Nom du fichier
1772, 10, vol. 2, n. 14 (contrefaçon)
Taille
7.05 Mo
Format
Nombre de pages
225
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
1772
X12
Zugub BIBLIOTHEQU
" Los
Fadeince
"
SJ
60
-
CHANTILLY
AH 662 6
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 1772.
SECOND VOLUME.
N°. XIV.
Mobilitate viget . VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIL
)
1
MARC - MICHEL REY , Libraire fur le
Cingle à Amſterdam , continue d'imprimer & de
débiter le MERCURE DE FRANCE , Ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives
en Vers & en Profe , des Enigmes , Logogryphes
, Nouvelles Littéraires , - Annonces
des prix des différentes Académies , Annonces
de Spectacles , Avis concernant les Arts agréables
, comme Peinture , Architecture , Gravure
, Muſique &c . quelques Anecdotes ; des
Edits , Arrêts , Déclarations ; des Avis , des
Nouvelles Politiques ; les Naiſſances & les
Morts des Perſonnages les plus illustres ; les
Nouvelles des Loteries , & affez ſouvent des
Additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande .
Cet ouvrage a 16 volumes par année que
l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12 : ceux qui voudront avoir des parties
ſéparées les payeront à raiſon d'un florin.
On peut avoir chez lui les années 1770 ,
1771 1772 .
: LIVRES NOUVEAUX.
J
Qu'on trouve chez
MARC - MICHEL REY,
Libraire fur le Cingle .
C. Schaeffer Iſagoge in Botanicam Expeditiorem Iconibus
æri inciſis & pictis Illuſtrata. 8vo. Ratisbonæ
Zunkel. 1759 .
J. C. Schaeffer Botanica Expeditior Genera Plantarum
in Tabulis ſexualibus & univerfalibus æri incifis exhibens.
8vo . Ratisbonæ . Typis Emmanuelis Adami
Weiffii. 1760. 1
J. C. Schaeffer Epiſtola ad Regio-Borufſicam focietatem
Litterariam Duisburgenfem de Studii Ichthyologici
faciliori ac tutiori methodo. Adjectis nonnullis ſpeciminibus
una cum Tabula æri inciſa figuras coloribus
fuis diftinctas exhibente. 4to . Ratisbone . Typis Weisfianis
& impenfis Montagii . 1760.
Meckel ( J. F.) Tractatus de Morbo Herniofo congenito
fingulari & complicato feliciter curato 8vo. 1 vol.
Berolini . 1772 .
Nova Experimenta & Obfervationes de finibus
venarum ac vasorum lymphaticorum in ductus
visceraque excretoria corporis humani , ejusdem ftructuræ
utilitate. 8vo. Berolini. 1772.
Recherches philoſophiques ſur les Américains , ou Me
moires intéreſſans pour ſervir à l'histoire de l'Eſpece
humaine 8vo. 2 vol. Nouvelle Edition absolument différente
des précédentes. Berlin 1772 .
Leçons de Morale ou Lectures académiques faites dans
l'Univerſité de Leipzig. Par feu Mr. Gellert. On y
a joint des Réflexions fur la perſonne & les écrits de
l'Auteur; le tout traduit de l'Allemand. Evo. 2 vol .
Utrecht. 1772.
A 2
LIVRES NOUVEAUX .
Difcours Chrétiens hrétiens , I vol . grand in 8vo. contenant Dis
Sermons
1 Les Principes du Contentement.
2 L'Inutilité de la Foi fans les oeuvres .
3 La Divine Excellence des biens de la Grace.
4 De la Colere .
5 De l'Impartialité Divine.
6 même Sujet .
7 L'Abus de la Vie.
8 Pour le Jeûne Solemnel de 1769 .
9 Les Richeſſes de la Bonté de Dieu.
10 Pour le Jeûne Solemnel de 1771 .
Imprimés à Amſterdam 1772. à f I : 10 .
Journal des Scavaus depuis fon commencement 1665 .
juſques en Décembre 1753. en 170 volumes .
idem , depuis Janvier 1754 juſques en Décembre
1763. en 79 vol .
idem , depuis Janvier 1764. juſques en Octobre
1772. en 62. vol.
-
2 vol .
Table générale depuis 1665. juſques en 1753 .
Culture des abeilles ou méthode expérimentale & raifonnée
fur les moyens de tirer meilleur parti des
abeilles , par une conſtruction de Ruches mieux asforties
à leur inftinct , avec une Differtation nouvelle
fur l'Origine de la Cire. Par M. Duchet. 8vo . Vevey
1771 .
Gallerie Françoiſe ou Portraits des Hommes & des Femmes
célebres qui ont paru en France , gravées en tail
le - douce par les meilleurs Artiſtes , ſous la conduite
de Mrs Reſtout & Cochin . Avec un abrégé de leurs
vies par une Société de Gens de Lettres . Fol . 7
parties. Paris 1771 , 1772 .
La Gamologie , ou l'Education des filles deſtinées au
Mariage ; Ouvrage dans lequel on traite de l'Excellence
du Mariage , de fon utilité politique & de fa
fin , & des cauſes qui le rendent heureux ou malheureux.
Par M. de Cerfvol. 12°. 2 parties. Paris
1772. f I : 10.
Le Ventriloque ou l'Engaſtrimythe , par M. De la Chapelle.
120. 2 parties, Paris 1772.f2 : -
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1772.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE de Caïn , après Son crime ,
à Méhala , ſon épouse.
I
L eft donc des remords qui poursuivent le crime !
O de tous ines tranſports déplorable victime ,
O malheureux Abel , & mon frere ! pourquoi
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Ton fang s'éleve - t - il encore contre moi ?
Tout retrace à mes yeux mon crime & ma mifere :
Tout me peint le moment où mon malheureux frere ...
Spectacle affreux du fang ! ... O myſtere d'horreur
Que ne peux tu reſter dans le fond de mon coeur ?
Sans mon forfait , hélas ! .. j'aurois mon innocence ;
Mais , pour mieux me punir , Dieu m'ote l'eſpérance,
Que l'Univers entier , ſaiſi d'un juſte effroi ,
S'indigne à mon nom feul & s'arme contre moi ;
Je ne me plaindrai point : que ce Dieu que j'atteſte
Lance fur moi les traits de ſon courroux funefte ,
Qu'il tonne ; plus heureux Caïn au rang des morts ,
N'aura plus à fouffrir la honte & les remords .
Les remords... malheureux ! ... devois-je les connoftre ?
O toi , qui de bienfaits daiguas combler mon être ,
Toi , dont le bras puiſſant s'étend ſur l'Univers ,
Qui d'un fouffle créas & la terre & les mers ;
Toi , qui n'avois formé pour un plus noble uſage ,
Dieu juſte , ſe peut - il ? Caïn eft ton ouvrage ;
Et Caïn criminel , avili pour jamais ,
N'a payé tes bontés que du prix des forfaits !
Errant , abandonné , fugitif & coupable....
Ainſi ton triſte époux de ſon fort déplorable
Expoſe à tes régards le tableau douloureux.
Pardonne , ở Méhala! daigne y fixer les yeux.
S'il ſe pouvoit ; hélas ! eſpoir trop plein de charmes
;
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 7
Eh bien oui , Méhala , baigne-le de tes larmes ,
Efface de tes pleurs ces traits ... ils font affreux ;
Ma main les a tracés , mon coeur eſt avec eux ...
Tu dois t'en ſouvenir : quand , rempli de ta flamme ,
Au feu de tes regards livrant toute mon ame ,
Portant cette ame pure aux piés de nos autels ,
J'unis mon fort au tien par des noeuds folemnels ,
J'ignorois , tu le fais , le meurtre & le parjure .
L'orgueil ſeul dans mon coeur étouffa la nature.
Ah ! plutôt , Méhala , rappelle - toi ce jour
Où Caïn , couronné des roſes de l'amour ,
Dans le fond d'un boſquet ſouriant à tes charmes ,
Te preſſoit fur ſon ſein , te baignoit de ſes larmes
Que l'amour fortuné verſe au ſein des plaiſirs ,
Que ton coeur partageoit , qu'avouoient tes ſoupirs .
Peins - toi Caïn heureux , Caïn fimple & fincere..
Epoux tendre & foumis , ne cherchant qu'à te plaire ,
Tu l'as vu le premier pleurer ſur tes douleurs.
D'une main careſſante il effuyoit tes pleurs ,
Quand du Ciel irrité l'arrêt irrévocable
Sur un fein innocent puniſſoit le coupable ,
En partageant tes maux , je ſus les adoucir :
Autant & plus que toi , tes yeux m'ont vu ſouffrira
Tu m'as vu condamnant une ardeur téméraire ,
Defirer tour à tour & craindre d'être pere.
Pere , époux , titres ſaints ! qu'êtes - vous devenus ?
A 4
8 MERCURE DE FRANCE,
Dans mon coeur déchiré n'exiſteriez - vous plus ?
Revenez , diffipez mon trouble & ma triftoffe .
Et toi , qui pus m'aimer , au nom de ma tendreſſe ,
Au nom de tes baifers prodigués tant de fois ,
Au nom de ton époux , daigne entendre ſa voix ;
En plaignant mes malheurs , adoucis ma mifere.
L'amour eft complaifant , voilà ſon caractere .
Je m'égare , inſenſé ! Cain qu'exiges - tu ?
Eh! que font tes malheurs aux yeux de la vertu ?
Eft - ce à toi de fouiller de ton haleine impure
L'air que reſpire ailleurs l'innocente nature ?
Rejette loin de toi des téméraires voeux ;
Tu veux intéreſſer , & n'es pas vertueux !
Ne crains rien , Méhala , ne crains rien pour ta gloire;
Je porte feul le poids d'une action ſi noire .
Je vais en retracer le fatal fouvenir :
C'eſt un tourment de plus dont je dois me punir...
O vous que Dieu promit à la nature entiere ,
Vous qui , d'un pôle à l'autre , habiterez la terre
Defcendans de Caïn , déplorez fon erreur :
Vous apprendrez par lui qu'il eſt un Dieu venge
:
Les ombres de la nuit faifoient place à l'aurore :
Déjà l'azur naiſſant dont le Ciel ſe colore
Brille en ſe balançant dans le vague des airs :
ع
OCTOBRE. II. Vol. و . 1772
Les oiſeaux , dans les bois , commencent leurs concerts,
Lorſqu'un jeune berger fort d'un prochain bocage.
De l'aimable vertu c'eſt la plus douce image ;
Dans ſes yeux fatisfaits font la paix , la candeur ;
Et fon front réfléchit le calme du bonheur.
Au Dieu de l'Univers il vient pour rendre hommage.
Soudain , ſur un autel douronné de feuillage ,
Ses innocentes mains depoſent ſes préfens :
Il apporte un coeur pur avec les fruits des champs.
Son ame pour fon Dieu s'épanouit , s'anime.
Bientôt le feu facré confumé la victime ;
L'encens fume : emporté ſur l'afle des zéphirs ,
Il monte vers le Ciel qu'ont touché ſes foupirs .
ود
ود
Dieu tout - puiſſant , dit - il , exauce ma priere ;
Tes graces , tes bontés , répands -les fur mon frere.
" Qu'il connoiſſe le prix de la tendre amitié ,
ود Ces douces paſſions d'amour & de pitié.
„ Que ſon coeur , jeune encor , te doive un nouvel être !
ود Il fut créé par toi ; qu'il ſache te connoître ;
,, Qu'il ſache t'adorer ! je n'attends rien de plus ;
,, Tous mes voeux ſont remplis , s'il chérit les vertus."
Les yeux baigués de pleurs que verſoit ſa tendreſſe ,
Plein d'amour pour fon Dieu , plein d'une fainte ivrefle
Il proféroit ces mots , proſterné ſur l'autel.
J'approche... quel objet ! .. je reconnois Abel :
C'eſt lui .. lui , que pourſuit mon infolente rage ! ...
A 5
to MERCURE DE FRANCE,
Il prie encor pour moi , quand c'eſt moi qui l'outrage,
Que dis -je ? Abel .. Abel vient de me pardonner ;
Je lui fuis cher encore.. & vais l'affaffiner.
Comment , 8 Méhala , pourrai -je à ta mémoire
Tracer de mes forfaits l'abominable hiſtoire ?
Comment de mes fureurs t'expliquer les tranſports ? ..
Va , je t'apprendrai tout ; je connois les remords :
Je prendrai leurs pinceaux , & je peindrai le crime,
Je veux te faire errer dans le fond de l'abyme
Où l'enfer en courroux précipita mon coeur.
Frémis , plains ton époux , & connois fa fureur,
Abel , je te l'ai dit , d'un coeur pur & fincere
Prioit pour moi le Dieu qui lance le tonnerre .
Je m'avance , il me voit , il ſe leve ; & foudain
Il vole dans mes bras , ſe jette dans mon ſein ,
M'embraffe , & , m'appellant du tendre nom de frerea
Il baigne de ſes pleurs cette main meurtriere
Qui bientôt homicide & teinte de fon fang ,
Pour prix de ſes vertus , va lui percer le flanc !
O mon frere , & Caïn , quelle grace imprévue ود
" T'amene vers Abel , te préſente à ſa vue ?
„Jour à jamais heureux , trop fortunés momens
„ Où Caïn s'abandonne à mes embraſſemens ,
1
Coulez plus lentement , vous voyez ma victoire !
Tu revois , & vertu ! ton triomphe & ma gloire :
T
OCTOBRE, II. Vol. 1772. I
ود
Tu reſſerres les noeuds d'une fainte union.
L'amitié ... qu'il eſt doux de proférer ce nom !
„ Ah ! qu'il ſoit dans ton coeur , comme il eſt dansma
و د
bouche.
Cher Caïn , par ma voix que l'amitié te touche !
Abel te devra tout , ſi tu lui rends ton coeur ;
ود
११
وو Abel te devra tout , tout juſqu'à ton bonheur. "
Ade plus grands tranſports fon zéle l'abandonne;
Rien ne peut l'arrêter , lorſque ſon coeur ordonne :
Il ſe jette à mes pieds ... o ſouvenir affreux !..
Je ſaiſis cet inftant , & mon bras furieux...
Je ne puis achever ce récit trop funefte.
Le crime eſt consommé ; le remords ſeul me reſte.
Frappé de mille coups , Abel tombe mourant ;
Puis , levant vers le Ciel un regard languiſſant ,
,, Mon Dieu , s'écria-t- il ! tu fais ſi je t'honore ;
ر و
و د
Pour la derniere fois fouffre que je t'implore :
Si les infortunés ont droit à tes faveurs ,
Excuſe de Caïn les fatales erreurs .
و د
ود Qu'il abhiorre fon crime ; il eſt involontaire..
,, Venge-toi fur Abel ; mais pardonne à fon frere. "
Bientôt un froid mortel s'empare de fon coeur :
Il n'eſt plus : de fon front la livide pâleur
M'annonce de fa mort le funeſte préſage.
?
MERCURE DE FRANCE,
Ah ! Caïn , qu'as tu fait; & quelle horrible image !
Comment avoit- il pu mériter ton courroux ?
Ton frere... le voilà déchiré par tes coups !
Ofe encor contempler ce tranquille viſage.
Ton frere afſaſfiné ! c'eſt donc là ton ouvrage..
Voilà ce même Abel dont tu voulois le fang :
Eh bien , approche , monftre , il coule de fon flanc.
Son fang , tu l'as : bois le... qu'il ſuffife à ta rage !
Puiffe- t- il l'affouvir ! mais quel nouvel outrage ?
Hélas ! Abel eſt mort , en prononçant mon nom;
Et fon dernier foupir fut celui du pardon.
Quoi ! le pardon pour moi ! meurtrier de mon frere ,
Vil inftrument du crime , en horreur à la terre ,
J'irois traîner mes jours dans la honte & l'effroi ;
Et l'image d'Abel fanglante devant moi,
Secondant de fon Dieu le courroux légitime ,
Viendroit à chaque inſtant me réprocher mon crime ?
Moi ! je verrois toujours mon frere affaffiné ,
Se reprochant encor de m'avoir pardonné ,
Au ſein de mon repos, excitant la tempête ,
Sous un Ciel embraſé qui gronde fur ma tête ,
Promener les erreurs de mon triſte ſommeil ,
Et , pour mieux me punir , prolongeant mon réveil ,
Traîner mes pas tremblans au bord des précipices ;
Et là , me préſentant toutes mes injustices ,
Mes haines , mes fureurs , mon forfait & fa mort ,
Me pouffer da is labime où gémit le remord?
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 13
Mais quels objets affreux ! ſous d'épaiſſes tenebres
Le Ciel eft obfcurci de nuages funebres.
La terre , ſous mes pas , ouvre de toutes parts
D'effroyables cachots à mes triſtes regards .
Les élémens rivaux ſe déclarent la guerre ,
La nature frémit ſous l'éclat du tonnerre ;
Et l'onde épouvantée , en franchiſſant ſes bords ,
Dans ſes flots teints, de ſang roule un monceau de morts
A travers ces horreurs qu'un froid filence augmente ,
A mes yeux effrayés un fpectre ſe préſente.
Sur fon front décharné font écrits les remords .
Mille ferpens affreux embraſſent tout fon corps ,
Et jufques dans ſes flancs augmentant fon martyre ,
Lui diſputent ſon coeur que lui- même il déchire.
Dans ſa ſanglante main étincelle un poignard :
Le crime en traits de ſang ſe peint dans fon regard.
Il m'a fixé... grand Dieu ! conferve ton ouvrage ;
Ecarte loin de moi cette terrible image ...
Vains difcours ! dans mon ſein il fouffle ſa fureur.
La rage des enfers a paffé dans mon coeur...
:
Mais quel fon vient frapper mon oreille craintive ?
Qu'entends - je ? qu'ai-je vu? c'eſt ſon ombre plaintive.
Oui c'eſt l'ombre d'Abel. O frere infortuné !
Pour être ton bourreau , fus-je donc deſtiné ?
Quand des mains du Très-Haut Caïn reçut la vie ,
Fût-ce pour te l'oter par une perfidie ?
14 MERCURE DE FRANCE.
Ombre ſacrée , hélas ! prends pitié de mes maux ;
Rends à mes ſens troublés le calme & le repos .
Qu'ai je dit ? ah Caïn , la voix du fang murmure.
Ceffe par tes ſouhaits d'outrager la nature.
Un voeu fi téméraire eſt un nouveau forfait.
Que te faut-il de plus ? n'as-tu pas affez fait ?
Vois ce corps tout fanglant , vois ce ſang qui s'élance ,
Il fume encore : eh bien ! il demande vengeance :
Il l'obtiendra. Mais , Ciel... il a tout obtenu.
Amitié , complaisance , honneur , devoir , vertu ,
Tout eſt ſacrifié . Trop funeſte juſtice !
Pourquoi ne faut-il pas que l'aſſaſſin periffe ?
Pourquoi le ſeul Caïn... vains & coupables voeux !
Mon fang , puiſque je vis , eſt-il ſi précieux ?
Fuyons ce lieu d'horreur. Sous un Ciel plus propice
Il eſt peut-être un Dieu qui ſe venge & puniſſe :
Peut-être plus heureux , au bout de l'Univers
Trouverai-je un chemin qui me mene aux enfers .
Que ces affreux tableaux crayonnés par la rage ,
De crimes , de fureur monstrueux aſſemblage ,
Que ces traits , Méhala , par ton époux tracés ,
Dictés par ſes remords , par ſes pleurs effacés ,
Puiffent t'inſtruire au moins de l'état de fon ame.
Qu'ils te faſſent haïr cette naïve flamme ,
Que jadis dans tes yeux faiſoit briller l'amour .
)
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 15
Eteints par les plaiſirs , ils ſe fermoient au jour ;
Mais quels momens hélas ! quand , frappant ta paupiere,
Un baifer les rouvroit aux traits de la lumiere !
Alors fur ton époux ils erroient tendrement.
Ton époux... Ciell .. alors il étoit innocent.
Mais adieu pour toujours : fur un fol plus fauvage ,
Je remporte avec moi ma honte & ton image .
Voilà tout ce qui reſte à ton fatal époux :
Peut-être encor le Ciel en ſera-t- il jaloux ?
Peut- être... mais pourquoi du ſoupçon qui m'agite
Hâter imprudemment la cruelle pourſuite ?
Peut-être auſſi ce Ciel , touché de mes malheurs..
Mais non : n'eſpérons rien : je connois ſes fureurs .
Adieu donc. Si jamais , o malheureuſe mere ,
Nos enfans étonnés te demandent un pere ,
Dis -leur qu'il en fut un dont le coeur criminel
Inventa l'art honteux de détruire un mortel.
Apprends leur mes remords ; peins bien l'horreur du
crime ;
Aux pieds de l'aſſfaſſin , préſente la victime ,
Et fi ce noir tableau les fait pâlir d'effroi ,
Ne ménage plus rien , acheve & nomme moi...
Sur-tout ne cache rien , Méhala ; fois ſincere :
Dis-leur tour. Il leur faut une exemple ſévere,
Le crime fut affreux : ilsen auront horreur,
16 MERCURE DE FRANCE .
Qu'ils fachent mes remords , le crime... mon malheur !
Alors d'un Dieu puiſſant redoutant la colere ,
Ils s'aimeront toujours ... mais ils plaindront leur pered
Par M. Coftard , libraire.
* Cette piece , imitée du poëme d'Abel par M. Gesner
, à été imprimée en 1765 ; mais on la donne ici
avec beaucoup de changemens & de corrections .
LA
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 17
LA DOUBLE INCONSTANCE.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
ANGÉLIQUE , jeune veuve.
LISETTE , ſa femme - de - chambre.
VALERE , amant d'Angélique.
DUBOIS , valet de Valere .
GÉRONTE , beau - pere d'Angélique.
ERASTE , neveu de Géronte.
La ſcene est en province , dans la maison
d'Angélique.
SCENE PREMIERE.
ANGÉLIQUE , LISETTE , VALERE ,
DUBOIS.
Q
L
VALERE.
UE je ſuis inquiet , belle Angélique !
que je fuis affligé ! Ce voyage précipité ,
B
18 MERCURE DE FRANCE .
que je fuis obligé de faire , pourra être de
longue durée. Si vous ſaviez ce qu'il m'en
coûte , en ce moment , pour m'éloigner de
ce que j'ai de plus cher au monde !
ANGÉLIQUE. Ah! Valere , ſur le point
d'être unis pour jamais , faut- il nous ſéparer
? Que fais - je ? Vous allez à Paris , le
théâtre du beau monde ; je crains bien
que votre coeur ne m'échappe en ce pays ,
où les femmes , dit- on , ſont ſi attrayantes.
VALERE. Ne craignez rien , Madame ;
les femmes de Paris ſont attrayantes à la
vérité ; mais ont elles une ame comme la
vôtre ? Vous même , raſſurez- moi de grace;
j'ai appris que M. Géronte , votre
beau pere , arrive ici avec un neveu qu'il
vous a deſtiné: jurez moi que vous n'écouterez
aucune propoſition , & que vous
ne conſentirez jamais à ce mariage.
ANGÉLIQUE . J'ignore les intentions de
mon beau pere ; mais croyez - vous que
l'on change auffi aifément de réfolution ,
& que je puiſſe écouter des propoſitions
de mariage , avec un homme que je ne
connois pas ?
VALERE. Excuſez - moi , Madame , la
crainte & le crédit que M. Géronte a far
votre eſprit ſemblent autoriſer une mé
OCTOBRE. II. Vol. 1772.
19
fiance impardonnable , en toute autre circonſtance;
cependant je pars avec cette
cruelle incertitude; il le faut. Que je fuis
malheureux ! adieu , mon aimable Angélique
; puiſſé-je , à mon retour , vous trouver
toujours diſpoſée en ma faveur !
ANGÉLIQUE . Mais , Valere , ne pouvez
- vous abſolument différer ce voyage ?
VALERE. Que n'en ſuis- je le maître ;
mais il eſt queſtion d'intérêts de famille ,
qui ne peuvent ſe négliger un inſtant.
ANGÉLIQUE , Hélas ! que vais-je devenir
pendant votre abſence ?
VALERE. J'eſpere que vous voudrez
bien penſer quelquefois à un malheureux
qui ne ceffera de vous avoir préſente à
ſon eſprit.
ANGÉLIQUE . N'en doutez pas , & , pour
m'en occuper entiérement , je veux me
retirer à la campagne , & vais , de ce pas ,
tour arranger pour mon départ,
VALERE. Vous me rendez la vie , charmante
Angélique. Adieu , il ne dépendra
pas de moi que je ne revienne bientôt
m'attacher inféparablement à vous.
Il lui baiſe la main , & ilsfortent.
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
SCENE ΙΙ.
LISETTE , DUBOIS.
DUBOIS .
Eh bien ! Liſette , je pars auſſi , moi ;
j'en ſuis tout chagrin ; car , tu le ſçais ,
nous nous étions arrangés comme nos
maîtres .
LISETTE. En vérité vous autres hommes
, vous êtes bien inſupportables ; on
compte faire une fin , ſe marier , & puis
žeſte ; un voyage dérange tout : ma foi ,
cela n'eſt pas plaiſant.
DUBOIS. Queveux- tu? les maîtres font
tout à leur tête; il faut céder au fort ;
mais auſſi j'eſpere bien qu'à mon retour
je te trouverai toujours la même à mon
égard , & que rien ne s'oppoſera plus à
ce que je n'offre à mon adorable , & mon
coeur & ma main,
LISETTE. Pour moi , je le ſouhaite plus
que je ne l'eſpere ;car tu es un dangereux
coquin: tu vas en conter à la premiere
foubrette de Paris , & ta Lifette , tu la
laiſſeras là comme une épingle , & tu lui
donneras fon congé.
DUBOIS. Ton congé ! que dis- tu ? regarde
- moi un peu.
1
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 21
LISETTE. Eh bien ! quoi ? je te regarde.
DUBOIS. Me prends- tu pour un papillon
, parce que je ſuis de toutes couleurs ?
LISETTE. Mais tu ne lui reſſemble pas
mal.
DUBOIS. Je crains bien plutôt quelque
faux bond de ta part. Vous autres femmes
- de - chambre , ce n'eſt pas votre fort
que la conſtance.
LISETTE. Eh ! bien , quand ce ſeroit
mon foible ... mais , adieu , pars ſans inquiétude;
il ſera tems de t'affliger à ton
retour.
DUBOIS. Comment ?
LISETTE. Va , va , ſois tranquille ;
grace à mon coeur, tu n'as rien à craindre.
DUBOIS. Adieu , ma charmante ; auffitôt
de retour ,
Aux pieds de ta grandeur j'établis ma fortune.
Apropos : en partant , reçois ce gage de
ma fidélité. (Il veut l'embraſſer. )
LISETTE . Non , non : j'aime à m'acquiter:
& je ne pourrois peut- être pas te
le rendre. Adieu. (Dubois fort. ).
1
B3
22 MERCURE DE FRANCE,
:
SCENE III.
LISETTE , feule.
Oh! le maudit voyage ! encore , ſi on
ſçavoit le tems du retour. J'enrage , cependant
prenons patience ; allons trouver
ma maîtreſſe : nous ſentons les mêmes
peines ; nous nous les communiquerons ,
& cela foulage ; mais la voici qui vient ;
qu'elle eſt triſte ! Que nous ſommes folles
de nous chagriner ainſi pour des hommes
qui , en vérité , n'en valent pas la peine !
SCENE IV.
ANGÉLIQUE , LISETTE.
ANGÉLIQUE. Donne moi un livre , Lifette.
Non , mon fac à ouvrage... en vérité
je ne fais que faire. Je comptois aller
à la campagne ; des affaires m'arrêtent ,
je ſuis d'un ennui & d'une triſteſſe inſupportables.
LISETTE. Je vous en offre autant , Madame
; mais , au bout du compte , il n'eſt
rien de pire que l'ennui : croyez - moi ,
allez ce foir à la comédie ; on joue une
jolie piece , cela vous amufera.
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 23
ANGÉLIQUE. J'irois volontiers , ſi les
comédiens n'étoient pas ſi mauvais.
LISETTE. Ils ne le font pas tant , Madame.
En province il faut bien ſe contenter
de ce que l'on a ; & d'ailleurs ; je ne
vois pas ce que vous pourriez faire de
mieux.
ANGÉLIQUE. Mais , Liſette , dans l'état
où je ſuis , comment me montrer , je ſuis
à faire peur. ( on frappe. ) J'entends frapper
, voyez qui c'eſt ; (à part.) Jerenvoyerai
, ſi ce font des viſites de cérémonie.
LISETTE . Madame , M. Géronte vient
d'arriver avec ſon neveu ; il envoie fon
domeſtique ſçavoir ſi vous êtes viſible. Je
ne fais pas comme eſt le neveu ; mais le
valet eſt , ma foi , joli garçon .
ANGÉLIQUE . ( à part . ) Je ne puis
refuſer ma porte à mon beau - pere. (à
Lifette ) Dites que je ſuis prête à le recevoir.
( à part. ) Valere étoit bien inſtruit,
quand il m'a parlé de fon arrivée.
LISETTE . Je ſuis charmée de cette viſite;
elle peut faire diverſion à nos chagrins.
ANGÉLIQUE . Je ne ſçais , Liſette , fi
quelque choſe peut me diſtraire. Valere
0
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
0
ne me fort pas de l'eſprit; ſa ſanté , ſon
amour , que de raifons d'inquiétude &
d'impatience !
LISETTE. Vous l'avouerai-je , Madame;
fon valet Dubois a pris ſur moi le même
empire. Vos peines ſont les miennes.
Ma bonne maîtreſſe , jugez ſi j'y ſuis fenfible.
J'entends quelqu'un , c'eſt M. Géronte.
SCENE V.
GÉRONTE , ERASTE , LISETTE ,
ANGÉLIQUE.
1
GÉRONTE . Bon jour , ma fille ; il y a
long - tems que je ne vous ai vue ! Cette
maiſon , quelque intérêt que je prenne a
ce qui vous regarde , je n'y rentre jamais
fans peine , depuis la perte que nous avons
faite ; je le vois , cette perte vous afflige
encore ; auſſi eſt- ce pour vous la faire oublier
entiérement que vous me voyez ici.
ANGÉLIQUE. Ah ! Monfieur , ne me
rappelez pas un malheur auffi cruel , que
je tâche en vain d'oublier , & que vos
bontés me rendent encore plus ſenſible.
GÉRONTE. Je vous aurois prévenu , ma
fille , & de mon voyage & de fon objet ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 25
1.
ſi je n'euſſe pas craint vos réflexions. J'ai
voulu ne pas vous y livrer , en ne vous
communiquant mon projet que lorſque je
pourrois venir moi- même en folliciter
l'exécution. J'ai donc penſé , & cela dès
l'inſtant que j'eus le malheur de perdre
mon pauvre fils; que vous étiez trop jeune
encore pour refter veuve ; que vos
biens demandant quelqu'un pour y veiller
& les faire valoir , il falloit néceſſai- .
rement vous marier ; & , à cet effet , j'ai
trouvé un parti qui me paroît convenable
, & que je viens vous propoſer.
ANGÉLIQUE. De quoi me parlez- vous ,
Monfieur ? Je l'ai juré , je ne me remarrierai
jamais .
GÉRONTE. C'eſt mon neveu , ma fille ;
voilà le parti que je vous préſente. Rappellez
vous mon fils : c'eſt un autre luimême
; je ne puis vous en parler plus
avantageuſement.
LISETTE , bas à Angélique. En effet,
Madame ; mais regardez , c'eſt à s'y méprendre.
ANGÉLIQUE. Que de bontés , Monfieur,
& que je les mérite peu , puiſque je ne
puis y répondre ! Diſpenſez-moi de vous
détailler mes raiſons , j'en ai trop à vous
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
oppoſer ; ce n'eſt pas cependant que M.
votre neveu ne me paroiſſe avoir toutes
les qualités pour rendre une femme heureufe.
ERASTE. Vous me flattez beaucoup ,
Madame , & quand pour cela je n'aurois
pas toutes les diſpoſitions d'un galant
homme , votre vue ſeule les feroit naître.
LISETTE , bas à Angélique. Il eſt charmant
Madame ; vos affaires feront en
bonne main.
GÉRONTE. Oh là ! mes enfans je vous
laiſſe ; il faut ſe connoître avant que de
s'aimer. Adieu , je ſors pour un inſtant ;
juſqu'au revoir.
ANGÉLIQUE , à Géronte. Vous voudrez
bien , Monfieur , ne pas prendre de logement
ailleurs que chez moi ?
GÉRONTE . Volontiers , ma fille ; mais
mon neveu .... La circonſtance permetelle....
ANGÉLIQUE. Il ne vous quittera pas,
Monfieur. Avec vous il n'y aura rien jamais
que d'honnête. Liſette , conduiſez
mon pere dans ſon appartement.
1
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 27
SCENE VI.
ERASTE , ANGÉLIQUE.
ANGÉLIQUE.
Monfieur , ne ſuivez - vous pas votre
cher oncle ? Vous devez être fatigué , &
vous avez beſoin de vous repoſer.
ERASTE, Le repos , je le vois , n'eſt
plus fait pour moi , Madame; cependant
je me retirerai , ſi je vous fuis incommode.
Ordonnez .
ANGÉLIQUE. Non , Monfieur , vous ne
me gênez en aucune façon : je ſuis même
bien aiſe de faire connoiſſance avec vous ;
mais ne me parlez pas du projet de Monfieur
votre oncle.
ERASTE. Eh ! le puis - je , Madame ,
quand je ne defire rien tant que ſon exécution
, & de pouvoir obtenir votre approbation
?
ANGÉLIQUE. Vous m'avez entendue ,
Monfieur ; ma réſolution eſt priſe , je
veux reſter veuve. J'ai tout perdu , &je
ne pourrois réparer cette perte , quand
même je le voudrois.
ERASTE . Je ne puis blâmer votre réſistance.
Il en coûte toujours beaucoup à une
28 MERCURE DE FRANCE:
"
femme raiſonnable , de ſe livrer à un homme
qu'elle ne connoît pas ; cependant j'oferois
bien vous répondre que perſonne
n'aura pu vous aimer , & ne vous aimera
plus que moi.
ANGÉLIQUE. J'ai peine à le croire ; il eſt
difficile d'aimer ſincérement quelqu'un ,
ſans le connoître particulièrement.
ERASTE. En quoi , Madame ! penſezvous'que
mon oncle m'ait laiffé ignorer
vos belles qualités ? Elles m'ont pénétré
d'admiration ; & , quand je vous ai vue',
un autre ſentiment s'y eſt joint ; cela eft
tout naturel.
ANGÉLIQUE. Et ſi votre oncle vous eût
trompé ? Ses bontés pour moi ont pu l'aveugler....
ERASTE. Je ne defire rien tant que d'en
courir le riſque.
ANGÉLIQUE . Vous conviendrez du
moins , Monfieur , que , de mon côté , le
danger n'eſt pas égal. Votre oncle vient
de me faire entendre auffi , & cela ſeul
fait votre éloge , que vous égaliez fon fils
en mérite & en vertus ; je crois même
démêler quelques - uns de ſes traits dans
votre phyſionomie; mais eft il fage , fur
des apparences quelquefois trompeuſes ,
de riſquer tout le repos de ma vie ?
ز
SCENE
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 29
4
!
SCENE VII.
GÉRONTE , ERASTE , ANGÉLIQUE.
GÉRONTE.
Eh bien ! mes enfans , où en ſommesnous?
ERASTE . Venez , mon oncle , venez
m'aider à gagner un coeur auquel vous
m'avez permis de prétendre.
GÉRONTE. Allons , ma fille , il faut cé
der ; mon neveu eſt riche ; il eſt aimable ,
épouſez- le ; & , ſi je vous fuis cher , faites
revivre en lui mon pauvre fils. Ma fille ,
donnez - moi cette confolation.
ANGÉLIQUE. Que ne ferois-je pas pour
vous , Monfieur ? Mais je ſuis obligée de
vous dire qu'un autre engagement ...
GÉRONTE. Un engagement ! & vous
me diſiez tout- à - l'heure que vous aviez
juré de n'en prendre aucun.
(Ilfait unfigne d'impatience )
ERASTE . Arrêtez , Monfieur , bornezlà
, je vous prie , les bontés dont vous me
donnez aujourd'hui de ſi ſenſibles marques
; laiſſez - moi reſpecter Madame jus.
que dans ſes goûts. Vous l'aimez trop ,
30
MERCURE DE FRANCE .
& vous êtes trop juſte pour exiger
d'elle qu'elle vous en faſſe le ſacrifice.
ANGÉLIQUE. C'en eſt aſſez , Monfieur :
celui que vous faites en ce moment me
décide en votre faveur ; pour moi je n'en
fais aucun ; mon coeur eſt libre & il
ſuivra la main que je vous préſente.
ERASTE , en baisant la main. Ah ! Madame
, ah ! mon oncle , je ſuis le plus
heureux des hommes.
GERONTE. Oui mon neveu , ma fille
fera ton bonheur , & tu feras le ſien. Je
n'aurois jamais fongé à vous unir , ſi je
n'en euſſe été aſſuré. Sortons , Erafte , &
courons apprendre à tes parens une auſſi
agréable nouvelle. ( Ils fortent. )
SCENE VIII.
ANGÉLIQUE, feule.
C'en eſt donc fait: me voilà engagée
dans de nouveaux liens ;je n'ai pu réſiſter
aux empreſſemens de mon beau - pere , à
l'envie qu'il avoit de voir unir mon fort
à celui de ſon neveu ;je n'ai pu refuſer un
ſecond époux de ſa main, il l'a heureuſe ,
& mon coeur me dit en ſecret que je ne
m'en répentirai pas. Mais Valere , que
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 31
dira- t-il ; Que va dire Lifette , quand elle
apprendra ; ... La voici.
SCENE IX . & DERNIERE.
ANGÉLIQUE , LISETTE.
LISETTE.
Madame , on vient de me dire une
nouvelle qui me fait grand plaiſir. Eſt - il
vrai que vous épouſez M. Eraſte ?
ANGÉLIQUE. Oui , Liſette , j'ai donné
ma parole ; te dirai - je que l'inclination ,
autant que les égards que je dois à mon
beau pere , m'y ont déterminée. Une ſeule
choſe m'inquiete; c'eſt Valere. Que dira
- t - il quand il apprendra mon mariage?
LISETTE . Ma foi , Madame , tant pis
pour lui ; c'eſt ſa faute auſſi. Pourquoi
part-il au moment où ſa préſence étoit le
plus néceſſaire. L'intérêt doit céder a l'amour
; voilà comme je penſe. Le ſien
étoit foible , à ce que j'imagine.
ANGÉLIQUE. Je l'ai pensé comme toi ,
Liſette. S'il m'eût aimée davantage , il ne
ſeroit pas parti , ſachant fur - tout que mon
beau-pere venoit me propoſer ſon neveu.
32 MERCURE DE FRANCE,
* LISETTE . Aſſurément ; & je trouve ſon
valet Dubois , à mon égard , tout auſſi
condamnable. Il pouvoit laiſſer partir ſon
maître , puiſqu'il le jugeoit à-propos ; &,
pour le punir de l'avoir ſuivi , je vais
épouſer Frontin , le valet d'Erafte.
ANGÉLIQUE . Bon! connois - tu ce
garçon ?
LISETTE. Oh ! Madame , entre gens
comme nous , la connoiſſance eſt bientôt
faite. Ce drole-là vient de m'en conter ,
& il s'y eſt pris de façon qu'il m'a inſpiré
du goût pour lui. D'abord un petit ſcrupule
m'a fait héſiter ; mais Frontin l'a levé;
je ſuis décidée.
ANGELIQUE. Ah ! Liſette , que dirat-
on de tout ceci ?
LISETTE. Tout ce qu'on voudra , Madame
; mais nous dirons , nous , que...
les abfens ont tort.
Par une Société d'amateurs.
LE
OCTOBRE. II . Vol. 1772 . 33
LE CONSEIL D'UN MATELOT,
C'EST
Conte.
PEST un bien , c'eſt un mal que d'être marić ;
On ne ſe connoît pas quand on entre en ménage ;
On ſe connoît trop bien lorſque l'on eſt lié ..
Le haſard , l'intérêt , ſouvent font tout l'ouvrage,
Le mieux , quand on eſt mal , eſt de ſouffrir en paix.
Je dis mieux ; mais ce mieux ne me conviendroit guere,
Un Matelot ainſi le penfoit à peu - près .
Epòux & mécontent , à certain vieux confrere ,
Comme lui , mal en femme , il racontoit fon cas ,
Se plaignoit de la ſienne ; & qui ne s'en plaint pas ?
Le vieux Marin , vingt fois échappé du naufrage ,
Savoit que ſur la terre , ainſi que ſur les flots ,
On n'eſt pas fans foucis ; mais qu'avec du courage
On retrouve à la fin le calme & le repos .
Fier d'avoir dans les dents une pipe allumée ,
Il erroit ſur le port , & voyoit tous les maux
Suivre en ſe diſſipant l'ondoyante fumée,
Que faire , dit le jeune , alors qu'à la maiſon
Notre femme fait carillon ?
وو Ne fonne mot eſt toute ſa réponse."-
Mais ſi j'oſois , après une ſemonce ,
D'un remede plus promt eſſayer une fois ?-
C
34
MERCURE DE FRANCE.
„ Ne ſonne mot. "- Mais moi , j'enragerai .-
ود
N'importe.
Ne ſonne mot; de cette forte
J'en ai déjà fait crever trois ? "
Par M. Girard Raigne.
TRADUCTION de l'Ode IXe. d'Horace
du livre 1. à Thaliarque.
L'HIVER 'HIVER deſcend dans nos campagnes ,
Les vents fifflent , l'air s'obſcurcit ,
La neige voltige , & blanchit
Le front ſourcilleux des montagnes.
Sous ce triſte fardeau les forêts ont plié ;
Dans chaque fleur , dans chaque plante ,
Par-tout l'hiver s'offre à ma vue errante ,
Par-tout il s'eſt multiplié.
La rigueur des frimats t'invite à la retraite.
Que le chêne , ſur ton foyer ,
Rechauffe l'air glacé par la tempête ;
Et , dans un vin ſaillant préſenté par Anete ,
Sage & tranquille cours noyer
Les vains ennuis que la ſaiſon t'aprète.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 35
Ne jette point un regard imprudent
Sur l'avenir qu'on ne doit point connoftre ,
Et chaque jour que tu vois naître ,
Regardesle comme un préſent .
Puiſque le tems loin de toi vole encore ,
Que la main des plaiſirs file tes heureux jours ,
Et que le flambeau des amours
Brûle & ſe perpétue aux feux de ton aurore ;
Ne manque pas ces rendez - vous du ſoir
Où , dans un coin , cachée avec adreſſe ,
Cloé , par ſes éclats , ſe fait appercevoir :
Où la jeune Aglaé refuſe avec molleſſe
Une bague , un ruban , dans l'eſpoir enchanteur
Du ſe le voir ravir par celui qu'elle adore :
On chante , on rit , l'hiver s'ignore ,
Et le printems eſt dans ton coeur.
Par M. Latour de la Montagne.
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
STANCES fur la Mort de Tircis.
TIRCIS n'eſt plus ; le ſouffle de la mort
A fané cette roſe à peine épanouie.
Hélas ! au matin de ſa vie ,
Tircis n'eſt plus , Tircis eſt mort !
Je ne te verrai plus , homme fublime & tendre ,
Que j'admirois , que j'adorois ;
Je ne te verrai plus ; je n'aurai déſormais
Que des larmes à répandre ,
Des ennuis & des regrets .
Je n'aurai plus la douceur de t'entendre ,
D'entendre cette voix qui pénetre mon coeur ;
Dans tes embraſſemens j'avois mis mon bonheur,
Je ne dois plus y prétendre.
Mais à peine la jeune Aurore
Voit fuir l'ombre devant ſes feux ;
Il s'éleve , il paroft encore
Dans ſon éclat majestueux.
Pour nous , o ma chere Lesbie ,
Dès que le ciſeau du deſtin
A coupé le fil de la vie ,
Pour retourner au jour il n'eſt plus de chemin.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 37
Donne moi deux baiſers , donne m'en deux encore ,
Donne - in'en mille , & mille après ,
Lesbie ... hélas ! mon coeur brûle ... il t'adore. ..
Viens , de nos bras unis ferrons-nous à jamais ;
Que l'envieux nous regarde & frémiſſe
C'eſt de notre bonheur que naftra ſon ſupplice.
Par le mémo
Mademoiselle ROSALIE de C***,
SOU
fur la triſteſſe.
OUVERAINE des amours ;
Jeune & tendre Roſalie ,
Quoi ! vous verrai - je toujours
Empoiſonner vos beaux jours
Du venin dévorant de la mélancolie ?
A regner dans l'Univers ,
Les dieux vous ont deſtinée ,
Paroiſſez , & dans vos fers
Voyez la Terre enchaînée.
Eclairciſſez ce front dont la ſévérité
Offre à mon oeil épouvanté ,
L'inquiétude & la triſteſſe .
Leur haleine ternit l'éclat de la beauté
Et décolore la jeuneſſe.
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
1
Vous dérobez à la ſociété
Votre eſprit , vos talens , vos graces ;
Du plaiſir vous fuyez les traces ,
Vous n'avez plus cette aimable gaieté
Dont le fel pétillant inſpiroit l'allégreſſe ,
Et des froides leçons de l'auſtere ſageſſe
Votre coeur nourrit l'apreté.
Eloignez la coupe funeſte
Qui du chagrin enferme le poiſon ;
De vos jours , aux plaisirs , abandonnez le reſte ,
C'eſt le conſeil de la raiſon .
Par le méme .
ELEGIE IIIe. du livre 1. de Tibule.
Traduction par M. P **.
Ibitis Ægeas fine me , Meſſala , per undas , &c.
MESSALA , vous allez donc fans moi
parcourir la Mer Egée ? Faſſent les dieux
que vous ne m'oubliez point , vous &
ceux qui vous accompagnent ! je ſuis malade
dans l'ifle de Corcyre , qui m'eſt
tout-a - fait étrangere. O mort cruelle!
arrête tes mains avides ; barbare ! épargne-
moi , je t'en conjure; ma mere n'eſt
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 39
point ici pour recueillir , dans ſon triſte
ſein , mes os confumés ; ma ſoeur ne
pourra point jeter ſur ma cendre des parfums
d'Aſſyrie , ni , les cheveux épars ,
mouiller mon tombeau de ſes larmes. Je
ne verrai plus Délie , elle qui , comme on
me l'a aſſuré , avant de me reconduire ,
voulut , par - tout où il y a des temples ,
confulter les dieux ; trois fois elle retira
les forts facrés des mains d'un jeune enfant
, & trois fois elle en rapporta les
préſages aſſurés d'un retour heureux : tous
ces forts furent favorables , & , néanmoins,
comme ſi elle n'en eût pas été perfuadée ,
elle répandit bien des larmes , & ne ceſſa
d'avoir les yeux tournés vers la route
que je devois tenir. Moi-même , je m'efforçois
de la conſoler , & quoique j'euſſe
donné des ordres pour mon départ , triſte
& inquiet , je prétextois toujours des raiſons
de le différer ; ou j'avois vu des oiſeaux
de mauvais augure , ou c'étoit le
jour de Saturne que j'avois à craindre
comme un jour malheureux , ou j'étois
néceſſairement arrêté par quelques devoirs
de religion ; combien de fois ai -je
aſſuré qu'en fortant du logis , mon pied ,
en heurtant contre le feuil de la porte ,
m'avoit laiſſé les plus ſiniſtres préſages ?
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
tout cela , afin que perſonne n'osât partir
fans mon aveu , ou qu'en partant , il crût
l'avoir fait contre la volonté des Dieux.
Ma chere Délie ! de quel ſecours vous
eſt aujourd'hui votre déeſſe Iſis ? A quoi
bon avoir fait tant de fois réſonner un
ſiſtre ? Quel prix retirai -je de vos pratiques
religieuſes , de votre attention à
entrer pure dans le bain , comme je me
le rappelle , & à vous tenir chaſtement
éloignée des embraſſemens de votre
époux ? Il eſt tems , Déeſſe , il eſt tems
de me ſecourir , j'oſe vous invoquer ; car
le grand nombre de tableaux que l'on
vous a voués témoigne aſſez que vous le
pouvez ; afin que Délie , en achevant de
remplir les nuits de ſon voeu , vêtue
d'une robe de lin , demeure aſſiſe devant
la porte de votre temple , & qu'on la
voie venir deux fois le jour , les cheveux
dénoués , chanter , en la compagnie de
vos prêtres , des hymnes en votre honneur;
mais accordez-moi la grace de facrifier
tous les mois à mes anciens Lares.
Que la vie étoit douce ſous le regnedu
bon Roi Saturne , avant que les humains
ſe fuſſent frayés des routes aux différentes
contrées de la terre ! Le Pin , façonné
en vaiſſeau , n'avoit pas encore bravé la
OCTOBRE . II . Vol. 1772. 41
fureur des ondes , ni livré ſes flancs aux
ſouffles d'Eole ; l'inquiet navigateur , toujours
avide de nouveaux profits, voguant
vers des terres inconnues , n'avoit pas
encore chargé un vaiſſeau de marchandiſes
étrangeres ; ce ne fut pas dans ce tems
que le taureau vigoureux ſubit le joug ,
que la bouche du cheval mordit le frein
& fut dompté. On ne cherchoit pas
dans une porte la fûreté de ſa maiſon ;
alors on ſe ſoucioit peu qu'une pierre ,
plantée dans un champ , vînt régler les
héritages , en en marquant les limites ;
les chênes diſtiloient le miel , & les brebis
, venant elles - mêmes au - devant du
Paſteur , lui préſentoient leur pis pleins
de lait ; on ne voyoit ni querelles , ni armée
, ni combats : un forgeron barbare
n'appliquoit pas ſon induſtrie à l'art cruel
de fabriquer un glaive ; mais aujourd'hui,
ſous l'empire de Jupiter , les meurtres &
le carnage ne ceſſent point; c'eſt la guerre
, c'eſt la mer , ce font mille moyens ,
mille routes qui menent promptement
au trépas . O pere des Dieux ! foyez moi
favorable . Aucun parjure ne me tient
dans la crainte de votre colere. Jamais
ma bouche n'a proféré des paroles facrileges
contre la majeſté des Dieux. Si déjà
C5
42%
MERCURE DE FRANCE.
j'ai comblé les jours que les deſtins m'ont
laiſſés , je ſouhaite que ſur mes os on
place un marbre chargé de ces caracteres :
Cy git Tibulle qu'enleva la mort impitoyable
, lorsqu'attaché à Meſſala , il le
fuivoit par terre & fur mer : mais parce
que toujours je fus foumis aux loix du
tendre amour Vénus elle - même me
conduira dans l'Eliſée ; les danſes & les
chanſons font les continuels amuſemens
de ces lieux enchantés ; les oiſeaux voltigeant
çà & là , font entendre , avec un
goſier léger , les plus doux accens. Sans
être cultivées , les campagnes y produiſent
le cinnamome , & la terre fertile
éclate de la pourpre des roſes qui répandent
au loin leur agréable parfum. Une
troupe de jeunes gens ſe mêlent avec de
jeunes filles , jouent , folâtrent avec elles ,
& l'amour entre eux fait naître de doux
combats . C'eſt là l'aſyle des amans qu'enleve
une mort précipitée; ils couronnent
de myrte leur tête brillante.
Mais dans de profondes tenebres eſt
aſſiſe la demeure des méchans , au - tour
de laquelle les noirs fleuves de l'enfer
roulent avec bruit leurs triſtes ondes. Tiſiphone
, la tête coëffée de couleuvres , y
exerce ſes fureurs ſur les ames coupables
OCTOBRE . II. Vol. 1772 . 43
& ça & là fuit la troupe impie. L'affreux
Cerbere , dont la gueule eſt ſemblable à
celle d'un ferpent , veille fans ceſſe à la
porte d'airain , & fait entendre des grincemens
horribles *. C'eſt là que , les bras
attachés à une roue , tourne ſans relâche le
coupable Ixion qui oſa attenter à l'honneur
de l'épouſe de Jupiter. C'eſt là que
les noires entrailles de Titye , qui couvre
de fon corps neuf arpens , font l'éternelle
pâture des vautours. C'eſt là qu'eſt
Tantale au milieu d'un marais ; il veut
appaiſer un foif brûlante ; mais l'eau fuit
de ſes levres au moment qu'il croit la
ſaiſir ; on voit les Danaïdes qui ont offenſé
la divinité de Vénus , verſer dans
un tonneau ſans fonds de l'eau du Léthé .
Soit auſſi dans ces horribles lieux celui
qui voudra me ravir mes amours , qui ,
dans cet eſpoir , aura defiré qu'une longue
guerre prolonge mon abſence ; mais , chere
Délie , je vous en conjure, conſervezvous
chaſte & fidelle , prenez pour compagnie
une femme qui ſoit la gardienne
attentive de votre pudeur ; qu'elle vous
faſſe des contes amuſans , & qu'aprés avoir
poſé ſa lampe , elle vienne tranquillement
* Ore ſtridet,
)
1
44 MERCURE DE FRANCE:
filer à vos côtes , juſqu'à ce que vous mê
me appliquée à vos fuſeaux , mais vaincue
par le ſommeil , vous soyez contrainte
de ſuſpendre votre travail. Dans un de
ces momens , avant que perſonne ne vous
ait donné avis de mon retour , je viendrai
vous ſurprendre ; puiſſé -je vous paroître
comme envoyé du Ciel , chere Délie!
accourez au-devant de moi , telle que
vous vous trouverez , les pieds nuds &
les cheveux en déſordre. Je demande ce
bonheur avec impatience ; puiſſe l'aurore
la plus brillante , conduite ſur un char
vermeil , amener cet heureux jour !
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du premier volume du mois d'Octobre
1772 , eſt le feu de Dames ; celui
de la ſeconde eſt le Coq ; celui de la troifiieme
eſt le Soulier ; celui de la quatrieme
eſt l'Oeil. Le mot du premier logogryhe
eſt Orange , où l'on trouver or , Ange ,
Agen , rage , âne , orge & Orange , ( ville
de France en Provence) celui du ſecond
eſt Quiproquo ; celui du troiſieme eſt
Bourse, où se trouvent Ourse , ( conftellation)
& Ours (animal.
L
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 45
J
ENIGME.
E ſuis un compoſé , dont la foible ſtructure
Ne promet pas que je puiſſe aller loin :
Auſſi ma mere à peine a - t- elle eu ſoin
De m'enfanter , qu'errant à l'aventure ,
Elle expoſe au premier - venu
Sa débile progéniture .
Cent liens , par leur contexture ,
Enchaînent mon individu .
Je dois à l'art bien moins qu'à la nature :)
On me produit ſans beaucoup de façons.
De même qu'en certains poiffons ,
Ma tête eſt groſſe , & ma queue eſt fort mince ,
On me trouve , fur- tout , dans les belles ſaiſons ,
Chez le bourgeois & chez le Prince .
Je flatte deux ſens à la fois ,
Et ne ſuis deſtiné qu'à plaire.
Souvent la place où je me vois ,
Feroit l'ambition des Rois
Et d'un berger , ſi non d'une bergere.
Pour moi , fans en être plus vain ,
J'acheve ma courte carriere ,
Attendant que le lendemain
Vraiſemblablement un mien frere
Vienne éprouver même deſtin.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
J
AUTRE.
'ANNONCE le plaiſir , jamais mélancolique
Ne s'eſt ſervi de moi dans l'accès du chagrin .
Je fais changer de face à tout le genre humain.
J'aime beaucoup le bal: fans moi , fire Arlequin
Seroit un plat valet , un acteur peu comique.
J'embellis la laideur ; je cache la beauté ,
Et d'un tel changement l'amant eſt peu flatte :
Enfin fi tout ceci , lecteur , ne te contente ,
Je ſers à te cacher ce que je repréſente .
J
Par M. V... Négociant de Lyon.
AUTRE.
sne ſuis qu'une , & me diviſe en ſept ;
Et ma diviſion forme un très bon effet.
Ronde , blanche , brune , crochue :
Quelquefois ſeule , & ſouvent en cohue ,
Sur quatre ou cinq degrés je marche gravement.
Si par fois je vais vivement ,
Bien au- deſſus je fais la cabriole.
L'on me voit rarement fur les bords du Pactole ;
De Plutus cependant je brigue les faveurs ;
Il ſe plait à m'entendre ; & mes fons enchanteurs
Obtiennent moins ſouvent fon or que ſon fuffrage :
L'on goûte volontiers mes plaiſirs à tout age.
Par M. de la Garde d'Auberty , ancien
Conseiller au présidial de Tulle.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 47
AUTRE.
Quand je ne fuis plus bon a UAND
Seul en un coin l'on me confine :
rien ,
Puis on me vend preſque pour rien.
Quel trifte fort on me deſtine !
Bientôt tous mes membres épars ,
Sous des coups redoublés vont changer de nature ;
Et puis volant de toutes parts ,
Et de tout ce qu'on veut recevant la figure ,
Je ſaurai faire rire auſſi-bien que pleurer ,
Etre brutal , honnête tout enſemble ;
Et fi fort , que fur moi ſans peine l'on raſſemble
Ce qu'un royaume peut porter.
La ſeule choſe qui me touche ,
Et que jamais je n'aurois cru ,
C'eſt qu'Iris me porte à ſa bouche
Lorſqu'un manant me fait baiſer ſon ca.
Par le même.
48 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHΗ Ε.
T
ROIS pieds forment mon exiſtence .
Sans quatre cependant j'aurois peine à ſervir.
Lecteur , tu me connois ; car , depuis ta naiſſance ,
Toujours prompt à te ſecourir ,
En ſanté , maladie , ou bien convalefcence ;
Après la chaſſe , après la danſe ,
Confident de tes maux comme de ton plaiſir ,
Mon zèle vient bientôt s'offrir.
De l'homme compagnon fidele ,
Je le ſuivois jadis juſques dans les repas ;
Et de nos jours , juſqu'au trépas ;
Je ſuis le ſeul ami que la Parque cruelle
Ne lui conteſte pas.
De mes bras cependant on oſe l'arracher !
Me connois -tu , lecteur ? ... he bien va te coucher.
Par le méme.
1 AUTRE.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 49
J
AUTRE.
E pare , avec fix pieds , les autels , les palais ;
Sans tête , je m'éleve au milieu des forêts .
Par M. Houllier de St Remi.
D
AUTRE.
E très - peu de valeur , le riche , d'ordinaire ,
Me mépriſe , & ſouvent j'appaiſe un malheureux :
Mais un pied de moins , à tous deux
J'offre une utile & bonne chere.
Par le méme.
T
AUTRE.
RÈS - aifément , lecteur , un enfant peut me battre ;
J'ai cependant huit pieds , & fuis toujours fur quatre.
M'en prendre cinq eſt faute , & tout eſprit fubtil ,
En calculant , verra qu'alors je reſte vil.
D
50
MERCURE DE FRANCE.
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis,
repréſentée pour la premiere fois , par
les Comédiens Français ordinaires du
Roi , le 27 Juillet 1772. A Paris , chez
Gueffier , au bas de la rue de la Harpe,
à la Liberté, *
L'ÉPREUVE la plus délicate & la plus
dangereuſe pour un ouvrage de théâtre,
ce n'eſt pas la repréſentation, toute redoutable
qu'elle eſt ; c'eſt la lecture. Surla
ſcene il paraît avec tous les ſecours que
l'illuſion théâtrale & l'art des acteurs peuvent
lui prêter. Dans le cabinet il eſt ſeul
& fans appui que lui- même. Jugé par l'ame
& par la raiſon , il n'en impoſe plus
aux fens & aux oreilles. Là le lecteur lui
demande compte de tout , & ne lui pardonne
rien ; enfin c'eſt là que font venus
mourir tant d'ouvrages qui avaient eu un
moment d'exiſtence ſur la ſcene.
1
1
Mais , dira- t - on , une tragédie eſt faite
principalement pour le théâtre. Il eſt vrai;
E
* Cet Article & le ſuivant font de M. de la
Harpe.
OCTOBRE . II . Vol. 1772. SE
mais l'illuſion du théâtre eſt paſſagere , &
le ſpectateur qui revient vous lire , appelle
bientôt des ſurpriſes faites à fon jugement
; & , ſi vous reparaiſſez enſuite devant
lui , vous le trouvez armé , & ne lui
en impoſez plus. Votre ouvrage alors a
eu , comme tant d'autres , une durée proportionnée
àſon mérite. Il avait de ces
beautés qui ſurprennent un moment , & il
a vécu un moment. Enſuite il diſparaît
dans la foule , & cede la place aux productions
plus heureuſes qui ont des beautés
d'un caractere plus durable ,&portent
en eux les principes d'une longue vie.
Ce n'eſt pas qu'il neſoit reſté au théâtre
des pieces qu'on va voir & qu'on ne lit
point. C'eſt qu'elles ont un mérite vraiment
théâtral & d'un effet toujours fûr , fans
avoir celui du ſtyle ; c'eſt qu'il y a des
beautés priſes dans la nature , & auxquelles
il n'a manqué que la diction. Maisfi
l'on a cherché l'effet aux dépens de la vérité
& de la raifon , l'effet ſera paſſager ,
parce que la vérité & la raiſon ne changent
point. C'eſt au lecteur à examiner ,
d'après ces principes , ſi la nouvelle tragédie
de M. Ducis doit être miſe aunombre
des pieces que l'on reverra au théâtre
avec plaiſir. Nous n'en ferons point l'ana-
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
lyſe qui a déjà été faite dans un précédent
Mercure. Nous nous bornerons à des obſervations
fur la conduite , les caracteres
& le ſtyle.
On fait qu'il y a une piece de Shakespéar,
intitulée : Roméo & Juliette . La
haine des deux maiſons rivales , l'amour
de Roméo & de Juliette traverſé par leurs
parens , l'idée de les faire périr dans un
tombeau , voilà tout ce que M. Ducis a
emprunté de l'original anglais.
Nous obſerverons d'abord que l'hiſtorique
de l'avant - ſcene , qui doit ſervir de
fondement à tout l'ouvrage , n'eſt point
du tout développé dans le premier acte.
On y parle de l'inimitié réciproque des
Capulets & des Montaigus ; mais on ne dit
point quelle en fut l'origine ,& il fallait le
dire. On veut ſavoir ce qui a pu produire
cette haine ſi conſtante & fi acharnée , ce
que les deux maiſons ennemies ont à ſe
diſputer ou à ſe reprocher l'une à l'autre.
On ne faurait trop inſtruire le ſpectateur ,
qui ne s'intéreſſe qu'à ce qu'il connaît trèsbien.
Si cette haine n'était pas le ſujet
principal de la piece , peut- être ferait - il
inutile d'en détailler les motifs . Mais
comme toute la machine de l'ouvrage
ſemble dépendre de ce reſſort principal ,
OCTOBRE . II. Vol. 1772 . 53-
il ne pouvait pas être trop connu & trop
expliqué. Atrée médite la perte de fon
frere pour ſe venger d'un outrrge qu'il en
a reçu vingt ans auparavant ; & cette vengeance
ſi tardive produit , il eſt vrai , peu
d'effet . Mais du moins on en connaît
l'objet. On fait que Thieſte a enlevé l'épouſe
d'Atrée. Voilà un fait fur lequel
L'ouvrage eſt appuyé. Ici on ne fait précifément
de quoi il s'agit, Juliette , fille de
Capulet , aime un jeune guerrier , élevé
chez fon pere ſous le nom de d'Olvedo ,
qui a contribué beaucoup à une victoire
que les Véronnais viennent de remporter
fur le Duc de Mantoue , & à qui Ferdinand
, Duc de Véronne , reconnait devoir
la vie. Elle apprend à ſa confidente que
ce jeune homme eſt Roméo , fils de Montaigu
leur ennemi. Ce Montaigu avait
quatre autres enfans , Renaud , Raimond,
Dolcé , Sévere. Des brigands , ſuſcités par
Roger , frere de Capulet , ont eſſayé deux
fois d'enlever les enfans de Montaigu.
Roméo , pris & bleſſé , a été d'abord retiré
de leurs mains par la valeur de fon
pere. Ce pere s'occupait à guérir les blesfures
de ſon fils , lorſque ces brigands ,
faiſant un nouvel effort , font enfin parvenus
à l'enlever de nouveau. Le pere
D3
54 MERCURE DE FRANCE. )
:
Cealors
s'eſt enfui avec ſes quatre autres
fils , & a diſparu pendant vingt ans.
pendant Roméo s'eſt échappé & a été reçu
chez Capulet , qui l'a traité comme un
enfant adoptif. Il adécouvert ſon nom à
Juliette , qui lui a fait comprendre combien
il lui importait de le cacher.
Ce roman n'eſt ni vraiſemblable ni
bien tiffu. Qu'est - ce que ce projet d'enlever
les enfans d'un des premiers citoyens
de Véronne? Pourquoi ce projet
eft- il confié à des brigands? Montaigu ne
pouvait - il pas en payer d'autres de fon
côté pour enlever les enfans de Capulet?
Si Montaigu eſt un homme conſidérable
dans Véronne , comme on n'en faurait
douter , où peut- il être plus en ſûreté qu'à
Véronne même ? Pourquoi quitter cette
ville avec ſes quatre fils ? N'étaient - ils
pas dans ſon palais beaucoup plus en garde
contre les brigands , qu'ils ne pouvaient
l'être en fuyant avec leur pere ? C'eſt ici
fur - tout que l'on fent combien il importait
de ſavoir ce qu'étaient Capulet &
Montaigu dans Véronne, quelles étaient
leurs forces reſpectives , leurs prétentions
, leurs partiſans.
Enſuite : Pourquoi Roméo choiſit - il
précisément la maiſon d'un ennemi pour
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 55
le refugede ſon enfance ? SiRoméoſe connaît
, peut - il prendre un parti ſi dangereux
& fi extraordinaire ? N'était - il pas
bien plus naturel qu'il ſe retirât chez quelques
parens ou chez quelqu'ami de fa famille
, & qu'il cherchât à retrouver les
traces de fon pere & de ſes freres ? S'il ne
fait pas fon nom , comment l'a - t - il dit à
Juliette ?
Juliette parle d'un vieillard récemment
arrivé dans Véronne. Ce vieillard lui
donne des alarmes qui étonnent ſa confidente.
Flavie , loin de s'inquiéter , ne voit
que des ſujets d'eſpérance.
Mais ſi (le fort ſouvent par sesjeux nous étonne)
Ce vieillard récemment arrivé dans Véronne
Etait ce Montaigu , ce pere infortuné
Qu'un fort inexpliquable eût ici ramené ,
Si d'un fils qu'il croit mort , voyant la cicatrice ,
Il l'alloit reconnaître à ce fidele indice ?
vers.
Nous ne nous arrêterons point à relever
les fautes de ſtyle qui ſont dans ces fix
Nous parlerons dans la fuite de la
diction. Mais remarquons qu'il y a bien
peu d'adreſſe à faire deviner à une confidente
, comme par inſpiration , ce qui
D 4
50 MERCURE DE FRANCE.
doit arriver un moment après , à détailler
juſqu'à cette cicatrice qui doit fonder la
reconnoiſſance , & dont pourtant il n'eſt
pas queſtion dans la ſuite. Prévenir ainſi
le ſpectateur , ce n'eſt pas préparer les événemens
; c'eſt leur ôter tout leur effet ;
c'eſt ramener l'art à fon enfance.
Flavie ſe perfuade , on ne fait pas trop
pourquoi , que le retour de Montaigu dans
Véronne ne peut être qu'un événement
très - heureux pour Juliette & pour fon
amant. Elle prétend qu'il ne peut revenir
que pour ſe réconcilier avec les Capulets
& que l'union de Roméo & de Juliette
fera le ſceau de cette réconciliation. Il
ſemble qu'elle doit croire tout le contraire.
Un homme à qui l'on a enlevé fon
fils , & qui s'eſt banni de ſa patrie pendant
vingt ans , ne doit être , ni fort diſpofé
à ſe réconcilier avec les auteurs de fes
maux, ni fort preffé de donner un fils
qu'il retrouve à la fille de fon ennemi&
à la niece de ſon oppreſſeur.
Juliette , qui raiſonne plus juſte que ſa
confidente , a beaucoup plus de crainte
que d'eſpérance ; mais elle commet la
même faute que Flavie , elle devine tout
ce qui eſt arrivé à Montaigu & tout ce
qu'il médite , & c'eſt encore une mal- af
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 57
dreſſe. Roméo paraît , vient offrir à ſa
maîtreſſe les drapeaux pris fur les ennemis
, gages & récompenfes de ſa victoire.
Capulet , un moment après , vient ordonner
à ſa fille d'époufer le Comte Paris.
Elle avait dit un mot dans la premiere
ſcene des prétentions de ce Comte ; mais
elle fe croyait délivrée de ſes pourſuites.
Son pere lui fait entendre qu'il faut abfolument
ſe réfoudre à cet hymen nécesfaire
à la grandeur de fa maiſon , & qui
lui aſſure un foutien de plus contre les
Montaigus. C'eſt encore ici une occafion
de demander où eft ce parti des
Montaigus ? En qui réſide-t- il? Quel
en eſt le chef? Qu'est- ce que, ce parti
d'une maiſon éloignée de Véronne depuis
vingt ans ? Comment peut - il être
redoutable ? On voudrait ſavoir où l'on
eſt , & l'on n'en fait jamais rien.
و Quoiqu'il en foit Juliette tente les
plus grands efforts auprès de fon pere
pour ſe diſpenſer du ſacrifice qu'il exige
d'elle. Capulet la plaint, mais il eſt
inébranlable. Il finit par prier Roméo de
déterminer Juliette à l'hymen qu'on lui
propoſe , & de lui en faire fentir tous les
avantages . On fent combien Roméo eft
éloigné de répondre aux vues de Capui
58 MERCURE DE FRANCE.
1
let; mais ce qui peut étonner , c'eſt que
Juliette prend , contre lui , le parti de
fon pere. Roméo s'indigne , en jeune
homme & en amant, de la tyrannie que
les peres exercent ſur le coeur de leurs
enfans. Juliette lui répond :
... Ah ! Seigneur , l'excès de votre flamme ,
Sans doute , en ce moment , vient d'égarer votre ame.
Vous fuivez la douleur d'un premier mouvement ,
Erreur trop pardonnable aux transports d'un amant.
