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A 489752
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
ARTES
1837
SCIENTIA
VERITAS
LIBRARY OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIBUS UMU
TUEBOR
SI
QUARISPENINSULA
AMENAM
CIRCUMSPIGE
1
1
1
1
(
AP
20
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177
.no .
>
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES .
JANVIER . 1776.
PREMIER VOLUME.
N°. I.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVI.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REI ,
Libraire fur le Cingle.
LA jurisprudence du Grand Conſeil , examinée dans
les Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c .
80. 2 vol. Avignon 1775 .
,
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet -de - Chambre ordinaire du Roi
Gouverneur du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine. 3 vol. Gravées
par Moria & Mile . Vendôme . Paris 1773. àf36 : -
Joachim ou le Triomphe de la Piété Filiale. Drame en
trois Actes & en vers , ſuivi d'un choix de Poëfies
fugitives. Par M. Blin de Saint- More. 8 °. Paris 1775 .
àf2 :
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale 129. No. 1 à 8. ou tom . I. prem. partie
à tom. 3. 2de partie, Paris 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
Premiere , Seconde & Troiſieme, Centurie de Planches
enluminées & non enluminées , repréſentant au naturel
ce qui ſe trouve de plus intéreſfant & de plus
curieux parmi les Animaux , les Végétaux & les Minéraux.
Pour ſervir d'inteligence à l'Hiſtoire Générale
des trois Regnes de la Nature. Par Mr. Buc'hoz ,
Médecin Botaniſte de Monfieur & Auteur des Dictionaires
des trois Regnes de la France. fol. Paris , à f
15 : 15 le Cahier .
Le Décameron François , par M. d'Uffieux. in- 12. 2 vol .
Maestricht 1773 & 1775. idem Tome 2 à part. 1775.
Oeuvres Diverſes de Mr L ... (Eſſai philosophique fur le
Monachisme. ) in 12. 1775 .
Mélées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant pen le ſéjour qu'elle y a fait.
Raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme de Recueil. Pour ſervir de fuite à ſes autres
ouvrages in 12. 6 vol. Maestricht 1775 .
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80. 2 vol. Paris 1771.
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans fes
LIVRES NOUVEAUX.
17313
1
1
۱
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Naiſſance; le fecond , la Pairte de Digniré ; le troifieme,
la Pairie d'Appanage ;le quatrieme , la Patrie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomme. 80. 2 vol. Par
H. V. Zemgans . Maestricht. 1775-
Le Droit des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains. Par M. de Vastel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 410. 2. 90%. Amst. 1775 , af 6.
Hiftoire de P'Ordre du St. Efprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. in- 12 , qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris. Francfort
1775 , à f 1-10.
Phytiologie des Corps Organisés Du Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfenible
, à deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit ies différens Regnes de la Nature. Edition
Françoile du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyfiologie des Mouffes. Par M. de Necker
, Botanilte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Affocié de pluſieurs Académies . &c . &c. 80. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10.
Poëfies de Société , dédiées à Stanislas H. Roi de Pologue.
Par M. L. Renaud. 80. Leipzig 1775. à f 1 .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. in- 12. 2 vol.
Paris 1775. àf3 : -
Monde Primuif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c . 4to. 1773-1775,3 Tomes..
Poefie del signor abate Pietro Metastasio , 8vo. 10 vol.
Torino. 1757
-
-1768 .
Malangesde Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 .
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'in
fluence de l'Ame fur le Corps & du Corps fur Pame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in- douze , cá
2 vol. Amsterdam , 1775 , å f 2: 10.
De Pifomme, de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII. volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. des Planches
A2
LIVRES NOUVEAUX.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son féjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2vol. avec XXX Planches en taille-douce. Amft. 1774.
af 8 : -
Traduction des XXXIV, XXXV, & XXXVIes . Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes. Par ETIENNE
FALCONET.Conde Edition. On y a joint d'autres
écrits relati aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. d f 4 : de Hollande.
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt ſur les
Droits des Souverains , grand in - douze , I vol. 1775. à fl :-
Les Oeuvres d'Architecture de Rob. & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774. 1775. à f 12 : - le tome.
L'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très - authentiques
, les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée .
8vo . 1 vol. à f 6 : - :
Hiftoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Velly ,
Villaret , Garnier , grand in - douze . 24 vol. 1774.
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c . par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo.
f3 : 15 de Hollande .
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in - douze. Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de M. Gefner , traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in - douze , 1774 .
Oeuvres de Voltaire , grand in-8vo. 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit ſur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vul. grand in-8°, avec fig. Leipfig , 1774-
15 : -
68.52
30
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. I. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE fur le Sacre & le Couronnement de
LOUIS XV I.
A INSI du plus haut de ſon Trône ,
L'Etre éternel veille fur toi ;
Louis qu'il ſacre & qu'il couronne ,
Devient & ton pere & ton Roi ;
FRANCE , dans cetre auguſte fête ,
Tu vois répandre fur ta tête
Le baume de l'éternité ;
Le délire de ton ivreſſe
D
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE,
Fait monter tes chants d'alegreffe
Au ſein de la Divinité.
Ton enthousiasme m'enflamme ,
Et me pénetre de ſon feu ;
Ilpaffe en entier dans mon ame ,
Et pour moi Louis eſt un Dieu.
Tandis qu'à tes divins Cantiques ,
Uniſſant leurs voix harmoniques ,
Les Anges chantent ton bonheur;
Pieux dans mon idolatrie ,
Au vrai Pere de la Patrie ,
J'oſe offrir l'encens de mon coeur.
Qu'elle eſt brillante certe Aurore,
Dont l'éclat vif & radieux
Chaffe la nuit & fait éclore
Un jour à jamais lumineux !
L'age d'or commence à renaître...
Peuple heureux & digne de l'être ,
Tes defirs feront accomplis !
Le Roi que l'Eternel te donne ,
Et que ſa ſplendeur environne ,
Immortalifera les Lys .
Le malheureux en ſa préſence
Ne ſent plus ſa calamité :
Avec lui marchent la Clémence
Et la douce Affabilité.....
::
Tu t'applaudis , o ma Patrie !
JANVIER. I. Vol. 1776. 7
De tes maux la ſource eſt tarie :
Louis regne par ſes bienfaits ;
Du Dieu vivant parfaite image ,
Il voit pat-tout fur fon paffage
Voler le coeur de ſes fujets.
Loin de lui , Flatteurs déteſtables ,
Dont les confeils pernicieux ,
Souvent des Princes équitables
Ont fait des Tyrans odieux !
Il craint l'impoſtute perfide;
Il cherche la vertu timide ,
Et la fait régner avec lui :
De la triſte & foible innocence ,
Contre la coupable licence
Son Trone eſt le plus ferme appui.
Ils ont fui , ces vils Mercenaires,
Qui , parmi le faſte des Cours ,
En multipliant nos miſeres ,
Vantoient le bonheur de nos jours.
Je vois de la nuit des ténebros
Sortir des Magiftrats célebres ,
Et retourner à leurs emplois .
La ſoeur de la divine Aſtrée ,
Thémis deſcend de l'Empirée ,
Triomphe , & fait régner les Loix.
Je t'adore , amour de la France ,
Louis , digne préſent des Cieux ,
Ata ſageſſe , à ta prudence
A 4
8
MERCURE DE FRANCE.
1
Je dois des jours délicieux ;
Tout un Peuple dans ſon ivreſſe ,
A, par ſes tranſports d'alegreſſe ,
Signalé ſon amour pour toi .
De ce Peuple foible interprete ,
Ma bouche à chaque inſtant répete :
„ Vive Louis , vive raon Roi."
Je voudrois , jeune Souveraine
Peindre tes graces & tes traits :
Mais comment puis-je , aimable Reine ,
Crayonner tes divins attraits ?
Epouse d'un Monarque Auguſte ,
Que l'Univers a nommé Juſte ,
Toi , dont j'encenſe les vertus ;
Puiſſe la France fortunée
Voir naftre de ton hyménée
Le digne héritier d'un Titus .
4
Cette Piece qui a mérité le premier Prix , a été com
posée le 18Juillet 1775 , par Jérôme-Jean Coſtin , Clerc,
de Coutances , agé de 16 ans 3 mois , Ecolier de Mo
Deshayes , Profeſeur de Rhétorique dans le College de
cette Ville.
JANVIER. I. Vol. 1776.
9
VERS à Madame DE B*** , Collactane
de Monseigneur le Comte d'Artois.
V
ous l'avez vu , ce Prince qu'on adore ,
Vous l'avez vu dès ſes plus jeunes ans ,
Et ne pouviez ſavoir encore
Quels ſeroient ſes deſtins brillans ;
Dans l'âge heureux d'une aimable innocence
Vous ignoriez que vos regards ,
Le fixant aujourd'hui , perdroient leur aſſurance :
On peut baiſſer les yeux en voyant le Dieu Mars.
Tous deux vous avez droit à plus d'une victoire ,
.ا
Vous par l'amour , lui par la gloire ;
Et puiſſiez -vous , nés dans le même temps ,
Des graces de votre printemps
Conſerver dans cent ans la mémoire ,
Sans en perdre les agrémens !
Par M. le Clerc de la Mothe , Chev. d
AS
St Louis.
10 MERCURE DE FRANCE .
LE SEIGNEUR , LE BOURGEOIS
& LEURS CHIENS.
U
Fable.
N grand Seigneur ſe promenoit
Suivi d'un chien danois : c'étoit un chien ſuperbe.
A ſa rencontre un Artiſan venoit ,
Suivi d'on gros barbet , qui ſe rouloit ſur l'herbe ;
Aufli- tôt le danois ſe met
Acourir après le barbet ,
Et chacun , ſans façon , court , gambade & ſe vautre.
Tout en les regardant le bon Bourgeois diſoit •
Le chien de ce Seigneur vraiment ſe méconnoît ,
Puiſqu'il n'exige rien de l'autre.
7
Par le méme.
A Monsicur *** , qui dans une Epitre me
demandoit des vers.
U
N jeune fou de vingt-trois ans
Las de conſumer ſon bel age
En frivoles amuſemens ,
S'aviſoit enfin d'être ſage;
JANVIER. I. Vol. 1776. I
Et pour ne trouver ſous ſes mains
Que des fleurs en tout temps écloſes ,
De l'étude des jolis riens
Il paffoit à celle des choſes.
Plein de ces premieres ardeurs ,
Vous l'euſfiez vu troquer fans peine
Mille petits bouquets de fleurs
Pour un fruit des paniers d'Athene ,
Et le falbalas des neuf Soeurs
Pour le manteau de Diogene.
Mais tandis qu'au fond du tonneau,
Où le captivoit la ſageſſe ,
Il oublioit & le Permeſſe ,
Et les Amours & fon pinceau ;
Voilà qu'une Muſe légere
Vers lui porte en riant ſes pas ,
Et des vers les plus délicats
Tapifle ſa hutte grofliere.
Tel, pour ralentir ſon effor ,
Hyppomene aux pieds d'Atalante
Faifoit rouler des pommes d'or.
Cette amorce étoit trop puiſſante
Pour un diſciple foible encor ;
Aufli mon Penſeur ſe réveille.
Des vers que la Muſe chantait
Les doux fons frappent ſon oreille ;
Il rougit du pas qu'il a fait ;
Il retourne à la bagatelle,
:
12 MERCURE DE FRANCE.
La Muſe applaudit ſes projets ;
Il reprend ſes fleurs , ſes jouets ,
Et revole au Pinde avec elle .
Par M. R..... de Nifmes.
A CELLE QUE J'AIME.
CHANSON.
AIR: Grands de la terre , & vous , Roi qu'on admire , &c.
QUAUANNDD le haſard vint m'offrir Emilie ,
Par un regard elle fut m'animer ;
Elle parla ; le deſtin de ma vie ,
Dès ce moment , fut de toujours l'aimer.
L'Enfant ailé la fit à fon image,
Lui fit préſent de plus , pour nous charmer ,
De l'innocence , ornement du bel age .
Vous voyez bien qu'il faut toujours l'aimer.
Avec éclat l'orgueilleuſe fortune
De ſes faveurs a daigné la combler ;
Mais ſans beauté , réduite à l'infortu'ne;
Son eſprit ſeul l'eût fait toujours aimera
JANVIER. I. Vol. 1776. 13
J'ignore encor ſi ſon coeur eſt ſenſible ,
Si par mes feux j'aurai pu l'endammer ;
Mais dût- il étre à jamais inſenſible ,
Le mien me dit qu'il est né pour l'aimer.
Etvoulût-elle être un jour ma Maſtreſſe !
Un tel bonheur , que je n'oſe eſpérer ,
N'auroit pas l'art d'augmenter ma tendreſſe :
Je l'aime autant qu'un mortel peut aimer.
Ce tendre amour est traité de folie
Par des coeurs froids que rien ne peut toucher :
Sots raisonneurs , regardez Emilie ,
Et dites- moi , puis je ne pas l'aimer !
Je fais qu'un Dieu plus fort que l'amour meme ,
Que Plutus doit un jour me l'enlever ;
Je m'en conſole , en fon pouvoir extrême
Il ne peut pas m'empêcher de l'aimer.
Oui , de ce Dieu je brave les caprices ;
Mon coeur conftant, qu'il ne peut alarmer ,
Sera content malgré ſes injuftices ,
Puiſque j'ai mis mon bonheur à l'aimer.
:
Il m'otera ſa préſence chérie;
Mais faut-il voir un Dieu pour l'adorer !
Vénus régnoit fur la terre attendrie :
C'en est donc fait , je veux toujours l'aimer .
1
4
14 MERCURE DE FRANCE.
Ah! dans les bras d'un époux eſtimable ,
Que les plaiſirs viennent la couronner!
Voilà le voeu d'un amour inviolable :
Pour moi mon fort eft de toujours l'aimer.
Π
Par M. Auguste.
JULIE , ou les effets du préjugé.
,
LA vertu & le génie ſont de tous
états ; l'éducation , les diſpoſitions naturelles
, voilà ce qui les donne. L'enfant
du plus vil Artiſan, dont l'eſprit & les
moeurs feront bien cultivés , peut devenir
un excellent ſujet en tous genres ; tandis
qu'un enfant d'une naiſſance illuftre
mais qui ne recevroit aucune éducation ,
élevé parmi des gens groffiers , le deviendroit
pareillement. Laiffons l'orgueil &
l'amour - propre élever des ſyſtemes contraires;
la raiſon , le fens commun les
démentiront. O vous ! génies fublimes ,
qui naquîtes dans le ſein de l'obfcurité ,
mais dont l'eſprit étincelant tira l'Europe
de la barbarie , rendit vos Concitoyens
meilleurs en leur enſeignant la vertu , ne
feriez - vous donc que des avortons de
l'humanité ?
JANVIER. I. Vol. 1776. 15
1
1
Julie , élevée dans l'opulence & les
grandeurs , réuniſſoit à des qualités eſtimables
le défaut de ſe trop prévaloir de
fa naiſſance: elle répandoit des bienfaits,
mais c'étoit avec cette pitié impoſante
▸ qui fait fentir aux malheureux combien
nous ſommes élevés au deſſus de leur
condition , & combien ils nous font redevables.
Alloit- elle ſe promener à la
campagne , elle en regardoit les habitans
, cette portion précieuſe de l'humanité
, avec l'oeil du mépris ; c'étoit des
gens groſſiers , deſtinés , par leur naiſſance
obfcure , au travail , & qui n'avoient pas
le glorieux avantage de pouvoir être inutiles
au monde. Son pere , homme d'esprit
& de bon ſens , ne penſoit pas
comme elle ; ilavoit tenté, à différentes
repriſes , d'écarter de ſa fille des préjugés
auffi dangereux , parce qu'ils accoutument
notre ame a devenir inſenſible
aux peines des infortunés: mais fes efforts
avoient été inutiles; ce bon pere
en avoit gémi pluſieurs fois.
1
1
!
:
Le Chevalier d'Ardoire , jeune Gentilhomme
, dont le pere étoit très-riche ,
fréquentoit la maison de Julie ; il n'avoit
pu voir les charmes de cette fille fans en
stre touché ; bientôt il reſſentit pour elle
16 MERCURE DE FRANCE.
un amour très - violent , & il crut s'appercevoir
qu'elle ne le regardoit pas avec
indifférence : mais le Chevalier avoit une
façon de penſer qui ne reſſembloit point
à celle de Julie ; fans orgueil , ſans prétention
, il n'avoit jamais fu rabaiffer
perfonne ; fecouroſt-il l'indigence , c'étoit
avec cette nobleſſe de ſentimens qui
épargne toujours à l'obligé le poids de la
reconnoiſſance. Il n'avoit pu découvrir
les défauts de Julie ſans en être vivement
affecté ; il n'ignoroit pas combien
la différence des caracteres apporte de
trouble entre deux perſonnes qui s'aiment
: mais la paſſion étoit formée ; il
n'y avoit plus moyen de l'éteindre ; plufieurs
fois il oſa lui faire des remontrances
, & pluſieurs fois il fut rebuté.
On ne peut refuſer fes hommages à la
vertu & à la bienfaiſance. Julie admiroit
les actions du Chevalier , lors même
qu'elles étoient contraires aux fiennes ,
lors même que jetant fur le pauvre un
oeil compatiſſant , il le traitoit comme
fon ſemblable , ou que s'entretenant amicalement
avec le cultivateur , il donnoit
des louanges à l'art de la culture , cet
art fi utile au genre humain. Julie , en
dépit de ſes ſentimens, ſe félicitoit en
fecret
JANVIER. I. Vol. 1776, 17
ſecret d'aimer un homme auſſi généreux,
&dont le caractere portoit l'empreinte
de la douceur & de la vertu. Qu'il eſt
heureux , ſe diſoit - elle , de naître Gentilhomme
! ce n'eſt que dans cet état
qu'on penſe avec délicateſſe.
Déjà le Chevalier avoir demandé &
obtenu Julie en mariage ; déjà tout ſe
préparoit pour célébrer leur union avec
folennité , lorſqu'un Curé de campagne
ſe préſente au pere du Chevalier : il demande
à l'entretenir fans témoins.
Monfieur , j'ai un ſecret de la derniere
importance à vous révéler ; je m'attends
à toute votre ſurpriſe , & je vous avoue
que je ne me ſuis chargé qu'avec peine
d'une commiffion auſſi désagréable. Un
frere que j'avois , & qui vient de mourir ,
me fit approcher de fon lit quelques
heures avant d'expirer. Je ſuis obligé ,
me dit - il , dans ces derniers momens de
ma vie , de mettre au grand jour la faute
que j'ai faite : puiſſe-t-elle ne point m'attirer
l'animadverſion de celui que j'ai
offenſé ! Vous savez , continua- t- il , que
je fus autrefois au ſervice de M. d'Ardoire
en qualité de Garde- chaſſe , dans
une Terre qu'il poſſede à peu de diſtance
de ce lieu : ce fut dans cette même
B
18
MERCURE DE FRANCE.
Terre que Madame d'Ardoire , guidée
par l'amour maternel , vint établir fa
réſidence , quelque temps après la naisfance
d'un fils , pour lui fervir elle-même
de nourrice ; mais le malheur voulut
qu'un jour , en tenant cet enfant dans
ſes bras , elle fit une chûte , & que tout
le poids de ſon corps ſe porta fur fon
fils, qui en fut étouffé. Malgré la vive
douleur dont elle ſe ſentit pénétrée en
cet inſtant fatal , elle eut aſſez de préfence
d'eſprit pour engager mon épouſe
, ſeule ſpectatrice de cet accident , au
filence. Elle la fit même réfoudre à fubstituer
ſur le champ à la place de ſon fils ,
le mien qui étoit à peu près du même
âge. Sur la requifition de ma femme , je
ne fis aucune difficulté de me prêter à un
expédient qui aſſuroit à notre enfant un
fort heureux , & à nous - mêmes les bienfaits
de Madame d'Ardoire. Cette Dame
diſſimula ſa douleur & ne répandit des
larmes qu'en ſecret ; enfin perſonne ne
s'apperçut de la vérité. Voilà le ſtratagéme
dont ſe ſervit cette tendre épouſe ,
pour dérober à ſon mari la connoiſſance
d'un accident qui l'auroit accablé. Elle
favoit combien ce mari étoit ſenſible , &
combien il avoit paru fatisfait à la naisJANVIER.
I. Vol. 1776. 19
1
1
1
fance de cet unique gage de leur union;.
elle ne pouvoit ſe réfoudre à altérer fon
bonheur. Depuis la mort de Madame
d'Ardoire , continua mon frere , le remord
a pénétré plus d'une fois dans mon
ame , je me ſuis reproché la tromperie
que j'avois faite à M. d'Ardoire , & il y
a même eu des inftans où j'ai été fur le
point d'aller me jeter à ſes pieds &
lui déclarer la vérité ; mais l'intérêt de
mon fils me retenoit : pourquoi , me
diſois -je à moi même , porter une lumiere
funeſte dans l'ame de M. d'Ardoire
; pourquoi ne le pas laiſſer dans la
fécurité où il eſt ſur le fort de ſon fils ?
Cette sécurité le rend heureux ; cachons-
Jui une vérité cruelle, qui ne peut que
troubler fon bonheur. C'eſt ainſi que je
me ſuis déterminé juſqu'à préſent à me
taire ; mais le moment eſt venu où je ne
dois plus rien cacher , où tout myſtere
elt un crime. Exprimez bien à M. d'Ardoire
toute l'étendue de mon repentir ;
recommandez lui toujours mon fils ;
qu'il le regarde comme le ſien propre ,
puiſqu'il l'a cru tel juſqu'à préſent , &
qu'il lui a fervi de pere.
Le bon Prêtre parloit , & M. d'Ardoire
étoit reſté immobile ; mille idées diffé-
B2
MERCURE DE FRANCE.
rentes l'agitoient à la fois ; il ne pouvoit
revenir de l'étonnement où l'avoit jeté
une nouvelle auſſi inattondue : mais fortant
tout- à-coup de l'eſpece de léthargie
dans laquelle il étoit plongé , il fait venir
le Chevalier ; il éprouve encore à ſa
vue ces fentimens de tendreſſe & d'attachement
que la nature ſeule peut produire
,& que l'habitude avoir gravés dans
ſon coeur pour le jeune homine. Il l'embraſſe;
il lui déclare fa naiſſance , &
puis le ferrant dans ſes bras: foyez toujours
mon fils , lui dit - il , vos vertus ,
votre caractere vous rendent digne de
porter ce nom; mon amitié n'eſt point
diminuée , & afin que vous n'en doutiez
pas , dès ce moment je vous adopte pour
mon héritier.
Le Chevalier , que la conſternation
avoit faiſi , revient à luimême en en.
tendant prononcer ces paroles confolantes
; il n'écoute plus que la voix de la reconnoiſſance
; il ſe jette aux pieds de fon
bienfaiteur , de celui qu'il a toujours cru
fon pere , & qui dans ce moment , en
remplit le glorieux titre. Des larmes coulent
de fes yeux ; il veut exprimer les ſentimens
dont ſon coeur eſt pénétré , mais
il ne fait que bégayer ; ſon diſcours eſt
JANVIER. I. Vol. 1776. 21
1
entrecoupé & fans ſuite: tranſports d'un
coeur reconnoiſſant , vous êtes bien plus
expreſſifs qu'un discours froid& étudié !
,
Cependant Julie apprend cette nouvelle
avec déſeſpoir ; elle aime le Chevalier ;
elle ne peut vivre ſans lui: mais fon orgueil
ſe révolte contre fon penchant.
Cet objet de ſon amour, cet homme
qu'elle croyoit d'une haute naiſſance
n'eſt que le fils d'un payſan : quelle idée
humiliante eſt venue tout à-coup empoifonner
fon bonheur ! Elle pleure , elle ſe
tourmente; ſon pere fait ſes efforts pour
l'arracher au préjugé qui la rend malheureuſe
: mais l'amour travaille plus efficacement
, & la ramene enfin aux ſentimens
de la nature ; l'erreur ſe diffipe peu
àpeu dans ſon ame& fait place à la vérité
; le Chevalier triomphe : elle l'épouſe,
& la félicité couronne cette union, Ne
t'ai -je pas toujours répété , diſoit le pere
de Julie à ſa fille , que la vertu , que
l'eſprit , que la grandeur d'ame ſont de
tous états, & que ce n'eſt point la naifſance
qui les donne !
B 3
22 MERCURE DE FRANCE .
HENRI IV dans le Conseil de LOUIS
XVI. Poëme.
T
ANDIS qu'en fon Confeil où Minerve préſide ,
Louis , tout plein du Dieu qui l'inſpire & le guide ,
Sans relâche occupé du bien de ſes Sujets ,
Dictoit , pour leur bonheur , ſes fuprêmes décrets ;
Qu'entouré des vieillards qu'aſſemble ſa ſageſſe ;
Pour éclairer , dit- il , fa docile jeuneſſe ,
Et qui n'ont fur ce Prince , à peine en fon printemps .
Que l'avantage ſeul des revers & des ans ;
Tandis qu'il déployoit à fon Aréopage
La grandeur d'un génie au deſſus de ſon âge ,
Qu'il rédigeoit des loix , & qu'avec majesté
Il faifoit ſur ſon trône aſſeoir la vérité :
Le front ceint de lauriers & de gloire éclatante ,
L'ombre du grand Henri tout-à-coup ſe préſente :
On l'eût pris pour un Dieu , tant fon auguſte aſpect
Inſpiroit à la fois d'amour & de reſpect.
Chacun veut , à l'envi , lui rendre un juſte hommage.
Louis , qui reconnoit le héros & le fage
Que lui-même a choiſi pour modele facré ,
Se profterne , & bientôt d'un regard aſſuré
Fixant la majeſté de cette ombre ſi chere ,
S'écrie avec tranſport : O mon Maître ! O mon Pere !
99
ود
O vous qui n'aſpiriez qu'à faire des heureux ,
Daignerez-vous m'apprendre un art fi généreux ?
JANVIER. I. Vol. 1776. 23
» Cet art , digne en effet du fang qui t'a fait nattre ,
"
"
Cet art , répond Henri , n'a que le coeur pour mafore.
Tu régneras , mon fiis , furle Peuple Français
Par le droit de naiſſance & le droit des bienfaits.
„ Je lis dans tes deſtins : ce Peuple qui t'adore ,
"
"
"
"
"
"
Ne voit de fon bonheur que la premiere aurore ;
Il ignore à quel point ton active bonté
Doit fixer le degré de ſa félicité .
Bientôt les jours brillans de Saturne & de Rhée
Reviendront embellir cette heureuſe contrée;
Et l'Univers charmé de tes rares vertus ,
Croira revoir Trajan , Marc- Aurele & Titus.
, A peine au trône affis , que ta prompte juſtice
"
Des avides Traitans réprime l'avarice (1 ) ,
Etouffe un noir projet qu'enfanta leur fuppôt (2),
„ Et renonçant au droit d'un équitable impôt (3 ) ,
" Par ton économie augmentant tes sicheres (4) ,
,, Au ſein de l'indigent tu repands tes largeffes (5).
ود Le ciel qui t'a choiſi pour l'exemple des Rois ,
„ Te réſervoit l'honneur de retablir les loix ,
(1) Le premier Edit de Louis XVI concernant les
grains.
(2) Le projet de la rentrée dans les Dómnines.
(3) Le remise du droit de Joyeux.Avénement.
(4) La réforme dans les Ecuries , & autres objets de
dépenses.
(5) L'argent donné aux Pauvres des Paroiffes de
Paris,
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
ود
De rappeler Themis profcrite de la France ,
„ En lui rendant ſes droits , ſon glaive & fa balance.
„ L'innocence & l'honneur au pied de fes autels ,
,, Célebrent fon retour par des chants ſolennels ;
"
وو
Ses Miniſtres zélés qu'opprima l'injuftice ,
De leurs devoirs facrés reprennent l'exercice ;
„ Et l'Olympe attentif à tes premiers travaux ,
Te conſacre à jamais la palme des Héros .
„ Il est plus d'un laurier dans les champs de la gloire ;
Le fort cueille ſouvent celui de la victoire ,
"
"
Le ſeul qu'un Prince doit à ſes propres fuccès ,
و د
Eſt celui qu'il moiſſonne au coeur de ſes Sujets ,
" D'un triomphe ſi beau que l'auguſte avantage ,
" Du fceptre dans tes mains ſoit toujours l'apanage ,
,, Que ta clémence enfin regle ton équité :
„ Voilà le vrai chemin de l'immortalité.
Mais pourquoi , t'arrêtant dans ta noble carriere.
ود Si près d'atteindre au prix , laiſſer une barriere ?
„ Quoi donc! les bords du Gave où j'ai reçu le jour ,
,, N'auroient -ils , mon cher fils , nul titre à ton amour
„ Par quel fatal deſtin faut-il que ma patrie
De l'exil de Themis ſoit ſeule encor flétrie ?
"
" De fon Temple abattu releve les débris ,
.. Rappelle dans ſes murs des Magiſtrats chéris ;
, Ces Mortels vertueux , dont l'ame peu commune ,
,, Préféra dans les fers l'honneur à la fortune :
, Que Thémis avec eux reprenne ſa grandeur ;
Et rends à mon berceau fon antique ſplendeur .
JANVIER . I. Vol. 1776. 25
,
il dit... Au même inſtant cette ombre révérée ,
Plus prompte que l'éclair , revole à l'Empirée.
C'en est fait ; & Louis , touché de nos malheurs,
De ces royales mains daigne eſſuyer nos pleurs ,
Et ſes ſoins paternels s'étendant fur nos têtes ,
De nos jours ténébreux feront des jours de fêtes .
3
Par M. de Saint-Cyr , Capit. d'Infanteries
B5
26 MERCURE DE FRANCE:
VERS A M. DAREAU , de la Société
Littéraire de Clermont Ferrand , en lui
renvoyant l'Eloge du Maréchal de Catinat
, par M. de la Harpe.
D
E ce Héros ſi cher à la Patrie ,
Avec tranſport j'ai lu l'éloge intéreſſant.
Qu'il eſt ſublime ! attendriſſant !
Le ſentiment & le génie
Se font électrifés en peignant ſes hauts faits ,
Le dévouement , la modeftie
Du Cincinnatus des Français.
Courbé fous les lauriers. l'Auteur de Mélanie
Pour ce nouvel écrit peut affronter l'envies
Et le Lecteur ſans préjugé ,
Ami , ne l'aura point jugé
Autrement que l'Académie .
1
Par M. Abbé Dourneau , Ch du S. 3.
A Madame la Marquise DE C.... au fujet
des Parques qu'on voit au bas de fa
Pendule.
SUR ur cet obéliſque vermeil
Où l'art égale la richeſe,
JANVIER. I. Vol. 1776. 27
1
Et qui ſert de palais aux filles du Soleil ,
Dans le Temple de la Sageſſe ,
J'ai vu , Zirphé , les deux Soeurs d'Atropos
Vous filer à l'envi d'heureuſes deſtinées :
Mais pour m'affurer mieux de vos longues années ,
J'ai de cette derniere enlevé les ciſeaux.
Parle même.
QUATRAIN à Madame** , qui ſe promenoit
tenant fon chien par un ruban.
QUBUB vous êtes , Zélie , une auſtere mattreſſe !
Vous donnez des fers même à la fidélité :
Si vous comptez ainſi tenir mon coeur en leſſe ,
Adieu l'amour, vive la liberté.
Par le même.
ETRENNES PHILOSOPHIQUES &
M. D** , Avocat , & de la Société Littéraire
de Clermont-Ferrand.
Dis
Carpe diem. HOR.
ès que ſous d'autres cieux l'ombre vole & s'enfuit,
Que des feux du matin l'orient ſe colore ;
28 MERCURE DE FRANCE.
Le Voyageur , qu'intimidoit la nuit ,
Charmé du lever de l'Aurore ,
La ſalue & ſe réjouit.
Au jour naiſfant ſon oeil fourit encore ,
Quand l'éclatant Phoebus diſſipe ce phosphore:
Ce dieu dont les regards fécondent nos guérêts
A flots précipités leur verſe ſa lumiere ;
Puis au ſein de Théris terminent ſa carriere
De tout ce qui reſpire emporte les regrets .
Les êtres bienfaiſans de la nature entiere
Eprouvent les mêmes deſtins :
O mon ami ! leur regne eſt un regne éphémere I
Vois-tu la jeune Flore émailler nos jardins ,
Et mille objets flétris ſous ſes pinceaux renaître ?
Cet or & cet azur vont bientot diſparoftre ;
Cérès , plus utile aux humains ,
Des végétaux , aliment de leur être ,
Porte le ſymbole en fes mains.
Mais malgré tant de droits au trône ,
Acquis par les bienfaits , conſacrés par l'amour ,
Elle fuit au fombre ſéjour ,
Et cede le ſceptre à Pomone ,
Qui doit le céder à ſon tour.
Ainſi dans l'océan des âges
S'abîment ſans retour les heures & les ans
Sous ta faulx meurtriere , o Temps !
Tombent les Héros & les Sages ,
Et les Nérons & les Trajans,
Inſtruits par ces métamorphoſes
De la fuite du temps , des caprices du fort,
JANVIER. I. Vol. 1776.
Saiſiſſons le préſent , tranquilles dans le port :
Et , le front couronné de roſes ,
Bravons les flèches de la mort.
Par le méme
VERS à M. l'Abbé Giraud de Lachau,
Bibliothécaire de Monseigneur le Duc
d'Orléans , dont le Mémoire ſur Vénus
a obtenu le premier acceſſit à l'Académie
des Inscriptions & Belles-Lettres.
P
AR cette Meſſagere ailée ,
Des Nouveliſtes révérée ,
Et dont le Temple eſt à Paris ,
Ariſte , j'ai d'abord appris
Les alarmes de Cythérée.
Sous ſes voluptueux lambris
Elle n'eſt plus , comme jadis ,
D'Amours , de Plaiſirs entourée :
Et loin d'elle s'eſt envolée
La troupe des Jeux & des Ris.
Son teint eſt le ſéjour des lis ;
Mais la rote en eft exilée.
Sur un tas de myrthes flétris
Gémit la Déeffe éplorée ;
L'on diroit qu'un autre Adonis
Va, de ſes bras , dans l'Elysée.
30 MERCURE DE FRANCE.
Quels ſanglots ! quels lugubres cris
De ſa douleur immodérée
Tous les échos font attendris ;
Ce que j'en fais , je le décris ;
D'une plume mal afſſurée.
,, A l'aide de ſon coloris
,, Apelle m'avoit imitée ;
29
Ovide , & mille Beaux - Eſprits ,
,, M'avoient (dit-elle) célébrée :
„ Mais Ariſte , ſous les débris
"
De l'antiquité reculée ,
Des noms dont je fus décorée ود
ود Depuis le Tibre au Simoïs ,
,, A trouvé la ſource ignorée ,
,, Et m'a faite ce que je ſuis.
„ Je n'accuſerai point Thémis ;
ود
Sa juſtice eſt trop reſpectée ;
„ Lorſque ſa main décerne un prix ,
"
ود
C'eſt une gloire méritée ;
Ah ! combien j'euſſe été flattée...
ود Si du moins il m'étoit permis...
Mais , non ... Eh bien ! allez , mon fils ,
وم
„ Et fendant la plaine azurée ,
"
Volez vers ces lares chéris
,, Qu'habitent une branche adorée
"
Et des Valois & des Henris :
Au docte Abbé qui m'a chantée
و د
و د
و د
Vous offrirez , de par Cypris ,
La pomme autrefois remportée
„ Par le jugement de Paris .
Par le même.
JANVIER. I. Vol. 1776. 31.
1
1
DANS
1
ORPHEE.
Ans les détours obſcurs du monde ſouterrain ,
Triſte , pâle , éploré , demandant Euridice ,
Orphée erroit ; & ſa lyre à la main ,
Lamentoit en ces mots l'horreur de fon fupplice
Cher objet d'une ardeur
Que ta mort n'a point étouffée ,
Source de mes regrets , ſource de ma douleur,
Euridice , entends- moi , viens , je ſuis ton Orphée.
J'ai fu , vivant , franchir ces bords
Dont l'effroyable entrée
N'eſt ouverte qu'aux morts;
Ah! c'étoit pour te voir ! combien je t'ai pleuréel
Viens ; ma lyre , autrefois fi diverſe en accens ,
Ne fait plus que gémir ſous ines doigts impuiſſans;
Et ton époux , comme un lys jeune encore
Qu'on auroit tranſplanté loin des pleurs de l'Aurore ,
Depuis le jour fatal qui t'éloigna de lui ,
Succombe & meurt , defféché par l'ennui .
Amante ingrate ! ombre cruelle !
Tu m'entends & ne voles pas ?
Pardonnez moi , grands Dieux ! de chercher l'infidelle !
J'avois cru que l'amour ſurvivoit au trépas.
1
:
32 MERCURE DE FRANCE,
Du fond des Royaumes fombres ,
A ces lamentables concerts ,
F Les yeux en pleurs , venoient , alloient les ombres,
Et près d'en avertir le Tyran des Enfers ,
Cerbere , avec effort , cherchant ſes voix bruïantes ,
Retient, tout étonné , ſes trois gueules béantes.
Tantale , ſans deſir , voit les eaux s'approcher
Et s'échapper foudain de ſes levres arides .
Siſiphe n'eſt il pas debout ſur un rocher ?
Voyez l'urne qui fuit la main des Danaïdes ;
Sur ſa roue immobile Ixion éperdu ;
Les ferpens ſommeiller fur le front des Furies ,
Qui rugiſſent d'horreur qu'on les ait attendries ;
Et le Chantre lui-même , incertain , confondu ,
Mais orgueilleux de fon ouvrage.
Amant infortuné ! Fuira-t-il ce rivage
Sans avoir vu l'objet de ſes pleurs , de ſes ſoins ?
Quel lieu cache Euridice ? Ah ! qu'il la voye au moins
Ouvre toi devant lui , palais épouvantable
Du Prince inexorable ,
Dont le trône s'éleve aux bords de l'Acheron.
Orphée oſe y paroftre ; il eſt devant Pluton.
Voyez-vous ſur ſa lyre errer ſa main mouvante ?
Il la touche , il la pince , & déjà je l'entends ,
En fons harmonieux mollement réſonnante ,
Se marier à ſa voix ſuppliante ,
Et former de concert ces accords éclatans.
Pardonne
JANVIER. I. Vol. 1776. 33
}
Pardonne à ma douleur extrême ,
Si je viens troubler ton féjour ,
Dieu des morts ! tu connois l'amour ,
Et j'ai perdu tout ce que j'aimes
Euridice eft en ton pouvoir .. ,
Ah Pluton ! que mon déſeſpoir ,
Que ma voix te fléchiffe !
Rends-moi , rends- moi mon Euridices
Aux plus beaux jours de fon printemps ,
Au moment où j'allois l'embraffer comme épouse ,
La Mort , de nos plaiſirs jaloufe ,
Trompa notre espérance & trancha ſes inſtans.
Que m'a fervi de l'avoir tant aimée !
Euridice n'eſt plus ! & je l'avois charmée...
De nos feux mutuels nous n'avons point joui :
Et de tout mon bonheur , hélas ! évanoui ,
Je n'ai qu'un ſouvenir qui double mon fupplice.
Ah ! que mon déſeſpoir , que ma voix te fléchiffe !
Rends-moi , Pluton , rends -moi mon Euridice .
Mais rien ne peut toucher ton coeur ,
Ni mes accords , ni ma priere :
Tombe , lyre impuiſſante ! art funefte ! art trompeur !
Je te maudis , je maudis la lumiere...
Non , je ne verrai plus un ciel , un monde affreux :
Moi vivre encor où n'eſt point Euridice !
C
34 MERCURE DE FRANCE.
J'habite les enfers : que la mort nous uniſſe!
Frappe , Pluton , jouis du trépas de tous deux.
Le Chantre , àces mots , tombe , & les morts en gémirent ,
Et du palais au loin les voûtes retentirent
D'un long mugiffement.
Pluton même ſe trouble , admire cet Amant ,
Pleure fur lui , l'appelle & cede à ſa priere ...
Son Euridice encor reverra la lumiere
Mais il la perd , ah ! fans retour ,
S'il jette , avant de voir le jour ,
Un ſeul regard fur elle.
Telle eſt la loi du fort , loi puiſſante & cruelle :
N'importe ... Trop heureux , il traverſe la nuit ,
Et de loin , à pas lents , Euridice le fuit.
Ils arrivoient : le jour frappoit déjà leur tête ,
Lorſqu'impatient de ſes feux ,
Vaincu , ſans ſouvenir d'un ordre rigoureux , 1
Orphée... hélas ! s'arrête....
Il a vu ſon épouse... & le traité n'eſt plus ,
Et ſes travaux ſont ſuperflus .
Le Styx en a mugi ... Le Dieu , brûlant de joie ,
Tréflaille ſur ſon trône & réclame ſa proie ,
Qui crie encor d'une mourante voix :
Malheureux ! qu'as -tu fait ? Une ſeconde fois
Je te perds , tu me perds , & dans l'ombre éternelle
Déjà le deſtin me rappelle ;
Déjà mon oeil ſe ferme... Orphée... Ah ! cher Amant !
JANVIER. I, Vol. 1776. 35
}
Viens , qu'une fois encor Euridice t'embraffe !
Approche , approche... Hélas ! mes bras , que la mort glace,
Te cherchent vainement ,
Tendus au travers des ténebres.
Orphée... A ces clameurs funebres ,
Tout pâle , tout tremblant, il étoit accouru ;
11 croyoit l'embraſſer ; elle avoit diſparu ...
Quels cris il a jetés ! quel regret le dédore...
Il l'appelle , l'appelle & la rappelle encore ;
Il pleure , il court , il veut repaſſer l'Acheron ,
Et vainqueur de Pluton ,
Une ſeconde fois ramener fon Amante ;
Mais l'inexorable Nocher ,
De fa barque flottante
Toujours lui défend d'approcher.
Et le ciel inhumain lui laiſſe encor la vie !
Et deux fois à ſes voeux Euridice eſt ravie !
Que fera-t- il fans elle ? où trafner ſes regrets ?
Depuis neuf mois entiers , ſeul, parmi les forêts ,
Déſeſpéré , farouche , errant à l'aventure ,
Ce déplorable époux , par ſes chants de douleur ,
Contraignit toute la Nature
:
7
De gémir avec lui , de pleurer fon malheur ,
Quand foudain , près de l'Hebre , arrivent des Bacchantes ,
Qui , pour venger leur flamme , objet de ſes mépris ,
Sur lui fondent en foule , & de leurs mains fanglantes
Déchirent ſes membres meurtris ,
Les jettent dans l'Hebre & s'enfuient
}
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
Sur les flots effrayés ſa tête roule , alors
Et fon ame envolée & ſa voix même crient :
Malheureuſe Euridice ! ... Et le fleuve & fes bords ,
Et les échos , témoins d'un injufte fupplice ,
Attendris , répondoient : Malheureuſe Euridice !
Par M. Gilbert , Auteur du Début poëtique.
JANVIER. I. Vol. 1776. 37
1
LE LOUP & LE RENARD.
Fable orientale .
ERTAIN Loup , bien repù , cheminoit gravement ,
• CERTAIN
Et trouve au milieu de la plaine
!
1
Certain Renard tout hors d'haleine.
Qui te fait ,lui dit- il , fuir fi rapidement ?
Je n'entends aucun bruit dans la forêt prochaine :
Je ne vois nul Chaffeur dans tous les environs ,
Le Berger endormi , néglige ſes moutons.
Je puis en faire autant , car j'ai la panſe pleine.
Le Renard , tout tremblant , lui dit :
Eh quoi ! n'as - tu pas lu l'Edit ?
Le Calife bientôt va se mettre en campagne ,
Il veut que pour porter ſes Bouffons , ſes Valets ,
Et l'attirail pompeux qui par-tout l'accompagne ,
On arrête à l'inſtant & Chameaux & Mulets.
Hé bien ! qu'a de commun ton efpece chétive
Avec ces animaux faits pour être chargés ?
Ce qu'elle a de commun ? dit la bête craintive :
Un Loup a donc ſes préjugés ?
Mais la Cour a les fiens ; vois comme on y procede :
Quelqu'un , fans regarder à ma taille , à ma peau ,
Dira , fi l'on me tient , chargeons ce quadrupede ,
Il ſera toujours temps de voir s'il eſt Chameau.
Par M. de la Dixmerie,
C3
38
MERCURE DE FRANCE .
A Madame la Comteſſe de*** , en lui envoyant
le Poëme de M. Bernard , intitulé
l'Art d'Aimer.
J'A'ALI lu cet Art d'Aimer , j'ai dit à chaque page
O le gentil Bernard 1 le charmant Ouvrage !
Mais , aimable Glicere , aimer n'eſt point un art ,
L'art tient toujours de l'impoſture ,
Et l'Amour est l'enfant de la ſimple nature.
A ſes tendres leçons vos yeux , d'un ſeul regard ,
Donnent bien plus de prix que les chants de Bernard :
Chez lui l'Amour differte , avec vous il foupire :
Il peint le ſentiment , mais Glicere l'inſpire :
Ce qu'il dit à l'eſprit , vous le dites au coeur.
Qui ſert le mieux l'Amour & fon empire
Ou de Glicere ou de l'Auteur ?
JANVIER. L. Vol. 1776. 39
VERS fur la mort de M. DU TRESSAN
, Premier Président & Intendant
du Rouffillon , arrivée à Perpignan le 6
Avril 1774.
Ο
01 , Peuples , il n'eſt plus : la Parque trop cruelle
Vient de l'envelopper dans la nuit éternelle .
11 n'eſt plus ! mille droits à l'immortalité
Nont point paré le coup ſur ſa tête arrêté.
Hélas ! dans l'Univers , rien de lui ne nous reſte.
Mais , où vais-je puiſer cette image funeſte ?
Du Treffan , tout entier , n'eſt point dans le tombeau ;
Non : ce qui fut en lui de plus grand', de plus beau ,
L'exemple de ſes moeurs vit encor dans le monde.
Des vrais dons , des vrais biens , fource pure &féconde,
Sainte Religion , tu le guidas toujours.
Auguſte & feul objet de ſes tendres amours ,
Son exemple n'eſt grand que par ta grandeur même :
Il marchoit au flambeau de ta clarté ſuprême.
Humanité ſacrée ! il employa les loix ,
Il fit fervir fon rang à foutenir tes droits ;
J'en atteſte vos coeurs , & Nation guerriere ,
Qu'unit à nous un ferme & noble caractere ! (1)
(1) Le Royaume de Corfe , ou M. du Treſſan fut
d'abord Premier Président seulement : M. de Pradines
en étoit déja Intendant.
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Toujours vous chérirez l'integre Magiftrat
Qui , fage , humain & doux , fans trouble & fans éclat
Sut par ſa vigilance & fa prompte juſtice ,
Ecarter loin de vous le crime & l'artifice :
Et vous n'oublierez pas ſa bonté , ſa candeur !
Quoi ! Peuples , vous pleurez ! mais voyez ſa grandeur !
Que grand eſt le mortel qui termine une vie
Que la foi , les vertus & l'honneur ont remplie !
Tout finit ici bas : tel eſt l'arrêt du fort.
Il meurt donc : mais fon nom eft vainqueur de la mort.
Par M. l'Abbé de Verie****
CHANSON ſur les plumes que portent
aujourd'hui nos Dames.
AIR : Réveillez- vous , belle endormie.
UI , fur la tête de nos Dames
Laiſſons les panaches flotter :
Ils font analogues aux femmes ,
Elles font bien de les porter.
La femme ſe peint elle-même
Dans ce frivole ajuſtement ;
La plume vole , elle eſt l'emblême
De ce ſexe trop inconftant.
Des femmes l'on fait les coutumes;
Vous font-elles quelque ferment &
JANVIER. I. Vol. 1776. 4
Fiez vous y comme à leurs plumes ,
Autant en emporte le vent.
D'un papache moins ridicule
Le mulet marche revêtu ;
Qui de la femme ou de la mule
Eſt l'animal le plus têtu ?
Lafemme aufli de haut parage
Porte plames chez les Incas ;
Mais chez eux la femme eſt ſauvage ,
Et les nôtres ne le font pas.
Tandis que d'un panache en France
Un époux orne ſa moitié ,
D'un autre , avec reconnoiſſance ,
Par elle il eſt gratifié.
C. 5
42 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS adreſsés à Madame PL*** ,
à l'occaſion de la chanson précédente ,
fur le même air.
V
ous , Madame , à qui la nature
Accorde toutes ſes faveurs ,
Ce n'eſt ni l'ait , ni la parure
Qui vous captivent tous les coeurs.
Vous avez la douceur , les grâces
De la Déeſſe de Cypris ,
On ne voit marcher fur vos traces
Que les Amours , les Jeux , les Ris,
La plume , chez l'Amant volage ,
Anime , enflamme tous ſes feux ;
Pour votre époux ſenſible & fage,
Ses feux s'allument dans vos yeux,
Mepriſez donc cette manie :
Votre miroir dira toujours
Que , fans avoir cette folie ,
Vous favez fixer les Amours.
Que mille élégantes Coquettes
Arment leurs têtes de plumets ;
Dans la plus ſimple des cornettes
Vous effacez tous leurs attraits.
JANVIER. I. Vol. 1776. 43
1
Les panaches & les aigrettes
Ne font que des beautés du jour ;
La nuit les voit för les toilettes ,
Le lit dit bon foir à l'amour.
?
Par M. D.R.
VERS fur la mort de M. l'Abbé DE
VOISENON , de l'Académie Françoise.
DIGNE IGNE des regrets de Thalie ,
Dans ſes charmans écrits , au fel de la ſaillie ,
Qui ne reconnoît Voiſenon ?
Aimable , heureux , fécond , ſon facile génie ,
Sous le maſque de la folie ,
Sourit toujours à la raiſon.
O vous qu'il adoroit , dont il ſuivoit les traces !
Guidez , & Dieux du goût ! les Muſes & les Graces,
Et couvrez ſon tombeau des lauriers d'Apollon ;
La ſenſible amitié , dont il connut les charmes ,
Sans ceſſe , en exaltant fon nom ,
Les arroſera de ſes larmes.
Par M. Guérin do Frémicourt.
44 MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſés à Monseigneur le Comte
DE SAINT- GERMAIN , Ministre
de la Guerre.
I
2 LS te font bien dûs ces honneurs
Qu'on appelle honneur de la guerre :
Aux lauriers tu joins mille fleurs.
Saint - Germain , quand Louis te remet fon tonnerre ,
Tes vertueux travaux dirigeant ſa faveur ,
Vont faire le bien de la terre ,
Et de l'Etat , la gloire & le bonheur.
Par M. Mouret de Saint- Senin , ancien
Commiffaire de la Marine.
/
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Colimaçon ; celui de
la feconde eſt Tonton . Le mot du premier
Logogryphe eſt Carte géographique ,
où se trouve arc , rat , trace , & , car ,
race , rate , carte à jouer ; celui du ſecond
eit Rêve , où l'on trouve Eve.
JANVIER. I. Vol. 1776. 45
ENIGME.
E
ST- IL un plus bizarre fort
Que celui qui me lie ?
En mourant je donne la vie ,
En naiſſant je donne la mort ;
Par thon fecours la plus jeune cervelle
Devient impénétrable aux plus fins Courtiſans :
Quelquefois auſſi je décele
D'un tendre coeur les fecrets mouvemens.
Souvent j'habite avec le ſage
Et fouvent avec le trompeur ;
Du fcélérat plein de noirceur
Et de l'homme de bien , je deviens le partage.
Je dois l'e're parfois à des momens bien doux ,
Bien vantés des Amans , mais non des vieux époux;
Et malgré que je fuye & le fexe & les armes ,
Utile à celles - ci , pour l'autre j'ai des charmes .
Ace trait ſeul , Lecteur , tu peux me deviner ,
Et voir que je ſuis le... Chut , j'ai manqué parler.
Par M. Gazil fils.
46 MERCURE DE FRANCE.
UL
AUTRE.
TILE réſervoir , chacun , pour fon usage ,
A beſoin de moi chaque jour :
Me comparer quelqu'un eſt ſouvent un outrage ,
Cependant je ſuis faite au tour.
On me porte toujours , jamais on ne me trafne ,
Je crains la moindre contufion ;
Gefner , & je crois , la Fontaine
Ont tous deux célebré mon nom.
Par M. Hubert .
POUR
AUTRE.
A Mademoiselle de** .
Our moi tu ne dois point avoir d'indifférences
Philidis ; en ton eſprit
Toujours je prends ma naiſſance ;
La mémoire me produit ;
De la peine je puis naître
Comme je nais du plaifir ;
Mais quelque foit l'objet dont je reçoive l'être ,
Rarement je parois ſans caufer des ſoupirs.
Par M. Louis Guilbaute
JANVIER . I. Vol. 1776. 47
P
LOGOGRYPHE.
ETIT meuble charmant , confolateur aimable ,
Ah! que de jaloux font envieux de mon fort !
Que la belle Marton travaille ou ſoit à table ,
Dans la triſte ſaiſon je ſuis fon réconfort.
Mon petit feu lui donne une humeur admirable ,
Et ſes deux pieds mignons de careſſes m'accable.
A préfent difféquez , coupez-moi par morceaux ,
Je renferme en mon ſein un de nos minéraux ;
Deux des quatre élémens ; deux notes de muſique ;
Le nom d'une vieille barique.
Vous trouverez encor... Mais , morbleu , taiſons - nous :
Car l'aimable Marton me met ſur ſes genoux.
Par M. Bouchet , à Paris.
Ο
AUTRE.
N me fait voyager dans toute Nation ;
Ainſi que moi , mes foeurs font en tous lieux priſées ,
Et quoique nous ayons toutes le même nom ,
On en trouve beaucoup qui me font oppoſées ;
Car il en eſt , dont le ſein plein d'aigreur ,
Ne peut offrir qu'une liqueur amere ,
Tandis que , par un fort contraire ,
Je n'offre que de la douceur.
48 MERCURE DE FRANCE .
つ
Me voilà , je crois , cher Lecteur ,
Dans un affez grand jour pour que tu me devine ;
N'importe , pour dernier effort ,
Je veux t'apprendre encor
Que ma queue eſt divine ,
Et que ma tête eſt du pur or .
Par M. Lavielle , de Dax.
R
AUTRE.
A Madame F.... L.... de Dax.
OSINE , comme toi , je plais & j'intéreſſe ;
Mes traits , comme les tiens , impriment de l'amour :
J'annonce , comme toi , l'aurore d'un beau jour ,
Et chaffe loin des coeurs la crainte & la trifteffe .
De ce bonheur pourtant je fais très-peu de cas :
Rofine , il en eſt un qui me plait davantage ;
Car , en m'otant un pied , j'anime ton image ,
Et mes freres & moi voltigeons fur tes pas .
Par le mêmes
:
Parodie
Janvier. 1776 49.
Parodied'undir ItaliendelSignorNicolo.
Allegro.
Les vraisplai-firs. ha-
Les mais plaifirs ha-:.
3
bi-tentfous la treille,
bi tent fous la treil- le ,
Les vrais
Les
aisplaisirs habitentfous la
syrausplaisirs habitentfous la
7
50. Mercure de France .
treille,Labouteille,DieuduvinSaitban-
W
treille,LabouteilleDieuduvinSaitban
L
nir toutchagrin,La bouteille ,
air tout chagrin,La bouteille
**
Dieudu vin,Sait bannir tout chagrin
Dieu duxin sartbannir tout chagrin.
6 6x
54
Janvier. 1776 . 51.
Auprès de Thémire Coridonfou-
Auprès de Thémire Coridonfoupire,
Etpour lafe-duire, Se
pire, Etpour lafé- duire,se
G
tourmente en vain, Mais Gretourmenteen
vain; Mais Gre52.
Mercure deFrance .
goire trouveàboire,Mais Gregoiretrouveà
boire,Mais Gre-
*
: goire trouveàboire, Un
goire trouveàboire , Un
7 *
bien plus
cer- tain .
bien plus
cer- tain.
Di
OF
4
JANVIER. I. Vol. 1776. 53
NOUVELLES LITTERAIRES.
Eloge de Nicolas de Catinat , Maréchalde
France , préſenté à l'Académie Françoiſe
, ſuivi de notes hiſtoriques &
morales ; par M. l'Abbé du Rouzeau.
A Paris. Cet Eloge ſe vend au Palais.
L'AUTEUR 'AUTEUR de l'Eloge que nons annoncons
, a peint le grand Capitaine , le Citoyen
vertueux , le Sage accompli , & de
ces trois hommes comparés , il a fait du
Maréchal de Catinat un Héros , dont la
vie méritoit d'être célébrée par les Orateurs
patriotes.
Nous voudrions pouvoir mettre ſous
les yeux des Lecteurs tous les différens
endroits de ce diſcours que nous avons
lu avec plaiſir. Nous nous bornerons à
extraire le parallele de Catinat & de Turenne
, qui termine cet Eloge.
ود
" L'art de ſoumettre la guerre à des
regles certaines , de la rendre indépen-
„ dante des caprices de la fortune &des
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
,, jeux du hafard, d'aſſeoir toutes fes
,, eſpérances ſur le talent , & de ne rien
و د
attendre que de lai ; l'art de faire
,, beaucoup avec peu , de n'être jamais
,, au- deffous des moyens qu'on a d'être
,, toujours au deſſus ; l'art d'inquiéter ,
, de harceler fans ceſſe ſon ennemi ,
,, pour tâcher de le trouver en faute ; de
و د
lui tendre fans ceſſe de nouveaux pié-
, ges pour le faire tomber en quelqu'un ,
& pour regagner fur lui la ſupériorité ; 22
" cet art enfin que négligeoit Condé ,
,, parce qu'il croyoit avoir dans ſa valeur
& dans l'opiniâtreté de ſon courage ,
و د
"
"
ود
ود
ود
ود
des reſſources pour s'en paffer , parce
,, qu'il étoit peut- être trop grand homme
pour
pour y defcendre ; ce fut cet art que
Turenne poſſeda dans un degré fupé-
,, rieur , & dont Catinat fut un fecond
modele après lui. Turenne , il faut
l'avouer , paroît l'avoir traité avec plus
d'étendue , & en avoir tiré un parti
plus brillant que Catinat. Mais fil'on
confidere , d'une part, combien lưới ور
étoit au-deſſus de l'autre par la naiffance
, combien , par cette raifon , il
ofoit plus & il avoit plus le droit
d'ofer , combien il étoit moins contrarié
& mieux fervi : ſi l'on fait at-
२०
ور
"
ود
JANVIER. I. Vol. 1776. 55
1
>
,, tention , de l'autre , que Turenne ne li- ود
ود
ود
"
"
vra que de petits combats , & que
Catinat remporta deux grandes victoires
; que Turenne fut battu deux
fois , & qu'il le fut par ſa faute , com-
" me il avoit la noble franchiſe de l'a .
,, vouer , & que Catinat ne fut jamais
furpris ni battu ; qu'on ne peut lui
,, reprocher d'avoir commis aucune faute
en guerre , nusquam culpâ rem malè
" geffit : peut être trouvera-t-on entre
ود
ود ces deux grands hommes une certaine
,, égalité de mérite militaire , qu'on n'eût
oféy ſoupçonner d'abord. ود
"
د و
"
" Si nous comparons maintenant leurs
,, vertus , un même patriotiſme les anima
tous deux; tous deux ils luifacrifierent
leur gloire & leur fortune ; tous
deux ils eurent le courage fublime de
lui immoler leurs reſſentimens & leurs
vengeances les plus juſtes , toute eſpece
d'ambition & d'intérêt. Jamais on
n'avoit mieux ſervi l'Etat pour l'Etat
lui - même , que Turenne & Catinat ne
le ſervirent : mais ce mérite & les
ſervices de Turenne furent mieux re-
"
و د
ود
"
ود
ود
९
•Cornel. Nepos, ddeeIIpphhiicc..
D4
56 MERCURE DE FRANCE .
,, connus & conſtamment mieux récom-
„ penſés ; Catinat , par conféquent , eut
" beſoin de plus de vertu , & en prouve
,, davantage dans les contradictions qu'on
ود
lui ſuſcita & les diſgraces qu'on lui fit
,, eſſuyer. Ils s'éleverent tous deux fans
,, brigue& fans cabale. Les dignités vin-
و د
ود
"
"
rent à eux plutôt qu'ils n'allerent à
elles : mais le détachement des grandeurs
fut plus entier & plus naturel
chez Catinat. Ils prouverent tous deux
,, un grand fond d'humanité ; dans un
métier deſtructeur & féroce , ils ne
firent que le mal qu'ils ne pouvoient
„ s'empêcher de faire. Cependant , en
,, comparant la conduite de Turenne
و و
و و
و د
ود
ود
dans le Palatinat , qu'il ravagea & qu'il
détruifit , avec celle de Catinat dans le
,, Duché de Juliers , qu'il épargna malgré
les ordres de Louvois , l'on eſt forcé
d'admirer la modération compatiſſante
de l'un , & de blamer la rigueur exceffive
de l'autre.
ود
و د
و د
و د
و د
Leur déſintéreſſement fut abfolu-
,, ment le même. Après tant de guerres
,, où ils auroient pu s'enrichir l'un &
l'autre , leurs revenus à leur mort
n'avoient ni augmenté , ni diminué.
Même modeſtie encore, preſque même
و د
وو هت
"
JANVIER. I. Vol. 1776. 57
"
"
و د
و ا
و د
ود
"
,, ſimplicité ; c'étoit comme naturellement
qu'ils fuyoient tous deux la
louange , qu'ils ſe dépouilloient de
leur gloire la mieux méritée , qu'ils
renonçoient à leur grandeur , qu'ils
ſouffroient même qu'on la méconnût.
L'envie les attaqua tous deux ,& ils ne
la repouſſerent jamais par la plainte &
le décri de leurs rivaux : ils ne fureat
s'en venger qu'en leur pardonnant&
leur faiſant du bien. En voyant la conduite
de Catinat envers Feuquieres ,
Teſſé & Vaudemont , on croit voir
celle de Turenne vis-à- vis d'Hocquin-
,, court , de Saint Abre & de la Ferté.
Jamais deux grands hommes , en un
mot , n'eurent une ſi grande conformité
de talens & de vertus que Turenne &
Catinat.
ود
ود
ود
"
و د
و د
و د
و د
"
وا
"
" Mais la partie où ils ceſſent de ſe
reſſembler , celle qui diſtingue Ca-
” tinat de tous les autres , c'eſt la fageſſe.
Turenne eut' toutes les vertus
&toutes les qualités d'un héros : eutil
de même toutes celles qui forment
le Sage ? Son hiſtoire préſente plus
d'une foibleſſe. Soumis aux femmes ,
il trahit , pour une Maîtreſſe , le ſecret
de l'Etat , dans un âge où les hommes
"
ود
"
"
"
1
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
ود
ود
ود
و د
و د
و د
ordinaires favent maîtriſer leurs pen-
" chans. La vieilleſſe de Catinat n'offre
point de pareilles taches. Sa jeuneſſe
même en fut exempte. Turenne avoit
formé le projet d'une retraite qu'il eût
fans doute exécutée , ſans le coup funeſte
qui le ravit à la France. Mais
cette retraite avoit un air de réforme
plutôt qu'un air de ſageſſe: elle laiſſoit
,, appercevoir dans ce grand homme une
ame inquiete , poursuivie par elle-mê-
„ me , & qui avoit beſoin de ſoutien
&d'appui. La retraite de Catinat préfente
au contraire un homme toujours
calme & ferein , affez fort de lui-même
pour n'avoir beſoin de perſonne. Enfin ,
fans infifter davantage fur les traits qui
les rapprochent ou les éloignent , l'un
fut plus un héros , l'autre fut plus un
,, fage. Il feroit difficile de trouver un
homme plus grand que Turenne : il
feroit peut- être impoffible d'en ima-
,, giner un auffi complettement vertueux
,, que Catinat."
"
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
C'eſt un grand inconvénient dans ces
fortes de paralleles , de ne pouvoir éle
ver un Héros au deſſus de l'autre , qu'en
bleſſant fouvent la vérité hiſtorique. Il
eft très difficile , dans ces fortes de com-
鳥
JANVIER. 1. Vol. 1776. 59 )
paraiſons, de ne pas facrifier quelquefois
aux agréméns de l'antitheſe les regles de
l'équité & la juſteffe du goût.
Nouveaux plaidoyers à l'usage des Colléges
, par M. le Boucq , Prêtre , Chanoine
de l'Eglife Collégiale de Saint
André de Chartres , & Profeſſeur de
Réthorique au College de la même
Ville. A Chartres , chez le Tellier ,
Imprimeur.
On ne fauroit trop exercer la jeuneſſe
dans l'art de la parole , parce que cet art
eſt plus ou moins néceſſaire dans les
différentes profeſſions que l'on peut choifir
dans la vie. Ces fortes d'exercices
peuvent être regardés comme une forte
de récréation propre à animer de jeunes
Ecoliers , qui aiment toujours la diverſité
& le mouvement; mais il faut pour
cela économiſer le temps & ne pas troubler
l'ordre des études qui ſont fixées
& qui doivent toujours avoir la préférence.
,
Les ſujets de ces discours que nous
annonçons , font intéreſſans & fournisſent
matiere à l'éloquence. Le premier
60
لا
MERCURE DE FRANCE.
plaidoyer eſt celui de ces généreux Calaiſiens
qui , après une longue & honorable
défenſe de leur ville , allerent aux pieds
du Roi d'Angleterre , Edouard III , s'offrir
à la mort pour ſauver leurs Concitoyens
du maſſacre général que ce Prince ,
irrité de leur réſiſtance , avoit réſolu d'en
faire. Ils font repréſentés ſous le nom de
Polearque.
M. Fremiot , Premier Préſident du
Parlement de Dijon , au temps de la
ligue en Bourgogne, ſoutint le parti de
Henri IV au riſque de perdre l'Archevêque
de Bourges fon fils , alors prifonnier
des Ligueurs. On menaca le généreux
Préſident de lui envoyer la tête de ce
fils , s'il ne ſe rangeoit du parti des Rebelles.
Sa réponſe fut qu'il s'eſtimoit
heureux de facrifier ſon fils pour une ſi
belle cauſe , & qu'il valoit mieux que
le fils pérît innocent , que le pere vécût
perfide à fon Dieu & à ſon Roi. On le
nomme Timocrate. Tel eſt le ſujet du
ſecond plaidoyer.
Celui du troiſieme eſt Hippocrate fauvant
la Grece des ravages d'une peſte
qui la déſoloit ; ou , ſi l'on veut , M.
Heincius , Docteur Allemand , qui , appellé
à Veniſe , attaquée de la peſte en
JANVIER. I. Vol. 1776. 61
On
1656 , vint à bout d'arrêter les progrès
de ce fléau par l'uſage des cauteres.
le peint ſous le nom de Podalire. Enfin
Théogene rappelle l'idée de M. Daguesfeau
, pere de l'illuftre Chancelier de ce
nom , qui , dans l'hiver de 1709 , déroba
par ſes ſoins , des milliers d'hommes
aux horreurs de la famine.
L'Auteur de ces plaidoyers avoit déjà
fait connoître ſes talens en traitant cette
■ queſtion : Lequel du Commerçant , du Cultivateur
, du Militaire & du Savant fert
plus effentiellement l'Etat , relativement au
degré de perfection où le Prince veut l'élever.
Les nouvelles Leçons Françoises , à l'uſage
d'une Ecole de la Paroiſſe Royale de
Notre-Dame de Versailles ; par Claude
Royer , Maître Ecrivain. A Verſailles
, chez Fournier , Libraire.
Cette brochure renferme la liſte des
mots les plus communs dont on a un befoin
journalier & qu'on ne fauroit écrire
62 MERCURE DE FRANCE.
trop correctement , avec un petit eſſai de
Jettres , bouquets & complimens , & un
modele de lettres - de- change , billets à
ordre , promeſſes & quittances , &c . On
ne fauroit donner de trop bonne heure
ces notions aux jeunes gens , & l'on néglige
un peu trop , dans l'éducation , les
connoiffances uſuelles qu'on devroit inculquer
les premieres .
Traité fur les Coutumes Anglo - Normandes
qui ont été publiées en Angleterre de
puis l'onzieme juſqu'au quatorzieme
ſiecle , avec des remarques fur les prin.
cipaux points de l'Hiſtoire & de la
Jurisprudence Françoiſe , antérieurs
aux établiſſemens de St Louis. Quatre
volumes in 4º. propoſés par ſouscription.
Par M. Houard , Avocat
en Parlement.
Cet Ouvrage fora autant utile à ceux
qui veulent étudier l'Histoire , qu'à ceux
qui defirent d'approfondir le Droit ancien
JANVIER. I. Vol. 1776. 63
1
}
de France. Ce nouvel Ouvrage peut être
regardé comme la ſuite des deux volumes
déjà publiés ſous ce titre : Anciennes
Loix des François conſervées dans les Coutumes
Angloiſes , recueillies par Littleton.
On foufcrit à Paris , chez Saillant &
Nyon , Libraires , rue St. Jean-de-Beauvais.
Le prix eſt de 36liv. dont on payera
la moitié en ſouſcrivant.
Principes & Usages concernant les Dîmes;
par M. de Jouy , Avocat au Parlement.
Nouvelle édition, A Paris , chez
Durand neveu.
La plupart des Canonites donnent la
définition des dîmes , relative à leur
façon de penſer ſur l'origine& la nature
de ce droit. De quelque maniere qu'on
les enviſage , on ſera toujours obligé de
convenir qu'on doit pourvoir à la nourriture
& à l'entretien des Miniſtres des
Autels. Ainſi la portion des fruits & revenus
qui doit être donnée aux Miniſtres
de l'Egliſe , ſera appelée du nom de
dîme; non parce que ce doit être toujours
la dixieme portion des fruits , mais
parce que ce droit a été introduit ſous la
nouvelle loi , à l'imitation de la loi an
64 MERCURE DE FRANCE .
cienne qui l'avoit fixé , en faveur des Lévites
, à la dixieme partie des fruits. La
dîme eſt - elle de droit divin ou de droit
poſitif? Les Canoniſtes font partagés fur
cette queſtion. M. de Jouy , qui croit
qu'elle eſt due de droit poſitif, traite à
fond toutes les autres queſtions qui ont
rapport à ſa matiere. Dîmes inféodées ,
fruits décimables , la quotité de la dîme ,
la maniere de la percevoir , l'exemption
de la dîme , la preſcription , les baux à
ferme des dîmes , les charges des gros
Décimateurs , la portion congrue , les
pailles de la dîme , les actions pour les
dîmes , les Juges qui peuvent connoître
des dîmes , les prémices : l'Auteur difcute
tous ces points avec clarté & préciſion.
Les nouvelles obſervations & ad
ditions qu'on trouve dans cette derniere
édition , ne peuvent qu'augmenter le
mérite de cet Ouvrage , & le rendre
encore plus utile aux Avocats & aux
Praticiens.
La Finance politique , réduite en principe
& en pratique ; par M. Groubert de
Groubentall , Ecuyer , Avocat au Parlement
de Paris. Premiere partie. Nouvelle
édition. A Paris , chez Baſtien ,
Lib. Vous
JANVIER. I. Vol. 1776. 65
Vous ne pouvez pas penſer à tout ,
diſoit un Sultan à ſes Miniſtres : ne rebutez
point ceux qui penſent. Il y a fouvent
à profiter dans les projets les plus
chimériques ; qu'une baſſe jalouſie ne
vous faſſe jamais rejeter ce que d'autres
ont penſé : difcerner le bon & l'exécuter ,
c'eſt bien plus que de l'avoir imaginé.
• Ces paroles de M. Melot , fervent de
réponſe à tous ceux qui décrient tout ce
qui a l'apparence de projet. On ne doit
pas oublier que c'eſt un Faiſeur de projets
qui a changé la face de l'Europe , en
établiſſant l'équilibre entre les Puiſſances
qui la partagent ; un Faiſeur de projets
qui a rendu la France commercante : &
ces heureuſes révolutions prouvent bien
qu'il n'y a que des eſprits ombrageux
qui s'effarouchent de tout ce qui paroît
nouveau , comme ſi ce qui eſt en uſage
aujourd'hui n'étoit pas nouveau hier.
Ainſi rien de plus déraisonnable que de
décrier un projet avant de l'avoir exami
né. Avec ce ſeul mot , ſavons- nous tout ,
Sommes- nyoouuss bien , on répond à ceux qui
oſent traiter d'empirique quiconque ofe
communiquer ſes idées ſur les moyens
E
66 MERCURE DE FRANCE .
d'augmenter la proſpérité d'un Etat. Ce
n'eſt pas ainſi que le Roi de Sardaigne a
accueilli l'Ouvrage dont nous annonçons
une nouvelle édition. Voici la lettre dont
ce Prince a honoré l'Auteur de la France
politique.
,, Sieur Groubert de Groubentall, Nous
,, avons reçu avec plaiſir l'Ouvrage que
„ vous venez de mettre au jour, & fom-
,, mes bien aiſe de vous dire que nous y
„ avons reconnu vos talens , & l'utilité
,, qui ne peut qu'en réſulter au bien pu-
22
و د
و د
blic par la matiere que vous y traitez ,
,, quoique nous n'ayons eu qu'à peine le
,, temps de le parcourir. Les ſentimens
„ que vous nous temoignez , en nous
adreſſant cet Ouvrage , ne nous ont pas
moins été agréables & vous attirent
,, notre eſtime , dont nous vous donnerons
des preuves dans les occafions.
Sur ce , nous prions Dieu qu'il vous ait
en ſa ſainte garde. A Turin , le 14
Novembre 1775. Signé VICTOR AMÉ-
DÉE ."
و د
و د
و د
53
» D
Le Secret des Médecins , ou Manuel antiſyphillitique
, contenant la méthode
de ſe guérir foi même dans les malaJANVIER.
I. Vol. 1776. 67
!
.
.
dies vénériennes , avec l'art de s'en
préſerver , mis à la portée de tout le
Monde. A Paris , chez Coſtard , Libr.
Cet Ouvrage raſſemble ſous un ſeul
point de vue tout ce qui est néceſſaire
pour que chaque individu puiſſe être fon
Médecin dans les cas ordinaires de cette
maladie. Une longue expérience a fourni
à l'Auteur les moyens de connoître &
d'eſſayer les diverſes méthodes curatives
qui fe font multipliées de nos jours. Les
ſuccès réitérés font la meilleure apologie
qu'on puiſſe donner de la maniere dont
on traite cette maladie , qui a affligé le
genre humain de tout temps , s'il faut en
croire l'Auteur. On ſe ſert de l'autorité
de Moïſe pour appuyer l'opinion fur
l'ancienneté de cette maladie , qu'on
ſuppoſe avoir été déſignée par des noms
différens . Hérodote , au premier livre de
fon hiſtoire , ſemble l'indiquer. Les Auteurs
de l'antiquité , tels qu'Hippocrate ,
Celſe & autres; parlent de certains accidens
qui ont bien du rapport & de la
reſſemblance avec ceux qu'éprouve aujourd'hui
cette maladie. Salicet , qui vivoit
en 1270, Gordon & Valefcus , le
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
diſent expreſſément. Il eſt bien plus esſentiel
d'indiquer les remedes les plus
efficaces pour ce genre de maladie , que
de diſcuter les différentes opinions fur
fon origine & fon ancienneté. Aufſi
l'Auteur ne cherche qu'à faire connoître
la meilleure méthode curative , & déclare
la guerre au Charlataniſme , qui cherche
à s'enrichir en abuſant de la crédulité
des malades. Rempli de reſpect & d'estime
pour Boerhaave & Aftruc , il montre
que les opinions de ces grands hommes
, que l'on a regardées juſqu'à ce jour
comme ſi différentes , font au fond les
mêmes ; & que leur oppoſition vient de
ce qu'on n'a pas établi diſtinctement les
rapports qui font entre la lymphe & la
graiſſe. Il eſt réſervé aux Maîtres de l'art
à juger ſi les raiſons qu'on apporte pour
faire cette conciliation font probables
& fi les remedes indiqués conviennent
véritablement aux différens accidens qui
accompagnent cette maladie , dont on
nous a prophétiſé la fin C'eſt en attaquant
ce poifon avec ſuccès qu'on pourra
hater l'accompliſſement de cette prédiction.
9
JANVIER . I. Vol. 1776. 6
}
1
;
1
1
La Tonotechnie , ou l'art de noter les
cylindres , & tout ce qui eſt ſuſceptible
de notage dans tous les inftrumens de
concerts méchaniques . Par le Pere Engramelle
, Religieux Auguſtin réformé
de la Reine Marguerite. A Paris , chez
Delaguette.
L'Auteur enſeigne la méthode nouvelle
de noter les cylindres des ſonnettes
, carillons , orgues portatifs , automates
, & de tous les inſtrumens de ce
genre , & de faire exécuter par des machines
quelques pieces de muſique que
ce foit , avec cette juſteſſe de préciſion
à laquelle le meilleur Muſicien auroit
peine à atteindre parce qu'elle feroit
fans erreur.
ود
,
Le notage , dit-il, étant la partie la
,, plus ignorée de ces inſtrumens , quoi-
,, que la plus eſſentielle , je me fuis
" perfuadé que je rendrois ſervice nonſeulement
aux Artiſtes , mais aux Ama-
,, teurs & aux Muſiciens mêmes , en le
”
" leur enſeignant. Eh ! qui ſait ſi les
,, Couperin , les Rameau ,& nos meilleurs
Auteurs de muſique , n'auroient pas
pris plaiſir à nous tranſmettre leurs
excellentes compoſitions dans toute
"
ود
95
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
وو
ود
un
leur pureté , par le moyen de quelques
cylindres , s'ils avoient fu le notage".
Cet art a toujours été , juſqu'ici ,
myſtere révélé à peu de perſonnes ; il en
eſt même peu qui le poſſedent dans toute
fon étendue ; & s'il a fait juſqu'à préſent
ſi peu de progrès , c'eſt qu'on a toujours
été arrêté par des difficultés rebutantes.
Mais l'Auteur ayant pratiqué longtemps
le notage avec ſuccès , c'eſt avec
connoiſſance de cauſe qu'il écrit ; auffi le
fait- il de maniere à convaincre ſes Lecteurs
de la certitude de ſes principes ,
qui feront utiles non- feulement à tous
les arts méchaniques , mais aux Muficiens
mêmes & aux Amateurs de muſique ,
s'ils veulent tranſmettre à la poſtérité des
preuves de leurs talens , fans aucune altération.
La muſique , cet art enchanteur ,
pourra acquérir , par ce moyen , un degré
de perfection juſqu'à préſent ineſpéré
par la facilité de pouvoir comparer toutes
les muſiques nationales par l'exécution
& dans ce genre d'expreffion qui convient
à chaque idiome , bien différent de
celui qui réſulte des pieces notées ſur le
papier , que chacun ajuſte ſuivant qu'il
eſt affecté , au lieu qu'avec des cylindres
on pourra réunir chez foi l'exécution
JANVIER. I. Vol. 1776. 7
même des meilleurs Compoſiteurs de tous
les Pays.
N'ayant encore aucuns principes pour
déſigner , fans équivoques , le détail des
effets particuliers à chaque note de muſique
, dont l'enſemble donne l'expreſſion
& le mérite aux pieces , l'Auteur en a
créé fur ces effets , qui doivent être accueillis
des Muſiciens, en les mettant à
portée de rendre compte de ces détails
intéreſſans , qu'ils enveloppent toujours
ſous le terme général du goût ; il a imaginé
en conféquence des caracteres pour
fixer à jamais le vrai genre d'exécution
& l'expreſſion dans le génie des Muſiciens.
Le Livre des Seigneurs , ou le Papier
terrier perpétuel , qui indique la maniere
de renouveler les terriers & de
les rendre utiles à perpétuité , pour la
confervation des droits de la Seigneurie.
A Paris , chez Cellot , Imp . Lib.
Les héritages des vaſſaux& des cenſitaires
font expoſés à différentes mutations
de propriété , par ventes & fucceffions.
Ceux qui font d'une grande étendue ſe
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
1
diviſent entre des enfans ou des collatéraux
, ou ſe morcellent pour fubvenir à
la néceſſité des affaires du propriétaire .
Souvent auſſi ils ſe réuniſſent ſur la tête
d'un héritier de pluſieurs parens. La nature
même d'un terrain change auffi par
la volonté des propriétaires , qui mettent
en pré , en bois ou en vigne des terres
labourables , & vice versa. On veut tirer
de fon héritage le parti le plus avantageux
, & fuivant les idées qu'on ſe for
me de ces différens revenus , on dénature
le fonds & on le tourne du côté
qu'on croit le plus utile. Les tenans même
immuables , qui pourroient donner
'de la conſiſtance à la ſituation des biens ,
ne laiſſent pas de varier. Un chemin ceſſe
de l'être , parce qu'il s'en eſt ouvert un
plus commode. Les rivieres même &
les ruiſſeaux changent quelquefois leur
lit. Au milieu de tant de variations , qui
pourroit reconnoître les rentes & autres
droits fur chacun de ces héritages , lors
de la conceffion originaire , ou même lors
des aveux ou déclarations rendus anciennement
par les vaſſaux & cenfitaires ?
Combien le temps & la fraude occafionnent
d'autres déſordres auxquels le ſeul
terrier d'une Seigneurie peut remédier.
JANVIER. I. Vol. 1776. 73
C'eſt le terrier qui indique les droits dûs
au Seigneur , lui en montre tous les ti
tres & lui aſſigne avec certitude les héritages
qui y font ſujets. Or l'Ouvrage
que nous annonçons fournit une excellente
méthode d'arranger les titres , de
renouveler un terrier , de le conſerver
à perpétuité , & fait connoître toutes les
regles qu'on doit ſuivre pour ſe conduire
avec intelligence dans ces opérations importantes.
Annoncer un tel Ouvrage, c'eſt
en faire connoître toute l'utilité.
Méthode des Terriers , ou traité des prépatatifs
& de la confection des terriers ,
avec la maniere de rendre utiles & d'abréger
pour les renovations prochaines ,
les différentes opérations qui ont ſervi
de fondement à la renovation actuelle.
Par MM. Follivet freres , Commiſſaires
aux droits Seigneuriaux ; in - 8°.
A Paris , chez Muſier fils , Libraire.
Cet Ouvrage eſt du genre de celui que
nous venons d'annoncer . Cette concurrence
prouve combien l'objet eſt intéresfant;
mais nous laiſſons aux gens de l'art
à décider du mérite & de la préférence
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
des différens 'procédés qui leur font propofés.
Les Auteurs de cette excellente méthode
ont cru qu'après Dumoulin , Ferrieres
, Gayot , Pocquet de Livoniere ,
Fréminville , Renauldon , &c. on n'avoit
plus rien de neuf à dire ſur les fiefs ;
qu'après MM. Lemoine & Batteney on
n'avoit que des plans obfcurs à donner
fur l'arrangement des titres & la formation
d'un inventaire : & c'eſt de ce point
qu'ils font partis. Ils examinent fcrupuleuſement
les titres pour déterminer le
nombre des terriers d'après celui des fuzerains
de la terre; ils comparent cet
Ouvrage avec le local ; ils dépouillent
les titres & fur - tout les anciens terriers ;
ils font arpenter & borner , & forment
un fommier préparatoire qui contient les
numéros repréſentatifs des héritages figurés
ſur le plan , conſidéré comme le miroir
de tout le travail. A chacun de ces
numéros infcrits au ſommier , ils portent
toutes les indications de nature,
propriété , redevances , titres & autres ,
qui peuvent intéreſſer le Cenſitaire &
le Seigneur. Une ſimple table alphabétique
des Cenſitaires & les numéros des
héritages de chacun épars dans le ſomJANVIER.
I. Vol. 1776. 75
mier , conduiſent à la formation des déclarations,
& à la découverte de tous les
titres qui font entre les mains du Seigneur.
Le Cenfitaire , en paſſant ſa déclaration
, doit montrer les ſiens , & on les
y infcrit. Avant de clorre le terrier , on
Je vérifie: la clôture & l'expédition en
font le complément. Pendant tout ce
temps , il faut s'occuper des fiefs fervans ,
qui doivent étre regardés comme faifant
chacun un objet diſtinct ; & ils ſe trouvent
en regle en même temps que le
terrier finit. Il ne reſte plus qu'à établir
un ordre dans la manutention de tout
l'Ouvrage. Un livre que MM. Jollivet
appellent fommier de vérification , & auquel
le ſommier préparatoire a eu le
double avantage de ſervir de brouillon ,
fert à infcrire , ſuivant les numéros dú
plan , les héritages , leurs contenances ,
natures , poffeffeurs , charges , titres du
Seigneur & du Cenſitaire , avec renvois
au terrier , à l'inventaire & au cenfier de
détail. On y laiſſe aſſez de blanc pour
y porter les connoiſſances que la ſuite
des temps fournira ſur les mutations de
tout genre : car toutes les connoiſſances
antérieures à la formation de ce livre y
ont été portées. On s'occupe enfuite à
76 MERCURE DE FRANCE.
former le cenfier de détail , où chaque
Cenſitaire a , dans l'article qui le concerne
, le détail de ſes poffeffions , les
charges & réductions de charges auxquelles
il eſt aſſujetti; & en outre , des
renvois au plan , au terrier & au fommier
de verification . Tous ces quatre ouvrages
, plan , terrier , fommier & cenfier ,
ont ainſi une chaîne qui conduit les indications
de l'un à l'autre , ſans néanmoins
les avoir recommencées dans chaque.
Joignez à tout cela un ſimple regître
des mutations que tient le Seigneur luimême
, & dont il fait des extraits trèscourts
qu'il reporte ſur le ſommier. MM.
Jolivet terminent leur Ouvrage par la
méthode & le modele d'un aveu & dénombrement,
Traité des Jardins , ou le nouveau de la
Quintinie , contenant 19. la deſcrip
tion & la culture des arbres fruitiers ;
20. des plantes potageres ; 3 °. des
fleurs ; 4º. des arbres & arbriſſeaux
d'ornement. Par M. L. B..... deux
volumes in - 80. A Paris , chez Didot
le jeune , Libraire de la Faculté de
Médecine , quai des Auguſtins ; 6 liv,
8 fols br.
JANVIER. I. Vol. 1776. 77
Parmi le grand nombre de livres qui
ont paru ſur lejardinage , quelques uns ne
traitent que de quelques parties de cet art ,
d'autres en donnent des notions vagues ou
inſuffifantes , ou peu fûres. M. de la Quintinie
eſt le ſeul qui ait traité cette matiere
à fond : mais la plupart des inſtructions
qu'il y donne ſe trouvent ou noyées
dans les mots , ou obſcurcies par la prolixité
même , ou iſolées dans deux volu
mes enflés par de fréquentes digreſſions
& des opinions multipliées , enſorte que
cet Ouvrage ne peut être utile qu'à un
très petit nombre de perſonnes , encore
faut- il qu'elles ayent aſſez de courage
pour pouvoir rapprocher les parties éparſes
des leçons de ce grand Maître. Pour
épargner au Public une étude ſi laborieuſe
, ou la lecture & la dépenſe de
pluſieurs Traités particuliers , on donne
dans cet Ouvrage le réſultat du travail
d'un Amateur , occupé depuis long-temps
à éprouver les diverſes pratiques , à ſimplifier
les unes , à rectifier les autres &
à en ſubſtituer de meilleures. L'ordre ,
la préciſion & la brieveté ajoutent au
mérite de cet Ouvrage, dont la plupart
des préceptes; puiſés dans les Auteurs
les plus eſtimés , fur-tout dans l'Instruc78
MERCURE DE FRANCE.
tion pour les Jardins , font aſſurés par des
fuccès les plus conftans. Le premier volume
traite du Jardin fruitier , le ſecond
traite du jardin potager. Si le Public eft
fatisfait de ces deux premieres parties ,
l'Auteur publiera les deux autres , qui
comprendront le jardin fleuriste & le jardin
d'ornement , & completteront ce Traité.
De novorum offium regeneratione expérimen
ta , &c. Expériences fur la régénération
des os ; par M. Michel Troja ,
Docteur Médecin à Naples , &c. I vol .
in- 12. A Paris , chez Didot le jeune ,
Libraire , quai des Auguſtins. Prix br.
2 liv.
:
Ce Traité eſt diviſé en trois ſections :
la premiere renferme différentes expé.
riences qu'a faites l'Auteur ſur la régénération
des nouveaux os : la ſeconde traite
des fractures , & la troiſieme de la force
de la nature pour l'allongement des os.
Ces expériences , qui font au nombre de
vingt & une , font très - curieuses & trèsintéreſſantes
; elles pourront un jour devenir
de la plus grande utilité pour le
traitement des maladies des os : mais
JANVIER. I. Vol. 1776. 79
elles méritent d'être confimées. L'Ouvrage
eſt dédié à M. Lieutaud , premier
Médecin du Roi , le meilleur appréciateur
fur ces fortes de matieres,
Dictionnaire vétérinaire & des animaux
domestiques , contenant leurs moeurs ,
leurs caracteres , leurs defcriptions anatomiques
, la maniere de les nourrir ,
de les élever & de les gouverner , les
alimens qui leur font propres , les maladies
auxquelles ils ſont ſujets , &
leurs propriétés , tant pour la Médecine&
la nourriture de l'homme , que
pour tous les différens uſage de la
ſociété civile , auquel on a joint un
Fauna Gallicus. Par M. Buc'hoz , Médecin
Botanifte & de quartier , furnuméraire
de Monfieur , &c. 6 volumes
in 8°. ornés de 60 planches gravées en
taille douce. A Paris , chez Brunet ,
1776. Avec approb. & privilege du
Roi.
Toute ſcience qui ne fert point àl'économie
champêtre , eſt plus curieuſe
qu'utile ; l'hiſtoire naturelle feroit regardée
comme telle ſi, dans l'étude
80 MERCURE DE FRANCE.
qu'on en fait, on ſe contentoit de connoître
les différens corps qui nous environent
, fans ſavoir les uſages auxquels
on peut les employer. Rien n'a été créé
que pour l'utilité de l'homme , & fi le
Créateur nous à ſouvent caché les avantages
indirects qui nous viennent réellement
de certains êtres organiſés , c'eſt autant
pour abaiſſer notre orgueil que pour
nous engager à des recherches plus profondes.
Le but que M. Buc'hoz ſe propoſe
dans les différens Ouvrages qu'il
publie , c'eſt de ſe rendre utile à ſes
Compratriotes. Il ne s'eſt pas contenté
d'expoſer les richeſſes qu'on trouve à
chaque pas dans ce vaſte Royaume , il a
commencé l'hiſtore naturelle de la France
par celle des végétaux , comme étant
les êtres les plus eſſentiels à la vie ; il
a fait voir, dans le Dictionnaire qu'il a
mis au jour ſur les plantes de ce Royaume
, à quels uſages on pouvoit les em
ployer , non - feulement pour les alimens
& les médicamens des hommes & des
animaux , mais encore pour les différens
arts , tant de néceſſité premiere que de luxe .
L'accueil que le Public a fait à cet Ouvrage
, dont l'édition a été preſque'entiérement
épuiſée en moins de fix mois ,
a
JANVIER. I. Vol. 1776. 81
a engagé l'Auteur à continuer ſes récherches
fur les autres regnes de la
France; il s'eſt déterminé en confé
quence à publier auſſi un Dictionnaire
fur les animaux. Il vouloit le rédiger
de même que le précédent , & l'intituler :
Dictionnaire de tous les animaux , tant
quadrupedes qu'oiseaux , poiffons , infectes ,
coquillages, ferpens , &c. qui se trouvent
en France: mais comme différentes perſonnes
très - ſenſées ont fait obſerver à.
l'Auteur que ce Dictionnaire ainſi rédigé
, ne ſeroit que très peu utile , & qu'il
valoit beaucoup mieux ſe reſtreindre aux
animaux domeſtiques & à ceux dont on
peut tirer quelques avantages pour la fociété
, en y traçant d'une façon étendue
tout ce qui peut avoir rapport à l'art
vétérinaire , à la chaſſe , à la pêche , &
en général à toutes les connoiſſances néceſſaires
dans l'économie domeſtique; il
s'eſt rendu à leurs bons avis , & par
conféquent il a donné à cet Ouvrage le
titre de Dictionnaire vétérinaire & des
animaux domestiques. Il y a done fait
paſſer. en revue tous les animaux ; il y
donne leurs deſcriptions anatomiques ,
&quelquefois comparées avec celles de
P'homme & d'autres animaux domeſti-
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ques ; il explique enſuite la maniere de
les élever , il indique les alimens qui
leur font propres , il examine les mala
dies auxquelles ils ſont ſujets, il expoſe
les remedés qui leur conviennent; il faic
l'hiſtoire des différentes maladies épizootiques
qui ont régné parmi eux de
puis les temps les plus reculés , & il en
rapporte les ſymptômes & les traitemens.
Il entre enſuite dans le détail de
tous les avantages qu'on peut tirer de
ces animaux ; il démontre conbien ils
font utiles pour nos alimens , pour nos
médicamens , & le plus souvent pour la
culture & l'engrais de nos terres , pour le
tranfport de nos marchandises , enfin pour
tous les différens úſages économiques de
la vie; il ſuit régulierement ce plan dans
chaque article des animaux domeſtiques :
mais il n'en reſte pas là ; il parle en outre
des quadrupedes fauvages , des oiſeaux
& des poiffons dont on a coutume de ſe
nourrir ; il rapporte tout ce qui peut concérner
la chaſſe & la pêche de ces animaux:
il n'omet rien , ou du moins il
tâche de ne rień omettre de ce qui ſe
trouvé d'eſſentiel dans le regne animal ;
il a mis en quelque façon à contribution ,
pour rédiger ce Dictionnaire , tout ce
JANVIER. I. Vol. 1776. 83
qui a paru de plus intéreſſant juſqu'à
préſent ſur l'art vétérinaire , fur les épizooties
& maladies contagieuſes des bestiaux
, fur la chaſſe , la pêche , l'économie
champêtre , l'agriculture , la matiere médicale
& alimentaire , & les différens
arts & métiers. Il a parcouru générale.
ment tous les Traités qui ont pu parvenir
à ſa connoiffance fur ces objets , les Collections
Académiques , les Journaux &
autres Ouvrages périodiques. C'eſt le rés
fultat de toutes les connoiſſances des différens
ſiecles , que l'Auteur offre actuel
lement à ſes Concitoyens ; c'eſt fans contredit
un recueil complet de l'économie
animale , qui fera néceſſairement époque
dans cette partie. Mais l'Auteur ne s'eſt
pas feulement contenté de puiſer dans
les Ouvrages imprimés ; il a encore voulu
confulter les gens de l'art , & joindre
leurs propres obſervations & expériences
à celles des Auteurs. Dans les différentes
courſes que M. Buc'hoz a faites dans le
Royaume , pour en reconnoître les plantes
, il a appris des Intendans des domai
nes , des Laboureurs , des Fermiers , des
Chaſſeurs , des Pêcheurs , des Maréchaux,
des Bergers , des Pâtres , ce qui pouvoit
• concerner les parties dont ils avoient l'ad-
F2
84
MERCURE DE FRANCE .
miniſtration. Ce n'eſt pas dans les villes ,
ce n'eſt pas chez lesGens de Lettres , qu'il
faut apprendre à nourrir , gouverner ,
élever & traiter des animaux domeſtiques:
mais c'eſt dans les campagnes ,
c'eſt même ſouvent auprès des perſonnes
les plus ruſtiques qu'il faut s'inſtruire. Les
différentes expériences que l'Auteur a
vues pratiquer dans la maiſon paternelle
&dont il a pareillement tiré parti pour
cet Ouvrage , ne contribuent pas peu à
le rendre utile; la pratique équivaut en
tout à la théorie : c'eſt la raiſon pour laquelle
l'Auteur part toujours de cette premiere
lorſqu'il veut traiter de quelque
objet. H a joint à la fin de ce Dictionnaire
pluſieurs tables alphabétiques , de même
qu'il avoit fait dans le Dictionnaire des
plantes , arbres & arbustes , dont celui - ci
fait ſuite , pour lui donner un nouveau
degré d'utilité : il commence d'abord par
la table des animaux dont il eſt queſtion
dans l'Ouvrage , avec tous les différens
noms ſynonymes , tant triviaux que ſcientifiques
; il en donne une ſeconde pour
les différentes maladies des chevaux ,
des vaches des brebis , des chevres &
des porcs ; une troiſieme eſt deſtinée pour
les maladies des oiſeaux , principalement
JANVIER. I. Vol. 1776. 85
1
ceux de baſſe - cour , dont il fait voir les
richeſſes qu'on en peut tirer pour un état;
&une quatrieme indique les remedes que
nous fourniſſent les animaux pour nos
maladies ; dans la cinquieme , il donne
la liſte des animaux propres à nous fervir
de nourriture : la fixieme enfin comprend
toutes les différentes parties de ces
mêmes animaux qui conviennent aux
arts . Il fait ſuccéder à ces tables un Fauna
Gallicus , dans lequel il donne la liſte
de tous les animaux de la France , rangée
ſuivant le ſyſtème de Linneus , que M.
Buc'hoz a toujours adopté dans ſes Ouvrages
, juſqu'à préſent , par préférence à
tout autre , comme le plus méthodique ,
le plus clair & le plus court.
Ce Fauna fupplée en quelque choſe
aux differens animaux qui ont été omis
dans le cours de ce Dictionnaire ; & quoiqu'on
ſe ſoit restreint aux animaux domeſtiques
pour le corps de l'Ouvrage ,
l'Auteur penſe qu'il n'eſt pas moins intéreſſant
de faire connoître les autres animaux
de la France ; en conféquence il
rapporte dans ce Fauna Gallicus , après
la dénomination de chaque animal, la
deſcription fimple de ceux dont il n'a pas
> fait mention ; il a l'avantage de réunir
F3
86 MERCURE DE FRANCE .
par - là l'ancien plan avec celui qu'on lui
a conſeillé. C'eſt ainſi que ce Dictionnaire
devient réellement une ſuite indispenſable
de celui des arbres & arbustes de
la France & le Dictionnaire minéralogique
& hydrologique de la France , dont le quatrieme
volume eſt ſur le point de paroître
, & fera le complément de l'hiſtoire
naturelle du Royaume. L'Auteur finit le
Dictionnaire Vétérinaire par une bibliographie
des Auteurs qui ont écrit fur cette
matiere, L'édition des quatre premiers
volumes étant épuiſée , on les a réimprimés
; & on a orné cette ſeconde édi
tion de 60 planches gravées en tailledouce
, qui repréſentent au naturel la plupart
des animaux domeſtiques.
Mémoire fur le Coucou ; par M. Lotthinger
, Médecin à Sarbroug. ANancy ,
chez Gervais , Libraire.
L'Auteur de ce Mémoire , très-connu
dans la République des Lettres par les
différens Mémoires qu'il a communiqués
à M. le Comte de Buffon fur les oiſeaux ,
& dont ce Savant, a fait mention , de
même que par ceux qu'il a communiqués
à M. Buc'hoz fur, l'ornithologie de la
Lorraine (voyez l'Aldrovandus LotharinJANVIER.
I. Vol. 1776. 87
gie ) fait part au Public , dans le Mémoire
que nous annonçons de différentes
obfervations tout à fait neuves , qui tendent
à prouver combien font erronnés les
préjugés du Public ſur l'incubation du
coucou.
Beauté de la Nature , ou fleurimanie raiſonnée
, concernant l'art de cultiver
les oeillets ainſi que les fleurs du premier
& du ſecond ordre , fervant
d'ornement pour les parterres , avec
une Differtation ſur les arbriſſeaux
choiſis , fondé ſur une longue expé-
:
८
1
rience ; par le ſieur Robert - Xavier
Mellet ; I vol. in - 12. A Paris , chez
Didot le jeune , Libraire.
:
:
4
M. Mellet , par la publication de cet
Ouvrage , nous fait part des obfervations
qu'il a faites depuis fort long temps fur la
culture des fleurs & des arbrifſſeaux ; fon
-Ouvrage eſt réellement fondé ſur la pratique
& l'expérience , & mérite d'être confulté
par les Fleuriſtes .
F
i.
88 MERCURE DE FRANCE.
t
La Nature confidérée fous fes différens aspetts
, ou Journal des trois regnes de
la Nature , concernant tout ce qui a
rapport à la ſcience phyſique de l'homme,
à l'art vétérinaire , à l'hiſtoire des
différens animaux , au regne végétal , à
la connoiſſance des plantes , à l'agriculture
, au jardinage , aux arts , au regne
minéral , a l'exploitation des mines
aux fingularités & à l'uſage des différens
fofiles.
Ce Journal , qui eſt tout à la fois Ouvrage
périodique & de Bibliotheque , eſt
peut - être un des plus intéreſſans ; on y
trouve généralement tout ce qui peut être
utile à l'homme, foit pour ſes alimens&
ſes médicamens , foit pour ſon logement ,
ſes habits & fon chauffage. La médeci
ne , l'art vétérinaire , l'agriculture , le
jardinage , l'économie champêtre, la minéralogie
, l'hiſtoire naturelle , la botanique
, la phyſique , & les différens arts &
métiers , font autant d'objets qui forment
la matière de cette collection. On y
expoſe toutes les nouvelles découvertes
qui y ont rapport ; on y donne même
une notion impartiale des livres anciens
& modernes qui traitent de ces objets.
Pour mieux faire connoître l'importance
de ce Journal , il ſuffit de parJANVIER
. I. Vol. 1776. 89
ler de quelques uns de ſes articles indiſtinctement.
Dans le premier volume
qui a paru en 1775 , on trouve différens
remedes domeſtiques , tels que celui
contre la toux , la brûlure , les hémorrhoïdes
, l'hydropiſie , les vers , le pian ,
la morſure des viperes , les accidens occaſionnés
par les champignons , la gar
grene , l'enflure du ſein , le lait épanché ,
la petite vérole rentrée , l'épilepfie , la
fuffocation par le charbon , &c. Ce volume
n'eſt pas moins intéreſſant pour
l'art vétérinaire: on y rapporte différens
remedes contre les maladies des beſtiaux ;
on y traite de la maladie épizootique
qui a régné parmi les chiens ; on y
donne la recette éprouvée à la Chartreuſe
de Baſſeville contre les maladies des
bêtes à cornes; on y indique les fumigations
que le Docteur Lanciſi a conſeillées
comme préſervatifs dans pareils
cas , & le remede qui a ſauvé beaucoup
de beſtiaux en Suiſſe ; on y décrit l'épizootie
du Béarn ; on y trouve un autre
mémoire ſur les maladies épizootiques
des beſtiaux , & ſpécialement ſur les
maladies des bêtes à laine de Sologne.
La partie concernant l'économie animale
&végétale , n'eſt pas moins intéreſſante :
:
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
on y expoſe les moyens qu'on peut employer
pour détruire les différens infectes
qui attaquent l'homme , les beftiaux &
Hes plantes : on y lit une nouvelle maniere
de blanchir la cire ; & on y expoſe quelques
réflexions fur cette ſubſtance , on y
enfeigne un nouveau fourrage pour les
beftiaux & une nouvelle méthode pour con-
• ſerver les grains ; des obſervations ſur le
gingembre , ſur l'apocin , l'acacia , l'iris
jaune des près , la bruyere blanche , le
riz , le cierge du Pérou , l'olivier , font
'autant d'articles qui méritent d'être confultés
. On y lit une infinité de recettes
fur les arts , & pluſieurs morceaux de
phyſique & de méchanique. Nous n'aurions
jamais fini fi nous voulions rappor-
*ter ici toutes les chofes intéreſſantes qui
y ſont conſignées: les bornes que nous
ſommes obligés de nous prefcrire dans
les extraits que nous faiſons ici , ne nous
permettent pas de nous étendre plus au
long; nous aurons occafion d'y revenir
dans la ſuite. On fouferit en tout temps
pour ſe procurer ce Journal que nous annonçons
, & qui a paru depuis 1768 ,
chez Lacombe , Lib. rue Chriſtine. Le
prix de la ſouſcription eſt de 121 paran ,
franc deport pour Paris& la Province ; il
comprend 52 feuilles d'impreſſion par an.
JANVIER. I. Vol. 1776. 98
Manuel du Meûnier & du Charpentier de
moulins , on abrégé claſſique du Traité
de la mouture par économie , orné de
gravures en taille douce , & rédigé
fur les Mémoires du ſieur Bucquer.
Par M. Beguiller , Avocat & premier
Notaire des Etats de Bourgogne , &c.
1 vol . in- 80, A Paris, chez Panckoucke
& Delalain , Libraire 1775 .
Cet Ouvrage n'eſt que l'abrégé du
grand Traité de M. Beguiller fur la Connoissance
des grains & fur la mouture éco-
-nomique ; cet Abrégé eit encore fufceptible
de réduction .
Le Spectateur François; par M. Caſtilhon ;
in 12. Il' en paroît 15 cahiers par an ,
dont le prix eſt à Paris de 12 1. & en
Province de 15 liv. port franc par la
pofte. On foufcrit à Paris , chez Lacombe
, Libr! rue Chriſtine.
C'eſt une pénible entrepriſe que celle
*de préſenter aux hommes & de leur faire
aimer la vérité. Le meilleur moyen , &
c'eſt celui que l'Auteur a adopté , eſt de
la montrer ſous le maſque : mais il faut
92 MERCURE DE FRANCE.
que ce maſque change ſouvent de forme,
& que ces formes ne choquent perſonne.
C'eſt peut-être là une des plus
grandes difficultés. Avec les meilleures
intentions du monde , l'Auteur ſe trouve
ſouvent accuſé d'avoir eu des vues coupables
, par deux ou trois lecteurs qui
s'y croient attaqués , & auxquels il n'a
jamais penſé ; ſouvent les alluſions mal
entendues par un eſprit faux , ou mal interprêtées
par la méchanceté , lui attirent
des affaires ; quelquefois la crainte de la
cenſure lui jette ſur tout ce qu'il écrit un
froid inévitable : c'eſt ce que le Spectateur
a eu le courage de faire ſentir dans
un dialogue entre ſon Imprimeur & lui :
,, Quand on a de bonnes intentions , ditil
, devroit - on avoir quelque choſe à
craindre ? Ne voyez vous pas que cette
circonſpection éternelle , ces frayeurs
de déplaire , cette gêne tiennent l'eſprit
à la torture , glacent l'imagination ,
énervent le génie ? Avez- vous jamais
vu que la crainte ait produit quelque
و د
chofe de bon ? Dans ce dialogue ,
l'Imprimeur lui annonce qu'il faut refaire
une feuille entiere , que le Cenſeur refufe
d'approuver un certain caractere de l'ennemi
de foi - même. Vous avez dit for-
23
و و
و د
ود
"
ود
"
"
JANVIER . I. Vol. 1776. 98
"
"
ود
وا
ود
ود
ود
ود
ود
,, mellement , lui dit l'Imprimeur , qu'une
vertu trop ſévere nous rend incommodes
à la ſociété , & fait le ſupplice de
„ quiconque ſe livre à cet excès ; qu'exi-
„ ger des hommes qu'ils foient fans défauts
, les femmes fans caprices , les
courtiſans ſans fauſſeſté , les financiers
ſans rudeſſe , les ſavans fans orgueil ,
les beaux eſprits fans vanité,les grands
fans morgue , le Peuple ſans inconstance
, c'eſt demander l'impoſſible ".
Le Spectateur demande ce que le Cenſeur
peut trouver à tout cela.,, Il prétend ,
répond l'Imprimeur , que le portrait
de l'homme inquiet qui voudroit qu'il
n'y eſit point de défauts au monde ,
tend au relâchement des moeurs ; qu'il
ne faut que cela pour inſpirer à certains
lecteurs du dégoût pour la vertu , &
qu'il n'y a pas un ſeul correctifpropre
à la faire aimer ". Cette façon de voir
n'eſt pas auſſi rare qu'on le penſe. D'un
autre côté l'Imprimeur lui reporte une
feuille que le Cenſeur approuve , mais
que , lui , il ne veut pas mettre ſous
preſſe. Pourquoi , lui demande le Spectateur?
Parce que , répond l'Imprimeur ,
je ne veux pas me faire interdire. Vous
faites l'éloge d'une fage politique , vous
ود
"
"
"
"
"
"
94
MERCURE DE FRANCE.
établiſſez les principes d'un bon gouver
nement. Eft ce que vous aimeriez mieux ,
répond le Spectateur , que j'en euſſe fait
la fatire ? Ni l'un , ni l'autre , répond l'Imprimeur
; mais ne concevez- vous pas que
les éloges qu'on donne à une ſage adminiftration,
ſuppoſent qu'il peut y en avoir
de mauvaiſes , & que ces ſuppoſitions ne
font jamais permiſes ? Ne vous ſouvenez
vous pas du temps où des Monopoleurs
à patentes faifoient main baſſe ſur
quiconque oſoit ſuppoſer qu'il y eût des
monopoles , ou même qu'il pût y en
avoir ?
Voilà comme le Spectateur trouve le
fecret de jeter du ridicule fur cette timidité
décourageante qui laiſſe ſubſiſter le
mal , parce qu'il eſt établi, dans la crainte
de bleſſer ceux qui font intéreſſés à ne
pas vouloir le bien.
Malgré les difficultés que le Spectateur
a à furmonter , il eſt peu de matieres
qu'il ne traite : on y trouve un dialogue
entre un Rémouleur & lui , contre les
abus des jurandes , rempli de réflexions
folides , de pathétique & de gaîté. Une
lettre plaifante ſur le divorce , que le
Spectateur ſe fait adreſſer par un mari
qui fe croit veuf, parce que fa femme ,
JANVIER. I. Voll 17760 95
1
1
)
>
ور
و د
و د
و ا
ود
"
ود
perdue pour lui, eſt au pouvoir d'un Seigneur
qui l'entretient. Il demande à ſe
remarier. Il y a des chofes d'une force &
d'une vérité finguliere dans cette lettre.
,,.Quand je pouſſe à bout mon Curé ,
dit il , on m'objecte que pour pouvoir
ſe remarier , il faut qu'il y ait mort
phyſique de l'un des conjoints. Savezvous
que cette idée de mort phyfique ,
ſeul moyen de rompre des noeuds mal
aſſortis & d'en dégager des époux qui
ſe haïffent , peut caufer d'étranges défordres
dans certaines têtes , & porter
,, un mauvais mari ou une méchante
femme à de terribles excès ; qu'ils
peuvent tirer de ce principe de bien
,, abominables conféquences ? En vérité,
Monfieur le Spectateur, c'eſt mettre le
poignard dans lamain des mécontens.
C'eſt tout au moins condamner le malheureux
à faire des voeux pour la mort
de fon tyran ou de fon infidele. Je ne
vois pas dans tout cela l'ombre de charité".
"
د و
و د
ود
"
!
}
ود
ود
Il entre enfuite dans les détails des
› grands avantages qui réſulteroient pour
les moeurs , & méme pour l'union conjugale
, de cette liberté de ſe remarier,
quand on n'a plus de femme. Il fait voir
۱
2 .
96 MERCURE DE FRANCE .
,
l'inſuffisance de nos loix dans les ſépara
tions qui ne remédient à rien , parce que
cette reſſource ne peut pas donner un
mari à une femme délaiſſée ni une
femme à un mari qui a perdu la ſienne.
Sous le titre d'extraits d'un papier anglois
du temps de Charles II , on trouve
un tableau de la corruption de nos moeurs ,
l'allégorie eſt frappante ; & la réforme
des abus dont l'adminiſtration s'occupe
ſous les yeux vigilans du Prince , rendra
ce tableau plus intéreſſant à mesure que
nos moeurs s'épureront.
Il feroit trop long de parcourir les
différentes pieces qui compoſent les trois
volumes qui ont paru dans le cours de
cette année. Pour varier les formes ſous
Jeſquelles l'Auteur préſente ſa morale ,
il n'y en a point qu'il ne lui donne ;
tantôt ce ſont des contes , tantôt des fables
, des hiſtoires , des anecdotes ſuppoſées
, des plaifanteries fur nos modes ;
les plumes y jouent un grand rôle. L'hiftoire
de Vieille-Epée eſt une peinture de
ces heureux ſcélérats, qui , à la faveur de
leurs intrigues & de leur baſſeffe , par
viennent au comble de la fortune , abuſent
de leur crédit & ſe rendent le fléau
du Peuple. Les tableaux de cette eſpece
ne
e
JANVIER. 1. Vol. 1776. 97
.
>
>
⚫ne fauroient être aſſez multipliés . м.
Caftilhon , en les traçanit , n'affecte point
cette couleur fombre qui attriſte l'eſprit
fans affecter l'ame ; il n'oublie jamais
qu'il écrit pour des François , & qu'afin
➤ de faire mieux reſſortir ce qui doit frapper
& laiſſer de profondes impreffions ,
il faut jeter de la gaieté dans les accef
ſoires . La gaieté diſpoſe le coeur à l'attendriſſement
, à l'horreur du vice & à
la bienfaiſance. Le Spectateur ne confi
dere guere les lettres que relativement
aux moeurs . Les Courtisanes , Comédie
de M. Paliſſot , lui donnerent lieu de
faire des réflexions ſur l'importance que
l'état de Comédien a ufurpée en France :
il y revient encore dans ſes dernieres
feuilles , & il fait voir qu'on peut juger
, par la faveur qu'ont les Comédiens ,
du degré de corruption de nos moeurs.
On trouve parmi les moyens de les corriger
le projet de l'établiſſement d'une gas
Zette finguliere. Deux lettres , l'une fur
le commerce des grains , & l'autre fur
l'agrandiſſement exceffif de la capitale ,
renferment des réflexions ſages & folides .
Nous terminerons cet extrait par le mor
ceau fuivant.
!
}
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Le Supplice de l'Envieux , Anecdote
Chinoise.
Parmi les bons Empereurs dont la
Chine révere la mémoire , Taï- Oum eft
regardé comme un des plus ſages. Lorfqu'il
fut parvenu au Trône , il forma le
projet de remédier aux abus qui , ſous
les regnes précédens , s'étoient gliſſés
dans toutes les parties de l'adminiſtration .
Il ſe fit donner la liſte des Mandarins ,
dont l'inflexible probité avoit , en différens
temps , attiré ſur eux les perfécutions
& les diſgrâces ; & ce fut dans cette
claſſe qu'il prit ſes Colao. Un Miniftre ,
quelqu'actif qu'il foit, ne peut pas tout
faire par lui - même. L'un de fes Colao
éleva au Mandarinat & afſſocia à ſes
fonctions , quatre Lettrés dont il connoiffoit
les lumieres ; il les avoit tirés de
l'obſcurité des derniers rangs , ſeul aſyle
où la vertu ſoit en sûreté , quand le pouvoir
abſolu fait régner cent tigres ſous
le nom d'un deſpote. L'envie ne put voir
ces Lettrés fortir de la pouſſiere ſans frémir
; elle s'arma de tous ſes ſerpens,
Elle déchaîna la calomnie & la fureur ;
les uns furent accuſés de crimes atroces ,
JANVIER. I. Vol. 1776. 99
;
{
2
les autres d'une incapacité dangereuſe,
Elle inonda tout Pékin de libelles ſeandaleux
: ils parvinrent juſqu'à l'Empereur;
il en fut indigné. Il ordonna qu'on
en recherchât les Auteurs , pour en faire
un exemple ſévere; il conſulta le Colao
fur le genre du fupplice dont il devoir
les punir. Bienfaiſante Majesté , lui dit
le Colao , je n'en connois qu'un ; mais
il eſt plus terrible pour l'envieux que les
tortures & la mort même : c'eſt de le
rendre témoin de la proſpérité de ceux
qu'il a déſignés pour victimes .
L'Empereur l'entendit. Il appela les
Lettrés , leur permit de s'aſſeoir ſur les
marches de ſon Trône , les accabla de
careſſes , leur donna des diſtinctions &
les combla de préfens. Ces bienfaits irriterent
l'envie ; elle exhala de nouvelles
fureurs , & l'Empereur fit aux Lettrés
de nouveaux dons. Dès qu'il couroit quelque
placard ou qu'on répandoit quelquelibelle
calomnieux , l'Empereur ne manquoit
pas d'énvoyer au Lettré qui en étoit
l'objet , un témoignage de ſon eſtime.
Les envieux ne douterent plus qu'au lieu
de nuire aux Lettrés , amis du Colao ,
chacun de leurs traits ne fût l'occaſion
d'une nouvelle grâce de l'Empereur. Ils
G
100 MERCURE DE FRANCE.
garderent un profond filence. Bientôt ils
tremblerent que ce filence , mal interpreté
, ne fût encore favorable aux objets
de leur haine , & ne portat l'Empereur à
les récompenfer encore. Les envieux prirent
le parti de faire de leurs rivaux les
éloges les plus pompeux. Ils éviterent
avec plus de circonfpection d'en dire du
mal qu'ils n'avoient craint autrefois d'en
dire du bien. Louons à tort à travers ,
diſoient - ils ; qui ſait fi à la fin nos éloges
ne produiront pas les effets que la cenſure
doit naturellement produire ? Les hommes
ſont ſi bizarres ! Les envieux fe
tromperent encore : car l'Empereur , qui
devina leur projet , ordonna que ces éloges
fuſſent conſacrés dans le tribunal de
l'hiſtoire.
Le dix - huitieme Siecle venge ; Epître à
M. D*** , par M. M*** , Facit indi-
- gnatio verfum. A la Haye , & à Paris
chez les Marchands de nouveautés ,
1775-
Cette Epître eſt une réponſe à la fatire
contre le dix - huitieme ſiecle. C'eſt un
combat d'eſprit entre deux jeunes Poëtes ,
l'un qui vante les détracteurs des talens ,
JANVIER . I. Vol. 1776. 101
?
&l'autre qui venge les Ecrivains renommes.
Ce dernier prenant le parti du mérite
avoué par la Nation , a du moins
l'avantage d'une meilleure cauſe. Il fait
bien des vers , & il y en a dans cette
Epître de très heureux. Voici comme il
peint un fatirique qui s'efforce de l'être :
Doué d'un coeur ſenſible & du plus rare eſprit ,
Le goût & la raiſon dictent quand il écrit.
Sa critique en tout temps , juſte , profonde & fage ,
Ne voit que des défauts dans le meilleur ouvrage ;
Et duffent les Amours en rire & s'en moquer ,
Il ne verroit Vénus que pour la critiquer.
S'il oſe dénouer la ceinture des Grâces ,
Et d'ans Gnide ou Paphos ſe traîner ſur leurs traces ;
Plutôt que d'adorer , à l'exemple des fots ,
Maftre de tous ſes ſens , il compte leurs défauts.
Nous citerons encore ces vers qui font
le portrait d'un Déclamateur forcené .
Dans Athenes jadis lorſqu'un célebre Mime
Vint déclamer le drame effrayant & fublime ,
Qui d'Efchyle aujourd'hui fait encor le renom ,
Des femmes , de frayeur , dans le Cirque , dit-on ,
Aux yeux des Athéniens , loin du terme & d'avance ,
A leurs fruits avortés donnerent la naiſſance .
Mais*** le furpaffer en l'art de réciter ,
G3
102 MERCURE
DE FRANCE.
Ou du moins , à bon droit peut le lai difputer :
En déclamant des vers à celle qu'il adore ,
Il produit des effets plus ſurprenans encore ;
Doué , pour mieux crier , des poulmons de Stentor ,
A ſa voix dure & rauque il peut donner l'eſfor.
Il faut le voir , Ami , l'oeil hagard , immobile ,
Au lieu de vermillon , le teint couvert de bile ,
Dans les plis de fon front ſes ſourcils confondus ,
Sa grande bouche ouverte & fes poingts ſuſpendus ,
Détonner à grands cris un vers dur & pénible , &c.
* Journal de Lecture , ou choix périodique
de littérature & de morale. La fouscription
pour les 24 parties de ce Journal
, qui a commencé le 1er Juillet
1775 , eſt de 30 l. franc de port dans
tout le Royaume. Ceux qui ont fouscrit
pour les douze premieres parties ,
ne payetont que 15 I. pour le nº. 13
juſqu'au nº. 24. On ſouſcrit à Paris ,
chez Lacombe , ( on trouve chez Rey à
Amsterdam ce Journal. )
Le projet de cet Ouvrage eſt parfaitement
aſſorti au goût dominant de ce
fiecle , où la mode eſt de s'inſtruire par
• Article de M. de la Harpe.
JANVIER . I. Vol. 1776. 103
১
éxtraits , de lire par déſoeuvrement & de
parler de littérature par diſtraction. Rien
n'eſt plus commode que d'ouvrir un volume
où l'on trouve au hafard des fragmens
de nos meilleurs Ouvrages en vers ,
qui n'ont entre eux d'autre liaiſon que
les noms des différens Auteurs . Cette
collection a un autre mérite que celui
d'être favorable à la pareſſe. Elle est d'une
utilité réelle aux Nationaux & fur- tout
aux Etrangers. Elle rend familiers à ceuxci
les meilleur morceaux de notre langue
qu'ils retrouvent ſucceſſivement dans
chaque feuille , & rappelle aux autres la
mémoire des modeles qu'on ne ſaurait
trop ſouvent revoir & confulter. Il eſt
vrai que ces feuilles contenant auſſi en
extrait les nouveautés , un peu connues,
qui paroifſſent journellement , il y
a telle de ces nouveautés qui contraſte
étrangement avec les morceaux qui l'accompagnent.
Mais , en fait de Journal ,
la nouveauté eſt toujours un mérite ; &
ſi , dans ce genre , le Rédacteur ne voulait
inférer chaque mois que ce qui eſt
digne d'être conſervé , il courrait riſque
ſouvent de ne rien donner de nouveau ; il
ſe ferait des ennemis de tous ceux dont
il n'emprunterait rien, & c'eſt toujours
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
très bien fait (quand on le peut) d'être en
paix avec tout le monde.
Mais rien n'oblige le Rédacteur a inférer
dans ſon recueil des morceaux de
critique qui peuvent égarer le goût des
Etrangers , pour lesquels ce recueil eſt
principalement deſtiné. Il est vrai qu'on
n'en trouve qu'un exemple : mais il ſe
trouve dans le premier volume , & pourrait
faire mal juger du reſte. Il eſt intitulé :
Réflexions historiques & littéraires fur Piron
. L'intérêt qu'on doit prendre à cette
efpece de Journal , qui peut être réellement
utile , nous oblige à quelques remarques
fur le morceau dont nous parlons
. Il eſt de M. Imbert. Voici comme
l'Auteur débute.
Vous m'avez étonné , Monfieur , en
m'apprenant que notre célebre Piron
était moins connu chez les Etrangers
qu'il n'eſt eſtimé dans ſa patrie".
ود
ود
ود
ود
Peut - être n'y a - t - il pas de quoi tant
s'étonner. Le ſeul Ouvrage de Piron qui
aurait pu paſſer chez l'Etranger , eſt la
Métromanie , & l'on fait que la Comédie
eſt un des genres d'Ouvrages qui ſe
traduiſent le plus difficilement.
" Peut - être ſes Ouvrages ne font ils
,, pas d'une date affez reculée pour s'y
JANVIER. I. Vol. 1776. 105
י? être répandus à titre d'Ouvrages an-
;, ciens , & qu'ils n'étaient aſſez étayés
ni par l'intrigue, ni par le ton à la
mode , pour y paffer en qualité d'Ou-
,, vrages modernes" .
"
De quels Ouvrages M. Imbert veut- il
pa- ler ? La Métromanie eſt de 1738 , & a
eu tout le temps d'etre connue & tra
duite. Tout ce qui réuffit parmi nous eſt
traduit preſque auſſi tôt , ſans que l'intrigue
s'en mêle , & fouvent même de
fort mauvais Ouvrages ont les honneurs
équivoques d'une traduction: car rien
n'empêche qu'un Anglais ou un Italien
de mauvais goût ne s'amuſe à traduite
un mauvais Drame français , ignoré
parmi nous , comme on pourrait le prou
ver par vingt exemples depuis que notre
littérature eft à la mode dans l'Europe.
La traduction eſt communément une
fuite du ſuccès , mais n'en eſt pas tou
jours la preuve. Il faut s'informer nonſeulement
ſi tel Ouvrage eſt traduit ,
mais ſi la traduction a réuſſi , & fi l'Ouvrage
eſt eſtimé dans le pays où on lui
fait parler une autre langue. Ne tradui
fons- nous pas tous les jours des livres
mauvais ou médiocres ? Peut-être le ridicule
de la Métromanie , plus répandu
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
parmi nous que chez toute autre Nation ,
n'a - t- il pas paru affez piquant , aſſez
théatral , affez moral pour les autres
Nations de l'Europe.
ود Peut être auffi lui a- t- il manqué
,, cette maniere philosophique qui a donné
„ des ailes , pour ainſi dire , aux Ouvra-
„ ges des Voltaire , des d'Alembert " .
On n'entend pas trop comment une
maniere philofophique donne des ailes . Il faut
écrire mieux , lorſqu'on juge.
و د
Il débuta au Théatre Français par
,, ſa Comédie de l'Ecole des Peres , qui
» parut d'abord ſous le titre des Fils in-
" grats. Cette piece , antérieure à celles
» de la Chauffée, eſt l'époque de la rénaiſſance
du comique larmoyant fur
notre Theatre. Il en fait une eſpece
d'amende honorable dans ſa Préface.
,, Quoi que puiſſent dire pour nous nos
» partiſans , s'écria- t-il , toutſe réduira ,
و د
ود
" ce me ſemble , à ne pouvoir apprécier
notre malheureux comique , où l'on
,, s'attendrit , que ſur le pied du tragique ,
où l'on s'égaye. Il eſt malheureux pour
» ce genre que M. de Voltaire& Piron ,
qui tous deux s'y ſont exercés , ſe ſoient
réunis pour le condamner ,, .
و د
ود
"
D'abord l'Ecole des Peres n'eſt point
JANVIER. I. Vol. 1776. 107
}
l'époque du comique larmoyant. C'eſt le
Préjugé à la mode , dont le mérite & le
ſuccès firent connaître les reſſources qu'on
pouvait tirer des ſituations attendriſſantes
mêlées au comique , & préparerent
ce genre qu'on appelle aujourd'hui le
Drame bourgeois , ou l'intérêt peut aller
quelquefois auſſi loin que dans la Tragédie
, qui ne s'en diftingue que parce
qu'elle eſt eſſentiellement héroïque. Enſuite
, ce n'était point une renaissance.
Ce mot ferait bien placé s'il s'agiſſait
d'un genre qui eût régné quelque temps ,
qui eût été oublié & qu'on eût fait revivre.
Ce n'eſt pas ici le cas. L'Andrienne ,
il eſt vrai , avait fait voir que la Comédie
n'excluait pas le pathétique ; c'en était
aſſez pour que le genre du Préjugé à la
mode ne fût pas abſolument une nouveauté
: mais le Préjugé à la mode ne
fut point une renaissance ; ce fut bien
véritablement une époque , parce qu'il
ouvrit une route peu frayée juſqu'alors ,
& où beaucoup d'Auteurs ont marché
depuis . L'Ecole des Peres , piece dans laquelle
il n'y a pas plus d'intérêt que de
comique, n'a pu produire aucun de ces
effets & n'eſt une époque en aucun fens.
Je ne fais ſi Piron s'est écrié, comme
108 MERCURE DE FRANCE.
:
le dit M. Imbert , qu'on ne pouvait
apprécier le comique où l'on s'attendrisfait
, que fur le pied du tragique ou l'on
s'égaye. Ce n'eſt pas là une exclamation ,
mais c'eſt une hyperbole très déplacée &
que l'Auteur ne s'eſt permiſe apparemment
qu'à cauſe de l'antitheſe. Mais une
antitheſe ne juſtifie pas une fauffeté. Le
tragique où l'on s'égaye eſt ſouverainement
ridicule, & n'était bon que pour
Cyrano de Bergerac ; mais le comique où
l'on s'attendrit , fans être comparable à
la tragédie héroïque , ni à la comédie de
caractere , eſt encore un genre eftimable ,
quand il eſt bien traité. Il eſt vrai qu'il
n'y a aucun rapport entre l'Ecole des
Peres , que perſonne ne lit , & les belles
ſcenes de l'Enfant prodigue & le chefd'oeuvre
de Nanine, que tout le monde
fait par coeur. Mais auffi M. Imbert a
grand tort de rapprocher en ce genre M.
de Voltaire & Piron , qui même en aucun
genre ne doivent être rapprochés ,
parce qu'ils n'ont rien de commun.
و د
و د
و د
"
29
Califthene ſuivit de près l'Ecole des
Peres . Cette piece , quoique toute entiere
dans le genre admiratif , fourmille
des plus grandes beautés . Mais le peu
d'intérêt en avait préparé la chute".
JANVIER. I. Vol. 1776. 109
Il faut convenir que ce mot quoique
eſt ſingulierement placé. Quoiqu'une
piece foit dans le genre qui tend à exciter
l'admiration (car c'eſt ce que fignifie
le genre admiratif) , cependant elle fourmille
des plus grandes beautés. Pour
qu'une pareille phraſe eût quelque ſens ,
il faudrait que les pieces où l'on excite
l'admiration ne fuſſent pas vraiment ſusceptibles
de grandes beautés , & fans
doute ce n'eſt pas ce que M. Imbert a
voulu dire ; car Sertorius & la mort de
Pompée ne peuvent gueres exciter d'autres
fentimens que l'admiration , & ont
cependant de grandes beautés. L'admiration
même eſt l'effet le plus général des
pieces de Corneille , même de celles qui
ont plus d'intérêt que les deux qu'on
vient de nommer ; & c'eſt précisément
parce qu'il inſpire ce ſentiment d'admis
ration qui éleve notre ame , qu'il a été
nommé le grand Corneille, M, Imbert a
peut- être voulu dire que ce ſentiment de
l'admiration n'eſt pas le plus tragique ni
le plus théatral qu'on peut exciter , & je
le crois auffi . Mais ce qu'il a dit eſt bien
loin de ce qu'il a voulu dire ; & même ,
en lui ſuppoſant cette idée , il eſt toujours
plaiſant de dire qu'un Ouvrage a des
110 MERCURE DE FRANCE.
beautés , quoique ſon genre ſoit d'exciter
l'admiration , comme ſi ce n'était pas
précisément par les beautés qu'on produit
l'admiration.
On peut remarquer ici ce qui a déjà
été obſervé plus d'une fois , combien il
eſt rare parmi les jeunes gens qui montrent
quelque talent pour les vers ( car
M. Imbert a donné des preuves de ce
talent dans le Jugement de Paris ) d'en
trouver un capable d'écrire quelques pages
en profe , qui puiſſent plaire à un
Lecteur ſenſé , où il y ait quelque justeſſe
dans les idées & dans les conftructions
, & où l'Auteur s'entende luimême.
Cependant ils ont preſque tous
la manie de juger & de diſſerter en proſe ,
& l'on ne voit pas d'épîtres de cent vers
où il n'y ait une préface plus longue &
plus mauvaiſe que la piece.
Reſte à ſavoir fi Calisthene fourmille
des plus grandes beautés. M. Imbert ne
fonge pas qu'un Ouvrage qui mériterait
cet éloge, ferait un Ouvrage immortel ,
parce qu'il n'y a point de défauts que de
grandes beautés ne faffent pardonner. Je
ne ferai à M. Imbert qu'une queſtion .
Quelqu'un fait- il un vers de Califthene ?
Et trouverait - il beaucoup de gens qui
JANVIER. I. Vol. 1776. 1
)
l'ayent lu ou qui ſe ſouvinſſent de l'avoir
lu ? Dira-t- il qu'on ne lit gueres un Ouvrage
de théatre qui n'a pas eu de ſuccès ?
On lit beaucoup Eſther , qui eſt une fort
mauvaiſe tragédie. Mais c'eſt qu'en effet
Eſther , comme ouvrage de poësie , fourmille
des plus grandes beautés , s'il faut
ſe ſervir de ce terme , que je ne trouve
pas trop bien placé. Un Ouvrage four ,
mille de défauts ; mais il étincelle de
beautés.
Au peu d'intérêt qui prépara la chûte de
Calisthene , M. Imbert ajoute une autre
raiſon d'après ce que raconte l'Auteur
dans ſa préface , c'eſt que le poignard que
Califthene reçoit de Lyſimaque fe rompit
en morceaux dans ſa main. Il eſt bien
étonnant qu'un homme d'autant d'eſprit
que l'Auteur de la Métromanie
bercé fon amour-propre d'un pareil conte.
Jamais un pareil incident ne ferait tomber
une bonne piece. Ce n'eſt pas le poignard
briſé de Lyſimaque qui fit tomber
Calisthene ; c'eſt le poignard de Melpomene
qui ſe rompit dans les mains de
l'Auteur .
"
"
ود
aic
Les Courſes de Tempé réuſſirent ,
& elles réuffiraient encore aujourd'hui".
112 MERCURE DE FRANCE ,
Un Ecrivain qui aurait eu plus de
droit de parler affirmativement , aurait
dit, peut - être.
ود
و د
L'Auteur a eu l'art d'y mettre une
vérité & un naturel charmant , fans
,, rien perdre de l'originalité qui le dif-
„ tingue ".
Voici quelques traits de ce naturel ,
& de cette vérité & de cette originalité .
Je les prends dans les citations de M.
Imbert.
SILVANDRE,
Ah , quand on aime , a- t-on l'humeur que vous avez ?
Non ! vous ne favez pas ce que c'eſt que tendreffe.
THÉMIRE.
Vous ſavez quereller fans ceffe ,
Vous; c'eſt tout ce que vous favez.
SILVANDRE.
Rien ne vous impatiente.
THÉMIRE.
Et tout vous met en courroux .
SILVANDRE.
C'eſt que je fuis ſenſible.
THÉMIRE.
JANVIER I. Vol. 1776. 113
.
THÉMIRE.
Et moi très-endurante
Témoin l'amour que j'ai pour vous.
SILVANDRE.
Jene fonge en tout qu'à vous plaire.
Ma faute , quandj'y manque , eſt bien involontaire.
Mais vous ne diſconviendrez pas
Que fi vous aimiez bien , l'on vous eût vu tout faire ,
Pour nous débarraſſer d'Hylas .
Votre pere a parlé de ſe donner un gendre ;
Etranger dans ces lieux , je n'ai que peu d'eſpoir :
Mais confultons par où nous pourrons nous y prendre
, &c.
Je ne fais ſi M. Imbert trouve dans
cette maniered'écrire beaucoupde vérité,
de naturel & d'originalité. On peut du
moins aſſurer qu'il n'y a pas beaucoup
de grace ni d'élégance .
Viens , viens voir échouer tes ruſes criminelles,
La honte & les remords courront à tes côtés.
On aime beaucoup dans Boileau :
Le chagrin monte en croupe & galoppe avec luis
H
114 MERCURE DE FRANCE.
Pourquoi n'aimera-t-on pas les remords
qui courent , figure qui n'eſt pas plus hardie?
C'est que dans le vers de Boileau
c'eſt le Poëte qui parle : ici c'eſt un perſonnage
, & un perſonnage de paſtorale.
Où eſt là le naturel dont parle M. Imbert ?
Jel'ai furpris à s'exercer ſouvent.
Je vous l'avouerai ſans fineſſe :
La flèche vole avec moins de viteſſe ,
Et j'oferais pour lui gager contre le vent.
L'hyperbole eſt un peu forte , & ce
n'eſt pas encore là du naturel. M. Imbert
appelle les Courſes de Tempé une Paftorale
charmante. Il ne faudrait pas s'exprimer
ainſi même dans un panégyrique ,
encore moins dans des Réflexions hifto .
riques & littéraires , car ce jugement n'eſt
pas plus littéraire qu'hiſtorique.
A l'article de Gustave , voici comme
M. Imbert s'exprime :
"
"
"
"
ود On aura beau m'objecter la multiplicité
des événemens entaſſés dans
cette tragédie , je répondrai qu'elle a
beaucoup d'intérêt ; ſi on lui reproche
biendes endroits d'un ſtyle rocailleux ,
» je répondrai , beaucoup d'intérêt , &
» cette réponſe ſera pour moi le fameux
JANVIER I. Vol. 1776. 115
fans dot de l'Harpagon de Moliere ".
Non, le beaucoup d'intérêt de M. Imbert
ne fera pour perſonne lefans dot de
Moliere. D'abord il faudrait debonnefoi
avouer qu'on veut faire un panégyrique ;
encore dans cette ſuppoſition, faut-il reſpecter
la vérité àun certain point. Quel
eſt lebutde M. Imbert ? Veut- il flatter Pi
ron , quinel'entendplus ?Se croit -il obligé
, pour marquer le reſpect qu'il rend à ſa
mémoire , de trouver bon tout ce qu'il a
fait ? Il ſe trompe ; quand on loue un
homme de génie qui n'eſt plus , il faut le
juger comme on peut ſuppoſer qu'ilſe jugerait
lui-même , ſi dans un autre ordre
de choſes , élevé au-deſſus des foibleſſes
de l'humanité , au deſſus de ſes propres
Ouvrages , il jetait fur eux le coup d'oeil
d'une raiſon abſolument épurée. Dans
cet état de ſupériorité , il ne voudrait
conſerver de ſes productions que celles
que la poſtérité aurait conſacrées , &
n'entendrait ſonéloge avec plaiſir , qu'autant
qu'il ſerait conforme à la vérité . C'eſt
la vérité qu'on doit au Public, quand on
parle des morts : & même quand il eſt
queſtion des vivans on peut la taire
fans doute; mais il ne faut pas la blef
-fer.
,
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
M. Imbert peut-il ignorer que ce n'eſt
pas ſeulement la multiplicité des événemens
que l'on reproche à Gustave , mais
leur invraiſemblance? On lui reproche
une intrigue qui n'eſt fondée que fur un
jeu de mots , ſur un quolibet indigne de
la tragédie , & fur une maladreſſe du
Tyran , qu'il eſt impoſſible de juſtifier.
Quel eſt le fondement de la piece ? Le
voici en deux mots. Gustave paraît devant
Chriſtierne , ſous le nom d'un ſoldat
qui apporte la tête de Guſtave , que
Chriftierne a proſcrit. Chriſtierne lui
dit avec beaucoup de raifon:
Pourquoi ſe préſenter ſans ce gage à la main ?
GUSTAVE.
Je ne paraîtrais pas avec tant d'aſſurance ,
Si ce gage fatal n'était en ma puiſſance .
Ce qui ne peut vouloir dire autre
choſe , ſi ce n'eſt qu'il a la tête de Guftave
, qui eſt en effet ſur ſes épaules ; &
il ajoute :
C'eſt un ſpectacle affreux dont vous pouvez jouir ,
Et c'eſt à vous , Seigneur , à vous faire obéir.
Après cette réponſe , leTyran n'a auJANVIER
I. Vol. 1776. 117
tre choſe à faire qu'à demander la
tête de Guſtave , qui apparemment eſt
entre les mains de quelqu'un des Gardes
du Palais. L'objet eſt de ſi grande importance
, qu'il n'y a pas un moment à
• perdre , & toute autre conduite eſt impoffible
à ſuppoſer dans un homme qui
aun fi grand intérêt à s'aſſurer de la mort
de ſon ennemi , & à qui le ſoldat qu'on
lui préſente ne peut pas donner d'autre
preuve. Cependant Chriſtierne n'en fait
rien , & par une bonne raiſon , c'eſt que
la piece feroit finie. Il parle d'autre choſe ;
&deux actes ſe paſſent , avantqu'il s'aviſe
de vérifier une nouvelle ſi importante.
C'eſt-là fans doute une faute plus capitale
que la multiplicité des événemens , & le
combat fur la glace que raconte Adélaïde
après avoir disparu ſous la glace , & le
froid épisode de Frédéric , &c. Mais,
dira- t- on , la piece a réuffi . Oui , parce
qu'il y a des ſituations attachantes , & un
intérêt de curioſité : car c'eſt-là ſur- tout
l'eſpece d'intérêt qui regne dansGuſtave.
Il ne faut pas diſputer contre les larmes ,
dit M. Imbert , comme s'il parlait d'Inès
ou de Zaïre. Je n'ai jamais vu que Guftave
fit verſer beaucoup de larmes. Il y
a du mérite fans doute , puiſqu'il eſt
H 3
#18 MERCURE DE FRANCE.
reſté au Théatre , & ce mérite conſiſte ,
comme je viens de le dire, dans des
fituations qui ont fait excufer les invraiſemblances.
Mais pluſieurs pieces font
reftées au Théatre ſans mériter beaucoup
d'eſtime , & fans faire beaucoup de répu
tation à leurs Auteurs. Amaſis eft reſtée
au Théatre même depuis Mérope. Amafis
eſt-elle une bonne Tragédie ? Et la
Grange - Chancel eſt - il un bon Poëte
dramatique ?
M. Imbert parle de quelques endroits
d'un ſtyle rocailleux. Je ne fais
trop ce que c'eſt que ce ſtyle rocail
leux: mais on fait ce que c'eſt qu'un
ſtyle dur & barbare , qui offenſe également
l'oreille & la grammaire ; & M.
Imbert peut- il nier que ce ſtyle ne ſoit
d'un bout à l'autre celui de Guſtave ?
Pourquoi diffimuler la vérité ? Qui veutil
tromper ? Et à qui veut-il plaire ? Qu'il
ouvre Guſtave , & il verra dès la premiere
ſcene :
Tout le monde en effet , Seigneur , en est encore
Aconnaître l'objet que votre flamme honore.
CHRISTIERNE.
Hélas ! ſouvent ainſi nous-mêmes contre nous ;
JANVIER I. Vol. 1776. 119
Du fort qui nous poursuit nous préparons les coups ,
Juſte punition de la façon barbare
Dont ma rage accueillit une beauté ſi rare.
Ecoute', &plains un coeur qui n'a pu s'attendrir
Qu'après avoir tout fait pour n'ofer plus s'offrir.
Frédéric avoué de l'Etat & de moi ,
Eut donc ordre d'aller luf préſenter ſa foi.
Il y fut , &c
Ah! Rodolphe , peins - toi
Tout ce qu'a la beauté de féduisant en ſoi ,
Tout ce qu'ont d'engageant la jeuneſſe & les grâces ,
Où la tendre langueur fait remarquer ſes traces ;
Jamais de deux beaux yeux le charme en un moment ,
N'a, fans vouloir agir , agi fi puiſſamment , &c.
Qu'eus je espéré d'ailleurs fir cette ame inflexible ?
Cet amas de ſoléciſmes & de barbariſmes
, & d'expreſſions ridicules , eſt it
ce que M. Imbert appelle du ſtyle rocailleux?
C'eſt aux Etrangers ſur tout qu'il
faut dire que ce ſtyle eſt ce qu'il y a de
plus mauvais dans notre langue.
Si M. Imbert m'obſerve que moi , qui
dis tant de mal de ce Guſtave, j'en ai
fait un , il y a environ dixans , beaucoup
H4
1
120 MERCURE DE FRANCE.
plus mauvais , je lui répondrai que c'eſt
précisément parce que j'ai fait beaucoup
plus mal , que j'en parle librement. Si
j'avais fait mieux , je n'aurais plus rien à
dire.
" Vient enfin la Métromanie , qui
marche de front avec les chefs d'oeu-
„ vre de Moliere”.
"
L'expreſſion eſt forte. Quand M. Imbert
aura réfléchi ſur l'art , il faura que
dans la Comédie rien ne marche de front
avec Moliere. La Métromanie eſt une
excellente piece , pleine de ſituations ,
de verve , de gaieté , dont les caracteres
font bien tracés , l'intrigue bien menée ,
le ſtyle original , comique , & brillant
de vers heureux que tout le monde a
retenus. Cette piece & le Glorieux font
les deux chefs - d'oeuvre de ce fiecle dans
le genre de la bonne comédie. Mais M.
Imbert me demandera - t - il comment ,
malgré tant d'avantages , on ne marche
pas de front avec Moliere ? C'eſt que
Moliere , dans ſes chefs - d'oeuvre , a un
mérite qui lui eſt propre , & que perſonne
n'a poſſédé au même degré,la connoiffance
profonde & l'expreſſion toujours vraie
du coeur humain , & de grands réſultats
de morale à la portée de tous les eſprits
JANVIER I. Vol. 1776. 121
2
&faits pour toutes les Nations. Lorſque
dans une piece , d'ailleurs auſſi parfaite
que le Miſanthrope , on fait voir aux
hommes que la vertu la plus pure peut
n'être bonne à rien , ni pour nous , ni
pour les autres ,& nous être au contraire
très nuiſible , ſi elle n'eſt aimable &
tempérée par l'indulgence ; lorſqu'on met
une vérité fi utile dans un jour ſi frappant;
lorſque dans le Tartuffe , ouvrage
plus theatral encore que le Miſanthrope ,
on donne une leçon peut-être encore plus
importante , & fûrement plus courageuſe
; lorſqu'enfin ce grand mérite couronne
tous les autres mérites de l'Ecrivain &
du Poëte : on eſt alors dans un rang unique
, & une bonne comédie qui n'eſt
pas une grande leçon de morale , & qui
n'attaque qu'un ridicule particulier , ne
peut jamais ſuppoſer ni un génie aufſi
élevé , ni d'auſſi grandes vues que les
beaux monumens dont nous venons de
parler , & que la derniere poſtérité recevra
avec une admiration égale à la
pôtre.
M. Imbert eſt très - embarraſſsé à deviner les
raiſons de la chûte de Cortez, Cortez , dit il,
eſt auſſi fublime par les idées que Calisthene ,
►plus énergique & bien plus fort d'intérêt
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
& de situations. Comme on prodigue les
grands mots fans avoir réflechi fur leur
valeur! Comment M. Imbert n'a - t - il pas
fongé qu'un Ouvrage qui mériterait tou
tes ces qualifications ſerait dans lesmains
de tout le monde, ou du moins admiré
des connaiſſeurs ? Et comme il ſerait très
inutile ici d'entrer dans la moindre difcuſſion
ſur un Ouvrage que perſonne ne
lit , nous nous contenterons de demander
à M. Imbert quel eſt l'homme de
lettres (encepté lui) qui trouve dans la
tragédie de Cortez du ſublime , de l'énergie
, des ſituations , de l'intérêt ? M. Im
bert cite des morceaux à l'appui de ſes
éloges. Voici les premiers vers qu'il
tranfcrit.
:
Le lac où vous avez cent barques toutes prêtes ,
Lavant le pied des murs du palais où vous êtes ,
Vous peut faire aisément regagner Tézeuco ;
Les chemins font ouverts . D'ailleurs à Tabasco ,
Vous le favez , Seigneur , l'ardeur était nouvelle , &c.
M. Imbert a t- il réfléchi , quand il a
cité de pareils vers ? Et plus bas :
Des fiers Américains l'hostilité sauvage ,
JANVIER I. Vol. 1776. 123
Semble nous annoncer la flamme & le ravage :
Audace contre audace : imitons le Romain
Qui ſe rendit l'effroi du rivage Africain.
ود
Quel ſtyle ! c'eſt pourtant là ce que
M. Imbert appelle des morceaux de la
plus grande éloquence. Il eſt vraiſem-
„ blable, ajoute til , que cette tragédie
auroit du ſuccès au Théatre." On ena
certainement applaudi de plus mauvaiſes,
- qui ont été oubliées trois ſemaines après.
Si M. Imbert parle de cette eſpece de
fuccès , ce n'eſt pas la peine de lui rien
diſputer là- deſſus. On fait aujourd'hui
mieux que jamais la valeur de ce genre
defuccès , qui dépend plus ou moins des
circonſtances& des meſures qu'on prend.
Mais s'il parle de cette expreffion d'eftime
& d'admiration , qui caractériſe
les véritables fuccès , ſi rares dans tous
les temps , il est vraisemblable qu'il ſe
trompe.
وو
גי
22
En général , on peut dire que les
derniers Ouvrages de Piron ne ſe refſentoient
pas de ſa vieilleſſe. N'imputons
cet avantage qu'à l'influence victorieuſe
du phyſique ſur le moral . Piron
a joui de la ſanté la plus robuſte,
,, &c."
f
124 MERCURE DE FRANCE.
,
Quels font ces Ouvrages qui ne se ref.
Sentent pas de la vieilleſſe ? Le dernier de
l'Auteur , Cortez , eſt de 1744. Depuis
cette époque juſqu'à ſa mort , c'est- à-dire
pendant l'eſpece de près de trente ans
quel eſt l'Ouvrage connu de Piron ? Eſt ce
une paraphrafe du De profundis , qu'on
trouva très-ridicule ? Je ne m'en rappelle
pas d'autres. Peu d'Auteurs ont commencé
plus tard que lui , & peu ont fini
plutôt. Où M. Imbert va- t - il chercher
un exemple d'une vieilleſſe robuſte & de
L'influence victorieuse du physique ? Je ne
me rappelle pas , depuis que je fuis au
monde , d'avoir entendu rien louer de
la vieilleſſe de Piron , fi ce n'eſt ſa bonne
ſanté & fes digeftions ; &, en vérité ,
c'eſt bien quelque chofe. Mais juſqu'où
mene la fureur du panégyrique & l'envie
de dire quelque chofe ?
”
ود
ود
,, Je fais ,& je ne le diffimulerai pas ,
qu'on a reproché à Piron de l'âpreté
dans le ſtyle , une négligence totale de
l'harmonie."
De l'âpreté ! pourquoi donc lui auroiton
reproché de l'âpreté ? Ce n'eſt pas un
défaut ; c'eſt même une beauté , quand
elle eſt placée.
{ La Nature marâtre en ces affreux climats ,
JANVIER I. Vol. 1776 . 125
Ne produit , au lieu d'or , que du fer , des ſoldats.
Son ſein , tout heriffé , n'offie aux deſirs de l'homme ,
Rien qui puifle tenter l'avarice de Rome.
Voilà du ſtyle âpre ,& ce ſtyle eſt trèsbeau
, parce qu'il eſt parfaitement adapté
au caractere du perſonnage. M. Imbert ,
en parlant de meilleure foi , auroit peutétre
mis dureté au lieu d'âpreté ; mais il
a craint d'affliger l'ombre de Piron , &
il n'a pas craint d'offenſer la vérité. A
quoi bon tous ces ménagemens ? La Métromanie
exceptée , perſonne n'ignore
que le ſtyle de Piron , dans ſes pieces
de Théatre , eſt mauvais dans tous les
fens; & il faut bien ſe donner de garde
de le prouver. On auroit trop raiſon , ce
qui eſt un grand tort. Ilfaut s'en rapporter
au Lecteur& à la voix publique.
و د
و د
ود
Il étoit difficile à Piron de ne point
,, manquer d'harmonie. Son caractere dominant
étoit l'énergie , qui ſuppoſe la
précifion ,& la préciſion eſt ſi près de
la dureté & du défaut d'harmonie ! "
Quel raiſonnement ! ne dirait- on pas
qu'il faut être faible & bavard pour être
harmonieux , & qu'on n'eſt pas précis
ſans être dur ? Juſqu'à quand ces héréſies ,
"
!
1
126 MERCURE DE FRANCE:
qu'en littérature on peut appeler popu.
laires , ces ridicules apologies du mauvais
goût & du mauvais ſtyle , rebattues
dans les plats Journaux voués au parti de
la médiocrité , gâteront- elles l'eſprit des
jeunes Littérateurs? Faut- il répéter encore
que dans Virgile , dans Horace ,
dans Tacite , dans Racine , dans M. de
Voltaire , l'énergie du ſtyle , c'eſt- à-dire
le degré de force que l'expreſſion peut
donner à la penſée , la préciſion , c'est-àdire
la fobriété de termes , qui rejette
toute inutilité , s'uniſſent toujours à l'har
monie , c'est-à-dire à cet accord heureux
des fons , de la meſure & du mouvement
avec le ſentiment & l'idée , accord qui
eſt le chef-d'oeuvre de l'art ? Voyez les
beaux morceaux de Boſſuet & de Corneille
, qui font ce que notre langue a
produit de plus énergique dans le fiecle
dernier. Quand Boſſuet eſt grand , ſa
proſe eſt d'une harmonie impoſante ;
quand les vers de Corneille ſont ſublimes
, pleins de forces & d'idées , ils font
fonores & harmonieux.
Appui de ma vieilleſſe & comble de mon heur ,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'hommeur,
JANVIER I. Vol. 1776. 127
مت
Viens baifer cette joue , & reconnais la place
Où fut empreint l'affront que ton courage efface.
Il eſt difficile de faire des vers plus forts
&. plus précis. Bleſſent-ils l'oreille? On
citerait de même tous les beaux vers de
Corneille. On feroitvoirau contraire que
quand il eſt déclamateur ou diſſertateur
ſon ſtyle devient dur , & ne plaît pas à
l'oreille plus qu'au bongoût. Qu'on ceſſe
donc de nous répéter ſi mal à-propos que
la préciſion & la force font près du dé
faut d'harmonie , & qu'on eſt dur , parce
qu'on est fort. On eſt dur parce qu'on eſt
dur , parce qu'on a reçu de la Nature de
mauvais organes , qu'on ne s'eſt pas appliqué
à corriger. Je ne connais que Lucrece
qui ait uni aſſez conſtamment la
force à la dureté ; mais il écrivait des
idées philofophiques dans un langage
qu'il était ſouvent, comme il le dit luimême
, obligé de créer. Lucrece excepté ,
par- tout où vous trouvez l'énergie de
ſtyle , vous y trouvez l'harmonie. Je fais
bien que quelques mauvais Poëtes , dénués
de goût & d'oreille , ont fait quel
quefois des vers où il y a de la force ;
mais cette force accidentelle ne tenait
pas à leurs défants. Ils étaient forts quel128
MERCURE DE FRANCE.
quefois , quoiqu'ils fuſſent toujours durs ,
& non pas parce qu'ils l'étaient.
M. Imbert rapporte la maniere dont
Piron ſe juſtifiait ſur l'harmonie. De
l'harmonie , de l'harmonic , voilà leur mot
de ralliement , & mettez - moi avant tout
des choses dans vos vers.
Sans doute ; mais faites que je puiſſe
les entendre & les lire , ou ces chofes
feront perdues. Et qu'est- ce donc que la
poësie , ſi ce n'eſt le talent de flatter
l'oreille en parlant à l'ame & à l'imagination
? Et n'est- ce pas la difficulté de
réunir ces différens avantages , n'eſt ce
pas cette difficulté vaincue qui fait le
grand mérite du Poëte & le charme de
fon art?
Il eſt triſte qu'il faille encore rappeler
& défendre des vérités ſi palpables ; mais
tant d'Ecrivains s'efforcent de détruire
tout principe de goût , qu'on eſt forcé
quelquefois de redire ce que trop de
gens font intéreſſés à faire oublier.
Pour prouver que la muſe de l'Auteur
de la Métromanie ſavoit ſe plier à tous
les tons , M. Imbert ſe donne la peine
de tranferire une longue piece de vers
qui
JANVIER I. Vol. 1776. 129
qui ſe trouve dans pluſieurs recueils , &
qui commence ainſi :
O bel objet defiré
Du plus amoureux des hommes , &c.
1
1
En voici quelques échantillons :
De quatre heureux perſonnages
Que nous nous trouvons ici ,
Deux font fous & deux ſont ſages ;
Providence en tout ceci ;
Mélange qui , Dieu merci ,
Sans relâche nous balote
Du compas à la marote ,
De la marote au compas.
Figurez - vous le tracas
D'un quatrain de notre eſpece,
En voyant courir fans ceſſe
La ſageſſe après les rats ,
Les rats après la ſageſſe.
"
:
Les lits les meilleurs du monde ,
Plume entre bons matelats ,
:
:
Doux fommeil entre deux draps , OD
Un calme dont rien n'approche ,
:
Jamais le moindre fracas
De caroſſe ni de cloche.
Paix , bombance , liberté,
:
130 MERCURE DE FRANCE.
:
:
Liberté ſans anicroche ;
L'horloge , à la vérité ,
Qui voudra nous le reproche,
Rarement eſt remonté, ...
Mais non pas le tourne-broche .
Là des têtes d'artichaux ,
Ici la tendre laitue
Le pourpier & l'eſtragon ,
Qui tout-à l'heure en ſalade
Vont piquer, près d'un dindon ,
L'appétit le plus malade , &c. :
Cette proſe rimée, ſi platement burleſque
, paraît à M. Imbert un ouvrage
délicieux pour la grace & la facilité. Tout
n'eſt pas ſi mauvais que ces morceaux ,
qui reſſemblent parfaitement aux mauvais
vers de Voiture ou du Pere du Cer.
ceau; mais ce qu'il y a de mieux n'eſt
pas au deſſus du médiocre , & reſte fort
loinde nos bonnes pieces en ce genre .
Onfait combien les préfaces de Piron
font décriées. Non-feulement on eft fatigué
au bout de trois pages de leur
tournure bizarre & de leur jargon baroque
, mais , ce qu'il y a de pis , c'eſt
qu'on y trouve très peu d'eſprit & pas
une idée ſur l'art. M. Imbert prétend
JANVIER I. Pol. 1776. 13
qu'elles reſſemblent à ſa converſation.
J'ai ouï dire trop de bien de la converfation
de Piron , pour croire qu'elle reſſemblât
à ſes préfaces ,& rien d'ailleurs neſe
reſſemble moins que l'eſprit de la ſociété
& l'eſprit d'un livre. M. Imbert relit fouvent
avec délices les préfaces de Piron. On
ne peut conteſter à perſonne fon plaifir :
mais ſi M. Imbert eſt à peu près le ſeul
qui ait ce plaiſir, on peut lui conteſter
Ion goût.
On connaît de Piron quelques épigrammes
excellentes & quelques contes
plus plaiſamment racontés que plaiſamment
inventés. Voilà tout ce qu'on peut
ajouter , pour ſa gloire , à la Métromanie
Dans l'opinion la plus générale , c'eſt un
homme de génie qui a fait un bel Ouvrage
& quelques bagatelles piquantes.
La poſtérité a déjà oublié le reſte , dont
M. Imbert n'auroit pas dû parler. L'éloge
de Piron ne devoit pas tenir plus
de quatre pages.
M. Imbert rapporte quelques anecdotes
fur Piron, dont pluſieurs ne valoient
pas la peine d'être écrites , celle- ci
par exemple :
132 MERCURE DE FRANCE,
(
4
"
Une perſonne le rencontra un jour
„ ſe promenant dans le Jardin des Tui-
„ leries , avec ſa haute taille , fon air
„ vénérable & fon grand bâton. Voyez
Piron , dit il en riant à ceux qui
l'accompagnaient , ne lui trouvez - vous
pas , comme moi , l'air d'un Prélat ? Là
deſſus, pour ſuivre ſa plaifanterie , il
» va au devant de lui , & ſe met à ge
noux fur fon paffage, comme pour recevoir
ſa bénédiction. Piron , qui
n'avoit pu entendre le projet de cette
„ plaifanterie , le devina fans doute; il
„ leve majestueuſement la main, &
„ l'ayant béni en digne Prélat , leve toi ,
"
dit-il, bu je te confirme.". Cette anecdote
était bonne pour des almanachs .
La plus piquante de celles que rappelle
M. Imbert est très connue, & regardé
la fameuſe épigramme contre l'Abbé
Desfontaines . છે ???????????
ود
20
"
Desfontaines faiſait mention dans
ſes feuilles d'une lettre où Jean-Baptiſte
Rouſſeau louait Piron , qu'il avait vu
à Bruxelles. Après avoir rapporté &
approuvé les éloges que ce Poëte céle-
„ bre en faifait , le Journaliſte ajouta un
mais avec des points. Oh ! oh ! dit
• Piron , tu me payeras , non pas ce que
21
JANVIER I. Vol. 1776. 133
ود
ود
ود
ود
tu as dit , mais ce que tu n'a pas dit , &
là deſſus il lacha fon épigramme , qui
fit le plus grand bruit. Quelques jours
après il alla voir l'Abbé Desfontaines ,
,, qu'il trouva entre deux Jéſuites de ſes
amis. Le Journaliſte devint furieux en ود
ود le voyantentrer. Comment ! s'écria- t- il ,
,, vous avez la hardieſſe de me venir voir ,
ود
ود
ود
ود
après l'épigramme horrible que vous avez
faite contre moi ! Qu'appellez vous horrible
? répondit Piron , comment vous
les faut-il donc ? Elle est fort jolie. Ce
,, fang froid redoubla les tranſports de
l'Abbé , & fit partir d'un éclat de rire
, les deux Jéſuites qui étaient préfens.
Tenez , ajouta notre Poëte , crier ne fert
de rien. Je viens vous proposer un ac.
commodement. - Eh ! quel accommode-
,, ment ? - Le voici. Vous écrivez au Public
toutes les semaines ; vous n'avez
,, qu'à lui mander la premiere fois que l'épigramme
dont il est question a été faite ,
"
ود
و د
ود
و د
ود
ود
on ne fait contre qui ni par qui , il y a
,, cinquante ans , & tout fera dit.-A la
bonne heure , dit l'Abbé Desfontaines ,
donnez moi l'épigramme. Et voilà ſur
le champ l'Abbé au point où Piron
voulait l'amener , copiant une épi-
,, gramme faite contre lui , & fous la
"
ود
13
134 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
dictée de l'Auteur même de l'épi-
„ gramme. La ſituation eſt desplus co-
„ miques qu'on ait vues au Théatre ;
elle eût figuré dans la Métromanie.
La peinture qu'en faiſait Piron , & le
récitdes commentaires de l'Abbé Desfontaines
à chaque vers de l'épigram .
me qu'il copiait , auraient opéré la
„ guériſon d'un Anglais conſomption-
ود
ود
22
و د
naire. Cette paix ne fut pourtant
„ qu'une trève , & même avant de ſe
,, quitter , il y eut promeſſe mutuelle de
„ recommencer les hoftilités. Depuis
, cette vifite , Piron faiſait tous les matins
une épigramme qu'il envoyait
tous les matins à l'Abbé Desfontaines.
Il en a fait plus de ſoixante."
و د
و د
ود
Il eût mieux fait de s'en tenir à la
premiere , qui eſt à peu près la ſeule
qu'on ait retenue , & qui fuffifait , parce
qu'elle eſt excellente. Cette fuite d'épigrammes
journalieres a quelque choſe de
puéril. Une bonne épigramme eſt une
faillie d'humeur ou de gaieté , & doit fe
pardonner quand elle n'attaque que le
ridicule. Soixante épigrammes marquent
un deffein ſuivi d'être méchant , & c'eſt
l'être avec maladreſſe. D'ailleurs l'Abbé
Desfontaines ne méritait pastantd'acharJANVIER
I Vol. 1776. 135
-
nement. Il s'en faut bien qu'il ait été le
plus coupable de ceux qui ont exercé le
même métier. Il jugeait ſouvent tout
de travers ; mais il ſe défendait les perfonnalités.
Le trait qui fait le plus d'honneur au
caractere de Piron , c'eſt celui par lequel
M. Imbert termine ſes réflexions.
,, Sa niece était mariée à M. Capron ,
,, célebre Muſicien ; mais elle cachait
fort foigneusement ce mariage , pour
ne pas alarmer la ſenſibilité de Piron ,
qui aurait pu craindre que les foins
,, qu'elle allait donner à ſon mari ne
,, fuſſent pris ſur les foins qu'elle donnait
ود
ود à fon oncle,&elle avait long- temps
vécu auprès de lui ſans qu'il lui en
,, témoignât le moindre foupçon. Elle fe
,, croyait maîtreſſe de ſon ſecret. Jugez
, qu'elle fut ſa ſurpriſe , quand dans fon
lit de mort ſon oncle fit écrire , en dictant
ſon teftament : Je fais mon héritiere
univerſelle ma niece , femme de
2, Capron , Muſicien. Avoir appris ce
,, mariage & l'avoir pardonné , était généreux
; mais n'en avoir rien témoigné
de peur d'affliger ſa niece , c'eſt une
ود
و د
دو
وو
ود
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
délicateſſe qui n'appartient qu'à une
ame auſſi noble que la ſienne. "
M. Imbert loue beaucoup la modeſtie
de Piron. On cite pourtant de lui quelques
mots qui prouveraient qu'il ne peſaît
pas dans une balance fort exacte ſon mérite
& celui des autres. Peu de gens , fans
doute , font en état de bien tenir cette
balance ; mais l'amour- propre de Piron
ne la faiſait- il pas pencher un peu trop
en ſa faveur , lorſque quelqu'un le félicitant
d'avoir fait la derniere Comédie
de ce fiecle , il répondit : Ajoutez , & la
derniere Tragédie ? On fait que dans ſes
diſcours il ménageait fort peu M. de
Voltaire . Les Comédiens lui demandant
quelques changemens qu'il faiſait attendre,
& lui citant en exemple la facilité
de M. de Voltaire , qui leur donnait autant
de changemens & ſouvent plus qu'ils
ne voulaient , il répondit : M. de Voltaire
travaille en marquéterie , & moi je jette en
bronze. Ce trait eſt fort connu. En voici
un qui l'eſt moins , mais qui eſt beaucoup
plus fort. Un de ſes amis lui amena un
jour une perſonne de ſa connaiſſance , à
qui , diſait- il , il avait l'obligation d'avoir
vu M. de Voltaire;& pour lui en témoigner
fa reconnaiſſance , il ne croyait pas
JANVIER I. Vol. 1776. 137
pouvoir mieux faire que de lui faire voir
Î'Auteur de la Métromanie : Monfieur
vous doit du reſte , dit Piron à ſon ami.
On connaît auſſi la réponſe qu'il fit à M.
de Voltaire qui lui demandait , dans le
temps des premieres repréſentations de
Sémiramis , ce qu'il penſait de cet Ouvrage.
Je crois que vous voudriez bien que
je l'euffefait (*). J'ai entendu plus d'une
fois vanter ce mot comme une excellente
réponſe. J'avoue que j'aimerais encore
mieux avoir fait Sémiramis. !
Cette réponſe fait voir que depuis le
ſuccès de Guſtave , Piron croyait pouvoir
balancer la réputation de M. de
(*) Il est vrai que les repréſentations de Semiramis , dans
Sa nouveauté, furent très- orageuses. La piece fut longtemps
en butie à tous les traits de la critique , de la fatire
& de la haine. Elle paſſa méme pour une piece tombée.
C'est aujourd'hui une de celles de l'Auteur laplus applaudie
& la plus suivie. On ne peut trop remarquer qu'il n'y a
gueres que les productions de la médiocrité qui foient accueil-
Lies paisiblement & portées , pour ainsi dire , par une indulgence
générale . Comme la place qu'elles peuvent avoir un
moment, n'est pas bien brillante , on la leur accorde Sans
peine jusqu'au moment oil il n'en est plus queſtion ; mais les
productions du génie , faites pour un rang infiniment plus
élevé , n'y arrivent qu'à travers les obstacles , & n'y font
effermies que par le temps.
مال
15
138 MERCURE DE FRANCE.
Voltaire dans la carriere dramatique ; &
en effet les détracteurs de ce dernier lui
ont toujours oppoſé tout ce qui n'approchait
pas de lui ,& tout ce qui a fini par
lui céder la place. Ces détracteurs difaient
(car il faut bien dire quelque
choſe) que M. de Voltaire faiſait mieux
des vers , mais que Piron était plus
Poëte, avait plus de verve & de génie.
Alzire & Cortez , tous deux fufceptibles
des mêmes peintures poëtiques , étaient
pourtant un objet de comparaiſon bien
déciſif, & qui aurait dû deſfiller les yeux
de l'envie , ſi l'on pouvait guérir un
aveuglement volontaire. C'eſt là qu'il
était aiſé de diſtinguer l'homme qui s'eſt
montré par tout un grand Poëte de celui
qui ne l'a été qu'une fois , dans la Métromanie.
Mais fans remonter fi haut , je
lifais tout-à -l'heure dans l'Epître à Mille
Chéré , que M. Imbert cite comme un
chef-d'oeuvre , un morceau dont toutes
les idées ſe retrouvent dans une piece de
M. de Voltaire , publiée long- temps
avant cette Epître. Laiſſant à part le mérite
de l'invention , qui d'ailleurs eft
aſſez peu de choſe en cet endroit , il eſt
facile de faire voir au Lecteur lequel des
JANVIER I. Vol. 1776. 139
deux écrit non-feulement avec plus d'élégance
& d'harmonie , mais avec plus
de verve & de mouvement.
Diſparaiſſez , lieux fuperbes ,
Où rien ne croit au hafard ,
Où le ſable , au lieu des herbes ,
Nous attriſte le regard ;
Lieux où la folle induftrie
Arrondit tout au ciſeau ,
Où rien aux yeux ne varie ,
Où tout s'alligne au cordeau
De la froide ſymmétrie
Ou de l'ennuyeux niveau.
Ici l'auguſte nature ,
Dans toute ſa majeſté ,
Offre une vive peinture
De la noble liberté.
Sans parler de quelques fautes de
ſtyle, les longueurs, les répétitions &
les épithetes accumulées , refroidiffent
tout ce morceau , dont l'idée eft agréable.
Quelle différence de ces vers à
ceux- ci de M. de Voltaire , dont le fond
eft abfolument le même !
Jardins plantés en fymmétrie ,
Arbres'nains tirés au cordeau ,
"
140 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui vous mit au niveau
En vain s'applaudit , ſe récrie
En voyant ce petit morceau .
Jardins , il faut que je vous fuye ;
Trop d'art me révolte & m'ennuie :
J'aime mieux ces vaſtes forêts ;
La nature libre & hardie ,
Irréguliere dans ſes traits ,
S'accorde avec ma fantaiſie .
٠٧٠
Quelle rapidité dans ces vers ! comme
ils s'échappent d'une imagination vivement
frappée ! & comme les autres font
languiſſans en comparaiſon! Telle eſt la
prodigieuſe diſtance que l'art d'écrire
peut mettre entre les mêmes idées. Mais
encore une fois , cet art a peu de Juges ,
& ce n'eſt qu'à la longue que ce petit
nombre de juges ſe fait entendre , &
fait taire l'envie & l'ignorance.
Malgré les divers témoignages du peude
juſtice quePiron paraiſſait rendre à la fupériorité
de M. de Voltaire , une anecdote
plus intéreſſanteque toutes celles qui ont
été écrites ſur le mêmeſujet , conſtatée par
des perſonnes dignes de foi , prouve
qu'au fond du coeur il ſentait ce prodigieux
mérite , dont il ne convenait pas.
Quelque temps avant fa mort, le bruit
JANVIER I. Vol. 1776. 141
>
de celle de M. de Voltaire s'accrédita
dans Paris , & cette mort paſſa quelque
temps pour certaine. Un des amis de
Piron vient lui annoncer cette nouvelle.
Piron ſe répand en regrets fur la perte
qu'on vient de faire , parle de M. de
Voltaire comme d'un homme vraiment
rare & qu'on ne peut gueres remplacer..
Tout au milieu de cet épanchement de
ſenſibilité & de juſtice , il s'arrête tout
d'un coup , & prenant la main de fon
ami : Au moins vous m'aſſurez qu'il est
mort. Ce mot remarquable eſt l'hiſtoire
de l'eſprit humain. Extinctus amabitur
idem.
Au furplus , fi j'ai dit librement fur
cet Ecrivain ce que penſent à peu près
tous les Gens de Lettres & les connaiſſeurs
, & fi j'ai relevé les faux jugemens
de M. Imbert , qui ſans doute a été égaré
par l'attachement qu'il conſerve pour la
mémoire d'un homme célebre qu'il a
connu & qu'il a aimé , ( motif honorable,
qui doit faire excuſer toutes ſes erreurs)
j'efpere que les eſprits équitables
ne verront dans les opinions que j'ai établies
aucune eſpece de partialité. Perfonne
n'eſtime & n'admire plus volon
142 MERCURE DE FRANCE.
tiers que moi ce que Piron a de vraiment
beau. Si c'eſt un tort d'avoir traité plus
mal que lui le ſujet de Guftave , quoique
ce n'en fût pas un de l'eſſayer ; je n'ai
jamais eu le tort, beaucoup plus grand ,
d'être injuſte envers un Ecrivaindontnotre
littérature s'honore. Je fais quedans le
temps de ce Guſtave , & depuis encore ,
il fit quelques épigrammes auſſi mauvaiſes
qu'inutiles , contre un jeune homme
qui avait lutté très malheureuſement
contre lui. Ces épigrammes ne m'offen
ferent point du tout , & ne firent pas
fortune ; mais quand elles auraient été
bonnes , ce qui eſt le ſeul cas où l'on foit
excufable de répondre , je n'y aurais pas
répondu. J'aurais reſpecté ſon âge & fa
réputation. Il n'y a qu'une ame lâche&
baſſe qui puiffe inſulter la vieilleſſe & le
génie. Je n'ai d'autre intérêt enécrivant
que celui de la vérité & du goût , & fi
l'on veut toujours étouffer cet intérêt
dans l'ame des Artiſtes & des Ecrivains ,
par une politique timide & filencieuſe ,
on éteindra bientôt en eux cet enthou-
1
Elles font à peu près ignorées : mais on les retrouvera
Sans doute , & bien d'autres encore , dans l'édition enponcho.
par M. Rigoley de Juvigny.
JANVIER I. Vol. 1776. 143
ſiaſme des talens & des beaux arts , qui
ſeul peut foutenir leur courage contre
les dégoût , l'injuſtice & la perſécution.
Histoire de Maurice , Comte de Saxe ,
Duc de Courlande & de Semigalle ,
Maréchal général des Camps & Armées
de Sa Majeſté très-Chrétienne ;
par M. le Baron d'Eſpagnac , Gouver
neur de l'Hôtel Royal des Invalides.
Nouvelle édition corrigée & confidérablement
augmentée. A Paris , chez
Saillant & Nyon , Piſſot , la Veuve
Ducheſne , la Veuve Deſaint , L'efprit.
1775. 2 vol. in-12. prix 5.
1. br.
Cette nouvelle édition eſt conforme à
labelle édition in -4°. dont nous avons
rendu compte, ſi ce n'eſt qu'il n'y a ni
cartes , ni plans ; mais on y trouve quelques
additions hiſtoriques & honorables
à des Officiers diftingués par des ſervices
importans rendus au Roi & à l'Etar",
foit par leurs Ancêtres , ſoit par euxmêmes.
Telle eſt celle-ci. Pendant la
guerre de Bohême , en 1741 , le Maréchal
de Belle-Ifle ayant fait bloquer
144 MERCURE DE FRANCE.
C.
Egra par une des Compagnies franches&
par des Milices Bavaroiſes , envoya pour
les foutenir la brigade de Cavalerie de
la Reine & le Régiment d'Infanterie de
Berry. Ce Régiment , placé dans une
Abbaye , genait beaucoup la garnifon
d'Egra. M. Doffing , Commandant de
cette Place , écrivit une lettre fiere &
menaçante au Marquis de Molac , Colonel
du Régiment de Berry , en lui
offrant en même temps une capitulation
honorable , qu'il le priait d'accepter de
bonne grace , s'il ne voulait s'expoſer
d'être forcé dans ſon poſte , d'éprouver
la derniere rigueur des armes & de perdre
ſon Régiment, qu'il lui conſeillait
deconſerverpour une meilleure occaſion.
Le Marquis de Molac lui répondit par
cette lettre , qui mérite d'être rapportée.
"
Il ne tiendra qu'à vous , Monfieur , en
ſuivant la diſpoſition où vous paraiſſez
être , de faire connaiſſance avec moi &
les troupes que je commande. Je me
flatte de vous perfuader que je ne ſuis
„ point dans le cas de devoir m'attendre
à pareille propofition que celle que
vous me donnez pour faveur ; mais
très-diſpoſé à recevoir l'honneur que
L
> vous
JANVIER 1. Vol. 1776. 145
"
vousm'annoncez. Je me preſſe de vous
„ répondre ; ne venant que de rentrer
„ chez moi , pour n'avoir pas à me re-
„ procher de vous faire perdre du temps.
J'ai l'honneur , &c. "
Voilà bien le langage & le caractere
d'un Officier qui connoît ſon devoir &
qui s'exprime avec autant de fermeté
que de politeſſe. M. Doffing , jugeant du
Marquis de Molac par fa réponſe , ne
trouva pointqu'il fût à propos d'attaquer
ce brave Officier , que fon zele , & les
talens qu'il montroit , devoient élever
aux premiers grades du commandement.
Il fut malheureuſement tué à Prague , à
la fortie du 22 Août 1742. Le Marquis
de Molac fon frere , aujourd'hui Maréchal-
des-Camps & Armées Roi , ci-devant
Colonel du Régiment de Périgord ,
⚫lui a fuccédé.
• LETTRE & M. le Baron d'Espagnas ,
Gouverneur de l'Hôtel des Invalides ,
Auteur de l'Histoire du Maréchal de
Saxe.
Monfieur le Baron , je n'ai pas le bonheur de vous
connoitre : mais j'ai celui de lire votre Ouvrage. Il eſt
K
146 MERCURE DE FRANCE.
beau de voir un brave Guerrier entouré des reſpectables
inftrumens des victoires de M. le Maréchal de Saxe , écri
re la vie de celui qu'il prit pour modele & pour ami.
Vous avez inſtruit les Militaires de votre temps par votre
valeur ; vous inſtruiſez aujourd'hui leurs deſcendans , en
leur préſentant un monument digne de celui à qui vous
l'élevez. Permettez que je rapporte ici ce que diſoit le
grand Rouſſeau , dans une occafion différente , ce Poëte
écrivoit ainsi à Malherbe :
Une louange équitable
:
Dont l'honneur est le ſeul but ,
Du mérité véritable
Eſt le plus juſte tribut.
Ajoutez au ſecond vers le mot utile , & vous trouverez
dans ce quatrain la vraie peinture de votre Ouvrage &
l'aveu de la réputation dont jouit fon Auteur.
Vous voudrez bien , Monfieur , pardonner au ſentiment
qu'inſpire l'Hiſtoire de M. le Maréchal de Saxe à tous
ceux qui la liſent , la liberté que je prends de vous écrire :
mais quand le coeur eſt touché , ce ſeroit lui ravir fon
bonheur que de contenir ſa ſenſibilité , fur-tout vis - à - vis
de l'objet qui la fait naître.
J'ai l'honneur d'être avec la plus reſpectueuſe Vénéra
tion , Monfieur ,
Votre très -humble , &c.
ANismes, le 20 Juin 1775.
CHARLES
JANVIER. I. Vol. 1776. 147
Dictionnaire historique , géographique , portatif
de l'Italie , &c. 2 vol. in-8°.
de plus de 700 pages chacun. Prix
rel. 12 liv. A Paris , chez Lacombe ,
Lib. rue Chriſtine , 1775 .
Nous ne reviendrions pas fur cet Ouvrage
, dont le projet & l'exécution ont
été généralement approuvés , fi une
feuille périodique , qui fait auſſi l'éloge
• de ce Dictionnaire , ne s'étoit efforcée
de trouver des fautes , dont il eſt aifé
de juſtifier les Editeurs .
.
La premiere eſt qu'à l'article de l'Académie
de St. Luc à Rome , les Auteurs
du Dictionnaire diſent , d'après M. l'Abbé
Richard , que cette Académie tient
ſes ſéances dans une maiſon que Pierre
de Cortonne lui a donnée ; le Critique
prétend au contraire , ſur l'autorité du
Dictionnaire des trois fiecles , que c'étoit
Mutian qui avoit profité de la faveur de
Grégoire XIII pour fonder l'Académie
de St. Luc , ce qui eft une erreur.
Le Critique ajoute qu'à tort les Editeurs
aſſurent qu'il y a entre l'Académie
de Paris & celle de Rome une union
qui fut cimentée par M. Colbert ; le
Ka
148 MERCURE DE FRANCE.
Critique prétend que cette union eſt entre
l'Académie de France établie à Rome
&celle de Saint Luc établie dans la même
ville ; mais la réponſe à cette obſervation
eſt qu'on appelle à Rome Académie
de France , le Palais où celle de Paris
envoye douze jeunes Eleves déjà formés
, que le Roi loge , nourrit & entretient
, où ils reſtent , pour ſe perfectionner,
trois ou quatre ans , ſous la direc
tion d'un Profeſſeur de l'Académie de
Paris: (on fait que c'eſt M. Vien qui eſt
parti , il y a environ trois mois , pour
avoir ſoin de ce petit détachement) . Or
il ſemble qu'il ne peut y avoir union entre
l'Académie de Saint Luc & celle de
France établie à Rome , qu'il n'y en ait
auſſi avec celle de Paris.
Le Critique dit qu'il y a des omiffions
dans ce Dictionnaire , & pour exemple
unique , il cite le Fiamingo Ce Fiamingo
eſt un Peintre Flamand , de l'Ecole Flamande
, qui a étudié les bons modeles
en Italie , comme le Pouffin comme
preſque tous les bons Maîtres François
&ceux de tous les autres Pays ; mais qui
ne font pas pour cela réputés Italiens,&
qui , dès lloorrss , ne doivent point avoi
leur place dans le Dictionnaire d'Italie.
,
JANVIER I. Vol. 1776. 149
ד
.
Les Editeurs avancent que l'Académie
de Bologne prit de Clément XI , qui s'en
déclara le protecteur , le nom de Clémentine
; que Maffiglienjeta les fondemens ,
& enfuite , dans le même article , ils
donnent le titre de fondateur à Clément
XI . C'eſt une contradiction , dit le Critique:
mais ne fait-il pas que le Souverain
qui protége un nouvel établiſſement
en eſt réputé , à juſte titre , le fondateur ;
qu'à la vérité Maſſigli raſſembla les premiers
Savans qui formerent cette Académie
de Bologne , mais que Clément
XI la favoriſa & lui donna fon nom.
Ainſi l'Académie Bénédictine ou l'Inſtitut
, qui a pris fon nom de Benoît XIV ,
regarde ce grand Pape comme ſon fondateur.
LeCritique accuſe lesEditeursd'avoir
pris pour deux noms différens Giocondo
& Foconde , & d'en avoir fait deux perſonnages
& deux articles. Mais ces deux
articles ne différent qu'en ce que l'un
eſt plus entendu que l'autre ; & l'Editeur
a ſi peu imaginé que ce fuſſent différens
perſonnages , qu'il copie les mêmes expreffions
& les mêmes traits. Il n'y a
d'autre mépriſe que d'avoir fait deux fois
le même article ce qui arrive affez
,
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
ſouvent dans un Dictionnaire; dès qu'un
article ne contredit pas l'autre , on ne
peut pas ſuppoſer que l'Auteur a pris
deux dénominations du même homme
pour deux perſonnages différens.
Voila exactement tous les reproches
faits au Dictionnaire d'Italie , & les réponſes
des Editeurs fuffiſent ſans doute
pour démontrer combien la chicane du
Critique eſt minutieuſe & injufte. Au
reſte il eſt impoſſible qu'il n'y ait quelques
fautes légeres , comme les Editeurs
le diſent eux-mêmes , dans une collection
auſſi immenſe que le Dictionnaire d'Italie
, qui embraſſe ce qui n'avoit pas encore
été entrepris , ſavoir la réunion de
la géographie , de l'hiſtoire , des arts ,
des lieux remarquables & des hommes
célébres du pays le plus varié & le
plus riche de l'Univers. Il réſulte que
c'eſt un Ouvrage très -utile , très curieux ,
très commode , très peu coûteux pour
les Voyageurs & pour ceux qui veulent
prendre une connoiſſance fuffifante de
cette belle contrée.
2 r.
S
JANVIER 1. Vol. 1776. 151
a
7
مرح
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Le Philosophe ſans prétention ou l'homme
rare ; Ouvrage phyſique , chimique ,
politique& moral , dédié aux Savans ,
par M. D. L. F. in-8º. avec fig. broché
5 liv. A Paris , chez Cloufier , Imprim.
rue St. Jacques ; & Lacombe , Libr. rue
Chriſtine.
Nous ferons connoître plus particulierement
cet Ouvrage intéreſſant.
Le Radoteur , compoſé d'une feuille
de 16 pages in - 8°. chaque Dimanche ;
prix 15 liv. franc de port pour la France.
On foufcrit à Paris chez J. F. Baſtien ,
Libr. rue du Petit Lion , Fauxbourg St.
Germain, & chez les principaux Libraires
des différentes Villes , & aux Bureaux
des Poftes .
Gazette des Tribunaux , Ouvrage périodique
qui paroîtra tous les huit jours ,
contenant les nouvelles des Tribunaux
françois & étrangers , la notice des cau
ſes , mémoires & plaidoyers intéreſſans ,
K4
152 MERCURE DE FRANCE.
des livres de langues , de droit, de ju
riſprudence , & de tout ce qui peut avoir
quelque rapport à la magiftrature , à l'éloquence
& au barreau , &c. &c. Par M.
Mars , Avocat au Parlement , ci-devant
Avocat aux Conſeils , & Conſeiller au
Conſeil Souverain de feu S. A. S. Mgr.
le Duc de Bourbon.
On ſouſcrit pour cette Gazette chez
le Jay , Libr. rue St. Jacques ; & en Province
chez les principaux Libraires , &
aux Bureaux des Poſtes. Le prix de la
foufcription eſt de 15 liv. franc de port
par tout le Royaume. Il ſera fourni une
feuille in- 89. tous les jeudis.
Almanach de Gotha , contenant diverſes
connoiſſances curieuſes & utiles pour
l'année 1776 , avec fig. Prix relié avec
l'étui , 3 liv. AGotha, chez Ettinger ; &
à Paris , chez , Ruault , Libr. rue de la
Harpe..
Almanach de Versailles , contenant une
deſcription de la Ville & du Château ;
la Maiſon du Roi , ſes Officiers ; les
Maiſons de la Famille Royale , les Bureaux
des Miniſtres, la Prévôté de l'Hôtel
, le gouvernement de la Ville , une
1.
JANVIER I. Vol. 1776. 153
,
notice des principaux Marchands & Négocians
qui y font établis , &c. Ouvrage
utile aux perſonnes qui y demeurent&
à celles desVilles , éloignées , par la facilité
qu'il leur donne d'y avoir correfpon
dance. A Verſailles, chez Blaizot , Libr .
au Cabinet littéraire. A Paris , chez Valade
& Deschamps , Libraires , rue Saint
Jacques.
Almanach de Liège de Laensbergh ,
édition originale , avec fig. imprimé fur
de beau papier , relié en maroquin 3 l. en
veau , 21.8 f.; en couverture brodée , à
18 1. & à 24 1, Le même en papier commun
, relié en veau , 11. 16 f.; broché
en papier 12 f. A Paris, chez Saugrain ,
Libr. quai des Auguſtins. :
L'on trouve chez le même Libraire des
couvertures pour Etrennes-mignones &
autres , brodées , à 18 1. &à 24 1.
Didot l'aîné , Libr. & Imprimeur à
Paris , rué Pavée St. André, donne avis
qu'il acompletté un petit nombre d'exem-
✓ plaires de la collection in. 12 des Ephé
mérides du Citoyen , commencées en 1767
par M. l'Abbé Baudeau , & continuées
par M. Dupont juſques &y compris le
K 5
754
MERCURE DE FRANCE.
mois de Mars 1772 , ce qui fait 63 vol .
dont le prix ſera de 120 1. pendant les
quatre premiers mois de 1776 ; paflé ce
terme , cette collection ſe vendra 150
livres.
Il y a auſſi quelques volumes ſéparés
qui pourroient fervir a completer des
collections imparfaites. Le prix de chaque
volume eſt de 3 1.
ACADÉMIE.
Prix proposé par l'Académie Royale de
Chirurgie pour l'année 1777-
L'ACADEMIE ROYALE DE CHIRURGIE
propoſe , pour le Prix de l'année 1777 ,
le ſujet ſuivant :
Expofer les Regles diététiques relatives
aux Alimens , dans la cure des Maladies
chirurgicales .
Les Auteurs anciens & modernes ont
mis l'uſage & le choix des Alimens au
nombre des principaux moyens curatifs .
Le Docteur Arbuthnot , qui avoit étudié
profondément la doctrine d'Hippocrate
&deGalien fur cette matiere , l'a traitée
:
JANVIER I. Vol. 1776 155
avec une grande ſupériorité *. Mais quel
que judicieuſes que foient ſes regles pra,
tiques ſur la diete dans les différentes
conſtitutions & maladies du corps humain,
elles font trop générales; il ne
dit qu'un mot concernant le régime
convenable à la fuppuration des plaies ,
& il affimile les femmes en couche aux
perſonnes bleſſées. L'Académie demande
qu'on applique ſpécialement à la cure
des Maladies chirurgicales , les connoiffances
capables de perfectionner la pratique
fur cet objet intéreſſant.
Le Prix conſiſtera en une Médaille
d'or de la valeur de cinq cens livres ,
ſuivant la fondation de M. DE LA PEYRONIE.
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François ou
en Latin , d'avoir attention qu'ils foient
liſibles.
:
Les Auteurs mettront ſimplement une
deviſe à leur Ouvrage ; ils y joindront ,
à part ,dans un papier cacheté & écrit de
leur propre main , leurs noms , qualités
* Voyez font eſſai ſur les Alimens, Paris 1741 , chez Cavelier
, libraire , rue S. Jacques . :
4
156 MERCURE DE FRANCE.
& demeure ; & ce papier ne ſera ouvert
qu'en cas que la Piece ait mérité le Prix.
Ils adreſſeront leur Ouvrage , franc de
port , à M. Louis , Secrétaire perpétuel
de l'Académie Royale de Chirurgie , à
Paris , ou le lui feront remettre.
Les Etrangers font avertis qu'il ne ſuffit
pas d'acquitter le port de leurs paquets
juſqu'aux frontieres de la France; mais
qu'ils doivent commettre quelqu'un pour
les affranchir depuis la frontiere juſqu'à
Paris, ſans quoi leurs Mémoires ne feront
pas admis au Concours .
Toutes perſonnes , de quelque qualité
& pays qu'elles foient , pourront aſpirer
au Prix: on n'en excepte que les Membres
de l'Académie. :
La Médaille ſera délivrée à l'Auteur
même qui ſe ſera fait connoître , ou au
Porteur d'une Procuration de ſa part;
l'un ou l'autre repréſentant la marque
diſtinctive , & une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages feront reçus juſqu'au
dernier jour de Décembre 1776 , inclufivement;
& l'Académie , à fon Aſſemblée
publique de 1777 , qui ſe tiendra le
Jendi après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le Prix.
JANVIER I. Vol. 1776. 157
)
i
L'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans, fur les fonds qui lui
ont été légués par M. DE LA PEYRONIE ,
une Médaille d'or de deux cens livres , à
celui des Chirurgiens Etrangers ou Regnicoles
, non Membre de l'Académie , qui
l'aura méritée par un Ouvrage fur quelque
matiere de Chirurgie que ce foit , au
choix de l'Auteur ; Elle adjugera ce Prix
d'Emulation le jour de la Séance publique ,
à celui qui aura envoyé le meilleur Ouvrage
dans le courant de l'année 1776..
Le même jour , elle distribuera eing
Médailles dor de cent francs chacune,
à cinq Chirurgiens , Regnicoles , qui auvont
fourni dans le cours de l'Année
1776 , un Mémoire , ou trois Obfervations
intéreſſantes.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
ItLL y a eu concert au Château des
Tuileries le vingt quatre&le vingt-cinq
du mois dernier. Dans le premier de ces
concerts on a joué une grande ſymphonie
nouvelle de M. Stamitz l'aîné. M.
158 MERCURE DE FRANCE.
Nobleau a chanté un motet nouveau de
baſſe taille de M. Rochefort. MM. Palfa
& Tierchemith , de la muſique de M. le
Prince de Monaco , exécuterent pluſieurs
morceaux à deux cors. Un motet à trois
voix del ſignor Bach , fut chanté par
Madame Larrivée, Mlle Plantin & M.
Nobleau . MM. Schencker & Leduc le
jeune , jouerent une nouvelle ſymphonie
concertante de M. de Saint George. Mile
Plantin chanta un air Italien. M. Berteaume
exécuta un nouveau concerto de
violon de ſa compoſition. Ce concert a
fini par un oratoire tiré des choeurs
d'Esther , par M. de Mereaux.
Dans le ſecond , on donna une ſymphonie.
Mlle Itaſſe chanta un petit motet.
M. Duport joua une nouvelle fonate
de ſa compoſition ſur le violoncelle. On
exécuta le Te Deum del ſignor Langlé.
MM. Leduc le jeune & Guénin exécu
terent une nouvelle ſymphonie concer.
tante de M. Leduc l'aîné. M. Guichard ,
de la muſique de M. le Maréchal de
Noailles chanta un motet à voix ſeule
M. Berteaume exécuta un concerto de
violon de ſa compoſition. Ce concert
finit par Samfon , oratoire à grand choeur
de M. de Mereaux
JANVIER 1. Vol. 1776. 159
Ces deux concerts ont été fort goûtés ;
les Amateurs applaudirent au choix excellent
des morceaux de muſique , à la
beauté des compoſitions , & à laparfaite
exécution des concertans.
}
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE A
donné , le Mardi , 5 Décembre , la premiere
repréſentation de la repriſe d'Adele de
Ponthieu , Tragédie lyrique en cinq actes;
repréſentée en trois , pour la premiere
fois , le 1 Décembre 1772.
Le poëme eſt de M. de Saint Marc. La
muſique eſt de M. de L *** & de M. le
Berron, Maître de la Muſique de Sa Majeſté
& Adminiſtrateur général de l'Académie
Royale de Muſique.
M. de Saint- Marc développe , dans un
avant-propos , les motifs qui l'ont porté à
traiter un fujetd'antique Chevalerie,avec
quelques réflexions intéreſſantes ſur les
formes les plus convenables pour l'Opéra.
,, Le defir de voir fur la ſcene la pompe
&les ufages refpectables de la Chevalerie
, fans aucun mélange fabuleux,
"
160 MERCURE DE FRANCE.
a fait naître l'idée de cet Opéra. Pour
quoi le Théatre lyrique , où tous les
arts agréables s'appellent & ſe réuniffent
pour enchanter l'imagination &
les ſens , amufer l'eſprit , intéreſſer même
le coeur , ne ſeroit-il pas auſſi l'école
des moeurs & de la raiſon ?
"
"
D
ود
"
ود
Nous avons voulu rappeler ces jours,
ajoute M. de Saint- Marc , où les noms
facrés d'honneur & de patrie , alloient
retentir dans les coeurs de tous
les Chevaliers; où les Souverains les
plus puiſſans croyoient moins honorer
les Chevaliers que s'honorer eux-mê-
„ mes , en defirant un titre ſi glorieux ;
où la foibleſſe & l'honneur offenſés
voyoient accourir de toutes parts uné
foule de héros , jaloux de les défendre
& de les venger ; où le deſir de mériter
une préférence ſi flatteuſe , & la
crainte de compromettre le fang , l'amitié&
l'amour , fortifioient également
les moeurs & les vertus des deux ſexes .
Nous avons voulu rappeler ces jours,
„ peut être trop oubliés , où les premieres
inſtructions données à la jeuneNo-
„ bleſſe , étoient des leçons d'amour &
de reſpect pour les Dames , de dévoue-
ود
"
"
"
ment à ſa Religion , à ſa patrie, à forn
SouJANVIER
I. Vol. 1775. 161
-
,, Souverain ; de courage , de franchiſe &
,d'humanité : tels furent les principes
,, de Chevalerie. Ce n'étoit qu'après avoir
,,donné des preuves éclatantes & réité-
,, rées des vertus qui formoient la baſe
,, de cette école de l'héroïſme , qu'un
,, Noble pouvoit ſe préſenter pour être
,admis au rang des Chevaliers , qu'il
,, oſoit prétendre au bonheurplus doux de
»plaire à un ſexe adorable, pour qui la
,, gloire &la vertu réunies étoient leprémier
charme. Quelle ſource d'émula-
> tion ! Quels regrets doit donner aux
„ ames élevées , aux coeurs vraiment ſen-
,, fibles , la chute d'une inſtitution ſi no.
,,ble, fi reſpectable dans ſes principes ,
, ſi heureuſe dans ſes ſuites !"
7
M. de Saint- Marc difcute les idées de
quelques Novateurs ſurla forme nouvelle
à donner à nos Opéra.
„ Quelques uns oubliant que l'Opéra
„eſt plus particulierement ſe ſpectacle
„ de l'imagination & des ſens , vou-
,,droient en bannir la magie & la my-
, thologie. Mais pourquoi ſe priver de
,, la richeſſe inépuiſable de leurs contraf-
, tes , faits pour donner tant d'effor &
,,de varieté à la muſique ? Pourquoi ſe
„ priver de leurs charmantes illufions &
L
/
162 MERCURE DE FRANCE.
قو
و د
de cette magnificence merveilleuſe ,
qui peut & doit les accompagner ?
,,Pourquoi reſteindre ſes plaiſirs?
ود
ود
ود
,,D'autres prétendent que l'Opéra ne
doit être qu'un mélange de ballets &
d'airs chantans. N'est -ce pas compter
,, pour rien l'eſprit & le coeur ? Eh !
,, n'est - ce pas trop compter fur les plai-
,, firs des ſens , que de croire qu'ils puisfent
affecter pendant trois heures ?:
,,D'autres enfin ſoutiennent que les
,,ballets font inutiles & même nuifibles
dans un Opéra , & affignent à la fin du
,, ſpectacle la danſe , cet art porté aujour-
,, d'hui àun ſi haut point de perfection ;
,, cet art fi expreſſif, ſi charmant dans un
,, Opéra , quand les ballets font bien
„ amenés & bien unis à l'action , &
„ quand le Maître des Ballets vent bien
„borner leur durée & l'aſſujetir à l'effet
,,de l'enſemble. Les partiſans de cette
,, opinion ont- ils bien réfléchi combien
,,l'intérêt d'une Tragedie lyrique , un in-
„ térêt de près de trois heures , feroit
,, difficile , pour ne pas dire impoffible ,
,, à foutenir ? Ont-ils jamais approfondi
ود les cauſes des ſenſations qu'ils éprou-
,, vent aux Spectacles ? Ont-ils connuque
,, c'eſt ſeulement par des ſecoufſſes vives,
}
JANVIER I. Vol. 1776. 163
,, imprévues & rapidement réitérées , que
ود
le coeur peut être ému juſqu'à un cer-
,, tain point , & que cette émotion peut
,, s'accroître ou s'entretenir , ce qui n'eſt
,, qu'une même choſe ? Feignent-ils d'i-
,, gnorer que le débit noté , rendu avec
,, toute la célérité poſſible , ne peut par-
„venir à celle du débit parlé ,& qu'il ne
„peut conféquemment produire des ſen-
,, fations égales , lors même que la langue
,, n'eſt point ſacrifiée à ſa rapidité ? Ou
„blient- ils que dans les morceaux d'expreſſion,
la muſique , en produiſant
»quelquefois les plus grands effets , en
,, faiſant paſſer dans l'ame tous les mou-
,, vemens des paſſions , ne ſoutient ce-
,, pendant pas long temps cette énergie ,
,,non fans doute par impuiſſance de
,,l'art , mais par la néceſſité de donner
,,du repos à l'oreille, qui ceſſeroit bien-
,, tôt de diftinguer & de rendre à l'eſprit
,, ou au coeur les différentes nuances de
ودces morceaux d'expreſſion , s'ils fe fuc-
,, cédoient trop rapidement; mais enco-
,, re par les abus des impitoyables ritour-
,, nelles , & des répétitions multipliées
d'une phrase , demi- phraſe ou d'un
,,mot, abus qui ſemblent choquer éga-
,,lement le ſentiment &la raiſon. " ...
La
164 MERCURE DE FRANCE.
M. de Saint - Marc penſe que la diviſionen
cinq actes , preſcrite & adoptée
par tous les grands Maîtres , eſt beaucoup
plus néceſſaire à la Tragédie lyrique qu'à
la Tragédie ſimple, puiſque la premiere
doit avoir une repréſentation plus longue,
& puiſqu'elle remplit ſeule le temps conſacré
au ſpectacle. C'eſt pour ſe conformer
à cette opinion que M. de S. M. a
remis en cinq actes la Tragédie d'Adele
de Ponthieu , qui n'en avoit auparavant
que trois. En effet , cette diviſion donne
plus de développement à l'action ; elle
forme une coupe plus favorable pour le
ſpectacle & pour les divertiſſemens , &
elledonne la liberté d'offrir en action ce
qui
qui n'étoit qu'en récit. M. de S. M. a
l'avantage d'avoir formé un beau ſpectacle
de l'ancienne Chevalerie avec l'appareil
brillant qui lui convient; il a obſervé
dans ſon poëme les trois unités d'intérêt,
de temps & de lieu , qui font les regles
les plus importantes de la Tragédie.
Les caracteres de ſes perſonnages font
bien foutenus ; & quoiqu'il n'y en ait
que quatre principaux , ils font toujours
en ſituation. Le Comte de Ponthieu
, attendrit par le reproche qu'il ſe
fait d'avoir contraint l'inclination de ſa
JANVIER I. Vol. 1776. 165
fille , & d'en avoir cauſé le malheur.
Adele , tremblant à la fois pour ſa gloire
&pour fon Amant , excite dans tous les
icoeurs un intérêt bien preſſant. Le jeune
Raimond, ſans eſpoir d'obtenir la Prin-
› ceſſe , & prêt à ſacrifier ſa vie pour ven-
- ger la gloire & l'innocence de la Beauté
- qu'il aime , communique à toutes les
ames ſenſibles le feu de fon courage &
- l'enthouſiaſme de l'amour vertueux. Al-
= phonſe , quoique criminel , inſpire la
› pitié , par le combat qu'il fait contre ſes
paſſions impérieuſes. Le moment où les
Combattants viennent en champ clos ,
eſt vraiment theatral ; il inſpire la terreur
: mais on devoit peut- être éviter de
mettre le combat fur la ſcene , comme on
l'obſerve aſſez généralement fur tous les
Théatres réguliers.Au reſte cedueljudiciaire
eſt vu avec beaucoup de curioſité ,
&l'on applaudit avec une joie cruelle au
Chevalier qui eſt tué , & qui tombe
mort dans toutes les regles .
Cette Tragédie eſt ſans contredit une
des plus belles qui ſoient connues , tant
par la majeſté du ſujet & par l'intérêt de
l'action , que par la noble ſimplicité du
dialogue & la pureté du ſtyle. Le détail
que nous avons déjà donné de cероёте ,
L3
166 MERCURE DE FRANCE
dela muſique , des divertiſſemens & des
danſes , dans le premier Mercure de
Janvier 1773 , nous oblige de nous arrêter
fur des éloges que nous ne pourrions
que répéter. Mlle Arnould ,& en ſon abfence
Mlle Baumeſnil; MM. Larrivée,
Legros & Gelin , rempliffent avec le
même ſuccès les rôles qu'ils jouoient
dans la nouveauté de cette Tragédie.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens ordinaires du Roi ,
continuent les repréſentations du Célibataire
, par M. Dorat , & font toujours
eſpérer Loredan , Tragédie en quatre actes
de M. de Fontanelle.
COMÉDIE ITALIENNE.
LESComédiens Italiens paroiffent avoir
enfin ceſſé les repréſentations de la Colo
nie. Ils promettent pluſieurs nouveautés ,
&la repriſe de quelques Pieces qui leur
ont été redemandées.
JANVIER I. Vol. 1776. 167
7
ARTS
GRAVURES.
I.
Portrait de Louis Philippe Duc d'Orléans.
Ce Portrait eſt très reſſemblant &gravé
avec beaucoup de ſoin & de talent par
M. le Beau , d'après un tableau de M.
> Delorme. Il eſt dédié à Mgr. le Duc de
Chartres.
Cette Eſtampe a 14 pouces de haut&
10 de largeur ; prix 3 liv. A Paris , chez
M. le Beau , rue du Fouarre , maiſon de
Mde Boivin.
II.
Le Déjeûné de Ferney.
T
Ondit que tous les perſonnages repréſentés
dans cette Eſtampe font de la refſemblance
la plus parfaite ; mais il y
- a un peu de carricature. On y voit M.
de Voltair , un de ſes Amis , Madame
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
Denys, le Pere Adam, ex-Jéſuite, fixé
depuis long - temps à Ferney , & une
Gouvernante. Cette Eſtampe a été gravée
par MM. Née & Maſquelier , fur
un deſſin qui a été fait d'après nature par
M. Denon .
Cette Eſtampe a 6 pouces de hauteur
& 7 de largeur ; elle ſe vend à Paris
chez MM. Née & Maſquelier , rue des
Francs Bourgeois , Porte St. Michel , à
côté d'un Arquebufier.
Ces habiles Artiſtes fe propoſent de
donner inceſſamment une Eſtampe allé.
gorique relativement au ſacre de Sa Majeſté,
pour ſervir de pendant à celle des
Garans de la félicité publique , qui a été
préſentée au Roi au mois d'Octobre
1774.
111.
Portrait en médaillon de M. de Voltaire .
deſſiné d'après nature , le 6 Juillet
1775 , par M. Denon. Prix I liv. 4 f.
A Paris , chez A. de Saint-Aubin , Graveur
du Roi , rue des Mathurins ,
Hôtel de Cluny.
Ce Portrait eſt reſſemblant ; la gravure
JANVIER I. Vol. 1776. 169
7
:
eſt d'un burin facile & pittoreſque. On
lit au bas du médaillon ces vers de M.
Dorat:
Il vit le dernier ſiecle expirer chez Ninon ,
De Virgile à trente ans il ceignit la couronne ,
Des lauriers de Sophocle il ſema ſon automne ,
Et ſema ſon hiver des fleurs d'Anacreon.
IV.
On trouve à la même adreſſe le Portrait
de M. Gesner , pareillement deſſiné
par M. Denon , & gravé très purement
& avec délicateſſe par M. de Saint-Aubin.
On a mis au- deſſous du médaillon
ces vers de M. Dorat , qui caractériſent
le genre & les qualités du Poëte Allemand.
Des bois myſterieux , des vallons ſolitaires
Il nous fait envier le tranquille bonheur ,
D'une grâce naïve embellit ſes Bergeres ,
Et prête à ſes Bergers les vertus de ſon coeur.
V.
Portrait de M. Antoine Court de Gebelin,
de la Société économique de Berne
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
& de l'Académie Royale de la Rochelle,
gravé d'une maniere précieuſe & finie
par M. Romanet , d'après le tableau de
Mlle Linot. Ce portrait eſt poſé ſur un
piédeſtal ; il ſe trouve chez Romanet ,
rue de la Harpe , vis à-vis les Jacobins .
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. Court de Gebelin , Auteur du Monde
primitif.
1
De la fable & des temps dévoilant les myſteres ,
Son génie à leur fource a porté ſon flambeau :
Ce qui donne à ſes traits un intérêt nouveau ,
Son zele pour le bien égale ſes lumieres.
Par M. C*** de Laigle.
VI.
T
M. Regnault , Peintre , demeurant rue
Croix des Petits-Champs , vis- à- vis l'Hôtel
de Luſſan , continue la publication
des Productions monstrueuses de la Nature
dans le regne animal , gravées & enluminées
d'après les modeles qui ſe trouvent
dans les cabinets des Curieux..
Le troiſieme cahier renferme des 1
JANVIER 1. Vol. 1776. 174
jeux fort ſinguliers de la génération,
ſavoir un homme qui a une croupe
d'enfant mâle bien conformée qui lui
■ fort de la région épigaſtrique; un co-
- chon ſans tête; un pigeon quadrupede ,
un enfant ſans tête , ſans bras , & difforme
dans tout le corps; un chat à deux
têtes; un mouton à deux corps; un en
fant double; un chien cyclope , &c.
Le prix de chaque cahier, composé de
12 planches in - folio , gravées & enlu-
› minées , avec l'explication au bas , &de
15 liv. pour les Souſcripteurs , franc de
port à Paris , leſquels dépoſeront 60 liv.
en ſe faiſant infcrire , pour quatre cahiers
ſeulement.
VII.
L'Ambigu magique , ou tableaux changeans
, à l'uſage de ceux qui n'ont
point laberlue.
Diverſité , c'est ma devife.
[
:
Volume in-8°. A Paris , chez Jacques
Chereau , rue St. Jacques au grand St.
Remy, 1776.
C'eſt un jeu aſſez ſurprenant pour les
1
172 MERCURE DE FRANCE.
yeux , occaſionné par les coupures graduées
des feuillets de ce volume. On
fait voir d'abord des pages blanches ,
enfuite des perſonnages de Théatre , des
Religieuſes , des Soldats , des cartes , des
fleurs , des Moines ; & ainſi ſucceſſive
ment ſans ouvrir le livre , mais en le
feuilletant avec rapidité , à différentes
repriſes , & deſcendant chaque fois la
main avec légéreté.
Il y a des volumes enluminés & d'autres
qui ne le ſont pas.
:
MUSIQUE.
I.
LA BELLE ARSENE , Comédie Féerie
en quatre actes , par M. ** , repréſentée
devant Sa Majefté à Fontainebleau le 6
Novembre 1774 , & à Paris le 14 Août
1775; & une ſeconde fois à Fontainebleau
devant Leurs Majestés , le 4 Novembre
1775. Prix 24 1. avec les parties
ſéparées . AParis , chez le ſieur Houbaut ,
Muſicien copiſte des Menus - Plaiſirs du
Roi & de la Comédie Italienne , MarJANVIER
I. Vol. 1776. 178
T
)
,
chand de muſique , rue Mauconſeil ; &
aux adreſſes ordinaires de muſique. A
Lyon , chez le ſieur Caſtaud , Marchand.
On fait que les paroles ſont de M. Favart
& la muſique de M. Monſigny, deux
ſûrs garans de l'agrément & des beautés
délicates de cette Piece.
II.
IV Sonates en trio pour le clavecin ,
avec accompagnement d'un violon &
alto; dédiées à Mademoiſelle de Breſt ,
par M. Tapetay, Maître de clavecin &
Organiſte de l'Ecole Royale Militaire.
Oeuvre Ve Prix 7 liv. 46. A Paris , chez
l'Auteur , rue des deux Portes St Sauveur ,
deuxieme maiſon à gauche par la rue
Thevenot ; & aux adreſſes ordinaires. A
Lyon , chez Caſtaud, Place de la Comédie.
Ces fonates , pleines de chant , ſont
d'un effet agréable. M. Taperay a em
ployé l'alto comme l'inſtrument de baſſe
le plus analogue au clavecin. Oncon-
- noît le talent ſupérieur de cet habile
Maître, non-feulement pour la compofition,
mais encore pour l'exécution&pour
former en peu de temps de bons Eleves.
174 MERCURE DE FRANCE.
IIL
Les Soirées Espagnoles , ou choix
d'ariettes des Opera-comiques & autres ,
rondo , menuets & allemandes , avec
accompagnement de guittare , auquel
l'Auteur a marqué le doigté ; propoſées
par ſouſcription; par M. Vidal , Maître
de guittare , rue Saint Honoré , près St
Roch , au Gagne - Petit.
A commencer du premier Janvier
1776 , il paroîtra , chaque ſemaine ; une
feuille de 4 pages d'une belle gravure ,
ce qui compofera 52 feuilles pour l'année
entiere.
Le prix de la ſouſcription eſt de 12 1.
pour Paris , & de 18 1. pour la Province ,
franc de port.
On foufcrit à Paris chez M. Bouin ,
Marchand de muſique & de cordes d'inftrumens
, rue Saint Honoré , au Gagne-
Petit.
Les perſonnes de Provinces font priées
d'affranchir les ports de lettres & le
prixde la ſouſcription.
On trouve à la même adreffe tous les
Ouvrages du même Auteur.
}
JANVIER L. Vol. 1776. 175
IV.
Trois Sonates pour le clavecin ou le
forté- piano , avec accompagnement de
violon,dontle troiſieme eſt dans le goût
de ſymphonie concertante. Par M.
› Charpentier , Organiſte de la Paroiſſe
Royale de Saint Paul & de l'Abbaye
Royale de St Victor. Oeuvre IVe. Prix
6 liv. A Paris , chez l'Auteur , paffage
St Pierre , rue St Antoine ; Coufineau
, Luthier ordinaire de la Reine ,
rue des Pouties ; & aux adreſſes ordinaires.
A Lyon , chez Caſtaud , place
de la Comédie.
Ces fonates font d'une compoſition
brillante & d'un genre nouveau , où il y
a beaucoup de chant, de goût& d'effet,
Elles doivent ajouter à la réputation de
cec habile Maître, qui aun talent ſupé-
⚫rieur pour la compoſition , pour l'exécution&
pour l'enſeignement.
