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1772, 01, vol. 2, n. 2 (contrefaçon)
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1792 .

JERSEIENS
.
S
A
MERCURE
6
DE FRANCE ,Z494 Zugu
DÉDIÉ AUX OISIFS.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
JANVIER. 1772
SECOND VOLUME.
N°. II.
Mobilitate viget. VIRGILE.
SVHartmann,
INVS370
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY,
MDCCLXXII.
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SJ
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MARC- MICHEL REY Libraire surle Cingle à Amfterdam
, continue d'imprimer & débiter le MERCURE
DE FRANCE , ouvrage périodique contenant des Pieces
Fugitives en Vers & en Profe, des Enigmes , Logogryphes,
Nouvelles Littéraires, Annonces des prix des différentes
Académies , Annonces de Spectacles , es, Avis concernant
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Collection complette des Oeuvres de Mr.
Crebillon le fils 8vo. 7 vol. contenant
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Tomé I:
Its Egaremens du coeur & de l'Eſprit
La Nuit &le Moment. 20
Tanzai & Neadaine
Tome II .
Lettres de la Marquise de M **. au Comte de R.
Le Sylphe:
Tome 111.
Le Sopha.
Le Hazard du coin du feu.
Helge Tomei V
Ahi quel Conte
1st.cwhyTome V:
Les heureux Orphelins ..
La Ire. partie des Lettres Athéniennes .
A a
LIVRES NOUVEAUX.
1
Tome VI.
Les Lettres Athéniennes part. II. III. IV.
Tome VII.
Lettres de la Ducheſſe de *** au Duc ***. f 10 : 10.
Queſtions ſur l'Encyclopédie diſtribuées en forme de Dictionnaire
, par des Amateurs , 8vo. 7 vol. Londres.
1771 & 1772. f 10 : 10 .
Idem Tome 6. 7. Séparés. f 3 : -
Regles & principes de l'Art de la Guerre des meilleurs
auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillis par
G. R. Faeſch , Colonel des Ingénieurs au ſervice de
Saxe , grand 8vo. Amsterdam 1771. f 6 :
Hegelmaier (Tob. Godofr. ) de Remiſſione Peccatorum
Sub Vetere & sub Novo Testamento , 8vo. maj. Carlsrouh.
1771. f 1 : 10.
Oberreidii (Jac. Herm.) Universalis Confortativa medendi
Methodus. Diſquifitio nova , 8vo. maj. 1767. 15 fols.
Schoepflini (Joh. Dan.) Historiographi Francia , Historia
Zaringo-Badensis , Diplomatibus partim editis , partim
ineditis locupletata , cum multis Tabulis genealogicis &
Figuris are incisis. VII. Tomi , 4°. maj. 1763-1766.
Charta Scriptoria. f 63 : -
de
Deſcription des Tableaux de la Gallerie Royale & du
Cabinet de Sans- Souci. 8vo. Berlin . 1771. f 1 : 5.
Dictionnaire vétérinaire , & ddeess aanniiımnaauuxx ddoommeeſsttiiqquueess,,
contenant leurs moeurs ,
criptions anatomiques , la maniere de les nourrir ,
les élever & de les gouverner ; les Alimens qui leur
font propres , les maladies auxquelles ils font ſujets ,
& leurs propriétés , tant pour la médecine & la nourriture
de l'homme , que pour tous les différens uſages
de la ſociété civile , auquel on a joint un Fauna gallicus.
Par M. Buchoz ,8vo. 2 vol. fig. Paris. 1771 .
fr6 : -
NB. On fournira les tomes 3 & 4. gratis.
Endymion , conte comique. Le Jugement de Paris. Junon
&Ganimede. Aurore & Céphale. 8vo. fig. Paris.
1771.1f : 10.
Hiſtoire nouvelle & impartiale d'Angleterre , depuis l'invaſion
de Jules - Cefar , juſqu'aux préliminaires de la
paix de 1763. traduite de l'Anglois de J. Barrow. 1200
6 vol. fig. Paris. 1771. f 12. :
NB. On fournira gratis les tomes 7.-869
****
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. 1772 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
DISCOURS de Brutus aux Romains ,
traduit d'une tragédie de Sakespear ,
célebre Poëte Anglois.
BRUTUS aux Romains , après avoir tué
Céfar.
ROMAINS LOMAINS qui m'écoutez , s'il en eſt entre vous
Qui condamne l'effort d'un généreux courroux ,
S'il en eſt de César qui regrette la cendre ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il vienne m'accufer , je ſuis prêt à l'entendre
J'ai moi même priſé l'amitié de Céfar ,
Dans fon fein cependant j'enfonçai le poignard.
Brutus vit Rome au joug lâchement aſſervie ,
Brutus courut venger l'honneur de la patrie.
Qui pourroit voir César , par de honteux liens ,
A fon char de triomphe enchaîner les Romains ;
Voir la fuperbe Rome indignement flétrie ,
Plutôt que d'un perfide exterminer la vie.
Laiſſez tomber vos fers , & maîtres des humains ,
N'allez pas confier à d'autres , vos deſtins .
De Céfar & de moi l'amitié pure & tendre
Veut que je donne ici des larmes à ſa cendre ,
Son bonheur au-deſſus du fort & des revers
Enchaîna les Romains & foumit l'univers .
Aſes heureux exploits je rends un juſte hommage ,
je reſpectai toujours , j'honorai ſon courage ;
Mais fon ambition , l'excès de ſa fierté
A terminé le cours de ſa proſpérité .
Si quelque ame contraire à la vertu Romaine
Au lieu de m'applaudir me réſerve ſa haine ,
Qu'il vienne m'accuſer à la face des dieux ,
S'il l'ofe , de punir un tyran odieux .
Qu'il approche c'eſt lui , c'eſt lui que je déclare
D'un cruel oppreſſeur le miniſtre barbare. T
LE CHEUR.
t
Il n'eſt point de Romain qui , d'un eſprit rampant ,

:

JANVIER. II . Vol. 1772. 7
Brutus , veuille inſulter à ton bras triomphant.
Iln'en eſt point , Brutus , qui regrette ce traftre.
BRUTUS.
Rome , je t'ai vengée en poignardant ton maître.
Mais je vois de César le corps pâle & ſanglant
Qui juſques au trépas porte un front menaçant ,
Antoine , dans ces lieux , à fon ombre va rendre
Les funebres honneurs qu'elle a droit de prétendre ;
Lui qui , de ſes deſſeins complice & l'inftrument
Veut recueillir le fruit d'un juſte châtiment.
Goûtez , Romains , rendus déſormais à vous-mêmes ,
La douceur de donner , d'oter les diademes .
J'ai tué dans ce jour mon plus fidele ami,
Ilétoit trop coupable , il vous avoit trahi.
Je garde ce poignard , pour moi , quand la patrie
Oubliant mes bienfaits demandera ma vie..
LECHEUR.
Ogénéreux Brutus , dont la juſte fureur
Nous épargne du joug l'infamie & l'horreur ,
Daigne vivre entre nous pour nous ſervir de pere ;
Ates concitoyens ta gloire eſt toujours chere.
Par M. D... L...
A4
MERCURE DE FRANCE.
SUR la mort d'une Epouse.
T
ODE traduite de M. Haller , poëte
Allemand.
DAANNSS ce funeſte jour, fi ta paiſible cendre ,
Chere épouſe , l'objet de mes vives douleurs ,
Avec ce nom garant d'un amour pur & tendre
Ne dédaigne mes pleurs ;
Comme l'aſtre du jour dans ſa noble carriere ,
Répand par - tout les feux de ſa vive clarté,
Daigne verſer ſur moi des rayons de lumiere
Du ſéjour enchanté.
Oui , je ſçais que ton ame , au ſein de l'allégreſſo,
Se repaît maintenant de plaiſirs immortels ,
Tandis que ton époux a pour lot la triſteſfe
Et les chagrins cruels.
?
On oſe m'inviter par des accens profanes
A chercher mon repos & de nouveaux plaifirs ,
En offenfant mon coeur on outrage tes mânes ,
1 ... On accroft mes foupirs.
Fidele Eliſe , en vain veut-on tarir la ſource,
Des pleurs que ſur ta tombe a verſé mon amour.
Le malheureux inſtant qui termine ta courſe
Va m'arracher le jour.
1
4
11
JANVIER. II. Vol. 1772.9
Vers toi , de mes ſanglots que la voix retentiffe
Et t'annonce l'excès de mes noirs déplaiſirs .
Sur les bords ténébreux que ton ombre gémiſſe
Entendant mes foupirs.......
Inſenſibles mortels , loin de blamer mes larmes ,
Vous gémiriez , témoins de mon fort rigoureux ,
Si vos coeurs inſenſes ſçavoient prifer les charmes
D'un amour généreux.
:
Les tendres agrémens lui donnent la naiſſance,
Redoutable rival d'un penchant criminel ,
Les graces , les vertus affurent ſa puiſſance
Et le font éternel.
L'ardeur de mon amour diffipoit ma triſteſſe ,
Etouffoit dans mon fein la voix de la douleur ;
Mon amour confiftoit à chérir ta tendreſſe ,
A prifer mon bonheur.
O jours trop fortunés , vous qui vites éclore
Les feux de cet amour qui toujours nous unit ,
Le Ciel peu favorable a changé votre aurore
En éternelle nuit.
Si quelquefois du fort les cruelles diſgraces ,
Sur les pas fortunés des jeux & des amours ,
De leurs triftes venins avoient noirci nos traces
Et flétri nos beaux jours ;
Y
A 5
MERCURE DE FRANCE. 1
J
Pareils à ces oiſeaux qui craignant la tempête
Et l'orage & la nuit dans un nuage épais ,
Vont éviter les coups qui menacent leurs têtes
Sous l'ombre des forêts : ....
Ou qui fuyant les traits du cylindre perfide ,
Et dans un Ciel ſerein voyant jaillir l'éclair ,
Malheureux & tremblans fendent d'un vol rapide
Les vaſtes champs de l'air ;
Ainſi nous écartions ces funeſtes images
Qui , des foibles mortels alimentent les maux ,
Et parmi la tempête , au milieu de l'orage ,
Nous goûtions le repos .
Odoux reſſouvenir , & Berne , & ma patrie !
O bienheureux ſéjour dont le tableau flatteur
mes foibles eſprits , à mon ame attendrie
Préſente le bonheur ;
Rappellez-moi les traits d'une épouſe mourante ,
De cette épouſe , hélas , ſi chere à mes douleurs ;
Rappellez-moi l'inſtant où ſa main défaillante
S'arroſa de mes pleurs.
Je pouſſe en vain des cris que tu ne peux entendre .
Fidele Elife en vain je te cherche en ces lieux;

Un ſépulchre effrayant , une immobile cendre
Te dérobe à mes yeux.
JANVIER II. Vol. 1775. ID
Apeine étalgit-elle une beauté naiſſante ,
La mort porte fur elle, un homicide bras ;
Au printems de ſes jours , ſa rage étincellante
:
Moiffonne ſes appas.
C'eſt là que le tombeau la tient ſous ſa puiffance
Là , fur ce monument j'ai tracé mes malheurs
Et ces funeſtes lieux conſacrés au filence
Verront finir mes pleurs.
Par le méme.
L'OFFICIEUX ou les bonnes intentions ,
Histoire tragique.
T
Je fus dans les premieres années de ma
jeuneſſe le plus heureux des hommes. Je
croyois devoir la vie à l'honnête particulier
qui m'avoit élevé ; je paffois des jours
délicieux auprès d'une ſoeur auſſi aimable
qu'on peut l'être , & qui payoit les foins
que je prenois pour former fon eſprit ,
par le charme de ſes talens agréables .
J'avois pour ami le plus tendre , le plus
officieux des mortels.
Mon premier chagrin , à l'âge de dixhuit
ans , fut de voir dangereuſement
malade celui que j'appellois du doux
MERCURE DE FRANCE
1
nom de pere , & qui méritoit ſi bien tou
te ma tendreſſe. Je ne le quittois point ,
&ma reconnoiſſance pour les foins qu'il
avoit pris de moi faiſoit dans mon coeur
autant d'effet que la nature. Son état empiroit
tous les jours , & nous fûmes menacés
, Junie & moi , du plus grand des
malheurs.
ود
ود
ע
ود
ود
»
,, Valfrais , me dit- il une nuit que je
vieillois , écartez pour une heure cette
femme qui me ſert ; exigez qu'elle aille -
ſe repoſer dans la chambre voiſine ; je
me ſens la force de vous parler , &nous
n'avons pas beſoin de témoins ; allez ,
ne perdez point de tems.
J'obéis , Suſanne ſe retira; & m'approchant
du lit de Montbel , je ſaiſis une
de ſes mains que j'arroſai de mes larmes ,
quoique je me fuſſe impoſé de n'en point
répandre , de peur de le trop effrayer ſur
font fort. Vous pleurez , me dit- il , hélas !
vous prévoyez donc les malheurs que je
vais vous apprendre ? Des malheurs , interrompis
- je , ah , mon pere ! nous ne
ſommes point ſans eſpérance ſur le retour
de votre ſanté , & fi ce bien nous arrive ;
quel fils ſera plus heureux que le vôtre ?
Ecoutez- moi , reprit- il , infortuné Valfrais
, la Providence, dans le ſein de laJANVIER.
II. Vol. 1772. 13
quelle je vais rentrer , m'eſt témoin que
Jorſque je lui demandois de m'accorder
un fils , je le ſouhaitois tel que vous êtes;
mais ſes décrets ſouverains auxquels il
faut ſe ſoumettre , avoient borné ſans doute
la bénédiction de mon mariage à la
naiſſance de Junie... Que dites - vous ,
Monfieur , m'écriai je en le regardant
d'un air effrayé , les mains ouvertes , tremblantes
& portées loin de moi , comme
ſi j'avois voulu repouſſer l'affreuſe vérité
qui s'annonçoit.
N'agitez point trop mes derniers momens
, me dit- il , ô mon cher Valfrais !
& faites-vous quelques efforts pour m'entendre
cette nuit; peut-être eft-ce la derniere
où je pourrai vous parler. - Vous
avez raifon , Monfieur ; mais de grace
abrégez & pour vous & pour moi votre
récit inquiétant... En un mot , ô reſpectable
Montbel ! ſuis je votre fils ?-Vous
êtes mon ami , vous le ferez toujours . -
Et c'eſt un titre plus précieux & plus facré
que je réclame , parlez , êtes - vous
mon pere ? - Les dieux m'ont refuſé
cette faveur.
Anéanti , conſterné par cet aveu , je restai
un moment les yeux fermés & pour
sainſi dire retournés furonmoi - même.
(৫
14 MERCURE DE FRANCE.
Montbel avança la main, prit la mienne
&me ranima en la ferrant. ,, Valfrais ,
,, medit- il, qu'il m'eſt affreux de déchi-
„ rer votre coeur ! car je conçois & me
ود
و د
flatte que vous m'avież accepté pour
pere. " Si je vous avois accepté , vertueux
Montbel , lui répondis je ! Eh qu'avois
- je à ſouhaiter que de tenir tout de
vous? Mais fans doute vous ſavez qui je
fuis, & comment , & par qui mon éducation
vous a été confiée. ,, Lifez , me
و, dit- il , voilà le premier billet que j'ai
وو reçu à votre égard."
٤٠ وو
A. M. Montbel.
1.
٢
On avoitbeſoin , Monfieur , d'une
وو perſonne auſſi diſcrete & auſſi honnête
, que vous, & l'on a ofé ſe ſervir de
وو votre nom fans vous avoir prévenu3
وو pour confier à unenourricedeLagni en
رو Brie un enfant né depuis trois jours&
,, que l'on a dit être votre fils. On eſpere
وو que vous voudrez bien ne pas détruire
وو l'eſpoir qu'on a conçu de votre bienfaifance
, & que vous ſervirez de pere au
,, jeune Valfrais juſqu'à ce que des circonftances
permettent à ſes parens de
le reconnoître. M. Montbel recevra
tous les ans une penſionpour ſon éleves
وو

JANVIER. II. Vol. 1772. 15
,mais on attendde lui de ne faire aucune
3, tentative pour découvrir ceux qui lui
ود
ود
donnent cette marque de confiance , &
,, de n'admettre perſonne dans ſa confidence
ſur ce point délicat. " "
On ne s'étoit pas trompé , ajouta -t- il.
Après que j'eus fait la lecture du billet ,
fur l'eſpérance qu'on avoit conçue , j'allai
vous voir , vous recommander & me
faire connoître à Lagni. La mort de ma
femme & l'extrême jeuneſſe de ma fille
me laiſſoient la liberté dont la circonstance
avoit beſoin. Pour plus grande fûreté
je changeai de domeſtiques & de
quartier, tant j'avois pris d'intérêt à vous
dès la premiere fois que je vous eus vui
Depuis ce tems vous ſavez ſi je vous
fuis attaché, & fi mon propre fils m'eût
été plus cher. Mais Valfrais ,je me meurs,
vous ferez étranger à ma ſucceſſion , parce
qu'il n'y a point d'acte qui autoriſe mon
adoption , & parce qu'il fera de notoriété
que ma femme ne ma laiſſé que Junie.
Vous comprenez qu'il étoit eſſentiel que
je vous prévinſſe de votre ſituation , afin
que vous ne vous expoſaſſiez pas à un déſaveu
de la part de ma famille.
יינ
Eh quoi , Monfieur , lui dis-je , depuis
ce tems vous n'avez riendécouvert ?Non,
1
16 MERCURE DE FRANCE.
:
me répondit- il , tous les ans j'ai reçu , tantôt
d'une ville& tantôt d'une autre , une
lettre de change pour cette penſion à laquelle
on s'étoit engagé comme vous avez
vu , elle n'étoit que trop forte , & je m'étois
ſi bien accoutumé à vous regarder
comme mon fils , j'étois ſi content d'être
votre pere que j'ai rougi du don qu'on me
faiſoit , & que ſucceſſivement j'ai placé
fur votre tête tout ce que j'ai tiré de ces
lettres de change; c'eſt un fonds qui vous
appartient & que vous trouverez .
Eh , Monfieur , m'écriai-je , en me jettant
ſur ſon ſein, de tous les maux que je
puis craindre , il n'en eſt point que je redoute
autant que celui de vous perdre ;
que les dieux daignent vous conſerver ,&
dans l'opprobre où je tombe je ne me
plaindrai de rien !
Laiſſez moi vous achever ma confidence
, me dit le foible Montbel , vous
ſavez que d'après mes conſeils plus que
d'après mon inclination vous étiez prêt
l'année derniere à prendre le parti de la
robe , dans lequel vos talens ne pouvoient
- manquer de vous diftinguer ; voici le ſecond
billet anonyme que je reçus & dont
vous êtes encore l'objet.
:
A
JANVIER. II. Vol . 1772. 17
A. M. Montbel.
3, On vient d'apprendre que Valfrais ſe
,, deſtine à la robe , & cet état contrarieroit
les vues de ſes parens encore dans
,, l'obligation de ſe cacher. On doublera
"
ور ſa penſion ſi l'état militaire peut lui
,, convenir. On ſupplie M. Montbel ,
qu'on ne peut trop remercier d'avoir ſi
bien élevé ſon pupile , de le porter au
choix de cet état."
"
"
Je vous l'avouerai , me dit- il , les bruits
d'une guerre qui s'annonce ont fait frémir
mon coeur ; vous m'êtes ſi cher , Valfrais ,
que je n'ai pu me déterminer encore à
vous voir courir les riſques d'une profesſion
ſi dangereuſe. Je ne ſatisfis donc qu'en
partie au ſecond billet en ne vous presſant
plus de continuer des études qu'on
vous interdiſoit , & même en vous an.
nonçant que j'avois changé d'idée à ceť
égard ; mais prêt à quitter la vie , devoisjevous
laiſſer ignorer ce qu'on attend de
vous ?
Montbel eut peine à prononcer ces der
niers mots , il porta la main ſur ſon front
qui ſe mouilloit , & je le vis tomber dans
une foibleſſe qui me fit appeller la garde
à ſon ſecours & preſque au mien; car j'é
B
18 MERCURE DE FRANCE.
tois dans un état d'anéantiſſement dont
ma tendreſſe pour Montbel put ſeule me
faire triompher.
Nos foins furent aſſez heureux pour le
rappeller à la vie ,& cette criſe quej'avois
fi fort redoutée fut ſi ſalutaire à Montbel
qu'à la pointe dujour il ſe trouva infiniment
mieux. Ses médecins , que nous
avions envoyé chercher , furent étonnés
du changement qui s'étoit fait & nous
laiſſerent , en ſe retirant , les eſpérances
les plus décidées .
C'eſt une ſituation étonnante pour une
ame ſenſible de ſe trouver tumultueuſement
agitée dans des ſens contraires , d'avoir
à la fois à ſupporter le poids accablant
du chagrin & le plaiſir inopiné d'un
✓événement heureux. Intérieurement déchiré
par les idées dont m'avoit rempli
l'affreuſe confidence de Montbel , je ſentois
en même tems la douceur confolante
d'être raſſuré ſur ſon ſort, mais la joie
que cette derniere circonſtance peignoit
fur mon viſage avoit un caractere de convulſion
plus difficile à exprimer qu'à
fentir.
Junie , que ſon impatience de ſavoir
des nouvelles de ſon pere avoit arrachée
de fon appartement , parut alors , & en
JANVIER. II. Vol. 1772. 19
l'appercevant , je ne fais quelle voix je
crus entendre au fond de mon coeur qui
me crioit : Valfrais , tu n'es plus le frere
de Junie , & ces fons imaginaires déciderent
tout- a- coup ma phyſionomie. Jecoutus
au - devant d'elle ; Junie , lui dis - je
avec tranſport , nous n'avons plus rien à
redouter , une foibleſſe , une criſe heureuſe
nous ont rendu ce que nous avions
de plus cher.
A ces mots , elle s'élance dans mes bras...
Dans mes bras ? Situation terrible que je
me rappelle encore... O vertu , que ton
fentiment eſt prompt! je ſentis un frémisſement
dont tu étois la ſource , mais dont
Junie n'eut pas le tems de s'appercevoir
parce qu'elle courut auſſi- tôt au lit de fon
pere.
On l'en arracha malgré elle; il falloit
du repos à Montbel ,& nous le quittâmes
tous deux pour quelque tems. Mon frere,
me dit - elle dans le raviſſement où elle
étoit , vous ne me ſuivez pas chez moi ?
Le beſoin de repos où je pouvois être
moi - même me ſervit d'excuſe , & j'allai
me renfermer dans mon appartement
pour y développer le cahos des idées confuſes
dont j'étois tourmenté , à peu près
comme on l'eſt dans ce faux ſommeil que
Bz
20 MERCURE DE FRANCE.
procure l'accablement de la fievre & dans
lequel mille penſées chimériques ſe croifent
, s'entrechoquent & ſe détruiſent.
...
Ah ! malheureux , me dis je en me renfermant
, tu perds le plus honnête , le plus
tendre des peres , & quel eſt celui qui t'a
donné l'être ? Es - tu le fruit honteux.
de la licence de ton fiecle ... de ces amours
adulteres que rejette & proſcrit la loi !
ce myſtere profond que couvre ta naiſſance
ne reſſemble- t- il pas à ces ombres dont
le crime cherche à s'envelopper ? Ainſi
j'augmentois par ces images la honte qui
m'environnoit , je me faifois de moi-même
un portrait hideux & repouſſant.
Ingrat ! ajoutai-je , il t'eſt venu dans la
tête que Junie n'étoit point ta foeur , que
l'amitié que tu avois pour elle pouvoit
devenir un ſentiment plus vif& plus doux
encore... Ah monftre ! eft ce ainſi que tu
reconnoîtras les obligations que tu as à
Montbel ? Et quel coeur offrirois - tu à
fa fille? Celui d'une créature avilie &
deſtinée à rougir aux yeux de tout le
monde? Vas , cours , me diſois - je ,
oſe te déclarer , & pour te faire un ſupplice
épouvantable , attire ſur toi les mépris
& joins les remords à l'infamie.
..
...
..
A des torrens de larmes fuccédoient
JANVIER. II. Vol. 1772. 21
des inſtans de déſeſpoir où j'oſai méditer
ma mort. La conſolation de revoir Montbel
en convalescence , les foins que je
pouvois lui donner encore & que je lui
devois , traverſoient par intervalles mes
idées ſombres& farouches qui revenoient
à leur tour : enfin , tant de mouvement
divers agiterent tellement ma tête que
ma raiſon m'en parut troublée ; c'étoit le
tranſport d'une fievre ardente qui s'alluma
tout - à- coup dans mon ſang.
Un égarementfombre &un filence abſolu
firent d'abord déſeſpérer de moi. J'étois
ſi loin de connoître ma ſituation que
je n'apperçus pendant huit jours aucune
des perſonnes qui m'environnerent. Junie
appella mille fois fon frere ſans que je
remarquaſſe ni le ſon de ſa voix ni ſa
figure enchantereſſe. Le premier ſenti:
ment que j'éprouvai fut de reconnoître
Montbel qui me ferroit la main. Eſt- ce
vous , Montbel , lui dis-je ? Moi-même ,
me répondit - il , cher Valfrais , qui cherche
à vous rappeller à la vie. Si la mienne
vous eſt encore chere , fongez que c'eſt
de votre rétabliſſement qu'elle dépend ,
je n'en faurois douter ; ſi vous ne me rendez
pas quelque eſpoir , une rechûte
prompte terminera mes jours.
B 3
22 MERCURE DE FRANCE .
Pouvez-vous m'ordonner de vivre , lui
dis-je? J'en ai beſoin , Valfrais , répliquat-
il , je meurs ſi vous ne m'êtes point rendu...
Eh bien , lui répondis-je , je redemande
aux dieux le funeſte préſent de la
vie , qu'ils me l'accordent encore , j'en
accepte le poids horrible pour vous témoigner
une plus vive reconnoiſſance.
En effet il parut de ce moment qu'on
n'avoit plus rien à redouter pour moi. Le
courage que je m'impoſai fit plus que tous
les ſecours de la médecine ,&je fus bientôt
en état de prendre quelque nourri
ture.
Montbel qui , plus d'une fois s'étoit
apperçu que je répondois à peineà Junie ,
que je me détournois même lorſqu'elle
m'offroit quelque choſe , & fur - tout que
je ne lui donnois plus le nom de ſoeur ,
ce qui affligeoit extrêmement ſa fille , profita
d'un moment où il étoit ſeul avec
moi pour me tenir ce diſcours .
ود
ود
Valfrais , j'ai compté fur ma mort
prochaine lorſque je me fuis ouvert à
,, vous. Le retour de ma ſanté m'accuſe à
,, chaque inſtant d'une indifcrétion qui
,, vous a rendu malheureux & qui a pres
وو que terminé vos jours. Au nom de l'a .
و" mitié tendre que j'ai pour vous , aunom
JANVIER. II. Vol. 1772.23
,, de celle que j'ai pu vous inſpirer , ou-
ود bliez tout ce que je vous ai dit& re-
,, plaçons - nous au même point où nous
étions avant ma cruelle maladie. Il n'eſt
,, queſtion que d'attendre avec tranquilli-
ود
ود té lemoment qui doit vous rendre vos
,, parens. Vous ſavez que les deux billets
,, annocent des circonstances qui doi-
.,, vent les mettre en état de vous recon-
ود
وو
ود
"
ود
.وو
ود
-
noître, Ils doivent être d'un ordre audeſſus
du mien , ſi j'en juge par les penſions
conſidérables qu'ils m'ont fait toucher
avec tant d'exactitude. Si nous nous
,, rappellons encore cette envie de vous
voir préférer l'état militaire à celui de
la robe ; ſi nous examinons le ton im-
,, poſant des billets , ils ne peuvent être
le ſtyle & le procédé que d'un ſupérieur."
Eh que m'importent toutes
ces conſidérations , ſi je ne ſuis pas moins
en droit de ſoupçonner la honte de més
parens & la mienne !-Prenez y garde ,
Valfrais , c'eſt par de pareilles idées que
vous êtes effrayé au point d'altérer votre
ſanté ; mais , ou je me trompe , ou ce ton
de franchiſe noble qu'on a pris avec moi
n'annonce rien de bas & rien de criminel.
Eſpérons tout du tems , mon cher Valfrais
, & fur - tout gardez- vous , en chan-
1
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
geant de conduite avec Junie , de compromettre
votre ſecret. Peut - être votre
bonheur en dépend- il , c'eſt du moins ce
que ſemble dire ce myſtere toujours foutenu
qu'on obſerve depuis ſi long - tems ;
en un mot, foyez toujours mon fils & le
frere de Junie , il le faut , ou vous vous
trahifſſez .
Montbel exigea ma parole que je ne
donnerois plus à Junie aucun ſujet de fe
plaindre de mon réfroidiſſement , & je la
donnai ; mais dès que nous nous trouvâmes
enſemble , dès que Junie ſe livra à ce
ton de familiarité dans lequel nous avions
paffé tant d'années , je ſentis que le degré
de vertu dont j'avois beſoin pouvoit
furpaſſer mes forces.
J'oſai l'appeler encore du nom de foeur
pour ne pas manquer à la promeſſe que
j'avois faite à Montbel ; mais ſous le prétexte
de la diffipation & du grand air que
demandoit ma convalefcence , je pris le
parti de reſter à la maiſon le moins qu'il
étoit poſſible.
Ce fut chez Bigny , chez cet ami dont
j'ai parlé que j'allai paſſer des journées
entieres ; ſa vive affection & cette eſpece
d'emportement d'amitié queje lui connoisfois
me le rendoient précieux. Hélas!
JANVIER. 11. Vol. 1772. 25
ce même emportement , ſa curiofité de
tout pénétrer , de tout apprendre , ſon zêle
exceffif auroient dû peut être m'avertir
de ne point manquer à la promeſſe
que j'avois faite à Montbel.
Quelqu'effort que je fiſſe pour lui cacher
toutes les eſpeces de trouble qui
m'agitoient , il les apperçut & voulut les
connoître. Valfrais , me dit- il , vous offenfez
l'amitié par une coupable réſerve ,
vous me cachez des chagrins qui vous
dévorent , vous le nieriez en vain , vous
ne reſpirez plus , vous foupirez fans ceſſe,
qu'avez- vous ? Je ſuis votre ami , j'ai droit
de le ſavoir; parlez , qu'avez vous ? rien,
lui diſois -je , peut - être la maladie m'atelle
laiſſé quelque langueur qui altere la
gaîté que vous me connoiffiez , mais le
tems y remédiera.
Il n'y remédiera point , diſoit- il , fi
vous n'ouvrez votre coeur à votre ami ,
vous vous laiſſez déchirer ; je m'y connois.
Vous vous trompez , lui dis - je
un jour avec fermeté , & Bigny ſe tut
pour cette fois &me laiſſa remporter encore
mon fecret.
-
Quelque tems après j'eus , malgré moi ,
avec Junie une explication que j'avois
toujours évitée. Ne croyez pas , me dit-
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
elle , que je fois plus long -tems la dupe
du motif dont vous colorez vos fréquentes
abfences. Vous preniez autrefois plaifir
à m'inſtruire , à vous amuſer de mes
foibles talens , & vous me fuyez aujourd'hui:
votre coeur eſt changé , parlez-moi
avec franchiſe , de quoi ſuis-je coupable ?
Que vous a fait votre ſoeur ?
Les queſtions de l'aimable Junie étoient
preſſantes , je m'embarraſſai dans la réponſe
& je la vis en concevoir plus d'inquiétude
encore. Oh ! mon frere , s'écriat-
elle , vous n'avez plus d'amitié pour Junie.
Quelle injure me fait ma ſoeur , répondis
- je , & qui pourroit lui refuſer les
ſentimens que tout inſpire en elle ? Vous
interrompit Junie , oui , vous , Valfrais ;
un frere qui m'aimoit & qui m'eſt plus
cher que moi-même... Non , ce n'eſt
point ainſi que vous étiez avec moi , ajouta-
t-elle en me prenant la main , en me la
ferrant& en s'avançant pour m'embraſſer.
L'effort que je fis pour me retirer &
pour me refuſer à ce baifer , lui fit pousfer
un cri dontje fus épouvanté. C'en eft
fait , dit- elle , Junie vous eſt odieuſe ; on
vous a prévenu contre elle , parlez , Valfrais
, feroit- ce l'effet de cette longue converſation
que vous avez eue avec mon
JANVIER. II. Vol. 1772. 27
pere , & pour laquelle on fit retirer Su
zanne ? ... Alors redoutant toutes les
conféquences qu'elle alloit tirer de cette
marque apparente de ma froideur , je cherchai
moi - même ſa main & me penchai
tendrement vers elle.
Rien ne fut ſi vif que le tranſport avec
lequel elle ſe livra au deſir que je lui témoignois
de l'embraſſer... Careſſe innocente
pour fon coeur , vous étiez preſque
un crime pour le mien! un feu rapide circula
dans mes veines , mais je ſus lui cacher
l'embraſement par une fuite bien
néceſſaire à la vertu la plus épurée.
A peine l'eus-je quittée que tout le péril
de ma ſituation chez Montbel s'offrit
à moi & me cauſa l'effroi le plus vif. Bigny
parut à mes yeux ;; il venoit me chercher;
il s'indignoit ſans doute du myſtere
que je lui faifois de mes peines ,& moi
dans ce moment plein de cette flamme
que j'avois retenue près de Junie , je ne
pus en arrêter l'exploſion auprès d'un ami
qui redoubla ſes plaintes , & qui , le premier
, me parla de l'amour dont il me
foupçonnoit la victime.
A ce mot d'amour , je me jettai dans
les bras de Bigny, je l'arroſai des larmes
qui cherchoient à ſe répandre. O Val28
MERCURE DE FRANCE.
tre.
-
frais ! me dit - il , l'amitié triomphe enfin ,
je reçois en ami tendre l'aveu que vous
me faites de votre paſſion ; mais vous
n'êtes donc point aimé ? -Je ne puis l'ê-
Et pourquoi auriez - vous la timidité
de ne point vous déclarer ?-Inutile
aveu! -Quelle folie ! Valfrais , il faut
oſer ſe faire entendre. -Je ne le puis ,
vous dis -je , la mort eſt mon partage. -
La mort? vous m'épouvantez... Mon
ami , à votre âge , avec votre caractere , on
ſe fait des chimeres qu'il faut que la réflexion
détruiſe. - Il faut avant tout ne
pas devenir un monſtre.-Quel langage !
ô Ciel ! & qu'elle idée ſe préſente à moi ?
Vous paffez votre vie chez Montbel...
Je ne puis vous soupçonner... Votre
foeur... Junie. - Arrêtez , m'écriai - je ,
quel nom vous eſt échappé ! cruel Bigny ,
-Quoi , votre ſoeur ?-Elle ne l'eft point.
Junie n'eſt point la fille de Montbel ?
-Il eſt ſon pere , mais.... ne me forcez
pas d'achever. -Il n'eſt pas le vôtre. -
Oh! mon ami , vous allez donc rougir
des ſentimens que vous aviez conçu pour
moi ? Valfrais , me dit- il , n'inſultez point
mon coeur , ce n'eſt point à des préjugés
d'une certaine eſpece à diriger ou à ral-
Jentir ſes mouvemens. Je vous aime ,
achevez de m'inſtruire.
JANVIER . II. Vol. 1772. 20 1
Comment aurois-je pu me taire ?Bigny
étoit trop preſſant ; j'en avois trop dit ; il
fallut poursuivre , & lui conter en frémiſſant
tout ce que Montbel m'avoit appris.
Il eſt vrai que je lui recommandai le ſeret
le plus inviolable , & qu'il me le
promit. On n'effraie point aſſez les hommes
dans leur premiere éducation ſur la
légéreté de leurs engagemens; ils promettroient
moins , ils ſeroient plus fideles.
Je l'avouerai , la confiance que je venois
de prendre en Bigny m'étonna lorsque
je l'eus quitté ; un ſecret murmure
s'élevoit dans mon coeur... Cependant il
m'avoit toujours paru ſi zêlé pour les intérêts
de ſes amis... Oui , mais je venois
de manquer moi-même à la promeſſe que
j'avois faite à Montbel de me taire.. Ce
font nos propres défauts qui nous éclairent
ſur ceux des autres.
