir , vous la prendrez.
THRASIMON fils.
Madame...
Mde MARIANTE.
Allons , allons , cent mille écus au bout..
Vous marchandez ! ..
THRASIMON fils .
Madame , point du tout.
Mde MARIANTE.
Ah! bon , cela. Je ſavois bien.. ton pere..
Il eſt ſi ſimple!
2
1
お
NOVEMBRE. 1772. 25
i
THRASIMON fils.
Et moi , je ſuis fincere ,
Et je ne puis , Madame , confentir ...
Mde MARIANTE.
Je vous conſeille ! .. encore ? .. ſans mentir ,
1
Je ſuis bien folle ? . Il veut m'en faire accroire !
Mais , patience ; une petite hiſtoire
Abrégera , je penſe , le roman. (à Manon)
Menez Monfieur à mon appartement ;
Et , tout de ſuite , envoyez - moi Sophie .
SCENE.Χ.
Mde MARIANTE; Seule:
...
Eſt - ce bien moi qu'ainſi l'on contrarie ?
,, Je ſuis fincere ... & ne puis conſentir
Oh ! tu fauras du moins t'en repentir.
De ces blancs - becs écouter le délire !
Que deviendroient ma gloire & mon empire ?
Il ne fait pas , ce galant Paladin ,
Que , ſans avoir recours au grand Merlin ,
Je puis d'un mot enchanter fa Sophie.
Ce mot eſt dit . Ce ſoir , je la marie.
Les ſots enfans ! on pouvoit les unir.
Je l'ai voulu. Mais eux me prévenir !
Sans mon aveu , s'aviſer de ſe plaire !
Le trait eft noir. Aufli prétends - je en faire
A l'inſtant même , un exemple frappant
•
B5
26 MERCURE DE FRANCE.-
Qui puiſſe apprendre à vivre à tout amant.
Tout eſt d'accord avec Thraſimon pere.
Je lui promets une riche héritiere .
A dire vrai , je la connois fort peu ;
Mais je ne puis retirer mon en - jeu.
La choſe eſt ſimple. Hier , l'après - dînée ,
Je m'apperçois de certaine menée
Entre Sophie & le fils Thrafimon ..
Ah ! m'écriai - je , ils s'aiment ! trahiſon !
Sans déshonneur , je ne puis , fous filence ,
Laiſſer paffer une telle infolence ,
Je fais mon plan. Je donne ordre à Fardet ...
Mais le faquin qu'a t'il dit ? qu'a - t'il fait ?
11 ne vient point .. Que n'ai je pu voir comme
L'aura reçu notre bon gentilhomme
Qui , de Sophie , aura tantôt la main.
Je crois le voir , quoique ſur ſon déclin ,
Comme un cabri , faire un faut en arriere.
Mais quel échec pour notre aventuriere ,
Qui , pleine encor du doucereux jargon
Dont l'endormait fon tendre Céladon ,
N'entendra plus parler que de la guerre ,
Que de la chaſſe ou bien du miniftere !
Mais elle même ici ne ſe rend pas !
Manon , je gage , en ce dangereux pas ,
De ſes avis lui prête la bouffole .
Pour Thrafimon, Dieu fait qui le conſole !
Son pere & lui font à préſent aux mains.
Toujours faut - il que j'en vienne à mes fins .
NOVEMBRE. 1772. 27
SCENE ΧΙ.
Mde MARIANTE , SOPHIE .
Mde MARIANTE , d'un air indifférent .
Ha , ha ! c'eſt vous ? je vous croyois perdue.
Mais vous voilà : ſoyez la bien venue.
Depuis hier , je m'occupe du ſoin
De vous trouver un époux au bon coin .
Chacun le fait : grace à l'expérience ,
J'ai le tact für pour faire une alliance ;
Et je prévois que , fans difficulté ,
Vous agréerez ce que j'ai projeté.
SOPHIE.
Ainſi que moi , vous le ſavez , Madame ,
D'un vain détour je connois peu la trame,
Toujours foumiſe aux voeux de votre coeur
De vous aimer le mien fit fon bonheur.
Privée hélas ! dès ma plus tendre entance ,
Des chers auteurs de ma foible exiſtence ,
Je fus remiſe à vos ſoins généreux.
Je leur dois tout ; je ne vis que par eux.
Mais ſi je mis quelque prix à mon être ,
Ah ! ce ne fut que pour les reconnoître .
Mde MARIAN TE.
On ne peut mieux , ma fille ; & je vois bien
Qu'il eſt flatteur de vous vouloir du bien.
(à part) Dans mes foupçons me ſerois-je déçue ?
28 MERCURE DE FRANCE.
Mon but eſt donc de vous voir bien pourvue.
Mon choix eft fait ; &, bientôt , en ces lieux ,
Votre futur va prévenir vos voeux.
Mais qu'est -ce donc ? vous changez de viſage ?
Le nom d'époux fait- il peur , à votre age ? (à part) :
Ils s'entendoient ; oui , rien n'eſt plus certain .
Eh quoi ! l'on veut fixer votre deſtin ;
Et vous pleurez !
:
SOPHIE.
Ah ! Madame , ah ! ma mere,
A votre coeur ſi jamais je fus chere ...
SCENE XII .
Mde MARIANTE , SOPHIE , FARDET.
FARDET , au fond du théâtre.
(Il est un peu pris de vin , & entre fans
regarder les acteurs.)
La peſte ſoit... des courtiers de Vénus !
Vive , morbleu , le vin.. & faint Bacchus !
Hola , Manon ...
Mde MARIANTE.
Holà , toi-même , approche .
D'où reviens tu , Maraut ?
FARDET.
Point de reproche..
Pardon , Madame.. On ne vous voyoit pas .
NOVEMBRE. 1772. 29
1
Si vous ſçaviez .. combien Fardet eſt las !
Mde MARIANTE ,
Il y paroît ! .. malheureuſe cervelle !
Que t'a-t'on dit ?
FARDET.
Que diable ! .. je chancelle..
C'eſt de foibleſſe ...
Mde MARIANTE.
Oh ! va , nous t'en croyons.
Mais qu'as - tu fait de tes commiffions ?
FARDET .
Commiſſions ? .. ſi j'en fais de la forte ,
Du Guet , må foi ... je veux prendre l'eſcorte .
Par la corbleu ! .. me faire aſſommer.. moi !
J'aime mieux vivre.. & boire. Aufſſi , pourquoi
Cette Manon ? ..
Mde MARIANTE.
Mais , que vient-il nous dire ?
SOPHIE , en regardant Fardet.
Le pauvre enfant ! il eſt dans le délire .
FARDET .
Un peu gaillard .. Mais chut ; remettons-nous .
Or, eft- il vrai qu'une grêle de coups ?.
30 MERCURE DE FRANCE .
Mde MARIANTE.
De coups de vin.. le belître d'ivrogne !
Et c'eſt donc là le fruit de ta beſogne ?
Mais , s'il te reſte un feul grain de raifon ,
Peut-on ſavoir ce qu'à dit le Baron ?
Ce qu'à promis la jeune Célimene ?
FARDET.
Ah ! s'il lui plaît... qu'un bon vent les ramene !
Il eſt ſi fort changé.. depuis tantôt..
Que je les crois .. noyés .. ou peu s'en faut.
Mde MARIANTE.
Depuis tantôt ? .. Mais les as-tu vus , traſtre ?
FARDET.
On a vraiment l'honneur.. de les connoître ..
Et , ſauf reſpect .. Mais on ne dit pas tout..
Mde MARIANTE.
As- tu juré de ine pouſſer à bout ?
SOPHIE.
Mon cher Fardet , vous manquez à Madame.
FARDET.
Voilà t'il pas ? .. c'eſt Fardet que l'on blame !
Fardet a tort ! .. & ce Farder , pourtant ,
A bien fait voir.. qu'il n'eſt pas un enfant.
Ventre- fin-gris... comme la péronelle..
Et ce Normand...
NOVEMBRE. 1772 . 31
Mde MARIANTF.
Sortons , Mademoiselle ?
Je n'y tiens plus .
SCENE XIII.
FARDET , Seul.
Etj'aurois tenu , moi ,
Contre l'enfer ! .. oh ! que nenni. Ma foi ,
Voyant nos gens faire le diable à quatre ,
Chez Ramponneau , .. de crainte de me battre ,
Et puis un peu... de peur d'être battu .
J'ai retranché mon dos.. & ma vertu.
Pour diffiper.. la fatigue & la crainte ,
Il a fallu boire la quelque pinte.
Le grand malheur ! , . en ai je moins d'eſprit ?
Tantôt , pourtant , j'avois preſque tout dit.
Oh ! que Manon auroit fait beau tapage !
Mais elle - même eſt - elle bien plus ſage ?
Le bruit enfin de tous ces mouvemens ;
Nouveaux travers .. nouveaux accouplemens ,
Plus fots peut - être.. & plus déraisonnables
Que les premiers .. pourtant infoutenables !
Belle Sophie , à qui te livroit - on ?
Et quel tréſor s'offroit à Thrafimon ?
Pauvres enfans qu'aini l'on facrifie !
Oui , malgré moi , j'en ai l'ame attendrie.
Que diable ! on s'aime , & l'on s'épouſe après ;
32
MERCURE DE FRANCE.
1
Le coeur eſt là.. N'est-il pas fait exprès
Pour s'y connoftre ? oh ! non , dit ma maſtreſſe ,
Il faut brider la fougueuſe jeuneſſe.
Expliquons - nous. Bridez ; moi maintes gens ,
Ces faux marquis , ces blondins élégans ,
Qu'on voit courir de toilette en toilette.
Bridez encor la prude & la coquette ,
Dont l'art trompeur , par différens chemins ,
Egalement fait aller à ſes fins ;
Ce Financier , fléau de l'innocence ;
Ce grand Seigneur , qui croit que la puiſſance
Confiſte àvivre & fans loix , & fans moeurs ,
Que fais - je , moi? tant d'autres ſéducteurs
De toute eſpece & de toute encolure ;
Bridez - les bien ; j'en rirai , je vous jure.
Mais deux amans jeunes & vertueux ,
Qui de l'athour ſentent les premiers feux ,
Qui de s'unir ont une égale envie ;
Voilà les gens qu'll faut que l'on marie.
Tout au rebours . On fait tout de travers ,
Et ma maitreſſe , au bout de l'Univers ,
Je le parie , iroit chercher querelle
A deux amans qui s'uniroient ſans elle.
Oh! j'en ſuis las. Et le train d'aujourd'hui
A mis enfin le comble à mon ennui.
Je n'ai pas bu pour en perdre la tête.
Tout bien compté , Fardet n'eſt pas ſi bête ;
Si j'ai battu la campagne tantôt ,
Je ſentois bien qu'il était à propos .
1
Quoique
NOVEMBRE. 1772. 33
Quoique Valet , de mentir il m'en coûte.
Mais il falloit mettre tout en déroute.
J'ai réuſſi . Reſte à voir ſi Manon...
SCENE XIV.
FARDET, MANON.
ΜΑΝΟΝ.
Ha- ha , l'ami , l'on vous dit beau garçon !
FARDET.
Non pas autant que l'on voudroit bien l'être.
Qui dà?
ΜΑΝΟΝ.
FARDE T
Sans doute . En te voyant paroftre
Leſte , fringante .. On voudroit , ſur ma foi ,
Etre plus beau , pour approcher de toi.
MANON , affectueusement .
Dis-nous un peu : quelle eſt ton aventure ?
On m'a parlé de coups , de meurtriſſure ;
Es- tu bleſſé ?
FARDET...
Moi ? non , graces au Ciel ,
Ton cher Fardet aime peu le duel.
Je t'avoûrai pourtant , avec franchiſe ,
Que tu m'as mis en dangereuſe crife.
C
1
34
MERCURE DE FRANCE.
Tu conviendras auſſi que le goujon ,
Pour le porteur , ſentoit fort le bâton .
Mais briſons - là . J'ai découvert , fans peine ,
Le nom , l'état de notre Célimene.
Tu la plaçois tantôt à l'opéra.
Elle en revient , ma chere ; & cetera.
Quant au Baron , c'eſt un franc eſcogriffe
Indéchiffrable autant qu'un logogryphe .
Ce qu'on m'a dit , au reſte , en mots exprès ,
C'eſt qu'il eſt chef du régiment des Grecs.
Voilà les coups de Dame Mariante !
Dieu ! quelle femme ! ..
MANON.
Elle eſt extravagante
Si tu ſavois comme elle t'en promet !
FARDET.
Je ſuis , ma foi , ſon très-humble valet.
Mais point de bruit ; & , ſi tu veux m'en croire ,
Il eſt aiſé d'abréger cette hiſtoire .
Tu me connois. Je t'aime ...
ΜΑΝΟΝ.
Oh ! nous verrons .
Songeons d'abord à ce que nous ferons
Pour Thrafimon , pour l'aimable Sophie.
Pour ces enfans je donnerois ma vie.
Ils font fi bons ! il me vient un projet :
Je voudrois bien que notre ami Farder
NOVEMBRE. 1772. 35
1
Pût s'expliquer avec Thrafimon pere.
Tu lui dirois ce qu'il faut de l'affaire.
Lui détrompé , c'eſt là le noeud gordien;
Et je prévois que le reſte iroit bien .
Je vais là-haut dire qu'on le demande.
Et, fur le champ , fi j'obtiens qu'il defcende ,
Je reviendrai t'avertir .
FARDET.
Va , mon coeur-
Mais fonge un peu toi-même , à mon bonheur.
:
SCENE XV.
FARDET , Seul.
Oh ! tout de bon , ſi j'en juge à ſa mine ,
Au dénoûment notre amour s'achemine .
Puiſſe le Ciel , de nos jeunes amans ,
Finir de même , en ce jour , les tourmens !
Quel coup fatal pour notre Marieuſe !
Je crois la voir outrée & furieuſe.
Quoi ! ſous ſes yeux , quatre coeurs , en un jour ,
S'aimant par choix , s'uniffant par amour !
Juſqu'à tantôt ne chantons pas victoire ;
Je me défie encor de ſon grimc
J'en ai tant vu de ſes tours ! ..
C
36 MERCURE DE FRANCE.
1
SCENE XVI.
SOPHIE , MANON , FARDET .
ΜΑΝΟΝ , à Fardet .
Va ſe trouver dans le petit fallon .
Thrafimon
Souviens toi bien ...
FARDET.
Compte fur moi , ma mie.
SCENE XVII.
SOPHIE , MANON , FARDET.
ΜΑΝΟΝ.
Je veux dreſſer auſſi ma batterie .
Je veux qu'ici le pere furieux ,
Sans y fonger , vous trouve ſous ſes yeux.
SOPHIE.
Le beau moment pour m'offrir à ſa vue !
Tu vois hélas ! qu'interdite , éperdue ,
Je puis à peine articuler deux mots .
ΜΑΝΟΝ.
Il eſt encor du remede à vos maux;
Je vous l'ai dit. Seulement , je vous prie ,
Dépêtrez vous de cette rêverie ;
Et n'allez pas rendre vains mes efforts.
NOVEMBRE. 1772. 37
Que Thraſimon , découvrant les refforts
Qu'à mis en jeu Madame Mariante ,
Ecoute encor ſa très-chere parente ,
Le penſez-vous ? pour moi , je n'en crois rien.
Après ?
SOPHIE.
ΜΑΝΟΝ.
Après ! ce que je crois très-bien ;
C'eſt que ſon fils , profitant de la criſe
1
Peut dire tout , oui tout , avec franchiſe .
SOPHIE.
Ah ! tu veux donc nous perdre !
ΜΑΝΟΝ.
Conſtamment,
Vous affurer la main de votre amant ,
C'eſt à tous deux faire un tour bien perfide !
Oh ! décidons ; & foyez moins timide.
SOPHI E.
Mais lui , Manon , comment le prévenir ?
ΜΑΝΟΝ.
C'eſt l'embarras.
ផ្ទះ
i C3
38 MERCURE DE FRANCE.
SCENE XVIII .
SOPHIE , MANON , THRASIMON pere ,
FARDET.
THRASIмом pere.
Je n'en puis revenir.
Sans fùreté , fans connoiſſance aucune ,
Leurer les gens d'une dot peu commune ,
Faire entrevoir l'état le plus brillant ,
Et for le tout , l'objet le plus charmant !
Et cela , rien ; moins que rien ! mais peut-être
Tu t'es mépris ?. Ainfi me compromettre !
Non , je ne puis le penſer.. Des jaloux
T'auront féduit ?
FARDET. 1
Ah ! Monfieur , croyez- nous.
(En Montrant Manon.)
Daignez l'entendre , & , bientôt , je l'eſpere ,
Vous verrez clair à cette étrange affaire.
MANON , hauffant les épaules.
Il me fait rire ! étrange ! .. eh ! tous les jours ,
Ne voit-on pas ici , de pareils tours ?
Interrogez dix mille infortunées
Sous leurs tyrans à gémir condamnées ;
Interrogez plus encor de maris
Par leurs moitiés , ruinés ou trahis ;
NOVEMBRE. 1772. 39
Ce font , Monfieur , le fruit de tant d'intrigues ,
De tant de ſoins & de tant de fatigues
Que , malgré nous , par fois nous partageons ;
Mais dont , hélas ! toujours nous enrageons.
Oui , c'en eſt fait , & je leve le maſque :
N'en doutez point , c'eſt à quelque bouraſque
Que vous devez l'aſſortiment exquis
Qu'on préparoit à Monfieur votre fils .
SOPHIE.
Chere Manon , la colere t'emporte.
Convient- il donc de parler de la forte ?
C'eſt ta maſtreſſe enfin...
ΜΑΝΟΝ.
1
Et le boureau
De maintes gens qu'elle envoie au tombeau.
Croiriez - vous bien que l'aimable Sophie
Etoit , Monfieur , auffi de la partie ?
Croiriez - vous bien qu'un foi difant Baron ,
En bon François , un eſcroc , un fripon ,
Par un effet du plus ſanglant caprice ,
Dût l'obtenir , ce ſoir , de ſa tutrice ?
THRASIмом pere.
Il ſe pourroit que la mauvaiſe humeur !
MANON.
Dites plutôt , dites que la fureur
D'anéantir tout penchant raiſonnable
Lui ſuggéra la méthode damnable
C 4
MERCURE DE FRANCE.
De marier & ab boc & ab hac ,
Et de braffer tant d'énormes mic-mac .
THRASIMON pere.
En vérité , je la croyois plus ſage.
Mais , après tout , que faire ? du tapage ?
J'en rougirois le premier. Ses remords
La puniront mieux que nous , de ſes torts.
Mais le moyen d'avoir mon fils ſans elle ?
Que , de ma part , cependant on l'appelle.
Lui deſcendu , je pars , ſans dire adieu ;
:
Manon fort pour aller chercher le fils Thrafimon.
Elle est censée le prévenir de tout.
Pour ne revoir jamais ce triſte lieu
Où l'on manqua d'empoiſonner ma vie. (a part )
Pourquoi faut - il que la jeune Sophie.
N'ait pas de biens , autant qu'elle a d'appas ?
Fortune aveugle ! .. (haut) Eh bien ? l'on ne vient pas ?
FARDE T.
1
J'entends quelqu'un , ce me ſemble...
SCENE XIX .
THRASIMON pere , SOPHIE , THRASIMON
fils , MANON , FARDET.
THRASIMON fils.
Ah ! mon pere,
NOVEMBRE. 1772. 41
6
Au nom des dieux , calmez votre colere ;
Ou qu'à l'inſtant , elle tombe ſur moi !
THRASIMон pere.
Hé quoi , mon fils , l'on agit contre toi ?
C'eſt toi qu'on mene au bord du précipice;
Et contre toi tu veux que je ſéviſſe !
Fuyons , fuyons .
THRASIMON fils .
Daignez m'entendre encor ;
De votre fils , vengez- vous , s'il a tort.
Il eſt aiſe de réparer la perte...
THRASIмон pere.
J'entends : Madame eſt à la découverte ;
Et , pour ne point avoir le démenti ,
Offre à tes voeux quelque nouveau parti.
Ainſi , Monfieur , une autre Célimene! ..
Y penſez - vous ? ... (Il veut fortir.)
THRASIMON fils.
Souffrez qu'on vous retienne.
C'eſt moi , c'eſt moi qui , par un choix heureux ,
Aime, un objet..
THRASIMON pere.
Mais..
THRASIMON fils .
Il eſt en ces lieux.
▼
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
THRASIMом pere.
D'un air plus tendre que courroucé.
Qu'avez - vous fait ? cet amour téméraire ,
L'avoir conçu fans confulter un pere !
Fût - il encor plus merveilleux , ceut fois ,
Ce rare objet dont ton coeur a fait choix ;
Te crois- tu donc affez d'exp ' riètice
Pour combiner les traits de convenance ,
Et la fortune , & l'état & le nom ,
Sur quoi fe fonde enfin une maiſon ?
i
Il nous manquoit ce coup d'étourderie !
THRASIMON fils , ſe jetant à genoux .
Grace , mon pere ; & regardez Sophie.
SCENE XX . & derniere .
Mde MARIANTE , & les Acteurs
précédens.
Mde MARIANTE , ( avec humeur.)
Hé bien , Meſſieurs , là haut je vous attends ,
Et vous reſtez , par choix , avec mes gens !
Mais qu'eſt ce donc ? Et quelle contenance ?
Il s'agiſſoit d'affaires d'importance
A vos genoux j'ai trouvé votre fils .
THRASIMом pere.
Sans lui , parbleu , vous nous trouviez partis.
NOVEMBRE. 1772. 43
1
De vos projets la biſarre tournure
Me donne ici bien de la tablature.
Mde MARIANTE .
Que voulez - vous ?
4
Elle montre Fardet & Manon.
Ils nous fervent ſi mal !
Ai - je pu faire à ce franc animal
Articuler tantôt une parole ?
MANON.
Il avoit beau pourtant.
Mde MARIANTE .
Taiſez - vous , folle.
Vous parlerez quand on vous parlera . à Fardet.
Dieu fait enfin fi Monfieur répondra !
Pourquoi , Maraut , ne nous vient - il perſonne ?
FARDET .
Oh ! Dame ! moi , des ordres qu'on me donne ,
Comme je peux , je m'acquitte ; & bon foir.
Vos Epouſeurs , ne comptez pas les voir.
Ils ont , vraiment , d'autre fil à retordre .
Mde MARIANTE .
Une autre fois , nous y mettrons bon ordre .
à Thrasimon pere.
On peut encor réparer tout cela.
44 MERCURE DE FRANCE.
THRASIMON pere.
On peut auſſi , Madame , en reſter là.
Et c'eſt le mieux , ſi vous voulez m'en croire,
Mde MARIANTE.
(d'un air de dépit.)
Auſſi , voyez : ſans leur chienne d'hiſtoire ,
Tout étoit dit ; & tout étoit en paix . 1
Car l'un pour l'autre enfin ils ſemblent faits.
De les unir je nourrifſfois l'idée.
J'allois parler. L'entrevue haſardée
D'hier au foir , excite mon courroux...
THRASIMON pere.
Quelle entrevue ? & de qui parlez - vous ?
Mde MARIANTE.
(En montrant Sophie & Thrasimon fils.)
De ces enfans , dont le coeur téméraire
A mon empire a voulu ſe ſouſtraire .
Ils ont ofé s'aimer , à mon inſçu.
ΜΑΝΟΝ , à part.
Voilà le noeud ; je l'avois bien prévu.
THRASIMON pere.
Et voilà donc ce qui formoit la chaîne
Qui dût unir mon fils & Celimene ?
1
Mde MARIANTE.
Oui.
NOVEMBRE. 1772. 45
THRASIMом pere.
Mais enfin la connoiſſiez - vous bien ?.
La vites - vous , cette fille de bien ?
Mde MARIANTE.
Jaais .
THRASIмом pere.
Jamais ? vous m'étonnez , Madame.
Et ce Baron ſans foi , ſans moeurs , fans ame..
Mde MARIANTE.
Tout - beau , Monfieur..
THRASIMом pere.
Vous le connoiſſież mieux ?
Mde MARIANTE.
Je ne l'ai vu qu'une fois , ou bien deux ;
Mais..
THRASIмон pere.
Mais , Madame , en oſe vous le dire
Abandonnez pour toujours un empire ,
Où la raiſon n'exerce point ſes droits ;
Où du ſang même on étouffe la voix ;
Dont le caprice eſt le vrai barometre ;
Qui de malheurs..
THRASIMON fils.
Ah ! daignez le permettre ;
46 MERCURE DE FRANCE .
:
Que ſous vos yeux , mon pere , que ce soir ,
Madame exerce encore fon pouvoir !
Vous l'entendez : elle - même eut envie
D'unir , un jour , Thraſimon & Sophie .
Tout , aujourd'hui , parle en notre faveur.
Nous nous aimons ; & vous avez un coeur ..
Mde MARIANTE.
Vous vous aimez ! c'eſt ce qui m'humilie.
Mais je vous cede , & je me facrifie.
(à la cantonade.)
Sans marier , j'allois perdre ce jour
Mieux vaut encore écouter leur amour.
à Thrasimon pere.)
Votre boutade annonce quelque choſe ,
Dont j'aurois peine à deviner la cauſe ,
Si , tous les jours , en dépit de mes soins..
Mais votre emplette eſt ſure de tous points .
Quand à la dot, fur- tout, foyez tranquile.
(Elle va pour fortir .)
FARDET.
Chere Manon , puiſqu'on eſt ſi facile ,
Ne veux - tu pas profiter du moment ?
Mde MARIANTE.
Quoi ! vous auſſi ? .. fans mon confentement !.
(En se radoucissant.)
Cela nous donne au moins deux mariages ;
Quitte à chercher ailleurs des gens plus ſages.
1
NOVEMBRE. 1772. 47
1
1
•
MANON , au Parterre .
Vous qui traitez tous les amans de foux ,
Je ſoutiens , moi , qu'ils le font moins que vous.
L'ENTHOUSIASME VERTUEUX.
ELEVÉ
Conte du tems passé.
LEVÉ par un pere honnête & fage,
Liſidor , en entrant dans le monde , ne
promettoit rien moins que de ſe rendre
auſſi eſtimable que fon guide. Diſſipé,
léger & volage , il s'étoit précipité vers
les plaiſirs qui ne détruiſent que trop aifément
les germes d'une bonne éducation .
Heureuſement le veritable amour s'en
mêla , & Liſidor fufpendit la courſe de
ſes premiers égaremens. :
Il avoit vu Lucile , & les regards qu'il
avoit portés ſur elle, lui avoient fait trot -
ver dans la beauté , ce qu'il n'y avoit point
encore apperçu , la modeftie , la décence ,
une certaine nobleſſe qui , fans ôter à nos
deſirs ce qu'ils ont de vivacité & de feu ,
les plie au reſpect de la perſonne aimée ,
&fur-tout au beſoin de s'en faire eftimer,
pour être digne de lui plaire.
Attentif à la conduite de fon éleve ,
;
48
MERCURE DE FRANCE.
Liſidor le pere s'étoit apperçu plutôt que
fon fils même du changement qui venoit
de s'opérer en lui. Il en chercha la cauſe;
il la découvrit , & s'occupa dès - lors des
moyens de l'unir à l'objet qui venoit de
lui rendre ſes moeurs.
Il connoifſſoit peu le pere de Lucile ,
& il apprit avec peine qu'un eſprit d'intérêt
groſſier étoit le mobile de toutes ſes
actions. Cependant , comme leurs fortunes
étoient affez égales , il ne déſeſpéra
de rien , & chercha à négocier en faveur
de ſon fils.
Un ami commun facilita l'entrevue des
deux peres , & il fut convenu que Liſidor
le fils pourroit venir voir Dorimon ; que
celui - ci , en le préſentant à Lucile , étudieroit
le coeur de ſa fille , pour ſe déterminer
enſuite au parti qu'il auroit à prendre.
Liſidor étoit jeune , bien fait , & d'une
figure agréable ; il fut embelli par le defir
de plaire , & Lucile en fut frappée. Leur
premiere converſation fut auſſi timide ,
auſſi embarraſſée que s'ils s'étoient déjà
confié ce qui ſe paſſoit dans leur ame ;
c'eſt à ceux qui ſe voient avec plus d'indifférence
à ſe montrer mutuellement plus
d'eſprit & d'aiſance au premier coupd'oeil.
La
NOVEMBRE. 1772. 49
La convenance ſe découvrit ſi évidemment
entre les jeunes gens , que bientôt
il ne fut plus queſtion entre les peres que
de la ſtipulationdes intérêts réciproques ;
mais un revers de fortune , arrivé tout à
coup à Lifidore le pere , changea les dispoſitions
favorables de Dorimon , & vint
empoiſonner les douceurs dont jouiſſoient
nos deux amans.
Des lettres de Cadix annoncerent à Liſidor
qu'une des plus fortes maiſons de
commerce de cette ville faiſoit une faillite
conſidérable , & que les fonds qu'il
avoit confiés à un ancien ami , principal
aſſocié de cette maiſon , couroient les
plus grands riſques .
Cette nouvelle fatale ne fut que trop
tôt confirmée , & Liſidor , en l'apprenant
à fon fils , ne lui diſſimula point qu'il n'étoit
plus en état de répondre aux demandes
de Dorimon , trop avare & trop dur
pour n'exiger au nom de ſa fille que l'amour
pour dot.
Le jeune Liſidor fentit toute la peſanteur
de ce coup affreux ; il paſſa deuxjours
dans un abbattement & dans un filence effrayans
; mais il s'apperçut qu'il affligeoit
encore plus un pere qui avoit beſoin de..
confolation ; il revint à lui- même , &,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
par un premier effort de vertu dont on
l'auroit cru peu capable , il ſe détermina
àne plus prononcer le nom de Lucile , à
laquelle il ne pouvoit être uni.
La ſeule foibleſſe qu'il crut pouvoir ſe
permettre , fut de lui faire tenir ſans mystere
& fans cachet le billet ſuivant.
Mademoiselle , vous favez , fans doute , les
malheurs du plus honnête , du plus tendre ,
du plus vertueux des peres. Il entraîne fon
fils dansfa perte , & ce fils infortuné , que
vous ne verrez plus , n'a désormais rien à
demander aux Dieux que de vous deſtiner
un époux qui ait pour vous & fon coeur
&ses yeux... :
Liſidor ne s'étoit point flatté ; il n'attendoit
aucune réponſe ; cependant deux
jours après il reçut avec auſſi peu de précaution
qu'il en avoit employée , un billet
dans lequel Lucile lui écrivoit que dans
la dépendance où elle étoit d'un pere ,
elle ne pouvoit faire à ſes adieux la réponſe
qui lui conviendroit , mais que ce
qu'elle avoit pu faire, elle l'avoit fait ;
qu'elle lui écrivoit du Couvent où elle
s'étoit retirée , pour mettre à l'abri de toutes
fortes deperfécution , un coeur qui lui
avoit été ſi vainement deſtiné.
Les idées incertaines & confuſes de
NOVEMBRE. 1772. 51
1
,
Liſidor , aprés la lecture de ce billet inattendu
, l'entraînerent dabord à vouloir s'informer
du Couvent dont elle avoit fait
choix; mais cette vertu que l'amour &
le malheur lui avoient fait connoître
s'arrêta bientôt dans ſes recherches ; il
rentra chez lui pour confulter ſon pere ,
qui lui fit fentir que fon premier projet
de fuir Lucile étoit ſeul digne d'un galant
homme , dans la circonſtance où il ſe
trouvoit. Il ſe rendit , en frémiſſant , à
cette déciſion qu'il avoit déjà trouvée
dans ſon propre coeur.
Son infortune s'accrut encore par la
perte qu'il fit d'un pere qu'il adoroit , &
qui s'etoit laiſſe conſumer par les chagrins
qu'il venoit d'éprouver.
Après avoir recueilli les foibles débris
de ſa fortune , il prit avec fermeté le
parti de ſe retirer à la campagne dans un
petit bien qu'heureuſement il avoit été
en état d'acheter.
Trifte cultivateur d'une ferme médiocre
, toujours occupé intérieurement de
Lucile , la pleurant chaque jour fans faire
aucune démarche pour ſavoir de ſes nouvelles
, il imaginoit quelquefois qu'elle
n'avoit pu ſe défendre d'obéir à fon pere,
& qu'elle faiſoit le bonheur d'un rival
plus heureux que lui. D2
52
MERCURE DE FRANCE..
Cette image cruelle , en paſſant dans
un coeur qui s'étoit impoſé de ne conferver
aucun eſpoir , le déchiroit cependant
, & l'effet involontaire qu'elle pro .
duiſoit , le forçoit alors de ſe cacher à
tous les regards , parce que l'agitation
qu'il éprouvoit ſembloit tenir quelque
choſe de la frénéſie.
Des torrents de larmes , qui fuccédoient
à ce trouble , à ce déſordre de ſes ſens ,
lui rendoient un peu de tranquillité. Le
travail des mains & le plaiſir toujours certain
que procurent les ſoins de ſeconder la
nature dans les efforts qu'elle fait pour
fubvenir à nos beſoins , étoiont encore
une ſource de calme pour lui ; c'étoit
fur - tout ce qui réparoit ſes forces.
Déjà deux années s'étoient écoulées
dans cette ſageſſe & ce trouble ſucceſſifs ,
lorſqu'un Notaire lui écrivit qu'un de ſes
oncles , nommé Germain , qui paſſoit
pour très peu riche , lui laiſſoit , par une
mort ſubite , une fucceffion conſidérable
en argent qui s'étoit trouvé chez lui.
Son premier mouvement fut de s'étonner
qu'un particulier qui avoit eu peu de
patrimoine & peu d'induſtrie , laiſſat à ſa
mort autant d'argent qu'on lui en annonçoit
, & , lorſqu'il arriva dans la maifon
NOVEMBRE. 1772. 53
•
du défunt pour recueillir ſa fucceffion ,
il ne put ſe perfuader que ſon oncle avoit
eu , comme on le diſoit , le ſecret de la
pierre philofophale.
A peine eut - il jetté les yeux ſur les
cinquante mille écus qui étoient effectivement
ſous les ſcellés de Germain , que
ſon coeur , qui du premier moment s'étoit
tourné vers Lucile , s'enflamma du deſir
d'apprendre ſi elle étoit encore libre.
Agité par cette incertitude qui ôtoit
à ſa nouvelle fortune tout ce qu'elle auroit
eu de charmes pour un autre , il alloit
riſquer de s'informer de ce qu'elle
étoit devenue , lorſqu'il vit entrer Dorimon
chez lui..... Le pere de Lucile ,
Dorimon lui - même.
"Le bon homme , quoiqu'infirme depuis
quelque tems , avoit voulu fortir de
fon lit pour s'aſſurer par lui - même du
bruit arrivé juſqu'à lui que Liſidor venoit
d'hériter. Le jeune homme entrevit bientôt
ſa curiofité , & mit ſous ſes yeux les
cinquante facs de mille écus que lui laiffoit
le frere de ſa mere , outre un patrimoine
de vingt cinq à trente mille livres.
Dorimon , tranſporté du riche ſpectacle
qu'on lui offroit , ne levoit ſes regards
de deſſus les ſacs comptés & fou-
D 3
1
54 MERCURE DE FRANCE.
peſés par lui plus d'une fois , que pour
fourire à Liſidor , auquel il ferroit tendrement
la main par intervalles. O mon
ami ! s'écria - t - il , bientôt il ne tiendra
donc qu'à vous de me rendre ma fille !
Depuis les malheurs de votre pere.....
honnête homme , & c'étoit grand dommage
qu'il reſtât preſque ſans pain.... On
l'eſtimoit , mais c'eſt un pauvre bien que
cette eſtime ; cela ne donne pas à vivre ,
n'eſt - il pas vrai ? ..... Pour revenir donc ;
depuis ce déſaſtre , ma Lucile s'obſtine à
refter chez les Dames de C.... & me prive
de la douceur de l'établir richement avant
ma mort. En vain lui ai- je fait dire que
je m'affoibliſſois chaque jour , & qu'il
falloit que mes yeux fuſſent fermés par
un gendre & par elle; rien n'a pu l'engager
à fortir de la maudite retraite
qu'elle a choiſie. Liſidor , mon cher Lifidor
, vous n'êtes point marié ? Non ,
- Monfieur. C'eſt bien fait à vous , on
l'eſt toujours trop tôt.... Mais n'importe ;
écoutez - moi ; vous avez aimé ma fille ?
-Avec fureur , comme je l'aime encore ,
comme je l'aimerai toujours.- Fort bien ;
voilà ce que je ſouhaitois ; vous êtes riche
aujourd'hui , Lucile vous plaît ; vous ne
lui êtes pas déſagréable , j'en fuis fûr ;
NOVEMBRE. 1772. 55
je vais de ce pas lui faire écrire tout cela;
car, voyez- vous , j'ai une paralyſie ſur le
bras droit qui ne me permet plus d'écrire
une quittance ,& cela eſt bien cruel , qu'il
faille faire paſſer ſes affaires ſous les yeux
&la main d'autrui..... Or donc ma Lucile
va ſavoir dès aujourd'hui votre nouvelle
fortune & vos diſpoſitions pour elle ; je
la reverrai bientôt chez moi ,je n'en doute
point ; ne différez pas de l'y venir revoir.
Oubliez , de grace , tout ce qui s'eſt paſſé de
ma part , & nous reprendrons les choſes
où nous les avions laiſſées chez le Notaire,
avant la déroute de votre pauvre pere.
On imagine bien que Liſidor ne tarda
pas à aller chez Dorimon s'informer ſi ſa
fille étoit revenue. Elle y étoit rentrée
depuis une heure au plus , lorſqu'il ſe fit
annoncer à elle. Que de vivacité ! que de
feu dans leurs regards mutuels ! Cette
avidité avec laquelle un tendre fils , après
avoir cru fon pere enſeveli , le verroit tout
à coup rendu à la vie, ſe peignoit vivement
dans les yeux de Liſidor , & même
dans ceux de Lucile , qui ſe vit adorée
& qui crut devoir permettre à Liſidor de
ſe croire aimé. Cependantà peine avoientils
prononcé quelques mots l'un & l'autre
; mais ils s'étoient dit tout ce que la
D 4
1.
56 MERCURE DE FRANCE .
tendreſſe a de plus animé , de plus expresfif.
C'eſt dans ces filences que l'amour déploie
avec ſuccès ce qu'il a de plus éloquent.
Un tiers même entendroit ce muet
& doux langage.
Dorimon , pouſſé par l'eſpoir de voir
tranſporter chez lui tout l'argent qu'il
avoit vu au pouvoir de Liſidor , fut le premier
à preſſer nos deux amans de conclure
le plutôt qu'ils le pourroient. Il ne
ſe ſentoit pas de joie de revoir ſa fille à
ſes côtés : & quoiqu'il eût pu peut-être ,
(à ce qu'il leur dit ingénument) trouver
un gendre encore plus riche , il vouloit
bien , ajoutoit- il, en faveur du goût de
Lucile , ſe contenter du bien que Liſidor
avoit.
Ce qu'il y avoit de ſingulier dans le caractere
de Dorimon , c'eſt qu'il ne croyoit
pas qu'aucune raiſon d'intérêt l'eût determiné
à accorder Lucile à Liſidor , &
qu'il ne connoiſſoit pas de meilleur pere
de famille que lui , puiſqu'il alloit ſe dépouiller
d'une petite partie de ſonbien en
mariant ſa fille.
Le temps des formalités préliminaires
abrégé autant qu'il fut poſſible , on prit
jour pour les ſignatures. Ce moment, fi
defiré par l'un & l'autre des amans , alloit
NOVEMBRE. 1772. 57
arriver , lorſque Liſidor le prévint , & ſe
préſenta feul chez Lucile , qu'il effraya
par la pâleur & la conſternation de fon
viſage. Liſidor , s'écria-t-elle , que venezvous
m'apprendre ? Que s'eſt il paſſé de
nouveau ? Je ne retrouve en vous ni les
traits de mon ami , ni ceux de mon époux .
- Tout eſt perdu , Lucile , je tombe
dans mon premier crime , & les Dieux
ne m'offroient l'image du plus grandbonheur
que pour la retirer tout - à coup , &
pour me rendre mille fois plus malheureux
. - Quoi ; Liſidor , quelque disficulté
de la part de mon pere..... - Aucune.
Il n'eſt point encore mon ennemi ,
mais mon infortune va le forcer à le devenir.
Quelle infortune ? Expliquez-
Non Lu-
-
vous ; feriez vous volé ?
-
-
cile. On vous diſpute donc l'héritage
de votre oncle , & c'eſt un procés que
vous aurez à foutenir ? Hélas ! je connois
mon pere: fans doute tout va ſe différer ;
il ne ſignera point avant l'événement....
Mais enfin vos droits font inconteſtables ,
vous n'avez pas eu beſoin de teſtament,
vous êtes l'héritier naturel de votre parent,
l'événement ne peut être douteux: vous
triompherez , Liſidor , de l'avide chicanne.
-Ecoutez - moi , Lucile , écou-
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
tez - moi. Si dans un ſucceſſion qui vous
feroit échue , le hafard vous faifoit trouver
des preuves que le bien qu'on vous
tranſmet n'appartient pas à celui qui vous
le laiſſe , que ce bien a d'autres propriétaires
vrais & facrés , qu'une..... négligence
peu pardonnable..... l'a confervé
chez la perſonne au nom de laquelle vous
en ſeriez revêtue , & qui n'en étoit que
dépoſitaire ; parlez , vertueuſe Lucile ,
quelle feroit votre conduite ?
Liſidor , qui avoit baiſſé les yeux en
découvrant le crime de fon oncle , ne s'étoit
pas apperçu que Lucile s'étoit preſque
évanouie. Il ſe leve , il s'écrie , il voit
Dorimon qui entre dans ce moment , & ,
par un côté oppofé, il fuit ſans être vu.
Le pere de Lucile étoit accompagné de
quelques parens & d'un Notaire , qui ſe
met fur le champ en devoir d'écrire ; tandis
que Lucile, revenue à elle-même , &
ne voyant plus Lifidor, ſupplie fon pere ,
pour éviter un plus grand éclat , de remettre
, au jour ſuivant , une affaire que
l'absence d'une des parties ne permettoit
pas de conclure.
Il eſt aſſez fingulier , dit Dorimon irrité,
que ce ſoit Litidor qui manque à notre
rendez - vous , & je ne conçois pas , ma
NOVEMBRE. 1772. 59
fille , qu'il foit auſſi peu reconnoiſſant
de vos bontés & des miennes.
Après pluſieurs propos de cette nature,
on ſe ſépara ; & Lucile , reftée ſeule ,
après avoir réfléchi douloureuſement que
le vertueux Liſidor alloit ſe dépouiller
d'un bien qu'il avoit cru d'abord poſſéder
légitimement , qu'il n'en feroit point mystere
à Dorimon, & que dès lors toute
union entre eux , devenoit impoſſible ,
prit le parti de ſe retirer , le même ſoir ,
dans fon couvent , après avoir écrit à fon
pere que Liſidor , retombé dans ſa pauvreté
, alloit , ſans doute , eſſuyer encore ,
de ſa part , les mépris dont il l'avoit couvert
autrefois , qu'elle ne pouvoit en être
témoin , & qu'elle le fupplioit de la laisfer
dans la retraite qu'elle avoit choiſie.
Dorimon , affligé de la nouvelle diſparition
de ſa fille , ſe contraignit , dans la
crainte qu'elle ne mît pour condition de
on retour , fon mariage avec Lifidor redevenu
pauvre comme auparavant. Il
n'avoit garde auſſi de trop faire valoir fon
autorité de pere pour la ramener à lui , dans
la crainte de la pouſſer au point de lui
demander compte du bien de ſa mere,
dont il ne vouloit pas ſe deſſaiſir.
Elle put donc , en liberté , s'abreuver
60 MERCURE DE FRANCE....
de ſes larmes dans le triſte ſilence de fa
retraite , tandis que Liſidor , déchiré par
la paſſion la plus vive , mais foutenu par
l'honneur & la vertu , s'immoloit géné
reuſement à cette derniere.
En quittant Lucile , il étoit revenu à la
maiſon de fon oncle pour y lire encore
ſon arrêt. Il reprend la lettre fatale qu'il
avoit trouvée , le matin même , dans une
armoire fecrette ,& que peut- être on n'eût
jamais découverte ; il la relit , aucune obscurité
n'en enveloppe le ſens ; c'étoit à
fon oncle qu'elle avoit été adreſſée , il y
avoit plus d'un an. La voici :
A M. Germain , a.... le 15 Août 16 ....
,, Prêt à quitter la vie , mon cher& vieux
" ami Germain , c'eſt à toi quej'ai recours
,, pour réparer mes injuſtices ſans compro-
وو mettre cependant l'honneur dema fa-
,, mille. Par des intrigues inutiles à te
,, révéler , j'ai dépouillé de leur fortune
ود deux malheureux orphelins , & leur
,, mere. Ils reſpirent tous trois dans votre
ville , pauvres & miférables. Leur nom
eft Gerard. Le moyen fûr de les découvrir
eſt de s'adreſſer aux Curés des paroiſſes
, à la charité deſquels ils doivent
fûrement leur ſubſiſtance. Jete fais pasſer
de S.... où je ſuis mourant , cinquante
mille écus , qui feront remis à
ود
ود
ود
ود
ود
"
NOVEMBRE. 1772. .61
;, tonadreſſe. Dès que tu les auras touchés,
, mon cher Germain , remets-les aux in-
ود
"
ود
fortunés que je t'indique , en exigeant,
de leur part , le ſecret. Taprobité m'eſt
connue , &je meurs tranquile. L.....
Rien n'eſt plus poſitif , dit Liſidor ,
voilà cette pierre philoſophale dont les
voiſins de mon oncle lui ſuppoſent le
ſecret . Voilà les cinquante mille écus dont
il n'étoit que fideicommiſſaire. Mais
comment ? Ô ciel ! depuis un an ....
Ah! c'eſt à moi de réparer ſa faute horrible....
Courons aux ſources qu'on m'indique
pour trouver les indigens à qui cet
or appartient.... Lucile ! ah , Lucile !
je vous perds... & moi-même , je travaille
à vous perdre.... Oui , je le veux , je le
dois , je ſerois indigne de vous , & du
jour , ſi je balançois un inſtant.
...
La bienfaiſance , la Juſtice éternelle
guidoient les pas du vertueux Liſidor. Le
premier Paſteur auquel il s'adreſſa le
conduiſit aſſez près de chez lui , à un
fixieme étage , où ils trouverent une femme
languiſſante , couchée ſur un grabat ,
& entourée de deux jeunes fils , travaillant
auprès d'elle , à enluminer des papiers
communs.
La vûe du charitable paſteur répandit
quelque ſérénité ſur le front de la bonne
1 .
62 MERCURE DE FRANCE.
femme & de ſes enfans. Ainsi , lorſque
fous la zone brûlante un vent frais s'éleve,
on voit les hommes reſpirer plus à
l'aiſe & porter au ciel des yeux fatisfaits
& pleins de reconnoiſſance.
Vous le voyez , Monfieur , dit au Pasteur
un des deux fils , nous cherchons , par
notre travail , à foutenir notre mere & à
nous mettre en état de folliciter moins
ſouvent les généreux ſecours que vous
aimez à répandre fur ceux qui n'ont ni la
force , ni les occaſions de travailler.
Je vous connois, répondit le Paſteur ,
& je vous reſpecte tous trois. Ecoutezmoi
, ajouta-t- il , en montrant Liſidor ,
voici quelqu'un qui veut ſavoir qui vous
êtes , & auquel il vous eſt important de
ne rien cacher .
Monfieur , dit alors l'aîné des freres ,
nous nous appellons Gerard, nous naquîmes
à Léogane ; à peine fortis du berceau
nous perdîmes notre pere. Il avoit ſur ſon
habitation un afſocié qui s'empara de
tout , qui fut ſe ſervir des loix même pour
chaffer notre mere de chez elle , & pour
la faire repaſſer en France avec nous , où,
depuis ce tems là , elle vécut dans l'opprobre
& dans la mifere.
Honnêtes indigens , malheureuſes victimes
de l'intérêt & de l'injuſtice , s'écria
NOVEMBRE. 1772. 63
Liſidor , c'en eſt aſſez , vos malheurs vont
finir. Une chaiſe à porteur peut tranſporter
votre mere , venez , deſcendons-la ;
mais , avant tout , promettez moi religieuſement
de jouir de la fortune qui va
vous être remiſe , ſans en rechercher la
fource , fans parler jamais de rien , & furtout
de moi.
On donna cette parole qu'exigeoit Liſidor,
entre les mains du Paſteur étonné ,
& l'on ſe tranſporta dans la maiſon de
Germain , où l'on remit aux deux freres,
& à leur mere , les cinquante mille écus
qui leur appartenoient.
Vous ſavez nos conventions , dit Liſidor
accablé des témoignages dereconnoisfance
des trois indigens.Vous ne me devez
rien , & je ne ſuis ici que l'inftrument de
la Providence qui veilloit fur vous.
Liſidor , reſté ſeul, bien loin de fentir
quelque altération fâcheuſe de ce qu'il
venoit de faire , n'avoit jamais paſſé de
momens plus délicieux que ceux qui fuccéderent
à ſa ruine. Lucile ſe préſenta à
fon idée , mais fans y apporter de trouble;
il n'étoit plus au pouvoir des maux de
l'humanité de frapper ſur une ame qui
venoit de s'aggrandir & de s'élever aux
plus hauts facrifices que demande la vertu.
L'action de Liſidor n'étoit que juſte en
64 MERCURE DE FRANCE
ſoi ; mais les circonſtances la rendoient
fublime.
Sans ſavoir la retraite de Lucile , il
l'imita , il revint à ſon hermitage. Le petit
patrimoine de ſon oncle le mettoit en
état d'être bienfaiſant , & l'épreuve qu'il
avoit faite de ces délices dont une ame
eſt payée après une bonne action , le décida
bientôt à le devenir. Perſonne , avec
une fortune auffi bornée , ne s'enivra plus
ſouvent du plaifir d'obliger.
Le reſpect qu'il ſe concilia dans ſon
village , & dans tous les environs , le fit
rechercher de tout le monde ; mais il tint
fermement au projet qu'il avoit formé de
ne fortir de ſa retraite que pour être utile.
On lui propoſa quelques partis affez avantageux;
c'eſt alors que l'image de Lucile
ſe repréſentoit à ſa vue & défendoit fon
coeur de toute ſéduction.
Telle étoit la vie de Liſidor lorſque la
paraliſie de Dorimon le détacha , malgré
lui , & pour toujours , des biens de la
terre. Lucile , devenue libre , laiſſa paſſer
les tems que la décence conſacroit à la
douleur ; mais dès qu'elle put , ſans trop
de précipitation , diſpoſer d'elle - même ,
elle pria une de ſes amies de l'accompagner
à un petit voyage qu'elle avoit à
faire. Curieufe
NOVEMBRE. 1772. 05
Curieuſe de ſavoir , par elle même , de
quelle façon Liſidor vivoit dans ſa petite
ferme , elle s'y préſenta , mais fans annoncer
, par ſon deuil , qu'elle eût perdu
fon pere.
Etonné de cette démarche , Liſidor , en
la voyant , ne put que prononcer ſon nom.
Lucile , ô ciel ! s'écria- t- il , eſt- ce vous ,
Lucile ? Moi-même , répondit- elle. Ah !
reprit Liſidor , je ne vous ai jamais vue
que pour vous perdre. Ce tems n'eſt plus ,
dit Lucile attendrie ; mon pere vous fit
eſſuyer des mépris que j'ai dû réparer , &
c'eſt ce qui m'amene. Il ne vit plus , je
ſuis libre , & ne fais point eſtimer les
hommes par leur fortune. En un mot ,
Liſidor , je ſuis à vous ſi votre coeur eſt
encore à moi.
Liſidor , aux pieds de Lucile , y mérita
qu'elle lui renouvellât l'aſſurance de ſon
bonheur. En effet , ils furent bientôt unis ,
& Liſidor fut le plus heureux des époux :
mais ce bonheur ne l'emporta jamais fur
celui que lui avoit procuré le moment
d'enthouſiaſme qui avoit décidé ſa ruine
en faifant la félicité de trois infortunés.
E
66 MERCURE DE FRANCE..
:
STANCES à Madame de C **
L'ECLAT de ta naiffante aurore
Brilla fur mon heureux printems
J'eſſayais mes faibles talens ,
Quand tes appas venaient d'éclore.
Cet inſtinct de nos jeunes ans
Qui nous éclaire & nous enflamme ,
Grava tes attraits dans mon ame ,
Et plaça ton nom dans mes chants.
Dirigeant mes premieres veilles ,
Ton goût me preſcrivit des loix .
Les premiers accens de ma voix
Ont voulu flatter tes oreilles .
\
Nous étions dans l'âge brillant
Et des projets & des conquêtes.
Tes yeux tournaient toutes les têtes ,
Ma muſe en voulait faire autant.
Je l'avoûrai ſans jalouſie ;
Tu fus plus heureuſe que moi.
Tes charmes , pour donner la loi ,
En ſavaient plus que mon génie .
NOVEMBRE. 1772. OZ
Le bonheur qui ſuit la beauté
Ne ſe fixe point ſur nos traces ,
Et les Muſes , en vérité ,
On plus d'ennemis que les Graces.
Les mortels , les héros , les dieux
Sont tous aux pieds de Cythérée .
Elle est triomphante , adorée ;
Apollon eft chaffé des Cieux.
L'ignorance nous perſécute ;
La haine veut nous avilir.
Un lecteur chagrin nous diſpute
Et nos talens & fon plaiſir.
Mais l'amour veille à votre gloire.
Deux beaux yeux n'ont point de cenſeur ;
Et nous chantons notre bonheur ,
Quand nous chantons votre victoire,
Amis , s'il faut être rivaux .
Soyons - le aux genoux de Glycere.
Sur le Pinde on trouve la guerre ,
Et les fêtes font à Paphos.
Deux jeunes hôtes des bocages ,
Brouillés aſſez mal - à- propos ,
Se querellaient dans leur ramages ;
Leurs chants affligeaient les échos,
E 2
68 MERCURE DE FRANCE .
Flore parut fraiche & brillante ,
Pour elle ils unirent leur voix .
Leur voix alors fut plus touchante ,
Et la paix revint dans nos bois .
Qu'à jamais elle nous enchaîne ,
Puiſqu'elle a ſu nous défarmer.
A- t'on des momens pour la haine ;
On en a fi peu pour aimer !
Par M. de la Harpe.
J
A mes amis , au retour de la campagne.
E vous retrouve enfin , je vous vois réunie ,
Douce ſociété que mon coeur a choiſie ,
O mes guides ! o mes amis !
Dans le tourbillon de Paris ,
Où l'on porte au milieu de la foule étrangere.
Et l'ennui d'être ſolitaire ,
Et le beſoin de s'attacher ,
Qu'il eſt doux de ſe rapprocher
De ceux qu'on aime & qu'on préfere !
L'été nous avait tous diſperſés dans les champs.
La nature alors eſt ſi belle ;
Pour des beſoins nouveaux elle éveille nos fens ;
Son regne eſt commencé ; l'on est heureux par elle ;
NOVEMBRE. 1772.69
Pour elle l'on veut tout quitter ;
Et , tranquille , on ſe livre au plaifir d'exiſter.
Croyez-moi cependant , quelque ivreſe qu'inſpire
Le ſpectacle enchanteur des beaux jours renaiſſans ,
Quand je trouvais l'air pur , les ombrages charmans ,
Il manquait à mon coeur de pouvoir vous le dire.
Que je ſuis heureux avec yous !
N'en vaut- on pas bien mieux , lorſque l'on eſt enſemble ?
N'a - t - on pas , quand on ſe raſſemble ,
Plus d'eſprit , de gaîté , des ſentimens plus doux.
Le travail a ſon prix ; j'en eſtime l'uſage.
Je veux bien de mes jours lui laiſſer la moitié.
S'il les occupe tous , il devient eſclavage ;
Il ôte trop à l'amitić.
Je fais qu'il nourrit l'ame & qu'il la fortifie.
Mais ſi l'on n'entremêle aux travaux de l'eſprit ,
Ces noeuds intéreſſans qui font chérir la vie ,
L'ame ſe ſeche & s'endurcit.
Le coeur ne peut pas ſe ſuffire ,
Il faut qu'un autre coeur vienne le ranimer.
On ſe laſſe ſouvent de penſer & d'écrire ;
Se laffe - t - on jamais de ſentir & d'aimer !
Par le même.
赤
E3
70
MERCURE DE FRANCE .
* STANCES fur la Mort de Tircis.
TIRCIS n'eſt plus ; la faulx du fort
A tranché cette roſe à peine épanoüie ,
Hélas ! au matin de fa vie ,
Tircis n'eſt plus , Tircis eſt mort !
Je ne te verrai plus , homme fublime & tendre ,
Que j'admirais , que j'adorais ;
Je ne te verrai plus ; je n'aurai déſormais
Que des larmes à répandre ;
Des ennuis & des regrets .
Je n'aurai plus la douceur de t'entendre ,
D'entendre cette voix qui pénétrait mon coeur ;
Dans tes embraſſemens j'avois mis mon bonheur ;
Je ne dois plus y prétendre.
Le glaive de la mort m'a ſéparé de toi ,
C'étoit pour toi que j'ofois vivre ,
Viens donc , o mort ! & me délivre ,
Du fardeau de mes jours ; viens , anéantis - moi.
Que fais - je fur la terre ? enſeveli dans l'ombre ,
* Ces ſtances & l'ode ſuivante ayant été confondues
& mal imprimées dans le dernier Mercure , on les donne
ici telles qu'elles doivent être.
2
NOVEMBRE. 1772. 71
Mépriſé des humains , témoin de leurs travers ;
Malheureux , j'augmente le noinbre
De tant d'infortunés errants dans l'Univers ,
Dont l'orgueil inexorable ,
Qui , de ſes dédains amers ,
Sans relâche , les accable ,
En riant ferre les fers .
Où ſuis-je ? .. dans les murs de ma chere patrie...
O de mon pere, amis tendres & généreux ,
Venez , conſolez-moi des horreurs de la vie ,
Soulagez mon fort rigoureux.
Que vois-je ? où courez-vous ! ingrats ! de ma miſere ,
Sourds à ma timide priere ,
:
Vous détournez vos regards effrayés ,
Vous êtes mes amis , traîtres , & vous fuyez !
Des Cieux où t'a placé l'éternelle Juſtice ,
Daigne un moment jeter les yeux
Sur ce mortel audacieux
Qui d'un oeil ſec regarde mon fupplice ,
Ce faux ami dont l'artifice ,
Enchantafi long-tems ta crédule amitié. ..
Tu n'es plus , avec toi ton fils eſt oublié.
Où fuir ? .. où porter ma miſere ?
La douce confolation
N'habite point ce ſauvage hémiſphere ,
Tout les coeurs ſout fermés à la compaſſion.
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
La voix du malheur importune ;
Le pauvre humble & plaintif choque par-tout les yeux ,
Et par-tout regne la fortune.
O mon pere ! & c'eſt là ce ſéjour odieux ,
Qui , dans ſon ſein contagieux ,
Produit le crime audacieux ,
Et l'implacable tyrannie ;
Ce dédale artificieux
Où doit couler ma languiſſante vie ?
L'honneur ſera mon guide & conduira mes pas ;
Quand l'honneur a parlé , que m'importe le reſte ?
Du haut de la voûte céleſte ,
D'un regard tu m'animeras,
Environné de ta lumiere
Tranquille , paſſant au travers
Des écueils dangereux dont ces bords font couverts ,
Je finirai ma fatale carriere ,
Heureux , fi je revois au ſéjour de la paix ,
Le pere qui m'aima , l'ami que j'adorais !
Par M. Latour de la Mentagne.
NOVEMBRE. 1772.73
Imitation des vers de Catulle à Lesbie.
A
Vivamus , mea Lesbia , &c.
Me de mon ame , & Lesbie !
Aimons - nous , vivons pour aimer ;
C'eſt à l'amour que nous devons la vie ,
C'eſt l'amour qui doit nous charmer.
1
L'aſtre brillant qui nous éclaire ,
De ſes rayons naiſſans peint , échauffe les Cieux ,
Tout renaît ; bientôt ſa lumiere
Palit , tombe , meurt à nos yeux.
Mais à peine la jeune Aurore
Voit fuir l'ombre devant ſes feux ;
Il s'éleve , il paroſt encore
Dans ſon éclat majestueux .
Pour nous , & ma chere Lesbie ,
Dès que le ciſeau du deſtin
A coupé le fil de la vie ,
Pour retourner au jour il n'eſt plus de chemin !
Donne-moi deux baiſers , donne m'en deux encore ,
Donne m'en mille , & mille après ,
Lesbie ... hélas ! .. mon coeur brûle ... il t'adore...
Viens , de nos bras unis ferrons - nous à jamais ;
Que l'envieux nous regarde & frémiſſe ;
C'eft de notre bonheur que naîtra ſon ſupplice.
Par le méme.
1
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
>
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du ſecond volume du mois d'Octobre
1772 , eſt le Bouquet ; celui de la
ſeconde est le Masque ; celui de la troifieme
eſt la Note de Muſique ; celui de la
quatrieme eft Papier. Le mot du premier
logogryphe eſt Lit ; celui du ſecond eft
Marbre, où on trouve arbre ; celui du
troiſieme eſt Liard , où ſe trouve lard.
QUOIQUE
ENIGM E.
UOIQUE le plus ſouvent je reçoive mon être ,
Des jeux de l'amour-propre & de la vanité ,
Je ne fuis point flatteur ; quand on me fait paroftre ,
Au peuple , comme aux grands , je dis la vérité.
Mille jeunes Laïs , & cent nouveaux Therfites ,
Viennent à tous momens , fans ſavoir bien pourquoi ,
Me rendre , en grimaçant , viſites ſur viſites ;
Souvent on s'en retire , en boudant contre moi.
Quelquefois j'habite dans l'onde :
Mes traits font fans ceffe changés :
Je pleure avec les affligés :
Je m'accommode à tout le monde :
ب
NOVEMBRE. 1772. 75
Contre les irrités je me mets en fureur ;
Mais avec ceux de bonne humeur ,
Je ris toujours de bonne grace.
Si pourtant quelques impudens
Viennent à me faire grimace
Je leur montre les dents.
Par Mile V. NG d'Angers.
L
AUTRE.
(ECTEUR , je ſuis un meuble utile à la nature :
Mais comme tout enfin dégénere en abus ,
Je ſers à ménager , dans une alcove obſcure ,
D'un mutuel amour les clandeſtins tributs .
Quand la nuit a fait place aux rayons de l'aurore ,
Pour vous , lecteur , peut- être , il feroit trop matin ,
L'artiſan m'abandonne , & rentre dans mon fein
Quand le jour eft fini , pour me quitter encore.
Par M. M... étudiant.
76 MERCURE DE FRANCE .
F
AUTRE.
ILS d'un Etre puiſſant révéré des mortels ,
Et pour qui même encore , en certain coin du monde ,
On dreſſe des autels ,
Je répands ſes bienfaits ſur la terre & ſur l'onde .
Si pour les uns mon cours eſt limité ,
Ils jouiffent en paix du fruit de mon abſence ;
Pour les autres bientôt je ſuis, reſſuſcité
:
C'eſt un nouveau plaifir pour eux que na naiſſance ,
De mon éclat enfin , l'Univers eſt frappé.
Il ſe peut , & tel eft le fort de la beauté ,
Que je montre aux mortels par fois de l'inconſtance.
Par M. le Général des B...
J
AUTRE.
E ſuis de la couleur du lis ,
Et ma compagne eſt noire
Au-delà de ce qu'on peut croire.
Etant faite pour moi , nous sommes aſſortis .
Ce n'est qu'en m'offenfant qu'elle m'eſt enlevée ,
Tant elle eſt dans mon ſein profondément gravée !
NOVEMBRE. 1772. 77
Avec elle j'ai du pouvoir ,
Je mets chacun dans ſon devoir.
Je condamne , & je juſtifie ;
J'accélere la mort & prolonge la vie.
Je dis le bien , le mal également.
Tout ce que l'on peut dire , & ce que l'on doit taires
De la maftreffe & de l'amant
Je garde les ſecrets , j'en ſuis dépoſitaire.
Je fais pleurer , je divertis ;
Je fais des gueux & j'enrichis .
Je confole l'amant éloigné de ſa belle ,
J'en rends l'abſence moins cruelle.
Je tiens enfin de très jolis propos .
Sans ma compagne hélas ! je ne dis pas deux mots.
Par M. Bouvet , à Gifors.
J
LOGOGRYPH Ε .
E fuis un inſtrument d'un néceſſaire uſage ,
Petit , pointu , long , poli , délié ,
Et n'ai qu'un oeil , par où je ſuis toujours lié :
On me trouve à la ville , on me trouve au village
Ici , je joins la laine , & là la foie à l'or.
A plus d'une beauté , je fais faire grimace ,
Quand je bleſſe par fois un doigt rempli de grace.
Lecteur , que te dirai - je encor ?
Qui que tu fois , & , fans quitter la place ,
}
78 MERCURE DE FRANCE,
Où que tu jettes tes regards
Sur toi , tu vois toujours , en mille endroits épars ,
De mon paffage , & l'ouvrage & la trace .
Dans la premiere des trois parts
Dont tu diviſeras mon être ,
Tu trouveras le cri qu'arrache la douleur.
Fais deux moitiés d'une égale valeur
De mes deux autres tiers , & tu vas me connoftre.
Mon triple & nouveau chef vient offrir à tes yeux
La plante qu'honoroient les Gaulois , nos ayeux.
Veux-tu mon tout à ſa place remettre ?
Fouille en mon fein , & tu verras paroître
Cette puiſſante faction
Quiméconnut un Roi cher à ta nation ;
Ce qu'il faut pour aller chaſſer à la pipée ;
L'oiſeau de Jupiter , la femme de Pompée ,
Un Calife fameux , révéré du Perſan ;
Cet oiſeau fi commun , auſſi ſot que fuperbe ,
Qui voulut ſe parer du plumage du Paon ;
Un mêts cher au Gaſcon , ſi l'on croit le proverbe ;
Mais je reprends mon petit inſtrument ,
C'eſt bien affez pour paffer un moment.
Par Mile H. Wutelin de Rieux.
NOVEMBRE. 1772. 79
QUOIQUE
AUTRE.
HOIQUE je ne ſois qu'un , je ſuis quelquefois deux
Lecteur , tu dois à l'art cet aſſemblage heureux ;
Quoique être inanimé , ſans ame , fans courage ,
Je défends , au, beſoin , les jours dans un voyage.
Je ſuis rarement feul , nous ſommes deux jameaux ,
Petits , moyens ou grands , tantôt laids , tantôt beaux.
Quand armé par l'honneur , je termine une affaire ,
Je fuis fouvent forcé d'être contre mon frere.
Je ſoutiens l'attaqué , je ſoutiens l'aggreffeur ,
Et foudain fur leurs front j'imprime la terreur.
D'après ce beau début , lecteur , tu t'épouvante ,
Crois - moi , c'eſt une errreur , je trompe ton attente ;
Semblable aux habitans d'un chaume ou d'un guéret ,
Je perds tout mouvement ſous un chien en arrêt.
Huit letrres font mon nom ; ſi tu me décompofes ;
Combine moi par trois , que de métamorphofes !
Je deviens un autel où le dieu du répos ,
Dans les fens des humains fait couler fes pavots.
Un oiſeau babillard ; une piece courante ;
L'eſpoir du laboureur pour la moiffon préſente ;
Ce qui fut autrefois favorable aux Romains ;
Un vent impétueux , inutile aux marins ,
Et dont on ne parla jamais fur la bouſſole ;
De la mort d'un parent , ce qui ſouvent conſole ,
80 MERCURE DE FRANCE..
Prends moi par quatre & cinq , on me trouve à l'inſtant
Un pays entouré d'un fluide élément ;
Je couvre les palais , je couvre la chaumiere ;
Sérieux dans Young , élégant dans Voltaire ;
Agréable aux amans , commode aux voyageurs ;
Un inſtrument fur- tout utile aux arpenteurs ;
Change-moi de nouveau , je fuis avec aiſance
Ce qu'un vil animal trame de ſa ſubſtance ;
Une ville étrangere ; un bout de l'Univers ;
Combine-moi par fix ; je brave fur les mers
Les vagues & les flots , les rochers , la tempête ;
Je deviens un poignard que la fureur apprête.