Penſez-vous qu'il ſoit libre aux enfans téméraires
De s'unir aux autels ſans l'aveu de leurs peres ?
Ah! de nous rendre heureux ces bienfaiteurs jaloux ,
Mieux que nos paffions , ſavent juger pour nous.
Pour nous fur l'avenir le passé les éclaire ,
On peut feindre l'amour , leur tendreſſe eſt ſincere ;
Et ce pouvoir fi grand , reſtreint par leur bonté ,
Songeons à tous leurs foins , ils l'ont bien acheté.
Il faut convenir que cette morale , fort
ſenſée d'ailleurs , ne l'eſt guere dans la
bouche de Juliette , & dans le moment
où elle parle. Dans la douleur profonde
où doit la jeter l'ordre accablant & inattendu
qu'elle vient de recevoir , doit-elle
meſurer avec tant de juſteſſe l'étendue du
OCTOBRE . II. Vol. 1772 . 59
pouvoir paternel ? N'eſt-ce pas là le moment
au contraire où on lui pardonnerait
de vouloir y mettre des bornes ? Les pasſions
ont leur logique , & c'eſt celle - là
qui doit régner ſur la ſcene ,
Dicere perfonæ ſcit convenientia cuique ,
a dit Horace. C'eſt un précepte de tous
les tems &de tous les lieux qne M. Ducis
a oublié.
Alberic , ami de Roméo , vient lui annoncer
que ce vieillard , caché depuis
quelque tems dans Véronne , eſt Montaigu
; que les reſſentimens de ſes amis
ſont plus animés que jamais , & que le
Comte Paris , qu'ils ont gagné ou intimidé
, veut rompre ou différer ſon hymen
: on ne peut s'empêcher de demander
encore quel eſt donc ce puiſſant parti
des Montaigus à qui le Comte Paris craint
de déplaire juſqu'au point de vouloir facrifier
ſon amour? Ne fallait - il pas d'ailleurs
motiver le retour de Montaigu ? Ne
fallait - il pas qu'il eût conſervé quelque
correſpondance avec ſes amis de Véronne
? Qu'il eût quelques eſpérances fondées
? Qu'il fut queſtion de quelque entrepriſe
? Il y a un nuage répandu fur cette
piece , que l'on eſpere toujours de voir
бо MERCURE DE FRANCE.
diſſiper , & qui s'obſcurcit de plus en
plus.
Au reſte nous avouerons que les obscurités
& les invraiſemblances de l'avantſcene
, comptées pour beancoup dans
l'examen réflechi d'un ouvrage , n'influent
guere fur fon fort à la repréſentation. Le
ſpectateur vous pafſſe affez facilement tout
ce que vous voulez lui faire croire. Il ne
s'inquiete que de ce qui en doit arriver,
Auſſi voudrions nous ne pas avoir à reprocher
à l'auteur des fautes plus graves ;
mais , en continuant cet examen , nous en
rencontrerons qui tiennent de plus près
au fond de l'ouvrage , & nuiſent bien
plus à fon effet....
Au fecond acte , Roméo a vu ſon pere
&n'en a point été reconnu. Juliette exige
de lui qu'il jure de ne pas ſe faire connaître
à Montaigu , à moins que ce vieil
lard ne conſente à la réconciliation & à la
paix. Roméo le jure , & peut-être a- t- on
lieu d'être un peu furpris qu'un jeune
homme généreux & fenfible qui voit fon
pere dans l'état le plus déplorable , qui
retrouve ce pere après l'avoir perdu
depuis fon enfance , que ce jeune homme
, dans ces momens qui devraient
toucher fi vivement ſon ame , foit fi
facilement arraché aux mouvemens de la
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 61*
.
nature , & promette ſans aucune difficulté
, fans aucune réſiſtance , de ravir à fon
pere le bonheur le plus cher & le plus
précieux que le Ciel puiſſe lui rendre après
tant de malheurs .
Ferdinand , Duc de Véronne , vient
dans la maiſon de Capulet , qui eſt le lieu
de la ſcene , pour l'engager à ſe rapprocher
des Montaigus- Ici l'on eſt plus embarraffé
que jamais. Qu'est - ce que Ferdinand
? Qu'est - ce qu'un ſouverain qui
vient prier deux de ſes ſujets de ſe réconcilier
? A - t - il droit de leur commander ?
En a t- il le pouvoir ? voilà ce qu'il fallait
nous apprendre. Les circonstances locales
& la connaiſſance des moeurs font totalement
oubliées dans cet ouvrage. Quel parti
cependant l'auteur ne pouvait- il pas entirer
? Quel vaſte champ pour l'éloquence tragique
que lapeinture de cette anarchie féodale
plus horrible encore dans les petits états
que dans les grands, plus féconde en crimes
vils& atroces, en vengeances & en perfidies
? Quel tableau que celui de ces haînes
héréditaires qui ſe tranſmettaient de
génération en génération , & qui femblaient
faire du meurtre & du crime une
loi de la nature ! N'était- il pas important
pour le ſujet que traitait l'auteur , &pour
62 MERCURE DE FRANCE.
juſtifier en quelque forte les atrocités qui
rempliſſent la piece , de nous apprendre
combien elles étaient communes dans ces
tems de trouble & de diſcorde ; de nous
faire fentir que l'homme , qui n'eſt plus
protégé par les loix , n'a plus de reſſource
que la terreur qu'il peut inſpirer , & que
le faible , pour prévenir les injures du plus
fort , doit l'intimider par l'idée d'un resſentiment
que rien ne doit éteindre , &
d'une vengeance que rien ne peut ni borner
ni défarmer ? On voit quels avantages
l'auteur aurait pu tirer de ces moeurs
nouvelles ſur la ſcene. Cette peinture eſt
une des parties brillantes de l'art dramatique
, une de celles qui caractériſent les
grands maîtres Dès le premier acte , ils
ont toujours ſoin de nous tranſporter par
l'illuſion des couleurs locales dans le lieu
où ſe paſſera l'action qu'ils ont à nous
préſenter. Cette teinte ſe répand ſur tout
l'ouvrage , & ajoute beaucoup plus qu'on
ne penſe à l'intérêt du drame & aux plaiſirs
du ſpectateur.
Voyons d'ailleurs quel langage tient
Ferdinand.
Hé bien , de Montaigu vous voyez la miſere ,
C'eſt à vous , Capulet , à ſavoir aujourd'hui
Reſpecter ſes malheurs & Atchir devant lui.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 63
Qu'eſt ce que cette miſere de Montaigu
qui a un parti ſi puiſſant ? Ne reprend.
il pas en arrivant les droits & l'exiſtence
d'un citoyen du premier ordre ? Pourquoi
d'ailleurs Ferdinand veut - il que Capulet
fléchifſſe devant lui ? Que ſignifie ce terme
fléchir? Pourquoi un citoyen doit - ilflécbir
devant un autre citoyen ? Montaigu
eſt - il au deſſus de Capulet ? Celui-ci répond:
J'ai pitié de ſes maux , & fon malheur m'étonne ;
Mais auſſi j'ai mes droits , & loin de lui céder ...
Ce malheur ne doit point l'étonner ;
mais de quels droits s'agit il ? & fur quoi
Capulet refuſe-t- il de céder ? Encore une
fois de quoi eſt - il queſtion ? & où fommes
nous ?
Voici bien pis. Montaigu paraît conduit
par des officiers. Pourquoi cette violence
faite à un citoyen devant qui Ferdinand
veut que Capulet fléchiffe ? Ferdinand
proteſte qu'il n'a point uſé de violence.
Mais c'en eſt une très réelle que de
faire venir , malgré lui , Montaigu dans la
maiſon de fon ennemi. Ferdinand ajoute.
Je vous ai , comme , ami , mande dans ce palais
Pour prévenir la guerre avec les Capulets,
!
64
MERCURE DE FRANCE.
)
On ne fait pas à qui ſe rapporte le mot
d'ami ; mais ce n'eſt pas de quoi il s'agit.
Quoi! Ferdinand craint la guerre des Capulets
& des Montaigus? Il n'eſt donc pas
le maître chez lui ? S'il ne l'eſt pas , il fal.
lait donc le dire.
Montaigu frémit au ſeul nom des Capulets.
Ferdinand lui demande s'il reconnaîtrait
bien Capulet parmi tous ceux qui
font préfens. Cette queſtion eſt un peu
ſurprenante. Il n'y a que vingt ans que
Montaigu eſt éloigné de Véronne. Comment
ne reconnaîtrait il pas le frere de
fon plus cruel ennemi , l'un des chefs de
la famille oppoſée à la ſienne , & qui a
une fille en âge d'être mariée ? Quoiqu'il
en ſoit , Montaigu reconnaît Capulet qui
lui dit :
Ata haine en effet tu m'as dû reconnaître.
vers qui n'eſt pas tout - à- fait ſi beau que
celui d'Atrée qui , au moment où Thieste
ſe croit caché fous ſon déguiſement ,
s'écrie :
Je le reconnaîtrais ſeulement à ma haine.
On peut prendre un vers pour l'embellir
ou pour le placer mieux. Mais il ne
faut pas faire un vers commun d'un vers
de ſituation.
Ferdinand
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 65
* Ferdinand demande à Montaigu comment
il a pu vivre dans les bois , & fi
c'eſt là le fort d'un héros tel que lui.
Pourquoi Montaigu eft-il un héros ? Qu'at-
il fait qui lui mérite ce nom ? C'eſt en
confondant ainſi toutes les notions & toutes
les idées que l'on ſe fait un ſtyle
vague qui eſt celui des déclamateurs.
Montaigu répond :
Crois- tu qu'il ſoit fi dur d'habiter les forêts ?
Nouvel étonnement. Pourquoi Montaigu
tutoie - t - il ſon ſouverain qui ne le
tutoie point? On pourra dire que Montaigu
, qui a vécu vingt ans dans les bois ,
a oublié l'urbanité & le ton de la Cour.
Mais il n'en eſt pas moins vrai qu'un dialogue
de vingt vers où Montaigu répond
toujours avec brutalité à un ſouverain qui
lui parle avec douceur , forme un contraste
d'autant plus choquant , que Ferdinand
ne lui a jamais fait aucun mal. Ce Duc
lui parle de ſes enfans. Il voudrait être informé
de leur fort. Montaigu lui répond:
Je te l'ai dit : laiſſe - là ce myſtere go
FERDINAND.
Je reſpecte un ſecret que vous voulez me taire.
こい
E
66 MERCURE DE FRANCE.
/
1
Encore une fois , ce reſpect , cet excès
d'égard & de politeffe fait paraître encore
plus extraordinaire & plus déplacé le
ton bruſquement injurieux de Montaigu.
C'eſt ici un défaut de nuances. Il fallait ,
fans doute , que le ton de ce vieillard eût
quelque choſe d'apre & de fauvage; mais
l'auteur n'a pas ſçu garder la meſure , &
l'on ſouffre de voir un fouverain , ſi rempli
d'égards & de modération , maltraité
gratuitement par un ſujet.
Capulet & Montaigu ſe menacent mutuellement
, & le Duc , las à la fin de
leurs violences , commence à parler en
fouverain.
C'eſt vous qui , dans Véronne , armés par la vengeance ,
Rompez le frein ſacré de toute obéiſſance .
Ils lui en doivent donc. En ce cas il a
beaucoup trop oublié fon pouvoir & fon
rang , & il devait jouer un rôle beaucoup
plus noble & plus ferme. Il eſt vrai qu'il
ajoute :
:
Je ne vous parle ici que comme un citoyen ,
Mon peuple eſt tout pour moi , ma grandeur ne m'eft rien .
:
Ce mot de grandeur eſt un manque de
OCTOBRE. II . Vol. 1772 . 1.
67
convenance. La grandeur d'un Duc de
Véronne eſt trop peu de choſe pour en
parler. Il devait dire mon rang ; mais
puiſqu'il en parle , il devait fur- tout s'en
ſouvenir.
Montaigu s'emporte de plus en plus ; il
menace Ferdinand lui - même. :
Je hais , tu dois tout craindre & je puis tout ofer.
•
• • •
Puiſſe auſſi mon deſtin s'appelantir ſur toi !
•
On ne comprend pas pourquoi Montaigu
ſe répand en imprécations contre
Ferdinand qui paraît très- innocent de ſes
malheurs , & qui voudrait pouvoir les réparer.
Cet emportement eſt odieux &
inexcuſable. Qu'il haïſſe ſon ennemi autant
qu'il eſt poſſible , à la bonne heure ;
mais qu'on ne lui donne aucun ſentiment
que le ſpectateur ne puiſſe partager ou
excufer. Cette regle eſt générale pour
tous les perſonnages que l'on veut rendre
intéreſſans. En vain dirait- on qu'il
eſt égaré par la douleur. Il eſt clair qu'en
abuſant de cette raiſon , on pourrait faire
un rôle abfurde d'un bout à l'autre.
paffions peuvent avoir des égaremens
momentanés ; mais il faut qu'ils ajoutent
Les
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
à la pitié qu'inſpire le malheur , bien
loin de la diminuer ; ſi le malheur a rendu
Montaigu méchant & féroce , c'eſt
alors un perſonnage fort peu intéreſſant ,
& l'auteur a manqué ſon but.
Ferdinand , indigné des tranſports furieux
du vieillard , ordonne à ſes gardes
de l'arrêter. Il lui laiſſe un moment pour
revenir à lui ; mais il veut que , paſſé ce
moment , s'il perſiſte dans ſa fureur , on
l'entraîne à la tour. Roméo demande la
permiſſion de reſter avec Montaigu . On
la lui accorde. Cette ſitutation eſt attachante
& vraîment théâtrale. Le jeune
homme eſt avec ſon pere , qui ne le connaît
pas. Il a promis de ne pas ſe découvrir.
Il doit être tenté cent fois de violer
fon ferment. Il doit ſentir la nature & la
combattre. Quelle ſcene ſi elle avait été
remplie ! Quel contraſte heureux on pouvait
nous offrir de la ſenſibilité douce &
vive de Roméo , & du déſeſpoir morne
de ſon pere ! mais cette ſitutation n'eſt.
qu'indiquée. Roméo n'eſt point combattu.
La nature ne parle point affez en lui.
Il s'exprime en jeune homme ſenſible à
l'humanité , mais non pas en fils dont
l'ame eſt déchirée. En un mot cette ſcene
fait naître des émotions , & ne les appro- :
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 69
fondit pas ; & le ſpectateur ſent tarir dans
ſes yeux les larmes qui voudraient couler.
Il y a pourtant des traits heureux dans
cette ſcene que nous allons tranfcrire ,
parce que , fans être finie , c'eſt une des
plus intéreſſantes de la piece.
LOMÉO.
Au ſeul nom de tour d'où vient qu'en ce moment
Je vous ai vu faiſi d'un ſoudain tremblement ?
MONTAIGU .
Jeune homme , laiſſe - moi.
ROMÉO.
Votre fort eſt horrible.
:
Mais le Duc vous honore , il n'eſt pas inflexible.
D'un mot , ſi vous vouliez ...
MONTAIGU .
A qui ſont ces drapeaux ;
ROMEO.
Seigneur , ils font le prix de mes heureux travaux ,
Dans le dernier combat ...
T
MONTAIGU.
J'eſtime le courage.
Qui donc es - tu ?
A
E3
70
ر
MERCURE DE FRANCE .
ROMÉO.
Seigneur , ma gloire eſt mon ouvrage,
Je ne ſuis qu'un ſoldat par degrés parvenu ,
Fugitif dès l'enfance , à fon pere inconnu ,
Aqui votre miſere arrache ici des larmes .
MONTAIGU.
Ses traits & ſes diſcours ont pour moi quelques charmes,
Tu plains donc mes ennuis ?
ROMÉO.
Au malheur deſtiné ,
Ah ! qui doit plus que moi plaindre un infortuné ?
Il m'émeut.
MONTAIGU.
ROMÉO.
Oui Seigneur , je porte un coeur fenfible.
A ce coeur confiant la feinte eft impoffible.
Eſt-ce bien-là ce que doit dire Roméo ?
Quand fon pere eſt émû , doit. il l'être ſi
peu ? Doit- il dire que la feinte est imposfible
à fon coeur ? Est- il queſtion de feinte ,
& ne devait- on pas entendre le cri de la
nature ? Convenons , & la ſuite de l'ouvrage
le prouvera , qu'il eſt plus facile de
OCTOBRE, II. Vol. 1772. 71
donner à un perſonnage des ſentimens
exagérés que de peindre des ſentimens
vrais. Ce ne font pas les imaginations
fortes qui connaiſſent le mieux la nature.
Ce ſont les imaginations flexibles &
promptes , les ames ſenſibles & les eſprits
juſtes. Mais poursuivons.
De tout mortel ſouffrant l'aſpect m'eſt douloureux.
La pitié...
ΜΟΝΤΑIGU.
Je te plains , tu vivras malheureux.
Ce trait eſt naturel , & vrai .
ROMÉO.
Au comble du bonheur , Seigneur , j'aurois pu vivre.
MONTAIGU.
Conſerve encor long-tems cette erreur qui t'enivre.
Bientôt ces jours heureux s'écouleront pour toi.
ROMÉO.
Mon bonheur, cependant eſt placé près de moi.
Ce vers eſt très - heureux,
E 4
72 MERCURE DE FRANCE .
MONTAIGU.
J'excuſe , en la plaignant , ta facile imprudence.
Jeune homme , je le vois , la flatteuſe eſpérance
Devant - toi , du bonheur applanit les chemins .
Tu n'as pas encor lû dans le coeur des humains .
Tu ne fais pas encor ce qu'un pareil abyme
Peut cacher d'artifice & d'horreur & de crime ,
Juſqu'où les paſſions & l'orgueil irrité
Peuvent porter leur haine & leur férocité.
ROME0.
Non , Seigneur , mais je ſais ce que peut la nature ,
Ce qu'eſt un tendre amour , une ardeur vive & pure .
Je fais fur- tout , je fais qu'en des momens fi doux ,
Le plus cher des penchans m'entraîne içi vers vous ;
Qu'en un combat pour vous , prêt à tout entreprendre ,
Contre qui que ce fût , je voudrais vous défendre,
Ah! daiguez vous prêter à mes embraſſemens.
Ils font d'un coeur fans fard les vifs empreſſemens .
Je vous jure un reſpect , un dévoûment ſincere.
J'aurai pour vous l'amour qu'un fils doit à fon pere.
Comme mes propres maux je reſſens vos douleurs.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 73
Laiſſez entre vos bras , laiſſez couler vos pleurs .
Mais pourquoi , de votre ame , écarter l'eſpérance?
Du deſtin , mieux que moi , vous ſavez l'inconſtance.
Peut- être un grand bonheur va vous être rendu .
Preſque tout ces vers font faibles & négligés
. Mais il y a de la vérité & de
l'intérêt.
Les gardes paraiſſent&emmenent Montaigu.
Juliette vient demander à Roméo
s'il a été fidele à ſon ſerment Flavie annonce
qu'un parti ſoulevé dans cette ville
veut tirer Montaigu de ſa priſon. Albéric
vient dire un moment après que Capulet
eft forti pour braver les factieux. Roméo
fort avec Albéric .
Roméo rentre au troiſieme acte avec
Albéric. Il a tué Thébaldo , frere de Juliette.
Celle- ci , qui n'eſt pas inſtruite encore
de fon malheur , vole au- devant de
lui & l'entretient de l'eſpérance qu'elle a
d'être unie un jour à fon amant. Flavie
vient lui apprendre que Montaigu , forti
de ſa priſon , a rencontré Capulet l'épée à
la main , qu'il l'a combattu &allait le tuer ,
ſi Thébaldo n'étoit venu défendre fon
pere. Mais un inconnu s'eſt jeté entre les
:
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
combattans , a percé Thébaldo & a disparu.
Ce combat eſt auſſi extraordinaire que
les autres événemens de la piece. Comment
ſe peut-il que Montaigu , tiré de ſa
prifon par un parti nombreux, ſe trouve
tout--à coup feul , rencontre ſeul Capulet,
autre chef de parti qui devait être bien
accompagné ? Comment ce combat n'at'il
eu aucun témoin , & comment ſe
peut- il que Roméo ait tué Thébaldo fous
les yeux de Capulet ſans en être reconnu ?
Voilà bien des fingularités réunies. Mais
l'auteur voulait que Roméo tuât le frere
de ſa maîtreſſe , & cette ſituation , quoiqu'un
peu ufée , eſt toujours théâtrale.
Juliette tombe dans le plus profond défespoir
à la nouvelle de la mort de fon
frere , & l'on peut obſerver encore qu'il
eût fallu du moins qu'on nous occupât
un peu de ce frere qui forme tout le noeud
de la piece au troiſieme acte. Alors les regrets
de Juliette auraient produit plus
d'effet , & le meurtre de Thébaldo n'aurait
pas eu l'air d'un de ces incidens poſtiches
qui prolongent une piece & n'en dépendent
pas. Capulet vient demander
vengeance à Roméo qu'il ne connaît encore
que ſous le nom de Dolvédo. Roméo
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 75-
ne ſçait que lui répondre. Capulet voyant
qu'il balance , implore le ſecours de ſa fille,
&veut que pour engager le Comte Paris á
venger les Capulets , elle aille lui promettre
ſa main. Il ne doute pas que ce Comte
ne faſſe tout pour elle ; ce qui doit paroître
étonnant , après ce qu'on a dit au premier
acte des égards & des ménagemens de ce
Comte pour les Montaigus. Quoi qu'il en
foit , Juliette ne repond pas mieux que
Roméo aux eſpérances de Capulet. Celuici
commence à ſoupçonner leur intelligence
: leur embarras confirme ſes ſoupçons.
Il met l'épée à la main , & Roméo
avouant à la fois tous ſes crimes envers
Capulet, ſe fait connaître pour le fils
de Montaigu & le meurtrier de Thébaldo.
Juliette retient le bras de fon pere
qui veut percer fon amant. Un officier de
Ferdinand vient annoncer à Capulet la
viſite de ce Duc qui veut le confoler de
la perte qu'il vient de faire. Capulet ſe
propoſe d'en obtenir la punition de Roméo.
Ferdinand paraît au quatrieme acte avec
Capulet. Il n'aſpire à rien moins qu'à le
réconcilier avec Montaigu. Capulet y
conſent ſans beaucoup de réſiſtance. Montaigu
paraît , & le Duc lui apprend que
76 MERCURE DE FRANCE.
Capulet veut tout oublier. Celui - ci ne
s'en défend pas ; & va juſqu'à prendre la
main de Roméo qui vient de tuer ſon
fils , pour la joindre à la main de ſa fille.
On est confondu d'étonnement à un
pareil ſpectacle. Certes ſi la tragédie doit
être la repréſentation de la nature , jamais
repréſentation n'a été plus fauſſe & plus
infidele. Il eſt ſans exemple qu'un pere
dont on vient de tuer le fils un quart
d'heure auparavant , non-feulement oublie
avec tant de facilité une perte ſi douloureuſe
& fi amere , & pardonne un outrage
fi cruel reçu de la main d'un ennemi ,
mais encore choiſiſſe ce moment pour
prendre la main ſanglante du meurtrier &
la mettre dans celle de ſa fille. C'eſt là , fans
doute , le plus étrange renverſement de
toutes les loix de la nature &de la morale ,
&de tous les principes de la raiſon. Les
motifs les plus forts & les plus puiſſans
réunis tous enſemble juſtifieraient à peine
un effort ſi peu vraiſemblable. Mais ici
quels font les motifs de Capulet ? Point
d'autres que les prieres de Ferdinand qui,
certainement , ne doit pas avoir un grand
pouvoir fur lui. Dira-t-on que c'eſt bonté,
amour de la patrie ? Mais il falloit donc
nous faire connoître Capulet comme un
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 77
citoyen enthouſiaſte , & comme le plus
fublime & le plus généreux de tous les
patriotes. Encore , dans ce cas ,pourrait- il
tout au plus pardonner , mais non pas
donner ſa fille au meurtrier de ſon fils; &
d'ailleurs , dans toutes les ſuppoſitions ,
rien n'eſt moins théâtral qu'un homme
d'une vertu ſi ſupérieure à toutes les pasſions
, & d'une bonté ſi froide & fi tranquille
qui reſſemble à l'imbécilité.
Capulet fort & laiſſe Montaigu maître
dans ſa maiton . Ce vieillard reſte ſeul
avec Roméo , & voici la grande ſcene de
la piece. Tout le monde connaît le fameux
morceau du Dante , l'hiſtoire du
Comte Ugolin & de ſes enfans. Nous allons
en remettre ici la traduction ſous les
yeux du lecteur , telle qu'elle ſe trouve
dans la poëtique de M. Marmontel. C'eſt
le Comte Ugolin qui parle.
,, Une étroite ouverture éclairait le ca-
,, chot , qui a retenu , depuis ma mort, le
nom de cachot de la faim , & dans lequel
on aura , ſans doute , fait périr
d'autres infortunés .
و د
ود
" Pluſieurs lunes m'avaient éclairé dé-
"
,, jà , lorſque je fis un fonge affreux , qui
" ſembla déchirer à mes veux le voile de
,, l'avenir.... Je m'éveillai ; le jour ne ود
:
78 MERCURE DE FRANCE .
G
,, paraifſait point encore ; j'entendis au-
,, tour de moi mes enfans qui pleuraient
,, en dormant , & qui demandaient du .
,, pain. Ah! que tu es cruel , ſi tu ne
ود frémis pas du preſſentiment dont je fus
,, frappé ! qui pourra jamais t'attendrir ,
>, fi tu m'entends fans verſer des larmes !
Nous nous étions tous évelliés ; l'heure
où l'on devait nous donner à man-
,, ger s'approchait.
ود
ود Les fonges qui m'avaient agité me
,, glaçaient de crainte.... Dieu! j'enten-
,, dis murer la porte du cachot. Je fixai
,, tout - à- coup mes regards ſur le viſage
,, de mes enfans. Immobile & muet , je
,, ne verſais pas une larme: j'étais pétrifié.
ود
رد
و د
Pour mes fils , ils pleuraient , & mon
petit Anfelme me dit : comme vous
,, nous regardez , mon pere ! ah ! qu'avez-
,, vous ? Je ne pleurai point encore ; je
ود paſſai lanuit fans prendre du repos. A
,, peine les premiers rayons du jour fuivant
pénétraient dans mon cachot , que
je vis tout à la fois ſur le viſage de
mes quatre enfans , l'image de la mort
ود
ور
و د
,, qui me menaçait.
هد
,, Je cede à la douleur , je memords les
deux mains ; & dans l'inſtant même
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 79
ود
وو
,, mes enfans , qui prirent ma rage pour
l'effet d'une faim preſſante , ſe leverent
& me dirent : que ne nous manges - tu
„ plutôt ? C'eſt toi qui nous as donné
cette miférable chair , reprends là.
Je me fis violence alors pour ne pas
augmenter leurs peines. Cejour& le
fuivant nous reſtâmes dans un affreux
filence. Ah terre impitoyable , que
ne t'ouvrais tu ſous nos pas !
ود
ود
و د
و د
ود
ود
و د
Le quatrieme jour arrive enfin. Gad.
di ſe jette étendu à mes pieds&me dit:
Mon pere , tu ne peux donc pas me ſecourir
? Il meurt ; & du cinquieme au
fixieme jour mes trois autres enfans périrent
l'un après l'autre ſous mes yeux.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
{
J'avais moi même déjà preſque per-
,, du le ſentiment & la lumiere: je me
roulais fur leurs corps que j'embraſſais,
& trois jours après leur mort je les appellais
encore. La faim eut plus de
puiſſance que la douleur ; j'expirai.
ود
ود
ود
ود
ود
واو
Nous allons voir le parti que l'auteur a
tiré de ce morceau.
M ΟΝΤΑIGU.
Ecoute , & raſſemblant d'avance
Ce que l'homme eut jamais de force & de conſtance
Que ton ame à ma voix se prépare à frémir.
4
8. MERCURE DE FRANCE.
Parlez ...
ROMÉ0.
MONTAIGU.
Sois immobile & ſonge à t'affermir.
Tantot ſans ſoupconner ces terribles myſteres ,
Tu voulais être inſtruit du deſtin de tes freres ;;
Ils ne font plus.
ROMÉ0.
O Ciel !
MONNTTAAIIGGU.
Loin de ces murs affreux
Je crus , chez le Piſans , devoir fuir avec eux.
Hélas ! diſais-je , enfin voici donc un aſyle
Pour moi , pour mes enfans , rempart für & tranquille ,
D'où n'approcheront plus les pieges du trépas :
La vengeance attentive y marcha fur mes pas.
Un monftre ingénieux , un tigre impitoyable
D'un complot ſuppoſé me fit juger coupable ,
Et , ſans que du forfait on daignât s'informer ,
Dans une tour fatale on me vint enfermer .
:
t
Avec vos enfans .
ROMÉO.
MONTAIGU.
Oui: prête l'oreille au refte.
Déjà, depuis trois jours , dans mon cachot funeſte ,
i Je
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 81
Je ſentais dans mon fein s'amaſſer la terreur ,
Quand d'un ſonge effrayant la prophétique horreur
Offrit à mes eſprits la plus fatale image :
Je m'éveillai tremblant , plein d'un affreux préſage.
Je cherchais dans moi-même , immobile & glacé ,
Quel était ce malheur par mon fonge annoncé :
Mes fils dormaient ; j'y cours ; leurs geſtes , leurs viſages
Sur mon fort , tout-à-coup , éclairant mes préſages ,
De la faim , ſur leur lit , exprimaient les douleurs ;
Ils s'écriaient : „ Mon pere , " & répandaient des pleurs.
Nous nous levons , on vient ; nous attendions d'avance
L'aliment qu'on accorde à la ſimple exiſtence.
Chacun ſe tait ; j'écoute , & j'entends de la tour
La porte en mur épais ſe changer fans retour.
Je fixai mes enfans ſans parole & fans larmes ;
J'étais mort... Ils pleuraient... je cachai mes alarmes ;
Mais lorſqu'enfin (Soleil , devais-tu te montrer ?)
Dans eux tous à la fois je me vis expirer ,
Je dévorai ces mains. Renaud me dit : Mon pere ,
”
"
Vis , tu nous vengeras . " Raymond , Dolcé , Sévere ,
M'offrirent à genoux leur ſang pour me nourrir ,
Et chacun d'eux enfuite acheva de mourir.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ROMÉO.
Qu'ai-je entendu ? grand Dieu !
MONTAIGU.
:
Puiſqu'il me faut poursuivre ,
Je reſtai ſeul vivant , mais indigné de vivre.
Ma vue , en s'égarant , s'éteignit à la fin ,
Et , ne pouvant mourir de douleur ni de faim ,
Je cherchai mes enfans avec des cris funebres ,
Pleurant , rampant , hurlant , embraſſant les tenebres ,
Et les retrouvant tous dans ce cercueil affreux ,
Immobile & muet , je m'étendis ſur eux.
Ce récit eſt en général d'une grande
beauté. Il y a des traits d'une préciſion
énergique & fublime , des expreffions
heureuſes.
,, J'étais mort... Ils pleuraient...
„ Et chacun d'eux enſuite acheva de mourir.
„ Je reſtai ſeul vivant , mais indigné de vivre.
,, Embraffant les tenebres . "
Tous ces traits ſont admirables .
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 83
Montaigu pourſuit ſon récit. Il fut
tiré de ſon cachot. Il ne dit pas comment.
Roméo s'écrie :
Ah ! de ſa barbarie
Vous dûtes bien , je crois , punir un inhumain.
MONTAIGU.
Il n'avoit point d'enfans .
C'eſt le mot connu de Macbet. Mais
dans Macbet ce mot eſt en ſituation &
non pas en recit , ce qui eſt très différent.
Montaigu continue la narration , & apprend
à Roméo qu'en fortant de ſa prifon,
il trouva fon ennemi mort. Cet ennemi ,
c'était Roger , frere de Capulet. Roméo
lui demande quel eſt donc l'objet de ſa
vengeance. C'eſt alors que Montaigu développe
toutes les atrocités qu'il renfermait
dans ſon ame. Il veut ſe venger de
ſon ennemi , mort il y a vingt ans , fur
Capulet qui ne lui a jamais fait de mal ,
qui vient de lui pardonner le meurtre
d'un fils , qui a promis ſa fille à Roméo ,
qui a juré de le regarder comme un ami,
& qui , à ce titre, le laiſſe maître de ſa
maiſon. Il veut plus; il veut que Roméo
commence par afſaſſiner la fille avant de
tuer le pere. On fent bien que ces projets
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
exécrables ne peuvent produire d'autre
effet que celui de l'horreur. Ce font les
projets d'Atrée ; mais Atrée eſt un
monſtre , & donné pour tel , au lieu qu'-
ici Montaigu eſt un perſonnage qui , par
ſa ſituation & ſes longs malheurs , raſſemble
ſur lui le plus grand intérêt de la pie-
се. C'eſt de lui que l'on a dit dans la (
premiere ſcene.
Ce vertueux pere
A qui l'inimitié fut toujours étrangere ,
Citoyen généreux qui , dans ſa faction ,
Loin d'attiſer la haine & la diviſion ,
Condamnait ſes fureurs , & jamais d'aucun crime
Ne fouilla ni fa main ni fon coeur magnanime .
Prévenu de ces idées ſur Montaigu , le
ſpectateur peut-il s'accoutumer à voir en
lui un monſtre qui ſe ſouille de la plus
noire perfidie , qui n'a feint de ſe réconcilier
avec ſon ennemi que pour l'aſſaſſiner
lui & fa fille avec plus de fûreté ?
Cette horrible noirceur peut - elle entrer
dans un caractere noble ? Le malheur peut
rendre féroce; mais doit - il rendre vil &
perfide ? Quand même on accorderait que
ce changement eſt dans la nature , il ne
ferait jamais dans celle du théâtre. La
vengeance y doit être furieuſe, mais non
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 85
pas lâche. Elle ne doit pas être d'une revoltante
injustice , ni tomber ſur des innocens
. Mais , dirat- on , Montaigu eſt
aliéné par le déſeſpoir. Il ne raiſonne plus
& ne connaît plus rien. Quand on admettrait
cette ſuppoſition , quand il ſerait
poſſible qu'un homme né généreux voulût
, par la plus lâche de toutes les trahiſons ,
ſe venger fur deux innocens du mal qu'ils
ne lui ont pas fait , il n'en ferait pas moins
vrai que ce n'eſt point un objet à préſenter
ſur la ſcene ; que ces fortes d'exceptions
aux loix de la nature connue ne
peuvent que révolter le ſpectateur qui
s'attend à des ſentimens plus vraiſemblables
, & que l'homme qui m'intéreſſait par
ſon infortune , m'indigne & me dégoûte ,
quand il n'eſt plus qu'un traître & un fou
furieux.
La réponſe de Roméo , aux fureurs du
vieillard , eſt ce qu'elle doit être.
Quel reproche odieux me faites- vous entendre !
Plutôt mourir cent fois que ne pas vous défendre ,
Malheureux ! ch , quoi donc avez - vous prétendu ;
Que pour de tels forfaits je vous ſerais rendu ;
Apeine mon ami dans ce cercueil repoſe , 0311-
F3
86
MERCURE DE FRANCE .
A peine , pour ſceller la paix qu'on lui propoſe ,
Un vieillard généreux vous livre ſans ſoupçon
Son propre fang , ſon coeur , ſon palais , ſa maiſon ;
A peine , entre vos bras , il a remis ſa fille ,
Que pour exterminer , lui , fon nom , ſa famille ,
Sortant de l'embrasser , vous exigez foudain
Que je plonge à ſa fille un poignard dans le ſein !
Seigneur , je ſuis foldat ; pour venger votre outrage
J'emplotrai , s'il le faut , la force & le courage ;
Ce bras ne fait uſer que de moyens permis ,
Et fe teindre avec gloire au fang des ennemis .
Au chemin de l'honneur montrez - moi la vengeance.
Vous connaîtrez alors ſi Roméo balance .
J'aſpire à vous ſervir , je le veux , je le doi ;
Mais il s'agit d'un crime , il n'eſt pas fait pour moi.
Roméo ne peut pas mieux parler. Mais
que la réponſe de Montaigu eſt belle malgré
quelques fautes !
Qu'entends-je ? Et tel eſt donc l'excès de mes miſeres
Tel eſt l'horrible fort de tes malheureux freres ,
Que tout trahit leur cauſe , & qu'après leur trépas ,
Ils demandent vengeance & ne l'obtiennent pas.
Sais - tu ce qui ſoutient ma vie infortunée?
OCTOBRE. II. Vol. 1772 87
Sais - tu juſqu'à ce jour comment je l'ai traînée ?
Sais - tu , quand je ſortis de la funeſte tour ,
Sur quels fauvages bords , dans quel affreux ſéjour ,
Par mon trouble égaré , je courus , loin du monde ,
Enfevelir vingt ans ma douleur vagabonde ?
Au Mont de l'Appenin je fus vingt ans caché :
C'eſt là que , fugitif , dans des antres couché,
Implacable ennemi de la nature entiere ,
Ne pouvant, à mon gre, voir s'embraſer la terre ,
Oubliant à jamais mon rang & ma maiſon ,
A force de douleur privé de la raiſon ,
Aidé pour tout ſecours des foins d'un miférable ,
Qui , dans moi , par pitié , vit encor ſon ſemblable ,
Nourri par ſes bontés , quelquefois dans ſes bras ,
Par des fons mal formés invoquant le trépas ;
Trouvant le Ciel , la nuit , la lumiere importune ,
Caché fous ces lambeaux de la vile infortune ,
Dans l'horreur des forêts , ſous des rochers affreux ,
J'appellais à grands cris mes enfans malheureux ,
Indigné d'y trouver , dans ſon ſommeil paiſible ,
A mes longs déſeſpoirs la nature inſenſible.
C'eſt là que tout - à- coup plein de trouble & d'effroi ,
Mes quatre fils mourans s'offraient tous devant moi...
Je crois les voir encor... Oni , voilà leurs viſages ,
Leurs traits , leur port...
F4
$8 MERCURE DE FRANCE.
ROMÉO .
Mon pere , écartez ces images.
MONTAIGU.
Grand Dieu ! pour un moment ſuſpendez mes douleurs ,
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir mes pleurs .
O Ciel !
ROMÉο.
MONTAIGU.
Il en eſt tems ; ſouffrez que je ſuccombe ,
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la tombe.
Je ſens que je chancelle...
ROMÉ0.
Ah ! du moins que mes bras ...
ΜΟΝΤAIGU.
N'avancez pas , cruel , ou vengez leur trépas.
ROMÉO.
Eh ! Seigneur;
MONTAIGU. 1
Mes enfans ?
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 89.
Songez que...
ROMÉO.
Dans votre horreur funeſte .
MONTAIGU.
Mes enfans !
ROMÉO.
Songez que je vous refte.
MONTAIGU.
Mes enfans ... Où font - ils ?
ROMÉO.
Ah ! revenez à vous ,
Mon pere ! ou dans l'inſtant , je meurs à vos genoux.
Qui , toi !
ΜΟΝΤAIGU.
ROMÉO.
Vivez , hélas ! confervez vous encore .
MONTAIGU.
Je ſuis un malheureux qui ſe hait , qui s'abhorre ,
Trop indigne à jamais du jour qu'il doit fttrir.
ROMÉO.
Que vous reprochez- vous ?
MONTAIGU.
Je n'ai pas pu mourir.
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
1
ROMÉO .
Ah ! Seigneur , croyez-moi , dans vos douleurs ameres ,
Vos pleurs affez long-tems ont coulé pour mes freres .
MONTAIGU.
La raiſon , Roméo , vient vite à ton ſecours .
Ce n'eſt pas dans ton fang qu'ils ont puiſé leurs jours :
Ton coeur donne à leur perte une pitié légere :
Tu ne ſens pas pour eux des entrailles de pere.
Ces freres que tu plains , tu ne les venges pas ,
Leurs månes gémiſſans n'aſſiegent point'tes pas.
Malheureux Capulets , vous payerez tous ces crimes ,
Mais je prétends fur-tout voir ſouffrir mes victimes :
Dans leur ſein déchiré je lirai leurs douleurs :
Dans le fond de leurs yeux j'irai chercher leurs pleurs .
Voilà de l'éloquence tragique , voilà
le cri terrible & déchirant des grandes
douleurs & des grandes paſſions , voilà
des beautés fublimes Mais pourquoi ? ce
n'eſt pas feulement parce que le ſtyle eſt
en général d'une énergie frappante, &
que les mouvemens font vrais & impétueux
, c'eſt ſur tout parce que , dans ce
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 91
moment , Montaigu ne nous occupe que
de fon malheur & nous laiſſe oublier ſa
vengeance. On ne fonge plus à ſes projets
atroces & abfurdes. On ne voit , comme
lui , que ſes quatre enfans mourans ſous
ſes yeux. Cette unique réponſe qu'il fait
toujours aux remontarances de Roméo ,
Mes enfans , mes enfans eſt un trait de
génie.
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la tombe.
•
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir des pleurs ,
•
• • •
N'avancez pas , cruel , ou vengez leurs trépas .
font des mouvemens d'une grande beauté.
Quel dommage que celui qui a conçu
cette ſcene n'ait pas ſu mieux embrasſer
un ſujet qui pouvait lui en fournir
plus d'une de cette force ! qu'il ait déshonoré
le caractere de Montaigu & étouffé
lui - même l'intérêt de ſes ſituati
ons ? Qu'il n'ait ſuivi que les élans de fon
imagination , & qu'il ait ſi peu conſulté
la raiſon , la nature & le goût !
Nous ſaiſiſſons avec plaifir cette occaſion
de payer un juſte tribut d'éloges au
jeu admirable de l'acteur qui repréſentait
Montaigu. Les effets de ſon art ne peu-
{
92 MERCURE DE FRANCE.
1
vent pas être portés plus loin qu'ils ne
l'étaient dans le moment où il criait, mes
enfans. C'était un des tableaux les plus
forts que la pantomime dramatique ait
jamais étalés ſur la ſcene ; & la ſenſibilité
impétueuſe de l'acteur qui jouait Roméo
achevait dignement ce tableau.
Nous dirons peu de choſe du cinquieme
acte. On n'en peut parler qu'avec peine
après le quatrieme. On y trouve de
nouvelles invraiſemblances , & le même
oubli de toutes les regles de l'art. Juliette
n'a point de motifs affez forts pour juſtifier
le parti qu'elle prend de s'empoiſonner
, & l'on acheve de dégrader entiérement
le caractere de Montaigu par une
ſeconde trahifon . On n'entend rien d'ailleurs
à la confpiration qu'il forme , & l'on
ne fait pas comment on a pu la prévenir
de maniere qu'il n'y a pas une goutte de
fang répandue , au moment du ſignal. Cette
mort volontaire des deux amans ne produit
aucun effet , & c'eſt encore un défaut en
vérité que Roméo qui devrait mourir en
embraſſant ſon épouſe , aille expirer à
l'auteur bout du théâtre pour ménager une
ſurpriſe à Montaigu. Malgré les tombeaux
, les poiſons & les poignards , rien
ne reſſemble moins à une tragédie. La
OCTOBRE. II . Vol. 1772 , 93
terreur doit être dans la ſcene & non pas
dans l'appareil .
Par tout ce que nous avons dit de la
piece , on doit voir ce que nous penfons
des caracteres ; il n'y en a pas un qui ne
foit défectueux. Ferdinand joue un rôle
ſubalterne indigne d'un prince. Roméo
n'eſt qu'un amant , & n'a pasaſſez les fentimens
d'un fils. Juliette raiſonne quand
elle devrait ſentir & s'abandonne au déſeſpoir
, quand il faudrait faire les plus
grands efforts de courage. A l'égard de
Capulet , il eſt impoſſible de s'en former
une idée ; il répond quelquefois aux violences
de Montaigu par des violences pareilles
, & un moment après il eſt d'une
douceur qui reſſemble à l'inſenſibilité abfolue.
Il veut tuer Roméo , &unmoment
après il lui donne ſa fille. Montaigu eft
fortement paffionné. Il eſt altéré de vengeance
, & en cette partie il eſt ſupérieurement
tracé. Mais nous avons déjà obſervé
combien fon caractere était ſouillé
par une double perfidie. Ce caractere aurait
été bien beau , s'il eût eu pour objet
de fes reffentimens un homme vraiment
coupable ; s'il n'eût connu ni la diſſimulation
ni la fauſſeté ; s'il n'eût eu à combattre
que la paffion de fon fils pour Ju-
(
94
MERCURE DE FRANCE.
liette , & non pas des raiſons ſans replique
fondées fur la juſtice & la loi naturelle;
s'il n'eût médité qu'une vengeance
terrible , mais juſte & proportionnée à ſon
malheur , & non pas une vengeance injuſte
, lâche & déteftable.
Il nous reſte à parler du ſtyle. Il paraît
que M. Ducis l'a beaucoup trop négligé.
C'eſt pourtant une partie très intéreſſante
de l'art dramatique , & celle peut - être
qui contribue le plus à affurer aux ouvrages
une eſtime durable & une gloire folide.
On a déjà pu voir dans les morceaux
que nous avons cités , quoiqu'ils foient
les meilleurs de l'ouvrage , beaucoup de
fautes palpables & de négligences marquées.
En général la diction de cette tragédie
manque de propriété dans les termes
, de clarté dans les tournures &
d'exactitude dans les conſtructions.
,, Dans le dernier combat fongez par quels secours
و د
De notre jeune Duc il a ſauvé les jours.
„ Oui , Ferdinand charmé reconnaît & publie
, Qu'il doit à ſa valeur ſon triomphe &sa vie.
Le fier Duc de Mantoue , enflé de ſes ſuccès ,
„ Enfin , couvert de honte , a vu fuir ſes ſujets.
Ces vers devaient être mieux travaillés .
Par quels Secours n'eſt pas exact. Il ſemble
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 95
que l'auteur veuille ſpécifier tel ou tel
genre de ſecours , tandis qu'il voulait dire
ſimplement que le ſecours de Roméo avait
ſauvé la vie du Duc. Enflé de ſes ſuccès ,
enfin couvert de honte. Ces deux participes
d'un ſens ſi oppoſé ne devaient pas être
aſſemblés ainſi. On n'eſt point à la fois
enflé de fesfuccès & couvert de honte. Il
fallait diftinguer ces deux membres de
phrase. Il doit à ſa valeur fon triomphe.
Ces deux pronoms , mis à côté l'un de l'autre
& qui ſe rapportent à deux perſonnes
différentes , jettent de l'obſcurité dans le
ſtyle. C'eſt une faute légere ; mais il faut
l'éviter , à moins que le ſens ne foit de la
plus grande clarté.
Hélas ! loin, des mortels , de ſes fils , en filence ,
Dans ſes champs vertueux , il cultivait l'enfance ,
On ne fait à quoi ſe rapportent ces
mots en filence. On croirait d'abord que
c'eſt à ſes fils , ce qui forme un ſens ridicule.
Voilà les inconvéniens d'une mauvaiſe
conſtruction. Des champs ne ſauraient
être vertueux.
Lorſque , pour l'en priver , de coupables brigands
Entreprirent deux fois d'enlever ſes enfans .
A quoi ſe rapporte pour l'en priver ?
:
96 MERCURE DE FRANCE.
Eſt ce pour le priver de ſes enfans ? Mais
alors c'eſt dire deux fois la même chose.
Enlever ses enfans pour l'en priver , c'eſt
ce que les grammariens appellent du ſtyle
niais. De coupables brigands eſt une épithete
qui ne fignifie rien. Il n'y point de
brigand qui ne foient coupables,
Prodigue envers fon fils des ſoins de la nature ,
Il avoit vu déjà se fermer la blessure.
Ici l'amphibologie eſt plus vicieuſe ,
parce qu'il s'agit d'un fait. On ne peut
pas ſavoir fi cette bleſſure qui se ferme eft
celle de Montaigu ou de Roméo.
Du Prince à ſes déſirs l'ame était toute acquiſe.
Ce vers manque abſolument d'élégance.
Tant les mortels ſouvent , dans leur marche incertains
Sont pouffés , par eux - mêmes , à remplir leurs deſtins.
Ces deux vers ne ſont pas clairs. Si les
mortels font pouffés par eux - mêmes à remplir
leurs destins , leur marche n'eſt point
incertaine , elle eſt très déterminée. Ces
deux vers d'ailleurs ont le défaut de n'être
point liés aux précédens.
Je
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 97
Je puis donc, content & glorieux ,
Madame , avec transport , reparaître à vos yeux.
On dit bien je vous revois avec transport
, mais un peu de réflexion fait fentir
qu'on ne dit point je puis vous revoir avec
transport , parce qu'alors il ſemble que le
tranſport ſoit médité , ce qui ne doit pas
ſe ſuppoſer. Cette remarque n'eſt pas trèsgrave
, mais ce ſont ces défauts de juſteſſe
qui rendent le ſtyle vague & faible.
Mais quel autre courage enflammé par vos charmes ,
N'eût pas porté plus loin la ſplendeur de nos armes.
Le
On dit bien laſplendeur des états , mais
non pas la fplendeur de nos armes .
mot propre était la gloire , ou le bonheur
ou le fuccès.
Etonné de mon fort , ſans l'être de ma gloire ,
J'ai toujours , fans orgueil , compté fur la victoire.
Il eſt impoſſible d'entendre ces deux
vers. De quelfort Roméo eſt - il étonné?
Peut - il , avant ſa victoire , être étonné de
Ja gloire ? & peut- il fans orgueil compter
Sur la victoire ?
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Ce concert de deux coeurs nés pour ſouffrir enſemble
Que leur malheur unit , qu'un méme lieu raſſemble.
On dirait bien nos coeurs ſont de concert.
Mais on ne dit point ce concert de
deux coeurs. Qu'un même lieu rafſſemble eſt
bien faible après cet hémiſtiche , que leur
malheur unit , & ce n'eſt pas un lieu qui
raffemble des coeurs.
De ſes plus jeunes ans que mon pere , au besoin .
Lui-même , à ſon inſcu , devait prendre le ſoin.
Au beſoin eſt une expreſſion ſinguliere ,
quand il s'agit de donner un aſyle à un
orphelin abandonné. C'eſt un besoin qui
ne revient pas ſouvent.
Je connais de tes pleurs l'invincible pouvoir ,
C'eſt à toi , Juliette , à déployer leurs charmes .
On ne déploie point les charmes. M. de
Voltaire a dit dans Alzire.
Elle eût pû prodiguer le charme de ſes pleurs.
Voilà des expreſſions poëtiques.
Formé sur votre exemple , élevé par vos foins.
On dit former par un exemple , & non
pas former fur un exemple.
OCTOBRE. II. Vol. 1772 .
१७
J'ai vu ton bras vainqueur, répandant l'épouvante ,
Porter par tout la mort & remplir mon attente.
On fent combien cet hémiſtiche &
remplir mon attente eſt d'une faibleſſe inexcufable
aprés celui - ci , porter par- tout la
mort. Ces fortes de fautes font pires que
des folléciſmes , parce qu'elles énervent
le ſtyle.
Ma fille , il en eſt tems , je viens pour vous apprendre
Que le Comte Paris va devenir mon gendre ..
Ces vers reſſemblent à une parodie.
On dirait que Capulet annonce à fa fille
une nouvelle indifférente , & qu'il s'agit
de tout autre mariage que de celui de Ju
liette . Rien ne fait mieux ſentir la nécesſité
indiſpenſable de foigner & d'ennoblir
tous les détails .
Sans doute , il en eſt digne , & le Ciel , dès demain ,
Lui verra pour jamais engager votre main. I
Voilà encore du ſtyle bien plus défectueux.
Toutes les fautes s'y trouvent réunies.
Le Ciel n'eſt là que pour faire le
vers . On ne dit point engager fa main
mais engager fa foi , & lui verra engager
eſt une conſtruction barbare.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
J'ai promis , & je crois
Qu'il ne vous reſte plus que d'accepter mon choix.
On ſouſcrit à un choix , mais on ne
l'accepte pas.
Dans ſon gouffre aſſoupi , c'eſt un feu qui repoſe.
:
A quoi ſe rapporte afſoupi ? Est- ce au
gouffre , eft - ce au feu?
Bientôt , ſi je m'en crois , ce volcan furieux
D'horreurs & d'attentats couvrira tous ces lieux.
Quand on a inſtitué une métaphore il
faut la ſuivre. Un volcan ne produit point
d'attentats. Tous ces lieux , à la fin d'un
vers , eſt une bien mauvaiſe chûte.
J'ignore encor ma fille , où leurs deſſeins prétendent.
1
Des deſſeins ne prétendent point.
Pourrez-vous , m'arrachant de ce ſein paternel ,
Me voir, d'un pas tremblant , avancer à l'autel.
.Il eſt impoſſible de ſe repréſenter à la
fois une pere arracbant ſa fille de ſon ſein ,
& la voyant avancer à l'autel. Il fallait
que la conſtruction ſéparât ces deux images
qui fe nuiſent l'une à l'autre.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 101
Laiſſez moi , pour partage , heureuſe auprès de vous ,
Couler des jours obfcurs fans chaîne & fans époux.
Pour partage n'eſt gouverné par rien.
Ces mots ifolés dans la phraſe ſont une
eſpece de folléciſme,
Mais je vois en tremblant que nos deux factions
Vont ranimer leur rage & leurs diviſions .
Leurs diviſions eſt bien faible après leur
rage. Il faut que le diſcours aille en croisfant.
Tous les moyens permis dès qu'ils ſervaient au crime.
Cette phraſe n'a aucun ſens , parce qu'elle
ne peut vouloir dire que tous les crimes
permis dès qu'ils fervaient aux crimes.
Pour voir , pour juger mieux .
La prudence & le tems m'ont trop ouvert les yeux.
Combien il eſt néceſſaire de reſpecter
la langue! Faute d'y faire atteution , l'auteur
fait ici un contrefens évident. Pour
•exprimer ce qu'il doit & ce qu'il veut di
re , il fallait mettre ,
G3
102 MERCURE DE FRANCE .
Pour ne pas juger mieux ,
La prudence & le tems in'ont trop ouvert les yeux.
Pensez-vous qu'it ſoit libre aux enfans téméraires
De s'unir aux autels ſans l'aveu de leurs peres.
1
)
(
Voilà comme une épithete miſe malà-
propos peut changer le ſens d'une plhraſe.
Il femble que cette liberté qu'on refuſe
aux enfans téméraires , foit accordée à
ceux qui ne le ſont pas. C'eſt qu'il fallait
une épithere toute oppoſée. Il fallait aux
enfans bien nés , aux enfans vertueux. Il
m'est libre de faire telle choſe eſt une construction
plus faite pour la proſe que pour
la poësie.
{
Nous ne pouſſerons pas plus loin ces
remarques. Nous n'avons obſervé qu'une
partie des fautes du premier acte. On
peut voir par ce détail combien le travail
de la correction est néceſſaire au talent.
M.Ducis en a , fans doute , & nous avions
applaudi avec plaiſir à celui qu'il annonçait
dans Hamlet. Cette tragédie , quoique
d'un ſtyle inégal , avait beaucoup
moins d'incorrections. L'auteur a le ſentiment
des paffions fortes & emploie quelquefois
les mouvemens d'une véritable
eloquence ; c'eſt en reconnoiſſant ce qu'il
peut faire , que nous lui avons repro
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 103
ché ce qu'il n'a pas fait. Nous n'avons
d'autre intérêt que celui de ſa gloire , &
d'autres motifs que l'amour des Lettres
& de la vérité. Ce n'eſt point à ceux qui
peuvent honorer la ſcene françaiſe à la
replonger dans ſon premier cahos.
Oeuvres de M. le Marquis de Ximenez ,
ancien meſtre de camp de cavalerie ;
nouvelle édition revue & corrigée. A
Paris , chez les libraires qui vendent
les nouveautés.
Ce recueil eſt précédé d'une courte
préface dont nous rapporterons ici une
partie , parce qu'elle eſt faite pour difpofer
très favorablement le lecteur . " Plus
,, je ſuis éloigné d'attacher de l'importan-
و د
و د
و د
ود
”
ce à ces bagatelles , plus il doit m'être
permis de rendre aux lettres un hom-
„ mage auſſi pur que déſintéreſſé. Elles
m'ont été cheres depuis que je reſpire;
elles fervent de contrepoids à l'adverſité
; & ceux qui les cultivent avec le
moins de ſuccès , n'ont pas du moins à
ſe reprocher les jours qu'elles ont remplis
. Je n'affaiblirai point le bel éloge
qu'en fit l'Orateur Romain en eſſayant
de le traduire. Je me borne à obſerver
,, que toutes les profeſſions , que la poli-
ود
ود
ود
ود
1
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
وو
ود
وو
ود
tique , la juriſprudence , les armes& les
ſciences mêmes les plus abſtraites , liées
néceſſairement aux lettres , empruntent
d'elles ce charme qui attire & cet éclat
,, que le tems ne peut effacer.
"
Ce ton nodeſte & décent eſt d'autant
plus remarquable , eſt d'autant plus digne
d'éloge que rien n'eſt aujourd'hui plus
common que le ſcandale des préfaces ou
ridiculement orgueilleuſes ou grofférement
ciniques , où l'auteur prend pour une
noble confiance le délire d'une tête échauffée
par l'amour propre , & croit , en affectant
de mépriſer ou d'injurier le Public
, ſe mettre d'avance au- deſſus des
fuffrages qu'il n'obtiendra pas. Ces deux
vers de Boileau
Un auteur à genoux , dans une humble préface ,
Au lecteur dédaigneux a beau demander grace .
ont peut - être contribué à rendre commun
parmi nous le défaut contraire ; mais
il faudrait ſe ſouvenir qu'en général on
ne dit guere d'injures à ſes juges que
lorſqu'on est sûr de perdre fon procés.
M. le Marquis de Ximenez parle de
l'étude des lettres en homme digne de
les cultiver.
ود Céfar , Xénophon , Julien , Marc
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 105.
,, Aurele doivent l'immortalité à leurs
,, écrits plus qu'à leurs exploits .
ود Virgile a preſque effacé les traces du
,, ſang que fit couler Octave ; & , fans
chercher fi loin d'illuſtres exemples ,
François Premier ne fit-il pas oublier
les malheurs de ſon regne par la protection
qu'il accorda aux lettres dont
il fut le pere ?
ود
ود
دو
ود
ود
ود
ود
ود
Armand qui hâta leurs progrès :
Louis XIV qui ſçut les récompenfer
en Roi ; ſon auguſte ſucceſſeur , dont
,, l'éloge n'appartient qu'à la poſtérité ,
mais dont les bienfaits vont chercher
,, par- tout le mérite , ont augmenté leur
gloire en aſſurant celle des lettres qui
réjaillit fur la nation entiere.
ود
ود
ود
ود
"
Ils font enfin bannis , fans retour , ces
préjugés que l'ancienne chevalerie ,
louable à tant d'égards , n'oſait pas en-
,, core fecouer , & dont la France aurait à
,, rougir s'ils n'avaient pas été ceux de
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
toute l'Europe. La Nobleſſe Françoiſe
ne croit plus déroger en touchant de fes
mains victorieuſes la lyre d'Horace ou
le compas d'Archimede. Elle ſe plaît à
imiter la valeur des Romains , fans dédaigner
l'art qui les fit vaincre ; fans
,, mépriſer les Muſes qui les célébrerent ;
G5
2
106 MERCURE DE FRANCE.
ود&le Grand Condé, aſſis dans ſes bos-
,, quets de Chantilly , entre Santeuil &
Racine , reſſemblait beaucoup au vain-
„ queur de Carthage retouchant avec
∴ Lælius les comédies de Térence .
ود
ود
"
Tous les genres de poëſie ſe trouvent
dans ce recueil , poëmes , épîtres héroïdes
, odes , ſtances , madrigaux , &c. Les
deux premieres pieces roulent fur des fujets
donnés par l'Académie Françaiſe dans
les années 1750 & 1752. Dans la premiere
il faut prouver que les lettres ont
autant contribué à la gloire de Louis XIV
qu'il avait contribué à leur progrès. Le
ſtyle en eſt élégant & noble. On y trouve
de la poëſie & des vers heureux : en voici
le début, 3
Ils n'étaient plus ces jours , où , par des ſoins heureux ,
Du puiſſant Charles - Quint le rival généreux,
De nos champs désolés chaſſant la barbarie ,
Tranſplanta les beaux arts au ſein de ſa patrie ,
Et cultivoit les fruits de ces arbres naiſſans
A l'abri de fon trône , au-tour de lui croiſſans.
Bientôt le fanatiſme , enfant de l'ignorance ,
De leur germe encor faible étouffant la ſemence ,
Diſperſa leurs rameaux deſſéchés & flétris ;
Le regne , hélas ! trop court du plus grand des Henris ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 107
De ce Monarque humain , bienfaiſant , intrépide,
1
(Ce regne éterniſé dans une autre Enéide ,)
A peine des Français put eſſuyer les pleurs ,
Et la chûte des arts fut un de ſes malheurs.
Ils languiſſoient ces arts , lorſqu'ils virent paraftre
Sur le trône des lys , un Roi digne de l'être ;
Qui, dans tous ſes projets, pour leur gloire entrepris
Eut l'immortalité pour objet & pour prix.
La vertu , le mérite , & les muſes la donnent , &c.
L'auteur , en parlant des obligations
que les Muſes avaient à Louis XIV , dit
un moment après :
Elles lui devaient tout , & leurs mains immortelles
Le couvraient des lauriers qu'il fit croftre pour elles.
1
[
A
Ces deux vers nous paraiſſent très-:
beaux. Dans la ſeconde piece académique
Louis XV vainqueur , donnant la paix à
ſes ennemis , eſt repréſenté avec des traits
intéreſſants .
toi ! né de ſon ſang , toi né pour ſa couronne !
Ton fort te la donnait... & l'amour te la donne.
10S MERCURE DE FRANCE.
Vois ton peuple à tes pieds. Tes vertus l'ont charmé .
Eft-il un plus beau droit que celui d'être aimé ?
De ton auguſte ayeul l'éclatante mémoire
Remplit les nations qu'alarme encor ſa gloire ,
Et leur orgueil , jaloux de la ſplendeur des lys ,
A tes nombreux exploits a reconnu ſon fils .
Peuples , qu'aux champs de Mars a terraſſés mon
maître , 4
A des traits plus chéris vous devez le connaître. \
Peignez - leur ſa bonté , vous qui , dans Fontenoy ,
Rameniez la victoire aux pieds de votre Roi :
Guerriers , que ce héros , dans des plaines ſanglantes ,
Couronna de lauriers de ſes mains triomphantes ,
Vous , illyſtres témoins de ces pleurs précieux ,
Que la victoire même arrachait de ſes yeux ,
Qui de l'humanité , dans un champ de carnage ,
Pour la premiere fois , entendiez le langage , \
Qui vites la pitié , ſaiſiſſant tous les coeurs ,
Secourir les vaincus en pleurant les vainqueurs .
De ces vertus , grand Roi , que ton fiecle s'honore !
L'Europe a dû te craindre , & l'Europe t'adore .
Tu peux lancer la foudre , & tu donnes la paix.
:
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 109
On trouve enſuite une lettre de Madame
de la Valliere à Louis XIV. Ce ſujet ,
qui ſemble promettre beaucoup , n'eſt
peut - être qu'ébauché ; mais l'Académie ,
à qui cet ouvrage fut envoyé , applaudit,
fans doute , à quelques endroits tels , par
exemple , que le commencement de la
piece & les morceaux ſuivans.
.. Sire. quel autre titre , en l'état où je ſuis ,
Me fied - il de donner au plus grand des Louis ?
Il m'eſt permis encor d'admirer votre gloire...
Il faut de tout le reſte écarter la mémoire .
Reſpecter mon amant , qui n'eſt plus que mon Roi :
Vous ceſſez de m'aimer. tout eft fini pour moi .
Vous ne me verrez point , les yeux noyés de pleurs ,
Apporter à vos pieds ma honte & mes douleurs ;
Trop peu fûre de moi , je craindrais que mes larmes
N'euffent plus de pouvoir qu'il n'en reſte à mes charmes,
Et que mon coeur , fuivant des ſentimens trop doux ,
Si vous étiez à moi , ne fût encore à vous.
Tant que je vous verrais , toute votre inconftance
Me convaincrait trop peu de votre indifférence ;
J'en douterais fans ceffe , & mon crédule amour ,
En pleurant l'infidele attendrait fon retour.
IIO MERCURE DE FRANCE.
C
Il faut qu'une barriere éternelle & barbare
ربلا
Entre nous élevée , à jamais nous ſépare ...
Pour m'arracher à vous , il faut la voix d'un Dieu ;
Mais cette voix l'emporte.. & pour jamais ... adieu .
•
•
O mon Dieu ! tu m'appelles :
Je te ſuis... mais éteints des flammes criminelles ;
Fais naître un feu plus pur par toi-même inſpiré :
Seul , après mon amant , tu peux être adoré :
Tu peux ſeul ranimer ma languiſſante vie ,
Et rendre au ſentiment mon ame anéantie ;
Cette ame ſi ſenſible , & qu'il te plut former ,
Se donne à fon auteur... elle a beſoin d'aimer.
Dans la lettre de Céſar au Sénat Romain
, avant le paſſage du Rubicon , on
rencontre d'heureuſes imitations de Lucain.
Fortune ! .. c'eſt à toi que César s'abandonne.
Qu'une ombre de Sénat menace , éclate , tonne ;
Q'en faveur de Pompée importunant les dieux ,
Il cherche l'avenir qui nous attend tous deux.
Allons, fans fatiguer ces maîtres du tonnerre ,
Reconnoître leur voix dans le champ de la guerre.
Je ne veux pas entrer dans leurs conſeils fecrets .
La victoire ou la mort : se font là leurs décrets. L
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 111
Qu'ils viennent traverſer mes hautes deſtinées ,
Ces nobles Chevaliers qui , depuis tant d'années .
N'ont vû que des exploits & des proſpérités .
Qu'ils ſuivent au combat ces Romains ſi vantés ,
Ces rigides cenſeurs dont la vertu trompée
Perdit la République , en adorant Pompée :
Ce fameux Marcellus , ce farouche Caton ,
Ce Brutus ſon éleve & fur- tout Cicéron ...
Cicéron leur oracle , &c.
Des ſtances à M. de Voltaire mériterent
, de la part de ce grand homme , une
réponſe charmante , déjà imprimée dans
beaucoup de recueils , mais qu'on ne fera
peut- être pas fâché de retrouver ici.
Vous flattez trop ma vanité ;
Cet art ſi ſéduisant vous était inutile ;
L'art des vers ſuffifoit : & votre aimable ſtyle
M'a lui ſeul aſſez enchanté.
Votre âge quelquefois hafarde ſes prémices
En eſprit ainſi qu'en amour :
Le tems ouvre les yeux , & l'on condamne un jour ;
De fes goûts paſſagers les premiers ſacrifices :
A la moins aimable beauté ,
Dans fon beſoin d'aimer , on prodigue fon ame ;
On prête des appas à l'objet de ſa flamme ;
:
-1
J
1
J
112 MERCURE DE FRANCE.
Et c'eſt ainſi que vous m'avez traité.
Ah ! ne me quittez point , ſéducteur que vous êtes.
Ma muſe a reçu vos fermens ;
Je ſens qu'elle eſt au rang de ces vieilles' coquettes ,
Qui penfent fixer leurs amans.-
L'Empire de la Mode eſt une épître
adreſſée à Madame la Comteſſe de ***
Sur la mode , c'eſt vous qui m'ordonnez d'écrire .
Vous qui charmez comme elle , en fuyant ſon empire.
Il faut donc eſſayer de chanter ſes travers .
Elle eſt pourtant l'arbitre & le prix de mes vers.
Heureux fi , pour la ſuivre en ſa courſe infinie ,
Le peintre de nos moeurs m'eût laiſſe ſon génie !
Le pouvoir de la Mode augmente chaque jour .
Le monde eſt ſon domaine : & Paris eſt ſa cour.
Un peuple imitateur , foumis à ſes caprices ,
Prend ou quitte , à ſon gré , ſes vertus & ſes vices , &c.
Le recueil eſt terminé par des eſſais
dramatiques tirés d'Homere. Ce font des
ſcenes dont le plan eſt tracé dans l'Iliade , -
mais dont les détails appartiennent presque
tous à l'Ecrivain Français . La premiere
ſcene ſe paſſe vers le milieu de la
nuit entre Ulyſſe & Agamemnon , dans la
tente de ce dernier. C'eſt le moment de
l'Iliade
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 113
l'Iliade où Agamemnon, veut renvoyer
l'armée , & où Ulyſſe le détermine à faire
des démarches auprès d'Achille pour
fléchir & ramener ce héros.
AGAMΕΜΝΟΝ.
Voilà donc les honneurs qui nous furent promis ,
Et la foi qu'on devait à des dieux ennemis !
Troye ici nous aſſiege , &, loin de ſes murailles ,
Juſques fur nos vaiſſeaux vient chercher les batailles .
Sur tous les élémens Hector victorieux
S'y montre environné de la force des dieux.
Notre flotte , par lui , ſera réduite en cendre .
Nous n'avons plus d'Achille , hélas ! pour la défendre.
ULYSSE.
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! nous l'aurions encor
Si votre orgueil n'eût fait plus que n'oſoit Hector.
Ce mot m'eſt échappé , Seigneur. Mais nos miferes
Ne me permettent plus des diſcours moins finceres .
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! c'eſt trop différer.
Puiſqu'il refpire encore , il faut tout réparer.
Vous l'avez outragé. Votre aveugle colere ,
De ſes nombreux exploits lui ravit le ſalaire.
Il faut à cette offenſe égaler ſes honneurs.
Lui rendre Briféis , défarmer ſes fureurs ,
:
L
1
H
114 MERCURE DE FRANCE.
Vous vaincre ... & mériter que la Grece fidelle
Applaudiffe à ſon Roi qui s'immole pour elle.
AGAMΕΜΝΟΝ.
Il n'eſt plus tems , Seigneur. Les dieux ſe ſont vengés,
Et du parti d'Hector ils ſe ſont tous rangés .
Jupiter nous trompait. Il dément ſes oracles.
Pour le fang de Priam il s'épuiſe en miracles ,
Défend contre Junon le Troyen criminel ,
Et veut couvrir vingt Rois d'un opprobre éternel.
ULYSS E.
Qu'ai -je entendu , Seigneur ? Je doute fi je veille.
Eſt-ce la voix d'un Roi qui frappe mon oreille ?
