Fichier
Nom du fichier
1776, 11
Taille
7.46 Mo
Format
Nombre de pages
227
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
Eur.
511
s
1776, 11
Mercure
Eur. 5112-1776, 11
!
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES .
NOVEMBRE , 1776 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Brugn
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi,
1439
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT an Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique,
les annonces , avis , obſervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevia avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liva
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux quin'ont pas loufcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés .
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la polte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
kh PariteChrißins.
BIBLIOTEKA
RECIA
MONACENSIS,
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
fuivans, port franc par la Poste.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol . à
Paris , 16 liv.
Franc de port en Province , 201.4 f.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES, 24 cahiers
par an , à Paris , 121.
En Province , 151
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in-12 . à Paris , 241.
En Province , 321.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS,
13 cahiers in-4°. avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix , 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14 vol . par an , à Paris , 91.16
Etpour la Province , port ftancpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in- 12 par an ,
àParis , 181.
,
Etpour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah. par an , à Paris , وا
Et pour la Province , 12.1.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 121,
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province, 2410
JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers , de chacun ; feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Etpour la Province , 15 1.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, àPari , 181.
En Province , 241
FOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in-12 . par an ;
à Paris , 15
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale , 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois,
francde port à Paris & en Province , prix par abonnement
, ις liv
TABLE GÉNÉRALE DES JOURNAUX anciens & modernes ,
12 vol. in-12. à Paris , 24 1. en Province , 301.
LE COURIERD'AVIGNON ; prix 181.
Aij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol. gr. in-8°. rel . 151 .
Dia. de l'Induſtrie, 3 gros vol. in-8" . rel. 181.
Dictionnaire historique & géographique d'Italie , 2 vol .
guand in-8° . rel. prix 121.
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles , in-8º . tei. sliv.
Autre dans lesſciences exactes , in-8º . rel. 51.
Preceptes fur la ſanté des gens de guerre , in-8 ° . rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans fon être & dans
fes rapports , 2 vol. in-8 °. rel . 121 .
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecour
, in- 12 br . 21.
Dict. Diplomatique , in- 8°. 2 vol. avec fig , br.
121.
Dit. Héraldique , fig. in- 8° . br.
Révolutions de Ruſſie , in-8 °. rel.
Spectacle des Beaux-Arts , rel.
Diction. Iconologique , in- 8º. rel.
Dict. Ecclef. &Canonique , 2 vol. in-8º. rel.
31. 15 f.
21. 10 f,
21.10f
31.
:
91.
Dict. des Beaux-Arts , in-82. rel . 41 Iof.
Abrégé chronol . de l'Hiſt du Nord , 2 vol in-89. rel. 12 1
de l'Hift. Eccléſiaſtique , 3 vol. in-8°. rel. 181.
de l'Hift . d'Efpagne & de Portugal , 2 vol. in-8°
1el. 121
-de l'Hist . Romaine , in-8º rel . 61
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 νοὶ
brochés ,
61
Théâtre de M. de Sivry , vol. in-8º. br. 21
Bibliothèque Grammat. in-8º br. 21.10f
Lettresnouvelles de Mde de Sévigné , in- 12 br. 21. 10f
Les mêmes , pet. format ,
11.16f
Poëme ſur l'Inoculation , vol. in-8° . br. 31
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contre
faits , in-8º . br. avec fig. 41
Elogede la Fontaine, par M. de la Harpe, in-80 . br.11.41
LesMufesGrecques , in-8 ° .br. 1.166
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 °. br .
in- fol. avec planches br. en carton ,
Les Caractères modernes , vol . br.
Mémoire ſur la Muſique des Anciens ,
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c
Mémoires ſur les objets ojets les plus importans de l'Architec.
ture , in-4 ° . avec fig . br. en carton ,
odernes ,
241.
121
31
ouvelle édition
in4º . br. 71.
L'Agriculture réduite à ſes vrais precipes, vol. in-12.
broché 21
Annales de l'Impératrice-Reine , in -8 ° , br. avec fig. 41.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE , 1776.
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
ODE A LA BEAUTÉ.
Don céleste ! attrait invincible !
Toi qui maîtriſes tous les coeurs ,
Qui ſur l'homme , même inſenſible ,
Lancesdes traits toujours vainqueurs ,
Beauté ! je chante ta puiflance ,
Etjeneveux pour récompenſe
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Qu'un doux fourire de tes yeux.
Peut-on réfiſter à tes armes ,
Quand on voit , vaincus par tes charmes ,
Les Sujets, les Rois & les Dieux ?
Oui, je ſens que mon coeur s'enflamme.
Quel feu circule dans mes ſens !
Il élève , il ravit mon ame ,
Un Dieu préſide à mes accens .
Dans l'Olympe éclatant de gloire ,
La Beauté ſur un char d'ivoire
Marche ſur l'aile des zéphirs ;
L'Univers l'attend en filence ,
Elle deſcend , & la préſence
Donne l'être à tous les plaiſirsa
Quelle lumiere vive& pure
Eclatte & brille dans ſes yeux !
Est-ce l'astre de la nature
Qui leur communique ſes feux ?
Quel coloris ! à peine écloſe
Non , jamais la plus fraîche roſe
N'eût ce coup d'oeil délicieux ;
Le vêtement qui la décore
A le vif éclat de l'aurore
Nuancé de l'azur des cieux..
Elle parle , ſa voix puiſſante
NOVEMBRE. 1776. 7
:
Perce aux deux bouts de l'Univers .
Près de la déité naiſlante ,
Tout mortel eſt chargé de fers.
Sous lejoug de leur Souveraine
Les eſclaves baiſent leur chaîne ,
Leur main allume un même encens ;
Elle ſoumet la terre & l'onde :
L'idole regne ſur le inonde ,
Et fon regne eſt celui du temps.
Beauté! ſans toi l'homme ſauvage
Etoit un être infortuné ;
Sous les chaînes de l'eſclavage ,
Il gémiſfloit abandonné ;
Froide , inſenſible créature ,
Les merveilles de la nature
N'opéroient rien pour ſon bonheur...
Tu parois , déité luprême ,
L'homme , qui s'ignore lui -même ,
Reconnoît qu'il poſlede un coeur.
Je le vois , d'une main hardie ,
Déchirer le fatal bandeau ;
Déjà , ſur l'aile du génie ,
Il a pris un eſſor nouveau.
Quelle noble & fublime courſe !
Desbeaux- arts tu deviens la ſource ,
L'homme , à ſon tour est créateur.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prépare une palme immortelle ,
Il ne ſoupire qu'après elle ,
Et tu la dois à ſon labeur.
Pourſuis , acheve ta carriere ,
Mortel , enfante ton bonheur :
Sonde de la nature entiere
Les ſecrets & la profondeur ;
Mais , après un travail pénible ,
Obéis à ton coeur ſenſible,
Jouisdu calme & du repos ;
Près de la Beauté qui t'enflamme,
Ranime , réchauffe ton ame ,
Et pourſuis tes nobles travaux.
Sij'oſe du berceau du monde
Lever le voile refpecté ,
Par-tout , en merveilles féconde ,
Je vois triompher la Beauté.
Hercule tombe aux pieds d'Omphale,
Théſée entre dans le Dédale :
Il doit ſa victoire à les foux ;
Athènes admire & contemple ,
AuHéros elle éleve un temple ,
Lemortel eſt au rang des Dieux.
Quel bruit affreux ! quels coups de foudre
Portent l'effroi dans l'Univers !
NOVEMBRE. 1776 .
Les aſtres vont- ils ſe diſſoudre?
Tout brûle du feu des éclairs .
1
Jupiter s'arme du tonnerre ,
Ce Dieu puiſſant montre à la terre
Son impoſante majeſté.
De l'amour devenu victime ,
Il cede à l'ardeur qui l'anime ,
Etfacrifie à la Beauté.
Odéité ! fois d'âge en âge
L'objet du culte des mortels !
Que l'encens du Héros , du Sage
Fume toujours fur tes autels ;
Mais , pour mieux fonder ton empire,
Beauté ! rejette un vain délire ,
Sur tes Sujets fixe ton choix .
Détruis l'erreur , confonds les vices,
Et ne reçois les ſacrifices
Que des coeurs ſoumis à tes loix,
D
Envoi à Mademoiselle V***.
Hébé , lorſque de nos deineures,
Cédant aux volontés des Dieux ,
La Beauté , ſur l'aile desheures ,
Prit ſon vol , s'enfuit dans les cieur.
La terreen deuil & conſternée ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Succombant ſous ſa deſtinéec ,
Poufla mille cris de douleur.
Tout retentit de ſes alarmes ;
Mais les Dieux , touchés de ſes larmes ,
Te formerent pour fon bonheur.
ParM. Guittard cadet , de Limoux.
:
TRADUCTION envers du commencement
du Livre VIII de l'Iliade.
L'Aurore au teint vermeil chaſloit la nuis
obfcure ,
Et ſes raïons naiſlans éclairoient la nature :
Quand ſur un trône d'or le Monarque des cieux,
Au fommerde l'Olympe aflembla tous les Dieux.
Us admirent l'éclat de ſa vaſte puiflance ;
Et frappés de reſpect l'écoutent en filence :
Déefles de l'Olympe , & vous , Dieux immortels
Reſpectez , leur dit-il , mes décrets éternels .
Si quelqu'un parmi vous , à mes ordres rebelle,
DesGrecs ou des Troyens embraſle la querelle
Vous leverrez , en proie à mon juſte courroux ,
Honteuſement percé d'inévitables coups ,
Et le précipitant aux flammes du Ténare ,
Mes mains l'enchaîneront dans le ſombre Tartare,
NOVEMBRE. 1776 . IL
1
Dans ces gouffres dairain , ces cavernes de fer,
Epouvantables lieux , plus profonds que l'Enfer.
Alors ce Dieu frappé des traitsde ma vengeance ,
Par ſon cruel tourment connoîtrama puiſſance. -
Pour mieux faire éclater mon pouvoir immortel ,
Attachez une chaîne à la voûte du ciel :
Vous , Déeſſes & Dieux , la tirant vers la terre ,
Nem'ébranlerezpoint auſéjour du tonnerre.
Mais ſi j'étends mon bras , ce bras victorieux
Enlevera ſans peine & la terre & les cieux ;
Et liant cette chaîne à mon trône terrible ,
Tout ſera ſuſpendu par ma force invincible
Jupiterparle ainſi.Troubles & frémiſlans,
LesDieux n'oſent répondre à ces mots menaçans
La prudente Minerve enfin rompt le filence :
Peredes Immortels, nous craignons ta vengeance
Hélas ! pleurant le ſort desGrecs infortunés ,
Aux plainesd'Ilion par le fer moiſſonnés ,
Nous n'oſons pas , inſtruits deton ordre févere ,
En combattant pour eux , allumer ta colere.
Qu'au moins de nos conſeils leſecourable appui,
Du glaive des Troyens les défende aujourd'hui.
Jupiter fouriant conſole laDéeſſe::
Sage Pallas , dit- il , tu connois ma rendreſſe..
Ce n'eſt pas contre toiqu'éclate ma fureur,
Er bannis de con ame une injufte frayeun
Avij
12 MERCURE DE FRANCE.
:
Le pere des Dieux dit ; & ſes courſiers agiles
Se rendent fous lejoug à ſon ordre dociles.
Ils bonduſlent couverts d'un orfétincelant;
Et de leurs pieds d'airain frappent le firmament.
Jupiter , revêtu d'armes éblouiſſantes ,
Prend des fougueux courſhers les rènes éclatantes .
Le ciel s'ouvre , & fon char , auſſi prompt que
l'éclair ,
Traverſe enun moment les campages de l'air.
Par M. l'Abbé Potet , Profeffeur au Collège
Mazarin.
L
SONNET.
E plusjeune des Rois, que par-tout onadmire,
Pratiquant toutes les vertus ,
Tient dans ſes ſages mains les rênes de l'Empire
Comme les Henri , les Titus.
Fermedans ſes deſſeins , quand il le faut ſévere ,
Tout ce qu'il fait eſt pour lebien.
Il eſt de ſes Sujets moins le Roi que le Pere;
De leur bonheur dépend le fien.
Un prudent miniftere honore ſon grand coeurs
Tout à l'envi ſeconde avec ardeur
CeMonarque fublime.
NOVEMBRE. 1776 .
Puiflent les voeux ardens que forment les Français,
Étre remplis , & que regne àjamais
Louis le magnanime .
ParM. de la Fontaine.
LISETTE & SON LINOT.
Fable.
AUX BELLES..
LISETTE , gentille bergere ,
Defiroit avoir un oiſeau.
Au ſein d'un paiſible hameau
Elle pouvoit ſe ſatisfaite;
Qui: mais tous les oiſeaux ne ſavoient pas lui
plaite.
Au ſerin même aux ailes d'or ,
Lifette préféroit encor
Un linot joli , doux & tendre ;
Un linot feroit un tréſor :
Où le trouver ? comment le prendre
La petite friponne imagine un réſeau
Si ſolide& fi fin , fait de telle maniere ,
Qu'il devoit arrêter le plus subtil oileau.
14 MERCURE DE FRANCE.
Le réſeau fabriqué , la maligne bergere
L'étend parmi les fleurs au bordd'un clair ruiſſeau,
Et ſe promet une voliere .
En effet nombrede moineaux
Yſont pris. Vint enfin le plus beau des linots.
Apeine eſclave , il cherche à ſortir d'eſclavage.
Lifette accourt , le prend , le baiſe... Ah! quel
dommage
S'il ſe fût envolé ! qu'il eſt doux ! qu'il eſt beau ! ...
Liſette en eût dit davantage ,
Maisde ſes jeunes mains le ruté ſe dégage ,
Et s'envole ſur un berceau.
La Belle en pleurs des yeux ſuit en vain le volage ;
Il titde ce piége nouveau.
Caché lous un épais feuillage ,
Il obſerve : & penfant au perfide réſeau ,
Il dit: Lifette eft fine , & Lifette eſt peu fage:
Quand on veut avoir un oiſeau ,
Ondoit le munir d'une cage.
Belles , ne riez point , Liſette eſt votre image.
Vous avez des attraits , des charmes enchanteurs
Mais , hélas ! ce brillant partage
D'un bien trop deſiré n'eſt pas le plus fûr gage;
Il peut vous coûter bien des pleurs !
Ces attraits ſi vantés , ſi chers , ſi ſéducteurs ,
Ce fugitiféclat des graces du bel âge
Pourroit- il captiver un cooeura
1
NOVEMBRE. 1776. I
1
Il faut,il faut bien davantage! ...
Lesgraces de l'eſprit , la modeſte douceur ,
Et l'heureuſe innocence , & l'aimable candeur ,
1
Ah ! voilà ce qui nous engage.
La raiſon , la vertu , l'honneur ,
Sont les dignes objets d'un éternel hommage ;
Vous êtes belle , ſoyez ſage ,
Etje vous réponds du bonheur.
ParM. Drobecq.
.
LA MAUVAISE MÈRE PUNIE .
Conte moral.
D
& tous les malheurs qui affiègent l'humanité
, celui d'être forcé par des parens
barbares à s'enſevelir dans un cloître
eſt fans doute le plus terrible & le ſeul
où l'ame accablée n'a plus cette frêle eſpérance
qui la ſoutient dans l'adverſité.
Il ſemble qu'on ait pris plaiſir à raffembler
toutes les rigueurs de cet état fur
un ſexe dont nous devons ménager la
délicateſſe. Si nos regards pouvoient pénétrer
au fond des cloîtres , combien
n'y versions nous pas de malheureuſes
16 MERCURE DE FRANCE.
victimes de l'ambition ou de l'inexpérience
! Pâles , défigurées , & telles que
deş roſes arrachées du ſein de la terre ,
le chagrin a flétri ſur leur viſage les
fleurs de la jeuneſſe; on reconnoît le
déſeſpoir à travers la fauſſe tranquillité
qu'elles affectent ; & le ſourire amer
qui vient expirer ſur leurs lèvres , eſt
chez elles l'expreſſion de la douleur.
Leur lit eſt tout baigné de larmes , &
leurs membres , débiles & chancelans ,
annoncentles approches de la mort qu'elles
appellent à grands cris , & qu'elles
regardent comme le terme de leurs maux .
La plume me tombe des mains , & fe
refuſe à tracer un tableau auſſi effrayant.
Que ne puis-je faire naître la pitié dans
le coeur de ces parens dénaturés qui voudroient
raſſembler tous leurs biens fur
une ſeule tête , en mettant ſous les yeux
Phiſtoire de l'inforturée Sophie !
M.de Prévalle devoit les biens immen
fes dont il jouiſfoit , à la fortune qui
avoit ſecondé tous ſes projets. Il eût pu
vivre heureux au milieu de l'abondance ,
avec une compagne douce & fenfible ;
mais il eut la folle ambition d'épouſer
une fille de qualité , qui ne lui apporta
qu'un goût décidé pourle faſte , & beauNOVEMBRE.
1776. 17
coup de mépris pour ſa naiſſance. Le
repentir ſuivit de près cetteunion ; Thumeur
impérieuſe de madame de Prévalle,
&les chagrins qu'elle lui caufa , contribuèrent
à abréger ſes jours ; il mourut
dans un âge qui lui promettoit encore
une longue vie.
6
M. dePrévallene laiſſa que deux filles
pour héritières de ſa fortune. L'aînée
dont l'humeur fière & hautaine plaifoit
à ſa mère , gagna toute fon affection ,
& la jeune Sophie fut miſe dans un
couvent , où on n'épargna rien pour lui
donner le goût de la retraite. Madame de
Prévalle avoit de grandes vues for fa
fille aînée : elle vouloit , diſoit - elle
publiquement, la faire rentrer dans le
rang dont elle étoit fortie ; & pour
mieux réuffir dans ſes deſſeins , elle exigeoit
que ſa ſoeur prît le voile.
L'eſprit de Sophie ne s'ouvrit pas à
la perfuafion ; ſon caractère vif & enjoué
ne pouvoit ſe plier à l'austérité de la
vie religieufe ; & fon jeune coeur , dont
la ſenſibilité commençoit à ſe développer
, lui diſoit qu'elle ne trouveroit pas
le bonheur dans le cloître . Parmi un
grand nombre de penſionnaires qui habitoient
la même retraite , elle choisit Ma
8 MERCURE DE FRANCE.
demoiſelle de Floricourt pour en faire
ſon amie & la confidente de ſes peines.
Juſqu'alors , elle ne s'étoit arrêtée que
légèrement fur les vues de ſa mère ;
mais le moment étoit venu où elle
alloit ſentir le prix de la liberté.
Mademoiselle de Floricourt avoit un
frère qu'elle aimoit beaucoup , & qui
venoit ſouvent la voir ; elle prefla un
jour Sophie de venir à la grille où ce
frère l'attendoit. Mademoiselle de Prévalle
ne ſavoit rien réfufer à ſon amie;
elle s'y laiſſa conduire. Le Chevalier
fut frappé de ſa beauté & de ſes grâces
naifantes. Ce je ne ſais quoi , dont on
reſſent ſi vivement les effets , triompha
du jeune Floricourt ; la douceur &
la gaieté de Sophie , qualités qui annoncentun
caractère heureux , achevèrent ſa
défaite. Ses yeux furent fans ceffe attachés
ſur elle. Un plaiſir ſecret l'enchaînoit
à la grille ; mais le déclin du jour
l'obligea de ſe retirer: il promit à fa
foeur de partager ſouvent ſa ſolitude ; &
j'eſpère , dit- il , en regardant Mademoiſelle
de Prévalle , que votre ai .
mable amie ne me fera pas repentir
de l'avoir connue , en me refufant le
plaiſir de la voir encore. Ce compliment
L
NOVEMBRE. 1776. 19
fit rougir Sophie; mais il ne lui déplut
point. Le Chevalier joignoit une taille
élégante à la plus jolie figure. Il avoit
un air de ſenſibilité qui inſpiroit la tendreſſe
, & fon ame répondoit à fa phifionomie
. Mademoiselle de Prévalle ſentit
, en le voyant , une émotion juſqu'alors
inconnue ; ſon ſommeil fut agité : elle
s'endormit en penſant aujeune Floricourt,
& le retrouva à ſon réveil. Dans le
même moment , elle craignoit & defitoir
fa préſence ; mais elle ne confia point à
ſa ſoeur ce qui ſe paſſoit dans ſon ame.
Ces deux amies étoient enſemble lorfqu'on
vint annoncer l'arrivée du Chevalier.
Sophie voulut feindre un mal de
tête , afin de reſter dans ſa chambre ;
mais elle céda autant à ſes defirs , qu'aux
inſtances de Mademoiselle de Floricourt.
Le Chevalier avoit un air triſte &
abattu , qui donna de l'inquiétude à ſa
foeur. Mon cher frère , lui dit elle , vous
me paroillez changé,auriez- vous quelque
chagrin ? Vous favez combien je vous
aime : me fera t- il permis de le partager ?
Ce n'eft rien , ma chère Lucile , répon
dit le Chevalier ; j'ai été un peu incommodé
, mais cela va beaucoup mieux.
Son trouble démentoit ſes diſcours , &
20 MERCURE DE FRANCE.
ſes yeux diſoient à Sophie qu'elle ſeule
pouvoit le diffiper. Il garda quelque
temps le filence; mais le ſentiment l'em.
portant ſur ſa timidité : feroit-il vrai ,
Mademoiselle , lui dit il , que vous
foyez deſtinée à paffer vos jours dans un
cloître ? Quoi ! tant de beauté ſeroit enfevelie
dans ces murs ! M. ie Chevalier ,
répandit Sophie, en rougiſſant , je ſuis
ſenſible à l'intérêt que vous prenez à
mon fort ; mais je dois fuivre la volonté
de mamère ; je n'attends que le moment
de prendre le voile: on dit que mon
bonheur en dépend. Elle ne put pronon.
cer ces mots fans émotion ; quelques
larmes vinrent mouiller ſes paupières .
Ces marques non équivoques de la douleur
de Sophie, augmentèrent les regrets
du Chevalier. Les amans font toujours
extrêmes dans leurs projets. Ah ! Mademoiſelle
, s'écria-t-il avec tranſport ,
vous n'acheverez point ce ſacrifice ; permettez
moi devoir Madaine de Prévalle;
je me jeterai à ſes genoux , & je ne les
quitterai que lorſqu'elle m'aura promis de
vouslaiſſer libre. Vous gardez le filence ;
me refuſez vous votre aveu ? Hélas !
répondit Sophie , il ne vous feroit d'aucune
utilité. Je connois ma mère ; elle
NOVEMBRE. 1776 . 27
f
eſt inflexible. Votre démarche ne ſerviron
qu'à l'irriter contre moi. Il m'en
coûtera ſans doute; mais...... N'achevez
pas , cruelle Sophie. Quoi ! ne vous
aurois-je connue que pour être le plus
malheureux des hommes ? Pardonnez à
la crainte de vous perdre , l'aveu de la
plus vive paſſion. Je n'ai pu vous voit
fans vous adorer . Ma chère Lucile ,
ajouta-t-il , en pariant à ſa foeur , à qui
cette ſcène arrachoit des larmes , joignez
vos prières aux miennes. Sophie ne put
réſiſter à ces preuves de tendreife; fon
coeur ignoroit l'art de feindre ; elle laiſſa
entrevoir au Chevalier qu'il augmentoit
le deſir qu'elle avoit de conſerver ſa
liberté.