Par un Citoyen d'Auxonne.
:
1
J
1
AUTRE.
E fuis une herbe protagere.
Neuf lettres compoſent mon nom ;
Je n'y ſais point d'autre myſtere ;
Je n'y vois point d'autre façon .
Une de mes moitiés ne change point d'efpeсе ,
Et l'autre a pour tombeau le ſein de ta maîtreſſe.
Par le méme.
:
NOUVELLES
Mercure de France,Novembre1772 .
LE BAISER
-Ariette .
ParMadame la Comtesse deVidampierre.
Volup
te! douce er__reur !
Toi quemon coeur quemon
mon coeur aapp =
=pel.le! Viens sur les levres d'Isa__bel = :
=le, Etablir ton trône en_chan__teur = ;
+
= el-le ne serapoint cruel_le; Un bai
=ser fe-ra
+
_ra mon bonheur, un baiser
Fe -ra mon bon--heur, un baiser :
fe--ra mon bon----heur .
NOVEMBRE. 1772. 81
NOUVELLES LITTERAIRES.
Lettre Amoureuse d'Héloïse à Abailard ,
traduction livre de M. Pope , par M.
Colardeau : nouvelle édition , revue
&corrigée par l'auteur. A Paris , chez
la veuve Duchefne , rue Saint Jacques ,
au Temple du goût.
IL
1
L n'en eſt pas de cette nouvelle édition
comme de tant d'autres où il n'y a de
nouveau que le titre que l'on a réimprimé
, artifice uſé dont il y a fort peu de
dupes , mais qui pourtant eſt une eſpece
de dédommagement pour ceux qui ne
pouvant avoir beaucoup de lecteurs , veulent
au moins avoir beaucoup d'éditions.
L'ouvrage de M. Colardeau a été fouvent
réimprimé , parce qu'il a été beaucoup
lû. Comme il y a ajouté des mor .
* Cet Article & le suivant font de M. de la Harpe.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ceaux qui n'avoient point encore paru ,
nous entrerons dans quelques détails critiques
, d'autant plus convenables aujourd'hui
, que peut-être après quelques années
le jugement du public eſt mieux établi
fur les productions diftinguées qui dans
leur naiſſance n'ont gueres que des cenfeurs&
des panégyriſtes. En effet, au milieu
des juſtes éloges donnés à la traduction
de la lettre d'Héloïſe , il n'y a perſonne
qui ait eu le courage de relever les défauts
qui la déparent. C'eſt pourtant cette
maniere de louer qui ſeule prouve une
véritable eſtime , & l'intérêt fincere que
l'on prend à la gloire de l'auteur & à la
perfection de l'ouvrage. M. Colardeau ,
né avec le talent le plus heureux pour
les vers , auroit , ſans doute , retouché les
fiens , ſi on lui en eût démontré la néceffité.
D'abord nous applaudirons avec plaifir
au début de l'ouvrage.
,
Dans ces lieux habités par la ſimple innocence ,
Où regne , avec la paix , un éternel filence ,
Où les coeurs , aſſervis à de féveres loix
Vertueux par devoir , le font auſſi par choix ;
Quelle tempête affreuſe , à mon repos fatale ,
S'éleve dans les ſens d'une faible veſtale !
De mes feux mal éteints , qui ranime l'ardeur ?
:
EMBRE. 1772. 83
Amour , cruel amour , renais-tu dans mon coeur ?
Hélas ! je me trompais , j'aime , je brûle encore.
O nom cher & fatal ! Abailard ! je t'adore.
Cette lettre , ees traits , à mes yeux fi connus ,
Je les baiſe cent fois , cent fois je les ai lus.
De ſa bouche amoureuſe Héloïſe les preſſe , &c.
Ces vers font naturels , doux & faciles ,
& naiſſent les uns des autres , ce qui eſt
un des ſecrets du ſtyle aujourd'hui les plus
méconnus : mais le morceau qui le ſuit
eſtil digne de ce commencement ?
Priſons , où la vertu , volontaire victime ,
Gémit & ſe repent , quoiqu'exempte de crime ;
Où l'homme , de son étre imprudent destructeur ,
Ne jette vers le Ciel que des cris de douleur ;
Marbres inanimés , & vous , froides reliques ,
Que nous ornons de fleurs , qu'honorent nos cantiques ,
Quand j'adore Abailard , quand il est mon époux ,
Que ne fuis -je inſenſible & froide comme vous ?
Mon Dieu m'appelle en vain du trône de ſa gloire :
Je cede à la nature une indigne victoire.
Les cilices , les fers , les prieres , les voeux ,
Tout eft vain , & mes pleurs n'éteignent point mesfeux.
Quoiqu'exempte de crime , n'est - il pas
un némiſtiche beaucoup trop foible ? &
F2
84 MERCURÉ DE FRANCE.
ne falloit - il pas peindre par une combinaiſon
de termes plus forte & plus heureuſe
, cette alliance ſi étrange de l'innocence
& du repentir ? Defon être imprudent
destructeur offre un concours de lons
qui bleſſent l'oreille. Imprudent n'eſt il
pas d'ailleurs une épithete un peu déplacée
? N'y a - t - il pas plus que de l'imprudence
à détruire ſon être? Quand j'adore
Abailard , quand il est mon époux , que ne
fuis-je inſenſible , &c. Y a - t- il entre ces
deux vers une connexion bien marquée ?
Ne falloit - il pas , au contraire :
Quand je perds Abailard , quand je n'ai plus d'époux ,
Que ne fuis - je infenfible , &c.
En effet , ce n'eſt pas depuis qu'elle adore
Abailard qu'elle doit defirer d'être inſenſible
, c'eſt depuis qu'elle l'a perdu. D'ailleurs
quand il est mon époux , dit moins
que quand j'adore Abailard , ce qui eſt
encore un défaut de ſtyle. Mes pleurs n'éteignent
point mes feux. Cette antitheſe ,
petit & meſquine , eſt de mauvais goût.
Il eſt évident qu'il falloit retoucher tout
ce morceau .
1
Ecris-moi , je le veux : ce commerce enchanteur ,
Aimableé panchement de l'eſprit & du coeur ;
?
:
NOVEMBRE. 1772. 85
Cet art de converſer , ſans ſe voir , ſans s'entendre ,
Ce muet entretien , ſi charmant & fi tendre ,
L'art d'écrire , Abailard , fut , ſans doute , inventé
Par l'amante captive & l'amant agité.
Tout vit par la chaleur d'une lettre éloquente , &c.
1
L'amant agité eſt un terme impropre
qui finit mal une peinture intéreſſante du
commerce de deux amans. Tout vit par
la chaleur , manque abſolument d'élégance;
mais le morceau qui ſuit eſt admirable
, à un ſeul vers près.
Quand tu m'offris l'amour ſous le nom d'amitié ,
Tes yeux brillaient alors d'une douce lumiere;
Mon ame dans ton fein ſe perdit toute entiere.
Je te croyais un dieu , je te vis ſans effroi.
Je cherchais une erreur qui me trompat pour toi.
Ah ! qu'il t'en coûtait peu pour charmer Héloïſe !
Tu parlais ... à ta voix tu me voyais ſoumiſe ,
Tu me peignais l'amour bienfaiſant , enchanteur...
La perfuaſion ſe glifſfait dans mon coeur.
Hélas ! elle y coulait de ta bouche éloquente ,
Tes levres la portaient fur celles d'une amante,
Je t'aimai ... je connus , je ſuivis le plaifir ;
Je n'eus plus de mon Dieu qu'un faible ſouvenir.
Je t'ai tout immolé , devoir , honneur , ſageſſe ;
F3
$6 MERCURE DE FRANCE.
J'adorais Abailard ; &, dans ma douce ivreſſe ,
Le reſte de la terre était perdu pour moi :
Mon univers , mon Dieu , je trouvais tout dans toi.
Voilà des vers charmans , pleins de ſenſibilité
, de grace & d'harmonie. Une erreur
qui me trompat pour toi , n'eſt ni
clair , ni exact. Il faudrait abſolument
changer ce vers , ainſi que celui-ci qu'on
trouve quelques vers après .
Ne cherchons en un mot que l'amour dans l'amour.
Phraſe qui paroît recherchée.
Quels mortels plus heureux que deux jeunes amans
Réunis par tenrs goûts & par leurs ſentimens
Que lesris & les jeux, que le penchant rassemble
Qui penſent à la fois , qui s'expriment enſemble ,
Qui confondent lajoie au sein de leurs plaiſirs , &c.
t
Ces vers ne font ni aſſez corrects , ni aſſez
travaillés. Il n'y a point d'amans que le
penchant ne raſſemble. Ainſi cet hémiſtiche
nedit rien. Il faudrait retrancher les
3
NOVEMBRE. 1772. 87
ris & les jeux , expreſſions trop vagues &
trop uſées pour le ſentiment. Confondent
la joie eft beaucoup plus blamable ; c'eſt
une phraſe qui n'eſt pas françoiſe. Voici
une tranſition qui ne paroît pas heureuſe :
Mais quelle eſt la rigueur du deſtin qui nous perd ?
Nous trouvons dans l'abíme un autre abime ouvert
1,
Et quelques vers après.
On vit une victime immoler la victime ,
Ne vaut pas mieux que l'abîme ouvert dans
l'abyme. Ces métaphores trop générales ne
conviennent pas au langage de la paffion
qui doit toujours ou dire la choſe même ,
ou trouver des figures qui aillent au-delà ,
bien loin de l'affaiblir.
Du temple tout-à-coup les voûtes retentirent ,
Le ſoleil s'obſcureit & les lampes pålirent :
Tant le Ciel entendit avec étonnement
Des voeux qui n'étaient plus pour mon fidele amant!
Tant l'Eternel encor doutait de ſa victoire !
Je te quittais... Dieu méme avait peine à le croire.
Ce dernier vers , qui même n'en eſt pas
un , eſt d'une faibleſſe inexcuſable. C'eſt
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
répéter , dans une proſe languiſſante , ce
que le vers précédent diſoit très- bien.
Mais , pour oublier ces fautes qu'il eſt
facile à l'auteur de faire diſparoître , citons
encore ces morceaux dignes de ſa
muſe aimable , & que tous les amateurs
ſenſibles favent par coeur.
6
Cheres foeurs , de mes fers compagnes innocentes ,
Sous ces portiques faints , colombes gémiſſantes ,
Vous qui ne connaiſſez que ces froides vertus ,
Que la Religion donne... & que je n'ai plus ;
!
4
Que vos coeurs font heureux , puiſqu'ils font inſenſibles !
Tous vos jours ſont ſéreins , toutes vos nuits paiſibles .
Le cri des panions n'en trouble point le cours.
Ah ! qu'Héloïſe envie & vos nuits & vos jours !
Héloïſe aime & brûle au lever de l'aurore ,
Au coucher du ſoleil elle aime & brûle encore ,
Dans la fraſcheur des nuits elle brûle toujours.
Elle dort pour réver dans le ſein des amours.
A peine le ſommeil a fermé mes paupieres ,
L'Amour , me careſſant de ſes aîles légeres ,
Me rappelle ces nuits cheres à mes deſirs ,
Douces nuits qu'au ſommeil diſputaient les plaiſirs :
Abailard, mon vainqueur , vient s'offrir à ma vuę :
NOVEMBRE. 1772.82
Je l'entends... je le vois... & mon ame eſt émue.
Les fources du plaiſir ſe rouvrent dans mon coeur ;
Je l'embraſſe , il ſe livre à ma brûlante ardeur.
La douce illuſion ſe gliſſe dans mes veines ;
Mais que je jouis peu de ces images vaines !
Sur ces objets flatteurs , offerts par le ſommeil ,
La raiſon vient tirer le rideau du réveil.
* Non , tu n'éprouves plus ces ſecouſſes cruelles ,
Abailard ; tu n'as plus de flammes criminelles .
Dans le funeſte état où t'a réduit le fort ,
Ta vie eſt un long calme , image de la mort.
Ton ſang , pareil aux eaux des lacs & des fontaines
Sans trouble , ſans chaleur , circule dans tes veines .
Ton coeur glacé n'eſt plus le trone de l'Amour.
Ton oeil appesanti s'ouvre avec peine au jour :
On n'y voit point briller le feu qui me dévore.
Tes regards ſont plus doux qu'un rayon de l'aurore.
Viens douc , cher Abailard ! que crains-tu près de moi ?
Le flambeau de Vénus ne brûle plus pour toi.
Déſormais inſenſible aux plus douces careſſes ,
T'eſt - il encor permis de craindre des faibleſſes ?
Puis - je eſpérer encor d'être belle à tes yeux ?
Semblable à ces flambeaux , à ces lugubres feux ,
F5
ود MERCURE DE FRANCE.
Qui brûlent près des morts ſans échauffer leur cendre
Mon amour fur ton coeur n'a plus rien à prétendre.
L'auteur a traduit, dans cette nouvelle
édition , des endroits de l'original qu'il
avoit d'abord paſſés. Il y a joint , à propos
de cette omiffion , une note un peu chagrine.
,, Quelques perſonnes ont regretté
ود
dans cette lettre des morceaux de l'ori-
,, ginal Anglois. M. de la Harpe, fenfible
ود encore à cet oubli , a traduit l'un de ces
,, endroits ,& l'a inféré dans les réflexions
,, critiques qui précedent ſes héroïdes ;
ود
"
ce qui a déterminé l'auteur à donner
lui- même dans cette édition ce qu'il
avoit retranché volontairement , ſoit وو comme retour des mêmes idées , foit
ود
ود
ود
comme des beautés étrangeres au génie
, de notre langue. Le public jugera s'il
,, a eu tort ou raiſon. "
؟ Il paroît par le tonde cette note que
c'eſt M. Colardeau lui-même qui a été un
peu trop ſenſible à la liberte qu'on a priſe
de relever un oubli qu'il ne juſtifie pas
trop bien. Il n'y a dans les morceaux qu'il
avait omis , ni retour des mêmes idées , ni
beautés étrangeres au génie de notre Langue
. M. Colardeau a répondu beaucoup
mieux en donnant une traduction des
NOVEMBRE. 1772. 91
1
vers qu'il avait d'abord ſupprimés , bien
fupérieure à celle qu'en avait faite , avant
lui , l'auteur de cet article. Malgré cette
différence , on mettra ici les deux verſions
que le public jugera. Voici celle de
M. Colardeau.
Une nuit ... je veillais à côté d'un tombeau ;
La torche funéraire , obfcur & noir flambeau ,
Pouſſait par intervalle un feu mourant & fombre.
Apeine il s'éteignit & diſparut dans l'ombre ,
Que du creux d'un cercueil , des cris , de longs accens ,
Ont porté juſqu'à moi cette voix que j'entends .
Arrête , chere ſoeur ; arrête , me dit - elle !
Ma cendre attend la tienne , & ma tombe t'appelle.
Du repos qui te fuit c'eſt ici le ſéjour.
J'ai vécu , comme toi , victime de l'amour.
J'ai brûle , comme toi , d'un feu fans eſpérance.
C'eſt dans la profondeur d'un éternel filence ,
Que j'ai trouvé le terme à mes affreux tourmens.
Ici l'on n'entend plus les ſoupirs des amans.
Ici finit l'amour , ſes ſoupirs & ſes plaintes .
La piété crédule y perd auſſi ſes craintes.
Meurs , mais fans redouter la mort ni l'avenir.
Ce Dieu , que l'on nous peint armé pour nous punir ,
Loin d'allumer ici des flammes vengereſſes ,
Afſoupit nos douleurs , & pardonne aux faibleſſes .
!
92 MERCURE DE FRANCE.
Voici maintenant l'autre verſion.
Dans l'ombre de la nuit , au milieu des tombeaux ,
Je veillais à genoux ſous ces voûtes fatales
A la pâle lueur des lampes ſépulcrales .
De leur dernier rayon la funebre clarté
Mourait dans une fombre & vaſte obſcurité .
Je priais , & mon front s'inclinait ſur la pierre.
Une voix juſqu'à moi s'éleva de la terre .
Viens ma ſoeur , diſait- elle , & deſcends près de moi.
Ċet aſyle éternel eſt préparé pour toi.
Viens , o ma triſte ſoeur. Briſe un joug qui t'opprime ;
Comme toi , de l'amour je fus long - tems victime .
J'ai tremblé , j'ai gémi , j'ai répandu des pleurs.
La mort a dans fon ſein endormi mes douleurs .
Du malheur en ces lieux on n'entend point les plaintes .
Le ſcrupule timide y dépoſe ſes craintes ;
La clémence y fait grace au coeur infortuné ,
Et Dieu pardonne ici , quand l'homme a condamné , &c.
Il s'en faut de beaucoup que l'héroïde
ſuivante , Armide à Renaud, foit comparable
à la Lettre d'Héloïſe. Si M. Colardeau
a lutté heureuſement contre Pope ,
il eſt reſté bien au- deſſous du Taſſe & de
வி
NOVEMBRE. 1772. 93
!
Quinaut. Quel début , par exemple , que
celui d'Armide ?
Farouche Européen qui , des rives du Tibre ,
Viens au ſein de la paix troubler un peuple libre ,
Et qui , dans tes fureurs nous préparant des fers ,
Veux à tes préjugés foumettre l'Univers ,
Déteſtable Croiſe , Chrétien lache & perfide ,
Tremble , cruel Renaud , &c .
Cette emphaſe périodique , ce peuple
libre que l'on ne connoît pas (car les Sarraſfins
n'étaient pas libres ) ces préjugés
dont il eſt ici queſtion fort mal à propos ,
ce titre de croisé , qui n'eſt rien moins
que poëtique , tout cela eſt également oppoſé
à la nature , à la vraie paffion & au
bon goût. Armide parle enſuite du pouvoir
de ſon art magique , & rappelle les
jardins qu'elle a fu créer.
Quoi ! ſous le Ciel épais des plus affreux climats ,
Sur des monts couronnés pár d'éternels frimats ,
Sous ces pôles glacés où , froide & moins féconde ,
La nature languit aux limites du monde ,
J'aurais pu , dans des lieux ſauvages & déferts ,
Créer pour mon amant un nouvel Univers , &c.
Quand cette poéſie deſcriptive ſerait
bonne , elle ferait encore très-déplacée au
٢٠١
94
MERCURE DE FRANCE .
commencement d'une piece paſſionnée;
mais la nature qui eſt moinsféconde , eſt
une expreffion bien impropre en cet en.
droit. Armide paſſe tout d'un coup des
menaces & de la fureur à l'attendriffe
ment & à l'amour.
Moi me venger ! de qui ? d'un mortel que j'adore ,
Qui me fuit ; mais hélas ! que j'idolatre encore.
Non , Renaud , ne crois pas qu'Armide , en ſa fureur ,
Achete la vengeance au prix de fon bonheur.
Ce paſſage bruſque & fans gradation ,
cette douceur langoureuſe ſont une peinture
bien infidele des ſentimens que doit
éprouver Armide. Ce n'eſt pas là la douleur
d'une amante ; ce n'eſt pas ainſi que
dans le Taffe & dans Quinaut , Armide
paſſe des éclats de la rage & du déſeſpoir
à la faiblefie involontaire , à l'attrait invincible
qui l'entraîne vers Renaud.
Ah ! lorſqu'abandonnant le ſein de ta patrie ,
Tu portais le ravage au sein de la Syrie ,
Quandle fouffle infecté de ta noire fureur ...
D'une fureur égale empoisonnait mon coeur ,
Aurais- je pu penser que , pour toi plus humaine ,
J'allumerais l'amour au flambeau de la haine ?
NÓVEMBRE. 1772. 95
Combien ce ſtyle eſt vague & incorrect !
Armide doit- elle dire qu'elle a été plus
humaine pour Renaud ? & qu'eſt - ce que
le foufle infecté de la noire fureur ? Mais
voici des vers où l'on retrouve le talent
de M. Colardeau ,
Tant d'attraits brillent - ils au front d'un ennemi ?
Je crois te voir encor ſous un myrte endormi ,
Les yeux appefuntis fermés à la lumiere ,
Mélant au doux zéphir ton haleine légere ,
Sur un tapis de fleurs négligemment couché ,
Tel qu'un jeune arbriſſeau vers la terre penché ,
Le front à découvert , la bouche demi- cloſe ,
Charmant , ſemblable enfin à l'Amour qui repoſe ,
Peut- être n'y a-t-il à reprendre dans ces
vers que les yeux appesantis. Armide en
cet endroit ne doit fe rappeller fon amant
que ſous des traits agréables & fous des
circonstances que l'amour ait dû remarquer
; elle a dû voir ſes yeux fermés .
Elle n'a pas dû les voir appesantis ; ce ſont
là de ces nuances que le goût doit diftinguer.
Cependant tout ce tableau a del'intérêt
& de la grace. Le dernier trait furtout
est très heureux. Mais comment l'auteur
a- t - il pu faire les vers qui ſuivent
immédiatement cette peinture agréable ?
96 MERCURE DE FRANCES
Tes blonds cheveux flottaient à l'aventure épars.
Un dieu ſemblait alors s'offrir à mes regards.
:
Sans parler de ce mauvais hémiſtiche ; à
l'aventure épars , n'est - ce pas une faute
grave d'être revenu à ces blonds cheveux ,
après avoir terminé ce tableau par ce
trait?
Semblable enfin à l'Amour qui repoſe.
Et l'auteur devoit-il ajouter à ce vers
celui-ci qui eſt ſi faible :
Un dieu ſemblait alors s'offrir à mes regards.
Les vers ſuivans qui retracent la fameuſe
fituation d'Armide le poignard à la main,
prête à frapper Renaud, offrent encore
de nouvelles fautes.
Dans mes mains cependant le poignard étincelle ,
je m'élance vers toi ... je frémis ... je chancelle.
Déjà je ne veux plus ni frapper , ni punir :
J'aime Renaud... je l'aime !.. ai- je pu le haïr ?
Reçois , mon cher Renaud , ce doux baiser d'Armide.
Ce n'eſt plus la fureur , c'est l'amour qui la guide.
Il dort ! .. Vents , taiſez-vous ; respectez ſon ſommeil ,
1
Dieux ,
NOVEMBRE. 1772.97
Dieux , qu'il ſera charmant à l'inſtant du réveil !
Il va me préférer à l'Europe , à la terre .
Il eſt fait pour l'amour , & non pas pour la guerre.
Le talent ſe manifeſte toujours , même
dans les endroits où il s'oublie le plus .
१
Dieux ! qu'il fera charmant à l'inſtant du réveil
eſt un très beau vers. Mais d'ailleurs étoitil
permis de traiter ſi froidement cette
ſituation après le célebre monologue de
Quinaut ? Devait - on y trouver ces vers
d'Opéra : Vents , taiſez vous ; respectezfon
|
Sommeil ? Comme ſi c'étoit aux vents
qu'Armide doit parler dans un pareil moment.
Doit - elle dire que l'amour la guide
? Le doux baiser n'eſt - il pas encore
très - déplacé ?
1
:
Il eſt fait pour l'amour , & non pas pour la guerre.
Eſt mot- à- mot dans Quinaut. Mais qu'il
y eſt bien mieux , & que les vers qui le
précedent ſont pleins d'une ſenſibilité
pénétrante!
Ah ! quelle cruauté de lui ravir le jour !
A ce jeune héros tout cede fur la terre.
Qui croirait qu'il fût né feulement pour la guerre ?
Il ſemble être fait pour l'amour.
G
A
98 MERCURE DE FRANCE.
Voilà l'accent de l'amour & la voix
du poëte qui l'a ſenti. Cet accent fe retrouve-
t- il dans des vers tels que ceux- ci?
L'amour , dans nos embraſſemens ,
De deux fiers ennemis fait deux tendres amans ,
L'ardente activité de ses rapides flammes
Fond nos coeurs , les unit , & concentre nos ames.
D'un seul & d'un même étre il vient nous animer ,
Renaud vit de ma vie , & je vis pour l'aimer.
Eſt-ce bien la muſe de M. Colardeau qui
parle ce jargon myſtique & entortillé ?
Combien le goût eſt néceſſaire au talent !
On ne pouſſera pas plus loin cet examen
qui ne peut intéreſſer que les lecteurs
qui aiment la poësie , & les jeunes
gens qui s'en occupent. Il ne ferait pas
inutile , s'il pouvait engager M. Colardeau
à travailler ſes vers avec plus de févérité.
Il doit avoir le courage d'aimer la
vérité , & l'on doit avoir celui de la lui
dire.
On trouve dans ce Recueil une réponſe
d'Abailard à Héloïſe , dont pluſieurs
morceaux nous ont paru pleins de
mérite & de talent, témoin celui - ci.
Je reverrai ces lieux , par mon zéle élevés ,
A l'innocence ouverts , par tes foins cultivés,
NOVEMBRE. 1772.99
:
Ces lieux où la vertu , fiere de ſon ſupplice ,
S'impoſe le tourment & la peine du vice ,
Oui , je puis de tes ſoins foulager le fardeau,
Diriger de tes ſoeurs le timide troupeau ,
Ecarter les dangers que leur ame redoute.
Et du trifte devoir leur applanir la route.
Dans ce réduit obfcur, ſéjour du repentir ,
Elles verront briller les rayons du plaiſir.
Malheureux ! à ce mot , je ſens croître ma rage.
Puis-je réaliſer une ſi douce image ?
Moi , j'irais dans des lieux où d'innocens appas
Livreraient à mon coeur d'inutiles combats !
La beauté gémiſſante affiégerait fans ceſſe ,
Sans ceſſe irriterait ma honteuſe faibleſſe ;
Je reverrais l'objet des plus tendres amours ,
Et , ſans jamais jouir , je brûlerais toujours !
Ah ! tout fuirait plutôt un mortel déplorable ,
Que le deſir dévore , & que ſon être accable;
Et toi - même , évitant la trace de mes pas ,
Déteſterais l'amour expirant dans mes bras .
Sous un chêne briſé par les coups du tonnerre ,
Voit - on ſe repoſer la timide bergere ?
Voit - on dans la prairie un eſſain attaché
Sur le pavot mourant ou le lys deſſéché ?
Voilà des vers très -bien faits ; mais fi
l'auteur revoyoit ſon ouvrage, il s'appercevrait
que le ſujet n'eſt pas rempli, &
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
il eſt digne de le remplir. On aurait fait
quelques obſervations ſur cette réponſe ,
ſi cet article ſur des ouvrages réimprimés
n'était pas déjà trop long.
Réflexions fur les Sermons nouveaux de
M. Boffuet , par M. l'abbé Maury , vicaire
général , chanoine & official de
*Lombez. A Avignon , chez François
* Mérande , libraire , & ſe trouve à Paris
, chez Antoine Boudet , imprimeur
du Roi , rue St. Jacques..
وو
,, L'évêque de Meaux parut oublier ſes
Sermons pendant les vingt-cing dernie-
,, res années de ſa vie , &, quoiqu'il dût
à la chaire une partie de ſa célébrité , il
ne prêcha plus que par occafion ; il ne
daigna pas même mettre ſes Sermons
au net , & il avait coutume de dire qu'il
ne les avait point écrits. Eft-ce écrireen
effet que de jetter rapidement ſes idées
fur des feuilles volantes qu'on remplit
enfuite de ratures , de renvois , de corrections
& d'interlignes ? C'eſt dans cet
état informe que les Sermons de M. de
Meaux , dont M. Boſſuet , évêque de
,, Troyes , & M. le préſident de Chazot,
furent ſucceſſivement dépoſitaires , font
ود
رو
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
か
NOVEMBRE. 1772. IOI
११
enfin parvenus aux éditeurs de la collection
.
" A la mort de M. de Chazot , on a
trouvé ces feuilles éparſes dans unmon-
و د
و د
و د
ceau de papiers de toute eſpece , fans
,, que perſonne s'y attendît , & vraiſemblablement
ſans que ce dernier héritier
des Boſſuets ait jamais ſu qu'il poſſédait
un tréſor ſi précieux , ou du moins
ود
رد
१०
ſans qu'il ait eu le courage de débrouil- ود ler ce chaos ".
ود
Voilà ce que nous apprend l'auteur de
ces réflexions , qu'on dit avoir été jettées
rapidement dans une lettre que l'auteur
écrivait à un de ſes amis. On le croira
volontiers , à voir l'enthouſiaſme qui les
anime. M. l'abbé Maury ſemble profondément
pénétré du mérite de Boſſuet , &
fon admiration , qui peut être exagere
quelquefois , s'explique toujours avec
éloquence.
ود Ces Sermons doivent être regardés
,, comme la véritable rhétorique de la
,, chaire. En effet , le jeune orateur qui
ود faura ſe pénétrer du génie de Boffuet ,
,, fentir , penſer , s'élever avec lui , n'aura
,, pas beſoin de ſe deſſécher ſur les pré-
,, ceptès des rhéteurs pour ſe former à
l'éloquence. Il n'y aurait aucun mérite "
:
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
”
و د
à relever les incorrections & les répétitions
de ce grand homme ; ce ſerait
dire d'un grand général , qu'il fait ga-
,, gner des batailles , mais qu'il ne connaît
,, pas l'art de l'eſcrime. Le goût qui
"
و د
ود
ه د
admire les beautés , eſt plus rare & plus
utile que le miſérable métier de borner
ſes découvertes à indiquer des fautes de
grammaire. Celui qui aurait étudié
toutes les poëtiques de la chaire , je
dirai plus , celui qui les aurait toutes
compoſées , ferait beaucoup moins avancé
, dans la carriere de l'éloquence,
,, que le lecteur qui aurait profondément
39
"
و و
و د
و د
fenti une ſeule page de ces difcours . Ce
,, que les autres ont dit , Boffuet l'a fait. "
M. l'abbé Maury a bien raiſon de faire
peu de cas du puriſme vétilleux qui cherchedes
fautes de grammaire dans ces productions
du génie. Mais on pourrait obſerver
que ce n'eſt pas ſeulement des fautes
de grammaire que l'on reproche à
Boſſuet ; ce ſont des inégalités marquées ,
des choſes ou trop biſarres ou trop communes
, enfin du mauvais goût. Voilà ce
que des critiques ont cru appercevoir
même dans ſes plus belles harangues.
Nous n'en applaudiſſons pas moins à la
peinture forte que trace M. l'abbé Maury
ار
NOVEMBRE. 1772. 103
ود
des effets que produit la lecture de Bosſuet
, & à la maniere dont il analyſe la
compoſition fublime de ce grand écrivain.
., Dès fon exorde , dès ſa premiere
phrafe , vous voyez ſon génie en action
, vous ne rencontrez ni formules
,, oratoires , ni commentaires des penſées
d'autrui , ni lenteurs , ni ſtérilité
, ni redondances ; il ne marche
„ pas , il court dans un ſentier nou-
"
ود
ود
و د
و د
veau que fon imagination lui décou-
,, vre; il ſe précipite vers ſon but , &
vous emporte avec lui. Lorſqu'une véhémence
rapide entraîne ce grandhom-
,, me , on ſe ſent tranſporté dans une
,, région inconnue , on ne fait plus où il
ود
ود
ود
ود
prend ſes expreſſions & ſes idées ; fon
ſtyle ſe paſſionne & s'enflamme , ſon enthouſiaſme
porte de toute part la conviction
& la terreur , & alors il n'eſt
,, plus poſſible de le lire; il faut qu'on le
déclame. Voilà le triomphe de l'élo-
,, quence écrite.
"
"
ود
"
"
ود
" On a beſoin de revenir pluſieurs fois
ſur ces morceaux ſublimes pour étudier
les regles de l'art. Il faut que le lecteur
ému , troublé , hors de lui- même , laiſſe
réfroidir ſon imagination en revenant
» ſouvent ſur ſes pas , s'il veut reſpirer
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
ود quand Boſſuet lui a fait perdre haleine.
,, Qu'il contracte , par l'analyſe , une certaine
familiarité avec les élans impétueux
de l'orateur , & il maniera , pour
ainſi dire , tous les reſſorts qui ont produit
de ſi grands mouvemens. Ces effets
extraordinaires font toujours le réſultat
des traits véhémens & rapides qui partent
du génie de Boſſuet. Que voit-on
,, lorſqu'on obſerve le méchaniſme defon
,, éloquence ? Il établit d'abord ſon ſujet,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
১
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
il s'empare de votre attention par la
nouveauté ou par l'intérêt de ſonplan,
c'eſt le moment de la raiſon. Il poſe
१० etnorfiutiéteàlſeesspprrinecuivpeess;, violudsonêtnees dbieeln'taôutconvaincu.
Tout- à-coup ſon génie prend
l'eſſor , & un grand tableau tiré , ſoit
de l'hiſtoire ſainte , ſoit de la peinture
des moeurs , vous rend ſpectateur de
fes vaſtes penſées. Votre imagination ,
devenue toute puiſſante par le ſecours
de la ſienne , crée & voit tout ce qu'on
lui préſente ; l'orateur écarte tout raiſonnement
abſtrait, toute diſcuſſion réfléchie
; il n'aſpire qu'à vous émouvoir;
bientôt il s'arrête à unemaximegrande
&neuve, & cette ſentence , gravée
fortement dans votre eſprit, ne vous
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
NOVEMBRE. 1772. 105
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
paraît à vous - même que le réſultat de
vos propres penſées ; je dis les vôtres,
,, parce que tout ce que l'orateur doit faire,
,, quand il vous a touché , c'eſt de vous
interpréter ce qu'il vous fuggere , de
vous raconter ce qu'il vous inſpire , &
de faire paſſer dans votre ame tout l'enthouſiaſme
dont il était tranſporté luimême
au moment de la compoſition. "
C'eſt peut - être louer beaucoup Bourdaloue
que de dire qu'ilfera éternellement
le déſeſpoir des prédicateurs. Peut- être n'entend
- on pas trop bien l'éloge qu'on lui
donne , lorſqu'on dit: ,, Je lui rends grace
ود
ود
ود
ود
"
de ce qu'il n'a pas connu ce miférable
jeu de la phraſe quidégraderait le génie,
ſi le génie pouvait s'y abaiſſer , & dece
qu'il n'a jamais écrit que pour le beſoin
de ſa penſée. " On ne fait trop ce que
c'eſt que ce jeu de la phrase. Si c'eſt la
combinaiſon ſymétrique des tournures
froides & petites , l'auteur a , fans doute,
raiſon . Si c'eſt l'élégance de la diction ,
élégance qui manquoit à Bourdaloue &
qu'avait Cicéron , il ne faut pas trop lui
en rendre graces. Nous nous rapprocherons
bien davantage de l'avis de l'auteur fur
l'aimable & heureux rival de Bourdaloue ,
Maffillon,
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
" Cet éloquent Maſſillon , abuſant quel-
,, quefois de la facilité qu'il a d'écrire ,
commente & paraphrafe peut- être trop
ſes idées. Son petit Carême , ſi juſtement
célebre , & qui me paraît cependant
fort inférieur à fon grand Carême
& à fon Avent , offre , à chaque page,
la preuve de mon obſervation. Prenez le
à l'ouverture du livre, vous verrez qu'on
ne trouve ſouvent , dans chaque alinéa ,
qu'une ſeule penſée différemment &
,, élégamment énoncée. Sans cette élocution
enchantereſſe qui a toujours de nouveaux
charmes pour les lecteurs ſenſibles
, on ne lirait Maſſillon qu'une fois,
&l'on fe contenterait enſuite de ſes
analyſes ; mais ſes Sermons font ſi ſupérieurement
écrits , ſi touchans , ſi affec-
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
tueux , qu'on les trouve trop courts :
;, c'eſt un ami qui vous embraſſe en vous
,, reprochant vos fautes ,&, malgré cette
ود
و د
و د
ſtérilité de penſées , dont l'eſprit murmure
quelquefois , le coeur eſt tellement *
fatisfait , que Maſſillon vivra autant
,, que la langue françaiſe.
ود
On voit , par ce morceau plein de goût,
quel'admiration de M. l'abbé Maury pour
Boſſuet ne ferme point ſes yeux fur le
mérite des orateurs qui ont eu une maniere
NOVEMBRE. 1772. 107
:
différente. C'eſt encore le goût qui lui
dicte les éloges qu'il donne à Boſſuet
pour ne s'être point trop enfoncé dans les
arides diſcuſſions de la controverſe. ,, Mal-
,, gré fon penchant pour la dialectique ,
ود
ود
ود
ود
"
M.
dit M. l'abbé Maury , il fort de l'école,
&, toujours théologien , ſans affecter de
le paraître , il met plus de religion dans
ſes Sermons que de théologie.
l'abbé Maury donnerait- il le même éloge
à Bourdaloue ? Et quand il dit un moment
après , des larmes ! des larmes ! voilà
les ſeuls applaudiſſemens dignes des orateurs
; s'eſt - il ſouvenu que Bourdaloue ,
qu'il appelle le déſeſpoir des orateurs chrétiens
ne fait pas verſer beaucoup de
larmes?
,
Mais nous croyons que tous les gens
de goût ſe rangeront à l'avis de M. l'abbé
Maury dans la définition qu'il donne du
ſtyle , appliquée à Boſſuet.
ود
,
"
" J'ai connu des gens de lettres qui
,, n'ayant jamais lu un volume de ce grand
homme , regardaient comme un dogme
fondamental , en matiere de goût , que
c'eſt un écrivain ſans ſtyle. Si par ſtyle
on entend la froide monotonie des
antitheſes , les énigmes qu'on appelle
réticences , le ton du madrigal , les
"
ود
"
ود
108 MERCURE DE FRANCE.
,, petites phrases épigrammatiques , la
ود
"
prétention de montrer par tout de l'es-
,, prit , le néologiſme à la mode , les grands
,, mots alembiqués , & cette phrénéfie
épileptique qu'on eſt convenu d'appeller
chaleur oratoire ; il faut avouer que
Boſſuet n'a point de ſtyle , car il n'a
certainement pas celui- là: mais ſi l'on
attache à ce mot la ſignification qu'il
doit avoir , c'eſt à dire , ſi le ſtyle n'eſt
,, autre chose que l'arrangement naturel
,, des idées : s'il fuffit , pour bien écrire,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
d'être clair , ſimple , noble , pur , précis ,
varié , nombreux , pittoresque , rapide ,
véhément , harmonieux , paffionné , pé-
,, riodique: s'il ne faut que donner aux
expreffions le ton du ſujet , aux méta-
,, phores la couleur de l'image , aux tours
oratoires le caractere de la paſſion & le
trait du ſentiment : fi le ſtyle , en un
,, mot, n'eſt que la repréſentation de la
و د
و د
و د
و د
penſée avec tous ces caracteres divers ;
,, contempteurs de Boſſuet , humiliez-
,, vous , & lifez ſes écrits juſqu'à ce que
,, vos foyez dignes de les admirer. Vos
,, yeux , accoutumés à l'élégante ſymétrie
de nos jardins , ne fauraient - ils donc
plus contempler l'antique majeſté des
forêts ?
و د
و د
ود
Il eſt vrai qu'on pourrait demander à
NOVEMBRE. 1772. 109
M. l'abbé Maury quels font les plaiſans
critiques qui diſent que Boſſuet n'a point
de ſtyle. On le compte généralement parmi
ceux de nos écrivains qui ont donné
à notre langue un caractere plus grand &
une expreffion plus mâle. Le plus grand
reproche qu'on puiſſe lui faire , & celui
que lui ont fait de très bons eſprits , c'eſt
peut-être qu'on ne trouve pas affez , dans
ſes ouvrages , cette raiſon ſupérieure &
ce fonds de vérités utiles & générales qui
s'adreſſent à tous les âges & à toutes les
nations,
P. S. Au furplus , c'eſt par une mépriſe
de nom qu'on a dit , dans le dernier
Mercure , que le Panégyrique de St Louis ,
qui parut ſous le nom de M. l'abbé Segui ,
était de M. de Voltaire. Ce Panégyrique,
qui eſt fort au - deſſous de la réputation
qu'il eut dans ſa nouveauté , n'eſt point
l'ouvrage de M. de Voltaire. Il eſt bien
vrai que ce grand homme en a compoſé
un qui a été prononcé , mais il eſt inutile
de nommer celui à qui on en fit préſent.
C'eſt une anecdote connue des gens de
Lettres .
Histoire véritable & merveilleuse d'une
jeune Angloise , précédée de quelques
ciconſtances concernant l'Enfant hy
110 MERCURE DE FRANCE.
droſcope & les phénomenes les plus
finguliers dans ce genre : fuivie d'un'
parallele des rapports que ces phénomenes
paroiſſent avoir entre eux , de
quelques vues patriotiques à ce ſujet ,
&d'une maniere, rien moins que phyſique
; d'enviſager ces miracles de la
nature. Ouvrage foumis aux lumieres
des ſavans Naturaliſtes , Phyſiologiſtes ,
Chymiſtes , à celles des Sociétés & Académies
des Sciences ; enfin aux obfervations
des curieux&amateurs d'hisſtoire
naturelle ; avec les autorités &
pieces juftificatives .
Felix qui potuit rerum cognofcere caufas !
Virg. Géorg. 11 , v. 489.
Brochure in 12. imprimée à Phyſicopolis
; & ſe trouve à Paris , chez Lottin
le jeune , libraire , rue St Jacques
vis - à - vis la rue de la Parcheminere.
Les obſervations hydroſcopiques dujeune
Parangue n'ont point été rapportées dans
les nouvelles publiques avec cette exactitude
que demandent de pareils faits ,
& parce que quelques écrivains ont mis
dans leur récit du merveilleux , pluſieurs
lecteurs ont conclu que ce jeune homme
NOVEMBRE. 1772. III
étoit un impoſteur , & qu'il vouloit
abuſer de la crédulité publique ; d'autres
, plus modéres ou plus crédules ont
penſé qu'il avoit un don furnaturel. Il
étoit plus ſimple de croire que s'il y avoit
du merveilleux dans tout ceci , ce merveilleux
n'exiſtoit que dans le récit de
ceux qui le faifoient agir. La plupart des
hommes font flattés d'exciter l'admiration
de ceux qui les écoutent , & fe portent
volontiers à exagérer les faits qu'ils
rapportent. Le plus fûr moyen , ſans doute
, de les corriger de ce défaut , eſt d'employer
les armes du ridicule , & de leur
montrer la caricature de leurs exagérations
; & c'eſt le parti qu'a pris l'auteur
ingénieux de cette brochure contre les
Hydroſcopiſtes . Vraiſemblablement tous
les récits merveilleux que l'on a faits jusqu'à
préfent , & que l'on fera par la fuite,
des Hydroſcopes & Introſcopes , difparoîtront
devant l'hiſtoire de cette jeune fille
Angloiſe que l'on nous repréſente dans
cette brochure , comme ayant la faculté
non- feulement de voir à travers les terres
&de diftinguer tout ce qui s'y rencontre,
mais encore de pouvoir porter la vue
juſques dans l'intérieur du corps humain,
& d'y conſidérer toutes les parties qui
compoſent fon mechaniſme. Cette fille
15
112 MERCURE DE FRANCE
pénetre même dans la ſubſtance du cer
veau , y découvre la glande pinéale , y
lit diſtinctement les pensées de l'individu
, de maniere , ajoute-t'on , qu'elle vous
dira vos deſſeins , vos réflexions , vos premieres
idées mêmes , avec la préciſion &
dans l'ordre qu'elles y naiſſent & s'y rangent.
M. de Maupertuis , dans ſa Vénus Phyfique
, demande que l'on accouple certaines
eſpeces d'animaux pour avoir de nouvelles
races ; l'auteur de labrochure contre
les hydroſcopiſtes s'eſt ſaiſi de cette idée .
Il propoſe de raſſembler les hydroſcopes
mâles & femelles dontparlent aujourd'hui
les journaux , & de les marier enſemble
afin d'avoir une race de lynx , ou de télescopes
vivans , que l'on pourroit dreſſer ,
tout jeunes , & employer enſuite chacun
ſuivant leur goût & leurs talens. ,, L'état
,, en tirera des ſervices réels dans le gou-
„ vernement civil, dans la politique , &
même dans le ſpirituel. Par rapport à
la police , quand ce ne ſeroit que pour
découvrir & réprimer les défordres &
les fraudes nocturnes : perfidus hic cau-
„ po... Ce fripon de cabaretier qui , la
و د
و د
و د
و د
و د
nuit ne s'endort pas , & le lendemain
» vous vend le vin de Bourgogne fait la
veille ; pour découvrir cet imprimeur
و د
و ر
des
-
NOVEMBRE . 1772. 113
ود
ود
"
ود
و د
"
des marons & des éditions de Hollande
faites à Paris ; chez cet apothicaire ,
chez cet épicier , comment s'y fabrique
le véritable quinquina&cafémoka , &c.
alors que de délinquans découverts ! &
combien la ſeule crainte de l'être ne
,, corrigeroit - elle pas mieux que toutes
les fentences & édits contre le dol ?
Pour le fpirituel , je voudrois que les
premiers titulaires , ceux qui ont à leur
nomination & diſpoſition les plus forts
bénéfices du royaume , euſſent effectivement
à leurs gages & fervices un de
ود
و د
و د
و د
و د
ود
" ces hommes linx. Par leur moyen , ces
,, bénéfices , c'eſt à-dire , graces ou récom-
,, penſes de ſervices rendus à l'état , ne
ود
ود
."
و د
ود
ود
ود
و د
و د
و د
ود
ود
د
feroient plus dorénavant que le prix du
mérite & de la vertu. Il ſeroit enjoint
aux ſupérieurs temporels des maiſons
religieuſes d'en avoir auſſi un à leur
ſuite ; par ſes yeux ils verroient que
tout ce qui ſe paſſe dans ces maiſonsde
retraite& de pénitence n'eſt pas toujours
exemplaire ni religieux. Un nombre de
ces yeux clairvoyans , introscopes , ne
ſeroient point inutiles à la Cour , où
les complimens ſont faux comme les
éloges académiques , où les ſouhaits ne
font pas plus vrais , où tout eſt plâtré
H
114 MERCURE DE FRANCE .
"
&recouvert. " Ce n'eſt pas qu'il n'yait
à la Cour de belles ames & pleines de
franchiſe , & l'auteur en cite quelquesunes
que le lecteur avoit nommées avant
lui. " Mais ces exemples , ajoute t- il , font
,, rares. Que de gens ſetrouveroient dé-
,, maſqués & fots ! D'un autre côté , la
,, vertu & le vrai mérite brilleroient dans
,, tout leur jour & dans tout leur éclat.
ود O vous ! Princefſſe auguſte, que je ne
,, nommerai point ,& dont quelques traits
,, groffiérement crayonnés de ma main ,
ود ſuffiront pourvous faire connoître ;vous
,, qui dans cette cour , tenez la premiere
,, place auprès du thrône par toutes fortes
ود de droits , par vos vertus , par la nais-
,, ſance, par le rang , par l'amour de Louis
رد &de ſes peuples ; vous qui avez été
„ quelque tems l'objet de l'admiration ,
,, puis des regrets de toute une nation,
,, pour faire les délices de la nôtre ; Prin-
,, ceſſe admirable , que de vertus , que de
ود bienfaits cachés aujourd'hui à tous les
,, yeux par trop de modeſtie , ſe trouveroient
alors , malgré vous , en évidence!
Alors cette circonſtance défavorable à
beaucoup d'autres , ne feroit que confir-
,, mer mes ſentimens à votre égard ; &
ود
وا
ود
" elle prouveroit à tout l'univers que cette
NOVEMBRE. 1772. 115
., phyſionomie , où brillent la douceur ,
, l'affabilité, la ſérénite , l'hilarité même,
" eſt le miroir de votre ame , où regnent
, l'humanité & la bienfaiſance. Son au-
,, guſte époux mérite les mêmes éloges.
ود
ود
ود
Di lei digno egli , è digna ella di luc ,
Nè Meglio s'accopiaro unqu'altri dui.
On verroit que parmi ce tourbillon , qui
,, entraîne tout, iln'en eſt point emporté;
qu'au milieu de l'abondance & des plaiſirs
de la cour laplus brillante , il a réflé
3, chi plus d'une fois ſur le fort des habitansde
nos campagnes , ce peuple , bien
différent des gens de cour , ces hommes
,, qui arroſent de leurs ſueurs , quelquefois
ود
ود
ود de leurs larmes , les moiſſons qu'ils ar-
, rachent à la terre. On fauroit que ce
ود
ود
ود
ود
Prince a deſiré d'adoucir leur miſere ;
, on verroit qu'il ne ſonge qu'aubonheur
d'une nation fur laquelle il a déjà des
droits aſſurés par l'empire qu'il a fur les
coeurs François , dont il fait la plus
,, douce eſpérance. " Tous les lecteurs
applaudiront à ces éloges , & n'auront pas
beſoin , pour en appercevoir l'application
& la vérité , d'avoir les yeux de l'intros.
cope angloiſe dont parle cette brochure
ingénieuſe..
127
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
Histoire générale d'Allemagne , depuis l'an
de Rome 604 , jusqu'à nos jours ; par
M. Montigny. A Paris , chez J. P.
Coſtard , rue St Jean- de - Beauvais.
On ne publie encore que les deux premiers
volumes de cette importante his .
toire , qui en aura douze , ſuivant que
l'auteur nous l'annonce dans ſa préface.
Mais cet auteur , en entreprenant d'écrire
l'hiſtoire d'Allemagne , s'eſt proposé un
objet plus vaſte encore. Comme c'eſt de
ſon ſein que ſont ſortis la plupart des peuples
dominateurs de l'Europe moderne ,
il eſpere montrer comment ſe ſont formées
leurs monarchies des débris de celle
de Rome. On verra d'abord les Allemands ,
ſous le nom de Germains , attaquer cette
ſuperbe république,& laſſer tout ce qu'elle
eut de chefs importans. Ces mêmes peuples
, après avoir oppoſé une digue à l'ambition
des Céfars , ſe partagerent le fceptre
deleurs fucceſſeurs . Ceci forme la matiere
du premier volume , qui , à quelques
égards , contient l'hiſtoire univerſelle de
l'Europe , depuis la magiſtrature de Marius
juſqu'à celle d'Auguſtule , en qui s'éteignit
l'empire d'occident. Le deuxieme
volume commence au partage des états
/
NOVEMBRE. 1772. 117
de Clovis , entre les fils de ce conquérant;
c'eſt , à proprement parler , l'hiſtoire des
guerres civiles des Germains. Ce peuple ,
qui avoit des armes pour vaincre les
Céfars , n'en avoit pas pour ſe défendre
contre les Pepin. Charles , deuxieme du
nom , iſſu de cette illuftre race , force
tout le corps germanique à lui rendre
hommage , & , par une ſuite continuelle
de ſuccés , il parvient à fonder une des
plus puiſſantes monarchies. La mort de
cet Empereur termine le ſecond volume
de cette hiſtoire , dont le ſtyle n'eſt pas
dépourvu de chaleur dans les endroits
qui en ſont ſuſceptibles. L'hiſtorien a
quelquefois , à l'exemple des anciens
prêté à de grands perſonnages ſes propres
penſées. Cette eſpece d'infidélité , tolérable
peut-être lorſqu'elle est néceſſaire pour
peindre les moeurs du tems , & lorſque
les mémoires contemporains gardent un
filence abfolu , feroit ſupportée impatiemment
dans toute autre circonſtance. Auſſi
le nouvel hiſtorien ſe promet bien de ne
point uſer de cette liberté en traitant l'histoire
moderne. Les héros de cette hiſtoire
font trop voiſins de nous ; ils nous intéreffent
trop particulièrement pour les voir
traveſtis , au gré de l'hiſtorien , en perſonnages
dramatiques. H 3
,
118 MERCURE DE FRANCE.
Cours d'études des jeunes demoiselles
ouvrage non moins utile aux jeunes
gens de l'autre ſexe , & pouvant fervir
de complément aux études des colleges;
avec des cartes pour la géographie , &
des planches en taille douce pour le
blafon , l'aſtronomie , la phyſique &
l'hiſtoire naturelle ; par M. l'Abbé Fromageot:
prix 3 liv. le vol. in- 12 , relié.
A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
६
Il ne paroît encore que deux volumes
de ce cours d'études. A la tête du premier
eſt un diſcours préliminaire où l'auteur
rend compte de ſes vues , & fait , fur
l'éducation des jeunes demoiselles , des
réflexions utiles qu'il appuie de celles de
pluſieurs de nos écrivains moraliſtes , de
M. de Fenelon principalement , qui a
écrit un traité fur cet objet important. Ce
premier volume nous offre des élémens
de géographie clairs , méthodiques & précis
, & le ſecond des élémens d'hiſtoire.
L'inſtituteur , après avoir , dans une introduction
, fait connoître le but moral &
philofophique que doit ſe propoſer l'histoire
, & celui qui s'adonne à l'étude de
:
NOVEMBRE. 1772.119.
l'hiſtoire , trace, en peu de mots , les différentes
formes de gouvernement adoptées
parmi les hommes formant des fociétés ;
un abrégé de l'hiſtoire fainte , accompagné
d'un extrait du diſcours de l'abbé
Fleury , fur les moeurs des Ifraëlites , précede
les hiſtoires des Egyptiens , des Babyloniens
, des Medes & des Perſes. Le
volume eſt terminé par un parallele des
moeurs & uſages des anciens Perſes , avec
les moeurs & uſages des Perſes modernes.
Nous exhortons M. l'abbé Fromageot à
nous donner promptément la ſuite de ce
cours d'études , propre à la jeuneſſe , &
fur - tout aux jeunes demoſſelles , dont
l'éducation eſt toujours trop négligée. Le
plus ſouvent on leur laiſſe ignorer que
l'empire qu'elles peuvent obtenir par
leurs charmes , eft de peu de durée ; que
l'eſtime ne s'accorde qu'aux vertus & aux
talens ; qu'appellées par la nature à être
meres , elles doivent inſpirer de bonne
heure à leurs enfans le goût des choſes
honnêtes , & qu'une femme ignorante ne
parvient ordinairement qu'à les rendre
infolens ou craintifs , parce qu'elle ne
fait que les flatter ou les menacer.
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
Supplément à la Diplomatique de M. Lemoine
, contenant une méthode fûre
pour apprendre à déchiffrer les anciennes
écritures , & arranger les archives;
avec cinquante- trois planches , tant des
alphabets , abbreviations , que des titres
anciens & gothiques ; par MM.
Batteney & Lemoine , archiviſtes aſſociés
. A Paris , chez Deſpilly , libraire,
rue St Jacques , à la Croix d'or ; vol.
in 4°. Prix , 7 liv. 4 f. broché.
১
Deux auteurs , ſouvent fans s'être communiqué
leurs deſſeins , parcourent une
même carriere: c'eſt ce qui eſt arrivé à
MM. Lemoine & Batteney. Le premier
travailloit , en 1765 , à faire imprimer à
Metz fa Diplomatique pratique , lorſque
M. Batteney faiſoit graver à Paris , à ſes
frais , un grand nombre de planches pour
joindre à un livre qui l'occupoit depuis
quelques années. L'édition de la diplomatique
ayant paru avant la ſienne , il
fufpendit fon travail , pour ne point multiplier
inutilement les traités fur la même
matiere. Cependant les conſeils de quelques
perſonnes éclairées , qui ont vu que
les deux auteurs ne tendoient au même
but qu'en partie , & par des voies diffé
NOVEMBRE. 1772. 121
rentes , ont levé ſes ſcrupules. Au mois
d'Août 1769 , il publia le Profpectus d'un
ouvrage qui devoit être intitulé , l'Archiviste
François. Le livre alloit ſe diſtribuer
, lorſque M. Lemoine propoſa à M.
Batteney de joindre les deux ouvrages
pour n'en former qu'un ſeul corps , avec
l'attention de ſéparer les augmentations
en forme de fupplément , en faveur de ceux
qui auroient la premiere édition de la
Diplomatique - pratique. C'eſt ce ſupplément
qui vient de paroître. M. Lemoine
eſpere que les ſouſcripteurs de ſon ouvrage
ne lui oppoſeront point la promeſſe
qu'il leur avoit faite en 1764 , par fon
profpectus , de leur donner le ſupplément
gratis. Il n'avoit point prévu la jonction
des travaux de M. Batteney , qui ne lui
appartiennent point , & l'augmentation
de près de 60 planches.
Il ſe trouve encore chez le libraire cideſſus
nommé , quelques exemplaires de
la Diplomatique-pratique de M. Lemoine ,
du prix de 12 liv. in 4to. broché.
Préceptes de Santé , ou Introduction au
Dictionnaire de Santé , contenant tous
les moyens de corriger les vices de foa
tempérament & de le fortifier par le
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
1
:
ſeul ſecours du régime & de l'exercice;
ou l'art de conſerver ſa fanté & de
prévenir les maladies . A Paris , chez
Vincent , Imprimeur Libraire , rue des
Mathurins.
L'étude propre de l'homme eſt l'homme.
Cette penſée de Pope n'eſt pas moins
vraie au phyſique qu'au moral. C'eſt en
étudiant notre tempérament ;c'eſt en connoiſſant
toutes les reffources que nous
pouvons trouver dans l'exercice , le régime
, la gaîté , que nous parviendrons plus
fûrement que par les conſeils de tous les
médecins , à conferver notre ſanté , ce bien
fi defirable , ſi néceffaire même à notre
bonheur , & fans lequel tous les plaiſirs
perdent leur faveur. L'ouvrage que nous
annonçons eſt très - propre à nous donner
cette connoiffance phyſique de l'homme ;
à nous mettre du moins fur la voie pour
y parvenir. L'auteur procede avec ordre;
il confidere l'homme dans ſes différens
âges , il le ſuit dans toutes les époques &
dans les différentes circonstances de ſa
vie , en fanté comme en maladie. Mais ,
en expoſant les maladies particulieres à
chaque tempérament & aux différens
âges , il s'eſt contenté de donner des préceptes
pour les prévenir ; il a renvoyé
NOVEMBRE. 1772. 123
১
pour le traitement au Dictionnaire de
Santé , qui ſe diftribue chez le même Libraire
, que chacun s'eft empreſſé de ſe
procurer , & auquel l'ouvrage actuel devient
une introduction néceſſaire.
Réflexions fur le triſtefort des personnes qui,
Jous une apparence de mort , ont été enterrées
vivantes , &fur les moyens qu'on
doit mettre en usage pour prévenir une
telle méprise ; ou Précis d'un Mémoire
fur les cauſes de la mort ſubite & violente
: dans lequel on prouve que ceux
qui en font les victimes , peuvent être
rappellés à la vie. Par M. Janin , maître
en chirurgie , oculiſte de la ville de
Lyon & du College royal de chirurgie
de Paris , ancien chirurgien aide major
des armées du roi , membre de pluſieurs
académies royales .
Tous les hommes y ont un égal intérêt.
Le Chancelier BACON .
Brochure in- 12. A la Haye , & fe
trouve à Paris chez J. Fr. Didot le jeune
, libraire quai des Auguſtins .
Ces réflexions ſont celles d'un bon
citoyen , d'un phyſicien éclairé , d'un ob124
MERCURE DE FRANCE .
fervateur attentif, qui voyant beaucoup
d'analogie entre le noyé , qui meurt faute
de pouvoir reſpirer , & l'homme étouffé
par quelque cauſe que ce ſoit, voudroit
que l'on adminiſtrât à celui-ci des ſecours
pareils à ceux qu'une ſage prévoyance a
réglés pour le premier. Comme les faits
frapperont encore plus le commun des
lecteurs que les raiſonnemens , nous rapporterons
cet exemple d'un enfant étouffé
, & que M. Janin a rappellé à la vie.
ودر
”
و د
و د
Une nourrice , nous dit- il , eut le mal-
" heur d'étouffer dans ſon lit ſon nourriſſon.
Je traitois cette femme depuis
quelque tems pour une maladie des
yeux. Déſeſpérée du funeſte accident
qui venoit de lui arriver , elle me fait
appeller à fon fecours ; fon mari accourt
, me raconte leur triſte ſituation;
il n'y avoit pas un inſtant à perdre , vu
,, que cet homme ne pouvoit m'apprendre
"
ود
و د
"
ود
"
و د
"
ود
"
ود
"
depuis quel tems cet enfant avoit péri .
J'arrive , je trouve la petite victime
dans fon berceau , fans aucun ſigne de
vie , nul pulſation dans les arteres ,
point de reſpiration , le viſage livide,
les yeux ouverts & ternes , le nez plein
de morve , la bouche béante ; enfin il
étoit preſque froid. Tandis qu'on ſe haNOVEMBRE.
1772. 125
!
ود
toit de chauffer des linges d'une part &
des cendres de l'autre , je le fis démailloter
, & le plaçai dans un lit trèschaud
, & fur le côté , on le frictionna
,, par- tout le corps avec du linge très-
ود
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
fin , de crainte d'écorcher ſa peau tendre
& délicate. Dès que les cendres furent
prêtes , je l'enterrai dedans , excepté
le viſage , & le plaçai fur le côté
oppoſé où je l'avois mis d'abord , & on
le couvrit d'une couverture de laine.
Je m'étois muni d'un flacon d'eau - de-
„ luce ; je lui en préſentai au nez de tems
en tems , & , dans les intervalles , on lui
fouffloit dans les narrines quelques gorgées
de fumées de tabac ; à ces moyens
on faifoit fuccéder celui de ſouffler dans
ſa bouche en lui ferrant le nez. La chaleur
ſe ranima peu- à - peu ; bientôt les
pulſations de l'artere temporal ſe firent
fentir , la reſpiration devint toujours
plus fréquente & plus libre ; les yeux
ſe fermerent & s'ouvrirent alternative-
,, ment. L'enfant finit par jeter des cris
,, en cherchant le mammelon ; on le lui
donna , il le prit avec avidité , & têta
comme s'il ne lui fût arrivé aucun accident.
Moins de demi-heure de ſoins
furent fuffifans pour rapeller à la vie
ود
ود
ود
ود
ود
-"
"
126 MERCURE DE FRANCE.
ま
ود
ود
ود
,, ce pauvre innocent. Quoique les pulfations
des arteres fuſſent très - bien rétablies
, & que le tems fût chaud,je lais-
ود ſai encore pendant trois quarts d'heu-
,, res , ſous les cendres , le petit malade ; on
,, l'emmaillota enſuite; un ſommeil doux
,, y fuccéda , il ne ſurvint aucun accident.
L'enfant eſt encore plein de vie & de
vigueur. Il me feroit difficilede dépeindre
le déſeſpoir dans lequel étoit cette
,, nourrice lorſque j'arrivai cheż elle ,
encore moins de pouvoir décrire l'excès
de joie auquel elle ſe livra , lorsqu'elle
vit fon nourriſſon rappellé à la
vie. Que les larmes qu'elle verſoit dans
,, ce moment étoient délicieuſes ! Elles
fuccédoient à des larmes d'amertume
& de douleur. "
ود
ود
ود
ود
ود
L'auteur cite encore l'exemple d'un
jeune homme qui s'étoit pendu de défespoir
, & auquel il a adminiſtré des fecours
également efficaces . Ces exemples
prouvent évidemment la poſſibilité de rappeler
à la vie , non- feulement les noyés;
mais encore les perſonnes étouffées & les
pendus. Ceci doit donc nous faire concevoir
des eſpérances flatteuſes ſur les fuccès
des ſecours à adminiſtrer aux perfon-
*nes frappées de mort ſubite , ou par tout
NOVEMBRE. 1772. 127
1
autre accident. M. Janin n'admet que
deux cauſes générales qui peuvent nous
priver de la vie. La premiere , la perverſion
ou putridité totale des humeurs ; la
ſeconde , la deſtruction de quelque viscere
ou organe principal , ou bien une
grande léſion dans ces parties , enfin l'embarras
où elles peuvent être par quelque
cauſe que ce foit. L'auteur conclut de la
que toutes les fois qu'une de ces caufes
n'a pas lieu , il eſt poſſible de faire reſpirer
de nouveau un homme qui a perdu le jeu
des organes de la reſpiration.Or,onconçoit
d'après ce principe (principe que l'auteur
ſe réſerve de démontrer dans le mémoire
dont cet écrit n'eſt que le précis )
on conçoit , diſons - nous , qu'une multitude
d'infortunés ont dû être les victimes
de la précipitation avec laquelle ils ont
été enterrés. Parmi les traits hiſtoriques
relatifs à cet objet , contenus dans cet écrit,
on n'a point omis de rapporter la triſte
fin du cardinal Spinofa , malade depuis
quelque tems , à la ſuite de bien des chagrins.
Il tombe en fyncope , on le croit
mort , on s'empreſſe de l'ouvrir pour l'embaumer.
Les poumons étoient à peine
découverts qu'on s'apperçoit que fon
coeur palpite , & cet infortuné , revenu à
128 MERCURE DE FRANCE.
lui , eut aſſez de force pour porter la
main juſques ſur le ſcapel du Chirurgien
qui le difféquoit , & de le repouſſer.
Mais il n'étoit plus tems , le coup mortel
étoit porté.
Combien d'autres fait pareils qui font
frémir l'humanité , & ne ceſſent d'accuſer
notre négligence à ſeconder les resfources
de la nature ! L'écrit de M. Janin
eſt bien capable de réveiller notre
attention fur cet objet , & de nous porter
à étendre les ſecours déjà préparés
avec ſuccès pour les noyés , ſur les infortunés
chez qui le mouvement vital
eſt arrêté par des indigeſtions , des ſyncopes
, ou la gêne des organes de la respiration.
Ce bienfait procuré à la ſociété
eſt la plus grande récompenſe que l'auteur
attend de ſes recherches & de ſes
travaux.
Le Clergé de France , ou Tableau hiſtoririque
& chronologique des Archevêques
, Evêques , Abbés , Abbeſſes , &
des chapitres principaux du royaume ,
depuis la fondation des Egliſes juſqu'à
nos jours. Dédié à S. A. Monſeigneur
le Prince Ferdinand de Rohan , archeveque
de Bordeaux , grand prevôt de
l'Egliſe
NOVEMBRE. 1772. 129
l'Egliſe de Srasbourg , &c. Par M.
l'Abbé Hugues du Tems , docteur de
la maiſon & fociété de Sorbonne , vicaire
général de Bordeaux , & d'Acqs ,
& chanoine de St Emilion. Cinq volumes
mêmes format , caractere & papier
que le Profpectus . Ouvrage propoſé
par ſouſcription ; pour laquelle on
n'exige qu'une foumiffion , & le paiement
du prix de chaque volume à mefure
qu'ils paroîtront.
Depuis longtems le Clergé de France
defiroit une hiſtoire qui renfermât l'origine
de ſes Egliſes particulieres & la fuc
ceffion de ſes Evêques , lorſque Jean Chenu
, natif de Bourges , & avocat au parlement
de Paris , jeta les premiers fondemens
de cette vaſte entrepriſe : ce fut en
1621 , que parut l'ouvage intitulé , Archiepifcoporum
& Epifcoporum Galliæ Chrónologica
Historia , Parifiis apud Robertum
Fouet , in - 4°.
Un eſſai auſſi défectueux dans ſon exécution
, que louable dans ſon objet , ne
pouvoit pas remplir l'attente du Public &
fatisfaire ſa curioſité. Claude Robert , prêtre
du dioceſe de Langres , & grand archi
diacre de Châlons ſur-Saone , oſa travailler
à la perfection d'un livre dont il con-
I
:
130
MERCURE DE FRANCE.
noiſſoit toute l'importance , & publia , en
1626 , le fruit de ſes veilles in - folio ;
mais la gloire du ſuccès étoit réſervée à
des mains plus habiles. Les deux célebres
jumeaux , Scévole & Louis de
Ste Marthe , entrerent courageuſement
dans le dédale obfcur des cartulaires ,
pour y porter le flambeau de la critique.