Qu'oſez-vous propoſer ?
AGAMΕΜΝΟΝ.
D'arracher au trépas
Un peuple malheureux qui tend vers moi ſes bras.
Prince , c'eſt trop lutter contre les deſtinées .
Dix jours nous ont ravi le fruit de dix années.
Cédons à Jupiter , & ne nous flattons plus
Que les murs d'Ilion puiſſent être abattus.
OCTOBRE . II . Vol . 1772. 115
ULYSSE.
Avez- vous pu , grands dieux , laiſſer tant de foibleſſe
Au coeur du Roi des Rois & du chef de la Grece ?
Rappellez - vous , Seigneur , quel fut Agamemnon.
Rempliffez les devoirs qu'impoſe un ſi grand nom .
Ou s'il faut qu'aujourd'hui , démentant votre vie ,
Vous alliez , fans honneur , revoir votre patrie ,
Partez ... à vos vaiſſeaux la mer ouvre un chemin .
Mais tous les Grecs mourront les armes à la main .
Ajax & Diomede , unis avec Ulyffe ,
Peut- être à leur valeur rendront le Ciel propice ;
Et , hâtant ſes décrets par de plus nobles coups ,
Obtiendront des lauriers qui n'étaient dus qu'à vous.
AGAMEΜΝΟΝ.
Sage & vaillant héros , qu'un ſi preſſant langage ,
En des tems plus heureux , eût flatté mon courage !
Mais que peuvent ſervir tous les efforts humains
Contre le bras d'un Dieu qui les veut rendre vains ?
Lui ſeula , de nos mains , arraché la victoire ,
Nous a couverts de honte & les Troyens de gloire.
Son immortelle Egide , au milieu des combats ,
Marchait devant Hector & glaçait nos foldats.
L'élite de nos chefs privés de ſépulture
Dans ce champ , des oiſeaux deviennent la pâture ;
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
1 Et je ne ſuis pas Roi pour ſuivre imprudemment
D'une bouillante ardeur l'orgueilleux mouvement ;
Faire périr l'armée en courant à la gloire ,
C'eſt acheter trop cher l'honneur d'une victoire .
J'aime mieux épargner les débris d'Ilion
Que d'immoler mon peuple à mon ambition :
Et le premier devoir, dans le rang où nous ſommes ,
Eſt de connaître au moins le prix du fang des hommes .
ULYSSE.
Malheur ſans doute aux Rois qui , dans la pourpre affis ,
Contre l'humanité pourraient s'être endurcis !
Que ſa touchante voix pour Ulyſſe a de charmes !
A ces beaux ſentimens j'applaudis par mes larmes ,
Seigneur , & c'eſt aux dieux à les récompenfer.
Las de vous éprouver , ces dieux vont ſe fixer
Et ceindre votre front de la palme immortelle
Qui vous attend à Troye , où leur voix vous appelle.
Mais c'eſt par des erts plus grands , plus glorieux ,
Qu'il faut hater l'effet des promeſſes des dieux.
Vingt Rois fur votre front ont mis le diademe.
Ah ! foyez votre juge & votre Roi vous-même .
Si la Grece foumiſe aime à vous obéir ,
Vous devez la ſauver & non pas la trahir.
Elle ne vous a point confié ſa conduite
Pour vous laiſſer l'honneur de commander ſa fuite.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 117
Elle demande Achille : & de votre union
Dépend l'arrêt des dieux qui condamne Ilion.
Appaiſez ce héros : & le fer & la flamme
Auront bientôt détruit les reſtes de Pergame,
AGAMEΜΝΟΝ.
Je reconnais trop bien que le fils de Thétis
Fut l'unique rempart contre nos ennemis.
Au-deſſus des mortels & de fa renommée ,
Achille , aimé du Ciel , valait ſeul une armée.
Grecs ! au glaive d'Hector je vous ai livrés tous ,
En vous privant du Dieu qui combattait pour vous !
C'eſt peu que Briféis , à ſes deſirs rendue ,
Faſſe voir dans mon camp ma fierté confondue ;
Je veux , par des préſens , par des foumiſſions ,
Mettre fin , s'il ſe peut , à nos diviſions ,
Et que tout l'avenir conſacre la mémoire
D'un jour qui va d'Achille éternifer la gloire.
Trop heureux fi le Ciel , protégeant mon deſſein ,
Ne me réduifait pas à m'abaiſſer en vain .
ULYSSE.
Le grand Agamemnon tout entier ſe déploie.
Vous nous rendez les dieux qui combattaient pour Troye.
Son jour est arrivé . Plein d'un ſi juſte eſpoir ,
Je vais faire parler l'honneur & le devoir ;
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
Je me rends , de ce pas , dans les tentes d'Achille ,
Puiffé je triompher de ce coeur indocile ,
Le rendre à la patrie , & lui faire envier
Le courage d'un Roi qui daigne ſupplier !
Sage Divinité , dont la main protectrice ,
Des périls les plus grands fut préſerver Ulyſſe ,
Minerve , s'il est vrai que les dieux immortels
S'honorent de l'encens qu'on brûle à leurs autels ,
Si mes voeux ont percé leur demeure éternelle ,
Que le falut des Grecs ſoit le prix de mon zêle.
Fais qu'à ce long courroux las de s'abandonner ,
L'inexorable Achille apprenne à pardonner ;
Déjà trompant les ſoins & l'eſpoir de fa mere ,
D'un vain déguiſement je perçai le myſtere :
C'eſt toi qui m'inſpirais ; & ce jeune héros ,
Voyant briller un fer , abandonna Scyros .
Viens , acheve , o déeffe ! & parle par ma bouche.
Prête à ma faible voix un charme qui le touche.
Adieu , Seigneur ; j'eſpere avant la fin du jour
Voir Troye en feu , d'Achille annoncer le retour.
La ſcene ſuivante ſe paſſe dans les tentes
d'Achille entre lui & fon ami Patrocle.
ACHILLE.
: Cher Patrocle , eſt - ce toi ?
Quel deſſein t'a conduit dans les tentes du Roi ?
OCTOBRE. II. Vol. 1772. πό
Tu ne me réponds rien. Je vois couler tes larmes ,
Ulyſſe , que je fuis , redoublait ines alarmes ,
J'ai craint que ta pitié pour des Rois malheureux
Ne te fit oublier l'horreur que j'ai pour eux.
Patrocle aſpirait- il à ſervir un perfide ?
Es tu l'ami d'Achille ou l'eſclave d'Atride ?
Et dois - tu plus aux Grecs qui n'ont rien fait pour toi
Qu'à la tendre amitié qui t'unit avec moi
PATROCLE.
Souffrez qu'entre eux & vous mon ame ſe partage.
Seigneur , Agamemnon veut réparer l'outrage
Que ſon injuſte orgueil vous fit avec éclat.
Accordez - lui ſa grace en marchant au combat.
ACHILLE.
Moi ! combattre pour lui ! travailler à ſa gloire !
Je n'en ai que trop fait. Perdons -en la mémoire.
Oublions des ingrats que j'ai trop bien ſervis .
Privés de mes ſecours ils en ſauront le prix.
PATROCLE.
Ainſi de leur malheur artiſan volontaire ,
Achille ſe ſouvient de ſa ſeule colere ,
Et lui-même , effaçant des exploits ſuperflus ,
De ſes premiers ſermens ne ſe ſouviendra plus.
H4
120 MERCURE DE FRANCE.
)
Montrez - vous: & les Grecs ſont fürs de la victoire.
Quel ſpectacle pour vous ſi vous aimez la gloire !
Atride fuppliant ! ... Hector par - tout vainqueur !
Que faut - il donc , cruel , pour fléchir votre coeur ?
ACHILLE.
Que m'ont fait les Troyens , Paris , Hector , Hélene ?
C'eſt ſur leurs ennemis que doit tomber ma haine.
Ceſſe de la blamer. Viens jouir avec moi
De leur confufion qu'augmentera l'effroi .
C'eſt la néceffité qui vient de les réduire.
Leurs dons intéreſſés ne peuvent me ſéduire .
Gémistu de leurs maux ſans reſſentir les miens ?
Cher ami , mes affronts ne font - ils plus les tiens ?
Et peux - tu ſouhaiter qu'Achille les endure
Sans qu'il faſſe à la Grece expier ſon injure ?
Des triomphes d'Hector je ne ſuis plus jaloux.
La gloire a moins d'attraits que mon juſte courroux .
Puiſſent tous les auteurs d'une vaine entrepriſe ,
Foudroyés ſous des murs que le Ciel favoriſe ,
Périr , ou déteſter l'empire de leur Roi ,
Et d'un jour importun s'affranchir avec moi !
PATROCLE.
Votre abſence ſuffit ſans implorer la foudre.
Ah! le malheur des Grecs aurait dû les abſoudre.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 121
:
Vous n'êtes point le fang des héros , ni des dieux.
Qui leur devrait le jour leur reſſemblerait mieux.
Un repentir léger les porte à la clémence.
Achille fur vingt Rois exerce ſa vengeance ,
Et de leur flotte en proie à des feux dévorans ,
Détourne , fans pitié , des yeux indifférens .
Ah ! s'il m'eût conſulté , le fils d'une déeſſe
N'eût point à ſon dépit ſacrifié la Grece :
Et , par de grands exploits plus noblement vengé ,
Eût fait rougir l'ingrat qui l'avait outragé.
ACHILLE.
On m'a trop offenſé. Ma haine eſt immortelle.
Thétis & le deſtin ſon d'accord avec elle .
Je contente , en partant , ma colere & les dieux ;
Mais cache-moi les pleurs qui coulent de tes yeux.
Mon coeur , en les voyant , me trahirait peut-être.
Reſpecte des fureurs que les dieux ont fait naftre.
La vengeance a pour moi les charmes les plus doux.
Patrocle m'eſt pourtant plus cher que mon courroux.
Garde - toi d'abufer de ton injuſte empire.
Souviens - toi qu'à tes voeux je fus près de ſouſcrire ,
Et que contre toi ſeul mon coeur mal affermi
Sentit moins un affront que les pleurs d'un ami.
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
PATROCLE.
Eh bien ! Si l'amitié peut te parler encore ,
Ne me refuſe point la grace que j'implore.
J'abandonne les Grecs à leur fort malheureux :
Je ne te preſſe plus de combattre pour eux ;
Mais réponds à l'eſpoir qui vient de me féduire .
Donne - moi tes guerriers & ton char à conduire
Et permets qn'aujourd'hui , de tes armes couvert ,
Je rende au camp des Grecs l'ombre de ce qu'il perd.
Hector , que tant de fois fit trembler ta préſence ,
Ne pourra foutenir ta ſeule reſſemblance.
De ton caſque divin l'éclat va le frapper' ,
Et peut - être mon bras fuffit pour le tromper.
ACHILLE .
D'un deſſein fi fatal ne puis - je te diſtraire ?
Eſt - ce ainſi que Patrocle épouſait ma colere ?
Ah ! trop cruel ami , que me demandez - tu ?
Grecs , vous triompherez par ſa ſeule vertu !
Quoi ! pour mes ennemis tu veux combattre encore !
C'eſt pour eux , contre moi , que Patrocle m'implore !
Mais , n'importe. C'eſt lui. Je n'y puis réſiſter.
C'eſt un arrêt du Ciel qu'il me faut reſpecter .
Prends mes armes , mon char. Qu'à ta voix , qu'ils
chériffent ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 123
Mes courſiers immortels , comme moi , t'obéiſſent ,
Qu'ils portent devant eux la mort avec l'effroi.
Qu'ils poursuivent Hector , prompt à fuir devant toi.
Retarde encor d'un jour la perte de la Grece.
Ecarte de ſon camp la flamme vengereſſe .
Tu le veux ? J'y conſens . Pars ; & vas aujourd'hui
Humilier Atride en triomphant pour lui.
Mais h'étends pas plus loin tes voeux ni ta victoire.
Qu'on te prenne pour moi. C'eſt aſſez pour ta gloire.
Content d'avoir ſauvé les Grecs & leurs vaiſſeaux ,
Reviens prendre avec moi la route de Scyros.
Adieu. Déjà la nuit fait place à la lumiere.
Je ne t'arrête plus. Entre dans la carriere ;
Et que vingt Rois jaloux , à tes nouveaux exploits ,
Reconnaiſſent l'ami dont mon coeur a fait choix.
Enfin la troiſieme & derniere ſcene ſe
paſſe entre Achille & Ulyſſe qui vient lui
apprendre la mort de Patrocle.
•
ACHILLE.
Roi d'Itaque , apprenez - moi mon fort.
Qu'eſt devenu l'ami qui cauſe mes alarmes ?
Vit - il encor ?
6
124 MERCURE DE FRANCE.
ULYSSE.
Couvert & digne de vos armes ,
Ila , par ſa vaillance & par d'illuftres coups ,
Fait douter les deux camps ſi c'était Mars ou vous.
Je l'ai vu des Troyens faire une affreux carnage.
Son char , au milieu d'eux , s'ouvre un ſanglant pasfage.
Il étoit prêt d'entrer dans les murs d'Ilion ;
Il frappe. On meurt. Tout fuit. Le divin Sarpedon ,
Fier & trop plein du Dieu dont il tient la naiſſance ,
Au - devant de ſes pas avec fureur s'élance .
• Patrocle l'attendait ; & , malgré ſes efforts ,
Le fils du Roi des Dieux eſt tombé chez les morts ,
Glaucus , pour le venger , accourt & prend ſa place ;
Mais la mort fuit de près ſon inutile audace.
Hector arrive enfin. Sa vue a diſſipé
L'effroi dont le Troyen avait été frappé.
Les Grecs en le voyant doutent de la victoire .
Patrocle ſe promet une nouvelle gloire ,
Et , content d'être entré dans les champs de l'honneur ,
S'applaudit d'un péril digne de fon grand coeur.
Jupiter autour d'eux fait gronder fon tonnerre ,
Il fait pleuvoir du fang. Il ébranle la terre.
A ces marques , Hector reconnaſt ſon appui ,
Et fent que Jupiter s'eſt déclaré pour lui.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 125
Patrocle , dédaignant le fort qui le menace ,
Croit faire encor changer les dieux par fon audace.
11 laiſſe au loin ſon char & fur Hector il fond.
Il triomphaiť . Sa lance entre ſes mains ſe rompt.
Hector de ce moment ſaiſit tout l'avantage .
Le ſecours d'Apollon lui tient lieu de courage .
Patrocle tombe... Hector , trompé par ſa valeur ,
Croft du fils de Thétis être déjà vainqueur.
ACHILLE.
Cher Patrocle ! tu meurs ... & j'endure la vie !
Et ma ſeule douleur ne me l'a point ravie !
Je n'avais qu'un ami . Je le perds. Juſte Ciel !
Je te rends grace an moins de m'avoir fait mortel ,
Mon coeur ne connaît plus la gloire , ni la honte ,
Ulyſſe , je perds tout... & la mort la plus prompte
Terminera des jours que je ne puis fouffrir.
Achille ne doit point pleurer. Il peut mourir.
(
ULYSSE.
Oui . Mais il doit mourir venge : couvert de gloire :
Faire changer le fort ; nous rendre la victoire ;
Paraître tel qu'Alcide ou le Dieu des combats ,
Et ſe rendre immortel , comme eux , par ſon trépas .
Comptable aux Grecs d'un ſang que vous voulez répandre ,
Verſez - le , s'il le faut , dans Ilion en cendre
126 MERCURE DE FRANCE.
ACHILLE.
Oui j'y vole. Mon coeur trop longtems abattu
Au cri de la vengeance a repris ſa vertu.
(Ilprend la lance d'un des Theſſaliens , & prononce
les derniers vers en marchant à l'ennemi) .
Troyens enorgueillis du long repos d'Achille ,
Plus de pitié pour vous; plus d'eſpoir , plus d'aſyle.
Je voue à votre race un éternel courroux.
Patrocle , en périſſant , vous exterminera tous.
Grand Dieu ! le ſang d'Hector peut ſeul me fatisfaire.
Qu'il meure. Je n'ai plus d'autres voeux à vous faire.
Ces morceaux nous paraiſſent faits
pour donner une idée avantageuſe des
talens poëtiques de M. le Marquis de
Ximenez & du mérite de fon recueil ,
dont il n'y a encore que la premiere partie
d'imprimée.
Fables orientales & Poësies diverses; fuivies
du Protecteur Bourgeois ou de la
Confiance trabie , comédie en vers , de
l'Héritage & du Mariage manqué , deux
contes dramatiques , & de réflexions
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 127
:
fur la littérature & fur quelques autres
ſujets ; par M. B ***.
Nifi utile est quod facimus , fruftrà est gloria.
PHED.
Où l'utile n'eſt pas , la gloire eft trop frivole.
Aux Deux Ponts , à l'imprimerie ducale
; & ſe trouve à Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriſtine ; 3 vol.
in - 8°. petit format. Prix , 3 liv.
Les écrits renfermés dans ces trois vo.
lumes ne peignent pas moins un eſprit
agréable & facile que des moeurs douces
& honnêtes. L'eſtimable auteur n'a jamais
perdu de vue la maxime qu'il a
priſe pour épigraphe. Il s'eſt particuliérement
étudié à revêtir des graces de
la poéſie les adages , les maximes & les
traits animés de la morale du ſage de Perſe.
Cette morale , qu'embellit la fiction , ne
peut manquer d'intéreſſer la jeuneſſe qui
demande qu'on l'occupe à des lectures qui
fixent agréablement ſon attention. Es.
ود
"
ود
tu de l'ambre , diſoit un fage à un morceau
de terre odoriférante qu'il avoit
ramaſſé dans un bain ? Tu me charmes
,, par ton parfum. Elle lui répondit: je
,, ne ſuis qu'une terre vile ; mais j'ai ha128
MERCURE DE FRANCE..
ود bité quelque tems avec larofe. " Cet
apologue de Saadi eſt une leçon qui nous
avertit également & de ne fréquenter que
des gens fages & éclairés, & de ne nous
occuper que de lectures qui peuvent nourrir
l'eſprit & former le coeur.
M. B*** nous donne , à la tête de ces
fables orientales , un abrégé de la vie du
philofophe Perfan qui ne ceſſa ,par ſes actions
& ſes écrits , de porter ſes compatriotes
à la vertu. Il a composé le Gulistan ou
le jardin des rofes , le Bostan ou le jardin
des fruits , & le Molamaat ou les rayons .
Saadi , dans ces différens ouvrages , expoſe
avec candeur , pour l'inſtruction de
fes concitoyens , les défauts de ſa jeuneſſe.
Il m'arriva , nous dit- il , par un emportement
de jeune homme , de répondre à ma
mere avec une fierté inſultante. Elle fut
contriftée , elle alla s'aſſeoir dans un coin,
&des larmes tomboient ſur ſes joues. Je
m'approchai d'elle , & cette ſenſible mere
me dit : ,, Toi qui es aujourd'hui fi grand
و د
و و
avec moi , ne te ſouvient- il pas combien
jet'ai vu petit. " Il avoue encore qu'étant
très jeune , il liſoit l'alcoran au milien
de ſa famille. Ses freres s'endormirent ,
& il dit à fon pere. Regardez les ; ilsdorment
& je prie. Mon pere m'embraſſa tendrement
& me dit: ,, O mon cher Saadi !
„ ne
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 129
,, ne vaudroit - il pas mieux que tu dor-
و د
"
miſſes auſſi , que d'être ſi vain de ce que
,, tu fais. Ce dernier trait eſt mis en
vers dans ce recueil de poëſies.
Saadi , obligé de quitter ſa patrie déſolée
par les Turcs , voyagea pendant quarante
ans . Il nous a conſervé une de ſes
avantures. Ce poëte fut rencontré par des
brigands qui , aprés l'avoir dépouillé , lâcherent
des chiens contre lui. Son premier
mouvement avoit été de ramaſſer des pierres
pour ſe défendre contre ces animaux ;
mais la gélée avoit été ſi forte , qu'il ne
put en arracher une, ce qui lui fit dire ,
en ſe ſauvant : Voilà de méchantes gens ,
ils lachent les chiens & attachent les pierres.
Cette plaiſanterie , ajoute Saadi , fit rire
le chef des voleurs , qui lui cria de demander
ce qu'il voudroit. Je ne vous demande
, répondit le poëte , que la veſte
dont vous m'avez dépouillé ; mais le chef
des voleurs ne s'en tint pas à cette reſtitution:
il lui fit donner de plus une veſte
fourrée.
Saadi fut mis en captivité à Tripoli &
condamné à travailler aux retranchemens
de la ville. Un marchand d'Alep le racheta
, moyennant dix pieces d'or , & lui
donna ſa fille en mariage avec une dot
I
130 MERCURE DE FRANCE.
de cent ſequins. Mais il ne paroît pas que
ce ſage ait trouvé le bonheur dans cette
union. Sa philofophie , qui avoit adouci
la barbarie des maîtres les plus durs , ne
put vaincre la méchanceté d'une femme.
Comme il ſe plaignoit des chagrins continuels
que cette femme lui caufoit , elle
lui dit un jour : N'es-tu pas celui que
,, mon pere a racheté pour dix pieces
ود
"
d'or ? Oui , lui dit-il ; mais il m'a vendu
,, pour cent fequins."
Saadi, de retour en Perſe ſous le regne
deMuſtafer Eddin Aboubekre , ſe fit aimer
de ce Monarque , qui le combla de bienfaits.
Ce fut à ce prince qu'il dédia fon
gulistan. M. B. rapporte une anecdote extraite
de cet ouvrage. On pourra prendre
plaiſir à la voir ici à cauſe de ſon rapport
avec le conte du Roi & le Meunier de
Mansfield , auteur Anglois , l'intermede
du Roi & le Fermier & la Partie de chaffe
de Henri IV. ,, Manfor , Calife du Roi de
,, Maroc , s'égara un jour à la chaſſe ; le
,, vent ſe leva furieux , il ſembloit que l'eau :
ود du Ciel voulût engloutirlaterre ; la nuit
,, qui s'avançoit devint encore plus affreuſe
par fon obſcurité. Manfor ne
,, ſavoit ni que devenir , ni le lieu où il
étoit : demeurer , chercher l'abri de
ود
"
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 131
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
,, quelques arbres , le ſecours de quelque
chemin , tout lui paroiſſoit un péril
évident. Dans l'incertitude du parti
» qu'il devoit prendre , il apperçut de
loin une lumiere; un moment après il
vit qu'elle étoit portée par un pêcheur
qui alloit pêcher des anguilles dans un
lieu près de là. Le Roi l'aborde , lui
demande le chemin qui mene au palais
du Roi : vous en êtes à dix milles , répondit-
il ; le Roi le pria de l'y condui-
,, re. Je n'en ferai rien, dit-il; ſi le Manfor
étoit ici en perſonne , je le refuferois
de crainte qu'enveloppé de l'ora-
,, ge & des ténebres , il ne ſe noyât dans
,, ces lieux marécageux. Hé ! que t'impor..
,, te , repartit le Prince , que le Manfor
"
ود
"
ود
ود vive ou ne vive pas ? Comment , que
m'importe , replique le pêcheur ? Mille
" vies comme la mienne & comme la vô-
”
ود tre ne valent pas un de ſes moindres
,, jours. Aucun Prince ne mérite mieux
"
"
toute l'affection de ſes ſujets , & celle
,, que j'ai pour lui eſt ſi grande , queje
l'aime mieux que moi ;& cependant je
m'aime bien. - Tu ne parlerois pas
comme tu parles ſi tu n'en avois reçu
" des bienfaits conſidérables
"
ود
- Moi?
,, non ; mais quels bienfaits plus confidé-
宴
12 1
132 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
وو
ود
ود
,, rables peut - on eſpérer d'un bon Roi
,, qu'une juſtice équitable , un gouverne-
,, ment ſage & tranquille ? Sous ſa protec-
,, tion ,je jouis en paix de ce qu'il a plû à
Dieu me donner ; j'entre dans ma cabane
, j'en fors quand je veux , & je ne
ſache homme 'qui m'inquiete ou qui
m'outrage. Venez , vous ferez mon hô-
,, te ; demain je vous guiderai où vous
voudrez . Le Roi ſuivit le bon homme à
ſa cabane , ſe ſécha , ſoupa avec ſa famille
, ſe repoſa juſqu'au matin , fut
rencontré par fes veneurs ,& récompenſa
le meunier à qui il donna ſon château
de César Alcubir , devenu depuis une
des plus belles villes de l'Afrique &
,, des plus renommées pour les arts , pour
,, les ſciences & pour les bonnes moeurs .
Saadi eut la plus longue & la plus heureuſe
vieilleſſe ; il vécut plus d'un fiecle ,
& mourut l'an de l'Egire 691 & de notre
Ere 1311
و د
و د
ود
"
ود
"
Les fables orientales ſont ſuivies de
poéſies diverſes & des quatre Parties du
jour , paſtorale d'un pinceau léger , d'un
coloris frais & agréable. La comédie du
Protecteur bourgeois nous préſente la peinture
d'un de ces hommes que les richeſſes
ont avilis & qui voient
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 133
... Dans leurs tréſors groſſis par cent moyens ,
Le prix de la vertu comme des autres biens.
On applaudira également à la morale
vive& enjouée des contes dramatiques , &
aux réflexions ſur la littérature. Ces réflexions
font celles d'un écrivain judicieux
, d'un homme de goût qui a ſu rendre
ces obſervations piquantes par des citations
faites avec choix. L'auteur , dans
un chapitre fur la conſidération due aux
titres , rapporte ce trait d'Alexandre qui ,
après un combat où il riſqua cent fois de
perdre la vie , s'écria : O Athéniens , que
vous me coûtez de peines ! Exclamation
qui eſt le plus bel éloge que l'on ait fait
des lettres. Le Héros Macédonien les regardoit
comme les diſtributrices de la
gloire , & adreſſoit pour cette raiſon la
voix à Athenes ſavante & diſpenſatrice
de la renommée.
Histoire de la Littérature Françoise , depuis
les tems les plus reculés juſqu'à
nos jours avec un tableau du progrès
des arts; par MM. de la Baſtide l'aîné
& d'Uffieux. A Paris , chez Edme ,
libraire , rue St Jean de - Beauvais ;
vol. in . 12.
•
13
134 MERCURE DE FRANCE.
Il ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cet ouvrage dont la
condition de l'acquiſition actuelle eſt de
piyer fix livres , en retirant ces deux premiers
volumes , fix livres en recevant les
tomes III & IV. Les autres volumes ſeront
de même délivrés deux à deux pour
quatre livres aux ſouſcripteurs qui auront
les deux derniers gratis. La ſouſcription
eſt ouverte juſqu'à la fin de Décembre
prochain. Ceux qui n'auront point foufcrit
payeront chaque volume ſur le pied
de 2 liv 15 fols.
Cette hiſtoire de notre littérature doit
être diftinguée , & pour le plan & pour la
forme , de l'hiſtoire littéraire de la France,
publiée en pluſieurs volumes in 4°. par
les Religieux Bénédictins de la Congrégation
de St Maur , & du tableau hiſtorique
des gens de lettres , par M. L. de L.
que l'on peut regarder comme un excel-
Jent abrégé de l'ouvrage volumineux des
Bénédictins . Ces deux écrits nous préfentent
des articles ſéparés & diſtincts des
poëtes , des littérateurs , des ſçavans. Mais
ces gens de lettres ou ces ſçavans n'ont eu
ſouvent que des rapports éloignés. Quoique
contemporains , ils ont quelquefois
fourni des carrieres très- inégales , & cul-
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 135
(
tivé la ſcience ou l'art dans des tems différens'
, & avec des ſuccès inégaux. Leur en-
-ſemble ne peut donc offrir que pluſieurs
maſſes placées les unes à la ſuite des autres
, toutes indépendantes , & où l'on
chercheroit en vain le développement des
cauſes qui ont influé ſur les progres & la
décadence des lettres. MM. de la Baſtide
& d'Uffieux , éclairés pas ces réflexions ,
ont ſuivi une marche différente de celle
de leurs prédéceſſeurs , & n'ont envisagé,
dans leur hiſtoire , que le tableau progreffif
des ſciences & des beaux arts. Ils n'ont
point , en conféquence , aſſujetti les faits
à des retours périodiques , puiſque cet
ordre n'eſt pas celui des actions humai-
-nes. Mais ils ont, pour la diſtribution de
leur hiſtoire , eu égard aux révolutions
que les lettres , ainſi que les empires , ont
éprouvées . Les deux premiers volumes de
-cette hiſtoire , qui viennent de paroître , en
font defirer la ſuite. Ils font enrichis de
notes hiſtoriques , critiques & littéraires ,
& de citations bien capables de fatisfaire
l'empreſſement d'un lecteur éclairé , jaloux
de voir les faits ramenés à leur exacte
vérite , & curieux de connoître les fources
les plus pures de l'érudition françoiſe.
I4
136 MERCURE DE FRANCE.
Recherches critiques , historiques & topographiques
fur la ville de Paris , depuis
fes commencemens connus jusqu'à préfent
avec le plan de chaque quartier ;
par le Sr Jaillot , géographe ordinaire
du Roi . A Paris , chez l'Auteur , quai &
à côté des grands Auguſtins ; & chez
Lottin aîné , imprimeur - libraire , rue
St Jacques , au Coq.
Nous avons déjà fait connoître , dans le
Mercure du mois d'Août dernier , ce bon
ouvrage , qui ſe diſtribue par cahier. Le
premier nous offre le quartier de la Cité ;
les deux ſuivans , qui viennent d'être publiés
, comprennent le quartier St Jacques ,
la Boucherie & le quartier Sainte Opportune
, avec leurs plans gravés avec beaucoup
de netteté. Les recherches de M.
Jaillot font toujours inſtructives ; elles
font , par leur exactitude & par l'attention
de l'auteur à citer les fources où il a
puiſé , très propres à ſervir de fupplément
ou de correction aux autres écrits
topographiques & hiſtoriques publiés juſqu'à
préſent ſur Paris.
Traité élémentaire d'Arithmétique par M.
l'Abbé Boſſut , de l'Académie royale
T
OCTOBRE. Π. Vol. 1772. 137
des ſciences , Examinateur des Ingénieurs
, &c . A Paris , 1772 , chez Cl .
Antoine Jombert , rue Dauphine ; volume
in 8°. de 276 pages.
Ce traité d'arithmétique de M. l'Abbé
Boſſut doit être diſtingué des autres traités
, peut- être en trop grand nombre , que
nous avons fur cette ſcience. Il eſt ſurtout
recommandable par l'ordre & la clarté qui
y regnent ; par l'enchaînement des matieres
qui le compoſent , & par la ſimplicité des
démonſtrations , qui font tout à la fois
courtes & rigoureuſes. Nous ne dirons
rien de plus en faveur de cet ouvrage ;
nous nous contenterons ſeulement de remarquer
, à fon occaſion ,qu'il eſt fort heureux
pour ceux qui , par goût ou par état,
doivent ſe livrer à l'étude des mathématiques
, qu'un auſſi grand géometre que
M. l'Abbé Boſſut , & qui préſente ſes
idées avec tant de netteté , veuille ſe donner
la peine de traiter les parties élémentaires
de ces ſciences. Cet ouvrage eſt la
premiere partie du cours de mathématiques
que cet illuſtre académicien ſe propoſe
de compoſer ou plutôt de compléter. On
connoît les excellens traités de méchanique
ſtatique & d'hidrodynamique qu'il a
15
138 MERCURE DE FRANCE.
publiés depuis peu; & nous savons que
fon algebre , qui eſt actuellement fous
preſſe, ſera ſuivie ſans délaid'un traité de
géométrie. Le public nous faura peut-être
gré de ce que nous nous hâtons de lui annoncer
des richeſſes dont il pourra bientôt
jouir.
Les Sacrifices de l'Amour , ou Lettres de
la vicomteſſe de Senanges & du Chevalier
de Verſenai. Nouvelle édition.
A Amſterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Delalain , libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
ود
"
وو
Nous avons déjà parlé de cet ouvrage.
Nous nous contenterons ,pour faire connaître
cette ſeconde édition qui en prouve le
ſuccès , de tranſcrire une partie de l'avertiſſement.
Je n'ai pu faire réimprimer
ces lettres auffi - tôt que je l'aurois voulu
; de forte qu'il s'en eſt répandu des
éditions furtives pleines de contreſens ,
de tranſpoſitions &de fautes intolérables.
Celle que je préſente au Public
eſt au moins très - ſoignée. On n'y trouve
preſque point de lettres où je n'aie
faitdes changemens. Le tutoyementde
Mde de Senanges & du Chevalier avoit
,, déplu , & je l'ai fupprimé. Quant au
ود
”
ود
"
ود
"
"
" caractere de mon héroïne , j'ai cru de.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 139
"
ر و
"
,, voir le conſerver telquejel'avois conçu
d'abord.... Le diſcours qui précédoit
cet ouvrage n'étoit qu'une eſquiſſe ra-
„ pide & peu approfondie. Dans cette
édition , je l'intitule Avant-propos , &,
comme j'ai eu le tems de le rendre plus
„ court , il vaudra peut-être mieux. J'ai
fait imprimer , à la ſuite des lettres ,
des Réflexions fur la Poésie , qui ne
ſont pas dans l'édition de mes oeuvres
en grand papier. "
و د
"
"
ود
"
Nouvelle édition de Moliere , avec figures.
PROSPECTUS.
L'accueil que le Public a fait à l'édition
in 8°. de Pierre Corneille , avec des commentaires
& des gravures , devoit nécesfairement
faire penſer à lui offrir , dans
la même forme , une édition de l'auteur
inimitable qui créa la comédie , comme
Corneille avoit créé la tragédie.
On a donc tâché de faire , pour la nouvelle
édition de Moliere , propoſée par
ſouſcription , ce qu'on a fait pour celle
du Prince de nos auteurs tragiques. Le
papier , les caracteres , les deffins nouveaux,
les gravures , tout fera digne , &
de la curiofité du Public , & de ce qu'on
doit à Moliere.
140 MERCURE DE FRANCE.
Cette édition , qui paroîtra en 1773 ,
fera, de la part de ſes coopérateurs & de
la nation, une eſpece d'hommage centenaire
bien dû au grand homme que la
France a pleuré un fiecle avant nous , &
dont elle n'a point encore réparé la perte.
Les planches , y compris le portrait &
les fleurons des titres , compoſeront quarante
gravures , exécutées par nos meilleurs
artiſtes , d'après les deſſins de M.
Moreau , avantageuſement connu par fon
crayon ingénieux & ſa compoſition piquante.
On ne doit pas laiſſer ignorer que
le portrait de Moliere ſera gravé d'après
l'original du célebre Mignard; M Molinier
, qui en eſt le poſſeſſeur , a bien
voulu le communiquer aux éditeurs.
:
A l'égard du commentaire qu'on a dispoſé
de façon à ne point altérer lånetteté
du texte de Moliere , ſi le plus grand respect
, ſi l'amour le plus vif pour ce grand
homme , ſi les ſoins , ſi les travaux les
plus fuivis , ſi les recherches les plus étendues
, & quelque connoiſſance de l'air dramatique
ont pu ſuppléer aux talens de
l'homme de lettres qui en a été chargé ; il
oſe eſpérer que ſon ouvrage ne fera point
indigne de l'auteur ſur lequel il a travaillé
avec le plus grand zêle.
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. I141‡
De tous les écrivains ſuſceptibles d'un
commentaire , ce font les poëtes comiques
qui en ont le beſoin le plus décidé. Attachés
à la peinture des moeurs & des uſages
de leur fiecle , il doit néceſſairement ſe
trouver dans leurs ouvrages , après la révolution
d'un nombre d'années, beaucoup
de choſes emportées par le torrent des
variétés en tout genre ; on a beſoin , pour
les entendre , de ſe rapprocher du tems où
elles ont été préſentées .
L'inſtabilité des langues vivantes qui
ne ſe fixent pas même après les beaux jours
qui les ont rendu fameuſes , parce qu'il
eft de l'eſſence de la folie humaine d'aspirer
toujours , quoique vainement, à une
plus haute perfection ; l'inconſtance des
uſages & des modes ; tout contribue chaque
jour à ôter aux productions les plus
précieuſes de l'eſprit cette fraîcheur qui
les décore , & c'eſt au commentateur à
n'imputer ces rides de l'âge qu'au tems
dont la main outrageante les a fillonnées.
S'il y a jamais eu une époque où l'on
dût eſſayer de ramener les eſprits aux
vrais principes de la comédie , par l'examen
des ouvrages de Moliere , c'eſt celle
où nous nous trouvons. Avoir quitté les
traces de Moliere , c'eſt avoir abandonné
142 MERCURE DE FRANCE.
celles de la nature qui l'avoit formé. Puisſe
la lecture de cet écrivain comique fervir
de regles à la jeuneſſe qui ſe prépare
à nous inſtruire & à nous amufer par fon
art , & la détourner des fentiers du mauvais
goût , trop fréquentés de nos jours !
Tel eſt le point de vue où s'eſt placé le
commentateur de Moliere ; c'eſt en faifant
ſes efforts pour attacher les yeux fur
ce modele , qu'il eſpere être de quelque
utilité à ceux qui ſe deſtinent à la carriere
difficile du théâtre , & plaire à ceux
dont le goût ſe plaint hautement de nos
monftres modernes.
Il a trop de reconnoiſſance pour le don
qui lui a été fait de remarques grammaticales
ſur 14 pieces de Moliere , pour ne
pas publier qu'il les regarde comme la
partie la plus eftimable de fon commentaire
, ainſi que la vie de l'auteur , par M.
de Voltaire , dont il a fait ufage , de fon
conſentement. Ne voyant dans cet ouvrage
que la gloire de Moliere , il a dû préférer
un portrait de maître , à tout autre
qui n'auroit pu fortir de ſes mains que
comme une foible eſquiffe.
L'augmentation du papier & des gravures
n'a pas permis au libraire de faire
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 143
un grand avantage pécuniaire aux fouscripteurs
; mais il leur en feraun autre ,
auquel ils feront plus ſenſibles.
Quoique le livre ſoit tiré à un affez petit
nombre d'exemplaires pour que toutes
les épreuves des gravures foient belles , il
faut cependant convenir que les premieres
auront quelque choſe de plus brillant.
Les ſouſcripteurs peuvent être aſſurés
que les premieres épreuves leur font destinées
, &, parmi ces premieres , ils feront
les maîtres de s'approcher du commencement
autant qu'ils le voudront , en envoyant
retirer leurs exemplaires de bonne
heure. Le libraire leur fera ſavoir , par
la voie des Journaux , le jour qu'il ouvrira
ſa diftribution , & il ſuivra fidélement
l'ordre du tirage dans l'ordre de la livraifon
des exemplaires ſouſcrits.
Conditions .
Cette édition ſera compoſée de fix volumes
in - 8°. très forts , parce qu'on a
voulu ſe conformer, à cet égard , à l'édition
in -4°. & ne pas multiplier les volumes.
On ſouſcrira juſqu'à la fin de cette année
1772 , à raifon de 42 liv. l'exemplaire
144 MERCURE DE FRANCE.
(
en feuilles ; ſavoir, 24 liv. en ſouſcrivant
, & 18 liv. en retirant les fix volumet
, vers Pâques de 1773 au plus tard.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit payeront
50 liv. pour les fix volumes.
Les ſouſcriptions ſe prendront à Paris
chez le Clerc , libraire , à la Toiſon d'or,
quai des Auguſtins.
L'on auroit pu diſtribuer la moitié de
Pouvrage en ſouſcrivant ; mais il a paru
plus commode pour le Public de diſtribuer
l'ouvrage entier. Cependant le libraire
ſe fera un plaiſir de faire voir les
gravures , qui font preſque finies , &
l'impreſſion , qui eſt à moitié faite,
ACADEMIES.
Assemblée publique de l'Académie d'Amiens ,
tenue le 25 Août 1772 .
CETTE ETTE ſéance fut ouverte par M. Petiſt,
avocat du Roi , directeur de l'Académie ,
qui , dans ſon diſcours , remarqua , comme
un fait unique dans l'hiſtoire des empires
, que , pendant vingt fix luftres , le
royaume de France n'a eu que deux Souverains
,
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 145
verains , Louis XIV & Louis XV ; ce
qu'il accompagna de l'expreſſion ſenſible
des voeux de tous les François pour que le
regne de Louis le Bien Aimé ſurpaſſe encore
en durée celui de Louis le Grand.
M. Baron , ſecrétaire , fit l'éloge de M.
Duclos , honoraire de l'Académie , & de
M. Colignon , académicien ordinaire.
ود
M. Bucquet , académicien honoraire ,
annonça , par l'éloge de Henri IV , la réponſe
que ce bon Roi fit , le 22 Août
1594 , dans Amiens aux Députés de Beauvais
, touchant la réduction de cette ville :
réponſe qui eſt un véritable portrait de ce
Prince , fait par lui-même. Henri , dit
,, M. Bucquet , eſt , depuis St Louis , le
,, plus grand , & , juſqu'à Louis le Bien-
Aimé , le meilleur des Rois François.
Un Diſcours de M. d'Eſmery , fur la
néceſſité des lettres dans les profeſſions
principales de la ſociété ; un diſcours de
M. Goſſart , pour prouver que le ſentiment
conftitue la poëſie & l'éloquence ,
& la lecture des ſtances fur les paſſions ,
couronnées par l'Académie , remplirent
là ſéance..
ود
Ces belles ſtances ſont de M. l'Abbé
Talbert , chanoine de la métropole de
"
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Besançon , qui , le même jour , a remporté
le prix d'éloquence dans l'Académie
de Dijon pour l'Eloge de Boffuet.
L'Académie a donné le prix propoſé
pour l'Eloge de Voiture à celui qu'en a fait
M. Maillart , d'Amiens , maître - es - arts
en l'Univerſité de Paris .
Le prix de l'école de botanique a été
donné au ſieur de Witegaire , employé
dans l'Ecole vérétinaire de la Compagnie
de Luxembourg
L'Académie propoſe pour ſujet du prix
qu'elle donnera l'année prochaine l'Eloge
d'Adrien Baillet : & pour ſujet d'un autre
prix , elle demande les regles de conftruction
d'un Hygrometre , dont les variations
foient déterminées & comparables à celles
d'autres hygrometres semblables ... On demande
fur tout linſtrument le plus fimple
& d'une construction plus facile .
Chacun des prix eſt une médaille d'or
de la valeur de 300 liv.
Les ouvrages feront envoyés , francs
de port , à M. Baron , fecrétaire de l'A- .
cadémie , à Amiens , & ne feront reçus
que juſqu'au premier Juillet 1773 exclufivement.
Voici quelques ſtrophes de l'ode de
M. Talbert ſur les Paſſions.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 147
Vastos volvunt ad littora fluctus.
Les volcans embrafés fermentent ſous la terre ,
Ils ouvrent les rochers , vomiſſent le tonnerre ;
Tout cede à leur effort .
De l'Etna ſourcilleux la cime eſt allumée ;
Le bitume , la cendre & la noire fumée
Sont lancés,par la mort.
Tel eſt des paſſions l'impétueux délire :
Le coeur qui les nourrit s'agite , ſe déchire
Sous leur joug odieux.
Mais tes loix , Ô vertu , regnent fans tyrannie :
Source de toute paix , de gloire , d'harmonie ,
C'eſt toi qui fais les Cieux.
De la cupidité le regard étincelle ;
Sa crainte vigilante eſt la garde fidelle
Qui défend ſes tréſors .
Mais les dons de Plutus , dans les mains de l'avare ,
Reffemblent à ces mêts qu'un uſage bifarre
Plaçoit devant les morts .
Fortune , le remords prompt à venger tes crimes ,
De tes adorateurs fait d'illuſtres victimes ,
Dont il eſt le vautour :
Il vit de leur ſubſtance , en ſecret les dévore ;
Dans un ſommeil ſiniſtre il les pumit encore
Des attentats du jour.
:
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui les ſoumet au frein de la ſageſſe
Craint de ſe dégrader , inſtruit de ſa nobleſſe :
Voilà ſa vanité.
Mériter des amis , ſentir , penſer , connoître
S'environner d'heureux (on n'en fait point ſans l'être)
,
Voilà ſa volupté.
SPECTACLES.
1
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations de la Cinquantaine
que le Public a revue avec un plaifir toujours
nouveau , parce qu'une muſique où
il y a beaucoup de chant & d'élégance
doit néceſſairement étre toujours agréable .
Cette paſtorale ſera bientôt remplacée par
quelques repréſentations des Fragmens
compoſés des actes de Pigmalion , de
Tirtée & du Devin du Village.
On ſe diſpoſe auſſi à donner inceſſamment
ſur ce théâtre Adele de Ponthieu ,
tragédie nouvelle en trois actes , dont le
poëme eſt de M. le Marquis de St Marc ,
&la muſique de M. de la Borde , premier
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 149
valet -de- chambre ordinaire du Roi , &
de M. Berton , directeur de l'Académie
royale de Muſique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES LES Comédiens ordinaires du Roi ont
donné le Samedi 26 Septembre , la premiere
repréſentation des Chéruſques , Tragédie
nouvelle tirée de l'Allemand , par
M. Bauvin.
Ségifmar , Prince Chéruſque , a deux
fils , Arminius & Flavius ; l'un & l'autre
rivaux de gloire & d'amour. Arminius
regne dans le coeur de Truſnelde , fille
d'Adelinde , Princeſſe Chéruſque. Adelinde
a l'ambition de faire couronner
Sigismond fon fils , & l'a déjà fait nommer
Pontife du Templed'Auguſte. Varrus,
Prêteur Romain , entreprend d'aſſervir
ce peuple juſqu'alors indomptable. 11
profite de la diviſion que la jalouſie à
mife entre les deux freres , il flatte l'ambition
d'Adelinde , & cette Princeſſe
connoiſſant la fierté républicaine d'Arminius
, promet à Flavius , ſon frere , de lui
donner ſa fille , s'il veut la ſeconder dans
t
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
ſes projets. Varrus cherche à en impoſer
par fa magnificence , & veut amollir un
peuple libre & guerrier par le charme des
arts , de l'abondance & de la paix . Ségis .
mar qui voit l'eſpérance & l'appui de ſa
Patrie dans le courage d'Arminius , l'anime
à la défenſe de ſon pays ; ce jeune héros
raſſemble ſes guerriers , & s'arme contre
les Romains. C'eſt envain que Flavius ,
pour obtenir l'amitié d'Adelinde , vante
jes bienfaits des arts & l'alliance que
les Romains offrent aux Chéruſques. Ségifmar
, Arminius & Truſnelde ellemême
, rejettent ces gages de la fervitude
, & leur préferent la noble indépendance.
Cependant Varrus arrive dans tout
l'éclat de ſa gloire au milieu des Chéruſques
, & compte par cette démarche
engager leurs chefs à l'imiter & à venir
dans fon camp. Il a diſpoſé des foldats
pour les ſurprendre & les arrêter. Ségismar
& les principaux Chéruſques ſe
rendent auprès de Varrus , pour lui porter
leur refus . Arminius les devance ; il
s'apperçoit de la trahifon , s'échappe , &
revient à la tête des Chéruſques attaquer
les Romains. Truſnelde inſtruite du dan.
ger de fon amant, prend un caſque & va
combattre à côté de lui. Les Romains
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 151
font mis en fuite ; ils emmenent Truſnelde
prifonniere. Ségifmar fuccombe. Flavius
ne peut foutenir la vue de ſon pere ,
tué en défendant ſon pays. Il vole contre
les Romains , acheve leur défaite , enleve
leur captive , la ramene à fon frere , &
ne veut plus éprouver que l'amour de la
liberté ; Adelinde eſt obligée de renoncer
à ſon ambition. Sigifmond, fon fils , revoit
avec tranſport échouer les projets odieux
de fa mere , & s'accomplir les voeux qu'il
a formés pour fon pays. Arminius triomphant
obtient la récompenſe de ſes
heureux travaux par l'indépendance de ſa
patrie, & par fon union avec la généreuſe
Truſnelde.
Cette Tragédie a été applaudie. On y
a remarqué de beaux vers , & des ſentimens
patriotiques exprimés avec nobleſſe
& avec énergie.
Elle a été très - bien jouée par Miles
Dumeſnil & Veſtris ; par MM. Brizard,
Molé , Montvel , Dauberval & Pontheuil.
On a retenu ces vers.
SÉGISMAR.
Sais - tu ce qu'à Céſar fit dire Arioviſte ?
Firois trouver Cesar fi j'en avois besoin .
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
Si César veut me voir qu'il ait le méme ſoin,
Varrus peut s'appliquer cette réponſe ſage.
FLAVIUS.
Quoi ! vous lui refuſez un ſi léger hommage.
SÉGISMAR .
Un hommage léger ſouvent peſe à l'honneur.
FLAVIU s .
J'ai vu Rome , & le mal n'a pas frappé mes yeux.
SÉGISMAR.
Moi , je ne l'ai point vue & je la connois mieux,
Ceſſe de l'admirer ; les grandeurs qui lui reſtent
Son autant de fléaux que les peuples déteſtent.
FLAVIUS .
Dois-je abhorrer les arts , quand on les calomnie?
Ils font les alimens & les fruits du génie.
Ce qu'il fait de plus noble eſt- il vil à vos yeux ?
Tout languit ſans les arts , tour revit avec eux .
Ils portent l'abondance au ſein de la diſette ,
Et la tranquillité dans notre ame inquiete ,
Vous redoutez des arts qui , confolant nos coeurs ,
Enrichiroient le peuple , adouciroient nos moeurs.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 153
SÉGISMAR.
Rome a chéri long-tems ces moeurs que tu condamnes.
Ses fuperbes palais n'étoient que des cabanes.
Nous ſommes maintenant ce qu'elle étoit alors ;
Nous avons ſes vertus ; redoutons ſes tréſors .
Prends-y garde , en tout tems on a vu l'opulence
A ſa ſuite traîner les arts & la licence ;
Corrompre tous les coeurs au plaifir inclinés ;
Les rendre injuſtes , vains , laches , effémines.
Et le peuple opulent , tombé dans l'esclavage ,
Cherche & ne peut trouver ſon antique courage.
Telle eſt Rome ; en perdant ta noble pauvreté ,
Comme elle , tu perdrois bientôt ta liberté.
T
FLAVIUS.
Quoi , mon pere inſenſible aux faveurs les plus rares ,
Veut donc que les Germains reſtent toujours barbares !
SÉGISMAR.
Ce nom n'eſt pas honteux ; va , n'en fois point bleſſe.
Qui fait combattre & vaincre eſt aſſez policé.
FLAVIUS.
Rome n'eſt-elle pas l'école de la terre ?
Qui peut mieux enſeigner le grand art de la guerre ?
14
)
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
SÉGISMAR .
Tu vantes ſes leçons ; mais quel en eſt le fruit !
Elle corrompt les coeurs que ſon ſavoir inſtruit ;
Elle énerve le bras qui doit en faire uſage ;
Eh ! que fert la ſcience où manque le courage ?
LAVIUS.
Que nous fert le courage admiré dans nos bois ,
Où toutes vos vertus , votre nom , vos exploits ;
Reſtent enfevelis...
SÉGISMAR.
C'eſt aſſez , fi mon zéle ,
Si mon nom eft connu de ce peuple fidele.
On a remis fur ce théâtre , le mercredi
30 Septembre , Deucalion & Pirrha , comédie
en un acte , en profe , de M. de
Saint - Foix . Le Públic a revu , avec un
nouveau plaifir , ce drame ingénieux &
bien connu qui offre un tableau philofophique
du penchant irréſiſtible des deux
ſexes l'un pour l'autre.
•Cette comédie a été parfaitementjouée
par M. Molé , par Mile Doligni , & par
Mile Fanier.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 155
DÉBUT .
Le 4 Octobre , M. des Eſſarts a débuté
dans les rôles de Liſimon , du Glorieux
, & Lucas du Tuteur.
Cet acteur eſt d'une taille & d'une
phyfionomie propres à l'emploi qu'il embraffe.
Il a une voix forte & diftincte ; &
joue avec beaucoup de naturel , de franchiſe
, de vivacité & de vérité les rôles
dits à manteau , les Paysans , &c.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE
E lundi 28 Septembre , les Comédiens
Italiens ont donné la premiere repréſention
de Julie , Comédie en trois actes
mêlée d'ariettes , dont les paroles font
de M. Montvel , Acteur François , & la
muſique de M. Deſaides , Compoſiteur
Allemand.
M. de Marfange , Seigneur d'un Village
, veut donner ſa fille Julie en mariage
à un Comte fort riche , mais vieux , fourd,
begue , boſſu ; avec qui il a fait un dédit.
Le jeune St Albe eſt la victime d'un vil
intérêt , mais il a l'amour pour lui. L'ap
156 MERCURE DE FRANCE.
proche du mariage effraie Julie. Elle conte
ſes peines à Louiſon , ſa femme de
Chambre , & par fon moyen elle ſe dérobe
à la perſécution de ſon pere , & ſe
fauve chez une tante qui l'aime , dont elle
veut implorer l'appui. Elle s'égare dans
un bois. La fatigue & la nuit l'obligent
de s'arrêter. Michaux , honnête Bucheron
, la rencontre , & l'engage à venirdans
ſa chaumiere. Ce Bucheron trouve le
bonheur dans la ſanté , dans le travail , &
dans la compagnie de Cateau , ſa fille , &
de Lucas , ſon gendre. Il laiſſe éclater ſa
joie, & montre de l'empreſſement à ſecourir
te malheureux qui ne l'eſt point
par ſa faute. Il n'eſt pas riche , mais il
aime à partager avec celui qui a moins
que lui. La belle infortunée eſt recueillie
dans ſa chaumiere , & prend un repas
champêtre avec lui & ſa famille. St
Albe apprenant la fuite de Julie , a voléſur
ſes pas ; le haſard l'amene chez le
Bucheron , qui ne veut pas fouffrir que
les deux Amans demeurent ſous le même
toit. Il renvoie cet amant ſe cacher dans
la hute du Jardinier , au château de M.
de Marſange. Il promet de faire fon bonheur
, & médite l'expédient d'engager le
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 157
pere de Julie à confulter l'inclination de
fa fille. Cateau & Lucas prennent leurs
beaux habits ; ils vont, par ſon ordre , implorer
M. de Marfange de les garantir
de la perſécution de Michaux , qui veut
diſent - ils , facrifier leur amour á l'interêt
& forcer Cateau à épouſer le Bailli du
Village , homme vieux , borgne & tout
contrefait. M. de Marfange eſt confondu
de cette avanture qui retrace ſes torts ;
cependant il promet à ces amans , qu'il
croit malheureux , de les protéger. Arrive
Michaux qui fait l'emporté , & qui exige
que ſa fille lui obéiſſe. Le Seigneur eſſaie
en vain de le fléchir , & de le perfuader;
Michaux oppoſe ſon exemple à ſes lecons
; il ne peut , dit-il , ſuivre un meilleur
modele , il faut que les enfans obéiſſent
à leur pere , duſſent - ils être malheureux ,
& une fille ne doit aimer que par avis de
parens. La tante de Julie dit à M. de
Marfange , mais voilà votre hiſtoire ;
qu'avez vous à répondre ? Enfin elle raconte
à Michaux ce qu'il fait bien. Le
Seigneur s'attendrit , & le Bucheron profite
de cet heureux inſtant pour rappeler
ce pere aux ſentimens de la nature ; il lui
repréſente qu'il faut qu'il donne l'exemple
, s'il veut que ſa morale profite ; que
158 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde le blâme ; enfin il lui découvre
que tout ceci n'eſt qu'un jeu ;
Julie & St Albe viennent en même temps
ſe jeter à ſes pieds , le fléchiffent &
obtiennent leur pardon , & fon conſentement.
Le vieux Comte , qui a couru après
ſa maîtreſſe fugitive , arrive tout fracaffé
d'une chûte de cheval , apprête à rire , &
eſt auſſi - tôt congédié. Il veut plaider ,
mais la tante s'offre de payer le dédit.
Chacun eft fatisfait. Les Amans font heureux
; & promettent de marquer leur
reconnoiſſance à Michaux & à fes enfans.
Cette Comédie eſt gaie , intéreſſante
& amusante. La muſique en eſt agréable ;
il y a dans cette Comédie un grand nombre
d'Acteurs , qui tous , ſuivant leurs
talens , ont concouru à fon fuccès .
Madame Biglioni joue le rôle de Julie ,
Madame la Ruette celui de Cateau , Madame
Moulinghen Louiſon , Madame
Berard la tante , Mile Deſglands une
Dame de la noce. M Clairval joue Lucas ,
M. Nainville , Michaux ; M. Julien ,
l'Amant ; M. Suin , le Pere ; M. la
Ruette le vieux Comte.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 159
DÉBUTS de Mlie COLOMBE.
Le Dimanche 6 Septembre 1772 , Hortense
, dans le Huron.
Le Mercr. 9 , Sophie , dans Tom -jones.
Mercr.
Suzette , dans le Bucheron .
16. Lucile , dans Lucile.
Dimanche 20 , Sophie , dans Tom -jones.
Mercr. 23.5
SFenny ,
dans le Roi & le
Fermier.
Lucile , dans Lucile.
Jeudi 24 , Louise , dans le Déferteur.
Dim. 27 , Louise , dans le Déſerteur.
Dimanche 4 Octobre , Zémire , dans Zémire
& Azor.
Mercredi 7 , Zémire , dans Zémire &
Azor.
Une figure intéreſſante & noble ; une
taille auſſi belle & auſſi noble que ſa
figure ; une voix juſte , ſenſible , brillante ,
flexible & légere ; un goût de chant un
peu Italien; mais qu'il eſt aiſé de réduire
à une plus grande ſimplicité; un jeu naturel
, aifé , décent , animé ; un geſte
plein de grace , & que l'exercice & l'habitude
rendront encore plus fimple ; beaucoup
de ſenſibilité & d'intelligence ; tout
ce que la nature peut donner à une Actri
160 MERCURE DE FRANCE.
ce&à une Cantatrice , pour exceller dans
ces deux arts , & auſſi peu qu'il eſt poſſible
de ces légers défauts que l'uſage du
Théâtre de Paris , corrige en peu de
tems : telle eſt l'idée que nous croyons
pouvoir donner avec juſtice , d'après le
jugement même du Public de cette dé.
butante. Son début a été plus ou moins
brillant , ſelon que les rôles ont été plus
ou moins analogues au caractere de ſa
figure & de ſa voix. Mais les plus difficiles
& les plus conſidérables font ceux
qu'elle a le mieux remplis.
A Mlle Colombe , au fortir de la premiere
piece de ses débuts à la Comédie Italienne.
To or dont les charmes puiſſans
Auraient ſeuls fixé nos hommages ;
Quand le prodige des talens.
S'y joint pour ravir nos fuffrages ;
Jeune & belle Colombe , en ce précieux jour
Goûte bien ton triomphe , il eſt cher à l'amour :
Dans ſon temple il t'éleve un trône
En fouriant à nos voeux affidus ;
De myrte & de lauriers il forma ta couronne ,
!
}
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 161
Et ces honneurs t'étoient bien dus...
Pourſuis ton vol rapide où la gloire t'entraîne ,
C'eſt elle qui s'honore en t'ornant de ſes fleurs :
Nouvelle Déité qu'adore cette ſcene ,
Ton culte eſt à jamais au fond de tous les coeurs.
Par M. le M. de S. A.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de L. H.
à M. de Voltaire , à l'occaſion des honneurs
rendus àfon Buste , &c.
J'ai été témoin , Mardi dernier d'une
fête d'autant plus agréable qu'elle était
imprévue , & à laquelle il ne manquait
rien que celui qui en était le héros. C'était
vous fur tout qui deviez voir Mlle
Clairon habillée en prêtreſſe d'Apollon ,
pofer la couronne de lauriers ſur la tête
de l'auteur d'Alzire , dont le buſte était
élevé ſur un piédeſtal , s'adreſſer à cemarbre
inſenſible comme s'il eût dû l'entendre
& s'animer à ſa voix , & réciter avec
ce bel organe & cette déclamation harmonieuſe
& fublime que vous lui connaisſez
une ode pleine de chaleur&d'enthouſiaſme
qui ſemblait être l'hommage de la
L
162 MERCURE DE FRANCE.
poſtérité. Il fallait l'entendre s'écrier en
commençant.
Tu le pourſuis juſqu'à la tombe ,
Noire envie , & pour l'admirer
Tu dis , attendons qu'il fuccombe
Et qu'il vienne enfin d'expirer , &c .
Je voudrais pouvoir vous tranfcrire icl
l'ode entiere. En voici du moins quelques
fragmens.
:
:
Graces , vertus , raiſon , génie ,
Dont il fut l'organe divin ,
Tendre Vénus , ſage Uranie
Qu'il n'implora jamais en vain;
Beaux arts , dont il fut idolatre ,
Dieux du Lycée & du théâtre ,
Venez , defcendez parmi nous :
Digne de la Grece & de Rome ,
Ce jour qui célebre un grand homma
Doit être une fête pour vous .
Du ton fublime de Corneille ,
Il a fait parler les Romains.
Racine a formé fon oreille
Etmis ſon pinceau dans ſes mains ;
Grand comme l'un , quand il veut l'être ,
Moins ſage que l'autre peut-être ,
Plus véhément que tous les deux ;
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 163
Le dirai - je ? encor plus tragique ,
Dans cet art profond & magique
Il a pénétré plus loin qu'eux.
O toi , qui , ſans doute , incrédule
A tant de prodiges nouveaux ,
Diras de lui comme d'Hercule ,
Un ſeul n'a point fait ces travaux ;
Ne diviſe point ton hommage ,
Poſtérité , fur cette image
Fixe tes regards incertains ;
Vois celui qui , dans quinze luftres ;
Egal à vingt hommes illuftres ,
En a ſeul rempli les deſtins .
Opinion , bifarre idole ,
Dont l'Univers ſubit la loi ,
Moins puiſſante que ſa parole
En lui tu reconnais ton Roi.
Au milieu de l'erreur commune,
L'homme éloquent eſt ce Neptune
Qui s'éleve du ſein des eaux ,
Il parle aux vagues mugiſſantes ,
Et les vagues obéiſſantes
Vont expirer ſous les roſeauxs
Toi qui , ſous le glaive abattue ,
Devenais l'opprobre des loix ,
Famille innocente , à ma voix ,
La
164 MERCURE DE FRANCE.
Viens , tombe aux pieds de ſa ſtatue.
Qu'importe de feintes douleurs ?
Qu'importe de ſtériles pleurs
Qu'il a fait répandre au théâtre ?
Ce ſont tes pleurs qu'il a taris ,
Qui rendront le monde idolatre
De ſon ame & de ſes écrits.
:
De nos bons Rois modele auguſte ,
Henri , le plus doux des vainqueurs ,
Simple & grand , magnanime &juſte ,
Tu vis à jamais dans nos coeurs ;
Mais ſans ajouter à ta gloire ,
Ton poëme rend ta mémoire :
Plus chere à nos derniers neveux ;
Sous un pinceau qui nous enchante
Ton image encor plus touchante ,
Reçoit plus d'encens & de voeux.
Voilà les vers que vous deviez entendre.
Je regarde cette petite fête comme
une eſpece d'inauguration. C'eſt la muſe
de la tragédie chantant devant la ſtatue
de Sophocle un hymne compoſé par Pindare
, &c.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 165
RÉPONSE de M. de V**
La maiſon de Mlle Clairon eſt donc
devenue le temple de la gloire. C'eſt à
elle à donner des lauriers , puiſqu'elle en
eſt toute couverte. Je ne pourrai pas la
remercier dignement. Je ſuis un peu entouré
de cyprès. On ne peut pas plus mal
prendre ſon tems pour être malade. Je
vais pourtant me ſecouer & écrire au
grand Prêtre & à la grande Prêtreſſe , &c.
LETTRE du même , à M. M** , auteur
de l'Ode précédente .
ون
On m'a inſtruit , mon cher ami , du
beau tour que vous m'avez joué . Il m'eſt
impoſſible de vous remercier dignement
& d'autant plus impoſſible que je ſuis
affez malade. Il ne faut pas vous témoigner
ſa reconnaiſſance en mauvais vers;
cela ne ferait pas juſte. Mais je dois vous
dire ce que je penſe en proſe très ſérieuſe
; c'eſt qu'une telle bonté de votre part
&de celle de Mlle Clairon , une telle
marque d'amitié eſt la plus belle réponſe
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
qu'on puiſſe faire aux cris de la canaille
qui ſe mêle d'être envieuſe. • • •
S'il faut déteſter les cabales , il faut respecter
l'union des véritables gens de lettres...
Je vous remercie donc pour moi ,
mon cher ami , & pour la gloire de lalittérature
que vous avez daigné honorer en
moi. Voici mon action de graces à Mile
Clairon , &c .
VERS à Mademoiselle CLAIRON.
LEEs talens , l'eſprit , le génie ,
Chez Clairon font très-aſſidus ;
Car chacun aime ſa patrie,
Chez elle ils ſe ſont tous rendus
Pour célébrer certaine Orgie
Dont je ſuis encor tout confus.
Les plus beaux momens de ma vie
Sont donc ceux que je n'ai point vus !
Vous avez orné mon image
Des lauriers qui croiſſent chez vous :
Ma gloire , en dépit des jaloux ,
Fut en tous les tems votre ouvrage.
4
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 167
A. M. L. auteur du Mercure de France.
Sur la Musique. رد
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir ,
dans votre Mercure d'Avril dernier , une differtation
auſſi intéreſſante que ſavante ſur la Muſique. *
à l'occaſion de Caftor. Je ne ſuis point muficien ;
mais la bonne muſique à toujours produit beaucoup
d'effet fur moi. Senfible aux progrès de cet
art charmant , il m'a femblé que les conſeils par
leſquels l'amateur termine cette diſſertation pouvoient
y contribuer ; permettez moi de les rappeller.
ود
ود
وو
" C'eſt donc à nos écrivains diſtingués à favorifer
les progrès de la muſique. C'eſt à nos muſiciens
les plus avoués de la nation , à faire taire ११ l'aveugle prévention qui relegue leurs talens
'dans un genre inférieur à celui de la tragédie.
Pluſieurs de leurs airs démentent cette préſomption
injufte. Malgré l'anathême porté contre la
langue de Racine , que l'on juge anti-muſicale ,
Paris fourmille de muficiens étrangers qui ne
demandent qu'à conſacrer leurs talens à nos
théâtres ; nous en connoiffons d'Allemands , d'Italiens
, qui n'attendent que des poëmes pour
,, travailler. Mais notre langue , demande-t-on ,
99
"و
ود
و د
"
99
* Par M. de Chabanon , de l'académie des inſcriptions
& belles - lettres , amateur très diſtingué &
très - connu de la muſique , de la poësie & de la
littérature .
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
و و
leur eſt- elle familiere ? Il y a une queſtion bien
à faire : Ont- ils du génie? cel- importante plus it
le - ci réſolue à leur avantage , l'autre ne doit
,, pas inquiéter.
"
Puiffions nous voir bientôt tant de talens di-
,, vers occupés du ſoin de nos plaiſirs , & l'opéra
françois. (malgré cette dénomination aujourd'hui
preſqu'injuricuſe) jouir de lamême ſupériorité
que la fcene françoiſe s'eſt acquiſe ſur
,, tous les théâtres de l'Europe !
ود
ود
و د
Ce voeu m'a paru d'un patriote , homme de goût ,
qui connoît les reſſources de notre langue & qui
l'aime , & m'a déterminé à vous faire part , Monfieur
, d'une lettre qui m'eſt tombée entre les
mains , écrite par un homme de qualité à un des
directeurs de l'opéra ; cette lettre annonce qu'un
muficien Allemand , très fameux , donne la préférence
à notre langue , même ſur l'italienne pour
la compofition muſicale , & fe diſpoſe à convaincre
les incrédules que le génie s'approprie tout ,
&que les difficultés ne font , en l'irritant , qu'en
attiſer le feu . Je crois que le Public lira avec plaifir
une lettre qui lui en promet beaucoup , fi vous
voulez bien l'inférer dans le prochain Mercure
avec la mienne.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L. D. L. , Aſſocié de l'Académię
de Villefranche .
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 169
1
LETTRE à M. D. , un des Directeurs
؟
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le jer Août , 1772.
L'eſtime qui vous eſt due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractere , qui m'eſt particu -
liérement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fameux
M. Glouch , fi connu dans toute l'Europe ,
a fait un opéra français qu'il déſireroit qui fût
donné fur le théâtre de Paris. Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéra italiens
qui ont eu le plus grand fuccès ſur tous les théâtres
où cette langue eſt admiſe , s'eſt convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés de la véritable route
dans leurs compoſitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique muſi
cal ; que s'il n'étoit pas parvenu juſqu'ici à ſa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eſtimables qu'il falloit s'en prendre
, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connois.
ſant point la portée de l'art muſical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'eſprit au
ſentiment,
la galanterie aux paſſions , & la douceur & le
coloris de la verlification au pathétique de ſtyle
& de ſituation. D'après ces réflexions , ayant
communiqué ſes idées à un homme de beaucoup
d'eſprit , de talent & de goût , il en a
L5 ::
1
170 MERCURE DE FRANCE.
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en muſique.
Il a fait exécuter lui-même ces deux opéra
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , &c.
Ils y ont eu un ſuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier , la ville de Boulogne , en l'absence de
M. Glouch , a fait repréſenter un de ces opéra .
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers eimpreſſés à en voir les repréſentations
, & , de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce ſpectacle , au delà de quatre- vingt mille du .
cats , environ 900000 livres de France. De retour
ici , M. Glouch , éclairé parſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propre , par la répétition fréquente des voyelles , à
ſe prêter à ce que les Italiens appellent des paffages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoiſe ; que l'avantage que nous venons d'aca
corder à la premiere étoit même deſtructif du vé
ritable genre dramatique muſical , dans leqnel
tout paſſage étoit diſparate ou du moins affoiblisfoit
l'expreffion. D'après ces obſervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les aſſertions hardies
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé ca
lomnier la langue françaiſe , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de ſe prêter à la grande
compofition muſicale. Perſonne , fur cette matiere
, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch: il poffede parfaitement les deux langues ,
&, quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particuliere ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur-tout
la profodie , dont il est très- fcrupuleux obſervateur.
Depuis long tems il a eſſayé ſes talens fur
les deux langues dans différents genres , & a obte )
nu des ſuccès dans une cour où elles font égaleOCTOBRE.