Ma confidence à Bigny avoit produit
l'effet qu'elles font toujours , celui de
foulager un peu nos maux. Dès que je
revis Junie , toute leur peſanteur ſe fit
reſſentir , & je me déterminai à la fuite
la plus prompte du danger où je me trouvois
, en vivant ſan's ceſſe auprès de la
perſonne la plus aimable & la plus caresfante.
1
30
MERCURE DE FRANCE.
L'ouverture que Montbel m'avoit faite
du deſir que mes parens inconnus avoient
de me voir embraſſer le métier des armes
me parut pour cela le moyen le plus fûr.
Je lui fis part du deſſein que j'avois de
fuivre ce parti le plutôt qu'il me feroit
poſſible , & il me promit de s'occuper des
voies qu'il faudroit prendre à cet égard.
J'en parlai à Bigny qui m'applaudit fort,
qui m'offrit & fa bourſe & fon crédit , &
qui , trois jours après , vint m'apprendre
que ce ſeroit à lui que je devrois une pla.
ce dans le régiment de *** , & qu'il
alloit fur le champ me préſenter à mon
colonel , qui lui avoit les plus grandes
obligations.
Un ſervice auſſi important me fit rougir
du léger remord que j'avois ſentiaprès
Jui avoir confié mes ſecrets , & Montbel
en ne me diffimulant pas qu'il étoit enchanté
d'avoir été prévenu , parce qu'il
avoit peu de débouchés pour me ſervir
fur ce point , augmenta encore à mes yeux
le prix de ce que Bigny venoit de faire
pour moi
Je ne redoutois que les réflexions de
Junie ſur ce nouvel établiſſement, dont il
n'avoit pas encore été queſtion ;mais tous
les foins qu'il fallut me donner pour me
{
JANVIER. II. Vol. 1772. 3
mettre en état de joindre latroupe , m'occuperent
fi fort , que je ne la vis que des
momens & toujours avec Montbel.
J'avois l'intérêt le plus vif à ne pas perdre
un inſtant , & quatre jours ſuffirent à
mes apprêts . Je ne ſçais ce qui m'étonna
le plus à mon départ , ou du ton de réſerve
que Junie mit à nos adieux , ou d'entendre
Bigny me dire , les larmes aux yeux
&tout bas , en me mettant dans ma chaiſe;
adieu , mon cher Valfrais , ne revenez
que couvert de gloire & foyez sûr d'être
payé par l'amour.
...
J'avois beau m'éloigner , ces derniers
mots retentiſſoient toujours à mes oreilles
... d'être payé par l'amour... L'amour
de qui? Ce ne pouvoit être Junie ...
Ses adieux ſi froids... Mais pourquoi Junie
m'avoit - elle paru ſi différente de ce
qu'elle étoit auparavant ? Ah ! ſans doute
le choix de mon état lui déplaiſoit... Je
l'avois ſi peu cherchée depuis que le jour
de mon départ avoir été arrêté... J'étois
moi - même ſi fort changé pour elle depuis
ma maladie... Elle étoit à coup sûr bleffée
de ma propre indifférence.
Occupé fans relâche d'idées de cette
nature , je fis une affez grande route
j'arrivai enfin pour prendre poffeffion
1
!
32
MERCURE DE FRANCE .
de mon nouvel état pour lequel j'avois
toujours eu le goût le plus vif & dont
P'apprentiſſage calma l'agitation incroyable
de mon ame.
Heureux de n'avoir pas manqué à la re
connoiſſance que je devois à Montbel , en
oſant parler à ſa fille des ſentimens qu'elle
avoit inſpirés à un malheureux ſi peu digne
d'elle , je ne ſongeai qu'à me diſtinguer
parmi mes égaux , & la guerre que
nous avions alors à foutenir ne pouvoit
manquer de m'en fournir quelques occafions.
L'amour pur de la gloire auroit pu ſeul
exciter ce noble deſir chez moi comme
chez la plupart de mes camarades, J'étois
jeune & François; mais il faut en convenir
, il ſe joignoit à ce ſentiment un mépris
pour la vie qui me diſpoſoit encore
plus à ſolliciter les poſtes les plus dangereux
& à courir même au devant des
périls les plus évidens.
Les éloges que me mérita ma conduite,
me firent rougir intérieurement plus d'une
fois , parce que je ne pouvois me diffimuler
que la honte de monexiſtence ôtoit
à la gloire que j'acquérois une partiede fon
éclat. Je n'en paroiſſois que plus modeſte ,
&tout ſembloit tourner à mon avantage ,
puiſque
JANVIER. 11. Vol. 1772. 33
puiſque cette modeſtie au fond très - juſte
me rendoit encore plus eftimable dans
mon corps .
J'avois ſouvent écrit à Montbel & à
Bigny qui , plus inſtruits que moi de la
ſenſation que je commençois à faire dans
mon régiment , me combloient de louanges.
Qu'il me ſoit permis de me rendre
juſtice fur ce point. J'eus toujours le courage
d'en écarter le poiſon ,& ce courage
qui en vaut bien un autre m'appartenoit
véritablement.
Une circonſtance plus brillante dans ma
ſeconde campagne m'attira des diſtinctions
plus flatteuſes encore.Ala tête d'une
troupe avancée qui devoit protéger , pendant
une nuit fort obscure , l'un des côtés
du camp, je fis fi bonne garde en me portant
moi-même de côté & d'autre que j'entrevis
un corps en mouvement dont leprojet
étoit de me ſurprendre. Je rejoins auſſitôt
ma troupe; je la diviſe & l'étends en
deux aîles pour border ventre à terre le
chemin qu'alloit ſuivre néceſſairement
Pennemi. Il s'avance en effet , & dès que
je m'apperçois qu'il m'a dépaſſé , je me
referme ſur les derrieres , je l'enfonce &
lui cauſe un fi grand effroi qu'il n'échappe
perſonne à notre enceinte. Lecorps entier
C
34 MERCURE DE FRANCE.
mit bas les armes , &fans quitter mon
poſte , je garde mes prifonniers juſqu'au
moment où je fus relevé.
Cette petite manoeuvre fit plus de bruit
qu'elle ne méritoit ; elle m'attira , de la
part du général des complimens fans
nombre qui exciterent dant le coeur d'un
officier nouvellement arrivé& des parens
du général , le ſentiment de l'envie. Il ne
put le renfermer , & il fit bientôt éclater
l'orage affreux qui , de loin grondant fur
ma tête , alloit , dans le plus beau moment
de ma vie , arrêter le cours de mes profprérités
& me replonger à jamais dans un
abîme de douleurs.
J'appris deux jours après cet événement
que le jeune officier jaloux avoit dit affez
haut qu'il n'y avoit de bonheur que pour
les gens de mon espece , & que ſur l'explicacion
qu'on lui avoit demandée de ce
mot , il avoit laiſſé errer l'imagination de
tout le monde ſur tous les ſens injurieux
qu'il pouvoit préſenter.
Je n'héſitai point à l'aller trouver pour
tirer de lui des éclairciſſemens de ce qu'il
avoit dit. Il ſoutint avec fermeté , ou plutôt
avec un ton de mépris &de fatisfaction
qui m'indignoit, qu'il avoit tenu le
propos; & que ſi j'étois fort curieux de
JANVIER II. Vol. 1772. 035
l'approfondir il ne pouvoit me cacher que
l'illégitimité de ma naiſſance étoit l'histoire
ſcandaleufſe de Paris lorſqu'il l'avoit
quittés :
te
Accablé de ce coup de foudre , je portai
comme un furieux la main fur mon
épée ; le jeune officier fe mit en défenſe ,
&je l'étendis mort à mes pieds. C'étoit
le neveu & l'héritier préſomptif de celui
qui commandoit l'armée. Tous mes camarades
, inſtruits du fait , me conſeillerent
de prendre la fuite , & je gagnai le
pays ennemi en m'appercevant que j'avois
été pourſuivi long - tems d'aſſez près .
Je n'allai point offrir des ſervices à des
gens que j'avois combattus. Quel François
peut concevoir l'idée de ſervir contre
ſa patrie? En fût- il rejetté , ſon coeur trahiroit
ſa main. Je poursuivis donc ma
route juſqu'à une ville neutre , d'où j'écrivis
à Montbel ma fatale hiſtoire , &
voici ſa réponſe encore plus cruelle,
ود
Lettre de Montbel à Valfrais .
१९
९९
۲۴
Malheureux ! qu'aviez - vous fait
,, avant de partir d'ici ? malgré votre pro-
5, meſſe vous aviez tout appris à Bigny.
Frémiſſez des ſuites funeſtes de votre
C2
36 MERCURE DE FRANCE.
وو indiſcrétion&de la ſienne. Le premier
,, uſage qu'il avoit fait de votre ſecret
,, avoit été d'en faire part à ma fille . Elle
,, vous connoiſſoit deux jours avant votre
*,, départ. Depuis ce moment elle & vo-
ود
ود
ود
tre cruel ami , ligués enſemble pour
découvrir le ſecret de votre naiſſance ,
n'ont rien épargné pour lepénétrer. Bi-
,, gny , après avoir engagé Junie à medérober
les lettres que je vous avois fait
lire , a fait fecrétement quelques voya-
,, ges dans les villes d'où étoient parties
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
les lettres de change annuelles que j'avois
reçues. A force de foin , d'argent
& de ce zêle dont ſon coeur s'embraſe
toujours pour les intérêts d'autrui ſans
en prévoir les conféquences , il eſt malheureuſement
arrivé au point qu'il defiroit
, & fortifié par la nouvelle de
,, quelques ſuccès que vous aviez eus , il
, s'eſt hardiment préſenté chez le Comte
de**** , auquel il a eu le courage de
dire qu'il étoit tems de reconnoître un
fils qui le couvroit de gloire. Le Comte
étonné, a voulu nier. Bigny lui a وو montré les lettres qu'il avoit vérifiées
de fa main. Alors le comte ſe jette
dans les bras de Bigny, implore fon
filence pour des raiſons de laplus gran-
ود
ود
ود
ود
و د
و د
ود
"
JANVIER. II. Vol. 1772. 37
ود
ود
de importance qui n'arrêtent point le
zêle indiſcret de votre ami. Il court
chez le Duc de ****** , pere du Com-
,, te , lui découvre le mariage ſecret de
fon fils avec la fille du plus grand ennemi
qu'il ait eu , (& il faut convenir
,, que Bigny ignoroit cette circonſtance)
ود
و د
"
il vous nomme, il parle des eſpérances
,, que toute l'armée conçoit de vous , il
croit que la vanité du Duc s'empreſſera
de vous nommer fon fils ; mais le Duc,
immobile & d'un ſang froid qui confond
votre ami , le remercie , avec la
,, politeſſe d'un courriſan , de l'avis qu'il
vient de lui donner.
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
O Valfrais ! ô mon éleve ! quelles
ſcenes épouvantables vont s'ouvrir ? le
Duc de ...... chez lequel la haine ne
s'éteint jamais , obtient un ordre pour
faire enlever Mademoiselle de ****
votre mere. Cet ordre ne peut s'exécuter
ſans que le Comte de ... en ſoit
,, averti ; il vole à ſon ſecours ; il ſe préfente
en furieux à ſes raviſſeurs dont il
bleſſe les premiers ; mais le puis - je dire
? O dieux ! Mlle de.... bleſſée elle.
" même dans le tumulte & le fracas des
ود
ود
"
ود
,, armes , voit tomber fon mari dans ſon
ود fang... Valfrais , je ne puis vous le ca-
C3
38 MERCURE DE FRANCE..
ود cher , vous n'avez plus de pere que
moi.
وو Ces horreurs devenues publiques
,, m'ont été cachées quelques jours , par-
,, ce que j'étois abſent ; mais dès que j'en
"
ود
ود
ſuis inſtruit , je cours chez Bigny. Il
,, étoit parti; on ignoroit ce qu'il étoit
devenu. Je reviens chez moi ; la douleur
que je vois peinte ſur le front de
,, Junie m'étonne ; je l'interroge , elle
tombe à mes pieds & m'apprend ce qui
,, s'étoit paſſé entre elle & votre ami.
ود
ود Depuis cet aveu , elle ſemble annéan-
,, tie& ne paroît plus devantmoi. Adieu,
Valfrais , je frémis pour ma fille , que
de maux vous avez aſſemblés fur vous
& fur moi?
ود
ود
ود
وو
و د
Je ne vous parle pas de votre aventure
de l'armée ; fon horreur diſparoît
, devant celle des faits que je viens de ود
ود vous apprendre , &c.
"
Je ne ſçais ſi jamais il s'eſt réuni ſur un
feul homme plus de cruautés. Ma rage,
mes cris , mes fureurs ne peuvent ſe comprendre.
Si j'avois pu rentrer en France
avec quelque fûreté , j'aurois volé chez
Montbel; j'aurois été percer le coeur du
perfide qui m'avoit trahi ; j'aurois été
pleurer avec Junie ... Il fallut me con-
しま
JANVIER. II. Vol. 1772. 39
traindre & attendre de Montbel une nouvelle
lettre auſſi déchirante que celle
qu'on vient de lire. Il m'apprenoit que
ma mere , deux jours après ſon enlevement
, étoit morte , plus de ſa douleur
que de ſa bleſſure ; que Bigny s'étoit allé
jetter dans un de ces aſyles redoutables &
ſacrés où la pénitence la plus auſtere n'expiera
jamais les ſuites funeſtes de fon
zêle indifcret & barbare. Pour Junie , hélas!
c'en étoit fait de fa raiſon. Une mêdancolie
fombre enveloppoit fon ame &
la rendoit inſenſible même à la tendreſſe
de fon pere. Je ne tins pointàcette image,
jeriſquai tout ; je partis ; j'arrivai chez
Montbel qui frémit de me voir. Junie ne
me reconnut point, elle ne me fit que la
faveur d'accepter de ma main quelques
ſecours qu'elle avoit toujours refufés ; fecours
impuiſſans & qu'il fallut abandonner!
Junie , depuis dix ans dans le même
état, reſpire encore machinalement au
fond d'une retraite qui nous cache ſous
d'autres noms à tous les yeux. Son pere
&moi , fans ceſſe auprès d'elle , nous attendons
qu'elle nous reconnoiſſe ; nous
la ſervons avec toute la tendreſſe qu'elle
a mérité de nous autrefois. Des inſtans
C 4
40 MERCURE DE FRANCE.
de calme nous font eſpérer un retour
heureux ; mais bientôt des torrens de
pleurs , des agitations dans leſquelles elle
ſemble pourſuivre quelqu'un en nommant
cent fois Bigny , nous replongent
dans le déſeſpoir. Tout ce qui me reſte
fur la terre , c'eſt l'amitié conftante de
Montbel que la mort cruelle menace chaque
jour de m'enlever. O vous qui n'êtes
plus que l'ombre de Junie , vous me ferez
toujours chere ; ne redoutez pas que je
vous abandonne à d'autres mains que les
miennes ; votre ancienne image , vos graces
vos talens , votre eſprit , tout eſt dans
mon coeur , tout vous y répond de mon
inviolable conſtance.
Dans un des inſtans de mon triſte loifir
j'ai tracé rapidement cette fatale histoire
, afin qu'elle pût ſervir à faire redouter
les bonnes intentions d'un ami trop
officieux. Je l'ai trop éprouvé. On n'eſt
curieux que pour redire ; on n'eſt preſque
toujours officieux que pour nuire.
(
Par M. B ...
JANVIER. II. Vol. 1772. 41
TRADUCTION libre de l'Idylle de Bion ,
fur la mort d'Adonis.
D'ADONIS expirant , pleurons , pleurons les charmes ,
Les amours affligés en répandent des larmes !
Sors du lit nuptial , o plaintive Vénus ,
Viens pleurer avec nous l'objet de ta tendreſſe ,
Viens en habits de deuil , & répete fans ceſſe
Ces lamantables cris : Il n'est plus , il n'est plus .
Son fang coule à grands flots , une dent meurtriere
A porté tout- à- coup le trépas dans ſon ſein ,
Je vois ſes yeux éteints languir ſous fa paupiere ,
Et la mort qui flétrit les roſes de ſon tein !
Il n'eſt plus , il n'eſt plus , malheureuſe déeſſe ,
Il emporte en mourant les baifers amoureux
Qu'imprime fur fon front ta bouche qui le preſſe.
Il n'entend plus déjà tes regrets douloureux.
Comme il eſt renverſé ! .. Privé de la lumiere ,
L'amour n'anime plus ce regardſi touchant ;
Ses cheveux négligés font fouillés de pouſſiere ,
Et fon coeur amoureux n'a plus de ſentiment ! ..
Ses chiens triftes , plaintifs , l'environnent encore ,
La forêt retentit de leurs longs hurlemens ;
Diane , les Sylvains , Palès , la jeune Flore
C 5
42 MERCURE DE FRANCE.
1
Le rappellent en vain dans leurs tendres accens...
Pour la triſte Vénus , interdite , égarée ,
L'oeil fombre , les pieds nnds , pâle & défigurée
Elle remplit les bois de ſes gémiſſemens ,
Et fes cheveux épars font le jouet des vents.
Elle appelle à grands cris l'objet de ſa tendreſſe ;
Dans des fentiers affreux elle porte ſes pas ;
On voit le ſang couler de fes pieds délicats ,
Et les rochers ſont teints du ſang d'une déeſſe !
En perdant fon amant au printems de ſes jours ,
Vénus perd avec lui tout l'éclat de ſes charmes ;
Elle aima ſa beauté dans le ſein des amours.
Maintenant ſes attraits font flétris par ſes larmes !.
C'en est fait il n'eſt plus , malheureuſe Vénus !
L'écho redit ſans ceſſe , il n'est plus , il n'est plus !
Hélas ! dès qu'elle apprit ſa funeſte aventure ,
Interdite , éplorée , elle accourt à l'inſtant ,
Elle voit un fang noir couler de ſa bleffure ,
Et le froid de la mort glacer ſon corps ſanglant .
و د
و د
99
Arrête , cher époux , dit-elle en gémiſſant ,
Ouvre encore une fois ces paupieres mourantes ,
Et reçois ces baiſers que mes levres brûlantes
,, Impriment ſur ton front où regne le trepas ,
Que ton dernier foupir paſſe encor dans mon ame ,
و د
ود
ود
ود
Qu'il y grave à jamais l'objet que je réclame
Et que la mort barbare arrache de mes bras !
Mais il ne m'entend plus , le cruel m'abandonne ,
وو Il m'échappe , il me fuit , & la nuit l'environne.
JANVIER . II. Vol. 1772. 43
" Hélas ! j'ai tout perdu , malheureux Adonis ,
„ Arrête , entends'encor mes lamentables cris.
,, Quoi ! tu deſcends déjà vers les royaumes ſombres ,
,, Que ne puis-je t'y ſuivre , errante avec les ombres !
" De nos tendres amours j'irois t'entretenir ;
ود Là , je ſuivrois tes pas , mon ombre voltigeante

?
Sans ceſſe iroit chercher ton image charmante ;
, Mais , non , je ſuis déeſſe , & je ne puis mourir.
" Eh bien , feine des morts , divinité barbare ,
,, Puiſque le fort cruel fait deſcendre vers toi
Tout ce que la nature a formé de plus rare ,
,, Reçois donc mon amant enchaîné ſous ta loi ,
ود Tandis qu'abandonnée au malheur qui m'accable ,
„ Je parcours les déſerts , ſeule avec mes douleurs !
„ Mon amant ne vit plus , déeſſe inexorable ,
,, Pourrois -je donc encore redouter tes fureurs ? ..
ود Dans la ſombre langueur ou ſon trépas me plonge ,
„ Je vois dans le paſſe nos amours comme un fonge ,
ود Et je n'ai de plaiſirs qu'en répandant des pleurs ! "
Vénus dans les déſerts eſt triſte & folitaire ,
Les Amours désolés pleurent à ſon côté ,
Mais auſſi falloit- il , & jeune téméraire ,
Affronter les dangers avec tant de beauté.
C'eſt ainſi qu'on entend foupirer l'immortelle ,
Les graces à l'envi ſoupirent avec elle.
44 MERCURE DE FRANCE.
Ceſſe tendre Vénus d'errer dans les forêts
Vois ſur un lit pompeux l'amant que tu déplore ,
Viens à lui , quoique mort il eſt charmant encore
Et le trépas n'a pu défigurer ſes traits ,
On diroit qu'il fommeille endormi dans la paix .
Rends à fon corps glacé la parure élégante
Qu'il portoit autrefois dans ces heureux momens
Où l'amour le menoit dans tes bras careſſans !
Quelque truſte que ſoit cette fête touchante ,
Il eſt doux de pleurer quand on eft malheurenx .
Couronnons- le de fleurs , embaumons fes cheveux ;
Dans un Temple paré qu'un foible jour éclaire
Adonis eft couché ſur le lit funéraire ,
On voit autour de lui les amours affligés
Arracher en pleurant leurs cheveux négligés .
L'un , du jeune chaſſeur détache la chauſſure ,
Et l'autre , dans un bain lave encor ſa bleſſure ,
Celui- ci prend ſon arc , le briſe en foupirant
Celui-là foule aux pieds ſes flèches menaçantes ,
Tandis que ranimant ſes afles languiſſantes ,
Un autre rafraîchit ſon viſage mourant.
D'Adonis qui n'eſt plus pleurons , pleurons les charmes ,
Les Amours conſternés en répandent des larmes .
Hymen eſt ſans flambeau , les yeux baignés de pleurs ,
Il renverſe à ſes pieds ſa couronne de fleurs ,
JANVIER. II. Vol. 1772 45
L'écho ne redit plus ſes doux chants d'hymenée.
Les graces en pleurant plaignent ſa deſtinée ,
La mort l'a dévoré , c'en eſt fait il n'est plus
S'écrient- elles encor plus triſtes que Vénus ,
La fille du cahos dans ſes chanſons funebres ,
La Parque le demande au ſéjour des enfers .
Mais Proferpine eſt ſourde à ces triſtes concerts
Et l'enchaîne à jamais dans le ſein des ténebres .
Ceſſe tendre Vénus , mets fin à tes douleurs ,
Un autre année encor fera couler nos pleurs .
Par un Abonné , d'Amboise.
46 MERCURE DE FRANCE.
LA VIE D'ALCIBIADE.
U
n jour , on exaltoit devant Alcibiade
La fermeté conſtante au milieu des travaux ,
L'activité , le mépris du repos ,
La bonne foi qui perfuade ,
Et l'intrépidité qui brave tous les maux.
Pour exemple un vieillard cita les Spartiates.
, Comme ils affrontent le danger !
,, L'éclair eſt moins rapide , & le vent moins léger :
" On ne voit point chez eux de ſantés délicates ,
„ Diſoit- il , à l'égard des horreurs du trépas ,
„ C'eſt un jeu pour leur ame en leurs jours de combats.
(L'homme futile & vain ne voit que la molleſſe)
,, Mais vraiment , répondit le jeune Athénien ,
„ Leur vie eſt une mort ; & la mienne eſt un bien ;
,, Ils ne conçoivent rien de ce qui m'intéreſſe.
„ Ils cherchent , en mourant , à ceſſer de fouffrir...
„ Allez , bon homme , il faut , pour l'honneur de l'eſpece,
» Que ces pauvres gens-là ſe preſſent de mourir.
Par M. Costard , libraire.
JANVIER. II. Vol. 1772. 47
LA FRANCHISE INDISCRETE.
Proverbe dramatique ....
PERSONNAGES :
Le Vicomte DORIMON.
ORPHISE , épouse du Vicomtes
SOPHIE , leur fille.
SÉLICOURT , amant de Sophie
M. DORLY , oncle de Sélicourt
DORIGNY , autre amant de Sophie.c
UN BROCANTEUR .
La ſcene ſe paſſe à la maison de campagne
du Vicomte , dans un falon garni
d'antiques & de quantité de morceaux
d'histoire naturelle .
1
SCENE PREMIERE
DORLY , SÉLICOURT.
Vous a
DORLAYOT
ous avezoun grand défaut, mo
veu.
mononcle ?
mon ne
SÉLICOURT. Quel eft ce défaut ,
48 MERCURE DE FRANCE.
DORLY. Vous ne parviendrez jamais.
SÉLICOURT. Je me foucie très peu
de parvenir.
DORLY. Eh ! pourquoi ?
SÉLICOURT. Parce qu'on ne parvient
gueres qu'à force de baſſeſſes.
DOKLY. J'ai donc été bas , moi qui
fuis parvenu ? 1
SÉLICOURT. Ma foi , mon oncle ,
vous avez fait comme tant d'autres qui
ne croient point l'avoir été , & qui n'en
confervent pas moins leur portion d'orgueil
.
DORLY. Vous retombez encore dans
ce défaut que je vous reprochois.
SÉLICOURT. Expliquez - le moi , je
vous prie : je crois en avoir plus d'un , &
il eſt bon que je diſtingue celui qui vous
choque.
DORLY. C'eſt votre ſincérité déſeſpérante.
Vous ne déguiſez à ceux qui vous
parlent , ni leurs propres défauts , ni les
vôtres .
SÉLICOURT. Eh ! pourquoi les déguiſer
? Je m'expédie preſque toujours d'avance.
Ferai-je à autrui plus de grace que
je ne m'en fais à moi - même ?
DORLY. J'augure bien mal de vos projets
, de vos amours & de votre mariage ,
fi
JANVIER. II. Vol. 1772. 49
fi vous ne daignez changer ici de ton.
Connoiſſez - vous bien ceux à qui nous
avons à faire ?
1)
SÉLICOURT. Vous en allez juger. Premiérement
, Dorimon , pere de Sophie ,
eſt un bon homme , auſſi entêté de l'antiquité
de ſa race que de celles de certaines
pieces qui compoſent ſon cabinet , &
je ſçais , moi , qu'il eſt également trompé
par les généalogiſtes & par les brocanteurs.
Sa femme eſt , dit- on , un peu trop
vouée aux Modernes , & fa fille , ma chere
Sophie , cache avec autant de ſoins
ſes penchans , que les auteurs de ſes jours
affichent librement leurs travers .
DORLY. Appuyez , mon neveu ! En
continuant ainſi vous donnerez beau jeu
à Dorigni , votre rival.
SÉLICOURT. Il n'eſt pas fans mérite ;
mais il verroit brûler votre maiſon qu'il
ne vous en avertiroit pas , de peur de
vous caufer une émotion trop vive. C'eft
l'homme le plus fait pour les petits ſoins,
&le moins propre à tout le refte. Mais il
fait flatter ; il pourra plaire & parvenir.
DORLY. Perfuadez - vous bien , mon
neveu , qu'on finit par déplaire à tous,
quand on veut ne faire grace à rien. Voi
D
50
MERCURE DE FRANCE .
!
ci la mere de votre future. Daignez , au
moins , diſſimuler avec elle.
SCENE ΙΙ.
Les Acteurs précédens. ORPHISE.
ORPHISE.
Comment ? Meſſieurs ', en converfation
réglée ? C'eſt du ſérieux. Vous disſertiez
, peut - être, fur quelques- unes de
ces antiques. Il faut vous tirer d'entre les
morts. Comment trouvez- vous les nouveaux
embelliſſemens que j'ai fait faire à
ma maiſon ?
DORLY. Madame, ils font du meilleur
goût.
SÉLICOURT. Madame ? votre architecte
eſt , ſans doute, fort jeune ?
ORPHISE. Il arrive tout droit de Rome.
J'aime les jeunes gens , & leur hardieſſe
heureuſe.
SÉLICOURT. Il en réſulte quelquefois
d'aſſez bonnes choſes.
ORPHISE. Je veux que chez moi tout
foit amoderné. J'aime , par exemple ,
qu'une maiſon ait l'air , à l'extérieur ,
de n'avoir ni toît , ni cheminées .
DORLY. La forme en eſt bien plus
agréable.
JANVIER. II. Vol. 1772. 5
?
SÉLICOURT. Il me femble pourtant que
cette forme ne fut imaginée que par des
gens qui étoient obligés de coucher ſur le
faîte de leurs Maiſons.
i
ORPHISE. Vous avez vu mes jardins ?
DORLY. Madame, ils font charmans,
ORPHISE. C'étoient (le croiriez-vous ?)
des jardins fruitiers ! J'ai fait arracher
tous ces arbres que nos bons peres plantoient
seux- mêmes : j'y ai ſubſtitué le
maronier & le tilleul. Vous n'y verrez
plus maintenant que des fleurs , du ſable
& de belles pelouſes. Je ne veux pas
qu'une Maiſon de Plaiſance ait l'air d'une
Ferme
SÉLICOURT. Je crains fort qu'à la fin
chaque Ferme ne devienne une Maiſon
de Plaiſance. Nous tirerons de l'Etranger
nos légumes & nos fruits. Voilà ce qu'on
appelle établir une nouvelle branche de
commerce.
؟
DORLY à demie voix . Mon neveu!
ORPHISE. Vous tenez encore aux vieux
préjugés , tout jeune que vous êtes ! mon
mari eſt plus excuſable , il eſt vieux. Sa
fureur eſt d'avoir encore de ces falles où
l'on pourroit aſſembler les Etats, & de
čes foyers autour deſquels toute une fa
D2
52
MERCURE DE RFANCE.
mille pouvoit ſe réunir. J'eſpere le déterminer
à faire conſtruire un appartement
dans chaque falle.
DORLY. Ce ſera ſe conformer au goût
régnant.
SÉLICOURT. Il eſt vrai qu'aujourd'hui
tous nos appartemens font en boudoirs.
ORPHISE. Mais où avez- vous donc
vécu , Monfieur , pour fronder ainſi tout
ce que l'uſage autoriſe?
SÉLICOURT. Madame, je ne me pique
point d'être frondeur ; mais j'ai le malheur
de penſer tout haut.
ORPHISE. Il vaudroit encore mieux
ne penfer jamais. Eſpérez- vous plaire à
beaucoup de gens en leur diſant tout ce
que vous penſez ?
SÉLICOURT. Je ne crois pas avoir jamais
plu à perſonne , & j'en ai du regret;
car peu de gens me déplaiſent.
: ORPHISE, Quoi? vous n'êtes pas mifanthrope
?
SÉLICOURT. A Dieu ne plaiſe ! je veux
vivre avec les hommes , leur dire ce que
je penſe & d'eux & de moi ; ne jamais
contraindre ma penſée , & les fouffrir
pour en être ſouffert.
DORLY. Ah ! l'inconſidéré !
ORPHISE. M. Dorly , daignez me ſuiJANVIER.
II. Vol. 1772. 53
vre: j'ai quelque choſe à vous communiquer.
DORLY , à Sélicourt. Reſtez - là , hé ,
ros de la ſincérité !
SCENE III.
SÉLICOURT, feul.
Voilà qui eſt merveilleux. Les hommes,
& fur - tout les femmes , ne parlent que
pour être applaudis ; ne conſultent que
pour être approuvés ; n'interrogent que
pour obtenir une réponſe flatteuſe. On
veut que nous reſſemblions à ces inſtrumens
qu'on ne peut toucher ſans en tirer
des fons agréables. Mais j'apperçois ma
chere Sophie.
SCENE IV.
SOPHIE , SÉLICOURT.
SOPHIE. Monfieur , j'eſpérois trouver
ma mere ici.
SÉLICOURT . Elle en fort , belle Sophie
, & je crois en être la cauſe,
SOPHIE. Vous m'étonnez , Monfieur.
SÉLICOURT. On ne s'accoutume point
à ma franchiſe.
SOPHIE . L'extrême franchiſe peut de-
D 3
54 MERCURE DE FRANCE.
venir choquante. Alors ce pourroit être
un défaut.
SÉLICOURT. Si c'en eſt un , il eſt du
moins ſi rare , qu'on devroit lui faire grace
en faveur de la nouveauté. Par exemple ,
belle Sophie , j'admire & j'aime en vous
mille belles qualités. Que ne puis - je y
trouver auffi le défaut dont nous par .
lons !
SOPHIE . Un tel ſouhait annonce au
moins un doute , & ce doute n'eſt point
obligeant.
SÉLICOURT. Je voudrois bien pouvoir
l'éclaircir ; mais votre amé eſt auſſi enveloppée
que vos charmes font apparens .
SOPHIE . Vous favez quel rôle me prescrit
ma ſituation. Une fille bien née ne
peut diſpoſer d'elle que delaveu de ceux
à qui elle doit le jour. Elle ne doit point
laiſſfer agir fon coeur , puiſque ſon coeur
peut n'être pas confulté.
SÉLICOURT. Mais enfin, on laiſſe deviner
ce qu'on ne dit pas.
SOPHIE. Ce ſeroit le dire.
SÉLICOURT. Ecoutez-moi , belle Sophie
; j'ai un rival ?
SOPHIE . Je n'en fais rien.
SÉLICOURT. Dorigny' vous rend des
hommages. Il eſt le ferviteur de toute la
JANVIER. II. Vol. 1772. 55
1
terre , à plus forte raiſon le vôtre. Daignez
m'apprendre s'il eſt mieux inſtruit
de fon fort que je ne le ſuis du mien?
SOPHIE. S'il n'a pu être inſtruit que par
moi , vous pouvez compter qu'il ignore
tout.
SÉLICOURT. Courage ! voilà , du moins ,
un extrait de ſincérité. Dites-moi ſi vous
auriez pu lui apprendre quelque choſe
d'agréable ?
SOPHIE. Voilà encore ce que je ne puis,
ni ne dois vous dire.
SÉLICOURT. Sans doute , pour ne point
me mortifier.
SOPHIE . Je ne dis pas cela.
SÉLICOURT. Quel excès de diffimulation!
Je vais encore vous donner un
exemple de franchiſe. J'aimois Dorimene:
fon humeur franche & vraie convenoit
à mon caractere. Vos charmes
l'ont emporté. Je ſuis devenu infidele;
mais je n'ai pas été perfide. J'ai inſtruit
Dorimene & de votre triomphe & du
charme invincible qui m'attachoit à vous.
SOPHIE . Vous aimiez Dorimene ,
Monfieur?
SÉLICOURT. Oui; mais c'étoit avant
D 4
56 MERCURE DE FRANCE .
que je vous aimaſſe , avant même que
vous euffiez jamais paru à mes regards .
SOPHIE. Vous aimiez Dorimene ! ...
& vous avez en la cruauté de lui annoncer
vous - même votre changement ?
SÉLICOURT. Rien n'eſt plus ſimple : jene
voulois point qu'elle fût trompée plus
long-tems par mon filence.
SOPHIE . Allez , Monfieur ; il y a plus
de barbarie que de franchiſe dans ce procédé.
SÉLICOURT. Raſſurez- vous . Dorimene
a très-bien pris la choſe. Elle s'eſt même
excuſée de ne m'avoir pas prévenu , ayant
elle-même un pareil changement à m'apprendre.
SOPHIE . Il n'importe. C'eſt vous qui
avez eu la dureté de la prévenir. Eh ! qui
me répondra qu'au premier jour vous
n'ayez pas occaſion d'exercer la même
fincérité envers moi ? L'aveu d'une infi :
délité, qu'on ne répare point , nous humilie
encore plus que l'infidélité même.
(Elle fort.)
JANVIER. II. Vol. 1772. 57
:
:
SCENE V.
SÉLICOURT feul.
Et deux ! Si Dorimon eſt auſſi ennemi
de la ſincérité que ſa femme & fa fille
paroiſſent l'être , ni ma franchiſe ni moi
ne feront pas long séjour ici. Il eſt pourtant
vrai que j'aime Sophie. Hé bien !
contraignons-nous. La crainte de laperdre
mérite bien que je diffimule certaines
vérités qu'on débite ſi ſouvent en pure
perte.
*
SCENE VI.
SÉLICOURT , UN BROCANTEUR.
LE BROCANTEUR. Monfieur , ſeriezvous
Monfieur Dorimon ?
SÉLICOURT. Je ne le ſuis pas ; mais
que voulez - vous?
LE BROCANTEUR. Lui faire voir beaucoup
de nouvelles antiquités.