Leur Gallia quadripartita parut enfin en
1656 , muni du glorieux fuffrage de l'asſemblée
du Clergé , & déjà la mort les
avoit enlevés à la religion & aux lettres.
Une édition plus ample & plus correcte ,
demandoit des écrivains laborieux qui
vouluſſent s'appliquer à de nouvelles récherches
. Dom Denis de Ste Marthe ,
depuis ſupérieur général des Bénédictins
de St Maur , ſe conſacra tout entier à un
travail auſſi intéreſſant , & ſe montra le
digne héritier du nom de ceux dont il
entreprit de perfectionner l'ouvrage. Un
fiecle ne lui eût pas fuffi pour mettre la
derniere main à l'édifice immenſe qu'il ſe
propoſa de réparer & d'agrandir. La favante
Congrégation dont il étoit le Chef,
lui fournit des ſucceſſeurs capables d'achever
ce monument, le plus précieux ,
fans doute , que les lettres aient élevé à
l'Eglife Gallicane. Déjà leur zêle infatigable
les a conduits juſqu'au douzieme
NOVEMBRE. 1772. 131
vol. in fol. & laiſſe encore à defirer fix
provinces que le Public attend avec l'impatience
dont il honore les productions
utiles.
L'ouvrage que nous annonçons remplit
en notre langue l'objet de celui des Bénédictins.
Quoique l'auteur les ait fouvent
pris pour guides ; éclairé néanmoins
par des recherches particulieres , il a quelquefois
ofé les contredire. On trouvera
en 5 volumes in - 8°. , l'hiſtoire abrégée
des Archevêques , Evêques , Chefs des
Eglifes principales , Abbes & Abbeſſes
du royaume , diviſée par provinces , par
dioceſes & par articles , felon l'ordre alphabétique
des Métropoles , contenant
leur fucceffion chronologique depuis la
fondation des ſieges & des abbayes jusqu'à
nos jours ; les faits les plus remarquables
de leur vie ; les noms des fondateurs
& des bienfaiteurs de leurs Eglifes ;
les révolutions eccléſiaſtiques & civiles
arrivées dans les lieux de leur territoire ,
les réformes introduites dans le Clergé
féculier & régulier du royaume. On a indiqué
, autant qu'il a été poffible , le lieu
de la naiſſance des Evêques , leur famille
, leurs écrits , & le jugement qu'on en
doit porter , le rang qu'ils ont mérité par
12
132 MERCURE DE FRANCE.
mi les 'dignes ſucceſſeurs des Apôtres ;
les habiles Théologiens & les célebres
Jurifconfultes , leurs travaux pour la défenſe
de la foi & pour la gloire de l'Etat;
les titres facrés en vertu deſquels ils possedent
leurs biens & leurs privileges , &c.
Chaque volume ſera terminé par la notice
des chartes , bulles , diplomes du
Gallia Christiana , & par la bibliotheque
des écrivains qui ont travaillé fur toutes
les parties de l'hiſtoire eccléſiaſtique de
France.
On n'a rien négligé pour répandre dans
le Tableau du Clergé tout l'intérêt dont
il eſt ſuſceptible , & pour vivifier ſa nomenclature
par les traits des grands perſonnages.
L'auteur peut dire , avec vérité
, qu'il fait revivre une foule d'hommes
illuſtres qui ont été le foutien de la Religion
, l'ornement de leur fiecle , & la gloire
de leur maison. Il a cru que , quoique dignes
des regards de tous les âges , ils auroient
couru le riſque de refter dans l'oubli
, s'il ne décernoit pas lui - même les
honneurs dus à leur mémoire. Le devoir
toujours preſſant de la reconnoiſſance ne
lui a point permis d'en laiſſer le ſoin à
l'auteur du Prospectus du Dictionnaire des
Bénéfices , dont le projet, annoncé depuis
NOVEMBRE. 1772. 133
trois ans , n'a donné juſqu'ici , au Public,
que les regrets de l'inexécution. Un ſeul
exemple de cette forte fuffiroit , ſans doute
, pour juſtifier le diſcrédit des ſouſcriptions.
Auſſi M. l'Abbé du Tems , jaloux
de mériter la confiance du Public , ne s'eſt
déterminé à publier ce proſpectus , qu'après
avoir entiérement achevé l'ouvrage
qu'il propofe , & dont le volumineux
manufcrit a déjà été entre les mains d'un
cenſeur éclairé & judicieux. Pour mieux
mériter encore cette confiance , & penſant
, que ſi c'eſt une faute de manquer à
ſa parole envers un particulier , c'eſt un
crime puniſſable de ſe jouer des engage
mens folemnels contractés avec le Public
, il a pris le parti de n'exiger le paiement
de la ſouſcription , qu'à la livraiſon
de chaque volume ; ſe contentant , de la
part des perſonnes qui voudront ſe procurer
l'ouvrage au bénéfice d'un tiers ,
d'une foumiſſion pure & fimple , qui ſera
adreſſée à l'un de ceux qu'on indiquera
dans les conditions ci - après . On efpere
que les Prélats , & autres Eccléſiaſtiques,
prendront intérêt à un ouvrage qui les
mettra à portée de connoître , à peu de
frais , l'origine , les progrès & l'état actuel
de toutes les Egliſes particulieres de leurs
1
13
134 MERCURE DE FRANCE.
dioceſes & de leurs pays ; que les Abbés
& Abbeſſes , Religieux & Religieuſes
verront avec plaiſir dans un petit nombre
de volumes l'hiſtoire de leurs Monaſteres
, & de ceux ou de celles qui les ont
gouvernés , qu'enfin un grand nombre de
maiſons & de familles ſe plairont à contempler
un Tableau où l'on a raſſemblé ,
comme dans une galerie , tous les Prélats
du premier & du fecond Ordre qu'elles
ont donnés à l'Egliſe de France.
Conditions de la Souſcription .
1º. Le prix des cinq volumes , dont
chacun contiendra en viron 700 pages ,
format in 80. petit romain , & à deux colonnes
, ſera de 21 liv. pour les perſonnes
qui ſouſcriront avant le premier Janvier
1773 , & de 30 liv. pour celles qui n'auroient
pas ſouſcrit avant ce tems.
2º. On adreſſera à M. l'Abbé du Tems,
rue du Regard, hôtel de M. le Prince
Ferdinand , ou au ſieur Gueffier , libraire
à Paris , au bas de la rue de la Harpe , une
foumiſſion ſimple de prendre l'ouvrage,
& de payer 4 liv. 4 ſols à la livraiſon de
chaque volume dont on donnera avis à
MM. les Souſcripteurs. Cette ſoumiffion
fera conçue en ces termes:
:
NOVEMBRE. 1772. 135
Fe promets & m'engage de ſouſcrire pour
de livre intitulé le Clergé de France , &c.
& de faire retirer d'entre les mains de M.
chaque volume moyennant
la fomme de 4 liv. 4fols que je ferai
remettre alors à mondit fieur
dès qu'il m'aura prévenu de la publication
de chacun desdits volumes. A
Μ.
1772. Signé ,
le
30. Toutes les lettres relatives à cette
ſouſcription , & qui feront adreſſées à
lui parviendront franches
de port , ainſi que le prix de chaque
volume à retirer.
Nota. L'auteur inférera avec plaiſirs dans
fon ouvrage les mémoires ſuccincts qui
Jui feront envoyées , francs de port , dans le
cours de l'impreſſion , par Noſſeigneurs les
Archevêques & Evêques , par les Abbés ,
Abbeffes & Chapitres ; il les prie même
de vouloir bien concourir à la plus grande
perfection d'un monument qui réunit tant
de titres pour les intéreſſer. S'il recevoit
un grand nombre de mémoires, il en formeroit
un fixieme volume que les fou
ſcripteurs payeroient comme les précédens.
14
436 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire raisonné - univerſel des Arts
& Métiers , contenant l'hiſtoire , la description
, la police des fabriques &
manufactures de France & des pays
étrangers. Ouvrage utile à tous les ci,
| toyens . Nouvelle édition , revue , corrigée
& conſidérablement augmentée ,
dédiée à M. de Sartine. Cinq volumes
in . 8°. propoſés par ſouſcription. A Paris
, chez P. Fr. Didot jeune , libraire
de la Faculté de Médecine de Paris ,
quai des Auguſtins , 1772. avec approbation
& privilege du Roi.
Le travail & l'induſtrie naiſſent avec
la ſociété , ils s'accroiſſent avec elle ; plus
une ſociété eſt policée , plus elle enfante
d'arts , & plus on voit s'approcher de la
perfection ceux auxquels elle a donné
naiſſance.
On ne peut douter que pluſieurs peuples
célebres de l'antiquité n'aient joui de
tous ces avantages ;les monuments de leur
induſtrie , que le tems & la barbarie ont
reſpectés , nous prouvent qu'ils ont porté
à un très haut point les arts néceſſaires ,
& même pluſieurs arts de commodité &
d'agrément. Mais leurs ouvrages nous
laiſſent preſque toujours dans l'ignorance
fur les procédés que ſuivoient leurs artis
NOVEMBRE. 1772. 137
tes. Lorſque l'éclat de la littérature &
des ſciences vint diſſiper les ténebres où :
l'Europe avoit été plongée pendant les
fiecles d'ignorance , on trouva peu de ſecours
dans les écrits des Anciens : mais
on voyoit leurs chefs - d'oeuvre , on tâcha
de les imiter ; & l'induſtrie s'animant par
le feu du génie , tout fut inventé de nouveau.
Ce n'eſt que dans ces derniers temps
qu'on a fenti combien il feroit utile au
progrès des arts de conſigner dans des
écrits publics les moyens que l'induſtrie
emploie pour fatisfaire nos goûts & nos
beſoins. L'Académie royale des ſciences
ne fut pas plutôt établie , qu'elle s'occupa
férieuſement de ce projet; & depuis ce
tems elle l'a toujours fuivi , comme on le
voit dans les mémoires de cette illuftre
compagnie , & dans les ouvrages que pluſieurs
de ſes membres ont compoſés. Enfin
elle a entrepris depuis quelques années
de publier des deſcriptions complettes de
tous les arts ; celles qui font déjà imprimées
font la preuve des utilités fans nombre
qu'on pourra retirer d'un ouvrage où
la pratique la plus détaillée & la plus
étendue eſt éclairée par les lumieres d'une
théorie ſavante , & où des planches exactes
15
138 MERCURE DE FRANCE..
1
& préciſes mettent ſous les yeux tous les
inftrumens & la maniere de les employer.
Les auteurs de l'Encyclopédie ont cru
devoir faire de la deſcription des arts &
métiers , un des principaux objets de leur
travail : la maniere ſavante dont ils ont
traité cette partie mérite certainement les
plus grands éloges.
Dès le commencement de ce fiecle ,
&même dès la fin du fiecle dernier , plufleurs
écrivains particuliers nous avoient
donné auſſi des notions utiles fur les arts
&métiers. On peut nommer , entre autres,
la Marte, dans fon excellent Traité de la
Police , & Savari , dans ſon Dictonnaire
du Commerce. Nous attendons avec la
plus grande impatience la nouvelle édition
de ce dernier ouvrage , que M. l'Abbé
Morelet , écrivain très diſtingué , eſt bien
en état de rendre plus précieufe , & qu'il
nous promet depuis ſi long- tems.
Mais les ouvrages dont nous venons
de parler font très - volumineux , & ne
font pas à la portée de tout le monde. Ils
renferment d'ailleurs une multitude de
choſes abſolument étrangeres aux arts &
métiers ; & toutes ces différentes parties
ne peuvent avoir le même degré de perfection
, parce que l'éditeur ne peut don- :
NOVEMBRE. 1772. 139
ner tous ſes ſoins à tant d'objets différens .
Il eſt vrai que les deſcriptions de l'académie
ſe bornent uniquement à cet objet ;
mais elles exigent un ſi grand travail&
le concours d'un ſi grand nombre de favants
& d'artiſtes , qu'elles ne peuvent
être remplies que par la fuite des tems ,
comme le porte l'avertiſſement de ce magnifique
ouvrage.
,
Toutes ces conſidérations ont fait
penſer que le Public pourroit recevoir
avec plaifir un ouvrage moins étendu
dans lequel il trouveroit des notions
exactes ſur les arts & métiers qui font la
gloire & la richeſſe de la Nation.
Tel a été le but que l'on s'étoit propoſé
en donnant la premiere édition de ce
dictionnaire en deux volumes in . 8°.
L'empreſſement du Public à ſe procurer
un ouvrage auſſi utile , nous a bientôt
engagés à en préparer une nouvelle édition.
Pluſieurs Particuliers ont remis des
mémoires ; beaucoup d'artiſtes vouloient
bien aider de leurs conſeils , & procurer
des éclairciſſemens , des corrections &
des augmentations abſolument néceſſaires;
mais il falloit trouver une perſonne
en état de rédiger & de mettre en dre
tous les matériaux; qui , auſſi laborieuſe
140
MERCURE DE FRANCE.
que capable de faire de bonnes obſervations,
voulût ſe donner la peine de voir
travailler les ouvriers dans leurs atteliers
leur demander des mémoires , les questionner
fur les uſages des machines &
des outils , rectifier ce qu'ils auroient
mal expliqué ; qui pût ſaiſir le méchanisme
& l'eſprit de chaque invention , leur
apprendre même quelquefois une ma
niere plus avantageuſe de procéder , leur
donner enfin des moyens pour épargner
la main - d'oeuvre , fans rien diminuer de
la qualité , de la folidité & de l'agrément
de leurs ouvrages .
M. l'Abbé Jaubert , de l'académie des
ſciences de Bordeaux , connu par pluſieurs
ouvrages , a bien voulu ſe charger
du ſoin de cette nouvelle édition ; c'eſt
donc à fon zêle infatigable , & aux recherches
auffi pénibles qu'exactes qu'il a
faites , que l'on doit le degré de perfection
auquel cet ouvrage eſt parvenu.
M. Baumé , célebre apothicaire de Paris
, dont nous avons pluſieurs mémoires
imprimés parmi ceux des Sçavans étrangers
, & différens ouvrages de chymie , de
pharmacie , qui lui affurent pour toujours
une réputation fi bien méritée , a revu les
arts qui dépendent de la chymie & de la
NOVEMBRE. 1772. 141
phyſique dont il avoit traitéla plus grande
partie dans la premiere édition.
Les ouvrages ſavans de MM. de Réaumur
, Macquer , Hellot, Duhamel , Geof.
froy , Bourgelat , la Guériniere , & d'une
infinité d'autres , ont été du plus grand
fecours.
Pluſieurs arts ont été traités exprofeſſo .
L'article Imprimerie fatisfera ceux qui
voudront avoit une idée de ſes opérations ,
& on ſuivra facilement , par le ſecours des
figures , le méchaniſme de cet art ſi utile.
Les ouvrages techniques étant ordinairement
plus propres à inſtruire qu'à amuſer
, on a eu grand ſoin de joindre l'utile
à l'agréable , en donnant l'hiſtorique de
chaque art , fon origine , fon inventeur ,
ſes degrés de perfection , les matieres qui
lui font propres & en quels lieux elles fe
trouvent ; leurs préparations , les moyens
de diftinguer les bonnes ou mauvaiſes
qualités de chacune , quels font les principaux
ouvrages que l'on en fait , & comment
on y procede. On y a joint la description
des outils & des machines les
plus néceſſaires; la notice des réglemens
auxquels les différens arts ſont ſoumis dans
le royaume , & enfin la deſcription de
pluſieurs arts étrangers dont le travail rou
142 MERCURE DE FRANCE.
le fur des productions que la nature a refufées
à notre climat.
Pour ne rien négliger dans un ouvrage
anſſi intéreſſant , l'éditeur y a ajouté un
nombre confidérable d'arts qui manquoient
dans la premiere édition , y a joint les arts
& les procédés nouveaux que l'on a in.
ventés ,& a corrigé & augmenté pluſieurs
articles dont il paroifſſoit que l'on n'avoit
pas été aſſez inſtruit. C'eſt ainſi qu'ilarefondu
entiérement l'article Agriculture ,
d'après ce que les diverſes ſociétés d'agriculture
ont donné de mieux au Public , &
les manufcrits que plusieurs artiſtes ont
bien voulu lui communiquer. Enfin il n'y
a rien de curieux & d'intéreſſantdans tous
les arts , dont il n'ait fait mention.
Comme pluſieurs outils & machines ,
dont la figure & l'ufage font totalement
différens , ont fouvent les mêmes noms ,
on a cru faire plaifir au Public en lui donnant
une nomenclature de tous les mots
techniques avec leur explication , & on a
eu foin à chaque mot technique de renvoyer
à l'art auquel il appartient. Cette
nomenclature générale , qui manquoit abfolument
dans notre langue , étoit defirée
depuis très longtems ; elle ne pouvoit
mieux convenir qu'à la ſuite de ce dicNOVEMBRE.
1772. 143
tionnaire , puiſqu'en renvoyant à l'art
même qui en donne la deſcription , elle
fera éviter bien des erreurs dans lesquelles
on étoit tombé juſqu'à préſent.
Ce dictionnaire peut faire fuite à un
Dictionnaire raiſonné - univerſel des trois regnes
de l'Histoire Naturelle , qui s'imprime
actuellement des même format & mêmes
caracteres . Les deux premiers volumes
du regne végétal paroîtront inceſſamment .
Le Dictionnaire de Chymie par M. Macquer
, que l'on trouve auſſi chez le même
libraire , peut être regardé comme
une fuite & comme le complément de
l'hiſtoire de la Nature & des Arts , puisqu'il
en explique les agents fecrets , les
refforts & les principes. C'eſt dans cet ouvrage
que l'on trouvera l'analyſe de la
Nature , qui , dans le dictionnaire des
trois regnes , eſt préſentée telle qu'elle ſe
montre à nous , & , dans le Dictionnaire
des Arts & Métiers , telle que nous l'affujettiſſons
& façonnons pour nos beſoins
& pour nos plaiſirs.
Conditions de la Souſcription.
Cet ouvrage , dont les premiers volumes
font imprimés , formera cinq volumes
in 8°.
144 MERCURE DE FRANCE.
Les perſonnes qui deſireront s'asfurer
d'un exemplaire payeront en
fouſcrivant. 5 liv.
En retirant l'exemplaire complet
en feuilles à la fin de cette année , 15
Total. 20 liv.
La ſouſcription n'aura lieu quejusqu'au
jour que l'ouvrage paroîtra ,
paffé lequel tems , ceux qui n'auront
pas foufcrit payeront l'ouvrage complet
en feuilles.
pler
:
24 liv.
Méthode pour étudier l'Histoire , avec un
catalogue des principaux Hiſtoriens ,
accompagné de remarques ſur la bonté
de leurs ouvrages , & fur le choix des
meilleures éditions ; par M. l'Abbé
Lenglet du Freſnoy. Nouvelle édition ,
revue , corrigée & conſidérablemenit
augmentée , par M. Drouet , bibliothécaire
de MM. les Avocats. A Paris ,
chez Debure pere , & N. M. Tilliard ,
libraires , quai des Auguſtins. Quinze
volumes in - 12 . du prix de 48 livres ,
reliés. On vendra ſéparément les neuf
premiers volumes , qui contiennent les
inſtructions ſur l'histoire , 27 liv. rel.
Les différentes éditions qu'on a faites
de
NOVEMBRE. 1772. 145
:
de cet ouvrage de l'Abbé Lenglet ; les
traductions que les Allemands , les Italiens
& les Anglois ſe ſont empreſſés d'en
donner en leur langue , prouvent fuffiſamment
l'eſtime dont il eſt en poſſeſſion.
On l'a toujours regardé comme un des
meilleurs livres élémentaires ſur l'hiſtoire
: on peut même dire que c'eſt le ſeul
qui ait l'avantage de préſenter , d'une maniere
inſtructive , toutes les parties de
l'hiſtoire dans l'ordre où elles doivent
être étudiées , en indiquant les auteurs
qui les ont traitées , & qui en ont éclairci
les difficultés avec plus ou moins de fuccès.
Le catalogue qui accompagne l'ouvrage
fait connoître plus en détail les auteurs
qui ont écrit ſur l'hiſtoire , & fur
toutes les parties qui y ont rapport. Si ce
n'eſt point un catalogue univerſel , dont
le détail ſeroit immenſe , c'eſt encore
moins le catalogue d'une bibliotheque
dreſſée ſuivant les vues d'un particulier ,
qui pourait être très abondante ſur certains
objets , & très-peu fournie ſur d'autres
; c'eſt véritablement un catalogue de
choix , qui indique les principaux livres ;
mais qui ne peut manquer d'être conſidérable
, puiſqu'il embraſſe l'hiſtoire univerſelle
& toutes ſes dépendances.
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Le ſuccès qu'ont eu les éditions qu'on a
déjà données de cet ouvrage , & la réputation
dont iljouit encore , & qui le fait
rechercher comme un livre vraiment utile
, ont fait naître l'idée d'en entreprendre
une nouvelle édition , dans laquelle , en
refondant le ſupplément dans le corps de
l'ouvrage , on s'eſt propoſé de corriger
tout ce qui ſe trouveroit d'inexact , &
d'ajouter ce qui pourroit contribuer à le
rendre plus complet & plus intéreſſant.
Les obſervations générales ſur l'hiſtoire
, répandues dans la Méthode & dans le
Supplément , ont été réunies de ſuite. Elles
compoſent la premiere partie , & forment
un traité dogmatique , dans lequel on établit
la certitude de l'hiſtoire , & l'on poſe
les regles de critique qui ſervent àdiſtinguer
les faits faux des véritables.
Ce qui regarde l'hiſtoire ancienne a été
revu & conféré ſur le manufcrit d'un
homme célebre , dont l'Abbé Lenglet s'eſt,
en grande partie , approprié l'ouvrage , &
à qui on l'a reftitué , comme il étoit juſte,
On aplacé les canons chronologiques à la
fuite de cette partie : ils en font une dépendance
néceſſaire.
L'hiſtoire moderne , traitée avec beaucoup
moins d'exactitude , a été corrigée
NOVEMBRE. 1772. 147
fur les meilleurs auteurs , & conduite jusqu'à
nos jours. On n'aura pas de peine à
s'appercevoir que cette partie a été confidérablement
augmentée , & qu'on n'a
point négligé d'indiquer tous les bons auteurs
qui ont écrit ſur l'hiſtoire moderne,
à meſure que l'occaſion s'eſt préſentée de
faire connoître leurs ouvrages .
Le Catalogue des principaux Hiſtoriens ,
corrigé en une infinité d'articles , &dispoſé
dans un ordre plus exact , eſt augmenté
de tous les livres qui , depuis quarante
ans , ont été donnés ſur l'hiſtoire &
fur les matieres hiſtoriques. Dans les jugemens
qui accompagnent la notice de
ces derniers , on s'eſt abſtenu de toute perfonnalité.
Ordinairement on ſe contente
d'indiquer en peu de mots le principal
objet de l'ouvrage , ſuivant ce qu'en ont
dit les Journaliſtes les plus éclairés . Ce
catalogue n'ayant rien omis d'eſſentiel ,
devient une bibliotheque hiſtorique , la
plus complette , la plus étendue même qui
ait encore été donnée. C'eſt unſupplément
néceſſaire à la bibliotheque historique de
Struvius , dont la derniere édition , augmentée
par Buder , eſt déjà ancienne.
Deux articles intéreſſans , qui man
quoient au catalogue , ont été ajoutés dans
:
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
cette nouvelle édition : l'un concerne
l'Histoire des Sciences & des Arts ; l'autre
regarde l'Histoire littéraire. Une troiſieme
addition conſidérable , eſt le détail de tous
les morceaux contenus dans les trentecinq
volumes qui compoſent l'Histoire
& les Mémoires de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres. On a penſé que ce
détail ne feroit pas moins bien reçu , que
celui que l'Abbé Lenglet avoit donné
des collections de Grævius , de Gronovius
, &c.
La Table générale & raisonnée des Auteurs
& des Matieres indiqués dans le catalogue
, en forme ſeule le ſixieme volume.
C'eſt une vraie bibliographie hiſtorique
, diſpoſée dans l'ordre alphabétique.
On n'a pas craint de lui donner l'étendue
dont elle étoit fufceptible, parce qu'on
l'a regardée comme la partie la plus intéreſſante
du catalogue ; celle qui pouvoit
être d'un plus grand fecours aux gens de
lettres , à ceux ſurtout qui conſacrent
leurs travaux à enrichir la littérature de
leurs productions.
Dans le grand nombre de perſonnes qui
font de l'hiſtoire l'objet de leurs études ,
il en eſt , ſans doute , pluſieurs qui , contentes
des inſtructions ſur l'hiſtoire qui
NOVEMBRE. 1772. 149
compoſent les neuf premiers volumes ,
&de la notice qu'on donne des meilleurs
auteurs , dans le cours de ces inſtructions,
&dans le petit catalogue qui les termine,
fe trouveroient furchargées qu'on les obligeât
d'acheter les quinze volumes , qui
forment la totalité de l'ouvrage. C'eſt en
faveur de ces perfonnes ,& pour leur donner
les facilités de s'inftruire à moins de
frais , que l'on donne à part les neuf premiers
volumes . Quelqu'intéreſſant que
puiſſe être ce catalogue, on fent qu'iln'eſt
abſolument néceſſaire , qu'aux perſonnes
que des études profondes ou un goût particulier
pour la bibliographie , met dans
la néceſſité de connoître un très - grand
nombre de livres .
On trouve chez les mêmes libraires ,
trois autres ouvrages de l'Abbé Lenglet ,
dont on ne peut ſe paſſer , quand on veut
faire des progrès réels dans l'étude de
l'hiſtoire.
La premiere eſt ſa Méthode pour étudier
la Géographie , dont la derniere édition ,
en dix volumes in- 12. a paru en 1768.
Cette géographie eſt la plus complette
qu'on ait encore donnée en France. Indépendamment
de la deſcription des pays ,
elle contient une géographie ancienne ,
K 3
150
MERCURE DE FRANCE .
comparée avec la moderne; un diſcours
intéreſſant ſur l'étude de la géographie ;
un catalogue des principaux ouvrages fur
la géographie & les voyages , & un autre
catalogue fort étendu de toutes les bonnes
cartes .
Les deux autres ſont ſes Tables & ſes
Tablettes chronologiques de l'Histoire universelle
, qui ont été ſuffisamment annoncées
dans le public , & qui font eſtimées.
Les premieres , amenées juſqu'à l'année
1770 , forment deux grands tableaux
chronologiques , qu'on doit toujours avoir
ſous les yeux , quand on étudie
l'hiſtoire. Les Tablettes chronologiques ,
dont la derniere édition en deux volumes
in 80. a paru en 1763 , renferment des
inſtructions étendues ſur l'étude de la
chronologie ; différens canons néceſſaires
pour fixer les dates anciennes & modernes
; une ſuite chronologique des événemens
remarquables , & les fuites de tous
les Souverains. C'eſt en petit , pour l'histoire
univerſelle , ce qu'eſt l'Art de vérifier
les Dates , pour l'hiſtoire moderne.
La méthode pour étudier lagéographie,
dix volumes in- 12 . rel. ſe vend 30 liv.
Les tables chronologiques quatre feuilles
gravées en taille douce , 6 liv.
NOVEMBRE. 1772. 151
Les tablettes chronologiques , deux volumes
in 8o. reliés , 13 liv. 4 fols.
Principes de l'hiſtoire pour l'éducation
de la jeuneſſe , ſix volumes in - 12.15 1.
Les Malheurs de l'Inconstance , ou Lettres
de la Marquiſe de Syrcé & du Comte
de Mirbelle , par l'auteur des Sacrifices
de l'Amour , paroîtront chez Delalain dans
le courant du mois de Novembre.
VERS de M. de Voltaire , adreſſes au
Roi de Suede.
JEUNZ EUNZ & digne héritier du grand nom de Guſtave !
Sauveur d'un peuplc libre , & Roi d'un peuple brave ,
Tu viens d'exécuter tout ce qu'on a prévu ;
Guſtave a triomphe ſitôt qu'il a paru.
On t'admire aujourd'hui , cher Prince , autant qu'on t'aime,
Tu viens de reſaiſir les droits du diademe.
Et quels font en effet ſes véritables droits ?
De faire des heureux en protégeant les loix ,
De rendre à ſon pays cette gloire paſſée
Que la difcorde obfcure à long-tems éclipſée ;
De ne plus diftinguer ni bonnets , ni chapeaux ,
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
:
Dans un trouble éternel infortunés rivaux ;
De couvrir de lauriers ces têtes égarées
Qu'à leurs diſſenſions la haine avoit livrées ,
Et de les réunir ſous un Roi généreux.
Un état diviſe fut toujours malheureux ;
De ſa liberté vaine il vante le preſtige ;
Dans fon illuſion ſa mifere l'afflige ;
Sans forces , fans projets pour la gloire entrepris ,
De l'Europe étonnée il devient le mépris.
:
Qu'un Roi ferme & prudent prenne en ſes mains les rênes ,
Le peuple avec plaiſir reçoit ſes douces chaînes ;
Tout change , tout renaît , tout s'anime à ſa voix.
On marche alors fans crainte aux pénibles exploits.
1
ACADÉMIES.
1
De Villefranche .
MARDI
ARDI 25 du mois d'Août , l'Académie
de Villefranche a tenu ſa ſéance
publique ; le Panégyrique de S. Louis fut
prononcé le matin , par l'Abbé Deſſertine
, Chantre , Chanoine du Chapitre.
M. Peſant , Directeur , a ouvert la
NOVEMBRE. 1772. 153
féance par des réflexions ſur l'utilité des
Académies , qui dans les Provinces éloignées
de la capitale , fiege principal de
la République des Lettres , en ſont comme
les colonies ; répandent inſenſiblement
dans toute une Nation les ſciences,
les arts , la 'politeſſe & le bon goût ; détruiſent
les préjugés , excitent l'émulation
& fervent à développer des talens ,
qui ſans elles ſeroient demeurés enfouis.
M. Briſſon , Inſpecteur du commerce
de la Généralité , a lu un Mémoire intéreſſant
qu'il a ſimplement annoncé ,
comme un eſſai ſur l'éloge de J. B. Colbert
, Miniſtre d'Etat , & Contrôleur Genéral
des Finances , ſous Louis XIV.
Après avoir tracé un tableau de la ſituation
des peuples , au moment de l'entrée
de Colbert dans le miniſtere , l'Auteur a
rappelé ce que ce grand homme fit de
plus important pour le rétabliſſement , la
conſervation , ou le progrès des ſciences,
des arts , du commerce , des manufactures
& de la Marine; il a tâché de remonter
aux principes que ſuivit Colbert ,
d'en exprimer les effets , d'en calculer les
réſultats ; il a fait admirer ce Miniftre , il
l'a fait aimer.
M. Deſſertine , ancien Avocat du Roi,
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
a lû un Diſcours , dont le ſujet eſt l'influence
des femmes fur les moeurs des
peuples. L'Auteur , pour ne point s'égarer
dans le labyrinte d'une vaine métaphiſique
, ouvre les faſtes de l'Hiſtoire , &
parcourt les annales des Nations. Il paroît
réſulter de ſes recherches hiſtoriques &
philoſophiques , que les femmes influent
fur les moeurs à raiſon du climat & du
gouvernement. M. Deſſertine a fini ſon
Diſcours par inviter les femmes à ne
jamais employer qu'au profit de la vertu ,
l'aſcendant que les graces & la beauté
leur donnent ſur les hommes.
La ſéance a été terminée par une Ode
addreſſée à M. l'Evêque de Châlons , &
par une Fable que lut M. l'Abbé Dereche
, Archidiacre de l'Académie de Châlons
ſur Saône .
SPECTACLES.
/
OPERA.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
le Mardi 27 Octobre , la repriſe des
Fragmens compoſés des Actes de Pigmalion,
de Tyrté , & du Devin du Village .
NOVEMBRE. 1772. 155
r
Ces Fragmens font bien remis. Mile
Dervieux a fait plaiſir dans la repréſentation
de la Statue animée , par le double
talent qu'elle a du chant & de la danſe.
M. Muguet la joué le rôle de Pygmalion ,
& Mile Durancy celui de la femme jalouſe.
Les rôles de l'Acte de Tyrté ont été
bien remplis par M. Gelin & Mile Duplant.
M. Gardel , Mlle Heinel , Mlle
Aſſelin , ont danſé dans le divertiſſement,
& ont reçu des applaudiſſemens malheureuſement
interrompus par l'accident qui
a empêché Mlle Heinel de continuer ſon
pas. Mais on eſpere qu'il n'aura point de
fuite.
La muſique ſi naïve , ſi intéreſſante du
Devin du Village , fait un plaiſir toujours
nouveau. Elle eſt parfaitement rendue
par M. le Gros , qui met beaucoup d'ame
& de goût dans le rôle de Colin , par
Mile Durancy , qui joue & chante à
merveille le rôle de Colette , & par M.
Gelin , qui a très bien ſaiſi l'eſprit du rôle
du Devin. Les danſes de ce divertiſſement
font très agréables : on ne peut
trop applaudir Mlle Guimard , M. Gardel
, Mile Afſſelin , ſi ſupérieurs dans
leur art. Il faut auſſi encourager le talent
1
156 MERCURE DE FRANCE.
& les progrès de Mlle Hidou , de Mile
Compain , &c .
L
:
COMÉDIE FRANÇOIS E.
ES Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné le Samedi 17 Octobre ,
la premiere repréſentation de la repriſe,
de Manlius Capitolinus , Tragédie de la
Foſſe. Ce Drame fut joué pour la premiere
fois le 18 Janvier 1698 , & eut
alors beaucoup de fuccès ; on le reprend
encore quelquefois , il fait toujours plaifir.
Le ſujet eſt imité de la conjuration
de Veniſe , de S. Réal. Il eſt traité &
conduit avec beaucoup d'art ; les caracteres
en font bien deſſinés , fur-tout celuideManlius
, qui eſt noble, grand, fier, généreux.
Ilmanque à cette tragédie le charme
du ſtile , & plus d'intérêt. Le ſpectateur
s'attache involontairement au chef de la
conjuration , parce que c'eſt le perſonnage
qui eſt ſur le premier plan , & c'eft
celui qui eſt trahi , offenſé , & puni. Au
refte cette Tragédie eſt un ouvrage trèsdiftingué.
La Foſſe eût été bien étonné
lui - même , de la maniere dont Manlius
NOVEMBRE. 1772. 157
eſt joué par M. le Kain ; il eût admiré
dans ce rôle des beautés tragiques qu'il
n'avoit pas ſoupçonnées , il eût frémi
avec tous les ſpectateurs du filence terrible
de Manlius , qui approche de fon ami,
pour le convaincre de trahifon ou d'imprudence.
Quel Acteur ! comme ſes attitudes
, ſes geſtes , ſes regards , fon viſage,
ſes tons , ſa voix font expreffifs , font
éloquents ! Il a été auſſi très bien ſecondé
par M. Molé , par M. Brizart , par Madame
Veftris , par M. Dauberval.
3
A Madame VESTRIS , jouant le rôle de
Thuſſenelde dans la tragédie des Chérusques.
QUE UE cet habit guerrier ſied bien à ta figure ;
Ett - ce l'Amour , eſt ce Mars qui t'attend ?
Je vois Pallas fous ton armure ?
Mais tu feras Vénus en la quittant.
A Madame VESTRIS , jouant le rôle
d'Amenaïde .
D
E Tancrede amoureux la mort eſt le ſeul prix.
Tout le monde le plaint d'un fort aufli rigide ;
158 MERCURE DE FRANCE
Sans doute il eſt affreux ; mais en voyant Veſtris
Chacun voudrait mourir pleuré d'Amenaïde.
Par M. le Chevalier de B.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE
DÉBUT.
E Mercredi 21 Octobre , M. Narbonne
, âgé de vingt un ans & demi ,
Eleve de M. Trial Comédien du Roi , a
débuté dans le rôlé de Silvain ; il a joué le
même rôle le dimanche ſuivant , & le
mercredi 28 , il a joué le rôle de Werſtern
ou du Chaſſeur , dans Tom- Jones. Cet acteur
eſt excellent muſicien , ayant exercé la
muſique dès ſa plus tendre enfance. Ila
chanté fort jeune le rôle de Colin , dans
le Devin du Village à l'Opéra. Mais il
n'avoit pas encore paru dans le genre des
Comédies en muſique , & il a débuté par
le plus fort rôle qui ſoit peut - être dans
les nouveaux intermedes. Graces aux
foins & aux bons avis de M. Trial , qui
a lui même beaucoup de talent , avec
tout le zêle poſſible pour ſon état, M.
Narbonne a pu entreprendre ce qu'il n'auNOVEMBRE.
1772. 159
7
roit point ofé ſans un guide expérimenté
; il a joué Silvain avec feu , il a
rendu ce rôle pathétique avec ſenſibilité
; & il a mis beaucoup de vivacité
dans le rôle du Chaſſeur de Tom Jones
Le public efpere beaucoup de fon
jeune talent , & lui a prodigué ſes applaudiſſemens.
Cet Acteur a déjà eu pluſieurs
voix ; mais l'âge paroît enfin lui donner
un concordant , genre de voix très précieux
, parce qu'il participe des fons graves
de la baſſe- taille , & des ſons élevés
de la taille. Son organe eſt flatteur , étendu
& ſenſible. Nous l'invitons à ne jamais
forcer , parce que le cri n'eſt pas un ton ;
& d'ailleurs quand on eſt bien partagé par
la nature , il ne faut pas la contraindre .
ERNELINDE ,
Opéra donné à Bruxelles.
Les Entrepreneurs du fpectacle de Bruxelles
ſe firent un devoir & un honneur
de célébrer le jour de Ste Théreſe , fête
de l'Impératrice Reine de Hongrie , par
quelque ouvrage dont la célébrité répondît
à leur zêle. Ils choiſirent l'Opéra d'Ernelinde
, de M. Philidor , Drame qu'il
fuffit de nommer , pour rappeler le ſtile
/
160 MERCURE DE FRANCE .
énergique de la muſique. Cet Opéra fut
mis avec magnificence en douze jours ,
au théâtre. M Wifthumne , Muſicien célebre
par ſon exécution brillante , & par
ſes compoſitions ſavantes , s'étoit chargé
de tout l'enſemble muſical. Rien ne fut
négligé , le ſuccès ne démentit pas l'attente
du public & le mérite de cet Opéra
François. La muſique a été entendue avec
tranſport. L'Orcheſtre , qui jouit de la réputation
la plus décidée & la mieux méritée
, l'a rendue avec beaucoup d'intelli
gence , de goût & de préciſion , fans rien
v ajouter ni ôter dans une exécution ſage&
fidele. Les repréſentations ſe ſoutiennent
&ſe continuent avec le plus grand ſuccès ;
& M. Philidor a été invité d'aller jouit
Jui - même des applaudiſſemens donnés à
fon Opéra. C'eſt une Anecdote qui prou
ve qu'on peut faire de bonne muſique fur
des paroles Françoiſes, & que les Etrangers
ſavent la diftinguer , l'apprécier & y
applaudir. C'eſt auſſi une raiſon d'encourager
un Artiſte célebre , dont le génie
fécond peut relever l'honneur de la muſique
Françoiſe , ou de la muſique faite fur
des paroles françoiſes. On fait que les
ouvrages de M. Gretry & de nos autres
habiles Compoſiteurs , font pareillement
accueillis
NOVEMBRE. 1772. 161.
accueillis & admirés par les Etrangers.
qui ne connoiſſent qu'un genre , celui de
la bonne muſique.
ARTS.
PEINTURE.
Peinture de la coupole de la chapelle de
Saint Grégoire de l'Hôtel Royal des
Invalides.
L'EGLISE de l'Hôtel Royal des Invalides
a été décorée des peintures des plus célebres
artiſtes de notre Ecole. Les ſujets de
ces peintures ont été gravés & expliqués
dans la Description historique de l'Hôtel
Royal des Invalides , publiée en un volume
in - folio en 1735 , & réimprimée en
1756. Lorſqu'on donnera une nouvelle
édition de ce volume , on ne manquera
pas d'y ajouter la deſcription hiſtorique des
nouveaux tableaux dont la chapelle de
Saint Grégoire vient d'être décorée. Cette
chapelle , qui eſt la premiere du côté de
l'évangile , entre le ſanctuaire & la chapelle
de la Vierge , avoit été d'abord confiée
à Perſon pour y peindre les principaux
L
162 MERCURE DE FRANCE .
traits de la vie de Saint Grégoire. Cet
artiſte fit de vains efforts pour répondre
aux eſpérances que l'on avoit conçues de
lui. Lorſque ſes peinturesfurent achevées ,
il y eut ordre pour tout effacer , fans méme
que l'artiſte en fût prévenu;& unſoir que
Perſon vint , avec un de ſes amis , revoir
ſon ouvrage , il ne vit pas toutes les murailles
blanchies ſans une émotion trèsvive
, & qui faillit lui donner le coup
de mort. Louis XIV , inſtruit de cette
circonſtance , ne conſulta que la bonté de
fon coeur. Ce Prince , attentif à récompenſer
les efforts mêmes infructueux qu'on
avoit faits pour lui plaire , gratifia Perfon
de la place de Directeur de l'Académie
Royale de Peinture à Rome. Michel
Corneille avoit été choisi pour lui fuccéder
dans la décoration de la chapelle de
Saint Grégoire . Cet artiſte ne manquoit
pas de génie , ſes penſées avoient de la
nobleſſe , & il poſſédoit fupérieurement
l'intelligence du clair - obfcur ; mais il
étoit peu au fait des travaux de la peinture
à freſque , & fes tableaux , exécutés
dans ce genre , ont été dégradés en peu
de tems. Carle Vanloo , dont le pinceau
enchanteur favoit répandre de la grace &
de la nobleſſe ſur tous les ſujets qu'il traiNOVEMBRE.
1772. 163
toit , étoit bien capable de nous dédommager
de la perte de ces peintures , & de
répondre à la confiance du Miniſtre qui
l'avoit chargé de décorer de nouveau cette
chapelle. On voit de lui différentes esquiſſes
qu'il avoit préparées à cet effet.
Celle qu'il ſe propoſoit d'exécuter ont
été expoſées au ſalon du Louvre en 1763 .
Ces eſquiſſes , que l'Impératrice de Ruffie
a acquiſes pour ſervir d'étude à fon Académie
de Peinture , ont été gravées par les
plus habiles artiſtes François . Ces gravures
forment une fuite de ſept eſtampes. Elles
nous rappelentbien agréablement des compofitions
qui auroient élevé Vanloo au niveau
des plus grands maîtres de l'Ecole
Françoiſe , ſi la mortne l'eût pas furpris au
milieu des études qu'il avoit déjà faites
pour ce grand ouvrage. Ces compoſitions
méritent d'autant plus d'être recuillies ,
qu'elles font abſolument différentes de
celles que M. Doyen , éleve de ſon propre
génie ,& de Vanloo vient d'exécuter
dans cette même chapelle. Il ſemble
même que M. Doyen , en choiſiſſant des
ſcenes qui n'avoient point été traitées par
Vanloo , ait voulu éviter tout objet de
comparaiſon avec un maître qu'il n'a
amais ceſſé d'aimer & d'eſtimer. Nous
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
aurions pu rendre compte plutôt de ces
nouvelles peintures expoſées aux yeux du
public depuis le mois de Juin dernier ;
mais nous avons voulu auparavant attendre
le jugement des artiſtes & des amateurs
éclairés , de ceux fur - tout qui font
inſtruits des travaux & des études nécesfaires
pour ces fortes d'ouvrages , & des
fatigues qui les accompagnent. Leur jugement
, pour cette raifon , ne peut être que
très favorable. Ils applaudiront à cet enthouſiaſme
du talent qui a élevé l'artiſte
au deſſus des petites idées du vulgaire des
peintres , & lui a fait concevoir ſon ſujet
en poëte dramatique.
La premiere ſcene , ou le premier tableau
, nous repréſente Saint Grégoire
retiré ſous la voûte d'un rocher , près la
forêt de Viterbe , & tenant une tête de
mort fur laquelle il méditoit. Une colombe
plane dans l'air & indique la
retraite du Saint au clergé & aux principaux
citoyens de la ville de Rome. Cette
colombe forme ici un épiſode d'autant
plus heureux , qu'elle peut être regardée
comme un ſymbole du Saint Eſprit qui
avoit inſpiré au clergé & au peuple Romain
le deſſein de choiſir Grégoire pour
remplir la chaire de Saint Pierre. Le beau
NOVEMBRE. 1772. 165
caractere de tête du Saint , ſa ſurpriſe de
ſe voir découvert , & le mouvement expreffif
de ſon attitude , attirent les premiers
regards du ſpectateur , qui prend
enſuite plaiſir à détailler les plantes , les
eaux , les arbres , les rochers , & tous les
acceſſoirs dont l'artiſte a enrichi ce lieu
folitaire.
Le clergé de Rome fait une proceffion
générale pour demander au Tout-Puiſſant
la ceſſation de la peſte qui affligeoit la
ville. Grégoire , à la tête de cette procesſion,
adreſſe au ciel ſes voeux , qui font
exaucés. Déjà un ange de paix paroît audeſſus
du Mole d'Adrien , appellé depuis
le Mont Saint Ange , & chaſſe devant lui
le fléau redoutable. C'eſt le ſujetdu ſecond
tableau , qui produit l'intérêt le plus pathétique
, par le choix qu'a fait l'artiſte de
préſenter , fur le devant de la ſcene , de
triſtes victimes de la peſte , & de placer
la proceſſion ſur un plan plus éloigné. On
applaudira M. Doyen d'avoir pris ce parti
qui lui donnoit les moyens de déployer
tous les refforts de fon art ſur le commun
des ſpectateurs , toujours plus frappés de
ce qui peut cauſer leur deſtruction que de
ce qui doit leur procurer la ſanté , &
chez qui le phyſique a toujours plus d'ac-
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
tion que le moral. Quel effet d'ailleurs
auroit pu produire une proceſſion qui ,
étant néceſſairement réſerrée par la grande
proportion des figures& par le ſite même
du tableau , qui eſt en hauteur , n'auroit
point répondu à la pompe & à la magnificence
que pouvoit s'en former le ſpectateur
! Mais , en mettant cette proceffion
dans éloignement , il y avoit une difficulté
à furmonter; il falloit éviter de faire
voir le Saint en face à cauſe du peu d'intérêt
que fa figure , vue dans l'éloignement
, auroient produit , fur-tout après la
ſcene effrayante qui ſe paſſe ſur le devant
du tableau ; & c'eſt ce que l'artiſte a
fagement fait en donnant à cette figure
un mouvement compoſé qui cache la tête
du Saint & laiffe , par un trait de génie ,
à l'imagination du ſpectateur , le ſoin de
ſe repréſenter quelle pouvoit être alors
la fituation de ce Pontife tendre & compatiffant
aux maux de fes freres.
L'hiſtorien de la vie de Saint Grégoire
nous le repréſente , lors du fiége de Rome
en 595 , par Agiluphe , Roi des Lombards
, affrontant les plus grands dangers
pour porter des fecours aux affiégés blesfés.
On voit , dans ce troiſieme tableau ,
le Saint Pontife occupé à panfer lables
NOVEMBRE. 1772. 17
fure mortelle d'un officier général. Cet
officier a la tête panchée vers fon épouse ,
tombée évanouie à ſes côtés . Cette vue
le penetre. Ce n'eſt plus la vie qu'il regrette
, mais une épouſe ſi fidele & fi
ſenſible. Le ſpectateur partage cette ſituation
, que l'artiſte lui a rendu préſente par
l'art avec lequel il a ſu animer ſa compo .
ſition , & exprimer , ſur le viſage de
lofficier & dans toute ſon attitude , le
plus tendre ſentiment de l'amour conjugal
. Grégoire , qui panſe la plaie de l'officier
au milieu du tumulte des armes &
des feux de la place , annonce , par un
air ferein & par une tranquillité ſublime ,
le calme de fon ame, ſa confiance dans
la protection du Très- Haut ,& l'eſpérance
où il eſt de la guériſon de l'officier & du
falut de la ville affiégée. Cette ville eſt
repréſentée dans le loingtain. Les formes
variées des plans & des fortifications femblent
ajouter encore au mouvement répandu
dans ce tableau , dont le devant ne
pouvoit être mieux rempli que par le
bel exemple d'humanité , de généroſité ,
de devoir même envers les défenſeurs de
la patrie , que nous offre Saint Grégoire ,
&qui nous rappelle , avec tant d'intérêt ,
la vertu bienfaiſante qui aporté Louis XIV
à ériger l'Hôtel Royal des Invalides.
L4
168 MERCURE DE FRANCE .
Le Saint Pontife , couronnéde la thiare ,
paré de ſes habits pontificaux , & accompagné
des Cardinaux , eſt repréſenté dans
le tableau ſuivant , aſſis ſur le thrône pontifical
. Il reçoit le tribut d'hommage &
de reconnoiſſance de Recarede , Roi des
Gots d'Eſpagne , qui lui envoie un Ambasfadeur
pour le remercier des foins paternels
qu'il a pris pour convertir à la foi
les peuples d'Eſpagne. On remarque , à
côté de l'Ambaſſadeur , un jeune page qui
porte une caffette très - riche , & que l'on
peut ſuppoſer renfermer des pierres précieuſes.
L'artiſte n'ayant pu répandre ,
dans. cette compoſition fort ſimple , l'intérêt
du mouvement & de l'action , a
cherché à fixer l'oeil du ſpectateur par le
ftyle noble de l'architecture , le grand
goût de la décoration , la pompe & la
magnificence des habits pontificaux , la
richeſſe & l'élégance de l'habit eſpagnol ,
& par une ſage diftribution de lumiere
& une intelligence de clair obſcur qui
rendent , en quelque forte , ce tableau un
trophée d'ornemens & de couleurs.
Il eſt aſſez ordinaire aux hommes , dans
leur vieilleſſe , de former des projets d'édifices
& de conſtruction pour ſe diſtraire
de la penſée qu'ils vont eux - mêmes bien-
.
NOVEMBRE. 1772. 169
tôt finir. L'artiſte auroit- il voulu nous faire
faire cette réflexion , en nous repréſentant,
dans ce cinquieme tableau qui précede
immédiatement celui de la mort de StGrégoire
, ce Pontife occupé de la reconftruction
de l'égliſe de St Pierre ? Grégoire eſt
au milieu des ouvriers. L'architecte répond
aux objections que lui fait le Saint
Pere ſur un plan que tient un des piqueurs
qui , par reſpect , s'eſt mis à genoux. La
ſcene eſt éclairée par un ſoleil couchant.
C'eſt , en effet , le ſoir que l'on a coutume
d'aller voir les travaux & de viſiter
les ouvriers. Les yeux du ſpectateur font
agréablement fixés par le pittoreſque de
la compoſition , l'harmonie des lignes de
la perſpective , le charme & la vigueur
du coloris.
La mort de Saint Grégoire eſt le ſujet
du ſixieme tableau. Le Saint eſt expoſé
à la vue du peuple dans une chapelle
de Saint Pierre. Le corps du pontife ,
revêtu. des habits pontificaux , eſt placé
fur un lit de parade ; mais ce lit étant
vu en deſſous , on n'apperçoit que les
pieds du Saint. Il ſemble que l'artiſte
ait voulu éviter de nous montrer le ſilence
de la mort chez un homme qui
pendant ſa vie fut toujours en action. Le
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
peuple , accoûtumé à recevoir les plus
douces confolations de Grégoire , vient
encore implorer ſes reſtes inanimés. Une
mere lui préſente ſon fils mourant. Sa
vive confiance dans les vertus de cet
ami de Dieu , lui fait eſpérer la guérifon
qu'elle implore. Des anges annoncent au
peuple que fon eſpérance n'eſt point
vaine , & que ſon bienfaiteur va prendre
fa place au ciel ; ce qui lie cette derniere
ſcene avec celle qui eſt peinte dans l'endroit
le plus élevé de la coupole , & repréſente
l'apothéoſe de S. Grégoire.
,
Dans ce dernier tableau , que l'on nous
permette cette comparaiſon : le Saint
tel que la chrifalide , a quitté ſon enve.
loppe , & s'éleve dans la région célefte,
Les anges qui l'accompagnent arborent
les uns les attributs de fa dignité , d'autres
tiennent un rouleau où ſont tracés
des caracteres de muſique qui nous rappellent
que Grégoire régla le chant de
l'égliſe , appelé depuis Chant Grégorien ,
du nom de fon auteur. Toutes les figures,
tous les objets plafonnent avec ſuccès &
paroifſſent s'élever perpendiculairement.
Le manteau dont eſt couvert le perfonnage
principal , eſt développé ; il ſemble
lui prêter des aîles , & il étend la maffe
NOVEMBRE. 1772.171
d'une figure , qui , fans cette reſſource de
l'art , auroit pu paroître trop maigre.
On voit par la deſcription que nous
venons de donner des différentes ſcenes
qui compoſent ce poëme dramatique ſur
la vie de Saint Grégoire , que M. Doyen
a enviſagé ſon ſujet ſous le point-de- vue
du génie. Le ſpectateur qui aura luimême
quelques étincelles de ce génie qui
a animé l'artiſte , trouvera dans ces compoſitions
des penſées fortes & fublimes ,
mais qui par leur grandeur & leur nouveauté
pourront déplaire à quelques eſprits
froids & méthodiques. Tous les ſpectateurs
applaudiront du moins à l'art avec
lequel cet habile maître a ſu ſurmonter
les vices du local pour cadencer ſes groupes
, varier les formes pyramidales de ſes
tableaux , & aggrandir , en quelque forte ,
le lieu de la ſcene , en offrant au ſpectateur
des objets qui étendent la compofition.
Ils loueront l'exacte vérité que l'artiſte
a mise dans les plans ; & le parti ,
qu'il a pris , en ſuivant l'exemple des
plus grands artiſtes italiens , de s'écarter
du ſyſtême adopté par Boulogne , la
Foſſe , Coypel , Vanloo , qui n'ayant
point toujours égard à la place occupée
par le ſpectateur , lui préſentoient fou
172 MERCURE DE FRANCE.
vent des objets vus en deſſus , quoiqu'il
ne pût les voir qu'en deſſous.
Tous ces tableaux ſont exécutés à
l'huile. Les ſix premiers ont onze pieds
de large ſur ſeize de haut. Le plafond a
foixante pieds de circonférence fur fix
pieds de fleche. Ces peintutes vont être
confiées à la gravure , qui eſt le ſeul moyen
de faire paſſer à la poſtérite la plus reculée
le ſouvenir de nos monumens modernes .
L'eſtampe , en effet , quoi qu'une matiere
bien tendre & bien débile , devient , par
la facilité qu'il y a de la multiplier , &
par le ſoin que l'on prend pour la conſerver
, victorieuſe du bronze même &
de l'airain .
C'eſt M. Parizeau , deſſinateur exact
& précis , & très bon graveur , qui a été
chargé de ces gravures qu'il doit exécuter
fur les deſſins qu'il a faits d'après les
tableaux originaux. Ces deſſins ont été
préſentés par MM. Doyen & Parizeau au
Roi étant à Choiſi. Sa Majeſté a bien
voulu honorer de ſon approbation encourageante
les compoſitions de M.
Doyen , & accepter la dédicace des gravures.
NOVEMBRE. 1772. 173
GRAVURES.
I.
Annete à l'âge de quinze ans , & Annete
à l'âge de vingt ans , deux eſtampes
en pendans , d'environ neuf pouces de
large fur huit de haut , gravées par F.
Godefroy , d'après les tableaux originaux
de M. Fragonard , Peintre du
Roi. A Paris , chez le Graveur , rue
des Francs - Bourgeois. Saint Michel ,
vis - à - vis la rue de Vaugirard. Prix
24 fols chaque eſtampe.
L fond de chacune de ces eſtampes
nous repréſente un payſage. Dans la premiere
, Annete , jolie bergere , qui n'a que
quinze ans , paroît moins occupée de la
garde de ſes moutons que d'un jeune
berger qu'elle voit accourir de loin. Dans
la ſeconde eſtampe Annete a ce berger à
côté d'elle , & un petit enfant ſur ſes
genoux. Ces eſtampes paroiſſent avoir été
gravées d'après des tableaux peints chaudement.
La gravure , qui eſt d'une taille
fine & ferrée , eſt très colorée.
174 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Zémire & Azor , eſtampe d'environ quinze
pouces de haut fur douze de large ,
gravée par Ingouf le jeune , d'après le
tableau peint à gouache par Ingouf
l'aîné. A Paris chez Elluin , graveur ,
rue des Noyers , maiſon de M. Surugue
, la premiere porte- cochere à droite
en entrant par la rue S. Jacques.
On ſe rappellera , en voyant cette estampe
, une des ſcenes les plus intéreſſantes
de la Comédie - Ballet de Zémire &
Azor , repréſentée au mois de Décembre
1771 fur le Théâtre de la Comédie Italienne.
La gravure en eſt exécutée avec
ſoin.
III.
Groupes d'Anges & Leda , deux eſtampes
gravées dans la maniere du deſſin au
crayon rouge ; par Demarteau , graveur
& Penſionnaire du roi. A Paris , chez
Demarteau , rue de la Pelleterie. Prix
quinze fols chaque eſtampe.
Ces deux eſtampes ſont gravées d'après
les deſſins de François Boucher , qu'auNOVEMBRE.
1772. 175
!
!
cun'graveur n'a jamais mieux rendus que
M. Demarteau , dans le genre de gravure
qu'il a perfectionné. Ces nouvelles eftam
pes forment les numéros 344 & 345 de
l'oeuvre de cet artiſte.
IV.
Vertumne & Pomone , & Les Amusemens
de la Campagne , deux eſtampes d'environ
quatorze pouces de haut fur
onze de large , gravées dans la maniere
du deſſin au crayon rouge ; par L. Bonnet
, graveur , demeurant à Paris , rue
Galande , place Maubert. Prix : liv. 4
fols chaque eſtampe.
Ces deux eftampes font pendant. Les
compoſitions qu'elles préſentent font
renfermées dans des ovales. Ces compofitions
font agréables , & offrent pluſieurs
acceſſoires que le graveur a exécutés avec
foin. Les Amuſemens de la campagne
font traités dans le coſtume Ruſſe , coſtume
que M. le Prince nous a rendu familier
par pluſieurs autres compoſitions pareilles.
On diſtribue chez le même Graveur
une étude d'animaux , gravée d'après un
176 MERCURE DE FRANCE.
deſſin de M. Loutherbourg , peintre du
roi , & une académie d'homme d'après
Carle Vanloo ; c'eſt la dix - septieme figure
gravée par M. Bonnet. Prix une livre
la premiere eſtampe , & quinze fols
la feconde.
V.
Portrait de Mic. F. Sedaine , né à Paris ,
ſecrétaire perpetuel de l'académie
royale d'architecture. A Paris , chez
Bligny , Cour du Manege , aux Tuileries.
Ce portrait eſt de format in- 80 ; il eſt
vu des trois quarts , & renfermé dans un
médaillon . Il a été gravé avec intelligence
par P. C. Leveque , d'après celui
peint par J. L. David. Il ſera très - bien
placé à la tête des Comédies & Intermedes
de M. Sedaine.
V I.
Les Femmes laborieuses , vuc de Rome ,
efſtampe de 12 pouces de haut fur 17
de large ; le tableau peint par Salvator
Rofe , & gravée d'après , par Mde
Maugein. Prix , 2 liv. 8 fols.
Cette eſtampe repréſente un riche payfage,
NOVEMBRE. 1772. 177.
i
fage ; à droite ſont de ſuperbes ruines ,
éloignées par un grouppe d'arbres diſtribués
de maniere qu'on apperçoit entre
eux le Ciel & un lointain à perte de vue,
ce qui fait un effet très piquant : les côtés
font terminés par de grands arbres ; derriere
, à gauche , eſt une cascade qui forme
un ruiſſeau , dont les eaux arroſent cette
campagne ; les bords font occupés par des
femmes qui lavent, par d'autres qui portent
des corbeilles de linge & par un pêcheur
en repos ; une terraſſe ſur le devant
acheve le tableau .
MUSIQUE.
I.
Nouvelle méthode pour apprendre à jouer
du violon , & à lire la musique , enrichie
de pluſieurs eſtampes en tailledouce
, dédiée à M. Gaviniez , par M.
Labadens ; prix 12 livres , gravée par
Gerardin . Se vend à Paris aux adreſſes
ordinaires de Muſique ; & à Toulouſe,
chez l'auteur , rue du Poids de l'Huile,
& chez Brunet & Deſprez , marchands
de muſique.
CETETTTE Méthode eſt faite avecbeaucoup
d'intelligence , d'art & de préciſion , &
M
178 MERCURE DE FRANCE .
mérite d'être diſtinguée. Elle est très- utile
pour ceux qui veulent apprendre les bons
principes de la muſique & le jeu du violon.
C'eſt le talent éclairé par l'expérience
qui offre un guide sûr aux amateurs .
II.
Six Sonates à violon ſeul & baffe ,
compoſées par Frédérich Muller, muficiende
la chambre de S. A. R. le prince
Henri de Prufſe , frere du Roi ; prix 6 liv.
A Paris , au bureau d'abonnement mufical
, cour de l'ancien Grand Cerf, rues
Saint Denis & des Deux - Portes Saint
Sauveur ; & aux adreſſes ordinaires de
muſique. A Lyon , chez Caſtaud , libraire
, place de la Comédie.
GÉOGRAPHIE.
Carte générale de la Pologne démembrée
dreſſée par M. Brion de la Tour , ingénieur
- géographe du roi , & maître
de géographie & d'hiſtoire. A Paris ,
chez l'auteur , rue de Sorbonne , maifon
de M. Ride , & chez Deſnos ,
ingénieur- géographe & libraire , rue S.
[ NOVEMBRE. 1772. 179
Jacques , & Vignon , rue Dauphine,
vis à- vis celle d'Anjou
Cette carte eſt de format grand in- 4º;
elle eft exécutée avec ſoin. L'auteur dit,
dans une note , que l'on conjecture que
la guerre , la peſte & les émigrations, du
rant les derniers troubles de la Pologne ,
lui ont enlevé près de la quinzieme partie
de ſes habitans , dont le nombre montoit
à fix millions.
Lorsque Madame la Comteffe de Provence
, arrivant en France , paſſa par Lyon ,
l'éloquent Archevêque de cette ville lui fit
un compliment trop peu connu , &que l'on
nous faura gré de conferver ici , parce qu'il
renferme des faits curieux babilement rappellés
, heureusement exprimés , & qu'il eft
un modele précieux dans ce genre délicat
d'orner la vérité .
MADAME ,
Il n'eſt point d'événemens plus intéreſſans pour
la France , que ceux qui font destinés à donner
au Trône de nouveaux appuis , & à perpétuer le
fceptre dans la main de ſes Maîtres. Ce n'eſt pas
le feul bien , Madame , que nous atendions de vo-
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
1
tre glorieux hymenée. Le Ciel vous a fait naître
de cette antique & royale Maiſon qui , depuis une
longre fuite de fiecles , remplit l'Europe de l'éclat
de es vertus . Vous tenez preſque immédiatement
le jour d'un Roi que fa haute fageffe , fa piété :
folide , ſa juſtice éclairée , & toujours agiffante
ſa tendre humanité ont rendu l'admiration des
Etrangers , & l'amour de fes Peuples. Vous avez
reçu avec fon fang , le germe de toutes fes perfections
, & il les a encore cultivées par ſes leçons &
par ſes exemples. Vos premieres années ſe ſont
écoulées au milieu d'une Cour où tout a contritribué
à développer , à embellir en vous les dons
de la nature & ceux de la Religion. Il ne nous a
été donné , Madame , de vous poſſéder encore
qu'un moment , & déjà nous fentons ſe vérifier ce
que la Renommée nous avoit annoncé , que vous
remplaceriez auprès du Trône cette aimable &
vertueuſe Princeſſe qui fit nos délices pendant fa
vie , & qui fait encore aujourd'hui notre bonheur
, puiſque nous lui devons le Monarque chéri
qui nous gouverne.
Si la France eſt heureuſe par vous , Madame ,
nous ofons vous promettre que vous le ferez aufii
par elle. Vous y trouverez un Roi qui fait conſiſter
une partic de ſa grandeur à être le plus tendre
& le meilleur de tous les peres ; un époux ſage
avant le tems & qui n'eſt jamais forti de fon caractere
de modération & de douceur , que pour
manifeſter la plus vive impatience de voir fa destinée
unie à la vôtre ; une Famille Auguſte qui ,
en vous chériſſant autant que celle que vous
pleurez , méritera d'avoir la même place dansvo
tre coeur. Vous y trouverez enfin une Nation que
la reconnoiſlance lie déjà à votre Sang , & à qui
L
NOVEMBRE. 1772. 181
il ne manque que d'être réunie ici toute entiere ,
pour vous vouer , comme nous , tout l'amour
qu'elle a pour ſes Princes.
Cette Eglife , Madame , fi célebre par l'ancienneté
& la conſtance de fa foi , ſi vénérable par
cette multitude de Martyrs dont vous foulez içi
la cendre , a des titres particuliers pour s'intéresfer
à votre félicité ; elle compte dans le nombre
de ſes illuſtrations les plus précieuſes , celle d'a
voir eu deux de vos auguſtes Ancêtres pour Pontifes
& pour Souverains ; elle eft, plus que tout
autre , comblée des bienfaits du Roi ; Elle jouit de
l'honneur fingulier de l'avoir pour le premier de
fes Membres; elle va s'honorer encore d'avoir
été la premiere de ce royaume à vous marquer
fon zêle & à recueillir les témoignages de votre
piété : ne doutez donc pas , Madame , qu'elle ne
ſoit auſſi la plus empreilée & la plus ardente à
demander à Dieu de benir & de fanctifier vos liens,
d'y répandre tous les jours de nouvelles douceurs ,
& de combler enfin votre joie & la nôtre , en vous
donnant bientôt des Princes qui vous reſſemblent.
>
Réponse à M. Jacquin fur la propoſition
qu'il a faite d'ajouter le bain de cendres
à l'établiſſement que la ville de Paris
vient de faire en faveur des Noyés.
A
S'I'ILL eſt dû à un citoyen zêlé pour le bien de
l'humanité des éloges & des remercîmens lors
qu'il témoigne ſeulement le defir d'être utile à ſa
M3
182 MERCURE DE FRANCE.
patrie , M. Jacquin eſt doublement dans le cas
d'en mériter. Il vient de donner , dans le Mercure
du mois d'Août 1772 , une lettre par laquelle
, non feulement il approuve l'établiſſement
que la ville vient de faire en faveur des perfonnes
noyées , mais il ajoute encore à cette approbation
un moyen qu'il croit plus efficace pour
entrer dans les vues patriotiques de la ville. 11
propoſe de ſe ſervir des cendres comme ayant
réuffi , dit-il , dans une infinité d'occaſions à rap
peller à la vie un très - grand nombre de noyés .
Il faut en convenir avec M. Jacquin ; les cendres
ont eu le ſuccès le plus complet ſur une fille
de dix-huit ans , dont M. Ifnard rapporte le traitement
; mais ce fait , qui eſt arrivé en 1745 ,
étoit encore unique en 1762 , lorſque M. Ifhard
publia un mémoiré intitulé , le Cri de l'humanité
en faveur des personnes noyées , &c, & l'on n'a
pas de connoiffance que ce moyen ait été pratiqué
depuis avec avantage. Peut - être , comme le
ditM. Ifnard dans fon mémoire , cette curation
doit elle être attribuée à la jeuneſſe & à la vigueur
du fujet; d'ailleurs les Hollandois , qui ont fait
un pareil établiſſement qui a fervi de modele à
celui de la ville de Paris , ne ſe ſont pas même
aviſés d'adopter les cendres , &les autres moyens
leur ont ſauvé des centaines de noyés. La ville
de Paris a de plus l'avantage , fans avoir eu beſoin
de cendres , d'avoir rappellé à la vie ſix noyés
retirés de l'eau fans connoiſſance depuis le mois
de Juin dernier , époque à jamais mémorable du
commencement de la préſidence de M. de la Michodiere
, à qui l'on eſt redevable de cet établisſement
, & qui nous en promet un fecond non
moins utile en ce qu'il fournira au Public la fa
NOVEMBRE. 1772. 183
cilité de ſe baigner gratuitement , & par-là diminuera
les occafions de ſe noyer. Quelles obligations
n'aura t'on pas à ce digne magiftrat qui ,
depuis qu'il eſt Prevôt des Marchands , ne s'eſt
occupé que du bien de ſes concitoyens !