II. Vol. 1772. 171
ment familieres , quoique la françaiſe y foit pré .
férée pour l'uſage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y ſont continuellement exercés.
Depuis ces obfervations , M. Glouch defiroit pouvoir
appuyer ſon opinion en faveur de la langue
françaiſe ſur la démonſtration que produit l'expérience
, lorſque le hafard a fait tomber entre
ſes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , ce
qu'il cherchoit . L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëme me paroît
avoir fuivi Racine avec la plus fcrupuleuſe attention.
C'eſt ſon Iphigénie même miſe en opéra,
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégéât
l'expofition , & qu'on fît diſparoître l'Epiſode
d'Eriphile On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eſt trouvée en action : le ſujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but. L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auſſi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénonment
de la piece de ce grand homme n'ayant pu
ſervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été ſup-'
pléé par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Racine
lui-même , dans la préface de fon Iphigénie .
Tout l'ouvrage a été diviſé en trois actes , diviſion
qui me paroît la plus favorable au genre qui
exige une grande rapidité d'action . On a tiré
fans efforts du ſujet , & l'on a amené naturellement
dans chaque acte un divertiſſement brillant
172 MERCURE DE FRANCE.
!
lié au ſujet de maniere , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
ſoin de mettre en oppofition les ſituations & les
caracteres , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le ſpectateur attentif, & pour
l'intéreſſer pendant tout le tems de la repréſentation.
On a trouvé moyen , ſans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes conſidéra
bles , de préſenter aux yeux un ſpectacle noble
& magnifique. Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant ſoit plus pompeux.
L'auteur de ce poëme , dont la repréſentation
entiere ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiſſemens , s'eſt
fait un devoir de ſe ſervir des penſées & même
des vers de Racine , lorſque le genre , quoique
différent , l'a pu permettre. Ces vers ont été enchâflés
avec affez d'art , pour qu'on ne puiſſe pas
appercevoir trop de diſparité dans la totalité du
fiyle de l'ouvrage. Le ſujet de l'Iphigénie en Aulide
m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en ſuivant Racine , autant qu'il a été poſſible , s'eſt
afſuré de l'effet de ſon ouvrage , & que , par la certitude
du ſuccès , il eſt amplement dédommagé
`de ce qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me diſpenſeroit ,
Monfieur , de vous parler de la muſique de cet .
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à pluſieurs répétitions
, me permettoit de garder le filence . II
m'a paru que ce grand homme avoit épuisé toutes
les reffources de l'art dans cette compoſition .
Un chant fimple , naturel , toujours guidé par l'expreſſion
la plus vraie , la plus ſenſible & par la mélodie
la plus flatteuſe ; une variété inépuiſable dans
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 173
!
ſes ſujets &dans ſes tours ; les plus grands effets .
de l'harmonie employés également dans le terrible
, le pathétique & le gracieux ; un récitatif rapide
, mais noble & expreffif du genre ; enfin des
morceaux de notre récitatif français de la plus
parfaite déclamation; des airs danſans de la plus
grande variété , d'un genre neuf& de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio , des
quatuor également expreſſifs , touchans & déclamés;
la proſodie de la langue ſcrupuleuſement
obſervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a ſemblé étranger
aux oreilles françaiſes ; mais c'eſt l'ouvrage du talent
: par- tout M. Glouch eſt poëte & muficien ,
par-tout on y reconnoît l'homme de génie & en
même tems l'homme de goût : rien n'y eſt foible
, ni négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui ſe ſont
élevées ſur la préférence des genres de muſique ,
j'ai gardé une neutralité abſolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez par contre l'éloge
que je vous fais ici de la muſique de l'opéra d'Iphigénie.
Je ſuis convaincu que vous ferez em .
preffé à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiſſemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaisir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch s'occupe à travailler ſur notre lan .
gue& la venge , aux yeux de toute l'Europe , des
imputations calomnieuſes de nos propres auteurs.
M. Glouch defire ſavoir fi la direction de l'Académie
de Muſique auroit affez de confiance dans
174 MERCURE DE FRANCE
ſes talens pour ſe déterminer à donner ſon opéra
Il eſt prêt à faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être aſſuré , & que ſon opéra fera
repréſenté , & dans quel tems à peu près il pourra
l'être . Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui aſſigner
une de ces époques. M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup d'empreſſement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre , de ce côté ,
aucun engagement , & il eſt déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propoſe , s'il peut
être aſſuré que ſon opéra ſera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paſſer ſadétermination
que fixera celle de M. Glouch. Je ſerois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tout ce qu'elle peut
ſe promettre en faveur de fa langue , embellie par
l'art que vous profeſſez. C'eſt dans ces ſentimens
que je fuis , avec la plus véritable eſtime ,
MONSIEUR
)
Votre très - humble & trésobéiflant
ſerviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la premiere occafion.
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très - déſintéreſſe , n'exige
point , pour fon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nou
veaux.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 175
1
ARTS.
GRAVURES.
PORTRAIT
I.
ORTRAIT en médaillon de Fréderic II ,
Roi de Prufſe , Electeur de Brandebourg,
orné des attributs de Mars & d'Apollon ,
gravé par N. le Mire , des Académies de
Vienne en Autriche , & de Rouen. A Pa
ris , chez l'auteur , rue & vis à- vis Saint
Etienne des Grès , prix I livre 4 fols.
Ce portrait , dont le deſſin a été communiqué
au graveur par un amateur arrivant
de Berlin , joint au mérite de l'exécution,
celui d'une reſſemblance parfaite , & peut
fervir de Frontiſpice aux OEuvres de S.
M. de format in 12 .
I 1.
MM. Gautier Dagoty , pere & fils
aîné , pleins de zêle pour contenter le pus
blic , ayant eu occaſion d'avoir le portrait
de M. de Voltaire plus reſſemblant que
tout ce qu'on a vû , ils l'ont gravé de
nouveau en couleur : mais comme dans la
$
176 MERCURE DE FRANCE.
diſtribution qu'ils font du premier cahier
de leur Gallerie Universelle , il s'eſt déjà
donné pluſieurs exemplaires de celui qu'ils
avoient gravé d'après le tableau qui eſt à
l'académie françoiſe , peint depuis trente
années , ils avertiſſent les perſonnes qui
ont reçu celui-ci , enſemble avec les portraits
du roi , du roi de Pruſſe & de Mgr
le chancelier , qu'elles peuvent renvoyer
leur eſtampe de M. de Voltaire , d'aprés
M. de la Tour , & qu'on leur donnera à
la place la nouvelle eſtampe en couleur
préſentement annoncée. On s'adreſſera
au Bureau Royal de la Correſpondance
générale , rue des Deux Portes S. Sauveur
, à Paris.
ΙΙΙ.
NOUVELLES MÉDAILLES.
Médaille du Pont de Neuilly , gravée par
M. Roettiers fils , graveur général des
Monnoies de France.
Elle a pour légende novam artis auda .
ciam mirante Sequand.
Et pour exergue : Pons ad Lugniacum
extructus M. DCC. LXXII.
D'un côté eſt la tête du Roi , très resſemblante
, de l'autre eſt le pont entouré
d'imOCTOBRE
. II. Vol. 1772. 177
d'un payſage où l'on apperçoit d'un côté
une partie du château de Madrid , & de
l'autre la montagne du Calvaire , & au
bas Surenne & Puteaux,
La hardieſſe du pont , par fa légéreté,
s'y reconnoît : cette médaille eſt d'un
grand détail , & neuve dans ſon aſpect ;
elle fait l'éloge du célebre artiſte qui l'a
exécutée.
Cette médaille en or a été préſentée
au roi & à toute la famille royale , par
M. de Trudaine , Conſeiller d'Etat , Intendant
des Finances.
Le public nous ſaura gré ſûrement de
lui tracer ſous les yeux deux autres médailles
très- importantes , exécutées depuis
peu par M. Roettiers fils , à qui elles
ont mérité les applaudiſſemens de la
cour& de la ville : ce ſont celles du nouvel
Hôtel des Monnoies & de la Corſe.
La premiere repréſente la tête du Roi
d'un côté , & de l'autre le bâtiment qui
y eſt vu en perſpective , avec une partie
de la rue Guénégaud , du quai & de la
riviere.
Cette médaille a exigé beaucoup de
foin , & l'on en voit peu dont l'exécution
ait été auſſi difficile à traiter.
Elle a été placée ſous la premiere pierre
M
178 MERCURE DE FRANCE.
du nouvel hôtel , poſée au nom du Roi ,
par M. l'Abbé Terray , contrôleur général.
Elle a pour légende , auro , argento ,
æri ſtando , feriundo , & pour exergue :
ædes ædificatæ . M. DCC. LXX.
✓ La ſeconde eſt celle de la Corſe , qui
n'eſt pas moins intéreſſante ,& dont voici
l'explication.
Lorſque Paoli ſe mit à le tête des révoltés
, la Corſe avoit pour armes une
tête de negre unbandeau ſur les yeux.
Dans une aſſemblée qu'il convoqua
des principaux du pays , il fit mettre ſous
un dais la tête noire , le bandeau relevé
fur le front. On lui demanda pourquoi il
changeoit les armes ; il répondit : actuellement
la nation voit clair.
Dans cette médaille on voit la France
qui a ôté totalement le bandeau & expoſe
l'écuſſon de la tête aux rayons des
trois fleurs de lys. Au moyen de cette
grande lumiere , le pays ſe défriche , l'on
y fait des chemins ; l'agriculture , la marine
, la pêche produisent l'abondance
que l'on voit fur le devant. Les horreurs
de la guerre & les nuages ſe diffipent.
Cette médaille a été préſentée au roi
par les députés de Corſe.
Elle a pour légende : quam fublevatam
finx, qudd avellatur fafcia.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 179
Et pour exergue : dicat , vovet , confeprat
, Cors . Confult. M. DCC. L. XX.
MUSIQUE.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoises propres à la voix &
aux instrumens. L'Amant heureux & la
Bergere ſenſible ; prix 36 fols. A Paris,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine,
CES Es airs font avec accompagnement
de violon & de baſſe chiffrée. Les paroles
bien adaptées à la muſique , peignent
les tendres affections d'un coeur
ſenſible. La muſique du premier air eſt de
Lafcbi , & celle du ſecond de Galuppi.
Ces deux airs ont du caractere , de l'expreffion
& un chant facile.
COURS d'Expériences fur l'Electricité.
S
I nous devons auxAnglois la conftruction
des nouvelles machines électriques
à plateau , dont M. Sigaud de la Fond .
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
démonſtrateur de phyſique expérimentale
, avoit originairement donné l'idée ;
nous devons à ce dernier le degré de perfection
auquel elles font actuellement
portées. Il a ſu tellement modifier les dépendances
de ces fortes de machines ,
qu'il eſt parvenu à réunir dans un trés- petit
volume , toutes les pieces dont il ſe ſert
pour exécuter toutes les expériences qu'il
apubliées dans ſon Traité de l'Electricité.
Il a joint encore à cet appareil une petite
machine pueumatique à deux corps
de pompes , dont l'exactitude égale celle
des meilleurs machines ordinaires. Il ne
manquoit plus qu'une batterie électrique
pour compléter totalement cette précieuſe
collection. A l'aide de ce nouvel insa
trument , on démontre d'une maniere plus
ſenſible les analogies de la matiere électrique
avec celle du tonnerre & avec la
matiere magnétique. Si les Anglois nous
ont prévenu ſur l'invention de cette machine
, & font parvenus à conſtruire des
batteries d'une force ſupérieure , on ne
peut diſconvenir que leur conſtruction ne
ſoit encore bien imparfaite. La mauvaiſe
diſpoſition des conducteurs , jointe à l'impoſſibilité
d'eſtimer la charge d'électricité
, expoſent ces batteries à des déto
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 181
nations ſpontanées , qui briſent ſouvent
quelques - uns des vaiſſeaux , & font manquer
l'opération.
M. de la Fond , dont le zêle pour les
progrès de la phyſique , & les ſuccès
font fuffiſamment connus , vient de remédier
à cet inconvénient : il a changé
la diſpoſition des conducteurs , de façon
qu'il profite de toute la diftance qui ſe
trouve entre les deux armures des vaisſeaux
, & que la machine en eſt beaucoup
moins expoſée aux détonations
ſpontanées. Il vient de trouver , outre
cela , une eſpece d'index invariable qui
lui indique le moment où la batterie eſt
complétement chargée , & qui le garantit
de la rupture des vaiſſeaux. Il fera voir
cette ingénieuſe machine , & il en développera
la conſtruction dans un Cours
d'électricité , qu'il commencera le Mercredi
18 Novembre à midi , dans fon cabinet
de machines rue Saint Jacques ,
prés Saint Yves , maiſon de l'Univerſité ,
&qu'il continuera les lundi , mercredi &
vendredi à la même heure. Ceux qui voudront
le ſuivre ſont priés de vouloir bien
ſe faire infcrire d'ici à ce tems. On ſuivra
dans ce cours tous les progrès de l'électricité
depuis fon origine juſqu'à cejour. On
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
inſiſtera particulièrement fur les analogies
de la matiere électrique , ſur ſon application
dans quantité d'opérations chimiques,&
fur- tout ſur les avantages qu'on en
peut eſpérer pour l'économie animale.
COURS d'Histoire Naturelle & de Chymic.
M. Bucquet , docteur régent de la facultéi
de médecine en l'univerſité de Paris,
commencera ce cours le mercredi 4 Novembre
1772 , à onze heures préciſes du
matin. Il continuera les lundi , mercredi
& vendredi de chaque ſemaine à la même
heure , en ſa maiſon rue des Foffés Saint
Jacques , à l'Eſtrapade.
On trouve chez la veuve Hériſſant ,
imprimeur du cabinet du Roi , une introduction
à l'étude des corps naturels , tirés
du regne minéral , néceſſaire pour ſuivre
la premiere partie de ce cours. On
trouvera au mois de Janvier prochain
l'introduction à l'étude des corps naturels
tirés du regne végétal.
10.2.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 183
Cours d'Anatomie.
M. Bucquet , docteur régent de la faculté
de médecine en l'univerſité de Paris
, commencera ce cours le jeudi 5 Novembre
1772 , à midi précis , & continuera
les mardi , jeudi & famedi de
chaque ſemaine à la même heure , en fon
amphithéâtre rue Baſſe des Urſins , au
coin de celle de Glatigny , en la Cité.
Les perſonnes qui deſireront diſſéquer
pourront s'adreſſer à M. Fragonard , dans
le même amphithéâtre.
Décintrement du Pont de Neuilly.
LE
i
数
E décintrement du pont de Neuilly
a fait , le 22 Septembre dernier , un ſpectacle
, & il en étoit un. Le Roi l'a honoré
de ſa préſence. La vaſte étendue de l'ifle
étoit couverte d'échaffauds , de loges &
d'amphitéâtres , où la cour & la ville ,
les Miniſtres de France & étrangers , &
un concours prodigieux de ſpectateurs ſe
font placés ſans foule , ſans tumulte , ſans
fans confuſion. Il y a eu un ordre admirable
par les foins du Magiſtrat qui a
:
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
perfectionné , en quelque forte la police.
Tout a concouru à la ſatisfaction
générale ; le plus beau tems qu'on pût
defirer ; la préſence du Souverain ; la
curioſité générale & la nouveauté du ſpectacle.
Monfieur de Trudaine , Intendant
général des Finances , ordonnoit cette Fête
, & a fait diftribuer des rafraîchiffemens
à une nombreuſe aſſemblée. Les
Ingénieurs des ponts & chauffées ont eu ,
ce jour là même , un uniforme que Sa
Majesté leur a donné. Le décintrement du
pont de Neuilly s'eſt fait aux coups de tambours
en moins decinq minutes. Les cintres
étoient retrouſſés de maniere que la navigation
n'en a point ſouffert pendant laconstruction.
On a admiré à la fois la ſolidité
&la hardieſſe de ce pont ſur lequel SaMajeſté
a paſſé en voiture en s'en retournant.
Il eſt alligné avec la grande allée des
Tuileries. Il eſt composé de cinq arches,
ayant chacune cent vingt pieds d'ouverture
& trente pieds de hauteur ſous clef;
leur arc fupérieur eft formé par un rayon
de cent cinquante pieds. On n'a point
connoiſſance qu'il ait été conſtruit aucune
arche avec pareille courbure. Les culées
ont cinquante deux pieds d'épaiſſeur , les
piles treize pieds , les voutes cinq pieds à
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 185
la clef , & quarante - cinq pieds de largeur
d'une tête à l'autre. Le projet de ce beau
monument eſt de M. Peronet , premier
ingénieur des ponts & chauffées ; il a été
ſecondé dans la conduite de ce grand ouvrage
par M. de Chezy , ingénieur.
COUPLETS POISSARDS
Sur le décintrement du Pont de Neuilly ,
fait , en présence du Roi , le 22 Sept.
AIR : Reçois dans ton galetas.
H Dam'du beau Pont d'Neuilly
J'ons vu débacler la charpente ;
Là not coeur s'ett ben réjoui
D'y voir not'bon Roi dans ſa tente ,
J'ons ben crié : viv'not Bourbon ,
Puis encor ſtila qu'a fait l'pont,
J'nons pas oublié non plus
L'honnête Monfieu Trudaine ;
A ſa ſanté j'avons ben bu ,
Car ſon vin couloit comm'fontaine :
En Miniſtre il a regalé ;
Et le plaiſir s'en eſt mêlé. bis.
bis
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
De c'nouveau Pont , mon voiſin ,
Ma foi j'aimons la tournure ;
Alh Dam' quoiqu'ça ne paroît brin
J'nous connoiffons en conſtruſture ,
Et de tous les ponts qu'on za fait ,
J'dis que ſtila c'eſt l'pus parfait .
Auſſi l'Roi l'y fit l'honneur
D'y paffer tout d'ſuite en caroſſe ;
C'étoit complimenter l'auteur
bis.
Ben mieux qu'en lui donnant eun'croſſe ,
Et l'on peut dir'zen vérité
Qu'l'ouvrage étoit ben couronné.
:
Ah ! j'nous ſouviendrons longtems
D'en avoir vù zoter l'cintre :
Pour rendre de pareils momens ,
bis.
Non , zil n'eſt point d'aſſez grand peintre
Tiens , Perronet ſembloit un Dieu
Pour qui décintrer n'eſt qu'un jeu. bis.
:
7
Il fit figne d'ſon mouchoir
Et v'là tout l'bois dans la riviere ;
Tous les curieux qu'étoient venus voir
Sont ſtupefaits de ſa magniere , is
Ç'a tomboit , comme à Fontenoi
Les ennemis tomboient d'vant l'Roi . bis.
Quand fut fait l'décintrement
Chacun s'écria : miracle !
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 187
دمحم
Il n'étoit pus qu'un ſentiment
Sur la beauté de ce ſpectacle ;
Dam'c'eſt qu'l'auteur z'eſt ben au fait ,
Et ſes pieces n'tombent jamais .
Pour tout mérite , à nos yeux ,
Neuilly n'avoit qu'ſon rogome ;
Mais qu'il va devenir fameux
bis.
Par ce chef- d'oeuvre , d'un habile homme !
Oui , tant qu'la Seine y coulera
D'fon beau génie on parlera. bis.
Par Mlle Coffon de la Creſſonniere.
LETTRE fur la Tragédie de Pierre le
Cruel , repréſentée à Rouen.
Monfieur , mon devoir m'oblige à vous prier
d'annoncer dans votre Journal une nouvelle trèsintéreſſante
pour le Théâtre Francois . Je viens
d'avoir le bonheur de faire rendre juſtice à un
homme de lettres cher à ſa patrie , & l'avantage
de donner au public de Rouen un des ſpectacles
dont il ait été le plus fatisfait. L'extrait de Pierre
le Cruel , inféré dans le Journal Encyclopédique ,
a produit une telle impreſſion ſur pluſieurs perfonnes
de cette ville , & fur moi en particulier , que
nous avons cru devoir inviter le célébre auteur de
cette Tragédie à nous la confier pour la faire repré
188 MERCURE DE FRANCE.
ſenter fur notre Théâtre. Il a bien voulu lui même
diriger les talens de nos acteurs , qui ne ſe flattent pas
d'avoir rendu ce bel ouvrage comme il auroit pu
l'être dans la capitale ; mais leur zêle & leurs foins
les ont fait paroître dignes des rôles brillans qu'ils
avoient à remplir. Le fuccès de la piece qui a été
repréſentée trois fois de ſuite , a répondu à nos
eſpérances ,& à la haute opinion que l'extrait nous
en avoit donnée . Tout le monde eft convaincu ici
que Pierre le Cruel , ainſi que vous l'avez avancé ,
n'a pas été entendu à Paris', puiſqu'il n'a pas réufli
avec le plus grand éclat. Une longue expérience
du Théâtre pourroit me donner la hardieſſe de
dire mon petit avis tout comme un autre fur les
beautés fublimes de ce nouvel ouvrage de M.
de Belloy; mais je me borne à être écho du public
, en vous affûrint , Monfieur , qu'on n'a pu
voir ici qu'avec tranſport la nobleſſe , la force &
la vérité des caracteres du Prince Edouard , de
Dugueſclin , de Tranſtamare , de Blanche de Bourbon
, & même du chef des Maures . Celui d'Edouard
fur-tout a paru ſupérieur à ce qu'on a vu depuis
long-tems fur la ſcene françoiſe. Dans une ville
où le Grand Corneille eft né , & où ſon génie a
laiflé des traces profondes , on aime ces caracteres
héroïques qui , mis en action par des intérêts ou des
paffions oppofés , fe font valoir réciproquement , &
difputent de magnanimité : on a trouvé le perfonnage
de Pierre le Cruel moins atroce que la Cléopatre
de Rodugune , & l'on a fu gré à l'auteur d'avoir
attaché , conſolé Pame du ſpectateur ; de l'avoir
même ravi d'admiration , par des prodiges de
vertus dont il a entouré un monftre de cruauté &
de perfidie. Enfin , Monfieur , on s'eſt empreſſe de
rendre à M. de Belloy tous les hommages publics
OCTOBRE . II . Vol. 1772. 189
&particuliers dus à un Poëte qui a ſi bien mérité
de la nation , & dont les ouvrages jouiſſent ici de
la plus haute eſtime. Zelmire , le Siege de Calais ,
Gabrielle de Vergy , Gaston & Baïard font au
nombre des Tragédies que notre public voit le
plus ſouvent avec le plus de plaiſir ; mes livres
de recette en font foi .
Permettez -moi une derniere réflexion , que les
orages qui troublent aujourd'hui la littérature
rendent affez importante . Seroit-ce une imprudence
à Meſſieurs les auteurs dramatiques de faire
le premier effai de leurs pieces ſur d'autres théâtres
que celui de Paris ? Ils ne trouveroient pas en
province la foule de leurs rivaux , ni les protecteurs
, les amis , les gagiſtes de ces mêmes rivaux ,
qui par des manoeuvres obfcures , ou des cabales
bruyantes ont tant de fois étouffé à leur naiffance
de bons ouvrages qu'on a vu depuis revivre pour
l'immortalité.
J'ai l'honneur d'être , &c .
CREVILLARD , Entrepreneur
du Spectacle de Rouen.
TRAITS DE BIENFAISANCE.
I.
L'AFFABILITÉ de l'Empereur lui procure
tous les jours des occaſions d'exercer ſa
juſtice & fa bienfaiſance. Ce grand Prince
alla , il y a peu de tems , fans être
190 MERCURE DE FRANCE.
1
attendu , chez un pauvre Officier , pere
d'une nombreuſe famille. Il le trouva à
table avec dix de ſes enfans , & un orphelin
dont il s'étoit encore chargé , malgré
fon indigence. L'empereur frappé de ce
ſpectacle , dit à l'Officier ; je ſavois que
vous aviez dix enfans , mais quel eſt cet
onzieme ; c'eſt , lui répondit l'officier ,
un pauvre infortuné que j'ai trouvé expoſe
ſur la porte de ma maiſon. L'Empereur
attendri juſqu'aux larmes , lui dit :
je veux que tous ces enfans ſoient mes
penſionnaires , & que vous continuiez de
leur donner des exemples de vertu &
d'honneur ; je payerai pour chacun , deux
cents florins par an ; faites- vous payer dès
demain chez mon Tréſorier , du premier
quartier de ces penſions. J'aurai ſoin de
votre aîné qui eft Lieutenant.
I I.
Madame la Ducheſſe de Chartres étant
à Forges pour y prendre les eaux , a donné
tous les jours , dans ces cantons , des preuves
de cette bienfaiſance qui lui eſt ſi naturelle.
Cette auguſte Princeſſe , allant
viſiter l'abbaye de Beaubec , apperçut uné
cabane formée de branches d'arbres & de
monceaux de terre ; auffi- tôt , craignant
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 191
que cet humble réduit ne renfermât
quelques triſtes victimes de la miſere &
de la faim , S. A. S. defcendit de ſa voiture
, & entra dans la cabane , où elle
trouva en effet une mere environnée de
cinq ou fix enfans , preſque nuds , & qui
n'avoient pour lit que la terre couverte
de quelques haillons & d'un peu de paille.
La Princeſſe , pénétrée de compaſſion,
à ce ſpectacle touchant , combla de bienfaits
toute cette pauvre famille , à qui S.
A. S. fait actuellement bâtir une maiſon
commode.
১
U
ACTE D'HUMANITÉ.
NRémouleur , ouGagne-Petit,deModene
, rencontra un jeune Peintre étranger
fort pauvre , qui étoit venu en Italie
pour y étudier ſon art , & y travailler. Il
partagea avec lui ſon logement & fon
gain. Ce Peintre eſſuie peu de temps
après une maladie très dangereuſe ; il
étoit fans reſſource & fort inquiet ; l'Artiſan
lui dit: foyez tranquille , j'ai de la
ſanté , je me leverai plus matin, je travaillerai
plus long - temps , & je tâcherai
192 MERCURE DE FRANCE.
:
!
,
de fatisfaire à vos beſoins. En effet il lui
donna les ſecours néceſſaires le veilla
pendant la nuit , & lui fit recouvrer la
ſanté. Ce Peintre eut de l'ouvrage , &
reçut de ſa famille une petite ſomme
qu'il alla , par reconnoiſſance , offrir à fon
bienfaiteur. Non , monami , lui répondit
ſon hôte , je n'ai beſoin de rien : gardez
ce ſecours pour quelque malheureux ;
j'ai acquitté envers vous la dette de l'humanité
que je devois à un autre ; acquittez
vous de la même obligation , quand
vous rencontrerez quelque infortuné qui
méritera d'être foulagé .
TRAIT DE FERMETÉ
du jeune Comte de Molať.
LAA jeune Nobleſſe ſemble quelquefois
devancer l'âge & les forces de la nature ,
par ce ſentiment de courage & de fermeté
qui la caractériſe. C'eſt ce qu'on a
remarqué avec admiration dans le jeune
Comte de Molac , fecond fils de M. le
Marquis de Molac , Maréchal des Camps
& Armées du Roi. Cet enfant , âgé de dix
ans , étant au Château de Carcado en
Bretagne ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 193
Bretagne , avec la Marquiſe ſa mere ,
s'étoit rendu maître par ſurpriſe autant
que par importunité d'un piſtolet. Il le
charge fans meſure & laiſſe encore la baguette
dans le canon. L'arme part , & lui
emporte à la main gauche l'index tout ras,
avec les deux premieres phalanges du
doigt du milieu. On accourt au coup.
Le jeune homme à peine ému , ne fonge
qu'à raſſurer ſur l'accident. La douleur
ne lui arrache point un cri , pas une larme.
C'eſt ſa mere qui pleure pour lui , &
qui ſemble ſentir tout ſon mal. Enfin il
paroît conſolé de ſon malheur , & s'écrie
avec une forte de joie : ma bleffure n'est
qu'à la main gauche , elle ne m'empêchera
point de fervir le Roi. C'eſt littéralement
ſon expreſſion ; c'eſt l'élan d'un coeur noble
& généreux qui s'occupe du devoir de
ſa naiſſance , & du defir de fervir fon
Maître & ſa patrie.
TRAIT de Courage & d'Humanité .
ON
N ſe rappelle l'action généreuſe de M.
le Vicomte de Bar , Garde de la Marine.
Il avoit entrepris d'aller , avec trois de ſes
L
N
194 MERCURE DE FRANCE.
camarades , dans un Canot , à Marseille.
Un gros tems fit couler à fond le Canot.
Deux Gardes Marines ſe ſauverent fur un
rocher , éloigné d'environ cent toiſes.
M. de Bar étoit embarraſſé ſous la carcaſſe
du Canot , & à peine étoit - il libre , que
M. de Calamand, fon camarade , qui ne
ſavoit pas nager , le prit par le pied , qu'il
eut enſuite la prudence de lâcher. Alors
M. de Bar ſe replonge dans la mer pour
aller ſecourir ſon ami ,le ramene au- deſſus
de l'eau , le conduit jufqu'au canot qui
flottoit , & l'aide à y porter la main. M.
de Bar ſe replonge encore pour aller
chercher le cable du canot, le faifit , &
l'attache au canot ; ilmet un bout' du
cable entre fes dents , & gagne avec beaucoup
de peine , le rocher , où , il ramene
ainſi fon camarade & le canot. Ils pafferent
tous quatre la nuit ſur ce rocher ,
mourant de froid , & de faim , & attendant
le jour pour ſe rejeter à la mer ,
lorſque des pêcheurs vinrent heureuſement
les recueillir dans leur bateau.
Le Roi informé de l'action généreuſe
de M. de Bar , qui avoit oublié fa confervation
pour aller au ſecours de fon camarade
, lui a accordé pour récompenfe
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 195
la permiſſion de lui propoſer un ſujet
pour une place de Garde de la Marine.
Ce jeune homme , plein de zêle pour
le ſervice de ſa Majeſté , à peine échap
pé du danger , s'eſt rembarqué pour le
fond du Levant , ſur la Frégate l'Atalante
, commandé par M. de Calian.
ANECDOTE S.
I.
Cassius étant défait parles Parthes , qui
avoient des fleches pour armes principales
, s'enfuit en la ville de Carnas , où il
n'oſa pas ſéjourner beaucoup , de peur
d'être pourſuivi & affiégé ; fur quoi un
aftrologue , qu'il avoit en ſa compagnie ,
le penſant bien conſeiller . " Je defirerois
„ fort , lui dit- il , que vous ne vouluffiez
,, point fortir d'ici juſqu'à ce que la lune
,, fût au ſigne du Scorpion; mais Caffius
ſe mocquant de lui , ce n'est pas cela, lui
répondit il : je n'ai peur que de celui du
Sagittaire.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
4
ود
I I.
Catherine de Foix , Reine de Navarre
dit au Roi fon mari , après la perte de ce
Royaume : Dom Jean , fi nous fuffions
nés , vous Catherine , & moi Dom
Jean , nous n'aurions jamais perdu la
Navarre " .
ود
ود
ود
III.
Un Poëte vint derniérement trouver
le Directeur du Théâtre de Drurilane à
Londres , & lui préſenta une Comédie &
une Tragédie à la fois : le Directeur le
priade lire une de ces deux pieces ; mais
fort embaraffé après cette lecture , il lui
dit : de grace , Monfieur , apprenez moi fi
c'est votre Tragédie ou votre Comédie que
vous venez de lire. A combien d'Auteurs
Dramatiques on pourroit faire la même
queſtion.
EPIGRAMME nouvelle' de M. Piron .
Chantres admis au temple de Mémoire ;
Comédiens campagnards & royaux ,
Rayez , biffez de votre répertoire ,
Ces drames noirs nouvellement éclos !
Rvoyez-les à leur premier enclos ;
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 197
Et porte - cloſe à la Muſe Anglomane t
Que Londre en ſoit l'amateur ou l'organe ,
Tenez - vous- en à nos illuſtres morts ,
Sans plus aller gueuſer à Drurilane ,
Quand vous avez la clé de nos tréſors !
AVIS.
I.
يا
Bureau de Correspondance.
LEES Directeurs du Bureau royal de Correfpondance-
Générale , toujours empreſſes à rendre cet
établiſſement de plus en plus utile au Public , ont
reconnu combien il étoit pénible , onéreux , &
ſouvent difpendieux pour les propriétaires de terres
, de maiſons de campagne , domiciliés à Paris ,
& autres privilégiés , de faire les démarches &
courſes néceffaires , pour s'aſſurer la jouiffance
des privileges & exemptions des droits d'entrée
qui leur ont été accordés,,par rapport aux grains ,
foins , volailles , gibier , pailles , bois , beurres ,
oeufs , fromages , & autres denrées , provenant du
crû de leurs terres & maiſons de campagne , deſtinées
à la consommation de leur maison à Paris .
L'obligation de faire enregiſtrer leurs titres au
bureau des droits rétablis , à celui de MM. les
Officiers fur les ports , halles & marchés , entraîne
inévitablement beaucoup de peines , & fouvent
des frais .
:
Pour épargner cet embarras & ces dépenſes aux
Seigneurs de terres , Bourgeois de Paris , & autres
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
privilégiés , les Directeurs du Bureau de Correspondance
- générale ont ouvert , le premier Janvier
1771 , un bureau , uniquement destiné à procurer
les expéditions , fans autre charge de la
part defdits Seigneurs , Bourgeois , privilégiés ,
que d'envoyer audit bureau leurs titres , c'eſt àdire
, pour ceux qui n'auront pas encore été enrégiſtrés
, leurs titres de propriété , les certificats
de MM. les Curés & Collecteurs de la paroiffe ,
enſemble leurs certificats particuliers ; & pour
ceux qui font déjà enrégiſtrés , les certificats des
Curés , des Collecteurs & des Propriétaires , dont
on leur enverra le modele à leur premiere demande
, s'il ne l'ont pas .
Le bureau , fur ces pieces qui lui feront remi.
ſes ou envoyées franches de port , fe chargera de
leur faire paffer , avec exactitude , les expéditions
néceffaires pour jouir des exemptions d'entrées ;
in les leur adreffera auffi , franc de port , par la
petite pofte.
L'abonnement , pour toutes ces opérations , ne
coûtera que quarante fols , qui feront payés d'avance
à la çaîſſe de la direction , & dont il fera
donné une quittance.
Il ſera néceſſaire de renouveller ces enregiſtremens
annuellement .
I I.
Codex Monafticus .
Deſprès , Imprimeur ordinaire du Roi & du
Clergé de France , demeurant à Paris , rue Saint
Jacques , donne avis au public , & à toutes les
maiſons religieuſes du Royaume , qu'au premier
Novembre 1772 il commencera l'impreffion de
1
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 199
Codex Monafticus , 3 vol. in 40. d'environ 800
pages qu'il propoſe par foufcription , fur le pied
de 30 livres , dont 15 livres en foufcrivant , & 15
livres en livrant l'ouvrage. Il prévient qu'il n'en
fera tiré que très - peu d'exemplaires au delà
du nombre arrêté par les ſouſcripteurs.
Les maiſons religieuſes qui voudront leur regle
particuliere en format in - 12 , auront foin de le
prévenir ava avant le premier Novembre , parce qu'il
ne fera plus tems de ſouſcrire après ce terme.
Cette collection intéreſſante comprendra les
Conftitutions de tous les Ordres & Congrégations
du royaume , rédigées en conféquence de l'Edit du
mois de Mars 1768. Le texte de la Regle commune
à différentes congrégations , précédera toujours
les Conſtitutions qui en dériveront ; & on
trouvera à la tête de chacun de ces Statuts , un
précis fur l'origine & l'état actuel de l'ordre, ou
Congrégation dont il fera la Loi ; & à la fin de
Youvrage , les Lettres - Patentes confirmatives
avec l'Arrêt d'enregiſtrément.
III.
Comptes faits.
Le ſieur Pierard imprimeur à Reims , mettra
en vente inceſſamment , un Livre de comptes
faits fur toutes les parties de la divifion , les
comptes faits à l'infini des ſociétés , tant de miſe
d'argent avec les fractions , que pour le marc , la
livre de telle ſomme de principal & de repriſe que
ce ſoit ; les comptes faits de tout ce que l'on a befoin,
foit pour les intérêts & pour les payemens
à tant par cent , tant par mille , les comptes de tant
d'aunes , tant d'onces , tant de gros , &c. Les quatre
& cinq pour cent de ce qui reſte à payer. Ledétail
N4
200 MERCURE DE FRANCE .
ſeroit trop long à donner ici. Les explications font
à chaque opération avec les méthodes , des regles
du mare la livre , des regles de ſociété , &c. L'on
vendra ce volume trois livres en feuilles , &
relié , quatre livres .
Le ſieur Pierard prie ceux qui lui écriront
d'affranchir le port.
Le prix est très - modique pour ce grand ouvrage
de 330 pages de calcul : l'on n'aura plus beſoin que
de l'addition'; ainſi ce ſera une grande épargne de
temps & de peines pour beaucoup de perſonnes , &
un avantage pour les ſociétés , ſpécialement dans
les ports de mer.
M. Pierard imprimera auſſi un volume où l'on
trouvera les comptes faits , avec un tarif du grand
cent réduit en folives , en pieds , pouces , lignes
, & à l'écorce , réduit de même.
Un autre où l'on trouvera ce que tiennent les
cuves de muids , pieces , meſures , pintes dé
Paris faites ou à faire , avec toutes les jauges.
Un autre qui contiendra le toiſé des pierres
de marbre , en toiſes , pieds , pouces & lignes
cubes , &c , &c.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 201
I
NOUVELLES POLITIQUES.
Du Caire , le 18 Juillet 1772.
Lparut , le mois dernier , devant Damiette , une
Eſcadre Ruſſe qui s'empara de tous les bâtimens qui
s'y trouvoient. Mehemet Aboudaab envoya un officier
pour traiter avec les Ruſſes & pour les engager à ſe
retirer , à quelque prix que ce fût. On donna à ſes
vaiſſeaux des vivres , des proviſions ; on leur paya des
contributions , & ils mirent à la voile pour la Syrie .
On commence à avoir des inquiétudes ſur le fort de
l'Egypte . Un Prince du Saidi a pris les armes contre
Mehemet ; on eſt inſtruit qu'Ali a envoyé ici des émisfaires
ſecrets qui s'efforcent de ſemer la diviſion parmi
les grands du pays , dont pluſieurs lui font encore attachés.
Les ſuccès que le Cheïk Daher , ſon allié , a
eus en Syrie , raniment les espérances des partiſans de
l'ancien Caïmacan , & l'on craint de le voir arriver avec
une forte armée. Ou publie qu'il a fait paſſer 30,000
ſequins à l'Amiral Ruſſe , dans l'ifle de Lesbos , pour
en acheter des ſecours .
D'Alexandrie en Egypte , le 17 Août 1772 .
Mehemet Bey Aboudaab a exilé ou fait mourir , depuis
quelque tems , pluſieurs perſonnes qui lui étoient
fuſpectes . Le parti qui l'avoit favorisé dans la Haute-
Egypte , eft actuellement déclaré contre lui. Ce Bey a
fait marcher des troupes de ce côté ; mais pendant cette
diviſion on ne reçoit au Caire du Saidi ni bled , ni
202 MERCURE DE FRANCE.
1
autres grains , ce qui cauſe une grande cherté. Le
peuple commence à murmurer , & l'on craint une révolte
, fi les troubles de la Haute - Egypte ne s'appaiſent
bientôt.
De Copenhague , le 8 Septembre 1772 .
Suivant un avis que le gouvernement vient de faire
publier , les nouveaux fanaux établis ſur le Sund , pour
la fûreté de la navigation , ceſſeront d'être allumés , à
compter du premier Décembre prochain.
De la Silésie , le 19 Septembre 1772 .
Le voile qui couvroit la deſtinée de la Pologne eſt
enfin tombé. On a reçu les déclarations des Cours de
Vienne , de Pétersbourg & de Berlin , concernant le
démembrement de ce royaume. Les manifeſtes publiés
par Sa Majeſté Pruſſienne expriment clairement l'étendue
des parties qui lui appartiendront. Elles font telles que
nous les avions déſignées précédemment , par conjecture
, en marquant également les nouvelles poffeflions de
la Maiſon d'Autriche . Cette derniere Puiſſance aura ,
entr'autres , toutes les Salines Polonaiſes de Wielicza ,
de Bochnia & de Zambor , qui formoient le principal
revenu de la Couronne.
Des Frontieres de la Pruſſe , le 17 Septembre 1772 .
La priſe de poffeffion de la Prufſfe Polonoiſe vient
d'être consommée. Le 13 de ce mois , le lieutenantgénéral
de Stutterheim , gouverneur du royaume de Prusſe
, ſe rendit , à la tête du régiment de Thadden , compofé
de deux bataillons , dans un des faubourgs d'Elbing,
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 203
i
&fit fommer le colonel du régiment de Schack , qui
commandoit dans cette ville une garnison de deux
cents hommes , de lui en ouvrir les portes. Cet officier
lui répondit qu'il avoit ordre de ſe défendre & de
repouſſer par la force les entrepriſes qu'on voudroit faire
ſur la place qui lui étoit confiée. Alors le lieutenantgénéral
de Stutterheim fit établir , vis-à-vis la porte de
Konigsberg , une batterie de trois pieces de canon &
de deux obuſiers , tandis que la garnifon Polonoiſe , qui
étoit ſous les armes , derriere cette porte , ſe rangeoit
aux pieds des remparts. A la premiere décharge de
l'artillerie Prufſfienne , la porte fut enfoncée. La garni
fon y répondit par un feu de mouſqueterie qui ne fit
pas de mal aux Pruffiens ; & après en avoir eſſuyé , à
ſon tour , une ſalve générale , elle ſe retira , par une
porte oppoſée , vers Varſovie. Le ſieur de Stutterheim
prit alors formellement poffeffion de l'hôtel-de- ville : il
fit abattre , dans les endroits publics , l'Aigle Polonoiſe ,
& y ſubſtitua l'Aigle Pruſſienne.
De Vienne , le 19 Septembre 1772.
La Cour Impériale , voulant mettre encore plus d'économie
dans toutes les branches du ſervice militaire ,
a décidé que les jeunes officiers qui font tirés de différens
régimens pour former la Garde Noble Allemande,
rentreront dans leurs corps reſpectifs & feront remplacés
par d'anciens officiers de cavalerie qui ne ſont pas en
état de ſervir en campagne , mais qui jouiſſent de quel
que penſion. Ile n'auront point de chevaux ni de quartiers
en commun , & chacun ſe logera où il voudra. (
204 MERCURE DE FRANCE. r
1
Cet arrangement doit avoir lieu au commencement de
l'année prochaine .
De Londres , le 24 Septembre 1772 .
Les dernieres nouvelles arrivées des Indes portent que
la guerre continue entre Hyder Aly - Kan & les Marattes
, mais que l'Amiral Harland ayant engagé les derniers
, ſous différentes promeſſes , à ſe retirer du Carnac
, la Compagnie ne craignoit plus d'étre obligée d'entrer
en guerre avec ces peuples .
Nous avons dit que la Bourgeoiſie de Londres arrêta ,
l'année derniere , d'offrir au lord-maire un vaſe d'argent
de la valeur de 200 liv. ſterlings & un autre de cents
à chacun des aldermans Oliver & Wilkes . Le vaſe du
dernier eft achevé. Il eſt remarquable par les ornemens
qu'on dit avoir été tracés par le Sr Wilkes lui - même ,
& qui font les trophées du fanatiſme le plus puniſſable .
Il a donné , à cette occafion , un grand repas à ſes amis .
De Stockolm , le 15 Septembre 1772.
On a fait , hier , la clôture de la Diete , avec les cérémonies
d'uſage . Les Etats s'étant aſſemblés dans la
grande Eglife , le Roi s'y rendit de ſon château , à travers
une double haie de ſoldats. Sa Majesté , revêtue
de ſes habits royaux & marchant ſous le dais , étoit
précédée de tous les Officiers de ſa Cour , de fon Sénat
& du Prince Frédéric , ſon frere. Après qu'on eut
entendu le Service Divin & le Sermon qui fut prononcé
par l'Evêque de Weſteros , le Roi fortit de l'Eglife dans
le même ordre & ſe tranſporta à la ſalle des Etats ,
où les quatre Ordres l'avoient précédé . Sa Majesté
prit
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 205
prit place fur ſon trône & fut haranguée ſucceſſivement
par le maréchal de la Diete & par les autres orateurs
qui eurent tous l'honneur de lui baifer la main. On lut
enfuite le Recès de la Dicte , comme il eſt d'uſage. Sa
Majeſté fit un diſcours , qu'Elle termina en ſignifiant
aux Etats qu'Elle les raſſembleroit dans fix ans. Le
Prince Frédéric , Duc d'Oſtrogothie , preta enfuite , à
genoux , ferment de fidélité au Roi. Quelques Séna
teurs s'acquitterent auſſi de ce devoir. Les Orateurs
des Etats & une députation de chaque Ordre eurent
P'honneur de dîner , ce même jour , chez le Roi.
Hier au matin , les Etats s'étant aſſemblés dans la
grande falle du château pour répondre aux propoſitions
que le Roi leur avoit faites , Sa Majeſté , précédée de
fon Sénat & du Prince Frédéric ſon frere , vint s'affeoir
ſur ſon trône. Le Maréchal de la Diete , portant la
parole , rendit compte au Roi des diverſes réſolutions
priſes par les Etats relativement aux impoſitions ordinaires
& extraordinaires qu'ils ont aſſignées ſans en
fixer la durée , ainſi que des moyens qu'ils croient les
plus propres au rétabliſſement des finances ; le Maréchal
ajouta qu'ils s'en rapportoient entiérement , pour cet
objet , à la haute ſageſſe de Sa Majeſté. Le Roi remercia
les Etats de la confiance qu'ils lui témoignoient ,
& leur annonça qu'il ne tarderoit pas à ſéparer la Diete .
Le foir , le Roi , ſuivi d'un cortege nombreux de gens
à cheval & d'une foule de peuple , fortit des barrieres
& alla au - devant du Baron de Sprengporten qui eſt
arrivé de Finlande , à la tête d'un corps d'environ huit
cents hommes. Le reſte de la troupe a été diſperſé par
0
206 MERCURE DE FRANCE .
la tempête dans le trajet de mer qu'il a été obligé de
faire. Le Roi mit pied à terre & embraſſa le Baron
de Sprengporten qui ſe proſterna à ſes genoux. Dans
cet inſtant , Sa Majesté tira ſon épée pour lui donner
l'accolade & le revêtir Elle-même des marques de Commandeur
de l'Ordre de l'Epée qu'Elle avoit apportées .
Enſuite Elle le fit relever & l'embraſſa de nouveau , au
milieu des acclamations de tous ceux qui étoient témoins
de ce ſpectacle attendriſſant. Le Roi ſe mit alors
àla tête de la troupe & rentra dans la ville .
On a publié , aujourd'hui , au ſon des tymbales & des
trompettes , que la clôture des Etats ſe feroit demain ,
avec les formalités qui ont été obſervées à l'ouverture
de cette affemblée .
De la Haye , le 22 Septembre 1772.
La Cour de Danemarck avoit établi , pour la fûreté
de la navigation , à l'entrée du Sund , deux nouveaux
fanaux , indépendamment d'un autre placé ſur la tour
du château de Cronembourg ; mais elle exigeoit , pour
ce ſervice , un droit dont l'exemple a allarmé la liberté
du commerce. Pluſieurs Nations ont refuſé de s'y asſujettir
: les difficultés qu'occafionnoit la perception de
cet impôt viennent d'être levées par une ordonnance
qui preſcrit de ne plus allumer ces fanaux , à l'époque
du premier Décembre prochain.
Par les précautions qu'on a priſes , les navires qui
aborderont au port d'Oſtende , n'auront plus à craindre
aucun danger. L'Impératrice - Reine y a fait élever , à
la hauteur de cent pieds à l'ouest de l'entrée , une co
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 207
lonne de pierre blanche , au haut de laquelle on entretiendra
perpétuellement un feu de charbon , à commencer
du 15 du mois prochain .
Le ſieur Pallas , qui a ſéjourné en Hollande , a écrit
de Sibérie , le 27 Avril dernier , qu'on avoit trouvé ,
dans la province d'Iekuzk , près de la riviere de Wilvi ,
ſous une montagne de ſable , un rhinoceros de moyenne
grandeur , bien conſervé. On croit que cet animal étoit
dans cet endroit depuis la formation de la colline , c'eſtà-
dire , depuis un nombre de fiecles qu'il eſt impoſſible
de calculer.
De Raguse , le 19 Août 1772.
Le Grand Seigneur vient d'envoyer ordre au Pacha de
Scutari (Scodra) , en Albanie , d'aſſembler dix à douze
mille hommes , d'en donner le commandement à ſon fils
Ali Pacha del -Beſſan , & de les faire embarquer pour
l'Egypte ſur les bâtimens de la province ; en cas que
le nombre de ces bâtimens ne ſoit pas fuffifant , Sa
Hauteſſe le charge de demander au gouvernement de
Raguſe ceux dont il aura beſoin pour cette expédition.
Le Pacha de Scutari a écrit en conféquence au Sénat
de cette République de lui fournir dix des meilleurs
navires de cet Etat. Le Sénat s'eſt aſſemblé pour délibérer
ſur le parti qu'il avoit à prendre , & l'on ne fait
pas encore qu'elle ſera ſa réſolution .
De Marseille , le premier Octobre 1772 .
Des avis reçus de la Méditerranée font mention du
projet de faire , dans l'Ifle de Lampedouſe , ce que
l'Empereur de Maroc entreprend dans celle de Fedalaa
Ο 2
208 MERCURE DE FRANCE.
Cette ifle , qui n'a que cinq lieues de circuit & deux
de longueur , eſt ſituée entre Tunis & Malte , à vingt
lieues environ de France de l'une & à quarante cinq
de l'autre . Elle a un aſſez bon port , & elle eſt ſusceptible
de culture. Tout le monde ſait l'aventure du
Prêtre Provençal , condamné dans ſon pays & fugitif
dans cette ifle déſerte , où il réaliſa , pendant quarante
ans , aidé d'un fimple Mouſſe , l'hiſtoire fabuleuſe de
Robinson . Cet Hermite prouva ce que peut l'índusrie
humaine excitée par la néceſſité . Le Prince Italien ,
à qui cette ifle appartient , veut faire un traité avec les
Etats Barbareſques , rendre enſuite cette contrée habitable
& en faire en même tems , naviger les habitans
fous pavillon libre.
,
NOMINATIONS.
Le Roi a donné l'abbaye de Clairefontaine , Ordre de
St Auguſtin , dioceſe de Chartres , à l'Evêque d'Arath ,
fuffragant de Strasbourg ; celle de Cherbourg , même
Ordre , dioceſe de Coutances , à l'Abbé de Bayanne ,
auditeur de Rote ; celle de St Michel en Tiérache , Ordre
de St Benoſt , dioceſe de Laon , à l'Abbé de Nar-\
bonne - Lara , aumonier du Roi ; celle deSt Meſmin ,
même Ordre , dioceſe d'Orléans , à l'Abbé de Caulincourt
, aumonier du Roi ; celle de Fontaine - Blanche ,
Ordre de Citeaux , dioceſe de Tours , à l'Abbé du
Châtel , aumonier ordinaire de Madame la Dauphine ;
celle de Fontaine - Douce , Ordre de Saint Benoît , dioceſe
de Saintes , à l'Abbé de Segonzac , vicaire-général
de Périgueux ; celle de Moreau , même Ordre , diocefe
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 209
de Poitiers , à l'Abbé de Bruneau , vicaire-général d'Angoulême
; celle d'Hieres , Ordre de Citeaux , dioceſe de
Toulon , à la Dame de Grille , religieuſe de l'abbaye de
St Céfaire d'Arles .
Le Comte de Simiane a eu l'honneur de prêter ferment
entre les mains de Sa Majesté , pour la lieutenance
de Roi de la province de Saintonge .
L'Abbé Faure , chanoine de St Pierre de Strasbourg ,
clerc de Chapelle du Roi , vient d'être nommé Chapelain
de Sa Majesté , qui a diſpoſé de ſa place de clerc
de Chapelle en faveur de l'Abbé le Bégue , chanoine
de Verdun .
Le Roi a accordé l'abbaye de Saint Maur - fur - Loire ,
Ordre de St Benoſt , dioceſe d'Angers , dans l'appanage
de Mgr le Comte de Provence , à l'Abbé de Crequy ,
vicaire - général de Liſieux ; celle de la Frenade , Ordre
de Cîteaux , dioceſe de Saintes , à l'Abbé Maury , vicaire
- général & official de Lombez , qui a prononcé le
dernier panégyrique de St Louis devant l'Académie
Françoiſe; celie de Fabas , même Ordre , dioceſe de
Comminges , à la Dame Bastard d'Aubaire , religieuſe
à Longages , dioceſe de Rieux.
Le 27 Septembre , le Comte de Marboeuf , lieutenantgénéral
des armées du Roi , commandeur de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , ci- devant commandant
en ¡Corſe , eût d'honneur de prêter ferment , entre les
mains de Sa Majesté , pour la lieutenance- générale de
Corfe.
Le Roi a accordé au ſieur d'Orvilliers , chef d'eſcadre
, la dignité de Commandeur de l'Ordre royal & mi-
Ο 3
210 MERCURE DE FRANCE .
litaire dé St Louis , vacante par la mort du ſieur Froyer
de l'Eguille , lieutenant - général des armées navales,
commandant de la marine à Rochefort .
Le Roi a accordé l'abbaye de Beaumont , Ordre de
St Benoſt , dioceſe de Tours , à la Dame de Guiche ,
Abbeffe de St Jean - de - Bonneval - les - Thouars , dioceſe
de Poitiers .
PRESENTATIONS.
Les Députés des Etats de la Province d'Artois furent
admis , le 30 Septembre , à l'audience du Roi , à qui its
furent préſentés pas le Marquis de Levis , lieutenantgénéral
des armées de Sa Majesté , capitaine des Gardes
du Corps de Mgr le Comte de Provence , gouverneur
de cette province , & par M. le Marquis de Monteynard
, ſecretaire d'état , ayant le département de la province.
Ils furent conduits à cette audience par le marquis
de Dreux , grand - maître , & par le ſieur de Watronville
, aide des cérémonies . La députation étoit compoſée
, pour le Clergé , de l'Evêque de Saint - Omer qui
porta la parole ; pour la Nobleſſe , du Comte de Lannoy
, brigadier des armées du Roi , colonel du régiment
provincial d'Arras ; & pour le Tiers Etat , du ſieur
Goſſe de Doftrel , ancien député général & ordinaire des
Etats , & ancien échevin de la ville & cité d'Arras .
La Princeſſe de Mafferano a eu l'honneur de faire ſa
révérence à Sa Majesté , ainſi qu'à la Famille Royale , à
qui elle a été préſentée par la Comteſſe de Marfan ,
gouvernante des Enfans de France .
Le 4 Octobre , les Députés des Etats de Corſe ont
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 211
1
eu audience du Roi , à qui ils ont eu l'honneur d'être
préſentés par le marquis de Monteynard , gouverneur de
cette ifle , ſecrétaire d'état au département de la guerre.
La députation , conduite par le marquis de Dreux ,
grand - maître , & par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies , étoit compoſée , pour le Clergé, de l'Evêque
de Nebbio , qui a porté la parole ; pour la Nobleffe
, du comte de Coſta Caſtellana , pour le Tiers-
Etat, du ſieur Belgodere di Bagnaja , cenſeur royal de
police de Baſtia. La Députation a été conduite enfuite
à l'audience de la Famille Royale.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ſignerent , le 27 Septem
bre , le contrat de mariage du Comte d'Andlau , meſtre
de camp , lieutenant du régiment Royal - Lorraine , cavalerie
, avec Demoiselle Helvetius .
Le Roi & la Famille Royale ſignerent , le 29 du mois
de Septembre , le contrat de mariage de Demoiſelle
d'Egrigny , fille du Marquis d'Egrigny , capitaine de grenadiers
des Gardes - Françoiſes , avec le Comte de
Maïts de Goimpy , capitaine de vaiſſeau.
NAISSANCES.
Le 19 Septembre , la Comteſſe de la Tour- d'Auver
gne eſt accouchée d'un garçon .
La Ducheſſe de Sully eft accouchée d'une fille , le 27
Septembre.
১
*
04
212 MERCURE DE FRANCE.
De Vienne , le 19 Septembre 1772 .
La femme du nommé Gentil , au ſervice du Prince
de Kaunitz , eſt accouchée , le 16 Septembre de trois
enfans bien proportionnés , dont deux garçons & une
fille. Ils font tous en vie & paroiſſent ſe bien porter.
La mere , qui avoit déjà eu dix enfans , ſe trouve auffibien
qu'après ſes autres couches.
MORTS.
Jofeph Leroi , Abbé de Domevre , Général de la
Congrégation des Chanoines - Reguliers de Notre Sauveur
, eſt mort à Metz ,le 6 Septembre.
Michel - Joſeph Troger de l'Eguille, lieutenant -général
des armées navales , commandeur de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , commandant du département de
Rochefort , eft mort à Angoulême , le 5 Août , dans la
foixante dixieme année de fon âge.
Pierre Claude Marquis de Ribrevoie , chevalier de
l'Ordre royal & militaire de St Louis , ancien capitaine
de Carabiniers , gouverneur pour le Roi des ville &
château de Dreux , eſt mort à Paris , le 20 Septembre ,
dans la foixante - dixieme année de fon âge .
Jean Pageze , payfan de Tarbe , y eſt mort d'accident
, dant la cent quatrieme année de fon age ; &
Bertrand Caſenave , laboureur de la même ville , y eſt
décédé à l'âge d'environ cent deux ans .
Le ſieur Henri Magdonel eſt mort derniérement à
Madraz, en Croatie , à l'âge de cent dix-huit ans.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 213
N. Comte du Boſe , brigadier , capitaine des vaiſſeaux
du Roi , chevalier de l'Ordre royal & militaire de St
Louis , eſt mort à Breſt , le 8 Septembre.
La Princeſſe Louiſe de Lorraine , ſoeur du feu Comte
de Brionne , eſt morte , le 2 Octobre , à Putteaux près
Paris , dans la cinquante - neuvieme année de fon Age.
Magdeleine de la Boiffiere , Abbeſſe de l'abbaye de
Fabas , Ordre de Cireaux , dioceſe de Comminges , eſt
morte dans ſon abbaye , à l'âge de cent deux ans.
Claire Théreſe d'Agueſſeau , veuve de Guillaume-
Antoine Comte de Chaſtellux , premier Chanoine de
l'Eglise cathédrale d'Auxerre , lieutenant - général des
armées du Roi , &c . eſt morte à Paris , dans la ſoixante
-treizieme année de ſon âge.
François Marie Collet , Evêque d'Adras , in partibus,
eſt mort au château de Kerrange , dioceſe de Vannes ,
le II Septembre , âgé de quarante - deux ans.
On a appris la nouvelle de la mort de la Princeſſe
Henriette Louiſe - Marie - Françoiſe - Gabrielle de Bourbon-
Condé , Abbeſſe de Beaumont les -Tours , qui eſt
décédée dans ſon abbaye , le 19 Septembre , dans la
foixante - neuvieme année de ſon age. La Cour a pris ,
à cette occafion , le 27 Septembre , le deuil pour onze
jours.
Armand Chevalier d'Arros , meftre de Camp , enſeigne
& aide major général des quatre compagnies des
Gardes -du- Corps de Sa Majesté , eſt mort à Paris , le
18 Septembre , dans la quarante- troiſieme année de
fon âge.
05
214 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIES .
Le cent quarantieme unieme tirage de la Loterie de
l'hôtel-de- ville s'eſt fait , le 25 Septembre , en la maniere
accoutumée. Le lot de cinquante mille livres eſt
echu au No. 76426. Celui de vingt mille livres au No.
70737 , & les deux de dix mille aux numéros 68078 &
72010.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire s'eſt
fait le 5 Octobre. Les numéros fortis de la roue de
fortune font , 47 , 59,57,38 , 15. Le prochaių tirage
ſe fera le 5 Novembre .
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 215
ADDITION DE HOLLANDE.
LIEGE.
MUSIQUE.
BieDinen des perfonnes déſirant un air d'Opéra & non
toute la partition qui coute depuis 12 juſqu'à 24 L. , ne
peuvent faire uſage que de ceux qui font à portée de
leur voix & propres à chanter aux Concerts ; l'un chante
le Deffus qui ne veut pas un air de Baſſe , l'autre
veut un air de de Taille ou de Haute- contre &c.
Ces différentes circonstances réunies ont engagé Mr.
Andrez , Graveur de cette ville , à détacher les airs ,
Duo , Trio & c. de la partition pour la commodité des
Amateurs , qui , par ce moyen , peuvent faire choix à
peu de fraix , d'un air à leur goût & à portée de leur voix.
Ces Arriettes font gravées 4to. avec la baſſe , pour la
facilité de ceux qui s'accompagnent du Clavecin , les
parties de Violon ſont ſéparées avec des notes aux pasſages
ou les flutes doivent ſe ſaire entendre , quand il a
été impoſſible de joindre la Flute au Violon , on a gravé
chaque partie ſéparément ſans rien ajouter ou diminuer
dans les Airs , de façon qu'ils peuvent ſervir aux Acteurs
pour apprendre leur role.
Le choix de meilleurs Opera & des auteurs de la
mufique ne laiſſe rien à déſirer aux amateurs qui peuvent
ſe procurer tous ces airs & chacun en particulier à un
demi Eſcalin la feuille 4to. La plus grande partie de
ces airs ne tiennent qu'une feuille , & deux en y comprenant
les violons , de forte que moyennant un Eſcalin on
peut avoir une ariette avec toutes ſes parties ; celles dont
la grandeur exige trois feuilles , coûtent un Eſcalin & demi.
Sitôt qu'un nouvel Opéra paroît à Paris & qu'il y eſt
reçu avec applaudiſſement , on en extrait les airs qui
méritent de l'être. On peut diſpoſer dès à préſent de
ce qui ſe trouve dans le Catalogue ci - joint.,
216 MERCURE DE FRANCE.
CATALOGUE de Muſique gravée
chez B. Andrez , à Liege , 1772 .
Vocale. du Huron.
Si jamais.
Comme il y va.
Science par Morel... 210
duo Ne vous rebutez pas
Les joncs .
Qu'on met à prix .
#
Partition & parties Sépartes. Vous me charmez.
Annette & Lubin .
Le Bucheron . ..
5
.. 6
56
Iſabelle & Gertrude.. 5
Airs détachés & basse
Rofe & Colas . ... I
• .... • 2 10 Le Sorcier
L'aveugle de palmire. I
Les Moiffonneurs. • 2
Ma bonne amie .
L'amour naiſſant .
Dans quel canton .
Toi que j'aime .
*
duo
Ah ! quel tourment.
Ah ! que tu m'attendris .
Sur nos étendars .
Me prend- on .
Qu'ai - je donc fait.
5 Que ne fuis - je encor.
Autres avec les parties féparées
un escalin piece ceux
marqués (*) 2efc.
de Tom -jones.
Oui , toute la vie.
Ah ! ma tante .
Ab quel plaifir !.
La pauvre fillette .
Plus d'une fois .
De l'opulence .
Vous voulez que.
• duo Quoi c'eſt vous .
:
de Lucile.
Qu'il eſt doux.
Quel réveil .
Autour de moi.
Tout ce qui peut toucher.
Au bien ſuprême .
Chantons deux époux .
du Déferteur.
Peut-on affliger.
J'avois égaré.
* Ah ! je refpire.
* duo Seroit- il vrai .
Je ne déferterai jamais
* duo O Ciel .
Dans quel trouble .
duo
Tous les hommes .
Vive le vin .
* Mourir n'eſt rien.
Adieu chere louife.
Le Roi paſſoit.
OCTOBRE . II . Vol. 1772. 217
du Jardinier suppost.
Lorſque je ſuis .
Un jardinier .
Que la campagne.
Je n'oſe pas.
Quand un hommage.
Toute fille.
* La flamme.
duo L'amour tourne .
Pourquoi faut - il.
duo Qu'entens - je.
Je me releve.
Pour les amans .
du Tableau parlant .
Je ſuis jeune.
Il eſt certains barbons .
Tiens ma reine.
Cet aveu charmant.
Pour trompeг .
*
ズ
Vous étiez ce que.
des deux Avares.
Plus de dépit.
Du Roſſignol .
*duo Les voilà partis.
Sans ceſſe auprès.
*duo La douce eſpérance .
*duo Mon cher Mr. Gripon.
de l'Amitié à l'Epreuve.
Mon ame eſt dans.
duo Je m'y connois.
Non jamais.
Si je penſe.
* Du Dieu d'amour.
Sans l'amour.
Non , non j'aurois.
Nel fon part.
A quel maux.
Qu'il eſt doux de paſſer.
de la bonne enfant.
Quel plaiſir.
j'ons beſoin .
Pauvre annette . '
Qu'elle eft belle.
duo Vous pouvez.
Quel orgueil .
Une fille délaiffée .
Final du pr . acte à 5 vois.
Perdre Roſette.
Ledéſeſpoir.
Qui Rofette.
*
L'y afoir tambour.
Notre vaiſſeau .
*duo Je brûlerai.
duo La nuit.
C'est donc aing .
Le Dieu de la tendreſſe.
de Silvain .
Nos coeurs ceffent .
Je puis braver.
Ne crois pas .
Je ne ſçai pas.
Hé comment .
Tout le village.
duo Avec ton coeur.
*duo Dans le ſein .
* Il va venir.
* trio Venez , venez .
duo Par le trou de la ſer.
Vous verrez les graces.
Dieu des repos.
Annette n'eſt point.
Entrant en ménage
Ce diable à 4.
La tendreſſe.
118 MERCURE DE FRANCE.
de l'école de la jeunesse.
Cher objet.
des deux miliciens.
Que l'amour cauſe d'al.
Non tu ne peux .
Au point du jour.
L'écho , journal de Muſique ,
commence en 1758. à f
12. l'année (pris au bureau)
juſqu'inclu 1766 puis
1767. inclu 1772 à f 6 : -
Il contient choix des airs
d'opéra , & autres gravés
avec la baſſe , Guitarre ou
harpe , &c . moyennant f
2 : 10. par année on le
reçevra franc de port.
•
Trio.
D'Urſenbeck .
Vari autori .
Bertrand.
• ....
......
.......
535
Boccherini oeuvre 4... 7
Duo.
.....
•
55
B. de Rome.
Kennis .
De différents auteurs.. 5
Gretris flutes du violon. I IC
Pour clarinettes..
Solo violoncello .
• I
Maſſart oeuvre 2.... 5
Trazegnie clavecin .
D'Urſenbeck notturno. I 5
7
7 Recueils menuets, piece 1 5
Bianchi 6 Duetto. I 107 idem contredanſes. I 5
Recréation , harmon. tr . I 5
Deuxieme Recueil . I
Bergé , Sonates & airs avec
accompt. du Citre .. 7
•
Instrumentale.
•
•
5 On troüvera un aſſortiment
de muſique gravée en différents
pays .
Simphonies.
Hamal à 4 parties. ..8
Delange à 6. oeuvre 6. 8
Rambach à 8 oeuv. 3. 8 10
Schwindl à 3 oeuv. 3. 10
Thoeiski à 6. parties .. I 10
Argent courant à Liege.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 210
TABLE.
PIECES
FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Lettre de Caïn , après ſon crime , à Mehala , fon
épouſe , ibid.
La double Inconſtance , proverbe dramatique , 17
Le Conſeil d'un Matelot , conte , 33
Traduction de l'Ode IXe d'Horace du livre premier
, à Thaliarque , 34
Srances ſur la mort de Tircis , 36
A Mile Roſalie de C*** , ſur la triſteſſe , 37
Elegie IIIe du livre premier de Tibule , 33
Explication des Enigmes & Logogryphes , 44
ENIGMES , 45
LOGOGRYPHES , 48
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 50
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis , ibid.
OEuvres de M. le Marquis de Ximenez , 103
Fables orientales & poéſies diverſes , 126
Hiſtoire de Littérature Françoiſe , 133
Recherches critiques , hiſtoriques & topographiques
fur la ville de Paris , 136
Traité élémentaire d'Arithmétique par M. Boffut , ibid.
Les Sacrifices de l'Amour , 133
Nouvelle édition de Moliere , avec figures , 139
ACADÉMIE d'Amiens ,
SPECTACLES ,
144
148
Opéra , ibid.
Comédie françoiſe , 149
Comédie italienne , 155
A Mlle Colombe , au fortir de la premiere piece de
ſes débuts à la Comédie Italienne , 160
Extrait d'une lettre de M. de La H. à M. de Voltaire
, 161
Réponſe de M. de V *** , 165
Lettre du même à M. M** , ibid.
Vers à Mlie Clairon , 166
A. M. L. auteur du Mercure de France , ſur la mufique,
167
Lettre à M. D. , un des directeurs de l'Opéra de
Paris , 169
220 MERCURE DE FRANCE.
ARTS , Gravures , 175
Muſique , 179
Cours d'expériences ſur l'Electricité , ibid.
D'Hiſtoire naturelle & de Chymie , 182
D'Anatomie , ibid
Décintrement du pont de Neuilly , 183
Couplets poiffards ſur le décintrement du pont de
Neuilly , 185
Lettre ſur la tragédie de Pierre le Cruel , 187
Traits de Bienfaiſance , 189
Actes d'Humanité , 190
Trait de Fermeté du jeune Comte de Molac , 192
Trait de Courage & d'Humanité , 193
Anecdotes , 194
AVIS , 197
Nouvelles politiques , 200
Nominations ,
208
Préſentations , 210
Mariages , 211
Naiſſances , ibid.
Morts , 212
Loteries , 214
ADDITION DE HOLLANDE.
Liege , Muſique , 215
Catalogue de Muſique gravée chez B. Andrez ,
à Liege , 1772 ..
216
X12
Zugub BIBLIOTHEQU
" Los
Fadeince
"
SJ
60
-
CHANTILLY
AH 662 6
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
OCTOBRE. 1772.
SECOND VOLUME.
N°. XIV.
Mobilitate viget . VIRGILE .