Lucile qui voyoit les choſes avec
plus de fang-froid, jugea que fon frère
devoit confier fes ſentimens à madame
de Floricourt , & l'engager à parler à
la mère de Sophie. La vivacité du Chevalier
fut obligée de céder à la fageffe
du conſeil ; mais il demanda à Mademoiſelle
de Prévalle s'il lui feroit permís
d'adoucir les peines de l'abfence
par de fréquentes viſites. Vous aimez
trop Lucile , répondit Sophie avec une
douceur charmante , pour l'abandonner
22 MERCURE DE FRANCE.
dans ſa retraite , & nous ne nous quittons
jamais.
Ces deux jeunes coeurs furent bientôt
d'intelligence . Mademoiselle de Prévalle
oublia toutes ſes inquiétudes , pour ſe
livrer au plaifir d'aimer & d'être aimée ;
mais ce ſentiment ne ſervira bientôt qu'à
dévoiler à ſes yeux toute l'horreur de ſa
ſituation. La Marquiſe de Floricourt
rappela ſa fille auprès d'elle; cette ſéparation
imprévue renouvella les chagrins
de Sophie. Lucile étoit ſa ſeule
amie ; avec Lucile , elle pouvoit voir
le Chevalier , ou parler de lui ; cette
confolation alloit lui être refuſée. Pourquoi
! diſoit- elle à Mademoiſelle de
Floricourt , vous ai-je ſuivie au parloir ?
Si je n'avois pas vu le Chevalier , ſi ſa
tendreſſe n'avoit pas fait naître la mienne ,
mon fort me paroîtroit moins affreux.
Je ne connoiſfois point l'amour & fes
tourmens. Hélas ! devois-je eſpérer d'être
jamais heureuſe ! Raſſurez-vous , ma
chère Sophie , lui dit Lucile , en la preffant
entre ſesbras ; mon frère vous adore ;
il perdra plutôt la vie que de vous abandonner.
Ces deux amies ſe tintent longtemps
embraſſées en verſant des larmes;
mais enfin il fallut faire violence à l'ami
NOVEMBRE. 1776 . 23
rić. Lucile partit , & la triſte Sophie reſta
ſeule dans ſa chambre , livrée à toute
ſa douleur.
La ſolitude eſt la mère des réflexions ;
tous les preſtiges qui nous fafcinoient les
yeux diſparoiſſent; l'ame rentre en ellemême
, & juge plus ſainement de tout
ce qui l'intéreſſe. Juſqu'alors Mademoiſelle
de Prévalle avoit eſpéré ; mais depuis
le départ de ſon amie , tout ſe peignit en
noir à ſon imagination.Achaque inſtant ,
elle trembloit que ſa mère n'arrivât , &
ne ſe ſervît de ſon autorité pour la
forcer à prendre le voile. Le Chevalier
n'étoit pas dans une ſituation plus tranquille.
Il fit à ſa mère l'aveu de ſa tendreſſe
; il ſe jeta à ſes pieds , pour la
conjurer de ne pas templir ſes jours d'amertume.
Lucile joignit ſes prières aux
fiennes , & fit le portrait de Sophie . La
Marquiſe de Floricourt avoit la plus vive
tendreffe pour ſes enfans. Levez-vous ,
mon fils , lui dit- elle; auriez - vous du
penſer un moment que je m'oppoſerois
à votre bonheur ? Je n'ai d'autre defir
que de vous voir heureux . LeChevalier,
au comble de ſa joie , embraſſa mille
fois la meilleure des mères ; il ne prévoyoit
plus aucun obſtacle ; les amans ſe
24 MERCURE DE FRANCE.
font toujours illuſion ſur l'avenir. La
Marquife connoiſſoit peu Madame de
Prévalle ; mais elle croyoit que toutes les
mères avoient fon coeur. Le lendemain ,
elle ſe fit conduire chez elle , & avec
une noble franchiſe , elle l'inttruifit du
moment où ſon fils avoit vu Sophie, &le
defir qu'ils avoient d'être unis. Sila main
de mon fils , ajouta-t- elle , vous eſt agréa.
ble , nous aurons le plaiſir de faire deux.
heureux . Madame de Prévalle étoit bien
éloignée de conſentir à cet hymen. Elle
diſſimula , & répondit à Madame de
Floricourt que ſa demande la Aattoit infiniment
; mais que ſa fille avoit toujours
fait paroître un goût décidé pour
la retraite , & qu'un changement ſi ſubit
avoit beſoin d'être éprouvé. Les véritables
ſentimens de Madame de Prévalle
n'échappèrent pas à la Marquiſe ; elle fe
retira peu fatisfaite de cette réponſe , &
remplie d'une tendre inquiétude pour fon
fils. L'événement juſtifia ſes craintes.
Le Duc de ... dont les affaires étoient
enmauvais ordre , cherchoir une femme
qui pût relever ſa fortune. On lui parla
de Mademoiselle de Prévalle; it fe fic
préſenter chez elle , & parut lui rendre
des foins; mais il attendoit, pour ſe dév
clater,
NOVEMBRE. 1776. 25
clarer , qu'elle reſtât ſeule héritière . Madame
de Prévalle le ſoupçonna. Une
alliance auſſi brillante flattoit trop fon
ambition pour qu'elle ne s'intéreſſât pas
vivement à ſa réuſſite. La viſite de Madame
de Floricourt lui ouvrit les yeux
fur les difficultés quelle y trouveroit , ſi
elle ne prenoit une prompte réſolution ;
&la Marquiſe ne l'eut pas plutôt quittée
, qu'elle ſe fit amener des chevaux de
poſte , & ſe rendit au Couvent de...
Sophie ſeule dans ſa chambre , pleuroit
ſur ſon fort , lorſqu'on lui annonça que
Madame de Prévalle venoit d'artiver
avec le deſlein de la faire fortir. Cette
nouvelle lui cauſa des tranſports de joie :
elle crut que l'autore du bonheur ſe levoit
enfin ſur elle. Mais , hélas ! que fon
erreur fut de peu de durée ! L'air ſévère
de Madamede Prévalle la glaça d'effroi ,.
& l'avertit de fon malheur. Cette mère
inſenſible pouſſa la dureré juſqu'à refuſer
les carefles de ſa fille. Elle la fit monter
dans ſa chaiſe , &, ſans lui dire un ſeul
mot , elle la conduiſit à l'Abbaye de ...
où , le lendemain de ſon arrivée , elle
fut forcée de prendre le voile.
Quelle fut la douleur de Sophie lorfqu'elle
porta ſes regards ſur l'avenir ;
B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
elle defcendit au fond de fon coeur , &
le trouva brûlant d'un amour ſans eſpoir !
C'eſt donc-là , difoit - elle , en fixant
triſtement les murs de ſa cellule , c'eſt-là
qu'il faut m'enſevelir , c'eſt- là que je ſuis
deſtinée à verſer des larmes de ſang.
Mère cruelle ! ne m'avez-vous donné le
jour que pour me ſacrifier ! Momens terribles
! vous ferez les derniers de ma
vie! Le filence qui règne dans les cloîtres
plaît à ces filles innocentes qui ſe ſont
conſacrées volontairement à Dieu ; mais
il augmente les tourmens d'un coeur
amoureux; rien ne le diſtrait ; toures ſes
penſées ſe tournent vers l'objet aimé. La
tendre Sophie ne voyoit que ſon Amant ;
fon image s'attachoit à ſes pas & la fuivoit
juſqu'aux pieds des autels. Elle
n'avoit pas même une amie à qui elle
put confier ſes peines. Une pitié généreuſe
habite rarement dans les cloîtres.
On y frémit au ſeul nom de l'amour.
Une jeune Religieuſe nommée Cécile ,
fut la ſeule qui parut s'attendrir ſur le
fort de Mademoiselle de Prévalle . Elle
n'étoit point de ces femmes qu'un excès
de zèle rend inſenſibles aux malheurs des
paſſions; elle avoit elle-même éprouvé
leur pouvoir. Sur le point d'être unie à
NOVEMBRE. 1776. 27
un homme qu'elle aimoit autant qu'elle
en étoit aimée , elle avoit eu la douleur
de voir le nom de fon Amant fur la
liſte des Officiers tués dans une action
où il s'étoit trouvé. L'ennui qu'elle
éprouva dans le monde après cette perte ,
la conduifit à l'Abbaye de... où elle venoit
de faire profeſſion .
L'air triſte & languiſſant de Sophie ,
des larmes toujours prêtes à couler , des
ſoupirs à demi étouffés , touchèrent vi
vement la vertueuſe Cécile. La véritable
piété eſt compatiſſante; elle voulut pertager
les chagrins de Mademoiselle de
Prévalle; & la ſurprenant un jour dans
un moment où elle ſe croyoit ſeule : Aimable
Sophie , lui dit elle, vous changez
à vue d'oeil ; le poids de la douleur vous
accable. Il eſt doux quelquefois de pou-.
voir dépoſer ſes peines dans le ſeind'une
amie ; ſi elle ne peut en faire ceſſer la
cauſe , elle fait au moins les adoucir en
les partageant. Regardez - moi comme
une autre vous- même , & non comme
une de ces femmes curieuſes par oiſiveté.
Le malheur rend ſenſible ,& je ne l'ai
que trop connu avant de trouver dans
cet aſyle le repos dont vous ne jouiſſez
pas.
८
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
elle
Sophie ne put réſiſter à ces marques
d'amitié ; ſon coeur étoit plein : elle le
foulagea en l'ouvrant à Cécile , qui la
ferroit entre fes bras , & mêloit ſes larmes
aux fiennes, fans avoir la force de
la confoler. Hélas ! dit Mademoiselle de
Prévalle , vous gardez le filence ! vous
voyez qu'il n'eſt point de remède à mes
maux. Est-il un fort plus affreux que le
mien ? Je n'ai plus de mère , ou , i j'en
ai une , elle me plonge un poignard
dans le ſein. J'avois une amie
m'abandonne, Ah ! fans doute , mes
pleurs coulent pour un ingrat ; s'il m'aimoit
encore , n'auroit il pas trouvé le
moyen de m'écrire , de me parler , de
parer le coup qui me menace ? Qui l'auroit
cru perfide ? Ma Sophie , diſoit- il
je ne reſpire que pour vous ; fi je vous
fuis cher ne prononcez pas des voeux
qui feroient le malheur de ma vie . Le
cruel ! que ne me laiſſoit- il mon indifférence
! Vous vous affligez peut- être trop
tôt , lui dit Cécile ; ſi le Chevalier eſt
tel que vous me l'avez dépeint , il n'eft
point ingrat. Sans doute il ignore en
quels lieux vous êtes; il eſt, comme vous ,
plongé dans la douleur & l'incertitude.
Le feul moyen de conſoler les infor-
د
1
NOVEMBRE. 1775. 29
tunes eſt de s'affliger avec eux , & de
rallumer dans leur coeur l'eſpérance prête
às'éteindre. Sophie ſe plut à croire qu'elle
étoit encore aimée , & ſes inquiétudes
diminuèrent lorſqu'elle vit ſon année de
noviciat écoulée ,& qu'on ne la preſſoit
pas de prononcer ſes voeux. La joie de
Cécile étoit égale à la ſienne. Je l'avois
bien prévu , ma chère Sophie , lui difoitelle,
qu'on celferoit de vous perfécuter.
La nature a des droits qu'elle abandonne
rarement . Votre mère ſe laiſſera Aéchir.
On aime à ſe perfuader ce qui Aatte les
detirs. La douleur de Mademoiselle de
Prevalle ſe calma : les fleurs de la jeunelle
commencèrent à reprendre leur
éclat; mais elles étoient déſtinées à parer
lavictime; l'orage alloit éclater.
La tendreſſe que la Marquiſe de Floricourt
avoit pour fon fils, l'étatlanguiffant
où elle le voyoit , l'engagèrent à
faire de nouvelles démarches auprès de
Madame de Prévalle; mais rien ne put
émouvoir ſa pitié : elle fut inflexible ;
l'ambition l'aveugloit. Le Duc de .....
venoit enfin de ſe déclarer ,& le mariage
de Mademoiselle de Prévalle devoit ſuivre
le ſacrifice de ſa ſoeur.
Déjà Sophie oſoit eſpérer que le voile
1 Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
L
qui la couvroit ſe changeroit en bandeau
nuptial , lorſque l'arrivée de Madame de
Prévalle vint jeter l'alarme dans ſoname.
Ce moment alloit décider de ſon ſort .
Cécile fut obligée de la ſoutenir juſqu'au
parloir. Elle entre en tremblant , & apperçoit
ſa mère qui s'entretenoit avec
l'Abbeſſe. Elle ſe précipite à la grille , &
prenant ſa main, elle y colle ſa bouche
ſans pouvoir dire une parole. Mais que
ce langage eût été expreſſif pour une mère
tendre ! Madame de Prévalle lui fit quelques
carefles d'un ait contraint , & adreffant
la parole à l'Abbeſſe : Puis je eſpérer,
lui dit-elle , que ma fille ſe rendra à nos
defirs ? Est-elle décidée à terminer ſon
noviciat ? Je la crois , répondit l'Abbeſſe ,
trop raiſonnable pour s'oppoſer à la volonté
d'une mère qui ne veut que fon
bonheur. Madame de Prévalle affectoit
de ne point regarder Sophie ; & fans
attendre qu'elle ouvrit ſon coeur , elle
parla des préparatifs néceſſaires pour la
cérémonie.
L'infortunée Sophie étoit pâle & prête
à s'évanouir; mais le déſeſpoir lui donna
des forces. Madame , s'écria-t- elle , en
ſe jetant aux pieds de ſa mère , ſi j'ai
perdu votre amitié, par pitié du moins
NOVEMBRE. 1776. 31
ne ſacrifiez pas votre malheureuſe fille.
Dieu ne veut que des coeurs purs & tout
à lui , & je ferai facrilege & parjure.
Donnez tous vos biens à ma ſoeur ; laifſez-
moi dans cette retraite , je ne m'en
plaindrai pas; mais ne me forcez pas à
me lier par des noeuds éternels ; qu'il
me reſte encore l'eſpérance de regagner
un jour votre tendreſſe. La nature étoit
muette chez Madame de Prévalle; cette
femme dure & impitoyable ne fut point
touchée des larmes de ſa fille : voilà
donc , lui dit-elle, les ſentimens que
l'exemple a dû vous inſpirer dans le ſéjour
de l'innocence. Je rougis de votre
égarement. Jugez du péril où vous êtes ,
par les progrès qu'une paſſion téméraire
adéjà fait dans votre ame. Le monde eſt
rempli d'écueils , & cet aſyle eſt le ſeul
à l'abri de l'orage. Confiez -vous , ma
fille , à l'expérience d'une mère qui defire
votre repos ; préparez- vous à faire profeſſion
dans huit jours , & n'eſpérez plus
aucun délai. Cet ordre fatal fut un coup
de foudre pour Sophie. Ah! mon père !
s'écria t- elle , que je ſens vivement votre
perte! Vous aimiez également vos enfans;&
fi vous viviez encore , vous ne
forceriez pas l'une de vos filles àdeſcen-
1
Biv
132 MERCURE DE FRANCE.
dre dans le tombeau , pour faire briller
l'autre ſur la terre. Ces reproches , dictés
par la douleur , irritèrent Madame de
Prévalle. Elle ordonna à ſa fille de ſe
retirer ,& Sophie ſortit le déſeſpoir dans
1
le coeur.
Je ſuis perdue , dit-elle à Cécile , qui
J'attendoit avec impatience ; l'arrêt eft
prononcé ; il faut renoncer à ce que j'aime.
Encore huit jours, & je ſerai liée
pour jamais ; pour jamais , grand Dieu!
je n'y ſurvivtai pas. Calmez-vous , ma
chère Sophie , lui dit Cécile , les remords
agiront fur le coeur de votre mère.
Ah! vous ne connoiſſez pas ſa dureté;
je n'eſpère plus rien. Je me fuis jetée à
fes genoux; je l'ai conjurée de ne pas
faire le malheur de ſa fille : rien n'a pu
la faire changer de réſolution. Dans le
moment on vint annoncer à Mademoiſelle
de Prévalle que le peu de temps qui
lui reſtoit , avant de ſe conſacter à Dieu ,
devoit être paflé dans la retraite , &
quelle ne pourroit voir perſonne pendant
les huit jours qui alloient précéder la cérémonie.
Eh bien! vous l'entendez , dit
Sophie , on m'enlève juſqu'à la confolation
de verſer des larmes dans votre ſein.
La ſource en ſera bientôt tarie; les bar-
L
i
NOVEMBRE. 1776. 33
bares ne jouiront pas long-temps de ma
douleur.
Le plus violent déſeſpoir s'empara de
Sophie , lorſque la nuit eut mêlé ſes ombres
à fes larmes. Vingt fois elle fut for
le point d'attenter à ſa vie. Cher Floricourt
, s'écrioit elle , que fais- tu maintenant
? Pourquoi n'es tu pas ici ? Viens
fauver ton Amante de ſa propre fureur ;
elle eſt prête à ſe jeter dans tes bras.
Pardonnez , grand Dieu! je m'égare ;
mais votre bonté ne veut pas que des
parens inhumains forcent leur fille de
prononcer des voeux que fon coeur dément.
Nous sommes tous vos enfans ;
vous êtes dans l'Univers ; par tout on
peut vous fervir & vous adorer. L'eſpétance
de finir des jours remplis d'amertume
, fit fuccéder à ces tranfports une
douleur morne & réfléchie.
Lorſque le moment fatal fut arrivé ,
Sophie ſe laiſſa conduire à l'égliſe fang
proférer une parole : elle trouva fur fon
paſſage Cécile qui fondoit en larmes :
Réſervez vos pleurs pour la mortde votre
amie , lui dit-elle en l'embraſſant , & elle
s'avança vers lelieu duſacrifice. Sabeauré ,
ſadémarchenoble & majestueuſe excitèrentun
murmured'applaudiffemens , qui
By
১
34 MERCURE DE FRANCE.
ſe changèrent bientôten regrets.La pâleur
de Sophie annonçoit le trouble de ſon
ame : on voyoit fur ſon front les traits du
déſeſpoir. Tous les yeux fe tournèrent
fur Madame de Prévalle , & ſembloient
lui demander grâce pour ſa fille ; mais
rien ne parut l'émouvoir : cette femme
inſenſible vit la cérémonie d'un oeil ſerein.
Déjà la victime avoit été couverte
dudrap funèbre : elle venoit de dire au
mondeun adieu éternel , lorſqu'on entendit
un grand bruit vers la porte , & auffitôt
on vit paroître un jeune homme couvert
de ſueur &de pouſſière , qui perçant
la foule , ſe précipita vers la grille , en
criant , n'achevez pas , Mademoiselle
Sophie , arrêtez. Mademoiselle de Prévalle
en proie aux réflexions les plus
amères , ne voyoit rien de ce qui fe paſſoit
'dans l'aſſemblée. Ce fon de voix va julqu'à
fon coeur , & la tire de l'accablement
où elle étoit plongée. Elle lève les
yeux , & apperçoit le Chevalier qui lui
tendoit les bras . Juſqu'alors , elle avoie
en affezde fermeré pour ſoutenir l'appareil
lugubre de la cérémonie; mais fon ame
ne peut réſiſter à tant de fecouſſes : elle
jetteun grand cri ,& tombe mourante
dans les bras de Cécile.
NOVEMBRE. 1776. 35
Le Chevalier ignoroit encore ſi le
facrifice étoit conſommé. Il interroge
tous ceux qui font autour de lui : on
ne lui répond que par des larmes . Ce
wiſte langage lui en diſoit aſſez ; il fortit
déſeſpéré , après avoir ſuivi des yeux
juſqu'à la porte du choeur l'infortunée
Sophie qu'on emportoit. Une ſcène fi
touchante ne fit aucune impreſſion ſur
Madame de Prévalle. Cette mère dénaturée
voyoitavec une joie cruelle que la
victime ne pouvoit plus lui échapper.
Elle ſe déroba à l'indignation de l'affemblée
, & partit pour Paris , ſans s'infor
mer de l'état de ſa fille.
On parvint à rappeler Sophie à la
lumière; mais il lui reſta une fièvre
brûlante , dont les premiers ſymptômes
annoncèrent le plus grand danger. C'en
eſt donc fait , dit elle à Cécile : Floricourt
étoit fidèle , & je le perds pour
jamais. J'ai vu ſes larmes & fon déſefpoir;
le fort me réſervoit ce dernier coup.
Hélas ! mes malheurs vont finir : le drap
funèbre ſous lequel j'ai déjà été enfevelie
, me couvrira bientôt. Que ditesvous
, ma chère Sophie , s'écria Cécile ;
vivezdu moins pour votre amie ,& ne
répandez pas l'amertume ſur le reſte de
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
A
mes jours . La bonté de Dieu eft infinie :
il rendra le calme à votre ame agitée :
ne l'irritez point par un excès de douleur.
La mienne , répondit Sophie, n'of.
fenſe point l'être ſuprême: il lit au
fond de mon coeur : il fait que la vertu
n'en eſt point bannie ; mais ne peut-on
le ſervir que dans cette enceinte ? Et
faut-il , pour lui plaire , renoncer aux
bienfaits qu'il répand ſur les humains ?
Non , ma chère Cécile , une femme
vertueuſe ,qui fait le bonheur d'un époux,
une mère tendre au inilieu de ſes enfans ,
trouve grâce aux yeux de l'Eternel : mon
ſeul regret eſt de vous quitter ; mais fi
je vous fuis chère , ma mort vous affligera
moins. Je n'aurois traîné que des
jours languiflans : je ne ſuis point encore
coupable , je la deviendrois peut être.
La foibleſſe l'empêcha de continuer. Sa
fièvre augmenta pendant la nuit , & le
lendemain les Médecins déclarèrent qu'i's
n'avoient plus d'eſpérance .