Maintenant il est néceſſaire , après avoir fait à
M. Jacquin tous les remercîmens qu'il mérite , de
lui démontrer une partie des inconvéniens qui réſultent
du moyen qu'il propoſe.
Les cendres n'ont pour elles que l'vantage de
fournir une chaleur modérée fi utile pour rappeller
celle que les noyés , en ſortant de l'eau , paroiffent
avoir perdue ; & fi , comme le remarque
très - bien M. Jacquin , on doit donner la préférence
aux cendres de bois neuf fur celles de bois
flotté , c'eſt parce que les premieres contenant
beaucoup de ſels dont les dernieres font preſque
privées , elles font par- là plus fufceptibles de
prendre un degré conſidérable de chaleur que les
parties falines communiquent à la cendre pour
l'entretenir plus long tems chaude.
Mais la fomme des inconvéniens qui accompagnent
l'ufage de la cendre eft trop confidérable
pour que la ville puiſſe admettre ce moyen. Voici
en quoi confiftent ces inconvéniens.
19. La difficulté de ſe procurer une affez grande
quantité de cendres de bois neufpour en fournir
dans chacun des quinze corps de garde des
ports & quais de Paris , environ une demie queue.
Les cendres de farment ou celles de geneſt que
propofe M. Jacquin ne font pas admiſſibles pour
Paris , il feroit trop difficile de ſe les procurer ,
& d'ailleurs elles ne fcroient pas plus utiles que
calles de bois neuf.
M 4
184. MERCURE DE FRANCE.
2º. L'embarras que cauferoit un tonneau qu'il
faudroit dans un lieu auffi étroit que le font tous
les corps de garde.
39. L'appareil que le moyen des cendres exige
& qui contiſte en un grand trépied , une ou plu .,
fieurs chaudieres pour faire chauffer les cendres ,
un lit de fangle (peu commode pour cet uſage ,)
des réchauds pour mettre ſous le lit & entretenir
Ja chaleur des cendres fous le noyé , des fers &
des briques que l'on feroit chauffer pour mettre .
fur les cendres qui couvriroient le noyé , &c .
&c. &c.
4° La poufſfiere ſubtile qui s'éleveroit de ces
cendres d'autant moins inévitable que pour les
chauffer à - peu- près également , in faudroit les remuer
continuellement , & cette pouffieré qui con .
tient beaucoup de fel alkali feroit fufceptible
d'incommoder les aſſiſtans & le noyé ; il y auroit
à craindre que , s'infinuant dans la bouche & dans
les narines , & s'attachant fur les bords des yeux,
elles n'y fiffent autant de cautériſations , ce qui
feul feroit fuffifant pour faire profcrire ce moyen.
5°. Il faut obſerver que ces ſecours font ad.
miniſtrés par des gens qu'on ne mettroit pas aiſément
au fait du degré de chaleur convenable ,
& que par cette raiſon on pourroit brûler les malades
au point de leur faire venir des cloches par
tout le corps , ce qui est d'autant plus vraiſem.
blable que le volume prodigieux de cendres néceffaire
feroit fort long à chauffer , & , à coup sûr ,
celles du fonds feroient rouges pendant que cel-
Jes de la furface feroient à peine tiedes ; ce ne
feroit qu'en les agitant continuellement , & avec
beaucoup de préciſion que l'on pourroit leur donner
une chaleur à-peu-près égale ; mais alors la
NOVEMBRE. 1772. 185
pouſſiere qui s'en éleveroit ſeroit , comme on
vient de le dire , dangereuſe & pour le malade &
pour ceux qui le foigneroient.
60. La vapeur du charbon allumé , indiſpenſable
pour faire chauffer les cendres , feroit fuffifante
pour donner le coup de mort au malade , &
ceux qui le ſecourroient feroient expoſés au
même danger ; il est vrai qu'on pourroit parer à
cet inconvénient en faiſant chauffer les cendres
hors du corps de garde ; mais on aura toujours à
craindre les réchauds placés ſous le lit de ſangle
pour entretenir la chaleur , car les émanations redoutables
du charbon allumé , en ſi petite quantité
qu'elles fuffent , ſeroient toujours très- préjudiciables
, va l'eſpece d'état de mort dans lequel ſe
trouvent les noyés.
Nota. Il n'est pas hors de propos de faire obferver
ici que l'état dans lequel font les noyés étant
à- peu-près le même que celui des perſonnes fuffoquées
par la vapeur du charbon , ainſi que par
celle qui réſulte de l'ouverture d'une foflè ou d'un
puits , les moyens employés pour les premiers ,
c'est-à-dire , particulièrement la fumigation du tabac
pas le fondement , pourroient bien être auffi
efficaces pour les derniers . C'eſt d'après des expériences
connues que l'on ſe croit obligé de faire
cette obfervation.
Cependant , malgré tous les inconvéniens que
l'on vient de combattre , les cendres peuvent être
citées comme un moyen qui a été utile , & par la
même raiſon l'on pourroit auſſi propoſer les bains
chauds dont on a fait avantageuſement l'expérience
; mais la Ville de Paris peut s'en tenir à
l'établiſſement qu'elle vient de faire avec d'autant
:
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
plus de raiſon qu'il paroît moins compliqué que
tout autre , que la boîte- entrepôt étant d'un trèsperit
volume , eft facile à tranſporter par tout , &
contient effentiellement tous les fecours néceflaires
, & que d'ailleurs les ſuccès en font fatisfaifans.
On pourroit ſeulement ajouter aux fecours généreux
& gratuits que la Ville préſente , des bas
drapés de différente grandeur ; par ce moyen les
extrémités inférieures , qui font toujours plus difficiles
à échauffer , recouvreroient plus promptement
la chaleur qui leur est néceffaire.
On pourroit également ajouter aux récompenfes
propofées , une médaille allégorique en argent.
A l'exemple de toutes les Nations qui ont
faitun ſemblable établiſſement , elle feroit le prix
de celui qui ſe ſeroit le plus diftingué dans l'adminiftration
des fecours , & , quoique de peu de
valeur en elle même , elle exciteroit une émulation
d'autant plus louable , qu'en favorifant les
fentimens & les actes d'humanité , elle rendroit
les fecours plus utiles & l'établiſſement de la
ville plus célebre ! elle feroit auſſi un monument
éternel de la gloire de la Ville de Paris , en transnettant
à la poſtérité ſon amour & fa ſenſibilité
your ſes concitoyens.
Le particulier qui s'eſt chargé de répondre à
M. Jacquin ſe flatte que le Bureau de la Ville ne
l'improuvera pas ; il a étudié les différentes pratiques
favorables aux noyés , & c'eſt d'après les
connoiffances qu'il a tirées des recherches qu'il a
faites à ce ſujet & des differens avis qui lui ont été
donnés , qu'il a cru devoir développer fa maniere
de penſer ſur le projet de M. Jacquin , dont on
NOVEMBRE. 1772. 187
doit cependant lui ſavoir gré ; le même particulier
ne doute pas auſſi que la Ville ne reçoive avec
plaifir les obſervations que l'on pourroit faire par
la ſuite ſur ſon établiſſement , & qu'elle n'en profite
avec la reconnoiffance la plus empreflée, pour
le conduire à une plus grande perfection.
212
i
BIENFAISANCE.
I.
DES Citoyens riches de Dreſde ont
formé entre eux une aſſociation , pour ſecourir
l'humanité ſouffrante , & fournir
du travail aux Pauvres de la Ville & de
l'Electorat ; ces hommes généreux ayant
déjà épuisé leurs fonds , ſe ſont dépouillés
volontairement de leurs bijoux , de
leurs tableaux , objets de leur curioſité ,
de leur goût & de leur attachement ; ils
en ont fait une Lotterie , quileur a fourni
de nouveaux moyens de fatisfaire leur
bienfaifance.
I I.
M. Salhgren , Directeur de l'ancienne
Compagnie des Indes de Suéde , Commandeur
du nouvel ordre de Vaſa , a
188 MERCURE DE FRANCE.
donné une partie de ſes biens pour fonder
un Hôpital d'Orphelins à Gothenbourg.
Ce ſentiment patriotique a été
confacré par une médaille que l'ordre de
la Nobleſſe a fait frapper.
III.
Marie Evrard , ancienne domeſtique
d'un citoyen de Rheims , avoit amaflé
une ſomme de 1200 liv. fruit pénible de
ſes longs ſervices. Elte pria en mourant,
fon maître , de diſtribuer cette fomme à
ſa pauvre famille. Les parens font affemblés
; on leur expoſe l'argent , & le maître
offre de le partager. Ceux qui étoient
très - pauvres , mais en état de travailler ,
ne voulurent pas y teucher & demanderent
que l'argent fût diſtribué entre les
autres parens qui étoient vieux ou infirmes.
ANECDOTES.
I.
DAN'S la derniere guerre de Flandres ,
le Poëte Young ſuivit l'armée Angloiſe
NOVEMBRE. 1772. 189
:en qualité d'Aumônier. Un jour qu'il
étoit fort appliqué à la lecture des Tragédies
d'Efchyle , il entra par diffraction
dans le camp des ennemis. Il fut étonné
de ſe voir arrêter ; on le prit pour un
eſpion , & on le conduiſit devant le Général.
Young dit fon nom, qui étoit bien
connu , raconta naïvement ſon aventure ,
ſe juſtifia ; il fut accueilli avec diſtinction
, & eut bientôt la liberté de retourner
dans le camp des Anglois.
I I.
M. N. homme diſtingué & devenu
fort riche par ſon travail , étant en Angleterre
où la curiofité l'avoit conduit,
donnoit à dîner à pluſieurs des plus grands
Seigneurs de la Cour de Londres. Un
valet vint annoncer qu'un payſan demandoit
à lui parler. M. N. fort , va à lui ,
&reconnoît fon frere qu'il n'avoit pas vu
depuis long - temps. C'étoit un payfan
Allemand , couvert des habits groſſiers
de la pauvreté & de ſon état. M. N.
l'embraſſe , le prend par la main , le conduit
dans la falle où l'on dinoit , le préfente
aux convives , & leur dit ; Meſſieurs,
voici mon frere , c'eſt un honuête Labou
190 MERCURE DE FRANCE :
reur ; auffi - tôt tous les grands Seigneurs
ſe levent , on embraſſe le payſan , & on
lui fait les honneurs de la table.
III.
Raoul de Lannoi étant monté à l'asfaut
à travers le fer & la flamme au fiege
de Queſnoy , Louis XI , qui avoit eté
témoin de fon ardeur , lui paſſa au col
une chaîne d'or de 500 écus , en lui difant
,,, par la Pâques - Dieu , mon ami ,
ود
ود
vous êtes trop furieux en un combat ;
il vous faut enchaîner , car je ne vous
„ veux point perdre , defirant me ſervir
,, de vous plus d'une fois ". Les defcendans
de Lannoi ont porté long - tems une
chaîne autour de leurs armes , en mémoire
de cette action.
I V.
Marguerite d'Ecoſſe , premiere femme
de Louis XI , mourut d'une pleuréſie , &
peut - être encore plus de chagrin , des
calomnies que du Tellay avoit débitées
contre elle. Elle eut beaucoup de peine à
lui pardonner en mourant , & fes derniere
paroles furent , fi de la vie , qu'on
ne m'en parle plus.
NOVEMBRE. 1772. 191
V.
da
Moliere, avant de finir ſa piece , ne
ſavoit quel nom donner à ſon Impoſteur,
lorſqu'un jour étant chez le Nonce avec
deux Eccleſiaſtiques dont l'air mortifié ,
mais faux , rendoit affez bien l'idée du
caractere qu'il vouloit peindre , on vint
préſenter des truffes à acheter. Un de ces
Eccléſiaſtiques , qui ſavoit un peu d'italien,
à ce mot de truffes , ſembla , pour
les conſidérer , fortir tout-à coup du filence
qu'il gardoit ; & , choiſiſſant les plus
belles , il s'écria , d'un air riant: Tartoffali
, tartoffali , Signor Nuntio ! Moliere ,
qui étoit toujours un ſpectateur attentif
par-tout , prit delà l'idée de donner à fon
Impoſteur le nom de Tartuffe que la ſcene
qui venoit de ſe paſſer fous ſes yeux , lui
faifoit trouver très - plaiſant.
CHAR VOLANT.
M. DESFORGES , Chanoine de Ste Croix d'Estampes
, propoſe de réaliſer le projet du Cabriolet
volant de la Comédie. Il annonce dont avec confiance
& fans plaiſanter qu'il a un moyen de faire
192 MERCURE DE FRANCE.
voler les hommes dans un char en l'air ; & voici
ſa propoſition qui est trop finguliere pour n'être
pas rapportée. Elle pourra plaire aux imaginations
vives , qui aiment à voyager avec les fylphes.
J'ai toujours pensé , dit M. l'Abbé Desforges ,
que ma découverte étonnera plus qu'elle ne perfuadera
, & avant que l'expérience en démontre
la réalité , je ſerois furpris de ne pas trouver des
incrédules . Pluſieurs ſavans ont dit que l'air étoit
un corps capable de recevoir d'autres corps , &
que l'art pouvoit imiter le mécaniſme des oiſeaux .
D'après cette affertion , M. L. D. s'eſt occupé des
moyens imitatifs de ceux que les habitans de l'air
emploient pour s'élever & ſe foutenir dans cet
élément ; il a cru pouvoir les adapter , proportion
gardée , à un machine d'un volume & d'un poids
plus conſidérables que n'a le corps des plus gros oifeaux.
Le char volant qu'il fabrique à préſent n'est
que pour une ſeule perfonne; mais il ne croit pas
impoffible d'en faire un qui pût en contenir deux.
On pourra avoir dans ce char une valiſe de 15 à
20 livres peſant. La forme de cette voiture aërienne
eſt à peu près celle d'une gondole ; elle eft
longue de ſept pieds ,& largede trois &demi , non
compris les acceſſoirs volatils . La machine complette
pefera au plus 48 livres , le conducteur environ
150 livres , la valiſe 15 , ce qui fait en totalité
un poids de 213 livres à élever . On a vu des
cerfs volans élever de pareils poids & plus. Enfin
il croit avoir trouvé de bons procédés pour l'y
foutenir & l'y mouvoir ; il regarde le ſuccès de
fon projet comme affuré . Quant aux moyens de
faire en l'air , fans s'égarer , une longue route , il
les indiquera à ceux qui feront uſage de fa voi
ture,
NOVEMBRE. 1772. 193
ture. Ce qu'il peut dire à préſent , c'eſt que la
bouffole & la carte ne feront pas inutiles pour les
voyages aëriens de longs cours , & que l'on s'orientera
en l'air auffi facilement que fur les autres
élémens ; mais il conſeillera à ſes voyageurs de
ne pas s'expoſer la nuit. Cette voiture , ajoute
M. l'Abbé Desforges , eſt conſtruite de telle ma
niere que les grands vents & les orages ne peuvient
ni la brifer ni la culbuter , & l'on pourra
fans rien craindre , s'en fervir par un tems de
pluie. Cette voiture eſt ſi ſûre par elle-meme que,
ſi l'on parvenoit à enlever d'un coup de canon les
moyens employés pour la faire voler , elle retomberoit
très lentement à terre , & trois fois
moins vîte qu'en volant ; & fi c'étoit ſur l'eau ,
de char-volant elle deviendroit bateau. L'entretien
& les réparations n'en feront point confidérables;
ce qui fatiguera le plus font quatre charnieres
de fer ; que l'on aura ſoin de remplacer
après une courſe de 36 mille lieues au moins ,
c'eſt-à dire de trois cents lieues par jour pendant
quatre mois. La conſtruction de la voiture eſt
telle qu'on pourra la démonter en grande partie.
Il n'y a rien de cloué , pas même les charnieres
de fer . M. l'Abbé donnera des préſervatifs contre
la trop grande affluence de l'air. L'uſage de ſon
char aërien ne peut être contraire à la ſanté , il
fera au contraire un moyen de guériſon dans certaines
maladies. On pourra planer cinq cents pas
dans les airs , reſter preſque immobile à ſa volonté
& s'arrêter où l'on voudra.
M. l'Abbé Desforges avoit annoncé qu'il feroit
un char volant pour quiconque voudroit le payer
cent mille livres. L'argent n'étant nulle part commun
, il n'eſt pas furpris de n'avoir pas encore ed
N
194 MERCURE DE FRANCE.
de ſouſcripteurs. Il fait une autre propoſitions ; il
déclare qu'il conſtruira un char volant pour la
fomme de dix mille livres dont on payera mille
livres d'avance pour les matériaux , & neuf mille
'livres quand le char ſera fini ; mais il déclare
qu'il ne mettra pas la main à l'oeuvre qu'il n'ait
trente ſouſcripteurs. Alors , avec beaucoup d'ouvriers
, il commencera les trente chars en mêmetems,&
au bout de fix femaines il les livrera tous
le même jour. Au furplus il prie ceux qui lui écrivent
d'affranchir leurs lettres , & de les adreffer
au Sr Lanceleux , marchand épicier , près l'Hôtel-
Dieu à Etampes.
Enfin on dit qu'il s'eſt trouvé un riche particulier
de Lyon qui a mandé à M. Desforges que
les cent mille francs qu'il demandoit étoient prêts,
& qu'il l'attendoit dans ſon char- volant. En effet
le Chanoine , très-joyeux , finit fa machine , y
entre comme dans un char de triomphe , la fait
élever par quatre hommes à une certaine hauteur
pour prendre ſon vol ; mais les aîles de ce char ,
au lieu de le faite planer dans l'air , le précipitent
vers la terre , & vraisemblablement l'inventeur
demeurera perfuadé , par fa propre expérience ,
qu'il ne faut point vouloir prendre un vol trop
haut.
NOVEMBRE. 1772. 195
LETTRE de M. Verdier , docteur en médecine
à Paris , &c. fur un nouvel art
de guérir les boffes & les autres difformités
des os & de leurs articulations.
Le nouvel art que je vous annonce , opere par
des principes directement contraires à ceux de
toutes les machines qu'on a propoſées juſqu'à ce
jour. Il a pour objet la conſtruction & l'usage des
refforts dont l'invention eſt due à M. Tiphaine ,
Chirurgien Herniaire de Paris . Voulez-vous en
avoir une idée juſte ; repréſentez-vous- les comme
de vrais mufceles artificiels , au moyen deſquels
l'art opere d'un côté d'un membre , tout ce que
la nature a opéré de l'autre , par le moyen des
vrais muſcles . Il n'a d'autre objet que d'enlever
aux muſcles trop contractés , l'excès de leur contractilité
, pour la donner à leurs antagoniſtes
trop relâchés . Ces refforts font ordinairement
courbes: leur convexité s'applique fur la boffe , &
leurs extrémités , fur les parties voifines ou éloignées
, qui offrent des points d'appui commodes
&capables de donner la force fuffifante au reffort.
Les mouvemens de celui qui les porte , augmentent
ou diminuent leur courbure , diminuent ou
augmentent leur longueur. Par cette action continue
ou alternative , la convexité du reffort faifant
l'office du ventre ou de la partie contractive
du muſcle , preſſe la boffe : les liens attachés à ſes
extrémités , faiſant l'office du tendon , attirent
les extrémités de l'os courbé , & par cette mécanique
fon effort ſe trouve également réparti fur
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
tout l'arc qu'on veut redreſſer. Sa force eſt telle
que dans la premiere application de la machine ,
on donne à un boffſu depuisune juſqu'à vingt-deux
lignes de hauteur par l'élévation de l'épine ; &
ainſi continuant trop long- temps ſon uſage , on
pourroit courber un membre quelconque en ſens
contraire à celui de ſa courbure contre nature .
Un autre avantage propre à ces muſcles artificiels
, & qui eſt de la plus grande importance ;
c'eſt que l'Artiſte en meſure les forces avec le
peſon , de maniere qu'il eſt toujours libre d'en
proportionner l'emploi , de les continuer avec
égalité , de commencer par des forces légeres , de
les graduer au beſoin , d'habituer inſenſiblement
le malade aux forces les plus énergiques , de voir
l'effort que chaque age & chaque conftitution
peut fupporter , & de ſavoir à la fin de la cure ,
combien de forces il a été obligé d'employer pour
l'opérer.
Quand l'art n'est qu'une imitation de la nature,
il ſçait imiter juſqu'à la fécondité . Ce n'eſt point
en effet l'épine ſeule qui peut - être redreffée par
les nouveaux muscles artificiels ; l'épaule , les'
bras , les mains , les hanches , les cuiſſes , les
jambes , les pieds , les doigts , en un mot tous
les membres peuvent recevoir leur action. Lorsque
la difformité vient des ligamens ; on en peut
eſpérer de bons effets dans tous les âges de la vie;
moins pourtant à mesure que le ſujet eſt plus
voifin du terme de la vieilleffe . Ce nouvel art
ne fe borne pas aux difformités actuelles : il promet
de nouveaux fecours dans le traitement des
luxations & des fractures ; en un mot dans tous
les cas où le Chirurgien , le Médecin & l'inſtitu
teur ont des réſiſtances à vaincre de la part des
muſcles naturels .
NOVEMBRE. 1772. 197
Mais , quelque ſoit l'efficacité des machines
mobiles , leur action peut être conſidérablement
augmentée par des exercices induſtrieux , & par
des remedes extérieurs & intérieurs qui tendent à
diminuer le reffort dans les muſcles & les ligaments
trop tendus ; à l'augmenter dans ceux qui
font trop relâchés , & à diftribuer à tous les organes
du membre , le fuc nourricier le plus propre
àleur développement. L'Inſtituteur , le Chirurgien
& le Médecin , peuvent donc puiffamment
concourir avec l'orthopédiſte à la cure des difformités.
1
,
Il n'est pas beſoin de réflexions bien profondes,
pour ſentir le prix de ce nouvel art , aufli fécond
qu'efficace. La confufion que les courbures des os
mettent dans toutes les parties molles , cauſe de fi
grands dérangemens dans leurs fonctions que
ceux qui ont ces difformités , font ordinairement
condamnés à mener une vie foible , languiſſante ,
& très pénible , s'ils ne périffent pas après des
douleurs plus ou moins aiguës & longues. L'Auteur
m'ayant confié la théorie de cet art , je vais
me hâter d'en faire part au au public , par la voie
du Journal Economique. Pour juger de l'efficacité
de ces refforts avec une certitude phyſique',
vous n'aurez beſoin comme tous les maîtres de
l'art , que des connoiffances fur la nature & lejeu
des os & des muſcles: mais pour en convaincre
tout le monde , j'y joindrai'l'hiſtoire des principales
merveilles que cet art tout nouveau a déjà
opéré , ſur des difformités conſidérables de l'épine
& des membres. Non - ſeulement elles fe font
faites ſous les yeux de Médecins & Chirurgiens de
cette Capitale ; mais encore l'Artiſte à ſoin de faire
deſſiner la difformité ; de la faire atteſter par des
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
gens de l'art & par les parens ;& cette précaution
le met en état de ſuivre la cure à l'oeil , & de la
faire fuivre par les eſprits les plus prévenus.
1
Je ne vous diffimulerai pourtant pas qu'un
*habile médecin de Paris vient de donner une idée
défavorable des inventions de M. Tiphaine , dans
un traité fur le Rachitis : Il en parle comme d'un
corps qui a pour effet de comprimer des boſſes par
le moyen de rembourremens ou par celui de refforts
larges , étendus & bien recouverts ; & qui quand
il feroit auffi commode qu'il eſt gênant , & auſſi
Simple qu'il est compliqué , ne pourroit cependant
jamais redreſſer les courbures contre nature de la
colonne vertébrale , d'une maniere complette & fatisfaisante.
Dans tout ceci , il n'y a pas un feul
mot applicable aux machines de M. Tiphaine ; &
fans doute on aura fait illufion à ce favant docteur
, en lui préſentant quelque mauvaiſe machine
fous le nom de celui ci .
1
En effet , le corps , le collier , le foulier ou le
"gant dont fe fert cet artiſte , ne font que des parties
acceffoires à ſon art , comme les atteles à la
reftauration. Les refforts qu'ils foutiennent font
larges ou étroits , plats ou ronds , courbes ou
droits , ou figurés de mille manieres , ſuivant
J'exigence des cas. Leur action ne ſe borne pas à
une compreffion une
fur les boffes ; elle s'étend fur
toute la partie , par une compreſſion & deux attractions.
Ils ont le fingulier avantage qui leur
eft entièrement propre , de recevoir leur efficacité
des mouvemens qu'opere celui qui les porte ; & ,
par une fuite néceffaire , ce font , de toutes les machines
, les moins gênantes & les plus actives. Un
reffort fait toute la machine . En est- il donc de
plus fimple ? Il eſt vrai que les difformités étant
NOVEMBRE. 1772. 199
preſque toujours compliquées , l'artiſte applique
fur un membre difforme autant de muscles artificiels
qu'il y croit reconnoître de fauſſes directions
; mais il a la nature pour garant. Si toutes
ſes puiſſances contribuent à déformer un membre,
peut- on trouver mauvais que l'art leur en oppofe
autant pour le redreſſer ?
Je fuis tout à vous , &c.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
M. Perronet , à l'occaſion du Superbe
Pont de Neuilly.
HI
c mediis furgens ſuminus velut arbiter undis
Imponit certa fluctibus arte jugum.
Barbarus eſt olim Pontem indignatus Araxes ,
Lætus & egregium Sequana lainbit opus.
Par M. l'Abbé Coſſon , profeſſeur ae belles.
lettres au college de Mazarin.
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
Nou's
AVIS.
I.
ous avons annoncé précédemment la ſouscription
des Campagnes de M. le Maréchal de
Maillebois , mifes en ordre par M. le Marquis de
Peſay , meſtre de camp de Dragons , aide maréchal
- général des logis , des camps & armées du
Roi. Cette ſouſcription , qui ſe fait à Paris chez
Delalain , libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoiſe , devoit être fermée , ſuivant le Prospectus
, au premier Septembre dernier. Mais le
Sieur Delalain , vu l'absence de MM. les Militaires
, & pour avoir le tems de terminer les négociations
relatives à cette entrepriſe , entamées avec
les libraires étrangers , continuera la ſouſcription
juſqu'au premier Décembre prochain. Les
plans de ces campagnes ſont preſque tous gravés
. On imprime actuellement le ſecond volume.
La prolongation annoncée ci - deffus n'empêchera
point que l'ouvrage ne foit livré au mois de Mai
1773 , tems preſcrit par le prospectus. Le prix de
la fouſcription eſt de 96 livres , dont 60 feront
payées en ſouſcrivant , & le ſurplus en retirant
l'exemplaire. Ceux qui n'auront pas foufcrit paieront
l'ouvrage 144 livres .
ΙΙ. )
Le Sieur Obry , marchand épicier - droguiſte ,
rue Dauphine , au magaſin d'Angleterre , vis-àvis
la Botte d'or , continue de vendre avec ſuccès
différens remedes qu'il tire des chymiſtes Anglois;
NOVEMBRE. 1772. 201
SÇAVOIR ,
Le taffetas d'Angleterre pour les bleſſures , coи-
pures & brûlures.
Les emplâtres écoſſoiſes pour guérir & déraciner
toutes fortes de cors ...
L'eau de perle du Sr Dubois , pour blanchir la
peau & en öter les rougeurs.
Les teintures pour blanchir les dents & en guérir
le mal.
Des broffes à l'uſage de ces teintures.
L'eſſence volatil d'ambre gris pour les vapeurs&
maux de tête .
Les tablettes pectorales d'Archbald , pour les rhumes
opiniâtres.
L'élixir du docteur Stongthon , Angleterre , pour
les fievres & maux d'eſtomacs .
La véritable moutarde d'Angleterre , qui ſe prépare
au moment de ſe mettre à table.
La vérible eau de Cologue à 36 f. la bouteille.
Le véritable élixir de Garrus , fi connu pour ſes
rares vertus ; il y a des bouteilles de 3 , 6 &
12 liv.
La nouvelle cire d'Angleterre propre à noircir les
fouliers , les bottes , & tous autres ouvrages de
cuir & de maroquin .
Cette cire ne tache ni les mains ni les bas , eſt
fans odeur ; elle entretient le cuir mol & flexible
, donne un beau noir que l'on peut rendre à
fon gré , mat ou luifant. Cette cire ne ſe vend
que 12 fols la tablette , qui fait une chopine de
cire liquide.
202 MERCURE DE FRANCE.
III.
Le ſieur Moreau , marchand en gros , rue St
Martin , vis - à- vis celle de Montmorency , qui a
découvert on rouge onctueux , nommé Rouge à
la Dauphine , donne avis que pluſieurs Dames ,
qui font uſage de fon rouge , lui ont obſervé que
la qualité en étoit très bonne , mais qu'il pouvoit
tendre à une plus haute perfection.
Le Sieur Moreau s'eſt appliqué , depuis un mois,
à lui donner la qualité que toutes les Dames detirent
, qui eft de prendre facilement fur la peau &
de ne point ſe détacher. C'eſt à quoi il eſt parvenu
par l'onction incorruptible dont il ſe ſert; cette
oction plus préparée s'infipuera plus facilement
dans les pores , en conſervant toujours l'uni , la
fineffe & la douceur de la peau.
Les Dames peuvent être afſurées qu'elles en ſe .
ront très fatisfaites préſentement. Le Sr Morcau
ne demande le paiement qu'après que les Dames ,
par un uſage répété , feront convaincues de la
perfection de ce rouge,
NOVEMBRE. 1772. 203
NOUVELLES POLITIQUES,
Ο
De Constantinople , le 17 Août 1772.
N vient d'apprendre , par des lettres de Salonique,
datées du premier de ce mois , que le Sr Broche , conful
de France , y eſt mort de la peſte. On a été informé
, par la imĉine voie, que l'amiral Spiritow a fait
publier à Scopoli ( Scopelus ) iſle de l'Archipel , l'armiſtice
ſigné à Paros , le 13 Juillet , ſuivant lequel on rend
aux Grecs la liberté de la navigation , en leur défendant
feulement d'introduire dans les ports du Grand Seigneur
des munitions de guerre & du bled. On ne peut cependant
concilier cet avis avec ceux qu'on reçoit de
Smyrne , d'une date poſtérieure . Ces derniers portent
que depuis la concluſion de l'armiſtice , les Armateurs
Ruſſes arrêtent tous les jours des bâtimens neutres ,
chargés de café & d'autres denrées.
De Petersbourg , le 13 Septembre 1772.
Le Chambellan de Taube , qui a apporté à l'Imperatrice
une lettre du Roi de Suede , par laquelle il lui
fait part de la révolution arrivée dans ce royaume , eſt
reparti pour Stockolm. Sa Majesté Impériale l'a chargé
d'une lettre pour le Roi , à qui Elle témoigne le defir
qu'elle a de conferver la bonne intelligence qui regne
entre les deux Nations , & la part qu'Elle prendra toujours
à ce qui pourra arriver d'heureux à Sa Majefté
Suédoife.
204 MERCURE DE FRANCE .
Des Frontieres de la Pruſſe , le 23 Septembre 1772.
Les raiſons que les Pruffiens ont fait valoir , en s'emparant
de l'entrée du port de Dantzick , c'eſt quelle ſe
trouve ſituée dans un terrein qui a originairement appartenu
à l'abbaye d'Oliva , laquelle paſſe , avec toutes fes
dépendances , au pouvoir du Roi de Pruſſe . C'eſt par
le même motif que trois des fauxbourgs de la ville meme
, ſçavoir , Slotzemberg , Schottland & Schidlitz , ont
été occupés par les Pruſſiens , comme appartenans à l'Evêché
de Cujavie. Dans tous les endroits , dont ils ont
pris poſſeſſion , ils ont exigé un dénombrement des habitans
& un état de leurs biens. On ignore encore
quel ſera le ſort des Staroſties & des autres biens royaux
, & à quel taux on réduira le revenu de l'Evêque
de Warmie & des Chanoines de Frawenbourg.
Les Pruſſiens ſe ſont emparés des Diſtricts de Thorn
& de Dantzick , & ces deux villes , dont l'indépendance
a été réſervée dans le Traité de partage ſigné à Pétersbourg
, le 5 Août dernier , ont eu la douleur de voir
leurs fauxbourgs & toutes leurs anciennes dépendances
aſſujettis à la nouvelle domination. Le port de Dantzick ,
ou , pour parler plus exactement , le Fahr- Waſſer , c'eſtàd-
ire, le canal de jonction entre ce port & la MerBaltique
, eft entiérement occupé par les Pruſſiens , & leurs
Préposés aux Douanes y levent , pourle Roi , les mêmes
droits qu'on eſt encore obligé de payer à la ville.
11 en réſulte un impôt de 10 pour Ico fur-tout ce qu
entre dans le port & fur ce qui en fort. Les Confuls
d'Angleterre , de Danemarck & de Hollande n'ayant
pu obtenir que ces droits ſuſſent ſuſpendus , ont donné
order
NOVEMBRE. 1772. 205
E
ordre aux Patrons des navires de leur Nation de les
acquitter , en proteftant contre cette exaction.
Le Roi de Pruſſe vient d'établir , pour ſa nouvelle acquifition
, une Chambre des Guerres & des Domaines
& une Cour Souveraine qui fiégera à Marienwerder. On
s'attend à voir paroftre un réglement concernant les Starofties
de l'ancienne Pruſſe Polonoiſe , dont le revenu
eſt évalué à 100,000 ducats (environ un million cinquante
mille livres . )
On apprend de Thorn que les Pruſſiens ont étendu
leurs frontieres fort au - delà de la Netzava , ancienne
limite de la Pruffe & de la Cujavie , & qu'ils ont enfermé
dans leurs poffeffions une grande partie de laTerre
Dobrzyn & quelques dépendances du Palatinat de Ploczkó.
De Warsovie, le 24 Septembre 1772 .
On a été conſterné ici des déclarations publiées par
les trois Puiſſances qui viennent de s'emparer d'une partie
de la Pologne , & plus encore de leur priſe de posfeffion.
Par ce partage , la Pruſſe prend neuf cents
lieues quarrées d'une heure à la lieue ; l'Autriche , deux
mille ſept cents , & la Ruſſie , trois mille quatre cents
quarante , ainſi ce démembrement enleve à la Pologne
ſept mille quarante lieues quarrées. Les portions les
plus eſſentielles ſont celles échues aux Prufſiens & aux
Autrichiens . Les Ruffes ont un terrein plus étendu , mais
moins important . Les titres cités dans le manifeſte du
Roi de Pruſſe ont donné occafion à quelques recherches
hiſtoriques .
206 MERCURE DE FRANCE.
Des Frontieres de la Pologne , le 9 Octobre 1772 .
Toute la Nobleſſe des Pays reconquis , comme les appellent
les Autrichiens , eſt dans la conſternation , &
voudroit être diſpenſé de prêter le ferment de fidélité
qu'on doit exiger de tous les habitans . On ne permet
pas aux Gentilshommes revêtus de quelques charges
d'en exercer les fonctions ; pluſieurs ont voulu ſe retirer
chez l'Etranger , mais on leur a refuſé des paſſe - ports .
Le Roi de Pruſſe fait procéder , avec la plus grande
célérité , à la priſe de poſſeſſion de toutes ſes nouvelles
acquiſitions . Par-tout où ſes Préposés arrivent , il s'emparent
des archives des villes , des égliſes & des couvens.
Tous les papiers de Culm ont été enlevés . On
croit qu'ils feront tranſportés à Berlin. Ce greffe contenoit
une fuite précieuſe de titres & d'actes originaux
concernant la Pruſſe Royale , relativement à la République.
Déjà on perçoit le péage établi ſur la Viltule à
Verdan , petite ville éloignée de quatre lieues de Thorn .
On parle d'en établir un feul ſur la même riviere , audeſſous
de Dantzick , dans l'ifle de Platten , qui eſt visa-
vis de la riche abbaye d'Oliva .
Les Autrichiens ont pris poffeffion de Wilicza , & ont
traité les Ruffes , qui ont voulu s'y oppofer , avec la
même rigueur qu'ils ont éprouvé du général Suwarow ,
à l'affaire de Tynieck . Le général d'Alton s'est fait
remettre , le 24 , la caiſſe des Salines de cette ville ,
qui étoit très conſidérable. On n'y travaille plus que
pour le compte de Sa Majeſté Impériale. On dit que
les Autrichiens ne pouvant , ſous aucun prétexte , garder
es fommes perçues avant leur prife de poffeffion , les
NOVEMBRE. 1772. 207
tiendront en réſerve pour la fûreté des dettes contractées
, par les Confédérés , dans les pays reconquis . Au
refte , leurs armées éprouvent une déſertion à laquelle
il n'y a point de remede dans un pays ouvert de toutes
parts . Une ſeule compagnie a perdu juſqu'à vingt- quatre
hommes.
De Coppenhague , le 26 Septembre 1772.
Tous les régimens de troupes réglées de ce royaume
viennent d'être réduits à deux bataillons de cinq compagnies.
Les régimens repartis dans le Holſtein ont .
reçu ordre de ſe tenir prêts à marcher. Le Prince
Charles de Heſſe - Caffel , beau - frere du Roi , doit ſe
rendre en Norwege pour prendre le commandement des
troupes de ce royaume.
De Stockolm , le 18 Septembre , 1772.
Le Roi , accompagné du Prince Frederic , ſe rendit ,
le 12. de ce mois , à l'hotel-de-ville où le Magiſtrat &
la Bourgeoiſie s'étoient aſſemblés par ſes ordres ; pour
leur témoigner la fatisfaction qu'Elle avoit des marques
de zèle qu'ils lui avoient données dans les dernières
circonstances , Sa Majesté permit aux officiers de la Milice
Bourgeoifie de porter l'épée & la cocarde , & accorda
à ceux qui s'étoient le plus diftingués des médaillesd'or
& d'argent qu'ils attacheront à leurs habits. Le
corps de la Bourgeoiſie , pénétré de reconnoiſſance , offrit
au Roi d'équiper à ſes frais ving -cinq vaiſſeaux de
guerre ou de lever un régiment.
0
208 MERCURE DE FRANCE.
De Vienne , le 30 Septembre 1772 .
Le nouveau bâtiment de la Douane eſt entiérement
achevé. Cet hotel augmente le nombre des ſuperbes
édifices publics dont cette ville a été embellie pendant
le regne de l'Impératrice-Reine ; tels que ceux de l'Univerſité
, de la Chancellerie de Bohème , de celle deHongrie
& la maison de la Banque & du Commerce,
Le Comte Nicolas de Bethlen a été nommé , par Leurs
Majeſtés Impériales & Royale , Grand Tréſorier de la
Principauté de Transylvanie.
De Ratisbonne , le 21 Octobre 1772 .
Le Commiſfaire de Sa Majesté Impériale & le Ministre
Electoral de Brunswick ont fait ſavoir aux Miniſtres
Comitiaux qui ſont reſtés ici pendant les vacances , que
l'affaire du ſieur Falcke , qui avoit fait tant de bruit ,
étoit arrangée à la fatisfaction des deux parties , & que
les féances de Subdélégués - Viſiteurs de la Chambre de
Wetzlar recommenceroient le premier de Novembre.
De Franckfort , le 6 Octobre 1772 .
On vient d'apprendre qu'un nouveau corps de troupes
Autrichiennes , venant des Pays - Bas , va déboucher de
Luxembourg fur le Pays de Treves , pour ſe rendre eri
Souabe , & delà en Autriche .
De la Haye , le 2 Octobre 1772 .
Toutes les lettres arrivées de Dantzick annoncent la
ruine du commerce de cette ville , & les principaux
NOVEMBRE. 1772. 209
Négocians font des diſpoſitions pour l'abandonner. La
domination du nouveau Souverain de la Pruffe Polonoife
s'étend juſques aux portes de Dantzick. Pluſieurs vaisfeaux
qui étoient fur la côte n'ont eu permiffion d'entrer
dans le port qu'après avoir payé des droits de havre
ajoutés à ceux qu'on payoit précédemment. Ils n'ont
pu en fortir avec des chargemens de grains qu'en acquittant
de nouveaux droits.
On ne peut pas encore deviner le but des armemens
ni des emprunts projettés par le Danemarck. On a peine
à concevoir les motifs qui ont déterminé la Ruſſie
à recommencer la guerre puiſqu'elle n'a plus l'intégrité
de la Pologne à garantir comme dans l'origine des troubles
, & qu'elle ne pourra plus tirer , des provinces actuellement
détachées de la Pologne , les ſecours de toute
efpece , auxquels elle a dû , en grande partie , le ſuccès
de fes campagnes paffées.
Les fieurs Soermans , Commiffaire des Provinces-Unies ,
Kut , Réſident de Danemarck , & Heriot Corifon , Conful
d'Angleterre à Dantzick , ont fait des fortes repréſenta .
tions fur les nouveaux droits qu'on veut impoſer aux
navires de leurs Nations , & n'ayant point éte écoutés ,
ils ont dreffé un procès verbal , contenant les demandes
qu'ils ont faites , & le refus qu'ils ont effuyé de la part
des Préposés à la Régie Pruſſienne , & ils ont envoyé
cet acte à leurs maîtres reſpectifs .
Če qui ſe paſfe Dantzick , attire principalement l'attention
du commerce. Le 30 du mois dernier , il y
avoit dans le port de cette ville plus de cinquante navires
, tant Hollandois qu'Anglois & Danois , que le Roi
Ο 3
210 MERCURE DE FRANCE .
* de Pruſſe vouloit aſſujettir aux nouveaux péages. On dit
que le Peuple a arraché à Schonec , les armes du Roi
qu'on venoit d'y placer , & qu'un gros détachement
Pruſſien y a été envoyé. Le parti oppoſé au parti prétend
que les Rois de Pologne ne peuvent ſouſcrire , même
tacitement , aux invaſions du territoire ſoumis à leur Couronne
, fans violer le ferment fondamental qui leur ouvre
le chemin du Trône.
On a appris , par la voie des Colonies Angloiſes , qu'il
y avoit eu , cet été , à Surinam , un nouveau ſoulevement
de Negres . C'eſt un fléau qui afflige preſque habituellement
cette habitation Hollandoiſe , où le nombre des
Blancs ſemble diminuer dans la même proportion que
s'augmente celui des Noirs .
De Londres , le 16 Octobre 1772 .
Les Matelots Anglois employés à la marine marchande
ont commis quelques déſordres aux portes de Londres
. Ils ont voulu forcer les Armateurs à leur donner
une augmentation de paie , & ils ont chaffé & maltraité
les matelots étrangers , qui ſervent à meilleur marché
qu'eux.
En vertu d'une proclamation du Conſeil du Roi , le
parlement s'aſſemblera le 26 du mois prochain . On
croyoit que la rentrée des chambres n'auroit lieu que
le 20 Janvier ; mais les affaires de la Compagnie des
Indes ont obligé le Gouvernement à les convoquer
plutôt.
NOVEMBRE. 1772. 211
De Bastia , le 13 Septembre 1772 .
Il eſt entré dans ce port , pendant le cours du mois
dernier , cent ſoixante ſept bâtimens , tant bateaux que
pinques & tartanes ; il en eſt forti cent vingt- ſept , chargés
de diverſes marchandifes.
De Tripoly , le 14 Juillet 1772 .
Le Grand Emir des Druſes , tranquille du côté de
Baruth , a fait une incurſion fur quelques hordes de Mutualis
établis du côté de Gébail ( Giblis ) dans le lieu
de fa dépendance , & foupçonnés d'entretenir des in
telligences avec leurs compatriotes. Environ trois cents
de ces malheureux ont été maſſacrés , & une quarantaine
de familles ſe ſont retirées à Tripoly où on leur a donné
afyle.
De Rome , le 30 Septembre 1772 .
1
La petite vérole a fait , cette année , de grands rava.
ges dans cette capitale . Il eſt mort de cette maladie ,
dans le ſeul hôpital du Saint - Eſprit , onze cents Enfans
- Trouvés..
De Civita- Vecchia , le 18 Septembre 1772.
Les deux galeres de Sa Sainteté , après avoir pourſuivi
dans les parages de Toſcane & de Gênes , deux
galiotes Barbareſques , fans avoir pu les joindre , ont
reliché à Baſtia , en Corſe , pour prendre des proviſions .
Le Chevalier Ranieri , chargé du coinmandement de ces
galeres , y a été reçu avec tous les honneurs dûs à fon
し
04
212 MERCURE DE FRANCE.
rang. Le Comte de Narbonne , commandant de l'Ile
de Corſe , lui a donné un repas fplendide que le Chevalier
Ranieri lui a rendu. On apprend qu'une frégate
du Grand - Duc a pris l'une des deux galiotes Barbareſques
, & que l'autre s'eſt ſauvée à la faveur de fes
voiles & de ſes armes .
5
De Marseille , le 2 Octubre 1772.
On a appris , par un bâtiment venu d'Alexandrette
(Alexandrie de Syrie ) que le Cheïk Daher & Ali - Bey
ſe diſpoſoient à faire le ſiege de Jaffa ( Joppe ) dont le
Cheïk de la Naplouse ( Sichem ) s'eſt emparé.
De Paris , le 26 Octobre 1772 .
Le 18 de ce mois , le ſieur d'Hallot , major du régiment
de Mgr le Comte de Provence , fit au Havre-de-
Grace , avec tout l'appareil militaire , la réception des
Vétérans.
On a découvert , auprès des murs d'Arnay - le - Duc ,
pluſieurs pieces d'or de Henry VI , Roi d'Angleterre ,
& de Charles VII , Roi de France.
ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le Roi a nommé le Baron d'Eſpagnac Exempt de
ſes Gardes , compagnie de Luxembourg , ſur la démiſſion
du Chevalier de Tillet.
Sa Majesté a accordé l'Evêché de Sagone , en Corſe ,
à l'Evêque de Nebbio; & celui de Nebbio , à l'Abbé
Citadella , Vicaire - Général de Sagone.
NOVEMBRE. 1772. 213
Le Roi a donné au Marquis de Marigny la place de
Confeiller d'Etat d'Epée , vacante par la démiſſion du
Comte de Bafchy. Le Marquis de Marigny a prêté ferment
, le 20 Octobre , & pris ſa féance au Confeil .
Sa Majefté vient d'accorder les Entrées de fa Chambre
à l'Archévêque d'Aix.
Le Roi vient d'accorder l'adjonction à la place d'Inſtituteur
des Enfans de France , dont eft pourvu l'Abbé
Berthelot , à l'Abbé de Lezines , chanoine Curé de Vivonne
, en Poitou .
NAISSANCES.
Le 31 du mois dernier , une jeune femme , de la province
d'Upland , accoucha d'une fille , & dix - huit heurès
après , elle accoucha d'un garçon & d'une fille ; ces
enfans furent baptisés ſur le champ. Il vivent tous les
trois , & la mere a repris fes forces. Cette même femme
avoit mis au monde , le 7 Février de l'année derniere
, quatre enfans ; ainſi dans l'eſpace de dix neuf
mois , elle a été mere de ſept enfans ; ſavoir , de trois
garçons & de quatre filles .
MORTS.
Le nommé Armand Patrouilleur , furnommé Rabion,
eſt mort au commencement du mois d'Octobre , à l'âge
de cent fix ans , dans la paroiffe de Saint- Martin de
Haux , près de Langoiran . Il n'a café de travailler à
05
214 MERCURE DE FRANCE.
la terre que fix jours avant ſa mort. Peu de tems auparavant
un habitant de la même paroiſſe , nommé Michel
d'Anguygue , y étoit mort à l'âge de cent ans . Marie
Roulland , de la paroiſſe de St Martin de Montbertrand
, dioceſe de Bayeux , vient d'y mourir dans la
cent deuxieme année de ſon age.
La Dame Redrick eſt morte derniérement à Shrensbury
, à l'âge de cent cinq ans . Elle avoit recouvré
l'uſage de la vue dont elle avoit été long - tems privée .
Ce qu'il y a de remarquable dans cet événement , c'eſt
qu'il a été l'ouvrage de la nature ſeule , & que la Dame
Redrick n'y avoit employé aucun ſecours de l'art .
Jeanne Léonard , veuve d'Antoine Colette , eſt morte
Sainte - Marie aux Mines , en Lorraine , à l'age de
cent trois ans. Jacqueline Louvet , veuve de Chriſtophe
Loifel , eſt morte à Séez , généralité d'Alençon ,
âgé de cent un ans & treize jours . Ces deux femmes
n'avoient jamais été malades pendant leur vie , & ont
joui de leur raifon juſqu'au dernier moment.
Henriette - Roſalie de Baylens de Poyanne , épouse de
Maximilien - Alexis de Bethune , Duc de Sully , eft morte
à Paris , le 14 Octobre , dans la vingt - troiſieme
année de fon âge.
Urſelina Leffring , veuve de Jean Van Tongeren , né
à Ower - Yſſel , eſt morte à la Haye , dans la cent feptieme
année de ſon âge.
NOVEMBRE. 1772. 215.
AVIS.
On trouve chez REY , Libraire à Amſterdam .
CALENDRIER LALENDRIER intéreſſant pour l'année 1773 , ou
Almanach Phyſico - Economique , contenant une Hiſtoire
abrégée & raiſonnée des Indictions qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des Calendriers : un Recueil
exact & agréable de pluſieurs Opérations phyſiques ,
amuſantes & ſurprenantes , qui mettent tout le monde
à portée de faire pluſieurs ſecrets éprouvés utiles à la
Société , & c . &c. &c. Bouillon 1773. en veau àf- :
18 fols , Coufus à 12 ſols.
216 MERCURE DE FRANCE.
AVERTISSEMENT.
Il continue de paroître chaque mois deux Volumes du
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , dont la réputation est déjà
Etablie dans la République des Lettres , l'un de ces Volumes
paroît au milieu du mois , & l'autre à la fin . La
Somefcription n'est ouverte que pour l'année entiere ; elle
eft de 24. Livres priſe à BOUILLON , & par la Poste 33 .
Livres 12. Sous , franche de port par toute la France.
L'Abonnement du port dans les Postes du Généralat de
P'Empire étant de 6. Livres , il n'en coûtera que 30 Livres
, pour recevoir ce Journal franc de port dans cette
partie de l'Allemagne. Pour tout ce qui regarde la Correspondance
de France , on aura la bonté de s'adresser à
Atr. LUTTON , Rue Ste . Anne Butte St. Roch à PARIS ,
chargé de tout ce qui regarde ce Journal. On aura foin
d'affranchirles Lettres ; autrement elles reſteront an rebui.
La ſouſcription doit étre payée d'avance , ainsi que
le port du Journal . On s'adreſſera aussi à M. WEISSENBRUCH
, Directeur du Bureau de ce Journal à
BOUILLON , où la Pofte de France arrive & part tous
les jours.
On trouve dans le méme Bureau le JOURNAL POLITIQUE,
qui s'y imprime depuis dix années , & qui a reçu du Public
l'accueil le plus favorable. Il en paroît un Volume
le 15 , & à la fin de chaque mois . Ce Journal coûte ,
pris à BOUILLON , 10. Livres par année , & par la Poste
15. Livres franc de port . Il y a aussi quatre Cahiers
de Supplément à ce Journal , qui coûtent 3. Livres ; en
tout 18. Livres .
La GAZETTE SALUTAIRE , qui s'imprime dans le méme
Bureau , & dont le fuccès eft connu de tous les Amateurs
de la Médecine & de la Chirurgie , coûte 9. Livres franche
de port. On en donne une Feuille chaque semaine.
Les Directeurs des Postes Etrangeres , ainsi que les
Particuliers qui defireront avoir ces ouvrages périodiques ,
font priés de vouloir bien adreſſer leurs Lettres à Mr.
WEISSENBRUCH , Directeur des Journaux , à la
Pofte reftante à LIEGE.
NOVEMBRE . 1772. 217
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Ode à Licinius ,
La Marieuſe , comédie en un acte , en vers ,
L'Enthouſiaſime vertueux ; conte du tems paffé ,
Stances à Madame de C. ,
A mes amis , au retour de la campagne ,
ibid.
7
47
66
68
Stances fur la mort de Tircis , 70
Imitation des vers de Catulle à Lesbie , 73
Explication des Enigmes & Logogryphes , 74
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 77
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 81
Lettre amoureuſe d'Héloïſe à Abailard , par M. Collardeau
, ibid.
Réflexions ſur les fermons nouveaux de M. Boffuet
par M. l'Abbé Maury , 100
Hiſtoire veritable & merveilleuſe d'unjeune Angloiſe , 109
Hiſtoire générale d'Allemagne , 116
Cours d'études des jeunes Demoiselles ; par M. l'Abbe
Fromageot , 118
٢٠
218 MERCURE DE FRANCE.
Supplément à la Diplomatique de M. Lemoine ,
Préceptes de ſanté ,
Réflexions fur le triſte ſort des perſonnes qui , ſous
une appparence de mort , ont été enterrées
vivantes , & fur les moyens de prévenir une
120
121
telle mépriſe , 123
Le Clergé de France , 128
Dictionnaire raiſonné - univerſel des Arts & Métiers , 136
Méthode pour étudier l'Hiftoire , 144
Vers de M. de Voltaire adreſſés au Roi de Suéde , 151
ACADÉMIE de Villefranche , 152
SPECTACLES , 154
Opéra ,
ibid.
Comédie françoiſe ,
1
156
A Madame Veſtris , 157
Comédie italienne , 1 158
Ernelinde , opéra donné à Bruxelles , 159-
ARTS , Peinture ,
161
Gravures , 173
Muſique , 177
Géographie , 178
Compliment adreſſe à Mde la Comteſſe de Provence
, à fon arrivée en France , par M. l'Archevêque
de Lyon , 179
NOVEMBRE. 1772. 219
T
Réponſe à M. Jacquin , ſur ſa propoſition des bains
de cendres pour les Noyés ,
Bienfaiſance ,
Anecdotes ,
Char volant par M. Desforges chanoine de Ste Croix
d'Etampes ,
181
187
188
191
Lettre de M. Verdier , ſur un nouvel art de guérir
les boffes , & c. 195
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. Perronet
, à l'occaſion du ſuperbe Pont de Neuilly, 199
AVIS , 200
Nouvelles politiques , 203
Nominations , 212
Naiſſances , ibid.
Morts , 213
ADDITION DE HOLLANDE.
AVIS ,
Avertiſſement ,
FIN.
215
216
/
10-09 .
Zugub
BIBLIOTHÈQUE
" Los Farning
"
S
A
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
NOVEMBRE . 1772 .
N°. XV.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM ,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXII
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve chez
MARC-MICHEL REY,
Jean Hen
Libraire fur le Cingle.
Hennuyer , Evêque de Liſieux. Drame en trois
actes , par Mr. de Voltaire. 8vo. 1773. à 15 fols .
Le Dépoſitaire. Comédie, en cinq actes , par Mr. de
Voltaire. 8vo. 1773. à 15 ſols .
Spectateur (le) François , pour ſervir de ſuite à celui
deMarivaux 3 vol. Paris. 1772. f4 : 10.
Diſcours Chrétiens , vol. grand in 8vo. contenant Dix
Sermons
Les Principes du Contentement.
2 L'Inutilité de la Foi fans les oeuvres .
3 La Divine Excellence des biens de la Grace.
4 De la Colere.
5678
De l'Impartialité Divine.
même Sujet.
7 L'Abus de la Vie.
8 Pour le Jeune Solemnel de 1769.
9 Les Richeſſes de la Bouté de Dieu.
10 Pour le Jeûne Solemnel de 1771 .
Imprimés à Amſterdam 1772. af 1:10.
Gallerie Françoiſe ou Portraits des Hommes & des Femmes
célebres qui ont paru en France , gravés en taille-
douce par les meilleurs Artiſtes , fous la conduite
de Mrs Reftout & Cochin. Avec un abrégé de leurs
vies par une Société de Gens de Lettres . Fol. 8
parties. Paris 1771 , 1772.
Recherches philoſophiques ſur les Américains , ou Mémoires
intéreſſans pour fervir à l'histoire de PEſpece .
humaine 8vo. 2 vol. Nouvelle Edition absolument dif
férente des précédentes. Berlin 1772 .
LIVRES NOUVEAUX.
Architectura Navalis Mercatoria Navium varii generis
Mercatoriarum , Capulicarum , Curforiarum , aliarumque
cujuscunque conditionis vel molis , formas & rationes
exhibens exemplis ari incifis , demonstrationibus
denique , Dimensionibus calcutiſque accuratiffimis itlustrata.
Autore FRIDERICO HENRICO CHAPMAN. 62
grandes Planches , in Plano. f 75 : -
Bibliotheca Botanica ſive Catalogus Authorum & librorum
4to . fig . Hagæ comitum 1740.
Burmanni (Joannis ) rariorum Africanarum plantarum
ad vivum delineatarum , Iconibus ac deſcriptionibus
illuſtratarum Decades decem. 4to. I vol. cum roa
figuris æri incifis. Amſtelædami, 1738.
Thesaurus Zeylanicus exhibens plantas
in infula Zeylaca nafcentes ; inter quas plurimæ nove
ſpecies , & genera inveniuntur. Omnia 110 Iconibus
seri incills illuftrata , ac defcripta cura & ftudio Joannis
Burmanni 4to. 1 vol. Amft. 1737.
Rumphii Herbariuin Amboinense. fol. 7 vol. fig.
Nalleri (Alberti) Bibliotheca Botanica. Qud Scripta ad
Rem herbariam fucientia a rerum initio recenfentur.
4to. 2 vol. Tiguri. 1771 .
J. C. Schaeffer Iſagoge in Botanicam Expeditiorem Iconibus
æri incifus & pictis Illuftrata. 8vo. Ratisbonæ
Zunkel. 1759.
J. C. Schaeffer Botanica Expeditior Genera Plantarum
in Tabulis ſexualibus & univerfalibus æri inciſis exhibens
. 8vo. Ratisbone. Typis Emmanuelis Adami
Weiffii. 1760.
J. C. Schaeffer Epiſtola ad Regio-Borufficam ſocietatem
Litterariam Duisburgenfem de Studii Ichthyologici
faciliori ac tutiori methodo. Adjectis nonnullis ſpeciminibus
una cum Tabula æri inciſa figuras coloribus
ſuis diſtinctas exhibente. 4to . Ratisbone. Typis Weislanis
& impenfis Montagii . 1760 .
A2
LIVRES NOUVEAUX.
Meckel (J. F.) Tractatus de Morbo Hernioso congenito
fingulari & complicato feliciter curato 8vo. 1 vol.
Berolini. 1772.
ac in ductus
Nova Experimenta & Obfervationes de finibus
venarum
vaforum lymphaticorum
visceraque excretoria corporis humani ejusdem ftrcutura
utilitate . 8vo . Berolini. 1772.
De la Félicité Publique , ou Conſidérations fur le fort
des hommes dans les différentes époques de l'Hiſtoire :
grand 8vo. 2 vol. Amsterdam Rey. 1772. f 2:10.
Lettres d'Elizabeth Sophie de Valliere , à Louiſe Hortence
de Canteleu , ſon amie ; par Madame Riccoboni.
8vo. 2 vol. Amst. 1772. à f 1 : 10.
Mémoire hiſtorique fur la Fondation de l'Egliſe Françoiſe
de Berlin , publié à l'occafion du Jubilé , qui a été célébré
le 10 Juin 1772. 8vo. Berlin au profit des Pauvres.
Sermon pour le Jubilé de l'Egliſe Françoiſe de Berlin
prononcé le 10. Juin 1772 dans le Temple du Werder
par M. Erman 8vo. Berlin.
Aſtronomie de Mr. De la Lande 4to. 4 vol. fig. Paris.
1771. Nouv. Edition .
Réflexions & maximes morales de M. le Duc de la Rochefoucault.
Nouvelle édition plus correcte qu'aucune
de celles qui ont paru juſqu'ici. Avec des commentaires
par Mr. Manzon. 8vo. I vol. Cleves 1772 .
12:15.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE 1772 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE A LICINIUS 13 , liv. 2 .
Rectius vives , Licini , &c.
VOULE
A
OULEZ - vous être heureux ? voulez - vous être ſage ?
Evitez tout excès .
Malheur à qui trop loin s'écarte du rivage ,
Ou le fuit de trop près !
Le Ciel entre le faſte & la triſte indigence
Plaça la fûreté.
A3
6 MERCURE DE FRANCE .
Qui borne fes defirs , fait trouver l'abondance
Dans la fobriété.
Sur les monts foudroyés les pins offrent leurs têtes
Aux coups des aquilons ,
Tandis que les roſeaux , à l'abri des rempètes ,
Croiſſent dans les vallons.
Le vrai fage , aux deſtins qui maturiſent ſa vie ,
Se foumet ſans effort ;
Malheureux , il eſpere ; heureux , il ſe défie
Des caprices du fort.
Ce jour vous eft funefte ; un autre jour peut - être
Finira vos revers ;
Ainſi que le printems faft fuir &difparoftre
Les rigoureux hivers.
Le Dieu cher aux neufs ſoeurs n'eſt pas armé ſans ceffe
D'un arc &d'un carquois ;
Il accorde ſouvent ſa lyre enchantereſſe
Aux accens de leurs voix.
Quand la tempête gronde , en pilote intrépide
Affrontez les dangers ;
Si le beau tems renaît , devenez plus timide
Et craignez les rochers.
Par M. L. R.
NOVEMBRE. 1772. 7
LA MARIEUSE,
Comédie en un acte , en vers.
PERSONNAGES.
THRASIMON , pere.
Mde MARIANTE , parente de Thrafimon
& tutrice de Sophie.
SOPHIE , pupille.
THRASIMON , fils ; amant de Sophie.
FARDET, laquais de Mde Mariante.
MANON , fuivante de Mde Mariante &
confidente de Sophie.
Laſcene est àParis, dans uneſalle baffe
de la maison de Mde Mariante.
L'amour n'eſt pas toujours une folie.
SCENE PREMIERE.
THRASIMON pere, THRASIMON
fils, & MANON , qui eft occupée à
ranger la falle.
BON
THRASIMON pere,
DON jour , Manon. Eft-il jour chez Madame ?
MANON.
Oh ! je l'ignore ; & je crois , fur mon ame,
A4
8 MERCURE DE FRANCE.
Qu'elle pourra dormir juſqu'à demain
Sans que je fois ſon revcille - matin.
HRASIMON pere.
Eh! qu'as - tu donc? tu parois en colere.
ΜΑΝΟΝ.
Ma foi , Monfieur , ce train me déſeſpere,
Toujours en l'air , toujours en action !
Qui vit jamais une telle maiſon ?
Eh ! que chacun ſe marie à ſa guiſe ,
Sans nos avis & fans notre entremiſe !
Mais non. Il faut que , de tous les pays ,
Chez nous il pleuve & Robins & Marquis ,
Jeunes & vieux , & laides & gentilles ,
Bref ; jouvenceaux , barbons , veuves & filles
Qui , s'ennuyant du poids du Célibat ,
Sont cauſe ici d'un éternel ſabat.
THRASIMом pere.
Là la , ma bonne , eſt - ce donc à ton age
Qu'on crie ainſi contre le mariage ?
MANON.
Hé non , Monfieur. Je ſuis de bonne foi;
Le mariage eſt choſe bonne en ſoi :
Mais permettez que je m'impatiente
Lorſque je vois Madame Mariante ,
(Ce nom pour elle eſt , je crois , fait exprès)
Quand je la vois , dis -je , ſe mettre en frais
1
NOVEMBRE. 1772.9
Pour marier & la cour & la ville ,
Souvent ! ... Mais chut .
Bas à Thrafimon fils.
Monfieur , foyez tranquille ,
Ferme ſur - tout ; car je me doute bien
۱۰
Que ſi matin...
r
THRASIMON pere.
Que lui dis - tu là?
ΜΑΝΟΝ.
Rien.
Je dis , Monfieur , qu'il ſera tard , peut- être ,
Quand ma maſtreſſe ici pourra paroître .
De l'éveiller ! ... j'irois bien... mais ...
THRASIMон pere.
Non, non.
Fais ton affaire . Et nous , dans ce ſallon ,
En attendant notre digne parente ,
Nous jaferons
ΜΑΝΟΝ.
Je ſuis votre ſervante.
SCENE II.
THRASIMON pere & THRASIMON fils.
THRASIMон pere.
Eh bien , mon fils , je vous l'avois bien dit ;
A5
10 MERCURE DE FRANCE.
Notre coufine a le plus grand crédit.
L'eſprit , les biens , les talens , la naiſſance ,
Le goût , l'amour... rien n'a de conſiſtance ,
S'il n'eſt muni du ſceau de fon aveu,
Tout affortir , pour elle n'eſt qu'un jeu.
Dans l'Univers il n'eſt point ſa pareille.
Seule pour tous il ſemble qu'elle veille.
(Bien entendu qu'il eſt des favoris. )
Tout grand qu'il eſt, ce gouffre de Paris
Recele-t- il une pupille riche ?
En vrai furet , elle vous la déniche.
Cette trouvaille eft faite , mon ami :
C'eſt pour cela que l'on nous mande ici.
L'on me prévient qu'il faut bruſquer l'affaire ;
Et que, ce soir... qu'avez- vous donc ?
THRASIMON fils.
Sans la connofcare!
Mon pere!
THRASIMом pere.
Oh! nous la connottrons.
Ce foir , parbleu ! ce ſoir , nous la verrons.
Et puis , mon cher , la dot , la dot eſt ſure.
On la connoît celle- là. Pour conclure,
C'eſt ce qu'il faut.
THRASIMON fils.
Ne faut- il rien de plus ?
Les agrémens , la douceur , les vertus ,
NOVEMBRE. 1772. II
イー
Conformité d'humeurs , de caracteres...
N'eſt - ce donc là que de vaines chimeres ?
THRASIMON pere.
Oh ! non , mon fils. Mais tout cela ſe fuit.
Prime , ſçavoir ce que la dot produit ,
Voilà le centre : à la circonférence
Le reſte , ami , de ſoi - même s'agence,
Et l'on ne vit jamais cent mille écus
Sans agrémens, fans eſprit ,fans vertus.
SCENE III .
4
Les Acteurs précédens & MANON.
MANON , à Thrafimon pere.
Monfieun...
Eh bien!
THRASIMмом pere.
ΜΑΝΟΝ.
Madame vous fupplic...
THRASIMон pere.
J'entends; j'y cours ... ( Il fort. )
SCENE IV.
THRASIMON fils , MANON.
THRASIMON fils.
As-tu dit à Sophie?...
12 MERCURE DE FRANCE.
MANON , ironiquement.
Oh ! que non... quoi ?... que vous êtes ici ?..
J'aurois été lui donner ce fouci !
J'aurois été , confidente zêlée ,
A fon réveil , l'aſſaffiner d'emblée ,
En l'aſſurant que Meſſieurs Thrafimon
Cherchant fortune...
THRASIMON fils .
Ah ! quelle trahison
MANON
V
Entendons -notts , Monfieur. J'en fuis certaine
Pour époufer , ici l'on vous amene.
Qui ? je l'ignore . Et vous , qu'en pensez-vous ?
THRASIMON fils .
Puiffe du Ciel l'implacable courroux
M'anéantir , ſi du fort qu'on m'apprête
Je fais le mot ! mais , quoique l'on projette ,
Je le fais bien , rien ne réuſſira.
Je t'en réponds ; & ma mort préviendra.
Tu ris , cruelle !...
ΜΑΝΟΝ.
4
Qui , de ce grand courage
De tout amant voilà le beau langage.
Les gêne-t-on ? vite , ils veulent mourir.