ALMANACHS.
CALENDRIER DE LA COUR , tiré des
Ephémérides , pour l'année biſſextile
176 MERCURE DE FRANCE.
1776 , contenant le lieu du Soleil , ſon
lever , ſon coucher , ſa déclinaiſon , le
lever de la Lune & fon coucher , &c.
avec les naiſſances des Rois , Reines ,
Princes & Princeſſes de l'Europe ; impri
mé pour la Famille Royale & Maiſon de
Sa Majeſté. A Paris, rue Saint Jacques ,
chez la veuve Hériſſant , Imprimeur du
Cabinet du Roi , Maiſons & Bâtimens
de Sa Majeſté.
Etrennes de la Nobleſſe , ou état actuel
des Familles nobles de France , & des
Maiſons & Princes Souverains de l'Eu
rope , pour l'année 1776 ; broché 30 fols.
A Paris , chez Deſventes de Ladoué ,
Libraire , rue St Jacques , vis-à-vis le
College de Louis le Grand.
Almanach historique & raisonné des Architectes
, Peintres , Sculpteurs , Graveurs
& Ciſcleurs , contenant des notions ſur les
cabinets des Curieux du Royaume , fur
les Marchands de tableaux , ſur les Maîtres
à deſſiner de Paris , & autres renfeignemens
utiles , relativement au deſſin ;
dédié aux Amateurs des Arts. Année
1776. Prix 1 liv. 10 f. broché. A Paris ,
chez Delalain , rue de la Comédie Françoiſe
JANVIER I. Vol. 1776. 177
goiſe ; la veuve Ducheſne & le Jay , rue
St Jacques ; Eſprit , au Palais Royal.
Almanach du Chaffeur , ou calendrier,
perpétuel. A Paris , chez Piffot , Libr.
quai de Conti , à la defcente du Pont-
Neuf.
Calendrier des Anecdotes, ou choix des
faits finguliers arrivés pendant l'année
1775 , & des plus agréables anecdotes ,
tirées des livres nouveaux. A Genève ; &
- à Paris , chez le Jay , Libr. rue St. Jacques
; prix 24 f. br.
Almanach des Rendez - Vous , pour l'année
1776 ; prix 12 f. br. A Paris , chez
M. Lambert , rue de laHarpe , au- deſſus
de St. Côme,
Etrennes du Goût , où l'on trouve će
que les tciences , les arts & l'induſtrie
foufniffent de plus rare &de plus utile
dans la Capitale & la Province ; avec une
note des principales curiofités de Paris ,
de Versailles & des environs , pour l'utilité
des Etrangers : avec une table de tous
les numéros fortis de la Loterie de
l'Ecole Militaire , depuis fon établiſſe-
M
178 MERCURE DE FRANCE.
ment. Année 1776. A Londres ; & à
Paris , chez Lambert , Imprim. Libr. rue
de la Harpe. Prix 12 f. br.
HISTOIRE NATURELLE .
Le ſieur Poullain de Corbion ,Armateur
de Saint Brieuc , vient de rapporter de
Terre- Neuve, ſur le bâtiment le Quemadeuc,
le Pengoin mâle & femelle , en
latin puffinus , & le grand Plongeon du
Nord , en latin mergus: ces oiſeaux font
preſque toujours à la mer ou dans des
Ifles de bafſſe terre , où ils peuvent aifément
ſe retirer , n'ayant ni des ailes propres
pour s'élever & voler , ni des pattes
faites pour marcher ; ce ſont des animaux
fort fots , dont les cuiſſes ſont placées
très en arriere; tête , corps&pattes , tout
eſt à picque.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Beguiller
, Avocat & Notaire des Etats de
Bourgogne , &c. à Dijon.
Quoique je fois plus près , Monfieur , d'avoir beſoin des
menuifiers qui font des bierres que des charpentiers qui
JANVIER I. Vol. 1776. 179
Font des moulins , je vous ſuis pourtant très -obligé du
manuel du meûnier & du charpentier , que vous m'apprenez
avoir fait imprimer par ordre du miniſtre , & avoir
préſenté au Roi , & dont vous avez la bonté de menvoyer
un exemplaire. Je vois que vous êtes un citoyen
zelé & inftruit , & que le bien public eſt votre paffion.
Le public , il est vrai , ne récompenfe pas toujours ceux
› qui le ſervent ; mais votre courage égale vos bonnes intentions
, & vous m'intéreſſez à vos ſuccès. Je ne fuis
pas en état de faire uſage de vos inſtructions : la ſituationdu
petit coin de terre que j'habite , ne me permet pas d'y
batir des moulins . Je n'en ſuis pas moins ſenſible à l'attention
dont vous m'avez honoré. Je vous prie d'être
perfuadé de toute l'eſtime & de toute la reconnoiffance
avec laquelle j'ai Phonneur d'être , Monfieur , votre trèshumble
& très- obéiffant ferviteur.
LE VIEUX MALADE DE FERNEY.
A Ferney , le 14 Octobre 1775.
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Comte de Sch ****
Jal été un peu piqué que M. Guibert ne m'ait pas ho
noré d'un exemplaire de fon éloge de M. le Maréchal de
Catinat. J'ai été ſi charmé de cet ouvrage , que je pardonne
à l'Auteur fon indifférence pour moi. Je trouve
dans ce difcours une grande profondeur d'idées vraies ,
nobles , fines && fublimes , des morceaux d'éloquence très-
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
touchans , une fierté courageuſe , & l'enthousiasme d'im
homme qui aſpire en ſecret à remplacer ſon héros . Ce
ſentiment perce à chaque ligne .
Le difcours de M. de la Harpe eſt digne d'un Académicien
, plein d'eſprit , d'éloquence & de goût ; l'autre eſt
d'un génie guerrier & patriotique. Ces deux ouvrages valent
bien le mauſolée du Maréchal de Saxe. J'avoue que
nos difcours pour l'Académie du tems de Louis XIV n'approchoient
pas de ceux qu'on fait aujourd'hui : c'eſt l'effet
de la vraie philoſophie ; elle a donné plus de force
& de vérité à nos eſprits. Je ne fais ici , Monfieur , que
vous dire ce que vous ſçavez mieux que moi. C'eſt à
vous qu'il appartient de juger lequel de ces deux portraits
de M. de Catinat eſt le plus beau & le plus reſſemblant ;
vous êtes du métier de ce grand homme. Ce n'eſt pas à
moi d'en parler avant vous . Je me borne à vous remer
cier de votre ſouvenir , à vous demander la continuation
de vos bontés , & à vous préſenter mon fincere & tendre
reſpect.
Ce 5 Septembre 1775.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Defeffarts
, Avocat au Parlement , fur l'envoi
qu'il lui a fait de l'affaire de Calas qu'il
a inférée dansle Fournal des Causes
célebres , & d'un Mémoire imprimé qu'il
a fait pour un malheureux injustement
accusé d'affaffinat .
٦
Le Solitaire de quatre-vingt-deux ans , à qui M. Defef-
:
JANVIER I. Vol. 1776. 181
7
farts a eu la bonté d'envoyer les choſes les plus intéresfantes
& les mieux écrites , reçut , il y a quelques ſemaines
, un avertiſſement de la Nature , qui le mit hors d'état
de faire réponſe à M. Deſeſſarts . Il a encore affez de
force pour fentir le mérite de ſes écrits , qui reſpirent l'humanité
& l'éloquence; il lui en fait les plus ſenſibles remercimens
; & il le prie de pardonner à ſon trifte état ,
qui ne lui permet pas de donner plus d'étendue aux expreflions
de tous les fentimens avec leſquels il a l'honneur
= d'être fon très - humble & très - obéiffant ferviteur.
=
A Ferncy , ce 6 Novembre 1775.
LETTRE à M. L***, fur une Fête donnée
en l'honneur du Roi.
Le ſieur Guitard de Floriban , Chevalier de l'Eperon
d'Or , qui l'an paſſe donna une fête en l'honneur du Roi ,
le jour de la faint Louis , dont il eſt parlé dans le Mercure
d'Octobre 1774 , s'eſt bien furpaffé en 1775. Le petit
village d'Evergnicour , ſitué à quatre lieues de Reims , a
été de nouveau le théatre de ſa générofité & de fa magnificence
. L'avantage que ce Chevalier a eu de voir Sa
Majefté dans les beaux jours de ſon ſacre , a auginenté
chez lui l'amour & l'enthouſiaſine. Dès cet inftant , il
projeta de célébrer la fête de notre jeune Monarque avec
la plus grande pompe poſſible , relativement à la campagne
qu'habite le Chevalier de Floriban , & à ſa fortune
qui n'est pas conſidérable; en effet , le 25 Août dernier ,
A
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
& les deux jours ſuivans , il s'eſt ſignalé par des chofes
vraiment étonnantes de la part d'un ſimple particulier.
D'abord cette fête fut annoncée au Prône par un difcours
qui engage les habitans de concourir à l'exécution d'un
deſſein qui a la religion pour principe , l'amour du Roi
pour objet , & l'humanité pour ſa fin. Le jour de ſaint
Louis étant donc arrivé , on a chanté une Meſſe ſolem.
nelle , répétée pas des inſtrumens ; le ſieur Guitard y a
fait préſenter deux pains bénis , l'un en l'honneur du Roi ,
l'autre en l'honneur de la Reine ; ces pains étoient ornés
de banderolles où ſe liſoit le cri des François , à Vepres
il y eut un Te Deum , chanté au fon de cloches & de
tous les inftrumens . C'eſt après cela que les réjouiſſances
moins graves ont commencé ; mais le détail en ſeroit
trop long à vous faire . Pour en avoir au moins une idée ;
figurez - vous , Monfieur , au bord d'une riviere un beau
grand tapis verd tout entouré de ſaules , & là , un arc de
triomphe , une colonade , une piramide en pignon , une
piramide triangulaire , tous ces morceaux d'architecture
ornés des portraits du Roi , de la Reine , de la Famille
Royale , des Souverains alliés à la Maiſon de France , des
Princes & Princeſſes du Sang , & d'emblemes fort ingé
nieux , déſignant le nouveau regne , le pacte de famille ,
les alliances avec la Maiſon d'Autriche , & avec la Maiſon
de Savoie , le choix des Miniſtres , le retour des Parlemens
, &c . &c. Figurez - vous dix ou douze tables bien
garnies & deux fontaines de vin pour le Public ; repréſentez
- vous au milieu de tous cela de jeunes payſans en
chapeaux bordés , en cocardes , portant chacun un fufil ,
&fefant des ſalves de mouſqueterie devant les nobles
portraits dont je viens de parler ; nombre de jeunes filles
JANVIER I. Vol. 1776. 183
parées de rubans & de fleurs , chantant la ronde pour un
peuple cimable & fenfible , &c. quelques vieillards buvant
aux ſantés qui nous ſont ſi précieuſes ; une foule de ſpec.
taccurs accourus de tous les environs , tout ce monde enfin
, formant un cri unanime de vive le Roi ! vive la Rei
ne ! &c.
Le loyal Chevalier , qui donnoit ce divertiſſement , avoit
eu la précaution d'y inviter une brigade de Maréchaufſée
pour y maintenir l'ordre & la fùreté : auſſi n'eſt- il arrivé
aucun accident. Les deux jours ſuivans ſe ſont paffés
à peu près de même : il y eut des loteries de plus;
l'une de jouets & de bonbonneries pour tous les enfans.
chaque billet portoit ; l'autre de bijoux formant 65 lors
pour les jeunes filles , au nombre de trois cents. Voilà ,
Monfieur , comme le ſieur Guitard de Floriban , a folemniſé
la fête du Roi ; vous voyez qu'il n'a rien épargné
pour faire paffer dans l'ame de tous ceux qui l'entourent ,
les fentimens dont il eſt animé. J'oubliois de vous dire que
ces réjouiſſances finies , il fit célébrer un ſervice pour feu
Sa Majefté Louis XV. De pareils traits d'amour filial envers
ſes Maîtres , méritent fans doute d'être connus , c'eſt
pour quoi je vous invite à les rendre publics , & je fais
qu'on peut compter ſur votre attention à cet égard.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L. C. D. L. C.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
,
LETTRE de M. Valmont de Bomare
Auteur du Dictionnaire hiſtorique
d'hiſtoire naturelle , à M. Brunet , Lib.
rue des Ecrivains .
On vous mande , me dites vous , Monfieur , qu'un Imprimeur
de Lausanne vient d'annoncer une nouvelle édition
de mon Dictionnaire d'hiſtoire naturelle , qu'il la propoſe
au Public comme la faiſant actuellement d'après de
nouvelles additions & corrections faites par moi depuis
la derniere édition (finie le 1. Septembre 1775) . Je vous
proteſte , Monfieur , que je n'y ai aucune part , & je fais
un défi à cet Imprimeur de pouvoir montrer aucune preuve
de ma participation . C'eſt une ſurpriſe & un vol envers
les acheteurs qui en feront les dupes . J'ai défavoué
le grand nombre de contrefactions qui ont paru des deux
premieres éditions de cet Ouvrage , & je déſavouerai de
même celles qui ſe feront de la préſente édition , dont les
Journaux ont fait mention , édition dont j'ai revu , corrigé
& approuvé les feuilles. Je vous permets , Monfieur , de
faire l'uſage qu'il vous plaira du préſent écrit.
J'ai l'honneur d'être bien fincerement ,
Monfieur,
Votre très-humble ferviteur ,
VALMONT DE BOMARE.
AParis, ce 17 Décembre 1775.
i
JANVIER I. Vol. 1776. 185
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c .
)
I.
-
Machine hydraulique.
M. LE CORNU , Seigneur de Corboyer ,
demeurant à Laigle en Normandie, a
fait conftruire à un de ſes moulins à bled
une machine hydraulique des plus fim-
- ples , des plus ingénieuſes & des moins
diſpendieuſes : elle enleve l'eau à 30
pieds de haut , I pied cube par feconde,
3600 pieds par heure , au moyen
de deux pompes , l'une foulante & l'autre
afpirante; fon moteur est un ſimple
pendule artiſtement imaginé , qu'une perſonne
met en mouvement dans différens
- eſpaces : il n'y a aucun Ouvrier qui ne
puiſſe l'exécuter , vu fa fimplicité , & il
n'y a pour tout fer que les deux verges
des pompes ; il y a un rouet qui a dix
dents de chaque côté. Ceux qui defireront
en avoir des éclairciſſemens , pourront
s'adreſſer à ce Seigneur , affranchiſſant les
ports de lettres. Cette machine peut ſe
pofer par- tout où l'on veut.
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
II.
Matelas & Couffins d'air.
?
Un de mes Confreres connu dans
la Bourgogne , & peut - être ailleurs
par ſes progrès dans la Phyſique , ami
des arts &des hommes , & pour le définir
en deux mots , bon humain luimême
, me charge , Monfieur , de vous
faire part de la découverte ſuivante. Ce
ſpéculateur exact qui épie la nature , non
dans ſes opérations ſecrettes & fublimes
qui échappent aux lumieres du génie ,
mais dans celles qui font à la portéedes
ſens & pour ainſi dire ſous la main de
tous les hommes , vient de ſaiſir un élément
qu'il prétend aſſujettir aux uſages
les plus ordinaires de la vie. C'eſt de
l'air , Monfieur , qu'il veut faire un efclave
foumis , eſclave que déſormais les
femmes & les enfans conduiront en lefſſe
partout où le caprice , le luxe& la volupté
le rendront néceſſaire. Voici , M.
comment ilparle dans la lettre qu'il vient
de m'adreſſer.
Religieux citoyen , je gémiſſois au
fond de ma cellule de n'avoir pu con
JANVIER 1. Fol. 1776. 187
tribuer encore à l'utilité publique , lorſ
que en comprimant une veſſie remplie
d'air, il me vint en idée que ce même
air , qu'on empriſonnoit journellement
dans des ballons , cannes à vent, &c.
pouvoit bien s'employer avec ſuccès dans
d'autres circonstances utiles. Je fis donc
coller & coudre avec ſoin des peaux
huilées & douces , en conſtruiſis une poche
de la grandeur d'un matelas dont je
recouvris les futures avec des longueurs
de canepin , auſſi paſſé à l'huile. Je pla
çai enfuite un robinet à une extrémité
de ma ſtructure pelliculeuſe , & laide
d'une ſeringue , j'entonnai dans ſa cavité
autant d'air qu'il put y entrer.
Je refermai enfin la clef du robinet &
la fixai à demeure , puis m'étant fait faire
un lit de cet air prifonnier , je m'y couchai
la nuit ſuivante & dormis dévotement
fort avant dans le jour d'un fomeil
tranquille & profond.
Vous voyez , ajoute-il , que l'on peut
fans frais , avec mes matelas aëriques ſe
donner des lits qui ſurpaſſent en moleſſe
les couches de roſes des Sibarites , & les gaſons
parfumés dupalais d'Armide. La plume,
le duvet , l'houatte , l'édredon , ſubſtances
que l'uſage durcit , que la tranf-
1
A
4
188 MERCURE DE FRANCE.
piration pénetre & rend mal-faines , ne
feront plus comparables à un élément ami
du fang & dont le reffort ne s'anéantit
jamais. Quelques pieds cubes d'air pris
au hafard dans l'atmosphere , fourniront
aux plus délicats un coucher exquis , lequel
loin de nuire à l'économie animale
& d'en retarder les fonctions par fa réſiſtance
, facilitera au contraire les fécrétions
& la circulation des humeurs.
Ce n'eſt pas ſeulement dans les lits
qu'on peut introduire l'uſage de l'air
comprimé; on pourra s'en fervir encore
pour les ſophas , les chaiſes longues ,
&c. dans les appartemens ; les couffins
dans les voitures ; la Médecine même
pourroit en tirer parti en faiſant donner
aux malades des carreaux aëriques lorf.
que les parties fouffrantes font d'une
grande irritabilité , comme dans la goutte&
d'autres maladies .
Il n'appartiendra donc plus aux oiſeaux
, aux filphes , aux puiſſances céleftes
à l'exclufion des autres animaux
d'exiſter entre le ciel & la terre : l'homme
qui a faitjuſqu'ici des tentatives inutiles
pour s'élever au-deſſus de l'élément
qui le ſoutient , aura comme ces êtres
ſubtils la prérogative finguliere de viJANVIER
I. Vol. 1776. 189
ا vre , d'agir, de veiller & ſpécialement
- de dormir ſur des maſſes d'air & de devenir
volatile lui-même , bien qu'il foit
un animal à deux pieds fans plume.
二Cette découverte mérite , Monfieur ,
l'attention des curieux , & ce ne feroit
e, pas trop ſi je difois la reconnoiſſance de
tous les humains: c'eſt pourquoi je vous
prie de la communiquer inceſſamment
au public.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très-humble & très-obéif
fant ferviteur Dom GASPARE
THIERY , Rel. Bénédictin .
De l'Abbaye de Ste Colombe - lès - Sens ,
ce 22 Octobre 1775 .
>
BIENFAISANCE .
LE 8 Septembre dernier le Public a fait
la perte d'un Citoyen qui s'eſt rendu célebre
par ſa bienfaiſance: c'eſt le ſieur
- Jean Bela de la Salle , dont l'exemple
mérite d'être conſervé.
Sa générofité envers le pays de Soule,
où il étoit né , lui a attiré la reconnoif-.
190 MERCURE DE FRANCE.
ſance de MM. des Etats de cette petite
Province , qui dénuée de tout , pour ainſi
dire , par ſa poſition , preſqu'environnée
des Pyrénées , & tout-à-fait fur les con
fins du Royaume de ce côté , pourra déſormais
profiter chez elle de l'éducation
que lui procure la bienfaiſance du dé.
funt; ce pays de Paſteurs étoit preſque
refté dans l'état de ſimplicité de nos anciens
Patriarches , & il en pourra ſortir ,
au moyen du nouvel établiſſement qu'ordonne
le défunt , par ſon teſtament ,
pour la petite ville de Mauleon. Il laiſſe
aux Etats de ce pays plus de 10000 1. de
rente net à cet effet , & il a prié un ancien
Magiſtrat du Parlement de Paris ,
qu'il a établi ſon Exécuteur teftamentaire
, de vouloir bien diriger , conjointe
ment avec MM. les Syndics des Etats ,
l'établiſſement de ce College , pour lequel
on ſe propoſe un plan d'éducation
tout nouveau , dont nous pourrons parler
par la ſuite , lorſque le programme en
aura été approuvé par le Roi.
Le ſieur Jean de Bela étoit le cadet
d'une très - ancienne Maiſon de ce pays
de Soule , dont les ayeux & le frere aîné
font morts Syndics desdits Etats ; un
puiné eſt mort depuis deux ans , après,
JANVIER I. Vol. 1776. 191
avoir été toute ſa vie au ſervice du feu
Roi Staniſlas , dont il étoit le premier
Maître d'Hôtel & Chambellan : cette
Maiſon remonte , par ſes titres , juſqu'a
l'année 885 , & eſt originaire de la haute
• Navarre, d'où elle eſt venue s'établirdans
la baſſe , où , ſuivant les Hiſtoriens , on
voit qu'elle a joué les plus grands rôles.
1
ANECDOTES.
I.
Un Pair d'Angleterre revenoit de ſes
Terres à Salisbury ; il étoit ſeul dans ſa
voiture ; ſon domeſtique , qui couroit
devant, étoit fort éloigné; deux hommes
ſe préſenterent le foir ſur le grand
chemin , ordonnerent au poſtillon d'ar
rêter,& faiſant mille excuſes au Lord de
ce qu'ils interrompoient un moment fon
voyage, ils le prierent de leur donner de
l'argent: mais n'étant pas, diſoient- ils ,
aſſez infolens pour taxer un homme de
fon rang , ils déclarerent qu'ils ſeroient
contens de ce qu'il voudroit bien leur
donner. Le Lord leur préſenta une groffe
192 MERCURE DE FRANCE.
bourſede jetons de cuivre qu'il avoit par
hafard fur lui ; les voleurs la prirent fans
l'ouvrir , & lui firent mille remerciemens.
Le Lord réfléchifiant ſur le pré.
fent qui en étoit l'objet, eut des remords
de tromper des brigands auſſi polis , &
cédant à ſes ſcrupules , ſe crut obligé de
répondre à la confiance qu'ils lui témoi
gnoient ; il les rappela au moment qu'ils
ſe retiroient , leur redemanda fa bourſe ,
en leur faiſant voir ce qu'elle contenoit ,
&leur faiſant mille excuſes d'avoir voulu
les tromper , leur préſenta tout l'argent
qu'il avoit fur lui , & que les voleurs accepterent
en élevant juſqu'au ciel la juſtice
, la probité & l'honneur du Lord ,
dont ils prirent congé , en donnant généreuſement
une demi - guinée au poſtillon
afin qu'il réparât , en pouſſant ſes chevaux
, le retard que cette ſcene avoit
apporté au voyage du Lord.
1
11.
Dans le dernier voyage de S. M. le Roi
de Suede en Finlande, comme il ſe diſpoſoit
à monter à cheval pour partir
d'Abo , une vieille femme s'approcha une
lettre à la main , & lui dit, en le prenant
JANVIER I. Vol. 1776. 193
nant par le bras : „ Voilà une lettre que
„je dois faire remettre à Stockholm ;
elle eſt très - importante pour moi : vous
, y retournez , & je ne puis la remettre
„ en de plus fûres mains que les vôtres :
„d'ailleurs je veux épargner le port à
celui à qui j'écris. Vous trouverez fa-
„cilement ſon adreſſe : puiſque vous de-
„ meurez,ordinairement à Stockholm ,
vous devez bien connoître cette ville".
Le Roi reçut cette lettre avec bonté , &
- promit de la remettre à ſon adreſſe.
111.
Le ſieur de Boifrozé étoitGouverneur
de Fécamp ſous Henri IV. Ayant appris
qu'on avoit donné fonGouvernement à
M. de Villars , ancien Commandant de
Rouen pour la Ligue , qui avoit rendu
cette ville au Roi; il en fut outré de
colere , & prit le parti d'aller ſe plaindre
au Roi. Il en vouloit ſur-tout à M. de
Rofny , à qui il attribuoit cette iujuſtice.
Arrivant à Louviers , il débarqua dans la
même Auberge que M. de Roſny , qu'il
ne connoiſſoit point , & qui revenoit de
Rouen. Ne doutant pas , en voyant ſes
équipages , que ce ne fût un grand Seis
N
1
194 MERCURE DE FRANCE.
gneur , il lui vint dans l'idée de s'en faire
un protecteur pour ravoir fon Gouvernement.
>>> Monseigneur , lui dit - il , j'ai
„ beaucoup à me plaindre d'un certain
» M. de Roſny , qui abuſe étrangement
du pouvoir qu'il a fur l'eſprit du Roi :
» mais , tout grand Seigneur qu'il eſt , il
» n'a qu'à bien ſe tenir". Enfuite , lui
contant dans le même ſtyle ce qui lui
étoit arrivé, il lui demanda ſa protection
auprès du Roi contre ce M. de Rofny , ce
que cedernier lui accorda de bonne grâ
ce , mais avec toutes les peines du monde
de s'empêcher de rire. Boifrozé , defcendu
très-content , ſe loua beaucoup de
la réception que lui avoit faite ce Seigneur
inconnu , & demanda fon nom.
Un des gens de M. de Roſny le lui dit.
Ce fut un coup de foudre pour le pauvre
Boifrozé , qui ſe crut perdu. M. de
Roſny , qui avoit prévu cette derniere
ſcene , defcendit & calma fes inquiétudes
, en riant avec lui de l'aventure. Il
le fit fouper avec lui; & dès qu'il fut arrivé
auprès duRoi , il fit expédier àBoifrozé
le brevet d'une bonne penfion , &
dans la ſuite , lorſqu'il fut Grand' Maître
de l'Artillerie , il le fit ſon Lieutenant
en Normandie.
JANVIER I. Vol. 1776. 195
Q
AVIS.
I.
Avis des Traducteurs de Shakespeare.
QLUUEELLQQUUEESS circonſtances étrangeres , & que nous
ne pouvions prévoir , ont ſuſpendu l'impreſſion des deux
premiers Volumes de notre Traduction , annoncés pour la
fin de Novembre. Ils ne pourront paroître que dans le
courant du mois de Janvier , terme où nos Souſcripteurs
peuvent être fürs qu'on leur délivrera l'ouvrage aux adref
ſes indiquées ſur le Proſpectus. La ſouſcription gratuite
que nous avons ouverte , ſera fermée le to du même
mois , pour les deux premiers Volumes & pour les fuivans.
Il y aura une édition in-4. fur beau papier de Montargis
à 10 liv. le Volume broché. Les perſonnes qui la
préféreront à l'in-8. , ſont priées de vouloir bien en aver
tir à tems .
N
196 MERCURE DE FRANCE,
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Constantinople , Ic 3 Novembre 1775-
ES dernieres nouvelles de Bagdad portent que Basfora
a eſſuyé un nouvel affaut , & que les Perfans ont
encore été repouffés ; mais leur ville étoit tellement presſée
par la famine qu'elle ne pouvoit réſiſter long-tetups.
Cette troiſieme tentative de l'armée Perſanne a coûté gratuitement
la vie à bien des hommes , puiſque l'Agent de
Perſe , qui vient de partir d'ici , a conclu , à ce qu'on
dit , avec la Porte toutes les affaires qui étoient l'objet de
fa miffion.
D'Alexandrie , le 28 Septembre 1775.
La ſituation actuelle de ce pays eſt aſſez tranquille ;
Murat Bey , qui a ramené de Syrie les débris de l'armée
de Mehemet & deux autres Beys , nommés Ibrahim &
Jouflef , partagent aujourd'hui le Gouvernement.
De Moscou , le 20 Octobre 1775- •
L'Ambaſſadeur d'Angleterre , après avoir reçu des dépêches
extraordinaires de ſa Cour , a eu pluſieurs conférences
avec le Vice Chancelier. Le courier qui en étoit
chargé , doit retourner à Londres inceſſamment , & l'on
dit que l'objet de ces dépêches eſt un nouveau Traite
JANVIER I. Vol. 1776. 197
1
d'alliance entre notre Cour & celle d'Angleterre, le réfultat
de ce Traité eſt encore inconnu.
De Stockholm , le 2 Novembre 1775.
Il paroit un Edit du Roi pour ériger en Port franc la
Ville de Marstrand ou Maelſtrand , place forte de la Norwage
, dans le Gouvernement de Bahus .
De Copenhague, le 14 Novembre 1775.
Au commencement de cette année on avoit fait partir
d'ici pour le Groenland un vaiſſeau , chargé de découvrir
un port fur la côte méridionale de ce pays ; il en a trouvé
un par les 60 degrés 40 minutes de latitude feptentrionale
. Jamais aucun bâtiment Danois n'avoit navigué
de cẹ cộté-là . Le vaiſſeau en queſtion n'a rapporté à ſon
retour que peu de productions du pays , parce que les habitans
qui ne s'étoient pas attendus à un pareil événement
, n'avoient fait aucunes proviſions pour le commerce.
Le canton que l'équipage a viſité , a été habité anciennement
par les peuples du Nord. Il eſt renfermé entre des
rivieres , couvert de gazon & planté d'arbres en différens
endroits.
De la Ilaye , le 17 Novembre 1775 .
Le Gouvernement , qui pour la défenſe de la Colonie
de Surinam a ſubſtitué aux Troupes régulieres des Troupes
bourgeoiſes , a réſolu de porter juſqu'à 400 les Blancs
qui commanderont un corps nombreux de Negres affranchis.
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
+
De Londres , le 22 Novembre 1775-
Si l'on en croit des lettres particulieres de la Nouvelle-
Yorck , il regne beaucoup de diviſion dans le Congrès , &
le parti de l'adminiſtration ne ſe ſeroit point abuſé dans
les eſpérances qu'il a données , puiſque ces lettres diſent
que le parti Républicain de cette affemblée , préſidée par
Je ſieur Adams , eſt extrêmement violent , & que le ſieur
Dickenſon , auteur du Fermier de Pensylvanie , ſe montre
entierement contraire à l'indépendance. Il y a , diſentelles
, entre les ſieurs Peyton , Randolph & Hancock une
certaine jaloufie qui fomente des diffenfions . Tous les
Membres du Congrès qui connoiſſent & qui chériſſent les
vrais intérêts de l'Amérique , ont déſapprouvé l'invafion
du Canada. Ils appréhendent les fuites qui pourront en
réſulter ; en un mot , continuent toujours les mêmes lettres
, toute l'aſſemblée eſt dans la plus grande confufion.
Un des plus violens d'entre ces Membres à déclaré qu'il
étoit désolé d'être Membre du Congrès .
Le Général Montgommery qui commande les Troupes
Provinciales , compoſées de deux Régimens de la Milice
de New Yorck , d'un corps de Troupes de ConnecticuE
& de quelques Sauvages , le tout formant environ 2000
hommes , a mis le ſiege devant Saint-Jean , qui eft défendu
par cinq ou fix cents hommes aux ordres du Major
Preſton. La garniſon ſe trouve dans la plus grande détreffe,
faute de proviſions , & en conféquence le Général
Carleton a réſolu de la fecourir. Il a raffemblé ſes forces
& à fait partir de Québec le ſieur Maclane avec ſes recrues
d'Emigrans Royaux (qui font Ecoffois). Il eſt déterminé
à attaquer le camp du Général Montgommery par
JANVIER I. Vol. 1776. 199
1
trois endroits à la fois , Maclane d'un côté , lui Carleton
d'un autre , & d'un troiſieme la garniſon de Saint - Jeau
qui fera une ſortie. Ce Général qui fait que ſa poſition
& celle de la Province font l'une &l'autre peu avantageuſes
, eſt décidé à bruſquer l'affaire . Toutes les Troupes
, y comprifes les recrues de Maclane & la garnifon
de Saint-Jean, ſe montent à environ dix-huit cents hommes
ou deux mille au plus. Tel étoit l'état des choſes
à Saint-Jean le 22 Octobre. Le vaiſſeau auquel on doit
ces nouvelles , eft parti de Québec le 25.
De Rome , le 15 Novembre 1775-
Sa Sainteté a fixé au 19 Novembre l'acte de ſa priſe de
poffeflion ; cette cérémonie attire ici un très-grand nombre
d'étrangers .
Quelques précautions que prennent toutes les cours
d'Italie, chacune de leur côté , pour mettre nos côtes
l'abri des incurſions des Barbareſques , ils ont encore enlevé
dernierement un petit bâtiment venant de Palerme
Malte. Ce dernier Gouvernement s'occupe d'augmenter fa
marine pour procurer plus efficacement la fùreté publique.
De Venise, le 4 Novembre 1775-
Le 20 du mois dernier il fut publié par ordre du Ma
giſtrat de la ſanté , qu'il feroit inceſſamment procédé , dans
l'Hôpital des la Mendicanti , à l'inoculation gratuite des fujets
qui s'y préſenteroient. Cette opération s'est faite , le
28 , ſur ſoixante perſonnes qui , juſqu'à leur guériſon par
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
faite , feront nourries & ſoignées aux dépens du Gou
vernement.
1.
De Genes , le 4 Décembre 1775.
On mande de Parme que la nuit du 21 Novembre dernier
on a enlevé , au delà du pont nommé di Serbolo , fur
le torrent Enzo , à huit milles de la ville , la valiſe dont
étoit chargé le Courier ordinaire de Parme à Mantoue , &
qui contenoit des lettres , paquets & grouppes d'argent
deſtinés pour le Duché de Mantoue , l'Etat de Venife ,
l'Allemagne , l'Angleterre & la Hollande. Les lettres de
cette ville , du 18 du mois dernier , pour ces différens
Etats , étoient contenues dans cette valiſe. On ajoute que
les pourſuites qu'on a faites contre les auteurs de cet enlevement
, n'ont eu juſqu'ici aucun fuccès.
:
1
De Paris , le 8 Décembre 1775.
Lẻ 4 , le Maréchal Duc de Mouchy s'eſt rendu au Couvent
des Cordeliers de cette ville , en qualité de Commisfaire
nommé par le Roi pour préſider au Chapitre de l'Ordre
de St- Michel. Il reçut enfuite Chevaliers de cet Ordre
, les fieurs Poivre , Saly & Deſlandes , précédemment
admis & non reçus , puis les ſieurs Gauthier , Beaugeard ,
Dumorey , de la Salle , Morat , Berenger , Bouchet , Sil .
veftre & Grignon , qui prêterent ferment de fidélité entre
fes mains.
Un Particulier a trouvé le ſecret connu des Anciens ,
de conſerver les viandes pendant des années entieres dans
leur fraîcheur naturelle , fans perte & fans altération de
Jeur goût ni de leurs fucs. Elles peuvent être tranſpor
JANVIER I. Vol. 1776. 201
tées ſans corruption dans l'un & l'autre hemisphere; des
expériences répétées ne laiſſent à l'inventeur aucun doute
fur la folidité & la certitude de cette découverte , bien
intéreſſante pour le ſervice de la marine & celui des armées.
Il offre , en cas qu'on veuille en acquérir la posfeffion
de ſon ſecret , de le foumettre à toutes les épreu
ves qu'on jugera néceſſaires.
PRÉSENTATIONS.
Le 29 Novembre , la marquiſe de Radepont a eu l'honneur
d'être préſentée à leurs Majeſtés & à la famille Ro
le, par la Princeſſe de Tingry .
:
Le 3 Décembre , le Vicomte de la Maillardicre , lieutetenant
pour le Roi en Picardie, de pluſieurs ſociétés d'a
griculture , a eu l'honneur de préſenter au Roi , à la Reine
& à toute la famille royale , un ouvrage dont Sa Majeſte
avoit agréé la dédicace , intitulé : Précis du Droit des gens ,
de la guerre , de la paix & des ambassades , premiere partie
de la bibliotheque politique , à l'usage des sujets destinés
au négociations.
Le fieur d'Argouges , conſeiller d'état , a eu l'honneur
de faire fes remercimens au Roi , auquel il a été préſenté
par le Garde des Sceaux de France , pour la place de conſeiller
d'état ordinaire , vacante par la mort de fleur d'Or
meffon.
La comteffe de Damas a eu l'honneur d'être préſentée
le même jour , à leurs Majestés & à la famille royale , par
la comteffe d'Aulery.
NS
202 MERCURE DE FRANCE.
Le ſieur Sabatier de Galere , miniftre plénipotentiaire du
Roi , au près du Prince Evêque de Liege , de retour ici
par congé , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le
comte de Vergennes , miniftre & ſecrétaire d'état , au département
des affaires étrangeres; il a également eu Phonneur
d'être préſenté à la Reine & à la famille royale ,
dans la même qualité.
Le 5 Décembre , de fieur Grivel a eu l'honneur de préſenter
au Roi & à la famille royale , un ouvrage de ſa
compoſition , en 3 volumes in- 12 , ayant pour titre : la
Théorie de l'éducation , ouvrage utile aux peres de familles
&aux instituteurs .
Le Dimanche to du même mois , les Agens généraux
du Clergé de France , ont eu l'honneur de préſenter au
Roi & à la famille Royale , un ouvrage arrêté dans l'asſemblée
qui vient de ſe tenir ayant pour titre : avertiſſement
aux fideles de ce Royaume , fur les avantages de la religion,
&le danger de l'incrédulité.
Le même jour le chevalier de Roncherolles , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le duc d'Orléans , en qualité
de chambellan de ce Prince.
L'Après-midi du même jour , le comte de Monteynard ,
miniſtre plénipotentiaire du Roi près de l'Electeur de Cologne
, de retour ici depuis quelque temps , a auffi eu
l'honneur d'être préſenté par le comte de Vergennes , miniſtre
& fecrétaire d'état au département des affaires étrangeres
, à Sa Majeſté , de laquelle il a pris congé pour retourner
à ſa deſtination.
JANVIER I. Vol. 1776. 203
+
Le même jour l'Aſſemblée générale du Clergé , compo-
Ke de Cardinaux , d'Archevêques , d'Evêques & de députés
du ſecond Ordre , ſe rendit ici , & fut préſentée par
le ſieur de Malesherbes , miniſtre & ſecrétaire d'état
chargé des affaires du Clergé , à l'audience du Roi , où
elle avoit été conduite par le ſieur de Montouillet , maître
des cérémonies , & par le ſieur Watronville , aide des cérémonies
. L'Archevêque de Bourges , au nom de l'Afſem
blée porta la parole à Sa Majeſté ; enſuite de quoi les Députés
du premier & du fecond ordre , furent préſentés &
nommés au Roi par le cardinal de la Roche - Aymond
grand aumonier de France & préſident de l'Aſſemblée.
La marquiſe d'Allianſon a eu l'honneur d'être préſentée
le 17 Décembre à leurs Majeſtés , ainſi qu'à la famille
Royale , par la ducheſſe d'Harcourt .
Les fieurs d'Agoty , troiſieme & quatrieme fils du ſieur
d'Agoty , connu par ſon art de graver & d'imprimer en
couleur , ont eu l'honneur de préſenter à la Reine le pre
mier cahier des plantes curieuses , deſſinées d'après nature,
dans les différentes ferres des jardins du Roi ; elles
étoient gravées & imprimées felon les procédés de l'art ,
dont le pere eſt inventeur. Ils y ont ajouté un effai d'une
de ces plantes imprimées ſur ſatin , qui produit l'effer
du broché & du pékin , & qui peut faire eſpérer de cette
zentative une découverte utile au commerce.
La marquiſe de la Suze a eu l'honneur d'être préſentée
à leurs Majeftés & à la famille Royale , par la comteffe
de la Suze.
204 MERCURE DE FRANCE.
*Le 17 du même mois , les Propriétaires des mines de
charbons de faint Georges , ont eu Phonneur de préfenter
* Monfieur le plan du canal d'Anjou , ouvert ſous la protection
de ce Prince , qui a bien voulu permettre que ce
canal portât fon nom. Ils y avoient joint le plan d'une
Pyramide , que Monfieur leur a auffi permis d'ériger à l'embouchure
du canal , pour confacrer la protection qu'il veut
bien accorder à leur entrepriſe .
Le ſieur Elie de Beaumont , avocat au Parlement , inten
dant des finances de Monſeigneur le Comte d'Artois , &
avocat général honoraire de Monfieur , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à la Reine , à Monfieur , à Madame , à
Monſeigneur le Comte d'Artois & à Monſeigneur le Duc
d'Angoulême , les deux médailles repréſentant le bon vieils
lard & la bonne fille , qui ont été données cette année aux
deux couronées dans la fête morale & patriorique , que Sa
Majeſté a bien voulu agréer & autoriſer , ſous le nom de
fête des bonnes gens. Les noms des deux couronnés &
de leurs paroiſſes y ſont gravés. Cet hommage de fon
zele a été reçu avec bonté & avec fatisfaction ,& il lui a
été permis d'avoir l'honneur de le renouveller tous les ans.
Le ſieur Scheutz , chargé des affaires de la Cour de
Danemarck , a préſenté au Roi onze Gerfaulx d'Iſlande.
Ce préſent que Sa Majesté Danoiſe eſt dans l'uſage de
faire tous les ans , fut reçu par le marquis d'Entragues ,
grand fauconnier de France , en ſurvivance du duc de la
Valliere , & par le marquis de Forget , capitaine du vol
du Cabinet.
JANVIER 1. Vol. 1776. 205
NOMINATION S.
Le 26 Novembre le ſieur Chifflet a prété ferment entre
les mains du Roi pour la place de premier Préſident du
Parlement de Metz .
Le Roi vient d'accorder un brevet , d'enſeigne de ſes
Gardes dans la compagnie de Luxembourg , au chevalier
deGoyon premier exempt de cette compagnie & brigadier
'de cavalerie.
Sa Majesté a auſſi accordé la rétraite au marquis de
Montgommery brigadier de cavalerie , enſeigne & chef de
brigade de ſes Gardes - du corps , compagnie de Luxembourg,
qui eft remplacé , en qualité de chef de brigade ,
par le chevalier de Quinemont , meſtre - de - camp de cavalerie
& ci-devant major des Gardes-du- corps de Monſeigneur
le comte d'Artois .
Le 6 de Décembre , la Princeſſe fille de la comteſſe de
Brionne , a été apprébendée au chapitre de Rémiremont ,
& a pris le nom de princeſſe Charlotte de Lorraine. Le 7 ,
la princeſſe Chriftine de Saxe , abbeſſe de cette égliſe , propofa
au chapitre , pour ſa coadjutrice , cette princeſſe qui
fut agréée & élue en cette qualité , d'une voix unanime.
La princeſſe Charlotte de Lorraine reçut en conféquence
les complimens des Dames Chanoineſſes de Rémiremont
&de tous les différens Corps de la Ville. Il y eut le mê.
me jour , des réjouiſſances publiques & une illumination
dans toute la ville , la principale étoit en face du palais
206 MERCURE DE FRANCE.
Abbatial , où étoient les armes des deux maiſons avec des
infcriptions à leur louange.
Le Roi vient d'accorder les grandes entrées au comte
de Maurepas , & les entrées de fa chambre au comte
Efterhazy.
Le Roi vient de permettre au duc de Quintin , l'un de
ſes anciens menins , de prendre le titre de duc de Lorges.
Le 24 , le ſieur Brocqueville , miſſionnaire , qui , ſous le
bon plaifir du Roi , a été nommé pour remplacer le fieur
Allard dans la cure de Notre-Dame , a eu l'honneur d'être
préſenté à Sa Majefté & à la Famille Royale par le ſieur
Jacquier , fupérieur - général de la congrégation de la
midion.
NAISSANCE.
La Reine de Naples eft accouchée heureuſement , le 25
Novembre à ſept heures & un quart , d'une Princeſſe , à
qui le baptême a été adminiſtré par le Grand - Aumônier :
un Religieux de Ste. Lucie du Mont , de l'ordre d'Alcan-
Cara , a eu l'honneur de la nommer , en qualité de parrain ,
Marie -Anne - Joſephe - Antoinette - Françoiſe-Gaetane - Therefe
- Amélie - Clémentine. Le Roi a ordonné , à l'occaſion
de cet événement , trois jours de gala & d'illumination ;
il reçut hier les complimens de félicitation des Miniſtres
étrangers ,& adımit les Corps civils & militaires à l'hon
JANVIER 1. Vol. 1776. 207
1
neur de lui baifer la main. La ſanté de la Reine eſt auſſi
bonne que ſon état peut le permettre.
MORTS.
Jeanne Camus de Pontcarré , veuve de Louis - Chriſtophe
de la Rochefoucault- Langhac , marquis d'Urfé , grand
bailli de Forêt , meſtre-de-camp d'un régiment de cavalerie
de fon nom , eſt morte à Paris le 12 Novembre , dans
fa 72. année.
Genevieve Françoiſe , veuve d'Antoine Fauton , bourgooiſe
de cette ville ,y eſt morte le 17 du même mois ,
rue Montmorency , à l'âge de 103 ans.
Claude - Henri Defuſée de Voiſenon , miniſtre du prince
de Spire , ci - devant doyen du chapitre de Boulogne - furmer
, l'un des quarante de l'Académie françoiſe , eſt mort
le 24 en fon abbaye , près de Voiſenon , âgé de 67
68 ans.
Le pere de Vaux , ancien général de l'ordre des Minimes,
eſt mort à Reims , le mois dernier , agé de 20 ans .
Le fieur Lemée , doyen de la grand chambre , eſt mort
*Paris le 30 Novembre, agé de 95 ans.
Charles Profper Bauhin , marquis de Perreuſe , nommé
Beutenant - général des armées du Roi , par une promo
208 MERCURE DE FRANCE.
tion particuliere en Janvier 1758 , après la défenſe qu'il
fit à Harbourg , eft mort à Paris le 29 Novembre , âgé
d'environ 65 ans .
Marie-Catherine Damoy , femme de Louis Fouquet maftre
coutelier à Evreux , y eſt morte le 11 Novembre dernier
, âgée de 100 un ans : quoique paralyſée depuis 8
ans , elle a confervé , juſqu'au dernier moment , une bonne
vue & la gaieté de fon- caractere.
:
1
Le marquis de Mercy , ancien enſeigne des Gardes - ducorps
& brigadier des armées du Roi , eſt mort le 29 du
même mois , en ſon château de la Guillerie près Tillere ,
Agé de 69 ans .
Albert - François Guiflain , chevalier comte de la Tour
Saint - Quentin & du Saint- Empire eft mort dans la
province d'Artois , le 3 Décembre dans la 43. année de
fon age.
On vient d'apprendre la mort du Grand-Maître de l'ordre
de Malte , arrivée le 9 Novembre , & l'élection du
Bailli de Rohan avoit été élu le 13 fuivant d'une voix
unanime.
Louiſe - Hélene le Brun de Dinteville , dame de l'ordre
de la Croix étoilée de l'Impératrice-Reine , veuve de Pierre
-Grégoire comte d'Orlik de Lafiska , lieutenant - général
des armées du Roi , chevalier grand'croix de l'Epée de
Suede , adjudant-général de feue Sa Majesté le Roi de Po-
Jogne , eſt morte à Paris le 12 Désembre , dans fa 67
année.
Le
JANVIER I. Vol. 1776. 209
De 16 du même mois , le ſieur Allard , Curé de l'Egli.
Te de Notre-Dame , paroiſſe du Roi , eſt mort en cette
ville , dans la 75. année de ſon age.
Hector de Levis , ancien Précenteur & comte de l'Egliſe
de Lyon , y eſt mort le 12 du même mois .
LOTERIES.
Le cent quatre - vingtieme tirage de la Loterie de PHỔ
el-de-Ville s'est fait , le 23 du mois de Décembre , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv. eſt
échu au N. 56932. Celui de vingt mille livres au N. 44470.
& les deux de dix mille , aux numéros 41938 & 49374-
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 5 Décembre. Les numéros ſortis de la roue
fortune font 36, 17 , 50, 39 , 49. Le prochain tirage
Ferà le 5 Janvier.
210 MERCURE DE FRANCE.
2
4
ADDITIONS DE HOLLANDE
3
ANECDOTES , FAITS SINGULIERS ,
EVÉNEMENS REMARQUABLES.
ROUSLOSUSESAEAUU prenant toujours la Nature pour maître
Fut de l'humanité l'apôtre & le martir
Les mortels qu'il vouloit forcer a la connoitre ,
S'étoient trop avilis pour ne l'en pas punir.
Pauvre , errant , fugitifs ſur la terre ,
Sa vie a ſes écrits ſervit de commentaires ,
La fierre vérité dans ſes hardis tableaux
Sut en dépit des grands montrer ce que nous ſommes
H devoit de nos jours trouver des échafauts
Il aura des autels quand il naitra des Hommes.
?
UNE Lettre de Beziers du 11 Décembre 1775 , porte
que les Braconniers du canton , au mois de Novembre
précédent , furent très- furpris du grand nombre de Lapins
qu'ils trouvoient dans la campagne & fur les grands chemins
. Ces Animaux , à demi morts de laſſitude & de
faim , ſe laiſſoient preſque la plupart prendre avec la main.
Mais ce qui cauſa le plus d'étonnement , c'eſt de trouver
fur leurs corps des Ecreviſſes cramponnées qui les piquoient.
L'explication de ce phénomene eſt conſignée
* Extrait du Journal Anglois.
JANVIER I. Vol. 1776. 211
dans une autre Lettre écrite de Roquebrun , par le Chapelain
de Villecelle , (M. Abbal) , & qui s'exprime en ces
termes. Un Payſan dont le génie eſt inventif & qui
"
fait mettre à profit les découvertes que le hazard lui
,, préſente , eſt un vrai tréfor pour fon village & quelque-
" fois pour tout un pays . Un Seigneur de nos environs ,
,, auſſi jaloux de ſa chaſſe qu'un vieux Sultan de ſon Ser-
,, rail , laiſfoit multiplier les Lapins ſur ſa terre , ſans per
,, mettre qu'on y chaffat , ni jamais y chaſſer lui - même.
" Les Payfans avoient beau s'en plaindre , ils n'étoient
„ pas écoutés. Le hazard & l'induſtrie vinrent à notre
„ fecours . Notre petite riviere eft auſſi peuplée d'Ecreviſſes
que nos champs l'étoient de Lapins. Un jeune
homme qui en avoit apprivoiſé quelques-uns , ayant
ود laiffé fortuitement échapper d'un panier quelques Ecre
„ viffes , s'apperçut qu'elles couroient vers les Lapins , les
„ piquoient, s'y attachoient & les faifoient fuir , ſans 14-
" cher prife. Il fait part de ſa découverte à tout le vil
,, lage. Voilà nos Payſans qui tendent des poches à plu
ود
"
fieurs termiers , & qui gliffent une Ecreviſſe dans chaque
trou . L'Ecreviffe , au bout de quelque tems , arrive au
,, fond du terrier, pique le Lapin & s'y attache. Celuici
fort pour fe débarraſſer , fuit avec l'Ecreviſſe qu'il
" emporte ,& vient ſe faire prendre dans la poche ; ou ,
,, paſſant par une autre iſſue , court à toutes jambes dans
la campagne , fervant de monture à ſon ennemie , dont "
"
il eſt éperomné fans telache ". Affiche de Montpellier.
Reglement curieux de Rot Henri VIII au feizieme flecte,
pour la dépense & le bon ordre de la Table &desaMaiſons
Le Luxe domeſtique des Cours Européennes , trop vieux
Ο2
212 MERCURE DE FRANCE.
If
pour le malheur des Peuples , n'eſt pas cependant d'une
date ſi ancienne. Un Reglement fait par Henri VIII , au
ſeizieme fiecle , de l'avis de ſon Conſeil , pour la dépense
&le bon ordre de ſa maiſon , nous a ſemblé digne de la
curiofité & de l'intérêt du Lecteur. L'influence du Juxe
fur les moeurs ne permet pas de voir l'hiſtoire de ſes progrès
avec indifférence; & l'antique fimplicité eſt ſi digne
de nos regrets , qu'on eſt charmé de la retrouver encore
dans les livres . Ce Reglement , dont nous allons rapporter
les principaux Chapitres , a été communiqué cette année
à la Société des Antiquaires de Londres .
» CHAP. 3. La nourriture ſera ſimple , telle que la fournit
la ſaiſon , & d'un prix raisonnable.... " La finance
ne forçait pas alors la terre às'épuiſer pour lui fournir des
fruits précoces ; & la table des Rois ignorait l'art aſſaſſin
de la nouvelle cuiſine.
" CHAP. 20. Les Officiers mettront àpart, d'un côté, les
" uftenfiles d'argent & d'étain , & de l'autre , les taffes de
bois & les vaiſſeaux de cuir. Ils auront foin qu'ils ne
„Soient pas dérobés .... " L'or était inconnu dans les
meubles de cuiſine. L'argent était très rare, L'étain meme
était ſi précieux , que dans un regiſtre domeſtique du
Comte de Northumberland , de l'année 1500 , on lit cette
note : les ustensiles d'étain font trop magnifiques , pour
» Etre employés àun commun usage.
"
"
Quelle était donc la ſimplicité de la nobleſſe dans l'intérieur
des maiſons qu'elle habitait ! Un Gentilhomme que
le Roi honorait de ſa viſite , lui offrait pour tout ameuble
ment de parade , une longue table , un buffet & un bois
de lit. Le préjugé du faſte à part , que pouvait - il-offrir
de mieux ? Point de fauteuils , point même de chaifes
JANVIER I. Vol. 1776. 213
dans ſa maiſon. Il faiſait eſſeoir Sa Majeſté ſur un banc.
Tout eſt un Trône pour un Roi.
Mais ſuivons ce bon Gentilhomme , lorſqu'aſſez aifé pour
avoir deux différens logemens , il ſe tranſportait de l'une
à l'autre de ſes maiſons . Ses demeures n'étaient pas des
Hotels. Il n'avait pas , comme à préſent , divers ameublenens
garnis . Son antique tapiſſerie , ſon lit , ſa cuiſine ,
fes utenfiles de boulangerie , de ferrurerie & de menuiferie
changeaient de lieu avec lui . Sa fuite , ſon train était
Yattirail d'un Patriarche. Je parle ici de la premiere Noblefle.
Le plus aisé avait plus de gros meubles de bois ,
plus d'uſtenſiles de fer, Son opulence n'était qu'un embarras
, & une forte d'eſclavage. Revenons au Reglement
de Henri VIII .
„ СИАР. 34. Aucun Ile:aut d'armes , Ménétrier , Fauconnier
, ou autre, n'am'nera à la Cour de petits garçons ,
eu gens fans aveu , pour faire le service en leur place" ...
Ce Chapitre ſi ſage n'a pas fait fortune.
„ CHAP. 41. Le Maréchal de la Maison du Foi aura foin
, d'éloigner les filles de mauvaises maurs qui suivent la
»Cour".
" CHAP. 43. On ne gardera aucun chien à la Cour , excepté
quelques épagnuels pour les Lames " .
ود CHAP. 44. On dinera à dix heures & on foupera à
„ quatre heures " .... L'heure du diner a éprouvé bien
des variations depuis Henri VIII , en Angleterre. On voit
par un regiſtre domeſtique du Lord Fairfax , que vers l'an
1650 , l'heure du diner était à onze keures. Elle était à
midi , far la fin du dernier fiecle ; & elle s'eſt maintenue
de même , pendant vingt ans , dans les Univerſités. Enfin
depuis le commencement de ce fiecle , elle eſt parvenue
03
214 MERCURE DE FRANCE.
à Londres , par différentes gradations , juſqu'à 5 heures ;
& c'eſt à préſent l'heure de la bonne compagnie .
Les uſages de France à ce ſujet ne font pas plus conſtans
, & ont éprouvé des variations pareilles . On n'y
dine pas encore , il eſt vrai , à 5 heures ; mais on peut
déjà en tirer le préſage . Quand les Seigneurs , & les gens
qui les imitent , ſe mettent à table , à Paris , pour diner ,
on goûte dans la Bourgeoiſie , on foupe dans les Couveus ,
& on ſe couche dans les Hôpitaux .
Quoiqu'il en ſoit , l'heure du diner en France , au qua
torzieme fiecle , à la Cour de Charles V , était la même
que celle fixée au ſeizieme fiecle , à la Cour d'Angleterre ,
par le Reglement de Henri VIII. Charles V dinait avant
onze heures , & la Cour était couchée à neuf heures en
hiver , & à dix en été.
Il y avait auſſi en France , comme en Angleterre , des
filles de mauvaiſes moeurs , des femmes amoureuses qui fuivaient
la Cour , ſuivant l'expreffion de Paſquier. Cette
peſte trop commune , fléau de l'innocence , & même du
vrai plaitir , eft fans doute un mal très-difficile à extirper ;
mais c'eſt offenfer la Religion & trop dégrader la Nature ,
que de la croire un mal néceſſaire.
Il faut croire qu'il y avait alors en France , comme en
Angleterre , des épagneuls pour les Dames. C'était le caprice
du fiecle ; & les femmes font femmes par - tout.
Mais il avait encore à la Cour des pigeons très- incommodes
, qui venaient comme diſent les Hiftoriens de ce
tems-là , faire leurs ordures dans les chambres : ce qui obligea
de mettre des barreaux de fer aux fenêtres avec un
treillage de fil-d'archal. Ces pigeons fortaient des colombiers
bâtis dans les baffes-cours des Maiſons Royales .
,
JANVIER I. Vol. 1776. 215
J'ajouterai , pour mieux rapprochet les uſages antiques
des deux Royaumes , qu'à la Cour de France , au quatorzieme
fiecle , & même depuis, les ſieges étaient des eſcabelles
, des formes & des bancs. Le Roi ſeul avait une
chaiſe à bras garnie de cuir rouge.
, CHAV. 56. Les Officiers feront du feu , & allumeront
la paille, tous les matins, entre fix & fept heures , dans
la chambre du Roi " ... Autrefois la paille était d'un
grand uſage. Les Ecoliers étaient affis fur la paille dans
les Ecoles & les Univerſités . Il n'y avait ni bancs , ni
chaiſes dans les Eglifes ; on les jonchait de paille ; & on
n'en donnait de fraiche qu'aux grandes folemnités.
- Parun autre Chapitre de ce Réglement il eft dit : ,, que
le Barbier du Roi obſervera la plus grande propreté en ſa
» perſonne , & évitera la compagnie des gens oififs &sans
syayeu , & celle des femmes déréglées , afni qu'il puiſſe
» approcher du Roi , fans danger pour sa perfonne Roya-
„ le " .... L'article de la propreté à part , cette diſpoſition
eſt un peu trop prudente. Un Roi eſt ſi bien gardé
par ſes vertus & par l'amour de ſes ſujets. La leçon ne
me paraît utile que pour le Barbier. Elle était propre au
moins à le faire ſouvenir du fameux Barbier de Louis XI ,
pendu en France (a) au fiecle prédédent.
(a) Olivier le Daim , pendu en 1484.
:
:
04
:
216 MERCURE DE FRANCE.
Récit d'un Festin prodigieux , tiré d'un ancien Regifire
la Tour de Londres.
La gourmandiſe a été le vice favori de pluſieurs Romains.
Les trois Apicius ſous Auguſte , Tibere & Trajan
, ont acquis en ce genre une étrange célébrité. L'un
d'eux tint à Rome une Ecole publique de gourmandiſe.
Celui qui vivait ſous Trajan ſe piquait d'avoir un ſecret
admirable pour conſerver les huſtres dans leur fraîcheur.
Le fecond des trois , le précepteur de gourmandiſfe , après
avoir dépenſé des ſommes immenfes , s'empoiſonna , n'ayant
plus que quelques ſeſterces (a) de reſte. Le même , ou
ſelon d'autres le premier Apicius , avait composé un Traite
fur la maniere d'aiguiſer l'appétit. Q les rares perfonnages
! & qu'ils euſſent bien figuré en France ſous le Régent
! Dans pluſieurs de nos Provinces on vit encore à la
Romaine ; mais les Anglais trop jaloux de reſiembler à un
peuple , qui à bien des égards ne les valait pas , font certainement
plus Romains que nous à table. Voici un trait
d'apiciſme britannique , digne d'être tranſmis au public.
En 1740, George Nevil , frere du Comte de Warvick,
appellé le faiseur de rois , donna en fon Palais Archi-Epif
copal , à York , un feſtin prodigieux au Clergé , à la grande
& à la petite Nobleſſe. L'état de ſa dépense , conſervé
à la Tour de Londres , eſt curieux par ſa monstrueuſe fingularité.
(a)Monnoie des Romains , faisant la quatrieme partie
Ban denier d'argent.
JANVIER I. Vol. 1776. 217
ÉTAT DE DÉPENSE.
300 Quarters de bled (a).
330 Tonneaux de bierre.
104 Tonneaux de vin.
I Pipe de vin de liqueur (b).
1
.
86 Taureaux ſauvages.
80 Boeufs gras.
1004 Moutons.
300 Cochons.
3000 Veaux .
2000 Chapons.
300 Cochons de laic.
100 Paons .
200 Grues.
2000 Poulets .
4000 Pigeons .
4000 Lapins.
204 Butors .
4000 Canards.
400 liérons.
200 Faifans .
4000 Becaffes
400 Pluviers.
(a) Mesure d'Angleterre qui contient huit boiſſeaux de
froment.
(b) Mesure qui contient deux barriques.
05
218 MERCURE DE FRANCE.
100 Corlieus , ou Courlis (c).
100 Cailles.
100 Aigrettes (d).
200 Rayes.
Plus de 400 Dains , Daines & Chevreuils.
1056 Pâtés chauds de venaiſon.
2000 Pâtés froids .
10co Plats de gelée coupée.
4000 Plats de gelée confolidée.
4000 Flans froids .
2000 Flans chauds ,
300 Brochets .
300 Bremes (e).
8 Veaux marins .
4 Marfouins.
Et 400 Tartes .
A ce feftin , ſe trouverent le fameux Comte de Warvick
, tué l'année ſuivante à la bataille de Barnet , le Comte
de Bedford , Tréſorier , le Lord Haftings , Controlleur ,
& pluſieurs autres grands Officiers. 1000 ferviteurs domeſtiques
, 62 Cuisiniers & 512 Marmitons y furent employés
. Mais environ ſept ans après , le Roi Edward IV
ſaiſit le temporel de cet Archevêque , & l'envoya prifonnier
en France , où il fut retenu dans les fers , & morut
dans la miſere .
(c) Oiseau aquatique.
(d) Espece de petits Hérons blancs.
(e) Poiffon d'eau douce.
JANVIER I. Vol. 1776. 219
Il ſe répandit, un bruità Londres fur le Comte de
Millady , Montaigu , pendant l'Ambaſſade de fon mari à la
Porte , que le Grand Seigneur lui avait jetté le mouchoir.
Cet honneur oriental fut , dit -on , le prix ou la punition
de ſa curiofité (b) . «Pope autrefois lié & brouillé enfuite
avec Milady , accusé d'ètre Auteur de ce bruit , répondit
à un ami de Ambaladrice : quoi ! j'aurois på dire
que Milady a couché avec le Grand Seigneur! Dieu men
gardes ceferait tout au plus avec quelqu'un de ses Janis-
Saires.
Cette excufe plus cruelle encore que l'offenſe , irrita
avec raiſon Milady Montaigu . Elle jura de s'en venger ;
& l'effet ſuivit de près le ferment. Pope ayant publié
P'année ſuivante une imitation en vers de la premiere Satyro
du ſecond Livre d'Horace , où Milady n'était pas ménagée,
elle ſe ſervit des mêmes armes contre lui , & lai
répondit par une Satyre violente & pleine d'amertume.
On peut préfumer combien ſon amitié était tendre , en
voyant combien ſa colere eſt terrible . La douceur défefpérée
devient furieuſe , parce qu'elle ne ſaurait être méchante
de fang froid .
• Pope était difforme & contrefait. Comme Boileau , il
n'aimait pas les femmes , peut- être parce qu'il n'en était
point aimé. Milady l'attaque ſur ce ſujet dans un ſtyle
neuf& original , plein du dépit d'un 'coeur ſenſible à un
outrage , & animé du feu de la vengeance. L'imitazion
libre d'un ſeul endroit de fa Satyre donnera une idée des
autres.
(b) Millady eut , (à ce que rapporte l'histoire) la curiofité
d'entrer dans l'intérieur du Serrail ; & le Grand -Seigneur
, après qu'elle fut entrée , en fit fermer les portes.
:
:
:
220 MERCURE DE FRANCE.
A
م و
"
„ Ennemi implacable du genre-humain , quel objet pourroit
te plaire ! Ton coeur est inſenſible aux charmes de la
„ Jeunesse & aux attraits de la Beauté.... C'est un antre
affreux , triste azile de l'envie e , de la haine & de la rage
, de médire.... Etre ne pour hair & pour étre hai , ton
Souffle impur flétrit les roses du bel dge. Tu ris quand
la Nature pleure.... Ton regard finiſtre épouvante l'Innocence
, & fait fuir les Plaisirs. L'Amour , le tendre
Amour, recule à ton aspect.... Va fur les rives du noir
Cocyte ,” &c. &c.
On eſt fâché que cette muſe ſi noble & fi fiere deſcende
enfuite contre Pope aux invectives , l'appelle petit Monstre ,
Guépe, Cain , Porc-Epi.... Mais en brillant en effet , elle
amoins cherché à briller qu'à ſe venger. La colere peſe
moins ſes expreſſions que la malice ; & il faut toujours en
faveur du coeur pardonner quelque choſe à l'efprit.
1
Puiſque nous ſommes ſur l'article de Pope , nour raconterons
à ſon ſujet une anecdote très-peu connue. Ce cé.
lebre Satyrique était boſſu & avait les jambes torſes. Le
Roi d'Angleterre l'appercevant un jour dans une rue de
Londres , dit à quelques - uns de ſes Courtiſans : Je youdrais
bien ſavoir à quoi nous fert ce petit homme qui mare
che de travers.... Le propos étant rapporté ſur le champ
Pope , il répondit : à vous faire marcher droit.
Cromwel , le plus hipocrite des hommes en public ,
laiſſait tomber ce maſque devant ſes amis. Un jour dinant
avec eux , il voulut déboucher une bouteille , & laiſſa tomber
le tire - bouchon. Dans ce moment on lui annonça les
Députés d'un Corps conſidérable. Il fit répondre ,, qu'il
JANVIER L. Vol. 1776. 221
1, ne pouvoit leur parler , parce qu'il était en oraiſon ; " &
s'adreilant enſuite à ſes amis , il leur dit : ces Faquins -la
croiront que je cherche le Seigneur , & ce n'est que le tirebouchon
.
Lorſque les Iſles Canaries , connues par les Anciens ſous
le nom d'Isles fortunées , furent découvertes , le Pape Clément
VI les donna , ſuivant l'uſage de ce tems , à Louis ,
Comte de Clermont. L'Ambaſſadeur d'Angleterre à Rome
, s'imaginant qu'il n'y avait que les Iſles Britanniques
qui puſſent être les Iles fortunées , quitta bruſquement l'Italie
pour avertir le Roi , ſon maître , que le Pape , ve.
nait de diſpoſer de ſon Royaume en faveur d'un Prince
étranger.
La Reine Elifabeth refuſa d'acheter pour 20000 livres
ſterlings une perle d'une prodigieuſe groſſeur , qu'un Juif
Jui offrait. Un Marchand de Londres inſtruit du refus de
la Reine , acheta la perle , la fit broyer dans un mortier ,
la but dans un verre de vin , devant le Juif , à la ſanté
de ſa Souveraine , & lui dit : yous voyez que la Reine
" est en état d'acheter votre perle, puisqu'elle a des Sujets
qui ont le moyen de la boire à ſa ſanté."
Ipswick , le 28 Octobre 1775.
Un jeune hoinme nommé Jean Sage , fut tiré , il y a
quelques jours , de deſſous un tas d'orge péſant plus de
douze miliers. Il était mort en apparence , & ne donnait
aucun ſigne de vie. On envoya chercher M. Slebbing , Chirurgien
du lieu , qui employa ſur le champ la méthode
t
222 MERCURE DE FRANCE.
preſcrite par la Société Royale , pour rappeller les noyés à
la vie. Après avoir perfévéré pendant long- tems dans l'ufage
des frictions , & c. le jeune fromme commença à
pouſſer des foupirs , fon pouls était inégal ; il ſemblait
éprouver des convulfions violentes , & il ne reprit l'uſage
de la parole & de ſa raiſon qu'au bout de quatre jours :
en trois ſemaines , il fut parfaitement guéri..
Le Capitaine Joung , Commandant du Vaiſſeau de Sa
Majesté , la Belette , relacha à fon retour de Guinée , dans
Mfle de Ténériffe. Il eut la curiofité de monter juſqu'au
ſommet du Pic ; là il trouva dans une cave profonde , qui
ſervait probablement de cimetiere aux anciens Habitans de
l'Iſle , pluſieurs corps morts couſus dans des peaux de
chevre. Il en ouvrit une , & fut fort furpris de trouver
un corps parfaitement confervé , & fans aucune altération
dans les traits . Un Prêtre du lieu qui lui ſervait de guide
, lui dit qu'il y avait plus de fix cens ans que ces monumens
avaient été déposés dans cette vaſte cave. Le
Capitaine fut obligé de lui donner quelques pieces d'or
pour obtenir la permiſſion d'emporter avec lui le corps
d'une femme , qui eſt actuellement déposé dansle Muſeum
Britannique, Tous les traits en font frais , les cheveux
font longs & noirs. La couleur de la peau eſt d'un rouge
de cuivre foncé. Les entrailles en ont été tirées ; les
nerfs , les tendons , les veines , les arteres paraiſſent distinctement
comme des cordons.
JANVIER I. Vol. 1776. 223
TABLE.
PJECES FUGITIVES en vers & en proſe , page:5
Ode fur le facre & le couronnement de Louis XVI. ibid.
Vers à Mde de B ***.
9
Le Seigneur ,le Bourgeois & leurs Chiens , 10
AM. qui dans une Epître me demandoit des vers , ibid.
A celle que j'aime , 12
Julie ou les effets du préjugé , 14
Henri IV dans le Conſeil de Louis XVI , 22
Vers à M. Dareau , 26
A Mde la Marquiſe de C.. ibia.
Quatrain à Madame ***. 27
Etennes philofophiques , ibi.d
Vers à M. l'Abbé Giraud , 29
Orphée , 31
Le Loup &le Renard ,
37
AMde la Comtelle de ***.
38
Vers fur la mort de M. du Treffan , 39
Chanfon fur les plumes que porrent aujourd'hui nos
Dames ,
40
Couplets adreffés à Mde Pl ... 42
Vers fur la mort de M. l'Abbé de Voiſenon , de l'Académie
Françoiſe , 43
▲Mgr le Comte de Saint-Germain , 44
Explication des Enigmes & Logogryphes ibid.
ENIGMES , 45
LOGOGRYPHES ,
Parodie d'un ait Italien ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 53
Eloge de Nicolas de Catinat , ibid.
Nouveaux plaidoyers a 'usage des Colleges, 59
Nouvelles leçons Françoiſes , 61
Traité ſur les coutumes Anglo -Normandes , 62
Principes & ufages concernant les dimes , 63
La Finance politique, 64
La Tonorechnie , 69
Le Livre des Scignear's, ?
71
Traité des Jardins ,
Méthode des Terriers ,
De novorum offium regeneratione experimenta , &c,
73
78
224 MERCURE DE FRANCE.
Diction. vétérinaire & des animaux domeſtiques ,
Mémoire for le Coucou ,
79
86
Beauté de la Nature ,
88
La Nature conftidérée , ibid.
Manuel du Meunier, 91
Le Spectateur François , ibid.
Le dix huitieme fiecle venge , jbo
Journal de Lecture , 102
Hiſtoire de Maurice , comte de Saxe , 143
Lettre à M. le Baron d'Eſpagnac , 145
Diction. hiftorique , géographique , portatif de l'Italie, 147
Annonces littéraires , 151
ACADÉMIES . 154
Royale de Chirurgie ,
ibid.
SPECTACLES. 157
Concert Spirituel , ibid.
Muſique.
Hiſtoire naturelle ,
à M. Déſeſſarts ,
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
ARTS.
Gravures ,
Almanachs ,
Lettre de M de Voltaire à M. Beguiler ,
Lettre, à M. de L. ſur une fête donnée en l'honneur
159
166
ibid.
167
167
172
175
178
ibid.
à M. le comte de Sch ... 179
180
du Roi ,
- de M. Valmont de Bomare ,
Variétés , inventions , &c.
Bienfaiſance.
Anecdotes.
AVIS,
Nouvelles politiques,
Préſentations ,
Nominations
Naiſſance ,
Morts,
Loteries,
181
184
185
189
191
195
196
201
205
206
207
209
ADDITIONS DE HOLLANDE.
pageare
AL
VERSITY OFMICHIGAN UDDI
ARTES
1837
LIBRARY
VERITAS
SCIENTIA
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
EPLURIBUS UMU
TUEBOR
SI- QUÆRISPENINSULAM
-AΜΟΣΝΑΜ
CIRCUMSPICE
4
AP
20
MSI
1776
по.2
MERCURE
· DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
JANVIER. 1776.
SECOND VOLUME:
No. II.
Mobilitate viget. VIRGILE.
:
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVI.
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Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL- REI ,
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adreſſé au peuple d'Angleterre. 80. à 12 fols.
La jurisprudence du Grand - Conſeil , examinée dans
les Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c.
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,
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de , Premier Valet -de - Chambre ordinaire du Roi
Gouverneur du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine . 3 vol. Gras
vées par Moria &Mile. Vendôme. Paris 1773 à f 36 : -
Joachim ou le Triomphe de la Piété Filiale. Drame en
trois Actes & en vers , fuivi d'un choix de Poëfies
fugitives . Par M. Blin de Saint- More. 8°. Paris 17756
àf2 : -
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale , 12% Nº. 18. ou tom. I. prem. partie
à tom. 3. 2de partie, Paris 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
Premiere , Seconde & Troiſieme Centuries de Planches
enluminées & non enluminées , repréſentant au naturel
ce qui ſe trouve de plus intéreſſant & de plus
curieux parmi les Animaux , les Végétaux & les Minéraux.
Pour ſervir d'intelligence à 'Hiſtoire Générale
des trois Regnes de la Nature. Par Mr. Buc'hoz ,
Médecin Botanifte de Monfieur & Auteur des Dictionaires
des trois Regnes de la France. fol. Paris , à f
15 : 15. le Cahier.
Oeuvres Diverſes de Mr L... (Effai philosophique sur le
Monachisme.) in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait.
Raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres
ouvrages in 12. 6 vol. Maestricht 1775 .
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80. 2 vol. Paris 1771 .
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans fer
713 LIVRES NOUVEAUX.
2237
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Nailfance ;le fecond , la Pairie de Dignite ; le troilfieme
, la Pairie d'Apanage ; le quatrieme , la Panme
Moderne , ou Pairie de Gentilhomine. 8°. 2 vol. Par
H. V. Zemgans. Maestricht . 1775.
Le Droit des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 410. 2. vol. Amst. 1775 , df6.
Hiftoire de l'Ordre du St. Efprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. in- 12 , qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris, Francfort
1775 , à f 1-10.
Physiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deſſein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , ſous
le titre de Phyſiologie des Mouſſes. Par M. de Nec
ker , Botaniſte & Hittoriographe de l'Electeur Palatin ,
Atlocié de pluſieurs Académies , &c . &c. 86. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10 .
Poëſies de Société , dédiées à Staniflas II. Roi de Pologne.
Par M. L. Renaud. 8°. Leipzig 1775. àfi .
Les Récréations de la Toilette . Hilfoires , Anecdo
tes . Avantures amusantes & intéreſſantes . in - 12 . 2 vol.
Paris 1775. à f3 : -
Monde Pruumitif , analyse & comparé avec le Monde
Moderne &c . 410. 1773-1775 , 3 Tomes.
Poefie del fignor abate Pietro Metastasio , 8vo. το vol.
Torino. 1757-1768.
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin ,4to. 4 vol. fig . 1759-1769 .
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'in-
Quence de l'Ame fur, le Corps & du Coros fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en
2 vol. Amsterdam , 1775 , à f 2: 10.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de foa
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8νο.
3 vol. 1774. f3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite ac
tuellement les XVII volumes de la réimpretlion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui fe fait à Genève , du
Difcours , & les Tomes 1. 2.3.4.5.6. des Planches.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
14
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , & c. pendant jon séjour
en Angleterre . Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Gud.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 400.
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst. 1774.
àf 8 : -
Traduction des XXXIV, XXXV, & XXXVIes. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux- Arts. grand 8vo. 2 vola
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande .
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in-douze , I vol. 1775. à ft : -
Les Oeuvres d'Architecture de Rob . & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774. 1775. à f 12 : - le tome.
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très - authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreffés alors ſur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée.
8vo . 1 vol. à f6 : - :
Hiſtoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Vely ,
Villaret , Garnier , grand in douze . 24 vol. 1774.
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo . à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in - douze. Paris 1774. à f 2 : -
Oeuvres de M. Gefner , traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in - douze , 1774 .
Oeuvres de Voltaire , grand in-8vo. 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vol. grand in-8 . avec fig. Leipfig , 17746
15 :
AAA
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. II. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SONGE DE PROPERCE.
J
Imitation.
E repofois dans le vallon ſacré
Qu'arroſent les eaux d'Hippocrene ,
Et laiſſant-là mon luth à Venus conſacré ,
O Rome! je penſois avoir aſſez d'haleine
Pour célébrer tes Rois , tes Confuls , tes Céſars ,
Et tes nombreux enfans deſcendants du Dieu Mars,
Déjà je m'approchois des rives du Permeffe ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Pour humecter mes levres de ſes eaux ;
Mais Apollon caché ſous de rians berceaux ,
M'apperçoit , me retient, & calme mon ivreffe.
"
و د
"
"
Ne chante pas Bellone & Mars enfanglantés :
Le ſentiment peut ſeul échauffer ton génie;
Couronné par l'Amour , les Graces & Délie ,
१
Est- ce à toi d'invoquer d'autres Divinités?"
Il dit ; fur le champ , par un geſte il m'indique
Où je dois prudemment porter mes foibles pas :
C'eſt au fond du vallon , dans une grotte antique ,
Que fans les ſoins du Dieu l'on ne découvre pas.
Des myrtes enlacés en ombragent les routes ;
Un tapis de verdure y conduit en rêvant ;
L'argile y repréſente un Silence dormant ,
Des tambourins ſont ſuſpendus aux voûtes
Et l'on entend dans le lointain
Le chalumeau de Pan , la flûte de Sylvain.
Sur mille fleurs nouvellement écloſes ,
L'aganippe y couloit fans bruit & fans deſſein ;
Les oiſeaux de Vénus élevés dans mon fein ,
Dans les flots argentés plongeoient leurs becs de roſes .
C'eſt là que les neuf Soeurs , fur un banc de gazon ,
Préparoient leurs préſens aux enfans d'Apollon .
Aux thyrfes de Bacchus l'une attache le lierre :
L'autre cueille un laurier pour couronner Homere ;
Celle- là , qui connoît le prix d'une chanson ,
Deſtine une guirlande au tendre Anacreon.
ود
95
Il eſt auſſi pour toi des guirlandes nouvelles ,
Me dit en fouriant une des Immortelles :
Mais renonce , Properce , à d'impuiſſans efforts ;
JANVIER . II. Vol. 1776. 7
7
,, Ne ſuis pas ces Héros tourmentés par la gloire,
"
Pouffant le char de la victoire
Sur des monceaux de mourans & de morts ;
„ Prends des ſujets plus doux , chante toujours Délie :
» Que ton char mollement roule fur le gazon ;
,, Qu'il mene les Amans , les Belles , la Folie ,
ود Et tout le train d'Amour qui trouble la raiſon ,
„ Que ton petit recueil , ton code de Cythere
,, Soit répandu par tout , pour être lu ſouvent ,
"
" Et que l'Amante ſolitaire
En méditant tes vers attende ſon Amant,"
Therpficore à ces mots humecte un peu ma levre
De l'eau de l'Aganippe où puiſoit Philetas. (1)
Je m'éveille agité d'une plus douce fievre ,
Je pense à ma Délie & je vole en ſes bras.
(1) Poëte Elégiaque.
4
8. MERCURE DE FRANCE.
VOUS
L'HOMME.
ODE.
Tu quis es?
ous qui de la ſcience avez fondé l'abyſme ,
Parlez , inftruiſez-moi , Philofophe ſublime !
Eclairez mon eſprit & conſolez mon coeur.
Ecartez loin de moi l'erreur que je redoute ,
1
Et montréz-moi la route
Qui nous conduit au vrai , qui nous mene au bonheur.
C'eſt en vain que j'obſerve un étre inconcevable.
Sa grandeur me ravit , ſa mifere m'accable .
Dites ce qu'il fera , ce qu'il eſt , ce qu'il fut.
Il s'élève , il s'élance au ſéjour du tonnerre ,
Il rampe fur la terre ,
4
Et Roi de la Nature il en eſt le rebut.
;
C'eſt l'homme. Quel prodige ! A travers ſa foibleffe ,
Je vois briller encor ſon antique nobleſſe.
Son eſprit eſt borné , ſes voeux font infinis ...
Mystere impénétrable à l'humaine ſageſſe ,
Et qui confond fans ceffe
Des profanes mortels les efforts réunis .
Précepteurs de la Grece , élèves du Portique ,
Je vous confulte en vain ; aucun de vous n'explique
JANVIER. II. Vol. 1776.
Ce problème étonnant, tant de fois diſcuté.
Triſtes conſolateurs ! vos maximes pompeuſes
Sont des lueurs trompeuſes ,
Que fait évanouir l'auguſte vérité.
Eh ! que m'apprenez-vous , contemplateur ſévere ?
Que fert à ma douleur votre doctrine auſtere ?
Vous aigriffez mes maux fans jamais les guérir !
Toi , qui des voluptés fit ton bonheur ſuprême ,
J'en atteſte toi- même ,
Tu connus le dégoût , l'ennui , le repentir.
4
Ah ! d'erreurs en erreurs chacun de vous m'afflige ,
Et Pyrrhon parmi vous peut ſembler un prodige ;
Vos rêves excuſoient ce ſceptique inſenſé.
Je mépriſe , je hais le ſublime délire
Que l'orgueil vous infpire ,
Qui, fans remplir l'eſprit , laiſſe le coeur glacé,
J'admire & je chéris cette ſaine morale
Que vos, ſavans écris offrent par intervalle :
Mais vous ignorez tous & l'homme & fon deſtin.
Lorsque vous m'étalez le dogme le plus ſage ,
J'en fais un vain uſage ,
Si je ne connois pas mon principe & ma fin.
O foudaine clarté , quelle eſt cette immortelle ?
Elle deſcend des cieux , & tout brille autour d'elle.
Quel port majestueux ! quels charmes innocens !
Tout profane defir ſe calme en ſapréſence;
10
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
bon
Mortels , faites filence ,
Et pleins d'un ſaiut reſpect , écoutez ſes accens.
» Je précede les temps. Née au sein de Dieu même ,
,, Je puis feul guérir l'aveuglement extrême
,, Qui des triftes humains prolonge le malheur,
ود Ouvrez enfin les yeux , ma lumiere divine
,, Va , de votre origine ,
„ Vous montrer à la fois la honte& la ſplendeur,
Des mains de l'Eternel tu reçus l'existence ,
Etre foible & borné , doué d'intelligence ,
„ OEuvre du Tout- Puiſſant , de ſon ſouffle animé l
,, Si l'erreur & la mort font ton affreux partage ,
,, En toi-je vois l'image
1, Et les traits immortels du Dieu qui t'a formé.
„ Pourrois- tu , fans frémir d'un orgueil déteſtable ,
„ Ecouter de ta chûte l'hiſtoire lamentable ?
ود
"
"
"
Oh ! combien tu déchus d'un état glorieux !
Si tu peux en douter , dis pourquoi l'ignorance ,
" Les maux & la fouffrance
T'affiégent fans ceffe , à tout age , en tous lieux ?
Tu ne peux concevoir comment un coeur rebelle
Put armer contre toi la ſageſſe éternelle ,
Et te précipiter dans la nuit du trépas .
Ton crime eſt évident , le mal eſt ſur la terre ,
„ Je vois par-tout la guerre ,
,Et la tombe eſt le terme où s'adreſſent tes pas.
JANVIER . II. Vol. 1776. I
??
Dieu ne peut être injuſte & punir l'innocence ;
„ Et la douleur , hélas ! préſide à ta naiſſance ;
" J'entends ces cris plaintifs , je vois couler tes pleurş
» Tu l'as donc mérité ce châtiment ſévere. "
" Q profonde miſere !
» Qui pourra te comprendre & finir tes malheurs ?
" Qu'importe , ſi tu l'es , comment tu fus coupable ?
Pleure , fans t'effrayer , ſur ton fort déplorable;
Ofe lever encor les yeux vers ton auteur ;
?"
ود
De ton opprobre même il ſaic tirer ſa gloire ;
„ Et , pourras- tu le croire ?
” Dieu même d'un ingrat eſt le libérateur.
» O prodige inouï d'amour & de clémence !
A l'homme criminel Dieu prête ſa puiſance,
„ Et daigre ſe couvrir de ta fragilité .
„ Dieu d'un oeil de pitié regardant fon ouvrage ,
"
" Peut ſeul venger l'outrage
Fait par un vil pécheur à la Divinité.
" C'eſt tout ce que le ciel te permet de connoftre ,
„ Et ce myſtere ſeul peut expliquer ton être.
ود
ور
Sous mon joug l'homme eſt libre & ne craint plus l'erreur:
Sans moi , foibles mortels , votre vaine ſcience,
„ Pire que l'ignorance . " "
Egare votre eſprit & corrompt votre coeur.
12 MERCURE DE FRANCE .
, Qui peut de vos deſirs borner l'inquiétude ,
De vos opinions fixer l'incertitude , "
ود Calmer cet Océan par les vents agité ;
,, Seule du vrai bonheur je vous montre la ſource
,, Et l'heureuſe reſſource
" Qui ſignale pour vous la furpême bonté.
"
ود
S
C'eſt peu de me prêter une oreille attentive ,
C'eſt votre coeur fur-tout qu'il faut que je captive ;
La vérité ſe cache aux fuperbes eſprits .
Dieu n'ouvre les tréſors de ſa ſcience auguſte
" Qu'à l'homme ſimple & juſte ,
* Touché de ſes leçons , de ſes grandeurs épris.'
Conſultez de ce Dieu les facrés interprètes .
, Le ſang pur des Martyrs & la voix des Prophetes
ود Sauront ſe faire entendre à vos coeurs incertains.
Remontez juſqu'au temps de l'antique alliance ,
" Voyez la Providence ,
Toujours fidele & ſtable , accomplir ſes deſſeins.
,, La race diſperſée & jamais confondue
,, De la Divinité juſqu'à vous deſcendue ,
, Célebre , ſans les voir , les bienfaits éclatans.
Des titres du chrétien toujours dépofitaire ,
,, Ce Peuple vous éclaire ,
» Et la vérité ſainte embraſſe tous les temps.**
JANVIER. II. Vol. 1776. 13
L
Elle dit ; & frappé d'une vive lumiere ,
J'abandonne & foumets mon âme toute entiere
A ces dogmes divins , dont je ſuis tranſporté ;
Tandis que mes regards , où l'ardeur étincelle ,
Poursuivent l'Immortelle ,
Qui s'envole au ſéjour de la félicité.
Par M. Marteaus
14 MERCURE DE FRANCE .
מ
LE SACRIFICE D'ABRAHAM.
Poëme Dramatique.
PERSONNAGES.
ABRAHAM .
SARA.
ISAAC.
UN ANGE .
1
SUITE DE SARA.
La Scene eft fur une montagne.
SCENE . I.
ABRAHAM. feul.
(Il est à genoux , & la scene est censée commencer &
Finſtant où un Ange vient de lui annoncer qu'ilfaut qu'il
immole son fils) .
QUAUAII - JE entenda veillai-je ? ciel ! eſt- il poſſible?..
Quel facrifice affreux & quel ordre terrible !
Non ... fuis , Abraham , fuis ! ... Où porté-je mes pas ?
JANVIER. II. Vol. 1776. 15
Mon fils ! ... & je pourrois lui donner le trépas !
Moi !.. moi ! .. C'eſt donc ici l'enceinte redoutable
Où je dois immoler... Qu'aije dit , miférable ?
J'immolerois mon fils ! je ferois fon bourreau!
Non.. plutôt qu'en mon ſein j'enfonce le couteau.
(Après un filence):
Grand Dieu , dont la bonté furpaſſe la puiſſance,
Quand te lafſferas-tu d'éprouver ma conſtance ?
Tu lis en moi ; tu fais que , docile à ta voix ,
J'ai tout abandonné pour adorer tes loix..
Je ne me repens point de ma persévérance ;
Mais est -ce donc pour prix de mon obéiſſance ,
Qu'il me faut immoler l'eſpoir de mes vieux ans ,
Un fils que je devois à tes ſoins bienfaiſans.
Lorſqu'autrefois , privé du doux titre de pere ,
J'implorois à genoux ta bonté tutélaire ,
Devois je préſumer qu'au comble des malheurs ,
Sur ce funeſte don je verſerois des pleurs !
Mais s'il faut aujourd'hui t'obéir fans murmure ,
Etouffe dans mon coeur le cri de la nature :
Ta voix puiſſante en vain m'excite à la trahirs
Dieu juſtel je ſuis pere & ne puis t'obéir .
(Après un second filence),
De quel front oferai-je aborder une mere ?
De quel coeil verra-t-elle un monſtre ſanguinaire ,
Un tigre , un furieux , dont le bras meurtrier
Dans le ſein de ſon fils auroit plongé l'acier
16. MERCURE DE FRANCE .
Mais ta voix exigeant ce cruel ſacrifice ,
Retentit dans mon coeur ?.. S'il faut qu'il s'accompliſſe ,
Eh bien ?.. j'obéiraí; mais , de la même main ,
Après ce coup affreux je me perce le fein...
J'entends du bruit ; je vois l'objet de ma tendreſſe :
Conduit par le reſpect , ſur mes pas il s'empreffe :
Il ne fait point que , loin de lui tendre les bras ,
Son pere infortuné doit cauſer ſon trépas.
SCENE II.
ABRAHAM , ISAAC.
ISAAC .
De l'aurore aujourd'hui devançant la lumiere ,
Sans fulte que moi ſeul , ſans prévenir ma mere,
Vous m'avez dans la fuite avec vous entraîné :
Ifaac s'aſt ſoumis : vous l'aviez ordonné.
Mon pere , en votre coeur permettez-moi de lire;"
De vos ſecrets deſſeins daignez enfin m'inſtruire ,
Daignez...
Mon pere...
ABRAHAM.
Oui , mon fils , oui : vous allez les favoir.
ISAAC.
ABRA
JANVIER. II. Vol. 1776. 17
ABRAHAM.
Ecoutez -moi. Notre premier devoir
Bit d'obéir à Dieu : c'eſt une loi fupreme
Que dans le coeur de l'homme il a gravé lui-même.
Cet Etre tout - puiſſant , & jaloux de ſes droits ,
Commande à l'Univers , & tout cede à ſes loix.
Ofe- t-on les enfreindre ? Il arme ſon tonnerre ,
Et les carreaux brûlans épouvantent la terre.
Je goûtois cette nuit la douceer du repos ,
Quand fon Ange paroft & m'adreſſe ces mots :
"
"
Leve-toi ; prends ton fils , fors , & fer ces montagnes,
Dont le ſommet brillant couronne tes campagnes ,
„ Rends-toi , fans différer , aux volontés du ciel.
" Là , je t'expliquerai l'ordre de l'Eternel."
Il dit à cette voix qui frappe mon oreille ,
Je me leve interdit , je m'apprête & t'éveille.
Arrivé dans ce lieu je me jette à genoux ,
Et l'Ange du Seigneur m'annonce ſon courroux.
Je ne fais quel forfait a bleſſe ſa justice ;
Mais elle eſt ofendée & veut un facrifice.
C'est moi qu'elle a choin...
ISAAC.
Vous, mon pere
ABRAHAM à part.
B
O douleur f
18
MERCURE DE FRANCE.
ISAAC.
L'obtiendrai - je avec vous cet immortel honneur ?
Oui.
ABRAHAM.
ISAAC.
Qu'attendez-vous donc pour expier ce crime?
Mon fils ! ..
ABRAHAM .
ISAAC.
Pourquoi tarder... Mais .. quelle eſt la victime ?
ABRAHAM.
Le ciel... Le ciel ...
ISAAC.
Des pleurs s'échappent de vos yeux,
A
ABRAHAM.
Bientôt vous apprendrez l'ordre émané des cieux ;
Bientôt... On vient ; Sara ! ..
(A part . )
Sara ! .. que ſa préſence
En ce funeſte inſtant augmente ma ſouffrance !
JANVIER. II. Vol. 1776. 19
SCENE III .
ABRAHAM , SARA , ISAAC , SUITE
DE SARA.
SARA.
Abraham , est-ce vous ... Est-ce vous que je voi ?
C'est ainſi qu'à Sara vous gardez votre foi !
Vous m'abandonnez vous ! ma plus chere eſpérance !
N'ai-je donc plus de droits à votre confiance ?
Vous emmenez mon fils ... Quel est votre deſſein ?
1
ABRAHAM.
Chere épouse ...
:
SARA.
Parlez ; expliquez-vous enfin.
Qui veus oblige à fuir ainſi qu'un homicide ?
ABRAHAM.
Je ne fuis point , Sara : l'Eternel eſt mon guide :
Je ne fais qu'obéir à ſes juſtes décrets .
Vous connoiffez mon coeur , reſpectez mes fecrets.
SARA.
Én devez-vous avoir ?
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
ABRAHAM.
Vous me rendrez juſtice ...
Quand il en ſera temps.
SARA.
Loin de moi l'artifice!
Je vous ouvre mon ame & ne puis vous cacher
Combien votre filence a de quoi me toucher.
D'un ſonge dont l'horreur cette nuit m'a frappée ,
Ce matin , l'ame encor toute préoccupée ,
Je m'éveille , vous nomine , & ne vous trouvant pas ,
Je me fais au hasard conduire fur vos pas.
Je vous rejoins , Seigneur , & vous fui rai fans ceffe...
ABRAHAM tendrement.
Laiſſez-moi.
SARA.
Vous n'oſez ſoulager ma triſteſfe
Eh ! quels font donc enfin ces ordres ſi preſſans
Que le ciel ...
: ABRAHAM.
Reſpectez ſes décrets tout-puiſſans.
SARA.
Je ſuis à l'Eternel ainſi que vous foumiſe ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 21
Mais pourquoi me cacher une juſte entrepriſe ?
ABRAH
Ainſi la ciel l'ordonne .
Μ.
SARA.
Et mon filst
ABRAH Μ.
Votre fils ! ..
doit m'accompagner.
SARA.
Il le doit... Je frémis !...
Je ne fais .. en mon coeur de ſecrettes alarmes ...
ABRAHAM
part.
Affreux preſſenitmens ! (haus) Séchez , féchez vos larmes;
Banniſſez loin de vous ces indignes terreurs.
Hélas !
SARA.
ABRAHAM.
Devez-vous donc redouter des malheurs 1
Dieu vous protége.
SAR
Il voit , il juge ma foibleffe
B3
22
MERCURE DE FRANCE .
in
Et me pardonnera le trouble qui me preſſe .
Je ſuis mere & j'ai lieu de tout craindre ... Mais vous ,
Daignez au moins , daignez.. J'embraſſe vos genoux :
Quel terme fixez-vous à ma douleur amere ?
ABRAHAM .
Avant que le ſoleil ait fini ſa carriere ,
Vous vetrez votre époux : il en fait le ferment.
SARA.
Il n'y manquera point , ſon coeur m'en eſt garant
ABRAHAM.
Allez.
:
SARA.
Adieu , mon fils ... mon fils ; ..
ISAAC.
Adieu , ma mere.
i .
SARA.
Je vous crois , Abraham , vertueux & ſincere ;
Cet eſpoir me fuffit : s'il ſe pouvoir... Adieu .
٢٠
ABRAHAM .
Sara , partez fans crainte , & fiez-vous à Dieu.
(A part. )
Quel entretien !.. Combien mon ame eſt déchirée
JANVIER. II. Vol. 1776. 23
SCENE IV.
ABRAHAM , ISAAC
ABRAHAM.
J'ai promis de parler , ma parole eſt ſacrée ,
Mon fils , & vous allez apprendre dans l'inſtant
Ce qu'exige de vous des cieux l'Etre puiſſant.
Mais avant , o mon fils ! parlez- moi ſans contrainte :
Ne reffentez- vous point ni foibleſſe , ni crainte ?
Quels que foient mes deſſeins , ſaurez-vous m'obéir ?
ISAAC.
Ah! mon pere ! eſt-ce à moi ?... Quand il faudroit périr,
ABRAНАМ.
C'en eſt aſſez , mon fils... embraſſez moi...
ISAAC.
Mon pere...
ABRAHAM.
moment douloureux ! arrêt triſte & ſévere !
ISAAC.
Quel est donc le ſujet de trouble où je vous vous ?
B
24 MERCURE DE FRANCE.
tal
Le ciel eſt offenſé ; parlez ... vengez ſes droits.
Eh bien ?
Le ciel...
ABRAHAM.
ISAAC.
Seigneur...
ABRAHAM.
Apprends ... Que ne faut-il ma vie
Le ciel !
ISAAC.
ABRAHAM.
Il veut que... je te ſacrific.
Le mot m'eſt échappé , grand Dieu ! ..
ISAAC.
J'obéirai.
게
Toi!
Moi.
ABRAHAM .
ISAAC.
ABRAHAM.
Non , mon fils , non : mon bras déſeſpéré
Plutôt contre mon ſein tournera cette épéc.
Mon pere...
ISAAC.
JANVIER. II. Vol. 1776. 25
ABRAHAM.
Dans ton fang je la verrois trempéct
Non; ce cruel effort eſt au-deſſus de moi...
Malheureux ! ...
ISAAC.
Si du ciel telle eſt l'auguſte loi !
ABRAHAM.
Ne lui pas obéir feroit-il donc un crime ?
ISAAC.
Ah ! s'il m'a deſtiné pour être ſa victime,
Pour me lauver , helas ! vos efforts feroient vains.
ABRAHAM.
Quoi ! d'un tel ſacrifice enfanglanter mes mains !
Dieu puifant ! .. T'immoler l'objet de ma tendreſſe !
ISAAC.
Il est vrai que , comptant ſur ſa ſainte promeſſe ,
J'eſpérois voir un jour mes enfans glorieux ,
Croftre & former chacun mille peuples nombreux.
Mais il ne veut point , frappez : l'Etre Suprême
Exige cet effort.
ABRAHAM.
Punit-on ceux qu'on aime ?
B5
26 MERCURE DE FRANCE..
E
ISA c.
Dieu vous a commandé , c'eſt à vous d'obéir.
Vous héſitez , Seigneur ? frappez ; je ſais mourir.
ABRAHAM .
Eh bien ? Tu me verras à tes ordres fidele ,
O mon Dieu ! mais pardonne à l'amour paternelle :
Dans ce moment affreux tous mes ſens font ſaiſis ...
(Se précipitant dans les bras d' Ifaac).
Pour la derniere fois embraſſe- moi , mon fils .
Isaac à genoux .
Faites votre devoir , arrachez- moi la vie.
ABRAHAM .
Ah ! mon bras s'y refuſe... Une force infinie
Me retient... Le tonnerre a grondé par trois fois ;
Le ciel s'irrite ...
(Il leve le bras ) .
SCENE V.
UN ANGE , ABRAHAM , ISAAC.
L'ANGE.
Arrête , & reconnois ma voix.
L'Eternel eſt content de ton obéillance ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 27
Abraham : il vouloit éprouver ta conſtance ;
C'en eft affez .
SCENE VI & derniere.
ABRAHAM , SARA , ISAAC , SUITE
DE SARA.
SARA.
Que vois - je ? .. Ah ! grand Dieu !.. j'en frémis !
Barbare , à ta fureur que j'arrache mon fils !
ABRAHAM .
Modérez - vous , Sara ...
SARA.
Fuis loin de moi ; fuis traitre ;
Vas , lâche , je t'ai vu ; j'apprends à te connaître .
C'étoit donc , & mon fils ! pour te ravir le jour
Qu'il m'éloignoit...
ISAAC .
Ma mere...
SARA.
Eſt- ce ainſi que l'amour...
28 MERCURE DE FRANCE.
1
$
ABRAHAM.
Calmez- vous , chere épouse , il n'eſt plus temps de craindre,
Le ciel eft fatisfait & je ceſſe de feindre.
Il m'avoit de mon fils ordonné le trépas ,
Je l'immolois .. Son Ange a retenu mon bras .
Dans cet heureux inſtant , jugez de ſa clémence :
Ce Dieu jufte ne veut que notre obéiſſance.
Emmenez votre fils , & foyez déſormais
Soumiſe avec reſpect à ſes divins décrets.
Et vous qui , fans frayeur , dans un age timide ,
Avez tendu le ſein à mon fer homicide ,
Qui , quoique menacé de l'horreur du trépas ,
Accufiez même encor la lenteur de mon bras
Mon cher fils , apprenez de mon obéiſſance
Que le ciel n'a jamais opprimé l'innocence ,
Qu'il fait la conferver , & que du haut des cieux
Sur celui qu'il protége il a toujours les yeux.
Par M. W.. d'A***.
L'HOMME & LE VER DE TERRE.
V
Apologue.
IL infecte , à mes yeux oles-tu bien paraître ?
Vire , rentre dans le tombeau ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 29.
Diſoit un jour un Petit- Maftre
A certain foible Vermiſſeau
Qu'il rencontra fur fon paffage;
De toi , de tes pareils , tiens , voilà le partage...
Et foudain il le foule au pié .
Toi même tu me fais pitié ,
Dit l'inſecte rampant ſous l'herbe ;
O homme ! ton orgueil égare ta raifon !
N'es- tu pas fait pour moi , mortel vain & fuperbe ?
Pourquoi donc m'outrager ?.. Je fais que , fans façon ,
Le plus foible ici bas eſt celui qu'on opprime ;
A ce titre tu peux m'écraser à préſent :
Mais fonge que dans un moment ,
Tu vas devenir ma victime .
Par M. Houllier de Saint Remy.
L'ENFANT & LE CHATEAU
DE CARTES.
DANS Ans cet age où tout eſt plaifir ,
Un Enfant , pour ſe divertir ,
Dans un jardin vouloit conſtruire
Ce qu'on nomme un petit chateau ;
De cartes il fait un monceau ...
Un coup de vent vient tout détruire
30 MERCURE DE FRANCE.
55
Triſte , il ramaſſe les débris :
ود Sans doute je m'y ſuis mal pris ;"
Il va , revient , court , ſe tourmente ;
Les murs font faits . ,, Qu'il fera beau ,
„ Mon petit Château ! .." Vaine attente !
Le vent s'éleve , & de nouveau
Renverſe forts & citadelles .
Semblables à ce jeune Enfant ,
Les mortels s'agitent ſouvent
Pour de pénibles bagatelles .
Par le même.
图片
LES INSTRUMENS.
Vers à mettre en muſique.
E vous adore , aimable mélodie ;
Venez , fille des ſentimens ,
Animez tous les inftrumens :
C'eſt l'ame de l'Amour qui leur donne la vie :
Venez charmer tous mes momens.
Orgue majestueux , charme de l'harmonie ,
Tu peins rapidement les éclairs du génie ...
Mais , arrête... J'entends ſous les doigts de Nincn
S'unir la voix d'Amour &le luth d'Amphion.
JANVIER. II. Vol. 1776. 31
Réſonnez , plaintive muſette ,
Timballes , vous fombre baffon ;
Venez vous unir fur l'herbette.
Tircis foupire : il attend ſa Lifon .
Elle vient ; on entend fur fa bouche divine
Soupirer le zéphir de la gaieté badine ;
Sa main , avec agilité ,
Sait toucher l'élégante & vive mandoline .
Elle fait badiner la ſevere beauté ,
Et réfonner la volupté.
Grave guittare , un Amant tendre
Sait ce qu'il doit attendre
Du coeur qui peut vous animer..
Eſt on loin de s'aimer lors que l'on fait s'entendre ?
Qui chante bien l'amour est prompt à s'enflammer .
Hautbois brillant , claire trompette ,
Cédez au chant vif & badin ;
Taifez votre voix indifcrette ,
Laiffez bondir le léger tambourin.
Mais quels accords , doux , moëlleux !
Harpe divine , aimable enchantereſſe !
Vous rendez les foupirs des Dieux ,
Venez accompagner les chants d'une Déeffe.
Quel autre accent ! qu'il eſt flatteurt
La douce flûte émeut mon coeur ;
1
32
MERCURE DE FRANCE.
1
Eſt- ce une voix qui m'intéreſſe ?
Mais quels ſons modulés , légers vifs & brillans t
Quel feut quel mouvement rapide !
Quelle vive douceur enchaîne tous mes fens !
Ah ! ceſſez , roi des inſtrumens ,
L'amour est votre ame , il vous guide ;
Vous arrachez les coeurs aux plus indifférens,
Et vous en faites des Amans.
Amour n'a pas beſoin d'employer d'autres rufes :
C'eſt auſſi tout l'art d'Apollon ;
Et quand il enchanta , qu'il inſtruifit les Muſes,
Sa lyre étoit un violon.
AGATHE , ou l'innocence préservée de la
Séduction par l'amour.
A
,
la
GATHE avoit atteint ſa ſeizieme arinée
: une démarche plus noble , des traits
plus développés & plus ſéduiſans
rendoient intéreſſante à tous les yeux ; née
avec un coeur ſenſible , le ſentiment ſe
peignoit dans ſes regards ;déjà elle éprouvoit
cette langueur ſecrette , qui porte à
la mélancolie. On ne fauroit refter longtemps
dans cet état d'incertitude ; le coeur
cherche à s'épancher ; & fi ce n'eſt dans
le
JANVIER. II . Vol. 1776. 33.
le fein d'un amant , c'eſt dans celui d'une
amie. Agathe venoit de faire la connois..
fance de Céphife; leurs meres fe fréquentoient
depuis long - temps : bientôt ces
deux jeunes perfonnes furent inféparables .
Céphiſe étoit coquette & vaine ; élevée
par une mere qui aimoit trop les plaiſirs
d'éclat , & dont la vie avoit été femée de
travers , il étoit inévitable qu'elle ne fuivit
fes principes , la Cour étoit compoſée
de jeunes gens étourdis , qui gâtoient fon
eſprit & corrompoient fes moeurs. Mal.
heureuſe Agathe, dans quel précipice
vas - tu te plonger? Qu'il eſt difficile à
un coeur neuf de réſiſter à la force de
l'exemple !
La mere d'Agathe , fans porter un coeur
corrompu , n'avoit point les qualités propres
à bien élever un enfant : naturellement
enjouée , elle cherchoit le grand
monde & le tumulte , mais elle ne tavoit
pas choiſir ſes ſociétés : privée de ce jugement
fain & délicat qui nous fait connoî
tre , au premier coup d'oeil , les moeurs
des perſonnes que nous fréquentons ,
toutes les compagnies lui étoient indifférentes
pourvu qu'elle s'amufât : c'étoit en
un mot de ces femmes dont l'eſprit eſt
borné , & qui ne voyent jamais , dans les
C
34
MERCURE
DE FRANCE
.
i
:
autres , les défauts qu'elles n'ont pas ellesmêmes.
Elle adoroit Agathe: loin de la dérober
à ce monde ſéducteur , à cet eſſaim
d'etres frivoles qui voltigeoient ſans ceſſe
chez Céphiſe , elle fut la premiere à l'introduire
dans cette maiſon ; les éloges
qu'elle lui voyoit prodiguer flattoient fon
amour propre.
Dorante étoit un des courtiſans de
Céphife: ce jeune homme réuniſſoit à
une jolie figure , à des manieres aifées ,
tous les défauts d'un fat ; ſa toilette l'occupoit
une grande partie de la matinée ;
il ſe parfumoit ; ſe miroit fans ceffe. Dans
les compagnies , il faifoit l'important ,
decidoit de tout fans connoiſſance de caufe:
fon eſprit étoit léger ; il n'avoit que
cette écorce brillante qui en impoſe aux
gens peu éclairés. Dorante , comme tous
ceux de fon eſpece, poſſedoit l'art de
plaire aux Dames ; de leur prodiguer des
louanges outrées ,d'affaifonner ſes complimens
de faillies fines & voluptueuſes : mais
en fecret il déchiroit leur réputation', en
fait que la calomnie ne coûte rien à cette
eſpece d'hommes .
Dorante vit Agathe , il fut touché de
fes attraits ; bientôt il mit tout en uſage
JANVIER. II. Vol. 1776. 35
pour la féduire. Agathe ne connoiffoit
pas le monde; elle ignoroit encore combien
les hommes font trompeurs , les afſiduités
de Dorante , auprès d'elle , la prévinrent
en ſa faveur ; un ſentiment , dont
elle n'avoit pu démêler la nature juſqu'alors
, ſe développa dans ſon coeur ; le
plaifir d'aimer ſe peignit à ſon imagination.
La premiere paffion qu'on éprouve
eft pour l'ordinaire la plus piquante.
Dorante s'apperçut des progrès qu'il
avoit faits dans le coeur d'Agathe ; il redoubla
de ſoins pour rendre ſon triomphe
parfait : c'eſt à fon innocence qu'il en
veut ; le jeunehomme eſt fouventtroppeu
délicat pour ſe ſoucier de fon bonheur.
Agathe cependant avoit donné un libre
effor a toute la ſenſibilité de fon coeur:
eft- elle abſente de fon amant , elle eft
triſte & rêveuſe ; eſt - elle avec lui, fon
eſprit l'enchante , ſon caractere la ſéduit.
La nuit, des ſonges heureux le retracent
à ſa penſée fous des couleurs charmantes .
Le malheureux méritoit - il d'être tant
aimé ?
Agathe alloit fuccomber ſous le poiſon
ſéducteur que lui offroit Dorante : le jeune
homme , rempli de vanité , la mettoit déja
C2
36 MERCURE DE FRANCE. [
au rang de ſes conquêtes , quand Florimond
, coufin de Céphiſe , arriva.
Ce dernier ne reſſembloit point à Dorante
, ſon naturel doux & fenfible lui
faifoit chérir la vertu: modeſte dans fes
difcours & dans ſes vêtemens , il n'affectoit
jamais de briller dans aucun genre ;
mais fon eſprit étoit folide & profond ,
& la nobleſſe de ſon ame étoit répandue
ſur ſon viſage. 1
Florimond n'avoit pu voir , fans chagrin
,la licence qui régnoit dans la maiforn
de ſa tante : il connut bientôt la trempe
des perſonnes qu'elle fréquentoit ; mais
Agathe fur - tout fixa ſes regards.
Cette belle fille n'avoit point encore
pris les airs & les manieres qu'elle voyoit
régner autour d'elle ; fon extérieurannon
çoit la candeur& la fimplicité de l'innocence
; fi elle aimoit Doranté , c'étoit
d'un amour vertueux ; l'idée du vice
n'étoit point entré dans ſon imagination ;
mais cette ignorance même des fentimens
de Dorante , alloit cauſer ſa perte.
Florimond la vit & la diftingua de la
foule; il reconnut dans fes traits , dans
fes paroles , l'empreinte de la vertu: fon
ame tendre & fenfible s'enflamma infenJANVIER
. II. Vol. 1776. 37
fiblement pour elle ; mais il ne tarda pas
à s'appercevoir qu'il avoit un rival , &
que ce rival étoit aimé. Il fut furpris du
choix qu'Agathe avoit fait ; il trembla
pour elle , & il réfolut de l'arracher au
malheur qui l'attendoit.
Le véritable amour eſt un ſentiment
qui naît de l'eſtime & s'entretient par
l'eſtime : il n'exiſta jamais parmi les
coeurs corrompus. Une jeune perfonne ,
fans expérience , peut, à la vérité , ſe faire
illufion: elle peut s'attacher vivement à
quelqu'un , en lui ſuppoſant des vertus
qu'il n'a pas ; mais le preſtige ſe détruit ,
lorſqu'elle vient à le connoître , &
l'amour difparoît. Agathe aime Dorante ,
parce quelle ignore ſes défauts ; c'eſt
d'ailleurs le premier homme qu'elle ait
connu particulierement; ira-t-elle foupçonner
qu'il ne reſſemble pas à toute
fon efpece : & puis , avec qui le comparer
? tous ceux qu'elle voit autour
d'elle , font à peu de choſe près ſes copies
; il ne differe d'eux que par une
figure plus agréable , une taille plus élégante:
comment Agathe ne lui donneroit
elle pas la préférence fur les autres ?
Florimond paroît; fon maintien , fes
difcours font honnêtes , ſes raiſonnemens
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
1
font juſtes , & l'on y découvre toute la
fenibilité de ſon coeur.
Agathe, excitée par la ſympathie des
caracteres , ſe plaît à être auprès de Florimond
, elle croit voir un prodige dans ſa
perſonne. Quellle différence entre la facon
d'agir de ce jeune homme , & les
manieres évaporées , les diſcours licentieux
de Dorante : une lumiere qui lui
avoit été juſqu'alors inconnue , penetre
dans ſon ame; elle commence à defirer
dans fon amant les même vertus qu'elle
apperçoit dans Florimond; elle ſe hafarde
même à lui faire quelques remontrances
fur les ridicules qu'il ſe donnoit ; mais
Dorante hauſſe les épaules & en rit.
Florimond cependant voyoit Agathe,
tous les jours , avec un nouveau plaiſir ;
il ne ceſſoit de lui peindre la légéreté ,
l'inconféquence des jeunes gens du bel
air , le mépris qu'ils faifoient de la vertu :
il lui enſeignoit auſſi à quels fignes on
peut les reconnoître , & la néceſſité pour
toute honnête femme , d'éviter leur compagnie.
Agathe , convaincue de ces vérités
, commençoit à ne plus voir Dorante
d'un oeil auſſi favorable. Un heureux
hafard acheva de la décider tout à fait
en faveur de Florimond.
JANVIER. II. Vol. 1776. 39
Agathe étoit chez Céphiſe , avec ſa
mere , dans l'absence de ſes deux amans :
fatiguée de la converſation infipide , qui
régnoit depuis deux heures dans un cercle
d'étourdis , elle prit le prétexte d'un léger
mal de tête pour paſſer dans un cabinet ,
où il y avoit un lit de repos & des livres.
La croiſée de ce cabinet donnoit ſur le
jardin de la maison : il y avoit un moment
qu'Agathe étoit occupée à lire , lorsqu'elle
entendit prononcer fon nomdans
le jardin: elle s'avance doucement vers
la croiſée en prenant la précaution de ne
ſe point laiſſer voir , & apperçoit deux
amis de Dorante atlis à quelques pas de
là ſur un banc de gazon elle prête une
oreille attentive. Agathe eſt folle de
Dorante , diſoit l'un; il me l'a aſſuré
lui - même : la pauvre petite va donc
augmenter le nombre de ſes conquêtes.
Ma foi elle n'eſt point à dédaigner ; c'eſt
une jolie enfant.
Agathe entendit ces mots ,& la honte ,
le dépit couvrirent fon viſage d'une vive
rougeur : elle ſe rappela ce que Florimond
lui avoit dit , & le caractere de Dorante
lui fut tout à fait connu : dès ce moment
même ſon amour , pour cet indiſcret , fic
place à la haine : elle crut pouvoir ſe
C4
40
MERCURE DE FRANCE.
L
livrer fans crime au penchant qui commençoit
à l'entraîner vers Florimond :
ce dernier eut la fatisfaction d'apprendre
fon bonheur de la bouche de celle qu'il
aimoit.
Agathe accabla Dorante de tous les
reproches qu'il méritoit: elle lui défendit
de la voir , & obtint même de fa mere
qu'elle ne l'ameneroit plus chez Céphiſe :
Dorante , obligé de ſe conformer à un
ordre auffi rigoureux , en reffentit un dépit
très vif; l'orgueil & l'amour propre fuppléerent
dans ſon coeur à la paffion , qu'il
n'avoit point , & lui inſpirerent quelque
jaloufie; mais bientôt un nouvel objet
fixa fon attention; & il ne fongea plus
à Agathe.
L'heureux Florimond , fûr d'être aimé ,
goûtoit ce que le ſentiment ade plus doux
&de plus parfait: il obtint la main d'Aga.
the, du conſentement de fa mere , & la
félicité ſcella cette union : c'eſt ainſi que
le véritable amour nous préſerve quelquefois
du précipice où nous étions prêts à
tomber: fans Florimond, que feroit de.
venu Agathe?
JANVIER. II. Vol. 1776. 41
ÉRINE & SON CHIEN.
Idylle .
τοι dont j'élevai la folâtre jeuneſſe
Pour amufer l'aurore de mes jours !
Toi dont l'heureux inftinct m'étonne & m'intéreſſe .
Cher Titis , tu m'aimas & tu m'aimes toujours.
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choſir Titis pour modele .
Soumis , timide & complaiſant ,
Au moindre ſigne obéiſſant ;
Jamais tu n'oſes me diſtraire ,
Quand une agréable chimere
Me fait rêver fous ce berceau naiſſant.
Mais aufli- tôt que je t'appelle ,
Je vois renaître ton bonheur :
Dans tes yeux la joie étincelle ,
Et tes ſants fur l'herbe nouvelle ,
Me peignent l'amitié dans toute ſa candeur,
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele
Doit choifir Titis pour modele.
Près d'un jeune cyprès , livrée à la douleur ,
Dans ces inſtans où rien ne flatte , !
C5
42 MERCURE DE FRANCE , \
Si , pour me confoler , tu viens m'offrir la patte ,
Je la repouſſe avec humeur :
Ah ! combien de vertus anobliſſent ton coeur !
Sans t'irriter d'un refus ſi ſévere ,
Ami doux & compatiffant ,
Tu fai attendre un plus heureux moment ,
Et tu n'es qu'affligé d'avoir pu me déplaire.
Par ce refpect qui nait du sentiment ,
Tu fais honte à plus d'un Amant.
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choiſir Titis pour modele.
Je l'avouerai , ſouvent fur le gazon ,
J'interromps tes jeux par malice ,
Et je te gronde ſans raifon :
Toi , loin de murmurer d'une telle injuftice ,
Loin de me fuir avec dédain ,
Tu ſembles t'accuſer pour flatter mon caprice ,
Tu viens demander grâce en me léchant la main.
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele,
Doit choiſir Titis pour modele.
Oui , de tous les amours le tien eſt le plus fort :
Il a bravé les coups du fort .
Dans la proſpérité , le Berger qui nous aime
Nous jure une éternelle ardeur :
Mais quelquefois , hélas ! le Berger , l'Ami meme ,
Tout diſparoît à l'aspect du malheur.
J'ai vu des vents & des orages ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 43
:
Mes coteaux , mes vergers effuyer les ravages ,
Et la contagion, le plus grand des fléaux,
Accabler auſſi mes troupeaux ;
Satisfait de me voir , heureux de m'être utile ,
Pauvre Titis ! tu n'allas point ailleurs
Choiſir un plus riant aſyle ,
Ni chercher des deſtins meilleurs.
Un mal , qui trop ſouvent enlaidit les plus belles ,
S'en vint obſeurcir mon printemps ,
Et fur des traits intéreſſans
Il laiſſa ſes traces cruelles .
En perdant quelques agrémens ,
Je ne vis point changer tes ſentimens.
Dans les divers événemens
Qu'amene une étoile bizarre ,
Ton coeur eſt à moi conſtamment :
Fiere d'une amitié a rare ,
On m'entendra dire ſouvent :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choiſir Titis pour modele.
La fine Life un jour (ce trait doit ſe citer)
Mit toute la rufe' en uſage
Pour t'attirer dans ſon bel héritage ,
Pour te forcer à me quitter ;
Mon bonheur lui faisoit ombrage ;
On la voyoit à tous momens ,
Te cajoler avec un doux langage ,
Te prodiguer des noms charmans ,
44 MERCURE DE FRANCE,
Te préfenter & gâteaux & laitage ;
D'un collier garni de faveur ,
Elle y joignoit encor l'appât plus féducteur :
Mais de la trompeufe Syrene ,
L'adroite poursuite fut vaine ;
: Inſenſible à ſes dons , infenfible à ſa voix ,
Ton regard s'indignoit de ſa folle largeſſe ;
Tu paroiffois lui dire ; Erine eſt ma maftreffe ,
Et vous croyez pouvoir m'engager ſous vos loix ;
En s'accufant de ſa foibleſſe ,
Life même a redit cent fois ;
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit prendre Titis pour modele.
Mais ſi , dans un jour malheureux ,
Malgré ta réſiſtance & malgré ton adreſſe ,
Tu te ſens enchaîner par un bras vigoureux ,
Bientôt des cris perçans m'annoncent ta détreffe :
Et fort de la fureur qui s'empare de toi ,
Tu brifes tes liens & tu reviens à moi.
D'après cet excès de courage ;
Où ton amour fait re porter ,
A tous les Paſteurs du village
Peut-on jamais trop répéter :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choifir Titis pour modele.
De la fidélité quel exemple touchant ;
Titis tu veux n'aimer & ne fuivre qu'Erime,
y
VJUUN
JANVIER. II. Vol. 1776. 45:
-C'eſt en vain qu'un Berger méchant ,
Envieux des baifers que mon coeur te deſtine ,
Voudroit à jamais t'égarer ,
Dans les fombres détours de la forêt voiſine :
La mort , la ſeule mort pourra nous ſéparer ;
Et s'il faut qu'avant toi ſous ſes coups je ſuccombe ,
Victime des cruels deſtins , .. :
Chaque jour tu viendras encor près de ma tombe
Par tes gémiſſemens attendrir les humains ,
Et faire dire à mes voifins :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choifir Titis pour modele.
Ainfi , dans un doux entretien ,
Erine , aſſiſe au pied d'un chêne ,
Faifant l'éloge de ſon chien ,
Donnait adroitement des leçons à Philene
Pour l'empêcher d'être inconftant.
Les Paſtourelles de la Seine
Battoient des mains en l'écoutant ,
Et dans les bois & dens la plaine
Chacune s'en alloit difant :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choifir Titis pour modele..
L Par Mile Cofon de la Creſſonniere .
:
46 MERCURE DE FRANCE.
L'HIVER.
CHANSON
AIR: Ah ! vous dirai-je Maman.
Borde PORÉE eſt dans ſes fureurs ;
Nous perdons mille douceurs ;
Les Zéphirs ont bouches cloſes,
Les rofiers n'ont plus de roſes
On n'en voit dans ce canton
Que ſur le teint de Suzon .
Oui , les vents & les frimats
Glacent tout dans nos climats
L'époux de la tourterelle
Eſt ſans amour auprès d'elle :
Moi , je brave la faifon ,
Mon coeur brûle pour Suzon.
Pour les Amans langoureux
L'hiver eſt un temps affieux ;
Ses rigueurs fendent la pierre
Et ne m'épouvantent guere .
Je ne crains , avec raiſon ,
Que les rigueurs de Suzon.
Par Madame Duruifcau.
JANVIER. II. Vol. 1776. 47
L'ANGLETERRE.
FORTUNE PAYS ! bienheureuſe Angleterre !
A tes fuperbes voeux le fort paroft ſoumis ;
Par les arts bienfaiſans tu regnes ſur la terres
Le trident de Neptune en tes mains eft remis.
Ici de ſages loix que Punivers renomme ,
Elevent la raiſon avec la vérité,
Le moindre Citoyen jouit des droits de l'homme ,
Des droits de la nature & de la liberté.
On ne voit point ici le luxe & la molleſſe
Etaler avec pompe une lifte d'Aieux :
L'encens ne s'offre point au rang , à la richeffe
Qu'importe à l'homme libre un titre ambitieux ?
Le mortel décoré de ſa ſeule nailfance ,
Se flatteroit en vain d'un chimérique honneur ;
Le mortel élevé , c'eſt le mortel qui penſe :
Ici la dignité doir être dans le coeur.
:
Près d'un ſexe charmant que d'attraits j'enviſage !
La beauté dans ces lieux a fixé ſon ſéjour ;
Mon coeur , avec tranſport , lui rend un pur hommage ,
Et ſe défend en vain des charmes de l'amour.
D'un coloris menteur dédaignant l'impoſture ,
Le ſexe ignore ici les preſtiges de l'art ;
Il n'en furcharge point les traits de la nature ,
C'eſt la ſeule pudeur qui lui tient lieu de fard.
48 MERCURE DE FRANCE .
Des beaux-arts enchanteurs la foule m'environne
Chaque jour la ſcience augmente fon tréfor;
La raiſon ſe produit , la gloire la couronne :
L'heureuſe vérité jouit d'un libre effor.
On méconnoît ici ces brigues , cette haine ,
Ces talens oppreffeurs & toujours ennemis ,
Ces combats , ces tourmens d'une gloire incertaine.
Les beaux-arts font égaux , les beaux- arts font amis .
..
ן ו ח כ י
Ici de la ſageſſe on voit le ſanctuaire ,
Non pas cette ſageſſe inutile aux humains , ..
Aride , nonchalante , aux arts toujours contraire ,
Et qui voit les lauriers ſe flétrir dans ses mains .
L'amour pour fon pays , l'honneur , la bienfaisance,
Voilà les fentimens , les vertus de PAnglais.
Opeuple glorieux qui leur donnas naiſſance ;
Puiſſe-t-il dans ton ſein ne s'altérer jamais !
ני
Par M.leComte François d'Hartig.
14
:
1
. 1 εί i
3 છે ુ છે ?????? wo
MADRIGAL
JANVIER. II . Vol. 1776. 49
MADRIGAL & Madame la Marquise
de *** , au retour d'une viſite faite à fon
enfant qui étoit en nourrice.
D. ;
z votre aimable enfant les careſſes badines,
Son air riant , ſes traits pleins de douceur ,
Son murmure innocent , ſes graces enfantines ,
Peignent le petit Dieu qui regne dans mon coeur.
A fon air ferein , doux , affable ,
On le prend pour l'enfant de la belle Cypris ,
C'eſt une douce erreur , erreur bien pardonnable ,
En vous voyant tous deux quels yeux n'y ſeroient pris?
Par M. D. L. H.
?
1
PENSEES DIVERSES.
GELUI ELUI qui admire tout , eſt ſans difcernurent
; celui qui n'admire rien eſt envieux
ou ſtupide.
Les malheurs affermiſſent l'ame , mais
fouvent ils endurciſſent le coeur.
Dans la premiere jeuneſſe , l'on jouit
D
50 MERCURE DE FRANCE .
TMIIDCDHAIDGIArNe
fans poſſéder , dans la vieilleſſe on posſede
ſans jouir.
L'adolefcence s'écrie à l'aſpect des beautés
de la nature & de l'art , que ne fontelles
en ma poſſeſſion! Le riche ſeptuagénaire
qui les poſſede toutes , dit , avec
douleur , que ne puis-je en jouir !
Une femme raiſonnable doit deſirer
une bonne réputation , & craindre la célébrité.
Une femme vertueuſe craint plus d'être
diftinguée qu'oubliée.
Les vertus font le nerf des fociétés ; les
qualités agréables en font le lien.
L'amour - propre rend farouche , lorsqu'il
n'eſt pas tempéré par d'autres paſſions.
La mort de ce qu'on aime, le plus grand
des malheurs , eſt peut- être celui dont on
ſe conſole le plus aisément , parce que
l'amour - propre n'a rien à ſouffrir.
Les hommes éclairés donnent des préceptes
; les Rois nous donnent des exemples.
Les premiers nous perfuadent; les derniers
nous entraînent. 1
Un éloge exceffif donné à une femme
par une autre femme eſt communément
l'avant coureur d'une trahifon.
Les ſens s'uſent plutôt que le coeur , &
JANVIER. II. Vol. 1776. 51
le coeur plus rapidement que l'eſprit.
L'être le plus inſupportable dans la fociété
, c'eſt une femme gâtée par les éloges
de ſon amant; elle prend ſes travers
pour des vertus , & ſes défauts pour des
agrémens.
L'inſtant de la vie où l'on eſt le plus
modeſte , c'eſt au commencement d'une
paſſion tendre.
Souvent il faut feindre de croire les
hommes vertueux , pour les engager à le
devenir.
Dans une grande paffion , le coeur eſt
plutôt déſabuſé que l'amour-propre.
L'amour eſt plus qu'une erreur , ſi tout
ce qui l'inſpire ne produit pas l'enthouſiaſme
de la vertu .
L'amour est un feu ſacré qui s'éteint
dès qu'on l'expoſe au grand jour ; il ne
vit que dans l'ombre du myſtere.
Il eſt permis d'être ſenſible aux faveurs
de l'amour , non de les décrire.
L'Amant qui loue en public la beauté
de ſa Maîtreſſe, bleſſe ſa pudeur &
l'amour-propre de ceux qui l'écoutent.
L'homme qui donne des éloges exceffifs
à la beauté d'une femme , ſonge plus
à la gagner par la féduction que par l'ef.
time.
D 2
52 MERCURE DE FRANCE.
La confiance entre femmes doit être
reftreinte , parce que la moins malhonnête
eſt toujours prête à trahir ſon amie,
pour peu que fon amour-propre ſoit compromis.
La parfaite connoiſſance du monde eſt
le contre-poiſon de ſes charmes trompeurs.
De toutes les paſſions , la jalouſie eſt la
plus cruelle pour celui qui en eſt poſſédé.
L'avarice ſe ſatisfait en accumulant ;
la haine jouit en accablant de maux fon
ennemi ; la colere fe contente en immolant
l'objet de fa fureur ; l'amour eft
heureux en poſſédant ce qu'il deſire ;
l'ambition vit en ſe berçant de flatteufes
efpérances , la gloire ſe repaît d'agréables
chimeres ; la jalouſie ſeule n'a que des
tourmens & pas une jouiſſance.
On fait beaucoup plus pour les ſervices
qu'on eſpere , que pour ceux qu'on a
reçus .
Les femmes ne haïffent la ſociété de
leur ſexe , que par la crainte de voir les
hommages des hommes partagés .
Celle qui ofe dire hautement qu'elle
déteſte les femmes , fait l'aveu de ſa foibleffe
, & donne droit aux hommes de
tout eſpérer de ſa prédilection pour eux,
JANVIER. II. Vol. 1776. 53
L'amour - propre eſt la plus intempérante
des paiſions ; elle n'eſt jamais raffafiée.
Il y a une nudité d'innocence plus
pure que la pudeur & préférable à fon
voile.
La pudeur décèle toujours la crainte
ou le defir.
Rien n'eſt ſi chafte qu'un coeur ſimple ;
ſon ignorance eſt l'excuſe de tout ce qui
lui échappe.
Il eſt des perſonnes qui n'aiment que
ceux qu'elles rendent malheureux.
Les grandes patſions ſe fortifient par
les obftacles , tandis que les petites font
détruites par les moindres contradictions.
On ne loue ſouvent le courage des
infortunés , que pour s'autoriſer à ne les
point ſecourir dans les malheurs.
En général , on admire la vertu ; en
particulier , on ne fait cas que de celle
qui peut nous être utile.
L'amitié eſt l'aliment des ames ſenſibles
; l'amour eſt le volcan des coeurs
tendres.
L'amour propre veut & s'occupe du
retour ; le penchant ne cherche qu'à ſe
manifeſter.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
En amour , les vieillards ſongent moins
à careſſer qu'à l'être; c'eſt ce qui acheve
de les rendre ridicules.
L'opinion d'autrui eſt le tarif de celle
que nous prenons de nous mêmes.
La pitié a fes hypocrites comme la
vertų.
La plus légere faveur de l'amour engage
, & celle qui l'accorde perd le droit
d'en refuſer.
Le dernier & le plus grand malheur
de la vertu indigente , c'eſt de ſe repentir
de l'avoir préférée au lucre du vice,
L'ennui qui ſuccede à la douleur eſt
bien plus ſupportable que celui qui ſuccede
au plaiſir.
La trahiſon d'un Ami , l'inconſtance
d'une Maîtreſſe , humilient peut- être encore
plus qu'elles n'affligent.
L'orgueil a ſa modeſtie , qui n'eſt pas
moins ridicule que les ſaillies de la préfomption.
Les connoiſſances ſont à une tête organifée
ce qu'eſt la lumiere aux vues foibles
; elle les égarent plus qu'elles ne les
éclairent.
L'amitié demande de l'indulgence ,
l'amour exige de l'admiration.
On eſt à demi conſolé des malheurs
JANVIER. II. Vol. 1776. 55
!
!
dont on peutſe plaindre ou s'honorer ; ceux
qu'on eſt forcé de dévorer font éternels.
Dans les réminiſcences , les peintures
de la douleur font bien plus aiguës que
celles du plaiſir.
L'amitié , dit - on , veut de l'égalité :
elle en exige beaucoup plus entre fem.
mes , parce qu'elles n'eſtiment pas aſſez
leur métite perſonnel.
Il y a une grande différence entre le
regard du defir & celui du ſentiment ; le
dernier eſt tendre , mélancolique , timide
, modefte , furtif , & par là même
plus touchant ; l'autre eſt hardi , enflammé
, agaçant , gai , curieux & interrogeant.
L'un décèle le véritable amour :
l'autre n'en offre que le fimulacre.
L'amour n'eſt agréable que pour un
coeur médiocrement tendre.
L'amitié exige plus de ſoins , plus
d'égards , plus de ménagemens que l'amour
, parce qu'elle n'a pas les mêmes
moyens pour réparer l'offenſe.
Il faut faire de ſes amis comme de ſa
vertu ; il eſt également dangereux d'éprouver
l'un & l'autre fans néceſſité.
Il n'y a qu'une circonſtance où la femme,
la plus coquette ne regrette pas de
vieillir: c'eſt lorſqu'elle deſire le retour
de ſon Amant. D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
1
Les hommes trompent plus par nécesfité
que par inclination.
Une femme fiere préfere la mort de
fon Amant à ſon înconſtance. Une femme
tendre craint plus ſa mort que fon
infidélité. Une femme coquette eſt également
ſenſible à l'un & à l'autre.
L'extrême timidité vient plus de l'orgueil
que du peu de confiance en foi.
Un préſomptueux n'a vu , à coup sûr
que la furface de fon coeur.
Si l'amour de la vertu flattoit nos ſens
comme notre confcience , nous ferions
tous vertueux.
Dans les grandes paffions , la raiſon
nous prête des forces que le penchant
anéantiť le lendemain.
Les Amans facrifieroient volontiers la
moitié de leur vie pour ne point être
expofés aux tourmens de l'abfence. Cependant
la femme la plus tendre ne renonceroit
pas feulement à une partie de
ſes charmes pour éviter ce malheur.
Il vaut mieux être heureux par fes réflexions
que par les faveurs de la fortune.
La beauté plaît , l'eſprit amuſe , ſe caractere
attache , la ſenſibillté paffionne.
Par Madame B **,
१3
JANVIER. II. Vol. 1776. 57
L
E mot de la premiere Enigme du volume
précédent eſt Silence ; celui de la
ſeconde eſt la Cruche ; celui de la troiſieme
eſt le Souvenir. Le mot du premier
Logogryphe eſt Chaufrette , dans lequel
ſe trouvent fer , feu , eau , fa, re , fut
(nom d'un vieux tonneau) , celui du ſecond
eſt orange douce ; celui du troiſieme
eſt Iris (météore qu'on appelle vulgairement
arc en ciel) , où ſe trouve ris.
A
ENIGME.
UTANT qu'il eſt de vents nous ſommes de jumelles
Qui préſidons au fort des avides humains :
Nous faiſons leurs plaiſirs , & ſouvent , par nos mains ,
Leur fortune reçoit des atteintes cruelles .
Tel nous voit & nous tient qui ne nous connoît pas ;
Nos noms ,quelques momens , ſont pour lui des myſteres,
A l'ingruire , il eſt vrai , nous ne demeurons gueres ;
Mais dans cet artifice il trouve des appas.
Le ſeul éclat des lis peut être comparable
Au teint dont nous brillons par un certain côté ,
D 5
58 MERCURE DE FRANCE.
Mais qui peut ſe vanter d'une beauté durable ?
Hélas ! en moins d'un jour ce bien nous eſt ôté
Bien plus que la coquette , inconſtantes , légeres ,
Nous paſſons à l'inſtant de Clitandre à Damis :
Tour- à- tour ces rivaux deviennent nos amis ,
Et tour à tour auſſi nous leur ſommes ſéveres.
Notre choix chaque fois met la prudence à bout ,
On nous prend , on nous quitte , enfin on nous mépriſes
Souvent en nous laiſſant on fait une ſottiſe ,
Et quand on nous reprend quelquefois on perd tout,
Heureux celui que notre amour n'occupe
Que pour le ſimple amuſement ;
Car tot ou tard il deviendroit la dupe
D'un ſérieux attachement .
ParM. Dracolff , à Strasbourg
JANVIER . II. Vol. 1776. 59
J
AUTRE.
E ſers au village , à la ville ,
Sans moi très ſouvent tout va mal ;
Mon uſage eſt très-général :
Aux deux ſexes je ſuis utile.
Je fais prendre un contour heureux
A l'ornement d'une coëffure ,
Et mon ſecours à la parure
Donne un détail ingénieux ;
Un jour à deſſein ménagé
Eſt ſouvent auſſi mon ouvrage ,
C'eſt moi qui tiens à l'eſclavage
Le ſein d'une jeune beauté ,
Retraite aimable du plaiſir ;
Et j'oppoſe à ſa réſiſtance
Un obstacle qu'avec aiſance
Il ſouleve & n'oſe franchir;
Quelquefois , vigilant Cerbere ,
J'arrête un jeune téméraire
Et je m'oppoſe à ſes plaiſirs.
Tantot , irritant les deſirs ,
Je donne au filet , à la gaſe
Cette élégance , cette grace
Qui fait couvrir ſans rien cacher.
Lecteur qui , pour me deviner ,
Mettez votre eſprit à la gene ,
50 MERCURE DE FRANCE.
コ
Je veux partager votte peine ;
Du ferpent caché ſous les fleurs ,
Toujours j'imite la fineſſe ,
En cachant le trait qui vous bleſſe
Et la ſource de vos malheurs.
Par M. , Sous- Lieutenant du Régiment des
Dragons de Mgrle Comte &Artois.
QUE
AUTRE.
us le fort eſt bizarre ! eût- on jamais pu croire
Qu'on me verroit un jour à tel degré de gloire?
Chétive créature , être vil , mépriſé ,
Par le dernier manant tous les jours écrasé ,
Je vois nombre de gens , de naiſfance élevée,
S'empreffer aujourd'hui de porter ma livrée ;
Peut- être voudras -tu ſavoir par quel chemit
J'ai pu me faire un ſi brillant deſtin ?
Admire ma fortune : inſecte paraſite ,
Je ne dois point ma gloire à ma vertu ,
A quelque grand ſervice à mon pays rendu :
La mode fait tout mon mérite.
ParM.P***
JANVIER. II. Vol. 1776. or
LOGOGRYPH Ε.
CHEZ- MOI ,
HEZ-MOI , pour parvenir , il faut plus que ſes piés ,
Et ſouvent en chemin l'on dit ſa patenôtre ;
Mon tout eſt ſéparé d'une de ſes moitiés
L'une de ces moitiés ſert à meſurer l'autre.
J
AUTRE.
E ſuis un être ſanguinairė ,
Au gré du bras qui me conduit...
Par mon chef ! ſois moins téméraire ,
Lecteur , je puis t'oter ce qui le ſuit.
Par M. de la Vente le jeune , Peintre à Vires
SUR
AUTRE.
UR mes fix pieds je porte une reine vermeille :
Jaloux de mon bonheur , je bleſſe mes rivaux ;
Lecteur , coupe mon chef, alors ſur les côteaux
Mon deſtin eſt d'unir l'érable avec la treille.
Par M. Lavielle , de Dax.
:
62 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Introduction à l'histoire naturelle & à la
géographie physique de l'Espagne ; par
M. Bowles 1775. Un vol. in 4. A
Madrid.
VOICI un livre Eſpagnol que l'on peut
dire original. L'Eſpagne a été juſqu'ici
un pays aſſez peu connu des Naturaliſtes ;
mais M. Bowles va nous mettre à portée
de le connoître auſſi bien que la France
& l'Italie , dont nous avons tant de descriptions
. Il a voyagé dans les différentes
Provinces ; examinant les montagnes ,
les mines , les pierres , les terres , les
plantes , &c. Il en donne une defcription
qu'on peut appeller une vraie géographie
physique. Il voit les objets en homme
inſtruit& penſant, dont tous les pas font
éclairés par la phyſique & par la chimie.
Telle eſt en général l'idée qu'on peut ſe
former de fon Ouvrage qui d'ailleurs
n'eſt pas fufceptible d'analyſe , parce qu'il
n'eſt lui même que l'analyſe d'un grand
nombre de voyages & d'obſervations ; il
JANVIER. II. Vol. 1776. 63
-
faudroit preſque le copier d'un bout à
l'autre pour en donner une idée complette.
Il eſt non ſeulement fort intéreſſant ,
mais fort utile pour les ſciences & pour
les arts , de connoître les lieux où l'on
trouve les différentes matieres naturelles :
on trouvera de plus dans ce livre une infinité
de découvertes dans la phyſique &
dans la chimie , qui étonneront peut-être
les ſavans. Il ne faut que lire l'Ouvrage
pour s'en convaincre.
M. Bowles eſt un Irlandois , qui eſt
entré au ſervice d'Eſpagne en qualité de
Directeur des mines. Le Ministere l'a
employé dans pluſieurs commiffions , relatives
à cet objet ; & à cette occafion ,
il a parcouru preſque toutes les Provinces
de l'Eſpagne. Son grand age , & le mauvais
état de ſa ſanté , l'obligerent , il y a
quelques années , à ſe retirer à Paris , ou
il porta ſes obfervations dans le même
état qu'il les avoit faites en voyageant ,
c'est -à - dire , ſans ordre , ſans liaiſon en
tr'elles , & fans la moindre explication.
Ce tréfor ſeroit reſté enſeveli dans un
éternel oubli , ſans le ſecours de M.
d'Azara , Conſeiller des Finances , & Procureur-
Général de S. M. C. à Rome , qui
abien voulu ſe charger de rédiger ces Mé
1
64 MERCURE DE FRANCE .
Si
moires : de les mettre en ordre & de les
écrire en Eſpagnol (travail affez difficile
dans une langue , où juſqu'à préſent on
a fort peu écrit ſur ces matieres ). M.
d'Azara a ajouté & retranché beaucoup
de choſes pour former unOuvrage régu
lier & digne de paroître aux yeux du
public. Cependant il n'a pas jugé à propos
d'y mettre ſon nom : mais il a prié M.
le Marquis de Grimaldi d'engager le Roi
d'Eſpagne à permettre que l'Ouvrage parût
fous ſes aufpices ; & ce Miniſtre , qui
protege tout ce qui peut intéreſſer le bien
public & l'avancement des ſciences & des
arts , a obtenu que l'impreſſion du Livre
ſe fît par ordre de S. M. Ainſi c'eſt à lui
qu'on doit la publication de cet Ouvrage.
Comme il n'eſt pas poſſible d'entrer
dans un long détail ſur la quantité prodigieuſe
de matieres contenues dans ce Livre,
il ſuffit de dire un mot fur quelques articles
, afin que le Lecteur puiſſe s'en for
mer une idée. M. Bowles fait des obfer
vations fur le phyſique du terrein ; il
décrit les montagnes , il range les différentes
pierres & terres dans les claſſes qui
leur appartiennent ; il compare les plantes
les plus fingulieres , & il n'oublie rien de
ce qui appartient à l'hiſtoire naturelle...
H
JANVIER. II. Vol. 1776. 65
Il s'arrête ſur les terreins qui renferment
des mines , & il en donne la description
plus ou moins étendue , ſuivant
l'importance de la matiere. Il décrit avec
aſſez de détail la mine d'Almaden , la plus
riche & la plus ancienne des mines de
mercure connues. Il fait connoître enfuite
les différentes mines d'or , d'argent , de
cuivre , de fer , d'étain , de zinc , de calamine
, & d'autres métaux qui ſont dans
le Royaume ; il s'arrête ſur celles de cuivre
vert & bleu de Molina , d'Arragon , &
fur les fingulieres pétrifications de lamontagne
qui la contient. L'alun d'Alcaniz en
- Arragon lui donne occaſion de parler du
raffinage de ce ſel ſi précieux dans les arts.
Le cobalt du même Royaume mérite une
attention particuliere ; M. B. n'en a pas
eu la quantité néceſſaire pour l'examiner
comme il auroit voulu , à cause d'une
eſpece de monopole qu'on exerçoit fur
cet objet quand il fut dans le pays. Mais
on y a fuppléé par de nouvelles informations.
C'eſt une mine trois fois plus
riche que celle de Schoneberg en Saxe ,
qui met pour ainſi dire à contribution
toute l'Europe.
Les mines de fel gemme d'Eſpagne font
5 uniques : celle de Cardona en Catalogne
E
66 MERCURE DE FRANCE.
لام
mérite ſur tout l'attention des Naturaliſtes
par ſes ſinguliratés: c'eſt une montagne
compoſée entierement d'une maſſe de fel
dur & compact comme du marbre , & qui
ne fe fond ni ne ſe détruit par les pluies ni
par le temps. La nature même de ce ſel ,
& de celui qu'on tire des mines de la
Manche , eſt fort ſinguliere; car il en réſulte
des phénomenes qui contrediſent
toutes les ſpéculations des Chimiſtes fur
la nature & les propriétés des trois acides
minéraux.
La nature du ſalpêtre eſt développée
dans cet Ouvrage d'une maniere nouvelle ;
&on détruit , par l'expérience , la théorie
des plus fameux Chimiſtes , qui ont cru
juſqu'à préſent que ce ſel ne ſe trouvoit
pas tout formé dans la nature , & que
c'éroit un effet de la combustion des plantes
: on verra ici que le falpêtre ſe trouve
naturellement dans les terres d'Eſpagne ,
& qu'il y naît comme l'orge & le froment .
Les fauterelles , qui cauſent tant de
ravages en Eſpagne , ſont décrites dans
cet Ouvrage avec beaucoup de ſoin , &
on les fuit depuis leur naiſſance juſqu'à
leur mort , en propoſant les moyens de
les exterminer. On décrit auſſi les brebis
à laine fine, leur nature , la façon dont
JANVIER. II. Vol. 1776. 67
on les éleve , & tout ce qui a rapport à
leur hiſtoire naturelle.
Acette occafion , on parle de quelques
mines de l'Amérique dont on fait l'analyſe
: on s'arrête ſur la platine , cette matiere
fi finguliere qui a exercé les plus
fameux Phyficiens de l'Europe. On verra
avec plaiſir les expériences que fit M. B. ,
il y a plus de vingt années , par ordre du
Miniftere ; & on trouvera auſſi dans ſa
diſſertation des détails ſur l'origine de
ce métail , qui répandront des lumieres
fur la nature & fur les lieux où il ſe
trouve.
On raiſonne ſur les anciens volcans
dont on voit les veſtiges dans pluſieurs
endroits de l'Eſpagne : on parle de la formation
des pierres & des montagnes , de
l'immenſe quantité de coquilles & autres
corps foffiles qu'on rencontre par tout le
Royaume & d'un dépôt très rare d'os
humains & d'animaux domeſtiques qui
fe trouve en Arragon ,& qui occupe l'espace
de pluſieurs lieues. Partout où l'on
fouille , on trouve de ces oſſemens en
très - grande quantité à diverſes profondeurs
, mais fans aucun ordre.
La naiſſance des principales rivieres de
lEſpagne eſt auſſi examinée dans cet Ou
E2
68
MERCURE DE FRANCE.
vrage : on y trouve encore des diſcours
raiſonnés ſur la nature des arbres , fur
leur plantation & fur la maniere de les
élever. Enfin il n'y a preſque point d'objet
dans l'hiſtoire naturelle du Royaume d'Espagne
, dont on ne parle dans ce voyage.
Avant que de finir, nous dirons, un
mot ſur une des plus belles découvertes
de M. B. Il s'agit des pierres arrondies .
Tous les Naturaliſtes aſſurent que c'eſt
le roulement de ces pierres dans les rivieres
qui les arrondit ; mais M. B. prouve
d'une maniere convainquante que les
pierres ne roulent dans aucune riviere. Il
ſuffit de lire quelques pages de ſa diſſertation
pour en être convaincu.
M. d'Azara , en redigeant les Mémoi
res de M. B. , a eu ſoin de fortifier ſes
obſervations par de nouvelles preuves.
Il y a diſpoſé les matieres ſuivant ſes propres
vues ; mais du conſentement de M.
B. , qui , en lui abandonnant ſes papiers
dans l'état où ils étoient , l'a laiffé le
maître d'en diſpoſer comme il voudroit.
(1 )
(1 ) On publie chez Lacombe , Libraire , rue Chris .
tine , Espagne Littéraire , en 24 cahiers au prix
JANVIER . II. Vol. 1776. 69
Introduction aux Langues , ou explication
des termes de la grammaire , mis à la
portée des enfans: Ouvrage utile même
pour les petites Ecoles. A Paris ,
de l'Imprim. de Cellot , rue Dauphine.
On doit convenir qu'il feroit avantageux
à un jeune Ecolier , avant d'entrer
dans la langue latine , de ſavoir , par des
expériences faites ſur fa propre langue,
dittinguer un nom d'un verbe, un pluriel
d'un ſingulier , un ſubſtantif d'un
adjectif; dans les verbes , les différentes
perſonnes , les différens temps , &c. car
il eſt bien plus aiſé de faire des réflexions
-ſur ſa langue naturelle , & de les tranſportter
enſuite dans une autre langue , que de
les faire tout d'un coup ſur une langue dont
on ignore les termes. L'Auteur de cette
Introduction fournit aux Inſtituteurs &
うde 18 1. à Paris & 24 1. en Province. On y rend
compte de tout ce qui concerne le génie , les moeurs ,
les coutumes & les productions de l'eſprit des Eſpagnols
, leur induſtrie , leurs manufactures , leur culture ,
Phiſtoire naturelle de leur pays . Cet Ouvrage de M.
1 Bowles y fera particulierement analyſé , ainſi que beaucoup
d'autres très - intéreſſans & très - modernes.
E3
70
MERCURE DE FRANCE .
aux Ecoliers l'explication des principaux
termes de la grammaire , & facilite les
premieres études des langues. L'avertisſement
qui eſt à la tête de cet Ouvrage,
mérite d'être lu. L'analyſe qu'on y trouve
d'un beau morceau de Boſſuet , prouve
bien que l'étude des langues eſt inſépatable
de la métaphyſique , & que la maniere
de s'exprimer eſt ſubordonnée à
l'ordre & à la clarté des idées. Ce petit
abrégé eſt terminé par des obſervations
fur l'écriture.
Effai fur l'Histoire naturelle de l'Isle de
Saint - Domingue , avec des figures en
taille - douce ; volume in - 80. de 374
pages; à Paris , chez Gobreau , Libraire
, quai des Auguſtins.
L'Auteur de cet eſſai , le P. Nicolson ,
Religieux Dominiquain, qui a fait un
ſéjour de quatre ans à Saint-Domingue ,
commence fon Ouvrage par nous préſen
ter une idée générale de cette Iſſe, ſituée
dans la mer du nord, à l'entrée du golfe
de Mexique. On lui donne environ 400
lieues de circuit, fans compter le contour
des anſes qu'elle forme en une infinité
۲.
JANVIER. II. Vol. 1776. 74
d'endroits. Les François poſſédent actuellement
à peine un tiers de l'Ifle ; ce qu'ils
occupent s'étend depuis la riviere duMasfaire
, ſituée au nord , juſqu'à celle de
Neybe, dans la partie du ſud. Les Eſpagnols
font entrés en poſſeſſion des deux
autres tiers. Lorſqu'on eſt placé fur cette
lifiere , qui ſépare les deux Nations , &
qu'on regarde le ſeptentrion , l'on a à
gauche la partie Françoiſe , & la partie
Eſpagnole à droite. L'Auteur après nous
avoir donné une idée générale de cette
Colonie , de ſa ſituation , de ſes productions
, de fon gouvernement civil & ecclé.
ſiaſtique , de ſa population , de fon com
merce , nous entretient des manufactures
établies à Saint- Domingue , & de
celles qu'on pourroit introduire dans la
partie de l'Ifle , occupée par les François.
Ses réflexions ſur l'état préſent des habitans
de Saint- Domingue , ſur les Negres
ſurtout , intéreſſeront le Lecteur
humain & judicieux. Il verra avec ſatisfaction
, que l'Auteur combat ce préjugé
répandu dans les Iſſes , qu'on ne trouve
point d'attachement , d'intelligence & de
fentiment dans les Negres. Cette prévention
cruelle , n'eſt ſouvent adoptée que
pour avoir un prétexte de plus , de trai- .
E4
=
-
دت
:
1776. 73
--
un eſclave
he fit fortir
nſtant avant
t de laliber-
Jegres , qui
rti pluſieurs
oisſansm'en
gre n'avoitfon
Maître ,
ué par ordre
défenſe à ſes
il ſe fit coutromper
la
les hommes
Sienfaits , on
Cat de courad'héroïſme
ont pas non
imagine : ils
nétiers qu'on
ès-bons imader
en tout ,
en , c'eſt que
de l'ame&
ue chez eux
qui les dé-
Lorſque les
éſence quelît
difficile ,
72
MERCURE DE FRANCE.
ter durement ces infortunés , ſur leſquels
nous n'avons d'autres droits que ceux du
plus fort. L'auteur nous fait voir que
les Negres , qui ont le bonheur d'être conduits
par des maîtres & non par des bourreaux
, leur donnent tous les jours des
preuves certaines de leur fidélité & de
leur attachement. On en a vu braver une
mort aſſurée , pour les arracher du dan.
ger auquel ils les voyoient expoſés . ,, On
» pourroit , ajoute - t - il, en citer mille
ود
و د
و د
exemples: combien de Negres qui ont
" ſauvé la vie à leurs Maîtres dans le
paſſage des rivieres ? Cette Négreſſe
du Port au- Prince , n'avoit elle que
de l'indifférence pour ſes Maîtres , lors-
„ que le tremblement de terre de 1770
,, renverſa leur maifon ? Elle s'y trouvoit
"
ود
"
ود
و د
و د
و د
ſeule avec leur enfant qu'elle allaitoit ,
” chacun avoit cherché ſon ſalut dans la
fuite , elle ne pouvoit les imiter ſans
expoſer les jours de fon nourriſſon ; elle
aima mieux lui ſacrifier les ſiens , en
faiſant de ſon corps une eſpece de
voſite ; elle reçut ſur elle , avec un cou-
,, rage inouï , les décombres de la maifon
, l'enfant fut conſervé ; mais elle
mourut quelques jours après , victime
„ de fon coeur généreux. Moi-même , j'en
و د
و د
"
JANVIER. II. Vol. 1776. 73
?
ود
"
"
ود
ود
fais l'aveu ; je dois la vie à un eſclave
qui , dans ce jour fatal, me fit fortir
de la maiſon où j'étois , un inſtant avant
ſa chûte : il jouit maintenant de la liber-
,, té. Je la dois à d'autres Negres , qui
dans mes voyages m'ontaverti pluſieurs
fois des dangers queje courois fans m'en
,, appercevoir. Un jeune Negre n'avoitil
aucun attachement pour ſon Maître ,
lorſque le voyant embarqué par ordre
,, du Gouvernement , avec défenſe à ſes
„ domeſtiques de le ſuivre, il ſe fit coudre
dans un matelas, pour tromper la
vigilance des gardes? Si les hommes
n'oublioient pas fitôt les bienfaits , on
feroit ſurpris de voir tant de coura-
„ ge , de grandeur d'ame , d'héroïſme
ود
"
.وو
وو
ود
"
ی
" dans les eſclaves. Ils ne font pas non
„ plus ſi ſtupides qu'on ſe l'imagine : ils
,, apprennent facilement les métiers qu'on
وو
"
ود
و د
"
ود
ود
ود
leur enſeigne. Ils font de très-bons imatateurs;
& s'il faut les guider en tout ,
s'ils n'imaginent preſque rien , c'eſt que
l'eſclavage briſe les refforts de l'ame &
abâtardit tout. On remarque chez eux
un fond d'amour propre , qui les démafque
en toutes choſes. Lorſque les
blancs exécutent en leur préſence quel-
,, que ouvrage qui leur paroît difficile ,
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
ils font comme ravis en extaſe: mais ils
,, ne peuvent retenir leur joie , lorſqu'ils
voient un blanc maladroit ou dans la
miſere. S'ils s'empreſſent de le ſecourir ,
, c'eſt moins par humanité que par oftentation.
La profuſion accompagne tou-
,, jours leurs largeſſes , furtout quand
elles ont pour objet les compagnons de
leur miférable condition. Un Negre
,, qui voyage , trouve partout des reffour-
„ ces ; il peut ſe préſenter hardiment dans
„ toutes les cafes ; on prévient même ſes
ود
ود
ود
ود
beſoins: mais il faut qu'il fatisfaſſe à
, toutes les queſtions de ſes hôtes , qui
,, ne manquent pas de l'interroger ſur le
, nom & les qualités de ſes Maîtres ,
ſur le ſujet de fon voyage , &c . "
L'auteur a compris les objets d'hiſtoire
naturelle , dont il nous entretient dans
cet Effai , fous deux claſſes ,le regne végétal&
le regne animal. Il nous donne , dans
ce dernier regne , une notice curieuſe fur
l'anolis , eſpece de lézard que Sloane définit
: lacertus minor levis. Le P. Nicolſon ,
après nous avoir fait la deſcription de cet
animal , nous peint ſon caractere , ſes
moeurs , ſes combats. Ce reptile eſt fort
ود
"
vif, très- leſte , ſi familier qu'il ſe pro-
,, mene ſouvent fur les tables & fur les
JANVIER. II. Vol. 1776. 75
"
ود
ود
وو
"
"
وو
وو
"
,, perſonnes. Son port eſt gracieux , fon
,, regard fixe ; on diroit qu'il prête attention
à ce qu'on dit en ſa préſence : il
examine tout ce qu'on fait devant lui ;
il ne fait jamais de mal. Il ſe nourrit
de mouches , d'araignées & d'autres
infectes qu'il avale en entier. Il eſt pref-
,, que toujours en guerre avec ſes ſemblables.
Lorſqu'un Anolis en apperçoit un
autre, il s'en approche leſtement : celuici
l'attend en brave. Les deux champions
préludent au combat par des me-
„ naces réciproques qu'ils ſe font l'un à
l'autre , en agitant la tête du haut enbas
„ par des mouvemens rapides & convulfifs
. Leur gorge s'enfle prodigieuſe-
„ ment , leurs yeux ſont étincelans ; ils
s'attaquent enſuite avec fureur: chacun
tâche de ſurprendre ſon ennemi. S'ils
font d'égale force , le combat n'eſt pas
ſitôt terminé : c'eſt ordinairement fur
les arbres qu'il ſe livre. D'autres anolis
ſont ſpectateurs oiſifs ; ils laiſſent vuider
la querelle , ſans qu'aucun d'eux
„ entreprenne jamais de ſéparer les combattans;
ils ſemblent au contraire prendreplaiſir
à les voir aux priſes : peut- être
„ que c'eſt la jouiſſance ou la réſiſtance
"
"
"
وو
ود
"
"
وو
و د
" de quelque femelle qui leur imprime
76 MERCURE DE FRANCE .
,, cette fureur martiale. Comme ils cher-
,, chent à ſe mordre , il arrive aſſez fou-
,, vent que la gueule de l'un s'entrelaſſe
" dans celle de l'autre. Ils reſtent long-
,, temps dans cette attitude , chacun ti-
,, rant de ſon côté. Leurs efforts font- ils
, inutiles , ils s'éloignent , la machoire
,, enſanglantée; mais un inſtant après ils
,, recommencent. Lorſque l'un des deux
و د
guerriers ſe trouve plus foible que l'au-
,, tre , il prend leſtement la fuite ; fon
,, ennemi le pourſuit vivement: s'il le
,, joint, c'en eſt fait , le vaincu eſt dévo-
„ ré ; heureux s'il eſt quitte pour la perte
"
ود
و د
ود
de ſa queue , qui ſe rompt quelquefois
dans la gueule du vainqueur. Dans ce
cas , il a le temps d'échapper ; car l'ennemi
, occupé à dévorer ſa proie , ne
s'acharne point à la pourſuite de celui
qu'il vient de mutiler. L'anolis peut
vivre ſans queue ; on en voit pluſieurs
,, qui en ſont privés. Elle ne repouſſe pas ,
lorſqu'elle a été coupée ; mais il ſe forme
"
ود
ود
ود
" à l'extrémité un calus. Il ſemble que
„ cet accident devroit le rendre plus pro-
,, pre au combat ; mais il paroît au contraire
qu'il énerve ſon courage , & peutêtre
ſes forces. Un anolis mutilé devient
timide , foible , languiſſant: comme il ne
"
"
”
JANVIER . II. Vol. 1776. 77
,, peut ſe montrer ſans manifeſter ſa honte
"
ود
"
& fa défaite , il évite le grand jour ,
il mene une vie triſte , obſcure & fuit
devant le plus petit qui oſel'attaquer ".
Tous les objets d'hiſtoire naturelle ſont
rangés dans chaque claſſe par ordre alpha .
bétique. Différens articles nous préſentent
des obſervations utiles , & quelques
remarques critiques qui peuvent ſervir à
rectifier des erreurs ou des défauts d'exactitude
échappés à l'Auteur du Dictionnaire
raisonné d'histoire naturelle .
Le P. Nicolſon auroit pu rendre ſon
Eſſai plus complet, s'il eût voulu avoir
recours à quelques écrits ſur l'hiſtoire naturelle
, précédemment imprimés ; mais
il a préféré avec raiſon de laiſſer des
vuides dans ſon Ouvrage , plutôt que de
perpétuer des erreurs en répétant des
obſervations fautives ou mal faites . S'il
a adopté quelques faits rapportés dans
le Journal de Saint - Domingue , ce n'eſt
⚫qu'après les avoir trouvés conformes à ce
qu'il obſervoit lui même. On doit donc
diſtingner ſon Eſſai ſur l'histoire naturelle
de l'Isle de S. Domingue , de ces compilations
ordinaires où le grand livre de la
nature eſt toujours celui qui eſt le moins
confulté.
MERCURE DE FRANCE.
L'écrit du P. Nicolſon eft terminé par
des recherches ſur les fragmens de poterie,
les haches indiennes , les fétiches &
autres monumens d'antiquité de Saint-
Domingue. Les fétiches font des figures
de pierte ou de bois , groffierement ſculptées
, que l'on regarde comme les fauſſes
Divinités des Indiens : peut-être , comme
le remarque l'Hiſtorien, n'en faifoient- ils
qu'un ſujet d'amusement: peut - être prenons-
nous pour des idoles ce qui n'étoit
chez eux que des hieroglyphes. Il y a
quelques-uns de ces fétiches que l'Auteur
a fait graver , ainſi que des plantes , des
arbuſtes , des coquilles , des inſectes &
autres objets d'hiſtoire naturelle. Ces
planches , au nombre de dix , font gravées
avec ſoin.
Abrégé élémentaire de la géographic universelle
de l'Italie , dans lequel on
trouve tout ce qu'elle renferme de plus
curieux dans la minéralogie , métallurgie
, arts , manufactures , commerce,
antiquités , &c.; avec la deſcription de
ſes villes principales , de fon terroir ,
des moeurs , coutumes , &c.; par M.
Maſſon de Morvilliers. Vol. in 12 de
478 pages . A Paris , chez Moutard ,
Libraire , quai des Auguſtins.
JANVIER. II. Vol. 1776. 79
La marche réglée & méthodique du
Géographe , eſt ici accompagnée des obſervations
inſtructives , curieuſes&variées
du Voyageur. C'eſt ce qui diſtingue les
abrégés élémentaires de géographie de
M. Maſſon , des écrits du même genre
publiés précédemment. Cet Ecrivain nous
a déjà donné un abrégé élémentaire de la
France ; celui d'Italie intéreſſera même
plus particulierement par le ſoin qu'a pris
l'Auteur d'enrichir ſes recherches des remarques
utiles de nos Voyageurs modernes.
Les bornes qu'il s'eſt preſcrites
l'ont empêché de s'étendre ſur des objets
très intéreſfans; tels que la peinture , la
muſique , la littérature , &c. Voici ſes
ſeules obſervations ſur la peinture. ,, L'Ita-
" lie eſtde tous les pays celui où la pein-
,, ture eſt parvenue au plus grand état de
,, perfection &de grandeur.Oneſt étonné
„ du nombre de chefs - d'oeuvre que l'on
,, y rencontre à chaque pas ; édifices pu-
„ blics , Palais , Eglifes , maiſons de parti-
,, culiers , tout y recele les excellens mor-
,, ceaux des plus grands Maîtres. Il eſt
malheureux pour ces Artiſtes fublimes
d'avoir vécu dans un pays où la ſuperftition
rogna les ailes au génie, Au lieu
"
80 MERCURE DE FRANCE.
, d'avoir traité les grands tableaux de
و د
ود
l'hiſtoire ſacrée & profane , &les ſujets
brillans que leur fourniſſoit la mytho-
,, logie , on les employoit le plus souvent
à peindre des Saints dans les Eglifes ;
& pour plaire aux Confrairies & aux
Moines qui les faisoient travailler , qui
, ſouvent même en donnoient le canne
2,
ود
و د
"
"
"
و د
و د
vas , il leur falloit mêler d'une ma-
, niere monstrueuſe les ſujets ſacrés à
,, des idées ridicules & bouffones. C'eſt
ce qui eſt arrivé à Raphaël dans for
tableau de Sainte Cécile ; les figures
ſont toutes debout , occupées à écouter
un concert d'Anges qui ſe fait au Ciel ,
,, dans le haut du tableau. Sainte Cécile
,, a des livres & des inſtrumens de mu
,, ſique à ſes pieds; & le concert céleſte
,, qu'elle entend lui a fait perdre tout à-
,, coup le goût de la muſique terreſtre :
n'eſt- il pas aſſez plaifant de repréſenter
un Ange donnant du corps de-chaſſe ,
&un autre jouant de la baſſe " ? Nous
ne voyons pas trop le ridicule que peut
avoir eu Raphaël qui vouloit repréſenter
un concert d'Anges d'avoir mis des inftrumens
de muſique entre leurs mains,
Dans
و د
و د
ود
JANVIER. II. Vol. 1776. 81
Dans l'eſtampe qu'a gravée Marc-Antoine
, d'après cette compoſition , on voit
un Ange qui tient une harpe; mais que
ce ſoit une harpe ou une baſſe de viole ,
qu'importe ? On pourroit reprocher avec
plus de juſtice à l'Artiſte , d'avoir placé
à côté de Sainte Cécile des perſonnages ,
qui , fuivant l'hiſtoire , ne pouvoient s'y
trouver. Mais il y a dans ce tableau des
caracteres de tête d'une ſi belle expresſion
, le deſſin eſt ſi pur , ſi correct , les
draperies y font traitées d'un ſi grand
goût qu'on oublie aisément la complaifance
de l'Artiſte pour des Communautés
ignorantes qui vouloient réunir ſur la
même toile les différens patrons de leurs
Confrairies.
L'Auteur nous promet la ſuite de ces
abrégés élémentaires. Ceux d'Eſpagne &
de Portugal font actuellement ſous preffe.
১
Le nouvel Archiviste , contenant une nouvelle
méthode de ranger un chartrier
dont l'ordre chronologique est la base ;
auquel on a joint des calculs & tables .
pour aider à la fupputation des temps ,
néceſſaire aux Archivistes , & à ceux
F
82 MERCURE DE FRANCE.
qui s'adonnent à la chronologie ; par
le ſieur de Chevrieres , Garde des archives
de S.A.S. Monſeigneur le Prinde
Monaco.
Pauciloqua veritas.
Brochure in-8°. de 220 pages. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Cordeliets
vis-à vis la rue Haute- Feuille ; Cailleau
, Imprimeur - Libraire , Lacombe
rue Chriſtine ; la veuve Duchêne.
Un propriétaire qui connoît ſes intérêts
& veut jouir de ſes biens fans trouble
ni conteftation , a ſoin de tenir ſes archives
dans le meilleur ordre. Il ſe procure
par ce moyen la facilité de produire tous
les titres propres à prouver un droit conteſté
, & de raſſembler ceux néceſſaires
pour affurer la réuſſite d'une action qu'il
a droit d'intenter. L'arrangement par ordre
de matieres eſt celui , qui , juſqu'à préfent
, a paru le meilleur , & celui que presque
tous les Archivistes pratiquent. Cependant
, comme l'obſerve M. de C. , il
entraîne après lui bien des inconvéniens ,
10. quand il s'agira de faire la recherche
d'un titre , celui qui ſera chargé de cette
recherche pourra être fort embarrafſé
JANVIER. II. Vol. 1776. 83
faute de pouvoir deviner dans quelle ſubdiviſion
de matieres il trouvera ce titre ;
car il arrive preſque toujours qu'un titre
concerne pluſieurs matieres , & cependant
il ne peut occuper qu'une place. 2°. Lorsqu'il
furviendra une quantité un peu conſidérable
de titres à placer , il ne ſera guere
poſſible de le faire fans que l'ordre ſe
trouve totalement interrompu. 3 °. Si la
perſonne qui tire & remet les titres dans
les boîtes n'y apporte pas la plus grande
attention , & n'est pas bien au fait , au
bout d'un certain nombre d'années , il ne
paroîtra plus qu'ils aient été mis en ordre,
car une des étiquettes , dont les titres font
chargés , étant effacée , les autres deviendront
inutiles , & le titre ne pourra plus
être remis à l'endroit d'où on l'avoit tiré.
Les recherches de M. de C. lui ont
fait découvrir un nouvel arrangement dans
la pratique duquel les défauts d'une méthode
contraire ne ſe rencontrent pas.
L'ordre chronologique en eſt la baſe. Le
Moine, dans ſa diplomatique pratique ,
a fait la critique d'un arrangement qu'il
dit être ſuivant l'ordre chronologique.
M. de C. réfute cette critique dans le
ſeptieme chapitre de ſon Ouvrage; &
prouve très bien , par l'expoſé clair &
Fa
84 MERCURE DE FRANCE.
précis qu'il fait de ſa nouvelle méthode ,
qu'elle eſt la ſeule qui mette la main à
portée de ſaiſir ce que le beſoin exige ,
&de le replacer avec la même facilité.
Cet expofé eſt ſuivi de calculs & de
tables , pour aider à la fupputation des
années. La plupart des dates des diplomes
, des chartres & des titres anciens ,
font enveloppées d'une forte d'obſcurité
qu'il n'appartient qu'à celui qui eſt verſé
dans la ſcience chronologique de faire
diſparoître. Mais on peut aider celui qui
n'a pas fait une étude de cette ſcience
par des tables chronologiques toutes dresſées
, & en lui donnant l'explication des
différentes époques qui y ſont contenues ,
& la maniere de s'en ſervir. C'eſt ce que
M. de C. a exécuté dans ſon Ouvrage
avec d'autant plus d'exactitude qu'il a
confulté les meilleurs Auteurs qui ont
traité cette matiere , tels que l'Art de
vérifier les dates , la Nouvelle Diplomatique
, le Dictionnaire encyclopédique , le
Dictionnaire diplomatique , &c. Les
Archiviſtes , & ceux qui , par devoir ou
par goût , travaillent ſur la diplomatique ,
ne peuvent ſe diſpenſer de conſulter ces
tables pour juger fainement & avec affurance
de la date d'un titre ancien , & discerner
la vraie de la fauſſe.
JANVIER. II. Vol. 1776. 85
Lectures pour les enfans , ou choix de petits
contes propres à les amuser & à leur
faire aimer la vertu. Vol. in - 12 , petit
format ; prix , I liv. 4 ſols. A Paris ,
chez Delalain , Libraire.
Cette collection préſente des hiſtoriettes
en vers & en profe , des dialogues
moraux , un proverbe dramatique intitulé
, la faignée ; ce qui rend cette lecture ,
pour les enfans , très variée. Nous louerons
fur tout l'attention qu'à eu l'Editeur
de ne recueillir que les traits les plus capables
d'inſpirer à la jeuneſſe de la docilité
, de la bienfaiſance , de l'amour pour
la vertu. Des morceaux de ſentiment , empruntés
des écrits de MM. Kleits &
Gefner , compoſent auſſi ce recueil , & ce
n'en eſt pas le moindre ornement.
Henriette Wyndham , ou la coquette abu-
Sée , traduction de l'Anglois. Deux
parties in - 12. A Paris , chez le Jay ,
Libraire , rue Saint - Jacques.
Ce Roman eſt dans la forme épifto
F3
86 MERCURE DE FRANCE .
laire. Sir Edward Deerhurts nous apprend,
dans une de ſes lettres , qu'il
aime la lecture , le deſſin , la muſique
& les autres amusemens ſenſés , comme
il les appelle ; & que la vie retirée ,
par conféquent , lui plaît beaucoup. Dans
la réſolution où il eſt de ſe marier , il
déſireroit une femme qui eſt le même
goût , & regardât comme un de ſes
premiers devoirs de rendre à fon mari
la vie domeſtique agréable. Mais où
la trouver ? Sir Edward voit que la plu-
-part des femmes mariées affectent des
airs évaporés , fouffrent qu'on prenne
avec elles les libertés les plus choquantes
, ne s'occupent que de parties de plai-
*fir & de diffipation ; ou fi elles ſe ras-
-ſemblent entr'elles , ce n'eſt le plus fouvent
que pour s'entretenir des ridicules
>>qu'elles donnent à leurs maris. Le fade
jargon de la galanterie , dont on uſe pour
leur parler , ne fert encore qu'à leur
gâter l'eſprit. Une fois accoutumées à
être admirées & flattées , bientôt elles
ne peuvent plus s'en paſſer; & trop
fouvent pour avoir été mal à propos
indulgent ſur un point , on ſe voit forcé
de l'être ſur tous les autres. ,, Peut être ,
ود écrit Sir Edward à fon ami, que fi
JANVIER . II. Vol. 1776. 87
,, j'étois bien épris d'une femme , je ſe-
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
rois tout auffi propre qu'un autre à
la gâter ; & n'étoit - ce , là l'idée que
j'ai de moi - même, je ſerois tenté de
faire connoiſſance avec la fille de Lady
Wyndham que je vis il y a quelques
,, jours à la Comédie. Miff Wyndham
eſt une charmante perſonne , il faut
l'avouer. A une belle figure , elle
joint un teint de lys , de beaux grands
,, yeux bleus , un nez bien affilé , une
bouche appétiſſante , des dents blanches
comme perles , des cheveux d'un
blond éclatant , & je ne ſçais quoi de
tendre & de fin dans les traits , qui
captive encore plus que leur admirable
ſimmétrie. Je ne pouvois m'empêcher
de la contempler avec délices : elle n'étoit
pas fâchée non plus que je m'occupaſſe
d'elle , ſoigneuſe comme elle le
paroiſſoit , à fixer mon attention, quoi-
,, qu'elle tâchât de couvrir ſon petit ma-
,, nege d'un air d'indifférence. "
"
ود
ور
ود
ود
ود
ود
ود
"
Sir Edward , ſenſible à la premiere impreſſion
que lui avoit faite la beauté de Lady
Wyndham , s'informa ſi elle pouvoit
diſpoſer de ſon coeur & de ſa main. Cependant
avant de lui faire une déclaration
F4
88 MERCURE DE FRANCE,
en forme , il voulut connoître plus parti
culierement ſon humeur. Sir Edward étoit
perfuadé que l'indifférence des gens
mariés vient preſque toujours du peu dé
conformité de leurs caracteres qu'ils connoiſſent
rarement avant de s'unir par un
noeud indiſſoluble .
Le nom & la naiſſance de Sir Edward
Deerhurts lui procurerent facilement un
accès auprès de Lady Wyndham, Il vint
pluſieurs fois lui rendre viſite chez Milady
ſa mere ; & il en ſortoit toujours
plus épris de ſes charmes. Il remarqua
cependant avec chagrin que la beauté
qu'il adoroit avoit un penchant extrême
pour ce qu'on appelle plaisir , penchant ,
qui , porté trop loin , devient le fléau
de la félicité domestique. Une lettre
d'Henriette à ſon amie Miſtreff Crofts
nous fera encore mieux connoître le
caractere de cette belle , qui , flattée
des marques d'attachement que lui témoignoit
Sir Edward , n'en étoit pas
plus diſpoſée à contraindre ſon penchant
pour la diffipation. Vous avez pénétré
mon ſecret , écrit - elle à cette amie.
Deerhurts eſt out à fait à mon goût ;
, il a une figure charmante , des manieres
ود
१६
JANVIER. II. Vol. 1776. 89
وو
"
د
"
ود
"
ود
१०
وا
enchantereſſes , & je penſe qu'il aimera
bien tendrement la femme qui
faura captiver fon coeur. Je commence
à croire qu'il eſt réellement épris de
moi ; mais je n'en ſuis pas tout à
fait fûre , il ne s'eſt point encore expliqué.
Lorſque je fors , il eſt ſans
ceffe attaché à mes pas , & fans ceſſe
à mon côté , lorſque je reſte au logis .
Les attentions qu'il a pour moi , &
l'empreſſement à m'obliger qu'il fait
paroître, me donnent lieu d'eſpérer qu'il
n'attend pour ſedéclarer qu'un moment
,, favorable. Je n'ai qu'un doute ſur ſon
,, compte ; je le ſoupçonne plus ami que
"
ود
ود
و د
ور
و د
moi de la vie retiree : s'il m'aime autant
,, que je le defire , peut- être que dès qu'il
verra que je ne puis m'accommoder
de ce genre de vie , il ne trouvera
pas mauvais que je paſſe mon temps
à mon goût , qui n'eſt ſûrement pas
tout à fait le ſien ". Sir Edward le
fait affez connoître dans ſes lettres à
fon ami. Il lui marque qu'il n'a pu avoir
la douceur d'entretenir Miff Wyndham
en particulier. " Ce matin encore , ajoutet-
il , je lui fis viſite dans l'idée qu'elle
s'attendoit à me voir , & avec l'eſpoir
de paſſer la foirée avec elle. Je crus
ود
و د
ود
F5
90
MERCURE DE FRANCE.
و د
2"
auſſi pouvoir lui demander une entrevue
particuliere. Mais à peine lui
„ eus-je fait ma requête , d'un ton fort
tendre , qu'elle me dit avoir depuis
> quelque temps lié partie chez la Cor-
,, nely ( 1 ) , & que fi je voulois en être ,
,, je lui ferois plaiſir. Chagrin de ce
,, contre-temps , je ne pus toutefois lui
ود
ود
ود
refuſer ſa demande , ni lui faire ſentir
,, que je deſirois fort qu'elle rompît un
„ engagement , pris avant qu'elle ſçût
„ que j'aurois droit de ſolliciter une entrevue
moins publique. Ces endroits
de divertiſſement font , à mon avis ,
,, fort peu propres à avancer le bonheur
des vrais amans : du moins Carlisle-
Houſe (2) me parut tellel. Henriette
„ y étoit au milieu d'un cercle d'évapo-
,, rés & de freluquets. Je fus , à diver-
ود
رد
ود ſes repriſes , entraîné de ſes côtés , &
plus d'une fois à une grande diſtance.
En un mot , je hais à faire la cour
en préſence de tout le monde , & ne
, me ſens point du tout propre au
métier de figisbé. Néanmoins quoi-
ود
و د
و د
(1) Endroit de divertiſſement pour le bbeeaauu moonnddeede
laCapitale.
(2) Nom de la maiſon qu'habite la Cornely,
1,
JANVIER. II. Vol. 1776. 91
دو
ود
ود
"
ود
qu'elle me parût un peu trop enivrée
des propos des flatteurs , elle s'attendoit
, je le vis bien , que je gardaſſe
,, mon pofte auprès d'elle. En voulant
le reprendre , je fus ſouvent expoſé
à la raillerie des petits agréables qui
,, l'entourroient. C'eſt une corvée , à la
lettre , que d'accompagner ainſi une
femme. Après avoir fait deux ou trois
fois cette politeſſe à Miſſ Wyndham ,
,, je refuſerai de paroître davantage avec
., elle en public , juſqu'à ce que je fois
ود
ود
ود
وا reconnu pour fon époux. Je compte
,, que ma femme me conſacrera alors
„ quelques - uns de ces momens qu'elle
facrifie aujourd'hui à tout le monde.
Cette demande n'eſt pas ridicule , je
penſe. Femme qui met ſon bonheur
à vivre au milieu de la foule , ne peut
,, jamais faire une bonne compagne ,
du moins felon l'idée que votre ami
ſe forme du mariage ".
و د
ر د
د و
ود
Sir Edward fait part à ſon ami , dans
la ſuite de ſes lettres , des ſcenes que
lui ont occafionnées les reproches qu'il
ne ceſſoit de faire à ſa maîtreſſe ſur ſa
conduite trop diffipée. Une de ces ſcenes
fut même ſi vive , qu'Henriette crut voir
le moment où cet amant , qui lui offroit
92 MERCURE DE FRANCE.
la perſpective de l'établiſſement le plus
avantageux , alloit lui échapper. Elle
changea alors de ton , de langage , de
ſentiment même. Sir Edward ne l'avoit
jamais vue ſi ſouple , ſi aimable , fi complaiſante.
Elle eut l'art , ou ſi l'on veut ,
l'adreſſe de lui perfuader qu'elle le che.
rifſoit au point de n'ofer le lui témoigner
en préſence de perſonnes peu faites ,
félon elle , pour goûter les charmes d'une
belle flamme , moins encore pour les
laiſſer goûter aux autres. Sir Edward ſe
prévalut de cette flatteuſe déclaration pour
dérober à ſa maîtreſſe bien des careſſes
auxquelles il n'auroit ofé prétendre ſitôt.
C'eſt une leçon pour les femmes d'éviter
ſoigneuſement toute brouillerie avec
leurs amans , de peur de ſe voir obligées
enfuite , pour amener un raccommodement
, d'être plus complaiſantes qu'elles
ne devroient l'être.
Cependant Sir Edward , qui ne doutoit
pointdu retour de la tendreſſe de Hen
riette , attendoit avec impatience le lendemain
; & dès que l'heure fut venue où
il pouvoit ſe préſenter avec bienféance ,
il vola , fur les ailes de l'Amour , renouer
les momens enchanteurs de la veille. Il
trouva ſa Déeſſe en déshabillé à ſa toiJANVIER.
11. Vol. 1776. 93
ود
”
lette , au milieu d'un tas d'habits pour
une maſcarade , & en profonde confultation
avec Miſtreſs Crofts & fa femmede
- chambre. Ce goût pour la diffipation
& les plaiſirs bruyans , qu'Henriette ne
voulut jamais facrifier à fon Amant , qui
defiroit de lui donner un rang & de faire
fon bonheur , n'étoit pas la ſeule cauſe
de l'éloignement de cet Amant , comme
il s'en explique lui même dans ſa lettre
à Sir Georges Barton. ,, Je ne vous mar-
,, que qu'avec chagrin , mon cher , lui
écrit-il , que quoique je voie Henriette
fort affiduement , & qu'elle me faſſe
beaucoup d'accueil , je découvre cha-
,, que jour en elle quelque choſe qui me
déplaît. Je crains bien qu'elle n'ait
perdu cette innocente pudeur & cette
timidité enchantereſſe , qui ajoutoient
tant d'attraits à ſa beauté & la rendoient
ſi ſéduiſante. La honte ne colore
plus ſes joues , l'orſque je lui dérobe un
baifer ; elle ne cherche plus à fe déga-
,, ger , lorſque je la preſſe contre mon
ſein ; elle ne tremble plus de plaiſir ou
de crainte , lorſque je la tiens dans mes
bras. On ne voit plus ſes regards timides
, qui la rendoient ſi aimable , dans
les premiers temps que je fis fa connois-
ور
ود
"
ود
"
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"
و د
ود
ود
و د
ود
"
94 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
ود
"
"
ود
و د
ود
ود
و د
ſance. Au lieu de ſe défendre , elle
ſemble plutôt m'agaçer. Peut- être , à
l'exemple de cette fille dont parle
Fitz-Adams , veut - elle ſavoir juſqu'où
,, peut aller l'effronterie d'un homme ?
Mais une fille de cette trempe , cher
Barton , n'eſt gueres une femme à rechercher.
Henriette n'a ſûrement rien
à craindre avec moi ; mais en fera-t- il
de même avec tout homme qui, ſéduit
,, par ſes charmes & animé par ſes agaceries
, s'émancipera de dire & de faire
tout ce qu'il jugera à propos ? Rien
n'eſt plus féduisant , j'en conviens , que
,, cette molle langueur , que pluſieurs de
nos Dames ſavent fi bien affecter.....
Je ſouhaite que ce ne ſoit pas là le
portrait trop reſſemblant de Henriette!
Comment a- t - elle pu ainſi changer ,
Je l'ignore. Qu'elle étoit différente !
„ lorſque je la vis pour la premiere fois.
Si elle ne réforme ſa conduite , je porterai
mes voeux ailleurs ; car , telle
„ qu'elle eſt , ce n'eſt pas l'épouſe qu'il
faut à votre ami ".
و د
و د
و و
ود
وو
”
ود
ود
"
Henriette continua de ſuivre ſon goût
pour la diffipation , & d'écouter les conſeils
d'une perfide amie qui ne ceſſoit
de lui répéter que fans une liberté illiJANVIER.
II. Vol. 1776. 95
mitée , il n'y a point de bonheur dans le
mariage ; & que les caprices d'une jolie
femme doivent être des ordres pour un
amant. Henriette ne goûta que trop ces
principes , & éloigna d'elle pour toujours
Sir Edward Deerhurts qui vouloit
trouver dans une femme une compagne ,
une amie , une maſtreſſe ſi l'on veut ;
mais dont l'empire fut un empire de
douceur & de complaiſance , dont les
ordres fuſſent des careſſes , & les menaces
des pleurs. La pauvre Henriette
finit par épouſer un jeune Militaire vain ,
étourdi , qui lui fit accroire qu'il l'adoroit ,
lorſqu'il ne cherchoit qu'a faire un matiage
avantageux pour payer ſes dettes
- & fournir à ſes diffipations. C'eſt
ود
„ moi , écrit - elle à Miſtreſſ Crofts , fa
,, perfide amie , c'eſt moi qui ai fait mon
„ propre malheur , en éloignant Deer-
,, hurts , pour prêter l'oreille aux féduc-
ود
ود
و د
"
tions de Wilkinson , qui m'abandonne
à préſent pour d'autres , & emploie
mon argent à ſe parer , afin de féduire
les femmes qui font en état de remplir
ſa bourſe , pour prix de ſa perſonne...
Qu'il eſt mépriſable , comparé à Deerhurts
qui a tout ce qu'il faut pour plai-
,, re , & avec qui j'aurois pu être heu-
"
و د
ود
96 MERCURE DE FRANCE
و د
و د
reuſe , ſi je n'avois ſuivi vos déteſtables
conſeils . Oui , c'eſt vous , indigne
,, amie , qui m'avez inſpiré de l'averſion
„ pour le nom & l'état reſpectable de me-
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و و
re de famille , en me faiſant enviſager
cet état ſous le point de vue le plus
,, mépriſable ; c'eſt vous qui n'avez ceſſé
de m'exhorter à profiter de la tendreſſe
de Deerhurts , pour établir mes prérogatives
& m'affranchir de tout joug;
c'eſt votre exemple enfin qui m'a perdue
" . Que toute femme qui veut conferver
fon amant , apprenne , par l'exemple
de Henriette Wyndham , à fermer
l'oreille aux conſeils pernicieux des perſonnes
de ſon ſexe ; conſeils le plus fouvent
dictés par l'envie ou la malice , &
qui tôt ou tard entraînent dans le précipice
où l'infortunée Henriette eſt tombée .
Il y a dans ce Roman une Miff Fanny
Hume , qui eſt bien le meilleur coeur
que l'on puiffe trouver. C'eſt une brune
qui ne marque point de vivacité. Eile
eſt douée de beaucoup de prudence &
d'une certaine naïveré dans le caractere
& les fentimens qui rend ſa ſociété auffi
intéreſſante qu'agréable. L'homme le plus
éloigné des liens du mariage formeroit
volontiers des voeux pour paſſer ſes jour's
avec
JANVIER . II. Vol. 1776. 97
1
avec une compagne auſſi vertueuſe. L'exemple
de ſa vie eſt la meilleure cenfure
des moeurs & de la conduire dela coquette
- Wyndham .
Systême physique & moral de la femme , ou
tableau philofophique de la constitution ,
de l'état organique , du tempérament , des
moeurs & des fonctions propres au sexe ;
par M. Rouffel , Docteur en Médecine
de la Faculté de Montpellier. A Paris ,
chez Vincent , Imprimeur . Libraire,
L'Auteur de cet Ouvrage , comme il
- le dit lui - même dans ſa préface , ſe propoſe
de préſenter ſous un même point
de vue , & de réduire en un mème corps
de doctrine ce que la plupart des Auteurs
ont écrit relativement à la conftitution
phyſique & morale de la femme.
Il l'a diviſé en deux parties: dans la pre
miere , il traite des attributs qui étant
communs à l'homme & à la femme
admettent cependant des différences plus
ou moins ſenſibles ; on tâche d'y faire
voir que toutes ces différences entrent
dans les vues de la nature , par rapport
G
,
98 MERCURE DE FRANCE.
au grand objet de la reproduction de l'efpece;
que s'il y en a quelques - uns dont
le but n'eſt pas auſſi manifeſte & auffi
évident que celui des autres , elles y
tiennent néanmoins , ſoit d'une maniere
eſſentielle , ſoit d'une maniere acceſſoire.
L'Auteur fait dépendre en partie ces différences
de la quantité de ſubſtance cellulaire
qui entre dans la texture des parties
ſolides qui compoſent le corps de la
femme , & de la maniere dont cette ſubstance
s'y trouve organiſée. Après avoir
examiné l'offification & la nature des
parties qui forment la charpente du corps
dans les individus de chaque corps , il
fait voir les variétés qui diftinguent à cet
égard la femme de l'homme ; il paſſe à
l'examen des parties ſenſibles , auxquelles
les autres fervent de ſupport. L'Auteur
poſe quelques principes fondés fur les
loix générales & conſtantes de l'économie
animale , deſquels il déduit toutes
les qualités diftinctives de la femme ,
fans vouloir déterminer quelle eſt la nature
du principe qui donne l'impulfion
aux corps vivans ; il obſerve que ceux- ci ,
dans leurs mouvemens , ſuivent , à certains
égards , les mêmes loix que les
corps inanimés ; & que les mouvemens
JANVIER . II. Vol. 1776. 99
L
vitaux dans les premiers , s'exécutent
avec une rapidité inverſe de la grofſſeur
de l'animal . ,, Les arteres du boeuf , dit-
ود il , ne battent que trente - cinq fois ,
,, tandis que celles de la brebis battent
,, ſoixante fois; le pouls des femmes eſt
" plus petit & plus rapide que celui des
,, hommes. Pline dit que la nature a
,, plus d'énergie lorſque la ſphere de fon
,, activité eſt plus bornée , & que ce que
ود les animaux d'une grande maffe ga-
, gnent en force , ils le perdent en agilité
& en fineſſe":
t ود
Les organes de la femme font manifeſtement
plus petits que ceux de l'homme
; une plus grande quantité de ſubſ
tance muqueuſe les entoure & les péne
tre , & y entretient un degré de ſoupleſſe
que les organes de l'homme n'ont jamais.
L'Auteur part de - là pour déterminer
le genre de ſenſibilité , les talens , les
moeurs, le tempérament , & toutes les
affections qui caractériſent le ſexe ; il
montre dans le développement fucceffif
des qualités phyſiques de la femme , le
progrès naturel de ſes facultés morales ;
enfin , après avoir expoſé les altérations
néceſſaires qu'éprouvent la conftitution
de la femme , & qui font une ſuite iné
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
vitable du cours des années , il fait voir
par quel abus on favoriſe & on hâte
l'effet de cette détérioration , ce qui le
net dans le cas de déterminer quelle
eſt la nature des alimens , des exercices
& des occupations les plus convenables
à ce ſexe.
La ſeconde partie roule ſur les différences
particulieres qui diſtinguent les
deux ſexes , c'eſt à dire , ſur les attributs
qui font particuliers à la femme.
Nous ne fuivrons pas l'Auteur dans la
difcuffion de ces objets fi délicats ; nous
renvoyons à l'Ouvrage même , où le Lecteur
ſenſible trouvera des tableaux touchans
, capables de lui inſpirer le goût
du beau & l'amour de l'ordre ; tant il eſt
vrai que la ſaine philofophie fait toujours
nous élever au deſſus des ſens.
Traité de la connoiſſance générale des
grains & de la mouture par économic ,
contenant la maniere de moudre les
grains pour en tirer une plus grande
quantité de meilleure farine , avec le
moins de déchet ; le méchaniſme &
la conſtruction de diverſes fortes de
moulins , &c. précédé de principes fur
la connoifiance & l'achat des grains ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 101
leur conſervation , ſur les greniers publics
& particuliers , ceux de la Chine
, &c. par M. Beguiller , Avocat &
premier Notaire des Etats de Bourgogne
; I vol. in 40. avec figures enluminées
, ou 2 vol. in-8º. dédié au
Roi . A Paris , chez Parkoucke , Lib.
Ce Traité eſt précédé d'un diſcours
compofé par l'Auteur , pour concourir
au prix propofé en 1768 par l'Académie
de Lyon , fur les moyens les plus convenables
de moudre les grains néceſſaires
à la ſubſiſtance de cette Ville. Ce diſcours
eſt l'abrégé de l'Ouvrage que nousannonçons
, & lui fert en quelque façon de
préface. L'Auteur entre enfuite en matiere
: il diviſe ſon Ouvrage en deux volumes
in - 40. ou quatre volumes in - 80.
Nous ne parlerons ici que du premier
volume in-4°. qui eſt le ſeul qui paroiſſe ,
ou , pour mieux dire , des deux premiers
volumes in 8°. Ce volume renferme pluſieurs
chapitres , le premier chapitre traite
des grains en général , & des différentes
fortes de bleds; le ſecond chapitre , des
diverſes qualités & maladies des bleds ,
de la néceſſité de les bien connoître , de
la maniere d'en faire des achats des
,
G3
Ifos MERCURE DE FRANCE.
tranſports , &c.; le troiſieme chapitre ,
des ennemis du bled , & des moyens
pour les détruire ; le quatrieme , de la
conſervation des bleds & des grains d'abondance
; le cinquieme, de la conſervation
& de la police des grains à la Chine
, & contient en même temps un Mémoire
envoyé de Pékin ; le ſixieme chapitre
expoſe le produit des récoltes en
France , & du commerce des grains. Cet
Ouvrage eſt fort intéreſſant par les Mémoires
qu'à fournis pour le rédiger le
ſieur Céfar Buquet , ancien Meûnier de
l'Hôpital-Général de Paris , qui a été envoyé
en différentes Provinces du Royaume
pour prendre des notions concernant
la mouture. On auroit ſeulement defiré
un ſtyle plus concis & plus chatié dans la
rédaction de l'Ouvrage.
Examen critique des anciens Historiens
d'Alexandre le Grand. Volume in-4°.
de 356 pages. Prix 9 liv. broché. A
Paris , chez Deſſain junior .
L'Académie Royale des Inſcriptions
&Belles - Lettres , avoit proposé pour le
ſujet du prix qu'elle devoit diſtribuer à
Pâques 1770 , l'Examen critique des an
JANVIER. II. Vol. 1776. 103
ciens Historiens d'Alexandre le Grand.
Les Mémoires qui furent envoyés au
concours n'ayant point rempli les vues
de l'Académie , elle remit à l'année 1772
la diſtribution du même prix , qui fut
alors remporté par l'Ouvrage que nous
venons d'annoncer. Depuis cette époque ,
l'Auteur ( M. le Baron de Sainte-Croix)
s'eſt occupé à en retoucher certaines parties
, & à y faire les additions & les corrections
qui lui ont paru néceſſaires pour
le rendre plus digne de l'attention des
Gens de Lettres.
Diodore de Sicile , Plutarque , Arrien ,
Quinte- Curce & Juſtin, font les Hiſtoriens
principaux qui nous ont conſervé ,
avec quelque étendue , les événemens
du regne d'Alexandre. M. de Sainte-
Croix n'examine point en particulier le
récit de chacun de ces Hiſtoriens. Il lui
auroit été impoſſible d'éviter les répétitions
& même l'obſcurité. Il a pris un
plan plus propre à développer avec clarté
les obſervations qu'il s'eſt propoſé de
faire non ſeulement ſur les Ecrivains
particuliers de la vie d'Alexandre , mais
encore fur tout ce que l'antiquité nous
a tranſmis de remarquable touchant ce
célebre Conquérant. L'Ouvrage eſt diviſé
و
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
en quatre ſections. L'Auteur examine dans
11 premiere les ſources dans lesquelles
les Hiſtoriens d'Alexandre ont puisé,
& le degré d'autorité qui leur eſt dû ;
dans la deuxieme , le récit qu'ils font
des exploits militaires de ce Prince ; dans
la troiſieme , celui des actions particulieres
qui le caractériſent ; enfin il difcute
dans le quatrieme les détails géographiques
que nous offrent ſes expéditions.
Quoique l'Auteur ſe ſoit fait une loi de
ne s'arrêter qu'aux événemens qui peuvent
fournir quelques objets de diſcuſ
fion , cependant il les lie, ſur tout dans
la ſeconde ſection , avec ceux qui les
précedent ou qui les ſuivent , par des
faits intermédiaires mais fans entrer
dans aucun détail: la nature de cet Ou
yrage ne pouvoit l'admettre. De trèsbonnes
notes placées à la fin de cet examen
, lui fervent d'éclairciſſement. L'Ouvrage
eſt terminé par une differtation
qui a pour objet l'année de la naiſſance
d'Alexandre , & les dernieres époques
de la chronique de Paros.
و
L'écrit que nous venons d'annoncer
manquoit à notre Littérature. L'hiſtoire
d'Alexandre avoit été juſqu'ici négligée.
Quelle utilité a-t- elle retirée juſqu'à prés
JANVIER. II. Vol. 1776. 105
ſent d'une foule de Commentateurs ?
Leurs obſervations ne peuvent nous éclairer
, parce qu'ils ont abandonné les regles
de la critique pour ſe livrer entierement
aux diſcuſſions grammaticales ; & que l'étude
des mots a preſque toujours abforbé
, chez eux , le temps qu'ils auroient
dû employer à celui des choſes . On ne
fera point ce reproche à la diſſertation
de M. de Sainte - Croix. L'érudition la
- plus vaſte eſt toujours ici éclairée par
une critique judicieuſe , ſans laquelle la
ſcience des faits eſt toujours incertaine.
La critique , pour nous fervir de l'expresſion
de l'Orateur , pénétre , agite la maſſe
des faits , condenſée en quelque forte par
le laps des temps , imens agitat molem , &
la diſſout , ſi l'on peut s'exprimer ainſi ,
pour en ſéparer les parties hétérogenes ,
& ne laiſſer ſubſiſter que celles qui peuvent
s'allier avec la vérité ; elle eſt enfin
aux matériaux de l'hiſtoire , ce qu'eſt la
chimie aux principes des corps.
M. de Sainte - Croix examine le récit
des Hiſtoriens ſur la mort d'Alexandre ,
& fait très bien voir que ce ne fut pas
le poifon , mais la débauche , qui termina
les jours de ce Conquérant. Dans un
,, fragment des Ephémérides , conſervé
ود
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
"
2"
,, par Arrien ,& extrait avec peu d'exactitude
par Plutarque , les progrès de la
derniere maladie de ce Prince font
,, marqués jour par jour, & les ſymptô-
,, mes du mal font trop bien caractériſés ,
,, pour qu'on puiſſe méconnoître la cauſe
"
ود
”
ود
"
de fa mort. Alexandre paſſa la journée
chez Médias à jouer , &, quoiqu'il eût
la fievre , il mangea beaucoup le foir.
Ariftobule rapportoit qu'étant dans la
chaleur de la fievre & fort altéré , ce
,, Prince but du vin, ce qui lui donna
des accès de frénéfie, & il mourut le
vingt- huit du mois de Dæſius. Diodore
de Sicile & pluſieurs autres Ecrivains ,
réuniſſent leurs autorités en faveur de
l'opinion d'Ariftobule & des Ephéméri-
"
ود
ود
ود des.Quinte- Curce& Juſtin voudroient
,, cependant nous perfuader qu'Alexan-
,, dre fut empoifonné; &pouraccréditer ود
ود leur opinion , ils ajoutent que le pouvoir
de ſes ſucceſſeurs empêcha que
la connoiſſance & les preuves de ce
forfait ne parvinſſent àla poſtérité. Je
,, penſe au contraire , ajoute M. de Sainte-
,, Croix , que la guerre opiniâtre qu'ils
ود
ود
" ſe faisoient , auroit dû les engager à
,, publier ce crime & à s'en accufer mu-
در
tuellement. Chaque Prétendant au trôJANVIER.
II. Vol. 1776. 107
”
.” و
ود
"
ne avoit intérêt de décrier ſon Concure
rent. Empruntons de Quinte-Curce les
détails de ce complot. Alexandre ſe
plaignoit depuis long - temps d'Antipater
, & l'on diſoit qu'il avoit envoyé
,, Cratere pour s'en défaire. Le Gouver-
,, neur de la Macédoine prévint le coup ,
ود
ود
"
& remit entre les mains de Caſſandre ,
,, fon fils , un poiſon violent , en lui ordonnant
de le porter à Iolas , ſon frere ,
,, Echanſon du Roi , qui devoit le verſer
dans la coupe de ce Prince, Cette fable
a donné lieu à pluſieurs Auteurs de
croire que le Conquérant de l'Afie
avoit été enlevé par une mort violente.
Arrien nous dit qu'il rapporte cette
,, confpiration d'Antipater , plutôt afin
,, de ne pas paroître l'ignorer que pour
"
ود
"
ود
ود
"
la foi qu'on peut y ajouter. Selon Plu-
,, tarque , on n'eut point de ſoupçons de
,, cet empoisonnement dans le temps de
, la mort d'Alexandre ; ils furent fans
doute répandus par Olympias. Cette
Princeſſe , pour flétrir la mémoire
,, d'Antipater , à qui elle avoit voué une
haine éternelle , fit jeter au vent , huit
„ ans après la mort de ſon fils , les cendres
d'Iolas , accuſé injuſtement d'avoir
ود
"
ود
"
,, donné le poiſon à Alexandre. Sous
108 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
le prétexte de punir les complices ,
cette méchante femme fit mourir une
multitude de perſonnes , victimes de ſa
,, vengeance & de ſes caprices" .
Alexandre avoit en l'ambition de pasſer
pour un Dieu. Olympias , qui n'étoit
pas affez habile pour comprendre la politique
de ſon fils , le railloit ſouvent
ſur ſa prétendue divinité. Ceſſez , lui
„ écrivoit- elle un jour , de vous dire le
ود
و د
ود
fils de Jupiter , vous me brouillerez
avec Junon" . Alexandre n'ignoroit
pas qu'on ne maîtriſe la plupart des hommes
qu'en captivant leur admiration. Ces
paroles , que Quinte- Curce met dans la
bouche de ce Prince ,& que M. de Sainte-
Croix rapporte dans ſa diſſertation , développent
très bien les motifs de la con
duite d'Alexandre. Jupiter , dit - il ,
ود
"
ود
ود
و د
"
m'a offert le nom de fon fils. L'accep
tation de cette qualité n'eſt point contraire
à nos intérêts. Piût au ciel que
les Indiens me cruſſent un Dieu ; La
renommée détermine le ſuccès de la
,, guerre ,& ce qui eſt faux tient ſouvent
la place du vrai". Alexandre , qui ne
cherchoit qu'à en impoſer aux barbares
par ſa prétendue divinité , étoit le premier
à en badiner avec ſes amis. Il avoit
ود
JANVIER. II. Vol. 1776. 109
été bleſſé dans une action d'un trait qui
lui cauſoit beaucoup de douleur ; il dit
à ceux qui étoient autour de lui : Mes
و د
amis , voilà un véritable ſang qui fort.
de ma bleſſure ; ce n'eſt pas cette li-
„ queur divine qui, ſuivant Homere ,
découle des plaies des Immortels". ود
Un jour qu'on entendit de grands coups
de tonnerre redoublés , chacun paruteffrayé
; le Philoſophe Anaxarque , qui
* étoit préſent , dit àAlexandre : ,, Et toi ,
fils de Jupiter , en pourrois tu faire
a
و د
و د
autant ? - Je ne veux point , lui ré-
„ pondit ce Prince, faire peur à mes
amis" .
ود
Les Hiſtoriens de la vie d'Alexandre
nous en ont - ils imposé , en nous aſſurant
que ce Prince ne ſe nomma point de
fucceſſeur , & qu'il répondit ſimplement
à ceux qui lui demanderent à qui il laisfoit
ſon Empire , au meilleur , au plus
digne . Ce récit ſemble être opposé à celui
du Livre des Macchabees. Après avoir
dit qu'Alexandre ſe mit au lit & qu'il
connut que le moment de ſa mort approchoit
, l'Auteur du Livre des Macchabées
, ſuivant la vulgate , qui ne différe
point , dans ce verſet , du texte grec ni de.
la verſion ſyriaque , s'exprime en ces
110 MERCURE DE FRANCE.
termes : Et vocavit pueros fuos nobiles
qui ſecum erant nutriti a juventute ; &
diviſit illis regnum fuum cum adbuc
viveret. ,, Et il appela les jeunes Seigneurs
"
,
de ſa Cour qui avoient été nourris
;, avec lui dès l'enfance , & il leur par-
,, tagea fon Royaume lorſqu'il vivoit
;, encore". M. de Sainte- Croix concilie
ces différens Ecrivains , ſans cependant
s'écarter des principes avoués par la ſaine
critique , ni du reſpect dû à l'autorité du
texte facré. Le vrai ſens du paſſage du
Livre des Macchabées, a été entrevu par
pluſieurs Commentateurs. L'Auteur de
l'examen cependant l'a mis , par une
marche différente de la leur & beaucoup
plus ſimple , dans un nouveau jour. Mais
cette difcuffion doit être lue dans l'O
vrage même , qui eſt un guide éclairé
pour l'étude de l'Hiſtoire , & peut fervir
de ſuite aux ſavans Mémoires de
l'Académie des Inſcriptions & Belles-
Lettres.
,
Essai sur le rétabliſſement de l'ancienne
forme de Gouvernement de Pologne
ſuivant la conſtitution primitive de la
République ; par M. le Comte Wielhorski
, Grand - Maître - d'Hôtel du
JANVIER. II. Vol. 1776. 1
Grand Duché de Lithuanie. Traduit
du Polonois.
Vivere bis , vita poſſe priore frui.
Hoc eft
Martial , lib. 10 , Epig. 13 .
Volume in-8°. de 412 pages. A Londres;
& ſe trouve à Paris , chez Merlin
, Libraire rue de la Harpe , Prix 3
1. 12 f.
Cet Eſſai eſt précédé d'un diſcours que
l'Auteur adreſſe à ſes Compatriotes. Il
cherche à leur inſpirer l'amour patriotique
qui l'anime , & ce reſpect pour la
fimplicité & l'austérité des moeurs , auxquelles
les anciens Polonois devoient leur
bonheur. Il développe dans ſon Ouvrage
la forme primitive de leur Gouvernement
, & y ajoute ſes projets de réforme
, qui tendent également à aſſurer
l'indépendance du Citoyen & la ſouveraineté
de la République. Cet écrit eſt
diviſé en huit chapitres , dans lesquels
l'Auteur a ſuivi l'ordre établi dans le
Gouvernement , & non les degrés de
prééminence attachée aux charges & aux
dignités . Ces chapitres préſentent autant
112 MERCURE DE FRANCE.
de parties différentes ; mais qui, réunies ,
forment l'enſemble du gouvernement
Polonois . L'Auteur , dans le premier
chapitre , a recours aux anciens Hifto .
riens de Pologne , pour découvrir l'origine
de la Nation , d'où elle tire fon
nom , & la forme que les premiers Polonois
donnerent à la République. Il
examine ſes droits primitifs & fon influence
conftante dans le gouvernement.
Il diſcute dans le ſecond chapitre ce qui
conftitue la ſouveraineté de la République
; il fait ſentir la différence qui doit
ſubſiſter entre les parties qui la forment
& les membres revêtus des dignités de la
République . Il expoſe dans le troiſieme
chapitre la forme législative des anciens
Polonois ; il rappelle leurs uſages & les
révolutions que le gouvernement a esſuyées
; il cite les différentes loix qui ,
en éloignant les Polonois de leur conſti.
tution primitive & leur liant inſenſiblement
les mains; ont dépouillé la Nation
de la puiſſance législative , & ont ravi à
la République toute ſa liberté. Il indique
l'époque & fait voir les fondemens
fur lesquels une Puiſſance étrangere a
érigé fon deſpotiſme en Pologne ; il
montre enfin tout le danger qui réſulte
pour
JANVIER II. Vol. 1776. 113
pour la République , de l'article VI du
Traité de 1767 , dicté , foutenu & conſommé
par la force des armes. Il nous
entretient dans le quatrieme chapitre , du
Sénat , des Miniſtres & autres Officiers
publics , chargés du pouvoir exécutif &
du maintien des loix ; il cherche les
moyens les plus propres à régler ce pou
voir , de forte qu'ils ne puiſſent jamais
s'élever au deſſus de la loi , & qu'ils
ayent cependant afſſez d'autorité pour la
faire reſpecter , pour entretenir l'égalité
parmi les Citoyens , pour entretenir la
liberté de la Nation dans toute fon inté
grité , pour conſeiller & agir efficacement
dans l'intervalle des deux Dietes ;
temps où , dans le ſyſteme actuel du
Gouvernement Polonois , toutes les affaires
les plus importantes de la Républi
que font ſuſpendues. Dans le cinquieme
chapitre , il tâche de ſaiſir l'eſprit & les
vues des premiers Légiflateurs Polonois.
Il y examine ſi la naiſſance ſeule donne
à la Nobleſſe le droit d'entrée dans les
aſſemblées , ou ſi , indépendamment de
la naiſſance , il y a encore des devoirs &
des obligations , ſans l'accompliſſement
deſquels un Noble ne peut jouir de ſes
prérogatives , ni participer aux délibéra
H
114 MERCURE DE FRANCE .
tions nationales. Il indique les moyens
de rétablir l'ordre convenable à la nature
de chaque Diétine.
M Wielhotski fait connoître dans le
fixieme chapitre , le vrai but qu'ont eu les
Légiſlateurs Polonois en établiſſant les
Diétines particulieres ; il en démontre
l'utilité , qui ſert de baſe à tous les arran
gemens qu'il propoſe. Le ſeptieme cha
pitre renferme le réglement de la Diete .
Enfin le Roi & les prérogatives attachées
à ſa dignité , font le ſujet du huitieme &
dernier chapitre. Il prouve que la nomination
aux charges & aux dignités , récompenfes
du zele & de la vertu des
Citoyens, eſt un des droits les plus eſ
ſentiels d'une Nation libre. Il rapporte
ici différens ſentimens touchant le Trône
de Pologne ; il en difcute l'utilité & les
inconvéniens ; il propoſe une nouvelle
forme d'élection , qui non - ſeulement
Ôtera aux Puiſſances étrangeres tout prétexte
d'influer dans l'élection des Rois ,
mais ne leur en laiſſera pas même le
temps ; qui garantira tout le pays des
dommages & de la ruine , ſuites ordinaires
de l'interregne ; qui interdira aux
Citoyens tout moyen de briguer ; qui ,
en un mot , fans aucuns frais ni dépenses ,
JANVIER II. Vol. 1776. 115
A
fera participer chaque Noble poſſeſſion
né à un acte aufli folemnel.