SÉLICOURT. Vous faites - là un métier
propre à faire bien des dupes.
LE BROCANTEUR. Monfieur n'eſt donc
pas antiquaire ?
SÉLICOURT. Le ciel m'en préſerve.
D5
58 MERCURE DE FRANCE
:
LE BROCANTEUR. Et monſieur n'eſt
pas Monfieur Dorimon?
SÉLICOURT. Non , encore une fois.
LE BROCANTEUR. En ce cas , Monſieur
, mon métier & moi , ſommes tout
ce qu'il vous plaira , puiſque vous n'achetez
rien.
SÉLICOURT. Mais ne crains - tu pas que
je ne prévienne Dorimon de ce que tu es,
& de ce que tu lui apportes ?
LE BROCANTEUR. Tout cela n'y feroit
rien. Un amateur eft comme un amoureux:
dites au premier du mal de ſa maîtreſſe
, il n'en aura que plus envie de la
revoir ; dites à l'autre du mal de ce que
nous lui vendons , il n'en aura que plus
envie d'acheter.
SÉLICOURT. Une choſe m'étonne . C'eſt
que tant d'hommes ſenſés , ou qui ſe piquent
de l'être , échangent ſi ſouvent une
fortune réelle contre de pareilles futi.
lités.
LE BROCANTEUR. Il faut bien que tout
le monde vive. C'eſt la manie des uns
qui fait ſubſiſter les autres. Je vendois
auparavant une marchandise , qui , malheureuſement
, n'eſt plus à la mode. C'étoient
des livres. Chacun liſoit , chacun
vouloit en avoir. Les médailles & les
A
JANVIER. II. Vol. 1772: 59
coquilles leur ont donné du deſſous. On
vouloit connoître les actions d'un Empereur
, d'un grand homme. On ſe borne
aujourd'hui à voir comment il eut le nez
fait. Je pris donc mon parti ; je troquai
tous mes livres contre des médailles , des
coquilles & d'autres morceaux friands
pour nos amateurs. Par exemple , je donnai
vingt exemplaires du Moliere pour
une dent d'éléphant , quarante exemplaires
du Corneille pour une machoire d'âne
des Indes , & toute la belle Collection
des Fables de la Fontaine pour la peau du
loup qu'il y fait parler.
SÉLICOURT. Son ingenuité me plaît.
Après tout , le charlataniſme de ces genslà
peut ſervir à ralentir la frénéſie de nos
amateurs enthouſiaſtes , (haut.) Vous leur
faites , fans doute , payer un peu cher ces
acquiſitions futiles?
LE BROCANTEUR. Je leur vend des
médailles de cuivre un peu plus qu'au
poids de l'or. Je fais donner un air de
vieilleſſe à celles qui pourroient ſembler
trop jeunes : je les défigure à propos , &
moins on y comprend, plus on les eftime.
SÉLICOURT. Tu n'as donc pas encore
trompé Dorimon?
5.
60 MERCURE DE FRANCE.
LE BROCANTEUR. Je ne lui ai encore
rien vendu.
SÉLICOURT. C'eſt ce que je voulois dire.
Mais qui a pu t'informer de ſon goût.
LE BROCANTEUR. Oh ! nous fentons
cela de vingt lieues , nous autres ; & puis,
M. le Chevalier Dorigny eſt un bon
guide. Jugez - en par ſa lettre.
SÉLICOURT lit à haute voix. Rends- toi
demain chez le Vicomte Dorimon , à fa
campagne , & porte - lui tout ce que tu voudras.
C'est un bon homme , à qui le médailler
& le coquiller tournent la tête. Ne
crains pas qu'il te chicanne fur le prix , il
craint trop lui - même de dévoiler par - là fon
ignorance .
(à part , après avoir lu )
Monfieur l'homme aux révérences !
voilà qui eſt un peu leſte.
LE BROCANTEUR. On vient. Eſt - ce
Monfieur le Vicomte ?
SÉLICOURT. C'eſt lui - même.
LE BROCANTEUR. Ne me trahiſſez
pas ; au moins !
SÉLICOURT. Va , fais ton métier ; mais
n'abuſe point de tes avantages .
JANVIER. II. Vol. 1772. σι
SCENE VII.
DORIMON , DORIGNY , les acteurs précédens.
1
DORIMON tenant à la main une vieille
coupe.
Voici une piece qui va bien enrichir
mon cabinet. C'eſt la coupe dans laquelle
Socrate but autrefois la cigue.
DORIGNY. Je vous la garantis bien
autentique.
DORIMON à Sélicourt. Monfieur le
Chevalier m'en promet une encore plus
intéreſſante ; celle avec laquelle Alexandre
s'enivra pour la derniere fois .
SÉLICOURT (à part. ) Quelle imprudence
d'une part , & quelle crédulité de
l'autre !
DORIGNY à Dorimon, Monfieur le
Vicomte , voilà l'homme que je vous
avois adreſſé. -
DORIMON. Hé bien ! m'apportes- tu
beaucoup de choſes précieuſes ?
LE BROCANTEUR. Monfieur le Vicomte
, je n'en ai pas d'autres. Tenez , voici
la plume avec laquelle Charlemagne fignoit
fon nom. :
<
62 MERCURE DE FRANCE.
4
SELICOURT. Charlemagne ne ſçavoit
pas ſigner.
LE BROCANTEUR. La preuve du contraire
, c'eſt qu'on a conſervé ſa plume.
Voici quelque choſe de plus rare : c'eſt
un morceau de la toile que brodoit Pénélope....
SÉLICOURT. Vous ſavez que cette histoire
eſt abſurde , même dans Homere.
* DORIMON. Oh! je fais que vous n'approuvez
jamais rien. Croiriez-vous , par
exemple , que j'ai ici la lampe de Démofthene?
SELICOURT. On ſçait que Démosthene
ſe ſervoit d'une lampe ; mais en ſuppofant
qu'elle vous ait été fidélement transmiſe
, je ne vois pas quel mérite elle a
aujourd'hui par - deſſus les autres lampes
de fon tems.
DORIMON. Monfieur le Marquis , je
vous trouve une franchiſe un peu cynique.
DORIGNY d'un ton affectueux . La lampe
de Démosthene , Monfieur , nous rappelle
que ce fut à ſa lueur qu'il compoſa
tant de chefs - d'oeuvres immortels .
SÉLICOURT. Il eſt un moyen plus für
de ſe les rappeller ; c'eſt de les lire.
DORIMON vivement. Et ſi je ne veux
pas lire , moi ?
JANVIER. II. Vol. 1772. 63
SÉLICOURT. A vous très - permis.
DNRIMON toujours avec humeur. Eh !
ſi je veux avoir ici les lunettes de Platon ,
ſans y fouffrir un ſeul de ſes ouvrages?
SÉLICOURT, Platon ne connoiſſoit pas
les lunettes.
DORIGNY. Il faut , pourtant , croire
qu'il avoit quelque choſe d'équivalent ,
ou bien il auroit ceſſé d'écrire plutôt.
SÉLICOURT. Comme il vous plaira ;
mais il n'avoit point de lunettes.
DORIMON à Dorigny. Chevalier ! ma
fille eſt à vous . Je ne veux pas d'un gendre
qui me contrarie , même avant que
de l'être.
SÉLICOURT. Monfieur , daignez m'accorder
Sophie , & ne point me confulter
fur vos antiques , je vous réponds d'une
paix éternelle.
*DORIMON. Non , Monfieur , je veux
un gendre qui épouſe & ma fille &mon
cabinet. D'ailleurs , j'ai trop d'obligations
au Chevalier: il travaille , en même
tems , & à fatisfaire mes goûts , & à
maintenir ma fortune.
DORIGNY en s'inclinant. Ah , Monſieur
, tout ce que j'ai fait eft bien peu
de chofe. isi
64 MERCURE DE FRANCE:
SCENE VIII . & DERNIERE.
Les Acteurs précédens. ORPHISE , SOPHIE
& DORLY.
ORPHISE à Dorly. Oui , je ſens bien
qu'il faut pardonner quelque choſe à la
franchiſe de ſon âge A cela près , il
à d'excellentes qualités.
DORIMON à Orphife. Madame , je
viens d'engager ma parole au Chevalier.
Je vous prie de le regarder , dès ce moment
, comme votre gendre:
SOPHIE ( à part. ) Ah ciel !
ORPHISE. Monfieur , écoutez - moi.
DORIMON. Ma parole eſt donnée ; je
he veux plus rien entendre.
DORLY à fon neven. J'avois raiſon de
craindre quelque nouvelle imprudence.
ORPHISE à Dorimon. Monfieur , votre
parole fut d'abord donnée à Sélicourt ,
ſouvenez- vous - en , & confultez la reconnoiſſance.
Nous ſommes redevables au
Marquis de la faveur que le Miniſtre /
vient de nous accorder.
DORIMON. C'eſt au Chevalier ; il me
l'a dit lui - même.
DORIGNY:
JANVIER. II. Vol. 1772. 65
Dorigny avec embarras. Il est vrai que
j'ai eu le bonheur de faire quelques démarches.
ORPHISE. C'eſt au Marquis , vous disje.
La lettre que m'écrit le Miniſtre en
eſt une preuve. ( Elle lui donne cette lettre.
DORIMON (après avoir lu.) On n'en
peut plus douter. Pourquoi donc (à Sé
livourt.) n'en diſiez vous rien ?
SÉLICOURT. Ces choses-là méritent peu
qu'on en parle. D'ailleurs , j'ai moins fait
pour vous que vous ne préſumez.. Il fut
queſtion de votre affaire chez le Miniſtre
où je me trouvois à dîner. Je parlai de
vous comme je le devois , & comme je
parlerois de toute autre perſonne que j'estime.
Apparemment qu'il jugea que vos
intérêts m'étoient chers. Le bien qu'il me
veut a fait le reſte.
ORPHISE. Il nous l'avoue : il ajoute
même que la franchiſe de votre caractere
a donné le plus grand poids à vos éloges.
C'eſt peut- être la premiere fois que la tincérité
a été comptée pour quelque choſe
à la Cour.
DORIGNY & Dorimon. Monfieur , un
ſervice rendu ſans intention ne doit pas
faire oublier celle qu'un autre a eu de le
rendre. J'adore Sophie , je n'épargne
E
66 MERCURE DE FRANCE.
rien pour mériter ſon coeur , & vous
m'avez promis ſa main. J'en appelle à
votre parole , à mon attachement pour
vous , à mon reſpect....
SÉLICOURT. C'en est trop , & j'en appelle
moi-même à votre conduite , à vos
diſcours , à vos écrits... (Il tire une lettre
de sa poche.)
LE BROCANTEUR (en eſſayant de la faifir.)
Ah! Monfieur , rendez - moi ma
lettre!
SÉLICOURT. Non, je ne dois la rendre
qu'à celui qui n'auroit point dû l'écrire : il
feroit fâcheux pour luiqu'elletombâtdans
d'autres mains. (Il donne la lettre à Dorigny.)
1
DORIGNY déconcerté ,& après avoir fait
Semblant de la parcourir. Cette lettre exige
que je parte ſur le champ (à Dorimon.)
Monfieur , je vous rends votre parole. Il
vous ſeroit même , je l'avoue très - permis
de la reprendre.
DORIMON. Comment? Qu'est - ce que
tout cela veut dire ?
LE BROCANTEUR Cela veut dire que
je ferai bien de le ſuivre ; car je vois que
nous vendrions tous deux ici fort mal nos
coquilles. (Ilfort.)
SÉLICOURT. Daignez ne pas approfon
JANVIER. II. Vol. 1772. 67
dir davantage ce miférable myſtere , &
accordez moi votre bienveillance &
Sophie.
DORIMON. Soit; mais un peu plus
de reſpect pour mes antiques.
SÉLICOURT. Je vous promets de me
faire violence.
DORLY ( à part. ) Fort bien.
ORPHISE. Ne calomniez plus mes batimens.
SÉLICOURT. Je n'en dirai pas un mot.
DORLY ( à part. ) Il eſt incorrigible.
SÉLICOURT. Et vous , belle Sophie , ne
ferez - vous qu'obéir ?
SOPHIE . Jobéirai , du moins , volontiers;
mais plus de ſincérité qui humilie.
SÉLICOURT. Et vous , plus de diffimulation
qui inquiete.
DORIMON . Allons , mon gendre , foyez
à l'uniſſon des autres hommes , puisque
vous prétendez vivre parmi eux.
Vous dites fort ſouvent des vérités ; mais
l'expérience & certain proverbe ont de
vous apprendre que toute vérité n'est pas
bonne à dire.
Par M. de la Dixmerio
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
VERS pour le portrait de M. Dauberval ,
danſeur de l'Académie royale de Musique.
C'EST
'EST Zéphire amoureux qui veut careſſer Flore ,
C'eſt un ſatyre ardent & bouillant de defir ,
Il pourſuit tendrement la nymphe qu'il adore ,
Et fait briller les éclairs du plaiſir ;
C'eſt Momus , folâtrant au jardin de Cythere ,
C'eſt Jupiter pour un rival.
Cupidon croit l'avoir pour frere ,
A l'opéra c'eſt Dauberval.
A M. le Comte de Korguen , jeune homme
destiné au ſervice , en lui faisant le préfent
des trois volumes des Elémens de la
Poéſie Françoiſe.
LES
Muſes dans les camps ne font plus étrangeres ;
Leurs graces vives & légeres
S'animent au bruit du canon ;
Les élèves de Mars afſiegent l'Hélicon :
JANVIER. II. Vol. 1772. 69
L'officier , ſans rougir , peut du haut du Permeſſe
Se permettre l'heureuſe ivreſſe.
Préférez Polybe & Folard ;
Délaſſez-vous avec Horace ;
Franchiſſez avec lui le ſommet du Parnaſſe ,
D'aimables Souverains ont ennobli ſon art.
Dans ce livre obſervez l'exacte poéſie ,
Il doit toujours guider les élans du génie.
Fait pour les captiver , cultivez les neuf ſoeurs.
Rival des chantres d'Auſonie ,
Reſſuſcitez leur harmonie ;
Un ſi noble exercice offre mille douceurs.
Les Muſes à vos voeux ne feront point rebelles ;
Mais pour plaire à ces immortelles ,
Songez qu'il faut toujours ofer avoir des moeurs.
U
QUATRAIN.
A M. le Duc DE BRISSAC.
N triomphe eſt moins beau que cette illuſtre fête ,
Les Chevaliers François en conſacrent le jour ;
L'honneur les réunit , BRISSAC eſt à leur tête ,
Il en eſt l'ornement , le modele & l'amour.
ParM. Feutry,
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
L'EXEPXLPILCICAATTIIOONN du mot de la premiere
énigme du premier volume du mois de
Janvier 1772 , eſt l'Année , dans lequel
on ne trouve point mois. Celui de la
feconde eſt l'Eteignoir ; celui de la troiſieme
eſt Maſque; celui de la quatrieme
eſt Prairie. Le mot du premier logogryphe
eſt ſourire , dans lequel on trouve
fire , Rofe , ours ,fou , io , ire , ou , os ,foeur ;
celui du ſecond eſt Janvier , en fupprimant
la premiere & les quatre dernieres
lettres , il reſte an; celui du troiſieme
eſt Tabac , où ſe trouve bac.
ENIGMES & LOGOGRYPES.
Les énigmes & logogryphes ſuivansfont
du même auteur. Il prétend que depuis
long - tems cette partic integrante du Mercure
, qui tient àJa premiere origine , yy eft
Souvent négligée. Il reste à savoir s'
fera changerle Public d'avis.
רכ תר
JANVIER. II. Vol. 1772. 71
SORTANT
ÉENIGME.
PORTANT d'une obſcure priſon
De mon libérateur j'allois être la proie :
Un tiers plus fin que lui , ſans dire de raiſon ,
La force en main vint rabattre ſa joie.
Souvent je meurs ſans avoir vu le jour.
Des champs on m'apporte à la ville ,
Où l'on connoît mon prix auſſi-bien qu'à la cour.
Rarement je deviens utile
Qu'après avoir paſſé par les quatre élémens :
Quelquefois au lieu d'eau c'eſt du vin que je prends.
Ma couleur n'eſt pas éclatante ,
Ma figure eſt baroque & toujours différente :
C'eſt la terre qui me produit :
Je ne ſuis légume ni plante ,
Racine , fleur , herbe ni fruit ;
Encore moins je ſuis un arbre.
Je ne ſuis ni métal ni pierre ; ſi pourtant
Je tiens quelque choſe du marbre ,
Mon prix en deviendra plus grand.
1
Γ
:
* J
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
R
AUTRE.
AREMENT on me voit , ſouvent on me regarde ;
Celle que je défends me porte ſur ſon coeur ,
Contre les traits d'un fier vainqueur
Je ſuis ſa ſeule ſauvegarde.
J'ai le teint brun ; quelquefois cependant
Le rouge me monte au viſage ,
Lorſque mon ennemi me careſſe & m'outrage :
Son triomphe eſt encor plus grand
Quand je pâlis par l'effort de ſa rage.
AUTRE.
L'INDULGENTE
'INDULGENTE & fage nature
Aime à conſoler ſes enfans .
Malgré mes foixante & dix ans,
Mes piés figés & vacillants
D'une volupté douce & pure
Je goûte les raviſſemens ,
Qui me rappellent mon printems.
Une fois ou deux la ſemaine
J'éprouve ces heureux momens ;
Alors un extaſe ſoudaine
Surprend , enivre tous mes ſens ?
JANVIER. II. Vol. 1772. 73
Juſqu'à neuf fois je perds haleine
Par tout autant d'E. •

Le mot resté en blanc est celui de l'énigme.
LOGOGRYPΗΕ.
D'UN 'UN mêts fort dégoûtant mon tout offre l'image.
Ce tout , fingulier aſſemblage ,
Peut en trois tiers égaux être décompoſé.
Le premier , ton cadet peut-être ,
Et que ton pere à coup -für a vu naftre ,
T'aura quelquefois amuſé.
Le ſecond , s'il n'eſt pas brifé ,
Eſt-un meuble d'un grand uſage ;
Néceſſaire même au ſauvage.
Quant au troiſieme , ennemi des attraits ,
Les femmes n'en parlent jamais ;
C'eſt pourtant les trois quarts du ſage,
Mais voyons mes trois tiers deux à deux combinés.
Les deux premiers , aux jeux , aux plaiſirs deſtinés.
Ont le plus fombre deuil pour unique parure :
Les deux derniers en s'approchant du nez
Souvent menacent de brûlure .
Premier & dernier tiers réunis , devinez .
J'annonce un heureux choix . Lecteur , je te fais grace
De cent autres objets que dans mon ſein j'embraffe.
E 5
74
MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
TANTOT monſtre effrayant , tantôt diſciplinable ,
Toujours je porte un nom qui répand la terreur.
Otez mon col : je fus un objet vénerable ,
Chez un peuple aſſez mépriſable ,
Pour qu'un os d'âne lui fit peur.
Prenez mes piés : ils font tout le monde & perſonne.
Joignez-les à mon chef: je ſuis ce qu'on vous donne ,
Quand quelqu'un vous fait un préſent.
Orez -moi la tête & la queue ;
Kaites au reſte encore , un petit changement;
J'ai porté des héros ſur une plaine bleue ;
Un autre vous diroit ſur l'humide élément.
Mais qu'alloient- ils chercher ſur un lontain rivage ?
Quoi ? ma moitié faiſoit l'objet de leur voyage.
ここ
JANVIER. II. Vol. 1772. 75
A
AUTRE.
MES ſeuls favoris je me montre de jour ;
Mais en grand appareil avec l'air du myſtere.
Les bords de ma moitié derniere
Sont inondés dans leur contour .
Mon chef de moins , nuit & jour je vous touche.
Otez-moi le nombril ; mais rendez-moi mon chef;
D'auſſi loin qu'il me voit le Diable s'effarouche.
Otez encor mon col , le patron d'une nef
Me révéroit jadis ; mais ici bas tout paſſe ,
St Nicolas a pris ma place.
r
MON
AUTRE.
LoN pere , quand il eſt bien vieux ,
En périſſant me donne l'être.
Mes membres déchirés à toi-même peut- être
Offrent en certain cas un ſecours précieux.
Mon chef coupé me change en un monſtre odieux.
Ote-lui ſon pied droit , je flatte les oreilles
76 MERCURE DE FRANCE.
Par mes accords harmonieux. :
Fais deux parts de mon tout : au vieux tems des merveilles
,
La premiere portoit les héros & les dieux ;
L'autre a porté Turenne , & par fois la thiare.
Et dans un autre ſens , fidele image de l'avare ,
L'argent , l'or enfoui pour elle ont des appas.
Mais dans mon ſein fécond que ne trouve-t-on pas ?
Volons au bord du Nil , contemples-y le Phare ,
Dans les ruines de Memphis
Uu oeil perçant peut découvrir Icare;
Et dans cette ifle où ſe plaiſoit Cypris
L'arme cruelle de fon fils .
Ici régna Mauſole , ici finit Byzance.
Je t'ai fait voir bien du pays :
Es- tu las ? revenons en France ,
:
1

2
Tu trouveras chez moi chair & poiſſion ;
Mais poiſſon de plus d'une eſpece.
L'homme qui gravement ſe promene à la meſſe ,
A tout ce qu'il te faut pour deviner mon nom.
:
JANVIER. II. Vol. 1772. 77
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Voyage de la raison en Europe , par l'auteur
des Lettres recreatives & morales ;
vol . in 12. A Compiegne , chez Louis
Bertrand , libraire ; à Paris , chez Saillant
& Nyon , libraires , rue St Jeande
Beauvais .
PLUSIEURS Nations dont ileſt parlédans
ce voyage ne ſe rappelleront peut être pas
d'avoir été viſitées en 1769 , par la raiſon
qui avoit pris la taille& la phyſionomie
d'un philoſophe aimable & le nom
de Lucidor. Ce philoſophe ou plutôt la
raiſon qui eſt cenfée nous donner ici ſes
obſervations , a moins cherché à plaire
par des reflexions neuves & faillantes
qu'à ſe rendre utile par une légere critique
des moeurs & uſages qu'elle a droit
de cenfurer.
Notre philoſophe s'arrêta ſurtout en
France , dont il parcourut les différentes
provinces. Mauvais chemins , mauvais
gîtes , mais bonne chere , bonnes gens ,
voilà ce qu'il trouva dans le Poitou. La
groſſe gaîté qui ſubſiſte encore parmi les
78 MERCURE DE FRANCE.
Poitevins eſt la preuve d'un bon caractere.
Les ris ne font apprêtés que parce qu'il
n'y a plus de franchiſe ni cordialité. La
promenade de Poitiers lui parut valoir
mieux que toute la ville ; elle eſt réellement
magnifique', fans cependant approcher
des tuileries , comme le prétendent
les habitans. Il n'y apperçut que quelques
perſonnes diſperſées ça & là , qui avoient
l'air de ces ombres errantes dont parle
Virgile au fixieme livre de ſon Enéide.
Loudun fixa l'attention de Lucidor ; &
autant qu'il en peut juger ; il lui ſembla
que Rabelais avoit outré les chofes , lorsqu'il
dit que le Diable , en montrant au
Fils de Dieu tous les royaumes du monde ,
s'étoit réservé comme ſon domaine Chatelleraut
, Chinon , Domfront & fur - tout Loudun.
Le Berry , quoiqu'au centre de la France,
lui parut un déſert. ,, La ville même
,, de Bourges n'a preſque pas d'habitans.
ود On n'y rencontre perſonne;& pour
,, peu qu'un étranger y ſéjourne , on le
ود croit exilé. L'univerſité raſſemble quel-
,, ques étudians , mais en ſi petite quan-
,, tité , qu'elle paroît garder l'incognito.
,, Quelques aſſemblées que Lucidor fré
,, quenta étoient au bain - mari. Elles ne
1
JANVIER. II. Vol. 1772. 1 79
ſont point affez nombreuſes pour exciter
l'émulation , mais un Wiskfupplée
à tout.
ود
ود
ود
ود
و د
و د
ود
و د
ود
ود
ود
C'eſt dommage que l'on ne connoiſſe
la Marche que par les tapifſſeries d'Aubuſſon.
Il ſemble que l'eſprit y ſoit entouré
d'épines , & qu'il ne puiſſe percer.
,, Limoges lui fit voir des habitans in-
,, duſtrieux. Le commerce y a beaucoup
d'activité , mais les ſciences y parois .
ſent en quelque forte étrangeres. On
lui parla beaucoup des détails de la
,, campagne. Il fallut voir tous les che-
„ vaux de la province , & on ne lui fit
,, pas grace d'un poulain.
و د
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
م
Brive - la - Gaillarde qui n'a rien de
gaillard , le reçut comme tout le monde;
& Tulles le jugea un homme extraordinaire.
Mais ce qui réjouit Lucidor
, fut de prendre ſur le fait nombre
d'officiers élégans qui ,dans les garniſons
, ne trouvent ni ſociété , ni ville
à leur gré , & qui , pendant leur ſémes-
„ tre , habitoient d'honnêtes chaumieres
décorées du nom de châteaux. Alors il
falloit ſe contenter d'un triſte gîte , d'un
dîner extrêmement frugal , ſuivre les
دو
ود
ود
,, payſans dans leurs travaux , & n'avoir
80 MERCURE DE FRANCE.
4
ود
ود
ſouvent pour toute perſpective que des
ſoeurs bien laides ou ruſtiques. Ajoutez
à cela que c'eſt preſque toujours la fête
,, des lampes ; on n'y brûloit que de l'huile
qui empeſte.
"
ود
ود
Lucidor ne fut pas long - tems ſans
,, s'appercevoir qu'Angoulême étoit le
,, pays de la bonne chere. C'étoit une
رد fucceffion de repas qui ne finiſſoient
,, point, ou plutôt une manufacture d'indigeſtions.
ود
"
Nous pourrions citer d'autres plaiſanteries
pareilles que l'on auroit peut - être
de la peine à ſupporter dans une converfation
familliere & même au milieu de la
joie bruyante d'un feſtin. Les perſonnes
de province trouveront d'ailleurs que Lucidor
rit un peu amérement à leurs. dépens
, que ſes remarques font trop géné
rales & ne portent point ſur des objets
affez intéreſſans. La raiſon , pendant fon
ſéjour à Paris , obſerva ,, que cette capi-
ود tale eſt un monde où chaque quartier
,, compoſe une province. Le ton du fau-
,, bourg St Honoré n'eſt point celui du
fauxbourg St Germain ; le Marais a des
manieres plus unies que les environs
du Palais royal ou du Luxembourg. On
ود
"
>> y dîne & l'on y ſoupe à la façon des
,, bourgeois ;
JANVIER. II. Vol. 1772. 81
:
;, bourgeois ; & les modes , quelquefois ود
ود mêmes les nouvelles , n'y parviennent
,, que tard , rélativement aux quartiers
و د
plus brillans & plus fréquentés. " Ceci
a déjà été dit & pouvoit être vrai autrefois
que les voitures étoient moins nombreuſes
à Paris : chaque famille étoit alors
obligée de ſe former dans le quartier où
elle ſe trouvoit , des ſociétés qui avoient
peu de communication avec les ſociétés
des autres quartiers.
Le portrait que Lucidor nous fait des
cafés de Paris ne convient pas plus à
ces endroits publics qu'à tous les autres
lieux où une multitude de fainéans ont
coutume de ſe raſſembler. Les variations
des modes attirent ſur les Pariſiens principalement
les farcaſmes de notre voyageur.
,, Etre à Paris ſans voir de modes,
ود
ود
ود
c'eſt exactement ſe fermer les yeux.
Les places , les rues , les boutiques , les
équipages , les habillemens , les perſon-
,, nes , tout ne préſente que cela. Le Pariſien
eſt tellement fanatique de la nouveauté
, que la religion même ne dé-
,, plaît à certains étourdis queparce qu'el-
ود
ود
ود le eſt trop ancienne. Unhabitdequinze
,, jours paſſe pour très - vieux parmi les
,, gens de bel air. Ils veulent des étoffes
F
82 MERČURE DE FRANCE.
,, neuves , des brochures naiſſantes , des
,, ſyſtemes modernes , des amis du jour.
,, Lorſqu'une mode commence à éclore ,
,, la capitale en raffole ,& perſonne n'ofe
ود
ود
ſe montrer , s'il n'eſt décoré de la nouvelle
parure. " Mais la mode exerce
également ſes caprices dans toutes les
grandes villes devenues le rendez- vous
des étrangers & des gens oififs. Ceux- ci
cherchant à ſe diftinguer , du moins dans
leurs coteries , trouvent qu'il eſt plus aiſé
d'acquérir cette célébrité éphémere par
un habit élégant ou une coëffure nouvelleque
par une bonne action. Les ouvrages
de mode font d'ailleurs une branche
utile de commerce pour les Parifiens , &
fi les étrangers paient chérement ces bagatelles
, de quel côté eſt le ridicule ?
Rien de plus joliment imaginé , ajoute-
وو t-on ici , que de porter une époque fur
وو ſa tête ou ſur ſes habits. Ainſidescoëf-
ود
fures à la Port Mahon atteſtoient la
, priſe de cette ville. Nous en aurons
, fans doute inceſſament qui déſigneront
,, la guerre des Ruſſes avec les Turcs , &
ود
vraiſemblablement on leur donnera la
,, forme d'un turban. " Mais qu'on leur
donne cette forme ou celle d'un croiſſant,
n'importe , pourvu que l'honnête ouvrier
JANVIER. II. Vol. 1772. 83
trouve dans le bénéfice que ces changemens
lui rapportent de quoi fournir à fon
entretien & marier ſes filles .
La Raiſon viſite la Turquie, les pays
du Nord , l'Allemagne , l'Italie. Cette
voyageuſe fatiguée apparemment de voir
par- tout régner les illuſions & les préju
gés , ſe dépouille de l'enveloppe mortelle
dont elle s'étoit couverte & retourne dans
l'Olympe avec le projet néanmoins de
continuer ſes voyages en Amérique , en
Afrique & en Afie.
Traductions de diverses Oeuvres , compo
ſées en Allemand , en vers & enprofe,
par M. Jacobi , chanoine d'Halberſtat.
On trouve des couleurs pour peindre la nature;
Mais quel heureux pinceau trace le ſentinent?
Le chercher , c'eſt le fuir : le ſentir , c'eſt le peindre ;
C'eſt en mériter les faveurs .
f
Oeuvres du C. de*** , toms II, п. 68.
Vol. in 8° , grand format, A Paris
chez le Clerc , Libraire , Quai des Auguſtins
, prix , 3 liv. broché.
Lorſqu'un artiſte a entrepris de nous
faire voir ſous les traits de fon crayon,
F2
84 MERCURE DE FRANCE.
un tableau de l'Albane , tout ce que l'on
a droit d'exiger de lui , eſt qu'il nous
rende l'heureuſe diſpoſition desgrouppes,
la naïveté des expreffions , les graces du
deſſin; mais on ne doit point eſpérer
qu'il réveille en nous les mêmes ſentimens
que le modele qu'il copie. Cette
couleur tendre & animée qui diſtingue
les poéſies originales de M. Jacobi , dis .
paroît néceſſairement dans une traduction.
On pourra néanmoins ſe convaincre,
en lifant pluſieurs pieces de ce recueil
, de l'heureuſe application que l'on
a faite aux poéſies de M. Jacobi , de ce
jugement porté ſur les tableaux de l'Albane
; qu'ils inspiroient la joie , & que fans
jamais bleſſer la pudeur , ilsfaisoient naître
le plaisir.
La premiere piece de ce recueil eſt
adreſſée au lit de Belinde .
دو Petit lit , où répoſent la beauté &
,, l'innocence , heureux fanctuaire de l'a-
,, mour ! près duquel même un Satyre ef-
ود
ود
fronté ſeroit reſpectueux & timide ;
,, j'éparpillerai autour de toi des fleurs
odorantes ; tu ne ſeras point profané
,, par un Poëte , qui , en badinant avec
l'Amour , fent encore le prix de la fa-
,, geffe. Frémiſſemens ſecrets , volupté
ود
JANVIER. II. Vol. 1772. 85
...
5, tranquille , venez ſaiſir l'ame d'un
,, jeune homme ! Couche adorée de
,, mon Amante , montre - moi l'image de
Belinde ; tu vois ici tous ſes attraits dé..
voilés ; ici peut- être les fons d'une voix
à demi éteinte , te découvrent ce qui
,, manque à ſes ſouhaits , & ce qu'elle ſe
cache à elle - même.
"
ود
و د
ود
ود
ود
"
و د
"
" Tes rideaux s'agitent , je vois des
fonges ſe gliſſer à travers : troupe char-..
mante ! beaux comme les enfans de
Cypris , ils voltigent autour de cette
fille vertueuſe. Belinde ſe fâche , la
pudeur , la jeuneſſe & les deſirs colorent
ſes joues .
و د
Maintenant lorſqu'elle s'éveillera ,&
,, que plus tendre , troublée encore par
les fantômes du plaiſir , elle ſourira à
l'aurore ; quand d'une main agile les
Graces lui jetteront ce vêtement léger,
qui trahit tous ſes charmes : alors , ah !
c'eſt alors , que je te porte envie !
وو
ود
ود
"
ود
ود
ود
ود
"
".
" Mais ce petit temple ne doit pas
entendre des voeux indiſcrets ; je ne
me permettrai que des ſoupirs auſſi modeſtes
que le langage des Amours qui
s'entretiennent avec Cythere.
ود Vous qui , enflammés d'une ardeur
brutale , n'avez jamais connu le Dieu
F3
86 MERCURE DE FRANCE.
,, de l'Amour ! déchirez d'une main té-
و د
méraire ces voiles faints , que les Graces
,, ont tiſſus à la beauté ; tandis qu'un
,, amant délicat tremble en voyant le lit
ود de Belinde , s'éloigne par un mouve-
,, ment reſpectueux de ſa demeure , & ne
,, cherche Belinde que dans de riantes
ود
21
prairies , où des Dieux gardent les
,, troupeaux avec cette douce Bergere ;
,, c'eſt là qu'il la pourſuit ſur les fleurs ,
,, qu'il l'atteint , l'embraſſe , &, fans remords
, eſt plus heureux que vous dans
,, l'ivreſſe de vos plaiſirs .
و د
"
Le morceau , le plus conſidérable de
ce Recueil , eſt l'Elysée , drame mêlé
d'ariettes , repréſenté , pour la premiere
fois , à Hanovre , par les comédiens ordinaires
du Roi , le 18 Janvier 1769. Le
Poëte a cherché à peindre dans ce drame
la joie innocente dont jouit un coeur pur
par le fouvenir du bien qu'il a fait. Elife,
jeune bergere , admiſe dans les champs
Elyſées , prend part aux doux plaifirs qui
yregnent ! mais ces plaiſirs ne lui étoient
pas tout à fait inconnus. ,, J'en goutai
,, une partie , dit-elle , le jour quej'allai en
ود ville pour y vendre quelques fruits.
,, Oh , comme il avoit faim , ce pauvre
homme, qui vint me demander l'au- رو
!
JANVIER. II. Vol. 1772. 87
/
„mône ſous le tilleul près duquel je
,, m'étois aſſiſe ſur la route! hélas je ne
,, pouvois lui donner que quelques fruits
,, de ma corbeille , & la moitié du pain
ود
ود
ود
22
dont je faifois mon repas ! qu'il avoit
l'air content en ſe plaçant à mon côté ,
& que mon pain , après l'avoir partagé
,, avec lui , me paroiſſoit favoureux! Au
même inſtant un carroſſe magnifique
,, paſſa devant nous... Je jetai les yeux ſur
ma petite corbeille .... O les pauvres
gens ! un homme qui auroit faim n'oſetoit
approcher de leur table , & manger
dans leurs plats d'argent. Quand , par la
troiſieme main , ils lui font porter quel-
,, que choſe , & qu'ils ne ſe ſoucient pas
de voir eux- mêmes la joie qu'ils lui
,, cauſent , quel plaiſir leur en revient-
و د
و د
و د
و د
و د
"
ود
il"?