Sophie reçut cette nouvelle avec tranquillité
; & lorſqu'elle fentit que la mort
approchoit , elle pria toutes les religieufes
qui étoient autour de fon lit de fe
retirer , & ne retint auprès d'elle que
fon amie. Ma chère Cécile , lui dit-elle
NOVEMBRE. 1776. 37
d'une voix éteinte , ma mère viendra
peut-être un jour pleurer ſur ma tombe ;
dites lui que ſa dureté m'a donné la
mort; mais que je la lui pardonne. Le malheureux
Floricourt , ajouta-t-elle , en
verfant quelques larmes: que va-t- il devenir
? Si du moins il voyoit ma douleur ,
la certitude d'être aimé l'aideroit à ſupporter
la ſienne ; mais le fort nous refufe
cette confolation. Il demandera peutêtreà
vous parler: dites lui que je meurs
victime de notre amour : dites-lui combien
je defirois faire fon bonheur & le
mien. Adieu , ma chère Cécile , embraffez
votre amie : mes yeux s'obſcurciffent.
Puiffe ma mort ſervit d'exemple
aux mères qui voudroient forcer la volonté
de leurs enfans. Un moment après
cette infortunée expita dans les brasde
Cécile.
Le Chevalier n'avoit encore pu s'arracher
des lieux que Sophie habitoit
lorſque la cloche funèbre fit entendre
fes fons plaintifs. Il frémit : fon coeur
eſt glacé par la crainte. Il veut interrogr;
la voix lui manque. Enfin il fair
un effort pour demander ce que cette
cloche annonce. On lui répond que la
jeuneperſonne qui a prononcé ſes voeux....
,
1
۱
38 MERCURE DE FRANCE.
Sophie eſt morte s'écrie-t- il douloureuſe
ment ! & il tombe ſans connoiſſance .
L'expreffion ne peut rendre ſon défefpoir.
On fut obligé de veiller à ſes
démarches , pour l'empêcherd'attenter à
ſa vie. Lorſqu'une ſituation auſſi violente
fut un peu calmée , il s'informa des derniers
momens de ſon amante : il décou .
vrit qu'elle avoit une amie qui ne l'avoit
point quittée pendant ſa maladie. Les
malheureux aiment à nourrir leur douleur
, en parlant de l'objet qui la cauſe.
Le Chevalier ſe traîne au couvent , &
demande Cécile .
Cette vertueuſe fille venoit de rendre
les derniers devoirs à Sophie : elle arrive
au parloir , & reconnoît le Chevalier à
fon air abattu. Vous êtes fans doute M.
de Floricourt , s'écria-t-elle : elle ne put
en dire davantage. Ses yeux ſe couvri
rent de larmes. Madame , lui dit le Che.
valier , vous étiez la ſeule amie de Mademoiselle
de Prévalle : vous avez été
témoinde ſes derniers momens.A- t-elle
paruſe reſſouvenir de moi ? A-t-elle plaint
l'état où ſa mort alloit me laiſſer ? Ah !
Monfieur , répondit Cécile , ſi quelque
choſe peut vous conſoler , c'eſt d'apprendre
que le chagrin de ne pouvoir être
NOVEMBRE. 1776. 39
à vous , a conduit ma malheureuſe amie
au tombeau : elle n'a pu réſiſter à une
ſéparation éternelle : elle s'eſt occupée
de vous juſqu'à ſon dernier ſoupir. Ce
récit augmenta les regrets du Chevalier.
Plus il avoit été cher à Sophie , plus ſa
perte l'accabloit. Il ne quitta Cécile qu'avec
peine : il vouloit même reſter quelques
jours pour s'entretenir avec elle ;
mais la Marquiſe de Floricourt vint l'ar.
racher de ces lieux , & le conduiſit dans
la capitale , où elle fit tous ſes efforts pour
mettre fon eſprit dans une ſituation plus
tranquille. Rien ne put le diſtraire : l'image
de Sophie mourante pour l'avoir
trop aimé , le ſuivoit par-tout . Il parut
defirer d'aller à Malthe : la Marquiſe
jugeant que le temps & l'absence calmeroient
fon chagrin , fit violence à ſa
tendreſſe , & lui permit de faire le
voyage.
La mort imprévue de Sophie caufa
quelque émotion à Madame de Prévalle.
elle ne put ſe diſſimuler qu'elle en étoit
l'auteur; mais il falloit une fecouffe
plus violente pour faire naître les remords
qui devoient bientôt la tourmenter. Elle
éloignatoutes ſesréflexions , pour ſe livrer
au plaifir de voir ſa fille chérie épouſer
:
40 MERCURE DE FRANCE.
le Duc de ... Rien ne s'oppoſoit plus
à cet hymen; & la mort de Sophie, loin
de le troubler, en preſſa l'exécution .Déjà
les préparatifs ſe faifoient avec tout l'éclatque
permet l'opulence : la pompe
funèbre alloit être ſuivie des fêtes & des
plaiſirs ; mais que les projets des hommes
ſont légers! Leur eſprit avide du
nouveau , ſe tranſporte dans l'avenir ,
& croit déjà faiſir des objets flatteurs. Le
ſouffle de la mort a pallé , & tout eſt
difparu .
Mademoiselle de Prévalle paroiſſoit
jouir d'une ſanté brillante ; mais cette
maladie cruelle , ce fléau deſtructeur de
la beauté , vint jeter l'alarme dans le
coeur de ſa mère. On eut recours aux
plus célèbres Mèdecins. Les commencemens
de la maladie firent beaucoup
eſpérer ; mais le neuvième jour les acci
dens devinrent dangereux ; & le lendemain,
Madame de Prévalle perdit cette
fille pour laquelle elle avoit tout ſacrifié .
Elle donna les marques de la plus
vive douleur. Ce fentiment étoit juſte ,
ſans doute , fi la tendreſſfe qu'elle avoit
pour ſa fille , en eût été le ſeul objer.
Elle voyoit en un moment tous fes
projets ambitieux s'évanouir ; & le fort
NOVEMBRE. 1776. 41
ཞ
lui réſervoit encore d'autres coups. Elle
fut obligée de faire trève à ſes larmes ,
pour défendre les droits. Les parens de
M. de Prévalle indignés de ſa cruauté
pour Sophie , lui firent rendre un compte
exact. Elle ſe vit dépouiller de la plus
grande partie des biens dont elle jouiffoit ,
& réduite aux ſeuls avantages accordés
par la loi . Quels furentſes regrets! lorf.
que jetant les yeux autour d'elle , elle
ne trouva plus qu'un vide affreux dans
la nature. C'eſt alors que le voile tomba,
& que fa conduite barbare envers
l'infortunée Sophie , livra fon ame aux
remords vengeurs. Pendant la nuit, des
fonges effrayans lui faisoient pouffer de
grands cris: ſouvent elle croyoit pourfui.
vre Sophie , & malgré fes plaintes , la
forcer , le poignard à la main , de defcendre
vivante dans le tombeau. La
frayeur l'arrachoit au fommeil; & alors
elle verſoit des torrens de larmes . Cette
malheureuſe mère traîna , dans des tourmens
continuels, le reſte d'une vie languiſſante.
42 MERCURE DE FRANCE,
1
VERS.
ARAMINTE diſoit un jour à ſon Amant :
D'où vientquevous parlez de moi ſirarement ?
Craignez- vous m'offenſer , que vous n'oſez rien
dire?
Notre ſexe , Damis , a cette vanité ,
Qu'il y perde ou qu'il ygagne , il veut être cité.
Parlez, parlez de moi , duſſiez-vous en médire.
REPONSE de la plus aimable des
Estampoiſes aux coupletsde M. Baugin ,
inférés dans leMercure de Septembre.
AIR : Dans ma cabane obscure.
Sors für d'une Bergere
Qui t'a donné la foi ;
Le deſir de te plaire
Eſt mon unique loi.
Le ſoir quand je ſoupire;
Te voyant près de moi ,
4
NOVEMBRE. 1776. 43
Faut- il toujours t'inſtruire ,
Ingrat , que c'eſt pour toi ?
Des Bergers du village
Jemépriſe l'ardeur.
Cher Damon , ton hommage
Peutſeul Aatter mon coeur.
En vainde leur martyre
Ils viennent m'aflurer :
Ilsont tous l'art de dire ...
Ettoi l'art d'inſpirer.
On me vois d'un air triſte
Souventſuivre tes pas ;
J'ignore ſi j'exifte
Quandjene tevois pas.
Ah! ma plusdouce envie
Eſt de bien t'enflammer :
Quem'importe la vie...
Si ce n'eſt pour t'aimer?
44 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
A Madame la Baronne de ***.
MILLE Cygnes fameux par leurs brillans
accords,
Nobles enfans de l'Elbe , ont illustré les bords.
Mais quand on voit les jeux voltigeant ſur vos
traces ,
S'unir avec l'eſprit, les talens , la beauté ,
On devine aisément qu'Apollon & les Graces ,
Sur ces bords enchanteurs ont toujours habité .
ةيدمرد
ParM. Cardonne, Premier Commis de la
MaisondeMADAME.
Mes idées fur le célibat; par unejeune
Provinciale.
QUEL préjugé tyrannique s'empare de
rous les coeurs! d'où vient que l'amour
fait l'hymen & redoute ſes douces chaînes
?
Je vois par tout une foule d'êtres iſolés
NOVEMBRE. 1776. 45
۱
que l'inconſtance accompagne , que l'ennui
poursuit, que les dégoûts alliégen't;
le ſentiment n'eſt plus qu'une erreur ,
l'amour conſtant une chimère , & le plaifir
un délire paſſager .
Je trouve à chaque pas des coeurs fermés
à la tendreſſe , des vieillards qui
n'ont vécu que pour s'étourdir ou s'égarer
; des femmes que le ſouvenir d'avoir
été , pouſſe avec effort dans la retraite
où de longs chagrins les attendent.
C'eſt vainementque je cherche l'image
du bonheur au milieu de ces objets qui ,
en formant des liens faciles à rompre ,
veulent conferver la liberté dans les bras
de l'amour ; je ne vois autour d'eux que
trouble , vanité , folle diſſipation , perfidie
& déshonneur.
Mais ſi je porte mes pas au ſein d'une
famille heureuſe, où les noms ſacrés de
père , de mère & d'époux ne ſe prononcentjamais
ſans émotion , où la pratique
des devoirs eſt un délaſſement , où la
vertu n'eſt pas un vain titre.... Ah! combienmon
ame eſt délicieuſement affectée !
Je trouve l'honnêteté douce & prévenante
affiſe à la porte; la liberté me prend
par la main & me conduit par - tout ;
la vérité me découvre les différentes
46 MERCURE DE FRANCE.
ſcènes de ce tableau raviſſant; je vois la
férénité peinte ſur le front des maîtres ,
& la gaietédans leurs yeux; un grouppe
d'enfans ſe livre devant moi aux folâtres
jeux de l'innocence ... Je fors de cet aſyle
de la paix & du bonheur , & les voiſins
me parlent avec vénération de tout ce
que j'ai vu.
Siècle des premiers âges ! toi dont on
ne conſerve qu'un ſtérile ſouvenir , ah !
renais encore , s'il eſt poſſible ! renais
pour faire aimer de nouveau la vie domeſtique
, la ſociété conjugale, les plaifirs
de la raiſon , de la franchiſe & des
moeurs : que la jeuneſſe ne perde plus ſes
beaux jours à la pourſuite d'un fantôme
de bonheur ; que le luxe qui corrompt
toutes les jouiſſances , qui éloigne le plus
ſouvent des coeurs faits pour s'unir , difparoiſſe
de nos climats pour faire place à
la fimplicité... & fi mon voeu n'est qu'une
chimère , qu'elle ſoit celle des Peuples
&des Rois; il ſera bientôt accompli .
h Hồng
NOVEMBRE. 1776. 47
CHANSON nouvelle en réponse à celle
contre les plumes des Dames.
AIR : Réveillez- vous , belle endormie.
0VOUS , cenſeur atrabilaire
De l'innocente volupté ,
Ceſſez de blâmer l'art de plaire
Que l'Amourdonne à laBeauté.
Loin d'être un appareil ſauvage ,
La plume annonce la candeur ,
De notre ſexe elle est l'image
Par ſa ſouplafie& ladouceur.
Dans l'Olympe & même ſurterre;
De cette mode on eſt épris.
Sanscaſque ni plumeguerriere ,
Mars pourroit- il plaire à Cypris ?
LeDieu qui nous charme au bel âge,
En beauté l'Amour ſi complet ,
S'il ne portoit point de plumage,
Letrouveriez-vous plus parfait?
Jupin, cet immortel infigne,
48 MERCURE DE FRANCE.
Ce Roi des Dieux ſe transforma
Sous le plumage d'un blanc cygne
Quand il voulut plaire à Léda.
Qui jamais porteroit envie
Auxdélices des Mahomers ,
Si les Sultans de Turquie
N'avoient ni croiſlans , ni plumets ?
Des plumes la mode nouvelle
Aujourd'hui brille chez les Grands :
Ala Cour il n'eſt point de Belles
Sans porter panaches flottans.
D'Henri marchant à la victoire ,
La plume au vent flottoit toujours .
Elle eſt l'emblême de la gloire
Comme l'ornement des Amours.
ParM. B. D.
LE ZEPHIR & LA SENSITIVE.
Fable.
UN Zéphire furune rive ,
Ceſſant decareſſer les Nymphes & les fleurs ,
Dans les éternelles langueurs ,
De
NOVEMBRE. 1776. 49
Del'amour veut encor eſſayer les douceurs :
Il s'adreſſe à la Senſitive ;
Mais cette fleur , tremblante & fugitive,
Echappe à ſes funeſtes traits ;
Elle craint trop que ſes attraits ,
En proie à cet Amant volage ,
Ne perdent tout leur prix par lon cruel hommage.
Ainfi , jeunes Beautés , des Zéphirs amans
Craignez le perfide langage ,
Et le poiſon de leur encens.
LES SENSIBLES REGRETS .
DEVANT
Anecdote.
EVANT moi , dans un cercle , une femme
pleuroit ,
Répandoit un torrent de larmes ,
Se lamentoit , ſe déſoloit.
Jeune &belle, ſes pleurs ajoutoient à ſes charmes,
Et tout chez elle intéreſſoir.
Je me diſois , hélas ! dans ma douleur amere ,
Peut- être elle regrette un pere , un tendre pere t
C'étoit lui qui la conſoloit.
Auroit-elleperdu l'époux qu'elle adoroit ?
C
50
MERCURE DE FRANCE.
D'un air triſte& rêveur ſon époux auprès d'elle
Attentivement l'obſervoit.
Gage heureux d'un amour fidele ,
Son'fils feroit il mort? Non; loin d'elle il dormoit.
J'interroge à la fin cette épouse éperdue :
Vous paroiflezjouir du deſtin le plus doux ;
Madame , queliecauſe affligeante , inconnue ,
Fait donc couler des pleurs dont mon ame eſt
émue.
Un pere qui vous aime , un ſage& tendre époux ,
Un fils aimable & cher qui vous réunit tous ;
Vous poffédez ces biens : quel bien regrettezvous
?
Votre amie à vos yeux eſt-elledeſcendue
Dans l'affreuſe nuit du tombeau ?
L'avez - vous pour jamais perdue ?
Ah ! dit en ſangiottant cette femme ingénue ,
Monfieur ! .. j'ai perdu... mon oiſeau.
ParM. Drobecq.
NOVEMBRE. 1776.
51
ODE A TELEPHE.
Horace , Ode XIX. Livre III.
D
Quantum diſtet ab Inacho , &c.
E l'antique Inachus vous nous faitesl'hiſtoires
Vous deſcendez juſqu'à Codrus ,
Couvert par lon trépas d'une immortelle gloire ;
DesGrecs ſur les Troyens vous contez la victoire,
Et les fils de Pélops & le ſang d'Eacus ,
Rien n'échappe à votre mémoire...
Et vous ne parlez point de boire ?
Les bons vins de Chio nous coûtetont-ils cher ?
Chez quide nos Amis faut-il demain nous rendre ?
Qui chauffera nos bains ? Et comment nous défendre
Contre les rigueurs de l'hiver ?
Buvons, & n'ayons pas d'autre ſoin qui nous
prefle :
Voyonsà qui le vin ſied mieux dans un repas.
Neuf raſades n'effrayent pas
Celui qui des neufSoeurs connoît l'aimableivreſſe;
Mars celui qui ſuit vos loix ,
V
Cij
52 / MERCURE DE FRANCE.
Grâces , douces immortelles ,
Comme vous , craint les querelles ,
Et n'en boit pas plus de trois.
Vive ,vive un peu de folie !
Pourquoi des flûtes ,des hautbois ?
N'entendons-nous plus l'harmonie ?
Que par mille plaiſirs nos ſens ſoient ranimés ,
Quede nouvelles Aeurs nos lits ſoient parfumés :
Etonnons les voiſins du bruit de notre orgie.
Rhodé , qui touche à l'âge où l'on cherche un
vainqueur ,
Admirant vos cheveux , votre belle fraîcheur ,
De vous , Télephe attend ſa premiere défaite ;
Moi , je ſens pour Glicere une flamme ſecrette
Qui brûle & defleche mon coeur.
ParM. L. R.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Tour; celui de
la ſeconde eſt Ruiſſeau ; celui de la
troiſième eſt Chapeau. Le mot du premier
Logogryphe eſt Mercure ( Dieu de
la Fable ) où ſe trouve ré , mur , mère ,
mer, cure (termede Médecine) , Mercure;
NOVEMBRE. 1776. 53
celui du ſecond eſt Fange , où l'on trouve
Ange; celui du troiſième eſt Cordeau , où
ſe trouve cor& eau .
ÉNIGME.
DEVINE , cher Lecteur ,un être original ,
Peu docile&peu libéral :
Etre qu'on nomme corps , mais corps inconce
vable.
Ses membres ſont- ils diſperſés ?
Rien de plus agréable !
Mais ſont- ils raſlemblés ?
Ah ! pour lors , c'eſt le diable !
Par M. R** , Chanoine
AUTRE.
COMMMMEE tout eſt ſoumis auxtemps !
Que d'uſages ſi différens !
Je fusjadis du ſexe la parure
Sa plus ancienne & plus noble coëffure :
Bientôt après l'ornement d'un Prélat ,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
D'un Abbé , du Cardinalat ,
D'un membre de primatiale,
D'un Tréſorier , chefde Collégiale ,
Du ſouverain Pontificat ;
Enfin lebonnet d'un ſoldat;
Dans quelque ville Germanique ,
Celui d'une fille publique ;
Dans les Voſges , chez les Lorrains ,
Celui du dernierdes humains ,
(Même ſonnom dans toute une Province).
Plusd'un Souverain , plus d'un Prince
Me porte en ſon armorial ;
Je figure au-deſſous du caſque Impérial;
Plusd'uneMaiſon d'Allemagne
Me porte en cimier. En Elpagne
Je couvre un hérétique , un impie , un Hébreu
Qu'on vientdecondamner au feu ;
Et lorsque les Normands , de mémoire éternelle ,
Conduiſoient au bûcher la célèbre Pucelle ,
En ſignedehonte & d'affront ,
Jem'élevois ſur ſon pudique front.
ParM. de Bouffanelle , Brigad.
desArmées duRoi,
NOVEMBRE. 1776. 55
AUTRE.
Ace quej'oledéclarer ,
Jugez de l'état de mon ame;
L'objet qui me fait ſoupirer
N'eſt jamais celui quej'enflamme.
Par M. Jacques Piron,
LOGOGRYPΗ Ε .
Du bien- être commun , ſources toujours ai
mables ,
Nous avons le talent d'éblouir tous les yeux ;
Nous faiſons des heureux , quelquefois des cou
pables:
Nous ſubjuguons la terre & fléchiſſous les dieux.
Huitlettrescompolent mon être ;
Ami Lecteur , en combinant ,
Tu verras auſſi tôt paroître
Le ministre d'un élément ;
Le ſymbole de la ſageſle ;
Le refugedu Nautonnier ;
Le vrai trône de la molleſle;
Cequi ſoutient le monde entier ,
/
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Unlégume très -ordinaire ;
Un poiſſon de mer bien goûté ;
De riviere un autre vanté ;
D'un homme d'eſprit le contraire ;
Une ville dans la Tolcane ;
Un meuble qu'on trouve par- tout ,
Dans la plus chétive cabane ;
Des quadrupedes le ſurtout;
Cequi ſoutient le méchanique
De tous les corps organilés ;
Enfindeux notes de mufique;
La pertedes gibiers chaſlés.
AUTRE.
QUOIQUE d'un nombreux régiment ,
Je ne porte pas l'uniforme ,
Dans l'exercice ſeulement ,
Je parois aux autres conforme.
On me taxe , chez bien des gens ,
De légéreté , d'inconſtance :
Hélas ! fans ſortir de la France,
Je n'ai que trop de partifans.
Déjà , Lecteur , tu me devine :
Qu'importe ? allons juſqu'à la fin .
Pour t'éclairer dans ton chemin ,
2
VERS
Pour un mariage .
Les Paroles de M.Droüet;
La musique deM.Bénaut .
Aimable et char-man -te
jeunesse Vous que le
Dieu de la tendres::
se Range pour jamais
sous ses loix: Puissies vous
docile à sa voix
,
Toujours époux ,
+
tou
$
jours amants, Gouter
les
$
plaisirs du bel a
-ge , Et voir dans votre
heureux mé = na = =ge ,
l'Union jointe auc sentiments
.
NOVEMBRE. 1776 . 57
:
Sur huit pieds toujours je chemine.
Les combinant , d'abord tu vois
UnDieu célebre en Arcadie ,
Qui le premier tira d'un bois
Des accords & de l'harmonie ;
Plus , une conſtellation ;
Un chef-d'oeuvre de la nature ,
Qui, dans ſa brillante parure ,
Nous dénote une paſſion ;
Un légume fort uſité :
Chez les Peuples de la Garonne;
Dela bienfaiſante Pomone ,
Un fruit d'une rarebeauté.
Enfin je ſuis ſi néceflaire ,
Que ſans moi tout va triſtement:
Cependant il eſt ordinaire
De rougir en medemandant.
i
3
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Les Courtiſannes , ou l'École des moeurs ,
Comédie , avec cette épigraphe tirée
du fecond acte de la Pièce :
Ne remarquez-vous pas qu'on nous reſpecte ?
nous !
AParis , chez Moutard , Libraire de
la Reine , de MADAME & de Madame
la Comteſle d'Artois . Prix i liv. 10 ſ. *
:
LE premier devoir du Poëte comique
eſt de peindre les moeurs , & de tendre
à les re&ifier. Il eſt moins fait pour étaler
une froide morale, que pour attaquer le
vice. Il eſt moins comptable au Public
du ſujet qu'il traite , que de la manière
dont il l'a traité. Il atteint fon but , lorf
* L'abondance des matières ne nous ayant pas
permis de parler plutôt de cette piéce avec l'étendue
convenable , nous en avions différé l'analyſe
juſqu'à cemoment.