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXIL
)
1
MARC - MICHEL REY , Libraire fur le
Cingle à Amſterdam , continue d'imprimer & de
débiter le MERCURE DE FRANCE , Ouvrage
périodique contenant des Pieces Fugitives
en Vers & en Profe , des Enigmes , Logogryphes
, Nouvelles Littéraires , - Annonces
des prix des différentes Académies , Annonces
de Spectacles , Avis concernant les Arts agréables
, comme Peinture , Architecture , Gravure
, Muſique &c . quelques Anecdotes ; des
Edits , Arrêts , Déclarations ; des Avis , des
Nouvelles Politiques ; les Naiſſances & les
Morts des Perſonnages les plus illustres ; les
Nouvelles des Loteries , & affez ſouvent des
Additions intéreſſantes de l'Editeur de Hollande .
Cet ouvrage a 16 volumes par année que
l'on peut ſe procurer par abonnement pour
f 12 : ceux qui voudront avoir des parties
ſéparées les payeront à raiſon d'un florin.
On peut avoir chez lui les années 1770 ,
1771 1772 .
: LIVRES NOUVEAUX.
J
Qu'on trouve chez
MARC - MICHEL REY,
Libraire fur le Cingle .
C. Schaeffer Iſagoge in Botanicam Expeditiorem Iconibus
æri inciſis & pictis Illuſtrata. 8vo. Ratisbonæ
Zunkel. 1759 .
J. C. Schaeffer Botanica Expeditior Genera Plantarum
in Tabulis ſexualibus & univerfalibus æri incifis exhibens.
8vo . Ratisbonæ . Typis Emmanuelis Adami
Weiffii. 1760. 1
J. C. Schaeffer Epiſtola ad Regio-Borufſicam focietatem
Litterariam Duisburgenfem de Studii Ichthyologici
faciliori ac tutiori methodo. Adjectis nonnullis ſpeciminibus
una cum Tabula æri inciſa figuras coloribus
fuis diftinctas exhibente. 4to . Ratisbone . Typis Weisfianis
& impenfis Montagii . 1760.
Meckel ( J. F.) Tractatus de Morbo Herniofo congenito
fingulari & complicato feliciter curato 8vo. 1 vol.
Berolini . 1772 .
Nova Experimenta & Obfervationes de finibus
venarum ac vasorum lymphaticorum in ductus
visceraque excretoria corporis humani , ejusdem ftructuræ
utilitate. 8vo. Berolini. 1772.
Recherches philoſophiques ſur les Américains , ou Me
moires intéreſſans pour ſervir à l'histoire de l'Eſpece
humaine 8vo. 2 vol. Nouvelle Edition absolument différente
des précédentes. Berlin 1772 .
Leçons de Morale ou Lectures académiques faites dans
l'Univerſité de Leipzig. Par feu Mr. Gellert. On y
a joint des Réflexions fur la perſonne & les écrits de
l'Auteur; le tout traduit de l'Allemand. Evo. 2 vol .
Utrecht. 1772.
A 2
LIVRES NOUVEAUX .
Difcours Chrétiens hrétiens , I vol . grand in 8vo. contenant Dis
Sermons
1 Les Principes du Contentement.
2 L'Inutilité de la Foi fans les oeuvres .
3 La Divine Excellence des biens de la Grace.
4 De la Colere .
5 De l'Impartialité Divine.
6 même Sujet .
7 L'Abus de la Vie.
8 Pour le Jeûne Solemnel de 1769 .
9 Les Richeſſes de la Bonté de Dieu.
10 Pour le Jeûne Solemnel de 1771 .
Imprimés à Amſterdam 1772. à f I : 10 .
Journal des Scavaus depuis fon commencement 1665 .
juſques en Décembre 1753. en 170 volumes .
idem , depuis Janvier 1754 juſques en Décembre
1763. en 79 vol .
idem , depuis Janvier 1764. juſques en Octobre
1772. en 62. vol.
-
2 vol .
Table générale depuis 1665. juſques en 1753 .
Culture des abeilles ou méthode expérimentale & raifonnée
fur les moyens de tirer meilleur parti des
abeilles , par une conſtruction de Ruches mieux asforties
à leur inftinct , avec une Differtation nouvelle
fur l'Origine de la Cire. Par M. Duchet. 8vo . Vevey
1771 .
Gallerie Françoiſe ou Portraits des Hommes & des Femmes
célebres qui ont paru en France , gravées en tail
le - douce par les meilleurs Artiſtes , ſous la conduite
de Mrs Reſtout & Cochin . Avec un abrégé de leurs
vies par une Société de Gens de Lettres . Fol . 7
parties. Paris 1771 , 1772 .
La Gamologie , ou l'Education des filles deſtinées au
Mariage ; Ouvrage dans lequel on traite de l'Excellence
du Mariage , de fon utilité politique & de fa
fin , & des cauſes qui le rendent heureux ou malheureux.
Par M. de Cerfvol. 12°. 2 parties. Paris
1772. f I : 10.
Le Ventriloque ou l'Engaſtrimythe , par M. De la Chapelle.
120. 2 parties, Paris 1772.f2 : -
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1772.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE de Caïn , après Son crime ,
à Méhala , ſon épouse.
I
L eft donc des remords qui poursuivent le crime !
O de tous ines tranſports déplorable victime ,
O malheureux Abel , & mon frere ! pourquoi
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Ton fang s'éleve - t - il encore contre moi ?
Tout retrace à mes yeux mon crime & ma mifere :
Tout me peint le moment où mon malheureux frere ...
Spectacle affreux du fang ! ... O myſtere d'horreur
Que ne peux tu reſter dans le fond de mon coeur ?
Sans mon forfait , hélas ! .. j'aurois mon innocence ;
Mais , pour mieux me punir , Dieu m'ote l'eſpérance,
Que l'Univers entier , ſaiſi d'un juſte effroi ,
S'indigne à mon nom feul & s'arme contre moi ;
Je ne me plaindrai point : que ce Dieu que j'atteſte
Lance fur moi les traits de ſon courroux funefte ,
Qu'il tonne ; plus heureux Caïn au rang des morts ,
N'aura plus à fouffrir la honte & les remords .
Les remords... malheureux ! ... devois-je les connoftre ?
O toi , qui de bienfaits daiguas combler mon être ,
Toi , dont le bras puiſſant s'étend ſur l'Univers ,
Qui d'un fouffle créas & la terre & les mers ;
Toi , qui n'avois formé pour un plus noble uſage ,
Dieu juſte , ſe peut - il ? Caïn eft ton ouvrage ;
Et Caïn criminel , avili pour jamais ,
N'a payé tes bontés que du prix des forfaits !
Errant , abandonné , fugitif & coupable....
Ainſi ton triſte époux de ſon fort déplorable
Expoſe à tes régards le tableau douloureux.
Pardonne , ở Méhala! daigne y fixer les yeux.
S'il ſe pouvoit ; hélas ! eſpoir trop plein de charmes
;
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 7
Eh bien oui , Méhala , baigne-le de tes larmes ,
Efface de tes pleurs ces traits ... ils font affreux ;
Ma main les a tracés , mon coeur eſt avec eux ...
Tu dois t'en ſouvenir : quand , rempli de ta flamme ,
Au feu de tes regards livrant toute mon ame ,
Portant cette ame pure aux piés de nos autels ,
J'unis mon fort au tien par des noeuds folemnels ,
J'ignorois , tu le fais , le meurtre & le parjure .
L'orgueil ſeul dans mon coeur étouffa la nature.
Ah ! plutôt , Méhala , rappelle - toi ce jour
Où Caïn , couronné des roſes de l'amour ,
Dans le fond d'un boſquet ſouriant à tes charmes ,
Te preſſoit fur ſon ſein , te baignoit de ſes larmes
Que l'amour fortuné verſe au ſein des plaiſirs ,
Que ton coeur partageoit , qu'avouoient tes ſoupirs .
Peins - toi Caïn heureux , Caïn fimple & fincere..
Epoux tendre & foumis , ne cherchant qu'à te plaire ,
Tu l'as vu le premier pleurer ſur tes douleurs.
D'une main careſſante il effuyoit tes pleurs ,
Quand du Ciel irrité l'arrêt irrévocable
Sur un fein innocent puniſſoit le coupable ,
En partageant tes maux , je ſus les adoucir :
Autant & plus que toi , tes yeux m'ont vu ſouffrira
Tu m'as vu condamnant une ardeur téméraire ,
Defirer tour à tour & craindre d'être pere.
Pere , époux , titres ſaints ! qu'êtes - vous devenus ?
A 4
8 MERCURE DE FRANCE,
Dans mon coeur déchiré n'exiſteriez - vous plus ?
Revenez , diffipez mon trouble & ma triftoffe .
Et toi , qui pus m'aimer , au nom de ma tendreſſe ,
Au nom de tes baifers prodigués tant de fois ,
Au nom de ton époux , daigne entendre ſa voix ;
En plaignant mes malheurs , adoucis ma mifere.
L'amour eft complaifant , voilà ſon caractere .
Je m'égare , inſenſé ! Cain qu'exiges - tu ?
Eh! que font tes malheurs aux yeux de la vertu ?
Eft - ce à toi de fouiller de ton haleine impure
L'air que reſpire ailleurs l'innocente nature ?
Rejette loin de toi des téméraires voeux ;
Tu veux intéreſſer , & n'es pas vertueux !
Ne crains rien , Méhala , ne crains rien pour ta gloire;
Je porte feul le poids d'une action ſi noire .
Je vais en retracer le fatal fouvenir :
C'eſt un tourment de plus dont je dois me punir...
O vous que Dieu promit à la nature entiere ,
Vous qui , d'un pôle à l'autre , habiterez la terre
Defcendans de Caïn , déplorez fon erreur :
Vous apprendrez par lui qu'il eſt un Dieu venge
:
Les ombres de la nuit faifoient place à l'aurore :
Déjà l'azur naiſſant dont le Ciel ſe colore
Brille en ſe balançant dans le vague des airs :
ع
OCTOBRE. II. Vol. و . 1772
Les oiſeaux , dans les bois , commencent leurs concerts,
Lorſqu'un jeune berger fort d'un prochain bocage.
De l'aimable vertu c'eſt la plus douce image ;
Dans ſes yeux fatisfaits font la paix , la candeur ;
Et fon front réfléchit le calme du bonheur.
Au Dieu de l'Univers il vient pour rendre hommage.
Soudain , ſur un autel douronné de feuillage ,
Ses innocentes mains depoſent ſes préfens :
Il apporte un coeur pur avec les fruits des champs.
Son ame pour fon Dieu s'épanouit , s'anime.
Bientôt le feu facré confumé la victime ;
L'encens fume : emporté ſur l'afle des zéphirs ,
Il monte vers le Ciel qu'ont touché ſes foupirs .
ود
ود
Dieu tout - puiſſant , dit - il , exauce ma priere ;
Tes graces , tes bontés , répands -les fur mon frere.
" Qu'il connoiſſe le prix de la tendre amitié ,
ود Ces douces paſſions d'amour & de pitié.
„ Que ſon coeur , jeune encor , te doive un nouvel être !
ود Il fut créé par toi ; qu'il ſache te connoître ;
,, Qu'il ſache t'adorer ! je n'attends rien de plus ;
,, Tous mes voeux ſont remplis , s'il chérit les vertus."
Les yeux baigués de pleurs que verſoit ſa tendreſſe ,
Plein d'amour pour fon Dieu , plein d'une fainte ivrefle
Il proféroit ces mots , proſterné ſur l'autel.
J'approche... quel objet ! .. je reconnois Abel :
C'eſt lui .. lui , que pourſuit mon infolente rage ! ...
A 5
to MERCURE DE FRANCE,
Il prie encor pour moi , quand c'eſt moi qui l'outrage,
Que dis -je ? Abel .. Abel vient de me pardonner ;
Je lui fuis cher encore.. & vais l'affaffiner.
Comment , 8 Méhala , pourrai -je à ta mémoire
Tracer de mes forfaits l'abominable hiſtoire ?
Comment de mes fureurs t'expliquer les tranſports ? ..
Va , je t'apprendrai tout ; je connois les remords :
Je prendrai leurs pinceaux , & je peindrai le crime,
Je veux te faire errer dans le fond de l'abyme
Où l'enfer en courroux précipita mon coeur.
Frémis , plains ton époux , & connois fa fureur,
Abel , je te l'ai dit , d'un coeur pur & fincere
Prioit pour moi le Dieu qui lance le tonnerre .
Je m'avance , il me voit , il ſe leve ; & foudain
Il vole dans mes bras , ſe jette dans mon ſein ,
M'embraffe , & , m'appellant du tendre nom de frerea
Il baigne de ſes pleurs cette main meurtriere
Qui bientôt homicide & teinte de fon fang ,
Pour prix de ſes vertus , va lui percer le flanc !
O mon frere , & Caïn , quelle grace imprévue ود
" T'amene vers Abel , te préſente à ſa vue ?
„Jour à jamais heureux , trop fortunés momens
„ Où Caïn s'abandonne à mes embraſſemens ,
1
Coulez plus lentement , vous voyez ma victoire !
Tu revois , & vertu ! ton triomphe & ma gloire :
T
OCTOBRE, II. Vol. 1772. I
ود
Tu reſſerres les noeuds d'une fainte union.
L'amitié ... qu'il eſt doux de proférer ce nom !
„ Ah ! qu'il ſoit dans ton coeur , comme il eſt dansma
و د
bouche.
Cher Caïn , par ma voix que l'amitié te touche !
Abel te devra tout , ſi tu lui rends ton coeur ;
ود
११
وو Abel te devra tout , tout juſqu'à ton bonheur. "
Ade plus grands tranſports fon zéle l'abandonne;
Rien ne peut l'arrêter , lorſque ſon coeur ordonne :
Il ſe jette à mes pieds ... o ſouvenir affreux !..
Je ſaiſis cet inftant , & mon bras furieux...
Je ne puis achever ce récit trop funefte.
Le crime eſt consommé ; le remords ſeul me reſte.
Frappé de mille coups , Abel tombe mourant ;
Puis , levant vers le Ciel un regard languiſſant ,
,, Mon Dieu , s'écria-t- il ! tu fais ſi je t'honore ;
ر و
و د
Pour la derniere fois fouffre que je t'implore :
Si les infortunés ont droit à tes faveurs ,
Excuſe de Caïn les fatales erreurs .
و د
ود Qu'il abhiorre fon crime ; il eſt involontaire..
,, Venge-toi fur Abel ; mais pardonne à fon frere. "
Bientôt un froid mortel s'empare de fon coeur :
Il n'eſt plus : de fon front la livide pâleur
M'annonce de fa mort le funeſte préſage.
?
MERCURE DE FRANCE,
Ah ! Caïn , qu'as tu fait; & quelle horrible image !
Comment avoit- il pu mériter ton courroux ?
Ton frere... le voilà déchiré par tes coups !
Ofe encor contempler ce tranquille viſage.
Ton frere afſaſfiné ! c'eſt donc là ton ouvrage..
Voilà ce même Abel dont tu voulois le fang :
Eh bien , approche , monftre , il coule de fon flanc.
Son fang , tu l'as : bois le... qu'il ſuffife à ta rage !
Puiffe- t- il l'affouvir ! mais quel nouvel outrage ?
Hélas ! Abel eſt mort , en prononçant mon nom;
Et fon dernier foupir fut celui du pardon.
Quoi ! le pardon pour moi ! meurtrier de mon frere ,
Vil inftrument du crime , en horreur à la terre ,
J'irois traîner mes jours dans la honte & l'effroi ;
Et l'image d'Abel fanglante devant moi,
Secondant de fon Dieu le courroux légitime ,
Viendroit à chaque inſtant me réprocher mon crime ?
Moi ! je verrois toujours mon frere affaffiné ,
Se reprochant encor de m'avoir pardonné ,
Au ſein de mon repos, excitant la tempête ,
Sous un Ciel embraſé qui gronde fur ma tête ,
Promener les erreurs de mon triſte ſommeil ,
Et , pour mieux me punir , prolongeant mon réveil ,
Traîner mes pas tremblans au bord des précipices ;
Et là , me préſentant toutes mes injustices ,
Mes haines , mes fureurs , mon forfait & fa mort ,
Me pouffer da is labime où gémit le remord?
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 13
Mais quels objets affreux ! ſous d'épaiſſes tenebres
Le Ciel eft obfcurci de nuages funebres.
La terre , ſous mes pas , ouvre de toutes parts
D'effroyables cachots à mes triſtes regards .
Les élémens rivaux ſe déclarent la guerre ,
La nature frémit ſous l'éclat du tonnerre ;
Et l'onde épouvantée , en franchiſſant ſes bords ,
Dans ſes flots teints, de ſang roule un monceau de morts
A travers ces horreurs qu'un froid filence augmente ,
A mes yeux effrayés un fpectre ſe préſente.
Sur fon front décharné font écrits les remords .
Mille ferpens affreux embraſſent tout fon corps ,
Et jufques dans ſes flancs augmentant fon martyre ,
Lui diſputent ſon coeur que lui- même il déchire.
Dans ſa ſanglante main étincelle un poignard :
Le crime en traits de ſang ſe peint dans fon regard.
Il m'a fixé... grand Dieu ! conferve ton ouvrage ;
Ecarte loin de moi cette terrible image ...
Vains difcours ! dans mon ſein il fouffle ſa fureur.
La rage des enfers a paffé dans mon coeur...
:
Mais quel fon vient frapper mon oreille craintive ?
Qu'entends - je ? qu'ai-je vu? c'eſt ſon ombre plaintive.
Oui c'eſt l'ombre d'Abel. O frere infortuné !
Pour être ton bourreau , fus-je donc deſtiné ?
Quand des mains du Très-Haut Caïn reçut la vie ,
Fût-ce pour te l'oter par une perfidie ?
14 MERCURE DE FRANCE.
Ombre ſacrée , hélas ! prends pitié de mes maux ;
Rends à mes ſens troublés le calme & le repos .
Qu'ai je dit ? ah Caïn , la voix du fang murmure.
Ceffe par tes ſouhaits d'outrager la nature.
Un voeu fi téméraire eſt un nouveau forfait.
Que te faut-il de plus ? n'as-tu pas affez fait ?
Vois ce corps tout fanglant , vois ce ſang qui s'élance ,
Il fume encore : eh bien ! il demande vengeance :
Il l'obtiendra. Mais , Ciel... il a tout obtenu.
Amitié , complaisance , honneur , devoir , vertu ,
Tout eſt ſacrifié . Trop funeſte juſtice !
Pourquoi ne faut-il pas que l'aſſaſſin periffe ?
Pourquoi le ſeul Caïn... vains & coupables voeux !
Mon fang , puiſque je vis , eſt-il ſi précieux ?
Fuyons ce lieu d'horreur. Sous un Ciel plus propice
Il eſt peut-être un Dieu qui ſe venge & puniſſe :
Peut-être plus heureux , au bout de l'Univers
Trouverai-je un chemin qui me mene aux enfers .
Que ces affreux tableaux crayonnés par la rage ,
De crimes , de fureur monstrueux aſſemblage ,
Que ces traits , Méhala , par ton époux tracés ,
Dictés par ſes remords , par ſes pleurs effacés ,
Puiffent t'inſtruire au moins de l'état de fon ame.
Qu'ils te faſſent haïr cette naïve flamme ,
Que jadis dans tes yeux faiſoit briller l'amour .
)
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 15
Eteints par les plaiſirs , ils ſe fermoient au jour ;
Mais quels momens hélas ! quand , frappant ta paupiere,
Un baifer les rouvroit aux traits de la lumiere !
Alors fur ton époux ils erroient tendrement.
Ton époux... Ciell .. alors il étoit innocent.
Mais adieu pour toujours : fur un fol plus fauvage ,
Je remporte avec moi ma honte & ton image .
Voilà tout ce qui reſte à ton fatal époux :
Peut-être encor le Ciel en ſera-t- il jaloux ?
Peut- être... mais pourquoi du ſoupçon qui m'agite
Hâter imprudemment la cruelle pourſuite ?
Peut-être auſſi ce Ciel , touché de mes malheurs..
Mais non : n'eſpérons rien : je connois ſes fureurs .
Adieu donc. Si jamais , o malheureuſe mere ,
Nos enfans étonnés te demandent un pere ,
Dis -leur qu'il en fut un dont le coeur criminel
Inventa l'art honteux de détruire un mortel.
Apprends leur mes remords ; peins bien l'horreur du
crime ;
Aux pieds de l'aſſfaſſin , préſente la victime ,
Et fi ce noir tableau les fait pâlir d'effroi ,
Ne ménage plus rien , acheve & nomme moi...
Sur-tout ne cache rien , Méhala ; fois ſincere :
Dis-leur tour. Il leur faut une exemple ſévere,
Le crime fut affreux : ilsen auront horreur,
16 MERCURE DE FRANCE .
Qu'ils fachent mes remords , le crime... mon malheur !
Alors d'un Dieu puiſſant redoutant la colere ,
Ils s'aimeront toujours ... mais ils plaindront leur pered
Par M. Coftard , libraire.
* Cette piece , imitée du poëme d'Abel par M. Gesner
, à été imprimée en 1765 ; mais on la donne ici
avec beaucoup de changemens & de corrections .
LA
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 17
LA DOUBLE INCONSTANCE.
Proverbe dramatique.
PERSONNAGES :
ANGÉLIQUE , jeune veuve.
LISETTE , ſa femme - de - chambre.
VALERE , amant d'Angélique.
DUBOIS , valet de Valere .
GÉRONTE , beau - pere d'Angélique.
ERASTE , neveu de Géronte.
La ſcene est en province , dans la maison
d'Angélique.
SCENE PREMIERE.
ANGÉLIQUE , LISETTE , VALERE ,
DUBOIS.
Q
L
VALERE.
UE je ſuis inquiet , belle Angélique !
que je fuis affligé ! Ce voyage précipité ,
B
18 MERCURE DE FRANCE .
que je fuis obligé de faire , pourra être de
longue durée. Si vous ſaviez ce qu'il m'en
coûte , en ce moment , pour m'éloigner de
ce que j'ai de plus cher au monde !
ANGÉLIQUE. Ah! Valere , ſur le point
d'être unis pour jamais , faut- il nous ſéparer
? Que fais - je ? Vous allez à Paris , le
théâtre du beau monde ; je crains bien
que votre coeur ne m'échappe en ce pays ,
où les femmes , dit- on , ſont ſi attrayantes.
VALERE. Ne craignez rien , Madame ;
les femmes de Paris ſont attrayantes à la
vérité ; mais ont elles une ame comme la
vôtre ? Vous même , raſſurez- moi de grace;
j'ai appris que M. Géronte , votre
beau pere , arrive ici avec un neveu qu'il
vous a deſtiné: jurez moi que vous n'écouterez
aucune propoſition , & que vous
ne conſentirez jamais à ce mariage.
ANGÉLIQUE . J'ignore les intentions de
mon beau pere ; mais croyez - vous que
l'on change auffi aifément de réfolution ,
& que je puiſſe écouter des propoſitions
de mariage , avec un homme que je ne
connois pas ?
VALERE. Excuſez - moi , Madame , la
crainte & le crédit que M. Géronte a far
votre eſprit ſemblent autoriſer une mé
OCTOBRE. II. Vol. 1772.
19
fiance impardonnable , en toute autre circonſtance;
cependant je pars avec cette
cruelle incertitude; il le faut. Que je fuis
malheureux ! adieu , mon aimable Angélique
; puiſſé-je , à mon retour , vous trouver
toujours diſpoſée en ma faveur !
ANGÉLIQUE . Mais , Valere , ne pouvez
- vous abſolument différer ce voyage ?
VALERE. Que n'en ſuis- je le maître ;
mais il eſt queſtion d'intérêts de famille ,
qui ne peuvent ſe négliger un inſtant.
ANGÉLIQUE , Hélas ! que vais-je devenir
pendant votre abſence ?
VALERE. J'eſpere que vous voudrez
bien penſer quelquefois à un malheureux
qui ne ceffera de vous avoir préſente à
ſon eſprit.
ANGÉLIQUE . N'en doutez pas , & , pour
m'en occuper entiérement , je veux me
retirer à la campagne , & vais , de ce pas ,
tour arranger pour mon départ,
VALERE. Vous me rendez la vie , charmante
Angélique. Adieu , il ne dépendra
pas de moi que je ne revienne bientôt
m'attacher inféparablement à vous.
Il lui baiſe la main , & ilsfortent.
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
SCENE ΙΙ.
LISETTE , DUBOIS.
DUBOIS .
Eh bien ! Liſette , je pars auſſi , moi ;
j'en ſuis tout chagrin ; car , tu le ſçais ,
nous nous étions arrangés comme nos
maîtres .
LISETTE. En vérité vous autres hommes
, vous êtes bien inſupportables ; on
compte faire une fin , ſe marier , & puis
žeſte ; un voyage dérange tout : ma foi ,
cela n'eſt pas plaiſant.
DUBOIS. Queveux- tu? les maîtres font
tout à leur tête; il faut céder au fort ;
mais auſſi j'eſpere bien qu'à mon retour
je te trouverai toujours la même à mon
égard , & que rien ne s'oppoſera plus à
ce que je n'offre à mon adorable , & mon
coeur & ma main,
LISETTE. Pour moi , je le ſouhaite plus
que je ne l'eſpere ;car tu es un dangereux
coquin: tu vas en conter à la premiere
foubrette de Paris , & ta Lifette , tu la
laiſſeras là comme une épingle , & tu lui
donneras fon congé.
DUBOIS. Ton congé ! que dis- tu ? regarde
- moi un peu.
1
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 21
LISETTE. Eh bien ! quoi ? je te regarde.
DUBOIS. Me prends- tu pour un papillon
, parce que je ſuis de toutes couleurs ?
LISETTE. Mais tu ne lui reſſemble pas
mal.
DUBOIS. Je crains bien plutôt quelque
faux bond de ta part. Vous autres femmes
- de - chambre , ce n'eſt pas votre fort
que la conſtance.
LISETTE. Eh ! bien , quand ce ſeroit
mon foible ... mais , adieu , pars ſans inquiétude;
il ſera tems de t'affliger à ton
retour.
DUBOIS. Comment ?
LISETTE. Va , va , ſois tranquille ;
grace à mon coeur, tu n'as rien à craindre.
DUBOIS. Adieu , ma charmante ; auffitôt
de retour ,
Aux pieds de ta grandeur j'établis ma fortune.
Apropos : en partant , reçois ce gage de
ma fidélité. (Il veut l'embraſſer. )
LISETTE . Non , non : j'aime à m'acquiter:
& je ne pourrois peut- être pas te
le rendre. Adieu. (Dubois fort. ).
1
B3
22 MERCURE DE FRANCE,
:
SCENE III.
LISETTE , feule.
Oh! le maudit voyage ! encore , ſi on
ſçavoit le tems du retour. J'enrage , cependant
prenons patience ; allons trouver
ma maîtreſſe : nous ſentons les mêmes
peines ; nous nous les communiquerons ,
& cela foulage ; mais la voici qui vient ;
qu'elle eſt triſte ! Que nous ſommes folles
de nous chagriner ainſi pour des hommes
qui , en vérité , n'en valent pas la peine !
SCENE IV.
ANGÉLIQUE , LISETTE.
ANGÉLIQUE. Donne moi un livre , Lifette.
Non , mon fac à ouvrage... en vérité
je ne fais que faire. Je comptois aller
à la campagne ; des affaires m'arrêtent ,
je ſuis d'un ennui & d'une triſteſſe inſupportables.
LISETTE. Je vous en offre autant , Madame
; mais , au bout du compte , il n'eſt
rien de pire que l'ennui : croyez - moi ,
allez ce foir à la comédie ; on joue une
jolie piece , cela vous amufera.
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 23
ANGÉLIQUE. J'irois volontiers , ſi les
comédiens n'étoient pas ſi mauvais.
LISETTE. Ils ne le font pas tant , Madame.
En province il faut bien ſe contenter
de ce que l'on a ; & d'ailleurs ; je ne
vois pas ce que vous pourriez faire de
mieux.
ANGÉLIQUE. Mais , Liſette , dans l'état
où je ſuis , comment me montrer , je ſuis
à faire peur. ( on frappe. ) J'entends frapper
, voyez qui c'eſt ; (à part.) Jerenvoyerai
, ſi ce font des viſites de cérémonie.
LISETTE . Madame , M. Géronte vient
d'arriver avec ſon neveu ; il envoie fon
domeſtique ſçavoir ſi vous êtes viſible. Je
ne fais pas comme eſt le neveu ; mais le
valet eſt , ma foi , joli garçon .
ANGÉLIQUE . ( à part . ) Je ne puis
refuſer ma porte à mon beau - pere. (à
Lifette ) Dites que je ſuis prête à le recevoir.
( à part. ) Valere étoit bien inſtruit,
quand il m'a parlé de fon arrivée.
LISETTE . Je ſuis charmée de cette viſite;
elle peut faire diverſion à nos chagrins.
ANGÉLIQUE . Je ne ſçais , Liſette , fi
quelque choſe peut me diſtraire. Valere
0
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
0
ne me fort pas de l'eſprit; ſa ſanté , ſon
amour , que de raifons d'inquiétude &
d'impatience !
LISETTE. Vous l'avouerai-je , Madame;
fon valet Dubois a pris ſur moi le même
empire. Vos peines ſont les miennes.
Ma bonne maîtreſſe , jugez ſi j'y ſuis fenfible.
J'entends quelqu'un , c'eſt M. Géronte.
SCENE V.
GÉRONTE , ERASTE , LISETTE ,
ANGÉLIQUE.
1
GÉRONTE . Bon jour , ma fille ; il y a
long - tems que je ne vous ai vue ! Cette
maiſon , quelque intérêt que je prenne a
ce qui vous regarde , je n'y rentre jamais
fans peine , depuis la perte que nous avons
faite ; je le vois , cette perte vous afflige
encore ; auſſi eſt- ce pour vous la faire oublier
entiérement que vous me voyez ici.
ANGÉLIQUE. Ah ! Monfieur , ne me
rappelez pas un malheur auffi cruel , que
je tâche en vain d'oublier , & que vos
bontés me rendent encore plus ſenſible.
GÉRONTE. Je vous aurois prévenu , ma
fille , & de mon voyage & de fon objet ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 25
1.
ſi je n'euſſe pas craint vos réflexions. J'ai
voulu ne pas vous y livrer , en ne vous
communiquant mon projet que lorſque je
pourrois venir moi- même en folliciter
l'exécution. J'ai donc penſé , & cela dès
l'inſtant que j'eus le malheur de perdre
mon pauvre fils; que vous étiez trop jeune
encore pour refter veuve ; que vos
biens demandant quelqu'un pour y veiller
& les faire valoir , il falloit néceſſai- .
rement vous marier ; & , à cet effet , j'ai
trouvé un parti qui me paroît convenable
, & que je viens vous propoſer.
ANGÉLIQUE. De quoi me parlez- vous ,
Monfieur ? Je l'ai juré , je ne me remarrierai
jamais .
GÉRONTE. C'eſt mon neveu , ma fille ;
voilà le parti que je vous préſente. Rappellez
vous mon fils : c'eſt un autre luimême
; je ne puis vous en parler plus
avantageuſement.
LISETTE , bas à Angélique. En effet,
Madame ; mais regardez , c'eſt à s'y méprendre.
ANGÉLIQUE. Que de bontés , Monfieur,
& que je les mérite peu , puiſque je ne
puis y répondre ! Diſpenſez-moi de vous
détailler mes raiſons , j'en ai trop à vous
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
oppoſer ; ce n'eſt pas cependant que M.
votre neveu ne me paroiſſe avoir toutes
les qualités pour rendre une femme heureufe.
ERASTE. Vous me flattez beaucoup ,
Madame , & quand pour cela je n'aurois
pas toutes les diſpoſitions d'un galant
homme , votre vue ſeule les feroit naître.
LISETTE , bas à Angélique. Il eſt charmant
Madame ; vos affaires feront en
bonne main.
GÉRONTE. Oh là ! mes enfans je vous
laiſſe ; il faut ſe connoître avant que de
s'aimer. Adieu , je ſors pour un inſtant ;
juſqu'au revoir.
ANGÉLIQUE , à Géronte. Vous voudrez
bien , Monfieur , ne pas prendre de logement
ailleurs que chez moi ?
GÉRONTE . Volontiers , ma fille ; mais
mon neveu .... La circonſtance permetelle....
ANGÉLIQUE. Il ne vous quittera pas,
Monfieur. Avec vous il n'y aura rien jamais
que d'honnête. Liſette , conduiſez
mon pere dans ſon appartement.
1
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 27
SCENE VI.
ERASTE , ANGÉLIQUE.
ANGÉLIQUE.
Monfieur , ne ſuivez - vous pas votre
cher oncle ? Vous devez être fatigué , &
vous avez beſoin de vous repoſer.
ERASTE, Le repos , je le vois , n'eſt
plus fait pour moi , Madame; cependant
je me retirerai , ſi je vous fuis incommode.
Ordonnez .
ANGÉLIQUE. Non , Monfieur , vous ne
me gênez en aucune façon : je ſuis même
bien aiſe de faire connoiſſance avec vous ;
mais ne me parlez pas du projet de Monfieur
votre oncle.
ERASTE. Eh ! le puis - je , Madame ,
quand je ne defire rien tant que ſon exécution
, & de pouvoir obtenir votre approbation
?
ANGÉLIQUE. Vous m'avez entendue ,
Monfieur ; ma réſolution eſt priſe , je
veux reſter veuve. J'ai tout perdu , &je
ne pourrois réparer cette perte , quand
même je le voudrois.
ERASTE . Je ne puis blâmer votre réſistance.
Il en coûte toujours beaucoup à une
28 MERCURE DE FRANCE:
"
femme raiſonnable , de ſe livrer à un homme
qu'elle ne connoît pas ; cependant j'oferois
bien vous répondre que perſonne
n'aura pu vous aimer , & ne vous aimera
plus que moi.
ANGÉLIQUE. J'ai peine à le croire ; il eſt
difficile d'aimer ſincérement quelqu'un ,
ſans le connoître particulièrement.
ERASTE. En quoi , Madame ! penſezvous'que
mon oncle m'ait laiffé ignorer
vos belles qualités ? Elles m'ont pénétré
d'admiration ; & , quand je vous ai vue',
un autre ſentiment s'y eſt joint ; cela eft
tout naturel.
ANGÉLIQUE. Et ſi votre oncle vous eût
trompé ? Ses bontés pour moi ont pu l'aveugler....
ERASTE. Je ne defire rien tant que d'en
courir le riſque.
ANGÉLIQUE . Vous conviendrez du
moins , Monfieur , que , de mon côté , le
danger n'eſt pas égal. Votre oncle vient
de me faire entendre auffi , & cela ſeul
fait votre éloge , que vous égaliez fon fils
en mérite & en vertus ; je crois même
démêler quelques - uns de ſes traits dans
votre phyſionomie; mais eft il fage , fur
des apparences quelquefois trompeuſes ,
de riſquer tout le repos de ma vie ?
ز
SCENE
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 29
4
!
SCENE VII.
GÉRONTE , ERASTE , ANGÉLIQUE.
GÉRONTE.
Eh bien ! mes enfans , où en ſommesnous?
ERASTE . Venez , mon oncle , venez
m'aider à gagner un coeur auquel vous
m'avez permis de prétendre.
GÉRONTE. Allons , ma fille , il faut cé
der ; mon neveu eſt riche ; il eſt aimable ,
épouſez- le ; & , ſi je vous fuis cher , faites
revivre en lui mon pauvre fils. Ma fille ,
donnez - moi cette confolation.
ANGÉLIQUE. Que ne ferois-je pas pour
vous , Monfieur ? Mais je ſuis obligée de
vous dire qu'un autre engagement ...
GÉRONTE. Un engagement ! & vous
me diſiez tout- à - l'heure que vous aviez
juré de n'en prendre aucun.
(Ilfait unfigne d'impatience )
ERASTE . Arrêtez , Monfieur , bornezlà
, je vous prie , les bontés dont vous me
donnez aujourd'hui de ſi ſenſibles marques
; laiſſez - moi reſpecter Madame jus.
que dans ſes goûts. Vous l'aimez trop ,
30
MERCURE DE FRANCE .
& vous êtes trop juſte pour exiger
d'elle qu'elle vous en faſſe le ſacrifice.
ANGÉLIQUE. C'en eſt aſſez , Monfieur :
celui que vous faites en ce moment me
décide en votre faveur ; pour moi je n'en
fais aucun ; mon coeur eſt libre & il
ſuivra la main que je vous préſente.
ERASTE , en baisant la main. Ah ! Madame
, ah ! mon oncle , je ſuis le plus
heureux des hommes.
GERONTE. Oui mon neveu , ma fille
fera ton bonheur , & tu feras le ſien. Je
n'aurois jamais fongé à vous unir , ſi je
n'en euſſe été aſſuré. Sortons , Erafte , &
courons apprendre à tes parens une auſſi
agréable nouvelle. ( Ils fortent. )
SCENE VIII.
ANGÉLIQUE, feule.
C'en eſt donc fait: me voilà engagée
dans de nouveaux liens ;je n'ai pu réſiſter
aux empreſſemens de mon beau - pere , à
l'envie qu'il avoit de voir unir mon fort
à celui de ſon neveu ;je n'ai pu refuſer un
ſecond époux de ſa main, il l'a heureuſe ,
& mon coeur me dit en ſecret que je ne
m'en répentirai pas. Mais Valere , que
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 31
dira- t-il ; Que va dire Lifette , quand elle
apprendra ; ... La voici.
SCENE IX . & DERNIERE.
ANGÉLIQUE , LISETTE.
LISETTE.
Madame , on vient de me dire une
nouvelle qui me fait grand plaiſir. Eſt - il
vrai que vous épouſez M. Eraſte ?
ANGÉLIQUE. Oui , Liſette , j'ai donné
ma parole ; te dirai - je que l'inclination ,
autant que les égards que je dois à mon
beau pere , m'y ont déterminée. Une ſeule
choſe m'inquiete; c'eſt Valere. Que dira
- t - il quand il apprendra mon mariage?
LISETTE . Ma foi , Madame , tant pis
pour lui ; c'eſt ſa faute auſſi. Pourquoi
part-il au moment où ſa préſence étoit le
plus néceſſaire. L'intérêt doit céder a l'amour
; voilà comme je penſe. Le ſien
étoit foible , à ce que j'imagine.
ANGÉLIQUE. Je l'ai pensé comme toi ,
Liſette. S'il m'eût aimée davantage , il ne
ſeroit pas parti , ſachant fur - tout que mon
beau-pere venoit me propoſer ſon neveu.
32 MERCURE DE FRANCE,
* LISETTE . Aſſurément ; & je trouve ſon
valet Dubois , à mon égard , tout auſſi
condamnable. Il pouvoit laiſſer partir ſon
maître , puiſqu'il le jugeoit à-propos ; &,
pour le punir de l'avoir ſuivi , je vais
épouſer Frontin , le valet d'Erafte.
ANGÉLIQUE . Bon! connois - tu ce
garçon ?
LISETTE. Oh ! Madame , entre gens
comme nous , la connoiſſance eſt bientôt
faite. Ce drole-là vient de m'en conter ,
& il s'y eſt pris de façon qu'il m'a inſpiré
du goût pour lui. D'abord un petit ſcrupule
m'a fait héſiter ; mais Frontin l'a levé;
je ſuis décidée.
ANGELIQUE. Ah ! Liſette , que dirat-
on de tout ceci ?
LISETTE. Tout ce qu'on voudra , Madame
; mais nous dirons , nous , que...
les abfens ont tort.
Par une Société d'amateurs.
LE
OCTOBRE. II . Vol. 1772 . 33
LE CONSEIL D'UN MATELOT,
C'EST
Conte.
PEST un bien , c'eſt un mal que d'être marić ;
On ne ſe connoît pas quand on entre en ménage ;
On ſe connoît trop bien lorſque l'on eſt lié ..
Le haſard , l'intérêt , ſouvent font tout l'ouvrage,
Le mieux , quand on eſt mal , eſt de ſouffrir en paix.
Je dis mieux ; mais ce mieux ne me conviendroit guere,
Un Matelot ainſi le penfoit à peu - près .
Epòux & mécontent , à certain vieux confrere ,
Comme lui , mal en femme , il racontoit fon cas ,
Se plaignoit de la ſienne ; & qui ne s'en plaint pas ?
Le vieux Marin , vingt fois échappé du naufrage ,
Savoit que ſur la terre , ainſi que ſur les flots ,
On n'eſt pas fans foucis ; mais qu'avec du courage
On retrouve à la fin le calme & le repos .
Fier d'avoir dans les dents une pipe allumée ,
Il erroit ſur le port , & voyoit tous les maux
Suivre en ſe diſſipant l'ondoyante fumée,
Que faire , dit le jeune , alors qu'à la maiſon
Notre femme fait carillon ?
وو Ne fonne mot eſt toute ſa réponse."-
Mais ſi j'oſois , après une ſemonce ,
D'un remede plus promt eſſayer une fois ?-
C
34
MERCURE DE FRANCE.
„ Ne ſonne mot. "- Mais moi , j'enragerai .-
ود
N'importe.
Ne ſonne mot; de cette forte
J'en ai déjà fait crever trois ? "
Par M. Girard Raigne.
TRADUCTION de l'Ode IXe. d'Horace
du livre 1. à Thaliarque.
L'HIVER 'HIVER deſcend dans nos campagnes ,
Les vents fifflent , l'air s'obſcurcit ,
La neige voltige , & blanchit
Le front ſourcilleux des montagnes.
Sous ce triſte fardeau les forêts ont plié ;
Dans chaque fleur , dans chaque plante ,
Par-tout l'hiver s'offre à ma vue errante ,
Par-tout il s'eſt multiplié.
La rigueur des frimats t'invite à la retraite.
Que le chêne , ſur ton foyer ,
Rechauffe l'air glacé par la tempête ;
Et , dans un vin ſaillant préſenté par Anete ,
Sage & tranquille cours noyer
Les vains ennuis que la ſaiſon t'aprète.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 35
Ne jette point un regard imprudent
Sur l'avenir qu'on ne doit point connoftre ,
Et chaque jour que tu vois naître ,
Regardesle comme un préſent .
Puiſque le tems loin de toi vole encore ,
Que la main des plaiſirs file tes heureux jours ,
Et que le flambeau des amours
Brûle & ſe perpétue aux feux de ton aurore ;
Ne manque pas ces rendez - vous du ſoir
Où , dans un coin , cachée avec adreſſe ,
Cloé , par ſes éclats , ſe fait appercevoir :
Où la jeune Aglaé refuſe avec molleſſe
Une bague , un ruban , dans l'eſpoir enchanteur
Du ſe le voir ravir par celui qu'elle adore :
On chante , on rit , l'hiver s'ignore ,
Et le printems eſt dans ton coeur.
Par M. Latour de la Montagne.
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
STANCES fur la Mort de Tircis.
TIRCIS n'eſt plus ; le ſouffle de la mort
A fané cette roſe à peine épanouie.
Hélas ! au matin de ſa vie ,
Tircis n'eſt plus , Tircis eſt mort !
Je ne te verrai plus , homme fublime & tendre ,
Que j'admirois , que j'adorois ;
Je ne te verrai plus ; je n'aurai déſormais
Que des larmes à répandre ,
Des ennuis & des regrets .
Je n'aurai plus la douceur de t'entendre ,
D'entendre cette voix qui pénetre mon coeur ;
Dans tes embraſſemens j'avois mis mon bonheur,
Je ne dois plus y prétendre.
Mais à peine la jeune Aurore
Voit fuir l'ombre devant ſes feux ;
Il s'éleve , il paroft encore
Dans ſon éclat majestueux.
Pour nous , o ma chere Lesbie ,
Dès que le ciſeau du deſtin
A coupé le fil de la vie ,
Pour retourner au jour il n'eſt plus de chemin.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 37
Donne moi deux baiſers , donne m'en deux encore ,
Donne - in'en mille , & mille après ,
Lesbie ... hélas ! mon coeur brûle ... il t'adore. ..
Viens , de nos bras unis ferrons-nous à jamais ;
Que l'envieux nous regarde & frémiſſe
C'eſt de notre bonheur que naftra ſon ſupplice.
Par le mémo
Mademoiselle ROSALIE de C***,
SOU
fur la triſteſſe.
OUVERAINE des amours ;
Jeune & tendre Roſalie ,
Quoi ! vous verrai - je toujours
Empoiſonner vos beaux jours
Du venin dévorant de la mélancolie ?
A regner dans l'Univers ,
Les dieux vous ont deſtinée ,
Paroiſſez , & dans vos fers
Voyez la Terre enchaînée.
Eclairciſſez ce front dont la ſévérité
Offre à mon oeil épouvanté ,
L'inquiétude & la triſteſſe .
Leur haleine ternit l'éclat de la beauté
Et décolore la jeuneſſe.
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
1
Vous dérobez à la ſociété
Votre eſprit , vos talens , vos graces ;
Du plaiſir vous fuyez les traces ,
Vous n'avez plus cette aimable gaieté
Dont le fel pétillant inſpiroit l'allégreſſe ,
Et des froides leçons de l'auſtere ſageſſe
Votre coeur nourrit l'apreté.
Eloignez la coupe funeſte
Qui du chagrin enferme le poiſon ;
De vos jours , aux plaisirs , abandonnez le reſte ,
C'eſt le conſeil de la raiſon .
Par le méme .
ELEGIE IIIe. du livre 1. de Tibule.
Traduction par M. P **.
Ibitis Ægeas fine me , Meſſala , per undas , &c.
MESSALA , vous allez donc fans moi
parcourir la Mer Egée ? Faſſent les dieux
que vous ne m'oubliez point , vous &
ceux qui vous accompagnent ! je ſuis malade
dans l'ifle de Corcyre , qui m'eſt
tout-a - fait étrangere. O mort cruelle!
arrête tes mains avides ; barbare ! épargne-
moi , je t'en conjure; ma mere n'eſt
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 39
point ici pour recueillir , dans ſon triſte
ſein , mes os confumés ; ma ſoeur ne
pourra point jeter ſur ma cendre des parfums
d'Aſſyrie , ni , les cheveux épars ,
mouiller mon tombeau de ſes larmes. Je
ne verrai plus Délie , elle qui , comme on
me l'a aſſuré , avant de me reconduire ,
voulut , par - tout où il y a des temples ,
confulter les dieux ; trois fois elle retira
les forts facrés des mains d'un jeune enfant
, & trois fois elle en rapporta les
préſages aſſurés d'un retour heureux : tous
ces forts furent favorables , & , néanmoins,
comme ſi elle n'en eût pas été perfuadée ,
elle répandit bien des larmes , & ne ceſſa
d'avoir les yeux tournés vers la route
que je devois tenir. Moi-même , je m'efforçois
de la conſoler , & quoique j'euſſe
donné des ordres pour mon départ , triſte
& inquiet , je prétextois toujours des raiſons
de le différer ; ou j'avois vu des oiſeaux
de mauvais augure , ou c'étoit le
jour de Saturne que j'avois à craindre
comme un jour malheureux , ou j'étois
néceſſairement arrêté par quelques devoirs
de religion ; combien de fois ai -je
aſſuré qu'en fortant du logis , mon pied ,
en heurtant contre le feuil de la porte ,
m'avoit laiſſé les plus ſiniſtres préſages ?
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
tout cela , afin que perſonne n'osât partir
fans mon aveu , ou qu'en partant , il crût
l'avoir fait contre la volonté des Dieux.
Ma chere Délie ! de quel ſecours vous
eſt aujourd'hui votre déeſſe Iſis ? A quoi
bon avoir fait tant de fois réſonner un
ſiſtre ? Quel prix retirai -je de vos pratiques
religieuſes , de votre attention à
entrer pure dans le bain , comme je me
le rappelle , & à vous tenir chaſtement
éloignée des embraſſemens de votre
époux ? Il eſt tems , Déeſſe , il eſt tems
de me ſecourir , j'oſe vous invoquer ; car
le grand nombre de tableaux que l'on
vous a voués témoigne aſſez que vous le
pouvez ; afin que Délie , en achevant de
remplir les nuits de ſon voeu , vêtue
d'une robe de lin , demeure aſſiſe devant
la porte de votre temple , & qu'on la
voie venir deux fois le jour , les cheveux
dénoués , chanter , en la compagnie de
vos prêtres , des hymnes en votre honneur;
mais accordez-moi la grace de facrifier
tous les mois à mes anciens Lares.
Que la vie étoit douce ſous le regnedu
bon Roi Saturne , avant que les humains
ſe fuſſent frayés des routes aux différentes
contrées de la terre ! Le Pin , façonné
en vaiſſeau , n'avoit pas encore bravé la
OCTOBRE . II . Vol. 1772. 41
fureur des ondes , ni livré ſes flancs aux
ſouffles d'Eole ; l'inquiet navigateur , toujours
avide de nouveaux profits, voguant
vers des terres inconnues , n'avoit pas
encore chargé un vaiſſeau de marchandiſes
étrangeres ; ce ne fut pas dans ce tems
que le taureau vigoureux ſubit le joug ,
que la bouche du cheval mordit le frein
& fut dompté. On ne cherchoit pas
dans une porte la fûreté de ſa maiſon ;
alors on ſe ſoucioit peu qu'une pierre ,
plantée dans un champ , vînt régler les
héritages , en en marquant les limites ;
les chênes diſtiloient le miel , & les brebis
, venant elles - mêmes au - devant du
Paſteur , lui préſentoient leur pis pleins
de lait ; on ne voyoit ni querelles , ni armée
, ni combats : un forgeron barbare
n'appliquoit pas ſon induſtrie à l'art cruel
de fabriquer un glaive ; mais aujourd'hui,
ſous l'empire de Jupiter , les meurtres &
le carnage ne ceſſent point; c'eſt la guerre
, c'eſt la mer , ce font mille moyens ,
mille routes qui menent promptement
au trépas . O pere des Dieux ! foyez moi
favorable . Aucun parjure ne me tient
dans la crainte de votre colere. Jamais
ma bouche n'a proféré des paroles facrileges
contre la majeſté des Dieux. Si déjà
C5
42%
MERCURE DE FRANCE.
j'ai comblé les jours que les deſtins m'ont
laiſſés , je ſouhaite que ſur mes os on
place un marbre chargé de ces caracteres :
Cy git Tibulle qu'enleva la mort impitoyable
, lorsqu'attaché à Meſſala , il le
fuivoit par terre & fur mer : mais parce
que toujours je fus foumis aux loix du
tendre amour Vénus elle - même me
conduira dans l'Eliſée ; les danſes & les
chanſons font les continuels amuſemens
de ces lieux enchantés ; les oiſeaux voltigeant
çà & là , font entendre , avec un
goſier léger , les plus doux accens. Sans
être cultivées , les campagnes y produiſent
le cinnamome , & la terre fertile
éclate de la pourpre des roſes qui répandent
au loin leur agréable parfum. Une
troupe de jeunes gens ſe mêlent avec de
jeunes filles , jouent , folâtrent avec elles ,
& l'amour entre eux fait naître de doux
combats . C'eſt là l'aſyle des amans qu'enleve
une mort précipitée; ils couronnent
de myrte leur tête brillante.
Mais dans de profondes tenebres eſt
aſſiſe la demeure des méchans , au - tour
de laquelle les noirs fleuves de l'enfer
roulent avec bruit leurs triſtes ondes. Tiſiphone
, la tête coëffée de couleuvres , y
exerce ſes fureurs ſur les ames coupables
OCTOBRE . II. Vol. 1772 . 43
& ça & là fuit la troupe impie. L'affreux
Cerbere , dont la gueule eſt ſemblable à
celle d'un ferpent , veille fans ceſſe à la
porte d'airain , & fait entendre des grincemens
horribles *. C'eſt là que , les bras
attachés à une roue , tourne ſans relâche le
coupable Ixion qui oſa attenter à l'honneur
de l'épouſe de Jupiter. C'eſt là que
les noires entrailles de Titye , qui couvre
de fon corps neuf arpens , font l'éternelle
pâture des vautours. C'eſt là qu'eſt
Tantale au milieu d'un marais ; il veut
appaiſer un foif brûlante ; mais l'eau fuit
de ſes levres au moment qu'il croit la
ſaiſir ; on voit les Danaïdes qui ont offenſé
la divinité de Vénus , verſer dans
un tonneau ſans fonds de l'eau du Léthé .
Soit auſſi dans ces horribles lieux celui
qui voudra me ravir mes amours , qui ,
dans cet eſpoir , aura defiré qu'une longue
guerre prolonge mon abſence ; mais , chere
Délie , je vous en conjure, conſervezvous
chaſte & fidelle , prenez pour compagnie
une femme qui ſoit la gardienne
attentive de votre pudeur ; qu'elle vous
faſſe des contes amuſans , & qu'aprés avoir
poſé ſa lampe , elle vienne tranquillement
* Ore ſtridet,
)
1
44 MERCURE DE FRANCE:
filer à vos côtes , juſqu'à ce que vous mê
me appliquée à vos fuſeaux , mais vaincue
par le ſommeil , vous soyez contrainte
de ſuſpendre votre travail. Dans un de
ces momens , avant que perſonne ne vous
ait donné avis de mon retour , je viendrai
vous ſurprendre ; puiſſé -je vous paroître
comme envoyé du Ciel , chere Délie!
accourez au-devant de moi , telle que
vous vous trouverez , les pieds nuds &
les cheveux en déſordre. Je demande ce
bonheur avec impatience ; puiſſe l'aurore
la plus brillante , conduite ſur un char
vermeil , amener cet heureux jour !
L'EXPLICATION du mot de la premiere
énigme du premier volume du mois d'Octobre
1772 , eſt le feu de Dames ; celui
de la ſeconde eſt le Coq ; celui de la troifiieme
eſt le Soulier ; celui de la quatrieme
eſt l'Oeil. Le mot du premier logogryhe
eſt Orange , où l'on trouver or , Ange ,
Agen , rage , âne , orge & Orange , ( ville
de France en Provence) celui du ſecond
eſt Quiproquo ; celui du troiſieme eſt
Bourse, où se trouvent Ourse , ( conftellation)
& Ours (animal.
L
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 45
J
ENIGME.
E ſuis un compoſé , dont la foible ſtructure
Ne promet pas que je puiſſe aller loin :
Auſſi ma mere à peine a - t- elle eu ſoin
De m'enfanter , qu'errant à l'aventure ,
Elle expoſe au premier - venu
Sa débile progéniture .
Cent liens , par leur contexture ,
Enchaînent mon individu .
Je dois à l'art bien moins qu'à la nature :)
On me produit ſans beaucoup de façons.
De même qu'en certains poiffons ,
Ma tête eſt groſſe , & ma queue eſt fort mince ,
On me trouve , fur- tout , dans les belles ſaiſons ,
Chez le bourgeois & chez le Prince .
Je flatte deux ſens à la fois ,
Et ne ſuis deſtiné qu'à plaire.
Souvent la place où je me vois ,
Feroit l'ambition des Rois
Et d'un berger , ſi non d'une bergere.
Pour moi , fans en être plus vain ,
J'acheve ma courte carriere ,
Attendant que le lendemain
Vraiſemblablement un mien frere
Vienne éprouver même deſtin.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
J
AUTRE.
'ANNONCE le plaiſir , jamais mélancolique
Ne s'eſt ſervi de moi dans l'accès du chagrin .
Je fais changer de face à tout le genre humain.
J'aime beaucoup le bal: fans moi , fire Arlequin
Seroit un plat valet , un acteur peu comique.
J'embellis la laideur ; je cache la beauté ,
Et d'un tel changement l'amant eſt peu flatte :
Enfin fi tout ceci , lecteur , ne te contente ,
Je ſers à te cacher ce que je repréſente .
J
Par M. V... Négociant de Lyon.
AUTRE.
sne ſuis qu'une , & me diviſe en ſept ;
Et ma diviſion forme un très bon effet.
Ronde , blanche , brune , crochue :
Quelquefois ſeule , & ſouvent en cohue ,
Sur quatre ou cinq degrés je marche gravement.
Si par fois je vais vivement ,
Bien au- deſſus je fais la cabriole.
L'on me voit rarement fur les bords du Pactole ;
De Plutus cependant je brigue les faveurs ;
Il ſe plait à m'entendre ; & mes fons enchanteurs
Obtiennent moins ſouvent fon or que ſon fuffrage :
L'on goûte volontiers mes plaiſirs à tout age.
Par M. de la Garde d'Auberty , ancien
Conseiller au présidial de Tulle.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 47
AUTRE.
Quand je ne fuis plus bon a UAND
Seul en un coin l'on me confine :
rien ,
Puis on me vend preſque pour rien.
Quel trifte fort on me deſtine !
Bientôt tous mes membres épars ,
Sous des coups redoublés vont changer de nature ;
Et puis volant de toutes parts ,
Et de tout ce qu'on veut recevant la figure ,
Je ſaurai faire rire auſſi-bien que pleurer ,
Etre brutal , honnête tout enſemble ;
Et fi fort , que fur moi ſans peine l'on raſſemble
Ce qu'un royaume peut porter.
La ſeule choſe qui me touche ,
Et que jamais je n'aurois cru ,
C'eſt qu'Iris me porte à ſa bouche
Lorſqu'un manant me fait baiſer ſon ca.
Par le même.
48 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHΗ Ε.
T
ROIS pieds forment mon exiſtence .
Sans quatre cependant j'aurois peine à ſervir.
Lecteur , tu me connois ; car , depuis ta naiſſance ,
Toujours prompt à te ſecourir ,
En ſanté , maladie , ou bien convalefcence ;
Après la chaſſe , après la danſe ,
Confident de tes maux comme de ton plaiſir ,
Mon zèle vient bientôt s'offrir.
De l'homme compagnon fidele ,
Je le ſuivois jadis juſques dans les repas ;
Et de nos jours , juſqu'au trépas ;
Je ſuis le ſeul ami que la Parque cruelle
Ne lui conteſte pas.
De mes bras cependant on oſe l'arracher !
Me connois -tu , lecteur ? ... he bien va te coucher.
Par le méme.
1 AUTRE.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 49
J
AUTRE.
E pare , avec fix pieds , les autels , les palais ;
Sans tête , je m'éleve au milieu des forêts .
Par M. Houllier de St Remi.
D
AUTRE.
E très - peu de valeur , le riche , d'ordinaire ,
Me mépriſe , & ſouvent j'appaiſe un malheureux :
Mais un pied de moins , à tous deux
J'offre une utile & bonne chere.
Par le méme.
T
AUTRE.
RÈS - aifément , lecteur , un enfant peut me battre ;
J'ai cependant huit pieds , & fuis toujours fur quatre.
M'en prendre cinq eſt faute , & tout eſprit fubtil ,
En calculant , verra qu'alors je reſte vil.
D
50
MERCURE DE FRANCE.
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis,
repréſentée pour la premiere fois , par
les Comédiens Français ordinaires du
Roi , le 27 Juillet 1772. A Paris , chez
Gueffier , au bas de la rue de la Harpe,
à la Liberté, *
L'ÉPREUVE la plus délicate & la plus
dangereuſe pour un ouvrage de théâtre,
ce n'eſt pas la repréſentation, toute redoutable
qu'elle eſt ; c'eſt la lecture. Surla
ſcene il paraît avec tous les ſecours que
l'illuſion théâtrale & l'art des acteurs peuvent
lui prêter. Dans le cabinet il eſt ſeul
& fans appui que lui- même. Jugé par l'ame
& par la raiſon , il n'en impoſe plus
aux fens & aux oreilles. Là le lecteur lui
demande compte de tout , & ne lui pardonne
rien ; enfin c'eſt là que font venus
mourir tant d'ouvrages qui avaient eu un
moment d'exiſtence ſur la ſcene.
1
1
Mais , dira- t - on , une tragédie eſt faite
principalement pour le théâtre. Il eſt vrai;
E
* Cet Article & le ſuivant font de M. de la
Harpe.
OCTOBRE . II . Vol. 1772. SE
mais l'illuſion du théâtre eſt paſſagere , &
le ſpectateur qui revient vous lire , appelle
bientôt des ſurpriſes faites à fon jugement
; & , ſi vous reparaiſſez enſuite devant
lui , vous le trouvez armé , & ne lui
en impoſez plus. Votre ouvrage alors a
eu , comme tant d'autres , une durée proportionnée
àſon mérite. Il avait de ces
beautés qui ſurprennent un moment , & il
a vécu un moment. Enſuite il diſparaît
dans la foule , & cede la place aux productions
plus heureuſes qui ont des beautés
d'un caractere plus durable ,&portent
en eux les principes d'une longue vie.
Ce n'eſt pas qu'il neſoit reſté au théâtre
des pieces qu'on va voir & qu'on ne lit
point. C'eſt qu'elles ont un mérite vraiment
théâtral & d'un effet toujours fûr , fans
avoir celui du ſtyle ; c'eſt qu'il y a des
beautés priſes dans la nature , & auxquelles
il n'a manqué que la diction. Maisfi
l'on a cherché l'effet aux dépens de la vérité
& de la raifon , l'effet ſera paſſager ,
parce que la vérité & la raiſon ne changent
point. C'eſt au lecteur à examiner ,
d'après ces principes , ſi la nouvelle tragédie
de M. Ducis doit être miſe aunombre
des pieces que l'on reverra au théâtre
avec plaiſir. Nous n'en ferons point l'ana-
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
lyſe qui a déjà été faite dans un précédent
Mercure. Nous nous bornerons à des obſervations
fur la conduite , les caracteres
& le ſtyle.
On fait qu'il y a une piece de Shakespéar,
intitulée : Roméo & Juliette . La
haine des deux maiſons rivales , l'amour
de Roméo & de Juliette traverſé par leurs
parens , l'idée de les faire périr dans un
tombeau , voilà tout ce que M. Ducis a
emprunté de l'original anglais.
Nous obſerverons d'abord que l'hiſtorique
de l'avant - ſcene , qui doit ſervir de
fondement à tout l'ouvrage , n'eſt point
du tout développé dans le premier acte.
On y parle de l'inimitié réciproque des
Capulets & des Montaigus ; mais on ne dit
point quelle en fut l'origine ,& il fallait le
dire. On veut ſavoir ce qui a pu produire
cette haine ſi conſtante & fi acharnée , ce
que les deux maiſons ennemies ont à ſe
diſputer ou à ſe reprocher l'une à l'autre.
On ne faurait trop inſtruire le ſpectateur ,
qui ne s'intéreſſe qu'à ce qu'il connaît trèsbien.
Si cette haine n'était pas le ſujet
principal de la piece , peut- être ferait - il
inutile d'en détailler les motifs . Mais
comme toute la machine de l'ouvrage
ſemble dépendre de ce reſſort principal ,
OCTOBRE . II. Vol. 1772 . 53-
il ne pouvait pas être trop connu & trop
expliqué. Atrée médite la perte de fon
frere pour ſe venger d'un outrrge qu'il en
a reçu vingt ans auparavant ; & cette vengeance
ſi tardive produit , il eſt vrai , peu
d'effet . Mais du moins on en connaît
l'objet. On fait que Thieſte a enlevé l'épouſe
d'Atrée. Voilà un fait fur lequel
L'ouvrage eſt appuyé. Ici on ne fait précifément
de quoi il s'agit, Juliette , fille de
Capulet , aime un jeune guerrier , élevé
chez fon pere ſous le nom de d'Olvedo ,
qui a contribué beaucoup à une victoire
que les Véronnais viennent de remporter
fur le Duc de Mantoue , & à qui Ferdinand
, Duc de Véronne , reconnait devoir
la vie. Elle apprend à ſa confidente que
ce jeune homme eſt Roméo , fils de Montaigu
leur ennemi. Ce Montaigu avait
quatre autres enfans , Renaud , Raimond,
Dolcé , Sévere. Des brigands , ſuſcités par
Roger , frere de Capulet , ont eſſayé deux
fois d'enlever les enfans de Montaigu.
Roméo , pris & bleſſé , a été d'abord retiré
de leurs mains par la valeur de fon
pere. Ce pere s'occupait à guérir les blesfures
de ſon fils , lorſque ces brigands ,
faiſant un nouvel effort , font enfin parvenus
à l'enlever de nouveau. Le pere
D3
54 MERCURE DE FRANCE. )
:
Cealors
s'eſt enfui avec ſes quatre autres
fils , & a diſparu pendant vingt ans.
pendant Roméo s'eſt échappé & a été reçu
chez Capulet , qui l'a traité comme un
enfant adoptif. Il adécouvert ſon nom à
Juliette , qui lui a fait comprendre combien
il lui importait de le cacher.
Ce roman n'eſt ni vraiſemblable ni
bien tiffu. Qu'est - ce que ce projet d'enlever
les enfans d'un des premiers citoyens
de Véronne? Pourquoi ce projet
eft- il confié à des brigands? Montaigu ne
pouvait - il pas en payer d'autres de fon
côté pour enlever les enfans de Capulet?
Si Montaigu eſt un homme conſidérable
dans Véronne , comme on n'en faurait
douter , où peut- il être plus en ſûreté qu'à
Véronne même ? Pourquoi quitter cette
ville avec ſes quatre fils ? N'étaient - ils
pas dans ſon palais beaucoup plus en garde
contre les brigands , qu'ils ne pouvaient
l'être en fuyant avec leur pere ? C'eſt ici
fur - tout que l'on fent combien il importait
de ſavoir ce qu'étaient Capulet &
Montaigu dans Véronne, quelles étaient
leurs forces reſpectives , leurs prétentions
, leurs partiſans.
Enſuite : Pourquoi Roméo choiſit - il
précisément la maiſon d'un ennemi pour
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 55
le refugede ſon enfance ? SiRoméoſe connaît
, peut - il prendre un parti ſi dangereux
& fi extraordinaire ? N'était - il pas
bien plus naturel qu'il ſe retirât chez quelques
parens ou chez quelqu'ami de fa famille
, & qu'il cherchât à retrouver les
traces de fon pere & de ſes freres ? S'il ne
fait pas fon nom , comment l'a - t - il dit à
Juliette ?
Juliette parle d'un vieillard récemment
arrivé dans Véronne. Ce vieillard lui
donne des alarmes qui étonnent ſa confidente.
Flavie , loin de s'inquiéter , ne voit
que des ſujets d'eſpérance.
Mais ſi (le fort ſouvent par sesjeux nous étonne)
Ce vieillard récemment arrivé dans Véronne
Etait ce Montaigu , ce pere infortuné
Qu'un fort inexpliquable eût ici ramené ,
Si d'un fils qu'il croit mort , voyant la cicatrice ,
Il l'alloit reconnaître à ce fidele indice ?
vers.
Nous ne nous arrêterons point à relever
les fautes de ſtyle qui ſont dans ces fix
Nous parlerons dans la fuite de la
diction. Mais remarquons qu'il y a bien
peu d'adreſſe à faire deviner à une confidente
, comme par inſpiration , ce qui
D 4
50 MERCURE DE FRANCE.
doit arriver un moment après , à détailler
juſqu'à cette cicatrice qui doit fonder la
reconnoiſſance , & dont pourtant il n'eſt
pas queſtion dans la ſuite. Prévenir ainſi
le ſpectateur , ce n'eſt pas préparer les événemens
; c'eſt leur ôter tout leur effet ;
c'eſt ramener l'art à fon enfance.
Flavie ſe perfuade , on ne fait pas trop
pourquoi , que le retour de Montaigu dans
Véronne ne peut être qu'un événement
très - heureux pour Juliette & pour fon
amant. Elle prétend qu'il ne peut revenir
que pour ſe réconcilier avec les Capulets
& que l'union de Roméo & de Juliette
fera le ſceau de cette réconciliation. Il
ſemble qu'elle doit croire tout le contraire.
Un homme à qui l'on a enlevé fon
fils , & qui s'eſt banni de ſa patrie pendant
vingt ans , ne doit être , ni fort diſpofé
à ſe réconcilier avec les auteurs de fes
maux, ni fort preffé de donner un fils
qu'il retrouve à la fille de fon ennemi&
à la niece de ſon oppreſſeur.
Juliette , qui raiſonne plus juſte que ſa
confidente , a beaucoup plus de crainte
que d'eſpérance ; mais elle commet la
même faute que Flavie , elle devine tout
ce qui eſt arrivé à Montaigu & tout ce
qu'il médite , & c'eſt encore une mal- af
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 57
dreſſe. Roméo paraît , vient offrir à ſa
maîtreſſe les drapeaux pris fur les ennemis
, gages & récompenfes de ſa victoire.
Capulet , un moment après , vient ordonner
à ſa fille d'époufer le Comte Paris.
Elle avait dit un mot dans la premiere
ſcene des prétentions de ce Comte ; mais
elle fe croyait délivrée de ſes pourſuites.
Son pere lui fait entendre qu'il faut abfolument
ſe réfoudre à cet hymen nécesfaire
à la grandeur de fa maiſon , & qui
lui aſſure un foutien de plus contre les
Montaigus. C'eſt encore ici une occafion
de demander où eft ce parti des
Montaigus ? En qui réſide-t- il? Quel
en eſt le chef? Qu'est- ce que, ce parti
d'une maiſon éloignée de Véronne depuis
vingt ans ? Comment peut - il être
redoutable ? On voudrait ſavoir où l'on
eſt , & l'on n'en fait jamais rien.
و Quoiqu'il en foit Juliette tente les
plus grands efforts auprès de fon pere
pour ſe diſpenſer du ſacrifice qu'il exige
d'elle. Capulet la plaint, mais il eſt
inébranlable. Il finit par prier Roméo de
déterminer Juliette à l'hymen qu'on lui
propoſe , & de lui en faire fentir tous les
avantages . On fent combien Roméo eft
éloigné de répondre aux vues de Capui
58 MERCURE DE FRANCE.
1
let; mais ce qui peut étonner , c'eſt que
Juliette prend , contre lui , le parti de
fon pere. Roméo s'indigne , en jeune
homme & en amant, de la tyrannie que
les peres exercent ſur le coeur de leurs
enfans. Juliette lui répond :
... Ah ! Seigneur , l'excès de votre flamme ,
Sans doute , en ce moment , vient d'égarer votre ame.
Vous fuivez la douleur d'un premier mouvement ,
Erreur trop pardonnable aux transports d'un amant.
Penſez-vous qu'il ſoit libre aux enfans téméraires
De s'unir aux autels ſans l'aveu de leurs peres ?
Ah! de nous rendre heureux ces bienfaiteurs jaloux ,
Mieux que nos paffions , ſavent juger pour nous.
Pour nous fur l'avenir le passé les éclaire ,
On peut feindre l'amour , leur tendreſſe eſt ſincere ;
Et ce pouvoir fi grand , reſtreint par leur bonté ,
Songeons à tous leurs foins , ils l'ont bien acheté.