M. Wielhorski voudroit que la Rẻ,
publique rendit une loi qui ordonnât
expreſſement qu'à chaque nouveau regne ,
après chaque guerre étrangere,laNation
fera convoquée extraordinairement, qu'on
créera alors des Magiſtrats pour examiner
les atteintes portées au Gouverne.
ment & rétablir la forme ancienne , en
réparant les abus que le temps , la ſécurité
, la fortune, le bonheur , le malheur
&les paffions peuvent introduire ſous
le nom de coutume , de prérogative &
de privilege. Notre Ecrivain politique
n'ignore pas qu'une des fautes principales
des Légifſlateurs, en faiſant leurs loix ,
eſt de ne pas donner au Gouvernement
la faculté de ſe rétablir & de ſe repro
duire , pour ainſi dire , par ſes propres
forces. De là unedégradation journaliere
& fenfible, & des maux extrêmes auxquels
il n'eſt plus temps de remédier .
Hiſtoire des révolutions de Pologne, depuis
la mort d'Auguste III , jusqu'à l'année
1775; 2 vol. in-8°. A Varſovie ; &
ſe trouve à Paris , chez Ruault , Libr.
H
116 MERCURE DE FRANCE .
La révolution actuelle de la Pologne ,
forme une époque dont on ne trouve
point d'exemple dans les Hiſtoriens . L'hiftoire
de cette révolution intéreſſera principalement
ceux qui voudront prendre
connoiſſance des intérêts politiques de
l'Europe. L'Hiſtorien a pris ſoin de rafſembler
à la fin de chaque volume les
pieces juſtificatives , ce qui donne un
nouveau degré d'utilité à cet Ouvrage ,
que l'on pourra placer au rang des principaux
monumens de l'hiſtoire de notre
ſiècle. Comme les événemens que l'Ecrivain
rapporte ſe ſont paſſes ſous nos
yeux , nous ne les rappelerons point ici ,
mais nous applaudirons à ſon exactitude
& à fon impartialité. Cette hiſtoire doit
être jointe à l'Eſſai fur le rétabliſſement de
l'ancienne forme du Gouvernement de Pologne
, que nous avons annoncé plus
haut. Elle pourra ſervir à faire voir la
néceſſité des réformes que propoſe , dans
ſon eſſai , M. le Comte Wielhotski.
Traité de l'Apoplexie & de ſes différentes
eſpeces , avec une nouvelle méthode
curative , dont l'utilité eſt prouvée
par l'expérience ; on y traite également
de la paralyſie & de ſes diffé
JANVIER II. Vol. 1776. 117
rentes eſpeces : Ouvrage à la portée
de tout le monde , dans le goût de
l'Avis au Peuple fur ſa ſanté , du céle.
bre Tiſſot. Par M. G. B. Ponſart ,
Docteur en Médecine , Médecin- Conſultant
de S. A. le Prince - Evêque de
Liege,
Per varios ufus experientia fecit ,
Exemplo monstrante viam.
Mænil. Lib . I.
Vol. in-12 . A Liege , chez Demany ,
Imprim. -Libr.
L'Auteur nous prévient , dans la Préface
de ce Traité de l'apoplexie , qu'il
s'eſt contenté d'y développer les notions
qui lui ont été fuggérées par un des plus
célebres ſpéculateurs & praticiens de ce
fiecle , M. Antoine Petit , que M. Ponfart
a ſuivi à Paris pendant dix ans confécutifs
. Son Ouvrage eſt diviſé par articles
& paragraphes; le premier article
donne l'étymologie du nom apoplexie ,
ſes définitions , ſes eſpeces , ſes degrés ,
l'hiſtoire anatomique des effets qui réſultent
de cette affection; les cauſes qui
la produiſent , ceux qui l'accompagnent ;
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
enfin les différentes terminaiſons de cette
maladie , ſon diagnoſtic, fon prognoftic ,
&c. Cet article renferme la méthode
commune de traiter l'apoplexie, ainſi
que la nouvelle méthode curative de
cette maladie. Le ſecond & le troifieme
articles apprennent à connoître les
menaces de l'apoplexie & les moyens
de les prévenir; l'attaque , ainſi que la
méthode de la guérir. Ces circonstances
ſont d'autant plus eſſentielles à remarquer
, qu'elles donnent le ſignal d'une
apoplexie future, toujours dangereuſe ,
ſi elle n'eſt pas prévenue. L'Auteur nous
entretient dans ce quatrieme article du
carus, que l'on peut regarder comme le
premier degré de l'apoplexie. Il eſt queſ
tion dans l'article ſuivant , des précautions
qu'il faut prendre pour ſe garantir
de l'apoplexie. Ces inſtructions font bien
importantes , puiſqu'elles apprennent à
détruire le germe de la maladie la plus
dangereuſe & la plus ſubite. Le fixieme
article traite de l'apoplexie occafionnée
par les vapeurs du charbon; maladie
très- commune dans les grandes villes ,
& toujours funefte , fi on n'y apporte
promptement les remedes convenables.
Les obſervations & les expériences que
JANVIER II . Vol. 1776. 119
)
.
pluſieurs Praticiens ont faites ſur la nouvelle
méthode curative de cette maladie ,
&que M. Ponfart a ſoin de rapporter ,
rendent cet article très- inſtructif. Dans
le ſeptieme article , concernant la paralyfie
en général , l'Auteur obſerve la
même diviſion que pour l'apoplexie. Les
articles ſuivans font connoître les paralyfies
particulieres. Toutes ces inſtruc
tions font fondées ſur des faits ; & les
obfervations que M. Ponſart y a jointes ,
font avouées des Médecins les plus éclairés.
Ce Traité ſera donc conſulté avec
fruit ; il doit être placé à côté du Traité
méthodique fur la goutte & le rhumatisme ,
que le même Auteur a publié précédemment.
ار
Etrennes de la Nobleſſe , ou état actuel
des Familles nobles de France , & des
Maiſons & Princes Souverains de l'Europe
; pour l'année 1776. Vol. in- 12.
petit format de 271 pages. A Paris ,
chez Deſventes de Ladoué , Libr.
Ces Etrennes , qui font ſuite à celles
que le même Libraire a publiées précédemment
, continuent de donner le ta
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
bleau de la Nobleſſe , cette famille chérie
à laquelle l'Etat doit la plus grande partie
de ſa gloire & de ſa proſpérité. L'Auteur
, pour rendre fes recherches plus
curieuſes & plus inſtructives , les accompagne
ſouvent d'anecdotes hiſtoriques .
On remarque avec ſatisfaction qu'il met
dans ſes recherches plus d'exactitude , le
premier mérite de ces fortes d'Ouvrages
& qu'il a ſoin de corriger , dans les volumes
ſuivans , les erreurs ou les omiſſions
qui ſe ſont gliſſées dans les premiers volumes.
Les Inconvéniens des Droits Féodaux. A
Paris , chez Valade , Libraire , rue St
Jacques.
Rien de plus intéreſſant pour tous les
Sujets du Royaume , que l'exécution d'un
plan qui doit cimenter la proſpérité puplique
, augmenter les richeſſes des Seigneurs
, & rendre heureux à jamais tous
leurs Vaffaux. Voilà le but que ſe propoſe
l'Anonyme dans une lettre , où il
difcute le droit féodal & tous ſes effets .
Après avoir donné un ſommaire hiſtori
que de l'origine des fiefs , il prouve que
JANVIER II. Vol. 1776. 121
)
* les droits féodaux préſentent mille embarras
& mille difficultés , tant au Seigneur
qu'au Vaſſal . Tout ce qu'il dit ſur
l'inaliénabilité du Domaine , ſert à prouver
que ce n'eſt point un obſtacle invincible
à l'établiſſement du franc- aleu univerſel
.
Les avantages du rachat de ces droits
font communs aux Seigneurs & aux Vafſaux.
Le Souverain , en autoriſant ce
rachat , ôte aux uns des entraves , ſans
diminuer les richeſſes des autres , &
augmente par ce moyen le bonheur de
ſon Royaume. Tel eſt le ſyſtême de cet
Auteur. Son Ouvrage mérite d'être lu ,
&piquera la curioſité de ceux mêmes
qui n'adopteront pas ſon plan.
Traité de la dyſſenterie ; par M. Zimmer.
man , Membre de pluſieurs Académies
, traduit de l'Allemand , par M.
Lefevre de Villebrune. A Paris , chez
Vincent , Imprimeur - Libraire.
M. de Zimmerman s'eſt déjà fait connoître
par un traité de l'expérience qui
a été bien accueilli par les connoiſſeurs,
& l'on defiroit de voir avec quelle fa-
と
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
geſſe il a fait l'application de ſes maximes.
Eloigné de tout eſprit ſyſtématique
, c'eſt toujours la nature que ce Médecin
interroge & qu'il fuit ; & s'il parle
d'après les maîtres de l'art , ce n'eſt
qu'autant qu'ils ont pareillement ſçu interroger
la nature & la ſuivre. Il y a
long-temps qu'on a dit que celui qui
obſerve les phenomenes naturels des
maladies avec le plus de foin & d'attention
, deviendra certainement le plus
habile à découvrir les indications vraies
&propres à les guérir. On doit plus de
confiance à la nature qu'on n'en a ordinairement
, parce que c'eſt une erreur
de ſuppoſer qu'elle a toujours beſoin
de l'affiſtance de l'art. Auffi M. de Zimmerman
croit que tous les raiſonne.
mens de la médecine doivent ſe réduire
à des obfervations bien multipliées
, bien détaillées , bien rapprochées
les unes des autres. D'après la méthode
fage de cet Auteur, on a droit de préſumer
que ſon traité de la dyſſenterie eft
un ouvrage utile & intéreſſant. Il n'appartient
qu'aux gens de l'art d'apprécier
ces fortes d'ouvrages.
२०
JANVIER II. Vol. 1776. 123
Lettresfur les affaires préſentes. A Paris ,
chez Méquignon le jeune , Libraire.
L'affaire la plus intéreſſante , qui occupe
aujourd'hui les eſprits , roule ſur les
moyens les plus propres de rétablir les
Finances du Royaume. Mais que de lumieres
n'exige point un objet auſſi vaſte
&auſſi compliqué ! Avec quelle impartialité
ne doit- il pas être difcuté ! Le
plus léger intérêt répand des nuages dans
l'eſprit , & ne lui permet pas de raifonner
avec juſteſſe ſur cette matiere
fi épineuſe . Le Traitant meſure le bonheur
de l'Etat ſur la multiplication des
droits , des douanes , des barrieres , &c,
Le Marchand le fait dépendre de l'étendue
du commercee , l'Artiſte de l'éclat
du luxe , le Laboureur de l'exemption de
la taille. En un mot , perſonne ne veur
dans les queſtions ſur l'impôt , ſe dépouiller
de l'intérêt perſonnel. L'Auteur anonyme
de ces lettres , cherche , de bonne
foi , quelles font les loix naturelles de
l'impôt ; & prétend d'abord que pour
les connoître & les appliquer , il faut
connoître laricheſſe générale d'un Erat
qui eft le total des richeſſes particulieres ,
Il la fait conſiſter cette richeffe en fol
124 MERCURE DE FRANCE. '
ou en hommes , ou en fol & en hommes
tout enſemble , & n'en admet pas d'autre
. Le commerce étant fait par les hommes
, ce font eux qui conſtituent cette
richeſſe , parce que plus il y a d'hommes
induſtrieux , plus il y a de commerce.
La France poſſede ces deux richeſſes.
Celle du fol eſt incontestable. Celle du
commerce eſt également réelle ; mais
elle eft fufceptible de variation, L'Auteur
des lettres donne une juſte idée des
deux commerces dans un état , de l'inté
rieur & de l'extérieur. Il ſe propoſe de
trouver que la France ſans commerce
Extérieur , n'a de richeſſe que ſon ſol ,
& qu'ainſi il n'y a que le ſol qui doit
être impofé , & qu'en l'impoſant , on
impoſe tous ceux qui conſomment ſes
productions. Le cadaſtre eft , felon cet
Auteur , le moyen le plus für & le plus
prompt pour connoître la richeſſe géné
rale & faire voir en quelle proportion
doit être l'impôt dont on a beſoin. La
premiere lettre où ces queſtions auffi
importantes font difcutées ; mérite d'être
lue avec attention , & ne peut qu'augmenter
le defir de voir les autres lettres
qui ſuivent.
JANVIER II . Vol. 1776. 125
1
Répertoire univerſel & raisonné de Furif
prudence civile , criminelle , canonique
& bénéficiale : Ouvrage de pluſieurs
Jurifconfultes , publié , & mis en ordre
par M. Guyot , Ecuyer , ancien Magiftrat.
Tomes 3 , 4. A Paris , chez
Dorez , Libraire , rue Saint Jacques.
La continuation de ce nouveau Dictionnaire
ne ſe fait point attendre. Ceux
qui veulent y ſouſcrire , pourront le faire
juſqu'au fixieme volume qui ne tardera
pas de voir le jour. Les Cor pilateurs
avoient fans doute fait leur proviſion ,
lorſqu'ils ont mis ſous preſſe. On trouve ,
dans ces deux volumes que nous annon
çons , pluſieurs articles curieux. Celui
d'Avocat devient intéreſſant dans les
circonſtances actuelles . Les ſeuls mots
de bail & de bailli , rempliſſent pref
que tout le quatrieme volume ; & l'on
ne pourra pas dire que l'on ne fait qu'effleurer
les matieres , & qu'on ne trouve
rien dans ce répertoire.
126 MERCURE DE FRANCE.
Précis du droit des gens , de la guerre,
de la paix & des ambaffades ; premiere
Partie de la Bibliotheque politique à
l'uſage des Sujets deſtinés aux Négociations
: dédié & préſenté au Roi
par le Vicomte de la Maillardiere.
AParis , de l'Imprimerie de Quillau ,
rue du Fouarre.
Une Bibliotheque politique ne pouvoit
être mieux annoncée que par un
précis du droit des gens , où l'on réunit
tout ce qu'on trouve de plus
exact dans les Ouvrages de Grotius ,
de Puffendorff , de Wolf, de Barbeyrac ,
de Wattel , de Burlamaqui & autres ,
fur une matiere auſſi importante. Rien
de plus contraire au progrès des ſciences
que de ſe paſſionner pour un Auteur ,
juſqu'au point d'admirer même ſes
écarts ,&d'adopter fans exclufiontoutes
fes vues , comme ſi l'infaillibilité pouvoit
jamais devenir l'apanage de l'eſprit
humain. Parmi les cauſes qui ont retardé
le progrès du droit des gens , on doit
compter l'admiration même qu'on eut
pour Grotius . On ne crut pas , au moment
que fon Ouvrage parut , qu'il fût
poſſible de faire mieux. Ses Diſciples
n'oferent penſer qu'ils pouvoient ajouter
aux idées de leur Maître. Ils ſe bor-
F
JANVIER II . Vol. 1776. 127
•
nerent au modeſte travail de le com-.
menter , & perdirent ainſi un temps
qu'ils auroient mieux employé à mériter
à leur tour d'avoir des Commentateurs.
L'Auteur du Précis à ſçu éviter
cet écueil , en ne prenant , dans tous
les Auteurs qui ont traité cette matiere ,
que ce qu'il y a de conforme à l'équité ,
&qui renferme une application juſte&
raiſonnée de la loi naturelle aux affaires
&à la conduite des Nations ou des Souverains.
On trouve d'ailleurs une con
trariété d'opinions dans tous ces Jurifconſultes
, qui oblige néceſſairement de
diſcuter la meilleure & de lui donner
la préférence. Il étoit donc impoſſible
de puiſer dans ces Auteurs , ſans faire
un triage qui ne pouvoit être que trèsutile
aux jeunes gens qu'on deſtine aux
négociations. Il étoit aiſé de préſumer
que l'Auteur de l'Ouvrage annoncé trouveroit
beaucoup à moiſſonner dans l'Ouvrage
de M. Wattel qui a concilié tous
les fuffrages des politiques autant que
ceux des gens de lettres. Ce Publiciſte
a déployé , dans ſon Traité du droit
des gens , toute l'étendue de ſon génie
&la ſolidité de ſes lumieres ; & l'on
y trouve en même temps l'empreinte
128 MERCURE DE FRANCE.
des vertus d'un Citoyen Philoſophes
Cet Ouvrage a été regardé par ceux
mêmes qui ſont plus jaloux du reſpect
dû à l'autorité , que des droits des Nations
, comme un Ouvrage deſtiné à
éclairer les Souverains& les Sujets. Tout
ý eft clair , judicieux , ſyſtématique. Les
préceptes font appuyés par des exemples
bien choifis ; & l'Auteur du Précis ne
pouvoit pas avoir un meilleur modele
en ſuivant ſon Ouvrage. Le public doit
• defirer que cette Bibliotheque hiſtorique
ne ſoit pas interrompue , & que l'on
rende familier & populaire tout ce qu'il
y a de bon dans les Juriſconſultes François
&Allemands.
La Recherche du bonheur , en quatre diviſions
tendantes au même but ; par M.
T. D. M. , Avocat au Parlement. A
Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraire.
Savoir trouver ſon bonheur dans la
vertu , ne pas s'en prévaloir , partager ce
bonheur avec un objet digne de ſa prédilection
, & ſe conſoler dans ſes malheurs
: voilà les quatre propoſitions que
l'Auteur de l'Ouvrage a cru devoir réunir
fous
JANVIER II. Vol. 1776. 129
- Tous un feul&même point de vue , pour
en former un répertoire deprincipes conſolans
dans toutes les poſitions de la vie
humaine. Nous defirons tous d'être heureux
: c'eſt la fin de tout être ſenſible.
Mais ſavons- nous bien où eſt le bonheur
? On dit que le ſouverain bien eſt
la grande Divinité à qui les hommes
dreſſent des Autels ;& que c'eſt le centre
où ſe réuniſſent confufément les voeux
&les hommages qu'ils offrent en détail
aux différentes idoles de leurs paffions.
Mais qui pourroit lire dans les coeurs ,
y verroit cette inſcription écrite en gros
caracteres : au Dieu inconnu .
1
A
Rien n'eſt ſi eſſentiel à l'homme que
de ſe former une juſte idée du bonheur
& de diriger vers le bien le deſir qu'il a
d'être heureux. Celui qui croit le trouver
dans les plaiſirs des ſens , dans ceux
de l'ambition &dans ceux de la ſcience ,
trouve ici bas la punition de ſon erreur :
c'eſt dans la ſeule vertu , c'eſt dans l'amour
de l'ordre que réſident les plaiſirs
épurés & folides qui ſont ſans mêlange
&fans trouble ..
Rien n'eſt plus aimable que la vertu ,
dit un Philoſophe; mais il faut en jouir
pour la trouver telle. Quand on la veut
I
139 MERCURE DE FRANCE.
embraſſer , ſemblable au Protée de la
Fable , elle prend d'abord mille formes
effrayantes , & ne ſe montre enfin ſous
la ſienne , qu'à ceux qui n'ont point
lâché priſe. Se plaire à bien faire , eſt
le prix d'avoir bien fait ; & ce prix ne
s'obtient qu'après l'avoir mérité. En un
mot , le plus grand ſecret pour le bonheur
eſt d'être bien avec foi .
Sermon fur les devoirs des Sujets envers
leur Souverain , prononcé dans la Cha
pelle Royale de l'Ambaſſade de Suede ,
à Paris , le 7 Mai ; par Charles de
Baer , Aumônier du Roi de Suede ,
traduit de l'Allemand par l'Auteur.
A Paris , chez Lambert , rue de la
Harpe , près Saint Côme. 1775 .
La Religion & la faine philoſophie
enſeignent également que les Rois font
les images de la grandeur de Dieu ,
comme ils font les dépoſitaires de fa
Puiſſance ; qu'ils font les Peres des peuples
& les Anges tutélaires de la Patrie;
qu'on doit prendre un vif intérêt à leurs
ſuccès & à leur gloire , s'effrayer à la
vue des moindres dangers qu'ils peuvent
courir , voler par tout ou leurs ordres
JANVIER II . Vol. 1776. 131
7
2
hous appellent , & ne porter ſur le Trônề
que les regards les plus reſpectueux ,
parce qu'on doit y appercevoir les veſti .
ges de la grandeur & de la Majeſté de
Dieu même. On ne comprend pas comment
des vérités ſi intéreſſantes ne font
pas plus ſouvent l'objet de l'éloquence
des Örateurs de la chaire. Les François
ont beau avoir un penchant tout naturel
qui les porte à aimer leur Souverain , &
à reſpecter leur autorité , ils n'en rempliront
que mieux ce devoir important ,
lorſqu'on leur en aura fait connoître
l'origine& toute ſon étendue. Les premiers
Apologiſtes de la Religion Chrétienne
ne manquerent pas de rendre témoignage
à cette vérité d'où dépend la
profpérité des Empires. ,, Que dirai-je ,
;, dit Tertullien , de notre zele pour
,, l'Empereur que nous honorons , comme
nous ayant été donné de la main
de Dieu ; enforte que nous pouvons
,,dire que César eſt plus à nous qu'à
,,vous , puiſque c'eſt notre Dieu qui l'a
,, fait ce qu'il eſt ". AufficeSavantApologiſte
appelle - t - il le reſpect que les
Chrétiens rendent à leur Prince , la
Religion de laseconde Majesté.
ود
ود
Que ſi'tels ont été les fentimensde
132 MERCURE DE FRANCE.
nos ancêtres dans la Religion , lors même
qu'ils étoient ſous la domination des
Princes , qui , par les rigueurs qu'ils
exerçoient à leur égard, ſe montroient
moins leurs Souverains que leurs tyrans ;
quels ne doivent pas être les nôtres pour
ces reſpectables Monarques , qui , par
la douceur de leur empire , & par la
religion de leurs ſentimens , ſoutiennent
ſi dignement en eux, & fi avantageuſement
pour nous , le titre glorieux de
Rois très Chrétiens ! Juſqu'où ne doit
point aller aujourd'hui la profondeur de
notre vénération , l'étendue de notre
reſpect , l'ardeur de notre zele , nous
pouvons ajouter la tendreſſe de notre
amour pour le jeune Monarque qui a fi
heureuſement ſignalé les prémices de fon
regne par le rétabliſſement de l'ordre
public , & par un choix , auſſi judicieux
qu'éclairé de Miniſtres bienfaiſans ,
amis de la vérité , ennemis de l'impofture
& de l'artifice , & qui ne connoifſent
d'autre moyen de cimenter & d'affermir
le bonheur des peuples que de
faire triompher les loix?
,
Antilogies & fragmens philosophiques ,
ou collection méthodique des morceaux
les plus curieux & les plus intéJANVIER
II. Vol. 1776. 133
reſſans fur la Religion , la philofo
phie , les ſciences & les arts ; extraits
des écrits de la philoſophie moderne ,
tomes 3 & 4. A Paris , chez Vincent ,
Libraire , rue des Mathurins.
L'Auteur de ces fragmens a cherché ,
fur- tout dans les ouvrages philoſophiques
qui ont eu de la célébrité , tout
ce qui lui a paru le plus digne de la
curiotité du public. C'eſt un avantage ,
pour ceux qui n'ont pas pu ſe procurer
ces livres , de trouver un répertoire où
l'on a raſſemblé ce qu'il y a de plus
piquant & de plus utile ſur la Religion ,
Ja philoſophie , l'hiſtoire , les ſciences
&les arts. Rien de ſi intéreſſant que ces
différens objets qui font préſentés dans
ces Ouvrages modernes ſous un nouveau
jour , & avec des traits capables de les
inculquer d'une maniere plus forte &
plus durable : on ne trouve point dans
ce nauveau recueil , l'or & le plomb
mêlés emſemble , le remede confondu
avec le poiſon . L'Auteur prétend avoir
tout épuré , & nous a donné , par ce
moyen , une compilation judicieuſe qu'on
peut mettre entre les mains de tous les
lecteurs.
13
134 MERCURE DE FRANCE.
1
,
4
Le Citoyen Philosophe , ou Extrait &
calculs de la ſcience économique fur
l'impôt unique territorial ; dédié à
l'amitié , avec de nouvelles réflexions
fur tous les plans& projets de Finance
qui ont paru depuis le mois d'Octobre
juſqu'à préfent : par l'Auteur des
obſervations critiques , en faveur du
Roi & de fon Peuple. A Paris , chez
Jorry , Imprimeur- Libraire .
L'Auteur de cet Ouvrage remonte
juſqu'aux principes de l'économie vraiment
ſociale , principes éternels & nés
avec l'eſſence des chofes , leſquels peuvent
être regardés comme phyſiquement
&moralement néceſſaires au bonheur de
tous les hommes en ſociété. Les obfervations
critiquesdu même Auteur avoient
déjà fait entrevoir que la ſcience économique
n'eſt point un projet, un ſyſtême ;
mais bien la loi primitive de toute adminiſtration.
Ici il développe ces premieres
idées , & fe propoſe d'achever la conviction
des eſprits les plus incrédules. C'eſt
àl'eſſence des choſes & à l'originede toute
ſociété dans un Empire agricole qu'il
a recours pour expliquer ce qu'on doit
entendre par le produit net ou le revenu
JANVIER II. Vol. 1776. 135
r
- diſponible. C'eſt de cette vérité , que la
France eſt un Etat agricole , qu'elle vit&
ſe ſoutient des productions de ſon territoire
, que l'Auteur part pour démontrer
les aſſertions qui compoſent la
ſcience économique. Ennemi de tous les
projets Financiers qui ne s'appliquent
qu'à découvrirde l'argent qu'on nemange
point , ou du papier , qui , dans un
Etat ruiné , ne peut repréſenter que des
valeurs anéanties ou éphémeres , il préfere
les reſſources qu'offre une ſcience
qu'on ne décrie que parce qu'on ne veut
pas l'étudier , ou qu'on eſt aveuglé par
un intérêt perſonnel. Le ſeul but de
cette ſcience eſt de ramener par l'évidence
de ſes calculs , ſur le territoire
d'un ſi beau Royaume , les loix de l'or.
dre , & avec elles la fertilité , l'abondance
, la liberté légale des poffeffions
&des perſonnes , & le bonheur inaltérable
de tous les individus de la ſociété
depuis le ſceptre juſqu'à la houlette. On
trouvera dans cet Ouvrage tout ce qui
caractériſe le zele d'un bon Citoyen qui
ne fait ſervir la philoſophie qu'a rétablir
l'ordre & le bonheur de la ſociété.
2
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Richeſſe du Roi de France , fondée unique
ment fur le zele de ſes Sujets ; par M.
Rouffel , Confeiller , Maître en la
Chambre des Comptes , Cour des Aides
, Domaine & Finances du Comté
de Bourgogne. A Paris , chez Méquignon
le jeune , au Palais Marchand.
L'Auteur , rempli d'eſtime pour la Nation
Françoiſe , eſt persuadé qu'il ſuffiroit
, pour parvenir à la libération des dettes
de l'Etat , de s'en rapporter à l'amour
qu'elle atoujours témoigné pourſes Rois ,
& au zele qui l'a toujours animée pour
le maintien de ſa gloire. Ce nouveau
projet eſt fondé fur un principe bien
ſimple ; c'eſt qu'il eſt dans la nature de
l'hommede gémir & de fuccomber même
ſous le poids d'un fardeau qu'on lui
impoſe , tandis qu'il le porteroit légerement&
gaiement s'il étoitde ſon choix.
Qu'on ôte donc aux François toutes eſpeces
d'impôts , de gênes &de contraintes ;
qu'on leur ouvre des claſſes de contribu
tion volontaire ; & on les verra s'y ranger
à l'envi , & faire de nobles efforts
pour paſſer de l'une à l'autre : mais il
faut , felon cet Auteur , que la liberté
JANVIER II. Vol. 1776. 137
_ ſait entiere , & que tel , qui , confultant
plus fon zele que ſes forces , ſe
feroit placé inconſidérément dans une
claſſe trop élevée , puiſſe l'année ſuivante
en deſcendre. Ce projet tout flatteur
qu'il eſt pour la Nation Françoiſe , ne
pourra pas être ſitôt réaliſé.
F
Plan pour amortir les dettes de l'Etat;
par M. Weber. Brochure in - 4º de
19 pages ; prix 16 f. A Strasbourg ,
chez Stein ; & à Paris , chez Monory ,
Lib.
L'Auteur réfute pluſieurs ſyſtèmes publics
avant le fien, pour la liquidation
des dettes de l'Etat, Il propoſe , pour
éteindre ſucceſſivement la dette nationale
, une nouvelle tontine , dans la
quelle tout le monde pourroit s'intéresfer
, même les Créanciers de l'Etat ;
cette tontine differe de la nature de
celles qui ont paru juſqu'ici , en ce que
chaque chef de famille eſt le maître de
garder ou de tranſporter ſes billets comme
argent comptant, à qui bon lui ſemble.
Il réſulte , ſuivant l'Auteur , que çe
projet donne les moyens pour amortir
la dette nationale, avec une ſomme qui
IS
138 MERCURE DE FRANCE.
eſt égale à la moitié du montant des
capitaux , fous condition de payer les
intérêts ordinaires de ces mêmes capitaux
, juſqu'au jour de l'amortiſſement.
C'eſt dans l'Ouvrage même qu'il faut
voir les preuves & les avantages de fon
affertion.
Pensées & réflexions diverſes ſur les hommes;
par M. de la Taille de Haubertin.
A Paris , chez Valade , Libraire.
C'eſt ungrand éloge de dire d'un livre
qu'il fait penſer; & c'eſt un grand plaifir
que la lecture d'un pareil livre. Or tels
font fur tout les bons livres des penſées
détachées. Un lecteur , homme d'eſprit
& de réflexion , devient Auteur en lifant
Pascal , la Rochefoucault , la Bruyere.
Voilà comme s'exprime un Auteur qui
alui même choiſi ce genre d'écrire. Il
étoit trop modefte pour avoir voulu infinuer
que fon Ouvrage l'eût rendu digne
des mêmes éloges que ces grands hommes
ont mérité. Au reſte , ſes eſſais fur
la littérature& la morale , prouvent qu'on
peut-être un bon penſeur& un judicieux
compilateur des penſées d'autrui , fans
1
JANVIER II. Vol. 1776. 139
être Paſcal ni la Bruyere. On peut en
dire autant de l'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons. Nous allons extraire
au hafard quelques- unes de ſes penſées.
Il y a des gens dont le mérite eſt
» comme ces fleurs quide loin répandent
,, une odeur agréable ; mais qui porte à la
tête dès qu'on en approche de près .
ود
دو
Il en eſt de l'amitié de la plupart
,, des grands & des gens de Cour ,
„ comme de l'amour des coquettes
„ qui occupe beaucoup leur eſprit &
,, fort peu leur coeur.
ود
ود
On doit à fon bon ſens de mépriſer
les fots , & à fon repos de ne le pas
,, trop faire voir.
ود Il n'y a gueres de gens ſi mal aviſés
,, qu'on puiſſe les jouer toujours , ni ſi
" ſots qu'ils ne ſe lafſſent d'être dupes.
1
ود
ود
On peut tout eſpérer du bon coeur &
de la généroſité des grands , lorſqu'ils
,, ont intérêt de ne rien refuſer .
ود
وو
Il vaut mieux qu'on nous diſe que
nous ſommes des fots , que de nous
,, faire faire des ſottiſes , en nous diſant
„ que nous avons de l'eſprit " .
140 MERCURE DE FRANCE.
,
Journal Historique & Politique des principaux
événemens de l'Europe 1776. A
Genève, & à Paris , chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine. Ce Journal
eſt composé de 36 cahiers par an
chacun de 60 pages , & paroît trèsexactement
trois fois par mois ; c'eſtà-
dire , les 10 , 20 & 30 du mois. Le
prix de la ſouſcription eſt de 18 liv.
pour une année entiere ; on eſt libre
de ſouſcrire en tout temps , à telle
époque qu'on veut.
On lit au commencement du premier
numéro de cette année , un diſcours hiſtorique
& politique ſur les principaux événemens
de 1775. C'eſt un tableau peint
à grands traits , qui repréſente les objets
les plus intéreſſans des Nations. Nous
en détacherons quelques morceaux qui
ferviront à faire connoître que le Rédacteur
de ce Journal connoît les intérêts
des Puiſſances , & fait en parler avec la
dignité & la profondeur d'un Ecrivain
exercé & penſeur.
"
ود La guerre civile qui s'allume entre
laGrande-Bretagne & fes Colonies ,
attire aujourd'hui l'attention de toute
JANVIER II. Vol. 1776. 141
"
"
"
,, l'Europe. Il n'eſt perſonne qui ne ſente
combien les fuites d'un pareil événement
peuvent intéreſſer les Puiſſances
maritimes. Cette conjoncture long.
,, temps attendue , va peut être amener
une révolution dans la politique du
„ commerce , & reftituer à la navigation
la liberté que l'ardente cupidité d'un
peuple ambitieux & jaloux brûloit de
lui ravir pour jamais.
"
"
"
ود
ود
On ne peut nier que la Nation An-
„ gloiſe ne poſſéde l'eſprit de calcul au
„ plus haut degré. C'eſt-là ce qui a hâté
ود chez elle ladécouverte& le dévelop-
,, pement des maximes les plus propres à
faire fleurir le commerce; c'eſt par- là
qu'elle a ſaiſi avec une ſagacité admi-
"
"
rable & tenté avec tant de ſuccès les
„ moyens d'en faire fructifier tous les
rameaux: mais ſeroit-il téméraire d'ofer
dire qu'elle n'a pas porté dans la poli-
„ tique de cette branche d'adminiſtration,
,, cette perfpicacité , ce coup d'oeil du
„ génie , qui , s'élevant au-deſſus des évé-
„ nemens actuels , découvre dans l'avenir
" le fort d'un Etat , en comparant la
grandeur de ſes vües à l'étenduede ſes
,, reſſources ?
"
" L'Angleterre , perfuadée que la ri142
MERCURE DE FRANCE .
, cheſſe devoit toujours naître de la ri
cheſſe , & que les progrès de ſa force
ſuivroient conftamment ceux de fa ma-
ود
ود
rine , a cruque ſon opulence lui ouvroit
,, un chemin facite & aſſuré à l'Empire
; univerſel du commerce. C'étoit à cet
ود écueil peut-être que la fortune l'atten-
, doit; & c'eſt là qu'elle attend égale-
,, ment tous les peuples que cette brik
,, lante chimere ſéduira. Plus ils paroî-
„ tront près de ſaiſir ce fantôme dange-
, reux , plus on peut croire qu'ils auront
,, avancé vers leurdécadence.Un tel pro
,, jet , dans l'état actuel des chofes , ne
,, doit paroître ni moins impoſſible à réa-
,, liſer , nimoins abſurde à concevoir que
ود
ne le feroit celui d'attirer & de con-
, tenir dans un ſeul lit tous les fleuves
,, du monde.
وو Je fais qu'il peut ſe former fur les
,, mers, comme ſur le continent , une Puiffance
ſupérieure à chacune des autres
Puiſſances priſes ſéparément: mais il
,, feroit aisé de prouver que ce n'eſt point
,, à l'Angleterre que la nature a deſtiné
„ cette prépondérance glorieuſe ;& que
,, quand même, par un concours inoui
de circonstances favorables à fon ambition
, elle l'auroit obtenue, les forces
".
JANVIER II. Vol. 1776. 143
,
"
ود
ود
luimanqueroient bientôt pour l'exercer.
La balance du commerce & de la
,, navigation n'eſt point , comme celle
du pouvoir , le réſultat d'une combinaiſon
fortuite de poids & de réſiſtan
„ ces , dont les efforts oppoſés produiſent
un équilibre qui chancele & ſe raffermit
au gré des événemens : elle eſt
,, l'ouvrage de la nature , qui , par l'iné-
,, galité de ſes dons , a marqué d'avance
"
"
ود
à chaque ſociété individuelle le rang
» qui lui appartient dans le ſyſtème gé
néral de la communication des richef.
ſes & des jouiſſances.
ود
"
ود
ود
و د
ود
Si le commerce étoit libre par toute
la terre , il eſt évident que chaque contrée
y participeroit en raiſon de ſa
ſituation , de ſon étendue , de ſa ferti.
„ lité , de l'eſpece & du prix de ſes productions
, du nombre de ſes habitans
& de leur induſtrie.
ود
ود
,, Mais au lieu de jouir de cette liber-
„ té , le commerce eſt aujourd'hui aſſu-
, jetti de toutes parts à des entraves
„ que l'intérêt élargit & reſſerre felon
fon caprice. "
,, C'eſt par ces entraves qu'on eſt par-
„ venu à faire prendre au commerce un
,, cours oppoſé à ſa pente naturelle ; c'eſt
*44 MERCURE DE FRANCE.
ود auſſi en luioppoſant de nouvelles chat-
,, nes qu'on parviendra à rectifier ces directions
tortueuſes.
دو
ود
"
"
2"
Cette théorie peut n'être pas celle
de ces calculateurs ſyſtématiques qui
, s'effrayent de toute cequi ne porte pas
dans l'eſprit l'idée d'une liberté abſolue
: mais ce doit être celle de l'hom-
,, me d'Etat. C'eſt de ce point de vue
éminent que la politique embraſſant
d'un coup - d'oeil toutes les inégalités
,, que la nature a miſes entre les Nations
maritimes , doit peſer leurs intérêts
divers & apprécier leurs progrès ref-
„ pectifs.
"
"
"
Il eſt aiſé dejuger , d'après ces prin-
„ cipes , combien eſt vaine la crainte de
„ ceux qui redoutent l'établiſſement d'u-
"
ne monarchie univerſelle ſur les mers ,
&combien plus vaine encore eft l'ef-
„ pérance de ceux qui ſe flattent d'y
parvenir".
L'Auteur cherche enſuite à marquer
les degrés par leſquels l'Angleterre eſt
parvenue à élever ſa puiſſante maritime ,
& pourquoi elle paroît aujourd'hui menacée
d'en defcendre. Mais pour donner
à ſes recherches une juſte étendue, il
remonte à l'époque de la renaiſſance du
commerce
JANVIER II. Vol. 1776. 145
commerce en Europe : époque immorteile
, où la découverte de l'Amérique fit
jaillir du fein de la Nature une ſource
inépuiſable de lumieres & de richeſſes .
Découverte du nouveau monde ; conquetes
ſanglantes des Eſpagnols & des
Portugais . Fondation des ſept Provinces-
Unies dans les marais de la Hollande .
Cette République naiſſante établit ſon
commerce fur les ruines de celui de Portugal.
ود
,, L'Angleterre , tranquille alors ſous
l'adminiſtration ferme & prudente
„ d'Elifabeth , commença à tourner ſes
regards vers la navigation. Elle apprit
,, àconſtruire les vaiſſeaux , qu'elle avoit
, juſques-là achetés des Etrangers , pour ,
veiller à la défenſe de ſes côtes . Vers
"
و د
ود
"
"
le même temps , des Flamands , que la
tyrannie des Lieutenans de Philippe
avoient forcés à ſe refugier à Londres,y
„ porterent l'art des riches manufactures
, de leurs pays , germes précieux d'une
induſtrie nouvelle. Une vive émulation
s'allumoit de toutes parts. On arma
„ quelques vaiſſeaux ; Drake , qui les
„ commandoit , fit le tour du monde;
,, prit & pilla des navires Eſpagnols , au
,, mépris de la paix qui régnoit entre les
"
وو
K
146 MERCURE DE FRANCE.
;, deux Nations , &revint , de cette lon-
„ gue expédition , chargé de tréſors dont
,, l'Angleterre fut éblouïe.
ود
و د
"
Cette brillante& heureuſe injustice
ouvrit au Peuple Angloisla carriere du
commerce; elle éveilla le goût des entrepriſes
maritimes; &, avec le défir ود de former des établiſſemens dans les
deux Indes , elle en procura les moyens.
En 1660 parut le fameux Acte de
Navigation ; Acte qui interdit les Ports
Britanniques , tant en Europe qu'ailleurs
, à tout navire étranger qui n'est
„ pas chargé de marchandises crues ou fa-
„ briquées dans ſon pays.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
"
A l'exécution de fon Acte de Navi-
„ gation , l'Angleterre joignit la pratique
des maximes qui font l'ame & le mobiledu
commerce intérieur. Attentive
àn'exporter fes productions territoria-
,, les , qu'après les avoir manufacturées ,
elle favoriſa l'entrée des matieres premieres
qui lui manquoient , pour en
alimenter ſes manufactures .
ود
"
ود
ود
ود
"
ود
ود
" On vit fon commerce s'étendre , ſe
fortifier , & prendre par tout un afcendant
rapide ſur celui de ſes rivales.
D'un pôle à l'autre , on vit fon pavillon
bannir la concurrence de tous les
JANVIER II. Vol. 1776. 147
”
"
,, pays où il ſe fixoit , ou du moins s'y
,, procurer , d'autorité ou par adreſſe, une
préférence marquée : heureuſe ſi , dans
ce haut degré de ſplendeur, fatisfaite
d'être , fur toutes les mers , lapremiere
Puiſſance , elle avoit moins laiſſé éclater
la foif d'y régner ſans contradiction
&fans partage!
ود
ود
”
ود
ود
,, Quandl'Angleterre a paſſe ſon Acte de
Navigation , elle a dit à chaque Peuple
de ne penſer qu'à foi. Cette grandele-
,, con,long-temps inutile, fert aujourd'hui
,, de bouſſole à la plupart des Gouver-
,, nemens. C'eſt par là qu'il ſe prépare
,, une révolutiondans la balancedu com.
merce : révolution dont l'intérêt ,
l'exemple & l'émulation preſſent par-
,, tout l'accompliſſement.
ود
ود
ود
Il eſt , pour chaque Etat , une portion
de commerce qui lui eſt propre , &
„ qu'on ne peut ni lui ravir, ni reſtrein
ود dre irrévocablement, qu'en lui enle-
,, yant une portion de fon fol , de fapopulation
& de fon induſtrie. L'empire
de la mer n'eſt donc qu'un être de raiſon:
& fi une Nation , dans l'eſpérance
d'y atteindre , s'elançoit au delà de fes
,, limites naturelles , tôt ou tard ramenée
en arriere par le cours des choſes , elle
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ſe verroit forcée à rentrer dans le cer
cle que la Nature lui a donné à par-
,, courir , moins opulente , moins heureuſe
qu'elle n'en ſeroit fortie.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
Sur un fol fertile en pluſieurs fortes
de productions , de néceſſité & d'utilité
, l'Angleterre compte une population
proportionnée à l'étendue de fon
territoire : ſes côtes offrent un grand
nombre de ports d'un abord facile &
d'un uſage für & commode ; elle nourrit
dans ſon ſein unPeuple intelligent,
,, actif, induſtrieux , qui porte juſqu'à
l'enthouſiaſme l'amour de la gloire &
de la patrie : voilà ſa force, voilà le
fondement de ſa grandeur. Mais ces
,, avantages lui ſont- ils bien particuliers ?
N'est- il pas , fur le Continent, quelque
„ Peuple en état de foutenir le parallele ?
N'en est-il pas un qui l'emportemême
à bien des égards ? La France n'a-t-elle
,, pas une population triple de celle de la
Grande Bretagne? N'a-t-elle pas un fol
,, plus fertile & des productions plus variées?
Quelle ſituation eſt préférable à la
ſienne ? Combien n'a-t-elle pas d'excel-
و و
lents ports fur les deux mers , qu'elle
a jointes l'une à l'autre , par un canal
ود
"
ود
"
ود
ود
ود
ود intérieur ? Quel Peuple eſt plus belliJANVIER
II. Vol. 1776. 149
"
"
ود
ود
ود
دو
ود
ود
,, queux , plus brave , plus dévoué à l'idole
de la gloire que le François ? Où trouver
une activité ſupérieure à la fienne ,
8. une égale aptitude à ſaiſir le point
de perfection , dans tous les genres
d'induſtrie ? Avec tous ces avantages ,
&tant d'autres encore qu'il ſeroit inutile
de compter , qu'on me diſe qui ,
de l'Angleterre où de la France , peut
,, prétendre plus juſtement à la prépondérance
ſur les mers , ſi cette prépon.
dérance a un fondement réel dans la
Nature?
ود
و
"
ود
ود
ود
ود
"
ود Si Louis XIV avoir regardé ledroit
,, d'exporter les denrées indigenes& les
productions ſi vantées de l'induſtrie
Françoiſe comme l'apanage le plus facré
de laNation; ſi par des loix ſemblables à
l'Acte de Navigation , il eût réſervé inviolablement
cette propriété à fes Sujets ;
il auroitvu , à la faveurde ce régime , le
commerce National proſpérer en raiſon
de la richeſſe réelle du Royaume , &
pouffer au dehors de profondes racines
dans lesdeux hémiſpheres . Le météore
de fa marine militaire , loin de s'éclipſer
après avoir brillé un moment , auroit
acquis par degrés une conſiſtance
ود
"
"
ود
ود
وو
ود
ود& des forces proportionnées à l'éclat
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
ود qu'il jetoit dans les jours de ſa ſplen-
,, deur ; & la France ſe ſeroit infailli-
„ blement élevée à la prépondérance qui
lui eſt due dans le ſyſtème général de
la navigation.
ود
ود
ود
ود
"
ود
En développant ailleurs l'origine de
la conteſtation qui enſanglante aujourd'hui
l'Amérique , on a montré quels
motifs impérieux forçoient le Gouver-
„ nement Anglois à faire refluer fur ce
continent une partie de la dette Nationale
, & fous quels prétextes les
,, Américains s'obſtinoient à dérober
leurs têtes à ce fardeau. Des écrits
pleins de force , où l'enthouſiaſme à fu
,, ſe couvrir du voile de la modération ,
,, en marchant à l'indépendance, ont pré-
ود
ود
ود
ود
ود
ſenté à l'Univers la cauſe des Infurgens
ſous un point de vue qui les a , pour
,, ainſi dire , abſous de voies de fait
qu'on pouvoit leur reprocher. Le ta-
, bleau de leurs griefs tracé avec un art
infini , le concert & la maturité qu'on
, a vu régner dans les délibérations du
Congrès-Général ; l'empreſſement des
„ Colons à foulager leurs freres fouffrans
,, pour la cauſe commune; le mâle courage
avec lequel ils ſe montrent una .
nimement refolus à braver tous les
و د
ود
JANVIER IL. Vol. 1776. 151
"
"
"
و د
périls plutôt que de laiſſer entamer
leurs privileges ; la conduite même
du Parlement Britannique , qui n'a répondu
à leurs vives réclamations que
,, par des actes d'autorité ; tout ſemble
conſacrer leur réſiſtance, tout paroît
devoir intéreſſer en faveur de leurs prétentions
: cependant il faut l'avouer ,
la Métropole a auſſi ſes droits à faire
valoir , le Parlement ſa ſuprématie à
mairtenir , &le Peuple Anglois un be-
و د
دو
"
"
"
"
" ſoin urgent de voir diminuer le poids
,, inſupportable des ſubſides dont il eſt
,, ſurchargé " .
Almanach Royal , année biſſextile 1776,
préſenté à Sa Majeſté pour la premiere
fois en 1699 ; mis en ordre , publié
& imprimé par le Breton , premier Imprimeur
ordinaire du Roi, A Paris , rue
Haute- Feuille , au coin de la rue des
deux Portes.
On trouve à la même adreſſe l'Extrait
de l'Almanach Royal .
Calendrier des anecdotes , ou choix des
faits finguliers , arrivés pendant 1775 ,
& des plus agréables anecdotes tirées
des livres nouveaux. A Genève , &
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
à Paris , chez le Jay , Libr. in 12 ;
prix , 1 liv. 4 f. br.
Ce recueil eſt extrait , d'après les papiers
publics. Il offre beaucoup de traits ,
d'anecdotes & de faits intéreſſans &
curieux que l'on eſt charmé de trouver
raſſemblés ; mais il eût été au moins convenable
d'y mettre de l'ordre , & de ne
point confondre tous les articles de genres
différens .
Calendrier intéreſſant pour l'année bifſextile
1776 , ou Almanach phyſico-économique
, contenant une hiſtoire abrégée
& raiſonnée des indications qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des Calen.
driers ; un recueil exact & agréable de
pluſieurs opérations phyſiques , amusantes
& furprenantes , qui mettent tout le
monde à portée de faire pluſieurs fecrets
éprouvés , utiles à la ſociété , &c. &c.
A Bouillon , & à Paris , chez Lacombe ,
Libraire , prix , 24 f. rel,
Les Spectacles de Paris , ou Calendrier
hiſtorique& chronologique des Théatres,
avec des anecdotes & un catalogue de
toutes les Pieces jouées ſur les différens
JANVIER II. Vol. 1776. 153
Théatres , le nom des Auteurs vivans qui
ont travaillé dans le genre dramatique ,
& la liſte de leurs Ouvrages ; on y a
joint la demeure des principaux Acteurs ,
Danfeurs , Muſiciens & autres perſonnes
employées aux Spectacles ; vingt - cinquieme
partie pour l'année 1776 A Paris ,
chez la veuve Duchêne , Libraire .
Les Spectacles des foires & des boulevards
de Paris , ou Calendrier hiſtorique &
chronologique des Théatres forains ,
avec le catalogue général des Pieces ,
Farces , Parades & Pantomimes , tant
anciennes que nouvelles qu'on y a
jouées , l'extrait de quelques - uneo
d'entr'elles , des anecdotes plaiſantes ,
&des recherches ſur les Marionnettes ,
les meilleurs Farceurs , Baladins , Sauteurs
& Danfeurs de corde anciens &
modernes : quatrieme partie pour l'année
1776 ; prix , 24 f. broché. A
Paris , chez Baſtien , Libr.
Cet Almanach eſt d'autant plus intéreſſant
qu'il fixe les curioſités & les fingularités
en quelque forte fugitives , ſoit
de la nature , foit de l'art , qui ne font
que paſſer dans les Spectacles forains.
K5
154 MERCURE DE FRANCE .
Almanach des enfans 1776 , in - 12 . A
Amfterdam , & à Paris , chez la veuve
Duchêne ; Mérigot le jeune, quai
des Auguſtins ; Méquignon le jeune ,
au Palais Marchand.
La plupart des articles de ce recueil ,
font copiés des Journaux. Leur enfemble
eſt agréable& varié; mais peut-être
pourroit- on faire un choix plus analoque
à l'inſtruction ou à l'amuſement des
enfans.
LETTRE d'un Pere de Famille à l'Auteur
du Mercure.
Dans le nombre , Monfieur , des Almanachs nouveaux
qui ont fait quelque ſenſation cette année ; je n'en ai remarqué
qu'un ſeul dont le but foit moral , & qui mérite
par conféquent d'être diftingué de la foule ; je veux parler
de l'Almanach des Enfans. L'idée n'en eſt pas neuve ,
il s'en faut ; mais je ne crois pas qu'elle ait été jamais
exécutée avec plus de goût ; & l'on doit en ſavoir gré à
l'Editeur , avec d'autant plus de raiſon , qu'on s'occupe
moins que jamais du ſoin d'élever l'ame & de former les
moeurs de la jeuneſſe : c'eſt cependant un des points efſentiels
de l'éducation , & je ſuis très perſuadé qu'on ne
JANVIER II. Vol. 1776. 155
peut parvenir à en faire des Citoyens , qu'en préſentant
fans ceffe, & fous toutes fortes de formes , aux regards
des jeunes gens , le tableau des vertus qui doivent un
jour affurer leur bonheur. L'Almanach des Enfans me paroît
très - propre à produire cet effet , & fi l'Editeur veut
ſe donner la peine de le porter à la perfection dont il eft
ſuſceptible , j'oſe lui garantir le ſuccès le plus décidé.
Tout en rendant juſtice à cette intéreſſante collection ,
je ne puis m'empêcher , Monfieur , de faire quelques obſervations
qui me paroiffent fondées. Je voudrois d'abord
que ce recueil fût intitulé , Almanach des jeunes Gens , ou
Etrennes de la Jeunesse, parce qu'il convient mieux à cet
Age qu'a celui de l'enfance; je voudrois aufli que l'Editeur
n'y admit aucune piece foible. Il eſt vrai que celles
à qui on peut faire ce reproche ſont en très- petit nombre
, & quelles ne contiennent au plus que ſept à huit
pages : mais enfin le recueil ſeroit meilleur ſi elles ne s'y
trouvoient pas. Je defirerois encore qu'il s'y rencontrât plus
de bons mots , de ſaillies ingénieuſes , de reparties vives ,
&c. pourvu toutefois que l'on écattat avec foin tout ce
qui décele une noirceur affectée ou une méchanceté réflé
chie ; non - feulement les bons mots amuſent les jeunes
gens , mais auſſi les accoutument à repartir avec vivacité
&juſteſſe. Je penſe auſſi que l'Editeur n'auroit point mal
fait de s'étendre davantage dans les notes relatives , ſoit
à la géographie , foit à la fable , foit à l'hiſtoire naturelle
& civile ; & qu'il feroit enfin abſolument néceſſaire de remarquer
avec foin les fautes contre la langue , enfin d'accoutumer
de bonne heure les jeunes gens à parler & à
écrite avec pureté.
156 MERCURE DE FRANCE.
• Ces légeres taches n'empêchent point , Monfieur , que
ce recueil ne ſoit très - intéreſſant ; je rends juſtice à l'Editeur
d'autant plus volontiers , que mon hommage n'eſt
point ſuſpect , puiſque ſon nom ne m'eſt pas même connu
, & je finis en invitant les Peres de familles & les Inſtituteurs
à mettre ce petit almanach entre les mains de
leurs enfans ou de leurs éleves.
4
J'ai l'honneur d'être , &c.
DE VENEVAUX.
ACADÉMIES.
I.
LYON .
LL'ACADÉMIE avoit proposé , pour le
prix de Mathématiques de l'année 1772 ,
la queſtion ſuivante : Quels sont les moyens
les plus faciles & les moins diſpendieux de
procurer à la ville de Lyon , la meilleure
cau , & d'en distribuer une quantité fuffi-
Sante dans tous ses quartiers?
Elle continua le même ſujet, pourl'année
1775 , & propoſa le prix double,
conſiſtant en deux médailles d'or , de
1
JANVIER II. Vol. 1776. 157
A
la valeur chacune de 300 liv. Depuis ,
MM. les Prévôt des Marchands , &
Echevins de cette Ville , conſidérant
l'importance duſujet , ontajouté aux deux
médailles une pareille ſomme de 300 liv.
L'Académie , dans ſa ſéance publique
du 29 Août dernier , a proclamé le prix ,
& a décerné la Couronne , au Mémoire
(côté No. 3. ) dont la deviſe eſt : Lympha
fluat , fed quàm facilis , quàm largior. Van.
prad. rust. , contenant le projet d'amener
à Lyon , au moyen d'un canal de dérivation
, les eaux du Rhône , qui , par les
analyſes expoſées , font démontrées trèsfalutaires
.
A ce Mémoire ſont joints , 1º. une
carte topographique du cours du Rhône ,
dans l'eſpace que comprend le canal ; 20.
un deſſein très - étendu , préſentant les
plans , coupes , profils & élévations des
divers ouvrages de maçonnerie qui entrent
dans ſa compoſition; 3°. un devis
circonſtancié qui renferme les dimenfions&
les conftructions , relatives à chaque
eſpece d'ouvrage ; 4°. enfin un toiſé
général & un détail eſtimatif.
L'Auteur eſt M. Ferregeau , éleve
au Corps des Ingénieurs des ponts &
chaufiées..
158 MERCURE DE FRANCE.
Dix Mémoires ont concouru. On y
trouve divers projets de pompes à feu ,
de machines hydrauliques , d'aqueducs ,
&c. L'Académie doit des éloges à plu.
ſieurs de ces Mémoires , notamment à
celui qui lui a été envoyé par le R. P.
Féri , ſon Affocié , qui s'eſt nommé ,
& n'a pas eu l'intention de concourir.
Dans la même ſéance , l'Académie a
procédé à la diftribution duprix qu'avoit
propoſé , en l'année 1773 , feu M. Pouteau
, l'un de ſes Membres , Citoyen
recommandable qui s'eſt immorraliſé
dans ſa Patrie par les plus grands talens
par fon zele pour l'Académie & fon
amour pour l'humanité.
Il avoit deſtiné la ſomme de 600 liv.
à l'Auteur qui auroit le mieux traité le
ſujet , énoncé en ces termes : donner la
théorie & le traitement des maladies chroniques
du poumon , avec des recherches hiftoriques
& critiques fur les principaux
moyens de guérison employés contre ces
maladies , par les Médecins anciens
modernes , & même par les Empiriques.
Le concours a été nombreux. L'Aca.
démie a donné le prix à un Mémoire
Latin (côté No. 2.) ayant pour deviſe
ces mots , tirés de Celſe : In omnibus coJANVIER
II. Vol. 1776. 159
gitationibus , in utramque partem differi
poteft ; & pour titre , Theoria & curatio
morborum diuturnorum pulmonum .
L'Auteur eſt M. P. Camper , Docteur
en Médecine & Philofophie , des Aca-
Idémies de Paris , Londres , Edimbourg ,
Harlem , &c. à Franeker en Friſe.
L'acceffit a étédécerné à M. Binninger ,
Docteur- Médecin en Baſſe-Alface , Auteur
du Mémoire (coté No. 6.) qui a pour
deviſe : Non nobis licet effe tam difertis
qui muſas coluimus feveriores. Mart.
L'Académie de Lyon a propoſé pour
le prix de phyſique qui ſera diftribué
en 1776 , le ſujet ſuivant : L'électricité
de l'atmosphere a - t- elle quelque influence
fur le corps humain ? Quels font les effets
de cette influence ?
Toutes perfonnes pourront concourir
pour ce prix , excepté les Académiciens
titulaires & les Vétérans ; les Aſſociés y
feront admis. Les Mémoires feront écrits
en François ou enLatin. Les Auteurs ne
ſe feront connoître ni directement , ni
indirectement; ils mettront une deviſe
àla tête de l'Ouvrage , & yjoindrontun
billet cacheté , qui contiendra la même
deviſe , leurs noms & le lieu de leur
160 MERCURE DE FRANCE .
réſidence. Les paquets feront adreſſés ,
francs de port , à Lyon :
A M. de la Tourrette , ancien Con.
ſeiller à la Cour des Monnoies , Secrétaire
perpétuel pour la claſſe des Sciences
, rue Boiſſac :
Ou à M. Bollioud Mermet , Secrétaire
perpétuel pour la claſſe des Belles Lettres ,
rue du Plat :
Ou chez Aimé de la Roche, Imprimeur-
Libraire de l'Académie , aux Halles de la
Grenette.
Aucun Ouvrage ne ſera reçu au concours
, paſſé le 1er Avril 1776 ; le terme
eft de rigueur. L'Académie décernera
le prix dans l'aſſemblée publique qu'elle
tiendra après la Fête de S. Louis.
Le prix eſt une médaille d'or , de la
valeur de 300 livres ; elle ſera remiſe à
l'auteur couronné , ou à ſon fondé de
procuration.
L'Académie avoit propoſé , pour le
prix de l'année 1774 , le ſujet qui ſuit :
trouver des plantes indigenes qui puiſſent
remplacer exactement l'Ipecacuana , le
Quinquina & le Séné. N'ayant pas été
ſuffisamment fatisfaite des Mémoires
qu'on lui a adreſſés , elle a continué le
même ſujet , à l'année 1776 , en annonçant
JANVIER II. Vol. 1776. 161
çant les prix doubles ; & pour faciliter
le ſuccès du concours , elle s'eſt déterminée
à généraliſer ſa demande ; les prix
feront décernés à ceux qui lui auront
communiqué , dans le regne végétal , les
découvertes les plus importantes , relativement
à la matiere médicale .
Une ſeule découverte utile ſera dans
le cas de mériter le prix ; mais elle doit
être établie par des faits conſtatés d'une
maniere authentique , & fuffisamment
détaillés par les Auteurs , pour qu'on
puiſſe facilement répérer leurs expériences
, avec les précautions qu'inſpirent la
prudence & l'amour de l'humanité.
Les conditions font les mêmes que
celles ci - deſſus . Les prix propoſés conſiſtoient
en deux médailles: la premiere
en or , de la valeur de 300 livres ; la
ſeconde en argent , du prix de vingt cinq;
l'une & l'autre ſeront doubles , & diſtribuées
en 1776 , après la Fête de S. Pierre.
Les Mémoires ne feront admis à con.
courir que juſqu'au premier Avril de la
même année.
L'Académie avoit demandé , pour le
prix des arts , qui devoit etre diſtribué
en 1774 ; quels font les moyens les plus simples
& le moins sujets à inconvéniens ,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
d'occuper dans les arts mécaniques , ou
de quelqu'autre maniere , les Ouvriers
d'une manufacture d'étoffe dans les temps
qu'elle éprouve une ceſſation de travail ; l'expérience
ayant appris que la plupart de ces
Artiſans font peu propres aux travaux de
La campagne ?.
L'Académie s'eſt vue contrainte , à
regret , de renvoyer également ce prix ,
dont la diftribution revient tous les trois
ans ; mais elle a cru devoir continuer ce
ſujet important pour la ville de Lyon ,
doubler le prix. Elle a arrêté en même
temps , deconſerver le droitdu concours ,
aux Ouvrages déjà reçus , en invitant les
Auteurs à développer davantage les
moyens qui ſeroient néceſſaires pour
mettre à éxécution les projets qu'ils
propoſent ; l'Académie a principalement
en vue l'Auteur d'un Mémoire intéreſſant,
écrit en Latin , dont la deviſe eſt : Homo
Sum humari nil à me alienum puto . Terent .
Les conditions comme ci-deſſus. Le
prix ſera double , conſiſtant en deux médailles
d'or , de la valeur , chacune , de
300 liv. On n'admettra aucun Mémoire
au concours , paſſé le premier Avril 1777.
La diſtribution ſe fera , la même année ,
après la Fête de S. Louis.
JANVIER. II. Vol. 1776. 163
Prix proposé par la Société Royale
d'Agriculture de Lyon.
Seroit- il avantageux pour les villes
principales des Provinces , d'y Supprimer
tes Communautés & Furandes des Bou
tangers? Et dans le cas de l'affirmative ,
quels feroient les meilleurs moyens de fuppléer
à la fourniture que les Boulangers
font obligés de faire.
Ce prix, qui fera d'une médaille d'ot
de trois cents livres , fera adjugé au
meilleur Mémoire fur cette queſtion.
Toutes perſonnes y pourront concourir
, excepté les Membres ordinaires dé
la Société.
Les Auteurs ne ſe feront connoître
directement ni indirectement. Ils met
tront une deviſe à la tête de leurs Ouvrages,
&y joindront un billet cacheté
qui contiendra la même deviſe , leur
nom & leur adreſſe.
Les Mémoires ſeront adreſſés à Monfleur
de Fleſſelles , Intendant de Lyon.
Aucun Ouvrage ne ſera reçu au con
cours , paflé le premier Janvier 1776.
Le prix ſera remis àl'Auteurcouronné,
ou à fon fonde de procuration.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
II.
Académie Royale d'Ecriture.
L'Académie Royale d'Ecriture tint , le
Mercredi 13 Décembre 1775 , dans ſa
ſalle ordinaire , ſa ſéance publique pour
l'ouverture de ſes cours annuels. Elle
étoit préſidée par M. Albert , Lieutenant-
Général de Police ; & par M. Moreau ,
Procureur du Roi au Châtelet.
M. Lemaire , Secrétaire , ouvrit cette
ſéance par la lecture d'un difcours fur
les différentes parties que l'Académie
embraſſe. Après un détail ſuccinct des
objets qui ont occupé l'Académie pendant
l'année 1775, il fit ſentir la néceſſité
de choiſir un bon maître pour
l'enſeignement de l'art d'écrire , même
à l'égard des âges les moins avancés.
M. Harger , Profeſſeur d'écriture , lut
enſuite un diſcours ſur cet art , dont il
détailla les avantages ainſi que les dangers
auxquels expoſe une écriture négligée.
Effrayé de la multiplicité des mauvaiſes
écritures , il démontra qu'elles provenoient
, la plupart , du défaut de liberté
des mains , captivées dans l'étude de
JANVIER II. Vol. 1776. 165
l'écriture par une régularité de lettres
prématurée. Pour remédier à cet abus ,
il rappela les vrais principes de l'enſeignement
, & rejeta comme très-nuiſible
à l'écriture , l'enſeignement par l'imitation
ſervile des lettres , & pareillement
toute méthode qui ne tend point à procurer
le dégagement de la main & la
flexibilité des doigts , notamment celle ,
connue depuis quelques années , qui
preſcrit l'uſage d'un papier mécanique ,
réglé en forme de parallélogrammes* .
M. Blin , Profeſſeur d'Arithmétique ,
fit une courte énumération des avantages
qu'on retire de la ſcience des nombres ,
& finit par l'annonce des opérations de
fon cours.
M. Thiré , Profeffeur de vérification ,
fit voir combien cet art , qui eſt une émanation
de celui de l'écriture , devoit acquérir
par les travaux de l'Académie ;
travaux d'autant plus néceſſaires , qu'ils
tendoient à garantir la ſociété des efforts
de ces eſprits de tenebres que la cupidité
fait mouvoir. Son difcours fut terminé
* Ce discours est imprimé , & se trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue des Rosiers,au Marais.
.: L3
166 MERCURE DE FRANCE.
par l'annonce de la méthode qu'il ſe propoſoitde
ſuivre.
M. Gomet , Profeſſeur de Grammaire
Françoiſe , donna un Eſſai ſur l'hiſtoire
de la langue , & fit une diſſertation curieuſe
ſur l'origine des ſignes qu'elle employe
pour la repréſentationde la penſée.
La féance fut terminée par la diſtribu .
tion des médailles. MM. Dambreſville ,
ancien Directeur , Harger , ancien Secrétaire
, Potier jeune , Pourchaſſe , Poitet
& Mahieu , anciens Profeſſeurs , eurent
l'honneur de les recevoir des mains de
M. Albert.
SPECTACLES .
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Adele de
Ponthieu , Tragédie lyrique en cinq
actes .
Mademoiselle la Guerre a paru plu .
fieurs fois dans le rôle d'Adele , qu'elle
joue avec ſenſibilité , & qu'elle chante
avec beaucoup d'expreffion. On defireJANVIER
II. Vol. 1776. 167
:
reroit que cette Actrice eût plus ſouvent
l'occaſion de développer ſes talens pour
la ſcene & pour le chant , & de renouveler
les juſtes applaudiſſemens des Amateurs
, qui ſavent diftinguer la vérité du
-ſentiment , & les diſpoſitions naturelles ,
Ez les préférer à un talent factice &
maniéré.
On a donné le Jeudi 11 Décembre
une repréſentation des actes d'Alphée&
Arétiufe , de Tyrtée & d'Erefine , avec
le Pas de Deux de Sylvie , ballet pantomime
pour la rentrée de Mademoiſelle
Allard , Danſeuſe très - brillante &
excellente Pantomime. Elle eſt parfaitement
ſecondée dans ce divertiſſement
par M. Dauberval , qui joint au génie
de la compoſition des ballets , l'exécution
de la danſe la plus préciſe , la plus
vive & la plus gaie.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François font toujours
eſpérer qu'ils donneront quelques nou-
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
veautés. Il y a déjà pluſieurs années
qu'ils ont mis à l'étude & qu'ils annoncent
la Tragédie de Loredan , en quatre
actes. On ne dit pas encore dans quel
temps elle ſera repréſentée,
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné , le
11 de ce mois la première repréſentation
des Souliers mors dorés ou la Cordonnière
Allemande , Opéra bouffon mêlé d'ariettes
, par M. de S *** , muſique de M. Frizieri.
Un Officier François eſt dans une ville
d'Allemagne , où il prend beaucoup de
plaiſir , parce que le pays eſt peuplé de
jolies femmes , & que l'on y donne des
bals , & le divertiſſement des traîneaux
fur la neige. Au retour d'un bal , fon
Valet lui annonce une jeune beauté , mariée
tout nouvellement à un Cordonnier ,
Officier municipalde la ville : ce n'eſt pas
l'Officier que cette Cordonniere demande,
mais l'épouſe d'un Confeiller à qui
elle apporte une jolie paire de mules ,
JANVIER II. Vol. 1776. 169
L'Officier qui eſt alors en robe de chambre
, trouve plaiſant de ſe faire paſſer
pour le mari de Madame la Conſeillere.
Il fait attendre la Cordonniere , cauſe avec
elle , lui donne du café , & apprend
qu'elle a une grande envie d'avoir des
fouliers de foie , couleur mors dorés;
mais que ſon mari avare les lui refuſe.
Elle a encore du chagrin d'un beau fils
qui eſt un libertin. L'Officier envoie ſecrettement
chercher le Cordonnier , &
fait cacher la femme derriere un rideau ;
il engage le Cordonnier à conter ſes
bonnes fortunes , & enfin à prendre la
meſure d'un joli petit pied qui s'avance
ſous le rideau , & de lui faire des ſouliers
mors dorés , qu'il paye bien. Le
beau- fils de la Cordonniere s'engage dans
le Régiment de l'Officier de Dragons ,
&voit ſa belle-mere chez fon Capitaine ,
ce qui lui fait ſoupçonner du myſtere .
La femme ne tarde pas à reconnoître que
l'Officier l'a trompée , & ſe retire en
louant ſon eſprit & fon honnêteté. La
ſcene ſe paſſe enſuite dans la maiſon du
Cordonnier : il raconte ſon aventure à ſa
femme , &l'embarraſſe beaucoup , en parlantde
la belle inconnue qui a le plus joli
petit pied qu'il connoiffe. Les ſouliers
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
étant faits , l'Officier vienttrouver leCor.
donnier&lui dit de les donner à ſa fem.
me. Enfin toute l'intrigue ſe découvre ; &
le Cordonnier en rit , après s'être aſſuré
que ſon honneur a été reſpecté. L'Officier
demande ſeulement une pantoufle de la
Cordonniere pour mettre dans ſa belle
collection de chauſſures des plus jolis
: petits pieds de femmes de tous les pays.
Il dégage le beau-fils libertin , qui promet
de vivre en paix avec ſa belle-mere.
Cet Opéra bouffon , porte , comme on
le voit , ſur un ſujet très - léger ; il y
a un comique d'équivoques , & de ſituations
, qui fait ſourire ; la piece n'eſt
même pas fans une forte d'intérêt , du
moins de curiofité. La muſique eſt en
général agréable. Il y a un grand air
d'effet , & fupérieurement chanté par
Madame Trial , qui repréſente la Cordonniere.
Les autres rôles font auſſi trèsbien
rendus . L'Officier François , par M.
Clairval ; fon Valet Allemand , par M.
Trial ; le Cordonnier , par M. Nainville;
le beau-fils par M. Gaillard.
i
1
JANVIER II. Vol. 1776. 171
ARTS.
GRAVURES . :
SIX ESTAMPES , repréſentant des
payſages d'après les tableaux de MM.
Boucher , Loutherbourg & Deshayes ;
toutes de dix-huit pouces de hauteur ,
& quatorze de largeur , gravées avec
- beaucoup de ſoin & de talent ; par M.
Laurent de l'Académie de Peinture &
Sculpture de Marſeille. Elles ſe vendent
3 livres chacune , chez l'Auteur , rue
& porte Saint-Jacques , maiſon de Madame
Ogier , Apothicaire.
SCULPTURE.
Médailles repréfentant les Portraits fort
reffemblans des Hommes célebres.
TOUTES ces médailles d'un plâtre trèsfin
, ſont ſous glace ; prix , I liv.; & entourées
d'un filet de carton doré ſimplement
, 8 fols la piece; & en bordure de
cuivre doré en couleur , 4 liv.
La même collection de ces médailles
172 MERCURE DE FRANCE.
eſt en ſoufre rouge , qui ne change jamais
de couleur ; prix , 12 fols la piece.
On vient de publier très récemment
les médaillons de Monſeigneur de Miroménil
, Garde des Sceaux de France ,
de M. de la Chalotais , & de M. Benigne
Boſſuet , Evêque de Meaux. A Paris ,
chez Lauraire de l'Académie de St. Luc ,
rue des Prêtres St. Germain l'Auxerrois.
MUSIQUE.
L.
Mélange musical , premier recueil , contenant
un duo , un trio , une ſcene , des
airs , des ariettes , des romances & des
chanfons ; avec différentes fortes d'accompagnemens
, tant de harpe ou clavecin
en ſolo , qu'à grand & petit
orcheſtre , dédié à Madame la Vicomtefle
de Pons , compoſé par Paul Céſar
Gibert ; prix , 15 liv. A Paris , chez
l'Auteur , cour de l'Orangerie des Tuileries
, & aux adreſſes ordinaires.
CETTE muſique eſt agréable , & doit
réuffir.
1
JANVIER II . Vol. 1776. 173,
ر
Le premier morceau ou l'invocation
aux amours & aux grâces , par M. d'Arnaud
, eſt traité par le Muficien à l'imitation
du Poëte dans le ſtyle de l'Ode
anacreontique , avec le goût & le chant
propres à ce genre.
L'Imitation en vers de la cinquieme
Ode du premier livre d'Horace , eſt pareillement
traitée d'une maniere nouvelle
: nous avons remarqué que l'air eſt
ſuſceptible d'expreffion variées , en ſuivant
le ſens des différentes ſtances ou
couplets.
La ſcene & l'air tirés de la Tragédie
des Freres Ennemis de Racine , méritent
l'attention des amateurs ; & tout le recueil
en général fait honneur au talent
de cet habile Compoſiteur.
II.
Septieme recueil d'ariettes choisies , arrangees
pour le clavecin ou lefortépiano ,
avec accompagnement de deux violons
& la baſſe chiffrée , dédié à Mademoiſelle
Lenglé de Schoebegue ; par M.
Benaut , Maître de clavecin , prix , I liv.
16 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
Gît-le-coeur , la deuxieme porte à gauche ,
174 MERCURE DE FRANCE.
en entrant par le Pont- Neuf; & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
१
III.
Onzieme recueil d'ariettes choisies , arran
gées pour le clavecin ou le fortepiano
avec accompagnement d'un violon ad
libitum , en jouant le premier deſſus à
l'uniſſon , dédié à Madame la Marquiſe
de Créquy; par le même , & à la meme
adreſſe; prix , 3 liv.
IV.
Sur les fignes DO , DI CA, pour l'indi .
cation des accords en muſique.
On propoſe de ſubſtituer ces ſignes
aux chiffres Arabes pour l'indication des
accords.
L'Auteur prétend que les chiffres font
en trop grand nombre; & que les différentes
méthodes d'accompagnement par
ces chiffres , forment un labyrinthe d'autant
plus impraticable , qu'elles ne donnent
pas de moyen sûr de connoître
promptement , le ton & ſes acceſſoires ,
dans le moment précis cu il change .
Ce nouveau ſyſteme muſical eſt dévé
JANVIER II. Vol. 1776. 175
loppé dans un imprimé de 32 pag. in 4 °.
Ez les exemples de muſique font gravés
- dans un cahier particulier : le tout ſe
trouve au bureau d'abonnement muſical ,
rue du Haſard, Butte Saint-Roch ..
V.
*
Six trio pour clavecin, violon & basſe
; rar Antoine Kammel ; prix , 9 liv.
Deux concerto à violon principal , premier
& ſecond violon alto & baſſe , deux
hautbois , deux cors, deux baſſons , par
- Guillaume Cramer; prix 4 liv. 4 fols .
La Chaſſe à violon principal , premier
&fecond violon alto & baſſe , deux hautbois
, deux cors , deux baſſons ; par Guillaume
Cramer , exécutée par l'Auteur devant
le Roi & la famille Royale.
Toutes ces muſiques ci-deſſus ſe vendent
chez le ſieur Sieber , Muſicien , rue
Saint- Honoré , à l'Hôtel d'Aligre.
176 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
"
"
ARCHITECTURE.
Avis concernant l'Eglise de l'Hôpital-
/ Général de Paris.
L'EGLISE de la Salpêtriere eſt d'un
parfait beau deſſin , donné & exécuté
par Liberal Bruand , Architecte de
Louis XIV . Elle conſiſte en un Dôme
octogone de dix toiſes de diametre ,
percé par huit arcades qui aboutiſſent
à quatre nefs de douze toiſes de long
chacune qui forment une croix ,&dans!
les angles , il y a quatre chapelles à pans.
L'Autel ſe trouve placé au centre de ce
„ Dôme : & comme il eſt iſolé, il peut
être vu commodément de toutes les
nefs , deſtinées à ſéparer les hommes
d'avec les garçons , les femmes d'avec
les filles. Une des nefs eſt pour les
gens du dehors. Au devant de celle- ci
en dehors , eſt un grand portique &
veſtibule , décoré de colonnes joni .
ques , & d'un attique au- deſſus ".
"
"
"
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"
66
"
"
Telle eſt la deſcription que Piganiol
de la Force (édition de 1742) nous a
donnée
JANVIER II . Vol. 1776. 177
donnée de l'Egliſe de l'Hôpital- Général.
Les connoiffeurs , qui regardent cemonument
comme un chef-d'oeuvre de l'art &
du génie , gémiſſoient de le voir maſqué
en partie : & les perſonnes dévotes trouvoient
fort indécent qu'on fît ſervir à
des greniers la maiſon de Dieu ; tandis
que tant de pauvres , qui brûloient d'y
entrer , n'avoient pas cette fatisfaction ,
la place qui reſtoit libre , n'étantpas ſuffiſante
pour les contenir tous.
Il y a beaucoup d'apparence que le retranchementde
trois nefs n'eut pas d'autre
cauſe que leur inutilité , vu le petit
nombre des pauvres qui étoient encore
bien au large dans le reſte de l'Eglife Ces
nefs furentſéparées aufſi - tôt après la conftruction
de l'édifice , & l'on y pratiqua
des caves & des greniers. Depuis que les
falles font remplies ,& qu'on a été obligé
d'en bâtir de nouvelles , on a defiré le
rétabliſſement del'Egliſe , artendu qu'une
grande partie des habitans de la maiſon ,
n'a pas la liberté d'aſſiſter aux offices divins
, & qu'on eſt obligé , pour ainſi dire ,
d'entrer par billet.
Cette grande entrepriſe , dont on comprenoit
la néceffité , &qui fait tantd'honneur
aux adminiſtrateurs actuels , a été
M
:
178 MERCURE DE FRANCE.
long-temps miſe en délibération: il falloit
dégager trois nefs , y conſtruire
de beaux plafonds , dreſſer ſous le Dôme
un Autel à la Romaine , bâtir une
Sacriftie , achever le portique , dont les
ornemens font bruts: les reſſources manquoient.
La Providence, qui veut procurer
aux pauvres infirmes les avantages
ſpirituels , & les confolations dont ils
ſont privés , a ménagé des ſecours qui ne
font pas ſuffifans , mais à la faveur defquels
on eſpere qu'elle ſuſcitera des perſonnes
charitables qui entreront dans ſes
vues & contribueront aux dépenſes les
plus preſſantes. Cette Egliſe étant dégagée&
finie , paſſera pour une des plus
belles du Royaume & l'un des beaux
ornemens de la Capitale.
MÉMOIRE pour empêcher les incendies ;
par M. le Duc de Croy.
८ 12Janvier 1776.
IL
IL eſt étonnant qu'on ne s'attache pas
plus efficacement à empêcher les incendies,
les moyens en étant fi faciles.
JANVIER II . Vol. 1776. 179
Il eſt reconnu que les incendies ne ſont
jamais dangereux que par les tôits , qui
teuls les communiquent , parce qu'ils
font expoſés à l'air & aux grands vents ,
leſquels animent & portent les flammes
au loin avec rapidité.
Cela étant certain , on fait donc que
la meilleure façon d'empêcher la communication
des incendies , eſt d'empêcher
que les toîts ne brûlent , c'eſt - à- dire ,
qu'il faut les rendre incombustibles.
On a eu, pluſieurs Livres & Mémoires
à ce ſujet ; le bon petit Livre de M. le
Comte de Spi , donne entr'autres une fort
bonne méthode pour faire des maiſons
incombustibles , en faiſant les toits voutés
& plaçant l'ardoiſe immédiatement
fur la voûte.
Cela a été trouvé un peu cher & d'une
conſtruction qui a ſa difficulté ; cependant
cette méthode devroit certainement
être employée pour les magaſins à poudre
, maiſons publiques , bibliotheques ,
hôpitaux , dépôts d'archives , &c. On
voit la réuſſite de cette méthode à l'Hôtel
de la guerre pour le bas ; mais il faudroit,
comme dit le livre , une voûte pour les
toſts; ainſi qu'on en voit à la halle aublé
& ailleurs .
M 2
ISO MERCURE DE FRANCE.
Sans aller à la dépenſe ni à rien de
difficile , on a le moyen de faire à peu
de frais les toîts preſque incombustibles,
fur leſquels le feu ne pourroit pas s'étendre
aifément , & feroit aisé à éteindre.
Il eſt bien certain & reconnu que le
plus mauvais de tout , & ce qui communique
les incendies , ce ſont les feuillets
ou planches fur lesquels on cloue les atdoifes;
cela eft ſec, entouré d'air , expoſé
au grand vent ; & une fois bien enflammé,
il faut que tout ce qui eſt ſous le vent
ſoit brûlé avant qu'on ait eu le temps
d'y porter remede ; alors la maſſe de ces
planches ou feuillets enfiamme le gros
bois , & le tout fait une maſſe enflammée
qui pénetre deſſous & porte une grande
flamme fur les côtés.
Tout conſiſte donc à ſupprimer ces
planches , à bien carreler les greniers &
à n'y pas laiſſer mettre de bois .
Il faut couvrir les toîts comme en
Hollande & à Calais * , avec de grandes
pannes qui fontde grandes tuiles de Hollande
, creuſes , à crochets , & que nous
pouvons faire comme eux.
* Ceux qui paſſent à Calais peuvent entr'autres voir la
belle Ferme de M. Mouron dans ce goût- là
JANVIER II. Vol. 1776. 181
Ces pannes à crochets ne font foutenues
que par des tringles d'un pouce
&demi quarré en ſapin ou en chêne , &
qui font éloignées de huit à dix pouces
entr'elles.
Les joints des pannes font regarnis en
deſſous de plâtre ; ce qui ferme le toît
comme une chambre , au moyen de quoi
on n'a rien à craindre des flammêches
que le vent tranſporte ; & n'y ayant point
d'air en deſſus , le feu ne peut y prendre.
Il y en a qui ontune petite fenêtre fermée
d'un morceau de glace pris de morceaux
caffés , & on y voit clair , on y tient
tout à ſec. Ces toîts ſont durables , moins
chers & excellens .
On fait les charpentes fortes , quoiqu'avec
peu de bois ; il n'y en a pas d'aſſez
près pour ſe communiquer l'une l'autre
la flamme , ou ce ſeroit ſi lentement
qu'avec du linge mouillé au bout d'un
bâton on l'éteint d'abord.
De plus , il faudroit carreler les gre .
niers ; & même dans tous les bâtimens
publics & importans , y faire double carrelage
à recouvrement. Alors le peu de
bois du toît , quand même il brûleroit &
& tomberoit enflammé, reſte ſur le carrelage
fans brûlerle deſſous de la maiſon.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
En outre , il faudroit élever tous les
gros murs de ſéparation un pied en deſſus
du toît comme des pignons de traverſe ;
alorsle peu de petitbois des toîts , même
enflammés par le grand vent , ne peut-être
ſuffifant pour étendre la flamme au- de- là
du mur de ſéparation, ni même pour
enflammer les groſſes pieces .
Ainſi n'y ayant pas aſſez de matiere
combustible pour communiquer la flamme
, laquelle eſt arrêtée des côtés & defſous
par les murs & le carrelage incombuſtible
, n'y ayant d'ailleurs pas d'air , le
feu n'eſt jamais dangereux ni communicatif
, les groſſes pieces éloignées les unes
des autres ne pouvant ſe communiquer
la flamme.
S'il prend d'en bas , il s'arrête au toît
&au carrelage du grenier , au lieu que
c'eſt par où ſe communiquent tous les
incendies.
Les moyens ci deſſus ſont faciles , ne
changeroient rien d'ailleurs aux conftructions
en uſage ; il n'y a que le toît à changer
fur les anciens murs : ce ſont des toîts
ordinaires , connus par l'expérience ,
moins chers & plus durables ; & la petite
augmentation de l'élévation des pignons
intermédiaires de traverſe & du carrelage
JANVIER II. Vol. 1776. 183
du grenier , n'eſt pas une dépenſe forte ,
ni à comparer à l'avantage d'arrêter la
communication des incendies.
A Monsieur Rigoley , Baron d'Ogny , Intendant
- Général des Poftes , fur sa réception
de Chevalier Commandeur de l'Ordre
de Saint Louis.
CET
Premium bellica virtutis.
ET Ordre dont Bellone honore ſes élus ,
Ne récompenſe en eux que la vertu guerriere ;
Louis , de ce cordon honorant ta carriere ,
Couronne en toi mille vertus .
Remarques fur le fond de la Mer.
M. l'Abbé Dicquemare , Profeſſeur de Phyſique & d'Histoire
Naturelle au Havre , de pluſieurs Académies Royales
des Sciences , des Belles- Lettres & des Arts , &c . &c.
s'étant occupé de la conſtruction des Cartes marines ,
dont quelques - unes ont été inférées dans le Neptune Oriental
, a fait fur le fond de la mer des remarques importantes
, qui ne paroiffent confignées dans aucun ouvrage
, & qui font bien capables de jeter un nouveau jour
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
dans cette partie de la Cofmographie , ſi intéreſſante pour
la navigation & pour l'humanité . Des entretiens avec
des pilotes de toutes langues , la diſcuſſion des cartes &
des fondes écrites , tant anciennes que récentes , l'examen
des corps qui s'attachent à la fonde , la contemplation des
rivages , des bancs , celle des couches qui forment l'intérieur
de la terre , des réflexions fur.ce que la Phyſique ,
Ja Cofinographie , l'Hiſtoire Naturelle ont de plus analogue
avec cet objet , &c. lui ont fait connoître qu'il existe dans
bien des parages deux fonds différens , dont l'un recouvre
Souvent l'autre par intervalle , le fond ancien & permanent
qu'on peut nommer fond général , & le fond accidentel ou
particulier . Le premier eft composé des mêmes couches
qui forment l'intérieur de la terre , comme la marne , 12
glaiſe , le ſable , la roche , les coquillages en grandes maffes
; on peut y joindre les madrépores. Il doit donc faire
à l'avenir l'objet principal des cartes de fonde. Le ſecond
offre une quantité conſidérable de détails fugitifs &
peu étendus , qui ſemblent avoir juſqu'ici déconcerté les
projets de ceux qui ſe flattoient d'en fixer le portrait. En
général ce font des fragmens de tous les corps expoſés à
l'action de la mer , de coquillages détruits , quelques - uns
entiers , mais comme ſemés dans des étendues médiocres ,
des fables fins colorés , de petits cailloux , un léger limon
, &c. &c . On donne ordinairement à ces fragmens
des noms conformes à leur apparence & non à leur nature.
Le fond général ſe repréſente à chaque inſtant quand
on fonde fréquemment dans les mêmes parages. Les navigateurs
attentifs pourroient le reconnoître & le diftinguer
du fond accidentel , & ils ne feroient plus livrés à la contradiction
fi on dreſſoit les cartes de fonde fur ee plan.
JANVIER II. Vol. 1776. 185
M. l'Abbé Dicquemare l'a ſuivi autant que les circonſtances
le lui ont permis. Il a heureuſement employé la fyntheſe
, au lieu de placer ſur les cartes toutes les fondes
obſervées , méthode vague & obfcure , qui n'offroit fouvent
que des réſultats contradictoires capables d'altérer la
confiance des navigateurs qui s'en font toujours plaints .
Cette découverte de deux fonds , que l'étendue de notre
Journal ne nous permet pas d'expoſer dans tout fon jour ,
a été précédée d'une remarque qui vient à l'appui ; cet
Académicien avoit obfervé depuis pluſieurs années que
dans bien des parages du Golphe de Gafcogne & de la
Manche , le fond n'a point changé depuis près d'un fiecle.
C'eſt dans les Mémoires qu'il ſe propoſe de publier fur
cet objet intéreſſant qu'on pourra appercevoir l'ordre & la
folidité de ſes obfervations .
:
LETTRE de M. l'Abbé de Reyrac , à
Monfieur... de l'Académie Françoise ,
& de celle des Inscriptions & Belles-
Lettres , à l'occaſion de la mort de M.
Maſſuau l'aîné , ancien Maire d'Orléans
& de la Société Royale d'Agriculture de
la même Ville .
Je vous annonce , Monfieur , avec bien de la ſenſibilité
la mort de notre vertueux ami , M. Maffuau , arrivée le
vingt cinq de ce mois. La ville d'Orléans perd dans ce
refpectable Citoyen un des plus grands & des plus ſavans
M5
186 MERCURE DE FRANCE .
hommes qu'elle ait produits. Elevé par fon mérite à la
premiere dignité de la Magiſtrature municipale, il ne ceffa
de l'honorer & d'en remplir les devoirs avec une application,
un zele & une bienfaifance qui redoublerent les fentimens
d'eſtime qu'on avoit pour lui. Homme de paix ,
on le vit toujours porter , dans les différentes places , l'ef
prit de modération , de concorde & d'équité qui l'animoit.
১
Petit-neveu du célebre pere Petau , il ſembloit que la
vaſte littérature & les talens du docte Jéſuite fuſſent échus
en partage à M. Maſſuau , comme un bien de famille qui
lui appartenoit de droit. Les langues hébraïque , grecque
& latine lui étoient auſſi familieres que ſa langue maternelle.
Il poſſédoit encore parfaitement l'anglois & l'efpagnol.
Il laiſſe , Monfieur , entr'autres écrits , qui n'ont point
été imprimés , un grand nombre d'excellentes differtations
ſur pluſieurs points d'antiquité ſacrée & profane , qui toutes
prouvent combien il ſavoit allier à la plus profonde
érudition , la fineffe du goût & la ſagacité de l'efprit de
critique. A tant de lumieres ſupérieures , il joignoit , ainſi
que fon illuftre ami & concitoyen feu M. Pottier , la modeſtie
fincere qui les embellit & la ſolide piété qui en releve
l'éclat. M. Maſfuau n'avoit que deux paffions , celle
de l'étude & celle d'obliger ; auſſi toute ſa vie n'a-t- elle
été qu'une ſuite de belles actions & de ſervices importans
rendus à pluſieurs gens de Lettres , à ſa patrie & aux
pauvres. Citoyen vraiment admirable par fon génie & fes
fublimes qualités , qui emporte dans le tombeau le reſpect
des gens de bien , l'amour de fa famille , les juftes regrets
de les amis : homme enfin d'une candeur , d'une bonté
JANVIER II. Vol. 1776. 187
d'ame, d'une probité antique & d'une fainteté de moeurs
fi rare que dans les plus beaux fiecles on lui eût érigé un
monument honorable pour entretenir dans tous les coeurs
la noble émulation du bien public , le reſpect pour la religion
& l'enthouſiaſine des grandes vertus .
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Orléans , ce 29 Novembre 1775-
LETTRE d'une aſſemblée d'Officiers de
tous les Corps , à M. le Chevalier de
Fuilly de Thomaſſin , Brigadier des Gardes
- du - Corps du Roi , & Membre honoraire
de pluſieurs Académies , fur fon
Eloge historique & militaire du Maréchal
de Catinat.
A Paris , ce 12 Octobre 1775 .
C'eſt au nom , Monfieur des Officiers de tous les Corps
qui compoſoient l'aſſemblée , où vous prononçâtes avec
autant de dignité que de ſentiment l'éloge du Maréchal
de Catinat , que nous vous écrivons , pour vous engager
à publier ce diſcours vraiment militaire & patriotique ; &
qui , ſaus avoir obtenu le prix de l'Académie Françoiſe ,
dont il étoit fi digne , n'en fut pas moins applaudi , comme
vous favez , avec acclamation dans notre comité.
188 MERCURE DE FRANCE.
Vous devez , Monfieur , vous prêter à notre empreffement
avec d'autant plus d'aſſurance , qu'il ſe trouve conforme
au defir de l'un des premiers génies du fiecle ; &
que la médaille d'or décernée par l'aréopage littéraire au
rhéteur qui a ſu répandre , ſur la tombe de ce Général illuftre
, les fleurs les plus brillantes de fon arc , ne vaut
pas fans doute une feuille de ce laurier , que vous méritez
, comme militaire , pour avoir ſu , en célébrant un autre
Scipion , développer les plus beaux ſecrets du vôtre.
** Jugeons - en par l'effet , Monfieur , fent - on naître cette
eſtime de foi - même , en liſant les différens panégyriques
de Catinat , qui ont paru juſqu'ici. Et malgré leur pompe
& leur emphaſe , ſe trouve - t - on plus grand , plus généreux
, plus inſtruit ; ſe ſent - on , en un mot , plus rempli
d'amour pour la patrie , d'émulation pour ſes devoirs , de
capacité pour les remplir & de vénération pour ce grand
Capitaine ? Non , mais c'eſt ce que fait éprouver cette
éloquence noble & fiere , quoique ſimple & affectueufe
avec laquelle vous le peignez ; & quum devoit feule en effet
caractériſer & le héros & l'orateur. Voilà ce qui nous
porte à vous donner ces témoignages de notre prédilection
, que nous avons crû devoir rendre publics , & que
l'impreſſion de votre cuvrage ne manqueroit pas de juftifier.
Le plaifir de vous entretenir , Monfieur , nous va faire
entrer là- deſſus dans quelques détails . Vous préférez avec
raiſon les traits hiſtoriques , qui font mieux connoître les
excellentes qualités de ce Général Philoſophe , à ces déclamations
oratoires , qui ne fervent ſouvent qu'a relever
JANVIER II. Vol. 1776. 189
une vertu commune , ou à faire illuſion ſur les crimes heureux
d'un tyran. Les anecdotes très - intéreſſantes qui ornent
votre difcours , & qui étoient preſque généralement
ignorées , ajoutent beaucoup à ſa gloire , & vous donnent
autant de droit à notre reconnoiffance. Votre ſtyle eſt
plein d'élévation , de chaleur , de vérité , & le fublime y
eſt également dans les choſes & dans les mots ; enfin
c'eſt le ſtyle qui convenoit uniquement à un guerrier qui
loue un guerrier.
On peut dire , Monfieur , qu'en préconisant Catinat
vos concurrens ne vouloient qu'attirer fur eux - mêmes les
regards du Lycée , tandis que vous ne cherchiez qu'à les
fixer fur ce grand homme. Ils le louent avec les tranfports
d'un enthouſiaſine étudié , & vous le repréſentez
avec l'énergie des faits les plus touchans . Ils le vantent ,
ils l'exaltent ; & vous le faites penſer , agir & parler. On
voit ,, en un mot , que non moins occupés de leur gloire
particuliere , que vous l'êtes de l'utilité générale , ils s'efforcent
de faire prévaloir la ſupériorité de leurs talens ,
& vous ne fongez qu'à faire adorer les vertus de votre
modele .
Patriote ſenſible & généreux , vous savez , Monfieur ,
connoître & eftimer votre nation , que vous avez déjà
honorée en défendant les arts ; & votre nouvelle production
ne tend encore qu'à l'enflammer de cet amour de la
gloire , dont vous la connoiſſez ſi ſuſceptible. Pénétré du
beau zele qui vous anime , quel François ne deviendroit
foldat , qui ne demanderoit preſque comme Alexandre , où
font mes armes , où est l'ennemi ?
190 MERCURE DE FRANCE.
Oui , Monfieur , nous le répétons , votre éloquence a ce
caractere , que demandoit la Bruyere dans tout ouvrage
héroïque ou moral ; elle échauffe le courage & l'éclaire ,
& la verve de vos rivaux éblouit l'eſprit ſans émouvoir le
coeur. Vous dites que la vertu modefte de Catinat vous
enchante , vous ravit , & vos lecteurs éprouvent les mêmes
ſentimens . Mais l'eſſor ambitieux de vos compéti
teurs fait tout changer : les trophées du conquérant difparoiſſent
, l'héroïſine s'éteint , on n'eſt plus qu'homme de
lettres en les écoutant ; & ce n'eſt plus qu'eux qu'on admire
& qu'on voudroit imiter.
Cependant , Monfieur, loin de vouloir les déprimer ,
nous applaudiſfons au contraire avec plaisir à leurs efforts
vainqueurs . Nous voulions feulement vous faire connoître
par ce parallele que le génie les a mieux ſervis que le
ſentiment; & que vös ſuccès ne doivent ni vous faire
rougir d'être entré en lice avec eux , ni vous laiſſer envier
leur triomphe ; toutefois nous préſumons que la couronne
que vous méritez , ſelon tous vos camarades , qui font
vos vrais juges , ne brillera pas impunément fur votre
front , & qu'elle vous ſuſcitera bien des envieux & des
Zoïles . Mais glorifiez-vous en d'avance : vous ſavez , &
c'eſt vous qui l'avez dit , que les cris de l'envie affurent
encore mieux la gloire du mérite que les trompettes de la
renommée. f
Permettez - nous done , Monfieur , de vous réitérer , en
finiſſant , nos invitations , reſſouvenez-vous que vous devez
votre ouvrage à l'empreſſement du Public , qui diſtingue
vos talens ; à l'inſtruction des militaires , à qui vous l'avez
1
JANVIER II. Vol. 1776. 191
conſacré, à la mémoire du héros que vous immortaliſez ,
& à votre propre gloire qui réclame contre votre modeſtie.
Il ne nous reſte plus , Monfieur , qu'à nous féliciter d'avoir
été chargés par l'affemblée d'une commiſſion auffi
agréable pour nous qu'elle vous eſt honorable. Heureux fi
nous nous en ſommes acquittés d'une maniere capable de
remplir ſes vues , & de vous convaincre de l'eſtime fin
cere & de l'attachement reſpectueux avec lesquels nous
fommes ,
Monfieur,
Vos très- humbles & très - obéiſſans ſerviteurs.
Le Comte DE LA MOTTE DU BREUIL ,
Ancien Mestre - de - Camp de Caval.
Signés Le Chevalier DU BOIS DE LA GARDE ,
Lieut.- Colonel d'Infanterie.
DUPONT , Capitaine de Dragons.
LETTRE du ſieur Joseph Duplain , Lib .
à Lyon , à M. d'Alembert , Secrétaire
Perpét. de l'Acad. Françoife .
Le ſieur Joſeph Duplain ayant annoncé dans un Prospecsus
imprimé , une édition du Dictionnaire de l'Académie
Françoise avec des additions & corrections , cette Compagnie
en a porté ses plaintes au Magistrat comme d'une infraction
192 MERCURE DE FRANCE.
à son privilege ; en conséquence le ſieur Duplain a écrit à
M. d'Alembert la lettre ſuivante , que l'Académie nous a envoyée
pour être inférée dans notre Journal , afin que ceux
qui se proposent d'acquérir cette édition foient détrompés fur
les prétendues améliorations qu'on leur a promises .
Monfieur ,
Monfieur de la Tourette , notre Inſpecteur , m'a communiqué
les ordres de M. Albert , an ſujet du Dictionnaire de
l'Académie. J'ai fait faire effectivement l'annonce de la
nouvelle édition que j'ai entrepris de ce livre avec l'agrément
du Libraire privilégié , annonce que je vous ſupplia
de regarder comme celle d'un Libraire Marchand qui veut
donner de la rapidité à la vente de ſon livre . Je n'ai fait
aucun changement à ce Dictionnaire , & il y auroit eû de
la maladreſſe de ma part d'y inférer des augmentations que
P'Académie auroit déſavouées , ce qui nuiroit au débit de
l'ouvrage ; mais je n'ai rien épargné pour le rendre - correct
& aufli parfait que l'édition in -folio . Voilà , Monſieur
, ou ſe réduit mon travail , je vous ſupplie d'en être
perfuadé , ainſi que du reſpect avec lequel je ſuis ,
Monfieur ,
Votre très-humble ſerviteur ,
JOSEPH DUPLAIN
A Lyon , ce 16 Décembre 1775.
BIENJANVIER
II. Vol. 1776. 193
1
BIENFAISANCE.
I.
Il y a environ dix ans qu'un Tailleur
de Londres , nommé Swith , très- pauvre
& fans autre reſſource qu'un ami auſſi
pauvre que lui , appelé Thoms , & Tiſſerand
defa profeſſion , partit pour les Indes
Orientales , dans l'eſpérance d'y améliorer
fon fort Il y fit fortune , & époufa
une fille riche , qui avoit une ſoeur auſſi
opulente ; l'ane & l'autre voulurent fuivre
Swith dans ſa Patrie , lorſqu'il ſe crut
à l'abri de tout événement. Arrivé à Londres
, il n'eut pas de peine à ſe rappeler
ſa premiere miſere. Cette idée lui retrace
l'image de Thoms ; il vole chez fonami ,
dont il n'eſt pas reconnu ,& s'informe de
lui-même s'il eſt à ſonaiſe , s'il a une maifon
, s'il eſt marié. Toutes ſes réponſes furent
négatives , & à chacune , Swith fit paroître
une joie ſi vive , que le Tifferand
crut avoir affaire à un inſenſé , ou à un
homme opulent qui infultoit à ſa miſere.
Dans peu d'heures il fut détrompé ; un
N
194 MERCURE DE FRANCE.
carroſſe s'arrête à ſa porte , on lui dit d'y
monter ; il y monte. On arrive dans une
belle maiſon ; Thoms y reconnoît Swith ,
qui avoit repris ſes anciens habits , & qui
lui dit : Mon ami , quand nous n'avions
rien , nous nous confolions ; le premier de
nous qui avoit un schelling , le partageoit
avec l'autre , cette maison est à toi , avec
tout ce qu'elle contient : voilà la foeur de
ma femme ; elle veut un mari honnêtehomme
; elle est riche : je lui ai parlé de
toi ; elle conſent à te donner la main . Je
t'appelois autrefois mon frere ; tu l'es actuellement
. Oublions tout , excepté l'amitié qui
nous lie , & qui ne finira qu'avec nous.
II.
Dans le mois de Novembre de l'année
derniere , au village de Roiffy ,
Terre qui appartient à Madame la Marquiſe
de Caraman , une pauvre femme
fut pendant deuxjours en travail d'enfant
La Sage-Femme déſeſpérant de pouvoir
la délivrer , le Bailli de Roiſſy écrit à
Madame de Caraman la ſituation de cette
infortunée. La Marquiſe reçoit la lettre
à deux heures du matin , fait ſur le
champ atteler quatre chevaux à fon carJANVIER
II. Vol. 1776. 195
roſſe , écrit à ſon Accoucheur de vouloir
bien ſe tranſporter à Roiſſy , & ordonne
à fon Cocher de prendre la poſte au
Bourget pour arriver plus vîte. L'Accoucheur
délivre heureuſement la femme ,
qui , ſans ce ſecours & la tendre humanité
de Madame la Marquiſe de Caraman
, étoit en danger de perdre la vie.
ANECDOTES.
42
I.
Le trait ſuivant fait bien de l'honneur
à la modération philofophique de feu
l'Abbé de Voiſenon. Un Poëte de ſa
connoiſſance avoit fait contre lui une
Satire , où ſes moeurs n'étoient pas plus
ménagées que ſon eſprit. Avant de la
faire inprimer , il alla trouver l'Abbé
de Voiſenon même , réſolu de la lui
montrer , pour ſavoir ce qu'il en penſeroit
, & juger de l'effet qu'elle produiroit
fur lui . ,, Il y a , lui dit- il d'un ton
,, hypocrite , de bien méchantes gens ;
„ voilà une Satire affreuſe qui vient de
N2
172 MERCURE DE FRANCE.
eſt en ſoufre rouge , qui ne change jamais
de couleur ; prix , 12 fols la piece.
On vient de publier très récemment
les médaillons de Monseigneur de Miroménil
, Garde des Sceaux de France ,
de M. de la Chalotais , & de M. Beni .
gne Boſſuet , Evêque de Meaux. A Paris ,
chez Lauraire de l'Académie de St. Luc ,
rue des Prêtres St. Germain l'Auxerrois.
MUSIQUE.
L.
Mélange musical , premier recueil , contenant
un duo , un trio , une ſcene , des
airs , des ariettes , des romances & des
chanfons ; avec différentes fortes d'accompagnemens
, tant de harpe ou clavecin
en ſolo , qu'à grand & petit
orcheſtre , dédié à Madame la Vicomteile
de Pons , composé par Paul Céfar
Gibert ; prix , 15 liv. A Paris , chez
l'Auteur , cour de l'Orangerie des Tuileries
, & aux adreſſes ordinaires.
CETTE muſique eft agréable , & doit
réuffir.
1
JANVILA
)
Le premier mo
aux amoers & apri
naud, eft traite par e
tation sa Poëse nais R
anacreontique, 20
propres a ce genre.
L'Imitation en
FLE
Ode du premier Erre d
reillement traves d'ins
velle: nous
E
fufceptible d'expreffor
vant le ſens des diferentes
couplets.
La ſcene & l'air tre
des Freres Ennemis de ac
l'attention des amaters
cueil en généra far
de cet habile Compoeur
11
Septieme Teruel Zarienes co
rangees pour i cave
avec
accompagnemer os
& la balle cu free,
felle Lenge d
-
1 .
we
Da
Benaut,Malire De CVECT
16 fois & Faris
. הביח--
I
Git- lecorporaci
196 MERCURE DE FRANCE .
„ me tomber entre les mains, dont tous
20 les traits me paroiſſent porter directe.
„ ment fur vous , quoiqu'on ait laiſſé le
„ nom en blanc. L'Auteur m'en eſt in-
„ connu; mais comme on ignore ſans
„ doute notre liaiſon , on a voulu la ſou-
„ mettre à ma critique avant de la faire
„ paroître " . Il tire l'écrit de ſa poche ,
& le lui lit effrontément en entier , appuyant
avec complaiſance fur les endroits
les plus forts . L'Abbé de Voiſenon l'écouta
tranquillement juſqu'à la fin , prit
enfuite l'Ouvrage pour l'examiner , fit
l'éloge des meilleurs vers , en critiqua
quelques autres , & pria le Poëte de lui
permettre de faire quelques corrections.
Celui-ci crut qu'ilalloit tout au moins jeter
le papier au feu ; mais l'Abbé s'approche
de fon bureau , corrige une douzaine de
vers , remplit le blanc de ſon nom , &
rend la Satire à l'Auteur , en lui diſant
phlegmatiquement : à préſent , mon
,, ami , je crois que vous pouvez faire
,, imprimer cet Ouvrage ; il y avoit quel-
,, ques incorrections qui auroient pu lui
,, faire tort : il eſt rempli de ſel & d'ef-
,, prit , & ne peut manquer d'être bien
,, reçu du public " . Le Poëte Satirique
fut fi frappé de ce ſang froid , qu'il dé-
”
1
JANVIER II. Vol. 1776. 197
chira ſon écrit , le brûla , embraſſal'Abbé ,
& lui protefta qu'il étoit guéri pour toujours
de la démangeaifon de faire des
Satires .
II.
Un jour le Maréchal de Villars voulut
s'emparer du cabinet d'un Avocat pour
le joindre au Confeil de Guerre. Thierri ,
c'eſt le nom de l'Avocat , préſenta au
Régent ce placet fingulier : ,, Me Thierri ,
„Avocat aux Confeils du Roi , repré
ود
ſente très- humblement à Votre Alteffe
,, Royale que M. le Maréchal de Villars ,
,, n'ayant plus d'ennemis à combattre ni
ودde traités de paix à faire , a mis le
,, fiege devant le cabinet d'un pauvre
Avocat. Il s'imagine que la place ſe
„ rendra à la premiere fommation ; mais
ود
ود le Suppliant a réfolu d'attendre le gros
„ canon , & ce gros canon, ce font les
و د
ordres de Votre Alteſſe Royale " . Ce
placet fut renvoyé au Maréchal , qui ,
l'ayant lu , dit : ,, allons , il faut lever le
,, ſiege , ce ſera le premier que j'aurai
„levé de ma vie ". ود
111.
M. de Maléſieux diſoit un jour à M.
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
le Duc d'Orléans , Régent , au ſujet d'un
traité qu'il venoit de ſigner , qu'il auroit
été à propos d'intérer dans quelque article
un mot équivoque qui pât fournir
un prétexte pour renouveler la guerre.
Bon ! réppondit le Prince , quand on a
de quoi faire la guerre , on ne donneroit
pas un fol d'un prétexte.
IV.
On jouoit au Pharaon dans la falle
des Redoutes à Vienne en Autriche. Un
maſque , élégamment vêtu , s'approche
de la table , y jette un coup d'oeil , & dit
froidement : va la banque , Le Banquier
ayant accepté , l'inconnu gagne : le perdant
fe lève ,& veut lui donner les 2000
louis & les facs. Le maſque prend les
2000 louis , & dit à celui qu'il a débanqué
: ,, lorſque j'ai tenté le hafard du jeu ,
,,je n'ai vu que la fomme qui étoit fur
,, la table , & que je retire. Si j'avois
,, perdu , je ne vous aurois certainement
„ payé que cela ; ainſi gardez vos facs ,
,, ils ne font , ni ne peuvent être à moi ".
JANVIER II. Vol. 1776. 199
AVIS.
I.
Préparation antimoniale de Jacquet.
CETTE préparation approuvée par la Faculté de Mé
,
,
осса-
decine de Paris eſt un des meilleurs fondans qu'on
puiſſe employer dans le traitement de différentes maladies
. Elle eſt ſouveraine , fur- tout dans celles qui proviennent
de l'épaiſſiſſement de la lymphe , comme ſcrophules
, lait répandu , maladie de la peau , & particulierement
les dartres qui , ſe trouvant répercutées
fionnent les plus grands ravages . La cruelle maladie
des negres , vulgairement appelée le pian , ne réſiſte pas
à ſon efficacité ; & c'eſt d'après les cures les mieux conſtatées
qu'elle a été envoyée dans les ifles pour le
compte du Roi & que MM. les Ditecteurs de la
Compagnie des Indes en ont fait paffer dans leurs établiſſemens
.
2
,
On trouve la préparation antimoniale chez le ſieur Jacquet
, ancien Chirurgien de Mgr le Prince de Wirtemberg ,
rue de Vaugirard , vis-à-vis de l'ancienne Académie de la
Guériniere.
I I.
Le fieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jean de l'E
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
pine , chez l'Epicier en gros , la porte- cochere à côté du
Taillandier , au deuxieme appartement fur le devant , près
de la Grève , donne avis au Public qu'il débite , avec
permiffion , des bagues dont la propriété eſt de guérir la
goutte. Les perſonnes qui en font fort affligées doivent
porter cette bague avant ou après l'attaque de la goutte;
en la portant toujours au doigt , elle préſerve d'apoplexie
& de paralyfie .
Le prix des bagues montées en or , eft de 36 liv. &
celles en argent , de 24 1.
Le fieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec un peu
d'onguent , & coupe les ongles des pieds .
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eft 1 1. 10 f.
Il a une pommade pour les hémorrhoides , les foulage
& les guérit .
Les pots de pommade font de 3 liv. & 1 1. 4 f.
Il a une eau pour guérir les brûlures , approuvée par
M. le Doyen & Préfident de la Commiffion Royale de
Médecine.
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. & de 11. 4 f.
III.
Nouvelle Pommade attractive du fieur
Chaumont , Perruquier.
Cette pommade , dont l'odeur est très agréable , a la
JANVIER II. Vol. 1776. 201
propriété de faire tenir les toupets poſtiches ſur la tête
fans aucun inconvénient , & de maniere qu'ils font allufion
à la chevelure la mieux plantée : on s'en fert auſſi
avec fuccès pour les perruques ſujettes à reculer & à ſe
déranger : elle ſe vend trente fols l'once. Les bâtons
font de deux onces chacun .
Le fieur Chaumont fait auſſi des toupets poſtiches fort
commodes pour les perſonnes qui n'ont plus de cheveux
fur la tête , mais qui en ont affez aux faces pour pouvoir
être accommodés . Ces nouveaux toupets , étant travaillés
fur treffe fur le bord du front , en font bien plus fins fur
la peau ; & afin d'imiter plus parfaitement la nature , ils
font dentelés , de maniere à ne laiffer appercevoir que des
picots ſur lesquels une eſpecé de petits cheveux folets
font placés avec art & fi librement , qu'ils en effacent abfolument
la bordure..
Il demeure rue des Poulies , en entrant à droite par la
rue S. Honoré , à Paris .
IV.
Le Trésor de la Bouche .
Le fieur P. Bocquillon , Marchand Gantier Parfumeur à Paris
, à la Providence , rue St. Antoine , entre l'Eglife de St.
Louis de MM. de Sainte Catherine & la rue Percée , visà-
vis celle des Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu
& approuvé à la Commiſſion Royale de Médecine , le n
Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le trésor de la
bouche, dont il eſt le ſeul compoſiteur, Ses admirables
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
1
vertus la font préférer , en lui établiſſant une très grande
réputation. La propriété de ſa liqueur eſt de guérir tous les
maux de dents quelque violent qu'ils puiſfent être , de purger
de tout venin , chancre , abſcès & ulcere , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer à gâter
les dents ; elle les conferve même quoique gâtées .
Cette liqueur a un goût très agréable. L'Auteur en reçoit
tous les jours de nouveaux fuffrages par des certificats
que lui envoyent ſans ceſſe les perſonnes de la premiere
diſtinction. L'Auteur a des bouteilles à 10 1. 5 1. 3 1. &
1 1. 4 f. Il donne la maniere de s'en ſervir , ſignée & paraphée
de fa main ; il met fon nom de baptême & de famille
fur l'étiquette des bouteilles , ainſi que ſur le bouchon
, marqué de fon cachet , & un tableau au deſſus de
fa porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auſſi le véritable
taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures & brûlures
, approuvé par MM. de la Commiſſion de Médecine,
le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir le port
des lettres .
NOUVELLES POLITIQUES.
LE
De Constantinople , le 17 Novembre 1775-
✓E Capitan-Pacha eſt arrivé hier dans ce Port avec ſa
flotte , chargée de la principale partie des dépouilles du
Chéik - Daher. Ibrahim Sebak , principal Miniftre de ce
dernier , eſt enchaîné fur un des vaiſſeaux . On a trouvé en
JANVIER II. Vol. 1776. 203
dépôt à Seyde un grand coffre qui contenoit l'or & les
bijoux les plus précieux du Chéïk. Ce tréſor avoit été le
motif le plus preſſant de la guerre qu'Aboudaab avoit portée
en Syrie.
De Moscou , le 10 Novembre 1775.
L'impératrice ſe rendit dernierement au Sénat pour y
faire enregiſtrer un édit par lequel les Particuliers des
Provinces éloignées ne feront plus tenus de venir en cette
ville ou à Pétersbourg , pour faire juger leurs procès en
derniere inſtance. Les Gouverneurs particuliers , aſſiſtés
des Conſeils des Provinces , auront à cet égard les droits
du Sénat , le dernier appel à l'Impératrice confervé ; mais
on ne pourra faire uſage de cette voie , qu'au riſque d'une
punition pour l'appelant , dans le cas où l'Impératrice confirmera
la premiere déciſion .
De Stockholm , le 4 Decembre 1775.
On écrit d'Upfal qu'un Citoyen vraiment patriotique ,
qui defire de reſter inconnu , promet une médaille d'or à
celui qui réfoudra , de la maniere la plus fatisfaiſante , la
queftion ſuivante : Si les moeurs chrétiennes s'améliorent ou
Se détruisent parmi les Suédois , & dans le cas de l'amélioration
, quelle est la cause de cet état , & qu'elles doivent en
étre les fuites relativement à la ſociété civile ? Ce Citoyen ,
en ſe réſervant le droit de prononcer entre les concurrens ,
a pourvu, en cas qu'il vint à mourir , a ce que le prix
ne fût pas moins diſtribué. Les mémoires , doivent être
adreflés à l'Affeffeur Pfeiffer.
204 MERCURE DE FRANCE.
De Lisbonne , le 28 Novembre 1775.
Le ſieur Joſeph Sefar de Menezes , Gouverneur de Fernambuc
(dans le Bréfil) a écrit à Sa Majesté qu'à Siara ,
ville capitale de la Province du même nom , on venoit
de perdre un particulier âgé de cent vingt - quatre ans ,
nommé André Vidal de Negreiros. Il avoit toujours joui
d'une bonne mémoire & de l'ufage libre de tous ſes ſens .
Capitaine Supérieur de la ville en 1772 , il avoit encore
rempli la place de Juge à la fatisfaction de tout le monde.
Il étoit pere de trente fils & de cinq filles , qui ont
eu trente-trois enfans , cinquante deux petits - enfans , quarante-
deux enfans de petits- enfans , & vingt fix defcendans
de ces derniers , ce qui faifoit une poftérité de cent quatre-
vingt- huit perfonnes, dont cent quarante-neuf vivoient
en 1773 , n'occupant tous qu'une feule & même maiſon
avec le refpectable syeul commun , qui ſans doute avoit
donné à fa familie une (ducation excellente
cette union patriarcliale.
De Malie, le 15 Novembre 1775 .
Extrait d'une Lettre de cette Isle.
, principe de
„ Frere François de Ximenes de Texada , eſt mort le
,, 9 de ce mois , âgé de 72 ans , des fuites d'un rhume
"
"
"
و د
épidémique négligé , & qui dégénera en une fluxion de
poitrine fi férieuſe , que loffque les Médecins furent appelés
, il la déclarerent mor.elle. Le Grand - Maître demanda
aufli- tôt l'adminiſtration des derniers facremens
23 qu'il reçut le 4 & le 6 , avec la réſignation d'un ReliJANVIER
II. Vol. 1776. 205
و د
"
g'eux voué à la défenſe du Chriftianiſme. Il avoit été
élu Grand - Maître le 28 Janvier 1773 .
" Dès que le Grand-Maitre fut mort , les yeux de tout
le Couvent ſe tournerent fur le Bailli de Chauvence &
ود fur le Bailli de Rohan ; m is le premier ayant déclaré
,, que fon âge de foixante - dix - fept ans & fes infirmités
ود
ود
étoient incompatibles avec le Magiſtere ; qu'il ne vouloit
plus penſer qu'à bien mourir , & que le Bailli de
„ Rohan lui paroiſſoit le plus digne de remplir la premiere
ود
ود
dignité de l'Ordre , l'élection & la proclamation de ce
dernier furent faites d'un voeu unanime & d'une manie-
,, re fi flatteuſe qu'on en trouveroit peu d'exemples dans
ود les annales de l'Ordre. Les tranfports de joie avec la-
„ quelle les Maltois apprirent cette élection , en démon-
„ trerent la fageſſe ".
De Venise , le 16 Décembre 1775.
Le Gouvernement a fait proclamer un ordre général à
tous les Co vens de la République , de fournir un état
détaillé des dixmes qui leur ont été accordées par Sixte
-V, & des différentes charges qu'ils doivent payer annuellement
; comme autfi la lifte des Religieux qui font fortis
de Religion , de ceux qui ont pris l'habit eccléfiaftique , &
de ceux qui ont quitté les domaines de la République depuis
l'édit de 1768 , en ſpécifiant le nombre de ces derniers.
206 MERCURE DE FRANCE .
ト
De Londres , le 29 Décembre 1775-
Le Lord Germaine reçut , il y a trois jours , des lettres
du Major-Général Carleton , datées de Montréal , le 5 Novembre
, qui portent que cet Officier n'ayant pu raffembler
des forces ſur leſquelles il pût compter pour ſecourir
Saint -Jean , les Rebelles avoient profité de la défection
de l'ordre le plus vil des Canadiens , pour accélérer l'exé.
cution de leur entrepriſe ; que les Forts de Chambly & de
Saint-Jean , ſur la riviere de Richelieu , après avoir arrêté
les progrès des Infurgens pendant plus de deux mois , ſe
font rendus , & que les garniſons ont été faites priſonnieres
de guerre par une capitulation.
,
On a appris depuis , par un vaiſſeau arrivé de Quebec
à Briſtol , que Montréal avoit capitulé le 12 Novembre , &
que les vainqueurs avoient auſſi-tôt publié un manifeſte ,
dans lequel ils ont déclaré que tout Canadien reſteroit en
poſſeſſion de ſes biens. Une lettre du Lieutenant-Gouverneur
Cramabé , datée de Quebec le 9 du même mois
donne lieu de croire qu'un détachement d'Américains ,
commandé par un nommé Arnold , eſt entré dans la Province
par la riviere de Chaudiere , & qu'une partie de ce
détachement eſt actuellement poſtée à la pointe de Lévi ,
vis - à - vis de Quebec , attendant la jonction du Général
Mongommery. Des lettres du Général Carleton , apportées
ici le 25 par le ſieur Pringle , Lieutenant de vaiſſeau
de Sa Majesté , & datées du 18 Novembre , raffurent encore
fur le fort de cette capitale. Ce Général mande au
Miniſtere qu'il étoit rentré à Quebec à la tête de douze
JANVIER II . Vol. 1776. 207
cens hommes , y compris un grand nombre de Canadiens
fur lesquels , à la vérité , il ne paroît pas faire un grand
fond ; qu'il avoit toutes les provifions néceſſaires , même
du bois pour cinq mois , & qu'il ſe flattoit de ſe ſoutenir
contre les entrepriſes des ennemis juſqu'à ce qu'il eut reçu
les ſecours d'Angleterre , qu'il attendoit avec impatience.
Il confirme par cette lettre l'abandon qu'il a été forcé de
faire de Montréal , attendu qu'avec tous les efforts de la
- Nobleſſe & du Clergé du Pays , combinés avec lui , il
n'avoit pu contraindre le Peuple à le ſeconder en prenant
les armes.
On a appris que les Américains s'étoient emparés en
dernier lieu d'un bâtiment marchand Anglois , qui portoir
à Boſton quatre cents barrils de poudre à canon , un mortier
& quelques petits canons . Ce bâtiment , qui faiſoit
partie d'un convoi entré heureuſement dans le Port , manoeuvra
de façon qu'il n'y entra point comme les autres ,
& qu'on foupçonne le Capitaine & l'équipage d'avoir ,
pour ainfi dire , livré leur bâtiment à l'ennemi à la vue de
la côte .
De Paris, le 1 Janvier 1776.
On écrit de Vienne en Dauphiné , que malgré la décou
verte qui avoit été faite à peu de diſtance & au midi de
la ville en 1773 , d'un morceau de moſaïque de la plus
précieuſe antiquité , on paroiſſoit ne plus s'occuper de la
recherche de ces monumens , lorſque la protection particuliere
que l'Intendant de la Province accorde aux Arts ,
a déterminé le fieur Schneider , Peintre & Profeſſeur de
PEcole gratuite de Deſſin au College royal de la ville , à
208 MERCURE DE FRANCE .
continuer les fouilles au même lieu où le morceau de mo.
ſaïque avoit été trouvé. Les travaux de cet Artiſte lui ont
procuré plufieurs blocs de marbre curieux par leur groffeur
& leur fculpture , & la rencontre d'une moſaïque plus
grande & plus variée dans ſon deſſin que la premiere.
Dans l'eſpace de trente quatre pieds de longueur fur
vingt-quatre de largeur , ce pavé offre au milieu un tableau
où l'on diftingue trois femmes dont une eſt à demie
nue , effrayées toutes trois & paroiffent fuir devant
un foldat qui les pourſuit armé d'une lance . Au - deſſus
efſt un rempart fur lequel on voit une tente & deux autres
guerriers , dont l'un ſemble donner l'ordre d'arrêter les femmes
& l'autre ſonne de la trompette . Ces figures , de
grandeur naturelle , ſont vêtues à la Grecque. Ce tableau
étoit furmonté par cinq médaillons réprefentant l'un la
tête de Méduſe , & les autres les quatre ſaiſons avec leurs
attributs particuliers . Le reſte de ce riche pavé étoit com
poſé de vingt - fix compartimens d'une forme alternativement
quarrée & circulaire , le tout terminé par une bordure
de bon goût .
Le ſieur Schneider , à l'aide d'une méthode de fon invention
, eſt parvenu à lever cette mofaïque intéreſſante
pour les Arts , & à la faire tranſporter au college dans la
falle de deffin , où elle forme un genre de décoration fort
rare.
,
En poursuivant ſa fouille avec une ardeur qu'augmentoit
ſon ſuccès , il a trouvé un ſecond pavé en maftic Romain
blanc , parfemé de fragmens des marbres les plus rares &
jetés comme au hazard , le tout poli & formant un bel effet
& un corps très - dur. Cette eſpece de marbre a été
auffi
JANVIER II . Vol . 1776. 209
auſſi déposée au même College . La décompoſition analy
tique d'un morceau de ce marbre factice pourroit être fort
utile à l'induftrie de nos Stucateurs modernes .
PRESENTATIONS .
2
Le 24 décembre , le baron de Navailles Poiyferré , chevalier
d'honneur au Parlement de Navarre eut l'honneur
d'être préſenté à Sa Majefté par le Garde des
Sceaux , & lui faire les remercimens de cette Compagnie
fur fa réintégration .
Le 26 , les Députés de la ville de Rouen eurent une
audience du Roi . Ils furent préſentés à Sa Majeſté par
le maréchal - duc d'Harcourt , gouverneur de la province
de Normandie , & par le fieur Bertin , miniſtre , ayant le
département de la province . Ils furent conduits à l'audience
de Sa Majefté par le ſieur de Nantouillet , maître
des cérémonies , & par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies.
Le 27 , le fieur Brunyer , ancien médecin des camps &
armées du Roi , ci devant premier médecin de l'hôpital
militaire de Metz , médecin de la charité royalę de Saint-
Germain en- Laye , nommé médecin confultant de Monfieur
, a eu l'honneur de lui être préſenté par le marquis
de Noailles , premier gentilhomme de la chambre de ce
Prince , & par le ſieur Lieutaud , premier médecin du
Roi.
210 MERCURE DE FRANCE.
Les Etats de la Souveraineté de Béarn , qui n'avoient
pas rendu l'hommage & fait le ferment de fidélité qu'ils
doivent au Roi à ſon avénement à la couronne , s'acquiterent
de ce devoir le 31 du mois dernier , ſuivant la formute
&le privilége particulier à cette Province. Leurs
Députés furent conduits à l'audience par le marquis de
Dreux , grand-maître des cérémonies , par le ſieur de Nantouillet,
maître des cérémonies , & par le ſieur de Watronville
, aide des cérémonies , & préſentés à Sa Majeſté
par le Duc de Grammont , gouverneur de la Province ,
& par le fieur de Malesherbes , miniftre & fecrétaire d'Etat.
La députation étoit compofée de l'évêque de Leſcar ,
qui porta la parole , du baron de Navailles Poiyferré , baron
de Mioſſens & chevalier d'honneur au Parlement de
Navarre;-du-vicomte de Navailles , baron de Mirepex ;
du baron de,Livron , brigadier des armées du Roi, & major-
général des Carabiniers , députés de la Nobleſſe ; du
ſieur de Caubios, lieutenant de maire de Morlaas ; du ſieur
de Veguier , lieutenant de maire de Pau ; du ſieur de la
Ferrere , lieutenant de maire de Navarreins , & du ſieur
de Diffe, maire, de Couches , députés du Tiers-Etat ; du
baron de Sus , ſyndic général d'Epée , & du ſieur de Vitau
, ſecrétaire - général des Etats de Béarn. Ils prêterent
forment de fidélite au Roi , qui s'eſt engagé avec bonté à
maintenir leurs privileges. Ils ont été enſuite admis aux
audiences de la Reine ,de Monfieur , de Madame , de
Monfeigneur le counte, d'Artois , de Madame la comteffe
d'Artois ,de Madame Elifabeth , & de Mesdames Adélaïde
, Victoire & Sophie de France , qui ont bien voulu les
recevoir avec la même bonté , & témoigner leur fatisfac
JANVIER II. Vol. 1776. 211
tion des harangues qui leur furent prononcées par l'évêque
de Leſcar.
Le 7 du même mois , la marquiſe de Sainte-Croix a eu
Phonneur d'être préſentée à Leurs Majeftés & à la Famille
royale , par la marquiſe des Ecotais .
Le bailli de Saint- Simon , ambaſſadeur de Malte , en
habit de cérémonie de l'ordre, eut une audience particuliere
de Leurs Majeftés , dans laquelle il remit une notification
de la mort de dom François Ximenes , Grand-Mar
tre de la Religion de Malte , & fit part en même temps
Leurs Majestés , de l'avenement du bailli de Rohan au Mа-
giftere. Le bailli de Saint - Simon , accompagné d'environ
foixante Chevaliers de l'ordre, fut conduit à cette audience
& à celle de la Famille royale par le ſieur la Live de
la Briche , introducteur des Ambaſſadeurs : le ſieur de Sequeville
, fecrétaire ordinaire du Roi à la conduite des
Ambaſſadeurs , marchoit à la tête des Chevaliers do
l'Ordre .
Le même jour , le baron de Boden , miniſtre plénipotentiaire
du Landgrave de Heſſe - Caffel , eut une audience
particuliere de Leurs Majestés , dans laquelle il préſenta ſes
lettres de créance : il fut conduit à cette audience & à
celle de la Famille royale , par le ſieur la Live de la Briche
, introducteur des Ambaſſadeurs : le ſieur de Sequeville
, ſecrétaire ordinaire du Roi à la conduite des Ambaſſadeurs
, précédoit.
02
212 MERCURE DE FRANCE.
✓ NOMINATIONS.
Le Roi vient d'accorder l'abbaye de Mazan , ordre de
Citeaux , dioceſe de Vivier , à l'Evêque de Siſteron , celle
de Saint Sever - Cap , ordre de Saint Benoît , dioceſe d'Aire
, à l'Evêque de Bayonne ; celle de Montbenoît , ordre
de Saint Auguftin , dioceſe de Besançon , à l'Abbé de Saint
Pern , aumônier de la Reine ; celle d'Eſſommes , même ordre
, dioceſe de Soiffons , à l'abbé Deshaiſes , vicaire - gé
néral d'Alby , Secrétaire d'ambaſſade à Rome ; celle de
Landais ordre de Cîteaux , dioceſe de Bourges , à l'Abbé
de Seguiran , vicaire général de Narbonne ; celle de Doudauville
, ordre de Saint Auguſtin , dioceſe de Boulogne ,
à l'Abbé de Lanſac , aumonier de Madame Victoire .
Sa Majefté a auſſi accordé le Prieuré de Sainte Celine ,
ordre de St- Benoît , dioceſe de Meaux , a l'abbé de Chauvigny
de Blot , vicaire- général de Noyon ; celui de Compriant
, ordre de Saint-Augustin , dioceſe de Bordeaux , à
l'abbé Gourcy , vicaire -général dudit dioceſe ; celui de
Quinquenevaud , même ordre , dioceſe de Nantes , à l'abbé
de Rochemaure , vicaire - général de Montpellier ; &
celui de Friardel , même ordre , dioceſe de Lifieux , à
rabbé de Cambon , vicaire - général de Toulouſe .
Le 9 janvier , l'évêque de Séez a prêté ferment de fidé
lité au Roi , pendant la meſſe de Sa Majefté.
JANVIER II. Vol. 1776. 213
ε
MORTS,
L'ancien évêque de Fréjus , Martin du Bellay , abbé
commendataire de l'abbaye royale du Mont-Saint- Quentin ,
ordre de Saint Benoît , dioceſe de Noyon , prieur commen
lataire de la Ste- Trinité de Combourg , ordre de Saint
Benoît , dioceſe de Saint Malo , eſt mort à Paris le 19 du
mois dernier , agé de 73 ans paffes,
,
Louife de Mailly , veuve en premieres noces du ſieur
Charles de Fouju , marquis d'Efcures , & en fecondes , du
fleur Jacques de Clairambezud marquis de Vendeuit ,
licumenant - général des armées du Roi, eſt morte en fon
chateau de Dieu-Donne , en Beauvoiſis , le 16 du même
mois , agée de 82 ans .
Marie- Anne- Charlotte de Rabodanges , ancienne abbeffe
de l'abbaye d'Eſtival en Charny , dioceſe du Mans , eſt
morte à Paris , au couvent du Précieux-Sang , le 29 du
mois dernier , âgée de 75 ans.
LOTERIE.
Le tirage de la loterie de PEcole royale militaire s'eft
fait le 5 Janvier. Les numéros fortis de la roue de fortu
ne font 44,37,59,61 , 88. Le prochain tirage ſe fera
le 5 Février.
3
214 MERCURE DE FRANCE.
ALDITIONS DE HOLLANDE*
ANECDOTES , FAITS SINGULIE
LEVÉNEMENS REMARQUABLES.
Lorſque le Docteur Swift venait voir ſes amis en Angleterre
, il paſſait ordinairement quelque tems chez M.
Pope à Twickenham. Là tous les jours après ſon dîner
il ſe dérobait à la Compagnie pour aller viſiter un homme
dont l'eſprit était aliéné. Il ſemble qu'il voulait dès - lors
ſe familiariſer avec un état qui devait être un jour le fien .
Ce grand génie qui converſait avec des foux , fonda un
Hôpital de foux , & mourut lui-même fou. Il avait connu
de bonne heure le vice de ſa conftitution phyfique ,
& raiſonnaît bien philoſophiquement fur la folie. Ce n'eft
pas , diſait- il , la honte de l'homme , mais celle de la nature.
C'est une bonne lame dans un méchant fourreau.
Le Docteur dont nous venons de parler , était autant
renommé par la fingularité de fon caractere que par la
beauté de fon eſprit . Il voyageait le plus ſouvent à pied ,
un livre à la main ; & quand il s'abſorbait dans ſa lecture
, il marchait juſqu'à la nuit fans ceſſer de lire & fans
s'arrêter pour manger , ni pour ſe repoſer. Un jour qu'il
ſe rendait de Dublin à Waterford , à pied , ſuivant ſa cou-
* Extrait du Journal Anglois.
JANVIER II . Vol. 1776. 215
tume , le Breviaire à la main , & fuivi d'un ſeul domeftique
, il fut rencontré par un vieux Seigneur Irlandais ,
dont la demeure était proche. Ce Seigneur ne le connaisfant
pas , demanda par curiofité fon nom à fon Domeftique
, qui le ſuivait à une certaine diftance . Celui - ci ,
preſqu'auſſi original que fon Maître , ou qui l'était devenu
en le fervant , lui répondit : C'eſt M. le Doyen de S. Patrice
, & je le fers pour mes péchés .... Mais où allez-
"
"
vous à cette heure " reprit le Gentilhomme ? Tout droit
au Ciel fans nous détourner , reprit le domeftique. Le
Gentilhomme étonné lui dit qu'il ne pouvait le comprendre.
Il répliqua fans s'émouvoir : Rien de plus clair cependant
. Mon Maitre prie , & moi je suis à jeun. Ou vat'on
à votre avis par le jeûne & par la priere ? ... Le
vieux Seigneur les détourna du chemin du Ciel en conduifant
le Docteur Swift à fon Château .
George Savile , Marquis d'Halifax paraîtra fingulier à bien
des gens . Il n'aimait pas l'argent . Si les hommes , difaitil
, considéraient combien il y a de choses que les richeffes ne
peuvent donner , ils ne seraient pas si paſſionnés pour elles .
Un Lord de ſes amis vint un jour lui faire part d'un
projet qui devait , felon lui , les combler tous deux de
biens. Le Marquis d'Halifax l'écoutant avec indifférence ,
le Lord pour le déterminer lui répéta pluſieurs fois : Mon
ami , l'argent fait tout , l'argent fait tout .... Halifax Jui
prenant la main , lui répondit : Mon ami , si vous voulez
que nous soyons amis , n'en parlons plus . Ceux qui eroyent
que l'argent fait tout , peuvent bien étre soupçonnés de tout
faire pour de l'argent .
04
216 MERCURE DE FRANCE .
WALLER , très - célebre Poëte Anglais , s'attacha d'abord
à Cromwel , dont il fit le Panegyrique en 1651. Il com
poſa quatre ans après , fon Oraifon funebre , qui eft regardée
comme un Chef- d'oeuvre . Charles II étant monté
fur le trône après la mort de l'Ufurpateur . Waller fit aufli
une piece à ſon éloge ; mais il réuffit beaucoup mieux
pour Cromwel , & Charles II le lui ayant reproché : Sire
lui répondit - il , nous autres Poëtes , nous réuffiffons mieux
dans les fictions que dans les vérités.
Sir THOMAS MOORE , Chancelier d'Angleterre , était d'une
intégrité incorruptible. Un jour un Seigneur , qui avait
une affaire très importante , dont la déciſion dépendait de
ce grand homme , lui envoya , dans la vue de ſe le rendre
favorable , deux flacons d'un très - grand prix. Moore
les fit remplir fur le champ de fon meilleur vin ; & dit à
l'envoyé , en les lui remettant : Affurés de ma part votre
Maitre , que ma cave entiere est à fon fervice .
১ JEAN CHURCHILL , Duc de Marlborough , fit ſes premieres
armes en France , & fut d'abord enſeigne au Régiment
des gardes . Louis XIV ayant ouvert en perfonne la canpagne
de 1672 , contre les Hollandois , le Duc de Mon
mouth , qui fervait dans l'armée Françoiſe , donna au jeune
Churchill une compagnie dans ſon Régiment. Il voulut
même être le premier à lui annoncer cette nouvelle
afin de jouir de ſa joie & de ſa ſurpriſe ; mais il le trouva
, contre fon attente , trifte & rêveur. Il lui en demanda
la cauſe ; & Churchill incapable de détour , lui avoua
ingénument qu'il ne pouvait fonger , fans chagrin , à fe fparer
d'une fille , dont il avait fait la conna flance à Paris .
JANVIER II . Vol. 1776. 217
Le Duc de Monmouth lui repréſenta les loix du devoir &
de l'honneur. Qui les connaiſfait mieux que Churchill !
Je ne veux pas non plus y manquer , lui répondit - il ; mais
autorifez - moi à affurer à Jeannette (c'était le nom de
cette fille ,) fur mes biens à venir , un fonas de fix cens liyres
de rente , & je vous promets de partir fans la voir.
Le Duc fut d'abord curieux de s'éclaircir fur le compte
de cette Jeannette ; & ayant appris que c'était une ouvriere
très-jolie & très- fage , il fit venir Churchill , & lui
ditque , non ſeulement il lui accordait ſa demande , mais
qu'il voulait encore entrer , comme ami , dans cette union ,
& qu'il lui permettait d'aller prendre congé d'elle . Churchill
, fidele à ſa promeſſe lørs même qu'on la lui rendait ,
partit fans voir cette fille qu'il aimait avec paffion. La
fage & fidele Jeannette entra en religion , faiſant fervir à
ſa dot un bienfait offert des mains un héros , & qui était
la récompenſe de ſa vertu .
CHRISTOPHE WREN , célebre Mathématicien & Architecte
Anglais , fit un voyage en France , en 1665 , pour y examiner
les plus beaux édifices . Pendant tout le tems qu'il
fut à Paris , il allait régulierement , de deux jours l'an , à la
Fontaine des Innocens . Il ne pouvait ſe laffer de la voir :
il donna à M. Colbert le plan d'une Place en demi cercle
, ingénieuſement imaginé , pour dégager ce beau Monument.
Ce Plan eſt reſté ſans exécution. Wren était
exempt de la jaloufie trop ordinaire aux Artiſtes . De retour
à Londres , il diſait hautement que la France avait
été fon école. L'Eleve a fait honneur à ſes Maîtres ; c'eſt
lui qui a bati le magnifique Théatre d'Oxford , l'Eglife de
05
218 MERCURE DE FRANCE .
Saint Etienne de Londres , le Palais de Hamptoncourt, le
College de Chelſea , Hôpitalde Green Wich , & pluſieurs
autres fuperbes édifices , qui ont rendu ſa mémoire immortelle.
HENRI VIII , Roi d'Angleterre , Prince violent & abfo-
Ju , était très-ingénieux . Au retour d'une partie de chaſſe
ſes Courtiſans ſe demanderent entr'eux , pär forme de converfation
, quel étoit l'animal le plus féroce. Les ſentimens
ſe trouverent partagés . Les uns prétendaient que
c'était le Léopard , d'autres , le Tigre , d'autres , le Sangier.
Le Roi s'étant fait rendre compte de la queſtion ,
décida le procès en ces termes : le plus féroce des animaux
Sauvages est le Tyran ; & des animaux domestiques , le Courifan
. Henri VIII n'avoit pas beſoin qu'on lui dit la vér.-
té; & il eût été fort dangereux de la lui dire.
14
Locke accompagna en France , en 1668 , le Comte &
la Comteffe de Northumberland. En 1675 , ſe voyant ménacé
d'étiſſe , il fut paffer quelque tems à Montpellier. Ce
fur même en cette ville qu'il travailla , en grande partie ,
à fon Effais fur l'Entendement humain. L'année ſuivante il
revint à Paris pour la ſeconde fois. Dans ces divers voy:-
ges ce grand Philoſophe dounait pluſieurs heures de la
journée à vifiter les atteliers des Artiſtes & les boutiques
des Artifans. Il allait auffi fort fouvent à l'Opéra naiffant
de Lulli , pour voir , difait- il , les Dieux & les Monstres ,
voulant marquer par - là le plaifir qu'il prenait au vol des
machines dans Théſée , Pſyché , Ifis , Armide , & autres
pieces lyriques de fon tems . Ses amis le raillant un jour
fur la fingularité de ſon goût , il leur répondit , que la con-
,
JANVIER II. Vol. 1776. 219
۱
naissance des Arts mécaniques renfermait plus de vraie philofophie
que tous les systémes & les spéculations des Philo-
Sophes.
LEIBNITS , WOLFF & POPE , trois Philofophes célebres
qui ont prêché optimisme , ſe ſont conduits quelquefois
inconféquemment à leurs principes ; ils répétaient fans
ceffe , en vers & en profe , que tout ce qui est , est bien.
Le premier de ces Triumvirs était Théologien , Philofophe
, Jurifconfulte , Mathématicien , Aftronome , Phyſicien ,
Hiſtorien , Littérateur , Poëte , Politique , &c. &c. Il n'aurait
pas été faché de gouverner une partie de ce monde
parfait , & , felon lui affez mal gouverné. Il aurait voulu
en extirper toutes les différences de Religion , pour n'en
établir qu'une feule véritablement Catholique , c'eſt - à - dire
générale & univerſelle : il defirait anéantir tous les ſiſtemes
philofophiques , pour n'établir qu'une ſeule philofophie
véritablement Catholique , c'est-à-dire générale & univerfelle.
Ce Savant univerſel aurait banni , s'il l'eût pu , du
monde favant toutes les langues ufitées , pour n'en établir
qu'une feule véritablement Catholiqué , c'est-à- dire générale
& univerfelle .
Le Baron de Wolff avait des idées différentes , mais
qui ſe rapprochaient de celles de Leibnitz par la fingularité.
Le dernier chanta l'Optimiſine plus agréablement que
les autres. En obſervant que tout était bien ſous le Ciel ,
il fit remarquer que l'homme était à-la-fois un animal majestueux
& miférable : il l'honora de fes reproches & de
ſes réprimandes , & cependant ne le corrigea pas . L'efprit
de réforme lui inſpira l'Eſſai fur l'homme . Dès la pre
220 MERCURE DE FRANCE.
miere Epitre il affure que tout est bien ; il s'évertue enfuire
à refondre les hommes. Ce même eſprit attirait fouvent
à M. Pope de petites mortifications ; il avait d'ail
leurs une forte inclination à la Satyre. Il ſe promenait un
jour avec G. Kneller , fameux Peintre , dans un appartement
rempli des plus beaux portraits de cet Artiſte : seft
dommage , Sir Godefroi , lui dit inconſidérement le Poëte ,
que vous n'avez pas élé consulté lors de la création......
Il est vrai , répondit Kneller en regardant Pope du haut en
bas , que j'aurais mieux fait certaines choses ....
Le juron favori de ce Poëte était : Dicu me corrige. Il
ſe fervit de cette expreffion en difputant un jour avec un
cocher de place. Dieu vous corrige ! .... dit le cocher ;
il aurait la moitié moins de peine à en faire un tout neuf.
LOMBARD , Graveur Français , établi à Londres , avait
gravé le portrait de Charles 1. A peine l'Artifte eut fini
fon ouvrage que ce Prince perdit la tête fur un échalfand.
Le Graveur fit fervir auffi tôt la même eſtampe à Cromwel.
Il effaça la tête de Charles & y fubftitua celle du
Protecteur. Il n'y eut que douze épreuves tires du portrait
du Roi. Il eſt repréſenté à cheval , & fuivi d'un page
qui porte fon cafque.
Le Cardinal Wolfey , Miniſtre de Henri VIII , était
fils d'un Boucher. Il avait à ſes gages un fou qui ſouhaitait
de le voir Pape. Le Cardinal lui en demanda la raifon
. St. Pierre , dit le fou , étant pêcheur de profeflion
fit le Carême pour favoriſer ſes parens qui étaient pê-
1
JANVIER II. Vol. 1776. 221
cheurs ; fi votre Eminence devenait Pape elle abolirait le
Carême pour faire gagner fes parens qui font bouchers.
,
Dans le tems que Lord Hume commandait à Gibraltar ,
les Algériens avaient pris & retenaient un vaiſſeau Anglais
. En conféquence le Lord dépêcha M. Popham en
qualité d'Ambaſſadeur pour demander la reftitution du
vaiſſeau , & affurer le Dey que les Anglais bombarderaient
la place fi le bâtiment n'était pas rendu. Jevoudrais
ſavoir , dit le Dey , combien l'Angleterre dépenſerait pour
ce bombardeinent ? Pourquoi , Monfieur , répliqua
Popham ...
-
-
-
mais , cela pourrait coûter environ 50000
liv. Eh bien , Monfieur , dit le Dey , faites mes
complimens au Lord Hume & dites lui que je brûlerai
Alger pour la moitié de cette fomme.
222 MERCURE DE FRANCE.
TABLE .
PIECES IECES FUGITIVES en vers & en profe ,
Le Songe de Properce ,
L'Homme , ode ,
Le facrefice d'Abraham ,
L'homme & le vér de terre ,
L'Enfant & de château de cartes ,
Page 5
ibid.
8
14
28
29
Les Inftrumens , 30
Agathe ,
32
Erine & fon chien ,
A. 41
L'Hiver ,
46
L'Angleterre , 47
Madrigal à Mde de la Marquiſe de **
Penſées diverſes ,
49
ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 57
ibid.
ENIGMES ,
61
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 62
Introduction à l'hiſtoire naturelle & à la géographie
phyſique de l'Eſpagne , ibid.
Introduction aux Langues , 69
Efiaí ſur l'hiſtoire nat. de l'Iſle St. Domingue ,
1
70
Abrégé élémentaire de la géographie univerſelle de
l'Italie , 78
Le nouvel Archiviſte ,
81
85
Lecture pour les enfans ,
Henriette Wyndham ,
ibid.
JANVIER II. Vol. 1776. 223
Syſtême phyſique & moral de la femme , 97.
Traité de la connoiſſance générale des grains , 100
Examen critique des anciens Hiſtoir. d'Alexandre - le-
Grand , 102
Effai fur le rétabliſſement de l'ancienne forme de Gouvernement
de Pologne ,
Hiſtoire des révolutions de Pologne ,
Traité de l'apoplexie ,
Etrennes de la Nobleffe ,
Lés inconvéniens des droits féodaux,
Traité de la dyſſenterie ,
Lettres fur les affaires préſentes ,
Répertoire univerſel de Jurisprudence ,
Précis du droit des gens ,
La recherche du bonheur ,
110
115
0.02116
448
119
120
121
123
125
196
128
Sermon fur- les devoirs des Sujets envers leur Souverain
,
Antilogies & fragmens philoſophiques ,
Le Citoyen Philoſophe ,
Richeſſe du Roi de France ,
Plan pour amortir les dettes de l'Etat ,
130
132
134
1136
137
Penſées & réflexions ſur les hommes , 133
Journal hiftorique & politique , 140
Almanach Royal , 151
Calendrier des anecdotes , abad.
intéreſfant , 152
Les Spectacles de Paris , übid
-
des Foires , 153
Almanach des Enfans , 144
Lettre d'un pere de famille ,
itid
224 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES . Lyon , 156
Royale d'Ecriture , 164
SPECTACLES . Opéra , 166
Comédie Françoife , 167
Comédie Italienne , 168
ARTS. Gravures , 1 171
Sculpture , ibid.
Muſique. 172
Architecture , 176
Mém . pour empêcher les incendies , 178
A M. Rigoley , baron d'Ogny , 133
Remarques fur le fond de la mer , ibid.
Lettre de M. l'Abbé de Reyrac , 185
Lettre d'une aſſemblée d'Officiers à M. de Chevalier
de Juilly. 187
Lettre du ſieur Joſeph Duplain à M. d'Alembert , 191
Bienfaiſance. 193
Anecdotes. 195
Avis , 199
Nouvelles politiques , 202
Préſentations , 209
Nominations , 212
Morts , 213
Loteries , ibid.
ADDITIONS DE HOLLANDE.
page 214
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIBUS UNG
TUEBOR
SIQUÆRIS-
PENINSULAM
-AMEΝΑΜ
CIRCUMSPICE
Aamin
20
M
17
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
FÉVRIER. 1776.
N°. III .
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Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REI ,
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adreſſé au peuple d'Angleterre. 80. à 12 fols.
La Jurisprudence du Grand - Confeil examinée dans
les Maximes du Royatime. Ouvrage précieux , &c .
80. 2 vol. Avignon 1775.
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Gouverneur du Louvre. Ornées d'Estampes par I. м.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine . 3 vol . Gra
vées par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f36 : -
Joachim ou le Triomphe de la Piété Filiale. Drame en
trois Actes & en vers , ſuivi d'un choix de Poëfies
fugitives . Par M. Blin de Saint- More . 8. Paris 1775 .
àf2 :
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
&de Morale , 12º, Nº. 18. ou tom. I. prem. partie
à tom. 3. 2de partie, Paris , 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties .
,
Premiere , Seconde & Troiſieme Centuries de Planches
enluminées & non enluminées repréfentant au naturel
ce qui se trouve de plus intéreſſant & de plus
curieux parital les Animaux , les Végétaux & les Minéraux.
Pour ſervir d'intelligence à l'Histoire Générale
des trois Regnes de la Nature. Par Mr. Buc'hoz ,
Médecin Botanifte de Monfieur & Auteur des Dictionaires
des trois Regnes de la France. fol. Paris , à
f15 : 15. le Cahier.
Oeuvres Diverſes de Mr L... (Efai philoſophique ſur te
Monachisme.) in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le féjour qu'elle y a fait.
Raffemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme de Recueil . Pour ſervir de ſuite à ſes autres
ouvrages in 12. 6 vol. Maeftricht 1775 .
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80. 2 vol . Paris , 1771 .
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans fez
318 LIVRES NOUVEAUX.
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Nanlance ; le fecond , la Pairie de Dignité ; le troifieme,
la Pairie d'Apanage ; le quatrieme , la Pairie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomme. 86. 2 vol . Par
H. V. Zemgans. Maestricht . 1775.
Le Droit des Gens , on Principes de la Loi Naturelle :
appliqués à la conduite & aux affaires, des Nations &
des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 410. 2. vol. Amst. 1775 , af 6 .
Hiftoire de l'Ordre du St. Esprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiſtoriographe des Ordres du Roi. Un vol. in- 12 , qu'i
contient les 4 vol. de Pédition de Paris. Francfort
1775 , à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoife du Livre publié en Latin à Manheim , ſous
le titre de Phyfiologie des Mouffes. Par M. de Necker
, Botaniſte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Allocié de pluſieurs Académies . &c. &c. 80. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10 .
Poëtes de Société , dédiées à Stanislas II. Roi de Pologue.
Par M. L. Rénaud. 8°. Leipzig 1775. à f 1 .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes,
Avantures amusantes & intéreſfantes . in- 12. 2 vol.
Paris , 1775. à f3 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c . 410. 1773-1775 , 3 Tomes.
Posie det fignor abate Pietro Metastasio , 8vo. το νοι.
Torino. 1757 1768 .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 %
DE L'HOMME Ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct . en M. grand in-douze , en
2 val. Amsterdam , 1775 , à f 2: 10.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , Svo.
3 vol. 1774. àf3 : -
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réismpreffion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3.4.5.6. des Planches.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiquesde M. Guil
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst . 1774.
af 8 : -
Traduction des XXXIV, XXXV, & XXXVIes. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET . Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts . grand Svo. 2 vol.
La Haye 1773. d f 4 : de Hollande .
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britaunique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains , grand in - douze , I vol. 1775. à fl :-
Les Oeuvres d'Architecture de Rob . & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774 1775. à f 12 : le tome .
L'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre les Ruffles &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée.
8vo . I vol. àf6 : - :
Hiſtoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Velly ,
Villaret , Garnier , grand in- douze . 24 vol. 1774.
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8νο. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée. Poëme du Taſſe . Nouvelle traduction
2 vol . grand in - douze. Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de M. Gefner. traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in - douze , 1774.
Oeuvres de Voltaire , grand in-8vo. 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vol. grand in- 8 °. avec fig. Leipfig , 1774.
f 15 : -
MERCURE
DE FRANCE.
! FÉVRIER. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA VERTU FAIT LE GRAND
HOMME. Ode qui a remporté le
prix , au jugement de l'Académie des
Feux Floraux , en l'année 1775.
M.LORTEL enorgueilli des dons de la Nature ,
Un beau defir t'anime , & , dans la foule obſcure ,
Tu frémis indigné de te voir confondu :
As - tu fondé ton âme ? Et connois - tu la gloire ?
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Si tu veux parvenir au temple de mémoire ,
Suis le ſentier de la vertu.
Aux mortels étonnés donne un exemple auguſte ,
Juſqu'au derniere ſoupir fois bienfaisant & jufte :
Sers les infortunes & l'Etat & ton Roi :
Qu'embelli par l'honneur , le tableau de ta vie
Excite nos tranſports , & donne à la patrie
Des citoyens plus grands que toi.
Le Héros ne meurt point : le temps détruit l'argile !
Il abandonne au temps ſa dépouille fragile ,
Et vit dans les vertus qu'il attache à fou nom .
Sur l'autel de la gloire il reçoit notre hommage.,
La terre à cet autel , élevé pour le Sage ,
Aplacé Socrate & Caton.
Tout fléchit ſous les loix du Deſpote farouche ;
Tout tremble à ſon aſpect ; un feul mot de ſa bouche ,
En cents climats divers fait hotter ſes drapeaux :
Qu'importe à la vertu la puiſſance ſuprême ?
Porſenna , vil guerrier , eſt ceint de diademe ;
Mais Mutius eſt un héros.
Quand la mort a frappé l'orgueilleuſe victime ,
Son éternelle chûte entraîne dans l'abyſme
Les débris confondus de ſa vaine grandeur.
Un inſtant a détruit le coloffe éphémere :
Il ne reſte que l'homme ; & l'avenir févere
Juge cet homme fur fon coeur.
FEVRIER. 1776. 70
Mon oeil vous cherche en vain fur la ſcene du monde ;
Votre pouffiere , & Rois ! dans une nuit profonde ,
Git , au fein de l'oubli , fous de froids monumens.
Le foc a fillonné vos pompeux édifices ;
Vos plaiſirs font paſſés ; vos vertus où vos vices
Echappent ſeuls aux coups du temps.
Tous les crimes affreux fignalent ta furie;
Tu déchires le ſein où tu reçus la vie ,
Monſtre , que les enfers... C'en eſt fait , tu n'es plus,
D'alegreffe & d'horreur à la fois agitée ,
Rome libre a foulé ta cendre déteſtée ,
Et vengé Séneque & Burrhus.
Mais quel tableau divin ſéduit mon coeur ſenſible !
Titus ! Henri ! Trajan ! l'humanité paiſible
Sourit entre vos bras & vous offre nos voeux :
Les peuples attendris embraſſent vos images
Ils demandent au ciel , après de longs orages ,
Les jours où vous régniez ſur eux.
Jours de gloire & de paix que la vertu nous donne !
Vous charmez les humains & décorez le trône :
Le feu de vos rayons eſt bienfaiſant & pur ;
Il ramine les arts , il produit l'abondance ,
Et dérobe à nos yeux les horreurs de Mézence
Et les ravages de Timur.
Enffammé des tranſports d'une valeur atroce ,
Dans les ruiſſeaux de ſang le conquérant féroco
!
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
Plonge & baigne à loiſir ſon homicide bras :
Croit- il qu'en fa fureur l'humanité l'honore ?
Et peut - elle encenſer un guerrier qu'elle abhorre ,
Et qui l'écraſe ſous ſes pas ?
Octave étouffe enfin la vengeance & la haine,
La vertu qui le ſuit , ſous les traits de Mécene ,
Au temple de Janus a changé ſes deſtins-
Le tyran diſparoft ; il fait place au grand homme ,
Et l'objet odieux de la terreur de Rome ,
Devient l'Idole des Romains.
Mécene ? .... O doux reſpect où mon coeur s'aban,
donne! ....
Mais vous qui foutenez le poids de la couronne ,
Vous , que l'orgueil enchaîne aux plus nobles emplois ;
Ofez fixer Mécene à fon heure derniere , (1 )
Et d'un regard jaloux obſervant ſa carriere ,
Apprenez à ſervir les Rois .
Je l'ai vu ce Miniſtre inexorable , avare ,
A l'indigence en pleurs fermer fon coeur barbare ,
Et des travaux du peuple enrichir ſes tréfors .
Eſclave du plaiſir , repouſſant l'infortune ,
(1) Mécene mourut épuisé par les travaux du Miniflere.
Pendant les trois dernieres années de sa vie , il ne
dormoit presque point pour donner plus de temps aux
affaires de l'Etat.
FEVRIE R. 1776.
Il a vieilli , courbé ſous la haine commune ,
Sans pouffer le cri du remords.
Eh toi , Sulli ? ... tu fuis le ſéjour de l'envie ?
Son ſouffle empoisonné s'exhale ſur ta vie ,
Et le grand homme échappe à l'Etat abattu...
Le jaloux Courtiſan eſt paffé comme l'ombre ,
Et le temps l'a couvert du voile horrible & fombre
Qu'il crut jeter ſur la vertu.
Des malheurs de Thémis , victime illuſtre & chere , (2)
O toi , dont le grand nom pare ſon ſanctuaire ,
Magiftrat éloquent & juge vertueux !
Que les fiecles futurs , en t'offrant leur hommage ,
Apprennent que ton fiecle a reconnu le ſage ,
Et qu'il fut l'honorer comme eux,
Tel que l'aſtre du jour , dans ſa courſe féconde
Loeil pénétrant du ſage , en éclairant le monde ,
Fait germer le bonheur , & veille autour de nous :
Auteurs licencieux qui ſouillez l'art d'écrire
Cet encens des humains , que la vertu reſpire ,
Ne brûlera jamais pour vous.
Eſt - ce à vous de prétendre à ce tribut infigne ?
L'eſpoir d'un nom fameux , quand on n'en eſt pas digne
(2) M. de Lamoignon de Malesherbes étoit encore
Premier Président de la Cour des Aides.
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Infulte , avec mépris , à la poſtérité.
La gloire des talens eſt dans leur noble uſage ,
Et la feule vertu peut frapper fon ouvrage
Au coin de l'immortalité.
Deſcends , fille du ciel , &transforme mon être ;
Imprime lui ces traits qui le font reconnoftre ;
Donne moile courage embraſé de tes feux
Qui pardonne à Cinna , perce le coeur d'Arie
Fait déchirer Caton , immole Virginie ,
Et place l'homme au rang des Dieux.
Par M. Pilhes , de Tarascon , en Foix ,
Avocat au Parlement.
FEVRIER. 1776.
LA NOUVELLE PANDORE.
Etrennes à Madame la Comteſſe de R***.
CE✓E n'eſt point à cette Pandore
Chef - d'oeuvre de Vulcain , & que les Immortels
De tous les dons embellirent encore
Que ma main dreſſe des autels.
Elle ne doit fon exiſtence
Qu'à la brillante fiction ;
Mais tout Paris connoft Hortenſe ,
Comme Cythere Cupidon.
Belle de ſes attraits elle ſeule l'ignore ;
Qui la voit en ſecret l'adore ,
Et s'apperçoit du trouble de ſes ſens ;
Plus d'un Titon la prendroit pour l'Aurore ,
Lorſque forrant des bras des fonges careſſans ,
Le carmin de l'amour l'anime & la colore.
Du Dieu du Pinde elle a tous les talens :
Euterpe envieroit ſes accens ,
Zéphir pour elle oubliant Flore
Voleroit à ſes pieds ſoupirer ſes tourmens
De la nature elle eſt l'ouvrage ;
Sur fon front brille l'aſſemblage
De la décence & de la dignité ;
Quelle douceur dans ſon langage !
Et dans ſon coeur que de bonté !
Loin qu'elle tire vanité
:
12 MERCURE DE FRANCE.
Du rare & fublime avantage
Que donnent l'eſprit , la beauté ;
Toujours ſimple , toujours modeſte ,
Elle cache une âme céleſte
Sous les traits de la volupté.
La Pandore que l'on nous vante ,
Répandit tous les maux fur les triſtes humains ;
Mais la Pandore que je chante ,
Verſe les biens à pleines mains .
Quels voeux je formerois pour elle
S'ils pouvoient ajouter à ſa félicité !
Ah! pour donner quelque eſſor à mon zele
La fortune & les Dieux ont trop bien concerté ?
Puiſſent du moins les deſtinées
En un ſeul point feconder mon defir !
C'eſt de prendre fur mes années
Celles dont ma Pandore a beſoin pour jouir.
Par M. l'Abbé Dourneau , Ch. du S. Se
FEVRIER. 1776. 1
V
LES RESSOURCES DE L'ÉQUIVOQUE.
Epigramme.
os reproches , Cléon , font injustes , & vains ;
Je ne diſſipe point mes petites finances :
Appelez vous folles dépenses
Ce que je donne aux Quinze- Vingts ? (1 )
Par le méme.
VERS de Madame de... à M. le Préfident
d'Alco.
n dit que la mélancolie
Etend ſon voile ténébreux
Sur le matin de votre vie ,
Et que votre brillant génie
Déjà ſe cache à tous les yeux.
Je ne crois pas que la ſageſſe
Nous faſſe un devoir du chagrin :
Je vois d'un regard plus ferein
Des fottiſes de notre eſpece;
Il faut traiter le genre humain
(1) La Fortune & l'Amour.
14
MERCURE DE FRANCE.
こ
Comme une coquette maftreffe
Qu'on aime un jour avec tendreffe
Et que l'on fuit le lendemain ,
Qu'on querelle & qu'on fuit ſans ceffe.
Si vous avez des ennemis ,
Croyez - moi , c'eſt un bien fuprême ;
La bouche qui vous dit : Je t'aime ,
En eft pour vous d'un plus grand prix.
LES SOEURS DE LAIT.
Drame de Société.
PERSONNAGES.
Madame BEAUPRÉ , veuve.
JULIE ,
HENRIETTE , âgées de 12 à 14 ans:
MATHURINE , Nourrice des filles de
filles de Mde Beaupré ,
Mde Beaupré.
MADELON , foeurs de lait des filles
BABET, de Madame Beaupré.
:
filles de Mathurine &
La Scene eft chez Madame Beaupré
Le Théatre représente une Salle baſſe de
la Maison de Madame Beaupré.
FEVRIER. 1776. 15
SCENE. Ι.
Madame BEAUPRÉ , HENRIETTE.
Madame BEAUPRÉ traverſe le Theatre
pour fortir : dans le même inſtant Henriette
le traverſe du côté opposé ; sa mere
l'arrête .
VENEZ ici , Henriette ; où eſt votre
foeur?
HENRIETTE. Elle eſt dans le jardin ,
où je crois qu'elle s'amuſe à courir après
des papillons.
Mde BEAUPRÉ. La belle occupation !
Votre ſoeur eſt bien folle , bien légere ;
elle n'eſt cependant plus une enfant ; & il
me déplaît fort de la voir ainſi courir de
minucies en minucies , avec autant d'ardeur
que l'on en auroit pour les chofes les plus
ſérieuſes. Pour vous , Henriette , je ſuis
plus contente de vous ; quoique vous ne
ſoyez que la cadette , vous montrez plus
de raiſon , & vous êtes moins évaporée.
Que faiſiez- vous là haut ?
HENRIETTE. Ma chere mere , je repaffois
ma leçon de clavecin d'hier , parce
1
16 MERCURE DE FRANCE.
que mon maître m'a dit qu'il ne pouvoit
pas venir aujourd'hui.
Mde BEAUPRÉ. C'eſt bien fait. Je
fors pour quelques affaires ; lorſque votre
foeur ſera rentrée , je vous charge de lui
témoigner mon mécontentement. Je veux
que vous lui donniez des leçons ; & ,
comme vous avez plus de raiſon qu'elle ,
j'entends qu'elle ait des égards pour vous ,
qu'elle vous écoute avec docilité. Diteslui
cela de ma part ; entendez - vous ,
HENRIETTE. Oui , ma chere mere.
(Mde Beaupré fort.
SCENE II.
HENRIETTE feule.
(Mde Beaupré est à peine fortie , qu'Henriette
se redreffe & se regarde dans les
glaces en fe donnant des airs ).
Pour cela , Mademoiselle Julie , je vais
bien rabattre votre caquet. Quoique vous
foyez mon aînée , il faudra que vous m'obéiſſſez
actuellement ; oui , que vous m'obéiffiez;
car c'eſt ſûrementce que mamere
a voulu dire. Aufſi n'est - il pas étrange
que
FEVRIER. 1776. 17
que ce ſoit l'âge qui établiſſe la fubordination?
comme ſi , quoique plus jeune ,
on ne pouvoit pas être plus raiſonnable.
Moi , par exemple , ne ſuis - je pas faite
pour commander à cette folle-là , qui n'a
non plus d'intelligence.... qui , au lieu
d'étudier ſes leçons de clavecin , s'amuſe
à cauſer avec le Jardinier & à lui voir
planter ſes choux ; qui eſt aſſez ſimple
pour lui donner tout ſon argent , plutôt
que d'en acheter des bijoux qui lui fe
roient honneur.
SCENE III.
HENRIETTE , JULIE,
JULIE entre d'un air d'empreſſement :
elle tient une boîtefermée. Ma foeur , ma
ſoeur , viens voir les beaux papillons que
j'ai attrapés.
HENRIETTE d'un air dédaigneux.
Oui , cela eſt bien beau vraiment.
JULIE. Ils font charmans , te dis-je , je
n'en ai point encore vu de plus brillans.
HENRIETTE. Oui , en vérité , voilà
une occupation bien digne d'une fille de
votre âge.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
JULIE. Tu te trompes , ma ſoeur , ce
n'eſt qu'un amuſement.
HENRIETTE. Eh bien , ſoit : voilà
un amusement d'une belle eſpece , & qui
te fera bien de l'honneur dans le monde.
Au lieu de t'appliquer à ton clavecin que
tu négliges entierement.
JULIE. Oh! mon clavecin m'ennuye ,
& je ne veux d'amuſemens que ceux qui
me plaiſent.
HENRIETTE. Tu as un goût vraiment
diftingué .
JULIE Comme tu voudras ; mais veuxtu
que je te le diſe:j'aime la liberté , moi ,
fur-tout dans mes divertiſſemens. Qu'ai-je
affaire de cet homme au ton rogue &
dur , qui vient , d'un air de pédant , m'apprendre
à me divertir , & qui ne parvient
qu'à m'ennuyer autant que je le vois trèsſouvent
s'ennuyer lui-même.
HENRIETTE pliant les épaules. Quelle
petiteſſe d'idées !
JULIE. Que veux tu ? je penſe comme
cela. Je me plais fingulierement dans
notre jardin ; j'y reſpire un air de liberté
qui m'enchante. La fleur que j'ai vue naître
eſt celle que je préfere pour me parer ;
je trouve , ce me ſemble , un meilleur
goût au fruit que j'ai vu croître & mûrir ,
FEVRIER. 1776. 19
& que je cueille de ma main. Ces amuſemens
, s'ils n'ont pas le brillant des
tiens , font au moins fort innocens.
HENRIETTE . C'eſt fort bien dit ;
mais ma mere , qui n'a pas le goût ruſtique
comme toi , eſt fort mécontente , & tu
devrois pour la fatisfaire....
JULIE légérement Oui , je voudrois
de tout mon coeur , pour lui plaire , que
le clavecin fut plus de mon goût .... A
propos , que je t'apprenne une nouvelle.
HENRIETTE. Comment donc?
JULIE. Mais une nouvelle qui te fera
sûrement bien du plaifir.
HENRIETTE, Eh quoi encore ! dis
donc vîte.
JULIE. Devine.
HENRIETTE . Oh je ne fais pas deviner;
tu m'impatientes.
JULIE. Notre maman nourrice eſt ici.
HENRIETTE avec un grand éclat de
tire. Ah mon Dieu , voilà ta nouvelle !
JULIE. Mais , oui.
HENRIETTE. C'eſt - là cette bonne
nouvelle , cette grande nouvelle; mais je
n'en reviens pas.
JULIE. Est - ce qu'elle ne te fait pas
plaifir ?
HENRIETTE , Mais ni plaiſir ni pei
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
ne ; je crois que je ne ſuis pas faite pour
m'occuper beaucoup ces de gens - là.
JULIE. Elle eſt pourtant ta nourrice ,
auſſi bien que la mienne.
HENRIETTE. A la bonne heure.
JULIE. Elle a amené nos deux foeurs
de lait , Madelon & Babet.
HENRIETTE. Que m'importe?
JULIE. Tu es bien froide , il me femble
que la reconnoiſſance. ...
HENRIETTE piquée & avec hauteur.
Point de leçons , s'il vous plaît , Mademoiſelle
, c'eſt à moi de vous en donner. Songez
ſeulement à vous comporter avec plus
de retenue qu'à votre ordinaire.
JULIE. Eh mais ; mais tu badines , je
crois .
HENRIETTE. Point du tout. Demandez
à ma mere ; elle fait combien j'ai plus
de raiſon que vous , & elle m'a chargé
de vous commander ; entendez - vous,
Mademoiselle ? Ainſi prenez garde de
vous compromettre dans l'accueil que
vous ferez à votre nourrice.
JULIE. Bien. Comme je me moque
de tes ordres. (Elle fort en fautant &en
chantant) .
FEVRIER. 1776. 21
SCENE IV.
HENRIETTE Seule.
Eh bien , voyez donc cette extravagante
, comme elle eſt rétive , opiniâtre.
Oh pour cela , j'en aurai raiſon. Mais bon ,
voici la nourrice ; elle ne l'aura fûrement
pas rencontrée. (Auſſi- tôt qu'elle apperçoit
entrer Mathurine , elle va s'affeoir dans un
coin du Thétare , tire de ſon ſac une piece
de broderie & travaille.).
SCENE V.
HENRIETTE , MATHURINE , MADELON
, BABЕТ.
MATHURINE entre d'un air épanoui ,
fes filles la fuivent d'un air honteux & décontenance.
Eh bon jour m'n'enfant , mon
Henriette ; Jéſus! comme la v'là brave
&grandelette.
HENRIETTE fans la regarder. Bon
jour, ma Bonne.
MATHURINE. Comme ça eſt devenu
B 3
22
MERCURE DE FRANCE.
grand & gentil ! Moi qui ai vu ça fi
petit. Mon Dieu ! ça me confond. Embraſſe
moi donc , ma pauvre enfant ; je
pleure de joie.
HENRIETTE déconcertée ſe laiſſe embraffer.
Plus doucement , ma Bonne ,
vous me faites mal.
MATHURINE. Mon Dieu comme t'es
devenue délicate , indifférente dès depuis
qu'tu n'es plus au village. Dame c'eſt
que je t'aimons toujours bian tretous.
HENRIETTE toujours travaillant. C'eſt
bien fait , ma Bonne.
MATHURINE prend Madelon par le
bras & la présente à Henriette. Tians vià
ta ſoeur Madelon , qui eſt ſi contente de
te voir : elle eſt auſſi grande que toi ;
mais tredame alle n'eſt ni auſſi gente ni
auffi brave. Approche , Madelon.
MADELON. Ma mere ,je ſons honteuſe.
HENRIETTE. Elle araiſon ,nourrice ;
vous êtes trop familiere.
MATHURINE Comment , eſt ce que
tu ne la reconnois plus ; c'eſt ta foeur
Madelon : je vous baillais mon lait dans
le même temps. Aufſi vous vous aimiez ,
vous vous-embraſſiaint (à Madelon ) . Allons
, nigaude , approche , approche donc.
FEVRIER. 1776. 23
MADELON s'avance pour embrasfer
Henriette Si vous vouliais parmettre...
HENRIETTE la repouſſe durement . Doucement
, doucement donc , vous allez
gâter mes habits.
MADELON pleurant. Ah ma mere ! ce
n'eſt sûrement pas là ma ſoeur Henriette
qui m'aimois tant.
MATHURINE. Si fait , fi fait , c'eſt alle
même ; mais c'eſt qu'alle n'eſt plus au
village : ſes biaux habits ly faiſons torner
la tête , vois - tu ; not' pauvreté ly fait
honte , & not' amiquié ly fait déshonneur.
MADELON. Eft-ce que je n'avons pas
de l'honneur itou nous autres , quoique
je ſoyons pauvres ?
BABET. Oh pour ma ſoeur Julie , alle
a un meilleur coeur que ça , je gage.
MATHURINE. Et tu pardras , m'n'enfan ;
va je parierois moi qu'c'eſt la même
chofe. Eft- ce que ſtelle ci ne nous baillait
pas aſſez de ſignifiance d'amiquié ? Tant
que je les avons au village , vois - tu ,
alles font douces , accortes , alles nous
font des amiquiés , des careſſes ; maman
nourrice par ci , ma ſoeur Madelon par là ;
Oh je vous aimons tant , j'aurons tant de
foin de vous; vous ne manquerais jamais.
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
Mais , à la ville , ils nous les gâtons ,
alles devenont fiares , ingrates ....
HENRIETTE avec aigreur . MaBonne,
finiſſez vos propos , ss'il vous plaît. Si
j'ai été nourrie chez vous , on vous a bien
payée ſans doute , & vous n'avez rien
à dire.
MATHURINE. Oh Malame vot' mere
m'a toujours bian aidée , bian reconnue ,
& j'aurions tort de nous plaindre d'elle ;
mais vous que j'ont nourrie , que j'ont
foignée comme not' enfant , à qui j'avons
bouté not' affection , tout ainſi comme...
nous voir ainſi rebutée... (Elle pleure )
Ça eſt bian rude.
HENRIETTE. Mais vous êtes folle , ma
Bonne.
SCENE VI.
JULIE ET LES PERSONNAGES PRÉCÉDENS.
JULIE entre en accourant & faute au
cou de Mathurine. Eh vous voilà , maman
nourrice ; il y a une heure que je vous
cherche.
MATHURINE s'effuyant les yeux. Bon
jour , Mameſelle Julie.
FEVRIER. 1776. 25
JULIE. Ah ! & voici m'amie Babet,
Comment te portes - tu ?
BABET s'effuyant les yeux &faisant la
révérence. Bien de l'honneur à nous ,
Mameſelle Julie.
JULIE. Eh bien! pourquoi ne m'appelles
tu pas ta foeur ? Est- ce que je ne
fuis plus ta bonne amie ? Mais tu pleures ,
je crois ; qu'as tu done ?
BABET. C'eſt ma mere qui a du chagrin.
JULIE. Mais , oui ; vous pleurez
auſſi , maman nourrice; & toi auffi , Madelon.
Qu'est - ce que tout cela ſignifie
donc? Le papa nourricier ſeroit- il malade ?
MATHURINE. Non , Dieu merci !
Mameſelle Julie.
JULIE. Oh ! pour le coup , yous
m'impatientez avec vos révérences& vos
Mameſelle Julie. Maman nourrice , je
me rappelle toujours , avec reconnoiſſance
, les foins que vous avez eus de moi.
BABET á Mathurine. Quand je vous
le diſois , ma mere , qu'alle avoit bon
coeur celle- là,
JULIE. Et toi , ma petite Babet , je
t'aime toujours de tout mon coeur.
BABET faisant la révérence. Bian obligée
, ma foeur... Mameſelle Julie.
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
JULIE avec inpartience. Finirez vous ,
ou bien je vais me fâcher tout - à- fait.
MATHURINE. Tredame , je parlons
comme on nous l'a commandé. Açt'heure
qu'ous êtes grand Dames , je ne fons pas
daignes de vot ' amiquié.
JULIE, Voilà de bien fots propos ; ce
n'eſt pas moi qui les tiens , maman nourrice
: allez , je vous ferai attachée toute
ma vie ; je n'oublierai jamais que je dois
à vos ſoins ce qui en fait le bonheur.
MATHURINE. La daigne enfant !
v'là parler ça ; v'là qu'eſt d'un bel exemple
pour les enfans fiars & ingrats qui
nous méconnoiffons .
HENRIETTE , qui , pendant toute
cette scene , est restée à fon ouvrage en
l'interrompant de différens gestes d'impatience
, se leve & fort brusquement . Oh ! je
n'y tiens plus .
SCENE VII.
JULIE , MATHURINE , MADELON ,
BABET.
JULIE. Bon , la voilà partie ; maman
FEVRIER. 1776. 27
nourrice , je vous attendois avec impatience.
(Elle va prendre un petit coffret
qu'elle ouvre ) Tenez, voilà une coëffure
& un mouchoir de cou que je vous garde
depuis long - temps.
MATHURINE conſidérant ce que lui
donne Julie . La brave enfant !
JULIE. Et toi , Babet , voilà un petit
coeur d'or que je veux que tu portes toujours
pour te reſſouvenir de moi.
BABET. Oh ! je n'ont pas beſoin de
ça pour vous aimer de tout not' coeur ,
Mameſelle Julie.
JULIE. Encore Mameſelle Julie. Oh
bien, tu n'auras pas le coeur d'or & tu ne
feras plus ma bonne amie , ſi tu ne m'appelles
pas ta foeur.
BABET honteuse. Dame, je n'ofe.
JULIE. Je le veux , je le veux.
BABET. Eh bian ! ma ſoeur , je vous
remarcie.
JULIE. Allons , embraſſe-moi. ( Elles
s'embraſſent ) Et toi , ma pauvre Madelon
, il faut que je te trouve auſſi quelque
choſe. Ah! tiens , voilà une petite
croix d'argent. Dame , je ne peux pas te
donner davantage actuellement.
28
MERCURE DE FRANCE.
MADELON faisant des révérences.
Oh! Mamefelle.... C'eſt toujours plus...
Je ne méritons pas....
JULIE.
pas la ſotte.
Allons , prends , & ne fait
MADELON. Grand merci ! Mameſelle
Julie.
MATHURINE. Pour le coup , je n'y
tenons plus ; v'là un coeur ça auprès de
l'autre : je ſommes bien conſolées du chagrin
qu'alle m'a donné.
JULIE . Comment done ?
MATHURINE. Ta ſoeur , m'n'enfant
, qui ne te vaut pas , faut voir , ſi tu
favois comme alle nous a reçues en faifant
la Madame ; comme alle nous a rebutées
quand j'avons voulu l'y faire amiquié.
Tians , j'en fis encore toute je ne
fais comment: & ç'te pauvre Madelon
alle ne peut pas s'en remettre.
JULIE. Allez , allez , maman nourri.
ce il ne faut pas prendre garde à cela.
Eſt - ce que je ne vous reſte pas , moi?
Ne vous inquiétez pas , je vous aimerai
pour deux; je ferai auſſi la ſoeur de Madelon,
ainſi vous ne perdrez rien.
FEVRIER. 1776. 19
SCENE VIII.
Mde BEAUPRÉ , JULIE , MATHURINE
, BABET , MADELON.
Mde BEAUPRÉ à Julie féverement.
Eh bien ! Mademoiselle , avez-vous aſſez
couru , aſſez folâtré toute la journée ?
Fi , n'avez vous pas honte ; un petit garçon
eſt moins diſſipé que vous. (appercevant
Mathurine ) Ah ! ah ! vous voila
Mathurine , bon jour.
MATHURINE faisant la révérence.
Je ſis vot' ſervante , Madame Beaupré.
Mde BEAUPRÉ. Voilà , je crois ,
vos filles , les ſoeurs de mes enfans ; comme
elles font grandes & fortes ! cela doit
vous faire plaiſir à voir, nourrice ?
MATHURINE, Dame , Madame , ça
m'eſt itou bian agréable.
Mde BEAUPRÉ. Ont - elles vu leurs
foeurs? car c'eſt ainſi que je veux qu'elles
appellent mes filles: fans doute qu'Henriette
a été bien contente de vous voir.
MATHURINE avec un soupir. Ah !
not' Dame , vous avais toujours eu plus de
30
MERCURE DE FRANCE.
bontés pour nous que je n'en ſommes
daignes..
Mde BEAUPRÉ. Qu'est - ce à dire ,
nourrice ? vous n'avez point l'air contente.
Vous auroit -on mal reçue ? Je voudrois
bien ſavoir cela , par exemple. Mademoiselle
Julie , vos folies me préparent
elles quelque nouveau chagrin.
JULIE. Moi , ma chere mere ; Oh ,
maman nourrice vous dira ſi je ne l'ai pas
reçue avec plaifir.
Mde BEAUPRÉ. Je le crois ; mais ce
la ne fuffit pas. Peut - être lui aurez - vous
dit quelque choſe de désagréable ; car
vous êtres ſi folle , ſi inconſequente...
MATHURINE . Oh Madame ! ben du
contraire.
Mde BEAUPRÉ. Mais encore : je
veux ſavoir ce qui vous chagrine , nourrice.
Peut - être n'aura - t - elle pas fait
d'amitiés à ſa ſoeur.... Oui , c'eſt cela fû.
rement : ces petits airs là ne me conviennent
point du tout ,Mademoiselle. Imitez
votre ſoeur Henriette : elle eſt douce , fage,
poſée ; elle a l'ame ſenſible , reconnoiſſante
, généreuſe; je ſuis fûre qu'elle
aura accablé ſa ſoeur de careſſes.
FEVRIER. 1776. 31
SCENE IX & derniere
HENRIETTE ET LES PERSONNA
GES PRÉCÉDENS.
Mde BEAUPRÉ continue. Eh bien ,
Henriette , n'êtes vous pas bien contente
de voir votre ſoeur & votre nourrice ?
HENRIETTE d'un air contraint.
Mais , oui ; ma chere mere.
Mde BEAUPRÉ avec joie. Je le diſois
bien qu'elle eſt ſenſible & bien née , ma
fille Henriette. Mais qu'est - ce que je
vois entre vos mains , nourrice ? Je gage
que ce ſont des préfens de ma fille Henriette.
Ah ! que je ſuis contente de cette
marque de ſon attention & de fa reconnoiſſance
; les larmes m'en viennent aux
yeux de fatisfaction. (Elle embraffe Henriette
) Ah ! ma chere Henriette , tu ſeras
la confolation de mes vieuxjours : & vous ,
Mademoiselle , profitez d'un ſi bel exemple
, ſi votre légéreté vous le permet.
MATHURINE faisant la réverence. Je
vous fais excuſe , not' Dame ; c'eſt Ma-
*
32 MERCURE DE FRANCE.
meſelle Julie qui m'a baillé ça : v'là itou
ce qu'alle a donné à mes filles.
Mde BEAUPRÉ avec ſurpriſe. Quoi ,
c'eſt vous Julie ! Vous ne m'en difiez rien.
JULIE. Ma chere mere , je ne croyois
pas que cela en valût la peine.
Mde BEAUPRÉ . Et Henriette ?
MATHURINE. Oh ! Madame , je ne
ſommes pas daignes de l'approcher ni de
ly parler ; alle eſt trop grand' Dame.
Mde BEAUPRÉ mécontente. Oui da!
HENRIETTE confuse. Ma chere mere
, vous ne croyez pas...
Mde BEAUPRÉ févérement . Rentrez ,
Mademoiselle. (à part après un instant
de filence ) je vois que j'ai été la dupe de
leurs caracteres; & cela arrivera toujours
à ceux , qui , au lieu d'approfondir les
coeurs , ne s'arrêteront qu'a la fuperficie.
Par Mademoiselle Raigner de Malfontaines
En
FEVRIER. 1776. 33
En l'honneur de l'Immaculée Conception de
la Sainte Vierge.
La naiſſance de Monſeigneur le Duc
D'ANGOULÊME..
SONNET qui a été couronné à Caën le
8 Décembre 1775.
E
NSE VELIS , grand Dieu , dans la nuit éternelle
Ces Tyrans furieux qui portent la terreur :
Eteins dès le berceau leur race criminelle :
Que leurs noms deſormais n'inſpirent plus d'horreur....
Mais que le fils des Rois , en croiffant ſous ton aile ,
Comme un autre Louis (1) fafle notre bonheur :
Que ſon front ſoit couvert d'une gloire immortelle ,
Et que ſa bienfaiſance ajoute à ſa grandeur !
1
Pourroit- il démentir ſon illuftre naiſſance ?
Un Prince (2) vertueux éclaire ſon enfance ,
Et la main des Bourbons va diriger ſes pas.
(1) Louis XVI.
(2) Monseigneur le Comte d'Artois.
C
34
MERCURE DE FRANCE.
Pallas (1) ſeme des fleurs la trame de ſa vie.
En écartant de lui la baſſe flatterie :
ALLUSION.
Ainſi , Vierge , Dieu ſcut te ſouſtraire au trépas.
En l'honneur de l'Immaculée Conception de
la Sainte Vierge.
LE RETOUR DE L'ÂGE D'OR.
A Monfieur TURGOT , Contrôleur-
Général des Finances.
SONNET qui a été couronné à Caën le
8 Décembre 1774.
DISs Sully , des Colbert toi qui cours la carriere ,
Ton nom vole avec eux à l'immortalité ;
Sur la nuit des calculs tu répands la lumiere ,
Et rien ne ſe dérobe à ton activité.
Limoges t'a donné le tendre nom de pere :
La France avec tranſport l'a déjà répété :
(1) Madame la Comteffe d'Artois.
FEVRIER. 1776. 35
1
Vas , portant dans les Cours le flambeau qui t'éclaire ,
Aux yeux des Souverains offrir la vérité.
Des dons de ton génie enrichis nos Provinces ,
En couronnant les arts fais- les aimer des Princes :
Louis a par ſon choix honoré ta vertu.
Ecraſe ſous tes pieds les ferpens de l'envie.
Suis tes nobles projets ... Ainſi chaſte Marie
Le Tyran des enfers par toi fut confondu.
L'HOMME CONSOLÉ PAR LA RELIGION.
ODE couronnée par l'Académic de la
Conception de Rouen , au mois de Décembre
1775.
CIEL! IEL! ne m'as tu donné ma fatale exiſtence ,
Que pour boire à longs traits le fiel de ta vengeance ?
L'homme libre à la fois , eſclave , infortuné ,
Gémit ſous le fardeau d'une accablante vie ,
Par de longues douleurs on croiroit qu'il expic
Le crime d'être né.
Mon coeur s'égare en vain dans ſa pénible courſe
Pour trouver de la paix la véritable ſource ;
Elle échappe à mes voeux ; un frivole defir
A trompé de tines ſens l'ivreſſe paſſagere ,
J'ai vu fuir à mes yeux comme une ombre legere ,
L'image du plaiſir.
2
36 MERCURE DE FRANCE.
Que dis -je ? Autour de moi le démon de la guerre ,
De ſes feux deſtructeurs vient embraſer la terre ;
L'enfer a ſecondé fon barbare tranſport ,
Par tout il fait régner le crime & l'impoſture ,
Sa main euſanglantée a couvert la nature
Du voile de la mort.
Ce brigand couronné qu'enhardit l'opulence ,
Vole de crime en crime , & fa fiere inſolence
A force d'attentats à ſçu trouver la paix ;
*Tous ſes jours ſont ſereins , ſon bonheur eft extrême ,
Et puiſſant par le vice , il s'adore lui-même
A l'ombre des forfaits.
Tout flatte ſon penchant , tout cherche à le diſtraire ,
Le fort à ſes deſirs fut- il jamais contraire ?
Son paiſible pouvoir ignore les revers :
L'innocence gémit ſous la main qui l'opprime ;
Quand l'aveugle fortune a couronné le crime ,
Le juſte eſt dans les fers .
Quoi ! la vie , ô douleur ! ſous les loix d'un Dieu ſage ,
Des tourmens à la mort eſt le triſte paſſage ?
Qui voit du ſcélérat les deſirs triomphans ,
Accuſe la rigueur d'un deſpote ſévere ,
Et ne découvre plus la main d'un tendre pere
Qui chérit ſes enfans .
Des folles paſſions l'homme eſt donc la victime ;
Comme fon coeur , la terre eſt l'empire du crime?
FEVRIER. 1776. 37
Non , il n'eſt point ce Dieu , j'ignore ſon appui ;
S'il est vrai qu'il exiſte , armé de fon tonnerre ,
Qu'il venge l'innocent , qu'il se montre à la terre ,
Et mon coeur croit en lui.
Téméraire mortel , ton aveugle caprice
Bleſſe ainſi de ton Dieu la ſuprême juſtice !
Fais defcendre la paix dans ton coeur abattu ,
Que l'orgueil de ton être & t'anime & t'enflamme ,
Abjure ton erreur , reconnois dans ton âme
Le prix de la vertu,
Dans l'abyſme des maux dont le poids nous accable ,
Defirer un bonheur conſtant , inaltérable ,
Je l'avoue avec toi , c'eſt un frivole eſpoir ;
Si la longue douleur , que l'on nomme la vie ,
D'un état plus heureux ne doit être ſuivie ,
Je frémis de me voir.
Mon âme périroit ! A ces mors je friſſonne ,
Le trouble me ſaiſit , & l'horreur m'environne :
Quoi ! ce maître inflexible , & fi juſte & fi grand ,
M'accable ſous le poids de ſon ſceptre barbare ,
Et du ſein de mes maux ſa fureur me prépare ,
L'abyſme du néant ?
O de l'éternité ſéduisante eſpérance ,
Du plus parfait bonheur chere & douce afſurance )
Ton avenir réſout l'énigme du préſent ;
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
L'homme oublie à ta voix les tourmens qu'il endure ;
Et fier de ſes vertus , il fouffre fans murmure
Le joug le plus peſant.
Il goûte ſous les loix du Maître qu'il adore
Un plaiſir auſſi doux que les feux de l'aurore :
L'innocence eſt ſon bien , la vertu ſes tréſors ,
La gloire qu'il envie , en lui-même il la trouve ,
Un Dieu vit dans ſon ſein ; jamais fon coeur n'éprouve
Les tourmens du remords.
Toi qui vantes les droits de la raiſon altiere ,
Son flambeau vit en vain pour ta foible paupiere;
Si dans ce lieu d'exil nos jours tant combattus ,
Devoient être fixés à l'éclair de la vie ,
Nous euſſions vu du moins , dans notre rêverie ,
Le ſonge des vertus.
Néron eût expiré , quand ſa main fanguinaire
Oſa plonger la mort dans le ſein de ſa mere ;
Mais il peut fans obſtacle enfanter les forfaits .
Si le Très- Haut voit tout des yeux de ſa puiſſance
Il doit punir le crime & venger l'innocence
Par d'éternels bienfaits.
Philoſopheſi vain dans ton incertitude ,
Montre moi l'heureux fruit de ta pénible étude.
Quel ſuccès ton eſprit ofe-t-il me vanter ?
Ses efforts impuiſſans irritent fon audace ,
FEVRIER. 1776. 39
Tandis qu'en ſes deſirs il n'eſt rien qu'il n'embraſſe ,
Tu n'apprends qu'à douter.
Ainſi les Nautonniers , dans l'ardeur qui les guide ,
Affrontant les hafards d'un élément perfide ,
Au vaſte ſein de l'onde ils tombent renfermés :
Sous un ciel étranger , privés de ſépulture ,
Leurs cadavres ſanglans deviennent la pâture
Des monftres affamés .
L'homme n'a pu former qu'un ténébreux ſyſtème :
En voulant ſe connoftre , il ſe perd en lui-même ;
L'erreur a vu briſer ſon ſceptre criminel :
O confolant eſpoir ! ſur des ailes de flamme ,
Ravie au haut des cieux , s'élancera mon ame
Au sein de l'Eternel .
Le ciel a confirmé ce qu'eſpere le Sage ;
Il a parlé : la terre atteſte ſon langage ,
Les ombres ont fait place à l'éclat d'un beau jour ;
Le Très -Haut , pour fixer la foi de fes oracles ,
Fait entendre à nos coeurs , par la voix des miracles,
Les loix de fon amour.
De ſes deſſeins cachés , d'éloquens interprêtes
Levent le voile obfcur ſuſpendu ſur nos têtes ;
Les temps font accomplis , l'Univers eſt changé ;
Le coloſſe orgueilleux de la raiſon hautaine
Tombe dans la pouffiere à leur voix ſouveraine ,
Et le ciel eſt vengé.
C4
40 MERCURE DE FRANCE .
Pour obſcurcir l'éclat de leur gloire naiſſante ,
L'enfer a déployé ſa fureur impuiſſante ;
Ils ont tout immolé , la vie & le repos ;
De la mort , des tourmens , victimes triomphantes ,
Pour les fuivre il renaît de leurs cendres fumantes
Un peuple de Héros.
Qui , je crois , & mon Dieu ! ta parole éternelle :
Toujours à tes fermens tu te montras fidele ,
A régner avec toi le juſte deſtiné ,
Enivré de bonheur , heureux comme toi-même,
Des rayons immortels de ta grandeur fupreme
Doit être couronné.
Que les vents déchaînés raſſemblant les nuages,
Dans leurs flancs ténébreux enfantent les orages ,
Que la foudre brûlante éclate dans les airs ,
Que les champs , ſous mes pas , foient heriff's d'épines,
Je verrois , ſans pâlir , les immenfes ruines
De ce vaſte Univers.
Qui ſe ſent immortel , ſur les pas de la gloire
Arrache les lauriers des mains de la victoire ;
Armé d'un noble orgueil , il court , vole à la mort :
Qui peut croire au néant meurt comme un vil eſclave;
Sur l'aile de la foi l'homme vertueux brave
Les putrages du fort.
Rien ne peut ébranler mon tranquille courage :
Un jour, une heure encor , j'ai fini mon voyage
FEVRIER. 1776. 4
>
La vie eſt un éclair , un zéphir inconſtant ;
Les attraits du plaiſir ne ſont qu'un beau fantome ,
La grandeur un vain nom , l'Univers un atome ,
Les ſiecles un inſtant.
Du cercle de nos jours la grandeur est décrite ,
Du jeune homme au vieillard la diſtance eft petite ,
Au moment où le ciel par la nuit eſt voilé ,
Du ſoleil qui s'échappe on apperçoit l'image;
C'eſt le jour de la vie : avant d'en faire uſage
On le voit écoulé.
Dunis (4) , ô mon ami ! toi que la mort jalouſe
Vint arracher des bras de la plus tendre épouſe ;
Pardonne fi ton nom réveillant ma douleur ,
De mes yeux atrendris a fait couler des larmes ,
Que ne puis-je te ſuivre & m'enivrer des charmes
D'un éternel bonheur !
Tu rougis de mes pleurs , ton âme toute entiere
Nage dans des torrens d'une pure lumiere ,
Tu t'affieds triomphant fur la ſphere des cieux ,
Tu contemples le monde avec l'oeil de ſon maître
Et ton coeur goûte en paix , du Dieu qui t'a fait naftre,
L'empire glorieux .
Apprends - moi l'art heureux de mourir & de vivre :
Des horreurs du trépas la vertu nous délivre ,
८
(4) L'Auteur vient de perdre le plus cher deses amis.
C5
42 MERCURE DE FRANCE
Du chemin de la vie abrége la longueur ,
Soutient les durs combats que le ciel nous ordonne,
Des mains de l'Eternel ſait ravir la couronne
Qu'il deſtine au vainqueur.
Toi , qui verſant ſur lui les flots de ton ivrefſe,
Des fruits de l'age mar couronnas ſa jeuneſſe ,
Sainte Religion viens , deſcends dans mon coeur;
Que ma fiere raiſon s'accoutume à t'entendre:
C'eſt en ſuivant tes loix que l'homme doit apprendre)
La leçon du bonheur.
PRIERE A LA SAINTE VIERGE.
Vierge ſainte , en ces vers reçois un pur hommage,
De la Religion tu couronnas l'ouvrage ,
L'erreur a vu paſſer ſon regne audacieux :
Tu vois à ton amour la Nature aſſervie ,
Ton Dieu naît de ton ſein , il meurt , reprend la vie ,
Et nous ouvre les cieux.
O Mere ! c'eſt ton fils qu'on choiſit pour victime
Es-tu coupable , hélas ! pour expier le crime ?
Non , lorſque les mortels dévoués au tombeau,
Des vices en naiſſant recueilloient l'héritage ,
De l'Univers entier l'effroyable naufrage
Reſpecta ton berceau.
Daigne du haut des cieux conſerver à la France
Un Prince qui n'eſt Roi que par la bienfaiſance,
FEVRIER. 1776. 43
I voit leurir ſes lis à l'ombre de tes loix (1) .
Henri ; le bon Henri deviendra ſon modele ,
Déjà par ſes vertus Auguſte nous rappelle
Le plus grand de nos Rois.
(1) Louis XIII a mis la France ſous la protection de
Ja Sainte Vierge.
T { AA
Par M. l'Abbé de Calignon , Chanoine
44 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE.
Entre LE TEMPS & LA BEAUTÉ.
A
LA BEAUTÉ.
RRÊTE ICI , Vieillard chagrin ,
Tu nous menes un peu trop vite.
!
LE TEMPS.
C'eſt le pas qu'autrefois m'a preſcrit le Deſtin,
Rien ne peut l'arrêter ; rien ne le précipite..
LA BEAUTÉ.
Je découvre un vallon charmant :
La Nature s'y plaft ; un ruiſſeau le partage.
Cueillons des fleurs fur cet heureux rivage ,
Mais cueillons - les avec difcernement.
Le choix en tout doit précéder l'uſage .
LE TEMPS.
Vous le pouvez , mais en paſſant :
Rien ne doit ralentir mon éternel voyage,
LA BEAUTÉ.
Vieillard , tu n'es pas fort galant,
FEVRIER. 1776. 45
LE TEMPS.
On ne l'eſt plus guere à mon âge.
LA BEAUTÉ.
On peut , du moins ſe montrer complaiſant.
Je ſuis belle , dit-on..
LE TEMPS.
Oh ! j'en ai bien vu d'autres !
LA BEAUTÉ.
Chacune a ſes attraits .
LE TEMPS.
Conſervez bien les vôtres ;
Mais , pourtant , avançons .
LA BEAUTÉ.
On m'a dit qu'autrefois
Une Belle plus tard fut foumiſe à tes loix.
La beauté n'étoit pas le fruit d'une journée :
L'Helleſpont vit combattre & périr trente Rois
Pour une Hélene ſurannée.
LE TEMPS.
Il m'en fouvient fort peu .
46 MERCURE DE FRANCE.
LA BEAUTÉ.
Diane (1 ) à ſoixante ans
Eut encor de l'amour , eut encor des Amans.
Elle fut réunir la tendreſſe à la brigue.
Tes yeux en furent les témoins.
LE TEMPS.
Elle avançoit toujours , n'en fatiguoit pas moins ;
Mais elle fut long-temps déguiſer ſa fatigue.
LA BEAUTÉ.
Ninon , plus vieille encore, enchaîna bien des coeurs ,
Et ſes appas octogénaires
Trouverent des adorateurs.
LE TEMPS.
On a plus d'une fois adoré des chimeres .
Mais que m'importe enfin cette burleſque erreur ?
La beauté n'eſt pour moi qu'une fragile fleur
Qu'en paſſant je détruis , qu'en paſſant je fais nattre.
La roſe un jour entier conſerve ſa fraicheur.
Un autre luit & la fait diſparoître .
(1) Diane de Poitiers. Elle fut d'abord aimée de
François 1, & ensuite de Henri II , qui l'aima toute sa
vic. Elle avoit plus de soixante ans lorsqu'il porta fes
couleurs dans ce fameux tournoi où il fut bleſt mortellement.
FEVRIE R. 1776.
LA BEAUTÉ.
J'entends; tu fais détruire & non pas conferver.
LE TEMPS.
Mon foible eſt , j'en conviens , d'abattre ou d'élevers
Quelquefois d'un vallon je fais une montagne ,
Et d'une montagne un vallon ;
Des eaux de l'Océan je couvre la campagne :
Plus loin , du ſein des flots fort une autre Albion.
Le monde enfin varie au gré de mon caprice ;
Mais à travers ces changemens ,
On reconnoît encor le premier édifice :
Il eſt toujours le Monde , & moi je ſuis le Temp
LA BEAUTÉ.
Ton meſſage eft bien triſte.
LE EMPS.
Il aſes agrémens,
Ce globe qu'à mes ſoins foumet ſa deſtinée ,
Eſt un char ambulant , d'originaux rempli.
Leur comique aſſemblage égaie une tournée
Qui pourroit à ſa ſuite entraîner trop d'ennui,
}
48 MERCURE DE FRANCE.
L'un gémit , l'autre chante ; un troiſieme , plus ſage
Obſerve les objets qui bordent fon paſſage :
L'autre dort , c'eſt mieux fait , il ne s'apperçoit pas
Si la route à franchir offre quelque embarras .
Suivons la nôtre... Allons ...
LA BEAUTÉ .
Qui ? moi ?.. Rien ne me preſſe :
Accorde-moi plutôt un fiecle de jeuneſſe.
Ce Monde , qui t'amuſe , eſt aſſez bien mon fait.
Je fais lui plaire , & des lors il me plaft.
Là , dans chaque regard je découvre un hommage ,
On m'entoure , on me fuit : mon plus léger coup - d'oeil .
Au plus foible , comme au plus ſage ,
Inſpire ou l'amour ou l'orgueil.
J'ai ce foir à ſoupé l'Amant que je préfere :
Demain nouveaux plaiſirs , que nul dégoût n'altere.
La toilette , les jeux , les propos médiſans ,
Des jours , quelquefois longs , abrégent les inſtans ;
J'ai le goût des beaux- arts , & trois fois la ſemaine ,
Mes charmes de Paris ornent la triple ſcene.
Je chante , & de Gretri les fons harmonieux
Ne perdent rien quand ma voix les tépette .
Mes traits font achevés & ma taille eſt parfaite.
Ainſi donc , Vieillard dangereux ,
Garde toi de troubler un fort digne d'envie :
Affez d'autres fans moi végetent ſous les cieux ;
FEVRIER. 1776.. 49
Va les débarraſfer du fardeau de la vie.
Ta pourras t'offrir à mes yeux
Lorſqu'ils auront perdu leur éclat ordinaire :
Je ne me plairai dans ces lieux
Qu'autant que j'aurai droit d'y plaire.
LE TEMPS.
Adieu... Mais, non; juſqu'au revoir :
Je vous laiſſe vieillir ; c'eſt une foible grace.
Aux yeux du Temps , ce court eſpace
N'eſt que du matin juſqu'au foir.
Par M. de la Dixmeric.
LA FOURMI BIENFAISANTE.
•
AIDE
Fable.
IDE - MOI , tant ſoit peu , diſoit à ſa voiſine
Une Fourmi qui voituroit du grain ;
Et fois fûre , en cas de famine ,
Que tu pourras toujours chez moi trouver du pains
Je le fais avec complaifance,
Lui répondit l'autre Fourmi :
C'eſt dégrader un fervice d'ami
Que d'en exiger récompenfe.
Auſſi tot dit , auſſi tot fait ,
Avec ardeur elle travaille.
D
50 MERCURE DE FRANCE.
La famine vint en effet ,
Et la pauvrette alors ſe vit ſans pain ni maille ;
Chez ſa voiſine elle courut
Pour y trouver quelque aſſiſtance;
Le bienfait oublié dans cette circonſtance ,
Fut remplacé par le rebut.
C'eſt un fardeau bien lourd que la reconnoiffance .
Par M. le Clerc de la Mothe , Chey. de
Saint Louis , Membre de la Société
littéraire de Metz.
RÉPONSE à la Chanson fur les plumes
que portent aujourd'hui nos Dames , imprimée
au premier volume du Mercure
de Janvier de cette année.
AIR : Réveillez - yous , belle endormie.
POURQUOI OURQUOI tant reprocher aux Dames
Les plumes qu'on leur voit porter ?
Si l'inconſtance eſt dans leurs âmes ,
Les hommes doivent l'en ôter.
D'un grand Roi c'étoit la coutume,
En tout temps l'on voyoit flotter
Sur fon chapeau panache ou plume ,
En tout il faudroit l'imiter.
FEVRIER. 1776. 5t
*
Sous fon regne on vit chaque Belle
Porter des plumes à ſa Cour ,
Et la plume de Gabrielle
Fut priſe aux ailes de l'Amour.
Mais ſi la plume eſt très - légere ,
Le coeur de l'homme eſt bien léger ;
La femme n'eſt pas la premiere
Qui ſoit toujours prête à changer.
Falloit - il chercher dans la mule
Une dure comparaiſon ?
Le mulet eſt bien ſon émule ,
Plus qu'elle a - t - il de la raiſon
Aux amours on rend des hommages
Ici mieux que chez les Incas ;
Chez eux les amours ſont ſauvages ,
Chez nous légers , mais délicats .
Ainsi , laiſſons - là tout embleme;
Laiffons les plumes voltiger
Le ſexe eſt bien fait pour qu'on l'aime.
Et s'il change , on peut s'en venger.
Par le mêmes
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Madame la Princeſſe DE PIEMONT
releve & embraſſe deux jeunes Mariées
qui lui préfentent à genoux des corbeilles
de fleurs & de fruits , le jour de fon
paffage à Roanne .
LOLROSRSQQUUEE de fleurs ſe couronnant la tête ,
Et par de chaſtes noeuds s'uniſſant à jamais ,
Dans les champs de Sion jadis le Roi Prophète
Vit s'embraffer la Juſtice & la Paix :
Ne fut ce que l'effor d'une pieuſe ivreſſe ,
Le ſonge fugitif d'un bonheur médité ?
Dans ce tableau , quoique flatté ;
Du regne des vertus j'entrevois la promeſſe ;
A fon récit mon âme s'intéreſſe ,
Et d'un ſi doux eſpoir , comme lui tranſporté ,
J'adore , en le chantant , l'eſprit qui l'a dicté ,
Mais fur les pas de la ſageſſe *,
Dans tout l'éclat de la beauté,
Lorſque je vois une auguſte Princeſſe ,
D'un trait fublime de bonté ,
Faire oublier ſes grâces , ſa jeuneſſe ,
Et fon rang & fa dignité,
Quand de l'air de l'égalité ,
• Madame la Comteſſe de Marfan.
FEVRIER. 1776. 53
Parmi la foule qui s'empreſſe ,
Et que l'orgueil & ſa détreſſe
Placent au dernier rang de la ſociété,
Une Fille des Rois embraſſe avec tendreſſe ,
Encourage , ſoutient , releve la foibleſſe
De l'innocence & de la pauvreté ;
Quand ſur ſon ſein je la vois qui les preſſe ,
Et que la main qui les careſſe
Devient l'appui de leur timidité :
Mes yeux alors ont percé le nuage
Dont la profonde obſcurité
Enveloppoit ce fortuné préſage ,
Et le ſonge devient une réalité.
Mais que çe tendre & généreux hommage ,
Offert par la grandeur à l'humble humanité ,
Parle encore à mon coeur un plus touchant langage :
Sous les traits de l'humilité ,
C'eſt la gloire & la majeſté
Qui réverent leur propre image ,
Et rendant à la vérité
Le plus éclatant témoignage ,
Juſques dans ſon dernier ouvrage
Reconnoiffent le ſceau de la Divinité .
Par M. Pouchon , Docteur en Medecine.
D 3
54 MERCURE DE FRANCE .
VERS fur l'Election du nouveau Grand-
Maître de Malte , par un Chevalier de
cet Ordre.
QUEUELL eſt donc ce Mortel qui marchant vers leTrone,
Conferve un air paiſible à travers mille cris ?
L'eſtime le conduit , la vertu le couronne :
Pour lui les coeurs ſont réunis.
Je reconnois Rohan ; Caton dès ſa jeuneſſe :
Simple avec un grand nom , vertueux fans rudeſſe
Puiſſe - t - il , rappelant l'âge d'or en ces lieux,
Surpaſſer les Héros qui furent ſes ayeux ,
Et les ans de Neftor dont il a la fageffe !
1
LL
e mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt les Cartes du Piquet
; celui de la ſeconde eſt Epingle ;
celui de la troiſieme eſt Puce (dont la
couleur eft aujourd'hui à la mode). Le
mot du premier Logogryphe eſt Angleterre
, dans lequel ſe trouvent angle &
terre; celui du ſecond eſt Lame , où ſe
trouve ame ; celui du troiſieme eſt Rofier
arbuſte , où ſe trouve ofier arbriſſeau.
FEVRIER. 1776. 55
D
ÉNIGME.
u bâtiment je ſuis la couverture ,
Ou , pour le moins j'y bouche un trou ;
Et c'eſt précisément par où
Dans l'Univers je fais figure.
Au ſexe je ne ſuis d'aucune utilité ,
Car je ne puis entrer dans ſa parure,
Et dans le vrai , je ſuis d'une nature
Contradictoire à la mondanité.
En conſervant mon nom , mais changeant de ſtructure ,
Je protége l'humanité
Dans les combats & contre la froidure.
A ce tableau je joindrois bien des traits ;
-Mais je ferois trop facile à connoftre ;
Il fuffit , Lecteur , de ſavoir que peut - être ,
Je pourrois te compter au rang de mes ſujets.
Par M. Parron , Capit. d'Infanterie
Chevalier de Saint Louis.
D4
56 MERCURE DE FRANCE .
SUR
AUTRE.
ur un lit à trois pieds , giſſantes ſur le dos ,
Sans ſoins & fans emplois nous goûtons le repos ,
Tandis que de Phébus le flambeau nous éclaire ,
Mais dès que terminant ſa courſe circulaire ,
Ce Dieu va chez Thétis & fait place à la nuit ,
Nous fortons de notre réduit .
Alors notre double mâchoire
S'exerce à dévorer & la flamme & le feu;
Et tout Lecteur qui veut ſavoir l'hiſtoire ,
Quand il voit mal nous occupe à ce jeu.
Par M. Dracolff , à Strasbourg.
Nou.
AUTRE.
ous ſommes quatre , iſſus de même pere ,
Et toutefois aſſez peu reſſemblans
De viſage & de caractere .
Soumis aux mêmes mouvemens ,
Nous parcourons une égale carriere ;
Mais non jamais en même temps.
N'aguere , hélas ! j'ai fait périr mon frere :
Un autre frere plus méchant ,
Quand vous lirez ces vers m'en aura fait autant.
Par un Curé de Baffe - Bretagne.
FEVRIER. 1776. 57
LOGOGRYPHE
A
MI Lecteur , pour me connoître ,
Imaginez un gire , ou quelquefois fans bruit ,
Et malgré - nous , le diable s'introduit.
Vous préſerve le ciel de loger un tel maître !
Si ce début ne décele mon être ,
1
Des divers membres de mon corps
Décompoſez avec moi les reſſorts .
A yos regards tour à tour je préſente
Ce dangereux métal , idole des mortels ,
Qui ne corrompt que trop leur vertu chancelante ;
Un lit de mort pour les grands criminels ;
Un chemin ; un reptile ; une étoffe groſſiere
Dans les forêts du Nord un monſtre redouté ,
Dans le ciel un char de lumiere ;
Un vêtement que vous avez porté ,
Que vous portez peut - être encore
L'un des plus beaux préſens de Flore ;
Un ton dans la muſique : un oiſeau dont le nom
2
Se dit d'un homme auſſi ſot qu'un oifon ,
L'un des moyens qu'en un jour de bataille
Un Général habile appelle à fon fecours ;
Ce que je fais ici , vaille que vaille ;
Un ſynonyme à nos froids calembours ;
Une ville de la Neuſtrie ;
D'une livre tournois la vingtieme partie ;
1
1
D5
58 MERCURE DE FRANCE,
Celle qui doit la vie aux auteurs de vos jours ;
Au corps de l'animal la choſe la plus dure ,
Une conjonction ; une matiere impure,
Me retournant d'autre façon ,
Je pourrois bien de ma ſubſtance
Extraire encor mainte coinbinaiſon :
Mais je craindrois , Lecteur , avec raifon ,
De laffer votre patience .