Ne mourons point. Et , ſans tant difcourir ,
Allons au but. Vous aimez done Sophie ?
NOVEMBRE. 17726 13
THRASIMON fils.
Ah ! i je l'aime !
ΜΑΝΟΝ.
Eh bien , on la maries
THRASIMON fils.
Elle y conſent !
MANON.
Qui vous a dit cela?
Non , non , jamais ; &fa mort préviendra...
J'avois grand tort d'oublier ce beau ſtyle !
THRASIMON fils.
Elle me tue avec ſon air tranquille.
Eh bien enfin ?
MANON.
Oh ! daignez m'écouter.
Voilà la mine ; il la faut éventer.
De vos amours a - t-on eu connoiſſance ?
A-t-on eu vent de notre intelligence ?
Je n'en fais rien. Mais je ſais qu'à tous deux ,
Pour ce ſoir même , on prépare des noeuds.
(avec emphase)
Pour vous , Monfieur , pupille jeune , belle ,
Riche ſurtout , noble , ſpirituelle...
C'eſt votre lot. On me l'a dit ainfi.
Quant à Sophie , on n'a rien éclairci.
Mais que je crains un tour de ſa tutrice !
14 MERCURE DE FRANCE. :
THRASIMON fils .
Je ſouſſrirois un pareil facrifice !
Le penſes -tu ?
ΜΑΝΟΝ.
Non... mais...
THRASIMON fils.
Connois-tu bien le fils de Tiraſimon ?
Qu'une parente, avide de fortune ,
Exerce ailleurs ſa manie importune .
Qu'elle marie, à fon gré , l'univers.
Afes tréſors je préfere mes fers.
Chere Manon ,
Sans bien, ſans dot, ſi l'aimable Sophie
Se ſouvient bien du beau noeud qui nous lies
Qui le rompra, ce noeud délicieux ?
Ah ! ne pourrois-je , un moment , à ſes yeux ,
Lui proteſter...
MANON.
Calmez un peu votre ame
Et fongeons tous à dénouer la trame
Des grands projets que l'on ourdit là-hauta
Je ſuis à vous , dans l'inſtant.
NOVEMBRE. 1772. 15
SCENE V.
THRASIMON fils , feul.
Peu s'en faut.
Que , fur ſes pas , je n'échappe à l'attente
Et de mon pere & de fa mariante.
Viton jamais une telle fureur ?
Unir les gens en dépit de leur coeur !
Amour , Amour , quelle eſt donc ta puiſſance ? "
Impunément eſt- ce ainſi qu'on t'offenfe ?
Et juſqu'à quand , à beaux deniers comptans ,
Prétendra t'on traiter des ſentimens ?
Des ſentimens ! quoi ! l'or en feroit naftre !
Abus , abus , qu'entends - je?
SCENE VI.
THRASIMON fils , MANON.
MANON.
On va paroftre.
THRASIMON fils.
Dieux ! ...
MANON.
Mais fur-tout point de fadeurs d'amans,
Avec prudence employez les momens.
Bientôt enfin quelqu'un pourroit defcendse,
1
Et fi tous deux on alloit vous ſurprendre ! ...
Voilà Sophie. Ici faiſons le guet.
Elle va au fond du theatre. Elle y rencontre
Fardet , qu'elle veut arréter.
16 MERCURE DE FRANCE.
SCENE VII.
THRAS. fils , SOPHIE , FARDET , MANON,
ΜΑΝΟΝ .
La male peſte ! eh ! que veut mons Fardet ?
FARDET.
Oh , oh ! bijou , quelle mouche te pique ?
Tu m'as fait peur.
THRASIMON fils , à Sophie.
1
7
• Que votre coeur s'explique
Belle Sophie ; à quoi ? ...
SOPHIE , à demi bas.
Paix , Thraſimon ;
Entendez - vous le bruit que fait Manon ?
Oh ! j'entrerai. Tu nous la donnes belle.
FARDET , en pouſſant Manon.
(En appercevant Thrasimon & Sophie.)
Ha ha ! Monfieur avec Mademoiſelle !
"
Ou je me trompe , ou cette viſion
S'accorde mal avec ma miffion .
THRASIMON fils .
Que dis - tu là ?
FARDET.
NOVEMBRE. 1772. 17
Jedis. ..
4
FARDET.
Je dis... Monfieur... Excuſe ...
THRASIMON fils .
Eh bien?
FARDET.
Qu'ici quelqu'un s'abuse.
MANON, à Fardet.
:
Hé ! qui s'abuſe ici , ſi ce n'eſt toi ?
Finira - t - il ?
FARDET , vivement.
1
Eft - ce ma faute , à moi ,
Si ma maſtreſſe eut , hier , la migraine ,
Et m'ordonna d'aller chez Célimene ,
Pour l'aſſurer que Monfieur , que voici
Seroit , ce foir , ſon très - humble mari ?
Eft ce ma faute ...
:
THRASIMON fils.
Arrête...
FARDET .
Oh ! Je vous prie,
Ce n'eſt pas tout. Pour Mamzelle Sophie
Jétois chargé d'arrêter , pour époux ,
Certain Monfieur... comment... le nommez-vous ...
B
18 MERCURE DE FRANCE.
De... de .. for.. fant.. oui de Forfanteville.
Pour le trouver j'ai fait toute la ville.
C'eſt un Normand ; mais plus fin qu'un Gaſcon ,
Qui joue ici le rôle de Baron.
Mais entre nous.
ΜΑΝΟΝ.
De tous ces beaux meſſages
Quel eſt le fruit enfin ?
SOPHIE , à part.
Dieux ! quels préſages !
FARDE T.
Le fruit , ma foi , c'eſt que l'on vient , ce foir ,
Dans le deſſein , chacun , de ſe pourvoir.
Et , s'il te plaît , nous en ferons , ma mie .
Cher Thraſimon !
SOPHIE.
THRASIMON fils.
Adorable Sophie !
ΜΑΝΟΝ.
N'allez-vous point faire les langoureux ?
Viens- çà , Fardet ; foyons fermes pour eux ,
Il faut partir. Cours , fans reprendre haleine ,
Chez ton baron & chez ta Célimene .
Dis - leur tout net que , par un qui - pro - quo ,
Tu fus chez eux. Que tout est à - vau - l'eal.
L
NOVEMBRE. 1772. 19
FARDE T.
Mais...
ΜΑΝΟΝ .
Point de mais .
ARDET.
Voudra ſavoir...
Madame Mariante
ΜΑΝΟΝ.
Bon! elle eſtſi changeante !
Toi - même , ami , la vis - tu quelquefois
Ou raisonnable , ou ferme dans ſes choix
Tout est égal , pourvu qu'elle marie .
Sans barguigner , va , cours , vole , expédie.'
Je prends ſur moi le reſte du roman..
Ecoute encor. Je l'oubliois vraiment ,
Reviens furtout , & puis tu diras comme
Le cher Baron eſt parti pour... pour Rome.
Et Célimene ?
FARDE T.
ΜΑΝΟΝ.
Oh ! Dame celle - là
Nous pourrions bien la mettre.. à Popéra .
A l'opéra !
THRASIMON fils.
ΜΑΝΟΝ.
Pourquoi non ?
-
८
:
1
B2
20 A MERCURE DE FRANCE.
THRASIMON fils .
Ta maftreffe
Le croirat - elle ?
ΜΑΝΟΝ.
L
Eh bien , cette Lucrece
Plaçons - là mieux. Dis que ſubitement ,
Elle eſt , d'hier , envolée au couvent .
Es - tu parti?
! FARDET.
De cette manigance
2
Je crains bien...
ΜΑΝΟΝN..
Va, j'en prends ſur moi la chance.
SCENE VIII.
THRASIMON fils , SOPHIE , MANΟΝ.
ΜΑAΝΟΝ.
Vous maintenant , voyez. Votre contrat
Eſt - il bien fait ?
A
(Elle retourne au fond du théatre.)
SOPHIE.
Hélas ! le coeur me bat.
Comment m'y prendre , ignorant l'artifice ,
NOVEMBRE. 1772. 21
:
Pour échapper aux loix de ma tutrice ?
Ah ! Thrafimon , vous connoiſſez ce coeur ;
Il eſt à vous . L'amour , d'un trait vainqueur ,
Pour Thraſimon le bleſſa , pour la vie .
Parlez . Que peut , que doit faire Sophie
Pour prévenir , pour arrêter les coups
Que nous prépare un caprice jaloux ?
Je le ſens bien ; Madame Mariante
Pour me forcer n'eſt pas aſſez puiſſante ;
Et ce ſera toujours , toujours en vain
Qu'elle voudra diſpoſer de ma main.
Mais que je crains fon humeur , ſa colere !
Et vous , comment diſpoſer votre pere ?
Vous le ſavez , la fortune , pour moi,
Fit peu de choſe ...
1.
THRASIMON fils.
Ah ! que ne ſuis-je Roi !
Vous vous verriez auſſi riche que belle.
Mais ſeriez - vous plus tendre , plus fidelle ?
Vous avez tout : & mon coeur , près de vous ,
Ne connoît rien de plus grand , de plus doux
Que d'être aimé ; que de l'entendre dire
Par une bouche où la candeur refpire.
SOPHIE , un peu bas .
Que penſez - vous du manege ? ..
THRASIMON (idem.)
2
Ab, vraiment ! :
B 3
22 MERCURE DE FRANCE .
Il eſt hardi. J'avourai franchement
Qu'il m'en coûtoit un peu pour y foufcrire.
(Plus haut) Mais avouez auſſi que le délire
De votre Argus eft à tel point monté ,
Que...
ΜΑΝΟΝ.
(Faisant figne de la main , & se rapprochant
des Acteurs.)
Paix - là , paix .
:
(à Sophie) Fuyez de ce côté .
SCENE IX.
Mde MARIANTE , THRASIMON fils.
Mde MARIANTE , (d'un air important .)
/
Long- tems , Monfieur , l'on vous a fait attendre .
J'ai cru , vraiment , ne pouvoir pas defcendre .
Lorſque l'on veut faire un arrangement ,
Ce font toujours des pourquoi , des comment ?
Pour chaque Saint il faut nouvel office .
Et quoiqu'ici , l'on n'y ſoit pas novice ,
A dire vrai , j'en ai tant ſur les bras ,
Que je m'admire en n'y ſuccombant pas.
Croiriez - vous bien que la Cour , la Province,
Le Citadin ,le Magiftrat , le Prince ,
Lorſqu'il s'agit de faire un choix bien für ,
N'ont pas toujours le jugement trop mûr ?
Graces au Ciel, on n'eſt point fans reffource.
Des bons conſeils on trouve ici la ſource ;
NOVEMBRE. 1772. 23
:
Nous y laiſſons puiſer à pleines mains ,
Par charité pour les foibles humains .
D'ailleurs , Monfieur , combien de jeunes têtes ,
Combien de coeurs ſimples autant qu'honnêtes ,
D'un petit maître en rabat , en plumet ,
Sans mon ſecours , deviendroient le jouet ?
A certain age , on fait aſſez qu'aux filles ...
Je préviens tout. A toutes les familles
J'étends mes foins & mon inſpection ,
Et rien n'échappe à ma direction .
Vous voyez bien qu'on a plus d'une affaire.
ΜΑΝΟΝ . à part.
Ce n'eſt pas mal , pour un préliminaire.
THRASIMON fils.
Je vois , Madame , avec étonnement ,
Comment , pour vous , il vous reſte un moment.
Vingt magiftrats , à tête bonne & faine ,
A tant de ſoins fuffiroient avec peine.
Mde MARIANTE.
Le cher enfant ! .. vous ne l'entendez pas .
Ce font des jeux que tous ces embarras.
Je conçois bien qu'en ſuivant les rubriques
De nos Regnaults & de nos Angéliques ,
S'il nous falloit filer le pur amour ,
J'en ferois moins en dix ans , qu'en un jour.
Mais tous ces preux du bon Roi Charlemagne ,
Nous leur laiſſons leurs châteaux en Eſpagne.
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
Et fi je veux unir brune & blondin ,
Un jour , une heure en fixe le deſtin.
THRASIMON fils.
Aux deux époux , fans doute que Madame ,
D'un amour tendre inſpire auſſi la flamme ?
Mde MARIANTE.
Bon ! cela vient. Parlons un peu raifon :
Vous êtes jeune & fort joli garçon ;
Mais , ſi j'en crois ce qu'en dit votre pere ,
Votre eſprit tient encore à la chimere.
Monfieur ne veut que tendres ſentimens ,
Que pur amour... grands mots vuides de ſens !
Soyons ſolide. Il vous faut une femme;
Ici , ce ſoir , vous la prendrez.
THRASIMON fils.
Madame...
Mde MARIANTE.
Allons , allons , cent mille écus au bout..
Vous marchandez ! ..
THRASIMON fils .
Madame , point du tout.
Mde MARIANTE.
Ah! bon , cela. Je ſavois bien.. ton pere..
Il eſt ſi ſimple!
2
1
お
NOVEMBRE. 1772. 25
i
THRASIMON fils.
Et moi , je ſuis fincere ,
Et je ne puis , Madame , confentir ...
Mde MARIANTE.
Je vous conſeille ! .. encore ? .. ſans mentir ,
1
Je ſuis bien folle ? . Il veut m'en faire accroire !
Mais , patience ; une petite hiſtoire
Abrégera , je penſe , le roman. (à Manon)
Menez Monfieur à mon appartement ;
Et , tout de ſuite , envoyez - moi Sophie .
SCENE.Χ.
Mde MARIANTE; Seule:
...
Eſt - ce bien moi qu'ainſi l'on contrarie ?
,, Je ſuis fincere ... & ne puis conſentir
Oh ! tu fauras du moins t'en repentir.
De ces blancs - becs écouter le délire !
Que deviendroient ma gloire & mon empire ?
Il ne fait pas , ce galant Paladin ,
Que , ſans avoir recours au grand Merlin ,
Je puis d'un mot enchanter fa Sophie.
Ce mot eſt dit . Ce ſoir , je la marie.
Les ſots enfans ! on pouvoit les unir.
Je l'ai voulu. Mais eux me prévenir !
Sans mon aveu , s'aviſer de ſe plaire !
Le trait eft noir. Aufli prétends - je en faire
A l'inſtant même , un exemple frappant
•
B5
26 MERCURE DE FRANCE.-
Qui puiſſe apprendre à vivre à tout amant.
Tout eſt d'accord avec Thraſimon pere.
Je lui promets une riche héritiere .
A dire vrai , je la connois fort peu ;
Mais je ne puis retirer mon en - jeu.
La choſe eſt ſimple. Hier , l'après - dînée ,
Je m'apperçois de certaine menée
Entre Sophie & le fils Thrafimon ..
Ah ! m'écriai - je , ils s'aiment ! trahiſon !
Sans déshonneur , je ne puis , fous filence ,
Laiſſer paffer une telle infolence ,
Je fais mon plan. Je donne ordre à Fardet ...
Mais le faquin qu'a t'il dit ? qu'a - t'il fait ?
11 ne vient point .. Que n'ai je pu voir comme
L'aura reçu notre bon gentilhomme
Qui , de Sophie , aura tantôt la main.
Je crois le voir , quoique ſur ſon déclin ,
Comme un cabri , faire un faut en arriere.
Mais quel échec pour notre aventuriere ,
Qui , pleine encor du doucereux jargon
Dont l'endormait fon tendre Céladon ,
N'entendra plus parler que de la guerre ,
Que de la chaſſe ou bien du miniftere !
Mais elle même ici ne ſe rend pas !
Manon , je gage , en ce dangereux pas ,
De ſes avis lui prête la bouffole .
Pour Thrafimon, Dieu fait qui le conſole !
Son pere & lui font à préſent aux mains.
Toujours faut - il que j'en vienne à mes fins .
NOVEMBRE. 1772. 27
SCENE ΧΙ.
Mde MARIANTE , SOPHIE .
Mde MARIANTE , d'un air indifférent .
Ha , ha ! c'eſt vous ? je vous croyois perdue.
Mais vous voilà : ſoyez la bien venue.
Depuis hier , je m'occupe du ſoin
De vous trouver un époux au bon coin .
Chacun le fait : grace à l'expérience ,
J'ai le tact für pour faire une alliance ;
Et je prévois que , fans difficulté ,
Vous agréerez ce que j'ai projeté.
SOPHIE.
Ainſi que moi , vous le ſavez , Madame ,
D'un vain détour je connois peu la trame,
Toujours foumiſe aux voeux de votre coeur
De vous aimer le mien fit fon bonheur.
Privée hélas ! dès ma plus tendre entance ,
Des chers auteurs de ma foible exiſtence ,
Je fus remiſe à vos ſoins généreux.
Je leur dois tout ; je ne vis que par eux.
Mais ſi je mis quelque prix à mon être ,
Ah ! ce ne fut que pour les reconnoître .
Mde MARIAN TE.
On ne peut mieux , ma fille ; & je vois bien
Qu'il eſt flatteur de vous vouloir du bien.
(à part) Dans mes foupçons me ſerois-je déçue ?
28 MERCURE DE FRANCE.
Mon but eſt donc de vous voir bien pourvue.
Mon choix eft fait ; &, bientôt , en ces lieux ,
Votre futur va prévenir vos voeux.
Mais qu'est -ce donc ? vous changez de viſage ?
Le nom d'époux fait- il peur , à votre age ? (à part) :
Ils s'entendoient ; oui , rien n'eſt plus certain .
Eh quoi ! l'on veut fixer votre deſtin ;
Et vous pleurez !
:
SOPHIE.
Ah ! Madame , ah ! ma mere,
A votre coeur ſi jamais je fus chere ...
SCENE XII .
Mde MARIANTE , SOPHIE , FARDET.
FARDET , au fond du théâtre.
(Il est un peu pris de vin , & entre fans
regarder les acteurs.)
La peſte ſoit... des courtiers de Vénus !
Vive , morbleu , le vin.. & faint Bacchus !
Hola , Manon ...
Mde MARIANTE.
Holà , toi-même , approche .
D'où reviens tu , Maraut ?
FARDET.
Point de reproche..
Pardon , Madame.. On ne vous voyoit pas .
NOVEMBRE. 1772. 29
1
Si vous ſçaviez .. combien Fardet eſt las !
Mde MARIANTE ,
Il y paroît ! .. malheureuſe cervelle !
Que t'a-t'on dit ?
FARDET.
Que diable ! .. je chancelle..
C'eſt de foibleſſe ...
Mde MARIANTE.
Oh ! va , nous t'en croyons.
Mais qu'as - tu fait de tes commiffions ?
FARDET .
Commiſſions ? .. ſi j'en fais de la forte ,
Du Guet , må foi ... je veux prendre l'eſcorte .
Par la corbleu ! .. me faire aſſommer.. moi !
J'aime mieux vivre.. & boire. Aufſſi , pourquoi
Cette Manon ? ..
Mde MARIANTE.
Mais , que vient-il nous dire ?
SOPHIE , en regardant Fardet.
Le pauvre enfant ! il eſt dans le délire .
FARDET .
Un peu gaillard .. Mais chut ; remettons-nous .
Or, eft- il vrai qu'une grêle de coups ?.
30 MERCURE DE FRANCE .
Mde MARIANTE.
De coups de vin.. le belître d'ivrogne !
Et c'eſt donc là le fruit de ta beſogne ?
Mais , s'il te reſte un feul grain de raifon ,
Peut-on ſavoir ce qu'à dit le Baron ?
Ce qu'à promis la jeune Célimene ?
FARDET.
Ah ! s'il lui plaît... qu'un bon vent les ramene !
Il eſt ſi fort changé.. depuis tantôt..
Que je les crois .. noyés .. ou peu s'en faut.
Mde MARIANTE.
Depuis tantôt ? .. Mais les as-tu vus , traſtre ?
FARDET.
On a vraiment l'honneur.. de les connoître ..
Et , ſauf reſpect .. Mais on ne dit pas tout..
Mde MARIANTE.
As- tu juré de ine pouſſer à bout ?
SOPHIE.
Mon cher Fardet , vous manquez à Madame.
FARDET.
Voilà t'il pas ? .. c'eſt Fardet que l'on blame !
Fardet a tort ! .. & ce Farder , pourtant ,
A bien fait voir.. qu'il n'eſt pas un enfant.
Ventre- fin-gris... comme la péronelle..
Et ce Normand...
NOVEMBRE. 1772 . 31
Mde MARIANTF.
Sortons , Mademoiselle ?
Je n'y tiens plus .
SCENE XIII.
FARDET , Seul.
Etj'aurois tenu , moi ,
Contre l'enfer ! .. oh ! que nenni. Ma foi ,
Voyant nos gens faire le diable à quatre ,
Chez Ramponneau , .. de crainte de me battre ,
Et puis un peu... de peur d'être battu .
J'ai retranché mon dos.. & ma vertu.
Pour diffiper.. la fatigue & la crainte ,
Il a fallu boire la quelque pinte.
Le grand malheur ! , . en ai je moins d'eſprit ?
Tantôt , pourtant , j'avois preſque tout dit.
Oh ! que Manon auroit fait beau tapage !
Mais elle - même eſt - elle bien plus ſage ?
Le bruit enfin de tous ces mouvemens ;
Nouveaux travers .. nouveaux accouplemens ,
Plus fots peut - être.. & plus déraisonnables
Que les premiers .. pourtant infoutenables !
Belle Sophie , à qui te livroit - on ?
Et quel tréſor s'offroit à Thrafimon ?
Pauvres enfans qu'aini l'on facrifie !
Oui , malgré moi , j'en ai l'ame attendrie.
Que diable ! on s'aime , & l'on s'épouſe après ;
32
MERCURE DE FRANCE.
1
Le coeur eſt là.. N'est-il pas fait exprès
Pour s'y connoftre ? oh ! non , dit ma maſtreſſe ,
Il faut brider la fougueuſe jeuneſſe.
Expliquons - nous. Bridez ; moi maintes gens ,
Ces faux marquis , ces blondins élégans ,
Qu'on voit courir de toilette en toilette.
Bridez encor la prude & la coquette ,
Dont l'art trompeur , par différens chemins ,
Egalement fait aller à ſes fins ;
Ce Financier , fléau de l'innocence ;
Ce grand Seigneur , qui croit que la puiſſance
Confiſte àvivre & fans loix , & fans moeurs ,
Que fais - je , moi? tant d'autres ſéducteurs
De toute eſpece & de toute encolure ;
Bridez - les bien ; j'en rirai , je vous jure.
Mais deux amans jeunes & vertueux ,
Qui de l'athour ſentent les premiers feux ,
Qui de s'unir ont une égale envie ;
Voilà les gens qu'll faut que l'on marie.
Tout au rebours . On fait tout de travers ,
Et ma maitreſſe , au bout de l'Univers ,
Je le parie , iroit chercher querelle
A deux amans qui s'uniroient ſans elle.
Oh! j'en ſuis las. Et le train d'aujourd'hui
A mis enfin le comble à mon ennui.
Je n'ai pas bu pour en perdre la tête.
Tout bien compté , Fardet n'eſt pas ſi bête ;
Si j'ai battu la campagne tantôt ,
Je ſentois bien qu'il était à propos .
1
Quoique
NOVEMBRE. 1772. 33
Quoique Valet , de mentir il m'en coûte.
Mais il falloit mettre tout en déroute.
J'ai réuſſi . Reſte à voir ſi Manon...
SCENE XIV.
FARDET, MANON.
ΜΑΝΟΝ.
Ha- ha , l'ami , l'on vous dit beau garçon !
FARDET.
Non pas autant que l'on voudroit bien l'être.
Qui dà?
ΜΑΝΟΝ.
FARDE T
Sans doute . En te voyant paroftre
Leſte , fringante .. On voudroit , ſur ma foi ,
Etre plus beau , pour approcher de toi.
MANON , affectueusement .
Dis-nous un peu : quelle eſt ton aventure ?
On m'a parlé de coups , de meurtriſſure ;
Es- tu bleſſé ?
FARDET...
Moi ? non , graces au Ciel ,
Ton cher Fardet aime peu le duel.
Je t'avoûrai pourtant , avec franchiſe ,
Que tu m'as mis en dangereuſe crife.
C
1
34
MERCURE DE FRANCE.
Tu conviendras auſſi que le goujon ,
Pour le porteur , ſentoit fort le bâton .
Mais briſons - là . J'ai découvert , fans peine ,
Le nom , l'état de notre Célimene.
Tu la plaçois tantôt à l'opéra.
Elle en revient , ma chere ; & cetera.
Quant au Baron , c'eſt un franc eſcogriffe
Indéchiffrable autant qu'un logogryphe .
Ce qu'on m'a dit , au reſte , en mots exprès ,
C'eſt qu'il eſt chef du régiment des Grecs.
Voilà les coups de Dame Mariante !
Dieu ! quelle femme ! ..
MANON.
Elle eſt extravagante
Si tu ſavois comme elle t'en promet !
FARDET.
Je ſuis , ma foi , ſon très-humble valet.
Mais point de bruit ; & , ſi tu veux m'en croire ,
Il eſt aiſé d'abréger cette hiſtoire .
Tu me connois. Je t'aime ...
ΜΑΝΟΝ.
Oh ! nous verrons .
Songeons d'abord à ce que nous ferons
Pour Thrafimon , pour l'aimable Sophie.
Pour ces enfans je donnerois ma vie.
Ils font fi bons ! il me vient un projet :
Je voudrois bien que notre ami Farder
NOVEMBRE. 1772. 35
1
Pût s'expliquer avec Thrafimon pere.
Tu lui dirois ce qu'il faut de l'affaire.
Lui détrompé , c'eſt là le noeud gordien;
Et je prévois que le reſte iroit bien .
Je vais là-haut dire qu'on le demande.
Et, fur le champ , fi j'obtiens qu'il defcende ,
Je reviendrai t'avertir .
FARDET.
Va , mon coeur-
Mais fonge un peu toi-même , à mon bonheur.
:
SCENE XV.
FARDET , Seul.
Oh ! tout de bon , ſi j'en juge à ſa mine ,
Au dénoûment notre amour s'achemine .
Puiſſe le Ciel , de nos jeunes amans ,
Finir de même , en ce jour , les tourmens !
Quel coup fatal pour notre Marieuſe !
Je crois la voir outrée & furieuſe.
Quoi ! ſous ſes yeux , quatre coeurs , en un jour ,
S'aimant par choix , s'uniffant par amour !
Juſqu'à tantôt ne chantons pas victoire ;
Je me défie encor de ſon grimc
J'en ai tant vu de ſes tours ! ..
C
36 MERCURE DE FRANCE.
1
SCENE XVI.
SOPHIE , MANON , FARDET .
ΜΑΝΟΝ , à Fardet .
Va ſe trouver dans le petit fallon .
Thrafimon
Souviens toi bien ...
FARDET.
Compte fur moi , ma mie.
SCENE XVII.
SOPHIE , MANON , FARDET.
ΜΑΝΟΝ.
Je veux dreſſer auſſi ma batterie .
Je veux qu'ici le pere furieux ,
Sans y fonger , vous trouve ſous ſes yeux.
SOPHIE.
Le beau moment pour m'offrir à ſa vue !
Tu vois hélas ! qu'interdite , éperdue ,
Je puis à peine articuler deux mots .
ΜΑΝΟΝ.
Il eſt encor du remede à vos maux;
Je vous l'ai dit. Seulement , je vous prie ,
Dépêtrez vous de cette rêverie ;
Et n'allez pas rendre vains mes efforts.
NOVEMBRE. 1772. 37
Que Thraſimon , découvrant les refforts
Qu'à mis en jeu Madame Mariante ,
Ecoute encor ſa très-chere parente ,
Le penſez-vous ? pour moi , je n'en crois rien.
Après ?
SOPHIE.
ΜΑΝΟΝ.
Après ! ce que je crois très-bien ;
C'eſt que ſon fils , profitant de la criſe
1
Peut dire tout , oui tout , avec franchiſe .
SOPHIE.
Ah ! tu veux donc nous perdre !
ΜΑΝΟΝ.
Conſtamment,
Vous affurer la main de votre amant ,
C'eſt à tous deux faire un tour bien perfide !
Oh ! décidons ; & foyez moins timide.
SOPHI E.
Mais lui , Manon , comment le prévenir ?
ΜΑΝΟΝ.
C'eſt l'embarras.
ផ្ទះ
i C3
38 MERCURE DE FRANCE.
SCENE XVIII .
SOPHIE , MANON , THRASIMON pere ,
FARDET.
THRASIмом pere.
Je n'en puis revenir.
Sans fùreté , fans connoiſſance aucune ,
Leurer les gens d'une dot peu commune ,
Faire entrevoir l'état le plus brillant ,
Et for le tout , l'objet le plus charmant !
Et cela , rien ; moins que rien ! mais peut-être
Tu t'es mépris ?. Ainfi me compromettre !
Non , je ne puis le penſer.. Des jaloux
T'auront féduit ?
FARDET. 1
Ah ! Monfieur , croyez- nous.
(En Montrant Manon.)
Daignez l'entendre , & , bientôt , je l'eſpere ,
Vous verrez clair à cette étrange affaire.
MANON , hauffant les épaules.
Il me fait rire ! étrange ! .. eh ! tous les jours ,
Ne voit-on pas ici , de pareils tours ?
Interrogez dix mille infortunées
Sous leurs tyrans à gémir condamnées ;
Interrogez plus encor de maris
Par leurs moitiés , ruinés ou trahis ;
NOVEMBRE. 1772. 39
Ce font , Monfieur , le fruit de tant d'intrigues ,
De tant de ſoins & de tant de fatigues
Que , malgré nous , par fois nous partageons ;
Mais dont , hélas ! toujours nous enrageons.
Oui , c'en eſt fait , & je leve le maſque :
N'en doutez point , c'eſt à quelque bouraſque
Que vous devez l'aſſortiment exquis
Qu'on préparoit à Monfieur votre fils .
SOPHIE.
Chere Manon , la colere t'emporte.
Convient- il donc de parler de la forte ?
C'eſt ta maſtreſſe enfin...
ΜΑΝΟΝ.
1
Et le boureau
De maintes gens qu'elle envoie au tombeau.
Croiriez - vous bien que l'aimable Sophie
Etoit , Monfieur , auffi de la partie ?
Croiriez - vous bien qu'un foi difant Baron ,
En bon François , un eſcroc , un fripon ,
Par un effet du plus ſanglant caprice ,
Dût l'obtenir , ce ſoir , de ſa tutrice ?
THRASIмом pere.
Il ſe pourroit que la mauvaiſe humeur !
MANON.
Dites plutôt , dites que la fureur
D'anéantir tout penchant raiſonnable
Lui ſuggéra la méthode damnable
C 4
MERCURE DE FRANCE.
De marier & ab boc & ab hac ,
Et de braffer tant d'énormes mic-mac .
THRASIMON pere.
En vérité , je la croyois plus ſage.
Mais , après tout , que faire ? du tapage ?
J'en rougirois le premier. Ses remords
La puniront mieux que nous , de ſes torts.
Mais le moyen d'avoir mon fils ſans elle ?
Que , de ma part , cependant on l'appelle.
Lui deſcendu , je pars , ſans dire adieu ;
:
Manon fort pour aller chercher le fils Thrafimon.
Elle est censée le prévenir de tout.
Pour ne revoir jamais ce triſte lieu
Où l'on manqua d'empoiſonner ma vie. (a part )
Pourquoi faut - il que la jeune Sophie.
N'ait pas de biens , autant qu'elle a d'appas ?
Fortune aveugle ! .. (haut) Eh bien ? l'on ne vient pas ?
FARDE T.
1
J'entends quelqu'un , ce me ſemble...
SCENE XIX .
THRASIMON pere , SOPHIE , THRASIMON
fils , MANON , FARDET.
THRASIMON fils.
Ah ! mon pere,
NOVEMBRE. 1772. 41
6
Au nom des dieux , calmez votre colere ;
Ou qu'à l'inſtant , elle tombe ſur moi !
THRASIMон pere.
Hé quoi , mon fils , l'on agit contre toi ?
C'eſt toi qu'on mene au bord du précipice;
Et contre toi tu veux que je ſéviſſe !
Fuyons , fuyons .
THRASIMON fils .
Daignez m'entendre encor ;
De votre fils , vengez- vous , s'il a tort.
Il eſt aiſe de réparer la perte...
THRASIмон pere.
J'entends : Madame eſt à la découverte ;
Et , pour ne point avoir le démenti ,
Offre à tes voeux quelque nouveau parti.
Ainſi , Monfieur , une autre Célimene! ..
Y penſez - vous ? ... (Il veut fortir.)
THRASIMON fils.
Souffrez qu'on vous retienne.
C'eſt moi , c'eſt moi qui , par un choix heureux ,
Aime, un objet..
THRASIMON pere.
Mais..
THRASIMON fils .
Il eſt en ces lieux.
▼
C5
42
MERCURE DE FRANCE.
THRASIMом pere.
D'un air plus tendre que courroucé.
Qu'avez - vous fait ? cet amour téméraire ,
L'avoir conçu fans confulter un pere !
Fût - il encor plus merveilleux , ceut fois ,
Ce rare objet dont ton coeur a fait choix ;
Te crois- tu donc affez d'exp ' riètice
Pour combiner les traits de convenance ,
Et la fortune , & l'état & le nom ,
Sur quoi fe fonde enfin une maiſon ?
i
Il nous manquoit ce coup d'étourderie !
THRASIMON fils , ſe jetant à genoux .
Grace , mon pere ; & regardez Sophie.
SCENE XX . & derniere .
Mde MARIANTE , & les Acteurs
précédens.
Mde MARIANTE , ( avec humeur.)
Hé bien , Meſſieurs , là haut je vous attends ,
Et vous reſtez , par choix , avec mes gens !
Mais qu'eſt ce donc ? Et quelle contenance ?
Il s'agiſſoit d'affaires d'importance
A vos genoux j'ai trouvé votre fils .
THRASIMом pere.
Sans lui , parbleu , vous nous trouviez partis.
NOVEMBRE. 1772. 43
1
De vos projets la biſarre tournure
Me donne ici bien de la tablature.
Mde MARIANTE .
Que voulez - vous ?
4
Elle montre Fardet & Manon.
Ils nous fervent ſi mal !
Ai - je pu faire à ce franc animal
Articuler tantôt une parole ?
MANON.
Il avoit beau pourtant.
Mde MARIANTE .
Taiſez - vous , folle.
Vous parlerez quand on vous parlera . à Fardet.
Dieu fait enfin fi Monfieur répondra !
Pourquoi , Maraut , ne nous vient - il perſonne ?
FARDET .
Oh ! Dame ! moi , des ordres qu'on me donne ,
Comme je peux , je m'acquitte ; & bon foir.
Vos Epouſeurs , ne comptez pas les voir.
Ils ont , vraiment , d'autre fil à retordre .
Mde MARIANTE .
Une autre fois , nous y mettrons bon ordre .
à Thrasimon pere.
On peut encor réparer tout cela.
44 MERCURE DE FRANCE.
THRASIMON pere.
On peut auſſi , Madame , en reſter là.
Et c'eſt le mieux , ſi vous voulez m'en croire,
Mde MARIANTE.
(d'un air de dépit.)
Auſſi , voyez : ſans leur chienne d'hiſtoire ,
Tout étoit dit ; & tout étoit en paix . 1
Car l'un pour l'autre enfin ils ſemblent faits.
De les unir je nourrifſfois l'idée.
J'allois parler. L'entrevue haſardée
D'hier au foir , excite mon courroux...
THRASIMON pere.
Quelle entrevue ? & de qui parlez - vous ?
Mde MARIANTE.
(En montrant Sophie & Thrasimon fils.)
De ces enfans , dont le coeur téméraire
A mon empire a voulu ſe ſouſtraire .
Ils ont ofé s'aimer , à mon inſçu.
ΜΑΝΟΝ , à part.
Voilà le noeud ; je l'avois bien prévu.
THRASIMON pere.
Et voilà donc ce qui formoit la chaîne
Qui dût unir mon fils & Celimene ?
1
Mde MARIANTE.
Oui.
NOVEMBRE. 1772. 45
THRASIMом pere.
Mais enfin la connoiſſiez - vous bien ?.
La vites - vous , cette fille de bien ?
Mde MARIANTE.
Jaais .
THRASIмом pere.
Jamais ? vous m'étonnez , Madame.
Et ce Baron ſans foi , ſans moeurs , fans ame..
Mde MARIANTE.
Tout - beau , Monfieur..
THRASIMом pere.
Vous le connoiſſież mieux ?
Mde MARIANTE.
Je ne l'ai vu qu'une fois , ou bien deux ;
Mais..
THRASIмон pere.
Mais , Madame , en oſe vous le dire
Abandonnez pour toujours un empire ,
Où la raiſon n'exerce point ſes droits ;
Où du ſang même on étouffe la voix ;
Dont le caprice eſt le vrai barometre ;
Qui de malheurs..
THRASIMON fils.
Ah ! daignez le permettre ;
46 MERCURE DE FRANCE .
:
Que ſous vos yeux , mon pere , que ce soir ,
Madame exerce encore fon pouvoir !
Vous l'entendez : elle - même eut envie
D'unir , un jour , Thraſimon & Sophie .
Tout , aujourd'hui , parle en notre faveur.
Nous nous aimons ; & vous avez un coeur ..
Mde MARIANTE.
Vous vous aimez ! c'eſt ce qui m'humilie.
Mais je vous cede , & je me facrifie.
(à la cantonade.)
Sans marier , j'allois perdre ce jour
Mieux vaut encore écouter leur amour.
à Thrasimon pere.)
Votre boutade annonce quelque choſe ,
Dont j'aurois peine à deviner la cauſe ,
Si , tous les jours , en dépit de mes soins..
Mais votre emplette eſt ſure de tous points .
Quand à la dot, fur- tout, foyez tranquile.
(Elle va pour fortir .)
FARDET.
Chere Manon , puiſqu'on eſt ſi facile ,
Ne veux - tu pas profiter du moment ?
Mde MARIANTE.
Quoi ! vous auſſi ? .. fans mon confentement !.
(En se radoucissant.)
Cela nous donne au moins deux mariages ;
Quitte à chercher ailleurs des gens plus ſages.
1
NOVEMBRE. 1772. 47
1
1
•
MANON , au Parterre .
Vous qui traitez tous les amans de foux ,
Je ſoutiens , moi , qu'ils le font moins que vous.
L'ENTHOUSIASME VERTUEUX.
ELEVÉ
Conte du tems passé.
LEVÉ par un pere honnête & fage,
Liſidor , en entrant dans le monde , ne
promettoit rien moins que de ſe rendre
auſſi eſtimable que fon guide. Diſſipé,
léger & volage , il s'étoit précipité vers
les plaiſirs qui ne détruiſent que trop aifément
les germes d'une bonne éducation .
Heureuſement le veritable amour s'en
mêla , & Liſidor fufpendit la courſe de
ſes premiers égaremens. :
Il avoit vu Lucile , & les regards qu'il
avoit portés ſur elle, lui avoient fait trot -
ver dans la beauté , ce qu'il n'y avoit point
encore apperçu , la modeftie , la décence ,
une certaine nobleſſe qui , fans ôter à nos
deſirs ce qu'ils ont de vivacité & de feu ,
les plie au reſpect de la perſonne aimée ,
&fur-tout au beſoin de s'en faire eftimer,
pour être digne de lui plaire.
Attentif à la conduite de fon éleve ,
;
48
MERCURE DE FRANCE.
Liſidor le pere s'étoit apperçu plutôt que
fon fils même du changement qui venoit
de s'opérer en lui. Il en chercha la cauſe;
il la découvrit , & s'occupa dès - lors des
moyens de l'unir à l'objet qui venoit de
lui rendre ſes moeurs.
Il connoifſſoit peu le pere de Lucile ,
& il apprit avec peine qu'un eſprit d'intérêt
groſſier étoit le mobile de toutes ſes
actions. Cependant , comme leurs fortunes
étoient affez égales , il ne déſeſpéra
de rien , & chercha à négocier en faveur
de ſon fils.
Un ami commun facilita l'entrevue des
deux peres , & il fut convenu que Liſidor
le fils pourroit venir voir Dorimon ; que
celui - ci , en le préſentant à Lucile , étudieroit
le coeur de ſa fille , pour ſe déterminer
enſuite au parti qu'il auroit à prendre.
Liſidor étoit jeune , bien fait , & d'une
figure agréable ; il fut embelli par le defir
de plaire , & Lucile en fut frappée. Leur
premiere converſation fut auſſi timide ,
auſſi embarraſſée que s'ils s'étoient déjà
confié ce qui ſe paſſoit dans leur ame ;
c'eſt à ceux qui ſe voient avec plus d'indifférence
à ſe montrer mutuellement plus
d'eſprit & d'aiſance au premier coupd'oeil.
La
NOVEMBRE. 1772. 49
La convenance ſe découvrit ſi évidemment
entre les jeunes gens , que bientôt
il ne fut plus queſtion entre les peres que
de la ſtipulationdes intérêts réciproques ;
mais un revers de fortune , arrivé tout à
coup à Lifidore le pere , changea les dispoſitions
favorables de Dorimon , & vint
empoiſonner les douceurs dont jouiſſoient
nos deux amans.
Des lettres de Cadix annoncerent à Liſidor
qu'une des plus fortes maiſons de
commerce de cette ville faiſoit une faillite
conſidérable , & que les fonds qu'il
avoit confiés à un ancien ami , principal
aſſocié de cette maiſon , couroient les
plus grands riſques .
Cette nouvelle fatale ne fut que trop
tôt confirmée , & Liſidor , en l'apprenant
à fon fils , ne lui diſſimula point qu'il n'étoit
plus en état de répondre aux demandes
de Dorimon , trop avare & trop dur
pour n'exiger au nom de ſa fille que l'amour
pour dot.
Le jeune Liſidor fentit toute la peſanteur
de ce coup affreux ; il paſſa deuxjours
dans un abbattement & dans un filence effrayans
; mais il s'apperçut qu'il affligeoit
encore plus un pere qui avoit beſoin de..
confolation ; il revint à lui- même , &,
D
50 MERCURE DE FRANCE.
par un premier effort de vertu dont on
l'auroit cru peu capable , il ſe détermina
àne plus prononcer le nom de Lucile , à
laquelle il ne pouvoit être uni.
La ſeule foibleſſe qu'il crut pouvoir ſe
permettre , fut de lui faire tenir ſans mystere
& fans cachet le billet ſuivant.
Mademoiselle , vous favez , fans doute , les
malheurs du plus honnête , du plus tendre ,
du plus vertueux des peres. Il entraîne fon
fils dansfa perte , & ce fils infortuné , que
vous ne verrez plus , n'a désormais rien à
demander aux Dieux que de vous deſtiner
un époux qui ait pour vous & fon coeur
&ses yeux... :
Liſidor ne s'étoit point flatté ; il n'attendoit
aucune réponſe ; cependant deux
jours après il reçut avec auſſi peu de précaution
qu'il en avoit employée , un billet
dans lequel Lucile lui écrivoit que dans
la dépendance où elle étoit d'un pere ,
elle ne pouvoit faire à ſes adieux la réponſe
qui lui conviendroit , mais que ce
qu'elle avoit pu faire, elle l'avoit fait ;
qu'elle lui écrivoit du Couvent où elle
s'étoit retirée , pour mettre à l'abri de toutes
fortes deperfécution , un coeur qui lui
avoit été ſi vainement deſtiné.
Les idées incertaines & confuſes de
NOVEMBRE. 1772. 51
1
,
Liſidor , aprés la lecture de ce billet inattendu
, l'entraînerent dabord à vouloir s'informer
du Couvent dont elle avoit fait
choix; mais cette vertu que l'amour &
le malheur lui avoient fait connoître
s'arrêta bientôt dans ſes recherches ; il
rentra chez lui pour confulter ſon pere ,
qui lui fit fentir que fon premier projet
de fuir Lucile étoit ſeul digne d'un galant
homme , dans la circonſtance où il ſe
trouvoit. Il ſe rendit , en frémiſſant , à
cette déciſion qu'il avoit déjà trouvée
dans ſon propre coeur.
Son infortune s'accrut encore par la
perte qu'il fit d'un pere qu'il adoroit , &
qui s'etoit laiſſe conſumer par les chagrins
qu'il venoit d'éprouver.
Après avoir recueilli les foibles débris
de ſa fortune , il prit avec fermeté le
parti de ſe retirer à la campagne dans un
petit bien qu'heureuſement il avoit été
en état d'acheter.
Trifte cultivateur d'une ferme médiocre
, toujours occupé intérieurement de
Lucile , la pleurant chaque jour fans faire
aucune démarche pour ſavoir de ſes nouvelles
, il imaginoit quelquefois qu'elle
n'avoit pu ſe défendre d'obéir à fon pere,
& qu'elle faiſoit le bonheur d'un rival
plus heureux que lui. D2
52
MERCURE DE FRANCE..
Cette image cruelle , en paſſant dans
un coeur qui s'étoit impoſé de ne conferver
aucun eſpoir , le déchiroit cependant
, & l'effet involontaire qu'elle pro .
duiſoit , le forçoit alors de ſe cacher à
tous les regards , parce que l'agitation
qu'il éprouvoit ſembloit tenir quelque
choſe de la frénéſie.
Des torrents de larmes , qui fuccédoient
à ce trouble , à ce déſordre de ſes ſens ,
lui rendoient un peu de tranquillité. Le
travail des mains & le plaiſir toujours certain
que procurent les ſoins de ſeconder la
nature dans les efforts qu'elle fait pour
fubvenir à nos beſoins , étoiont encore
une ſource de calme pour lui ; c'étoit
fur - tout ce qui réparoit ſes forces.
Déjà deux années s'étoient écoulées
dans cette ſageſſe & ce trouble ſucceſſifs ,
lorſqu'un Notaire lui écrivit qu'un de ſes
oncles , nommé Germain , qui paſſoit
pour très peu riche , lui laiſſoit , par une
mort ſubite , une fucceffion conſidérable
en argent qui s'étoit trouvé chez lui.
Son premier mouvement fut de s'étonner
qu'un particulier qui avoit eu peu de
patrimoine & peu d'induſtrie , laiſſat à ſa
mort autant d'argent qu'on lui en annonçoit
, & , lorſqu'il arriva dans la maifon
NOVEMBRE. 1772. 53
•
du défunt pour recueillir ſa fucceffion ,
il ne put ſe perfuader que ſon oncle avoit
eu , comme on le diſoit , le ſecret de la
pierre philofophale.
A peine eut - il jetté les yeux ſur les
cinquante mille écus qui étoient effectivement
ſous les ſcellés de Germain , que
ſon coeur , qui du premier moment s'étoit
tourné vers Lucile , s'enflamma du deſir
d'apprendre ſi elle étoit encore libre.
Agité par cette incertitude qui ôtoit
à ſa nouvelle fortune tout ce qu'elle auroit
eu de charmes pour un autre , il alloit
riſquer de s'informer de ce qu'elle
étoit devenue , lorſqu'il vit entrer Dorimon
chez lui..... Le pere de Lucile ,
Dorimon lui - même.
"Le bon homme , quoiqu'infirme depuis
quelque tems , avoit voulu fortir de
fon lit pour s'aſſurer par lui - même du
bruit arrivé juſqu'à lui que Liſidor venoit
d'hériter. Le jeune homme entrevit bientôt
ſa curiofité , & mit ſous ſes yeux les
cinquante facs de mille écus que lui laiffoit
le frere de ſa mere , outre un patrimoine
de vingt cinq à trente mille livres.
Dorimon , tranſporté du riche ſpectacle
qu'on lui offroit , ne levoit ſes regards
de deſſus les ſacs comptés & fou-
D 3
1
54 MERCURE DE FRANCE.
peſés par lui plus d'une fois , que pour
fourire à Liſidor , auquel il ferroit tendrement
la main par intervalles. O mon
ami ! s'écria - t - il , bientôt il ne tiendra
donc qu'à vous de me rendre ma fille !
Depuis les malheurs de votre pere.....
honnête homme , & c'étoit grand dommage
qu'il reſtât preſque ſans pain.... On
l'eſtimoit , mais c'eſt un pauvre bien que
cette eſtime ; cela ne donne pas à vivre ,
n'eſt - il pas vrai ? ..... Pour revenir donc ;
depuis ce déſaſtre , ma Lucile s'obſtine à
refter chez les Dames de C.... & me prive
de la douceur de l'établir richement avant
ma mort. En vain lui ai- je fait dire que
je m'affoibliſſois chaque jour , & qu'il
falloit que mes yeux fuſſent fermés par
un gendre & par elle; rien n'a pu l'engager
à fortir de la maudite retraite
qu'elle a choiſie. Liſidor , mon cher Lifidor
, vous n'êtes point marié ? Non ,
- Monfieur. C'eſt bien fait à vous , on
l'eſt toujours trop tôt.... Mais n'importe ;
écoutez - moi ; vous avez aimé ma fille ?
-Avec fureur , comme je l'aime encore ,
comme je l'aimerai toujours.- Fort bien ;
voilà ce que je ſouhaitois ; vous êtes riche
aujourd'hui , Lucile vous plaît ; vous ne
lui êtes pas déſagréable , j'en fuis fûr ;
NOVEMBRE. 1772. 55
je vais de ce pas lui faire écrire tout cela;
car, voyez- vous , j'ai une paralyſie ſur le
bras droit qui ne me permet plus d'écrire
une quittance ,& cela eſt bien cruel , qu'il
faille faire paſſer ſes affaires ſous les yeux
&la main d'autrui..... Or donc ma Lucile
va ſavoir dès aujourd'hui votre nouvelle
fortune & vos diſpoſitions pour elle ; je
la reverrai bientôt chez moi ,je n'en doute
point ; ne différez pas de l'y venir revoir.
Oubliez , de grace , tout ce qui s'eſt paſſé de
ma part , & nous reprendrons les choſes
où nous les avions laiſſées chez le Notaire,
avant la déroute de votre pauvre pere.
On imagine bien que Liſidor ne tarda
pas à aller chez Dorimon s'informer ſi ſa
fille étoit revenue. Elle y étoit rentrée
depuis une heure au plus , lorſqu'il ſe fit
annoncer à elle. Que de vivacité ! que de
feu dans leurs regards mutuels ! Cette
avidité avec laquelle un tendre fils , après
avoir cru fon pere enſeveli , le verroit tout
à coup rendu à la vie, ſe peignoit vivement
dans les yeux de Liſidor , & même
dans ceux de Lucile , qui ſe vit adorée
& qui crut devoir permettre à Liſidor de
ſe croire aimé. Cependantà peine avoientils
prononcé quelques mots l'un & l'autre
; mais ils s'étoient dit tout ce que la
D 4
1.
56 MERCURE DE FRANCE .
tendreſſe a de plus animé , de plus expresfif.
C'eſt dans ces filences que l'amour déploie
avec ſuccès ce qu'il a de plus éloquent.
Un tiers même entendroit ce muet
& doux langage.
Dorimon , pouſſé par l'eſpoir de voir
tranſporter chez lui tout l'argent qu'il
avoit vu au pouvoir de Liſidor , fut le premier
à preſſer nos deux amans de conclure
le plutôt qu'ils le pourroient. Il ne
ſe ſentoit pas de joie de revoir ſa fille à
ſes côtés : & quoiqu'il eût pu peut-être ,
(à ce qu'il leur dit ingénument) trouver
un gendre encore plus riche , il vouloit
bien , ajoutoit- il, en faveur du goût de
Lucile , ſe contenter du bien que Liſidor
avoit.
Ce qu'il y avoit de ſingulier dans le caractere
de Dorimon , c'eſt qu'il ne croyoit
pas qu'aucune raiſon d'intérêt l'eût determiné
à accorder Lucile à Liſidor , &
qu'il ne connoiſſoit pas de meilleur pere
de famille que lui , puiſqu'il alloit ſe dépouiller
d'une petite partie de ſonbien en
mariant ſa fille.
Le temps des formalités préliminaires
abrégé autant qu'il fut poſſible , on prit
jour pour les ſignatures. Ce moment, fi
defiré par l'un & l'autre des amans , alloit
NOVEMBRE. 1772. 57
arriver , lorſque Liſidor le prévint , & ſe
préſenta feul chez Lucile , qu'il effraya
par la pâleur & la conſternation de fon
viſage. Liſidor , s'écria-t-elle , que venezvous
m'apprendre ? Que s'eſt il paſſé de
nouveau ? Je ne retrouve en vous ni les
traits de mon ami , ni ceux de mon époux .
- Tout eſt perdu , Lucile , je tombe
dans mon premier crime , & les Dieux
ne m'offroient l'image du plus grandbonheur
que pour la retirer tout - à coup , &
pour me rendre mille fois plus malheureux
. - Quoi ; Liſidor , quelque disficulté
de la part de mon pere..... - Aucune.
Il n'eſt point encore mon ennemi ,
mais mon infortune va le forcer à le devenir.
Quelle infortune ? Expliquez-
Non Lu-
-
vous ; feriez vous volé ?
-
-
cile. On vous diſpute donc l'héritage
de votre oncle , & c'eſt un procés que
vous aurez à foutenir ? Hélas ! je connois
mon pere: fans doute tout va ſe différer ;
il ne ſignera point avant l'événement....
Mais enfin vos droits font inconteſtables ,
vous n'avez pas eu beſoin de teſtament,
vous êtes l'héritier naturel de votre parent,
l'événement ne peut être douteux: vous
triompherez , Liſidor , de l'avide chicanne.
-Ecoutez - moi , Lucile , écou-
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
tez - moi. Si dans un ſucceſſion qui vous
feroit échue , le hafard vous faifoit trouver
des preuves que le bien qu'on vous
tranſmet n'appartient pas à celui qui vous
le laiſſe , que ce bien a d'autres propriétaires
vrais & facrés , qu'une..... négligence
peu pardonnable..... l'a confervé
chez la perſonne au nom de laquelle vous
en ſeriez revêtue , & qui n'en étoit que
dépoſitaire ; parlez , vertueuſe Lucile ,
quelle feroit votre conduite ?
Liſidor , qui avoit baiſſé les yeux en
découvrant le crime de fon oncle , ne s'étoit
pas apperçu que Lucile s'étoit preſque
évanouie. Il ſe leve , il s'écrie , il voit
Dorimon qui entre dans ce moment , & ,
par un côté oppofé, il fuit ſans être vu.
Le pere de Lucile étoit accompagné de
quelques parens & d'un Notaire , qui ſe
met fur le champ en devoir d'écrire ; tandis
que Lucile, revenue à elle-même , &
ne voyant plus Lifidor, ſupplie fon pere ,
pour éviter un plus grand éclat , de remettre
, au jour ſuivant , une affaire que
l'absence d'une des parties ne permettoit
pas de conclure.
Il eſt aſſez fingulier , dit Dorimon irrité,
que ce ſoit Litidor qui manque à notre
rendez - vous , & je ne conçois pas , ma
NOVEMBRE. 1772. 59
fille , qu'il foit auſſi peu reconnoiſſant
de vos bontés & des miennes.
Après pluſieurs propos de cette nature,
on ſe ſépara ; & Lucile , reftée ſeule ,
après avoir réfléchi douloureuſement que
le vertueux Liſidor alloit ſe dépouiller
d'un bien qu'il avoit cru d'abord poſſéder
légitimement , qu'il n'en feroit point mystere
à Dorimon, & que dès lors toute
union entre eux , devenoit impoſſible ,
prit le parti de ſe retirer , le même ſoir ,
dans fon couvent , après avoir écrit à fon
pere que Liſidor , retombé dans ſa pauvreté
, alloit , ſans doute , eſſuyer encore ,
de ſa part , les mépris dont il l'avoit couvert
autrefois , qu'elle ne pouvoit en être
témoin , & qu'elle le fupplioit de la laisfer
dans la retraite qu'elle avoit choiſie.
Dorimon , affligé de la nouvelle diſparition
de ſa fille , ſe contraignit , dans la
crainte qu'elle ne mît pour condition de
on retour , fon mariage avec Lifidor redevenu
pauvre comme auparavant. Il
n'avoit garde auſſi de trop faire valoir fon
autorité de pere pour la ramener à lui , dans
la crainte de la pouſſer au point de lui
demander compte du bien de ſa mere,
dont il ne vouloit pas ſe deſſaiſir.
Elle put donc , en liberté , s'abreuver
60 MERCURE DE FRANCE....
de ſes larmes dans le triſte ſilence de fa
retraite , tandis que Liſidor , déchiré par
la paſſion la plus vive , mais foutenu par
l'honneur & la vertu , s'immoloit géné
reuſement à cette derniere.
En quittant Lucile , il étoit revenu à la
maiſon de fon oncle pour y lire encore
ſon arrêt. Il reprend la lettre fatale qu'il
avoit trouvée , le matin même , dans une
armoire fecrette ,& que peut- être on n'eût
jamais découverte ; il la relit , aucune obscurité
n'en enveloppe le ſens ; c'étoit à
fon oncle qu'elle avoit été adreſſée , il y
avoit plus d'un an. La voici :
A M. Germain , a.... le 15 Août 16 ....
,, Prêt à quitter la vie , mon cher& vieux
" ami Germain , c'eſt à toi quej'ai recours
,, pour réparer mes injuſtices ſans compro-
وو mettre cependant l'honneur dema fa-
,, mille. Par des intrigues inutiles à te
,, révéler , j'ai dépouillé de leur fortune
ود deux malheureux orphelins , & leur
,, mere. Ils reſpirent tous trois dans votre
ville , pauvres & miférables. Leur nom
eft Gerard. Le moyen fûr de les découvrir
eſt de s'adreſſer aux Curés des paroiſſes
, à la charité deſquels ils doivent
fûrement leur ſubſiſtance. Jete fais pasſer
de S.... où je ſuis mourant , cinquante
mille écus , qui feront remis à
ود
ود
ود
ود
ود
"
NOVEMBRE. 1772. .61
;, tonadreſſe. Dès que tu les auras touchés,
, mon cher Germain , remets-les aux in-
ود
"
ود
fortunés que je t'indique , en exigeant,
de leur part , le ſecret. Taprobité m'eſt
connue , &je meurs tranquile. L.....
Rien n'eſt plus poſitif , dit Liſidor ,
voilà cette pierre philoſophale dont les
voiſins de mon oncle lui ſuppoſent le
ſecret . Voilà les cinquante mille écus dont
il n'étoit que fideicommiſſaire. Mais
comment ? Ô ciel ! depuis un an ....
Ah! c'eſt à moi de réparer ſa faute horrible....
Courons aux ſources qu'on m'indique
pour trouver les indigens à qui cet
or appartient.... Lucile ! ah , Lucile !
je vous perds... & moi-même , je travaille
à vous perdre.... Oui , je le veux , je le
dois , je ſerois indigne de vous , & du
jour , ſi je balançois un inſtant.
...
La bienfaiſance , la Juſtice éternelle
guidoient les pas du vertueux Liſidor. Le
premier Paſteur auquel il s'adreſſa le
conduiſit aſſez près de chez lui , à un
fixieme étage , où ils trouverent une femme
languiſſante , couchée ſur un grabat ,
& entourée de deux jeunes fils , travaillant
auprès d'elle , à enluminer des papiers
communs.
La vûe du charitable paſteur répandit
quelque ſérénité ſur le front de la bonne
1 .
62 MERCURE DE FRANCE.
femme & de ſes enfans. Ainsi , lorſque
fous la zone brûlante un vent frais s'éleve,
on voit les hommes reſpirer plus à
l'aiſe & porter au ciel des yeux fatisfaits
& pleins de reconnoiſſance.
Vous le voyez , Monfieur , dit au Pasteur
un des deux fils , nous cherchons , par
notre travail , à foutenir notre mere & à
nous mettre en état de folliciter moins
ſouvent les généreux ſecours que vous
aimez à répandre fur ceux qui n'ont ni la
force , ni les occaſions de travailler.
Je vous connois, répondit le Paſteur ,
& je vous reſpecte tous trois. Ecoutezmoi
, ajouta-t- il , en montrant Liſidor ,
voici quelqu'un qui veut ſavoir qui vous
êtes , & auquel il vous eſt important de
ne rien cacher .
Monfieur , dit alors l'aîné des freres ,
nous nous appellons Gerard, nous naquîmes
à Léogane ; à peine fortis du berceau
nous perdîmes notre pere. Il avoit ſur ſon
habitation un afſocié qui s'empara de
tout , qui fut ſe ſervir des loix même pour
chaffer notre mere de chez elle , & pour
la faire repaſſer en France avec nous , où,
depuis ce tems là , elle vécut dans l'opprobre
& dans la mifere.
Honnêtes indigens , malheureuſes victimes
de l'intérêt & de l'injuſtice , s'écria
NOVEMBRE. 1772. 63
Liſidor , c'en eſt aſſez , vos malheurs vont
finir. Une chaiſe à porteur peut tranſporter
votre mere , venez , deſcendons-la ;
mais , avant tout , promettez moi religieuſement
de jouir de la fortune qui va
vous être remiſe , ſans en rechercher la
fource , fans parler jamais de rien , & furtout
de moi.
On donna cette parole qu'exigeoit Liſidor,
entre les mains du Paſteur étonné ,
& l'on ſe tranſporta dans la maiſon de
Germain , où l'on remit aux deux freres,
& à leur mere , les cinquante mille écus
qui leur appartenoient.
Vous ſavez nos conventions , dit Liſidor
accablé des témoignages dereconnoisfance
des trois indigens.Vous ne me devez
rien , & je ne ſuis ici que l'inftrument de
la Providence qui veilloit fur vous.
Liſidor , reſté ſeul, bien loin de fentir
quelque altération fâcheuſe de ce qu'il
venoit de faire , n'avoit jamais paſſé de
momens plus délicieux que ceux qui fuccéderent
à ſa ruine. Lucile ſe préſenta à
fon idée , mais fans y apporter de trouble;
il n'étoit plus au pouvoir des maux de
l'humanité de frapper ſur une ame qui
venoit de s'aggrandir & de s'élever aux
plus hauts facrifices que demande la vertu.
L'action de Liſidor n'étoit que juſte en
64 MERCURE DE FRANCE
ſoi ; mais les circonſtances la rendoient
fublime.
Sans ſavoir la retraite de Lucile , il
l'imita , il revint à ſon hermitage. Le petit
patrimoine de ſon oncle le mettoit en
état d'être bienfaiſant , & l'épreuve qu'il
avoit faite de ces délices dont une ame
eſt payée après une bonne action , le décida
bientôt à le devenir. Perſonne , avec
une fortune auffi bornée , ne s'enivra plus
ſouvent du plaifir d'obliger.
Le reſpect qu'il ſe concilia dans ſon
village , & dans tous les environs , le fit
rechercher de tout le monde ; mais il tint
fermement au projet qu'il avoit formé de
ne fortir de ſa retraite que pour être utile.
On lui propoſa quelques partis affez avantageux;
c'eſt alors que l'image de Lucile
ſe repréſentoit à ſa vue & défendoit fon
coeur de toute ſéduction.
Telle étoit la vie de Liſidor lorſque la
paraliſie de Dorimon le détacha , malgré
lui , & pour toujours , des biens de la
terre. Lucile , devenue libre , laiſſa paſſer
les tems que la décence conſacroit à la
douleur ; mais dès qu'elle put , ſans trop
de précipitation , diſpoſer d'elle - même ,
elle pria une de ſes amies de l'accompagner
à un petit voyage qu'elle avoit à
faire. Curieufe
NOVEMBRE. 1772. 05
Curieuſe de ſavoir , par elle même , de
quelle façon Liſidor vivoit dans ſa petite
ferme , elle s'y préſenta , mais fans annoncer
, par ſon deuil , qu'elle eût perdu
fon pere.
Etonné de cette démarche , Liſidor , en
la voyant , ne put que prononcer ſon nom.
Lucile , ô ciel ! s'écria- t- il , eſt- ce vous ,
Lucile ? Moi-même , répondit- elle. Ah !
reprit Liſidor , je ne vous ai jamais vue
que pour vous perdre. Ce tems n'eſt plus ,
dit Lucile attendrie ; mon pere vous fit
eſſuyer des mépris que j'ai dû réparer , &
c'eſt ce qui m'amene. Il ne vit plus , je
ſuis libre , & ne fais point eſtimer les
hommes par leur fortune. En un mot ,
Liſidor , je ſuis à vous ſi votre coeur eſt
encore à moi.
Liſidor , aux pieds de Lucile , y mérita
qu'elle lui renouvellât l'aſſurance de ſon
bonheur. En effet , ils furent bientôt unis ,
& Liſidor fut le plus heureux des époux :
mais ce bonheur ne l'emporta jamais fur
celui que lui avoit procuré le moment
d'enthouſiaſme qui avoit décidé ſa ruine
en faifant la félicité de trois infortunés.
E
66 MERCURE DE FRANCE..
:
STANCES à Madame de C **
L'ECLAT de ta naiffante aurore
Brilla fur mon heureux printems
J'eſſayais mes faibles talens ,
Quand tes appas venaient d'éclore.
Cet inſtinct de nos jeunes ans
Qui nous éclaire & nous enflamme ,
Grava tes attraits dans mon ame ,
Et plaça ton nom dans mes chants.
Dirigeant mes premieres veilles ,
Ton goût me preſcrivit des loix .
Les premiers accens de ma voix
Ont voulu flatter tes oreilles .
\
Nous étions dans l'âge brillant
Et des projets & des conquêtes.
Tes yeux tournaient toutes les têtes ,
Ma muſe en voulait faire autant.
Je l'avoûrai ſans jalouſie ;
Tu fus plus heureuſe que moi.
Tes charmes , pour donner la loi ,
En ſavaient plus que mon génie .
NOVEMBRE. 1772. OZ
Le bonheur qui ſuit la beauté
Ne ſe fixe point ſur nos traces ,
Et les Muſes , en vérité ,
On plus d'ennemis que les Graces.
Les mortels , les héros , les dieux
Sont tous aux pieds de Cythérée .
Elle est triomphante , adorée ;
Apollon eft chaffé des Cieux.
L'ignorance nous perſécute ;
La haine veut nous avilir.
Un lecteur chagrin nous diſpute
Et nos talens & fon plaiſir.
Mais l'amour veille à votre gloire.
Deux beaux yeux n'ont point de cenſeur ;
Et nous chantons notre bonheur ,
Quand nous chantons votre victoire,
Amis , s'il faut être rivaux .
Soyons - le aux genoux de Glycere.
Sur le Pinde on trouve la guerre ,
Et les fêtes font à Paphos.
Deux jeunes hôtes des bocages ,
Brouillés aſſez mal - à- propos ,
Se querellaient dans leur ramages ;
Leurs chants affligeaient les échos,
E 2
68 MERCURE DE FRANCE .
Flore parut fraiche & brillante ,
Pour elle ils unirent leur voix .
Leur voix alors fut plus touchante ,
Et la paix revint dans nos bois .
Qu'à jamais elle nous enchaîne ,
Puiſqu'elle a ſu nous défarmer.
A- t'on des momens pour la haine ;
On en a fi peu pour aimer !
Par M. de la Harpe.
J
A mes amis , au retour de la campagne.
E vous retrouve enfin , je vous vois réunie ,
Douce ſociété que mon coeur a choiſie ,
O mes guides ! o mes amis !
Dans le tourbillon de Paris ,
Où l'on porte au milieu de la foule étrangere.
Et l'ennui d'être ſolitaire ,
Et le beſoin de s'attacher ,
Qu'il eſt doux de ſe rapprocher
De ceux qu'on aime & qu'on préfere !
L'été nous avait tous diſperſés dans les champs.
La nature alors eſt ſi belle ;
Pour des beſoins nouveaux elle éveille nos fens ;
Son regne eſt commencé ; l'on est heureux par elle ;
NOVEMBRE. 1772.69
Pour elle l'on veut tout quitter ;
Et , tranquille , on ſe livre au plaifir d'exiſter.
Croyez-moi cependant , quelque ivreſe qu'inſpire
Le ſpectacle enchanteur des beaux jours renaiſſans ,
Quand je trouvais l'air pur , les ombrages charmans ,
Il manquait à mon coeur de pouvoir vous le dire.