NOVEMBRE. 1776. 59
qu'il parvient à faire fentir le ridicule de
certains travers , ou le danger de certaines
foiblefles . N'a - t-il point choqué le bon
ordre dans ſon choix ? il n'a plus à répondre
qu'au tribunal duGoût. Il n'eſt point ,
fans doute , contre l'ordre public d'attaquer
une certaine claſſe de femmes qui
ſe piquent peu de le reſpecter. Tout ce
qu'on pourroit craindre , ce ſeroit que ,
dans une matière auſſi délicate , les tableaux
ne devinflent preſque auſſi peu
décens que la choſe même ; mais fi le
peintre eſt parvenu à furmonter cet obſtacle,
il faut lui tenir compte & de la difficulté
vaincue , & du talent qu'il a fallu
pour la vaincre.
La Comédie des Courtiſannes eſt en
trois actes. Dans le premier , on voit
d'abord paroître Roſalie , principale Ac .
trice de la Pièce , & Matton , ſa confidente
, ou , pour mieux dire , ſa complai -
ſante. Rofalie eſt occupée à confidérer
différentes éroffes. Elle admire unPekin ;
elle eſt épriſe d'un Quéſaco. Marton lui
montre un écrin qui paroît bien plus
digne d'attention à la Confidente. C'eſt
un préſentdu Financier Mondor. Rofalie
yjette à peine un coup d'oeil , &s'écrie ,
en contemplant ſa coëffure :
Cvj
62 MERCURE DE FRANCE.
Alary * s'eſt , ma foi , ſurpaflée !
Regarde cette plume avec grace élancée...
Queje vais réuffir au bal de l'Opéra !
L'intéreſſée Marton lui montre une
boëte d'or bien fournie en matière . Rofaliequi
trouve ce lingot de mauvais goût ,
le lui donne ; elle ajoute , en parlantde
Mondor :
Avec les diamans ,
Dont la collection le ravit& l'enivre ,
Il devient chaque jour plus difficile àvivre.
De ſes chevaux anglois qu'il raffole chez lui;
Mais qu'il ne vienne pas m'apporter ſes ennuis.
MARTON.
•
Apprenez queMondor eſt un homme en faveur ,
Un homme eſſentiel. Sa politique habile
Aux paſſions des Grands a ſu le rendreutile.
Ace titre-là ſeul il faut le conſerver.
ROSALIE.
Par de pareils emplois il croit ſe relever ?
MARTON.
S'il le croit ? Mais fans doute . Ignorez-vousencore
* Fameule Marchande de modes .
NOVEMBRE. 1776. 61
>
i
Quedans ce ſiecle ci le caducée honore ,
Que c'eſt un ſûr moyen de parvenir à tour ,
Et qu'il n'eſt point d'état mieux accueilli par-tout?
C'eſt un art à la mode , & réduit en ſyſtême
Par plus d'un Important , par plus d'un Abbé
même.
Connoiſſez donc nos moeurs & déſabuſez-vous .
Ne remarquez - vous pas qu'on nous reſpecte ?
nous !
A-t-on beſoin d'aïeux alors qu'on eſt jolie ?
La France pardegrés à tel point s'eſt polie,
Que nous donnons le ton à la ville , à la cour ,
Et qu'on pardonne tout aux erreurs de l'amour.
Fiez-vous là deſlus à mon expérience.
Tel aujourd'hui vous voit avec indifférence ,
Qui peut être demain mettroit tout ſon orgueil
A recevoir de vous la faveur d'un coup-d'oeil .
Il ſeroitdifficilede ne pas ſentir la beau
té , & malheureuſement même la vérité
de cette tirade. Le mot de Caducéepourra
paroître un peu fort dans la bouche de
Marton , mais elle a été annoncée comayant
elle- même figuré autrefois dans le
monde , où elle a, comme tant d'autres ,
ſaiſi quelques termes qu'on eſt ſurpris de
de lui entendre prononcer.Vient enfuite
une énumération des captifs que Rofalie
62 MERCURE DE FRANCE.
traîne enchaînés àfon char. Ilsfont peints
chacun à part , avec agrément & précifion.
Voici comment la Confidente
parle de Gernance qui doit jouer un ſi
grand rôle dans la Piéce.
Romanesque , & voilà ce qui plaît à votre âge ,
C'eſt par vous que l'amour eut ſon premier hommage;
Sa figure eſt charmante ; elle a dû vous tenter ,
Et ce qu'il vous propoſe a droit de vous flatter ;
Mais avec lui , fur- tout , craignez d'être imprudente,
Etgardez , s'il ſe peut , une ame indifférente.
4
Ce jeune homme eſt décidé à épouſer
Roſalie. Un certain Sophanès , homme à
préceptes hardis , abuſe de ſa tonfiance ,
pour l'exciter à ce mariage. Il eſtlui même
très-lié avec Roſalie, à qui il veut
procurer cette bonne fortune par reconnoiſſance.
Rofalie craint que Gernance
n'ouvre enfin les yeux . Sophanès la raſſure.
Cette première ſcène renferme une
expoſition nette & pittoreſque du ſujet.
Elle eft , pour ainſi dire , toute en action .
Roſalie ne pouvoit mieux débuter que
par l'examen de ſa parure. Sa frivolité eſt
une des vertus caractériſtiques de ſon état.
1
NOVEMBRE. 1776. 63
La troiſième ſcène ſe paſſe entre Marton
&Gernance. Il perſiſte à offrir ſa main à
ſa maîtrelle , qui perſiſte elle-même à la
refufer , pour s'en afforer mieux. Voici
les motifs infidieux qu'elle emploie :
Je ne ſuis point , Gernance , inſenſible à l'amour ;
Mais je veux vous forcer à m'eſtimer un jour ,
Encombattant l'erreur dont votre ame eſt ſéduite.
Vous voyez à quel fort le malheur m'a réduite.
Je ne puis ſeulement ſuppoſer ſans effroi
Le moment oùvos yeux , trop prévenus pourmoi ,
Eclairéstout-à-coup , verroient le précipice
Où vous auroit conduit un amoureux caprice.
Croyez , quand je refuſe un partage auſſi doux ,
Que, peut- être , je fuis plus à plaindre que vous.
Ainſi que votre amour, ma foibleſſe eſt extrême;
Maisje veux vous ſauver , s'il le peut , de vousmême.
On préſume bien que Rofalie ne réfiſte
pas toujours. L'inſtant du mariage
eſt fixé au jour ſuivant. Rofalie quitre
Gernance pour aller , où ? chez Mondor.
Scène entre Gernance & Marton qui
achève de l'aveugler par une fauſſe confidence.
Elle lui remet en même temps une
faufle lettre de Milord Carlinfort , qui
64 MERCURE DE FRANCE.
a , dit-elle , inutilement offert ſa fortune
&fa main à Roſalie .
Hélas! dedéſeſpoir il eſt parti pour Londres ,
Ajoute Marton, qui le croit effectivement
parti . Roſalie eſt dans la même
erreur , ainſi que Sophanès , fabricateur
de la lettre. Gernance eſt tranſporté d'admiration
&de reconnoiſſance ; mais une
viſite fâcheuſe vient troubler ſa joie. Il
voit arriver Lyſimon , ſon ancien ami
homme ſage, ami de l'ordre &des moeurs :
homine qui contraſte parfaitement avec
Sophanès , qui lui a cependant appris où
il pourroit , dans ce moment, trouver
Gernance. Il vient pour le détourner du
parti ſcandaleux qu'il a pris, La morale
de l'ami ne corrige point le jeune homme.
Il plaide vivement la cauſe de ſon
amour & de ſa Maîtreſſe. Il ajoute ;
Croyez qu'à l'amour ſeul je ne me fierais pas.
Roſalie , à mes yeux , ſans biens& fansappas ,
Par d'autres qualités ſauroient encor me plaire.
(Il lui montre la lettre de Milord Carlinfort) .
Jugez ſi ce refus eſt d'une ame vulgaire:
Lifez.
,
NOVEMBRE . 1776. 65
LYSIMON , après avoir lu.
Quoi? vous croyez à ces fortiſes-là?
Mais , mon cher , il n'eſt point de filles d'Opéra
Qui ne ſache au beſoin ſe forger de ces titres.
Vousriez . Je n'en veux que vos yeux pour arbitres,
Et je vous prouverai ...
GERNANCE.
L'on ne me prouve rien.
Lyſimon fort , bien décidé à tout
mettre en uſage pour détromper Gernance
, & Gernance à ſuivre ſon projer .
Dansla première ſcène du ſecond acte ,
Marton entretient Roſalie des efforts que
fait Lyfimon pour lui arracher Gernance.
Roſalie ſe flatte que l'amour pourvoira à
tout. L'intriguante Marton lui demande
ſi elle a quelquefois rencontré dans le
monde ce Lyſimon ſi auſtère : fort peu ,
répond Rofalie . Sur cette ſimple réponſe,
Marton projette une rufe que la crédulité
de Gernance doit rendre efficace . On
parle de Mondor ; on admire un nouveau
brillantdont il a décoré la main de Rofalie
, dans l'entretien particulier qu'elle
vient d'avoir avec lui.
68 MERCURE DE FRANCE.
t
ROSALIE.
A propos , mon Maître de guitarre
Devroit-être arrivé ...
MARTON .
Qui ? votre Abbé Fichet!
Que diable faites - vous de ce colifichet ?
C'est bien- là le moment !
ROSALIE .
Que tudeviens ſévère ?
Sais- tu qu'onen raffolet Une voix fi légère !
Des fons fi bien filés ! un timbre i brillant !
Cours viteà mon boudoir, peut- être qu'il m'atrend.
Mais , non , j'y vais moi-même. A moins que je
ne fonne ,
Abſolument , Marton ,je n'y ſuis pour perſonne.
MARTON .
Belleprécaution ! pour qui ? pour un Abbé !
ROSALIE .
QueMartin tienne ouvert l'eſcalier dérobé ,
Entends tu ?
::
MARTON.
Je voudrois , morbleu , ne pas entendre.
Etfi Gernance vient ?
5
NOVEMBRE . 1776 . 67
+
ROSALIE.
Tu le feras attendre.
Ce dernier trait caractériſe encore
mieux Roſalie , que tous les précédens .
On n'ignore point que ſes pareilles facrifieroient
tout arrangement de fottune ,
plutôt que de ſe refufer un caprice.
Gernance arrive en effet; il paroît fort
ému ; il voudroit fur le champ parler à
Rofalie. Marton lui dit qu'elle n'eſt pas
encore,de retour , mais qu'elle ne peut
tarder . Elle faific cet entretien pour
eſſayer de brouiller Gernance avec Lyſimon,
qu'elle foupçonne de vouloir éloigner
Gernance de Rofalie. Elle fuppoſe
que Lyimon a été vivement épris de
cettejeune perſonne ; qu'il en a été mal
reçu , & que depuis ce moment , il n'échappe
aucune occaſion de la décrier.
Il lui avoue que Lyſimon a tout employé
pour le guérir de ſa paſſion , pour
lui rendre ſa Maîtreffe plus que fuſpecte.
Sophanès ſurvient. Il s'excuſe auprès
de Gernance de lui avoir adreſlé dans
'ces lieux le triſte Lyſimon . Marton lui en
fait un léger reproche , & l'inftruit en
deux mots de la ruſe qu'elle emploie
1
1
68 MERCURE DE FRANCE.
!
pour combattre ce fâcheux cenfeur. Sophanès
appuie cette ruſe. Je l'avois bien
prévu , dit-il à Gernance :
Tu n'auras le fuffrage
Quedequelques eſprits à peine remarqués ,
Et toujours , à coup sûr , par l'envie attaqués.
Tu ſais ceque tantôt j'ai cru devoir te dire .
Mais ſi de ta raiſon le ſouverain empire
T'élève , en homme libre , au deſſus des clameurs
De ce peuple indiſcret qui crie au nomdes moeurs,
Moi -même aveuglément je t'invite à conclure .
Roſalie a l'eſprit , les talens , la figures
D'un honnête homme , au moins , je lui crois les
vertus :
Hé bien ? pour être heureux , que te faut- il de
plus?
GERNANCE .
Ah! je te reconnois à ce noble langage.
Que peut le préjugé contre la voix du ſage?
MARTON.
Mafoi , le vrai bonheur eſt de vivre pour ſoi.
Ces vers font faits ſupérieurement. Le
dernier eſt peut être même trop beau
dans la bouche de Marton .
On annonce l'arrivée de Roſalie , &
NOVEMBRE. 1776. 69
Sophanès ſe retire , après l'avoir ſaluée
reſpectueuſement. Scène entre elle &Ger.
nance ; elle lui donne ſon portrait; il en
fait une galante critique , & qui tourne
toute au profitde l'original .Enfin il annonce
à Roſalie qu'il ne la quitte que pour
allertrouver ſon Notaire.C'eſt aujour fuivant
que le mariage eſt fixé; mais Gernance
doit revenir encore vers le ſoir.
:
MARTON.
Cet enfant vous aime à la folie ,
Etvous lui devez bien quelque tendre retour.
ROSALIE.
Tant d'amour , à la fin , doit inſpirerl'amour.
Jecrois que par degrés ſa paſſion m'enflamme ,
Et cen'eſt plus l'orgueil qui commande à mon ame.
Ce trait nous ſemble heureuſement
placé. Il adoucit la teinte ducaractère de
Roſalie. On fent qu'il n'étoit point néceffaire
de la tendre trop odieuſe ; le danger
que tourt Gernance eſt toujours allez
grand , pour que le but moralde l'Auteur
foit rempli . Quelque bruit ſe fait entendre;
c'eſt Mondor qui amène avec lui
Artenice , Erminie , Hortenſe. Elles viennent
féliciter Roſalie ſur ſa grandeur pro70
MERCURE DE FRANCE .
chaine. Toutes pourroient jouer le même
rôle que leur amie , & mettre leur amant
dans le même péril. La conversation eſt
analogue aux Interlocuteurs. Les nouvelles
qu'on y débite , n'offriront point de
matériaux pour l'hiſtoire. Arfinoé vient
de quitter Clitandre ; d'Orval , Aglaé ;
Julie eſt devenue dévote , & trouve
un mari,
ROSALIE.
Vous ne me dites rien de l'illustre Arſénie ?
MONDOR.
On prétend qu'elle mène une aſſez triſte vie
Avec ſon Commandeur. Il en eſt ſi jaloux ,
Qu'on ne peut lui parler ſans le mettre en courtoux.
C'eſt bien de tour Paris le duo le plus ſombre ;
Aux ſpectacles , au bal , il la ſuit comme une
ombre ,
Et ne s'apperçoit pas que c'eſt lui ménager
Ce ſuprême bonheur qu'on goûte à ſe venger.
ARTÉNICE .
Qui peut la retenir dans ce dur eſclavage ?
MONDOR.
L'avarice. Il lui donne un brillant équipage , &c.
-1
NOVEMBRE. 1776. 7
HORTENSE.
Ledeſtinde ſa ſcoeur eſt , dit on , plus heureux.
ERMINIE.
Alceſte en eſt , dit-on , toujours plus amoureux .
ROSALIE.
Elle ade bons garans , du moins , de la tendreſſe.
ARTÉNICE.
Comment?
:
1 ROSALIE.
11aquitté la petite Comteſſe ,
Qui ,le piquant d'honneur pour la première fois,
Affichoit la conſtance au moins depuis un mois.
On la dit furieuſe , outrée , inconfolable.
Il faut qu'Alceſte , au fond , ſoit un homme impayable
,
Pour occafionner de ſi vives douleurs.
LORTENSE .
Dit-on qu'il gagne au change?
ROSALIE.
Oui , du côté des moeurs,
L'Abbé Fichet vient auſſi figurer dans
1
72 MERCURE DE FRANCE .
cette ſcène , & chanter une ariette , après
avoir proteſté , ſelon l'uſage , que ſa poitrine
eſt fatiguée , qu'il eſt anéanti . Il
ajoute :
De mon talent , unjour , je ſerois la victime ,
Et je vais , quelque temps , m'exiler par régime.
Nouvelle apparition de Gernance. On
le loue , on le félicite ſur ſon choix . On
a propoſé de ſe rendre au Wauxhal ; il
promet d'en être , & fort pour aller
changer d'habit . Cette ſcène termine le
ſecond acte .
Roſalie ouvre le troiſième avec Marton.
Le changement prochain de fon
état lui ſuggère quelques réflexions. Elle
trouve qu'Hortenſe, Erminie , Arténice
ne lui conviennent plus. Je leur trouve ,
pourſuit- elle :
,
Je leur trouve , entre nous , un airbien peudécent.
N'as- tu pas , dans leurs yeux , chargés de jalousie,
Vu le ſecret dépit dont leur ame eſt ſaiſie ?
Rien ne m'eſt échappé de leurs tons ricaneurs ,
De leurs propos légers , de leurs ſouris mocqueurs.
Je dois m'accoutumer , en épouſant Gernance ,
Amettre déſormais un intervalle immenfe
Entre ce monde & moi. Pour les humilier ,
Je
NOVEMBRE. 1776. 73
Je veux avoir , Marton , un Suifle à baudrier ,
Le fac , unelivrée, enfin tout l'équipage
Qu'aux femmes de mon rang peut accorder
l'ulage ;
Et fi quelque hafard me les fait rencontrer
Je mettrai mon bonheur à les déſeſpérer.
Sophanès reparoît. Il avertit Roſalie
que Lyſimon manoeuvre fourdement
contre elles mais il ajoute que quand
même elle perdroit Gernance , cette perte
peut ſe réparer.
Survient Gernance , & bientôt après
Lyſimon: ſcène vive entre les deux amis .
Sophanès y ſoutient fon rôle de duplicité
avec affez d'adreſſe. Il lui échappe cependant
ces vers , qui ledécèlent aux yeux de
Lyimon :
Je fais quebien des gens fronderont la manies
Mais un zèleindiſcret deviendroit tyrannie.
Dailleurs , l'amitié même a ſes préventions.
Lebonheur , comme on fait , tient aux opinions :
La fienne eſt de braver tout uſage incommode ;
Et chacun a le droit d'être heureux à ſa mode.
Lyſimon rejette & combat cette morale
dangereuſe. Gernance lui obſerve avec
le ton de l'ironie , que lui-même n'a pas
D
74 MERCURE DE FRANCE.
toujours été auſſi rigide; que Rofalie avoit
trouvé grace devant ſes yeux , & qu'il ne
lui a manqué que d'être payé de retour.
Il traite cette fanſſe imputation de perfif.
flage. Rofalie paroît & la confirme avec
audace. Arténice , Erminie & Hortenfe
reparoiflent auffi : elles déclament contre
Mondor , qui n'a point encore envoyé
ſa berline . Cette ſcène eſt un tableau
qui repréſente ces trois héroïnes dans
tout leur naturel . Rofalie ne ſe contraint
guere davantage. Lyfimon s'étonne
que ce tond'indécence ne puiſſedéſabufer
fon ami. On lui apporte une lettre . Elle
eſt de Milord Carlinfort , le même que
Gernance croit lui avoir été facrifié. Celui-
ci trouve dans cette lettre de quoi ſe
déſabuſer; mais ce qui fuit , l'éclaire en
core mieux. Nos Héroïnes, au défaut de la
voiture du Financier , avoient demandé
un remife. On n'en trouve point ; il faut
ſe réfoudre à ſe contenter d'un fiacre ;
mais le cocher eſt ivre. Il fuit Marton
malgré elle , & monte pour faire fon
prix. On lui répond qu'il ſera content.
Il s'obſtine , regarde Roſalie avec attention
, & reconnoît en elle ſa ſoeur Javotte.
Cet incident eſt un coup de foudre & un
trait de lumière pour Gernance. Il voit
NOVEMBRE. 1776. 75
:
l'abîme où il étoit prêt à deſcendre , &
quitte la ſcène , entraîné par le victorieux
Lyfimon . Sophanès la quitte luimeine
, & conſole ainſi Rofalie :
Sans adieu , belle enfant :
Va , pour un de perdu l'on en retrouve cent.
Le but moral de cette comédie eſt
facile à faifir. Son titte a pu d'abord alarmer
quelques Lecteurs ; mais chaque
ſcène a dû les raffurer. On ne pouvoit
traiter avec plus de réſerve un ſujet qui
en promettoit ſi peu; nulle expreſſion qui
puille bleſſer l'oreille la plus délicate ;
nulle image qui puiffe choquer l'oeil de
la pudeur. Ce n'est pas un foible mérite
dans une entrepriſe de cette nature. L'Aureur
ne pouvoit jeter plus d'action dans
ſa Comédie , ſans friſer de trop près
l'indécence. Il eſt de ces objets qu'on
ne doit peindre que de profil ; & cette
méthode ſuffit pour les faire connoître.
La dernière ſcène eſt purement accidentelle
, mais , au moins , ne choque t- elle
pas la vraiſemblance : plus d'une Nymphe
de nos jours pourroit retrouver ſon
frère dans le cocher qui doit la conduire.
Cette rencontre égaye & anime le tableau .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Histoire de Loango , Kakongo , & autres
Royaumes d'Afrique , rédigée d'après
les Mémoires des Préfets apoftoliques
delaMiſſion Françoiſe , enrichie d'une
Carte utile aux navigateurs , dédiée à
Monfieur , par M. l'abbé Proyart';
I vol. in- 12 ; prix 3 liv. relié en veau .
A Paris , chez C. P. Berton , Libraire ,
rue Saint-Victor; N.Crapart , Libraire ,
rue de Vaugirad ; & à Lyon , chez
Bruyſet Ponthus, Imprimeur-Libraire,
rue Saint-Dominique , 1776.
CetOuvrage intéreſſant fait connoître,
d'une manière affez détaillée , une portion
de l'Afrique ſur laquelle les Voyageurs
n'avoient donné juſqu'à préſent
que des notions imparfaites & pleines
d'erreurs. M. l'Abbé Proyart l'a diviſé
en deux parties. Dans la première , qui
contient proprement l'Hiſtoire naturelle
& civile des Royaumes de Loango ,
Kakongo , & des Etats circonvoiſins , il
décrit la fituation géographique des
lieux & la température du climat ; la
nature du fol , & fes principales productions
dans le genre végétal & animal ;
le caractère , les moeurs & coutumes des
NOVEMBRE. 1776. 77
L
1
peuples du pays ; leurs occupations ,
leur Gouvernement , leurs loix , leur
commerce , leurs guerres , leur langue
& leur religion. La ſeconde partie renferme
l'hiſtoire de la Miſſion Françoiſe
établie dans ce pays. Nous allons extraire
de la première partie quelques-unes des
obſervations les plus curieuſes.