J
Je ne dis plus qu'un mot , & je finis :
C'eſt en m'ouvrant le coeur qu'on ſe fait des amis.
Par le méme.
AUTRE.
7
SAANS moi , Lecteur
Coupe mon chef, je fuis route ou chemin.
eur , tu n'aurois point de pain ,
Par M. de la Perche , à Sens
L
AUTRE.
L'on ne me voit jamais qu'au milieu des ſoldats
Je vais à l'exercice , aux ſieges , aux combats ;
La moitié de mon corps , cher Lecteur , vous habille ,
Et l'autre de poiſſons fourmille.
Par M. Bouchet ; à Paris
Février. 1776 . 59.
Pour laFête de MadameP.....
Paroles deM.MarsMusique deM.Grétry
Vous connoiffez,mes a-mis, Gelle
37
quim'inspire ; Vousfarexqu'elle
3
g. z z 5
eftfans prix, Et no- sex lui
*68 6
MAL
di- re: Ilnefaut lalouer en
DO
*3
5
6 8
60. Mercure de France.
rien Quand on cherche à lui
6
plai- re. Refrain. El- lefe
535 6
ca- che pourfaire le bien,
3
Comme les autres pour mal
8 56 8
re. Bis leRefr.en cheur.
FEVRIER. 1776.
Aimable ſans le vouloir ,
Par goût elle est bonne
Les uns vantent ſon ſavoir ,
D'autres fa perſonne ;
Moi , je vous parle franchement ,
Son coeur fur - tout m'enchantes
Eglé ſeroit ſans appas ; fans talent ,
Qu'Eglė feroit encor charmante.
Loin d'ici toute fadeur :
Je ne fais point feindre ;
Parle , exprime - toi , mon coeur,
Tu n'as rien à craindre :
Uſe de tes droits en ce jour ,
Rapporte qu'on l'adore ,
Qu'elle fait naître & l'eſtime & l'amour ,
Tu n'auras pas tout dit encore.
Mes vers foyez glorieux ,
Mon but vous décore;
Tout ce qui touche les Dieux
S'épure & s'honore :
Un petit préſent comme un grand,
Mérite leur clémence ,
Et je dirai : le jour du ſentiment
Le fut aufli de l'indulgence .
Nature , Hymen , de moitié ,
T'offrent pour exemple ;
Dans notre coeur l'amitié
Aplacé ton temple ;
62 MERCURE DE FRANCE.
La raiſon t'offre en ton printemps
Les fruits murs de l'automne ,
L'Hymen ſourit , & les pleurs des Amans ,
Ne font qu'embellir ſa couronne.
Finiſſons notre bouquet,
Le ſujet m'entraîne ,
Avec plaiſir il fut fait ,
Reçois le ſans peine ;
Atant de voeux je n'en joins plus
Qu'un ſur les deſtinées ...
Puiſſe le ciel régler ſur tes vertus
La meſure de tes années !
FEVRIER. 1776. 63
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Ermance , anecdote Françoise ; par M.
d'Arnaud. Vol. in- 8°. avec figures.
A Paris , chez Delalain , Libraire.
و د
و د
ERMRMAANNCCEE,, fortiede parensdiſtingués
dans la Province , & qui , indépendam
ment des places & des biens , jouiſſoient
de la conſidération perſonnelle , réuniffoit
peut-être tous les avantages. ,, S'attachoit-
on à la beauté , il n'étoit pas pofſible
que rien de plus beau s'offrit aux
, yeux. Les grâces étoient elles préférées,
c'étoient les grâces mêmes qui ſe mul .
tiplioient à l'infinidans cette jeune perſonne
; elle poſſédoit tous les genres de
ſéduction: une brillante éducation étoit
„ venue ajouter aux riches préſens de la
,, nature; les arts d'agrément , les connoiſſances
même utiles & profondes ,
un goût auſſi ſolide que délicat , la raifon
cachée ſous la magie de l'eſprit ,
fur-tout une élévation d'âme à laquelle
ſa vertu eût tout facrifié : telle eft ,
ajoute l'Auteur de cette anecdote , l'idée
و د
و د
و د
و د
ود
و د
"
ود
و د
ر و
MERCURE DE FRANCE:
,, qu'on peut concevoir d'une eſpece
d'héroïne dont ſon ſexe doit s'énorgueillir"
.
"
ود
Ermance , ſeule héritiere d'un bien
affez conſidérable , étoit en droit de prétendre
aux partis les plus élevés ; mais
fur le portrait qui nous en eſt ici tracé ,
on doit croire que ni le rang , ni la fortune
ne pouvoient toucher un coeur éclairé
par le ſentiment: & qui nous fait mieux
connoître & aimer la vérité ? Rarement ,
c'eſt la réflexion de l'Ecrivain , la voix du
fentiment nous trompe : mais la ſociété a
prononcé qu'il feroit l'eſclave des conventions
, & de- là ces malheurs , ces
foibleſſes , ces égaremens , cet enchaînėment
de revers , fuite preſque inſéparable
d'une ſenſibilité qui ſe révolte contre
le joug qu'on lui veut impofer. Ermance
étoit déterminée à s'y foumettre : cette
jeune perſonne avoit éprouvé tous les
charmes du ſentiment ; elle voyoit daris
le Chevalier de Lorménil , doué des
plus excellentes qualités , un amant , qui,
par le don de ſa foi , pouvoit la rendre
heureuſe ; elle ſout néanmoins facrifier
ſes plus flatteuſes eſpérances à ſes devoirs .
Elle ne ſe cachoit point que l'obligation
filiale
FEVRIER. 1776. 65
filiale l'enchaînoit ſans réſerve à l'autorité
paternelle , & que la moindre réſiſtence
à cette autorité étoit une faute très grave ,
1 qu'une fille , nourrie au ſein de la ſageſſe ,
ne pouvoit ſe pardonner. Conduite par
ces principes , elle n'oppoſa que ſes prieres
& ſes larmes aux ordres impérieux d'un
-pere qui vouloit être obéi ,& croyoit tout
faire pour ſa fille en lui choiſiſſant un
- époux opulent. ,, Daramant , c'eſt le nom
,, de cet époux , joignoit à une fortune
éclatante quelques qualités qui lui au-
,, roient prêté de l'agrément : il avoit en
ود
effet un extérieur prévenant , un eſprit
,, cultivé , de la vivacité dans l'imagina-
,, tion , de la dignité dans le caractere ;
,, mais fon penchant à la jalouſie le por-
, toit à des excès dont il avoit déjà eu
; lieu de ſe repentir : pluſieurs Demoi-
,, felles de la ville qu'il avoit recherchées
, en mariage , s'étoient apperçues de ce
défaut que les femmes ne pardonnent
5, gueres: elles le fuyoient... " Quand le
pere d'Ermance le préſenta à ſa fille , ſes
compagnes même la plaignirent , loin de
lui porter envie.
M. d'A. a voulu nous peindre , dans
cette jeune perſonne , le triomphe de
Pobéiſſance filiale & de la vertu. Mais
E
66 MERCURE DE FRANCE.
comme il n'y a point de vertu ſans combat,
il nous repréſente Ermance ayant à
ſe défendre contre ſon propre coeur & les
veux d'un amant qui lui étoit toujours
cher. Cet amant , déſeſpéré de perdre ſa
maîtreſſe , vouioit mourir à ſes yeux. Elle
s'arme alors d'une fermeté furnaturelle ,
&lui rappelle ce que le devoir & l'honneur
prefcrivent. ,, J'avois , lui avoue t-
,, elle , un coeur capable de s'attacher par
ود des noeuds durables: mais je vais for-
,, mer d'autres liens que ceux dont la
,, nature ſembloit nous avoir enchaînés.
و د
و د
Je me soumets au joug qui m'attend :
le devoir me l'ordonne ; oui , je dois
„ ne point vous voir, vous refuſer la
,, moindre penſée , vous oublier. Je vous
و د
dirai plus : mon pere a été inſtruit , par
„ ma propre bouche, d'un penchant que
» l'un & l'autre ſommes obligés d'é-
,, touffer. Je ne vous nierai point que
>> j'euffe cru trouver mon bonheur dans
,, notre union: la volonté paternelle n'a
,, point été d'accord avec mes voeux ; il
و د
faut céder: je porterai ma chaîne ; il
,, ne s'agit point ici de vous montrer
,, mon ame, mes combats , les chagrins
و د
qui me font préparés: imitez moi ;
,, ayez ma fermeté,& en nous plaignant
,, tous deux , ne nous voyons jamais."
FEVRIER. 1776. 67
미 Le caractere intraitable de Daramant
que cette victime du devoir filial ne tarda
point d'épouſer , lui préparoit bien d'autres
ennuis. Cet homme jaloux ſaiſiſſoit
les moindres apparences pour adopter des
ſoupçons injurieux à ſon épouse & à luimême.
Il s'abandonnoit alors à l'impétuoſité
de ſes tranſports. Plus d'une fois
il accabla de ſes menaces cette vertueuſe
épouſe à laquelle il faisoit un crime des
larmes mêmes qu'elle verſoit dans le ſein
d'une amie. Tout, juſqu'à Eugénie , c'eſt
le nom de cette amie , lui cauſoit de l'inquiétude.
Il obſervoit les regards d'Ermance
; il interprêtoit ſes penſées. Cette
femme mouroit de ſa douleur , & prenoit
cependant toutes les précautions imaginables
pour la dérober aux yeux de fon pere :
,, j'y fuccomberai ,diſoit-elle ,à ſon amie;
و د
"
mais de quel ſecours me feroient des
» plaintes indiſcrettes ? Mon deſtin eſt
- ,, irrévoquable ; quand l'auteur de mes
,, maux , quand mon pere enviſageroit
l'abyſme où il m'a précipitée... peut - il
m'en retirer ? Il faut m'y perdre , m'y
anéantir" La vertu avoit tant d'empire
fur cette ame ſi noble & fi pure , qu'elle .
ſe défendoit en quelque forte de penſer
à Lorménil : cette femme eſtimable ſe
و د
و د
E 2
68 MERCURE DE FRANCE .
redoutoit plus encore qu'elle n'appréhendoit
Daramant , & elle fuyoit juſqu'a
l'ombre du reproche. On avouera ici ,
avec l'Auteur de cette anecdote , que peu
de coeurs portent l'amour de la vertu à
cette délicateſſe ; & il ne faut pas ſe le
diſſimuler , une malheureuſe créature , foumiſe
involontairement à un joug auſſi
rigoureux que celui d'Ermance , faiſit
tout ce qui peut la conſoler ; elle goûte
une eſpece de dédommagement à s'oc
cuper en ſecret de l'objet qu'elle a lieu
de regretter.
Un feul enfant étoit le fruit de ce ma
riage , formé ſous de ſi cruels aufpices :
il réuniſſoit tous les ſentimens de ſa mere ,
qui éprouvoit chaque jour de nouveaux
emportemens de la part de ſon époux.
Ermance dévoroit en ſecret ſes ennuis ,
& craignoit d'en faire la confidence à fon
amie la plus intime. Elle étoit perfuadée
que le premier devoir d'une femme eſt
de tenir le voile abaiſſe ſur les erreurs
de fon mari. Cet homme devenoit de
jour en jour plus fombre & plus emporté.
On nous le repréſente ici paſſant avec la
même vivacité de la tendreſſe à la fureur.
Il accabloit Ermance de reproches , d'ou .
FEVRIER. 1776. 69
trages , ſe precipitoit enſuite à ſes genoux ,
& imploroit un pardon que bientôt il
ceſſoit de mériter. Il étoit devenu l'ami
d'un Officier , diftingué par ſa naiſſance
& par fon mérite perſonnel : cet Officier
étoit Anglois d'origine ,& avoit pris parti
dans le ſervice de France. Blinford , c'eſt
fon nom , étoit d'autant plus aimable ,
qu'il réuniſſoit à une belle phyſionomie ,
un coeur fufceptible du ſentiment le plus
profond& le plus délicat ; d'ailleurs d'une
pureté de moeurs peu commune , & qu'il
portoit à un degré rarement connu de
notre jeuneſſe Françoife: ſon âge étoit
de vingt-huit à trente ans. La mort d'une
jeune perſonne qu'il devoit épouſer , lui
avoit laiſſé une mélancolie qui augmentoit
l'intérêt que ſon abord faifoit naître :
il avoit renoncé à l'amour ; & pour ſe
conſoler , il recherchoit les douceurs de
l'amitié . Daramant , enchanté de cette
nouvelle connoiſſance , préſente Blinford
à ſa femme , qui lui marque une forte
de froideur , dont fon mari s'apperçoit.
La compagnie retirée , il demande à fon
épouſe la raiſon de cet accueil ſi peu
prévenant qu'elle a fait à ſon ami.,,Vous
le favez , Monfieur , répond Ermance
en jetant un profond foupir : vous n'i-
ود
”
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
, gnorez pointvotre malheureux penchant
"
"
"
"
à recevoir & à nourrir des ſoupçons
„ indignes de nous deux. Eh ! pourquoi
chercher les occaſions d'enflammer vo
tre caractere ? Laiſſez-moi fuir la ſocié
té: le monde n'eſt fait ni pour vous , ni
,, pour moi. " Daramant chercha à raſſurer
ſa femme par des fermens qu'il accompagnoit
des careſſes les plus touchantes.
Mais cette femme infortunée ne pouvoit
ſe diſſimuler qu'il n'étoit point au pouvoir
de fon mari de réformer jamais fon
caractere jaloux. Cet homme ſi eſtimable
qu'il avoit appelé dans ſa maiſon , Blinford
lui -même , n'étoit point à l'abri de
ſes ſoupçons ombrageux. La triſte Ermance
s'en étoit apperçue plus d'une fois ,
& c'eſt ce qui augmentoit le chagrin qui
ne ceſſoit de la confumer. Elle croyoit à
la probité de Blinford. Elle crut donc
pouvoir lui faire une confidence toujours
défagréable pour une épouſe qui connoît
toute l'étendue de ſes devoirs , & n'en
veut bleſſer ancun. Elle lui laiſſa entrevoir
à travers tous les ménagemens d'une
femme circonfpecte , ce qu'elle auroit
voulu ſe cacher à elle même, Blinford a
ſoupçonné que Daramant étoit jaloux.
Ermance pria l'Anglois de venir moins
FEVRIE R. 1776. 7
4
ſouvent , de faifir enfin quelque prétexte
qui l'éloignât de la maiſon de Daramant.
fans que cet homme inquiet puiſſe ſoupconner
que fon ami a été prévenu fur
ce ſujet. L'Anglois témoigna tous ſes
regrets d'être privé de la ſociété de Daramant:
il redit combien il lui étoit cher ;
& en même temps , quelque chagrin que
cette ſéparation lui faſſe reſſentir , il renouvelle
à l'épouſe de ſon ami la promeſſe
de ne plus ſe remontrer à ſes yeux.
Ermance traînoit depuis longtemps
une ſanté languiſſante. Les combats éternels
qu'elle avoit à foutenir pour dompter
la profonde langueur qui la conſumoit ,
peut- être la néceſſité cruelle d'inſtruire un
étranger de ces ſecrets qui doivent reſter
enſevelis entre un mari & une femme :
ces aſſauts multipliés , déterminent l'effet
d'une révolution violente ; elle ſe leve
tout à coup , & ſe précipite vers ſa cheminée
, comme pour tirer ſa ſonnette.
Blinford s'apperçoit qu'elle ſe trouve mal :
-elle eſt prête à tomber ; il vole vers elle ,
la ſoutient dans ſes bras , & cherche à la
rappeler au jour : la porte s'ouvre ; Daramant
entre enflammé de fureur , l'épée à
la main, & court la plonger dans le ſein
de fon ami , en s'écriant: ,, traître ! reçois
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
(
ود le prix de ton infidélité ". Ermance
avoit perdu l'uſage de ſes ſens. Elle r'ouvre
les yeux: quel ſpectacle l'a frappée !
Blinford étendu ſur la terre , & baigné
dans les flots de fon fang. Daramant reſte
immobile ; il recule de terreur , quand il
voit l'Anglois expirant s'efforcer de ſe
traîner à ſes pieds; quand il l'entend lui
dire d'une voix lamentable & touchante :
,, que viens tu de faire , Daramant ? ...
Tu as tué ton ami Mon ami ! mon
ami qui ne reſpiroit que mon déshon-
,, neur !..-Je vais rendre le dernier fou.
,, pir: le Ciel m'eſt témoin que je ne t'ai
,, jamais offenſé , que je te chériſſois com-
„ me mon frere ... Puiſſes -tu vivre heureux
après un meurtre auſſi injuſte ! ..
Daramant , ... mon ami , je te pardonne
accours m'embraſſer ... je
» meurs ".
ود
"
و د
ود
.... ود
-
Ermance étoit retombée avanouie ; elle
entend les derniers accens de Blinford ;
elle ſe releve avec vivacité de ſon aсса-
blement : -, malheureux , quel crime
,, as tu commis ? Oui , cruel ! Blinford eſt
innocent ; oui , tu es l'aſſaſfin de ton
ami , de l'ami le plus tendre ; hélas !
,, en ce moment , il me parloit de fon
>> attachement pour toi ! il en étoit rem-
وو
و د
FEVRIER. 1776. 73
- Tu ", pli ! - étois dans ſes bras !-il
ود
ود
"
"
ود
"
voloit à mon ſecours ; je ſuccombois à
une défaillance , la ſuite des maux que
tu me cauſes ... Toi , ſouillé du ſang
d'un homme qui n'eſt point coupable ,
,, qui t'aimoit ! Ah ! joins ta femme à
cet infortuné; le meurtre ne doit plus
,, t'effrayer : après de pareils malheurs ,
il ne m'eſt plus poſſible de vivre ".
" La nouvelle de cette affreuſe cataſtro.
phe étoit déjà ſemée ; les domeſtiques
étoient accourus. La Juſtice s'empare du
criminel , & donne des ordres pour qu'on
tranſporte le corps de Blinford à ſa demeure:
Daramant eſt enfin plongé dans
une priſon , tandis que ſa femme reſte
anéantie ſous des coups auſſi imprévus
qu'accablans,
Cependant les parens , informés de
cette eſpece d'aſſaſſinat , accourent du
fond de l'Angleterre , & demandent à
grands cris la punition de Daramant : le
délit étoit prefque prouvé ; il n'y avoit
point d'apparence que le coupable pût
eſpérer d'obtenir ſa grâce. Ermance revoyoit
la lumiere: tout fon malheur s'offroit
à ſes regards ; eh ! quelle vaſte infortune
elle avoit à enviſager ; le paſſé , le
préſent , l'avenir ! Mais c'étoit ſur ce der
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
nier tableau que s'arrêtoit ſa vue : elle
contemploit fon mari enfermé dans un
cachot; quelquefois même elle s'alarmoit
pour ſa vie. La pitié dans les ames ſenſibles
, touche de près à l'amour : Ermance
ne ſe reſſouvenoit plus du jaloux , du
barbare Daramant , de l'auteur de ſes
diſgrâces les plus cruelles; fon coeur ne
s'ouvroit qu'à l'image d'un époux , &
à toute ſa compaffion , on pourroit même
dire toute ſa tendreſſe , s'attachoit à cet
objet. S'il eût été néceſſaire qu'Ermance
donnât ſa vie pour dérober ſon époux au
fupplice infame qui l'attendoit , elle
n'auroit pas héſité un moment de faire ce
ſacrifice ; mais on exigeoit de ſon courage
un effort beaucoup plus grand. Le
pere de Daramant ne propoſa même qu'en
frémiſſant à ſa bru l'expédient qu'il avoit
imaginé pour ſauver de l'échafaud fon
malheureux époux. ,, Conviens , lui dit-il
d'une voix baſſe & inarticulée , lorſque
les Juges t'appelleront en témoignage...
oſe dépoſer ... que ton époux ... le
dirai-je , Ermance? n'a fait que venger
ſon injure , qu'il t'a ſurpriſe ... tu
دو
ود
ود
"
رد
,, m'entends , ton déshonneur. .. A ce
,, prix , ton époux, le pere de ton en-
,, fant, ton enfant , ſont ſauvés de l'ignoFEVRIER.
1776. 75
e ,, minie: la priſon eſt ouverte à Daramant;
je te laiſſe réfléchir ſur le parti
que tu veux prendre ; fonge à ce
cher enfant qui nous ſurvivra."
و و
ود
دو
M. d'A. n'a peut- être point encore eu
de ſituation plus intéreſſante à peindre ,
plus capable de faire voir juſqu'où peut
aller l'effort d'un coeur vertueux , & qui ,
uniquement jaloux de ſa propre eſtime ,
fait ſe mettre au- deſſus de l'opinion des
hommes. On nous préſente tous les jours ,
dit l'eſtimable Ecrivain au commencement
de cette anecdote , comme un des objets
les plus impoſans du grand tableau de
l'antiquité , cette eſpece de dévouement
généreux qui conſiſtoit à donner ſa vie ,
foit pour fon pays , ſoit pour le ſalut d'autrui
: aſſurément ces fortes de facrifices
méritent les éloges que leur prodigue
l'hiſtoire , & il y auroit autant de bizarrerie
que d'injuſtice à leur refuſer le tribut
d'admiration qui leur eſt dû. Tout ce
qui nous fait voir la nature s'élevant audeſſus
d'elle-même , a droit de frapper nos
regards . Mais immoler plus que l'existence
, abandonner fon honneur , lorſqu'on
en ſent tout le prix , à la honte de la diffamation
publique , ſe couvrir, en un mot ,
de la fange de l'opprobre , quand on porte
76 MERCURE DE FRANCE.
le coeur le plus ſenſible & le plus irré
prochable , & être convaincu en même
temps que cet effort inoui de grandeur
d'âme reſtera enſeveli dans une éternelle
obſcurité ; n'avoir enfin pour tout dédommagement
du blâme & du mépris du
monde entier que l'aveu de fon propre
coeur: voilà de ces actes de magnanimité
qu'un juſte enthouſiaſme ne fauroit trop
admirer ni trop célebrer , dont nous ne
parlons point , & qui appartiennent pourtant
à notre ſiecle. M. d'A. nous en offre
un exemple non moins pathétique que
fublime dans l'infortunée & vertueuſe
Ermance.
Cette derniere anecdote ouvre le quatrieme
volume in-8°. & le cinquieme volume
in - 12 des épreuves du ſentiment,
Elle ſera ſuivie de quatre autres anecdotes
qui formeront ce quatrieme volume in- 8°.
& ſe ſuccéderont rapidement.
Le Comte d'Umby , anecdote historique.
Brochure in- 8°. de 39 pages. A Paris ,
chez Coſtard , Libraire.
Le Comte d'Alifax , connu depuis ſous
le nom du Comte d'Umby , parce qu'il
FEVRIER. 1776. 77
avoit hérité des titres & des biens de
Milord , Comte d'Umby ſon oncle ,
avoit la plus grande partie de ſa fortune
en Amérique. Sa préſence y étoit nécesſaire.
La Comteffe d'Alifax , ſa femme,
qui aimoit tendrement fon mari , voulut
l'accompagner. Ils emmenerent avec eux
Miff Flore leur fille. Cet enfant encore
en bas âge , étoit trop chere à ſes pere &
mere pour qu'ils conſentiſſent à s'en ſéparer
pendant leur ſéjour à la Caroline.
Tout étant diſpoſé , ils s'embarquerent.
Leur navigation fut fort heureuſe juſqu'à
l'embouchure du Fleuve Saint Laurent :
ce n'étoit pas directement leur chemin ;
mais le Comte d'Alifax avoit pris la
route du Canada pour terminer une discuſſion
immenſe avec un vieux Négociant
qui venoit de ſe retirer à Québec: ce dé.
tail demandoit abſolument les ſoins & la
préſence du Comte. En entrant dans le
Heuve , ils avoient obſervé , avec leurs
télescopes , une multitude de canots rasſemblés
, qui formoient comme une petite
flotte : ils reconnurent depuis que
c'étoit une armée d'Iroquois , qui ſe tenoit
fur la défenſive contre les forces du Gouverneur
de Canada , avec qui ils étoient
en guerre. La crainte de tomber entre
78 MERCURE DE FRANCE.
les mains de ces barbares , eût peut - être
troublé nos voyageurs , ſi la préſence d'un
péril plus éminent ne les eût occupés.
Dans le même inſtant , un matelot cria
qu'il voyoit une épaiſſe fumée ſortir d'une
des écoutilles. Alifax commandoit le
vaiſſeau , & ne perdit point la tête : il
employa toutes les reſſources humaines ,
mais malgré ſes ſoins , le feu éclata. Son
épouſe , pénétrée à ce terrible aſpect de
mille frayeurs , ſe jeta à fon col ,en tenant
ſa fille par la main. Elle perdit bientôt
toute connoiſſance ; &, revenue à ellemême
, elle ſe trouva ſur le rivage , environnée
de Miſſ Flore , des trois femmes
qui la ſervoient & du Chevalier de Sommers
, dont les ſoins généreux la ſauverent
du trépas. C'étoit à la prudence de
cet ami que le Comte d'Alifax avoit confié
ſa femme & fa fille , qu'une chaloupe
venoit de tranſporter ſur le rivage. Pendant
ce temps , Alifax donnoit tous fes
foins à ſon vaiſſeau , mais fon activité fut
inutile , le bâtiment ſauta avec fracas .
Dans cette extrémité par le hafard le
plus heureux , une partie conſidérable du
grand mât ſe préſenta au Comte : il eut
la force de l'embraſſer &de monter deſſus.
Aidé alors d'un courant & avec des efforts
FEVRIER. 1776. 79
incroyables , il gagna les bords d'une Iſſe
inhabitée. Cependant la Comteſſe , qui
ſavoit le danger éminent auquel ſon époux
avoit été expoſé , déſeſpéroit de le revoir
jamais. L'age & la foibleſſe de Miſſ Flore
ſa fille ,& la crainte de ſe trouver bientôt
à la merci d'un peuple féroce& barbare ,
ou de mourir de faim & de miſere , rendoient
ſa ſituation encore plus cruelle ,
ſituation que l'on jugera bien au - deſſus
du courage d'une femme de vingt & un
ans . Le Chevalier de Sommers cherchoit
à calmer les craintes de la Comteſſe , dont
fes alarmes ſe réaliſerent bientôt à la vue
d'une troupe d'Iroquois qui venoit du
milieu d'un bois épais. Cette troupe fonditſur
eux. Une telle capture à laquelle
ils ne s'attendoient pas les charma. Ils
forcerent le Chevalier de Sommers & fa
ſuite de les ſuivre. La Comteſſe , fa fille
& les femmes qui la ſervoient , furent
conduites dans une plaine où il y avoit
une multitude de cabanes faites de branches
d'arbres , doublées de peaux ſéchées
au foleil. On les établit dans la plus
grande ſous la garde de deux femmes
Iroquoiſes , en leur recommandant de
veiller exactement ſur eux , mais de les
traiter avec douceur. La Comteſſe , cap
80 MERCURE DE FRANCE.
tive de ces barbares , eut encore la douleur
de ſe voit ſéparée du Chevalier de
Sommers . Ce Chevalier , qui n'avoit pu
avoir la permiffion de lui offrir ſes ſervices,
obtint du moins que fon domeſtique
reſtât auprès d'elle. Ce domeſtique, nommé
Morback , étoit un jeune Iroquois ,
que la reconnoiſſance tenoit depuis quelques
années attaché au Chevalier de
Sommers , ancien Officier de Marine.
Morback avoit ſuivi ſon bienfaiteur en
Angleterre ; actuellement dans ſon propre
pays , dont il déteſtoit les cruels ufages
! & vêtu à l'Angloiſe, il ne fut point
reconnu par fes compatriotes. Mais le généreux
Chevalier avoit engagé ſon fidele
eſclave à ſe découvrir , pour obtenir la
permiffion de ſervir la Comteſſe dans fa
captivité. Morback obéit aux ordres de
fon maître , & obtint le ſoin de garder
la Comteſſe. Il avoit tremblé pluſieurs
fois fur fon fort ; dont alors elle n'enviſageoit
pas toute l'horreur. ,, Voici , s'étoit
,, écrié le chef des Iroquois , en regardant
,,'ces femmes , voici des morceaux bien
friands ; nous en ferons plus d'un repas ,
quand elles feront repoſées". C'étoit
en effet ce barbare motif qui cauſoit pour
lors les ménagemens qu'elles éprouvoient.
و د
"
Le
۱
FEVRIER. 1776. δε
1
F
{
Le lendemain , la Comteſſe enfermée dans
fa cabane , déploroit ſa deſtinée , & fe
confumoit d'inquiétude ſur le ſort de fon
époux & fur celui de ſa fille ; lorſque
Morback , qui avoit été fort accueilli de
ſes compatriotes en flattant leur goût ,
ſe préſenta devant l'infortunée Lady :
ود belle Dame, lui dit- il, (c'étoit ainſi
وو qu'il l'appeloit dans le vaiſſeau ) je
,, t'apporte de bonnes nouvelles , tous
,, les périls font paſſes ". La Comteſſe
l'écoutoit avec une émotion extrême ,
ſans pouvoir imaginer le danger auquel
elle avoit été expoſée. Morback lui
répéta enſuite le propos terrible qu'il
avoit entendu la veille. Apprenez ,
,, ajouta Morback , apprenez que vous
,,,êtes ſous la puiſſance d'un peuple an-
,, tropophage , & qu'ici on trafique la
ود
ود
"
و د
”
chair humaine comme le mouton à
Londres ; déjà , continua t-il , l'un des
nôtres ſe diſpoſoit à venir découper vos
membres délicats & ceux de Miſſ Flore
,, pour les chefs ; vos trois femmes étoient
deſtinées à régaler le reſte de la troupe :
quand , avec beaucoup de ménagement ,
,, je leur ai repréſenté un point d'honneur
facré entre nous. Abandonnerons nous ,
"
"
وو
"
leur ai - je dit , entre les mains de nos
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ennemis , des priſonniers de notre Na
tion ? Les François tiennent captifs un
grand nombre des nôtres ; confervons
ces femmes pour faire un échange avan
,, tageux , nous en gagnerons vingt pour
,, un; le François reſpecte & adore ce
ود
ود
ود
"
و د
و و
ſexe. Le Ciel , je crois , agit alors fur
mes compatriotes ; mon avis a été généralement
adopté ; l'exécution vient
d'en être jurée à haute voix , & les
clameurs que vous avez du entendre ,
,, vous en aſſurent: je ſuis chargé , ajoutat'il
, de vous garder avec les deux femmes
Iroquoiſes , & de prendre ſoin de
votre sûreté ". Cette relation avoit
ſaiſi la Comteſſe d'horreur ; mais la naïveté
de Morback , en lui faifant cet affreux
récit avec une froideur étonnante , ne
put , ainſi qu'elle l'avoue elle même dans
la ſuite de cette hiſtoire , s'effacer de fon
eſprit.Après un an de craintes & de ſouffrances
, la guerre qui continuoit procura
enfin à la Comteſſe la douceur de voir
deux Officiers de ſa Nation. Son premier
foin fut de leur demander des nouvelles
de fon malheureux époux. Mais le récit
qu'ils lui firent de l'incendie de fon vaisſeau
, ne ſervit qu'à confirmer les craintes
de cette femme infortunée, Souſtermond ,
FEVRIER. 177.6. 83
c'eſt le nom d'un de ces Officiers , étoit
un homme d'une probité reconnue ; il
entendoit la langue des Iroquois , &
s'étoit acquis de la conſidération parmi
les chefs , en leur promettant de les aider
dans leur querelle auprès du Gouverneur
du Canada. Ce fut à ſes ſoins généreux
que la Comteſſe d'Alifax dut ſa liberté.
Le Gouverneur du Canada les recueillit
l'un & l'autre dans ſon Palais. Le caractere
de Souſtermond plut infiniment à ce
Gouverneur ; & pour ſe l'attacher & le
tirer de la miſere où ſes malheurs l'avoient
réduit , il lui confia un emploi honorable
& très - avantageux , qui le mit au bout
de deux ans fort à fon aiſe. Ce Gouverneur
bienfaiſant défrayoit libéralement
la Comteſſe , tandis qu'elle écrivoit lettres
ſur lettres en Angleterre , fans recevoir
aucunes réponſes : elle ignoroit
que le fort obſtiné à la perſécuter l'avoit
encore privée de ſon pere &de fon oncle ,
& qu'un Intendant infidele s'étoit emparé
de tous leurs effets , ſous prétexte d'attendre
des éclairciſſemens ſur ſa deſtinée.
Ses biens dans la Caroline lui demeuroient
; mais ils exigeoient des ſoins dont
elle n'étoit point capable. Cette détreſſe ,
dont le Gouverneur fut touché , lui fit
Fa
84 MERCURE DE FRANCE.
imaginer un expédient qu'il lui propoſa
avec toute forte de ménagement : un jour
ſe trouvant ſeul avec elle , il lui demanda
quels étoient ſes projets pour la ſuite de
la vie ,, je n'en puis former , lui répondit
ود
ود
ود
la Comteſſe ; abandonnée de ma pro-
,, pre famille , privée d'un époux que
j'adorois , je n'ai plus qu'à traîner ici
une mourante vie ; hélas !je la perdrois
ſans regret , ſi MiſſFlore pouvoit fe pasſer
de mon ſecours ; elle me perce
l'ame.. Eh bien! reprit le Général ,
il faut faire un effort pour elle ; Souftermond
eſt d'une noble origine , &
"
ود
ود
ود
و د
و د
ود
-
le plus galant homme que j'aie jamais
„ connu ; fon reſpect eſt tel qu'il n'a
,, jamais oſé vous déclarer la paſſion qu'il
reſſent pour vous : donnez un appui à
votre fille & à vous même en l'époufant...-
Ah ciel ! s'écria la Comteſſe ,
„ que me propoſez vous ? Serois-je capable
de faire cette injure à la mémoire
"
ود
"
" de mon cher Alifax , dont l'image eſt
,, pour toujours gravée dans mon coeur ".
Le Général ne la preſſa point davantage
alors ; mais il revint tant de fois à la
charge , lui alléguant ſans ceſſe les intérêts
de Miff Flore & la néceſſité d'être accompagnée
à la Caroline , qu'elle ſe rendit &
FEVRIER. 1776. 85
épouſa Souſtermond. La Comteſſe eſtimoit
ſincerement ce nouvel époux qui
ne fongeoit qu'à lui plaire , & donnoit à
Miſſ Flore les ſoins du pere le plus tendre
: cependant elle ne pouvoit lui accorder
de l'amour. Ils ſe diſpoſoient férieufement
à leur voyage de la Caroline ,
lorſque dans une promenade un rayon de
ſoleil frappa ſi vivement la Comteſſe à la
tête , que non ſeulement il changea pour
toujours la couleur de fon teint , mais
qu'il la réduiſit à l'extrémité par une
fievre violente , dont elle fut attaquée à
l'heure même. Ce contre-temps , qui fut
ſuivi d'une déclaration de guerre entre
les François & les Anglois , ne leur permit
plus de fonger à leur voyage. Le temps
s'écouloit en Canada , & le triſte coeur
de la Comteſſe ſentoit toujours la privation
de ce qui lui avoit été ſi cher ; mais
les tendres ſentimens de Souſtermond allégeant
ſes peines, elle lui ſavoit gré de
l'entretenir ſouvent de ſon ami Alifax.
Ce fut dans cette triſte occurrence qu'une
maladie aiguë emporta Souſtermond en
trois jours , & laiſſa la Comteſſe privée
de toute confolation. Elle éprouva alors ,
ainſi qu'elle l'avoue dans le récit qu'elle
fait de ſes malheurs , que fans amour
F3
86 MERCURE DE FRANCE,
on peut être vivement attaché. Lorſque
Milady Souſtermond faiſoit ce récit , elle
vivoit alors retirée depuis pluſieurs années
dans une ſolitude ſituée en Ecoſſe ſur les
bords de la mer. Et à qui racontoit - elle
ſes infortunes ? Au Comte d'Umby , à
Milord Alifax lui - même , à cet époux
qu'elle ne ceſſoit de regretter , & qu'elle
venoit de recevoir chez elle comme un
ſimple étranger qui lui demandoit l'hospitalité.
Alifax , héritier du Comte
d'Umby fon oncle , avoit pris fon nom ,
ſes armes & juſqu'à ſes livrées. Le Lecteur
ſera un peu ſurpris que ces deux
époux , quoique ſéparés depuis plus de
neuf ans , ne ſe foient pas d'abord res
connus. Mais l'Hiſtorien de cette anecdote
a eu ſoin de nous prévenir que les
infortunes , les fatigues , les maladies
avoient beaucoup altéré leur phyfionc.
mies. La certitude où ces époux penſoient
être que chacun d'eux avoit été la victime
de ſon malheureux fort , pouvoit encore
les empêcher de ſe reconnoître. Ces circonſtances
produiſent ici une ſituation
qui n'eſt cependant point ſans exemple ,
& dont l'Auteur de cette nouvelle a ſçu
tirer parti. La reconnoiſſance qui la ter.
mine , intéreſſe particulierement le Lec.
FEVRIER. 1776. 87
teur. Il partage en quelque forte la joie
que reſſent le Comte d'Umby de retrouver
dans Milady Souſtermond une épouſe
ſage , vertueuſe , & qui, malgré ſon ſecond
mariage , n'avoit jamais ceſſé de
lui être fidele; & dans Miff Flore , une
fille charmante qui n'apprit ſon bonheur
qu'en répandant des larmes de joie dans
le ſein de ſon pere. ۱
Discours prononcé aux Ecoles de Médecine
pour l'ouverture folemnelle des Ecoles de
Chirurgie , le 26. Novembre 1775 ; par
Me. Claude Lafiffe , Docteur Régent
de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris , & Profeſſeur de Chirurgie
en langue Françoiſe , ſur le ſujet:
Est-il néceſſaire au Chirurgien d'être senfible
? A Paris ; de l'Imprimerie de
Quillau.
Nous ne pouvons mieux faire connoî
tre ce Difcours qu'en rapportant ici l'extrait
de la Faculté de Médecine à fon
fujet: le Vendredi , premier Décembre
ود
ود
ود
رو
19
de l'année 1775 , la Faculté de Médecine
étant aſſemblée dans les Ecoles
ſupérieures , ſur la repréſentation de Me
le Thieullier , ancien Doyen & Cen
F 4
88 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
"
ود
ود
"
ر د
.ود
ود
feur des Ecoles , le Diſcours prononcé
le Dimanche précédent par M. Lafiffe ,
Profeſſeur de Chirurgie en langue Françoiſe
, eſt devenu l'objet d'une délibération
particuliere. La queſtion intéreſſante
qui fait le ſujet de ce Diſcours ,
la maniere plus intéreſſante encoredont
elle eſt traitée , l'adreſſe avec laquelle
l'Orateur à ſçu l'orner des graces du
ſentiment& du charme de l'éloquence ,
,, auront également enlevé les applaudiſſe
,, mens du public & fixé les fuffrages des
,, gens de l'art. En conféquence du confentement
unanime de tous les Docteurs
,, préſens , il a été décidé que ce Difcours
ſeroit imprimé aux frais de la Faculté,
,, pour être diſtribué à ſes Membres , &
„ qu'il en ſeroit remis à l'Auteur un
nombre ſuffiſant d'exemplaires , comme
une marque de fatisfaction & de l'eſtime
finguliere de la compagnie ; & c'eſt
ainſi que j'ai conclu. Signé , J. L. Al.
leaume , Doyen, "
ود
و د
و د
ود
و د
دو
ود
Lettres & obfervations anatomiques , phy
fiologiques & physiques fur la vue des enfans
naiſſans ; avec un Mémoire ſur l'és
tabliſſement d'un prix médaillique ; par
M. l'Abbé Desmonceaux.
FEVRIER. 1776. 89
Lux à luce pendet.
Brochure in - 8°. De l'Imprimerie de
Michel Nicolas.
M. l'Abbé Deſmonceaux nous avoit
déjà donné , ſur les maladies des yeux , des
obſervations , fruit de ſon expérience &
d'une compaſſion tendre pour ſes ſemblables.
Ces obſervations ont été publiées
en 1772. On doit y joindre l'écrit que
nous venons d'annoncer , dans lequel on
trouvera de nouvelles obſervations trèsintéreſſantes
, & de plus , le précis des
recherches que l'Auteur vient de faire
ſur la nature de la vue des enfans naisfans
, & fur les cauſes qui retardent plus
ou moins les rayons viſuels de ſe peindre
dans l'oeil . Ce point de phyſiologie ,
ود
ود
و د
ود
وو
ود
"
dit - il dans une lettre qu'il écrit à D.
Binet , Religieux , Oculiſte de l'Abbaye
de Marmoutier , m'a paru intéreſſant
, & m'a décidé à fcruter le jeu
de nature ſur la nature même. Après
différentes ouvertures de cerveau ,
près dix à douze diſſections anatomi-
„ ques des branches du nerf optique &
du compoſé membraneux du globe de
l'oeil , j'ai reconnu , en préſentant cet
وو
وا
2
a
१०
MERCURE DE FRANCE.
و د
"
21
"
"
و د
و د
وا
ود
و د
و د
و د
و د
و ر
و د
,, organe entier aux bougies , du côté du
nerf optique , & regardant par le trou
de la pupille: j'ai reconnu , dis-je , que
les rayons vifuels n'étoient pas ſusceptibles
d'être abſorbés par la cho-
„ roïde ; mais que cette membrane étoit
d'une tranſparence , d'un rouge plus
ou moins foncé , ſuivant la forte ou
délicate conſtitution du ſujet. Cette
obſervation attira toute mon attention
& me porta à prendre le ſcapel , pour
incifer l'oeil dans toute fa profondeur :
en fcrutant ainſi la nature ; j'ai trouvé
, à la vérité , la cornée tranſparente
moins diaphane , les humeurs aqueuſes
& cryſtallines moins abondantes que
dans l'état de ſanté & de conformation
parfaite , mais pas aſſez dépourvues
pour nuire aux rayons visuels ;
j'ai reconnu la lentille cryſtalline &
le corps vitré dans un état à peu
près ſemblable , ainſi que le tiſſu de
la rétine , qui s'eſt trouvé d'une
tranſparence mixte , ce qui eſt ordinaire
après la mort , & en ce cas à
tous les corps de l'oeil; enfin je ſuis
parvenu à la choroïde , ou , avec l'aide
de la loupe , j'ai obſervé que les deux
lames de cette membrane paroiſlent
و د
و د
و د
و د
و ا
و و
و د
و د
وو
FEVRIER. 1776. 91
ود
ود
"
,, formées à l'ordinaire par un lacis de
,, fibres , de filets nerveux , de vaiſſeaux
,, lymphatiques , de vaiſſeaux fanguins ;
mais que le méconium , cette belle
encre noire qui tapiſſe cette mem-
,, brane , n'étoit autre choſe qu'un asſemblage
de petits globules rouges ,
,, incapables d'arrêter les rayons visuels ,
,, ce qui rendoit le fond de l'oeil d'un
,, rouge tranſparent. D'après cette obfer-
"
" vation , il me ſemble , Monfieur , qu'on
,, peut réunir le ſentiment de la plupart
des Anciens avec celui des Modernes :
,, car vous savez que dans le nombre des
„ Phyſioligiſtes , MM. Mariotte , Mery
ود
و د
& le Cat indiquoient la choroïde pour
„ l'organe immédiat de la vue , au lieu
,, que Deſcartes & fes Sectateurs réfu-
و د
و د
و د
,
toient cette opinion pour en donner le
pouvoir à la rétine ſeule; ce qui paroît
,, ajourd'hui , parmi les Gens de l'art
une déciſion invariable. Pour moi ,
„ d'après une répétition de pluſieurs obſervations
, je crois pouvoir allier le
fentiment des uns avec celui des autres
, & dire avec quelque confiance ,
„ que la rétine & la choroïde concourent
ور
و د
و د
enſemble pour abſorber les rayons de
„ lumiere , qui ſe refléchiſſent de l'objet
92 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ور
ود
"
à l'oeil , qui y tranſmettent la figure ,
la grandeur , les proportions , enfin les
couleurs qui ſe trouvent à la ſurface du
même objer ; prodige qui s'opere à
l'aide de la rétine , qui , par ſon tiſſu
lâche & baveux , modere les impresſions
de lumiere qui ſe portent ſur la
choroïde , qui forment fur cette membrane
le tableau des différentes peintures
qui ſe repréſentent , & de - la
ſe rendent ſenſibles au ſenſorium com .
partie merveilleuſe de notre
exiſtence , que l'on ne peut fcruter ſans
s'écrier : O altitudo ! La preuve que je
donne de cette réunion néceſſaire , ſe
„ trouve dans le jeu de nature , &
,, peut être comparé , dans le phyſique ,
ود
ود
ود
ود
ود
„ mune ,
ود
"
و د
ود
ود
و د
ود
"
à une glace , qui , privée de ſon tain ,
,, ne peut rendre aucuns points de vue :
d'où il réſulte que la glace & le tain
font néceſſaires pour la viſion : que l'un
ne peut rien fans l'autre; & qu'il en
eſt de même de la rétine ſans la choroïde
, & vice versa , de la choroïde
ſans la rétine. Je ſuis d'autant plus porté
à adopter ce ſyſtême , que j'ai reconnu
qu'il eſt des enfans qui voyent
les objets , les uns à un mois , les au-
,, tres à cinq ſemaines , d'autres à fix
"
"
ود
ود
ود
FEVRIER. 1776. 93
ود
و د
ود
5, ſemaines & au- de - là , & qu'il dépend
du plus ou du moins d'activité de la
nature à perfectionner ſon ouvrage".
L'Auteur répond à quelques objections
que l'on pourroit faire contre fon
ſyſtême , & termine cet écrit pas former
des voeux pour la fondation d'une Ecole
en faveur des Eleves de la Médecine qui
voudroient étudier les maladiés des yeux ;
& pour qu'il y ait un prix d'émulation ,
auquel tous les hommes éclairés pourroient
concourir par leurs obſervations
ou leurs découvertes anatomiques & phyſiologiques.
Elémens de fortification , contenant la
construction raisonnée des ouvrages de
fortification , les ſyſtêmes des Ingénieurs
les plus célebres , la fortification irréguliere
, le tracé des redoutes , forts de
campagne , &c. avec un plan des principales
instructions pourformer les jeunes
Officiers dans la ſcience militaire. Par
M. le Blond , Maître de Mathématiques
des Enfans de France , des Pages
de la grande Ecurie , Cenſeur Royal.
Septieme édition in - 8°. avec beaucoup
de planches. A Paris , chez Jombert
, Libraire , rue Dauphine.
94
MERCURE DE FRANCE.
Cette nouvelle édition , beaucoup plus
correcte que les précédentes , eſt augmentée
d'un diſcours ſur l'utilité des
places fortes ; de nouvelles notes & d'obſervations
particulieres fur différens objets
de fortification,
Traité de la petite vérole , tiré des Commentaires
de G. Van Swieten , fur les
Aphorismes de Boerrhave , avec la Méthode
curative de M. de Haen , Premier
Profeſſeur de Médecine pratique à
Vienne en Autriche. A Paris , chez
d'Houry , I vol. in- 12 . 1776. Avec
approb . & priv . du Roi.
L'Auteur donne dans cet Ouvrage le
Traité le plus complet qui ait paru fur
le traitement de la petite vérole. Il a
puiſé dans les bonnes fources ; Boerrhave
, Sydenham , Van- Swieten , de Haen ,
font les Auteurs dont il a mis les Ouvrages
à contribution; il a réuni fous
un même point de vue toute leur doctrine,
& il a concilié les ſentimens des
uns & des autres; il décrit donc dans ce
Traité les différentes eſpeces de petites
FEVRIER. 1776. 95
1
1
véroles , leurs périodes , leurs diagnoſtics ,
leurs prognoſtics , ſymptômes & accidens
qui ſurviennent , felon les différens individus
& les diverſes ſaiſons , il en donne
enſuite le traitement , & toujours d'après
les Auteurs cités. Un jeune Médecin qui
ſe dévoue à la pratique , trouvera d'excellentes
vues dans cet Ouvrage.
Cours élémentaire des accouchemens , distribué
en quarante leçons ; avec l'expoſition
ſommaire de la matiere qu'on
doit expliquer dans chacune d'elles ;
rédigé pour l'inſtruction des éleves ,
par ordre des Etats du pays & Comté
d'Hainault. A Mons , chez Henri
Hoyois , Imprimeur - Libraire ; & à
Paris , chez Didot le jeune; prix , 2
liv. broché.
Depuis quelque temps le Gouvernement
a jeté ſes vues ſur l'art des accouchemens
: on fait combien il périt journellement
de meres & d'enfans par l'impéritie
des ſages - femmes de la campagne
; ce qui prive l'état d'une infinité
de ſujets. On ne peut donc aſſez publier
d'inſtructions ſur un objet de cette importance;
mais les inſtructions doivent en
96 MERCURE DE FRANCE.
1
même temps être rédigées de façon qu'elles
puiſſent étre entendues des eſprits
méme les plus bouchés : c'eſt uniquement
le but que l'Auteur anonyme de cet Ouvrage
s'eſt proposé en le publiant. Tout
ce qui concerne l'art des accouchemens y
eſt détaillé avec juſteſſe, préciſion &
clarté ; il mérite de figurer à côté des excellens
Ouvrages manuels qui ont paru
en France depuis quelque temps.
Article fur l'Opéra. Extrait du 17º. Vol.
du Journal Littéraire de Berlin , à Berlin
; & à Paris , chez Lacombe , Libraire
rue Christine , 6 Volumes in - 12 par
année.
Nous tranſcrivons d'autant plus volontiers
cet article en particulier qu'en faiſant
connoître de plus en plus le mérite
du Journal d'après lequelnous le copíons,
il nous paroît très- propre à donner au
Public les idées les plus juſtes ſur un
Spectacle dont il a la gloire & le ſuccès
à coeur. Il s'agit de l'Opéra ; mais les
Auteurs du Journal de Berlin , ont traduit
eux - mêmes cet article , de la Théorie des
Beaux - Arts , du célebre M. de Sulzer.
,, Il ne regne dans ce Spectacle extraordinaire
FEVRIER. 1776. 97
dinaire , auquel les Italiens ont donné
le nom d'Opéra, (1) un tel mélange de
grandeur & de petiteſſe , de beauté & de
fadeur , que je ne ſais ni comment en parler
, ni ce que j'en dois dire. On voit&
on entend dans le meilleur Opéra , tant
de choſes infipides & puériles , qu'on di
roit qu'elles n'y ſont placées que pour
amufer des enfans , ou pour étonner une
populace frivole ; cependant au milieu de
ces miſeres , qui par toutes ſortes d'endroits
revoltent le bon goût , ſe trouvent
des choſes qui penetrent le coeur , font
goûter à l'eſprit les charmes de la volupté
la plus délicieuſe , le comblent de la compaſſion
la plus tendre , ou le rempliſſent
de terreur & d'étonnement. Une ſcene
qui nous ravit& qui nous intéreſſe trèsvivement
, eſt ſouvent ſuivie d'une autre
où les mêmes perſonnages ne nous paroiſſent
plus que de vils Jongleurs , qui
'abuſent de la magnificence du Spectacle.
D'un côté , choqué de ces abſurdités ,
(1) Le vrai nom en Italien et Opera per muſica ,
Ouvrage pour étre mis en musique, ensuite , pour abris
ger , on a dit Opéra tout court , & ce nom eft paft aus
Etrangers. (Note du Journaliste.)
G
98 MERCURE DE FRANCE .
qui ſe rencontrent ſi ſouvent dans l'Opé.
ra , on perd le courage d'approfondir ce
ſujet ; d'un autre côté , ſe rappelant ces
ſcenes raviſſantes , qui nous affectent fi
vivement , on voudroit voir toutes les
perſonnes de goût ſe réunir pour donner
à ce grand Spectacle le dégré de perfection,
dont il eſt ſuſceptible. Il faut que
je répette ici ce que j'ai dit ailleurs. (1)
ود
و د
De tous les beaux- Arts , l'Art Dramatique
eſt le plus important : il n'ya
,, aucune eſpece d'énergie qui n'ait lieu
dans l'exécution d'une piece Dramati-
" que: ſa compoſition renferme tout ce (
,, que la Poëſie a de plus ſéduiſant , & la
„ bonne exécution y ajoute ce qu'il y a
"
و د
de plus fort dans les geſtes , dans les
,, mouvemens , dans les caracteres &
les tons de voix. Aucune autre produc- ود
"
tion de l'Art ne réunit tant d'avanta-
,, ges. Parmi les différentes eſpeces d'ou-
,, vrages Dramatiques , celui qu'on nom-
,, me l'Opéra eſt très fupérieur aux au-
,, tres , vu que tous les beaux Arts ſans
,, exception , s'y trouvent réunis. Si tous
(1 ) Dans le Traité ſur l'énergie , contenu dans les
Mém. de l'Acad. Royale des Sciences & Belles- Lettres
de Berlin . Année 1765.
FEVRIER. 1776. 99
ود
ود
ود
,
,, ceux qui concourent à rendre ce Spec-
„ tacle brillant , Poëtes , Muficiens , Acteurs
Danfeurs , Décorateurs , joi-
,, gnoient au caractere de grands Artiſtes
les lumieres de la Philofophie ,& qu'ils
fuſſent bien unis dans leurs vues ; ce
Spectacle entre les mains d'un Légifla-
,, teur Philofophe , deviendroit infiniment
,, important : mais ce même Spectacle
,, prouve de la maniere la plus frappante,
,, combien les modernes font éloignés
,, d'en avoir la moindre idée. Telle eſt
la frivolité de notre ſiecle , qu'on a ſçu
avilir tous les Arts dans un genre , qui
ſeul pouvoit les anoblir tous".
ود
ود
Mais comme je ne peux me réſoudre à
paſſer l'Opéra tout-à-fait ſous filence , il
me paroît que ce que je puis faire de
mieux , c'eſt d'indiquer d'abord ce qu'à
mes yeux ce Spectacle renferme de contraire
au bon goût ,& d'expoſer enſuite mes
idées ſur le moyen de le perfectionner.
La Poësie , la Muſique , la Danſe , la
peinture , l'Architecture ſe réuniſſent pour
former l'Opéra. Afin d'éviter la confufion
, conſidérons ſéparément le rôle qu'y
joue chacun de ces Arts.
La Poësie eſt le fondement de l'Ouvrage
, c'eſt elle qui fourmit le Drame.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
En Italie , où l'Opéra a pris naiſſance ,
on en puiſoit anciennement les ſujets dans
le monde fabuleux. L'ancienne Mythologie
, l'Empire des Fées & des enchantemens
, & enſuite les tems fabuleux de la
chevalerie , fourniſſoient le fond & les
perſonnages de l'Opéra. De nos jours les
Amateurs d'Opéra n'ont pas entierement
rejeté ces ſujets ; cependant ils en prennent
ſouvent dans l'hiſtoire de ſemblables
à ceux de la Tragédie : ainſi les uns & les
autres travaillent fur le même fond : les
uns & les autres nous mettent devant
les yeux une grande action de courte
dûrée , remarquable par le choc des pasſions
& par la péripétie: mais dans la
façon dont ils manient leur fujet , on diroit
que les Poëtes Lyriques ſe ſont fait
une loi d'abandonner tout- à- fait le chemin
de la Nature. Leur maxime eſt de
faire enforte , que par les fréquens changemens
de ſcene , par la magnificence des
décorations , par la variété & la force des
objets , l'oeil ſoit dans une ſurpriſe continuelle.
N'importe que cela ſoit auſſi
peu naturel , qu'il eſt poſſible , pourvu
que le Spectateur ſoit conſtamment frappé
par des objets nouveaux & éblouiſſans.
Il faut de quelque maniere que cela foit
FEVRIER. 1776. 1ΟΙ
amené , qu'il ait toujours devant lui des
- combats , des triomphes , des orages , des
naufrages , des fantômes , des bêtes féroces
, & d'autres objets de cette nature.
On peut facilement ſe faire une idée
de la peine & des efforts qu'il en doit
coûter au Poëte , pour plier ſon ſujet à
cet uſage. Combien de fois n'eſt il pas
obligé de ſacrifier à la fatisfaction de l'oeil ,
le príncipe de l'action tragique , le développement
des grands caracteres & des
paffions ? C'eſt pourquoi l'on rencontre ſi
ſouvent dans le plan du meilleur Opéra ,
des choſes contre nature , forcées & ridicules.
C'eſt là le premier inconvénient
auquel la coutume aſſujettit les meilleurs
Poëtes en ce genre: encore ſi c'étoit le
feul !
Viennent enſuite les prétentions des
Chanteurs. Dans chaque Opéra le meilleur
Chanteur doit chanter le plus ſouvent
qu'il eſt poſſible ; mais il faut auſſi
que les médiocres & les plus mauvais
même , qui ſont attachés à ce Spectacle
&payés , chantent au moins un grand air.
Les deux premieres voix & notamment
le premier Chanteur & la premiere Chanteuſe
, doivent néceſſairement chanter enſemble
une ou pluſieurs fois. Il faut par-
G3
102 MERCURE DE FRANCE .
conféquent que le Poëte place dans ſon
Poëme des duo , ſouvent des trio , des
quatuor , ainſi du reſte. Outre cela les premiers
Chanteurs veulent montrer en particulier
tout leur talent, dans le genre où
ils réuſſiſſent le mieux ; celui - ci dans un
tendre adagio , celui - là dans un allegro
plein de feu: ainſi , il faut que le Poëte
faſſe ſes airs de façon que chaque Acteur
puiſſe briller dans ſon genre.
il
On peut à peine concevoir les différentes
abſurdités qui en réſultent. Que la
nature de la Piece le permette ou non ,
faut néceſſairement qu'une ou deux Chanteuſes
ayant les principaux rôles. Si le
Poëte ne peut trouver d'autre expédient ,
il a recours aux intrigues amoureuſes , lors
même que ſon ſujet les exclut tout-à-fait.
Pour que deux Chanteuſes euſſent occa
fion de ſe faire entendre , il a fallu, dans
un Opéra dont la ſcene eſt à Utique , &
qui aboutit à la mort de Caton , qu'en
dépit de la nature & du bon ſens , le
meilleur Poëte Lyrique Metaſtaſio , introduisît
deux femmes , la veuve de Pompée ,
& Marcie , fille de Caton ; il a fallu que
celle - ci fût amante de César , & aimée
d'un Prince Numide. Il n'eſt pas nécesfaire
d'être accoutumé à réfléchir , pour
FEVRIER. 1776. 103
fentir qu'une intrigue amoureuſe eſt révoltante
dans un ſujetcauffi lugubre.
De plus , pour que tous les Chanteurs
puiſſent faire parade de leurs talents , il
faut ſouvent leur faire chanter des chofes
que nul être raiſonnable ne s'aviferoit de
chanter , même en rêve: de froides , ou
de graves réflexions , par exemple , ou
des maximes communes. Et quel feroit
l'homme ſenſé , qui ſongeroit à mettre
en chant une maxime comme celle- ci : un
vieux Militaire expérimenté , ne combat
pas en aveugle , mais réprime ſon courage
juſqu'à ce qu'il trouve l'occaſion favorable
; ( 1 ) ou cette froide allégorie far
les vertus qui produit le malheur , c'eſt
que le ſep pouſſe mieux lorſqu'il a été
taillé , & que les gommes les plus parfaites
fortent des arbres bleſſés ?On trouve
des détails auſſi puériles dans preſque tous
les Opéra. Il y en a peu , où un perſonnage
fort preſſé ne s'arrête ridiculement
pendant qu'on joue une ritournelle traînante
& grave , & après avoir touffé , ne
(1) Voyez l'Adrien de Métaſtaſe , acte 2 , ſc. 5 ,
Saggio guerriero antico , &c.
Adrien , acte 3 , fc. 2, Piu bella al tempo usato.
(Ces deux notes font de l'Auteur.)
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
chante un airdont il répette chaque mot
juſqu'à fix fois , & même davantage ;
air , qui fait entierement oublier la fituation
du perſonnage. Pourroit- on jamais
s'écrier , à plus juſte titre , avec Horace :
Spectatum admiſſi riſum teneatis amici ,
Ajoutez à cela qu'on ramene conſtamment
les mêmes ſujets. Celui qui a vu un ou
deux Opéra , a vu pluſieurs ſcenes de cent
autres. Deux tendres Amants dont l'un
ſera prifonnier & en danger de perdre
la vie gémiſſent enſemble ; & leurs tristes
adieux ſe font par un duo , ou par
quelque choſe de ſemblable , dans preſque
tous les Opéra.
Les abſurdités qui réſultent de la Muſique
ne font pas moindres, La Muſique
par ſa nature eſt & ne peut être que l'expreſſion
des paſſions , ou la peinture des
ſentimens. Mais ni les Compoſiteurs , ni
les Chanteurs , ni l'Orcheſtre ne ſeroient
fatisfaits , ſi l'on donnoit à cet Art , dans
l'Opéra , des limites ſi étroites , & fi on
le bornoit à ſon unique but. Ils font com.
me les Bateleurs qui , pour étonner le
Peuple , ſe ſervent des mains pour marcher
,& des pieds pourporter des épées. 11
y a peu d'Opéra , où le Compoſiteur ne
faſſe ſon poffible pour ſe plier au goût du
FEVRIER. 1776. 105
1
Décorateur. Sa Muſique, imite tantôt le
tonnerre & l'éclair , tanôt le bruit des
vents , tantôt le murmure des ruiſſeaux , le
cliquitis des armes , le vol des oiſeaux ,
- ou d'autres choſes ſemblables , qui n'ont
aucun rapport avec les ſenſations que le
coeur devroit éprouver. C'eſt ſans doute ,
ce goût corrompu des Compoſiteurs ,
qui a engagé les Poëtes à adopter la
coutume ridicule de remplir leurs airs de
comparaiſons tirées de vaiſſeaux , delions ,
de tigres , & d'autres belles idées ſem-
-blables . Outre cela , le Compoſiteur , l'Acteur
& l'Orcheſtre, ont toujours le defir
puérile d'exécuter avec art des chofes
difficiles . L'Acteur voudroit faire parade
de la faculté qu'il a de chanter longtems
fans reprendre haleine , d'élever ou
de baiſſer ſa voix juſqu'à un point furprenant
; il voudroit faire admirer la flexibilité
& l'agilité incompréhenſible de
fon goſier , dans un paſſage brillant , ou
dans un ſaut plein de force: il faut que
le Compoſiteur lui en fourniſſe les occaſions.
De là cette foule de paſſages , de
roulades , de cadences , qui , ſouvent dans
les airs les plus intéreſſans , étouffent
entierement toutes les ſenfations que nous
devrions éprouver ; c'eſt comme ſi l'on
G5
106 MERCURE DE FRANCE .
verſoit de l'eau ſur des charbons ardens :
de là , ces infoutenables ornemens , par
leſquels le ton le plus propre à faire
impreſſion ſe trouve ſi fort enveloppé
dans une foule d'autres tons plus recherchés
, qu'à peine on peut le démêler.
Celui qui n'a que du goût & du ſentiment
, eſt outré d'entendre un Chanteur
, qui ayant commencé à exprimer ſur
le ton le plus touchant , une ſituation
triſte & douleureuſe , ſe donne tout d'un
coup l'effor ,& exécute des choſes extraordinaires.
On ſe ſent d'abord pénétrés
d'une tendre pitié pour ſa ſituation ; mais
à peine on commence à partager avec
lui ce doux ſentiment , qu'on voit ce
Chanteur changé en Charlatan , qui ne
fent point ce qu'il nous inſinuoit , & qui
n'eſt occupé qu'à faire parade de la foupleſſe
de ſon gofier ; on feroit tenté de le
chaffer à coups de pierres , pour le punir
de penser que nous avons le goût aſſez
dépravé pour prendre plaiſir à de pareilles
pauvretés.
Enfin , dans pluſieurs Opéra , il faut la
plupart du tems eſſuyer l'ennui d'entendre
des airs qui n'ont pas l'ombre du
ſentiment , & dont le texte ne ſignifie
rien; car dans chaque, ou peu s'en faut,
FEVRIER. 1776. 107
il doit y avoir un air. Si le Drame ne
contenoit abſolument rien qui fût propre
à nous émouvoir , il faudroit que le
Poëte pour ſujet des airs prît des ordres ,
des projets , des obfervations , ou des justifications
, & le Compoſiteur ſeroit forcé
à faire fur ſes paroles une Muſique qui
ne pourroit que procurer aux Auditeurs
un ennui inſupportable ; ou ce qui pis eſt
encore , une Muſique qui rappelleroit
l'idée d'une danſe badine , au milieu d'une
Piece ſérieuſe. Car la Muſique faite ſur
des paroles qui ne ſignifient rien , eſt aſſez
généralement fur le ton & la meſure du
Menuet des Polonoiſes , ou de quelqu'autre
danſe.
A tout ces inconvéniens ſe joint encore
l'uniformité ſomnifere de la conftruction
des airs : c'eſt d'abord la ritournelle ;
enfuite le Chanteur exécute une partie
de l'air; après il s'arrête pour que les
inſtrumens puiſſent faire entendre leur
vacarme ; il recommence à nouveaux frais
& nous répette la même choſe ſur un
ton différent ; c'eſt alors qu'il nous étale
ſes talens pour les paſſages , les roulades
& les cadences. On croiroit la dignité
d'un Opéra bleſſée , ſi là même , où la
fituation rendroit la choſe très naturelle ,
108 MERCURE DE FRANCE.
on admettoit un air touchant ou gai,
ſans diviſions , ſans répétitions , & fans
la broderie de l'Art. Indubitablement le
Chanteur qu'on en chargeroit ſe croiroit
avili ; & l'infenfé ne penſeroit pas , que
le plus grand mérite de fon Art eſt de
pouvoir faire une vive impreſſion avec
l'air le plus fimple.....
Pour que perſonne , continue M. de
Sulzer , ne m'accuſe de dire tant de mal
de l'Opéra par humeur , & d'exagérer les
chofes , je rapporterai ici le jugement
d'un homme , à coup sûr impartial for cet
article ; c'eſt le Comte Algarotti. Il commence
fon Effai fur l'Opéra par ces réflexions
: De tous les Spectacles inven-
و د
و د
ود
"
tés pour l'amusement des honnêtes-
,, gens , il n'en eſt peut-être point de plus
„ ingénieux , ni de plus parfait que l'Opéra,
rien de ce qui pouvoit mener à
la fin qu'on ſe propoſoit en l'imaginant ,
,, n'y a été oublié. Tout ce que la Poë-
„ fie , la Muſique , la Déclamation , la
„ Danſe , la Peinture ont de plus at
,, trayant , s'y réuniſſent pour flatter les
ſens , pour charmer le coeur , & pour
enchanter l'eſprit par de douces illu
ſions . Mais par malheur ; il en eſt de
„ l'Opéra , comme des inſtrumens de
و د
و ر
FEVRIER. 1776. 109
,, méchanique , qui à mesure qu'ils font
,, plus compoſés , font auffi plus ſujets à
ود ſe détraquer ; & il n'y auroit pas de
,, quoi s'étonner qu'une machine aufſi
,, ingénieuſe & auffi compliquée , man-
و د
quât quelquefois fon effet , quand mê-
,, me ceux qui la dirigent metroient tous
„ leurs foins & toute leur étude à en
, lier , & en combiner exactement les
,, différentes parties. Mais ces arbitres
و د
"
"
"
و د
"
و د
de nos plaiſirs ſont aujourd'hui bien
,, éloignés de prendre les peines qu'exige
, l'arrangement d'un bon Opéra. Ils ne
font qu'une attention très - médiocre au
choix du ſujet. Ils en font encore moins
à l'accord de la Muſique avec les pa-
,, roles , & aucune à la vérité du chant&
du récit , à la liaiſon des danſes avec .
l'action , à la convenance des décorations.
Ceci conſidéré ,& en y ajoutant
„ combien nos Théatres pêchent par la
,, conſtruction , il ne ſera pas difficile de
comprendre pourquoi un Spectacle , qui
devroit naturellement être le plus agréable
de tous , devient ſi inſipide & fi en-
,, nuyeux. Il ne faut l'attribuer qu'au peu
d'union qui regne entre les différen.
tes parties qui le compofent; par- là
il ne reſte aucune ombre d'imitation ;
l'illuſion , qui ne peut naſtre que de
"
"
"
39
"
22
23
110 MERCURE DE FRANCE.
,, l'accord parfait de ces mêmes parties ,
s'évanouit. L'Opéra , ce chef-d'oeuvre
de l'eſprit humain, ſe change en une
,, compoſition languiſſante , découfue
ود
ود
ود fans vraiſemblance, monstrueuſe , gro-
,, teſque , digne en un motdes épithetes
,, injurieuſes qu'on lui donne , & de la
cenfure de ceux , qui , avec raiſon ,
regardent le plaiſir comme une choſe
très - importante
ود
و د
"
C'eſt ainſi qu'un Italien , qui a fort à
coeur l'honneur de ſa Patrie, juge d'une
invention due à l'Italie , qui en a retiré
beaucoup de gloire.
Voilà , continuent les Auteurs du Journal
de Berlin , les défauts que notre judicieux
Auteur trouve à l'Opéra , tel qu'il
eft ; & les moyens d'y remédier , il neles
oublie pas. Les Auteurs les rapportent
dans le volume ſuivant de leur Journal.
Obfervations fur les pertes de fang des
femmes en couches , & fur les moyens
de les guérir ; par M. le Roux , Maître
en Chirurgie de Hôpital - Général de
la même ville ; I vol. in 80. A Dijon ,
chez Frantin ; & à Paris , chez Didot
le jeune , Libraire. 1776.
FEVRIER. 1776. 111
La perte de ſang exceſſive qui arrive
aux femmes , immédiatement après l'accouchement
à terme , eſt un accident
d'autant plus terrible & effrayant , que
- quelquefois l'Accoucheur ne peut le prévoir
; les Auteurs ont propoſé différens
moyens pour remédier à ce fâcheux accident
; mais tous ces moyens n'ont pas le
même degré d'efficacité. Il en propoſe
dans cet Ouvrage un autre qui eſt fort
ſimple , qui a été employé autrefois par
les Anciens pour les hémorrhagies utérines
, & qui , ſuivant M. le Roux, a
été preſque abandonné par les Modernes :
il conſiſte à oppoſer une digue à l'écoulement
du ſang, par le ſecours de pluſieurs
lambeaux de linges ou d'étoupes
imbibés de vinaigre pur , dont on remplit
le vagin , & qu'on introduit même
quelquefois juſqu'à la matrice , lorſque la
circonſtance l'exige ; un pareil remede
n'exige pas une longue préparation : il
ſe trouve fans peine dans la cabane du
pauvre , comme dans le palais des Grands ;
mais il n'eſt pas à beaucoup près ſi négligé
que l'Auteur le prétend , il y a même des
Provinces où on eſt dans l'uſage de ſe
fervir par préférence de linges teints en
112 MERCURE DE FRANCE,
bleu , ou de la mouſſe de Chine ; cepen
dant on doit toujours ſavoir gré à M. le
Roux d'étendre la connoiſſance d'un remede
auſſi efficace. Les obfervations qu'il
rapporte dans ſon Ouvrage , & qui font
au nombre de plus de cent , font trèsbien
rédigées , avec clarté & préciſion :
elles méritent d'être confultées.
Inſtitutions des fourds & muets par la voie
des fignes méthodiques ; Ouvrage qui
contient le projet d'une langue univerſelle
par l'entremiſe des ſignes naturels
aſſujettis à une méthode. A Paris
, chez Nyon l'aîné , Libraire , 1
vol. in 12. prix 2 1. 10 f. rel.
L'Auteur de cet Ouvrage eſt M. l'Abbé
Lépée, connu par fon cours gratuit d'inftitutions
des fourds & muets , ouvert
toute l'année à deux jours de leçons par
ſemaine. Sa méthode eſt ſimple , ingénieuſe
, & les effets qui en ont réſulté
ont paru ſi prodigieux , que pluſieurs
Souverains étrangers ne croyant pas pouvoir
FEVRIER. 1776. 113
-voir s'en rapporter à la voix publique ,
- n'ont pas dédaigné d'aſſiſter à ſes leçons.
On trouve dans l'Ouvrage que nous annonçons
le précis de cette méthode; l'Auteur
la compare à celle de M.Peyrere ,
Portugais , le plus célebre de tous ceux qui
ayent entrepris d'apprendre aux fourds
& aux muets à converſer par écrit &
même à parler ; il ſe ſervoit d'un alphabet
manuel , ou , pour mieux dire , de
ſignes qu'il faiſoit avec la main , &dont
il compoſoit un alphabet. Pour pouvoir
bien juger de la méthode de M. Lépée ,
il faut la lire dans le Traité même : nous
invitons nos Lecteurs à y recourir.
Mémoire pour fervir au traitement d'une
fievre épidémique , fait & imprimé par
ordre du Gouvernement ; par M. Maret
, Docteur en Médecine de l'Univerſité
de Montpellier , Aggrégé au
College des Médecins de Dijon , Aggrégé
honoraire du College Royal de
Médecine de Nancy , &c. A Dijon ,
chez Frantin , Imprimeur du Roi ; &
à Paris , chez Didot le jeune.
La fievre épidémique que M. Maret
H
/
114 MERCURE DE FRANCE.
:
a obſervée à Dijon en 1761 , fait le ſujet
de ce Mémoire. Comme cette maladie
paroît avoir beaucoup de reſſemblance
avec celles qui dévaſtent depuis longtemps
pluſieurs Provinces , le Gouvernement
a penſé qu'un précis méthodique
de cette obſervation pourroit rendre plus
fûr le traitement des maladies de cette
eſpece: c'eſt donc par ſes ordres que
M. Maret le publie aujourd'hui.
Toutes celles qui regnent épidémi
quement ne ſe reſſemblent point , & il
en eſt dont le caractere eſt ſi oppofé,
qu'elles exigent un traitement abfolument
différent ; elles font ou inflammatoires
ou putrides ; la combinaiſon de
ces deux caracteres génériques &l'inten .
fité du caractere dominant , diftinguent
les eſpeces : mais la plupart de celles qui
regnent dans les campagnes , appartien.
nent au ſecond genre; elles reconnoiffent
preſque toujours pour cauſes pro.
chaines la putridité des premieres voies ,
à laquelle fuccede une putridité de la
maffe humorale plus ou moins exaltée ,
ſuivant les circonstances & les difpofitions
des ſujets. L'hiſtoire de celles dont
il eſt fait mention dans ce Mémoire , &
l'expoſition du traitement qui lui conFEVRIER.
1776. 115
vient , pourront diriger dans celui des
épidémies putrides ; M. Buc'hoz , dans
fon Manuel médical & ufuel des plantes ,
- Tome II , article fievre putride , rapporte
pluſieurs obſervations qu'il a faites , de
même que celles de M. Marquet , Médecin
Lorrain , ſur ces fortes de fievres
putrides , qui ſont ſi communes dans la
Lorraine; le traitement qui y eſt indiqué
atoujours eu des ſuccès dans cette Province
; il eſt à peu près le même que
celui de M. Maret. Les uns & les autres
récommandent preſque toujours un vomitif
au commencement de ces fortes
de maladies ; au ſurplus, rien n'eſt plus
méthodique que le traitement de M.
Maret. L'hiſtoire qu'il donne de la maladie
, eſt très-détaillée : il en décrit avec
exactitude la marche dans chacun des
périodes que cette maladie parcourt , &
ce qui facilitera d'autant plus un jeune
Praticien , c'eſt que cette hiſtoire ſe
trouve écrite ſur une colonne , & l'expoſition
du traitement ſur une autre colonne
parallele ; par ce moyen , le traitement
qui convient à chaque période ſe
trouve rapproché des accidens qui le
rendent néceſſaire. On ne peut affez
louer M. Maret , dont le zele patriotique
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
&ſon amour pour ſes ſemblables font
univerſellement connus ; il feroit à deſirer
qu'il ſe trouvât dans chaque Province
des Médecins auſſi éclairés , qui voulufſent
ſe donner la peine de décrire les
épidémies qui y regnent ; on parviendroit
un jour à pouvoir publier l'hiſtoire
des différentes épidémies de la France ;
c'eſt le projet de M. Buc'hoz , dont nous
avons déjà fait mention l'année derniere.
Second Mémoire instructif sur l'exécution
du plan adopté par le Roi pour parvenir
à détruire entierement la maladie
qui s'est répandue fur les bestiaux dans
les Provinces méridionales de la Fran
ce, publié en Novembre 1775. A
Paris , de l'Imprimerie Royale.
Sa Majefté , toujours occupée du bien
de ſes Peuples & à les foulager , tolere
pendant cet hiver , dans l'intérieur du
pays dévaſté par la maladie épizootique ,
le traitement des animaux attaqués. Elle
veut& entend qu'on ne néglige rien pour
perfectionner les méthodes curatives &
pour ſauver le plus grand nombre desanimaux
poſſibles , puiſque la circonſtance
FEVRIE R. 1776. 117
2
.
le permet; elle indique en conféquence
toutes les précautions qu'il conviendra
de prendre dans ce cas.
Réflexions fur les dangers des exhumations
précipitées , &fur les abus des inhumations
dans les Eglises , ſuivies d'obſervations
ſur les plantations d'arbres dans
les cimetieres ; par M. Pierre Touſſaint
Navier , Docteur en Médecine , Con .
ſeiller Médecin du Roi pour les maladies
épidémiques dans la Province
de Champagne. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris , chez B. Morin , Imprimeur
- Libraire , 1775 .
L'Auteur de ces réflexions n'a pû voir
ſans frayeur les dangers auxquels ſe ſont
trouvés expoſés ſes Concitoyens dansdes
exhumations précipitées , &par lamultiplicité
des inhumations dans les Egliſes.
Il s'eſt appliqué à démontrer l'abus de
ces uſages , & à donner les moyens d'en
révenir les ſuites & d'en corriger les
funeſtes effets. Les accidens fâcheux &
ſans nombre qui ſe ſont paſſes ſous ſes
yeux , joints à ceuxdont les écrits publics
ont fait mention dans différens temps ,
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
ont fait accélérer à l'Auteur un travail
auſſi important : il étoit de la derniere
importance de remonter à l'origine & aux
époques des inhumations dans les Egliſes ,
de démontrer qu'elles s'étoient établies
par l'ambition & accréditées par la cupidité
, de préſenter un tableau des malheurs
qu'elles enfantent tous les jours ;
enfin d'indiquer des moyens de remédier
à la contagion inévitable qui en réſulte :
ce font autant d'objets que l'Auteur a
développés avec ſoin , en appuyant ſcrupuleuſement
fes raiſonnemens de preuves
démonftratives. Cette brochure eſt une
nouvelle preuve que M. Navier donne
de fon zele & de ſon attachement pour
ſes compatriotes.
Description & usage d'un cabinet de phyfique
expérimentale ; par M. Sigaud de
la Fond , de pluſieurs Académies . A
Paris , chez Gueffier , Imprimeur-
Libraire , Deux volumes in -8 °.
C'eſt à la phyſique expérimentale que
les différentes ſciences naturelles doivent
aujourd'hui une grande partie de l'éclat
qui les diftingue. L'étude de cette partie
1
1
FEVRIER. 1776. 119
de la philofophie la plus intéreſſante &
la plus utile , entre aujourd'hui dans l'or
dredes connoiſſances qui font renfermées
dans tout plan de bonne éducation.'Les
richeſſes de la création forment le plus
beau de tous les fpectacles. Quelle magnificence
, quelle profuſion le Maître de
l'univers n'a- t- il pas répandues dans tous
ſes Ouvrages ! Quelle est l'ame aſſez inſenſible
pour n'être pas tranſportée d'admiration
à la vue de toutes les merveilles
dontnous ſommes inveſtis de toutes parts?
Mais doit-on ſe borner à les contempler
ſans chercher à les approfondir pour en
mieux connoître la deſtination&l'uſage ?
Ce feroit en quelque forte avilir l'eſprit
humain & méconnoître les bienfaits du
Créateur que de réduire tous ſes devoirs
à une admiration muette & ſtupide.
L'étude des ouvrages de la nature a le
double avantagedenous conduire à Dieu,
de nous pénétrer d'amour & de reconnoifſance
pour l'auteur de tantde merveilles ,
&d'orner notre eſprit des connoiſſances
les plus fatisfaiſantes & les plus utiles.
Cette étude roule fur deux points qu'il
ne faut pas confondre ,l'expérience proprement
dite & l'obſervation : celle- ci ,
diſent les Philofophes , moins recherchée'
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
&moins fubtile, ſe borne aux faits qu'elle
a ſous les yeux , ne cherche qu'à bien voir
& à détailler les phénomenes de toute
eſpece que le ſpectacle de la nature préſente.
Celle - là , au contraire , employe
tous les moyens pour dérober à la nature
ce qu'elle cache , à créer , en quelque maniere
, par la différente combinaiſon des
corps , de nouveaux phénomenes pour
les détruire : enfin elle ne ſe borne pas à
l'écouter , mais elle l'interroge&la preſſe,
C'eſt ainſi qu'on cherche à la forcer jufques
dans ſes derniers retranchemens,
Mais il faut pour cela renoncer à toute
prévention particuliere & abjurer cet efprit
de ſyſtême qui ne nous fait voir les
choſes que d'un certain biais ,& nous empêche
de les voir de tout autre. Selivrer
à cet efprit qui a fi long-temps retardé le
progrès des ſciences , c'eſt , comme le dit
ſi bien l'Auteur de l'Ouvrage que nous
annonçons , ſe mettre ſur les yeux un
verre teint d'une couleur particuliere ,
ſans s'embarraſſer ſi ce verre altérera ces
objets , ou s'il les ternira. Un Auteur ſyſtématique
ne voit plus la nature , ne voit
que ſonOuvragepropre. Tout ce qui n'eſt
pas abſolument contraire à ſon ſyſtême le
confirme, Les phénomenes qui lui font le
FEVRIER. 1776. 121-
plus oppoſés , ne ſont que quelques exceptions.
Ceux qui le lifent , font enchantés
d'acquérir tant de ſcience à ſi peu de frais ,
&joignent leur intérêt au ſien. Auſſi tout
eſprit ſyſtématique refuſe-t- il d'entendre
tout argument contraire à fon opinion.
Or , rien n'eſt plus néceſſaire au progrès
des ſciences que d'abjurer cet eſprit
& de ſecouer le joug de toute autorité.
Ce font ces deux écueils qu'il faut nécefſairement
franchir , avant d'entreprendre
debien faire des expériences ſans leſquelles
on ne fait nul progrès dans l'étude de
la nature.
L'Ouvrage que nous annonçons , en
mettant de côté toutes les théories phyſiques
, ne préſente à ſes Lecteurs que
des inſtrumens & des expériences. Mais
pour leur rendre en même temps le fervice
de ces inſtrumens commode & familier
, on leur indique la maniere de
s'en ſervir , les précautions qu'il convient
de prendre en quantité de circonſtances
, pour que le ſuccès ſoit aſſuré
& conftant. On les met ſur la voie des
travaux qu'ils peuvent ſuivre , en leur
indiquant ce qui a déjà été fait & ce
qui reſte encore à faire , pour hâter le
progrès des ſciences. L'Auteur , déjà
H 5
122 MERCURE DE FRANCE.
connu par pluſieurs bons Ouvrages n'a
rien omis dans celui-ci. Il expoſe avec
foin , dans chaque branche de diviſion ,
l'état de la queſtion qui eſt propoſée , les
difficultés qu'elle préſente , les appareils
dont on peut faire uſage pour remplir
cet objet. La deſcription de chaque
appareil eſt toujours ſuivie de la maniere
d'en faire uſage , ou de la maniere de
faire l'expérience; vient enſuite la concluſion
qui fuit naturellement de cette
expérience. Les obſervations judicieufes
de l'Auteur font le fruit de la grande
habitude qu'il a acquiſe à manier des machines
& à étudier les inſtrumens qu'on
rencontre dans le ſervice de pluſieurs.
On trouve dans cet Ouvrage un article
intéreſſant ſur l'air fixe & fur l'air principe.
Cette matiere encore neuve en
phyſique , exigeoit en effet une expofi
tion qui pût mettre le Phyſicien au fait
de la queſtion , & fur la voie des recherches
qu'il doit faire à ce ſujet. On
y a joint tout ce qui concerne l'air ,
relativement à la reſpiration des animaux
, & tout ce qui a rapport à la
théorie du feu qu'on a abandonnée jufqu'ici
aux recherches & aux ſpéculations
des Chymiſtes. Enfin on doit regarder.
FEVRIER. 1776. 123
eet Ouvrage comme neuf en fon genre ,
& comme abſolument néceſſaire à tous
ceux qui veulent connoître un peu endé
tail la phyſique expérimentale & les procédés
qu'elle employe .
Les vues simples d'un bon homme. A Paris ,
chez Baſtien , Libraire,
La premiere vue a pour objet la maniere
importante de l'adminiſtration des
blés. Le bon homme qui prétend n'être
ni publiciſte, ni economiſte, ni fulliſte ,
ni colbertiſte , n'en fait pas moins l'analyſe
des cauſes auxquelles on attribue le
furhauſſement des blés. La premiere ,
ſelon lui , provient de la diminution de
l'eſpece opérée depuis quelques années
par l'inclémence des ſaiſons, On s'eſt
plaint affez généralement dans leRoyaumede
n'avoir eu que des récoltes médiocres
. Or , quelque habile que foit unGouvernement
, il ne peut ni diſpofer des
ſaiſons , ni changer la nature des terres.
Les approviſionnemens auxquels on a eu
recours , ont été auſſi onéreux à l'Etat ,
qu'avantageux aux préposés qui ont été
les feuls gagnans. Pour corriger cette
inclémence des ſaiſons , les hommes ne
124 MERCURE DE FRANCE.
viennent qu'en fous ordre ,&ne peuvent
qu'invoquer les bienfaits de la nature&
réunir les lumieres des plus habiles politiques
& des meilleurs Commerçans ,
pour difcerner le plan d'adminiſtration
qui ſera ſujet à moins d'inconvéniens .
La ſeconde cauſe efficiente de la cherté
del'eſpece , eſt l'augmentationdu prix des
baux qui ont preſque doublé depuis 1720.
Un Fermier qui a un ſurcroît d'impoſitions
entout genre,&qui achette au double
ce qui lui est néceſſaire pour faire
valoir ſa terre , peut-il vendre le bléà bon
marché , lorſque le prix eſt conſidérable .
ment augmenté ? La choſe eſt impoſſible.
Le Fermier eſt forcé de vendre ſon blé à
proportiondu prix du bail. Voilà une ſeconde
cauſedu ſurhauſſement du prix des
denrées que les propriétaires cherchent en
vain àdiſſimuler. Le bon homme aſſigne
pour troiſieme cauſe , l'augmentation dans
le nombre des Conſommateurs. Il affirme
qu'il eſt né dans le Royaume , depuis la
derniere paix , plus d'un million de Sujets
qui ſe nourriſſent journellement de pain ,
&qui diminuent l'eſpece. D'après cette
ſuppoſition , la dépenſe a augmenté d'un
vingtieme, & conféquemment le prix a
dû s'élever en proportion. Ceux qui ſouFEVRIER.
1776. 125
tiennent qu'il y a un dépériſſement dans
l'eſpece humaine , en comparant le nombre
des anciens habitans de notre globe ,
avec la quantité de ceux qu'il porte aujourd'hui
, n'admettront pas aisément ce
nouveau calcul. Le furhauſſement du blé
a encore trouvé une cauſe dans l'aiſance
de tous les Fermiers qui récoltent le grain
des Provinces les plus productives , telles
que l'Ile de France , la Brie ,&c. La liberté
qu'ils ont eue d'acheter , d'exploiter
& de vendre à leur volonté , a fait refluer
dans leurs mains un argent comptant immenſe.
Cet argent eſt enlevé à la circulation
, & n'eſt jamais employé en effets
royaux. Enfin ce qui contribue à maintenir
la cherté des grains , c'eſt le prix exceffif
des autres comeſtibles , prix occaſionné
par celui du blé; car tout eſt dans
une correſpondance relative. L'Auteur
des vues , après avoir inſiſté ſur les différentes
caufes du ſurhauſſement du prix ,
conclut qu'il eſt auſſi néceſſaire de faciliter
en France une ſubſiſtance aiſée &
abondante , qu'il eſt dangereux de l'accumuler
au point de la rendre exceſſive.
Il en réſulteroit un grand dommage pour
le Seigneur Foncier , le Cultivateur &
l'Etat. En effet le Maître ne ſeroit pas
126 MERCURE DE FRANCE.
payéde ſes fermages , le Fermier mourroit
de faim vis-à-vis des tas de blé , & leRoi
ne récolteroit pas les impoſitions néceffaires
au foutien de ſa dignité& au bonheur
de ſes peuples. Mais la grande dif
ficulté eſt le juſte emploi de la balance
entre les amas onéreux & le tranſport
immodéré des ſubſiſtances que fait faire
à l'étranger l'avidité indiſcrete du vendeur,
qui , ne fongeant qu'à fon intérêt
perfonnel , court à l'argent comptant &
ſe dépouille totalement de ſes grains ,
fans s'embarraſſer de faire cherement
remplacer aux autres le vuide qu'il opere
dans la ſociété. Il eſt très-aiſé d'appercevoir
les difficultés& les inconvéniens fur
cette matiere. Mais on ne découvre pas
fi aifément le juſte milieu qu'on doit
garder. Ni les réglemens , ni les ſyſtemes
de liberté indéfinie , ſemblent n'avoir pas
encore fourni les moyens efficaces d'arréter
les entrepriſes de la cupidité toujours
agiſſante & induſtrieuſe. L'Auteur des
vues prétend qu'il faut abandonner l'efprit
de ſyſtème , & s'en tenir ſéverement
à une exacte ſurveillance dirigée par les
événemens & fubordonnée aux variations
des années plus ou moins abondantes.
Cet Ouvrage , dirigé par un eſprit patrio
FEVRIE R. 1776. 127
tique, mérite d'être bien accueilli. On
y trouve des reflexions judicieuſes ſur la
liberté ſans licence , qu'une ſage adminiſtration
doit protéger. Les Directeurs
des différens ſpectacles ne choiſiront pas
pour leur Avocat , le bon homme , qui
déployé toute fon éloquence contre les
abus des petites loges , comme s'il n'étoit
pas commode pour les perſonnes fort
occupées , d'arriver à coup sûr au ſpec.
tacle à l'heure où il commence. :
Analyse des Traités des bienfaits & de la
clémence de Séneque , précédée d'une
vie de ce Philofophe , plus ample que
toutes celles qui ont paru. Volume
in- 12 ; prix , 4 liv. relié en veau &
doré fur tranche. A Paris , chez J.
Barbou , Imprimeur -Libraire , rue des
Mathurins 1776. Ce volume fait le
cinquante - neuvieme de la collection
des Auteurs Latins, parmi lesquels on
trouve un autre extrait de Séneque ,
intitulé: Selecta Senecæ opera.
Les recherches que l'Editeur a faites
pour compofer la vie de Séneque , lui
ont prouvé que l'envie , qui eſt le fléau
éternel des hommes d'une vertu émi128
MERCURE DE FRANCE.
nente , a pourſuivi conſtamment ce Phi
loſophe depuis ſon ſiecle juſqu'au nôtre :
il a reconnu que les accuſations dont
on l'a chargé , ſont pour la plupart fauſſes ,
injuſtes & ridicules. Cet Ouvrage lui
tiendra lieu d'apologie , & fervira à détruire
un préjugé qui ne peut qu'être funeſte
à ceux qui en ſont atteints , en
les privant d'un précieux tréſor d'excellente
morale. L'hiſtoire de la vie de Séneque
le Philoſophe , eſt précédée de celle
de Séneque le Rheteur ſon pere. L'Editeur
s'eſt étendu ſur les Ouvrages de ce
dernier , parce qu'il eſt moins connu &
qu'il eſt aſſez ordinaire de le confondre
ſouvent avec ſon fils .
Les préſens , dit Séneque , ne ſeront
pas ſans mérite, quand ils ſeront faits excluſivement&
par préférence à tout autre.
Lorſqu'Alexandre , Roi de Macédoine,
vainqueur de l'Orient , formoit des pro .
jets plus qu'humains , les Corinthiens lui
envoyerent des Ambaſſadeurs pour le
féliciter de ſes conquêtes , & pour lui
offrir le droit de bourgeoiſie dans leur
ville. Alexandre ne put s'empêcher de
rire de cet hommage fingulier , lorſqu'un
des Ambaſſadeurs lui dit: Prince, nous
n'avons jamais accordé cet honneur à d'autres
FEVRIER. 1776. 129
tres qu'à vous & à Hercule. Alors le conquérant
accepta leur offre& les remercia
affectueuſement , en conſidérant,non ceux
, qui lui offroient cet honneur , mais celui
- à qui il avoit déjà été offert.
Il ne faut pas aigrir les bienfaits en y
mêlant du noir & de l'amertume. Quand
même vous auriez quelqu'avis à donner ,
choiſiſſez un moment plus favorable. Fabius
Verrucosus appelloit pain de pierre un
bienfait accordé durement par un homme
rebarbatif.
Alexandre , qui n'avoit que des idées
giganteſques , donna une ville à un particulier.
Celui- ci aſſez modeſte pour refuſer
un préſent ſi conſidérable , remercia
cePrince , en lui diſant qu'un ſi beau don
ne convenoit point à un homme comme
lui ; Je ne te demande pas , lui repartit
Alexandre , ce qu'il te convient de recevoir ;
mais je confidere ce qu'il me ſied de te
donner.
Profpectus d'un Traité fur la Cavalerie.
L'ouvrage que ce Proſpectus annonce
au Militaire , pour le courant du mois de
Mai 1776 , eſt un Traité ſur la Cavalerie ,
qui réunit tout ce qu'un homme attaché à
I
130 MERCURE DE FRANCE.
ce ſervice , à commencer depuis le ſimple
Cavalier , juſqu'au Lieutenant-Général
, doit indiſpenſablement ſavoir , pour
être en état de s'y diftinguer .
C'eſt aux grands Capitaines que nous
ſommes redevables des progrès ſucceſſifs
quel'ona faits dans la ſcience de la guerre :
conféquemment tout homme qui ſe ſent
animé du deſir de mériter un jour la
confiance du Souverain , qui veut ferendre
utile à ſa Patrie , qui n'eſt pas arrêté
par les difficultés , & qui , après avoir
approfondi une partie de cet art , entrevoit
que c'eſt ſervir l'Etat , que d'en
tranſmettre la connoiſſance à ſes concitoyens
, ne doit , pour remplir un objet
auſſi ſatisfaiſant , épargner , ni ſoins , ni
veilles , ni recherches.
Ce font ces conſidérations qui ont
engagé M. le Comte de Melfort , Maréchal
de Camp des Armées du Roi , &
Inſpecteur - Général des Troupes - Légeres
, à donner au Public ce que l'expérience&
ſes réflexions lui ont ſuggéré de plus
utile pour perfectionner la Cavalerie.
Quoique nous ayons ſur la Guerre de
très bons Ouvrages des Anciens , ils ne
peuvent cependant ſervir , tout au plus ,
maintenant , qu'à nous faire connoître le
1
FEVRIER. 1776. 131
plus ou le moins d'avantages qu'on pourroit
retirer des camps fortifiés , d'une
- poſition plus ou moins reſpectable , ou
d'un mouvement d'armée fait à propos ,
& dirigé avec plus ou moins d'habilité
de la part des Généraux.
Mais depuis que l'artillerie s'eſt multipliée
au point où elle l'eſt aujourd'hui ,
depuis que l'Infanterie a quitté la pique
pour prendre le fuſil & la baïonette , &
que la Cavalerie a abandonné la lance &
la hache d'armes pour ſe ſervir uniquement
de ſon ſabre; la maniere de faire la
guerre étant totalement changée , les
Ouvragesdonton vientdeparler, quoique
excellents pour les temps où ils ont été
faits , ne peuvent plus être conſidérés
comme la ſource où nous devons aller
puiſer les préceptes qui ſont propres aux
armesdont nous nous fervons aujourd'hui.
Ce feroit n'avoir aucune notion des
propriétés des différentes Troupes qui
compoſent une armée , que d'attribuer
à la Cavalerie ſeule le mérite de décider
du ſuccès des batailles. Mais quoique
l'Infanterie ſoit la pierre fondamentale
des armées , & qu'avec le ſecours d'une
artillerie formidable il fût poſſible de
remporter une victoire ſans le ſecours de
12
132 MERCURE DE FRANCE.
la Cavalerie ; il n'en est pas moins reconnu
, que tant par la légéreté de ſes mouvemens
que par l'étendue de terrein qu'elle
peut embraſſer , c'eſt celle qui , communément
, contribue le plus , ſi ce n'eſt
précisément à décider la victoire , du
moins à la rendre plus complette.
Depuis le milieu du ſiecle de Louis
XIV juſqu'aujourd'hui , les Généraux
François ont donné de très - bons Ouvrages
fur la Guerre , dans lesquels ils
ſe ſont occupés avec fruit de tout ce qui
pouvoit être avantageux au bien du fervice
du Roi , & glorieux à la nation :
mais le peu d'harmonie qui exiſte parmi
les hommes , n'a pas permis qu'il y eût
plus d'accord dans leurs principes ; ce
qui eſt cauſe que la plupart des Officiers
de Cavalerie ne ſont pas plus rapprochés
entr'eux , ſur les objets qui font relatifs
à l'inſtruction de ce Corps, que ne le font
les autres gens de guerre ſur les différentes
parties qui les concernent.
C'eſt ſans doute cette diverſité d'opi
nions qui exiſte même parmi les Officiers
les plus inſtruits , qui , les ayant tenus
long-temps indécis ſur les principes , a
retardé juſqu'ici les progrès de la Cavalerie,
& qui l'a empêchée d'arriver au
el
1 FEVRIER. 1776. 133
degré de perfection dont elle eſt ſuſceptible.
Les deux dernieres guerres , pendant
leſquelles M. le Comte de Melfort a
toujours commandé de la Cavalerie , lui
ont donné plus d'une occaſion de comparer
, d'approfondir & de balancer les
avantages ou les inconvéniens qui ſuivent
ordinairement les différentes manieres
de diriger ſon inſtruction pendant la paix
&de l'employer pendant la guerre ; connoiſſances
qui lui ont également procuré
les moyens d'apprécier à ſa juſte valeur ,
le travail qu'il avoit commencé ſur le
ſervice de cette armée, dès l'année 1748,
époque où il étoit paſſé à la tête d'un Régiment
de Cavalerie , après avoir été
pourvu d'un Régiment d'Infanterie trois
ans auparavant .
Ce premier travail , de même que
ceux qu'on y a ajoutés depuis , eſt enrichi
dePlanches deſſinées ſous les yeux & fous
la dictée de M. le Comte de Melfort , par
le ſieur Van - Blarembergh , Peintre du
Roi , attaché au Département de la Marine.
Leſdites Planches forment autant
deTableaux que l'on peut dire précieux ,
puiſque , indépendamment de la maniere
dont les deſſins en font traités , des objets
I3
134 MERCURE DE FRANCE.
utiles qu'ils renferment , ils font voir
par-tout , les hommes & les chevaux ,
dans l'action naturelle où ils doivent être
dans la réalité de l'exécution des principes
, des mouvemens , ou des manoeuvres
qu'ils repréſentent.
Toute l'Ecole du Manége , diviſée en
deux claſſes , l'une d'Equitation purement
militaire , & l'autre d'Equitation , quoique
limitée , cependant pouſſée plus loin
que la premiere , y eſt auſſi repréſentée
au naturel , ainſi que tout ce qui peut
avoir quelque rapport à l'inſtruction des
hommes &des chevaux de la Cavalerie.
Il embraſſe également toutes les connoiſſances
qui peuvent être utiles au
ſervice journalier des Cavaliers en temps
de paix & en temps de guerre , ainſi qu'à
celui des Officiers ſupérieurs & autres.
Il comprend en outre des détails fur
la compofition qu'on juge la plus ſolide
à donner à un Efcadron ainſi qu'à un
Régiment: après quoi l'on traite , dans
le plus grand détail, tous les principes
fur leſquels la plupart des Officiers de
Cavalerie different d'opinions ; & cela
d'une maniere d'autant plus fatisfaiſante
que , pour rendre les choſes plus frap.
pantes , les Planches dont on a parlé
plus haut , au moyen des hommes à
FEVRIER. 1776. 135
Dii cheval qui y font vus en action , repréſentent
d'un côté,un Eſcadron agiſſant ,
d'après l'un des principes qui font en
diſcuſſion; & vis - à - vis en oppoſition ,
un autre Eſcadron manoeuvrant fur les
principes que l'on préfere , & de la ſupériorité
deſquels on donne la preuve dans
le diſcours; ce qui joint à la démonſtration
dont le tableau fournit l'exemple ,
met ce travail à la portée de tout homme ,
non-feulement du métier , mais de ceux
mêmes qui n'auroient que du bon ſens &
des yeux.
Après avoir diſcuté tous les objets fur
leſquels le ſentiment des Officiers de
Cavalerie eſt partagé , on approfondit
également tous les principes des manoeuvres
de détail pour un ou pluſieurs Eſcadrons
, auxquels on juge que la Cavalerie
ne peut mieux faire que de s'exercer
pendant la paix .
De ces détails , qui font la ſeconde
partie du travail annoncé ,& qui ne ſont
que la théoriedumétier , on paſſe dans la
troiſieme & derniere à ceux des opérations
de la guerre , tels que font les
Camps , les grandes-Gardes , les convois
défendus ou attaqués , les diſpoſitions
d'arrieres Gardes compoſées de Troupes
14
136 MERCURE DE FRANCE.
1
mêlées , les détachements , les embufcae
des , les découvertes , les déploiemens
de colonnes , les reploiemens de lignes ,
les marches en bataille , les combats
enfin d'une aile entiere de Cavalerie ;
tous ſujets appuyés de principes & des
exemples qu'offrent les différens tableaux
où ils font traités , & dans le
deſſin deſquels on a mis aſſez de correction
& d'exactitude pour qu'on puiſſe
dire que ce font autant de démonſtrations.
Enfin pour ſe réfumer , on peut ajou
ter que ce travail eſt le fruit de quin
ze campagnes de guerre, faites ſans négligence
, & le réſultat d'une étude ſuivie
de plus de trente années , de la part
d'un Officier qui , pendant tout le laps
de temps n'a pas ceſſé d'avoir de la
Cavalerie à exercer pendant la paix , &
d'en avoir de toutes les eſpeces à con
duire à la guerre.
Les planches , dont il a été queſtion
plus d'une fois dans ce Profpectus , feront
imprimées ſur du papier grand-aigle , de
trois pieds de long fur deux pieds de
large. Tous ceux qui en ont vu les def.
ſins ſont convenus qu'ils n'avoient rien
vu juſqu'ici , en fait d'Ouvrages militaires
, qui pût approcher de la netteté &
de la clarté dont elles font.
FEVRIER. 1776. 137
ॐ
Elles démontrent d'abord l'Ecole du
manége , où chaque homme eſt deſſiné à
cheval , dans une attitude auffi exacte
qu'elle eſt analogue à ce qu'on lui enſeigne.
Elles embraſſent l'inſtruction & fourniſſent
l'exemple de toutes les manoeu
vres qu'il eſt avantageux à la cavalerie
d'apprendre dans les temps de repos .
Enfin elles repréſentent une infinité
d'actions des plus importantes de la
guerre , & dont la vue ſeule , qui ſeroit
jointe à une beaucoup plus courte explication
que celles dans lesquelles on eſt
- entré , ſuffiroit pour inſtruire en très-peu
de temps la plupart des Officiers de Cavalerie
, qui n'auroient pas eu la poffibilité
de joindre la pratique à la théorie
dù métier.
Elles feront au nombrede trente-deux ,
dont pluſieurs renferment chacune quatre
tableaux , & elles feront gravées par les
plus célebres Artiſtes en ce genre qu'on
ait pu trouver à Paris.
La totalité de l'Ouvrage conſiſte en
deux volumes : le premier , grand in - fol.
imprimé en très beaux caracteres , ſur du
- papier grand - raiſin double ; le ſecond
contiendra trente-deux planches qui ont ,
15
138 MERCURE DE FRANCE.
ainſi qu'il a déjá été dit , plus de trois
pieds de long ſur deux pieds deux pouces
de large. Le prix en ſera de 120 livres ;
mais ceuxqui ſouſcriront auront les deux
volumes pour 96 liv. dont on payera 63
liv. en ſouſcrivant ,& 33 liv. en faifant
retirer l'Ouvrage.
La ſouſcription eſt ouverte depuis le
10 Août 1775 , chez Me Gibert , Notaire
à Paris , cloître Ste Opportune.
L'Ouvrage paroîtra dans le courant du
mois de Mai 1776 , & ſe delivrera chez
G. Deſprez , Imprimeur ordinaire du
Roi & du Clergé de France , rue Saint
Jacques , près la rue des Noyers.
Attilie , Tragédie nouvellement imprimée.
Elle ne se vend point.
Cette Tragédie , dont M. de la Croix
eft éditeur , nous a paru vraiment digne
de fortir de l'obfcurité dans laquelle la
modeſtie de fon Auteur vouloit la fixer.
La poéſie en eſt noble & fouvent fublime
dans les endroits qui demandent
de la chaleur & de l'élévation . Les caracteres
en ſont bien deſſinés. On fent
en la lifant un intérêt qui attache , ce
qui fait regretter qu'elle n'appartienne
FEVRIER. 1776. 139
pas à notre Théatre. Nous en ferons l'extrait
dans notre premier Mercure.
Lettre fur les Drames Opera ; Brochure
de 55 pages in-8° . A Amſterdam ; &
à Paris , chez Eſprit , Libr.
L'Auteur dit que certainement detous
les Ouvrages dramatiques le plus difficile
à compofer , c'eſt unbon Opéra ;& vraiſemblablement
cette aſſertion vient de
quelqu'un qui fait des Opéra , & qui ne
fait point des Tragédies ni des Comédies.
Il n'admet avec les Italiens que trois
genres ou trois ſtyles diſtincts & ſéparés
de poëmes lyriques , le Tragique , le
Paftoral ou galant , & le bouffon. Mais
cette diſtinction eſt-elle bien juſte ? N'ya-
t- il pas autant de genres qu'il y a de
poëmes , & le même poëme n'admet-t-il
pas des nuances très différentes ? Il entre
enſuite dans l'examen des différentes parties
qui compoſent un poëme lyrique ,
ce qui lui donne lieu de faire de bonnes
obſervations . Nous ne sommes pas de
fon avis quand il avoue que le genre
tragique eſt le premier & le ſeul où le
Poëte & le Muſicien peuvent , fans con140
MERCURE DE FRANCE.
trainte, développer toute la magie de
leur art. En effet , ſi le tragique ne demande
, felon lui , qu'un ſtyle , le Poëte
& le Muficien ne pourront également
développer qu'une partie de leur art.
L'Auteur avance que le charme de la
verfification de Quinault , le choix & la
douceur de ſes expreſſions , leur molle
élégance , ſa facilité à tout peindre , la
douce & tendre harmonie de ſon ſtyle ,
tout , dans ce Poëte enchanteur , eſt fait
pour plaire à l'oreille & pour la ſéduire ;
mais que toutes les perfections qui diftinguent
& caractériſent ce Poëte , ne
peuvent fervir de modele du ſtyle qui
doit être employé dans la Tragédie lyrique.
Il prétend que l'élégance & l'harmonie
de la poëſie contrarient ſouvent
l'expreſſion muſicale , & qu'un vers dont
la dureté choque l'oreille , produit fouvent
un grand effet avec le chant. L'Auteur
finit par l'examen d'Armide , cité
comme le chef- d'oeuvre des ( péra de
Quinault,& il en fait la critique ; il donne
en exemple Iphigénie en Aulide , comme
la Tragédie lyrique la moins défectueuſe
qui ait encore paru ſur notre Théatre ;
mais cette Tragédie lyrique , qui n'eſt
qu'une imitation ſervile & dégradée de
FEVRIER. 1776. 141
la belle Tragédie de Racine , n'eſt - elle
point déplacée ſur le Théatre del'Opéra ,
pour lequel ce poëme n'a pas été com
pofé ? Armide , Dardanus , Caftor & Pollux
, Thétis & Pelée , & d'autres , font
aſſurément d'un genre de beautés plus
convenable à la ſcene lyrique , & font
un ſpectacle plus grand , plus varié , plus
intéreſſant.
Anti - Dictionnaire philofophique , pour fervir
de commentaire & de correctif au
Dictionnaire philofophique & autres Livres
qui ont paru de nos jours contre le
Chriftianisme : Ouvrage dans lequel on
donne en abrégé les preuves de la
Religion , & la réponſe aux objec
tions de ſes adverſaires ; avec la notice
des principaux Auteurs qui l'ont
attaquée , & l'apologie des grands
hommes qui l'ont défendue. Quatrieme
édition corrigée , conſidérablement
augmentée & entierement re .
fondue fur les Mémoires de divers
Théologiens. Deux volumes grand
in-8°. broch, chez Niel & Aubanel ,
Libraires à Avignon ; & à Paris , chez
Durand , Lib . & Nyon . Libr.
Σ
142 MERCURE DE FRANCE.
Quatre éditions confécutives prouvent
le ſuccès& l'utilité de ce Dictionnaire.
On a eu ſoin dans cette derniere que les
controverſes agitées par les Incrédules y
fuſſent dépouillées de l'appareil ſcolaſti.
que , & que les preuves de la Religion ,
quoiqu'abrégées, y fuſſent préſentées avec
autant de force qu'elles peuvent l'être
dans un court eſpace. Des Théologiens
favans font entrés dans les vues des Editeurs
, & leur ont fourni ou indiqué des
armes contre les efforts de l'incrédulité.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ETAT TAT de la marine , année biſſextile
1776. A Paris , chez le Breton , premier
Imprimeur ordinaire du Roi , rue Haute-
Feuille ; & chez Nyon , Libraire , rue
Saint Jean -de- Beauvais ; prix , i livre
broché.
Etat actuel de la musique du Roi , &
des trois Spectacles de Paris. Chez Vente ,
Libraire des menus plaiſirs du Roi , au
bas de la Montagne Sainte - Genevieve
1776.
FEVRIER. 1776. 143
Petit Calendrier perpétuel. Broché , 15
fols ; relié , 24 fols. A Paris , chez Mérigot
pere , quai des Auguſtins ; & Saugrain
, Libraire , quai des Auguſtins .
Histoire du Sacre & du couronnement de
Louis XVI, Roi de France & de Navarre
précédée de recherches hiſtoriques fur le facre
des Rois de France depuis Clovis jusqu'à
Louis XV, & fuivi du Fournal de ce qui
s'est passé à cette auguſte cérémonie. Le tout
en un volume in-4°. de 400 pages , orné
de neuf grands tableaux gravés en tailledouce
, repréſentant les différentes ſituations
de cette pompeuſe cérémonie , de
quatorze vignettes allégoriques au facre
de Sa Majesté , & de quarante figures
gravées d'après nature , repréſentant le
Roi dans les trois habillemens de fon
facre , les Pairs Laïcs & Eccléſiaſtiques ,
Cardinaux , Connétable , Chancelier ,
Grands-Officiers de la Couronne , Maréchauxde
France , Chevaliers des Ordres du
Roi,Capitaines desGardes duCorps, Secré
taires&Confeillers d'Etat, Maîtres des cérémonies
, Héraults-d'Armes de France ,
Pages & Huiffiers de la Chambre , Gar-
- des Ecoſſfois , Cent Suiſſes & Gardes de
1
144 MERCURE DE FRANCE.
la Prévôté de l'Hôtel , &c. &c. tous
dans leurs habits de cérémonie , & avec
leurs noms & qualités . Prix , 36 liv.
broché , 24 liv. relié en veau , & 48 liv.
relié en maroquin. Le même Livre in 8° .
24 liv. en maroquin , 21 liv. en veau , &
18 liv. broché. A Paris , chez Vente ,
Libraire des menus plaiſirs du Roi , au
bas de la rue Montagne SainteGenevieve.
ACADÉMIE.
Prix extraordinaire proposé par l'Académie
Royale des Sciences , pour l'année 1778 .
SU UR le compte qui a été rendu au Roi , par M. le
Contrôleur général des Finances de l'état actuel de la fabrication
du Salpêtre en France & de la diminution ſenſible
qu'elle a éprouvée ; Sa Majeſté , après avoir réconnu
que cet inconvénient provenoit des défauts du ſyſtème cidevant
adopté ſur cette branche d'adminiſtration , & y
avoir fait les réformes & les changemens qui lui ont paru
néceſſaires , a jugé qu'il ſeroit encore avantageux à ſes
Sujets , de faire rechercher tous les moyens d'augmenter
le produit du ſalpêtre dans ſon Royaume , fur- tout pour
les délivrer , le plutôt qu'il ſera poſſible , de la gene &
des torts que leur occaſionnent les perquiſitions , les fouil
les
FEVRIER. 1776. 145
les & démolitions que les falpêtriers ont le droit de faire
dans les habitations des particuliers , & des abus qui en
peuvent réſulter. :
Aucun moyen n'a paru plus propre à Sa Majefſté pour
remplir ſes vues , que de propoſer ſur cet objet un prix
au jugement de l'Académie , & elle l'a chargée d'en publier
un programme aſſeż d'étaillé & afſez inſtructif pour
faciliter , le plus qu'il ſera poſſible , les recherches de ceux
qui voudront concourir.
L'Académie , pour ſe conformer aux intentions du Roi ,
croit donc devoir faire les obſervations ſuivantes , en indiquant
le ſujet & les conditions de ce prix.
Nos connoiſſances actuelles ſur l'origine & la génération
du ſalpêtre , ſe réduiſent à pluſieurs faits certains fur lefquels
on a établi quelques théories afſſez incertainès .
Il eſt conftant , par l'obſervation journaliere des Chimiftes
& de tous ceux qui travaillent à l'extraction & à la
fabrication du ſalpêtre , que ce ſel ne ſe forme ou ne ſe
dépoſe habituellement que dans des murs , des terres &
des pierres tendres & poreuſes , qui peuvent être imprégnées
des fucs des ſubſtances végétales ou animales , &
fufceptibles de putréfaction ; que le ſalpêtre ne commence
à devenir ſenſible , dans ces terres & pierres , qu'au
bout d'un certain temps , tout - à - fait indéterminé , &
qu'il eſt pourtant très eſſentiel de connoître & d'abréger
s'il eſt poſſible : ce temps varie ſans doute , fuivant les
ciconſtances , & c'eſt probablement celui où la décompoſition
des végétaux & des animaux a été portée à fon plus
haut point.
K
146 MERCURE DE FRANCE.
On fait encore que les endroits les plus favorables à la
production du nitre , font les lieux bas qui ne font pas
trop expoſés à l'action du grand air , dans lesquels , cependant
l'air à un aſſez libre accès , qui font à l'ombre , a
l'abri du ſoleil & de la pluie , & où il regne habituellement
un peu d'humidité ; tels que ſont les caves , les cuifines
, les latrines , les celliers , les granges , écuries , étables
; en un mot , tous les endroits , toutes les pieces habitées
par les hommes & les animaux.
On s'eſt aſſuré par l'expérience , qu'en mêlant les fu.
miers , les litieres des animaux , les plantes , même toutes
ſeules , de quelqu'eſpece qu'elles foient , avec des terres
, fur - tout calcaires , marneuſes & limonneuſes , on
peut conſtruire des murs ou des monceaux de ſept à huit
pieds d'élévation , qui , lorſqu'ils font placés dans des
lieux , tels que ceux qu'on vient d'indiquer , & arrofés de
temps en temps avec de l'urine , commencent à fournir
une quantité ſenſible de falpêtre quelque temps après leur
conſtruction ; que ce ſalpêtre qui eſt à baſe d'alkali fixe ,
quand il vient des plantes , ſe cryſtalliſe à la furface ; qu'on
peut l'enlever par le houſſage ; que ſa quantité augmente
juſqu'à un certain termes qu'on peut en retirer de cette
maniere , & fans leſſiver les mélanges , pendant ſept ou
huit ans ; & qu'enfin on les lefſfive pour achever de retirer
tout le ſalpêtre qui s'y eft formé ou raſſemblé. C'eſt de
cette maniere que ſe conſtruiſent & s'exploitent , à ce
qu'on aſſure , les couches ou nitriaires artificielles en Suede
, dans pluſieurs autres pays , & peut - être même aux
Indes, dont on apporte en Europe une énorme quantité
21
FEVRIER. 1776. 142
F
de falpêtre , lequel , malgré les frais du tranſport & le bénéfice
du commerce , n'est point ici d'un plus haut prix
que celui du pays .
Au rapport des ſalpétriers les terres qu'ils ont épuisées
de nitre par les leſſives , en fourniffent une nouvelle quantité
, après qu'elles ont féjourné ſous les hangards où ils
les confervent pour cet ufage ; il eſt vrai qu'ils répandent
fur ces mêmes terres , les eaux - meres qu'ils obtiennent de
leurs cuites , & que ces eaux contenant ordinairement
encore une portion de ſalpêtre , & toujours du nitre à ba
ſe terreuſe , cette circonſtance répand de l'incertitude ſur
la production du fålpêtre dans ces terres , quoiqu'elle foit
bien d'accord , d'ailleurs , avec la génération de ce fel
dans les couches Suédoiſes . *
1
"
* Nota. Le peu de temps que l'Académie a eu pour dref
fer & publier ce Programme , ne lui a pas permis de se
procurer , par le moyen de ses Correspondans , tous les
éclairciſſemens qu'elle auroit desire d'inſerer ici , sur ce qui
se pratique dans les Pays étrangers , au sujet des couches
à falpêtre ou nitriaires artificielles ; mais voici ce qu'un Citoyen
(M. de Chaumont) qui s'occupe avec zele depuis un
certain temps de cet objet , a bien voulu lui communiquer.
৯০
Les couches à Salpêtre établies près de Stockholm Sonc
» faites en pyramides triangulaires , avec du chaume , de la
chaux , des cendres & des terres de pré , leur base eft
construite en briques posées de champ ; sur cette base eft
,, un lit de chaume de neuf pouces de hauteur , & fur co
chaume est posé un lit de mortier fait avec de la terre de
„ pré , de la cendre, de la chaux , & fuffisante quantité
„ d'eau - mere de ſalpêtre ou d'urine : les lits de chaume
رو
2
de mortier ſe ſuccedent ainsi alternativement jusqu'au ſom
ninet de la couche.
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , les analyſes des Chimiſtes ont prouvé que beau
coup de plantes , telles que la bourache, la pariétaire;
ود
و د
"
ود
Pour couvrir ces monceaux & les garantir de la pluie ,
on pique en terre autour d'eux des perches , qu'on lie par
leur extrémité supérieure , & le tout est couvert avec de
la bruyere ; on obſerve qu'il y ait entre le monceau & fa
>> couverture un espace affez grand pour qu'on puiſſe les arrofer
quand il convient , & recueillir lele Salpêtre qui se
crystalliſe à leur furface ; l'arrosement se fait avec des urinnes
& des matieres fécales , que des femmes de mauvaiſe
vie font forcées d'y transporter. "
"
১
Ces couches font en rapport au bout d'un an , & durent
dix ans. On en détache le nítre avec des balais tous
les huit jours , & on les arrose , dès qu'elles sont balayées
, avec des eaux - meres , étendues d'eau pure , quand
on n'a pas affez d'eau - mere pour arrofer complettement
>> la couche.
27
Le réſidu de ces couches au bout de dix ans , est un excellent
engrais & très - recherché pour la culture du chan
vre & du lin.
22 On construit auſſi en Pruſſe des murs de terre mêlée
avec la vidange des latrines , & quand ils ſont ſalpétrés,on
en retire le nitre par les lexiviations & les cuites ordinaires".
Le Citoyen qui a bien voulu communiquer ces détails à l'Académie
, dit qu'il les tient du fieur Berthelin , François , qui
a conduit en Suede une Manufacture de porcelaine , & qui
est actuellement à ſa terre pour y diriger une nitriaire à
peu - près sur les mêmes principes , mais avec quelques charm
gemens dont il espere de l'avantage.
sd
EVRIER. 1776. 149
!
& fur - tout le grand ſoleil , contiennent , ſans aucune putréfaction
préalable , une quantité ſouvent conſidérable de
ſalpêtre à base d'alkali fixe ; on a obſervé que celles qui
croiffent au pied des murs , ou dans des terreins remplis de
fumier , en contiennent beaucoup plus que leurs analo
gues , qui ont végété dans des terres moins nitreuſes , ou
contenant beaucoup moins de matériaux du ſalpêtre , ce
qui peut faire préſumer , avec beaucoup de vraiſemblance ,
qu'il ſe forme habituellement une grande quantité de falpêtre
fur toute la furface de la terre , par la putréfaction
des herbes , feuilles & racines qui y reſtent enſevelies ,
chaque année ; mais que ce falpêtre étant emporté & difperfé
par l'eaudes pluies , ne fe trouve nulle part en quantité
ſenſible dans les endroits découverts , à moins qu'il
ne foit recueilli & raſſertible par des plantes qui ont en
quelque forte la vertu de le pomper.
51
On reconnoît que les terres & pierres ſont bien ſalpetrées
, à leur faveur qui a quelque choſe de ſalin & de
piquant : de plus , ces matieres quand le ſalpêtre y eſt
abondant , n'ont plus leur confiftence naturelle ; elles font
plus friables , ordinairement leur ſurface ſe couvre d'une
efflorescence qui ſe réduit en pouſſiere dès qu'on y touche,
& dans certaines circonstances on y obſerve même
un vrai ſalpêtre de houſſage.
J
2
Les faits qui viennent d'être expofés , réunis avec Jes
procédés connus , ou faciles à connoître , de l'extraction &
de la purification du ſalpêtre , compoſent toutes nos connoiſſances
certaines ſur la production & l'extraction de ce
fel ; car comme on l'a déjà fait obſerver , les Chimiſtes
n'ont encore établi aucune théorie entierement fatisfaiſante
K
3
150 MERCURE DE FRANCE.
fur les principes de l'acide nitreux , ſur ſa véritable origina
& la maniere dont il ſe forme. S
Tout ce qui a été dit ſur cet objet , peut fe réduire
trois ſentimens principaux.
Le premier eſt celui des anciens Chimiſtes : ils penſoient
que l'air de l'atmoſphere étoit le lieu natal & le
grand magazin de l'acide nitreux ; ſuivant cette opinion
qui a même encore des partiſans , cet acide nitreux de
l'air ſe dépoſe dans les terres calcaires & autres matieres
alkalines , qu'il ſe trouve à ſa portée , & forme avec el
les les différentes eſpeces de nitre qui ſe manifeſtent dans
ces matieres après qu'elles ont été expoſées à l'air pendant
un temps convenable. Ceux qui adoptent ce ſentiment
, ſe fondent principalement fur ce qu'on ne trouve
point de falpêtre dans les terres & pierres , à moins qu'elles
n'aient éprouvé pendant long-temps l'action & le contact
d'un air tranquille ; mais ontre que ce fait n'est pas
bien avéré , & qu'il eſt un de ceux qui demandent à être
vérifiés , il eſt combattu par un autre fait indubitable , favoir,
que les mêmes terres & pierres qui ſe ſalpêtrent
abondamment dans les habitations des hommes & des
animaux , ne produiſent point du tout de ſalpètre dans
leur carriere lors même qu'elles s'y trouvent placées de
maniere qu'elles foient acceſſibles à l'air précisément comme
dans les maiſons & autres lieux habités. T
Le ſecond ſentiment eſt celui de Stahl , qui n'admettant
avec Bécher qu'un ſeul acide primitif, principe & origine.
de tous les autres , ſavoir l'acide vitriolique , croit que
l'acide nitreux n'eſt que cet acide univerſel , tranſmué
par fon union intime avec un principe inflammable qui ſe.
fépare des ſubſtances végétales & animales , & même de
FEVRIER. 1776. 151
I'alkali volatil , dans la décompoſition que la putrefaction
fait éprouver à toutes ces matieres. Il y a beaucoup de
faits chimiques qui dépoſent en faveur de cette opinion ,
comme on peut le voir dans les ouvrages de Stahl , &
particulierement dans les Fundamenta Chimia dagmatico rationalis,
dans le Spécimen Becherianum , & dans le Con-
Spectus. Chimie de Jemker , Tab. de nitro , & de acido nitri.
Cependant on ne peut pas regarder cette théorie
comme fufflſamment prouvée , parce qu'elle exigeroit un
travail expérimental , ſuivi d'après ces vues , & plus complet
que tout ce qu'on a entrepris juſqu'à préſent. On
n'a fur cet objet que la diſſertation du docteur Pietch ,
imprimée à Berlin en 1750 , & qui a remporté le prix que
l'Académie de Pruſſe avoit propofé fur l'origine & la formation
du nitre. Les expériences de ce Chimiſte , qui
font toutes en faveur du ſentiment de Stahl , demandent
néanmoins à être vérifiées , & furtout variées & multipliées.
On croit devoir ajouter ici , que Stahl avance encore
dans pluſieurs endroits de ſes ouvrages , que l'acide du
fel commun peut auſſi ſe tranſmuer en acide nitreux dans
certaines circonstances ; & il eſt certain qu'en différens
temps pluſieurs gens à ſecrets ont prétendu poſſeder celui
de cette tranſmutation , & ont offert de la réaliſer ;
mais ſoit qu'on n'ait pas accepté leurs offres , ſoit que
leurs expériences n'aient point réuſſi , leurs propoſitions ne
paroiſſent avoir eu aucune ſuite.
Le troiſieme ſentiment ſur l'origine du nitre , eſt celui
de M. Lémery le fils ; il l'a expoſé dans deux mémoires
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
imprimés dans le recueil de ceux de l'Académie , pow
l'année 1717. Ce Chimiſte entreprend de prouver dans
ces mémoires , que le nitre eſt un produit de la végétation;
qu'il ſe forme habituellement dans les plantes vivantes
, d'où il paſſe dans les animaux ; & que ſi ce nitre
ne ſe manifeſte point , finon en très -petite quantité , dans
les analyſes ordinaires des ſubſtances végétales & animales
, c'eſt parce qu'il eſt embarraſfé & maſqué par les autres
principes de ces mixtes , ou détruit par l'action du
feu; mais que la putréfaction eſt le moyen que la nature
emploie pour le développer & le ſéparer. On peut voir
les preuves que M. Lémery apporte de fon opinion dans
ces mémoires , qui méritent d'être lûs à caufe des réflexions
qu'ils contiennent , & des vues qu'il peuvent fournir
: au furplus il en eſt de cette théorie , comme de celle
de Stahl , elle demande à être confirmée par des expériences
beaucoup plus variées & plus multipliées que celles
de l'auteur.
Les trois ſentimens qui viennent d'être expoſés en
abrégé , renferment , comme on l'a dit, toutes les idées
théoriques que les Chimiſtes on eues juſqu'à préſent fur
l'origine & la production du ſalpêtre. Quoiqu'aucune d'efles
ne ſoit affez bien établie pour n'être pas ſujette à de
grandes difficultés , elles peuvent fervir néanmoins à ſuggérer
des plans d'expérience , & à empêcher qu'on ne travaille
en quelque fortę au hafard. D'ailleurs il eſt trèsprobable
, que les ſuites d'expériences dirigées d'après cha
cune de ces théories & tendantes à découvrir fi elles fout
bien ou mal fondées , répandront beaucoup de lumieres
fur le point de phyſique qu'il s'agit d'approfondir , quand
FEVRIER. 1776. 153
même il en réſulteroit que ces théories font toutes fauſſes
ou incomplettes .
Il eſt facile de connoftre ſi l'acide vitriolique ou l'acide
marin ſe tranſmue en acide nitreux , par le concours des
matieres en putréfaction , ſuivant l'opinion de Stahl : il ne
s'agit pour cela que de mêler avec des matieres végétales
& animales , fufceptibles de putréfaction , l'un & l'autre
de ces acides ſéparément , ſoit libres , foit engagés dans
différentes baſes , en obſervant néanmoins de les proportionner
ou de les combiner de maniere qu'ils ne puiffent
retarder ſenſiblement la fermentation putride . Il ſera à
propos de laiſſer ces mélanges en expérience dans un lieu
tel que ceux que l'obſervation a fait reconnoître comme
les plus favorables à la génération du ſalpêtre , & de
mettre de plus dans le même lieu d'autres mélanges qui
ne différeront des premiers , qu'en ce qu'on n'y aura ajou
té ni acide vitriolique , ni acide marin , ces derniers der
vant ſervir de comparaiſon.
Si l'on a fait entrer en même temps dans pluſieurs de
ces mélanges une affez grande quantité de terres calcaires
ou marneuſes , bien exemptes de ſalpêtre , comme cela
paroît affez convenable en ce que ces terres accélerent
la putréfaction ; il eſt bien certain qu'avec le temps' , il
ſe ſera formé du ſalpêtre dans tous ces mélanges : mais
ş'il y a eu en effet tranſinutation des acides vitriolique ou
marin en acide nitreux , cela fera démontré par la quan
tité de ſalpêtre qu'on obtiendra de chacune des matieres
mifès en expérience , & qui dans ce cas , doit être -plus
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
1
grande dans celle où ces acides auront été ajoutés , & ne
doit pas être plus conſidérable dans les autres.
Des expériences de ce genre , faites comme il convient ,
feront d'autant plus avantageuſes , qu'elles pourront ſervir
en même temps à fe décider ſur le ſentiment de Lémery ,
qui admet la préexiſtence du ſalpêtre dans les végétaux &
les animaux , & fon dégagement par la putréfaction. Mais
comme il eſt de la plus grande importance de prévoir
tout ce qui pourroit induire en erreur ſur le réſultat des
expériences , c'eſt-à -dire ſur les quantités de falpêtre qu'on
pourra obtenir dans ces procédés ; il ſera abſolument néceſſaire
de garantir les mélanges , ou du moins une por
tion notable de chacun d'eux , du contact immédiat des
murs , & même du ſol du lieu où ils feront placés : fans
quoi le falpêtre qui doit naturellement ſe former dans ces
mêmes endroits , indépendamment de toute addition , répandroit
immanquablement beaucoup d'incertitude fur le
produit réel de celui qui pourroit s'être formé dans les
mélanges mis en expérience.
>
A l'égard de l'influence de l'air dans la production du
falpêtre , c'eſt encore un objet eſſentiel , & auquel on ne
peut ſe diſpenſer de donner la plus grande attention. Il
paroît démontré , à la vérité , contre le ſentiment des An
ciens , que l'air n'eſt point le réceptacle ni le véhicule de
Facide nitreux tout formés mais il est vraiſemblable qu'il
contribue directement ou indirectement à la production
de cet acide. On fait que le concours de l'air favorife
& accélere la putrefaction ; & quand il n'y auroit que
FEVRIE R. 1776. 155
cette circonftance , il en réſulteroit que ſon influence n'eſt
point indifférente pour la production de l'acide nitreux ;
mais , indépendamment de cette circonstance , il eſt trèspoſſible
que l'air entre lui -même comme partie conſtituante
dans la compoſition de cet acide , ou qu'il fournifſe
quelque ſubſtance gazeuse , ou autre , qui , ſans être de
l'acide nitreux , ſe trouveroit cependant un des ingrédiens
néceſſaires à ſa mixtion.
Ces conſidérations ſuffifent pour faire ſentir combien il
importe de déterminer ſi l'air contribue ou ne contribue
point à la génération du ſalpêtre ; &, en cas qu'il y in
flue , en quoi , & juſqu'à quel point fon concours eſt néceſſaire
à cette opération . Cette circonſtance introduit
dans les recherches qu'il convient de faire , une nouvelle
ſuite d'expériences toutes dirigées vers l'action de l'air.
On ne les indique ici qu'en général , parce qu'elles font
faciles à imaginer , & qu'elles ne peuvent manquer de ſe
préſenter d'elles - mêmes à ceux qui voudront s'occuper de
ces travaux .
Après cet expoſé des connoiſſances actuelles ſur l'origine
&la production du ſalpêtre , l'Académie annonce que le
ſujet du prix qu'elle propoſe eſt de trouver les moyens les
plus prompts & les plus économiques de procurer en France
une production & une récolte de Salpêtre plus abondantes que
celles qu'on obtient préſentement , & fur - tout qui puiſſent
dispenser des recherches que les Salpetriers ont le droit de
faire dans les maisons des particuliers.
i.
و
}
156 MERCURE DE FRANCE.
Elle exige que ceux qui enverront des mémoires expo
ſent leurs procédés avec toute la clarté & tous les détails
néceſſaires , pour qu'on puiſſe les vérifier fans aucune in.
certitude , comme l'Académie ſe propoſe de le faire : elle
déclare que le prix ſera adjugé à celui qui aura indiqué le
procédé le plus avantageux pour la promptitude , l'économie
& l'abondance du produit , indépendamment de toute
autre conſidération ; & quand même ce procédé réſulteroit
uniquement d'une application heureuſe des obſervations &
des pratiques déjà connues , il ſera préféré aux plus belles
découvertes dont on ne pourroit pas tirer auſſi promptement
la même utilité.
Ce Ce prix fera de 4000 livres , & fſeerraa proclamé à l'Affemblée
publique de Pâques 1778. Les mémoires ne feront
admis pour le concours que juſqu'au 1. Avril 1777 , incluſivement
; mais l'Académie recevra juſqu'au dernier Décembre
de la même année les ſupplémens & les éclairciffemens
que voudront envoyer les Auteurs des mémoires
qui lui feront parvenus dans le temps preſcrit. -
Outre le prix de 4000 livres , il y aura auſſi deux Acceffit
, le premier de 1200 livres , & le ſecond de 800 livres .
Les Savans & les Artiſtes de toutes les Nations font
invités à concourir au prix , & même les Aſſociés - Etrangers
de l'Académie; les ſeuls Académiciens régnicoles en
font exclus.
3
Les mémoires feront écrits liſiblement en françois ou
en latın .
:
Les Auteurs ne mettront point leur nom à leurs ouvra:
FEVRIER. 1776. 157
L
ges , mais ſeulement une ſentence ou deviſe ; ils pourront ,
s'ils le veulent , attacher à leur mémoire un billet ſéparé
& cacheté par eux , qui contiendra avec la même ſentence
ou deviſe leurs noms , leurs qualités & leur adreſſe : ce
billet ne ſera ouvert ſans le conſentement de l'Auteur qu'au
cas que la piece ait remporté le prix , ou un des deux Acceffit.
Les ouvrages deſtinés pour le concours feront adreſſés à
Paris au Secrétaire perpétuel de l'Académie , ou bien les
Auteurs les feront remettre entre ſes mains . Dans ce ſe
cond cas le Secrétaire en donnera en même - temps , &
celui qui les lui aura remis , fon récépiffé , où ſeront marqués
la ſentence de l'ouvrage & fon numero , felon l'ordre
ou le temps dans lequel il aura été reçu.
S'il
で
S'il y a un récépiſſé du Secrétaire pour la piece qui aura
remporté le prix , le Tréſorier de l'Académie délivrera
la foimme du prix à celui qui rapportera ce récépiſſe ; il
n'y aura à cela nulle autre formalité.
S'il n'y a pas de récépiſſé du Secrétaire , le Tréſorier
ne délivrera le prix qu'à l'Auteur même qui ſe fera conmoître
, ou au porteur d'une procuration de ſa part.
! L
58 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPERA
L'AACCAADDÉÉMMIIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Adele de
Ponthieu , Tragédie lyrique en cinq
actes.
On a remis le vendredi 26 Janvier ,
au Théatre , le Ballet de Médée & Fafon.
Ce Ballet Dramatique , de la compofition
de M. Veftris , a eu le plus grand
fuccès. L'inconſtance de Jaſon qui abandonne
Médée pour épouſer Créuſe , ſes
nouvelles amours , le dépit de Médée,
les efforts qu'elle fait pour réveiller la tendreſſe
de ſon époux infidele , en lui préſentant
ſes enfans; les fureurs de cette
femme jalouſe , fes enchantemens , les
fêtes du mariage de Créuſe , la reconciliation
inſidieuſe que Médée paroît
faire avec ſa rivale, les préfens empoifonnés
qu'elle lui donne ; les tourmens& la
mort de Créuſe; le déſeſpoir de Jaſon ,
les furies qui l'agitent , la rage inſultante
de Médée enlevée dans un char traîFEVRIER.
1776. 159
né par des dragons ; le meurtre de fes
enfans qu'elle poignarde à la vue de leur
pere ; une pluie de feu & l'embrafement
du Palais ; toute cette action & ce ſpectacle
produiſent le plus grand effet. Mais
ce qui eſt plus admirable , c'eſt le talent
de Mademoiſelle Heynel , pour exprimer
l'énergie des paſſions & des ſentimens
les plus contraires; ſa danſe , ſes geſtes ,
ſes attitudes, les traits de ſon viſage ,
font un tableau rapide& impoſant, dont
les Spectateurs ſont émus &tranſportés
tant eſt puiſſant l'art de la pantomime ,
quand l'exécution en eſt préciſe & naturelle.
Mademoiſelle Heynel eſt parfaitement
fécondée dans ce Ballet par M.
Veftris , qui répréſente avec force le
rôle de Jaſon , par Mademoiselle Guimard
jouant avec beaucoup de ſenſibilité
le rôle de Créuſe , par M. Gardel , & par
d'autres , qui ſont non ſeulement excellens
Danfeurs , mais encore Acteurs &
pantomimes admirables.
L'Académie doit encore reprendre inceſſamment
Iphigénie en Aulide , Tragédie
lyrique de M. le Chevalier Gluck,
160 MERCURE DE FRANCE!
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François doivent jouer
inceſſamment Loredan , Tragédie en
quatre actes de M. de Fontanelle.
COMÉDIE ITALIENNE.
On a donné à ce Théatre quelques
repréſentations de la repriſe de l'Amitié
à l'épreuve , Comédie réduite en un acte ,
paroles de M. Favart , muſique de M.
Grétry.
Cette Comédie , dont nous avons
rendu compte dans ſa nouveauté , a paru
bien écrite& très - intéreſſante. La muſique
a fait le plus grand plaifir ; l'hymne
en trio à l'amitié eſt de l'expreffion la
plus touchante. Madame Trial , Madame
Billionni , M. Clairval , en remplifſent
les rôles à cette repriſe avec beaucoup
d'intelligence & de ſenſibilité.
On doit auſſi remettre à ce Théatre
la Fauffe Magic , Comédie en deuxactes ,
avec
FEVRIER. 1776. 161
T
a
avec quelques changemens dans les paroles
, & une augmentation dans la mufique.
Les Comédiens ſe diſpoſent à donner
le Faux Lord , Comédie mêlée d'ariettes.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Costumes des anciens peuples ; par M.
d'André Bardon , Profeſſeur de l'Académie
Royale de peinture & de fculpture.
Vingt- ſeptieme& vingt-huitieme
cahiers de la ſeconde Partie in 4º. A
Paris , chez Cellot , Imprimeur ; &
Jombert , Libraire, rue Dauphine.
Ces derniers cahiers , composés chacun
dedouze planches comme les précédens ,
nous préſentent les uſages civils &militaires
des Scythes , des Amazones , des
Parthes , Daces , Sarmates & autres peu .
ples , tant Otientaux qu'Occidentaux.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Comme ces différens peuples ont été
très nombreux , & qu'ils ont été vêtus
& armés à peu près de la même maniere
, le ſavant Profeſſeur ne fait men.
tion que des plus renommés, dont les
armures & les accoutremens préſentent
quelques fingularités diftinctives. On ob .
ſervera encore que pluſieurs de ces Nations
n'étant parvenues à notre connoif.
ſance que par les guerres qu'elles ont
faites ou eſſuyées , il n'a pas été poſſible
de préſenter dans la gravure différens
monumens de leurs uſages religieux ou
domeſtiques. M. d'A. cependant a ſuppléé
autant qu'il lui a été poſſible , à ces
monumens par les récits de quelques
Hiſtoriens , qui pouvoient êtte relatifs
a ces uſages.
II.
Agar présentée à Abraham par Sara ;
eftampe d'environ dix-huit pouces de
large , ſur quinze de haut , gravée
par J. G. Wille , Graveur du Roi ,
de S. M. Impériale & Royale , & de
S. M. le Roi de Dannemark , d'après
le tableau original de C. W. E. Die
tricy , Peintre de la Cour Electorale
FEVRIER. 1776. 163
רו
1
de Saxe ; prix , 16 liv. A Paris , chez
l'Auteur , quai des Auguſtins.
Cette eſtampe très - intéreſſante par
l'agréable diſpoſition du ſujet , la beauté
des expreffions & la richeffe des acceffoires
, l'eſt encore par la ſupériotiré de
| l'exécution . Où trouver un burin plus
pur , plus ſouple & dont les travaux
foient variés avec plus d'harmonie &
d'intelligence ? On peut même regarder
cette nouvelle gravure comme le chefd'oeuvre
du burin de M. Wille , dont les
différentes productions ne font pas moins
d'honneur à l'art même qu'à l'Artiſte.
ΙΙΙ.
La Mere Indulgente . Cette eftampe a
environ ſerze pouces 'de hauteur&douze
de largeur ; elle eſt gravée avec beaucoup
de foin & de talent , par l'Empereur
, d'après un tableau de Wille . Elle
eſt dédiée à M. le Comte de la Billarderie
d'Angiviler ; & elle ſe trouve chez
l'Empereur , Graveur du Roi & de LL.
MM. Impériales & Royale , rue & porte
Saint - Jacques , au deſſus du Petit-
Marché.
La
164 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Portrait en médaillon de Madame Louife.
Marie de France , Prieure des Religieuſes
Carmelites de Saint Denis , deſſiné pat
C. Monnet d'après le buſte , fait par J.
B. Lemoine , Sculpteur du Roi , & gravé
par J. B. Bradel. Ce Portrait eſt dédié
& à été préſenté à Madame Victoire de
France. A Paris , chez Bradel , rue des
Sept-Voies , au College de Fortet.
V.
M. David , Graveur , rue des Noyers ,
au coin de celle des Anglois , à Paris ,
annonce qu'il termine chez M. le Ducde
Praflin , la gravure du ſuperbe tableau
peint par M. Leprince , Peintre du Roi ,
faiſant partie de la précieuſe collection
du cabinet de M. le Duc de Praflin.
Le ſujet repréſente une mere, qui ,
n'étant point la confidente de ſa fille ,
la croit malade , parce qu'elle ignore
qu'elle a de l'amour. On a fait venir un
Empirique pour le conſulter; pendant qu'il
examine avec gravité l'urine , & que la
mere leregarde avec une attention mêlée
FEVRIER. 1776. 165
d'inquiétude , la feinte malade ſaiſit cet
inſtant pour donner ſa main à baifer à
ſon amant , qu'une ſervante a fait cacher
dans la ruelle. Cette ſervante qui connoît
toute l'intrigue , rit de l'ignorante
fécurité du Charlatan.
Les amateurs ſe rappelleront d'avoir
vu au ſalon du Louvre , en 1771 , ce
tableau qui réuniſſoit dans toutes ſes parties
, tout ce que l'on avoit droit d'attendre
de ce célebre Artiſte.
L'on doit à la protection que M. le
Duc de Praflin accorde aux arts , l'eftampe
qui va paroître: le jeune Artiſte ,
qui en eſt honoré , eſt déjà connu par
pluſieurs Ouvrages ,& réunit en ſa faveur
les fuffrages , lorſque le Marché aux herbes
d'Amsterdam fut mis au jour , quoique
gravé d'après une copie; & l'on a tout
lieu d'eſpérer que la gravure qu'il annonce
, faite d'après le tableau original ,
ſera une eſtampe précieuſe dans tous ſes
détails. Cette eſtampe a vingt-deux pouces
de largeur , ſur dix- sept de hauteur ,
& ſera délivrée , le premier Avril , au
prix de 16 liv. Chez l'Auteur , rue des
Noyers , au coin de celle des Anglois .
M. David avertit que s'il y a quelqu'un
de MM. les Amateurs qui deſi-
L3
166 MERCURE DE ERANCE.
re avoir des premieres épreuves avant la
lettre, on lui écrive franc de port avant
le 15 Mars , afin qu'ilpuiſſe faireimprimer
le nombre juſte des épreuves retenues . Ses
intentions étant de n'en point faire , ces
premieres épreuves feront dé livrées le 20
Mars.
L'on trouve chez l'Auteur l'agréable
Défordre , & la Promeſſe du retour , deux
eſtampes faiſant pendant ; prix chacune ,
2 liv. 8 fols .
VI.
1
Le fieur Feſſard , Graveur du Roi ,
de ſa bibliotheque ordinaire , de fon
cabinet & de l'Académie Royale de Par
me , prie les perſonnes qui ont les premiers
volumes des Fables de la Fontaine ,
de vouloir bien faire retirer chez lui , ou
aux adreſſes ci-deſſous , les volumes de L
la fuite, parce qu'il ne lui feroit pas poffible
, paſſé les fix mois de cet avertiſſement
, de leur fournir les épreuves comme
il le défireroit. Ceux qui ſe préſen
téront après le temps , n'auront rien à lui
reprocher , s'il ne les fournit pas comme
il l'auroit fouhaité , la Province & le
pays étranger lui en conſommant beau--
FEVRIE R. 1776. - 167
coup depuis la confection des fixvolumes.
Il avertit auſſi que des Marchands ont
annoncé une édition en fix vol. en papier
de France des mêmes Fables de la
Fontaine au prix de 48 liv. les fix volumes.
Ils auroient dû dire , pour ne pas
tromper le public , que c'étoit un nombre
d'exemplaires effectivement en pa
pier de France , qu'ils ne tenoient pas du
fieur Feſſart qui ne s'en eſt défait qu'à des
perſonnes qui ne font nullement dans la
Librairie , ces exemplaires n'étant bons
que pour des écoliers : enfin pluſieurs perſonnes
font venues chez le ſieur Feffard
pour approfondir le fait , & ils ont vu
la vérité que ledit ſieur Feſſard a grand
intérêt de faire connoître au public. Les
fix volumes ſe vendent toujours 108 liv.
fur le plus beau papier d'Hollande.
Il profite de cet avis pour dire qu'il
travaille à la Pſyché , à une Henriade
&à faire un volume de choix des Contes
de la Fontaine qui fera précédé de l'eloge
qu'en a fait M. de Champfort : il va
fuivre ces Ouvrages avec tout le foin
poſſible , n'étant pas poursuivi par aucun
engagement de ſouſcription : par ce
moyen , il ſe trouvera le maître de faire
tous fes efforts pour porter ces Ouvrages
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
au degré le plus haut qu'unArtiſte puiſſe
atteindre. Si pourtant les perſonnes qui
veulent avoir les premieres épreuves ,
ſouhaitent de ſe faire infcrire , elles le
pourront , ainſi que pour les exemplaires
des Fables : chez Feſſard , rue Saint-
Honoré , chez M. Rougeot , Fermier-
Général , près Saint - Roch ; Durand
neveu , Libraire , rue Galande , Place
Maubert ; Coſtard , Libraire , rue Saint-
Jean de Beauvais ; Brunet , Libraire &
Marchand de papier , rue des Ecrivains ,
Cloître Saint Jacques de la Boucherie.
MUSIQUE.
I.
Le. Plaisir de la Campagne , Ariette.
nouvelle , a corno principale , violino primo
è ſecondo , baſſe , oboe & cors ad libitum
, dédiée à Madame la Comteſſe
Auguſte de la Marck , miſe en Muſique
par M. Pételard le jeune , Maître de
chant , prix 2 liv. 8 fols ; à Valenciennes ,
chez l'Auteur , à Paris , aux adreſſes or
dinaires.
FEVRIER. 1776. 169
1
.
Cette Ariette eſt d'un chant agréable
&d'une éxécution facile.
II.
Ier. Recueil de petits Airs pour le Clas
vecin ou Piano Forté , compoſé par M.
N. J. Hullmandel , Oeuvre 2. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Baffe , porte faint
Denis , au coin du cul-de-ſac ſaint Lau
rent ; & aux adreſſes ordinaires de Muſique
, où l'on trouve auſſi un premier
Oeuvre de fix fonates avec accompagnement
de violon , ad libitum , du meme
Auteur.
III.
XXXa. Livre de Guitarre , contenant
des Airs d'Opéra comiques & aurres
avec des accompagnemens d'un nouveau
goût , des préludes & des ritournelles ,
par M. Merchi , Oeuvre XXXIV , prix
7 liv. 4 fols. A Paris chez l'Aureur , rue
Saint Thomas du Louvre , en entrant
du côté du Château d'Eau , à côté de
M. Godin , & aux adreiſes ordinaires de
Muſique ; à Lyon chez Caſtaud , Place
de la Comédie.
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Prospectus.
On propoſe à Meſſieurs les Amateurs ,
un Abonnement de vingt Simphonies
concertantes , de la compoſition de del
Seig. CAMBINI. L'avantage qu'on en retirera
, joint à la bonté des Ouvrages de
cetAuteur , engagera fans peine Meiſieurs
les Amateurs à y foufcrire. La Soufcription
fera ouverte juſqu'au premier Mars
1776 , tems auquel on délivrera la premiere
Simphonie ; les autres ſuivront fueceffivement
de mois en mois ; elle fera
marquée du no. 5 ; les quatre premieres
étant déjà gravées , elles ne feront point
compriſes.
: Le prix de l'Abonnement eſt de 60
liv. pour les vingt Simphonies. Les perfonnes
qui ne feront point abonnées
payeront féparément chaque Simphonie
4 liv. 4 fols.
L'on ne fouferit que chez Madame
BERAULT, Marchande de Muſique , à
Paris , rue de la Comedie Françoife , au
Dieu de l'Harmonie.
FEVRIER. 1776. 171
GNOMONIQUE.
CADRANS folaires verticaux , tranſparens
:
fur les glaces & verres de Bohême , conftruits
ſur des piédeſtaux portatifs , avec
des bouſſoles. pour les placer à la Méridienne
, ou fans boufſole, en marquant
une fois leur place,
D'autres pour poſer aux carreaux de
vitre des appartemens , ſuivant toutes les
pofitions , déclinaiſons & latitudes .
Par cette nouvelle& charmante invention
, on peut , fans fortir de fa chambre ,
voir à quelque heure du jour que ce ſoit ,
l'heure qu'il eſt au ſoleil , & régler ſa
montre & fa pendule avec toute la pré
ciſion requiſe . C'eſt ce qui rend ces Cadrans
extrêmement utiles , commodes &
agréables pour la Ville & pour la campagne.
Ils fervent auſſi d'ornement fur
une cheminée , ou ſur une commode &
à la croifée.
L'Auteur en trace ſur tous les plans ,
tant en peinture ſur les murs , que fur
le marbre ,le cuivre , & de toutes manieres
& grandeurs différentes , & dans
:
172 MERCURE DE FRANCE.
1
toute forte d'élégance , d'agrément &
de bon goût.
Le fieur Rouſſeau , Auteur de ces nouveaux
Cadrans , demeure rue ſaint-Vic.
tor , vis-à-vis le Cardinal le Moine , à
côté du Serrurier , au premier , au fond
de la Cour.
On peut voir quelques - uns de ſes
Cadrans chez Monfieur & Mademoiselle
de Saint Marcel , au jour & heure de
leur Concert ; du mardi de chaque ſemaine
, dans le Cloſtre ſaint Benoît , la
deuxieme porte - cochere à gauche. Les
Connoifleurs , & toutes Perſonnes honnêtes
& de bon goût y feront bien reçus.
Prospectus du nouveau Cabestan , approuvé
avec éloge par l'Académie Royale des
Sciences qui l'a reconnu Jupérieur à ceux
qui ont remporté le Prix en 1739 & en
1741 , dans fon Certificat dont la teneur.
fuit.
Extrait des regiſtres de l'Académie des Sciences , du
24 Avril 1771 .
Nous
ous avons examiné , par ordre de
l'Académie , diverſes Machines ou InFEVRIER.
1776. 173
ventions , préſentées par M. JEAN
ARNOUX , Mechanicien du Dauphiné ;
entre autres , un Cabeſtan deſtiné à empêcher
que la corde ou le cable ne che-
` vauche , & qu'on ne ſoit obligé de
choquer. (Suit la description des pieces qui
le compofent. )
Dans les huit pieces qui furent préſentées
à l'Académie pour le prix de
1739 & 1741 , il n'y en a aucune où
l'on ait employé cette méthode , quoique
naturelle & utile. Les Cabeſtans à fuſée
de M. de Pontis n'avoient pas le même
avantage , & c.
Nous croyons donc que ces différentes
inventions de M. Arnoux annoncent
du talent ; qu'elles font utiles & qu'elles
méritent l'approbation de l'Académie
Royale des Sciences. Le 24 Avril 1771 .
Signé , DE LA LAMDE & DE FOUCHY.
Etplus bas : je certifie l'extrait ci-deſſus
conforme à l'original & au jugement de
l'Académie. A Paris , les jour & an que
deſſus. Signé , GRANDJEAN DE FOUCHY ,
Secrétaire perpétuel , &c .
Le Cabeſtan eſt une machine d'une
utilité ſi commune & fi univerſellement
reconnue , même dans l'état d'imperfec
tion où il eſt reſté juſqu'à préſent , que
174 MERCURE DE FRANCE.
1
l'annonce de ſa plus grande perfection
poſſible ne fauroit manquer d'être accueillie
le plus favorablement par le Public.
Sans le Cabestan comment mouvoir
ces fardeaux énormes ſur leſquels la force
des hommes & des chevaux n'a pas le
commodité d'agir? Faciliter ſon opération,
la rendre non ſeulement plus sûre ,
mais conftamment infaillible ? C'étoit
donc rendre à la Méchanique le plus important
ſervice. M. Arnoux en a reçu la
premiere récompenfe de l'Académie ,
dans l'approbation qu'on vient de lire.
Le Souverain l'a gratifié de la ſeconde
en lui accordant à cet effet un Privilege
excluſif pendant quinze années , duement
enregiſtré au Parlement de Paris. CePrivilege
fait défenſes à toutes perfonnes ,
de quelque qualité & condition qu'elles
foient , de contrefaire, vendre , ni débiter
le Cabeftan de M. Arnoux , à peine
de dix mille livres d'amende , applicables
un tiers au Roi , un tiers à l'Hôpital
le plus voiſin du lieu du délit , &
un tiers à lui où à ſes repréſentans , avec
confifcation des outils & matériaux .
L'Auteur ſe propoſe ici dedonner une
idée ſommaire , mais claire & exacte des
principaux avantages de fon Cabeftan.
FEVRIE R. 1776. 175
1. La conſtruction en eſt auſſi ſimple
que facile .
2. Son ufage eſt auſſi commode de
loin que de près ; il ne choque point&
ne s'engorge jamais : deux inconvéniens
conſidérables des anciens Cabeſtans , dont
celui - ci eft abſolument préſervé dans
tous les cas , avec une force moindre
ou plus conſidérable , & à des diſtances
plus ou moins grandes.
১
3. Pour obtenir un effet égal , on y
employera moitié moins d'hommes &
de cordages.
4. Sa force furpaſſera , fans aucune
comparaifon , celle des anciens Cabeftans
.
5. On pourra multiplier cette force
autant qu'il fera néceſſaire , en augmen
tant le nombre des Cabeſtans & des
hommes. Ces différens Cabeftans employés
en même tems ne ſe nuiront ja
mais entre eux , & leur effet réuni ſe
tiendra toujours dans le plus parfait
accord.
6. On tranſportera le Cabeſtan partout
aisément , & on le placera où l'on
voudra avec la même facilité , ſans rien
diminuer de ſon action.
7. Employé au lieu de cric , machine
/
176 MERCURE DE FRANCE.
1
ordinaire très - connue , ſon opération
ſera auſſi prompte & auſſi sûre que celle
du crie eſt lente & dangereuſe pour ſes
agens.
8. A quelque diſtance du fardeau
que le Cabeſtan ſe trouve placé , ſa force
ſera toujours la même , à la ſeule déduction
du poids de la corde ou cable
9. Que le Cabeſtan ſoit placé en bas
ou en haut , ſur un plan horizontal ou
incliné , il tire également le fardeau ; &
avec lamême force; ce qui le rend prodi.
gieuſement utile pour tous les travaux
des Digues , Jetées , Fortifications , &c.
&c. & généralement pour toutes les conſtructions
ou démolitions poſſibles .
10. On peut dans tous les cas laiſſer
couler le fardeau juſqu'au point de fon
repos , fans craindre ſa chûte & fans le
moindre danger pour les hommes,
A l'égard de l'utilité de fon uſage ,
elle embraſſe tant d'objets , qu'il fuffit
d'en fixer ici les principaux en général ,
tant ſur terre que ſur mer.
Avantages fur Terre.
1. Le nouveau Cabeſtan facilitera
fingulierement l'exploitation des forêts.
L'imFEVRIER
. 1776. 177
C
L'impoſſibilité de pratiquer des chemins ,
l'ingratitude de la ſituation entre des
rochers ou dans des abîmes , ne feront
plus un obſtacle à l'extraction des arbres
les plus précieux pour la Marine &
pour toute autre conſtruction .
20. Dans toute conſtruction ou démolition
poffible d'édifices & fortifications ,
de digues & de jetées , les plus groſſes
pieces de charpente , des pierres , des arbres
énormes pourront être placés ou enlevés
aisément & fans aucuns riſques à
quelque hauteur ou profondeur que ce
puiſſe être.
3. On tirera le plus facilement des
carrieres & des mines les plus profondes
toutes les matieres , les eaux , les blocs
de marbre , les meules , les pierres de
taille , &c. &c. Le chargement & le
tranſport de tous ces objets en ſera par
conféquent d'autant plus facile.
4. Enfin on tranſportera les plus grosſes
pieces d'artillerie dans les endroits
les plus difficiles , & l'on pourra les
placer par- tout où elles feront jugées
néceſſaires.
Avantages particuliers pour la Marine.
1. Dans la conſtruction des vaiſſeaux
M
478 MERCURE DE FRANCE.
1
il ſervira à placer facilement les plus
groſſes pieces .
2. A charger ou décharger avec la
même facilité les fardeux les plus confidérables.
3. Pour tendre ou lâcher les voiles
ſelon le beſoin , avec autant de promp
titude que de sûreté,
4. Pour empêcher les vaiſſeaux , en
cas de tempête , de ſe briſer contre le
rocher ou d'échouer à terre,
5. Pour les titer , ainſi que les ancres
, ou toute autre choſe, du fond de
la mer.
6. Il facilitera la manoeuvre néceſſaire
pour viſiter les vaiſſeaux juſqu'à la quille ,
les calfater & regaudronner .
Les perſonnes qui deſireront faire l'acquiſition
du nouveau Cabeſtan , & d'une
portiondu Privilege , pour s'en ſervir avec
les mêmes droits & prérogatives, pendant
ſa durée , dans tout Port de mer ou
autre endroit du Royaume à leur convenance
, s'adreſſeront , ainſi que les étrangers
, à Paris , à M Arnoux , Ingénieur-
Méchanicien , Privilégié du Roi , & Compagnie
, ou à la Manufacture Royale à la
Râpée ; on leur donnera tous les éclairciſſemens
& inſtructions néceſſaires pour
-
FEVRIER. 1776. 179
faire produire à fon Cabeſtan tous les
effets annoncés ; elles paſſeront enfuite
avec lui & fa Compagnie devant Notai-
⚫res tous traités & conventions relatifs à
l'objet précis qu'elles fe propoferont d'acquérir
, ſuivant l'étendue ou arrondiffement
du territoire qu'elles voudront
choiſir.
Les Etrangers qui auront deſſein de
- ſe procurer le Cabeſtan , n'auront pas
beſoin de paſſer d'actes ; ils le feront
acheter par leurs Banquiers ou Correfpondans
, qui le payeront en argent ou en
effets de commerce.
CHIRURGIE.
LA mort de M. Gendron , Chirurgien-
Oculiſte , nous donne occaſion d'annoncer
au Public que M. Deshaies Gendron ,
• Médecin du Grand Conſeil , demeurant
à l'Hôtel de la Valliere , rue du Bacq ,
eſt le ſeul dépoſitaire de tous les Ouvrages
manufcrits de feu fon Oncle Gendron
, Médecin de Monſeigneur le Duc
d'Orléans , & de l'Abbé Gendron ; qu'il
✓ a puiſé les principes de fon Art ſous les
Ma
1
1
180 MERCURE DE FRANCE.
yeux d'auſſi habiles Maîtres , ce qui lui
a accordé de la part du feu Roi , la permiſſion
de joindre à ſon nom de Deshaies
le nom de Gendron , par Lettres Patentes
enregiſtrées au Parlement le 5 Décembre
1775 ; en conféquence , il s'emprefſera
de procurer ſes ſecours aux perſonnes
affectées de maladies des yeux qui vou
dront bien lui donner leur confiance.
4
1
COURS DE LANGUE ALLEMANDE.
Le ſieur Friedel , qui a commencé l'année
paſſée à enſeigner avec ſuccès la Langue
Allemande , qui devient de jour en
jour plus utile & néceſſaire à la Nation
Françoiſe , continuera , non- feulement ſes
Leçons en Ville , mais il commencera
auſſi au mois de Février un Cours de
Langue Allemande. Les perſonnes qui
voudront prendre des arrangemens avec j
lui , le trouveront tous les jours , de midi
à deux heures , chez lui , rue Dauphine ,
près celle de faint André des Arts , au
Café de Buſſi , chez Mde Monmayeux.
:
FEVRIER. 1776. 181
ره
RÉPONSE de M. de Voltaire à l'Auteur
du Philofophe ſans prétention , qui
lui a envoyé fon Ouvrage.
29 Décembre 1775 , au Chateau de Ferney.
Le Malade de Ferney , qui n'a d'autre prétention ,à
l'âge de quatre - vingt - deux ans , que celle de mourir en
paix , remercie tres-ſenſiblement le Philoſophe ſans prétention
, qui lui a fait l'honneur de lui envoyer ſon livre.
Si l'Auteur n'a pas eu la prétention de plaire , il a été directement
contre ſon but. Le vieux Malade eſt pénétré de
reconnaiſſance pour le Philoſophe qui lui a fait un préſent
ſi agréable. Il a l'honneur d'être , avec tous les ſentimens
qu'il lui doit , ſon très-humble & tres- obéiſſant ſerviteur.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
U
I.
N Artiſte Saxon , nommé Dubin , a
inventé une machine propre à rafraîchir
les appartemens pendant les grandes cha-
۲
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
1
leurs de l'été ; l'effet de cette machine
eſt beaucoup plus sûr & plus prompt
que celui de toute autre machine inventée
pour le même uſage.
II.
M. Farrel a conſtruit une machine ,
dont l'uſage eſt de ſauver les perſonnes
ſurpriſes dans les maiſons par des incendies.
Par ce ſecours , on monte &
l'on deſcend avec autant de célérité que
de facilité. La machine peut contenir
pluſieurs enfans.
III.
On a eſſayé , ſur la route d'Ipſwich ,
en Angleterre , un inſtrument qui applanit
& baifſe les bords des chemins , de
maniere à faire bomber le milieu. Le
ſuccès a furpaſſé toute attente. Cette
machine fait plus d'ouvrage que n'en
feroient cinquante hommes.
I V.
M. Hide , Anglois , établi à la Charité
fur- Loire , vient de conſtruire dans
cette ville , une forge , où il fait du fer
FEVRIER. 1776. 183
parfaitement rond de ttoouutes groſſeurs ,
depuis cinq lignes. Ce fer eſt de la plus
grande beauté , & tel que la lime ne
peut en procurer de ſemblable. Il eſt
poli & bronzé , de maniere qu'on le
croiroit verni. Ce fer eſt bon pour eſpa.
gnolettes , tringles de lit & de croiſée ,
&c. qui ſe trouvent ainſi toutes faites ,
en ſortant de la forge. Comme ces dernieres
font percées à froid & pour toute
ſorte de croiſées , il en réſulte que les
bouts n'augmentent point de groſſeur ,
comme les bouts de celles qui font percées
à chaud ; & qu'en s'aſſortiſſant d'anneaux
de rideaux ; proportionnés aux
tringles , & juftes , les rideaux ferment
exactement & ne laiſſent pointde paſſage
au foleil; inconvénient très - fréquent ,
lorſqu'on ſe ſert de tringles ordinaires
avec lesquelles il faut employer des
anneaux proportionnés à la groffeur des
bouts de ces tringles , & qui par- lå ont
trop de jeu lorſqu'ils les parcourent.
V.
Le ſieur Bouffey , Docteur en Médecine
à Argentan , annonce un moyen
sûr , facile & peu coûteux , de conſerver
!
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
1
le poiſſon frais , & d'en faciliter l'exportation
loin de la mer; mais il attend ,
dit-il , pour rendre ſa méthode publique
, le réſultat de quelques expériences
qui lui ont encore paru néceſſaires , afin
de ne rien laiſſer à defirer ſur cet objet
important pour le commerce.
VI.
On ſe fert depuis quelque temps à
Liege , & dans pluſieurs autres endroits ,
d'une nouvelle méthode économique &
durable de dorer , fans or , les lambris ,
cadres de tableaux , bordures d'eſtampes ,
voitures , &c. en employant du cuivre.
Il eſt vrai que cette dorare , beaucoup
plus durable que celle dont on s'étoit ſervi
juſqu'à préſent , eſt moins brillante en fortantdes
mains de l'Ouvrier ; mois au bout
d'un an tout au plus , on n'y remarque
aucune différence d'avec celle dans la
quelle on a employé de l'or.
FEVRIER. 1776. 185
BIENFAISANCE.
I.
Un Prêtre reſpectable , qui , pendant
une longue ſuite d'années a été à la
tête d'une Paroiſſe , a donné l'exemple
de toutes les vertus aux ouailles qui
lui étoient confiées , & un grand modele
à ſuivre aux Eccléſiaſtiques qui remplif
ſent de pareilles places. Le ſieur Mongodin
, né de parens pauvres , mais d'une
condition honnête , embraſſa l'étatEccléſiaſtique
, & y porta les lumieres & les
vertus convenables. Après s'être diftingué
pendant fon Vicariat par des actes de
bienfaiſance & un zele infatigable , il
fut , à la demande , & au voeu unanime
de toute la Paroiſſe , nommé Recteur ,
ou Curé de Saint-Aubin, dans la ville
de Rennes . Il trouva un écu de rente
fondée pour les pauvres ; & à ſa mort ,
arrivée vingt ans après , il en a laiſſé une
d'environ 700 liv. , conſtituée en leur
faveur. La bienfaiſance , l'aumône & la
concorde , étoient le texte ordinaire de
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
1
"
«
"
fes fermons : c'eſt en chaire ſeulement
qu'il recommandoit la charité , & qu'il
intéreſſoit en faveur des malheureux: hors
de là , il ne réclamoit point. Il ne permit
jamais qu'on fit des quêtes dans ſa Paroiſſe
pour les pauvres ; & lorſque le
Parlement permit à celles de Rennes de
faire des emprunts , il ne conſentit point
que la fienne en fît: il pourvut lui-même
a ſes beſoins : fes dixmes y furent em
ployées. Mon revenu; diſoit-il , appartient
aux malheureux , je ſuis leur
caiffier ; qu'ils viennent chez moi retirer
ce qui leur eſt dû". Jamais il
n'en renvoya fans fecours: il ſe trouva
quelquefois dans des momens de difette;
il partagea avec eux fon repas. Ses parens
n'eurent jamais exclufivement part à fes
dons : quelques-uns , réduits à la miſere ,
recevoient feulement le painde l'aumône ;
lui-même s'en nourriffoit: il cultiva les
patates,& en fit un très-bon pain. Afa
mort , on n'a trouvé que quarante écus
àlui : il a difpofé , en faveur des pauvres ,
par un teftament olographe , de ce que
la communauté pouvoit lui devoir. Plus
de deux cents Artifans lui doivent leur
état: il a laiſſé en mourant ſoixante en
fans en apprentiſſage; c'étoit fon oeuvre
L
FEVRIER. 1776. 187
favorite. Son dernier acte a été un acte
de bienfaiſance le jour de fa mort , il
venoit , à fix heures du matin , de donner
vingt écus à ſon Vicaire , pour procurer
une ſituation & un lieu commode à une
malheureuſedomeſtique trompée& abandonnée
par fon maître . Les vertus du
ſieur Mongodin font un ſpectacle tou
chant & rare pour l'humanité : la religion
& la piété doivent ſe réunir pour
les célebrer. Sa Paroiſſe lui a erigé un
monument: la reconnoiffance qui l'a
élevé , l'à décoré d'une inſcription fimiple,
mais qui rappelle les vertus du refpectable
Recteur.
II.
Un Seigneur qui poſſede des terres
conſidérables vers le nord de l'Angleterre,
vient d'y inſtituer des fêtes appelées
Céréales , qui ſe célébreront tous les cinq
ans pendant la moiſſon. Durant le temps
de ces fétes , le Seigneur , confondu avec
ſes Vaſſaux , habillé comme eux , &
travaillant avec eux , redeviendra ce
qu'étoit l'homme dans le premier âge .
Au retour des champs , tous ces Labou
reurs , égaux par la nature , prendront
i
188 MERCURE DE FRANCE .
1
leur repas au Château avec le Seigneur
&toute ſa famille. Les Céréales dureront
huit jours , & ſe termineront par le mariage
des douze jeunes filles les plus ſages ,
avec les douze jeunes Laboureurs les plus
laborieux. Le Seigneur en fera les frais ,
donnera à chaque nouveau ménage vingt
guinées , avec tous les outils d'agricuiture
, & les exemptera de toute rédevance
pour les deux premieres années.
III.
M. Garrick , touché de l'infortune
de pluſieurs particuliers , dont les maiſons
ont été confumées dans le dernier incendie
arrivé à Londres , leur a cédé gratuitement
les logemens dépendans de fon
théatre , pour tout le temps qui leur ſera
néceſſaire.
:
:
IV.
Le Comte de P..... qui poſſede des
terres conſidérables dans le Béarn , a
donné ordre à ſes gens d'affaires de diftribuer
les ſecours les plus abondans à
tous ceux de ſes Vaſſaux que la maladie
épizoorique des bêtes à cornes a laiſſés
FEVRIER. 1776. 189
dans l'indigence. Il n'amis aucune borne
à ſa bienfaiſance. Il a exigé qu'on tirât
fur lui pour toutes les ſommes néceſſaires
au ſoutien des pauvres familles , auxquelles
il veut ſervir de pere.
e
ANECDOTES.
I.
)
Un jour Henri IV ayant été furpris
d'une réponſe fiere & hardie que lui faifoit
M de Villeroy , un de ſes Secrétaires
d'Etat , lui dit avec vivacité : ventrefaintgris
, parle - t - on ainsi à fon maître ? M.
de Villeroy voyant le Roi en colere ſe
retira par reſpect. Mais Henri IV le
ſuivit , & l'atteignit à la porte de fon
anti -chambre : M. de Villeroy , lui dit le
Roi , faut il que deux vieux amis ſe quittent
pour ſi peu de chofe ?
II.
Comme on répréſentoit à Boileau que
s'il s'attachoit à la fatire , il ſe feroit des
190 MERCURE DE FRANCE.
1
ennemis qui auroient toujours les yeux
fur lui,& nechercheroient qu'à le décrier;
il répondit : Eh bien ! je ferai honnêtet
homme, &je ne les craindrai point.
III.
On parloit de l'avarice dont le Duc
de Malbouroug avoit été accuſé , & l'on
citoit des traits fur lesquels on appeloit
au témoignage de Milord Bolinbroock ,
qui avoit été l'ennemi déclaré du Duc.
C'étoit un fi grand homme , répondit Bolinbroock
, que j'ai oubliéſes vices.
IV.
Charlemagne vouloit qu'on eût un ſoin
extrême des pauvres. On vint un jour
annoncer à ce Prince la mort d'un Evê
que, & il demanda combien ce Prélat
avoit légué aux pauvres en mourant. On
lui répondit qu'il n'avoit donné que deux
livres d'argent. Un jeune Clerc , quiétoit
préſent , s'écria : c'est un bien petit viatique
pour un fi grand voyage! Charlemagre
fut fi fatisfait de cette réponſe , que
fur le champ il donna l'Evêché à celui
qui l'avoir faite , & lui dit : n'oubliez jaFEVRIER.
1776.- 191
mais ce que vous venez de dire , & donnez
aux pauvres plus que ne faisoit celui dont
vous venez de blâmer la conduite.
V.
Ben Johnfon , célebre Poëte Dramatique
Anglois , étoit en priſon pours'etre
battu en duel. Il étoit grand buveur ,&
cherchoit à ſe dédommager des ennuis de
ſa captivité , en ſatiſfaifant amplement
à ce goût. Un jour il lui prit fantaiſie
d'appeler le Geolier dans ſa chambre à
l'heure du dîner ; il le fait mettre à table,
& lui dit fort ſérieuſement qu'il veut
faire de lui un Poëte. Le Geolier en rit
beaucoup , & accepte fa part du repas.
Johnſon lui verſe à boire; le Geolier
refuſe , & lui proteſte qu'il n'a jamais bu
de vin de ſa vie. Johnſon ſe met en colere
, &le Geolier boit. Le premierjour
il fut malade , le ſecond il le fut moins;
le troiſieme il y étoit accoutumé. Au
- bout de huit jours, il ſavoit très- bien
boire , & ne ſavoit pas encore faire un
vers, Les amis de Johnson , inſtruits de
cette aventure , lui demanderent , en raillant
, à voir les oeuvres de ſon nouveau
Diſciple. Vous vous moquez , leur dit-il,
192 MERCURE DE FRANCË.
en montrant un buffet rempli de bous
teilles vuides : il est déjà Poéte à demi ,
puisqu'il a bu de l'hippocrene.
VI.
Un particulier aſſez bien mis , fut
attaqué la nuit , près de Londres , par
un voleur qui lui demanda la bourſe.
Si j'avois de l'argent , répondit le Citoyen ,
ce n'est pas vous qui auriez la peine de me
l'enlever. Mes Créanciers me font pour-
Suivre pour 20 liv . Sterlings: je n'ai pas
un fol ; je cherche un aſyle , mais je suis
bien sûr de n'en point trouver . Vous vous
trompez , repliqua froidement le voleur.
Trouvez vous ici demain à neuf heures du
matin , ajouta-t- il , en lui montrant une
maiſon peu éloignée , vous verrez qu'il y
a encore en Angleterre des ames honnêtes
& des coeurs ſenſibles. Tous deux furent
exacts à l'heure du rendez- vous . Le voleur
donna au débiteur inſolvable 50 livres
ſterlings , en l'exhortant à aller payer fa
dette& les frais de justice , & ſe déroba
fur le champ aux témoignages de fa reconnoiſſance.
VII
FEVRIER. 1776. 209
ceſe de Vivier, à l'abbé de Raze , miniſtre du Prince-
Evêque de Bafle , à la Cour.
Le Roi a nommé le ſieur de Chaumont de la Galaiſiere ,
conſeiller d'état ordinaire , ancien chancelier de Lorraine ,
à la place de conſeiller au conſeil royal des Finances , vacante
par la mort du ſieur d'Ormeſſon . Sa Majeſté lui a
accordé en même temps les entrées de fa chambre.
L'abbé de Vienne , nommé à l'évêché in partibus de
Sarepre (en Phénicie) a été ſacré le 14 du même mois ,
dans l'égliſe de l'abbaye royale de Saint Victor , par l'archevêque
de Lyon , aſſiſté des évêques de Toul & de Séez .
Il a été enſuite nommé par le Roi , ſuffragant du dioceſe
de Lyon , à la requête de l'archevêque de cette ville.
Le Roi a accordé l'abbaye de Saint - Michel de Dour-
Iens , ordre de Saint - Benoît , dioceſe d'Amiens , à la daine
Deſpiés , réligieuſe de l'abbaye Saint Paul , dioceſe de
Beauvais ; & l'abbaye de Billon , ordre de Cîteaux , dioceſe
de Besançon , à l'abbé Moly de Brézolz , ancien vicaire-
- général de Langres.
MARIAGES.
:
Le 7 janvier , Leurs Majestés & la Famille Royale ſigne
rent le contrat de mariage du ſieur le Boulanger , préfi210
MERCURE DE FRANCE .
dent de la chambre des comptes , avec demoiselle Moreas
dePlancy.
Le 14 , Leurs Majeſtés , ainſi que la Famille Royale,
ont ſigné le contrat de mariage du vicomte de Sade avec
la demoiſelle de Cauſans .
NAISSANCES.
Dans la paroiſſe de Luc, à trois lieues de Caen , la
femme d'un laboureur , nommé Geoffroi , eſt accouchée ,
le 2 Novembre dernier , de trois enfans , deux filles &
un garçon; les premieres ont vécu cinq jours , & le garçon
eſt mort le dixieme. L'année précédente , la même
femme étoit pareillement accouchée du même nombre
d'enfans , morts auſſi au bout de dix - huit à vingt jours.
On obſerve , rélativement à la population de ce village ,
compoſé de ſept à huit cents habitans , qu'elle eſt augmentée
, depuis douze ans , de deux cents cinquante.
L'accroiſſement de cette année eft de vingt-fix , le nombre
des morts étant de ving - huit & celui des baptêmes
de cinquante - quatre.
MORTS .
Armand Henri de Clermont , comte de Clermont Cal
FEVRIE R. 1776. 211
lerande, ancien colonel d'infanterie , eſt mort à Paris le
5 Janvier , dans la 91. année de fon âge.
Louis Laurent , prêtre du dioceſe de Toul, y eſt mort
agé de 100 ans . Il avoit été élu doyen rural des curés de
ſon canton dit de Reynel , ſous le regne de Louis XIV.
:
Françoiſe Saintours eſt morte à Sciffinet , près de Grenoble
, âgée de 102 ans , ayant conſervé toute la connoisfance.
Elle étoit au ſervice de la famille du ſieur de
Montal , major de Grenoble depuis 83 ans .
Renée le Grand , femme d'un Laboureur , eſt morte à
St. Lo , âgée de 109 ans , n'ayant éprouvé que la ſeulé
incommodité de la ſurdité .
La dame Louiſe Magdeleine Grimod de la Reyniere ,
épouſe du ſieur Marc- Antoine comte de Levis , baron de
Lugny , colonel du régiment de Picardie , eſt morte à Paris
le 11 Janvier , agée de 39 ans .
Le nommé Antoine Royer , laboureur , né à Vignory en
Champagne , près de Chaumont en Baſſigny , eſt mort, le
21 décembre dernier , âgé de 102 ans , quoique depuis 30
ans il eût une hernie conſidérable .
Le ſieur Bernard - Bonaventure de Clerel , comte de
Tocqueville , meſtre - de - camp de cavalerie , chevalier de
f'ordre royal & militaire de St. Louis , eſt mort à Paris le
18 janvier , dans ſa 46. année .
Jean - Florent , marquis de Valliere , lieutenant- général
/
2
212 MERCURE DE FRANCE.
des armées du Roi, ancien directeur -général du génie
& directeur- général de l'artillerie , eſt mort à Paris le to
de ce mois , digne du nom célebre qu'il portoit.
Paul - Hippolite de Beauvillier , duc de Saint - Aignan ,
Pair de France , chevalier des ordres du Roi , lieutenantgénéral
de ſes armées , gouverneur & lieutenant - général
pour le Roi des ville & citadelle du Havre - de - Grace ,
&c. l'un des Quarante de l'Académie Françoiſe , & honoraire
de celle des Inſcriptions & Belles - Lettres , eſt mort
à Paris , le 22 janvier ; âgé de grans , un mois , 29
jours , également diftingué par ſes vertus , ſes talens politiques
& fon goût pour les lettres & les arts , qu'il a confervé
juſqu'au dernier inſtant de ſa vie.
Gilles - Gervais de Pechpeyrou , marquis de Beaucayre ,
chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint - Louis ,
maréchal de camp des armées du Roi , meftre-de-camp
du régiment de cavalerie de fon nom , baron de Blanque
fort & de Montbarla , Seigneur de Lavalade-Pechpeyrou ,
eſt mort , à la ſuite d'une attaque d'apoplexie , le premier
jour de l'an , dans la 70. année de ſon age , dans la ville
de Moiffac en Quercy. Son héritier du nom & armes
eft Meffire Louis Georges de Pechpeyrou , ſeigneur de
l'Aboiffiere , réſidant à Lauſerte en Quercy , fils de Charles
de Pechpeyrou , décédé capitaine de cavalerie.
1
Louis -Georges eſt la derniere tête qui reſte de la mai
fon de Pechpeyrou , l'une des plus anciennes de la province
& des plus illuftres , puiſqu'on a les titres depuis
1200, & les époques des grades les plus honorables avec
les plus belles alliances.
FEVRIE R. 1776. 213
1
LOTERIE.
Le cent quatre - vingt - unieme tirage de la Loterie de
P'Hotel - de - Ville s'eſt fait , le 25 du mois de Janvier , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mile liva
eſt échu au N. 60994. Celui de vingt mille livres au
N. 73954 , & les deux de dix mille , aux numéros 67029
*73156.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
La vertu fait le grand homme ,
ibid.
La nouvelle Pandore , IL
Les reſſources de l'équivoque , 13
Vers de Madame de .... à M. le Préſident d'Alco , ibid.
Les Soeurs de lait , 14
Sonnet fur la naiſſance de Mgr. le Due d'Angoulême , 33
Sonnet à M. Turgot , controleur - général des Finances , 34
L'homme confolé par la Religion , 35
Dialogue entre le Temps & la Beauté , 44
La Fourmi bienfaiſante , 49
214 MERCURE DE FRANCE.
:
Réponſe à la chanſon ſur les plumes que portent aujourd'hui
nos Dames ,
Vers à Madame la Princeſſe de Piémont ,
Vers ſur l'élection du nouveau Grand - Maftre de
Malte ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Pour la fête de Mde P ..
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Ermance ,
Le Comte d'Umby ,
Diſcours prononcé aux Ecoles de Médecine ,
Lettres & obſervations ſur la vue des enfans naif-
5
52
54
ibid.
55
57
59
63
ibid
76
87
fans , 88
'Elémens de fortification , 93
Traité de la petite vérole , 94
Cours élémentaire des accouchemens , 95
Article fur l'Opéra , 96
Obſervations fur les pertes de fang des femmes en
couches , 110
Inſtitutions des fourds & des muets par la voie des
fignes méthodiques . 112
Mém. pour ſervir au traitement d'une fievre épidémi-
.1 que , 113
Second mémoire pour parvenir à détruire la maladie
fur les beſtiaux , 116
Réflexions ſur les dangers des exhumations précipitées,
117
FEVRIE R. 1776. 215
Deſcription d'un cabinet de phyſique expérimentale
,
Les vues ſimples d'un bon homme ,
Analyſe des traités des bienfaits de la clémence de
Séneque ,
118
123
127
Profpectus d'un traité ſur la cavalerie ,
Attilie ,
129
138
Lettres fur les Drames - Opéra ,
Anti - Dictionnaire philoſophique ,
Annonces littéraires ,
ACADÉMIE.
Prix extraordinaire propoſé par l'Acad. Roy. des
Sciences ,
139
141
142
144
ibid.
SPECTACLES. 158
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 160
Comédie Italienne , ibid.
ARTS. 161
Gravures , ibid.
Muſique. 168
Gnomonique , 171
Profpectus d'un nouveau cabeſtan , 172
Chirurgie , 179
Cours de langue Allemande , 180
Réponſe de M. de Voltaire à l'Auteur du Philoſophe
ſans prétention ,
181
Variétés , inventions ,&c. ibid.
Bienfaifance . 185
216 MERCURE DE FRANCE.
Anecdotes.
Nouvelles politiques ,
Preſentations ,
Nominations ,
Mariages ,
Naiffances ,
Morts ,
Loteries ,
194
206
208
209
219
ibid.
213
FEVRIER. 1776. 193
L
7
VII.
Fletcher , Poëte Dramatique Anglois ,
ayant été deſtiné au Barreau par fon pere,
étudia quelque temps en droit; mais il
y fit ſi peu de progrès , qu'il ne put jamais
bien apprendre une ſeule définition. Le
jour de l'examen étant arrivé au bout de
quelques mois , il s'y laiſſa entraîner par
ſes camarades . Son tour d'être queſtionné
étant venu , on lui demanda : quid est Furisprudentia
? Le jeune Fletcher , plein de
dépit , & tout - à- fait dégouté de certe
étude , répondit : ma foi , je n'enfais rien ;
mais je fais bien qu'elle est la plus ennuycuſe
créature que je connoiſſe.
VIII.
Spencer , fameux Poëte Anglois , s'introduiſit
un jour dans la maiſondu Lord
Sidney , dont il n'étoit point connu , tenant
à la main une copie du neuviemë
chant du premier livre de ſon Poëme ,
intitulé : la Nymphe Reine. On porte ſa
copie au Lord. Il la prend, la lit ; &,
frappé de la deſcription du déſeſpoirdans
ce chant, fait paroître le tranſport le plus
N
194 MERCURE DE FRANCE.
vif à la découverte d'un génie ſi neuf &
ſi rare. Il lit paffionnément quelques ſtances
; & ſe tournant vers fon Intendant :
donnez , lui dit - il , 50 liv. ( ſterlings ) à
l'Auteur de ces vers... Il poursuit la lecture;
& plus frappé encore d'une nouvelle
ſtance , s'écrie : doublez , doublez la
Jomme.... L'Intendant étonné , différoit
d'exécuter l'ordre de ſon maître. Sidney
continue de lire ; la libéralité s'accroît
avec ſon admiration: je donne , dit - il ,
200 livres ; & pouſſant ſon Intendant par
l'épaule : vite , vite , &fur le champ; car
fi je lis davantage , je ferai tenté de donner
tout mon bien.
NOUVELLES POLITIQUES.
SA
De Constantinople , le 4 Décembre 1775.
A Hauteſſe à fait au Grand Vifir l'honneur de venir
diner chez lui le ſeptieme jour du Ramazan. C'est une
faveur diftinguée dont les Souverains Ottomans ne font
pas dans l'uſage d'honorer leurs Sujets , & que le Sultan
Muſtapha n'avoit accordée que deux fois dans le cours de
fon regne,
On a dejk dreffé au Sérail les pavillons pour l'accouFEVRIER.
1776. 195
chement d'une des femmes du Grand-Seigneur , & tout
eſt diſpoſé pour les réjouiſſances relatives à cet événement
prochain.
Le Capitan - Pacha eft arrivé avant hier dans le port de
cette Ville , avec ſa Flotte & de nouvelles dépouillés du
Chéik-Daher , renfermées dans un coffre de fer , dont l'énorme
pefanteur annonce la richeſſe , & que ce Chéik , en
partant pour fon expédition d'Egypte , dans laquelle il a
perdu la vie , avoit laiſſe dans un Hoſpice de la Terre
Sainte- à Acre. Ibrahim Sebak eſt enchaîné fur cette Flot.
te , & ne tardera pas fans doute à recevoir le châtiment
dû au Miniſtre d'un Rebelle. L'aîné des fils du Chéïk-
Daher paroît s'être ſoumis à la Porte ; mais les deux cadets
, dont l'aîné ſe nomme Ali , tiennent la campagne
contre les Arabes . Gezar Bei , qui commande actuellement
dans Acre pour le Grand Seigneur , redoute peu cette
eſpece de troupes qui ne peut rien contre des villes
fermées. Ce Commandant est le même qui a défendu
Baruth contre les Ruſſes. Il vient de recevoir de Sa Haus
teſſe les deux queues.
Du Caire , le 16 Octobre 1775.
Le 16 du mois dernier , les Crieurs publics , accompagués
de tambours & de trompettes , annoncerent, dans
la ville , que les eaux du Nil étoient parvenues juſqu'au
pied des montagnes qui bordent l'Egypte ; ce fleuve a
continué de croître encore juſqu'à la fin de Septembre ;
mais il s'en faut d'environ une coudée (un pied & demi)
qu'il ne ſe ſoit élevé à la hauteur de l'année derniere , enforte
qu'on ne peut eſpérer qu'une récolte médiocre.
Na
196 MERCURE DE FRANCE .
De Moscou , le 7 Décembre 1775.
Le nouveau Réglement pour l'adminiſtration intérieuré
eſt imprimé en langue Ruffe , & les premiers exemplaires
viennent d'être diſtribués . Il n'aura lieu d'abord que dans
les Gouvernemens de Twer & Smolensko , tant pour juger
de fon utilité pratique , que parce qu'il feroit trop difficile
de le faire exécuter en même temps dans toute l'étendue
de l'Empire. On prétend qu'il occaſionnera des changemens
effentiels dans la forme de l'adminiſtration actuelle.
De Copenhague , le 26 Décembre 1775.
Les Seigneurs & les Propriétaires des terres ſituées ſur
les bords de la mer , par un abus contraire aux loix du
Royaume , & particulierement à l'ordonnance du 21 Mars
1705 , s'étoient inſenſiblement arrogé le droit exclufif d'acheter
les marchandiſes échouées ou avariées des bâtimens
naufragés ſur les côtes , ce qui forçoit les Négocians de
les céder , faute de concurrence , à un prix infiniment audeſſous
de leur valeur. Il vient de paroître fur cet objet
une ordonnance par laquelle Sa Majeſté abolit ce prétendu
droit exclufif , & permet à tous ſes ſujets indiſtinctement
d'acheter ces marchandiſes & d'enchérir ſur les offres des
acheteurs qui ſe croyoient mal à - propos privilégiés .
5 FEVRIER. 1776. 197
De Gibraltar , le 1 Décembre 1775.
Il eſt arrivé à Salé quelques Artiſtes François venant
de la côté de Maroc , où ils étoient paſſés de Londres &
de Livourne , dans l'eſpoir d'y être employés utilement ;
mais comme les arts ne trouvent aucun encouragement
dans ce Gouvernement rigoureux , ces Artiſtes ſe ſeroient
trouvés très - embarraſſes , ſi le ſieur Chenier , chargé des
affaires du Roi de France dans ce département , n'eût ob
tenu l'agrément du Roi de Maroc pour leur départ .
De Vestphalie, le 26 Décembre 1775 .
Un Fermier des environs du bourg de Linnick , voyant
périr chaque jour ſes beſtiaux par l'épizootie , imagina de
conduire une de ſes vaches malades à la petite riviere de
ſon village & de l'y laiſſer pluſieurs jours. Le quatrieme ,
la bête , preſſée par la faim , vint d'elle même à la ferme
, mangea & fut guérie. Encouragé par le ſuccès de
ce bain , il y fit traîner tous les autres animaux qui languiſſoient
fur les fumiers de ſa cour , & il les a ſauvés
par ce même remede qu'il n'a du qu'au hafard.
De la Baffe - Allemagne , le 3 Janvier 1776.
Le Roi de Pruſſe ſe propoſe de fonder une Univerſité
Catholique à Breslau. Cet établiſſement utile dans ſes
Etats au progrès des Sciences & des Arts , peut encore ,
en attirant les Polonois , que le manque de Colleges Na-
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
tionaux oblige de chercher une éducation étrangere , les
habituer aux moeurs Allemandes & les attacher par la reconnoiſſance
au Prince qui aura pris ſoin de pourvoir
leur inftruction .
De la Haye , le 12 Janvier 1776.
L'état de guerre qui continue de ſubſiſter entre les
Etats Généraux & le Roi de Maroc , ne permet pas à
Leurs Hautes Puiſſances de ſuſpendre les convois. Le
Gouvernement vient d'accorder encore aux navires marchands
deſtinés pour la Méditerranée , l'eſcorte de deux
vaiſſeaux de guerre qui ont mis en mer dès le 6 de ce
mois , au Texel , ſavoir , la Bellone , aux ordres du Comte
de Byland , & le Zéphire , Capitaine Guillaume May. Les
Capitaines marchands ont été avertis dès le mois de Décembre
, s'ils vouloient profiter de ce convoi , de ſe rendre
aux Greffes de l'Amirauté , pour prendre communication
des fignaux de ces deux bâtimens .
De Warsovie, le 19 Décembre 1775
La Cour de Vienne à envoyé nouvellement à fon Minif
tre dans cette Cour , un ordre précis de reprendre l'affaire
de la démarcation des nouvelles frontieres. On prétend
que le Roi de Pruſſe eſt dans l'intention de procéder au
même ouvrage.
1
La Ruffie vient de remettre un impôt de 400,000 rouFEVRIER.
1776. 199
bles (deux millions deFrance) par an , aux Provinces qu'el
le occupe de Lithuanie , & ce ſoulagement doit leur être
continué pendant trois années confécutives.
De Naples , le 19 Décembre 1775-
On aſſure que le Véfuve commence , depuis quelques
jours , à jeter du feu , ce qui menace d'une éruption prochaine.
Le Margrave de Bareith & quantité d'étrangers
ſont partis , d'après cette nouvelle , pour être témoins &
obſervateurs fideles de tout ce qui ſe paſſera ; mais on n'a
point parlé de tremblemens de terre antérieurs , & ce font
là ordinairement les précurfeurs des éruptions de ce volcan.
On fait que la derniere de 1767 avoit été annoncée
des 1760 par une effervescence & des convulfions preſque
continuelles.
De Rome , le 3 Janvier 1776.
Le Duc de Gloceſter ſe rendit , jeudi dernier auprès du
Souverain Pontife qui lui fit l'accueil le plus diftingué.
La mort du Cardinal de Vecchis fait vaquer dans le Sacré
College le dix huitieme Chapeau.
L'Ouverture des Théatres de cette Ville s'eſt faite hierz
on repréſenta fur celui d'Argentina Vologese , Drame d'Apoſtolo
Zeno , mis en Muſique par Maſi , Compoſiteur Napolitain
; il y à Opéra - Comique au Théatre d'Aliberti &
divers autres Spectacles inférieurs .
On a découvert , dans une des vignes aux environs de
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
i
cette Ville , dix-ſept Statues antiques & cinq Têtes , done
une repréſentant Apollon , eſt d'une beauté rare. Elles appartiennent
au ſieur Jenkin , Anglois , aux frais de qui ſe
font ces fouilles.
Le Tibre a été gelé à Perouſe d'un bord à l'autre , ce
qui arrive très-rarement. Les beſtiaux expoſés à l'air , &
particulierement les moutons , ont beaucoup fouffert du
froid exceffif qu'on vient d'éprouver.
De Londres , le 30 Décembre 1775..
Le Boyne , arrivé le 26 de Boſton à Portsmouth , a , diton
, apporté des nouvelles très - facheuſes . Il avoit à bord
pluſieurs Officiers qui ont déclaré ne vouloir retourner en
Amérique. On a ſçu par ce Vaiſſeau que différens batimens
de tranſport partis de Londres avec des provivions
n'étoient point arrivés , & il eſt à préſumer qu'ils feront
tombés entre les mains des Provinciaux .
On a reçu la nouvelle qu'une de nos frégates de guer
re , ayant à bord pluſieurs Officiers & Soldats , avoit été
priſe par trois Vaiſſeaux Américains armés en guerre près
de Nantuker , après un combat opiniâtre , dans lequel elle
a été abordée ſept fois. L'équipage a été fait prifonnier
de guerre..
Le Comte de Taube , que le Roi a envoyé en France ,
eſt chargé de remercier Sa Majeſté Très - Chrétienne , du
ſecours que la Garniſon de l'Isle de Rhé a donné aux
troupes Hanovriennes qui ont échoué fur cette côte , &
de diftribuer une ſomme de 1000 liv. fterl. entre ceux qui
FEVRIER. 1776. 201
ý ont contribué , & particulierement entre les Soldats du
Régiment de Royal-Corſe , qui , animés par leur Commandant
& les autres Officiers , ont oublié leur propre danger
pour ſauver les naufragés .
Le Duc de Grafton , occupé d'un projet de réconciliation
avec l'Amérique , attend que le Parlement fe foit
raſſemblé , pour y propoſer ſon plan à la Chambre des
Pairs; mais les derniers ſuccès des Infurgens dans le Canada
peuvent avoir éloigné les diſpoſitions qu'on leur ſup
poſoit à l'eſprit de paix.
Il paroît conſtant que le Chevalier Peter Parker , paffera
à Boſton pour y prendre le commandement de l'Eſcadre
, & que l'Amiral Greaves a ordre de revenir ici.
La nouvelle de la priſe du Nancy vient d'être confir
mée par un Bâtiment arrivé de Boſton à Douvres : il a
donné de cette priſe les détails ſuivans. Ce bâtiment
ayant demandé un Pilote , fut abordé par un bateau portant
huit hommes qui lui offrirent leurs fervices ; mais à
peine furent - ils dans le Navire , qu'ils parurent armés de
fabres & de piſtolets , & que bientôt maîtres de l'équipage
, ils conduifirent à Portsmouth ce bâtiment chargé
d'un grand nombre de fufils & d'armes blanches , ainſi que
d'un mortier de fonte d'une nouvelle conſtruction .
Le Capitaine d'un des bâtimens partis de Corck pour
Boſton avec des proviſions & des munitions deſtinées aux
troupes de Sa Majefté en Amérique a conduit ſon bati-
:
ment à Philadelphie , & l'a remis , ainſi que toute la car-
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
gaifon , au Congrès qui s'eſt emparé des lettres qui
étoient à bord de ce bâtiment & dont il a été fait une
lecture publique ; enforte qu'on ne doit ignorer dans cette
Colonie aucune des mesures que prend le Gouvernement
contre les Américains.
De Paris, le 19 Janvier 1776.
La nuit du ro au in de ce mois , le feu prit au Palais ,
dans la ſalle appelée la galerie des Prisonniers. Comme
ce lieu eft entouré des bâtimens , dans la plus grande
partie deſquels il ne ſe trouve perſonne pendant la nuit ;
tout porte à croire que le feu y eſt demeuré long - tems
caché , puiſqu'au moment où l'on s'en eſt apperçu au dehors
, les flammes occupoient déjà cette galerie en entier
, la premiere Antichambre de la Chancellerie , la Chapelle
& le Greffe des Bureaux qui étoit à côté , le grand
eſcalier des Requêtes du Palais , le cabinet , l'antichambre
juſqu'à la ſalle d'Audience , le logement du Buvetier de
cette chambre , les galeries qui communiquent à leur dépôt
donnant fur la cour des cuiſines du premier Préfi
dent , les cuiſines , offices & autres bâtimens attenant à
l'Hôtel de la Premiere Préſidence , la feconde & troiſieme
chambres , & le Greffe des Dépôts de la Cour des Aides ,
l'efcalier donnant dans la grande falle du Palais , où étoit
la bibliotheque du Grand Conſeil , toutes les parties avoi
finant la tour de Montgommeri dans la Conciergerie , pluſieurs
petits bâtimens du Maître de Muſique de la Sainte
Chapelle , partie du logement du Concierge & le Greffe
des Eaux & Forêts.
>
FEVRIER. 1776. 203
1
Ce fut environ à une heure du matin qu'on donna l'as
larme. Le ſieur Morat , Directeur des Pompes , & le fieur
Dubois , Commandant de la Garde de Paris , avertis
promptement , ſe trouverent au Palais à une heure un
quart. Les pompes que le ſieur Morat eſt chargé de diriger
, & qui le ſuivent toujours de près , arriverent auflitôt
: la difficulté des iſſues , l'immenfité du terrein à par
courir, l'absence de la plupart de ceux qui avoient les
clefs , tous ces obſtacles n'empêcherent pas que bientôt le
ſieur Morat ne circonfcrivit le foyer principal , de maniere
concentrer les flamines dans le lieu qu'elles occupoient,
lors de fon arrivée. C'eſt par cette manoeuvre qu'à l'extrémité
occidentale de la galerie des prifonniers on ſauva
celles des Greffes , conſtruite en bois , que les flammes
attaquoient déjà. Les mêmes meſures garantirent la premiere
chambre de la Cour des Aides , qui forme un pavillon
adhérant aux autres chambres de cette Cour , déjà
enflammées ; mais où le ſervice des pompes multiphées
diminua tellement l'action du feu , qu'on ceſſa de craindro
pour la chambre des Comptes , pour la Sainte Chapelle , &
pour le dépôt des chartres qu'il avoiſine.
Le ſervice des pompes , fait avec autant d'intelligence
que d'activité , le zele & le travail de tous les ouvriers
répartis de tous côtés , & parmi leſquels on a vu des Religieux
de plufieurs Ordres , conſerverent le bâtiment neuf
des Parquets , où le feu entroit par pluſieurs endroits. Ils
garantirent de même les combles de la grande falle , plus
combullibles encore que tout le reſte de cet ancien édifi204
MERCURE DE FRANCE.
ce, par l'immenſité des bois qu'ils renferment , & qui tenoient
à ceux de la Cour des Aides entierement enflammés.
L'écroulement de la galerie des priſonniers dans le préau
de la Conciergerie ayant formé un monceau de ruines ,
plus vivement embraſé par le mouvement de la chute , on
vit la galerie des Greffes une ſeconde fois menacée , &
fauvée une ſeconde fois par les prompts ſecours qu'on y
apporta , & qui , donnés partout , conferverent encore les
bâtimens de la cour des cuiſines de la premiere Préſidenee
, quoique la galerie des Dépôts fut entierement en
feu , & de niveau avec les combles de ces mêmes bây
timens.
A9 heures du matin , le Directeur des pompes calma
les vives alarmes des Magiſtrats , en les aſſurant que le
feu ne s'étendroit pas plus loin , & ſes promeſſes ſe ſont
en effet réalisées . Il fut appuyé dans ſon travail par le
Régiment des Gardes - Françoiſes & Suiſſes , & il ne dut
pas moins à la facilité que la Ville lui procura d'avoir de
l'eau , ainſi qu'aux ſoins de la Garde de Paris , qui maintint
l'ordre fi néceſſaire aux différens travaux de tous ceux
qui étoient occupés à éteindre ce feu violent .
Le local incendie ne contient que 320 toiſes de ſuperficie;
mais comme la plus grande partie des bâtimens étoit
fort élevée , on peut juger de ce qu'on avoit à redouter
d'un incendie qui trouvoit autant d'aliment .
Le Duc de Coffe
, Gouverneur de Paris , le Premier
FEVRIER . 176. 205
Préfident & le Procureur - Général du Parlement , le Premier
Préſident de la Cour des Aydes ,le Lieutenant de
Police , le Prévôt des Marchands , l'Intendant de Paris ,
& un grand nombre d'autres Magiſtrats du Parlement &
de la Cour des Aydes y ont affifté la nuit & les jours
fuivans , occupés à donner les ordres néceſſaires ; la Gar
de de Paris , dès le premier inftant , y avoit heureuſement
établi le meilleur ordre . Le Maréchal de Biron , ainſi que
le Comte d'Affry , s'y font rendus pour commander en
perſonne les ſecours donnés avec le plus grand zele par
leurs Régimens. On a vu le public , au milieu de ce dé
ſaſtre affligeant , applaudir avec reconnoiſſance aux foins
éclairés & au courage du ſieur Morat , Directeur des
pompes.
Le Roi & la Reine ont envoyé , dés le lendemain , des
fecours en argent , pour être diftribués à ceux qui ont le
plus fouffert des ravages de cet incendie.
L'Académie Royale des Sciences ayant reconnu par une
jongue expérience qu'il ne réfultoit des Ouvrages qui lui
ſont ſouvent préſentés ſur la quadrature du cercle , le mouvement
perpétuel , la trifection de l'angle , la duplication
du cube & autre eſpece , aucun avantage pour le progrès
des Sciences , mais ſeulement une perte de tems confidérable
pour les Académiciens qui ſe trouvent chargés de
l'examen de ces Ouvrages , elle déclare qu'à l'avenir , elle
ne recevra ni n'examinera aucun Mémoire fur de pareils
objets , & que ceux qui lui feront envoyés feront mis au
rebut & demeureront ſans réponſe.
On écrit de Soujé dans le Maine , qu'un des effets du
1
206 MERCURE DE FRANCE.
dernier tremblement de terre avoit été d'y faire bouillonmer
l'eau dans les ruiſſeaux qui couloient du Sud - Oueft ;
ce qu'on ne remarqua pas dans les ruiſſeaux dont le cours
avoit la même direction que le tremblement , c'est-à-dire ,
du Nord-Eft au Sud-Eft. Un pauvre , qui ſe trouvoit en
ce moment - là au ſominet de Rochart, à deux lieues de
Connée vers le couchant , une des plus hautes montagnes
de la Province , a rapporté qu'il avoit vu le rocher ſe fendre
& des pierres s'en détacher. Les Villages enfoncés
dans les vallons & qui n'étoient pas commandés par des
montagnes au Sud-Est, ſe font à peine apperçus de ce
tremblement.
1
PRÉSENTATIONS.
Le 31 Décembre , le ſieur Godefroy de Boisjugan , gentilhomme
d'une ancienne famille de baſſe Normandie , près
Saint-Lo , eut l'honneur d'être préſenté avec la plus gran
de partie de ſa famille , au Roi , à la Reine & à la Famille
Royale. Les enfans de ce Gentilhomme ſont au
hombre de quatorze , vivans , douze garçons , dont dix
préſens , preſque en état de ſervir , & deux filles religieufes
depuis quelques années à l'abbaye royale de la Sainte-
Trinité à Caen ; tous ces enfans , excepté un ſeul qui eft
prêtre & licencié de Sorbonne , ſe deftinent à l'état mi
litaire.
Le 14 Janvier , le premier Préſident du Parlement de *
FEVRIER. 1776. 207
مالس
1
Paris , ainſi que le Procureur-général du même Parlement ,
ont eu l'honneur de faire leurs remerciemens au Roi des
fecours que Sa Majesté a bien voulu envoyer à l'occaſion
de l'incendie arrivé au Palais la nuit du 10 au 11 du même
mois : ils ont auſſi eu l'honneur de faire leurs re
merciemens à la Reine qui avoit envoyé une fomme d'argent
à l'occafion de ce fâcheux événement.
Ce jour , la comteſſe Jules de Rochechouart a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la comteſſe Louiſe de Rochechouart.
Le 21 du même mois , la maréchale de Nicolai & la
marquiſe de la Vaupaliere ont eu l'honneur d'être préfentées
à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale , la premiere
par la comteſſe le Veneur, & la ſeconde par la marquife
de Rochechouart.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES,
Le 16 Janvier , le ſieur Déformeaux , de l'académie
toyale des inſcriptions & belles - lettres , eut l'honneur de
préſenter à Leurs Majestés & à la Famille Royale le fe
cond Tome de l'Histoire de la Maison de Bourbon .
Le 17 du même mois , l'abbé de la Sauvagere a eu
Fhonneur de présenter à Monfieur un Ouvrage du ſieur de
/
208 MERCURE DE FRANCE.
la Sauvagere , fon pere , dont ce Prince avoit bien voula
agréer la dédicace , & intitulé : Recueil de Differtations fur
la Lorraine & fur l'Anjou .
* Le 18 , le ſieur Moreau , hiſtoriographe de France , a eu
*P'honneur de remettre au Rơi le manuſcrit de fon dix- neuvieme
& de ſon vingtieme discours sur l'Histoire de la Monarchie
Françoise.
Le 31Décembre , le chevalier d'Oify , capitaine de valsſeaux
, inſpecteir du dépôt des cartes , plans & journaux
de la marine , a eu l'honneur de préſenter à Sa Majeſté
le projet d'une nouvelle édition du Neptune François , corrigée
ſur toutes les obſervations aſtronomiques & autres
qui ont été faites depuis la premiere édition de cet
Ouvrage , exécuté ſous le regne & par les ordres de
Louis XIV.
5
NOMINATION S.
;
Le 11 Janvier , le duc de Bouillon , grand -chambellan
du Roi en ſurvivance , a prêté ferment entre les mains
de Sa Majesté , en qualité de gouverneur & lieutenant-général
de la province d'Auvergne.
Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre à l'Archevêque
de Cambray.
T
Sa Majeſté vient d'accorder l'abbaye de Chambon , dio
cefs
UNIVERSITY
OF MICHIGA
3 9015 06370 9417
PROPERTY OF
The
University of
Michigan
Libraries
1817
ARTES SCIENTIA VERITAS
ARTES
1837
SCIENTIA
VERITAS
LIBRARY OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
SPLURIBUS UMU
TUEBOR
SI
QUARISPENINSULA
AMENAM
CIRCUMSPIGE
1
1
1
1
(
AP
20
.MS
177
.no .
>
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES .
JANVIER . 1776.
PREMIER VOLUME.
N°. I.
Mobilitate viget. VIRGILE.
A AMSTERDAM,
Chez MARC - MICHEL REY ,
MDCCLXXVI.
LIVRES NOUVEAUX.
Qu'on trouve Chez MARC- MICHEL-REI ,
Libraire fur le Cingle.
LA jurisprudence du Grand Conſeil , examinée dans
les Maximes du Royaume. Ouvrage précieux , &c .
80. 2 vol. Avignon 1775 .
,
Choix de Chanſons miſes en Muſique par M. de la Borde
, Premier Valet -de - Chambre ordinaire du Roi
Gouverneur du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine. 3 vol. Gravées
par Moria & Mile . Vendôme . Paris 1773. àf36 : -
Joachim ou le Triomphe de la Piété Filiale. Drame en
trois Actes & en vers , ſuivi d'un choix de Poëfies
fugitives. Par M. Blin de Saint- More. 8 °. Paris 1775 .
àf2 :
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale 129. No. 1 à 8. ou tom . I. prem. partie
à tom. 3. 2de partie, Paris 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
Premiere , Seconde & Troiſieme, Centurie de Planches
enluminées & non enluminées , repréſentant au naturel
ce qui ſe trouve de plus intéreſfant & de plus
curieux parmi les Animaux , les Végétaux & les Minéraux.
Pour ſervir d'inteligence à l'Hiſtoire Générale
des trois Regnes de la Nature. Par Mr. Buc'hoz ,
Médecin Botaniſte de Monfieur & Auteur des Dictionaires
des trois Regnes de la France. fol. Paris , à f
15 : 15 le Cahier .
Le Décameron François , par M. d'Uffieux. in- 12. 2 vol .
Maestricht 1773 & 1775. idem Tome 2 à part. 1775.
Oeuvres Diverſes de Mr L ... (Eſſai philosophique fur le
Monachisme. ) in 12. 1775 .
Mélées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant pen le ſéjour qu'elle y a fait.
Raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme de Recueil. Pour ſervir de fuite à ſes autres
ouvrages in 12. 6 vol. Maestricht 1775 .
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80. 2 vol. Paris 1771.
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans fes
LIVRES NOUVEAUX.
17313
1
1
۱
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Naiſſance; le fecond , la Pairte de Digniré ; le troifieme,
la Pairie d'Appanage ;le quatrieme , la Patrie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomme. 80. 2 vol. Par
H. V. Zemgans . Maestricht. 1775-
Le Droit des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains. Par M. de Vastel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 410. 2. 90%. Amst. 1775 , af 6.
Hiftoire de P'Ordre du St. Efprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. in- 12 , qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris. Francfort
1775 , à f 1-10.
Phytiologie des Corps Organisés Du Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfenible
, à deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit ies différens Regnes de la Nature. Edition
Françoile du Livre publié en Latin à Manheim , fous
le titre de Phyfiologie des Mouffes. Par M. de Necker
, Botanilte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Affocié de pluſieurs Académies . &c . &c. 80. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10.
Poëfies de Société , dédiées à Stanislas H. Roi de Pologue.
Par M. L. Renaud. 80. Leipzig 1775. à f 1 .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes
, Avantures amusantes & intéreſſantes. in- 12. 2 vol.
Paris 1775. àf3 : -
Monde Primuif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c . 4to. 1773-1775,3 Tomes..
Poefie del signor abate Pietro Metastasio , 8vo. 10 vol.
Torino. 1757
-
-1768 .
Malangesde Philoſophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 .
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'in
fluence de l'Ame fur le Corps & du Corps fur Pame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in- douze , cá
2 vol. Amsterdam , 1775 , å f 2: 10.
De Pifomme, de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8vo.