Que je ſuis heureux avec yous !
N'en vaut- on pas bien mieux , lorſque l'on eſt enſemble ?
N'a - t - on pas , quand on ſe raſſemble ,
Plus d'eſprit , de gaîté , des ſentimens plus doux.
Le travail a ſon prix ; j'en eſtime l'uſage.
Je veux bien de mes jours lui laiſſer la moitié.
S'il les occupe tous , il devient eſclavage ;
Il ôte trop à l'amitić.
Je fais qu'il nourrit l'ame & qu'il la fortifie.
Mais ſi l'on n'entremêle aux travaux de l'eſprit ,
Ces noeuds intéreſſans qui font chérir la vie ,
L'ame ſe ſeche & s'endurcit.
Le coeur ne peut pas ſe ſuffire ,
Il faut qu'un autre coeur vienne le ranimer.
On ſe laſſe ſouvent de penſer & d'écrire ;
Se laffe - t - on jamais de ſentir & d'aimer !
Par le même.
赤
E3
70
MERCURE DE FRANCE .
* STANCES fur la Mort de Tircis.
TIRCIS n'eſt plus ; la faulx du fort
A tranché cette roſe à peine épanoüie ,
Hélas ! au matin de fa vie ,
Tircis n'eſt plus , Tircis eſt mort !
Je ne te verrai plus , homme fublime & tendre ,
Que j'admirais , que j'adorais ;
Je ne te verrai plus ; je n'aurai déſormais
Que des larmes à répandre ;
Des ennuis & des regrets .
Je n'aurai plus la douceur de t'entendre ,
D'entendre cette voix qui pénétrait mon coeur ;
Dans tes embraſſemens j'avois mis mon bonheur ;
Je ne dois plus y prétendre.
Le glaive de la mort m'a ſéparé de toi ,
C'étoit pour toi que j'ofois vivre ,
Viens donc , o mort ! & me délivre ,
Du fardeau de mes jours ; viens , anéantis - moi.
Que fais - je fur la terre ? enſeveli dans l'ombre ,
* Ces ſtances & l'ode ſuivante ayant été confondues
& mal imprimées dans le dernier Mercure , on les donne
ici telles qu'elles doivent être.
2
NOVEMBRE. 1772. 71
Mépriſé des humains , témoin de leurs travers ;
Malheureux , j'augmente le noinbre
De tant d'infortunés errants dans l'Univers ,
Dont l'orgueil inexorable ,
Qui , de ſes dédains amers ,
Sans relâche , les accable ,
En riant ferre les fers .
Où ſuis-je ? .. dans les murs de ma chere patrie...
O de mon pere, amis tendres & généreux ,
Venez , conſolez-moi des horreurs de la vie ,
Soulagez mon fort rigoureux.
Que vois-je ? où courez-vous ! ingrats ! de ma miſere ,
Sourds à ma timide priere ,
:
Vous détournez vos regards effrayés ,
Vous êtes mes amis , traîtres , & vous fuyez !
Des Cieux où t'a placé l'éternelle Juſtice ,
Daigne un moment jeter les yeux
Sur ce mortel audacieux
Qui d'un oeil ſec regarde mon fupplice ,
Ce faux ami dont l'artifice ,
Enchantafi long-tems ta crédule amitié. ..
Tu n'es plus , avec toi ton fils eſt oublié.
Où fuir ? .. où porter ma miſere ?
La douce confolation
N'habite point ce ſauvage hémiſphere ,
Tout les coeurs ſout fermés à la compaſſion.
E 4
72 MERCURE DE FRANCE.
La voix du malheur importune ;
Le pauvre humble & plaintif choque par-tout les yeux ,
Et par-tout regne la fortune.
O mon pere ! & c'eſt là ce ſéjour odieux ,
Qui , dans ſon ſein contagieux ,
Produit le crime audacieux ,
Et l'implacable tyrannie ;
Ce dédale artificieux
Où doit couler ma languiſſante vie ?
L'honneur ſera mon guide & conduira mes pas ;
Quand l'honneur a parlé , que m'importe le reſte ?
Du haut de la voûte céleſte ,
D'un regard tu m'animeras,
Environné de ta lumiere
Tranquille , paſſant au travers
Des écueils dangereux dont ces bords font couverts ,
Je finirai ma fatale carriere ,
Heureux , fi je revois au ſéjour de la paix ,
Le pere qui m'aima , l'ami que j'adorais !
Par M. Latour de la Mentagne.
NOVEMBRE. 1772.73
Imitation des vers de Catulle à Lesbie.
A
Vivamus , mea Lesbia , &c.
Me de mon ame , & Lesbie !
Aimons - nous , vivons pour aimer ;
C'eſt à l'amour que nous devons la vie ,
C'eſt l'amour qui doit nous charmer.
1
L'aſtre brillant qui nous éclaire ,
De ſes rayons naiſſans peint , échauffe les Cieux ,
Tout renaît ; bientôt ſa lumiere
Palit , tombe , meurt à nos yeux.
Mais à peine la jeune Aurore
Voit fuir l'ombre devant ſes feux ;
Il s'éleve , il paroſt encore
Dans ſon éclat majestueux .
Pour nous , & ma chere Lesbie ,
Dès que le ciſeau du deſtin
A coupé le fil de la vie ,
Pour retourner au jour il n'eſt plus de chemin !
Donne-moi deux baiſers , donne m'en deux encore ,
Donne m'en mille , & mille après ,
Lesbie ... hélas ! .. mon coeur brûle ... il t'adore...
Viens , de nos bras unis ferrons - nous à jamais ;
Que l'envieux nous regarde & frémiſſe ;
C'eft de notre bonheur que naîtra ſon ſupplice.
Par le méme.
1
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
>
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du ſecond volume du mois d'Octobre
1772 , eſt le Bouquet ; celui de la
ſeconde est le Masque ; celui de la troifieme
eſt la Note de Muſique ; celui de la
quatrieme eft Papier. Le mot du premier
logogryphe eſt Lit ; celui du ſecond eft
Marbre, où on trouve arbre ; celui du
troiſieme eſt Liard , où ſe trouve lard.
QUOIQUE
ENIGM E.
UOIQUE le plus ſouvent je reçoive mon être ,
Des jeux de l'amour-propre & de la vanité ,
Je ne fuis point flatteur ; quand on me fait paroftre ,
Au peuple , comme aux grands , je dis la vérité.
Mille jeunes Laïs , & cent nouveaux Therfites ,
Viennent à tous momens , fans ſavoir bien pourquoi ,
Me rendre , en grimaçant , viſites ſur viſites ;
Souvent on s'en retire , en boudant contre moi.
Quelquefois j'habite dans l'onde :
Mes traits font fans ceffe changés :
Je pleure avec les affligés :
Je m'accommode à tout le monde :
ب
NOVEMBRE. 1772. 75
Contre les irrités je me mets en fureur ;
Mais avec ceux de bonne humeur ,
Je ris toujours de bonne grace.
Si pourtant quelques impudens
Viennent à me faire grimace
Je leur montre les dents.
Par Mile V. NG d'Angers.
L
AUTRE.
(ECTEUR , je ſuis un meuble utile à la nature :
Mais comme tout enfin dégénere en abus ,
Je ſers à ménager , dans une alcove obſcure ,
D'un mutuel amour les clandeſtins tributs .
Quand la nuit a fait place aux rayons de l'aurore ,
Pour vous , lecteur , peut- être , il feroit trop matin ,
L'artiſan m'abandonne , & rentre dans mon fein
Quand le jour eft fini , pour me quitter encore.
Par M. M... étudiant.
76 MERCURE DE FRANCE .
F
AUTRE.
ILS d'un Etre puiſſant révéré des mortels ,
Et pour qui même encore , en certain coin du monde ,
On dreſſe des autels ,
Je répands ſes bienfaits ſur la terre & ſur l'onde .
Si pour les uns mon cours eſt limité ,
Ils jouiffent en paix du fruit de mon abſence ;
Pour les autres bientôt je ſuis, reſſuſcité
:
C'eſt un nouveau plaifir pour eux que na naiſſance ,
De mon éclat enfin , l'Univers eſt frappé.
Il ſe peut , & tel eft le fort de la beauté ,
Que je montre aux mortels par fois de l'inconſtance.
Par M. le Général des B...
J
AUTRE.
E ſuis de la couleur du lis ,
Et ma compagne eſt noire
Au-delà de ce qu'on peut croire.
Etant faite pour moi , nous sommes aſſortis .
Ce n'est qu'en m'offenfant qu'elle m'eſt enlevée ,
Tant elle eſt dans mon ſein profondément gravée !
NOVEMBRE. 1772. 77
Avec elle j'ai du pouvoir ,
Je mets chacun dans ſon devoir.
Je condamne , & je juſtifie ;
J'accélere la mort & prolonge la vie.
Je dis le bien , le mal également.
Tout ce que l'on peut dire , & ce que l'on doit taires
De la maftreffe & de l'amant
Je garde les ſecrets , j'en ſuis dépoſitaire.
Je fais pleurer , je divertis ;
Je fais des gueux & j'enrichis .
Je confole l'amant éloigné de ſa belle ,
J'en rends l'abſence moins cruelle.
Je tiens enfin de très jolis propos .
Sans ma compagne hélas ! je ne dis pas deux mots.
Par M. Bouvet , à Gifors.
J
LOGOGRYPH Ε .
E fuis un inſtrument d'un néceſſaire uſage ,
Petit , pointu , long , poli , délié ,
Et n'ai qu'un oeil , par où je ſuis toujours lié :
On me trouve à la ville , on me trouve au village
Ici , je joins la laine , & là la foie à l'or.
A plus d'une beauté , je fais faire grimace ,
Quand je bleſſe par fois un doigt rempli de grace.
Lecteur , que te dirai - je encor ?
Qui que tu fois , & , fans quitter la place ,
}
78 MERCURE DE FRANCE,
Où que tu jettes tes regards
Sur toi , tu vois toujours , en mille endroits épars ,
De mon paffage , & l'ouvrage & la trace .
Dans la premiere des trois parts
Dont tu diviſeras mon être ,
Tu trouveras le cri qu'arrache la douleur.
Fais deux moitiés d'une égale valeur
De mes deux autres tiers , & tu vas me connoftre.
Mon triple & nouveau chef vient offrir à tes yeux
La plante qu'honoroient les Gaulois , nos ayeux.
Veux-tu mon tout à ſa place remettre ?
Fouille en mon fein , & tu verras paroître
Cette puiſſante faction
Quiméconnut un Roi cher à ta nation ;
Ce qu'il faut pour aller chaſſer à la pipée ;
L'oiſeau de Jupiter , la femme de Pompée ,
Un Calife fameux , révéré du Perſan ;
Cet oiſeau fi commun , auſſi ſot que fuperbe ,
Qui voulut ſe parer du plumage du Paon ;
Un mêts cher au Gaſcon , ſi l'on croit le proverbe ;
Mais je reprends mon petit inſtrument ,
C'eſt bien affez pour paffer un moment.
Par Mile H. Wutelin de Rieux.
NOVEMBRE. 1772. 79
QUOIQUE
AUTRE.
HOIQUE je ne ſois qu'un , je ſuis quelquefois deux
Lecteur , tu dois à l'art cet aſſemblage heureux ;
Quoique être inanimé , ſans ame , fans courage ,
Je défends , au, beſoin , les jours dans un voyage.
Je ſuis rarement feul , nous ſommes deux jameaux ,
Petits , moyens ou grands , tantôt laids , tantôt beaux.
Quand armé par l'honneur , je termine une affaire ,
Je fuis fouvent forcé d'être contre mon frere.
Je ſoutiens l'attaqué , je ſoutiens l'aggreffeur ,
Et foudain fur leurs front j'imprime la terreur.
D'après ce beau début , lecteur , tu t'épouvante ,
Crois - moi , c'eſt une errreur , je trompe ton attente ;
Semblable aux habitans d'un chaume ou d'un guéret ,
Je perds tout mouvement ſous un chien en arrêt.
Huit letrres font mon nom ; ſi tu me décompofes ;
Combine moi par trois , que de métamorphofes !
Je deviens un autel où le dieu du répos ,
Dans les fens des humains fait couler fes pavots.
Un oiſeau babillard ; une piece courante ;
L'eſpoir du laboureur pour la moiffon préſente ;
Ce qui fut autrefois favorable aux Romains ;
Un vent impétueux , inutile aux marins ,
Et dont on ne parla jamais fur la bouſſole ;
De la mort d'un parent , ce qui ſouvent conſole ,
80 MERCURE DE FRANCE..
Prends moi par quatre & cinq , on me trouve à l'inſtant
Un pays entouré d'un fluide élément ;
Je couvre les palais , je couvre la chaumiere ;
Sérieux dans Young , élégant dans Voltaire ;
Agréable aux amans , commode aux voyageurs ;
Un inſtrument fur- tout utile aux arpenteurs ;
Change-moi de nouveau , je fuis avec aiſance
Ce qu'un vil animal trame de ſa ſubſtance ;
Une ville étrangere ; un bout de l'Univers ;
Combine-moi par fix ; je brave fur les mers
Les vagues & les flots , les rochers , la tempête ;
Je deviens un poignard que la fureur apprête.
Par un Citoyen d'Auxonne.
:
1
J
1
AUTRE.
E fuis une herbe protagere.
Neuf lettres compoſent mon nom ;
Je n'y ſais point d'autre myſtere ;
Je n'y vois point d'autre façon .
Une de mes moitiés ne change point d'efpeсе ,
Et l'autre a pour tombeau le ſein de ta maîtreſſe.
Par le méme.
:
NOUVELLES
Mercure de France,Novembre1772 .
LE BAISER
-Ariette .
ParMadame la Comtesse deVidampierre.
Volup
te! douce er__reur !
Toi quemon coeur quemon
mon coeur aapp =
=pel.le! Viens sur les levres d'Isa__bel = :
=le, Etablir ton trône en_chan__teur = ;
+
= el-le ne serapoint cruel_le; Un bai
=ser fe-ra
+
_ra mon bonheur, un baiser
Fe -ra mon bon--heur, un baiser :
fe--ra mon bon----heur .
NOVEMBRE. 1772. 81
NOUVELLES LITTERAIRES.
Lettre Amoureuse d'Héloïse à Abailard ,
traduction livre de M. Pope , par M.
Colardeau : nouvelle édition , revue
&corrigée par l'auteur. A Paris , chez
la veuve Duchefne , rue Saint Jacques ,
au Temple du goût.
IL
1
L n'en eſt pas de cette nouvelle édition
comme de tant d'autres où il n'y a de
nouveau que le titre que l'on a réimprimé
, artifice uſé dont il y a fort peu de
dupes , mais qui pourtant eſt une eſpece
de dédommagement pour ceux qui ne
pouvant avoir beaucoup de lecteurs , veulent
au moins avoir beaucoup d'éditions.
L'ouvrage de M. Colardeau a été fouvent
réimprimé , parce qu'il a été beaucoup
lû. Comme il y a ajouté des mor .
* Cet Article & le suivant font de M. de la Harpe.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ceaux qui n'avoient point encore paru ,
nous entrerons dans quelques détails critiques
, d'autant plus convenables aujourd'hui
, que peut-être après quelques années
le jugement du public eſt mieux établi
fur les productions diftinguées qui dans
leur naiſſance n'ont gueres que des cenfeurs&
des panégyriſtes. En effet, au milieu
des juſtes éloges donnés à la traduction
de la lettre d'Héloïſe , il n'y a perſonne
qui ait eu le courage de relever les défauts
qui la déparent. C'eſt pourtant cette
maniere de louer qui ſeule prouve une
véritable eſtime , & l'intérêt fincere que
l'on prend à la gloire de l'auteur & à la
perfection de l'ouvrage. M. Colardeau ,
né avec le talent le plus heureux pour
les vers , auroit , ſans doute , retouché les
fiens , ſi on lui en eût démontré la néceffité.
D'abord nous applaudirons avec plaifir
au début de l'ouvrage.
,
Dans ces lieux habités par la ſimple innocence ,
Où regne , avec la paix , un éternel filence ,
Où les coeurs , aſſervis à de féveres loix
Vertueux par devoir , le font auſſi par choix ;
Quelle tempête affreuſe , à mon repos fatale ,
S'éleve dans les ſens d'une faible veſtale !
De mes feux mal éteints , qui ranime l'ardeur ?
:
EMBRE. 1772. 83
Amour , cruel amour , renais-tu dans mon coeur ?
Hélas ! je me trompais , j'aime , je brûle encore.
O nom cher & fatal ! Abailard ! je t'adore.
Cette lettre , ees traits , à mes yeux fi connus ,
Je les baiſe cent fois , cent fois je les ai lus.
De ſa bouche amoureuſe Héloïſe les preſſe , &c.
Ces vers font naturels , doux & faciles ,
& naiſſent les uns des autres , ce qui eſt
un des ſecrets du ſtyle aujourd'hui les plus
méconnus : mais le morceau qui le ſuit
eſtil digne de ce commencement ?
Priſons , où la vertu , volontaire victime ,
Gémit & ſe repent , quoiqu'exempte de crime ;
Où l'homme , de son étre imprudent destructeur ,
Ne jette vers le Ciel que des cris de douleur ;
Marbres inanimés , & vous , froides reliques ,
Que nous ornons de fleurs , qu'honorent nos cantiques ,
Quand j'adore Abailard , quand il est mon époux ,
Que ne fuis -je inſenſible & froide comme vous ?
Mon Dieu m'appelle en vain du trône de ſa gloire :
Je cede à la nature une indigne victoire.
Les cilices , les fers , les prieres , les voeux ,
Tout eft vain , & mes pleurs n'éteignent point mesfeux.
Quoiqu'exempte de crime , n'est - il pas
un némiſtiche beaucoup trop foible ? &
F2
84 MERCURÉ DE FRANCE.
ne falloit - il pas peindre par une combinaiſon
de termes plus forte & plus heureuſe
, cette alliance ſi étrange de l'innocence
& du repentir ? Defon être imprudent
destructeur offre un concours de lons
qui bleſſent l'oreille. Imprudent n'eſt il
pas d'ailleurs une épithete un peu déplacée
? N'y a - t - il pas plus que de l'imprudence
à détruire ſon être? Quand j'adore
Abailard , quand il est mon époux , que ne
fuis-je inſenſible , &c. Y a - t- il entre ces
deux vers une connexion bien marquée ?
Ne falloit - il pas , au contraire :
Quand je perds Abailard , quand je n'ai plus d'époux ,
Que ne fuis - je infenfible , &c.
En effet , ce n'eſt pas depuis qu'elle adore
Abailard qu'elle doit defirer d'être inſenſible
, c'eſt depuis qu'elle l'a perdu. D'ailleurs
quand il est mon époux , dit moins
que quand j'adore Abailard , ce qui eſt
encore un défaut de ſtyle. Mes pleurs n'éteignent
point mes feux. Cette antitheſe ,
petit & meſquine , eſt de mauvais goût.
Il eſt évident qu'il falloit retoucher tout
ce morceau .
1
Ecris-moi , je le veux : ce commerce enchanteur ,
Aimableé panchement de l'eſprit & du coeur ;
?
:
NOVEMBRE. 1772. 85
Cet art de converſer , ſans ſe voir , ſans s'entendre ,
Ce muet entretien , ſi charmant & fi tendre ,
L'art d'écrire , Abailard , fut , ſans doute , inventé
Par l'amante captive & l'amant agité.
Tout vit par la chaleur d'une lettre éloquente , &c.
1
L'amant agité eſt un terme impropre
qui finit mal une peinture intéreſſante du
commerce de deux amans. Tout vit par
la chaleur , manque abſolument d'élégance;
mais le morceau qui ſuit eſt admirable
, à un ſeul vers près.
Quand tu m'offris l'amour ſous le nom d'amitié ,
Tes yeux brillaient alors d'une douce lumiere;
Mon ame dans ton fein ſe perdit toute entiere.
Je te croyais un dieu , je te vis ſans effroi.
Je cherchais une erreur qui me trompat pour toi.
Ah ! qu'il t'en coûtait peu pour charmer Héloïſe !
Tu parlais ... à ta voix tu me voyais ſoumiſe ,
Tu me peignais l'amour bienfaiſant , enchanteur...
La perfuaſion ſe glifſfait dans mon coeur.
Hélas ! elle y coulait de ta bouche éloquente ,
Tes levres la portaient fur celles d'une amante,
Je t'aimai ... je connus , je ſuivis le plaifir ;
Je n'eus plus de mon Dieu qu'un faible ſouvenir.
Je t'ai tout immolé , devoir , honneur , ſageſſe ;
F3
$6 MERCURE DE FRANCE.
J'adorais Abailard ; &, dans ma douce ivreſſe ,
Le reſte de la terre était perdu pour moi :
Mon univers , mon Dieu , je trouvais tout dans toi.
Voilà des vers charmans , pleins de ſenſibilité
, de grace & d'harmonie. Une erreur
qui me trompat pour toi , n'eſt ni
clair , ni exact. Il faudrait abſolument
changer ce vers , ainſi que celui-ci qu'on
trouve quelques vers après .
Ne cherchons en un mot que l'amour dans l'amour.
Phraſe qui paroît recherchée.
Quels mortels plus heureux que deux jeunes amans
Réunis par tenrs goûts & par leurs ſentimens
Que lesris & les jeux, que le penchant rassemble
Qui penſent à la fois , qui s'expriment enſemble ,
Qui confondent lajoie au sein de leurs plaiſirs , &c.
t
Ces vers ne font ni aſſez corrects , ni aſſez
travaillés. Il n'y a point d'amans que le
penchant ne raſſemble. Ainſi cet hémiſtiche
nedit rien. Il faudrait retrancher les
3
NOVEMBRE. 1772. 87
ris & les jeux , expreſſions trop vagues &
trop uſées pour le ſentiment. Confondent
la joie eft beaucoup plus blamable ; c'eſt
une phraſe qui n'eſt pas françoiſe. Voici
une tranſition qui ne paroît pas heureuſe :
Mais quelle eſt la rigueur du deſtin qui nous perd ?
Nous trouvons dans l'abíme un autre abime ouvert
1,
Et quelques vers après.
On vit une victime immoler la victime ,
Ne vaut pas mieux que l'abîme ouvert dans
l'abyme. Ces métaphores trop générales ne
conviennent pas au langage de la paffion
qui doit toujours ou dire la choſe même ,
ou trouver des figures qui aillent au-delà ,
bien loin de l'affaiblir.
Du temple tout-à-coup les voûtes retentirent ,
Le ſoleil s'obſcureit & les lampes pålirent :
Tant le Ciel entendit avec étonnement
Des voeux qui n'étaient plus pour mon fidele amant!
Tant l'Eternel encor doutait de ſa victoire !
Je te quittais... Dieu méme avait peine à le croire.
Ce dernier vers , qui même n'en eſt pas
un , eſt d'une faibleſſe inexcuſable. C'eſt
F4
88 MERCURE DE FRANCE.
répéter , dans une proſe languiſſante , ce
que le vers précédent diſoit très- bien.
Mais , pour oublier ces fautes qu'il eſt
facile à l'auteur de faire diſparoître , citons
encore ces morceaux dignes de ſa
muſe aimable , & que tous les amateurs
ſenſibles favent par coeur.
6
Cheres foeurs , de mes fers compagnes innocentes ,
Sous ces portiques faints , colombes gémiſſantes ,
Vous qui ne connaiſſez que ces froides vertus ,
Que la Religion donne... & que je n'ai plus ;
!
4
Que vos coeurs font heureux , puiſqu'ils font inſenſibles !
Tous vos jours ſont ſéreins , toutes vos nuits paiſibles .
Le cri des panions n'en trouble point le cours.
Ah ! qu'Héloïſe envie & vos nuits & vos jours !
Héloïſe aime & brûle au lever de l'aurore ,
Au coucher du ſoleil elle aime & brûle encore ,
Dans la fraſcheur des nuits elle brûle toujours.
Elle dort pour réver dans le ſein des amours.
A peine le ſommeil a fermé mes paupieres ,
L'Amour , me careſſant de ſes aîles légeres ,
Me rappelle ces nuits cheres à mes deſirs ,
Douces nuits qu'au ſommeil diſputaient les plaiſirs :
Abailard, mon vainqueur , vient s'offrir à ma vuę :
NOVEMBRE. 1772.82
Je l'entends... je le vois... & mon ame eſt émue.
Les fources du plaiſir ſe rouvrent dans mon coeur ;
Je l'embraſſe , il ſe livre à ma brûlante ardeur.
La douce illuſion ſe gliſſe dans mes veines ;
Mais que je jouis peu de ces images vaines !
Sur ces objets flatteurs , offerts par le ſommeil ,
La raiſon vient tirer le rideau du réveil.
* Non , tu n'éprouves plus ces ſecouſſes cruelles ,
Abailard ; tu n'as plus de flammes criminelles .
Dans le funeſte état où t'a réduit le fort ,
Ta vie eſt un long calme , image de la mort.
Ton ſang , pareil aux eaux des lacs & des fontaines
Sans trouble , ſans chaleur , circule dans tes veines .
Ton coeur glacé n'eſt plus le trone de l'Amour.
Ton oeil appesanti s'ouvre avec peine au jour :
On n'y voit point briller le feu qui me dévore.
Tes regards ſont plus doux qu'un rayon de l'aurore.
Viens douc , cher Abailard ! que crains-tu près de moi ?
Le flambeau de Vénus ne brûle plus pour toi.
Déſormais inſenſible aux plus douces careſſes ,
T'eſt - il encor permis de craindre des faibleſſes ?
Puis - je eſpérer encor d'être belle à tes yeux ?
Semblable à ces flambeaux , à ces lugubres feux ,
F5
ود MERCURE DE FRANCE.
Qui brûlent près des morts ſans échauffer leur cendre
Mon amour fur ton coeur n'a plus rien à prétendre.
L'auteur a traduit, dans cette nouvelle
édition , des endroits de l'original qu'il
avoit d'abord paſſés. Il y a joint , à propos
de cette omiffion , une note un peu chagrine.
,, Quelques perſonnes ont regretté
ود
dans cette lettre des morceaux de l'ori-
,, ginal Anglois. M. de la Harpe, fenfible
ود encore à cet oubli , a traduit l'un de ces
,, endroits ,& l'a inféré dans les réflexions
,, critiques qui précedent ſes héroïdes ;
ود
"
ce qui a déterminé l'auteur à donner
lui- même dans cette édition ce qu'il
avoit retranché volontairement , ſoit وو comme retour des mêmes idées , foit
ود
ود
ود
comme des beautés étrangeres au génie
, de notre langue. Le public jugera s'il
,, a eu tort ou raiſon. "
؟ Il paroît par le tonde cette note que
c'eſt M. Colardeau lui-même qui a été un
peu trop ſenſible à la liberte qu'on a priſe
de relever un oubli qu'il ne juſtifie pas
trop bien. Il n'y a dans les morceaux qu'il
avait omis , ni retour des mêmes idées , ni
beautés étrangeres au génie de notre Langue
. M. Colardeau a répondu beaucoup
mieux en donnant une traduction des
NOVEMBRE. 1772. 91
1
vers qu'il avait d'abord ſupprimés , bien
fupérieure à celle qu'en avait faite , avant
lui , l'auteur de cet article. Malgré cette
différence , on mettra ici les deux verſions
que le public jugera. Voici celle de
M. Colardeau.
Une nuit ... je veillais à côté d'un tombeau ;
La torche funéraire , obfcur & noir flambeau ,
Pouſſait par intervalle un feu mourant & fombre.
Apeine il s'éteignit & diſparut dans l'ombre ,
Que du creux d'un cercueil , des cris , de longs accens ,
Ont porté juſqu'à moi cette voix que j'entends .
Arrête , chere ſoeur ; arrête , me dit - elle !
Ma cendre attend la tienne , & ma tombe t'appelle.
Du repos qui te fuit c'eſt ici le ſéjour.
J'ai vécu , comme toi , victime de l'amour.
J'ai brûle , comme toi , d'un feu fans eſpérance.
C'eſt dans la profondeur d'un éternel filence ,
Que j'ai trouvé le terme à mes affreux tourmens.
Ici l'on n'entend plus les ſoupirs des amans.
Ici finit l'amour , ſes ſoupirs & ſes plaintes .
La piété crédule y perd auſſi ſes craintes.
Meurs , mais fans redouter la mort ni l'avenir.
Ce Dieu , que l'on nous peint armé pour nous punir ,
Loin d'allumer ici des flammes vengereſſes ,
Afſoupit nos douleurs , & pardonne aux faibleſſes .
!
92 MERCURE DE FRANCE.
Voici maintenant l'autre verſion.
Dans l'ombre de la nuit , au milieu des tombeaux ,
Je veillais à genoux ſous ces voûtes fatales
A la pâle lueur des lampes ſépulcrales .
De leur dernier rayon la funebre clarté
Mourait dans une fombre & vaſte obſcurité .
Je priais , & mon front s'inclinait ſur la pierre.
Une voix juſqu'à moi s'éleva de la terre .
Viens ma ſoeur , diſait- elle , & deſcends près de moi.
Ċet aſyle éternel eſt préparé pour toi.
Viens , o ma triſte ſoeur. Briſe un joug qui t'opprime ;
Comme toi , de l'amour je fus long - tems victime .
J'ai tremblé , j'ai gémi , j'ai répandu des pleurs.
La mort a dans fon ſein endormi mes douleurs .
Du malheur en ces lieux on n'entend point les plaintes .
Le ſcrupule timide y dépoſe ſes craintes ;
La clémence y fait grace au coeur infortuné ,
Et Dieu pardonne ici , quand l'homme a condamné , &c.
Il s'en faut de beaucoup que l'héroïde
ſuivante , Armide à Renaud, foit comparable
à la Lettre d'Héloïſe. Si M. Colardeau
a lutté heureuſement contre Pope ,
il eſt reſté bien au- deſſous du Taſſe & de
வி
NOVEMBRE. 1772. 93
!
Quinaut. Quel début , par exemple , que
celui d'Armide ?
Farouche Européen qui , des rives du Tibre ,
Viens au ſein de la paix troubler un peuple libre ,
Et qui , dans tes fureurs nous préparant des fers ,
Veux à tes préjugés foumettre l'Univers ,
Déteſtable Croiſe , Chrétien lache & perfide ,
Tremble , cruel Renaud , &c .
Cette emphaſe périodique , ce peuple
libre que l'on ne connoît pas (car les Sarraſfins
n'étaient pas libres ) ces préjugés
dont il eſt ici queſtion fort mal à propos ,
ce titre de croisé , qui n'eſt rien moins
que poëtique , tout cela eſt également oppoſé
à la nature , à la vraie paffion & au
bon goût. Armide parle enſuite du pouvoir
de ſon art magique , & rappelle les
jardins qu'elle a fu créer.
Quoi ! ſous le Ciel épais des plus affreux climats ,
Sur des monts couronnés pár d'éternels frimats ,
Sous ces pôles glacés où , froide & moins féconde ,
La nature languit aux limites du monde ,
J'aurais pu , dans des lieux ſauvages & déferts ,
Créer pour mon amant un nouvel Univers , &c.
Quand cette poéſie deſcriptive ſerait
bonne , elle ferait encore très-déplacée au
٢٠١
94
MERCURE DE FRANCE .
commencement d'une piece paſſionnée;
mais la nature qui eſt moinsféconde , eſt
une expreffion bien impropre en cet en.
droit. Armide paſſe tout d'un coup des
menaces & de la fureur à l'attendriffe
ment & à l'amour.
Moi me venger ! de qui ? d'un mortel que j'adore ,
Qui me fuit ; mais hélas ! que j'idolatre encore.
Non , Renaud , ne crois pas qu'Armide , en ſa fureur ,
Achete la vengeance au prix de fon bonheur.
Ce paſſage bruſque & fans gradation ,
cette douceur langoureuſe ſont une peinture
bien infidele des ſentimens que doit
éprouver Armide. Ce n'eſt pas là la douleur
d'une amante ; ce n'eſt pas ainſi que
dans le Taffe & dans Quinaut , Armide
paſſe des éclats de la rage & du déſeſpoir
à la faiblefie involontaire , à l'attrait invincible
qui l'entraîne vers Renaud.
Ah ! lorſqu'abandonnant le ſein de ta patrie ,
Tu portais le ravage au sein de la Syrie ,
Quandle fouffle infecté de ta noire fureur ...
D'une fureur égale empoisonnait mon coeur ,
Aurais- je pu penser que , pour toi plus humaine ,
J'allumerais l'amour au flambeau de la haine ?
NÓVEMBRE. 1772. 95
Combien ce ſtyle eſt vague & incorrect !
Armide doit- elle dire qu'elle a été plus
humaine pour Renaud ? & qu'eſt - ce que
le foufle infecté de la noire fureur ? Mais
voici des vers où l'on retrouve le talent
de M. Colardeau ,
Tant d'attraits brillent - ils au front d'un ennemi ?
Je crois te voir encor ſous un myrte endormi ,
Les yeux appefuntis fermés à la lumiere ,
Mélant au doux zéphir ton haleine légere ,
Sur un tapis de fleurs négligemment couché ,
Tel qu'un jeune arbriſſeau vers la terre penché ,
Le front à découvert , la bouche demi- cloſe ,
Charmant , ſemblable enfin à l'Amour qui repoſe ,
Peut- être n'y a-t-il à reprendre dans ces
vers que les yeux appesantis. Armide en
cet endroit ne doit fe rappeller fon amant
que ſous des traits agréables & fous des
circonstances que l'amour ait dû remarquer
; elle a dû voir ſes yeux fermés .
Elle n'a pas dû les voir appesantis ; ce ſont
là de ces nuances que le goût doit diftinguer.
Cependant tout ce tableau a del'intérêt
& de la grace. Le dernier trait furtout
est très heureux. Mais comment l'auteur
a- t - il pu faire les vers qui ſuivent
immédiatement cette peinture agréable ?
96 MERCURE DE FRANCES
Tes blonds cheveux flottaient à l'aventure épars.
Un dieu ſemblait alors s'offrir à mes regards.
:
Sans parler de ce mauvais hémiſtiche ; à
l'aventure épars , n'est - ce pas une faute
grave d'être revenu à ces blonds cheveux ,
après avoir terminé ce tableau par ce
trait?
Semblable enfin à l'Amour qui repoſe.
Et l'auteur devoit-il ajouter à ce vers
celui-ci qui eſt ſi faible :
Un dieu ſemblait alors s'offrir à mes regards.
Les vers ſuivans qui retracent la fameuſe
fituation d'Armide le poignard à la main,
prête à frapper Renaud, offrent encore
de nouvelles fautes.
Dans mes mains cependant le poignard étincelle ,
je m'élance vers toi ... je frémis ... je chancelle.
Déjà je ne veux plus ni frapper , ni punir :
J'aime Renaud... je l'aime !.. ai- je pu le haïr ?
Reçois , mon cher Renaud , ce doux baiser d'Armide.
Ce n'eſt plus la fureur , c'est l'amour qui la guide.
Il dort ! .. Vents , taiſez-vous ; respectez ſon ſommeil ,
1
Dieux ,
NOVEMBRE. 1772.97
Dieux , qu'il ſera charmant à l'inſtant du réveil !
Il va me préférer à l'Europe , à la terre .
Il eſt fait pour l'amour , & non pas pour la guerre.
Le talent ſe manifeſte toujours , même
dans les endroits où il s'oublie le plus .
१
Dieux ! qu'il fera charmant à l'inſtant du réveil
eſt un très beau vers. Mais d'ailleurs étoitil
permis de traiter ſi froidement cette
ſituation après le célebre monologue de
Quinaut ? Devait - on y trouver ces vers
d'Opéra : Vents , taiſez vous ; respectezfon
|
Sommeil ? Comme ſi c'étoit aux vents
qu'Armide doit parler dans un pareil moment.
Doit - elle dire que l'amour la guide
? Le doux baiser n'eſt - il pas encore
très - déplacé ?
1
:
Il eſt fait pour l'amour , & non pas pour la guerre.
Eſt mot- à- mot dans Quinaut. Mais qu'il
y eſt bien mieux , & que les vers qui le
précedent ſont pleins d'une ſenſibilité
pénétrante!
Ah ! quelle cruauté de lui ravir le jour !
A ce jeune héros tout cede fur la terre.
Qui croirait qu'il fût né feulement pour la guerre ?
Il ſemble être fait pour l'amour.
G
A
98 MERCURE DE FRANCE.
Voilà l'accent de l'amour & la voix
du poëte qui l'a ſenti. Cet accent fe retrouve-
t- il dans des vers tels que ceux- ci?
L'amour , dans nos embraſſemens ,
De deux fiers ennemis fait deux tendres amans ,
L'ardente activité de ses rapides flammes
Fond nos coeurs , les unit , & concentre nos ames.
D'un seul & d'un même étre il vient nous animer ,
Renaud vit de ma vie , & je vis pour l'aimer.
Eſt-ce bien la muſe de M. Colardeau qui
parle ce jargon myſtique & entortillé ?
Combien le goût eſt néceſſaire au talent !
On ne pouſſera pas plus loin cet examen
qui ne peut intéreſſer que les lecteurs
qui aiment la poësie , & les jeunes
gens qui s'en occupent. Il ne ferait pas
inutile , s'il pouvait engager M. Colardeau
à travailler ſes vers avec plus de févérité.
Il doit avoir le courage d'aimer la
vérité , & l'on doit avoir celui de la lui
dire.
On trouve dans ce Recueil une réponſe
d'Abailard à Héloïſe , dont pluſieurs
morceaux nous ont paru pleins de
mérite & de talent, témoin celui - ci.
Je reverrai ces lieux , par mon zéle élevés ,
A l'innocence ouverts , par tes foins cultivés,
NOVEMBRE. 1772.99
:
Ces lieux où la vertu , fiere de ſon ſupplice ,
S'impoſe le tourment & la peine du vice ,
Oui , je puis de tes ſoins foulager le fardeau,
Diriger de tes ſoeurs le timide troupeau ,
Ecarter les dangers que leur ame redoute.
Et du trifte devoir leur applanir la route.
Dans ce réduit obfcur, ſéjour du repentir ,
Elles verront briller les rayons du plaiſir.
Malheureux ! à ce mot , je ſens croître ma rage.
Puis-je réaliſer une ſi douce image ?
Moi , j'irais dans des lieux où d'innocens appas
Livreraient à mon coeur d'inutiles combats !
La beauté gémiſſante affiégerait fans ceſſe ,
Sans ceſſe irriterait ma honteuſe faibleſſe ;
Je reverrais l'objet des plus tendres amours ,
Et , ſans jamais jouir , je brûlerais toujours !
Ah ! tout fuirait plutôt un mortel déplorable ,
Que le deſir dévore , & que ſon être accable;
Et toi - même , évitant la trace de mes pas ,
Déteſterais l'amour expirant dans mes bras .
Sous un chêne briſé par les coups du tonnerre ,
Voit - on ſe repoſer la timide bergere ?
Voit - on dans la prairie un eſſain attaché
Sur le pavot mourant ou le lys deſſéché ?
Voilà des vers très -bien faits ; mais fi
l'auteur revoyoit ſon ouvrage, il s'appercevrait
que le ſujet n'eſt pas rempli, &
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
il eſt digne de le remplir. On aurait fait
quelques obſervations ſur cette réponſe ,
ſi cet article ſur des ouvrages réimprimés
n'était pas déjà trop long.
Réflexions fur les Sermons nouveaux de
M. Boffuet , par M. l'abbé Maury , vicaire
général , chanoine & official de
*Lombez. A Avignon , chez François
* Mérande , libraire , & ſe trouve à Paris
, chez Antoine Boudet , imprimeur
du Roi , rue St. Jacques..
وو
,, L'évêque de Meaux parut oublier ſes
Sermons pendant les vingt-cing dernie-
,, res années de ſa vie , &, quoiqu'il dût
à la chaire une partie de ſa célébrité , il
ne prêcha plus que par occafion ; il ne
daigna pas même mettre ſes Sermons
au net , & il avait coutume de dire qu'il
ne les avait point écrits. Eft-ce écrireen
effet que de jetter rapidement ſes idées
fur des feuilles volantes qu'on remplit
enfuite de ratures , de renvois , de corrections
& d'interlignes ? C'eſt dans cet
état informe que les Sermons de M. de
Meaux , dont M. Boſſuet , évêque de
,, Troyes , & M. le préſident de Chazot,
furent ſucceſſivement dépoſitaires , font
ود
رو
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
か
NOVEMBRE. 1772. IOI
११
enfin parvenus aux éditeurs de la collection
.
" A la mort de M. de Chazot , on a
trouvé ces feuilles éparſes dans unmon-
و د
و د
و د
ceau de papiers de toute eſpece , fans
,, que perſonne s'y attendît , & vraiſemblablement
ſans que ce dernier héritier
des Boſſuets ait jamais ſu qu'il poſſédait
un tréſor ſi précieux , ou du moins
ود
رد
१०
ſans qu'il ait eu le courage de débrouil- ود ler ce chaos ".
ود
Voilà ce que nous apprend l'auteur de
ces réflexions , qu'on dit avoir été jettées
rapidement dans une lettre que l'auteur
écrivait à un de ſes amis. On le croira
volontiers , à voir l'enthouſiaſme qui les
anime. M. l'abbé Maury ſemble profondément
pénétré du mérite de Boſſuet , &
fon admiration , qui peut être exagere
quelquefois , s'explique toujours avec
éloquence.
ود Ces Sermons doivent être regardés
,, comme la véritable rhétorique de la
,, chaire. En effet , le jeune orateur qui
ود faura ſe pénétrer du génie de Boffuet ,
,, fentir , penſer , s'élever avec lui , n'aura
,, pas beſoin de ſe deſſécher ſur les pré-
,, ceptès des rhéteurs pour ſe former à
l'éloquence. Il n'y aurait aucun mérite "
:
G3
102 MERCURE DE FRANCE.
”
و د
à relever les incorrections & les répétitions
de ce grand homme ; ce ſerait
dire d'un grand général , qu'il fait ga-
,, gner des batailles , mais qu'il ne connaît
,, pas l'art de l'eſcrime. Le goût qui
"
و د
ود
ه د
admire les beautés , eſt plus rare & plus
utile que le miſérable métier de borner
ſes découvertes à indiquer des fautes de
grammaire. Celui qui aurait étudié
toutes les poëtiques de la chaire , je
dirai plus , celui qui les aurait toutes
compoſées , ferait beaucoup moins avancé
, dans la carriere de l'éloquence,
,, que le lecteur qui aurait profondément
39
"
و و
و د
و د
fenti une ſeule page de ces difcours . Ce
,, que les autres ont dit , Boffuet l'a fait. "
M. l'abbé Maury a bien raiſon de faire
peu de cas du puriſme vétilleux qui cherchedes
fautes de grammaire dans ces productions
du génie. Mais on pourrait obſerver
que ce n'eſt pas ſeulement des fautes
de grammaire que l'on reproche à
Boſſuet ; ce ſont des inégalités marquées ,
des choſes ou trop biſarres ou trop communes
, enfin du mauvais goût. Voilà ce
que des critiques ont cru appercevoir
même dans ſes plus belles harangues.
Nous n'en applaudiſſons pas moins à la
peinture forte que trace M. l'abbé Maury
ار
NOVEMBRE. 1772. 103
ود
des effets que produit la lecture de Bosſuet
, & à la maniere dont il analyſe la
compoſition fublime de ce grand écrivain.
., Dès fon exorde , dès ſa premiere
phrafe , vous voyez ſon génie en action
, vous ne rencontrez ni formules
,, oratoires , ni commentaires des penſées
d'autrui , ni lenteurs , ni ſtérilité
, ni redondances ; il ne marche
„ pas , il court dans un ſentier nou-
"
ود
ود
و د
و د
veau que fon imagination lui décou-
,, vre; il ſe précipite vers ſon but , &
vous emporte avec lui. Lorſqu'une véhémence
rapide entraîne ce grandhom-
,, me , on ſe ſent tranſporté dans une
,, région inconnue , on ne fait plus où il
ود
ود
ود
ود
prend ſes expreſſions & ſes idées ; fon
ſtyle ſe paſſionne & s'enflamme , ſon enthouſiaſme
porte de toute part la conviction
& la terreur , & alors il n'eſt
,, plus poſſible de le lire; il faut qu'on le
déclame. Voilà le triomphe de l'élo-
,, quence écrite.
"
"
ود
"
"
ود
" On a beſoin de revenir pluſieurs fois
ſur ces morceaux ſublimes pour étudier
les regles de l'art. Il faut que le lecteur
ému , troublé , hors de lui- même , laiſſe
réfroidir ſon imagination en revenant
» ſouvent ſur ſes pas , s'il veut reſpirer
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
ود quand Boſſuet lui a fait perdre haleine.
,, Qu'il contracte , par l'analyſe , une certaine
familiarité avec les élans impétueux
de l'orateur , & il maniera , pour
ainſi dire , tous les reſſorts qui ont produit
de ſi grands mouvemens. Ces effets
extraordinaires font toujours le réſultat
des traits véhémens & rapides qui partent
du génie de Boſſuet. Que voit-on
,, lorſqu'on obſerve le méchaniſme defon
,, éloquence ? Il établit d'abord ſon ſujet,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
১
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
il s'empare de votre attention par la
nouveauté ou par l'intérêt de ſonplan,
c'eſt le moment de la raiſon. Il poſe
१० etnorfiutiéteàlſeesspprrinecuivpeess;, violudsonêtnees dbieeln'taôutconvaincu.
Tout- à-coup ſon génie prend
l'eſſor , & un grand tableau tiré , ſoit
de l'hiſtoire ſainte , ſoit de la peinture
des moeurs , vous rend ſpectateur de
fes vaſtes penſées. Votre imagination ,
devenue toute puiſſante par le ſecours
de la ſienne , crée & voit tout ce qu'on
lui préſente ; l'orateur écarte tout raiſonnement
abſtrait, toute diſcuſſion réfléchie
; il n'aſpire qu'à vous émouvoir;
bientôt il s'arrête à unemaximegrande
&neuve, & cette ſentence , gravée
fortement dans votre eſprit, ne vous
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
NOVEMBRE. 1772. 105
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
paraît à vous - même que le réſultat de
vos propres penſées ; je dis les vôtres,
,, parce que tout ce que l'orateur doit faire,
,, quand il vous a touché , c'eſt de vous
interpréter ce qu'il vous fuggere , de
vous raconter ce qu'il vous inſpire , &
de faire paſſer dans votre ame tout l'enthouſiaſme
dont il était tranſporté luimême
au moment de la compoſition. "
C'eſt peut - être louer beaucoup Bourdaloue
que de dire qu'ilfera éternellement
le déſeſpoir des prédicateurs. Peut- être n'entend
- on pas trop bien l'éloge qu'on lui
donne , lorſqu'on dit: ,, Je lui rends grace
ود
ود
ود
ود
"
de ce qu'il n'a pas connu ce miférable
jeu de la phraſe quidégraderait le génie,
ſi le génie pouvait s'y abaiſſer , & dece
qu'il n'a jamais écrit que pour le beſoin
de ſa penſée. " On ne fait trop ce que
c'eſt que ce jeu de la phrase. Si c'eſt la
combinaiſon ſymétrique des tournures
froides & petites , l'auteur a , fans doute,
raiſon . Si c'eſt l'élégance de la diction ,
élégance qui manquoit à Bourdaloue &
qu'avait Cicéron , il ne faut pas trop lui
en rendre graces. Nous nous rapprocherons
bien davantage de l'avis de l'auteur fur
l'aimable & heureux rival de Bourdaloue ,
Maffillon,
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
ود
" Cet éloquent Maſſillon , abuſant quel-
,, quefois de la facilité qu'il a d'écrire ,
commente & paraphrafe peut- être trop
ſes idées. Son petit Carême , ſi juſtement
célebre , & qui me paraît cependant
fort inférieur à fon grand Carême
& à fon Avent , offre , à chaque page,
la preuve de mon obſervation. Prenez le
à l'ouverture du livre, vous verrez qu'on
ne trouve ſouvent , dans chaque alinéa ,
qu'une ſeule penſée différemment &
,, élégamment énoncée. Sans cette élocution
enchantereſſe qui a toujours de nouveaux
charmes pour les lecteurs ſenſibles
, on ne lirait Maſſillon qu'une fois,
&l'on fe contenterait enſuite de ſes
analyſes ; mais ſes Sermons font ſi ſupérieurement
écrits , ſi touchans , ſi affec-
و د
و د
ود
و د
و د
و د
و د
tueux , qu'on les trouve trop courts :
;, c'eſt un ami qui vous embraſſe en vous
,, reprochant vos fautes ,&, malgré cette
ود
و د
و د
ſtérilité de penſées , dont l'eſprit murmure
quelquefois , le coeur eſt tellement *
fatisfait , que Maſſillon vivra autant
,, que la langue françaiſe.
ود
On voit , par ce morceau plein de goût,
quel'admiration de M. l'abbé Maury pour
Boſſuet ne ferme point ſes yeux fur le
mérite des orateurs qui ont eu une maniere
NOVEMBRE. 1772. 107
:
différente. C'eſt encore le goût qui lui
dicte les éloges qu'il donne à Boſſuet
pour ne s'être point trop enfoncé dans les
arides diſcuſſions de la controverſe. ,, Mal-
,, gré fon penchant pour la dialectique ,
ود
ود
ود
ود
"
M.
dit M. l'abbé Maury , il fort de l'école,
&, toujours théologien , ſans affecter de
le paraître , il met plus de religion dans
ſes Sermons que de théologie.
l'abbé Maury donnerait- il le même éloge
à Bourdaloue ? Et quand il dit un moment
après , des larmes ! des larmes ! voilà
les ſeuls applaudiſſemens dignes des orateurs
; s'eſt - il ſouvenu que Bourdaloue ,
qu'il appelle le déſeſpoir des orateurs chrétiens
ne fait pas verſer beaucoup de
larmes?
,
Mais nous croyons que tous les gens
de goût ſe rangeront à l'avis de M. l'abbé
Maury dans la définition qu'il donne du
ſtyle , appliquée à Boſſuet.
ود
,
"
" J'ai connu des gens de lettres qui
,, n'ayant jamais lu un volume de ce grand
homme , regardaient comme un dogme
fondamental , en matiere de goût , que
c'eſt un écrivain ſans ſtyle. Si par ſtyle
on entend la froide monotonie des
antitheſes , les énigmes qu'on appelle
réticences , le ton du madrigal , les
"
ود
"
ود
108 MERCURE DE FRANCE.
,, petites phrases épigrammatiques , la
ود
"
prétention de montrer par tout de l'es-
,, prit , le néologiſme à la mode , les grands
,, mots alembiqués , & cette phrénéfie
épileptique qu'on eſt convenu d'appeller
chaleur oratoire ; il faut avouer que
Boſſuet n'a point de ſtyle , car il n'a
certainement pas celui- là: mais ſi l'on
attache à ce mot la ſignification qu'il
doit avoir , c'eſt à dire , ſi le ſtyle n'eſt
,, autre chose que l'arrangement naturel
,, des idées : s'il fuffit , pour bien écrire,
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
و د
d'être clair , ſimple , noble , pur , précis ,
varié , nombreux , pittoresque , rapide ,
véhément , harmonieux , paffionné , pé-
,, riodique: s'il ne faut que donner aux
expreffions le ton du ſujet , aux méta-
,, phores la couleur de l'image , aux tours
oratoires le caractere de la paſſion & le
trait du ſentiment : fi le ſtyle , en un
,, mot, n'eſt que la repréſentation de la
و د
و د
و د
و د
penſée avec tous ces caracteres divers ;
,, contempteurs de Boſſuet , humiliez-
,, vous , & lifez ſes écrits juſqu'à ce que
,, vos foyez dignes de les admirer. Vos
,, yeux , accoutumés à l'élégante ſymétrie
de nos jardins , ne fauraient - ils donc
plus contempler l'antique majeſté des
forêts ?
و د
و د
ود
Il eſt vrai qu'on pourrait demander à
NOVEMBRE. 1772. 109
M. l'abbé Maury quels font les plaiſans
critiques qui diſent que Boſſuet n'a point
de ſtyle. On le compte généralement parmi
ceux de nos écrivains qui ont donné
à notre langue un caractere plus grand &
une expreffion plus mâle. Le plus grand
reproche qu'on puiſſe lui faire , & celui
que lui ont fait de très bons eſprits , c'eſt
peut-être qu'on ne trouve pas affez , dans
ſes ouvrages , cette raiſon ſupérieure &
ce fonds de vérités utiles & générales qui
s'adreſſent à tous les âges & à toutes les
nations,
P. S. Au furplus , c'eſt par une mépriſe
de nom qu'on a dit , dans le dernier
Mercure , que le Panégyrique de St Louis ,
qui parut ſous le nom de M. l'abbé Segui ,
était de M. de Voltaire. Ce Panégyrique,
qui eſt fort au - deſſous de la réputation
qu'il eut dans ſa nouveauté , n'eſt point
l'ouvrage de M. de Voltaire. Il eſt bien
vrai que ce grand homme en a compoſé
un qui a été prononcé , mais il eſt inutile
de nommer celui à qui on en fit préſent.
C'eſt une anecdote connue des gens de
Lettres .
Histoire véritable & merveilleuse d'une
jeune Angloise , précédée de quelques
ciconſtances concernant l'Enfant hy
110 MERCURE DE FRANCE.
droſcope & les phénomenes les plus
finguliers dans ce genre : fuivie d'un'
parallele des rapports que ces phénomenes
paroiſſent avoir entre eux , de
quelques vues patriotiques à ce ſujet ,
&d'une maniere, rien moins que phyſique
; d'enviſager ces miracles de la
nature. Ouvrage foumis aux lumieres
des ſavans Naturaliſtes , Phyſiologiſtes ,
Chymiſtes , à celles des Sociétés & Académies
des Sciences ; enfin aux obfervations
des curieux&amateurs d'hisſtoire
naturelle ; avec les autorités &
pieces juftificatives .
Felix qui potuit rerum cognofcere caufas !
Virg. Géorg. 11 , v. 489.
Brochure in 12. imprimée à Phyſicopolis
; & ſe trouve à Paris , chez Lottin
le jeune , libraire , rue St Jacques
vis - à - vis la rue de la Parcheminere.
Les obſervations hydroſcopiques dujeune
Parangue n'ont point été rapportées dans
les nouvelles publiques avec cette exactitude
que demandent de pareils faits ,
& parce que quelques écrivains ont mis
dans leur récit du merveilleux , pluſieurs
lecteurs ont conclu que ce jeune homme
NOVEMBRE. 1772. III
étoit un impoſteur , & qu'il vouloit
abuſer de la crédulité publique ; d'autres
, plus modéres ou plus crédules ont
penſé qu'il avoit un don furnaturel. Il
étoit plus ſimple de croire que s'il y avoit
du merveilleux dans tout ceci , ce merveilleux
n'exiſtoit que dans le récit de
ceux qui le faifoient agir. La plupart des
hommes font flattés d'exciter l'admiration
de ceux qui les écoutent , & fe portent
volontiers à exagérer les faits qu'ils
rapportent. Le plus fûr moyen , ſans doute
, de les corriger de ce défaut , eſt d'employer
les armes du ridicule , & de leur
montrer la caricature de leurs exagérations
; & c'eſt le parti qu'a pris l'auteur
ingénieux de cette brochure contre les
Hydroſcopiſtes . Vraiſemblablement tous
les récits merveilleux que l'on a faits jusqu'à
préfent , & que l'on fera par la fuite,
des Hydroſcopes & Introſcopes , difparoîtront
devant l'hiſtoire de cette jeune fille
Angloiſe que l'on nous repréſente dans
cette brochure , comme ayant la faculté
non- feulement de voir à travers les terres
&de diftinguer tout ce qui s'y rencontre,
mais encore de pouvoir porter la vue
juſques dans l'intérieur du corps humain,
& d'y conſidérer toutes les parties qui
compoſent fon mechaniſme. Cette fille
15
112 MERCURE DE FRANCE
pénetre même dans la ſubſtance du cer
veau , y découvre la glande pinéale , y
lit diſtinctement les pensées de l'individu
, de maniere , ajoute-t'on , qu'elle vous
dira vos deſſeins , vos réflexions , vos premieres
idées mêmes , avec la préciſion &
dans l'ordre qu'elles y naiſſent & s'y rangent.
M. de Maupertuis , dans ſa Vénus Phyfique
, demande que l'on accouple certaines
eſpeces d'animaux pour avoir de nouvelles
races ; l'auteur de labrochure contre
les hydroſcopiſtes s'eſt ſaiſi de cette idée .
Il propoſe de raſſembler les hydroſcopes
mâles & femelles dontparlent aujourd'hui
les journaux , & de les marier enſemble
afin d'avoir une race de lynx , ou de télescopes
vivans , que l'on pourroit dreſſer ,
tout jeunes , & employer enſuite chacun
ſuivant leur goût & leurs talens. ,, L'état
,, en tirera des ſervices réels dans le gou-
„ vernement civil, dans la politique , &
même dans le ſpirituel. Par rapport à
la police , quand ce ne ſeroit que pour
découvrir & réprimer les défordres &
les fraudes nocturnes : perfidus hic cau-
„ po... Ce fripon de cabaretier qui , la
و د
و د
و د
و د
و د
nuit ne s'endort pas , & le lendemain
» vous vend le vin de Bourgogne fait la
veille ; pour découvrir cet imprimeur
و د
و ر
des
-
NOVEMBRE . 1772. 113
ود
ود
"
ود
و د
"
des marons & des éditions de Hollande
faites à Paris ; chez cet apothicaire ,
chez cet épicier , comment s'y fabrique
le véritable quinquina&cafémoka , &c.
alors que de délinquans découverts ! &
combien la ſeule crainte de l'être ne
,, corrigeroit - elle pas mieux que toutes
les fentences & édits contre le dol ?
Pour le fpirituel , je voudrois que les
premiers titulaires , ceux qui ont à leur
nomination & diſpoſition les plus forts
bénéfices du royaume , euſſent effectivement
à leurs gages & fervices un de
ود
و د
و د
و د
و د
ود
" ces hommes linx. Par leur moyen , ces
,, bénéfices , c'eſt à-dire , graces ou récom-
,, penſes de ſervices rendus à l'état , ne
ود
ود
."
و د
ود
ود
ود
و د
و د
و د
ود
ود
د
feroient plus dorénavant que le prix du
mérite & de la vertu. Il ſeroit enjoint
aux ſupérieurs temporels des maiſons
religieuſes d'en avoir auſſi un à leur
ſuite ; par ſes yeux ils verroient que
tout ce qui ſe paſſe dans ces maiſonsde
retraite& de pénitence n'eſt pas toujours
exemplaire ni religieux. Un nombre de
ces yeux clairvoyans , introscopes , ne
ſeroient point inutiles à la Cour , où
les complimens ſont faux comme les
éloges académiques , où les ſouhaits ne
font pas plus vrais , où tout eſt plâtré
H
114 MERCURE DE FRANCE .
"
&recouvert. " Ce n'eſt pas qu'il n'yait
à la Cour de belles ames & pleines de
franchiſe , & l'auteur en cite quelquesunes
que le lecteur avoit nommées avant
lui. " Mais ces exemples , ajoute t- il , font
,, rares. Que de gens ſetrouveroient dé-
,, maſqués & fots ! D'un autre côté , la
,, vertu & le vrai mérite brilleroient dans
,, tout leur jour & dans tout leur éclat.
ود O vous ! Princefſſe auguſte, que je ne
,, nommerai point ,& dont quelques traits
,, groffiérement crayonnés de ma main ,
ود ſuffiront pourvous faire connoître ;vous
,, qui dans cette cour , tenez la premiere
,, place auprès du thrône par toutes fortes
ود de droits , par vos vertus , par la nais-
,, ſance, par le rang , par l'amour de Louis
رد &de ſes peuples ; vous qui avez été
„ quelque tems l'objet de l'admiration ,
,, puis des regrets de toute une nation,
,, pour faire les délices de la nôtre ; Prin-
,, ceſſe admirable , que de vertus , que de
ود bienfaits cachés aujourd'hui à tous les
,, yeux par trop de modeſtie , ſe trouveroient
alors , malgré vous , en évidence!
Alors cette circonſtance défavorable à
beaucoup d'autres , ne feroit que confir-
,, mer mes ſentimens à votre égard ; &
ود
وا
ود
" elle prouveroit à tout l'univers que cette
NOVEMBRE. 1772. 115
., phyſionomie , où brillent la douceur ,
, l'affabilité, la ſérénite , l'hilarité même,
" eſt le miroir de votre ame , où regnent
, l'humanité & la bienfaiſance. Son au-
,, guſte époux mérite les mêmes éloges.
ود
ود
ود
Di lei digno egli , è digna ella di luc ,
Nè Meglio s'accopiaro unqu'altri dui.
On verroit que parmi ce tourbillon , qui
,, entraîne tout, iln'en eſt point emporté;
qu'au milieu de l'abondance & des plaiſirs
de la cour laplus brillante , il a réflé
3, chi plus d'une fois ſur le fort des habitansde
nos campagnes , ce peuple , bien
différent des gens de cour , ces hommes
,, qui arroſent de leurs ſueurs , quelquefois
ود
ود
ود de leurs larmes , les moiſſons qu'ils ar-
, rachent à la terre. On fauroit que ce
ود
ود
ود
ود
Prince a deſiré d'adoucir leur miſere ;
, on verroit qu'il ne ſonge qu'aubonheur
d'une nation fur laquelle il a déjà des
droits aſſurés par l'empire qu'il a fur les
coeurs François , dont il fait la plus
,, douce eſpérance. " Tous les lecteurs
applaudiront à ces éloges , & n'auront pas
beſoin , pour en appercevoir l'application
& la vérité , d'avoir les yeux de l'intros.
cope angloiſe dont parle cette brochure
ingénieuſe..
127
H 2
116 MERCURE DE FRANCE.
Histoire générale d'Allemagne , depuis l'an
de Rome 604 , jusqu'à nos jours ; par
M. Montigny. A Paris , chez J. P.
Coſtard , rue St Jean- de - Beauvais.
On ne publie encore que les deux premiers
volumes de cette importante his .
toire , qui en aura douze , ſuivant que
l'auteur nous l'annonce dans ſa préface.
Mais cet auteur , en entreprenant d'écrire
l'hiſtoire d'Allemagne , s'eſt proposé un
objet plus vaſte encore. Comme c'eſt de
ſon ſein que ſont ſortis la plupart des peuples
dominateurs de l'Europe moderne ,
il eſpere montrer comment ſe ſont formées
leurs monarchies des débris de celle
de Rome. On verra d'abord les Allemands ,
ſous le nom de Germains , attaquer cette
ſuperbe république,& laſſer tout ce qu'elle
eut de chefs importans. Ces mêmes peuples
, après avoir oppoſé une digue à l'ambition
des Céfars , ſe partagerent le fceptre
deleurs fucceſſeurs . Ceci forme la matiere
du premier volume , qui , à quelques
égards , contient l'hiſtoire univerſelle de
l'Europe , depuis la magiſtrature de Marius
juſqu'à celle d'Auguſtule , en qui s'éteignit
l'empire d'occident. Le deuxieme
volume commence au partage des états
/
NOVEMBRE. 1772. 117
de Clovis , entre les fils de ce conquérant;
c'eſt , à proprement parler , l'hiſtoire des
guerres civiles des Germains. Ce peuple ,
qui avoit des armes pour vaincre les
Céfars , n'en avoit pas pour ſe défendre
contre les Pepin. Charles , deuxieme du
nom , iſſu de cette illuftre race , force
tout le corps germanique à lui rendre
hommage , & , par une ſuite continuelle
de ſuccés , il parvient à fonder une des
plus puiſſantes monarchies. La mort de
cet Empereur termine le ſecond volume
de cette hiſtoire , dont le ſtyle n'eſt pas
dépourvu de chaleur dans les endroits
qui en ſont ſuſceptibles. L'hiſtorien a
quelquefois , à l'exemple des anciens
prêté à de grands perſonnages ſes propres
penſées. Cette eſpece d'infidélité , tolérable
peut-être lorſqu'elle est néceſſaire pour
peindre les moeurs du tems , & lorſque
les mémoires contemporains gardent un
filence abfolu , feroit ſupportée impatiemment
dans toute autre circonſtance. Auſſi
le nouvel hiſtorien ſe promet bien de ne
point uſer de cette liberté en traitant l'histoire
moderne. Les héros de cette hiſtoire
font trop voiſins de nous ; ils nous intéreffent
trop particulièrement pour les voir
traveſtis , au gré de l'hiſtorien , en perſonnages
dramatiques. H 3
,
118 MERCURE DE FRANCE.
Cours d'études des jeunes demoiselles
ouvrage non moins utile aux jeunes
gens de l'autre ſexe , & pouvant fervir
de complément aux études des colleges;
avec des cartes pour la géographie , &
des planches en taille douce pour le
blafon , l'aſtronomie , la phyſique &
l'hiſtoire naturelle ; par M. l'Abbé Fromageot:
prix 3 liv. le vol. in- 12 , relié.
A Paris , chez Vincent , imprimeurlibraire
, rue des Mathurins , hôtel de
Clugny.
६
Il ne paroît encore que deux volumes
de ce cours d'études. A la tête du premier
eſt un diſcours préliminaire où l'auteur
rend compte de ſes vues , & fait , fur
l'éducation des jeunes demoiselles , des
réflexions utiles qu'il appuie de celles de
pluſieurs de nos écrivains moraliſtes , de
M. de Fenelon principalement , qui a
écrit un traité fur cet objet important. Ce
premier volume nous offre des élémens
de géographie clairs , méthodiques & précis
, & le ſecond des élémens d'hiſtoire.
L'inſtituteur , après avoir , dans une introduction
, fait connoître le but moral &
philofophique que doit ſe propoſer l'histoire
, & celui qui s'adonne à l'étude de
:
NOVEMBRE. 1772.119.
l'hiſtoire , trace, en peu de mots , les différentes
formes de gouvernement adoptées
parmi les hommes formant des fociétés ;
un abrégé de l'hiſtoire fainte , accompagné
d'un extrait du diſcours de l'abbé
Fleury , fur les moeurs des Ifraëlites , précede
les hiſtoires des Egyptiens , des Babyloniens
, des Medes & des Perſes. Le
volume eſt terminé par un parallele des
moeurs & uſages des anciens Perſes , avec
les moeurs & uſages des Perſes modernes.
Nous exhortons M. l'abbé Fromageot à
nous donner promptément la ſuite de ce
cours d'études , propre à la jeuneſſe , &
fur - tout aux jeunes demoſſelles , dont
l'éducation eſt toujours trop négligée. Le
plus ſouvent on leur laiſſe ignorer que
l'empire qu'elles peuvent obtenir par
leurs charmes , eft de peu de durée ; que
l'eſtime ne s'accorde qu'aux vertus & aux
talens ; qu'appellées par la nature à être
meres , elles doivent inſpirer de bonne
heure à leurs enfans le goût des choſes
honnêtes , & qu'une femme ignorante ne
parvient ordinairement qu'à les rendre
infolens ou craintifs , parce qu'elle ne
fait que les flatter ou les menacer.
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
Supplément à la Diplomatique de M. Lemoine
, contenant une méthode fûre
pour apprendre à déchiffrer les anciennes
écritures , & arranger les archives;
avec cinquante- trois planches , tant des
alphabets , abbreviations , que des titres
anciens & gothiques ; par MM.
Batteney & Lemoine , archiviſtes aſſociés
. A Paris , chez Deſpilly , libraire,
rue St Jacques , à la Croix d'or ; vol.
in 4°. Prix , 7 liv. 4 f. broché.