Il faut convenir que cette morale , fort
ſenſée d'ailleurs , ne l'eſt guere dans la
bouche de Juliette , & dans le moment
où elle parle. Dans la douleur profonde
où doit la jeter l'ordre accablant & inattendu
qu'elle vient de recevoir , doit-elle
meſurer avec tant de juſteſſe l'étendue du
OCTOBRE . II. Vol. 1772 . 59
pouvoir paternel ? N'eſt-ce pas là le moment
au contraire où on lui pardonnerait
de vouloir y mettre des bornes ? Les pasſions
ont leur logique , & c'eſt celle - là
qui doit régner ſur la ſcene ,
Dicere perfonæ ſcit convenientia cuique ,
a dit Horace. C'eſt un précepte de tous
les tems &de tous les lieux qne M. Ducis
a oublié.
Alberic , ami de Roméo , vient lui annoncer
que ce vieillard , caché depuis
quelque tems dans Véronne , eſt Montaigu
; que les reſſentimens de ſes amis
ſont plus animés que jamais , & que le
Comte Paris , qu'ils ont gagné ou intimidé
, veut rompre ou différer ſon hymen
: on ne peut s'empêcher de demander
encore quel eſt donc ce puiſſant parti
des Montaigus à qui le Comte Paris craint
de déplaire juſqu'au point de vouloir facrifier
ſon amour? Ne fallait - il pas d'ailleurs
motiver le retour de Montaigu ? Ne
fallait - il pas qu'il eût conſervé quelque
correſpondance avec ſes amis de Véronne
? Qu'il eût quelques eſpérances fondées
? Qu'il fut queſtion de quelque entrepriſe
? Il y a un nuage répandu fur cette
piece , que l'on eſpere toujours de voir
бо MERCURE DE FRANCE.
diſſiper , & qui s'obſcurcit de plus en
plus.
Au reſte nous avouerons que les obscurités
& les invraiſemblances de l'avantſcene
, comptées pour beancoup dans
l'examen réflechi d'un ouvrage , n'influent
guere fur fon fort à la repréſentation. Le
ſpectateur vous pafſſe affez facilement tout
ce que vous voulez lui faire croire. Il ne
s'inquiete que de ce qui en doit arriver,
Auſſi voudrions nous ne pas avoir à reprocher
à l'auteur des fautes plus graves ;
mais , en continuant cet examen , nous en
rencontrerons qui tiennent de plus près
au fond de l'ouvrage , & nuiſent bien
plus à fon effet....
Au fecond acte , Roméo a vu ſon pere
&n'en a point été reconnu. Juliette exige
de lui qu'il jure de ne pas ſe faire connaître
à Montaigu , à moins que ce vieil
lard ne conſente à la réconciliation & à la
paix. Roméo le jure , & peut-être a- t- on
lieu d'être un peu furpris qu'un jeune
homme généreux & fenfible qui voit fon
pere dans l'état le plus déplorable , qui
retrouve ce pere après l'avoir perdu
depuis fon enfance , que ce jeune homme
, dans ces momens qui devraient
toucher fi vivement ſon ame , foit fi
facilement arraché aux mouvemens de la
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 61*
.
nature , & promette ſans aucune difficulté
, fans aucune réſiſtance , de ravir à fon
pere le bonheur le plus cher & le plus
précieux que le Ciel puiſſe lui rendre après
tant de malheurs .
Ferdinand , Duc de Véronne , vient
dans la maiſon de Capulet , qui eſt le lieu
de la ſcene , pour l'engager à ſe rapprocher
des Montaigus- Ici l'on eſt plus embarraffé
que jamais. Qu'est - ce que Ferdinand
? Qu'est - ce qu'un ſouverain qui
vient prier deux de ſes ſujets de ſe réconcilier
? A - t - il droit de leur commander ?
En a t- il le pouvoir ? voilà ce qu'il fallait
nous apprendre. Les circonstances locales
& la connaiſſance des moeurs font totalement
oubliées dans cet ouvrage. Quel parti
cependant l'auteur ne pouvait- il pas entirer
? Quel vaſte champ pour l'éloquence tragique
que lapeinture de cette anarchie féodale
plus horrible encore dans les petits états
que dans les grands, plus féconde en crimes
vils& atroces, en vengeances & en perfidies
? Quel tableau que celui de ces haînes
héréditaires qui ſe tranſmettaient de
génération en génération , & qui femblaient
faire du meurtre & du crime une
loi de la nature ! N'était- il pas important
pour le ſujet que traitait l'auteur , &pour
62 MERCURE DE FRANCE.
juſtifier en quelque forte les atrocités qui
rempliſſent la piece , de nous apprendre
combien elles étaient communes dans ces
tems de trouble & de diſcorde ; de nous
faire fentir que l'homme , qui n'eſt plus
protégé par les loix , n'a plus de reſſource
que la terreur qu'il peut inſpirer , & que
le faible , pour prévenir les injures du plus
fort , doit l'intimider par l'idée d'un resſentiment
que rien ne doit éteindre , &
d'une vengeance que rien ne peut ni borner
ni défarmer ? On voit quels avantages
l'auteur aurait pu tirer de ces moeurs
nouvelles ſur la ſcene. Cette peinture eſt
une des parties brillantes de l'art dramatique
, une de celles qui caractériſent les
grands maîtres Dès le premier acte , ils
ont toujours ſoin de nous tranſporter par
l'illuſion des couleurs locales dans le lieu
où ſe paſſera l'action qu'ils ont à nous
préſenter. Cette teinte ſe répand ſur tout
l'ouvrage , & ajoute beaucoup plus qu'on
ne penſe à l'intérêt du drame & aux plaiſirs
du ſpectateur.
Voyons d'ailleurs quel langage tient
Ferdinand.
Hé bien , de Montaigu vous voyez la miſere ,
C'eſt à vous , Capulet , à ſavoir aujourd'hui
Reſpecter ſes malheurs & Atchir devant lui.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 63
Qu'eſt ce que cette miſere de Montaigu
qui a un parti ſi puiſſant ? Ne reprend.
il pas en arrivant les droits & l'exiſtence
d'un citoyen du premier ordre ? Pourquoi
d'ailleurs Ferdinand veut - il que Capulet
fléchifſſe devant lui ? Que ſignifie ce terme
fléchir? Pourquoi un citoyen doit - ilflécbir
devant un autre citoyen ? Montaigu
eſt - il au deſſus de Capulet ? Celui-ci répond:
J'ai pitié de ſes maux , & fon malheur m'étonne ;
Mais auſſi j'ai mes droits , & loin de lui céder ...
Ce malheur ne doit point l'étonner ;
mais de quels droits s'agit il ? & fur quoi
Capulet refuſe-t- il de céder ? Encore une
fois de quoi eſt - il queſtion ? & où fommes
nous ?
Voici bien pis. Montaigu paraît conduit
par des officiers. Pourquoi cette violence
faite à un citoyen devant qui Ferdinand
veut que Capulet fléchiffe ? Ferdinand
proteſte qu'il n'a point uſé de violence.
Mais c'en eſt une très réelle que de
faire venir , malgré lui , Montaigu dans la
maiſon de fon ennemi. Ferdinand ajoute.
Je vous ai , comme , ami , mande dans ce palais
Pour prévenir la guerre avec les Capulets,
!
64
MERCURE DE FRANCE.
)
On ne fait pas à qui ſe rapporte le mot
d'ami ; mais ce n'eſt pas de quoi il s'agit.
Quoi! Ferdinand craint la guerre des Capulets
& des Montaigus? Il n'eſt donc pas
le maître chez lui ? S'il ne l'eſt pas , il fal.
lait donc le dire.
Montaigu frémit au ſeul nom des Capulets.
Ferdinand lui demande s'il reconnaîtrait
bien Capulet parmi tous ceux qui
font préfens. Cette queſtion eſt un peu
ſurprenante. Il n'y a que vingt ans que
Montaigu eſt éloigné de Véronne. Comment
ne reconnaîtrait il pas le frere de
fon plus cruel ennemi , l'un des chefs de
la famille oppoſée à la ſienne , & qui a
une fille en âge d'être mariée ? Quoiqu'il
en ſoit , Montaigu reconnaît Capulet qui
lui dit :
Ata haine en effet tu m'as dû reconnaître.
vers qui n'eſt pas tout - à- fait ſi beau que
celui d'Atrée qui , au moment où Thieste
ſe croit caché fous ſon déguiſement ,
s'écrie :
Je le reconnaîtrais ſeulement à ma haine.
On peut prendre un vers pour l'embellir
ou pour le placer mieux. Mais il ne
faut pas faire un vers commun d'un vers
de ſituation.
Ferdinand
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 65
* Ferdinand demande à Montaigu comment
il a pu vivre dans les bois , & fi
c'eſt là le fort d'un héros tel que lui.
Pourquoi Montaigu eft-il un héros ? Qu'at-
il fait qui lui mérite ce nom ? C'eſt en
confondant ainſi toutes les notions & toutes
les idées que l'on ſe fait un ſtyle
vague qui eſt celui des déclamateurs.
Montaigu répond :
Crois- tu qu'il ſoit fi dur d'habiter les forêts ?
Nouvel étonnement. Pourquoi Montaigu
tutoie - t - il ſon ſouverain qui ne le
tutoie point? On pourra dire que Montaigu
, qui a vécu vingt ans dans les bois ,
a oublié l'urbanité & le ton de la Cour.
Mais il n'en eſt pas moins vrai qu'un dialogue
de vingt vers où Montaigu répond
toujours avec brutalité à un ſouverain qui
lui parle avec douceur , forme un contraste
d'autant plus choquant , que Ferdinand
ne lui a jamais fait aucun mal. Ce Duc
lui parle de ſes enfans. Il voudrait être informé
de leur fort. Montaigu lui répond:
Je te l'ai dit : laiſſe - là ce myſtere go
FERDINAND.
Je reſpecte un ſecret que vous voulez me taire.
こい
E
66 MERCURE DE FRANCE.
/
1
Encore une fois , ce reſpect , cet excès
d'égard & de politeffe fait paraître encore
plus extraordinaire & plus déplacé le
ton bruſquement injurieux de Montaigu.
C'eſt ici un défaut de nuances. Il fallait ,
fans doute , que le ton de ce vieillard eût
quelque choſe d'apre & de fauvage; mais
l'auteur n'a pas ſçu garder la meſure , &
l'on ſouffre de voir un fouverain , ſi rempli
d'égards & de modération , maltraité
gratuitement par un ſujet.
Capulet & Montaigu ſe menacent mutuellement
, & le Duc , las à la fin de
leurs violences , commence à parler en
fouverain.
C'eſt vous qui , dans Véronne , armés par la vengeance ,
Rompez le frein ſacré de toute obéiſſance .
Ils lui en doivent donc. En ce cas il a
beaucoup trop oublié fon pouvoir & fon
rang , & il devait jouer un rôle beaucoup
plus noble & plus ferme. Il eſt vrai qu'il
ajoute :
:
Je ne vous parle ici que comme un citoyen ,
Mon peuple eſt tout pour moi , ma grandeur ne m'eft rien .
:
Ce mot de grandeur eſt un manque de
OCTOBRE. II . Vol. 1772 . 1.
67
convenance. La grandeur d'un Duc de
Véronne eſt trop peu de choſe pour en
parler. Il devait dire mon rang ; mais
puiſqu'il en parle , il devait fur- tout s'en
ſouvenir.
Montaigu s'emporte de plus en plus ; il
menace Ferdinand lui - même. :
Je hais , tu dois tout craindre & je puis tout ofer.
•
• • •
Puiſſe auſſi mon deſtin s'appelantir ſur toi !
•
On ne comprend pas pourquoi Montaigu
ſe répand en imprécations contre
Ferdinand qui paraît très- innocent de ſes
malheurs , & qui voudrait pouvoir les réparer.
Cet emportement eſt odieux &
inexcuſable. Qu'il haïſſe ſon ennemi autant
qu'il eſt poſſible , à la bonne heure ;
mais qu'on ne lui donne aucun ſentiment
que le ſpectateur ne puiſſe partager ou
excufer. Cette regle eſt générale pour
tous les perſonnages que l'on veut rendre
intéreſſans. En vain dirait- on qu'il
eſt égaré par la douleur. Il eſt clair qu'en
abuſant de cette raiſon , on pourrait faire
un rôle abfurde d'un bout à l'autre.
paffions peuvent avoir des égaremens
momentanés ; mais il faut qu'ils ajoutent
Les
E 2
68 MERCURE DE FRANCE.
à la pitié qu'inſpire le malheur , bien
loin de la diminuer ; ſi le malheur a rendu
Montaigu méchant & féroce , c'eſt
alors un perſonnage fort peu intéreſſant ,
& l'auteur a manqué ſon but.
Ferdinand , indigné des tranſports furieux
du vieillard , ordonne à ſes gardes
de l'arrêter. Il lui laiſſe un moment pour
revenir à lui ; mais il veut que , paſſé ce
moment , s'il perſiſte dans ſa fureur , on
l'entraîne à la tour. Roméo demande la
permiſſion de reſter avec Montaigu . On
la lui accorde. Cette ſitutation eſt attachante
& vraîment théâtrale. Le jeune
homme eſt avec ſon pere , qui ne le connaît
pas. Il a promis de ne pas ſe découvrir.
Il doit être tenté cent fois de violer
fon ferment. Il doit ſentir la nature & la
combattre. Quelle ſcene ſi elle avait été
remplie ! Quel contraſte heureux on pouvait
nous offrir de la ſenſibilité douce &
vive de Roméo , & du déſeſpoir morne
de ſon pere ! mais cette ſitutation n'eſt.
qu'indiquée. Roméo n'eſt point combattu.
La nature ne parle point affez en lui.
Il s'exprime en jeune homme ſenſible à
l'humanité , mais non pas en fils dont
l'ame eſt déchirée. En un mot cette ſcene
fait naître des émotions , & ne les appro- :
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 69
fondit pas ; & le ſpectateur ſent tarir dans
ſes yeux les larmes qui voudraient couler.
Il y a pourtant des traits heureux dans
cette ſcene que nous allons tranfcrire ,
parce que , fans être finie , c'eſt une des
plus intéreſſantes de la piece.
LOMÉO.
Au ſeul nom de tour d'où vient qu'en ce moment
Je vous ai vu faiſi d'un ſoudain tremblement ?
MONTAIGU .
Jeune homme , laiſſe - moi.
ROMÉO.
Votre fort eſt horrible.
:
Mais le Duc vous honore , il n'eſt pas inflexible.
D'un mot , ſi vous vouliez ...
MONTAIGU .
A qui ſont ces drapeaux ;
ROMEO.
Seigneur , ils font le prix de mes heureux travaux ,
Dans le dernier combat ...
T
MONTAIGU.
J'eſtime le courage.
Qui donc es - tu ?
A
E3
70
ر
MERCURE DE FRANCE .
ROMÉO.
Seigneur , ma gloire eſt mon ouvrage,
Je ne ſuis qu'un ſoldat par degrés parvenu ,
Fugitif dès l'enfance , à fon pere inconnu ,
Aqui votre miſere arrache ici des larmes .
MONTAIGU.
Ses traits & ſes diſcours ont pour moi quelques charmes,
Tu plains donc mes ennuis ?
ROMÉO.
Au malheur deſtiné ,
Ah ! qui doit plus que moi plaindre un infortuné ?
Il m'émeut.
MONTAIGU.
ROMÉO.
Oui Seigneur , je porte un coeur fenfible.
A ce coeur confiant la feinte eft impoffible.
Eſt-ce bien-là ce que doit dire Roméo ?
Quand fon pere eſt émû , doit. il l'être ſi
peu ? Doit- il dire que la feinte est imposfible
à fon coeur ? Est- il queſtion de feinte ,
& ne devait- on pas entendre le cri de la
nature ? Convenons , & la ſuite de l'ouvrage
le prouvera , qu'il eſt plus facile de
OCTOBRE, II. Vol. 1772. 71
donner à un perſonnage des ſentimens
exagérés que de peindre des ſentimens
vrais. Ce ne font pas les imaginations
fortes qui connaiſſent le mieux la nature.
Ce ſont les imaginations flexibles &
promptes , les ames ſenſibles & les eſprits
juſtes. Mais poursuivons.
De tout mortel ſouffrant l'aſpect m'eſt douloureux.
La pitié...
ΜΟΝΤΑIGU.
Je te plains , tu vivras malheureux.
Ce trait eſt naturel , & vrai .
ROMÉO.
Au comble du bonheur , Seigneur , j'aurois pu vivre.
MONTAIGU.
Conſerve encor long-tems cette erreur qui t'enivre.
Bientôt ces jours heureux s'écouleront pour toi.
ROMÉO.
Mon bonheur, cependant eſt placé près de moi.
Ce vers eſt très - heureux,
E 4
72 MERCURE DE FRANCE .
MONTAIGU.
J'excuſe , en la plaignant , ta facile imprudence.
Jeune homme , je le vois , la flatteuſe eſpérance
Devant - toi , du bonheur applanit les chemins .
Tu n'as pas encor lû dans le coeur des humains .
Tu ne fais pas encor ce qu'un pareil abyme
Peut cacher d'artifice & d'horreur & de crime ,
Juſqu'où les paſſions & l'orgueil irrité
Peuvent porter leur haine & leur férocité.
ROME0.
Non , Seigneur , mais je ſais ce que peut la nature ,
Ce qu'eſt un tendre amour , une ardeur vive & pure .
Je fais fur- tout , je fais qu'en des momens fi doux ,
Le plus cher des penchans m'entraîne içi vers vous ;
Qu'en un combat pour vous , prêt à tout entreprendre ,
Contre qui que ce fût , je voudrais vous défendre,
Ah! daiguez vous prêter à mes embraſſemens.
Ils font d'un coeur fans fard les vifs empreſſemens .
Je vous jure un reſpect , un dévoûment ſincere.
J'aurai pour vous l'amour qu'un fils doit à fon pere.
Comme mes propres maux je reſſens vos douleurs.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 73
Laiſſez entre vos bras , laiſſez couler vos pleurs .
Mais pourquoi , de votre ame , écarter l'eſpérance?
Du deſtin , mieux que moi , vous ſavez l'inconſtance.
Peut- être un grand bonheur va vous être rendu .
Preſque tout ces vers font faibles & négligés
. Mais il y a de la vérité & de
l'intérêt.
Les gardes paraiſſent&emmenent Montaigu.
Juliette vient demander à Roméo
s'il a été fidele à ſon ſerment Flavie annonce
qu'un parti ſoulevé dans cette ville
veut tirer Montaigu de ſa priſon. Albéric
vient dire un moment après que Capulet
eft forti pour braver les factieux. Roméo
fort avec Albéric .
Roméo rentre au troiſieme acte avec
Albéric. Il a tué Thébaldo , frere de Juliette.
Celle- ci , qui n'eſt pas inſtruite encore
de fon malheur , vole au- devant de
lui & l'entretient de l'eſpérance qu'elle a
d'être unie un jour à fon amant. Flavie
vient lui apprendre que Montaigu , forti
de ſa priſon , a rencontré Capulet l'épée à
la main , qu'il l'a combattu &allait le tuer ,
ſi Thébaldo n'étoit venu défendre fon
pere. Mais un inconnu s'eſt jeté entre les
:
E5
74 MERCURE DE FRANCE.
combattans , a percé Thébaldo & a disparu.
Ce combat eſt auſſi extraordinaire que
les autres événemens de la piece. Comment
ſe peut-il que Montaigu , tiré de ſa
prifon par un parti nombreux, ſe trouve
tout--à coup feul , rencontre ſeul Capulet,
autre chef de parti qui devait être bien
accompagné ? Comment ce combat n'at'il
eu aucun témoin , & comment ſe
peut- il que Roméo ait tué Thébaldo fous
les yeux de Capulet ſans en être reconnu ?
Voilà bien des fingularités réunies. Mais
l'auteur voulait que Roméo tuât le frere
de ſa maîtreſſe , & cette ſituation , quoiqu'un
peu ufée , eſt toujours théâtrale.
Juliette tombe dans le plus profond défespoir
à la nouvelle de la mort de fon
frere , & l'on peut obſerver encore qu'il
eût fallu du moins qu'on nous occupât
un peu de ce frere qui forme tout le noeud
de la piece au troiſieme acte. Alors les regrets
de Juliette auraient produit plus
d'effet , & le meurtre de Thébaldo n'aurait
pas eu l'air d'un de ces incidens poſtiches
qui prolongent une piece & n'en dépendent
pas. Capulet vient demander
vengeance à Roméo qu'il ne connaît encore
que ſous le nom de Dolvédo. Roméo
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 75-
ne ſçait que lui répondre. Capulet voyant
qu'il balance , implore le ſecours de ſa fille,
&veut que pour engager le Comte Paris á
venger les Capulets , elle aille lui promettre
ſa main. Il ne doute pas que ce Comte
ne faſſe tout pour elle ; ce qui doit paroître
étonnant , après ce qu'on a dit au premier
acte des égards & des ménagemens de ce
Comte pour les Montaigus. Quoi qu'il en
foit , Juliette ne repond pas mieux que
Roméo aux eſpérances de Capulet. Celuici
commence à ſoupçonner leur intelligence
: leur embarras confirme ſes ſoupçons.
Il met l'épée à la main , & Roméo
avouant à la fois tous ſes crimes envers
Capulet, ſe fait connaître pour le fils
de Montaigu & le meurtrier de Thébaldo.
Juliette retient le bras de fon pere
qui veut percer fon amant. Un officier de
Ferdinand vient annoncer à Capulet la
viſite de ce Duc qui veut le confoler de
la perte qu'il vient de faire. Capulet ſe
propoſe d'en obtenir la punition de Roméo.
Ferdinand paraît au quatrieme acte avec
Capulet. Il n'aſpire à rien moins qu'à le
réconcilier avec Montaigu. Capulet y
conſent ſans beaucoup de réſiſtance. Montaigu
paraît , & le Duc lui apprend que
76 MERCURE DE FRANCE.
Capulet veut tout oublier. Celui - ci ne
s'en défend pas ; & va juſqu'à prendre la
main de Roméo qui vient de tuer ſon
fils , pour la joindre à la main de ſa fille.
On est confondu d'étonnement à un
pareil ſpectacle. Certes ſi la tragédie doit
être la repréſentation de la nature , jamais
repréſentation n'a été plus fauſſe & plus
infidele. Il eſt ſans exemple qu'un pere
dont on vient de tuer le fils un quart
d'heure auparavant , non-feulement oublie
avec tant de facilité une perte ſi douloureuſe
& fi amere , & pardonne un outrage
fi cruel reçu de la main d'un ennemi ,
mais encore choiſiſſe ce moment pour
prendre la main ſanglante du meurtrier &
la mettre dans celle de ſa fille. C'eſt là , fans
doute , le plus étrange renverſement de
toutes les loix de la nature &de la morale ,
&de tous les principes de la raiſon. Les
motifs les plus forts & les plus puiſſans
réunis tous enſemble juſtifieraient à peine
un effort ſi peu vraiſemblable. Mais ici
quels font les motifs de Capulet ? Point
d'autres que les prieres de Ferdinand qui,
certainement , ne doit pas avoir un grand
pouvoir fur lui. Dira-t-on que c'eſt bonté,
amour de la patrie ? Mais il falloit donc
nous faire connoître Capulet comme un
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 77
citoyen enthouſiaſte , & comme le plus
fublime & le plus généreux de tous les
patriotes. Encore , dans ce cas ,pourrait- il
tout au plus pardonner , mais non pas
donner ſa fille au meurtrier de ſon fils; &
d'ailleurs , dans toutes les ſuppoſitions ,
rien n'eſt moins théâtral qu'un homme
d'une vertu ſi ſupérieure à toutes les pasſions
, & d'une bonté ſi froide & fi tranquille
qui reſſemble à l'imbécilité.
Capulet fort & laiſſe Montaigu maître
dans ſa maiton . Ce vieillard reſte ſeul
avec Roméo , & voici la grande ſcene de
la piece. Tout le monde connaît le fameux
morceau du Dante , l'hiſtoire du
Comte Ugolin & de ſes enfans. Nous allons
en remettre ici la traduction ſous les
yeux du lecteur , telle qu'elle ſe trouve
dans la poëtique de M. Marmontel. C'eſt
le Comte Ugolin qui parle.
,, Une étroite ouverture éclairait le ca-
,, chot , qui a retenu , depuis ma mort, le
nom de cachot de la faim , & dans lequel
on aura , ſans doute , fait périr
d'autres infortunés .
و د
ود
" Pluſieurs lunes m'avaient éclairé dé-
"
,, jà , lorſque je fis un fonge affreux , qui
" ſembla déchirer à mes veux le voile de
,, l'avenir.... Je m'éveillai ; le jour ne ود
:
78 MERCURE DE FRANCE .
G
,, paraifſait point encore ; j'entendis au-
,, tour de moi mes enfans qui pleuraient
,, en dormant , & qui demandaient du .
,, pain. Ah! que tu es cruel , ſi tu ne
ود frémis pas du preſſentiment dont je fus
,, frappé ! qui pourra jamais t'attendrir ,
>, fi tu m'entends fans verſer des larmes !
Nous nous étions tous évelliés ; l'heure
où l'on devait nous donner à man-
,, ger s'approchait.
ود
ود Les fonges qui m'avaient agité me
,, glaçaient de crainte.... Dieu! j'enten-
,, dis murer la porte du cachot. Je fixai
,, tout - à- coup mes regards ſur le viſage
,, de mes enfans. Immobile & muet , je
,, ne verſais pas une larme: j'étais pétrifié.
ود
رد
و د
Pour mes fils , ils pleuraient , & mon
petit Anfelme me dit : comme vous
,, nous regardez , mon pere ! ah ! qu'avez-
,, vous ? Je ne pleurai point encore ; je
ود paſſai lanuit fans prendre du repos. A
,, peine les premiers rayons du jour fuivant
pénétraient dans mon cachot , que
je vis tout à la fois ſur le viſage de
mes quatre enfans , l'image de la mort
ود
ور
و د
,, qui me menaçait.
هد
,, Je cede à la douleur , je memords les
deux mains ; & dans l'inſtant même
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 79
ود
وو
,, mes enfans , qui prirent ma rage pour
l'effet d'une faim preſſante , ſe leverent
& me dirent : que ne nous manges - tu
„ plutôt ? C'eſt toi qui nous as donné
cette miférable chair , reprends là.
Je me fis violence alors pour ne pas
augmenter leurs peines. Cejour& le
fuivant nous reſtâmes dans un affreux
filence. Ah terre impitoyable , que
ne t'ouvrais tu ſous nos pas !
ود
ود
و د
و د
ود
ود
و د
Le quatrieme jour arrive enfin. Gad.
di ſe jette étendu à mes pieds&me dit:
Mon pere , tu ne peux donc pas me ſecourir
? Il meurt ; & du cinquieme au
fixieme jour mes trois autres enfans périrent
l'un après l'autre ſous mes yeux.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
{
J'avais moi même déjà preſque per-
,, du le ſentiment & la lumiere: je me
roulais fur leurs corps que j'embraſſais,
& trois jours après leur mort je les appellais
encore. La faim eut plus de
puiſſance que la douleur ; j'expirai.
ود
ود
ود
ود
ود
واو
Nous allons voir le parti que l'auteur a
tiré de ce morceau.
M ΟΝΤΑIGU.
Ecoute , & raſſemblant d'avance
Ce que l'homme eut jamais de force & de conſtance
Que ton ame à ma voix se prépare à frémir.
4
8. MERCURE DE FRANCE.
Parlez ...
ROMÉ0.
MONTAIGU.
Sois immobile & ſonge à t'affermir.
Tantot ſans ſoupconner ces terribles myſteres ,
Tu voulais être inſtruit du deſtin de tes freres ;;
Ils ne font plus.
ROMÉ0.
O Ciel !
MONNTTAAIIGGU.
Loin de ces murs affreux
Je crus , chez le Piſans , devoir fuir avec eux.
Hélas ! diſais-je , enfin voici donc un aſyle
Pour moi , pour mes enfans , rempart für & tranquille ,
D'où n'approcheront plus les pieges du trépas :
La vengeance attentive y marcha fur mes pas.
Un monftre ingénieux , un tigre impitoyable
D'un complot ſuppoſé me fit juger coupable ,
Et , ſans que du forfait on daignât s'informer ,
Dans une tour fatale on me vint enfermer .
:
t
Avec vos enfans .
ROMÉO.
MONTAIGU.
Oui: prête l'oreille au refte.
Déjà, depuis trois jours , dans mon cachot funeſte ,
i Je
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 81
Je ſentais dans mon fein s'amaſſer la terreur ,
Quand d'un ſonge effrayant la prophétique horreur
Offrit à mes eſprits la plus fatale image :
Je m'éveillai tremblant , plein d'un affreux préſage.
Je cherchais dans moi-même , immobile & glacé ,
Quel était ce malheur par mon fonge annoncé :
Mes fils dormaient ; j'y cours ; leurs geſtes , leurs viſages
Sur mon fort , tout-à-coup , éclairant mes préſages ,
De la faim , ſur leur lit , exprimaient les douleurs ;
Ils s'écriaient : „ Mon pere , " & répandaient des pleurs.
Nous nous levons , on vient ; nous attendions d'avance
L'aliment qu'on accorde à la ſimple exiſtence.
Chacun ſe tait ; j'écoute , & j'entends de la tour
La porte en mur épais ſe changer fans retour.
Je fixai mes enfans ſans parole & fans larmes ;
J'étais mort... Ils pleuraient... je cachai mes alarmes ;
Mais lorſqu'enfin (Soleil , devais-tu te montrer ?)
Dans eux tous à la fois je me vis expirer ,
Je dévorai ces mains. Renaud me dit : Mon pere ,
”
"
Vis , tu nous vengeras . " Raymond , Dolcé , Sévere ,
M'offrirent à genoux leur ſang pour me nourrir ,
Et chacun d'eux enfuite acheva de mourir.
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ROMÉO.
Qu'ai-je entendu ? grand Dieu !
MONTAIGU.
:
Puiſqu'il me faut poursuivre ,
Je reſtai ſeul vivant , mais indigné de vivre.
Ma vue , en s'égarant , s'éteignit à la fin ,
Et , ne pouvant mourir de douleur ni de faim ,
Je cherchai mes enfans avec des cris funebres ,
Pleurant , rampant , hurlant , embraſſant les tenebres ,
Et les retrouvant tous dans ce cercueil affreux ,
Immobile & muet , je m'étendis ſur eux.
Ce récit eſt en général d'une grande
beauté. Il y a des traits d'une préciſion
énergique & fublime , des expreffions
heureuſes.
,, J'étais mort... Ils pleuraient...
„ Et chacun d'eux enſuite acheva de mourir.
„ Je reſtai ſeul vivant , mais indigné de vivre.
,, Embraffant les tenebres . "
Tous ces traits ſont admirables .
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 83
Montaigu pourſuit ſon récit. Il fut
tiré de ſon cachot. Il ne dit pas comment.
Roméo s'écrie :
Ah ! de ſa barbarie
Vous dûtes bien , je crois , punir un inhumain.
MONTAIGU.
Il n'avoit point d'enfans .
C'eſt le mot connu de Macbet. Mais
dans Macbet ce mot eſt en ſituation &
non pas en recit , ce qui eſt très différent.
Montaigu continue la narration , & apprend
à Roméo qu'en fortant de ſa prifon,
il trouva fon ennemi mort. Cet ennemi ,
c'était Roger , frere de Capulet. Roméo
lui demande quel eſt donc l'objet de ſa
vengeance. C'eſt alors que Montaigu développe
toutes les atrocités qu'il renfermait
dans ſon ame. Il veut ſe venger de
ſon ennemi , mort il y a vingt ans , fur
Capulet qui ne lui a jamais fait de mal ,
qui vient de lui pardonner le meurtre
d'un fils , qui a promis ſa fille à Roméo ,
qui a juré de le regarder comme un ami,
& qui , à ce titre, le laiſſe maître de ſa
maiſon. Il veut plus; il veut que Roméo
commence par afſaſſiner la fille avant de
tuer le pere. On fent bien que ces projets
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
exécrables ne peuvent produire d'autre
effet que celui de l'horreur. Ce font les
projets d'Atrée ; mais Atrée eſt un
monſtre , & donné pour tel , au lieu qu'-
ici Montaigu eſt un perſonnage qui , par
ſa ſituation & ſes longs malheurs , raſſemble
ſur lui le plus grand intérêt de la pie-
се. C'eſt de lui que l'on a dit dans la (
premiere ſcene.
Ce vertueux pere
A qui l'inimitié fut toujours étrangere ,
Citoyen généreux qui , dans ſa faction ,
Loin d'attiſer la haine & la diviſion ,
Condamnait ſes fureurs , & jamais d'aucun crime
Ne fouilla ni fa main ni fon coeur magnanime .
Prévenu de ces idées ſur Montaigu , le
ſpectateur peut-il s'accoutumer à voir en
lui un monſtre qui ſe ſouille de la plus
noire perfidie , qui n'a feint de ſe réconcilier
avec ſon ennemi que pour l'aſſaſſiner
lui & fa fille avec plus de fûreté ?
Cette horrible noirceur peut - elle entrer
dans un caractere noble ? Le malheur peut
rendre féroce; mais doit - il rendre vil &
perfide ? Quand même on accorderait que
ce changement eſt dans la nature , il ne
ferait jamais dans celle du théâtre. La
vengeance y doit être furieuſe, mais non
OCTOBRE. II. Vol. 1772 . 85
pas lâche. Elle ne doit pas être d'une revoltante
injustice , ni tomber ſur des innocens
. Mais , dirat- on , Montaigu eſt
aliéné par le déſeſpoir. Il ne raiſonne plus
& ne connaît plus rien. Quand on admettrait
cette ſuppoſition , quand il ſerait
poſſible qu'un homme né généreux voulût
, par la plus lâche de toutes les trahiſons ,
ſe venger fur deux innocens du mal qu'ils
ne lui ont pas fait , il n'en ferait pas moins
vrai que ce n'eſt point un objet à préſenter
ſur la ſcene ; que ces fortes d'exceptions
aux loix de la nature connue ne
peuvent que révolter le ſpectateur qui
s'attend à des ſentimens plus vraiſemblables
, & que l'homme qui m'intéreſſait par
ſon infortune , m'indigne & me dégoûte ,
quand il n'eſt plus qu'un traître & un fou
furieux.
La réponſe de Roméo , aux fureurs du
vieillard , eſt ce qu'elle doit être.
Quel reproche odieux me faites- vous entendre !
Plutôt mourir cent fois que ne pas vous défendre ,
Malheureux ! ch , quoi donc avez - vous prétendu ;
Que pour de tels forfaits je vous ſerais rendu ;
Apeine mon ami dans ce cercueil repoſe , 0311-
F3
86
MERCURE DE FRANCE .
A peine , pour ſceller la paix qu'on lui propoſe ,
Un vieillard généreux vous livre ſans ſoupçon
Son propre fang , ſon coeur , ſon palais , ſa maiſon ;
A peine , entre vos bras , il a remis ſa fille ,
Que pour exterminer , lui , fon nom , ſa famille ,
Sortant de l'embrasser , vous exigez foudain
Que je plonge à ſa fille un poignard dans le ſein !
Seigneur , je ſuis foldat ; pour venger votre outrage
J'emplotrai , s'il le faut , la force & le courage ;
Ce bras ne fait uſer que de moyens permis ,
Et fe teindre avec gloire au fang des ennemis .
Au chemin de l'honneur montrez - moi la vengeance.
Vous connaîtrez alors ſi Roméo balance .
J'aſpire à vous ſervir , je le veux , je le doi ;
Mais il s'agit d'un crime , il n'eſt pas fait pour moi.
Roméo ne peut pas mieux parler. Mais
que la réponſe de Montaigu eſt belle malgré
quelques fautes !
Qu'entends-je ? Et tel eſt donc l'excès de mes miſeres
Tel eſt l'horrible fort de tes malheureux freres ,
Que tout trahit leur cauſe , & qu'après leur trépas ,
Ils demandent vengeance & ne l'obtiennent pas.
Sais - tu ce qui ſoutient ma vie infortunée?
OCTOBRE. II. Vol. 1772 87
Sais - tu juſqu'à ce jour comment je l'ai traînée ?
Sais - tu , quand je ſortis de la funeſte tour ,
Sur quels fauvages bords , dans quel affreux ſéjour ,
Par mon trouble égaré , je courus , loin du monde ,
Enfevelir vingt ans ma douleur vagabonde ?
Au Mont de l'Appenin je fus vingt ans caché :
C'eſt là que , fugitif , dans des antres couché,
Implacable ennemi de la nature entiere ,
Ne pouvant, à mon gre, voir s'embraſer la terre ,
Oubliant à jamais mon rang & ma maiſon ,
A force de douleur privé de la raiſon ,
Aidé pour tout ſecours des foins d'un miférable ,
Qui , dans moi , par pitié , vit encor ſon ſemblable ,
Nourri par ſes bontés , quelquefois dans ſes bras ,
Par des fons mal formés invoquant le trépas ;
Trouvant le Ciel , la nuit , la lumiere importune ,
Caché fous ces lambeaux de la vile infortune ,
Dans l'horreur des forêts , ſous des rochers affreux ,
J'appellais à grands cris mes enfans malheureux ,
Indigné d'y trouver , dans ſon ſommeil paiſible ,
A mes longs déſeſpoirs la nature inſenſible.
C'eſt là que tout - à- coup plein de trouble & d'effroi ,
Mes quatre fils mourans s'offraient tous devant moi...
Je crois les voir encor... Oni , voilà leurs viſages ,
Leurs traits , leur port...
F4
$8 MERCURE DE FRANCE.
ROMÉO .
Mon pere , écartez ces images.
MONTAIGU.
Grand Dieu ! pour un moment ſuſpendez mes douleurs ,
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir mes pleurs .
O Ciel !
ROMÉο.
MONTAIGU.
Il en eſt tems ; ſouffrez que je ſuccombe ,
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la tombe.
Je ſens que je chancelle...
ROMÉ0.
Ah ! du moins que mes bras ...
ΜΟΝΤAIGU.
N'avancez pas , cruel , ou vengez leur trépas.
ROMÉO.
Eh ! Seigneur;
MONTAIGU. 1
Mes enfans ?
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 89.
Songez que...
ROMÉO.
Dans votre horreur funeſte .
MONTAIGU.
Mes enfans !
ROMÉO.
Songez que je vous refte.
MONTAIGU.
Mes enfans ... Où font - ils ?
ROMÉO.
Ah ! revenez à vous ,
Mon pere ! ou dans l'inſtant , je meurs à vos genoux.
Qui , toi !
ΜΟΝΤAIGU.
ROMÉO.
Vivez , hélas ! confervez vous encore .
MONTAIGU.
Je ſuis un malheureux qui ſe hait , qui s'abhorre ,
Trop indigne à jamais du jour qu'il doit fttrir.
ROMÉO.
Que vous reprochez- vous ?
MONTAIGU.
Je n'ai pas pu mourir.
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
1
ROMÉO .
Ah ! Seigneur , croyez-moi , dans vos douleurs ameres ,
Vos pleurs affez long-tems ont coulé pour mes freres .
MONTAIGU.
La raiſon , Roméo , vient vite à ton ſecours .
Ce n'eſt pas dans ton fang qu'ils ont puiſé leurs jours :
Ton coeur donne à leur perte une pitié légere :
Tu ne ſens pas pour eux des entrailles de pere.
Ces freres que tu plains , tu ne les venges pas ,
Leurs månes gémiſſans n'aſſiegent point'tes pas.
Malheureux Capulets , vous payerez tous ces crimes ,
Mais je prétends fur-tout voir ſouffrir mes victimes :
Dans leur ſein déchiré je lirai leurs douleurs :
Dans le fond de leurs yeux j'irai chercher leurs pleurs .
Voilà de l'éloquence tragique , voilà
le cri terrible & déchirant des grandes
douleurs & des grandes paſſions , voilà
des beautés fublimes Mais pourquoi ? ce
n'eſt pas feulement parce que le ſtyle eſt
en général d'une énergie frappante, &
que les mouvemens font vrais & impétueux
, c'eſt ſur tout parce que , dans ce
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 91
moment , Montaigu ne nous occupe que
de fon malheur & nous laiſſe oublier ſa
vengeance. On ne fonge plus à ſes projets
atroces & abfurdes. On ne voit , comme
lui , que ſes quatre enfans mourans ſous
ſes yeux. Cette unique réponſe qu'il fait
toujours aux remontarances de Roméo ,
Mes enfans , mes enfans eſt un trait de
génie.
Pour revoir mes enfans , plongez - moi dans la tombe.
•
Voyez ces cheveux blancs , daignez tarir des pleurs ,
•
• • •
N'avancez pas , cruel , ou vengez leurs trépas .
font des mouvemens d'une grande beauté.
Quel dommage que celui qui a conçu
cette ſcene n'ait pas ſu mieux embrasſer
un ſujet qui pouvait lui en fournir
plus d'une de cette force ! qu'il ait déshonoré
le caractere de Montaigu & étouffé
lui - même l'intérêt de ſes ſituati
ons ? Qu'il n'ait ſuivi que les élans de fon
imagination , & qu'il ait ſi peu conſulté
la raiſon , la nature & le goût !
Nous ſaiſiſſons avec plaifir cette occaſion
de payer un juſte tribut d'éloges au
jeu admirable de l'acteur qui repréſentait
Montaigu. Les effets de ſon art ne peu-
{
92 MERCURE DE FRANCE.
1
vent pas être portés plus loin qu'ils ne
l'étaient dans le moment où il criait, mes
enfans. C'était un des tableaux les plus
forts que la pantomime dramatique ait
jamais étalés ſur la ſcene ; & la ſenſibilité
impétueuſe de l'acteur qui jouait Roméo
achevait dignement ce tableau.
Nous dirons peu de choſe du cinquieme
acte. On n'en peut parler qu'avec peine
après le quatrieme. On y trouve de
nouvelles invraiſemblances , & le même
oubli de toutes les regles de l'art. Juliette
n'a point de motifs affez forts pour juſtifier
le parti qu'elle prend de s'empoiſonner
, & l'on acheve de dégrader entiérement
le caractere de Montaigu par une
ſeconde trahifon . On n'entend rien d'ailleurs
à la confpiration qu'il forme , & l'on
ne fait pas comment on a pu la prévenir
de maniere qu'il n'y a pas une goutte de
fang répandue , au moment du ſignal. Cette
mort volontaire des deux amans ne produit
aucun effet , & c'eſt encore un défaut en
vérité que Roméo qui devrait mourir en
embraſſant ſon épouſe , aille expirer à
l'auteur bout du théâtre pour ménager une
ſurpriſe à Montaigu. Malgré les tombeaux
, les poiſons & les poignards , rien
ne reſſemble moins à une tragédie. La
OCTOBRE. II . Vol. 1772 , 93
terreur doit être dans la ſcene & non pas
dans l'appareil .
Par tout ce que nous avons dit de la
piece , on doit voir ce que nous penfons
des caracteres ; il n'y en a pas un qui ne
foit défectueux. Ferdinand joue un rôle
ſubalterne indigne d'un prince. Roméo
n'eſt qu'un amant , & n'a pasaſſez les fentimens
d'un fils. Juliette raiſonne quand
elle devrait ſentir & s'abandonne au déſeſpoir
, quand il faudrait faire les plus
grands efforts de courage. A l'égard de
Capulet , il eſt impoſſible de s'en former
une idée ; il répond quelquefois aux violences
de Montaigu par des violences pareilles
, & un moment après il eſt d'une
douceur qui reſſemble à l'inſenſibilité abfolue.
Il veut tuer Roméo , &unmoment
après il lui donne ſa fille. Montaigu eft
fortement paffionné. Il eſt altéré de vengeance
, & en cette partie il eſt ſupérieurement
tracé. Mais nous avons déjà obſervé
combien fon caractere était ſouillé
par une double perfidie. Ce caractere aurait
été bien beau , s'il eût eu pour objet
de fes reffentimens un homme vraiment
coupable ; s'il n'eût connu ni la diſſimulation
ni la fauſſeté ; s'il n'eût eu à combattre
que la paffion de fon fils pour Ju-
(
94
MERCURE DE FRANCE.
liette , & non pas des raiſons ſans replique
fondées fur la juſtice & la loi naturelle;
s'il n'eût médité qu'une vengeance
terrible , mais juſte & proportionnée à ſon
malheur , & non pas une vengeance injuſte
, lâche & déteftable.
Il nous reſte à parler du ſtyle. Il paraît
que M. Ducis l'a beaucoup trop négligé.
C'eſt pourtant une partie très intéreſſante
de l'art dramatique , & celle peut - être
qui contribue le plus à affurer aux ouvrages
une eſtime durable & une gloire folide.
On a déjà pu voir dans les morceaux
que nous avons cités , quoiqu'ils foient
les meilleurs de l'ouvrage , beaucoup de
fautes palpables & de négligences marquées.
En général la diction de cette tragédie
manque de propriété dans les termes
, de clarté dans les tournures &
d'exactitude dans les conſtructions.
,, Dans le dernier combat fongez par quels secours
و د
De notre jeune Duc il a ſauvé les jours.
„ Oui , Ferdinand charmé reconnaît & publie
, Qu'il doit à ſa valeur ſon triomphe &sa vie.
Le fier Duc de Mantoue , enflé de ſes ſuccès ,
„ Enfin , couvert de honte , a vu fuir ſes ſujets.
Ces vers devaient être mieux travaillés .
Par quels Secours n'eſt pas exact. Il ſemble
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 95
que l'auteur veuille ſpécifier tel ou tel
genre de ſecours , tandis qu'il voulait dire
ſimplement que le ſecours de Roméo avait
ſauvé la vie du Duc. Enflé de ſes ſuccès ,
enfin couvert de honte. Ces deux participes
d'un ſens ſi oppoſé ne devaient pas être
aſſemblés ainſi. On n'eſt point à la fois
enflé de fesfuccès & couvert de honte. Il
fallait diftinguer ces deux membres de
phrase. Il doit à ſa valeur fon triomphe.
Ces deux pronoms , mis à côté l'un de l'autre
& qui ſe rapportent à deux perſonnes
différentes , jettent de l'obſcurité dans le
ſtyle. C'eſt une faute légere ; mais il faut
l'éviter , à moins que le ſens ne foit de la
plus grande clarté.
Hélas ! loin, des mortels , de ſes fils , en filence ,
Dans ſes champs vertueux , il cultivait l'enfance ,
On ne fait à quoi ſe rapportent ces
mots en filence. On croirait d'abord que
c'eſt à ſes fils , ce qui forme un ſens ridicule.
Voilà les inconvéniens d'une mauvaiſe
conſtruction. Des champs ne ſauraient
être vertueux.
Lorſque , pour l'en priver , de coupables brigands
Entreprirent deux fois d'enlever ſes enfans .
A quoi ſe rapporte pour l'en priver ?
:
96 MERCURE DE FRANCE.
Eſt ce pour le priver de ſes enfans ? Mais
alors c'eſt dire deux fois la même chose.
Enlever ses enfans pour l'en priver , c'eſt
ce que les grammariens appellent du ſtyle
niais. De coupables brigands eſt une épithete
qui ne fignifie rien. Il n'y point de
brigand qui ne foient coupables,
Prodigue envers fon fils des ſoins de la nature ,
Il avoit vu déjà se fermer la blessure.
Ici l'amphibologie eſt plus vicieuſe ,
parce qu'il s'agit d'un fait. On ne peut
pas ſavoir fi cette bleſſure qui se ferme eft
celle de Montaigu ou de Roméo.
Du Prince à ſes déſirs l'ame était toute acquiſe.
Ce vers manque abſolument d'élégance.
Tant les mortels ſouvent , dans leur marche incertains
Sont pouffés , par eux - mêmes , à remplir leurs deſtins.
Ces deux vers ne ſont pas clairs. Si les
mortels font pouffés par eux - mêmes à remplir
leurs destins , leur marche n'eſt point
incertaine , elle eſt très déterminée. Ces
deux vers d'ailleurs ont le défaut de n'être
point liés aux précédens.
Je
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 97
Je puis donc, content & glorieux ,
Madame , avec transport , reparaître à vos yeux.
On dit bien je vous revois avec transport
, mais un peu de réflexion fait fentir
qu'on ne dit point je puis vous revoir avec
transport , parce qu'alors il ſemble que le
tranſport ſoit médité , ce qui ne doit pas
ſe ſuppoſer. Cette remarque n'eſt pas trèsgrave
, mais ce ſont ces défauts de juſteſſe
qui rendent le ſtyle vague & faible.
Mais quel autre courage enflammé par vos charmes ,
N'eût pas porté plus loin la ſplendeur de nos armes.
Le
On dit bien laſplendeur des états , mais
non pas la fplendeur de nos armes .
mot propre était la gloire , ou le bonheur
ou le fuccès.
Etonné de mon fort , ſans l'être de ma gloire ,
J'ai toujours , fans orgueil , compté fur la victoire.
Il eſt impoſſible d'entendre ces deux
vers. De quelfort Roméo eſt - il étonné?
Peut - il , avant ſa victoire , être étonné de
Ja gloire ? & peut- il fans orgueil compter
Sur la victoire ?
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Ce concert de deux coeurs nés pour ſouffrir enſemble
Que leur malheur unit , qu'un méme lieu raſſemble.
On dirait bien nos coeurs ſont de concert.
Mais on ne dit point ce concert de
deux coeurs. Qu'un même lieu rafſſemble eſt
bien faible après cet hémiſtiche , que leur
malheur unit , & ce n'eſt pas un lieu qui
raffemble des coeurs.
De ſes plus jeunes ans que mon pere , au besoin .
Lui-même , à ſon inſcu , devait prendre le ſoin.
Au beſoin eſt une expreſſion ſinguliere ,
quand il s'agit de donner un aſyle à un
orphelin abandonné. C'eſt un besoin qui
ne revient pas ſouvent.
Je connais de tes pleurs l'invincible pouvoir ,
C'eſt à toi , Juliette , à déployer leurs charmes .
On ne déploie point les charmes. M. de
Voltaire a dit dans Alzire.
Elle eût pû prodiguer le charme de ſes pleurs.
Voilà des expreſſions poëtiques.
Formé sur votre exemple , élevé par vos foins.
On dit former par un exemple , & non
pas former fur un exemple.
OCTOBRE. II. Vol. 1772 .
१७
J'ai vu ton bras vainqueur, répandant l'épouvante ,
Porter par tout la mort & remplir mon attente.
On fent combien cet hémiſtiche &
remplir mon attente eſt d'une faibleſſe inexcufable
aprés celui - ci , porter par- tout la
mort. Ces fortes de fautes font pires que
des folléciſmes , parce qu'elles énervent
le ſtyle.
Ma fille , il en eſt tems , je viens pour vous apprendre
Que le Comte Paris va devenir mon gendre ..
Ces vers reſſemblent à une parodie.
On dirait que Capulet annonce à fa fille
une nouvelle indifférente , & qu'il s'agit
de tout autre mariage que de celui de Ju
liette . Rien ne fait mieux ſentir la nécesſité
indiſpenſable de foigner & d'ennoblir
tous les détails .
Sans doute , il en eſt digne , & le Ciel , dès demain ,
Lui verra pour jamais engager votre main. I
Voilà encore du ſtyle bien plus défectueux.
Toutes les fautes s'y trouvent réunies.
Le Ciel n'eſt là que pour faire le
vers . On ne dit point engager fa main
mais engager fa foi , & lui verra engager
eſt une conſtruction barbare.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
J'ai promis , & je crois
Qu'il ne vous reſte plus que d'accepter mon choix.
On ſouſcrit à un choix , mais on ne
l'accepte pas.
Dans ſon gouffre aſſoupi , c'eſt un feu qui repoſe.
:
A quoi ſe rapporte afſoupi ? Est- ce au
gouffre , eft - ce au feu?
Bientôt , ſi je m'en crois , ce volcan furieux
D'horreurs & d'attentats couvrira tous ces lieux.
Quand on a inſtitué une métaphore il
faut la ſuivre. Un volcan ne produit point
d'attentats. Tous ces lieux , à la fin d'un
vers , eſt une bien mauvaiſe chûte.
J'ignore encor ma fille , où leurs deſſeins prétendent.
1
Des deſſeins ne prétendent point.
Pourrez-vous , m'arrachant de ce ſein paternel ,
Me voir, d'un pas tremblant , avancer à l'autel.
.Il eſt impoſſible de ſe repréſenter à la
fois une pere arracbant ſa fille de ſon ſein ,
& la voyant avancer à l'autel. Il fallait
que la conſtruction ſéparât ces deux images
qui fe nuiſent l'une à l'autre.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 101
Laiſſez moi , pour partage , heureuſe auprès de vous ,
Couler des jours obfcurs fans chaîne & fans époux.
Pour partage n'eſt gouverné par rien.
Ces mots ifolés dans la phraſe ſont une
eſpece de folléciſme,
Mais je vois en tremblant que nos deux factions
Vont ranimer leur rage & leurs diviſions .
Leurs diviſions eſt bien faible après leur
rage. Il faut que le diſcours aille en croisfant.
Tous les moyens permis dès qu'ils ſervaient au crime.
Cette phraſe n'a aucun ſens , parce qu'elle
ne peut vouloir dire que tous les crimes
permis dès qu'ils fervaient aux crimes.
Pour voir , pour juger mieux .
La prudence & le tems m'ont trop ouvert les yeux.
Combien il eſt néceſſaire de reſpecter
la langue! Faute d'y faire atteution , l'auteur
fait ici un contrefens évident. Pour
•exprimer ce qu'il doit & ce qu'il veut di
re , il fallait mettre ,
G3
102 MERCURE DE FRANCE .
Pour ne pas juger mieux ,
La prudence & le tems in'ont trop ouvert les yeux.
Pensez-vous qu'it ſoit libre aux enfans téméraires
De s'unir aux autels ſans l'aveu de leurs peres.
1
)
(
Voilà comme une épithete miſe malà-
propos peut changer le ſens d'une plhraſe.
Il femble que cette liberté qu'on refuſe
aux enfans téméraires , foit accordée à
ceux qui ne le ſont pas. C'eſt qu'il fallait
une épithere toute oppoſée. Il fallait aux
enfans bien nés , aux enfans vertueux. Il
m'est libre de faire telle choſe eſt une construction
plus faite pour la proſe que pour
la poësie.
{
Nous ne pouſſerons pas plus loin ces
remarques. Nous n'avons obſervé qu'une
partie des fautes du premier acte. On
peut voir par ce détail combien le travail
de la correction est néceſſaire au talent.
M.Ducis en a , fans doute , & nous avions
applaudi avec plaiſir à celui qu'il annonçait
dans Hamlet. Cette tragédie , quoique
d'un ſtyle inégal , avait beaucoup
moins d'incorrections. L'auteur a le ſentiment
des paffions fortes & emploie quelquefois
les mouvemens d'une véritable
eloquence ; c'eſt en reconnoiſſant ce qu'il
peut faire , que nous lui avons repro
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 103
ché ce qu'il n'a pas fait. Nous n'avons
d'autre intérêt que celui de ſa gloire , &
d'autres motifs que l'amour des Lettres
& de la vérité. Ce n'eſt point à ceux qui
peuvent honorer la ſcene françaiſe à la
replonger dans ſon premier cahos.
Oeuvres de M. le Marquis de Ximenez ,
ancien meſtre de camp de cavalerie ;
nouvelle édition revue & corrigée. A
Paris , chez les libraires qui vendent
les nouveautés.
Ce recueil eſt précédé d'une courte
préface dont nous rapporterons ici une
partie , parce qu'elle eſt faite pour difpofer
très favorablement le lecteur . " Plus
,, je ſuis éloigné d'attacher de l'importan-
و د
و د
و د
ود
”
ce à ces bagatelles , plus il doit m'être
permis de rendre aux lettres un hom-
„ mage auſſi pur que déſintéreſſé. Elles
m'ont été cheres depuis que je reſpire;
elles fervent de contrepoids à l'adverſité
; & ceux qui les cultivent avec le
moins de ſuccès , n'ont pas du moins à
ſe reprocher les jours qu'elles ont remplis
. Je n'affaiblirai point le bel éloge
qu'en fit l'Orateur Romain en eſſayant
de le traduire. Je me borne à obſerver
,, que toutes les profeſſions , que la poli-
ود
ود
ود
ود
1
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
وو
ود
وو
ود
tique , la juriſprudence , les armes& les
ſciences mêmes les plus abſtraites , liées
néceſſairement aux lettres , empruntent
d'elles ce charme qui attire & cet éclat
,, que le tems ne peut effacer.
"
Ce ton nodeſte & décent eſt d'autant
plus remarquable , eſt d'autant plus digne
d'éloge que rien n'eſt aujourd'hui plus
common que le ſcandale des préfaces ou
ridiculement orgueilleuſes ou grofférement
ciniques , où l'auteur prend pour une
noble confiance le délire d'une tête échauffée
par l'amour propre , & croit , en affectant
de mépriſer ou d'injurier le Public
, ſe mettre d'avance au- deſſus des
fuffrages qu'il n'obtiendra pas. Ces deux
vers de Boileau
Un auteur à genoux , dans une humble préface ,
Au lecteur dédaigneux a beau demander grace .
ont peut - être contribué à rendre commun
parmi nous le défaut contraire ; mais
il faudrait ſe ſouvenir qu'en général on
ne dit guere d'injures à ſes juges que
lorſqu'on est sûr de perdre fon procés.
M. le Marquis de Ximenez parle de
l'étude des lettres en homme digne de
les cultiver.
ود Céfar , Xénophon , Julien , Marc
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 105.
,, Aurele doivent l'immortalité à leurs
,, écrits plus qu'à leurs exploits .
ود Virgile a preſque effacé les traces du
,, ſang que fit couler Octave ; & , fans
chercher fi loin d'illuſtres exemples ,
François Premier ne fit-il pas oublier
les malheurs de ſon regne par la protection
qu'il accorda aux lettres dont
il fut le pere ?
ود
ود
دو
ود
ود
ود
ود
ود
Armand qui hâta leurs progrès :
Louis XIV qui ſçut les récompenfer
en Roi ; ſon auguſte ſucceſſeur , dont
,, l'éloge n'appartient qu'à la poſtérité ,
mais dont les bienfaits vont chercher
,, par- tout le mérite , ont augmenté leur
gloire en aſſurant celle des lettres qui
réjaillit fur la nation entiere.
ود
ود
ود
ود
"
Ils font enfin bannis , fans retour , ces
préjugés que l'ancienne chevalerie ,
louable à tant d'égards , n'oſait pas en-
,, core fecouer , & dont la France aurait à
,, rougir s'ils n'avaient pas été ceux de
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
toute l'Europe. La Nobleſſe Françoiſe
ne croit plus déroger en touchant de fes
mains victorieuſes la lyre d'Horace ou
le compas d'Archimede. Elle ſe plaît à
imiter la valeur des Romains , fans dédaigner
l'art qui les fit vaincre ; fans
,, mépriſer les Muſes qui les célébrerent ;
G5
2
106 MERCURE DE FRANCE.
ود&le Grand Condé, aſſis dans ſes bos-
,, quets de Chantilly , entre Santeuil &
Racine , reſſemblait beaucoup au vain-
„ queur de Carthage retouchant avec
∴ Lælius les comédies de Térence .
ود
ود
"
Tous les genres de poëſie ſe trouvent
dans ce recueil , poëmes , épîtres héroïdes
, odes , ſtances , madrigaux , &c. Les
deux premieres pieces roulent fur des fujets
donnés par l'Académie Françaiſe dans
les années 1750 & 1752. Dans la premiere
il faut prouver que les lettres ont
autant contribué à la gloire de Louis XIV
qu'il avait contribué à leur progrès. Le
ſtyle en eſt élégant & noble. On y trouve
de la poëſie & des vers heureux : en voici
le début, 3
Ils n'étaient plus ces jours , où , par des ſoins heureux ,
Du puiſſant Charles - Quint le rival généreux,
De nos champs désolés chaſſant la barbarie ,
Tranſplanta les beaux arts au ſein de ſa patrie ,
Et cultivoit les fruits de ces arbres naiſſans
A l'abri de fon trône , au-tour de lui croiſſans.
Bientôt le fanatiſme , enfant de l'ignorance ,
De leur germe encor faible étouffant la ſemence ,
Diſperſa leurs rameaux deſſéchés & flétris ;
Le regne , hélas ! trop court du plus grand des Henris ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 107
De ce Monarque humain , bienfaiſant , intrépide,
1
(Ce regne éterniſé dans une autre Enéide ,)
A peine des Français put eſſuyer les pleurs ,
Et la chûte des arts fut un de ſes malheurs.
Ils languiſſoient ces arts , lorſqu'ils virent paraftre
Sur le trône des lys , un Roi digne de l'être ;
Qui, dans tous ſes projets, pour leur gloire entrepris
Eut l'immortalité pour objet & pour prix.
La vertu , le mérite , & les muſes la donnent , &c.
L'auteur , en parlant des obligations
que les Muſes avaient à Louis XIV , dit
un moment après :
Elles lui devaient tout , & leurs mains immortelles
Le couvraient des lauriers qu'il fit croftre pour elles.
1
[
A
Ces deux vers nous paraiſſent très-:
beaux. Dans la ſeconde piece académique
Louis XV vainqueur , donnant la paix à
ſes ennemis , eſt repréſenté avec des traits
intéreſſants .
toi ! né de ſon ſang , toi né pour ſa couronne !
Ton fort te la donnait... & l'amour te la donne.
10S MERCURE DE FRANCE.
Vois ton peuple à tes pieds. Tes vertus l'ont charmé .
Eft-il un plus beau droit que celui d'être aimé ?
De ton auguſte ayeul l'éclatante mémoire
Remplit les nations qu'alarme encor ſa gloire ,
Et leur orgueil , jaloux de la ſplendeur des lys ,
A tes nombreux exploits a reconnu ſon fils .
Peuples , qu'aux champs de Mars a terraſſés mon
maître , 4
A des traits plus chéris vous devez le connaître. \
Peignez - leur ſa bonté , vous qui , dans Fontenoy ,
Rameniez la victoire aux pieds de votre Roi :
Guerriers , que ce héros , dans des plaines ſanglantes ,
Couronna de lauriers de ſes mains triomphantes ,
Vous , illyſtres témoins de ces pleurs précieux ,
Que la victoire même arrachait de ſes yeux ,
Qui de l'humanité , dans un champ de carnage ,
Pour la premiere fois , entendiez le langage , \
Qui vites la pitié , ſaiſiſſant tous les coeurs ,
Secourir les vaincus en pleurant les vainqueurs .
De ces vertus , grand Roi , que ton fiecle s'honore !
L'Europe a dû te craindre , & l'Europe t'adore .
Tu peux lancer la foudre , & tu donnes la paix.
:
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 109
On trouve enſuite une lettre de Madame
de la Valliere à Louis XIV. Ce ſujet ,
qui ſemble promettre beaucoup , n'eſt
peut - être qu'ébauché ; mais l'Académie ,
à qui cet ouvrage fut envoyé , applaudit,
fans doute , à quelques endroits tels , par
exemple , que le commencement de la
piece & les morceaux ſuivans.
.. Sire. quel autre titre , en l'état où je ſuis ,
Me fied - il de donner au plus grand des Louis ?
Il m'eſt permis encor d'admirer votre gloire...
Il faut de tout le reſte écarter la mémoire .
Reſpecter mon amant , qui n'eſt plus que mon Roi :
Vous ceſſez de m'aimer. tout eft fini pour moi .
Vous ne me verrez point , les yeux noyés de pleurs ,
Apporter à vos pieds ma honte & mes douleurs ;
Trop peu fûre de moi , je craindrais que mes larmes
N'euffent plus de pouvoir qu'il n'en reſte à mes charmes,
Et que mon coeur , fuivant des ſentimens trop doux ,
Si vous étiez à moi , ne fût encore à vous.
Tant que je vous verrais , toute votre inconftance
Me convaincrait trop peu de votre indifférence ;
J'en douterais fans ceffe , & mon crédule amour ,
En pleurant l'infidele attendrait fon retour.
IIO MERCURE DE FRANCE.
C
Il faut qu'une barriere éternelle & barbare
ربلا
Entre nous élevée , à jamais nous ſépare ...
Pour m'arracher à vous , il faut la voix d'un Dieu ;
Mais cette voix l'emporte.. & pour jamais ... adieu .
•
•
O mon Dieu ! tu m'appelles :
Je te ſuis... mais éteints des flammes criminelles ;
Fais naître un feu plus pur par toi-même inſpiré :
Seul , après mon amant , tu peux être adoré :
Tu peux ſeul ranimer ma languiſſante vie ,
Et rendre au ſentiment mon ame anéantie ;
Cette ame ſi ſenſible , & qu'il te plut former ,
Se donne à fon auteur... elle a beſoin d'aimer.
Dans la lettre de Céſar au Sénat Romain
, avant le paſſage du Rubicon , on
rencontre d'heureuſes imitations de Lucain.
Fortune ! .. c'eſt à toi que César s'abandonne.
Qu'une ombre de Sénat menace , éclate , tonne ;
Q'en faveur de Pompée importunant les dieux ,
Il cherche l'avenir qui nous attend tous deux.
Allons, fans fatiguer ces maîtres du tonnerre ,
Reconnoître leur voix dans le champ de la guerre.
Je ne veux pas entrer dans leurs conſeils fecrets .
La victoire ou la mort : se font là leurs décrets. L
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 111
Qu'ils viennent traverſer mes hautes deſtinées ,
Ces nobles Chevaliers qui , depuis tant d'années .
N'ont vû que des exploits & des proſpérités .
Qu'ils ſuivent au combat ces Romains ſi vantés ,
Ces rigides cenſeurs dont la vertu trompée
Perdit la République , en adorant Pompée :
Ce fameux Marcellus , ce farouche Caton ,
Ce Brutus ſon éleve & fur- tout Cicéron ...
Cicéron leur oracle , &c.
Des ſtances à M. de Voltaire mériterent
, de la part de ce grand homme , une
réponſe charmante , déjà imprimée dans
beaucoup de recueils , mais qu'on ne fera
peut- être pas fâché de retrouver ici.
Vous flattez trop ma vanité ;
Cet art ſi ſéduisant vous était inutile ;
L'art des vers ſuffifoit : & votre aimable ſtyle
M'a lui ſeul aſſez enchanté.
Votre âge quelquefois hafarde ſes prémices
En eſprit ainſi qu'en amour :
Le tems ouvre les yeux , & l'on condamne un jour ;
De fes goûts paſſagers les premiers ſacrifices :
A la moins aimable beauté ,
Dans fon beſoin d'aimer , on prodigue fon ame ;
On prête des appas à l'objet de ſa flamme ;
:
-1
J
1
J
112 MERCURE DE FRANCE.
Et c'eſt ainſi que vous m'avez traité.
Ah ! ne me quittez point , ſéducteur que vous êtes.
Ma muſe a reçu vos fermens ;
Je ſens qu'elle eſt au rang de ces vieilles' coquettes ,
Qui penfent fixer leurs amans.-
L'Empire de la Mode eſt une épître
adreſſée à Madame la Comteſſe de ***
Sur la mode , c'eſt vous qui m'ordonnez d'écrire .
Vous qui charmez comme elle , en fuyant ſon empire.
Il faut donc eſſayer de chanter ſes travers .
Elle eſt pourtant l'arbitre & le prix de mes vers.
Heureux fi , pour la ſuivre en ſa courſe infinie ,
Le peintre de nos moeurs m'eût laiſſe ſon génie !
Le pouvoir de la Mode augmente chaque jour .
Le monde eſt ſon domaine : & Paris eſt ſa cour.
Un peuple imitateur , foumis à ſes caprices ,
Prend ou quitte , à ſon gré , ſes vertus & ſes vices , &c.
Le recueil eſt terminé par des eſſais
dramatiques tirés d'Homere. Ce font des
ſcenes dont le plan eſt tracé dans l'Iliade , -
mais dont les détails appartiennent presque
tous à l'Ecrivain Français . La premiere
ſcene ſe paſſe vers le milieu de la
nuit entre Ulyſſe & Agamemnon , dans la
tente de ce dernier. C'eſt le moment de
l'Iliade
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 113
l'Iliade où Agamemnon, veut renvoyer
l'armée , & où Ulyſſe le détermine à faire
des démarches auprès d'Achille pour
fléchir & ramener ce héros.
AGAMΕΜΝΟΝ.
Voilà donc les honneurs qui nous furent promis ,
Et la foi qu'on devait à des dieux ennemis !
Troye ici nous aſſiege , &, loin de ſes murailles ,
Juſques fur nos vaiſſeaux vient chercher les batailles .
Sur tous les élémens Hector victorieux
S'y montre environné de la force des dieux.
Notre flotte , par lui , ſera réduite en cendre .
Nous n'avons plus d'Achille , hélas ! pour la défendre.
ULYSSE.
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! nous l'aurions encor
Si votre orgueil n'eût fait plus que n'oſoit Hector.
Ce mot m'eſt échappé , Seigneur. Mais nos miferes
Ne me permettent plus des diſcours moins finceres .
Nous n'avons plus d'Achille ? Ah ! c'eſt trop différer.
Puiſqu'il refpire encore , il faut tout réparer.
Vous l'avez outragé. Votre aveugle colere ,
De ſes nombreux exploits lui ravit le ſalaire.
Il faut à cette offenſe égaler ſes honneurs.
Lui rendre Briféis , défarmer ſes fureurs ,
:
L
1
H
114 MERCURE DE FRANCE.
Vous vaincre ... & mériter que la Grece fidelle
Applaudiffe à ſon Roi qui s'immole pour elle.
AGAMΕΜΝΟΝ.
Il n'eſt plus tems , Seigneur. Les dieux ſe ſont vengés,
Et du parti d'Hector ils ſe ſont tous rangés .
Jupiter nous trompait. Il dément ſes oracles.
Pour le fang de Priam il s'épuiſe en miracles ,
Défend contre Junon le Troyen criminel ,
Et veut couvrir vingt Rois d'un opprobre éternel.
ULYSS E.
Qu'ai -je entendu , Seigneur ? Je doute fi je veille.
Eſt-ce la voix d'un Roi qui frappe mon oreille ?
Qu'oſez-vous propoſer ?
AGAMΕΜΝΟΝ.
D'arracher au trépas
Un peuple malheureux qui tend vers moi ſes bras.