3 vol. 1774. àf3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII. volumes de la réimpreſſion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3. 4. 5. 6. des Planches
A2
LIVRES NOUVEAUX.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
ſans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son féjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philofophiques & Mathématiques de M. Guil.
Jacob s'Gravefande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2vol. avec XXX Planches en taille-douce. Amft. 1774.
af 8 : -
Traduction des XXXIV, XXXV, & XXXVIes . Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes. Par ETIENNE
FALCONET.Conde Edition. On y a joint d'autres
écrits relati aux Beaux - Arts. grand 8vo. 2 vol.
La Haye 1773. d f 4 : de Hollande.
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt ſur les
Droits des Souverains , grand in - douze , I vol. 1775. à fl :-
Les Oeuvres d'Architecture de Rob. & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774. 1775. à f 12 : - le tome.
L'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre les Ruffes &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très - authentiques
, les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée .
8vo . 1 vol. à f 6 : - :
Hiftoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Velly ,
Villaret , Garnier , grand in - douze . 24 vol. 1774.
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques fur les Jubilés & les
Indulgences &c . par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo.
f3 : 15 de Hollande .
Jérusalem Délivrée. Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in - douze. Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de M. Gefner , traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in - douze , 1774 .
Oeuvres de Voltaire , grand in-8vo. 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit ſur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vul. grand in-8°, avec fig. Leipfig , 1774-
15 : -
68.52
30
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. I. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE fur le Sacre & le Couronnement de
LOUIS XV I.
A INSI du plus haut de ſon Trône ,
L'Etre éternel veille fur toi ;
Louis qu'il ſacre & qu'il couronne ,
Devient & ton pere & ton Roi ;
FRANCE , dans cetre auguſte fête ,
Tu vois répandre fur ta tête
Le baume de l'éternité ;
Le délire de ton ivreſſe
D
1
A 3
6 MERCURE DE FRANCE,
Fait monter tes chants d'alegreffe
Au ſein de la Divinité.
Ton enthousiasme m'enflamme ,
Et me pénetre de ſon feu ;
Ilpaffe en entier dans mon ame ,
Et pour moi Louis eſt un Dieu.
Tandis qu'à tes divins Cantiques ,
Uniſſant leurs voix harmoniques ,
Les Anges chantent ton bonheur;
Pieux dans mon idolatrie ,
Au vrai Pere de la Patrie ,
J'oſe offrir l'encens de mon coeur.
Qu'elle eſt brillante certe Aurore,
Dont l'éclat vif & radieux
Chaffe la nuit & fait éclore
Un jour à jamais lumineux !
L'age d'or commence à renaître...
Peuple heureux & digne de l'être ,
Tes defirs feront accomplis !
Le Roi que l'Eternel te donne ,
Et que ſa ſplendeur environne ,
Immortalifera les Lys .
Le malheureux en ſa préſence
Ne ſent plus ſa calamité :
Avec lui marchent la Clémence
Et la douce Affabilité.....
::
Tu t'applaudis , o ma Patrie !
JANVIER. I. Vol. 1776. 7
De tes maux la ſource eſt tarie :
Louis regne par ſes bienfaits ;
Du Dieu vivant parfaite image ,
Il voit pat-tout fur fon paffage
Voler le coeur de ſes fujets.
Loin de lui , Flatteurs déteſtables ,
Dont les confeils pernicieux ,
Souvent des Princes équitables
Ont fait des Tyrans odieux !
Il craint l'impoſtute perfide;
Il cherche la vertu timide ,
Et la fait régner avec lui :
De la triſte & foible innocence ,
Contre la coupable licence
Son Trone eſt le plus ferme appui.
Ils ont fui , ces vils Mercenaires,
Qui , parmi le faſte des Cours ,
En multipliant nos miſeres ,
Vantoient le bonheur de nos jours.
Je vois de la nuit des ténebros
Sortir des Magiftrats célebres ,
Et retourner à leurs emplois .
La ſoeur de la divine Aſtrée ,
Thémis deſcend de l'Empirée ,
Triomphe , & fait régner les Loix.
Je t'adore , amour de la France ,
Louis , digne préſent des Cieux ,
Ata ſageſſe , à ta prudence
A 4
8
MERCURE DE FRANCE.
1
Je dois des jours délicieux ;
Tout un Peuple dans ſon ivreſſe ,
A, par ſes tranſports d'alegreſſe ,
Signalé ſon amour pour toi .
De ce Peuple foible interprete ,
Ma bouche à chaque inſtant répete :
„ Vive Louis , vive raon Roi."
Je voudrois , jeune Souveraine
Peindre tes graces & tes traits :
Mais comment puis-je , aimable Reine ,
Crayonner tes divins attraits ?
Epouse d'un Monarque Auguſte ,
Que l'Univers a nommé Juſte ,
Toi , dont j'encenſe les vertus ;
Puiſſe la France fortunée
Voir naftre de ton hyménée
Le digne héritier d'un Titus .
4
Cette Piece qui a mérité le premier Prix , a été com
posée le 18Juillet 1775 , par Jérôme-Jean Coſtin , Clerc,
de Coutances , agé de 16 ans 3 mois , Ecolier de Mo
Deshayes , Profeſeur de Rhétorique dans le College de
cette Ville.
JANVIER. I. Vol. 1776.
9
VERS à Madame DE B*** , Collactane
de Monseigneur le Comte d'Artois.
V
ous l'avez vu , ce Prince qu'on adore ,
Vous l'avez vu dès ſes plus jeunes ans ,
Et ne pouviez ſavoir encore
Quels ſeroient ſes deſtins brillans ;
Dans l'âge heureux d'une aimable innocence
Vous ignoriez que vos regards ,
Le fixant aujourd'hui , perdroient leur aſſurance :
On peut baiſſer les yeux en voyant le Dieu Mars.
Tous deux vous avez droit à plus d'une victoire ,
.ا
Vous par l'amour , lui par la gloire ;
Et puiſſiez -vous , nés dans le même temps ,
Des graces de votre printemps
Conſerver dans cent ans la mémoire ,
Sans en perdre les agrémens !
Par M. le Clerc de la Mothe , Chev. d
AS
St Louis.
10 MERCURE DE FRANCE .
LE SEIGNEUR , LE BOURGEOIS
& LEURS CHIENS.
U
Fable.
N grand Seigneur ſe promenoit
Suivi d'un chien danois : c'étoit un chien ſuperbe.
A ſa rencontre un Artiſan venoit ,
Suivi d'on gros barbet , qui ſe rouloit ſur l'herbe ;
Aufli- tôt le danois ſe met
Acourir après le barbet ,
Et chacun , ſans façon , court , gambade & ſe vautre.
Tout en les regardant le bon Bourgeois diſoit •
Le chien de ce Seigneur vraiment ſe méconnoît ,
Puiſqu'il n'exige rien de l'autre.
7
Par le méme.
A Monsicur *** , qui dans une Epitre me
demandoit des vers.
U
N jeune fou de vingt-trois ans
Las de conſumer ſon bel age
En frivoles amuſemens ,
S'aviſoit enfin d'être ſage;
JANVIER. I. Vol. 1776. I
Et pour ne trouver ſous ſes mains
Que des fleurs en tout temps écloſes ,
De l'étude des jolis riens
Il paffoit à celle des choſes.
Plein de ces premieres ardeurs ,
Vous l'euſfiez vu troquer fans peine
Mille petits bouquets de fleurs
Pour un fruit des paniers d'Athene ,
Et le falbalas des neuf Soeurs
Pour le manteau de Diogene.
Mais tandis qu'au fond du tonneau,
Où le captivoit la ſageſſe ,
Il oublioit & le Permeſſe ,
Et les Amours & fon pinceau ;
Voilà qu'une Muſe légere
Vers lui porte en riant ſes pas ,
Et des vers les plus délicats
Tapifle ſa hutte grofliere.
Tel, pour ralentir ſon effor ,
Hyppomene aux pieds d'Atalante
Faifoit rouler des pommes d'or.
Cette amorce étoit trop puiſſante
Pour un diſciple foible encor ;
Aufli mon Penſeur ſe réveille.
Des vers que la Muſe chantait
Les doux fons frappent ſon oreille ;
Il rougit du pas qu'il a fait ;
Il retourne à la bagatelle,
:
12 MERCURE DE FRANCE.
La Muſe applaudit ſes projets ;
Il reprend ſes fleurs , ſes jouets ,
Et revole au Pinde avec elle .
Par M. R..... de Nifmes.
A CELLE QUE J'AIME.
CHANSON.
AIR: Grands de la terre , & vous , Roi qu'on admire , &c.
QUAUANNDD le haſard vint m'offrir Emilie ,
Par un regard elle fut m'animer ;
Elle parla ; le deſtin de ma vie ,
Dès ce moment , fut de toujours l'aimer.
L'Enfant ailé la fit à fon image,
Lui fit préſent de plus , pour nous charmer ,
De l'innocence , ornement du bel age .
Vous voyez bien qu'il faut toujours l'aimer.
Avec éclat l'orgueilleuſe fortune
De ſes faveurs a daigné la combler ;
Mais ſans beauté , réduite à l'infortu'ne;
Son eſprit ſeul l'eût fait toujours aimera
JANVIER. I. Vol. 1776. 13
J'ignore encor ſi ſon coeur eſt ſenſible ,
Si par mes feux j'aurai pu l'endammer ;
Mais dût- il étre à jamais inſenſible ,
Le mien me dit qu'il est né pour l'aimer.
Etvoulût-elle être un jour ma Maſtreſſe !
Un tel bonheur , que je n'oſe eſpérer ,
N'auroit pas l'art d'augmenter ma tendreſſe :
Je l'aime autant qu'un mortel peut aimer.
Ce tendre amour est traité de folie
Par des coeurs froids que rien ne peut toucher :
Sots raisonneurs , regardez Emilie ,
Et dites- moi , puis je ne pas l'aimer !
Je fais qu'un Dieu plus fort que l'amour meme ,
Que Plutus doit un jour me l'enlever ;
Je m'en conſole , en fon pouvoir extrême
Il ne peut pas m'empêcher de l'aimer.
Oui , de ce Dieu je brave les caprices ;
Mon coeur conftant, qu'il ne peut alarmer ,
Sera content malgré ſes injuftices ,
Puiſque j'ai mis mon bonheur à l'aimer.
:
Il m'otera ſa préſence chérie;
Mais faut-il voir un Dieu pour l'adorer !
Vénus régnoit fur la terre attendrie :
C'en est donc fait , je veux toujours l'aimer .
1
4
14 MERCURE DE FRANCE.
Ah! dans les bras d'un époux eſtimable ,
Que les plaiſirs viennent la couronner!
Voilà le voeu d'un amour inviolable :
Pour moi mon fort eft de toujours l'aimer.
Π
Par M. Auguste.
JULIE , ou les effets du préjugé.
,
LA vertu & le génie ſont de tous
états ; l'éducation , les diſpoſitions naturelles
, voilà ce qui les donne. L'enfant
du plus vil Artiſan, dont l'eſprit & les
moeurs feront bien cultivés , peut devenir
un excellent ſujet en tous genres ; tandis
qu'un enfant d'une naiſſance illuftre
mais qui ne recevroit aucune éducation ,
élevé parmi des gens groffiers , le deviendroit
pareillement. Laiffons l'orgueil &
l'amour - propre élever des ſyſtemes contraires;
la raiſon , le fens commun les
démentiront. O vous ! génies fublimes ,
qui naquîtes dans le ſein de l'obfcurité ,
mais dont l'eſprit étincelant tira l'Europe
de la barbarie , rendit vos Concitoyens
meilleurs en leur enſeignant la vertu , ne
feriez - vous donc que des avortons de
l'humanité ?
JANVIER. I. Vol. 1776. 15
1
1
Julie , élevée dans l'opulence & les
grandeurs , réuniſſoit à des qualités eſtimables
le défaut de ſe trop prévaloir de
fa naiſſance: elle répandoit des bienfaits,
mais c'étoit avec cette pitié impoſante
▸ qui fait fentir aux malheureux combien
nous ſommes élevés au deſſus de leur
condition , & combien ils nous font redevables.
Alloit- elle ſe promener à la
campagne , elle en regardoit les habitans
, cette portion précieuſe de l'humanité
, avec l'oeil du mépris ; c'étoit des
gens groſſiers , deſtinés , par leur naiſſance
obfcure , au travail , & qui n'avoient pas
le glorieux avantage de pouvoir être inutiles
au monde. Son pere , homme d'esprit
& de bon ſens , ne penſoit pas
comme elle ; ilavoit tenté, à différentes
repriſes , d'écarter de ſa fille des préjugés
auffi dangereux , parce qu'ils accoutument
notre ame a devenir inſenſible
aux peines des infortunés: mais fes efforts
avoient été inutiles; ce bon pere
en avoit gémi pluſieurs fois.
1
1
!
:
Le Chevalier d'Ardoire , jeune Gentilhomme
, dont le pere étoit très-riche ,
fréquentoit la maison de Julie ; il n'avoit
pu voir les charmes de cette fille fans en
stre touché ; bientôt il reſſentit pour elle
16 MERCURE DE FRANCE.
un amour très - violent , & il crut s'appercevoir
qu'elle ne le regardoit pas avec
indifférence : mais le Chevalier avoit une
façon de penſer qui ne reſſembloit point
à celle de Julie ; fans orgueil , ſans prétention
, il n'avoit jamais fu rabaiffer
perfonne ; fecouroſt-il l'indigence , c'étoit
avec cette nobleſſe de ſentimens qui
épargne toujours à l'obligé le poids de la
reconnoiſſance. Il n'avoit pu découvrir
les défauts de Julie ſans en être vivement
affecté ; il n'ignoroit pas combien
la différence des caracteres apporte de
trouble entre deux perſonnes qui s'aiment
: mais la paſſion étoit formée ; il
n'y avoit plus moyen de l'éteindre ; plufieurs
fois il oſa lui faire des remontrances
, & pluſieurs fois il fut rebuté.
On ne peut refuſer fes hommages à la
vertu & à la bienfaiſance. Julie admiroit
les actions du Chevalier , lors même
qu'elles étoient contraires aux fiennes ,
lors même que jetant fur le pauvre un
oeil compatiſſant , il le traitoit comme
fon ſemblable , ou que s'entretenant amicalement
avec le cultivateur , il donnoit
des louanges à l'art de la culture , cet
art fi utile au genre humain. Julie , en
dépit de ſes ſentimens, ſe félicitoit en
fecret
JANVIER. I. Vol. 1776, 17
ſecret d'aimer un homme auſſi généreux,
&dont le caractere portoit l'empreinte
de la douceur & de la vertu. Qu'il eſt
heureux , ſe diſoit - elle , de naître Gentilhomme
! ce n'eſt que dans cet état
qu'on penſe avec délicateſſe.
Déjà le Chevalier avoir demandé &
obtenu Julie en mariage ; déjà tout ſe
préparoit pour célébrer leur union avec
folennité , lorſqu'un Curé de campagne
ſe préſente au pere du Chevalier : il demande
à l'entretenir fans témoins.
Monfieur , j'ai un ſecret de la derniere
importance à vous révéler ; je m'attends
à toute votre ſurpriſe , & je vous avoue
que je ne me ſuis chargé qu'avec peine
d'une commiffion auſſi désagréable. Un
frere que j'avois , & qui vient de mourir ,
me fit approcher de fon lit quelques
heures avant d'expirer. Je ſuis obligé ,
me dit - il , dans ces derniers momens de
ma vie , de mettre au grand jour la faute
que j'ai faite : puiſſe-t-elle ne point m'attirer
l'animadverſion de celui que j'ai
offenſé ! Vous savez , continua- t- il , que
je fus autrefois au ſervice de M. d'Ardoire
en qualité de Garde- chaſſe , dans
une Terre qu'il poſſede à peu de diſtance
de ce lieu : ce fut dans cette même
B
18
MERCURE DE FRANCE.
Terre que Madame d'Ardoire , guidée
par l'amour maternel , vint établir fa
réſidence , quelque temps après la naisfance
d'un fils , pour lui fervir elle-même
de nourrice ; mais le malheur voulut
qu'un jour , en tenant cet enfant dans
ſes bras , elle fit une chûte , & que tout
le poids de ſon corps ſe porta fur fon
fils, qui en fut étouffé. Malgré la vive
douleur dont elle ſe ſentit pénétrée en
cet inſtant fatal , elle eut aſſez de préfence
d'eſprit pour engager mon épouſe
, ſeule ſpectatrice de cet accident , au
filence. Elle la fit même réfoudre à fubstituer
ſur le champ à la place de ſon fils ,
le mien qui étoit à peu près du même
âge. Sur la requifition de ma femme , je
ne fis aucune difficulté de me prêter à un
expédient qui aſſuroit à notre enfant un
fort heureux , & à nous - mêmes les bienfaits
de Madame d'Ardoire. Cette Dame
diſſimula ſa douleur & ne répandit des
larmes qu'en ſecret ; enfin perſonne ne
s'apperçut de la vérité. Voilà le ſtratagéme
dont ſe ſervit cette tendre épouſe ,
pour dérober à ſon mari la connoiſſance
d'un accident qui l'auroit accablé. Elle
favoit combien ce mari étoit ſenſible , &
combien il avoit paru fatisfait à la naisJANVIER.
I. Vol. 1776. 19
1
1
1
fance de cet unique gage de leur union;.
elle ne pouvoit ſe réfoudre à altérer fon
bonheur. Depuis la mort de Madame
d'Ardoire , continua mon frere , le remord
a pénétré plus d'une fois dans mon
ame , je me ſuis reproché la tromperie
que j'avois faite à M. d'Ardoire , & il y
a même eu des inftans où j'ai été fur le
point d'aller me jeter à ſes pieds &
lui déclarer la vérité ; mais l'intérêt de
mon fils me retenoit : pourquoi , me
diſois -je à moi même , porter une lumiere
funeſte dans l'ame de M. d'Ardoire
; pourquoi ne le pas laiſſer dans la
fécurité où il eſt ſur le fort de ſon fils ?
Cette sécurité le rend heureux ; cachons-
Jui une vérité cruelle, qui ne peut que
troubler fon bonheur. C'eſt ainſi que je
me ſuis déterminé juſqu'à préſent à me
taire ; mais le moment eſt venu où je ne
dois plus rien cacher , où tout myſtere
elt un crime. Exprimez bien à M. d'Ardoire
toute l'étendue de mon repentir ;
recommandez lui toujours mon fils ;
qu'il le regarde comme le ſien propre ,
puiſqu'il l'a cru tel juſqu'à préſent , &
qu'il lui a fervi de pere.
Le bon Prêtre parloit , & M. d'Ardoire
étoit reſté immobile ; mille idées diffé-
B2
MERCURE DE FRANCE.
rentes l'agitoient à la fois ; il ne pouvoit
revenir de l'étonnement où l'avoit jeté
une nouvelle auſſi inattondue : mais fortant
tout- à-coup de l'eſpece de léthargie
dans laquelle il étoit plongé , il fait venir
le Chevalier ; il éprouve encore à ſa
vue ces fentimens de tendreſſe & d'attachement
que la nature ſeule peut produire
,& que l'habitude avoir gravés dans
ſon coeur pour le jeune homine. Il l'embraſſe;
il lui déclare fa naiſſance , &
puis le ferrant dans ſes bras: foyez toujours
mon fils , lui dit - il , vos vertus ,
votre caractere vous rendent digne de
porter ce nom; mon amitié n'eſt point
diminuée , & afin que vous n'en doutiez
pas , dès ce moment je vous adopte pour
mon héritier.
Le Chevalier , que la conſternation
avoit faiſi , revient à luimême en en.
tendant prononcer ces paroles confolantes
; il n'écoute plus que la voix de la reconnoiſſance
; il ſe jette aux pieds de fon
bienfaiteur , de celui qu'il a toujours cru
fon pere , & qui dans ce moment , en
remplit le glorieux titre. Des larmes coulent
de fes yeux ; il veut exprimer les ſentimens
dont ſon coeur eſt pénétré , mais
il ne fait que bégayer ; ſon diſcours eſt
JANVIER. I. Vol. 1776. 21
1
entrecoupé & fans ſuite: tranſports d'un
coeur reconnoiſſant , vous êtes bien plus
expreſſifs qu'un discours froid& étudié !
,
Cependant Julie apprend cette nouvelle
avec déſeſpoir ; elle aime le Chevalier ;
elle ne peut vivre ſans lui: mais fon orgueil
ſe révolte contre fon penchant.
Cet objet de ſon amour, cet homme
qu'elle croyoit d'une haute naiſſance
n'eſt que le fils d'un payſan : quelle idée
humiliante eſt venue tout à-coup empoifonner
fon bonheur ! Elle pleure , elle ſe
tourmente; ſon pere fait ſes efforts pour
l'arracher au préjugé qui la rend malheureuſe
: mais l'amour travaille plus efficacement
, & la ramene enfin aux ſentimens
de la nature ; l'erreur ſe diffipe peu
àpeu dans ſon ame& fait place à la vérité
; le Chevalier triomphe : elle l'épouſe,
& la félicité couronne cette union, Ne
t'ai -je pas toujours répété , diſoit le pere
de Julie à ſa fille , que la vertu , que
l'eſprit , que la grandeur d'ame ſont de
tous états, & que ce n'eſt point la naifſance
qui les donne !
B 3
22 MERCURE DE FRANCE .
HENRI IV dans le Conseil de LOUIS
XVI. Poëme.
T
ANDIS qu'en fon Confeil où Minerve préſide ,
Louis , tout plein du Dieu qui l'inſpire & le guide ,
Sans relâche occupé du bien de ſes Sujets ,
Dictoit , pour leur bonheur , ſes fuprêmes décrets ;
Qu'entouré des vieillards qu'aſſemble ſa ſageſſe ;
Pour éclairer , dit- il , fa docile jeuneſſe ,
Et qui n'ont fur ce Prince , à peine en fon printemps .
Que l'avantage ſeul des revers & des ans ;
Tandis qu'il déployoit à fon Aréopage
La grandeur d'un génie au deſſus de ſon âge ,
Qu'il rédigeoit des loix , & qu'avec majesté
Il faifoit ſur ſon trône aſſeoir la vérité :
Le front ceint de lauriers & de gloire éclatante ,
L'ombre du grand Henri tout-à-coup ſe préſente :
On l'eût pris pour un Dieu , tant fon auguſte aſpect
Inſpiroit à la fois d'amour & de reſpect.
Chacun veut , à l'envi , lui rendre un juſte hommage.
Louis , qui reconnoit le héros & le fage
Que lui-même a choiſi pour modele facré ,
Se profterne , & bientôt d'un regard aſſuré
Fixant la majeſté de cette ombre ſi chere ,
S'écrie avec tranſport : O mon Maître ! O mon Pere !
99
ود
O vous qui n'aſpiriez qu'à faire des heureux ,
Daignerez-vous m'apprendre un art fi généreux ?
JANVIER. I. Vol. 1776. 23
» Cet art , digne en effet du fang qui t'a fait nattre ,
"
"
Cet art , répond Henri , n'a que le coeur pour mafore.
Tu régneras , mon fiis , furle Peuple Français
Par le droit de naiſſance & le droit des bienfaits.
„ Je lis dans tes deſtins : ce Peuple qui t'adore ,
"
"
"
"
"
"
Ne voit de fon bonheur que la premiere aurore ;
Il ignore à quel point ton active bonté
Doit fixer le degré de ſa félicité .
Bientôt les jours brillans de Saturne & de Rhée
Reviendront embellir cette heureuſe contrée;
Et l'Univers charmé de tes rares vertus ,
Croira revoir Trajan , Marc- Aurele & Titus.
, A peine au trône affis , que ta prompte juſtice
"
Des avides Traitans réprime l'avarice (1 ) ,
Etouffe un noir projet qu'enfanta leur fuppôt (2),
„ Et renonçant au droit d'un équitable impôt (3 ) ,
" Par ton économie augmentant tes sicheres (4) ,
,, Au ſein de l'indigent tu repands tes largeffes (5).
ود Le ciel qui t'a choiſi pour l'exemple des Rois ,
„ Te réſervoit l'honneur de retablir les loix ,
(1) Le premier Edit de Louis XVI concernant les
grains.
(2) Le projet de la rentrée dans les Dómnines.
(3) Le remise du droit de Joyeux.Avénement.
(4) La réforme dans les Ecuries , & autres objets de
dépenses.
(5) L'argent donné aux Pauvres des Paroiffes de
Paris,
B 4
24 MERCURE DE FRANCE.
ود
De rappeler Themis profcrite de la France ,
„ En lui rendant ſes droits , ſon glaive & fa balance.
„ L'innocence & l'honneur au pied de fes autels ,
,, Célebrent fon retour par des chants ſolennels ;
"
وو
Ses Miniſtres zélés qu'opprima l'injuftice ,
De leurs devoirs facrés reprennent l'exercice ;
„ Et l'Olympe attentif à tes premiers travaux ,
Te conſacre à jamais la palme des Héros .
„ Il est plus d'un laurier dans les champs de la gloire ;
Le fort cueille ſouvent celui de la victoire ,
"
"
Le ſeul qu'un Prince doit à ſes propres fuccès ,
و د
Eſt celui qu'il moiſſonne au coeur de ſes Sujets ,
" D'un triomphe ſi beau que l'auguſte avantage ,
" Du fceptre dans tes mains ſoit toujours l'apanage ,
,, Que ta clémence enfin regle ton équité :
„ Voilà le vrai chemin de l'immortalité.
Mais pourquoi , t'arrêtant dans ta noble carriere.
ود Si près d'atteindre au prix , laiſſer une barriere ?
„ Quoi donc! les bords du Gave où j'ai reçu le jour ,
,, N'auroient -ils , mon cher fils , nul titre à ton amour
„ Par quel fatal deſtin faut-il que ma patrie
De l'exil de Themis ſoit ſeule encor flétrie ?
"
" De fon Temple abattu releve les débris ,
.. Rappelle dans ſes murs des Magiſtrats chéris ;
, Ces Mortels vertueux , dont l'ame peu commune ,
,, Préféra dans les fers l'honneur à la fortune :
, Que Thémis avec eux reprenne ſa grandeur ;
Et rends à mon berceau fon antique ſplendeur .
JANVIER . I. Vol. 1776. 25
,
il dit... Au même inſtant cette ombre révérée ,
Plus prompte que l'éclair , revole à l'Empirée.
C'en est fait ; & Louis , touché de nos malheurs,
De ces royales mains daigne eſſuyer nos pleurs ,
Et ſes ſoins paternels s'étendant fur nos têtes ,
De nos jours ténébreux feront des jours de fêtes .
3
Par M. de Saint-Cyr , Capit. d'Infanteries
B5
26 MERCURE DE FRANCE:
VERS A M. DAREAU , de la Société
Littéraire de Clermont Ferrand , en lui
renvoyant l'Eloge du Maréchal de Catinat
, par M. de la Harpe.
D
E ce Héros ſi cher à la Patrie ,
Avec tranſport j'ai lu l'éloge intéreſſant.
Qu'il eſt ſublime ! attendriſſant !
Le ſentiment & le génie
Se font électrifés en peignant ſes hauts faits ,
Le dévouement , la modeftie
Du Cincinnatus des Français.
Courbé fous les lauriers. l'Auteur de Mélanie
Pour ce nouvel écrit peut affronter l'envies
Et le Lecteur ſans préjugé ,
Ami , ne l'aura point jugé
Autrement que l'Académie .
1
Par M. Abbé Dourneau , Ch du S. 3.
A Madame la Marquise DE C.... au fujet
des Parques qu'on voit au bas de fa
Pendule.
SUR ur cet obéliſque vermeil
Où l'art égale la richeſe,
JANVIER. I. Vol. 1776. 27
1
Et qui ſert de palais aux filles du Soleil ,
Dans le Temple de la Sageſſe ,
J'ai vu , Zirphé , les deux Soeurs d'Atropos
Vous filer à l'envi d'heureuſes deſtinées :
Mais pour m'affurer mieux de vos longues années ,
J'ai de cette derniere enlevé les ciſeaux.
Parle même.
QUATRAIN à Madame** , qui ſe promenoit
tenant fon chien par un ruban.
QUBUB vous êtes , Zélie , une auſtere mattreſſe !
Vous donnez des fers même à la fidélité :
Si vous comptez ainſi tenir mon coeur en leſſe ,
Adieu l'amour, vive la liberté.
Par le même.
ETRENNES PHILOSOPHIQUES &
M. D** , Avocat , & de la Société Littéraire
de Clermont-Ferrand.
Dis
Carpe diem. HOR.
ès que ſous d'autres cieux l'ombre vole & s'enfuit,
Que des feux du matin l'orient ſe colore ;
28 MERCURE DE FRANCE.
Le Voyageur , qu'intimidoit la nuit ,
Charmé du lever de l'Aurore ,
La ſalue & ſe réjouit.
Au jour naiſfant ſon oeil fourit encore ,
Quand l'éclatant Phoebus diſſipe ce phosphore:
Ce dieu dont les regards fécondent nos guérêts
A flots précipités leur verſe ſa lumiere ;
Puis au ſein de Théris terminent ſa carriere
De tout ce qui reſpire emporte les regrets .
Les êtres bienfaiſans de la nature entiere
Eprouvent les mêmes deſtins :
O mon ami ! leur regne eſt un regne éphémere I
Vois-tu la jeune Flore émailler nos jardins ,
Et mille objets flétris ſous ſes pinceaux renaître ?
Cet or & cet azur vont bientot diſparoftre ;
Cérès , plus utile aux humains ,
Des végétaux , aliment de leur être ,
Porte le ſymbole en fes mains.
Mais malgré tant de droits au trône ,
Acquis par les bienfaits , conſacrés par l'amour ,
Elle fuit au fombre ſéjour ,
Et cede le ſceptre à Pomone ,
Qui doit le céder à ſon tour.
Ainſi dans l'océan des âges
S'abîment ſans retour les heures & les ans
Sous ta faulx meurtriere , o Temps !
Tombent les Héros & les Sages ,
Et les Nérons & les Trajans,
Inſtruits par ces métamorphoſes
De la fuite du temps , des caprices du fort,
JANVIER. I. Vol. 1776.
Saiſiſſons le préſent , tranquilles dans le port :
Et , le front couronné de roſes ,
Bravons les flèches de la mort.
Par le méme
VERS à M. l'Abbé Giraud de Lachau,
Bibliothécaire de Monseigneur le Duc
d'Orléans , dont le Mémoire ſur Vénus
a obtenu le premier acceſſit à l'Académie
des Inscriptions & Belles-Lettres.
P
AR cette Meſſagere ailée ,
Des Nouveliſtes révérée ,
Et dont le Temple eſt à Paris ,
Ariſte , j'ai d'abord appris
Les alarmes de Cythérée.
Sous ſes voluptueux lambris
Elle n'eſt plus , comme jadis ,
D'Amours , de Plaiſirs entourée :
Et loin d'elle s'eſt envolée
La troupe des Jeux & des Ris.
Son teint eſt le ſéjour des lis ;
Mais la rote en eft exilée.
Sur un tas de myrthes flétris
Gémit la Déeffe éplorée ;
L'on diroit qu'un autre Adonis
Va, de ſes bras , dans l'Elysée.
30 MERCURE DE FRANCE.
Quels ſanglots ! quels lugubres cris
De ſa douleur immodérée
Tous les échos font attendris ;
Ce que j'en fais , je le décris ;
D'une plume mal afſſurée.
,, A l'aide de ſon coloris
,, Apelle m'avoit imitée ;
29
Ovide , & mille Beaux - Eſprits ,
,, M'avoient (dit-elle) célébrée :
„ Mais Ariſte , ſous les débris
"
De l'antiquité reculée ,
Des noms dont je fus décorée ود
ود Depuis le Tibre au Simoïs ,
,, A trouvé la ſource ignorée ,
,, Et m'a faite ce que je ſuis.
„ Je n'accuſerai point Thémis ;
ود
Sa juſtice eſt trop reſpectée ;
„ Lorſque ſa main décerne un prix ,
"
ود
C'eſt une gloire méritée ;
Ah ! combien j'euſſe été flattée...
ود Si du moins il m'étoit permis...
Mais , non ... Eh bien ! allez , mon fils ,
وم
„ Et fendant la plaine azurée ,
"
Volez vers ces lares chéris
,, Qu'habitent une branche adorée
"
Et des Valois & des Henris :
Au docte Abbé qui m'a chantée
و د
و د
و د
Vous offrirez , de par Cypris ,
La pomme autrefois remportée
„ Par le jugement de Paris .
Par le même.
JANVIER. I. Vol. 1776. 31.
1
1
DANS
1
ORPHEE.
Ans les détours obſcurs du monde ſouterrain ,
Triſte , pâle , éploré , demandant Euridice ,
Orphée erroit ; & ſa lyre à la main ,
Lamentoit en ces mots l'horreur de fon fupplice
Cher objet d'une ardeur
Que ta mort n'a point étouffée ,
Source de mes regrets , ſource de ma douleur,
Euridice , entends- moi , viens , je ſuis ton Orphée.
J'ai fu , vivant , franchir ces bords
Dont l'effroyable entrée
N'eſt ouverte qu'aux morts;
Ah! c'étoit pour te voir ! combien je t'ai pleuréel
Viens ; ma lyre , autrefois fi diverſe en accens ,
Ne fait plus que gémir ſous ines doigts impuiſſans;
Et ton époux , comme un lys jeune encore
Qu'on auroit tranſplanté loin des pleurs de l'Aurore ,
Depuis le jour fatal qui t'éloigna de lui ,
Succombe & meurt , defféché par l'ennui .
Amante ingrate ! ombre cruelle !
Tu m'entends & ne voles pas ?
Pardonnez moi , grands Dieux ! de chercher l'infidelle !
J'avois cru que l'amour ſurvivoit au trépas.
1
:
32 MERCURE DE FRANCE,
Du fond des Royaumes fombres ,
A ces lamentables concerts ,
F Les yeux en pleurs , venoient , alloient les ombres,
Et près d'en avertir le Tyran des Enfers ,
Cerbere , avec effort , cherchant ſes voix bruïantes ,
Retient, tout étonné , ſes trois gueules béantes.
Tantale , ſans deſir , voit les eaux s'approcher
Et s'échapper foudain de ſes levres arides .
Siſiphe n'eſt il pas debout ſur un rocher ?
Voyez l'urne qui fuit la main des Danaïdes ;
Sur ſa roue immobile Ixion éperdu ;
Les ferpens ſommeiller fur le front des Furies ,
Qui rugiſſent d'horreur qu'on les ait attendries ;
Et le Chantre lui-même , incertain , confondu ,
Mais orgueilleux de fon ouvrage.
Amant infortuné ! Fuira-t-il ce rivage
Sans avoir vu l'objet de ſes pleurs , de ſes ſoins ?
Quel lieu cache Euridice ? Ah ! qu'il la voye au moins
Ouvre toi devant lui , palais épouvantable
Du Prince inexorable ,
Dont le trône s'éleve aux bords de l'Acheron.
Orphée oſe y paroftre ; il eſt devant Pluton.
Voyez-vous ſur ſa lyre errer ſa main mouvante ?
Il la touche , il la pince , & déjà je l'entends ,
En fons harmonieux mollement réſonnante ,
Se marier à ſa voix ſuppliante ,
Et former de concert ces accords éclatans.
Pardonne
JANVIER. I. Vol. 1776. 33
}
Pardonne à ma douleur extrême ,
Si je viens troubler ton féjour ,
Dieu des morts ! tu connois l'amour ,
Et j'ai perdu tout ce que j'aimes
Euridice eft en ton pouvoir .. ,
Ah Pluton ! que mon déſeſpoir ,
Que ma voix te fléchiffe !
Rends-moi , rends- moi mon Euridices
Aux plus beaux jours de fon printemps ,
Au moment où j'allois l'embraffer comme épouse ,
La Mort , de nos plaiſirs jaloufe ,
Trompa notre espérance & trancha ſes inſtans.
Que m'a fervi de l'avoir tant aimée !
Euridice n'eſt plus ! & je l'avois charmée...
De nos feux mutuels nous n'avons point joui :
Et de tout mon bonheur , hélas ! évanoui ,
Je n'ai qu'un ſouvenir qui double mon fupplice.
Ah ! que mon déſeſpoir , que ma voix te fléchiffe !
Rends-moi , Pluton , rends -moi mon Euridice .
Mais rien ne peut toucher ton coeur ,
Ni mes accords , ni ma priere :
Tombe , lyre impuiſſante ! art funefte ! art trompeur !
Je te maudis , je maudis la lumiere...
Non , je ne verrai plus un ciel , un monde affreux :
Moi vivre encor où n'eſt point Euridice !
C
34 MERCURE DE FRANCE.
J'habite les enfers : que la mort nous uniſſe!
Frappe , Pluton , jouis du trépas de tous deux.
Le Chantre , àces mots , tombe , & les morts en gémirent ,
Et du palais au loin les voûtes retentirent
D'un long mugiffement.
Pluton même ſe trouble , admire cet Amant ,
Pleure fur lui , l'appelle & cede à ſa priere ...
Son Euridice encor reverra la lumiere
Mais il la perd , ah ! fans retour ,
S'il jette , avant de voir le jour ,
Un ſeul regard fur elle.
Telle eſt la loi du fort , loi puiſſante & cruelle :
N'importe ... Trop heureux , il traverſe la nuit ,
Et de loin , à pas lents , Euridice le fuit.
Ils arrivoient : le jour frappoit déjà leur tête ,
Lorſqu'impatient de ſes feux ,
Vaincu , ſans ſouvenir d'un ordre rigoureux , 1
Orphée... hélas ! s'arrête....
Il a vu ſon épouse... & le traité n'eſt plus ,
Et ſes travaux ſont ſuperflus .
Le Styx en a mugi ... Le Dieu , brûlant de joie ,
Tréflaille ſur ſon trône & réclame ſa proie ,
Qui crie encor d'une mourante voix :
Malheureux ! qu'as -tu fait ? Une ſeconde fois
Je te perds , tu me perds , & dans l'ombre éternelle
Déjà le deſtin me rappelle ;
Déjà mon oeil ſe ferme... Orphée... Ah ! cher Amant !
JANVIER. I, Vol. 1776. 35
}
Viens , qu'une fois encor Euridice t'embraffe !
Approche , approche... Hélas ! mes bras , que la mort glace,
Te cherchent vainement ,
Tendus au travers des ténebres.
Orphée... A ces clameurs funebres ,
Tout pâle , tout tremblant, il étoit accouru ;
11 croyoit l'embraſſer ; elle avoit diſparu ...
Quels cris il a jetés ! quel regret le dédore...
Il l'appelle , l'appelle & la rappelle encore ;
Il pleure , il court , il veut repaſſer l'Acheron ,
Et vainqueur de Pluton ,
Une ſeconde fois ramener fon Amante ;
Mais l'inexorable Nocher ,
De fa barque flottante
Toujours lui défend d'approcher.
Et le ciel inhumain lui laiſſe encor la vie !
Et deux fois à ſes voeux Euridice eſt ravie !
Que fera-t- il fans elle ? où trafner ſes regrets ?
Depuis neuf mois entiers , ſeul, parmi les forêts ,
Déſeſpéré , farouche , errant à l'aventure ,
Ce déplorable époux , par ſes chants de douleur ,
Contraignit toute la Nature
:
7
De gémir avec lui , de pleurer fon malheur ,
Quand foudain , près de l'Hebre , arrivent des Bacchantes ,
Qui , pour venger leur flamme , objet de ſes mépris ,
Sur lui fondent en foule , & de leurs mains fanglantes
Déchirent ſes membres meurtris ,
Les jettent dans l'Hebre & s'enfuient
}
C2
36
MERCURE DE FRANCE.
Sur les flots effrayés ſa tête roule , alors
Et fon ame envolée & ſa voix même crient :
Malheureuſe Euridice ! ... Et le fleuve & fes bords ,
Et les échos , témoins d'un injufte fupplice ,
Attendris , répondoient : Malheureuſe Euridice !
Par M. Gilbert , Auteur du Début poëtique.
JANVIER. I. Vol. 1776. 37
1
LE LOUP & LE RENARD.
Fable orientale .
ERTAIN Loup , bien repù , cheminoit gravement ,
• CERTAIN
Et trouve au milieu de la plaine
!
1
Certain Renard tout hors d'haleine.
Qui te fait ,lui dit- il , fuir fi rapidement ?
Je n'entends aucun bruit dans la forêt prochaine :
Je ne vois nul Chaffeur dans tous les environs ,
Le Berger endormi , néglige ſes moutons.
Je puis en faire autant , car j'ai la panſe pleine.
Le Renard , tout tremblant , lui dit :
Eh quoi ! n'as - tu pas lu l'Edit ?
Le Calife bientôt va se mettre en campagne ,
Il veut que pour porter ſes Bouffons , ſes Valets ,
Et l'attirail pompeux qui par-tout l'accompagne ,
On arrête à l'inſtant & Chameaux & Mulets.
Hé bien ! qu'a de commun ton efpece chétive
Avec ces animaux faits pour être chargés ?
Ce qu'elle a de commun ? dit la bête craintive :
Un Loup a donc ſes préjugés ?
Mais la Cour a les fiens ; vois comme on y procede :
Quelqu'un , fans regarder à ma taille , à ma peau ,
Dira , fi l'on me tient , chargeons ce quadrupede ,
Il ſera toujours temps de voir s'il eſt Chameau.
Par M. de la Dixmerie,
C3
38
MERCURE DE FRANCE .
A Madame la Comteſſe de*** , en lui envoyant
le Poëme de M. Bernard , intitulé
l'Art d'Aimer.
J'A'ALI lu cet Art d'Aimer , j'ai dit à chaque page
O le gentil Bernard 1 le charmant Ouvrage !
Mais , aimable Glicere , aimer n'eſt point un art ,
L'art tient toujours de l'impoſture ,
Et l'Amour est l'enfant de la ſimple nature.
A ſes tendres leçons vos yeux , d'un ſeul regard ,
Donnent bien plus de prix que les chants de Bernard :
Chez lui l'Amour differte , avec vous il foupire :
Il peint le ſentiment , mais Glicere l'inſpire :
Ce qu'il dit à l'eſprit , vous le dites au coeur.
Qui ſert le mieux l'Amour & fon empire
Ou de Glicere ou de l'Auteur ?
JANVIER. L. Vol. 1776. 39
VERS fur la mort de M. DU TRESSAN
, Premier Président & Intendant
du Rouffillon , arrivée à Perpignan le 6
Avril 1774.
Ο
01 , Peuples , il n'eſt plus : la Parque trop cruelle
Vient de l'envelopper dans la nuit éternelle .
11 n'eſt plus ! mille droits à l'immortalité
Nont point paré le coup ſur ſa tête arrêté.
Hélas ! dans l'Univers , rien de lui ne nous reſte.
Mais , où vais-je puiſer cette image funeſte ?
Du Treffan , tout entier , n'eſt point dans le tombeau ;
Non : ce qui fut en lui de plus grand', de plus beau ,
L'exemple de ſes moeurs vit encor dans le monde.
Des vrais dons , des vrais biens , fource pure &féconde,
Sainte Religion , tu le guidas toujours.
Auguſte & feul objet de ſes tendres amours ,
Son exemple n'eſt grand que par ta grandeur même :
Il marchoit au flambeau de ta clarté ſuprême.
Humanité ſacrée ! il employa les loix ,
Il fit fervir fon rang à foutenir tes droits ;
J'en atteſte vos coeurs , & Nation guerriere ,
Qu'unit à nous un ferme & noble caractere ! (1)
(1) Le Royaume de Corfe , ou M. du Treſſan fut
d'abord Premier Président seulement : M. de Pradines
en étoit déja Intendant.
C4
40 MERCURE DE FRANCE.
Toujours vous chérirez l'integre Magiftrat
Qui , fage , humain & doux , fans trouble & fans éclat
Sut par ſa vigilance & fa prompte juſtice ,
Ecarter loin de vous le crime & l'artifice :
Et vous n'oublierez pas ſa bonté , ſa candeur !
Quoi ! Peuples , vous pleurez ! mais voyez ſa grandeur !
Que grand eſt le mortel qui termine une vie
Que la foi , les vertus & l'honneur ont remplie !
Tout finit ici bas : tel eſt l'arrêt du fort.
Il meurt donc : mais fon nom eft vainqueur de la mort.
Par M. l'Abbé de Verie****
CHANSON ſur les plumes que portent
aujourd'hui nos Dames.
AIR : Réveillez- vous , belle endormie.
UI , fur la tête de nos Dames
Laiſſons les panaches flotter :
Ils font analogues aux femmes ,
Elles font bien de les porter.
La femme ſe peint elle-même
Dans ce frivole ajuſtement ;
La plume vole , elle eſt l'emblême
De ce ſexe trop inconftant.
Des femmes l'on fait les coutumes;
Vous font-elles quelque ferment &
JANVIER. I. Vol. 1776. 4
Fiez vous y comme à leurs plumes ,
Autant en emporte le vent.
D'un papache moins ridicule
Le mulet marche revêtu ;
Qui de la femme ou de la mule
Eſt l'animal le plus têtu ?
Lafemme aufli de haut parage
Porte plames chez les Incas ;
Mais chez eux la femme eſt ſauvage ,
Et les nôtres ne le font pas.
Tandis que d'un panache en France
Un époux orne ſa moitié ,
D'un autre , avec reconnoiſſance ,
Par elle il eſt gratifié.
C. 5
42 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS adreſsés à Madame PL*** ,
à l'occaſion de la chanson précédente ,
fur le même air.
V
ous , Madame , à qui la nature
Accorde toutes ſes faveurs ,
Ce n'eſt ni l'ait , ni la parure
Qui vous captivent tous les coeurs.
Vous avez la douceur , les grâces
De la Déeſſe de Cypris ,
On ne voit marcher fur vos traces
Que les Amours , les Jeux , les Ris,
La plume , chez l'Amant volage ,
Anime , enflamme tous ſes feux ;
Pour votre époux ſenſible & fage,
Ses feux s'allument dans vos yeux,
Mepriſez donc cette manie :
Votre miroir dira toujours
Que , fans avoir cette folie ,
Vous favez fixer les Amours.
Que mille élégantes Coquettes
Arment leurs têtes de plumets ;
Dans la plus ſimple des cornettes
Vous effacez tous leurs attraits.
JANVIER. I. Vol. 1776. 43
1
Les panaches & les aigrettes
Ne font que des beautés du jour ;
La nuit les voit för les toilettes ,
Le lit dit bon foir à l'amour.
?
Par M. D.R.
VERS fur la mort de M. l'Abbé DE
VOISENON , de l'Académie Françoise.
DIGNE IGNE des regrets de Thalie ,
Dans ſes charmans écrits , au fel de la ſaillie ,
Qui ne reconnoît Voiſenon ?
Aimable , heureux , fécond , ſon facile génie ,
Sous le maſque de la folie ,
Sourit toujours à la raiſon.
O vous qu'il adoroit , dont il ſuivoit les traces !
Guidez , & Dieux du goût ! les Muſes & les Graces,
Et couvrez ſon tombeau des lauriers d'Apollon ;
La ſenſible amitié , dont il connut les charmes ,
Sans ceſſe , en exaltant fon nom ,
Les arroſera de ſes larmes.
Par M. Guérin do Frémicourt.
44 MERCURE DE FRANCE.
VERS adreſſés à Monseigneur le Comte
DE SAINT- GERMAIN , Ministre
de la Guerre.
I
2 LS te font bien dûs ces honneurs
Qu'on appelle honneur de la guerre :
Aux lauriers tu joins mille fleurs.
Saint - Germain , quand Louis te remet fon tonnerre ,
Tes vertueux travaux dirigeant ſa faveur ,
Vont faire le bien de la terre ,
Et de l'Etat , la gloire & le bonheur.
Par M. Mouret de Saint- Senin , ancien
Commiffaire de la Marine.
/
LEE mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt Colimaçon ; celui de
la feconde eſt Tonton . Le mot du premier
Logogryphe eſt Carte géographique ,
où se trouve arc , rat , trace , & , car ,
race , rate , carte à jouer ; celui du ſecond
eit Rêve , où l'on trouve Eve.
JANVIER. I. Vol. 1776. 45
ENIGME.
E
ST- IL un plus bizarre fort
Que celui qui me lie ?
En mourant je donne la vie ,
En naiſſant je donne la mort ;
Par thon fecours la plus jeune cervelle
Devient impénétrable aux plus fins Courtiſans :
Quelquefois auſſi je décele
D'un tendre coeur les fecrets mouvemens.
Souvent j'habite avec le ſage
Et fouvent avec le trompeur ;
Du fcélérat plein de noirceur
Et de l'homme de bien , je deviens le partage.
Je dois l'e're parfois à des momens bien doux ,
Bien vantés des Amans , mais non des vieux époux;
Et malgré que je fuye & le fexe & les armes ,
Utile à celles - ci , pour l'autre j'ai des charmes .
Ace trait ſeul , Lecteur , tu peux me deviner ,
Et voir que je ſuis le... Chut , j'ai manqué parler.
Par M. Gazil fils.
46 MERCURE DE FRANCE.
UL
AUTRE.
TILE réſervoir , chacun , pour fon usage ,
A beſoin de moi chaque jour :
Me comparer quelqu'un eſt ſouvent un outrage ,
Cependant je ſuis faite au tour.
On me porte toujours , jamais on ne me trafne ,
Je crains la moindre contufion ;
Gefner , & je crois , la Fontaine
Ont tous deux célebré mon nom.
Par M. Hubert .
POUR
AUTRE.
A Mademoiselle de** .
Our moi tu ne dois point avoir d'indifférences
Philidis ; en ton eſprit
Toujours je prends ma naiſſance ;
La mémoire me produit ;
De la peine je puis naître
Comme je nais du plaifir ;
Mais quelque foit l'objet dont je reçoive l'être ,
Rarement je parois ſans caufer des ſoupirs.
Par M. Louis Guilbaute
JANVIER . I. Vol. 1776. 47
P
LOGOGRYPHE.
ETIT meuble charmant , confolateur aimable ,
Ah! que de jaloux font envieux de mon fort !
Que la belle Marton travaille ou ſoit à table ,
Dans la triſte ſaiſon je ſuis fon réconfort.
Mon petit feu lui donne une humeur admirable ,
Et ſes deux pieds mignons de careſſes m'accable.
A préfent difféquez , coupez-moi par morceaux ,
Je renferme en mon ſein un de nos minéraux ;
Deux des quatre élémens ; deux notes de muſique ;
Le nom d'une vieille barique.
Vous trouverez encor... Mais , morbleu , taiſons - nous :
Car l'aimable Marton me met ſur ſes genoux.
Par M. Bouchet , à Paris.
Ο
AUTRE.
N me fait voyager dans toute Nation ;
Ainſi que moi , mes foeurs font en tous lieux priſées ,
Et quoique nous ayons toutes le même nom ,
On en trouve beaucoup qui me font oppoſées ;
Car il en eſt , dont le ſein plein d'aigreur ,
Ne peut offrir qu'une liqueur amere ,
Tandis que , par un fort contraire ,
Je n'offre que de la douceur.
48 MERCURE DE FRANCE .
つ
Me voilà , je crois , cher Lecteur ,
Dans un affez grand jour pour que tu me devine ;
N'importe , pour dernier effort ,
Je veux t'apprendre encor
Que ma queue eſt divine ,
Et que ma tête eſt du pur or .
Par M. Lavielle , de Dax.
R
AUTRE.
A Madame F.... L.... de Dax.
OSINE , comme toi , je plais & j'intéreſſe ;
Mes traits , comme les tiens , impriment de l'amour :
J'annonce , comme toi , l'aurore d'un beau jour ,
Et chaffe loin des coeurs la crainte & la trifteffe .
De ce bonheur pourtant je fais très-peu de cas :
Rofine , il en eſt un qui me plait davantage ;
Car , en m'otant un pied , j'anime ton image ,
Et mes freres & moi voltigeons fur tes pas .
Par le mêmes
:
Parodie
Janvier. 1776 49.
Parodied'undir ItaliendelSignorNicolo.
Allegro.
Les vraisplai-firs. ha-
Les mais plaifirs ha-:.
3
bi-tentfous la treille,
bi tent fous la treil- le ,
Les vrais
Les
aisplaisirs habitentfous la
syrausplaisirs habitentfous la
7
50. Mercure de France .
treille,Labouteille,DieuduvinSaitban-
W
treille,LabouteilleDieuduvinSaitban
L
nir toutchagrin,La bouteille ,
air tout chagrin,La bouteille
**
Dieudu vin,Sait bannir tout chagrin
Dieu duxin sartbannir tout chagrin.
6 6x
54
Janvier. 1776 . 51.
Auprès de Thémire Coridonfou-
Auprès de Thémire Coridonfoupire,
Etpour lafe-duire, Se
pire, Etpour lafé- duire,se
G
tourmente en vain, Mais Gretourmenteen
vain; Mais Gre52.
Mercure deFrance .
goire trouveàboire,Mais Gregoiretrouveà
boire,Mais Gre-
*
: goire trouveàboire, Un
goire trouveàboire , Un
7 *
bien plus
cer- tain .
bien plus
cer- tain.
Di
OF
4
JANVIER. I. Vol. 1776. 53
NOUVELLES LITTERAIRES.
Eloge de Nicolas de Catinat , Maréchalde
France , préſenté à l'Académie Françoiſe
, ſuivi de notes hiſtoriques &
morales ; par M. l'Abbé du Rouzeau.
A Paris. Cet Eloge ſe vend au Palais.
L'AUTEUR 'AUTEUR de l'Eloge que nons annoncons
, a peint le grand Capitaine , le Citoyen
vertueux , le Sage accompli , & de
ces trois hommes comparés , il a fait du
Maréchal de Catinat un Héros , dont la
vie méritoit d'être célébrée par les Orateurs
patriotes.
Nous voudrions pouvoir mettre ſous
les yeux des Lecteurs tous les différens
endroits de ce diſcours que nous avons
lu avec plaiſir. Nous nous bornerons à
extraire le parallele de Catinat & de Turenne
, qui termine cet Eloge.
ود
" L'art de ſoumettre la guerre à des
regles certaines , de la rendre indépen-
„ dante des caprices de la fortune &des
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
,, jeux du hafard, d'aſſeoir toutes fes
,, eſpérances ſur le talent , & de ne rien
و د
attendre que de lai ; l'art de faire
,, beaucoup avec peu , de n'être jamais
,, au- deffous des moyens qu'on a d'être
,, toujours au deſſus ; l'art d'inquiéter ,
, de harceler fans ceſſe ſon ennemi ,
,, pour tâcher de le trouver en faute ; de
و د
lui tendre fans ceſſe de nouveaux pié-
, ges pour le faire tomber en quelqu'un ,
& pour regagner fur lui la ſupériorité ; 22
" cet art enfin que négligeoit Condé ,
,, parce qu'il croyoit avoir dans ſa valeur
& dans l'opiniâtreté de ſon courage ,
و د
"
"
ود
ود
ود
ود
des reſſources pour s'en paffer , parce
,, qu'il étoit peut- être trop grand homme
pour
pour y defcendre ; ce fut cet art que
Turenne poſſeda dans un degré fupé-
,, rieur , & dont Catinat fut un fecond
modele après lui. Turenne , il faut
l'avouer , paroît l'avoir traité avec plus
d'étendue , & en avoir tiré un parti
plus brillant que Catinat. Mais fil'on
confidere , d'une part, combien lưới ور
étoit au-deſſus de l'autre par la naiffance
, combien , par cette raifon , il
ofoit plus & il avoit plus le droit
d'ofer , combien il étoit moins contrarié
& mieux fervi : ſi l'on fait at-
२०
ور
"
ود
JANVIER. I. Vol. 1776. 55
1
>
,, tention , de l'autre , que Turenne ne li- ود
ود
ود
"
"
vra que de petits combats , & que
Catinat remporta deux grandes victoires
; que Turenne fut battu deux
fois , & qu'il le fut par ſa faute , com-
" me il avoit la noble franchiſe de l'a .
,, vouer , & que Catinat ne fut jamais
furpris ni battu ; qu'on ne peut lui
,, reprocher d'avoir commis aucune faute
en guerre , nusquam culpâ rem malè
" geffit : peut être trouvera-t-on entre
ود
ود ces deux grands hommes une certaine
,, égalité de mérite militaire , qu'on n'eût
oféy ſoupçonner d'abord. ود
"
د و
"
" Si nous comparons maintenant leurs
,, vertus , un même patriotiſme les anima
tous deux; tous deux ils luifacrifierent
leur gloire & leur fortune ; tous
deux ils eurent le courage fublime de
lui immoler leurs reſſentimens & leurs
vengeances les plus juſtes , toute eſpece
d'ambition & d'intérêt. Jamais on
n'avoit mieux ſervi l'Etat pour l'Etat
lui - même , que Turenne & Catinat ne
le ſervirent : mais ce mérite & les
ſervices de Turenne furent mieux re-
"
و د
ود
"
ود
ود
९
•Cornel. Nepos, ddeeIIpphhiicc..
D4
56 MERCURE DE FRANCE .
,, connus & conſtamment mieux récom-
„ penſés ; Catinat , par conféquent , eut
" beſoin de plus de vertu , & en prouve
,, davantage dans les contradictions qu'on
ود
lui ſuſcita & les diſgraces qu'on lui fit
,, eſſuyer. Ils s'éleverent tous deux fans
,, brigue& fans cabale. Les dignités vin-
و د
ود
"
"
rent à eux plutôt qu'ils n'allerent à
elles : mais le détachement des grandeurs
fut plus entier & plus naturel
chez Catinat. Ils prouverent tous deux
,, un grand fond d'humanité ; dans un
métier deſtructeur & féroce , ils ne
firent que le mal qu'ils ne pouvoient
„ s'empêcher de faire. Cependant , en
,, comparant la conduite de Turenne
و و
و و
و د
ود
ود
dans le Palatinat , qu'il ravagea & qu'il
détruifit , avec celle de Catinat dans le
,, Duché de Juliers , qu'il épargna malgré
les ordres de Louvois , l'on eſt forcé
d'admirer la modération compatiſſante
de l'un , & de blamer la rigueur exceffive
de l'autre.
ود
و د
و د
و د
و د
Leur déſintéreſſement fut abfolu-
,, ment le même. Après tant de guerres
,, où ils auroient pu s'enrichir l'un &
l'autre , leurs revenus à leur mort
n'avoient ni augmenté , ni diminué.
Même modeſtie encore, preſque même
و د
وو هت
"
JANVIER. I. Vol. 1776. 57
"
"
و د
و ا
و د
ود
"
,, ſimplicité ; c'étoit comme naturellement
qu'ils fuyoient tous deux la
louange , qu'ils ſe dépouilloient de
leur gloire la mieux méritée , qu'ils
renonçoient à leur grandeur , qu'ils
ſouffroient même qu'on la méconnût.
L'envie les attaqua tous deux ,& ils ne
la repouſſerent jamais par la plainte &
le décri de leurs rivaux : ils ne fureat
s'en venger qu'en leur pardonnant&
leur faiſant du bien. En voyant la conduite
de Catinat envers Feuquieres ,
Teſſé & Vaudemont , on croit voir
celle de Turenne vis-à- vis d'Hocquin-
,, court , de Saint Abre & de la Ferté.
Jamais deux grands hommes , en un
mot , n'eurent une ſi grande conformité
de talens & de vertus que Turenne &
Catinat.
ود
ود
ود
"
و د
و د
و د
و د
"
وا
"
" Mais la partie où ils ceſſent de ſe
reſſembler , celle qui diſtingue Ca-
” tinat de tous les autres , c'eſt la fageſſe.
Turenne eut' toutes les vertus
&toutes les qualités d'un héros : eutil
de même toutes celles qui forment
le Sage ? Son hiſtoire préſente plus
d'une foibleſſe. Soumis aux femmes ,
il trahit , pour une Maîtreſſe , le ſecret
de l'Etat , dans un âge où les hommes
"
ود
"
"
"
1
D5
58 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
ود
ود
ود
و د
و د
و د
ordinaires favent maîtriſer leurs pen-
" chans. La vieilleſſe de Catinat n'offre
point de pareilles taches. Sa jeuneſſe
même en fut exempte. Turenne avoit
formé le projet d'une retraite qu'il eût
fans doute exécutée , ſans le coup funeſte
qui le ravit à la France. Mais
cette retraite avoit un air de réforme
plutôt qu'un air de ſageſſe: elle laiſſoit
,, appercevoir dans ce grand homme une
ame inquiete , poursuivie par elle-mê-
„ me , & qui avoit beſoin de ſoutien
&d'appui. La retraite de Catinat préfente
au contraire un homme toujours
calme & ferein , affez fort de lui-même
pour n'avoir beſoin de perſonne. Enfin ,
fans infifter davantage fur les traits qui
les rapprochent ou les éloignent , l'un
fut plus un héros , l'autre fut plus un
,, fage. Il feroit difficile de trouver un
homme plus grand que Turenne : il
feroit peut- être impoffible d'en ima-
,, giner un auffi complettement vertueux
,, que Catinat."
"
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و د
C'eſt un grand inconvénient dans ces
fortes de paralleles , de ne pouvoir éle
ver un Héros au deſſus de l'autre , qu'en
bleſſant fouvent la vérité hiſtorique. Il
eft très difficile , dans ces fortes de com-
鳥
JANVIER. 1. Vol. 1776. 59 )
paraiſons, de ne pas facrifier quelquefois
aux agréméns de l'antitheſe les regles de
l'équité & la juſteffe du goût.
Nouveaux plaidoyers à l'usage des Colléges
, par M. le Boucq , Prêtre , Chanoine
de l'Eglife Collégiale de Saint
André de Chartres , & Profeſſeur de
Réthorique au College de la même
Ville. A Chartres , chez le Tellier ,
Imprimeur.
On ne fauroit trop exercer la jeuneſſe
dans l'art de la parole , parce que cet art
eſt plus ou moins néceſſaire dans les
différentes profeſſions que l'on peut choifir
dans la vie. Ces fortes d'exercices
peuvent être regardés comme une forte
de récréation propre à animer de jeunes
Ecoliers , qui aiment toujours la diverſité
& le mouvement; mais il faut pour
cela économiſer le temps & ne pas troubler
l'ordre des études qui ſont fixées
& qui doivent toujours avoir la préférence.
,
Les ſujets de ces discours que nous
annonçons , font intéreſſans & fournisſent
matiere à l'éloquence. Le premier
60
لا
MERCURE DE FRANCE.
plaidoyer eſt celui de ces généreux Calaiſiens
qui , après une longue & honorable
défenſe de leur ville , allerent aux pieds
du Roi d'Angleterre , Edouard III , s'offrir
à la mort pour ſauver leurs Concitoyens
du maſſacre général que ce Prince ,
irrité de leur réſiſtance , avoit réſolu d'en
faire. Ils font repréſentés ſous le nom de
Polearque.
M. Fremiot , Premier Préſident du
Parlement de Dijon , au temps de la
ligue en Bourgogne, ſoutint le parti de
Henri IV au riſque de perdre l'Archevêque
de Bourges fon fils , alors prifonnier
des Ligueurs. On menaca le généreux
Préſident de lui envoyer la tête de ce
fils , s'il ne ſe rangeoit du parti des Rebelles.
Sa réponſe fut qu'il s'eſtimoit
heureux de facrifier ſon fils pour une ſi
belle cauſe , & qu'il valoit mieux que
le fils pérît innocent , que le pere vécût
perfide à fon Dieu & à ſon Roi. On le
nomme Timocrate. Tel eſt le ſujet du
ſecond plaidoyer.
Celui du troiſieme eſt Hippocrate fauvant
la Grece des ravages d'une peſte
qui la déſoloit ; ou , ſi l'on veut , M.
Heincius , Docteur Allemand , qui , appellé
à Veniſe , attaquée de la peſte en
JANVIER. I. Vol. 1776. 61
On
1656 , vint à bout d'arrêter les progrès
de ce fléau par l'uſage des cauteres.
le peint ſous le nom de Podalire. Enfin
Théogene rappelle l'idée de M. Daguesfeau
, pere de l'illuftre Chancelier de ce
nom , qui , dans l'hiver de 1709 , déroba
par ſes ſoins , des milliers d'hommes
aux horreurs de la famine.
L'Auteur de ces plaidoyers avoit déjà
fait connoître ſes talens en traitant cette
■ queſtion : Lequel du Commerçant , du Cultivateur
, du Militaire & du Savant fert
plus effentiellement l'Etat , relativement au
degré de perfection où le Prince veut l'élever.
Les nouvelles Leçons Françoises , à l'uſage
d'une Ecole de la Paroiſſe Royale de
Notre-Dame de Versailles ; par Claude
Royer , Maître Ecrivain. A Verſailles
, chez Fournier , Libraire.
Cette brochure renferme la liſte des
mots les plus communs dont on a un befoin
journalier & qu'on ne fauroit écrire
62 MERCURE DE FRANCE.
trop correctement , avec un petit eſſai de
Jettres , bouquets & complimens , & un
modele de lettres - de- change , billets à
ordre , promeſſes & quittances , &c . On
ne fauroit donner de trop bonne heure
ces notions aux jeunes gens , & l'on néglige
un peu trop , dans l'éducation , les
connoiffances uſuelles qu'on devroit inculquer
les premieres .
Traité fur les Coutumes Anglo - Normandes
qui ont été publiées en Angleterre de
puis l'onzieme juſqu'au quatorzieme
ſiecle , avec des remarques fur les prin.
cipaux points de l'Hiſtoire & de la
Jurisprudence Françoiſe , antérieurs
aux établiſſemens de St Louis. Quatre
volumes in 4º. propoſés par ſouscription.
Par M. Houard , Avocat
en Parlement.
Cet Ouvrage fora autant utile à ceux
qui veulent étudier l'Histoire , qu'à ceux
qui defirent d'approfondir le Droit ancien
JANVIER. I. Vol. 1776. 63
1
}
de France. Ce nouvel Ouvrage peut être
regardé comme la ſuite des deux volumes
déjà publiés ſous ce titre : Anciennes
Loix des François conſervées dans les Coutumes
Angloiſes , recueillies par Littleton.
On foufcrit à Paris , chez Saillant &
Nyon , Libraires , rue St. Jean-de-Beauvais.
Le prix eſt de 36liv. dont on payera
la moitié en ſouſcrivant.
Principes & Usages concernant les Dîmes;
par M. de Jouy , Avocat au Parlement.
Nouvelle édition, A Paris , chez
Durand neveu.
La plupart des Canonites donnent la
définition des dîmes , relative à leur
façon de penſer ſur l'origine& la nature
de ce droit. De quelque maniere qu'on
les enviſage , on ſera toujours obligé de
convenir qu'on doit pourvoir à la nourriture
& à l'entretien des Miniſtres des
Autels. Ainſi la portion des fruits & revenus
qui doit être donnée aux Miniſtres
de l'Egliſe , ſera appelée du nom de
dîme; non parce que ce doit être toujours
la dixieme portion des fruits , mais
parce que ce droit a été introduit ſous la
nouvelle loi , à l'imitation de la loi an
64 MERCURE DE FRANCE .
cienne qui l'avoit fixé , en faveur des Lévites
, à la dixieme partie des fruits. La
dîme eſt - elle de droit divin ou de droit
poſitif? Les Canoniſtes font partagés fur
cette queſtion. M. de Jouy , qui croit
qu'elle eſt due de droit poſitif, traite à
fond toutes les autres queſtions qui ont
rapport à ſa matiere. Dîmes inféodées ,
fruits décimables , la quotité de la dîme ,
la maniere de la percevoir , l'exemption
de la dîme , la preſcription , les baux à
ferme des dîmes , les charges des gros
Décimateurs , la portion congrue , les
pailles de la dîme , les actions pour les
dîmes , les Juges qui peuvent connoître
des dîmes , les prémices : l'Auteur difcute
tous ces points avec clarté & préciſion.
Les nouvelles obſervations & ad
ditions qu'on trouve dans cette derniere
édition , ne peuvent qu'augmenter le
mérite de cet Ouvrage , & le rendre
encore plus utile aux Avocats & aux
Praticiens.
La Finance politique , réduite en principe
& en pratique ; par M. Groubert de
Groubentall , Ecuyer , Avocat au Parlement
de Paris. Premiere partie. Nouvelle
édition. A Paris , chez Baſtien ,
Lib. Vous
JANVIER. I. Vol. 1776. 65
Vous ne pouvez pas penſer à tout ,
diſoit un Sultan à ſes Miniſtres : ne rebutez
point ceux qui penſent. Il y a fouvent
à profiter dans les projets les plus
chimériques ; qu'une baſſe jalouſie ne
vous faſſe jamais rejeter ce que d'autres
ont penſé : difcerner le bon & l'exécuter ,
c'eſt bien plus que de l'avoir imaginé.
• Ces paroles de M. Melot , fervent de
réponſe à tous ceux qui décrient tout ce
qui a l'apparence de projet. On ne doit
pas oublier que c'eſt un Faiſeur de projets
qui a changé la face de l'Europe , en
établiſſant l'équilibre entre les Puiſſances
qui la partagent ; un Faiſeur de projets
qui a rendu la France commercante : &
ces heureuſes révolutions prouvent bien
qu'il n'y a que des eſprits ombrageux
qui s'effarouchent de tout ce qui paroît
nouveau , comme ſi ce qui eſt en uſage
aujourd'hui n'étoit pas nouveau hier.
Ainſi rien de plus déraisonnable que de
décrier un projet avant de l'avoir exami
né. Avec ce ſeul mot , ſavons- nous tout ,
Sommes- nyoouuss bien , on répond à ceux qui
oſent traiter d'empirique quiconque ofe
communiquer ſes idées ſur les moyens
E
66 MERCURE DE FRANCE .
d'augmenter la proſpérité d'un Etat. Ce
n'eſt pas ainſi que le Roi de Sardaigne a
accueilli l'Ouvrage dont nous annonçons
une nouvelle édition. Voici la lettre dont
ce Prince a honoré l'Auteur de la France
politique.
,, Sieur Groubert de Groubentall, Nous
,, avons reçu avec plaiſir l'Ouvrage que
„ vous venez de mettre au jour, & fom-
,, mes bien aiſe de vous dire que nous y
„ avons reconnu vos talens , & l'utilité
,, qui ne peut qu'en réſulter au bien pu-
22
و د
و د
blic par la matiere que vous y traitez ,
,, quoique nous n'ayons eu qu'à peine le
,, temps de le parcourir. Les ſentimens
„ que vous nous temoignez , en nous
adreſſant cet Ouvrage , ne nous ont pas
moins été agréables & vous attirent
,, notre eſtime , dont nous vous donnerons
des preuves dans les occafions.
Sur ce , nous prions Dieu qu'il vous ait
en ſa ſainte garde. A Turin , le 14
Novembre 1775. Signé VICTOR AMÉ-
DÉE ."
و د
و د
و د
53
» D
Le Secret des Médecins , ou Manuel antiſyphillitique
, contenant la méthode
de ſe guérir foi même dans les malaJANVIER.
I. Vol. 1776. 67
!
.
.
dies vénériennes , avec l'art de s'en
préſerver , mis à la portée de tout le
Monde. A Paris , chez Coſtard , Libr.
Cet Ouvrage raſſemble ſous un ſeul
point de vue tout ce qui est néceſſaire
pour que chaque individu puiſſe être fon
Médecin dans les cas ordinaires de cette
maladie. Une longue expérience a fourni
à l'Auteur les moyens de connoître &
d'eſſayer les diverſes méthodes curatives
qui fe font multipliées de nos jours. Les
ſuccès réitérés font la meilleure apologie
qu'on puiſſe donner de la maniere dont
on traite cette maladie , qui a affligé le
genre humain de tout temps , s'il faut en
croire l'Auteur. On ſe ſert de l'autorité
de Moïſe pour appuyer l'opinion fur
l'ancienneté de cette maladie , qu'on
ſuppoſe avoir été déſignée par des noms
différens . Hérodote , au premier livre de
fon hiſtoire , ſemble l'indiquer. Les Auteurs
de l'antiquité , tels qu'Hippocrate ,
Celſe & autres; parlent de certains accidens
qui ont bien du rapport & de la
reſſemblance avec ceux qu'éprouve aujourd'hui
cette maladie. Salicet , qui vivoit
en 1270, Gordon & Valefcus , le
E2
68 MERCURE DE FRANCE.
diſent expreſſément. Il eſt bien plus esſentiel
d'indiquer les remedes les plus
efficaces pour ce genre de maladie , que
de diſcuter les différentes opinions fur
fon origine & fon ancienneté. Aufſi
l'Auteur ne cherche qu'à faire connoître
la meilleure méthode curative , & déclare
la guerre au Charlataniſme , qui cherche
à s'enrichir en abuſant de la crédulité
des malades. Rempli de reſpect & d'estime
pour Boerhaave & Aftruc , il montre
que les opinions de ces grands hommes
, que l'on a regardées juſqu'à ce jour
comme ſi différentes , font au fond les
mêmes ; & que leur oppoſition vient de
ce qu'on n'a pas établi diſtinctement les
rapports qui font entre la lymphe & la
graiſſe. Il eſt réſervé aux Maîtres de l'art
à juger ſi les raiſons qu'on apporte pour
faire cette conciliation font probables
& fi les remedes indiqués conviennent
véritablement aux différens accidens qui
accompagnent cette maladie , dont on
nous a prophétiſé la fin C'eſt en attaquant
ce poifon avec ſuccès qu'on pourra
hater l'accompliſſement de cette prédiction.
9
JANVIER . I. Vol. 1776. 6
}
1
;
1
1
La Tonotechnie , ou l'art de noter les
cylindres , & tout ce qui eſt ſuſceptible
de notage dans tous les inftrumens de
concerts méchaniques . Par le Pere Engramelle
, Religieux Auguſtin réformé
de la Reine Marguerite. A Paris , chez
Delaguette.
L'Auteur enſeigne la méthode nouvelle
de noter les cylindres des ſonnettes
, carillons , orgues portatifs , automates
, & de tous les inſtrumens de ce
genre , & de faire exécuter par des machines
quelques pieces de muſique que
ce foit , avec cette juſteſſe de préciſion
à laquelle le meilleur Muſicien auroit
peine à atteindre parce qu'elle feroit
fans erreur.
ود
,
Le notage , dit-il, étant la partie la
,, plus ignorée de ces inſtrumens , quoi-
,, que la plus eſſentielle , je me fuis
" perfuadé que je rendrois ſervice nonſeulement
aux Artiſtes , mais aux Ama-
,, teurs & aux Muſiciens mêmes , en le
”
" leur enſeignant. Eh ! qui ſait ſi les
,, Couperin , les Rameau ,& nos meilleurs
Auteurs de muſique , n'auroient pas
pris plaiſir à nous tranſmettre leurs
excellentes compoſitions dans toute
"
ود
95
E 3
70 MERCURE DE FRANCE.
وو
ود
un
leur pureté , par le moyen de quelques
cylindres , s'ils avoient fu le notage".
Cet art a toujours été , juſqu'ici ,
myſtere révélé à peu de perſonnes ; il en
eſt même peu qui le poſſedent dans toute
fon étendue ; & s'il a fait juſqu'à préſent
ſi peu de progrès , c'eſt qu'on a toujours
été arrêté par des difficultés rebutantes.
Mais l'Auteur ayant pratiqué longtemps
le notage avec ſuccès , c'eſt avec
connoiſſance de cauſe qu'il écrit ; auffi le
fait- il de maniere à convaincre ſes Lecteurs
de la certitude de ſes principes ,
qui feront utiles non- feulement à tous
les arts méchaniques , mais aux Muficiens
mêmes & aux Amateurs de muſique ,
s'ils veulent tranſmettre à la poſtérité des
preuves de leurs talens , fans aucune altération.
La muſique , cet art enchanteur ,
pourra acquérir , par ce moyen , un degré
de perfection juſqu'à préſent ineſpéré
par la facilité de pouvoir comparer toutes
les muſiques nationales par l'exécution
& dans ce genre d'expreffion qui convient
à chaque idiome , bien différent de
celui qui réſulte des pieces notées ſur le
papier , que chacun ajuſte ſuivant qu'il
eſt affecté , au lieu qu'avec des cylindres
on pourra réunir chez foi l'exécution
JANVIER. I. Vol. 1776. 7
même des meilleurs Compoſiteurs de tous
les Pays.
N'ayant encore aucuns principes pour
déſigner , fans équivoques , le détail des
effets particuliers à chaque note de muſique
, dont l'enſemble donne l'expreſſion
& le mérite aux pieces , l'Auteur en a
créé fur ces effets , qui doivent être accueillis
des Muſiciens, en les mettant à
portée de rendre compte de ces détails
intéreſſans , qu'ils enveloppent toujours
ſous le terme général du goût ; il a imaginé
en conféquence des caracteres pour
fixer à jamais le vrai genre d'exécution
& l'expreſſion dans le génie des Muſiciens.
Le Livre des Seigneurs , ou le Papier
terrier perpétuel , qui indique la maniere
de renouveler les terriers & de
les rendre utiles à perpétuité , pour la
confervation des droits de la Seigneurie.
A Paris , chez Cellot , Imp . Lib.
Les héritages des vaſſaux& des cenſitaires
font expoſés à différentes mutations
de propriété , par ventes & fucceffions.
Ceux qui font d'une grande étendue ſe
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
1
diviſent entre des enfans ou des collatéraux
, ou ſe morcellent pour fubvenir à
la néceſſité des affaires du propriétaire .
Souvent auſſi ils ſe réuniſſent ſur la tête
d'un héritier de pluſieurs parens. La nature
même d'un terrain change auffi par
la volonté des propriétaires , qui mettent
en pré , en bois ou en vigne des terres
labourables , & vice versa. On veut tirer
de fon héritage le parti le plus avantageux
, & fuivant les idées qu'on ſe for
me de ces différens revenus , on dénature
le fonds & on le tourne du côté
qu'on croit le plus utile. Les tenans même
immuables , qui pourroient donner
'de la conſiſtance à la ſituation des biens ,
ne laiſſent pas de varier. Un chemin ceſſe
de l'être , parce qu'il s'en eſt ouvert un
plus commode. Les rivieres même &
les ruiſſeaux changent quelquefois leur
lit. Au milieu de tant de variations , qui
pourroit reconnoître les rentes & autres
droits fur chacun de ces héritages , lors
de la conceffion originaire , ou même lors
des aveux ou déclarations rendus anciennement
par les vaſſaux & cenfitaires ?
Combien le temps & la fraude occafionnent
d'autres déſordres auxquels le ſeul
terrier d'une Seigneurie peut remédier.
JANVIER. I. Vol. 1776. 73
C'eſt le terrier qui indique les droits dûs
au Seigneur , lui en montre tous les ti
tres & lui aſſigne avec certitude les héritages
qui y font ſujets. Or l'Ouvrage
que nous annonçons fournit une excellente
méthode d'arranger les titres , de
renouveler un terrier , de le conſerver
à perpétuité , & fait connoître toutes les
regles qu'on doit ſuivre pour ſe conduire
avec intelligence dans ces opérations importantes.
Annoncer un tel Ouvrage, c'eſt
en faire connoître toute l'utilité.
Méthode des Terriers , ou traité des prépatatifs
& de la confection des terriers ,
avec la maniere de rendre utiles & d'abréger
pour les renovations prochaines ,
les différentes opérations qui ont ſervi
de fondement à la renovation actuelle.
Par MM. Follivet freres , Commiſſaires
aux droits Seigneuriaux ; in - 8°.
A Paris , chez Muſier fils , Libraire.
Cet Ouvrage eſt du genre de celui que
nous venons d'annoncer . Cette concurrence
prouve combien l'objet eſt intéresfant;
mais nous laiſſons aux gens de l'art
à décider du mérite & de la préférence
E5
74 MERCURE DE FRANCE,
des différens 'procédés qui leur font propofés.
Les Auteurs de cette excellente méthode
ont cru qu'après Dumoulin , Ferrieres
, Gayot , Pocquet de Livoniere ,
Fréminville , Renauldon , &c. on n'avoit
plus rien de neuf à dire ſur les fiefs ;
qu'après MM. Lemoine & Batteney on
n'avoit que des plans obfcurs à donner
fur l'arrangement des titres & la formation
d'un inventaire : & c'eſt de ce point
qu'ils font partis. Ils examinent fcrupuleuſement
les titres pour déterminer le
nombre des terriers d'après celui des fuzerains
de la terre; ils comparent cet
Ouvrage avec le local ; ils dépouillent
les titres & fur - tout les anciens terriers ;
ils font arpenter & borner , & forment
un fommier préparatoire qui contient les
numéros repréſentatifs des héritages figurés
ſur le plan , conſidéré comme le miroir
de tout le travail. A chacun de ces
numéros infcrits au ſommier , ils portent
toutes les indications de nature,
propriété , redevances , titres & autres ,
qui peuvent intéreſſer le Cenſitaire &
le Seigneur. Une ſimple table alphabétique
des Cenſitaires & les numéros des
héritages de chacun épars dans le ſomJANVIER.
I. Vol. 1776. 75
mier , conduiſent à la formation des déclarations,
& à la découverte de tous les
titres qui font entre les mains du Seigneur.
Le Cenfitaire , en paſſant ſa déclaration
, doit montrer les ſiens , & on les
y infcrit. Avant de clorre le terrier , on
Je vérifie: la clôture & l'expédition en
font le complément. Pendant tout ce
temps , il faut s'occuper des fiefs fervans ,
qui doivent étre regardés comme faifant
chacun un objet diſtinct ; & ils ſe trouvent
en regle en même temps que le
terrier finit. Il ne reſte plus qu'à établir
un ordre dans la manutention de tout
l'Ouvrage. Un livre que MM. Jollivet
appellent fommier de vérification , & auquel
le ſommier préparatoire a eu le
double avantage de ſervir de brouillon ,
fert à infcrire , ſuivant les numéros dú
plan , les héritages , leurs contenances ,
natures , poffeffeurs , charges , titres du
Seigneur & du Cenſitaire , avec renvois
au terrier , à l'inventaire & au cenfier de
détail. On y laiſſe aſſez de blanc pour
y porter les connoiſſances que la ſuite
des temps fournira ſur les mutations de
tout genre : car toutes les connoiſſances
antérieures à la formation de ce livre y
ont été portées. On s'occupe enfuite à
76 MERCURE DE FRANCE.
former le cenfier de détail , où chaque
Cenſitaire a , dans l'article qui le concerne
, le détail de ſes poffeffions , les
charges & réductions de charges auxquelles
il eſt aſſujetti; & en outre , des
renvois au plan , au terrier & au fommier
de verification . Tous ces quatre ouvrages
, plan , terrier , fommier & cenfier ,
ont ainſi une chaîne qui conduit les indications
de l'un à l'autre , ſans néanmoins
les avoir recommencées dans chaque.
Joignez à tout cela un ſimple regître
des mutations que tient le Seigneur luimême
, & dont il fait des extraits trèscourts
qu'il reporte ſur le ſommier. MM.
Jolivet terminent leur Ouvrage par la
méthode & le modele d'un aveu & dénombrement,
Traité des Jardins , ou le nouveau de la
Quintinie , contenant 19. la deſcrip
tion & la culture des arbres fruitiers ;
20. des plantes potageres ; 3 °. des
fleurs ; 4º. des arbres & arbriſſeaux
d'ornement. Par M. L. B..... deux
volumes in - 80. A Paris , chez Didot
le jeune , Libraire de la Faculté de
Médecine , quai des Auguſtins ; 6 liv,
8 fols br.
JANVIER. I. Vol. 1776. 77
Parmi le grand nombre de livres qui
ont paru ſur lejardinage , quelques uns ne
traitent que de quelques parties de cet art ,
d'autres en donnent des notions vagues ou
inſuffifantes , ou peu fûres. M. de la Quintinie
eſt le ſeul qui ait traité cette matiere
à fond : mais la plupart des inſtructions
qu'il y donne ſe trouvent ou noyées
dans les mots , ou obſcurcies par la prolixité
même , ou iſolées dans deux volu
mes enflés par de fréquentes digreſſions
& des opinions multipliées , enſorte que
cet Ouvrage ne peut être utile qu'à un
très petit nombre de perſonnes , encore
faut- il qu'elles ayent aſſez de courage
pour pouvoir rapprocher les parties éparſes
des leçons de ce grand Maître. Pour
épargner au Public une étude ſi laborieuſe
, ou la lecture & la dépenſe de
pluſieurs Traités particuliers , on donne
dans cet Ouvrage le réſultat du travail
d'un Amateur , occupé depuis long-temps
à éprouver les diverſes pratiques , à ſimplifier
les unes , à rectifier les autres &
à en ſubſtituer de meilleures. L'ordre ,
la préciſion & la brieveté ajoutent au
mérite de cet Ouvrage, dont la plupart
des préceptes; puiſés dans les Auteurs
les plus eſtimés , fur-tout dans l'Instruc78
MERCURE DE FRANCE.
tion pour les Jardins , font aſſurés par des
fuccès les plus conftans. Le premier volume
traite du Jardin fruitier , le ſecond
traite du jardin potager. Si le Public eft
fatisfait de ces deux premieres parties ,
l'Auteur publiera les deux autres , qui
comprendront le jardin fleuriste & le jardin
d'ornement , & completteront ce Traité.
De novorum offium regeneratione expérimen
ta , &c. Expériences fur la régénération
des os ; par M. Michel Troja ,
Docteur Médecin à Naples , &c. I vol .
in- 12. A Paris , chez Didot le jeune ,
Libraire , quai des Auguſtins. Prix br.
2 liv.
:
Ce Traité eſt diviſé en trois ſections :
la premiere renferme différentes expé.
riences qu'a faites l'Auteur ſur la régénération
des nouveaux os : la ſeconde traite
des fractures , & la troiſieme de la force
de la nature pour l'allongement des os.
Ces expériences , qui font au nombre de
vingt & une , font très - curieuses & trèsintéreſſantes
; elles pourront un jour devenir
de la plus grande utilité pour le
traitement des maladies des os : mais
JANVIER. I. Vol. 1776. 79
elles méritent d'être confimées. L'Ouvrage
eſt dédié à M. Lieutaud , premier
Médecin du Roi , le meilleur appréciateur
fur ces fortes de matieres,
Dictionnaire vétérinaire & des animaux
domestiques , contenant leurs moeurs ,
leurs caracteres , leurs defcriptions anatomiques
, la maniere de les nourrir ,
de les élever & de les gouverner , les
alimens qui leur font propres , les maladies
auxquelles ils ſont ſujets , &
leurs propriétés , tant pour la Médecine&
la nourriture de l'homme , que
pour tous les différens uſage de la
ſociété civile , auquel on a joint un
Fauna Gallicus. Par M. Buc'hoz , Médecin
Botanifte & de quartier , furnuméraire
de Monfieur , &c. 6 volumes
in 8°. ornés de 60 planches gravées en
taille douce. A Paris , chez Brunet ,
1776. Avec approb. & privilege du
Roi.
Toute ſcience qui ne fert point àl'économie
champêtre , eſt plus curieuſe
qu'utile ; l'hiſtoire naturelle feroit regardée
comme telle ſi, dans l'étude
80 MERCURE DE FRANCE.
qu'on en fait, on ſe contentoit de connoître
les différens corps qui nous environent
, fans ſavoir les uſages auxquels
on peut les employer. Rien n'a été créé
que pour l'utilité de l'homme , & fi le
Créateur nous à ſouvent caché les avantages
indirects qui nous viennent réellement
de certains êtres organiſés , c'eſt autant
pour abaiſſer notre orgueil que pour
nous engager à des recherches plus profondes.
Le but que M. Buc'hoz ſe propoſe
dans les différens Ouvrages qu'il
publie , c'eſt de ſe rendre utile à ſes
Compratriotes. Il ne s'eſt pas contenté
d'expoſer les richeſſes qu'on trouve à
chaque pas dans ce vaſte Royaume , il a
commencé l'hiſtore naturelle de la France
par celle des végétaux , comme étant
les êtres les plus eſſentiels à la vie ; il
a fait voir, dans le Dictionnaire qu'il a
mis au jour ſur les plantes de ce Royaume
, à quels uſages on pouvoit les em
ployer , non - feulement pour les alimens
& les médicamens des hommes & des
animaux , mais encore pour les différens
arts , tant de néceſſité premiere que de luxe .
L'accueil que le Public a fait à cet Ouvrage
, dont l'édition a été preſque'entiérement
épuiſée en moins de fix mois ,
a
JANVIER. I. Vol. 1776. 81
a engagé l'Auteur à continuer ſes récherches
fur les autres regnes de la
France; il s'eſt déterminé en confé
quence à publier auſſi un Dictionnaire
fur les animaux. Il vouloit le rédiger
de même que le précédent , & l'intituler :
Dictionnaire de tous les animaux , tant
quadrupedes qu'oiseaux , poiffons , infectes ,
coquillages, ferpens , &c. qui se trouvent
en France: mais comme différentes perſonnes
très - ſenſées ont fait obſerver à.
l'Auteur que ce Dictionnaire ainſi rédigé
, ne ſeroit que très peu utile , & qu'il
valoit beaucoup mieux ſe reſtreindre aux
animaux domeſtiques & à ceux dont on
peut tirer quelques avantages pour la fociété
, en y traçant d'une façon étendue
tout ce qui peut avoir rapport à l'art
vétérinaire , à la chaſſe , à la pêche , &
en général à toutes les connoiſſances néceſſaires
dans l'économie domeſtique; il
s'eſt rendu à leurs bons avis , & par
conféquent il a donné à cet Ouvrage le
titre de Dictionnaire vétérinaire & des
animaux domestiques. Il y a done fait
paſſer. en revue tous les animaux ; il y
donne leurs deſcriptions anatomiques ,
&quelquefois comparées avec celles de
P'homme & d'autres animaux domeſti-
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ques ; il explique enſuite la maniere de
les élever , il indique les alimens qui
leur font propres , il examine les mala
dies auxquelles ils ſont ſujets, il expoſe
les remedés qui leur conviennent; il faic
l'hiſtoire des différentes maladies épizootiques
qui ont régné parmi eux de
puis les temps les plus reculés , & il en
rapporte les ſymptômes & les traitemens.
Il entre enſuite dans le détail de
tous les avantages qu'on peut tirer de
ces animaux ; il démontre conbien ils
font utiles pour nos alimens , pour nos
médicamens , & le plus souvent pour la
culture & l'engrais de nos terres , pour le
tranfport de nos marchandises , enfin pour
tous les différens úſages économiques de
la vie; il ſuit régulierement ce plan dans
chaque article des animaux domeſtiques :
mais il n'en reſte pas là ; il parle en outre
des quadrupedes fauvages , des oiſeaux
& des poiffons dont on a coutume de ſe
nourrir ; il rapporte tout ce qui peut concérner
la chaſſe & la pêche de ces animaux:
il n'omet rien , ou du moins il
tâche de ne rień omettre de ce qui ſe
trouvé d'eſſentiel dans le regne animal ;
il a mis en quelque façon à contribution ,
pour rédiger ce Dictionnaire , tout ce
JANVIER. I. Vol. 1776. 83
qui a paru de plus intéreſſant juſqu'à
préſent ſur l'art vétérinaire , fur les épizooties
& maladies contagieuſes des bestiaux
, fur la chaſſe , la pêche , l'économie
champêtre , l'agriculture , la matiere médicale
& alimentaire , & les différens
arts & métiers. Il a parcouru générale.
ment tous les Traités qui ont pu parvenir
à ſa connoiffance fur ces objets , les Collections
Académiques , les Journaux &
autres Ouvrages périodiques. C'eſt le rés
fultat de toutes les connoiſſances des différens
ſiecles , que l'Auteur offre actuel
lement à ſes Concitoyens ; c'eſt fans contredit
un recueil complet de l'économie
animale , qui fera néceſſairement époque
dans cette partie. Mais l'Auteur ne s'eſt
pas feulement contenté de puiſer dans
les Ouvrages imprimés ; il a encore voulu
confulter les gens de l'art , & joindre
leurs propres obſervations & expériences
à celles des Auteurs. Dans les différentes
courſes que M. Buc'hoz a faites dans le
Royaume , pour en reconnoître les plantes
, il a appris des Intendans des domai
nes , des Laboureurs , des Fermiers , des
Chaſſeurs , des Pêcheurs , des Maréchaux,
des Bergers , des Pâtres , ce qui pouvoit
• concerner les parties dont ils avoient l'ad-
F2
84
MERCURE DE FRANCE .
miniſtration. Ce n'eſt pas dans les villes ,
ce n'eſt pas chez lesGens de Lettres , qu'il
faut apprendre à nourrir , gouverner ,
élever & traiter des animaux domeſtiques:
mais c'eſt dans les campagnes ,
c'eſt même ſouvent auprès des perſonnes
les plus ruſtiques qu'il faut s'inſtruire. Les
différentes expériences que l'Auteur a
vues pratiquer dans la maiſon paternelle
&dont il a pareillement tiré parti pour
cet Ouvrage , ne contribuent pas peu à
le rendre utile; la pratique équivaut en
tout à la théorie : c'eſt la raiſon pour laquelle
l'Auteur part toujours de cette premiere
lorſqu'il veut traiter de quelque
objet. H a joint à la fin de ce Dictionnaire
pluſieurs tables alphabétiques , de même
qu'il avoit fait dans le Dictionnaire des
plantes , arbres & arbustes , dont celui - ci
fait ſuite , pour lui donner un nouveau
degré d'utilité : il commence d'abord par
la table des animaux dont il eſt queſtion
dans l'Ouvrage , avec tous les différens
noms ſynonymes , tant triviaux que ſcientifiques
; il en donne une ſeconde pour
les différentes maladies des chevaux ,
des vaches des brebis , des chevres &
des porcs ; une troiſieme eſt deſtinée pour
les maladies des oiſeaux , principalement
JANVIER. I. Vol. 1776. 85
1
ceux de baſſe - cour , dont il fait voir les
richeſſes qu'on en peut tirer pour un état;
&une quatrieme indique les remedes que
nous fourniſſent les animaux pour nos
maladies ; dans la cinquieme , il donne
la liſte des animaux propres à nous fervir
de nourriture : la fixieme enfin comprend
toutes les différentes parties de ces
mêmes animaux qui conviennent aux
arts . Il fait ſuccéder à ces tables un Fauna
Gallicus , dans lequel il donne la liſte
de tous les animaux de la France , rangée
ſuivant le ſyſtème de Linneus , que M.
Buc'hoz a toujours adopté dans ſes Ouvrages
, juſqu'à préſent , par préférence à
tout autre , comme le plus méthodique ,
le plus clair & le plus court.
Ce Fauna fupplée en quelque choſe
aux differens animaux qui ont été omis
dans le cours de ce Dictionnaire ; & quoiqu'on
ſe ſoit restreint aux animaux domeſtiques
pour le corps de l'Ouvrage ,
l'Auteur penſe qu'il n'eſt pas moins intéreſſant
de faire connoître les autres animaux
de la France ; en conféquence il
rapporte dans ce Fauna Gallicus , après
la dénomination de chaque animal, la
deſcription fimple de ceux dont il n'a pas
> fait mention ; il a l'avantage de réunir
F3
86 MERCURE DE FRANCE .
par - là l'ancien plan avec celui qu'on lui
a conſeillé. C'eſt ainſi que ce Dictionnaire
devient réellement une ſuite indispenſable
de celui des arbres & arbustes de
la France & le Dictionnaire minéralogique
& hydrologique de la France , dont le quatrieme
volume eſt ſur le point de paroître
, & fera le complément de l'hiſtoire
naturelle du Royaume. L'Auteur finit le
Dictionnaire Vétérinaire par une bibliographie
des Auteurs qui ont écrit fur cette
matiere, L'édition des quatre premiers
volumes étant épuiſée , on les a réimprimés
; & on a orné cette ſeconde édi
tion de 60 planches gravées en tailledouce
, qui repréſentent au naturel la plupart
des animaux domeſtiques.
Mémoire fur le Coucou ; par M. Lotthinger
, Médecin à Sarbroug. ANancy ,
chez Gervais , Libraire.
L'Auteur de ce Mémoire , très-connu
dans la République des Lettres par les
différens Mémoires qu'il a communiqués
à M. le Comte de Buffon fur les oiſeaux ,
& dont ce Savant, a fait mention , de
même que par ceux qu'il a communiqués
à M. Buc'hoz fur, l'ornithologie de la
Lorraine (voyez l'Aldrovandus LotharinJANVIER.
I. Vol. 1776. 87
gie ) fait part au Public , dans le Mémoire
que nous annonçons de différentes
obfervations tout à fait neuves , qui tendent
à prouver combien font erronnés les
préjugés du Public ſur l'incubation du
coucou.
Beauté de la Nature , ou fleurimanie raiſonnée
, concernant l'art de cultiver
les oeillets ainſi que les fleurs du premier
& du ſecond ordre , fervant
d'ornement pour les parterres , avec
une Differtation ſur les arbriſſeaux
choiſis , fondé ſur une longue expé-
:
८
1
rience ; par le ſieur Robert - Xavier
Mellet ; I vol. in - 12. A Paris , chez
Didot le jeune , Libraire.
:
:
4
M. Mellet , par la publication de cet
Ouvrage , nous fait part des obfervations
qu'il a faites depuis fort long temps fur la
culture des fleurs & des arbrifſſeaux ; fon
-Ouvrage eſt réellement fondé ſur la pratique
& l'expérience , & mérite d'être confulté
par les Fleuriſtes .
F
i.
88 MERCURE DE FRANCE.
t
La Nature confidérée fous fes différens aspetts
, ou Journal des trois regnes de
la Nature , concernant tout ce qui a
rapport à la ſcience phyſique de l'homme,
à l'art vétérinaire , à l'hiſtoire des
différens animaux , au regne végétal , à
la connoiſſance des plantes , à l'agriculture
, au jardinage , aux arts , au regne
minéral , a l'exploitation des mines
aux fingularités & à l'uſage des différens
fofiles.
Ce Journal , qui eſt tout à la fois Ouvrage
périodique & de Bibliotheque , eſt
peut - être un des plus intéreſſans ; on y
trouve généralement tout ce qui peut être
utile à l'homme, foit pour ſes alimens&
ſes médicamens , foit pour ſon logement ,
ſes habits & fon chauffage. La médeci
ne , l'art vétérinaire , l'agriculture , le
jardinage , l'économie champêtre, la minéralogie
, l'hiſtoire naturelle , la botanique
, la phyſique , & les différens arts &
métiers , font autant d'objets qui forment
la matière de cette collection. On y
expoſe toutes les nouvelles découvertes
qui y ont rapport ; on y donne même
une notion impartiale des livres anciens
& modernes qui traitent de ces objets.
Pour mieux faire connoître l'importance
de ce Journal , il ſuffit de parJANVIER
. I. Vol. 1776. 89
ler de quelques uns de ſes articles indiſtinctement.
Dans le premier volume
qui a paru en 1775 , on trouve différens
remedes domeſtiques , tels que celui
contre la toux , la brûlure , les hémorrhoïdes
, l'hydropiſie , les vers , le pian ,
la morſure des viperes , les accidens occaſionnés
par les champignons , la gar
grene , l'enflure du ſein , le lait épanché ,
la petite vérole rentrée , l'épilepfie , la
fuffocation par le charbon , &c. Ce volume
n'eſt pas moins intéreſſant pour
l'art vétérinaire: on y rapporte différens
remedes contre les maladies des beſtiaux ;
on y traite de la maladie épizootique
qui a régné parmi les chiens ; on y
donne la recette éprouvée à la Chartreuſe
de Baſſeville contre les maladies des
bêtes à cornes; on y indique les fumigations
que le Docteur Lanciſi a conſeillées
comme préſervatifs dans pareils
cas , & le remede qui a ſauvé beaucoup
de beſtiaux en Suiſſe ; on y décrit l'épizootie
du Béarn ; on y trouve un autre
mémoire ſur les maladies épizootiques
des beſtiaux , & ſpécialement ſur les
maladies des bêtes à laine de Sologne.
La partie concernant l'économie animale
&végétale , n'eſt pas moins intéreſſante :
:
F5
90 MERCURE DE FRANCE.
on y expoſe les moyens qu'on peut employer
pour détruire les différens infectes
qui attaquent l'homme , les beftiaux &
Hes plantes : on y lit une nouvelle maniere
de blanchir la cire ; & on y expoſe quelques
réflexions fur cette ſubſtance , on y
enfeigne un nouveau fourrage pour les
beftiaux & une nouvelle méthode pour con-
• ſerver les grains ; des obſervations ſur le
gingembre , ſur l'apocin , l'acacia , l'iris
jaune des près , la bruyere blanche , le
riz , le cierge du Pérou , l'olivier , font
'autant d'articles qui méritent d'être confultés
. On y lit une infinité de recettes
fur les arts , & pluſieurs morceaux de
phyſique & de méchanique. Nous n'aurions
jamais fini fi nous voulions rappor-
*ter ici toutes les chofes intéreſſantes qui
y ſont conſignées: les bornes que nous
ſommes obligés de nous prefcrire dans
les extraits que nous faiſons ici , ne nous
permettent pas de nous étendre plus au
long; nous aurons occafion d'y revenir
dans la ſuite. On fouferit en tout temps
pour ſe procurer ce Journal que nous annonçons
, & qui a paru depuis 1768 ,
chez Lacombe , Lib. rue Chriſtine. Le
prix de la ſouſcription eſt de 121 paran ,
franc deport pour Paris& la Province ; il
comprend 52 feuilles d'impreſſion par an.
JANVIER. I. Vol. 1776. 98
Manuel du Meûnier & du Charpentier de
moulins , on abrégé claſſique du Traité
de la mouture par économie , orné de
gravures en taille douce , & rédigé
fur les Mémoires du ſieur Bucquer.
Par M. Beguiller , Avocat & premier
Notaire des Etats de Bourgogne , &c.
1 vol . in- 80, A Paris, chez Panckoucke
& Delalain , Libraire 1775 .
Cet Ouvrage n'eſt que l'abrégé du
grand Traité de M. Beguiller fur la Connoissance
des grains & fur la mouture éco-
-nomique ; cet Abrégé eit encore fufceptible
de réduction .
Le Spectateur François; par M. Caſtilhon ;
in 12. Il' en paroît 15 cahiers par an ,
dont le prix eſt à Paris de 12 1. & en
Province de 15 liv. port franc par la
pofte. On foufcrit à Paris , chez Lacombe
, Libr! rue Chriſtine.
C'eſt une pénible entrepriſe que celle
*de préſenter aux hommes & de leur faire
aimer la vérité. Le meilleur moyen , &
c'eſt celui que l'Auteur a adopté , eſt de
la montrer ſous le maſque : mais il faut
92 MERCURE DE FRANCE.
que ce maſque change ſouvent de forme,
& que ces formes ne choquent perſonne.
C'eſt peut-être là une des plus
grandes difficultés. Avec les meilleures
intentions du monde , l'Auteur ſe trouve
ſouvent accuſé d'avoir eu des vues coupables
, par deux ou trois lecteurs qui
s'y croient attaqués , & auxquels il n'a
jamais penſé ; ſouvent les alluſions mal
entendues par un eſprit faux , ou mal interprêtées
par la méchanceté , lui attirent
des affaires ; quelquefois la crainte de la
cenſure lui jette ſur tout ce qu'il écrit un
froid inévitable : c'eſt ce que le Spectateur
a eu le courage de faire ſentir dans
un dialogue entre ſon Imprimeur & lui :
,, Quand on a de bonnes intentions , ditil
, devroit - on avoir quelque choſe à
craindre ? Ne voyez vous pas que cette
circonſpection éternelle , ces frayeurs
de déplaire , cette gêne tiennent l'eſprit
à la torture , glacent l'imagination ,
énervent le génie ? Avez- vous jamais
vu que la crainte ait produit quelque
و د
chofe de bon ? Dans ce dialogue ,
l'Imprimeur lui annonce qu'il faut refaire
une feuille entiere , que le Cenſeur refufe
d'approuver un certain caractere de l'ennemi
de foi - même. Vous avez dit for-
23
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JANVIER . I. Vol. 1776. 98
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,, mellement , lui dit l'Imprimeur , qu'une
vertu trop ſévere nous rend incommodes
à la ſociété , & fait le ſupplice de
„ quiconque ſe livre à cet excès ; qu'exi-
„ ger des hommes qu'ils foient fans défauts
, les femmes fans caprices , les
courtiſans ſans fauſſeſté , les financiers
ſans rudeſſe , les ſavans fans orgueil ,
les beaux eſprits fans vanité,les grands
fans morgue , le Peuple ſans inconstance
, c'eſt demander l'impoſſible ".
Le Spectateur demande ce que le Cenſeur
peut trouver à tout cela.,, Il prétend ,
répond l'Imprimeur , que le portrait
de l'homme inquiet qui voudroit qu'il
n'y eſit point de défauts au monde ,
tend au relâchement des moeurs ; qu'il
ne faut que cela pour inſpirer à certains
lecteurs du dégoût pour la vertu , &
qu'il n'y a pas un ſeul correctifpropre
à la faire aimer ". Cette façon de voir
n'eſt pas auſſi rare qu'on le penſe. D'un
autre côté l'Imprimeur lui reporte une
feuille que le Cenſeur approuve , mais
que , lui , il ne veut pas mettre ſous
preſſe. Pourquoi , lui demande le Spectateur?
Parce que , répond l'Imprimeur ,
je ne veux pas me faire interdire. Vous
faites l'éloge d'une fage politique , vous
ود
"
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"
"
"
"
94
MERCURE DE FRANCE.
établiſſez les principes d'un bon gouver
nement. Eft ce que vous aimeriez mieux ,
répond le Spectateur , que j'en euſſe fait
la fatire ? Ni l'un , ni l'autre , répond l'Imprimeur
; mais ne concevez- vous pas que
les éloges qu'on donne à une ſage adminiftration,
ſuppoſent qu'il peut y en avoir
de mauvaiſes , & que ces ſuppoſitions ne
font jamais permiſes ? Ne vous ſouvenez
vous pas du temps où des Monopoleurs
à patentes faifoient main baſſe ſur
quiconque oſoit ſuppoſer qu'il y eût des
monopoles , ou même qu'il pût y en
avoir ?
Voilà comme le Spectateur trouve le
fecret de jeter du ridicule fur cette timidité
décourageante qui laiſſe ſubſiſter le
mal , parce qu'il eſt établi, dans la crainte
de bleſſer ceux qui font intéreſſés à ne
pas vouloir le bien.
Malgré les difficultés que le Spectateur
a à furmonter , il eſt peu de matieres
qu'il ne traite : on y trouve un dialogue
entre un Rémouleur & lui , contre les
abus des jurandes , rempli de réflexions
folides , de pathétique & de gaîté. Une
lettre plaifante ſur le divorce , que le
Spectateur ſe fait adreſſer par un mari
qui fe croit veuf, parce que fa femme ,
JANVIER. I. Voll 17760 95
1
1
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ود
perdue pour lui, eſt au pouvoir d'un Seigneur
qui l'entretient. Il demande à ſe
remarier. Il y a des chofes d'une force &
d'une vérité finguliere dans cette lettre.
,,.Quand je pouſſe à bout mon Curé ,
dit il , on m'objecte que pour pouvoir
ſe remarier , il faut qu'il y ait mort
phyſique de l'un des conjoints. Savezvous
que cette idée de mort phyfique ,
ſeul moyen de rompre des noeuds mal
aſſortis & d'en dégager des époux qui
ſe haïffent , peut caufer d'étranges défordres
dans certaines têtes , & porter
,, un mauvais mari ou une méchante
femme à de terribles excès ; qu'ils
peuvent tirer de ce principe de bien
,, abominables conféquences ? En vérité,
Monfieur le Spectateur, c'eſt mettre le
poignard dans lamain des mécontens.
C'eſt tout au moins condamner le malheureux
à faire des voeux pour la mort
de fon tyran ou de fon infidele. Je ne
vois pas dans tout cela l'ombre de charité".
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!
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ود
ود
Il entre enfuite dans les détails des
› grands avantages qui réſulteroient pour
les moeurs , & méme pour l'union conjugale
, de cette liberté de ſe remarier,
quand on n'a plus de femme. Il fait voir
۱
2 .
96 MERCURE DE FRANCE .
,
l'inſuffisance de nos loix dans les ſépara
tions qui ne remédient à rien , parce que
cette reſſource ne peut pas donner un
mari à une femme délaiſſée ni une
femme à un mari qui a perdu la ſienne.
Sous le titre d'extraits d'un papier anglois
du temps de Charles II , on trouve
un tableau de la corruption de nos moeurs ,
l'allégorie eſt frappante ; & la réforme
des abus dont l'adminiſtration s'occupe
ſous les yeux vigilans du Prince , rendra
ce tableau plus intéreſſant à mesure que
nos moeurs s'épureront.
Il feroit trop long de parcourir les
différentes pieces qui compoſent les trois
volumes qui ont paru dans le cours de
cette année. Pour varier les formes ſous
Jeſquelles l'Auteur préſente ſa morale ,
il n'y en a point qu'il ne lui donne ;
tantôt ce ſont des contes , tantôt des fables
, des hiſtoires , des anecdotes ſuppoſées
, des plaifanteries fur nos modes ;
les plumes y jouent un grand rôle. L'hiftoire
de Vieille-Epée eſt une peinture de
ces heureux ſcélérats, qui , à la faveur de
leurs intrigues & de leur baſſeffe , par
viennent au comble de la fortune , abuſent
de leur crédit & ſe rendent le fléau
du Peuple. Les tableaux de cette eſpece
ne
e
JANVIER. 1. Vol. 1776. 97
.
>
>
⚫ne fauroient être aſſez multipliés . м.
Caftilhon , en les traçanit , n'affecte point
cette couleur fombre qui attriſte l'eſprit
fans affecter l'ame ; il n'oublie jamais
qu'il écrit pour des François , & qu'afin
➤ de faire mieux reſſortir ce qui doit frapper
& laiſſer de profondes impreffions ,
il faut jeter de la gaieté dans les accef
ſoires . La gaieté diſpoſe le coeur à l'attendriſſement
, à l'horreur du vice & à
la bienfaiſance. Le Spectateur ne confi
dere guere les lettres que relativement
aux moeurs . Les Courtisanes , Comédie
de M. Paliſſot , lui donnerent lieu de
faire des réflexions ſur l'importance que
l'état de Comédien a ufurpée en France :
il y revient encore dans ſes dernieres
feuilles , & il fait voir qu'on peut juger
, par la faveur qu'ont les Comédiens ,
du degré de corruption de nos moeurs.
On trouve parmi les moyens de les corriger
le projet de l'établiſſement d'une gas
Zette finguliere. Deux lettres , l'une fur
le commerce des grains , & l'autre fur
l'agrandiſſement exceffif de la capitale ,
renferment des réflexions ſages & folides .
Nous terminerons cet extrait par le mor
ceau fuivant.
!
}
G
98 MERCURE DE FRANCE.
Le Supplice de l'Envieux , Anecdote
Chinoise.
Parmi les bons Empereurs dont la
Chine révere la mémoire , Taï- Oum eft
regardé comme un des plus ſages. Lorfqu'il
fut parvenu au Trône , il forma le
projet de remédier aux abus qui , ſous
les regnes précédens , s'étoient gliſſés
dans toutes les parties de l'adminiſtration .
Il ſe fit donner la liſte des Mandarins ,
dont l'inflexible probité avoit , en différens
temps , attiré ſur eux les perfécutions
& les diſgrâces ; & ce fut dans cette
claſſe qu'il prit ſes Colao. Un Miniftre ,
quelqu'actif qu'il foit, ne peut pas tout
faire par lui - même. L'un de fes Colao
éleva au Mandarinat & afſſocia à ſes
fonctions , quatre Lettrés dont il connoiffoit
les lumieres ; il les avoit tirés de
l'obſcurité des derniers rangs , ſeul aſyle
où la vertu ſoit en sûreté , quand le pouvoir
abſolu fait régner cent tigres ſous
le nom d'un deſpote. L'envie ne put voir
ces Lettrés fortir de la pouſſiere ſans frémir
; elle s'arma de tous ſes ſerpens,
Elle déchaîna la calomnie & la fureur ;
les uns furent accuſés de crimes atroces ,
JANVIER. I. Vol. 1776. 99
;
{
2
les autres d'une incapacité dangereuſe,
Elle inonda tout Pékin de libelles ſeandaleux
: ils parvinrent juſqu'à l'Empereur;
il en fut indigné. Il ordonna qu'on
en recherchât les Auteurs , pour en faire
un exemple ſévere; il conſulta le Colao
fur le genre du fupplice dont il devoir
les punir. Bienfaiſante Majesté , lui dit
le Colao , je n'en connois qu'un ; mais
il eſt plus terrible pour l'envieux que les
tortures & la mort même : c'eſt de le
rendre témoin de la proſpérité de ceux
qu'il a déſignés pour victimes .
L'Empereur l'entendit. Il appela les
Lettrés , leur permit de s'aſſeoir ſur les
marches de ſon Trône , les accabla de
careſſes , leur donna des diſtinctions &
les combla de préfens. Ces bienfaits irriterent
l'envie ; elle exhala de nouvelles
fureurs , & l'Empereur fit aux Lettrés
de nouveaux dons. Dès qu'il couroit quelque
placard ou qu'on répandoit quelquelibelle
calomnieux , l'Empereur ne manquoit
pas d'énvoyer au Lettré qui en étoit
l'objet , un témoignage de ſon eſtime.
Les envieux ne douterent plus qu'au lieu
de nuire aux Lettrés , amis du Colao ,
chacun de leurs traits ne fût l'occaſion
d'une nouvelle grâce de l'Empereur. Ils
G
100 MERCURE DE FRANCE.
garderent un profond filence. Bientôt ils
tremblerent que ce filence , mal interpreté
, ne fût encore favorable aux objets
de leur haine , & ne portat l'Empereur à
les récompenfer encore. Les envieux prirent
le parti de faire de leurs rivaux les
éloges les plus pompeux. Ils éviterent
avec plus de circonfpection d'en dire du
mal qu'ils n'avoient craint autrefois d'en
dire du bien. Louons à tort à travers ,
diſoient - ils ; qui ſait fi à la fin nos éloges
ne produiront pas les effets que la cenſure
doit naturellement produire ? Les hommes
ſont ſi bizarres ! Les envieux fe
tromperent encore : car l'Empereur , qui
devina leur projet , ordonna que ces éloges
fuſſent conſacrés dans le tribunal de
l'hiſtoire.
Le dix - huitieme Siecle venge ; Epître à
M. D*** , par M. M*** , Facit indi-
- gnatio verfum. A la Haye , & à Paris
chez les Marchands de nouveautés ,
1775-
Cette Epître eſt une réponſe à la fatire
contre le dix - huitieme ſiecle. C'eſt un
combat d'eſprit entre deux jeunes Poëtes ,
l'un qui vante les détracteurs des talens ,
JANVIER . I. Vol. 1776. 101
?
&l'autre qui venge les Ecrivains renommes.
Ce dernier prenant le parti du mérite
avoué par la Nation , a du moins
l'avantage d'une meilleure cauſe. Il fait
bien des vers , & il y en a dans cette
Epître de très heureux. Voici comme il
peint un fatirique qui s'efforce de l'être :
Doué d'un coeur ſenſible & du plus rare eſprit ,
Le goût & la raiſon dictent quand il écrit.
Sa critique en tout temps , juſte , profonde & fage ,
Ne voit que des défauts dans le meilleur ouvrage ;
Et duffent les Amours en rire & s'en moquer ,
Il ne verroit Vénus que pour la critiquer.
S'il oſe dénouer la ceinture des Grâces ,
Et d'ans Gnide ou Paphos ſe traîner ſur leurs traces ;
Plutôt que d'adorer , à l'exemple des fots ,
Maftre de tous ſes ſens , il compte leurs défauts.
Nous citerons encore ces vers qui font
le portrait d'un Déclamateur forcené .
Dans Athenes jadis lorſqu'un célebre Mime
Vint déclamer le drame effrayant & fublime ,
Qui d'Efchyle aujourd'hui fait encor le renom ,
Des femmes , de frayeur , dans le Cirque , dit-on ,
Aux yeux des Athéniens , loin du terme & d'avance ,
A leurs fruits avortés donnerent la naiſſance .
Mais*** le furpaffer en l'art de réciter ,
G3
102 MERCURE
DE FRANCE.
Ou du moins , à bon droit peut le lai difputer :
En déclamant des vers à celle qu'il adore ,
Il produit des effets plus ſurprenans encore ;
Doué , pour mieux crier , des poulmons de Stentor ,
A ſa voix dure & rauque il peut donner l'eſfor.
Il faut le voir , Ami , l'oeil hagard , immobile ,
Au lieu de vermillon , le teint couvert de bile ,
Dans les plis de fon front ſes ſourcils confondus ,
Sa grande bouche ouverte & fes poingts ſuſpendus ,
Détonner à grands cris un vers dur & pénible , &c.
* Journal de Lecture , ou choix périodique
de littérature & de morale. La fouscription
pour les 24 parties de ce Journal
, qui a commencé le 1er Juillet
1775 , eſt de 30 l. franc de port dans
tout le Royaume. Ceux qui ont fouscrit
pour les douze premieres parties ,
ne payetont que 15 I. pour le nº. 13
juſqu'au nº. 24. On ſouſcrit à Paris ,
chez Lacombe , ( on trouve chez Rey à
Amsterdam ce Journal. )
Le projet de cet Ouvrage eſt parfaitement
aſſorti au goût dominant de ce
fiecle , où la mode eſt de s'inſtruire par
• Article de M. de la Harpe.
JANVIER . I. Vol. 1776. 103
১
éxtraits , de lire par déſoeuvrement & de
parler de littérature par diſtraction. Rien
n'eſt plus commode que d'ouvrir un volume
où l'on trouve au hafard des fragmens
de nos meilleurs Ouvrages en vers ,
qui n'ont entre eux d'autre liaiſon que
les noms des différens Auteurs . Cette
collection a un autre mérite que celui
d'être favorable à la pareſſe. Elle est d'une
utilité réelle aux Nationaux & fur- tout
aux Etrangers. Elle rend familiers à ceuxci
les meilleur morceaux de notre langue
qu'ils retrouvent ſucceſſivement dans
chaque feuille , & rappelle aux autres la
mémoire des modeles qu'on ne ſaurait
trop ſouvent revoir & confulter. Il eſt
vrai que ces feuilles contenant auſſi en
extrait les nouveautés , un peu connues,
qui paroifſſent journellement , il y
a telle de ces nouveautés qui contraſte
étrangement avec les morceaux qui l'accompagnent.
Mais , en fait de Journal ,
la nouveauté eſt toujours un mérite ; &
ſi , dans ce genre , le Rédacteur ne voulait
inférer chaque mois que ce qui eſt
digne d'être conſervé , il courrait riſque
ſouvent de ne rien donner de nouveau ; il
ſe ferait des ennemis de tous ceux dont
il n'emprunterait rien, & c'eſt toujours
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
très bien fait (quand on le peut) d'être en
paix avec tout le monde.
Mais rien n'oblige le Rédacteur a inférer
dans ſon recueil des morceaux de
critique qui peuvent égarer le goût des
Etrangers , pour lesquels ce recueil eſt
principalement deſtiné. Il est vrai qu'on
n'en trouve qu'un exemple : mais il ſe
trouve dans le premier volume , & pourrait
faire mal juger du reſte. Il eſt intitulé :
Réflexions historiques & littéraires fur Piron
. L'intérêt qu'on doit prendre à cette
efpece de Journal , qui peut être réellement
utile , nous oblige à quelques remarques
fur le morceau dont nous parlons
. Il eſt de M. Imbert. Voici comme
l'Auteur débute.
Vous m'avez étonné , Monfieur , en
m'apprenant que notre célebre Piron
était moins connu chez les Etrangers
qu'il n'eſt eſtimé dans ſa patrie".
ود
ود
ود
ود
Peut - être n'y a - t - il pas de quoi tant
s'étonner. Le ſeul Ouvrage de Piron qui
aurait pu paſſer chez l'Etranger , eſt la
Métromanie , & l'on fait que la Comédie
eſt un des genres d'Ouvrages qui ſe
traduiſent le plus difficilement.
" Peut - être ſes Ouvrages ne font ils
,, pas d'une date affez reculée pour s'y
JANVIER. I. Vol. 1776. 105
י? être répandus à titre d'Ouvrages an-
;, ciens , & qu'ils n'étaient aſſez étayés
ni par l'intrigue, ni par le ton à la
mode , pour y paffer en qualité d'Ou-
,, vrages modernes" .
"
De quels Ouvrages M. Imbert veut- il
pa- ler ? La Métromanie eſt de 1738 , & a
eu tout le temps d'etre connue & tra
duite. Tout ce qui réuffit parmi nous eſt
traduit preſque auſſi tôt , ſans que l'intrigue
s'en mêle , & fouvent même de
fort mauvais Ouvrages ont les honneurs
équivoques d'une traduction: car rien
n'empêche qu'un Anglais ou un Italien
de mauvais goût ne s'amuſe à traduite
un mauvais Drame français , ignoré
parmi nous , comme on pourrait le prou
ver par vingt exemples depuis que notre
littérature eft à la mode dans l'Europe.
La traduction eſt communément une
fuite du ſuccès , mais n'en eſt pas tou
jours la preuve. Il faut s'informer nonſeulement
ſi tel Ouvrage eſt traduit ,
mais ſi la traduction a réuſſi , & fi l'Ouvrage
eſt eſtimé dans le pays où on lui
fait parler une autre langue. Ne tradui
fons- nous pas tous les jours des livres
mauvais ou médiocres ? Peut-être le ridicule
de la Métromanie , plus répandu
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
parmi nous que chez toute autre Nation ,
n'a - t- il pas paru affez piquant , aſſez
théatral , affez moral pour les autres
Nations de l'Europe.
ود Peut être auffi lui a- t- il manqué
,, cette maniere philosophique qui a donné
„ des ailes , pour ainſi dire , aux Ouvra-
„ ges des Voltaire , des d'Alembert " .
On n'entend pas trop comment une
maniere philofophique donne des ailes . Il faut
écrire mieux , lorſqu'on juge.
و د
Il débuta au Théatre Français par
,, ſa Comédie de l'Ecole des Peres , qui
» parut d'abord ſous le titre des Fils in-
" grats. Cette piece , antérieure à celles
» de la Chauffée, eſt l'époque de la rénaiſſance
du comique larmoyant fur
notre Theatre. Il en fait une eſpece
d'amende honorable dans ſa Préface.
,, Quoi que puiſſent dire pour nous nos
» partiſans , s'écria- t-il , toutſe réduira ,
و د
ود
" ce me ſemble , à ne pouvoir apprécier
notre malheureux comique , où l'on
,, s'attendrit , que ſur le pied du tragique ,
où l'on s'égaye. Il eſt malheureux pour
» ce genre que M. de Voltaire& Piron ,
qui tous deux s'y ſont exercés , ſe ſoient
réunis pour le condamner ,, .
و د
ود
"
D'abord l'Ecole des Peres n'eſt point
JANVIER. I. Vol. 1776. 107
}
l'époque du comique larmoyant. C'eſt le
Préjugé à la mode , dont le mérite & le
ſuccès firent connaître les reſſources qu'on
pouvait tirer des ſituations attendriſſantes
mêlées au comique , & préparerent
ce genre qu'on appelle aujourd'hui le
Drame bourgeois , ou l'intérêt peut aller
quelquefois auſſi loin que dans la Tragédie
, qui ne s'en diftingue que parce
qu'elle eſt eſſentiellement héroïque. Enſuite
, ce n'était point une renaissance.
Ce mot ferait bien placé s'il s'agiſſait
d'un genre qui eût régné quelque temps ,
qui eût été oublié & qu'on eût fait revivre.
Ce n'eſt pas ici le cas. L'Andrienne ,
il eſt vrai , avait fait voir que la Comédie
n'excluait pas le pathétique ; c'en était
aſſez pour que le genre du Préjugé à la
mode ne fût pas abſolument une nouveauté
: mais le Préjugé à la mode ne
fut point une renaissance ; ce fut bien
véritablement une époque , parce qu'il
ouvrit une route peu frayée juſqu'alors ,
& où beaucoup d'Auteurs ont marché
depuis . L'Ecole des Peres , piece dans laquelle
il n'y a pas plus d'intérêt que de
comique, n'a pu produire aucun de ces
effets & n'eſt une époque en aucun fens.
Je ne fais ſi Piron s'est écrié, comme
108 MERCURE DE FRANCE.
:
le dit M. Imbert , qu'on ne pouvait
apprécier le comique où l'on s'attendrisfait
, que fur le pied du tragique ou l'on
s'égaye. Ce n'eſt pas là une exclamation ,
mais c'eſt une hyperbole très déplacée &
que l'Auteur ne s'eſt permiſe apparemment
qu'à cauſe de l'antitheſe. Mais une
antitheſe ne juſtifie pas une fauffeté. Le
tragique où l'on s'égaye eſt ſouverainement
ridicule, & n'était bon que pour
Cyrano de Bergerac ; mais le comique où
l'on s'attendrit , fans être comparable à
la tragédie héroïque , ni à la comédie de
caractere , eſt encore un genre eftimable ,
quand il eſt bien traité. Il eſt vrai qu'il
n'y a aucun rapport entre l'Ecole des
Peres , que perſonne ne lit , & les belles
ſcenes de l'Enfant prodigue & le chefd'oeuvre
de Nanine, que tout le monde
fait par coeur. Mais auffi M. Imbert a
grand tort de rapprocher en ce genre M.
de Voltaire & Piron , qui même en aucun
genre ne doivent être rapprochés ,
parce qu'ils n'ont rien de commun.
و د
و د
و د
"
29
Califthene ſuivit de près l'Ecole des
Peres . Cette piece , quoique toute entiere
dans le genre admiratif , fourmille
des plus grandes beautés . Mais le peu
d'intérêt en avait préparé la chute".
JANVIER. I. Vol. 1776. 109
Il faut convenir que ce mot quoique
eſt ſingulierement placé. Quoiqu'une
piece foit dans le genre qui tend à exciter
l'admiration (car c'eſt ce que fignifie
le genre admiratif) , cependant elle fourmille
des plus grandes beautés. Pour
qu'une pareille phraſe eût quelque ſens ,
il faudrait que les pieces où l'on excite
l'admiration ne fuſſent pas vraiment ſusceptibles
de grandes beautés , & fans
doute ce n'eſt pas ce que M. Imbert a
voulu dire ; car Sertorius & la mort de
Pompée ne peuvent gueres exciter d'autres
fentimens que l'admiration , & ont
cependant de grandes beautés. L'admiration
même eſt l'effet le plus général des
pieces de Corneille , même de celles qui
ont plus d'intérêt que les deux qu'on
vient de nommer ; & c'eſt précisément
parce qu'il inſpire ce ſentiment d'admis
ration qui éleve notre ame , qu'il a été
nommé le grand Corneille, M, Imbert a
peut- être voulu dire que ce ſentiment de
l'admiration n'eſt pas le plus tragique ni
le plus théatral qu'on peut exciter , & je
le crois auffi . Mais ce qu'il a dit eſt bien
loin de ce qu'il a voulu dire ; & même ,
en lui ſuppoſant cette idée , il eſt toujours
plaiſant de dire qu'un Ouvrage a des
110 MERCURE DE FRANCE.
beautés , quoique ſon genre ſoit d'exciter
l'admiration , comme ſi ce n'était pas
précisément par les beautés qu'on produit
l'admiration.
On peut remarquer ici ce qui a déjà
été obſervé plus d'une fois , combien il
eſt rare parmi les jeunes gens qui montrent
quelque talent pour les vers ( car
M. Imbert a donné des preuves de ce
talent dans le Jugement de Paris ) d'en
trouver un capable d'écrire quelques pages
en profe , qui puiſſent plaire à un
Lecteur ſenſé , où il y ait quelque justeſſe
dans les idées & dans les conftructions
, & où l'Auteur s'entende luimême.
Cependant ils ont preſque tous
la manie de juger & de diſſerter en proſe ,
& l'on ne voit pas d'épîtres de cent vers
où il n'y ait une préface plus longue &
plus mauvaiſe que la piece.
Reſte à ſavoir fi Calisthene fourmille
des plus grandes beautés. M. Imbert ne
fonge pas qu'un Ouvrage qui mériterait
cet éloge, ferait un Ouvrage immortel ,
parce qu'il n'y a point de défauts que de
grandes beautés ne faffent pardonner. Je
ne ferai à M. Imbert qu'une queſtion .
Quelqu'un fait- il un vers de Califthene ?
Et trouverait - il beaucoup de gens qui
JANVIER. I. Vol. 1776. 1
)
l'ayent lu ou qui ſe ſouvinſſent de l'avoir
lu ? Dira-t- il qu'on ne lit gueres un Ouvrage
de théatre qui n'a pas eu de ſuccès ?
On lit beaucoup Eſther , qui eſt une fort
mauvaiſe tragédie. Mais c'eſt qu'en effet
Eſther , comme ouvrage de poësie , fourmille
des plus grandes beautés , s'il faut
ſe ſervir de ce terme , que je ne trouve
pas trop bien placé. Un Ouvrage four ,
mille de défauts ; mais il étincelle de
beautés.
Au peu d'intérêt qui prépara la chûte de
Calisthene , M. Imbert ajoute une autre
raiſon d'après ce que raconte l'Auteur
dans ſa préface , c'eſt que le poignard que
Califthene reçoit de Lyſimaque fe rompit
en morceaux dans ſa main. Il eſt bien
étonnant qu'un homme d'autant d'eſprit
que l'Auteur de la Métromanie
bercé fon amour-propre d'un pareil conte.
Jamais un pareil incident ne ferait tomber
une bonne piece. Ce n'eſt pas le poignard
briſé de Lyſimaque qui fit tomber
Calisthene ; c'eſt le poignard de Melpomene
qui ſe rompit dans les mains de
l'Auteur .
"
"
ود
aic
Les Courſes de Tempé réuſſirent ,
& elles réuffiraient encore aujourd'hui".
112 MERCURE DE FRANCE ,
Un Ecrivain qui aurait eu plus de
droit de parler affirmativement , aurait
dit, peut - être.
ود
و د
L'Auteur a eu l'art d'y mettre une
vérité & un naturel charmant , fans
,, rien perdre de l'originalité qui le dif-
„ tingue ".
Voici quelques traits de ce naturel ,
& de cette vérité & de cette originalité .
Je les prends dans les citations de M.
Imbert.
SILVANDRE,
Ah , quand on aime , a- t-on l'humeur que vous avez ?
Non ! vous ne favez pas ce que c'eſt que tendreffe.
THÉMIRE.
Vous ſavez quereller fans ceffe ,
Vous; c'eſt tout ce que vous favez.
SILVANDRE.
Rien ne vous impatiente.
THÉMIRE.
Et tout vous met en courroux .
SILVANDRE.
C'eſt que je fuis ſenſible.
THÉMIRE.
JANVIER I. Vol. 1776. 113
.
THÉMIRE.
Et moi très-endurante
Témoin l'amour que j'ai pour vous.
SILVANDRE.
Jene fonge en tout qu'à vous plaire.
Ma faute , quandj'y manque , eſt bien involontaire.
Mais vous ne diſconviendrez pas
Que fi vous aimiez bien , l'on vous eût vu tout faire ,
Pour nous débarraſſer d'Hylas .
Votre pere a parlé de ſe donner un gendre ;
Etranger dans ces lieux , je n'ai que peu d'eſpoir :
Mais confultons par où nous pourrons nous y prendre
, &c.
Je ne fais ſi M. Imbert trouve dans
cette maniered'écrire beaucoupde vérité,
de naturel & d'originalité. On peut du
moins aſſurer qu'il n'y a pas beaucoup
de grace ni d'élégance .
Viens , viens voir échouer tes ruſes criminelles,
La honte & les remords courront à tes côtés.
On aime beaucoup dans Boileau :
Le chagrin monte en croupe & galoppe avec luis
H
114 MERCURE DE FRANCE.
Pourquoi n'aimera-t-on pas les remords
qui courent , figure qui n'eſt pas plus hardie?
C'est que dans le vers de Boileau
c'eſt le Poëte qui parle : ici c'eſt un perſonnage
, & un perſonnage de paſtorale.
Où eſt là le naturel dont parle M. Imbert ?
Jel'ai furpris à s'exercer ſouvent.
Je vous l'avouerai ſans fineſſe :
La flèche vole avec moins de viteſſe ,
Et j'oferais pour lui gager contre le vent.
L'hyperbole eſt un peu forte , & ce
n'eſt pas encore là du naturel. M. Imbert
appelle les Courſes de Tempé une Paftorale
charmante. Il ne faudrait pas s'exprimer
ainſi même dans un panégyrique ,
encore moins dans des Réflexions hifto .
riques & littéraires , car ce jugement n'eſt
pas plus littéraire qu'hiſtorique.
A l'article de Gustave , voici comme
M. Imbert s'exprime :
"
"
"
"
ود On aura beau m'objecter la multiplicité
des événemens entaſſés dans
cette tragédie , je répondrai qu'elle a
beaucoup d'intérêt ; ſi on lui reproche
biendes endroits d'un ſtyle rocailleux ,
» je répondrai , beaucoup d'intérêt , &
» cette réponſe ſera pour moi le fameux
JANVIER I. Vol. 1776. 115
fans dot de l'Harpagon de Moliere ".
Non, le beaucoup d'intérêt de M. Imbert
ne fera pour perſonne lefans dot de
Moliere. D'abord il faudrait debonnefoi
avouer qu'on veut faire un panégyrique ;
encore dans cette ſuppoſition, faut-il reſpecter
la vérité àun certain point. Quel
eſt lebutde M. Imbert ? Veut- il flatter Pi
ron , quinel'entendplus ?Se croit -il obligé
, pour marquer le reſpect qu'il rend à ſa
mémoire , de trouver bon tout ce qu'il a
fait ? Il ſe trompe ; quand on loue un
homme de génie qui n'eſt plus , il faut le
juger comme on peut ſuppoſer qu'ilſe jugerait
lui-même , ſi dans un autre ordre
de choſes , élevé au-deſſus des foibleſſes
de l'humanité , au deſſus de ſes propres
Ouvrages , il jetait fur eux le coup d'oeil
d'une raiſon abſolument épurée. Dans
cet état de ſupériorité , il ne voudrait
conſerver de ſes productions que celles
que la poſtérité aurait conſacrées , &
n'entendrait ſonéloge avec plaiſir , qu'autant
qu'il ſerait conforme à la vérité . C'eſt
la vérité qu'on doit au Public, quand on
parle des morts : & même quand il eſt
queſtion des vivans on peut la taire
fans doute; mais il ne faut pas la blef
-fer.
,
H2
116 MERCURE DE FRANCE .
M. Imbert peut-il ignorer que ce n'eſt
pas ſeulement la multiplicité des événemens
que l'on reproche à Gustave , mais
leur invraiſemblance? On lui reproche
une intrigue qui n'eſt fondée que fur un
jeu de mots , ſur un quolibet indigne de
la tragédie , & fur une maladreſſe du
Tyran , qu'il eſt impoſſible de juſtifier.
Quel eſt le fondement de la piece ? Le
voici en deux mots. Gustave paraît devant
Chriſtierne , ſous le nom d'un ſoldat
qui apporte la tête de Guſtave , que
Chriftierne a proſcrit. Chriſtierne lui
dit avec beaucoup de raifon:
Pourquoi ſe préſenter ſans ce gage à la main ?
GUSTAVE.
Je ne paraîtrais pas avec tant d'aſſurance ,
Si ce gage fatal n'était en ma puiſſance .
Ce qui ne peut vouloir dire autre
choſe , ſi ce n'eſt qu'il a la tête de Guftave
, qui eſt en effet ſur ſes épaules ; &
il ajoute :
C'eſt un ſpectacle affreux dont vous pouvez jouir ,
Et c'eſt à vous , Seigneur , à vous faire obéir.
Après cette réponſe , leTyran n'a auJANVIER
I. Vol. 1776. 117
tre choſe à faire qu'à demander la
tête de Guſtave , qui apparemment eſt
entre les mains de quelqu'un des Gardes
du Palais. L'objet eſt de ſi grande importance
, qu'il n'y a pas un moment à
• perdre , & toute autre conduite eſt impoffible
à ſuppoſer dans un homme qui
aun fi grand intérêt à s'aſſurer de la mort
de ſon ennemi , & à qui le ſoldat qu'on
lui préſente ne peut pas donner d'autre
preuve. Cependant Chriſtierne n'en fait
rien , & par une bonne raiſon , c'eſt que
la piece feroit finie. Il parle d'autre choſe ;
&deux actes ſe paſſent , avantqu'il s'aviſe
de vérifier une nouvelle ſi importante.
C'eſt-là fans doute une faute plus capitale
que la multiplicité des événemens , & le
combat fur la glace que raconte Adélaïde
après avoir disparu ſous la glace , & le
froid épisode de Frédéric , &c. Mais,
dira- t- on , la piece a réuffi . Oui , parce
qu'il y a des ſituations attachantes , & un
intérêt de curioſité : car c'eſt-là ſur- tout
l'eſpece d'intérêt qui regne dansGuſtave.
Il ne faut pas diſputer contre les larmes ,
dit M. Imbert , comme s'il parlait d'Inès
ou de Zaïre. Je n'ai jamais vu que Guftave
fit verſer beaucoup de larmes. Il y
a du mérite fans doute , puiſqu'il eſt
H 3
#18 MERCURE DE FRANCE.
reſté au Théatre , & ce mérite conſiſte ,
comme je viens de le dire, dans des
fituations qui ont fait excufer les invraiſemblances.
Mais pluſieurs pieces font
reftées au Théatre ſans mériter beaucoup
d'eſtime , & fans faire beaucoup de répu
tation à leurs Auteurs. Amaſis eft reſtée
au Théatre même depuis Mérope. Amafis
eſt-elle une bonne Tragédie ? Et la
Grange - Chancel eſt - il un bon Poëte
dramatique ?
M. Imbert parle de quelques endroits
d'un ſtyle rocailleux. Je ne fais
trop ce que c'eſt que ce ſtyle rocail
leux: mais on fait ce que c'eſt qu'un
ſtyle dur & barbare , qui offenſe également
l'oreille & la grammaire ; & M.
Imbert peut- il nier que ce ſtyle ne ſoit
d'un bout à l'autre celui de Guſtave ?
Pourquoi diffimuler la vérité ? Qui veutil
tromper ? Et à qui veut-il plaire ? Qu'il
ouvre Guſtave , & il verra dès la premiere
ſcene :
Tout le monde en effet , Seigneur , en est encore
Aconnaître l'objet que votre flamme honore.
CHRISTIERNE.
Hélas ! ſouvent ainſi nous-mêmes contre nous ;
JANVIER I. Vol. 1776. 119
Du fort qui nous poursuit nous préparons les coups ,
Juſte punition de la façon barbare
Dont ma rage accueillit une beauté ſi rare.
Ecoute', &plains un coeur qui n'a pu s'attendrir
Qu'après avoir tout fait pour n'ofer plus s'offrir.
Frédéric avoué de l'Etat & de moi ,
Eut donc ordre d'aller luf préſenter ſa foi.
Il y fut , &c
Ah! Rodolphe , peins - toi
Tout ce qu'a la beauté de féduisant en ſoi ,
Tout ce qu'ont d'engageant la jeuneſſe & les grâces ,
Où la tendre langueur fait remarquer ſes traces ;
Jamais de deux beaux yeux le charme en un moment ,
N'a, fans vouloir agir , agi fi puiſſamment , &c.
Qu'eus je espéré d'ailleurs fir cette ame inflexible ?
Cet amas de ſoléciſmes & de barbariſmes
, & d'expreſſions ridicules , eſt it
ce que M. Imbert appelle du ſtyle rocailleux?
C'eſt aux Etrangers ſur tout qu'il
faut dire que ce ſtyle eſt ce qu'il y a de
plus mauvais dans notre langue.
Si M. Imbert m'obſerve que moi , qui
dis tant de mal de ce Guſtave, j'en ai
fait un , il y a environ dixans , beaucoup
H4
1
120 MERCURE DE FRANCE.
plus mauvais , je lui répondrai que c'eſt
précisément parce que j'ai fait beaucoup
plus mal , que j'en parle librement. Si
j'avais fait mieux , je n'aurais plus rien à
dire.
" Vient enfin la Métromanie , qui
marche de front avec les chefs d'oeu-
„ vre de Moliere”.
"
L'expreſſion eſt forte. Quand M. Imbert
aura réfléchi ſur l'art , il faura que
dans la Comédie rien ne marche de front
avec Moliere. La Métromanie eſt une
excellente piece , pleine de ſituations ,
de verve , de gaieté , dont les caracteres
font bien tracés , l'intrigue bien menée ,
le ſtyle original , comique , & brillant
de vers heureux que tout le monde a
retenus. Cette piece & le Glorieux font
les deux chefs - d'oeuvre de ce fiecle dans
le genre de la bonne comédie. Mais M.
Imbert me demandera - t - il comment ,
malgré tant d'avantages , on ne marche
pas de front avec Moliere ? C'eſt que
Moliere , dans ſes chefs - d'oeuvre , a un
mérite qui lui eſt propre , & que perſonne
n'a poſſédé au même degré,la connoiffance
profonde & l'expreſſion toujours vraie
du coeur humain , & de grands réſultats
de morale à la portée de tous les eſprits
JANVIER I. Vol. 1776. 121
2
&faits pour toutes les Nations. Lorſque
dans une piece , d'ailleurs auſſi parfaite
que le Miſanthrope , on fait voir aux
hommes que la vertu la plus pure peut
n'être bonne à rien , ni pour nous , ni
pour les autres ,& nous être au contraire
très nuiſible , ſi elle n'eſt aimable &
tempérée par l'indulgence ; lorſqu'on met
une vérité fi utile dans un jour ſi frappant;
lorſque dans le Tartuffe , ouvrage
plus theatral encore que le Miſanthrope ,
on donne une leçon peut-être encore plus
importante , & fûrement plus courageuſe
; lorſqu'enfin ce grand mérite couronne
tous les autres mérites de l'Ecrivain &
du Poëte : on eſt alors dans un rang unique
, & une bonne comédie qui n'eſt
pas une grande leçon de morale , & qui
n'attaque qu'un ridicule particulier , ne
peut jamais ſuppoſer ni un génie aufſi
élevé , ni d'auſſi grandes vues que les
beaux monumens dont nous venons de
parler , & que la derniere poſtérité recevra
avec une admiration égale à la
pôtre.
M. Imbert eſt très - embarraſſsé à deviner les
raiſons de la chûte de Cortez, Cortez , dit il,
eſt auſſi fublime par les idées que Calisthene ,
►plus énergique & bien plus fort d'intérêt
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
& de situations. Comme on prodigue les
grands mots fans avoir réflechi fur leur
valeur! Comment M. Imbert n'a - t - il pas
fongé qu'un Ouvrage qui mériterait tou
tes ces qualifications ſerait dans lesmains
de tout le monde, ou du moins admiré
des connaiſſeurs ? Et comme il ſerait très
inutile ici d'entrer dans la moindre difcuſſion
ſur un Ouvrage que perſonne ne
lit , nous nous contenterons de demander
à M. Imbert quel eſt l'homme de
lettres (encepté lui) qui trouve dans la
tragédie de Cortez du ſublime , de l'énergie
, des ſituations , de l'intérêt ? M. Im
bert cite des morceaux à l'appui de ſes
éloges. Voici les premiers vers qu'il
tranfcrit.
:
Le lac où vous avez cent barques toutes prêtes ,
Lavant le pied des murs du palais où vous êtes ,
Vous peut faire aisément regagner Tézeuco ;
Les chemins font ouverts . D'ailleurs à Tabasco ,
Vous le favez , Seigneur , l'ardeur était nouvelle , &c.
M. Imbert a t- il réfléchi , quand il a
cité de pareils vers ? Et plus bas :
Des fiers Américains l'hostilité sauvage ,
JANVIER I. Vol. 1776. 123
Semble nous annoncer la flamme & le ravage :
Audace contre audace : imitons le Romain
Qui ſe rendit l'effroi du rivage Africain.
ود
Quel ſtyle ! c'eſt pourtant là ce que
M. Imbert appelle des morceaux de la
plus grande éloquence. Il eſt vraiſem-
„ blable, ajoute til , que cette tragédie
auroit du ſuccès au Théatre." On ena
certainement applaudi de plus mauvaiſes,
- qui ont été oubliées trois ſemaines après.
Si M. Imbert parle de cette eſpece de
fuccès , ce n'eſt pas la peine de lui rien
diſputer là- deſſus. On fait aujourd'hui
mieux que jamais la valeur de ce genre
defuccès , qui dépend plus ou moins des
circonſtances& des meſures qu'on prend.
Mais s'il parle de cette expreffion d'eftime
& d'admiration , qui caractériſe
les véritables fuccès , ſi rares dans tous
les temps , il est vraisemblable qu'il ſe
trompe.
وو
גי
22
En général , on peut dire que les
derniers Ouvrages de Piron ne ſe refſentoient
pas de ſa vieilleſſe. N'imputons
cet avantage qu'à l'influence victorieuſe
du phyſique ſur le moral . Piron
a joui de la ſanté la plus robuſte,
,, &c."
f
124 MERCURE DE FRANCE.
,
Quels font ces Ouvrages qui ne se ref.
Sentent pas de la vieilleſſe ? Le dernier de
l'Auteur , Cortez , eſt de 1744. Depuis
cette époque juſqu'à ſa mort , c'est- à-dire
pendant l'eſpece de près de trente ans
quel eſt l'Ouvrage connu de Piron ? Eſt ce
une paraphrafe du De profundis , qu'on
trouva très-ridicule ? Je ne m'en rappelle
pas d'autres. Peu d'Auteurs ont commencé
plus tard que lui , & peu ont fini
plutôt. Où M. Imbert va- t - il chercher
un exemple d'une vieilleſſe robuſte & de
L'influence victorieuse du physique ? Je ne
me rappelle pas , depuis que je fuis au
monde , d'avoir entendu rien louer de
la vieilleſſe de Piron , fi ce n'eſt ſa bonne
ſanté & fes digeftions ; &, en vérité ,
c'eſt bien quelque chofe. Mais juſqu'où
mene la fureur du panégyrique & l'envie
de dire quelque chofe ?
”
ود
ود
,, Je fais ,& je ne le diffimulerai pas ,
qu'on a reproché à Piron de l'âpreté
dans le ſtyle , une négligence totale de
l'harmonie."
De l'âpreté ! pourquoi donc lui auroiton
reproché de l'âpreté ? Ce n'eſt pas un
défaut ; c'eſt même une beauté , quand
elle eſt placée.
{ La Nature marâtre en ces affreux climats ,
JANVIER I. Vol. 1776 . 125
Ne produit , au lieu d'or , que du fer , des ſoldats.
Son ſein , tout heriffé , n'offie aux deſirs de l'homme ,
Rien qui puifle tenter l'avarice de Rome.
Voilà du ſtyle âpre ,& ce ſtyle eſt trèsbeau
, parce qu'il eſt parfaitement adapté
au caractere du perſonnage. M. Imbert ,
en parlant de meilleure foi , auroit peutétre
mis dureté au lieu d'âpreté ; mais il
a craint d'affliger l'ombre de Piron , &
il n'a pas craint d'offenſer la vérité. A
quoi bon tous ces ménagemens ? La Métromanie
exceptée , perſonne n'ignore
que le ſtyle de Piron , dans ſes pieces
de Théatre , eſt mauvais dans tous les
fens; & il faut bien ſe donner de garde
de le prouver. On auroit trop raiſon , ce
qui eſt un grand tort. Ilfaut s'en rapporter
au Lecteur& à la voix publique.
و د
و د
ود
Il étoit difficile à Piron de ne point
,, manquer d'harmonie. Son caractere dominant
étoit l'énergie , qui ſuppoſe la
précifion ,& la préciſion eſt ſi près de
la dureté & du défaut d'harmonie ! "
Quel raiſonnement ! ne dirait- on pas
qu'il faut être faible & bavard pour être
harmonieux , & qu'on n'eſt pas précis
ſans être dur ? Juſqu'à quand ces héréſies ,
"
!
1
126 MERCURE DE FRANCE:
qu'en littérature on peut appeler popu.
laires , ces ridicules apologies du mauvais
goût & du mauvais ſtyle , rebattues
dans les plats Journaux voués au parti de
la médiocrité , gâteront- elles l'eſprit des
jeunes Littérateurs? Faut- il répéter encore
que dans Virgile , dans Horace ,
dans Tacite , dans Racine , dans M. de
Voltaire , l'énergie du ſtyle , c'eſt- à-dire
le degré de force que l'expreſſion peut
donner à la penſée , la préciſion , c'est-àdire
la fobriété de termes , qui rejette
toute inutilité , s'uniſſent toujours à l'har
monie , c'est-à-dire à cet accord heureux
des fons , de la meſure & du mouvement
avec le ſentiment & l'idée , accord qui
eſt le chef-d'oeuvre de l'art ? Voyez les
beaux morceaux de Boſſuet & de Corneille
, qui font ce que notre langue a
produit de plus énergique dans le fiecle
dernier. Quand Boſſuet eſt grand , ſa
proſe eſt d'une harmonie impoſante ;
quand les vers de Corneille ſont ſublimes
, pleins de forces & d'idées , ils font
fonores & harmonieux.
Appui de ma vieilleſſe & comble de mon heur ,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'hommeur,
JANVIER I. Vol. 1776. 127
مت
Viens baifer cette joue , & reconnais la place
Où fut empreint l'affront que ton courage efface.
Il eſt difficile de faire des vers plus forts
&. plus précis. Bleſſent-ils l'oreille? On
citerait de même tous les beaux vers de
Corneille. On feroitvoirau contraire que
quand il eſt déclamateur ou diſſertateur
ſon ſtyle devient dur , & ne plaît pas à
l'oreille plus qu'au bongoût. Qu'on ceſſe
donc de nous répéter ſi mal à-propos que
la préciſion & la force font près du dé
faut d'harmonie , & qu'on eſt dur , parce
qu'on est fort. On eſt dur parce qu'on eſt
dur , parce qu'on a reçu de la Nature de
mauvais organes , qu'on ne s'eſt pas appliqué
à corriger. Je ne connais que Lucrece
qui ait uni aſſez conſtamment la
force à la dureté ; mais il écrivait des
idées philofophiques dans un langage
qu'il était ſouvent, comme il le dit luimême
, obligé de créer. Lucrece excepté ,
par- tout où vous trouvez l'énergie de
ſtyle , vous y trouvez l'harmonie. Je fais
bien que quelques mauvais Poëtes , dénués
de goût & d'oreille , ont fait quel
quefois des vers où il y a de la force ;
mais cette force accidentelle ne tenait
pas à leurs défants. Ils étaient forts quel128
MERCURE DE FRANCE.
quefois , quoiqu'ils fuſſent toujours durs ,
& non pas parce qu'ils l'étaient.
M. Imbert rapporte la maniere dont
Piron ſe juſtifiait ſur l'harmonie. De
l'harmonie , de l'harmonic , voilà leur mot
de ralliement , & mettez - moi avant tout
des choses dans vos vers.
Sans doute ; mais faites que je puiſſe
les entendre & les lire , ou ces chofes
feront perdues. Et qu'est- ce donc que la
poësie , ſi ce n'eſt le talent de flatter
l'oreille en parlant à l'ame & à l'imagination
? Et n'est- ce pas la difficulté de
réunir ces différens avantages , n'eſt ce
pas cette difficulté vaincue qui fait le
grand mérite du Poëte & le charme de
fon art?
Il eſt triſte qu'il faille encore rappeler
& défendre des vérités ſi palpables ; mais
tant d'Ecrivains s'efforcent de détruire
tout principe de goût , qu'on eſt forcé
quelquefois de redire ce que trop de
gens font intéreſſés à faire oublier.
Pour prouver que la muſe de l'Auteur
de la Métromanie ſavoit ſe plier à tous
les tons , M. Imbert ſe donne la peine
de tranferire une longue piece de vers
qui
JANVIER I. Vol. 1776. 129
qui ſe trouve dans pluſieurs recueils , &
qui commence ainſi :
O bel objet defiré
Du plus amoureux des hommes , &c.
1
1
En voici quelques échantillons :
De quatre heureux perſonnages
Que nous nous trouvons ici ,
Deux font fous & deux ſont ſages ;
Providence en tout ceci ;
Mélange qui , Dieu merci ,
Sans relâche nous balote
Du compas à la marote ,
De la marote au compas.
Figurez - vous le tracas
D'un quatrain de notre eſpece,
En voyant courir fans ceſſe
La ſageſſe après les rats ,
Les rats après la ſageſſe.
"
:
Les lits les meilleurs du monde ,
Plume entre bons matelats ,
:
:
Doux fommeil entre deux draps , OD
Un calme dont rien n'approche ,
:
Jamais le moindre fracas
De caroſſe ni de cloche.
Paix , bombance , liberté,
:
130 MERCURE DE FRANCE.
:
:
Liberté ſans anicroche ;
L'horloge , à la vérité ,
Qui voudra nous le reproche,
Rarement eſt remonté, ...
Mais non pas le tourne-broche .
Là des têtes d'artichaux ,
Ici la tendre laitue
Le pourpier & l'eſtragon ,
Qui tout-à l'heure en ſalade
Vont piquer, près d'un dindon ,
L'appétit le plus malade , &c. :
Cette proſe rimée, ſi platement burleſque
, paraît à M. Imbert un ouvrage
délicieux pour la grace & la facilité. Tout
n'eſt pas ſi mauvais que ces morceaux ,
qui reſſemblent parfaitement aux mauvais
vers de Voiture ou du Pere du Cer.
ceau; mais ce qu'il y a de mieux n'eſt
pas au deſſus du médiocre , & reſte fort
loinde nos bonnes pieces en ce genre .
Onfait combien les préfaces de Piron
font décriées. Non-feulement on eft fatigué
au bout de trois pages de leur
tournure bizarre & de leur jargon baroque
, mais , ce qu'il y a de pis , c'eſt
qu'on y trouve très peu d'eſprit & pas
une idée ſur l'art. M. Imbert prétend
JANVIER I. Pol. 1776. 13
qu'elles reſſemblent à ſa converſation.
J'ai ouï dire trop de bien de la converfation
de Piron , pour croire qu'elle reſſemblât
à ſes préfaces ,& rien d'ailleurs neſe
reſſemble moins que l'eſprit de la ſociété
& l'eſprit d'un livre. M. Imbert relit fouvent
avec délices les préfaces de Piron. On
ne peut conteſter à perſonne fon plaifir :
mais ſi M. Imbert eſt à peu près le ſeul
qui ait ce plaiſir, on peut lui conteſter
Ion goût.
On connaît de Piron quelques épigrammes
excellentes & quelques contes
plus plaiſamment racontés que plaiſamment
inventés. Voilà tout ce qu'on peut
ajouter , pour ſa gloire , à la Métromanie
Dans l'opinion la plus générale , c'eſt un
homme de génie qui a fait un bel Ouvrage
& quelques bagatelles piquantes.
La poſtérité a déjà oublié le reſte , dont
M. Imbert n'auroit pas dû parler. L'éloge
de Piron ne devoit pas tenir plus
de quatre pages.
M. Imbert rapporte quelques anecdotes
fur Piron, dont pluſieurs ne valoient
pas la peine d'être écrites , celle- ci
par exemple :
132 MERCURE DE FRANCE,
(
4
"
Une perſonne le rencontra un jour
„ ſe promenant dans le Jardin des Tui-
„ leries , avec ſa haute taille , fon air
„ vénérable & fon grand bâton. Voyez
Piron , dit il en riant à ceux qui
l'accompagnaient , ne lui trouvez - vous
pas , comme moi , l'air d'un Prélat ? Là
deſſus, pour ſuivre ſa plaifanterie , il
» va au devant de lui , & ſe met à ge
noux fur fon paffage, comme pour recevoir
ſa bénédiction. Piron , qui
n'avoit pu entendre le projet de cette
„ plaifanterie , le devina fans doute; il
„ leve majestueuſement la main, &
„ l'ayant béni en digne Prélat , leve toi ,
"
dit-il, bu je te confirme.". Cette anecdote
était bonne pour des almanachs .
La plus piquante de celles que rappelle
M. Imbert est très connue, & regardé
la fameuſe épigramme contre l'Abbé
Desfontaines . છે ???????????
ود
20
"
Desfontaines faiſait mention dans
ſes feuilles d'une lettre où Jean-Baptiſte
Rouſſeau louait Piron , qu'il avait vu
à Bruxelles. Après avoir rapporté &
approuvé les éloges que ce Poëte céle-
„ bre en faifait , le Journaliſte ajouta un
mais avec des points. Oh ! oh ! dit
• Piron , tu me payeras , non pas ce que
21
JANVIER I. Vol. 1776. 133
ود
ود
ود
ود
tu as dit , mais ce que tu n'a pas dit , &
là deſſus il lacha fon épigramme , qui
fit le plus grand bruit. Quelques jours
après il alla voir l'Abbé Desfontaines ,
,, qu'il trouva entre deux Jéſuites de ſes
amis. Le Journaliſte devint furieux en ود
ود le voyantentrer. Comment ! s'écria- t- il ,
,, vous avez la hardieſſe de me venir voir ,
ود
ود
ود
ود
après l'épigramme horrible que vous avez
faite contre moi ! Qu'appellez vous horrible
? répondit Piron , comment vous
les faut-il donc ? Elle est fort jolie. Ce
,, fang froid redoubla les tranſports de
l'Abbé , & fit partir d'un éclat de rire
, les deux Jéſuites qui étaient préfens.
Tenez , ajouta notre Poëte , crier ne fert
de rien. Je viens vous proposer un ac.
commodement. - Eh ! quel accommode-
,, ment ? - Le voici. Vous écrivez au Public
toutes les semaines ; vous n'avez
,, qu'à lui mander la premiere fois que l'épigramme
dont il est question a été faite ,
"
ود
و د
ود
و د
ود
ود
on ne fait contre qui ni par qui , il y a
,, cinquante ans , & tout fera dit.-A la
bonne heure , dit l'Abbé Desfontaines ,
donnez moi l'épigramme. Et voilà ſur
le champ l'Abbé au point où Piron
voulait l'amener , copiant une épi-
,, gramme faite contre lui , & fous la
"
ود
13
134 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
dictée de l'Auteur même de l'épi-
„ gramme. La ſituation eſt desplus co-
„ miques qu'on ait vues au Théatre ;
elle eût figuré dans la Métromanie.
La peinture qu'en faiſait Piron , & le
récitdes commentaires de l'Abbé Desfontaines
à chaque vers de l'épigram .
me qu'il copiait , auraient opéré la
„ guériſon d'un Anglais conſomption-
ود
ود
22
و د
naire. Cette paix ne fut pourtant
„ qu'une trève , & même avant de ſe
,, quitter , il y eut promeſſe mutuelle de
„ recommencer les hoftilités. Depuis
, cette vifite , Piron faiſait tous les matins
une épigramme qu'il envoyait
tous les matins à l'Abbé Desfontaines.
Il en a fait plus de ſoixante."
و د
و د
ود
Il eût mieux fait de s'en tenir à la
premiere , qui eſt à peu près la ſeule
qu'on ait retenue , & qui fuffifait , parce
qu'elle eſt excellente. Cette fuite d'épigrammes
journalieres a quelque choſe de
puéril. Une bonne épigramme eſt une
faillie d'humeur ou de gaieté , & doit fe
pardonner quand elle n'attaque que le
ridicule. Soixante épigrammes marquent
un deffein ſuivi d'être méchant , & c'eſt
l'être avec maladreſſe. D'ailleurs l'Abbé
Desfontaines ne méritait pastantd'acharJANVIER
I Vol. 1776. 135
-
nement. Il s'en faut bien qu'il ait été le
plus coupable de ceux qui ont exercé le
même métier. Il jugeait ſouvent tout
de travers ; mais il ſe défendait les perfonnalités.
Le trait qui fait le plus d'honneur au
caractere de Piron , c'eſt celui par lequel
M. Imbert termine ſes réflexions.
,, Sa niece était mariée à M. Capron ,
,, célebre Muſicien ; mais elle cachait
fort foigneusement ce mariage , pour
ne pas alarmer la ſenſibilité de Piron ,
qui aurait pu craindre que les foins
,, qu'elle allait donner à ſon mari ne
,, fuſſent pris ſur les foins qu'elle donnait
ود
ود à fon oncle,&elle avait long- temps
vécu auprès de lui ſans qu'il lui en
,, témoignât le moindre foupçon. Elle fe
,, croyait maîtreſſe de ſon ſecret. Jugez
, qu'elle fut ſa ſurpriſe , quand dans fon
lit de mort ſon oncle fit écrire , en dictant
ſon teftament : Je fais mon héritiere
univerſelle ma niece , femme de
2, Capron , Muſicien. Avoir appris ce
,, mariage & l'avoir pardonné , était généreux
; mais n'en avoir rien témoigné
de peur d'affliger ſa niece , c'eſt une
ود
و د
دو
وو
ود
14
136 MERCURE DE FRANCE.
ود
و د
délicateſſe qui n'appartient qu'à une
ame auſſi noble que la ſienne. "
M. Imbert loue beaucoup la modeſtie
de Piron. On cite pourtant de lui quelques
mots qui prouveraient qu'il ne peſaît
pas dans une balance fort exacte ſon mérite
& celui des autres. Peu de gens , fans
doute , font en état de bien tenir cette
balance ; mais l'amour- propre de Piron
ne la faiſait- il pas pencher un peu trop
en ſa faveur , lorſque quelqu'un le félicitant
d'avoir fait la derniere Comédie
de ce fiecle , il répondit : Ajoutez , & la
derniere Tragédie ? On fait que dans ſes
diſcours il ménageait fort peu M. de
Voltaire . Les Comédiens lui demandant
quelques changemens qu'il faiſait attendre,
& lui citant en exemple la facilité
de M. de Voltaire , qui leur donnait autant
de changemens & ſouvent plus qu'ils
ne voulaient , il répondit : M. de Voltaire
travaille en marquéterie , & moi je jette en
bronze. Ce trait eſt fort connu. En voici
un qui l'eſt moins , mais qui eſt beaucoup
plus fort. Un de ſes amis lui amena un
jour une perſonne de ſa connaiſſance , à
qui , diſait- il , il avait l'obligation d'avoir
vu M. de Voltaire;& pour lui en témoigner
fa reconnaiſſance , il ne croyait pas
JANVIER I. Vol. 1776. 137
pouvoir mieux faire que de lui faire voir
Î'Auteur de la Métromanie : Monfieur
vous doit du reſte , dit Piron à ſon ami.
On connaît auſſi la réponſe qu'il fit à M.
de Voltaire qui lui demandait , dans le
temps des premieres repréſentations de
Sémiramis , ce qu'il penſait de cet Ouvrage.
Je crois que vous voudriez bien que
je l'euffefait (*). J'ai entendu plus d'une
fois vanter ce mot comme une excellente
réponſe. J'avoue que j'aimerais encore
mieux avoir fait Sémiramis. !
Cette réponſe fait voir que depuis le
ſuccès de Guſtave , Piron croyait pouvoir
balancer la réputation de M. de
(*) Il est vrai que les repréſentations de Semiramis , dans
Sa nouveauté, furent très- orageuses. La piece fut longtemps
en butie à tous les traits de la critique , de la fatire
& de la haine. Elle paſſa méme pour une piece tombée.
C'est aujourd'hui une de celles de l'Auteur laplus applaudie
& la plus suivie. On ne peut trop remarquer qu'il n'y a
gueres que les productions de la médiocrité qui foient accueil-
Lies paisiblement & portées , pour ainsi dire , par une indulgence
générale . Comme la place qu'elles peuvent avoir un
moment, n'est pas bien brillante , on la leur accorde Sans
peine jusqu'au moment oil il n'en est plus queſtion ; mais les
productions du génie , faites pour un rang infiniment plus
élevé , n'y arrivent qu'à travers les obstacles , & n'y font
effermies que par le temps.
مال
15
138 MERCURE DE FRANCE.
Voltaire dans la carriere dramatique ; &
en effet les détracteurs de ce dernier lui
ont toujours oppoſé tout ce qui n'approchait
pas de lui ,& tout ce qui a fini par
lui céder la place. Ces détracteurs difaient
(car il faut bien dire quelque
choſe) que M. de Voltaire faiſait mieux
des vers , mais que Piron était plus
Poëte, avait plus de verve & de génie.
Alzire & Cortez , tous deux fufceptibles
des mêmes peintures poëtiques , étaient
pourtant un objet de comparaiſon bien
déciſif, & qui aurait dû deſfiller les yeux
de l'envie , ſi l'on pouvait guérir un
aveuglement volontaire. C'eſt là qu'il
était aiſé de diſtinguer l'homme qui s'eſt
montré par tout un grand Poëte de celui
qui ne l'a été qu'une fois , dans la Métromanie.
Mais fans remonter fi haut , je
lifais tout-à -l'heure dans l'Epître à Mille
Chéré , que M. Imbert cite comme un
chef-d'oeuvre , un morceau dont toutes
les idées ſe retrouvent dans une piece de
M. de Voltaire , publiée long- temps
avant cette Epître. Laiſſant à part le mérite
de l'invention , qui d'ailleurs eft
aſſez peu de choſe en cet endroit , il eſt
facile de faire voir au Lecteur lequel des
JANVIER I. Vol. 1776. 139
deux écrit non-feulement avec plus d'élégance
& d'harmonie , mais avec plus
de verve & de mouvement.
Diſparaiſſez , lieux fuperbes ,
Où rien ne croit au hafard ,
Où le ſable , au lieu des herbes ,
Nous attriſte le regard ;
Lieux où la folle induftrie
Arrondit tout au ciſeau ,
Où rien aux yeux ne varie ,
Où tout s'alligne au cordeau
De la froide ſymmétrie
Ou de l'ennuyeux niveau.
Ici l'auguſte nature ,
Dans toute ſa majeſté ,
Offre une vive peinture
De la noble liberté.
Sans parler de quelques fautes de
ſtyle, les longueurs, les répétitions &
les épithetes accumulées , refroidiffent
tout ce morceau , dont l'idée eft agréable.
Quelle différence de ces vers à
ceux- ci de M. de Voltaire , dont le fond
eft abfolument le même !
Jardins plantés en fymmétrie ,
Arbres'nains tirés au cordeau ,
"
140 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui vous mit au niveau
En vain s'applaudit , ſe récrie
En voyant ce petit morceau .
Jardins , il faut que je vous fuye ;
Trop d'art me révolte & m'ennuie :
J'aime mieux ces vaſtes forêts ;
La nature libre & hardie ,
Irréguliere dans ſes traits ,
S'accorde avec ma fantaiſie .
٠٧٠
Quelle rapidité dans ces vers ! comme
ils s'échappent d'une imagination vivement
frappée ! & comme les autres font
languiſſans en comparaiſon! Telle eſt la
prodigieuſe diſtance que l'art d'écrire
peut mettre entre les mêmes idées. Mais
encore une fois , cet art a peu de Juges ,
& ce n'eſt qu'à la longue que ce petit
nombre de juges ſe fait entendre , &
fait taire l'envie & l'ignorance.
Malgré les divers témoignages du peude
juſtice quePiron paraiſſait rendre à la fupériorité
de M. de Voltaire , une anecdote
plus intéreſſanteque toutes celles qui ont
été écrites ſur le mêmeſujet , conſtatée par
des perſonnes dignes de foi , prouve
qu'au fond du coeur il ſentait ce prodigieux
mérite , dont il ne convenait pas.
Quelque temps avant fa mort, le bruit
JANVIER I. Vol. 1776. 141
>
de celle de M. de Voltaire s'accrédita
dans Paris , & cette mort paſſa quelque
temps pour certaine. Un des amis de
Piron vient lui annoncer cette nouvelle.
Piron ſe répand en regrets fur la perte
qu'on vient de faire , parle de M. de
Voltaire comme d'un homme vraiment
rare & qu'on ne peut gueres remplacer..
Tout au milieu de cet épanchement de
ſenſibilité & de juſtice , il s'arrête tout
d'un coup , & prenant la main de fon
ami : Au moins vous m'aſſurez qu'il est
mort. Ce mot remarquable eſt l'hiſtoire
de l'eſprit humain. Extinctus amabitur
idem.
Au furplus , fi j'ai dit librement fur
cet Ecrivain ce que penſent à peu près
tous les Gens de Lettres & les connaiſſeurs
, & fi j'ai relevé les faux jugemens
de M. Imbert , qui ſans doute a été égaré
par l'attachement qu'il conſerve pour la
mémoire d'un homme célebre qu'il a
connu & qu'il a aimé , ( motif honorable,
qui doit faire excuſer toutes ſes erreurs)
j'efpere que les eſprits équitables
ne verront dans les opinions que j'ai établies
aucune eſpece de partialité. Perfonne
n'eſtime & n'admire plus volon
142 MERCURE DE FRANCE.
tiers que moi ce que Piron a de vraiment
beau. Si c'eſt un tort d'avoir traité plus
mal que lui le ſujet de Guftave , quoique
ce n'en fût pas un de l'eſſayer ; je n'ai
jamais eu le tort, beaucoup plus grand ,
d'être injuſte envers un Ecrivaindontnotre
littérature s'honore. Je fais quedans le
temps de ce Guſtave , & depuis encore ,
il fit quelques épigrammes auſſi mauvaiſes
qu'inutiles , contre un jeune homme
qui avait lutté très malheureuſement
contre lui. Ces épigrammes ne m'offen
ferent point du tout , & ne firent pas
fortune ; mais quand elles auraient été
bonnes , ce qui eſt le ſeul cas où l'on foit
excufable de répondre , je n'y aurais pas
répondu. J'aurais reſpecté ſon âge & fa
réputation. Il n'y a qu'une ame lâche&
baſſe qui puiffe inſulter la vieilleſſe & le
génie. Je n'ai d'autre intérêt enécrivant
que celui de la vérité & du goût , & fi
l'on veut toujours étouffer cet intérêt
dans l'ame des Artiſtes & des Ecrivains ,
par une politique timide & filencieuſe ,
on éteindra bientôt en eux cet enthou-
1
Elles font à peu près ignorées : mais on les retrouvera
Sans doute , & bien d'autres encore , dans l'édition enponcho.
par M. Rigoley de Juvigny.
JANVIER I. Vol. 1776. 143
ſiaſme des talens & des beaux arts , qui
ſeul peut foutenir leur courage contre
les dégoût , l'injuſtice & la perſécution.
Histoire de Maurice , Comte de Saxe ,
Duc de Courlande & de Semigalle ,
Maréchal général des Camps & Armées
de Sa Majeſté très-Chrétienne ;
par M. le Baron d'Eſpagnac , Gouver
neur de l'Hôtel Royal des Invalides.
Nouvelle édition corrigée & confidérablement
augmentée. A Paris , chez
Saillant & Nyon , Piſſot , la Veuve
Ducheſne , la Veuve Deſaint , L'efprit.
1775. 2 vol. in-12. prix 5.
1. br.
Cette nouvelle édition eſt conforme à
labelle édition in -4°. dont nous avons
rendu compte, ſi ce n'eſt qu'il n'y a ni
cartes , ni plans ; mais on y trouve quelques
additions hiſtoriques & honorables
à des Officiers diftingués par des ſervices
importans rendus au Roi & à l'Etar",
foit par leurs Ancêtres , ſoit par euxmêmes.
Telle eſt celle-ci. Pendant la
guerre de Bohême , en 1741 , le Maréchal
de Belle-Ifle ayant fait bloquer
144 MERCURE DE FRANCE.
C.
Egra par une des Compagnies franches&
par des Milices Bavaroiſes , envoya pour
les foutenir la brigade de Cavalerie de
la Reine & le Régiment d'Infanterie de
Berry. Ce Régiment , placé dans une
Abbaye , genait beaucoup la garnifon
d'Egra. M. Doffing , Commandant de
cette Place , écrivit une lettre fiere &
menaçante au Marquis de Molac , Colonel
du Régiment de Berry , en lui
offrant en même temps une capitulation
honorable , qu'il le priait d'accepter de
bonne grace , s'il ne voulait s'expoſer
d'être forcé dans ſon poſte , d'éprouver
la derniere rigueur des armes & de perdre
ſon Régiment, qu'il lui conſeillait
deconſerverpour une meilleure occaſion.
Le Marquis de Molac lui répondit par
cette lettre , qui mérite d'être rapportée.
"
Il ne tiendra qu'à vous , Monfieur , en
ſuivant la diſpoſition où vous paraiſſez
être , de faire connaiſſance avec moi &
les troupes que je commande. Je me
flatte de vous perfuader que je ne ſuis
„ point dans le cas de devoir m'attendre
à pareille propofition que celle que
vous me donnez pour faveur ; mais
très-diſpoſé à recevoir l'honneur que
L
> vous
JANVIER 1. Vol. 1776. 145
"
vousm'annoncez. Je me preſſe de vous
„ répondre ; ne venant que de rentrer
„ chez moi , pour n'avoir pas à me re-
„ procher de vous faire perdre du temps.
J'ai l'honneur , &c. "
Voilà bien le langage & le caractere
d'un Officier qui connoît ſon devoir &
qui s'exprime avec autant de fermeté
que de politeſſe. M. Doffing , jugeant du
Marquis de Molac par fa réponſe , ne
trouva pointqu'il fût à propos d'attaquer
ce brave Officier , que fon zele , & les
talens qu'il montroit , devoient élever
aux premiers grades du commandement.
Il fut malheureuſement tué à Prague , à
la fortie du 22 Août 1742. Le Marquis
de Molac fon frere , aujourd'hui Maréchal-
des-Camps & Armées Roi , ci-devant
Colonel du Régiment de Périgord ,
⚫lui a fuccédé.
• LETTRE & M. le Baron d'Espagnas ,
Gouverneur de l'Hôtel des Invalides ,
Auteur de l'Histoire du Maréchal de
Saxe.
Monfieur le Baron , je n'ai pas le bonheur de vous
connoitre : mais j'ai celui de lire votre Ouvrage. Il eſt
K
146 MERCURE DE FRANCE.
beau de voir un brave Guerrier entouré des reſpectables
inftrumens des victoires de M. le Maréchal de Saxe , écri
re la vie de celui qu'il prit pour modele & pour ami.
Vous avez inſtruit les Militaires de votre temps par votre
valeur ; vous inſtruiſez aujourd'hui leurs deſcendans , en
leur préſentant un monument digne de celui à qui vous
l'élevez. Permettez que je rapporte ici ce que diſoit le
grand Rouſſeau , dans une occafion différente , ce Poëte
écrivoit ainsi à Malherbe :
Une louange équitable
:
Dont l'honneur est le ſeul but ,
Du mérité véritable
Eſt le plus juſte tribut.
Ajoutez au ſecond vers le mot utile , & vous trouverez
dans ce quatrain la vraie peinture de votre Ouvrage &
l'aveu de la réputation dont jouit fon Auteur.
Vous voudrez bien , Monfieur , pardonner au ſentiment
qu'inſpire l'Hiſtoire de M. le Maréchal de Saxe à tous
ceux qui la liſent , la liberté que je prends de vous écrire :
mais quand le coeur eſt touché , ce ſeroit lui ravir fon
bonheur que de contenir ſa ſenſibilité , fur-tout vis - à - vis
de l'objet qui la fait naître.
J'ai l'honneur d'être avec la plus reſpectueuſe Vénéra
tion , Monfieur ,
Votre très -humble , &c.
ANismes, le 20 Juin 1775.
CHARLES
JANVIER. I. Vol. 1776. 147
Dictionnaire historique , géographique , portatif
de l'Italie , &c. 2 vol. in-8°.
de plus de 700 pages chacun. Prix
rel. 12 liv. A Paris , chez Lacombe ,
Lib. rue Chriſtine , 1775 .
Nous ne reviendrions pas fur cet Ouvrage
, dont le projet & l'exécution ont
été généralement approuvés , fi une
feuille périodique , qui fait auſſi l'éloge
• de ce Dictionnaire , ne s'étoit efforcée
de trouver des fautes , dont il eſt aifé
de juſtifier les Editeurs .
.
La premiere eſt qu'à l'article de l'Académie
de St. Luc à Rome , les Auteurs
du Dictionnaire diſent , d'après M. l'Abbé
Richard , que cette Académie tient
ſes ſéances dans une maiſon que Pierre
de Cortonne lui a donnée ; le Critique
prétend au contraire , ſur l'autorité du
Dictionnaire des trois fiecles , que c'étoit
Mutian qui avoit profité de la faveur de
Grégoire XIII pour fonder l'Académie
de St. Luc , ce qui eft une erreur.
Le Critique ajoute qu'à tort les Editeurs
aſſurent qu'il y a entre l'Académie
de Paris & celle de Rome une union
qui fut cimentée par M. Colbert ; le
Ka
148 MERCURE DE FRANCE.
Critique prétend que cette union eſt entre
l'Académie de France établie à Rome
&celle de Saint Luc établie dans la même
ville ; mais la réponſe à cette obſervation
eſt qu'on appelle à Rome Académie
de France , le Palais où celle de Paris
envoye douze jeunes Eleves déjà formés
, que le Roi loge , nourrit & entretient
, où ils reſtent , pour ſe perfectionner,
trois ou quatre ans , ſous la direc
tion d'un Profeſſeur de l'Académie de
Paris: (on fait que c'eſt M. Vien qui eſt
parti , il y a environ trois mois , pour
avoir ſoin de ce petit détachement) . Or
il ſemble qu'il ne peut y avoir union entre
l'Académie de Saint Luc & celle de
France établie à Rome , qu'il n'y en ait
auſſi avec celle de Paris.
Le Critique dit qu'il y a des omiffions
dans ce Dictionnaire , & pour exemple
unique , il cite le Fiamingo Ce Fiamingo
eſt un Peintre Flamand , de l'Ecole Flamande
, qui a étudié les bons modeles
en Italie , comme le Pouffin comme
preſque tous les bons Maîtres François
&ceux de tous les autres Pays ; mais qui
ne font pas pour cela réputés Italiens,&
qui , dès lloorrss , ne doivent point avoi
leur place dans le Dictionnaire d'Italie.
,
JANVIER I. Vol. 1776. 149
ד
.
Les Editeurs avancent que l'Académie
de Bologne prit de Clément XI , qui s'en
déclara le protecteur , le nom de Clémentine
; que Maffiglienjeta les fondemens ,
& enfuite , dans le même article , ils
donnent le titre de fondateur à Clément
XI . C'eſt une contradiction , dit le Critique:
mais ne fait-il pas que le Souverain
qui protége un nouvel établiſſement
en eſt réputé , à juſte titre , le fondateur ;
qu'à la vérité Maſſigli raſſembla les premiers
Savans qui formerent cette Académie
de Bologne , mais que Clément
XI la favoriſa & lui donna fon nom.
Ainſi l'Académie Bénédictine ou l'Inſtitut
, qui a pris fon nom de Benoît XIV ,
regarde ce grand Pape comme ſon fondateur.
LeCritique accuſe lesEditeursd'avoir
pris pour deux noms différens Giocondo
& Foconde , & d'en avoir fait deux perſonnages
& deux articles. Mais ces deux
articles ne différent qu'en ce que l'un
eſt plus entendu que l'autre ; & l'Editeur
a ſi peu imaginé que ce fuſſent différens
perſonnages , qu'il copie les mêmes expreffions
& les mêmes traits. Il n'y a
d'autre mépriſe que d'avoir fait deux fois
le même article ce qui arrive affez
,
K3
150 MERCURE DE FRANCE.
ſouvent dans un Dictionnaire; dès qu'un
article ne contredit pas l'autre , on ne
peut pas ſuppoſer que l'Auteur a pris
deux dénominations du même homme
pour deux perſonnages différens.
Voila exactement tous les reproches
faits au Dictionnaire d'Italie , & les réponſes
des Editeurs fuffiſent ſans doute
pour démontrer combien la chicane du
Critique eſt minutieuſe & injufte. Au
reſte il eſt impoſſible qu'il n'y ait quelques
fautes légeres , comme les Editeurs
le diſent eux-mêmes , dans une collection
auſſi immenſe que le Dictionnaire d'Italie
, qui embraſſe ce qui n'avoit pas encore
été entrepris , ſavoir la réunion de
la géographie , de l'hiſtoire , des arts ,
des lieux remarquables & des hommes
célébres du pays le plus varié & le
plus riche de l'Univers. Il réſulte que
c'eſt un Ouvrage très -utile , très curieux ,
très commode , très peu coûteux pour
les Voyageurs & pour ceux qui veulent
prendre une connoiſſance fuffifante de
cette belle contrée.
2 r.
S
JANVIER 1. Vol. 1776. 151
a
7
مرح
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qui paroîtra tous les huit jours ,
contenant les nouvelles des Tribunaux
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K4
152 MERCURE DE FRANCE.
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feuille in- 89. tous les jeudis.
Almanach de Gotha , contenant diverſes
connoiſſances curieuſes & utiles pour
l'année 1776 , avec fig. Prix relié avec
l'étui , 3 liv. AGotha, chez Ettinger ; &
à Paris , chez , Ruault , Libr. rue de la
Harpe..
Almanach de Versailles , contenant une
deſcription de la Ville & du Château ;
la Maiſon du Roi , ſes Officiers ; les
Maiſons de la Famille Royale , les Bureaux
des Miniſtres, la Prévôté de l'Hôtel
, le gouvernement de la Ville , une
1.
JANVIER I. Vol. 1776. 153
,
notice des principaux Marchands & Négocians
qui y font établis , &c. Ouvrage
utile aux perſonnes qui y demeurent&
à celles desVilles , éloignées , par la facilité
qu'il leur donne d'y avoir correfpon
dance. A Verſailles, chez Blaizot , Libr .
au Cabinet littéraire. A Paris , chez Valade
& Deschamps , Libraires , rue Saint
Jacques.
Almanach de Liège de Laensbergh ,
édition originale , avec fig. imprimé fur
de beau papier , relié en maroquin 3 l. en
veau , 21.8 f.; en couverture brodée , à
18 1. & à 24 1, Le même en papier commun
, relié en veau , 11. 16 f.; broché
en papier 12 f. A Paris, chez Saugrain ,
Libr. quai des Auguſtins. :
L'on trouve chez le même Libraire des
couvertures pour Etrennes-mignones &
autres , brodées , à 18 1. &à 24 1.
Didot l'aîné , Libr. & Imprimeur à
Paris , rué Pavée St. André, donne avis
qu'il acompletté un petit nombre d'exem-
✓ plaires de la collection in. 12 des Ephé
mérides du Citoyen , commencées en 1767
par M. l'Abbé Baudeau , & continuées
par M. Dupont juſques &y compris le
K 5
754
MERCURE DE FRANCE.
mois de Mars 1772 , ce qui fait 63 vol .
dont le prix ſera de 120 1. pendant les
quatre premiers mois de 1776 ; paflé ce
terme , cette collection ſe vendra 150
livres.
Il y a auſſi quelques volumes ſéparés
qui pourroient fervir a completer des
collections imparfaites. Le prix de chaque
volume eſt de 3 1.
ACADÉMIE.
Prix proposé par l'Académie Royale de
Chirurgie pour l'année 1777-
L'ACADEMIE ROYALE DE CHIRURGIE
propoſe , pour le Prix de l'année 1777 ,
le ſujet ſuivant :
Expofer les Regles diététiques relatives
aux Alimens , dans la cure des Maladies
chirurgicales .
Les Auteurs anciens & modernes ont
mis l'uſage & le choix des Alimens au
nombre des principaux moyens curatifs .
Le Docteur Arbuthnot , qui avoit étudié
profondément la doctrine d'Hippocrate
&deGalien fur cette matiere , l'a traitée
:
JANVIER I. Vol. 1776 155
avec une grande ſupériorité *. Mais quel
que judicieuſes que foient ſes regles pra,
tiques ſur la diete dans les différentes
conſtitutions & maladies du corps humain,
elles font trop générales; il ne
dit qu'un mot concernant le régime
convenable à la fuppuration des plaies ,
& il affimile les femmes en couche aux
perſonnes bleſſées. L'Académie demande
qu'on applique ſpécialement à la cure
des Maladies chirurgicales , les connoiffances
capables de perfectionner la pratique
fur cet objet intéreſſant.
Le Prix conſiſtera en une Médaille
d'or de la valeur de cinq cens livres ,
ſuivant la fondation de M. DE LA PEYRONIE.
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François ou
en Latin , d'avoir attention qu'ils foient
liſibles.
:
Les Auteurs mettront ſimplement une
deviſe à leur Ouvrage ; ils y joindront ,
à part ,dans un papier cacheté & écrit de
leur propre main , leurs noms , qualités
* Voyez font eſſai ſur les Alimens, Paris 1741 , chez Cavelier
, libraire , rue S. Jacques . :
4
156 MERCURE DE FRANCE.
& demeure ; & ce papier ne ſera ouvert
qu'en cas que la Piece ait mérité le Prix.
Ils adreſſeront leur Ouvrage , franc de
port , à M. Louis , Secrétaire perpétuel
de l'Académie Royale de Chirurgie , à
Paris , ou le lui feront remettre.
Les Etrangers font avertis qu'il ne ſuffit
pas d'acquitter le port de leurs paquets
juſqu'aux frontieres de la France; mais
qu'ils doivent commettre quelqu'un pour
les affranchir depuis la frontiere juſqu'à
Paris, ſans quoi leurs Mémoires ne feront
pas admis au Concours .
Toutes perſonnes , de quelque qualité
& pays qu'elles foient , pourront aſpirer
au Prix: on n'en excepte que les Membres
de l'Académie. :
La Médaille ſera délivrée à l'Auteur
même qui ſe ſera fait connoître , ou au
Porteur d'une Procuration de ſa part;
l'un ou l'autre repréſentant la marque
diſtinctive , & une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages feront reçus juſqu'au
dernier jour de Décembre 1776 , inclufivement;
& l'Académie , à fon Aſſemblée
publique de 1777 , qui ſe tiendra le
Jendi après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le Prix.
JANVIER I. Vol. 1776. 157
)
i
L'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans, fur les fonds qui lui
ont été légués par M. DE LA PEYRONIE ,
une Médaille d'or de deux cens livres , à
celui des Chirurgiens Etrangers ou Regnicoles
, non Membre de l'Académie , qui
l'aura méritée par un Ouvrage fur quelque
matiere de Chirurgie que ce foit , au
choix de l'Auteur ; Elle adjugera ce Prix
d'Emulation le jour de la Séance publique ,
à celui qui aura envoyé le meilleur Ouvrage
dans le courant de l'année 1776..
Le même jour , elle distribuera eing
Médailles dor de cent francs chacune,
à cinq Chirurgiens , Regnicoles , qui auvont
fourni dans le cours de l'Année
1776 , un Mémoire , ou trois Obfervations
intéreſſantes.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
ItLL y a eu concert au Château des
Tuileries le vingt quatre&le vingt-cinq
du mois dernier. Dans le premier de ces
concerts on a joué une grande ſymphonie
nouvelle de M. Stamitz l'aîné. M.
158 MERCURE DE FRANCE.
Nobleau a chanté un motet nouveau de
baſſe taille de M. Rochefort. MM. Palfa
& Tierchemith , de la muſique de M. le
Prince de Monaco , exécuterent pluſieurs
morceaux à deux cors. Un motet à trois
voix del ſignor Bach , fut chanté par
Madame Larrivée, Mlle Plantin & M.
Nobleau . MM. Schencker & Leduc le
jeune , jouerent une nouvelle ſymphonie
concertante de M. de Saint George. Mile
Plantin chanta un air Italien. M. Berteaume
exécuta un nouveau concerto de
violon de ſa compoſition. Ce concert a
fini par un oratoire tiré des choeurs
d'Esther , par M. de Mereaux.
Dans le ſecond , on donna une ſymphonie.
Mlle Itaſſe chanta un petit motet.
M. Duport joua une nouvelle fonate
de ſa compoſition ſur le violoncelle. On
exécuta le Te Deum del ſignor Langlé.
MM. Leduc le jeune & Guénin exécu
terent une nouvelle ſymphonie concer.
tante de M. Leduc l'aîné. M. Guichard ,
de la muſique de M. le Maréchal de
Noailles chanta un motet à voix ſeule
M. Berteaume exécuta un concerto de
violon de ſa compoſition. Ce concert
finit par Samfon , oratoire à grand choeur
de M. de Mereaux
JANVIER 1. Vol. 1776. 159
Ces deux concerts ont été fort goûtés ;
les Amateurs applaudirent au choix excellent
des morceaux de muſique , à la
beauté des compoſitions , & à laparfaite
exécution des concertans.
}
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE A
donné , le Mardi , 5 Décembre , la premiere
repréſentation de la repriſe d'Adele de
Ponthieu , Tragédie lyrique en cinq actes;
repréſentée en trois , pour la premiere
fois , le 1 Décembre 1772.
Le poëme eſt de M. de Saint Marc. La
muſique eſt de M. de L *** & de M. le
Berron, Maître de la Muſique de Sa Majeſté
& Adminiſtrateur général de l'Académie
Royale de Muſique.
M. de Saint- Marc développe , dans un
avant-propos , les motifs qui l'ont porté à
traiter un fujetd'antique Chevalerie,avec
quelques réflexions intéreſſantes ſur les
formes les plus convenables pour l'Opéra.
,, Le defir de voir fur la ſcene la pompe
&les ufages refpectables de la Chevalerie
, fans aucun mélange fabuleux,
"
160 MERCURE DE FRANCE.
a fait naître l'idée de cet Opéra. Pour
quoi le Théatre lyrique , où tous les
arts agréables s'appellent & ſe réuniffent
pour enchanter l'imagination &
les ſens , amufer l'eſprit , intéreſſer même
le coeur , ne ſeroit-il pas auſſi l'école
des moeurs & de la raiſon ?
"
"
D
ود
"
ود
Nous avons voulu rappeler ces jours,
ajoute M. de Saint- Marc , où les noms
facrés d'honneur & de patrie , alloient
retentir dans les coeurs de tous
les Chevaliers; où les Souverains les
plus puiſſans croyoient moins honorer
les Chevaliers que s'honorer eux-mê-
„ mes , en defirant un titre ſi glorieux ;
où la foibleſſe & l'honneur offenſés
voyoient accourir de toutes parts uné
foule de héros , jaloux de les défendre
& de les venger ; où le deſir de mériter
une préférence ſi flatteuſe , & la
crainte de compromettre le fang , l'amitié&
l'amour , fortifioient également
les moeurs & les vertus des deux ſexes .
Nous avons voulu rappeler ces jours,
„ peut être trop oubliés , où les premieres
inſtructions données à la jeuneNo-
„ bleſſe , étoient des leçons d'amour &
de reſpect pour les Dames , de dévoue-
ود
"
"
"
ment à ſa Religion , à ſa patrie, à forn
SouJANVIER
I. Vol. 1775. 161
-
,, Souverain ; de courage , de franchiſe &
,d'humanité : tels furent les principes
,, de Chevalerie. Ce n'étoit qu'après avoir
,,donné des preuves éclatantes & réité-
,, rées des vertus qui formoient la baſe
,, de cette école de l'héroïſme , qu'un
,, Noble pouvoit ſe préſenter pour être
,admis au rang des Chevaliers , qu'il
,, oſoit prétendre au bonheurplus doux de
»plaire à un ſexe adorable, pour qui la
,, gloire &la vertu réunies étoient leprémier
charme. Quelle ſource d'émula-
> tion ! Quels regrets doit donner aux
„ ames élevées , aux coeurs vraiment ſen-
,, fibles , la chute d'une inſtitution ſi no.
,,ble, fi reſpectable dans ſes principes ,
, ſi heureuſe dans ſes ſuites !"
7
M. de Saint- Marc difcute les idées de
quelques Novateurs ſurla forme nouvelle
à donner à nos Opéra.
„ Quelques uns oubliant que l'Opéra
„eſt plus particulierement ſe ſpectacle
„ de l'imagination & des ſens , vou-
,,droient en bannir la magie & la my-
, thologie. Mais pourquoi ſe priver de
,, la richeſſe inépuiſable de leurs contraf-
, tes , faits pour donner tant d'effor &
,,de varieté à la muſique ? Pourquoi ſe
„ priver de leurs charmantes illufions &
L
/
162 MERCURE DE FRANCE.
قو
و د
de cette magnificence merveilleuſe ,
qui peut & doit les accompagner ?
,,Pourquoi reſteindre ſes plaiſirs?
ود
ود
ود
,,D'autres prétendent que l'Opéra ne
doit être qu'un mélange de ballets &
d'airs chantans. N'est -ce pas compter
,, pour rien l'eſprit & le coeur ? Eh !
,, n'est - ce pas trop compter fur les plai-
,, firs des ſens , que de croire qu'ils puisfent
affecter pendant trois heures ?:
,,D'autres enfin ſoutiennent que les
,,ballets font inutiles & même nuifibles
dans un Opéra , & affignent à la fin du
,, ſpectacle la danſe , cet art porté aujour-
,, d'hui àun ſi haut point de perfection ;
,, cet art fi expreſſif, ſi charmant dans un
,, Opéra , quand les ballets font bien
„ amenés & bien unis à l'action , &
„ quand le Maître des Ballets vent bien
„borner leur durée & l'aſſujetir à l'effet
,,de l'enſemble. Les partiſans de cette
,, opinion ont- ils bien réfléchi combien
,,l'intérêt d'une Tragedie lyrique , un in-
„ térêt de près de trois heures , feroit
,, difficile , pour ne pas dire impoffible ,
,, à foutenir ? Ont-ils jamais approfondi
ود les cauſes des ſenſations qu'ils éprou-
,, vent aux Spectacles ? Ont-ils connuque
,, c'eſt ſeulement par des ſecoufſſes vives,
}
JANVIER I. Vol. 1776. 163
,, imprévues & rapidement réitérées , que
ود
le coeur peut être ému juſqu'à un cer-
,, tain point , & que cette émotion peut
,, s'accroître ou s'entretenir , ce qui n'eſt
,, qu'une même choſe ? Feignent-ils d'i-
,, gnorer que le débit noté , rendu avec
,, toute la célérité poſſible , ne peut par-
„venir à celle du débit parlé ,& qu'il ne
„peut conféquemment produire des ſen-
,, fations égales , lors même que la langue
,, n'eſt point ſacrifiée à ſa rapidité ? Ou
„blient- ils que dans les morceaux d'expreſſion,
la muſique , en produiſant
»quelquefois les plus grands effets , en
,, faiſant paſſer dans l'ame tous les mou-
,, vemens des paſſions , ne ſoutient ce-
,, pendant pas long temps cette énergie ,
,,non fans doute par impuiſſance de
,,l'art , mais par la néceſſité de donner
,,du repos à l'oreille, qui ceſſeroit bien-
,, tôt de diftinguer & de rendre à l'eſprit
,, ou au coeur les différentes nuances de
ودces morceaux d'expreſſion , s'ils fe fuc-
,, cédoient trop rapidement; mais enco-
,, re par les abus des impitoyables ritour-
,, nelles , & des répétitions multipliées
d'une phrase , demi- phraſe ou d'un
,,mot, abus qui ſemblent choquer éga-
,,lement le ſentiment &la raiſon. " ...
La
164 MERCURE DE FRANCE.
M. de Saint - Marc penſe que la diviſionen
cinq actes , preſcrite & adoptée
par tous les grands Maîtres , eſt beaucoup
plus néceſſaire à la Tragédie lyrique qu'à
la Tragédie ſimple, puiſque la premiere
doit avoir une repréſentation plus longue,
& puiſqu'elle remplit ſeule le temps conſacré
au ſpectacle. C'eſt pour ſe conformer
à cette opinion que M. de S. M. a
remis en cinq actes la Tragédie d'Adele
de Ponthieu , qui n'en avoit auparavant
que trois. En effet , cette diviſion donne
plus de développement à l'action ; elle
forme une coupe plus favorable pour le
ſpectacle & pour les divertiſſemens , &
elledonne la liberté d'offrir en action ce
qui
qui n'étoit qu'en récit. M. de S. M. a
l'avantage d'avoir formé un beau ſpectacle
de l'ancienne Chevalerie avec l'appareil
brillant qui lui convient; il a obſervé
dans ſon poëme les trois unités d'intérêt,
de temps & de lieu , qui font les regles
les plus importantes de la Tragédie.
Les caracteres de ſes perſonnages font
bien foutenus ; & quoiqu'il n'y en ait
que quatre principaux , ils font toujours
en ſituation. Le Comte de Ponthieu
, attendrit par le reproche qu'il ſe
fait d'avoir contraint l'inclination de ſa
JANVIER I. Vol. 1776. 165
fille , & d'en avoir cauſé le malheur.
Adele , tremblant à la fois pour ſa gloire
&pour fon Amant , excite dans tous les
icoeurs un intérêt bien preſſant. Le jeune
Raimond, ſans eſpoir d'obtenir la Prin-
› ceſſe , & prêt à ſacrifier ſa vie pour ven-
- ger la gloire & l'innocence de la Beauté
- qu'il aime , communique à toutes les
ames ſenſibles le feu de fon courage &
- l'enthouſiaſme de l'amour vertueux. Al-
= phonſe , quoique criminel , inſpire la
› pitié , par le combat qu'il fait contre ſes
paſſions impérieuſes. Le moment où les
Combattants viennent en champ clos ,
eſt vraiment theatral ; il inſpire la terreur
: mais on devoit peut- être éviter de
mettre le combat fur la ſcene , comme on
l'obſerve aſſez généralement fur tous les
Théatres réguliers.Au reſte cedueljudiciaire
eſt vu avec beaucoup de curioſité ,
&l'on applaudit avec une joie cruelle au
Chevalier qui eſt tué , & qui tombe
mort dans toutes les regles .
Cette Tragédie eſt ſans contredit une
des plus belles qui ſoient connues , tant
par la majeſté du ſujet & par l'intérêt de
l'action , que par la noble ſimplicité du
dialogue & la pureté du ſtyle. Le détail
que nous avons déjà donné de cероёте ,
L3
166 MERCURE DE FRANCE
dela muſique , des divertiſſemens & des
danſes , dans le premier Mercure de
Janvier 1773 , nous oblige de nous arrêter
fur des éloges que nous ne pourrions
que répéter. Mlle Arnould ,& en ſon abfence
Mlle Baumeſnil; MM. Larrivée,
Legros & Gelin , rempliffent avec le
même ſuccès les rôles qu'ils jouoient
dans la nouveauté de cette Tragédie.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens ordinaires du Roi ,
continuent les repréſentations du Célibataire
, par M. Dorat , & font toujours
eſpérer Loredan , Tragédie en quatre actes
de M. de Fontanelle.
COMÉDIE ITALIENNE.
LESComédiens Italiens paroiffent avoir
enfin ceſſé les repréſentations de la Colo
nie. Ils promettent pluſieurs nouveautés ,
&la repriſe de quelques Pieces qui leur
ont été redemandées.
JANVIER I. Vol. 1776. 167
7
ARTS
GRAVURES.
I.
Portrait de Louis Philippe Duc d'Orléans.
Ce Portrait eſt très reſſemblant &gravé
avec beaucoup de ſoin & de talent par
M. le Beau , d'après un tableau de M.
> Delorme. Il eſt dédié à Mgr. le Duc de
Chartres.
Cette Eſtampe a 14 pouces de haut&
10 de largeur ; prix 3 liv. A Paris , chez
M. le Beau , rue du Fouarre , maiſon de
Mde Boivin.
II.
Le Déjeûné de Ferney.
T
Ondit que tous les perſonnages repréſentés
dans cette Eſtampe font de la refſemblance
la plus parfaite ; mais il y
- a un peu de carricature. On y voit M.
de Voltair , un de ſes Amis , Madame
L4
168 MERCURE DE FRANCE.
Denys, le Pere Adam, ex-Jéſuite, fixé
depuis long - temps à Ferney , & une
Gouvernante. Cette Eſtampe a été gravée
par MM. Née & Maſquelier , fur
un deſſin qui a été fait d'après nature par
M. Denon .
Cette Eſtampe a 6 pouces de hauteur
& 7 de largeur ; elle ſe vend à Paris
chez MM. Née & Maſquelier , rue des
Francs Bourgeois , Porte St. Michel , à
côté d'un Arquebufier.
Ces habiles Artiſtes fe propoſent de
donner inceſſamment une Eſtampe allé.
gorique relativement au ſacre de Sa Majeſté,
pour ſervir de pendant à celle des
Garans de la félicité publique , qui a été
préſentée au Roi au mois d'Octobre
1774.
111.
Portrait en médaillon de M. de Voltaire .
deſſiné d'après nature , le 6 Juillet
1775 , par M. Denon. Prix I liv. 4 f.
A Paris , chez A. de Saint-Aubin , Graveur
du Roi , rue des Mathurins ,
Hôtel de Cluny.
Ce Portrait eſt reſſemblant ; la gravure
JANVIER I. Vol. 1776. 169
7
:
eſt d'un burin facile & pittoreſque. On
lit au bas du médaillon ces vers de M.
Dorat:
Il vit le dernier ſiecle expirer chez Ninon ,
De Virgile à trente ans il ceignit la couronne ,
Des lauriers de Sophocle il ſema ſon automne ,
Et ſema ſon hiver des fleurs d'Anacreon.
IV.
On trouve à la même adreſſe le Portrait
de M. Gesner , pareillement deſſiné
par M. Denon , & gravé très purement
& avec délicateſſe par M. de Saint-Aubin.
On a mis au- deſſous du médaillon
ces vers de M. Dorat , qui caractériſent
le genre & les qualités du Poëte Allemand.
Des bois myſterieux , des vallons ſolitaires
Il nous fait envier le tranquille bonheur ,
D'une grâce naïve embellit ſes Bergeres ,
Et prête à ſes Bergers les vertus de ſon coeur.
V.
Portrait de M. Antoine Court de Gebelin,
de la Société économique de Berne
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
& de l'Académie Royale de la Rochelle,
gravé d'une maniere précieuſe & finie
par M. Romanet , d'après le tableau de
Mlle Linot. Ce portrait eſt poſé ſur un
piédeſtal ; il ſe trouve chez Romanet ,
rue de la Harpe , vis à-vis les Jacobins .
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. Court de Gebelin , Auteur du Monde
primitif.
1
De la fable & des temps dévoilant les myſteres ,
Son génie à leur fource a porté ſon flambeau :
Ce qui donne à ſes traits un intérêt nouveau ,
Son zele pour le bien égale ſes lumieres.
Par M. C*** de Laigle.
VI.
T
M. Regnault , Peintre , demeurant rue
Croix des Petits-Champs , vis- à- vis l'Hôtel
de Luſſan , continue la publication
des Productions monstrueuses de la Nature
dans le regne animal , gravées & enluminées
d'après les modeles qui ſe trouvent
dans les cabinets des Curieux..
Le troiſieme cahier renferme des 1
JANVIER 1. Vol. 1776. 174
jeux fort ſinguliers de la génération,
ſavoir un homme qui a une croupe
d'enfant mâle bien conformée qui lui
■ fort de la région épigaſtrique; un co-
- chon ſans tête; un pigeon quadrupede ,
un enfant ſans tête , ſans bras , & difforme
dans tout le corps; un chat à deux
têtes; un mouton à deux corps; un en
fant double; un chien cyclope , &c.
Le prix de chaque cahier, composé de
12 planches in - folio , gravées & enlu-
› minées , avec l'explication au bas , &de
15 liv. pour les Souſcripteurs , franc de
port à Paris , leſquels dépoſeront 60 liv.
en ſe faiſant infcrire , pour quatre cahiers
ſeulement.
VII.
L'Ambigu magique , ou tableaux changeans
, à l'uſage de ceux qui n'ont
point laberlue.
Diverſité , c'est ma devife.
[
:
Volume in-8°. A Paris , chez Jacques
Chereau , rue St. Jacques au grand St.
Remy, 1776.
C'eſt un jeu aſſez ſurprenant pour les
1
172 MERCURE DE FRANCE.
yeux , occaſionné par les coupures graduées
des feuillets de ce volume. On
fait voir d'abord des pages blanches ,
enfuite des perſonnages de Théatre , des
Religieuſes , des Soldats , des cartes , des
fleurs , des Moines ; & ainſi ſucceſſive
ment ſans ouvrir le livre , mais en le
feuilletant avec rapidité , à différentes
repriſes , & deſcendant chaque fois la
main avec légéreté.
Il y a des volumes enluminés & d'autres
qui ne le ſont pas.
:
MUSIQUE.
I.
LA BELLE ARSENE , Comédie Féerie
en quatre actes , par M. ** , repréſentée
devant Sa Majefté à Fontainebleau le 6
Novembre 1774 , & à Paris le 14 Août
1775; & une ſeconde fois à Fontainebleau
devant Leurs Majestés , le 4 Novembre
1775. Prix 24 1. avec les parties
ſéparées . AParis , chez le ſieur Houbaut ,
Muſicien copiſte des Menus - Plaiſirs du
Roi & de la Comédie Italienne , MarJANVIER
I. Vol. 1776. 178
T
)
,
chand de muſique , rue Mauconſeil ; &
aux adreſſes ordinaires de muſique. A
Lyon , chez le ſieur Caſtaud , Marchand.
On fait que les paroles ſont de M. Favart
& la muſique de M. Monſigny, deux
ſûrs garans de l'agrément & des beautés
délicates de cette Piece.
II.
IV Sonates en trio pour le clavecin ,
avec accompagnement d'un violon &
alto; dédiées à Mademoiſelle de Breſt ,
par M. Tapetay, Maître de clavecin &
Organiſte de l'Ecole Royale Militaire.
Oeuvre Ve Prix 7 liv. 46. A Paris , chez
l'Auteur , rue des deux Portes St Sauveur ,
deuxieme maiſon à gauche par la rue
Thevenot ; & aux adreſſes ordinaires. A
Lyon , chez Caſtaud, Place de la Comédie.
Ces fonates , pleines de chant , ſont
d'un effet agréable. M. Taperay a em
ployé l'alto comme l'inſtrument de baſſe
le plus analogue au clavecin. Oncon-
- noît le talent ſupérieur de cet habile
Maître, non-feulement pour la compofition,
mais encore pour l'exécution&pour
former en peu de temps de bons Eleves.
174 MERCURE DE FRANCE.
IIL
Les Soirées Espagnoles , ou choix
d'ariettes des Opera-comiques & autres ,
rondo , menuets & allemandes , avec
accompagnement de guittare , auquel
l'Auteur a marqué le doigté ; propoſées
par ſouſcription; par M. Vidal , Maître
de guittare , rue Saint Honoré , près St
Roch , au Gagne - Petit.
A commencer du premier Janvier
1776 , il paroîtra , chaque ſemaine ; une
feuille de 4 pages d'une belle gravure ,
ce qui compofera 52 feuilles pour l'année
entiere.
Le prix de la ſouſcription eſt de 12 1.
pour Paris , & de 18 1. pour la Province ,
franc de port.
On foufcrit à Paris chez M. Bouin ,
Marchand de muſique & de cordes d'inftrumens
, rue Saint Honoré , au Gagne-
Petit.
Les perſonnes de Provinces font priées
d'affranchir les ports de lettres & le
prixde la ſouſcription.
On trouve à la même adreffe tous les
Ouvrages du même Auteur.
}
JANVIER L. Vol. 1776. 175
IV.
Trois Sonates pour le clavecin ou le
forté- piano , avec accompagnement de
violon,dontle troiſieme eſt dans le goût
de ſymphonie concertante. Par M.
› Charpentier , Organiſte de la Paroiſſe
Royale de Saint Paul & de l'Abbaye
Royale de St Victor. Oeuvre IVe. Prix
6 liv. A Paris , chez l'Auteur , paffage
St Pierre , rue St Antoine ; Coufineau
, Luthier ordinaire de la Reine ,
rue des Pouties ; & aux adreſſes ordinaires.
A Lyon , chez Caſtaud , place
de la Comédie.
Ces fonates font d'une compoſition
brillante & d'un genre nouveau , où il y
a beaucoup de chant, de goût& d'effet,
Elles doivent ajouter à la réputation de
cec habile Maître, qui aun talent ſupé-
⚫rieur pour la compoſition , pour l'exécution&
pour l'enſeignement.
ALMANACHS.
CALENDRIER DE LA COUR , tiré des
Ephémérides , pour l'année biſſextile
176 MERCURE DE FRANCE.
1776 , contenant le lieu du Soleil , ſon
lever , ſon coucher , ſa déclinaiſon , le
lever de la Lune & fon coucher , &c.
avec les naiſſances des Rois , Reines ,
Princes & Princeſſes de l'Europe ; impri
mé pour la Famille Royale & Maiſon de
Sa Majeſté. A Paris, rue Saint Jacques ,
chez la veuve Hériſſant , Imprimeur du
Cabinet du Roi , Maiſons & Bâtimens
de Sa Majeſté.
Etrennes de la Nobleſſe , ou état actuel
des Familles nobles de France , & des
Maiſons & Princes Souverains de l'Eu
rope , pour l'année 1776 ; broché 30 fols.
A Paris , chez Deſventes de Ladoué ,
Libraire , rue St Jacques , vis-à-vis le
College de Louis le Grand.
Almanach historique & raisonné des Architectes
, Peintres , Sculpteurs , Graveurs
& Ciſcleurs , contenant des notions ſur les
cabinets des Curieux du Royaume , fur
les Marchands de tableaux , ſur les Maîtres
à deſſiner de Paris , & autres renfeignemens
utiles , relativement au deſſin ;
dédié aux Amateurs des Arts. Année
1776. Prix 1 liv. 10 f. broché. A Paris ,
chez Delalain , rue de la Comédie Françoiſe
JANVIER I. Vol. 1776. 177
goiſe ; la veuve Ducheſne & le Jay , rue
St Jacques ; Eſprit , au Palais Royal.
Almanach du Chaffeur , ou calendrier,
perpétuel. A Paris , chez Piffot , Libr.
quai de Conti , à la defcente du Pont-
Neuf.
Calendrier des Anecdotes, ou choix des
faits finguliers arrivés pendant l'année
1775 , & des plus agréables anecdotes ,
tirées des livres nouveaux. A Genève ; &
- à Paris , chez le Jay , Libr. rue St. Jacques
; prix 24 f. br.
Almanach des Rendez - Vous , pour l'année
1776 ; prix 12 f. br. A Paris , chez
M. Lambert , rue de laHarpe , au- deſſus
de St. Côme,
Etrennes du Goût , où l'on trouve će
que les tciences , les arts & l'induſtrie
foufniffent de plus rare &de plus utile
dans la Capitale & la Province ; avec une
note des principales curiofités de Paris ,
de Versailles & des environs , pour l'utilité
des Etrangers : avec une table de tous
les numéros fortis de la Loterie de
l'Ecole Militaire , depuis fon établiſſe-
M
178 MERCURE DE FRANCE.
ment. Année 1776. A Londres ; & à
Paris , chez Lambert , Imprim. Libr. rue
de la Harpe. Prix 12 f. br.
HISTOIRE NATURELLE .
Le ſieur Poullain de Corbion ,Armateur
de Saint Brieuc , vient de rapporter de
Terre- Neuve, ſur le bâtiment le Quemadeuc,
le Pengoin mâle & femelle , en
latin puffinus , & le grand Plongeon du
Nord , en latin mergus: ces oiſeaux font
preſque toujours à la mer ou dans des
Ifles de bafſſe terre , où ils peuvent aifément
ſe retirer , n'ayant ni des ailes propres
pour s'élever & voler , ni des pattes
faites pour marcher ; ce ſont des animaux
fort fots , dont les cuiſſes ſont placées
très en arriere; tête , corps&pattes , tout
eſt à picque.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Beguiller
, Avocat & Notaire des Etats de
Bourgogne , &c. à Dijon.
Quoique je fois plus près , Monfieur , d'avoir beſoin des
menuifiers qui font des bierres que des charpentiers qui
JANVIER I. Vol. 1776. 179
Font des moulins , je vous ſuis pourtant très -obligé du
manuel du meûnier & du charpentier , que vous m'apprenez
avoir fait imprimer par ordre du miniſtre , & avoir
préſenté au Roi , & dont vous avez la bonté de menvoyer
un exemplaire. Je vois que vous êtes un citoyen
zelé & inftruit , & que le bien public eſt votre paffion.