১
Deux auteurs , ſouvent fans s'être communiqué
leurs deſſeins , parcourent une
même carriere: c'eſt ce qui eſt arrivé à
MM. Lemoine & Batteney. Le premier
travailloit , en 1765 , à faire imprimer à
Metz fa Diplomatique pratique , lorſque
M. Batteney faiſoit graver à Paris , à ſes
frais , un grand nombre de planches pour
joindre à un livre qui l'occupoit depuis
quelques années. L'édition de la diplomatique
ayant paru avant la ſienne , il
fufpendit fon travail , pour ne point multiplier
inutilement les traités fur la même
matiere. Cependant les conſeils de quelques
perſonnes éclairées , qui ont vu que
les deux auteurs ne tendoient au même
but qu'en partie , & par des voies diffé
NOVEMBRE. 1772. 121
rentes , ont levé ſes ſcrupules. Au mois
d'Août 1769 , il publia le Profpectus d'un
ouvrage qui devoit être intitulé , l'Archiviste
François. Le livre alloit ſe diſtribuer
, lorſque M. Lemoine propoſa à M.
Batteney de joindre les deux ouvrages
pour n'en former qu'un ſeul corps , avec
l'attention de ſéparer les augmentations
en forme de fupplément , en faveur de ceux
qui auroient la premiere édition de la
Diplomatique - pratique. C'eſt ce ſupplément
qui vient de paroître. M. Lemoine
eſpere que les ſouſcripteurs de ſon ouvrage
ne lui oppoſeront point la promeſſe
qu'il leur avoit faite en 1764 , par fon
profpectus , de leur donner le ſupplément
gratis. Il n'avoit point prévu la jonction
des travaux de M. Batteney , qui ne lui
appartiennent point , & l'augmentation
de près de 60 planches.
Il ſe trouve encore chez le libraire cideſſus
nommé , quelques exemplaires de
la Diplomatique-pratique de M. Lemoine ,
du prix de 12 liv. in 4to. broché.
Préceptes de Santé , ou Introduction au
Dictionnaire de Santé , contenant tous
les moyens de corriger les vices de foa
tempérament & de le fortifier par le
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
1
:
ſeul ſecours du régime & de l'exercice;
ou l'art de conſerver ſa fanté & de
prévenir les maladies . A Paris , chez
Vincent , Imprimeur Libraire , rue des
Mathurins.
L'étude propre de l'homme eſt l'homme.
Cette penſée de Pope n'eſt pas moins
vraie au phyſique qu'au moral. C'eſt en
étudiant notre tempérament ;c'eſt en connoiſſant
toutes les reffources que nous
pouvons trouver dans l'exercice , le régime
, la gaîté , que nous parviendrons plus
fûrement que par les conſeils de tous les
médecins , à conferver notre ſanté , ce bien
fi defirable , ſi néceffaire même à notre
bonheur , & fans lequel tous les plaiſirs
perdent leur faveur. L'ouvrage que nous
annonçons eſt très - propre à nous donner
cette connoiffance phyſique de l'homme ;
à nous mettre du moins fur la voie pour
y parvenir. L'auteur procede avec ordre;
il confidere l'homme dans ſes différens
âges , il le ſuit dans toutes les époques &
dans les différentes circonstances de ſa
vie , en fanté comme en maladie. Mais ,
en expoſant les maladies particulieres à
chaque tempérament & aux différens
âges , il s'eſt contenté de donner des préceptes
pour les prévenir ; il a renvoyé
NOVEMBRE. 1772. 123
১
pour le traitement au Dictionnaire de
Santé , qui ſe diftribue chez le même Libraire
, que chacun s'eft empreſſé de ſe
procurer , & auquel l'ouvrage actuel devient
une introduction néceſſaire.
Réflexions fur le triſtefort des personnes qui,
Jous une apparence de mort , ont été enterrées
vivantes , &fur les moyens qu'on
doit mettre en usage pour prévenir une
telle méprise ; ou Précis d'un Mémoire
fur les cauſes de la mort ſubite & violente
: dans lequel on prouve que ceux
qui en font les victimes , peuvent être
rappellés à la vie. Par M. Janin , maître
en chirurgie , oculiſte de la ville de
Lyon & du College royal de chirurgie
de Paris , ancien chirurgien aide major
des armées du roi , membre de pluſieurs
académies royales .
Tous les hommes y ont un égal intérêt.
Le Chancelier BACON .
Brochure in- 12. A la Haye , & fe
trouve à Paris chez J. Fr. Didot le jeune
, libraire quai des Auguſtins .
Ces réflexions ſont celles d'un bon
citoyen , d'un phyſicien éclairé , d'un ob124
MERCURE DE FRANCE .
fervateur attentif, qui voyant beaucoup
d'analogie entre le noyé , qui meurt faute
de pouvoir reſpirer , & l'homme étouffé
par quelque cauſe que ce ſoit, voudroit
que l'on adminiſtrât à celui-ci des ſecours
pareils à ceux qu'une ſage prévoyance a
réglés pour le premier. Comme les faits
frapperont encore plus le commun des
lecteurs que les raiſonnemens , nous rapporterons
cet exemple d'un enfant étouffé
, & que M. Janin a rappellé à la vie.
ودر
”
و د
و د
Une nourrice , nous dit- il , eut le mal-
" heur d'étouffer dans ſon lit ſon nourriſſon.
Je traitois cette femme depuis
quelque tems pour une maladie des
yeux. Déſeſpérée du funeſte accident
qui venoit de lui arriver , elle me fait
appeller à fon fecours ; fon mari accourt
, me raconte leur triſte ſituation;
il n'y avoit pas un inſtant à perdre , vu
,, que cet homme ne pouvoit m'apprendre
"
ود
و د
"
ود
"
و د
"
ود
"
ود
"
depuis quel tems cet enfant avoit péri .
J'arrive , je trouve la petite victime
dans fon berceau , fans aucun ſigne de
vie , nul pulſation dans les arteres ,
point de reſpiration , le viſage livide,
les yeux ouverts & ternes , le nez plein
de morve , la bouche béante ; enfin il
étoit preſque froid. Tandis qu'on ſe haNOVEMBRE.
1772. 125
!
ود
toit de chauffer des linges d'une part &
des cendres de l'autre , je le fis démailloter
, & le plaçai dans un lit trèschaud
, & fur le côté , on le frictionna
,, par- tout le corps avec du linge très-
ود
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
fin , de crainte d'écorcher ſa peau tendre
& délicate. Dès que les cendres furent
prêtes , je l'enterrai dedans , excepté
le viſage , & le plaçai fur le côté
oppoſé où je l'avois mis d'abord , & on
le couvrit d'une couverture de laine.
Je m'étois muni d'un flacon d'eau - de-
„ luce ; je lui en préſentai au nez de tems
en tems , & , dans les intervalles , on lui
fouffloit dans les narrines quelques gorgées
de fumées de tabac ; à ces moyens
on faifoit fuccéder celui de ſouffler dans
ſa bouche en lui ferrant le nez. La chaleur
ſe ranima peu- à - peu ; bientôt les
pulſations de l'artere temporal ſe firent
fentir , la reſpiration devint toujours
plus fréquente & plus libre ; les yeux
ſe fermerent & s'ouvrirent alternative-
,, ment. L'enfant finit par jeter des cris
,, en cherchant le mammelon ; on le lui
donna , il le prit avec avidité , & têta
comme s'il ne lui fût arrivé aucun accident.
Moins de demi-heure de ſoins
furent fuffifans pour rapeller à la vie
ود
ود
ود
ود
ود
-"
"
126 MERCURE DE FRANCE.
ま
ود
ود
ود
,, ce pauvre innocent. Quoique les pulfations
des arteres fuſſent très - bien rétablies
, & que le tems fût chaud,je lais-
ود ſai encore pendant trois quarts d'heu-
,, res , ſous les cendres , le petit malade ; on
,, l'emmaillota enſuite; un ſommeil doux
,, y fuccéda , il ne ſurvint aucun accident.
L'enfant eſt encore plein de vie & de
vigueur. Il me feroit difficilede dépeindre
le déſeſpoir dans lequel étoit cette
,, nourrice lorſque j'arrivai cheż elle ,
encore moins de pouvoir décrire l'excès
de joie auquel elle ſe livra , lorsqu'elle
vit fon nourriſſon rappellé à la
vie. Que les larmes qu'elle verſoit dans
,, ce moment étoient délicieuſes ! Elles
fuccédoient à des larmes d'amertume
& de douleur. "
ود
ود
ود
ود
ود
L'auteur cite encore l'exemple d'un
jeune homme qui s'étoit pendu de défespoir
, & auquel il a adminiſtré des fecours
également efficaces . Ces exemples
prouvent évidemment la poſſibilité de rappeler
à la vie , non- feulement les noyés;
mais encore les perſonnes étouffées & les
pendus. Ceci doit donc nous faire concevoir
des eſpérances flatteuſes ſur les fuccès
des ſecours à adminiſtrer aux perfon-
*nes frappées de mort ſubite , ou par tout
NOVEMBRE. 1772. 127
1
autre accident. M. Janin n'admet que
deux cauſes générales qui peuvent nous
priver de la vie. La premiere , la perverſion
ou putridité totale des humeurs ; la
ſeconde , la deſtruction de quelque viscere
ou organe principal , ou bien une
grande léſion dans ces parties , enfin l'embarras
où elles peuvent être par quelque
cauſe que ce foit. L'auteur conclut de la
que toutes les fois qu'une de ces caufes
n'a pas lieu , il eſt poſſible de faire reſpirer
de nouveau un homme qui a perdu le jeu
des organes de la reſpiration.Or,onconçoit
d'après ce principe (principe que l'auteur
ſe réſerve de démontrer dans le mémoire
dont cet écrit n'eſt que le précis )
on conçoit , diſons - nous , qu'une multitude
d'infortunés ont dû être les victimes
de la précipitation avec laquelle ils ont
été enterrés. Parmi les traits hiſtoriques
relatifs à cet objet , contenus dans cet écrit,
on n'a point omis de rapporter la triſte
fin du cardinal Spinofa , malade depuis
quelque tems , à la ſuite de bien des chagrins.
Il tombe en fyncope , on le croit
mort , on s'empreſſe de l'ouvrir pour l'embaumer.
Les poumons étoient à peine
découverts qu'on s'apperçoit que fon
coeur palpite , & cet infortuné , revenu à
128 MERCURE DE FRANCE.
lui , eut aſſez de force pour porter la
main juſques ſur le ſcapel du Chirurgien
qui le difféquoit , & de le repouſſer.
Mais il n'étoit plus tems , le coup mortel
étoit porté.
Combien d'autres fait pareils qui font
frémir l'humanité , & ne ceſſent d'accuſer
notre négligence à ſeconder les resfources
de la nature ! L'écrit de M. Janin
eſt bien capable de réveiller notre
attention fur cet objet , & de nous porter
à étendre les ſecours déjà préparés
avec ſuccès pour les noyés , ſur les infortunés
chez qui le mouvement vital
eſt arrêté par des indigeſtions , des ſyncopes
, ou la gêne des organes de la respiration.
Ce bienfait procuré à la ſociété
eſt la plus grande récompenſe que l'auteur
attend de ſes recherches & de ſes
travaux.
Le Clergé de France , ou Tableau hiſtoririque
& chronologique des Archevêques
, Evêques , Abbés , Abbeſſes , &
des chapitres principaux du royaume ,
depuis la fondation des Egliſes juſqu'à
nos jours. Dédié à S. A. Monſeigneur
le Prince Ferdinand de Rohan , archeveque
de Bordeaux , grand prevôt de
l'Egliſe
NOVEMBRE. 1772. 129
l'Egliſe de Srasbourg , &c. Par M.
l'Abbé Hugues du Tems , docteur de
la maiſon & fociété de Sorbonne , vicaire
général de Bordeaux , & d'Acqs ,
& chanoine de St Emilion. Cinq volumes
mêmes format , caractere & papier
que le Profpectus . Ouvrage propoſé
par ſouſcription ; pour laquelle on
n'exige qu'une foumiffion , & le paiement
du prix de chaque volume à mefure
qu'ils paroîtront.
Depuis longtems le Clergé de France
defiroit une hiſtoire qui renfermât l'origine
de ſes Egliſes particulieres & la fuc
ceffion de ſes Evêques , lorſque Jean Chenu
, natif de Bourges , & avocat au parlement
de Paris , jeta les premiers fondemens
de cette vaſte entrepriſe : ce fut en
1621 , que parut l'ouvage intitulé , Archiepifcoporum
& Epifcoporum Galliæ Chrónologica
Historia , Parifiis apud Robertum
Fouet , in - 4°.
Un eſſai auſſi défectueux dans ſon exécution
, que louable dans ſon objet , ne
pouvoit pas remplir l'attente du Public &
fatisfaire ſa curioſité. Claude Robert , prêtre
du dioceſe de Langres , & grand archi
diacre de Châlons ſur-Saone , oſa travailler
à la perfection d'un livre dont il con-
I
:
130
MERCURE DE FRANCE.
noiſſoit toute l'importance , & publia , en
1626 , le fruit de ſes veilles in - folio ;
mais la gloire du ſuccès étoit réſervée à
des mains plus habiles. Les deux célebres
jumeaux , Scévole & Louis de
Ste Marthe , entrerent courageuſement
dans le dédale obfcur des cartulaires ,
pour y porter le flambeau de la critique.
Leur Gallia quadripartita parut enfin en
1656 , muni du glorieux fuffrage de l'asſemblée
du Clergé , & déjà la mort les
avoit enlevés à la religion & aux lettres.
Une édition plus ample & plus correcte ,
demandoit des écrivains laborieux qui
vouluſſent s'appliquer à de nouvelles récherches
. Dom Denis de Ste Marthe ,
depuis ſupérieur général des Bénédictins
de St Maur , ſe conſacra tout entier à un
travail auſſi intéreſſant , & ſe montra le
digne héritier du nom de ceux dont il
entreprit de perfectionner l'ouvrage. Un
fiecle ne lui eût pas fuffi pour mettre la
derniere main à l'édifice immenſe qu'il ſe
propoſa de réparer & d'agrandir. La favante
Congrégation dont il étoit le Chef,
lui fournit des ſucceſſeurs capables d'achever
ce monument, le plus précieux ,
fans doute , que les lettres aient élevé à
l'Eglife Gallicane. Déjà leur zêle infatigable
les a conduits juſqu'au douzieme
NOVEMBRE. 1772. 131
vol. in fol. & laiſſe encore à defirer fix
provinces que le Public attend avec l'impatience
dont il honore les productions
utiles.
L'ouvrage que nous annonçons remplit
en notre langue l'objet de celui des Bénédictins.
Quoique l'auteur les ait fouvent
pris pour guides ; éclairé néanmoins
par des recherches particulieres , il a quelquefois
ofé les contredire. On trouvera
en 5 volumes in - 8°. , l'hiſtoire abrégée
des Archevêques , Evêques , Chefs des
Eglifes principales , Abbes & Abbeſſes
du royaume , diviſée par provinces , par
dioceſes & par articles , felon l'ordre alphabétique
des Métropoles , contenant
leur fucceffion chronologique depuis la
fondation des ſieges & des abbayes jusqu'à
nos jours ; les faits les plus remarquables
de leur vie ; les noms des fondateurs
& des bienfaiteurs de leurs Eglifes ;
les révolutions eccléſiaſtiques & civiles
arrivées dans les lieux de leur territoire ,
les réformes introduites dans le Clergé
féculier & régulier du royaume. On a indiqué
, autant qu'il a été poffible , le lieu
de la naiſſance des Evêques , leur famille
, leurs écrits , & le jugement qu'on en
doit porter , le rang qu'ils ont mérité par
12
132 MERCURE DE FRANCE.
mi les 'dignes ſucceſſeurs des Apôtres ;
les habiles Théologiens & les célebres
Jurifconfultes , leurs travaux pour la défenſe
de la foi & pour la gloire de l'Etat;
les titres facrés en vertu deſquels ils possedent
leurs biens & leurs privileges , &c.
Chaque volume ſera terminé par la notice
des chartes , bulles , diplomes du
Gallia Christiana , & par la bibliotheque
des écrivains qui ont travaillé fur toutes
les parties de l'hiſtoire eccléſiaſtique de
France.
On n'a rien négligé pour répandre dans
le Tableau du Clergé tout l'intérêt dont
il eſt ſuſceptible , & pour vivifier ſa nomenclature
par les traits des grands perſonnages.
L'auteur peut dire , avec vérité
, qu'il fait revivre une foule d'hommes
illuſtres qui ont été le foutien de la Religion
, l'ornement de leur fiecle , & la gloire
de leur maison. Il a cru que , quoique dignes
des regards de tous les âges , ils auroient
couru le riſque de refter dans l'oubli
, s'il ne décernoit pas lui - même les
honneurs dus à leur mémoire. Le devoir
toujours preſſant de la reconnoiſſance ne
lui a point permis d'en laiſſer le ſoin à
l'auteur du Prospectus du Dictionnaire des
Bénéfices , dont le projet, annoncé depuis
NOVEMBRE. 1772. 133
trois ans , n'a donné juſqu'ici , au Public,
que les regrets de l'inexécution. Un ſeul
exemple de cette forte fuffiroit , ſans doute
, pour juſtifier le diſcrédit des ſouſcriptions.
Auſſi M. l'Abbé du Tems , jaloux
de mériter la confiance du Public , ne s'eſt
déterminé à publier ce proſpectus , qu'après
avoir entiérement achevé l'ouvrage
qu'il propofe , & dont le volumineux
manufcrit a déjà été entre les mains d'un
cenſeur éclairé & judicieux. Pour mieux
mériter encore cette confiance , & penſant
, que ſi c'eſt une faute de manquer à
ſa parole envers un particulier , c'eſt un
crime puniſſable de ſe jouer des engage
mens folemnels contractés avec le Public
, il a pris le parti de n'exiger le paiement
de la ſouſcription , qu'à la livraiſon
de chaque volume ; ſe contentant , de la
part des perſonnes qui voudront ſe procurer
l'ouvrage au bénéfice d'un tiers ,
d'une foumiſſion pure & fimple , qui ſera
adreſſée à l'un de ceux qu'on indiquera
dans les conditions ci - après . On efpere
que les Prélats , & autres Eccléſiaſtiques,
prendront intérêt à un ouvrage qui les
mettra à portée de connoître , à peu de
frais , l'origine , les progrès & l'état actuel
de toutes les Egliſes particulieres de leurs
1
13
134 MERCURE DE FRANCE.
dioceſes & de leurs pays ; que les Abbés
& Abbeſſes , Religieux & Religieuſes
verront avec plaiſir dans un petit nombre
de volumes l'hiſtoire de leurs Monaſteres
, & de ceux ou de celles qui les ont
gouvernés , qu'enfin un grand nombre de
maiſons & de familles ſe plairont à contempler
un Tableau où l'on a raſſemblé ,
comme dans une galerie , tous les Prélats
du premier & du fecond Ordre qu'elles
ont donnés à l'Egliſe de France.
Conditions de la Souſcription .
1º. Le prix des cinq volumes , dont
chacun contiendra en viron 700 pages ,
format in 80. petit romain , & à deux colonnes
, ſera de 21 liv. pour les perſonnes
qui ſouſcriront avant le premier Janvier
1773 , & de 30 liv. pour celles qui n'auroient
pas ſouſcrit avant ce tems.
2º. On adreſſera à M. l'Abbé du Tems,
rue du Regard, hôtel de M. le Prince
Ferdinand , ou au ſieur Gueffier , libraire
à Paris , au bas de la rue de la Harpe , une
foumiſſion ſimple de prendre l'ouvrage,
& de payer 4 liv. 4 ſols à la livraiſon de
chaque volume dont on donnera avis à
MM. les Souſcripteurs. Cette ſoumiffion
fera conçue en ces termes:
:
NOVEMBRE. 1772. 135
Fe promets & m'engage de ſouſcrire pour
de livre intitulé le Clergé de France , &c.
& de faire retirer d'entre les mains de M.
chaque volume moyennant
la fomme de 4 liv. 4fols que je ferai
remettre alors à mondit fieur
dès qu'il m'aura prévenu de la publication
de chacun desdits volumes. A
Μ.
1772. Signé ,
le
30. Toutes les lettres relatives à cette
ſouſcription , & qui feront adreſſées à
lui parviendront franches
de port , ainſi que le prix de chaque
volume à retirer.
Nota. L'auteur inférera avec plaiſirs dans
fon ouvrage les mémoires ſuccincts qui
Jui feront envoyées , francs de port , dans le
cours de l'impreſſion , par Noſſeigneurs les
Archevêques & Evêques , par les Abbés ,
Abbeffes & Chapitres ; il les prie même
de vouloir bien concourir à la plus grande
perfection d'un monument qui réunit tant
de titres pour les intéreſſer. S'il recevoit
un grand nombre de mémoires, il en formeroit
un fixieme volume que les fou
ſcripteurs payeroient comme les précédens.
14
436 MERCURE DE FRANCE.
Dictionnaire raisonné - univerſel des Arts
& Métiers , contenant l'hiſtoire , la description
, la police des fabriques &
manufactures de France & des pays
étrangers. Ouvrage utile à tous les ci,
| toyens . Nouvelle édition , revue , corrigée
& conſidérablement augmentée ,
dédiée à M. de Sartine. Cinq volumes
in . 8°. propoſés par ſouſcription. A Paris
, chez P. Fr. Didot jeune , libraire
de la Faculté de Médecine de Paris ,
quai des Auguſtins , 1772. avec approbation
& privilege du Roi.
Le travail & l'induſtrie naiſſent avec
la ſociété , ils s'accroiſſent avec elle ; plus
une ſociété eſt policée , plus elle enfante
d'arts , & plus on voit s'approcher de la
perfection ceux auxquels elle a donné
naiſſance.
On ne peut douter que pluſieurs peuples
célebres de l'antiquité n'aient joui de
tous ces avantages ;les monuments de leur
induſtrie , que le tems & la barbarie ont
reſpectés , nous prouvent qu'ils ont porté
à un très haut point les arts néceſſaires ,
& même pluſieurs arts de commodité &
d'agrément. Mais leurs ouvrages nous
laiſſent preſque toujours dans l'ignorance
fur les procédés que ſuivoient leurs artis
NOVEMBRE. 1772. 137
tes. Lorſque l'éclat de la littérature &
des ſciences vint diſſiper les ténebres où :
l'Europe avoit été plongée pendant les
fiecles d'ignorance , on trouva peu de ſecours
dans les écrits des Anciens : mais
on voyoit leurs chefs - d'oeuvre , on tâcha
de les imiter ; & l'induſtrie s'animant par
le feu du génie , tout fut inventé de nouveau.
Ce n'eſt que dans ces derniers temps
qu'on a fenti combien il feroit utile au
progrès des arts de conſigner dans des
écrits publics les moyens que l'induſtrie
emploie pour fatisfaire nos goûts & nos
beſoins. L'Académie royale des ſciences
ne fut pas plutôt établie , qu'elle s'occupa
férieuſement de ce projet; & depuis ce
tems elle l'a toujours fuivi , comme on le
voit dans les mémoires de cette illuftre
compagnie , & dans les ouvrages que pluſieurs
de ſes membres ont compoſés. Enfin
elle a entrepris depuis quelques années
de publier des deſcriptions complettes de
tous les arts ; celles qui font déjà imprimées
font la preuve des utilités fans nombre
qu'on pourra retirer d'un ouvrage où
la pratique la plus détaillée & la plus
étendue eſt éclairée par les lumieres d'une
théorie ſavante , & où des planches exactes
15
138 MERCURE DE FRANCE..
1
& préciſes mettent ſous les yeux tous les
inftrumens & la maniere de les employer.
Les auteurs de l'Encyclopédie ont cru
devoir faire de la deſcription des arts &
métiers , un des principaux objets de leur
travail : la maniere ſavante dont ils ont
traité cette partie mérite certainement les
plus grands éloges.
Dès le commencement de ce fiecle ,
&même dès la fin du fiecle dernier , plufleurs
écrivains particuliers nous avoient
donné auſſi des notions utiles fur les arts
&métiers. On peut nommer , entre autres,
la Marte, dans fon excellent Traité de la
Police , & Savari , dans ſon Dictonnaire
du Commerce. Nous attendons avec la
plus grande impatience la nouvelle édition
de ce dernier ouvrage , que M. l'Abbé
Morelet , écrivain très diſtingué , eſt bien
en état de rendre plus précieufe , & qu'il
nous promet depuis ſi long- tems.
Mais les ouvrages dont nous venons
de parler font très - volumineux , & ne
font pas à la portée de tout le monde. Ils
renferment d'ailleurs une multitude de
choſes abſolument étrangeres aux arts &
métiers ; & toutes ces différentes parties
ne peuvent avoir le même degré de perfection
, parce que l'éditeur ne peut don- :
NOVEMBRE. 1772. 139
ner tous ſes ſoins à tant d'objets différens .
Il eſt vrai que les deſcriptions de l'académie
ſe bornent uniquement à cet objet ;
mais elles exigent un ſi grand travail&
le concours d'un ſi grand nombre de favants
& d'artiſtes , qu'elles ne peuvent
être remplies que par la fuite des tems ,
comme le porte l'avertiſſement de ce magnifique
ouvrage.
,
Toutes ces conſidérations ont fait
penſer que le Public pourroit recevoir
avec plaifir un ouvrage moins étendu
dans lequel il trouveroit des notions
exactes ſur les arts & métiers qui font la
gloire & la richeſſe de la Nation.
Tel a été le but que l'on s'étoit propoſé
en donnant la premiere édition de ce
dictionnaire en deux volumes in . 8°.
L'empreſſement du Public à ſe procurer
un ouvrage auſſi utile , nous a bientôt
engagés à en préparer une nouvelle édition.
Pluſieurs Particuliers ont remis des
mémoires ; beaucoup d'artiſtes vouloient
bien aider de leurs conſeils , & procurer
des éclairciſſemens , des corrections &
des augmentations abſolument néceſſaires;
mais il falloit trouver une perſonne
en état de rédiger & de mettre en dre
tous les matériaux; qui , auſſi laborieuſe
140
MERCURE DE FRANCE.
que capable de faire de bonnes obſervations,
voulût ſe donner la peine de voir
travailler les ouvriers dans leurs atteliers
leur demander des mémoires , les questionner
fur les uſages des machines &
des outils , rectifier ce qu'ils auroient
mal expliqué ; qui pût ſaiſir le méchanisme
& l'eſprit de chaque invention , leur
apprendre même quelquefois une ma
niere plus avantageuſe de procéder , leur
donner enfin des moyens pour épargner
la main - d'oeuvre , fans rien diminuer de
la qualité , de la folidité & de l'agrément
de leurs ouvrages .
M. l'Abbé Jaubert , de l'académie des
ſciences de Bordeaux , connu par pluſieurs
ouvrages , a bien voulu ſe charger
du ſoin de cette nouvelle édition ; c'eſt
donc à fon zêle infatigable , & aux recherches
auffi pénibles qu'exactes qu'il a
faites , que l'on doit le degré de perfection
auquel cet ouvrage eſt parvenu.
M. Baumé , célebre apothicaire de Paris
, dont nous avons pluſieurs mémoires
imprimés parmi ceux des Sçavans étrangers
, & différens ouvrages de chymie , de
pharmacie , qui lui affurent pour toujours
une réputation fi bien méritée , a revu les
arts qui dépendent de la chymie & de la
NOVEMBRE. 1772. 141
phyſique dont il avoit traitéla plus grande
partie dans la premiere édition.
Les ouvrages ſavans de MM. de Réaumur
, Macquer , Hellot, Duhamel , Geof.
froy , Bourgelat , la Guériniere , & d'une
infinité d'autres , ont été du plus grand
fecours.
Pluſieurs arts ont été traités exprofeſſo .
L'article Imprimerie fatisfera ceux qui
voudront avoit une idée de ſes opérations ,
& on ſuivra facilement , par le ſecours des
figures , le méchaniſme de cet art ſi utile.
Les ouvrages techniques étant ordinairement
plus propres à inſtruire qu'à amuſer
, on a eu grand ſoin de joindre l'utile
à l'agréable , en donnant l'hiſtorique de
chaque art , fon origine , fon inventeur ,
ſes degrés de perfection , les matieres qui
lui font propres & en quels lieux elles fe
trouvent ; leurs préparations , les moyens
de diftinguer les bonnes ou mauvaiſes
qualités de chacune , quels font les principaux
ouvrages que l'on en fait , & comment
on y procede. On y a joint la description
des outils & des machines les
plus néceſſaires; la notice des réglemens
auxquels les différens arts ſont ſoumis dans
le royaume , & enfin la deſcription de
pluſieurs arts étrangers dont le travail rou
142 MERCURE DE FRANCE.
le fur des productions que la nature a refufées
à notre climat.
Pour ne rien négliger dans un ouvrage
anſſi intéreſſant , l'éditeur y a ajouté un
nombre confidérable d'arts qui manquoient
dans la premiere édition , y a joint les arts
& les procédés nouveaux que l'on a in.
ventés ,& a corrigé & augmenté pluſieurs
articles dont il paroifſſoit que l'on n'avoit
pas été aſſez inſtruit. C'eſt ainſi qu'ilarefondu
entiérement l'article Agriculture ,
d'après ce que les diverſes ſociétés d'agriculture
ont donné de mieux au Public , &
les manufcrits que plusieurs artiſtes ont
bien voulu lui communiquer. Enfin il n'y
a rien de curieux & d'intéreſſantdans tous
les arts , dont il n'ait fait mention.
Comme pluſieurs outils & machines ,
dont la figure & l'ufage font totalement
différens , ont fouvent les mêmes noms ,
on a cru faire plaifir au Public en lui donnant
une nomenclature de tous les mots
techniques avec leur explication , & on a
eu foin à chaque mot technique de renvoyer
à l'art auquel il appartient. Cette
nomenclature générale , qui manquoit abfolument
dans notre langue , étoit defirée
depuis très longtems ; elle ne pouvoit
mieux convenir qu'à la ſuite de ce dicNOVEMBRE.
1772. 143
tionnaire , puiſqu'en renvoyant à l'art
même qui en donne la deſcription , elle
fera éviter bien des erreurs dans lesquelles
on étoit tombé juſqu'à préſent.
Ce dictionnaire peut faire fuite à un
Dictionnaire raiſonné - univerſel des trois regnes
de l'Histoire Naturelle , qui s'imprime
actuellement des même format & mêmes
caracteres . Les deux premiers volumes
du regne végétal paroîtront inceſſamment .
Le Dictionnaire de Chymie par M. Macquer
, que l'on trouve auſſi chez le même
libraire , peut être regardé comme
une fuite & comme le complément de
l'hiſtoire de la Nature & des Arts , puisqu'il
en explique les agents fecrets , les
refforts & les principes. C'eſt dans cet ouvrage
que l'on trouvera l'analyſe de la
Nature , qui , dans le dictionnaire des
trois regnes , eſt préſentée telle qu'elle ſe
montre à nous , & , dans le Dictionnaire
des Arts & Métiers , telle que nous l'affujettiſſons
& façonnons pour nos beſoins
& pour nos plaiſirs.
Conditions de la Souſcription.
Cet ouvrage , dont les premiers volumes
font imprimés , formera cinq volumes
in 8°.
144 MERCURE DE FRANCE.
Les perſonnes qui deſireront s'asfurer
d'un exemplaire payeront en
fouſcrivant. 5 liv.
En retirant l'exemplaire complet
en feuilles à la fin de cette année , 15
Total. 20 liv.
La ſouſcription n'aura lieu quejusqu'au
jour que l'ouvrage paroîtra ,
paffé lequel tems , ceux qui n'auront
pas foufcrit payeront l'ouvrage complet
en feuilles.
pler
:
24 liv.
Méthode pour étudier l'Histoire , avec un
catalogue des principaux Hiſtoriens ,
accompagné de remarques ſur la bonté
de leurs ouvrages , & fur le choix des
meilleures éditions ; par M. l'Abbé
Lenglet du Freſnoy. Nouvelle édition ,
revue , corrigée & conſidérablemenit
augmentée , par M. Drouet , bibliothécaire
de MM. les Avocats. A Paris ,
chez Debure pere , & N. M. Tilliard ,
libraires , quai des Auguſtins. Quinze
volumes in - 12 . du prix de 48 livres ,
reliés. On vendra ſéparément les neuf
premiers volumes , qui contiennent les
inſtructions ſur l'histoire , 27 liv. rel.
Les différentes éditions qu'on a faites
de
NOVEMBRE. 1772. 145
:
de cet ouvrage de l'Abbé Lenglet ; les
traductions que les Allemands , les Italiens
& les Anglois ſe ſont empreſſés d'en
donner en leur langue , prouvent fuffiſamment
l'eſtime dont il eſt en poſſeſſion.
On l'a toujours regardé comme un des
meilleurs livres élémentaires ſur l'hiſtoire
: on peut même dire que c'eſt le ſeul
qui ait l'avantage de préſenter , d'une maniere
inſtructive , toutes les parties de
l'hiſtoire dans l'ordre où elles doivent
être étudiées , en indiquant les auteurs
qui les ont traitées , & qui en ont éclairci
les difficultés avec plus ou moins de fuccès.
Le catalogue qui accompagne l'ouvrage
fait connoître plus en détail les auteurs
qui ont écrit ſur l'hiſtoire , & fur
toutes les parties qui y ont rapport. Si ce
n'eſt point un catalogue univerſel , dont
le détail ſeroit immenſe , c'eſt encore
moins le catalogue d'une bibliotheque
dreſſée ſuivant les vues d'un particulier ,
qui pourait être très abondante ſur certains
objets , & très-peu fournie ſur d'autres
; c'eſt véritablement un catalogue de
choix , qui indique les principaux livres ;
mais qui ne peut manquer d'être conſidérable
, puiſqu'il embraſſe l'hiſtoire univerſelle
& toutes ſes dépendances.
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Le ſuccès qu'ont eu les éditions qu'on a
déjà données de cet ouvrage , & la réputation
dont iljouit encore , & qui le fait
rechercher comme un livre vraiment utile
, ont fait naître l'idée d'en entreprendre
une nouvelle édition , dans laquelle , en
refondant le ſupplément dans le corps de
l'ouvrage , on s'eſt propoſé de corriger
tout ce qui ſe trouveroit d'inexact , &
d'ajouter ce qui pourroit contribuer à le
rendre plus complet & plus intéreſſant.
Les obſervations générales ſur l'hiſtoire
, répandues dans la Méthode & dans le
Supplément , ont été réunies de ſuite. Elles
compoſent la premiere partie , & forment
un traité dogmatique , dans lequel on établit
la certitude de l'hiſtoire , & l'on poſe
les regles de critique qui ſervent àdiſtinguer
les faits faux des véritables.
Ce qui regarde l'hiſtoire ancienne a été
revu & conféré ſur le manufcrit d'un
homme célebre , dont l'Abbé Lenglet s'eſt,
en grande partie , approprié l'ouvrage , &
à qui on l'a reftitué , comme il étoit juſte,
On aplacé les canons chronologiques à la
fuite de cette partie : ils en font une dépendance
néceſſaire.
L'hiſtoire moderne , traitée avec beaucoup
moins d'exactitude , a été corrigée
NOVEMBRE. 1772. 147
fur les meilleurs auteurs , & conduite jusqu'à
nos jours. On n'aura pas de peine à
s'appercevoir que cette partie a été confidérablement
augmentée , & qu'on n'a
point négligé d'indiquer tous les bons auteurs
qui ont écrit ſur l'hiſtoire moderne,
à meſure que l'occaſion s'eſt préſentée de
faire connoître leurs ouvrages .
Le Catalogue des principaux Hiſtoriens ,
corrigé en une infinité d'articles , &dispoſé
dans un ordre plus exact , eſt augmenté
de tous les livres qui , depuis quarante
ans , ont été donnés ſur l'hiſtoire &
fur les matieres hiſtoriques. Dans les jugemens
qui accompagnent la notice de
ces derniers , on s'eſt abſtenu de toute perfonnalité.
Ordinairement on ſe contente
d'indiquer en peu de mots le principal
objet de l'ouvrage , ſuivant ce qu'en ont
dit les Journaliſtes les plus éclairés . Ce
catalogue n'ayant rien omis d'eſſentiel ,
devient une bibliotheque hiſtorique , la
plus complette , la plus étendue même qui
ait encore été donnée. C'eſt unſupplément
néceſſaire à la bibliotheque historique de
Struvius , dont la derniere édition , augmentée
par Buder , eſt déjà ancienne.
Deux articles intéreſſans , qui man
quoient au catalogue , ont été ajoutés dans
:
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
cette nouvelle édition : l'un concerne
l'Histoire des Sciences & des Arts ; l'autre
regarde l'Histoire littéraire. Une troiſieme
addition conſidérable , eſt le détail de tous
les morceaux contenus dans les trentecinq
volumes qui compoſent l'Histoire
& les Mémoires de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres. On a penſé que ce
détail ne feroit pas moins bien reçu , que
celui que l'Abbé Lenglet avoit donné
des collections de Grævius , de Gronovius
, &c.
La Table générale & raisonnée des Auteurs
& des Matieres indiqués dans le catalogue
, en forme ſeule le ſixieme volume.
C'eſt une vraie bibliographie hiſtorique
, diſpoſée dans l'ordre alphabétique.
On n'a pas craint de lui donner l'étendue
dont elle étoit fufceptible, parce qu'on
l'a regardée comme la partie la plus intéreſſante
du catalogue ; celle qui pouvoit
être d'un plus grand fecours aux gens de
lettres , à ceux ſurtout qui conſacrent
leurs travaux à enrichir la littérature de
leurs productions.
Dans le grand nombre de perſonnes qui
font de l'hiſtoire l'objet de leurs études ,
il en eſt , ſans doute , pluſieurs qui , contentes
des inſtructions ſur l'hiſtoire qui
NOVEMBRE. 1772. 149
compoſent les neuf premiers volumes ,
&de la notice qu'on donne des meilleurs
auteurs , dans le cours de ces inſtructions,
&dans le petit catalogue qui les termine,
fe trouveroient furchargées qu'on les obligeât
d'acheter les quinze volumes , qui
forment la totalité de l'ouvrage. C'eſt en
faveur de ces perfonnes ,& pour leur donner
les facilités de s'inftruire à moins de
frais , que l'on donne à part les neuf premiers
volumes . Quelqu'intéreſſant que
puiſſe être ce catalogue, on fent qu'iln'eſt
abſolument néceſſaire , qu'aux perſonnes
que des études profondes ou un goût particulier
pour la bibliographie , met dans
la néceſſité de connoître un très - grand
nombre de livres .
On trouve chez les mêmes libraires ,
trois autres ouvrages de l'Abbé Lenglet ,
dont on ne peut ſe paſſer , quand on veut
faire des progrès réels dans l'étude de
l'hiſtoire.
La premiere eſt ſa Méthode pour étudier
la Géographie , dont la derniere édition ,
en dix volumes in- 12. a paru en 1768.
Cette géographie eſt la plus complette
qu'on ait encore donnée en France. Indépendamment
de la deſcription des pays ,
elle contient une géographie ancienne ,
K 3
150
MERCURE DE FRANCE .
comparée avec la moderne; un diſcours
intéreſſant ſur l'étude de la géographie ;
un catalogue des principaux ouvrages fur
la géographie & les voyages , & un autre
catalogue fort étendu de toutes les bonnes
cartes .
Les deux autres ſont ſes Tables & ſes
Tablettes chronologiques de l'Histoire universelle
, qui ont été ſuffisamment annoncées
dans le public , & qui font eſtimées.
Les premieres , amenées juſqu'à l'année
1770 , forment deux grands tableaux
chronologiques , qu'on doit toujours avoir
ſous les yeux , quand on étudie
l'hiſtoire. Les Tablettes chronologiques ,
dont la derniere édition en deux volumes
in 80. a paru en 1763 , renferment des
inſtructions étendues ſur l'étude de la
chronologie ; différens canons néceſſaires
pour fixer les dates anciennes & modernes
; une ſuite chronologique des événemens
remarquables , & les fuites de tous
les Souverains. C'eſt en petit , pour l'histoire
univerſelle , ce qu'eſt l'Art de vérifier
les Dates , pour l'hiſtoire moderne.
La méthode pour étudier lagéographie,
dix volumes in- 12 . rel. ſe vend 30 liv.
Les tables chronologiques quatre feuilles
gravées en taille douce , 6 liv.
NOVEMBRE. 1772. 151
Les tablettes chronologiques , deux volumes
in 8o. reliés , 13 liv. 4 fols.
Principes de l'hiſtoire pour l'éducation
de la jeuneſſe , ſix volumes in - 12.15 1.
Les Malheurs de l'Inconstance , ou Lettres
de la Marquiſe de Syrcé & du Comte
de Mirbelle , par l'auteur des Sacrifices
de l'Amour , paroîtront chez Delalain dans
le courant du mois de Novembre.
VERS de M. de Voltaire , adreſſes au
Roi de Suede.
JEUNZ EUNZ & digne héritier du grand nom de Guſtave !
Sauveur d'un peuplc libre , & Roi d'un peuple brave ,
Tu viens d'exécuter tout ce qu'on a prévu ;
Guſtave a triomphe ſitôt qu'il a paru.
On t'admire aujourd'hui , cher Prince , autant qu'on t'aime,
Tu viens de reſaiſir les droits du diademe.
Et quels font en effet ſes véritables droits ?
De faire des heureux en protégeant les loix ,
De rendre à ſon pays cette gloire paſſée
Que la difcorde obfcure à long-tems éclipſée ;
De ne plus diftinguer ni bonnets , ni chapeaux ,
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
:
Dans un trouble éternel infortunés rivaux ;
De couvrir de lauriers ces têtes égarées
Qu'à leurs diſſenſions la haine avoit livrées ,
Et de les réunir ſous un Roi généreux.
Un état diviſe fut toujours malheureux ;
De ſa liberté vaine il vante le preſtige ;
Dans fon illuſion ſa mifere l'afflige ;
Sans forces , fans projets pour la gloire entrepris ,
De l'Europe étonnée il devient le mépris.
:
Qu'un Roi ferme & prudent prenne en ſes mains les rênes ,
Le peuple avec plaiſir reçoit ſes douces chaînes ;
Tout change , tout renaît , tout s'anime à ſa voix.
On marche alors fans crainte aux pénibles exploits.
1
ACADÉMIES.
1
De Villefranche .
MARDI
ARDI 25 du mois d'Août , l'Académie
de Villefranche a tenu ſa ſéance
publique ; le Panégyrique de S. Louis fut
prononcé le matin , par l'Abbé Deſſertine
, Chantre , Chanoine du Chapitre.
M. Peſant , Directeur , a ouvert la
NOVEMBRE. 1772. 153
féance par des réflexions ſur l'utilité des
Académies , qui dans les Provinces éloignées
de la capitale , fiege principal de
la République des Lettres , en ſont comme
les colonies ; répandent inſenſiblement
dans toute une Nation les ſciences,
les arts , la 'politeſſe & le bon goût ; détruiſent
les préjugés , excitent l'émulation
& fervent à développer des talens ,
qui ſans elles ſeroient demeurés enfouis.
M. Briſſon , Inſpecteur du commerce
de la Généralité , a lu un Mémoire intéreſſant
qu'il a ſimplement annoncé ,
comme un eſſai ſur l'éloge de J. B. Colbert
, Miniſtre d'Etat , & Contrôleur Genéral
des Finances , ſous Louis XIV.
Après avoir tracé un tableau de la ſituation
des peuples , au moment de l'entrée
de Colbert dans le miniſtere , l'Auteur a
rappelé ce que ce grand homme fit de
plus important pour le rétabliſſement , la
conſervation , ou le progrès des ſciences,
des arts , du commerce , des manufactures
& de la Marine; il a tâché de remonter
aux principes que ſuivit Colbert ,
d'en exprimer les effets , d'en calculer les
réſultats ; il a fait admirer ce Miniftre , il
l'a fait aimer.
M. Deſſertine , ancien Avocat du Roi,
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
a lû un Diſcours , dont le ſujet eſt l'influence
des femmes fur les moeurs des
peuples. L'Auteur , pour ne point s'égarer
dans le labyrinte d'une vaine métaphiſique
, ouvre les faſtes de l'Hiſtoire , &
parcourt les annales des Nations. Il paroît
réſulter de ſes recherches hiſtoriques &
philoſophiques , que les femmes influent
fur les moeurs à raiſon du climat & du
gouvernement. M. Deſſertine a fini ſon
Diſcours par inviter les femmes à ne
jamais employer qu'au profit de la vertu ,
l'aſcendant que les graces & la beauté
leur donnent ſur les hommes.
La ſéance a été terminée par une Ode
addreſſée à M. l'Evêque de Châlons , &
par une Fable que lut M. l'Abbé Dereche
, Archidiacre de l'Académie de Châlons
ſur Saône .
SPECTACLES.
/
OPERA.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
le Mardi 27 Octobre , la repriſe des
Fragmens compoſés des Actes de Pigmalion,
de Tyrté , & du Devin du Village .
NOVEMBRE. 1772. 155
r
Ces Fragmens font bien remis. Mile
Dervieux a fait plaiſir dans la repréſentation
de la Statue animée , par le double
talent qu'elle a du chant & de la danſe.
M. Muguet la joué le rôle de Pygmalion ,
& Mile Durancy celui de la femme jalouſe.
Les rôles de l'Acte de Tyrté ont été
bien remplis par M. Gelin & Mile Duplant.
M. Gardel , Mlle Heinel , Mlle
Aſſelin , ont danſé dans le divertiſſement,
& ont reçu des applaudiſſemens malheureuſement
interrompus par l'accident qui
a empêché Mlle Heinel de continuer ſon
pas. Mais on eſpere qu'il n'aura point de
fuite.
La muſique ſi naïve , ſi intéreſſante du
Devin du Village , fait un plaiſir toujours
nouveau. Elle eſt parfaitement rendue
par M. le Gros , qui met beaucoup d'ame
& de goût dans le rôle de Colin , par
Mile Durancy , qui joue & chante à
merveille le rôle de Colette , & par M.
Gelin , qui a très bien ſaiſi l'eſprit du rôle
du Devin. Les danſes de ce divertiſſement
font très agréables : on ne peut
trop applaudir Mlle Guimard , M. Gardel
, Mile Afſſelin , ſi ſupérieurs dans
leur art. Il faut auſſi encourager le talent
1
156 MERCURE DE FRANCE.
& les progrès de Mlle Hidou , de Mile
Compain , &c .
L
:
COMÉDIE FRANÇOIS E.
ES Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné le Samedi 17 Octobre ,
la premiere repréſentation de la repriſe,
de Manlius Capitolinus , Tragédie de la
Foſſe. Ce Drame fut joué pour la premiere
fois le 18 Janvier 1698 , & eut
alors beaucoup de fuccès ; on le reprend
encore quelquefois , il fait toujours plaifir.
Le ſujet eſt imité de la conjuration
de Veniſe , de S. Réal. Il eſt traité &
conduit avec beaucoup d'art ; les caracteres
en font bien deſſinés , fur-tout celuideManlius
, qui eſt noble, grand, fier, généreux.
Ilmanque à cette tragédie le charme
du ſtile , & plus d'intérêt. Le ſpectateur
s'attache involontairement au chef de la
conjuration , parce que c'eſt le perſonnage
qui eſt ſur le premier plan , & c'eft
celui qui eſt trahi , offenſé , & puni. Au
refte cette Tragédie eſt un ouvrage trèsdiftingué.
La Foſſe eût été bien étonné
lui - même , de la maniere dont Manlius
NOVEMBRE. 1772. 157
eſt joué par M. le Kain ; il eût admiré
dans ce rôle des beautés tragiques qu'il
n'avoit pas ſoupçonnées , il eût frémi
avec tous les ſpectateurs du filence terrible
de Manlius , qui approche de fon ami,
pour le convaincre de trahifon ou d'imprudence.
Quel Acteur ! comme ſes attitudes
, ſes geſtes , ſes regards , fon viſage,
ſes tons , ſa voix font expreffifs , font
éloquents ! Il a été auſſi très bien ſecondé
par M. Molé , par M. Brizart , par Madame
Veftris , par M. Dauberval.
3
A Madame VESTRIS , jouant le rôle de
Thuſſenelde dans la tragédie des Chérusques.
QUE UE cet habit guerrier ſied bien à ta figure ;
Ett - ce l'Amour , eſt ce Mars qui t'attend ?
Je vois Pallas fous ton armure ?
Mais tu feras Vénus en la quittant.
A Madame VESTRIS , jouant le rôle
d'Amenaïde .
D
E Tancrede amoureux la mort eſt le ſeul prix.
Tout le monde le plaint d'un fort aufli rigide ;
158 MERCURE DE FRANCE
Sans doute il eſt affreux ; mais en voyant Veſtris
Chacun voudrait mourir pleuré d'Amenaïde.
Par M. le Chevalier de B.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE
DÉBUT.
E Mercredi 21 Octobre , M. Narbonne
, âgé de vingt un ans & demi ,
Eleve de M. Trial Comédien du Roi , a
débuté dans le rôlé de Silvain ; il a joué le
même rôle le dimanche ſuivant , & le
mercredi 28 , il a joué le rôle de Werſtern
ou du Chaſſeur , dans Tom- Jones. Cet acteur
eſt excellent muſicien , ayant exercé la
muſique dès ſa plus tendre enfance. Ila
chanté fort jeune le rôle de Colin , dans
le Devin du Village à l'Opéra. Mais il
n'avoit pas encore paru dans le genre des
Comédies en muſique , & il a débuté par
le plus fort rôle qui ſoit peut - être dans
les nouveaux intermedes. Graces aux
foins & aux bons avis de M. Trial , qui
a lui même beaucoup de talent , avec
tout le zêle poſſible pour ſon état, M.
Narbonne a pu entreprendre ce qu'il n'auNOVEMBRE.
1772. 159
7
roit point ofé ſans un guide expérimenté
; il a joué Silvain avec feu , il a
rendu ce rôle pathétique avec ſenſibilité
; & il a mis beaucoup de vivacité
dans le rôle du Chaſſeur de Tom Jones
Le public efpere beaucoup de fon
jeune talent , & lui a prodigué ſes applaudiſſemens.
Cet Acteur a déjà eu pluſieurs
voix ; mais l'âge paroît enfin lui donner
un concordant , genre de voix très précieux
, parce qu'il participe des fons graves
de la baſſe- taille , & des ſons élevés
de la taille. Son organe eſt flatteur , étendu
& ſenſible. Nous l'invitons à ne jamais
forcer , parce que le cri n'eſt pas un ton ;
& d'ailleurs quand on eſt bien partagé par
la nature , il ne faut pas la contraindre .
ERNELINDE ,
Opéra donné à Bruxelles.
Les Entrepreneurs du fpectacle de Bruxelles
ſe firent un devoir & un honneur
de célébrer le jour de Ste Théreſe , fête
de l'Impératrice Reine de Hongrie , par
quelque ouvrage dont la célébrité répondît
à leur zêle. Ils choiſirent l'Opéra d'Ernelinde
, de M. Philidor , Drame qu'il
fuffit de nommer , pour rappeler le ſtile
/
160 MERCURE DE FRANCE .
énergique de la muſique. Cet Opéra fut
mis avec magnificence en douze jours ,
au théâtre. M Wifthumne , Muſicien célebre
par ſon exécution brillante , & par
ſes compoſitions ſavantes , s'étoit chargé
de tout l'enſemble muſical. Rien ne fut
négligé , le ſuccès ne démentit pas l'attente
du public & le mérite de cet Opéra
François. La muſique a été entendue avec
tranſport. L'Orcheſtre , qui jouit de la réputation
la plus décidée & la mieux méritée
, l'a rendue avec beaucoup d'intelli
gence , de goût & de préciſion , fans rien
v ajouter ni ôter dans une exécution ſage&
fidele. Les repréſentations ſe ſoutiennent
&ſe continuent avec le plus grand ſuccès ;
& M. Philidor a été invité d'aller jouit
Jui - même des applaudiſſemens donnés à
fon Opéra. C'eſt une Anecdote qui prou
ve qu'on peut faire de bonne muſique fur
des paroles Françoiſes, & que les Etrangers
ſavent la diftinguer , l'apprécier & y
applaudir. C'eſt auſſi une raiſon d'encourager
un Artiſte célebre , dont le génie
fécond peut relever l'honneur de la muſique
Françoiſe , ou de la muſique faite fur
des paroles françoiſes. On fait que les
ouvrages de M. Gretry & de nos autres
habiles Compoſiteurs , font pareillement
accueillis
NOVEMBRE. 1772. 161.
accueillis & admirés par les Etrangers.
qui ne connoiſſent qu'un genre , celui de
la bonne muſique.
ARTS.
PEINTURE.
Peinture de la coupole de la chapelle de
Saint Grégoire de l'Hôtel Royal des
Invalides.
L'EGLISE de l'Hôtel Royal des Invalides
a été décorée des peintures des plus célebres
artiſtes de notre Ecole. Les ſujets de
ces peintures ont été gravés & expliqués
dans la Description historique de l'Hôtel
Royal des Invalides , publiée en un volume
in - folio en 1735 , & réimprimée en
1756. Lorſqu'on donnera une nouvelle
édition de ce volume , on ne manquera
pas d'y ajouter la deſcription hiſtorique des
nouveaux tableaux dont la chapelle de
Saint Grégoire vient d'être décorée. Cette
chapelle , qui eſt la premiere du côté de
l'évangile , entre le ſanctuaire & la chapelle
de la Vierge , avoit été d'abord confiée
à Perſon pour y peindre les principaux
L
162 MERCURE DE FRANCE .
traits de la vie de Saint Grégoire. Cet
artiſte fit de vains efforts pour répondre
aux eſpérances que l'on avoit conçues de
lui. Lorſque ſes peinturesfurent achevées ,
il y eut ordre pour tout effacer , fans méme
que l'artiſte en fût prévenu;& unſoir que
Perſon vint , avec un de ſes amis , revoir
ſon ouvrage , il ne vit pas toutes les murailles
blanchies ſans une émotion trèsvive
, & qui faillit lui donner le coup
de mort. Louis XIV , inſtruit de cette
circonſtance , ne conſulta que la bonté de
fon coeur. Ce Prince , attentif à récompenſer
les efforts mêmes infructueux qu'on
avoit faits pour lui plaire , gratifia Perfon
de la place de Directeur de l'Académie
Royale de Peinture à Rome. Michel
Corneille avoit été choisi pour lui fuccéder
dans la décoration de la chapelle de
Saint Grégoire . Cet artiſte ne manquoit
pas de génie , ſes penſées avoient de la
nobleſſe , & il poſſédoit fupérieurement
l'intelligence du clair - obfcur ; mais il
étoit peu au fait des travaux de la peinture
à freſque , & fes tableaux , exécutés
dans ce genre , ont été dégradés en peu
de tems. Carle Vanloo , dont le pinceau
enchanteur favoit répandre de la grace &
de la nobleſſe ſur tous les ſujets qu'il traiNOVEMBRE.
1772. 163
toit , étoit bien capable de nous dédommager
de la perte de ces peintures , & de
répondre à la confiance du Miniſtre qui
l'avoit chargé de décorer de nouveau cette
chapelle. On voit de lui différentes esquiſſes
qu'il avoit préparées à cet effet.
Celle qu'il ſe propoſoit d'exécuter ont
été expoſées au ſalon du Louvre en 1763 .
Ces eſquiſſes , que l'Impératrice de Ruffie
a acquiſes pour ſervir d'étude à fon Académie
de Peinture , ont été gravées par les
plus habiles artiſtes François . Ces gravures
forment une fuite de ſept eſtampes. Elles
nous rappelentbien agréablement des compofitions
qui auroient élevé Vanloo au niveau
des plus grands maîtres de l'Ecole
Françoiſe , ſi la mortne l'eût pas furpris au
milieu des études qu'il avoit déjà faites
pour ce grand ouvrage. Ces compoſitions
méritent d'autant plus d'être recuillies ,
qu'elles font abſolument différentes de
celles que M. Doyen , éleve de ſon propre
génie ,& de Vanloo vient d'exécuter
dans cette même chapelle. Il ſemble
même que M. Doyen , en choiſiſſant des
ſcenes qui n'avoient point été traitées par
Vanloo , ait voulu éviter tout objet de
comparaiſon avec un maître qu'il n'a
amais ceſſé d'aimer & d'eſtimer. Nous
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
aurions pu rendre compte plutôt de ces
nouvelles peintures expoſées aux yeux du
public depuis le mois de Juin dernier ;
mais nous avons voulu auparavant attendre
le jugement des artiſtes & des amateurs
éclairés , de ceux fur - tout qui font
inſtruits des travaux & des études nécesfaires
pour ces fortes d'ouvrages , & des
fatigues qui les accompagnent. Leur jugement
, pour cette raifon , ne peut être que
très favorable. Ils applaudiront à cet enthouſiaſme
du talent qui a élevé l'artiſte
au deſſus des petites idées du vulgaire des
peintres , & lui a fait concevoir ſon ſujet
en poëte dramatique.
La premiere ſcene , ou le premier tableau
, nous repréſente Saint Grégoire
retiré ſous la voûte d'un rocher , près la
forêt de Viterbe , & tenant une tête de
mort fur laquelle il méditoit. Une colombe
plane dans l'air & indique la
retraite du Saint au clergé & aux principaux
citoyens de la ville de Rome. Cette
colombe forme ici un épiſode d'autant
plus heureux , qu'elle peut être regardée
comme un ſymbole du Saint Eſprit qui
avoit inſpiré au clergé & au peuple Romain
le deſſein de choiſir Grégoire pour
remplir la chaire de Saint Pierre. Le beau
NOVEMBRE. 1772. 165
caractere de tête du Saint , ſa ſurpriſe de
ſe voir découvert , & le mouvement expreffif
de ſon attitude , attirent les premiers
regards du ſpectateur , qui prend
enſuite plaiſir à détailler les plantes , les
eaux , les arbres , les rochers , & tous les
acceſſoirs dont l'artiſte a enrichi ce lieu
folitaire.
Le clergé de Rome fait une proceffion
générale pour demander au Tout-Puiſſant
la ceſſation de la peſte qui affligeoit la
ville. Grégoire , à la tête de cette procesſion,
adreſſe au ciel ſes voeux , qui font
exaucés. Déjà un ange de paix paroît audeſſus
du Mole d'Adrien , appellé depuis
le Mont Saint Ange , & chaſſe devant lui
le fléau redoutable. C'eſt le ſujetdu ſecond
tableau , qui produit l'intérêt le plus pathétique
, par le choix qu'a fait l'artiſte de
préſenter , fur le devant de la ſcene , de
triſtes victimes de la peſte , & de placer
la proceſſion ſur un plan plus éloigné. On
applaudira M. Doyen d'avoir pris ce parti
qui lui donnoit les moyens de déployer
tous les refforts de fon art ſur le commun
des ſpectateurs , toujours plus frappés de
ce qui peut cauſer leur deſtruction que de
ce qui doit leur procurer la ſanté , &
chez qui le phyſique a toujours plus d'ac-
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
tion que le moral. Quel effet d'ailleurs
auroit pu produire une proceſſion qui ,
étant néceſſairement réſerrée par la grande
proportion des figures& par le ſite même
du tableau , qui eſt en hauteur , n'auroit
point répondu à la pompe & à la magnificence
que pouvoit s'en former le ſpectateur
! Mais , en mettant cette proceffion
dans éloignement , il y avoit une difficulté
à furmonter; il falloit éviter de faire
voir le Saint en face à cauſe du peu d'intérêt
que fa figure , vue dans l'éloignement
, auroient produit , fur-tout après la
ſcene effrayante qui ſe paſſe ſur le devant
du tableau ; & c'eſt ce que l'artiſte a
fagement fait en donnant à cette figure
un mouvement compoſé qui cache la tête
du Saint & laiffe , par un trait de génie ,
à l'imagination du ſpectateur , le ſoin de
ſe repréſenter quelle pouvoit être alors
la fituation de ce Pontife tendre & compatiffant
aux maux de fes freres.
L'hiſtorien de la vie de Saint Grégoire
nous le repréſente , lors du fiége de Rome
en 595 , par Agiluphe , Roi des Lombards
, affrontant les plus grands dangers
pour porter des fecours aux affiégés blesfés.
On voit , dans ce troiſieme tableau ,
le Saint Pontife occupé à panfer lables
NOVEMBRE. 1772. 17
fure mortelle d'un officier général. Cet
officier a la tête panchée vers fon épouse ,
tombée évanouie à ſes côtés . Cette vue
le penetre. Ce n'eſt plus la vie qu'il regrette
, mais une épouſe ſi fidele & fi
ſenſible. Le ſpectateur partage cette ſituation
, que l'artiſte lui a rendu préſente par
l'art avec lequel il a ſu animer ſa compo .
ſition , & exprimer , ſur le viſage de
lofficier & dans toute ſon attitude , le
plus tendre ſentiment de l'amour conjugal
. Grégoire , qui panſe la plaie de l'officier
au milieu du tumulte des armes &
des feux de la place , annonce , par un
air ferein & par une tranquillité ſublime ,
le calme de fon ame, ſa confiance dans
la protection du Très- Haut ,& l'eſpérance
où il eſt de la guériſon de l'officier & du
falut de la ville affiégée. Cette ville eſt
repréſentée dans le loingtain. Les formes
variées des plans & des fortifications femblent
ajouter encore au mouvement répandu
dans ce tableau , dont le devant ne
pouvoit être mieux rempli que par le
bel exemple d'humanité , de généroſité ,
de devoir même envers les défenſeurs de
la patrie , que nous offre Saint Grégoire ,
&qui nous rappelle , avec tant d'intérêt ,
la vertu bienfaiſante qui aporté Louis XIV
à ériger l'Hôtel Royal des Invalides.
L4
168 MERCURE DE FRANCE .
Le Saint Pontife , couronnéde la thiare ,
paré de ſes habits pontificaux , & accompagné
des Cardinaux , eſt repréſenté dans
le tableau ſuivant , aſſis ſur le thrône pontifical
. Il reçoit le tribut d'hommage &
de reconnoiſſance de Recarede , Roi des
Gots d'Eſpagne , qui lui envoie un Ambasfadeur
pour le remercier des foins paternels
qu'il a pris pour convertir à la foi
les peuples d'Eſpagne. On remarque , à
côté de l'Ambaſſadeur , un jeune page qui
porte une caffette très - riche , & que l'on
peut ſuppoſer renfermer des pierres précieuſes.
L'artiſte n'ayant pu répandre ,
dans. cette compoſition fort ſimple , l'intérêt
du mouvement & de l'action , a
cherché à fixer l'oeil du ſpectateur par le
ftyle noble de l'architecture , le grand
goût de la décoration , la pompe & la
magnificence des habits pontificaux , la
richeſſe & l'élégance de l'habit eſpagnol ,
& par une ſage diftribution de lumiere
& une intelligence de clair obſcur qui
rendent , en quelque forte , ce tableau un
trophée d'ornemens & de couleurs.
Il eſt aſſez ordinaire aux hommes , dans
leur vieilleſſe , de former des projets d'édifices
& de conſtruction pour ſe diſtraire
de la penſée qu'ils vont eux - mêmes bien-
.
NOVEMBRE. 1772. 169
tôt finir. L'artiſte auroit- il voulu nous faire
faire cette réflexion , en nous repréſentant,
dans ce cinquieme tableau qui précede
immédiatement celui de la mort de StGrégoire
, ce Pontife occupé de la reconftruction
de l'égliſe de St Pierre ? Grégoire eſt
au milieu des ouvriers. L'architecte répond
aux objections que lui fait le Saint
Pere ſur un plan que tient un des piqueurs
qui , par reſpect , s'eſt mis à genoux. La
ſcene eſt éclairée par un ſoleil couchant.
C'eſt , en effet , le ſoir que l'on a coutume
d'aller voir les travaux & de viſiter
les ouvriers. Les yeux du ſpectateur font
agréablement fixés par le pittoreſque de
la compoſition , l'harmonie des lignes de
la perſpective , le charme & la vigueur
du coloris.
La mort de Saint Grégoire eſt le ſujet
du ſixieme tableau. Le Saint eſt expoſé
à la vue du peuple dans une chapelle
de Saint Pierre. Le corps du pontife ,
revêtu. des habits pontificaux , eſt placé
fur un lit de parade ; mais ce lit étant
vu en deſſous , on n'apperçoit que les
pieds du Saint. Il ſemble que l'artiſte
ait voulu éviter de nous montrer le ſilence
de la mort chez un homme qui
pendant ſa vie fut toujours en action. Le
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
peuple , accoûtumé à recevoir les plus
douces confolations de Grégoire , vient
encore implorer ſes reſtes inanimés. Une
mere lui préſente ſon fils mourant. Sa
vive confiance dans les vertus de cet
ami de Dieu , lui fait eſpérer la guérifon
qu'elle implore. Des anges annoncent au
peuple que fon eſpérance n'eſt point
vaine , & que ſon bienfaiteur va prendre
fa place au ciel ; ce qui lie cette derniere
ſcene avec celle qui eſt peinte dans l'endroit
le plus élevé de la coupole , & repréſente
l'apothéoſe de S. Grégoire.
,
Dans ce dernier tableau , que l'on nous
permette cette comparaiſon : le Saint
tel que la chrifalide , a quitté ſon enve.
loppe , & s'éleve dans la région célefte,
Les anges qui l'accompagnent arborent
les uns les attributs de fa dignité , d'autres
tiennent un rouleau où ſont tracés
des caracteres de muſique qui nous rappellent
que Grégoire régla le chant de
l'égliſe , appelé depuis Chant Grégorien ,
du nom de fon auteur. Toutes les figures,
tous les objets plafonnent avec ſuccès &
paroifſſent s'élever perpendiculairement.
Le manteau dont eſt couvert le perfonnage
principal , eſt développé ; il ſemble
lui prêter des aîles , & il étend la maffe
NOVEMBRE. 1772.171
d'une figure , qui , fans cette reſſource de
l'art , auroit pu paroître trop maigre.
On voit par la deſcription que nous
venons de donner des différentes ſcenes
qui compoſent ce poëme dramatique ſur
la vie de Saint Grégoire , que M. Doyen
a enviſagé ſon ſujet ſous le point-de- vue
du génie. Le ſpectateur qui aura luimême
quelques étincelles de ce génie qui
a animé l'artiſte , trouvera dans ces compoſitions
des penſées fortes & fublimes ,
mais qui par leur grandeur & leur nouveauté
pourront déplaire à quelques eſprits
froids & méthodiques. Tous les ſpectateurs
applaudiront du moins à l'art avec
lequel cet habile maître a ſu ſurmonter
les vices du local pour cadencer ſes groupes
, varier les formes pyramidales de ſes
tableaux , & aggrandir , en quelque forte ,
le lieu de la ſcene , en offrant au ſpectateur
des objets qui étendent la compofition.
Ils loueront l'exacte vérité que l'artiſte
a mise dans les plans ; & le parti ,
qu'il a pris , en ſuivant l'exemple des
plus grands artiſtes italiens , de s'écarter
du ſyſtême adopté par Boulogne , la
Foſſe , Coypel , Vanloo , qui n'ayant
point toujours égard à la place occupée
par le ſpectateur , lui préſentoient fou
172 MERCURE DE FRANCE.
vent des objets vus en deſſus , quoiqu'il
ne pût les voir qu'en deſſous.
Tous ces tableaux ſont exécutés à
l'huile. Les ſix premiers ont onze pieds
de large ſur ſeize de haut. Le plafond a
foixante pieds de circonférence fur fix
pieds de fleche. Ces peintutes vont être
confiées à la gravure , qui eſt le ſeul moyen
de faire paſſer à la poſtérite la plus reculée
le ſouvenir de nos monumens modernes .
L'eſtampe , en effet , quoi qu'une matiere
bien tendre & bien débile , devient , par
la facilité qu'il y a de la multiplier , &
par le ſoin que l'on prend pour la conſerver
, victorieuſe du bronze même &
de l'airain .
C'eſt M. Parizeau , deſſinateur exact
& précis , & très bon graveur , qui a été
chargé de ces gravures qu'il doit exécuter
fur les deſſins qu'il a faits d'après les
tableaux originaux. Ces deſſins ont été
préſentés par MM. Doyen & Parizeau au
Roi étant à Choiſi. Sa Majeſté a bien
voulu honorer de ſon approbation encourageante
les compoſitions de M.