Prince , c'eſt trop lutter contre les deſtinées .
Dix jours nous ont ravi le fruit de dix années.
Cédons à Jupiter , & ne nous flattons plus
Que les murs d'Ilion puiſſent être abattus.
OCTOBRE . II . Vol . 1772. 115
ULYSSE.
Avez- vous pu , grands dieux , laiſſer tant de foibleſſe
Au coeur du Roi des Rois & du chef de la Grece ?
Rappellez - vous , Seigneur , quel fut Agamemnon.
Rempliffez les devoirs qu'impoſe un ſi grand nom .
Ou s'il faut qu'aujourd'hui , démentant votre vie ,
Vous alliez , fans honneur , revoir votre patrie ,
Partez ... à vos vaiſſeaux la mer ouvre un chemin .
Mais tous les Grecs mourront les armes à la main .
Ajax & Diomede , unis avec Ulyffe ,
Peut- être à leur valeur rendront le Ciel propice ;
Et , hâtant ſes décrets par de plus nobles coups ,
Obtiendront des lauriers qui n'étaient dus qu'à vous.
AGAMEΜΝΟΝ.
Sage & vaillant héros , qu'un ſi preſſant langage ,
En des tems plus heureux , eût flatté mon courage !
Mais que peuvent ſervir tous les efforts humains
Contre le bras d'un Dieu qui les veut rendre vains ?
Lui ſeula , de nos mains , arraché la victoire ,
Nous a couverts de honte & les Troyens de gloire.
Son immortelle Egide , au milieu des combats ,
Marchait devant Hector & glaçait nos foldats.
L'élite de nos chefs privés de ſépulture
Dans ce champ , des oiſeaux deviennent la pâture ;
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
1 Et je ne ſuis pas Roi pour ſuivre imprudemment
D'une bouillante ardeur l'orgueilleux mouvement ;
Faire périr l'armée en courant à la gloire ,
C'eſt acheter trop cher l'honneur d'une victoire .
J'aime mieux épargner les débris d'Ilion
Que d'immoler mon peuple à mon ambition :
Et le premier devoir, dans le rang où nous ſommes ,
Eſt de connaître au moins le prix du fang des hommes .
ULYSSE.
Malheur ſans doute aux Rois qui , dans la pourpre affis ,
Contre l'humanité pourraient s'être endurcis !
Que ſa touchante voix pour Ulyſſe a de charmes !
A ces beaux ſentimens j'applaudis par mes larmes ,
Seigneur , & c'eſt aux dieux à les récompenfer.
Las de vous éprouver , ces dieux vont ſe fixer
Et ceindre votre front de la palme immortelle
Qui vous attend à Troye , où leur voix vous appelle.
Mais c'eſt par des erts plus grands , plus glorieux ,
Qu'il faut hater l'effet des promeſſes des dieux.
Vingt Rois fur votre front ont mis le diademe.
Ah ! foyez votre juge & votre Roi vous-même .
Si la Grece foumiſe aime à vous obéir ,
Vous devez la ſauver & non pas la trahir.
Elle ne vous a point confié ſa conduite
Pour vous laiſſer l'honneur de commander ſa fuite.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 117
Elle demande Achille : & de votre union
Dépend l'arrêt des dieux qui condamne Ilion.
Appaiſez ce héros : & le fer & la flamme
Auront bientôt détruit les reſtes de Pergame,
AGAMEΜΝΟΝ.
Je reconnais trop bien que le fils de Thétis
Fut l'unique rempart contre nos ennemis.
Au-deſſus des mortels & de fa renommée ,
Achille , aimé du Ciel , valait ſeul une armée.
Grecs ! au glaive d'Hector je vous ai livrés tous ,
En vous privant du Dieu qui combattait pour vous !
C'eſt peu que Briféis , à ſes deſirs rendue ,
Faſſe voir dans mon camp ma fierté confondue ;
Je veux , par des préſens , par des foumiſſions ,
Mettre fin , s'il ſe peut , à nos diviſions ,
Et que tout l'avenir conſacre la mémoire
D'un jour qui va d'Achille éternifer la gloire.
Trop heureux fi le Ciel , protégeant mon deſſein ,
Ne me réduifait pas à m'abaiſſer en vain .
ULYSSE.
Le grand Agamemnon tout entier ſe déploie.
Vous nous rendez les dieux qui combattaient pour Troye.
Son jour est arrivé . Plein d'un ſi juſte eſpoir ,
Je vais faire parler l'honneur & le devoir ;
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
Je me rends , de ce pas , dans les tentes d'Achille ,
Puiffé je triompher de ce coeur indocile ,
Le rendre à la patrie , & lui faire envier
Le courage d'un Roi qui daigne ſupplier !
Sage Divinité , dont la main protectrice ,
Des périls les plus grands fut préſerver Ulyſſe ,
Minerve , s'il est vrai que les dieux immortels
S'honorent de l'encens qu'on brûle à leurs autels ,
Si mes voeux ont percé leur demeure éternelle ,
Que le falut des Grecs ſoit le prix de mon zêle.
Fais qu'à ce long courroux las de s'abandonner ,
L'inexorable Achille apprenne à pardonner ;
Déjà trompant les ſoins & l'eſpoir de fa mere ,
D'un vain déguiſement je perçai le myſtere :
C'eſt toi qui m'inſpirais ; & ce jeune héros ,
Voyant briller un fer , abandonna Scyros .
Viens , acheve , o déeffe ! & parle par ma bouche.
Prête à ma faible voix un charme qui le touche.
Adieu , Seigneur ; j'eſpere avant la fin du jour
Voir Troye en feu , d'Achille annoncer le retour.
La ſcene ſuivante ſe paſſe dans les tentes
d'Achille entre lui & fon ami Patrocle.
ACHILLE.
: Cher Patrocle , eſt - ce toi ?
Quel deſſein t'a conduit dans les tentes du Roi ?
OCTOBRE. II. Vol. 1772. πό
Tu ne me réponds rien. Je vois couler tes larmes ,
Ulyſſe , que je fuis , redoublait ines alarmes ,
J'ai craint que ta pitié pour des Rois malheureux
Ne te fit oublier l'horreur que j'ai pour eux.
Patrocle aſpirait- il à ſervir un perfide ?
Es tu l'ami d'Achille ou l'eſclave d'Atride ?
Et dois - tu plus aux Grecs qui n'ont rien fait pour toi
Qu'à la tendre amitié qui t'unit avec moi
PATROCLE.
Souffrez qu'entre eux & vous mon ame ſe partage.
Seigneur , Agamemnon veut réparer l'outrage
Que ſon injuſte orgueil vous fit avec éclat.
Accordez - lui ſa grace en marchant au combat.
ACHILLE.
Moi ! combattre pour lui ! travailler à ſa gloire !
Je n'en ai que trop fait. Perdons -en la mémoire.
Oublions des ingrats que j'ai trop bien ſervis .
Privés de mes ſecours ils en ſauront le prix.
PATROCLE.
Ainſi de leur malheur artiſan volontaire ,
Achille ſe ſouvient de ſa ſeule colere ,
Et lui-même , effaçant des exploits ſuperflus ,
De ſes premiers ſermens ne ſe ſouviendra plus.
H4
120 MERCURE DE FRANCE.
)
Montrez - vous: & les Grecs ſont fürs de la victoire.
Quel ſpectacle pour vous ſi vous aimez la gloire !
Atride fuppliant ! ... Hector par - tout vainqueur !
Que faut - il donc , cruel , pour fléchir votre coeur ?
ACHILLE.
Que m'ont fait les Troyens , Paris , Hector , Hélene ?
C'eſt ſur leurs ennemis que doit tomber ma haine.
Ceſſe de la blamer. Viens jouir avec moi
De leur confufion qu'augmentera l'effroi .
C'eſt la néceffité qui vient de les réduire.
Leurs dons intéreſſés ne peuvent me ſéduire .
Gémistu de leurs maux ſans reſſentir les miens ?
Cher ami , mes affronts ne font - ils plus les tiens ?
Et peux - tu ſouhaiter qu'Achille les endure
Sans qu'il faſſe à la Grece expier ſon injure ?
Des triomphes d'Hector je ne ſuis plus jaloux.
La gloire a moins d'attraits que mon juſte courroux .
Puiſſent tous les auteurs d'une vaine entrepriſe ,
Foudroyés ſous des murs que le Ciel favoriſe ,
Périr , ou déteſter l'empire de leur Roi ,
Et d'un jour importun s'affranchir avec moi !
PATROCLE.
Votre abſence ſuffit ſans implorer la foudre.
Ah! le malheur des Grecs aurait dû les abſoudre.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 121
:
Vous n'êtes point le fang des héros , ni des dieux.
Qui leur devrait le jour leur reſſemblerait mieux.
Un repentir léger les porte à la clémence.
Achille fur vingt Rois exerce ſa vengeance ,
Et de leur flotte en proie à des feux dévorans ,
Détourne , fans pitié , des yeux indifférens .
Ah ! s'il m'eût conſulté , le fils d'une déeſſe
N'eût point à ſon dépit ſacrifié la Grece :
Et , par de grands exploits plus noblement vengé ,
Eût fait rougir l'ingrat qui l'avait outragé.
ACHILLE.
On m'a trop offenſé. Ma haine eſt immortelle.
Thétis & le deſtin ſon d'accord avec elle .
Je contente , en partant , ma colere & les dieux ;
Mais cache-moi les pleurs qui coulent de tes yeux.
Mon coeur , en les voyant , me trahirait peut-être.
Reſpecte des fureurs que les dieux ont fait naftre.
La vengeance a pour moi les charmes les plus doux.
Patrocle m'eſt pourtant plus cher que mon courroux.
Garde - toi d'abufer de ton injuſte empire.
Souviens - toi qu'à tes voeux je fus près de ſouſcrire ,
Et que contre toi ſeul mon coeur mal affermi
Sentit moins un affront que les pleurs d'un ami.
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
PATROCLE.
Eh bien ! Si l'amitié peut te parler encore ,
Ne me refuſe point la grace que j'implore.
J'abandonne les Grecs à leur fort malheureux :
Je ne te preſſe plus de combattre pour eux ;
Mais réponds à l'eſpoir qui vient de me féduire .
Donne - moi tes guerriers & ton char à conduire
Et permets qn'aujourd'hui , de tes armes couvert ,
Je rende au camp des Grecs l'ombre de ce qu'il perd.
Hector , que tant de fois fit trembler ta préſence ,
Ne pourra foutenir ta ſeule reſſemblance.
De ton caſque divin l'éclat va le frapper' ,
Et peut - être mon bras fuffit pour le tromper.
ACHILLE .
D'un deſſein fi fatal ne puis - je te diſtraire ?
Eſt - ce ainſi que Patrocle épouſait ma colere ?
Ah ! trop cruel ami , que me demandez - tu ?
Grecs , vous triompherez par ſa ſeule vertu !
Quoi ! pour mes ennemis tu veux combattre encore !
C'eſt pour eux , contre moi , que Patrocle m'implore !
Mais , n'importe. C'eſt lui. Je n'y puis réſiſter.
C'eſt un arrêt du Ciel qu'il me faut reſpecter .
Prends mes armes , mon char. Qu'à ta voix , qu'ils
chériffent ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 123
Mes courſiers immortels , comme moi , t'obéiſſent ,
Qu'ils portent devant eux la mort avec l'effroi.
Qu'ils poursuivent Hector , prompt à fuir devant toi.
Retarde encor d'un jour la perte de la Grece.
Ecarte de ſon camp la flamme vengereſſe .
Tu le veux ? J'y conſens . Pars ; & vas aujourd'hui
Humilier Atride en triomphant pour lui.
Mais h'étends pas plus loin tes voeux ni ta victoire.
Qu'on te prenne pour moi. C'eſt aſſez pour ta gloire.
Content d'avoir ſauvé les Grecs & leurs vaiſſeaux ,
Reviens prendre avec moi la route de Scyros.
Adieu. Déjà la nuit fait place à la lumiere.
Je ne t'arrête plus. Entre dans la carriere ;
Et que vingt Rois jaloux , à tes nouveaux exploits ,
Reconnaiſſent l'ami dont mon coeur a fait choix.
Enfin la troiſieme & derniere ſcene ſe
paſſe entre Achille & Ulyſſe qui vient lui
apprendre la mort de Patrocle.
•
ACHILLE.
Roi d'Itaque , apprenez - moi mon fort.
Qu'eſt devenu l'ami qui cauſe mes alarmes ?
Vit - il encor ?
6
124 MERCURE DE FRANCE.
ULYSSE.
Couvert & digne de vos armes ,
Ila , par ſa vaillance & par d'illuftres coups ,
Fait douter les deux camps ſi c'était Mars ou vous.
Je l'ai vu des Troyens faire une affreux carnage.
Son char , au milieu d'eux , s'ouvre un ſanglant pasfage.
Il étoit prêt d'entrer dans les murs d'Ilion ;
Il frappe. On meurt. Tout fuit. Le divin Sarpedon ,
Fier & trop plein du Dieu dont il tient la naiſſance ,
Au - devant de ſes pas avec fureur s'élance .
• Patrocle l'attendait ; & , malgré ſes efforts ,
Le fils du Roi des Dieux eſt tombé chez les morts ,
Glaucus , pour le venger , accourt & prend ſa place ;
Mais la mort fuit de près ſon inutile audace.
Hector arrive enfin. Sa vue a diſſipé
L'effroi dont le Troyen avait été frappé.
Les Grecs en le voyant doutent de la victoire .
Patrocle ſe promet une nouvelle gloire ,
Et , content d'être entré dans les champs de l'honneur ,
S'applaudit d'un péril digne de fon grand coeur.
Jupiter autour d'eux fait gronder fon tonnerre ,
Il fait pleuvoir du fang. Il ébranle la terre.
A ces marques , Hector reconnaſt ſon appui ,
Et fent que Jupiter s'eſt déclaré pour lui.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 125
Patrocle , dédaignant le fort qui le menace ,
Croit faire encor changer les dieux par fon audace.
11 laiſſe au loin ſon char & fur Hector il fond.
Il triomphaiť . Sa lance entre ſes mains ſe rompt.
Hector de ce moment ſaiſit tout l'avantage .
Le ſecours d'Apollon lui tient lieu de courage .
Patrocle tombe... Hector , trompé par ſa valeur ,
Croft du fils de Thétis être déjà vainqueur.
ACHILLE.
Cher Patrocle ! tu meurs ... & j'endure la vie !
Et ma ſeule douleur ne me l'a point ravie !
Je n'avais qu'un ami . Je le perds. Juſte Ciel !
Je te rends grace an moins de m'avoir fait mortel ,
Mon coeur ne connaît plus la gloire , ni la honte ,
Ulyſſe , je perds tout... & la mort la plus prompte
Terminera des jours que je ne puis fouffrir.
Achille ne doit point pleurer. Il peut mourir.
(
ULYSSE.
Oui . Mais il doit mourir venge : couvert de gloire :
Faire changer le fort ; nous rendre la victoire ;
Paraître tel qu'Alcide ou le Dieu des combats ,
Et ſe rendre immortel , comme eux , par ſon trépas .
Comptable aux Grecs d'un ſang que vous voulez répandre ,
Verſez - le , s'il le faut , dans Ilion en cendre
126 MERCURE DE FRANCE.
ACHILLE.
Oui j'y vole. Mon coeur trop longtems abattu
Au cri de la vengeance a repris ſa vertu.
(Ilprend la lance d'un des Theſſaliens , & prononce
les derniers vers en marchant à l'ennemi) .
Troyens enorgueillis du long repos d'Achille ,
Plus de pitié pour vous; plus d'eſpoir , plus d'aſyle.
Je voue à votre race un éternel courroux.
Patrocle , en périſſant , vous exterminera tous.
Grand Dieu ! le ſang d'Hector peut ſeul me fatisfaire.
Qu'il meure. Je n'ai plus d'autres voeux à vous faire.
Ces morceaux nous paraiſſent faits
pour donner une idée avantageuſe des
talens poëtiques de M. le Marquis de
Ximenez & du mérite de fon recueil ,
dont il n'y a encore que la premiere partie
d'imprimée.
Fables orientales & Poësies diverses; fuivies
du Protecteur Bourgeois ou de la
Confiance trabie , comédie en vers , de
l'Héritage & du Mariage manqué , deux
contes dramatiques , & de réflexions
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 127
:
fur la littérature & fur quelques autres
ſujets ; par M. B ***.
Nifi utile est quod facimus , fruftrà est gloria.
PHED.
Où l'utile n'eſt pas , la gloire eft trop frivole.
Aux Deux Ponts , à l'imprimerie ducale
; & ſe trouve à Paris , chez Lacombe
, libraire , rue Chriſtine ; 3 vol.
in - 8°. petit format. Prix , 3 liv.
Les écrits renfermés dans ces trois vo.
lumes ne peignent pas moins un eſprit
agréable & facile que des moeurs douces
& honnêtes. L'eſtimable auteur n'a jamais
perdu de vue la maxime qu'il a
priſe pour épigraphe. Il s'eſt particuliérement
étudié à revêtir des graces de
la poéſie les adages , les maximes & les
traits animés de la morale du ſage de Perſe.
Cette morale , qu'embellit la fiction , ne
peut manquer d'intéreſſer la jeuneſſe qui
demande qu'on l'occupe à des lectures qui
fixent agréablement ſon attention. Es.
ود
"
ود
tu de l'ambre , diſoit un fage à un morceau
de terre odoriférante qu'il avoit
ramaſſé dans un bain ? Tu me charmes
,, par ton parfum. Elle lui répondit: je
,, ne ſuis qu'une terre vile ; mais j'ai ha128
MERCURE DE FRANCE..
ود bité quelque tems avec larofe. " Cet
apologue de Saadi eſt une leçon qui nous
avertit également & de ne fréquenter que
des gens fages & éclairés, & de ne nous
occuper que de lectures qui peuvent nourrir
l'eſprit & former le coeur.
M. B*** nous donne , à la tête de ces
fables orientales , un abrégé de la vie du
philofophe Perfan qui ne ceſſa ,par ſes actions
& ſes écrits , de porter ſes compatriotes
à la vertu. Il a composé le Gulistan ou
le jardin des rofes , le Bostan ou le jardin
des fruits , & le Molamaat ou les rayons .
Saadi , dans ces différens ouvrages , expoſe
avec candeur , pour l'inſtruction de
fes concitoyens , les défauts de ſa jeuneſſe.
Il m'arriva , nous dit- il , par un emportement
de jeune homme , de répondre à ma
mere avec une fierté inſultante. Elle fut
contriftée , elle alla s'aſſeoir dans un coin,
&des larmes tomboient ſur ſes joues. Je
m'approchai d'elle , & cette ſenſible mere
me dit : ,, Toi qui es aujourd'hui fi grand
و د
و و
avec moi , ne te ſouvient- il pas combien
jet'ai vu petit. " Il avoue encore qu'étant
très jeune , il liſoit l'alcoran au milien
de ſa famille. Ses freres s'endormirent ,
& il dit à fon pere. Regardez les ; ilsdorment
& je prie. Mon pere m'embraſſa tendrement
& me dit: ,, O mon cher Saadi !
„ ne
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 129
,, ne vaudroit - il pas mieux que tu dor-
و د
"
miſſes auſſi , que d'être ſi vain de ce que
,, tu fais. Ce dernier trait eſt mis en
vers dans ce recueil de poëſies.
Saadi , obligé de quitter ſa patrie déſolée
par les Turcs , voyagea pendant quarante
ans . Il nous a conſervé une de ſes
avantures. Ce poëte fut rencontré par des
brigands qui , aprés l'avoir dépouillé , lâcherent
des chiens contre lui. Son premier
mouvement avoit été de ramaſſer des pierres
pour ſe défendre contre ces animaux ;
mais la gélée avoit été ſi forte , qu'il ne
put en arracher une, ce qui lui fit dire ,
en ſe ſauvant : Voilà de méchantes gens ,
ils lachent les chiens & attachent les pierres.
Cette plaiſanterie , ajoute Saadi , fit rire
le chef des voleurs , qui lui cria de demander
ce qu'il voudroit. Je ne vous demande
, répondit le poëte , que la veſte
dont vous m'avez dépouillé ; mais le chef
des voleurs ne s'en tint pas à cette reſtitution:
il lui fit donner de plus une veſte
fourrée.
Saadi fut mis en captivité à Tripoli &
condamné à travailler aux retranchemens
de la ville. Un marchand d'Alep le racheta
, moyennant dix pieces d'or , & lui
donna ſa fille en mariage avec une dot
I
130 MERCURE DE FRANCE.
de cent ſequins. Mais il ne paroît pas que
ce ſage ait trouvé le bonheur dans cette
union. Sa philofophie , qui avoit adouci
la barbarie des maîtres les plus durs , ne
put vaincre la méchanceté d'une femme.
Comme il ſe plaignoit des chagrins continuels
que cette femme lui caufoit , elle
lui dit un jour : N'es-tu pas celui que
,, mon pere a racheté pour dix pieces
ود
"
d'or ? Oui , lui dit-il ; mais il m'a vendu
,, pour cent fequins."
Saadi, de retour en Perſe ſous le regne
deMuſtafer Eddin Aboubekre , ſe fit aimer
de ce Monarque , qui le combla de bienfaits.
Ce fut à ce prince qu'il dédia fon
gulistan. M. B. rapporte une anecdote extraite
de cet ouvrage. On pourra prendre
plaiſir à la voir ici à cauſe de ſon rapport
avec le conte du Roi & le Meunier de
Mansfield , auteur Anglois , l'intermede
du Roi & le Fermier & la Partie de chaffe
de Henri IV. ,, Manfor , Calife du Roi de
,, Maroc , s'égara un jour à la chaſſe ; le
,, vent ſe leva furieux , il ſembloit que l'eau :
ود du Ciel voulût engloutirlaterre ; la nuit
,, qui s'avançoit devint encore plus affreuſe
par fon obſcurité. Manfor ne
,, ſavoit ni que devenir , ni le lieu où il
étoit : demeurer , chercher l'abri de
ود
"
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 131
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
,, quelques arbres , le ſecours de quelque
chemin , tout lui paroiſſoit un péril
évident. Dans l'incertitude du parti
» qu'il devoit prendre , il apperçut de
loin une lumiere; un moment après il
vit qu'elle étoit portée par un pêcheur
qui alloit pêcher des anguilles dans un
lieu près de là. Le Roi l'aborde , lui
demande le chemin qui mene au palais
du Roi : vous en êtes à dix milles , répondit-
il ; le Roi le pria de l'y condui-
,, re. Je n'en ferai rien, dit-il; ſi le Manfor
étoit ici en perſonne , je le refuferois
de crainte qu'enveloppé de l'ora-
,, ge & des ténebres , il ne ſe noyât dans
,, ces lieux marécageux. Hé ! que t'impor..
,, te , repartit le Prince , que le Manfor
"
ود
"
ود
ود vive ou ne vive pas ? Comment , que
m'importe , replique le pêcheur ? Mille
" vies comme la mienne & comme la vô-
”
ود tre ne valent pas un de ſes moindres
,, jours. Aucun Prince ne mérite mieux
"
"
toute l'affection de ſes ſujets , & celle
,, que j'ai pour lui eſt ſi grande , queje
l'aime mieux que moi ;& cependant je
m'aime bien. - Tu ne parlerois pas
comme tu parles ſi tu n'en avois reçu
" des bienfaits conſidérables
"
ود
- Moi?
,, non ; mais quels bienfaits plus confidé-
宴
12 1
132 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
وو
ود
ود
,, rables peut - on eſpérer d'un bon Roi
,, qu'une juſtice équitable , un gouverne-
,, ment ſage & tranquille ? Sous ſa protec-
,, tion ,je jouis en paix de ce qu'il a plû à
Dieu me donner ; j'entre dans ma cabane
, j'en fors quand je veux , & je ne
ſache homme 'qui m'inquiete ou qui
m'outrage. Venez , vous ferez mon hô-
,, te ; demain je vous guiderai où vous
voudrez . Le Roi ſuivit le bon homme à
ſa cabane , ſe ſécha , ſoupa avec ſa famille
, ſe repoſa juſqu'au matin , fut
rencontré par fes veneurs ,& récompenſa
le meunier à qui il donna ſon château
de César Alcubir , devenu depuis une
des plus belles villes de l'Afrique &
,, des plus renommées pour les arts , pour
,, les ſciences & pour les bonnes moeurs .
Saadi eut la plus longue & la plus heureuſe
vieilleſſe ; il vécut plus d'un fiecle ,
& mourut l'an de l'Egire 691 & de notre
Ere 1311
و د
و د
ود
"
ود
"
Les fables orientales ſont ſuivies de
poéſies diverſes & des quatre Parties du
jour , paſtorale d'un pinceau léger , d'un
coloris frais & agréable. La comédie du
Protecteur bourgeois nous préſente la peinture
d'un de ces hommes que les richeſſes
ont avilis & qui voient
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 133
... Dans leurs tréſors groſſis par cent moyens ,
Le prix de la vertu comme des autres biens.
On applaudira également à la morale
vive& enjouée des contes dramatiques , &
aux réflexions ſur la littérature. Ces réflexions
font celles d'un écrivain judicieux
, d'un homme de goût qui a ſu rendre
ces obſervations piquantes par des citations
faites avec choix. L'auteur , dans
un chapitre fur la conſidération due aux
titres , rapporte ce trait d'Alexandre qui ,
après un combat où il riſqua cent fois de
perdre la vie , s'écria : O Athéniens , que
vous me coûtez de peines ! Exclamation
qui eſt le plus bel éloge que l'on ait fait
des lettres. Le Héros Macédonien les regardoit
comme les diſtributrices de la
gloire , & adreſſoit pour cette raiſon la
voix à Athenes ſavante & diſpenſatrice
de la renommée.
Histoire de la Littérature Françoise , depuis
les tems les plus reculés juſqu'à
nos jours avec un tableau du progrès
des arts; par MM. de la Baſtide l'aîné
& d'Uffieux. A Paris , chez Edme ,
libraire , rue St Jean de - Beauvais ;
vol. in . 12.
•
13
134 MERCURE DE FRANCE.
Il ne paroît encore que les deux premiers
volumes de cet ouvrage dont la
condition de l'acquiſition actuelle eſt de
piyer fix livres , en retirant ces deux premiers
volumes , fix livres en recevant les
tomes III & IV. Les autres volumes ſeront
de même délivrés deux à deux pour
quatre livres aux ſouſcripteurs qui auront
les deux derniers gratis. La ſouſcription
eſt ouverte juſqu'à la fin de Décembre
prochain. Ceux qui n'auront point foufcrit
payeront chaque volume ſur le pied
de 2 liv 15 fols.
Cette hiſtoire de notre littérature doit
être diftinguée , & pour le plan & pour la
forme , de l'hiſtoire littéraire de la France,
publiée en pluſieurs volumes in 4°. par
les Religieux Bénédictins de la Congrégation
de St Maur , & du tableau hiſtorique
des gens de lettres , par M. L. de L.
que l'on peut regarder comme un excel-
Jent abrégé de l'ouvrage volumineux des
Bénédictins . Ces deux écrits nous préfentent
des articles ſéparés & diſtincts des
poëtes , des littérateurs , des ſçavans. Mais
ces gens de lettres ou ces ſçavans n'ont eu
ſouvent que des rapports éloignés. Quoique
contemporains , ils ont quelquefois
fourni des carrieres très- inégales , & cul-
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 135
(
tivé la ſcience ou l'art dans des tems différens'
, & avec des ſuccès inégaux. Leur en-
-ſemble ne peut donc offrir que pluſieurs
maſſes placées les unes à la ſuite des autres
, toutes indépendantes , & où l'on
chercheroit en vain le développement des
cauſes qui ont influé ſur les progres & la
décadence des lettres. MM. de la Baſtide
& d'Uffieux , éclairés pas ces réflexions ,
ont ſuivi une marche différente de celle
de leurs prédéceſſeurs , & n'ont envisagé,
dans leur hiſtoire , que le tableau progreffif
des ſciences & des beaux arts. Ils n'ont
point , en conféquence , aſſujetti les faits
à des retours périodiques , puiſque cet
ordre n'eſt pas celui des actions humai-
-nes. Mais ils ont, pour la diſtribution de
leur hiſtoire , eu égard aux révolutions
que les lettres , ainſi que les empires , ont
éprouvées . Les deux premiers volumes de
-cette hiſtoire , qui viennent de paroître , en
font defirer la ſuite. Ils font enrichis de
notes hiſtoriques , critiques & littéraires ,
& de citations bien capables de fatisfaire
l'empreſſement d'un lecteur éclairé , jaloux
de voir les faits ramenés à leur exacte
vérite , & curieux de connoître les fources
les plus pures de l'érudition françoiſe.
I4
136 MERCURE DE FRANCE.
Recherches critiques , historiques & topographiques
fur la ville de Paris , depuis
fes commencemens connus jusqu'à préfent
avec le plan de chaque quartier ;
par le Sr Jaillot , géographe ordinaire
du Roi . A Paris , chez l'Auteur , quai &
à côté des grands Auguſtins ; & chez
Lottin aîné , imprimeur - libraire , rue
St Jacques , au Coq.
Nous avons déjà fait connoître , dans le
Mercure du mois d'Août dernier , ce bon
ouvrage , qui ſe diſtribue par cahier. Le
premier nous offre le quartier de la Cité ;
les deux ſuivans , qui viennent d'être publiés
, comprennent le quartier St Jacques ,
la Boucherie & le quartier Sainte Opportune
, avec leurs plans gravés avec beaucoup
de netteté. Les recherches de M.
Jaillot font toujours inſtructives ; elles
font , par leur exactitude & par l'attention
de l'auteur à citer les fources où il a
puiſé , très propres à ſervir de fupplément
ou de correction aux autres écrits
topographiques & hiſtoriques publiés juſqu'à
préſent ſur Paris.
Traité élémentaire d'Arithmétique par M.
l'Abbé Boſſut , de l'Académie royale
T
OCTOBRE. Π. Vol. 1772. 137
des ſciences , Examinateur des Ingénieurs
, &c . A Paris , 1772 , chez Cl .
Antoine Jombert , rue Dauphine ; volume
in 8°. de 276 pages.
Ce traité d'arithmétique de M. l'Abbé
Boſſut doit être diſtingué des autres traités
, peut- être en trop grand nombre , que
nous avons fur cette ſcience. Il eſt ſurtout
recommandable par l'ordre & la clarté qui
y regnent ; par l'enchaînement des matieres
qui le compoſent , & par la ſimplicité des
démonſtrations , qui font tout à la fois
courtes & rigoureuſes. Nous ne dirons
rien de plus en faveur de cet ouvrage ;
nous nous contenterons ſeulement de remarquer
, à fon occaſion ,qu'il eſt fort heureux
pour ceux qui , par goût ou par état,
doivent ſe livrer à l'étude des mathématiques
, qu'un auſſi grand géometre que
M. l'Abbé Boſſut , & qui préſente ſes
idées avec tant de netteté , veuille ſe donner
la peine de traiter les parties élémentaires
de ces ſciences. Cet ouvrage eſt la
premiere partie du cours de mathématiques
que cet illuſtre académicien ſe propoſe
de compoſer ou plutôt de compléter. On
connoît les excellens traités de méchanique
ſtatique & d'hidrodynamique qu'il a
15
138 MERCURE DE FRANCE.
publiés depuis peu; & nous savons que
fon algebre , qui eſt actuellement fous
preſſe, ſera ſuivie ſans délaid'un traité de
géométrie. Le public nous faura peut-être
gré de ce que nous nous hâtons de lui annoncer
des richeſſes dont il pourra bientôt
jouir.
Les Sacrifices de l'Amour , ou Lettres de
la vicomteſſe de Senanges & du Chevalier
de Verſenai. Nouvelle édition.
A Amſterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez Delalain , libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
ود
"
وو
Nous avons déjà parlé de cet ouvrage.
Nous nous contenterons ,pour faire connaître
cette ſeconde édition qui en prouve le
ſuccès , de tranſcrire une partie de l'avertiſſement.
Je n'ai pu faire réimprimer
ces lettres auffi - tôt que je l'aurois voulu
; de forte qu'il s'en eſt répandu des
éditions furtives pleines de contreſens ,
de tranſpoſitions &de fautes intolérables.
Celle que je préſente au Public
eſt au moins très - ſoignée. On n'y trouve
preſque point de lettres où je n'aie
faitdes changemens. Le tutoyementde
Mde de Senanges & du Chevalier avoit
,, déplu , & je l'ai fupprimé. Quant au
ود
”
ود
"
ود
"
"
" caractere de mon héroïne , j'ai cru de.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 139
"
ر و
"
,, voir le conſerver telquejel'avois conçu
d'abord.... Le diſcours qui précédoit
cet ouvrage n'étoit qu'une eſquiſſe ra-
„ pide & peu approfondie. Dans cette
édition , je l'intitule Avant-propos , &,
comme j'ai eu le tems de le rendre plus
„ court , il vaudra peut-être mieux. J'ai
fait imprimer , à la ſuite des lettres ,
des Réflexions fur la Poésie , qui ne
ſont pas dans l'édition de mes oeuvres
en grand papier. "
و د
"
"
ود
"
Nouvelle édition de Moliere , avec figures.
PROSPECTUS.
L'accueil que le Public a fait à l'édition
in 8°. de Pierre Corneille , avec des commentaires
& des gravures , devoit nécesfairement
faire penſer à lui offrir , dans
la même forme , une édition de l'auteur
inimitable qui créa la comédie , comme
Corneille avoit créé la tragédie.
On a donc tâché de faire , pour la nouvelle
édition de Moliere , propoſée par
ſouſcription , ce qu'on a fait pour celle
du Prince de nos auteurs tragiques. Le
papier , les caracteres , les deffins nouveaux,
les gravures , tout fera digne , &
de la curiofité du Public , & de ce qu'on
doit à Moliere.
140 MERCURE DE FRANCE.
Cette édition , qui paroîtra en 1773 ,
fera, de la part de ſes coopérateurs & de
la nation, une eſpece d'hommage centenaire
bien dû au grand homme que la
France a pleuré un fiecle avant nous , &
dont elle n'a point encore réparé la perte.
Les planches , y compris le portrait &
les fleurons des titres , compoſeront quarante
gravures , exécutées par nos meilleurs
artiſtes , d'après les deſſins de M.
Moreau , avantageuſement connu par fon
crayon ingénieux & ſa compoſition piquante.
On ne doit pas laiſſer ignorer que
le portrait de Moliere ſera gravé d'après
l'original du célebre Mignard; M Molinier
, qui en eſt le poſſeſſeur , a bien
voulu le communiquer aux éditeurs.
:
A l'égard du commentaire qu'on a dispoſé
de façon à ne point altérer lånetteté
du texte de Moliere , ſi le plus grand respect
, ſi l'amour le plus vif pour ce grand
homme , ſi les ſoins , ſi les travaux les
plus fuivis , ſi les recherches les plus étendues
, & quelque connoiſſance de l'air dramatique
ont pu ſuppléer aux talens de
l'homme de lettres qui en a été chargé ; il
oſe eſpérer que ſon ouvrage ne fera point
indigne de l'auteur ſur lequel il a travaillé
avec le plus grand zêle.
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. I141‡
De tous les écrivains ſuſceptibles d'un
commentaire , ce font les poëtes comiques
qui en ont le beſoin le plus décidé. Attachés
à la peinture des moeurs & des uſages
de leur fiecle , il doit néceſſairement ſe
trouver dans leurs ouvrages , après la révolution
d'un nombre d'années, beaucoup
de choſes emportées par le torrent des
variétés en tout genre ; on a beſoin , pour
les entendre , de ſe rapprocher du tems où
elles ont été préſentées .
L'inſtabilité des langues vivantes qui
ne ſe fixent pas même après les beaux jours
qui les ont rendu fameuſes , parce qu'il
eft de l'eſſence de la folie humaine d'aspirer
toujours , quoique vainement, à une
plus haute perfection ; l'inconſtance des
uſages & des modes ; tout contribue chaque
jour à ôter aux productions les plus
précieuſes de l'eſprit cette fraîcheur qui
les décore , & c'eſt au commentateur à
n'imputer ces rides de l'âge qu'au tems
dont la main outrageante les a fillonnées.
S'il y a jamais eu une époque où l'on
dût eſſayer de ramener les eſprits aux
vrais principes de la comédie , par l'examen
des ouvrages de Moliere , c'eſt celle
où nous nous trouvons. Avoir quitté les
traces de Moliere , c'eſt avoir abandonné
142 MERCURE DE FRANCE.
celles de la nature qui l'avoit formé. Puisſe
la lecture de cet écrivain comique fervir
de regles à la jeuneſſe qui ſe prépare
à nous inſtruire & à nous amufer par fon
art , & la détourner des fentiers du mauvais
goût , trop fréquentés de nos jours !
Tel eſt le point de vue où s'eſt placé le
commentateur de Moliere ; c'eſt en faifant
ſes efforts pour attacher les yeux fur
ce modele , qu'il eſpere être de quelque
utilité à ceux qui ſe deſtinent à la carriere
difficile du théâtre , & plaire à ceux
dont le goût ſe plaint hautement de nos
monftres modernes.
Il a trop de reconnoiſſance pour le don
qui lui a été fait de remarques grammaticales
ſur 14 pieces de Moliere , pour ne
pas publier qu'il les regarde comme la
partie la plus eftimable de fon commentaire
, ainſi que la vie de l'auteur , par M.
de Voltaire , dont il a fait ufage , de fon
conſentement. Ne voyant dans cet ouvrage
que la gloire de Moliere , il a dû préférer
un portrait de maître , à tout autre
qui n'auroit pu fortir de ſes mains que
comme une foible eſquiffe.
L'augmentation du papier & des gravures
n'a pas permis au libraire de faire
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 143
un grand avantage pécuniaire aux fouscripteurs
; mais il leur en feraun autre ,
auquel ils feront plus ſenſibles.
Quoique le livre ſoit tiré à un affez petit
nombre d'exemplaires pour que toutes
les épreuves des gravures foient belles , il
faut cependant convenir que les premieres
auront quelque choſe de plus brillant.
Les ſouſcripteurs peuvent être aſſurés
que les premieres épreuves leur font destinées
, &, parmi ces premieres , ils feront
les maîtres de s'approcher du commencement
autant qu'ils le voudront , en envoyant
retirer leurs exemplaires de bonne
heure. Le libraire leur fera ſavoir , par
la voie des Journaux , le jour qu'il ouvrira
ſa diftribution , & il ſuivra fidélement
l'ordre du tirage dans l'ordre de la livraifon
des exemplaires ſouſcrits.
Conditions .
Cette édition ſera compoſée de fix volumes
in - 8°. très forts , parce qu'on a
voulu ſe conformer, à cet égard , à l'édition
in -4°. & ne pas multiplier les volumes.
On ſouſcrira juſqu'à la fin de cette année
1772 , à raifon de 42 liv. l'exemplaire
144 MERCURE DE FRANCE.
(
en feuilles ; ſavoir, 24 liv. en ſouſcrivant
, & 18 liv. en retirant les fix volumet
, vers Pâques de 1773 au plus tard.
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit payeront
50 liv. pour les fix volumes.
Les ſouſcriptions ſe prendront à Paris
chez le Clerc , libraire , à la Toiſon d'or,
quai des Auguſtins.
L'on auroit pu diſtribuer la moitié de
Pouvrage en ſouſcrivant ; mais il a paru
plus commode pour le Public de diſtribuer
l'ouvrage entier. Cependant le libraire
ſe fera un plaiſir de faire voir les
gravures , qui font preſque finies , &
l'impreſſion , qui eſt à moitié faite,
ACADEMIES.
Assemblée publique de l'Académie d'Amiens ,
tenue le 25 Août 1772 .
CETTE ETTE ſéance fut ouverte par M. Petiſt,
avocat du Roi , directeur de l'Académie ,
qui , dans ſon diſcours , remarqua , comme
un fait unique dans l'hiſtoire des empires
, que , pendant vingt fix luftres , le
royaume de France n'a eu que deux Souverains
,
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 145
verains , Louis XIV & Louis XV ; ce
qu'il accompagna de l'expreſſion ſenſible
des voeux de tous les François pour que le
regne de Louis le Bien Aimé ſurpaſſe encore
en durée celui de Louis le Grand.
M. Baron , ſecrétaire , fit l'éloge de M.
Duclos , honoraire de l'Académie , & de
M. Colignon , académicien ordinaire.
ود
M. Bucquet , académicien honoraire ,
annonça , par l'éloge de Henri IV , la réponſe
que ce bon Roi fit , le 22 Août
1594 , dans Amiens aux Députés de Beauvais
, touchant la réduction de cette ville :
réponſe qui eſt un véritable portrait de ce
Prince , fait par lui-même. Henri , dit
,, M. Bucquet , eſt , depuis St Louis , le
,, plus grand , & , juſqu'à Louis le Bien-
Aimé , le meilleur des Rois François.
Un Diſcours de M. d'Eſmery , fur la
néceſſité des lettres dans les profeſſions
principales de la ſociété ; un diſcours de
M. Goſſart , pour prouver que le ſentiment
conftitue la poëſie & l'éloquence ,
& la lecture des ſtances fur les paſſions ,
couronnées par l'Académie , remplirent
là ſéance..
ود
Ces belles ſtances ſont de M. l'Abbé
Talbert , chanoine de la métropole de
"
K
146 MERCURE DE FRANCE.
Besançon , qui , le même jour , a remporté
le prix d'éloquence dans l'Académie
de Dijon pour l'Eloge de Boffuet.
L'Académie a donné le prix propoſé
pour l'Eloge de Voiture à celui qu'en a fait
M. Maillart , d'Amiens , maître - es - arts
en l'Univerſité de Paris .
Le prix de l'école de botanique a été
donné au ſieur de Witegaire , employé
dans l'Ecole vérétinaire de la Compagnie
de Luxembourg
L'Académie propoſe pour ſujet du prix
qu'elle donnera l'année prochaine l'Eloge
d'Adrien Baillet : & pour ſujet d'un autre
prix , elle demande les regles de conftruction
d'un Hygrometre , dont les variations
foient déterminées & comparables à celles
d'autres hygrometres semblables ... On demande
fur tout linſtrument le plus fimple
& d'une construction plus facile .
Chacun des prix eſt une médaille d'or
de la valeur de 300 liv.
Les ouvrages feront envoyés , francs
de port , à M. Baron , fecrétaire de l'A- .
cadémie , à Amiens , & ne feront reçus
que juſqu'au premier Juillet 1773 exclufivement.
Voici quelques ſtrophes de l'ode de
M. Talbert ſur les Paſſions.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 147
Vastos volvunt ad littora fluctus.
Les volcans embrafés fermentent ſous la terre ,
Ils ouvrent les rochers , vomiſſent le tonnerre ;
Tout cede à leur effort .
De l'Etna ſourcilleux la cime eſt allumée ;
Le bitume , la cendre & la noire fumée
Sont lancés,par la mort.
Tel eſt des paſſions l'impétueux délire :
Le coeur qui les nourrit s'agite , ſe déchire
Sous leur joug odieux.
Mais tes loix , Ô vertu , regnent fans tyrannie :
Source de toute paix , de gloire , d'harmonie ,
C'eſt toi qui fais les Cieux.
De la cupidité le regard étincelle ;
Sa crainte vigilante eſt la garde fidelle
Qui défend ſes tréſors .
Mais les dons de Plutus , dans les mains de l'avare ,
Reffemblent à ces mêts qu'un uſage bifarre
Plaçoit devant les morts .
Fortune , le remords prompt à venger tes crimes ,
De tes adorateurs fait d'illuſtres victimes ,
Dont il eſt le vautour :
Il vit de leur ſubſtance , en ſecret les dévore ;
Dans un ſommeil ſiniſtre il les pumit encore
Des attentats du jour.
:
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui les ſoumet au frein de la ſageſſe
Craint de ſe dégrader , inſtruit de ſa nobleſſe :
Voilà ſa vanité.
Mériter des amis , ſentir , penſer , connoître
S'environner d'heureux (on n'en fait point ſans l'être)
,
Voilà ſa volupté.
SPECTACLES.
1
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique continue
les repréſentations de la Cinquantaine
que le Public a revue avec un plaifir toujours
nouveau , parce qu'une muſique où
il y a beaucoup de chant & d'élégance
doit néceſſairement étre toujours agréable .
Cette paſtorale ſera bientôt remplacée par
quelques repréſentations des Fragmens
compoſés des actes de Pigmalion , de
Tirtée & du Devin du Village.
On ſe diſpoſe auſſi à donner inceſſamment
ſur ce théâtre Adele de Ponthieu ,
tragédie nouvelle en trois actes , dont le
poëme eſt de M. le Marquis de St Marc ,
&la muſique de M. de la Borde , premier
:
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 149
valet -de- chambre ordinaire du Roi , &
de M. Berton , directeur de l'Académie
royale de Muſique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES LES Comédiens ordinaires du Roi ont
donné le Samedi 26 Septembre , la premiere
repréſentation des Chéruſques , Tragédie
nouvelle tirée de l'Allemand , par
M. Bauvin.
Ségifmar , Prince Chéruſque , a deux
fils , Arminius & Flavius ; l'un & l'autre
rivaux de gloire & d'amour. Arminius
regne dans le coeur de Truſnelde , fille
d'Adelinde , Princeſſe Chéruſque. Adelinde
a l'ambition de faire couronner
Sigismond fon fils , & l'a déjà fait nommer
Pontife du Templed'Auguſte. Varrus,
Prêteur Romain , entreprend d'aſſervir
ce peuple juſqu'alors indomptable. 11
profite de la diviſion que la jalouſie à
mife entre les deux freres , il flatte l'ambition
d'Adelinde , & cette Princeſſe
connoiſſant la fierté républicaine d'Arminius
, promet à Flavius , ſon frere , de lui
donner ſa fille , s'il veut la ſeconder dans
t
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
ſes projets. Varrus cherche à en impoſer
par fa magnificence , & veut amollir un
peuple libre & guerrier par le charme des
arts , de l'abondance & de la paix . Ségis .
mar qui voit l'eſpérance & l'appui de ſa
Patrie dans le courage d'Arminius , l'anime
à la défenſe de ſon pays ; ce jeune héros
raſſemble ſes guerriers , & s'arme contre
les Romains. C'eſt envain que Flavius ,
pour obtenir l'amitié d'Adelinde , vante
jes bienfaits des arts & l'alliance que
les Romains offrent aux Chéruſques. Ségifmar
, Arminius & Truſnelde ellemême
, rejettent ces gages de la fervitude
, & leur préferent la noble indépendance.
Cependant Varrus arrive dans tout
l'éclat de ſa gloire au milieu des Chéruſques
, & compte par cette démarche
engager leurs chefs à l'imiter & à venir
dans fon camp. Il a diſpoſé des foldats
pour les ſurprendre & les arrêter. Ségismar
& les principaux Chéruſques ſe
rendent auprès de Varrus , pour lui porter
leur refus . Arminius les devance ; il
s'apperçoit de la trahifon , s'échappe , &
revient à la tête des Chéruſques attaquer
les Romains. Truſnelde inſtruite du dan.
ger de fon amant, prend un caſque & va
combattre à côté de lui. Les Romains
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 151
font mis en fuite ; ils emmenent Truſnelde
prifonniere. Ségifmar fuccombe. Flavius
ne peut foutenir la vue de ſon pere ,
tué en défendant ſon pays. Il vole contre
les Romains , acheve leur défaite , enleve
leur captive , la ramene à fon frere , &
ne veut plus éprouver que l'amour de la
liberté ; Adelinde eſt obligée de renoncer
à ſon ambition. Sigifmond, fon fils , revoit
avec tranſport échouer les projets odieux
de fa mere , & s'accomplir les voeux qu'il
a formés pour fon pays. Arminius triomphant
obtient la récompenſe de ſes
heureux travaux par l'indépendance de ſa
patrie, & par fon union avec la généreuſe
Truſnelde.
Cette Tragédie a été applaudie. On y
a remarqué de beaux vers , & des ſentimens
patriotiques exprimés avec nobleſſe
& avec énergie.
Elle a été très - bien jouée par Miles
Dumeſnil & Veſtris ; par MM. Brizard,
Molé , Montvel , Dauberval & Pontheuil.
On a retenu ces vers.
SÉGISMAR.
Sais - tu ce qu'à Céſar fit dire Arioviſte ?
Firois trouver Cesar fi j'en avois besoin .
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
Si César veut me voir qu'il ait le méme ſoin,
Varrus peut s'appliquer cette réponſe ſage.
FLAVIUS.
Quoi ! vous lui refuſez un ſi léger hommage.
SÉGISMAR .
Un hommage léger ſouvent peſe à l'honneur.
FLAVIU s .
J'ai vu Rome , & le mal n'a pas frappé mes yeux.
SÉGISMAR.
Moi , je ne l'ai point vue & je la connois mieux,
Ceſſe de l'admirer ; les grandeurs qui lui reſtent
Son autant de fléaux que les peuples déteſtent.
FLAVIUS .
Dois-je abhorrer les arts , quand on les calomnie?
Ils font les alimens & les fruits du génie.
Ce qu'il fait de plus noble eſt- il vil à vos yeux ?
Tout languit ſans les arts , tour revit avec eux .
Ils portent l'abondance au ſein de la diſette ,
Et la tranquillité dans notre ame inquiete ,
Vous redoutez des arts qui , confolant nos coeurs ,
Enrichiroient le peuple , adouciroient nos moeurs.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 153
SÉGISMAR.
Rome a chéri long-tems ces moeurs que tu condamnes.
Ses fuperbes palais n'étoient que des cabanes.
Nous ſommes maintenant ce qu'elle étoit alors ;
Nous avons ſes vertus ; redoutons ſes tréſors .
Prends-y garde , en tout tems on a vu l'opulence
A ſa ſuite traîner les arts & la licence ;
Corrompre tous les coeurs au plaifir inclinés ;
Les rendre injuſtes , vains , laches , effémines.
Et le peuple opulent , tombé dans l'esclavage ,
Cherche & ne peut trouver ſon antique courage.
Telle eſt Rome ; en perdant ta noble pauvreté ,
Comme elle , tu perdrois bientôt ta liberté.
T
FLAVIUS.
Quoi , mon pere inſenſible aux faveurs les plus rares ,
Veut donc que les Germains reſtent toujours barbares !
SÉGISMAR.
Ce nom n'eſt pas honteux ; va , n'en fois point bleſſe.
Qui fait combattre & vaincre eſt aſſez policé.
FLAVIUS.
Rome n'eſt-elle pas l'école de la terre ?
Qui peut mieux enſeigner le grand art de la guerre ?
14
)
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
SÉGISMAR .
Tu vantes ſes leçons ; mais quel en eſt le fruit !
Elle corrompt les coeurs que ſon ſavoir inſtruit ;
Elle énerve le bras qui doit en faire uſage ;
Eh ! que fert la ſcience où manque le courage ?
LAVIUS.
Que nous fert le courage admiré dans nos bois ,
Où toutes vos vertus , votre nom , vos exploits ;
Reſtent enfevelis...
SÉGISMAR.
C'eſt aſſez , fi mon zéle ,
Si mon nom eft connu de ce peuple fidele.
On a remis fur ce théâtre , le mercredi
30 Septembre , Deucalion & Pirrha , comédie
en un acte , en profe , de M. de
Saint - Foix . Le Públic a revu , avec un
nouveau plaifir , ce drame ingénieux &
bien connu qui offre un tableau philofophique
du penchant irréſiſtible des deux
ſexes l'un pour l'autre.
•Cette comédie a été parfaitementjouée
par M. Molé , par Mile Doligni , & par
Mile Fanier.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 155
DÉBUT .
Le 4 Octobre , M. des Eſſarts a débuté
dans les rôles de Liſimon , du Glorieux
, & Lucas du Tuteur.
Cet acteur eſt d'une taille & d'une
phyfionomie propres à l'emploi qu'il embraffe.
Il a une voix forte & diftincte ; &
joue avec beaucoup de naturel , de franchiſe
, de vivacité & de vérité les rôles
dits à manteau , les Paysans , &c.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE
E lundi 28 Septembre , les Comédiens
Italiens ont donné la premiere repréſention
de Julie , Comédie en trois actes
mêlée d'ariettes , dont les paroles font
de M. Montvel , Acteur François , & la
muſique de M. Deſaides , Compoſiteur
Allemand.
M. de Marfange , Seigneur d'un Village
, veut donner ſa fille Julie en mariage
à un Comte fort riche , mais vieux , fourd,
begue , boſſu ; avec qui il a fait un dédit.
Le jeune St Albe eſt la victime d'un vil
intérêt , mais il a l'amour pour lui. L'ap
156 MERCURE DE FRANCE.
proche du mariage effraie Julie. Elle conte
ſes peines à Louiſon , ſa femme de
Chambre , & par fon moyen elle ſe dérobe
à la perſécution de ſon pere , & ſe
fauve chez une tante qui l'aime , dont elle
veut implorer l'appui. Elle s'égare dans
un bois. La fatigue & la nuit l'obligent
de s'arrêter. Michaux , honnête Bucheron
, la rencontre , & l'engage à venirdans
ſa chaumiere. Ce Bucheron trouve le
bonheur dans la ſanté , dans le travail , &
dans la compagnie de Cateau , ſa fille , &
de Lucas , ſon gendre. Il laiſſe éclater ſa
joie, & montre de l'empreſſement à ſecourir
te malheureux qui ne l'eſt point
par ſa faute. Il n'eſt pas riche , mais il
aime à partager avec celui qui a moins
que lui. La belle infortunée eſt recueillie
dans ſa chaumiere , & prend un repas
champêtre avec lui & ſa famille. St
Albe apprenant la fuite de Julie , a voléſur
ſes pas ; le haſard l'amene chez le
Bucheron , qui ne veut pas fouffrir que
les deux Amans demeurent ſous le même
toit. Il renvoie cet amant ſe cacher dans
la hute du Jardinier , au château de M.
de Marſange. Il promet de faire fon bonheur
, & médite l'expédient d'engager le
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 157
pere de Julie à confulter l'inclination de
fa fille. Cateau & Lucas prennent leurs
beaux habits ; ils vont, par ſon ordre , implorer
M. de Marfange de les garantir
de la perſécution de Michaux , qui veut
diſent - ils , facrifier leur amour á l'interêt
& forcer Cateau à épouſer le Bailli du
Village , homme vieux , borgne & tout
contrefait. M. de Marfange eſt confondu
de cette avanture qui retrace ſes torts ;
cependant il promet à ces amans , qu'il
croit malheureux , de les protéger. Arrive
Michaux qui fait l'emporté , & qui exige
que ſa fille lui obéiſſe. Le Seigneur eſſaie
en vain de le fléchir , & de le perfuader;
Michaux oppoſe ſon exemple à ſes lecons
; il ne peut , dit-il , ſuivre un meilleur
modele , il faut que les enfans obéiſſent
à leur pere , duſſent - ils être malheureux ,
& une fille ne doit aimer que par avis de
parens. La tante de Julie dit à M. de
Marfange , mais voilà votre hiſtoire ;
qu'avez vous à répondre ? Enfin elle raconte
à Michaux ce qu'il fait bien. Le
Seigneur s'attendrit , & le Bucheron profite
de cet heureux inſtant pour rappeler
ce pere aux ſentimens de la nature ; il lui
repréſente qu'il faut qu'il donne l'exemple
, s'il veut que ſa morale profite ; que
158 MERCURE DE FRANCE.
tout le monde le blâme ; enfin il lui découvre
que tout ceci n'eſt qu'un jeu ;
Julie & St Albe viennent en même temps
ſe jeter à ſes pieds , le fléchiffent &
obtiennent leur pardon , & fon conſentement.
Le vieux Comte , qui a couru après
ſa maîtreſſe fugitive , arrive tout fracaffé
d'une chûte de cheval , apprête à rire , &
eſt auſſi - tôt congédié. Il veut plaider ,
mais la tante s'offre de payer le dédit.
Chacun eft fatisfait. Les Amans font heureux
; & promettent de marquer leur
reconnoiſſance à Michaux & à fes enfans.
Cette Comédie eſt gaie , intéreſſante
& amusante. La muſique en eſt agréable ;
il y a dans cette Comédie un grand nombre
d'Acteurs , qui tous , ſuivant leurs
talens , ont concouru à fon fuccès .
Madame Biglioni joue le rôle de Julie ,
Madame la Ruette celui de Cateau , Madame
Moulinghen Louiſon , Madame
Berard la tante , Mile Deſglands une
Dame de la noce. M Clairval joue Lucas ,
M. Nainville , Michaux ; M. Julien ,
l'Amant ; M. Suin , le Pere ; M. la
Ruette le vieux Comte.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 159
DÉBUTS de Mlie COLOMBE.
Le Dimanche 6 Septembre 1772 , Hortense
, dans le Huron.
Le Mercr. 9 , Sophie , dans Tom -jones.
Mercr.
Suzette , dans le Bucheron .
16. Lucile , dans Lucile.
Dimanche 20 , Sophie , dans Tom -jones.
Mercr. 23.5
SFenny ,
dans le Roi & le
Fermier.
Lucile , dans Lucile.
Jeudi 24 , Louise , dans le Déferteur.
Dim. 27 , Louise , dans le Déſerteur.
Dimanche 4 Octobre , Zémire , dans Zémire
& Azor.
Mercredi 7 , Zémire , dans Zémire &
Azor.
Une figure intéreſſante & noble ; une
taille auſſi belle & auſſi noble que ſa
figure ; une voix juſte , ſenſible , brillante ,
flexible & légere ; un goût de chant un
peu Italien; mais qu'il eſt aiſé de réduire
à une plus grande ſimplicité; un jeu naturel
, aifé , décent , animé ; un geſte
plein de grace , & que l'exercice & l'habitude
rendront encore plus fimple ; beaucoup
de ſenſibilité & d'intelligence ; tout
ce que la nature peut donner à une Actri
160 MERCURE DE FRANCE.
ce&à une Cantatrice , pour exceller dans
ces deux arts , & auſſi peu qu'il eſt poſſible
de ces légers défauts que l'uſage du
Théâtre de Paris , corrige en peu de
tems : telle eſt l'idée que nous croyons
pouvoir donner avec juſtice , d'après le
jugement même du Public de cette dé.
butante. Son début a été plus ou moins
brillant , ſelon que les rôles ont été plus
ou moins analogues au caractere de ſa
figure & de ſa voix. Mais les plus difficiles
& les plus conſidérables font ceux
qu'elle a le mieux remplis.
A Mlle Colombe , au fortir de la premiere
piece de ses débuts à la Comédie Italienne.
To or dont les charmes puiſſans
Auraient ſeuls fixé nos hommages ;
Quand le prodige des talens.
S'y joint pour ravir nos fuffrages ;
Jeune & belle Colombe , en ce précieux jour
Goûte bien ton triomphe , il eſt cher à l'amour :
Dans ſon temple il t'éleve un trône
En fouriant à nos voeux affidus ;
De myrte & de lauriers il forma ta couronne ,
!
}
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 161
Et ces honneurs t'étoient bien dus...
Pourſuis ton vol rapide où la gloire t'entraîne ,
C'eſt elle qui s'honore en t'ornant de ſes fleurs :
Nouvelle Déité qu'adore cette ſcene ,
Ton culte eſt à jamais au fond de tous les coeurs.
Par M. le M. de S. A.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de L. H.
à M. de Voltaire , à l'occaſion des honneurs
rendus àfon Buste , &c.
J'ai été témoin , Mardi dernier d'une
fête d'autant plus agréable qu'elle était
imprévue , & à laquelle il ne manquait
rien que celui qui en était le héros. C'était
vous fur tout qui deviez voir Mlle
Clairon habillée en prêtreſſe d'Apollon ,
pofer la couronne de lauriers ſur la tête
de l'auteur d'Alzire , dont le buſte était
élevé ſur un piédeſtal , s'adreſſer à cemarbre
inſenſible comme s'il eût dû l'entendre
& s'animer à ſa voix , & réciter avec
ce bel organe & cette déclamation harmonieuſe
& fublime que vous lui connaisſez
une ode pleine de chaleur&d'enthouſiaſme
qui ſemblait être l'hommage de la
L
162 MERCURE DE FRANCE.
poſtérité. Il fallait l'entendre s'écrier en
commençant.
Tu le pourſuis juſqu'à la tombe ,
Noire envie , & pour l'admirer
Tu dis , attendons qu'il fuccombe
Et qu'il vienne enfin d'expirer , &c .
Je voudrais pouvoir vous tranfcrire icl
l'ode entiere. En voici du moins quelques
fragmens.
:
:
Graces , vertus , raiſon , génie ,
Dont il fut l'organe divin ,
Tendre Vénus , ſage Uranie
Qu'il n'implora jamais en vain;
Beaux arts , dont il fut idolatre ,
Dieux du Lycée & du théâtre ,
Venez , defcendez parmi nous :
Digne de la Grece & de Rome ,
Ce jour qui célebre un grand homma
Doit être une fête pour vous .
Du ton fublime de Corneille ,
Il a fait parler les Romains.
Racine a formé fon oreille
Etmis ſon pinceau dans ſes mains ;
Grand comme l'un , quand il veut l'être ,
Moins ſage que l'autre peut-être ,
Plus véhément que tous les deux ;
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 163
Le dirai - je ? encor plus tragique ,
Dans cet art profond & magique
Il a pénétré plus loin qu'eux.
O toi , qui , ſans doute , incrédule
A tant de prodiges nouveaux ,
Diras de lui comme d'Hercule ,
Un ſeul n'a point fait ces travaux ;
Ne diviſe point ton hommage ,
Poſtérité , fur cette image
Fixe tes regards incertains ;
Vois celui qui , dans quinze luftres ;
Egal à vingt hommes illuftres ,
En a ſeul rempli les deſtins .
Opinion , bifarre idole ,
Dont l'Univers ſubit la loi ,
Moins puiſſante que ſa parole
En lui tu reconnais ton Roi.
Au milieu de l'erreur commune,
L'homme éloquent eſt ce Neptune
Qui s'éleve du ſein des eaux ,
Il parle aux vagues mugiſſantes ,
Et les vagues obéiſſantes
Vont expirer ſous les roſeauxs
Toi qui , ſous le glaive abattue ,
Devenais l'opprobre des loix ,
Famille innocente , à ma voix ,
La
164 MERCURE DE FRANCE.
Viens , tombe aux pieds de ſa ſtatue.
Qu'importe de feintes douleurs ?
Qu'importe de ſtériles pleurs
Qu'il a fait répandre au théâtre ?
Ce ſont tes pleurs qu'il a taris ,
Qui rendront le monde idolatre
De ſon ame & de ſes écrits.
:
De nos bons Rois modele auguſte ,
Henri , le plus doux des vainqueurs ,
Simple & grand , magnanime &juſte ,
Tu vis à jamais dans nos coeurs ;
Mais ſans ajouter à ta gloire ,
Ton poëme rend ta mémoire :
Plus chere à nos derniers neveux ;
Sous un pinceau qui nous enchante
Ton image encor plus touchante ,
Reçoit plus d'encens & de voeux.
Voilà les vers que vous deviez entendre.
Je regarde cette petite fête comme
une eſpece d'inauguration. C'eſt la muſe
de la tragédie chantant devant la ſtatue
de Sophocle un hymne compoſé par Pindare
, &c.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 165
RÉPONSE de M. de V**
La maiſon de Mlle Clairon eſt donc
devenue le temple de la gloire. C'eſt à
elle à donner des lauriers , puiſqu'elle en
eſt toute couverte. Je ne pourrai pas la
remercier dignement. Je ſuis un peu entouré
de cyprès. On ne peut pas plus mal
prendre ſon tems pour être malade. Je
vais pourtant me ſecouer & écrire au
grand Prêtre & à la grande Prêtreſſe , &c.
LETTRE du même , à M. M** , auteur
de l'Ode précédente .
ون
On m'a inſtruit , mon cher ami , du
beau tour que vous m'avez joué . Il m'eſt
impoſſible de vous remercier dignement
& d'autant plus impoſſible que je ſuis
affez malade. Il ne faut pas vous témoigner
ſa reconnaiſſance en mauvais vers;
cela ne ferait pas juſte. Mais je dois vous
dire ce que je penſe en proſe très ſérieuſe
; c'eſt qu'une telle bonté de votre part
&de celle de Mlle Clairon , une telle
marque d'amitié eſt la plus belle réponſe
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
qu'on puiſſe faire aux cris de la canaille
qui ſe mêle d'être envieuſe. • • •
S'il faut déteſter les cabales , il faut respecter
l'union des véritables gens de lettres...
Je vous remercie donc pour moi ,
mon cher ami , & pour la gloire de lalittérature
que vous avez daigné honorer en
moi. Voici mon action de graces à Mile
Clairon , &c .
VERS à Mademoiselle CLAIRON.
LEEs talens , l'eſprit , le génie ,
Chez Clairon font très-aſſidus ;
Car chacun aime ſa patrie,
Chez elle ils ſe ſont tous rendus
Pour célébrer certaine Orgie
Dont je ſuis encor tout confus.
Les plus beaux momens de ma vie
Sont donc ceux que je n'ai point vus !
Vous avez orné mon image
Des lauriers qui croiſſent chez vous :
Ma gloire , en dépit des jaloux ,
Fut en tous les tems votre ouvrage.
4
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 167
A. M. L. auteur du Mercure de France.
Sur la Musique. رد
J'ai lu , Monfieur , avec le plus grand plaifir ,
dans votre Mercure d'Avril dernier , une differtation
auſſi intéreſſante que ſavante ſur la Muſique. *
à l'occaſion de Caftor. Je ne ſuis point muficien ;
mais la bonne muſique à toujours produit beaucoup
d'effet fur moi. Senfible aux progrès de cet
art charmant , il m'a femblé que les conſeils par
leſquels l'amateur termine cette diſſertation pouvoient
y contribuer ; permettez moi de les rappeller.
ود
ود
وو
" C'eſt donc à nos écrivains diſtingués à favorifer
les progrès de la muſique. C'eſt à nos muſiciens
les plus avoués de la nation , à faire taire ११ l'aveugle prévention qui relegue leurs talens
'dans un genre inférieur à celui de la tragédie.
Pluſieurs de leurs airs démentent cette préſomption
injufte. Malgré l'anathême porté contre la
langue de Racine , que l'on juge anti-muſicale ,
Paris fourmille de muficiens étrangers qui ne
demandent qu'à conſacrer leurs talens à nos
théâtres ; nous en connoiffons d'Allemands , d'Italiens
, qui n'attendent que des poëmes pour
,, travailler. Mais notre langue , demande-t-on ,
99
"و
ود
و د
"
99
* Par M. de Chabanon , de l'académie des inſcriptions
& belles - lettres , amateur très diſtingué &
très - connu de la muſique , de la poësie & de la
littérature .
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
و و
leur eſt- elle familiere ? Il y a une queſtion bien
à faire : Ont- ils du génie? cel- importante plus it
le - ci réſolue à leur avantage , l'autre ne doit
,, pas inquiéter.
"
Puiffions nous voir bientôt tant de talens di-
,, vers occupés du ſoin de nos plaiſirs , & l'opéra
françois. (malgré cette dénomination aujourd'hui
preſqu'injuricuſe) jouir de lamême ſupériorité
que la fcene françoiſe s'eſt acquiſe ſur
,, tous les théâtres de l'Europe !
ود
ود
و د
Ce voeu m'a paru d'un patriote , homme de goût ,
qui connoît les reſſources de notre langue & qui
l'aime , & m'a déterminé à vous faire part , Monfieur
, d'une lettre qui m'eſt tombée entre les
mains , écrite par un homme de qualité à un des
directeurs de l'opéra ; cette lettre annonce qu'un
muficien Allemand , très fameux , donne la préférence
à notre langue , même ſur l'italienne pour
la compofition muſicale , & fe diſpoſe à convaincre
les incrédules que le génie s'approprie tout ,
&que les difficultés ne font , en l'irritant , qu'en
attiſer le feu . Je crois que le Public lira avec plaifir
une lettre qui lui en promet beaucoup , fi vous
voulez bien l'inférer dans le prochain Mercure
avec la mienne.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L. D. L. , Aſſocié de l'Académię
de Villefranche .
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 169
1
LETTRE à M. D. , un des Directeurs
؟
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le jer Août , 1772.
L'eſtime qui vous eſt due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractere , qui m'eſt particu -
liérement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fameux
M. Glouch , fi connu dans toute l'Europe ,
a fait un opéra français qu'il déſireroit qui fût
donné fur le théâtre de Paris. Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéra italiens
qui ont eu le plus grand fuccès ſur tous les théâtres
où cette langue eſt admiſe , s'eſt convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés de la véritable route
dans leurs compoſitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique muſi
cal ; que s'il n'étoit pas parvenu juſqu'ici à ſa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eſtimables qu'il falloit s'en prendre
, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connois.
ſant point la portée de l'art muſical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'eſprit au
ſentiment,
la galanterie aux paſſions , & la douceur & le
coloris de la verlification au pathétique de ſtyle
& de ſituation. D'après ces réflexions , ayant
communiqué ſes idées à un homme de beaucoup
d'eſprit , de talent & de goût , il en a
L5 ::
1
170 MERCURE DE FRANCE.
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en muſique.
Il a fait exécuter lui-même ces deux opéra
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , &c.
Ils y ont eu un ſuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier , la ville de Boulogne , en l'absence de
M. Glouch , a fait repréſenter un de ces opéra .
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers eimpreſſés à en voir les repréſentations
, & , de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce ſpectacle , au delà de quatre- vingt mille du .
cats , environ 900000 livres de France. De retour
ici , M. Glouch , éclairé parſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propre , par la répétition fréquente des voyelles , à
ſe prêter à ce que les Italiens appellent des paffages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoiſe ; que l'avantage que nous venons d'aca
corder à la premiere étoit même deſtructif du vé
ritable genre dramatique muſical , dans leqnel
tout paſſage étoit diſparate ou du moins affoiblisfoit
l'expreffion. D'après ces obſervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les aſſertions hardies
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé ca
lomnier la langue françaiſe , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de ſe prêter à la grande
compofition muſicale. Perſonne , fur cette matiere
, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch: il poffede parfaitement les deux langues ,
&, quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particuliere ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur-tout
la profodie , dont il est très- fcrupuleux obſervateur.
Depuis long tems il a eſſayé ſes talens fur
les deux langues dans différents genres , & a obte )
nu des ſuccès dans une cour où elles font égaleOCTOBRE.