Le public , il est vrai , ne récompenfe pas toujours ceux
› qui le ſervent ; mais votre courage égale vos bonnes intentions
, & vous m'intéreſſez à vos ſuccès. Je ne fuis
pas en état de faire uſage de vos inſtructions : la ſituationdu
petit coin de terre que j'habite , ne me permet pas d'y
batir des moulins . Je n'en ſuis pas moins ſenſible à l'attention
dont vous m'avez honoré. Je vous prie d'être
perfuadé de toute l'eſtime & de toute la reconnoiffance
avec laquelle j'ai Phonneur d'être , Monfieur , votre trèshumble
& très- obéiffant ferviteur.
LE VIEUX MALADE DE FERNEY.
A Ferney , le 14 Octobre 1775.
LETTRE de M. de Voltaire à M. le
Comte de Sch ****
Jal été un peu piqué que M. Guibert ne m'ait pas ho
noré d'un exemplaire de fon éloge de M. le Maréchal de
Catinat. J'ai été ſi charmé de cet ouvrage , que je pardonne
à l'Auteur fon indifférence pour moi. Je trouve
dans ce difcours une grande profondeur d'idées vraies ,
nobles , fines && fublimes , des morceaux d'éloquence très-
M2
180 MERCURE DE FRANCE.
touchans , une fierté courageuſe , & l'enthousiasme d'im
homme qui aſpire en ſecret à remplacer ſon héros . Ce
ſentiment perce à chaque ligne .
Le difcours de M. de la Harpe eſt digne d'un Académicien
, plein d'eſprit , d'éloquence & de goût ; l'autre eſt
d'un génie guerrier & patriotique. Ces deux ouvrages valent
bien le mauſolée du Maréchal de Saxe. J'avoue que
nos difcours pour l'Académie du tems de Louis XIV n'approchoient
pas de ceux qu'on fait aujourd'hui : c'eſt l'effet
de la vraie philoſophie ; elle a donné plus de force
& de vérité à nos eſprits. Je ne fais ici , Monfieur , que
vous dire ce que vous ſçavez mieux que moi. C'eſt à
vous qu'il appartient de juger lequel de ces deux portraits
de M. de Catinat eſt le plus beau & le plus reſſemblant ;
vous êtes du métier de ce grand homme. Ce n'eſt pas à
moi d'en parler avant vous . Je me borne à vous remer
cier de votre ſouvenir , à vous demander la continuation
de vos bontés , & à vous préſenter mon fincere & tendre
reſpect.
Ce 5 Septembre 1775.
LETTRE de M. de Voltaire à M. Defeffarts
, Avocat au Parlement , fur l'envoi
qu'il lui a fait de l'affaire de Calas qu'il
a inférée dansle Fournal des Causes
célebres , & d'un Mémoire imprimé qu'il
a fait pour un malheureux injustement
accusé d'affaffinat .
٦
Le Solitaire de quatre-vingt-deux ans , à qui M. Defef-
:
JANVIER I. Vol. 1776. 181
7
farts a eu la bonté d'envoyer les choſes les plus intéresfantes
& les mieux écrites , reçut , il y a quelques ſemaines
, un avertiſſement de la Nature , qui le mit hors d'état
de faire réponſe à M. Deſeſſarts . Il a encore affez de
force pour fentir le mérite de ſes écrits , qui reſpirent l'humanité
& l'éloquence; il lui en fait les plus ſenſibles remercimens
; & il le prie de pardonner à ſon trifte état ,
qui ne lui permet pas de donner plus d'étendue aux expreflions
de tous les fentimens avec leſquels il a l'honneur
= d'être fon très - humble & très - obéiffant ferviteur.
=
A Ferncy , ce 6 Novembre 1775.
LETTRE à M. L***, fur une Fête donnée
en l'honneur du Roi.
Le ſieur Guitard de Floriban , Chevalier de l'Eperon
d'Or , qui l'an paſſe donna une fête en l'honneur du Roi ,
le jour de la faint Louis , dont il eſt parlé dans le Mercure
d'Octobre 1774 , s'eſt bien furpaffé en 1775. Le petit
village d'Evergnicour , ſitué à quatre lieues de Reims , a
été de nouveau le théatre de ſa générofité & de fa magnificence
. L'avantage que ce Chevalier a eu de voir Sa
Majefté dans les beaux jours de ſon ſacre , a auginenté
chez lui l'amour & l'enthouſiaſine. Dès cet inftant , il
projeta de célébrer la fête de notre jeune Monarque avec
la plus grande pompe poſſible , relativement à la campagne
qu'habite le Chevalier de Floriban , & à ſa fortune
qui n'est pas conſidérable; en effet , le 25 Août dernier ,
A
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
& les deux jours ſuivans , il s'eſt ſignalé par des chofes
vraiment étonnantes de la part d'un ſimple particulier.
D'abord cette fête fut annoncée au Prône par un difcours
qui engage les habitans de concourir à l'exécution d'un
deſſein qui a la religion pour principe , l'amour du Roi
pour objet , & l'humanité pour ſa fin. Le jour de ſaint
Louis étant donc arrivé , on a chanté une Meſſe ſolem.
nelle , répétée pas des inſtrumens ; le ſieur Guitard y a
fait préſenter deux pains bénis , l'un en l'honneur du Roi ,
l'autre en l'honneur de la Reine ; ces pains étoient ornés
de banderolles où ſe liſoit le cri des François , à Vepres
il y eut un Te Deum , chanté au fon de cloches & de
tous les inftrumens . C'eſt après cela que les réjouiſſances
moins graves ont commencé ; mais le détail en ſeroit
trop long à vous faire . Pour en avoir au moins une idée ;
figurez - vous , Monfieur , au bord d'une riviere un beau
grand tapis verd tout entouré de ſaules , & là , un arc de
triomphe , une colonade , une piramide en pignon , une
piramide triangulaire , tous ces morceaux d'architecture
ornés des portraits du Roi , de la Reine , de la Famille
Royale , des Souverains alliés à la Maiſon de France , des
Princes & Princeſſes du Sang , & d'emblemes fort ingé
nieux , déſignant le nouveau regne , le pacte de famille ,
les alliances avec la Maiſon d'Autriche , & avec la Maiſon
de Savoie , le choix des Miniſtres , le retour des Parlemens
, &c . &c. Figurez - vous dix ou douze tables bien
garnies & deux fontaines de vin pour le Public ; repréſentez
- vous au milieu de tous cela de jeunes payſans en
chapeaux bordés , en cocardes , portant chacun un fufil ,
&fefant des ſalves de mouſqueterie devant les nobles
portraits dont je viens de parler ; nombre de jeunes filles
JANVIER I. Vol. 1776. 183
parées de rubans & de fleurs , chantant la ronde pour un
peuple cimable & fenfible , &c. quelques vieillards buvant
aux ſantés qui nous ſont ſi précieuſes ; une foule de ſpec.
taccurs accourus de tous les environs , tout ce monde enfin
, formant un cri unanime de vive le Roi ! vive la Rei
ne ! &c.
Le loyal Chevalier , qui donnoit ce divertiſſement , avoit
eu la précaution d'y inviter une brigade de Maréchaufſée
pour y maintenir l'ordre & la fùreté : auſſi n'eſt- il arrivé
aucun accident. Les deux jours ſuivans ſe ſont paffés
à peu près de même : il y eut des loteries de plus;
l'une de jouets & de bonbonneries pour tous les enfans.
chaque billet portoit ; l'autre de bijoux formant 65 lors
pour les jeunes filles , au nombre de trois cents. Voilà ,
Monfieur , comme le ſieur Guitard de Floriban , a folemniſé
la fête du Roi ; vous voyez qu'il n'a rien épargné
pour faire paffer dans l'ame de tous ceux qui l'entourent ,
les fentimens dont il eſt animé. J'oubliois de vous dire que
ces réjouiſſances finies , il fit célébrer un ſervice pour feu
Sa Majefté Louis XV. De pareils traits d'amour filial envers
ſes Maîtres , méritent fans doute d'être connus , c'eſt
pour quoi je vous invite à les rendre publics , & je fais
qu'on peut compter ſur votre attention à cet égard.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L. C. D. L. C.
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
,
LETTRE de M. Valmont de Bomare
Auteur du Dictionnaire hiſtorique
d'hiſtoire naturelle , à M. Brunet , Lib.
rue des Ecrivains .
On vous mande , me dites vous , Monfieur , qu'un Imprimeur
de Lausanne vient d'annoncer une nouvelle édition
de mon Dictionnaire d'hiſtoire naturelle , qu'il la propoſe
au Public comme la faiſant actuellement d'après de
nouvelles additions & corrections faites par moi depuis
la derniere édition (finie le 1. Septembre 1775) . Je vous
proteſte , Monfieur , que je n'y ai aucune part , & je fais
un défi à cet Imprimeur de pouvoir montrer aucune preuve
de ma participation . C'eſt une ſurpriſe & un vol envers
les acheteurs qui en feront les dupes . J'ai défavoué
le grand nombre de contrefactions qui ont paru des deux
premieres éditions de cet Ouvrage , & je déſavouerai de
même celles qui ſe feront de la préſente édition , dont les
Journaux ont fait mention , édition dont j'ai revu , corrigé
& approuvé les feuilles. Je vous permets , Monfieur , de
faire l'uſage qu'il vous plaira du préſent écrit.
J'ai l'honneur d'être bien fincerement ,
Monfieur,
Votre très-humble ferviteur ,
VALMONT DE BOMARE.
AParis, ce 17 Décembre 1775.
i
JANVIER I. Vol. 1776. 185
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c .
)
I.
-
Machine hydraulique.
M. LE CORNU , Seigneur de Corboyer ,
demeurant à Laigle en Normandie, a
fait conftruire à un de ſes moulins à bled
une machine hydraulique des plus fim-
- ples , des plus ingénieuſes & des moins
diſpendieuſes : elle enleve l'eau à 30
pieds de haut , I pied cube par feconde,
3600 pieds par heure , au moyen
de deux pompes , l'une foulante & l'autre
afpirante; fon moteur est un ſimple
pendule artiſtement imaginé , qu'une perſonne
met en mouvement dans différens
- eſpaces : il n'y a aucun Ouvrier qui ne
puiſſe l'exécuter , vu fa fimplicité , & il
n'y a pour tout fer que les deux verges
des pompes ; il y a un rouet qui a dix
dents de chaque côté. Ceux qui defireront
en avoir des éclairciſſemens , pourront
s'adreſſer à ce Seigneur , affranchiſſant les
ports de lettres. Cette machine peut ſe
pofer par- tout où l'on veut.
M5
186 MERCURE DE FRANCE.
II.
Matelas & Couffins d'air.
?
Un de mes Confreres connu dans
la Bourgogne , & peut - être ailleurs
par ſes progrès dans la Phyſique , ami
des arts &des hommes , & pour le définir
en deux mots , bon humain luimême
, me charge , Monfieur , de vous
faire part de la découverte ſuivante. Ce
ſpéculateur exact qui épie la nature , non
dans ſes opérations ſecrettes & fublimes
qui échappent aux lumieres du génie ,
mais dans celles qui font à la portéedes
ſens & pour ainſi dire ſous la main de
tous les hommes , vient de ſaiſir un élément
qu'il prétend aſſujettir aux uſages
les plus ordinaires de la vie. C'eſt de
l'air , Monfieur , qu'il veut faire un efclave
foumis , eſclave que déſormais les
femmes & les enfans conduiront en lefſſe
partout où le caprice , le luxe& la volupté
le rendront néceſſaire. Voici , M.
comment ilparle dans la lettre qu'il vient
de m'adreſſer.
Religieux citoyen , je gémiſſois au
fond de ma cellule de n'avoir pu con
JANVIER 1. Fol. 1776. 187
tribuer encore à l'utilité publique , lorſ
que en comprimant une veſſie remplie
d'air, il me vint en idée que ce même
air , qu'on empriſonnoit journellement
dans des ballons , cannes à vent, &c.
pouvoit bien s'employer avec ſuccès dans
d'autres circonstances utiles. Je fis donc
coller & coudre avec ſoin des peaux
huilées & douces , en conſtruiſis une poche
de la grandeur d'un matelas dont je
recouvris les futures avec des longueurs
de canepin , auſſi paſſé à l'huile. Je pla
çai enfuite un robinet à une extrémité
de ma ſtructure pelliculeuſe , & laide
d'une ſeringue , j'entonnai dans ſa cavité
autant d'air qu'il put y entrer.
Je refermai enfin la clef du robinet &
la fixai à demeure , puis m'étant fait faire
un lit de cet air prifonnier , je m'y couchai
la nuit ſuivante & dormis dévotement
fort avant dans le jour d'un fomeil
tranquille & profond.
Vous voyez , ajoute-il , que l'on peut
fans frais , avec mes matelas aëriques ſe
donner des lits qui ſurpaſſent en moleſſe
les couches de roſes des Sibarites , & les gaſons
parfumés dupalais d'Armide. La plume,
le duvet , l'houatte , l'édredon , ſubſtances
que l'uſage durcit , que la tranf-
1
A
4
188 MERCURE DE FRANCE.
piration pénetre & rend mal-faines , ne
feront plus comparables à un élément ami
du fang & dont le reffort ne s'anéantit
jamais. Quelques pieds cubes d'air pris
au hafard dans l'atmosphere , fourniront
aux plus délicats un coucher exquis , lequel
loin de nuire à l'économie animale
& d'en retarder les fonctions par fa réſiſtance
, facilitera au contraire les fécrétions
& la circulation des humeurs.
Ce n'eſt pas ſeulement dans les lits
qu'on peut introduire l'uſage de l'air
comprimé; on pourra s'en fervir encore
pour les ſophas , les chaiſes longues ,
&c. dans les appartemens ; les couffins
dans les voitures ; la Médecine même
pourroit en tirer parti en faiſant donner
aux malades des carreaux aëriques lorf.
que les parties fouffrantes font d'une
grande irritabilité , comme dans la goutte&
d'autres maladies .
Il n'appartiendra donc plus aux oiſeaux
, aux filphes , aux puiſſances céleftes
à l'exclufion des autres animaux
d'exiſter entre le ciel & la terre : l'homme
qui a faitjuſqu'ici des tentatives inutiles
pour s'élever au-deſſus de l'élément
qui le ſoutient , aura comme ces êtres
ſubtils la prérogative finguliere de viJANVIER
I. Vol. 1776. 189
ا vre , d'agir, de veiller & ſpécialement
- de dormir ſur des maſſes d'air & de devenir
volatile lui-même , bien qu'il foit
un animal à deux pieds fans plume.
二Cette découverte mérite , Monfieur ,
l'attention des curieux , & ce ne feroit
e, pas trop ſi je difois la reconnoiſſance de
tous les humains: c'eſt pourquoi je vous
prie de la communiquer inceſſamment
au public.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Votre très-humble & très-obéif
fant ferviteur Dom GASPARE
THIERY , Rel. Bénédictin .
De l'Abbaye de Ste Colombe - lès - Sens ,
ce 22 Octobre 1775 .
>
BIENFAISANCE .
LE 8 Septembre dernier le Public a fait
la perte d'un Citoyen qui s'eſt rendu célebre
par ſa bienfaiſance: c'eſt le ſieur
- Jean Bela de la Salle , dont l'exemple
mérite d'être conſervé.
Sa générofité envers le pays de Soule,
où il étoit né , lui a attiré la reconnoif-.
190 MERCURE DE FRANCE.
ſance de MM. des Etats de cette petite
Province , qui dénuée de tout , pour ainſi
dire , par ſa poſition , preſqu'environnée
des Pyrénées , & tout-à-fait fur les con
fins du Royaume de ce côté , pourra déſormais
profiter chez elle de l'éducation
que lui procure la bienfaiſance du dé.
funt; ce pays de Paſteurs étoit preſque
refté dans l'état de ſimplicité de nos anciens
Patriarches , & il en pourra ſortir ,
au moyen du nouvel établiſſement qu'ordonne
le défunt , par ſon teſtament ,
pour la petite ville de Mauleon. Il laiſſe
aux Etats de ce pays plus de 10000 1. de
rente net à cet effet , & il a prié un ancien
Magiſtrat du Parlement de Paris ,
qu'il a établi ſon Exécuteur teftamentaire
, de vouloir bien diriger , conjointe
ment avec MM. les Syndics des Etats ,
l'établiſſement de ce College , pour lequel
on ſe propoſe un plan d'éducation
tout nouveau , dont nous pourrons parler
par la ſuite , lorſque le programme en
aura été approuvé par le Roi.
Le ſieur Jean de Bela étoit le cadet
d'une très - ancienne Maiſon de ce pays
de Soule , dont les ayeux & le frere aîné
font morts Syndics desdits Etats ; un
puiné eſt mort depuis deux ans , après,
JANVIER I. Vol. 1776. 191
avoir été toute ſa vie au ſervice du feu
Roi Staniſlas , dont il étoit le premier
Maître d'Hôtel & Chambellan : cette
Maiſon remonte , par ſes titres , juſqu'a
l'année 885 , & eſt originaire de la haute
• Navarre, d'où elle eſt venue s'établirdans
la baſſe , où , ſuivant les Hiſtoriens , on
voit qu'elle a joué les plus grands rôles.
1
ANECDOTES.
I.
Un Pair d'Angleterre revenoit de ſes
Terres à Salisbury ; il étoit ſeul dans ſa
voiture ; ſon domeſtique , qui couroit
devant, étoit fort éloigné; deux hommes
ſe préſenterent le foir ſur le grand
chemin , ordonnerent au poſtillon d'ar
rêter,& faiſant mille excuſes au Lord de
ce qu'ils interrompoient un moment fon
voyage, ils le prierent de leur donner de
l'argent: mais n'étant pas, diſoient- ils ,
aſſez infolens pour taxer un homme de
fon rang , ils déclarerent qu'ils ſeroient
contens de ce qu'il voudroit bien leur
donner. Le Lord leur préſenta une groffe
192 MERCURE DE FRANCE.
bourſede jetons de cuivre qu'il avoit par
hafard fur lui ; les voleurs la prirent fans
l'ouvrir , & lui firent mille remerciemens.
Le Lord réfléchifiant ſur le pré.
fent qui en étoit l'objet, eut des remords
de tromper des brigands auſſi polis , &
cédant à ſes ſcrupules , ſe crut obligé de
répondre à la confiance qu'ils lui témoi
gnoient ; il les rappela au moment qu'ils
ſe retiroient , leur redemanda fa bourſe ,
en leur faiſant voir ce qu'elle contenoit ,
&leur faiſant mille excuſes d'avoir voulu
les tromper , leur préſenta tout l'argent
qu'il avoit fur lui , & que les voleurs accepterent
en élevant juſqu'au ciel la juſtice
, la probité & l'honneur du Lord ,
dont ils prirent congé , en donnant généreuſement
une demi - guinée au poſtillon
afin qu'il réparât , en pouſſant ſes chevaux
, le retard que cette ſcene avoit
apporté au voyage du Lord.
1
11.
Dans le dernier voyage de S. M. le Roi
de Suede en Finlande, comme il ſe diſpoſoit
à monter à cheval pour partir
d'Abo , une vieille femme s'approcha une
lettre à la main , & lui dit, en le prenant
JANVIER I. Vol. 1776. 193
nant par le bras : „ Voilà une lettre que
„je dois faire remettre à Stockholm ;
elle eſt très - importante pour moi : vous
, y retournez , & je ne puis la remettre
„ en de plus fûres mains que les vôtres :
„d'ailleurs je veux épargner le port à
celui à qui j'écris. Vous trouverez fa-
„cilement ſon adreſſe : puiſque vous de-
„ meurez,ordinairement à Stockholm ,
vous devez bien connoître cette ville".
Le Roi reçut cette lettre avec bonté , &
- promit de la remettre à ſon adreſſe.
111.
Le ſieur de Boifrozé étoitGouverneur
de Fécamp ſous Henri IV. Ayant appris
qu'on avoit donné fonGouvernement à
M. de Villars , ancien Commandant de
Rouen pour la Ligue , qui avoit rendu
cette ville au Roi; il en fut outré de
colere , & prit le parti d'aller ſe plaindre
au Roi. Il en vouloit ſur-tout à M. de
Rofny , à qui il attribuoit cette iujuſtice.
Arrivant à Louviers , il débarqua dans la
même Auberge que M. de Roſny , qu'il
ne connoiſſoit point , & qui revenoit de
Rouen. Ne doutant pas , en voyant ſes
équipages , que ce ne fût un grand Seis
N
1
194 MERCURE DE FRANCE.
gneur , il lui vint dans l'idée de s'en faire
un protecteur pour ravoir fon Gouvernement.
>>> Monseigneur , lui dit - il , j'ai
„ beaucoup à me plaindre d'un certain
» M. de Roſny , qui abuſe étrangement
du pouvoir qu'il a fur l'eſprit du Roi :
» mais , tout grand Seigneur qu'il eſt , il
» n'a qu'à bien ſe tenir". Enfuite , lui
contant dans le même ſtyle ce qui lui
étoit arrivé, il lui demanda ſa protection
auprès du Roi contre ce M. de Rofny , ce
que cedernier lui accorda de bonne grâ
ce , mais avec toutes les peines du monde
de s'empêcher de rire. Boifrozé , defcendu
très-content , ſe loua beaucoup de
la réception que lui avoit faite ce Seigneur
inconnu , & demanda fon nom.
Un des gens de M. de Roſny le lui dit.
Ce fut un coup de foudre pour le pauvre
Boifrozé , qui ſe crut perdu. M. de
Roſny , qui avoit prévu cette derniere
ſcene , defcendit & calma fes inquiétudes
, en riant avec lui de l'aventure. Il
le fit fouper avec lui; & dès qu'il fut arrivé
auprès duRoi , il fit expédier àBoifrozé
le brevet d'une bonne penfion , &
dans la ſuite , lorſqu'il fut Grand' Maître
de l'Artillerie , il le fit ſon Lieutenant
en Normandie.
JANVIER I. Vol. 1776. 195
Q
AVIS.
I.
Avis des Traducteurs de Shakespeare.
QLUUEELLQQUUEESS circonſtances étrangeres , & que nous
ne pouvions prévoir , ont ſuſpendu l'impreſſion des deux
premiers Volumes de notre Traduction , annoncés pour la
fin de Novembre. Ils ne pourront paroître que dans le
courant du mois de Janvier , terme où nos Souſcripteurs
peuvent être fürs qu'on leur délivrera l'ouvrage aux adref
ſes indiquées ſur le Proſpectus. La ſouſcription gratuite
que nous avons ouverte , ſera fermée le to du même
mois , pour les deux premiers Volumes & pour les fuivans.
Il y aura une édition in-4. fur beau papier de Montargis
à 10 liv. le Volume broché. Les perſonnes qui la
préféreront à l'in-8. , ſont priées de vouloir bien en aver
tir à tems .
N
196 MERCURE DE FRANCE,
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De Constantinople , Ic 3 Novembre 1775-
ES dernieres nouvelles de Bagdad portent que Basfora
a eſſuyé un nouvel affaut , & que les Perfans ont
encore été repouffés ; mais leur ville étoit tellement presſée
par la famine qu'elle ne pouvoit réſiſter long-tetups.
Cette troiſieme tentative de l'armée Perſanne a coûté gratuitement
la vie à bien des hommes , puiſque l'Agent de
Perſe , qui vient de partir d'ici , a conclu , à ce qu'on
dit , avec la Porte toutes les affaires qui étoient l'objet de
fa miffion.
D'Alexandrie , le 28 Septembre 1775.
La ſituation actuelle de ce pays eſt aſſez tranquille ;
Murat Bey , qui a ramené de Syrie les débris de l'armée
de Mehemet & deux autres Beys , nommés Ibrahim &
Jouflef , partagent aujourd'hui le Gouvernement.
De Moscou , le 20 Octobre 1775- •
L'Ambaſſadeur d'Angleterre , après avoir reçu des dépêches
extraordinaires de ſa Cour , a eu pluſieurs conférences
avec le Vice Chancelier. Le courier qui en étoit
chargé , doit retourner à Londres inceſſamment , & l'on
dit que l'objet de ces dépêches eſt un nouveau Traite
JANVIER I. Vol. 1776. 197
1
d'alliance entre notre Cour & celle d'Angleterre, le réfultat
de ce Traité eſt encore inconnu.
De Stockholm , le 2 Novembre 1775.
Il paroit un Edit du Roi pour ériger en Port franc la
Ville de Marstrand ou Maelſtrand , place forte de la Norwage
, dans le Gouvernement de Bahus .
De Copenhague, le 14 Novembre 1775.
Au commencement de cette année on avoit fait partir
d'ici pour le Groenland un vaiſſeau , chargé de découvrir
un port fur la côte méridionale de ce pays ; il en a trouvé
un par les 60 degrés 40 minutes de latitude feptentrionale
. Jamais aucun bâtiment Danois n'avoit navigué
de cẹ cộté-là . Le vaiſſeau en queſtion n'a rapporté à ſon
retour que peu de productions du pays , parce que les habitans
qui ne s'étoient pas attendus à un pareil événement
, n'avoient fait aucunes proviſions pour le commerce.
Le canton que l'équipage a viſité , a été habité anciennement
par les peuples du Nord. Il eſt renfermé entre des
rivieres , couvert de gazon & planté d'arbres en différens
endroits.
De la Ilaye , le 17 Novembre 1775 .
Le Gouvernement , qui pour la défenſe de la Colonie
de Surinam a ſubſtitué aux Troupes régulieres des Troupes
bourgeoiſes , a réſolu de porter juſqu'à 400 les Blancs
qui commanderont un corps nombreux de Negres affranchis.
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
+
De Londres , le 22 Novembre 1775-
Si l'on en croit des lettres particulieres de la Nouvelle-
Yorck , il regne beaucoup de diviſion dans le Congrès , &
le parti de l'adminiſtration ne ſe ſeroit point abuſé dans
les eſpérances qu'il a données , puiſque ces lettres diſent
que le parti Républicain de cette affemblée , préſidée par
Je ſieur Adams , eſt extrêmement violent , & que le ſieur
Dickenſon , auteur du Fermier de Pensylvanie , ſe montre
entierement contraire à l'indépendance. Il y a , diſentelles
, entre les ſieurs Peyton , Randolph & Hancock une
certaine jaloufie qui fomente des diffenfions . Tous les
Membres du Congrès qui connoiſſent & qui chériſſent les
vrais intérêts de l'Amérique , ont déſapprouvé l'invafion
du Canada. Ils appréhendent les fuites qui pourront en
réſulter ; en un mot , continuent toujours les mêmes lettres
, toute l'aſſemblée eſt dans la plus grande confufion.
Un des plus violens d'entre ces Membres à déclaré qu'il
étoit désolé d'être Membre du Congrès .
Le Général Montgommery qui commande les Troupes
Provinciales , compoſées de deux Régimens de la Milice
de New Yorck , d'un corps de Troupes de ConnecticuE
& de quelques Sauvages , le tout formant environ 2000
hommes , a mis le ſiege devant Saint-Jean , qui eft défendu
par cinq ou fix cents hommes aux ordres du Major
Preſton. La garniſon ſe trouve dans la plus grande détreffe,
faute de proviſions , & en conféquence le Général
Carleton a réſolu de la fecourir. Il a raffemblé ſes forces
& à fait partir de Québec le ſieur Maclane avec ſes recrues
d'Emigrans Royaux (qui font Ecoffois). Il eſt déterminé
à attaquer le camp du Général Montgommery par
JANVIER I. Vol. 1776. 199
1
trois endroits à la fois , Maclane d'un côté , lui Carleton
d'un autre , & d'un troiſieme la garniſon de Saint - Jeau
qui fera une ſortie. Ce Général qui fait que ſa poſition
& celle de la Province font l'une &l'autre peu avantageuſes
, eſt décidé à bruſquer l'affaire . Toutes les Troupes
, y comprifes les recrues de Maclane & la garnifon
de Saint-Jean, ſe montent à environ dix-huit cents hommes
ou deux mille au plus. Tel étoit l'état des choſes
à Saint-Jean le 22 Octobre. Le vaiſſeau auquel on doit
ces nouvelles , eft parti de Québec le 25.
De Rome , le 15 Novembre 1775-
Sa Sainteté a fixé au 19 Novembre l'acte de ſa priſe de
poffeflion ; cette cérémonie attire ici un très-grand nombre
d'étrangers .
Quelques précautions que prennent toutes les cours
d'Italie, chacune de leur côté , pour mettre nos côtes
l'abri des incurſions des Barbareſques , ils ont encore enlevé
dernierement un petit bâtiment venant de Palerme
Malte. Ce dernier Gouvernement s'occupe d'augmenter fa
marine pour procurer plus efficacement la fùreté publique.
De Venise, le 4 Novembre 1775-
Le 20 du mois dernier il fut publié par ordre du Ma
giſtrat de la ſanté , qu'il feroit inceſſamment procédé , dans
l'Hôpital des la Mendicanti , à l'inoculation gratuite des fujets
qui s'y préſenteroient. Cette opération s'est faite , le
28 , ſur ſoixante perſonnes qui , juſqu'à leur guériſon par
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
faite , feront nourries & ſoignées aux dépens du Gou
vernement.
1.
De Genes , le 4 Décembre 1775.
On mande de Parme que la nuit du 21 Novembre dernier
on a enlevé , au delà du pont nommé di Serbolo , fur
le torrent Enzo , à huit milles de la ville , la valiſe dont
étoit chargé le Courier ordinaire de Parme à Mantoue , &
qui contenoit des lettres , paquets & grouppes d'argent
deſtinés pour le Duché de Mantoue , l'Etat de Venife ,
l'Allemagne , l'Angleterre & la Hollande. Les lettres de
cette ville , du 18 du mois dernier , pour ces différens
Etats , étoient contenues dans cette valiſe. On ajoute que
les pourſuites qu'on a faites contre les auteurs de cet enlevement
, n'ont eu juſqu'ici aucun fuccès.
:
1
De Paris , le 8 Décembre 1775.
Lẻ 4 , le Maréchal Duc de Mouchy s'eſt rendu au Couvent
des Cordeliers de cette ville , en qualité de Commisfaire
nommé par le Roi pour préſider au Chapitre de l'Ordre
de St- Michel. Il reçut enfuite Chevaliers de cet Ordre
, les fieurs Poivre , Saly & Deſlandes , précédemment
admis & non reçus , puis les ſieurs Gauthier , Beaugeard ,
Dumorey , de la Salle , Morat , Berenger , Bouchet , Sil .
veftre & Grignon , qui prêterent ferment de fidélité entre
fes mains.
Un Particulier a trouvé le ſecret connu des Anciens ,
de conſerver les viandes pendant des années entieres dans
leur fraîcheur naturelle , fans perte & fans altération de
Jeur goût ni de leurs fucs. Elles peuvent être tranſpor
JANVIER I. Vol. 1776. 201
tées ſans corruption dans l'un & l'autre hemisphere; des
expériences répétées ne laiſſent à l'inventeur aucun doute
fur la folidité & la certitude de cette découverte , bien
intéreſſante pour le ſervice de la marine & celui des armées.
Il offre , en cas qu'on veuille en acquérir la posfeffion
de ſon ſecret , de le foumettre à toutes les épreu
ves qu'on jugera néceſſaires.
PRÉSENTATIONS.
Le 29 Novembre , la marquiſe de Radepont a eu l'honneur
d'être préſentée à leurs Majeſtés & à la famille Ro
le, par la Princeſſe de Tingry .
:
Le 3 Décembre , le Vicomte de la Maillardicre , lieutetenant
pour le Roi en Picardie, de pluſieurs ſociétés d'a
griculture , a eu l'honneur de préſenter au Roi , à la Reine
& à toute la famille royale , un ouvrage dont Sa Majeſte
avoit agréé la dédicace , intitulé : Précis du Droit des gens ,
de la guerre , de la paix & des ambassades , premiere partie
de la bibliotheque politique , à l'usage des sujets destinés
au négociations.
Le fieur d'Argouges , conſeiller d'état , a eu l'honneur
de faire fes remercimens au Roi , auquel il a été préſenté
par le Garde des Sceaux de France , pour la place de conſeiller
d'état ordinaire , vacante par la mort de fleur d'Or
meffon.
La comteffe de Damas a eu l'honneur d'être préſentée
le même jour , à leurs Majestés & à la famille royale , par
la comteffe d'Aulery.
NS
202 MERCURE DE FRANCE.
Le ſieur Sabatier de Galere , miniftre plénipotentiaire du
Roi , au près du Prince Evêque de Liege , de retour ici
par congé , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi par le
comte de Vergennes , miniftre & ſecrétaire d'état , au département
des affaires étrangeres; il a également eu Phonneur
d'être préſenté à la Reine & à la famille royale ,
dans la même qualité.
Le 5 Décembre , de fieur Grivel a eu l'honneur de préſenter
au Roi & à la famille royale , un ouvrage de ſa
compoſition , en 3 volumes in- 12 , ayant pour titre : la
Théorie de l'éducation , ouvrage utile aux peres de familles
&aux instituteurs .
Le Dimanche to du même mois , les Agens généraux
du Clergé de France , ont eu l'honneur de préſenter au
Roi & à la famille Royale , un ouvrage arrêté dans l'asſemblée
qui vient de ſe tenir ayant pour titre : avertiſſement
aux fideles de ce Royaume , fur les avantages de la religion,
&le danger de l'incrédulité.
Le même jour le chevalier de Roncherolles , a eu l'honneur
d'être préſenté au Roi par le duc d'Orléans , en qualité
de chambellan de ce Prince.
L'Après-midi du même jour , le comte de Monteynard ,
miniſtre plénipotentiaire du Roi près de l'Electeur de Cologne
, de retour ici depuis quelque temps , a auffi eu
l'honneur d'être préſenté par le comte de Vergennes , miniſtre
& fecrétaire d'état au département des affaires étrangeres
, à Sa Majeſté , de laquelle il a pris congé pour retourner
à ſa deſtination.
JANVIER I. Vol. 1776. 203
+
Le même jour l'Aſſemblée générale du Clergé , compo-
Ke de Cardinaux , d'Archevêques , d'Evêques & de députés
du ſecond Ordre , ſe rendit ici , & fut préſentée par
le ſieur de Malesherbes , miniſtre & ſecrétaire d'état
chargé des affaires du Clergé , à l'audience du Roi , où
elle avoit été conduite par le ſieur de Montouillet , maître
des cérémonies , & par le ſieur Watronville , aide des cérémonies
. L'Archevêque de Bourges , au nom de l'Afſem
blée porta la parole à Sa Majeſté ; enſuite de quoi les Députés
du premier & du fecond ordre , furent préſentés &
nommés au Roi par le cardinal de la Roche - Aymond
grand aumonier de France & préſident de l'Aſſemblée.
La marquiſe d'Allianſon a eu l'honneur d'être préſentée
le 17 Décembre à leurs Majeſtés , ainſi qu'à la famille
Royale , par la ducheſſe d'Harcourt .
Les fieurs d'Agoty , troiſieme & quatrieme fils du ſieur
d'Agoty , connu par ſon art de graver & d'imprimer en
couleur , ont eu l'honneur de préſenter à la Reine le pre
mier cahier des plantes curieuses , deſſinées d'après nature,
dans les différentes ferres des jardins du Roi ; elles
étoient gravées & imprimées felon les procédés de l'art ,
dont le pere eſt inventeur. Ils y ont ajouté un effai d'une
de ces plantes imprimées ſur ſatin , qui produit l'effer
du broché & du pékin , & qui peut faire eſpérer de cette
zentative une découverte utile au commerce.
La marquiſe de la Suze a eu l'honneur d'être préſentée
à leurs Majeftés & à la famille Royale , par la comteffe
de la Suze.
204 MERCURE DE FRANCE.
*Le 17 du même mois , les Propriétaires des mines de
charbons de faint Georges , ont eu Phonneur de préfenter
* Monfieur le plan du canal d'Anjou , ouvert ſous la protection
de ce Prince , qui a bien voulu permettre que ce
canal portât fon nom. Ils y avoient joint le plan d'une
Pyramide , que Monfieur leur a auffi permis d'ériger à l'embouchure
du canal , pour confacrer la protection qu'il veut
bien accorder à leur entrepriſe .
Le ſieur Elie de Beaumont , avocat au Parlement , inten
dant des finances de Monſeigneur le Comte d'Artois , &
avocat général honoraire de Monfieur , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à la Reine , à Monfieur , à Madame , à
Monſeigneur le Comte d'Artois & à Monſeigneur le Duc
d'Angoulême , les deux médailles repréſentant le bon vieils
lard & la bonne fille , qui ont été données cette année aux
deux couronées dans la fête morale & patriorique , que Sa
Majeſté a bien voulu agréer & autoriſer , ſous le nom de
fête des bonnes gens. Les noms des deux couronnés &
de leurs paroiſſes y ſont gravés. Cet hommage de fon
zele a été reçu avec bonté & avec fatisfaction ,& il lui a
été permis d'avoir l'honneur de le renouveller tous les ans.
Le ſieur Scheutz , chargé des affaires de la Cour de
Danemarck , a préſenté au Roi onze Gerfaulx d'Iſlande.
Ce préſent que Sa Majesté Danoiſe eſt dans l'uſage de
faire tous les ans , fut reçu par le marquis d'Entragues ,
grand fauconnier de France , en ſurvivance du duc de la
Valliere , & par le marquis de Forget , capitaine du vol
du Cabinet.
JANVIER 1. Vol. 1776. 205
NOMINATION S.
Le 26 Novembre le ſieur Chifflet a prété ferment entre
les mains du Roi pour la place de premier Préſident du
Parlement de Metz .
Le Roi vient d'accorder un brevet , d'enſeigne de ſes
Gardes dans la compagnie de Luxembourg , au chevalier
deGoyon premier exempt de cette compagnie & brigadier
'de cavalerie.
Sa Majesté a auſſi accordé la rétraite au marquis de
Montgommery brigadier de cavalerie , enſeigne & chef de
brigade de ſes Gardes - du corps , compagnie de Luxembourg,
qui eft remplacé , en qualité de chef de brigade ,
par le chevalier de Quinemont , meſtre - de - camp de cavalerie
& ci-devant major des Gardes-du- corps de Monſeigneur
le comte d'Artois .
Le 6 de Décembre , la Princeſſe fille de la comteſſe de
Brionne , a été apprébendée au chapitre de Rémiremont ,
& a pris le nom de princeſſe Charlotte de Lorraine. Le 7 ,
la princeſſe Chriftine de Saxe , abbeſſe de cette égliſe , propofa
au chapitre , pour ſa coadjutrice , cette princeſſe qui
fut agréée & élue en cette qualité , d'une voix unanime.
La princeſſe Charlotte de Lorraine reçut en conféquence
les complimens des Dames Chanoineſſes de Rémiremont
&de tous les différens Corps de la Ville. Il y eut le mê.
me jour , des réjouiſſances publiques & une illumination
dans toute la ville , la principale étoit en face du palais
206 MERCURE DE FRANCE.
Abbatial , où étoient les armes des deux maiſons avec des
infcriptions à leur louange.
Le Roi vient d'accorder les grandes entrées au comte
de Maurepas , & les entrées de fa chambre au comte
Efterhazy.
Le Roi vient de permettre au duc de Quintin , l'un de
ſes anciens menins , de prendre le titre de duc de Lorges.
Le 24 , le ſieur Brocqueville , miſſionnaire , qui , ſous le
bon plaifir du Roi , a été nommé pour remplacer le fieur
Allard dans la cure de Notre-Dame , a eu l'honneur d'être
préſenté à Sa Majefté & à la Famille Royale par le ſieur
Jacquier , fupérieur - général de la congrégation de la
midion.
NAISSANCE.
La Reine de Naples eft accouchée heureuſement , le 25
Novembre à ſept heures & un quart , d'une Princeſſe , à
qui le baptême a été adminiſtré par le Grand - Aumônier :
un Religieux de Ste. Lucie du Mont , de l'ordre d'Alcan-
Cara , a eu l'honneur de la nommer , en qualité de parrain ,
Marie -Anne - Joſephe - Antoinette - Françoiſe-Gaetane - Therefe
- Amélie - Clémentine. Le Roi a ordonné , à l'occaſion
de cet événement , trois jours de gala & d'illumination ;
il reçut hier les complimens de félicitation des Miniſtres
étrangers ,& adımit les Corps civils & militaires à l'hon
JANVIER 1. Vol. 1776. 207
1
neur de lui baifer la main. La ſanté de la Reine eſt auſſi
bonne que ſon état peut le permettre.
MORTS.
Jeanne Camus de Pontcarré , veuve de Louis - Chriſtophe
de la Rochefoucault- Langhac , marquis d'Urfé , grand
bailli de Forêt , meſtre-de-camp d'un régiment de cavalerie
de fon nom , eſt morte à Paris le 12 Novembre , dans
fa 72. année.
Genevieve Françoiſe , veuve d'Antoine Fauton , bourgooiſe
de cette ville ,y eſt morte le 17 du même mois ,
rue Montmorency , à l'âge de 103 ans.
Claude - Henri Defuſée de Voiſenon , miniſtre du prince
de Spire , ci - devant doyen du chapitre de Boulogne - furmer
, l'un des quarante de l'Académie françoiſe , eſt mort
le 24 en fon abbaye , près de Voiſenon , âgé de 67
68 ans.
Le pere de Vaux , ancien général de l'ordre des Minimes,
eſt mort à Reims , le mois dernier , agé de 20 ans .
Le fieur Lemée , doyen de la grand chambre , eſt mort
*Paris le 30 Novembre, agé de 95 ans.
Charles Profper Bauhin , marquis de Perreuſe , nommé
Beutenant - général des armées du Roi , par une promo
208 MERCURE DE FRANCE.
tion particuliere en Janvier 1758 , après la défenſe qu'il
fit à Harbourg , eft mort à Paris le 29 Novembre , âgé
d'environ 65 ans .
Marie-Catherine Damoy , femme de Louis Fouquet maftre
coutelier à Evreux , y eſt morte le 11 Novembre dernier
, âgée de 100 un ans : quoique paralyſée depuis 8
ans , elle a confervé , juſqu'au dernier moment , une bonne
vue & la gaieté de fon- caractere.
:
1
Le marquis de Mercy , ancien enſeigne des Gardes - ducorps
& brigadier des armées du Roi , eſt mort le 29 du
même mois , en ſon château de la Guillerie près Tillere ,
Agé de 69 ans .
Albert - François Guiflain , chevalier comte de la Tour
Saint - Quentin & du Saint- Empire eft mort dans la
province d'Artois , le 3 Décembre dans la 43. année de
fon age.
On vient d'apprendre la mort du Grand-Maître de l'ordre
de Malte , arrivée le 9 Novembre , & l'élection du
Bailli de Rohan avoit été élu le 13 fuivant d'une voix
unanime.
Louiſe - Hélene le Brun de Dinteville , dame de l'ordre
de la Croix étoilée de l'Impératrice-Reine , veuve de Pierre
-Grégoire comte d'Orlik de Lafiska , lieutenant - général
des armées du Roi , chevalier grand'croix de l'Epée de
Suede , adjudant-général de feue Sa Majesté le Roi de Po-
Jogne , eſt morte à Paris le 12 Désembre , dans fa 67
année.
Le
JANVIER I. Vol. 1776. 209
De 16 du même mois , le ſieur Allard , Curé de l'Egli.
Te de Notre-Dame , paroiſſe du Roi , eſt mort en cette
ville , dans la 75. année de ſon age.
Hector de Levis , ancien Précenteur & comte de l'Egliſe
de Lyon , y eſt mort le 12 du même mois .
LOTERIES.
Le cent quatre - vingtieme tirage de la Loterie de PHỔ
el-de-Ville s'est fait , le 23 du mois de Décembre , en la
maniere accoutumée. Le lot de cinquante mille liv. eſt
échu au N. 56932. Celui de vingt mille livres au N. 44470.
& les deux de dix mille , aux numéros 41938 & 49374-
Le tirage de la loterie de l'Ecole royale militaire s'eſt
fait le 5 Décembre. Les numéros ſortis de la roue
fortune font 36, 17 , 50, 39 , 49. Le prochain tirage
Ferà le 5 Janvier.
210 MERCURE DE FRANCE.
2
4
ADDITIONS DE HOLLANDE
3
ANECDOTES , FAITS SINGULIERS ,
EVÉNEMENS REMARQUABLES.
ROUSLOSUSESAEAUU prenant toujours la Nature pour maître
Fut de l'humanité l'apôtre & le martir
Les mortels qu'il vouloit forcer a la connoitre ,
S'étoient trop avilis pour ne l'en pas punir.
Pauvre , errant , fugitifs ſur la terre ,
Sa vie a ſes écrits ſervit de commentaires ,
La fierre vérité dans ſes hardis tableaux
Sut en dépit des grands montrer ce que nous ſommes
H devoit de nos jours trouver des échafauts
Il aura des autels quand il naitra des Hommes.
?
UNE Lettre de Beziers du 11 Décembre 1775 , porte
que les Braconniers du canton , au mois de Novembre
précédent , furent très- furpris du grand nombre de Lapins
qu'ils trouvoient dans la campagne & fur les grands chemins
. Ces Animaux , à demi morts de laſſitude & de
faim , ſe laiſſoient preſque la plupart prendre avec la main.
Mais ce qui cauſa le plus d'étonnement , c'eſt de trouver
fur leurs corps des Ecreviſſes cramponnées qui les piquoient.
L'explication de ce phénomene eſt conſignée
* Extrait du Journal Anglois.
JANVIER I. Vol. 1776. 211
dans une autre Lettre écrite de Roquebrun , par le Chapelain
de Villecelle , (M. Abbal) , & qui s'exprime en ces
termes. Un Payſan dont le génie eſt inventif & qui
"
fait mettre à profit les découvertes que le hazard lui
,, préſente , eſt un vrai tréfor pour fon village & quelque-
" fois pour tout un pays . Un Seigneur de nos environs ,
,, auſſi jaloux de ſa chaſſe qu'un vieux Sultan de ſon Ser-
,, rail , laiſfoit multiplier les Lapins ſur ſa terre , ſans per
,, mettre qu'on y chaffat , ni jamais y chaſſer lui - même.
" Les Payfans avoient beau s'en plaindre , ils n'étoient
„ pas écoutés. Le hazard & l'induſtrie vinrent à notre
„ fecours . Notre petite riviere eft auſſi peuplée d'Ecreviſſes
que nos champs l'étoient de Lapins. Un jeune
homme qui en avoit apprivoiſé quelques-uns , ayant
ود laiffé fortuitement échapper d'un panier quelques Ecre
„ viffes , s'apperçut qu'elles couroient vers les Lapins , les
„ piquoient, s'y attachoient & les faifoient fuir , ſans 14-
" cher prife. Il fait part de ſa découverte à tout le vil
,, lage. Voilà nos Payſans qui tendent des poches à plu
ود
"
fieurs termiers , & qui gliffent une Ecreviſſe dans chaque
trou . L'Ecreviffe , au bout de quelque tems , arrive au
,, fond du terrier, pique le Lapin & s'y attache. Celuici
fort pour fe débarraſſer , fuit avec l'Ecreviſſe qu'il
" emporte ,& vient ſe faire prendre dans la poche ; ou ,
,, paſſant par une autre iſſue , court à toutes jambes dans
la campagne , fervant de monture à ſon ennemie , dont "
"
il eſt éperomné fans telache ". Affiche de Montpellier.
Reglement curieux de Rot Henri VIII au feizieme flecte,
pour la dépense & le bon ordre de la Table &desaMaiſons
Le Luxe domeſtique des Cours Européennes , trop vieux
Ο2
212 MERCURE DE FRANCE.
If
pour le malheur des Peuples , n'eſt pas cependant d'une
date ſi ancienne. Un Reglement fait par Henri VIII , au
ſeizieme fiecle , de l'avis de ſon Conſeil , pour la dépense
&le bon ordre de ſa maiſon , nous a ſemblé digne de la
curiofité & de l'intérêt du Lecteur. L'influence du Juxe
fur les moeurs ne permet pas de voir l'hiſtoire de ſes progrès
avec indifférence; & l'antique fimplicité eſt ſi digne
de nos regrets , qu'on eſt charmé de la retrouver encore
dans les livres . Ce Reglement , dont nous allons rapporter
les principaux Chapitres , a été communiqué cette année
à la Société des Antiquaires de Londres .
» CHAP. 3. La nourriture ſera ſimple , telle que la fournit
la ſaiſon , & d'un prix raisonnable.... " La finance
ne forçait pas alors la terre às'épuiſer pour lui fournir des
fruits précoces ; & la table des Rois ignorait l'art aſſaſſin
de la nouvelle cuiſine.
" CHAP. 20. Les Officiers mettront àpart, d'un côté, les
" uftenfiles d'argent & d'étain , & de l'autre , les taffes de
bois & les vaiſſeaux de cuir. Ils auront foin qu'ils ne
„Soient pas dérobés .... " L'or était inconnu dans les
meubles de cuiſine. L'argent était très rare, L'étain meme
était ſi précieux , que dans un regiſtre domeſtique du
Comte de Northumberland , de l'année 1500 , on lit cette
note : les ustensiles d'étain font trop magnifiques , pour
» Etre employés àun commun usage.
"
"
Quelle était donc la ſimplicité de la nobleſſe dans l'intérieur
des maiſons qu'elle habitait ! Un Gentilhomme que
le Roi honorait de ſa viſite , lui offrait pour tout ameuble
ment de parade , une longue table , un buffet & un bois
de lit. Le préjugé du faſte à part , que pouvait - il-offrir
de mieux ? Point de fauteuils , point même de chaifes
JANVIER I. Vol. 1776. 213
dans ſa maiſon. Il faiſait eſſeoir Sa Majeſté ſur un banc.
Tout eſt un Trône pour un Roi.
Mais ſuivons ce bon Gentilhomme , lorſqu'aſſez aifé pour
avoir deux différens logemens , il ſe tranſportait de l'une
à l'autre de ſes maiſons . Ses demeures n'étaient pas des
Hotels. Il n'avait pas , comme à préſent , divers ameublenens
garnis . Son antique tapiſſerie , ſon lit , ſa cuiſine ,
fes utenfiles de boulangerie , de ferrurerie & de menuiferie
changeaient de lieu avec lui . Sa fuite , ſon train était
Yattirail d'un Patriarche. Je parle ici de la premiere Noblefle.
Le plus aisé avait plus de gros meubles de bois ,
plus d'uſtenſiles de fer, Son opulence n'était qu'un embarras
, & une forte d'eſclavage. Revenons au Reglement
de Henri VIII .
„ СИАР. 34. Aucun Ile:aut d'armes , Ménétrier , Fauconnier
, ou autre, n'am'nera à la Cour de petits garçons ,
eu gens fans aveu , pour faire le service en leur place" ...
Ce Chapitre ſi ſage n'a pas fait fortune.
„ CHAP. 41. Le Maréchal de la Maison du Foi aura foin
, d'éloigner les filles de mauvaises maurs qui suivent la
»Cour".
" CHAP. 43. On ne gardera aucun chien à la Cour , excepté
quelques épagnuels pour les Lames " .
ود CHAP. 44. On dinera à dix heures & on foupera à
„ quatre heures " .... L'heure du diner a éprouvé bien
des variations depuis Henri VIII , en Angleterre. On voit
par un regiſtre domeſtique du Lord Fairfax , que vers l'an
1650 , l'heure du diner était à onze keures. Elle était à
midi , far la fin du dernier fiecle ; & elle s'eſt maintenue
de même , pendant vingt ans , dans les Univerſités. Enfin
depuis le commencement de ce fiecle , elle eſt parvenue
03
214 MERCURE DE FRANCE.
à Londres , par différentes gradations , juſqu'à 5 heures ;
& c'eſt à préſent l'heure de la bonne compagnie .
Les uſages de France à ce ſujet ne font pas plus conſtans
, & ont éprouvé des variations pareilles . On n'y
dine pas encore , il eſt vrai , à 5 heures ; mais on peut
déjà en tirer le préſage . Quand les Seigneurs , & les gens
qui les imitent , ſe mettent à table , à Paris , pour diner ,
on goûte dans la Bourgeoiſie , on foupe dans les Couveus ,
& on ſe couche dans les Hôpitaux .
Quoiqu'il en ſoit , l'heure du diner en France , au qua
torzieme fiecle , à la Cour de Charles V , était la même
que celle fixée au ſeizieme fiecle , à la Cour d'Angleterre ,
par le Reglement de Henri VIII. Charles V dinait avant
onze heures , & la Cour était couchée à neuf heures en
hiver , & à dix en été.
Il y avait auſſi en France , comme en Angleterre , des
filles de mauvaiſes moeurs , des femmes amoureuses qui fuivaient
la Cour , ſuivant l'expreffion de Paſquier. Cette
peſte trop commune , fléau de l'innocence , & même du
vrai plaitir , eft fans doute un mal très-difficile à extirper ;
mais c'eſt offenfer la Religion & trop dégrader la Nature ,
que de la croire un mal néceſſaire.
Il faut croire qu'il y avait alors en France , comme en
Angleterre , des épagneuls pour les Dames. C'était le caprice
du fiecle ; & les femmes font femmes par - tout.
Mais il avait encore à la Cour des pigeons très- incommodes
, qui venaient comme diſent les Hiftoriens de ce
tems-là , faire leurs ordures dans les chambres : ce qui obligea
de mettre des barreaux de fer aux fenêtres avec un
treillage de fil-d'archal. Ces pigeons fortaient des colombiers
bâtis dans les baffes-cours des Maiſons Royales .
,
JANVIER I. Vol. 1776. 215
J'ajouterai , pour mieux rapprochet les uſages antiques
des deux Royaumes , qu'à la Cour de France , au quatorzieme
fiecle , & même depuis, les ſieges étaient des eſcabelles
, des formes & des bancs. Le Roi ſeul avait une
chaiſe à bras garnie de cuir rouge.
, CHAV. 56. Les Officiers feront du feu , & allumeront
la paille, tous les matins, entre fix & fept heures , dans
la chambre du Roi " ... Autrefois la paille était d'un
grand uſage. Les Ecoliers étaient affis fur la paille dans
les Ecoles & les Univerſités . Il n'y avait ni bancs , ni
chaiſes dans les Eglifes ; on les jonchait de paille ; & on
n'en donnait de fraiche qu'aux grandes folemnités.
- Parun autre Chapitre de ce Réglement il eft dit : ,, que
le Barbier du Roi obſervera la plus grande propreté en ſa
» perſonne , & évitera la compagnie des gens oififs &sans
syayeu , & celle des femmes déréglées , afni qu'il puiſſe
» approcher du Roi , fans danger pour sa perfonne Roya-
„ le " .... L'article de la propreté à part , cette diſpoſition
eſt un peu trop prudente. Un Roi eſt ſi bien gardé
par ſes vertus & par l'amour de ſes ſujets. La leçon ne
me paraît utile que pour le Barbier. Elle était propre au
moins à le faire ſouvenir du fameux Barbier de Louis XI ,
pendu en France (a) au fiecle prédédent.
(a) Olivier le Daim , pendu en 1484.
:
:
04
:
216 MERCURE DE FRANCE.
Récit d'un Festin prodigieux , tiré d'un ancien Regifire
la Tour de Londres.
La gourmandiſe a été le vice favori de pluſieurs Romains.
Les trois Apicius ſous Auguſte , Tibere & Trajan
, ont acquis en ce genre une étrange célébrité. L'un
d'eux tint à Rome une Ecole publique de gourmandiſe.
Celui qui vivait ſous Trajan ſe piquait d'avoir un ſecret
admirable pour conſerver les huſtres dans leur fraîcheur.
Le fecond des trois , le précepteur de gourmandiſfe , après
avoir dépenſé des ſommes immenfes , s'empoiſonna , n'ayant
plus que quelques ſeſterces (a) de reſte. Le même , ou
ſelon d'autres le premier Apicius , avait composé un Traite
fur la maniere d'aiguiſer l'appétit. Q les rares perfonnages
! & qu'ils euſſent bien figuré en France ſous le Régent
! Dans pluſieurs de nos Provinces on vit encore à la
Romaine ; mais les Anglais trop jaloux de reſiembler à un
peuple , qui à bien des égards ne les valait pas , font certainement
plus Romains que nous à table. Voici un trait
d'apiciſme britannique , digne d'être tranſmis au public.
En 1740, George Nevil , frere du Comte de Warvick,
appellé le faiseur de rois , donna en fon Palais Archi-Epif
copal , à York , un feſtin prodigieux au Clergé , à la grande
& à la petite Nobleſſe. L'état de ſa dépense , conſervé
à la Tour de Londres , eſt curieux par ſa monstrueuſe fingularité.
(a)Monnoie des Romains , faisant la quatrieme partie
Ban denier d'argent.
JANVIER I. Vol. 1776. 217
ÉTAT DE DÉPENSE.
300 Quarters de bled (a).
330 Tonneaux de bierre.
104 Tonneaux de vin.
I Pipe de vin de liqueur (b).
1
.
86 Taureaux ſauvages.
80 Boeufs gras.
1004 Moutons.
300 Cochons.
3000 Veaux .
2000 Chapons.
300 Cochons de laic.
100 Paons .
200 Grues.
2000 Poulets .
4000 Pigeons .
4000 Lapins.
204 Butors .
4000 Canards.
400 liérons.
200 Faifans .
4000 Becaffes
400 Pluviers.
(a) Mesure d'Angleterre qui contient huit boiſſeaux de
froment.
(b) Mesure qui contient deux barriques.
05
218 MERCURE DE FRANCE.
100 Corlieus , ou Courlis (c).
100 Cailles.
100 Aigrettes (d).
200 Rayes.
Plus de 400 Dains , Daines & Chevreuils.
1056 Pâtés chauds de venaiſon.
2000 Pâtés froids .
10co Plats de gelée coupée.
4000 Plats de gelée confolidée.
4000 Flans froids .
2000 Flans chauds ,
300 Brochets .
300 Bremes (e).
8 Veaux marins .
4 Marfouins.
Et 400 Tartes .
A ce feftin , ſe trouverent le fameux Comte de Warvick
, tué l'année ſuivante à la bataille de Barnet , le Comte
de Bedford , Tréſorier , le Lord Haftings , Controlleur ,
& pluſieurs autres grands Officiers. 1000 ferviteurs domeſtiques
, 62 Cuisiniers & 512 Marmitons y furent employés
. Mais environ ſept ans après , le Roi Edward IV
ſaiſit le temporel de cet Archevêque , & l'envoya prifonnier
en France , où il fut retenu dans les fers , & morut
dans la miſere .
(c) Oiseau aquatique.
(d) Espece de petits Hérons blancs.
(e) Poiffon d'eau douce.
JANVIER I. Vol. 1776. 219
Il ſe répandit, un bruità Londres fur le Comte de
Millady , Montaigu , pendant l'Ambaſſade de fon mari à la
Porte , que le Grand Seigneur lui avait jetté le mouchoir.
Cet honneur oriental fut , dit -on , le prix ou la punition
de ſa curiofité (b) . «Pope autrefois lié & brouillé enfuite
avec Milady , accusé d'ètre Auteur de ce bruit , répondit
à un ami de Ambaladrice : quoi ! j'aurois på dire
que Milady a couché avec le Grand Seigneur! Dieu men
gardes ceferait tout au plus avec quelqu'un de ses Janis-
Saires.
Cette excufe plus cruelle encore que l'offenſe , irrita
avec raiſon Milady Montaigu . Elle jura de s'en venger ;
& l'effet ſuivit de près le ferment. Pope ayant publié
P'année ſuivante une imitation en vers de la premiere Satyro
du ſecond Livre d'Horace , où Milady n'était pas ménagée,
elle ſe ſervit des mêmes armes contre lui , & lai
répondit par une Satyre violente & pleine d'amertume.
On peut préfumer combien ſon amitié était tendre , en
voyant combien ſa colere eſt terrible . La douceur défefpérée
devient furieuſe , parce qu'elle ne ſaurait être méchante
de fang froid .
• Pope était difforme & contrefait. Comme Boileau , il
n'aimait pas les femmes , peut- être parce qu'il n'en était
point aimé. Milady l'attaque ſur ce ſujet dans un ſtyle
neuf& original , plein du dépit d'un 'coeur ſenſible à un
outrage , & animé du feu de la vengeance. L'imitazion
libre d'un ſeul endroit de fa Satyre donnera une idée des
autres.
(b) Millady eut , (à ce que rapporte l'histoire) la curiofité
d'entrer dans l'intérieur du Serrail ; & le Grand -Seigneur
, après qu'elle fut entrée , en fit fermer les portes.
:
:
:
220 MERCURE DE FRANCE.
A
م و
"
„ Ennemi implacable du genre-humain , quel objet pourroit
te plaire ! Ton coeur est inſenſible aux charmes de la
„ Jeunesse & aux attraits de la Beauté.... C'est un antre
affreux , triste azile de l'envie e , de la haine & de la rage
, de médire.... Etre ne pour hair & pour étre hai , ton
Souffle impur flétrit les roses du bel dge. Tu ris quand
la Nature pleure.... Ton regard finiſtre épouvante l'Innocence
, & fait fuir les Plaisirs. L'Amour , le tendre
Amour, recule à ton aspect.... Va fur les rives du noir
Cocyte ,” &c. &c.
On eſt fâché que cette muſe ſi noble & fi fiere deſcende
enfuite contre Pope aux invectives , l'appelle petit Monstre ,
Guépe, Cain , Porc-Epi.... Mais en brillant en effet , elle
amoins cherché à briller qu'à ſe venger. La colere peſe
moins ſes expreſſions que la malice ; & il faut toujours en
faveur du coeur pardonner quelque choſe à l'efprit.
1
Puiſque nous ſommes ſur l'article de Pope , nour raconterons
à ſon ſujet une anecdote très-peu connue. Ce cé.
lebre Satyrique était boſſu & avait les jambes torſes. Le
Roi d'Angleterre l'appercevant un jour dans une rue de
Londres , dit à quelques - uns de ſes Courtiſans : Je youdrais
bien ſavoir à quoi nous fert ce petit homme qui mare
che de travers.... Le propos étant rapporté ſur le champ
Pope , il répondit : à vous faire marcher droit.
Cromwel , le plus hipocrite des hommes en public ,
laiſſait tomber ce maſque devant ſes amis. Un jour dinant
avec eux , il voulut déboucher une bouteille , & laiſſa tomber
le tire - bouchon. Dans ce moment on lui annonça les
Députés d'un Corps conſidérable. Il fit répondre ,, qu'il
JANVIER L. Vol. 1776. 221
1, ne pouvoit leur parler , parce qu'il était en oraiſon ; " &
s'adreilant enſuite à ſes amis , il leur dit : ces Faquins -la
croiront que je cherche le Seigneur , & ce n'est que le tirebouchon
.
Lorſque les Iſles Canaries , connues par les Anciens ſous
le nom d'Isles fortunées , furent découvertes , le Pape Clément
VI les donna , ſuivant l'uſage de ce tems , à Louis ,
Comte de Clermont. L'Ambaſſadeur d'Angleterre à Rome
, s'imaginant qu'il n'y avait que les Iſles Britanniques
qui puſſent être les Iles fortunées , quitta bruſquement l'Italie
pour avertir le Roi , ſon maître , que le Pape , ve.
nait de diſpoſer de ſon Royaume en faveur d'un Prince
étranger.
La Reine Elifabeth refuſa d'acheter pour 20000 livres
ſterlings une perle d'une prodigieuſe groſſeur , qu'un Juif
Jui offrait. Un Marchand de Londres inſtruit du refus de
la Reine , acheta la perle , la fit broyer dans un mortier ,
la but dans un verre de vin , devant le Juif , à la ſanté
de ſa Souveraine , & lui dit : yous voyez que la Reine
" est en état d'acheter votre perle, puisqu'elle a des Sujets
qui ont le moyen de la boire à ſa ſanté."
Ipswick , le 28 Octobre 1775.
Un jeune hoinme nommé Jean Sage , fut tiré , il y a
quelques jours , de deſſous un tas d'orge péſant plus de
douze miliers. Il était mort en apparence , & ne donnait
aucun ſigne de vie. On envoya chercher M. Slebbing , Chirurgien
du lieu , qui employa ſur le champ la méthode
t
222 MERCURE DE FRANCE.
preſcrite par la Société Royale , pour rappeller les noyés à
la vie. Après avoir perfévéré pendant long- tems dans l'ufage
des frictions , & c. le jeune fromme commença à
pouſſer des foupirs , fon pouls était inégal ; il ſemblait
éprouver des convulfions violentes , & il ne reprit l'uſage
de la parole & de ſa raiſon qu'au bout de quatre jours :
en trois ſemaines , il fut parfaitement guéri..
Le Capitaine Joung , Commandant du Vaiſſeau de Sa
Majesté , la Belette , relacha à fon retour de Guinée , dans
Mfle de Ténériffe. Il eut la curiofité de monter juſqu'au
ſommet du Pic ; là il trouva dans une cave profonde , qui
ſervait probablement de cimetiere aux anciens Habitans de
l'Iſle , pluſieurs corps morts couſus dans des peaux de
chevre. Il en ouvrit une , & fut fort furpris de trouver
un corps parfaitement confervé , & fans aucune altération
dans les traits . Un Prêtre du lieu qui lui ſervait de guide
, lui dit qu'il y avait plus de fix cens ans que ces monumens
avaient été déposés dans cette vaſte cave. Le
Capitaine fut obligé de lui donner quelques pieces d'or
pour obtenir la permiſſion d'emporter avec lui le corps
d'une femme , qui eſt actuellement déposé dansle Muſeum
Britannique, Tous les traits en font frais , les cheveux
font longs & noirs. La couleur de la peau eſt d'un rouge
de cuivre foncé. Les entrailles en ont été tirées ; les
nerfs , les tendons , les veines , les arteres paraiſſent distinctement
comme des cordons.
JANVIER I. Vol. 1776. 223
TABLE.
PJECES FUGITIVES en vers & en proſe , page:5
Ode fur le facre & le couronnement de Louis XVI. ibid.
Vers à Mde de B ***.
9
Le Seigneur ,le Bourgeois & leurs Chiens , 10
AM. qui dans une Epître me demandoit des vers , ibid.
A celle que j'aime , 12
Julie ou les effets du préjugé , 14
Henri IV dans le Conſeil de Louis XVI , 22
Vers à M. Dareau , 26
A Mde la Marquiſe de C.. ibia.
Quatrain à Madame ***. 27
Etennes philofophiques , ibi.d
Vers à M. l'Abbé Giraud , 29
Orphée , 31
Le Loup &le Renard ,
37
AMde la Comtelle de ***.
38
Vers fur la mort de M. du Treffan , 39
Chanfon fur les plumes que porrent aujourd'hui nos
Dames ,
40
Couplets adreffés à Mde Pl ... 42
Vers fur la mort de M. l'Abbé de Voiſenon , de l'Académie
Françoiſe , 43
▲Mgr le Comte de Saint-Germain , 44
Explication des Enigmes & Logogryphes ibid.
ENIGMES , 45
LOGOGRYPHES ,
Parodie d'un ait Italien ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 53
Eloge de Nicolas de Catinat , ibid.
Nouveaux plaidoyers a 'usage des Colleges, 59
Nouvelles leçons Françoiſes , 61
Traité ſur les coutumes Anglo -Normandes , 62
Principes & ufages concernant les dimes , 63
La Finance politique, 64
La Tonorechnie , 69
Le Livre des Scignear's, ?
71
Traité des Jardins ,
Méthode des Terriers ,
De novorum offium regeneratione experimenta , &c,
73
78
224 MERCURE DE FRANCE.
Diction. vétérinaire & des animaux domeſtiques ,
Mémoire for le Coucou ,
79
86
Beauté de la Nature ,
88
La Nature conftidérée , ibid.
Manuel du Meunier, 91
Le Spectateur François , ibid.
Le dix huitieme fiecle venge , jbo
Journal de Lecture , 102
Hiſtoire de Maurice , comte de Saxe , 143
Lettre à M. le Baron d'Eſpagnac , 145
Diction. hiftorique , géographique , portatif de l'Italie, 147
Annonces littéraires , 151
ACADÉMIES . 154
Royale de Chirurgie ,
ibid.
SPECTACLES. 157
Concert Spirituel , ibid.
Muſique.
Hiſtoire naturelle ,
à M. Déſeſſarts ,
Opéra ,
Comédie Françoiſe ,
Comédie Italienne ,
ARTS.
Gravures ,
Almanachs ,
Lettre de M de Voltaire à M. Beguiler ,
Lettre, à M. de L. ſur une fête donnée en l'honneur
159
166
ibid.
167
167
172
175
178
ibid.
à M. le comte de Sch ... 179
180
du Roi ,
- de M. Valmont de Bomare ,
Variétés , inventions , &c.
Bienfaiſance.
Anecdotes.
AVIS,
Nouvelles politiques,
Préſentations ,
Nominations
Naiſſance ,
Morts,
Loteries,
181
184
185
189
191
195
196
201
205
206
207
209
ADDITIONS DE HOLLANDE.
pageare
AL
VERSITY OFMICHIGAN UDDI
ARTES
1837
LIBRARY
VERITAS
SCIENTIA
OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
EPLURIBUS UMU
TUEBOR
SI- QUÆRISPENINSULAM
-AΜΟΣΝΑΜ
CIRCUMSPICE
4
AP
20
MSI
1776
по.2
MERCURE
· DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
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JANVIER. 1776.
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Gouverneur du Louvre. Ornées d'Eſtampes par I. M.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine . 3 vol. Gras
vées par Moria &Mile. Vendôme. Paris 1773 à f 36 : -
Joachim ou le Triomphe de la Piété Filiale. Drame en
trois Actes & en vers , fuivi d'un choix de Poëfies
fugitives . Par M. Blin de Saint- More. 8°. Paris 17756
àf2 : -
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
& de Morale , 12% Nº. 18. ou tom. I. prem. partie
à tom. 3. 2de partie, Paris 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties.
Premiere , Seconde & Troiſieme Centuries de Planches
enluminées & non enluminées , repréſentant au naturel
ce qui ſe trouve de plus intéreſſant & de plus
curieux parmi les Animaux , les Végétaux & les Minéraux.
Pour ſervir d'intelligence à 'Hiſtoire Générale
des trois Regnes de la Nature. Par Mr. Buc'hoz ,
Médecin Botanifte de Monfieur & Auteur des Dictionaires
des trois Regnes de la France. fol. Paris , à f
15 : 15. le Cahier.
Oeuvres Diverſes de Mr L... (Effai philosophique sur le
Monachisme.) in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le ſéjour qu'elle y a fait.
Raſſemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme de Recueil. Pour ſervir de ſuite à ſes autres
ouvrages in 12. 6 vol. Maestricht 1775 .
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80. 2 vol. Paris 1771 .
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans fer
713 LIVRES NOUVEAUX.
2237
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Nailfance ;le fecond , la Pairie de Dignite ; le troilfieme
, la Pairie d'Apanage ; le quatrieme , la Panme
Moderne , ou Pairie de Gentilhomine. 8°. 2 vol. Par
H. V. Zemgans. Maestricht . 1775.
Le Droit des Gens , ou Principes de la Loi Naturelle ,
appliqués à la conduite & aux affaires des Nations &
des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 410. 2. vol. Amst. 1775 , df6.
Hiftoire de l'Ordre du St. Efprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiftoriographe des Ordres du Roi. Un vol. in- 12 , qui
contient les 4 vol. de l'édition de Paris, Francfort
1775 , à f 1-10.
Physiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deſſein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoiſe du Livre publié en Latin à Manheim , ſous
le titre de Phyſiologie des Mouſſes. Par M. de Nec
ker , Botaniſte & Hittoriographe de l'Electeur Palatin ,
Atlocié de pluſieurs Académies , &c . &c. 86. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10 .
Poëſies de Société , dédiées à Staniflas II. Roi de Pologne.
Par M. L. Renaud. 8°. Leipzig 1775. àfi .
Les Récréations de la Toilette . Hilfoires , Anecdo
tes . Avantures amusantes & intéreſſantes . in - 12 . 2 vol.
Paris 1775. à f3 : -
Monde Pruumitif , analyse & comparé avec le Monde
Moderne &c . 410. 1773-1775 , 3 Tomes.
Poefie del fignor abate Pietro Metastasio , 8vo. το vol.
Torino. 1757-1768.
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin ,4to. 4 vol. fig . 1759-1769 .
DE L'HOMME ou des principes & des Loix de l'in-
Quence de l'Ame fur, le Corps & du Coros fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct. en M. grand in-douze , en
2 vol. Amsterdam , 1775 , à f 2: 10.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de foa
Education , ouvrage poſthume de M. Helvetius , 8νο.
3 vol. 1774. f3 : -
MARC-MICHEL REY , Libraire à Amsterdam , débite ac
tuellement les XVII volumes de la réimpretlion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui fe fait à Genève , du
Difcours , & les Tomes 1. 2.3.4.5.6. des Planches.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
14
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plenipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , & c. pendant jon séjour
en Angleterre . Grand 8vo. en XIII Volumes 1774.
Oeuvres Philoſophiques & Mathématiques de M. Gud.
Jacob s'Gravesande , raffemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeffeur à Leyde. 400.
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst. 1774.
àf 8 : -
Traduction des XXXIV, XXXV, & XXXVIes. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET. Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux- Arts. grand 8vo. 2 vola
La Haye 1773. à f 4 : de Hollande .
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britannique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Diſcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains, grand in-douze , I vol. 1775. à ft : -
Les Oeuvres d'Architecture de Rob . & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774. 1775. à f 12 : - le tome.
L'Hiſtoire de la Campagne de 1769 entre les Ruſſes &
les Turcs , travaillée ſur des mémoires très - authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreffés alors ſur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée.
8vo . 1 vol. à f6 : - :
Hiſtoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Vely ,
Villaret , Garnier , grand in douze . 24 vol. 1774.
Lettres Hiſtoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8vo . à
f 3 : 15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée Poëme du Taſſe. Nouvelle traduction
2 vol. grand in - douze. Paris 1774. à f 2 : -
Oeuvres de M. Gefner , traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in - douze , 1774 .
Oeuvres de Voltaire , grand in-8vo. 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vol. grand in-8 . avec fig. Leipfig , 17746
15 :
AAA
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER. II. Vol. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE SONGE DE PROPERCE.
J
Imitation.
E repofois dans le vallon ſacré
Qu'arroſent les eaux d'Hippocrene ,
Et laiſſant-là mon luth à Venus conſacré ,
O Rome! je penſois avoir aſſez d'haleine
Pour célébrer tes Rois , tes Confuls , tes Céſars ,
Et tes nombreux enfans deſcendants du Dieu Mars,
Déjà je m'approchois des rives du Permeffe ,
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Pour humecter mes levres de ſes eaux ;
Mais Apollon caché ſous de rians berceaux ,
M'apperçoit , me retient, & calme mon ivreffe.
"
و د
"
"
Ne chante pas Bellone & Mars enfanglantés :
Le ſentiment peut ſeul échauffer ton génie;
Couronné par l'Amour , les Graces & Délie ,
१
Est- ce à toi d'invoquer d'autres Divinités?"
Il dit ; fur le champ , par un geſte il m'indique
Où je dois prudemment porter mes foibles pas :
C'eſt au fond du vallon , dans une grotte antique ,
Que fans les ſoins du Dieu l'on ne découvre pas.
Des myrtes enlacés en ombragent les routes ;
Un tapis de verdure y conduit en rêvant ;
L'argile y repréſente un Silence dormant ,
Des tambourins ſont ſuſpendus aux voûtes
Et l'on entend dans le lointain
Le chalumeau de Pan , la flûte de Sylvain.
Sur mille fleurs nouvellement écloſes ,
L'aganippe y couloit fans bruit & fans deſſein ;
Les oiſeaux de Vénus élevés dans mon fein ,
Dans les flots argentés plongeoient leurs becs de roſes .
C'eſt là que les neuf Soeurs , fur un banc de gazon ,
Préparoient leurs préſens aux enfans d'Apollon .
Aux thyrfes de Bacchus l'une attache le lierre :
L'autre cueille un laurier pour couronner Homere ;
Celle- là , qui connoît le prix d'une chanson ,
Deſtine une guirlande au tendre Anacreon.
ود
95
Il eſt auſſi pour toi des guirlandes nouvelles ,
Me dit en fouriant une des Immortelles :
Mais renonce , Properce , à d'impuiſſans efforts ;
JANVIER . II. Vol. 1776. 7
7
,, Ne ſuis pas ces Héros tourmentés par la gloire,
"
Pouffant le char de la victoire
Sur des monceaux de mourans & de morts ;
„ Prends des ſujets plus doux , chante toujours Délie :
» Que ton char mollement roule fur le gazon ;
,, Qu'il mene les Amans , les Belles , la Folie ,
ود Et tout le train d'Amour qui trouble la raiſon ,
„ Que ton petit recueil , ton code de Cythere
,, Soit répandu par tout , pour être lu ſouvent ,
"
" Et que l'Amante ſolitaire
En méditant tes vers attende ſon Amant,"
Therpficore à ces mots humecte un peu ma levre
De l'eau de l'Aganippe où puiſoit Philetas. (1)
Je m'éveille agité d'une plus douce fievre ,
Je pense à ma Délie & je vole en ſes bras.
(1) Poëte Elégiaque.
4
8. MERCURE DE FRANCE.
VOUS
L'HOMME.
ODE.
Tu quis es?
ous qui de la ſcience avez fondé l'abyſme ,
Parlez , inftruiſez-moi , Philofophe ſublime !
Eclairez mon eſprit & conſolez mon coeur.
Ecartez loin de moi l'erreur que je redoute ,
1
Et montréz-moi la route
Qui nous conduit au vrai , qui nous mene au bonheur.
C'eſt en vain que j'obſerve un étre inconcevable.
Sa grandeur me ravit , ſa mifere m'accable .
Dites ce qu'il fera , ce qu'il eſt , ce qu'il fut.
Il s'élève , il s'élance au ſéjour du tonnerre ,
Il rampe fur la terre ,
4
Et Roi de la Nature il en eſt le rebut.
;
C'eſt l'homme. Quel prodige ! A travers ſa foibleffe ,
Je vois briller encor ſon antique nobleſſe.
Son eſprit eſt borné , ſes voeux font infinis ...
Mystere impénétrable à l'humaine ſageſſe ,
Et qui confond fans ceffe
Des profanes mortels les efforts réunis .
Précepteurs de la Grece , élèves du Portique ,
Je vous confulte en vain ; aucun de vous n'explique
JANVIER. II. Vol. 1776.
Ce problème étonnant, tant de fois diſcuté.
Triſtes conſolateurs ! vos maximes pompeuſes
Sont des lueurs trompeuſes ,
Que fait évanouir l'auguſte vérité.
Eh ! que m'apprenez-vous , contemplateur ſévere ?
Que fert à ma douleur votre doctrine auſtere ?
Vous aigriffez mes maux fans jamais les guérir !
Toi , qui des voluptés fit ton bonheur ſuprême ,
J'en atteſte toi- même ,
Tu connus le dégoût , l'ennui , le repentir.
4
Ah ! d'erreurs en erreurs chacun de vous m'afflige ,
Et Pyrrhon parmi vous peut ſembler un prodige ;
Vos rêves excuſoient ce ſceptique inſenſé.
Je mépriſe , je hais le ſublime délire
Que l'orgueil vous infpire ,
Qui, fans remplir l'eſprit , laiſſe le coeur glacé,
J'admire & je chéris cette ſaine morale
Que vos, ſavans écris offrent par intervalle :
Mais vous ignorez tous & l'homme & fon deſtin.
Lorsque vous m'étalez le dogme le plus ſage ,
J'en fais un vain uſage ,
Si je ne connois pas mon principe & ma fin.
O foudaine clarté , quelle eſt cette immortelle ?
Elle deſcend des cieux , & tout brille autour d'elle.
Quel port majestueux ! quels charmes innocens !
Tout profane defir ſe calme en ſapréſence;
10
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
bon
Mortels , faites filence ,
Et pleins d'un ſaiut reſpect , écoutez ſes accens.
» Je précede les temps. Née au sein de Dieu même ,
,, Je puis feul guérir l'aveuglement extrême
,, Qui des triftes humains prolonge le malheur,
ود Ouvrez enfin les yeux , ma lumiere divine
,, Va , de votre origine ,
„ Vous montrer à la fois la honte& la ſplendeur,
Des mains de l'Eternel tu reçus l'existence ,
Etre foible & borné , doué d'intelligence ,
„ OEuvre du Tout- Puiſſant , de ſon ſouffle animé l
,, Si l'erreur & la mort font ton affreux partage ,
,, En toi-je vois l'image
1, Et les traits immortels du Dieu qui t'a formé.
„ Pourrois- tu , fans frémir d'un orgueil déteſtable ,
„ Ecouter de ta chûte l'hiſtoire lamentable ?
ود
"
"
"
Oh ! combien tu déchus d'un état glorieux !
Si tu peux en douter , dis pourquoi l'ignorance ,
" Les maux & la fouffrance
T'affiégent fans ceffe , à tout age , en tous lieux ?
Tu ne peux concevoir comment un coeur rebelle
Put armer contre toi la ſageſſe éternelle ,
Et te précipiter dans la nuit du trépas .
Ton crime eſt évident , le mal eſt ſur la terre ,
„ Je vois par-tout la guerre ,
,Et la tombe eſt le terme où s'adreſſent tes pas.
JANVIER . II. Vol. 1776. I
??
Dieu ne peut être injuſte & punir l'innocence ;
„ Et la douleur , hélas ! préſide à ta naiſſance ;
" J'entends ces cris plaintifs , je vois couler tes pleurş
» Tu l'as donc mérité ce châtiment ſévere. "
" Q profonde miſere !
» Qui pourra te comprendre & finir tes malheurs ?
" Qu'importe , ſi tu l'es , comment tu fus coupable ?
Pleure , fans t'effrayer , ſur ton fort déplorable;
Ofe lever encor les yeux vers ton auteur ;
?"
ود
De ton opprobre même il ſaic tirer ſa gloire ;
„ Et , pourras- tu le croire ?
” Dieu même d'un ingrat eſt le libérateur.
» O prodige inouï d'amour & de clémence !
A l'homme criminel Dieu prête ſa puiſance,
„ Et daigre ſe couvrir de ta fragilité .
„ Dieu d'un oeil de pitié regardant fon ouvrage ,
"
" Peut ſeul venger l'outrage
Fait par un vil pécheur à la Divinité.
" C'eſt tout ce que le ciel te permet de connoftre ,
„ Et ce myſtere ſeul peut expliquer ton être.
ود
ور
Sous mon joug l'homme eſt libre & ne craint plus l'erreur:
Sans moi , foibles mortels , votre vaine ſcience,
„ Pire que l'ignorance . " "
Egare votre eſprit & corrompt votre coeur.
12 MERCURE DE FRANCE .
, Qui peut de vos deſirs borner l'inquiétude ,
De vos opinions fixer l'incertitude , "
ود Calmer cet Océan par les vents agité ;
,, Seule du vrai bonheur je vous montre la ſource
,, Et l'heureuſe reſſource
" Qui ſignale pour vous la furpême bonté.
"
ود
S
C'eſt peu de me prêter une oreille attentive ,
C'eſt votre coeur fur-tout qu'il faut que je captive ;
La vérité ſe cache aux fuperbes eſprits .
Dieu n'ouvre les tréſors de ſa ſcience auguſte
" Qu'à l'homme ſimple & juſte ,
* Touché de ſes leçons , de ſes grandeurs épris.'
Conſultez de ce Dieu les facrés interprètes .
, Le ſang pur des Martyrs & la voix des Prophetes
ود Sauront ſe faire entendre à vos coeurs incertains.
Remontez juſqu'au temps de l'antique alliance ,
" Voyez la Providence ,
Toujours fidele & ſtable , accomplir ſes deſſeins.
,, La race diſperſée & jamais confondue
,, De la Divinité juſqu'à vous deſcendue ,
, Célebre , ſans les voir , les bienfaits éclatans.
Des titres du chrétien toujours dépofitaire ,
,, Ce Peuple vous éclaire ,
» Et la vérité ſainte embraſſe tous les temps.**
JANVIER. II. Vol. 1776. 13
L
Elle dit ; & frappé d'une vive lumiere ,
J'abandonne & foumets mon âme toute entiere
A ces dogmes divins , dont je ſuis tranſporté ;
Tandis que mes regards , où l'ardeur étincelle ,
Poursuivent l'Immortelle ,
Qui s'envole au ſéjour de la félicité.
Par M. Marteaus
14 MERCURE DE FRANCE .
מ
LE SACRIFICE D'ABRAHAM.
Poëme Dramatique.
PERSONNAGES.
ABRAHAM .
SARA.
ISAAC.
UN ANGE .
1
SUITE DE SARA.
La Scene eft fur une montagne.
SCENE . I.
ABRAHAM. feul.
(Il est à genoux , & la scene est censée commencer &
Finſtant où un Ange vient de lui annoncer qu'ilfaut qu'il
immole son fils) .
QUAUAII - JE entenda veillai-je ? ciel ! eſt- il poſſible?..
Quel facrifice affreux & quel ordre terrible !
Non ... fuis , Abraham , fuis ! ... Où porté-je mes pas ?
JANVIER. II. Vol. 1776. 15
Mon fils ! ... & je pourrois lui donner le trépas !
Moi !.. moi ! .. C'eſt donc ici l'enceinte redoutable
Où je dois immoler... Qu'aije dit , miférable ?
J'immolerois mon fils ! je ferois fon bourreau!
Non.. plutôt qu'en mon ſein j'enfonce le couteau.
(Après un filence):
Grand Dieu , dont la bonté furpaſſe la puiſſance,
Quand te lafſferas-tu d'éprouver ma conſtance ?
Tu lis en moi ; tu fais que , docile à ta voix ,
J'ai tout abandonné pour adorer tes loix..
Je ne me repens point de ma persévérance ;
Mais est -ce donc pour prix de mon obéiſſance ,
Qu'il me faut immoler l'eſpoir de mes vieux ans ,
Un fils que je devois à tes ſoins bienfaiſans.
Lorſqu'autrefois , privé du doux titre de pere ,
J'implorois à genoux ta bonté tutélaire ,
Devois je préſumer qu'au comble des malheurs ,
Sur ce funeſte don je verſerois des pleurs !
Mais s'il faut aujourd'hui t'obéir fans murmure ,
Etouffe dans mon coeur le cri de la nature :
Ta voix puiſſante en vain m'excite à la trahirs
Dieu juſtel je ſuis pere & ne puis t'obéir .
(Après un second filence),
De quel front oferai-je aborder une mere ?
De quel coeil verra-t-elle un monſtre ſanguinaire ,
Un tigre , un furieux , dont le bras meurtrier
Dans le ſein de ſon fils auroit plongé l'acier
16. MERCURE DE FRANCE .
Mais ta voix exigeant ce cruel ſacrifice ,
Retentit dans mon coeur ?.. S'il faut qu'il s'accompliſſe ,
Eh bien ?.. j'obéiraí; mais , de la même main ,
Après ce coup affreux je me perce le fein...
J'entends du bruit ; je vois l'objet de ma tendreſſe :
Conduit par le reſpect , ſur mes pas il s'empreffe :
Il ne fait point que , loin de lui tendre les bras ,
Son pere infortuné doit cauſer ſon trépas.
SCENE II.
ABRAHAM , ISAAC.
ISAAC .
De l'aurore aujourd'hui devançant la lumiere ,
Sans fulte que moi ſeul , ſans prévenir ma mere,
Vous m'avez dans la fuite avec vous entraîné :
Ifaac s'aſt ſoumis : vous l'aviez ordonné.
Mon pere , en votre coeur permettez-moi de lire;"
De vos ſecrets deſſeins daignez enfin m'inſtruire ,
Daignez...
Mon pere...
ABRAHAM.
Oui , mon fils , oui : vous allez les favoir.
ISAAC.
ABRA
JANVIER. II. Vol. 1776. 17
ABRAHAM.
Ecoutez -moi. Notre premier devoir
Bit d'obéir à Dieu : c'eſt une loi fupreme
Que dans le coeur de l'homme il a gravé lui-même.
Cet Etre tout - puiſſant , & jaloux de ſes droits ,
Commande à l'Univers , & tout cede à ſes loix.
Ofe- t-on les enfreindre ? Il arme ſon tonnerre ,
Et les carreaux brûlans épouvantent la terre.
Je goûtois cette nuit la douceer du repos ,
Quand fon Ange paroft & m'adreſſe ces mots :
"
"
Leve-toi ; prends ton fils , fors , & fer ces montagnes,
Dont le ſommet brillant couronne tes campagnes ,
„ Rends-toi , fans différer , aux volontés du ciel.
" Là , je t'expliquerai l'ordre de l'Eternel."
Il dit à cette voix qui frappe mon oreille ,
Je me leve interdit , je m'apprête & t'éveille.
Arrivé dans ce lieu je me jette à genoux ,
Et l'Ange du Seigneur m'annonce ſon courroux.
Je ne fais quel forfait a bleſſe ſa justice ;
Mais elle eſt ofendée & veut un facrifice.
C'est moi qu'elle a choin...
ISAAC.
Vous, mon pere
ABRAHAM à part.
B
O douleur f
18
MERCURE DE FRANCE.
ISAAC.
L'obtiendrai - je avec vous cet immortel honneur ?
Oui.
ABRAHAM.
ISAAC.
Qu'attendez-vous donc pour expier ce crime?
Mon fils ! ..
ABRAHAM .
ISAAC.
Pourquoi tarder... Mais .. quelle eſt la victime ?
ABRAHAM.
Le ciel... Le ciel ...
ISAAC.
Des pleurs s'échappent de vos yeux,
A
ABRAHAM.
Bientôt vous apprendrez l'ordre émané des cieux ;
Bientôt... On vient ; Sara ! ..
(A part . )
Sara ! .. que ſa préſence
En ce funeſte inſtant augmente ma ſouffrance !
JANVIER. II. Vol. 1776. 19
SCENE III .
ABRAHAM , SARA , ISAAC , SUITE
DE SARA.
SARA.
Abraham , est-ce vous ... Est-ce vous que je voi ?
C'est ainſi qu'à Sara vous gardez votre foi !
Vous m'abandonnez vous ! ma plus chere eſpérance !
N'ai-je donc plus de droits à votre confiance ?
Vous emmenez mon fils ... Quel est votre deſſein ?
1
ABRAHAM.
Chere épouse ...
:
SARA.
Parlez ; expliquez-vous enfin.
Qui veus oblige à fuir ainſi qu'un homicide ?
ABRAHAM.
Je ne fuis point , Sara : l'Eternel eſt mon guide :
Je ne fais qu'obéir à ſes juſtes décrets .
Vous connoiffez mon coeur , reſpectez mes fecrets.
SARA.
Én devez-vous avoir ?
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
ABRAHAM.
Vous me rendrez juſtice ...
Quand il en ſera temps.
SARA.
Loin de moi l'artifice!
Je vous ouvre mon ame & ne puis vous cacher
Combien votre filence a de quoi me toucher.
D'un ſonge dont l'horreur cette nuit m'a frappée ,
Ce matin , l'ame encor toute préoccupée ,
Je m'éveille , vous nomine , & ne vous trouvant pas ,
Je me fais au hasard conduire fur vos pas.
Je vous rejoins , Seigneur , & vous fui rai fans ceffe...
ABRAHAM tendrement.
Laiſſez-moi.
SARA.
Vous n'oſez ſoulager ma triſteſfe
Eh ! quels font donc enfin ces ordres ſi preſſans
Que le ciel ...
: ABRAHAM.
Reſpectez ſes décrets tout-puiſſans.
SARA.
Je ſuis à l'Eternel ainſi que vous foumiſe ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 21
Mais pourquoi me cacher une juſte entrepriſe ?
ABRAH
Ainſi la ciel l'ordonne .
Μ.
SARA.
Et mon filst
ABRAH Μ.
Votre fils ! ..
doit m'accompagner.
SARA.
Il le doit... Je frémis !...
Je ne fais .. en mon coeur de ſecrettes alarmes ...
ABRAHAM
part.
Affreux preſſenitmens ! (haus) Séchez , féchez vos larmes;
Banniſſez loin de vous ces indignes terreurs.
Hélas !
SARA.
ABRAHAM.
Devez-vous donc redouter des malheurs 1
Dieu vous protége.
SAR
Il voit , il juge ma foibleffe
B3
22
MERCURE DE FRANCE .
in
Et me pardonnera le trouble qui me preſſe .
Je ſuis mere & j'ai lieu de tout craindre ... Mais vous ,
Daignez au moins , daignez.. J'embraſſe vos genoux :
Quel terme fixez-vous à ma douleur amere ?
ABRAHAM .
Avant que le ſoleil ait fini ſa carriere ,
Vous vetrez votre époux : il en fait le ferment.
SARA.
Il n'y manquera point , ſon coeur m'en eſt garant
ABRAHAM.
Allez.
:
SARA.
Adieu , mon fils ... mon fils ; ..
ISAAC.
Adieu , ma mere.
i .
SARA.
Je vous crois , Abraham , vertueux & ſincere ;
Cet eſpoir me fuffit : s'il ſe pouvoir... Adieu .
٢٠
ABRAHAM .
Sara , partez fans crainte , & fiez-vous à Dieu.
(A part. )
Quel entretien !.. Combien mon ame eſt déchirée
JANVIER. II. Vol. 1776. 23
SCENE IV.
ABRAHAM , ISAAC
ABRAHAM.
J'ai promis de parler , ma parole eſt ſacrée ,
Mon fils , & vous allez apprendre dans l'inſtant
Ce qu'exige de vous des cieux l'Etre puiſſant.
Mais avant , o mon fils ! parlez- moi ſans contrainte :
Ne reffentez- vous point ni foibleſſe , ni crainte ?
Quels que foient mes deſſeins , ſaurez-vous m'obéir ?
ISAAC.
Ah! mon pere ! eſt-ce à moi ?... Quand il faudroit périr,
ABRAНАМ.
C'en eſt aſſez , mon fils... embraſſez moi...
ISAAC.
Mon pere...
ABRAHAM.
moment douloureux ! arrêt triſte & ſévere !
ISAAC.
Quel est donc le ſujet de trouble où je vous vous ?
B
24 MERCURE DE FRANCE.
tal
Le ciel eſt offenſé ; parlez ... vengez ſes droits.
Eh bien ?
Le ciel...
ABRAHAM.
ISAAC.
Seigneur...
ABRAHAM.
Apprends ... Que ne faut-il ma vie
Le ciel !
ISAAC.
ABRAHAM.
Il veut que... je te ſacrific.
Le mot m'eſt échappé , grand Dieu ! ..
ISAAC.
J'obéirai.
게
Toi!
Moi.
ABRAHAM .
ISAAC.
ABRAHAM.
Non , mon fils , non : mon bras déſeſpéré
Plutôt contre mon ſein tournera cette épéc.
Mon pere...
ISAAC.
JANVIER. II. Vol. 1776. 25
ABRAHAM.
Dans ton fang je la verrois trempéct
Non; ce cruel effort eſt au-deſſus de moi...
Malheureux ! ...
ISAAC.
Si du ciel telle eſt l'auguſte loi !
ABRAHAM.
Ne lui pas obéir feroit-il donc un crime ?
ISAAC.
Ah ! s'il m'a deſtiné pour être ſa victime,
Pour me lauver , helas ! vos efforts feroient vains.
ABRAHAM.
Quoi ! d'un tel ſacrifice enfanglanter mes mains !
Dieu puifant ! .. T'immoler l'objet de ma tendreſſe !
ISAAC.
Il est vrai que , comptant ſur ſa ſainte promeſſe ,
J'eſpérois voir un jour mes enfans glorieux ,
Croftre & former chacun mille peuples nombreux.
Mais il ne veut point , frappez : l'Etre Suprême
Exige cet effort.
ABRAHAM.
Punit-on ceux qu'on aime ?
B5
26 MERCURE DE FRANCE..
E
ISA c.
Dieu vous a commandé , c'eſt à vous d'obéir.
Vous héſitez , Seigneur ? frappez ; je ſais mourir.
ABRAHAM .
Eh bien ? Tu me verras à tes ordres fidele ,
O mon Dieu ! mais pardonne à l'amour paternelle :
Dans ce moment affreux tous mes ſens font ſaiſis ...
(Se précipitant dans les bras d' Ifaac).
Pour la derniere fois embraſſe- moi , mon fils .
Isaac à genoux .
Faites votre devoir , arrachez- moi la vie.
ABRAHAM .
Ah ! mon bras s'y refuſe... Une force infinie
Me retient... Le tonnerre a grondé par trois fois ;
Le ciel s'irrite ...
(Il leve le bras ) .
SCENE V.
UN ANGE , ABRAHAM , ISAAC.
L'ANGE.
Arrête , & reconnois ma voix.
L'Eternel eſt content de ton obéillance ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 27
Abraham : il vouloit éprouver ta conſtance ;
C'en eft affez .
SCENE VI & derniere.
ABRAHAM , SARA , ISAAC , SUITE
DE SARA.
SARA.
Que vois - je ? .. Ah ! grand Dieu !.. j'en frémis !
Barbare , à ta fureur que j'arrache mon fils !
ABRAHAM .
Modérez - vous , Sara ...
SARA.
Fuis loin de moi ; fuis traitre ;
Vas , lâche , je t'ai vu ; j'apprends à te connaître .
C'étoit donc , & mon fils ! pour te ravir le jour
Qu'il m'éloignoit...
ISAAC .
Ma mere...
SARA.
Eſt- ce ainſi que l'amour...
28 MERCURE DE FRANCE.
1
$
ABRAHAM.
Calmez- vous , chere épouse , il n'eſt plus temps de craindre,
Le ciel eft fatisfait & je ceſſe de feindre.
Il m'avoit de mon fils ordonné le trépas ,
Je l'immolois .. Son Ange a retenu mon bras .
Dans cet heureux inſtant , jugez de ſa clémence :
Ce Dieu jufte ne veut que notre obéiſſance.
Emmenez votre fils , & foyez déſormais
Soumiſe avec reſpect à ſes divins décrets.
Et vous qui , fans frayeur , dans un age timide ,
Avez tendu le ſein à mon fer homicide ,
Qui , quoique menacé de l'horreur du trépas ,
Accufiez même encor la lenteur de mon bras
Mon cher fils , apprenez de mon obéiſſance
Que le ciel n'a jamais opprimé l'innocence ,
Qu'il fait la conferver , & que du haut des cieux
Sur celui qu'il protége il a toujours les yeux.
Par M. W.. d'A***.
L'HOMME & LE VER DE TERRE.
V
Apologue.
IL infecte , à mes yeux oles-tu bien paraître ?
Vire , rentre dans le tombeau ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 29.
Diſoit un jour un Petit- Maftre
A certain foible Vermiſſeau
Qu'il rencontra fur fon paffage;
De toi , de tes pareils , tiens , voilà le partage...
Et foudain il le foule au pié .
Toi même tu me fais pitié ,
Dit l'inſecte rampant ſous l'herbe ;
O homme ! ton orgueil égare ta raifon !
N'es- tu pas fait pour moi , mortel vain & fuperbe ?
Pourquoi donc m'outrager ?.. Je fais que , fans façon ,
Le plus foible ici bas eſt celui qu'on opprime ;
A ce titre tu peux m'écraser à préſent :
Mais fonge que dans un moment ,
Tu vas devenir ma victime .
Par M. Houllier de Saint Remy.
L'ENFANT & LE CHATEAU
DE CARTES.
DANS Ans cet age où tout eſt plaifir ,
Un Enfant , pour ſe divertir ,
Dans un jardin vouloit conſtruire
Ce qu'on nomme un petit chateau ;
De cartes il fait un monceau ...
Un coup de vent vient tout détruire
30 MERCURE DE FRANCE.
55
Triſte , il ramaſſe les débris :
ود Sans doute je m'y ſuis mal pris ;"
Il va , revient , court , ſe tourmente ;
Les murs font faits . ,, Qu'il fera beau ,
„ Mon petit Château ! .." Vaine attente !
Le vent s'éleve , & de nouveau
Renverſe forts & citadelles .
Semblables à ce jeune Enfant ,
Les mortels s'agitent ſouvent
Pour de pénibles bagatelles .
Par le même.
图片
LES INSTRUMENS.
Vers à mettre en muſique.
E vous adore , aimable mélodie ;
Venez , fille des ſentimens ,
Animez tous les inftrumens :
C'eſt l'ame de l'Amour qui leur donne la vie :
Venez charmer tous mes momens.
Orgue majestueux , charme de l'harmonie ,
Tu peins rapidement les éclairs du génie ...
Mais , arrête... J'entends ſous les doigts de Nincn
S'unir la voix d'Amour &le luth d'Amphion.
JANVIER. II. Vol. 1776. 31
Réſonnez , plaintive muſette ,
Timballes , vous fombre baffon ;
Venez vous unir fur l'herbette.
Tircis foupire : il attend ſa Lifon .
Elle vient ; on entend fur fa bouche divine
Soupirer le zéphir de la gaieté badine ;
Sa main , avec agilité ,
Sait toucher l'élégante & vive mandoline .
Elle fait badiner la ſevere beauté ,
Et réfonner la volupté.
Grave guittare , un Amant tendre
Sait ce qu'il doit attendre
Du coeur qui peut vous animer..
Eſt on loin de s'aimer lors que l'on fait s'entendre ?
Qui chante bien l'amour est prompt à s'enflammer .
Hautbois brillant , claire trompette ,
Cédez au chant vif & badin ;
Taifez votre voix indifcrette ,
Laiffez bondir le léger tambourin.
Mais quels accords , doux , moëlleux !
Harpe divine , aimable enchantereſſe !
Vous rendez les foupirs des Dieux ,
Venez accompagner les chants d'une Déeffe.
Quel autre accent ! qu'il eſt flatteurt
La douce flûte émeut mon coeur ;
1
32
MERCURE DE FRANCE.
1
Eſt- ce une voix qui m'intéreſſe ?
Mais quels ſons modulés , légers vifs & brillans t
Quel feut quel mouvement rapide !
Quelle vive douceur enchaîne tous mes fens !
Ah ! ceſſez , roi des inſtrumens ,
L'amour est votre ame , il vous guide ;
Vous arrachez les coeurs aux plus indifférens,
Et vous en faites des Amans.
Amour n'a pas beſoin d'employer d'autres rufes :
C'eſt auſſi tout l'art d'Apollon ;
Et quand il enchanta , qu'il inſtruifit les Muſes,
Sa lyre étoit un violon.
AGATHE , ou l'innocence préservée de la
Séduction par l'amour.
A
,
la
GATHE avoit atteint ſa ſeizieme arinée
: une démarche plus noble , des traits
plus développés & plus ſéduiſans
rendoient intéreſſante à tous les yeux ; née
avec un coeur ſenſible , le ſentiment ſe
peignoit dans ſes regards ;déjà elle éprouvoit
cette langueur ſecrette , qui porte à
la mélancolie. On ne fauroit refter longtemps
dans cet état d'incertitude ; le coeur
cherche à s'épancher ; & fi ce n'eſt dans
le
JANVIER. II . Vol. 1776. 33.
le fein d'un amant , c'eſt dans celui d'une
amie. Agathe venoit de faire la connois..
fance de Céphife; leurs meres fe fréquentoient
depuis long - temps : bientôt ces
deux jeunes perfonnes furent inféparables .
Céphiſe étoit coquette & vaine ; élevée
par une mere qui aimoit trop les plaiſirs
d'éclat , & dont la vie avoit été femée de
travers , il étoit inévitable qu'elle ne fuivit
fes principes , la Cour étoit compoſée
de jeunes gens étourdis , qui gâtoient fon
eſprit & corrompoient fes moeurs. Mal.
heureuſe Agathe, dans quel précipice
vas - tu te plonger? Qu'il eſt difficile à
un coeur neuf de réſiſter à la force de
l'exemple !
La mere d'Agathe , fans porter un coeur
corrompu , n'avoit point les qualités propres
à bien élever un enfant : naturellement
enjouée , elle cherchoit le grand
monde & le tumulte , mais elle ne tavoit
pas choiſir ſes ſociétés : privée de ce jugement
fain & délicat qui nous fait connoî
tre , au premier coup d'oeil , les moeurs
des perſonnes que nous fréquentons ,
toutes les compagnies lui étoient indifférentes
pourvu qu'elle s'amufât : c'étoit en
un mot de ces femmes dont l'eſprit eſt
borné , & qui ne voyent jamais , dans les
C
34
MERCURE
DE FRANCE
.
i
:
autres , les défauts qu'elles n'ont pas ellesmêmes.
Elle adoroit Agathe: loin de la dérober
à ce monde ſéducteur , à cet eſſaim
d'etres frivoles qui voltigeoient ſans ceſſe
chez Céphiſe , elle fut la premiere à l'introduire
dans cette maiſon ; les éloges
qu'elle lui voyoit prodiguer flattoient fon
amour propre.
Dorante étoit un des courtiſans de
Céphife: ce jeune homme réuniſſoit à
une jolie figure , à des manieres aifées ,
tous les défauts d'un fat ; ſa toilette l'occupoit
une grande partie de la matinée ;
il ſe parfumoit ; ſe miroit fans ceffe. Dans
les compagnies , il faifoit l'important ,
decidoit de tout fans connoiſſance de caufe:
fon eſprit étoit léger ; il n'avoit que
cette écorce brillante qui en impoſe aux
gens peu éclairés. Dorante , comme tous
ceux de fon eſpece, poſſedoit l'art de
plaire aux Dames ; de leur prodiguer des
louanges outrées ,d'affaifonner ſes complimens
de faillies fines & voluptueuſes : mais
en fecret il déchiroit leur réputation', en
fait que la calomnie ne coûte rien à cette
eſpece d'hommes .
Dorante vit Agathe , il fut touché de
fes attraits ; bientôt il mit tout en uſage
JANVIER. II. Vol. 1776. 35
pour la féduire. Agathe ne connoiffoit
pas le monde; elle ignoroit encore combien
les hommes font trompeurs , les afſiduités
de Dorante , auprès d'elle , la prévinrent
en ſa faveur ; un ſentiment , dont
elle n'avoit pu démêler la nature juſqu'alors
, ſe développa dans ſon coeur ; le
plaifir d'aimer ſe peignit à ſon imagination.
La premiere paffion qu'on éprouve
eft pour l'ordinaire la plus piquante.
Dorante s'apperçut des progrès qu'il
avoit faits dans le coeur d'Agathe ; il redoubla
de ſoins pour rendre ſon triomphe
parfait : c'eſt à fon innocence qu'il en
veut ; le jeunehomme eſt fouventtroppeu
délicat pour ſe ſoucier de fon bonheur.
Agathe cependant avoit donné un libre
effor a toute la ſenſibilité de fon coeur:
eft- elle abſente de fon amant , elle eft
triſte & rêveuſe ; eſt - elle avec lui, fon
eſprit l'enchante , ſon caractere la ſéduit.
La nuit, des ſonges heureux le retracent
à ſa penſée fous des couleurs charmantes .
Le malheureux méritoit - il d'être tant
aimé ?
Agathe alloit fuccomber ſous le poiſon
ſéducteur que lui offroit Dorante : le jeune
homme , rempli de vanité , la mettoit déja
C2
36 MERCURE DE FRANCE. [
au rang de ſes conquêtes , quand Florimond
, coufin de Céphiſe , arriva.
Ce dernier ne reſſembloit point à Dorante
, ſon naturel doux & fenfible lui
faifoit chérir la vertu: modeſte dans fes
difcours & dans ſes vêtemens , il n'affectoit
jamais de briller dans aucun genre ;
mais fon eſprit étoit folide & profond ,
& la nobleſſe de ſon ame étoit répandue
ſur ſon viſage. 1
Florimond n'avoit pu voir , fans chagrin
,la licence qui régnoit dans la maiforn
de ſa tante : il connut bientôt la trempe
des perſonnes qu'elle fréquentoit ; mais
Agathe fur - tout fixa ſes regards.
Cette belle fille n'avoit point encore
pris les airs & les manieres qu'elle voyoit
régner autour d'elle ; fon extérieurannon
çoit la candeur& la fimplicité de l'innocence
; fi elle aimoit Doranté , c'étoit
d'un amour vertueux ; l'idée du vice
n'étoit point entré dans ſon imagination ;
mais cette ignorance même des fentimens
de Dorante , alloit cauſer ſa perte.
Florimond la vit & la diftingua de la
foule; il reconnut dans fes traits , dans
fes paroles , l'empreinte de la vertu: fon
ame tendre & fenfible s'enflamma infenJANVIER
. II. Vol. 1776. 37
fiblement pour elle ; mais il ne tarda pas
à s'appercevoir qu'il avoit un rival , &
que ce rival étoit aimé. Il fut furpris du
choix qu'Agathe avoit fait ; il trembla
pour elle , & il réfolut de l'arracher au
malheur qui l'attendoit.
Le véritable amour eſt un ſentiment
qui naît de l'eſtime & s'entretient par
l'eſtime : il n'exiſta jamais parmi les
coeurs corrompus. Une jeune perfonne ,
fans expérience , peut, à la vérité , ſe faire
illufion: elle peut s'attacher vivement à
quelqu'un , en lui ſuppoſant des vertus
qu'il n'a pas ; mais le preſtige ſe détruit ,
lorſqu'elle vient à le connoître , &
l'amour difparoît. Agathe aime Dorante ,
parce quelle ignore ſes défauts ; c'eſt
d'ailleurs le premier homme qu'elle ait
connu particulierement; ira-t-elle foupçonner
qu'il ne reſſemble pas à toute
fon efpece : & puis , avec qui le comparer
? tous ceux qu'elle voit autour
d'elle , font à peu de choſe près ſes copies
; il ne differe d'eux que par une
figure plus agréable , une taille plus élégante:
comment Agathe ne lui donneroit
elle pas la préférence fur les autres ?
Florimond paroît; fon maintien , fes
difcours font honnêtes , ſes raiſonnemens
C3
38 MERCURE DE FRANCE .
1
font juſtes , & l'on y découvre toute la
fenibilité de ſon coeur.
Agathe, excitée par la ſympathie des
caracteres , ſe plaît à être auprès de Florimond
, elle croit voir un prodige dans ſa
perſonne. Quellle différence entre la facon
d'agir de ce jeune homme , & les
manieres évaporées , les diſcours licentieux
de Dorante : une lumiere qui lui
avoit été juſqu'alors inconnue , penetre
dans ſon ame; elle commence à defirer
dans fon amant les même vertus qu'elle
apperçoit dans Florimond; elle ſe hafarde
même à lui faire quelques remontrances
fur les ridicules qu'il ſe donnoit ; mais
Dorante hauſſe les épaules & en rit.
Florimond cependant voyoit Agathe,
tous les jours , avec un nouveau plaiſir ;
il ne ceſſoit de lui peindre la légéreté ,
l'inconféquence des jeunes gens du bel
air , le mépris qu'ils faifoient de la vertu :
il lui enſeignoit auſſi à quels fignes on
peut les reconnoître , & la néceſſité pour
toute honnête femme , d'éviter leur compagnie.
Agathe , convaincue de ces vérités
, commençoit à ne plus voir Dorante
d'un oeil auſſi favorable. Un heureux
hafard acheva de la décider tout à fait
en faveur de Florimond.
JANVIER. II. Vol. 1776. 39
Agathe étoit chez Céphiſe , avec ſa
mere , dans l'absence de ſes deux amans :
fatiguée de la converſation infipide , qui
régnoit depuis deux heures dans un cercle
d'étourdis , elle prit le prétexte d'un léger
mal de tête pour paſſer dans un cabinet ,
où il y avoit un lit de repos & des livres.
La croiſée de ce cabinet donnoit ſur le
jardin de la maison : il y avoit un moment
qu'Agathe étoit occupée à lire , lorsqu'elle
entendit prononcer fon nomdans
le jardin: elle s'avance doucement vers
la croiſée en prenant la précaution de ne
ſe point laiſſer voir , & apperçoit deux
amis de Dorante atlis à quelques pas de
là ſur un banc de gazon elle prête une
oreille attentive. Agathe eſt folle de
Dorante , diſoit l'un; il me l'a aſſuré
lui - même : la pauvre petite va donc
augmenter le nombre de ſes conquêtes.
Ma foi elle n'eſt point à dédaigner ; c'eſt
une jolie enfant.
Agathe entendit ces mots ,& la honte ,
le dépit couvrirent fon viſage d'une vive
rougeur : elle ſe rappela ce que Florimond
lui avoit dit , & le caractere de Dorante
lui fut tout à fait connu : dès ce moment
même ſon amour , pour cet indiſcret , fic
place à la haine : elle crut pouvoir ſe
C4
40
MERCURE DE FRANCE.
L
livrer fans crime au penchant qui commençoit
à l'entraîner vers Florimond :
ce dernier eut la fatisfaction d'apprendre
fon bonheur de la bouche de celle qu'il
aimoit.
Agathe accabla Dorante de tous les
reproches qu'il méritoit: elle lui défendit
de la voir , & obtint même de fa mere
qu'elle ne l'ameneroit plus chez Céphiſe :
Dorante , obligé de ſe conformer à un
ordre auffi rigoureux , en reffentit un dépit
très vif; l'orgueil & l'amour propre fuppléerent
dans ſon coeur à la paffion , qu'il
n'avoit point , & lui inſpirerent quelque
jaloufie; mais bientôt un nouvel objet
fixa fon attention; & il ne fongea plus
à Agathe.
L'heureux Florimond , fûr d'être aimé ,
goûtoit ce que le ſentiment ade plus doux
&de plus parfait: il obtint la main d'Aga.
the, du conſentement de fa mere , & la
félicité ſcella cette union : c'eſt ainſi que
le véritable amour nous préſerve quelquefois
du précipice où nous étions prêts à
tomber: fans Florimond, que feroit de.
venu Agathe?
JANVIER. II. Vol. 1776. 41
ÉRINE & SON CHIEN.
Idylle .
τοι dont j'élevai la folâtre jeuneſſe
Pour amufer l'aurore de mes jours !
Toi dont l'heureux inftinct m'étonne & m'intéreſſe .
Cher Titis , tu m'aimas & tu m'aimes toujours.
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choſir Titis pour modele .
Soumis , timide & complaiſant ,
Au moindre ſigne obéiſſant ;
Jamais tu n'oſes me diſtraire ,
Quand une agréable chimere
Me fait rêver fous ce berceau naiſſant.
Mais aufli- tôt que je t'appelle ,
Je vois renaître ton bonheur :
Dans tes yeux la joie étincelle ,
Et tes ſants fur l'herbe nouvelle ,
Me peignent l'amitié dans toute ſa candeur,
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele
Doit choifir Titis pour modele.
Près d'un jeune cyprès , livrée à la douleur ,
Dans ces inſtans où rien ne flatte , !
C5
42 MERCURE DE FRANCE , \
Si , pour me confoler , tu viens m'offrir la patte ,
Je la repouſſe avec humeur :
Ah ! combien de vertus anobliſſent ton coeur !
Sans t'irriter d'un refus ſi ſévere ,
Ami doux & compatiffant ,
Tu fai attendre un plus heureux moment ,
Et tu n'es qu'affligé d'avoir pu me déplaire.
Par ce refpect qui nait du sentiment ,
Tu fais honte à plus d'un Amant.
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choiſir Titis pour modele.
Je l'avouerai , ſouvent fur le gazon ,
J'interromps tes jeux par malice ,
Et je te gronde ſans raifon :
Toi , loin de murmurer d'une telle injuftice ,
Loin de me fuir avec dédain ,
Tu ſembles t'accuſer pour flatter mon caprice ,
Tu viens demander grâce en me léchant la main.
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele,
Doit choiſir Titis pour modele.
Oui , de tous les amours le tien eſt le plus fort :
Il a bravé les coups du fort .
Dans la proſpérité , le Berger qui nous aime
Nous jure une éternelle ardeur :
Mais quelquefois , hélas ! le Berger , l'Ami meme ,
Tout diſparoît à l'aspect du malheur.
J'ai vu des vents & des orages ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 43
:
Mes coteaux , mes vergers effuyer les ravages ,
Et la contagion, le plus grand des fléaux,
Accabler auſſi mes troupeaux ;
Satisfait de me voir , heureux de m'être utile ,
Pauvre Titis ! tu n'allas point ailleurs
Choiſir un plus riant aſyle ,
Ni chercher des deſtins meilleurs.
Un mal , qui trop ſouvent enlaidit les plus belles ,
S'en vint obſeurcir mon printemps ,
Et fur des traits intéreſſans
Il laiſſa ſes traces cruelles .
En perdant quelques agrémens ,
Je ne vis point changer tes ſentimens.
Dans les divers événemens
Qu'amene une étoile bizarre ,
Ton coeur eſt à moi conſtamment :
Fiere d'une amitié a rare ,
On m'entendra dire ſouvent :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choiſir Titis pour modele.
La fine Life un jour (ce trait doit ſe citer)
Mit toute la rufe' en uſage
Pour t'attirer dans ſon bel héritage ,
Pour te forcer à me quitter ;
Mon bonheur lui faisoit ombrage ;
On la voyoit à tous momens ,
Te cajoler avec un doux langage ,
Te prodiguer des noms charmans ,
44 MERCURE DE FRANCE,
Te préfenter & gâteaux & laitage ;
D'un collier garni de faveur ,
Elle y joignoit encor l'appât plus féducteur :
Mais de la trompeufe Syrene ,
L'adroite poursuite fut vaine ;
: Inſenſible à ſes dons , infenfible à ſa voix ,
Ton regard s'indignoit de ſa folle largeſſe ;
Tu paroiffois lui dire ; Erine eſt ma maftreffe ,
Et vous croyez pouvoir m'engager ſous vos loix ;
En s'accufant de ſa foibleſſe ,
Life même a redit cent fois ;
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit prendre Titis pour modele.
Mais ſi , dans un jour malheureux ,
Malgré ta réſiſtance & malgré ton adreſſe ,
Tu te ſens enchaîner par un bras vigoureux ,
Bientôt des cris perçans m'annoncent ta détreffe :
Et fort de la fureur qui s'empare de toi ,
Tu brifes tes liens & tu reviens à moi.
D'après cet excès de courage ;
Où ton amour fait re porter ,
A tous les Paſteurs du village
Peut-on jamais trop répéter :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choifir Titis pour modele.
De la fidélité quel exemple touchant ;
Titis tu veux n'aimer & ne fuivre qu'Erime,
y
VJUUN
JANVIER. II. Vol. 1776. 45:
-C'eſt en vain qu'un Berger méchant ,
Envieux des baifers que mon coeur te deſtine ,
Voudroit à jamais t'égarer ,
Dans les fombres détours de la forêt voiſine :
La mort , la ſeule mort pourra nous ſéparer ;
Et s'il faut qu'avant toi ſous ſes coups je ſuccombe ,
Victime des cruels deſtins , .. :
Chaque jour tu viendras encor près de ma tombe
Par tes gémiſſemens attendrir les humains ,
Et faire dire à mes voifins :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choifir Titis pour modele.
Ainfi , dans un doux entretien ,
Erine , aſſiſe au pied d'un chêne ,
Faifant l'éloge de ſon chien ,
Donnait adroitement des leçons à Philene
Pour l'empêcher d'être inconftant.
Les Paſtourelles de la Seine
Battoient des mains en l'écoutant ,
Et dans les bois & dens la plaine
Chacune s'en alloit difant :
Berger qui veut aimer d'amour tendre & fidele ,
Doit choifir Titis pour modele..
L Par Mile Cofon de la Creſſonniere .
:
46 MERCURE DE FRANCE.
L'HIVER.
CHANSON
AIR: Ah ! vous dirai-je Maman.
Borde PORÉE eſt dans ſes fureurs ;
Nous perdons mille douceurs ;
Les Zéphirs ont bouches cloſes,
Les rofiers n'ont plus de roſes
On n'en voit dans ce canton
Que ſur le teint de Suzon .
Oui , les vents & les frimats
Glacent tout dans nos climats
L'époux de la tourterelle
Eſt ſans amour auprès d'elle :
Moi , je brave la faifon ,
Mon coeur brûle pour Suzon.
Pour les Amans langoureux
L'hiver eſt un temps affieux ;
Ses rigueurs fendent la pierre
Et ne m'épouvantent guere .
Je ne crains , avec raiſon ,
Que les rigueurs de Suzon.
Par Madame Duruifcau.
JANVIER. II. Vol. 1776. 47
L'ANGLETERRE.
FORTUNE PAYS ! bienheureuſe Angleterre !
A tes fuperbes voeux le fort paroft ſoumis ;
Par les arts bienfaiſans tu regnes ſur la terres
Le trident de Neptune en tes mains eft remis.
Ici de ſages loix que Punivers renomme ,
Elevent la raiſon avec la vérité,
Le moindre Citoyen jouit des droits de l'homme ,
Des droits de la nature & de la liberté.
On ne voit point ici le luxe & la molleſſe
Etaler avec pompe une lifte d'Aieux :
L'encens ne s'offre point au rang , à la richeffe
Qu'importe à l'homme libre un titre ambitieux ?
Le mortel décoré de ſa ſeule nailfance ,
Se flatteroit en vain d'un chimérique honneur ;
Le mortel élevé , c'eſt le mortel qui penſe :
Ici la dignité doir être dans le coeur.
:
Près d'un ſexe charmant que d'attraits j'enviſage !
La beauté dans ces lieux a fixé ſon ſéjour ;
Mon coeur , avec tranſport , lui rend un pur hommage ,
Et ſe défend en vain des charmes de l'amour.
D'un coloris menteur dédaignant l'impoſture ,
Le ſexe ignore ici les preſtiges de l'art ;
Il n'en furcharge point les traits de la nature ,
C'eſt la ſeule pudeur qui lui tient lieu de fard.
48 MERCURE DE FRANCE .
Des beaux-arts enchanteurs la foule m'environne
Chaque jour la ſcience augmente fon tréfor;
La raiſon ſe produit , la gloire la couronne :
L'heureuſe vérité jouit d'un libre effor.
On méconnoît ici ces brigues , cette haine ,
Ces talens oppreffeurs & toujours ennemis ,
Ces combats , ces tourmens d'une gloire incertaine.
Les beaux-arts font égaux , les beaux- arts font amis .
..
ן ו ח כ י
Ici de la ſageſſe on voit le ſanctuaire ,
Non pas cette ſageſſe inutile aux humains , ..
Aride , nonchalante , aux arts toujours contraire ,
Et qui voit les lauriers ſe flétrir dans ses mains .
L'amour pour fon pays , l'honneur , la bienfaisance,
Voilà les fentimens , les vertus de PAnglais.
Opeuple glorieux qui leur donnas naiſſance ;
Puiſſe-t-il dans ton ſein ne s'altérer jamais !
ני
Par M.leComte François d'Hartig.
14
:
1
. 1 εί i
3 છે ુ છે ?????? wo
MADRIGAL
JANVIER. II . Vol. 1776. 49
MADRIGAL & Madame la Marquise
de *** , au retour d'une viſite faite à fon
enfant qui étoit en nourrice.
D. ;
z votre aimable enfant les careſſes badines,
Son air riant , ſes traits pleins de douceur ,
Son murmure innocent , ſes graces enfantines ,
Peignent le petit Dieu qui regne dans mon coeur.
A fon air ferein , doux , affable ,
On le prend pour l'enfant de la belle Cypris ,
C'eſt une douce erreur , erreur bien pardonnable ,
En vous voyant tous deux quels yeux n'y ſeroient pris?
Par M. D. L. H.
?
1
PENSEES DIVERSES.
GELUI ELUI qui admire tout , eſt ſans difcernurent
; celui qui n'admire rien eſt envieux
ou ſtupide.
Les malheurs affermiſſent l'ame , mais
fouvent ils endurciſſent le coeur.
Dans la premiere jeuneſſe , l'on jouit
D
50 MERCURE DE FRANCE .
TMIIDCDHAIDGIArNe
fans poſſéder , dans la vieilleſſe on posſede
ſans jouir.
L'adolefcence s'écrie à l'aſpect des beautés
de la nature & de l'art , que ne fontelles
en ma poſſeſſion! Le riche ſeptuagénaire
qui les poſſede toutes , dit , avec
douleur , que ne puis-je en jouir !
Une femme raiſonnable doit deſirer
une bonne réputation , & craindre la célébrité.
Une femme vertueuſe craint plus d'être
diftinguée qu'oubliée.
Les vertus font le nerf des fociétés ; les
qualités agréables en font le lien.
L'amour - propre rend farouche , lorsqu'il
n'eſt pas tempéré par d'autres paſſions.
La mort de ce qu'on aime, le plus grand
des malheurs , eſt peut- être celui dont on
ſe conſole le plus aisément , parce que
l'amour - propre n'a rien à ſouffrir.
Les hommes éclairés donnent des préceptes
; les Rois nous donnent des exemples.
Les premiers nous perfuadent; les derniers
nous entraînent. 1
Un éloge exceffif donné à une femme
par une autre femme eſt communément
l'avant coureur d'une trahifon.
Les ſens s'uſent plutôt que le coeur , &
JANVIER. II. Vol. 1776. 51
le coeur plus rapidement que l'eſprit.
L'être le plus inſupportable dans la fociété
, c'eſt une femme gâtée par les éloges
de ſon amant; elle prend ſes travers
pour des vertus , & ſes défauts pour des
agrémens.
L'inſtant de la vie où l'on eſt le plus
modeſte , c'eſt au commencement d'une
paſſion tendre.
Souvent il faut feindre de croire les
hommes vertueux , pour les engager à le
devenir.
Dans une grande paffion , le coeur eſt
plutôt déſabuſé que l'amour-propre.
L'amour eſt plus qu'une erreur , ſi tout
ce qui l'inſpire ne produit pas l'enthouſiaſme
de la vertu .
L'amour est un feu ſacré qui s'éteint
dès qu'on l'expoſe au grand jour ; il ne
vit que dans l'ombre du myſtere.
Il eſt permis d'être ſenſible aux faveurs
de l'amour , non de les décrire.
L'Amant qui loue en public la beauté
de ſa Maîtreſſe, bleſſe ſa pudeur &
l'amour-propre de ceux qui l'écoutent.
L'homme qui donne des éloges exceffifs
à la beauté d'une femme , ſonge plus
à la gagner par la féduction que par l'ef.
time.
D 2
52 MERCURE DE FRANCE.
La confiance entre femmes doit être
reftreinte , parce que la moins malhonnête
eſt toujours prête à trahir ſon amie,
pour peu que fon amour-propre ſoit compromis.
La parfaite connoiſſance du monde eſt
le contre-poiſon de ſes charmes trompeurs.
De toutes les paſſions , la jalouſie eſt la
plus cruelle pour celui qui en eſt poſſédé.
L'avarice ſe ſatisfait en accumulant ;
la haine jouit en accablant de maux fon
ennemi ; la colere fe contente en immolant
l'objet de fa fureur ; l'amour eft
heureux en poſſédant ce qu'il deſire ;
l'ambition vit en ſe berçant de flatteufes
efpérances , la gloire ſe repaît d'agréables
chimeres ; la jalouſie ſeule n'a que des
tourmens & pas une jouiſſance.
On fait beaucoup plus pour les ſervices
qu'on eſpere , que pour ceux qu'on a
reçus .
Les femmes ne haïffent la ſociété de
leur ſexe , que par la crainte de voir les
hommages des hommes partagés .
Celle qui ofe dire hautement qu'elle
déteſte les femmes , fait l'aveu de ſa foibleffe
, & donne droit aux hommes de
tout eſpérer de ſa prédilection pour eux,
JANVIER. II. Vol. 1776. 53
L'amour - propre eſt la plus intempérante
des paiſions ; elle n'eſt jamais raffafiée.
Il y a une nudité d'innocence plus
pure que la pudeur & préférable à fon
voile.
La pudeur décèle toujours la crainte
ou le defir.
Rien n'eſt ſi chafte qu'un coeur ſimple ;
ſon ignorance eſt l'excuſe de tout ce qui
lui échappe.
Il eſt des perſonnes qui n'aiment que
ceux qu'elles rendent malheureux.
Les grandes patſions ſe fortifient par
les obftacles , tandis que les petites font
détruites par les moindres contradictions.
On ne loue ſouvent le courage des
infortunés , que pour s'autoriſer à ne les
point ſecourir dans les malheurs.
En général , on admire la vertu ; en
particulier , on ne fait cas que de celle
qui peut nous être utile.
L'amitié eſt l'aliment des ames ſenſibles
; l'amour eſt le volcan des coeurs
tendres.
L'amour propre veut & s'occupe du
retour ; le penchant ne cherche qu'à ſe
manifeſter.
D3
54 MERCURE DE FRANCE.
En amour , les vieillards ſongent moins
à careſſer qu'à l'être; c'eſt ce qui acheve
de les rendre ridicules.
L'opinion d'autrui eſt le tarif de celle
que nous prenons de nous mêmes.
La pitié a fes hypocrites comme la
vertų.
La plus légere faveur de l'amour engage
, & celle qui l'accorde perd le droit
d'en refuſer.
Le dernier & le plus grand malheur
de la vertu indigente , c'eſt de ſe repentir
de l'avoir préférée au lucre du vice,
L'ennui qui ſuccede à la douleur eſt
bien plus ſupportable que celui qui ſuccede
au plaiſir.
La trahiſon d'un Ami , l'inconſtance
d'une Maîtreſſe , humilient peut- être encore
plus qu'elles n'affligent.
L'orgueil a ſa modeſtie , qui n'eſt pas
moins ridicule que les ſaillies de la préfomption.
Les connoiſſances ſont à une tête organifée
ce qu'eſt la lumiere aux vues foibles
; elle les égarent plus qu'elles ne les
éclairent.
L'amitié demande de l'indulgence ,
l'amour exige de l'admiration.
On eſt à demi conſolé des malheurs
JANVIER. II. Vol. 1776. 55
!
!
dont on peutſe plaindre ou s'honorer ; ceux
qu'on eſt forcé de dévorer font éternels.
Dans les réminiſcences , les peintures
de la douleur font bien plus aiguës que
celles du plaiſir.
L'amitié , dit - on , veut de l'égalité :
elle en exige beaucoup plus entre fem.
mes , parce qu'elles n'eſtiment pas aſſez
leur métite perſonnel.
Il y a une grande différence entre le
regard du defir & celui du ſentiment ; le
dernier eſt tendre , mélancolique , timide
, modefte , furtif , & par là même
plus touchant ; l'autre eſt hardi , enflammé
, agaçant , gai , curieux & interrogeant.
L'un décèle le véritable amour :
l'autre n'en offre que le fimulacre.
L'amour n'eſt agréable que pour un
coeur médiocrement tendre.
L'amitié exige plus de ſoins , plus
d'égards , plus de ménagemens que l'amour
, parce qu'elle n'a pas les mêmes
moyens pour réparer l'offenſe.
Il faut faire de ſes amis comme de ſa
vertu ; il eſt également dangereux d'éprouver
l'un & l'autre fans néceſſité.
Il n'y a qu'une circonſtance où la femme,
la plus coquette ne regrette pas de
vieillir: c'eſt lorſqu'elle deſire le retour
de ſon Amant. D 4
56 MERCURE DE FRANCE.
1
Les hommes trompent plus par nécesfité
que par inclination.
Une femme fiere préfere la mort de
fon Amant à ſon înconſtance. Une femme
tendre craint plus ſa mort que fon
infidélité. Une femme coquette eſt également
ſenſible à l'un & à l'autre.
L'extrême timidité vient plus de l'orgueil
que du peu de confiance en foi.
Un préſomptueux n'a vu , à coup sûr
que la furface de fon coeur.
Si l'amour de la vertu flattoit nos ſens
comme notre confcience , nous ferions
tous vertueux.
Dans les grandes paffions , la raiſon
nous prête des forces que le penchant
anéantiť le lendemain.
Les Amans facrifieroient volontiers la
moitié de leur vie pour ne point être
expofés aux tourmens de l'abfence. Cependant
la femme la plus tendre ne renonceroit
pas feulement à une partie de
ſes charmes pour éviter ce malheur.
Il vaut mieux être heureux par fes réflexions
que par les faveurs de la fortune.
La beauté plaît , l'eſprit amuſe , ſe caractere
attache , la ſenſibillté paffionne.
Par Madame B **,
१3
JANVIER. II. Vol. 1776. 57
L
E mot de la premiere Enigme du volume
précédent eſt Silence ; celui de la
ſeconde eſt la Cruche ; celui de la troiſieme
eſt le Souvenir. Le mot du premier
Logogryphe eſt Chaufrette , dans lequel
ſe trouvent fer , feu , eau , fa, re , fut
(nom d'un vieux tonneau) , celui du ſecond
eſt orange douce ; celui du troiſieme
eſt Iris (météore qu'on appelle vulgairement
arc en ciel) , où ſe trouve ris.
A
ENIGME.
UTANT qu'il eſt de vents nous ſommes de jumelles
Qui préſidons au fort des avides humains :
Nous faiſons leurs plaiſirs , & ſouvent , par nos mains ,
Leur fortune reçoit des atteintes cruelles .
Tel nous voit & nous tient qui ne nous connoît pas ;
Nos noms ,quelques momens , ſont pour lui des myſteres,
A l'ingruire , il eſt vrai , nous ne demeurons gueres ;
Mais dans cet artifice il trouve des appas.
Le ſeul éclat des lis peut être comparable
Au teint dont nous brillons par un certain côté ,
D 5
58 MERCURE DE FRANCE.
Mais qui peut ſe vanter d'une beauté durable ?
Hélas ! en moins d'un jour ce bien nous eſt ôté
Bien plus que la coquette , inconſtantes , légeres ,
Nous paſſons à l'inſtant de Clitandre à Damis :
Tour- à- tour ces rivaux deviennent nos amis ,
Et tour à tour auſſi nous leur ſommes ſéveres.
Notre choix chaque fois met la prudence à bout ,
On nous prend , on nous quitte , enfin on nous mépriſes
Souvent en nous laiſſant on fait une ſottiſe ,
Et quand on nous reprend quelquefois on perd tout,
Heureux celui que notre amour n'occupe
Que pour le ſimple amuſement ;
Car tot ou tard il deviendroit la dupe
D'un ſérieux attachement .
ParM. Dracolff , à Strasbourg
JANVIER . II. Vol. 1776. 59
J
AUTRE.
E ſers au village , à la ville ,
Sans moi très ſouvent tout va mal ;
Mon uſage eſt très-général :
Aux deux ſexes je ſuis utile.
Je fais prendre un contour heureux
A l'ornement d'une coëffure ,
Et mon ſecours à la parure
Donne un détail ingénieux ;
Un jour à deſſein ménagé
Eſt ſouvent auſſi mon ouvrage ,
C'eſt moi qui tiens à l'eſclavage
Le ſein d'une jeune beauté ,
Retraite aimable du plaiſir ;
Et j'oppoſe à ſa réſiſtance
Un obstacle qu'avec aiſance
Il ſouleve & n'oſe franchir;
Quelquefois , vigilant Cerbere ,
J'arrête un jeune téméraire
Et je m'oppoſe à ſes plaiſirs.
Tantot , irritant les deſirs ,
Je donne au filet , à la gaſe
Cette élégance , cette grace
Qui fait couvrir ſans rien cacher.
Lecteur qui , pour me deviner ,
Mettez votre eſprit à la gene ,
50 MERCURE DE FRANCE.
コ
Je veux partager votte peine ;
Du ferpent caché ſous les fleurs ,
Toujours j'imite la fineſſe ,
En cachant le trait qui vous bleſſe
Et la ſource de vos malheurs.
Par M. , Sous- Lieutenant du Régiment des
Dragons de Mgrle Comte &Artois.
QUE
AUTRE.
us le fort eſt bizarre ! eût- on jamais pu croire
Qu'on me verroit un jour à tel degré de gloire?
Chétive créature , être vil , mépriſé ,
Par le dernier manant tous les jours écrasé ,
Je vois nombre de gens , de naiſfance élevée,
S'empreffer aujourd'hui de porter ma livrée ;
Peut- être voudras -tu ſavoir par quel chemit
J'ai pu me faire un ſi brillant deſtin ?
Admire ma fortune : inſecte paraſite ,
Je ne dois point ma gloire à ma vertu ,
A quelque grand ſervice à mon pays rendu :
La mode fait tout mon mérite.
ParM.P***
JANVIER. II. Vol. 1776. or
LOGOGRYPH Ε.
CHEZ- MOI ,
HEZ-MOI , pour parvenir , il faut plus que ſes piés ,
Et ſouvent en chemin l'on dit ſa patenôtre ;
Mon tout eſt ſéparé d'une de ſes moitiés
L'une de ces moitiés ſert à meſurer l'autre.
J
AUTRE.
E ſuis un être ſanguinairė ,
Au gré du bras qui me conduit...
Par mon chef ! ſois moins téméraire ,
Lecteur , je puis t'oter ce qui le ſuit.
Par M. de la Vente le jeune , Peintre à Vires
SUR
AUTRE.
UR mes fix pieds je porte une reine vermeille :
Jaloux de mon bonheur , je bleſſe mes rivaux ;
Lecteur , coupe mon chef, alors ſur les côteaux
Mon deſtin eſt d'unir l'érable avec la treille.
Par M. Lavielle , de Dax.
:
62 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES.
Introduction à l'histoire naturelle & à la
géographie physique de l'Espagne ; par
M. Bowles 1775. Un vol. in 4. A
Madrid.
VOICI un livre Eſpagnol que l'on peut
dire original. L'Eſpagne a été juſqu'ici
un pays aſſez peu connu des Naturaliſtes ;
mais M. Bowles va nous mettre à portée
de le connoître auſſi bien que la France
& l'Italie , dont nous avons tant de descriptions
. Il a voyagé dans les différentes
Provinces ; examinant les montagnes ,
les mines , les pierres , les terres , les
plantes , &c. Il en donne une defcription
qu'on peut appeller une vraie géographie
physique. Il voit les objets en homme
inſtruit& penſant, dont tous les pas font
éclairés par la phyſique & par la chimie.
Telle eſt en général l'idée qu'on peut ſe
former de fon Ouvrage qui d'ailleurs
n'eſt pas fufceptible d'analyſe , parce qu'il
n'eſt lui même que l'analyſe d'un grand
nombre de voyages & d'obſervations ; il
JANVIER. II. Vol. 1776. 63
-
faudroit preſque le copier d'un bout à
l'autre pour en donner une idée complette.
Il eſt non ſeulement fort intéreſſant ,
mais fort utile pour les ſciences & pour
les arts , de connoître les lieux où l'on
trouve les différentes matieres naturelles :
on trouvera de plus dans ce livre une infinité
de découvertes dans la phyſique &
dans la chimie , qui étonneront peut-être
les ſavans. Il ne faut que lire l'Ouvrage
pour s'en convaincre.
M. Bowles eſt un Irlandois , qui eſt
entré au ſervice d'Eſpagne en qualité de
Directeur des mines. Le Ministere l'a
employé dans pluſieurs commiffions , relatives
à cet objet ; & à cette occafion ,
il a parcouru preſque toutes les Provinces
de l'Eſpagne. Son grand age , & le mauvais
état de ſa ſanté , l'obligerent , il y a
quelques années , à ſe retirer à Paris , ou
il porta ſes obfervations dans le même
état qu'il les avoit faites en voyageant ,
c'est -à - dire , ſans ordre , ſans liaiſon en
tr'elles , & fans la moindre explication.
Ce tréfor ſeroit reſté enſeveli dans un
éternel oubli , ſans le ſecours de M.
d'Azara , Conſeiller des Finances , & Procureur-
Général de S. M. C. à Rome , qui
abien voulu ſe charger de rédiger ces Mé
1
64 MERCURE DE FRANCE .
Si
moires : de les mettre en ordre & de les
écrire en Eſpagnol (travail affez difficile
dans une langue , où juſqu'à préſent on
a fort peu écrit ſur ces matieres ). M.
d'Azara a ajouté & retranché beaucoup
de choſes pour former unOuvrage régu
lier & digne de paroître aux yeux du
public. Cependant il n'a pas jugé à propos
d'y mettre ſon nom : mais il a prié M.
le Marquis de Grimaldi d'engager le Roi
d'Eſpagne à permettre que l'Ouvrage parût
fous ſes aufpices ; & ce Miniſtre , qui
protege tout ce qui peut intéreſſer le bien
public & l'avancement des ſciences & des
arts , a obtenu que l'impreſſion du Livre
ſe fît par ordre de S. M. Ainſi c'eſt à lui
qu'on doit la publication de cet Ouvrage.
Comme il n'eſt pas poſſible d'entrer
dans un long détail ſur la quantité prodigieuſe
de matieres contenues dans ce Livre,
il ſuffit de dire un mot fur quelques articles
, afin que le Lecteur puiſſe s'en for
mer une idée. M. Bowles fait des obfer
vations fur le phyſique du terrein ; il
décrit les montagnes , il range les différentes
pierres & terres dans les claſſes qui
leur appartiennent ; il compare les plantes
les plus fingulieres , & il n'oublie rien de
ce qui appartient à l'hiſtoire naturelle...
H
JANVIER. II. Vol. 1776. 65
Il s'arrête ſur les terreins qui renferment
des mines , & il en donne la description
plus ou moins étendue , ſuivant
l'importance de la matiere. Il décrit avec
aſſez de détail la mine d'Almaden , la plus
riche & la plus ancienne des mines de
mercure connues. Il fait connoître enfuite
les différentes mines d'or , d'argent , de
cuivre , de fer , d'étain , de zinc , de calamine
, & d'autres métaux qui ſont dans
le Royaume ; il s'arrête ſur celles de cuivre
vert & bleu de Molina , d'Arragon , &
fur les fingulieres pétrifications de lamontagne
qui la contient. L'alun d'Alcaniz en
- Arragon lui donne occaſion de parler du
raffinage de ce ſel ſi précieux dans les arts.
Le cobalt du même Royaume mérite une
attention particuliere ; M. B. n'en a pas
eu la quantité néceſſaire pour l'examiner
comme il auroit voulu , à cause d'une
eſpece de monopole qu'on exerçoit fur
cet objet quand il fut dans le pays. Mais
on y a fuppléé par de nouvelles informations.
C'eſt une mine trois fois plus
riche que celle de Schoneberg en Saxe ,
qui met pour ainſi dire à contribution
toute l'Europe.
Les mines de fel gemme d'Eſpagne font
5 uniques : celle de Cardona en Catalogne
E
66 MERCURE DE FRANCE.
لام
mérite ſur tout l'attention des Naturaliſtes
par ſes ſinguliratés: c'eſt une montagne
compoſée entierement d'une maſſe de fel
dur & compact comme du marbre , & qui
ne fe fond ni ne ſe détruit par les pluies ni
par le temps. La nature même de ce ſel ,
& de celui qu'on tire des mines de la
Manche , eſt fort ſinguliere; car il en réſulte
des phénomenes qui contrediſent
toutes les ſpéculations des Chimiſtes fur
la nature & les propriétés des trois acides
minéraux.
La nature du ſalpêtre eſt développée
dans cet Ouvrage d'une maniere nouvelle ;
&on détruit , par l'expérience , la théorie
des plus fameux Chimiſtes , qui ont cru
juſqu'à préſent que ce ſel ne ſe trouvoit
pas tout formé dans la nature , & que
c'éroit un effet de la combustion des plantes
: on verra ici que le falpêtre ſe trouve
naturellement dans les terres d'Eſpagne ,
& qu'il y naît comme l'orge & le froment .
Les fauterelles , qui cauſent tant de
ravages en Eſpagne , ſont décrites dans
cet Ouvrage avec beaucoup de ſoin , &
on les fuit depuis leur naiſſance juſqu'à
leur mort , en propoſant les moyens de
les exterminer. On décrit auſſi les brebis
à laine fine, leur nature , la façon dont
JANVIER. II. Vol. 1776. 67
on les éleve , & tout ce qui a rapport à
leur hiſtoire naturelle.
Acette occafion , on parle de quelques
mines de l'Amérique dont on fait l'analyſe
: on s'arrête ſur la platine , cette matiere
fi finguliere qui a exercé les plus
fameux Phyficiens de l'Europe. On verra
avec plaiſir les expériences que fit M. B. ,
il y a plus de vingt années , par ordre du
Miniftere ; & on trouvera auſſi dans ſa
diſſertation des détails ſur l'origine de
ce métail , qui répandront des lumieres
fur la nature & fur les lieux où il ſe
trouve.
On raiſonne ſur les anciens volcans
dont on voit les veſtiges dans pluſieurs
endroits de l'Eſpagne : on parle de la formation
des pierres & des montagnes , de
l'immenſe quantité de coquilles & autres
corps foffiles qu'on rencontre par tout le
Royaume & d'un dépôt très rare d'os
humains & d'animaux domeſtiques qui
fe trouve en Arragon ,& qui occupe l'espace
de pluſieurs lieues. Partout où l'on
fouille , on trouve de ces oſſemens en
très - grande quantité à diverſes profondeurs
, mais fans aucun ordre.
La naiſſance des principales rivieres de
lEſpagne eſt auſſi examinée dans cet Ou
E2
68
MERCURE DE FRANCE.
vrage : on y trouve encore des diſcours
raiſonnés ſur la nature des arbres , fur
leur plantation & fur la maniere de les
élever. Enfin il n'y a preſque point d'objet
dans l'hiſtoire naturelle du Royaume d'Espagne
, dont on ne parle dans ce voyage.
Avant que de finir, nous dirons, un
mot ſur une des plus belles découvertes
de M. B. Il s'agit des pierres arrondies .
Tous les Naturaliſtes aſſurent que c'eſt
le roulement de ces pierres dans les rivieres
qui les arrondit ; mais M. B. prouve
d'une maniere convainquante que les
pierres ne roulent dans aucune riviere. Il
ſuffit de lire quelques pages de ſa diſſertation
pour en être convaincu.
M. d'Azara , en redigeant les Mémoi
res de M. B. , a eu ſoin de fortifier ſes
obſervations par de nouvelles preuves.
Il y a diſpoſé les matieres ſuivant ſes propres
vues ; mais du conſentement de M.
B. , qui , en lui abandonnant ſes papiers
dans l'état où ils étoient , l'a laiffé le
maître d'en diſpoſer comme il voudroit.
(1 )
(1 ) On publie chez Lacombe , Libraire , rue Chris .
tine , Espagne Littéraire , en 24 cahiers au prix
JANVIER . II. Vol. 1776. 69
Introduction aux Langues , ou explication
des termes de la grammaire , mis à la
portée des enfans: Ouvrage utile même
pour les petites Ecoles. A Paris ,
de l'Imprim. de Cellot , rue Dauphine.
On doit convenir qu'il feroit avantageux
à un jeune Ecolier , avant d'entrer
dans la langue latine , de ſavoir , par des
expériences faites ſur fa propre langue,
dittinguer un nom d'un verbe, un pluriel
d'un ſingulier , un ſubſtantif d'un
adjectif; dans les verbes , les différentes
perſonnes , les différens temps , &c. car
il eſt bien plus aiſé de faire des réflexions
-ſur ſa langue naturelle , & de les tranſportter
enſuite dans une autre langue , que de
les faire tout d'un coup ſur une langue dont
on ignore les termes. L'Auteur de cette
Introduction fournit aux Inſtituteurs &
うde 18 1. à Paris & 24 1. en Province. On y rend
compte de tout ce qui concerne le génie , les moeurs ,
les coutumes & les productions de l'eſprit des Eſpagnols
, leur induſtrie , leurs manufactures , leur culture ,
Phiſtoire naturelle de leur pays . Cet Ouvrage de M.
1 Bowles y fera particulierement analyſé , ainſi que beaucoup
d'autres très - intéreſſans & très - modernes.
E3
70
MERCURE DE FRANCE .
aux Ecoliers l'explication des principaux
termes de la grammaire , & facilite les
premieres études des langues. L'avertisſement
qui eſt à la tête de cet Ouvrage,
mérite d'être lu. L'analyſe qu'on y trouve
d'un beau morceau de Boſſuet , prouve
bien que l'étude des langues eſt inſépatable
de la métaphyſique , & que la maniere
de s'exprimer eſt ſubordonnée à
l'ordre & à la clarté des idées. Ce petit
abrégé eſt terminé par des obſervations
fur l'écriture.
Effai fur l'Histoire naturelle de l'Isle de
Saint - Domingue , avec des figures en
taille - douce ; volume in - 80. de 374
pages; à Paris , chez Gobreau , Libraire
, quai des Auguſtins.
L'Auteur de cet eſſai , le P. Nicolson ,
Religieux Dominiquain, qui a fait un
ſéjour de quatre ans à Saint-Domingue ,
commence fon Ouvrage par nous préſen
ter une idée générale de cette Iſſe, ſituée
dans la mer du nord, à l'entrée du golfe
de Mexique. On lui donne environ 400
lieues de circuit, fans compter le contour
des anſes qu'elle forme en une infinité
۲.
JANVIER. II. Vol. 1776. 74
d'endroits. Les François poſſédent actuellement
à peine un tiers de l'Ifle ; ce qu'ils
occupent s'étend depuis la riviere duMasfaire
, ſituée au nord , juſqu'à celle de
Neybe, dans la partie du ſud. Les Eſpagnols
font entrés en poſſeſſion des deux
autres tiers. Lorſqu'on eſt placé fur cette
lifiere , qui ſépare les deux Nations , &
qu'on regarde le ſeptentrion , l'on a à
gauche la partie Françoiſe , & la partie
Eſpagnole à droite. L'Auteur après nous
avoir donné une idée générale de cette
Colonie , de ſa ſituation , de ſes productions
, de fon gouvernement civil & ecclé.
ſiaſtique , de ſa population , de fon com
merce , nous entretient des manufactures
établies à Saint- Domingue , & de
celles qu'on pourroit introduire dans la
partie de l'Ifle , occupée par les François.
Ses réflexions ſur l'état préſent des habitans
de Saint- Domingue , ſur les Negres
ſurtout , intéreſſeront le Lecteur
humain & judicieux. Il verra avec ſatisfaction
, que l'Auteur combat ce préjugé
répandu dans les Iſſes , qu'on ne trouve
point d'attachement , d'intelligence & de
fentiment dans les Negres. Cette prévention
cruelle , n'eſt ſouvent adoptée que
pour avoir un prétexte de plus , de trai- .
E4
=
-
دت
:
1776. 73
--
un eſclave
he fit fortir
nſtant avant
t de laliber-
Jegres , qui
rti pluſieurs
oisſansm'en
gre n'avoitfon
Maître ,
ué par ordre
défenſe à ſes
il ſe fit coutromper
la
les hommes
Sienfaits , on
Cat de courad'héroïſme
ont pas non
imagine : ils
nétiers qu'on
ès-bons imader
en tout ,
en , c'eſt que
de l'ame&
ue chez eux
qui les dé-
Lorſque les
éſence quelît
difficile ,
72
MERCURE DE FRANCE.
ter durement ces infortunés , ſur leſquels
nous n'avons d'autres droits que ceux du
plus fort. L'auteur nous fait voir que
les Negres , qui ont le bonheur d'être conduits
par des maîtres & non par des bourreaux
, leur donnent tous les jours des
preuves certaines de leur fidélité & de
leur attachement. On en a vu braver une
mort aſſurée , pour les arracher du dan.
ger auquel ils les voyoient expoſés . ,, On
» pourroit , ajoute - t - il, en citer mille
ود
و د
و د
exemples: combien de Negres qui ont
" ſauvé la vie à leurs Maîtres dans le
paſſage des rivieres ? Cette Négreſſe
du Port au- Prince , n'avoit elle que
de l'indifférence pour ſes Maîtres , lors-
„ que le tremblement de terre de 1770
,, renverſa leur maifon ? Elle s'y trouvoit
"
ود
"
ود
و د
و د
و د
ſeule avec leur enfant qu'elle allaitoit ,
” chacun avoit cherché ſon ſalut dans la
fuite , elle ne pouvoit les imiter ſans
expoſer les jours de fon nourriſſon ; elle
aima mieux lui ſacrifier les ſiens , en
faiſant de ſon corps une eſpece de
voſite ; elle reçut ſur elle , avec un cou-
,, rage inouï , les décombres de la maifon
, l'enfant fut conſervé ; mais elle
mourut quelques jours après , victime
„ de fon coeur généreux. Moi-même , j'en
و د
و د
"
JANVIER. II. Vol. 1776. 73
?
ود
"
"
ود
ود
fais l'aveu ; je dois la vie à un eſclave
qui , dans ce jour fatal, me fit fortir
de la maiſon où j'étois , un inſtant avant
ſa chûte : il jouit maintenant de la liber-
,, té. Je la dois à d'autres Negres , qui
dans mes voyages m'ontaverti pluſieurs
fois des dangers queje courois fans m'en
,, appercevoir. Un jeune Negre n'avoitil
aucun attachement pour ſon Maître ,
lorſque le voyant embarqué par ordre
,, du Gouvernement , avec défenſe à ſes
„ domeſtiques de le ſuivre, il ſe fit coudre
dans un matelas, pour tromper la
vigilance des gardes? Si les hommes
n'oublioient pas fitôt les bienfaits , on
feroit ſurpris de voir tant de coura-
„ ge , de grandeur d'ame , d'héroïſme
ود
"
.وو
وو
ود
"
ی
" dans les eſclaves. Ils ne font pas non
„ plus ſi ſtupides qu'on ſe l'imagine : ils
,, apprennent facilement les métiers qu'on
وو
"
ود
و د
"
ود
ود
ود
leur enſeigne. Ils font de très-bons imatateurs;
& s'il faut les guider en tout ,
s'ils n'imaginent preſque rien , c'eſt que
l'eſclavage briſe les refforts de l'ame &
abâtardit tout. On remarque chez eux
un fond d'amour propre , qui les démafque
en toutes choſes. Lorſque les
blancs exécutent en leur préſence quel-
,, que ouvrage qui leur paroît difficile ,
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
ils font comme ravis en extaſe: mais ils
,, ne peuvent retenir leur joie , lorſqu'ils
voient un blanc maladroit ou dans la
miſere. S'ils s'empreſſent de le ſecourir ,
, c'eſt moins par humanité que par oftentation.
La profuſion accompagne tou-
,, jours leurs largeſſes , furtout quand
elles ont pour objet les compagnons de
leur miférable condition. Un Negre
,, qui voyage , trouve partout des reffour-
„ ces ; il peut ſe préſenter hardiment dans
„ toutes les cafes ; on prévient même ſes
ود
ود
ود
ود
beſoins: mais il faut qu'il fatisfaſſe à
, toutes les queſtions de ſes hôtes , qui
,, ne manquent pas de l'interroger ſur le
, nom & les qualités de ſes Maîtres ,
ſur le ſujet de fon voyage , &c . "
L'auteur a compris les objets d'hiſtoire
naturelle , dont il nous entretient dans
cet Effai , fous deux claſſes ,le regne végétal&
le regne animal. Il nous donne , dans
ce dernier regne , une notice curieuſe fur
l'anolis , eſpece de lézard que Sloane définit
: lacertus minor levis. Le P. Nicolſon ,
après nous avoir fait la deſcription de cet
animal , nous peint ſon caractere , ſes
moeurs , ſes combats. Ce reptile eſt fort
ود
"
vif, très- leſte , ſi familier qu'il ſe pro-
,, mene ſouvent fur les tables & fur les
JANVIER. II. Vol. 1776. 75
"
ود
ود
وو
"
"
وو
وو
"
,, perſonnes. Son port eſt gracieux , fon
,, regard fixe ; on diroit qu'il prête attention
à ce qu'on dit en ſa préſence : il
examine tout ce qu'on fait devant lui ;
il ne fait jamais de mal. Il ſe nourrit
de mouches , d'araignées & d'autres
infectes qu'il avale en entier. Il eſt pref-
,, que toujours en guerre avec ſes ſemblables.
Lorſqu'un Anolis en apperçoit un
autre, il s'en approche leſtement : celuici
l'attend en brave. Les deux champions
préludent au combat par des me-
„ naces réciproques qu'ils ſe font l'un à
l'autre , en agitant la tête du haut enbas
„ par des mouvemens rapides & convulfifs
. Leur gorge s'enfle prodigieuſe-
„ ment , leurs yeux ſont étincelans ; ils
s'attaquent enſuite avec fureur: chacun
tâche de ſurprendre ſon ennemi. S'ils
font d'égale force , le combat n'eſt pas
ſitôt terminé : c'eſt ordinairement fur
les arbres qu'il ſe livre. D'autres anolis
ſont ſpectateurs oiſifs ; ils laiſſent vuider
la querelle , ſans qu'aucun d'eux
„ entreprenne jamais de ſéparer les combattans;
ils ſemblent au contraire prendreplaiſir
à les voir aux priſes : peut- être
„ que c'eſt la jouiſſance ou la réſiſtance
"
"
"
وو
ود
"
"
وو
و د
" de quelque femelle qui leur imprime
76 MERCURE DE FRANCE .
,, cette fureur martiale. Comme ils cher-
,, chent à ſe mordre , il arrive aſſez fou-
,, vent que la gueule de l'un s'entrelaſſe
" dans celle de l'autre. Ils reſtent long-
,, temps dans cette attitude , chacun ti-
,, rant de ſon côté. Leurs efforts font- ils
, inutiles , ils s'éloignent , la machoire
,, enſanglantée; mais un inſtant après ils
,, recommencent. Lorſque l'un des deux
و د
guerriers ſe trouve plus foible que l'au-
,, tre , il prend leſtement la fuite ; fon
,, ennemi le pourſuit vivement: s'il le
,, joint, c'en eſt fait , le vaincu eſt dévo-
„ ré ; heureux s'il eſt quitte pour la perte
"
ود
و د
ود
de ſa queue , qui ſe rompt quelquefois
dans la gueule du vainqueur. Dans ce
cas , il a le temps d'échapper ; car l'ennemi
, occupé à dévorer ſa proie , ne
s'acharne point à la pourſuite de celui
qu'il vient de mutiler. L'anolis peut
vivre ſans queue ; on en voit pluſieurs
,, qui en ſont privés. Elle ne repouſſe pas ,
lorſqu'elle a été coupée ; mais il ſe forme
"
ود
ود
ود
" à l'extrémité un calus. Il ſemble que
„ cet accident devroit le rendre plus pro-
,, pre au combat ; mais il paroît au contraire
qu'il énerve ſon courage , & peutêtre
ſes forces. Un anolis mutilé devient
timide , foible , languiſſant: comme il ne
"
"
”
JANVIER . II. Vol. 1776. 77
,, peut ſe montrer ſans manifeſter ſa honte
"
ود
"
& fa défaite , il évite le grand jour ,
il mene une vie triſte , obſcure & fuit
devant le plus petit qui oſel'attaquer ".
Tous les objets d'hiſtoire naturelle ſont
rangés dans chaque claſſe par ordre alpha .
bétique. Différens articles nous préſentent
des obſervations utiles , & quelques
remarques critiques qui peuvent ſervir à
rectifier des erreurs ou des défauts d'exactitude
échappés à l'Auteur du Dictionnaire
raisonné d'histoire naturelle .
Le P. Nicolſon auroit pu rendre ſon
Eſſai plus complet, s'il eût voulu avoir
recours à quelques écrits ſur l'hiſtoire naturelle
, précédemment imprimés ; mais
il a préféré avec raiſon de laiſſer des
vuides dans ſon Ouvrage , plutôt que de
perpétuer des erreurs en répétant des
obſervations fautives ou mal faites . S'il
a adopté quelques faits rapportés dans
le Journal de Saint - Domingue , ce n'eſt
⚫qu'après les avoir trouvés conformes à ce
qu'il obſervoit lui même. On doit donc
diſtingner ſon Eſſai ſur l'histoire naturelle
de l'Isle de S. Domingue , de ces compilations
ordinaires où le grand livre de la
nature eſt toujours celui qui eſt le moins
confulté.
MERCURE DE FRANCE.
L'écrit du P. Nicolſon eft terminé par
des recherches ſur les fragmens de poterie,
les haches indiennes , les fétiches &
autres monumens d'antiquité de Saint-
Domingue. Les fétiches font des figures
de pierte ou de bois , groffierement ſculptées
, que l'on regarde comme les fauſſes
Divinités des Indiens : peut-être , comme
le remarque l'Hiſtorien, n'en faifoient- ils
qu'un ſujet d'amusement: peut - être prenons-
nous pour des idoles ce qui n'étoit
chez eux que des hieroglyphes. Il y a
quelques-uns de ces fétiches que l'Auteur
a fait graver , ainſi que des plantes , des
arbuſtes , des coquilles , des inſectes &
autres objets d'hiſtoire naturelle. Ces
planches , au nombre de dix , font gravées
avec ſoin.
Abrégé élémentaire de la géographic universelle
de l'Italie , dans lequel on
trouve tout ce qu'elle renferme de plus
curieux dans la minéralogie , métallurgie
, arts , manufactures , commerce,
antiquités , &c.; avec la deſcription de
ſes villes principales , de fon terroir ,
des moeurs , coutumes , &c.; par M.
Maſſon de Morvilliers. Vol. in 12 de
478 pages . A Paris , chez Moutard ,
Libraire , quai des Auguſtins.
JANVIER. II. Vol. 1776. 79
La marche réglée & méthodique du
Géographe , eſt ici accompagnée des obſervations
inſtructives , curieuſes&variées
du Voyageur. C'eſt ce qui diſtingue les
abrégés élémentaires de géographie de
M. Maſſon , des écrits du même genre
publiés précédemment. Cet Ecrivain nous
a déjà donné un abrégé élémentaire de la
France ; celui d'Italie intéreſſera même
plus particulierement par le ſoin qu'a pris
l'Auteur d'enrichir ſes recherches des remarques
utiles de nos Voyageurs modernes.
Les bornes qu'il s'eſt preſcrites
l'ont empêché de s'étendre ſur des objets
très intéreſfans; tels que la peinture , la
muſique , la littérature , &c. Voici ſes
ſeules obſervations ſur la peinture. ,, L'Ita-
" lie eſtde tous les pays celui où la pein-
,, ture eſt parvenue au plus grand état de
,, perfection &de grandeur.Oneſt étonné
„ du nombre de chefs - d'oeuvre que l'on
,, y rencontre à chaque pas ; édifices pu-
„ blics , Palais , Eglifes , maiſons de parti-
,, culiers , tout y recele les excellens mor-
,, ceaux des plus grands Maîtres. Il eſt
malheureux pour ces Artiſtes fublimes
d'avoir vécu dans un pays où la ſuperftition
rogna les ailes au génie, Au lieu
"
80 MERCURE DE FRANCE.
, d'avoir traité les grands tableaux de
و د
ود
l'hiſtoire ſacrée & profane , &les ſujets
brillans que leur fourniſſoit la mytho-
,, logie , on les employoit le plus souvent
à peindre des Saints dans les Eglifes ;
& pour plaire aux Confrairies & aux
Moines qui les faisoient travailler , qui
, ſouvent même en donnoient le canne
2,
ود
و د
"
"
"
و د
و د
vas , il leur falloit mêler d'une ma-
, niere monstrueuſe les ſujets ſacrés à
,, des idées ridicules & bouffones. C'eſt
ce qui eſt arrivé à Raphaël dans for
tableau de Sainte Cécile ; les figures
ſont toutes debout , occupées à écouter
un concert d'Anges qui ſe fait au Ciel ,
,, dans le haut du tableau. Sainte Cécile
,, a des livres & des inſtrumens de mu
,, ſique à ſes pieds; & le concert céleſte
,, qu'elle entend lui a fait perdre tout à-
,, coup le goût de la muſique terreſtre :
n'eſt- il pas aſſez plaifant de repréſenter
un Ange donnant du corps de-chaſſe ,
&un autre jouant de la baſſe " ? Nous
ne voyons pas trop le ridicule que peut
avoir eu Raphaël qui vouloit repréſenter
un concert d'Anges d'avoir mis des inftrumens
de muſique entre leurs mains,
Dans
و د
و د
ود
JANVIER. II. Vol. 1776. 81
Dans l'eſtampe qu'a gravée Marc-Antoine
, d'après cette compoſition , on voit
un Ange qui tient une harpe; mais que
ce ſoit une harpe ou une baſſe de viole ,
qu'importe ? On pourroit reprocher avec
plus de juſtice à l'Artiſte , d'avoir placé
à côté de Sainte Cécile des perſonnages ,
qui , fuivant l'hiſtoire , ne pouvoient s'y
trouver. Mais il y a dans ce tableau des
caracteres de tête d'une ſi belle expresſion
, le deſſin eſt ſi pur , ſi correct , les
draperies y font traitées d'un ſi grand
goût qu'on oublie aisément la complaifance
de l'Artiſte pour des Communautés
ignorantes qui vouloient réunir ſur la
même toile les différens patrons de leurs
Confrairies.
L'Auteur nous promet la ſuite de ces
abrégés élémentaires. Ceux d'Eſpagne &
de Portugal font actuellement ſous preffe.
১
Le nouvel Archiviste , contenant une nouvelle
méthode de ranger un chartrier
dont l'ordre chronologique est la base ;
auquel on a joint des calculs & tables .
pour aider à la fupputation des temps ,
néceſſaire aux Archivistes , & à ceux
F
82 MERCURE DE FRANCE.
qui s'adonnent à la chronologie ; par
le ſieur de Chevrieres , Garde des archives
de S.A.S. Monſeigneur le Prinde
Monaco.
Pauciloqua veritas.
Brochure in-8°. de 220 pages. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Cordeliets
vis-à vis la rue Haute- Feuille ; Cailleau
, Imprimeur - Libraire , Lacombe
rue Chriſtine ; la veuve Duchêne.
Un propriétaire qui connoît ſes intérêts
& veut jouir de ſes biens fans trouble
ni conteftation , a ſoin de tenir ſes archives
dans le meilleur ordre. Il ſe procure
par ce moyen la facilité de produire tous
les titres propres à prouver un droit conteſté
, & de raſſembler ceux néceſſaires
pour affurer la réuſſite d'une action qu'il
a droit d'intenter. L'arrangement par ordre
de matieres eſt celui , qui , juſqu'à préfent
, a paru le meilleur , & celui que presque
tous les Archivistes pratiquent. Cependant
, comme l'obſerve M. de C. , il
entraîne après lui bien des inconvéniens ,
10. quand il s'agira de faire la recherche
d'un titre , celui qui ſera chargé de cette
recherche pourra être fort embarrafſé
JANVIER. II. Vol. 1776. 83
faute de pouvoir deviner dans quelle ſubdiviſion
de matieres il trouvera ce titre ;
car il arrive preſque toujours qu'un titre
concerne pluſieurs matieres , & cependant
il ne peut occuper qu'une place. 2°. Lorsqu'il
furviendra une quantité un peu conſidérable
de titres à placer , il ne ſera guere
poſſible de le faire fans que l'ordre ſe
trouve totalement interrompu. 3 °. Si la
perſonne qui tire & remet les titres dans
les boîtes n'y apporte pas la plus grande
attention , & n'est pas bien au fait , au
bout d'un certain nombre d'années , il ne
paroîtra plus qu'ils aient été mis en ordre,
car une des étiquettes , dont les titres font
chargés , étant effacée , les autres deviendront
inutiles , & le titre ne pourra plus
être remis à l'endroit d'où on l'avoit tiré.
Les recherches de M. de C. lui ont
fait découvrir un nouvel arrangement dans
la pratique duquel les défauts d'une méthode
contraire ne ſe rencontrent pas.
L'ordre chronologique en eſt la baſe. Le
Moine, dans ſa diplomatique pratique ,
a fait la critique d'un arrangement qu'il
dit être ſuivant l'ordre chronologique.
M. de C. réfute cette critique dans le
ſeptieme chapitre de ſon Ouvrage; &
prouve très bien , par l'expoſé clair &
Fa
84 MERCURE DE FRANCE.
précis qu'il fait de ſa nouvelle méthode ,
qu'elle eſt la ſeule qui mette la main à
portée de ſaiſir ce que le beſoin exige ,
&de le replacer avec la même facilité.
Cet expofé eſt ſuivi de calculs & de
tables , pour aider à la fupputation des
années. La plupart des dates des diplomes
, des chartres & des titres anciens ,
font enveloppées d'une forte d'obſcurité
qu'il n'appartient qu'à celui qui eſt verſé
dans la ſcience chronologique de faire
diſparoître. Mais on peut aider celui qui
n'a pas fait une étude de cette ſcience
par des tables chronologiques toutes dresſées
, & en lui donnant l'explication des
différentes époques qui y ſont contenues ,
& la maniere de s'en ſervir. C'eſt ce que
M. de C. a exécuté dans ſon Ouvrage
avec d'autant plus d'exactitude qu'il a
confulté les meilleurs Auteurs qui ont
traité cette matiere , tels que l'Art de
vérifier les dates , la Nouvelle Diplomatique
, le Dictionnaire encyclopédique , le
Dictionnaire diplomatique , &c. Les
Archiviſtes , & ceux qui , par devoir ou
par goût , travaillent ſur la diplomatique ,
ne peuvent ſe diſpenſer de conſulter ces
tables pour juger fainement & avec affurance
de la date d'un titre ancien , & discerner
la vraie de la fauſſe.
JANVIER. II. Vol. 1776. 85
Lectures pour les enfans , ou choix de petits
contes propres à les amuser & à leur
faire aimer la vertu. Vol. in - 12 , petit
format ; prix , I liv. 4 ſols. A Paris ,
chez Delalain , Libraire.
Cette collection préſente des hiſtoriettes
en vers & en profe , des dialogues
moraux , un proverbe dramatique intitulé
, la faignée ; ce qui rend cette lecture ,
pour les enfans , très variée. Nous louerons
fur tout l'attention qu'à eu l'Editeur
de ne recueillir que les traits les plus capables
d'inſpirer à la jeuneſſe de la docilité
, de la bienfaiſance , de l'amour pour
la vertu. Des morceaux de ſentiment , empruntés
des écrits de MM. Kleits &
Gefner , compoſent auſſi ce recueil , & ce
n'en eſt pas le moindre ornement.
Henriette Wyndham , ou la coquette abu-
Sée , traduction de l'Anglois. Deux
parties in - 12. A Paris , chez le Jay ,
Libraire , rue Saint - Jacques.
Ce Roman eſt dans la forme épifto
F3
86 MERCURE DE FRANCE .
laire. Sir Edward Deerhurts nous apprend,
dans une de ſes lettres , qu'il
aime la lecture , le deſſin , la muſique
& les autres amusemens ſenſés , comme
il les appelle ; & que la vie retirée ,
par conféquent , lui plaît beaucoup. Dans
la réſolution où il eſt de ſe marier , il
déſireroit une femme qui eſt le même
goût , & regardât comme un de ſes
premiers devoirs de rendre à fon mari
la vie domeſtique agréable. Mais où
la trouver ? Sir Edward voit que la plu-
-part des femmes mariées affectent des
airs évaporés , fouffrent qu'on prenne
avec elles les libertés les plus choquantes
, ne s'occupent que de parties de plai-
*fir & de diffipation ; ou fi elles ſe ras-
-ſemblent entr'elles , ce n'eſt le plus fouvent
que pour s'entretenir des ridicules
>>qu'elles donnent à leurs maris. Le fade
jargon de la galanterie , dont on uſe pour
leur parler , ne fert encore qu'à leur
gâter l'eſprit. Une fois accoutumées à
être admirées & flattées , bientôt elles
ne peuvent plus s'en paſſer; & trop
fouvent pour avoir été mal à propos
indulgent ſur un point , on ſe voit forcé
de l'être ſur tous les autres. ,, Peut être ,
ود écrit Sir Edward à fon ami, que fi
JANVIER . II. Vol. 1776. 87
,, j'étois bien épris d'une femme , je ſe-
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
rois tout auffi propre qu'un autre à
la gâter ; & n'étoit - ce , là l'idée que
j'ai de moi - même, je ſerois tenté de
faire connoiſſance avec la fille de Lady
Wyndham que je vis il y a quelques
,, jours à la Comédie. Miff Wyndham
eſt une charmante perſonne , il faut
l'avouer. A une belle figure , elle
joint un teint de lys , de beaux grands
,, yeux bleus , un nez bien affilé , une
bouche appétiſſante , des dents blanches
comme perles , des cheveux d'un
blond éclatant , & je ne ſçais quoi de
tendre & de fin dans les traits , qui
captive encore plus que leur admirable
ſimmétrie. Je ne pouvois m'empêcher
de la contempler avec délices : elle n'étoit
pas fâchée non plus que je m'occupaſſe
d'elle , ſoigneuſe comme elle le
paroiſſoit , à fixer mon attention, quoi-
,, qu'elle tâchât de couvrir ſon petit ma-
,, nege d'un air d'indifférence. "
"
ود
ور
ود
ود
ود
ود
ود
"
Sir Edward , ſenſible à la premiere impreſſion
que lui avoit faite la beauté de Lady
Wyndham , s'informa ſi elle pouvoit
diſpoſer de ſon coeur & de ſa main. Cependant
avant de lui faire une déclaration
F4
88 MERCURE DE FRANCE,
en forme , il voulut connoître plus parti
culierement ſon humeur. Sir Edward étoit
perfuadé que l'indifférence des gens
mariés vient preſque toujours du peu dé
conformité de leurs caracteres qu'ils connoiſſent
rarement avant de s'unir par un
noeud indiſſoluble .
Le nom & la naiſſance de Sir Edward
Deerhurts lui procurerent facilement un
accès auprès de Lady Wyndham, Il vint
pluſieurs fois lui rendre viſite chez Milady
ſa mere ; & il en ſortoit toujours
plus épris de ſes charmes. Il remarqua
cependant avec chagrin que la beauté
qu'il adoroit avoit un penchant extrême
pour ce qu'on appelle plaisir , penchant ,
qui , porté trop loin , devient le fléau
de la félicité domestique. Une lettre
d'Henriette à ſon amie Miſtreff Crofts
nous fera encore mieux connoître le
caractere de cette belle , qui , flattée
des marques d'attachement que lui témoignoit
Sir Edward , n'en étoit pas
plus diſpoſée à contraindre ſon penchant
pour la diffipation. Vous avez pénétré
mon ſecret , écrit - elle à cette amie.
Deerhurts eſt out à fait à mon goût ;
, il a une figure charmante , des manieres
ود
१६
JANVIER. II. Vol. 1776. 89
وو
"
د
"
ود
"
ود
१०
وا
enchantereſſes , & je penſe qu'il aimera
bien tendrement la femme qui
faura captiver fon coeur. Je commence
à croire qu'il eſt réellement épris de
moi ; mais je n'en ſuis pas tout à
fait fûre , il ne s'eſt point encore expliqué.
Lorſque je fors , il eſt ſans
ceffe attaché à mes pas , & fans ceſſe
à mon côté , lorſque je reſte au logis .
Les attentions qu'il a pour moi , &
l'empreſſement à m'obliger qu'il fait
paroître, me donnent lieu d'eſpérer qu'il
n'attend pour ſedéclarer qu'un moment
,, favorable. Je n'ai qu'un doute ſur ſon
,, compte ; je le ſoupçonne plus ami que
"
ود
ود
و د
ور
و د
moi de la vie retiree : s'il m'aime autant
,, que je le defire , peut- être que dès qu'il
verra que je ne puis m'accommoder
de ce genre de vie , il ne trouvera
pas mauvais que je paſſe mon temps
à mon goût , qui n'eſt ſûrement pas
tout à fait le ſien ". Sir Edward le
fait affez connoître dans ſes lettres à
fon ami. Il lui marque qu'il n'a pu avoir
la douceur d'entretenir Miff Wyndham
en particulier. " Ce matin encore , ajoutet-
il , je lui fis viſite dans l'idée qu'elle
s'attendoit à me voir , & avec l'eſpoir
de paſſer la foirée avec elle. Je crus
ود
و د
ود
F5
90
MERCURE DE FRANCE.
و د
2"
auſſi pouvoir lui demander une entrevue
particuliere. Mais à peine lui
„ eus-je fait ma requête , d'un ton fort
tendre , qu'elle me dit avoir depuis
> quelque temps lié partie chez la Cor-
,, nely ( 1 ) , & que fi je voulois en être ,
,, je lui ferois plaiſir. Chagrin de ce
,, contre-temps , je ne pus toutefois lui
ود
ود
ود
refuſer ſa demande , ni lui faire ſentir
,, que je deſirois fort qu'elle rompît un
„ engagement , pris avant qu'elle ſçût
„ que j'aurois droit de ſolliciter une entrevue
moins publique. Ces endroits
de divertiſſement font , à mon avis ,
,, fort peu propres à avancer le bonheur
des vrais amans : du moins Carlisle-
Houſe (2) me parut tellel. Henriette
„ y étoit au milieu d'un cercle d'évapo-
,, rés & de freluquets. Je fus , à diver-
ود
رد
ود ſes repriſes , entraîné de ſes côtés , &
plus d'une fois à une grande diſtance.
En un mot , je hais à faire la cour
en préſence de tout le monde , & ne
, me ſens point du tout propre au
métier de figisbé. Néanmoins quoi-
ود
و د
و د
(1) Endroit de divertiſſement pour le bbeeaauu moonnddeede
laCapitale.
(2) Nom de la maiſon qu'habite la Cornely,
1,
JANVIER. II. Vol. 1776. 91
دو
ود
ود
"
ود
qu'elle me parût un peu trop enivrée
des propos des flatteurs , elle s'attendoit
, je le vis bien , que je gardaſſe
,, mon pofte auprès d'elle. En voulant
le reprendre , je fus ſouvent expoſé
à la raillerie des petits agréables qui
,, l'entourroient. C'eſt une corvée , à la
lettre , que d'accompagner ainſi une
femme. Après avoir fait deux ou trois
fois cette politeſſe à Miſſ Wyndham ,
,, je refuſerai de paroître davantage avec
., elle en public , juſqu'à ce que je fois
ود
ود
ود
وا reconnu pour fon époux. Je compte
,, que ma femme me conſacrera alors
„ quelques - uns de ces momens qu'elle
facrifie aujourd'hui à tout le monde.
Cette demande n'eſt pas ridicule , je
penſe. Femme qui met ſon bonheur
à vivre au milieu de la foule , ne peut
,, jamais faire une bonne compagne ,
du moins felon l'idée que votre ami
ſe forme du mariage ".
و د
ر د
د و
ود
Sir Edward fait part à ſon ami , dans
la ſuite de ſes lettres , des ſcenes que
lui ont occafionnées les reproches qu'il
ne ceſſoit de faire à ſa maîtreſſe ſur ſa
conduite trop diffipée. Une de ces ſcenes
fut même ſi vive , qu'Henriette crut voir
le moment où cet amant , qui lui offroit
92 MERCURE DE FRANCE.
la perſpective de l'établiſſement le plus
avantageux , alloit lui échapper. Elle
changea alors de ton , de langage , de
ſentiment même. Sir Edward ne l'avoit
jamais vue ſi ſouple , ſi aimable , fi complaiſante.
Elle eut l'art , ou ſi l'on veut ,
l'adreſſe de lui perfuader qu'elle le che.
rifſoit au point de n'ofer le lui témoigner
en préſence de perſonnes peu faites ,
félon elle , pour goûter les charmes d'une
belle flamme , moins encore pour les
laiſſer goûter aux autres. Sir Edward ſe
prévalut de cette flatteuſe déclaration pour
dérober à ſa maîtreſſe bien des careſſes
auxquelles il n'auroit ofé prétendre ſitôt.
C'eſt une leçon pour les femmes d'éviter
ſoigneuſement toute brouillerie avec
leurs amans , de peur de ſe voir obligées
enfuite , pour amener un raccommodement
, d'être plus complaiſantes qu'elles
ne devroient l'être.
Cependant Sir Edward , qui ne doutoit
pointdu retour de la tendreſſe de Hen
riette , attendoit avec impatience le lendemain
; & dès que l'heure fut venue où
il pouvoit ſe préſenter avec bienféance ,
il vola , fur les ailes de l'Amour , renouer
les momens enchanteurs de la veille. Il
trouva ſa Déeſſe en déshabillé à ſa toiJANVIER.
11. Vol. 1776. 93
ود
”
lette , au milieu d'un tas d'habits pour
une maſcarade , & en profonde confultation
avec Miſtreſs Crofts & fa femmede
- chambre. Ce goût pour la diffipation
& les plaiſirs bruyans , qu'Henriette ne
voulut jamais facrifier à fon Amant , qui
defiroit de lui donner un rang & de faire
fon bonheur , n'étoit pas la ſeule cauſe
de l'éloignement de cet Amant , comme
il s'en explique lui même dans ſa lettre
à Sir Georges Barton. ,, Je ne vous mar-
,, que qu'avec chagrin , mon cher , lui
écrit-il , que quoique je voie Henriette
fort affiduement , & qu'elle me faſſe
beaucoup d'accueil , je découvre cha-
,, que jour en elle quelque choſe qui me
déplaît. Je crains bien qu'elle n'ait
perdu cette innocente pudeur & cette
timidité enchantereſſe , qui ajoutoient
tant d'attraits à ſa beauté & la rendoient
ſi ſéduiſante. La honte ne colore
plus ſes joues , l'orſque je lui dérobe un
baifer ; elle ne cherche plus à fe déga-
,, ger , lorſque je la preſſe contre mon
ſein ; elle ne tremble plus de plaiſir ou
de crainte , lorſque je la tiens dans mes
bras. On ne voit plus ſes regards timides
, qui la rendoient ſi aimable , dans
les premiers temps que je fis fa connois-
ور
ود
"
ود
"
و د
"
و د
ود
ود
و د
ود
"
94 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
ود
"
"
ود
و د
ود
ود
و د
ſance. Au lieu de ſe défendre , elle
ſemble plutôt m'agaçer. Peut- être , à
l'exemple de cette fille dont parle
Fitz-Adams , veut - elle ſavoir juſqu'où
,, peut aller l'effronterie d'un homme ?
Mais une fille de cette trempe , cher
Barton , n'eſt gueres une femme à rechercher.
Henriette n'a ſûrement rien
à craindre avec moi ; mais en fera-t- il
de même avec tout homme qui, ſéduit
,, par ſes charmes & animé par ſes agaceries
, s'émancipera de dire & de faire
tout ce qu'il jugera à propos ? Rien
n'eſt plus féduisant , j'en conviens , que
,, cette molle langueur , que pluſieurs de
nos Dames ſavent fi bien affecter.....
Je ſouhaite que ce ne ſoit pas là le
portrait trop reſſemblant de Henriette!
Comment a- t - elle pu ainſi changer ,
Je l'ignore. Qu'elle étoit différente !
„ lorſque je la vis pour la premiere fois.
Si elle ne réforme ſa conduite , je porterai
mes voeux ailleurs ; car , telle
„ qu'elle eſt , ce n'eſt pas l'épouſe qu'il
faut à votre ami ".
و د
و د
و و
ود
وو
”
ود
ود
"
Henriette continua de ſuivre ſon goût
pour la diffipation , & d'écouter les conſeils
d'une perfide amie qui ne ceſſoit
de lui répéter que fans une liberté illiJANVIER.
II. Vol. 1776. 95
mitée , il n'y a point de bonheur dans le
mariage ; & que les caprices d'une jolie
femme doivent être des ordres pour un
amant. Henriette ne goûta que trop ces
principes , & éloigna d'elle pour toujours
Sir Edward Deerhurts qui vouloit
trouver dans une femme une compagne ,
une amie , une maſtreſſe ſi l'on veut ;
mais dont l'empire fut un empire de
douceur & de complaiſance , dont les
ordres fuſſent des careſſes , & les menaces
des pleurs. La pauvre Henriette
finit par épouſer un jeune Militaire vain ,
étourdi , qui lui fit accroire qu'il l'adoroit ,
lorſqu'il ne cherchoit qu'a faire un matiage
avantageux pour payer ſes dettes
- & fournir à ſes diffipations. C'eſt
ود
„ moi , écrit - elle à Miſtreſſ Crofts , fa
,, perfide amie , c'eſt moi qui ai fait mon
„ propre malheur , en éloignant Deer-
,, hurts , pour prêter l'oreille aux féduc-
ود
ود
و د
"
tions de Wilkinson , qui m'abandonne
à préſent pour d'autres , & emploie
mon argent à ſe parer , afin de féduire
les femmes qui font en état de remplir
ſa bourſe , pour prix de ſa perſonne...
Qu'il eſt mépriſable , comparé à Deerhurts
qui a tout ce qu'il faut pour plai-
,, re , & avec qui j'aurois pu être heu-
"
و د
ود
96 MERCURE DE FRANCE
و د
و د
reuſe , ſi je n'avois ſuivi vos déteſtables
conſeils . Oui , c'eſt vous , indigne
,, amie , qui m'avez inſpiré de l'averſion
„ pour le nom & l'état reſpectable de me-
و د
و د
و د
و د
و د
و د
و و
re de famille , en me faiſant enviſager
cet état ſous le point de vue le plus
,, mépriſable ; c'eſt vous qui n'avez ceſſé
de m'exhorter à profiter de la tendreſſe
de Deerhurts , pour établir mes prérogatives
& m'affranchir de tout joug;
c'eſt votre exemple enfin qui m'a perdue
" . Que toute femme qui veut conferver
fon amant , apprenne , par l'exemple
de Henriette Wyndham , à fermer
l'oreille aux conſeils pernicieux des perſonnes
de ſon ſexe ; conſeils le plus fouvent
dictés par l'envie ou la malice , &
qui tôt ou tard entraînent dans le précipice
où l'infortunée Henriette eſt tombée .
Il y a dans ce Roman une Miff Fanny
Hume , qui eſt bien le meilleur coeur
que l'on puiffe trouver. C'eſt une brune
qui ne marque point de vivacité. Eile
eſt douée de beaucoup de prudence &
d'une certaine naïveré dans le caractere
& les fentimens qui rend ſa ſociété auffi
intéreſſante qu'agréable. L'homme le plus
éloigné des liens du mariage formeroit
volontiers des voeux pour paſſer ſes jour's
avec
JANVIER . II. Vol. 1776. 97
1
avec une compagne auſſi vertueuſe. L'exemple
de ſa vie eſt la meilleure cenfure
des moeurs & de la conduire dela coquette
- Wyndham .
Systême physique & moral de la femme , ou
tableau philofophique de la constitution ,
de l'état organique , du tempérament , des
moeurs & des fonctions propres au sexe ;
par M. Rouffel , Docteur en Médecine
de la Faculté de Montpellier. A Paris ,
chez Vincent , Imprimeur . Libraire,
L'Auteur de cet Ouvrage , comme il
- le dit lui - même dans ſa préface , ſe propoſe
de préſenter ſous un même point
de vue , & de réduire en un mème corps
de doctrine ce que la plupart des Auteurs
ont écrit relativement à la conftitution
phyſique & morale de la femme.
Il l'a diviſé en deux parties: dans la pre
miere , il traite des attributs qui étant
communs à l'homme & à la femme
admettent cependant des différences plus
ou moins ſenſibles ; on tâche d'y faire
voir que toutes ces différences entrent
dans les vues de la nature , par rapport
G
,
98 MERCURE DE FRANCE.
au grand objet de la reproduction de l'efpece;
que s'il y en a quelques - uns dont
le but n'eſt pas auſſi manifeſte & auffi
évident que celui des autres , elles y
tiennent néanmoins , ſoit d'une maniere
eſſentielle , ſoit d'une maniere acceſſoire.
L'Auteur fait dépendre en partie ces différences
de la quantité de ſubſtance cellulaire
qui entre dans la texture des parties
ſolides qui compoſent le corps de la
femme , & de la maniere dont cette ſubstance
s'y trouve organiſée. Après avoir
examiné l'offification & la nature des
parties qui forment la charpente du corps
dans les individus de chaque corps , il
fait voir les variétés qui diftinguent à cet
égard la femme de l'homme ; il paſſe à
l'examen des parties ſenſibles , auxquelles
les autres fervent de ſupport. L'Auteur
poſe quelques principes fondés fur les
loix générales & conſtantes de l'économie
animale , deſquels il déduit toutes
les qualités diftinctives de la femme ,
fans vouloir déterminer quelle eſt la nature
du principe qui donne l'impulfion
aux corps vivans ; il obſerve que ceux- ci ,
dans leurs mouvemens , ſuivent , à certains
égards , les mêmes loix que les
corps inanimés ; & que les mouvemens
JANVIER . II. Vol. 1776. 99
L
vitaux dans les premiers , s'exécutent
avec une rapidité inverſe de la grofſſeur
de l'animal . ,, Les arteres du boeuf , dit-
ود il , ne battent que trente - cinq fois ,
,, tandis que celles de la brebis battent
,, ſoixante fois; le pouls des femmes eſt
" plus petit & plus rapide que celui des
,, hommes. Pline dit que la nature a
,, plus d'énergie lorſque la ſphere de fon
,, activité eſt plus bornée , & que ce que
ود les animaux d'une grande maffe ga-
, gnent en force , ils le perdent en agilité
& en fineſſe":
t ود
Les organes de la femme font manifeſtement
plus petits que ceux de l'homme
; une plus grande quantité de ſubſ
tance muqueuſe les entoure & les péne
tre , & y entretient un degré de ſoupleſſe
que les organes de l'homme n'ont jamais.
L'Auteur part de - là pour déterminer
le genre de ſenſibilité , les talens , les
moeurs, le tempérament , & toutes les
affections qui caractériſent le ſexe ; il
montre dans le développement fucceffif
des qualités phyſiques de la femme , le
progrès naturel de ſes facultés morales ;
enfin , après avoir expoſé les altérations
néceſſaires qu'éprouvent la conftitution
de la femme , & qui font une ſuite iné
G2
100 MERCURE DE FRANCE .
vitable du cours des années , il fait voir
par quel abus on favoriſe & on hâte
l'effet de cette détérioration , ce qui le
net dans le cas de déterminer quelle
eſt la nature des alimens , des exercices
& des occupations les plus convenables
à ce ſexe.
La ſeconde partie roule ſur les différences
particulieres qui diſtinguent les
deux ſexes , c'eſt à dire , ſur les attributs
qui font particuliers à la femme.
Nous ne fuivrons pas l'Auteur dans la
difcuffion de ces objets fi délicats ; nous
renvoyons à l'Ouvrage même , où le Lecteur
ſenſible trouvera des tableaux touchans
, capables de lui inſpirer le goût
du beau & l'amour de l'ordre ; tant il eſt
vrai que la ſaine philofophie fait toujours
nous élever au deſſus des ſens.
Traité de la connoiſſance générale des
grains & de la mouture par économic ,
contenant la maniere de moudre les
grains pour en tirer une plus grande
quantité de meilleure farine , avec le
moins de déchet ; le méchaniſme &
la conſtruction de diverſes fortes de
moulins , &c. précédé de principes fur
la connoifiance & l'achat des grains ,
JANVIER. II. Vol. 1776. 101
leur conſervation , ſur les greniers publics
& particuliers , ceux de la Chine
, &c. par M. Beguiller , Avocat &
premier Notaire des Etats de Bourgogne
; I vol. in 40. avec figures enluminées
, ou 2 vol. in-8º. dédié au
Roi . A Paris , chez Parkoucke , Lib.
Ce Traité eſt précédé d'un diſcours
compofé par l'Auteur , pour concourir
au prix propofé en 1768 par l'Académie
de Lyon , fur les moyens les plus convenables
de moudre les grains néceſſaires
à la ſubſiſtance de cette Ville. Ce diſcours
eſt l'abrégé de l'Ouvrage que nousannonçons
, & lui fert en quelque façon de
préface. L'Auteur entre enfuite en matiere
: il diviſe ſon Ouvrage en deux volumes
in - 40. ou quatre volumes in - 80.
Nous ne parlerons ici que du premier
volume in-4°. qui eſt le ſeul qui paroiſſe ,
ou , pour mieux dire , des deux premiers
volumes in 8°. Ce volume renferme pluſieurs
chapitres , le premier chapitre traite
des grains en général , & des différentes
fortes de bleds; le ſecond chapitre , des
diverſes qualités & maladies des bleds ,
de la néceſſité de les bien connoître , de
la maniere d'en faire des achats des
,
G3
Ifos MERCURE DE FRANCE.
tranſports , &c.; le troiſieme chapitre ,
des ennemis du bled , & des moyens
pour les détruire ; le quatrieme , de la
conſervation des bleds & des grains d'abondance
; le cinquieme, de la conſervation
& de la police des grains à la Chine
, & contient en même temps un Mémoire
envoyé de Pékin ; le ſixieme chapitre
expoſe le produit des récoltes en
France , & du commerce des grains. Cet
Ouvrage eſt fort intéreſſant par les Mémoires
qu'à fournis pour le rédiger le
ſieur Céfar Buquet , ancien Meûnier de
l'Hôpital-Général de Paris , qui a été envoyé
en différentes Provinces du Royaume
pour prendre des notions concernant
la mouture. On auroit ſeulement defiré
un ſtyle plus concis & plus chatié dans la
rédaction de l'Ouvrage.
Examen critique des anciens Historiens
d'Alexandre le Grand. Volume in-4°.
de 356 pages. Prix 9 liv. broché. A
Paris , chez Deſſain junior .
L'Académie Royale des Inſcriptions
&Belles - Lettres , avoit proposé pour le
ſujet du prix qu'elle devoit diſtribuer à
Pâques 1770 , l'Examen critique des an
JANVIER. II. Vol. 1776. 103
ciens Historiens d'Alexandre le Grand.
Les Mémoires qui furent envoyés au
concours n'ayant point rempli les vues
de l'Académie , elle remit à l'année 1772
la diſtribution du même prix , qui fut
alors remporté par l'Ouvrage que nous
venons d'annoncer. Depuis cette époque ,
l'Auteur ( M. le Baron de Sainte-Croix)
s'eſt occupé à en retoucher certaines parties
, & à y faire les additions & les corrections
qui lui ont paru néceſſaires pour
le rendre plus digne de l'attention des
Gens de Lettres.
Diodore de Sicile , Plutarque , Arrien ,
Quinte- Curce & Juſtin, font les Hiſtoriens
principaux qui nous ont conſervé ,
avec quelque étendue , les événemens
du regne d'Alexandre. M. de Sainte-
Croix n'examine point en particulier le
récit de chacun de ces Hiſtoriens. Il lui
auroit été impoſſible d'éviter les répétitions
& même l'obſcurité. Il a pris un
plan plus propre à développer avec clarté
les obſervations qu'il s'eſt propoſé de
faire non ſeulement ſur les Ecrivains
particuliers de la vie d'Alexandre , mais
encore fur tout ce que l'antiquité nous
a tranſmis de remarquable touchant ce
célebre Conquérant. L'Ouvrage eſt diviſé
و
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
en quatre ſections. L'Auteur examine dans
11 premiere les ſources dans lesquelles
les Hiſtoriens d'Alexandre ont puisé,
& le degré d'autorité qui leur eſt dû ;
dans la deuxieme , le récit qu'ils font
des exploits militaires de ce Prince ; dans
la troiſieme , celui des actions particulieres
qui le caractériſent ; enfin il difcute
dans le quatrieme les détails géographiques
que nous offrent ſes expéditions.
Quoique l'Auteur ſe ſoit fait une loi de
ne s'arrêter qu'aux événemens qui peuvent
fournir quelques objets de diſcuſ
fion , cependant il les lie, ſur tout dans
la ſeconde ſection , avec ceux qui les
précedent ou qui les ſuivent , par des
faits intermédiaires mais fans entrer
dans aucun détail: la nature de cet Ou
yrage ne pouvoit l'admettre. De trèsbonnes
notes placées à la fin de cet examen
, lui fervent d'éclairciſſement. L'Ouvrage
eſt terminé par une differtation
qui a pour objet l'année de la naiſſance
d'Alexandre , & les dernieres époques
de la chronique de Paros.
و
L'écrit que nous venons d'annoncer
manquoit à notre Littérature. L'hiſtoire
d'Alexandre avoit été juſqu'ici négligée.
Quelle utilité a-t- elle retirée juſqu'à prés
JANVIER. II. Vol. 1776. 105
ſent d'une foule de Commentateurs ?
Leurs obſervations ne peuvent nous éclairer
, parce qu'ils ont abandonné les regles
de la critique pour ſe livrer entierement
aux diſcuſſions grammaticales ; & que l'étude
des mots a preſque toujours abforbé
, chez eux , le temps qu'ils auroient
dû employer à celui des choſes . On ne
fera point ce reproche à la diſſertation
de M. de Sainte - Croix. L'érudition la
- plus vaſte eſt toujours ici éclairée par
une critique judicieuſe , ſans laquelle la
ſcience des faits eſt toujours incertaine.
La critique , pour nous fervir de l'expresſion
de l'Orateur , pénétre , agite la maſſe
des faits , condenſée en quelque forte par
le laps des temps , imens agitat molem , &
la diſſout , ſi l'on peut s'exprimer ainſi ,
pour en ſéparer les parties hétérogenes ,
& ne laiſſer ſubſiſter que celles qui peuvent
s'allier avec la vérité ; elle eſt enfin
aux matériaux de l'hiſtoire , ce qu'eſt la
chimie aux principes des corps.
M. de Sainte - Croix examine le récit
des Hiſtoriens ſur la mort d'Alexandre ,
& fait très bien voir que ce ne fut pas
le poifon , mais la débauche , qui termina
les jours de ce Conquérant. Dans un
,, fragment des Ephémérides , conſervé
ود
G5
106 MERCURE DE FRANCE.
"
2"
,, par Arrien ,& extrait avec peu d'exactitude
par Plutarque , les progrès de la
derniere maladie de ce Prince font
,, marqués jour par jour, & les ſymptô-
,, mes du mal font trop bien caractériſés ,
,, pour qu'on puiſſe méconnoître la cauſe
"
ود
”
ود
"
de fa mort. Alexandre paſſa la journée
chez Médias à jouer , &, quoiqu'il eût
la fievre , il mangea beaucoup le foir.
Ariftobule rapportoit qu'étant dans la
chaleur de la fievre & fort altéré , ce
,, Prince but du vin, ce qui lui donna
des accès de frénéfie, & il mourut le
vingt- huit du mois de Dæſius. Diodore
de Sicile & pluſieurs autres Ecrivains ,
réuniſſent leurs autorités en faveur de
l'opinion d'Ariftobule & des Ephéméri-
"
ود
ود
ود des.Quinte- Curce& Juſtin voudroient
,, cependant nous perfuader qu'Alexan-
,, dre fut empoifonné; &pouraccréditer ود
ود leur opinion , ils ajoutent que le pouvoir
de ſes ſucceſſeurs empêcha que
la connoiſſance & les preuves de ce
forfait ne parvinſſent àla poſtérité. Je
,, penſe au contraire , ajoute M. de Sainte-
,, Croix , que la guerre opiniâtre qu'ils
ود
ود
" ſe faisoient , auroit dû les engager à
,, publier ce crime & à s'en accufer mu-
در
tuellement. Chaque Prétendant au trôJANVIER.
II. Vol. 1776. 107
”
.” و
ود
"
ne avoit intérêt de décrier ſon Concure
rent. Empruntons de Quinte-Curce les
détails de ce complot. Alexandre ſe
plaignoit depuis long - temps d'Antipater
, & l'on diſoit qu'il avoit envoyé
,, Cratere pour s'en défaire. Le Gouver-
,, neur de la Macédoine prévint le coup ,
ود
ود
"
& remit entre les mains de Caſſandre ,
,, fon fils , un poiſon violent , en lui ordonnant
de le porter à Iolas , ſon frere ,
,, Echanſon du Roi , qui devoit le verſer
dans la coupe de ce Prince, Cette fable
a donné lieu à pluſieurs Auteurs de
croire que le Conquérant de l'Afie
avoit été enlevé par une mort violente.
Arrien nous dit qu'il rapporte cette
,, confpiration d'Antipater , plutôt afin
,, de ne pas paroître l'ignorer que pour
"
ود
"
ود
ود
"
la foi qu'on peut y ajouter. Selon Plu-
,, tarque , on n'eut point de ſoupçons de
,, cet empoisonnement dans le temps de
, la mort d'Alexandre ; ils furent fans
doute répandus par Olympias. Cette
Princeſſe , pour flétrir la mémoire
,, d'Antipater , à qui elle avoit voué une
haine éternelle , fit jeter au vent , huit
„ ans après la mort de ſon fils , les cendres
d'Iolas , accuſé injuſtement d'avoir
ود
"
ود
"
,, donné le poiſon à Alexandre. Sous
108 MERCURE DE FRANCE.
و د
و د
و د
le prétexte de punir les complices ,
cette méchante femme fit mourir une
multitude de perſonnes , victimes de ſa
,, vengeance & de ſes caprices" .
Alexandre avoit en l'ambition de pasſer
pour un Dieu. Olympias , qui n'étoit
pas affez habile pour comprendre la politique
de ſon fils , le railloit ſouvent
ſur ſa prétendue divinité. Ceſſez , lui
„ écrivoit- elle un jour , de vous dire le
ود
و د
ود
fils de Jupiter , vous me brouillerez
avec Junon" . Alexandre n'ignoroit
pas qu'on ne maîtriſe la plupart des hommes
qu'en captivant leur admiration. Ces
paroles , que Quinte- Curce met dans la
bouche de ce Prince ,& que M. de Sainte-
Croix rapporte dans ſa diſſertation , développent
très bien les motifs de la con
duite d'Alexandre. Jupiter , dit - il ,
ود
"
ود
ود
و د
"
m'a offert le nom de fon fils. L'accep
tation de cette qualité n'eſt point contraire
à nos intérêts. Piût au ciel que
les Indiens me cruſſent un Dieu ; La
renommée détermine le ſuccès de la
,, guerre ,& ce qui eſt faux tient ſouvent
la place du vrai". Alexandre , qui ne
cherchoit qu'à en impoſer aux barbares
par ſa prétendue divinité , étoit le premier
à en badiner avec ſes amis. Il avoit
ود
JANVIER. II. Vol. 1776. 109
été bleſſé dans une action d'un trait qui
lui cauſoit beaucoup de douleur ; il dit
à ceux qui étoient autour de lui : Mes
و د
amis , voilà un véritable ſang qui fort.
de ma bleſſure ; ce n'eſt pas cette li-
„ queur divine qui, ſuivant Homere ,
découle des plaies des Immortels". ود
Un jour qu'on entendit de grands coups
de tonnerre redoublés , chacun paruteffrayé
; le Philoſophe Anaxarque , qui
* étoit préſent , dit àAlexandre : ,, Et toi ,
fils de Jupiter , en pourrois tu faire
a
و د
و د
autant ? - Je ne veux point , lui ré-
„ pondit ce Prince, faire peur à mes
amis" .
ود
Les Hiſtoriens de la vie d'Alexandre
nous en ont - ils imposé , en nous aſſurant
que ce Prince ne ſe nomma point de
fucceſſeur , & qu'il répondit ſimplement
à ceux qui lui demanderent à qui il laisfoit
ſon Empire , au meilleur , au plus
digne . Ce récit ſemble être opposé à celui
du Livre des Macchabees. Après avoir
dit qu'Alexandre ſe mit au lit & qu'il
connut que le moment de ſa mort approchoit
, l'Auteur du Livre des Macchabées
, ſuivant la vulgate , qui ne différe
point , dans ce verſet , du texte grec ni de.
la verſion ſyriaque , s'exprime en ces
110 MERCURE DE FRANCE.
termes : Et vocavit pueros fuos nobiles
qui ſecum erant nutriti a juventute ; &
diviſit illis regnum fuum cum adbuc
viveret. ,, Et il appela les jeunes Seigneurs
"
,
de ſa Cour qui avoient été nourris
;, avec lui dès l'enfance , & il leur par-
,, tagea fon Royaume lorſqu'il vivoit
;, encore". M. de Sainte- Croix concilie
ces différens Ecrivains , ſans cependant
s'écarter des principes avoués par la ſaine
critique , ni du reſpect dû à l'autorité du
texte facré. Le vrai ſens du paſſage du
Livre des Macchabées, a été entrevu par
pluſieurs Commentateurs. L'Auteur de
l'examen cependant l'a mis , par une
marche différente de la leur & beaucoup
plus ſimple , dans un nouveau jour. Mais
cette difcuffion doit être lue dans l'O
vrage même , qui eſt un guide éclairé
pour l'étude de l'Hiſtoire , & peut fervir
de ſuite aux ſavans Mémoires de
l'Académie des Inſcriptions & Belles-
Lettres.
,
Essai sur le rétabliſſement de l'ancienne
forme de Gouvernement de Pologne
ſuivant la conſtitution primitive de la
République ; par M. le Comte Wielhorski
, Grand - Maître - d'Hôtel du
JANVIER. II. Vol. 1776. 1
Grand Duché de Lithuanie. Traduit
du Polonois.
Vivere bis , vita poſſe priore frui.
Hoc eft
Martial , lib. 10 , Epig. 13 .
Volume in-8°. de 412 pages. A Londres;
& ſe trouve à Paris , chez Merlin
, Libraire rue de la Harpe , Prix 3
1. 12 f.
Cet Eſſai eſt précédé d'un diſcours que
l'Auteur adreſſe à ſes Compatriotes. Il
cherche à leur inſpirer l'amour patriotique
qui l'anime , & ce reſpect pour la
fimplicité & l'austérité des moeurs , auxquelles
les anciens Polonois devoient leur
bonheur. Il développe dans ſon Ouvrage
la forme primitive de leur Gouvernement
, & y ajoute ſes projets de réforme
, qui tendent également à aſſurer
l'indépendance du Citoyen & la ſouveraineté
de la République. Cet écrit eſt
diviſé en huit chapitres , dans lesquels
l'Auteur a ſuivi l'ordre établi dans le
Gouvernement , & non les degrés de
prééminence attachée aux charges & aux
dignités . Ces chapitres préſentent autant
112 MERCURE DE FRANCE.
de parties différentes ; mais qui, réunies ,
forment l'enſemble du gouvernement
Polonois . L'Auteur , dans le premier
chapitre , a recours aux anciens Hifto .
riens de Pologne , pour découvrir l'origine
de la Nation , d'où elle tire fon
nom , & la forme que les premiers Polonois
donnerent à la République. Il
examine ſes droits primitifs & fon influence
conftante dans le gouvernement.
Il diſcute dans le ſecond chapitre ce qui
conftitue la ſouveraineté de la République
; il fait ſentir la différence qui doit
ſubſiſter entre les parties qui la forment
& les membres revêtus des dignités de la
République . Il expoſe dans le troiſieme
chapitre la forme législative des anciens
Polonois ; il rappelle leurs uſages & les
révolutions que le gouvernement a esſuyées
; il cite les différentes loix qui ,
en éloignant les Polonois de leur conſti.
tution primitive & leur liant inſenſiblement
les mains; ont dépouillé la Nation
de la puiſſance législative , & ont ravi à
la République toute ſa liberté. Il indique
l'époque & fait voir les fondemens
fur lesquels une Puiſſance étrangere a
érigé fon deſpotiſme en Pologne ; il
montre enfin tout le danger qui réſulte
pour
JANVIER II. Vol. 1776. 113
pour la République , de l'article VI du
Traité de 1767 , dicté , foutenu & conſommé
par la force des armes. Il nous
entretient dans le quatrieme chapitre , du
Sénat , des Miniſtres & autres Officiers
publics , chargés du pouvoir exécutif &
du maintien des loix ; il cherche les
moyens les plus propres à régler ce pou
voir , de forte qu'ils ne puiſſent jamais
s'élever au deſſus de la loi , & qu'ils
ayent cependant afſſez d'autorité pour la
faire reſpecter , pour entretenir l'égalité
parmi les Citoyens , pour entretenir la
liberté de la Nation dans toute fon inté
grité , pour conſeiller & agir efficacement
dans l'intervalle des deux Dietes ;
temps où , dans le ſyſteme actuel du
Gouvernement Polonois , toutes les affaires
les plus importantes de la Républi
que font ſuſpendues. Dans le cinquieme
chapitre , il tâche de ſaiſir l'eſprit & les
vues des premiers Légiflateurs Polonois.
Il y examine ſi la naiſſance ſeule donne
à la Nobleſſe le droit d'entrée dans les
aſſemblées , ou ſi , indépendamment de
la naiſſance , il y a encore des devoirs &
des obligations , ſans l'accompliſſement
deſquels un Noble ne peut jouir de ſes
prérogatives , ni participer aux délibéra
H
114 MERCURE DE FRANCE .
tions nationales. Il indique les moyens
de rétablir l'ordre convenable à la nature
de chaque Diétine.
M Wielhotski fait connoître dans le
fixieme chapitre , le vrai but qu'ont eu les
Légiſlateurs Polonois en établiſſant les
Diétines particulieres ; il en démontre
l'utilité , qui ſert de baſe à tous les arran
gemens qu'il propoſe. Le ſeptieme cha
pitre renferme le réglement de la Diete .
Enfin le Roi & les prérogatives attachées
à ſa dignité , font le ſujet du huitieme &
dernier chapitre. Il prouve que la nomination
aux charges & aux dignités , récompenfes
du zele & de la vertu des
Citoyens, eſt un des droits les plus eſ
ſentiels d'une Nation libre. Il rapporte
ici différens ſentimens touchant le Trône
de Pologne ; il en difcute l'utilité & les
inconvéniens ; il propoſe une nouvelle
forme d'élection , qui non - ſeulement
Ôtera aux Puiſſances étrangeres tout prétexte
d'influer dans l'élection des Rois ,
mais ne leur en laiſſera pas même le
temps ; qui garantira tout le pays des
dommages & de la ruine , ſuites ordinaires
de l'interregne ; qui interdira aux
Citoyens tout moyen de briguer ; qui ,
en un mot , fans aucuns frais ni dépenses ,
JANVIER II. Vol. 1776. 115
A
fera participer chaque Noble poſſeſſion
né à un acte aufli folemnel.
M. Wielhorski voudroit que la Rẻ,
publique rendit une loi qui ordonnât
expreſſement qu'à chaque nouveau regne ,
après chaque guerre étrangere,laNation
fera convoquée extraordinairement, qu'on
créera alors des Magiſtrats pour examiner
les atteintes portées au Gouverne.
ment & rétablir la forme ancienne , en
réparant les abus que le temps , la ſécurité
, la fortune, le bonheur , le malheur
&les paffions peuvent introduire ſous
le nom de coutume , de prérogative &
de privilege. Notre Ecrivain politique
n'ignore pas qu'une des fautes principales
des Légifſlateurs, en faiſant leurs loix ,
eſt de ne pas donner au Gouvernement
la faculté de ſe rétablir & de ſe repro
duire , pour ainſi dire , par ſes propres
forces. De là unedégradation journaliere
& fenfible, & des maux extrêmes auxquels
il n'eſt plus temps de remédier .
Hiſtoire des révolutions de Pologne, depuis
la mort d'Auguste III , jusqu'à l'année
1775; 2 vol. in-8°. A Varſovie ; &
ſe trouve à Paris , chez Ruault , Libr.
H
116 MERCURE DE FRANCE .
La révolution actuelle de la Pologne ,
forme une époque dont on ne trouve
point d'exemple dans les Hiſtoriens . L'hiftoire
de cette révolution intéreſſera principalement
ceux qui voudront prendre
connoiſſance des intérêts politiques de
l'Europe. L'Hiſtorien a pris ſoin de rafſembler
à la fin de chaque volume les
pieces juſtificatives , ce qui donne un
nouveau degré d'utilité à cet Ouvrage ,
que l'on pourra placer au rang des principaux
monumens de l'hiſtoire de notre
ſiècle. Comme les événemens que l'Ecrivain
rapporte ſe ſont paſſes ſous nos
yeux , nous ne les rappelerons point ici ,
mais nous applaudirons à ſon exactitude
& à fon impartialité. Cette hiſtoire doit
être jointe à l'Eſſai fur le rétabliſſement de
l'ancienne forme du Gouvernement de Pologne
, que nous avons annoncé plus
haut. Elle pourra ſervir à faire voir la
néceſſité des réformes que propoſe , dans
ſon eſſai , M. le Comte Wielhotski.
Traité de l'Apoplexie & de ſes différentes
eſpeces , avec une nouvelle méthode
curative , dont l'utilité eſt prouvée
par l'expérience ; on y traite également
de la paralyſie & de ſes diffé
JANVIER II. Vol. 1776. 117
rentes eſpeces : Ouvrage à la portée
de tout le monde , dans le goût de
l'Avis au Peuple fur ſa ſanté , du céle.
bre Tiſſot. Par M. G. B. Ponſart ,
Docteur en Médecine , Médecin- Conſultant
de S. A. le Prince - Evêque de
Liege,
Per varios ufus experientia fecit ,
Exemplo monstrante viam.