Hygieine five ars fanitatem confervandi ,
роёта. L'Hygiene ou l'art de conſerver
la ſanté , poëme ; par M. Geoffroy ,
docteur & ancien profeſſeur en médecine
de l'univerſité de Paris , vol. in-
8°. A Paris , chez Cavelier , rue St
Jacques , au lis d'or.
Il eſt rare quand on ſe porte bien que
l'on demande conſeil ſur laconduite qu'il
F4
88. MERCURE DE FRANCE .
faut tenir pour continuer à jouir de cet
avantage. La plupart des hommes font
portés à croire que le ſeul objet de la médecine
eſt de guérir les maladies . On ne
peut donc que ſavoir gré à M. Geoffroy
de contribuer par ſon beau poëme fur
l'Hygiene à nous détromper de cette erreur
. Il nous apprend à nous paſſer de
médecin ou du moins à être de nous - mêmés
le premier médecin , ſurtout ſi nous
ne ſommes point à portée d'en conſulter
qui foient éclairés ; ce qui eſt plus fâcheux
encore que d'en manquer abſolument. Il
nous confirme par ſes obſervations ornées
de toutes les graces de la poéſie , la
vérité de cette maxime du docteur Celfe
: Optima medicina est non uti medicina.
:
Ce poëme eſt diviſé en ſept livres ou
chants. Le poëte nous entretient dans le
premier livre de l'air & des influences de
l'atmosphère , des météores & des exha-
Jaiſons de la terre ſur l'économie animale.
Il eſt queſtion dans le ſecond & le
troiſieme livre des alimens & de la boisfon.
Le quatrieme livre traite du mouvement
& du repos. La cinquieme du ſommeil
& de la veille. La matiere des ſécrétions
& celles des fuppreffions forment
JANVIER. II. Vol. 1772. 89
l'objet du ſixieme livre. Le ſeptieme peut
être regardé comme un tableau abrégé
des paſſions qui contribuent à entretenir
la ſanté ou à la détruire ſelon qu'elles favoriſent
ou qu'elles troublent l'exercice
de ſes fonctions .
Un médecin qui a de l'eſprit & qui
connoît l'humeur, le caractere & même
les préventions de fon malade , ſe ſert de
cette connaiſſance pour l'amuſer , le distraire
, calmer ſon eſprit par des raiſonnemes
expoſés avec art , & c'eſt dans ce
fens que l'on peut dire : Medicina confolatio
animi . Cette confolation eſt ſouvent
préférable à tous les remedes &d'autant
plus néceſſaire que la crainte , la tristeſſe
, les chagrins donnent lieu à des obſtructions
& à des affections hypocondriaques
. La haine , la jalouſie produiſent de
violentes douleurs de tête , des délires ;
lamour heureux diſſipe la mélancolie ;
l'amour non fatisfait cauſe l'infomnie ,
les pâles couleurs , les opilations , la confomption
; la joie modérée rend la transpiration
plus abondante & plus favorable.
Le poëte , en nous expoſant dans fon
ſeptieme livre ces effets des paſſions ,
nous peint avec autant de chaleur que de
vérité la joie de la France lorſqu'elle vit
1
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
ſon Roi armé pour ſa défenſe ſe transporter
en Flandre à la tête de ſes armées
&s'empreffer par amour pour fon peuple
, au milieu même des champs de la
gloire , de ceindre ſon front victorieux de
l'olivier de la paix. Ace tableau agréable
fuccede la deſcription pathétique de la
triſteffe de la France lorſqu'elle apprit
que ſon Roi , qui avoit tout facrifié pour
elle étoit tombé malade à Metz. Ces
images nobles , vraies & animées par le
fentiment occupent délicieuſement le lecteur.
Il y en a pluſieurs dans ce poëme &
qui font toujours relatives au ſujet qui eſt
traité. C'eſt ainſi que M. Geoffroy , en
nous parlant des exercices du corps , nous
décrit l'exercice de la chaſſe avec autant
d'agrément que de goût. Dans le livre de
Somno & vigilid , il nous préſente deux
tableaux charmans de la vie du citadin &
de l'agricole. On prendra encore ſans douteplaiſir
à comparer la peinture énergique
qu'il nous donne de la peſte dans fon
premier livre de aëre , à celles que nous
avons de Virgile & de Lucrece , à celles
même des célebres artiſtes Mignard ,
Pouffin , Detroye. M. Geoffroy , en regardant
leurs tableaux , pourroit avec juſtice
s'écrier : & moi auſſi jesuis peintre. Son
JANVIER. II. Vol. 1772. 91
vers eſt plein , harmonieux , coulant. Il a
ſçu habilement adapter à ſes penſées toujours
juſtes , toujours claires , les formes
variées & cadencées de la langue latine.
Comme ce poëme peut intéreſſer toutes
fortes de lecteurs par les préceptes utiles
qu'il contient , il y a lieu d'eſpérer que
quelqu'écrivain s'occupera à le traduire en
françois. Il participera à la gloire du poëte
qui , comme médecin , nous a rendu
un plus grand ſervice en nous expoſant
les principes de l'Hygiene que s'il nous
eût donné un ſçavant traité ſur les maladies
. Pluris eft, dit Séneque , labantem
fubftinere , quàm lapſum erigere. C'eſt un
plus grand ſervice de foutenir quelqu'un
qui eſt dans le cas de faire une chûte , que
de relever celui qui eſt tombé.
De l'Impôt du Vingtieme fur les Succesfions
, & de l'Impôt sur les Marchandifes
, chez les Romains. Recherches historiques
dédiées à MM. de l'Académie
Royale des Inſcriptions & Belles-
Lettres ; par M. Bouchaud , Membre
de cette Académie , Docteur Régent
de la Faculé de Droit de Paris , Cenfeur
Royal & ancien Avocat au Parlement
; nouvelle édition , vol. in - 8 °.
CE
92 MERCURE DE FRANCE.
prix 4 liv. 10 ſols relié. A Paris , chez
Debure , pere , Libraire quai des Auguſtins.
Ces deux traités préſentent des recherches
ſavantes & des diſcuſſions profondes.
La critique éclairée qui les accompagne
& fert à guider le Lecteur au milieu
d'une multitude immenſe de citations
, ne peut encore que contribuer à
rendre ces deux traités intéreſſans . Ils le
feront fur- tout pour ceux qui étudient
l'hiſtoire , celle des Peuples ſpécialement
, qui , comme les Gaulois , ont retenu
en partie les loix , les uſages & les
moeurs des Romains , leurs vainqueurs.
Ces deux Diſſertations en font defirer
d'autres qui puiſſent former un Traité
complet des Finances chez les Romains.
Ce Traité nous manque , & M. Bouchaud
a cet eſprit de recherche & de
diſcuſſion néceſſaire pour remplir cette
tâche laborieuſe. Mais des circonstances
particulieres , qui lui preſcrivent des de.
voirs plus preſſans à remplir , ainſi qu'il s'en
explique dans l'avertiſſement , ne lui permettent
point de continuer un ouvrage
d'un ſi vaſte étendue. Les deux Traités ,
dont le Libraire annonce une nouvelle
édition , peuvent néanmoins être regar-
:
JANVIER. II. Vol. 1772. 93
dés comme complets & tout- à-fait indépendans
des recherches dont les autres
eſpeces d'impôts chez les Romains font
fufceptibles .
Anecdotes Ecclésiastiques , contenant tout
ce qui s'eſt paſſé de plus intéreſſant
dans les Egliſes d'Orient & d'Occident
, depuis le commencement de
l'Ere Chrétienne juſqu'à préſent , 2 vol.
in 8°. petit format. A Amſterdam , &
ſe trouve à Paris , chez Vincent , Imprimeur
- Libraire , rue des Mathurins ,
hôtel de Clugny.
L'auteur s'eſt contenté de détacher les
faits & de les ranger par ordre chronologique:
il en a écarté les réflexions & les
obſervations , celles - même qui auroient
pu répandre du jour fur différens événemens
, ou fuppléer à bien des vuides que
l'on s'eſt permis ici pour ne pas multiplier
les volumes. Cette maniere de préſenter
l'Hiſtoire eſt ſuffiſamment juſtifiée
par le ſuccès qu'ont eu les Anecdotes
Françoiſes , Italiennes , Angloiſes , Germaniques
, &c. qui ſe diſtribuent chez
le même Libraire. Elle peut être agréa
ble au commun des Lecteurs dont l'eſprit
léger & fuperficiel ne peut s'occuper que
94 MERCURE DE FRANCE!
d'extraits , d'abrégés , de penſées ou de
faits iſolés qui ne demandent point une
application ſuivie & continue. Parmi les
différens uſages des premiers fiecles dont
l'Hiſtoire Eccléſiaſtique fait mention , il
y en a pluſieurs qu'on n'entend plus ,
mais dont on peut trouver l'explication
dans ces anecdotes. On rapporte ſous
l'année 1198 un Réglement de Saint
Jacques de l'Hôpital de Paris , ſuivant lequel
le crieur ,, eft tenu , avant la fête de
,, Monſeigneur Saint Jacques d'aller par
;. la ville avec ſa clochette & vêtu de ſon
;, corſet , crier la confrérie. Item , doit à ود
ود
و د
ود
ود
chaque Pélerin & Pélerine quatre épin-
,, gles pour attacher les quatre cornets
;, des mantelets des hommes & les cha-
;, peaux de fleurs des femmes; les Péle-
;, rines hors le choeur. Item , doit herbes
;, vertes pour la jonchée ; & après le
;, dîner , on porte le bâton au choeur ; &
,, là eſt le tréſorier qui chante & fait le
;, depofuit . " On a demandé ce que c'eſt
que faire le depofuit. On dit bien aujourd'hui
faire la Saint Martin , & on diſoit
autrefois faire les Anges , faire les trois
Maries , faire le defructu & même faire
les Rois , pour ſignifier que trois Eccléfiaſtiques
étoient habillés en perſonnages

JANVIER. II. Vol. 1772. 95
de Rois le jour de l'Epiphanie. Il n'étoit
pas plus rare d'y faire le depofuit . Ce
n'eſt que le non uſage qui a fait perdre
de vue la ſignification de cette expreſſion,
qui néanmoins fera facile à entendre, ſi
l'on fait que dans les Confréries , outre
l'image du Saint Patron , placée ordinairement
au-deſſus des Autels des. Eglifes
ou dans quelque niche , & qu'il eſt impoffible
de tranſporter , il y en avoit une
petite image que chacun des Confreres
étoit tenu de conferver chez lui pendant
un an , à tour de rôle; & cette image
étoit le jour de la fête , miſe ſur la table
des Tréſoriers ou Receveurs de la Confrérie.
Lorſqu'on la tranſportoit dans les
rues , on avoit ſoin de l'élever fur un
bâton orné de fleurs & de rubans. Le
Confrere qui avoit porté le bâton , le remettoit
à ſon ſucceſſeur après que l'on
avoit récité ce verſet du Magnificat : De
pofuit potentes de fede. C'eſt ce qui s'ap
pelloit faire la cérémonie du Deposuit.
Ces anecdotes vont juſqu'en 1770 , &
font terminées par une Table des matier
res diftribuées par ordre alphabétiques ,
Vernisseur parfait ou Manuel du Vernis
ſeur , par l'auteur du nouveau Teintu
96 MERCURE DE FRANCE.
م
rier ; vol. in- 12 . A Paris , chez Jombert
pere , libraire, rue Dauphine , à
l'Image Nôtre - Dame.
L'auteur de ce Manuel nous donne la
recette des meilleures compoſitions de
vernis employés juſqu'à préſent. Ce détail
eſt d'autant plus intéreſſant qu'il nous
fait connoître les progrès de l'art du Verniſſeur
,& nous rappelle pluſieurs recettes
anciennes qui , quoiqu'abandonnées , pourront
paroître utiles à quelques lecteurs .
On diftingue ici les différentes eſpeces
de vernis felon les matieres qui entrent
dans leur compoſition & felon les menstrues
dans leſquelles on diſſout ces matieres
. L'auteur , après nous avoir instruit
des différentes réſines & bitumes
propres aux vernis , donne la recette du
vernis du P. Jamart , de pluſieurs autres
faits à fon imitation & connus ſous le nom
de vernis de laque , & de différens vernis
clairs ou à l'eſprit - de- vin bons pour les
couleurs auxquelles le vernis de laque ne
conviendroit pas. Ces recettes ſont ſuivies
de la maniere de peindre les boîtes
de toilettes , & de pluſieurs compoſitions
de vernis modernes propres à ces fortes
d'ouvrages. Viennent enſuite des inftructions
JANVIER. II. Vol. 1772. 97
tions ſur les vernis de la Chine & du Ja
pon; fur la maniere de fabriquer , pein
dre & vernir des ouvrages en carton tels
que tabatieres , vafes , baffins , &c. L'ouvrage
eſt terminé par des détails ſur les
vernis des métaux qui réſiſtent à l'action
du feu ; ſur les moyens de faire les fonds
polis pour les boiſeries & les lambris des
appartemens , de les peindre & de les vernir
; enfin ſur les compoſitions de pluſieurs
couleurs qu'on a coutume d'employer
dans les ouvrages qu'on vernit.
Dictionnaire portatif de Santé , dans lequel
tout le monde peut prendre une
connoiſſance ſuffiſante de toutes les
maladies , des différens ſignes qui les
caractériſent chacune en particulier ,
des moyens les plus fûrs pour s'en préſerver
, ou des remedes efficaces pour
ſe guérir , & enfin de toutes les instructions
néceſſaires pour être ſoi - même
fon propre médecin ; le tout recueilli
des ouvrages des Médecins les
plus fameux , & composé d'une infinité
de recettes particulieres & de ſpécifiques
pour pluſieurs maladies ; par
M. L *** ancien Médecin des Armées
du Roi , & M. de B*** Médecin des
G 4
:
98 MERCURE DE FRANCE.
Hôpitaux : quatrieme édition revue ,
corrigée & conſidérablement augmentée
, 2 vol. in 8°. petit format. A Paris
, chez Vincent , Imprimeur - Libraire
, rue des Mathurins , Hôtel de
Clugny.
La nouvelle édition d'un ouvrage où
l'on peut prendre les inſtructions qu'il
importe le plus d'avoir pour ſe conduire
dans l'état de maladie , & confulter en
connoiſſance de cauſe un Médecin éclairé
, ne peut être qu'agréable au public.
Cette nouvelle édition eſt d'ailleurs enrichie
de quantité de bonnes obſervations
, de pluſieurs formules faciles à
exécuter , & de diverſes corrections qui
lui feront donner la préférence fur celles
qui l'ont précédées.
Le nom de l'Imprimeur Vincent , placé
fur le revers du titre de chaque exemplaire
de cette nouvelle édition , ſervira
à faire diftinguer ces exemplaires de ceux
qui ſont contrefaits & qui fourmillent de
fautes toujours très - graves dans les matieres
qui font l'objet de ce Dictionnaire
de ſanté,
Vies des Peres , des Martyres , & des autres
principaux Saints , tirées des actes
JANVIER. II. Vol. 1772. 99
1
originaux & des monumens les plus
autentiques , avec des notes hiſtoriques
& critiques ; ouvrage traduit de
l'Anglois , tome VIII in 82. A Ville-
Franche de Rouergue , chez Pierre Vedeilhié
, Imprimeur- Libraire. A Paris ,
chez Barbou , rue des Mathurins , &
Deſaint , rue du Foin Saint - Jacques.
Cet ouvrage édifiant par les beaux
exemples d'humilité , de charité , d'amour
du prochain qu'il préſente , eſt encore
inſtructif par les notes hiſtoriques & critiques
dont le traducteur a eu ſoin d'enrichir
les Vies particulieres qu'il a traduites.
On lira avec intérêt dans ce huitieme
volume la vie de Saint Augustin ,
Docteur de l'Eglife ; celle de Saint Genès
, Comédien & Martyr; de Saint
Etienne , Roi de Hongrie ; de Saint Cyprien,
Archevêque de Carthage ; de Saint
Janvier, Evêque de Benevent , &c. Le
Biographe rapporte , d'après pluſieurs
graves auteurs , le célebre miracle de la
liquéfaction & de l'ébullition du fang
de l'Evêque de Benevent ; patron de la
ville de Naples. On garde dans la chapelle
du tréſor de la Cathédrale de cette
ville , la tête de ce Saint avec fon fang
G.2
100 MERCURE DE FRANCE.
renfermé dans deux phioles de verre fort
anciennes . On met la tête ſur l'autel du
côté de l'Evangile , & les phioles du côté
de l'Epître. On a quelquefois trouvé le
ſang liquide ; mais en général il eſt ſolide.
Lorſque les phioles font vis - à - vis
de la tête , le ſang ſe liquéfie ou dans le
moment , ou tout au plus en quelques
minutes. Cette liquéfaction eſt ſuivie
d'une ébullition. Quand on a retiré le
fang , & qu'il n'eſt plus en préſence de
la tête , il redevient ſolide ; quoiqu'il y
ait pluſieurs cierges ſur l'autel , on trouve
en touchant les phioles qu'elles font
preſqu'entiérement froides. On les fait
baifer au peuple en certaines occafions.
Quelquefois le ſang s'eſt liquéfié dans
les mains de ceux qui tenoient les phioles
; quelquefois auſſi il eſt redevenu ſolide
de liquide qu'il étoit , auſſi tôt qu'on
y touchoit. La liquéfaction a lieu également
, lorſque les phioles font en préſence
d'un oſſement ou de quelqu'autre
partie du ſang de Saint Janvier. Il eſt arrivé
quelquefois que la liquefaction ne
s'eſt pas faite; ce que l'on a regardé
comme une marque de la colere céleſte.
On met enſemble les deux phioles fur
l'autel , & le ſang ſe liquéfie dans l'une
JANVIER. II. Vol. 1772. Ior
ou l'autre en même tems , & dans le même
degré , quoiqu'il y en ait peu dans
la plus petite , & qu'il foit attaché aux
parois du verre. Addiſſon , Middleton
& pluſieurs Proteftans d'Allemagne ont
attaqué la vérité de ce miracle. Les uns
l'ont attribué à la chaleur des mains du
Prêtre , les autres aux vapeurs qui s'exhalent
de l'Egliſe ou des lampes ; d'autres
enfin penſent que les phioles ne renferment
qu'une compoſition chymique d'une
nature fufceptible de liquéfaction. Gaspard
- Neuman , Médecin & Chirurgien
de Berlin , s'eſt même vanté d'avoir trouvé
une compoſition qui ſe liquéfioit en
préſence d'une tête. Il s'enfuivroit que
le fait que l'on donne pour miraculeux ,
ne feroit qu'un effet du charlataniſme ou
de la fourberie des Prêtres. Mais ce ſentiment
eſt inſoutenable , felon ceux qui
défendent le miracle. Comment s'imaginer
, diſent-ils , que tant d'hommes recommandables
par leur ſavoir & leur
vertu , ont été des hypocrites , des impoſteurs
& des charlatans ? La ſuppoſition
d'un ſecret chymique annonce nonſeulement
une fourberie notoire , mais
encore une découverte tout - à - fait merveilleuſe.
Où font les preuves de cette
G3
102 MERCURE DE FRANCE,
découverte? La compoſition de Neuman
n'infirme point l'authenticité du miracle;
elle a été préparée & diſpoſée pour la liquéfaction.
,, D'ailleurs , ajoute le Bio-
„ graphe , le ſang de Saint Janvier eſt
ود
وو
renfermé ſous quatre clefs , dont deux
font gardées par deux dignitaires du
,, Chapitre , & deux font entre les mains
de deux membres des Seggi. Lesfeggi وا
و د
ou ſieges , au nombre de cinq , font
,, remplis par la nobleſſe; ils ont chacun
,, un tribunal public , & ont fucceſſive-
,, ment part au Gouvernement civil de
و د
Naples. On n'expoſe les reliques de
,, Saint Janvier qu'avec les quatre per-
„ ſonnes dépositaires des clefs dont
" nous parlons ; & ces dépositaires chan-
„ gent tous les ans. Il faudroit donc
و د
qu'il y eût de la colluſion entr'eux ,
,, pour rendre poſſible une préparation
„ quelconque , & cette colluſion devroit
ود
ود
ſe renouveller fréquemment. D'ailleurs
la variété des circonſtances dans
,, leſquelles le miracle s'opere , ne per-
,, met pas d'en révoquer en doute l'au-
,, tenticité. "
Analyse ou Expoſition abrégéedu ſyſtême
général des influences folaires , par
Mademoiselle de ***.
JANVIER. II. Vol. 1772. 103-
Dans une éclatante voute;
Il a placé de ſes mains ,
Ce ſoleil qui , dans ſa route,
Eclaire tous les humaines.
J. B. ROUSSEAU .
vol. in 12. A Paris , chez Durand , rue
des Noyers.
Lorſque l'on déſire d'établir un ſyſtême
on une hypotheſe , dont l'objet eſt d'expliquer
quelques vérités inconnues , relativement
à des principes reçus , on doit ,
fans doute , attendre que toutes les expériences
foient faites & bien conſtatée .
C'eſt alors le moment favorable pour
dévoiler le ſecret & ſurprendre le méchaniſme
de la nature. L'auteur du ſyſtême
a cru , néanmoins , avant d'avoir cette
proviſion de faits néceſſaires , pouvoir
fonder les fonds qu'il avoit entre les
mains , afin des s'aſſurer sil n'auroit peutêtre
pas déjà de quoi former un ſyſtême
général. L'électricité regardée d'abord
comme un phénomene ſingulier , propre
à certains corps ſeulement , lui a paru ,
d'après ſes obſervations, commune à tous
les corps , fans exception. Il s'eſt , d'ail
G4
104 MERCURE DE FRANCE
leurs , convaincu par pluſieurs expériences
, que les phénomenes de l'électricité
que le phyſicien fait naître dans ſon cabinet
, étoient une image fenfible & fui.
vie de ce qui ſe paſſe en grand dans les
eſpaces céleſtes. L'auteur a été , de plus ,
conduit par une anologie conſtante , à
croire que l'électricité ne domine pas
moins dans l'intérieur de la terre , que
dans les corps qui ſont ſous nos mains. Il
s'eſt aſſuré par des obſervations multipliées
que ce phénomene eſt l'effet d'un
fluide qui n'eſt diſtingué du feu que par
de légeres modifications ; que ce fluide
eft répandu par tout , qu'il opere en grand
comme en petit ; que le principe de fon
action eſt le même que celui de l'action
du feu en général. En réuniſſant ces obſervations
, il a porté ſes réflexions fur
le ſoleil ; il le regarde comme le mobile
de l'électricité , & penſe qu'il peut être
le grand reſſort de toute la Nature.
L'analyſe que nous annonçons de ce
ſyſtême général des influences ſolaires ,
eſt diviſée en trois arcicles. Le premier
donne une expoſition ſuccinte & fuffiſante
de ce ſyſtême: le ſecond une application
fommaire de ce même ſyſtême
à tous les phénomenes de la Nature; le
JANVIER. II . Vol. 1772. 105
troiſieme contient une réfutation du ſys.
tême de la gravitation univerſelle.
On objectera peut - être à l'auteur qu'il
y a toujours plus à gagner d'étudier la
Nature par des faits , & de multiplier les
expériences , que de former des ſyſtêmes
qui ne fervent ordinairement qu'à
préoccuper les eſprits , & empêcher ceux
qui épouſent ces hypotheses , de voir
comme tout le monde voit. Combien
de perſonnes néanmoins condamnent les
ſyſtêmes , & font les premieres à y recourir.
Une bombe , par exemple , éle.
vée à deux cents toiſes , retombe vers la
terre. Le point le plus important eſt de
ſavoir que cela arrive toujours , que cette
bombe eſt capable d'un tel effet , & que
cet effet dépend de la maſſe & de la vîteſſe
avec laquelle elle ſe précipite fur
la terre. Mais chacun voudra ſavoir pourquoi
elle s'y précipite. Le Cartéſien dira :
cette bombe tombe parce qu'elle y eſt
forcée par le mouvement rapide d'un
tourbillon de matieres fubtiles qui la frappe
en tout ſens . Le Newtonien répondra
que c'eſt parce que la terre & cette
bombe s'attirent réciproquement , ou gravitent
l'une vers l'autre ; un troiſieme
viendra , & ce ſera l'auteur du ſyſtême
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
des influences ſolaires , qui traitera ces
tourbillons & cette gravitation de chimeres
, & foutiendra que la bombe tombe
, parce qu'un fluide inviſible qui la
frappe fans ceſſe d'en haut vers la terre
perpendiculairement à ſa ſurface , l'oblige
à s'y précipiter. Les autres explications
contradictoires contenues dans
cette analyſe , d'ailleurs très bien faite ,
porteront ſouvent le Lecteur à dire avec
le ſage : Mundum tradidit Deus difputationibus
corum .
Description du nouveau Pont de pierre
construit fur la riviere d'Allier à Moulins
, avec l'exposé des motifs qui ont
déterminé fon emplacement , & les desfins
& détails relatifs àſa construction ;
par M. de Regemortes , premier ingénieur
des turcies & levées ; vol. grand
infolio. A Paris , chez Lottin , libraire
, rue St. Jacques,
Perſonne n'ignore le progrès que la
conſtruction des ponts a fait ſous ce regne:
ni le pont-neuf, ni le pont - royal à
Paris, ſi vantés dans leur tems , ne peuvent
entrer en comparaiſon pour la hardieſſe
de l'exécution avec les ponts d'Orléans
& de Mantes , ou ceux de Tours &
JANVIER. II . Vol. 1772. 107
de Neuilly que l'on exécute. On eſt parvenu
juſqu'à opérer des ponts avec la plus
grande folidité ſur les rivieres les plus
rapides fans détourner leur cours , fans
faire de batardeaux ou d'épuiſemens , &
même avec moitié moins de dépenſe
qu'auparavant : c'eſt ainſi qu'a été bâti le
fameux pont de Saumur ſur la Loire ,
dont on voit les détails de toutes les opérations
, décrites avec beaucoup de ſagacité
dans les mémoires * fur les objets les
plus importans de l'architecture , que nous
avons annoncés dans le Mercure d'Octobre
dernier.
Les procédés employés pour parvenir à
l'exécution du pont de Moulins ſur l'Allier
, ne méritoient pas moins d'être développés
& connus du Public , à cauſe des
difficultés qui paroiſſoient inſurmontables
pour affurer ſes fondations. Trois ponts
de pierre exécutés ſur pilotis , dont le der.
nier étoit un ouvrage du célebreHardouin
Manſard , avoient été renverſés confécuti
vement: depuis ces diverſes tentatives ,&
le peu de ſuccès d'un auſſi habile conſtruc-
• Cet ouvrage in-4to , avec beaucoup de planches , oú
il eſt auſſi queſtion de la conſtruction du pont de Mou
lins,ſe vend chez Lacombe , libraire ; prix , 12 liv.
108 MERCURE DE FRANCE .
teur que Manſard , on ſembloit avoir renoncé
à l'exécution d'un pont en pierre
en cet endroit ; & la plupart des gens de
l'art regardoient en quelque forte cette
entrepriſe comme impraticable.
Le paſſage de l'Allier à Moulins étant
un point eſſentiel de communication de
Rextérieur du royaume avec une partie
des provinces méridionales , faifoit néanmoins
fans ceſſe deſirer l'établiſſement
d'un pont folide dans cette ville , de forte
que le gouvernement pour ſeconder les
voeux du Public , commit , en 1750 , M.
de Regemortes , déjà connu avantageuſement
par l'exécution de pluſieurs ouvra .
ges en ce genre , pour faire le projet de
če pont & pour en conduire l'exécution.
Avant de s'engager dans cette impor
tante entrepriſe , cet ingénieur s'appliqua
d'abord à bien connoître la nature du ſol
de la riviere fur lequel il étoit queſtion
d'établir cet ouvrage. L'Allier eſt ſujet à
des crues d'eau ſubites & irrégulieres dans
toutes les ſaiſons de l'année: fon lit eſt
compofé de couches de ſable qui ont fouvent
juſqu'à 50 pieds d'épaiſſeur; ce fa- .
ble , quoique mouvant à ſa ſuperficie , ne
laiſle pourtant pas à une certaine profondeur
d'être compact , & l'on remarque
1
JANVIER. II. Vol. 1772. 109
1
qu'en le comprimant fortement de toutes
parts , on peut en former une maſſe inaltérable
, capable de foutenir les plus grands
fardeaux fans crainte de taſſement ſenſi
ble. Dans les crues d'eau même médio .
cres , le courant de cette riviere forme
des affouillemens juſqu'à 15 & 20 pieds
de profondeur , & ces affouillemens font
occaſionnés le plus ſouvent par la plus légere
réſiſtance : De plus en couvrant la
fuperficie de ce ſable de terre glaiſe , des
expériences avoient appris que cette terre
fuffifoit pour empêcher les filtrations des
eaux& remplir leurs débouchés à travers
le ſable. D'après ces obſervations , M. de
Regemortes comprit qu'il n'y auroit pas
de folidité à eſpérer pour fon pont, en
l'établiſſant ſur pilotis , que des piles &
des culées iſolés comme à l'ordinaire ſeroient
expoſées aux affouillemens , que c'étoient
eux qui avoient évidemment caufé
la ruine des trois ouvrages précédens , &
qu'enfin il ne pouvoit eſpérer de ſuccès ,
qu'en adoptant une méthode qui fût capa
ble d'obvier à cet inconvénient.
En conséquence , au lieu de piloter ,
cet ingénieur réſolut d'établir un radier
ou maſſif continu de maçonnerie ſous toute
lalongueur&largeur de fon pont , au tra
110 MERCURE DE FRANCE.
vers du lit de la riviere pour lui ſervir de
fondation. L'invention d'un radier n'étoit
pas une choſe nouvelle , on en avoit fait
ſouvent uſage pour fonder les môles & les
risbans que l'on avance dans la mer ; &
l'on ſçait que François Blondel , archi .
tecte de la porte St Denis , avoit employé
ce moyen avec ſuccès , le fiecle dernier ,
pour la conſtruction d'un pont à Xaintes
fur la Charente. Toute la difficulté étoit
d'affeoir folidement ce radier ſur le lit
de l'Allier , tant à cauſe des affouillemens
, qu'à cauſe des filtrations d'eau
continuelles à travers les fables qui ſembloient
rendre les épuiſemens impoffibles.
Voici les procédés que ſuivit M. de
Regemortes pour vaincre ces obſtacles.
Après avoir fait fonder la couche de
fable fur laquelle il vouloit aſſeoir fon
pont , & reconnu qu'elle avoit près de
47 pieds d'épaiſſeur , il commença 1º. par
en faire draguer 9 ou to pieds au - deſſous
des plus baſſes eaux. 2°. Il fit battre cinq
rangs de palplanches bien jointives , ſçavoir
, trois rangs au-deſſus des avant becs,
&deux rangs au-deſſous des arriere-becs ,
eſpacés de maniere à former des eſpéces
de batardeaux & une creche capable de
contregarder tout l'ouvrage , durant &
JANVIER. II . Vol. 1772. IFI
après ſon exécution. 3°. Ayant fait regaler
les fables de l'emplacement que devoit
occuper le radier, il fit verſer des
terres glaiſes ſur toute la ſuperficie de fa
fondation , à l'aide de deux bateaux placés
à une certaine diſtance l'un de l'autre
ſuivant la largeur du pont , & foutenant
fur leurs bords des eſpeces de grillages ,
dont les fonds pouvoient s'ouvrir& fermer
tous enſemble à volonté avec des
trapes ou clapets. Après avoir couvert
ces trapes de terres - glaiſes , on les
lâchoit toutes à la fois , alors la glaiſe par
ſa chûte ſe répandoit uniformément fur
la fondation : cela étant fait , on avançoit
le bateau plus loin , & l'on répétoit cette
opération juſqu'à ce que le fol de la partie
du pont que l'on avoit entrepriſe fût
tout-à- fait couverte. 4°. Pour empêchér
l'eau de délayer cette terre-glaiſe , on descendit
enſuite par le moyen des mêmes
bateaux bien quarrément , des chaſſis de
planches de 12 pieds en quarré , chargés
de nombre de moëlons pour les contenir
au fond de l'eau , leſquels moëlons fe
trouverent ainſi tout portés , pour commencer,
après les épuiſemens , la construction
du radier; ces chaffis étoient asſemblés
par d'autres planches qui les tra-
* verſoient , & pour que rien ne pût trans.
112 MERCURE DE RFANCE.
pirer à travers leurs joints , on y avoit
cloué des bandes de coutil. 5º. Cet expédient
ayant opéré l'effet d'une eſpece de
batardeau placé dans le fond de l'eau &
capable d'arrêter les tranſpirations , on
fut en état d'entreprendre les épuiſemens;
& pour y réuſſir , on remplit à l'ordinaire
les batardeaux de terre glaiſe , &
l'on fit jouer les chapelets qui en peu de
tems épuiſerent les eaux juſqu'aux chasfis.
6º. Enfin fur ces chaffis on conftruifit
à ſec bien quarrément à trois pieds audeſſous
des plus baſſes eaux , le radier auquel
on donna fix pieds d'épaiſſeur de maçonnerie
, & l'on remplit ſemblablement
l'intervalle entre les palplanches & la
creche.
A l'aide de toutes ces précautions , on
vint à bout de captiver le ſable de toutes
parts; on parvint à vaincre les affouillemens
& les filtrations ; le radier fut rendu
inébranlable , & l'on parvint à élever un
pont à l'ordinaire comme ſur un fol parfaitement
folide.
Ce Pont a 154 toiſes de longueur entre
les culées , fur 7 toiſes de largeur : il
eſt compoſé de treize arches ſurbaiſſées
d'un tiers , ayant chacune dix toiſes d'ouverture
& foutenues par des pieces de
12
JANVIER. II. Vol. 1772. 113.
ta pieds d'épaiſſeur. Il a été conſtruit en
deux parties , l'une de huit arches & l'autre
de cinq. Son exécution a durë environ
dix ans , &fouvent oonn yaemployé
juſqu'à 900 ouvriers à la fois , &près de
500 bêtes de ſomme. Pour concevoir une
idée de la grandeur de ce travail , nous
remarquerons qu'on a donné au lit de
cette riviere , vis-à- vis Moulins , plus du
double de largeur qu'il n'avoit ; qu'il a
fallu pour cet effet détruire un fauxbourg
entier au delà du Pont , & en recons
truire un nouveau ; qu'il a fallu faire disparoître
nombre d'ifles qui embarraſſoient
le cours de cette riviere , &, de leurs deblais
faire dans tous les environs des levées
immenfes , pour les mettre à couvert
des inondations de cette riviere qui
font très fréquentes. Toutes ces opérations
font décrites dans l'ouvrage que
nous annonçons avec la plus grande clarté
, & doivent faire le plus grand honneur
aux lumieres & à l'expérience de
M. de Regemortes: elles font accompagnées
de 16 grandes planches très bien
rendues , qui repréſentent toutes les machines
dont on s'eſt ſervi pour les différentes
manoeuvres , & qui ne laiſſent rieni
1
H
114 MERCURE DE FRANCE.
ignorer de tous les détails de ce Pont capables
d'intéreſſer.
De l'utilité de joindre à l'étude de l'Architecture
celle des Sciences & des Arts
qui lui font relatifs , extrait du troiſieme
volume d'Architecture de J. F. Blondel
, chez la veuve Deſſaint , Libraire,
rue du Foin , in 8°. de 80 pages.
L'objet de cette Difſſertation eſt de
faire voir combien il eſt important à
ceux qui ſe deſtinent à l'Architecture , de
joindre à fon étude particuliere celle des
Arts & des Sciences qui y ont rapport.
L'imagination ſera étonnée de l'énumération
des connoiſſances que propoſe
M. Blondel . Il voudroit que l'Architecte
poſſédât , outre les Arts qui ſont directement
relatifs à la conſtruction des bâtimens
, tous les genres de deffins concernant
l'Architecture , l'Ornement , le
Payſage, la figure ; qu'il fût modéler en
relief; qu'il eût appris la coupe des pierres
& des bois de charpente , qu'il fût
inſtruit de la Perſpective , de la Géométrie
, de la Trigonométrie , de l'Hydraulique
, de la Mécanique , de la Phyſique ,
de l'Hiſtoire Naturelle ; qu'il eût étudié
JANVIER. II. Vol. 1772. 115
les Fortifications , les Elémens de la construction
des vaiſſeaux & de tout ce qui a
rapport à la Marine ; & qu'enfin il eût
acquis des lumieres très- étendues dans
les diverſes parties de la Littérature.