» Le Bananier eſt moins un arbre
qu'une plante , & ſe porte pourtantjufqu'à
la hauteur de douze à quinze pieds ,
fur un tronc de huit à dix pouces de diamètre.
Le fruit fort du milieu de ce
tronc en forme de grappe , que nous
appelons régime. Ce régime porte depuis
cent juſqu'à deux cens bananes , & la
banane eſt dehuit à dix pouces de longueur
, fur environ un pouce de diamètre
, de forte qu'une bonne grappe fait
la charge d'un homme. Un bananier n'en
porte jamais qu'une , & il meurt dès
qu'on l'en dépouille ; auſſi a t- on coutumed'abattre
l'arbre pour avoir fon fruit;
mais, pour un pied qu'on coupe , il en
renaît plufieurs autres. Letronc du bananier
eſt revêtu de pluſieurs couches d'une
eſpèce de tille avec laquelle les Nègres
font des cordes. Ses feuilles ont ſept, à
huit pieds de longueur, ſur dix-huit à
Diij
23 MERCURE DE FRANCE.
vingt pouces de largeur ; elles ont prefque
autant de conſiſtance que notre parchemin:
elles ſe plient & ſe replient
en mille manières ſans fe caffer. On
peut en faire des parafols ; on s'en fert
fur-tout pour couvrir les pots & les
grands vafes » .
>>Quelques uns des arbres des forêts
de Loango font tendres & ſpongieux ;
ils réſiſteroient à la hache , comme l'écorce
du liége; mais on les couperoit
facilement avec un ſabre bien affilé .
D'autres font d'un bois très-dur ; il s'en
trouve un qui , au bout de quelques
mois qu'il a été abattu , durcit au point
qu'on en fait des enclumes pour battre
le fer rouge : on tenteroit vainement d'y
faire entrer un clou à coups de marteau » .
د
» Le coucou de ce pays eſt un peu
plus gros que le nôtre ; il lui reſſemble
pour le plumage , mais il chante tout autrement.
Le mâle commence à entonner
cou , cou cou... en montant toujours
d'un ton , avec autant de juſtelle qu'un
Muſicien chante la gamme. Quand il en
eſt à la troiſième note , la femelle reprend
& monte avec lui juſqu'à l'octave , &
ils recommencent toujours la même
chanfon ».
NOVEMBRE. 1776. 79
,
" Il ſe trouve dans cette contrée un
infecte de la groffeur d'un hanneton
qui eſt de la plus grande utilité dans un
climat chaud. Il eſt le boueur & le
vuidangeur de tout le pays. Il travaille
avec une affiduité infatigable à ramafler
toutes les immondices qui pourroient
corrompre l'air ; il en fait de petites
boules qu'il cache fort avant dans des
trous qu'il a creusés en terre. Il eſt aſſez
multiplié pour entretenir la propreté
dans les villes & les villages » .
• Les Milionnaires ont obſervé , en
paſſant le long d'une forêt , la piſte d'un
animal qu'ils n'ont pas vu , mais qui
doit être monstrueux ; les traces de ſes
griffes s'appercevoient fur la terre , &
y formoient une empreinte d'environ
trois pieds de circonférence. En obfer.
vant la diſpoſition de ſes pas , on a reconnu
qu'il ne couroit pas dans cet
endroit de ſon paſſage , & qu'il portoit
ſes pattes à la diflance de ſept à huit
pieds les unes des autres » .
« Il y a fur les côtes de Loango , une
eſpècede poiſſon malfaiſant, qui cauſe ſouvent
beaucoupde dommage auxCapitaines
Européens. Il a la tête trois fois groſſe
comme celle d'un boeuf, Sa manie eſt
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
de défoncer les barques & les canots. Il
s'approche des endroits où les vaiſſeaux
font à l'ancre; il lève le cou au-deſſus
de l'eau , & s'il apperçoit un canot , il
s'élance par- deſſous avec impétuoſité ,
il le défonce du premier coup de tête ,
&il prend la fuite. Il dédaigne les pirogues,
jamais il neles attaque ».
Lespeuples de ces contréesne comptent
point le nombre de leurs années ; « ce
>>ſeroit, diſent- ils, ſe charger la mémoire
>> d'un calcul inutile, puiſqu'il n'empêche
>>pas de mourir, & qu'il ne donne aucune
>> lumière ſur le terme de la vie » . Ils
enviſagent la mort comme un précipice
vers lequel on s'avance les yeux bandés ,
en forte qu'il ne ſertde rien de compter
ſes pas , puiſqu'on ne fauroit appercevoir
quand on approche du dernier , ni l'é
viter.
La manière dont ils font la converfation
, eft fingulière. Ils font aſſis par terre
en rond, les jambes croisées; la plupare
ont la pipe à la bouche. Ceux qui ont
du vin de palmier, en apportent avec eux ;
&de temps en temps , on interrompt la
ſéance pour boire un coup , en faiſant
paffer une calebaſſe à la ronde. Celui qui
entame la converſation , parle quelque
1
NOVEMBRE. 1776. 8'г
fois un quart-d'heure de ſuite. Chacun
l'écoute dans un grand filence: un autre
répond , & on l'écoute de même ; jamais
on n'interrompt celui qui parle. A voir
le feu qu'ils mettent dans leur déclamation
, on croiroit qu'ils diſcutent les
affaires les plus épineuſes ou les plus
importantes ; & l'on est tout furpris
quand on prête l'oreille , de reconnoître
qu'il n'eſt queſtion que d'une méchante
plume d'oiſeau , ou de quelques obfervances
ridicules & fuperftitieuſes. Lorfqu'on
afſiſte à leur converſation , fans
entendre la langue , on pourroit la prendre
aisément pour un jeu. Il y a chez
eux un uſage bien fingulier & fort bien
imaginé, pour foutenir l'attention des
auditeurs , & donner du reffort à des
converſations i fades par elles mêmes.
Lorſqu'ils parlent en public , ils déſignentlesnombres
par des geſtes . Celui ,
par exemple , qui veut dire ; « J'ai vu
>> fix perroquets & quatre perdrix », dit
implement; « J'ai vu † perroquets &
† perdrix » ; & il fait en même temps
deuxgeſtes , dont l'un répond au nombre
fix , & l'autre au nombre quatre. Atu
même inftant , tous ceux de la compagnie
crient , fix , quatre;& le difcoureur
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
continue. Si quelqu'un paroiſloit embar
raflé , ou prononçoit après les autres ,
on jugeroit qu'il fommeilloit , ou qu'il
avoit l'eſprit ailleurs , &il paſſeroit pour
impoli .
Ces peuples font humains & obligeans
euvers tout le monde. Les hôtelleries
ne font point en uſage parmi eux.
Un voyageur qui paſſe par un village à
l'heure du repas , entre ſans façon dans
la première cafe , & y eſt le bien venu :
le maître du logis le régale de ſon mieux ,
& après qu'il s'eſt repoſé , le conduit
dans ſon chemin. Quand un Nègre s'apperçoit
que fon hôte ne mange pas
d'affez bon appétit , il cherche le meil
leur morceau du plat , mord dedans ,
& lui préſente le reſte ; en difant :
>>mangez ſur ma parole »."
,
Comme la plupart de nos maladies
font occaſionnées par des excèsde table
les Nègres , qui mènent toujours une vie
également fobre & frugale , font rarement
malades ; & un grand nombre parmi
eux parviennent à une extrême vieillefle.
Le Roi actuel de Kakongo , nommé
Poukouta , eſt âgé de cent vingt- fix
ans. Il s'eſt toujours bien porté , & ce
ne fut qu'au mois de Mars de l'anné
NOVEMBRE. 1776. 83
dernière , qu'il ſe reſſentit , pour la première
fois , des infirmités de la vieilleſſe ,
&que ſa vue & ſesjambes commencèrent
à s'affoiblir ; mais il a encore toute fa
tête , & il emploie habituellement cinq
ou fix heures patjour à rendre la juſtice
'à ſes ſujets .
Il n'y a point de priſons publiques.
Lorſque le Roi juge à propos de furfeoirà
l'exécution de quelques criminels ,
on leur attache au cou une pièce de bois
fourchue , longue de huit à dix pieds , &
trop peſante , pour qu'ils puiſſent .la
foutenir avec les mains, de forte qu'ils
ſe trouvent captifs en pleine campagne .
On en voit quelquefois qui, ne pouvant
marcher en avant , parce que la pièce
de bois leur couperoit la reſpiration ,
tâchent de ſe traîner à reculons ; mais
on necourt pasaprès eux , parce qu'on fait
qu'ils ne fauroient aller bien loin. Ces
prifonniers vagabonds n'ont de nourriture
que celle qu'on leur donne par com.
paſſion. Perſonne ne penſe à les délivrer ;
celui qui le feroit ſeroit mis à leur place ,
s'il étoit découvert.
Par un uſage fingulier, le Roi de Kakongo
eſt obligé de boire un coup à
chaque cauſe qu'il juge , & quelquefois
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
il en juge cinquante dans une ſéance.
S'il ne buvoit pas , le jugement ſeroit illé.
gal . Il tient tous les jours fon audience
depuis le lever du ſoleil , c'eſt à-dire ,
environ fix heures , juſqu'à ce qu'il n'y
ait plus de cauſes à juger. Il eſt rare
qu'il foit libre avant onze heures ou
midi.
Ce petit nombre d'articles , pris au
hazard , doivent faire juger de l'intérêt
répandu dans ce volume.
L'Amour accufe , Počine en quatre chants,
traduit de l'Allemand de M. Wieland ;
troiſième Poëme des jeux de Calliope ,
ou Collections de Poëmes Anglois ,
Italiens, Allemands & Eſpagnols , en
deux , trois & quatre chants. A Londres;
& ſe trouve à Paris , chez
Ruault , Libraire , rue de la Harpe
1776 , in-80. Prix t liv. 4 f. broché.'
Ce Poëme eſt dans un gente tout-àfait
agréable & badin , & la fable en eft
fimple & ingénieuſe. Minerve , l'Hymen&
pluſieurs autres Dieux accufene
l'Amour devant la Cour céleste , & ſe
plaignent des défordres que ce petitdien
cauſe dans l'Olympe. L'Amour paroîr
NOVEMBRE. 1776. 85
devant le tribunal, accompagné des Ris ,
des Graces &de toute ſa fuite en deuil.
Réduit à avouer ſes fantes , il ſe jette ,
en pleurant , aux pieds de Jupiter , &
prévient fon jugement , en annonçant
qu'il va ſe bannir lui nême: en effet ,
il s'envole auſſi tôt , ſuivi de ſon cortège.
L'ennui ſaiſit bientôt les Immortels , &
les force enfin à rappeler l'Amour parmi
eux , & la joie & les plaiſirs avec lui.
Quelques traits que nous allons rapporter
du premier chant, donneront une
idéedu ton de ce petit Poëme Les animaux
que la Fable donne pour attributs
aux différentes divinités , s'amuſent dans
l'anti - chambre de Jupiter , à réformer
le monde. « Que les hommes font
>>>fous! dié un paffereau. Pourquoi font-
>> ils malheureux ? N'ont'ils pas des orga-
>> nes pour ſentircomme nous ? Si Jupiter
>> vouloit me conſuker , je lui dirois en
>> toute humilité : Ote , ô grand Jupiter ,
>> à la foible créature qui tient le milieu
» entre le paſſereau & la divinité , le
>> pouvoir de ſe tourmenter ſoi-même ,
>> donne lui l'eſprit léger du brillant pa-
> pillon ; donne lui encore une choſe....
>> J'entendis unjour dansunboisun ſage
>>parler du fort d'une taupe ;& il en par
1
86 MERCURE DE FRANCE.
>> loit avec une forte d'envie. Accorde à
» l'homme ce don précieux qui le
>> rend jaloux du bonheur de la taupe ;
» & tes oreilles , ô Jupiter, ne ſeront plus
> importunées de ſes plaintes.....
Moi , dit l'âne de Silène , en bâillant,
» & en ſe ſecouant , ce n'eſt pas que je
>> m'eſtime plus qu'un autre ; mais , grace
> àJupiter qui me fitâne , toujours fidèle
>>à ma vocation , je ne trouve jamais à
>> quoi penſer ; c'eſt , ſelon moi , une
> bonne recette pour ne s'affliger de
> rien. Je porte mon maître , & je man-
> ge mes chardons dans la plus grande
>> fécurité ; ſans trop d'examen , je crois
>> toujours que le meilleur eſt ce que j'ai
>>> devant moi ; & nul animal de mon
» eſpèce , que je ſache , n'a jamais aimé
» ni haï juſqu'à l'extravagance . Mes
> oreilles ſont d'une longueur honnête ;
>> mais je préfère une vielle & un cha-
>> lumeau aux ſymphonies de Jomelli &
>> aux chants du chevalier Gluck , quoi.
>> qu'il ne faille pas diſputer de goûrs ,
>>quand on aime la paix. Enfin tout m'eſt
>> aſſez égal; cependant je crois , ſauf
meilleur avis , que fi Jupiter vouloit
>>changer toute la gent humaine en celle
>>de mon eſpèce , le dommage ne feroit
NOVEMBRE 1776. 87
• pas conſidérable , & le profit , clair
>> comme le jour pour le plus grand
>> nombre....
>>Tandis qu'on philoſophoit avec feu
> dans l'anti- chambre , la paone de Junon
> étoit mollement couchée ſur un car-
» reau , vis- à-vis la plus grande glace de
> la falle , & s'amuſoit à confidérer l'i-
> mage qu'elle y réfléchiſſoit. Le Cygne
>>d'Apollon , élevé parmi les Muſes , &
>>le plus tendre qui chanta jamais fur les
>>bords du Srymon , étoit couché aux
>>pieds de cette belle , qu'il careſſoit en
>>allongeant ſon long cou voluptueux.
>> Que le monde , ô ma charmante , aille
>>comme il pourra ; les projets réuſſiſſent
>> rarement ; & en vérité je n'y trouve
>>pas beaucoup à redire. Dans le temps
>>des rofes , quelquefois au clair de la
>> lune , ce monde que l'on calomnie , ne
* me paroît pas ſi mal ; mais pour le ren-
>> dre , à mon gré , le meilleur des mon-
> des poſſibles , je n'aurois qu'une grace
→ à demander à Jupiter ; ce ſeroit , ma
>> charmante , de te voir toujours , de
>> te contempler éternellement avecau-
>>tant d'yeux qu'on en admire dans ta
>> queue , & de puiſer dans tes regards la
> mort la plus douce ».
$8 MERCURE DE FRANCE.
:
La traduction de ce Poëme paroît
faite avec exactitude ; elle eſt écrite avec
agrément. Il eſt cependant échappé
quelquefois aux Traducteurs des négligences
de ſtyle. Nous avons remarqué
une faute contre la langue dans le ſecond
chant , où Minerve dit , « les
>>Muſes ſe deshonorent & moi , depuis
>>qu'elles ont pris l'Amour pour leur
> guide ». L'exactitude demandoit au
moins: " les Muſes deshorent elles & moi »;
mais pour traduite élégamment , il falloit
dire: les Muſes me deshonorent , &
> ſe deshonorent elles- mêmes .
८
LeMature Toscan , ou Nouvelle Méthode
pour apprendre la langue Italienne ,
contenant les élémens généraux de
toute langue , les principes de la langue
Toſcane , développés d'une manière
concife & facile ,les règles de la ſyntaxe
Italienne , & douze dialogues familiers
très- intéreſſans pour ceux qui
ſouhaitent de parler correctement l'Italien
en très peu de temps ; par M.
P'Avocat Marcel Borzacchini , Profeffeur
de langues Italienne & Angloiſe ,
à Paris . A Londres ; & ſe trouve à
Paris , chez d'Houry , rue de la vieille
NOVEMBRE. او . 1776
Bouclerie,&Molini , rue de la Harpe ;
1776. 1 vol . petit in-8°.
Ces nouveaux élémens nous ont paru
beaucoup plus propres que tous ceux
qui avoient paru auparavant , à faciliter
l'étude de la langue douce & harmonieuſe
des Pétrarque , des Dante , des
Arioſte & des Tatle. M. Borzacchini s'eſt
attaché , avec encore plus de ſuccès que
ſes prédéceſſeurs , à en ſimplifier les principes.
La grammaire de Vénéroni , l'ane
des meilleures & des plus ufitées , &
dont M. Borzacchini taifoit uſage avant
de compoſer la ſienne , quoique digne
de ſa réputation , à quelques égards , con
tient beaucoup de règles vicieuſes , de
termes impropres &de manières de parler
furannées , malgré les corrections
fucceſſives d'un grand nombre d'Editeurs.
On y defiroit d'ailleurs , avec raifon,
plus d'ordre & moins de prolixité , ces
conſidérations ont déterminé l'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons , à
rédiger & faire imprimer les nouveaux
élémens qu'il avoit composés pour ſes
écoliers , & qu'il employoit depuis longtemps
dans ſes leçons .
M. Borzacchini a diviſé ſa Méthode
9. MERCURE DE FRANCE.
en trois parties. La première contient des
principes généraux applicables à toute
langue ; la ſeconde renferme les principes
particuliers à la langue Italienne ; & la
trolième , la ſyntaxe de cette langue.
Cette dernière contient , ſuivant l'uſage
le plus moderne de l'idiome Tofcan ,
tout ce qui a rapport à la conſtruction &
à l'élégance . Douze dialogues Italiens &
François , propres à faciliter l'intelligence
de la converſation Italienne , forment ,
en quelque forte , une quatrième partie.
Toutes les règles renfermées dans
cette nouvelle Methode , font de la plus
grande clarté , & accompagnées d'un
grand nombre d'exemples. Nous nous
** fommes convaincus , par la comparaiſon
que nous en avons faite nous- mêmes ,
des avantages qu'elle a, à cet égard ,
fur celle de Vénéroni . Un autre avantage
très-précieux , c'eſt celui de la plus parfaite
pureté du langage , M. Borzacchini
étant de Sienne en Toſcane , c'est-à- dire,
de la ville & de la province où l'on écrit
& l'on parle l'Italien le plus pur & le
plus élégant.
Une différence remarquable que nous
avons apperçue en parcourant cet Onvrage
, entre M. Borzacchini & VénéNOVEMBRE.
1776 . 91
roni , & qui tient apparemment à la
pureté de la langue Tofcane , c'eſt que
le premier termine en o la première perſonne
de l'imparfait de l'indicatif de
tous les verbes ; comme avevo , ero , cantavo
, &c . au lieu que Vénéroni les
termine en a ; aveva , era , & c . Il paroît
hors de doute que la terminaiſon en o
doit être préférée .
4
Le Maître d'Histoire , ou Chronologie
élémentaire , hiſtorique & raifonnée
des principales hiſtoires ; diſpoſée pour
en rendre l'étude agréable & facile à la
jeuneſſe; Ouvrage qui peut fervir de
fuite aux principes d'inſtitution.A Patis
, chez la veuve Defsint , Libraire ,
rue du Foin-Saint - Jacques ; 1776.
in-12.
Ces élémens de Chronologie préfentent
l'Hiſtoire univerſelle diviſée en époques
dans ſon enſemble & dans ſes différentes
parties , & réduite aux faits principaux.
La récapitulation des douze chapitres
ou parties dont l'Ouvrage eſt compofé
, en indique la diviſion . Le premier
contient l'Histoire univerſelle depuis la
création du monde , juſqu'à nos jours ,
92 MERCURE DE FRANCE.
diviſée en quinze époques. L'Histoire
Sainte , partagée en ſept époques , depuis
la création du monde , juſqu'au premier
voyage de S. Paul à Rome , eſt contenue
dans le ſecond chapitre. Le troiſième
renferme l'Histoire Eccléſiaſtique divifée
en ſept époques , dont la première com.
mence à la fin de la dernière époque de
l'Histoire Sainte , & la ſeptième ſe termine
à l'extinction de l'Ordre des Jéſuites,
en 1773. Le quatrième chapitre comprend
l'Histoire Ancienne , en cinq époques
, depuis la fondation du premier
empire des Affyriens , juſqu'à la réduction
de l'Egypte en province Romaine
par Auguſte. Le cinquième , l'Hiſtoire
Romaine , en cinq époques , depuis la
fondation de Rome , joſqu'à la bataille
d'Actiom . Le ſixième , l'Hiſtoire des Em.
pereurs Romains , en ſept époques , depuis
la bataille d'Actium ,qui mit Auguſte
en poffeffion de l'Empire , juſqu'à la
fondation de Conſtantinople par Conf.
tantin. Le ſeptième , l'Histoire du Bas-
Empire , en huit époques , depuis la fondation
de Conſtantinople juſqu'à la priſe
de cette ville par lesTurcs en 1453. Le
huitième , l'Hiſtoire de France en cinq
époques , depuis Pharamond , juſqu'a
NOVEMBRE. 1776. 93
Louis XVI . Le neuvième , l'Histoire d'I .
talie , en neuf époques , depuis la fin de
l'Empire d'Occident , juſqu'au règne de
Ferdinand IV, Roi de Naples & de
Sicile , actuellement régnant. Le dixième
renferme l'Hiſtoire d'Allemagne , en huic
époques , depuis la bataille de Tolbiac ,
gagnée en 496 par Clovis , contre les
Allemands ou Souabes , juſqu'à l'avénement
de Joſeph II au trône impérial.
Le onzième , l'Hiſtoire d'Eſpagne ,
en ſept époques , depuis Ataulphe , Roi
des Viſigoths , vers l'an 412 , juſqu'à
CharlesIII, Roi d'Eſpagne actuellementtégnant.
Ledouzième enfin, l'Histoire d'Angleterre,
en ſept époques, depuis Egbert ,
premier Roi d'Angleterre , en 800 , jufqu'à
Georges III , actuellement regnant.
On a ajouté à la fin du volume , quelques
Obfervations , & deux Supplémens
au chapitre de l'Hiſtoire Sainte , renfermant
le précis de deux périodes de
l'Hiſtoire des Juifs , qui ne ſe trouvent
pointdansl'Ecriture Sainte , dont le premier
comprend 251 ans , depuis Néhé
mie, juſqu'aux Macchabées ; & le ſecond,
135 ans , depuis la fin de l'Hiſtoire des
Macchabées ,juſqu'à la naiſſance de J. C.
Toutes ces différentes époques d'Hiſtoire
94
MERCURE DE FRANCE.
f
font développées avec netteté & précifion
, & l'on doit regarder comme trèseffentiel
de mettre entre les mains des
enfans , un Ouvrage ſi propre à graver
facilement dans leur mémoire , les principes
d'une Science qui eſt la baſe néceſſaire
de l'étude importante del'Hiftoire.