Doyen , & accepter la dédicace des gravures.
NOVEMBRE. 1772. 173
GRAVURES.
I.
Annete à l'âge de quinze ans , & Annete
à l'âge de vingt ans , deux eſtampes
en pendans , d'environ neuf pouces de
large fur huit de haut , gravées par F.
Godefroy , d'après les tableaux originaux
de M. Fragonard , Peintre du
Roi. A Paris , chez le Graveur , rue
des Francs - Bourgeois. Saint Michel ,
vis - à - vis la rue de Vaugirard. Prix
24 fols chaque eſtampe.
L fond de chacune de ces eſtampes
nous repréſente un payſage. Dans la premiere
, Annete , jolie bergere , qui n'a que
quinze ans , paroît moins occupée de la
garde de ſes moutons que d'un jeune
berger qu'elle voit accourir de loin. Dans
la ſeconde eſtampe Annete a ce berger à
côté d'elle , & un petit enfant ſur ſes
genoux. Ces eſtampes paroiſſent avoir été
gravées d'après des tableaux peints chaudement.
La gravure , qui eſt d'une taille
fine & ferrée , eſt très colorée.
174 MERCURE DE FRANCE.
I I.
Zémire & Azor , eſtampe d'environ quinze
pouces de haut fur douze de large ,
gravée par Ingouf le jeune , d'après le
tableau peint à gouache par Ingouf
l'aîné. A Paris chez Elluin , graveur ,
rue des Noyers , maiſon de M. Surugue
, la premiere porte- cochere à droite
en entrant par la rue S. Jacques.
On ſe rappellera , en voyant cette estampe
, une des ſcenes les plus intéreſſantes
de la Comédie - Ballet de Zémire &
Azor , repréſentée au mois de Décembre
1771 fur le Théâtre de la Comédie Italienne.
La gravure en eſt exécutée avec
ſoin.
III.
Groupes d'Anges & Leda , deux eſtampes
gravées dans la maniere du deſſin au
crayon rouge ; par Demarteau , graveur
& Penſionnaire du roi. A Paris , chez
Demarteau , rue de la Pelleterie. Prix
quinze fols chaque eſtampe.
Ces deux eſtampes ſont gravées d'après
les deſſins de François Boucher , qu'auNOVEMBRE.
1772. 175
!
!
cun'graveur n'a jamais mieux rendus que
M. Demarteau , dans le genre de gravure
qu'il a perfectionné. Ces nouvelles eftam
pes forment les numéros 344 & 345 de
l'oeuvre de cet artiſte.
IV.
Vertumne & Pomone , & Les Amusemens
de la Campagne , deux eſtampes d'environ
quatorze pouces de haut fur
onze de large , gravées dans la maniere
du deſſin au crayon rouge ; par L. Bonnet
, graveur , demeurant à Paris , rue
Galande , place Maubert. Prix : liv. 4
fols chaque eſtampe.
Ces deux eftampes font pendant. Les
compoſitions qu'elles préſentent font
renfermées dans des ovales. Ces compofitions
font agréables , & offrent pluſieurs
acceſſoires que le graveur a exécutés avec
foin. Les Amuſemens de la campagne
font traités dans le coſtume Ruſſe , coſtume
que M. le Prince nous a rendu familier
par pluſieurs autres compoſitions pareilles.
On diſtribue chez le même Graveur
une étude d'animaux , gravée d'après un
176 MERCURE DE FRANCE.
deſſin de M. Loutherbourg , peintre du
roi , & une académie d'homme d'après
Carle Vanloo ; c'eſt la dix - septieme figure
gravée par M. Bonnet. Prix une livre
la premiere eſtampe , & quinze fols
la feconde.
V.
Portrait de Mic. F. Sedaine , né à Paris ,
ſecrétaire perpetuel de l'académie
royale d'architecture. A Paris , chez
Bligny , Cour du Manege , aux Tuileries.
Ce portrait eſt de format in- 80 ; il eſt
vu des trois quarts , & renfermé dans un
médaillon . Il a été gravé avec intelligence
par P. C. Leveque , d'après celui
peint par J. L. David. Il ſera très - bien
placé à la tête des Comédies & Intermedes
de M. Sedaine.
V I.
Les Femmes laborieuses , vuc de Rome ,
efſtampe de 12 pouces de haut fur 17
de large ; le tableau peint par Salvator
Rofe , & gravée d'après , par Mde
Maugein. Prix , 2 liv. 8 fols.
Cette eſtampe repréſente un riche payfage,
NOVEMBRE. 1772. 177.
i
fage ; à droite ſont de ſuperbes ruines ,
éloignées par un grouppe d'arbres diſtribués
de maniere qu'on apperçoit entre
eux le Ciel & un lointain à perte de vue,
ce qui fait un effet très piquant : les côtés
font terminés par de grands arbres ; derriere
, à gauche , eſt une cascade qui forme
un ruiſſeau , dont les eaux arroſent cette
campagne ; les bords font occupés par des
femmes qui lavent, par d'autres qui portent
des corbeilles de linge & par un pêcheur
en repos ; une terraſſe ſur le devant
acheve le tableau .
MUSIQUE.
I.
Nouvelle méthode pour apprendre à jouer
du violon , & à lire la musique , enrichie
de pluſieurs eſtampes en tailledouce
, dédiée à M. Gaviniez , par M.
Labadens ; prix 12 livres , gravée par
Gerardin . Se vend à Paris aux adreſſes
ordinaires de Muſique ; & à Toulouſe,
chez l'auteur , rue du Poids de l'Huile,
& chez Brunet & Deſprez , marchands
de muſique.
CETETTTE Méthode eſt faite avecbeaucoup
d'intelligence , d'art & de préciſion , &
M
178 MERCURE DE FRANCE .
mérite d'être diſtinguée. Elle est très- utile
pour ceux qui veulent apprendre les bons
principes de la muſique & le jeu du violon.
C'eſt le talent éclairé par l'expérience
qui offre un guide sûr aux amateurs .
II.
Six Sonates à violon ſeul & baffe ,
compoſées par Frédérich Muller, muficiende
la chambre de S. A. R. le prince
Henri de Prufſe , frere du Roi ; prix 6 liv.
A Paris , au bureau d'abonnement mufical
, cour de l'ancien Grand Cerf, rues
Saint Denis & des Deux - Portes Saint
Sauveur ; & aux adreſſes ordinaires de
muſique. A Lyon , chez Caſtaud , libraire
, place de la Comédie.
GÉOGRAPHIE.
Carte générale de la Pologne démembrée
dreſſée par M. Brion de la Tour , ingénieur
- géographe du roi , & maître
de géographie & d'hiſtoire. A Paris ,
chez l'auteur , rue de Sorbonne , maifon
de M. Ride , & chez Deſnos ,
ingénieur- géographe & libraire , rue S.
[ NOVEMBRE. 1772. 179
Jacques , & Vignon , rue Dauphine,
vis à- vis celle d'Anjou
Cette carte eſt de format grand in- 4º;
elle eft exécutée avec ſoin. L'auteur dit,
dans une note , que l'on conjecture que
la guerre , la peſte & les émigrations, du
rant les derniers troubles de la Pologne ,
lui ont enlevé près de la quinzieme partie
de ſes habitans , dont le nombre montoit
à fix millions.
Lorsque Madame la Comteffe de Provence
, arrivant en France , paſſa par Lyon ,
l'éloquent Archevêque de cette ville lui fit
un compliment trop peu connu , &que l'on
nous faura gré de conferver ici , parce qu'il
renferme des faits curieux babilement rappellés
, heureusement exprimés , & qu'il eft
un modele précieux dans ce genre délicat
d'orner la vérité .
MADAME ,
Il n'eſt point d'événemens plus intéreſſans pour
la France , que ceux qui font destinés à donner
au Trône de nouveaux appuis , & à perpétuer le
fceptre dans la main de ſes Maîtres. Ce n'eſt pas
le feul bien , Madame , que nous atendions de vo-
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
1
tre glorieux hymenée. Le Ciel vous a fait naître
de cette antique & royale Maiſon qui , depuis une
longre fuite de fiecles , remplit l'Europe de l'éclat
de es vertus . Vous tenez preſque immédiatement
le jour d'un Roi que fa haute fageffe , fa piété :
folide , ſa juſtice éclairée , & toujours agiffante
ſa tendre humanité ont rendu l'admiration des
Etrangers , & l'amour de fes Peuples. Vous avez
reçu avec fon fang , le germe de toutes fes perfections
, & il les a encore cultivées par ſes leçons &
par ſes exemples. Vos premieres années ſe ſont
écoulées au milieu d'une Cour où tout a contritribué
à développer , à embellir en vous les dons
de la nature & ceux de la Religion. Il ne nous a
été donné , Madame , de vous poſſéder encore
qu'un moment , & déjà nous fentons ſe vérifier ce
que la Renommée nous avoit annoncé , que vous
remplaceriez auprès du Trône cette aimable &
vertueuſe Princeſſe qui fit nos délices pendant fa
vie , & qui fait encore aujourd'hui notre bonheur
, puiſque nous lui devons le Monarque chéri
qui nous gouverne.
Si la France eſt heureuſe par vous , Madame ,
nous ofons vous promettre que vous le ferez aufii
par elle. Vous y trouverez un Roi qui fait conſiſter
une partic de ſa grandeur à être le plus tendre
& le meilleur de tous les peres ; un époux ſage
avant le tems & qui n'eſt jamais forti de fon caractere
de modération & de douceur , que pour
manifeſter la plus vive impatience de voir fa destinée
unie à la vôtre ; une Famille Auguſte qui ,
en vous chériſſant autant que celle que vous
pleurez , méritera d'avoir la même place dansvo
tre coeur. Vous y trouverez enfin une Nation que
la reconnoiſlance lie déjà à votre Sang , & à qui
L
NOVEMBRE. 1772. 181
il ne manque que d'être réunie ici toute entiere ,
pour vous vouer , comme nous , tout l'amour
qu'elle a pour ſes Princes.
Cette Eglife , Madame , fi célebre par l'ancienneté
& la conſtance de fa foi , ſi vénérable par
cette multitude de Martyrs dont vous foulez içi
la cendre , a des titres particuliers pour s'intéresfer
à votre félicité ; elle compte dans le nombre
de ſes illuſtrations les plus précieuſes , celle d'a
voir eu deux de vos auguſtes Ancêtres pour Pontifes
& pour Souverains ; elle eft, plus que tout
autre , comblée des bienfaits du Roi ; Elle jouit de
l'honneur fingulier de l'avoir pour le premier de
fes Membres; elle va s'honorer encore d'avoir
été la premiere de ce royaume à vous marquer
fon zêle & à recueillir les témoignages de votre
piété : ne doutez donc pas , Madame , qu'elle ne
ſoit auſſi la plus empreilée & la plus ardente à
demander à Dieu de benir & de fanctifier vos liens,
d'y répandre tous les jours de nouvelles douceurs ,
& de combler enfin votre joie & la nôtre , en vous
donnant bientôt des Princes qui vous reſſemblent.
>
Réponse à M. Jacquin fur la propoſition
qu'il a faite d'ajouter le bain de cendres
à l'établiſſement que la ville de Paris
vient de faire en faveur des Noyés.
A
S'I'ILL eſt dû à un citoyen zêlé pour le bien de
l'humanité des éloges & des remercîmens lors
qu'il témoigne ſeulement le defir d'être utile à ſa
M3
182 MERCURE DE FRANCE.
patrie , M. Jacquin eſt doublement dans le cas
d'en mériter. Il vient de donner , dans le Mercure
du mois d'Août 1772 , une lettre par laquelle
, non feulement il approuve l'établiſſement
que la ville vient de faire en faveur des perfonnes
noyées , mais il ajoute encore à cette approbation
un moyen qu'il croit plus efficace pour
entrer dans les vues patriotiques de la ville. 11
propoſe de ſe ſervir des cendres comme ayant
réuffi , dit-il , dans une infinité d'occaſions à rap
peller à la vie un très - grand nombre de noyés .
Il faut en convenir avec M. Jacquin ; les cendres
ont eu le ſuccès le plus complet ſur une fille
de dix-huit ans , dont M. Ifnard rapporte le traitement
; mais ce fait , qui eſt arrivé en 1745 ,
étoit encore unique en 1762 , lorſque M. Ifhard
publia un mémoiré intitulé , le Cri de l'humanité
en faveur des personnes noyées , &c, & l'on n'a
pas de connoiffance que ce moyen ait été pratiqué
depuis avec avantage. Peut - être , comme le
ditM. Ifnard dans fon mémoire , cette curation
doit elle être attribuée à la jeuneſſe & à la vigueur
du fujet; d'ailleurs les Hollandois , qui ont fait
un pareil établiſſement qui a fervi de modele à
celui de la ville de Paris , ne ſe ſont pas même
aviſés d'adopter les cendres , &les autres moyens
leur ont ſauvé des centaines de noyés. La ville
de Paris a de plus l'avantage , fans avoir eu beſoin
de cendres , d'avoir rappellé à la vie ſix noyés
retirés de l'eau fans connoiſſance depuis le mois
de Juin dernier , époque à jamais mémorable du
commencement de la préſidence de M. de la Michodiere
, à qui l'on eſt redevable de cet établisſement
, & qui nous en promet un fecond non
moins utile en ce qu'il fournira au Public la fa
NOVEMBRE. 1772. 183
cilité de ſe baigner gratuitement , & par-là diminuera
les occafions de ſe noyer. Quelles obligations
n'aura t'on pas à ce digne magiftrat qui ,
depuis qu'il eſt Prevôt des Marchands , ne s'eſt
occupé que du bien de ſes concitoyens !
Maintenant il est néceſſaire , après avoir fait à
M. Jacquin tous les remercîmens qu'il mérite , de
lui démontrer une partie des inconvéniens qui réſultent
du moyen qu'il propoſe.
Les cendres n'ont pour elles que l'vantage de
fournir une chaleur modérée fi utile pour rappeller
celle que les noyés , en ſortant de l'eau , paroiffent
avoir perdue ; & fi , comme le remarque
très - bien M. Jacquin , on doit donner la préférence
aux cendres de bois neuf fur celles de bois
flotté , c'eſt parce que les premieres contenant
beaucoup de ſels dont les dernieres font preſque
privées , elles font par- là plus fufceptibles de
prendre un degré conſidérable de chaleur que les
parties falines communiquent à la cendre pour
l'entretenir plus long tems chaude.
Mais la fomme des inconvéniens qui accompagnent
l'ufage de la cendre eft trop confidérable
pour que la ville puiſſe admettre ce moyen. Voici
en quoi confiftent ces inconvéniens.
19. La difficulté de ſe procurer une affez grande
quantité de cendres de bois neufpour en fournir
dans chacun des quinze corps de garde des
ports & quais de Paris , environ une demie queue.
Les cendres de farment ou celles de geneſt que
propofe M. Jacquin ne font pas admiſſibles pour
Paris , il feroit trop difficile de ſe les procurer ,
& d'ailleurs elles ne fcroient pas plus utiles que
calles de bois neuf.
M 4
184. MERCURE DE FRANCE.
2º. L'embarras que cauferoit un tonneau qu'il
faudroit dans un lieu auffi étroit que le font tous
les corps de garde.
39. L'appareil que le moyen des cendres exige
& qui contiſte en un grand trépied , une ou plu .,
fieurs chaudieres pour faire chauffer les cendres ,
un lit de fangle (peu commode pour cet uſage ,)
des réchauds pour mettre ſous le lit & entretenir
Ja chaleur des cendres fous le noyé , des fers &
des briques que l'on feroit chauffer pour mettre .
fur les cendres qui couvriroient le noyé , &c .
&c. &c.
4° La poufſfiere ſubtile qui s'éleveroit de ces
cendres d'autant moins inévitable que pour les
chauffer à - peu- près également , in faudroit les remuer
continuellement , & cette pouffieré qui con .
tient beaucoup de fel alkali feroit fufceptible
d'incommoder les aſſiſtans & le noyé ; il y auroit
à craindre que , s'infinuant dans la bouche & dans
les narines , & s'attachant fur les bords des yeux,
elles n'y fiffent autant de cautériſations , ce qui
feul feroit fuffifant pour faire profcrire ce moyen.
5°. Il faut obſerver que ces ſecours font ad.
miniſtrés par des gens qu'on ne mettroit pas aiſément
au fait du degré de chaleur convenable ,
& que par cette raiſon on pourroit brûler les malades
au point de leur faire venir des cloches par
tout le corps , ce qui est d'autant plus vraiſem.
blable que le volume prodigieux de cendres néceffaire
feroit fort long à chauffer , & , à coup sûr ,
celles du fonds feroient rouges pendant que cel-
Jes de la furface feroient à peine tiedes ; ce ne
feroit qu'en les agitant continuellement , & avec
beaucoup de préciſion que l'on pourroit leur donner
une chaleur à-peu-près égale ; mais alors la
NOVEMBRE. 1772. 185
pouſſiere qui s'en éleveroit ſeroit , comme on
vient de le dire , dangereuſe & pour le malade &
pour ceux qui le foigneroient.
60. La vapeur du charbon allumé , indiſpenſable
pour faire chauffer les cendres , feroit fuffifante
pour donner le coup de mort au malade , &
ceux qui le ſecourroient feroient expoſés au
même danger ; il est vrai qu'on pourroit parer à
cet inconvénient en faiſant chauffer les cendres
hors du corps de garde ; mais on aura toujours à
craindre les réchauds placés ſous le lit de ſangle
pour entretenir la chaleur , car les émanations redoutables
du charbon allumé , en ſi petite quantité
qu'elles fuffent , ſeroient toujours très- préjudiciables
, va l'eſpece d'état de mort dans lequel ſe
trouvent les noyés.
Nota. Il n'est pas hors de propos de faire obferver
ici que l'état dans lequel font les noyés étant
à- peu-près le même que celui des perſonnes fuffoquées
par la vapeur du charbon , ainſi que par
celle qui réſulte de l'ouverture d'une foflè ou d'un
puits , les moyens employés pour les premiers ,
c'est-à-dire , particulièrement la fumigation du tabac
pas le fondement , pourroient bien être auffi
efficaces pour les derniers . C'eſt d'après des expériences
connues que l'on ſe croit obligé de faire
cette obfervation.
Cependant , malgré tous les inconvéniens que
l'on vient de combattre , les cendres peuvent être
citées comme un moyen qui a été utile , & par la
même raiſon l'on pourroit auſſi propoſer les bains
chauds dont on a fait avantageuſement l'expérience
; mais la Ville de Paris peut s'en tenir à
l'établiſſement qu'elle vient de faire avec d'autant
:
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
plus de raiſon qu'il paroît moins compliqué que
tout autre , que la boîte- entrepôt étant d'un trèsperit
volume , eft facile à tranſporter par tout , &
contient effentiellement tous les fecours néceflaires
, & que d'ailleurs les ſuccès en font fatisfaifans.
On pourroit ſeulement ajouter aux fecours généreux
& gratuits que la Ville préſente , des bas
drapés de différente grandeur ; par ce moyen les
extrémités inférieures , qui font toujours plus difficiles
à échauffer , recouvreroient plus promptement
la chaleur qui leur est néceffaire.
On pourroit également ajouter aux récompenfes
propofées , une médaille allégorique en argent.
A l'exemple de toutes les Nations qui ont
faitun ſemblable établiſſement , elle feroit le prix
de celui qui ſe ſeroit le plus diftingué dans l'adminiftration
des fecours , & , quoique de peu de
valeur en elle même , elle exciteroit une émulation
d'autant plus louable , qu'en favorifant les
fentimens & les actes d'humanité , elle rendroit
les fecours plus utiles & l'établiſſement de la
ville plus célebre ! elle feroit auſſi un monument
éternel de la gloire de la Ville de Paris , en transnettant
à la poſtérité ſon amour & fa ſenſibilité
your ſes concitoyens.
Le particulier qui s'eſt chargé de répondre à
M. Jacquin ſe flatte que le Bureau de la Ville ne
l'improuvera pas ; il a étudié les différentes pratiques
favorables aux noyés , & c'eſt d'après les
connoiffances qu'il a tirées des recherches qu'il a
faites à ce ſujet & des differens avis qui lui ont été
donnés , qu'il a cru devoir développer fa maniere
de penſer ſur le projet de M. Jacquin , dont on
NOVEMBRE. 1772. 187
doit cependant lui ſavoir gré ; le même particulier
ne doute pas auſſi que la Ville ne reçoive avec
plaifir les obſervations que l'on pourroit faire par
la ſuite ſur ſon établiſſement , & qu'elle n'en profite
avec la reconnoiffance la plus empreflée, pour
le conduire à une plus grande perfection.
212
i
BIENFAISANCE.
I.
DES Citoyens riches de Dreſde ont
formé entre eux une aſſociation , pour ſecourir
l'humanité ſouffrante , & fournir
du travail aux Pauvres de la Ville & de
l'Electorat ; ces hommes généreux ayant
déjà épuisé leurs fonds , ſe ſont dépouillés
volontairement de leurs bijoux , de
leurs tableaux , objets de leur curioſité ,
de leur goût & de leur attachement ; ils
en ont fait une Lotterie , quileur a fourni
de nouveaux moyens de fatisfaire leur
bienfaifance.
I I.
M. Salhgren , Directeur de l'ancienne
Compagnie des Indes de Suéde , Commandeur
du nouvel ordre de Vaſa , a
188 MERCURE DE FRANCE.
donné une partie de ſes biens pour fonder
un Hôpital d'Orphelins à Gothenbourg.
Ce ſentiment patriotique a été
confacré par une médaille que l'ordre de
la Nobleſſe a fait frapper.
III.
Marie Evrard , ancienne domeſtique
d'un citoyen de Rheims , avoit amaflé
une ſomme de 1200 liv. fruit pénible de
ſes longs ſervices. Elte pria en mourant,
fon maître , de diſtribuer cette fomme à
ſa pauvre famille. Les parens font affemblés
; on leur expoſe l'argent , & le maître
offre de le partager. Ceux qui étoient
très - pauvres , mais en état de travailler ,
ne voulurent pas y teucher & demanderent
que l'argent fût diſtribué entre les
autres parens qui étoient vieux ou infirmes.
ANECDOTES.
I.
DAN'S la derniere guerre de Flandres ,
le Poëte Young ſuivit l'armée Angloiſe
NOVEMBRE. 1772. 189
:en qualité d'Aumônier. Un jour qu'il
étoit fort appliqué à la lecture des Tragédies
d'Efchyle , il entra par diffraction
dans le camp des ennemis. Il fut étonné
de ſe voir arrêter ; on le prit pour un
eſpion , & on le conduiſit devant le Général.
Young dit fon nom, qui étoit bien
connu , raconta naïvement ſon aventure ,
ſe juſtifia ; il fut accueilli avec diſtinction
, & eut bientôt la liberté de retourner
dans le camp des Anglois.
I I.
M. N. homme diſtingué & devenu
fort riche par ſon travail , étant en Angleterre
où la curiofité l'avoit conduit,
donnoit à dîner à pluſieurs des plus grands
Seigneurs de la Cour de Londres. Un
valet vint annoncer qu'un payſan demandoit
à lui parler. M. N. fort , va à lui ,
&reconnoît fon frere qu'il n'avoit pas vu
depuis long - temps. C'étoit un payfan
Allemand , couvert des habits groſſiers
de la pauvreté & de ſon état. M. N.
l'embraſſe , le prend par la main , le conduit
dans la falle où l'on dinoit , le préfente
aux convives , & leur dit ; Meſſieurs,
voici mon frere , c'eſt un honuête Labou
190 MERCURE DE FRANCE :
reur ; auffi - tôt tous les grands Seigneurs
ſe levent , on embraſſe le payſan , & on
lui fait les honneurs de la table.
III.
Raoul de Lannoi étant monté à l'asfaut
à travers le fer & la flamme au fiege
de Queſnoy , Louis XI , qui avoit eté
témoin de fon ardeur , lui paſſa au col
une chaîne d'or de 500 écus , en lui difant
,,, par la Pâques - Dieu , mon ami ,
ود
ود
vous êtes trop furieux en un combat ;
il vous faut enchaîner , car je ne vous
„ veux point perdre , defirant me ſervir
,, de vous plus d'une fois ". Les defcendans
de Lannoi ont porté long - tems une
chaîne autour de leurs armes , en mémoire
de cette action.
I V.
Marguerite d'Ecoſſe , premiere femme
de Louis XI , mourut d'une pleuréſie , &
peut - être encore plus de chagrin , des
calomnies que du Tellay avoit débitées
contre elle. Elle eut beaucoup de peine à
lui pardonner en mourant , & fes derniere
paroles furent , fi de la vie , qu'on
ne m'en parle plus.
NOVEMBRE. 1772. 191
V.
da
Moliere, avant de finir ſa piece , ne
ſavoit quel nom donner à ſon Impoſteur,
lorſqu'un jour étant chez le Nonce avec
deux Eccleſiaſtiques dont l'air mortifié ,
mais faux , rendoit affez bien l'idée du
caractere qu'il vouloit peindre , on vint
préſenter des truffes à acheter. Un de ces
Eccléſiaſtiques , qui ſavoit un peu d'italien,
à ce mot de truffes , ſembla , pour
les conſidérer , fortir tout-à coup du filence
qu'il gardoit ; & , choiſiſſant les plus
belles , il s'écria , d'un air riant: Tartoffali
, tartoffali , Signor Nuntio ! Moliere ,
qui étoit toujours un ſpectateur attentif
par-tout , prit delà l'idée de donner à fon
Impoſteur le nom de Tartuffe que la ſcene
qui venoit de ſe paſſer fous ſes yeux , lui
faifoit trouver très - plaiſant.
CHAR VOLANT.
M. DESFORGES , Chanoine de Ste Croix d'Estampes
, propoſe de réaliſer le projet du Cabriolet
volant de la Comédie. Il annonce dont avec confiance
& fans plaiſanter qu'il a un moyen de faire
192 MERCURE DE FRANCE.
voler les hommes dans un char en l'air ; & voici
ſa propoſition qui est trop finguliere pour n'être
pas rapportée. Elle pourra plaire aux imaginations
vives , qui aiment à voyager avec les fylphes.
J'ai toujours pensé , dit M. l'Abbé Desforges ,
que ma découverte étonnera plus qu'elle ne perfuadera
, & avant que l'expérience en démontre
la réalité , je ſerois furpris de ne pas trouver des
incrédules . Pluſieurs ſavans ont dit que l'air étoit
un corps capable de recevoir d'autres corps , &
que l'art pouvoit imiter le mécaniſme des oiſeaux .
D'après cette affertion , M. L. D. s'eſt occupé des
moyens imitatifs de ceux que les habitans de l'air
emploient pour s'élever & ſe foutenir dans cet
élément ; il a cru pouvoir les adapter , proportion
gardée , à un machine d'un volume & d'un poids
plus conſidérables que n'a le corps des plus gros oifeaux.
Le char volant qu'il fabrique à préſent n'est
que pour une ſeule perfonne; mais il ne croit pas
impoffible d'en faire un qui pût en contenir deux.
On pourra avoir dans ce char une valiſe de 15 à
20 livres peſant. La forme de cette voiture aërienne
eſt à peu près celle d'une gondole ; elle eft
longue de ſept pieds ,& largede trois &demi , non
compris les acceſſoirs volatils . La machine complette
pefera au plus 48 livres , le conducteur environ
150 livres , la valiſe 15 , ce qui fait en totalité
un poids de 213 livres à élever . On a vu des
cerfs volans élever de pareils poids & plus. Enfin
il croit avoir trouvé de bons procédés pour l'y
foutenir & l'y mouvoir ; il regarde le ſuccès de
fon projet comme affuré . Quant aux moyens de
faire en l'air , fans s'égarer , une longue route , il
les indiquera à ceux qui feront uſage de fa voi
ture,
NOVEMBRE. 1772. 193
ture. Ce qu'il peut dire à préſent , c'eſt que la
bouffole & la carte ne feront pas inutiles pour les
voyages aëriens de longs cours , & que l'on s'orientera
en l'air auffi facilement que fur les autres
élémens ; mais il conſeillera à ſes voyageurs de
ne pas s'expoſer la nuit. Cette voiture , ajoute
M. l'Abbé Desforges , eſt conſtruite de telle ma
niere que les grands vents & les orages ne peuvient
ni la brifer ni la culbuter , & l'on pourra
fans rien craindre , s'en fervir par un tems de
pluie. Cette voiture eſt ſi ſûre par elle-meme que,
ſi l'on parvenoit à enlever d'un coup de canon les
moyens employés pour la faire voler , elle retomberoit
très lentement à terre , & trois fois
moins vîte qu'en volant ; & fi c'étoit ſur l'eau ,
de char-volant elle deviendroit bateau. L'entretien
& les réparations n'en feront point confidérables;
ce qui fatiguera le plus font quatre charnieres
de fer ; que l'on aura ſoin de remplacer
après une courſe de 36 mille lieues au moins ,
c'eſt-à dire de trois cents lieues par jour pendant
quatre mois. La conſtruction de la voiture eſt
telle qu'on pourra la démonter en grande partie.
Il n'y a rien de cloué , pas même les charnieres
de fer . M. l'Abbé donnera des préſervatifs contre
la trop grande affluence de l'air. L'uſage de ſon
char aërien ne peut être contraire à la ſanté , il
fera au contraire un moyen de guériſon dans certaines
maladies. On pourra planer cinq cents pas
dans les airs , reſter preſque immobile à ſa volonté
& s'arrêter où l'on voudra.
M. l'Abbé Desforges avoit annoncé qu'il feroit
un char volant pour quiconque voudroit le payer
cent mille livres. L'argent n'étant nulle part commun
, il n'eſt pas furpris de n'avoir pas encore ed
N
194 MERCURE DE FRANCE.
de ſouſcripteurs. Il fait une autre propoſitions ; il
déclare qu'il conſtruira un char volant pour la
fomme de dix mille livres dont on payera mille
livres d'avance pour les matériaux , & neuf mille
'livres quand le char ſera fini ; mais il déclare
qu'il ne mettra pas la main à l'oeuvre qu'il n'ait
trente ſouſcripteurs. Alors , avec beaucoup d'ouvriers
, il commencera les trente chars en mêmetems,&
au bout de fix femaines il les livrera tous
le même jour. Au furplus il prie ceux qui lui écrivent
d'affranchir leurs lettres , & de les adreffer
au Sr Lanceleux , marchand épicier , près l'Hôtel-
Dieu à Etampes.
Enfin on dit qu'il s'eſt trouvé un riche particulier
de Lyon qui a mandé à M. Desforges que
les cent mille francs qu'il demandoit étoient prêts,
& qu'il l'attendoit dans ſon char- volant. En effet
le Chanoine , très-joyeux , finit fa machine , y
entre comme dans un char de triomphe , la fait
élever par quatre hommes à une certaine hauteur
pour prendre ſon vol ; mais les aîles de ce char ,
au lieu de le faite planer dans l'air , le précipitent
vers la terre , & vraisemblablement l'inventeur
demeurera perfuadé , par fa propre expérience ,
qu'il ne faut point vouloir prendre un vol trop
haut.
NOVEMBRE. 1772. 195
LETTRE de M. Verdier , docteur en médecine
à Paris , &c. fur un nouvel art
de guérir les boffes & les autres difformités
des os & de leurs articulations.
Le nouvel art que je vous annonce , opere par
des principes directement contraires à ceux de
toutes les machines qu'on a propoſées juſqu'à ce
jour. Il a pour objet la conſtruction & l'usage des
refforts dont l'invention eſt due à M. Tiphaine ,
Chirurgien Herniaire de Paris . Voulez-vous en
avoir une idée juſte ; repréſentez-vous- les comme
de vrais mufceles artificiels , au moyen deſquels
l'art opere d'un côté d'un membre , tout ce que
la nature a opéré de l'autre , par le moyen des
vrais muſcles . Il n'a d'autre objet que d'enlever
aux muſcles trop contractés , l'excès de leur contractilité
, pour la donner à leurs antagoniſtes
trop relâchés . Ces refforts font ordinairement
courbes: leur convexité s'applique fur la boffe , &
leurs extrémités , fur les parties voifines ou éloignées
, qui offrent des points d'appui commodes
&capables de donner la force fuffifante au reffort.
Les mouvemens de celui qui les porte , augmentent
ou diminuent leur courbure , diminuent ou
augmentent leur longueur. Par cette action continue
ou alternative , la convexité du reffort faifant
l'office du ventre ou de la partie contractive
du muſcle , preſſe la boffe : les liens attachés à ſes
extrémités , faiſant l'office du tendon , attirent
les extrémités de l'os courbé , & par cette mécanique
fon effort ſe trouve également réparti fur
N2
196 MERCURE DE FRANCE .
tout l'arc qu'on veut redreſſer. Sa force eſt telle
que dans la premiere application de la machine ,
on donne à un boffſu depuisune juſqu'à vingt-deux
lignes de hauteur par l'élévation de l'épine ; &
ainſi continuant trop long- temps ſon uſage , on
pourroit courber un membre quelconque en ſens
contraire à celui de ſa courbure contre nature .
Un autre avantage propre à ces muſcles artificiels
, & qui eſt de la plus grande importance ;
c'eſt que l'Artiſte en meſure les forces avec le
peſon , de maniere qu'il eſt toujours libre d'en
proportionner l'emploi , de les continuer avec
égalité , de commencer par des forces légeres , de
les graduer au beſoin , d'habituer inſenſiblement
le malade aux forces les plus énergiques , de voir
l'effort que chaque age & chaque conftitution
peut fupporter , & de ſavoir à la fin de la cure ,
combien de forces il a été obligé d'employer pour
l'opérer.
Quand l'art n'est qu'une imitation de la nature,
il ſçait imiter juſqu'à la fécondité . Ce n'eſt point
en effet l'épine ſeule qui peut - être redreffée par
les nouveaux muscles artificiels ; l'épaule , les'
bras , les mains , les hanches , les cuiſſes , les
jambes , les pieds , les doigts , en un mot tous
les membres peuvent recevoir leur action. Lorsque
la difformité vient des ligamens ; on en peut
eſpérer de bons effets dans tous les âges de la vie;
moins pourtant à mesure que le ſujet eſt plus
voifin du terme de la vieilleffe . Ce nouvel art
ne fe borne pas aux difformités actuelles : il promet
de nouveaux fecours dans le traitement des
luxations & des fractures ; en un mot dans tous
les cas où le Chirurgien , le Médecin & l'inſtitu
teur ont des réſiſtances à vaincre de la part des
muſcles naturels .
NOVEMBRE. 1772. 197
Mais , quelque ſoit l'efficacité des machines
mobiles , leur action peut être conſidérablement
augmentée par des exercices induſtrieux , & par
des remedes extérieurs & intérieurs qui tendent à
diminuer le reffort dans les muſcles & les ligaments
trop tendus ; à l'augmenter dans ceux qui
font trop relâchés , & à diftribuer à tous les organes
du membre , le fuc nourricier le plus propre
àleur développement. L'Inſtituteur , le Chirurgien
& le Médecin , peuvent donc puiffamment
concourir avec l'orthopédiſte à la cure des difformités.
1
,
Il n'est pas beſoin de réflexions bien profondes,
pour ſentir le prix de ce nouvel art , aufli fécond
qu'efficace. La confufion que les courbures des os
mettent dans toutes les parties molles , cauſe de fi
grands dérangemens dans leurs fonctions que
ceux qui ont ces difformités , font ordinairement
condamnés à mener une vie foible , languiſſante ,
& très pénible , s'ils ne périffent pas après des
douleurs plus ou moins aiguës & longues. L'Auteur
m'ayant confié la théorie de cet art , je vais
me hâter d'en faire part au au public , par la voie
du Journal Economique. Pour juger de l'efficacité
de ces refforts avec une certitude phyſique',
vous n'aurez beſoin comme tous les maîtres de
l'art , que des connoiffances fur la nature & lejeu
des os & des muſcles: mais pour en convaincre
tout le monde , j'y joindrai'l'hiſtoire des principales
merveilles que cet art tout nouveau a déjà
opéré , ſur des difformités conſidérables de l'épine
& des membres. Non - ſeulement elles fe font
faites ſous les yeux de Médecins & Chirurgiens de
cette Capitale ; mais encore l'Artiſte à ſoin de faire
deſſiner la difformité ; de la faire atteſter par des
1
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
gens de l'art & par les parens ;& cette précaution
le met en état de ſuivre la cure à l'oeil , & de la
faire fuivre par les eſprits les plus prévenus.
1
Je ne vous diffimulerai pourtant pas qu'un
*habile médecin de Paris vient de donner une idée
défavorable des inventions de M. Tiphaine , dans
un traité fur le Rachitis : Il en parle comme d'un
corps qui a pour effet de comprimer des boſſes par
le moyen de rembourremens ou par celui de refforts
larges , étendus & bien recouverts ; & qui quand
il feroit auffi commode qu'il eſt gênant , & auſſi
Simple qu'il est compliqué , ne pourroit cependant
jamais redreſſer les courbures contre nature de la
colonne vertébrale , d'une maniere complette & fatisfaisante.
Dans tout ceci , il n'y a pas un feul
mot applicable aux machines de M. Tiphaine ; &
fans doute on aura fait illufion à ce favant docteur
, en lui préſentant quelque mauvaiſe machine
fous le nom de celui ci .
1
En effet , le corps , le collier , le foulier ou le
"gant dont fe fert cet artiſte , ne font que des parties
acceffoires à ſon art , comme les atteles à la
reftauration. Les refforts qu'ils foutiennent font
larges ou étroits , plats ou ronds , courbes ou
droits , ou figurés de mille manieres , ſuivant
J'exigence des cas. Leur action ne ſe borne pas à
une compreffion une
fur les boffes ; elle s'étend fur
toute la partie , par une compreſſion & deux attractions.
Ils ont le fingulier avantage qui leur
eft entièrement propre , de recevoir leur efficacité
des mouvemens qu'opere celui qui les porte ; & ,
par une fuite néceffaire , ce font , de toutes les machines
, les moins gênantes & les plus actives. Un
reffort fait toute la machine . En est- il donc de
plus fimple ? Il eſt vrai que les difformités étant
NOVEMBRE. 1772. 199
preſque toujours compliquées , l'artiſte applique
fur un membre difforme autant de muscles artificiels
qu'il y croit reconnoître de fauſſes directions
; mais il a la nature pour garant. Si toutes
ſes puiſſances contribuent à déformer un membre,
peut- on trouver mauvais que l'art leur en oppofe
autant pour le redreſſer ?
Je fuis tout à vous , &c.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
M. Perronet , à l'occaſion du Superbe
Pont de Neuilly.
HI
c mediis furgens ſuminus velut arbiter undis
Imponit certa fluctibus arte jugum.
Barbarus eſt olim Pontem indignatus Araxes ,
Lætus & egregium Sequana lainbit opus.
Par M. l'Abbé Coſſon , profeſſeur ae belles.
lettres au college de Mazarin.
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
Nou's
AVIS.
I.
ous avons annoncé précédemment la ſouscription
des Campagnes de M. le Maréchal de
Maillebois , mifes en ordre par M. le Marquis de
Peſay , meſtre de camp de Dragons , aide maréchal
- général des logis , des camps & armées du
Roi. Cette ſouſcription , qui ſe fait à Paris chez
Delalain , libraire , rue & à côté de la Comédie
Françoiſe , devoit être fermée , ſuivant le Prospectus
, au premier Septembre dernier. Mais le
Sieur Delalain , vu l'absence de MM. les Militaires
, & pour avoir le tems de terminer les négociations
relatives à cette entrepriſe , entamées avec
les libraires étrangers , continuera la ſouſcription
juſqu'au premier Décembre prochain. Les
plans de ces campagnes ſont preſque tous gravés
. On imprime actuellement le ſecond volume.
La prolongation annoncée ci - deffus n'empêchera
point que l'ouvrage ne foit livré au mois de Mai
1773 , tems preſcrit par le prospectus. Le prix de
la fouſcription eſt de 96 livres , dont 60 feront
payées en ſouſcrivant , & le ſurplus en retirant
l'exemplaire. Ceux qui n'auront pas foufcrit paieront
l'ouvrage 144 livres .
ΙΙ. )
Le Sieur Obry , marchand épicier - droguiſte ,
rue Dauphine , au magaſin d'Angleterre , vis-àvis
la Botte d'or , continue de vendre avec ſuccès
différens remedes qu'il tire des chymiſtes Anglois;
NOVEMBRE. 1772. 201
SÇAVOIR ,
Le taffetas d'Angleterre pour les bleſſures , coи-
pures & brûlures.
Les emplâtres écoſſoiſes pour guérir & déraciner
toutes fortes de cors ...
L'eau de perle du Sr Dubois , pour blanchir la
peau & en öter les rougeurs.
Les teintures pour blanchir les dents & en guérir
le mal.
Des broffes à l'uſage de ces teintures.
L'eſſence volatil d'ambre gris pour les vapeurs&
maux de tête .
Les tablettes pectorales d'Archbald , pour les rhumes
opiniâtres.
L'élixir du docteur Stongthon , Angleterre , pour
les fievres & maux d'eſtomacs .
La véritable moutarde d'Angleterre , qui ſe prépare
au moment de ſe mettre à table.
La vérible eau de Cologue à 36 f. la bouteille.
Le véritable élixir de Garrus , fi connu pour ſes
rares vertus ; il y a des bouteilles de 3 , 6 &
12 liv.
La nouvelle cire d'Angleterre propre à noircir les
fouliers , les bottes , & tous autres ouvrages de
cuir & de maroquin .
Cette cire ne tache ni les mains ni les bas , eſt
fans odeur ; elle entretient le cuir mol & flexible
, donne un beau noir que l'on peut rendre à
fon gré , mat ou luifant. Cette cire ne ſe vend
que 12 fols la tablette , qui fait une chopine de
cire liquide.
202 MERCURE DE FRANCE.
III.
Le ſieur Moreau , marchand en gros , rue St
Martin , vis - à- vis celle de Montmorency , qui a
découvert on rouge onctueux , nommé Rouge à
la Dauphine , donne avis que pluſieurs Dames ,
qui font uſage de fon rouge , lui ont obſervé que
la qualité en étoit très bonne , mais qu'il pouvoit
tendre à une plus haute perfection.
Le Sieur Moreau s'eſt appliqué , depuis un mois,
à lui donner la qualité que toutes les Dames detirent
, qui eft de prendre facilement fur la peau &
de ne point ſe détacher. C'eſt à quoi il eſt parvenu
par l'onction incorruptible dont il ſe ſert; cette
oction plus préparée s'infipuera plus facilement
dans les pores , en conſervant toujours l'uni , la
fineffe & la douceur de la peau.
Les Dames peuvent être afſurées qu'elles en ſe .
ront très fatisfaites préſentement. Le Sr Morcau
ne demande le paiement qu'après que les Dames ,
par un uſage répété , feront convaincues de la
perfection de ce rouge,
NOVEMBRE. 1772. 203
NOUVELLES POLITIQUES,
Ο
De Constantinople , le 17 Août 1772.
N vient d'apprendre , par des lettres de Salonique,
datées du premier de ce mois , que le Sr Broche , conful
de France , y eſt mort de la peſte. On a été informé
, par la imĉine voie, que l'amiral Spiritow a fait
publier à Scopoli ( Scopelus ) iſle de l'Archipel , l'armiſtice
ſigné à Paros , le 13 Juillet , ſuivant lequel on rend
aux Grecs la liberté de la navigation , en leur défendant
feulement d'introduire dans les ports du Grand Seigneur
des munitions de guerre & du bled. On ne peut cependant
concilier cet avis avec ceux qu'on reçoit de
Smyrne , d'une date poſtérieure . Ces derniers portent
que depuis la concluſion de l'armiſtice , les Armateurs
Ruſſes arrêtent tous les jours des bâtimens neutres ,
chargés de café & d'autres denrées.
De Petersbourg , le 13 Septembre 1772.
Le Chambellan de Taube , qui a apporté à l'Imperatrice
une lettre du Roi de Suede , par laquelle il lui
fait part de la révolution arrivée dans ce royaume , eſt
reparti pour Stockolm. Sa Majesté Impériale l'a chargé
d'une lettre pour le Roi , à qui Elle témoigne le defir
qu'elle a de conferver la bonne intelligence qui regne
entre les deux Nations , & la part qu'Elle prendra toujours
à ce qui pourra arriver d'heureux à Sa Majefté
Suédoife.
204 MERCURE DE FRANCE .
Des Frontieres de la Pruſſe , le 23 Septembre 1772.
Les raiſons que les Pruffiens ont fait valoir , en s'emparant
de l'entrée du port de Dantzick , c'eſt quelle ſe
trouve ſituée dans un terrein qui a originairement appartenu
à l'abbaye d'Oliva , laquelle paſſe , avec toutes fes
dépendances , au pouvoir du Roi de Pruſſe . C'eſt par
le même motif que trois des fauxbourgs de la ville meme
, ſçavoir , Slotzemberg , Schottland & Schidlitz , ont
été occupés par les Pruſſiens , comme appartenans à l'Evêché
de Cujavie. Dans tous les endroits , dont ils ont
pris poſſeſſion , ils ont exigé un dénombrement des habitans
& un état de leurs biens. On ignore encore
quel ſera le ſort des Staroſties & des autres biens royaux
, & à quel taux on réduira le revenu de l'Evêque
de Warmie & des Chanoines de Frawenbourg.
Les Pruſſiens ſe ſont emparés des Diſtricts de Thorn
& de Dantzick , & ces deux villes , dont l'indépendance
a été réſervée dans le Traité de partage ſigné à Pétersbourg
, le 5 Août dernier , ont eu la douleur de voir
leurs fauxbourgs & toutes leurs anciennes dépendances
aſſujettis à la nouvelle domination. Le port de Dantzick ,
ou , pour parler plus exactement , le Fahr- Waſſer , c'eſtàd-
ire, le canal de jonction entre ce port & la MerBaltique
, eft entiérement occupé par les Pruſſiens , & leurs
Préposés aux Douanes y levent , pourle Roi , les mêmes
droits qu'on eſt encore obligé de payer à la ville.
11 en réſulte un impôt de 10 pour Ico fur-tout ce qu
entre dans le port & fur ce qui en fort. Les Confuls
d'Angleterre , de Danemarck & de Hollande n'ayant
pu obtenir que ces droits ſuſſent ſuſpendus , ont donné
order
NOVEMBRE. 1772. 205
E
ordre aux Patrons des navires de leur Nation de les
acquitter , en proteftant contre cette exaction.
Le Roi de Pruſſe vient d'établir , pour ſa nouvelle acquifition
, une Chambre des Guerres & des Domaines
& une Cour Souveraine qui fiégera à Marienwerder. On
s'attend à voir paroftre un réglement concernant les Starofties
de l'ancienne Pruſſe Polonoiſe , dont le revenu
eſt évalué à 100,000 ducats (environ un million cinquante
mille livres . )
On apprend de Thorn que les Pruſſiens ont étendu
leurs frontieres fort au - delà de la Netzava , ancienne
limite de la Pruffe & de la Cujavie , & qu'ils ont enfermé
dans leurs poffeffions une grande partie de laTerre
Dobrzyn & quelques dépendances du Palatinat de Ploczkó.
De Warsovie, le 24 Septembre 1772 .
On a été conſterné ici des déclarations publiées par
les trois Puiſſances qui viennent de s'emparer d'une partie
de la Pologne , & plus encore de leur priſe de posfeffion.
Par ce partage , la Pruſſe prend neuf cents
lieues quarrées d'une heure à la lieue ; l'Autriche , deux
mille ſept cents , & la Ruſſie , trois mille quatre cents
quarante , ainſi ce démembrement enleve à la Pologne
ſept mille quarante lieues quarrées. Les portions les
plus eſſentielles ſont celles échues aux Prufſiens & aux
Autrichiens . Les Ruffes ont un terrein plus étendu , mais
moins important . Les titres cités dans le manifeſte du
Roi de Pruſſe ont donné occafion à quelques recherches
hiſtoriques .
206 MERCURE DE FRANCE.
Des Frontieres de la Pologne , le 9 Octobre 1772 .
Toute la Nobleſſe des Pays reconquis , comme les appellent
les Autrichiens , eſt dans la conſternation , &
voudroit être diſpenſé de prêter le ferment de fidélité
qu'on doit exiger de tous les habitans . On ne permet
pas aux Gentilshommes revêtus de quelques charges
d'en exercer les fonctions ; pluſieurs ont voulu ſe retirer
chez l'Etranger , mais on leur a refuſé des paſſe - ports .
Le Roi de Pruſſe fait procéder , avec la plus grande
célérité , à la priſe de poſſeſſion de toutes ſes nouvelles
acquiſitions . Par-tout où ſes Préposés arrivent , il s'emparent
des archives des villes , des égliſes & des couvens.
Tous les papiers de Culm ont été enlevés . On
croit qu'ils feront tranſportés à Berlin. Ce greffe contenoit
une fuite précieuſe de titres & d'actes originaux
concernant la Pruſſe Royale , relativement à la République.
Déjà on perçoit le péage établi ſur la Viltule à
Verdan , petite ville éloignée de quatre lieues de Thorn .
On parle d'en établir un feul ſur la même riviere , audeſſous
de Dantzick , dans l'ifle de Platten , qui eſt visa-
vis de la riche abbaye d'Oliva .
Les Autrichiens ont pris poffeffion de Wilicza , & ont
traité les Ruffes , qui ont voulu s'y oppofer , avec la
même rigueur qu'ils ont éprouvé du général Suwarow ,
à l'affaire de Tynieck . Le général d'Alton s'est fait
remettre , le 24 , la caiſſe des Salines de cette ville ,
qui étoit très conſidérable. On n'y travaille plus que
pour le compte de Sa Majeſté Impériale. On dit que
les Autrichiens ne pouvant , ſous aucun prétexte , garder
es fommes perçues avant leur prife de poffeffion , les
NOVEMBRE. 1772. 207
tiendront en réſerve pour la fûreté des dettes contractées
, par les Confédérés , dans les pays reconquis . Au
refte , leurs armées éprouvent une déſertion à laquelle
il n'y a point de remede dans un pays ouvert de toutes
parts . Une ſeule compagnie a perdu juſqu'à vingt- quatre
hommes.
De Coppenhague , le 26 Septembre 1772.
Tous les régimens de troupes réglées de ce royaume
viennent d'être réduits à deux bataillons de cinq compagnies.
Les régimens repartis dans le Holſtein ont .
reçu ordre de ſe tenir prêts à marcher. Le Prince
Charles de Heſſe - Caffel , beau - frere du Roi , doit ſe
rendre en Norwege pour prendre le commandement des
troupes de ce royaume.
De Stockolm , le 18 Septembre , 1772.
Le Roi , accompagné du Prince Frederic , ſe rendit ,
le 12. de ce mois , à l'hotel-de-ville où le Magiſtrat &
la Bourgeoiſie s'étoient aſſemblés par ſes ordres ; pour
leur témoigner la fatisfaction qu'Elle avoit des marques
de zèle qu'ils lui avoient données dans les dernières
circonstances , Sa Majesté permit aux officiers de la Milice
Bourgeoifie de porter l'épée & la cocarde , & accorda
à ceux qui s'étoient le plus diftingués des médaillesd'or
& d'argent qu'ils attacheront à leurs habits. Le
corps de la Bourgeoiſie , pénétré de reconnoiſſance , offrit
au Roi d'équiper à ſes frais ving -cinq vaiſſeaux de
guerre ou de lever un régiment.
0
208 MERCURE DE FRANCE.
De Vienne , le 30 Septembre 1772 .
Le nouveau bâtiment de la Douane eſt entiérement
achevé. Cet hotel augmente le nombre des ſuperbes
édifices publics dont cette ville a été embellie pendant
le regne de l'Impératrice-Reine ; tels que ceux de l'Univerſité
, de la Chancellerie de Bohème , de celle deHongrie
& la maison de la Banque & du Commerce,
Le Comte Nicolas de Bethlen a été nommé , par Leurs
Majeſtés Impériales & Royale , Grand Tréſorier de la
Principauté de Transylvanie.
De Ratisbonne , le 21 Octobre 1772 .
Le Commiſfaire de Sa Majesté Impériale & le Ministre
Electoral de Brunswick ont fait ſavoir aux Miniſtres
Comitiaux qui ſont reſtés ici pendant les vacances , que
l'affaire du ſieur Falcke , qui avoit fait tant de bruit ,
étoit arrangée à la fatisfaction des deux parties , & que
les féances de Subdélégués - Viſiteurs de la Chambre de
Wetzlar recommenceroient le premier de Novembre.
De Franckfort , le 6 Octobre 1772 .
On vient d'apprendre qu'un nouveau corps de troupes
Autrichiennes , venant des Pays - Bas , va déboucher de
Luxembourg fur le Pays de Treves , pour ſe rendre eri
Souabe , & delà en Autriche .
De la Haye , le 2 Octobre 1772 .
Toutes les lettres arrivées de Dantzick annoncent la
ruine du commerce de cette ville , & les principaux
NOVEMBRE. 1772. 209
Négocians font des diſpoſitions pour l'abandonner. La
domination du nouveau Souverain de la Pruffe Polonoife
s'étend juſques aux portes de Dantzick. Pluſieurs vaisfeaux
qui étoient fur la côte n'ont eu permiffion d'entrer
dans le port qu'après avoir payé des droits de havre
ajoutés à ceux qu'on payoit précédemment. Ils n'ont
pu en fortir avec des chargemens de grains qu'en acquittant
de nouveaux droits.
On ne peut pas encore deviner le but des armemens
ni des emprunts projettés par le Danemarck. On a peine
à concevoir les motifs qui ont déterminé la Ruſſie
à recommencer la guerre puiſqu'elle n'a plus l'intégrité
de la Pologne à garantir comme dans l'origine des troubles
, & qu'elle ne pourra plus tirer , des provinces actuellement
détachées de la Pologne , les ſecours de toute
efpece , auxquels elle a dû , en grande partie , le ſuccès
de fes campagnes paffées.
Les fieurs Soermans , Commiffaire des Provinces-Unies ,
Kut , Réſident de Danemarck , & Heriot Corifon , Conful
d'Angleterre à Dantzick , ont fait des fortes repréſenta .
tions fur les nouveaux droits qu'on veut impoſer aux
navires de leurs Nations , & n'ayant point éte écoutés ,
ils ont dreffé un procès verbal , contenant les demandes
qu'ils ont faites , & le refus qu'ils ont effuyé de la part
des Préposés à la Régie Pruſſienne , & ils ont envoyé
cet acte à leurs maîtres reſpectifs .
Če qui ſe paſfe Dantzick , attire principalement l'attention
du commerce. Le 30 du mois dernier , il y
avoit dans le port de cette ville plus de cinquante navires
, tant Hollandois qu'Anglois & Danois , que le Roi
Ο 3
210 MERCURE DE FRANCE .
* de Pruſſe vouloit aſſujettir aux nouveaux péages. On dit
que le Peuple a arraché à Schonec , les armes du Roi
qu'on venoit d'y placer , & qu'un gros détachement
Pruſſien y a été envoyé. Le parti oppoſé au parti prétend
que les Rois de Pologne ne peuvent ſouſcrire , même
tacitement , aux invaſions du territoire ſoumis à leur Couronne
, fans violer le ferment fondamental qui leur ouvre
le chemin du Trône.
On a appris , par la voie des Colonies Angloiſes , qu'il
y avoit eu , cet été , à Surinam , un nouveau ſoulevement
de Negres . C'eſt un fléau qui afflige preſque habituellement
cette habitation Hollandoiſe , où le nombre des
Blancs ſemble diminuer dans la même proportion que
s'augmente celui des Noirs .
De Londres , le 16 Octobre 1772 .
Les Matelots Anglois employés à la marine marchande
ont commis quelques déſordres aux portes de Londres
. Ils ont voulu forcer les Armateurs à leur donner
une augmentation de paie , & ils ont chaffé & maltraité
les matelots étrangers , qui ſervent à meilleur marché
qu'eux.
En vertu d'une proclamation du Conſeil du Roi , le
parlement s'aſſemblera le 26 du mois prochain . On
croyoit que la rentrée des chambres n'auroit lieu que
le 20 Janvier ; mais les affaires de la Compagnie des
Indes ont obligé le Gouvernement à les convoquer
plutôt.
NOVEMBRE. 1772. 211
De Bastia , le 13 Septembre 1772 .
Il eſt entré dans ce port , pendant le cours du mois
dernier , cent ſoixante ſept bâtimens , tant bateaux que
pinques & tartanes ; il en eſt forti cent vingt- ſept , chargés
de diverſes marchandifes.
De Tripoly , le 14 Juillet 1772 .
Le Grand Emir des Druſes , tranquille du côté de
Baruth , a fait une incurſion fur quelques hordes de Mutualis
établis du côté de Gébail ( Giblis ) dans le lieu
de fa dépendance , & foupçonnés d'entretenir des in
telligences avec leurs compatriotes. Environ trois cents
de ces malheureux ont été maſſacrés , & une quarantaine
de familles ſe ſont retirées à Tripoly où on leur a donné
afyle.
De Rome , le 30 Septembre 1772 .
1
La petite vérole a fait , cette année , de grands rava.
ges dans cette capitale . Il eſt mort de cette maladie ,
dans le ſeul hôpital du Saint - Eſprit , onze cents Enfans
- Trouvés..
De Civita- Vecchia , le 18 Septembre 1772.
Les deux galeres de Sa Sainteté , après avoir pourſuivi
dans les parages de Toſcane & de Gênes , deux
galiotes Barbareſques , fans avoir pu les joindre , ont
reliché à Baſtia , en Corſe , pour prendre des proviſions .
Le Chevalier Ranieri , chargé du coinmandement de ces
galeres , y a été reçu avec tous les honneurs dûs à fon
し
04
212 MERCURE DE FRANCE.
rang. Le Comte de Narbonne , commandant de l'Ile
de Corſe , lui a donné un repas fplendide que le Chevalier
Ranieri lui a rendu. On apprend qu'une frégate
du Grand - Duc a pris l'une des deux galiotes Barbareſques
, & que l'autre s'eſt ſauvée à la faveur de fes
voiles & de ſes armes .
5
De Marseille , le 2 Octubre 1772.
On a appris , par un bâtiment venu d'Alexandrette
(Alexandrie de Syrie ) que le Cheïk Daher & Ali - Bey
ſe diſpoſoient à faire le ſiege de Jaffa ( Joppe ) dont le
Cheïk de la Naplouse ( Sichem ) s'eſt emparé.
De Paris , le 26 Octobre 1772 .
Le 18 de ce mois , le ſieur d'Hallot , major du régiment
de Mgr le Comte de Provence , fit au Havre-de-
Grace , avec tout l'appareil militaire , la réception des
Vétérans.
On a découvert , auprès des murs d'Arnay - le - Duc ,
pluſieurs pieces d'or de Henry VI , Roi d'Angleterre ,
& de Charles VII , Roi de France.
ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le Roi a nommé le Baron d'Eſpagnac Exempt de
ſes Gardes , compagnie de Luxembourg , ſur la démiſſion
du Chevalier de Tillet.
Sa Majesté a accordé l'Evêché de Sagone , en Corſe ,
à l'Evêque de Nebbio; & celui de Nebbio , à l'Abbé
Citadella , Vicaire - Général de Sagone.
NOVEMBRE. 1772. 213
Le Roi a donné au Marquis de Marigny la place de
Confeiller d'Etat d'Epée , vacante par la démiſſion du
Comte de Bafchy. Le Marquis de Marigny a prêté ferment
, le 20 Octobre , & pris ſa féance au Confeil .
Sa Majefté vient d'accorder les Entrées de fa Chambre
à l'Archévêque d'Aix.
Le Roi vient d'accorder l'adjonction à la place d'Inſtituteur
des Enfans de France , dont eft pourvu l'Abbé
Berthelot , à l'Abbé de Lezines , chanoine Curé de Vivonne
, en Poitou .
NAISSANCES.
Le 31 du mois dernier , une jeune femme , de la province
d'Upland , accoucha d'une fille , & dix - huit heurès
après , elle accoucha d'un garçon & d'une fille ; ces
enfans furent baptisés ſur le champ. Il vivent tous les
trois , & la mere a repris fes forces. Cette même femme
avoit mis au monde , le 7 Février de l'année derniere
, quatre enfans ; ainſi dans l'eſpace de dix neuf
mois , elle a été mere de ſept enfans ; ſavoir , de trois
garçons & de quatre filles .
MORTS.
Le nommé Armand Patrouilleur , furnommé Rabion,
eſt mort au commencement du mois d'Octobre , à l'âge
de cent fix ans , dans la paroiffe de Saint- Martin de
Haux , près de Langoiran . Il n'a café de travailler à
05
214 MERCURE DE FRANCE.
la terre que fix jours avant ſa mort. Peu de tems auparavant
un habitant de la même paroiſſe , nommé Michel
d'Anguygue , y étoit mort à l'âge de cent ans . Marie
Roulland , de la paroiſſe de St Martin de Montbertrand
, dioceſe de Bayeux , vient d'y mourir dans la
cent deuxieme année de ſon age.
La Dame Redrick eſt morte derniérement à Shrensbury
, à l'âge de cent cinq ans . Elle avoit recouvré
l'uſage de la vue dont elle avoit été long - tems privée .
Ce qu'il y a de remarquable dans cet événement , c'eſt
qu'il a été l'ouvrage de la nature ſeule , & que la Dame
Redrick n'y avoit employé aucun ſecours de l'art .
Jeanne Léonard , veuve d'Antoine Colette , eſt morte
Sainte - Marie aux Mines , en Lorraine , à l'age de
cent trois ans. Jacqueline Louvet , veuve de Chriſtophe
Loifel , eſt morte à Séez , généralité d'Alençon ,
âgé de cent un ans & treize jours . Ces deux femmes
n'avoient jamais été malades pendant leur vie , & ont
joui de leur raifon juſqu'au dernier moment.
Henriette - Roſalie de Baylens de Poyanne , épouse de
Maximilien - Alexis de Bethune , Duc de Sully , eft morte
à Paris , le 14 Octobre , dans la vingt - troiſieme
année de fon âge.
Urſelina Leffring , veuve de Jean Van Tongeren , né
à Ower - Yſſel , eſt morte à la Haye , dans la cent feptieme
année de ſon âge.
NOVEMBRE. 1772. 215.
AVIS.
On trouve chez REY , Libraire à Amſterdam .
CALENDRIER LALENDRIER intéreſſant pour l'année 1773 , ou
Almanach Phyſico - Economique , contenant une Hiſtoire
abrégée & raiſonnée des Indictions qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des Calendriers : un Recueil
exact & agréable de pluſieurs Opérations phyſiques ,
amuſantes & ſurprenantes , qui mettent tout le monde
à portée de faire pluſieurs ſecrets éprouvés utiles à la
Société , & c . &c. &c. Bouillon 1773. en veau àf- :
18 fols , Coufus à 12 ſols.
216 MERCURE DE FRANCE.
AVERTISSEMENT.
Il continue de paroître chaque mois deux Volumes du
JOURNAL ENCYCLOPÉDIQUE , dont la réputation est déjà
Etablie dans la République des Lettres , l'un de ces Volumes
paroît au milieu du mois , & l'autre à la fin . La
Somefcription n'est ouverte que pour l'année entiere ; elle
eft de 24. Livres priſe à BOUILLON , & par la Poste 33 .
Livres 12. Sous , franche de port par toute la France.
L'Abonnement du port dans les Postes du Généralat de
P'Empire étant de 6. Livres , il n'en coûtera que 30 Livres
, pour recevoir ce Journal franc de port dans cette
partie de l'Allemagne. Pour tout ce qui regarde la Correspondance
de France , on aura la bonté de s'adresser à
Atr. LUTTON , Rue Ste . Anne Butte St. Roch à PARIS ,
chargé de tout ce qui regarde ce Journal. On aura foin
d'affranchirles Lettres ; autrement elles reſteront an rebui.
La ſouſcription doit étre payée d'avance , ainsi que
le port du Journal . On s'adreſſera aussi à M. WEISSENBRUCH
, Directeur du Bureau de ce Journal à
BOUILLON , où la Pofte de France arrive & part tous
les jours.
On trouve dans le méme Bureau le JOURNAL POLITIQUE,
qui s'y imprime depuis dix années , & qui a reçu du Public
l'accueil le plus favorable. Il en paroît un Volume
le 15 , & à la fin de chaque mois . Ce Journal coûte ,
pris à BOUILLON , 10. Livres par année , & par la Poste
15. Livres franc de port . Il y a aussi quatre Cahiers
de Supplément à ce Journal , qui coûtent 3. Livres ; en
tout 18. Livres .
La GAZETTE SALUTAIRE , qui s'imprime dans le méme
Bureau , & dont le fuccès eft connu de tous les Amateurs
de la Médecine & de la Chirurgie , coûte 9. Livres franche
de port. On en donne une Feuille chaque semaine.
Les Directeurs des Postes Etrangeres , ainsi que les
Particuliers qui defireront avoir ces ouvrages périodiques ,
font priés de vouloir bien adreſſer leurs Lettres à Mr.
WEISSENBRUCH , Directeur des Journaux , à la
Pofte reftante à LIEGE.
NOVEMBRE . 1772. 217
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Ode à Licinius ,
La Marieuſe , comédie en un acte , en vers ,
L'Enthouſiaſime vertueux ; conte du tems paffé ,
Stances à Madame de C. ,
A mes amis , au retour de la campagne ,
ibid.
7
47
66
68
Stances fur la mort de Tircis , 70
Imitation des vers de Catulle à Lesbie , 73
Explication des Enigmes & Logogryphes , 74
ENIGMES , ibid.
LOGOGRYPHES , 77
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 81
Lettre amoureuſe d'Héloïſe à Abailard , par M. Collardeau
, ibid.
Réflexions ſur les fermons nouveaux de M. Boffuet
par M. l'Abbé Maury , 100
Hiſtoire veritable & merveilleuſe d'unjeune Angloiſe , 109
Hiſtoire générale d'Allemagne , 116
Cours d'études des jeunes Demoiselles ; par M. l'Abbe
Fromageot , 118
٢٠
218 MERCURE DE FRANCE.
Supplément à la Diplomatique de M. Lemoine ,
Préceptes de ſanté ,
Réflexions fur le triſte ſort des perſonnes qui , ſous
une appparence de mort , ont été enterrées
vivantes , & fur les moyens de prévenir une
120
121
telle mépriſe , 123
Le Clergé de France , 128
Dictionnaire raiſonné - univerſel des Arts & Métiers , 136
Méthode pour étudier l'Hiftoire , 144
Vers de M. de Voltaire adreſſés au Roi de Suéde , 151
ACADÉMIE de Villefranche , 152
SPECTACLES , 154
Opéra ,
ibid.
Comédie françoiſe ,
1
156
A Madame Veſtris , 157
Comédie italienne , 1 158
Ernelinde , opéra donné à Bruxelles , 159-
ARTS , Peinture ,
161
Gravures , 173
Muſique , 177
Géographie , 178
Compliment adreſſe à Mde la Comteſſe de Provence
, à fon arrivée en France , par M. l'Archevêque
de Lyon , 179
NOVEMBRE. 1772. 219
T
Réponſe à M. Jacquin , ſur ſa propoſition des bains
de cendres pour les Noyés ,
Bienfaiſance ,
Anecdotes ,
Char volant par M. Desforges chanoine de Ste Croix
d'Etampes ,
181
187
188
191
Lettre de M. Verdier , ſur un nouvel art de guérir
les boffes , & c. 195
Vers pour mettre au bas du Portrait de M. Perronet
, à l'occaſion du ſuperbe Pont de Neuilly, 199
AVIS , 200
Nouvelles politiques , 203
Nominations , 212
Naiſſances , ibid.
Morts , 213
ADDITION DE HOLLANDE.
AVIS ,
Avertiſſement ,
FIN.
215
216
Qualité de la reconnaissance optique de caractères