II. Vol. 1772. 171
ment familieres , quoique la françaiſe y foit pré .
férée pour l'uſage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y ſont continuellement exercés.
Depuis ces obfervations , M. Glouch defiroit pouvoir
appuyer ſon opinion en faveur de la langue
françaiſe ſur la démonſtration que produit l'expérience
, lorſque le hafard a fait tomber entre
ſes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , ce
qu'il cherchoit . L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëme me paroît
avoir fuivi Racine avec la plus fcrupuleuſe attention.
C'eſt ſon Iphigénie même miſe en opéra,
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégéât
l'expofition , & qu'on fît diſparoître l'Epiſode
d'Eriphile On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eſt trouvée en action : le ſujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but. L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auſſi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénonment
de la piece de ce grand homme n'ayant pu
ſervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été ſup-'
pléé par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Racine
lui-même , dans la préface de fon Iphigénie .
Tout l'ouvrage a été diviſé en trois actes , diviſion
qui me paroît la plus favorable au genre qui
exige une grande rapidité d'action . On a tiré
fans efforts du ſujet , & l'on a amené naturellement
dans chaque acte un divertiſſement brillant
172 MERCURE DE FRANCE.
!
lié au ſujet de maniere , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
ſoin de mettre en oppofition les ſituations & les
caracteres , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le ſpectateur attentif, & pour
l'intéreſſer pendant tout le tems de la repréſentation.
On a trouvé moyen , ſans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes conſidéra
bles , de préſenter aux yeux un ſpectacle noble
& magnifique. Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant ſoit plus pompeux.
L'auteur de ce poëme , dont la repréſentation
entiere ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiſſemens , s'eſt
fait un devoir de ſe ſervir des penſées & même
des vers de Racine , lorſque le genre , quoique
différent , l'a pu permettre. Ces vers ont été enchâflés
avec affez d'art , pour qu'on ne puiſſe pas
appercevoir trop de diſparité dans la totalité du
fiyle de l'ouvrage. Le ſujet de l'Iphigénie en Aulide
m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en ſuivant Racine , autant qu'il a été poſſible , s'eſt
afſuré de l'effet de ſon ouvrage , & que , par la certitude
du ſuccès , il eſt amplement dédommagé
`de ce qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me diſpenſeroit ,
Monfieur , de vous parler de la muſique de cet .
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à pluſieurs répétitions
, me permettoit de garder le filence . II
m'a paru que ce grand homme avoit épuisé toutes
les reffources de l'art dans cette compoſition .
Un chant fimple , naturel , toujours guidé par l'expreſſion
la plus vraie , la plus ſenſible & par la mélodie
la plus flatteuſe ; une variété inépuiſable dans
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 173
!
ſes ſujets &dans ſes tours ; les plus grands effets .
de l'harmonie employés également dans le terrible
, le pathétique & le gracieux ; un récitatif rapide
, mais noble & expreffif du genre ; enfin des
morceaux de notre récitatif français de la plus
parfaite déclamation; des airs danſans de la plus
grande variété , d'un genre neuf& de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio , des
quatuor également expreſſifs , touchans & déclamés;
la proſodie de la langue ſcrupuleuſement
obſervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a ſemblé étranger
aux oreilles françaiſes ; mais c'eſt l'ouvrage du talent
: par- tout M. Glouch eſt poëte & muficien ,
par-tout on y reconnoît l'homme de génie & en
même tems l'homme de goût : rien n'y eſt foible
, ni négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui ſe ſont
élevées ſur la préférence des genres de muſique ,
j'ai gardé une neutralité abſolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez par contre l'éloge
que je vous fais ici de la muſique de l'opéra d'Iphigénie.
Je ſuis convaincu que vous ferez em .
preffé à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiſſemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaisir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch s'occupe à travailler ſur notre lan .
gue& la venge , aux yeux de toute l'Europe , des
imputations calomnieuſes de nos propres auteurs.
M. Glouch defire ſavoir fi la direction de l'Académie
de Muſique auroit affez de confiance dans
174 MERCURE DE FRANCE
ſes talens pour ſe déterminer à donner ſon opéra
Il eſt prêt à faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être aſſuré , & que ſon opéra fera
repréſenté , & dans quel tems à peu près il pourra
l'être . Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui aſſigner
une de ces époques. M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup d'empreſſement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre , de ce côté ,
aucun engagement , & il eſt déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propoſe , s'il peut
être aſſuré que ſon opéra ſera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paſſer ſadétermination
que fixera celle de M. Glouch. Je ſerois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tout ce qu'elle peut
ſe promettre en faveur de fa langue , embellie par
l'art que vous profeſſez. C'eſt dans ces ſentimens
que je fuis , avec la plus véritable eſtime ,
MONSIEUR
)
Votre très - humble & trésobéiflant
ſerviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la premiere occafion.
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très - déſintéreſſe , n'exige
point , pour fon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nou
veaux.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 175
1
ARTS.
GRAVURES.
PORTRAIT
I.
ORTRAIT en médaillon de Fréderic II ,
Roi de Prufſe , Electeur de Brandebourg,
orné des attributs de Mars & d'Apollon ,
gravé par N. le Mire , des Académies de
Vienne en Autriche , & de Rouen. A Pa
ris , chez l'auteur , rue & vis à- vis Saint
Etienne des Grès , prix I livre 4 fols.
Ce portrait , dont le deſſin a été communiqué
au graveur par un amateur arrivant
de Berlin , joint au mérite de l'exécution,
celui d'une reſſemblance parfaite , & peut
fervir de Frontiſpice aux OEuvres de S.
M. de format in 12 .
I 1.
MM. Gautier Dagoty , pere & fils
aîné , pleins de zêle pour contenter le pus
blic , ayant eu occaſion d'avoir le portrait
de M. de Voltaire plus reſſemblant que
tout ce qu'on a vû , ils l'ont gravé de
nouveau en couleur : mais comme dans la
$
176 MERCURE DE FRANCE.
diſtribution qu'ils font du premier cahier
de leur Gallerie Universelle , il s'eſt déjà
donné pluſieurs exemplaires de celui qu'ils
avoient gravé d'après le tableau qui eſt à
l'académie françoiſe , peint depuis trente
années , ils avertiſſent les perſonnes qui
ont reçu celui-ci , enſemble avec les portraits
du roi , du roi de Pruſſe & de Mgr
le chancelier , qu'elles peuvent renvoyer
leur eſtampe de M. de Voltaire , d'aprés
M. de la Tour , & qu'on leur donnera à
la place la nouvelle eſtampe en couleur
préſentement annoncée. On s'adreſſera
au Bureau Royal de la Correſpondance
générale , rue des Deux Portes S. Sauveur
, à Paris.
ΙΙΙ.
NOUVELLES MÉDAILLES.
Médaille du Pont de Neuilly , gravée par
M. Roettiers fils , graveur général des
Monnoies de France.
Elle a pour légende novam artis auda .
ciam mirante Sequand.
Et pour exergue : Pons ad Lugniacum
extructus M. DCC. LXXII.
D'un côté eſt la tête du Roi , très resſemblante
, de l'autre eſt le pont entouré
d'imOCTOBRE
. II. Vol. 1772. 177
d'un payſage où l'on apperçoit d'un côté
une partie du château de Madrid , & de
l'autre la montagne du Calvaire , & au
bas Surenne & Puteaux,
La hardieſſe du pont , par fa légéreté,
s'y reconnoît : cette médaille eſt d'un
grand détail , & neuve dans ſon aſpect ;
elle fait l'éloge du célebre artiſte qui l'a
exécutée.
Cette médaille en or a été préſentée
au roi & à toute la famille royale , par
M. de Trudaine , Conſeiller d'Etat , Intendant
des Finances.
Le public nous ſaura gré ſûrement de
lui tracer ſous les yeux deux autres médailles
très- importantes , exécutées depuis
peu par M. Roettiers fils , à qui elles
ont mérité les applaudiſſemens de la
cour& de la ville : ce ſont celles du nouvel
Hôtel des Monnoies & de la Corſe.
La premiere repréſente la tête du Roi
d'un côté , & de l'autre le bâtiment qui
y eſt vu en perſpective , avec une partie
de la rue Guénégaud , du quai & de la
riviere.
Cette médaille a exigé beaucoup de
foin , & l'on en voit peu dont l'exécution
ait été auſſi difficile à traiter.
Elle a été placée ſous la premiere pierre
M
178 MERCURE DE FRANCE.
du nouvel hôtel , poſée au nom du Roi ,
par M. l'Abbé Terray , contrôleur général.
Elle a pour légende , auro , argento ,
æri ſtando , feriundo , & pour exergue :
ædes ædificatæ . M. DCC. LXX.
✓ La ſeconde eſt celle de la Corſe , qui
n'eſt pas moins intéreſſante ,& dont voici
l'explication.
Lorſque Paoli ſe mit à le tête des révoltés
, la Corſe avoit pour armes une
tête de negre unbandeau ſur les yeux.
Dans une aſſemblée qu'il convoqua
des principaux du pays , il fit mettre ſous
un dais la tête noire , le bandeau relevé
fur le front. On lui demanda pourquoi il
changeoit les armes ; il répondit : actuellement
la nation voit clair.
Dans cette médaille on voit la France
qui a ôté totalement le bandeau & expoſe
l'écuſſon de la tête aux rayons des
trois fleurs de lys. Au moyen de cette
grande lumiere , le pays ſe défriche , l'on
y fait des chemins ; l'agriculture , la marine
, la pêche produisent l'abondance
que l'on voit fur le devant. Les horreurs
de la guerre & les nuages ſe diffipent.
Cette médaille a été préſentée au roi
par les députés de Corſe.
Elle a pour légende : quam fublevatam
finx, qudd avellatur fafcia.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 179
Et pour exergue : dicat , vovet , confeprat
, Cors . Confult. M. DCC. L. XX.
MUSIQUE.
Airs choisis de Maîtres Italiens avec des
paroles françoises propres à la voix &
aux instrumens. L'Amant heureux & la
Bergere ſenſible ; prix 36 fols. A Paris,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine,
CES Es airs font avec accompagnement
de violon & de baſſe chiffrée. Les paroles
bien adaptées à la muſique , peignent
les tendres affections d'un coeur
ſenſible. La muſique du premier air eſt de
Lafcbi , & celle du ſecond de Galuppi.
Ces deux airs ont du caractere , de l'expreffion
& un chant facile.
COURS d'Expériences fur l'Electricité.
S
I nous devons auxAnglois la conftruction
des nouvelles machines électriques
à plateau , dont M. Sigaud de la Fond .
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
démonſtrateur de phyſique expérimentale
, avoit originairement donné l'idée ;
nous devons à ce dernier le degré de perfection
auquel elles font actuellement
portées. Il a ſu tellement modifier les dépendances
de ces fortes de machines ,
qu'il eſt parvenu à réunir dans un trés- petit
volume , toutes les pieces dont il ſe ſert
pour exécuter toutes les expériences qu'il
apubliées dans ſon Traité de l'Electricité.
Il a joint encore à cet appareil une petite
machine pueumatique à deux corps
de pompes , dont l'exactitude égale celle
des meilleurs machines ordinaires. Il ne
manquoit plus qu'une batterie électrique
pour compléter totalement cette précieuſe
collection. A l'aide de ce nouvel insa
trument , on démontre d'une maniere plus
ſenſible les analogies de la matiere électrique
avec celle du tonnerre & avec la
matiere magnétique. Si les Anglois nous
ont prévenu ſur l'invention de cette machine
, & font parvenus à conſtruire des
batteries d'une force ſupérieure , on ne
peut diſconvenir que leur conſtruction ne
ſoit encore bien imparfaite. La mauvaiſe
diſpoſition des conducteurs , jointe à l'impoſſibilité
d'eſtimer la charge d'électricité
, expoſent ces batteries à des déto
OCTOBRE. II . Vol. 1772. 181
nations ſpontanées , qui briſent ſouvent
quelques - uns des vaiſſeaux , & font manquer
l'opération.
M. de la Fond , dont le zêle pour les
progrès de la phyſique , & les ſuccès
font fuffiſamment connus , vient de remédier
à cet inconvénient : il a changé
la diſpoſition des conducteurs , de façon
qu'il profite de toute la diftance qui ſe
trouve entre les deux armures des vaisſeaux
, & que la machine en eſt beaucoup
moins expoſée aux détonations
ſpontanées. Il vient de trouver , outre
cela , une eſpece d'index invariable qui
lui indique le moment où la batterie eſt
complétement chargée , & qui le garantit
de la rupture des vaiſſeaux. Il fera voir
cette ingénieuſe machine , & il en développera
la conſtruction dans un Cours
d'électricité , qu'il commencera le Mercredi
18 Novembre à midi , dans fon cabinet
de machines rue Saint Jacques ,
prés Saint Yves , maiſon de l'Univerſité ,
&qu'il continuera les lundi , mercredi &
vendredi à la même heure. Ceux qui voudront
le ſuivre ſont priés de vouloir bien
ſe faire infcrire d'ici à ce tems. On ſuivra
dans ce cours tous les progrès de l'électricité
depuis fon origine juſqu'à cejour. On
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
inſiſtera particulièrement fur les analogies
de la matiere électrique , ſur ſon application
dans quantité d'opérations chimiques,&
fur- tout ſur les avantages qu'on en
peut eſpérer pour l'économie animale.
COURS d'Histoire Naturelle & de Chymic.
M. Bucquet , docteur régent de la facultéi
de médecine en l'univerſité de Paris,
commencera ce cours le mercredi 4 Novembre
1772 , à onze heures préciſes du
matin. Il continuera les lundi , mercredi
& vendredi de chaque ſemaine à la même
heure , en ſa maiſon rue des Foffés Saint
Jacques , à l'Eſtrapade.
On trouve chez la veuve Hériſſant ,
imprimeur du cabinet du Roi , une introduction
à l'étude des corps naturels , tirés
du regne minéral , néceſſaire pour ſuivre
la premiere partie de ce cours. On
trouvera au mois de Janvier prochain
l'introduction à l'étude des corps naturels
tirés du regne végétal.
10.2.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 183
Cours d'Anatomie.
M. Bucquet , docteur régent de la faculté
de médecine en l'univerſité de Paris
, commencera ce cours le jeudi 5 Novembre
1772 , à midi précis , & continuera
les mardi , jeudi & famedi de
chaque ſemaine à la même heure , en fon
amphithéâtre rue Baſſe des Urſins , au
coin de celle de Glatigny , en la Cité.
Les perſonnes qui deſireront diſſéquer
pourront s'adreſſer à M. Fragonard , dans
le même amphithéâtre.
Décintrement du Pont de Neuilly.
LE
i
数
E décintrement du pont de Neuilly
a fait , le 22 Septembre dernier , un ſpectacle
, & il en étoit un. Le Roi l'a honoré
de ſa préſence. La vaſte étendue de l'ifle
étoit couverte d'échaffauds , de loges &
d'amphitéâtres , où la cour & la ville ,
les Miniſtres de France & étrangers , &
un concours prodigieux de ſpectateurs ſe
font placés ſans foule , ſans tumulte , ſans
fans confuſion. Il y a eu un ordre admirable
par les foins du Magiſtrat qui a
:
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
perfectionné , en quelque forte la police.
Tout a concouru à la ſatisfaction
générale ; le plus beau tems qu'on pût
defirer ; la préſence du Souverain ; la
curioſité générale & la nouveauté du ſpectacle.
Monfieur de Trudaine , Intendant
général des Finances , ordonnoit cette Fête
, & a fait diftribuer des rafraîchiffemens
à une nombreuſe aſſemblée. Les
Ingénieurs des ponts & chauffées ont eu ,
ce jour là même , un uniforme que Sa
Majesté leur a donné. Le décintrement du
pont de Neuilly s'eſt fait aux coups de tambours
en moins decinq minutes. Les cintres
étoient retrouſſés de maniere que la navigation
n'en a point ſouffert pendant laconstruction.
On a admiré à la fois la ſolidité
&la hardieſſe de ce pont ſur lequel SaMajeſté
a paſſé en voiture en s'en retournant.
Il eſt alligné avec la grande allée des
Tuileries. Il eſt composé de cinq arches,
ayant chacune cent vingt pieds d'ouverture
& trente pieds de hauteur ſous clef;
leur arc fupérieur eft formé par un rayon
de cent cinquante pieds. On n'a point
connoiſſance qu'il ait été conſtruit aucune
arche avec pareille courbure. Les culées
ont cinquante deux pieds d'épaiſſeur , les
piles treize pieds , les voutes cinq pieds à
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 185
la clef , & quarante - cinq pieds de largeur
d'une tête à l'autre. Le projet de ce beau
monument eſt de M. Peronet , premier
ingénieur des ponts & chauffées ; il a été
ſecondé dans la conduite de ce grand ouvrage
par M. de Chezy , ingénieur.
COUPLETS POISSARDS
Sur le décintrement du Pont de Neuilly ,
fait , en présence du Roi , le 22 Sept.
AIR : Reçois dans ton galetas.
H Dam'du beau Pont d'Neuilly
J'ons vu débacler la charpente ;
Là not coeur s'ett ben réjoui
D'y voir not'bon Roi dans ſa tente ,
J'ons ben crié : viv'not Bourbon ,
Puis encor ſtila qu'a fait l'pont,
J'nons pas oublié non plus
L'honnête Monfieu Trudaine ;
A ſa ſanté j'avons ben bu ,
Car ſon vin couloit comm'fontaine :
En Miniſtre il a regalé ;
Et le plaiſir s'en eſt mêlé. bis.
bis
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
De c'nouveau Pont , mon voiſin ,
Ma foi j'aimons la tournure ;
Alh Dam' quoiqu'ça ne paroît brin
J'nous connoiffons en conſtruſture ,
Et de tous les ponts qu'on za fait ,
J'dis que ſtila c'eſt l'pus parfait .
Auſſi l'Roi l'y fit l'honneur
D'y paffer tout d'ſuite en caroſſe ;
C'étoit complimenter l'auteur
bis.
Ben mieux qu'en lui donnant eun'croſſe ,
Et l'on peut dir'zen vérité
Qu'l'ouvrage étoit ben couronné.
:
Ah ! j'nous ſouviendrons longtems
D'en avoir vù zoter l'cintre :
Pour rendre de pareils momens ,
bis.
Non , zil n'eſt point d'aſſez grand peintre
Tiens , Perronet ſembloit un Dieu
Pour qui décintrer n'eſt qu'un jeu. bis.
:
7
Il fit figne d'ſon mouchoir
Et v'là tout l'bois dans la riviere ;
Tous les curieux qu'étoient venus voir
Sont ſtupefaits de ſa magniere , is
Ç'a tomboit , comme à Fontenoi
Les ennemis tomboient d'vant l'Roi . bis.
Quand fut fait l'décintrement
Chacun s'écria : miracle !
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 187
دمحم
Il n'étoit pus qu'un ſentiment
Sur la beauté de ce ſpectacle ;
Dam'c'eſt qu'l'auteur z'eſt ben au fait ,
Et ſes pieces n'tombent jamais .
Pour tout mérite , à nos yeux ,
Neuilly n'avoit qu'ſon rogome ;
Mais qu'il va devenir fameux
bis.
Par ce chef- d'oeuvre , d'un habile homme !
Oui , tant qu'la Seine y coulera
D'fon beau génie on parlera. bis.
Par Mlle Coffon de la Creſſonniere.
LETTRE fur la Tragédie de Pierre le
Cruel , repréſentée à Rouen.
Monfieur , mon devoir m'oblige à vous prier
d'annoncer dans votre Journal une nouvelle trèsintéreſſante
pour le Théâtre Francois . Je viens
d'avoir le bonheur de faire rendre juſtice à un
homme de lettres cher à ſa patrie , & l'avantage
de donner au public de Rouen un des ſpectacles
dont il ait été le plus fatisfait. L'extrait de Pierre
le Cruel , inféré dans le Journal Encyclopédique ,
a produit une telle impreſſion ſur pluſieurs perfonnes
de cette ville , & fur moi en particulier , que
nous avons cru devoir inviter le célébre auteur de
cette Tragédie à nous la confier pour la faire repré
188 MERCURE DE FRANCE.
ſenter fur notre Théâtre. Il a bien voulu lui même
diriger les talens de nos acteurs , qui ne ſe flattent pas
d'avoir rendu ce bel ouvrage comme il auroit pu
l'être dans la capitale ; mais leur zêle & leurs foins
les ont fait paroître dignes des rôles brillans qu'ils
avoient à remplir. Le fuccès de la piece qui a été
repréſentée trois fois de ſuite , a répondu à nos
eſpérances ,& à la haute opinion que l'extrait nous
en avoit donnée . Tout le monde eft convaincu ici
que Pierre le Cruel , ainſi que vous l'avez avancé ,
n'a pas été entendu à Paris', puiſqu'il n'a pas réufli
avec le plus grand éclat. Une longue expérience
du Théâtre pourroit me donner la hardieſſe de
dire mon petit avis tout comme un autre fur les
beautés fublimes de ce nouvel ouvrage de M.
de Belloy; mais je me borne à être écho du public
, en vous affûrint , Monfieur , qu'on n'a pu
voir ici qu'avec tranſport la nobleſſe , la force &
la vérité des caracteres du Prince Edouard , de
Dugueſclin , de Tranſtamare , de Blanche de Bourbon
, & même du chef des Maures . Celui d'Edouard
fur-tout a paru ſupérieur à ce qu'on a vu depuis
long-tems fur la ſcene françoiſe. Dans une ville
où le Grand Corneille eft né , & où ſon génie a
laiflé des traces profondes , on aime ces caracteres
héroïques qui , mis en action par des intérêts ou des
paffions oppofés , fe font valoir réciproquement , &
difputent de magnanimité : on a trouvé le perfonnage
de Pierre le Cruel moins atroce que la Cléopatre
de Rodugune , & l'on a fu gré à l'auteur d'avoir
attaché , conſolé Pame du ſpectateur ; de l'avoir
même ravi d'admiration , par des prodiges de
vertus dont il a entouré un monftre de cruauté &
de perfidie. Enfin , Monfieur , on s'eſt empreſſe de
rendre à M. de Belloy tous les hommages publics
OCTOBRE . II . Vol. 1772. 189
&particuliers dus à un Poëte qui a ſi bien mérité
de la nation , & dont les ouvrages jouiſſent ici de
la plus haute eſtime. Zelmire , le Siege de Calais ,
Gabrielle de Vergy , Gaston & Baïard font au
nombre des Tragédies que notre public voit le
plus ſouvent avec le plus de plaiſir ; mes livres
de recette en font foi .
Permettez -moi une derniere réflexion , que les
orages qui troublent aujourd'hui la littérature
rendent affez importante . Seroit-ce une imprudence
à Meſſieurs les auteurs dramatiques de faire
le premier effai de leurs pieces ſur d'autres théâtres
que celui de Paris ? Ils ne trouveroient pas en
province la foule de leurs rivaux , ni les protecteurs
, les amis , les gagiſtes de ces mêmes rivaux ,
qui par des manoeuvres obfcures , ou des cabales
bruyantes ont tant de fois étouffé à leur naiffance
de bons ouvrages qu'on a vu depuis revivre pour
l'immortalité.
J'ai l'honneur d'être , &c .
CREVILLARD , Entrepreneur
du Spectacle de Rouen.
TRAITS DE BIENFAISANCE.
I.
L'AFFABILITÉ de l'Empereur lui procure
tous les jours des occaſions d'exercer ſa
juſtice & fa bienfaiſance. Ce grand Prince
alla , il y a peu de tems , fans être
190 MERCURE DE FRANCE.
1
attendu , chez un pauvre Officier , pere
d'une nombreuſe famille. Il le trouva à
table avec dix de ſes enfans , & un orphelin
dont il s'étoit encore chargé , malgré
fon indigence. L'empereur frappé de ce
ſpectacle , dit à l'Officier ; je ſavois que
vous aviez dix enfans , mais quel eſt cet
onzieme ; c'eſt , lui répondit l'officier ,
un pauvre infortuné que j'ai trouvé expoſe
ſur la porte de ma maiſon. L'Empereur
attendri juſqu'aux larmes , lui dit :
je veux que tous ces enfans ſoient mes
penſionnaires , & que vous continuiez de
leur donner des exemples de vertu &
d'honneur ; je payerai pour chacun , deux
cents florins par an ; faites- vous payer dès
demain chez mon Tréſorier , du premier
quartier de ces penſions. J'aurai ſoin de
votre aîné qui eft Lieutenant.
I I.
Madame la Ducheſſe de Chartres étant
à Forges pour y prendre les eaux , a donné
tous les jours , dans ces cantons , des preuves
de cette bienfaiſance qui lui eſt ſi naturelle.
Cette auguſte Princeſſe , allant
viſiter l'abbaye de Beaubec , apperçut uné
cabane formée de branches d'arbres & de
monceaux de terre ; auffi- tôt , craignant
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 191
que cet humble réduit ne renfermât
quelques triſtes victimes de la miſere &
de la faim , S. A. S. defcendit de ſa voiture
, & entra dans la cabane , où elle
trouva en effet une mere environnée de
cinq ou fix enfans , preſque nuds , & qui
n'avoient pour lit que la terre couverte
de quelques haillons & d'un peu de paille.
La Princeſſe , pénétrée de compaſſion,
à ce ſpectacle touchant , combla de bienfaits
toute cette pauvre famille , à qui S.
A. S. fait actuellement bâtir une maiſon
commode.
১
U
ACTE D'HUMANITÉ.
NRémouleur , ouGagne-Petit,deModene
, rencontra un jeune Peintre étranger
fort pauvre , qui étoit venu en Italie
pour y étudier ſon art , & y travailler. Il
partagea avec lui ſon logement & fon
gain. Ce Peintre eſſuie peu de temps
après une maladie très dangereuſe ; il
étoit fans reſſource & fort inquiet ; l'Artiſan
lui dit: foyez tranquille , j'ai de la
ſanté , je me leverai plus matin, je travaillerai
plus long - temps , & je tâcherai
192 MERCURE DE FRANCE.
:
!
,
de fatisfaire à vos beſoins. En effet il lui
donna les ſecours néceſſaires le veilla
pendant la nuit , & lui fit recouvrer la
ſanté. Ce Peintre eut de l'ouvrage , &
reçut de ſa famille une petite ſomme
qu'il alla , par reconnoiſſance , offrir à fon
bienfaiteur. Non , monami , lui répondit
ſon hôte , je n'ai beſoin de rien : gardez
ce ſecours pour quelque malheureux ;
j'ai acquitté envers vous la dette de l'humanité
que je devois à un autre ; acquittez
vous de la même obligation , quand
vous rencontrerez quelque infortuné qui
méritera d'être foulagé .
TRAIT DE FERMETÉ
du jeune Comte de Molať.
LAA jeune Nobleſſe ſemble quelquefois
devancer l'âge & les forces de la nature ,
par ce ſentiment de courage & de fermeté
qui la caractériſe. C'eſt ce qu'on a
remarqué avec admiration dans le jeune
Comte de Molac , fecond fils de M. le
Marquis de Molac , Maréchal des Camps
& Armées du Roi. Cet enfant , âgé de dix
ans , étant au Château de Carcado en
Bretagne ,
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 193
Bretagne , avec la Marquiſe ſa mere ,
s'étoit rendu maître par ſurpriſe autant
que par importunité d'un piſtolet. Il le
charge fans meſure & laiſſe encore la baguette
dans le canon. L'arme part , & lui
emporte à la main gauche l'index tout ras,
avec les deux premieres phalanges du
doigt du milieu. On accourt au coup.
Le jeune homme à peine ému , ne fonge
qu'à raſſurer ſur l'accident. La douleur
ne lui arrache point un cri , pas une larme.
C'eſt ſa mere qui pleure pour lui , &
qui ſemble ſentir tout ſon mal. Enfin il
paroît conſolé de ſon malheur , & s'écrie
avec une forte de joie : ma bleffure n'est
qu'à la main gauche , elle ne m'empêchera
point de fervir le Roi. C'eſt littéralement
ſon expreſſion ; c'eſt l'élan d'un coeur noble
& généreux qui s'occupe du devoir de
ſa naiſſance , & du defir de fervir fon
Maître & ſa patrie.
TRAIT de Courage & d'Humanité .
ON
N ſe rappelle l'action généreuſe de M.
le Vicomte de Bar , Garde de la Marine.
Il avoit entrepris d'aller , avec trois de ſes
L
N
194 MERCURE DE FRANCE.
camarades , dans un Canot , à Marseille.
Un gros tems fit couler à fond le Canot.
Deux Gardes Marines ſe ſauverent fur un
rocher , éloigné d'environ cent toiſes.
M. de Bar étoit embarraſſé ſous la carcaſſe
du Canot , & à peine étoit - il libre , que
M. de Calamand, fon camarade , qui ne
ſavoit pas nager , le prit par le pied , qu'il
eut enſuite la prudence de lâcher. Alors
M. de Bar ſe replonge dans la mer pour
aller ſecourir ſon ami ,le ramene au- deſſus
de l'eau , le conduit jufqu'au canot qui
flottoit , & l'aide à y porter la main. M.
de Bar ſe replonge encore pour aller
chercher le cable du canot, le faifit , &
l'attache au canot ; ilmet un bout' du
cable entre fes dents , & gagne avec beaucoup
de peine , le rocher , où , il ramene
ainſi fon camarade & le canot. Ils pafferent
tous quatre la nuit ſur ce rocher ,
mourant de froid , & de faim , & attendant
le jour pour ſe rejeter à la mer ,
lorſque des pêcheurs vinrent heureuſement
les recueillir dans leur bateau.
Le Roi informé de l'action généreuſe
de M. de Bar , qui avoit oublié fa confervation
pour aller au ſecours de fon camarade
, lui a accordé pour récompenfe
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 195
la permiſſion de lui propoſer un ſujet
pour une place de Garde de la Marine.
Ce jeune homme , plein de zêle pour
le ſervice de ſa Majeſté , à peine échap
pé du danger , s'eſt rembarqué pour le
fond du Levant , ſur la Frégate l'Atalante
, commandé par M. de Calian.
ANECDOTE S.
I.
Cassius étant défait parles Parthes , qui
avoient des fleches pour armes principales
, s'enfuit en la ville de Carnas , où il
n'oſa pas ſéjourner beaucoup , de peur
d'être pourſuivi & affiégé ; fur quoi un
aftrologue , qu'il avoit en ſa compagnie ,
le penſant bien conſeiller . " Je defirerois
„ fort , lui dit- il , que vous ne vouluffiez
,, point fortir d'ici juſqu'à ce que la lune
,, fût au ſigne du Scorpion; mais Caffius
ſe mocquant de lui , ce n'est pas cela, lui
répondit il : je n'ai peur que de celui du
Sagittaire.
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
4
ود
I I.
Catherine de Foix , Reine de Navarre
dit au Roi fon mari , après la perte de ce
Royaume : Dom Jean , fi nous fuffions
nés , vous Catherine , & moi Dom
Jean , nous n'aurions jamais perdu la
Navarre " .
ود
ود
ود
III.
Un Poëte vint derniérement trouver
le Directeur du Théâtre de Drurilane à
Londres , & lui préſenta une Comédie &
une Tragédie à la fois : le Directeur le
priade lire une de ces deux pieces ; mais
fort embaraffé après cette lecture , il lui
dit : de grace , Monfieur , apprenez moi fi
c'est votre Tragédie ou votre Comédie que
vous venez de lire. A combien d'Auteurs
Dramatiques on pourroit faire la même
queſtion.
EPIGRAMME nouvelle' de M. Piron .
Chantres admis au temple de Mémoire ;
Comédiens campagnards & royaux ,
Rayez , biffez de votre répertoire ,
Ces drames noirs nouvellement éclos !
Rvoyez-les à leur premier enclos ;
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 197
Et porte - cloſe à la Muſe Anglomane t
Que Londre en ſoit l'amateur ou l'organe ,
Tenez - vous- en à nos illuſtres morts ,
Sans plus aller gueuſer à Drurilane ,
Quand vous avez la clé de nos tréſors !
AVIS.
I.
يا
Bureau de Correspondance.
LEES Directeurs du Bureau royal de Correfpondance-
Générale , toujours empreſſes à rendre cet
établiſſement de plus en plus utile au Public , ont
reconnu combien il étoit pénible , onéreux , &
ſouvent difpendieux pour les propriétaires de terres
, de maiſons de campagne , domiciliés à Paris ,
& autres privilégiés , de faire les démarches &
courſes néceffaires , pour s'aſſurer la jouiffance
des privileges & exemptions des droits d'entrée
qui leur ont été accordés,,par rapport aux grains ,
foins , volailles , gibier , pailles , bois , beurres ,
oeufs , fromages , & autres denrées , provenant du
crû de leurs terres & maiſons de campagne , deſtinées
à la consommation de leur maison à Paris .
L'obligation de faire enregiſtrer leurs titres au
bureau des droits rétablis , à celui de MM. les
Officiers fur les ports , halles & marchés , entraîne
inévitablement beaucoup de peines , & fouvent
des frais .
:
Pour épargner cet embarras & ces dépenſes aux
Seigneurs de terres , Bourgeois de Paris , & autres
N 3
198 MERCURE DE FRANCE.
privilégiés , les Directeurs du Bureau de Correspondance
- générale ont ouvert , le premier Janvier
1771 , un bureau , uniquement destiné à procurer
les expéditions , fans autre charge de la
part defdits Seigneurs , Bourgeois , privilégiés ,
que d'envoyer audit bureau leurs titres , c'eſt àdire
, pour ceux qui n'auront pas encore été enrégiſtrés
, leurs titres de propriété , les certificats
de MM. les Curés & Collecteurs de la paroiffe ,
enſemble leurs certificats particuliers ; & pour
ceux qui font déjà enrégiſtrés , les certificats des
Curés , des Collecteurs & des Propriétaires , dont
on leur enverra le modele à leur premiere demande
, s'il ne l'ont pas .
Le bureau , fur ces pieces qui lui feront remi.
ſes ou envoyées franches de port , fe chargera de
leur faire paffer , avec exactitude , les expéditions
néceffaires pour jouir des exemptions d'entrées ;
in les leur adreffera auffi , franc de port , par la
petite pofte.
L'abonnement , pour toutes ces opérations , ne
coûtera que quarante fols , qui feront payés d'avance
à la çaîſſe de la direction , & dont il fera
donné une quittance.
Il ſera néceſſaire de renouveller ces enregiſtremens
annuellement .
I I.
Codex Monafticus .
Deſprès , Imprimeur ordinaire du Roi & du
Clergé de France , demeurant à Paris , rue Saint
Jacques , donne avis au public , & à toutes les
maiſons religieuſes du Royaume , qu'au premier
Novembre 1772 il commencera l'impreffion de
1
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 199
Codex Monafticus , 3 vol. in 40. d'environ 800
pages qu'il propoſe par foufcription , fur le pied
de 30 livres , dont 15 livres en foufcrivant , & 15
livres en livrant l'ouvrage. Il prévient qu'il n'en
fera tiré que très - peu d'exemplaires au delà
du nombre arrêté par les ſouſcripteurs.
Les maiſons religieuſes qui voudront leur regle
particuliere en format in - 12 , auront foin de le
prévenir ava avant le premier Novembre , parce qu'il
ne fera plus tems de ſouſcrire après ce terme.
Cette collection intéreſſante comprendra les
Conftitutions de tous les Ordres & Congrégations
du royaume , rédigées en conféquence de l'Edit du
mois de Mars 1768. Le texte de la Regle commune
à différentes congrégations , précédera toujours
les Conſtitutions qui en dériveront ; & on
trouvera à la tête de chacun de ces Statuts , un
précis fur l'origine & l'état actuel de l'ordre, ou
Congrégation dont il fera la Loi ; & à la fin de
Youvrage , les Lettres - Patentes confirmatives
avec l'Arrêt d'enregiſtrément.
III.
Comptes faits.
Le ſieur Pierard imprimeur à Reims , mettra
en vente inceſſamment , un Livre de comptes
faits fur toutes les parties de la divifion , les
comptes faits à l'infini des ſociétés , tant de miſe
d'argent avec les fractions , que pour le marc , la
livre de telle ſomme de principal & de repriſe que
ce ſoit ; les comptes faits de tout ce que l'on a befoin,
foit pour les intérêts & pour les payemens
à tant par cent , tant par mille , les comptes de tant
d'aunes , tant d'onces , tant de gros , &c. Les quatre
& cinq pour cent de ce qui reſte à payer. Ledétail
N4
200 MERCURE DE FRANCE .
ſeroit trop long à donner ici. Les explications font
à chaque opération avec les méthodes , des regles
du mare la livre , des regles de ſociété , &c. L'on
vendra ce volume trois livres en feuilles , &
relié , quatre livres .
Le ſieur Pierard prie ceux qui lui écriront
d'affranchir le port.
Le prix est très - modique pour ce grand ouvrage
de 330 pages de calcul : l'on n'aura plus beſoin que
de l'addition'; ainſi ce ſera une grande épargne de
temps & de peines pour beaucoup de perſonnes , &
un avantage pour les ſociétés , ſpécialement dans
les ports de mer.
M. Pierard imprimera auſſi un volume où l'on
trouvera les comptes faits , avec un tarif du grand
cent réduit en folives , en pieds , pouces , lignes
, & à l'écorce , réduit de même.
Un autre où l'on trouvera ce que tiennent les
cuves de muids , pieces , meſures , pintes dé
Paris faites ou à faire , avec toutes les jauges.
Un autre qui contiendra le toiſé des pierres
de marbre , en toiſes , pieds , pouces & lignes
cubes , &c , &c.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 201
I
NOUVELLES POLITIQUES.
Du Caire , le 18 Juillet 1772.
Lparut , le mois dernier , devant Damiette , une
Eſcadre Ruſſe qui s'empara de tous les bâtimens qui
s'y trouvoient. Mehemet Aboudaab envoya un officier
pour traiter avec les Ruſſes & pour les engager à ſe
retirer , à quelque prix que ce fût. On donna à ſes
vaiſſeaux des vivres , des proviſions ; on leur paya des
contributions , & ils mirent à la voile pour la Syrie .
On commence à avoir des inquiétudes ſur le fort de
l'Egypte . Un Prince du Saidi a pris les armes contre
Mehemet ; on eſt inſtruit qu'Ali a envoyé ici des émisfaires
ſecrets qui s'efforcent de ſemer la diviſion parmi
les grands du pays , dont pluſieurs lui font encore attachés.
Les ſuccès que le Cheïk Daher , ſon allié , a
eus en Syrie , raniment les espérances des partiſans de
l'ancien Caïmacan , & l'on craint de le voir arriver avec
une forte armée. Ou publie qu'il a fait paſſer 30,000
ſequins à l'Amiral Ruſſe , dans l'ifle de Lesbos , pour
en acheter des ſecours .
D'Alexandrie en Egypte , le 17 Août 1772 .
Mehemet Bey Aboudaab a exilé ou fait mourir , depuis
quelque tems , pluſieurs perſonnes qui lui étoient
fuſpectes . Le parti qui l'avoit favorisé dans la Haute-
Egypte , eft actuellement déclaré contre lui. Ce Bey a
fait marcher des troupes de ce côté ; mais pendant cette
diviſion on ne reçoit au Caire du Saidi ni bled , ni
202 MERCURE DE FRANCE.
1
autres grains , ce qui cauſe une grande cherté. Le
peuple commence à murmurer , & l'on craint une révolte
, fi les troubles de la Haute - Egypte ne s'appaiſent
bientôt.
De Copenhague , le 8 Septembre 1772 .
Suivant un avis que le gouvernement vient de faire
publier , les nouveaux fanaux établis ſur le Sund , pour
la fûreté de la navigation , ceſſeront d'être allumés , à
compter du premier Décembre prochain.
De la Silésie , le 19 Septembre 1772 .
Le voile qui couvroit la deſtinée de la Pologne eſt
enfin tombé. On a reçu les déclarations des Cours de
Vienne , de Pétersbourg & de Berlin , concernant le
démembrement de ce royaume. Les manifeſtes publiés
par Sa Majeſté Pruſſienne expriment clairement l'étendue
des parties qui lui appartiendront. Elles font telles que
nous les avions déſignées précédemment , par conjecture
, en marquant également les nouvelles poffeflions de
la Maiſon d'Autriche . Cette derniere Puiſſance aura ,
entr'autres , toutes les Salines Polonaiſes de Wielicza ,
de Bochnia & de Zambor , qui formoient le principal
revenu de la Couronne.
Des Frontieres de la Pruſſe , le 17 Septembre 1772 .
La priſe de poffeffion de la Prufſfe Polonoiſe vient
d'être consommée. Le 13 de ce mois , le lieutenantgénéral
de Stutterheim , gouverneur du royaume de Prusſe
, ſe rendit , à la tête du régiment de Thadden , compofé
de deux bataillons , dans un des faubourgs d'Elbing,
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 203
i
&fit fommer le colonel du régiment de Schack , qui
commandoit dans cette ville une garnison de deux
cents hommes , de lui en ouvrir les portes. Cet officier
lui répondit qu'il avoit ordre de ſe défendre & de
repouſſer par la force les entrepriſes qu'on voudroit faire
ſur la place qui lui étoit confiée. Alors le lieutenantgénéral
de Stutterheim fit établir , vis-à-vis la porte de
Konigsberg , une batterie de trois pieces de canon &
de deux obuſiers , tandis que la garnifon Polonoiſe , qui
étoit ſous les armes , derriere cette porte , ſe rangeoit
aux pieds des remparts. A la premiere décharge de
l'artillerie Prufſfienne , la porte fut enfoncée. La garni
fon y répondit par un feu de mouſqueterie qui ne fit
pas de mal aux Pruffiens ; & après en avoir eſſuyé , à
ſon tour , une ſalve générale , elle ſe retira , par une
porte oppoſée , vers Varſovie. Le ſieur de Stutterheim
prit alors formellement poffeffion de l'hôtel-de- ville : il
fit abattre , dans les endroits publics , l'Aigle Polonoiſe ,
& y ſubſtitua l'Aigle Pruſſienne.
De Vienne , le 19 Septembre 1772.
La Cour Impériale , voulant mettre encore plus d'économie
dans toutes les branches du ſervice militaire ,
a décidé que les jeunes officiers qui font tirés de différens
régimens pour former la Garde Noble Allemande,
rentreront dans leurs corps reſpectifs & feront remplacés
par d'anciens officiers de cavalerie qui ne ſont pas en
état de ſervir en campagne , mais qui jouiſſent de quel
que penſion. Ile n'auront point de chevaux ni de quartiers
en commun , & chacun ſe logera où il voudra. (
204 MERCURE DE FRANCE. r
1
Cet arrangement doit avoir lieu au commencement de
l'année prochaine .
De Londres , le 24 Septembre 1772 .
Les dernieres nouvelles arrivées des Indes portent que
la guerre continue entre Hyder Aly - Kan & les Marattes
, mais que l'Amiral Harland ayant engagé les derniers
, ſous différentes promeſſes , à ſe retirer du Carnac
, la Compagnie ne craignoit plus d'étre obligée d'entrer
en guerre avec ces peuples .
Nous avons dit que la Bourgeoiſie de Londres arrêta ,
l'année derniere , d'offrir au lord-maire un vaſe d'argent
de la valeur de 200 liv. ſterlings & un autre de cents
à chacun des aldermans Oliver & Wilkes . Le vaſe du
dernier eft achevé. Il eſt remarquable par les ornemens
qu'on dit avoir été tracés par le Sr Wilkes lui - même ,
& qui font les trophées du fanatiſme le plus puniſſable .
Il a donné , à cette occafion , un grand repas à ſes amis .
De Stockolm , le 15 Septembre 1772.
On a fait , hier , la clôture de la Diete , avec les cérémonies
d'uſage . Les Etats s'étant aſſemblés dans la
grande Eglife , le Roi s'y rendit de ſon château , à travers
une double haie de ſoldats. Sa Majesté , revêtue
de ſes habits royaux & marchant ſous le dais , étoit
précédée de tous les Officiers de ſa Cour , de fon Sénat
& du Prince Frédéric , ſon frere. Après qu'on eut
entendu le Service Divin & le Sermon qui fut prononcé
par l'Evêque de Weſteros , le Roi fortit de l'Eglife dans
le même ordre & ſe tranſporta à la ſalle des Etats ,
où les quatre Ordres l'avoient précédé . Sa Majesté
prit
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 205
prit place fur ſon trône & fut haranguée ſucceſſivement
par le maréchal de la Diete & par les autres orateurs
qui eurent tous l'honneur de lui baifer la main. On lut
enfuite le Recès de la Dicte , comme il eſt d'uſage. Sa
Majeſté fit un diſcours , qu'Elle termina en ſignifiant
aux Etats qu'Elle les raſſembleroit dans fix ans. Le
Prince Frédéric , Duc d'Oſtrogothie , preta enfuite , à
genoux , ferment de fidélité au Roi. Quelques Séna
teurs s'acquitterent auſſi de ce devoir. Les Orateurs
des Etats & une députation de chaque Ordre eurent
P'honneur de dîner , ce même jour , chez le Roi.
Hier au matin , les Etats s'étant aſſemblés dans la
grande falle du château pour répondre aux propoſitions
que le Roi leur avoit faites , Sa Majeſté , précédée de
fon Sénat & du Prince Frédéric ſon frere , vint s'affeoir
ſur ſon trône. Le Maréchal de la Diete , portant la
parole , rendit compte au Roi des diverſes réſolutions
priſes par les Etats relativement aux impoſitions ordinaires
& extraordinaires qu'ils ont aſſignées ſans en
fixer la durée , ainſi que des moyens qu'ils croient les
plus propres au rétabliſſement des finances ; le Maréchal
ajouta qu'ils s'en rapportoient entiérement , pour cet
objet , à la haute ſageſſe de Sa Majeſté. Le Roi remercia
les Etats de la confiance qu'ils lui témoignoient ,
& leur annonça qu'il ne tarderoit pas à ſéparer la Diete .
Le foir , le Roi , ſuivi d'un cortege nombreux de gens
à cheval & d'une foule de peuple , fortit des barrieres
& alla au - devant du Baron de Sprengporten qui eſt
arrivé de Finlande , à la tête d'un corps d'environ huit
cents hommes. Le reſte de la troupe a été diſperſé par
0
206 MERCURE DE FRANCE .
la tempête dans le trajet de mer qu'il a été obligé de
faire. Le Roi mit pied à terre & embraſſa le Baron
de Sprengporten qui ſe proſterna à ſes genoux. Dans
cet inſtant , Sa Majesté tira ſon épée pour lui donner
l'accolade & le revêtir Elle-même des marques de Commandeur
de l'Ordre de l'Epée qu'Elle avoit apportées .
Enſuite Elle le fit relever & l'embraſſa de nouveau , au
milieu des acclamations de tous ceux qui étoient témoins
de ce ſpectacle attendriſſant. Le Roi ſe mit alors
àla tête de la troupe & rentra dans la ville .
On a publié , aujourd'hui , au ſon des tymbales & des
trompettes , que la clôture des Etats ſe feroit demain ,
avec les formalités qui ont été obſervées à l'ouverture
de cette affemblée .
De la Haye , le 22 Septembre 1772.
La Cour de Danemarck avoit établi , pour la fûreté
de la navigation , à l'entrée du Sund , deux nouveaux
fanaux , indépendamment d'un autre placé ſur la tour
du château de Cronembourg ; mais elle exigeoit , pour
ce ſervice , un droit dont l'exemple a allarmé la liberté
du commerce. Pluſieurs Nations ont refuſé de s'y asſujettir
: les difficultés qu'occafionnoit la perception de
cet impôt viennent d'être levées par une ordonnance
qui preſcrit de ne plus allumer ces fanaux , à l'époque
du premier Décembre prochain.
Par les précautions qu'on a priſes , les navires qui
aborderont au port d'Oſtende , n'auront plus à craindre
aucun danger. L'Impératrice - Reine y a fait élever , à
la hauteur de cent pieds à l'ouest de l'entrée , une co
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 207
lonne de pierre blanche , au haut de laquelle on entretiendra
perpétuellement un feu de charbon , à commencer
du 15 du mois prochain .
Le ſieur Pallas , qui a ſéjourné en Hollande , a écrit
de Sibérie , le 27 Avril dernier , qu'on avoit trouvé ,
dans la province d'Iekuzk , près de la riviere de Wilvi ,
ſous une montagne de ſable , un rhinoceros de moyenne
grandeur , bien conſervé. On croit que cet animal étoit
dans cet endroit depuis la formation de la colline , c'eſtà-
dire , depuis un nombre de fiecles qu'il eſt impoſſible
de calculer.
De Raguse , le 19 Août 1772.
Le Grand Seigneur vient d'envoyer ordre au Pacha de
Scutari (Scodra) , en Albanie , d'aſſembler dix à douze
mille hommes , d'en donner le commandement à ſon fils
Ali Pacha del -Beſſan , & de les faire embarquer pour
l'Egypte ſur les bâtimens de la province ; en cas que
le nombre de ces bâtimens ne ſoit pas fuffifant , Sa
Hauteſſe le charge de demander au gouvernement de
Raguſe ceux dont il aura beſoin pour cette expédition.
Le Pacha de Scutari a écrit en conféquence au Sénat
de cette République de lui fournir dix des meilleurs
navires de cet Etat. Le Sénat s'eſt aſſemblé pour délibérer
ſur le parti qu'il avoit à prendre , & l'on ne fait
pas encore qu'elle ſera ſa réſolution .
De Marseille , le premier Octobre 1772 .
Des avis reçus de la Méditerranée font mention du
projet de faire , dans l'Ifle de Lampedouſe , ce que
l'Empereur de Maroc entreprend dans celle de Fedalaa
Ο 2
208 MERCURE DE FRANCE.
Cette ifle , qui n'a que cinq lieues de circuit & deux
de longueur , eſt ſituée entre Tunis & Malte , à vingt
lieues environ de France de l'une & à quarante cinq
de l'autre . Elle a un aſſez bon port , & elle eſt ſusceptible
de culture. Tout le monde ſait l'aventure du
Prêtre Provençal , condamné dans ſon pays & fugitif
dans cette ifle déſerte , où il réaliſa , pendant quarante
ans , aidé d'un fimple Mouſſe , l'hiſtoire fabuleuſe de
Robinson . Cet Hermite prouva ce que peut l'índusrie
humaine excitée par la néceſſité . Le Prince Italien ,
à qui cette ifle appartient , veut faire un traité avec les
Etats Barbareſques , rendre enſuite cette contrée habitable
& en faire en même tems , naviger les habitans
fous pavillon libre.
,
NOMINATIONS.
Le Roi a donné l'abbaye de Clairefontaine , Ordre de
St Auguſtin , dioceſe de Chartres , à l'Evêque d'Arath ,
fuffragant de Strasbourg ; celle de Cherbourg , même
Ordre , dioceſe de Coutances , à l'Abbé de Bayanne ,
auditeur de Rote ; celle de St Michel en Tiérache , Ordre
de St Benoſt , dioceſe de Laon , à l'Abbé de Nar-\
bonne - Lara , aumonier du Roi ; celle deSt Meſmin ,
même Ordre , dioceſe d'Orléans , à l'Abbé de Caulincourt
, aumonier du Roi ; celle de Fontaine - Blanche ,
Ordre de Citeaux , dioceſe de Tours , à l'Abbé du
Châtel , aumonier ordinaire de Madame la Dauphine ;
celle de Fontaine - Douce , Ordre de Saint Benoît , dioceſe
de Saintes , à l'Abbé de Segonzac , vicaire-général
de Périgueux ; celle de Moreau , même Ordre , diocefe
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 209
de Poitiers , à l'Abbé de Bruneau , vicaire-général d'Angoulême
; celle d'Hieres , Ordre de Citeaux , dioceſe de
Toulon , à la Dame de Grille , religieuſe de l'abbaye de
St Céfaire d'Arles .
Le Comte de Simiane a eu l'honneur de prêter ferment
entre les mains de Sa Majesté , pour la lieutenance
de Roi de la province de Saintonge .
L'Abbé Faure , chanoine de St Pierre de Strasbourg ,
clerc de Chapelle du Roi , vient d'être nommé Chapelain
de Sa Majesté , qui a diſpoſé de ſa place de clerc
de Chapelle en faveur de l'Abbé le Bégue , chanoine
de Verdun .
Le Roi a accordé l'abbaye de Saint Maur - fur - Loire ,
Ordre de St Benoſt , dioceſe d'Angers , dans l'appanage
de Mgr le Comte de Provence , à l'Abbé de Crequy ,
vicaire - général de Liſieux ; celle de la Frenade , Ordre
de Cîteaux , dioceſe de Saintes , à l'Abbé Maury , vicaire
- général & official de Lombez , qui a prononcé le
dernier panégyrique de St Louis devant l'Académie
Françoiſe; celie de Fabas , même Ordre , dioceſe de
Comminges , à la Dame Bastard d'Aubaire , religieuſe
à Longages , dioceſe de Rieux.
Le 27 Septembre , le Comte de Marboeuf , lieutenantgénéral
des armées du Roi , commandeur de l'Ordre
royal & militaire de St Louis , ci- devant commandant
en ¡Corſe , eût d'honneur de prêter ferment , entre les
mains de Sa Majesté , pour la lieutenance- générale de
Corfe.
Le Roi a accordé au ſieur d'Orvilliers , chef d'eſcadre
, la dignité de Commandeur de l'Ordre royal & mi-
Ο 3
210 MERCURE DE FRANCE .
litaire dé St Louis , vacante par la mort du ſieur Froyer
de l'Eguille , lieutenant - général des armées navales,
commandant de la marine à Rochefort .
Le Roi a accordé l'abbaye de Beaumont , Ordre de
St Benoſt , dioceſe de Tours , à la Dame de Guiche ,
Abbeffe de St Jean - de - Bonneval - les - Thouars , dioceſe
de Poitiers .
PRESENTATIONS.
Les Députés des Etats de la Province d'Artois furent
admis , le 30 Septembre , à l'audience du Roi , à qui its
furent préſentés pas le Marquis de Levis , lieutenantgénéral
des armées de Sa Majesté , capitaine des Gardes
du Corps de Mgr le Comte de Provence , gouverneur
de cette province , & par M. le Marquis de Monteynard
, ſecretaire d'état , ayant le département de la province.
Ils furent conduits à cette audience par le marquis
de Dreux , grand - maître , & par le ſieur de Watronville
, aide des cérémonies . La députation étoit compoſée
, pour le Clergé , de l'Evêque de Saint - Omer qui
porta la parole ; pour la Nobleſſe , du Comte de Lannoy
, brigadier des armées du Roi , colonel du régiment
provincial d'Arras ; & pour le Tiers Etat , du ſieur
Goſſe de Doftrel , ancien député général & ordinaire des
Etats , & ancien échevin de la ville & cité d'Arras .
La Princeſſe de Mafferano a eu l'honneur de faire ſa
révérence à Sa Majesté , ainſi qu'à la Famille Royale , à
qui elle a été préſentée par la Comteſſe de Marfan ,
gouvernante des Enfans de France .
Le 4 Octobre , les Députés des Etats de Corſe ont
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 211
1
eu audience du Roi , à qui ils ont eu l'honneur d'être
préſentés par le marquis de Monteynard , gouverneur de
cette ifle , ſecrétaire d'état au département de la guerre.
La députation , conduite par le marquis de Dreux ,
grand - maître , & par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies , étoit compoſée , pour le Clergé, de l'Evêque
de Nebbio , qui a porté la parole ; pour la Nobleffe
, du comte de Coſta Caſtellana , pour le Tiers-
Etat, du ſieur Belgodere di Bagnaja , cenſeur royal de
police de Baſtia. La Députation a été conduite enfuite
à l'audience de la Famille Royale.
MARIAGES.
Le Roi & la Famille Royale ſignerent , le 27 Septem
bre , le contrat de mariage du Comte d'Andlau , meſtre
de camp , lieutenant du régiment Royal - Lorraine , cavalerie
, avec Demoiselle Helvetius .
Le Roi & la Famille Royale ſignerent , le 29 du mois
de Septembre , le contrat de mariage de Demoiſelle
d'Egrigny , fille du Marquis d'Egrigny , capitaine de grenadiers
des Gardes - Françoiſes , avec le Comte de
Maïts de Goimpy , capitaine de vaiſſeau.
NAISSANCES.
Le 19 Septembre , la Comteſſe de la Tour- d'Auver
gne eſt accouchée d'un garçon .
La Ducheſſe de Sully eft accouchée d'une fille , le 27
Septembre.
১
*
04
212 MERCURE DE FRANCE.
De Vienne , le 19 Septembre 1772 .
La femme du nommé Gentil , au ſervice du Prince
de Kaunitz , eſt accouchée , le 16 Septembre de trois
enfans bien proportionnés , dont deux garçons & une
fille. Ils font tous en vie & paroiſſent ſe bien porter.
La mere , qui avoit déjà eu dix enfans , ſe trouve auffibien
qu'après ſes autres couches.
MORTS.
Jofeph Leroi , Abbé de Domevre , Général de la
Congrégation des Chanoines - Reguliers de Notre Sauveur
, eſt mort à Metz ,le 6 Septembre.
Michel - Joſeph Troger de l'Eguille, lieutenant -général
des armées navales , commandeur de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , commandant du département de
Rochefort , eft mort à Angoulême , le 5 Août , dans la
foixante dixieme année de fon âge.
Pierre Claude Marquis de Ribrevoie , chevalier de
l'Ordre royal & militaire de St Louis , ancien capitaine
de Carabiniers , gouverneur pour le Roi des ville &
château de Dreux , eſt mort à Paris , le 20 Septembre ,
dans la foixante - dixieme année de fon âge .
Jean Pageze , payfan de Tarbe , y eſt mort d'accident
, dant la cent quatrieme année de fon age ; &
Bertrand Caſenave , laboureur de la même ville , y eſt
décédé à l'âge d'environ cent deux ans .
Le ſieur Henri Magdonel eſt mort derniérement à
Madraz, en Croatie , à l'âge de cent dix-huit ans.
OCTOBRE . II. Vol. 1772. 213
N. Comte du Boſe , brigadier , capitaine des vaiſſeaux
du Roi , chevalier de l'Ordre royal & militaire de St
Louis , eſt mort à Breſt , le 8 Septembre.
La Princeſſe Louiſe de Lorraine , ſoeur du feu Comte
de Brionne , eſt morte , le 2 Octobre , à Putteaux près
Paris , dans la cinquante - neuvieme année de fon Age.
Magdeleine de la Boiffiere , Abbeſſe de l'abbaye de
Fabas , Ordre de Cireaux , dioceſe de Comminges , eſt
morte dans ſon abbaye , à l'âge de cent deux ans.
Claire Théreſe d'Agueſſeau , veuve de Guillaume-
Antoine Comte de Chaſtellux , premier Chanoine de
l'Eglise cathédrale d'Auxerre , lieutenant - général des
armées du Roi , &c . eſt morte à Paris , dans la ſoixante
-treizieme année de ſon âge.
François Marie Collet , Evêque d'Adras , in partibus,
eſt mort au château de Kerrange , dioceſe de Vannes ,
le II Septembre , âgé de quarante - deux ans.
On a appris la nouvelle de la mort de la Princeſſe
Henriette Louiſe - Marie - Françoiſe - Gabrielle de Bourbon-
Condé , Abbeſſe de Beaumont les -Tours , qui eſt
décédée dans ſon abbaye , le 19 Septembre , dans la
foixante - neuvieme année de ſon age. La Cour a pris ,
à cette occafion , le 27 Septembre , le deuil pour onze
jours.
Armand Chevalier d'Arros , meftre de Camp , enſeigne
& aide major général des quatre compagnies des
Gardes -du- Corps de Sa Majesté , eſt mort à Paris , le
18 Septembre , dans la quarante- troiſieme année de
fon âge.
05
214 MERCURE DE FRANCE.
LOTERIES .
Le cent quarantieme unieme tirage de la Loterie de
l'hôtel-de- ville s'eſt fait , le 25 Septembre , en la maniere
accoutumée. Le lot de cinquante mille livres eſt
echu au No. 76426. Celui de vingt mille livres au No.
70737 , & les deux de dix mille aux numéros 68078 &
72010.
Le tirage de la loterie de l'école royale militaire s'eſt
fait le 5 Octobre. Les numéros fortis de la roue de
fortune font , 47 , 59,57,38 , 15. Le prochaių tirage
ſe fera le 5 Novembre .
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 215
ADDITION DE HOLLANDE.
LIEGE.
MUSIQUE.
BieDinen des perfonnes déſirant un air d'Opéra & non
toute la partition qui coute depuis 12 juſqu'à 24 L. , ne
peuvent faire uſage que de ceux qui font à portée de
leur voix & propres à chanter aux Concerts ; l'un chante
le Deffus qui ne veut pas un air de Baſſe , l'autre
veut un air de de Taille ou de Haute- contre &c.
Ces différentes circonstances réunies ont engagé Mr.
Andrez , Graveur de cette ville , à détacher les airs ,
Duo , Trio & c. de la partition pour la commodité des
Amateurs , qui , par ce moyen , peuvent faire choix à
peu de fraix , d'un air à leur goût & à portée de leur voix.
Ces Arriettes font gravées 4to. avec la baſſe , pour la
facilité de ceux qui s'accompagnent du Clavecin , les
parties de Violon ſont ſéparées avec des notes aux pasſages
ou les flutes doivent ſe ſaire entendre , quand il a
été impoſſible de joindre la Flute au Violon , on a gravé
chaque partie ſéparément ſans rien ajouter ou diminuer
dans les Airs , de façon qu'ils peuvent ſervir aux Acteurs
pour apprendre leur role.
Le choix de meilleurs Opera & des auteurs de la
mufique ne laiſſe rien à déſirer aux amateurs qui peuvent
ſe procurer tous ces airs & chacun en particulier à un
demi Eſcalin la feuille 4to. La plus grande partie de
ces airs ne tiennent qu'une feuille , & deux en y comprenant
les violons , de forte que moyennant un Eſcalin on
peut avoir une ariette avec toutes ſes parties ; celles dont
la grandeur exige trois feuilles , coûtent un Eſcalin & demi.
Sitôt qu'un nouvel Opéra paroît à Paris & qu'il y eſt
reçu avec applaudiſſement , on en extrait les airs qui
méritent de l'être. On peut diſpoſer dès à préſent de
ce qui ſe trouve dans le Catalogue ci - joint.,
216 MERCURE DE FRANCE.
CATALOGUE de Muſique gravée
chez B. Andrez , à Liege , 1772 .
Vocale. du Huron.
Si jamais.
Comme il y va.
Science par Morel... 210
duo Ne vous rebutez pas
Les joncs .
Qu'on met à prix .
#
Partition & parties Sépartes. Vous me charmez.
Annette & Lubin .
Le Bucheron . ..
5
.. 6
56
Iſabelle & Gertrude.. 5
Airs détachés & basse
Rofe & Colas . ... I
• .... • 2 10 Le Sorcier
L'aveugle de palmire. I
Les Moiffonneurs. • 2
Ma bonne amie .
L'amour naiſſant .
Dans quel canton .
Toi que j'aime .
*
duo
Ah ! quel tourment.
Ah ! que tu m'attendris .
Sur nos étendars .
Me prend- on .
Qu'ai - je donc fait.
5 Que ne fuis - je encor.
Autres avec les parties féparées
un escalin piece ceux
marqués (*) 2efc.
de Tom -jones.
Oui , toute la vie.
Ah ! ma tante .
Ab quel plaifir !.
La pauvre fillette .
Plus d'une fois .
De l'opulence .
Vous voulez que.
• duo Quoi c'eſt vous .
:
de Lucile.
Qu'il eſt doux.
Quel réveil .
Autour de moi.
Tout ce qui peut toucher.
Au bien ſuprême .
Chantons deux époux .
du Déferteur.
Peut-on affliger.
J'avois égaré.
* Ah ! je refpire.
* duo Seroit- il vrai .
Je ne déferterai jamais
* duo O Ciel .
Dans quel trouble .
duo
Tous les hommes .
Vive le vin .
* Mourir n'eſt rien.
Adieu chere louife.
Le Roi paſſoit.
OCTOBRE . II . Vol. 1772. 217
du Jardinier suppost.
Lorſque je ſuis .
Un jardinier .
Que la campagne.
Je n'oſe pas.
Quand un hommage.
Toute fille.
* La flamme.
duo L'amour tourne .
Pourquoi faut - il.
duo Qu'entens - je.
Je me releve.
Pour les amans .
du Tableau parlant .
Je ſuis jeune.
Il eſt certains barbons .
Tiens ma reine.
Cet aveu charmant.
Pour trompeг .
*
ズ
Vous étiez ce que.
des deux Avares.
Plus de dépit.
Du Roſſignol .
*duo Les voilà partis.
Sans ceſſe auprès.
*duo La douce eſpérance .
*duo Mon cher Mr. Gripon.
de l'Amitié à l'Epreuve.
Mon ame eſt dans.
duo Je m'y connois.
Non jamais.
Si je penſe.
* Du Dieu d'amour.
Sans l'amour.
Non , non j'aurois.
Nel fon part.
A quel maux.
Qu'il eſt doux de paſſer.
de la bonne enfant.
Quel plaiſir.
j'ons beſoin .
Pauvre annette . '
Qu'elle eft belle.
duo Vous pouvez.
Quel orgueil .
Une fille délaiffée .
Final du pr . acte à 5 vois.
Perdre Roſette.
Ledéſeſpoir.
Qui Rofette.
*
L'y afoir tambour.
Notre vaiſſeau .
*duo Je brûlerai.
duo La nuit.
C'est donc aing .
Le Dieu de la tendreſſe.
de Silvain .
Nos coeurs ceffent .
Je puis braver.
Ne crois pas .
Je ne ſçai pas.
Hé comment .
Tout le village.
duo Avec ton coeur.
*duo Dans le ſein .
* Il va venir.
* trio Venez , venez .
duo Par le trou de la ſer.
Vous verrez les graces.
Dieu des repos.
Annette n'eſt point.
Entrant en ménage
Ce diable à 4.
La tendreſſe.
118 MERCURE DE FRANCE.
de l'école de la jeunesse.
Cher objet.
des deux miliciens.
Que l'amour cauſe d'al.
Non tu ne peux .
Au point du jour.
L'écho , journal de Muſique ,
commence en 1758. à f
12. l'année (pris au bureau)
juſqu'inclu 1766 puis
1767. inclu 1772 à f 6 : -
Il contient choix des airs
d'opéra , & autres gravés
avec la baſſe , Guitarre ou
harpe , &c . moyennant f
2 : 10. par année on le
reçevra franc de port.
•
Trio.
D'Urſenbeck .
Vari autori .
Bertrand.
• ....
......
.......
535
Boccherini oeuvre 4... 7
Duo.
.....
•
55
B. de Rome.
Kennis .
De différents auteurs.. 5
Gretris flutes du violon. I IC
Pour clarinettes..
Solo violoncello .
• I
Maſſart oeuvre 2.... 5
Trazegnie clavecin .
D'Urſenbeck notturno. I 5
7
7 Recueils menuets, piece 1 5
Bianchi 6 Duetto. I 107 idem contredanſes. I 5
Recréation , harmon. tr . I 5
Deuxieme Recueil . I
Bergé , Sonates & airs avec
accompt. du Citre .. 7
•
Instrumentale.
•
•
5 On troüvera un aſſortiment
de muſique gravée en différents
pays .
Simphonies.
Hamal à 4 parties. ..8
Delange à 6. oeuvre 6. 8
Rambach à 8 oeuv. 3. 8 10
Schwindl à 3 oeuv. 3. 10
Thoeiski à 6. parties .. I 10
Argent courant à Liege.
OCTOBRE. II. Vol. 1772. 210
TABLE.
PIECES
FUGITIVES en vers & en profe , page 5
Lettre de Caïn , après ſon crime , à Mehala , fon
épouſe , ibid.
La double Inconſtance , proverbe dramatique , 17
Le Conſeil d'un Matelot , conte , 33
Traduction de l'Ode IXe d'Horace du livre premier
, à Thaliarque , 34
Srances ſur la mort de Tircis , 36
A Mile Roſalie de C*** , ſur la triſteſſe , 37
Elegie IIIe du livre premier de Tibule , 33
Explication des Enigmes & Logogryphes , 44
ENIGMES , 45
LOGOGRYPHES , 48
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 50
Roméo & Juliette , tragédie par M. Ducis , ibid.
OEuvres de M. le Marquis de Ximenez , 103
Fables orientales & poéſies diverſes , 126
Hiſtoire de Littérature Françoiſe , 133
Recherches critiques , hiſtoriques & topographiques
fur la ville de Paris , 136
Traité élémentaire d'Arithmétique par M. Boffut , ibid.
Les Sacrifices de l'Amour , 133
Nouvelle édition de Moliere , avec figures , 139
ACADÉMIE d'Amiens ,
SPECTACLES ,
144
148
Opéra , ibid.
Comédie françoiſe , 149
Comédie italienne , 155
A Mlle Colombe , au fortir de la premiere piece de
ſes débuts à la Comédie Italienne , 160
Extrait d'une lettre de M. de La H. à M. de Voltaire
, 161
Réponſe de M. de V *** , 165
Lettre du même à M. M** , ibid.
Vers à Mlie Clairon , 166
A. M. L. auteur du Mercure de France , ſur la mufique,
167
Lettre à M. D. , un des directeurs de l'Opéra de
Paris , 169
220 MERCURE DE FRANCE.
ARTS , Gravures , 175
Muſique , 179
Cours d'expériences ſur l'Electricité , ibid.
D'Hiſtoire naturelle & de Chymie , 182
D'Anatomie , ibid
Décintrement du pont de Neuilly , 183
Couplets poiffards ſur le décintrement du pont de
Neuilly , 185
Lettre ſur la tragédie de Pierre le Cruel , 187
Traits de Bienfaiſance , 189
Actes d'Humanité , 190
Trait de Fermeté du jeune Comte de Molac , 192
Trait de Courage & d'Humanité , 193
Anecdotes , 194
AVIS , 197
Nouvelles politiques , 200
Nominations ,
208
Préſentations , 210
Mariages , 211
Naiſſances , ibid.
Morts , 212
Loteries , 214
ADDITION DE HOLLANDE.
Liege , Muſique , 215
Catalogue de Muſique gravée chez B. Andrez ,
à Liege , 1772 ..
216
Qualité de la reconnaissance optique de caractères