M. Blondel s'attache à montrer en quoi
chacune de ces études peut être utile à
un Architecte , & s'appuie ſur - tout de
l'autorité de Vitruve qui exigeoit que les
Architectes de ſon tems embraſſaſſent
ces diverſes connoiſſances. Nous penfons
que bien des perſonnes trouveront fans
doute ce plan d'étude trop vaſte , par la
raiſon que l'état actuel de l'Architecture
n'a aucune comparaiſon avec ce qu'il
étoit autrefois : en effet , à l'exception
de la décoration des dehors des édifices
que les Anciens ont perfectionné à un
certain point , l'art de la diſtribution &
du jardinage étoit alors peu de choſe ;
celui de la coupe des pierres étoit borné
au trait des voûtes en berceaux pleinceintre
ou furbaiſſées ; la Perſpective n'étoit
compoſée que de regles vagues &
incertaines ; les Fortifications ne confistoient
qu'en des murs de circonvallation
flanqués de tours : la conſtruction des
vaiſſeaux n'offroit gueres plus de difficultés
que celle de nos gaillotes: quant
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
aux Sciences , élles étoient alors dans leur
enfance : la phyſique étoit preſqu'ignoréé ;
la Géométrie ſe bornoit à l'art d'arpenter
, ou de tracer des figures ſur un terrein
; la mécanique ne conſiſtoit qu'en
quelques machines très ſimples , telles
que le levier , le plan incliné , la vis
d'Archimede & d'autres ſemblables ; elle
étoit bien éloignée d'être pourvue des
lumieres néceſſaires pour inventer ces
chefs - d'oeuvres d'induſtrie qui ont paru
de nos jours. On conçoit que l'Architecture
reſtreinte au peu de connoifſſances
que l'on avoit alors , pouvoit aifé.
ment être embraſſée dans ſa généralité par
un même homme ; l'Architecte pouvoit
ſans difficulté être à la fois ingénieur ;
mais qu'aujourd'hui , à raiſon du progrès
des connoiſſances humaines , cela n'eſt
plus également praticable ; auſſi a - t- on
été obligé de diviſer l'Architecture en
plufieurs claſſes , telles que l'Architecture
civile , militaire , navale & hydrau.
lique , qui ont chacune des écoles particulieres
& des artiſtes particuliers : l'Architecture
, proprement dite , a été res- '
trainté à la compoſition & conſtruction
des maiſons & bâtimens publics.
Cette Differtation eſt ſuivie de fort
1
JANVIER. II. Vol. 1772. 117
bonnes réflexions ſur différentes parties
de l'Architecture , ſervant à faire voir
le fruit que l'on peut tirer de la lecture
de nombre d'ouvrages , autres que ceux
de cet art. En effet , la plupart des connoiſſances
humaines ſe connectent en
quelque forte comme les anneaux d'une
chaîne ; les principes primitifs des Arts
& des Sciences dérivent pour la plupart
d'une même ſource ; & pour peu que
l'on y faſſe d'attention , on s'apperçoit
qu'il eſt aiſé de les rendre reverſibles de
l'un à l'autre.
A la fin de cet ouvrage , M. Blondel
expoſe l'ordre des leçons qu'il donne ou
doit donner dans ſon école , tant fur
l'architecture que ſur les Sciences qui y
ont rapport , conjointement avec divers
maîtres ; il avoit déjà publié ci - devant
de ſemblables annonces ; il y a ajouté ſeulement
qu'on y apprend auffi ,, les armes,
ود la muſique& ladanſe , exercices , ditil
, qui doivent entrer dans le plan de
l'éducation des hommes bien nés qui ſe
,, vouent à l'Architecture.
ود
LesSpectacles de Paris , ou Calendrier historique
& chronologique des Théâtres,
avec des anecdotes & un catalogue de
}
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
toutes les pieces reſtées au théâtre dans
les différens ſpectacles ; le nom de
tous les auteurs vivans qui ont travaillé
dans le genre dramatique , & la lifte de
leurs ouvrages. On y a joint les demeures
des principaux acteurs , danſeurs ,
muficiens , & autres perfonnes employées
aux ſpectacles , 21º partie , pour
l'année 1772 , chez la veuve Duchesne
, Libraire , rue S. Jacques.
Cet ouvrage eft depuis 22 ans entre
les mains du public , & ſe réimprime chaque
année avec des changemens & des
additions qui en renouvellent l'utilité.
Les articles de chacun des trois fpectacles
font accompagnés d'anecdotes relatives
aux pieces & aux acteurs.
Opéra . Lorſqu'on eût retiré l'opéra
d'Achille & Déidamie , qui n'avoit pas
réuffi les Italiens en donnerent la paro .
die , ce qui fit dire que les comédiens avoient
violé le droit des morts.
Ala repréſentation de l'opéra d'Achille
& Polixene , on fit cette épigramme :
Lully près du trépas , Quinault ſur le retour ,
Abjurent l'opéra , renoncent à l'amour ,
Preffés de la frayeur que le remords leur donne
:
JANVIER. II . Vol. 1772. 119
1
D'avoir gâté de jeunes coeurs
Avec des vers touchans & des fons enchanteurs :
Colaffe & Campiſtron ne gâteront perſonne .
Deſpréaux étant à la ſalle de l'opéra à
Verſailles , dit à l'officier qui plaçoit les
ſpectateurs : mettez - moi dans un endroit
où je n'entende point les paroles ; j'eſtime
fort la muſique de Lully , mais je mépriſe
les vers de Quinault. Il avoit tort.
Comédic Françoise. Avant Mademoiſelle
Dumeſnil on ne croyoit pas qu'il
fût permis de courir ſur la ſcene dans une
tragédie. On vouloit que dans toutes les
ſituations & les circonstances poffibles ,
les pas de l'acteur fuſſent meſurés & cadencés
. Mademoiselle Dumeſnil oſa rompre
ces entraves biſarres. On la vit dans
Mérope traverſer rapidement la ſcene ,
voler au ſecours d'Egiſte , s'écriant : arrête
, c'est mon fils. Auparavant on ne
ſoupçonnoit pas qu'une mere qui voloit
au ſecours de ſon fils , dût rompre la mefure
de ſes'pas.
Quelques curieux ont eu en manufcrit
la Mérope de M. de Voltaire , réduite en
trois actes par le Roi de Pruſſe , & dans
laquelle ce Monarque a ajouté quelques
ariettes pour en faire un opéra.
H 4
120 MERCURE DE FRANCE .
Voici le projet que l'on donne dans cet
almanach fur l'emplacement de la comédie
françoiſe , dont on va reconſtruire la
falle.
Depuis que la comédie françoiſe a quit
téla ſalle du fauxbourg S. Germain , pour
aller occuper celle des Thuileries , en attendant
la conſtruction d'une nouvelle ,
pluſieurs perſonnes zélées ſe ſont empres
ſées de donner différens projet & en différens
quartiers , pour cette conſtruction.
Sans nous occuper à approuver ou à
déſapprouver ces divers projets , nous
croyons devoir en faire connoître un qui
nous a paru le plus commode , le plus au
centre des amateurs de ce ſpectacle , & le
moins diſpendieux .
Autant qu'il eſt poſſible , il faut qu'un
ſpectacle ſoit placé au milieu d'une ville ,
qu'il ſoit cependant dans un quartier dont
les rues ne ſoient point occupées par des
marchands , ni que celles qui y aboutisſent
ſoient paſſageres par de grandes routes.
La comédie françoiſe ne pourroit donc
être mieux placée que dans la rue de
Seine , fauxbourg S. Germain , vis- à- vis
de la rue du Colombier. Ce quartier ,
comme on le dit ci -deſſus , n'eſt point
JANVIER. II. Vol. 1772. 121
embarraſſant pour le commerce; aucune
grande route n'y aboutit , & les débouchés
font très commodes. L'emplace.
ment eſt à la portée de tous les quartiers ,
fi on excepte celui du Marais. Les voitu
res , pour le fauxbourg S. Germain , ont
les rues du Colombier & de Buſſy ; celles
du fauxbourg S. Honoré , la rue de Seine
&le quai des Théatins ; celle du Marais ,
les rues Mazarine & Guénegaud , &c .
La ſalle peut être conſtruite dans l'espace
de terrein occupé par un grand jeu
de paume : il n'y auroit à démolir que
trois maiſons qui donnent fur la rue , dont
une eſt fort grande & vieille , où eſt un
loueur de carroſſes; la façade donneroit
donc dans la rue de Seine , & le derriere
du théâtre dans la rue Mazarine , au
moyen d'une galerie ménagée lors de la
conftruction. Les gens de pied du Marais ,
ainſi que les perſonnes à équipages , pourroient
entrer par la rue Mazarine.
Il y a dans cette rue de Seine , du côté
de la rue du Colombier , une ifle , qui forme
un triangle long, qui n'eſt occupé
que par trois ou quatre maiſonnettes , que
l'on pourroit acheter à bon compte , &
qui , en les démoliſſant , feroient une
H5
122 MERCURE DE FRANCE .
place en face de la ſalle, qui rendroit le
local agréable & commode.
Comme l'emplacement eſt très - vaſte
dans ce quartier , dont l'intérieur n'eſt
occupé que par de grandes cours ou jeux
de paume , l'architecte auroit de quoi
conſtruire , indépendamment de la ſalle ,
des foyers commodes , des magaſins , des
cafés , & méme des logemens pour les
anciens acteurs .
Histoire de l'Ancien & du Nouveau Testament
; repréſentée en 586 figures avec
un difcours abrégé au bas de chaque
figure qui en explique le ſujet , ouvrage
utile pour l'inſtruction de la jeuneſſe ,
volume in 8°. A Paris , chez Jean-
Thomas Hériſſant pere , Imprimeur
ordinaire du Roi , rue St. Jacques .
Les images font le premier livre de
ceux qui ne favent pas encore lire , & le
livre unique ,je dirois preſque le livre néceffaire
de ceux qui jamais n'ont pu parvenir
à la lecture. Un enfant ou un homme
qui ne fait pas lire , communément , dès
qu'il voit un livre d'images , fe fent porté
a demander . Qu'est- ce que cela ? on le
lui explique : en écoutant l'explication ,
il regarde la figure: elle s'imprime dans
1
JANVIER. II. Vol. 1772. 123
fon imagination , l'explication qu'on lui
donne s'y joint; il conſervera en même
tems dans ſon ame l'une & l'autre ,&s'il y
revient à deux ou trois fois , & que deux
ou trois fois vous lui en répétiez l'explication
; il ne l'oubliera jamais. Un livre de
figures de la Bible eſt donc un livre de la
plus grande utilité; on pourroit même
peut-être dire de la premiere néceffitédans
les Ecoles pour l'inſtruction des enfans ,
& dans les campagnes pour l'inſtruction
& l'édification d'une multitude de gens
de tout âge & de tout ſexe quipaſſent leur
vie dans une ignorance ſouvent dangereuſe
faute d'avoir les ſecours d'une instruction
proportionnée à leur foible capacité.
Ce font ces motifs qui ont fait imaginer
ce livre dans lequel le ſujet gravé précede
toujours le morceau hiſtorique qui
lui fert d'explication.
Ces figures ont été produites par le génie
& le travail de plufieurs artiſtes célebres
, entr'autres de Bernard Salomon ,
plus connu ſous le nom du petit Bernard ,
& particulièrement de Pierre & Nicolas
le Sueur , qui y ont mis la derniere main,
&en ont eux-mêmes gravé un affez grand
nombre ; enforte que, pour diftinguer cette
124 MERCURE DE FRANCE
Bible entre les autres on pourra l'appeler
la Bible des le Sueur.
Cette collection précieuſe de planches
gravées en bois appartenoit dans l'origine
à Jacques Colombat Imprimeur , & premier
auteur du Calendrier de la Cour , &
a paſſé avec ſon fonds à M. Jean-Thomas
Hérifſſant pere , qui publie ce recueil auſſi
précieux qu'utile pour l'inſtruction &
l'anuſement de la jeuneſſe,
Obfervations fur le nouveau dictionnaire
historique en 6 volumes.
Voici quelques obſervations ſur la nouvelle
édition du Dictionnaire Hiſtorique ; je n'ai encore
parcouru que les deux premieres lettres de
l'alphabet. Je prie la ſociété des gens de lettres
qui a préſidé à cet ouvrage , de lever les
doutes , & les contradictions apparentes qu'elle à
laiſſe ſubſiſter dans la ſeconde édition de ce Dictionnaire
en 6 volumes , quoiqu'elle prétende y
avoir donné tous ſes ſoins.
Aaron , frere de Moïse. A la première édition
de ce Dictionnaire , cet article me parut être
le même que celui de l'Abbé Ladvocat , que l'on
avoit amplifié. J'étois d'autant plus porté à le
croire , qu'il me ſembloit que le jeune littérateur
chargé de rédiger cet article , avoit facrifié la
chronologie des faits pour avoir le plaisir de faire
cette jolie, tranſition antithétique. Sa gloire étoit
Sans tarhe , il la ternit , &c. Je croyois donc que
c'étoit à l'envie de briller dans le ſtyle que l'on .
!
JANVIER. II. Vol. 1772. 125
voyoit la confécration d'Aaron , en qualité de
grand-prêtre , le miracle de la verge fleurie ,
&c. précéder la fabrication du veau d'or. J'étois
même tenté de donner la préférence à
l'Abbé Ladvocat , parce qu'il me paroiffoit plus
conforme à la bible. Mais quand j'ai vu paroître
la même inverſion de faits dans la nouvelle
édition de ce Dictionnaire , j'ai pensé que la
fociété avoit travaillé fur de nouveaux mémoires
, qu'elle eſt ſuppliée de faire connoître.
Je vois que dans les deux éditions de ce Dic .
tionnaire on donne 143 ans de vie à Aaron , &
cependant on le fait naître 1574 ans avant J. С.
& mourir 1452 ans avant J. C. j'ai beau calculer
, je ne trouve que 122 ou 123 ans , relativement
aux différentes ſaiſons de l'année où il a
pu naître & mourir.
Abdiffi , patriarche de Mural , dans la Syrie
orientale. Il faut que je traie que de mauvaiſes
éditions du Concile du Trente & de fes hiſtoires
, car je trouve toujours , comme dans l'Abbé
Ladvocat , patriarche de Muzal , dans l'Affyrie
orientale , au delà de l'Euphrate.
Abubekre , mort en 624 , & Mahomet , a
quel il ſuccéda , n'eſt mort qu'en 632 , fuivant
le même Dictionnaire .
Accius : 'comment , 180 ans avant J. C. fontils
la 665e année de la fondation de Rome , qui
à été fondée , ſuivant ce même Dictionnaire ,
753 ans avant J. C.
Adalberon , je ne croyois pas que ce fût l'archévêque
de Rheims , mais l'évêque de Laon
1.
126 MERCURE DE FRANCE.
de même nom , qui paſſoit pour l'auteur du
роёте.
Adlerfeld , depuis la premiere édition de ce
Dictionnaire je cherche inutilement l'hiſtoire de
Charles XII de cet auteur , de 1739 , 4 volumes
in - 4to ; elle feroit cependant bien plus ample que
celle que je connois , & j'aurois beſoin de la confulter.
Agathias , cet auteur ſe dit de Myrine , la
ſociété le dit de Smyrne , ſans doute Agathias s'eſt
trompé , & la ſociété nous le fera connoître. Je
ne conçois pas non plus comment cet auteur ,
étant du cinquieme fiecle , il a pu écrire l'hiſtoire
de Juftinien , qui n'eſt mort qu'en 565 ; la premiere
édition mettoit du fixieme fiecle ; je ne
ſçais pourquei on l'a changé.
Agricola , (Rodolphe) puiſque les deux édi
tions de ce. Dictionnaire indiquent une édition
de cet auteur de 1599 , 2 volumes in- 8vo , elle
exiſte ; le bibliographe de la ſociété nous dira
dans quelle bibliotheque.
Akiba , meurt par l'ordre d'Adrien , l'an 175
de J. C. & le même Dictionnaire fait mourir
Adrien l'an 138 de J. C.
Alba Esquivel meurt en 1526 , & cependant
il a affifté au Concile de Trente , que je croyois
avoir commencé plus tard .
Albrazi , je cherche toujours , fans pouvoir la
trouver , depuis 1766 , l'édition de Liber conformitatum
, de Bologne , 1690.
Alting , (Jacques) né en 1618. Ses oeuvres
L
JANVIER. II. Vol. 1772. 127
font Amprimées un an avant fa naiſſance en 1617 ,
en 5 volumes in folio . Je ne sçaurois croire ce.
pendant qu'il y ait erreur, elle auroit fauté aux
yeux du reviſeur de la premiere édition .
Androuet du Cerceau , architecte du ſeizieme
fiecle , ſe retire en pays étranger , à caufe de la
révocation de l'Edit de Nantes. Je ne ſçavois
pas qu'il avoit été révoqué fi - tôt .
Ange de Sainte- Rofalie , auteur d'un état de
la France , réimprimé en 8 volumes, in - 12 ; je
perds mon, tems à la chercher depuis la premiere
édition de ce Dictionnaire.
Anfelme Mantuan , évêque de Lucques en
1161 & mort en 1186. Comment a-t-il des démêlés
pour l'inveſtiture de fon évêché avec l'Empereur
Henri IV , & avec Grégoire VII , qui
étoient morts long tems auparavant , fuivant le
même Dictionnaire.
Anfelme , ( Antoine ) ſes ſermons , panégyriques
, oraiſons funebres , 6 volumes in - 80 ; je
croyois en avoir vu 7 .
Antoine , Roi titulaire de Portugal , fils de
Louis II ; je cherche par-tout des Rois de Portugal
nommés Louis , & je n'en trouve pas même
dans la chronologie de ces Rois , qui eſt à la tête
de ce Dictionnaire .
Argus , la déeſſé le changea en paon ; Ovide
dit qu'elle attacha ſes yeux fur la queue du paon ;
mais les auteurs du Dictionnaire nous feront
connoître une meilleure ſource , d'où ils ont tiré
ce fait , ainſi que l'Abbé Ladvocat , que j'avois
128 MERCURE DE FRANCE.
taxé mal - à - propos d'avoir fait une faute en cet
endroit.
Avenzoar , médecin du douzieme fiecle , contemporain
d'Avicenne , & le même Dictionnaire
fait mourir Avicenne l'an 1036 ; dans les deux
éditions que j'en ai , s'il y a faute , l'Abbé Ladvocat
l'auroit faite auffi , mais le chronologifte
de la ſociété ne l'a sûrement pas copié ; il nous
applanira la difficulté .
Augustin , ( Antoine ) je cherche inutilement
l'édition de Emendatione Gratiani , donnée par
Baluſe , in -4°.
Bacon , (François) page 288 , ſeconde colonne ,
lorſque le Marquis d'Effiat accompagna en Angleterre
la fille de Henri le Grand , épouse de Jacques I.
Je ne connois pas cette fille de Henri le Grand ,
elle auroit été bien jeune pour Jacques 1.
Ballon ; le Pape Urbain VIII accorde en 1528
une Bulle pour la réforme des Bernardines , que
la mere de Ballon , née en 1591 , avoit entrepriſe.
Bandella , fi ce n'eſt pas Mathieu , mais Jean ,
qui eſt auteur des nouvelles , comment Mathieu
publia - t - il fes nouvelles galantes dans Agen ,
dont il étoit évêque ?
Ses nouvelles , dont la premiere &Seconde partie
firent imprimées à Lucques , 1554,3 volumes in-40;
il me ſembloit que chaque partie ne faifoit
qu'un volume ; la troisieme à Chilan , 1560 , in 80 ;
je n'avois pas entendu dire qu'à l'édition de 1554
on y joignoit une troiſſeme partie d'une autre édi
tion ; je ne connois pas non plus la ville de Chilan;
aucun géographe ni bibliographe n'en fait mention .
A
JANVIER. II. Vol. 1772. 129
A propos de géographie , j'ai eu occafion de
chercher quelque choſe dans l'article Pythéas ,
où j'ai lu cette phrase: Pytheas parcourut toutes
les côtes de l'Océan , depuis Cadix jusqu'à l'embouchure
du Tanaïs ; il obferva qu'à mesure qu'il
avançoit vers le Pole Arctique , &c. J'avois déjà
Iu cette phrafe dans l'Abbé Ladvocat , & je n'a
vois pas hélité à la taxer de faute. Quand je l'ai
vu portée dans la premiere édition de ce Dictionnaire
, j'ai fufpendu mon jugement , parce
que , difois je , une ſociété de gens de lettres ne
copieroit pas une pareille bévue , fi c'en étoit
une. Mais lorſque je revois cette même phrafe
dans la nouvelle édition de ce Dictionnaire , je
refte perfuadé que la bévue étoit de mon côté:
J'ai cherché , dans le Recueil de l'Académie des
Infcriptions & Belles - Lettres , quelques mémoires
fur la route que tenoient les anciens , pour
ſe rendre , en remontant l'Océan par le Nord ,
de Cadix à l'embouchure du Tañaïs , & je n'en
ai pas trouvé. Le géographe de la fociété nous
le fera connoître .
Bartholin , (Gaſpard) meurt en 1529 & fon
fils en 1660 , voilà un cent trentenaire inconnu..
Beverland , de jure folutæ virginitatis , j'ai vu
un exemplaire de ce livre où il y a de ſtolatæ virginitatis
jure , mais ſtolata virginitas & foluta
virginitas, font peut - être la même choſe; au
trement , le littérateur de la fociété ne l'auroit'
pas laiffe paffer dans deux éditions différentes.
Boecler , (Jean - Henri ) naquit dans la Franconie
en 1611 , & mourut en 1626. A la premiere
édition de ce Dictionnaire , j'avois été
étonné de voir un homme mort en 1626 , rece
;
130 MERCURE DE FRANCE,
1
voir des penſions de Louis XIV & de la Reine
Mere , mais il faut bien que cela foit , puiſque
je l'ai retrouvé de même dans la ſeconde édition.
Bruni , de pluſieurs académies d'Italie , mort
en 1536 ; je croyois ces académies bien plus modernes.
Bukingham , (George de Villiers , Duc de)
naquit en 1562. En 1625 , ayant vainement tenté
d'inspirer de l'amour à Anne d'Autriche , il fit déclarer
la guerre , &c. Un amant du 63 ans auroit
pu ne pas réuſſir auprès d'une jeune Princeſſe
moins fiere qu'Anne d'Autriche. J'aurois voulu
que les auteurs de ce Dictionnaire euffent fait
remarquer la folie de cet homme à fon âge.
Quand la fociété aura rendu publics ſes éclairciffemens
fur ces articles , je vous ferai paffer mes
autres obſervations ſur les mêmes lettres , &
confécutivement ſur les autres , mais je demande
que ces éclairciſſemens ne ſe réduiſent pas à un
fimple aveu qu'il y a des fautes , car j'en concluerois
qu'aucun membre de cette ſociété n'eſt
verſé dans l'arithmétique , dans la chronologie ,
dans la bibliographie , dans l'hiſtoire , dans la
géographie , ni même dans la littérature. Je n'y
verrois que des rhétoriciens , qui , ſur un article
donné , font une amplification , fans avoir égard
au raiſonnement , à l'ordre , ni à la date des faits;
& en ce cas , je renonce à faire l'errata de cette
collection hiſtorique ; je m'en tiendrai à l'Abbé
Ladvocat , qui n'a que ſes fautes , au lieu que
dans le nouveau Dictionnaire je trouverois les
fiennes & d'autres encore plus choquantes.
JANVIER. II. Vol. 1772. 131
ACADEMIES.
1.
Académie Françoise.
L'ACADÉMIE Françoiſe a tenu le 9 de-
Janvier une féance publique pour la réception
de M. du Belloy , connu par ſes
ſuccès du Siege de Calais , de Bayard , &
d'autres tragédies dans le genre national
&patriotique. Lenouvel Académicien a
prononcé le diſcours d'uſage dans lequel
il a témoigné ſa reconnoiſſance , & fait
l'éloge de fon prédéceſſeur & des fondateur
& protecteurs de l'académie. Il a intéreſſé
par le ſimple récit des vertus civiles
& des qualités militaires de S. A. S.
Mgr le Comte de Clermont , Prince du
Sang, qui s'eſt diſtingué dans la guerre ,
& que le Maréchal de Saxe avouoit pouf
fon éleve. Ce Prince cultivoit les lettres&
les gens de lettres , parmi leſquels il aimoit
à fe compter. Il ſecouroit l'humanité
ſouffrante. Il avoit acheté autour de
fon palais pluſieurs maiſons , où des familles
malheureuſes trouvoient non - feu-
Ia
132 MERCURE DE FRANCE.
lement les beſoins de la vie , mais même
l'aiſance; & comme il rougiſſoit en quelque
ſorte de paroître donner , le citoyen
infortuné ne rougiſſoit pas de recevoir.
M. du Belloy a rapproché les traits de
bienfaisance les ſervices rendus au
courage & au mérite du ſoldat , & les
établiſſemens utiles de notre Monarque
Bien- Aimé.
,
M. l'Abbé le Batteux , en l'absence de
M. le Maréchal de Saxe *, que le fort avoit
élu directeur , a répondu au nouvel Académicien.
Il a remarqué , comme un
événement unique dans les faſtes littéraires
, qu'un Prince du Sang Royal eût
été précédé & remplacé par un homme
de lettres.
M. d'Alembert a fini la ſéance par la
lecture d'une Epître en très - beaux vers ,
de M. Saurin , ſur l'Amour de la vérité.
Nous parlerons plus particulièrement
de ces éloges quand ils feront imprimés.
* C'eſt une faute dans la Copie de Paris. Le Maréchal
de Saxe mort depuis longtems n'a pu être élu di
recteur pour répondre à M. du Belloy.
JANVIER. II. Vol. 1772. 133
I I.
ANNONCE d'un prix proposé par la Faculté
de Médecine de Paris.
M. Cuivilliers de Champoyaux , médecin
, originaire de Mefle en Poitou ,
ayant légué à la faculté de médecine de
Paris une fomme pour la fondation d'un
prix , la compagnie s'eſt chargée volontiers
de remplir les intentions de ce citoyen
zêlé : elle a vu dans cet établiſſement
un nouveau motif d'émulation ,
propre à favoriſer le progrès de l'art important
dont elle s'occupe.En conféquence,
il a été arrêté , par un décret du mercredi
4 Décembre 1771 , que la faculté
diſtribueroit tous les deux ans un prix de
200 livres , dont la valeur ſeroit remiſe à
l'auteur du mémoire couronné , en eſpeces
, ou en une bourſe de 100 jettons
d'argent , portant l'empreinte du doyen
lors en charge.
Dans le choix des matieres qu'on donnera
à traiter , la faculté préférera tou
jours celles qui feront véritablement utiles
, à celles qui pourroient plutôt faire
briller les talens , que procurer des découvertes
intéreſſantes. Elle propoſe pour
13
# 34 MERCURE DE FRANCE.
ſujet du prix qui ſera diſtribué dans le
courant du mois d'Août de l'année 1772 ,
la queſtion fuivante.
SÇAVOIR ,
S'il eſt poſſible de prévoir les maladies épidémiques
, & quels feroient les moyens
de les prévenir , ou d'en arrêter les
progrès.
Toutes perſonnes , tant étrangeres que
régnicoles , feront admifes à concourir ,
à l'exception des docteurs de la faculté de
médecine de Paris , & même des bacheliers
de ladite faculté , en obfervant les
conditions ſuivantes.
1º. Les mémoires pourront être écrits
en françois ou en latin; ils feront envo
yés avant le 8 Juillet de l'année 1772 ,
paſſé lequel tems , ils ne feront plus admis:
on les adreſſera à M. le Doyen de
la faculté , francs de port , ou ils lui feront
remis par une perſonne tierce.
2º. Les auteurs éviteront de ſe faire
connoître , & pour cela, ils auront foin
de ne point ſe nommer ; ils écriront la
deviſe , qu'ils mettront à la tête de leur
ouvrage , leurs noms & furnoms , leurs
qualités , & leur adreſſe préciſe ſur une
JANVIER. 11. Vol. 1772. 135
۱
feuille ſéparée , qui ſera pliée , cachetée ,
& qu'ils joindront au mémoire.
De tous les cachets , on ne levera que
ceux des deux ouvrages qui auront remporté
le prix & l'acceffit , les autresſeront
brûlés , à moins que la faculté n'ait
une permiffion expreſſe des auteurs d'en
ufer autrement.
Pour éviter les mépriſes , M. le Doyen
ne remettra le prix qu'à l'auteur même
du mémoire couronné , ou à quelqu'un
chargé par lui d'une procuration en forme
, & fe fera repréſenter une double
copie de l'ouvrage.
La proclamation du prix ſe fera lejour
de l'acte folemnel , nommé les paranymphes
, qui ſe célebre publiquement tous
les deux ans dans les écoles de la faculté ,
après lequel on rendra compte des différens
mémoires qui auront été préſentés
, & particulièrement de celui qui
aura mérité le prix.
:
;
:
Séance publique de l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles - Lettres de Dijon , tenue
le 18 Août 1771 .
M. Maret , fecrétaire perpétuel , a
annoncé , en ouvrant la féance , que l'A
14
136 MERCURE DE FRANCE.
cadémie ne diſtribueroit point de prix
cette année.
Elle avoit propoſé un problême phyfico-
chymique ; il s'agiſſoit de déterminer
l'action des acides ſur les huiles , le méchaniſme
de leur combinaiſon & la nature
des différens compoſés ſavoneux qui
en réſultent.
L'Académie avoit invité les auteurs à
indiquer , dans les trois regnes , les productions
naturelles les plus ſimples qui
participent de l'état ſavoneux acide , à
eſſayer en ce genre de nouvelles compofitions
, à expliquer leurs propriétés générales
& leurs caracteres particuliers , &
à ne préſenter de théorie qu'appuyée de
l'obfervation & de l'expérience.
C'étoit interdire toutes les ſpéculations
vagues , reſtreindre les recherches à ce qui
concernoit les favons acides , mais ouvrir
en même tems une belle & vaſte carriere
à ceux que l'amour de la gloire & la far
tisfaction précieuſe d'être utile auroient
décidés à y entrer.
Mais , a dit M. Maret , peu de perfonnes
ont eſſayé de parcourir cette carriere ,
& un ſeul s'y eſt montré avec avantage.
La differtation porte pour épigraphe
cette ſentence de Cicéron , Non nobis nati
JANVIER. II. Vol. 1772. 137
fumus , fed patriæ & amicis. Elle forme
'un très bon ouvrage ſur les ſavons en général.
Mais en prenant pour objet de fon
travail toutes les ſubſtances ſavoneuſes ,
qu'il diſtribue en cinq claſſes , l'auteur n'a
donné aux ſavons acides qu'une très- petite
partie de ſon attention ; & a traité cet
objet ſi ſuperficiellement , que les vues
de l'Académie ne font abſolument point
remplies.
* Ce jugement ne paroîtra pas trop ſévere
à l'auteur , puiſqu'il l'a porté lui-même
fur fon ouvrage; puiſqu'après avoir reconnu
que le ſujet propoſé étoit des plus
intéreſſans & pouvoit faire la matiere d'un
traité très - curieux & encore plus utile ,
il s'eſt écrié : heureux qui pourra avoir
le tems de défricher un auſſi vaſte champ!
Perſonne n'eſt plus en état que lui de rendre
ce ſervice à la ſociété.
L'enſemble de la diſſertation dont on
parle annonce un eſprit méthodique ; &
l'on voit , par les détails de l'exécution ,
que l'auteur est très-verſé dans la chymie,
très - éclairé en phyſique & très - inſtruit
des procédés de différens arts .
Le deſir d'avoir , fur les favons acides ,
un ouvrage fatisfaiſant engage l'Acadé
15
138 MERCURE DE FRANCE.
mie àpropoſer le même ſujet pour le prix
de 1774.
Ce prix conſiſtera en deux médailles
d'or , chacune de la valeur de 300 liv.
En reculant ainſi le moment de la diftribution
on donne le tems de faire les
expériences néceſſaires.
Le ſçavant qui a regretté de n'avoir pu
traiter d'une maniere convenable cet important
ſujet , mettra probablement à profit
un intervalle auſſi conſidérable. L'Académie
le verra rentrer en lice avec d'autant
plus de plaiſir qu'elle lui a refufé la
couronne avec peine.
M. Maret a lu enſuite l'éloge de M. Jofeph
Durey , marquis du Terrail , lieutenant
général du Verdunois , maréchal des
camps & armées du Roi & académicien
honoraire non réſident , né à Paris le
Octobre 1711 , & mort le 13 Juin 1770.
Une probité peu commune avoit concilié
l'eſtime des miniſtres & des plus
grands ſeigneurs de la cour , au pere de
M. du Terrail , tréforier de l'extraordinaire
des guerres & commandeur honoraire
de l'Ordre militaire de St Louis.
Sa mere , fille de Jean d'Eſteinh , baron
de Saillant & de Claude Combourcier ,
Dame du Terrail , lui avoit tranfmis par
1
2.
3
JANVIER. II. Vol. 1772) 139
l'effet d'une ſubſtitution le nom & les armes
des du Terrail.
M. Maret fait obſerver que ces heureuſes
circonstances influerent beaucoup
fur les ſentimens dont M. du Terrail fut
animé , & que l'honneur d'appartenir à
Pilluſtre chevalier Bayard & d'en porter
le nom l'enflamma du plus ardent patriotiſme.
Bayard y voit: telle étoit , remarque
M. M. , la deviſe dont M. du Terrail
avoit décoré ſes armes , & jamais il ne
ceſſa de fe croire honoré des regards d'un
auffi grand homme.
Un précis hiſtorique de la vie de cet
académicien fert de preuve à cette affertion
. M. M. le ſuit dans les différentes
campagnes qu'il fit en qualité decapitaine
dans le régiment Royal cavalerie , de
cornette de la feconde compagnie des
Mousquetaires , de colonel des dragons
de la Reine & de brigadier des armées du
Roi.
Il rappelle que ce militaire intrépide
contribua au gain de la bataille de Coni ,
dans laquelle il commandoit les dragons ;
que fa conduite en cette célebre journée
lui mérita les éloges de l'Infant Dom
Philippe & du Prince de Conti & le grade
140 MERCURE DE FRANCE.
de maréchal des camps & armées du Roi,
auquel il fut élevé peu de tems après.
Une maladie , qui l'a conduit au tombeau
après l'avoir fait ſouffrir cruellement
pendant un grand nombre d'années ,
le força à quitter le ſervice ; mais il avoit
trop de patriotiſme pour renoncer au defir
de ſe rendre utile à la patrie. Il s'étoit
étudié à connoître les intérêts des Princes
, & M. le Cardinal de Fleuri , qui
avoit eu des preuves de ſes talens politiques
, l'avoit choiſi pour l'envoyer en
qualité d'ambaſſadeur à la cour de l'Infant
Duc de Parme. Sa mauvaiſe ſanté ne lui
permit pas de répondre à l'honneur qu'on
lui faiſoit ; il ſe vit obligé de mener une
vie privée.
Pluſieurs ouvrages de divers genres
remplirent les momens que lui laiſſerent
ſes maux ; on a de lui des pieces de théâtre
, des romans & quelques mémoires fur
différens ſujets.
Son zêle parut avec éclat dans l'expoſition
des moyens qu'il avoit imaginés pour
l'illuſtration de la nobleſſe & l'on pourroit
regretter que les galeries patriotiques
dont il avoit conçu l'idée n'aient pas pu
être exécutées.
Protéger les artiſtes & les gens de let
JANVIER . II. Vol. 1772. 141
tres ; favorifer leurs progrès par ſa généroſité
, verſer dans le ſein des pauvres les
aumônes les plus abondantes & donner à
tous ſes parens les preuves les moins équivoques
de fa tendreſſe pour eux fut constamment
l'objet des attentions de M. du
Terrail.