Mænil. Lib . I.
Vol. in-12 . A Liege , chez Demany ,
Imprim. -Libr.
L'Auteur nous prévient , dans la Préface
de ce Traité de l'apoplexie , qu'il
s'eſt contenté d'y développer les notions
qui lui ont été fuggérées par un des plus
célebres ſpéculateurs & praticiens de ce
fiecle , M. Antoine Petit , que M. Ponfart
a ſuivi à Paris pendant dix ans confécutifs
. Son Ouvrage eſt diviſé par articles
& paragraphes; le premier article
donne l'étymologie du nom apoplexie ,
ſes définitions , ſes eſpeces , ſes degrés ,
l'hiſtoire anatomique des effets qui réſultent
de cette affection; les cauſes qui
la produiſent , ceux qui l'accompagnent ;
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
enfin les différentes terminaiſons de cette
maladie , ſon diagnoſtic, fon prognoftic ,
&c. Cet article renferme la méthode
commune de traiter l'apoplexie, ainſi
que la nouvelle méthode curative de
cette maladie. Le ſecond & le troifieme
articles apprennent à connoître les
menaces de l'apoplexie & les moyens
de les prévenir; l'attaque , ainſi que la
méthode de la guérir. Ces circonstances
ſont d'autant plus eſſentielles à remarquer
, qu'elles donnent le ſignal d'une
apoplexie future, toujours dangereuſe ,
ſi elle n'eſt pas prévenue. L'Auteur nous
entretient dans ce quatrieme article du
carus, que l'on peut regarder comme le
premier degré de l'apoplexie. Il eſt queſ
tion dans l'article ſuivant , des précautions
qu'il faut prendre pour ſe garantir
de l'apoplexie. Ces inſtructions font bien
importantes , puiſqu'elles apprennent à
détruire le germe de la maladie la plus
dangereuſe & la plus ſubite. Le fixieme
article traite de l'apoplexie occafionnée
par les vapeurs du charbon; maladie
très- commune dans les grandes villes ,
& toujours funefte , fi on n'y apporte
promptement les remedes convenables.
Les obſervations & les expériences que
JANVIER II . Vol. 1776. 119
)
.
pluſieurs Praticiens ont faites ſur la nouvelle
méthode curative de cette maladie ,
&que M. Ponfart a ſoin de rapporter ,
rendent cet article très- inſtructif. Dans
le ſeptieme article , concernant la paralyfie
en général , l'Auteur obſerve la
même diviſion que pour l'apoplexie. Les
articles ſuivans font connoître les paralyfies
particulieres. Toutes ces inſtruc
tions font fondées ſur des faits ; & les
obfervations que M. Ponſart y a jointes ,
font avouées des Médecins les plus éclairés.
Ce Traité ſera donc conſulté avec
fruit ; il doit être placé à côté du Traité
méthodique fur la goutte & le rhumatisme ,
que le même Auteur a publié précédemment.
ار
Etrennes de la Nobleſſe , ou état actuel
des Familles nobles de France , & des
Maiſons & Princes Souverains de l'Europe
; pour l'année 1776. Vol. in- 12.
petit format de 271 pages. A Paris ,
chez Deſventes de Ladoué , Libr.
Ces Etrennes , qui font ſuite à celles
que le même Libraire a publiées précédemment
, continuent de donner le ta
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
bleau de la Nobleſſe , cette famille chérie
à laquelle l'Etat doit la plus grande partie
de ſa gloire & de ſa proſpérité. L'Auteur
, pour rendre fes recherches plus
curieuſes & plus inſtructives , les accompagne
ſouvent d'anecdotes hiſtoriques .
On remarque avec ſatisfaction qu'il met
dans ſes recherches plus d'exactitude , le
premier mérite de ces fortes d'Ouvrages
& qu'il a ſoin de corriger , dans les volumes
ſuivans , les erreurs ou les omiſſions
qui ſe ſont gliſſées dans les premiers volumes.
Les Inconvéniens des Droits Féodaux. A
Paris , chez Valade , Libraire , rue St
Jacques.
Rien de plus intéreſſant pour tous les
Sujets du Royaume , que l'exécution d'un
plan qui doit cimenter la proſpérité puplique
, augmenter les richeſſes des Seigneurs
, & rendre heureux à jamais tous
leurs Vaffaux. Voilà le but que ſe propoſe
l'Anonyme dans une lettre , où il
difcute le droit féodal & tous ſes effets .
Après avoir donné un ſommaire hiſtori
que de l'origine des fiefs , il prouve que
JANVIER II. Vol. 1776. 121
)
* les droits féodaux préſentent mille embarras
& mille difficultés , tant au Seigneur
qu'au Vaſſal . Tout ce qu'il dit ſur
l'inaliénabilité du Domaine , ſert à prouver
que ce n'eſt point un obſtacle invincible
à l'établiſſement du franc- aleu univerſel
.
Les avantages du rachat de ces droits
font communs aux Seigneurs & aux Vafſaux.
Le Souverain , en autoriſant ce
rachat , ôte aux uns des entraves , ſans
diminuer les richeſſes des autres , &
augmente par ce moyen le bonheur de
ſon Royaume. Tel eſt le ſyſtême de cet
Auteur. Son Ouvrage mérite d'être lu ,
&piquera la curioſité de ceux mêmes
qui n'adopteront pas ſon plan.
Traité de la dyſſenterie ; par M. Zimmer.
man , Membre de pluſieurs Académies
, traduit de l'Allemand , par M.
Lefevre de Villebrune. A Paris , chez
Vincent , Imprimeur - Libraire.
M. de Zimmerman s'eſt déjà fait connoître
par un traité de l'expérience qui
a été bien accueilli par les connoiſſeurs,
& l'on defiroit de voir avec quelle fa-
と
H5
122 MERCURE DE FRANCE.
geſſe il a fait l'application de ſes maximes.
Eloigné de tout eſprit ſyſtématique
, c'eſt toujours la nature que ce Médecin
interroge & qu'il fuit ; & s'il parle
d'après les maîtres de l'art , ce n'eſt
qu'autant qu'ils ont pareillement ſçu interroger
la nature & la ſuivre. Il y a
long-temps qu'on a dit que celui qui
obſerve les phenomenes naturels des
maladies avec le plus de foin & d'attention
, deviendra certainement le plus
habile à découvrir les indications vraies
&propres à les guérir. On doit plus de
confiance à la nature qu'on n'en a ordinairement
, parce que c'eſt une erreur
de ſuppoſer qu'elle a toujours beſoin
de l'affiſtance de l'art. Auffi M. de Zimmerman
croit que tous les raiſonne.
mens de la médecine doivent ſe réduire
à des obfervations bien multipliées
, bien détaillées , bien rapprochées
les unes des autres. D'après la méthode
fage de cet Auteur, on a droit de préſumer
que ſon traité de la dyſſenterie eft
un ouvrage utile & intéreſſant. Il n'appartient
qu'aux gens de l'art d'apprécier
ces fortes d'ouvrages.
२०
JANVIER II. Vol. 1776. 123
Lettresfur les affaires préſentes. A Paris ,
chez Méquignon le jeune , Libraire.
L'affaire la plus intéreſſante , qui occupe
aujourd'hui les eſprits , roule ſur les
moyens les plus propres de rétablir les
Finances du Royaume. Mais que de lumieres
n'exige point un objet auſſi vaſte
&auſſi compliqué ! Avec quelle impartialité
ne doit- il pas être difcuté ! Le
plus léger intérêt répand des nuages dans
l'eſprit , & ne lui permet pas de raifonner
avec juſteſſe ſur cette matiere
fi épineuſe . Le Traitant meſure le bonheur
de l'Etat ſur la multiplication des
droits , des douanes , des barrieres , &c,
Le Marchand le fait dépendre de l'étendue
du commercee , l'Artiſte de l'éclat
du luxe , le Laboureur de l'exemption de
la taille. En un mot , perſonne ne veur
dans les queſtions ſur l'impôt , ſe dépouiller
de l'intérêt perſonnel. L'Auteur anonyme
de ces lettres , cherche , de bonne
foi , quelles font les loix naturelles de
l'impôt ; & prétend d'abord que pour
les connoître & les appliquer , il faut
connoître laricheſſe générale d'un Erat
qui eft le total des richeſſes particulieres ,
Il la fait conſiſter cette richeffe en fol
124 MERCURE DE FRANCE. '
ou en hommes , ou en fol & en hommes
tout enſemble , & n'en admet pas d'autre
. Le commerce étant fait par les hommes
, ce font eux qui conſtituent cette
richeſſe , parce que plus il y a d'hommes
induſtrieux , plus il y a de commerce.
La France poſſede ces deux richeſſes.
Celle du fol eſt incontestable. Celle du
commerce eſt également réelle ; mais
elle eft fufceptible de variation, L'Auteur
des lettres donne une juſte idée des
deux commerces dans un état , de l'inté
rieur & de l'extérieur. Il ſe propoſe de
trouver que la France ſans commerce
Extérieur , n'a de richeſſe que ſon ſol ,
& qu'ainſi il n'y a que le ſol qui doit
être impofé , & qu'en l'impoſant , on
impoſe tous ceux qui conſomment ſes
productions. Le cadaſtre eft , felon cet
Auteur , le moyen le plus für & le plus
prompt pour connoître la richeſſe géné
rale & faire voir en quelle proportion
doit être l'impôt dont on a beſoin. La
premiere lettre où ces queſtions auffi
importantes font difcutées ; mérite d'être
lue avec attention , & ne peut qu'augmenter
le defir de voir les autres lettres
qui ſuivent.
JANVIER II . Vol. 1776. 125
1
Répertoire univerſel & raisonné de Furif
prudence civile , criminelle , canonique
& bénéficiale : Ouvrage de pluſieurs
Jurifconfultes , publié , & mis en ordre
par M. Guyot , Ecuyer , ancien Magiftrat.
Tomes 3 , 4. A Paris , chez
Dorez , Libraire , rue Saint Jacques.
La continuation de ce nouveau Dictionnaire
ne ſe fait point attendre. Ceux
qui veulent y ſouſcrire , pourront le faire
juſqu'au fixieme volume qui ne tardera
pas de voir le jour. Les Cor pilateurs
avoient fans doute fait leur proviſion ,
lorſqu'ils ont mis ſous preſſe. On trouve ,
dans ces deux volumes que nous annon
çons , pluſieurs articles curieux. Celui
d'Avocat devient intéreſſant dans les
circonſtances actuelles . Les ſeuls mots
de bail & de bailli , rempliſſent pref
que tout le quatrieme volume ; & l'on
ne pourra pas dire que l'on ne fait qu'effleurer
les matieres , & qu'on ne trouve
rien dans ce répertoire.
126 MERCURE DE FRANCE.
Précis du droit des gens , de la guerre,
de la paix & des ambaffades ; premiere
Partie de la Bibliotheque politique à
l'uſage des Sujets deſtinés aux Négociations
: dédié & préſenté au Roi
par le Vicomte de la Maillardiere.
AParis , de l'Imprimerie de Quillau ,
rue du Fouarre.
Une Bibliotheque politique ne pouvoit
être mieux annoncée que par un
précis du droit des gens , où l'on réunit
tout ce qu'on trouve de plus
exact dans les Ouvrages de Grotius ,
de Puffendorff , de Wolf, de Barbeyrac ,
de Wattel , de Burlamaqui & autres ,
fur une matiere auſſi importante. Rien
de plus contraire au progrès des ſciences
que de ſe paſſionner pour un Auteur ,
juſqu'au point d'admirer même ſes
écarts ,&d'adopter fans exclufiontoutes
fes vues , comme ſi l'infaillibilité pouvoit
jamais devenir l'apanage de l'eſprit
humain. Parmi les cauſes qui ont retardé
le progrès du droit des gens , on doit
compter l'admiration même qu'on eut
pour Grotius . On ne crut pas , au moment
que fon Ouvrage parut , qu'il fût
poſſible de faire mieux. Ses Diſciples
n'oferent penſer qu'ils pouvoient ajouter
aux idées de leur Maître. Ils ſe bor-
F
JANVIER II . Vol. 1776. 127
•
nerent au modeſte travail de le com-.
menter , & perdirent ainſi un temps
qu'ils auroient mieux employé à mériter
à leur tour d'avoir des Commentateurs.
L'Auteur du Précis à ſçu éviter
cet écueil , en ne prenant , dans tous
les Auteurs qui ont traité cette matiere ,
que ce qu'il y a de conforme à l'équité ,
&qui renferme une application juſte&
raiſonnée de la loi naturelle aux affaires
&à la conduite des Nations ou des Souverains.
On trouve d'ailleurs une con
trariété d'opinions dans tous ces Jurifconſultes
, qui oblige néceſſairement de
diſcuter la meilleure & de lui donner
la préférence. Il étoit donc impoſſible
de puiſer dans ces Auteurs , ſans faire
un triage qui ne pouvoit être que trèsutile
aux jeunes gens qu'on deſtine aux
négociations. Il étoit aiſé de préſumer
que l'Auteur de l'Ouvrage annoncé trouveroit
beaucoup à moiſſonner dans l'Ouvrage
de M. Wattel qui a concilié tous
les fuffrages des politiques autant que
ceux des gens de lettres. Ce Publiciſte
a déployé , dans ſon Traité du droit
des gens , toute l'étendue de ſon génie
&la ſolidité de ſes lumieres ; & l'on
y trouve en même temps l'empreinte
128 MERCURE DE FRANCE.
des vertus d'un Citoyen Philoſophes
Cet Ouvrage a été regardé par ceux
mêmes qui ſont plus jaloux du reſpect
dû à l'autorité , que des droits des Nations
, comme un Ouvrage deſtiné à
éclairer les Souverains& les Sujets. Tout
ý eft clair , judicieux , ſyſtématique. Les
préceptes font appuyés par des exemples
bien choifis ; & l'Auteur du Précis ne
pouvoit pas avoir un meilleur modele
en ſuivant ſon Ouvrage. Le public doit
• defirer que cette Bibliotheque hiſtorique
ne ſoit pas interrompue , & que l'on
rende familier & populaire tout ce qu'il
y a de bon dans les Juriſconſultes François
&Allemands.
La Recherche du bonheur , en quatre diviſions
tendantes au même but ; par M.
T. D. M. , Avocat au Parlement. A
Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraire.
Savoir trouver ſon bonheur dans la
vertu , ne pas s'en prévaloir , partager ce
bonheur avec un objet digne de ſa prédilection
, & ſe conſoler dans ſes malheurs
: voilà les quatre propoſitions que
l'Auteur de l'Ouvrage a cru devoir réunir
fous
JANVIER II. Vol. 1776. 129
- Tous un feul&même point de vue , pour
en former un répertoire deprincipes conſolans
dans toutes les poſitions de la vie
humaine. Nous defirons tous d'être heureux
: c'eſt la fin de tout être ſenſible.
Mais ſavons- nous bien où eſt le bonheur
? On dit que le ſouverain bien eſt
la grande Divinité à qui les hommes
dreſſent des Autels ;& que c'eſt le centre
où ſe réuniſſent confufément les voeux
&les hommages qu'ils offrent en détail
aux différentes idoles de leurs paffions.
Mais qui pourroit lire dans les coeurs ,
y verroit cette inſcription écrite en gros
caracteres : au Dieu inconnu .
1
A
Rien n'eſt ſi eſſentiel à l'homme que
de ſe former une juſte idée du bonheur
& de diriger vers le bien le deſir qu'il a
d'être heureux. Celui qui croit le trouver
dans les plaiſirs des ſens , dans ceux
de l'ambition &dans ceux de la ſcience ,
trouve ici bas la punition de ſon erreur :
c'eſt dans la ſeule vertu , c'eſt dans l'amour
de l'ordre que réſident les plaiſirs
épurés & folides qui ſont ſans mêlange
&fans trouble ..
Rien n'eſt plus aimable que la vertu ,
dit un Philoſophe; mais il faut en jouir
pour la trouver telle. Quand on la veut
I
139 MERCURE DE FRANCE.
embraſſer , ſemblable au Protée de la
Fable , elle prend d'abord mille formes
effrayantes , & ne ſe montre enfin ſous
la ſienne , qu'à ceux qui n'ont point
lâché priſe. Se plaire à bien faire , eſt
le prix d'avoir bien fait ; & ce prix ne
s'obtient qu'après l'avoir mérité. En un
mot , le plus grand ſecret pour le bonheur
eſt d'être bien avec foi .
Sermon fur les devoirs des Sujets envers
leur Souverain , prononcé dans la Cha
pelle Royale de l'Ambaſſade de Suede ,
à Paris , le 7 Mai ; par Charles de
Baer , Aumônier du Roi de Suede ,
traduit de l'Allemand par l'Auteur.
A Paris , chez Lambert , rue de la
Harpe , près Saint Côme. 1775 .
La Religion & la faine philoſophie
enſeignent également que les Rois font
les images de la grandeur de Dieu ,
comme ils font les dépoſitaires de fa
Puiſſance ; qu'ils font les Peres des peuples
& les Anges tutélaires de la Patrie;
qu'on doit prendre un vif intérêt à leurs
ſuccès & à leur gloire , s'effrayer à la
vue des moindres dangers qu'ils peuvent
courir , voler par tout ou leurs ordres
JANVIER II . Vol. 1776. 131
7
2
hous appellent , & ne porter ſur le Trônề
que les regards les plus reſpectueux ,
parce qu'on doit y appercevoir les veſti .
ges de la grandeur & de la Majeſté de
Dieu même. On ne comprend pas comment
des vérités ſi intéreſſantes ne font
pas plus ſouvent l'objet de l'éloquence
des Örateurs de la chaire. Les François
ont beau avoir un penchant tout naturel
qui les porte à aimer leur Souverain , &
à reſpecter leur autorité , ils n'en rempliront
que mieux ce devoir important ,
lorſqu'on leur en aura fait connoître
l'origine& toute ſon étendue. Les premiers
Apologiſtes de la Religion Chrétienne
ne manquerent pas de rendre témoignage
à cette vérité d'où dépend la
profpérité des Empires. ,, Que dirai-je ,
;, dit Tertullien , de notre zele pour
,, l'Empereur que nous honorons , comme
nous ayant été donné de la main
de Dieu ; enforte que nous pouvons
,,dire que César eſt plus à nous qu'à
,,vous , puiſque c'eſt notre Dieu qui l'a
,, fait ce qu'il eſt ". AufficeSavantApologiſte
appelle - t - il le reſpect que les
Chrétiens rendent à leur Prince , la
Religion de laseconde Majesté.
ود
ود
Que ſi'tels ont été les fentimensde
132 MERCURE DE FRANCE.
nos ancêtres dans la Religion , lors même
qu'ils étoient ſous la domination des
Princes , qui , par les rigueurs qu'ils
exerçoient à leur égard, ſe montroient
moins leurs Souverains que leurs tyrans ;
quels ne doivent pas être les nôtres pour
ces reſpectables Monarques , qui , par
la douceur de leur empire , & par la
religion de leurs ſentimens , ſoutiennent
ſi dignement en eux, & fi avantageuſement
pour nous , le titre glorieux de
Rois très Chrétiens ! Juſqu'où ne doit
point aller aujourd'hui la profondeur de
notre vénération , l'étendue de notre
reſpect , l'ardeur de notre zele , nous
pouvons ajouter la tendreſſe de notre
amour pour le jeune Monarque qui a fi
heureuſement ſignalé les prémices de fon
regne par le rétabliſſement de l'ordre
public , & par un choix , auſſi judicieux
qu'éclairé de Miniſtres bienfaiſans ,
amis de la vérité , ennemis de l'impofture
& de l'artifice , & qui ne connoifſent
d'autre moyen de cimenter & d'affermir
le bonheur des peuples que de
faire triompher les loix?
,
Antilogies & fragmens philosophiques ,
ou collection méthodique des morceaux
les plus curieux & les plus intéJANVIER
II. Vol. 1776. 133
reſſans fur la Religion , la philofo
phie , les ſciences & les arts ; extraits
des écrits de la philoſophie moderne ,
tomes 3 & 4. A Paris , chez Vincent ,
Libraire , rue des Mathurins.
L'Auteur de ces fragmens a cherché ,
fur- tout dans les ouvrages philoſophiques
qui ont eu de la célébrité , tout
ce qui lui a paru le plus digne de la
curiotité du public. C'eſt un avantage ,
pour ceux qui n'ont pas pu ſe procurer
ces livres , de trouver un répertoire où
l'on a raſſemblé ce qu'il y a de plus
piquant & de plus utile ſur la Religion ,
Ja philoſophie , l'hiſtoire , les ſciences
&les arts. Rien de ſi intéreſſant que ces
différens objets qui font préſentés dans
ces Ouvrages modernes ſous un nouveau
jour , & avec des traits capables de les
inculquer d'une maniere plus forte &
plus durable : on ne trouve point dans
ce nauveau recueil , l'or & le plomb
mêlés emſemble , le remede confondu
avec le poiſon . L'Auteur prétend avoir
tout épuré , & nous a donné , par ce
moyen , une compilation judicieuſe qu'on
peut mettre entre les mains de tous les
lecteurs.
13
134 MERCURE DE FRANCE.
1
,
4
Le Citoyen Philosophe , ou Extrait &
calculs de la ſcience économique fur
l'impôt unique territorial ; dédié à
l'amitié , avec de nouvelles réflexions
fur tous les plans& projets de Finance
qui ont paru depuis le mois d'Octobre
juſqu'à préfent : par l'Auteur des
obſervations critiques , en faveur du
Roi & de fon Peuple. A Paris , chez
Jorry , Imprimeur- Libraire .
L'Auteur de cet Ouvrage remonte
juſqu'aux principes de l'économie vraiment
ſociale , principes éternels & nés
avec l'eſſence des chofes , leſquels peuvent
être regardés comme phyſiquement
&moralement néceſſaires au bonheur de
tous les hommes en ſociété. Les obfervations
critiquesdu même Auteur avoient
déjà fait entrevoir que la ſcience économique
n'eſt point un projet, un ſyſtême ;
mais bien la loi primitive de toute adminiſtration.
Ici il développe ces premieres
idées , & fe propoſe d'achever la conviction
des eſprits les plus incrédules. C'eſt
àl'eſſence des choſes & à l'originede toute
ſociété dans un Empire agricole qu'il
a recours pour expliquer ce qu'on doit
entendre par le produit net ou le revenu
JANVIER II. Vol. 1776. 135
r
- diſponible. C'eſt de cette vérité , que la
France eſt un Etat agricole , qu'elle vit&
ſe ſoutient des productions de ſon territoire
, que l'Auteur part pour démontrer
les aſſertions qui compoſent la
ſcience économique. Ennemi de tous les
projets Financiers qui ne s'appliquent
qu'à découvrirde l'argent qu'on nemange
point , ou du papier , qui , dans un
Etat ruiné , ne peut repréſenter que des
valeurs anéanties ou éphémeres , il préfere
les reſſources qu'offre une ſcience
qu'on ne décrie que parce qu'on ne veut
pas l'étudier , ou qu'on eſt aveuglé par
un intérêt perſonnel. Le ſeul but de
cette ſcience eſt de ramener par l'évidence
de ſes calculs , ſur le territoire
d'un ſi beau Royaume , les loix de l'or.
dre , & avec elles la fertilité , l'abondance
, la liberté légale des poffeffions
&des perſonnes , & le bonheur inaltérable
de tous les individus de la ſociété
depuis le ſceptre juſqu'à la houlette. On
trouvera dans cet Ouvrage tout ce qui
caractériſe le zele d'un bon Citoyen qui
ne fait ſervir la philoſophie qu'a rétablir
l'ordre & le bonheur de la ſociété.
2
14
136 MERCURE DE FRANCE.
Richeſſe du Roi de France , fondée unique
ment fur le zele de ſes Sujets ; par M.
Rouffel , Confeiller , Maître en la
Chambre des Comptes , Cour des Aides
, Domaine & Finances du Comté
de Bourgogne. A Paris , chez Méquignon
le jeune , au Palais Marchand.
L'Auteur , rempli d'eſtime pour la Nation
Françoiſe , eſt persuadé qu'il ſuffiroit
, pour parvenir à la libération des dettes
de l'Etat , de s'en rapporter à l'amour
qu'elle atoujours témoigné pourſes Rois ,
& au zele qui l'a toujours animée pour
le maintien de ſa gloire. Ce nouveau
projet eſt fondé fur un principe bien
ſimple ; c'eſt qu'il eſt dans la nature de
l'hommede gémir & de fuccomber même
ſous le poids d'un fardeau qu'on lui
impoſe , tandis qu'il le porteroit légerement&
gaiement s'il étoitde ſon choix.
Qu'on ôte donc aux François toutes eſpeces
d'impôts , de gênes &de contraintes ;
qu'on leur ouvre des claſſes de contribu
tion volontaire ; & on les verra s'y ranger
à l'envi , & faire de nobles efforts
pour paſſer de l'une à l'autre : mais il
faut , felon cet Auteur , que la liberté
JANVIER II. Vol. 1776. 137
_ ſait entiere , & que tel , qui , confultant
plus fon zele que ſes forces , ſe
feroit placé inconſidérément dans une
claſſe trop élevée , puiſſe l'année ſuivante
en deſcendre. Ce projet tout flatteur
qu'il eſt pour la Nation Françoiſe , ne
pourra pas être ſitôt réaliſé.
F
Plan pour amortir les dettes de l'Etat;
par M. Weber. Brochure in - 4º de
19 pages ; prix 16 f. A Strasbourg ,
chez Stein ; & à Paris , chez Monory ,
Lib.
L'Auteur réfute pluſieurs ſyſtèmes publics
avant le fien, pour la liquidation
des dettes de l'Etat, Il propoſe , pour
éteindre ſucceſſivement la dette nationale
, une nouvelle tontine , dans la
quelle tout le monde pourroit s'intéresfer
, même les Créanciers de l'Etat ;
cette tontine differe de la nature de
celles qui ont paru juſqu'ici , en ce que
chaque chef de famille eſt le maître de
garder ou de tranſporter ſes billets comme
argent comptant, à qui bon lui ſemble.
Il réſulte , ſuivant l'Auteur , que çe
projet donne les moyens pour amortir
la dette nationale, avec une ſomme qui
IS
138 MERCURE DE FRANCE.
eſt égale à la moitié du montant des
capitaux , fous condition de payer les
intérêts ordinaires de ces mêmes capitaux
, juſqu'au jour de l'amortiſſement.
C'eſt dans l'Ouvrage même qu'il faut
voir les preuves & les avantages de fon
affertion.
Pensées & réflexions diverſes ſur les hommes;
par M. de la Taille de Haubertin.
A Paris , chez Valade , Libraire.
C'eſt ungrand éloge de dire d'un livre
qu'il fait penſer; & c'eſt un grand plaifir
que la lecture d'un pareil livre. Or tels
font fur tout les bons livres des penſées
détachées. Un lecteur , homme d'eſprit
& de réflexion , devient Auteur en lifant
Pascal , la Rochefoucault , la Bruyere.
Voilà comme s'exprime un Auteur qui
alui même choiſi ce genre d'écrire. Il
étoit trop modefte pour avoir voulu infinuer
que fon Ouvrage l'eût rendu digne
des mêmes éloges que ces grands hommes
ont mérité. Au reſte , ſes eſſais fur
la littérature& la morale , prouvent qu'on
peut-être un bon penſeur& un judicieux
compilateur des penſées d'autrui , fans
1
JANVIER II. Vol. 1776. 139
être Paſcal ni la Bruyere. On peut en
dire autant de l'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons. Nous allons extraire
au hafard quelques- unes de ſes penſées.
Il y a des gens dont le mérite eſt
» comme ces fleurs quide loin répandent
,, une odeur agréable ; mais qui porte à la
tête dès qu'on en approche de près .
ود
دو
Il en eſt de l'amitié de la plupart
,, des grands & des gens de Cour ,
„ comme de l'amour des coquettes
„ qui occupe beaucoup leur eſprit &
,, fort peu leur coeur.
ود
ود
On doit à fon bon ſens de mépriſer
les fots , & à fon repos de ne le pas
,, trop faire voir.
ود Il n'y a gueres de gens ſi mal aviſés
,, qu'on puiſſe les jouer toujours , ni ſi
" ſots qu'ils ne ſe lafſſent d'être dupes.
1
ود
ود
On peut tout eſpérer du bon coeur &
de la généroſité des grands , lorſqu'ils
,, ont intérêt de ne rien refuſer .
ود
وو
Il vaut mieux qu'on nous diſe que
nous ſommes des fots , que de nous
,, faire faire des ſottiſes , en nous diſant
„ que nous avons de l'eſprit " .
140 MERCURE DE FRANCE.
,
Journal Historique & Politique des principaux
événemens de l'Europe 1776. A
Genève, & à Paris , chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine. Ce Journal
eſt composé de 36 cahiers par an
chacun de 60 pages , & paroît trèsexactement
trois fois par mois ; c'eſtà-
dire , les 10 , 20 & 30 du mois. Le
prix de la ſouſcription eſt de 18 liv.
pour une année entiere ; on eſt libre
de ſouſcrire en tout temps , à telle
époque qu'on veut.
On lit au commencement du premier
numéro de cette année , un diſcours hiſtorique
& politique ſur les principaux événemens
de 1775. C'eſt un tableau peint
à grands traits , qui repréſente les objets
les plus intéreſſans des Nations. Nous
en détacherons quelques morceaux qui
ferviront à faire connoître que le Rédacteur
de ce Journal connoît les intérêts
des Puiſſances , & fait en parler avec la
dignité & la profondeur d'un Ecrivain
exercé & penſeur.
"
ود La guerre civile qui s'allume entre
laGrande-Bretagne & fes Colonies ,
attire aujourd'hui l'attention de toute
JANVIER II. Vol. 1776. 141
"
"
"
,, l'Europe. Il n'eſt perſonne qui ne ſente
combien les fuites d'un pareil événement
peuvent intéreſſer les Puiſſances
maritimes. Cette conjoncture long.
,, temps attendue , va peut être amener
une révolution dans la politique du
„ commerce , & reftituer à la navigation
la liberté que l'ardente cupidité d'un
peuple ambitieux & jaloux brûloit de
lui ravir pour jamais.
"
"
"
ود
ود
On ne peut nier que la Nation An-
„ gloiſe ne poſſéde l'eſprit de calcul au
„ plus haut degré. C'eſt-là ce qui a hâté
ود chez elle ladécouverte& le dévelop-
,, pement des maximes les plus propres à
faire fleurir le commerce; c'eſt par- là
qu'elle a ſaiſi avec une ſagacité admi-
"
"
rable & tenté avec tant de ſuccès les
„ moyens d'en faire fructifier tous les
rameaux: mais ſeroit-il téméraire d'ofer
dire qu'elle n'a pas porté dans la poli-
„ tique de cette branche d'adminiſtration,
,, cette perfpicacité , ce coup d'oeil du
„ génie , qui , s'élevant au-deſſus des évé-
„ nemens actuels , découvre dans l'avenir
" le fort d'un Etat , en comparant la
grandeur de ſes vües à l'étenduede ſes
,, reſſources ?
"
" L'Angleterre , perfuadée que la ri142
MERCURE DE FRANCE .
, cheſſe devoit toujours naître de la ri
cheſſe , & que les progrès de ſa force
ſuivroient conftamment ceux de fa ma-
ود
ود
rine , a cruque ſon opulence lui ouvroit
,, un chemin facite & aſſuré à l'Empire
; univerſel du commerce. C'étoit à cet
ود écueil peut-être que la fortune l'atten-
, doit; & c'eſt là qu'elle attend égale-
,, ment tous les peuples que cette brik
,, lante chimere ſéduira. Plus ils paroî-
„ tront près de ſaiſir ce fantôme dange-
, reux , plus on peut croire qu'ils auront
,, avancé vers leurdécadence.Un tel pro
,, jet , dans l'état actuel des chofes , ne
,, doit paroître ni moins impoſſible à réa-
,, liſer , nimoins abſurde à concevoir que
ود
ne le feroit celui d'attirer & de con-
, tenir dans un ſeul lit tous les fleuves
,, du monde.
وو Je fais qu'il peut ſe former fur les
,, mers, comme ſur le continent , une Puiffance
ſupérieure à chacune des autres
Puiſſances priſes ſéparément: mais il
,, feroit aisé de prouver que ce n'eſt point
,, à l'Angleterre que la nature a deſtiné
„ cette prépondérance glorieuſe ;& que
,, quand même, par un concours inoui
de circonstances favorables à fon ambition
, elle l'auroit obtenue, les forces
".
JANVIER II. Vol. 1776. 143
,
"
ود
ود
luimanqueroient bientôt pour l'exercer.
La balance du commerce & de la
,, navigation n'eſt point , comme celle
du pouvoir , le réſultat d'une combinaiſon
fortuite de poids & de réſiſtan
„ ces , dont les efforts oppoſés produiſent
un équilibre qui chancele & ſe raffermit
au gré des événemens : elle eſt
,, l'ouvrage de la nature , qui , par l'iné-
,, galité de ſes dons , a marqué d'avance
"
"
ود
à chaque ſociété individuelle le rang
» qui lui appartient dans le ſyſtème gé
néral de la communication des richef.
ſes & des jouiſſances.
ود
"
ود
ود
و د
ود
Si le commerce étoit libre par toute
la terre , il eſt évident que chaque contrée
y participeroit en raiſon de ſa
ſituation , de ſon étendue , de ſa ferti.
„ lité , de l'eſpece & du prix de ſes productions
, du nombre de ſes habitans
& de leur induſtrie.
ود
ود
,, Mais au lieu de jouir de cette liber-
„ té , le commerce eſt aujourd'hui aſſu-
, jetti de toutes parts à des entraves
„ que l'intérêt élargit & reſſerre felon
fon caprice. "
,, C'eſt par ces entraves qu'on eſt par-
„ venu à faire prendre au commerce un
,, cours oppoſé à ſa pente naturelle ; c'eſt
*44 MERCURE DE FRANCE.
ود auſſi en luioppoſant de nouvelles chat-
,, nes qu'on parviendra à rectifier ces directions
tortueuſes.
دو
ود
"
"
2"
Cette théorie peut n'être pas celle
de ces calculateurs ſyſtématiques qui
, s'effrayent de toute cequi ne porte pas
dans l'eſprit l'idée d'une liberté abſolue
: mais ce doit être celle de l'hom-
,, me d'Etat. C'eſt de ce point de vue
éminent que la politique embraſſant
d'un coup - d'oeil toutes les inégalités
,, que la nature a miſes entre les Nations
maritimes , doit peſer leurs intérêts
divers & apprécier leurs progrès ref-
„ pectifs.
"
"
"
Il eſt aiſé dejuger , d'après ces prin-
„ cipes , combien eſt vaine la crainte de
„ ceux qui redoutent l'établiſſement d'u-
"
ne monarchie univerſelle ſur les mers ,
&combien plus vaine encore eft l'ef-
„ pérance de ceux qui ſe flattent d'y
parvenir".
L'Auteur cherche enſuite à marquer
les degrés par leſquels l'Angleterre eſt
parvenue à élever ſa puiſſante maritime ,
& pourquoi elle paroît aujourd'hui menacée
d'en defcendre. Mais pour donner
à ſes recherches une juſte étendue, il
remonte à l'époque de la renaiſſance du
commerce
JANVIER II. Vol. 1776. 145
commerce en Europe : époque immorteile
, où la découverte de l'Amérique fit
jaillir du fein de la Nature une ſource
inépuiſable de lumieres & de richeſſes .
Découverte du nouveau monde ; conquetes
ſanglantes des Eſpagnols & des
Portugais . Fondation des ſept Provinces-
Unies dans les marais de la Hollande .
Cette République naiſſante établit ſon
commerce fur les ruines de celui de Portugal.
ود
,, L'Angleterre , tranquille alors ſous
l'adminiſtration ferme & prudente
„ d'Elifabeth , commença à tourner ſes
regards vers la navigation. Elle apprit
,, àconſtruire les vaiſſeaux , qu'elle avoit
, juſques-là achetés des Etrangers , pour ,
veiller à la défenſe de ſes côtes . Vers
"
و د
ود
"
"
le même temps , des Flamands , que la
tyrannie des Lieutenans de Philippe
avoient forcés à ſe refugier à Londres,y
„ porterent l'art des riches manufactures
, de leurs pays , germes précieux d'une
induſtrie nouvelle. Une vive émulation
s'allumoit de toutes parts. On arma
„ quelques vaiſſeaux ; Drake , qui les
„ commandoit , fit le tour du monde;
,, prit & pilla des navires Eſpagnols , au
,, mépris de la paix qui régnoit entre les
"
وو
K
146 MERCURE DE FRANCE.
;, deux Nations , &revint , de cette lon-
„ gue expédition , chargé de tréſors dont
,, l'Angleterre fut éblouïe.
ود
و د
"
Cette brillante& heureuſe injustice
ouvrit au Peuple Angloisla carriere du
commerce; elle éveilla le goût des entrepriſes
maritimes; &, avec le défir ود de former des établiſſemens dans les
deux Indes , elle en procura les moyens.
En 1660 parut le fameux Acte de
Navigation ; Acte qui interdit les Ports
Britanniques , tant en Europe qu'ailleurs
, à tout navire étranger qui n'est
„ pas chargé de marchandises crues ou fa-
„ briquées dans ſon pays.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
"
A l'exécution de fon Acte de Navi-
„ gation , l'Angleterre joignit la pratique
des maximes qui font l'ame & le mobiledu
commerce intérieur. Attentive
àn'exporter fes productions territoria-
,, les , qu'après les avoir manufacturées ,
elle favoriſa l'entrée des matieres premieres
qui lui manquoient , pour en
alimenter ſes manufactures .
ود
"
ود
ود
ود
"
ود
ود
" On vit fon commerce s'étendre , ſe
fortifier , & prendre par tout un afcendant
rapide ſur celui de ſes rivales.
D'un pôle à l'autre , on vit fon pavillon
bannir la concurrence de tous les
JANVIER II. Vol. 1776. 147
”
"
,, pays où il ſe fixoit , ou du moins s'y
,, procurer , d'autorité ou par adreſſe, une
préférence marquée : heureuſe ſi , dans
ce haut degré de ſplendeur, fatisfaite
d'être , fur toutes les mers , lapremiere
Puiſſance , elle avoit moins laiſſé éclater
la foif d'y régner ſans contradiction
&fans partage!
ود
ود
”
ود
ود
,, Quandl'Angleterre a paſſe ſon Acte de
Navigation , elle a dit à chaque Peuple
de ne penſer qu'à foi. Cette grandele-
,, con,long-temps inutile, fert aujourd'hui
,, de bouſſole à la plupart des Gouver-
,, nemens. C'eſt par là qu'il ſe prépare
,, une révolutiondans la balancedu com.
merce : révolution dont l'intérêt ,
l'exemple & l'émulation preſſent par-
,, tout l'accompliſſement.
ود
ود
ود
Il eſt , pour chaque Etat , une portion
de commerce qui lui eſt propre , &
„ qu'on ne peut ni lui ravir, ni reſtrein
ود dre irrévocablement, qu'en lui enle-
,, yant une portion de fon fol , de fapopulation
& de fon induſtrie. L'empire
de la mer n'eſt donc qu'un être de raiſon:
& fi une Nation , dans l'eſpérance
d'y atteindre , s'elançoit au delà de fes
,, limites naturelles , tôt ou tard ramenée
en arriere par le cours des choſes , elle
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ſe verroit forcée à rentrer dans le cer
cle que la Nature lui a donné à par-
,, courir , moins opulente , moins heureuſe
qu'elle n'en ſeroit fortie.
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
Sur un fol fertile en pluſieurs fortes
de productions , de néceſſité & d'utilité
, l'Angleterre compte une population
proportionnée à l'étendue de fon
territoire : ſes côtes offrent un grand
nombre de ports d'un abord facile &
d'un uſage für & commode ; elle nourrit
dans ſon ſein unPeuple intelligent,
,, actif, induſtrieux , qui porte juſqu'à
l'enthouſiaſme l'amour de la gloire &
de la patrie : voilà ſa force, voilà le
fondement de ſa grandeur. Mais ces
,, avantages lui ſont- ils bien particuliers ?
N'est- il pas , fur le Continent, quelque
„ Peuple en état de foutenir le parallele ?
N'en est-il pas un qui l'emportemême
à bien des égards ? La France n'a-t-elle
,, pas une population triple de celle de la
Grande Bretagne? N'a-t-elle pas un fol
,, plus fertile & des productions plus variées?
Quelle ſituation eſt préférable à la
ſienne ? Combien n'a-t-elle pas d'excel-
و و
lents ports fur les deux mers , qu'elle
a jointes l'une à l'autre , par un canal
ود
"
ود
"
ود
ود
ود
ود intérieur ? Quel Peuple eſt plus belliJANVIER
II. Vol. 1776. 149
"
"
ود
ود
ود
دو
ود
ود
,, queux , plus brave , plus dévoué à l'idole
de la gloire que le François ? Où trouver
une activité ſupérieure à la fienne ,
8. une égale aptitude à ſaiſir le point
de perfection , dans tous les genres
d'induſtrie ? Avec tous ces avantages ,
&tant d'autres encore qu'il ſeroit inutile
de compter , qu'on me diſe qui ,
de l'Angleterre où de la France , peut
,, prétendre plus juſtement à la prépondérance
ſur les mers , ſi cette prépon.
dérance a un fondement réel dans la
Nature?
ود
و
"
ود
ود
ود
ود
"
ود Si Louis XIV avoir regardé ledroit
,, d'exporter les denrées indigenes& les
productions ſi vantées de l'induſtrie
Françoiſe comme l'apanage le plus facré
de laNation; ſi par des loix ſemblables à
l'Acte de Navigation , il eût réſervé inviolablement
cette propriété à fes Sujets ;
il auroitvu , à la faveurde ce régime , le
commerce National proſpérer en raiſon
de la richeſſe réelle du Royaume , &
pouffer au dehors de profondes racines
dans lesdeux hémiſpheres . Le météore
de fa marine militaire , loin de s'éclipſer
après avoir brillé un moment , auroit
acquis par degrés une conſiſtance
ود
"
"
ود
ود
وو
ود
ود& des forces proportionnées à l'éclat
K 3
150 MERCURE DE FRANCE.
ود qu'il jetoit dans les jours de ſa ſplen-
,, deur ; & la France ſe ſeroit infailli-
„ blement élevée à la prépondérance qui
lui eſt due dans le ſyſtème général de
la navigation.
ود
ود
ود
ود
"
ود
En développant ailleurs l'origine de
la conteſtation qui enſanglante aujourd'hui
l'Amérique , on a montré quels
motifs impérieux forçoient le Gouver-
„ nement Anglois à faire refluer fur ce
continent une partie de la dette Nationale
, & fous quels prétextes les
,, Américains s'obſtinoient à dérober
leurs têtes à ce fardeau. Des écrits
pleins de force , où l'enthouſiaſme à fu
,, ſe couvrir du voile de la modération ,
,, en marchant à l'indépendance, ont pré-
ود
ود
ود
ود
ود
ſenté à l'Univers la cauſe des Infurgens
ſous un point de vue qui les a , pour
,, ainſi dire , abſous de voies de fait
qu'on pouvoit leur reprocher. Le ta-
, bleau de leurs griefs tracé avec un art
infini , le concert & la maturité qu'on
, a vu régner dans les délibérations du
Congrès-Général ; l'empreſſement des
„ Colons à foulager leurs freres fouffrans
,, pour la cauſe commune; le mâle courage
avec lequel ils ſe montrent una .
nimement refolus à braver tous les
و د
ود
JANVIER IL. Vol. 1776. 151
"
"
"
و د
périls plutôt que de laiſſer entamer
leurs privileges ; la conduite même
du Parlement Britannique , qui n'a répondu
à leurs vives réclamations que
,, par des actes d'autorité ; tout ſemble
conſacrer leur réſiſtance, tout paroît
devoir intéreſſer en faveur de leurs prétentions
: cependant il faut l'avouer ,
la Métropole a auſſi ſes droits à faire
valoir , le Parlement ſa ſuprématie à
mairtenir , &le Peuple Anglois un be-
و د
دو
"
"
"
"
" ſoin urgent de voir diminuer le poids
,, inſupportable des ſubſides dont il eſt
,, ſurchargé " .
Almanach Royal , année biſſextile 1776,
préſenté à Sa Majeſté pour la premiere
fois en 1699 ; mis en ordre , publié
& imprimé par le Breton , premier Imprimeur
ordinaire du Roi, A Paris , rue
Haute- Feuille , au coin de la rue des
deux Portes.
On trouve à la même adreſſe l'Extrait
de l'Almanach Royal .
Calendrier des anecdotes , ou choix des
faits finguliers , arrivés pendant 1775 ,
& des plus agréables anecdotes tirées
des livres nouveaux. A Genève , &
K 4
152 MERCURE DE FRANCE.
à Paris , chez le Jay , Libr. in 12 ;
prix , 1 liv. 4 f. br.
Ce recueil eſt extrait , d'après les papiers
publics. Il offre beaucoup de traits ,
d'anecdotes & de faits intéreſſans &
curieux que l'on eſt charmé de trouver
raſſemblés ; mais il eût été au moins convenable
d'y mettre de l'ordre , & de ne
point confondre tous les articles de genres
différens .
Calendrier intéreſſant pour l'année bifſextile
1776 , ou Almanach phyſico-économique
, contenant une hiſtoire abrégée
& raiſonnée des indications qu'on a coutume
d'inférer dans la plupart des Calen.
driers ; un recueil exact & agréable de
pluſieurs opérations phyſiques , amusantes
& furprenantes , qui mettent tout le
monde à portée de faire pluſieurs fecrets
éprouvés , utiles à la ſociété , &c. &c.
A Bouillon , & à Paris , chez Lacombe ,
Libraire , prix , 24 f. rel,
Les Spectacles de Paris , ou Calendrier
hiſtorique& chronologique des Théatres,
avec des anecdotes & un catalogue de
toutes les Pieces jouées ſur les différens
JANVIER II. Vol. 1776. 153
Théatres , le nom des Auteurs vivans qui
ont travaillé dans le genre dramatique ,
& la liſte de leurs Ouvrages ; on y a
joint la demeure des principaux Acteurs ,
Danfeurs , Muſiciens & autres perſonnes
employées aux Spectacles ; vingt - cinquieme
partie pour l'année 1776 A Paris ,
chez la veuve Duchêne , Libraire .
Les Spectacles des foires & des boulevards
de Paris , ou Calendrier hiſtorique &
chronologique des Théatres forains ,
avec le catalogue général des Pieces ,
Farces , Parades & Pantomimes , tant
anciennes que nouvelles qu'on y a
jouées , l'extrait de quelques - uneo
d'entr'elles , des anecdotes plaiſantes ,
&des recherches ſur les Marionnettes ,
les meilleurs Farceurs , Baladins , Sauteurs
& Danfeurs de corde anciens &
modernes : quatrieme partie pour l'année
1776 ; prix , 24 f. broché. A
Paris , chez Baſtien , Libr.
Cet Almanach eſt d'autant plus intéreſſant
qu'il fixe les curioſités & les fingularités
en quelque forte fugitives , ſoit
de la nature , foit de l'art , qui ne font
que paſſer dans les Spectacles forains.
K5
154 MERCURE DE FRANCE .
Almanach des enfans 1776 , in - 12 . A
Amfterdam , & à Paris , chez la veuve
Duchêne ; Mérigot le jeune, quai
des Auguſtins ; Méquignon le jeune ,
au Palais Marchand.
La plupart des articles de ce recueil ,
font copiés des Journaux. Leur enfemble
eſt agréable& varié; mais peut-être
pourroit- on faire un choix plus analoque
à l'inſtruction ou à l'amuſement des
enfans.
LETTRE d'un Pere de Famille à l'Auteur
du Mercure.
Dans le nombre , Monfieur , des Almanachs nouveaux
qui ont fait quelque ſenſation cette année ; je n'en ai remarqué
qu'un ſeul dont le but foit moral , & qui mérite
par conféquent d'être diftingué de la foule ; je veux parler
de l'Almanach des Enfans. L'idée n'en eſt pas neuve ,
il s'en faut ; mais je ne crois pas qu'elle ait été jamais
exécutée avec plus de goût ; & l'on doit en ſavoir gré à
l'Editeur , avec d'autant plus de raiſon , qu'on s'occupe
moins que jamais du ſoin d'élever l'ame & de former les
moeurs de la jeuneſſe : c'eſt cependant un des points efſentiels
de l'éducation , & je ſuis très perſuadé qu'on ne
JANVIER II. Vol. 1776. 155
peut parvenir à en faire des Citoyens , qu'en préſentant
fans ceffe, & fous toutes fortes de formes , aux regards
des jeunes gens , le tableau des vertus qui doivent un
jour affurer leur bonheur. L'Almanach des Enfans me paroît
très - propre à produire cet effet , & fi l'Editeur veut
ſe donner la peine de le porter à la perfection dont il eft
ſuſceptible , j'oſe lui garantir le ſuccès le plus décidé.
Tout en rendant juſtice à cette intéreſſante collection ,
je ne puis m'empêcher , Monfieur , de faire quelques obſervations
qui me paroiffent fondées. Je voudrois d'abord
que ce recueil fût intitulé , Almanach des jeunes Gens , ou
Etrennes de la Jeunesse, parce qu'il convient mieux à cet
Age qu'a celui de l'enfance; je voudrois aufli que l'Editeur
n'y admit aucune piece foible. Il eſt vrai que celles
à qui on peut faire ce reproche ſont en très- petit nombre
, & quelles ne contiennent au plus que ſept à huit
pages : mais enfin le recueil ſeroit meilleur ſi elles ne s'y
trouvoient pas. Je defirerois encore qu'il s'y rencontrât plus
de bons mots , de ſaillies ingénieuſes , de reparties vives ,
&c. pourvu toutefois que l'on écattat avec foin tout ce
qui décele une noirceur affectée ou une méchanceté réflé
chie ; non - feulement les bons mots amuſent les jeunes
gens , mais auſſi les accoutument à repartir avec vivacité
&juſteſſe. Je penſe auſſi que l'Editeur n'auroit point mal
fait de s'étendre davantage dans les notes relatives , ſoit
à la géographie , foit à la fable , foit à l'hiſtoire naturelle
& civile ; & qu'il feroit enfin abſolument néceſſaire de remarquer
avec foin les fautes contre la langue , enfin d'accoutumer
de bonne heure les jeunes gens à parler & à
écrite avec pureté.
156 MERCURE DE FRANCE.
• Ces légeres taches n'empêchent point , Monfieur , que
ce recueil ne ſoit très - intéreſſant ; je rends juſtice à l'Editeur
d'autant plus volontiers , que mon hommage n'eſt
point ſuſpect , puiſque ſon nom ne m'eſt pas même connu
, & je finis en invitant les Peres de familles & les Inſtituteurs
à mettre ce petit almanach entre les mains de
leurs enfans ou de leurs éleves.
4
J'ai l'honneur d'être , &c.
DE VENEVAUX.
ACADÉMIES.
I.
LYON .
LL'ACADÉMIE avoit proposé , pour le
prix de Mathématiques de l'année 1772 ,
la queſtion ſuivante : Quels sont les moyens
les plus faciles & les moins diſpendieux de
procurer à la ville de Lyon , la meilleure
cau , & d'en distribuer une quantité fuffi-
Sante dans tous ses quartiers?
Elle continua le même ſujet, pourl'année
1775 , & propoſa le prix double,
conſiſtant en deux médailles d'or , de
1
JANVIER II. Vol. 1776. 157
A
la valeur chacune de 300 liv. Depuis ,
MM. les Prévôt des Marchands , &
Echevins de cette Ville , conſidérant
l'importance duſujet , ontajouté aux deux
médailles une pareille ſomme de 300 liv.
L'Académie , dans ſa ſéance publique
du 29 Août dernier , a proclamé le prix ,
& a décerné la Couronne , au Mémoire
(côté No. 3. ) dont la deviſe eſt : Lympha
fluat , fed quàm facilis , quàm largior. Van.
prad. rust. , contenant le projet d'amener
à Lyon , au moyen d'un canal de dérivation
, les eaux du Rhône , qui , par les
analyſes expoſées , font démontrées trèsfalutaires
.
A ce Mémoire ſont joints , 1º. une
carte topographique du cours du Rhône ,
dans l'eſpace que comprend le canal ; 20.
un deſſein très - étendu , préſentant les
plans , coupes , profils & élévations des
divers ouvrages de maçonnerie qui entrent
dans ſa compoſition; 3°. un devis
circonſtancié qui renferme les dimenfions&
les conftructions , relatives à chaque
eſpece d'ouvrage ; 4°. enfin un toiſé
général & un détail eſtimatif.
L'Auteur eſt M. Ferregeau , éleve
au Corps des Ingénieurs des ponts &
chaufiées..
158 MERCURE DE FRANCE.
Dix Mémoires ont concouru. On y
trouve divers projets de pompes à feu ,
de machines hydrauliques , d'aqueducs ,
&c. L'Académie doit des éloges à plu.
ſieurs de ces Mémoires , notamment à
celui qui lui a été envoyé par le R. P.
Féri , ſon Affocié , qui s'eſt nommé ,
& n'a pas eu l'intention de concourir.
Dans la même ſéance , l'Académie a
procédé à la diftribution duprix qu'avoit
propoſé , en l'année 1773 , feu M. Pouteau
, l'un de ſes Membres , Citoyen
recommandable qui s'eſt immorraliſé
dans ſa Patrie par les plus grands talens
par fon zele pour l'Académie & fon
amour pour l'humanité.
Il avoit deſtiné la ſomme de 600 liv.
à l'Auteur qui auroit le mieux traité le
ſujet , énoncé en ces termes : donner la
théorie & le traitement des maladies chroniques
du poumon , avec des recherches hiftoriques
& critiques fur les principaux
moyens de guérison employés contre ces
maladies , par les Médecins anciens
modernes , & même par les Empiriques.
Le concours a été nombreux. L'Aca.
démie a donné le prix à un Mémoire
Latin (côté No. 2.) ayant pour deviſe
ces mots , tirés de Celſe : In omnibus coJANVIER
II. Vol. 1776. 159
gitationibus , in utramque partem differi
poteft ; & pour titre , Theoria & curatio
morborum diuturnorum pulmonum .
L'Auteur eſt M. P. Camper , Docteur
en Médecine & Philofophie , des Aca-
Idémies de Paris , Londres , Edimbourg ,
Harlem , &c. à Franeker en Friſe.
L'acceffit a étédécerné à M. Binninger ,
Docteur- Médecin en Baſſe-Alface , Auteur
du Mémoire (coté No. 6.) qui a pour
deviſe : Non nobis licet effe tam difertis
qui muſas coluimus feveriores. Mart.
L'Académie de Lyon a propoſé pour
le prix de phyſique qui ſera diftribué
en 1776 , le ſujet ſuivant : L'électricité
de l'atmosphere a - t- elle quelque influence
fur le corps humain ? Quels font les effets
de cette influence ?
Toutes perfonnes pourront concourir
pour ce prix , excepté les Académiciens
titulaires & les Vétérans ; les Aſſociés y
feront admis. Les Mémoires feront écrits
en François ou enLatin. Les Auteurs ne
ſe feront connoître ni directement , ni
indirectement; ils mettront une deviſe
àla tête de l'Ouvrage , & yjoindrontun
billet cacheté , qui contiendra la même
deviſe , leurs noms & le lieu de leur
160 MERCURE DE FRANCE .
réſidence. Les paquets feront adreſſés ,
francs de port , à Lyon :
A M. de la Tourrette , ancien Con.
ſeiller à la Cour des Monnoies , Secrétaire
perpétuel pour la claſſe des Sciences
, rue Boiſſac :
Ou à M. Bollioud Mermet , Secrétaire
perpétuel pour la claſſe des Belles Lettres ,
rue du Plat :
Ou chez Aimé de la Roche, Imprimeur-
Libraire de l'Académie , aux Halles de la
Grenette.
Aucun Ouvrage ne ſera reçu au concours
, paſſé le 1er Avril 1776 ; le terme
eft de rigueur. L'Académie décernera
le prix dans l'aſſemblée publique qu'elle
tiendra après la Fête de S. Louis.
Le prix eſt une médaille d'or , de la
valeur de 300 livres ; elle ſera remiſe à
l'auteur couronné , ou à ſon fondé de
procuration.
L'Académie avoit propoſé , pour le
prix de l'année 1774 , le ſujet qui ſuit :
trouver des plantes indigenes qui puiſſent
remplacer exactement l'Ipecacuana , le
Quinquina & le Séné. N'ayant pas été
ſuffisamment fatisfaite des Mémoires
qu'on lui a adreſſés , elle a continué le
même ſujet , à l'année 1776 , en annonçant
JANVIER II. Vol. 1776. 161
çant les prix doubles ; & pour faciliter
le ſuccès du concours , elle s'eſt déterminée
à généraliſer ſa demande ; les prix
feront décernés à ceux qui lui auront
communiqué , dans le regne végétal , les
découvertes les plus importantes , relativement
à la matiere médicale .
Une ſeule découverte utile ſera dans
le cas de mériter le prix ; mais elle doit
être établie par des faits conſtatés d'une
maniere authentique , & fuffisamment
détaillés par les Auteurs , pour qu'on
puiſſe facilement répérer leurs expériences
, avec les précautions qu'inſpirent la
prudence & l'amour de l'humanité.
Les conditions font les mêmes que
celles ci - deſſus . Les prix propoſés conſiſtoient
en deux médailles: la premiere
en or , de la valeur de 300 livres ; la
ſeconde en argent , du prix de vingt cinq;
l'une & l'autre ſeront doubles , & diſtribuées
en 1776 , après la Fête de S. Pierre.
Les Mémoires ne feront admis à con.
courir que juſqu'au premier Avril de la
même année.
L'Académie avoit demandé , pour le
prix des arts , qui devoit etre diſtribué
en 1774 ; quels font les moyens les plus simples
& le moins sujets à inconvéniens ,
L
162 MERCURE DE FRANCE.
d'occuper dans les arts mécaniques , ou
de quelqu'autre maniere , les Ouvriers
d'une manufacture d'étoffe dans les temps
qu'elle éprouve une ceſſation de travail ; l'expérience
ayant appris que la plupart de ces
Artiſans font peu propres aux travaux de
La campagne ?.
L'Académie s'eſt vue contrainte , à
regret , de renvoyer également ce prix ,
dont la diftribution revient tous les trois
ans ; mais elle a cru devoir continuer ce
ſujet important pour la ville de Lyon ,
doubler le prix. Elle a arrêté en même
temps , deconſerver le droitdu concours ,
aux Ouvrages déjà reçus , en invitant les
Auteurs à développer davantage les
moyens qui ſeroient néceſſaires pour
mettre à éxécution les projets qu'ils
propoſent ; l'Académie a principalement
en vue l'Auteur d'un Mémoire intéreſſant,
écrit en Latin , dont la deviſe eſt : Homo
Sum humari nil à me alienum puto . Terent .
Les conditions comme ci-deſſus. Le
prix ſera double , conſiſtant en deux médailles
d'or , de la valeur , chacune , de
300 liv. On n'admettra aucun Mémoire
au concours , paſſé le premier Avril 1777.
La diſtribution ſe fera , la même année ,
après la Fête de S. Louis.
JANVIER. II. Vol. 1776. 163
Prix proposé par la Société Royale
d'Agriculture de Lyon.
Seroit- il avantageux pour les villes
principales des Provinces , d'y Supprimer
tes Communautés & Furandes des Bou
tangers? Et dans le cas de l'affirmative ,
quels feroient les meilleurs moyens de fuppléer
à la fourniture que les Boulangers
font obligés de faire.
Ce prix, qui fera d'une médaille d'ot
de trois cents livres , fera adjugé au
meilleur Mémoire fur cette queſtion.
Toutes perſonnes y pourront concourir
, excepté les Membres ordinaires dé
la Société.
Les Auteurs ne ſe feront connoître
directement ni indirectement. Ils met
tront une deviſe à la tête de leurs Ouvrages,
&y joindront un billet cacheté
qui contiendra la même deviſe , leur
nom & leur adreſſe.
Les Mémoires ſeront adreſſés à Monfleur
de Fleſſelles , Intendant de Lyon.
Aucun Ouvrage ne ſera reçu au con
cours , paflé le premier Janvier 1776.
Le prix ſera remis àl'Auteurcouronné,
ou à fon fonde de procuration.
L2
164 MERCURE DE FRANCE.
II.
Académie Royale d'Ecriture.
L'Académie Royale d'Ecriture tint , le
Mercredi 13 Décembre 1775 , dans ſa
ſalle ordinaire , ſa ſéance publique pour
l'ouverture de ſes cours annuels. Elle
étoit préſidée par M. Albert , Lieutenant-
Général de Police ; & par M. Moreau ,
Procureur du Roi au Châtelet.
M. Lemaire , Secrétaire , ouvrit cette
ſéance par la lecture d'un difcours fur
les différentes parties que l'Académie
embraſſe. Après un détail ſuccinct des
objets qui ont occupé l'Académie pendant
l'année 1775, il fit ſentir la néceſſité
de choiſir un bon maître pour
l'enſeignement de l'art d'écrire , même
à l'égard des âges les moins avancés.
M. Harger , Profeſſeur d'écriture , lut
enſuite un diſcours ſur cet art , dont il
détailla les avantages ainſi que les dangers
auxquels expoſe une écriture négligée.
Effrayé de la multiplicité des mauvaiſes
écritures , il démontra qu'elles provenoient
, la plupart , du défaut de liberté
des mains , captivées dans l'étude de
JANVIER II. Vol. 1776. 165
l'écriture par une régularité de lettres
prématurée. Pour remédier à cet abus ,
il rappela les vrais principes de l'enſeignement
, & rejeta comme très-nuiſible
à l'écriture , l'enſeignement par l'imitation
ſervile des lettres , & pareillement
toute méthode qui ne tend point à procurer
le dégagement de la main & la
flexibilité des doigts , notamment celle ,
connue depuis quelques années , qui
preſcrit l'uſage d'un papier mécanique ,
réglé en forme de parallélogrammes* .
M. Blin , Profeſſeur d'Arithmétique ,
fit une courte énumération des avantages
qu'on retire de la ſcience des nombres ,
& finit par l'annonce des opérations de
fon cours.
M. Thiré , Profeffeur de vérification ,
fit voir combien cet art , qui eſt une émanation
de celui de l'écriture , devoit acquérir
par les travaux de l'Académie ;
travaux d'autant plus néceſſaires , qu'ils
tendoient à garantir la ſociété des efforts
de ces eſprits de tenebres que la cupidité
fait mouvoir. Son difcours fut terminé
* Ce discours est imprimé , & se trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue des Rosiers,au Marais.
.: L3
166 MERCURE DE FRANCE.
par l'annonce de la méthode qu'il ſe propoſoitde
ſuivre.
M. Gomet , Profeſſeur de Grammaire
Françoiſe , donna un Eſſai ſur l'hiſtoire
de la langue , & fit une diſſertation curieuſe
ſur l'origine des ſignes qu'elle employe
pour la repréſentationde la penſée.
La féance fut terminée par la diſtribu .
tion des médailles. MM. Dambreſville ,
ancien Directeur , Harger , ancien Secrétaire
, Potier jeune , Pourchaſſe , Poitet
& Mahieu , anciens Profeſſeurs , eurent
l'honneur de les recevoir des mains de
M. Albert.
SPECTACLES .
OPÉRA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Adele de
Ponthieu , Tragédie lyrique en cinq
actes .
Mademoiselle la Guerre a paru plu .
fieurs fois dans le rôle d'Adele , qu'elle
joue avec ſenſibilité , & qu'elle chante
avec beaucoup d'expreffion. On defireJANVIER
II. Vol. 1776. 167
:
reroit que cette Actrice eût plus ſouvent
l'occaſion de développer ſes talens pour
la ſcene & pour le chant , & de renouveler
les juſtes applaudiſſemens des Amateurs
, qui ſavent diftinguer la vérité du
-ſentiment , & les diſpoſitions naturelles ,
Ez les préférer à un talent factice &
maniéré.
On a donné le Jeudi 11 Décembre
une repréſentation des actes d'Alphée&
Arétiufe , de Tyrtée & d'Erefine , avec
le Pas de Deux de Sylvie , ballet pantomime
pour la rentrée de Mademoiſelle
Allard , Danſeuſe très - brillante &
excellente Pantomime. Elle eſt parfaitement
ſecondée dans ce divertiſſement
par M. Dauberval , qui joint au génie
de la compoſition des ballets , l'exécution
de la danſe la plus préciſe , la plus
vive & la plus gaie.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François font toujours
eſpérer qu'ils donneront quelques nou-
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
veautés. Il y a déjà pluſieurs années
qu'ils ont mis à l'étude & qu'ils annoncent
la Tragédie de Loredan , en quatre
actes. On ne dit pas encore dans quel
temps elle ſera repréſentée,
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ont donné , le
11 de ce mois la première repréſentation
des Souliers mors dorés ou la Cordonnière
Allemande , Opéra bouffon mêlé d'ariettes
, par M. de S *** , muſique de M. Frizieri.
Un Officier François eſt dans une ville
d'Allemagne , où il prend beaucoup de
plaiſir , parce que le pays eſt peuplé de
jolies femmes , & que l'on y donne des
bals , & le divertiſſement des traîneaux
fur la neige. Au retour d'un bal , fon
Valet lui annonce une jeune beauté , mariée
tout nouvellement à un Cordonnier ,
Officier municipalde la ville : ce n'eſt pas
l'Officier que cette Cordonniere demande,
mais l'épouſe d'un Confeiller à qui
elle apporte une jolie paire de mules ,
JANVIER II. Vol. 1776. 169
L'Officier qui eſt alors en robe de chambre
, trouve plaiſant de ſe faire paſſer
pour le mari de Madame la Conſeillere.
Il fait attendre la Cordonniere , cauſe avec
elle , lui donne du café , & apprend
qu'elle a une grande envie d'avoir des
fouliers de foie , couleur mors dorés;
mais que ſon mari avare les lui refuſe.
Elle a encore du chagrin d'un beau fils
qui eſt un libertin. L'Officier envoie ſecrettement
chercher le Cordonnier , &
fait cacher la femme derriere un rideau ;
il engage le Cordonnier à conter ſes
bonnes fortunes , & enfin à prendre la
meſure d'un joli petit pied qui s'avance
ſous le rideau , & de lui faire des ſouliers
mors dorés , qu'il paye bien. Le
beau- fils de la Cordonniere s'engage dans
le Régiment de l'Officier de Dragons ,
&voit ſa belle-mere chez fon Capitaine ,
ce qui lui fait ſoupçonner du myſtere .
La femme ne tarde pas à reconnoître que
l'Officier l'a trompée , & ſe retire en
louant ſon eſprit & fon honnêteté. La
ſcene ſe paſſe enſuite dans la maiſon du
Cordonnier : il raconte ſon aventure à ſa
femme , &l'embarraſſe beaucoup , en parlantde
la belle inconnue qui a le plus joli
petit pied qu'il connoiffe. Les ſouliers
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
étant faits , l'Officier vienttrouver leCor.
donnier&lui dit de les donner à ſa fem.
me. Enfin toute l'intrigue ſe découvre ; &
le Cordonnier en rit , après s'être aſſuré
que ſon honneur a été reſpecté. L'Officier
demande ſeulement une pantoufle de la
Cordonniere pour mettre dans ſa belle
collection de chauſſures des plus jolis
: petits pieds de femmes de tous les pays.
Il dégage le beau-fils libertin , qui promet
de vivre en paix avec ſa belle-mere.
Cet Opéra bouffon , porte , comme on
le voit , ſur un ſujet très - léger ; il y
a un comique d'équivoques , & de ſituations
, qui fait ſourire ; la piece n'eſt
même pas fans une forte d'intérêt , du
moins de curiofité. La muſique eſt en
général agréable. Il y a un grand air
d'effet , & fupérieurement chanté par
Madame Trial , qui repréſente la Cordonniere.
Les autres rôles font auſſi trèsbien
rendus . L'Officier François , par M.
Clairval ; fon Valet Allemand , par M.
Trial ; le Cordonnier , par M. Nainville;
le beau-fils par M. Gaillard.
i
1
JANVIER II. Vol. 1776. 171
ARTS.
GRAVURES . :
SIX ESTAMPES , repréſentant des
payſages d'après les tableaux de MM.
Boucher , Loutherbourg & Deshayes ;
toutes de dix-huit pouces de hauteur ,
& quatorze de largeur , gravées avec
- beaucoup de ſoin & de talent ; par M.
Laurent de l'Académie de Peinture &
Sculpture de Marſeille. Elles ſe vendent
3 livres chacune , chez l'Auteur , rue
& porte Saint-Jacques , maiſon de Madame
Ogier , Apothicaire.
SCULPTURE.
Médailles repréfentant les Portraits fort
reffemblans des Hommes célebres.
TOUTES ces médailles d'un plâtre trèsfin
, ſont ſous glace ; prix , I liv.; & entourées
d'un filet de carton doré ſimplement
, 8 fols la piece; & en bordure de
cuivre doré en couleur , 4 liv.
La même collection de ces médailles
172 MERCURE DE FRANCE.
eſt en ſoufre rouge , qui ne change jamais
de couleur ; prix , 12 fols la piece.
On vient de publier très récemment
les médaillons de Monſeigneur de Miroménil
, Garde des Sceaux de France ,
de M. de la Chalotais , & de M. Benigne
Boſſuet , Evêque de Meaux. A Paris ,
chez Lauraire de l'Académie de St. Luc ,
rue des Prêtres St. Germain l'Auxerrois.
MUSIQUE.
L.
Mélange musical , premier recueil , contenant
un duo , un trio , une ſcene , des
airs , des ariettes , des romances & des
chanfons ; avec différentes fortes d'accompagnemens
, tant de harpe ou clavecin
en ſolo , qu'à grand & petit
orcheſtre , dédié à Madame la Vicomtefle
de Pons , compoſé par Paul Céſar
Gibert ; prix , 15 liv. A Paris , chez
l'Auteur , cour de l'Orangerie des Tuileries
, & aux adreſſes ordinaires.
CETTE muſique eſt agréable , & doit
réuffir.
1
JANVIER II . Vol. 1776. 173,
ر
Le premier morceau ou l'invocation
aux amours & aux grâces , par M. d'Arnaud
, eſt traité par le Muficien à l'imitation
du Poëte dans le ſtyle de l'Ode
anacreontique , avec le goût & le chant
propres à ce genre.
L'Imitation en vers de la cinquieme
Ode du premier livre d'Horace , eſt pareillement
traitée d'une maniere nouvelle
: nous avons remarqué que l'air eſt
ſuſceptible d'expreffion variées , en ſuivant
le ſens des différentes ſtances ou
couplets.
La ſcene & l'air tirés de la Tragédie
des Freres Ennemis de Racine , méritent
l'attention des amateurs ; & tout le recueil
en général fait honneur au talent
de cet habile Compoſiteur.
II.
Septieme recueil d'ariettes choisies , arrangees
pour le clavecin ou lefortépiano ,
avec accompagnement de deux violons
& la baſſe chiffrée , dédié à Mademoiſelle
Lenglé de Schoebegue ; par M.
Benaut , Maître de clavecin , prix , I liv.
16 fols. A Paris , chez l'Auteur , rue
Gît-le-coeur , la deuxieme porte à gauche ,
174 MERCURE DE FRANCE.
en entrant par le Pont- Neuf; & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
१
III.
Onzieme recueil d'ariettes choisies , arran
gées pour le clavecin ou le fortepiano
avec accompagnement d'un violon ad
libitum , en jouant le premier deſſus à
l'uniſſon , dédié à Madame la Marquiſe
de Créquy; par le même , & à la meme
adreſſe; prix , 3 liv.
IV.
Sur les fignes DO , DI CA, pour l'indi .
cation des accords en muſique.
On propoſe de ſubſtituer ces ſignes
aux chiffres Arabes pour l'indication des
accords.
L'Auteur prétend que les chiffres font
en trop grand nombre; & que les différentes
méthodes d'accompagnement par
ces chiffres , forment un labyrinthe d'autant
plus impraticable , qu'elles ne donnent
pas de moyen sûr de connoître
promptement , le ton & ſes acceſſoires ,
dans le moment précis cu il change .
Ce nouveau ſyſteme muſical eſt dévé
JANVIER II. Vol. 1776. 175
loppé dans un imprimé de 32 pag. in 4 °.
Ez les exemples de muſique font gravés
- dans un cahier particulier : le tout ſe
trouve au bureau d'abonnement muſical ,
rue du Haſard, Butte Saint-Roch ..
V.
*
Six trio pour clavecin, violon & basſe
; rar Antoine Kammel ; prix , 9 liv.
Deux concerto à violon principal , premier
& ſecond violon alto & baſſe , deux
hautbois , deux cors, deux baſſons , par
- Guillaume Cramer; prix 4 liv. 4 fols .
La Chaſſe à violon principal , premier
&fecond violon alto & baſſe , deux hautbois
, deux cors , deux baſſons ; par Guillaume
Cramer , exécutée par l'Auteur devant
le Roi & la famille Royale.
Toutes ces muſiques ci-deſſus ſe vendent
chez le ſieur Sieber , Muſicien , rue
Saint- Honoré , à l'Hôtel d'Aligre.
176 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
"
"
"
"
ARCHITECTURE.
Avis concernant l'Eglise de l'Hôpital-
/ Général de Paris.
L'EGLISE de la Salpêtriere eſt d'un
parfait beau deſſin , donné & exécuté
par Liberal Bruand , Architecte de
Louis XIV . Elle conſiſte en un Dôme
octogone de dix toiſes de diametre ,
percé par huit arcades qui aboutiſſent
à quatre nefs de douze toiſes de long
chacune qui forment une croix ,&dans!
les angles , il y a quatre chapelles à pans.
L'Autel ſe trouve placé au centre de ce
„ Dôme : & comme il eſt iſolé, il peut
être vu commodément de toutes les
nefs , deſtinées à ſéparer les hommes
d'avec les garçons , les femmes d'avec
les filles. Une des nefs eſt pour les
gens du dehors. Au devant de celle- ci
en dehors , eſt un grand portique &
veſtibule , décoré de colonnes joni .
ques , & d'un attique au- deſſus ".
"
"
"
"
"
66
"
"
Telle eſt la deſcription que Piganiol
de la Force (édition de 1742) nous a
donnée
JANVIER II . Vol. 1776. 177
donnée de l'Egliſe de l'Hôpital- Général.
Les connoiffeurs , qui regardent cemonument
comme un chef-d'oeuvre de l'art &
du génie , gémiſſoient de le voir maſqué
en partie : & les perſonnes dévotes trouvoient
fort indécent qu'on fît ſervir à
des greniers la maiſon de Dieu ; tandis
que tant de pauvres , qui brûloient d'y
entrer , n'avoient pas cette fatisfaction ,
la place qui reſtoit libre , n'étantpas ſuffiſante
pour les contenir tous.
Il y a beaucoup d'apparence que le retranchementde
trois nefs n'eut pas d'autre
cauſe que leur inutilité , vu le petit
nombre des pauvres qui étoient encore
bien au large dans le reſte de l'Eglife Ces
nefs furentſéparées aufſi - tôt après la conftruction
de l'édifice , & l'on y pratiqua
des caves & des greniers. Depuis que les
falles font remplies ,& qu'on a été obligé
d'en bâtir de nouvelles , on a defiré le
rétabliſſement del'Egliſe , artendu qu'une
grande partie des habitans de la maiſon ,
n'a pas la liberté d'aſſiſter aux offices divins
, & qu'on eſt obligé , pour ainſi dire ,
d'entrer par billet.
Cette grande entrepriſe , dont on comprenoit
la néceffité , &qui fait tantd'honneur
aux adminiſtrateurs actuels , a été
M
:
178 MERCURE DE FRANCE.
long-temps miſe en délibération: il falloit
dégager trois nefs , y conſtruire
de beaux plafonds , dreſſer ſous le Dôme
un Autel à la Romaine , bâtir une
Sacriftie , achever le portique , dont les
ornemens font bruts: les reſſources manquoient.
La Providence, qui veut procurer
aux pauvres infirmes les avantages
ſpirituels , & les confolations dont ils
ſont privés , a ménagé des ſecours qui ne
font pas ſuffifans , mais à la faveur defquels
on eſpere qu'elle ſuſcitera des perſonnes
charitables qui entreront dans ſes
vues & contribueront aux dépenſes les
plus preſſantes. Cette Egliſe étant dégagée&
finie , paſſera pour une des plus
belles du Royaume & l'un des beaux
ornemens de la Capitale.
MÉMOIRE pour empêcher les incendies ;
par M. le Duc de Croy.
८ 12Janvier 1776.
IL
IL eſt étonnant qu'on ne s'attache pas
plus efficacement à empêcher les incendies,
les moyens en étant fi faciles.
JANVIER II . Vol. 1776. 179
Il eſt reconnu que les incendies ne ſont
jamais dangereux que par les tôits , qui
teuls les communiquent , parce qu'ils
font expoſés à l'air & aux grands vents ,
leſquels animent & portent les flammes
au loin avec rapidité.
Cela étant certain , on fait donc que
la meilleure façon d'empêcher la communication
des incendies , eſt d'empêcher
que les toîts ne brûlent , c'eſt - à- dire ,
qu'il faut les rendre incombustibles.
On a eu, pluſieurs Livres & Mémoires
à ce ſujet ; le bon petit Livre de M. le
Comte de Spi , donne entr'autres une fort
bonne méthode pour faire des maiſons
incombustibles , en faiſant les toits voutés
& plaçant l'ardoiſe immédiatement
fur la voûte.
Cela a été trouvé un peu cher & d'une
conſtruction qui a ſa difficulté ; cependant
cette méthode devroit certainement
être employée pour les magaſins à poudre
, maiſons publiques , bibliotheques ,
hôpitaux , dépôts d'archives , &c. On
voit la réuſſite de cette méthode à l'Hôtel
de la guerre pour le bas ; mais il faudroit,
comme dit le livre , une voûte pour les
toſts; ainſi qu'on en voit à la halle aublé
& ailleurs .
M 2
ISO MERCURE DE FRANCE.
Sans aller à la dépenſe ni à rien de
difficile , on a le moyen de faire à peu
de frais les toîts preſque incombustibles,
fur leſquels le feu ne pourroit pas s'étendre
aifément , & feroit aisé à éteindre.
Il eſt bien certain & reconnu que le
plus mauvais de tout , & ce qui communique
les incendies , ce ſont les feuillets
ou planches fur lesquels on cloue les atdoifes;
cela eft ſec, entouré d'air , expoſé
au grand vent ; & une fois bien enflammé,
il faut que tout ce qui eſt ſous le vent
ſoit brûlé avant qu'on ait eu le temps
d'y porter remede ; alors la maſſe de ces
planches ou feuillets enfiamme le gros
bois , & le tout fait une maſſe enflammée
qui pénetre deſſous & porte une grande
flamme fur les côtés.
Tout conſiſte donc à ſupprimer ces
planches , à bien carreler les greniers &
à n'y pas laiſſer mettre de bois .
Il faut couvrir les toîts comme en
Hollande & à Calais * , avec de grandes
pannes qui fontde grandes tuiles de Hollande
, creuſes , à crochets , & que nous
pouvons faire comme eux.
* Ceux qui paſſent à Calais peuvent entr'autres voir la
belle Ferme de M. Mouron dans ce goût- là
JANVIER II. Vol. 1776. 181
Ces pannes à crochets ne font foutenues
que par des tringles d'un pouce
&demi quarré en ſapin ou en chêne , &
qui font éloignées de huit à dix pouces
entr'elles.
Les joints des pannes font regarnis en
deſſous de plâtre ; ce qui ferme le toît
comme une chambre , au moyen de quoi
on n'a rien à craindre des flammêches
que le vent tranſporte ; & n'y ayant point
d'air en deſſus , le feu ne peut y prendre.
Il y en a qui ontune petite fenêtre fermée
d'un morceau de glace pris de morceaux
caffés , & on y voit clair , on y tient
tout à ſec. Ces toîts ſont durables , moins
chers & excellens .
On fait les charpentes fortes , quoiqu'avec
peu de bois ; il n'y en a pas d'aſſez
près pour ſe communiquer l'une l'autre
la flamme , ou ce ſeroit ſi lentement
qu'avec du linge mouillé au bout d'un
bâton on l'éteint d'abord.
De plus , il faudroit carreler les gre .
niers ; & même dans tous les bâtimens
publics & importans , y faire double carrelage
à recouvrement. Alors le peu de
bois du toît , quand même il brûleroit &
& tomberoit enflammé, reſte ſur le carrelage
fans brûlerle deſſous de la maiſon.
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
En outre , il faudroit élever tous les
gros murs de ſéparation un pied en deſſus
du toît comme des pignons de traverſe ;
alorsle peu de petitbois des toîts , même
enflammés par le grand vent , ne peut-être
ſuffifant pour étendre la flamme au- de- là
du mur de ſéparation, ni même pour
enflammer les groſſes pieces .
Ainſi n'y ayant pas aſſez de matiere
combustible pour communiquer la flamme
, laquelle eſt arrêtée des côtés & defſous
par les murs & le carrelage incombuſtible
, n'y ayant d'ailleurs pas d'air , le
feu n'eſt jamais dangereux ni communicatif
, les groſſes pieces éloignées les unes
des autres ne pouvant ſe communiquer
la flamme.
S'il prend d'en bas , il s'arrête au toît
&au carrelage du grenier , au lieu que
c'eſt par où ſe communiquent tous les
incendies.
Les moyens ci deſſus ſont faciles , ne
changeroient rien d'ailleurs aux conftructions
en uſage ; il n'y a que le toît à changer
fur les anciens murs : ce ſont des toîts
ordinaires , connus par l'expérience ,
moins chers & plus durables ; & la petite
augmentation de l'élévation des pignons
intermédiaires de traverſe & du carrelage
JANVIER II. Vol. 1776. 183
du grenier , n'eſt pas une dépenſe forte ,
ni à comparer à l'avantage d'arrêter la
communication des incendies.
A Monsieur Rigoley , Baron d'Ogny , Intendant
- Général des Poftes , fur sa réception
de Chevalier Commandeur de l'Ordre
de Saint Louis.
CET
Premium bellica virtutis.
ET Ordre dont Bellone honore ſes élus ,
Ne récompenſe en eux que la vertu guerriere ;
Louis , de ce cordon honorant ta carriere ,
Couronne en toi mille vertus .
Remarques fur le fond de la Mer.
M. l'Abbé Dicquemare , Profeſſeur de Phyſique & d'Histoire
Naturelle au Havre , de pluſieurs Académies Royales
des Sciences , des Belles- Lettres & des Arts , &c . &c.
s'étant occupé de la conſtruction des Cartes marines ,
dont quelques - unes ont été inférées dans le Neptune Oriental
, a fait fur le fond de la mer des remarques importantes
, qui ne paroiffent confignées dans aucun ouvrage
, & qui font bien capables de jeter un nouveau jour
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
dans cette partie de la Cofmographie , ſi intéreſſante pour
la navigation & pour l'humanité . Des entretiens avec
des pilotes de toutes langues , la diſcuſſion des cartes &
des fondes écrites , tant anciennes que récentes , l'examen
des corps qui s'attachent à la fonde , la contemplation des
rivages , des bancs , celle des couches qui forment l'intérieur
de la terre , des réflexions fur.ce que la Phyſique ,
Ja Cofinographie , l'Hiſtoire Naturelle ont de plus analogue
avec cet objet , &c. lui ont fait connoître qu'il existe dans
bien des parages deux fonds différens , dont l'un recouvre
Souvent l'autre par intervalle , le fond ancien & permanent
qu'on peut nommer fond général , & le fond accidentel ou
particulier . Le premier eft composé des mêmes couches
qui forment l'intérieur de la terre , comme la marne , 12
glaiſe , le ſable , la roche , les coquillages en grandes maffes
; on peut y joindre les madrépores. Il doit donc faire
à l'avenir l'objet principal des cartes de fonde. Le ſecond
offre une quantité conſidérable de détails fugitifs &
peu étendus , qui ſemblent avoir juſqu'ici déconcerté les
projets de ceux qui ſe flattoient d'en fixer le portrait. En
général ce font des fragmens de tous les corps expoſés à
l'action de la mer , de coquillages détruits , quelques - uns
entiers , mais comme ſemés dans des étendues médiocres ,
des fables fins colorés , de petits cailloux , un léger limon
, &c. &c . On donne ordinairement à ces fragmens
des noms conformes à leur apparence & non à leur nature.
Le fond général ſe repréſente à chaque inſtant quand
on fonde fréquemment dans les mêmes parages. Les navigateurs
attentifs pourroient le reconnoître & le diftinguer
du fond accidentel , & ils ne feroient plus livrés à la contradiction
fi on dreſſoit les cartes de fonde fur ee plan.
JANVIER II. Vol. 1776. 185
M. l'Abbé Dicquemare l'a ſuivi autant que les circonſtances
le lui ont permis. Il a heureuſement employé la fyntheſe
, au lieu de placer ſur les cartes toutes les fondes
obſervées , méthode vague & obfcure , qui n'offroit fouvent
que des réſultats contradictoires capables d'altérer la
confiance des navigateurs qui s'en font toujours plaints .
Cette découverte de deux fonds , que l'étendue de notre
Journal ne nous permet pas d'expoſer dans tout fon jour ,
a été précédée d'une remarque qui vient à l'appui ; cet
Académicien avoit obfervé depuis pluſieurs années que
dans bien des parages du Golphe de Gafcogne & de la
Manche , le fond n'a point changé depuis près d'un fiecle.
C'eſt dans les Mémoires qu'il ſe propoſe de publier fur
cet objet intéreſſant qu'on pourra appercevoir l'ordre & la
folidité de ſes obfervations .
:
LETTRE de M. l'Abbé de Reyrac , à
Monfieur... de l'Académie Françoise ,
& de celle des Inscriptions & Belles-
Lettres , à l'occaſion de la mort de M.
Maſſuau l'aîné , ancien Maire d'Orléans
& de la Société Royale d'Agriculture de
la même Ville .
Je vous annonce , Monfieur , avec bien de la ſenſibilité
la mort de notre vertueux ami , M. Maffuau , arrivée le
vingt cinq de ce mois. La ville d'Orléans perd dans ce
refpectable Citoyen un des plus grands & des plus ſavans
M5
186 MERCURE DE FRANCE .
hommes qu'elle ait produits. Elevé par fon mérite à la
premiere dignité de la Magiſtrature municipale, il ne ceffa
de l'honorer & d'en remplir les devoirs avec une application,
un zele & une bienfaifance qui redoublerent les fentimens
d'eſtime qu'on avoit pour lui. Homme de paix ,
on le vit toujours porter , dans les différentes places , l'ef
prit de modération , de concorde & d'équité qui l'animoit.
১
Petit-neveu du célebre pere Petau , il ſembloit que la
vaſte littérature & les talens du docte Jéſuite fuſſent échus
en partage à M. Maſſuau , comme un bien de famille qui
lui appartenoit de droit. Les langues hébraïque , grecque
& latine lui étoient auſſi familieres que ſa langue maternelle.
Il poſſédoit encore parfaitement l'anglois & l'efpagnol.
Il laiſſe , Monfieur , entr'autres écrits , qui n'ont point
été imprimés , un grand nombre d'excellentes differtations
ſur pluſieurs points d'antiquité ſacrée & profane , qui toutes
prouvent combien il ſavoit allier à la plus profonde
érudition , la fineffe du goût & la ſagacité de l'efprit de
critique. A tant de lumieres ſupérieures , il joignoit , ainſi
que fon illuftre ami & concitoyen feu M. Pottier , la modeſtie
fincere qui les embellit & la ſolide piété qui en releve
l'éclat. M. Maſfuau n'avoit que deux paffions , celle
de l'étude & celle d'obliger ; auſſi toute ſa vie n'a-t- elle
été qu'une ſuite de belles actions & de ſervices importans
rendus à pluſieurs gens de Lettres , à ſa patrie & aux
pauvres. Citoyen vraiment admirable par fon génie & fes
fublimes qualités , qui emporte dans le tombeau le reſpect
des gens de bien , l'amour de fa famille , les juftes regrets
de les amis : homme enfin d'une candeur , d'une bonté
JANVIER II. Vol. 1776. 187
d'ame, d'une probité antique & d'une fainteté de moeurs
fi rare que dans les plus beaux fiecles on lui eût érigé un
monument honorable pour entretenir dans tous les coeurs
la noble émulation du bien public , le reſpect pour la religion
& l'enthouſiaſine des grandes vertus .
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Orléans , ce 29 Novembre 1775-
LETTRE d'une aſſemblée d'Officiers de
tous les Corps , à M. le Chevalier de
Fuilly de Thomaſſin , Brigadier des Gardes
- du - Corps du Roi , & Membre honoraire
de pluſieurs Académies , fur fon
Eloge historique & militaire du Maréchal
de Catinat.
A Paris , ce 12 Octobre 1775 .
C'eſt au nom , Monfieur des Officiers de tous les Corps
qui compoſoient l'aſſemblée , où vous prononçâtes avec
autant de dignité que de ſentiment l'éloge du Maréchal
de Catinat , que nous vous écrivons , pour vous engager
à publier ce diſcours vraiment militaire & patriotique ; &
qui , ſaus avoir obtenu le prix de l'Académie Françoiſe ,
dont il étoit fi digne , n'en fut pas moins applaudi , comme
vous favez , avec acclamation dans notre comité.
188 MERCURE DE FRANCE.
Vous devez , Monfieur , vous prêter à notre empreffement
avec d'autant plus d'aſſurance , qu'il ſe trouve conforme
au defir de l'un des premiers génies du fiecle ; &
que la médaille d'or décernée par l'aréopage littéraire au
rhéteur qui a ſu répandre , ſur la tombe de ce Général illuftre
, les fleurs les plus brillantes de fon arc , ne vaut
pas fans doute une feuille de ce laurier , que vous méritez
, comme militaire , pour avoir ſu , en célébrant un autre
Scipion , développer les plus beaux ſecrets du vôtre.
** Jugeons - en par l'effet , Monfieur , fent - on naître cette
eſtime de foi - même , en liſant les différens panégyriques
de Catinat , qui ont paru juſqu'ici. Et malgré leur pompe
& leur emphaſe , ſe trouve - t - on plus grand , plus généreux
, plus inſtruit ; ſe ſent - on , en un mot , plus rempli
d'amour pour la patrie , d'émulation pour ſes devoirs , de
capacité pour les remplir & de vénération pour ce grand
Capitaine ? Non , mais c'eſt ce que fait éprouver cette
éloquence noble & fiere , quoique ſimple & affectueufe
avec laquelle vous le peignez ; & quum devoit feule en effet
caractériſer & le héros & l'orateur. Voilà ce qui nous
porte à vous donner ces témoignages de notre prédilection
, que nous avons crû devoir rendre publics , & que
l'impreſſion de votre cuvrage ne manqueroit pas de juftifier.
Le plaifir de vous entretenir , Monfieur , nous va faire
entrer là- deſſus dans quelques détails . Vous préférez avec
raiſon les traits hiſtoriques , qui font mieux connoître les
excellentes qualités de ce Général Philoſophe , à ces déclamations
oratoires , qui ne fervent ſouvent qu'a relever
JANVIER II. Vol. 1776. 189
une vertu commune , ou à faire illuſion ſur les crimes heureux
d'un tyran. Les anecdotes très - intéreſſantes qui ornent
votre difcours , & qui étoient preſque généralement
ignorées , ajoutent beaucoup à ſa gloire , & vous donnent
autant de droit à notre reconnoiffance. Votre ſtyle eſt
plein d'élévation , de chaleur , de vérité , & le fublime y
eſt également dans les choſes & dans les mots ; enfin
c'eſt le ſtyle qui convenoit uniquement à un guerrier qui
loue un guerrier.
On peut dire , Monfieur , qu'en préconisant Catinat
vos concurrens ne vouloient qu'attirer fur eux - mêmes les
regards du Lycée , tandis que vous ne cherchiez qu'à les
fixer fur ce grand homme. Ils le louent avec les tranfports
d'un enthouſiaſine étudié , & vous le repréſentez
avec l'énergie des faits les plus touchans . Ils le vantent ,
ils l'exaltent ; & vous le faites penſer , agir & parler. On
voit ,, en un mot , que non moins occupés de leur gloire
particuliere , que vous l'êtes de l'utilité générale , ils s'efforcent
de faire prévaloir la ſupériorité de leurs talens ,
& vous ne fongez qu'à faire adorer les vertus de votre
modele .
Patriote ſenſible & généreux , vous savez , Monfieur ,
connoître & eftimer votre nation , que vous avez déjà
honorée en défendant les arts ; & votre nouvelle production
ne tend encore qu'à l'enflammer de cet amour de la
gloire , dont vous la connoiſſez ſi ſuſceptible. Pénétré du
beau zele qui vous anime , quel François ne deviendroit
foldat , qui ne demanderoit preſque comme Alexandre , où
font mes armes , où est l'ennemi ?
190 MERCURE DE FRANCE.
Oui , Monfieur , nous le répétons , votre éloquence a ce
caractere , que demandoit la Bruyere dans tout ouvrage
héroïque ou moral ; elle échauffe le courage & l'éclaire ,
& la verve de vos rivaux éblouit l'eſprit ſans émouvoir le
coeur. Vous dites que la vertu modefte de Catinat vous
enchante , vous ravit , & vos lecteurs éprouvent les mêmes
ſentimens . Mais l'eſſor ambitieux de vos compéti
teurs fait tout changer : les trophées du conquérant difparoiſſent
, l'héroïſine s'éteint , on n'eſt plus qu'homme de
lettres en les écoutant ; & ce n'eſt plus qu'eux qu'on admire
& qu'on voudroit imiter.
Cependant , Monfieur, loin de vouloir les déprimer ,
nous applaudiſfons au contraire avec plaisir à leurs efforts
vainqueurs . Nous voulions feulement vous faire connoître
par ce parallele que le génie les a mieux ſervis que le
ſentiment; & que vös ſuccès ne doivent ni vous faire
rougir d'être entré en lice avec eux , ni vous laiſſer envier
leur triomphe ; toutefois nous préſumons que la couronne
que vous méritez , ſelon tous vos camarades , qui font
vos vrais juges , ne brillera pas impunément fur votre
front , & qu'elle vous ſuſcitera bien des envieux & des
Zoïles . Mais glorifiez-vous en d'avance : vous ſavez , &
c'eſt vous qui l'avez dit , que les cris de l'envie affurent
encore mieux la gloire du mérite que les trompettes de la
renommée. f
Permettez - nous done , Monfieur , de vous réitérer , en
finiſſant , nos invitations , reſſouvenez-vous que vous devez
votre ouvrage à l'empreſſement du Public , qui diſtingue
vos talens ; à l'inſtruction des militaires , à qui vous l'avez
1
JANVIER II. Vol. 1776. 191
conſacré, à la mémoire du héros que vous immortaliſez ,
& à votre propre gloire qui réclame contre votre modeſtie.
Il ne nous reſte plus , Monfieur , qu'à nous féliciter d'avoir
été chargés par l'affemblée d'une commiſſion auffi
agréable pour nous qu'elle vous eſt honorable. Heureux fi
nous nous en ſommes acquittés d'une maniere capable de
remplir ſes vues , & de vous convaincre de l'eſtime fin
cere & de l'attachement reſpectueux avec lesquels nous
fommes ,
Monfieur,
Vos très- humbles & très - obéiſſans ſerviteurs.
Le Comte DE LA MOTTE DU BREUIL ,
Ancien Mestre - de - Camp de Caval.
Signés Le Chevalier DU BOIS DE LA GARDE ,
Lieut.- Colonel d'Infanterie.
DUPONT , Capitaine de Dragons.
LETTRE du ſieur Joseph Duplain , Lib .
à Lyon , à M. d'Alembert , Secrétaire
Perpét. de l'Acad. Françoife .
Le ſieur Joſeph Duplain ayant annoncé dans un Prospecsus
imprimé , une édition du Dictionnaire de l'Académie
Françoise avec des additions & corrections , cette Compagnie
en a porté ses plaintes au Magistrat comme d'une infraction
192 MERCURE DE FRANCE.
à son privilege ; en conséquence le ſieur Duplain a écrit à
M. d'Alembert la lettre ſuivante , que l'Académie nous a envoyée
pour être inférée dans notre Journal , afin que ceux
qui se proposent d'acquérir cette édition foient détrompés fur
les prétendues améliorations qu'on leur a promises .
Monfieur ,
Monfieur de la Tourette , notre Inſpecteur , m'a communiqué
les ordres de M. Albert , an ſujet du Dictionnaire de
l'Académie. J'ai fait faire effectivement l'annonce de la
nouvelle édition que j'ai entrepris de ce livre avec l'agrément
du Libraire privilégié , annonce que je vous ſupplia
de regarder comme celle d'un Libraire Marchand qui veut
donner de la rapidité à la vente de ſon livre . Je n'ai fait
aucun changement à ce Dictionnaire , & il y auroit eû de
la maladreſſe de ma part d'y inférer des augmentations que
P'Académie auroit déſavouées , ce qui nuiroit au débit de
l'ouvrage ; mais je n'ai rien épargné pour le rendre - correct
& aufli parfait que l'édition in -folio . Voilà , Monſieur
, ou ſe réduit mon travail , je vous ſupplie d'en être
perfuadé , ainſi que du reſpect avec lequel je ſuis ,
Monfieur ,
Votre très-humble ſerviteur ,
JOSEPH DUPLAIN
A Lyon , ce 16 Décembre 1775.
BIENJANVIER
II. Vol. 1776. 193
1
BIENFAISANCE.
I.
Il y a environ dix ans qu'un Tailleur
de Londres , nommé Swith , très- pauvre
& fans autre reſſource qu'un ami auſſi
pauvre que lui , appelé Thoms , & Tiſſerand
defa profeſſion , partit pour les Indes
Orientales , dans l'eſpérance d'y améliorer
fon fort Il y fit fortune , & époufa
une fille riche , qui avoit une ſoeur auſſi
opulente ; l'ane & l'autre voulurent fuivre
Swith dans ſa Patrie , lorſqu'il ſe crut
à l'abri de tout événement. Arrivé à Londres
, il n'eut pas de peine à ſe rappeler
ſa premiere miſere. Cette idée lui retrace
l'image de Thoms ; il vole chez fonami ,
dont il n'eſt pas reconnu ,& s'informe de
lui-même s'il eſt à ſonaiſe , s'il a une maifon
, s'il eſt marié. Toutes ſes réponſes furent
négatives , & à chacune , Swith fit paroître
une joie ſi vive , que le Tifferand
crut avoir affaire à un inſenſé , ou à un
homme opulent qui infultoit à ſa miſere.
Dans peu d'heures il fut détrompé ; un
N
194 MERCURE DE FRANCE.
carroſſe s'arrête à ſa porte , on lui dit d'y
monter ; il y monte. On arrive dans une
belle maiſon ; Thoms y reconnoît Swith ,
qui avoit repris ſes anciens habits , & qui
lui dit : Mon ami , quand nous n'avions
rien , nous nous confolions ; le premier de
nous qui avoit un schelling , le partageoit
avec l'autre , cette maison est à toi , avec
tout ce qu'elle contient : voilà la foeur de
ma femme ; elle veut un mari honnêtehomme
; elle est riche : je lui ai parlé de
toi ; elle conſent à te donner la main . Je
t'appelois autrefois mon frere ; tu l'es actuellement
. Oublions tout , excepté l'amitié qui
nous lie , & qui ne finira qu'avec nous.
II.
Dans le mois de Novembre de l'année
derniere , au village de Roiffy ,
Terre qui appartient à Madame la Marquiſe
de Caraman , une pauvre femme
fut pendant deuxjours en travail d'enfant
La Sage-Femme déſeſpérant de pouvoir
la délivrer , le Bailli de Roiſſy écrit à
Madame de Caraman la ſituation de cette
infortunée. La Marquiſe reçoit la lettre
à deux heures du matin , fait ſur le
champ atteler quatre chevaux à fon carJANVIER
II. Vol. 1776. 195
roſſe , écrit à ſon Accoucheur de vouloir
bien ſe tranſporter à Roiſſy , & ordonne
à fon Cocher de prendre la poſte au
Bourget pour arriver plus vîte. L'Accoucheur
délivre heureuſement la femme ,
qui , ſans ce ſecours & la tendre humanité
de Madame la Marquiſe de Caraman
, étoit en danger de perdre la vie.
ANECDOTES.
42
I.
Le trait ſuivant fait bien de l'honneur
à la modération philofophique de feu
l'Abbé de Voiſenon. Un Poëte de ſa
connoiſſance avoit fait contre lui une
Satire , où ſes moeurs n'étoient pas plus
ménagées que ſon eſprit. Avant de la
faire inprimer , il alla trouver l'Abbé
de Voiſenon même , réſolu de la lui
montrer , pour ſavoir ce qu'il en penſeroit
, & juger de l'effet qu'elle produiroit
fur lui . ,, Il y a , lui dit- il d'un ton
,, hypocrite , de bien méchantes gens ;
„ voilà une Satire affreuſe qui vient de
N2
172 MERCURE DE FRANCE.
eſt en ſoufre rouge , qui ne change jamais
de couleur ; prix , 12 fols la piece.
On vient de publier très récemment
les médaillons de Monseigneur de Miroménil
, Garde des Sceaux de France ,
de M. de la Chalotais , & de M. Beni .
gne Boſſuet , Evêque de Meaux. A Paris ,
chez Lauraire de l'Académie de St. Luc ,
rue des Prêtres St. Germain l'Auxerrois.
MUSIQUE.
L.
Mélange musical , premier recueil , contenant
un duo , un trio , une ſcene , des
airs , des ariettes , des romances & des
chanfons ; avec différentes fortes d'accompagnemens
, tant de harpe ou clavecin
en ſolo , qu'à grand & petit
orcheſtre , dédié à Madame la Vicomteile
de Pons , composé par Paul Céfar
Gibert ; prix , 15 liv. A Paris , chez
l'Auteur , cour de l'Orangerie des Tuileries
, & aux adreſſes ordinaires.
CETTE muſique eft agréable , & doit
réuffir.
1
JANVILA
)
Le premier mo
aux amoers & apri
naud, eft traite par e
tation sa Poëse nais R
anacreontique, 20
propres a ce genre.
L'Imitation en
FLE
Ode du premier Erre d
reillement traves d'ins
velle: nous
E
fufceptible d'expreffor
vant le ſens des diferentes
couplets.
La ſcene & l'air tre
des Freres Ennemis de ac
l'attention des amaters
cueil en généra far
de cet habile Compoeur
11
Septieme Teruel Zarienes co
rangees pour i cave
avec
accompagnemer os
& la balle cu free,
felle Lenge d
-
1 .
we
Da
Benaut,Malire De CVECT
16 fois & Faris
. הביח--
I
Git- lecorporaci
196 MERCURE DE FRANCE .
„ me tomber entre les mains, dont tous
20 les traits me paroiſſent porter directe.
„ ment fur vous , quoiqu'on ait laiſſé le
„ nom en blanc. L'Auteur m'en eſt in-
„ connu; mais comme on ignore ſans
„ doute notre liaiſon , on a voulu la ſou-
„ mettre à ma critique avant de la faire
„ paroître " . Il tire l'écrit de ſa poche ,
& le lui lit effrontément en entier , appuyant
avec complaiſance fur les endroits
les plus forts . L'Abbé de Voiſenon l'écouta
tranquillement juſqu'à la fin , prit
enfuite l'Ouvrage pour l'examiner , fit
l'éloge des meilleurs vers , en critiqua
quelques autres , & pria le Poëte de lui
permettre de faire quelques corrections.
Celui-ci crut qu'ilalloit tout au moins jeter
le papier au feu ; mais l'Abbé s'approche
de fon bureau , corrige une douzaine de
vers , remplit le blanc de ſon nom , &
rend la Satire à l'Auteur , en lui diſant
phlegmatiquement : à préſent , mon
,, ami , je crois que vous pouvez faire
,, imprimer cet Ouvrage ; il y avoit quel-
,, ques incorrections qui auroient pu lui
,, faire tort : il eſt rempli de ſel & d'ef-
,, prit , & ne peut manquer d'être bien
,, reçu du public " . Le Poëte Satirique
fut fi frappé de ce ſang froid , qu'il dé-
”
1
JANVIER II. Vol. 1776. 197
chira ſon écrit , le brûla , embraſſal'Abbé ,
& lui protefta qu'il étoit guéri pour toujours
de la démangeaifon de faire des
Satires .
II.
Un jour le Maréchal de Villars voulut
s'emparer du cabinet d'un Avocat pour
le joindre au Confeil de Guerre. Thierri ,
c'eſt le nom de l'Avocat , préſenta au
Régent ce placet fingulier : ,, Me Thierri ,
„Avocat aux Confeils du Roi , repré
ود
ſente très- humblement à Votre Alteffe
,, Royale que M. le Maréchal de Villars ,
,, n'ayant plus d'ennemis à combattre ni
ودde traités de paix à faire , a mis le
,, fiege devant le cabinet d'un pauvre
Avocat. Il s'imagine que la place ſe
„ rendra à la premiere fommation ; mais
ود
ود le Suppliant a réfolu d'attendre le gros
„ canon , & ce gros canon, ce font les
و د
ordres de Votre Alteſſe Royale " . Ce
placet fut renvoyé au Maréchal , qui ,
l'ayant lu , dit : ,, allons , il faut lever le
,, ſiege , ce ſera le premier que j'aurai
„levé de ma vie ". ود
111.
M. de Maléſieux diſoit un jour à M.
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
le Duc d'Orléans , Régent , au ſujet d'un
traité qu'il venoit de ſigner , qu'il auroit
été à propos d'intérer dans quelque article
un mot équivoque qui pât fournir
un prétexte pour renouveler la guerre.
Bon ! réppondit le Prince , quand on a
de quoi faire la guerre , on ne donneroit
pas un fol d'un prétexte.
IV.
On jouoit au Pharaon dans la falle
des Redoutes à Vienne en Autriche. Un
maſque , élégamment vêtu , s'approche
de la table , y jette un coup d'oeil , & dit
froidement : va la banque , Le Banquier
ayant accepté , l'inconnu gagne : le perdant
fe lève ,& veut lui donner les 2000
louis & les facs. Le maſque prend les
2000 louis , & dit à celui qu'il a débanqué
: ,, lorſque j'ai tenté le hafard du jeu ,
,,je n'ai vu que la fomme qui étoit fur
,, la table , & que je retire. Si j'avois
,, perdu , je ne vous aurois certainement
„ payé que cela ; ainſi gardez vos facs ,
,, ils ne font , ni ne peuvent être à moi ".
JANVIER II. Vol. 1776. 199
AVIS.
I.
Préparation antimoniale de Jacquet.
CETTE préparation approuvée par la Faculté de Mé
,
,
осса-
decine de Paris eſt un des meilleurs fondans qu'on
puiſſe employer dans le traitement de différentes maladies
. Elle eſt ſouveraine , fur- tout dans celles qui proviennent
de l'épaiſſiſſement de la lymphe , comme ſcrophules
, lait répandu , maladie de la peau , & particulierement
les dartres qui , ſe trouvant répercutées
fionnent les plus grands ravages . La cruelle maladie
des negres , vulgairement appelée le pian , ne réſiſte pas
à ſon efficacité ; & c'eſt d'après les cures les mieux conſtatées
qu'elle a été envoyée dans les ifles pour le
compte du Roi & que MM. les Ditecteurs de la
Compagnie des Indes en ont fait paffer dans leurs établiſſemens
.
2
,
On trouve la préparation antimoniale chez le ſieur Jacquet
, ancien Chirurgien de Mgr le Prince de Wirtemberg ,
rue de Vaugirard , vis-à-vis de l'ancienne Académie de la
Guériniere.
I I.
Le fieur Rouffel , demeurant à Paris , rue Jean de l'E
N 4
200 MERCURE DE FRANCE.
pine , chez l'Epicier en gros , la porte- cochere à côté du
Taillandier , au deuxieme appartement fur le devant , près
de la Grève , donne avis au Public qu'il débite , avec
permiffion , des bagues dont la propriété eſt de guérir la
goutte. Les perſonnes qui en font fort affligées doivent
porter cette bague avant ou après l'attaque de la goutte;
en la portant toujours au doigt , elle préſerve d'apoplexie
& de paralyfie .
Le prix des bagues montées en or , eft de 36 liv. &
celles en argent , de 24 1.
Le fieur Rouffel coupe les Cors , les guérit avec un peu
d'onguent , & coupe les ongles des pieds .
Le prix des boîtes à douze mouches eſt de 3 liv.
Celui des boîtes à fix mouches eft 1 1. 10 f.
Il a une pommade pour les hémorrhoides , les foulage
& les guérit .
Les pots de pommade font de 3 liv. & 1 1. 4 f.
Il a une eau pour guérir les brûlures , approuvée par
M. le Doyen & Préfident de la Commiffion Royale de
Médecine.
Le prix des bouteilles eſt de 3 liv. & de 11. 4 f.
III.
Nouvelle Pommade attractive du fieur
Chaumont , Perruquier.
Cette pommade , dont l'odeur est très agréable , a la
JANVIER II. Vol. 1776. 201
propriété de faire tenir les toupets poſtiches ſur la tête
fans aucun inconvénient , & de maniere qu'ils font allufion
à la chevelure la mieux plantée : on s'en fert auſſi
avec fuccès pour les perruques ſujettes à reculer & à ſe
déranger : elle ſe vend trente fols l'once. Les bâtons
font de deux onces chacun .
Le fieur Chaumont fait auſſi des toupets poſtiches fort
commodes pour les perſonnes qui n'ont plus de cheveux
fur la tête , mais qui en ont affez aux faces pour pouvoir
être accommodés . Ces nouveaux toupets , étant travaillés
fur treffe fur le bord du front , en font bien plus fins fur
la peau ; & afin d'imiter plus parfaitement la nature , ils
font dentelés , de maniere à ne laiffer appercevoir que des
picots ſur lesquels une eſpecé de petits cheveux folets
font placés avec art & fi librement , qu'ils en effacent abfolument
la bordure..
Il demeure rue des Poulies , en entrant à droite par la
rue S. Honoré , à Paris .
IV.
Le Trésor de la Bouche .
Le fieur P. Bocquillon , Marchand Gantier Parfumeur à Paris
, à la Providence , rue St. Antoine , entre l'Eglife de St.
Louis de MM. de Sainte Catherine & la rue Percée , visà-
vis celle des Ballets , annonce au Public qu'il a été reçu
& approuvé à la Commiſſion Royale de Médecine , le n
Octobre 1773 , pour une liqueur nommée le trésor de la
bouche, dont il eſt le ſeul compoſiteur, Ses admirables
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
1
vertus la font préférer , en lui établiſſant une très grande
réputation. La propriété de ſa liqueur eſt de guérir tous les
maux de dents quelque violent qu'ils puiſfent être , de purger
de tout venin , chancre , abſcès & ulcere , enfin de
préſerver la bouche de tout ce qui peut contribuer à gâter
les dents ; elle les conferve même quoique gâtées .
Cette liqueur a un goût très agréable. L'Auteur en reçoit
tous les jours de nouveaux fuffrages par des certificats
que lui envoyent ſans ceſſe les perſonnes de la premiere
diſtinction. L'Auteur a des bouteilles à 10 1. 5 1. 3 1. &
1 1. 4 f. Il donne la maniere de s'en ſervir , ſignée & paraphée
de fa main ; il met fon nom de baptême & de famille
fur l'étiquette des bouteilles , ainſi que ſur le bouchon
, marqué de fon cachet , & un tableau au deſſus de
fa porte , pour ne pas ſe tromper. Il vend auſſi le véritable
taffetas d'Angleterre , propre pour les coupures & brûlures
, approuvé par MM. de la Commiſſion de Médecine,
le 31 Juillet 1773. L'Auteur prie de lui affranchir le port
des lettres .
NOUVELLES POLITIQUES.
LE
De Constantinople , le 17 Novembre 1775-
✓E Capitan-Pacha eſt arrivé hier dans ce Port avec ſa
flotte , chargée de la principale partie des dépouilles du
Chéik - Daher. Ibrahim Sebak , principal Miniftre de ce
dernier , eſt enchaîné fur un des vaiſſeaux . On a trouvé en
JANVIER II. Vol. 1776. 203
dépôt à Seyde un grand coffre qui contenoit l'or & les
bijoux les plus précieux du Chéïk. Ce tréſor avoit été le
motif le plus preſſant de la guerre qu'Aboudaab avoit portée
en Syrie.
De Moscou , le 10 Novembre 1775.
L'impératrice ſe rendit dernierement au Sénat pour y
faire enregiſtrer un édit par lequel les Particuliers des
Provinces éloignées ne feront plus tenus de venir en cette
ville ou à Pétersbourg , pour faire juger leurs procès en
derniere inſtance. Les Gouverneurs particuliers , aſſiſtés
des Conſeils des Provinces , auront à cet égard les droits
du Sénat , le dernier appel à l'Impératrice confervé ; mais
on ne pourra faire uſage de cette voie , qu'au riſque d'une
punition pour l'appelant , dans le cas où l'Impératrice confirmera
la premiere déciſion .
De Stockholm , le 4 Decembre 1775.
On écrit d'Upfal qu'un Citoyen vraiment patriotique ,
qui defire de reſter inconnu , promet une médaille d'or à
celui qui réfoudra , de la maniere la plus fatisfaiſante , la
queftion ſuivante : Si les moeurs chrétiennes s'améliorent ou
Se détruisent parmi les Suédois , & dans le cas de l'amélioration
, quelle est la cause de cet état , & qu'elles doivent en
étre les fuites relativement à la ſociété civile ? Ce Citoyen ,
en ſe réſervant le droit de prononcer entre les concurrens ,
a pourvu, en cas qu'il vint à mourir , a ce que le prix
ne fût pas moins diſtribué. Les mémoires , doivent être
adreflés à l'Affeffeur Pfeiffer.
204 MERCURE DE FRANCE.
De Lisbonne , le 28 Novembre 1775.
Le ſieur Joſeph Sefar de Menezes , Gouverneur de Fernambuc
(dans le Bréfil) a écrit à Sa Majesté qu'à Siara ,
ville capitale de la Province du même nom , on venoit
de perdre un particulier âgé de cent vingt - quatre ans ,
nommé André Vidal de Negreiros. Il avoit toujours joui
d'une bonne mémoire & de l'ufage libre de tous ſes ſens .
Capitaine Supérieur de la ville en 1772 , il avoit encore
rempli la place de Juge à la fatisfaction de tout le monde.
Il étoit pere de trente fils & de cinq filles , qui ont
eu trente-trois enfans , cinquante deux petits - enfans , quarante-
deux enfans de petits- enfans , & vingt fix defcendans
de ces derniers , ce qui faifoit une poftérité de cent quatre-
vingt- huit perfonnes, dont cent quarante-neuf vivoient
en 1773 , n'occupant tous qu'une feule & même maiſon
avec le refpectable syeul commun , qui ſans doute avoit
donné à fa familie une (ducation excellente
cette union patriarcliale.
De Malie, le 15 Novembre 1775 .
Extrait d'une Lettre de cette Isle.
, principe de
„ Frere François de Ximenes de Texada , eſt mort le
,, 9 de ce mois , âgé de 72 ans , des fuites d'un rhume
"
"
"
و د
épidémique négligé , & qui dégénera en une fluxion de
poitrine fi férieuſe , que loffque les Médecins furent appelés
, il la déclarerent mor.elle. Le Grand - Maître demanda
aufli- tôt l'adminiſtration des derniers facremens
23 qu'il reçut le 4 & le 6 , avec la réſignation d'un ReliJANVIER
II. Vol. 1776. 205
و د
"
g'eux voué à la défenſe du Chriftianiſme. Il avoit été
élu Grand - Maître le 28 Janvier 1773 .
" Dès que le Grand-Maitre fut mort , les yeux de tout
le Couvent ſe tournerent fur le Bailli de Chauvence &
ود fur le Bailli de Rohan ; m is le premier ayant déclaré
,, que fon âge de foixante - dix - fept ans & fes infirmités
ود
ود
étoient incompatibles avec le Magiſtere ; qu'il ne vouloit
plus penſer qu'à bien mourir , & que le Bailli de
„ Rohan lui paroiſſoit le plus digne de remplir la premiere
ود
ود
dignité de l'Ordre , l'élection & la proclamation de ce
dernier furent faites d'un voeu unanime & d'une manie-
,, re fi flatteuſe qu'on en trouveroit peu d'exemples dans
ود les annales de l'Ordre. Les tranfports de joie avec la-
„ quelle les Maltois apprirent cette élection , en démon-
„ trerent la fageſſe ".
De Venise , le 16 Décembre 1775.
Le Gouvernement a fait proclamer un ordre général à
tous les Co vens de la République , de fournir un état
détaillé des dixmes qui leur ont été accordées par Sixte
-V, & des différentes charges qu'ils doivent payer annuellement
; comme autfi la lifte des Religieux qui font fortis
de Religion , de ceux qui ont pris l'habit eccléfiaftique , &
de ceux qui ont quitté les domaines de la République depuis
l'édit de 1768 , en ſpécifiant le nombre de ces derniers.
206 MERCURE DE FRANCE .
ト
De Londres , le 29 Décembre 1775-
Le Lord Germaine reçut , il y a trois jours , des lettres
du Major-Général Carleton , datées de Montréal , le 5 Novembre
, qui portent que cet Officier n'ayant pu raffembler
des forces ſur leſquelles il pût compter pour ſecourir
Saint -Jean , les Rebelles avoient profité de la défection
de l'ordre le plus vil des Canadiens , pour accélérer l'exé.
cution de leur entrepriſe ; que les Forts de Chambly & de
Saint-Jean , ſur la riviere de Richelieu , après avoir arrêté
les progrès des Infurgens pendant plus de deux mois , ſe
font rendus , & que les garniſons ont été faites priſonnieres
de guerre par une capitulation.
,
On a appris depuis , par un vaiſſeau arrivé de Quebec
à Briſtol , que Montréal avoit capitulé le 12 Novembre , &
que les vainqueurs avoient auſſi-tôt publié un manifeſte ,
dans lequel ils ont déclaré que tout Canadien reſteroit en
poſſeſſion de ſes biens. Une lettre du Lieutenant-Gouverneur
Cramabé , datée de Quebec le 9 du même mois
donne lieu de croire qu'un détachement d'Américains ,
commandé par un nommé Arnold , eſt entré dans la Province
par la riviere de Chaudiere , & qu'une partie de ce
détachement eſt actuellement poſtée à la pointe de Lévi ,
vis - à - vis de Quebec , attendant la jonction du Général
Mongommery. Des lettres du Général Carleton , apportées
ici le 25 par le ſieur Pringle , Lieutenant de vaiſſeau
de Sa Majesté , & datées du 18 Novembre , raffurent encore
fur le fort de cette capitale. Ce Général mande au
Miniſtere qu'il étoit rentré à Quebec à la tête de douze
JANVIER II . Vol. 1776. 207
cens hommes , y compris un grand nombre de Canadiens
fur lesquels , à la vérité , il ne paroît pas faire un grand
fond ; qu'il avoit toutes les provifions néceſſaires , même
du bois pour cinq mois , & qu'il ſe flattoit de ſe ſoutenir
contre les entrepriſes des ennemis juſqu'à ce qu'il eut reçu
les ſecours d'Angleterre , qu'il attendoit avec impatience.
Il confirme par cette lettre l'abandon qu'il a été forcé de
faire de Montréal , attendu qu'avec tous les efforts de la
- Nobleſſe & du Clergé du Pays , combinés avec lui , il
n'avoit pu contraindre le Peuple à le ſeconder en prenant
les armes.
On a appris que les Américains s'étoient emparés en
dernier lieu d'un bâtiment marchand Anglois , qui portoir
à Boſton quatre cents barrils de poudre à canon , un mortier
& quelques petits canons . Ce bâtiment , qui faiſoit
partie d'un convoi entré heureuſement dans le Port , manoeuvra
de façon qu'il n'y entra point comme les autres ,
& qu'on foupçonne le Capitaine & l'équipage d'avoir ,
pour ainfi dire , livré leur bâtiment à l'ennemi à la vue de
la côte .
De Paris, le 1 Janvier 1776.
On écrit de Vienne en Dauphiné , que malgré la décou
verte qui avoit été faite à peu de diſtance & au midi de
la ville en 1773 , d'un morceau de moſaïque de la plus
précieuſe antiquité , on paroiſſoit ne plus s'occuper de la
recherche de ces monumens , lorſque la protection particuliere
que l'Intendant de la Province accorde aux Arts ,
a déterminé le fieur Schneider , Peintre & Profeſſeur de
PEcole gratuite de Deſſin au College royal de la ville , à
208 MERCURE DE FRANCE .
continuer les fouilles au même lieu où le morceau de mo.
ſaïque avoit été trouvé. Les travaux de cet Artiſte lui ont
procuré plufieurs blocs de marbre curieux par leur groffeur
& leur fculpture , & la rencontre d'une moſaïque plus
grande & plus variée dans ſon deſſin que la premiere.
Dans l'eſpace de trente quatre pieds de longueur fur
vingt-quatre de largeur , ce pavé offre au milieu un tableau
où l'on diftingue trois femmes dont une eſt à demie
nue , effrayées toutes trois & paroiffent fuir devant
un foldat qui les pourſuit armé d'une lance . Au - deſſus
efſt un rempart fur lequel on voit une tente & deux autres
guerriers , dont l'un ſemble donner l'ordre d'arrêter les femmes
& l'autre ſonne de la trompette . Ces figures , de
grandeur naturelle , ſont vêtues à la Grecque. Ce tableau
étoit furmonté par cinq médaillons réprefentant l'un la
tête de Méduſe , & les autres les quatre ſaiſons avec leurs
attributs particuliers . Le reſte de ce riche pavé étoit com
poſé de vingt - fix compartimens d'une forme alternativement
quarrée & circulaire , le tout terminé par une bordure
de bon goût .
Le ſieur Schneider , à l'aide d'une méthode de fon invention
, eſt parvenu à lever cette mofaïque intéreſſante
pour les Arts , & à la faire tranſporter au college dans la
falle de deffin , où elle forme un genre de décoration fort
rare.
,
En poursuivant ſa fouille avec une ardeur qu'augmentoit
ſon ſuccès , il a trouvé un ſecond pavé en maftic Romain
blanc , parfemé de fragmens des marbres les plus rares &
jetés comme au hazard , le tout poli & formant un bel effet
& un corps très - dur. Cette eſpece de marbre a été
auffi
JANVIER II . Vol . 1776. 209
auſſi déposée au même College . La décompoſition analy
tique d'un morceau de ce marbre factice pourroit être fort
utile à l'induftrie de nos Stucateurs modernes .
PRESENTATIONS .
2
Le 24 décembre , le baron de Navailles Poiyferré , chevalier
d'honneur au Parlement de Navarre eut l'honneur
d'être préſenté à Sa Majefté par le Garde des
Sceaux , & lui faire les remercimens de cette Compagnie
fur fa réintégration .
Le 26 , les Députés de la ville de Rouen eurent une
audience du Roi . Ils furent préſentés à Sa Majeſté par
le maréchal - duc d'Harcourt , gouverneur de la province
de Normandie , & par le fieur Bertin , miniſtre , ayant le
département de la province . Ils furent conduits à l'audience
de Sa Majefté par le ſieur de Nantouillet , maître
des cérémonies , & par le ſieur de Watronville , aide des
cérémonies.
Le 27 , le fieur Brunyer , ancien médecin des camps &
armées du Roi , ci devant premier médecin de l'hôpital
militaire de Metz , médecin de la charité royalę de Saint-
Germain en- Laye , nommé médecin confultant de Monfieur
, a eu l'honneur de lui être préſenté par le marquis
de Noailles , premier gentilhomme de la chambre de ce
Prince , & par le ſieur Lieutaud , premier médecin du
Roi.
210 MERCURE DE FRANCE.
Les Etats de la Souveraineté de Béarn , qui n'avoient
pas rendu l'hommage & fait le ferment de fidélité qu'ils
doivent au Roi à ſon avénement à la couronne , s'acquiterent
de ce devoir le 31 du mois dernier , ſuivant la formute
&le privilége particulier à cette Province. Leurs
Députés furent conduits à l'audience par le marquis de
Dreux , grand-maître des cérémonies , par le ſieur de Nantouillet,
maître des cérémonies , & par le ſieur de Watronville
, aide des cérémonies , & préſentés à Sa Majeſté
par le Duc de Grammont , gouverneur de la Province ,
& par le fieur de Malesherbes , miniftre & fecrétaire d'Etat.
La députation étoit compofée de l'évêque de Leſcar ,
qui porta la parole , du baron de Navailles Poiyferré , baron
de Mioſſens & chevalier d'honneur au Parlement de
Navarre;-du-vicomte de Navailles , baron de Mirepex ;
du baron de,Livron , brigadier des armées du Roi, & major-
général des Carabiniers , députés de la Nobleſſe ; du
ſieur de Caubios, lieutenant de maire de Morlaas ; du ſieur
de Veguier , lieutenant de maire de Pau ; du ſieur de la
Ferrere , lieutenant de maire de Navarreins , & du ſieur
de Diffe, maire, de Couches , députés du Tiers-Etat ; du
baron de Sus , ſyndic général d'Epée , & du ſieur de Vitau
, ſecrétaire - général des Etats de Béarn. Ils prêterent
forment de fidélite au Roi , qui s'eſt engagé avec bonté à
maintenir leurs privileges. Ils ont été enſuite admis aux
audiences de la Reine ,de Monfieur , de Madame , de
Monfeigneur le counte, d'Artois , de Madame la comteffe
d'Artois ,de Madame Elifabeth , & de Mesdames Adélaïde
, Victoire & Sophie de France , qui ont bien voulu les
recevoir avec la même bonté , & témoigner leur fatisfac
JANVIER II. Vol. 1776. 211
tion des harangues qui leur furent prononcées par l'évêque
de Leſcar.
Le 7 du même mois , la marquiſe de Sainte-Croix a eu
Phonneur d'être préſentée à Leurs Majeftés & à la Famille
royale , par la marquiſe des Ecotais .
Le bailli de Saint- Simon , ambaſſadeur de Malte , en
habit de cérémonie de l'ordre, eut une audience particuliere
de Leurs Majeftés , dans laquelle il remit une notification
de la mort de dom François Ximenes , Grand-Mar
tre de la Religion de Malte , & fit part en même temps
Leurs Majestés , de l'avenement du bailli de Rohan au Mа-
giftere. Le bailli de Saint - Simon , accompagné d'environ
foixante Chevaliers de l'ordre, fut conduit à cette audience
& à celle de la Famille royale par le ſieur la Live de
la Briche , introducteur des Ambaſſadeurs : le ſieur de Sequeville
, fecrétaire ordinaire du Roi à la conduite des
Ambaſſadeurs , marchoit à la tête des Chevaliers do
l'Ordre .
Le même jour , le baron de Boden , miniſtre plénipotentiaire
du Landgrave de Heſſe - Caffel , eut une audience
particuliere de Leurs Majestés , dans laquelle il préſenta ſes
lettres de créance : il fut conduit à cette audience & à
celle de la Famille royale , par le ſieur la Live de la Briche
, introducteur des Ambaſſadeurs : le ſieur de Sequeville
, ſecrétaire ordinaire du Roi à la conduite des Ambaſſadeurs
, précédoit.
02
212 MERCURE DE FRANCE.
✓ NOMINATIONS.
Le Roi vient d'accorder l'abbaye de Mazan , ordre de
Citeaux , dioceſe de Vivier , à l'Evêque de Siſteron , celle
de Saint Sever - Cap , ordre de Saint Benoît , dioceſe d'Aire
, à l'Evêque de Bayonne ; celle de Montbenoît , ordre
de Saint Auguftin , dioceſe de Besançon , à l'Abbé de Saint
Pern , aumônier de la Reine ; celle d'Eſſommes , même ordre
, dioceſe de Soiffons , à l'abbé Deshaiſes , vicaire - gé
néral d'Alby , Secrétaire d'ambaſſade à Rome ; celle de
Landais ordre de Cîteaux , dioceſe de Bourges , à l'Abbé
de Seguiran , vicaire général de Narbonne ; celle de Doudauville
, ordre de Saint Auguſtin , dioceſe de Boulogne ,
à l'Abbé de Lanſac , aumonier de Madame Victoire .
Sa Majefté a auſſi accordé le Prieuré de Sainte Celine ,
ordre de St- Benoît , dioceſe de Meaux , a l'abbé de Chauvigny
de Blot , vicaire- général de Noyon ; celui de Compriant
, ordre de Saint-Augustin , dioceſe de Bordeaux , à
l'abbé Gourcy , vicaire -général dudit dioceſe ; celui de
Quinquenevaud , même ordre , dioceſe de Nantes , à l'abbé
de Rochemaure , vicaire - général de Montpellier ; &
celui de Friardel , même ordre , dioceſe de Lifieux , à
rabbé de Cambon , vicaire - général de Toulouſe .
Le 9 janvier , l'évêque de Séez a prêté ferment de fidé
lité au Roi , pendant la meſſe de Sa Majefté.
JANVIER II. Vol. 1776. 213
ε
MORTS,
L'ancien évêque de Fréjus , Martin du Bellay , abbé
commendataire de l'abbaye royale du Mont-Saint- Quentin ,
ordre de Saint Benoît , dioceſe de Noyon , prieur commen
lataire de la Ste- Trinité de Combourg , ordre de Saint
Benoît , dioceſe de Saint Malo , eſt mort à Paris le 19 du
mois dernier , agé de 73 ans paffes,
,
Louife de Mailly , veuve en premieres noces du ſieur
Charles de Fouju , marquis d'Efcures , & en fecondes , du
fleur Jacques de Clairambezud marquis de Vendeuit ,
licumenant - général des armées du Roi, eſt morte en fon
chateau de Dieu-Donne , en Beauvoiſis , le 16 du même
mois , agée de 82 ans .
Marie- Anne- Charlotte de Rabodanges , ancienne abbeffe
de l'abbaye d'Eſtival en Charny , dioceſe du Mans , eſt
morte à Paris , au couvent du Précieux-Sang , le 29 du
mois dernier , âgée de 75 ans.
LOTERIE.
Le tirage de la loterie de PEcole royale militaire s'eft
fait le 5 Janvier. Les numéros fortis de la roue de fortu
ne font 44,37,59,61 , 88. Le prochain tirage ſe fera
le 5 Février.
3
214 MERCURE DE FRANCE.
ALDITIONS DE HOLLANDE*
ANECDOTES , FAITS SINGULIE
LEVÉNEMENS REMARQUABLES.
Lorſque le Docteur Swift venait voir ſes amis en Angleterre
, il paſſait ordinairement quelque tems chez M.
Pope à Twickenham. Là tous les jours après ſon dîner
il ſe dérobait à la Compagnie pour aller viſiter un homme
dont l'eſprit était aliéné. Il ſemble qu'il voulait dès - lors
ſe familiariſer avec un état qui devait être un jour le fien .
Ce grand génie qui converſait avec des foux , fonda un
Hôpital de foux , & mourut lui-même fou. Il avait connu
de bonne heure le vice de ſa conftitution phyfique ,
& raiſonnaît bien philoſophiquement fur la folie. Ce n'eft
pas , diſait- il , la honte de l'homme , mais celle de la nature.
C'est une bonne lame dans un méchant fourreau.
Le Docteur dont nous venons de parler , était autant
renommé par la fingularité de fon caractere que par la
beauté de fon eſprit . Il voyageait le plus ſouvent à pied ,
un livre à la main ; & quand il s'abſorbait dans ſa lecture
, il marchait juſqu'à la nuit fans ceſſer de lire & fans
s'arrêter pour manger , ni pour ſe repoſer. Un jour qu'il
ſe rendait de Dublin à Waterford , à pied , ſuivant ſa cou-
* Extrait du Journal Anglois.
JANVIER II . Vol. 1776. 215
tume , le Breviaire à la main , & fuivi d'un ſeul domeftique
, il fut rencontré par un vieux Seigneur Irlandais ,
dont la demeure était proche. Ce Seigneur ne le connaisfant
pas , demanda par curiofité fon nom à fon Domeftique
, qui le ſuivait à une certaine diftance . Celui - ci ,
preſqu'auſſi original que fon Maître , ou qui l'était devenu
en le fervant , lui répondit : C'eſt M. le Doyen de S. Patrice
, & je le fers pour mes péchés .... Mais où allez-
"
"
vous à cette heure " reprit le Gentilhomme ? Tout droit
au Ciel fans nous détourner , reprit le domeftique. Le
Gentilhomme étonné lui dit qu'il ne pouvait le comprendre.
Il répliqua fans s'émouvoir : Rien de plus clair cependant
. Mon Maitre prie , & moi je suis à jeun. Ou vat'on
à votre avis par le jeûne & par la priere ? ... Le
vieux Seigneur les détourna du chemin du Ciel en conduifant
le Docteur Swift à fon Château .
George Savile , Marquis d'Halifax paraîtra fingulier à bien
des gens . Il n'aimait pas l'argent . Si les hommes , difaitil
, considéraient combien il y a de choses que les richeffes ne
peuvent donner , ils ne seraient pas si paſſionnés pour elles .
Un Lord de ſes amis vint un jour lui faire part d'un
projet qui devait , felon lui , les combler tous deux de
biens. Le Marquis d'Halifax l'écoutant avec indifférence ,
le Lord pour le déterminer lui répéta pluſieurs fois : Mon
ami , l'argent fait tout , l'argent fait tout .... Halifax Jui
prenant la main , lui répondit : Mon ami , si vous voulez
que nous soyons amis , n'en parlons plus . Ceux qui eroyent
que l'argent fait tout , peuvent bien étre soupçonnés de tout
faire pour de l'argent .
04
216 MERCURE DE FRANCE .
WALLER , très - célebre Poëte Anglais , s'attacha d'abord
à Cromwel , dont il fit le Panegyrique en 1651. Il com
poſa quatre ans après , fon Oraifon funebre , qui eft regardée
comme un Chef- d'oeuvre . Charles II étant monté
fur le trône après la mort de l'Ufurpateur . Waller fit aufli
une piece à ſon éloge ; mais il réuffit beaucoup mieux
pour Cromwel , & Charles II le lui ayant reproché : Sire
lui répondit - il , nous autres Poëtes , nous réuffiffons mieux
dans les fictions que dans les vérités.
Sir THOMAS MOORE , Chancelier d'Angleterre , était d'une
intégrité incorruptible. Un jour un Seigneur , qui avait
une affaire très importante , dont la déciſion dépendait de
ce grand homme , lui envoya , dans la vue de ſe le rendre
favorable , deux flacons d'un très - grand prix. Moore
les fit remplir fur le champ de fon meilleur vin ; & dit à
l'envoyé , en les lui remettant : Affurés de ma part votre
Maitre , que ma cave entiere est à fon fervice .
১ JEAN CHURCHILL , Duc de Marlborough , fit ſes premieres
armes en France , & fut d'abord enſeigne au Régiment
des gardes . Louis XIV ayant ouvert en perfonne la canpagne
de 1672 , contre les Hollandois , le Duc de Mon
mouth , qui fervait dans l'armée Françoiſe , donna au jeune
Churchill une compagnie dans ſon Régiment. Il voulut
même être le premier à lui annoncer cette nouvelle
afin de jouir de ſa joie & de ſa ſurpriſe ; mais il le trouva
, contre fon attente , trifte & rêveur. Il lui en demanda
la cauſe ; & Churchill incapable de détour , lui avoua
ingénument qu'il ne pouvait fonger , fans chagrin , à fe fparer
d'une fille , dont il avait fait la conna flance à Paris .
JANVIER II . Vol. 1776. 217
Le Duc de Monmouth lui repréſenta les loix du devoir &
de l'honneur. Qui les connaiſfait mieux que Churchill !
Je ne veux pas non plus y manquer , lui répondit - il ; mais
autorifez - moi à affurer à Jeannette (c'était le nom de
cette fille ,) fur mes biens à venir , un fonas de fix cens liyres
de rente , & je vous promets de partir fans la voir.
Le Duc fut d'abord curieux de s'éclaircir fur le compte
de cette Jeannette ; & ayant appris que c'était une ouvriere
très-jolie & très- fage , il fit venir Churchill , & lui
ditque , non ſeulement il lui accordait ſa demande , mais
qu'il voulait encore entrer , comme ami , dans cette union ,
& qu'il lui permettait d'aller prendre congé d'elle . Churchill
, fidele à ſa promeſſe lørs même qu'on la lui rendait ,
partit fans voir cette fille qu'il aimait avec paffion. La
fage & fidele Jeannette entra en religion , faiſant fervir à
ſa dot un bienfait offert des mains un héros , & qui était
la récompenſe de ſa vertu .
CHRISTOPHE WREN , célebre Mathématicien & Architecte
Anglais , fit un voyage en France , en 1665 , pour y examiner
les plus beaux édifices . Pendant tout le tems qu'il
fut à Paris , il allait régulierement , de deux jours l'an , à la
Fontaine des Innocens . Il ne pouvait ſe laffer de la voir :
il donna à M. Colbert le plan d'une Place en demi cercle
, ingénieuſement imaginé , pour dégager ce beau Monument.
Ce Plan eſt reſté ſans exécution. Wren était
exempt de la jaloufie trop ordinaire aux Artiſtes . De retour
à Londres , il diſait hautement que la France avait
été fon école. L'Eleve a fait honneur à ſes Maîtres ; c'eſt
lui qui a bati le magnifique Théatre d'Oxford , l'Eglife de
05
218 MERCURE DE FRANCE .
Saint Etienne de Londres , le Palais de Hamptoncourt, le
College de Chelſea , Hôpitalde Green Wich , & pluſieurs
autres fuperbes édifices , qui ont rendu ſa mémoire immortelle.
HENRI VIII , Roi d'Angleterre , Prince violent & abfo-
Ju , était très-ingénieux . Au retour d'une partie de chaſſe
ſes Courtiſans ſe demanderent entr'eux , pär forme de converfation
, quel étoit l'animal le plus féroce. Les ſentimens
ſe trouverent partagés . Les uns prétendaient que
c'était le Léopard , d'autres , le Tigre , d'autres , le Sangier.
Le Roi s'étant fait rendre compte de la queſtion ,
décida le procès en ces termes : le plus féroce des animaux
Sauvages est le Tyran ; & des animaux domestiques , le Courifan
. Henri VIII n'avoit pas beſoin qu'on lui dit la vér.-
té; & il eût été fort dangereux de la lui dire.
14
Locke accompagna en France , en 1668 , le Comte &
la Comteffe de Northumberland. En 1675 , ſe voyant ménacé
d'étiſſe , il fut paffer quelque tems à Montpellier. Ce
fur même en cette ville qu'il travailla , en grande partie ,
à fon Effais fur l'Entendement humain. L'année ſuivante il
revint à Paris pour la ſeconde fois. Dans ces divers voy:-
ges ce grand Philoſophe dounait pluſieurs heures de la
journée à vifiter les atteliers des Artiſtes & les boutiques
des Artifans. Il allait auffi fort fouvent à l'Opéra naiffant
de Lulli , pour voir , difait- il , les Dieux & les Monstres ,
voulant marquer par - là le plaifir qu'il prenait au vol des
machines dans Théſée , Pſyché , Ifis , Armide , & autres
pieces lyriques de fon tems . Ses amis le raillant un jour
fur la fingularité de ſon goût , il leur répondit , que la con-
,
JANVIER II. Vol. 1776. 219
۱
naissance des Arts mécaniques renfermait plus de vraie philofophie
que tous les systémes & les spéculations des Philo-
Sophes.
LEIBNITS , WOLFF & POPE , trois Philofophes célebres
qui ont prêché optimisme , ſe ſont conduits quelquefois
inconféquemment à leurs principes ; ils répétaient fans
ceffe , en vers & en profe , que tout ce qui est , est bien.
Le premier de ces Triumvirs était Théologien , Philofophe
, Jurifconfulte , Mathématicien , Aftronome , Phyſicien ,
Hiſtorien , Littérateur , Poëte , Politique , &c. &c. Il n'aurait
pas été faché de gouverner une partie de ce monde
parfait , & , felon lui affez mal gouverné. Il aurait voulu
en extirper toutes les différences de Religion , pour n'en
établir qu'une feule véritablement Catholique , c'eſt - à - dire
générale & univerſelle : il defirait anéantir tous les ſiſtemes
philofophiques , pour n'établir qu'une ſeule philofophie
véritablement Catholique , c'est-à-dire générale & univerfelle.
Ce Savant univerſel aurait banni , s'il l'eût pu , du
monde favant toutes les langues ufitées , pour n'en établir
qu'une feule véritablement Catholiqué , c'est-à- dire générale
& univerfelle .
Le Baron de Wolff avait des idées différentes , mais
qui ſe rapprochaient de celles de Leibnitz par la fingularité.
Le dernier chanta l'Optimiſine plus agréablement que
les autres. En obſervant que tout était bien ſous le Ciel ,
il fit remarquer que l'homme était à-la-fois un animal majestueux
& miférable : il l'honora de fes reproches & de
ſes réprimandes , & cependant ne le corrigea pas . L'efprit
de réforme lui inſpira l'Eſſai fur l'homme . Dès la pre
220 MERCURE DE FRANCE.
miere Epitre il affure que tout est bien ; il s'évertue enfuire
à refondre les hommes. Ce même eſprit attirait fouvent
à M. Pope de petites mortifications ; il avait d'ail
leurs une forte inclination à la Satyre. Il ſe promenait un
jour avec G. Kneller , fameux Peintre , dans un appartement
rempli des plus beaux portraits de cet Artiſte : seft
dommage , Sir Godefroi , lui dit inconſidérement le Poëte ,
que vous n'avez pas élé consulté lors de la création......
Il est vrai , répondit Kneller en regardant Pope du haut en
bas , que j'aurais mieux fait certaines choses ....
Le juron favori de ce Poëte était : Dicu me corrige. Il
ſe fervit de cette expreffion en difputant un jour avec un
cocher de place. Dieu vous corrige ! .... dit le cocher ;
il aurait la moitié moins de peine à en faire un tout neuf.
LOMBARD , Graveur Français , établi à Londres , avait
gravé le portrait de Charles 1. A peine l'Artifte eut fini
fon ouvrage que ce Prince perdit la tête fur un échalfand.
Le Graveur fit fervir auffi tôt la même eſtampe à Cromwel.
Il effaça la tête de Charles & y fubftitua celle du
Protecteur. Il n'y eut que douze épreuves tires du portrait
du Roi. Il eſt repréſenté à cheval , & fuivi d'un page
qui porte fon cafque.
Le Cardinal Wolfey , Miniſtre de Henri VIII , était
fils d'un Boucher. Il avait à ſes gages un fou qui ſouhaitait
de le voir Pape. Le Cardinal lui en demanda la raifon
. St. Pierre , dit le fou , étant pêcheur de profeflion
fit le Carême pour favoriſer ſes parens qui étaient pê-
1
JANVIER II. Vol. 1776. 221
cheurs ; fi votre Eminence devenait Pape elle abolirait le
Carême pour faire gagner fes parens qui font bouchers.
,
Dans le tems que Lord Hume commandait à Gibraltar ,
les Algériens avaient pris & retenaient un vaiſſeau Anglais
. En conféquence le Lord dépêcha M. Popham en
qualité d'Ambaſſadeur pour demander la reftitution du
vaiſſeau , & affurer le Dey que les Anglais bombarderaient
la place fi le bâtiment n'était pas rendu. Jevoudrais
ſavoir , dit le Dey , combien l'Angleterre dépenſerait pour
ce bombardeinent ? Pourquoi , Monfieur , répliqua
Popham ...
-
-
-
mais , cela pourrait coûter environ 50000
liv. Eh bien , Monfieur , dit le Dey , faites mes
complimens au Lord Hume & dites lui que je brûlerai
Alger pour la moitié de cette fomme.
222 MERCURE DE FRANCE.
TABLE .
PIECES IECES FUGITIVES en vers & en profe ,
Le Songe de Properce ,
L'Homme , ode ,
Le facrefice d'Abraham ,
L'homme & le vér de terre ,
L'Enfant & de château de cartes ,
Page 5
ibid.
8
14
28
29
Les Inftrumens , 30
Agathe ,
32
Erine & fon chien ,
A. 41
L'Hiver ,
46
L'Angleterre , 47
Madrigal à Mde de la Marquiſe de **
Penſées diverſes ,
49
ibid.
Explication des Enigmes & Logogryphes , 57
ibid.
ENIGMES ,
61
LOGOGRYPHES ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 62
Introduction à l'hiſtoire naturelle & à la géographie
phyſique de l'Eſpagne , ibid.
Introduction aux Langues , 69
Efiaí ſur l'hiſtoire nat. de l'Iſle St. Domingue ,
1
70
Abrégé élémentaire de la géographie univerſelle de
l'Italie , 78
Le nouvel Archiviſte ,
81
85
Lecture pour les enfans ,
Henriette Wyndham ,
ibid.
JANVIER II. Vol. 1776. 223
Syſtême phyſique & moral de la femme , 97.
Traité de la connoiſſance générale des grains , 100
Examen critique des anciens Hiſtoir. d'Alexandre - le-
Grand , 102
Effai fur le rétabliſſement de l'ancienne forme de Gouvernement
de Pologne ,
Hiſtoire des révolutions de Pologne ,
Traité de l'apoplexie ,
Etrennes de la Nobleffe ,
Lés inconvéniens des droits féodaux,
Traité de la dyſſenterie ,
Lettres fur les affaires préſentes ,
Répertoire univerſel de Jurisprudence ,
Précis du droit des gens ,
La recherche du bonheur ,
110
115
0.02116
448
119
120
121
123
125
196
128
Sermon fur- les devoirs des Sujets envers leur Souverain
,
Antilogies & fragmens philoſophiques ,
Le Citoyen Philoſophe ,
Richeſſe du Roi de France ,
Plan pour amortir les dettes de l'Etat ,
130
132
134
1136
137
Penſées & réflexions ſur les hommes , 133
Journal hiftorique & politique , 140
Almanach Royal , 151
Calendrier des anecdotes , abad.
intéreſfant , 152
Les Spectacles de Paris , übid
-
des Foires , 153
Almanach des Enfans , 144
Lettre d'un pere de famille ,
itid
224 MERCURE DE FRANCE.
ACADÉMIES . Lyon , 156
Royale d'Ecriture , 164
SPECTACLES . Opéra , 166
Comédie Françoife , 167
Comédie Italienne , 168
ARTS. Gravures , 1 171
Sculpture , ibid.
Muſique. 172
Architecture , 176
Mém . pour empêcher les incendies , 178
A M. Rigoley , baron d'Ogny , 133
Remarques fur le fond de la mer , ibid.
Lettre de M. l'Abbé de Reyrac , 185
Lettre d'une aſſemblée d'Officiers à M. de Chevalier
de Juilly. 187
Lettre du ſieur Joſeph Duplain à M. d'Alembert , 191
Bienfaiſance. 193
Anecdotes. 195
Avis , 199
Nouvelles politiques , 202
Préſentations , 209
Nominations , 212
Morts , 213
Loteries , ibid.
ADDITIONS DE HOLLANDE.
page 214
1837
ARTES
SCIENTIA
LIBRARY VERITAS OF THE UNIVERSITY
OF
MICHIGAN
PLURIBUS UNG
TUEBOR
SIQUÆRIS-
PENINSULAM
-AMEΝΑΜ
CIRCUMSPICE
Aamin
20
M
17
MERCURE
DE FRANCE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ
DE GENS DE LETTRES.
FÉVRIER. 1776.
N°. III .
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Gouverneur du Louvre. Ornées d'Estampes par I. м.
Moreau , Dédié à Madame la Dauphine . 3 vol . Gra
vées par Moria & Mile. Vendôme. Paris 1773. à f36 : -
Joachim ou le Triomphe de la Piété Filiale. Drame en
trois Actes & en vers , ſuivi d'un choix de Poëfies
fugitives . Par M. Blin de Saint- More . 8. Paris 1775 .
àf2 :
Journal de Lecture , ou Choix Périodique de Littérature
&de Morale , 12º, Nº. 18. ou tom. I. prem. partie
à tom. 3. 2de partie, Paris , 1775. à f 9. pour les 4
Tomes en 12 Parties .
,
Premiere , Seconde & Troiſieme Centuries de Planches
enluminées & non enluminées repréfentant au naturel
ce qui se trouve de plus intéreſſant & de plus
curieux parital les Animaux , les Végétaux & les Minéraux.
Pour ſervir d'intelligence à l'Histoire Générale
des trois Regnes de la Nature. Par Mr. Buc'hoz ,
Médecin Botanifte de Monfieur & Auteur des Dictionaires
des trois Regnes de la France. fol. Paris , à
f15 : 15. le Cahier.
Oeuvres Diverſes de Mr L... (Efai philoſophique ſur te
Monachisme.) in 12. 1775.
Mêlées de Madame le Prince de Beaumont ,
Extraits des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le féjour qu'elle y a fait.
Raffemblées & imprimées , pour la premiere fois en
forme de Recueil . Pour ſervir de ſuite à ſes autres
ouvrages in 12. 6 vol. Maeftricht 1775 .
Traité des Bois & des différentes manieres de les Semer,
Planter , Cultiver , Exploiter , Tranſporter & Conferver.
80. 2 vol . Paris , 1771 .
Les Quatre Ages de la Pairie de France , ou Hiftoire
générale & Politique de la Pairie de France dans fez
318 LIVRES NOUVEAUX.
quatre Ages , dont le premier contient la Pairie de
Nanlance ; le fecond , la Pairie de Dignité ; le troifieme,
la Pairie d'Apanage ; le quatrieme , la Pairie
Moderne , ou Pairie de Gentilhomme. 86. 2 vol . Par
H. V. Zemgans. Maestricht . 1775.
Le Droit des Gens , on Principes de la Loi Naturelle :
appliqués à la conduite & aux affaires, des Nations &
des Souverains . Par M. de Vattel. Nouvelle édition
augmentée , revue & corrigée. Avec quelques Remarques
de l'Editeur. 410. 2. vol. Amst. 1775 , af 6 .
Hiftoire de l'Ordre du St. Esprit , Par M. de Saintfoix ,
Hiſtoriographe des Ordres du Roi. Un vol. in- 12 , qu'i
contient les 4 vol. de Pédition de Paris. Francfort
1775 , à f 1-10.
Phyſiologie des Corps Organisés , ou Examen analytique
des Animaux & des Végétaux comparés enfemble
, à deffein de démontrer la chaîne de continuité
qui unit les différens Regnes de la Nature. Edition
Françoife du Livre publié en Latin à Manheim , ſous
le titre de Phyfiologie des Mouffes. Par M. de Necker
, Botaniſte & Hiftoriographe de l'Electeur Palatin ,
Allocié de pluſieurs Académies . &c. &c. 80. avec
une Planche. Bouillon 1775. à f 1-10 .
Poëtes de Société , dédiées à Stanislas II. Roi de Pologue.
Par M. L. Rénaud. 8°. Leipzig 1775. à f 1 .
Les Récréations de la Toilette. Hiftoires , Anecdotes,
Avantures amusantes & intéreſfantes . in- 12. 2 vol.
Paris , 1775. à f3 : -
Monde Primitif , analyſé & comparé avec le Monde
Moderne &c . 410. 1773-1775 , 3 Tomes.
Posie det fignor abate Pietro Metastasio , 8vo. το νοι.
Torino. 1757 1768 .
Mélanges de Philofophie & de Mathématiques de la Société
Royale de Turin , 4to . 4 vol. fig. 1759-1769 %
DE L'HOMME Ou des principes & des Loix de l'influence
de l'Ame fur le Corps & du Corps fur l'Ame.
Par J. P. Marat , Doct . en M. grand in-douze , en
2 val. Amsterdam , 1775 , à f 2: 10.
De l'Homme , de ſes Facultés intellectuelles & de fon
Education , ouvrage pofthume de M. Helvetius , Svo.
3 vol. 1774. àf3 : -
MARC-MICHEL REY, Libraire à Amsterdam , débite actuellement
les XVII volumes de la réismpreffion de
L'ENCYCLOPÉDIE , Folio , qui ſe fait à Genève , du
Discours , & les Tomes 1. 2. 3.4.5.6. des Planches.
A2
LIVRES NOUVEAUX.
On publiera de fix en fix mois deux tomes de Planches
fans interruption juſqu'à la fin de l'Ouvrage.
Les Loisirs du Chevalier d'Eon de Beaumont , ancien
Ministre Plénipotentiaire de France , fur divers ſujets
importans d'administration , &c. pendant son séjour
en Angleterre. Grand 8vo . en XIII Volumes 1774 .
Oeuvres Philofophiques & Mathématiquesde M. Guil
Jacob s'Gravesande , raſſemblées & publiées par
Jean Nic. Seb . Allamand Profeſſeur à Leyde. 4to.
2 vol. avec XXX Planches en taille- douce. Amst . 1774.
af 8 : -
Traduction des XXXIV, XXXV, & XXXVIes. Livres de
PLINE L'ANCIEN , avec des Notes . Par ETIENNE
FALCONET . Seconde Edition . On y a joint d'autres
écrits relatifs aux Beaux - Arts . grand Svo. 2 vol.
La Haye 1773. d f 4 : de Hollande .
Droits (les) de Dieu , de la Nature & des Gens , tirés
d'un livre de M. Abbadie , intitulé Défenſe de la
Nation Britaunique , ou Réponſe à l'avis aux Réfugiés
. On y a ajouté un Difcours de M. Noodt fur les
Droits des Souverains , grand in - douze , I vol. 1775. à fl :-
Les Oeuvres d'Architecture de Rob . & Jaques Adam.
Tomes 1. 2. 3. forme d'atlas , avec figures , Londres
1774 1775. à f 12 : le tome .
L'Hiftoire de la Campagne de 1769 entre les Ruffles &
les Turcs , travaillée fur des mémoires très authentiques
; les Cartes & Plans font des copies exactes &
fideles de ceux - mêmes qui ont été dreſſés alors fur
les lieux par ordre du Chef- Commandant de l'Armée.
8vo . I vol. àf6 : - :
Hiſtoire de France , depuis l'établiſſement de la Monarchie
Françoiſe , juſqu'au regne de Louis XIV. par Velly ,
Villaret , Garnier , grand in- douze . 24 vol. 1774.
Lettres Hiftoriques & Dogmatiques ſur les Jubilés & les
Indulgences &c. par Mr. Ch. Chais , en 3 vol. 8νο. à
f3 : 15 de Hollande.
Jérufalem Délivrée. Poëme du Taſſe . Nouvelle traduction
2 vol . grand in - douze. Paris 1774. à f2 : -
Oeuvres de M. Gefner. traduites de l'Allemand par M.
Huber , 3 vol. in - douze , 1774.
Oeuvres de Voltaire , grand in-8vo. 52. vol. Edition de
Genève.
Regles & Principes de l'art de la Guerre des meilleurs
Auteurs qui ont écrit fur cette ſcience , recueillies par
G. R. Faefch , Colonel des Ingénieurs au Service de
Saxe &c. 4. vol. grand in- 8 °. avec fig. Leipfig , 1774.
f 15 : -
MERCURE
DE FRANCE.
! FÉVRIER. 1776.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA VERTU FAIT LE GRAND
HOMME. Ode qui a remporté le
prix , au jugement de l'Académie des
Feux Floraux , en l'année 1775.
M.LORTEL enorgueilli des dons de la Nature ,
Un beau defir t'anime , & , dans la foule obſcure ,
Tu frémis indigné de te voir confondu :
As - tu fondé ton âme ? Et connois - tu la gloire ?
A 3
6 MERCURE DE FRANCE.
Si tu veux parvenir au temple de mémoire ,
Suis le ſentier de la vertu.
Aux mortels étonnés donne un exemple auguſte ,
Juſqu'au derniere ſoupir fois bienfaisant & jufte :
Sers les infortunes & l'Etat & ton Roi :
Qu'embelli par l'honneur , le tableau de ta vie
Excite nos tranſports , & donne à la patrie
Des citoyens plus grands que toi.
Le Héros ne meurt point : le temps détruit l'argile !
Il abandonne au temps ſa dépouille fragile ,
Et vit dans les vertus qu'il attache à fou nom .
Sur l'autel de la gloire il reçoit notre hommage.,
La terre à cet autel , élevé pour le Sage ,
Aplacé Socrate & Caton.
Tout fléchit ſous les loix du Deſpote farouche ;
Tout tremble à ſon aſpect ; un feul mot de ſa bouche ,
En cents climats divers fait hotter ſes drapeaux :
Qu'importe à la vertu la puiſſance ſuprême ?
Porſenna , vil guerrier , eſt ceint de diademe ;
Mais Mutius eſt un héros.
Quand la mort a frappé l'orgueilleuſe victime ,
Son éternelle chûte entraîne dans l'abyſme
Les débris confondus de ſa vaine grandeur.
Un inſtant a détruit le coloffe éphémere :
Il ne reſte que l'homme ; & l'avenir févere
Juge cet homme fur fon coeur.
FEVRIER. 1776. 70
Mon oeil vous cherche en vain fur la ſcene du monde ;
Votre pouffiere , & Rois ! dans une nuit profonde ,
Git , au fein de l'oubli , fous de froids monumens.
Le foc a fillonné vos pompeux édifices ;
Vos plaiſirs font paſſés ; vos vertus où vos vices
Echappent ſeuls aux coups du temps.
Tous les crimes affreux fignalent ta furie;
Tu déchires le ſein où tu reçus la vie ,
Monſtre , que les enfers... C'en eſt fait , tu n'es plus,
D'alegreffe & d'horreur à la fois agitée ,
Rome libre a foulé ta cendre déteſtée ,
Et vengé Séneque & Burrhus.
Mais quel tableau divin ſéduit mon coeur ſenſible !
Titus ! Henri ! Trajan ! l'humanité paiſible
Sourit entre vos bras & vous offre nos voeux :
Les peuples attendris embraſſent vos images
Ils demandent au ciel , après de longs orages ,
Les jours où vous régniez ſur eux.
Jours de gloire & de paix que la vertu nous donne !
Vous charmez les humains & décorez le trône :
Le feu de vos rayons eſt bienfaiſant & pur ;
Il ramine les arts , il produit l'abondance ,
Et dérobe à nos yeux les horreurs de Mézence
Et les ravages de Timur.
Enffammé des tranſports d'une valeur atroce ,
Dans les ruiſſeaux de ſang le conquérant féroco
!
A 4
8 MERCURE DE FRANCE.
Plonge & baigne à loiſir ſon homicide bras :
Croit- il qu'en fa fureur l'humanité l'honore ?
Et peut - elle encenſer un guerrier qu'elle abhorre ,
Et qui l'écraſe ſous ſes pas ?
Octave étouffe enfin la vengeance & la haine,
La vertu qui le ſuit , ſous les traits de Mécene ,
Au temple de Janus a changé ſes deſtins-
Le tyran diſparoft ; il fait place au grand homme ,
Et l'objet odieux de la terreur de Rome ,
Devient l'Idole des Romains.
Mécene ? .... O doux reſpect où mon coeur s'aban,
donne! ....
Mais vous qui foutenez le poids de la couronne ,
Vous , que l'orgueil enchaîne aux plus nobles emplois ;
Ofez fixer Mécene à fon heure derniere , (1 )
Et d'un regard jaloux obſervant ſa carriere ,
Apprenez à ſervir les Rois .
Je l'ai vu ce Miniſtre inexorable , avare ,
A l'indigence en pleurs fermer fon coeur barbare ,
Et des travaux du peuple enrichir ſes tréfors .
Eſclave du plaiſir , repouſſant l'infortune ,
(1) Mécene mourut épuisé par les travaux du Miniflere.
Pendant les trois dernieres années de sa vie , il ne
dormoit presque point pour donner plus de temps aux
affaires de l'Etat.
FEVRIE R. 1776.
Il a vieilli , courbé ſous la haine commune ,
Sans pouffer le cri du remords.
Eh toi , Sulli ? ... tu fuis le ſéjour de l'envie ?
Son ſouffle empoisonné s'exhale ſur ta vie ,
Et le grand homme échappe à l'Etat abattu...
Le jaloux Courtiſan eſt paffé comme l'ombre ,
Et le temps l'a couvert du voile horrible & fombre
Qu'il crut jeter ſur la vertu.
Des malheurs de Thémis , victime illuſtre & chere , (2)
O toi , dont le grand nom pare ſon ſanctuaire ,
Magiftrat éloquent & juge vertueux !
Que les fiecles futurs , en t'offrant leur hommage ,
Apprennent que ton fiecle a reconnu le ſage ,
Et qu'il fut l'honorer comme eux,
Tel que l'aſtre du jour , dans ſa courſe féconde
Loeil pénétrant du ſage , en éclairant le monde ,
Fait germer le bonheur , & veille autour de nous :
Auteurs licencieux qui ſouillez l'art d'écrire
Cet encens des humains , que la vertu reſpire ,
Ne brûlera jamais pour vous.
Eſt - ce à vous de prétendre à ce tribut infigne ?
L'eſpoir d'un nom fameux , quand on n'en eſt pas digne
(2) M. de Lamoignon de Malesherbes étoit encore
Premier Président de la Cour des Aides.
A 5
10 MERCURE DE FRANCE.
Infulte , avec mépris , à la poſtérité.
La gloire des talens eſt dans leur noble uſage ,
Et la feule vertu peut frapper fon ouvrage
Au coin de l'immortalité.
Deſcends , fille du ciel , &transforme mon être ;
Imprime lui ces traits qui le font reconnoftre ;
Donne moile courage embraſé de tes feux
Qui pardonne à Cinna , perce le coeur d'Arie
Fait déchirer Caton , immole Virginie ,
Et place l'homme au rang des Dieux.
Par M. Pilhes , de Tarascon , en Foix ,
Avocat au Parlement.
FEVRIER. 1776.
LA NOUVELLE PANDORE.
Etrennes à Madame la Comteſſe de R***.
CE✓E n'eſt point à cette Pandore
Chef - d'oeuvre de Vulcain , & que les Immortels
De tous les dons embellirent encore
Que ma main dreſſe des autels.
Elle ne doit fon exiſtence
Qu'à la brillante fiction ;
Mais tout Paris connoft Hortenſe ,
Comme Cythere Cupidon.
Belle de ſes attraits elle ſeule l'ignore ;
Qui la voit en ſecret l'adore ,
Et s'apperçoit du trouble de ſes ſens ;
Plus d'un Titon la prendroit pour l'Aurore ,
Lorſque forrant des bras des fonges careſſans ,
Le carmin de l'amour l'anime & la colore.
Du Dieu du Pinde elle a tous les talens :
Euterpe envieroit ſes accens ,
Zéphir pour elle oubliant Flore
Voleroit à ſes pieds ſoupirer ſes tourmens
De la nature elle eſt l'ouvrage ;
Sur fon front brille l'aſſemblage
De la décence & de la dignité ;
Quelle douceur dans ſon langage !
Et dans ſon coeur que de bonté !
Loin qu'elle tire vanité
:
12 MERCURE DE FRANCE.
Du rare & fublime avantage
Que donnent l'eſprit , la beauté ;
Toujours ſimple , toujours modeſte ,
Elle cache une âme céleſte
Sous les traits de la volupté.
La Pandore que l'on nous vante ,
Répandit tous les maux fur les triſtes humains ;
Mais la Pandore que je chante ,
Verſe les biens à pleines mains .
Quels voeux je formerois pour elle
S'ils pouvoient ajouter à ſa félicité !
Ah! pour donner quelque eſſor à mon zele
La fortune & les Dieux ont trop bien concerté ?
Puiſſent du moins les deſtinées
En un ſeul point feconder mon defir !
C'eſt de prendre fur mes années
Celles dont ma Pandore a beſoin pour jouir.
Par M. l'Abbé Dourneau , Ch. du S. Se
FEVRIER. 1776. 1
V
LES RESSOURCES DE L'ÉQUIVOQUE.
Epigramme.
os reproches , Cléon , font injustes , & vains ;
Je ne diſſipe point mes petites finances :
Appelez vous folles dépenses
Ce que je donne aux Quinze- Vingts ? (1 )
Par le méme.
VERS de Madame de... à M. le Préfident
d'Alco.
n dit que la mélancolie
Etend ſon voile ténébreux
Sur le matin de votre vie ,
Et que votre brillant génie
Déjà ſe cache à tous les yeux.
Je ne crois pas que la ſageſſe
Nous faſſe un devoir du chagrin :
Je vois d'un regard plus ferein
Des fottiſes de notre eſpece;
Il faut traiter le genre humain
(1) La Fortune & l'Amour.
14
MERCURE DE FRANCE.
こ
Comme une coquette maftreffe
Qu'on aime un jour avec tendreffe
Et que l'on fuit le lendemain ,
Qu'on querelle & qu'on fuit ſans ceffe.
Si vous avez des ennemis ,
Croyez - moi , c'eſt un bien fuprême ;
La bouche qui vous dit : Je t'aime ,
En eft pour vous d'un plus grand prix.
LES SOEURS DE LAIT.
Drame de Société.
PERSONNAGES.
Madame BEAUPRÉ , veuve.
JULIE ,
HENRIETTE , âgées de 12 à 14 ans:
MATHURINE , Nourrice des filles de
filles de Mde Beaupré ,
Mde Beaupré.
MADELON , foeurs de lait des filles
BABET, de Madame Beaupré.
:
filles de Mathurine &
La Scene eft chez Madame Beaupré
Le Théatre représente une Salle baſſe de
la Maison de Madame Beaupré.
FEVRIER. 1776. 15
SCENE. Ι.
Madame BEAUPRÉ , HENRIETTE.
Madame BEAUPRÉ traverſe le Theatre
pour fortir : dans le même inſtant Henriette
le traverſe du côté opposé ; sa mere
l'arrête .
VENEZ ici , Henriette ; où eſt votre
foeur?
HENRIETTE. Elle eſt dans le jardin ,
où je crois qu'elle s'amuſe à courir après
des papillons.
Mde BEAUPRÉ. La belle occupation !
Votre ſoeur eſt bien folle , bien légere ;
elle n'eſt cependant plus une enfant ; & il
me déplaît fort de la voir ainſi courir de
minucies en minucies , avec autant d'ardeur
que l'on en auroit pour les chofes les plus
ſérieuſes. Pour vous , Henriette , je ſuis
plus contente de vous ; quoique vous ne
ſoyez que la cadette , vous montrez plus
de raiſon , & vous êtes moins évaporée.
Que faiſiez- vous là haut ?
HENRIETTE. Ma chere mere , je repaffois
ma leçon de clavecin d'hier , parce
1
16 MERCURE DE FRANCE.
que mon maître m'a dit qu'il ne pouvoit
pas venir aujourd'hui.
Mde BEAUPRÉ. C'eſt bien fait. Je
fors pour quelques affaires ; lorſque votre
foeur ſera rentrée , je vous charge de lui
témoigner mon mécontentement. Je veux
que vous lui donniez des leçons ; & ,
comme vous avez plus de raiſon qu'elle ,
j'entends qu'elle ait des égards pour vous ,
qu'elle vous écoute avec docilité. Diteslui
cela de ma part ; entendez - vous ,
HENRIETTE. Oui , ma chere mere.
(Mde Beaupré fort.
SCENE II.
HENRIETTE feule.
(Mde Beaupré est à peine fortie , qu'Henriette
se redreffe & se regarde dans les
glaces en fe donnant des airs ).
Pour cela , Mademoiselle Julie , je vais
bien rabattre votre caquet. Quoique vous
foyez mon aînée , il faudra que vous m'obéiſſſez
actuellement ; oui , que vous m'obéiffiez;
car c'eſt ſûrementce que mamere
a voulu dire. Aufſi n'est - il pas étrange
que
FEVRIER. 1776. 17
que ce ſoit l'âge qui établiſſe la fubordination?
comme ſi , quoique plus jeune ,
on ne pouvoit pas être plus raiſonnable.
Moi , par exemple , ne ſuis - je pas faite
pour commander à cette folle-là , qui n'a
non plus d'intelligence.... qui , au lieu
d'étudier ſes leçons de clavecin , s'amuſe
à cauſer avec le Jardinier & à lui voir
planter ſes choux ; qui eſt aſſez ſimple
pour lui donner tout ſon argent , plutôt
que d'en acheter des bijoux qui lui fe
roient honneur.
SCENE III.
HENRIETTE , JULIE,
JULIE entre d'un air d'empreſſement :
elle tient une boîtefermée. Ma foeur , ma
ſoeur , viens voir les beaux papillons que
j'ai attrapés.
HENRIETTE d'un air dédaigneux.
Oui , cela eſt bien beau vraiment.
JULIE. Ils font charmans , te dis-je , je
n'en ai point encore vu de plus brillans.
HENRIETTE. Oui , en vérité , voilà
une occupation bien digne d'une fille de
votre âge.
B
18 MERCURE DE FRANCE.
JULIE. Tu te trompes , ma ſoeur , ce
n'eſt qu'un amuſement.
HENRIETTE. Eh bien , ſoit : voilà
un amusement d'une belle eſpece , & qui
te fera bien de l'honneur dans le monde.
Au lieu de t'appliquer à ton clavecin que
tu négliges entierement.
JULIE. Oh! mon clavecin m'ennuye ,
& je ne veux d'amuſemens que ceux qui
me plaiſent.
HENRIETTE. Tu as un goût vraiment
diftingué .
JULIE Comme tu voudras ; mais veuxtu
que je te le diſe:j'aime la liberté , moi ,
fur-tout dans mes divertiſſemens. Qu'ai-je
affaire de cet homme au ton rogue &
dur , qui vient , d'un air de pédant , m'apprendre
à me divertir , & qui ne parvient
qu'à m'ennuyer autant que je le vois trèsſouvent
s'ennuyer lui-même.
HENRIETTE pliant les épaules. Quelle
petiteſſe d'idées !
JULIE. Que veux tu ? je penſe comme
cela. Je me plais fingulierement dans
notre jardin ; j'y reſpire un air de liberté
qui m'enchante. La fleur que j'ai vue naître
eſt celle que je préfere pour me parer ;
je trouve , ce me ſemble , un meilleur
goût au fruit que j'ai vu croître & mûrir ,
FEVRIER. 1776. 19
& que je cueille de ma main. Ces amuſemens
, s'ils n'ont pas le brillant des
tiens , font au moins fort innocens.
HENRIETTE . C'eſt fort bien dit ;
mais ma mere , qui n'a pas le goût ruſtique
comme toi , eſt fort mécontente , & tu
devrois pour la fatisfaire....
JULIE légérement Oui , je voudrois
de tout mon coeur , pour lui plaire , que
le clavecin fut plus de mon goût .... A
propos , que je t'apprenne une nouvelle.
HENRIETTE. Comment donc?
JULIE. Mais une nouvelle qui te fera
sûrement bien du plaifir.
HENRIETTE, Eh quoi encore ! dis
donc vîte.
JULIE. Devine.
HENRIETTE . Oh je ne fais pas deviner;
tu m'impatientes.
JULIE. Notre maman nourrice eſt ici.
HENRIETTE avec un grand éclat de
tire. Ah mon Dieu , voilà ta nouvelle !
JULIE. Mais , oui.
HENRIETTE. C'eſt - là cette bonne
nouvelle , cette grande nouvelle; mais je
n'en reviens pas.
JULIE. Est - ce qu'elle ne te fait pas
plaifir ?
HENRIETTE , Mais ni plaiſir ni pei
B2
20 MERCURE DE FRANCE.
ne ; je crois que je ne ſuis pas faite pour
m'occuper beaucoup ces de gens - là.
JULIE. Elle eſt pourtant ta nourrice ,
auſſi bien que la mienne.
HENRIETTE. A la bonne heure.
JULIE. Elle a amené nos deux foeurs
de lait , Madelon & Babet.
HENRIETTE. Que m'importe?
JULIE. Tu es bien froide , il me femble
que la reconnoiſſance. ...
HENRIETTE piquée & avec hauteur.
Point de leçons , s'il vous plaît , Mademoiſelle
, c'eſt à moi de vous en donner. Songez
ſeulement à vous comporter avec plus
de retenue qu'à votre ordinaire.
JULIE. Eh mais ; mais tu badines , je
crois .
HENRIETTE. Point du tout. Demandez
à ma mere ; elle fait combien j'ai plus
de raiſon que vous , & elle m'a chargé
de vous commander ; entendez - vous,
Mademoiselle ? Ainſi prenez garde de
vous compromettre dans l'accueil que
vous ferez à votre nourrice.
JULIE. Bien. Comme je me moque
de tes ordres. (Elle fort en fautant &en
chantant) .
FEVRIER. 1776. 21
SCENE IV.
HENRIETTE Seule.
Eh bien , voyez donc cette extravagante
, comme elle eſt rétive , opiniâtre.
Oh pour cela , j'en aurai raiſon. Mais bon ,
voici la nourrice ; elle ne l'aura fûrement
pas rencontrée. (Auſſi- tôt qu'elle apperçoit
entrer Mathurine , elle va s'affeoir dans un
coin du Thétare , tire de ſon ſac une piece
de broderie & travaille.).
SCENE V.
HENRIETTE , MATHURINE , MADELON
, BABЕТ.
MATHURINE entre d'un air épanoui ,
fes filles la fuivent d'un air honteux & décontenance.
Eh bon jour m'n'enfant , mon
Henriette ; Jéſus! comme la v'là brave
&grandelette.
HENRIETTE fans la regarder. Bon
jour, ma Bonne.
MATHURINE. Comme ça eſt devenu
B 3
22
MERCURE DE FRANCE.
grand & gentil ! Moi qui ai vu ça fi
petit. Mon Dieu ! ça me confond. Embraſſe
moi donc , ma pauvre enfant ; je
pleure de joie.
HENRIETTE déconcertée ſe laiſſe embraffer.
Plus doucement , ma Bonne ,
vous me faites mal.
MATHURINE. Mon Dieu comme t'es
devenue délicate , indifférente dès depuis
qu'tu n'es plus au village. Dame c'eſt
que je t'aimons toujours bian tretous.
HENRIETTE toujours travaillant. C'eſt
bien fait , ma Bonne.
MATHURINE prend Madelon par le
bras & la présente à Henriette. Tians vià
ta ſoeur Madelon , qui eſt ſi contente de
te voir : elle eſt auſſi grande que toi ;
mais tredame alle n'eſt ni auſſi gente ni
auffi brave. Approche , Madelon.
MADELON. Ma mere ,je ſons honteuſe.
HENRIETTE. Elle araiſon ,nourrice ;
vous êtes trop familiere.
MATHURINE Comment , eſt ce que
tu ne la reconnois plus ; c'eſt ta foeur
Madelon : je vous baillais mon lait dans
le même temps. Aufſi vous vous aimiez ,
vous vous-embraſſiaint (à Madelon ) . Allons
, nigaude , approche , approche donc.
FEVRIER. 1776. 23
MADELON s'avance pour embrasfer
Henriette Si vous vouliais parmettre...
HENRIETTE la repouſſe durement . Doucement
, doucement donc , vous allez
gâter mes habits.
MADELON pleurant. Ah ma mere ! ce
n'eſt sûrement pas là ma ſoeur Henriette
qui m'aimois tant.
MATHURINE. Si fait , fi fait , c'eſt alle
même ; mais c'eſt qu'alle n'eſt plus au
village : ſes biaux habits ly faiſons torner
la tête , vois - tu ; not' pauvreté ly fait
honte , & not' amiquié ly fait déshonneur.
MADELON. Eft-ce que je n'avons pas
de l'honneur itou nous autres , quoique
je ſoyons pauvres ?
BABET. Oh pour ma ſoeur Julie , alle
a un meilleur coeur que ça , je gage.
MATHURINE. Et tu pardras , m'n'enfan ;
va je parierois moi qu'c'eſt la même
chofe. Eft- ce que ſtelle ci ne nous baillait
pas aſſez de ſignifiance d'amiquié ? Tant
que je les avons au village , vois - tu ,
alles font douces , accortes , alles nous
font des amiquiés , des careſſes ; maman
nourrice par ci , ma ſoeur Madelon par là ;
Oh je vous aimons tant , j'aurons tant de
foin de vous; vous ne manquerais jamais.
B4
24 MERCURE DE FRANCE.
Mais , à la ville , ils nous les gâtons ,
alles devenont fiares , ingrates ....
HENRIETTE avec aigreur . MaBonne,
finiſſez vos propos , ss'il vous plaît. Si
j'ai été nourrie chez vous , on vous a bien
payée ſans doute , & vous n'avez rien
à dire.
MATHURINE. Oh Malame vot' mere
m'a toujours bian aidée , bian reconnue ,
& j'aurions tort de nous plaindre d'elle ;
mais vous que j'ont nourrie , que j'ont
foignée comme not' enfant , à qui j'avons
bouté not' affection , tout ainſi comme...
nous voir ainſi rebutée... (Elle pleure )
Ça eſt bian rude.
HENRIETTE. Mais vous êtes folle , ma
Bonne.
SCENE VI.
JULIE ET LES PERSONNAGES PRÉCÉDENS.
JULIE entre en accourant & faute au
cou de Mathurine. Eh vous voilà , maman
nourrice ; il y a une heure que je vous
cherche.
MATHURINE s'effuyant les yeux. Bon
jour , Mameſelle Julie.
FEVRIER. 1776. 25
JULIE. Ah ! & voici m'amie Babet,
Comment te portes - tu ?
BABET s'effuyant les yeux &faisant la
révérence. Bien de l'honneur à nous ,
Mameſelle Julie.
JULIE. Eh bien! pourquoi ne m'appelles
tu pas ta foeur ? Est- ce que je ne
fuis plus ta bonne amie ? Mais tu pleures ,
je crois ; qu'as tu done ?
BABET. C'eſt ma mere qui a du chagrin.
JULIE. Mais , oui ; vous pleurez
auſſi , maman nourrice; & toi auffi , Madelon.
Qu'est - ce que tout cela ſignifie
donc? Le papa nourricier ſeroit- il malade ?
MATHURINE. Non , Dieu merci !
Mameſelle Julie.
JULIE. Oh ! pour le coup , yous
m'impatientez avec vos révérences& vos
Mameſelle Julie. Maman nourrice , je
me rappelle toujours , avec reconnoiſſance
, les foins que vous avez eus de moi.
BABET á Mathurine. Quand je vous
le diſois , ma mere , qu'alle avoit bon
coeur celle- là,
JULIE. Et toi , ma petite Babet , je
t'aime toujours de tout mon coeur.
BABET faisant la révérence. Bian obligée
, ma foeur... Mameſelle Julie.
B5
26 MERCURE DE FRANCE.
JULIE avec inpartience. Finirez vous ,
ou bien je vais me fâcher tout - à- fait.
MATHURINE. Tredame , je parlons
comme on nous l'a commandé. Açt'heure
qu'ous êtes grand Dames , je ne fons pas
daignes de vot ' amiquié.
JULIE, Voilà de bien fots propos ; ce
n'eſt pas moi qui les tiens , maman nourrice
: allez , je vous ferai attachée toute
ma vie ; je n'oublierai jamais que je dois
à vos ſoins ce qui en fait le bonheur.
MATHURINE. La daigne enfant !
v'là parler ça ; v'là qu'eſt d'un bel exemple
pour les enfans fiars & ingrats qui
nous méconnoiffons .
HENRIETTE , qui , pendant toute
cette scene , est restée à fon ouvrage en
l'interrompant de différens gestes d'impatience
, se leve & fort brusquement . Oh ! je
n'y tiens plus .
SCENE VII.
JULIE , MATHURINE , MADELON ,
BABET.
JULIE. Bon , la voilà partie ; maman
FEVRIER. 1776. 27
nourrice , je vous attendois avec impatience.
(Elle va prendre un petit coffret
qu'elle ouvre ) Tenez, voilà une coëffure
& un mouchoir de cou que je vous garde
depuis long - temps.
MATHURINE conſidérant ce que lui
donne Julie . La brave enfant !
JULIE. Et toi , Babet , voilà un petit
coeur d'or que je veux que tu portes toujours
pour te reſſouvenir de moi.
BABET. Oh ! je n'ont pas beſoin de
ça pour vous aimer de tout not' coeur ,
Mameſelle Julie.
JULIE. Encore Mameſelle Julie. Oh
bien, tu n'auras pas le coeur d'or & tu ne
feras plus ma bonne amie , ſi tu ne m'appelles
pas ta foeur.
BABET honteuse. Dame, je n'ofe.
JULIE. Je le veux , je le veux.
BABET. Eh bian ! ma ſoeur , je vous
remarcie.
JULIE. Allons , embraſſe-moi. ( Elles
s'embraſſent ) Et toi , ma pauvre Madelon
, il faut que je te trouve auſſi quelque
choſe. Ah! tiens , voilà une petite
croix d'argent. Dame , je ne peux pas te
donner davantage actuellement.
28
MERCURE DE FRANCE.
MADELON faisant des révérences.
Oh! Mamefelle.... C'eſt toujours plus...
Je ne méritons pas....
JULIE.
pas la ſotte.
Allons , prends , & ne fait
MADELON. Grand merci ! Mameſelle
Julie.
MATHURINE. Pour le coup , je n'y
tenons plus ; v'là un coeur ça auprès de
l'autre : je ſommes bien conſolées du chagrin
qu'alle m'a donné.
JULIE . Comment done ?
MATHURINE. Ta ſoeur , m'n'enfant
, qui ne te vaut pas , faut voir , ſi tu
favois comme alle nous a reçues en faifant
la Madame ; comme alle nous a rebutées
quand j'avons voulu l'y faire amiquié.
Tians , j'en fis encore toute je ne
fais comment: & ç'te pauvre Madelon
alle ne peut pas s'en remettre.
JULIE. Allez , allez , maman nourri.
ce il ne faut pas prendre garde à cela.
Eſt - ce que je ne vous reſte pas , moi?
Ne vous inquiétez pas , je vous aimerai
pour deux; je ferai auſſi la ſoeur de Madelon,
ainſi vous ne perdrez rien.
FEVRIER. 1776. 19
SCENE VIII.
Mde BEAUPRÉ , JULIE , MATHURINE
, BABET , MADELON.
Mde BEAUPRÉ à Julie féverement.
Eh bien ! Mademoiselle , avez-vous aſſez
couru , aſſez folâtré toute la journée ?
Fi , n'avez vous pas honte ; un petit garçon
eſt moins diſſipé que vous. (appercevant
Mathurine ) Ah ! ah ! vous voila
Mathurine , bon jour.
MATHURINE faisant la révérence.
Je ſis vot' ſervante , Madame Beaupré.
Mde BEAUPRÉ. Voilà , je crois ,
vos filles , les ſoeurs de mes enfans ; comme
elles font grandes & fortes ! cela doit
vous faire plaiſir à voir, nourrice ?
MATHURINE, Dame , Madame , ça
m'eſt itou bian agréable.
Mde BEAUPRÉ. Ont - elles vu leurs
foeurs? car c'eſt ainſi que je veux qu'elles
appellent mes filles: fans doute qu'Henriette
a été bien contente de vous voir.
MATHURINE avec un soupir. Ah !
not' Dame , vous avais toujours eu plus de
30
MERCURE DE FRANCE.
bontés pour nous que je n'en ſommes
daignes..
Mde BEAUPRÉ. Qu'est - ce à dire ,
nourrice ? vous n'avez point l'air contente.
Vous auroit -on mal reçue ? Je voudrois
bien ſavoir cela , par exemple. Mademoiselle
Julie , vos folies me préparent
elles quelque nouveau chagrin.
JULIE. Moi , ma chere mere ; Oh ,
maman nourrice vous dira ſi je ne l'ai pas
reçue avec plaifir.
Mde BEAUPRÉ. Je le crois ; mais ce
la ne fuffit pas. Peut - être lui aurez - vous
dit quelque choſe de désagréable ; car
vous êtres ſi folle , ſi inconſequente...
MATHURINE . Oh Madame ! ben du
contraire.
Mde BEAUPRÉ. Mais encore : je
veux ſavoir ce qui vous chagrine , nourrice.
Peut - être n'aura - t - elle pas fait
d'amitiés à ſa ſoeur.... Oui , c'eſt cela fû.
rement : ces petits airs là ne me conviennent
point du tout ,Mademoiselle. Imitez
votre ſoeur Henriette : elle eſt douce , fage,
poſée ; elle a l'ame ſenſible , reconnoiſſante
, généreuſe; je ſuis fûre qu'elle
aura accablé ſa ſoeur de careſſes.
FEVRIER. 1776. 31
SCENE IX & derniere
HENRIETTE ET LES PERSONNA
GES PRÉCÉDENS.
Mde BEAUPRÉ continue. Eh bien ,
Henriette , n'êtes vous pas bien contente
de voir votre ſoeur & votre nourrice ?
HENRIETTE d'un air contraint.
Mais , oui ; ma chere mere.
Mde BEAUPRÉ avec joie. Je le diſois
bien qu'elle eſt ſenſible & bien née , ma
fille Henriette. Mais qu'est - ce que je
vois entre vos mains , nourrice ? Je gage
que ce ſont des préfens de ma fille Henriette.
Ah ! que je ſuis contente de cette
marque de ſon attention & de fa reconnoiſſance
; les larmes m'en viennent aux
yeux de fatisfaction. (Elle embraffe Henriette
) Ah ! ma chere Henriette , tu ſeras
la confolation de mes vieuxjours : & vous ,
Mademoiselle , profitez d'un ſi bel exemple
, ſi votre légéreté vous le permet.
MATHURINE faisant la réverence. Je
vous fais excuſe , not' Dame ; c'eſt Ma-
*
32 MERCURE DE FRANCE.
meſelle Julie qui m'a baillé ça : v'là itou
ce qu'alle a donné à mes filles.
Mde BEAUPRÉ avec ſurpriſe. Quoi ,
c'eſt vous Julie ! Vous ne m'en difiez rien.
JULIE. Ma chere mere , je ne croyois
pas que cela en valût la peine.
Mde BEAUPRÉ . Et Henriette ?
MATHURINE. Oh ! Madame , je ne
ſommes pas daignes de l'approcher ni de
ly parler ; alle eſt trop grand' Dame.
Mde BEAUPRÉ mécontente. Oui da!
HENRIETTE confuse. Ma chere mere
, vous ne croyez pas...
Mde BEAUPRÉ févérement . Rentrez ,
Mademoiselle. (à part après un instant
de filence ) je vois que j'ai été la dupe de
leurs caracteres; & cela arrivera toujours
à ceux , qui , au lieu d'approfondir les
coeurs , ne s'arrêteront qu'a la fuperficie.
Par Mademoiselle Raigner de Malfontaines
En
FEVRIER. 1776. 33
En l'honneur de l'Immaculée Conception de
la Sainte Vierge.
La naiſſance de Monſeigneur le Duc
D'ANGOULÊME..
SONNET qui a été couronné à Caën le
8 Décembre 1775.
E
NSE VELIS , grand Dieu , dans la nuit éternelle
Ces Tyrans furieux qui portent la terreur :
Eteins dès le berceau leur race criminelle :
Que leurs noms deſormais n'inſpirent plus d'horreur....
Mais que le fils des Rois , en croiffant ſous ton aile ,
Comme un autre Louis (1) fafle notre bonheur :
Que ſon front ſoit couvert d'une gloire immortelle ,
Et que ſa bienfaiſance ajoute à ſa grandeur !
1
Pourroit- il démentir ſon illuftre naiſſance ?
Un Prince (2) vertueux éclaire ſon enfance ,
Et la main des Bourbons va diriger ſes pas.
(1) Louis XVI.
(2) Monseigneur le Comte d'Artois.
C
34
MERCURE DE FRANCE.
Pallas (1) ſeme des fleurs la trame de ſa vie.
En écartant de lui la baſſe flatterie :
ALLUSION.
Ainſi , Vierge , Dieu ſcut te ſouſtraire au trépas.
En l'honneur de l'Immaculée Conception de
la Sainte Vierge.
LE RETOUR DE L'ÂGE D'OR.
A Monfieur TURGOT , Contrôleur-
Général des Finances.
SONNET qui a été couronné à Caën le
8 Décembre 1774.
DISs Sully , des Colbert toi qui cours la carriere ,
Ton nom vole avec eux à l'immortalité ;
Sur la nuit des calculs tu répands la lumiere ,
Et rien ne ſe dérobe à ton activité.
Limoges t'a donné le tendre nom de pere :
La France avec tranſport l'a déjà répété :
(1) Madame la Comteffe d'Artois.
FEVRIER. 1776. 35
1
Vas , portant dans les Cours le flambeau qui t'éclaire ,
Aux yeux des Souverains offrir la vérité.
Des dons de ton génie enrichis nos Provinces ,
En couronnant les arts fais- les aimer des Princes :
Louis a par ſon choix honoré ta vertu.
Ecraſe ſous tes pieds les ferpens de l'envie.
Suis tes nobles projets ... Ainſi chaſte Marie
Le Tyran des enfers par toi fut confondu.
L'HOMME CONSOLÉ PAR LA RELIGION.
ODE couronnée par l'Académic de la
Conception de Rouen , au mois de Décembre
1775.
CIEL! IEL! ne m'as tu donné ma fatale exiſtence ,
Que pour boire à longs traits le fiel de ta vengeance ?
L'homme libre à la fois , eſclave , infortuné ,
Gémit ſous le fardeau d'une accablante vie ,
Par de longues douleurs on croiroit qu'il expic
Le crime d'être né.
Mon coeur s'égare en vain dans ſa pénible courſe
Pour trouver de la paix la véritable ſource ;
Elle échappe à mes voeux ; un frivole defir
A trompé de tines ſens l'ivreſſe paſſagere ,
J'ai vu fuir à mes yeux comme une ombre legere ,
L'image du plaiſir.
2
36 MERCURE DE FRANCE.
Que dis -je ? Autour de moi le démon de la guerre ,
De ſes feux deſtructeurs vient embraſer la terre ;
L'enfer a ſecondé fon barbare tranſport ,
Par tout il fait régner le crime & l'impoſture ,
Sa main euſanglantée a couvert la nature
Du voile de la mort.
Ce brigand couronné qu'enhardit l'opulence ,
Vole de crime en crime , & fa fiere inſolence
A force d'attentats à ſçu trouver la paix ;
*Tous ſes jours ſont ſereins , ſon bonheur eft extrême ,
Et puiſſant par le vice , il s'adore lui-même
A l'ombre des forfaits.
Tout flatte ſon penchant , tout cherche à le diſtraire ,
Le fort à ſes deſirs fut- il jamais contraire ?
Son paiſible pouvoir ignore les revers :
L'innocence gémit ſous la main qui l'opprime ;
Quand l'aveugle fortune a couronné le crime ,
Le juſte eſt dans les fers .
Quoi ! la vie , ô douleur ! ſous les loix d'un Dieu ſage ,
Des tourmens à la mort eſt le triſte paſſage ?
Qui voit du ſcélérat les deſirs triomphans ,
Accuſe la rigueur d'un deſpote ſévere ,
Et ne découvre plus la main d'un tendre pere
Qui chérit ſes enfans .
Des folles paſſions l'homme eſt donc la victime ;
Comme fon coeur , la terre eſt l'empire du crime?
FEVRIER. 1776. 37
Non , il n'eſt point ce Dieu , j'ignore ſon appui ;
S'il est vrai qu'il exiſte , armé de fon tonnerre ,
Qu'il venge l'innocent , qu'il se montre à la terre ,
Et mon coeur croit en lui.
Téméraire mortel , ton aveugle caprice
Bleſſe ainſi de ton Dieu la ſuprême juſtice !
Fais defcendre la paix dans ton coeur abattu ,
Que l'orgueil de ton être & t'anime & t'enflamme ,
Abjure ton erreur , reconnois dans ton âme
Le prix de la vertu,
Dans l'abyſme des maux dont le poids nous accable ,
Defirer un bonheur conſtant , inaltérable ,
Je l'avoue avec toi , c'eſt un frivole eſpoir ;
Si la longue douleur , que l'on nomme la vie ,
D'un état plus heureux ne doit être ſuivie ,
Je frémis de me voir.
Mon âme périroit ! A ces mors je friſſonne ,
Le trouble me ſaiſit , & l'horreur m'environne :
Quoi ! ce maître inflexible , & fi juſte & fi grand ,
M'accable ſous le poids de ſon ſceptre barbare ,
Et du ſein de mes maux ſa fureur me prépare ,
L'abyſme du néant ?
O de l'éternité ſéduisante eſpérance ,
Du plus parfait bonheur chere & douce afſurance )
Ton avenir réſout l'énigme du préſent ;
C3
38 MERCURE DE FRANCE.
L'homme oublie à ta voix les tourmens qu'il endure ;
Et fier de ſes vertus , il fouffre fans murmure
Le joug le plus peſant.
Il goûte ſous les loix du Maître qu'il adore
Un plaiſir auſſi doux que les feux de l'aurore :
L'innocence eſt ſon bien , la vertu ſes tréſors ,
La gloire qu'il envie , en lui-même il la trouve ,
Un Dieu vit dans ſon ſein ; jamais fon coeur n'éprouve
Les tourmens du remords.
Toi qui vantes les droits de la raiſon altiere ,
Son flambeau vit en vain pour ta foible paupiere;
Si dans ce lieu d'exil nos jours tant combattus ,
Devoient être fixés à l'éclair de la vie ,
Nous euſſions vu du moins , dans notre rêverie ,
Le ſonge des vertus.
Néron eût expiré , quand ſa main fanguinaire
Oſa plonger la mort dans le ſein de ſa mere ;
Mais il peut fans obſtacle enfanter les forfaits .
Si le Très- Haut voit tout des yeux de ſa puiſſance
Il doit punir le crime & venger l'innocence
Par d'éternels bienfaits.
Philoſopheſi vain dans ton incertitude ,
Montre moi l'heureux fruit de ta pénible étude.
Quel ſuccès ton eſprit ofe-t-il me vanter ?
Ses efforts impuiſſans irritent fon audace ,
FEVRIER. 1776. 39
Tandis qu'en ſes deſirs il n'eſt rien qu'il n'embraſſe ,
Tu n'apprends qu'à douter.
Ainſi les Nautonniers , dans l'ardeur qui les guide ,
Affrontant les hafards d'un élément perfide ,
Au vaſte ſein de l'onde ils tombent renfermés :
Sous un ciel étranger , privés de ſépulture ,
Leurs cadavres ſanglans deviennent la pâture
Des monftres affamés .
L'homme n'a pu former qu'un ténébreux ſyſtème :
En voulant ſe connoftre , il ſe perd en lui-même ;
L'erreur a vu briſer ſon ſceptre criminel :
O confolant eſpoir ! ſur des ailes de flamme ,
Ravie au haut des cieux , s'élancera mon ame
Au sein de l'Eternel .
Le ciel a confirmé ce qu'eſpere le Sage ;
Il a parlé : la terre atteſte ſon langage ,
Les ombres ont fait place à l'éclat d'un beau jour ;
Le Très -Haut , pour fixer la foi de fes oracles ,
Fait entendre à nos coeurs , par la voix des miracles,
Les loix de fon amour.
De ſes deſſeins cachés , d'éloquens interprêtes
Levent le voile obfcur ſuſpendu ſur nos têtes ;
Les temps font accomplis , l'Univers eſt changé ;
Le coloſſe orgueilleux de la raiſon hautaine
Tombe dans la pouffiere à leur voix ſouveraine ,
Et le ciel eſt vengé.
C4
40 MERCURE DE FRANCE .
Pour obſcurcir l'éclat de leur gloire naiſſante ,
L'enfer a déployé ſa fureur impuiſſante ;
Ils ont tout immolé , la vie & le repos ;
De la mort , des tourmens , victimes triomphantes ,
Pour les fuivre il renaît de leurs cendres fumantes
Un peuple de Héros.
Qui , je crois , & mon Dieu ! ta parole éternelle :
Toujours à tes fermens tu te montras fidele ,
A régner avec toi le juſte deſtiné ,
Enivré de bonheur , heureux comme toi-même,
Des rayons immortels de ta grandeur fupreme
Doit être couronné.
Que les vents déchaînés raſſemblant les nuages,
Dans leurs flancs ténébreux enfantent les orages ,
Que la foudre brûlante éclate dans les airs ,
Que les champs , ſous mes pas , foient heriff's d'épines,
Je verrois , ſans pâlir , les immenfes ruines
De ce vaſte Univers.
Qui ſe ſent immortel , ſur les pas de la gloire
Arrache les lauriers des mains de la victoire ;
Armé d'un noble orgueil , il court , vole à la mort :
Qui peut croire au néant meurt comme un vil eſclave;
Sur l'aile de la foi l'homme vertueux brave
Les putrages du fort.
Rien ne peut ébranler mon tranquille courage :
Un jour, une heure encor , j'ai fini mon voyage
FEVRIER. 1776. 4
>
La vie eſt un éclair , un zéphir inconſtant ;
Les attraits du plaiſir ne ſont qu'un beau fantome ,
La grandeur un vain nom , l'Univers un atome ,
Les ſiecles un inſtant.
Du cercle de nos jours la grandeur est décrite ,
Du jeune homme au vieillard la diſtance eft petite ,
Au moment où le ciel par la nuit eſt voilé ,
Du ſoleil qui s'échappe on apperçoit l'image;
C'eſt le jour de la vie : avant d'en faire uſage
On le voit écoulé.
Dunis (4) , ô mon ami ! toi que la mort jalouſe
Vint arracher des bras de la plus tendre épouſe ;
Pardonne fi ton nom réveillant ma douleur ,
De mes yeux atrendris a fait couler des larmes ,
Que ne puis-je te ſuivre & m'enivrer des charmes
D'un éternel bonheur !
Tu rougis de mes pleurs , ton âme toute entiere
Nage dans des torrens d'une pure lumiere ,
Tu t'affieds triomphant fur la ſphere des cieux ,
Tu contemples le monde avec l'oeil de ſon maître
Et ton coeur goûte en paix , du Dieu qui t'a fait naftre,
L'empire glorieux .
Apprends - moi l'art heureux de mourir & de vivre :
Des horreurs du trépas la vertu nous délivre ,
८
(4) L'Auteur vient de perdre le plus cher deses amis.
C5
42 MERCURE DE FRANCE
Du chemin de la vie abrége la longueur ,
Soutient les durs combats que le ciel nous ordonne,
Des mains de l'Eternel ſait ravir la couronne
Qu'il deſtine au vainqueur.
Toi , qui verſant ſur lui les flots de ton ivrefſe,
Des fruits de l'age mar couronnas ſa jeuneſſe ,
Sainte Religion viens , deſcends dans mon coeur;
Que ma fiere raiſon s'accoutume à t'entendre:
C'eſt en ſuivant tes loix que l'homme doit apprendre)
La leçon du bonheur.
PRIERE A LA SAINTE VIERGE.
Vierge ſainte , en ces vers reçois un pur hommage,
De la Religion tu couronnas l'ouvrage ,
L'erreur a vu paſſer ſon regne audacieux :
Tu vois à ton amour la Nature aſſervie ,
Ton Dieu naît de ton ſein , il meurt , reprend la vie ,
Et nous ouvre les cieux.
O Mere ! c'eſt ton fils qu'on choiſit pour victime
Es-tu coupable , hélas ! pour expier le crime ?
Non , lorſque les mortels dévoués au tombeau,
Des vices en naiſſant recueilloient l'héritage ,
De l'Univers entier l'effroyable naufrage
Reſpecta ton berceau.
Daigne du haut des cieux conſerver à la France
Un Prince qui n'eſt Roi que par la bienfaiſance,
FEVRIER. 1776. 43
I voit leurir ſes lis à l'ombre de tes loix (1) .
Henri ; le bon Henri deviendra ſon modele ,
Déjà par ſes vertus Auguſte nous rappelle
Le plus grand de nos Rois.
(1) Louis XIII a mis la France ſous la protection de
Ja Sainte Vierge.
T { AA
Par M. l'Abbé de Calignon , Chanoine
44 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE.
Entre LE TEMPS & LA BEAUTÉ.
A
LA BEAUTÉ.
RRÊTE ICI , Vieillard chagrin ,
Tu nous menes un peu trop vite.
!
LE TEMPS.
C'eſt le pas qu'autrefois m'a preſcrit le Deſtin,
Rien ne peut l'arrêter ; rien ne le précipite..
LA BEAUTÉ.
Je découvre un vallon charmant :
La Nature s'y plaft ; un ruiſſeau le partage.
Cueillons des fleurs fur cet heureux rivage ,
Mais cueillons - les avec difcernement.
Le choix en tout doit précéder l'uſage .
LE TEMPS.
Vous le pouvez , mais en paſſant :
Rien ne doit ralentir mon éternel voyage,
LA BEAUTÉ.
Vieillard , tu n'es pas fort galant,
FEVRIER. 1776. 45
LE TEMPS.
On ne l'eſt plus guere à mon âge.
LA BEAUTÉ.
On peut , du moins ſe montrer complaiſant.
Je ſuis belle , dit-on..
LE TEMPS.
Oh ! j'en ai bien vu d'autres !
LA BEAUTÉ.
Chacune a ſes attraits .
LE TEMPS.
Conſervez bien les vôtres ;
Mais , pourtant , avançons .
LA BEAUTÉ.
On m'a dit qu'autrefois
Une Belle plus tard fut foumiſe à tes loix.
La beauté n'étoit pas le fruit d'une journée :
L'Helleſpont vit combattre & périr trente Rois
Pour une Hélene ſurannée.
LE TEMPS.
Il m'en fouvient fort peu .
46 MERCURE DE FRANCE.
LA BEAUTÉ.
Diane (1 ) à ſoixante ans
Eut encor de l'amour , eut encor des Amans.
Elle fut réunir la tendreſſe à la brigue.
Tes yeux en furent les témoins.
LE TEMPS.
Elle avançoit toujours , n'en fatiguoit pas moins ;
Mais elle fut long-temps déguiſer ſa fatigue.
LA BEAUTÉ.
Ninon , plus vieille encore, enchaîna bien des coeurs ,
Et ſes appas octogénaires
Trouverent des adorateurs.
LE TEMPS.
On a plus d'une fois adoré des chimeres .
Mais que m'importe enfin cette burleſque erreur ?
La beauté n'eſt pour moi qu'une fragile fleur
Qu'en paſſant je détruis , qu'en paſſant je fais nattre.
La roſe un jour entier conſerve ſa fraicheur.
Un autre luit & la fait diſparoître .
(1) Diane de Poitiers. Elle fut d'abord aimée de
François 1, & ensuite de Henri II , qui l'aima toute sa
vic. Elle avoit plus de soixante ans lorsqu'il porta fes
couleurs dans ce fameux tournoi où il fut bleſt mortellement.
FEVRIE R. 1776.
LA BEAUTÉ.
J'entends; tu fais détruire & non pas conferver.
LE TEMPS.
Mon foible eſt , j'en conviens , d'abattre ou d'élevers
Quelquefois d'un vallon je fais une montagne ,
Et d'une montagne un vallon ;
Des eaux de l'Océan je couvre la campagne :
Plus loin , du ſein des flots fort une autre Albion.
Le monde enfin varie au gré de mon caprice ;
Mais à travers ces changemens ,
On reconnoît encor le premier édifice :
Il eſt toujours le Monde , & moi je ſuis le Temp
LA BEAUTÉ.
Ton meſſage eft bien triſte.
LE EMPS.
Il aſes agrémens,
Ce globe qu'à mes ſoins foumet ſa deſtinée ,
Eſt un char ambulant , d'originaux rempli.
Leur comique aſſemblage égaie une tournée
Qui pourroit à ſa ſuite entraîner trop d'ennui,
}
48 MERCURE DE FRANCE.
L'un gémit , l'autre chante ; un troiſieme , plus ſage
Obſerve les objets qui bordent fon paſſage :
L'autre dort , c'eſt mieux fait , il ne s'apperçoit pas
Si la route à franchir offre quelque embarras .
Suivons la nôtre... Allons ...
LA BEAUTÉ .
Qui ? moi ?.. Rien ne me preſſe :
Accorde-moi plutôt un fiecle de jeuneſſe.
Ce Monde , qui t'amuſe , eſt aſſez bien mon fait.
Je fais lui plaire , & des lors il me plaft.
Là , dans chaque regard je découvre un hommage ,
On m'entoure , on me fuit : mon plus léger coup - d'oeil .
Au plus foible , comme au plus ſage ,
Inſpire ou l'amour ou l'orgueil.
J'ai ce foir à ſoupé l'Amant que je préfere :
Demain nouveaux plaiſirs , que nul dégoût n'altere.
La toilette , les jeux , les propos médiſans ,
Des jours , quelquefois longs , abrégent les inſtans ;
J'ai le goût des beaux- arts , & trois fois la ſemaine ,
Mes charmes de Paris ornent la triple ſcene.
Je chante , & de Gretri les fons harmonieux
Ne perdent rien quand ma voix les tépette .
Mes traits font achevés & ma taille eſt parfaite.
Ainſi donc , Vieillard dangereux ,
Garde toi de troubler un fort digne d'envie :
Affez d'autres fans moi végetent ſous les cieux ;
FEVRIER. 1776.. 49
Va les débarraſfer du fardeau de la vie.
Ta pourras t'offrir à mes yeux
Lorſqu'ils auront perdu leur éclat ordinaire :
Je ne me plairai dans ces lieux
Qu'autant que j'aurai droit d'y plaire.
LE TEMPS.
Adieu... Mais, non; juſqu'au revoir :
Je vous laiſſe vieillir ; c'eſt une foible grace.
Aux yeux du Temps , ce court eſpace
N'eſt que du matin juſqu'au foir.
Par M. de la Dixmeric.
LA FOURMI BIENFAISANTE.
•
AIDE
Fable.
IDE - MOI , tant ſoit peu , diſoit à ſa voiſine
Une Fourmi qui voituroit du grain ;
Et fois fûre , en cas de famine ,
Que tu pourras toujours chez moi trouver du pains
Je le fais avec complaifance,
Lui répondit l'autre Fourmi :
C'eſt dégrader un fervice d'ami
Que d'en exiger récompenfe.
Auſſi tot dit , auſſi tot fait ,
Avec ardeur elle travaille.
D
50 MERCURE DE FRANCE.
La famine vint en effet ,
Et la pauvrette alors ſe vit ſans pain ni maille ;
Chez ſa voiſine elle courut
Pour y trouver quelque aſſiſtance;
Le bienfait oublié dans cette circonſtance ,
Fut remplacé par le rebut.
C'eſt un fardeau bien lourd que la reconnoiffance .
Par M. le Clerc de la Mothe , Chey. de
Saint Louis , Membre de la Société
littéraire de Metz.
RÉPONSE à la Chanson fur les plumes
que portent aujourd'hui nos Dames , imprimée
au premier volume du Mercure
de Janvier de cette année.
AIR : Réveillez - yous , belle endormie.
POURQUOI OURQUOI tant reprocher aux Dames
Les plumes qu'on leur voit porter ?
Si l'inconſtance eſt dans leurs âmes ,
Les hommes doivent l'en ôter.
D'un grand Roi c'étoit la coutume,
En tout temps l'on voyoit flotter
Sur fon chapeau panache ou plume ,
En tout il faudroit l'imiter.
FEVRIER. 1776. 5t
*
Sous fon regne on vit chaque Belle
Porter des plumes à ſa Cour ,
Et la plume de Gabrielle
Fut priſe aux ailes de l'Amour.
Mais ſi la plume eſt très - légere ,
Le coeur de l'homme eſt bien léger ;
La femme n'eſt pas la premiere
Qui ſoit toujours prête à changer.
Falloit - il chercher dans la mule
Une dure comparaiſon ?
Le mulet eſt bien ſon émule ,
Plus qu'elle a - t - il de la raiſon
Aux amours on rend des hommages
Ici mieux que chez les Incas ;
Chez eux les amours ſont ſauvages ,
Chez nous légers , mais délicats .
Ainsi , laiſſons - là tout embleme;
Laiffons les plumes voltiger
Le ſexe eſt bien fait pour qu'on l'aime.
Et s'il change , on peut s'en venger.
Par le mêmes
D2
52
MERCURE DE FRANCE.
Madame la Princeſſe DE PIEMONT
releve & embraſſe deux jeunes Mariées
qui lui préfentent à genoux des corbeilles
de fleurs & de fruits , le jour de fon
paffage à Roanne .
LOLROSRSQQUUEE de fleurs ſe couronnant la tête ,
Et par de chaſtes noeuds s'uniſſant à jamais ,
Dans les champs de Sion jadis le Roi Prophète
Vit s'embraffer la Juſtice & la Paix :
Ne fut ce que l'effor d'une pieuſe ivreſſe ,
Le ſonge fugitif d'un bonheur médité ?
Dans ce tableau , quoique flatté ;
Du regne des vertus j'entrevois la promeſſe ;
A fon récit mon âme s'intéreſſe ,
Et d'un ſi doux eſpoir , comme lui tranſporté ,
J'adore , en le chantant , l'eſprit qui l'a dicté ,
Mais fur les pas de la ſageſſe *,
Dans tout l'éclat de la beauté,
Lorſque je vois une auguſte Princeſſe ,
D'un trait fublime de bonté ,
Faire oublier ſes grâces , ſa jeuneſſe ,
Et fon rang & fa dignité,
Quand de l'air de l'égalité ,
• Madame la Comteſſe de Marfan.
FEVRIER. 1776. 53
Parmi la foule qui s'empreſſe ,
Et que l'orgueil & ſa détreſſe
Placent au dernier rang de la ſociété,
Une Fille des Rois embraſſe avec tendreſſe ,
Encourage , ſoutient , releve la foibleſſe
De l'innocence & de la pauvreté ;
Quand ſur ſon ſein je la vois qui les preſſe ,
Et que la main qui les careſſe
Devient l'appui de leur timidité :
Mes yeux alors ont percé le nuage
Dont la profonde obſcurité
Enveloppoit ce fortuné préſage ,
Et le ſonge devient une réalité.
Mais que çe tendre & généreux hommage ,
Offert par la grandeur à l'humble humanité ,
Parle encore à mon coeur un plus touchant langage :
Sous les traits de l'humilité ,
C'eſt la gloire & la majeſté
Qui réverent leur propre image ,
Et rendant à la vérité
Le plus éclatant témoignage ,
Juſques dans ſon dernier ouvrage
Reconnoiffent le ſceau de la Divinité .
Par M. Pouchon , Docteur en Medecine.
D 3
54 MERCURE DE FRANCE .
VERS fur l'Election du nouveau Grand-
Maître de Malte , par un Chevalier de
cet Ordre.
QUEUELL eſt donc ce Mortel qui marchant vers leTrone,
Conferve un air paiſible à travers mille cris ?
L'eſtime le conduit , la vertu le couronne :
Pour lui les coeurs ſont réunis.
Je reconnois Rohan ; Caton dès ſa jeuneſſe :
Simple avec un grand nom , vertueux fans rudeſſe
Puiſſe - t - il , rappelant l'âge d'or en ces lieux,
Surpaſſer les Héros qui furent ſes ayeux ,
Et les ans de Neftor dont il a la fageffe !
1
LL
e mot de la premiere Enigme du
volume précédent eſt les Cartes du Piquet
; celui de la ſeconde eſt Epingle ;
celui de la troiſieme eſt Puce (dont la
couleur eft aujourd'hui à la mode). Le
mot du premier Logogryphe eſt Angleterre
, dans lequel ſe trouvent angle &
terre; celui du ſecond eſt Lame , où ſe
trouve ame ; celui du troiſieme eſt Rofier
arbuſte , où ſe trouve ofier arbriſſeau.
FEVRIER. 1776. 55
D
ÉNIGME.
u bâtiment je ſuis la couverture ,
Ou , pour le moins j'y bouche un trou ;
Et c'eſt précisément par où
Dans l'Univers je fais figure.
Au ſexe je ne ſuis d'aucune utilité ,
Car je ne puis entrer dans ſa parure,
Et dans le vrai , je ſuis d'une nature
Contradictoire à la mondanité.
En conſervant mon nom , mais changeant de ſtructure ,
Je protége l'humanité
Dans les combats & contre la froidure.