Médecine moderne , ou Remèdes nouveaux
& autres récemment uſités pour
le traitement des maladies les plus
dangereuſes & les plus funeſtes à
l'humanité , par M. Buchoz , Médecin
Botaniſte & de quartier Surnuméraite
de Monfieur , ancien Médecin
ordinaire de Monſeigneur le Comte
d'Artois ; de feue Sa Majesté le Roi
de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar ; Docteur agrégé du Collége
Royal de Nancy , & de la Faculté de
Médecine de la même ville ; & par
feu M. Marquet , fon beau-père
premier Doyen du Collége Royal des
Médecins de Nancy , Médecin ordi.
naire & Botaniſte de feu S. A. R.
Léopold I , Duc de Lorraine & de
Bar , Médecin confultant de l'Hôtelde-
ville. A Paris , chez Lacombe ,
,
NOVEMBRE. 1776 . 95
Libraire , 1777. Avec approbation&
permiflion.
L'Auteur a raſſemblé , dans le Traité
que nous annonçons , une partie des
remèdes nouveaux qu'il a publiés dans
ſes différens Ouvrages , ou qu'il a renouvelés
, & qui étoient ignorés. On y
trouve jointes la plupart des découvertes
médecinales de M. Marquet , & différentes
formules de ce Médecin , qui font
réellement de vrais préſensà faire à l'humanité.
Ce qui a engagé l'Auteur à mettre
au jour ce Recueil , c'eſt , dit- il dans ſa
préface , pour deux raiſons. La première ,
que la plupart de cesremèdes ſe trouvent
épars en une infinité de volumes qu'il
faudroit parcourir pour les retrouver ; &
la ſeconde , parce que différentes perſonnes
s'en font appropriés pluſieurs ,
dans l'efpérance ſans doute qu'on ne les
réclameroit point.
Tout l'Ouvrage eſt diviſéen 21 chapitres.
Le premier traite de la phtyſie pul .
monaire : l'Auteur y développe tout au
long la nouvelle méthode qu'il a publiée ,
pour traiter cette maladie par les fumigations
, qui ont réuffi en pluſieurs cas ,
ſuivant les obſervations rapportées dans
96 MERCURE DE FRANCE.
ce chapitre : on y trouve gravées les différentes
machines propres à faire les
fumigations. La plupart des Univerſités
les ont adoptées : on a foutenu en Allemagne
pluſieurs thèſes à leur ſujet ; &
même encore tout récemment , dans
la Faculté de Médecine de Nancy. Il
en eſt auſſi fait mention dans le cinquième
volume des Mémoires de l'Académie
Royale de Chirurgie. Ce Recueil
peut faire date de l'année où M. Buchoz
les a mis en uſage à Paris. Le ſecond
chapitre concerne le bois de quaffi . M.
Buchoz eſt le premier qui l'a fait con.
noître à Paris ; actuellement ce bois eſt
très-en uſage par toute la France , dans
la Suiſſe & ailleurs. Il eſt infiniment
ſupérieur , par ſes qualités , au quinquina.
Dans le troiſième chapitre , l'Auteur rapportedifférentes
obſervations qui confta
tent l'efficacité de certaines plantes pour
le traitementde la pierre , de la gravelle
&de la colique néphrétique. Le quatrième
chapitre eſt encore plus intéreſſant : il
renferme pluſieurs remèdes nouveaux
pour les maladies les plus déſeſpérées ,
&dont l'efficacité ne peut être conteſtée.
Dansle chapitre ſuivant , on expoſe une
méthode pour traiter l'aſthme.
Tout
NOVEMBRE. 1776. 97
Tout le monde ſait que le cancer ,
le charbon & la gangrenne font des
maladies d'autant plus déplorables , qu'il
ne ſe trouve preſqu'aucun remède dans
la Médecine pour les guérir ; cependant
dans le chapitre ſixième , l'Anteur- offre
à ſes concitoyens , dans une petite plante
mépriſée, un remède ſpécifique dans ce
cas , remède qu'un particulier de Franche-
Comté s'eſt voulu approprier , au préjudice
de l'Inventeur qui l'a publié depuis
fort long-temps. Dans le chapitre ſeptième
, l'Auteur réclame le nouveau remède
pour détruire le ver ſolitaire , qui n'eſt
compoſéque de racines de fougère mâle ,
&de remèdes draſtiques , & qui eſt préciſément
le même que M. Marquet a
publié en 1750 , à quelques minuties
près ,& qui ſe trouve encore rapporté
dans leManuelmédical & ufuel des plan
zes , par M. Bachoz , en 1770. Cet
Auteur donne dans le chapitre ſuivant ,
une deſcription d'une nouvelle machine
pour les fumigations dans les maladies
de matrice; cette machine y eſt gravée.
Le neuvième chapitre concerne l'inoculation
de la petite vérole : le parallèle de
cette méthode avec la greffe , y est trèsbien
développé. Dansle dixième & l'on
E
>
き
98 MERCURE DE FRANCE.
:zième chapitre , on rapporte des métho
des pour éviter les maladies convulfives
& les fièvres intermittantes. Dans le
douzième , on fait voir de quelle utilité
eſt la muſique pour la connoiſlance du
pouls . Dans le treizième , on indique les
végétaux propres à remplacer l'ipécacuana
dans la dyfenterie. La quatorzième renferme
une obſervation ſur la guériſon
d'une hydropiſie de poitrine. Le quinzième
, le ſeizième & le dix- ſeptième traitent
de l'arnica , du trèfle aquatique &
du creſſon de roches , qui font autant de
plantes dont on ne peut affez accréditer
l'uſage dans différens cas. Dans le dixhuitième
chapitre , on trouve une énumé
ration des plantes propres à remplacer le
mercure dans les maladies vénériennes ;
&dans le chapitre qui fuit , M. Buchoz
fait connoître l'utilité de l'aimant dans
la Médecine , principalement contre les
tremblemens. Il ne rapporte ici que ce
qu'il en a dit en 1770 , pour faire voir
à ſes lecteurs qu'on connoiſſoit même
antérieurement avant ce temps ſon efficacité
, & que c'eſt mal- a-propos que
quelqu'un s'en eſt voulu approprier la
découverte. Le chapitre vingtième renferme
quelquesguériſonsde ſcorbutiques .
NOVEMBRE. 1776. 99
i
Perſonne n'ignore qu'il ne s'eſt trouve ,
juſqu'à ce jour aucun remède fûr pour
guérir la teigne , ſi on en excepte l'emplâtre
de poix navale , quoiqu'on en ait
annoncé dans les papiers publics un avec
la poudre de crapaud ; cependant le Docteur
Marquet a découvert deux remèdes
de la plus grande efficacité contre cette
maladie. Ce ſont ces remèdes dont M.
Buchoz gratifie le public dans le vingtunième
& dernier chapitre. M. Carrere ,
Cenſeur royal , dans l'approbation qu'il
a donnée , dit que cet Ouvrage renferme
des vues nouvelles , qui ne peuvent que
le rendre utile.Au ſurplus , l'Auteuraſſure
avoir fait uſage de la plupart des remèdes
indiqués , avec le plus grand ſuccès ; &
cet Auteur eſt d'autant plus croyable ,
que l'Hôtel de ville de Nancy lui en a
rendu témoignage par une atteſtation
authentique qui ſe trouve à la fin du Recueil
que nous annonçons.On ne peut
donc affez marquer de reconnoiſſance à
M. Buchoz de publier gratuitement de
pareilles découvertes , & de ne chercher
en cela qu'à ſe rendre utile à ſes concitoyens
. Il mérite à tous égards toutes fortes
d'encouragemens , tant pour la publication
de ces remèdes , que pour les
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
différens Ouvrages qu'il fait paroître
journellement , fur l'Histoire Naturelle
&économique de la France.
Effai chronologique , historique &politique
fur l'Isle de Corſe, avec des notes
importantes fur les droits de la France ,
relativement à cette poffeffion , prefqu'auſſi
anciens que la Monarchie
enſemble l'origine de ces Peuples ,
leurs moeurs , leurs caractères , la defcription
de ſon ſol , & fes différentes
révolutions juſqu'à la réduction aux
armes du Roi ; par M. FerrandDupuy,
Conſeiller de Confiance de la Maiſon
Souverainę de Naffau. A Paris , chez
Baſtien , rue du Petit Lion , F. St.G.
vol. in- 12. br. 24f.
M. Dupuy, après nous avoir préſenté
un précis chronologique de l'Histoire des
Corſes , & desdroits anciens&primitifs
de la France ſur cette Ifle , nous fait une
deſcriprion abrégée de ſon ſol & de ſes
produits , & nous donne une légère efquille
des moeurs & du caractère de ces
Infulaires.
L'ifle de Corſe eſt ſituée entre le quarantième
& le quarante deuxième degré
NOVEMBRE. 1776. ΤΟΙ
de latitude; elle a cent cinquante lieues
françoiſes de tour , environ quarante
lieues de longueur fur quinze à vingtde
largeur . Des Géographes peu exacts ont ,
fur la foi de leurs prédéceſſeurs , ré
pété que la température de cette Iſle
mauvaiſe , & que fon terroir eſt ingrat
& fterile. M. Dupuy ſoutient au contraire
que jamais fituation ne fut plus
heureuſe que celle de l'lfle de Corſe.
L'air y eſt pur & fain dans les lieux élevés
, où les naturels parviennent à la plus
grande vieilleſſe. A l'égard des endroits
plus rapprochés de la mer , il ſe trouve,
comme par- tout ailleurs , des lieux où
l'air eft plus groſſier , & ſujet ſouvent à
être corrompu par des exhalaiſons d'eaux
croupiſſantes , que la pareſſe & l'indolence
des Infulaires ont laiffés fans écoulement
; mais les moindres travaux leur
rendroient cette falubrité , qui du temps
desCarthaginois&des Romains , faifoit
regarder la Corſe comme une riche poffeffion
, néceſſaire même à la puiſſance
de ces deux Nations ; aufli ne ceffèrentellesdedifputer
cette conquête , juſqu'à
ce que le génie tutélaire de Rome l'emportat
à la fin fur celui de Carthage , &
affervit cette Ifle fars retour. Les Ro-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
mains lui avoient impoſé un tribut annuel
de deux cents mille livres de cire.
La cire & le miel font encore aujourd'hui
une des grandes richeſſes de la
Corſe. Cette production , qui eſt de la
meilleure qualité en Corſe , pourroit devenir
une branche conſidérable de commerce
, par l'établiſſement de blanchifferies
& de manufactures de flambeaux
& de bougies. M. Dupuy propoſe de
faire fabriquer de ces bougies , où l'on
feroit entrer des parfums. Ce luxe , adopté
par certains Peuples de l'Afrique & de
l'Inde , pourroit tenter nos riches confommateurs
, & procurer beaucoup d'argent
aux Corſes , qui s'occuperoient de
ce genre de commerce. Sénèque & Tacite
parlent des vins de cette Iſle , qui étoient
fervis fur les tables les plus ſomptueuſes
de Rome. Ils alloient même de pair avec
les vins de Falerne , de Chypre , de Syracuſe
& de Malaga. Il ſeroit peut- être
facile de leur rendre cette qualité ſupérieure
qui les faiſoit rechercher autrefois
par les Lucullus , en faiſant paffer en
Corſe quelques vignerons de France les
plus expérimentés , qui étudieroient le
terrein , & enſeigneroient aux Corſes la
méthode de culture qu'il faudroit adop
NOVEMBRE. 1776. 103
ter. Les huiles de cette Ille n'ont également
beſoin que d'une culture ſuivie ,
pour approcher de la fineſſe des nôtres
les ffuurpaſſer même, &devenir une branche
conſidérable de conſommation. Le
premier aſpect de la Corſe n'eſt point
agréable , à cauſe des hautes montagnes
qui en maſquent le coup-d'oeil , & n'offrent
à la vue qu'un amas de rochers ,
que l'on ne ſuppoſeroit jamais contenir
un fol fufceptible de culture ; cependant
ces montagnes forment , de diſtances en
diſtances , de petites plaines très- fertiles
plantées , dans les endroits habités , de
toutes fortes d'arbres fruitiers , orangers ,
bergamotiers , citronniers , châtaigniers ,
oliviers . Celles qui ont été dévaſtées par
-les calamités de la guerre , offrent partout
le même ſol & les mêmes avantages
pour les défrichemens ; on pourroit y
planter des mûriers blancs pour les vers
à foie ; alors on y éléveroit ces inſectes
précieux qui , ſans beaucoup de ſoin ,
fourniroient des alimens aux manufactures
de France dans les années de diſette
, & procureroient aux Corſes induſtrieux
une branche féconde de commerce
, fur-tout ſi l'on élevoit des fabriques
pour les préparations de ces foies.
E. iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Les figues dont le pays abonde , & les
diverſes eſpècesd'orangers &de citrons ,
productions naturelles à la Corfe , &
qui , dans de certains cantons , ont la
finelle & la bonté de celles de Malte &
de Portugal , pourroient encore fournir
une branche utile de commerce . La Corfe
a auffi des mines de fer , d'or , d'argent
d'une exploitation facile; des falines qui
étoient autrefois d'un rapport confidérable
pour le commerce qui s'en faifoic
chez l'étranger. Cette Iile eſt également
pourvue de plantes médicinales , de végétaux
, d'arbuſtes , d'aromates odorifé.
rents , de racines , de leurs qui , en
France , Aatteroient les curieux , & entteroient
dans l'ornement & la culture
des jardins . On trouve dans les montagnes
, entre Vivario & Borgagnano , une
forêt de pins de toute beauté , par leur
groffeur&hauteur, avec quantité d'autres
arbres , auxquels les Corſes mettent le fea
pour les abattre. Ils ne font uſage de ces
pinsquepour en tirer quelques parties propres
à les éclairer, & laiffent enfuite pourrir
le reſte , ne fachant comment les tranfporter.
Ces arbres , & d'autres propres à
Ja marine, dont la Corſe abonde , attendent
des chantiers de conſtruction pour
NOVEMBRE. 1776. 105
être employés utilement. La Corſe a
toutes les eſpèces d'animaux connus en
terre-ferme , excepté les carnalliers , les
nuiſibles & les féroces. Les ſangliers ,
les porcs , les chèvres , font d'une venaifon
& d'une chair exquife. Ce pays
nourritbeaucoup de renards , dont la peau
bigarrée& plus belle que celle des renards
de France , pourroit être employée dans
la pelleterie. On rencontre encore dans
lesmontagnes une petite chèvre nommée
maffoly ou muffoly, mouchetée & variée
de couleurs qui la font rechercher ; elle
ſe retire dans les rochers de l'iſle , où
elle paroît ſe plaire , ſans être abfolument
farouche: il eft facile de l'approcher , &
elle ſe prive facilement. L'eſpèce des
chiens ſont des dogues affez doux , de
bon ſervice pour la fidélité, la garde &
la fûreté des beftiaux; enfin les lièvres y
multiplient beaucoup & font très bons.
On n'y voit aucuns lapins. Les montagnes
, les vallées , les marécages offrent
par tout une multitude d'oiſeaux propres
pour la table & la chaffe. Les merles furtout
font très recherchés &d'un manger
exquis. Les chevaux multipliroient beau
coup dans cette Iſle , s'ils étoient foignés.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
La population de cette Iſle en 1740 ,
ſuivant le dénombrement qui en avoit
été fait , montoit à cent-vingt& un mille
habitans. Les guerres en ont emporté
plus d'un tiers ; mais depuis que l'Iſſe eſt
paſſéeſousladominationduRoi de France
& qu'elle jouit d'un calme plus conftant ,
on peut affurer que ſa population s'eſt
accrue d'un ſoixantième. On peut même
eſpérer que ce Peuple éclairé par les inftructions
de ceux qui le gouvernent ,
& animé par leurs récompenſes encourageantes
, connoîtra bientôt tous les
avantages qu'il peut retirer de la fertilité
de fon fol . Différens Hiſtoriens ont employé
les plus noites couleurs pour nous
peindre les Corſes , parce que cette-Nation
a toujours refuſé de reconnoître des
maîtres impérieux & cruels , qui la traitoient
en eſclaves. Mais fices Infulaires ,
excités par la vengeance , ſe ſont portés
aux plus terribles excès , ils n'ont jamais
été féroces par choix & par aucun caraczère
décidé. On les a vu reſpecter les
droits de l'hoſpitalité , accueillir ſouvent
dans leurs montagnes l'être ſouffrant , ou
l'étranger qui avoit beſoin de leurs ſecours
, s'empreffer de le ſervir , partager
avec lui leur ſubſiſtance,s'en priver même
NOVEMBRE. 1776. 107
pour adoucir ſa ſituation & ſes infortunes.
Quoique M. Dupuy ſe ſoit aſſujéti
aux bornes d'une ſimple eſquiſſe , il nous
dit un mot de quelques coutumes &
uſages de ces Peuples. " S'il meurt quel-
>>qu'un , les habitans envoyent leurs
>>femmes viſiter le mort & lui porter
>> des préſens , qui conſiſtent en vin ,
>>châtaignes & tabac. Après avoir beau-
>>coup gémi & lamenté auprès du corps ,
>>fait diverſes queſtions d'uſage aux per-
>>ſonnes qui paroiſſent l'avoir le plus ap-
>> proché dans ſes derniers momens , elles
>> lui parlent, directement , lui deman-
>>dent pourquoi il a quitté ſa famille ,
>>>ſon village , où il étoit conſidéré &
>>eſtimé ? Quel motif ? S'il y avoit eu
>>quelque chagrin ? Pendant ce temps ,
>> elles le retournent de côté & d'autre ,
>> l'examinent & lui parlent , comme s'il
>> pouvoit répondre ; le pincent , le mor-
» dent , redoublent leurs cris & queſtions
>>extravagantes; ſouvent le tirent de def-
>>ſus ſa paillaſſe , le mettent dans une
>> couverture , le ſecouent & l'agitent
>> violemment. Voyant que leurs peines
>> font perdues , qu'il eſt toujours infen-
>> fible à leurs clameurs & à leurs foins ,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
> elles le reportent à ſa place , redou-
>> blent leurs cris & leurs gémiſlemens
>> effroyables ; une eſpèce de rage fuc-
» cède; malheur à la veuve qui auroit
>> attendu la fin de la ſcène ; alors bat-
>>the , égratignée , meurtrie , ſouvent
>>même défigurée , fes enfans partageant
»ces mauvais traitemens , tout fuit ou
»ſe cache aux derniers accès de la fu-
» reur de ces Bacchantes , qui font beau
>> coup louées & applaudies de la vigueur
>> qu'elles ont fait paroître dans cette
» violente excursion ». Les Corſes conviennent
du ridicule de cet uſage ; mais
quand ont leur en parlent , ils répondent
que c'eſt une ancienne coutume de lents
pères , qu'ils fe gardent bien d'abolir
par reſpect pour leur mémore. On peur
croire qu'ils tiennent ces uſages des Sarraſins.
En effet, on trouve en Afrique &
chez les Nègres de la Côte d'Or , & jufques
dans l'iflede Madagascar, à- penprèsla
pratiquedes mêmes extravagances;
mais ces Peuples en donnent pour raiform
que fouvent cet uſage a ſauvé la vie à
de prétendus morts, qui n'étoient que
tombés en léchargie , & que ce cérémo
nial a rappelé à leur état naturel . Voilà
du moins un motif; & peut être que
NOVEMBRE. 1776. ro
d'autres uſages nationaux , que nous
jugeons encore plus ridicules , nous le
paroîtroient moins , fi nous avions également
interrogé ſur leur origine les gens
éclairés du pays .
:Ces uſages bizarres n'ont plus lieu aujourd'hui
que parmi les Montagnardsde
Corſe. Ces Montagnards , comme tous
les Peuples ſauvages , ne connoillant
d'autres loi que la force , tiennent leurs
femmes dans une forte d'aviliſſement &
de fervitude . Ce ſont elles qui font tous
les travaux & les gros ouvrages. Un
Corſe s'amuſe à fumer, va à la chaſſe ,
laiſſe le gibier qu'il a mé fur les lieu ,
revient chez lui , indique en peu de mots
l'endroit où il a laiffé fa proie. Sa femme
quitte tout , court for fes traces , & revient
avec fa charge pour apprêter à
manger. Le mari ſe met ſeul à table ,
fans s'occuper de fa famille , laifle fes
reſtes qu'elle mange à part , s'endort ou
fume. Les habitans des villes avoient
zuffi retenu quelque choſe de ces moeurs
agreſtes des Montagnards; mais depuis
le retour des François dans l'Ifle , ces
moeurs font bien adoucies. Une jolie
Corſe , qui ignoroit autrefois le prix de
ſes charmes, qui étoit même auffi indiffé
IIO MERCURE DE FRANCE.
rente que fon triſte & fombre époux ,
eſt aujourd'hui ſenſible à la louange ; ſe
met avec goût ; cherche à s'attirer plus
d'égards & d'empreſſement de la part des
hommes , & par les qualités aimables
qui lui font propres , & par l'amusement
que l'on trouve dans ſa ſociété.
M. Dupuy termine ſon Eſſai ſur l'Hif
toire de Corſe , par nous donner une
notice fur différens objets d'hiſtoire natutelle
, ſur quelques monuinens hiſtoriques
particuliers à cette Ifle , & fur les
progrès de ces Infulaires dans les arts :
progrès qui , comme on le penſe bien ,
ont dû ſe reſſentir de l'ignorance d'un
Peuple , long- temps occupé de la guerre
&de la chaffe , & qui borné aux beſoins
phyſiques , négligeoit les richeſſes qu'il
pouvoit retirer de fon fol.
Discours fur les Monuments publics de
tous les âges & de tous les Peuples
connus , ſuivi d'une deſcription de
projet de Monument à la gloire du
Roi régnant LOUIS XVI , & de la
France , avec les gravures au premier
trait , des principales faces de ce Monument;
terminé par des obſervations
fur les principaux Monuments de la
NOVEMBRE. 1776. III
!