Sa bienfaiſance & fon amour pour les
ſciences & les lettres ſe manifefterent par
la fondation du prix que l'Académie distribue
chaque année. Par un effet de la
modeſtie la plus rare, il renonça en quel
que forte à la gloire que répand fur lui
ce bienfait , & conſentit que la médaille
continuât à porter l'empreinte du nom&
des armes de M. Poufier , fondateur de
l'Académie.
M. Maret termine le récit de toutes
les belles actions de M. du Terrail par
l'expoſition de ſes vertus ſociales , & fait
voir qu'aux qualités diftinguées qui rendent
un homme précieux à l'Etat , cet
académicien réuniſſoit celles qui font estimer
, reſpecter & chérir les particu
liers.
Cette lecture a été ſuivie de celle d'un
mémoire ſur un peuple nain de l'Afrique
, par M. Debroſſes , préſident à mortier
au parlement de cette province.
142 MERCURE DE FRANCE.
د
On a mis au rang des fables ce que les
Anciens ont débité au ſujet des Pigmées,
mais il ne faut pas toujours nier les faits
parce que des circonſtances fabuleuſes en
accompagnent le récit. M. Debroſſe, qui
fait cette remarque dans le début de fon
mémoire , en fournit la preuve en conciliant
ce que les Anciens ont dit des Pigmées
avec la relation contenue dans une
lettre que M. Commerſon , botaniſte , envoyé
aux Indes par le gouvernement , lui
a écrite de Madagascar.
Ce naturaliſte a vu , ſur la fin de l'année
derniere , au FortDauphin , chezM. le
Comte dé Modave , gouverneur de l'établiſſement
que nous avons au Sud de cette
ifle , une femme Quimoſſe (c'eſt le nom
que les naturels du pays donnent au peuple
nain qui habite les montagnes ſituées
au centre de l'iſle.) On donnera ſeulement
la deſcription de cette femme qui
ſuffira pour faire connoitre cette eſpece
extraordinaire ; elle avoit été enlevée fort
jeune ſur les confins de ſon pays , & paroiſſoit
âgée d'environ trente ans.
étoit haute de 3 pieds 7 à 8 pouces. Sa
couleur étoit du noir le plus clair queM.
Commerſon eût vu parmi les Negres. Ses
membres étoient gros & lui donnoient
Elle
JANVIER. II. Vol. 1772. 143
beaucoup de reſſemblance à une femme
de proportion ordinaire de la quelle elle
ne différoit que par ſa hauteur. Ses bras
étoient très - longs; lorſqu'elle les laiſſoit
tomber perpendiculairement à fes côtés ,
la main deſcendoit au- deſſus du genouil.
Les mamelles étoient abſolument plates
fans aucune apparence qu'elles euſſent été
plus groſſes , on n'appercevoit de ſaillant
que le mamelon. Elle avoit les cheveux
lainés comme les Negres ; ſa phyſionomie
n'étoit point désagréable & annonçoit la
bonté de fon caractere ; elle avoit plus de
rapport avec celle d'une Européenne qu'avec
celle d'une Malgache (nom des habitans
de Madagascar.) Quoiquelle eût les
tempes ridées , cela n'ôtoit rien à la féré.
nité de fon air. Son humeur étoit douce
&, à juger par ſa conduite , cette femme
avoit beaucoup de bon ſens.
Ce portrait, fait d'après nature , eſt en
même tems à peu de choſe près celui de
tous les Quimos. Les relations des habitans
du pays donnent à ces pigmées beaucoup
de valeur , d'induſtrie & d'équité.
Ils ne fortent pas de leurs montagnes &
ne permettent à perſonne d'y pénétrer.
Leurs armes font la ſagaie, eſpece de trait
qu'ils lancent on ne peut pas plus adroi144
MERCURE DE FRANCE.
tement. Les armes à feu leur font in:
connues.
M. Mailli a lu P'hiſtoire de l'entrepriſe
que fit Jacques Verne du tems de la ligue
pour remettre la ville de Dijon en
l'obéiſſance d'Henri IV. Cette hiſtoire eft
un fragment d'un ouvrage que M. M. fe
propoſe dedonner au Public , & dans lequel
il raconte ce qui s'eſt paſſé en Bourgogne
en ces tems affreux où le fanatisme
faiſoit aux François l'illufion la plus
funeſte.
On a vu avec plaifir , dans ce fragment
hiſtorique , que ſi Dijon ne fut pas une
des premieres villes de la province qui
ouvrit ſes portes au Roi , c'eſt que leDuc
de Mayenne étant gouverneur de cette
province ; fon fils , que l'on appelloitHenri
Monfieur, faiſane ſa réſidence au palais
des Ducs , & les Ligueurs ayant une forte
garnifon dans le château fous le commandement
de Franceſque , Italien ruſé &
cruel , il y avoit tout à craindre de ſe déclarer
contr'eux. Que cependant le coeur
de la plus grande partie des habitans étoit
pour Henri IV; que , parmi les membres
du parlement reſté à Dijon , il y en avoit
beaucoup qui n'aſpiroient qu'au moment
de ſe ſoumettre à leur Roi légitime , &
travailloient
JANVIER. II. Vol. 1772. 145
travailloient à le rendre maître de la
ville.
L'entrepriſe de Verne fut ſans ſuccès
& lui coûta la vie , ainſi qu'à pluſieurs
autres fideles royaliſtes ; mais elle ne contribua
pas peu à hâter la révolution qui ,
péu de tems après , remit notre patrie
ſous l'obéiſſance d'Henri le Grand.
La ſéance a été terminée par un mémoire
de M. Dantick fur la fauſſe éméraude
d'Auvergne. Cette pierre qui ſe trouve
à Loubeyrat , terre appartenante à Mde
la Marquiſe de la Fayette , eſt un ſpath fufible
ou vitreux. Quand on la frappe elle
ſe caſſe en morceaux irréguliers comme le
verre ; elle peut être gratée avec un couteau
& ne fait point effervescence avec
les acides. Elle fait feu au briquet , du
moins d'une maniere très - ſenſible dans
l'obſcurité , & paroît une vraie cryſtalliſation.
Ses cryſtaux font de forme rhomboïdale
, gros , bien marqués , bien transparens
& d'un verd clair. Elle eſt ſpécifiquement
plus peſante que le quartz.
M. Dantick fait l'énumétation de tou
tes les qualités particulieres de cette fausſe
émeraude & de ſes propriétés.
On peut , avec cette pierre , faire des
opales factices , plus dures & moins fra-
K
146 MERCURE DE FRANCE.
giles que celles que l'on fait avec de la
craie , de la chaux éteinte , &c..
On peut , par fon mêlange avec la fritte,
avoir une belle porcelaine de verre.
Cette pierre remplaceroit avec avantage
la ſoude , la cendre & la chaux dans
la compoſition du verre. Si par un défaut
de mêlange des ingrédiens ou par la faute
des ouvriers le verre graiſſoit , elle feroit
capable de diffiper cette graiſſe.
On pourroit encore en tirer un grand
parti dans les manufactures de porcelaine,
de faïance & même de brique tant pour
la pâte que pour la couverte.
M. D. ſe propoſe de multiplier les
expériences pour connoître plus fûrement
tous les avantages qu'on peut tirer de ce
minéral .
I V.
De Besançon.
Le 21 Décembre 1771 , l'Académie des
Sciences ,Belles- Lettres & Arts de Beſançon
tint ſa féance publique de la rentrée ,
que diverſes circonstances avoient retardée.
M. le Cardinal de Choiſeul , le Maréchal
Duc de Lorges , M. Chifflet , Pre
JANVIER. II. Vol. 1772. 147
mier Préſident , & M. Delacoré , Intendant
de la Province , y affifterent.
M. l'Abbé de Soraiſe , Vice- Préſident,
fit l'ouverture par des obſervations ſenſées
& ingénieuſes ſur la décadence du goût ;
il en montra les progrès dans pluſieurs
ouvrages récens : il en rechercha enſuite
le principe & la caufe.
M. Philipou , Avocat du Roi au Bureau
des Finances , fit part du projet d'un ouvrage
, qui pourroit avoir pour titre : La
Philosophie du Peuple , & qui rouleroit
fur l'explication hiſtorique & morale des
proverbes. Il en développa quelques-uns
fur le plan qu'il avoit annoncé , & rendit
trés intéreſſante une matiere qui paroît
d'abord peu fufceptible d'intérêt. Le développement
qu'il fit de ce proverbe :
Bonne renommée vaut mieux que ceinture
dorée , fut goûté & applaudi , & plus encore
la fiction agréable par laquelle il
établit la ſupériorité de la vertu ſur les
graces & les talens,
M. Ethis , Commiſſaire provincial des
guerres , annonça un Recueil des mêmes
vies qu'à écrit Plutarque; mais traitées
& travaillées ſur un plan nouveau. Le
deſir de former le coeur de ſon fils , autant
que l'envie d'en étendre les connoillances ,
Kz
1
148 MERCURE DE FRANCE.
l'a porté à dégager l'hiſtoire des hommes
que l'orateur de Chéronée a célébrés , de
cet amas de fables & de détails minutieux
ou peu vraiſemblables qui révoltent les
gens ſenſés ; il ſaiſit le vrai de chaque
fait , réduit le merveilleux à ſa juſte valeur
, & fait fortir des traits de vertus qu'il
préſente , ces moralités ſans lesquelles
l'hiſtoire feroit au-deſſous du roman. La
vie de Théſée fut celle dont il fit lecture.
Les expéditions de ce Héros contre les
Brigands qui ravageoient l'Attique , fournit
à l'hiſtorien l'occaſion précieuſe de
relever le ſervice des Maréchauſſées ,
trop mal apprécié parmi nous. La réforme
de la légiſlation dans Athenes , amena
d'autres réflexions intéreſſantes , fur- tout
pour ce moment. Il ôta à la fable du Minotaure
ce qu'elle a d'incroyable ; & au
lieu de faire de Théſée un demi - dieu , il
ſe contenta de le préſenter comme un
grand homme , qui fut le bienfaiteur de
ſes ſemblables ; ce qui doit ſervir de modele
aux Souverains , jaloux des ſuffrages
de la poſtérité. En rendant juſtice aux talens
de M. Ethis , chacun convint que
cette façon de préſenter les Vies de Plutarque
étoit également philoſophique &
agréable , & que ce ſeroit faire au Public
JANVIER. II. Vol. 1772. 149
un préſent bien précieux que de luidonner
promptement la collection que M. Ethis
a préparée. Le travail qu'il a fait pour
l'éducation de ſon fils , ne peut qu'enrichir
notre littéraire , & ſe faire rechercher
de tous les peres de famille qui voudront
remplir l'étendue de ce titre.
La ſéance fut terminée par l'éloge de
Maffillon que lut M. l'Abbé Talbert , chanoine
de la Métropole , & prédicateur de
S. M. Il étoit d'autant plus capable d'apprécier
ce célebre Orateur , qu'il le ſuit de
près dans la carriere de la chaire. Des
anecdotes qu'il avoit reçues depuis peu
de M. Morin , ancien Vicaire général
de l'Evêque de Clermont , le déterminerent
à entreprendre cet éloge. On applauditbeaucoup
au tableau rapide& fini des
Orateurs chrétiens qui avoient devancés
Maſillon. Ce morceau décéloit un grand
maître. Le petit Carême fut caractériſé par
ces traits ſi vrais. ,, Qui pourroit n'y pas
ود
"
admirer avec quelle ſolidité , quelle
force il fait inſtruire un Roi : avec
,, quelle ſimplicité il ſait inſtruire un enfant?
rien n'y paroît au-deſſus de fon
âge , ni au-deſſous de fadignité. C'eſt
,, en même tems le code des Courtiſans
&des Souverains ; c'eſt l'art de régner
دو
ود
ود
"
K3 ۱
150 MERCURE DE FRANCE .
ود fur les pleuples,&ſur ſoi-même. " Les
anecdotes & les détails de la vie privée
ou épiſcopale de Matſillon , firent le plus
grand plaifir. Elle joignoient au mérite
de la nouveauté celui d'être écrites avec
autant d'eſprit que de goût.
V.
Discours fur la néceſſité & les moyens de
fupprimer les peines capitales , lu dans
la féance publique tenue par l'Académie
des Sciences , belles - lettres & arts de
Besançon , le 15 Décembre 1770 .
Les Compagnies Littéraires , qui ſembloient
n'être formées que pour fixer la langue & pour
donner des leçons de bon goût , ont étendu leurs
travaux fur des objets plus intéreſſants pour l'humanité
, & dignes en même tems de l'homme de
lettres & du citoyen. Parmi les ſujets qui ont été
traités en ce genre , celui du difcours que nous
annonçons eſt ſans contredit un des plus beaux.
Le motif & la maniere font également honneur
à l'Académicien qui l'a compofé. L'Auteur annonce
& prouve non ſeulement que la rigueur des
peines ne diminue pas le nombre des crimes ,
mais encore que l'impoffibilité de réparer le mal
que l'on peut faire , en faiſant fubir la mort à
des innocens , devroit feul faire abolir les peines
capitales.
» Que ſert aux manes de Calas l'honneur
JANVIER. II. Vol. 1772. 151
,, qu'un Prince humain & juſte a reſtitué ſolemnellement
à ſa mémoire ? Que lui ſervent les
,, pleurs dont l'Europe a baigné ſa tombe , &
les libéralités qui font allées chercher &
conſoler ſa veuve & fes enfans ? Effet cruet
& néceſſaire des peines capitales ! Quand une
fois elles ont frappé l'innocent , toutes les
,, réparations poſſibles ne fauroient en ranimer la
cendre.
ود
ود
"
"
Autre vice de ces fortes de peines : elles ne
,, s'appeſantiffent que ſur le peuple. Le mortel
,, que la fortune couvre de fon aile leur échappe
,, preſque toujours. Ce ſont ces toiles d'arrai-
ود
gnées dont parle Anacharfis ; le moucheron s'y
,, prend, l'hirondelle les déchire .

ADieu ne plaiſe que j'accuſe les diſpenſateurs
,, de la justice criminelle ? Je crois volontiers
,, qu'ils font incorruptibles comme la loi , & que
" les flots des paſſions ne s'élevent pas juſqu'à
,, eux ; mais est - ce d'eux que dépend l'exercice
de leur miniſtere ? Que de perſonnes il leur faut
,, pour être informés du crime , s'affurer du cou-
„ pable." &c.
"
Il fait enſuite le parallele du tems où , chez
la même nation , les Chefs de la Juſtice ſont escortés
de bourreaux , & de celui où , en abolisfant
les peines capitales , ces charges de meurtrier
public& légitime ſeroient ſupprimées. Il eſt fâché
de ne voir par- tout que des tortures pour le crime,
& point de prix pour la vertu.
" Un Légiſlateur éclairé prépare plus d'appâts
,, pour la vertu , qu'il ne dreſſe d'épouventails
„ pour le vice. La crainte du châtiment ne peut
,, qu'éloigner du mal : l'efpoir de la recompenfe
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
ود
29
,, mene au bien ; il créeroit une ame à celui qui
n'en a pas . Combien à la vue des couronnes
obfidionales & civiques ne s'exalta pas le cou-
,, rage des aventuriers raſſemblés par Romulus ?
Quelques feuilles de chêne & des brins d'herbes
firent ces Héros ; les châtimens n'euflent
formé que des eſclaves."
29
ود
Ce n'eſt pas tout que de démontrer qu'un
moyen eſt vicieux ; il faut encore y fuppléer par
un autre meilleur : c'eſt auſſi ce que fait l'Auteur.
En aboliffant les peines capitales ; il en indique
d'autres non moins onéreuſes , plus efficaces &
plus capables de dédommager la ſociété du tort
que le criminel a pu lui faire , & il dit :
"
ود
"
Si élevé tout- à- coup à la noble fonction de
„ Législateur , & ne pouvant rappeler le bon
ordre ni par l'attrait bien puiſſant des récompenſes
, ni par l'attrait plus puiſſant encore des
bonnes moeurs , il me falloit abſolument compoſer
un code pénal, je commencerois par و" deſcendre bien avant dans le coeur humain. Là
je chercherois à démêler parmi les refforts de
fon organiſation quels font ceux qui impri
, ment à fon ame plus d'énergie & d'activité ; &
dès qu'une fois j'aurois pu les découvrir , j'y
attacherois comme à un point fixe le premier
,, anneau de mes loix. Ou je me trompe fort , ou
,, la crainte de l'opprobre eſt ce point que je cher-
ود
११
22
92
che. En effet j'obſerve que la louange nous
., flatte moins que le mépris ne nous bleſle ; que
beaucoup d'hommes voient , ſans être ébranlés ,
s'écrouler autour d'eux l'édifice de leur fortune;
qu'un grand nombre enviſage le tombeau fans
émotion , qu'on regarde même des fers fans
pâlir , pourvu que ce ne foit pas l'infamie qui
"
JANVIER. II. Vol. 1772. 153
११
les préſente. Mais quel mortel tient devant la
honte & l'aviliſſement ? "

En effet , fi , au lieu de pendre ceux qui , ſelon
nos loix , méritent de l'être , on leur appliquoit
, non fur l'épaule qu'on ne voit pas , mais
fur le vifage , une marque ineffaçable d'ignominie
, qu'auroit- on à craindre d'eux davantage ?
Chacun , en les voyant , auroit grand ſoin de
s'en méfier. Fænum habet in cornu , ſe diroit - on
longè fuge. De plus on fauveroit leur poſtérité,
& ils payeroient par le travail qu'on pourroit
exiger d'eux , l'exiſtence qu'on leur laiſſeroit. A
l'égard des ſcélérats les plus déterminés , l'Auteur
voudroit non - feulement que des chaînes éternelles
répondiffent de leurs perſonnes , mais encore
qu'ils fuſſent employés à foulager les laboureurs
dans leurs corvées , à travailler aux grands
chemins ou à tout autre ouvrage public. Ce ſeroit,
pour ainſi dire , une amende journaliere qu'ils
payeroient à l'humanité.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Ilya LL y a eu concert aux Tuileries la vieille
& le jour de Noël. Les nouveautés ont
été dans celui du 24 Décembre un motet
à voix ſeule de M. l'Ecuyer , ordinaire de
l'académie royale de muſique , chanté par
M. Warin . M. Beere , ordinaire de la
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
muſique de S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans
, a exécuté un concerto de clarinettes
de la compoſition de M. Stamitz fils.
Mile Dubois , âgée de treize ans & demi
, éleve de la Demoiſelle de ce nom ,
de la muſique du Roi , a chanté Coronate ,
motet à voix ſeule de M. le Févre , & le
Public a été auſſi étonné que fatisfait du
talent & du goût précoces de cette jeune
Muſicienne , tant pour l'étendue de ſa
voix dans un âge ſi peu avancé , que pour
les cadences qu'elle a des plus brillantes.
On a auffi beaucoup applaudi M. le Duc
le jeune , très jeune Virtuoſe , qui a exécuté
avec ſupériorité un beau concerto
de M. le Duc l'aîné.
L
OPÉRA.
ACADÉMIE royale de muſique conti .
nue les repréſentations d'Amadis , qu'elle
doit bientôt remplacer par Castor & Pollux
; dont les paroles font de M. Bernard ,
& la muſique de Rameau.
1
JANVIER. II. Vol. 1772 155
COMÉDIE FRANÇOISE .
LES Es comédiens françois ont donné lundi
23 Décembre , la premiere repréſentation
de la Mere Falouse , comédie en
trois actes & en vers. L'auteur eſt M. Barthe
, connu par pluſieurs pieces de vers
très - agréables , & par la charmante comédie
des Fauſſes Infidélités. Ce nouvel
ouvrage ne peut qu'ajouter beaucoup à ſa
réputation , par le mérite fingulier du
ſtyle , par la vivacité , la fineſſe & la vérité
du dialogue , par pluſieurs ſcenes très
bien faites & qui ont eu leplus grand fuccès
, fur- tout par un des caracteres qui a
généralement paru original & piquant ,
&qui ne dépareroit aucune des bonnes
comédies que nous ayons au théâtre. On
doit encore ſçavoir gré à M. Barthe d'avoir
donné une piece dans le vrai genre
de la comédie, genre trop négligé par
ceux même qui auroient le plus de talent
pour y réuſſir. Le public , quelquefois
ſi indulgent , & quelquefois ſi ſévere
, eſt trop éclairé , ſans doute , pour
vouloir lui - même conſpirer contre fon
156 MERCURE DE FRANCE.
plaiſir. Malgré les critiques que cette
piece a eſſuyées (à la premiere repréſentation
ſur - tout) elle a eu le plus grand
ſuccès d'eſtime pour l'auteur ; ſon ſuccès
doit tous les jours augmenter au théâtre ;
&l'on ne peut douter qu'il ne ſoit très
grand à la lecture. Dès qu'elle paroîtra ,
nous nous hâterons d'en donner l'extrait.
Nous tâcherons de la juger avec cette
impartialité qu'on doit au public & à foimême
, & fur - tout avec les égards dus
à des talens qui s'annoncent d'une maniere
ſi diſtinguée dans un genre auſſi
difficile,
L
COMÉDIE ITALIENNE.
ES Comédiens Italiens ont remis ſur
leur théâtre les Deux Avares , comédie
en deux actes de M. de Falbaire , muſique
de M. Grétri.
JANVIER. II. Vol. 1772. 157
ARTS.
PHYSIQUE.
EXTRAIT du mémoire lu à l'Académie
royale des Sciences , fur le Météore du
17 Fuillet .
UN Philoſophe ancien diſoit qu'on devroit étudier
la Phyſique , quand ce ne feroit que pour
nous délivrer des vaines terreurs , que nous in .
ſpirent certains météores : il avoit raiſon ; fans
cela , nous sommes continuellement expoſés à
tre ſurpris & allarmés par des phénomenes ,
qui font cependant auſſi anciens que le monde.
Un globe de feu paſſe au - deſſus de Paris , il
étonne les uns , il épouvante les autres ; toute
la ville en raiſonne. On débité , & même parmi
cette partie de la nation , qui n'eſt point peuple,
cent choſes extraordinaires ſur la cauſe de ce
météore. On ouvre les annales de la Phyſique , &
la ſurpriſe diſparoît ; on apprend que ce phénomene
, qui a étonné tant de monde , a été obſervé
dans tous les tems .
Tout ce qui peut nous éclairer ſur ces objets ,
étant très - important , nous voudrions bien don.
ner à nos lecteurs un détail ſuffisamment étendu
du mémoire que M. le Roi a lu fur ce météore , à
la rentrée de l'Académic des Sciences , & que
158 MERCURE DE FRANCE.
hous avons annoncé dans le Mercure de Décem-'
bre ; mais bornés malheureuſement par l'abondance
des matieres , nous ne pouvons en parler
que d'une maniere fort abrégée. Quoiqu'il en
foit , nous allons tâcher de faire connoître , cẻ
qu'il renferme de plus intéreſſant .
Les grands phénomenes de la nature n'échappent
pas , même aux peuples les plus fauvages,
& les moins occupés des merveilles de cet Univers:
cette vérité eſt conſignée dans l'hiſtoire
des temps. Les Anciens ont connu le globe de
feu . Ariftote , Séneque & Pline l'ont décrit. Nos
vieilles chroniques en parlent ſouvent , mais d'une
maniere qui caractériſe bien l'ignorance &
la fuperftition de ces tems - là . Comme on ne
voyoit alors dans toutes les apparences céleſtes ,
qui pouvoient avoir quelque choſe d'extraordinai.
re , que des marques de la colere du ciel ; on
he voyoit dans les globes de feu , que des épées
flamboyantes , des dragons volans , qui vomisfoient
des flammes , & d'autres figures non moins
épouvantables ; & ces dragons de feu volans ,
(car c'eſt le nom qu'on leur donnoit le plus fouvent)
ne manquoient jamais , comme on l'imagine
bien d'annoncer la mort d'un grand , la
guerre , la famine ou la peſte .
Après cette hiſtoire très courte des globes
de feu , mais très - néceſſaire , par ce que nous
avons , dit M. le Roi paffe rapidement à la description
de celui du mois de Juillet , & comme
il eft toujours important de connoître ces phé
homenes avec exactitude ; nous la mettrons ici
en entier
, Le dix- fept de Juillet (de l'année derniere ,)
JANVIER. II. Vol. 1772. 159
,, vers les dix heures & demie du ſoir , le tems
,, étant parfaitement ſérein , à l'exception de
, quelques nuages qui bordoient l'horizon du
" côté du couchant ; on vit tout d'un coup dans
, le nord-ouest , un feu ſemblable à une groſſe
,, étoile tombante , qui augmentant à meſure
,, qu'il approchoit , parut bientôt ſous la forme
,, d'un globe , & enſuite avec une queue qu'il
وو
traînoit après lui. Ce globe ayant traverſê
,, une partie du ciel , à- peu-près du nord nord-
,, oueft au fud fud-est , avec une extrême rapidi-
" té ,& dans une direction très- inclinée à la terre,
fon mouvement parut ſe ralentir , & fa forme
,, devenir ſemblable à celle d'une larme batavi-
,, que ; il répandit alors la plus vive lumiere ,
ود
étant d'une blancheur éblouiſſante , pareille à
,, celle du métal en fuſion. Sa tête paroiffoit en-..
vironnée de flammeche de feu , dont les unes
,, ſembloient apprtenir au corps du météore , &
ود
les autres en être détachées ; & ſa queuebordée
,, de rouge , étoit parfémée des couleurs de l'arc-
,, en-ciel. Ce globe étant devenu comme ſtation-
,, naire , parut prendre une forme encore moins
,, allongée , comme celle d'une poire , & avoir
ود
dans fon milieu des bouillonemens , accompa-
,, gnés d'une matiere fumeuſe. Alors ayant comme
,, épuiſé tout fon mouvement , il éclata en répan -
,, dant un grand nombre de parties lumineuſes ,
ſemblables aux brillans des feux d'artifice , cos
brillans produifirent une fi vive lumiere & li
,, éblouiſſante , que la plupart des ſpectateurs ne
,, purent en foutenir l'éclat , & crurent l'inſtant
,, d'après , être au milieu des plus profondes
„ tenebres,"
"
160 MERCURE DE FRANCE.
Quand on vit ce globe traverſer notre atmosphere
, on auroit eu de la peine à ſe perfuader
qu'il venoit des côtes d'Angleterre , au - deſſus
deſquelles il s'étoit formé ; cependant rien n'eſt
plus conftant. Il partit de cette région & dirigeant
ſa courſe , au déſſus des confins de la Picardie
& de la Normandie , il paſſa preſqu'au
zénit de Paris , & alla éclater aux environs de
Melun.
Deux minutes après ſon explosion , ou à peu
près , on entendit un bruit extraordinaire , comparé
par les uns à un coup de tonnerre , qui
gronde au loin , & par les autres à un bâtiment
qui s'écroule , ou à une charrete fort chargée
qui roule fur le pevé. Ce bruit fut ſuivi d'un
ſecond plus clair & plus foible; mais qui ne fut
entendu que dans les maiſons de Melun.
Apeu près dans le même-tems , où on entendit
à Paris le premier bruit , il y eut une eſpece
de commotion dans l'air qui fitrembler les vitres
& les meubles , dans les parties de la ville ſituées
au fud - fud-efſt , particulièrement dans les lieux
élevés , comme à l'Obſervatoire.
On a cru que c'étoit l'effet d'un tremblement
de terre ; c'eſt une erreur ; l'explosion de ces
globes produit preſque toujours ces fortes de
commotions . Il y en a nombre d'exemples .
M. Le roi en rapporte un arrivé de nos jours.
En 1756 , un globe de cette eſpece éclata audeſſus
de la ville d'Aix en Provence ; la commotion
fut fi forte , que la plupart des maiſons
en ayant été ébranlées , les cheminées tomberent
JANVIER II. Vol. 1772. 161
rent de la ſecouffe. Les habitans * épouvantés
attribuerent cet effet à un tremblement de terre ;
mais dès le lendemain ils furent détrompés &
raffurés par des gens de la campagne qui avoient
vu le globe deſcendre du ciel & éclater au- desfus
de la ville .
Cette violente commotion ne doit pas étonner
, vu la grandeur de ces globes. Selon cet
Académicien , celui du mois de Juillet avoit près
de 500 toiſes de diametre; il en cite pluſieurs
autres encore plus conſidérables.
En nous parlant d'un volume de feu fi énorme
, il ſemble qu'il nous annonce un nouveau
danger dont nous ſommes menacés , que nous
ne connoiſſions pas encore , & bien plus terrible
que celui de la foudre. Quelle ville pourroit en
effet échapper à un incendie général & à une
ruine totale , ſi un pareil globe tomboit au
milieu de ſes murs ? Mais M. le Roi nous rasfure
en nous montrant que ces globes par leur
nature & par ce qu'on a recueilli de leurs apparitions
, ne tombent jamais fur la terre en entier
, ou , comme il le dit , en corps de feu. S'ils
y defcendent , ce n'eſt que par parties , ou détachées
du météore par l'explosion , ou qui
flottoient auparavant autour de lui.t
* Comme ce globe éclata vers les deux heures
du matin , les Dames d'Aix toutes effrayées
arriverent preſqu'en chemiſe au Cours , où tout
le monde ſe rendoit , craignant les fuites funestes
de ce prétendu tremblement de terre.
† Malgré tous les contes qu'on a faits lors du
L
162 MERCURE DE FRANCE.
L'explosion de ces globes a quelque choſe de
fingulier qui n'avoit pas encore été remarqué ,
& qui mérite cependant bien de l'être . Elle eſt
preſque toujours accompagnée de deux bruits
fucceffifs , l'un très - fort & l'autre plus foible ,
comme nous l'avons dit en parlant des deux
bruits qu'on entendit dans les environs de Melun.
La caufe en est bien ſimple , comme le fait
voir M. le Roi. Lorſque ces globes éclatent , il
y a preſque toujours deux exploſions , l'une du
globe entier , l'autre des parties (réſultantes de
la premiere explosion) qui éclatent à leur tour :
ces deux explosions ſucceſſives doivent done
caufer néceſſairement les deux bruits de différentes
forges qu'on entend après.
On a de la peine à s'accoutumer au volume
prodigieux de ces météores ; la rapidité de leur
mouvement n'eſt pas moins extraordinaire. Celui
de Juillet fe mouvoit avec une telle vîteſſe ,
qu'il parcouroit plus de 6 lieues par ſeconde ,
ayant décrit en moins de 10 ſecondes un arc
dans le ciel de plus de 60 lieues ; c'est - à- dire ,
météore de Juillet de perſonnes brûlées à Paris
& à Vanvres , qui n'ont pas le moindre fondement
, il ſemble par différens faits qu'on ne
puiſſe pas douter que pluſieurs parties de feu ne
foient defcendues juſqu'à terre , ou au moins
n'aient paru dans les régions les plus baſſes de
l'atmoſphere , lors du paſſage ou de l'exploſion
de ce globe. Ce feu étoit extrémement rare ,
& reffembloit à la flamme légere des eſprits ardens.
JANVIER. II. Vol. 1772. 163
qui embraffoit l'eſpace compris entre les côtes
d'Angleterre & les environs de Melun où il
éclata. Enfin la hauteur de ces globes , comparée
à celle des nuages , eſt encore un nouveau fujet
d'étonnement ; car ceux - ci ne montent gueres
qu'à 3600 toiſes ; & ces globes ſe meuvent dans
des régions de l'atmosphere beaucoup plus éle
vées. Celui dont nous parlons étoit dans les pre
miers inftans de ſa courſe , à près de 41076 toifes
ou 18 lieues de haut ; & dans les derniers ,
ou lorſqu'il éclata , il étoit encore à plus de
9 lieues de hauteur.
Ainſi on ne doit être nullement ſurpris qu'il
ait été vu dans des lieux fi éloignés les uns des
autres , comme à Londres , à Granville , à la
Flêche , à Limoges , à Moulins , à Lyon , à Dijon
, à Joinville , à Reims * ; & il eſt important
de remarquer , comme le fait M. le Roi (pour
ne laiffer aucune équivoque fur cette grande
hauteur) que ce n'eſt ſeulement pas la lueur du
globe , qu'on a vue dans ces differentes villes ,
mais le corps même de ce météore , de maniere à
en reconnoître la forme, &à en ſpécifier la grandeur.
On a apperçu de bien plus loin ſa ſimple lu
miere , puiſqu'on la vue à Sarlat & dans les environs
, à près de 120 lieues de Paris. On explique
facilement par la hauteur & par la grandeur de
*
1
Il eſt preſqu'inutile d'ajouter ici qu'ayant
tracé à - peu - près la circonférence du cercle ou
ce globe a été vu , on s'eſt cru diſpenſé de
parler des villes ſituées dans l'intérieur de ce
cercle où il a été apperçu de même .
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
:
}
ce météore pourquoi tant de perſonnes ſe ſont
imaginées qu'il avoit éclaté auprès d'elles.
La grande diſtance des différens lieux où on
a vu ce globe , fournit une obſervation intéreſſante
pour la Phyſique , ſur la vaſte étendue
de pays où on peut avoir le même tems au même
inſtant . Il réſulte en effet des obſervations
de ce météore , que le 17 Juillet vers les dix
heures & demie du ſoir , le tems étoit parfaitement
ferein dans une étendue de pays de près
de 200 lieues de diametre.
La plupart des obſervateurs ſe récrient fur
cette circonſtance de la beauté du ciel au moment
où on vit le météore , & en parlent comme
d'une choſe extraordinaire. M. le Roi obſerve
que cette circonſtance qui les a tant frappés , eſt
précisément une condition néceſſaire , fans laquelle
ils ne l'auroient pas apperçu. Car les globes
de feu ſe formant beaucoup au - deſſus de la
région des nuages , on ne les voit plus dès que
le tems eft chargé , ou fi on les apperçoit , се
n'eſt que comme la lueur d'un éclair , ainſi qu'on
l'a ſouvent obſervé. En effet , un globe de feu
ſe voit quelquefois dans pluſieurs endroits , tandis
que dans d'autres on ne l'apperçoit point du
tout, ou on ne l'apperçoit que comme une lueur ,
à cauſe des nuages dont le ciel y eſt couvert.
De là on éprouve une très - grande ſurpriſe ,
quand on entend enſuite le bruit de ſon explofion.
Cet Académicien penſe en conféquence que
ces météores ſont ſouvent la cauſe de ces bruits
extraordinaires qu'on entend fur- tout en plein
jour ; & que faute de ſavoir à quoi les attribuer ,
on les attribue mal à-propos au tonnerre. Cette
JANVIER. II. Vol. 1772. 165
conjecture eſt d'autant plus vraiſemblable que
ces globes font très - fréquents. Ils paroiſſent à
toutes les heures du jour & de la nuit & dans
toutes les ſaiſons de l'année en été , en hyver ,
au Printems , en Automne. En vain a-t-on imaginé
qu'ils étoient l'effet de la chaleur , & en
conféquence qu'on les voyoit plus ſouvent en
été qu'en hyver. Les obſervations prouvent le
contraire , & montrent qu'on en voit moins dans
la premiere de ces ſaiſons que dans la ſeconde ,
ſoit par quelque cauſe inconnue , ſoit par la
longueur des nuits d'hyver qui compenfe ce
qu'elles ont de moins favorable que celles d'été ..
On ſe tromperoit également , ſi l'on ſuppoſoit
qu'ils affectaſſent quelque direction particuliere
dans leur mouvement. Ils ſe meuvent
dans tous les ſens de haut en bas , de bas en
haut, du midi au nord , du nord au midi , de
l'Eſt à l'Oueſt , &c. &c. &c. Mais eeux qui ſe
meuvent avec l'extrême rapidité dont nous avons
parlé , deſcendent tous vers la terre dans une
direction très inclinée .
Nous fupprimons beaucoup de choſes ; mais
nous ne pouvons nous empêcher de parler d'une
remarque curieuſe que fait M. le Roi fur la resfémblance
de ces météores avec les cometes . Elle
paroît en effet fi grande à certains égards , qu'on
eft fort porté à croire , avec cet Académicien ,
qu'elle a donné lieu à l'opinion qui a fait regarder
fi long - tems ces aſtres comme des corps
fublunaires & appartenans à notre atmoſphere.