A ce tableau je joindrois bien des traits ;
-Mais je ferois trop facile à connoftre ;
Il fuffit , Lecteur , de ſavoir que peut - être ,
Je pourrois te compter au rang de mes ſujets.
Par M. Parron , Capit. d'Infanterie
Chevalier de Saint Louis.
D4
56 MERCURE DE FRANCE .
SUR
AUTRE.
ur un lit à trois pieds , giſſantes ſur le dos ,
Sans ſoins & fans emplois nous goûtons le repos ,
Tandis que de Phébus le flambeau nous éclaire ,
Mais dès que terminant ſa courſe circulaire ,
Ce Dieu va chez Thétis & fait place à la nuit ,
Nous fortons de notre réduit .
Alors notre double mâchoire
S'exerce à dévorer & la flamme & le feu;
Et tout Lecteur qui veut ſavoir l'hiſtoire ,
Quand il voit mal nous occupe à ce jeu.
Par M. Dracolff , à Strasbourg.
Nou.
AUTRE.
ous ſommes quatre , iſſus de même pere ,
Et toutefois aſſez peu reſſemblans
De viſage & de caractere .
Soumis aux mêmes mouvemens ,
Nous parcourons une égale carriere ;
Mais non jamais en même temps.
N'aguere , hélas ! j'ai fait périr mon frere :
Un autre frere plus méchant ,
Quand vous lirez ces vers m'en aura fait autant.
Par un Curé de Baffe - Bretagne.
FEVRIER. 1776. 57
LOGOGRYPHE
A
MI Lecteur , pour me connoître ,
Imaginez un gire , ou quelquefois fans bruit ,
Et malgré - nous , le diable s'introduit.
Vous préſerve le ciel de loger un tel maître !
Si ce début ne décele mon être ,
1
Des divers membres de mon corps
Décompoſez avec moi les reſſorts .
A yos regards tour à tour je préſente
Ce dangereux métal , idole des mortels ,
Qui ne corrompt que trop leur vertu chancelante ;
Un lit de mort pour les grands criminels ;
Un chemin ; un reptile ; une étoffe groſſiere
Dans les forêts du Nord un monſtre redouté ,
Dans le ciel un char de lumiere ;
Un vêtement que vous avez porté ,
Que vous portez peut - être encore
L'un des plus beaux préſens de Flore ;
Un ton dans la muſique : un oiſeau dont le nom
2
Se dit d'un homme auſſi ſot qu'un oifon ,
L'un des moyens qu'en un jour de bataille
Un Général habile appelle à fon fecours ;
Ce que je fais ici , vaille que vaille ;
Un ſynonyme à nos froids calembours ;
Une ville de la Neuſtrie ;
D'une livre tournois la vingtieme partie ;
1
1
D5
58 MERCURE DE FRANCE,
Celle qui doit la vie aux auteurs de vos jours ;
Au corps de l'animal la choſe la plus dure ,
Une conjonction ; une matiere impure,
Me retournant d'autre façon ,
Je pourrois bien de ma ſubſtance
Extraire encor mainte coinbinaiſon :
Mais je craindrois , Lecteur , avec raifon ,
De laffer votre patience .
J
Je ne dis plus qu'un mot , & je finis :
C'eſt en m'ouvrant le coeur qu'on ſe fait des amis.
Par le méme.
AUTRE.
7
SAANS moi , Lecteur
Coupe mon chef, je fuis route ou chemin.
eur , tu n'aurois point de pain ,
Par M. de la Perche , à Sens
L
AUTRE.
L'on ne me voit jamais qu'au milieu des ſoldats
Je vais à l'exercice , aux ſieges , aux combats ;
La moitié de mon corps , cher Lecteur , vous habille ,
Et l'autre de poiſſons fourmille.
Par M. Bouchet ; à Paris
Février. 1776 . 59.
Pour laFête de MadameP.....
Paroles deM.MarsMusique deM.Grétry
Vous connoiffez,mes a-mis, Gelle
37
quim'inspire ; Vousfarexqu'elle
3
g. z z 5
eftfans prix, Et no- sex lui
*68 6
MAL
di- re: Ilnefaut lalouer en
DO
*3
5
6 8
60. Mercure de France.
rien Quand on cherche à lui
6
plai- re. Refrain. El- lefe
535 6
ca- che pourfaire le bien,
3
Comme les autres pour mal
8 56 8
re. Bis leRefr.en cheur.
FEVRIER. 1776.
Aimable ſans le vouloir ,
Par goût elle est bonne
Les uns vantent ſon ſavoir ,
D'autres fa perſonne ;
Moi , je vous parle franchement ,
Son coeur fur - tout m'enchantes
Eglé ſeroit ſans appas ; fans talent ,
Qu'Eglė feroit encor charmante.
Loin d'ici toute fadeur :
Je ne fais point feindre ;
Parle , exprime - toi , mon coeur,
Tu n'as rien à craindre :
Uſe de tes droits en ce jour ,
Rapporte qu'on l'adore ,
Qu'elle fait naître & l'eſtime & l'amour ,
Tu n'auras pas tout dit encore.
Mes vers foyez glorieux ,
Mon but vous décore;
Tout ce qui touche les Dieux
S'épure & s'honore :
Un petit préſent comme un grand,
Mérite leur clémence ,
Et je dirai : le jour du ſentiment
Le fut aufli de l'indulgence .
Nature , Hymen , de moitié ,
T'offrent pour exemple ;
Dans notre coeur l'amitié
Aplacé ton temple ;
62 MERCURE DE FRANCE.
La raiſon t'offre en ton printemps
Les fruits murs de l'automne ,
L'Hymen ſourit , & les pleurs des Amans ,
Ne font qu'embellir ſa couronne.
Finiſſons notre bouquet,
Le ſujet m'entraîne ,
Avec plaiſir il fut fait ,
Reçois le ſans peine ;
Atant de voeux je n'en joins plus
Qu'un ſur les deſtinées ...
Puiſſe le ciel régler ſur tes vertus
La meſure de tes années !
FEVRIER. 1776. 63
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Ermance , anecdote Françoise ; par M.
d'Arnaud. Vol. in- 8°. avec figures.
A Paris , chez Delalain , Libraire.
و د
و د
ERMRMAANNCCEE,, fortiede parensdiſtingués
dans la Province , & qui , indépendam
ment des places & des biens , jouiſſoient
de la conſidération perſonnelle , réuniffoit
peut-être tous les avantages. ,, S'attachoit-
on à la beauté , il n'étoit pas pofſible
que rien de plus beau s'offrit aux
, yeux. Les grâces étoient elles préférées,
c'étoient les grâces mêmes qui ſe mul .
tiplioient à l'infinidans cette jeune perſonne
; elle poſſédoit tous les genres de
ſéduction: une brillante éducation étoit
„ venue ajouter aux riches préſens de la
,, nature; les arts d'agrément , les connoiſſances
même utiles & profondes ,
un goût auſſi ſolide que délicat , la raifon
cachée ſous la magie de l'eſprit ,
fur-tout une élévation d'âme à laquelle
ſa vertu eût tout facrifié : telle eft ,
ajoute l'Auteur de cette anecdote , l'idée
و د
و د
و د
و د
ود
و د
"
ود
و د
ر و
MERCURE DE FRANCE:
,, qu'on peut concevoir d'une eſpece
d'héroïne dont ſon ſexe doit s'énorgueillir"
.
"
ود
Ermance , ſeule héritiere d'un bien
affez conſidérable , étoit en droit de prétendre
aux partis les plus élevés ; mais
fur le portrait qui nous en eſt ici tracé ,
on doit croire que ni le rang , ni la fortune
ne pouvoient toucher un coeur éclairé
par le ſentiment: & qui nous fait mieux
connoître & aimer la vérité ? Rarement ,
c'eſt la réflexion de l'Ecrivain , la voix du
fentiment nous trompe : mais la ſociété a
prononcé qu'il feroit l'eſclave des conventions
, & de- là ces malheurs , ces
foibleſſes , ces égaremens , cet enchaînėment
de revers , fuite preſque inſéparable
d'une ſenſibilité qui ſe révolte contre
le joug qu'on lui veut impofer. Ermance
étoit déterminée à s'y foumettre : cette
jeune perſonne avoit éprouvé tous les
charmes du ſentiment ; elle voyoit daris
le Chevalier de Lorménil , doué des
plus excellentes qualités , un amant , qui,
par le don de ſa foi , pouvoit la rendre
heureuſe ; elle ſout néanmoins facrifier
ſes plus flatteuſes eſpérances à ſes devoirs .
Elle ne ſe cachoit point que l'obligation
filiale
FEVRIER. 1776. 65
filiale l'enchaînoit ſans réſerve à l'autorité
paternelle , & que la moindre réſiſtence
à cette autorité étoit une faute très grave ,
1 qu'une fille , nourrie au ſein de la ſageſſe ,
ne pouvoit ſe pardonner. Conduite par
ces principes , elle n'oppoſa que ſes prieres
& ſes larmes aux ordres impérieux d'un
-pere qui vouloit être obéi ,& croyoit tout
faire pour ſa fille en lui choiſiſſant un
- époux opulent. ,, Daramant , c'eſt le nom
,, de cet époux , joignoit à une fortune
éclatante quelques qualités qui lui au-
,, roient prêté de l'agrément : il avoit en
ود
effet un extérieur prévenant , un eſprit
,, cultivé , de la vivacité dans l'imagina-
,, tion , de la dignité dans le caractere ;
,, mais fon penchant à la jalouſie le por-
, toit à des excès dont il avoit déjà eu
; lieu de ſe repentir : pluſieurs Demoi-
,, felles de la ville qu'il avoit recherchées
, en mariage , s'étoient apperçues de ce
défaut que les femmes ne pardonnent
5, gueres: elles le fuyoient... " Quand le
pere d'Ermance le préſenta à ſa fille , ſes
compagnes même la plaignirent , loin de
lui porter envie.
M. d'A. a voulu nous peindre , dans
cette jeune perſonne , le triomphe de
Pobéiſſance filiale & de la vertu. Mais
E
66 MERCURE DE FRANCE.
comme il n'y a point de vertu ſans combat,
il nous repréſente Ermance ayant à
ſe défendre contre ſon propre coeur & les
veux d'un amant qui lui étoit toujours
cher. Cet amant , déſeſpéré de perdre ſa
maîtreſſe , vouioit mourir à ſes yeux. Elle
s'arme alors d'une fermeté furnaturelle ,
&lui rappelle ce que le devoir & l'honneur
prefcrivent. ,, J'avois , lui avoue t-
,, elle , un coeur capable de s'attacher par
ود des noeuds durables: mais je vais for-
,, mer d'autres liens que ceux dont la
,, nature ſembloit nous avoir enchaînés.
و د
و د
Je me soumets au joug qui m'attend :
le devoir me l'ordonne ; oui , je dois
„ ne point vous voir, vous refuſer la
,, moindre penſée , vous oublier. Je vous
و د
dirai plus : mon pere a été inſtruit , par
„ ma propre bouche, d'un penchant que
» l'un & l'autre ſommes obligés d'é-
,, touffer. Je ne vous nierai point que
>> j'euffe cru trouver mon bonheur dans
,, notre union: la volonté paternelle n'a
,, point été d'accord avec mes voeux ; il
و د
faut céder: je porterai ma chaîne ; il
,, ne s'agit point ici de vous montrer
,, mon ame, mes combats , les chagrins
و د
qui me font préparés: imitez moi ;
,, ayez ma fermeté,& en nous plaignant
,, tous deux , ne nous voyons jamais."
FEVRIER. 1776. 67
미 Le caractere intraitable de Daramant
que cette victime du devoir filial ne tarda
point d'épouſer , lui préparoit bien d'autres
ennuis. Cet homme jaloux ſaiſiſſoit
les moindres apparences pour adopter des
ſoupçons injurieux à ſon épouse & à luimême.
Il s'abandonnoit alors à l'impétuoſité
de ſes tranſports. Plus d'une fois
il accabla de ſes menaces cette vertueuſe
épouſe à laquelle il faisoit un crime des
larmes mêmes qu'elle verſoit dans le ſein
d'une amie. Tout, juſqu'à Eugénie , c'eſt
le nom de cette amie , lui cauſoit de l'inquiétude.
Il obſervoit les regards d'Ermance
; il interprêtoit ſes penſées. Cette
femme mouroit de ſa douleur , & prenoit
cependant toutes les précautions imaginables
pour la dérober aux yeux de fon pere :
,, j'y fuccomberai ,diſoit-elle ,à ſon amie;
و د
"
mais de quel ſecours me feroient des
» plaintes indiſcrettes ? Mon deſtin eſt
- ,, irrévoquable ; quand l'auteur de mes
,, maux , quand mon pere enviſageroit
l'abyſme où il m'a précipitée... peut - il
m'en retirer ? Il faut m'y perdre , m'y
anéantir" La vertu avoit tant d'empire
fur cette ame ſi noble & fi pure , qu'elle .
ſe défendoit en quelque forte de penſer
à Lorménil : cette femme eſtimable ſe
و د
و د
E 2
68 MERCURE DE FRANCE .
redoutoit plus encore qu'elle n'appréhendoit
Daramant , & elle fuyoit juſqu'a
l'ombre du reproche. On avouera ici ,
avec l'Auteur de cette anecdote , que peu
de coeurs portent l'amour de la vertu à
cette délicateſſe ; & il ne faut pas ſe le
diſſimuler , une malheureuſe créature , foumiſe
involontairement à un joug auſſi
rigoureux que celui d'Ermance , faiſit
tout ce qui peut la conſoler ; elle goûte
une eſpece de dédommagement à s'oc
cuper en ſecret de l'objet qu'elle a lieu
de regretter.
Un feul enfant étoit le fruit de ce ma
riage , formé ſous de ſi cruels aufpices :
il réuniſſoit tous les ſentimens de ſa mere ,
qui éprouvoit chaque jour de nouveaux
emportemens de la part de ſon époux.
Ermance dévoroit en ſecret ſes ennuis ,
& craignoit d'en faire la confidence à fon
amie la plus intime. Elle étoit perfuadée
que le premier devoir d'une femme eſt
de tenir le voile abaiſſe ſur les erreurs
de fon mari. Cet homme devenoit de
jour en jour plus fombre & plus emporté.
On nous le repréſente ici paſſant avec la
même vivacité de la tendreſſe à la fureur.
Il accabloit Ermance de reproches , d'ou .
FEVRIER. 1776. 69
trages , ſe precipitoit enſuite à ſes genoux ,
& imploroit un pardon que bientôt il
ceſſoit de mériter. Il étoit devenu l'ami
d'un Officier , diftingué par ſa naiſſance
& par fon mérite perſonnel : cet Officier
étoit Anglois d'origine ,& avoit pris parti
dans le ſervice de France. Blinford , c'eſt
fon nom , étoit d'autant plus aimable ,
qu'il réuniſſoit à une belle phyſionomie ,
un coeur fufceptible du ſentiment le plus
profond& le plus délicat ; d'ailleurs d'une
pureté de moeurs peu commune , & qu'il
portoit à un degré rarement connu de
notre jeuneſſe Françoife: ſon âge étoit
de vingt-huit à trente ans. La mort d'une
jeune perſonne qu'il devoit épouſer , lui
avoit laiſſé une mélancolie qui augmentoit
l'intérêt que ſon abord faifoit naître :
il avoit renoncé à l'amour ; & pour ſe
conſoler , il recherchoit les douceurs de
l'amitié . Daramant , enchanté de cette
nouvelle connoiſſance , préſente Blinford
à ſa femme , qui lui marque une forte
de froideur , dont fon mari s'apperçoit.
La compagnie retirée , il demande à fon
épouſe la raiſon de cet accueil ſi peu
prévenant qu'elle a fait à ſon ami.,,Vous
le favez , Monfieur , répond Ermance
en jetant un profond foupir : vous n'i-
ود
”
E3
70 MERCURE DE FRANCE.
, gnorez pointvotre malheureux penchant
"
"
"
"
à recevoir & à nourrir des ſoupçons
„ indignes de nous deux. Eh ! pourquoi
chercher les occaſions d'enflammer vo
tre caractere ? Laiſſez-moi fuir la ſocié
té: le monde n'eſt fait ni pour vous , ni
,, pour moi. " Daramant chercha à raſſurer
ſa femme par des fermens qu'il accompagnoit
des careſſes les plus touchantes.
Mais cette femme infortunée ne pouvoit
ſe diſſimuler qu'il n'étoit point au pouvoir
de fon mari de réformer jamais fon
caractere jaloux. Cet homme ſi eſtimable
qu'il avoit appelé dans ſa maiſon , Blinford
lui -même , n'étoit point à l'abri de
ſes ſoupçons ombrageux. La triſte Ermance
s'en étoit apperçue plus d'une fois ,
& c'eſt ce qui augmentoit le chagrin qui
ne ceſſoit de la confumer. Elle croyoit à
la probité de Blinford. Elle crut donc
pouvoir lui faire une confidence toujours
défagréable pour une épouſe qui connoît
toute l'étendue de ſes devoirs , & n'en
veut bleſſer ancun. Elle lui laiſſa entrevoir
à travers tous les ménagemens d'une
femme circonfpecte , ce qu'elle auroit
voulu ſe cacher à elle même, Blinford a
ſoupçonné que Daramant étoit jaloux.
Ermance pria l'Anglois de venir moins
FEVRIE R. 1776. 7
4
ſouvent , de faifir enfin quelque prétexte
qui l'éloignât de la maiſon de Daramant.
fans que cet homme inquiet puiſſe ſoupconner
que fon ami a été prévenu fur
ce ſujet. L'Anglois témoigna tous ſes
regrets d'être privé de la ſociété de Daramant:
il redit combien il lui étoit cher ;
& en même temps , quelque chagrin que
cette ſéparation lui faſſe reſſentir , il renouvelle
à l'épouſe de ſon ami la promeſſe
de ne plus ſe remontrer à ſes yeux.
Ermance traînoit depuis longtemps
une ſanté languiſſante. Les combats éternels
qu'elle avoit à foutenir pour dompter
la profonde langueur qui la conſumoit ,
peut- être la néceſſité cruelle d'inſtruire un
étranger de ces ſecrets qui doivent reſter
enſevelis entre un mari & une femme :
ces aſſauts multipliés , déterminent l'effet
d'une révolution violente ; elle ſe leve
tout à coup , & ſe précipite vers ſa cheminée
, comme pour tirer ſa ſonnette.
Blinford s'apperçoit qu'elle ſe trouve mal :
-elle eſt prête à tomber ; il vole vers elle ,
la ſoutient dans ſes bras , & cherche à la
rappeler au jour : la porte s'ouvre ; Daramant
entre enflammé de fureur , l'épée à
la main, & court la plonger dans le ſein
de fon ami , en s'écriant: ,, traître ! reçois
E 4
72
MERCURE DE FRANCE.
(
ود le prix de ton infidélité ". Ermance
avoit perdu l'uſage de ſes ſens. Elle r'ouvre
les yeux: quel ſpectacle l'a frappée !
Blinford étendu ſur la terre , & baigné
dans les flots de fon fang. Daramant reſte
immobile ; il recule de terreur , quand il
voit l'Anglois expirant s'efforcer de ſe
traîner à ſes pieds; quand il l'entend lui
dire d'une voix lamentable & touchante :
,, que viens tu de faire , Daramant ? ...
Tu as tué ton ami Mon ami ! mon
ami qui ne reſpiroit que mon déshon-
,, neur !..-Je vais rendre le dernier fou.
,, pir: le Ciel m'eſt témoin que je ne t'ai
,, jamais offenſé , que je te chériſſois com-
„ me mon frere ... Puiſſes -tu vivre heureux
après un meurtre auſſi injuſte ! ..
Daramant , ... mon ami , je te pardonne
accours m'embraſſer ... je
» meurs ".
ود
"
و د
ود
.... ود
-
Ermance étoit retombée avanouie ; elle
entend les derniers accens de Blinford ;
elle ſe releve avec vivacité de ſon aсса-
blement : -, malheureux , quel crime
,, as tu commis ? Oui , cruel ! Blinford eſt
innocent ; oui , tu es l'aſſaſfin de ton
ami , de l'ami le plus tendre ; hélas !
,, en ce moment , il me parloit de fon
>> attachement pour toi ! il en étoit rem-
وو
و د
FEVRIER. 1776. 73
- Tu ", pli ! - étois dans ſes bras !-il
ود
ود
"
"
ود
"
voloit à mon ſecours ; je ſuccombois à
une défaillance , la ſuite des maux que
tu me cauſes ... Toi , ſouillé du ſang
d'un homme qui n'eſt point coupable ,
,, qui t'aimoit ! Ah ! joins ta femme à
cet infortuné; le meurtre ne doit plus
,, t'effrayer : après de pareils malheurs ,
il ne m'eſt plus poſſible de vivre ".
" La nouvelle de cette affreuſe cataſtro.
phe étoit déjà ſemée ; les domeſtiques
étoient accourus. La Juſtice s'empare du
criminel , & donne des ordres pour qu'on
tranſporte le corps de Blinford à ſa demeure:
Daramant eſt enfin plongé dans
une priſon , tandis que ſa femme reſte
anéantie ſous des coups auſſi imprévus
qu'accablans,
Cependant les parens , informés de
cette eſpece d'aſſaſſinat , accourent du
fond de l'Angleterre , & demandent à
grands cris la punition de Daramant : le
délit étoit prefque prouvé ; il n'y avoit
point d'apparence que le coupable pût
eſpérer d'obtenir ſa grâce. Ermance revoyoit
la lumiere: tout fon malheur s'offroit
à ſes regards ; eh ! quelle vaſte infortune
elle avoit à enviſager ; le paſſé , le
préſent , l'avenir ! Mais c'étoit ſur ce der
E 5
74 MERCURE DE FRANCE.
nier tableau que s'arrêtoit ſa vue : elle
contemploit fon mari enfermé dans un
cachot; quelquefois même elle s'alarmoit
pour ſa vie. La pitié dans les ames ſenſibles
, touche de près à l'amour : Ermance
ne ſe reſſouvenoit plus du jaloux , du
barbare Daramant , de l'auteur de ſes
diſgrâces les plus cruelles; fon coeur ne
s'ouvroit qu'à l'image d'un époux , &
à toute ſa compaffion , on pourroit même
dire toute ſa tendreſſe , s'attachoit à cet
objet. S'il eût été néceſſaire qu'Ermance
donnât ſa vie pour dérober ſon époux au
fupplice infame qui l'attendoit , elle
n'auroit pas héſité un moment de faire ce
ſacrifice ; mais on exigeoit de ſon courage
un effort beaucoup plus grand. Le
pere de Daramant ne propoſa même qu'en
frémiſſant à ſa bru l'expédient qu'il avoit
imaginé pour ſauver de l'échafaud fon
malheureux époux. ,, Conviens , lui dit-il
d'une voix baſſe & inarticulée , lorſque
les Juges t'appelleront en témoignage...
oſe dépoſer ... que ton époux ... le
dirai-je , Ermance? n'a fait que venger
ſon injure , qu'il t'a ſurpriſe ... tu
دو
ود
ود
"
رد
,, m'entends , ton déshonneur. .. A ce
,, prix , ton époux, le pere de ton en-
,, fant, ton enfant , ſont ſauvés de l'ignoFEVRIER.
1776. 75
e ,, minie: la priſon eſt ouverte à Daramant;
je te laiſſe réfléchir ſur le parti
que tu veux prendre ; fonge à ce
cher enfant qui nous ſurvivra."
و و
ود
دو
M. d'A. n'a peut- être point encore eu
de ſituation plus intéreſſante à peindre ,
plus capable de faire voir juſqu'où peut
aller l'effort d'un coeur vertueux , & qui ,
uniquement jaloux de ſa propre eſtime ,
fait ſe mettre au- deſſus de l'opinion des
hommes. On nous préſente tous les jours ,
dit l'eſtimable Ecrivain au commencement
de cette anecdote , comme un des objets
les plus impoſans du grand tableau de
l'antiquité , cette eſpece de dévouement
généreux qui conſiſtoit à donner ſa vie ,
foit pour fon pays , ſoit pour le ſalut d'autrui
: aſſurément ces fortes de facrifices
méritent les éloges que leur prodigue
l'hiſtoire , & il y auroit autant de bizarrerie
que d'injuſtice à leur refuſer le tribut
d'admiration qui leur eſt dû. Tout ce
qui nous fait voir la nature s'élevant audeſſus
d'elle-même , a droit de frapper nos
regards . Mais immoler plus que l'existence
, abandonner fon honneur , lorſqu'on
en ſent tout le prix , à la honte de la diffamation
publique , ſe couvrir, en un mot ,
de la fange de l'opprobre , quand on porte
76 MERCURE DE FRANCE.
le coeur le plus ſenſible & le plus irré
prochable , & être convaincu en même
temps que cet effort inoui de grandeur
d'âme reſtera enſeveli dans une éternelle
obſcurité ; n'avoir enfin pour tout dédommagement
du blâme & du mépris du
monde entier que l'aveu de fon propre
coeur: voilà de ces actes de magnanimité
qu'un juſte enthouſiaſme ne fauroit trop
admirer ni trop célebrer , dont nous ne
parlons point , & qui appartiennent pourtant
à notre ſiecle. M. d'A. nous en offre
un exemple non moins pathétique que
fublime dans l'infortunée & vertueuſe
Ermance.
Cette derniere anecdote ouvre le quatrieme
volume in-8°. & le cinquieme volume
in - 12 des épreuves du ſentiment,
Elle ſera ſuivie de quatre autres anecdotes
qui formeront ce quatrieme volume in- 8°.
& ſe ſuccéderont rapidement.
Le Comte d'Umby , anecdote historique.
Brochure in- 8°. de 39 pages. A Paris ,
chez Coſtard , Libraire.
Le Comte d'Alifax , connu depuis ſous
le nom du Comte d'Umby , parce qu'il
FEVRIER. 1776. 77
avoit hérité des titres & des biens de
Milord , Comte d'Umby ſon oncle ,
avoit la plus grande partie de ſa fortune
en Amérique. Sa préſence y étoit nécesſaire.
La Comteffe d'Alifax , ſa femme,
qui aimoit tendrement fon mari , voulut
l'accompagner. Ils emmenerent avec eux
Miff Flore leur fille. Cet enfant encore
en bas âge , étoit trop chere à ſes pere &
mere pour qu'ils conſentiſſent à s'en ſéparer
pendant leur ſéjour à la Caroline.
Tout étant diſpoſé , ils s'embarquerent.
Leur navigation fut fort heureuſe juſqu'à
l'embouchure du Fleuve Saint Laurent :
ce n'étoit pas directement leur chemin ;
mais le Comte d'Alifax avoit pris la
route du Canada pour terminer une discuſſion
immenſe avec un vieux Négociant
qui venoit de ſe retirer à Québec: ce dé.
tail demandoit abſolument les ſoins & la
préſence du Comte. En entrant dans le
Heuve , ils avoient obſervé , avec leurs
télescopes , une multitude de canots rasſemblés
, qui formoient comme une petite
flotte : ils reconnurent depuis que
c'étoit une armée d'Iroquois , qui ſe tenoit
fur la défenſive contre les forces du Gouverneur
de Canada , avec qui ils étoient
en guerre. La crainte de tomber entre
78 MERCURE DE FRANCE.
les mains de ces barbares , eût peut - être
troublé nos voyageurs , ſi la préſence d'un
péril plus éminent ne les eût occupés.
Dans le même inſtant , un matelot cria
qu'il voyoit une épaiſſe fumée ſortir d'une
des écoutilles. Alifax commandoit le
vaiſſeau , & ne perdit point la tête : il
employa toutes les reſſources humaines ,
mais malgré ſes ſoins , le feu éclata. Son
épouſe , pénétrée à ce terrible aſpect de
mille frayeurs , ſe jeta à fon col ,en tenant
ſa fille par la main. Elle perdit bientôt
toute connoiſſance ; &, revenue à ellemême
, elle ſe trouva ſur le rivage , environnée
de Miſſ Flore , des trois femmes
qui la ſervoient & du Chevalier de Sommers
, dont les ſoins généreux la ſauverent
du trépas. C'étoit à la prudence de
cet ami que le Comte d'Alifax avoit confié
ſa femme & fa fille , qu'une chaloupe
venoit de tranſporter ſur le rivage. Pendant
ce temps , Alifax donnoit tous fes
foins à ſon vaiſſeau , mais fon activité fut
inutile , le bâtiment ſauta avec fracas .
Dans cette extrémité par le hafard le
plus heureux , une partie conſidérable du
grand mât ſe préſenta au Comte : il eut
la force de l'embraſſer &de monter deſſus.
Aidé alors d'un courant & avec des efforts
FEVRIER. 1776. 79
incroyables , il gagna les bords d'une Iſſe
inhabitée. Cependant la Comteſſe , qui
ſavoit le danger éminent auquel ſon époux
avoit été expoſé , déſeſpéroit de le revoir
jamais. L'age & la foibleſſe de Miſſ Flore
ſa fille ,& la crainte de ſe trouver bientôt
à la merci d'un peuple féroce& barbare ,
ou de mourir de faim & de miſere , rendoient
ſa ſituation encore plus cruelle ,
ſituation que l'on jugera bien au - deſſus
du courage d'une femme de vingt & un
ans . Le Chevalier de Sommers cherchoit
à calmer les craintes de la Comteſſe , dont
fes alarmes ſe réaliſerent bientôt à la vue
d'une troupe d'Iroquois qui venoit du
milieu d'un bois épais. Cette troupe fonditſur
eux. Une telle capture à laquelle
ils ne s'attendoient pas les charma. Ils
forcerent le Chevalier de Sommers & fa
ſuite de les ſuivre. La Comteſſe , fa fille
& les femmes qui la ſervoient , furent
conduites dans une plaine où il y avoit
une multitude de cabanes faites de branches
d'arbres , doublées de peaux ſéchées
au foleil. On les établit dans la plus
grande ſous la garde de deux femmes
Iroquoiſes , en leur recommandant de
veiller exactement ſur eux , mais de les
traiter avec douceur. La Comteſſe , cap
80 MERCURE DE FRANCE.
tive de ces barbares , eut encore la douleur
de ſe voit ſéparée du Chevalier de
Sommers . Ce Chevalier , qui n'avoit pu
avoir la permiffion de lui offrir ſes ſervices,
obtint du moins que fon domeſtique
reſtât auprès d'elle. Ce domeſtique, nommé
Morback , étoit un jeune Iroquois ,
que la reconnoiſſance tenoit depuis quelques
années attaché au Chevalier de
Sommers , ancien Officier de Marine.
Morback avoit ſuivi ſon bienfaiteur en
Angleterre ; actuellement dans ſon propre
pays , dont il déteſtoit les cruels ufages
! & vêtu à l'Angloiſe, il ne fut point
reconnu par fes compatriotes. Mais le généreux
Chevalier avoit engagé ſon fidele
eſclave à ſe découvrir , pour obtenir la
permiffion de ſervir la Comteſſe dans fa
captivité. Morback obéit aux ordres de
fon maître , & obtint le ſoin de garder
la Comteſſe. Il avoit tremblé pluſieurs
fois fur fon fort ; dont alors elle n'enviſageoit
pas toute l'horreur. ,, Voici , s'étoit
,, écrié le chef des Iroquois , en regardant
,,'ces femmes , voici des morceaux bien
friands ; nous en ferons plus d'un repas ,
quand elles feront repoſées". C'étoit
en effet ce barbare motif qui cauſoit pour
lors les ménagemens qu'elles éprouvoient.
و د
"
Le
۱
FEVRIER. 1776. δε
1
F
{
Le lendemain , la Comteſſe enfermée dans
fa cabane , déploroit ſa deſtinée , & fe
confumoit d'inquiétude ſur le ſort de fon
époux & fur celui de ſa fille ; lorſque
Morback , qui avoit été fort accueilli de
ſes compatriotes en flattant leur goût ,
ſe préſenta devant l'infortunée Lady :
ود belle Dame, lui dit- il, (c'étoit ainſi
وو qu'il l'appeloit dans le vaiſſeau ) je
,, t'apporte de bonnes nouvelles , tous
,, les périls font paſſes ". La Comteſſe
l'écoutoit avec une émotion extrême ,
ſans pouvoir imaginer le danger auquel
elle avoit été expoſée. Morback lui
répéta enſuite le propos terrible qu'il
avoit entendu la veille. Apprenez ,
,, ajouta Morback , apprenez que vous
,,,êtes ſous la puiſſance d'un peuple an-
,, tropophage , & qu'ici on trafique la
ود
ود
"
و د
”
chair humaine comme le mouton à
Londres ; déjà , continua t-il , l'un des
nôtres ſe diſpoſoit à venir découper vos
membres délicats & ceux de Miſſ Flore
,, pour les chefs ; vos trois femmes étoient
deſtinées à régaler le reſte de la troupe :
quand , avec beaucoup de ménagement ,
,, je leur ai repréſenté un point d'honneur
facré entre nous. Abandonnerons nous ,
"
"
وو
"
leur ai - je dit , entre les mains de nos
F
82 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ود
ennemis , des priſonniers de notre Na
tion ? Les François tiennent captifs un
grand nombre des nôtres ; confervons
ces femmes pour faire un échange avan
,, tageux , nous en gagnerons vingt pour
,, un; le François reſpecte & adore ce
ود
ود
ود
"
و د
و و
ſexe. Le Ciel , je crois , agit alors fur
mes compatriotes ; mon avis a été généralement
adopté ; l'exécution vient
d'en être jurée à haute voix , & les
clameurs que vous avez du entendre ,
,, vous en aſſurent: je ſuis chargé , ajoutat'il
, de vous garder avec les deux femmes
Iroquoiſes , & de prendre ſoin de
votre sûreté ". Cette relation avoit
ſaiſi la Comteſſe d'horreur ; mais la naïveté
de Morback , en lui faifant cet affreux
récit avec une froideur étonnante , ne
put , ainſi qu'elle l'avoue elle même dans
la ſuite de cette hiſtoire , s'effacer de fon
eſprit.Après un an de craintes & de ſouffrances
, la guerre qui continuoit procura
enfin à la Comteſſe la douceur de voir
deux Officiers de ſa Nation. Son premier
foin fut de leur demander des nouvelles
de fon malheureux époux. Mais le récit
qu'ils lui firent de l'incendie de fon vaisſeau
, ne ſervit qu'à confirmer les craintes
de cette femme infortunée, Souſtermond ,
FEVRIER. 177.6. 83
c'eſt le nom d'un de ces Officiers , étoit
un homme d'une probité reconnue ; il
entendoit la langue des Iroquois , &
s'étoit acquis de la conſidération parmi
les chefs , en leur promettant de les aider
dans leur querelle auprès du Gouverneur
du Canada. Ce fut à ſes ſoins généreux
que la Comteſſe d'Alifax dut ſa liberté.
Le Gouverneur du Canada les recueillit
l'un & l'autre dans ſon Palais. Le caractere
de Souſtermond plut infiniment à ce
Gouverneur ; & pour ſe l'attacher & le
tirer de la miſere où ſes malheurs l'avoient
réduit , il lui confia un emploi honorable
& très - avantageux , qui le mit au bout
de deux ans fort à fon aiſe. Ce Gouverneur
bienfaiſant défrayoit libéralement
la Comteſſe , tandis qu'elle écrivoit lettres
ſur lettres en Angleterre , fans recevoir
aucunes réponſes : elle ignoroit
que le fort obſtiné à la perſécuter l'avoit
encore privée de ſon pere &de fon oncle ,
& qu'un Intendant infidele s'étoit emparé
de tous leurs effets , ſous prétexte d'attendre
des éclairciſſemens ſur ſa deſtinée.
Ses biens dans la Caroline lui demeuroient
; mais ils exigeoient des ſoins dont
elle n'étoit point capable. Cette détreſſe ,
dont le Gouverneur fut touché , lui fit
Fa
84 MERCURE DE FRANCE.
imaginer un expédient qu'il lui propoſa
avec toute forte de ménagement : un jour
ſe trouvant ſeul avec elle , il lui demanda
quels étoient ſes projets pour la ſuite de
la vie ,, je n'en puis former , lui répondit
ود
ود
ود
la Comteſſe ; abandonnée de ma pro-
,, pre famille , privée d'un époux que
j'adorois , je n'ai plus qu'à traîner ici
une mourante vie ; hélas !je la perdrois
ſans regret , ſi MiſſFlore pouvoit fe pasſer
de mon ſecours ; elle me perce
l'ame.. Eh bien! reprit le Général ,
il faut faire un effort pour elle ; Souftermond
eſt d'une noble origine , &
"
ود
ود
ود
و د
و د
ود
-
le plus galant homme que j'aie jamais
„ connu ; fon reſpect eſt tel qu'il n'a
,, jamais oſé vous déclarer la paſſion qu'il
reſſent pour vous : donnez un appui à
votre fille & à vous même en l'époufant...-
Ah ciel ! s'écria la Comteſſe ,
„ que me propoſez vous ? Serois-je capable
de faire cette injure à la mémoire
"
ود
"
" de mon cher Alifax , dont l'image eſt
,, pour toujours gravée dans mon coeur ".
Le Général ne la preſſa point davantage
alors ; mais il revint tant de fois à la
charge , lui alléguant ſans ceſſe les intérêts
de Miff Flore & la néceſſité d'être accompagnée
à la Caroline , qu'elle ſe rendit &
FEVRIER. 1776. 85
épouſa Souſtermond. La Comteſſe eſtimoit
ſincerement ce nouvel époux qui
ne fongeoit qu'à lui plaire , & donnoit à
Miſſ Flore les ſoins du pere le plus tendre
: cependant elle ne pouvoit lui accorder
de l'amour. Ils ſe diſpoſoient férieufement
à leur voyage de la Caroline ,
lorſque dans une promenade un rayon de
ſoleil frappa ſi vivement la Comteſſe à la
tête , que non ſeulement il changea pour
toujours la couleur de fon teint , mais
qu'il la réduiſit à l'extrémité par une
fievre violente , dont elle fut attaquée à
l'heure même. Ce contre-temps , qui fut
ſuivi d'une déclaration de guerre entre
les François & les Anglois , ne leur permit
plus de fonger à leur voyage. Le temps
s'écouloit en Canada , & le triſte coeur
de la Comteſſe ſentoit toujours la privation
de ce qui lui avoit été ſi cher ; mais
les tendres ſentimens de Souſtermond allégeant
ſes peines, elle lui ſavoit gré de
l'entretenir ſouvent de ſon ami Alifax.
Ce fut dans cette triſte occurrence qu'une
maladie aiguë emporta Souſtermond en
trois jours , & laiſſa la Comteſſe privée
de toute confolation. Elle éprouva alors ,
ainſi qu'elle l'avoue dans le récit qu'elle
fait de ſes malheurs , que fans amour
F3
86 MERCURE DE FRANCE,
on peut être vivement attaché. Lorſque
Milady Souſtermond faiſoit ce récit , elle
vivoit alors retirée depuis pluſieurs années
dans une ſolitude ſituée en Ecoſſe ſur les
bords de la mer. Et à qui racontoit - elle
ſes infortunes ? Au Comte d'Umby , à
Milord Alifax lui - même , à cet époux
qu'elle ne ceſſoit de regretter , & qu'elle
venoit de recevoir chez elle comme un
ſimple étranger qui lui demandoit l'hospitalité.
Alifax , héritier du Comte
d'Umby fon oncle , avoit pris fon nom ,
ſes armes & juſqu'à ſes livrées. Le Lecteur
ſera un peu ſurpris que ces deux
époux , quoique ſéparés depuis plus de
neuf ans , ne ſe foient pas d'abord res
connus. Mais l'Hiſtorien de cette anecdote
a eu ſoin de nous prévenir que les
infortunes , les fatigues , les maladies
avoient beaucoup altéré leur phyfionc.
mies. La certitude où ces époux penſoient
être que chacun d'eux avoit été la victime
de ſon malheureux fort , pouvoit encore
les empêcher de ſe reconnoître. Ces circonſtances
produiſent ici une ſituation
qui n'eſt cependant point ſans exemple ,
& dont l'Auteur de cette nouvelle a ſçu
tirer parti. La reconnoiſſance qui la ter.
mine , intéreſſe particulierement le Lec.
FEVRIER. 1776. 87
teur. Il partage en quelque forte la joie
que reſſent le Comte d'Umby de retrouver
dans Milady Souſtermond une épouſe
ſage , vertueuſe , & qui, malgré ſon ſecond
mariage , n'avoit jamais ceſſé de
lui être fidele; & dans Miff Flore , une
fille charmante qui n'apprit ſon bonheur
qu'en répandant des larmes de joie dans
le ſein de ſon pere. ۱
Discours prononcé aux Ecoles de Médecine
pour l'ouverture folemnelle des Ecoles de
Chirurgie , le 26. Novembre 1775 ; par
Me. Claude Lafiffe , Docteur Régent
de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris , & Profeſſeur de Chirurgie
en langue Françoiſe , ſur le ſujet:
Est-il néceſſaire au Chirurgien d'être senfible
? A Paris ; de l'Imprimerie de
Quillau.
Nous ne pouvons mieux faire connoî
tre ce Difcours qu'en rapportant ici l'extrait
de la Faculté de Médecine à fon
fujet: le Vendredi , premier Décembre
ود
ود
ود
رو
19
de l'année 1775 , la Faculté de Médecine
étant aſſemblée dans les Ecoles
ſupérieures , ſur la repréſentation de Me
le Thieullier , ancien Doyen & Cen
F 4
88 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
"
ود
ود
"
ر د
.ود
ود
feur des Ecoles , le Diſcours prononcé
le Dimanche précédent par M. Lafiffe ,
Profeſſeur de Chirurgie en langue Françoiſe
, eſt devenu l'objet d'une délibération
particuliere. La queſtion intéreſſante
qui fait le ſujet de ce Diſcours ,
la maniere plus intéreſſante encoredont
elle eſt traitée , l'adreſſe avec laquelle
l'Orateur à ſçu l'orner des graces du
ſentiment& du charme de l'éloquence ,
,, auront également enlevé les applaudiſſe
,, mens du public & fixé les fuffrages des
,, gens de l'art. En conféquence du confentement
unanime de tous les Docteurs
,, préſens , il a été décidé que ce Difcours
ſeroit imprimé aux frais de la Faculté,
,, pour être diſtribué à ſes Membres , &
„ qu'il en ſeroit remis à l'Auteur un
nombre ſuffiſant d'exemplaires , comme
une marque de fatisfaction & de l'eſtime
finguliere de la compagnie ; & c'eſt
ainſi que j'ai conclu. Signé , J. L. Al.
leaume , Doyen, "
ود
و د
و د
ود
و د
دو
ود
Lettres & obfervations anatomiques , phy
fiologiques & physiques fur la vue des enfans
naiſſans ; avec un Mémoire ſur l'és
tabliſſement d'un prix médaillique ; par
M. l'Abbé Desmonceaux.
FEVRIER. 1776. 89
Lux à luce pendet.
Brochure in - 8°. De l'Imprimerie de
Michel Nicolas.
M. l'Abbé Deſmonceaux nous avoit
déjà donné , ſur les maladies des yeux , des
obſervations , fruit de ſon expérience &
d'une compaſſion tendre pour ſes ſemblables.
Ces obſervations ont été publiées
en 1772. On doit y joindre l'écrit que
nous venons d'annoncer , dans lequel on
trouvera de nouvelles obſervations trèsintéreſſantes
, & de plus , le précis des
recherches que l'Auteur vient de faire
ſur la nature de la vue des enfans naisfans
, & fur les cauſes qui retardent plus
ou moins les rayons viſuels de ſe peindre
dans l'oeil . Ce point de phyſiologie ,
ود
ود
و د
ود
وو
ود
"
dit - il dans une lettre qu'il écrit à D.
Binet , Religieux , Oculiſte de l'Abbaye
de Marmoutier , m'a paru intéreſſant
, & m'a décidé à fcruter le jeu
de nature ſur la nature même. Après
différentes ouvertures de cerveau ,
près dix à douze diſſections anatomi-
„ ques des branches du nerf optique &
du compoſé membraneux du globe de
l'oeil , j'ai reconnu , en préſentant cet
وو
وا
2
a
१०
MERCURE DE FRANCE.
و د
"
21
"
"
و د
و د
وا
ود
و د
و د
و د
و د
و ر
و د
,, organe entier aux bougies , du côté du
nerf optique , & regardant par le trou
de la pupille: j'ai reconnu , dis-je , que
les rayons vifuels n'étoient pas ſusceptibles
d'être abſorbés par la cho-
„ roïde ; mais que cette membrane étoit
d'une tranſparence , d'un rouge plus
ou moins foncé , ſuivant la forte ou
délicate conſtitution du ſujet. Cette
obſervation attira toute mon attention
& me porta à prendre le ſcapel , pour
incifer l'oeil dans toute fa profondeur :
en fcrutant ainſi la nature ; j'ai trouvé
, à la vérité , la cornée tranſparente
moins diaphane , les humeurs aqueuſes
& cryſtallines moins abondantes que
dans l'état de ſanté & de conformation
parfaite , mais pas aſſez dépourvues
pour nuire aux rayons visuels ;
j'ai reconnu la lentille cryſtalline &
le corps vitré dans un état à peu
près ſemblable , ainſi que le tiſſu de
la rétine , qui s'eſt trouvé d'une
tranſparence mixte , ce qui eſt ordinaire
après la mort , & en ce cas à
tous les corps de l'oeil; enfin je ſuis
parvenu à la choroïde , ou , avec l'aide
de la loupe , j'ai obſervé que les deux
lames de cette membrane paroiſlent
و د
و د
و د
و د
و ا
و و
و د
و د
وو
FEVRIER. 1776. 91
ود
ود
"
,, formées à l'ordinaire par un lacis de
,, fibres , de filets nerveux , de vaiſſeaux
,, lymphatiques , de vaiſſeaux fanguins ;
mais que le méconium , cette belle
encre noire qui tapiſſe cette mem-
,, brane , n'étoit autre choſe qu'un asſemblage
de petits globules rouges ,
,, incapables d'arrêter les rayons visuels ,
,, ce qui rendoit le fond de l'oeil d'un
,, rouge tranſparent. D'après cette obfer-
"
" vation , il me ſemble , Monfieur , qu'on
,, peut réunir le ſentiment de la plupart
des Anciens avec celui des Modernes :
,, car vous savez que dans le nombre des
„ Phyſioligiſtes , MM. Mariotte , Mery
ود
و د
& le Cat indiquoient la choroïde pour
„ l'organe immédiat de la vue , au lieu
,, que Deſcartes & fes Sectateurs réfu-
و د
و د
و د
,
toient cette opinion pour en donner le
pouvoir à la rétine ſeule; ce qui paroît
,, ajourd'hui , parmi les Gens de l'art
une déciſion invariable. Pour moi ,
„ d'après une répétition de pluſieurs obſervations
, je crois pouvoir allier le
fentiment des uns avec celui des autres
, & dire avec quelque confiance ,
„ que la rétine & la choroïde concourent
ور
و د
و د
enſemble pour abſorber les rayons de
„ lumiere , qui ſe refléchiſſent de l'objet
92 MERCURE DE FRANCE.
ود
ود
ود
ور
ود
"
à l'oeil , qui y tranſmettent la figure ,
la grandeur , les proportions , enfin les
couleurs qui ſe trouvent à la ſurface du
même objer ; prodige qui s'opere à
l'aide de la rétine , qui , par ſon tiſſu
lâche & baveux , modere les impresſions
de lumiere qui ſe portent ſur la
choroïde , qui forment fur cette membrane
le tableau des différentes peintures
qui ſe repréſentent , & de - la
ſe rendent ſenſibles au ſenſorium com .
partie merveilleuſe de notre
exiſtence , que l'on ne peut fcruter ſans
s'écrier : O altitudo ! La preuve que je
donne de cette réunion néceſſaire , ſe
„ trouve dans le jeu de nature , &
,, peut être comparé , dans le phyſique ,
ود
ود
ود
ود
ود
„ mune ,
ود
"
و د
ود
ود
و د
ود
"
à une glace , qui , privée de ſon tain ,
,, ne peut rendre aucuns points de vue :
d'où il réſulte que la glace & le tain
font néceſſaires pour la viſion : que l'un
ne peut rien fans l'autre; & qu'il en
eſt de même de la rétine ſans la choroïde
, & vice versa , de la choroïde
ſans la rétine. Je ſuis d'autant plus porté
à adopter ce ſyſtême , que j'ai reconnu
qu'il eſt des enfans qui voyent
les objets , les uns à un mois , les au-
,, tres à cinq ſemaines , d'autres à fix
"
"
ود
ود
ود
FEVRIER. 1776. 93
ود
و د
ود
5, ſemaines & au- de - là , & qu'il dépend
du plus ou du moins d'activité de la
nature à perfectionner ſon ouvrage".
L'Auteur répond à quelques objections
que l'on pourroit faire contre fon
ſyſtême , & termine cet écrit pas former
des voeux pour la fondation d'une Ecole
en faveur des Eleves de la Médecine qui
voudroient étudier les maladiés des yeux ;
& pour qu'il y ait un prix d'émulation ,
auquel tous les hommes éclairés pourroient
concourir par leurs obſervations
ou leurs découvertes anatomiques & phyſiologiques.
Elémens de fortification , contenant la
construction raisonnée des ouvrages de
fortification , les ſyſtêmes des Ingénieurs
les plus célebres , la fortification irréguliere
, le tracé des redoutes , forts de
campagne , &c. avec un plan des principales
instructions pourformer les jeunes
Officiers dans la ſcience militaire. Par
M. le Blond , Maître de Mathématiques
des Enfans de France , des Pages
de la grande Ecurie , Cenſeur Royal.
Septieme édition in - 8°. avec beaucoup
de planches. A Paris , chez Jombert
, Libraire , rue Dauphine.
94
MERCURE DE FRANCE.
Cette nouvelle édition , beaucoup plus
correcte que les précédentes , eſt augmentée
d'un diſcours ſur l'utilité des
places fortes ; de nouvelles notes & d'obſervations
particulieres fur différens objets
de fortification,
Traité de la petite vérole , tiré des Commentaires
de G. Van Swieten , fur les
Aphorismes de Boerrhave , avec la Méthode
curative de M. de Haen , Premier
Profeſſeur de Médecine pratique à
Vienne en Autriche. A Paris , chez
d'Houry , I vol. in- 12 . 1776. Avec
approb . & priv . du Roi.
L'Auteur donne dans cet Ouvrage le
Traité le plus complet qui ait paru fur
le traitement de la petite vérole. Il a
puiſé dans les bonnes fources ; Boerrhave
, Sydenham , Van- Swieten , de Haen ,
font les Auteurs dont il a mis les Ouvrages
à contribution; il a réuni fous
un même point de vue toute leur doctrine,
& il a concilié les ſentimens des
uns & des autres; il décrit donc dans ce
Traité les différentes eſpeces de petites
FEVRIER. 1776. 95
1
1
véroles , leurs périodes , leurs diagnoſtics ,
leurs prognoſtics , ſymptômes & accidens
qui ſurviennent , felon les différens individus
& les diverſes ſaiſons , il en donne
enſuite le traitement , & toujours d'après
les Auteurs cités. Un jeune Médecin qui
ſe dévoue à la pratique , trouvera d'excellentes
vues dans cet Ouvrage.
Cours élémentaire des accouchemens , distribué
en quarante leçons ; avec l'expoſition
ſommaire de la matiere qu'on
doit expliquer dans chacune d'elles ;
rédigé pour l'inſtruction des éleves ,
par ordre des Etats du pays & Comté
d'Hainault. A Mons , chez Henri
Hoyois , Imprimeur - Libraire ; & à
Paris , chez Didot le jeune; prix , 2
liv. broché.
Depuis quelque temps le Gouvernement
a jeté ſes vues ſur l'art des accouchemens
: on fait combien il périt journellement
de meres & d'enfans par l'impéritie
des ſages - femmes de la campagne
; ce qui prive l'état d'une infinité
de ſujets. On ne peut donc aſſez publier
d'inſtructions ſur un objet de cette importance;
mais les inſtructions doivent en
96 MERCURE DE FRANCE.
1
même temps être rédigées de façon qu'elles
puiſſent étre entendues des eſprits
méme les plus bouchés : c'eſt uniquement
le but que l'Auteur anonyme de cet Ouvrage
s'eſt proposé en le publiant. Tout
ce qui concerne l'art des accouchemens y
eſt détaillé avec juſteſſe, préciſion &
clarté ; il mérite de figurer à côté des excellens
Ouvrages manuels qui ont paru
en France depuis quelque temps.
Article fur l'Opéra. Extrait du 17º. Vol.
du Journal Littéraire de Berlin , à Berlin
; & à Paris , chez Lacombe , Libraire
rue Christine , 6 Volumes in - 12 par
année.
Nous tranſcrivons d'autant plus volontiers
cet article en particulier qu'en faiſant
connoître de plus en plus le mérite
du Journal d'après lequelnous le copíons,
il nous paroît très- propre à donner au
Public les idées les plus juſtes ſur un
Spectacle dont il a la gloire & le ſuccès
à coeur. Il s'agit de l'Opéra ; mais les
Auteurs du Journal de Berlin , ont traduit
eux - mêmes cet article , de la Théorie des
Beaux - Arts , du célebre M. de Sulzer.
,, Il ne regne dans ce Spectacle extraordinaire
FEVRIER. 1776. 97
dinaire , auquel les Italiens ont donné
le nom d'Opéra, (1) un tel mélange de
grandeur & de petiteſſe , de beauté & de
fadeur , que je ne ſais ni comment en parler
, ni ce que j'en dois dire. On voit&
on entend dans le meilleur Opéra , tant
de choſes infipides & puériles , qu'on di
roit qu'elles n'y ſont placées que pour
amufer des enfans , ou pour étonner une
populace frivole ; cependant au milieu de
ces miſeres , qui par toutes ſortes d'endroits
revoltent le bon goût , ſe trouvent
des choſes qui penetrent le coeur , font
goûter à l'eſprit les charmes de la volupté
la plus délicieuſe , le comblent de la compaſſion
la plus tendre , ou le rempliſſent
de terreur & d'étonnement. Une ſcene
qui nous ravit& qui nous intéreſſe trèsvivement
, eſt ſouvent ſuivie d'une autre
où les mêmes perſonnages ne nous paroiſſent
plus que de vils Jongleurs , qui
'abuſent de la magnificence du Spectacle.
D'un côté , choqué de ces abſurdités ,
(1) Le vrai nom en Italien et Opera per muſica ,
Ouvrage pour étre mis en musique, ensuite , pour abris
ger , on a dit Opéra tout court , & ce nom eft paft aus
Etrangers. (Note du Journaliste.)
G
98 MERCURE DE FRANCE .
qui ſe rencontrent ſi ſouvent dans l'Opé.
ra , on perd le courage d'approfondir ce
ſujet ; d'un autre côté , ſe rappelant ces
ſcenes raviſſantes , qui nous affectent fi
vivement , on voudroit voir toutes les
perſonnes de goût ſe réunir pour donner
à ce grand Spectacle le dégré de perfection,
dont il eſt ſuſceptible. Il faut que
je répette ici ce que j'ai dit ailleurs. (1)
ود
و د
De tous les beaux- Arts , l'Art Dramatique
eſt le plus important : il n'ya
,, aucune eſpece d'énergie qui n'ait lieu
dans l'exécution d'une piece Dramati-
" que: ſa compoſition renferme tout ce (
,, que la Poëſie a de plus ſéduiſant , & la
„ bonne exécution y ajoute ce qu'il y a
"
و د
de plus fort dans les geſtes , dans les
,, mouvemens , dans les caracteres &
les tons de voix. Aucune autre produc- ود
"
tion de l'Art ne réunit tant d'avanta-
,, ges. Parmi les différentes eſpeces d'ou-
,, vrages Dramatiques , celui qu'on nom-
,, me l'Opéra eſt très fupérieur aux au-
,, tres , vu que tous les beaux Arts ſans
,, exception , s'y trouvent réunis. Si tous
(1 ) Dans le Traité ſur l'énergie , contenu dans les
Mém. de l'Acad. Royale des Sciences & Belles- Lettres
de Berlin . Année 1765.
FEVRIER. 1776. 99
ود
ود
ود
,
,, ceux qui concourent à rendre ce Spec-
„ tacle brillant , Poëtes , Muficiens , Acteurs
Danfeurs , Décorateurs , joi-
,, gnoient au caractere de grands Artiſtes
les lumieres de la Philofophie ,& qu'ils
fuſſent bien unis dans leurs vues ; ce
Spectacle entre les mains d'un Légifla-
,, teur Philofophe , deviendroit infiniment
,, important : mais ce même Spectacle
,, prouve de la maniere la plus frappante,
,, combien les modernes font éloignés
,, d'en avoir la moindre idée. Telle eſt
la frivolité de notre ſiecle , qu'on a ſçu
avilir tous les Arts dans un genre , qui
ſeul pouvoit les anoblir tous".
ود
ود
Mais comme je ne peux me réſoudre à
paſſer l'Opéra tout-à-fait ſous filence , il
me paroît que ce que je puis faire de
mieux , c'eſt d'indiquer d'abord ce qu'à
mes yeux ce Spectacle renferme de contraire
au bon goût ,& d'expoſer enſuite mes
idées ſur le moyen de le perfectionner.
La Poësie , la Muſique , la Danſe , la
peinture , l'Architecture ſe réuniſſent pour
former l'Opéra. Afin d'éviter la confufion
, conſidérons ſéparément le rôle qu'y
joue chacun de ces Arts.
La Poësie eſt le fondement de l'Ouvrage
, c'eſt elle qui fourmit le Drame.
G2
100 MERCURE DE FRANCE.
En Italie , où l'Opéra a pris naiſſance ,
on en puiſoit anciennement les ſujets dans
le monde fabuleux. L'ancienne Mythologie
, l'Empire des Fées & des enchantemens
, & enſuite les tems fabuleux de la
chevalerie , fourniſſoient le fond & les
perſonnages de l'Opéra. De nos jours les
Amateurs d'Opéra n'ont pas entierement
rejeté ces ſujets ; cependant ils en prennent
ſouvent dans l'hiſtoire de ſemblables
à ceux de la Tragédie : ainſi les uns & les
autres travaillent fur le même fond : les
uns & les autres nous mettent devant
les yeux une grande action de courte
dûrée , remarquable par le choc des pasſions
& par la péripétie: mais dans la
façon dont ils manient leur fujet , on diroit
que les Poëtes Lyriques ſe ſont fait
une loi d'abandonner tout- à- fait le chemin
de la Nature. Leur maxime eſt de
faire enforte , que par les fréquens changemens
de ſcene , par la magnificence des
décorations , par la variété & la force des
objets , l'oeil ſoit dans une ſurpriſe continuelle.
N'importe que cela ſoit auſſi
peu naturel , qu'il eſt poſſible , pourvu
que le Spectateur ſoit conſtamment frappé
par des objets nouveaux & éblouiſſans.
Il faut de quelque maniere que cela foit
FEVRIER. 1776. 1ΟΙ
amené , qu'il ait toujours devant lui des
- combats , des triomphes , des orages , des
naufrages , des fantômes , des bêtes féroces
, & d'autres objets de cette nature.
On peut facilement ſe faire une idée
de la peine & des efforts qu'il en doit
coûter au Poëte , pour plier ſon ſujet à
cet uſage. Combien de fois n'eſt il pas
obligé de ſacrifier à la fatisfaction de l'oeil ,
le príncipe de l'action tragique , le développement
des grands caracteres & des
paffions ? C'eſt pourquoi l'on rencontre ſi
ſouvent dans le plan du meilleur Opéra ,
des choſes contre nature , forcées & ridicules.
C'eſt là le premier inconvénient
auquel la coutume aſſujettit les meilleurs
Poëtes en ce genre: encore ſi c'étoit le
feul !
Viennent enſuite les prétentions des
Chanteurs. Dans chaque Opéra le meilleur
Chanteur doit chanter le plus ſouvent
qu'il eſt poſſible ; mais il faut auſſi
que les médiocres & les plus mauvais
même , qui ſont attachés à ce Spectacle
&payés , chantent au moins un grand air.
Les deux premieres voix & notamment
le premier Chanteur & la premiere Chanteuſe
, doivent néceſſairement chanter enſemble
une ou pluſieurs fois. Il faut par-
G3
102 MERCURE DE FRANCE .
conféquent que le Poëte place dans ſon
Poëme des duo , ſouvent des trio , des
quatuor , ainſi du reſte. Outre cela les premiers
Chanteurs veulent montrer en particulier
tout leur talent, dans le genre où
ils réuſſiſſent le mieux ; celui - ci dans un
tendre adagio , celui - là dans un allegro
plein de feu: ainſi , il faut que le Poëte
faſſe ſes airs de façon que chaque Acteur
puiſſe briller dans ſon genre.
il
On peut à peine concevoir les différentes
abſurdités qui en réſultent. Que la
nature de la Piece le permette ou non ,
faut néceſſairement qu'une ou deux Chanteuſes
ayant les principaux rôles. Si le
Poëte ne peut trouver d'autre expédient ,
il a recours aux intrigues amoureuſes , lors
même que ſon ſujet les exclut tout-à-fait.
Pour que deux Chanteuſes euſſent occa
fion de ſe faire entendre , il a fallu, dans
un Opéra dont la ſcene eſt à Utique , &
qui aboutit à la mort de Caton , qu'en
dépit de la nature & du bon ſens , le
meilleur Poëte Lyrique Metaſtaſio , introduisît
deux femmes , la veuve de Pompée ,
& Marcie , fille de Caton ; il a fallu que
celle - ci fût amante de César , & aimée
d'un Prince Numide. Il n'eſt pas nécesfaire
d'être accoutumé à réfléchir , pour
FEVRIER. 1776. 103
fentir qu'une intrigue amoureuſe eſt révoltante
dans un ſujetcauffi lugubre.
De plus , pour que tous les Chanteurs
puiſſent faire parade de leurs talents , il
faut ſouvent leur faire chanter des chofes
que nul être raiſonnable ne s'aviferoit de
chanter , même en rêve: de froides , ou
de graves réflexions , par exemple , ou
des maximes communes. Et quel feroit
l'homme ſenſé , qui ſongeroit à mettre
en chant une maxime comme celle- ci : un
vieux Militaire expérimenté , ne combat
pas en aveugle , mais réprime ſon courage
juſqu'à ce qu'il trouve l'occaſion favorable
; ( 1 ) ou cette froide allégorie far
les vertus qui produit le malheur , c'eſt
que le ſep pouſſe mieux lorſqu'il a été
taillé , & que les gommes les plus parfaites
fortent des arbres bleſſés ?On trouve
des détails auſſi puériles dans preſque tous
les Opéra. Il y en a peu , où un perſonnage
fort preſſé ne s'arrête ridiculement
pendant qu'on joue une ritournelle traînante
& grave , & après avoir touffé , ne
(1) Voyez l'Adrien de Métaſtaſe , acte 2 , ſc. 5 ,
Saggio guerriero antico , &c.
Adrien , acte 3 , fc. 2, Piu bella al tempo usato.
(Ces deux notes font de l'Auteur.)
G4
104 MERCURE DE FRANCE.
chante un airdont il répette chaque mot
juſqu'à fix fois , & même davantage ;
air , qui fait entierement oublier la fituation
du perſonnage. Pourroit- on jamais
s'écrier , à plus juſte titre , avec Horace :
Spectatum admiſſi riſum teneatis amici ,
Ajoutez à cela qu'on ramene conſtamment
les mêmes ſujets. Celui qui a vu un ou
deux Opéra , a vu pluſieurs ſcenes de cent
autres. Deux tendres Amants dont l'un
ſera prifonnier & en danger de perdre
la vie gémiſſent enſemble ; & leurs tristes
adieux ſe font par un duo , ou par
quelque choſe de ſemblable , dans preſque
tous les Opéra.
Les abſurdités qui réſultent de la Muſique
ne font pas moindres, La Muſique
par ſa nature eſt & ne peut être que l'expreſſion
des paſſions , ou la peinture des
ſentimens. Mais ni les Compoſiteurs , ni
les Chanteurs , ni l'Orcheſtre ne ſeroient
fatisfaits , ſi l'on donnoit à cet Art , dans
l'Opéra , des limites ſi étroites , & fi on
le bornoit à ſon unique but. Ils font com.
me les Bateleurs qui , pour étonner le
Peuple , ſe ſervent des mains pour marcher
,& des pieds pourporter des épées. 11
y a peu d'Opéra , où le Compoſiteur ne
faſſe ſon poffible pour ſe plier au goût du
FEVRIER. 1776. 105
1
Décorateur. Sa Muſique, imite tantôt le
tonnerre & l'éclair , tanôt le bruit des
vents , tantôt le murmure des ruiſſeaux , le
cliquitis des armes , le vol des oiſeaux ,
- ou d'autres choſes ſemblables , qui n'ont
aucun rapport avec les ſenſations que le
coeur devroit éprouver. C'eſt ſans doute ,
ce goût corrompu des Compoſiteurs ,
qui a engagé les Poëtes à adopter la
coutume ridicule de remplir leurs airs de
comparaiſons tirées de vaiſſeaux , delions ,
de tigres , & d'autres belles idées ſem-
-blables . Outre cela , le Compoſiteur , l'Acteur
& l'Orcheſtre, ont toujours le defir
puérile d'exécuter avec art des chofes
difficiles . L'Acteur voudroit faire parade
de la faculté qu'il a de chanter longtems
fans reprendre haleine , d'élever ou
de baiſſer ſa voix juſqu'à un point furprenant
; il voudroit faire admirer la flexibilité
& l'agilité incompréhenſible de
fon goſier , dans un paſſage brillant , ou
dans un ſaut plein de force: il faut que
le Compoſiteur lui en fourniſſe les occaſions.
De là cette foule de paſſages , de
roulades , de cadences , qui , ſouvent dans
les airs les plus intéreſſans , étouffent
entierement toutes les ſenfations que nous
devrions éprouver ; c'eſt comme ſi l'on
G5
106 MERCURE DE FRANCE .
verſoit de l'eau ſur des charbons ardens :
de là , ces infoutenables ornemens , par
leſquels le ton le plus propre à faire
impreſſion ſe trouve ſi fort enveloppé
dans une foule d'autres tons plus recherchés
, qu'à peine on peut le démêler.
Celui qui n'a que du goût & du ſentiment
, eſt outré d'entendre un Chanteur
, qui ayant commencé à exprimer ſur
le ton le plus touchant , une ſituation
triſte & douleureuſe , ſe donne tout d'un
coup l'effor ,& exécute des choſes extraordinaires.
On ſe ſent d'abord pénétrés
d'une tendre pitié pour ſa ſituation ; mais
à peine on commence à partager avec
lui ce doux ſentiment , qu'on voit ce
Chanteur changé en Charlatan , qui ne
fent point ce qu'il nous inſinuoit , & qui
n'eſt occupé qu'à faire parade de la foupleſſe
de ſon gofier ; on feroit tenté de le
chaffer à coups de pierres , pour le punir
de penser que nous avons le goût aſſez
dépravé pour prendre plaiſir à de pareilles
pauvretés.
Enfin , dans pluſieurs Opéra , il faut la
plupart du tems eſſuyer l'ennui d'entendre
des airs qui n'ont pas l'ombre du
ſentiment , & dont le texte ne ſignifie
rien; car dans chaque, ou peu s'en faut,
FEVRIER. 1776. 107
il doit y avoir un air. Si le Drame ne
contenoit abſolument rien qui fût propre
à nous émouvoir , il faudroit que le
Poëte pour ſujet des airs prît des ordres ,
des projets , des obfervations , ou des justifications
, & le Compoſiteur ſeroit forcé
à faire fur ſes paroles une Muſique qui
ne pourroit que procurer aux Auditeurs
un ennui inſupportable ; ou ce qui pis eſt
encore , une Muſique qui rappelleroit
l'idée d'une danſe badine , au milieu d'une
Piece ſérieuſe. Car la Muſique faite ſur
des paroles qui ne ſignifient rien , eſt aſſez
généralement fur le ton & la meſure du
Menuet des Polonoiſes , ou de quelqu'autre
danſe.
A tout ces inconvéniens ſe joint encore
l'uniformité ſomnifere de la conftruction
des airs : c'eſt d'abord la ritournelle ;
enfuite le Chanteur exécute une partie
de l'air; après il s'arrête pour que les
inſtrumens puiſſent faire entendre leur
vacarme ; il recommence à nouveaux frais
& nous répette la même choſe ſur un
ton différent ; c'eſt alors qu'il nous étale
ſes talens pour les paſſages , les roulades
& les cadences. On croiroit la dignité
d'un Opéra bleſſée , ſi là même , où la
fituation rendroit la choſe très naturelle ,
108 MERCURE DE FRANCE.
on admettoit un air touchant ou gai,
ſans diviſions , ſans répétitions , & fans
la broderie de l'Art. Indubitablement le
Chanteur qu'on en chargeroit ſe croiroit
avili ; & l'infenfé ne penſeroit pas , que
le plus grand mérite de fon Art eſt de
pouvoir faire une vive impreſſion avec
l'air le plus fimple.....
Pour que perſonne , continue M. de
Sulzer , ne m'accuſe de dire tant de mal
de l'Opéra par humeur , & d'exagérer les
chofes , je rapporterai ici le jugement
d'un homme , à coup sûr impartial for cet
article ; c'eſt le Comte Algarotti. Il commence
fon Effai fur l'Opéra par ces réflexions
: De tous les Spectacles inven-
و د
و د
ود
"
tés pour l'amusement des honnêtes-
,, gens , il n'en eſt peut-être point de plus
„ ingénieux , ni de plus parfait que l'Opéra,
rien de ce qui pouvoit mener à
la fin qu'on ſe propoſoit en l'imaginant ,
,, n'y a été oublié. Tout ce que la Poë-
„ fie , la Muſique , la Déclamation , la
„ Danſe , la Peinture ont de plus at
,, trayant , s'y réuniſſent pour flatter les
ſens , pour charmer le coeur , & pour
enchanter l'eſprit par de douces illu
ſions . Mais par malheur ; il en eſt de
„ l'Opéra , comme des inſtrumens de
و د
و ر
FEVRIER. 1776. 109
,, méchanique , qui à mesure qu'ils font
,, plus compoſés , font auffi plus ſujets à
ود ſe détraquer ; & il n'y auroit pas de
,, quoi s'étonner qu'une machine aufſi
,, ingénieuſe & auffi compliquée , man-
و د
quât quelquefois fon effet , quand mê-
,, me ceux qui la dirigent metroient tous
„ leurs foins & toute leur étude à en
, lier , & en combiner exactement les
,, différentes parties. Mais ces arbitres
و د
"
"
"
و د
"
و د
de nos plaiſirs ſont aujourd'hui bien
,, éloignés de prendre les peines qu'exige
, l'arrangement d'un bon Opéra. Ils ne
font qu'une attention très - médiocre au
choix du ſujet. Ils en font encore moins
à l'accord de la Muſique avec les pa-
,, roles , & aucune à la vérité du chant&
du récit , à la liaiſon des danſes avec .
l'action , à la convenance des décorations.
Ceci conſidéré ,& en y ajoutant
„ combien nos Théatres pêchent par la
,, conſtruction , il ne ſera pas difficile de
comprendre pourquoi un Spectacle , qui
devroit naturellement être le plus agréable
de tous , devient ſi inſipide & fi en-
,, nuyeux. Il ne faut l'attribuer qu'au peu
d'union qui regne entre les différen.
tes parties qui le compofent; par- là
il ne reſte aucune ombre d'imitation ;
l'illuſion , qui ne peut naſtre que de
"
"
"
39
"
22
23
110 MERCURE DE FRANCE.
,, l'accord parfait de ces mêmes parties ,
s'évanouit. L'Opéra , ce chef-d'oeuvre
de l'eſprit humain, ſe change en une
,, compoſition languiſſante , découfue
ود
ود
ود fans vraiſemblance, monstrueuſe , gro-
,, teſque , digne en un motdes épithetes
,, injurieuſes qu'on lui donne , & de la
cenfure de ceux , qui , avec raiſon ,
regardent le plaiſir comme une choſe
très - importante
ود
و د
"
C'eſt ainſi qu'un Italien , qui a fort à
coeur l'honneur de ſa Patrie, juge d'une
invention due à l'Italie , qui en a retiré
beaucoup de gloire.
Voilà , continuent les Auteurs du Journal
de Berlin , les défauts que notre judicieux
Auteur trouve à l'Opéra , tel qu'il
eft ; & les moyens d'y remédier , il neles
oublie pas. Les Auteurs les rapportent
dans le volume ſuivant de leur Journal.
Obfervations fur les pertes de fang des
femmes en couches , & fur les moyens
de les guérir ; par M. le Roux , Maître
en Chirurgie de Hôpital - Général de
la même ville ; I vol. in 80. A Dijon ,
chez Frantin ; & à Paris , chez Didot
le jeune , Libraire. 1776.
FEVRIER. 1776. 111
La perte de ſang exceſſive qui arrive
aux femmes , immédiatement après l'accouchement
à terme , eſt un accident
d'autant plus terrible & effrayant , que
- quelquefois l'Accoucheur ne peut le prévoir
; les Auteurs ont propoſé différens
moyens pour remédier à ce fâcheux accident
; mais tous ces moyens n'ont pas le
même degré d'efficacité. Il en propoſe
dans cet Ouvrage un autre qui eſt fort
ſimple , qui a été employé autrefois par
les Anciens pour les hémorrhagies utérines
, & qui , ſuivant M. le Roux, a
été preſque abandonné par les Modernes :
il conſiſte à oppoſer une digue à l'écoulement
du ſang, par le ſecours de pluſieurs
lambeaux de linges ou d'étoupes
imbibés de vinaigre pur , dont on remplit
le vagin , & qu'on introduit même
quelquefois juſqu'à la matrice , lorſque la
circonſtance l'exige ; un pareil remede
n'exige pas une longue préparation : il
ſe trouve fans peine dans la cabane du
pauvre , comme dans le palais des Grands ;
mais il n'eſt pas à beaucoup près ſi négligé
que l'Auteur le prétend , il y a même des
Provinces où on eſt dans l'uſage de ſe
fervir par préférence de linges teints en
112 MERCURE DE FRANCE,
bleu , ou de la mouſſe de Chine ; cepen
dant on doit toujours ſavoir gré à M. le
Roux d'étendre la connoiſſance d'un remede
auſſi efficace. Les obfervations qu'il
rapporte dans ſon Ouvrage , & qui font
au nombre de plus de cent , font trèsbien
rédigées , avec clarté & préciſion :
elles méritent d'être confultées.
Inſtitutions des fourds & muets par la voie
des fignes méthodiques ; Ouvrage qui
contient le projet d'une langue univerſelle
par l'entremiſe des ſignes naturels
aſſujettis à une méthode. A Paris
, chez Nyon l'aîné , Libraire , 1
vol. in 12. prix 2 1. 10 f. rel.
L'Auteur de cet Ouvrage eſt M. l'Abbé
Lépée, connu par fon cours gratuit d'inftitutions
des fourds & muets , ouvert
toute l'année à deux jours de leçons par
ſemaine. Sa méthode eſt ſimple , ingénieuſe
, & les effets qui en ont réſulté
ont paru ſi prodigieux , que pluſieurs
Souverains étrangers ne croyant pas pouvoir
FEVRIER. 1776. 113
-voir s'en rapporter à la voix publique ,
- n'ont pas dédaigné d'aſſiſter à ſes leçons.
On trouve dans l'Ouvrage que nous annonçons
le précis de cette méthode; l'Auteur
la compare à celle de M.Peyrere ,
Portugais , le plus célebre de tous ceux qui
ayent entrepris d'apprendre aux fourds
& aux muets à converſer par écrit &
même à parler ; il ſe ſervoit d'un alphabet
manuel , ou , pour mieux dire , de
ſignes qu'il faiſoit avec la main , &dont
il compoſoit un alphabet. Pour pouvoir
bien juger de la méthode de M. Lépée ,
il faut la lire dans le Traité même : nous
invitons nos Lecteurs à y recourir.
Mémoire pour fervir au traitement d'une
fievre épidémique , fait & imprimé par
ordre du Gouvernement ; par M. Maret
, Docteur en Médecine de l'Univerſité
de Montpellier , Aggrégé au
College des Médecins de Dijon , Aggrégé
honoraire du College Royal de
Médecine de Nancy , &c. A Dijon ,
chez Frantin , Imprimeur du Roi ; &
à Paris , chez Didot le jeune.
La fievre épidémique que M. Maret
H
/
114 MERCURE DE FRANCE.
:
a obſervée à Dijon en 1761 , fait le ſujet
de ce Mémoire. Comme cette maladie
paroît avoir beaucoup de reſſemblance
avec celles qui dévaſtent depuis longtemps
pluſieurs Provinces , le Gouvernement
a penſé qu'un précis méthodique
de cette obſervation pourroit rendre plus
fûr le traitement des maladies de cette
eſpece: c'eſt donc par ſes ordres que
M. Maret le publie aujourd'hui.
Toutes celles qui regnent épidémi
quement ne ſe reſſemblent point , & il
en eſt dont le caractere eſt ſi oppofé,
qu'elles exigent un traitement abfolument
différent ; elles font ou inflammatoires
ou putrides ; la combinaiſon de
ces deux caracteres génériques &l'inten .
fité du caractere dominant , diftinguent
les eſpeces : mais la plupart de celles qui
regnent dans les campagnes , appartien.
nent au ſecond genre; elles reconnoiffent
preſque toujours pour cauſes pro.
chaines la putridité des premieres voies ,
à laquelle fuccede une putridité de la
maffe humorale plus ou moins exaltée ,
ſuivant les circonstances & les difpofitions
des ſujets. L'hiſtoire de celles dont
il eſt fait mention dans ce Mémoire , &
l'expoſition du traitement qui lui conFEVRIER.
1776. 115
vient , pourront diriger dans celui des
épidémies putrides ; M. Buc'hoz , dans
fon Manuel médical & ufuel des plantes ,
- Tome II , article fievre putride , rapporte
pluſieurs obſervations qu'il a faites , de
même que celles de M. Marquet , Médecin
Lorrain , ſur ces fortes de fievres
putrides , qui ſont ſi communes dans la
Lorraine; le traitement qui y eſt indiqué
atoujours eu des ſuccès dans cette Province
; il eſt à peu près le même que
celui de M. Maret. Les uns & les autres
récommandent preſque toujours un vomitif
au commencement de ces fortes
de maladies ; au ſurplus, rien n'eſt plus
méthodique que le traitement de M.
Maret. L'hiſtoire qu'il donne de la maladie
, eſt très-détaillée : il en décrit avec
exactitude la marche dans chacun des
périodes que cette maladie parcourt , &
ce qui facilitera d'autant plus un jeune
Praticien , c'eſt que cette hiſtoire ſe
trouve écrite ſur une colonne , & l'expoſition
du traitement ſur une autre colonne
parallele ; par ce moyen , le traitement
qui convient à chaque période ſe
trouve rapproché des accidens qui le
rendent néceſſaire. On ne peut affez
louer M. Maret , dont le zele patriotique
H2
116 MERCURE DE FRANCE.
&ſon amour pour ſes ſemblables font
univerſellement connus ; il feroit à deſirer
qu'il ſe trouvât dans chaque Province
des Médecins auſſi éclairés , qui voulufſent
ſe donner la peine de décrire les
épidémies qui y regnent ; on parviendroit
un jour à pouvoir publier l'hiſtoire
des différentes épidémies de la France ;
c'eſt le projet de M. Buc'hoz , dont nous
avons déjà fait mention l'année derniere.
Second Mémoire instructif sur l'exécution
du plan adopté par le Roi pour parvenir
à détruire entierement la maladie
qui s'est répandue fur les bestiaux dans
les Provinces méridionales de la Fran
ce, publié en Novembre 1775. A
Paris , de l'Imprimerie Royale.
Sa Majefté , toujours occupée du bien
de ſes Peuples & à les foulager , tolere
pendant cet hiver , dans l'intérieur du
pays dévaſté par la maladie épizootique ,
le traitement des animaux attaqués. Elle
veut& entend qu'on ne néglige rien pour
perfectionner les méthodes curatives &
pour ſauver le plus grand nombre desanimaux
poſſibles , puiſque la circonſtance
FEVRIE R. 1776. 117
2
.
le permet; elle indique en conféquence
toutes les précautions qu'il conviendra
de prendre dans ce cas.
Réflexions fur les dangers des exhumations
précipitées , &fur les abus des inhumations
dans les Eglises , ſuivies d'obſervations
ſur les plantations d'arbres dans
les cimetieres ; par M. Pierre Touſſaint
Navier , Docteur en Médecine , Con .
ſeiller Médecin du Roi pour les maladies
épidémiques dans la Province
de Champagne. A Amſterdam ; & fe
trouve à Paris , chez B. Morin , Imprimeur
- Libraire , 1775 .
L'Auteur de ces réflexions n'a pû voir
ſans frayeur les dangers auxquels ſe ſont
trouvés expoſés ſes Concitoyens dansdes
exhumations précipitées , &par lamultiplicité
des inhumations dans les Egliſes.
Il s'eſt appliqué à démontrer l'abus de
ces uſages , & à donner les moyens d'en
révenir les ſuites & d'en corriger les
funeſtes effets. Les accidens fâcheux &
ſans nombre qui ſe ſont paſſes ſous ſes
yeux , joints à ceuxdont les écrits publics
ont fait mention dans différens temps ,
H 3
118 MERCURE DE FRANCE.
ont fait accélérer à l'Auteur un travail
auſſi important : il étoit de la derniere
importance de remonter à l'origine & aux
époques des inhumations dans les Egliſes ,
de démontrer qu'elles s'étoient établies
par l'ambition & accréditées par la cupidité
, de préſenter un tableau des malheurs
qu'elles enfantent tous les jours ;
enfin d'indiquer des moyens de remédier
à la contagion inévitable qui en réſulte :
ce font autant d'objets que l'Auteur a
développés avec ſoin , en appuyant ſcrupuleuſement
fes raiſonnemens de preuves
démonftratives. Cette brochure eſt une
nouvelle preuve que M. Navier donne
de fon zele & de ſon attachement pour
ſes compatriotes.
Description & usage d'un cabinet de phyfique
expérimentale ; par M. Sigaud de
la Fond , de pluſieurs Académies . A
Paris , chez Gueffier , Imprimeur-
Libraire , Deux volumes in -8 °.
C'eſt à la phyſique expérimentale que
les différentes ſciences naturelles doivent
aujourd'hui une grande partie de l'éclat
qui les diftingue. L'étude de cette partie
1
1
FEVRIER. 1776. 119
de la philofophie la plus intéreſſante &
la plus utile , entre aujourd'hui dans l'or
dredes connoiſſances qui font renfermées
dans tout plan de bonne éducation.'Les
richeſſes de la création forment le plus
beau de tous les fpectacles. Quelle magnificence
, quelle profuſion le Maître de
l'univers n'a- t- il pas répandues dans tous
ſes Ouvrages ! Quelle est l'ame aſſez inſenſible
pour n'être pas tranſportée d'admiration
à la vue de toutes les merveilles
dontnous ſommes inveſtis de toutes parts?
Mais doit-on ſe borner à les contempler
ſans chercher à les approfondir pour en
mieux connoître la deſtination&l'uſage ?
Ce feroit en quelque forte avilir l'eſprit
humain & méconnoître les bienfaits du
Créateur que de réduire tous ſes devoirs
à une admiration muette & ſtupide.
L'étude des ouvrages de la nature a le
double avantagedenous conduire à Dieu,
de nous pénétrer d'amour & de reconnoifſance
pour l'auteur de tantde merveilles ,
&d'orner notre eſprit des connoiſſances
les plus fatisfaiſantes & les plus utiles.
Cette étude roule fur deux points qu'il
ne faut pas confondre ,l'expérience proprement
dite & l'obſervation : celle- ci ,
diſent les Philofophes , moins recherchée'
H 4
120 MERCURE DE FRANCE.
&moins fubtile, ſe borne aux faits qu'elle
a ſous les yeux , ne cherche qu'à bien voir
& à détailler les phénomenes de toute
eſpece que le ſpectacle de la nature préſente.
Celle - là , au contraire , employe
tous les moyens pour dérober à la nature
ce qu'elle cache , à créer , en quelque maniere
, par la différente combinaiſon des
corps , de nouveaux phénomenes pour
les détruire : enfin elle ne ſe borne pas à
l'écouter , mais elle l'interroge&la preſſe,
C'eſt ainſi qu'on cherche à la forcer jufques
dans ſes derniers retranchemens,
Mais il faut pour cela renoncer à toute
prévention particuliere & abjurer cet efprit
de ſyſtême qui ne nous fait voir les
choſes que d'un certain biais ,& nous empêche
de les voir de tout autre. Selivrer
à cet efprit qui a fi long-temps retardé le
progrès des ſciences , c'eſt , comme le dit
ſi bien l'Auteur de l'Ouvrage que nous
annonçons , ſe mettre ſur les yeux un
verre teint d'une couleur particuliere ,
ſans s'embarraſſer ſi ce verre altérera ces
objets , ou s'il les ternira. Un Auteur ſyſtématique
ne voit plus la nature , ne voit
que ſonOuvragepropre. Tout ce qui n'eſt
pas abſolument contraire à ſon ſyſtême le
confirme, Les phénomenes qui lui font le
FEVRIER. 1776. 121-
plus oppoſés , ne ſont que quelques exceptions.
Ceux qui le lifent , font enchantés
d'acquérir tant de ſcience à ſi peu de frais ,
&joignent leur intérêt au ſien. Auſſi tout
eſprit ſyſtématique refuſe-t- il d'entendre
tout argument contraire à fon opinion.
Or , rien n'eſt plus néceſſaire au progrès
des ſciences que d'abjurer cet eſprit
& de ſecouer le joug de toute autorité.
Ce font ces deux écueils qu'il faut nécefſairement
franchir , avant d'entreprendre
debien faire des expériences ſans leſquelles
on ne fait nul progrès dans l'étude de
la nature.
L'Ouvrage que nous annonçons , en
mettant de côté toutes les théories phyſiques
, ne préſente à ſes Lecteurs que
des inſtrumens & des expériences. Mais
pour leur rendre en même temps le fervice
de ces inſtrumens commode & familier
, on leur indique la maniere de
s'en ſervir , les précautions qu'il convient
de prendre en quantité de circonſtances
, pour que le ſuccès ſoit aſſuré
& conftant. On les met ſur la voie des
travaux qu'ils peuvent ſuivre , en leur
indiquant ce qui a déjà été fait & ce
qui reſte encore à faire , pour hâter le
progrès des ſciences. L'Auteur , déjà
H 5
122 MERCURE DE FRANCE.
connu par pluſieurs bons Ouvrages n'a
rien omis dans celui-ci. Il expoſe avec
foin , dans chaque branche de diviſion ,
l'état de la queſtion qui eſt propoſée , les
difficultés qu'elle préſente , les appareils
dont on peut faire uſage pour remplir
cet objet. La deſcription de chaque
appareil eſt toujours ſuivie de la maniere
d'en faire uſage , ou de la maniere de
faire l'expérience; vient enſuite la concluſion
qui fuit naturellement de cette
expérience. Les obſervations judicieufes
de l'Auteur font le fruit de la grande
habitude qu'il a acquiſe à manier des machines
& à étudier les inſtrumens qu'on
rencontre dans le ſervice de pluſieurs.
On trouve dans cet Ouvrage un article
intéreſſant ſur l'air fixe & fur l'air principe.
Cette matiere encore neuve en
phyſique , exigeoit en effet une expofi
tion qui pût mettre le Phyſicien au fait
de la queſtion , & fur la voie des recherches
qu'il doit faire à ce ſujet. On
y a joint tout ce qui concerne l'air ,
relativement à la reſpiration des animaux
, & tout ce qui a rapport à la
théorie du feu qu'on a abandonnée jufqu'ici
aux recherches & aux ſpéculations
des Chymiſtes. Enfin on doit regarder.
FEVRIER. 1776. 123
eet Ouvrage comme neuf en fon genre ,
& comme abſolument néceſſaire à tous
ceux qui veulent connoître un peu endé
tail la phyſique expérimentale & les procédés
qu'elle employe .
Les vues simples d'un bon homme. A Paris ,
chez Baſtien , Libraire,
La premiere vue a pour objet la maniere
importante de l'adminiſtration des
blés. Le bon homme qui prétend n'être
ni publiciſte, ni economiſte, ni fulliſte ,
ni colbertiſte , n'en fait pas moins l'analyſe
des cauſes auxquelles on attribue le
furhauſſement des blés. La premiere ,
ſelon lui , provient de la diminution de
l'eſpece opérée depuis quelques années
par l'inclémence des ſaiſons, On s'eſt
plaint affez généralement dans leRoyaumede
n'avoir eu que des récoltes médiocres
. Or , quelque habile que foit unGouvernement
, il ne peut ni diſpofer des
ſaiſons , ni changer la nature des terres.
Les approviſionnemens auxquels on a eu
recours , ont été auſſi onéreux à l'Etat ,
qu'avantageux aux préposés qui ont été
les feuls gagnans. Pour corriger cette
inclémence des ſaiſons , les hommes ne
124 MERCURE DE FRANCE.
viennent qu'en fous ordre ,&ne peuvent
qu'invoquer les bienfaits de la nature&
réunir les lumieres des plus habiles politiques
& des meilleurs Commerçans ,
pour difcerner le plan d'adminiſtration
qui ſera ſujet à moins d'inconvéniens .
La ſeconde cauſe efficiente de la cherté
del'eſpece , eſt l'augmentationdu prix des
baux qui ont preſque doublé depuis 1720.
Un Fermier qui a un ſurcroît d'impoſitions
entout genre,&qui achette au double
ce qui lui est néceſſaire pour faire
valoir ſa terre , peut-il vendre le bléà bon
marché , lorſque le prix eſt conſidérable .
ment augmenté ? La choſe eſt impoſſible.
Le Fermier eſt forcé de vendre ſon blé à
proportiondu prix du bail. Voilà une ſeconde
cauſedu ſurhauſſement du prix des
denrées que les propriétaires cherchent en
vain àdiſſimuler. Le bon homme aſſigne
pour troiſieme cauſe , l'augmentation dans
le nombre des Conſommateurs. Il affirme
qu'il eſt né dans le Royaume , depuis la
derniere paix , plus d'un million de Sujets
qui ſe nourriſſent journellement de pain ,
&qui diminuent l'eſpece. D'après cette
ſuppoſition , la dépenſe a augmenté d'un
vingtieme, & conféquemment le prix a
dû s'élever en proportion. Ceux qui ſouFEVRIER.
1776. 125
tiennent qu'il y a un dépériſſement dans
l'eſpece humaine , en comparant le nombre
des anciens habitans de notre globe ,
avec la quantité de ceux qu'il porte aujourd'hui
, n'admettront pas aisément ce
nouveau calcul. Le furhauſſement du blé
a encore trouvé une cauſe dans l'aiſance
de tous les Fermiers qui récoltent le grain
des Provinces les plus productives , telles
que l'Ile de France , la Brie ,&c. La liberté
qu'ils ont eue d'acheter , d'exploiter
& de vendre à leur volonté , a fait refluer
dans leurs mains un argent comptant immenſe.
Cet argent eſt enlevé à la circulation
, & n'eſt jamais employé en effets
royaux. Enfin ce qui contribue à maintenir
la cherté des grains , c'eſt le prix exceffif
des autres comeſtibles , prix occaſionné
par celui du blé; car tout eſt dans
une correſpondance relative. L'Auteur
des vues , après avoir inſiſté ſur les différentes
caufes du ſurhauſſement du prix ,
conclut qu'il eſt auſſi néceſſaire de faciliter
en France une ſubſiſtance aiſée &
abondante , qu'il eſt dangereux de l'accumuler
au point de la rendre exceſſive.
Il en réſulteroit un grand dommage pour
le Seigneur Foncier , le Cultivateur &
l'Etat. En effet le Maître ne ſeroit pas
126 MERCURE DE FRANCE.
payéde ſes fermages , le Fermier mourroit
de faim vis-à-vis des tas de blé , & leRoi
ne récolteroit pas les impoſitions néceffaires
au foutien de ſa dignité& au bonheur
de ſes peuples. Mais la grande dif
ficulté eſt le juſte emploi de la balance
entre les amas onéreux & le tranſport
immodéré des ſubſiſtances que fait faire
à l'étranger l'avidité indiſcrete du vendeur,
qui , ne fongeant qu'à fon intérêt
perfonnel , court à l'argent comptant &
ſe dépouille totalement de ſes grains ,
fans s'embarraſſer de faire cherement
remplacer aux autres le vuide qu'il opere
dans la ſociété. Il eſt très-aiſé d'appercevoir
les difficultés& les inconvéniens fur
cette matiere. Mais on ne découvre pas
fi aifément le juſte milieu qu'on doit
garder. Ni les réglemens , ni les ſyſtemes
de liberté indéfinie , ſemblent n'avoir pas
encore fourni les moyens efficaces d'arréter
les entrepriſes de la cupidité toujours
agiſſante & induſtrieuſe. L'Auteur des
vues prétend qu'il faut abandonner l'efprit
de ſyſtème , & s'en tenir ſéverement
à une exacte ſurveillance dirigée par les
événemens & fubordonnée aux variations
des années plus ou moins abondantes.
Cet Ouvrage , dirigé par un eſprit patrio
FEVRIE R. 1776. 127
tique, mérite d'être bien accueilli. On
y trouve des reflexions judicieuſes ſur la
liberté ſans licence , qu'une ſage adminiſtration
doit protéger. Les Directeurs
des différens ſpectacles ne choiſiront pas
pour leur Avocat , le bon homme , qui
déployé toute fon éloquence contre les
abus des petites loges , comme s'il n'étoit
pas commode pour les perſonnes fort
occupées , d'arriver à coup sûr au ſpec.
tacle à l'heure où il commence. :
Analyse des Traités des bienfaits & de la
clémence de Séneque , précédée d'une
vie de ce Philofophe , plus ample que
toutes celles qui ont paru. Volume
in- 12 ; prix , 4 liv. relié en veau &
doré fur tranche. A Paris , chez J.
Barbou , Imprimeur -Libraire , rue des
Mathurins 1776. Ce volume fait le
cinquante - neuvieme de la collection
des Auteurs Latins, parmi lesquels on
trouve un autre extrait de Séneque ,
intitulé: Selecta Senecæ opera.
Les recherches que l'Editeur a faites
pour compofer la vie de Séneque , lui
ont prouvé que l'envie , qui eſt le fléau
éternel des hommes d'une vertu émi128
MERCURE DE FRANCE.
nente , a pourſuivi conſtamment ce Phi
loſophe depuis ſon ſiecle juſqu'au nôtre :
il a reconnu que les accuſations dont
on l'a chargé , ſont pour la plupart fauſſes ,
injuſtes & ridicules. Cet Ouvrage lui
tiendra lieu d'apologie , & fervira à détruire
un préjugé qui ne peut qu'être funeſte
à ceux qui en ſont atteints , en
les privant d'un précieux tréſor d'excellente
morale. L'hiſtoire de la vie de Séneque
le Philoſophe , eſt précédée de celle
de Séneque le Rheteur ſon pere. L'Editeur
s'eſt étendu ſur les Ouvrages de ce
dernier , parce qu'il eſt moins connu &
qu'il eſt aſſez ordinaire de le confondre
ſouvent avec ſon fils .
Les préſens , dit Séneque , ne ſeront
pas ſans mérite, quand ils ſeront faits excluſivement&
par préférence à tout autre.
Lorſqu'Alexandre , Roi de Macédoine,
vainqueur de l'Orient , formoit des pro .
jets plus qu'humains , les Corinthiens lui
envoyerent des Ambaſſadeurs pour le
féliciter de ſes conquêtes , & pour lui
offrir le droit de bourgeoiſie dans leur
ville. Alexandre ne put s'empêcher de
rire de cet hommage fingulier , lorſqu'un
des Ambaſſadeurs lui dit: Prince, nous
n'avons jamais accordé cet honneur à d'autres
FEVRIER. 1776. 129
tres qu'à vous & à Hercule. Alors le conquérant
accepta leur offre& les remercia
affectueuſement , en conſidérant,non ceux
, qui lui offroient cet honneur , mais celui
- à qui il avoit déjà été offert.
Il ne faut pas aigrir les bienfaits en y
mêlant du noir & de l'amertume. Quand
même vous auriez quelqu'avis à donner ,
choiſiſſez un moment plus favorable. Fabius
Verrucosus appelloit pain de pierre un
bienfait accordé durement par un homme
rebarbatif.
Alexandre , qui n'avoit que des idées
giganteſques , donna une ville à un particulier.
Celui- ci aſſez modeſte pour refuſer
un préſent ſi conſidérable , remercia
cePrince , en lui diſant qu'un ſi beau don
ne convenoit point à un homme comme
lui ; Je ne te demande pas , lui repartit
Alexandre , ce qu'il te convient de recevoir ;
mais je confidere ce qu'il me ſied de te
donner.
Profpectus d'un Traité fur la Cavalerie.
L'ouvrage que ce Proſpectus annonce
au Militaire , pour le courant du mois de
Mai 1776 , eſt un Traité ſur la Cavalerie ,
qui réunit tout ce qu'un homme attaché à
I
130 MERCURE DE FRANCE.
ce ſervice , à commencer depuis le ſimple
Cavalier , juſqu'au Lieutenant-Général
, doit indiſpenſablement ſavoir , pour
être en état de s'y diftinguer .
C'eſt aux grands Capitaines que nous
ſommes redevables des progrès ſucceſſifs
quel'ona faits dans la ſcience de la guerre :
conféquemment tout homme qui ſe ſent
animé du deſir de mériter un jour la
confiance du Souverain , qui veut ferendre
utile à ſa Patrie , qui n'eſt pas arrêté
par les difficultés , & qui , après avoir
approfondi une partie de cet art , entrevoit
que c'eſt ſervir l'Etat , que d'en
tranſmettre la connoiſſance à ſes concitoyens
, ne doit , pour remplir un objet
auſſi ſatisfaiſant , épargner , ni ſoins , ni
veilles , ni recherches.
Ce font ces conſidérations qui ont
engagé M. le Comte de Melfort , Maréchal
de Camp des Armées du Roi , &
Inſpecteur - Général des Troupes - Légeres
, à donner au Public ce que l'expérience&
ſes réflexions lui ont ſuggéré de plus
utile pour perfectionner la Cavalerie.
Quoique nous ayons ſur la Guerre de
très bons Ouvrages des Anciens , ils ne
peuvent cependant ſervir , tout au plus ,
maintenant , qu'à nous faire connoître le
1
FEVRIER. 1776. 131
plus ou le moins d'avantages qu'on pourroit
retirer des camps fortifiés , d'une
- poſition plus ou moins reſpectable , ou
d'un mouvement d'armée fait à propos ,
& dirigé avec plus ou moins d'habilité
de la part des Généraux.
Mais depuis que l'artillerie s'eſt multipliée
au point où elle l'eſt aujourd'hui ,
depuis que l'Infanterie a quitté la pique
pour prendre le fuſil & la baïonette , &
que la Cavalerie a abandonné la lance &
la hache d'armes pour ſe ſervir uniquement
de ſon ſabre; la maniere de faire la
guerre étant totalement changée , les
Ouvragesdonton vientdeparler, quoique
excellents pour les temps où ils ont été
faits , ne peuvent plus être conſidérés
comme la ſource où nous devons aller
puiſer les préceptes qui ſont propres aux
armesdont nous nous fervons aujourd'hui.
Ce feroit n'avoir aucune notion des
propriétés des différentes Troupes qui
compoſent une armée , que d'attribuer
à la Cavalerie ſeule le mérite de décider
du ſuccès des batailles. Mais quoique
l'Infanterie ſoit la pierre fondamentale
des armées , & qu'avec le ſecours d'une
artillerie formidable il fût poſſible de
remporter une victoire ſans le ſecours de
12
132 MERCURE DE FRANCE.
la Cavalerie ; il n'en est pas moins reconnu
, que tant par la légéreté de ſes mouvemens
que par l'étendue de terrein qu'elle
peut embraſſer , c'eſt celle qui , communément
, contribue le plus , ſi ce n'eſt
précisément à décider la victoire , du
moins à la rendre plus complette.
Depuis le milieu du ſiecle de Louis
XIV juſqu'aujourd'hui , les Généraux
François ont donné de très - bons Ouvrages
fur la Guerre , dans lesquels ils
ſe ſont occupés avec fruit de tout ce qui
pouvoit être avantageux au bien du fervice
du Roi , & glorieux à la nation :
mais le peu d'harmonie qui exiſte parmi
les hommes , n'a pas permis qu'il y eût
plus d'accord dans leurs principes ; ce
qui eſt cauſe que la plupart des Officiers
de Cavalerie ne ſont pas plus rapprochés
entr'eux , ſur les objets qui font relatifs
à l'inſtruction de ce Corps, que ne le font
les autres gens de guerre ſur les différentes
parties qui les concernent.
C'eſt ſans doute cette diverſité d'opi
nions qui exiſte même parmi les Officiers
les plus inſtruits , qui , les ayant tenus
long-temps indécis ſur les principes , a
retardé juſqu'ici les progrès de la Cavalerie,
& qui l'a empêchée d'arriver au
el
1 FEVRIER. 1776. 133
degré de perfection dont elle eſt ſuſceptible.
Les deux dernieres guerres , pendant
leſquelles M. le Comte de Melfort a
toujours commandé de la Cavalerie , lui
ont donné plus d'une occaſion de comparer
, d'approfondir & de balancer les
avantages ou les inconvéniens qui ſuivent
ordinairement les différentes manieres
de diriger ſon inſtruction pendant la paix
&de l'employer pendant la guerre ; connoiſſances
qui lui ont également procuré
les moyens d'apprécier à ſa juſte valeur ,
le travail qu'il avoit commencé ſur le
ſervice de cette armée, dès l'année 1748,
époque où il étoit paſſé à la tête d'un Régiment
de Cavalerie , après avoir été
pourvu d'un Régiment d'Infanterie trois
ans auparavant .
Ce premier travail , de même que
ceux qu'on y a ajoutés depuis , eſt enrichi
dePlanches deſſinées ſous les yeux & fous
la dictée de M. le Comte de Melfort , par
le ſieur Van - Blarembergh , Peintre du
Roi , attaché au Département de la Marine.
Leſdites Planches forment autant
deTableaux que l'on peut dire précieux ,
puiſque , indépendamment de la maniere
dont les deſſins en font traités , des objets
I3
134 MERCURE DE FRANCE.
utiles qu'ils renferment , ils font voir
par-tout , les hommes & les chevaux ,
dans l'action naturelle où ils doivent être
dans la réalité de l'exécution des principes
, des mouvemens , ou des manoeuvres
qu'ils repréſentent.
Toute l'Ecole du Manége , diviſée en
deux claſſes , l'une d'Equitation purement
militaire , & l'autre d'Equitation , quoique
limitée , cependant pouſſée plus loin
que la premiere , y eſt auſſi repréſentée
au naturel , ainſi que tout ce qui peut
avoir quelque rapport à l'inſtruction des
hommes &des chevaux de la Cavalerie.
Il embraſſe également toutes les connoiſſances
qui peuvent être utiles au
ſervice journalier des Cavaliers en temps
de paix & en temps de guerre , ainſi qu'à
celui des Officiers ſupérieurs & autres.
Il comprend en outre des détails fur
la compofition qu'on juge la plus ſolide
à donner à un Efcadron ainſi qu'à un
Régiment: après quoi l'on traite , dans
le plus grand détail, tous les principes
fur leſquels la plupart des Officiers de
Cavalerie different d'opinions ; & cela
d'une maniere d'autant plus fatisfaiſante
que , pour rendre les choſes plus frap.
pantes , les Planches dont on a parlé
plus haut , au moyen des hommes à
FEVRIER. 1776. 135
Dii cheval qui y font vus en action , repréſentent
d'un côté,un Eſcadron agiſſant ,
d'après l'un des principes qui font en
diſcuſſion; & vis - à - vis en oppoſition ,
un autre Eſcadron manoeuvrant fur les
principes que l'on préfere , & de la ſupériorité
deſquels on donne la preuve dans
le diſcours; ce qui joint à la démonſtration
dont le tableau fournit l'exemple ,
met ce travail à la portée de tout homme ,
non-feulement du métier , mais de ceux
mêmes qui n'auroient que du bon ſens &
des yeux.
Après avoir diſcuté tous les objets fur
leſquels le ſentiment des Officiers de
Cavalerie eſt partagé , on approfondit
également tous les principes des manoeuvres
de détail pour un ou pluſieurs Eſcadrons
, auxquels on juge que la Cavalerie
ne peut mieux faire que de s'exercer
pendant la paix .
De ces détails , qui font la ſeconde
partie du travail annoncé ,& qui ne ſont
que la théoriedumétier , on paſſe dans la
troiſieme & derniere à ceux des opérations
de la guerre , tels que font les
Camps , les grandes-Gardes , les convois
défendus ou attaqués , les diſpoſitions
d'arrieres Gardes compoſées de Troupes
14
136 MERCURE DE FRANCE.
1
mêlées , les détachements , les embufcae
des , les découvertes , les déploiemens
de colonnes , les reploiemens de lignes ,
les marches en bataille , les combats
enfin d'une aile entiere de Cavalerie ;
tous ſujets appuyés de principes & des
exemples qu'offrent les différens tableaux
où ils font traités , & dans le
deſſin deſquels on a mis aſſez de correction
& d'exactitude pour qu'on puiſſe
dire que ce font autant de démonſtrations.
Enfin pour ſe réfumer , on peut ajou
ter que ce travail eſt le fruit de quin
ze campagnes de guerre, faites ſans négligence
, & le réſultat d'une étude ſuivie
de plus de trente années , de la part
d'un Officier qui , pendant tout le laps
de temps n'a pas ceſſé d'avoir de la
Cavalerie à exercer pendant la paix , &
d'en avoir de toutes les eſpeces à con
duire à la guerre.
Les planches , dont il a été queſtion
plus d'une fois dans ce Profpectus , feront
imprimées ſur du papier grand-aigle , de
trois pieds de long fur deux pieds de
large. Tous ceux qui en ont vu les def.
ſins ſont convenus qu'ils n'avoient rien
vu juſqu'ici , en fait d'Ouvrages militaires
, qui pût approcher de la netteté &
de la clarté dont elles font.
FEVRIER. 1776. 137
ॐ
Elles démontrent d'abord l'Ecole du
manége , où chaque homme eſt deſſiné à
cheval , dans une attitude auffi exacte
qu'elle eſt analogue à ce qu'on lui enſeigne.
Elles embraſſent l'inſtruction & fourniſſent
l'exemple de toutes les manoeu
vres qu'il eſt avantageux à la cavalerie
d'apprendre dans les temps de repos .
Enfin elles repréſentent une infinité
d'actions des plus importantes de la
guerre , & dont la vue ſeule , qui ſeroit
jointe à une beaucoup plus courte explication
que celles dans lesquelles on eſt
- entré , ſuffiroit pour inſtruire en très-peu
de temps la plupart des Officiers de Cavalerie
, qui n'auroient pas eu la poffibilité
de joindre la pratique à la théorie
dù métier.
Elles feront au nombrede trente-deux ,
dont pluſieurs renferment chacune quatre
tableaux , & elles feront gravées par les
plus célebres Artiſtes en ce genre qu'on
ait pu trouver à Paris.
La totalité de l'Ouvrage conſiſte en
deux volumes : le premier , grand in - fol.
imprimé en très beaux caracteres , ſur du
- papier grand - raiſin double ; le ſecond
contiendra trente-deux planches qui ont ,
15
138 MERCURE DE FRANCE.
ainſi qu'il a déjá été dit , plus de trois
pieds de long ſur deux pieds deux pouces
de large. Le prix en ſera de 120 livres ;
mais ceuxqui ſouſcriront auront les deux
volumes pour 96 liv. dont on payera 63
liv. en ſouſcrivant ,& 33 liv. en faifant
retirer l'Ouvrage.
La ſouſcription eſt ouverte depuis le
10 Août 1775 , chez Me Gibert , Notaire
à Paris , cloître Ste Opportune.
L'Ouvrage paroîtra dans le courant du
mois de Mai 1776 , & ſe delivrera chez
G. Deſprez , Imprimeur ordinaire du
Roi & du Clergé de France , rue Saint
Jacques , près la rue des Noyers.
Attilie , Tragédie nouvellement imprimée.
Elle ne se vend point.
Cette Tragédie , dont M. de la Croix
eft éditeur , nous a paru vraiment digne
de fortir de l'obfcurité dans laquelle la
modeſtie de fon Auteur vouloit la fixer.
La poéſie en eſt noble & fouvent fublime
dans les endroits qui demandent
de la chaleur & de l'élévation . Les caracteres
en ſont bien deſſinés. On fent
en la lifant un intérêt qui attache , ce
qui fait regretter qu'elle n'appartienne
FEVRIER. 1776. 139
pas à notre Théatre. Nous en ferons l'extrait
dans notre premier Mercure.
Lettre fur les Drames Opera ; Brochure
de 55 pages in-8° . A Amſterdam ; &
à Paris , chez Eſprit , Libr.
L'Auteur dit que certainement detous
les Ouvrages dramatiques le plus difficile
à compofer , c'eſt unbon Opéra ;& vraiſemblablement
cette aſſertion vient de
quelqu'un qui fait des Opéra , & qui ne
fait point des Tragédies ni des Comédies.
Il n'admet avec les Italiens que trois
genres ou trois ſtyles diſtincts & ſéparés
de poëmes lyriques , le Tragique , le
Paftoral ou galant , & le bouffon. Mais
cette diſtinction eſt-elle bien juſte ? N'ya-
t- il pas autant de genres qu'il y a de
poëmes , & le même poëme n'admet-t-il
pas des nuances très différentes ? Il entre
enſuite dans l'examen des différentes parties
qui compoſent un poëme lyrique ,
ce qui lui donne lieu de faire de bonnes
obſervations . Nous ne sommes pas de
fon avis quand il avoue que le genre
tragique eſt le premier & le ſeul où le
Poëte & le Muſicien peuvent , fans con140
MERCURE DE FRANCE.
trainte, développer toute la magie de
leur art. En effet , ſi le tragique ne demande
, felon lui , qu'un ſtyle , le Poëte
& le Muficien ne pourront également
développer qu'une partie de leur art.
L'Auteur avance que le charme de la
verfification de Quinault , le choix & la
douceur de ſes expreſſions , leur molle
élégance , ſa facilité à tout peindre , la
douce & tendre harmonie de ſon ſtyle ,
tout , dans ce Poëte enchanteur , eſt fait
pour plaire à l'oreille & pour la ſéduire ;
mais que toutes les perfections qui diftinguent
& caractériſent ce Poëte , ne
peuvent fervir de modele du ſtyle qui
doit être employé dans la Tragédie lyrique.
Il prétend que l'élégance & l'harmonie
de la poëſie contrarient ſouvent
l'expreſſion muſicale , & qu'un vers dont
la dureté choque l'oreille , produit fouvent
un grand effet avec le chant. L'Auteur
finit par l'examen d'Armide , cité
comme le chef- d'oeuvre des ( péra de
Quinault,& il en fait la critique ; il donne
en exemple Iphigénie en Aulide , comme
la Tragédie lyrique la moins défectueuſe
qui ait encore paru ſur notre Théatre ;
mais cette Tragédie lyrique , qui n'eſt
qu'une imitation ſervile & dégradée de
FEVRIER. 1776. 141
la belle Tragédie de Racine , n'eſt - elle
point déplacée ſur le Théatre del'Opéra ,
pour lequel ce poëme n'a pas été com
pofé ? Armide , Dardanus , Caftor & Pollux
, Thétis & Pelée , & d'autres , font
aſſurément d'un genre de beautés plus
convenable à la ſcene lyrique , & font
un ſpectacle plus grand , plus varié , plus
intéreſſant.
Anti - Dictionnaire philofophique , pour fervir
de commentaire & de correctif au
Dictionnaire philofophique & autres Livres
qui ont paru de nos jours contre le
Chriftianisme : Ouvrage dans lequel on
donne en abrégé les preuves de la
Religion , & la réponſe aux objec
tions de ſes adverſaires ; avec la notice
des principaux Auteurs qui l'ont
attaquée , & l'apologie des grands
hommes qui l'ont défendue. Quatrieme
édition corrigée , conſidérablement
augmentée & entierement re .
fondue fur les Mémoires de divers
Théologiens. Deux volumes grand
in-8°. broch, chez Niel & Aubanel ,
Libraires à Avignon ; & à Paris , chez
Durand , Lib . & Nyon . Libr.
Σ
142 MERCURE DE FRANCE.
Quatre éditions confécutives prouvent
le ſuccès& l'utilité de ce Dictionnaire.
On a eu ſoin dans cette derniere que les
controverſes agitées par les Incrédules y
fuſſent dépouillées de l'appareil ſcolaſti.
que , & que les preuves de la Religion ,
quoiqu'abrégées, y fuſſent préſentées avec
autant de force qu'elles peuvent l'être
dans un court eſpace. Des Théologiens
favans font entrés dans les vues des Editeurs
, & leur ont fourni ou indiqué des
armes contre les efforts de l'incrédulité.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ETAT TAT de la marine , année biſſextile
1776. A Paris , chez le Breton , premier
Imprimeur ordinaire du Roi , rue Haute-
Feuille ; & chez Nyon , Libraire , rue
Saint Jean -de- Beauvais ; prix , i livre
broché.
Etat actuel de la musique du Roi , &
des trois Spectacles de Paris. Chez Vente ,
Libraire des menus plaiſirs du Roi , au
bas de la Montagne Sainte - Genevieve
1776.
FEVRIER. 1776. 143
Petit Calendrier perpétuel. Broché , 15
fols ; relié , 24 fols. A Paris , chez Mérigot
pere , quai des Auguſtins ; & Saugrain
, Libraire , quai des Auguſtins .
Histoire du Sacre & du couronnement de
Louis XVI, Roi de France & de Navarre
précédée de recherches hiſtoriques fur le facre
des Rois de France depuis Clovis jusqu'à
Louis XV, & fuivi du Fournal de ce qui
s'est passé à cette auguſte cérémonie. Le tout
en un volume in-4°. de 400 pages , orné
de neuf grands tableaux gravés en tailledouce
, repréſentant les différentes ſituations
de cette pompeuſe cérémonie , de
quatorze vignettes allégoriques au facre
de Sa Majesté , & de quarante figures
gravées d'après nature , repréſentant le
Roi dans les trois habillemens de fon
facre , les Pairs Laïcs & Eccléſiaſtiques ,
Cardinaux , Connétable , Chancelier ,
Grands-Officiers de la Couronne , Maréchauxde
France , Chevaliers des Ordres du
Roi,Capitaines desGardes duCorps, Secré
taires&Confeillers d'Etat, Maîtres des cérémonies
, Héraults-d'Armes de France ,
Pages & Huiffiers de la Chambre , Gar-
- des Ecoſſfois , Cent Suiſſes & Gardes de
1
144 MERCURE DE FRANCE.
la Prévôté de l'Hôtel , &c. &c. tous
dans leurs habits de cérémonie , & avec
leurs noms & qualités . Prix , 36 liv.
broché , 24 liv. relié en veau , & 48 liv.
relié en maroquin. Le même Livre in 8° .
24 liv. en maroquin , 21 liv. en veau , &
18 liv. broché. A Paris , chez Vente ,
Libraire des menus plaiſirs du Roi , au
bas de la rue Montagne SainteGenevieve.
ACADÉMIE.
Prix extraordinaire proposé par l'Académie
Royale des Sciences , pour l'année 1778 .
SU UR le compte qui a été rendu au Roi , par M. le
Contrôleur général des Finances de l'état actuel de la fabrication
du Salpêtre en France & de la diminution ſenſible
qu'elle a éprouvée ; Sa Majeſté , après avoir réconnu
que cet inconvénient provenoit des défauts du ſyſtème cidevant
adopté ſur cette branche d'adminiſtration , & y
avoir fait les réformes & les changemens qui lui ont paru
néceſſaires , a jugé qu'il ſeroit encore avantageux à ſes
Sujets , de faire rechercher tous les moyens d'augmenter
le produit du ſalpêtre dans ſon Royaume , fur- tout pour
les délivrer , le plutôt qu'il ſera poſſible , de la gene &
des torts que leur occaſionnent les perquiſitions , les fouil
les
FEVRIER. 1776. 145
les & démolitions que les falpêtriers ont le droit de faire
dans les habitations des particuliers , & des abus qui en
peuvent réſulter. :
Aucun moyen n'a paru plus propre à Sa Majefſté pour
remplir ſes vues , que de propoſer ſur cet objet un prix
au jugement de l'Académie , & elle l'a chargée d'en publier
un programme aſſeż d'étaillé & afſez inſtructif pour
faciliter , le plus qu'il ſera poſſible , les recherches de ceux
qui voudront concourir.
L'Académie , pour ſe conformer aux intentions du Roi ,
croit donc devoir faire les obſervations ſuivantes , en indiquant
le ſujet & les conditions de ce prix.
Nos connoiſſances actuelles ſur l'origine & la génération
du ſalpêtre , ſe réduiſent à pluſieurs faits certains fur lefquels
on a établi quelques théories afſſez incertainès .
Il eſt conftant , par l'obſervation journaliere des Chimiftes
& de tous ceux qui travaillent à l'extraction & à la
fabrication du ſalpêtre , que ce ſel ne ſe forme ou ne ſe
dépoſe habituellement que dans des murs , des terres &
des pierres tendres & poreuſes , qui peuvent être imprégnées
des fucs des ſubſtances végétales ou animales , &
fufceptibles de putréfaction ; que le ſalpêtre ne commence
à devenir ſenſible , dans ces terres & pierres , qu'au
bout d'un certain temps , tout - à - fait indéterminé , &
qu'il eſt pourtant très eſſentiel de connoître & d'abréger
s'il eſt poſſible : ce temps varie ſans doute , fuivant les
ciconſtances , & c'eſt probablement celui où la décompoſition
des végétaux & des animaux a été portée à fon plus
haut point.
K
146 MERCURE DE FRANCE.
On fait encore que les endroits les plus favorables à la
production du nitre , font les lieux bas qui ne font pas
trop expoſés à l'action du grand air , dans lesquels , cependant
l'air à un aſſez libre accès , qui font à l'ombre , a
l'abri du ſoleil & de la pluie , & où il regne habituellement
un peu d'humidité ; tels que ſont les caves , les cuifines
, les latrines , les celliers , les granges , écuries , étables
; en un mot , tous les endroits , toutes les pieces habitées
par les hommes & les animaux.
On s'eſt aſſuré par l'expérience , qu'en mêlant les fu.
miers , les litieres des animaux , les plantes , même toutes
ſeules , de quelqu'eſpece qu'elles foient , avec des terres
, fur - tout calcaires , marneuſes & limonneuſes , on
peut conſtruire des murs ou des monceaux de ſept à huit
pieds d'élévation , qui , lorſqu'ils font placés dans des
lieux , tels que ceux qu'on vient d'indiquer , & arrofés de
temps en temps avec de l'urine , commencent à fournir
une quantité ſenſible de falpêtre quelque temps après leur
conſtruction ; que ce ſalpêtre qui eſt à baſe d'alkali fixe ,
quand il vient des plantes , ſe cryſtalliſe à la furface ; qu'on
peut l'enlever par le houſſage ; que ſa quantité augmente
juſqu'à un certain termes qu'on peut en retirer de cette
maniere , & fans leſſiver les mélanges , pendant ſept ou
huit ans ; & qu'enfin on les lefſfive pour achever de retirer
tout le ſalpêtre qui s'y eft formé ou raſſemblé. C'eſt de
cette maniere que ſe conſtruiſent & s'exploitent , à ce
qu'on aſſure , les couches ou nitriaires artificielles en Suede
, dans pluſieurs autres pays , & peut - être même aux
Indes, dont on apporte en Europe une énorme quantité
21
FEVRIER. 1776. 142
F
de falpêtre , lequel , malgré les frais du tranſport & le bénéfice
du commerce , n'est point ici d'un plus haut prix
que celui du pays .
Au rapport des ſalpétriers les terres qu'ils ont épuisées
de nitre par les leſſives , en fourniffent une nouvelle quantité
, après qu'elles ont féjourné ſous les hangards où ils
les confervent pour cet ufage ; il eſt vrai qu'ils répandent
fur ces mêmes terres , les eaux - meres qu'ils obtiennent de
leurs cuites , & que ces eaux contenant ordinairement
encore une portion de ſalpêtre , & toujours du nitre à ba
ſe terreuſe , cette circonſtance répand de l'incertitude ſur
la production du fålpêtre dans ces terres , quoiqu'elle foit
bien d'accord , d'ailleurs , avec la génération de ce fel
dans les couches Suédoiſes . *
1
"
* Nota. Le peu de temps que l'Académie a eu pour dref
fer & publier ce Programme , ne lui a pas permis de se
procurer , par le moyen de ses Correspondans , tous les
éclairciſſemens qu'elle auroit desire d'inſerer ici , sur ce qui
se pratique dans les Pays étrangers , au sujet des couches
à falpêtre ou nitriaires artificielles ; mais voici ce qu'un Citoyen
(M. de Chaumont) qui s'occupe avec zele depuis un
certain temps de cet objet , a bien voulu lui communiquer.
৯০
Les couches à Salpêtre établies près de Stockholm Sonc
» faites en pyramides triangulaires , avec du chaume , de la
chaux , des cendres & des terres de pré , leur base eft
construite en briques posées de champ ; sur cette base eft
,, un lit de chaume de neuf pouces de hauteur , & fur co
chaume est posé un lit de mortier fait avec de la terre de
„ pré , de la cendre, de la chaux , & fuffisante quantité
„ d'eau - mere de ſalpêtre ou d'urine : les lits de chaume
رو
2
de mortier ſe ſuccedent ainsi alternativement jusqu'au ſom
ninet de la couche.
K2
148 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , les analyſes des Chimiſtes ont prouvé que beau
coup de plantes , telles que la bourache, la pariétaire;
ود
و د
"
ود
Pour couvrir ces monceaux & les garantir de la pluie ,
on pique en terre autour d'eux des perches , qu'on lie par
leur extrémité supérieure , & le tout est couvert avec de
la bruyere ; on obſerve qu'il y ait entre le monceau & fa
>> couverture un espace affez grand pour qu'on puiſſe les arrofer
quand il convient , & recueillir lele Salpêtre qui se
crystalliſe à leur furface ; l'arrosement se fait avec des urinnes
& des matieres fécales , que des femmes de mauvaiſe
vie font forcées d'y transporter. "
"
১
Ces couches font en rapport au bout d'un an , & durent
dix ans. On en détache le nítre avec des balais tous
les huit jours , & on les arrose , dès qu'elles sont balayées
, avec des eaux - meres , étendues d'eau pure , quand
on n'a pas affez d'eau - mere pour arrofer complettement
>> la couche.
27
Le réſidu de ces couches au bout de dix ans , est un excellent
engrais & très - recherché pour la culture du chan
vre & du lin.
22 On construit auſſi en Pruſſe des murs de terre mêlée
avec la vidange des latrines , & quand ils ſont ſalpétrés,on
en retire le nitre par les lexiviations & les cuites ordinaires".
Le Citoyen qui a bien voulu communiquer ces détails à l'Académie
, dit qu'il les tient du fieur Berthelin , François , qui
a conduit en Suede une Manufacture de porcelaine , & qui
est actuellement à ſa terre pour y diriger une nitriaire à
peu - près sur les mêmes principes , mais avec quelques charm
gemens dont il espere de l'avantage.
sd
EVRIER. 1776. 149
!
& fur - tout le grand ſoleil , contiennent , ſans aucune putréfaction
préalable , une quantité ſouvent conſidérable de
ſalpêtre à base d'alkali fixe ; on a obſervé que celles qui
croiffent au pied des murs , ou dans des terreins remplis de
fumier , en contiennent beaucoup plus que leurs analo
gues , qui ont végété dans des terres moins nitreuſes , ou
contenant beaucoup moins de matériaux du ſalpêtre , ce
qui peut faire préſumer , avec beaucoup de vraiſemblance ,
qu'il ſe forme habituellement une grande quantité de falpêtre
fur toute la furface de la terre , par la putréfaction
des herbes , feuilles & racines qui y reſtent enſevelies ,
chaque année ; mais que ce falpêtre étant emporté & difperfé
par l'eaudes pluies , ne fe trouve nulle part en quantité
ſenſible dans les endroits découverts , à moins qu'il
ne foit recueilli & raſſertible par des plantes qui ont en
quelque forte la vertu de le pomper.
51
On reconnoît que les terres & pierres ſont bien ſalpetrées
, à leur faveur qui a quelque choſe de ſalin & de
piquant : de plus , ces matieres quand le ſalpêtre y eſt
abondant , n'ont plus leur confiftence naturelle ; elles font
plus friables , ordinairement leur ſurface ſe couvre d'une
efflorescence qui ſe réduit en pouſſiere dès qu'on y touche,
& dans certaines circonstances on y obſerve même
un vrai ſalpêtre de houſſage.
J
2
Les faits qui viennent d'être expofés , réunis avec Jes
procédés connus , ou faciles à connoître , de l'extraction &
de la purification du ſalpêtre , compoſent toutes nos connoiſſances
certaines ſur la production & l'extraction de ce
fel ; car comme on l'a déjà fait obſerver , les Chimiſtes
n'ont encore établi aucune théorie entierement fatisfaiſante
K
3
150 MERCURE DE FRANCE.
fur les principes de l'acide nitreux , ſur ſa véritable origina
& la maniere dont il ſe forme. S
Tout ce qui a été dit ſur cet objet , peut fe réduire
trois ſentimens principaux.
Le premier eſt celui des anciens Chimiſtes : ils penſoient
que l'air de l'atmoſphere étoit le lieu natal & le
grand magazin de l'acide nitreux ; ſuivant cette opinion
qui a même encore des partiſans , cet acide nitreux de
l'air ſe dépoſe dans les terres calcaires & autres matieres
alkalines , qu'il ſe trouve à ſa portée , & forme avec el
les les différentes eſpeces de nitre qui ſe manifeſtent dans
ces matieres après qu'elles ont été expoſées à l'air pendant
un temps convenable. Ceux qui adoptent ce ſentiment
, ſe fondent principalement fur ce qu'on ne trouve
point de falpêtre dans les terres & pierres , à moins qu'elles
n'aient éprouvé pendant long-temps l'action & le contact
d'un air tranquille ; mais ontre que ce fait n'est pas
bien avéré , & qu'il eſt un de ceux qui demandent à être
vérifiés , il eſt combattu par un autre fait indubitable , favoir,
que les mêmes terres & pierres qui ſe ſalpêtrent
abondamment dans les habitations des hommes & des
animaux , ne produiſent point du tout de ſalpètre dans
leur carriere lors même qu'elles s'y trouvent placées de
maniere qu'elles foient acceſſibles à l'air précisément comme
dans les maiſons & autres lieux habités. T
Le ſecond ſentiment eſt celui de Stahl , qui n'admettant
avec Bécher qu'un ſeul acide primitif, principe & origine.
de tous les autres , ſavoir l'acide vitriolique , croit que
l'acide nitreux n'eſt que cet acide univerſel , tranſmué
par fon union intime avec un principe inflammable qui ſe.
fépare des ſubſtances végétales & animales , & même de
FEVRIER. 1776. 151
I'alkali volatil , dans la décompoſition que la putrefaction
fait éprouver à toutes ces matieres. Il y a beaucoup de
faits chimiques qui dépoſent en faveur de cette opinion ,
comme on peut le voir dans les ouvrages de Stahl , &
particulierement dans les Fundamenta Chimia dagmatico rationalis,
dans le Spécimen Becherianum , & dans le Con-
Spectus. Chimie de Jemker , Tab. de nitro , & de acido nitri.
Cependant on ne peut pas regarder cette théorie
comme fufflſamment prouvée , parce qu'elle exigeroit un
travail expérimental , ſuivi d'après ces vues , & plus complet
que tout ce qu'on a entrepris juſqu'à préſent. On
n'a fur cet objet que la diſſertation du docteur Pietch ,
imprimée à Berlin en 1750 , & qui a remporté le prix que
l'Académie de Pruſſe avoit propofé fur l'origine & la formation
du nitre. Les expériences de ce Chimiſte , qui
font toutes en faveur du ſentiment de Stahl , demandent
néanmoins à être vérifiées , & furtout variées & multipliées.
On croit devoir ajouter ici , que Stahl avance encore
dans pluſieurs endroits de ſes ouvrages , que l'acide du
fel commun peut auſſi ſe tranſmuer en acide nitreux dans
certaines circonstances ; & il eſt certain qu'en différens
temps pluſieurs gens à ſecrets ont prétendu poſſeder celui
de cette tranſmutation , & ont offert de la réaliſer ;
mais ſoit qu'on n'ait pas accepté leurs offres , ſoit que
leurs expériences n'aient point réuſſi , leurs propoſitions ne
paroiſſent avoir eu aucune ſuite.
Le troiſieme ſentiment ſur l'origine du nitre , eſt celui
de M. Lémery le fils ; il l'a expoſé dans deux mémoires
K 4
152 MERCURE DE FRANCE .
imprimés dans le recueil de ceux de l'Académie , pow
l'année 1717. Ce Chimiſte entreprend de prouver dans
ces mémoires , que le nitre eſt un produit de la végétation;
qu'il ſe forme habituellement dans les plantes vivantes
, d'où il paſſe dans les animaux ; & que ſi ce nitre
ne ſe manifeſte point , finon en très -petite quantité , dans
les analyſes ordinaires des ſubſtances végétales & animales
, c'eſt parce qu'il eſt embarraſfé & maſqué par les autres
principes de ces mixtes , ou détruit par l'action du
feu; mais que la putréfaction eſt le moyen que la nature
emploie pour le développer & le ſéparer. On peut voir
les preuves que M. Lémery apporte de fon opinion dans
ces mémoires , qui méritent d'être lûs à caufe des réflexions
qu'ils contiennent , & des vues qu'il peuvent fournir
: au furplus il en eſt de cette théorie , comme de celle
de Stahl , elle demande à être confirmée par des expériences
beaucoup plus variées & plus multipliées que celles
de l'auteur.
Les trois ſentimens qui viennent d'être expoſés en
abrégé , renferment , comme on l'a dit, toutes les idées
théoriques que les Chimiſtes on eues juſqu'à préſent fur
l'origine & la production du ſalpêtre. Quoiqu'aucune d'efles
ne ſoit affez bien établie pour n'être pas ſujette à de
grandes difficultés , elles peuvent fervir néanmoins à ſuggérer
des plans d'expérience , & à empêcher qu'on ne travaille
en quelque fortę au hafard. D'ailleurs il eſt trèsprobable
, que les ſuites d'expériences dirigées d'après cha
cune de ces théories & tendantes à découvrir fi elles fout
bien ou mal fondées , répandront beaucoup de lumieres
fur le point de phyſique qu'il s'agit d'approfondir , quand
FEVRIER. 1776. 153
même il en réſulteroit que ces théories font toutes fauſſes
ou incomplettes .
Il eſt facile de connoftre ſi l'acide vitriolique ou l'acide
marin ſe tranſmue en acide nitreux , par le concours des
matieres en putréfaction , ſuivant l'opinion de Stahl : il ne
s'agit pour cela que de mêler avec des matieres végétales
& animales , fufceptibles de putréfaction , l'un & l'autre
de ces acides ſéparément , ſoit libres , foit engagés dans
différentes baſes , en obſervant néanmoins de les proportionner
ou de les combiner de maniere qu'ils ne puiffent
retarder ſenſiblement la fermentation putride . Il ſera à
propos de laiſſer ces mélanges en expérience dans un lieu
tel que ceux que l'obſervation a fait reconnoître comme
les plus favorables à la génération du ſalpêtre , & de
mettre de plus dans le même lieu d'autres mélanges qui
ne différeront des premiers , qu'en ce qu'on n'y aura ajou
té ni acide vitriolique , ni acide marin , ces derniers der
vant ſervir de comparaiſon.
Si l'on a fait entrer en même temps dans pluſieurs de
ces mélanges une affez grande quantité de terres calcaires
ou marneuſes , bien exemptes de ſalpêtre , comme cela
paroît affez convenable en ce que ces terres accélerent
la putréfaction ; il eſt bien certain qu'avec le temps' , il
ſe ſera formé du ſalpêtre dans tous ces mélanges : mais
ş'il y a eu en effet tranſinutation des acides vitriolique ou
marin en acide nitreux , cela fera démontré par la quan
tité de ſalpêtre qu'on obtiendra de chacune des matieres
mifès en expérience , & qui dans ce cas , doit être -plus
K5
154 MERCURE DE FRANCE.
1
grande dans celle où ces acides auront été ajoutés , & ne
doit pas être plus conſidérable dans les autres.
Des expériences de ce genre , faites comme il convient ,
feront d'autant plus avantageuſes , qu'elles pourront ſervir
en même temps à fe décider ſur le ſentiment de Lémery ,
qui admet la préexiſtence du ſalpêtre dans les végétaux &
les animaux , & fon dégagement par la putréfaction. Mais
comme il eſt de la plus grande importance de prévoir
tout ce qui pourroit induire en erreur ſur le réſultat des
expériences , c'eſt-à -dire ſur les quantités de falpêtre qu'on
pourra obtenir dans ces procédés ; il ſera abſolument néceſſaire
de garantir les mélanges , ou du moins une por
tion notable de chacun d'eux , du contact immédiat des
murs , & même du ſol du lieu où ils feront placés : fans
quoi le falpêtre qui doit naturellement ſe former dans ces
mêmes endroits , indépendamment de toute addition , répandroit
immanquablement beaucoup d'incertitude fur le
produit réel de celui qui pourroit s'être formé dans les
mélanges mis en expérience.
>
A l'égard de l'influence de l'air dans la production du
falpêtre , c'eſt encore un objet eſſentiel , & auquel on ne
peut ſe diſpenſer de donner la plus grande attention. Il
paroît démontré , à la vérité , contre le ſentiment des An
ciens , que l'air n'eſt point le réceptacle ni le véhicule de
Facide nitreux tout formés mais il est vraiſemblable qu'il
contribue directement ou indirectement à la production
de cet acide. On fait que le concours de l'air favorife
& accélere la putrefaction ; & quand il n'y auroit que
FEVRIE R. 1776. 155
cette circonftance , il en réſulteroit que ſon influence n'eſt
point indifférente pour la production de l'acide nitreux ;
mais , indépendamment de cette circonstance , il eſt trèspoſſible
que l'air entre lui -même comme partie conſtituante
dans la compoſition de cet acide , ou qu'il fournifſe
quelque ſubſtance gazeuse , ou autre , qui , ſans être de
l'acide nitreux , ſe trouveroit cependant un des ingrédiens
néceſſaires à ſa mixtion.
Ces conſidérations ſuffifent pour faire ſentir combien il
importe de déterminer ſi l'air contribue ou ne contribue
point à la génération du ſalpêtre ; &, en cas qu'il y in
flue , en quoi , & juſqu'à quel point fon concours eſt néceſſaire
à cette opération . Cette circonſtance introduit
dans les recherches qu'il convient de faire , une nouvelle
ſuite d'expériences toutes dirigées vers l'action de l'air.
On ne les indique ici qu'en général , parce qu'elles font
faciles à imaginer , & qu'elles ne peuvent manquer de ſe
préſenter d'elles - mêmes à ceux qui voudront s'occuper de
ces travaux .
Après cet expoſé des connoiſſances actuelles ſur l'origine
&la production du ſalpêtre , l'Académie annonce que le
ſujet du prix qu'elle propoſe eſt de trouver les moyens les
plus prompts & les plus économiques de procurer en France
une production & une récolte de Salpêtre plus abondantes que
celles qu'on obtient préſentement , & fur - tout qui puiſſent
dispenser des recherches que les Salpetriers ont le droit de
faire dans les maisons des particuliers.
i.
و
}
156 MERCURE DE FRANCE.
Elle exige que ceux qui enverront des mémoires expo
ſent leurs procédés avec toute la clarté & tous les détails
néceſſaires , pour qu'on puiſſe les vérifier fans aucune in.
certitude , comme l'Académie ſe propoſe de le faire : elle
déclare que le prix ſera adjugé à celui qui aura indiqué le
procédé le plus avantageux pour la promptitude , l'économie
& l'abondance du produit , indépendamment de toute
autre conſidération ; & quand même ce procédé réſulteroit
uniquement d'une application heureuſe des obſervations &
des pratiques déjà connues , il ſera préféré aux plus belles
découvertes dont on ne pourroit pas tirer auſſi promptement
la même utilité.
Ce Ce prix fera de 4000 livres , & fſeerraa proclamé à l'Affemblée
publique de Pâques 1778. Les mémoires ne feront
admis pour le concours que juſqu'au 1. Avril 1777 , incluſivement
; mais l'Académie recevra juſqu'au dernier Décembre
de la même année les ſupplémens & les éclairciffemens
que voudront envoyer les Auteurs des mémoires
qui lui feront parvenus dans le temps preſcrit. -
Outre le prix de 4000 livres , il y aura auſſi deux Acceffit
, le premier de 1200 livres , & le ſecond de 800 livres .
Les Savans & les Artiſtes de toutes les Nations font
invités à concourir au prix , & même les Aſſociés - Etrangers
de l'Académie; les ſeuls Académiciens régnicoles en
font exclus.
3
Les mémoires feront écrits liſiblement en françois ou
en latın .
:
Les Auteurs ne mettront point leur nom à leurs ouvra:
FEVRIER. 1776. 157
L
ges , mais ſeulement une ſentence ou deviſe ; ils pourront ,
s'ils le veulent , attacher à leur mémoire un billet ſéparé
& cacheté par eux , qui contiendra avec la même ſentence
ou deviſe leurs noms , leurs qualités & leur adreſſe : ce
billet ne ſera ouvert ſans le conſentement de l'Auteur qu'au
cas que la piece ait remporté le prix , ou un des deux Acceffit.
Les ouvrages deſtinés pour le concours feront adreſſés à
Paris au Secrétaire perpétuel de l'Académie , ou bien les
Auteurs les feront remettre entre ſes mains . Dans ce ſe
cond cas le Secrétaire en donnera en même - temps , &
celui qui les lui aura remis , fon récépiffé , où ſeront marqués
la ſentence de l'ouvrage & fon numero , felon l'ordre
ou le temps dans lequel il aura été reçu.
S'il
で
S'il y a un récépiſſé du Secrétaire pour la piece qui aura
remporté le prix , le Tréſorier de l'Académie délivrera
la foimme du prix à celui qui rapportera ce récépiſſe ; il
n'y aura à cela nulle autre formalité.
S'il n'y a pas de récépiſſé du Secrétaire , le Tréſorier
ne délivrera le prix qu'à l'Auteur même qui ſe fera conmoître
, ou au porteur d'une procuration de ſa part.
! L
58 MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
OPERA
L'AACCAADDÉÉMMIIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Adele de
Ponthieu , Tragédie lyrique en cinq
actes.
On a remis le vendredi 26 Janvier ,
au Théatre , le Ballet de Médée & Fafon.
Ce Ballet Dramatique , de la compofition
de M. Veftris , a eu le plus grand
fuccès. L'inconſtance de Jaſon qui abandonne
Médée pour épouſer Créuſe , ſes
nouvelles amours , le dépit de Médée,
les efforts qu'elle fait pour réveiller la tendreſſe
de ſon époux infidele , en lui préſentant
ſes enfans; les fureurs de cette
femme jalouſe , fes enchantemens , les
fêtes du mariage de Créuſe , la reconciliation
inſidieuſe que Médée paroît
faire avec ſa rivale, les préfens empoifonnés
qu'elle lui donne ; les tourmens& la
mort de Créuſe; le déſeſpoir de Jaſon ,
les furies qui l'agitent , la rage inſultante
de Médée enlevée dans un char traîFEVRIER.
1776. 159
né par des dragons ; le meurtre de fes
enfans qu'elle poignarde à la vue de leur
pere ; une pluie de feu & l'embrafement
du Palais ; toute cette action & ce ſpectacle
produiſent le plus grand effet. Mais
ce qui eſt plus admirable , c'eſt le talent
de Mademoiſelle Heynel , pour exprimer
l'énergie des paſſions & des ſentimens
les plus contraires; ſa danſe , ſes geſtes ,
ſes attitudes, les traits de ſon viſage ,
font un tableau rapide& impoſant, dont
les Spectateurs ſont émus &tranſportés
tant eſt puiſſant l'art de la pantomime ,
quand l'exécution en eſt préciſe & naturelle.
Mademoiſelle Heynel eſt parfaitement
fécondée dans ce Ballet par M.
Veftris , qui répréſente avec force le
rôle de Jaſon , par Mademoiselle Guimard
jouant avec beaucoup de ſenſibilité
le rôle de Créuſe , par M. Gardel , & par
d'autres , qui ſont non ſeulement excellens
Danfeurs , mais encore Acteurs &
pantomimes admirables.
L'Académie doit encore reprendre inceſſamment
Iphigénie en Aulide , Tragédie
lyrique de M. le Chevalier Gluck,
160 MERCURE DE FRANCE!
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François doivent jouer
inceſſamment Loredan , Tragédie en
quatre actes de M. de Fontanelle.
COMÉDIE ITALIENNE.
On a donné à ce Théatre quelques
repréſentations de la repriſe de l'Amitié
à l'épreuve , Comédie réduite en un acte ,
paroles de M. Favart , muſique de M.
Grétry.
Cette Comédie , dont nous avons
rendu compte dans ſa nouveauté , a paru
bien écrite& très - intéreſſante. La muſique
a fait le plus grand plaifir ; l'hymne
en trio à l'amitié eſt de l'expreffion la
plus touchante. Madame Trial , Madame
Billionni , M. Clairval , en remplifſent
les rôles à cette repriſe avec beaucoup
d'intelligence & de ſenſibilité.
On doit auſſi remettre à ce Théatre
la Fauffe Magic , Comédie en deuxactes ,
avec
FEVRIER. 1776. 161
T
a
avec quelques changemens dans les paroles
, & une augmentation dans la mufique.
Les Comédiens ſe diſpoſent à donner
le Faux Lord , Comédie mêlée d'ariettes.
ARTS.
GRAVURES.
I.
Costumes des anciens peuples ; par M.
d'André Bardon , Profeſſeur de l'Académie
Royale de peinture & de fculpture.
Vingt- ſeptieme& vingt-huitieme
cahiers de la ſeconde Partie in 4º. A
Paris , chez Cellot , Imprimeur ; &
Jombert , Libraire, rue Dauphine.
Ces derniers cahiers , composés chacun
dedouze planches comme les précédens ,
nous préſentent les uſages civils &militaires
des Scythes , des Amazones , des
Parthes , Daces , Sarmates & autres peu .
ples , tant Otientaux qu'Occidentaux.
L
162 MERCURE DE FRANCE.
Comme ces différens peuples ont été
très nombreux , & qu'ils ont été vêtus
& armés à peu près de la même maniere
, le ſavant Profeſſeur ne fait men.
tion que des plus renommés, dont les
armures & les accoutremens préſentent
quelques fingularités diftinctives. On ob .
ſervera encore que pluſieurs de ces Nations
n'étant parvenues à notre connoif.
ſance que par les guerres qu'elles ont
faites ou eſſuyées , il n'a pas été poſſible
de préſenter dans la gravure différens
monumens de leurs uſages religieux ou
domeſtiques. M. d'A. cependant a ſuppléé
autant qu'il lui a été poſſible , à ces
monumens par les récits de quelques
Hiſtoriens , qui pouvoient êtte relatifs
a ces uſages.
II.
Agar présentée à Abraham par Sara ;
eftampe d'environ dix-huit pouces de
large , ſur quinze de haut , gravée
par J. G. Wille , Graveur du Roi ,
de S. M. Impériale & Royale , & de
S. M. le Roi de Dannemark , d'après
le tableau original de C. W. E. Die
tricy , Peintre de la Cour Electorale
FEVRIER. 1776. 163
רו
1
de Saxe ; prix , 16 liv. A Paris , chez
l'Auteur , quai des Auguſtins.
Cette eſtampe très - intéreſſante par
l'agréable diſpoſition du ſujet , la beauté
des expreffions & la richeffe des acceffoires
, l'eſt encore par la ſupériotiré de
| l'exécution . Où trouver un burin plus
pur , plus ſouple & dont les travaux
foient variés avec plus d'harmonie &
d'intelligence ? On peut même regarder
cette nouvelle gravure comme le chefd'oeuvre
du burin de M. Wille , dont les
différentes productions ne font pas moins
d'honneur à l'art même qu'à l'Artiſte.
ΙΙΙ.
La Mere Indulgente . Cette eftampe a
environ ſerze pouces 'de hauteur&douze
de largeur ; elle eſt gravée avec beaucoup
de foin & de talent , par l'Empereur
, d'après un tableau de Wille . Elle
eſt dédiée à M. le Comte de la Billarderie
d'Angiviler ; & elle ſe trouve chez
l'Empereur , Graveur du Roi & de LL.
MM. Impériales & Royale , rue & porte
Saint - Jacques , au deſſus du Petit-
Marché.
La
164 MERCURE DE FRANCE.
I V.
Portrait en médaillon de Madame Louife.
Marie de France , Prieure des Religieuſes
Carmelites de Saint Denis , deſſiné pat
C. Monnet d'après le buſte , fait par J.
B. Lemoine , Sculpteur du Roi , & gravé
par J. B. Bradel. Ce Portrait eſt dédié
& à été préſenté à Madame Victoire de
France. A Paris , chez Bradel , rue des
Sept-Voies , au College de Fortet.
V.
M. David , Graveur , rue des Noyers ,
au coin de celle des Anglois , à Paris ,
annonce qu'il termine chez M. le Ducde
Praflin , la gravure du ſuperbe tableau
peint par M. Leprince , Peintre du Roi ,
faiſant partie de la précieuſe collection
du cabinet de M. le Duc de Praflin.
Le ſujet repréſente une mere, qui ,
n'étant point la confidente de ſa fille ,
la croit malade , parce qu'elle ignore
qu'elle a de l'amour. On a fait venir un
Empirique pour le conſulter; pendant qu'il
examine avec gravité l'urine , & que la
mere leregarde avec une attention mêlée
FEVRIER. 1776. 165
d'inquiétude , la feinte malade ſaiſit cet
inſtant pour donner ſa main à baifer à
ſon amant , qu'une ſervante a fait cacher
dans la ruelle. Cette ſervante qui connoît
toute l'intrigue , rit de l'ignorante
fécurité du Charlatan.
Les amateurs ſe rappelleront d'avoir
vu au ſalon du Louvre , en 1771 , ce
tableau qui réuniſſoit dans toutes ſes parties
, tout ce que l'on avoit droit d'attendre
de ce célebre Artiſte.
L'on doit à la protection que M. le
Duc de Praflin accorde aux arts , l'eftampe
qui va paroître: le jeune Artiſte ,
qui en eſt honoré , eſt déjà connu par
pluſieurs Ouvrages ,& réunit en ſa faveur
les fuffrages , lorſque le Marché aux herbes
d'Amsterdam fut mis au jour , quoique
gravé d'après une copie; & l'on a tout
lieu d'eſpérer que la gravure qu'il annonce
, faite d'après le tableau original ,
ſera une eſtampe précieuſe dans tous ſes
détails. Cette eſtampe a vingt-deux pouces
de largeur , ſur dix- sept de hauteur ,
& ſera délivrée , le premier Avril , au
prix de 16 liv. Chez l'Auteur , rue des
Noyers , au coin de celle des Anglois .
M. David avertit que s'il y a quelqu'un
de MM. les Amateurs qui deſi-
L3
166 MERCURE DE ERANCE.
re avoir des premieres épreuves avant la
lettre, on lui écrive franc de port avant
le 15 Mars , afin qu'ilpuiſſe faireimprimer
le nombre juſte des épreuves retenues . Ses
intentions étant de n'en point faire , ces
premieres épreuves feront dé livrées le 20
Mars.
L'on trouve chez l'Auteur l'agréable
Défordre , & la Promeſſe du retour , deux
eſtampes faiſant pendant ; prix chacune ,
2 liv. 8 fols .
VI.
1
Le fieur Feſſard , Graveur du Roi ,
de ſa bibliotheque ordinaire , de fon
cabinet & de l'Académie Royale de Par
me , prie les perſonnes qui ont les premiers
volumes des Fables de la Fontaine ,
de vouloir bien faire retirer chez lui , ou
aux adreſſes ci-deſſous , les volumes de L
la fuite, parce qu'il ne lui feroit pas poffible
, paſſé les fix mois de cet avertiſſement
, de leur fournir les épreuves comme
il le défireroit. Ceux qui ſe préſen
téront après le temps , n'auront rien à lui
reprocher , s'il ne les fournit pas comme
il l'auroit fouhaité , la Province & le
pays étranger lui en conſommant beau--
FEVRIE R. 1776. - 167
coup depuis la confection des fixvolumes.
Il avertit auſſi que des Marchands ont
annoncé une édition en fix vol. en papier
de France des mêmes Fables de la
Fontaine au prix de 48 liv. les fix volumes.
Ils auroient dû dire , pour ne pas
tromper le public , que c'étoit un nombre
d'exemplaires effectivement en pa
pier de France , qu'ils ne tenoient pas du
fieur Feſſart qui ne s'en eſt défait qu'à des
perſonnes qui ne font nullement dans la
Librairie , ces exemplaires n'étant bons
que pour des écoliers : enfin pluſieurs perſonnes
font venues chez le ſieur Feffard
pour approfondir le fait , & ils ont vu
la vérité que ledit ſieur Feſſard a grand
intérêt de faire connoître au public. Les
fix volumes ſe vendent toujours 108 liv.
fur le plus beau papier d'Hollande.
Il profite de cet avis pour dire qu'il
travaille à la Pſyché , à une Henriade
&à faire un volume de choix des Contes
de la Fontaine qui fera précédé de l'eloge
qu'en a fait M. de Champfort : il va
fuivre ces Ouvrages avec tout le foin
poſſible , n'étant pas poursuivi par aucun
engagement de ſouſcription : par ce
moyen , il ſe trouvera le maître de faire
tous fes efforts pour porter ces Ouvrages
L 4
168 MERCURE DE FRANCE.
au degré le plus haut qu'unArtiſte puiſſe
atteindre. Si pourtant les perſonnes qui
veulent avoir les premieres épreuves ,
ſouhaitent de ſe faire infcrire , elles le
pourront , ainſi que pour les exemplaires
des Fables : chez Feſſard , rue Saint-
Honoré , chez M. Rougeot , Fermier-
Général , près Saint - Roch ; Durand
neveu , Libraire , rue Galande , Place
Maubert ; Coſtard , Libraire , rue Saint-
Jean de Beauvais ; Brunet , Libraire &
Marchand de papier , rue des Ecrivains ,
Cloître Saint Jacques de la Boucherie.
MUSIQUE.
I.
Le. Plaisir de la Campagne , Ariette.
nouvelle , a corno principale , violino primo
è ſecondo , baſſe , oboe & cors ad libitum
, dédiée à Madame la Comteſſe
Auguſte de la Marck , miſe en Muſique
par M. Pételard le jeune , Maître de
chant , prix 2 liv. 8 fols ; à Valenciennes ,
chez l'Auteur , à Paris , aux adreſſes or
dinaires.
FEVRIER. 1776. 169
1
.
Cette Ariette eſt d'un chant agréable
&d'une éxécution facile.
II.
Ier. Recueil de petits Airs pour le Clas
vecin ou Piano Forté , compoſé par M.
N. J. Hullmandel , Oeuvre 2. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Baffe , porte faint
Denis , au coin du cul-de-ſac ſaint Lau
rent ; & aux adreſſes ordinaires de Muſique
, où l'on trouve auſſi un premier
Oeuvre de fix fonates avec accompagnement
de violon , ad libitum , du meme
Auteur.
III.
XXXa. Livre de Guitarre , contenant
des Airs d'Opéra comiques & aurres
avec des accompagnemens d'un nouveau
goût , des préludes & des ritournelles ,
par M. Merchi , Oeuvre XXXIV , prix
7 liv. 4 fols. A Paris chez l'Aureur , rue
Saint Thomas du Louvre , en entrant
du côté du Château d'Eau , à côté de
M. Godin , & aux adreiſes ordinaires de
Muſique ; à Lyon chez Caſtaud , Place
de la Comédie.
L5
170 MERCURE DE FRANCE.
IV.
Prospectus.
On propoſe à Meſſieurs les Amateurs ,
un Abonnement de vingt Simphonies
concertantes , de la compoſition de del
Seig. CAMBINI. L'avantage qu'on en retirera
, joint à la bonté des Ouvrages de
cetAuteur , engagera fans peine Meiſieurs
les Amateurs à y foufcrire. La Soufcription
fera ouverte juſqu'au premier Mars
1776 , tems auquel on délivrera la premiere
Simphonie ; les autres ſuivront fueceffivement
de mois en mois ; elle fera
marquée du no. 5 ; les quatre premieres
étant déjà gravées , elles ne feront point
compriſes.
: Le prix de l'Abonnement eſt de 60
liv. pour les vingt Simphonies. Les perfonnes
qui ne feront point abonnées
payeront féparément chaque Simphonie
4 liv. 4 fols.
L'on ne fouferit que chez Madame
BERAULT, Marchande de Muſique , à
Paris , rue de la Comedie Françoife , au
Dieu de l'Harmonie.
FEVRIER. 1776. 171
GNOMONIQUE.
CADRANS folaires verticaux , tranſparens
:
fur les glaces & verres de Bohême , conftruits
ſur des piédeſtaux portatifs , avec
des bouſſoles. pour les placer à la Méridienne
, ou fans boufſole, en marquant
une fois leur place,
D'autres pour poſer aux carreaux de
vitre des appartemens , ſuivant toutes les
pofitions , déclinaiſons & latitudes .
Par cette nouvelle& charmante invention
, on peut , fans fortir de fa chambre ,
voir à quelque heure du jour que ce ſoit ,
l'heure qu'il eſt au ſoleil , & régler ſa
montre & fa pendule avec toute la pré
ciſion requiſe . C'eſt ce qui rend ces Cadrans
extrêmement utiles , commodes &
agréables pour la Ville & pour la campagne.
Ils fervent auſſi d'ornement fur
une cheminée , ou ſur une commode &
à la croifée.
L'Auteur en trace ſur tous les plans ,
tant en peinture ſur les murs , que fur
le marbre ,le cuivre , & de toutes manieres
& grandeurs différentes , & dans
:
172 MERCURE DE FRANCE.
1
toute forte d'élégance , d'agrément &
de bon goût.
Le fieur Rouſſeau , Auteur de ces nouveaux
Cadrans , demeure rue ſaint-Vic.
tor , vis-à-vis le Cardinal le Moine , à
côté du Serrurier , au premier , au fond
de la Cour.
On peut voir quelques - uns de ſes
Cadrans chez Monfieur & Mademoiselle
de Saint Marcel , au jour & heure de
leur Concert ; du mardi de chaque ſemaine
, dans le Cloſtre ſaint Benoît , la
deuxieme porte - cochere à gauche. Les
Connoifleurs , & toutes Perſonnes honnêtes
& de bon goût y feront bien reçus.
Prospectus du nouveau Cabestan , approuvé
avec éloge par l'Académie Royale des
Sciences qui l'a reconnu Jupérieur à ceux
qui ont remporté le Prix en 1739 & en
1741 , dans fon Certificat dont la teneur.
fuit.
Extrait des regiſtres de l'Académie des Sciences , du
24 Avril 1771 .
Nous
ous avons examiné , par ordre de
l'Académie , diverſes Machines ou InFEVRIER.
1776. 173
ventions , préſentées par M. JEAN
ARNOUX , Mechanicien du Dauphiné ;
entre autres , un Cabeſtan deſtiné à empêcher
que la corde ou le cable ne che-
` vauche , & qu'on ne ſoit obligé de
choquer. (Suit la description des pieces qui
le compofent. )
Dans les huit pieces qui furent préſentées
à l'Académie pour le prix de
1739 & 1741 , il n'y en a aucune où
l'on ait employé cette méthode , quoique
naturelle & utile. Les Cabeſtans à fuſée
de M. de Pontis n'avoient pas le même
avantage , & c.
Nous croyons donc que ces différentes
inventions de M. Arnoux annoncent
du talent ; qu'elles font utiles & qu'elles
méritent l'approbation de l'Académie
Royale des Sciences. Le 24 Avril 1771 .
Signé , DE LA LAMDE & DE FOUCHY.
Etplus bas : je certifie l'extrait ci-deſſus
conforme à l'original & au jugement de
l'Académie. A Paris , les jour & an que
deſſus. Signé , GRANDJEAN DE FOUCHY ,
Secrétaire perpétuel , &c .
Le Cabeſtan eſt une machine d'une
utilité ſi commune & fi univerſellement
reconnue , même dans l'état d'imperfec
tion où il eſt reſté juſqu'à préſent , que
174 MERCURE DE FRANCE.
1
l'annonce de ſa plus grande perfection
poſſible ne fauroit manquer d'être accueillie
le plus favorablement par le Public.
Sans le Cabestan comment mouvoir
ces fardeaux énormes ſur leſquels la force
des hommes & des chevaux n'a pas le
commodité d'agir? Faciliter ſon opération,
la rendre non ſeulement plus sûre ,
mais conftamment infaillible ? C'étoit
donc rendre à la Méchanique le plus important
ſervice. M. Arnoux en a reçu la
premiere récompenfe de l'Académie ,
dans l'approbation qu'on vient de lire.
Le Souverain l'a gratifié de la ſeconde
en lui accordant à cet effet un Privilege
excluſif pendant quinze années , duement
enregiſtré au Parlement de Paris. CePrivilege
fait défenſes à toutes perfonnes ,
de quelque qualité & condition qu'elles
foient , de contrefaire, vendre , ni débiter
le Cabeftan de M. Arnoux , à peine
de dix mille livres d'amende , applicables
un tiers au Roi , un tiers à l'Hôpital
le plus voiſin du lieu du délit , &
un tiers à lui où à ſes repréſentans , avec
confifcation des outils & matériaux .
L'Auteur ſe propoſe ici dedonner une
idée ſommaire , mais claire & exacte des
principaux avantages de fon Cabeftan.
FEVRIE R. 1776. 175
1. La conſtruction en eſt auſſi ſimple
que facile .
2. Son ufage eſt auſſi commode de
loin que de près ; il ne choque point&
ne s'engorge jamais : deux inconvéniens
conſidérables des anciens Cabeſtans , dont
celui - ci eft abſolument préſervé dans
tous les cas , avec une force moindre
ou plus conſidérable , & à des diſtances
plus ou moins grandes.
১
3. Pour obtenir un effet égal , on y
employera moitié moins d'hommes &
de cordages.
4. Sa force furpaſſera , fans aucune
comparaifon , celle des anciens Cabeftans
.
5. On pourra multiplier cette force
autant qu'il fera néceſſaire , en augmen
tant le nombre des Cabeſtans & des
hommes. Ces différens Cabeftans employés
en même tems ne ſe nuiront ja
mais entre eux , & leur effet réuni ſe
tiendra toujours dans le plus parfait
accord.
6. On tranſportera le Cabeſtan partout
aisément , & on le placera où l'on
voudra avec la même facilité , ſans rien
diminuer de ſon action.
7. Employé au lieu de cric , machine
/
176 MERCURE DE FRANCE.
1
ordinaire très - connue , ſon opération
ſera auſſi prompte & auſſi sûre que celle
du crie eſt lente & dangereuſe pour ſes
agens.
8. A quelque diſtance du fardeau
que le Cabeſtan ſe trouve placé , ſa force
ſera toujours la même , à la ſeule déduction
du poids de la corde ou cable
9. Que le Cabeſtan ſoit placé en bas
ou en haut , ſur un plan horizontal ou
incliné , il tire également le fardeau ; &
avec lamême force; ce qui le rend prodi.
gieuſement utile pour tous les travaux
des Digues , Jetées , Fortifications , &c.
&c. & généralement pour toutes les conſtructions
ou démolitions poſſibles .
10. On peut dans tous les cas laiſſer
couler le fardeau juſqu'au point de fon
repos , fans craindre ſa chûte & fans le
moindre danger pour les hommes,
A l'égard de l'utilité de fon uſage ,
elle embraſſe tant d'objets , qu'il fuffit
d'en fixer ici les principaux en général ,
tant ſur terre que ſur mer.
Avantages fur Terre.
1. Le nouveau Cabeſtan facilitera
fingulierement l'exploitation des forêts.
L'imFEVRIER
. 1776. 177
C
L'impoſſibilité de pratiquer des chemins ,
l'ingratitude de la ſituation entre des
rochers ou dans des abîmes , ne feront
plus un obſtacle à l'extraction des arbres
les plus précieux pour la Marine &
pour toute autre conſtruction .
20. Dans toute conſtruction ou démolition
poffible d'édifices & fortifications ,
de digues & de jetées , les plus groſſes
pieces de charpente , des pierres , des arbres
énormes pourront être placés ou enlevés
aisément & fans aucuns riſques à
quelque hauteur ou profondeur que ce
puiſſe être.
3. On tirera le plus facilement des
carrieres & des mines les plus profondes
toutes les matieres , les eaux , les blocs
de marbre , les meules , les pierres de
taille , &c. &c. Le chargement & le
tranſport de tous ces objets en ſera par
conféquent d'autant plus facile.
4. Enfin on tranſportera les plus grosſes
pieces d'artillerie dans les endroits
les plus difficiles , & l'on pourra les
placer par- tout où elles feront jugées
néceſſaires.
Avantages particuliers pour la Marine.
1. Dans la conſtruction des vaiſſeaux
M
478 MERCURE DE FRANCE.
1
il ſervira à placer facilement les plus
groſſes pieces .
2. A charger ou décharger avec la
même facilité les fardeux les plus confidérables.
3. Pour tendre ou lâcher les voiles
ſelon le beſoin , avec autant de promp
titude que de sûreté,
4. Pour empêcher les vaiſſeaux , en
cas de tempête , de ſe briſer contre le
rocher ou d'échouer à terre,
5. Pour les titer , ainſi que les ancres
, ou toute autre choſe, du fond de
la mer.
6. Il facilitera la manoeuvre néceſſaire
pour viſiter les vaiſſeaux juſqu'à la quille ,
les calfater & regaudronner .
Les perſonnes qui deſireront faire l'acquiſition
du nouveau Cabeſtan , & d'une
portiondu Privilege , pour s'en ſervir avec
les mêmes droits & prérogatives, pendant
ſa durée , dans tout Port de mer ou
autre endroit du Royaume à leur convenance
, s'adreſſeront , ainſi que les étrangers
, à Paris , à M Arnoux , Ingénieur-
Méchanicien , Privilégié du Roi , & Compagnie
, ou à la Manufacture Royale à la
Râpée ; on leur donnera tous les éclairciſſemens
& inſtructions néceſſaires pour
-
FEVRIER. 1776. 179
faire produire à fon Cabeſtan tous les
effets annoncés ; elles paſſeront enfuite
avec lui & fa Compagnie devant Notai-
⚫res tous traités & conventions relatifs à
l'objet précis qu'elles fe propoferont d'acquérir
, ſuivant l'étendue ou arrondiffement
du territoire qu'elles voudront
choiſir.
Les Etrangers qui auront deſſein de
- ſe procurer le Cabeſtan , n'auront pas
beſoin de paſſer d'actes ; ils le feront
acheter par leurs Banquiers ou Correfpondans
, qui le payeront en argent ou en
effets de commerce.
CHIRURGIE.
LA mort de M. Gendron , Chirurgien-
Oculiſte , nous donne occaſion d'annoncer
au Public que M. Deshaies Gendron ,
• Médecin du Grand Conſeil , demeurant
à l'Hôtel de la Valliere , rue du Bacq ,
eſt le ſeul dépoſitaire de tous les Ouvrages
manufcrits de feu fon Oncle Gendron
, Médecin de Monſeigneur le Duc
d'Orléans , & de l'Abbé Gendron ; qu'il
✓ a puiſé les principes de fon Art ſous les
Ma
1
1
180 MERCURE DE FRANCE.
yeux d'auſſi habiles Maîtres , ce qui lui
a accordé de la part du feu Roi , la permiſſion
de joindre à ſon nom de Deshaies
le nom de Gendron , par Lettres Patentes
enregiſtrées au Parlement le 5 Décembre
1775 ; en conféquence , il s'emprefſera
de procurer ſes ſecours aux perſonnes
affectées de maladies des yeux qui vou
dront bien lui donner leur confiance.
4
1
COURS DE LANGUE ALLEMANDE.
Le ſieur Friedel , qui a commencé l'année
paſſée à enſeigner avec ſuccès la Langue
Allemande , qui devient de jour en
jour plus utile & néceſſaire à la Nation
Françoiſe , continuera , non- feulement ſes
Leçons en Ville , mais il commencera
auſſi au mois de Février un Cours de
Langue Allemande. Les perſonnes qui
voudront prendre des arrangemens avec j
lui , le trouveront tous les jours , de midi
à deux heures , chez lui , rue Dauphine ,
près celle de faint André des Arts , au
Café de Buſſi , chez Mde Monmayeux.
:
FEVRIER. 1776. 181
ره
RÉPONSE de M. de Voltaire à l'Auteur
du Philofophe ſans prétention , qui
lui a envoyé fon Ouvrage.
29 Décembre 1775 , au Chateau de Ferney.
Le Malade de Ferney , qui n'a d'autre prétention ,à
l'âge de quatre - vingt - deux ans , que celle de mourir en
paix , remercie tres-ſenſiblement le Philoſophe ſans prétention
, qui lui a fait l'honneur de lui envoyer ſon livre.
Si l'Auteur n'a pas eu la prétention de plaire , il a été directement
contre ſon but. Le vieux Malade eſt pénétré de
reconnaiſſance pour le Philoſophe qui lui a fait un préſent
ſi agréable. Il a l'honneur d'être , avec tous les ſentimens
qu'il lui doit , ſon très-humble & tres- obéiſſant ſerviteur.
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , &c.
U
I.
N Artiſte Saxon , nommé Dubin , a
inventé une machine propre à rafraîchir
les appartemens pendant les grandes cha-
۲
M 3
182 MERCURE DE FRANCE.
1
leurs de l'été ; l'effet de cette machine
eſt beaucoup plus sûr & plus prompt
que celui de toute autre machine inventée
pour le même uſage.
II.
M. Farrel a conſtruit une machine ,
dont l'uſage eſt de ſauver les perſonnes
ſurpriſes dans les maiſons par des incendies.
Par ce ſecours , on monte &
l'on deſcend avec autant de célérité que
de facilité. La machine peut contenir
pluſieurs enfans.
III.
On a eſſayé , ſur la route d'Ipſwich ,
en Angleterre , un inſtrument qui applanit
& baifſe les bords des chemins , de
maniere à faire bomber le milieu. Le
ſuccès a furpaſſé toute attente. Cette
machine fait plus d'ouvrage que n'en
feroient cinquante hommes.
I V.
M. Hide , Anglois , établi à la Charité
fur- Loire , vient de conſtruire dans
cette ville , une forge , où il fait du fer
FEVRIER. 1776. 183
parfaitement rond de ttoouutes groſſeurs ,
depuis cinq lignes. Ce fer eſt de la plus
grande beauté , & tel que la lime ne
peut en procurer de ſemblable. Il eſt
poli & bronzé , de maniere qu'on le
croiroit verni. Ce fer eſt bon pour eſpa.
gnolettes , tringles de lit & de croiſée ,
&c. qui ſe trouvent ainſi toutes faites ,
en ſortant de la forge. Comme ces dernieres
font percées à froid & pour toute
ſorte de croiſées , il en réſulte que les
bouts n'augmentent point de groſſeur ,
comme les bouts de celles qui font percées
à chaud ; & qu'en s'aſſortiſſant d'anneaux
de rideaux ; proportionnés aux
tringles , & juftes , les rideaux ferment
exactement & ne laiſſent pointde paſſage
au foleil; inconvénient très - fréquent ,
lorſqu'on ſe ſert de tringles ordinaires
avec lesquelles il faut employer des
anneaux proportionnés à la groffeur des
bouts de ces tringles , & qui par- lå ont
trop de jeu lorſqu'ils les parcourent.
V.
Le ſieur Bouffey , Docteur en Médecine
à Argentan , annonce un moyen
sûr , facile & peu coûteux , de conſerver
!
M 4
184 MERCURE DE FRANCE.
1
le poiſſon frais , & d'en faciliter l'exportation
loin de la mer; mais il attend ,
dit-il , pour rendre ſa méthode publique
, le réſultat de quelques expériences
qui lui ont encore paru néceſſaires , afin
de ne rien laiſſer à defirer ſur cet objet
important pour le commerce.
VI.
On ſe fert depuis quelque temps à
Liege , & dans pluſieurs autres endroits ,
d'une nouvelle méthode économique &
durable de dorer , fans or , les lambris ,
cadres de tableaux , bordures d'eſtampes ,
voitures , &c. en employant du cuivre.
Il eſt vrai que cette dorare , beaucoup
plus durable que celle dont on s'étoit ſervi
juſqu'à préſent , eſt moins brillante en fortantdes
mains de l'Ouvrier ; mois au bout
d'un an tout au plus , on n'y remarque
aucune différence d'avec celle dans la
quelle on a employé de l'or.
FEVRIER. 1776. 185
BIENFAISANCE.
I.
Un Prêtre reſpectable , qui , pendant
une longue ſuite d'années a été à la
tête d'une Paroiſſe , a donné l'exemple
de toutes les vertus aux ouailles qui
lui étoient confiées , & un grand modele
à ſuivre aux Eccléſiaſtiques qui remplif
ſent de pareilles places. Le ſieur Mongodin
, né de parens pauvres , mais d'une
condition honnête , embraſſa l'étatEccléſiaſtique
, & y porta les lumieres & les
vertus convenables. Après s'être diftingué
pendant fon Vicariat par des actes de
bienfaiſance & un zele infatigable , il
fut , à la demande , & au voeu unanime
de toute la Paroiſſe , nommé Recteur ,
ou Curé de Saint-Aubin, dans la ville
de Rennes . Il trouva un écu de rente
fondée pour les pauvres ; & à ſa mort ,
arrivée vingt ans après , il en a laiſſé une
d'environ 700 liv. , conſtituée en leur
faveur. La bienfaiſance , l'aumône & la
concorde , étoient le texte ordinaire de
M 5
186 MERCURE DE FRANCE.
1
"
«
"
fes fermons : c'eſt en chaire ſeulement
qu'il recommandoit la charité , & qu'il
intéreſſoit en faveur des malheureux: hors
de là , il ne réclamoit point. Il ne permit
jamais qu'on fit des quêtes dans ſa Paroiſſe
pour les pauvres ; & lorſque le
Parlement permit à celles de Rennes de
faire des emprunts , il ne conſentit point
que la fienne en fît: il pourvut lui-même
a ſes beſoins : fes dixmes y furent em
ployées. Mon revenu; diſoit-il , appartient
aux malheureux , je ſuis leur
caiffier ; qu'ils viennent chez moi retirer
ce qui leur eſt dû". Jamais il
n'en renvoya fans fecours: il ſe trouva
quelquefois dans des momens de difette;
il partagea avec eux fon repas. Ses parens
n'eurent jamais exclufivement part à fes
dons : quelques-uns , réduits à la miſere ,
recevoient feulement le painde l'aumône ;
lui-même s'en nourriffoit: il cultiva les
patates,& en fit un très-bon pain. Afa
mort , on n'a trouvé que quarante écus
àlui : il a difpofé , en faveur des pauvres ,
par un teftament olographe , de ce que
la communauté pouvoit lui devoir. Plus
de deux cents Artifans lui doivent leur
état: il a laiſſé en mourant ſoixante en
fans en apprentiſſage; c'étoit fon oeuvre
L
FEVRIER. 1776. 187
favorite. Son dernier acte a été un acte
de bienfaiſance le jour de fa mort , il
venoit , à fix heures du matin , de donner
vingt écus à ſon Vicaire , pour procurer
une ſituation & un lieu commode à une
malheureuſedomeſtique trompée& abandonnée
par fon maître . Les vertus du
ſieur Mongodin font un ſpectacle tou
chant & rare pour l'humanité : la religion
& la piété doivent ſe réunir pour
les célebrer. Sa Paroiſſe lui a erigé un
monument: la reconnoiffance qui l'a
élevé , l'à décoré d'une inſcription fimiple,
mais qui rappelle les vertus du refpectable
Recteur.
II.
Un Seigneur qui poſſede des terres
conſidérables vers le nord de l'Angleterre,
vient d'y inſtituer des fêtes appelées
Céréales , qui ſe célébreront tous les cinq
ans pendant la moiſſon. Durant le temps
de ces fétes , le Seigneur , confondu avec
ſes Vaſſaux , habillé comme eux , &
travaillant avec eux , redeviendra ce
qu'étoit l'homme dans le premier âge .
Au retour des champs , tous ces Labou
reurs , égaux par la nature , prendront
i
188 MERCURE DE FRANCE .
1
leur repas au Château avec le Seigneur
&toute ſa famille. Les Céréales dureront
huit jours , & ſe termineront par le mariage
des douze jeunes filles les plus ſages ,
avec les douze jeunes Laboureurs les plus
laborieux. Le Seigneur en fera les frais ,
donnera à chaque nouveau ménage vingt
guinées , avec tous les outils d'agricuiture
, & les exemptera de toute rédevance
pour les deux premieres années.
III.
M. Garrick , touché de l'infortune
de pluſieurs particuliers , dont les maiſons
ont été confumées dans le dernier incendie
arrivé à Londres , leur a cédé gratuitement
les logemens dépendans de fon
théatre , pour tout le temps qui leur ſera
néceſſaire.
:
:
IV.
Le Comte de P..... qui poſſede des
terres conſidérables dans le Béarn , a
donné ordre à ſes gens d'affaires de diftribuer
les ſecours les plus abondans à
tous ceux de ſes Vaſſaux que la maladie
épizoorique des bêtes à cornes a laiſſés
FEVRIER. 1776. 189
dans l'indigence. Il n'amis aucune borne
à ſa bienfaiſance. Il a exigé qu'on tirât
fur lui pour toutes les ſommes néceſſaires
au ſoutien des pauvres familles , auxquelles
il veut ſervir de pere.
e
ANECDOTES.
I.
)
Un jour Henri IV ayant été furpris
d'une réponſe fiere & hardie que lui faifoit
M de Villeroy , un de ſes Secrétaires
d'Etat , lui dit avec vivacité : ventrefaintgris
, parle - t - on ainsi à fon maître ? M.
de Villeroy voyant le Roi en colere ſe
retira par reſpect. Mais Henri IV le
ſuivit , & l'atteignit à la porte de fon
anti -chambre : M. de Villeroy , lui dit le
Roi , faut il que deux vieux amis ſe quittent
pour ſi peu de chofe ?
II.
Comme on répréſentoit à Boileau que
s'il s'attachoit à la fatire , il ſe feroit des
190 MERCURE DE FRANCE.
1
ennemis qui auroient toujours les yeux
fur lui,& nechercheroient qu'à le décrier;
il répondit : Eh bien ! je ferai honnêtet
homme, &je ne les craindrai point.
III.
On parloit de l'avarice dont le Duc
de Malbouroug avoit été accuſé , & l'on
citoit des traits fur lesquels on appeloit
au témoignage de Milord Bolinbroock ,
qui avoit été l'ennemi déclaré du Duc.
C'étoit un fi grand homme , répondit Bolinbroock
, que j'ai oubliéſes vices.
IV.
Charlemagne vouloit qu'on eût un ſoin
extrême des pauvres. On vint un jour
annoncer à ce Prince la mort d'un Evê
que, & il demanda combien ce Prélat
avoit légué aux pauvres en mourant. On
lui répondit qu'il n'avoit donné que deux
livres d'argent. Un jeune Clerc , quiétoit
préſent , s'écria : c'est un bien petit viatique
pour un fi grand voyage! Charlemagre
fut fi fatisfait de cette réponſe , que
fur le champ il donna l'Evêché à celui
qui l'avoir faite , & lui dit : n'oubliez jaFEVRIER.
1776.- 191
mais ce que vous venez de dire , & donnez
aux pauvres plus que ne faisoit celui dont
vous venez de blâmer la conduite.
V.
Ben Johnfon , célebre Poëte Dramatique
Anglois , étoit en priſon pours'etre
battu en duel. Il étoit grand buveur ,&
cherchoit à ſe dédommager des ennuis de
ſa captivité , en ſatiſfaifant amplement
à ce goût. Un jour il lui prit fantaiſie
d'appeler le Geolier dans ſa chambre à
l'heure du dîner ; il le fait mettre à table,
& lui dit fort ſérieuſement qu'il veut
faire de lui un Poëte. Le Geolier en rit
beaucoup , & accepte fa part du repas.
Johnſon lui verſe à boire; le Geolier
refuſe , & lui proteſte qu'il n'a jamais bu
de vin de ſa vie. Johnſon ſe met en colere
, &le Geolier boit. Le premierjour
il fut malade , le ſecond il le fut moins;
le troiſieme il y étoit accoutumé. Au
- bout de huit jours, il ſavoit très- bien
boire , & ne ſavoit pas encore faire un
vers, Les amis de Johnson , inſtruits de
cette aventure , lui demanderent , en raillant
, à voir les oeuvres de ſon nouveau
Diſciple. Vous vous moquez , leur dit-il,
192 MERCURE DE FRANCË.
en montrant un buffet rempli de bous
teilles vuides : il est déjà Poéte à demi ,
puisqu'il a bu de l'hippocrene.
VI.
Un particulier aſſez bien mis , fut
attaqué la nuit , près de Londres , par
un voleur qui lui demanda la bourſe.
Si j'avois de l'argent , répondit le Citoyen ,
ce n'est pas vous qui auriez la peine de me
l'enlever. Mes Créanciers me font pour-
Suivre pour 20 liv . Sterlings: je n'ai pas
un fol ; je cherche un aſyle , mais je suis
bien sûr de n'en point trouver . Vous vous
trompez , repliqua froidement le voleur.
Trouvez vous ici demain à neuf heures du
matin , ajouta-t- il , en lui montrant une
maiſon peu éloignée , vous verrez qu'il y
a encore en Angleterre des ames honnêtes
& des coeurs ſenſibles. Tous deux furent
exacts à l'heure du rendez- vous . Le voleur
donna au débiteur inſolvable 50 livres
ſterlings , en l'exhortant à aller payer fa
dette& les frais de justice , & ſe déroba
fur le champ aux témoignages de fa reconnoiſſance.
VII
FEVRIER. 1776. 209
ceſe de Vivier, à l'abbé de Raze , miniſtre du Prince-
Evêque de Bafle , à la Cour.
Le Roi a nommé le ſieur de Chaumont de la Galaiſiere ,
conſeiller d'état ordinaire , ancien chancelier de Lorraine ,
à la place de conſeiller au conſeil royal des Finances , vacante
par la mort du ſieur d'Ormeſſon . Sa Majeſté lui a
accordé en même temps les entrées de fa chambre.
L'abbé de Vienne , nommé à l'évêché in partibus de
Sarepre (en Phénicie) a été ſacré le 14 du même mois ,
dans l'égliſe de l'abbaye royale de Saint Victor , par l'archevêque
de Lyon , aſſiſté des évêques de Toul & de Séez .
Il a été enſuite nommé par le Roi , ſuffragant du dioceſe
de Lyon , à la requête de l'archevêque de cette ville.
Le Roi a accordé l'abbaye de Saint - Michel de Dour-
Iens , ordre de Saint - Benoît , dioceſe d'Amiens , à la daine
Deſpiés , réligieuſe de l'abbaye Saint Paul , dioceſe de
Beauvais ; & l'abbaye de Billon , ordre de Cîteaux , dioceſe
de Besançon , à l'abbé Moly de Brézolz , ancien vicaire-
- général de Langres.
MARIAGES.
:
Le 7 janvier , Leurs Majestés & la Famille Royale ſigne
rent le contrat de mariage du ſieur le Boulanger , préfi210
MERCURE DE FRANCE .
dent de la chambre des comptes , avec demoiselle Moreas
dePlancy.
Le 14 , Leurs Majeſtés , ainſi que la Famille Royale,
ont ſigné le contrat de mariage du vicomte de Sade avec
la demoiſelle de Cauſans .
NAISSANCES.
Dans la paroiſſe de Luc, à trois lieues de Caen , la
femme d'un laboureur , nommé Geoffroi , eſt accouchée ,
le 2 Novembre dernier , de trois enfans , deux filles &
un garçon; les premieres ont vécu cinq jours , & le garçon
eſt mort le dixieme. L'année précédente , la même
femme étoit pareillement accouchée du même nombre
d'enfans , morts auſſi au bout de dix - huit à vingt jours.
On obſerve , rélativement à la population de ce village ,
compoſé de ſept à huit cents habitans , qu'elle eſt augmentée
, depuis douze ans , de deux cents cinquante.
L'accroiſſement de cette année eft de vingt-fix , le nombre
des morts étant de ving - huit & celui des baptêmes
de cinquante - quatre.
MORTS .
Armand Henri de Clermont , comte de Clermont Cal
FEVRIE R. 1776. 211
lerande, ancien colonel d'infanterie , eſt mort à Paris le
5 Janvier , dans la 91. année de fon âge.
Louis Laurent , prêtre du dioceſe de Toul, y eſt mort
agé de 100 ans . Il avoit été élu doyen rural des curés de
ſon canton dit de Reynel , ſous le regne de Louis XIV.
:
Françoiſe Saintours eſt morte à Sciffinet , près de Grenoble
, âgée de 102 ans , ayant conſervé toute la connoisfance.
Elle étoit au ſervice de la famille du ſieur de
Montal , major de Grenoble depuis 83 ans .
Renée le Grand , femme d'un Laboureur , eſt morte à
St. Lo , âgée de 109 ans , n'ayant éprouvé que la ſeulé
incommodité de la ſurdité .
La dame Louiſe Magdeleine Grimod de la Reyniere ,
épouſe du ſieur Marc- Antoine comte de Levis , baron de
Lugny , colonel du régiment de Picardie , eſt morte à Paris
le 11 Janvier , agée de 39 ans .
Le nommé Antoine Royer , laboureur , né à Vignory en
Champagne , près de Chaumont en Baſſigny , eſt mort, le
21 décembre dernier , âgé de 102 ans , quoique depuis 30
ans il eût une hernie conſidérable .
Le ſieur Bernard - Bonaventure de Clerel , comte de
Tocqueville , meſtre - de - camp de cavalerie , chevalier de
f'ordre royal & militaire de St. Louis , eſt mort à Paris le
18 janvier , dans ſa 46. année .
Jean - Florent , marquis de Valliere , lieutenant- général
/
2
212 MERCURE DE FRANCE.
des armées du Roi, ancien directeur -général du génie
& directeur- général de l'artillerie , eſt mort à Paris le to
de ce mois , digne du nom célebre qu'il portoit.
Paul - Hippolite de Beauvillier , duc de Saint - Aignan ,
Pair de France , chevalier des ordres du Roi , lieutenantgénéral
de ſes armées , gouverneur & lieutenant - général
pour le Roi des ville & citadelle du Havre - de - Grace ,
&c. l'un des Quarante de l'Académie Françoiſe , & honoraire
de celle des Inſcriptions & Belles - Lettres , eſt mort
à Paris , le 22 janvier ; âgé de grans , un mois , 29
jours , également diftingué par ſes vertus , ſes talens politiques
& fon goût pour les lettres & les arts , qu'il a confervé
juſqu'au dernier inſtant de ſa vie.
Gilles - Gervais de Pechpeyrou , marquis de Beaucayre ,
chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint - Louis ,
maréchal de camp des armées du Roi , meftre-de-camp
du régiment de cavalerie de fon nom , baron de Blanque
fort & de Montbarla , Seigneur de Lavalade-Pechpeyrou ,
eſt mort , à la ſuite d'une attaque d'apoplexie , le premier
jour de l'an , dans la 70. année de ſon age , dans la ville
de Moiffac en Quercy. Son héritier du nom & armes
eft Meffire Louis Georges de Pechpeyrou , ſeigneur de
l'Aboiffiere , réſidant à Lauſerte en Quercy , fils de Charles
de Pechpeyrou , décédé capitaine de cavalerie.
1
Louis -Georges eſt la derniere tête qui reſte de la mai
fon de Pechpeyrou , l'une des plus anciennes de la province
& des plus illuftres , puiſqu'on a les titres depuis
1200, & les époques des grades les plus honorables avec
les plus belles alliances.
FEVRIE R. 1776. 213
1
LOTERIE.
Le cent quatre - vingt - unieme tirage de la Loterie de
P'Hotel - de - Ville s'eſt fait , le 25 du mois de Janvier , en
la maniere accoutumée. Le lot de cinquante mile liva
eſt échu au N. 60994. Celui de vingt mille livres au
N. 73954 , & les deux de dix mille , aux numéros 67029
*73156.
P
TABLE.
IECES FUGITIVES en vers & en profe , page 5
La vertu fait le grand homme ,
ibid.
La nouvelle Pandore , IL
Les reſſources de l'équivoque , 13
Vers de Madame de .... à M. le Préſident d'Alco , ibid.
Les Soeurs de lait , 14
Sonnet fur la naiſſance de Mgr. le Due d'Angoulême , 33
Sonnet à M. Turgot , controleur - général des Finances , 34
L'homme confolé par la Religion , 35
Dialogue entre le Temps & la Beauté , 44
La Fourmi bienfaiſante , 49
214 MERCURE DE FRANCE.
:
Réponſe à la chanſon ſur les plumes que portent aujourd'hui
nos Dames ,
Vers à Madame la Princeſſe de Piémont ,
Vers ſur l'élection du nouveau Grand - Maftre de
Malte ,
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Pour la fête de Mde P ..
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Ermance ,
Le Comte d'Umby ,
Diſcours prononcé aux Ecoles de Médecine ,
Lettres & obſervations ſur la vue des enfans naif-
5
52
54
ibid.
55
57
59
63
ibid
76
87
fans , 88
'Elémens de fortification , 93
Traité de la petite vérole , 94
Cours élémentaire des accouchemens , 95
Article fur l'Opéra , 96
Obſervations fur les pertes de fang des femmes en
couches , 110
Inſtitutions des fourds & des muets par la voie des
fignes méthodiques . 112
Mém. pour ſervir au traitement d'une fievre épidémi-
.1 que , 113
Second mémoire pour parvenir à détruire la maladie
fur les beſtiaux , 116
Réflexions ſur les dangers des exhumations précipitées,
117
FEVRIE R. 1776. 215
Deſcription d'un cabinet de phyſique expérimentale
,
Les vues ſimples d'un bon homme ,
Analyſe des traités des bienfaits de la clémence de
Séneque ,
118
123
127
Profpectus d'un traité ſur la cavalerie ,
Attilie ,
129
138
Lettres fur les Drames - Opéra ,
Anti - Dictionnaire philoſophique ,
Annonces littéraires ,
ACADÉMIE.
Prix extraordinaire propoſé par l'Acad. Roy. des
Sciences ,
139
141
142
144
ibid.
SPECTACLES. 158
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 160
Comédie Italienne , ibid.
ARTS. 161
Gravures , ibid.
Muſique. 168
Gnomonique , 171
Profpectus d'un nouveau cabeſtan , 172
Chirurgie , 179
Cours de langue Allemande , 180
Réponſe de M. de Voltaire à l'Auteur du Philoſophe
ſans prétention ,
181
Variétés , inventions ,&c. ibid.
Bienfaifance . 185
216 MERCURE DE FRANCE.
Anecdotes.
Nouvelles politiques ,
Preſentations ,
Nominations ,
Mariages ,
Naiffances ,
Morts ,
Loteries ,
194
206
208
209
219
ibid.
213
FEVRIER. 1776. 193
L
7
VII.
Fletcher , Poëte Dramatique Anglois ,
ayant été deſtiné au Barreau par fon pere,
étudia quelque temps en droit; mais il
y fit ſi peu de progrès , qu'il ne put jamais
bien apprendre une ſeule définition. Le
jour de l'examen étant arrivé au bout de
quelques mois , il s'y laiſſa entraîner par
ſes camarades . Son tour d'être queſtionné
étant venu , on lui demanda : quid est Furisprudentia
? Le jeune Fletcher , plein de
dépit , & tout - à- fait dégouté de certe
étude , répondit : ma foi , je n'enfais rien ;
mais je fais bien qu'elle est la plus ennuycuſe
créature que je connoiſſe.
VIII.
Spencer , fameux Poëte Anglois , s'introduiſit
un jour dans la maiſondu Lord
Sidney , dont il n'étoit point connu , tenant
à la main une copie du neuviemë
chant du premier livre de ſon Poëme ,
intitulé : la Nymphe Reine. On porte ſa
copie au Lord. Il la prend, la lit ; &,
frappé de la deſcription du déſeſpoirdans
ce chant, fait paroître le tranſport le plus
N
194 MERCURE DE FRANCE.
vif à la découverte d'un génie ſi neuf &
ſi rare. Il lit paffionnément quelques ſtances
; & ſe tournant vers fon Intendant :
donnez , lui dit - il , 50 liv. ( ſterlings ) à
l'Auteur de ces vers... Il poursuit la lecture;
& plus frappé encore d'une nouvelle
ſtance , s'écrie : doublez , doublez la
Jomme.... L'Intendant étonné , différoit
d'exécuter l'ordre de ſon maître. Sidney
continue de lire ; la libéralité s'accroît
avec ſon admiration: je donne , dit - il ,
200 livres ; & pouſſant ſon Intendant par
l'épaule : vite , vite , &fur le champ; car
fi je lis davantage , je ferai tenté de donner
tout mon bien.
NOUVELLES POLITIQUES.
SA
De Constantinople , le 4 Décembre 1775.
A Hauteſſe à fait au Grand Vifir l'honneur de venir
diner chez lui le ſeptieme jour du Ramazan. C'est une
faveur diftinguée dont les Souverains Ottomans ne font
pas dans l'uſage d'honorer leurs Sujets , & que le Sultan
Muſtapha n'avoit accordée que deux fois dans le cours de
fon regne,
On a dejk dreffé au Sérail les pavillons pour l'accouFEVRIER.
1776. 195
chement d'une des femmes du Grand-Seigneur , & tout
eſt diſpoſé pour les réjouiſſances relatives à cet événement
prochain.
Le Capitan - Pacha eft arrivé avant hier dans le port de
cette Ville , avec ſa Flotte & de nouvelles dépouillés du
Chéik-Daher , renfermées dans un coffre de fer , dont l'énorme
pefanteur annonce la richeſſe , & que ce Chéik , en
partant pour fon expédition d'Egypte , dans laquelle il a
perdu la vie , avoit laiſſe dans un Hoſpice de la Terre
Sainte- à Acre. Ibrahim Sebak eſt enchaîné fur cette Flot.
te , & ne tardera pas fans doute à recevoir le châtiment
dû au Miniſtre d'un Rebelle. L'aîné des fils du Chéïk-
Daher paroît s'être ſoumis à la Porte ; mais les deux cadets
, dont l'aîné ſe nomme Ali , tiennent la campagne
contre les Arabes . Gezar Bei , qui commande actuellement
dans Acre pour le Grand Seigneur , redoute peu cette
eſpece de troupes qui ne peut rien contre des villes
fermées. Ce Commandant est le même qui a défendu
Baruth contre les Ruſſes. Il vient de recevoir de Sa Haus
teſſe les deux queues.
Du Caire , le 16 Octobre 1775.
Le 16 du mois dernier , les Crieurs publics , accompagués
de tambours & de trompettes , annoncerent, dans
la ville , que les eaux du Nil étoient parvenues juſqu'au
pied des montagnes qui bordent l'Egypte ; ce fleuve a
continué de croître encore juſqu'à la fin de Septembre ;
mais il s'en faut d'environ une coudée (un pied & demi)
qu'il ne ſe ſoit élevé à la hauteur de l'année derniere , enforte
qu'on ne peut eſpérer qu'une récolte médiocre.
Na
196 MERCURE DE FRANCE .
De Moscou , le 7 Décembre 1775.
Le nouveau Réglement pour l'adminiſtration intérieuré
eſt imprimé en langue Ruffe , & les premiers exemplaires
viennent d'être diſtribués . Il n'aura lieu d'abord que dans
les Gouvernemens de Twer & Smolensko , tant pour juger
de fon utilité pratique , que parce qu'il feroit trop difficile
de le faire exécuter en même temps dans toute l'étendue
de l'Empire. On prétend qu'il occaſionnera des changemens
effentiels dans la forme de l'adminiſtration actuelle.
De Copenhague , le 26 Décembre 1775.
Les Seigneurs & les Propriétaires des terres ſituées ſur
les bords de la mer , par un abus contraire aux loix du
Royaume , & particulierement à l'ordonnance du 21 Mars
1705 , s'étoient inſenſiblement arrogé le droit exclufif d'acheter
les marchandiſes échouées ou avariées des bâtimens
naufragés ſur les côtes , ce qui forçoit les Négocians de
les céder , faute de concurrence , à un prix infiniment audeſſous
de leur valeur. Il vient de paroître fur cet objet
une ordonnance par laquelle Sa Majeſté abolit ce prétendu
droit exclufif , & permet à tous ſes ſujets indiſtinctement
d'acheter ces marchandiſes & d'enchérir ſur les offres des
acheteurs qui ſe croyoient mal à - propos privilégiés .
5 FEVRIER. 1776. 197
De Gibraltar , le 1 Décembre 1775.
Il eſt arrivé à Salé quelques Artiſtes François venant
de la côté de Maroc , où ils étoient paſſés de Londres &
de Livourne , dans l'eſpoir d'y être employés utilement ;
mais comme les arts ne trouvent aucun encouragement
dans ce Gouvernement rigoureux , ces Artiſtes ſe ſeroient
trouvés très - embarraſſes , ſi le ſieur Chenier , chargé des
affaires du Roi de France dans ce département , n'eût ob
tenu l'agrément du Roi de Maroc pour leur départ .
De Vestphalie, le 26 Décembre 1775 .
Un Fermier des environs du bourg de Linnick , voyant
périr chaque jour ſes beſtiaux par l'épizootie , imagina de
conduire une de ſes vaches malades à la petite riviere de
ſon village & de l'y laiſſer pluſieurs jours. Le quatrieme ,
la bête , preſſée par la faim , vint d'elle même à la ferme
, mangea & fut guérie. Encouragé par le ſuccès de
ce bain , il y fit traîner tous les autres animaux qui languiſſoient
fur les fumiers de ſa cour , & il les a ſauvés
par ce même remede qu'il n'a du qu'au hafard.
De la Baffe - Allemagne , le 3 Janvier 1776.
Le Roi de Pruſſe ſe propoſe de fonder une Univerſité
Catholique à Breslau. Cet établiſſement utile dans ſes
Etats au progrès des Sciences & des Arts , peut encore ,
en attirant les Polonois , que le manque de Colleges Na-
N3
198 MERCURE DE FRANCE.
tionaux oblige de chercher une éducation étrangere , les
habituer aux moeurs Allemandes & les attacher par la reconnoiſſance
au Prince qui aura pris ſoin de pourvoir
leur inftruction .
De la Haye , le 12 Janvier 1776.
L'état de guerre qui continue de ſubſiſter entre les
Etats Généraux & le Roi de Maroc , ne permet pas à
Leurs Hautes Puiſſances de ſuſpendre les convois. Le
Gouvernement vient d'accorder encore aux navires marchands
deſtinés pour la Méditerranée , l'eſcorte de deux
vaiſſeaux de guerre qui ont mis en mer dès le 6 de ce
mois , au Texel , ſavoir , la Bellone , aux ordres du Comte
de Byland , & le Zéphire , Capitaine Guillaume May. Les
Capitaines marchands ont été avertis dès le mois de Décembre
, s'ils vouloient profiter de ce convoi , de ſe rendre
aux Greffes de l'Amirauté , pour prendre communication
des fignaux de ces deux bâtimens .
De Warsovie, le 19 Décembre 1775
La Cour de Vienne à envoyé nouvellement à fon Minif
tre dans cette Cour , un ordre précis de reprendre l'affaire
de la démarcation des nouvelles frontieres. On prétend
que le Roi de Pruſſe eſt dans l'intention de procéder au
même ouvrage.
1
La Ruffie vient de remettre un impôt de 400,000 rouFEVRIER.
1776. 199
bles (deux millions deFrance) par an , aux Provinces qu'el
le occupe de Lithuanie , & ce ſoulagement doit leur être
continué pendant trois années confécutives.
De Naples , le 19 Décembre 1775-
On aſſure que le Véfuve commence , depuis quelques
jours , à jeter du feu , ce qui menace d'une éruption prochaine.
Le Margrave de Bareith & quantité d'étrangers
ſont partis , d'après cette nouvelle , pour être témoins &
obſervateurs fideles de tout ce qui ſe paſſera ; mais on n'a
point parlé de tremblemens de terre antérieurs , & ce font
là ordinairement les précurfeurs des éruptions de ce volcan.
On fait que la derniere de 1767 avoit été annoncée
des 1760 par une effervescence & des convulfions preſque
continuelles.
De Rome , le 3 Janvier 1776.
Le Duc de Gloceſter ſe rendit , jeudi dernier auprès du
Souverain Pontife qui lui fit l'accueil le plus diftingué.
La mort du Cardinal de Vecchis fait vaquer dans le Sacré
College le dix huitieme Chapeau.
L'Ouverture des Théatres de cette Ville s'eſt faite hierz
on repréſenta fur celui d'Argentina Vologese , Drame d'Apoſtolo
Zeno , mis en Muſique par Maſi , Compoſiteur Napolitain
; il y à Opéra - Comique au Théatre d'Aliberti &
divers autres Spectacles inférieurs .
On a découvert , dans une des vignes aux environs de
N4
200 MERCURE DE FRANCE.
i
cette Ville , dix-ſept Statues antiques & cinq Têtes , done
une repréſentant Apollon , eſt d'une beauté rare. Elles appartiennent
au ſieur Jenkin , Anglois , aux frais de qui ſe
font ces fouilles.
Le Tibre a été gelé à Perouſe d'un bord à l'autre , ce
qui arrive très-rarement. Les beſtiaux expoſés à l'air , &
particulierement les moutons , ont beaucoup fouffert du
froid exceffif qu'on vient d'éprouver.
De Londres , le 30 Décembre 1775..
Le Boyne , arrivé le 26 de Boſton à Portsmouth , a , diton
, apporté des nouvelles très - facheuſes . Il avoit à bord
pluſieurs Officiers qui ont déclaré ne vouloir retourner en
Amérique. On a ſçu par ce Vaiſſeau que différens batimens
de tranſport partis de Londres avec des provivions
n'étoient point arrivés , & il eſt à préſumer qu'ils feront
tombés entre les mains des Provinciaux .
On a reçu la nouvelle qu'une de nos frégates de guer
re , ayant à bord pluſieurs Officiers & Soldats , avoit été
priſe par trois Vaiſſeaux Américains armés en guerre près
de Nantuker , après un combat opiniâtre , dans lequel elle
a été abordée ſept fois. L'équipage a été fait prifonnier
de guerre..
Le Comte de Taube , que le Roi a envoyé en France ,
eſt chargé de remercier Sa Majeſté Très - Chrétienne , du
ſecours que la Garniſon de l'Isle de Rhé a donné aux
troupes Hanovriennes qui ont échoué fur cette côte , &
de diftribuer une ſomme de 1000 liv. fterl. entre ceux qui
FEVRIER. 1776. 201
ý ont contribué , & particulierement entre les Soldats du
Régiment de Royal-Corſe , qui , animés par leur Commandant
& les autres Officiers , ont oublié leur propre danger
pour ſauver les naufragés .
Le Duc de Grafton , occupé d'un projet de réconciliation
avec l'Amérique , attend que le Parlement fe foit
raſſemblé , pour y propoſer ſon plan à la Chambre des
Pairs; mais les derniers ſuccès des Infurgens dans le Canada
peuvent avoir éloigné les diſpoſitions qu'on leur ſup
poſoit à l'eſprit de paix.
Il paroît conſtant que le Chevalier Peter Parker , paffera
à Boſton pour y prendre le commandement de l'Eſcadre
, & que l'Amiral Greaves a ordre de revenir ici.
La nouvelle de la priſe du Nancy vient d'être confir
mée par un Bâtiment arrivé de Boſton à Douvres : il a
donné de cette priſe les détails ſuivans. Ce bâtiment
ayant demandé un Pilote , fut abordé par un bateau portant
huit hommes qui lui offrirent leurs fervices ; mais à
peine furent - ils dans le Navire , qu'ils parurent armés de
fabres & de piſtolets , & que bientôt maîtres de l'équipage
, ils conduifirent à Portsmouth ce bâtiment chargé
d'un grand nombre de fufils & d'armes blanches , ainſi que
d'un mortier de fonte d'une nouvelle conſtruction .
Le Capitaine d'un des bâtimens partis de Corck pour
Boſton avec des proviſions & des munitions deſtinées aux
troupes de Sa Majefté en Amérique a conduit ſon bati-
:
ment à Philadelphie , & l'a remis , ainſi que toute la car-
N5
202 MERCURE DE FRANCE.
gaifon , au Congrès qui s'eſt emparé des lettres qui
étoient à bord de ce bâtiment & dont il a été fait une
lecture publique ; enforte qu'on ne doit ignorer dans cette
Colonie aucune des mesures que prend le Gouvernement
contre les Américains.
De Paris, le 19 Janvier 1776.
La nuit du ro au in de ce mois , le feu prit au Palais ,
dans la ſalle appelée la galerie des Prisonniers. Comme
ce lieu eft entouré des bâtimens , dans la plus grande
partie deſquels il ne ſe trouve perſonne pendant la nuit ;
tout porte à croire que le feu y eſt demeuré long - tems
caché , puiſqu'au moment où l'on s'en eſt apperçu au dehors
, les flammes occupoient déjà cette galerie en entier
, la premiere Antichambre de la Chancellerie , la Chapelle
& le Greffe des Bureaux qui étoit à côté , le grand
eſcalier des Requêtes du Palais , le cabinet , l'antichambre
juſqu'à la ſalle d'Audience , le logement du Buvetier de
cette chambre , les galeries qui communiquent à leur dépôt
donnant fur la cour des cuiſines du premier Préfi
dent , les cuiſines , offices & autres bâtimens attenant à
l'Hôtel de la Premiere Préſidence , la feconde & troiſieme
chambres , & le Greffe des Dépôts de la Cour des Aides ,
l'efcalier donnant dans la grande falle du Palais , où étoit
la bibliotheque du Grand Conſeil , toutes les parties avoi
finant la tour de Montgommeri dans la Conciergerie , pluſieurs
petits bâtimens du Maître de Muſique de la Sainte
Chapelle , partie du logement du Concierge & le Greffe
des Eaux & Forêts.
>
FEVRIER. 1776. 203
1
Ce fut environ à une heure du matin qu'on donna l'as
larme. Le ſieur Morat , Directeur des Pompes , & le fieur
Dubois , Commandant de la Garde de Paris , avertis
promptement , ſe trouverent au Palais à une heure un
quart. Les pompes que le ſieur Morat eſt chargé de diriger
, & qui le ſuivent toujours de près , arriverent auflitôt
: la difficulté des iſſues , l'immenfité du terrein à par
courir, l'absence de la plupart de ceux qui avoient les
clefs , tous ces obſtacles n'empêcherent pas que bientôt le
ſieur Morat ne circonfcrivit le foyer principal , de maniere
concentrer les flamines dans le lieu qu'elles occupoient,
lors de fon arrivée. C'eſt par cette manoeuvre qu'à l'extrémité
occidentale de la galerie des prifonniers on ſauva
celles des Greffes , conſtruite en bois , que les flammes
attaquoient déjà. Les mêmes meſures garantirent la premiere
chambre de la Cour des Aides , qui forme un pavillon
adhérant aux autres chambres de cette Cour , déjà
enflammées ; mais où le ſervice des pompes multiphées
diminua tellement l'action du feu , qu'on ceſſa de craindro
pour la chambre des Comptes , pour la Sainte Chapelle , &
pour le dépôt des chartres qu'il avoiſine.
Le ſervice des pompes , fait avec autant d'intelligence
que d'activité , le zele & le travail de tous les ouvriers
répartis de tous côtés , & parmi leſquels on a vu des Religieux
de plufieurs Ordres , conſerverent le bâtiment neuf
des Parquets , où le feu entroit par pluſieurs endroits. Ils
garantirent de même les combles de la grande falle , plus
combullibles encore que tout le reſte de cet ancien édifi204
MERCURE DE FRANCE.
ce, par l'immenſité des bois qu'ils renferment , & qui tenoient
à ceux de la Cour des Aides entierement enflammés.
L'écroulement de la galerie des priſonniers dans le préau
de la Conciergerie ayant formé un monceau de ruines ,
plus vivement embraſé par le mouvement de la chute , on
vit la galerie des Greffes une ſeconde fois menacée , &
fauvée une ſeconde fois par les prompts ſecours qu'on y
apporta , & qui , donnés partout , conferverent encore les
bâtimens de la cour des cuiſines de la premiere Préſidenee
, quoique la galerie des Dépôts fut entierement en
feu , & de niveau avec les combles de ces mêmes bây
timens.
A9 heures du matin , le Directeur des pompes calma
les vives alarmes des Magiſtrats , en les aſſurant que le
feu ne s'étendroit pas plus loin , & ſes promeſſes ſe ſont
en effet réalisées . Il fut appuyé dans ſon travail par le
Régiment des Gardes - Françoiſes & Suiſſes , & il ne dut
pas moins à la facilité que la Ville lui procura d'avoir de
l'eau , ainſi qu'aux ſoins de la Garde de Paris , qui maintint
l'ordre fi néceſſaire aux différens travaux de tous ceux
qui étoient occupés à éteindre ce feu violent .
Le local incendie ne contient que 320 toiſes de ſuperficie;
mais comme la plus grande partie des bâtimens étoit
fort élevée , on peut juger de ce qu'on avoit à redouter
d'un incendie qui trouvoit autant d'aliment .
Le Duc de Coffe
, Gouverneur de Paris , le Premier
FEVRIER . 176. 205
Préfident & le Procureur - Général du Parlement , le Premier
Préſident de la Cour des Aydes ,le Lieutenant de
Police , le Prévôt des Marchands , l'Intendant de Paris ,
& un grand nombre d'autres Magiſtrats du Parlement &
de la Cour des Aydes y ont affifté la nuit & les jours
fuivans , occupés à donner les ordres néceſſaires ; la Gar
de de Paris , dès le premier inftant , y avoit heureuſement
établi le meilleur ordre . Le Maréchal de Biron , ainſi que
le Comte d'Affry , s'y font rendus pour commander en
perſonne les ſecours donnés avec le plus grand zele par
leurs Régimens. On a vu le public , au milieu de ce dé
ſaſtre affligeant , applaudir avec reconnoiſſance aux foins
éclairés & au courage du ſieur Morat , Directeur des
pompes.
Le Roi & la Reine ont envoyé , dés le lendemain , des
fecours en argent , pour être diftribués à ceux qui ont le
plus fouffert des ravages de cet incendie.
L'Académie Royale des Sciences ayant reconnu par une
jongue expérience qu'il ne réfultoit des Ouvrages qui lui
ſont ſouvent préſentés ſur la quadrature du cercle , le mouvement
perpétuel , la trifection de l'angle , la duplication
du cube & autre eſpece , aucun avantage pour le progrès
des Sciences , mais ſeulement une perte de tems confidérable
pour les Académiciens qui ſe trouvent chargés de
l'examen de ces Ouvrages , elle déclare qu'à l'avenir , elle
ne recevra ni n'examinera aucun Mémoire fur de pareils
objets , & que ceux qui lui feront envoyés feront mis au
rebut & demeureront ſans réponſe.
On écrit de Soujé dans le Maine , qu'un des effets du
1
206 MERCURE DE FRANCE.
dernier tremblement de terre avoit été d'y faire bouillonmer
l'eau dans les ruiſſeaux qui couloient du Sud - Oueft ;
ce qu'on ne remarqua pas dans les ruiſſeaux dont le cours
avoit la même direction que le tremblement , c'est-à-dire ,
du Nord-Eft au Sud-Eft. Un pauvre , qui ſe trouvoit en
ce moment - là au ſominet de Rochart, à deux lieues de
Connée vers le couchant , une des plus hautes montagnes
de la Province , a rapporté qu'il avoit vu le rocher ſe fendre
& des pierres s'en détacher. Les Villages enfoncés
dans les vallons & qui n'étoient pas commandés par des
montagnes au Sud-Est, ſe font à peine apperçus de ce
tremblement.
1
PRÉSENTATIONS.
Le 31 Décembre , le ſieur Godefroy de Boisjugan , gentilhomme
d'une ancienne famille de baſſe Normandie , près
Saint-Lo , eut l'honneur d'être préſenté avec la plus gran
de partie de ſa famille , au Roi , à la Reine & à la Famille
Royale. Les enfans de ce Gentilhomme ſont au
hombre de quatorze , vivans , douze garçons , dont dix
préſens , preſque en état de ſervir , & deux filles religieufes
depuis quelques années à l'abbaye royale de la Sainte-
Trinité à Caen ; tous ces enfans , excepté un ſeul qui eft
prêtre & licencié de Sorbonne , ſe deftinent à l'état mi
litaire.
Le 14 Janvier , le premier Préſident du Parlement de *
FEVRIER. 1776. 207
مالس
1
Paris , ainſi que le Procureur-général du même Parlement ,
ont eu l'honneur de faire leurs remerciemens au Roi des
fecours que Sa Majesté a bien voulu envoyer à l'occaſion
de l'incendie arrivé au Palais la nuit du 10 au 11 du même
mois : ils ont auſſi eu l'honneur de faire leurs re
merciemens à la Reine qui avoit envoyé une fomme d'argent
à l'occafion de ce fâcheux événement.
Ce jour , la comteſſe Jules de Rochechouart a eu l'honneur
d'être préſentée à Leurs Majestés & à la Famille
Royale , par la comteſſe Louiſe de Rochechouart.
Le 21 du même mois , la maréchale de Nicolai & la
marquiſe de la Vaupaliere ont eu l'honneur d'être préfentées
à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale , la premiere
par la comteſſe le Veneur, & la ſeconde par la marquife
de Rochechouart.
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES,
Le 16 Janvier , le ſieur Déformeaux , de l'académie
toyale des inſcriptions & belles - lettres , eut l'honneur de
préſenter à Leurs Majestés & à la Famille Royale le fe
cond Tome de l'Histoire de la Maison de Bourbon .
Le 17 du même mois , l'abbé de la Sauvagere a eu
Fhonneur de présenter à Monfieur un Ouvrage du ſieur de
/
208 MERCURE DE FRANCE.
la Sauvagere , fon pere , dont ce Prince avoit bien voula
agréer la dédicace , & intitulé : Recueil de Differtations fur
la Lorraine & fur l'Anjou .
* Le 18 , le ſieur Moreau , hiſtoriographe de France , a eu
*P'honneur de remettre au Rơi le manuſcrit de fon dix- neuvieme
& de ſon vingtieme discours sur l'Histoire de la Monarchie
Françoise.
Le 31Décembre , le chevalier d'Oify , capitaine de valsſeaux
, inſpecteir du dépôt des cartes , plans & journaux
de la marine , a eu l'honneur de préſenter à Sa Majeſté
le projet d'une nouvelle édition du Neptune François , corrigée
ſur toutes les obſervations aſtronomiques & autres
qui ont été faites depuis la premiere édition de cet
Ouvrage , exécuté ſous le regne & par les ordres de
Louis XIV.
5
NOMINATION S.
;
Le 11 Janvier , le duc de Bouillon , grand -chambellan
du Roi en ſurvivance , a prêté ferment entre les mains
de Sa Majesté , en qualité de gouverneur & lieutenant-général
de la province d'Auvergne.
Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre à l'Archevêque
de Cambray.
T
Sa Majeſté vient d'accorder l'abbaye de Chambon , dio
cefs
UNIVERSITY
OF MICHIGA
3 9015 06370 9417
Qualité de la reconnaissance optique de caractères