Capitale de la France : dédié au Roi ,
par M. l'Abbé de Luberſac , Vicaire-
Général de Narbonne , Abbé Commendataire
de Noirlac , & Prieur de
Brive , in-fol. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de l'Univerſité , contre les Écuries
de MONSIEUR ; chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine ; & chez
Cloufier , Imprimeur Libraire rue
S. Jacques.
د
La ſouſcription autoriſée par le Roi ,
que l'Auteur propoſa pour cet Ouvrage
l'année dernière , a deux objets : l'un eft
le Difcours fur les Monuments publics ,
&c. cet Ouvrage paroît ; l'autre , deux
gravures repréſentant les deux faces principales
du Monument projété par l'Auteur
, à la gloire du Monarque régnant
& de la France. Ces deux Eſtampes feront
de trente-cinq pouces chacune de
hauteur , fur vingt- deux de largeur; elles
ferontgravées par M. Laurent , élève du
célèbre Balechou. Sa Majesté , la Famille
Royale , les Miniſtres , les Puiſſances
Étrangères ont foufcrit , tant pour le
Diſcours que pour les Eſtampes . On eſt
le maître de ſouſcrire pour les deuxobjets
àla fois . Le Difcours ſur les Monuments
112 MERCURE DE FRANCE.
publics in-fol. enrichi d'un ſuperbe frontiſpice
& de différentes gravures au premier
trait , ſe trouve aux adreſſes ci-deſſus
, au prix de 24 liv. impreſſion du
Louvre , & de 18 liv. impreſſion de
Clouſier. Le prix de la ſouſcription des
deux gravures pour lesquelles on a fait
fabriquer un papier particulier , eft de
48 liv. dont on paie 12 liv. en ſe faiſant
infcrire , & 36 liv. en les retirant . Ces
deux gravures auroient dû paroître dans
le mois d'Août ; mais la rigueur de
l'hiver obligea l'Artiſte de ſuſpendre ſes
travaux , ce qui en a retardé la livraiſon
juſques vers la find'Octobre. On foufcrit
pour les gravures , au Bureau de Correfpondance-
générale , rue des Deux-Portes-
Saint-Sauveur ; chez Cloufier , Imprimeur
Libraire , rue S.-Jacques ; chez
Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ; &
chez le ſieur Pierre Laurent , Graveur ,
rue & porte S.-Jacques , maiſon d'un
Apothicaire. Ceux qui ſouſcrivent pour
l'ouvrage , ou Discours fur les Monu
ments publics & pour les gravures en
même temps , paient, enrecevant levol.
36 liv.; & les 36 liv. reſtantes , à la
livraiſon des gravures.
Les éloges dont la France retentità
NOVEMBRE. 1776. 113
l'avénement du Roi au Trône , donnèrent
à M. l'Abbé de Luberfac l'idée d'un
Monument tel qu'il n'en avoit point
trouvé de modèle chez aucune Nation ,
&qui , n'anticipant ni fur le temps , ni
fur la reconnoiſſance ; n'exprimant que
les ſentiments actuels des François , les
vertus& les actions du Monarque , con
ſacrés par ſes Édits & par la voix publique
, ne pût être ſuſpect de prévention
ni de flatterie. Par la manière dont ce
Monument est compofé , il laiſſe de la
place pour les actions qu'annonce le commencement
d'un ſibeau règne. Ce projet
• eſt le ſujer des deux belles gravures ,
dont nous parlons .
M. l'Abbé de Luberſac , lorſqu'il conçut
cette idée , s'occupoit du projet de
tracer , ſous un ſeul point de vue , l'Hiftoire
générale des Monuments publics ,
depuis le premier qui fut érigé juſqu'à
nos jours ; projet immenſe qui demandoit
du courage , de la patience & des
talents. Il vovagea , établit des correfpondances
, ſe procura une collection
immenſe de deſſins,de mémoires & d'obſervations
, tant ſur les reſtes des Monuments
de l'antiquité , que ſur les Monuments
poſtérieurs. Pour déterminer les
époques de leur érection , il mit àcon
114 MERCURE DE FRANCE .
tribution la Littérature grecque & latine,
les Ouvrages de nos Savants & ceux des
Savants étrangers. Avec ces ſecours , il
compara les ruines de ceux que le temps
&la barbarie ont détruits avec ce qu'en a
dit l'Hiſtoire ; & parvenu de proche en
proche à l'origine des Arts , il trace l'hiftoire
de leurs progrès en faiſant celle des
Monuments ; & comme , dans tous les
temps , les Arts portent l'empreinte des
moeurs & des caractères des Peuples qui
les cultivent , on peut regarder ce Difcours
comme l'abrégé d'une Hiſtoire univerfelle
du goût , de la religion & de la
philofophie de tous ces Peuples. L'Auteur
s'eſt plus attaché à l'hiſtoire qu'à la
critique , excepté lorſqu'il parle des Monuments
modernes de laCapitale , élevés
ſous les deux derniers règnes , au ſujet
deſquels il dit librement ce qu'il penſe.
Les monuments offrant un ſpectacle
de ſcènes variées à l'infini, plus ou moins
impoſantes , plus ou moins majestueuſes ,
à meſure que le génie qui les a projetés
étoit plus ou moins excité , & que les
Arts qui les ont exécutés étoient plus ou
moins perfectionnés ; leurs deſcriptions
faites avec foin par une eſprit éclairé , capable
d'en ſaiſir toutes les beautés , ont
NOVEMBRE. 1776. 115
jeté dans le ſtyle de ce Diſcours une plus
grande variété.
L'Auteur diviſe ſon difcours , & diftribue
tous les Monuments entrois âges ,
foit qu'ils aient eu pour objet l'utilité
publique , ou la décoration , ou la récompenſedu
mérite.
Dans le premier âge , il trouve Babylone&
fa fameuſe Tour , Monument du
ralliement & de la diſperſion des Peuples.
Cet âge comprend tous les Monumens
de l'Affyrie , de la Perſe , de l'Égypte
, de la Paleſtine & de la Chine .
Le ſecond âge offre à M. l'Abbé de
Luberſac, les Monumentsde la Grèce, où
tant de circonstances heureuſes concoururent
à la perfection des Arts ; ceux de
Rome ancienne, fi féconde en tous genres
de productions du génie ; & ceux des
autres Villes d'Italie.
Le troiſième âge a encore pour objet
l'Italie , ou les Monuments de Rome
moderne , de Veniſe. L'Auteur parcourt
enfuite la Turquie , l'Afrique , l'Eſpagne
, l'Amérique , l'Angleterre , la Suède ,
la Ruffie , & généralement tous les lieux
où les Arts ont pénétré. Il conſidère dans
tous ces pays les Monuments anciens&
les modernes. Les Gaules , ſous la do
116 MERCURE DE FRANCE.
mination des Romains , & après la conquête
des Francs , lui offrent le plus vaſte
théâtre : il finit par la France , qu'il diftingue
en ancienne & moderne.
Il donne la deſcription de la ſtatue
unique & hardie de Pierre-le Grand ,
par le célèbre Falconet. Il faut lire dans
l'ouvrage même ce qu'il dit , en connoif
feur & en Hiſtorien, des plus célèbres
capitales du monde , dont- il caractériſe
Ies beautés , &dont il décrit les principaux
Monuments,
L'Auteur , après avoir parlé des Monuments
de la Capitale , élevés ſous le
règne de Louis XIV & de fon Succefſeur
, ſuppoſe un voyage entrepris par
notre jeune Monarque , qui , pour connoître
tout parlui-même,&tirerde cette
connoiffance les moyens de rendre fes
ſujets heureux , parcourt ſes États. L'Airteur
le fuit dans cette tournée. Le Prince ,
en admirant les établiſſements fans nombre
qu'il rencontre dans les Provinces ,
rend justice au génie desgrands hommes
qui en font les Auteurs, & des Miniſtres
qui les ont protégés ; il examine les for
tifications , les arſenaux , les ports , la
marine militaire & commerçante , la
conſtruction & la manoeuvre des vaifNOVEMBRE.
1776. 117
ſeaux ; il ſe pénètre d'eſtime pour le cultivateur.
Les principales Villes des Provinces
méridionales , Bordeaux , Toulouſe
, Montpellier, Nîmes , Arles, Mar
ſeille , Lyon , offrent à ſes regards un
canal digne des Romains , des atteliers ,
des manufactures , & les plus beaux Monuments
. Enfin , après avoir parcouru le
Royaume , il le ramène dans la Capitale.
Là , il compare ce qu'il voit à ce qu'il
a vusla porte S. Denis, les Boulevards ,
les Gobelins , le Cabinet d'Hiſtoire Naturelle
, la Sorbonne , & c. Là le Prince
découvre d'une main hardie l'urne qui
renferme les cendres du Cardinal de Richelieu
. Cette cendre s'anime , & du
fond de ſon tombeau , Richelieu raconte
les merveilles de fon Miniſtère . Le difcours
que l'Auteur prête aux mânes de
ce Miniftre , eſt digne du Prince, du Miniſtre
& de l'Écrivain . Le Monarque
jette les yeux fur d'autres Monuments ,
tels que les Académies , la Bibliothèque
Royale , la nouvelle Égliſe de Sainte-
Geneviève , l'Hôtel des Invalides , les
Statues de Henri IV, de Louis XIII ,
de fon Succeſſeur , & du feu Roi , & c.
On trouve dans ce morceau les ſcènes
les plus intéreſſantes , telles que le Roi
118 MERCURE DE FRANCE.
à S. Denis ; les acclamations du Peuple
ſe mêlant au choeur des acteurs , dans un
ſpectacle où l'on repréſente une jeune
Princeſſe recevant de ſes Peuples les témoignages
de leur tendreſſe. Enfin l'Auteur
accompagne le Roi à ſon Sacre ; il
entre dans les détails les plus touchants ,
& c'eſt par-là que ce Diſcours eſt terminé.
4
1
On fent bien que l'Auteur parcourt
trop d'objets , pour pouvoir s'arrêter également
fur tous : il fait de quelques- uns
des tableaux très- agréables.
Voici le Projet qu'il trace du Monument
à ériger dans une Place Publique
, à la gloiredeLouis XVI & de
la France.
Du ſommet d'un rocher eſcarpé , &
environné de profondes cavités , d'où
fortent des torrents d'eau qui tombent
avec fracas , & vont ſe perdre dans des
abysmes , s'élève un Obéliſque de marbre
blanc , dont la hauteur répond à lamagnificence
des édifices qui l'environnent ,
terminé à ſa cîme tronquée d'un globe
d'azur , parſemé de trois Fleurs de Lys,
& furmonté d'un coq de bronze doré ,
agitant ſes aîles . La Renommée , les
aîles déployées , ſuſpenduevers le milieu
du Monument , embouchant la trom
NOVEMBRE. 1776. 119
pette , invite les peuples à ſe réunir pour
célébrer les vertus du Roi ; le Temps ,
armé d'un marteau , fixe à coups redoublés
le Médaillon du Prince à l'Obéliſque
; les Heures & les Siècles , après
avoir enchaîné , par le bas , le Médaillon
autour de l'Obéliſque , briſent la faulx
du Temps , repréſenté ſous les traits du
ſage Coopérateur que le Roi s'eſt choiſi .
Au-deſſus du Médaillon font deux Génies
; l'un poſant ſur le Buſte du Roi la
Couronne de l'Immortalité ; l'autre préſentant
une tige de Lys à la Renommée.
Le Buſte , poſé ſur le Médaillon de porphyre
, eſt d'or , entouré de rameaux de
chêne , de palmier , de laurier & d'olivier.
Une grande Médaille de bronze
rouge , repréſentant deux Buſtes accolés ,
avec cette deviſe , Concordia Fratrum ,
qui déſigne Castor & Pollux , & avec la
-légende , MONSIEUR , & M. LE COMTE
D'ARTOIS , eſt aſſujétie au côté de l'Obéliſque
oppoſé au Médaillon du Roi ,
par la même chaîne qui fixe ce Médaillon.
Sur un des angles du focle , la Vertu,
à demi- voilée , & débout , ſymbole des
Princeſſes Filles du feu Roi , le bras
droit élevé , indiquant de la main au
:
120 MERCURE DE FRANCE.
Peuples , l'Inſcription votive de l'Obé
liſque , REGI BENEFICO , eſt couverte
d'une large draperie , a les aîles à demidéployées
, & une flamme ſur la tête .
La France , ſous les traits de la Reine ,
aſſiſe ſur le milieu du focle , couverte de
fon Mantean Royal , la Couronne fur la
tête, foutenant du bras gauche , un faifceau
, ſymbole de la force & de la puif
ſance réunies , portant à ſa droite le
Sceptre , ayant à ſes pieds les caractères
diſtinctifs de la Couronne , les marques,
les attributs , & les récompenfes de la
naiſſance , de la valeur & du mérite ,
encourageant le Génie vengeur du Prince
& le fien , à rerraſſer les monftres qui
ont défolé les Peuples par leur rapacité ,
leurs intrigues & leur audace , eſt aſſiſe
à côté & aux pieds de la Vertu..
L'un de ces Génies , menaçant &dans
l'attitude la plus animée , eſt encore armé
des foudres dont il vient de frapper les
monſtres ; l'autre Génie , celui de la
France & de la Reine , a pris la forme
d'un aigle ; ſes aîles font déployées , ſa
tête menaçante , ſon plumage hériſſé de
fureur ; il eſt encore prêt à s'élancer fur
le monſtre qu'il vient de déchirer. Ces
deuxGénies font grouppés ſur le bord
du
NOVEMBRE. 1776. 121
du précipice où tombent les monstres
abattus , en tournant leur rage contre
eux-mêmes , ſe ſervant, pour leut ruine
mutuelle , des torches , des ferpents , des
poignards dont leurs mains étoient armées
pour le malheur de la France.
Cette Scène animée est contraſtée
par
les figures de Pallas & de la Paix , témoins
du triomphe de la France : l'une , ſous
les traitsde MADAME , le caſque en tête ,
eſt fièrement aſſiſe ſur un lion ; ſa main
droite repoſe ſur la crinière de cet animal
, qui tourne ſa tête vers la France ,
dont il lêche les pieds ; le bras gauche
eſt appuyé ſur ſon bouclier ; elle eſt ſuivie
de pluſieurs Génies qui , après avoir
traîné un canon ſur ſon affut, jouent avec
leurs armes & un drapeau. Au milieu de
ces grouppes , paroit une figure repréſen- -
tant leCommerce , ſous l'habitd'un Nautonnier
françois , entouré de toutes les
productions de la rerre , de la mer & de
l'air , en indiquant de la main le mot
protectio écrit fur unballot.
En face de Pallas eſt la Paix , dans un
char , ſous les traits de Madame LA
COMTESSE D'ARTOIS , préſentant fon
rameau d'olivier, d'une main , & de
l'autre , montrant au Prince les fruits
F
122 MERCURE DE FRANCE .
qui fortant de la corne d'abondance ,
verſée par un Zéphyr. Cette Scène occupe
la face de l'Obéliſque oppoſée à
celle où ſe trouve le canon.
A l'extrémité du char , vis-à vis du
Commerce , paroît un Laboureur appuyé
fur un joug , un foc renverſé à ſes
pieds & un chien de Berger à ſes côtés ,
montrant de la main , le mot libertas
écrit ſur un boiſſeau. Ce Cultivateur ,
ſous la figure du Citoyen, connu ſous le
nom de l'Ami des Hommes , eſt dans le
costume ancien des Gaulois .
Au-bas du rocher , au côté oppoſfé à
la principale face de l'Obéliſque , eſt une
large voûte de rochers d'où fort un vaifſeau
, fur la proue duquel la Déeſſfe de
la Seine eſt aſſiſe , recevant les hommages&
les tributs de la Déeſſe de la Marne
, fortant des eaux , & fuivie de Naïades :
l'une eſt ſous les traits de MADAME CLOTILDE
; & l'autre , de MADAME ELISABETH.
Neptune , armé de ſon trident, guide
le vaiſſeau des Déeſſes , que précèdent
des ſyrènes , des dauphins , & un Triton
fonnantde la trompe. Ce vaiſſeau
caractériſe les Armes de la Ville de Paris
, &c.
NOVEMBRE. 1776 . 123
Sur une des quatre faces du piedeſtal
de l'Obéliſque , eſt un bas-relief repréſentant
la Séance du rétabliſſement du
Parlement , tenue par le Roi , le 11 Novembre
1774 .
Les trois autres faces ou cartels , at-
' tendront de nouveaux événements du
règne de Louis XVI , dignes de faire
époque dans l'Hiſtoire .
1
Ce Monument , érigé ſur le bord de
la rivière , entre le Pont-neuf & le Pontroyal
, à l'extrémité de la Place de la
Colonnade du Louvre , & fur une Place
dont M. l'Abbé de Luberſac a donné
le projet , feroit vu à de très grandes
diſtances , tant au-dedans qu'au-dehors de
la Ville , & ne coûteroit guère plus que
la Statue équestre de LOUIS XV , & la
Place où elle eſt érigée .
C'eſt ce Monument que M. l'Abbé de
Luberſac fait graver en deux planches
de trente-fix pouces de haut , ſur vingtdeux
de large , par le ſieur Pierre Laurent
, Deffinateur-Graveur , & de l'Académie
de Peinture & Sculpture de Marfeille.
Elémens de Tactique pour la Cavalerie ;
par M. Mottin de la Balme , Capi-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
taine de Cavalerie , ancien Officier-
Major de la Gendarmerie de France
A Paris , chez Jombert fils aîné , rue
Dauphine; & chez Ruault , rue de la
Harpe ; 1 vol. in- 8 ° . br . 3 1 .
La tactique , partie de l'art militaire
la plus étendue , & à laquelle toutes les
autres tiennent , ayant pour objet , nous
dit l'Auteur dans l'introduction de cet
Ouvrage , les loix du mouvement , celles
de l'équilibre , le choc des corps , la formation
, l'ordre , les armes , les exercices&
les motions des troupes , eſt vrai.
ment fufceptible de principes démontrés .
Il s'agit d'appercevoir les rapports de
toutes ces chofes , eu égard aux temps , aux
lieux , aux circonſtances , à la vigueur ,
à la diſpoſition & au caractère des individus
qui compoſent les armées. Ce n'eſt
pas d'après le nombre , les grands mouvemens
des troupes , qu'il faut d'abord
compter, combiner & rechercher la cauſe
des défordres , du ſuccès ou des revers ;
mais c'eſt d'après la méchanique & l'organiſation
de toutes les parties qui com .
poſent les diviſions , dont l'action & la
volonté unanime , pouffées à un certain
degré & fecondées de la ſcience , triomNOVEMBRE.
1776. 125
phent conſtamment de la valeur , de la
force mal employée , du nombre & des
obſtacles. Pour y parvenir , on doit choifir
avec difcernement les combattans ; les
former & les ordonner de la manière la
plus avantageuſe , enforte qu'ils puiffent
ſe ſecourir mutuellement ſans ſe nuire .
Il faut endurcir les corps par de continuels
& violens exercices ; multiplier la
force par l'adreſſe , ainſi que la maſſe par
la vîteſſe : il faut armer , diſcipliner ,
exciter & diriger les paſſions , pour les
faire tendre à d'heureuſes fins . Voilà ,
continue l'Auteur , le point unique , la
vraie baſe d'où ſont partis tous les ſuccès
que de foibles diviſions ont eus ſur des
armées innombrables. Voilà ce qu'ont
ſenti d'heureux Génies , qui voient les
choſes dans leurs cauſes & dans leurs
principes ; dont l'eſprit vaſte , profond
& courageux , dédaigne de penſer d'après
autrui. Voilà enfin ce qui a occaſionné,
ſous divers horizons , ces révolutions pafſagères,
ſi glorieuſes à quelques Peuples
& fi funeſtes à d'autres. Mais les connoiſſances
militaires , perfectionnées ſur
pluſieurs points , ne l'ont point été généralement
ni également. Parmi les différentes
armes employées à la défenſe ou
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
à l'agrandiſſement des Etats , la cavalerie
, quoique la plus propre aux grands
& rapides exploits , l'a été , de tous les
temps , le moins avantageulement, faute
d'avoir fu choiſir , diſpoſer , aſſouplir ,
foumettre , aguerrir les chevaux , les diriger
avec art. Nous sommes , à cet
égard , ſupérieurs aux anciens en Europe
, particulièrement en France ; cependant
, ajoute l'Auteur , par une lingulière
fatalité, cet avantage tourne en partie contre
nous , parce qu'on apprend une infinité
de choſes inutiles à la guerre , fouvent
même nuiſibles , & qu'on ignore la
plus grande partie de ce qu'il faudroit
ſavoir; d'où il eſt réfulté néceſſairement
une foule de fautes & d'abus . C'eſt ce
que l'Auteur a cherché à démontrer par
des preuves & par des exemples. Des
obſervations ſuivies ſur la cavalerie &
beaucoupde réflexions ſur ce corps , l'ont
fait remonter anx cauſes de ſes ſuccès ou
de ſa défaite dans les batailles. Tous ſes
ſoins ont été de les faire connoître , afin
d'engager les perſonnes qui dirigent les
exercices , à employer, dans l'inſtruction
des troupes , des principes plus conformes
à l'intérêt de la Nation& à la gloire
des armes Françoiſes. La lecture de cet
NOVEMBRE. 1776 . 127
Ouvrage ne pourra d'ailleurs qu'augmen .
ter l'eſtime qu'on doit avoir pour un
corps qui n'a été que trop ſouvent expoſé
aux jugemens de perſonnes peu inſtruites
, & contre lequel des Officiers d'infanterie
ſe ſont même quelquefois permis
des déclamations&des épigrammes. C'eſt
avec les armes , que l'Auteur s'eſt forgées,
c'est- à-dire avec ſes principes , qu'il combat
les idées erronées, inférées dans quelquesOuvrages
ſur l'art militaire. Comme
ces principes ſont contraires à d'autres
principes reçus , l'Auteur s'eſt permis
quelques explications , indiſpenſables
d'ailleurs dans un Ouvrage didactique .
Ces élémens de tactique méritent
d'autant plus d'être accueillis , que nous
n'avons point d'écrits ſur la Cavalerie
qui traitent de la tactique. Ce genre de
travail demande beaucoup de connoifſances
& même de zèle patriotique ,
fur-tout lorſqu'il eſt queſtion , comme
dans l'Ouvrage de M. de la Balme , d'attaquer
de front des idées adoptées depuis
longtemps , & auxquelles la plupart
des hommes tiennent toujours par pareſſe
& même par amour-propre.
Lejeu de Tritrac , ou les principes de
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ce jeu éclaircis par des exemples , en
faveur des commençans; avec l'explication
des termes par ordre alphabétique
, & une table des chapitres fervant
de récapitulation générale. Par
M. J. M. F. vol. in- 80. prix s liv. rel .
A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib . rue
St Jean- de- Beauvais.
Le jeu de trictrac tient le premier
rang parmi ceux qui dépendent du calcul
& du hafard. Il occupe agréablement
l'attention du Joueur , par la variété des
combinaiſons , & tient toujours fon efpoir
en ſuſpens par les coups inattendus
du dé qui commande , en quelque forte ,
dans ce jeu. Mais ces coups peuvent être
calculés; & c'eſt ſur la juſteſſe de ce calcul
,& la connoiſſance des combinaiſons ,
plus ou moins favorables , qui en réfultent
, qu'eſt fondée la ſcience de ce jeu ,
qui laiſſe d'ailleurs toujours au Joueur la
douce confolation de rejeter fur les dés
la perte d'une partie qu'il aura ſouvent
très- mal conduite .