Après avoir expoſé les circonstances principa
L3
166 MERCURE DE FRANCE.
1
les qu'on obſerve dans l'apparition des globes
de feu , particulièrement de ceux qu'on appelle
globes de feu volans , & que nous ne pouvons
rapporter ici parce que cela nous meneroit trop
loin ; cet Académicien ajoute : ,, L'imagination
ود
"
وو
ود
eſt épouvantée quand on réfléchit à des masſes
de feu d'un volume fi énorme , & qui ſe
,, meuvent avec une rapidité ſi prodigieuſe ; on
,, ne conçoit pas comment , dans des régions fi
élevées que celles où ils prennent naiſſance ,
il puiſſe ſe trouver & fe raſſembler une fi
prodigienſe quantité de matiere inflammable?
Comment dans des eſpaces où le froid
eſt bien plus grand que celui de nos plus rudes
hivers , elle peut s'enflammer ? Quelle eſt
la nature de cette matiere qui produit un feu
,, fi rare , & qui paroît avoir cependant une fi
grande force d'exploſion ? &c. &c.
"
وو
ود
"

"
"
ود

Malgré toutes les difficultés que cette énumération
préſente , on demandera peut- être quelles
font les caufes de ces étonnans météores ; M.
le Roi déclare qu'il ne connoît aucun Phycien
qui ait dit là deſſus des choſes ſeulement
vraiſemblables , fi l'on en excepte l'illuſtre
M. Halley (dont l'hypotheſe eſt cependant
ſujette à mille dificultés ) & qu'il a été fort
,, furpris d'entendre dire que ces cauſes étoient
bien connues des Phyſiciens. Que pour lui ,
il avoue fans détour qu'il ne les connoît pas.
Combien on réduiroit les livres de Phyſique ,
fi chacun avoit le même courage. Au lieu ,
dit - il , de s'empreffer d'expliquer des phénomenes
fur leſquels nous avons fi peu de con-
,, noiffance , amaffons des obſervations , & at-
ود
"
99
JANVIER. II. Vol. 1772. 167
"
"
⚫, tendons qu'elles nous aient fourni affez de
données pour tenter d'en développer les cauſes.
L'atmosphere eſt un vaſte laboratoire
,, chimique , où il ſe fait mille différentes combinaiſons
dont nous ne connoiffons même
,, qu'un très - petit nombre de réſultats . C'eſt
du tems qu'il faut eſpérer la connoiſſance des
autres. Remarquons cependant , continue- til
, qu'on a trop gratuitement borné la hau-
,, teur de cette atmosphere , & qu'on a ſuppoſé
auſſi trop légérement qu'il ne pouvoit pas fe
former dans ſes régions ſupérieures nombre
de phénomenes dont nous n'avons que peu
de connoiffance."
"

وو
"
"
"
و و
Enfin il termine ce mémoire par ces paroles :
Plus nous faiſons de progrès dans la Philofo-
,, phie & dans les Sciences , plus nous nous
,, rapprochons des Anciens (comme l'a jufte-
و د
و د
و د
ment obſervé un de mes plus illuftres con
freres * ; il ſeroit bien extraordinaire , & ce
tems n'eſt peut - être pas fort éloigné , qu'on
reconnût enfin la vérité de ce qu'ils ont avancé
autrefois fur cette région du feu qu'ils avoient
,, placée au -deſſus de celle des nuages , & que
cette région ſe trouvât être en effet celle où
ſe forme les étoiles tombantes , les globes de
feu & d'autres météores ignés.
"
"
* M. d'Alembert dans la Préface de l'Encyclopédie.
1
L4
168. MERCURE DE FRANCE.
,
HISTOIRE NATURELLE.
Cabinets de Minéralogie portatifs , on Caisfes
minéralogiques.
CELVEULUII qui s'adonne à l'étude de la nature
, & ſpécialement à celle de la minéralogie
ne peut eſpérer de voir dans les
cabinets d'hiſtoire naturelle les plus riches
, que des échantillons de minéraux ;
mais ces échantillons ſuffiſent ſouvent
pour donner des vues au Minéralogiſte ,
& lui indiquer les objets de fes recherches.
M. Monnet , minéralogiſte des
académies des ſciences de Turin & de
Rouen , pour rendre cette étude de la
minéralogie encore plus facile & moins
diſpendieuſe , vient de former pluſieurs
caiffes ou cabinets portatifs de minéralogie.
Le regne minéral s'y trouve diviſé
en cinq claſſes , ſavoir , terres , pierres ,
mines , ſubſtances inflammables , & fels .
Chaque cabinet ou caiſſe minéralogique ,
longue de deux pieds , & large de dix
pouces , & compoſée de 48 cafes , eft expliquée
par un catalogue raifonné qui ren
JANVIER. II. Vol. 1772. 169
voie aux numéros des caſes & à ceux qui
font appliqués ſur les ſubſtances mêmes.
Un autre papier joint à ce catalogue ,
donne des explications particulieres des
morceaux qui ont beſoin d'être détaillés.
Le prix de ce cabinet eſt de cinquante
écus , que l'on fera paſſer à M. Monnet ,
demeurant à Paris , rue Charlot , au Marais
, chez M. Legrand , Ingénieur & Inspecteur
du Pavé de Paris.
(
GRAVURE.
L'Infomnie amoureuse , eſtampe d'environ
17 pouces de haut fur 12 de large.
A Paris , chez Bonnet , Graveur , -rue
Galande , place Maubert .
CETTE eftampe eft gravée dans la maniere
du deſſin au crayon rouge , par le
Sr Bonnet , d'après le tableau original de
M. Lagrenée , Peintre du Roi. Ce tableau
a été vu des amateurs lors de la derniere
expoſition qui a été faite au Sallon du
Louvre des ouvrages de MM. de l'Académie
royale de Peinture & de Sculpture.
L'eſtampe nous rappelle bien agréable-
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
1
ment la ſcene repréſentée dans ce tableau .
On y voit une jeune fille demi - nue , &
debout qui tire le rideau de fon lit qui eſt
en défordre. On reconnoît aisément la
cauſe de l'inquiétude de la Belle , à la vue
d'un petit Amour qui la regarde malignement.
La gravure en eſt traitée avec
beaucoup de foin & de propreté.
MUSIQUE.
COLLECTION lyrique , ou choix des plus
beaux morceaux de Muſique pour la voix,
&pour toutes fortes d'inſtrumens , premier
recueil ; gravée par Madame la veuve
Leclerc. Par M. Moret de Leſcer , Ecuyer
ordinaire de la Muſique de S. A. S. le
Prince de Condé ; prix 12 liv. A Paris,
aux adreſſes ordinaires de Muſique ; & à
Charleville , chez M. Moret de Leſcer.
Avec permiffion.
Chaſſe en fonate de violon & baſſe continue
, par M. C. Royer : prix , 2 liv. 8 s.
chez l'auteur , à la premiere barriere du
Temple , chez l'épicier & aux adreſſes
ordinaires.
JANVIER . II . Vol. 1772. 1711
.
LE
TYPOGRAPHIE.
E ST LUCE , Graveur du Roi , attaché
à l'Imprimerie- Royale , a eu l'honneur de
préſenter à Sa Majesté , le 27 Décembre
1771 , uue épreuve de Fonderie ayant
pour titre : Effai d'une nouvelle Typographie,
de ſa compoſition. Cette épreuve
contient de grands cartels où ſont renfermés
les armoiries & chiffres du Roi de
toute grandeur , des trophées allégoriques
aux Sciences & aux Arts ; des ornemens
de toute eſpece , des caracteres fur tous
les corps , tant Romains qu'Italiques imi
tant l'écriture bâtarde , l'écriture ronde ,
curſive , &c. On y trouve auſſi des filets
de vignettes & des cadres adaptés à chaque
cartere qui peuvent ſe compofer
comme les pieces ci-deſſus , de telle grandeur
qu'on déſirera en formant toujours
les mêmes deſſins , & qui ſe varieront de
différens goûts . Le tout eſt gravé en acier ,
imitant la taille douce , & le fond de la
même matiere que celle des lettres , & fe
compoſe dans toutes les grandeurs des formats
différens de l'Imprimerie , depuis
l'in -folio juſqu'à l'in -feize. 1
1
172 MERCURE DE FRANCE.
CE jeu
JEU d'Echecs des Chinois.
E jeu eſt tiré d'un manufcrit des jeux de l'Afie.
Il a auſſi ſon agrément ; ce que l'on laiffea
juger aux amateurs.
Toutes les pieces en général ne poſent que fur
les ſections que forment les lignes , & non au
milieu des cafes .
Echiquier .
L'échiquier eſt formé dehuit carreaux , ſur neuf,
d'environ vingt lignes en quarré , tracées à l'encre
fimplement fur une feuille de papier , que l'on
colle ſur une planche ou carton. Entre la cinquieme
& fixieme ligne parallélement aux côtés des
huit carreaux , l'on se figure une riviere ou foffe
qui ſepare les champs de bataille , ainſi que les
joueurs ; c'eſt pourquoi l'eſpace de ces deux lignes
doit être différencié en couleur de la place des
miniſtres qui ſe verra ci - après , & des deuxiemes
points de ſections ; en avant de ces ſections font
tracées deux diagonales qui fe coupent à une fection
en avant de la place de l'empereur. L'extrêmité
de ces diagonales forme un quarré dont
l'empereur & fes miniftres ne fortent jamais , ce
qu'on appelle ſa redoute , qui est également des
deux côtés de la riviere.
Nota.
Les Chinois jouent à ce jeu avec des dames de
JANVIER. II. Vol. 1772. 173
bois fur les faces deſquelles eſt écrit le nom de
chaque piece, tel qu'Empereur , miniſtre , major ,
cavaliers , éléphants , foldats , fergens : au lieu
de ces dames dont nous n'avons pas l'uſage , on
ſe ſervira de ſeize pieces de notre échec ordinaire
ponr chaque joueur.
Position des pieces en commençant une
partie.
i
On poſe les neuf pieces ſuivantes ſur la premiere
ligne d'en bas , côté des huit carreaux.
Un roi au milieu de la ligne ; enſuite de droite
&de gauche dans cet ordre , une dame , un fou ,
un cavalier , une tour.
Sur la troiſieme ligne parallélement , un grand
pion , nommé chef-pion , vis- à- vis chaque cavalier.
Sur la quatrieme ligne parellélement , cinq
petits pions , vis à-vis du roi , des fous , & des
tours.
Marche des pieces .
Le roi ne fait jamais qu'un pas foit en avant ,
en arriere , ou de côté ; il ne roque pas , ne fort
jamais de ſon quartier limité par les diagonales
qui font les marches de ſes deux miniſtres feulement
, & qu'il ne peut pas ſuivre lui- même ; il
prend ſuivant fa marche.
Les dames ne peuvent fortir du quartier du
roi , ne font qu'un pas à la fois , & ne ſuivent
dans leurs marches que les diagonales, fans pou
174 MERCURE DE FRANCE.
T
voir marcher fur les pas du roi. Elles prennent
fuivant leur marche.
:
Les foux. Leur marche eſt de deux diagonales
de carreaux en droite ligne , en forte que
de leurs places ils n'ont que ſept ſections à pouvoir
ſe poſer dans l'étendue de leur camp , ne
pouvant paffer la riviere .
Ils prennent ſuivant leur poſition ; & fi la
marche eſt interrompue ou barrée par le milieu ,
par un piece quelconque , ennemie ou autre , ils
ne peuvent jouer ni prendre.
Le cavalier fuit deux lignes à la fois dans ſa
marche , qui ſont premiérement un pas droit ſoit
en avant , en arriere , ou de côté , enſuite la diagonale
de la caſe à gauche ou à droite en avant
de ſon pas droit , ou , pour mieux dire , ildéerit
dans ſa marche un côté d'Y.
Il ne peut commencer ſa marche par un diagonale
, ni par conféquent retourner à ſa place par
le même chemin .
S'il ſe trouve une piece ennemie ou autre , au
milieu de ſa marche , ou au fommet de l'angle
qu'il décrit , il ne peut pas marcher de ce côté.
Il prend ſuivant ſa poſition , & va dans le
camp ennemi en paſſant la riviere.
La tour marche & prend de même qu'au jeu
d'uſage en Europe ,& paffe dans le camp ennemi .
Le petit pion ne fait jamais qu'un pas à la fois ,
& prend ſuivant ſa marche ; fon premier pas eft
toujours en avant ; mais étant arrivé ſur les bords
de la riviere & dans le camp ennemi , il peut
marcher de droite & de gauche & en avant ,
&prendre de même.
JANVIER. II. Vol. 1772. 175
Il ne peut pas prendre chez lui de côté , n'ayant
pas encore marché ; mais il peut prendre devant
lui; il peut revenir ſur ſes pas de côté ; mais il ne
peut jamais rétrograder en arriere.
Quand il va à dame , il n'augmente pas en
valeur.
Les pions de la même couleur peuvent ſe croifer
vis -à- vis les uns des autres .
Le grand pion ou chef- pion , marche & prend
comme la tour ; mais pour prendre il faut qu'il
ſe trouve dans la direction à un ſeul pas de lui ,
& joignant une piece ennemie ou autre ; alors il
prend en paffant par - deffus celle- ci la piece en
échec , finon il ne peut rien prendre.
Il faut que le chef pion , en s'épaulant ainſi
d'une piece dans l'intention d'en prendre une
autre , prenne garde de ſe joindre à une piece
ennemie qui prend d'un pas. Il paffe dans le
camp ennemi.
Nota.
Pat ou mat eſt égal en Chine ainſi qu'en Afie.
L'on prévient de l'échec au roi ſeulement.
L'habitude fera voir qu'il eſt avantageux de
commencer à porter ſes pions ſur le bord de la
riviere , enfuite de porter un des foux en avant
du roi ,& de dégager ſes tours d'un pas en avant ,
après quoi on peut fonger à l'attaque ou à la
défenſe.
1
1
176 MERCURE DE FRANCE.
De la préférence des pieces.
Des quatre pieces qui paſſent chez l'ennemi ,
la tour est la plus eſſentielle , enſuite le cavalier.
Le chef- pion est très-important à conferver au
commencement d'une partie où il fait un dégat
fingulier ; mais il diminue beaucoup de fa force
fur la fin .
Le cavalier vaut mieux ſur la fin qu'au commencement
d'une partie , ſa marche étant facile
à rompre.
Les pions bien conduits , font en général les
meilleures pieces du jeu , quand ils ſe ſoutiennent
mutuellement.
Les foux & les miniſtres , quand ils font défacouplés
, perdent beaucoup de leur valeur.
ANECDOTES.
LORSQUE
I.
ORSQUE Colcheſter ſe fut rendu àdiscrétion
à Fairfax , Général de l'armée du
Parlement contre Charles I , ce Général
abuſant du terme de discrétion , s'étoit
réſervé le pouvoir de faire paſſer ſur le
champ toute la garniſon au fil de l'épée.
Les officiers s'efforcerent en vain d'animer
le reſte de leurs troupes à s'ouvrir un
paſſage
JANVIER. II. Vol. 1772 177
paſſage au travers de l'ennemi , ou du
moins à vendre leur vie auſſi cher qu'il
leur ſeroit poſſible. Ils furent obligés
d'accepter les conditions offertes. Fairfax
, pouffé par le furieux Treton , que
Cromwell , dans ſon abfence , avoit donné
pour ſurintendant au docile Général ,
fit ſaiſir les chevaliers Lucas & Lille ,
dans la réſolution de les ſacrifier ſur le
champ à la juſtice militaire. Tous les
priſonniers ſe reunirent contre une rigueur
qui étoit encore ſans exemple. Le
Lord Cappel , ſupérieur au danger , en fit
un reproche à Treton , & l'excita , puisqu'ils
étoient tous engagés dans la même
cauſe , à leur faire fubir à tous la même
vengeance. Lucas , qui fut paſſé le premier
par les armes , donna ordre aux
exécuteurs de faire feu , avec la même
liberté d'eſprit , que s'il eût commandé
un peloton de ſes propres ſoldats. Lille
courut à l'inſtant , baiſa le corps mort de
fon ami , & ſe préſenta joyeuſement au
même fort. Les ſoldats qui devoient le
tirer lui paroiſſant à trop de diſtance , il
leur dit de s'approcher. Un d'entr'eux lui
répondit : Soyez fûr ; monsieur , que nous
ne vous manquerons pas. Amis , répliquat
- il , en fouriant, je vous ai vus de plus
M
178 MERCURE DE FRANCE.
1
près & vous m'avez manqué . Ainſi périt
ce généreux officier qui ne s'étoit pas
moins fait aimer par ſa douceur & fa modeſtie
, qu'eſtimer par fon courage & par
fa conduite militaire.
I I.
Un capitaine de dragons étant dans
une ville en quartier , & étant à fouper
dans une maiſon où la converſation rouloit
ſur l'incommodité de la goutte ,
interrompit la converſation en diſant à
fon laquais: Jean , n'ai je pas eu la goutte?
-Oui , Monfieur: Mesdames , dit l'Officier
, je connois cette incommodité , elle
est bien fâcheuse. Il reprit tout de ſuite :
Fean , à quel pied ai je eu la goutte?
هتیم Au pied gauche , Monfieur : Cela est
vrai , Mesdames , c'est au pied gauche ; je
plains beaucoup ceux qui ont cette maladie.
Il reprit encore : Jean , l'ai - je cu
long - tems ? Treize jours , Monfieur , répondit
le laquais. Oui , Mesdames , je
l'ai eue treize jours : avouez , Mesdames ,
que ce terme est bien long.
JANVIER. II. Vol. 1772. 179
III.
Le cardinal Mazarin , jeune encore ,
inconnu & fans autre autorité que celle
de la raiſon , s'élança entre deux armées
prêtes à combattre , en criant : Vous êtes
hommes , vous êtes freres. Je vous défends ,
au nom de l'humanité , de vous égorger.
Cet événement , ſi glorieux , pour Mazarin
, & qui ſe trouve enfoui ſous les reproches
fans nombre qu'on peut lui faire ,
d'avoir trompé les hommes , arriva devant
Caſal le 26 Octobre 1630. Spinola
commandoit les Eſpagnols ; le maréchal
de Schomberg , les François. Mazarin
ſépara les armées , comme s'il n'eut ſéparé
que deux combattans. Il ménagea une
trêve , qui , par ſes ſoins, fat bientot
ſuivie de la paix.
Iv.
Le prince Maurice étoit au ſiege de
Peſt en 1553 , en qualité de volontaire ,
& âgé pour lors de 16 ans. Etant un jour
forti du camp , accompagné d'un ſeul
gentilhomme domeſtique , il rencontra
des Turcs , avec leſquels il en vint aux
mains ; mais comme la partie n'étoit pas
M 2
180 MERCURE DE FRANCE.
égale , il fut renvenſé par terre , fon che
val ayant été tué ſous lui , &, par conféquent
, il alloit perdre la vie , ou tous aumoins
, la liberté , ſi le Gentilhomme ,
en ſe jettant ſur lui tout de ſon long , &
recevant les coups des ennemis , ne lui
eût ſervi de cuiraſſe & donné le tems
d'attendre le ſecours d'une troupe de cavaliers
, qui l'enleverent aux Turcs & le
ramenerent au camp avec fon compagnon ,
où celui - ci mourut de ſes bleſſures quel
ques heures après.
V.
M. de Bautru préſentant un Poëte à
M. l'Emeri , furintendant des Finances;
„ Monfieur , lui dit il , voilà une perſonne
qui vous donnera l'immortalité ;
mais il faut auſſi que vous lui donniez
de quoi vivre".
ود
و د
ود
VI.
Un eſclave de Piſon , proconful d'Afrique
, étant interrogé par des gens qui venoient
pour tuer ſon maître où étoit Pifon
? répondit , c'est moi qui fuis Pifon ;
& fût tué ſur le champ.
JANVIER. II. Vol. 1772. 181
USAGES ANCIENS.
Les Hurebets.
LESE
s habitans de Villenauxe , dioceſe de
Troyes , étoient incommodés depuis pluſieurs
années par des chenilles , appellées
en patois hurebets , qui endommageoient
leurs vignes & celles des lieux voiſins. La
diſette , qui ſuivoit ces ravages , cauſoit
une déſertion des gens de labeur , qui ne
pouvoient pas être employés à la culture
&aux récoltes ; la ſuperſtition ſe joignant
aux déſordres des inſectes , éloignoit de
Villenauxe tous les étrangers , qui n'ofoient
employer leurs peines dans un lieu
qui ſembloit être deſtiné aux malédictions
du ciel. Ce fut en conféquence de ces
préjugés que les Notables de cette Paroiſſe
préſenterent requête à l'audience de Jean
Milon , Official de Troyes , adverfus brucos
feu erucas vel alia non diſſimilia animalia
, Gallice Hurebets. En 1516 l'Official
ayant entendu la requête & l'ayant
communiquée au Conſeil, fur les concluſions
du Promoteur , ordonna une information
ſur le fait , & des Commiſſaires
ad hoc , qui ſe tranſporterent ſur les lieux.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
Elle fut dreſſée dans les vignes , par un
Notaire de l'Officialité. Il fut reconnu que
les dégâts caufés par les fauterelles dans
le territoire de Villenauxe étoientextraordinaires.
Les habitans firent encore de
nouvelles réquiſitions devant le Juge ; ils
reconnurent leurs fautes paſſées;ſur lapromeſſe
d'une meilleure vie dans l'avenir ils
obtinrent une Sentence de l'Official , qui,
de ſon autorité, enjoint aux hurėbets dont
étoit queſtion dans la requête, qu'ils aient
à ſe retirer dans le délai de fix jours des
vignes & territoires de Villenauxe , fans
caufer aucun dommage dans tout le dioceſe
de Troyes;que ſi dans le terme prescrit
par la Sentence ils déſobéiſſent & ſe
trouvent encore à Villenauxe , ils font dé.
clarés excommuniés & maudits. Au furplus
enjoint aux habitans d'implorer le
fecours du ciel , de s'abſtenir d'aucuns crimes
, & de payer ſans fraude les dixmes
accoutumées.
La piece originale eſt rapportée parJean
Rochette , Avocat & Conſeiller en la Prevôté
de Troyes, l'un des Commentateurs
de la Coûtume de ce Bailliage , dans un
ſommaire déciſoire des queſtions Eccléſiaſtiques
, imprimé dans cette Ville , en
1610, in-80.
JANVIER. II. Vol. 1772. 183.
RÉFLEXIONS d'un Citoyen , ſur l'élévation
des bâtimens de Paris.
LAA beauté des édifices contribue fans
doute à la magnificence d'une grande ville;
mais il faut fur-tout prendre garde en
les multipliant , ou en permettant leur
élévation arbitraire , qu'ils ne deviennent
nuiſibles à la falubrité de l'air qu'on y respire,
& par - là préjudiciables à la ſanté
des citoyens qui l'habitent. Cette confidération
doit particulierement avoir lieu
pour la ville de Paris.
En comparant les anciens quartiers de
cette ville avec les nouveaux , on voit
que dans les premiers les rues étoient
étroites , ferrées par endroits , & que les
maiſons y étoient peu élevées ; on peut
obſerver ces diſpoſitions dans le quartier
de la cité , & on y remarque qu'en général
les rues y font humides , qu'elles ſechent
à peine , & même que quelquesunes
n'y ſechent pas dans les plus grandes
chaleurs de l'été , qu'elles exhalent presque
toujours une odeur déſagréable , &
qu'en conféquence on y reſpire un air
mal ſain. Ces inconvéniens , & d'un au
M. 4
184 MERCURE DE FRANCE..
tre côté la multiplicité des voitures qui y
cauſent des embarras fréquens , n'ont pas
paru fans danger, & ils étoient trop fenfibles
pour ne pas fixer l'attention des
magiſtrats , particulièrement de ceux qui
font chargés de la police des bâtimens &
de l'allignement des rues. C'eſt pour corriger
ces défauts que l'on s'eſt propoſé de
faire élargir la voie publique , dans la
proportion que les édifices tombent, en
obligeant de faire rentrer la nouvelle
conſtruction , pour donner aux rues la
largeur preſcrite.
Ala vérité , en rendant ainſi les rues
plus larges , on prévient les embarras &
les accidens qui pourroient en être la ſuite;
il ſemble même que l'on auroit dû en
eſpérer que la circulation de l'air devenue
plus libre lui procureroit plus de ſalubrité.
Mais ces précautions ne ſont pas auffi
avantageuſes qu'elles paroiſſent l'être au
premier aſpect, & l'utilité que l'on pouvoit
attendre de l'élargiſſement des rues
s'avanouit par l'élévation énorme que l'on
donne aux nouveaux bâtimens , enſorte
que l'on détruit par- là une partie du bien
qui devoit en réfulter. Les rues étroites
né féchoient pas , l'air y étoit humide&
mauvais par le peu d'efpace ; les rues plus
JANVIER. II. Vol. 1772. 185
larges , privées de l'influence bienfaiſante
du ſoleil à cauſe des maiſons élevées , ne
fécheront pas davantage ,& l'air fera toujours
peu falubre dans cette grande ville ,
fi on ne met des bornes à la cupidité de
ceux pour qui l'on bâtit , & à la témérité
de ceux qui bâtiſſent.
Un étranger ne peut ſe défendre de la
ſurpriſe en voyant des maiſons dont l'élévation
effraie ; il pourroit croire (pour
employer l'expreffion de l'immortel auteur
des lettres perſannes , lettre 22.)
qu'elles ne font deſtinées que pour être
habitées par des astrologues , & il ne ſeroit
pas mal fondé à penfer que Parispourroit
être regardé comme une ville bâtie
en l'air , & dans laquelle on voit fix ou
ſept maiſons les unes fur les autres.
Outre ces inconvéniens qui nuifent en
général à la falubrité de l'air , on pourroit
encore reconnoître d'autres incommodités
intérieures qui ne font pas moins
déſagréables. Des maiſons auſſi élevées
admettent néceſſairement un grand nombre
d'habitans ; les plus opulens occupent
les appartemens inférieurs , les plus
pauvres habitent ceux qui ſont plushauts;
on voit alors moins de propreté , par conféquent
moins de falubrité. Si les pro-
1
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
f
:
priétaires étoient plus attentifs à leurs
véritables intérêts , ils devroient s'appercevoir
que de telles maiſons ſont occupées
par des gens de toutes eſpeces , qu'elles
ſont confervées en moins bon état ,
que par ces élévations outrées , leurs maifons
font moins durables , & même proportionellement
d'un moindre rapport ,
que s'il y avoit des habitans choiſis.
Pour empêcher les élévations arbitraires
, il ſeroit convenable de déterminer
une hauteur fixe ſur laquelle les propriétaires
auroient cependant la liberté d'élever
autant d'étages qu'ils voudroient.
Ainſi on pourroit permettre pour les maiſons
ordinaires une élévation de quarante
pieds , ou cinquante au plus ; alors , fans
excéder cette meſure fixe , on conſtruiroit
plus ou moins d'étages , en leur donnant
plus ou moins de hauteur , & rien n'empêcheroit
les Artiſtes de bâtir avec beaucoup
de pompe & de goût des édifices
percés d'un nombre prodigieux de fenêtres
, ornés de ſculptures & couronnés
d'une baluſtrade pour loger avec dignité
au rez de chauſſée un frippier ou un marchand
de bottes. On pourroit citer beaucoup
d'exemples , même très nouveaux ,
de ces conſtructions merveilleuſes . Les
)
JANVIER. II. Vol. 1772. 187
maifons des grands , ni les édifices publics
ne ſeroient pas aſſujettis à cette régle.
On ne doit pas être moins attentif à
ces groſſes & épaiſſes corniches , foit en
pierre , ſoit en plâtre , ni à ces grands balcons
faillans dont on décore l'extérieur
des maiſons. Le défaut de conſtruction,
le vice des matériaux , enfin le tems destructeur
, donnent ſouvent lieu à une portion
de ces ornemens de ſe détacher ;
d'où ont quelquefois réſulté les accidens
les plus funeſtes.
Que ne pourroit-on pas dire de plus , ſi
on ajoute à ces inconvéniens le danger des
écroulemens pour des maisons , dont
quelques - unes font iſolées , peu foutenues
, continuellement ébranlées par les
ſecouſſes des voitures , & préſentent un
aſpect effrayant. Il ſuffiroit de rappeller
l'accident qui s'eſt paſſé , il y a quelques
années , dans une de nos rues ,
ſentir la conféquence de ce que nous
avançons.
pour
Nous n'avons d'autre but que l'utilité
générale en propoſant ces réflexions; elles
*La rue de la Huchette.
188 MERCURE DE FRANCE.
:
ſont dictées par l'amour du bien public;
nous defirons qu'elles puiſſent mériter
l'attention de ceux qui veillent à la décoration
de cette ville, à la conſervation
des citoyens , & qu'elles donnent lieu à
quelque réglement avantageux.
Chanson grivoise , composée par un Cadet
de deſſus l'port , fur la convalefcence de
Madame la Comteſſe de Provence.
Sur l'AIR : Reçois dans ton galetas , &c.
F
RANÇAAIISS ,, enfans d'la galté
Y faut bannir vot'triſteſſe
L'Ciel a rendu la ſanté.
A l'illuftre & bonne Comteſſe ,
Epouſe d'un petit - Fils
De ſtilà qu'eſt l'honneur des lys . (bis)
Camarades , queux regrets ,
Si c'te chienn' de maladie
Y eût offenſé les attraits
D'une Princeſſe auſſi jolie !
Mais , Dieu marci , le danger
Eſt ben loin n'y faut pu fonger. (bis)
t
JANVIER. II. Vol. 1772. 189
Chantons , réjouiſſons - nous ,
L'occaſion eſt ſi belle !
Amis , n'eſt- il pas ben doux
Par nos chants de montrer not' zêle
Au Prince que j'ons nommé
Louis toujours le Bien-Aimé. (bis)
Et vantez-vous que c't'amour
Y au fond d'not'coeur à ſa ſource
Auſſi dans c't heureux jour
J'vous l'y laiſſons prendre ſa courſe !
Oh ! dam' quand z'il eſt en train ,
N'y a pu pied à ly met de frein. (bisa)
Oui , pour c'q'eſt dans l'cas de not' Roi
J'brûlons d'la pu vive flamme ;
Morgué , pour ſuivre ſa loi ,
J'n'avons tretous que la même ame ;
Par des ſentimens ſi chers ,
J'donnons l'exemple à l'Univers . (bis)
Not'bonheur ferait complet
Si de c'te chanson , quoiq'mince ,
Tant ſeulement z'un pauv' coupler
Parvenoit juſqu'à ce bon Prince ;
Car j'nons d'autr' ambition
Que de faire chanter fon nom . (bis)
:
20%
*
190 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Sur l'AIR: Mes enfans , après la pluie.
AMIS , effuyons nos larmes ,
Déſormais ſoyons joyeux ;
Yn'eſt plus queſtion d'alarmes ,
Not'Princeſſe eſt hors du creux ;
J'allons nous divartir ,
Et des ris goûter les charmes;
J'allons nous divartir
Et prendre biaucoup d'plaiſir.
C'eſt ben vrai que c'te déeſſe
Qui d'Atropo z'a le nom ,
Sur not'aimable Comteffe ,
P'tite-fille du grand Bourbon ,
Voulait lancer des coups
Funeſtes à not'tendreſſe ,
Voulait , &c .
Que j'aurions reſſenti tous.
Mais enfin note priere
Et nos voeux ſont exaucés ,
De c'te Parque meurtriere ,
Tous les traits ſont émouſſés ;
Chantons , vive Louis ,
Not'allégreſſe eſt entiere ;
Chantons , &c.
Nos maux font évanouis:
JANVIER. II. Vol. 1772. 191
Dans l'feu d'un noble délire ,
Grand Roi j'vous ouvrons not'coeur ;
Vous y lírez qu'y n'aſpire
Qu'à c'qui concern' vot' bonheur.
Pour vous , pour vos enfans ,
(Toujours j'aim'rons à le dire;)
Pour vous , &c.
Je n'changerons point d'ſentimensa 21 .
* Vous , qui nous êtes fi chere
Si nos vers , tout comme y font
Ont l'avantage d'vous plaire ,
J'nous crairons de z'Apollons.
Nos rim'z'et nos chanfons
Partent d'une ame fincere ;
Nos rim' z'et nos chanſons
Expriment ce que j'penfons.
Que Dieu d'vote belle vie
Confarve l'fil précieux !
Et fur ſa trame chérie
Varſe tous les dons des Cieux !
Au gré de nos ſouhaits ,
Al ne vous ferait point ravie;
Au gré de nos ſouhaits
Al ne finirait jamais .
* Envoi , à Madame la Comteſſe de Provence.
r
192 MERCURE DE FRANCE..
AVIS:
1.
Dais en baldaquin & en fer.
CE Dais , chef - d'oeuvre de l'art de la Serrure
rie , a été préſenté au Roi & approuvé par
l'Academie Royale des Sciences , & par l'Acadêmie
Royale d'Architecture.
Le plan de l'ouvrage a ſept pieds en quarré , &
feize pieds de hauteur. Il s'éleve des piédeſtaux
aux quatre angles , quatre palmes avec des guirlandes
de fleurs , d'épis , de pampres , de raiſins .
Ces palmes ſoutiennent le dais & forment une
partie de fon couronnement , lequel eſt terminé
par une gloire, chacun des montans porte un
Ange adorateur ; & des angles de la partie ſupé:
rieure fortent des armatures en fer , revêtue
d'ornemens relatifs .
Au milieu de leur réunion eſt l'Agneau Paſcal ,
au-deſſus duquel eſt un ſoleil rayonnant. Ce foleil
eſtſuſpendu au dais. Cebaldaquiinn,, quoique tout
en fer , eſt facile à tranſporter. Il eſt deſtiné à fer.
vir de dais dans les proceſſions annuelles des Fê
tes - Dieu , où à décorer un Maître-Autel à qua
tre faces , lorſqu'il ſera élevé ſur un plan quarré
avec les dimenſions convenables. Le deffin &
l'exécution de ce morceau de ferrurerie , non
moins recommandable par l'élégance des formes ,
par
JANVIER. II. Vol. 1772. 193
L
(
par la folidité & la délicateſſe du travail , que
par le poli & le brillant du métal , ſont dûs au
génie de M. Gerard , chargé de la ſerrurerie des
bâtimens royaux de la nouvelle égliſe de Sainte
Genevieve.
Si un Prince , une Communauté , ou une Eglife
opulente defire faire l'acquiſition de ce dais , le
fieur Gerard ſe charge de le faire tranſporter ,
de le mettre en place , & de le gatantir de la
rouille. Mais , en attendant , il propoſe aux amateurs
de venir le voir les Lundi , Mercredi & Vendredi
, qui font les jours que la Bibliotheque de
Sainte Genevieve eſt ouverte. Ce dais eſt placé
dans un bâtiment neuf, enclos de Sainte Genevieve
, du côté de l'Eſtrapade. Le prix des places
eſt de vingt - quatre fols par perſonnes : ſi des
compagnies veulent voir ce dais d'autres jours
que ceux indiqués , elles peuvent faire avertir le
ſieur Gerard , qui demeure à Paris, au coin de
la rue Burdet & de celle des Prêtres S. Etienne.
I I.
Liqueurs & Syrops.
Le ſieur Riffoan , Marchand Epicier-Droguiſte,
& Diftillateur , ancien éleve de l'Hôtel - Dieu ,
rue de Buſſi , en face de la rue Mazarine , au
grand Turc , débite avec ſuccés le Sirop de Guimauve
& Capillaire à 15 fols , d'Orgeât 16 fols ,
de limon 18 fols , de Groſeille & de Vinaigre à
la Framboiſe vingt- quatre fols le roulot. Il fabrique
d'excellent Chocolat & en vend de différens
prix , depuis 30 fols la livre juſqu'à 4 liv.
to fols. Il eſt aſſorti en tout genre de liqueurs
1
N
194 MERCURE DE FRANCE.
fines , depuis 24 fols juſqu'à 6 liv. la bouteille.
Comme il a jugé ſur le débit des années précédentes
que les liqueurs qu'il faifoit étoient goû.
tées du public , il compte ſur la même faveur cette
année , principalement pour une nouvelle liqueur
également agréable & bienfaiſante , dont il eſt
inventeur. La vertu de cette liqueur lui a fait
donner le nom de Baume d'Hercule ..
III.
Le Trésor de la bouche.
Le ſieur Pierre Bocquillon , Marchand Gantier.
Parfumeur , rue S. Antoine , à la Providence , con
tinue de débiter par permiffion de M. le Lieute
nant Général de Police & avec l'approbation de
Meſſieurs de la Faculté deMédecine de Paris ,une
liqueur , que l'on peut nommer , à juſte raiſon ,
le véritable trésor de la bouche , dont il poſſede
ſeul le ſecret. Cette liqueur ayant été miſe en uſage
dans toutes les Provinces , eſt approuvée par
quantité de certificats authentiques qu'il a entre
ſes mains. Cette liqueur a la vertu de purger de
tous venins , abcès , ulceres , & tout ce qui peut
contribuer à gâter les dents , qui s'y forment par
l'âcreté des eaux qui defcendent du cerveau , ce
qui caufe des douleurs très-violentes. Elle guérit
les maux que l'on fouffre , tels violens qu'ils
foient , & confervent les dents quoique gâtées ,
rend l'haleine douce & agréable , & raffermit les
gencives. Le prix des bouteilles eft de 24 fols,
3 liv. 5 liv. 10 liv. La ſeule véritable ne ſe fait &
ne ſe vend que par l'Auteur. Il a la précaution de
mettre fur le cachet des bouteilles&fur l'étiquette,
JANVIER. II. Vol. 1772. 195
ainsi que fur la maniere de s'en fervir , fon nom
de baptême & de famille , figné & paraphé de
fa main. Il y a un tableau à ſa porte.
I V.
Les arts méchaniques ainſi que les autres ſcien
ecs , font tous les jours de grands progrès. La
Lorraine , qui , depuis le regne de feu le Roi
Staniflas , abonde en artiſtes en tout genre , a
produit des ouvriers eſtimés par leur induſtrie&
leurs ouvrages. Le nommé Pierre Marfan , (Maître
Cordonnier , ) originaire de Nantes en Bre
tagne & établi à Nanci , a trouvé une méthode
de faire des bottes à l'Angloiſe ſans aucune cou .
ture , c'est - à - dire , que la jambe & le deſſus
du pied eſt d'une feule piece : il en eſt de même
des fouliers .
Le ſieur Marſan fatisfera ceux qui lui feront
T'honneur de s'adreſfer à lui pour toutes fortes
de chauſſures . Sa demeure eſt rue S. Stanislas ,
N.. 308 , à Nancy.
V.
Vente des Mines de Lacroix en Lorraine.
La compagnie qui fait exploiter les mines d'argent
& plomb , ſe trouvant furchargée par d'autres
exploitations ſituées ailleurs , a réfolu de
vendre celle ci , qu'elle offre à des conditions raifonnables
On s'adreſſera au fieur Monnet , Minéralogiſte
, rue Charlot au Marais , même maifon
de M. Legrand , Infpecteur des pavés de
N2
196 MERCURE DE FRANCE.
1
Paris , qui eſt chargé de tout ce qui regarde
cette vente.
Ces mines , fort anciennes , ont toujours fourni
du plomb & argent; elles ſe ſoutiennent aujourd'hui
par cinquante mineurs; il exiſte encore
en pied à la Croix une fonderie avec toutes ſes
dépendances ; trois laveries , dont il y en a une
nouvellement bâtie ; une forge & magaſin , &
une bonne provifion d'uftenfiles de toutes efpeces
, néceſſaires pour l'exploitation des mines .
La compagnie cédera , de plus , deux maiſons ,
un pré , un grand jardin & une ſcierie , l'un &
l'autré loués & portant cinquante écus de rente ,
avec fubrogation à ſes droits au bail , & à la
conceffion accordée par le feu Roi de Pologne ,
Duc de Lorraine .
Il eſt compris dans la conceffion des mines de
Lacroix , toutes les mines qui peuvent ſe trouver
d'un côté , depuis le village de Lacroix jusqu'à
Saint - Diez , & de l'autre , juſqu'à Sainte-
Marie aux - Mines ; on offre de faire jouir , dans
cette derniere partie , de l'exploitation de quatre
nouveaux filons , & des anciennes mines d'argent
exploitées par feu M. Saur , dans la partie
de Sainte-Marie-aux-Mines en Lorraine ; la compagnie
ne ſe réſerve de cette conceſſion que le
petit diſtrict de S. Hypolyte.
Collection minéralogique.
C'eſt une collection complette en mines & minéraux
, compoſée de plus de deux cents morceaux
, tous caractériſtiques , c'est - à - dire , propres
pour inftruire dans la minéralogie & faire
connoître toutes les eſpeces & variétés qui ont
JANVIER. II. Vol. 1772 197
paru juſqu'aujourd'hui. Le prix eſt de cent dix
louis. On s'adreſſera au ſieur Monnet , Minéralogiſte
, rue Charlot au Marais , même maiſon de
M. Legrand , Inſpecteur des pavés de Paris ,
qui en fera voir le Catalogue Raifonné-
V I.
Remede contre les maux de dents.
Le Sr David , demeurant à Paris , rue des Orties
butte S. Roch , au petit hôtel Notre - Dame , à
main droite en entrant par la rue Ste Anne , visà-
vis d'un perruquier , continue de débiter un remede
infaillible pour guérir toutes fortes de maux
de dents , quelques gâtées qu'elles ſoient , ſans
qu'on ſoit obligé de les faire arracher.
Ce remede , approuvé par MM. les Doyens de
la Faculté de Médecine & autoriſé par M. le Lieutenant
- Général de Police , & dont les ſuccès ont
été annoncés dans tous lesjournaux & papiers publics
, depuis huit ans , conſiſte en un topique que
l'on applique le ſoir en ſe couchant ſur l'artere
temporale , du côté de la douleur : il la guérit ainſi
que les fluxions qui en proviennent , les maux de
tête , migraines & rhumes de cerveau : auſſi - tôt
qu'il eſt appliqué il procure un ſommeil paiſible ,
pendant lequel il ſe fait une tranſpiration douce :
le matin , ce topique tombe de lui - même , ſans
laiffer aucune marque , ni cauſer dommage à la
peau , & on eſt guéri fans retour .
Mais , ce remede n'opérant la guériſon que
lorſqu'on eft couché & le mal de dents prenant
dans tous les momens du jour , ce qui empêcheroit
N3
198 MERCURE DE FRANCE. -
devaquer à ſes affaires , le Sr David vend une eau
ſpiritueuſe incorruptible d'une nouvelle compofition
très - agréable au goût & à l'odorat , dont les
vertus font de faire ceſſer dans la minute les douleurs
de dents les plus violentes. Elle purifie les
gencives gonflées , fait tranſpirer les ſéroſités , raffermit
les dents , prévient & détruit la carie & les
affections ſcorbutiques , diffipe la mauvaiſe ordeur
caufée par les dents gâtées , fait tomber le tartre
& leur conferve la blancheur , ſi l'on en fait uſage
deux ou trois fois la ſemaine. Meſſieurs les marins
en portent ordinairement par précaution , ainfi
que des topiques , lorſqu'ils vont s'embarquer .
Le prix des bouteilles eſt de 3 & de 6 liv. , &
celui des topiques I liv. 4 f. chaque : il donne un
imprimé qui indique la maniere d'employer l'un
& l'autre. On le trouve chez lui tous les jours
juſqu'à dix heures du foir.
Les perſonnes de Paris ſont priées d'apporter
pour les topiques un morceau de linge fin , blanc
de leſſive.
Le Sieur David a beaucoup de certificats dont
il ne peut ici donner copie , mais qu'il fera voir
à qui le voudra.
Il prie d'affranchir le port des lettres & de l'argent
qu'on lui adreſſera par la poſte , & de joindre
6 à 8 fols pour la boîte qui ſert à mettre lesdits
remedes .
JANVIER. II. Vol. 1772. 199
NOUVELLES POLITIQUES.
De Constantinople , le ir Décembre 1771 .
ΟN eſt entiérement raſſuré ſur les craintes qu'on avoit
conçues de la retraite inopinée du Grand Viſir dans les
montagnes de la Bulgarie. Les Ruſſes ont pris leurs
quartiers d'hiver dans la Moldavie & dans la Valachie ,
& n'ont confervé aucun poſte ſur la rive droite du Danube
.
Tout annonce ici la réſolution , priſe par le Sultan , de
continuer la guerre avec vigueur. Il y a apparence que
la marine du Grand Seigneur ſera en état de prendre
part aux opérations de la campagne prochaine . Les nouvelles
diſpoſitions du Prince Héraclius , en faveur de la
Porte ; ont procuré les moyens de renforcer , avec les
troupes répandues ſur les frontieres de la Géorgie , celles
qui ſe ſoutiennent encore dans la Crimée , d'augmenter
la garniſon de Kaffa & d'y envoyer des munitions
& des proviſions abondantes , par la voie de Trébifonde.
La retraite d'une partie de l'eſcadre Ruſſe dans les
ports d'Italie , ayant ouvert la communication par le
Détroit des Dardanelles , on voit arriver , tous les jours
des vaiſſeaux chargés de riz , de bled , de café & d'autres
denrées , & les retours que ces bâtimens prennent
en marchandiſes du pays , ont rendu l'activité au commerce
& à la circulation . Ces circonstances avantageu-
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
Γ
ſes , que le Peuple regarde comme un effet de la ſage
prévoyance de ſon Souverain , ont ranimé la joie dans
cette capitale , & l'on s'attend aux plus grands efforts ,
pendant la campagne prochaine .
De Warsovie , le 10 Décembre 1771 .
Le grand nombre de Ruſſes & les troupes Pruſſiennes
qui font répandues dans nos Provinces , contiennent les
différentes Confédérations , & empêchent qu'il ne s'en
forme de nouvelles. On a même appris que le ſieur
Zembrzuski , Régimentaire de la Confédération de la Terre
de Zacroczin vient de quitter le parti de la Généralité
, & leve aujourd'hui un Compagnie franche pour le
ſervice du Roi. Les autres chefs de Confédérés font
réunis dans le Palatinat de Cracovie , à l'exception du
ſieur Zaremba , qui a pris des quartiers dans la grande
Pologne avec deux mille chevaux. Le ſieur Pulawski ,
qui avoit une cavalerie très nombreuſe depuis la jonction
du fieur Koſſakowski , en a tiré onze cents hommes des
plus robuſtes , pour les incorporer à ſon infanterie , qui
monte à plus de deux mille deux cents hommes . Ce
régimentaire vient de faire condamner à mort , dans un
Conſeil de guerre tenu à Czenſtochaw , le ſieur Lenartowicz
, Colonel de Drogons , pour s'être retiré lachement
, avec toute ſa diviſion , dans la derniere affaire de
Radom , au premier coup de canon que lui tirerent les
Ruffes , qu'il étoit chargé de prendre à dos .
De Dantzick , le 18 Décembre 1771 .
Les dernieres nouvelles de Pétersbourg annnoncent que
lès fortes gelées ont diminué les progrès des maladies
JANVIER. II. Vol. 1772. 201
contagieuſes qui régnoient à Moskow & dans différentes
autres Provinces de la Ruſſie. Les mêmes lettres parlent
des préparatifs qu'on fait pour pouffer la guerre avec
vigueur & pour rendre cette quatrieme campagne déciſive.
1
De Berlin , le 11 Décembre 1771 .
Les quatres mille Houſſards qu'on avoit envoyés pour
faire des remontes de chevaux , font reſtés aux environs
de Warſovie. Quelques Majors ſeulement ont pénétré
en Ukraine avec une ſuite peu nombreuſe .
Il paſſe pour conſtant que le Maréchal Romanzow
pris ſes quartiers d'hiver à Yaſſi , & l'on regarde la campagne
comme entiérement terminée.
De Londres , le 27 Décembre 1771.
L'inondation qui eſt arrivée derniérement au nord de
l'Angleterre , fait maintenant l'objet des recherches des
Savans. On remarque qu'elle n'a pas été précédée de
pluies violentes. Cette croute de terre , de foixante acres
, qui a été enlevée , les torrens de mouſſe humectée
qui en ſont ſortis & qui ont couvert les campagnes
voiſines , ainſi que pluſieurs autres circonstances réunies,
font croire que l'inondation dont on parle provient de
quelque tremblement de terre. Pluſieurs lettres de différens
endroits aſſurent qu'il s'eſt fait à la terre des ouvertures
par leſquelles il eſt forti de l'eau. Un célebre
Naturaliſte n'eſt cependant pas de cet avis. Il obſerve
qu'il n'y a pas de province en Angleterre qui ſoit auſſi
abondante en lacs que celle de Cumberland , & que ces
lacs venant quelques paſſages ſouterreins , on peut
1
202 MERCURE DE FRANCE.
1
leur attribuer l'inondation & le phénomene de Solway.
Mofs. Il en arriva un tout ſemblable , il y a une tren
taine d'années , dans un lieu appelé Pelling-Moſs , fur
le bord du Wier , dans le pays de Lancaſtre. """
De la Haye , le 27 Décembre 1771 .
Unde nos Négocians a reçu une lettre de l'Iſle Sainte
-Marie des Sorlingues , datée du 8 de ce mois , qui
contient les détails ſuivans. Le 17 du mois dernier , entre
cinq & fix heures du matin , un vent violent de Sud-
Eſt fit monter la mer par- deſſus la langue de terre, qui
joint la ville de Sainte - Marie à l'autre partie de l'ifle.
Le débordement fut ff prompt , que l'eau avoit déjà gagné
le premier étage des maiſons avant qu'on s'en fût
apperçu. Un particulier , étonné de ſe ſentir foulever
fur ſon lit au milieu de la chambre , fut le premier qui
donna l'alarme dans toute la ville. 11 feroit difficile de
peindre l'affreuſe fituation des habitans , qui , au milieu
des tenebres de la nuit, luttoient contre les eaux pour
fauver leur vie & celle de leurs enfans , qu'ils portoient
dans leurs bras & fur leurs épaules. Ce défaitre a fait
périr un grand nombre de beftiaux & a réduit plufieurs
familles à la derniere miſere:"
De Rome , le 18 Décembre 1771 .
Lundi dernier , le Souverain Pontife tint un Confiſtoire
, dans lequel , après avoir déclaré Légat de Fer-,
rare le Cardinal Borghese , Sa Sainteté fit cardinal Char
les-Antoine de la Roche Aymon , archevêque de Reims,
pair & grand aumonier de France. Enſuite le S. Pere ,
& fucceſſivement le cardinal de Bernis & le cardinal
Alexandre Albani propoferent & préconiferent les diffétens
ſujets déſignés aux Sieges vacans.
JANVIER. II. Vol. 1772. 203
De Marseille , le 27 Décembre 1771.
On vient d'afficher un avis , par lequel on informe
les capitaines & navigateurs de cette place , que leGrand
Seigneur a donné ordre de viſiter tous les bâtimens qui
entreront aux Dardanelles , & on leur enjoint de fe cons
former à cette police de guerre.
D'autres affiches annoncent qu'à quinze on vingt lieues
au Sud - Est de l'île de Flore , la plus Occidentale des
Açores , il paroît dans le mois d'Avril de gros poiffons
qu'on appelle Souffleurs ; qu'il part tous les ans de Bos
ton une grande quantité de bateaux , qui retirent de cet.
te pêche un produit confidérable en huile. On invite
nos navigateurs à tenter cette nouvelle branche de commerce
, & on leur promet des encouragemens . :
:
Du 3 Janvier 1772 .
Le capitaine Guierard , venu de Conſtantinople , a
déposé qu'il avoit vu paſſer aux Dardanelles , d'où il a
fait voile le Décembre , les priſonniers Ruſſes qu'on
conduiſoit à cette capitale , & qu'on avoit pris à Metelin.
Les lettres de Conftantinople reçues par ce capitaine
, potent que le Grand Seigneur paroiſſoit difpofe
à rappeler le Grand Vifir , à le dépofer , & à mettre à
ſa place Muſſun Oglou Pacha , qui jouit d'une grande
réputation dans l'Empire Ottoman.
De Paris , le 13 Janvier 1771 .
Le 22 du du mois dernier , entre fupt & huit heures
du foir , il s'éleva à Beaumont de Lomagne un ouragan,
accompagné d'une pluie mêlée de grêle . Le ton
204
MERCURE DE FRANCE.
nerre tomba en pluſieurs endroits ; le nommé Maybon
étoit occupé à fixer fon moulin , la foudre lui brûla les
cheveux & la moitié du viſage , lui caſſa un bras & lui
enfonça la tête dans les épaules. Cet ouragan dirigeoit
ſa courſe du couchant au levant , & dura trois quarts
d'heures . On ne ſe rappelle pas d'en avoir vu de femblable
dans ce pays dans une ſaiſon auſſi reculée.
On mande de Boulogne que le navire Anglois la Royale
Charlotte , de deux cents tonneaux , commandé par
le capitaine George Hamelt , a ſait naufrage ſur la côte
d'Andreſeilles , la nuit du 8 au 9 de ce mois. Le navire
& la cargaiſon , qui étoient fort riches , ont été
perdus , mais l'équipage , compoſé de douze hommes ,
ainſi que le même nombre de paſſagers qui étoient à
bord s'eſt ſauvé. Ce vaiſſeau venoit de l'iſle de Grenade,
d'où il rapportoit du ſucre , de l'indigo , du café &
du cacao.
Inauguration civique .
M. Guérin de Frémicourt , commandant en la ville de
l'Orient , reçut l'année derniere , à la ſollication de la ville
& communauté , une gratification annuelle , en conſidération
de ſes ſervices & de ſon attachement envers ſes concitoyens
. Il en fit auſſi-tôt le plus noble uſage , en faiſant
diftribuer cette ſomme aux pauvres par les mains des
officiers municipaux. Son déſintéreſſement & ſes vertus excitant
la reconnoiſſance publique , la ville & communauté,
fur les repréſentations de l'Avocat du Roi , ont voulu
consacrer fon nom par un monument qui le perpétuât
d'âge en âge à la mémoire des citoyens. En conféquence la .
communauté
JANVIER. II. Vol. 1772. 205
communauté & ſes habitans aſſemblés ont été unanimement
d'avis de donner le nom de Guérin de Frémicourt
à une nouvelle rue de l'Orient le 30 Décembre 1771 .
Cette eſpece d'Inauguration Civique a été célébrée par
une fête , dans laquelle les inſtrumens de la ville ont
ajouté à la joie des citoyens . On a fait des aumônes ,
& M. Guérin a fait dreſſer dans la nouvelle rue des
tables chargées de pain blanc , que ſes deux jeunes erfans
, agés de fix à ſept ans , aiderent à diſtribuer aux
pauvres avec de l'argent.
ΝΟΜΙΝΑΤΙΟNS.
Le Roi a donné à Monſeigneur le Comte d'Artois , la
charge de Colonel - général des Suiſſes & Grifons , va
cante par la démiſſion du Duc de Choiſeul.
Le Comte de Monteynard , brigadier des armées du
Roi , lieutenant - général de la province de Bourgogne ,
vient d'être nommé miniſtre plénipotentiaire de Sa Majelté
auprés de l'Electeur de Cologne . Il a eu l'honneur
de faire , à cette occaſion , le 24 Décembre ſes remer .
cimens au Roi , à qui il a été préſenté par le duc d'Aiguillon
, miniftre & fecrétaire d'état , ayant le départe
ment des affaires étrangeres.
Le Roi vient de nommer à la place de Dame d'Honneur
de Madame la Comteſſe de Provence , vacante par
la démiſſion de la Ducheſſe de Brancas , la Ducheſſe de
Valentinois , Dame d'Atours de cette Princeſſe ; & Sa
Majesté a diſpoſé de la place de Dame d'Atours , en
faveur de la Ducheſſe de Saint-Megrin , qui a eu l'hon206
MERCURE DE FRANCE .
neur de faire ſes remercimens à Sa Majeſté , ainſi que
la Ducheſſe de Valentinois.
L'Abbé le Gris , chapelain de la chapelle du Roi ,
vient d'être nommé Clerc de la chapelle ordinaire , en
furvivance de l'Abbé Beme.
PRESENTATIONS.
La Marquiſe d'Arcambal a eu l'honneur d'être pré
ſentée à Sa Majesté & à la Famille Royale , le 22 Décembre
, par la comteſſe de Merle.
Le Comte de Galliffet , capitaine au régiment Dauphin
, Dragons , ainſi que le Chevalier de Turenne , capitaine
au régiment de Chartres , Cavalerie , ont eu l'honneur
d'être préſentés au Roi , ces jours derniers.
Le 28 Décembre , l'Abbé de Gain de Montaignac ,
vicaire - général de Rheims , qui a été nommé , le mois
d'Août dernier , Aumônier du Roi , à la place de l'Abbé
de Fénélon , a eu l'honneur de faire ſes remercimens à
Sa Majesté , à qui il a été préſenté , ainſi qu'à la Famille
Royale.
Les Députés des Etats de Bretagne ont été admis ,
le 5 Janvier , à l'audience du Roi. Ils ont été préſentés
à Sa Majesté par le Duc de Penthievre , gouverneur
de la province , vince & par le Duc de la Vrilliere , miniſtre
& ſecrétaire d'état ayant le département de cette province
, & conduits par le Marquis de Dreux , grandmaître
, & par le Sr de Watronville , aide des cérémonies.
La députation étoit compoſée , pour le Cler
gé , de l'Evêque de Tréguier , qui porta la parole ;
JANVIER. II. Vol. 1772. 207
pour la Nobleſſe , du Marquis de Piré , pour le Tiers-
Etat , du Sieur de la Haye -Jouſſein , & du Comte de
la Bourdonnaye , procureur général , ſyndic de la province.
Le Comte de Guines , ambaffadeur du Roi auprès de
Sa Majefté Britannique , a pris congé du Roi & de la
Famille Royale , le 5 Janvier , pour ſe rendre à ſa
deſtination . Il a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par
le Duc d'Aiguillon , miniftre & fecrétaire d'état ayant
le département des affaires étrangeres .
Le Baron de Bon , miniſtre plénipotentiaire du Roi
Bruxelles , ayant obtenu un congé de la Cour , eſt
arrivé bici , le 5 Janvier. Il a eu l'honneur d'être préſenté
à Sa Majesté , ce même jour par le duc d'Aiguillon ,
& enfuite à la Famille Royale.
Le Marquisde Carcado , fils aîné du Marquis de Molac
, maréchal des camps & armées du Roi , a eu l'honnen
d'être préſenté à Sa Majesté & à la Famille Royale ,
le premier de ce mois.
Le nom des marquis de Carcado & de Molac eſt le
SÉNÉCHAL , Nom qu'ils doivent à l'ancien office & dir
gnité inféodés de ſénéchal héréditaire de la vicomté de
Rohan en Bretagne.
Hs justifient que leurs auteurs ont été les premiers
poffeffeurs de cet office & de pluſieurs fonds nobles qui
en compofoient le fief
i
¡ La vicomté de Rohan & le comté de Porrhoet étoient
un partage & démembrement du duché de Bretagne. On
peut juger de ce qu'étoit cette charge & office dans fon
origine. Ils en prouvent conftamment la poffeffion par
Ο 2
208 MERCURE DE FRANCE.
pluſieurs monumens , notamment par une charte de fondation
de l'abbaye de Bonrepos , du 23 Juin 1184 , à
laquelle un Daniel le Sénéchal paroît & eſt cité comme
quatrieme ſeigneur témoin .
On fçait que le Sénéchal commandoit la nobleffe &
les troupes , & qu'il réuniſſoit dans ſa perſonne le pouvoir
civil & militaire .
Cette Maiſon n'est pas moins diftinguée par les places
& emplois dont elle a été revêtue , par les ſervices qu'elle
a rendus à ſes Princes, par les alliances illuftres
qu'elle compte , que par ſon ancienneté.
L'an 1320 , elle fut partagée en deux branches , par
deux freres , dont l'aîné fuccéda à leur pere dans la
poffeffion de l'office de Sénéchal féodé , héréditaire de la
vicomté de Rohan & des fiefs qui y étoient annexés : &
diverſes héritieres de fa ligne & de ſon ſang ont transmis
ce même office & dignité ſucceſſivement dans l'ancienne
maiſon de Molac , dans celles de Rieux , de Rohan
& de Rofmadec .
L'autre frere eut en partage le fief appellé le Bot au
fénéchal , poſſédé encore aujourd'hui par fes deſcendans
& y ajouta la terre de Carcado , en épouſant une héritiere
des ſeigneurs de ce nom .
La branche dont il a été la tige s'eſt ſubdiviſée en
trois rameaux , qui ſe ſont diftingués les uns des autres
par les noms de Carcado , de Molac & de Kerguiſé.
Un cadet , forti de ce dernier rameau , s'eſt établi
depuis peu à St Domingue , où un marige riche l'a fixé.
Le feu marquis de Carcado , lieutenant - général des
armées du Roi , décédé en 1763 , étoit chef du nom &
:
JANVIER. II. Vol. 1772. 209
de toute la maiſon. Il étoit frere du comte de Carcado
, aujourd'hui maréchal de camp , repréſentant la branche
aînée. Le marquis de Carcado n'a laiſſé que deux
filles , dont l'afnée avoit épousé en 1751 , le marquis de
Molac ſon couſin . C'eſt de ce mariage qu'eſt né le jeune
marquis de Carcado , qui ſe trouve par - là héritier
des deux pincipales branches du nom , qui ont été
réunies.
La cadette a épousé le marquis de Graffe.
L'héritiere d'une branche de la maison de Rohan épouſa
, le 6 Octobre 1463 , un des auteurs communs des
trois rameaux , aujourd'hui exiſtans du nom de le Sénéchal
, & ce mariage a apporté à ſes deſcendans la terre du
Guesdelille , que les deux foeurs , la marquiſe de Molac
& la marquiſe de Graſſe ont partagées entr'elles .
MORTS.
Charlotte- Victoire-Joſephe-Henriette Princeſſe de Rohan
Guéméné , fille de Henri Louis-Marie Prince de Rohan &
de Guéméné , & de Armande-Victoire-Joſephe de Rohan
- Soubiſe , princeſſe de Guéméné , eſt morte à Paris
le 14 Décembre , dans la dixieme année de ſon âge.
Louiſe de Broglie , Princeſſe du Saint Empire , épouſe
d'Etienne François Comte de Damas de Crux , menin
de Monseigneur le Dauphin , brigadier des armées du Roi,
colonel du régiment de Limoſin , eſt morte au château
de Broglie , le 13 Décembre , dans la dix-neuvieme année
de ſon âge.
Ο 3
210 MERCURE DE FRANCE . [
- Jean - René d'Ofimond , Chevalier de l'Ordre royal &
militaire de St Louis , gouverneur de la ville d'Argentan
, eſt mort le 5 Décembre, à St Juſt , près de Vernon
fur Seine , agé de ſoixante- quatre ans .
Jacques Garos , laboureur , natif & habitant de la
ville de Morlas en Béarn , yeeſt mort , le 6 Novembre
dernier, agé de cent neuf ans. Il a joui de la plus parfaîte
ſanté juſqu'à fon dernier moment. Il a eu , autour
de fon lit , le jour de ſa mort',foixante-dix fils ou filles,
petit fils & arriere- petit- fils qui font tous en âge de gagner
leur vie .
Catherine - Henriette de Vaſſan , veuve de Hardouin-
Théreſe de Morel , chevalier , marquis de Putange , lieutenant
-général des armées du Roi , eſt morte à Paris ,
le 10 Décembre , dans la foixante-dixieme année de fon
Age.
Pierre Neyreau , meunier , eſt mort à Saint-Avid , près
de la ville de Marmande , dans la généralité de Guyenne
, âgé de cent quatre ans. Il ſe rendoit , tous les
jours , à l'Egliſe , quoiqu'il en fût éloigné d'une demie
lieu . Anne Perpezet , de la même paroiſſe , y eſt morte
auſſi à l'âge de cent ans .
L
Marie Fontaine, veuve Salleux , eſt morte , le 22 du
mois de Novembre , au château de Riez , près de la
Fere en Picardie , agée d'environ cent fept ans.
Pierre - Jacques de Vaulx - Palanin , Chevalier profès
de l'Ordre de Jean de Jérusalem, commandeur de Grezan
& ancien officier dans le régiment des Gardes-Francoiſes
, eſt mort , le 9 Décembre au château de Vaulx,
dioceſe de Vienne , agé de foixante-feize ans.
1
D
JANVIER. II. Vol. 1772. 211
Augustin Paul - Dominique Marquis de Sorba, Noble
Génois , miniſtre plénipotentiaire de la République de
Genes auprès de Sa Majeſt Très -Chrétienne', eſt mort ſubitement
à Paris , d'une attaque d'apoplexie , le 20 Dé
cembre , âgé de cinquante fix ans.
Etienne Bock , Chevalier , Membre de la Nobleſſe
Immédiate de l'Empire , ancien Lieutenant des Maréchaux
de France au département de Thionville , eſt
mort , dans la ville de Metz , le 13 Décembre , âgé de
quatre - vingt ſept ans .
Guy-Alphonse de Donniſſeau , marquisde Citran , eft
mort , le 12 Décembre , dans ſon chatean de Chilac ,
en Saintonge , âgé de ſoixante - dix ans .
Sigifmond - Chriftophe de Schrottenbach , archevêque
de Salzbourg , Primat d'Allemagne , Légat né du St
Siege , premier Prince Eccléſiaſtique du St Empire , &
Directeur né du college des Princes , conjointement avec
l'Archiduc d'Autriche , eſt mort à Saltzbourg , le 16
Décembre . dans la foixante treizieme année de ſon âge.
Charles- Marie Comte de la Vieuville , ancien meſtre
de camp de cavalerie , eſt mort à Paris , le 16 Décem
bre , agé de foixante quatorze ans .
Le Marquis de Beuſeville , colonel du régiment de
Penthievre , cavalcrie , eſt mort à Toul , le 28 Décem
bre , dans la trente-fixieme année de ſon âge.
Paul-Maximilien Hurault , marquis de Vibraye , lieutenant-
général des armées du Roi , commandeur de l'Ordre
royal & militaire de St Louis & gouverneur de Belle-
Ifle-en-Mer , eſt mort en cette ville , le 28 Décem
bre , dans la foixante douzieme année de fon age.
04
12 MERCURE DE FRANCE.
Un Juif , nommé Salomon Emmanuel , eſt mort derpierement
à la Haye , âgé de cent neuf ans & dix mois :
il étoit né en Moravie : il laiſſe ſoixante-ſept petits - enfans
ou arriere - petits enfans.
Charlotte Chandler eſt morte derniérement à Londres ,
âgée de cent huit ans : elle faiſoit , depuis plus de foixante
ans , le métier de ravodeuſe d'habits , profeſſion
qu'elle a continué d'exercer juſqu'à la vieille de ſa mort ,
&dans laquelle elle avoit gagné plus de 1000 livres
ſterlings .
Joſeph le Vicomte , Comte de Saint - Hilaire , aneien
officier d'infanterie , chevalier de l'Ordre royal & militaire
de St Louis , eſt mort à Rouen , le 15 Décembre
dernier.
Philippe de Gontaut de Saint-Geniez eſt mort , le 12
du mois de Décembre , dans ſon château de St Cirq en
Périgord , âgé de quatre - vingt - douze ans .
Frere Jacques - François de Picot de Combreux , grand'-
croix de l'Ordre de St Jean de Jérusalem , ancien commandant
des vaiſſeaux de la Religion & fon ambaffadeur
extraordinaire en 1759 auprès de Sa Majesté le Roi
des Deux - Siciles ; commandeur des commanderies de
Colimiere & de Castelnaudary , & ci- devant chargé des
affaires de la Cour de France auprès du Grand- Maître ,
eſt mort à Malte , le 3 Septembre dernier , dans la foixante
- fixieme année de fon âge.
M. le Bailly de Combreux eſt de la même Maiſon que
M. le Marquis de Dampiere , capitaine aux Gardes ,
dont il eſt chef , qui a pour ſeconde branche M. le Marquis
de Combreux , ancien officier aux Gardes Françoi
JANVIER. II. Vol. 1772. 213
ſes , neveu du Bailly ci-deſſus & pour troiſieme branche
M. le Comte de Moras , lieutenant-colonel du régiment
provincial de Salins ..
Le ſieur de la Croix , lieutenant- colonel de cavalerie ,
ci - devant commandant de la compagnie franche de fon
nom , eſt mort à Longwy , le 26 du mois dernier , à
l'âge de cent-deux ans .
Marie Morand , veuve de Jacques Bourier , journalier
eſt morte , dans la paroiſſe de Plantis , élection d'Alençon
, âgée de cent-quatre ans & huit mois. Un an avant
ſa mort , elle gardoit encore les beftiaux dans la campagne.
Une particularité remarquable , c'eſt qu'à l'age
de cent ans , elle eſt revenue dans l'état d'une fille nubile
, & cet accident n'a ceſſé que peu de tems avant fa
mort.
3.
:
LOTERIES.
L
Le cent trentieme tirage de la Loterie de l'hôtel-deville
s'est fait , le 25 Décembre , en la maniere accoutumée.
Le lot de cinquante , mille livres eſt échu au
No. 97115 Celui de vingt mille livres au No. 96279 ,
&les deux de dix mille aux numéros 86036 & 96735.
enio .. فآ sub smorgos G
1
* A
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
P
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page
Diſcours de Brutus aux Romains ,
5
ibid.
Ode fur la mort d'une Epouſe , 8
L'Officieux ou les bonnes intentions , hiſtoire tra-
: 1 1.
gique , II
Traduction libre de l'Idylle de Bion , fur la mort
d'Adonis ,
"
41
La vie d'Alcibiaden 46
La Franchise indiscrete , prov. dramatique , 47
Vers pour le portrait de M. Dauberval , 63
A M. le Comte de Korguen , ibi.d
Quatrain à M. le Duc de Briffac , 69
Explication des Enigmes & Logogryphes , 70
ENIGMES , 71
LOGOGRYPHES , 1 73
NOUVELLES) LITTÉRAIRES , is 77
Traduction de diverſes oeuvres compoſées en allemand , 83
Heigieine ou l'art de conſerver ſa ſante,
De l'impôt du vingtieme chez les Romains ,
Anecdotes eccleſiaſtiques ,
Verniffeur parfait ,
Dictionnaire portatif de ſanté ,
87
91
93
95
97
JANVIER. II . Vol. 1772.. 215
Vie des Peres , des Martyrs & des autres principaux
Saints. 98
Analyſe du ſyſtème général des influences ſolaires , 102
Deſcription du nouveau pont de pierre , 106
De l'utilité de joindre à l'étude de l'architecture
celle des ſciences & des arts qui lui font rerelatives
,
Les Spectacles de Paris ,
Hiſtoire de l'ancien & du nov. Teſtament avec
114
117
figures , 122
Obfervations ſur le nouveau Dictionnaire en 6 vol. 124
ACADÉMIES , 131
Annonce d'un prix de médecine , 133
Séances publiq. de l'Académie des ſciences deDijon , 135
- De Besançon , 146
SPECTACLES , 153
Opéra , 154
Comédie françoiſe , 155
Comédie italienne 156
ARTS , Phyſique , 157
Hiſtoire naturelle ,
168
Gravure , 169
Muſique , 170
Typographie , 171
Jeu d'échecs des Chinois , 172
Anecdotes ,
376
216 MERCURE DE FRANCE.
Uſages anciens , (les) 181
Réflexions d'un Citoyen , ſur la hauteur des maiſons
de Paris , 183
Chanſon grivoiſe ſur la convalefcence de Madame la
Comteſſe de Provence , 188
Autre , 190
Avis , 192
Nouvelles politiques , 199
Inauguration civique , 204
Nominations , 205
Préſentations , 206
Morts , 209
Loteries , 213
FIN.
***
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le