Comme les règles de ce jeu , font
connues depuis très- long temps & expoſées
dans pluſieurs Traités , on ne doit
pas s'attendre à trouver quelchoſe de
NOVEMBRE. 1776 . 129.
neuf dans l'Ouvrage que nous annonçons .
L'Auteur ne s'eſt propoſé d'autre but que
de faciliter aux commençans la pratique
de ce jeu , par une expoſition ſimple ,
claire & méthodique des règles , & par
des exemples , des calculs , des éclairciſſemens
indiſpenſables pour en donner
l'intelligence. Ces exemples & ces calculs
, qui appartiennent à l'Auteur , &
doivent faire distinguer ſon Traité des
autres écrits fur le même objet , demanderoient
des planches pour pouvoir être
ſaiſis facilement par les commençans ;
mais il leur ſera facile de ſuppléer à ces
planches qui manquent dans l'ouvrage ,
par un trictrac où ils placeront les dames
d'après les exemples cités par l'Auteur.
Les caractères du Meſſie vérifiés en Jésus
de Nazareth ; 2 vol. in 80. A Rouen ,
chez Laurent Dumeſnil , Imprimeur-
Libraire , rue de l'Ecureuil .
L'Auteur de cet Ouvrage , qui a déjà
donné des preuves de ſon habileté dans
ſa défenſe des Livres de l'ancien Teſtamont
, ne pouvoit que réuffir dans le
Traité ſavant & méthodique que nous
annonçons aujourd'hui. Nul autre qu'un
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Ecrivain profond dans l'intelligence des
Ecritures , ne pouvoit donner des notions
claires & préciſes des principaux
caractères du Meſſie ; aſſigner avec jufteſſe
les prophéties ,dont le ſens littéral
le regarde; comparer ces prophéties avec
les faits , & rendre ſon avénement ſenfible
, ſoit au Juif plongé dans un aveuglement
inconcevable , par ſa dureté,
ſoit à l'incrédule qui s'obſtine à fermer
les yeux fur toutes les preuves qui atteſ.
tent la vérité& la divinité des Ecritures.
S'il eſt des caractères distinctifs auxquels
on puiſſe reconnoître , dit l'Auteur , le
libérateur annoncé par les Prophètes; fi
ces caractères ſe ſont exactement vérifiés
en la perſonne de Jéſus, les Prophètes
n'auront pas parlé au hafard ; ils auront
été inſpiré pour le prédire , & Jéfus ,
qu'ils auront prédit , ſera véritablement
l'Envoyé de Dieu; enſorte que , par
cette ſeule preuve , la divinité des deux
Teftamens ſe trouvera démontrée . Qu'oppoſe-
t-on à cette vérité ? Tantôt on foutient
qu'il n'y eut jamais de Meſſie promis
; tantôt on dit que les prophéties
font obfcurcies , ou l'on en détourne le
ſens à pluſieurs objets étrangers. M. Clémence
, Chanoine de l'Egliſe de Rouen ,
NOVEMBRE. 1776. 131
fait diſparoître toutes ces objections furannées
, en démontrant d'abord que le
Meſſie eſt l'objet unique que les Ecritures
nous préſentent par-tout , & que nonſeulement
le Meſſie eſt venu , mais encore
qu'il a dû paroître dans les temps qui ſe
font écoulés entre la naiſſance de Jéſus-
Chriſt & la dernière ruine de Jérusalem .
On ne peut rien ajouter au développement
des prédictions de Jacob , de Daniel
, de Zacharie , d'Agée & de Malachie;
la matière y eſt épuiſée. Cet Auteur
applique enfuite à Jésus-Chriſt les
caractèresdu Meſſie , & juftifie , par des
faits notoires , tirés d'Auteurs contemporains
, fouvent même de nos ennemis ,
qu'en lui & en ſes Diſciples font accomplies
toutes les prédictions qu'il a prouvé,
dans lesdeux premiers livres , appartenir
au Meſſie . La réponſe aux principales
objections des Juifs & des incrédules
termine cet Ouvrage , qui renferme une
démonstration lumineuſe de la divinité
de Jésus-Chriſt.
Défense des Livres de l'Ancien Testament
contre l'écrit intitulé : La Philofophie
d'Histoire; par le même Auteur.
Cet Ouvrage , qu'on doit joindre à
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
ceux de MM. Guenet & Bullet , ſur les
difficultés tirées des Livres Saints , éclair.
cit pluſieurs points importans.Authenticité
des Livres de l'ancien Teſtament ,
antiquité des Livres de Moyſe comparées
à ceux des autres Nations ; miracles ,
prophéties , doctrine des Juifs ; antiquités
Chaldéennes , Egyptiennes , Chinoifes
; état primitifdu genre humain , état
du premier homme , durée de la vie des
premiershommes.Quelque ſyſtême qu'on
ait adopté , on s'intéreſſe toujours à la
diſcuſſion d'une matière qui touche de ſi
près à notre origine & à notre deſtination.
Il n'eſt réſervé qu'aux eſprits frivoles
de ne prendre aucune part à des
disputes auſſi ſérieuſes que celles qui regardent
la divinité des Ecritures , qui
nous ont été tranſmiſes pour notre inftruction
& notre confolation .
La Morale du Citoyen du Monde , on
la Morale de la Raiſon , formant la
troiſième partie d'un Cours de Phi
loſophie , par M. l'Abbé Sauri , Cor .
seſpondant de l'Académie des Sciences
de Montpellier. A Paris , chez Froullé,
Libraire , pont Notre Dame , vis-àvis
le quai de Gêvres .
NOVEMBRE . 1776.1331
,
On defiroit depuis long-temps un
Cours de Morale qui méritat d'être adopté
par les différens Colléges , & qui pût
ſervir d'introduction à l'étude de la
Religion. La plupart de ceux qu'on a
donnés juſqu'ici , étoient un peu fecs,
&trop courts. Celui que nous annonçons,
réunit à-peu- près , tout ce qu'il eſt le plus
eſſentiel de ſavoir ſur cette partie importante
de la Philofophie. L'Auteur y a
joint des articles intéreſſans qu'on a trop
long temps regardés comme étrangers à
la Philofophie : Agriculture, population ,
Manufactures Commerce , Marine ,
Guerre , &c. tous ces objets influent,
fur le bonheur de la Société & des Citoyens.
Ils font donc liés eſſentiellement
à la Philofophie , qui n'eſt autre chofe
que la ſcience du bonheur. Peut- on
atteindre cette fin que nous deſirons tous ,
fans commencer à ſe connoître foi-même,
en apprenant quels font nos devoirs ?
N'eſt ce pas de toutes les ſciences la
plus néceſſaire & la plus urile ? La
première étude de l'homme n'eſt elle
pas l'homme même ? On ne fauroit le
nier. Ce n'eſt qu'après cette étude, que
nous pouvons nous livrer à celle des
objets étrangers. Envain ferons-nous pro-
د
134 MERCURE DE FRANCE.
fonds théologiens , habiles phyſiciens ,
poëtes ſublimes ; nous ne ferons rien ,
il faut l'avouer , ſi nous ne nous connoiffons
pas nous-mêmes. L'étude des
moeurs doit donc être notre première
¬re principale étude. Les Républiques
ſubſiſteroient ſans éloquence , a-t-on
dit plus d'une fois; fans ſcience, on verroit
des ſociétés ; on n'en verroit point
ſubſiſter long temps fans moeurs; & rien
n'eſt plus propre à perfectionner les fociétés
, que la traditiondes ſaines maximes
ſur la Morale. On ne fauroit trop
les inculquer & les répandre. On a beau
dire que notre ſiècle eſt très-éclairé ; il
n'en eſt pas moins vrai , (vérité triſte &
humiliante ) que notre ſiècle , malgré le
progrès des lumières , ne paſſe que pour
être un ſiècle corrompu .
On est obligé d'avouer que la raiſon
humaine , livrée à elle-même , n'a pas
pu nous fournir un corps complet &
ſuivi d'une Morale faine fur tous les
points ; & que les vérités ſur cet objet
n'ont jamais été qu'éparſes , ſans être
liées & réunies dans un ſyſtème dont
toutes les parties ſe ſoutiennent. Il étoit
réſervé à la Religion chrétienne de nous
faire connoître la chaîne entière de tous
NOVEMBRE. 1776. 135
nos devoirs , & fur- tout notre origine &
notre noble deſtination . Mais en avouant
l'excellence de la Morale évangélique ,
ne pourroit on pas foutenir que certains
Moraliſtes ont trop fait dépendre les
moeurs de la révélation . Quelque foin ,
>> dit unjudicieux Littérateur * , que l'on
>> prenne d'inſpirer desſentimens de reli-
>> gion aux enfans , il vientun âge où la
>>fougue des paſſions ,le goût des plaiſirs ,
>>>les tranſports d'une jeuneſſebouillante,
> étouffent ces ſentimens . Si on leur
>> avoit dit que les moeurs font de tout
>> pays & de toute religion ; que l'on
>> entend par ce mot les vertus morales
>> que la nature a gravées dans le fond de
>> nos coeurs , la juſtice , la vérité , la
>> bonne foi , l'humanité , la bonté , la
>>décence ; que ces qualités font auffi
>> eſſentielles à l'homme que la raiſon
>>>même , dont elles ſont une émanation ;
>> un jeune homme ſecouant peut- être le
>>joug de la religion , ou s'en faiſant une
>>>à ſa mode , conſerveroit au moins les
>>>vertus morales , qui dans la ſuite ,
>> pourroient le rapprocher des vertus
*Gédoin , Auteur de la traduction de Quintilien.
1
136. MERCURE DE FRANCE.
>> chrétiennes : mais parce qu'on ne lui
>> a prêché qu'une religion auſtère , tout
>>tombe avec cette religion.
Cours de Phyſique Expérimentale& Théorique,
formant la dernière partie d'un
Cours complet de Philofophie , précédé
d'un précis de Mathématiques qui
lui fert d'introduction ; par M. l'Abbé
Sauri , Correfpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier..
4 vol . in- 12 . A Paris , chez Froullé ,
Libraire , pont Notre-Dame , vis-àvis
le quai de Gèvres.
La Phyſique a toujours été regardée
comme la ſcience la plus digne de l'hom- '
me. Quiconque a des yeux attentifs
ne peut qu'admirer le ſpectacle magnifique
de l'Univers , & ſe livrer avec plaiſir
à l'étude des loix ſimples , mais fécondes
que la divine Sageſle s'eſt preſcrites ,
& qu'elle fuit librement dans la confervation&
la reproduction de tous les êtres
qui nous environnent. Avec quelles
richeſſes & quelle profuſion , le Créateur
n'a t- il pas répandu cette foule de merveillesdont
nous ſommes à chaque inſtant
les témoins ! Quels attraits ne doit point
NOVEMBRE. 1776. 137
1
avoir l'étude de chacune de ces merveilles
, fur- tout depuis les découvertes que
les nouvelles expériences & la multitude
d'inſtrumens ont occaſionnées. Rien n'eſt
plus fatisfaiſant pour l'eſprit humain ,
que de connoître avec un peu plus de
certitude tous les phénomènes qu'on
croyoit expliquer autrefois par des mots
vides de ſens. La matière première , les
formes subſtantielles , les qualités occultes
font rentrées dans l'oubli , pour n'en
fortir jamais ; & l'on doit avouer
qu'il vaudroir encore mieux avouer fon
ignorance , que de recourir , comme on
l'a fait pendant long-temps, àdes explications
qui n'expliquent rien , & de fubſtituer
des chimères à la réalité . On n'eſt
point philoſophe , parce qu'on a ſuinven.
ter des mots énigmatiques ; mais on l'eſt
devenu , lorſqu'on a pu , à l'aide des expériences
, multiplier des découvertes
utiles. On fait aujourd'hui par quelle
route les rayons , partis du Soleil , vont
ſe rompre & ſe réfléchir dans les nuées ,
pour venir offrir à nos regards les plus
belles couleurs ; de quelle façon la terre
échauffée ſe couvre de fleurs au printemps
, & envoie dans les airs les vapeurs
& les exhalaiſons; les nuages , & dans
138 MERCURE DE FRANCE.
ces nuages , le tonerre & la foudre. Nous
pouvons à préſent pénétrer dans le ſein
de la terre , & y déceler comment la
Nature s'y prend à former le diamant ,
l'argent , l'or & les autres métaux. L'origine
des vents & des feux fouterrains ne
nous eſt pas entièrement inconnue. On
apperçoit la force qui fait monter leseaux
par mille canaux inſenſibles , juſqu'à la
cime des montagnes , pour y former des
fources fi propres à nous rafraîchir. A
l'aide des télescopes & des autres inftrumens
d'Optique , nous pouvons nous
élever juſqu'aux planètes , & nous élancer
de tourbillons en tourbillons , jufqu'aux
extrémités du monde. Nous avons
découvert cette circulation rapide qui
porte le ſang & la vie dans toutes les
parties du corps humain ; & cette connoiſſance
a perfectionné la Médecine qui
ne marche plus tant à tâtons. Nous ne
poufferons pas plus loin l'énumération
de toutes les queſtions que la phyſique
moderne nous explique. L'Auteur de
l'Ouvrage que nous annonçons , donne
dans ſa préface une juſte idée de toutes
les parties qui y font traitées ;& a trèsbien
rapproché les principales obſervations
& expériences qui ſont répandues
NOVEMBRE. 1776 , 139
dans une infinité de volumes & de
mémoires. Ce n'eſt point ici un compilateur
qui copie les penſées des autres;
c'eſt un Ecrivain qui entend parfaitement
la matière dont il parle. Son Cours
de philofophie qu'il a déja publié , &
qui ne contenoit que la Logique & la
Méraphyſique , a mérité d'être bien
accueilli. Les deux derniers Ouvrages
que nous annonçons , & qui complettent
fou travail , ne peuvent être que trèsutiles
à ceux qui ne veulent pas croupir
dans l'ignorance. On a toujours defiré de
bons élémens fur la phyſique , où l'expérience
ſuivroit de près la ſpéculation ;
où les démonstrations mathématiques ,
clairement préſentées, ſerviroient à nous
faire connoître les phénomènes de la Nature
, où toutes les matières feroient
traitées avec un ordre lumineux , & où
toute la Nature ſeroit préſentée à nos
yeux d'une manière intéreſſante & fenfible.
Le Cours de phyſique de M. l'Abbé
Sauri réunit tous ces avantages ;& nous
paroît mériter d'être adopté par tous ceux
qui préſident à l'important ouvrage de
l'éducation de la Jeuneſſe.
Nouveau Dictionnaire pourfervir defup
140 MERCURE DE FRANCE.
plément au Dictionnaire raiſonné des
Sciences , des Arts & des Métiers; par
une Société de Gens de Lettres; mis
en ordre & publié par M. ***. in fol.
Tomes I & II ; 1776. A Paris , chez
Stoupe , Imprimeur Libraire , rue de
la Harpe.
SECOND EXTRAIT.
Nous n'avons rapporté dans le premier
extrait de ce Dictionnaire , que la première
partie de l'article BEAU , c'eſt àdire
, ce qui concerne le beau naturel ;
nous allons faire connoître la ſeconde
partie , qui regarde la beauté artificielle ,
celle que produiſent les arts portés à un
certain degré de perfection .
>> Le principe du beau-naturel une fois
reconnu , il eſt facile de voir en quoi
conſiſte la beauté artificielle : il eſt aifé
de voir qu'elle tient , 1º. à l'opinion que
l'art nous donne de l'ouvrier & de luimême
, quand il n'eſt pas imitatif: 2°. à
l'opinion que l'art nous donne & de luimême
& de l'artiſte & de la Nature ,
ſon modèle, quand il s'exerce à l'imiter » .
>> Examinons d'abord d'où réſulte le
ſentiment du beau dans un art qui n'imite
A
NOVEMBRE. 1776. 141
point ; par exemple , l'Architecture.
L'unité , la variété , l'ordonnance , la
ſymmétrie , les proportions & l'accord
des parties d'un édifice , en feront un tout
régulier ; mais ſans la grandeur , la richeſſe
ou l'intelligence , portées à un
degré qui nous étonne , cet édifice ſerat-
il beau ? & fa fimplicité produira- t-elle
en nous l'admiration que cauſe la vue d'un
beau temple , ou d'un magnifique palais » ?
>> Au contraire ; qu'on nous préſente
un édifice moins régulier , tel que le Pan.
théon ou le Louvre ; l'air de grandeur &
d'opulence , un enſemble majestueux ,
un deſſin vaſte , une exécution à laquelle
a dû préſider une intelligence puiſlante ,
l'homme agrandi dans ſon ouvrage ,
l'art raſſemblant toutes ſes forces pour
lutter contre la Nature , & furmontant
tous les obſtacles qu'elle oppoſoit à ſes
efforts; les prodiges des méchaniques étalés
à nos yeux dans la coupe des pierres ,
dans l'élévation des colonnes & des entablemens
, dans la ſuſpenſion de ces voûtes
, dans l'équilibre de ces maſſes dont
le poids nous effraye , &dont la hauteur
nous étonne: ce grand ſpectacle enfin
nous frappe ; nous nous écrions , cela eft
beau ! La réflexion vient enſuite : elle
142. MERCURE DE FRANCE .
examine les détails: elle éclaire le ſentiment
; mais elle ne le détruit point.
Nous convenons des défauts qu'elle obſerve
: nous avouons que la façade du
Panthéon manque de ſymmetrie ; que
les différens corps du Louvre manquent
d'enſemble & d'unité. Plus régulier ,
cela feroit plus beau , ſans doute. Mais
qu'est- ce que cela ſignifie ? Que notre
admiration, déjà excitée par la force de
l'art & fa magnificence , feroit à fon
comble , fi l'intelligence y régnoit au
même degré » .
>> Je ne dis pas qu'un édifice , où les
forces de l'art &des richeſſes ſeroient
prodiguées , fût beau , s'il étoit monftrueux
, ou bizarrement compoſé. L'intelligence
y peut manquer au point que
le ſentiment de beauté ſoit détruit par
l'effet choquant du défordre : car il n'en
eſt pas ici de l'art , comme de la nature.
Nous ſuppoſons à celle-ci des intentions
mystérieuſes . Accoutumés à ne pas pénétrer
la profondeur de ſes deſſeins , lors
même qu'elle nous paroît aveugle ou
folle , nous la ſuppoſons éclairée & fage ;
& pourvu que , dans ſes caprices & dans
ſes écarts , elle foit riche & forte , nous
la trouverons belle ; au lieu qu'en inter-
1
NOVEMBRE. 1776. 143
rogeant l'art , nous luidemanderons pourquoi
, à quel uſage il a prodigué ſes
richeſſes , ou épuisé ſes efforts; mais en
cela même nous ſommes peu ſévères;
& pourvu qu'à l'impreſſion de grandeur,
ſe joigne l'apparence de l'ordre , c'en elt
affez: la force & la richeſſe font , ducôté
de l'art , les premieres ſources du beau » .
>>Du reſte , il ne faut pas confondre
l'idée de force avec celle d'effort : rien
au monde n'eſt plus contraire. Moins il
paroît d'effort , plus on croit voir de force
; & c'eſt pourquoi la légèreté , la grace ,
l'élégance , l'air de facilité , d'aiſance
dans les grandes choſes , ſont autant de
traits de beauté » .
» Il ne faut pas non plus confondre une
vaine oftentation avec une ſage magnificence:
celle-ci donne à chaque choſe la
richeſſe qui lui convient;celle-là s'empreſſe
à montrer tout le peu qu'elle a de
richeſſes , fans difcernement ni réſerve ,
& dans ſa prodigalité , décèle ſon épuifement
":
>>>Ces colifichers dont l'architecture
gothique est chargée , reſſemblent aux
colliers & aux bracelets qu'un mauvais
peintre avoit mis aux Grâces. Ce n'eſt
point-là de la richeſſe; c'eſt de l'indi144
MERCURE DE FRANCE.
!
gente vanité. Ce qui eſt riche en architecture
, c'eſt le mêlange harmonieux
des formes , des ſaillies &des contours ;
c'eft cette belle étofte d'acanthe qui
entoure le vaſe de Callimaque; c'eſt une
friſe où rampe une vigne abondante ,
ou qu'embraffe un faiſceau de chêne ou
de laurier. Ainſi l'air de ſimplicité &
d'économie ajoute à l'idée de force &
de richeffle , parce qu'il en exclut l'idée
d'effort & d'épuiſement. Il donne encore
aux ouvrages de l'art , comme aux effets
dela nature , le caractère d'intelligence.
Unamasd'ornemens confus ne peut avoir
deraiſon apparente ; une variété bizarre&
ſans rapport ni ſymmetrie , comme dans
l'Arabeſque ou dans le goût Chinois ,
n'annonce aucun deſlein .
>>L'intention d'un Ouvrage, pour être
ſentie , doit être ſimple ; & indépendamment
de l'harmonie , qui plaît aux yeux
comme à l'oreille , ſans qu'on en ſache
la raiſon , une diſcordance ſenſible entre
les parties d'un édifice , annonce dans
l'Artiſte , du délire & non du génie.
Ce que nous admirons dans un beau
deſſin , c'eſt cette imagination réglée &
féconde , qui conçoit un enſemble vaſte ,
& le réduit à l'unité » .
" On
NOVEMBRE. 1776. 145
» On voit par la rentrer dans l'idée du
beau , celle de régularité , d'ordre , de
ſymmetrie d'unité , de varieté , de
proportion , de rapports , de convenance ,
d'harmonie ; mais on voit aufli qu'elles
ne font relatives qu'à l'intelligence ,
qui n'eſt pas la ſeule ni la première
cauſe de l'admiration que le beau nous
fait éprouver » .
>> Ce que j'ai dit de l'architecture ,
doit s'appliquer à l'éloquence , à la Muſique
, à tous les arts qui déployent de
grandes forces & de prodigieux moyens.
Qu'un Orateur, par la puillance de la parole
, bouleverſe tous les efprits , rempliffe
tous les coeurs de la paffion qui
T'anime , entraîne tout un peuple , l'irrire
, le ſoulève , l'arme & le déſarme à
ſon gré : voilà dans le génie & dans
l'art , une force qui nous étonne , une
induſtrie qui nous confond. Qu'un Maficien
, par le charme des fons , produiſe
des effets ſemblables ,l'empire que fon
art luidonne fur nos fens , nous paroît
tenir du prodige ; & de-là cette admiration
dont les Grecs étoient tranſportés
aux chants d'Epimenide ou de Tyttée ,
&que les beautés de leur art nous font
éprouver quelquefois » .
G
146 MERCURE DE FRANCE.
>>Si au contraire l'impreffion est trop
foible , quoique très-agréable , pour exciter
en nous ce raviſſement , ce tranſporr,
comme il arrive dans les morceaux d'un
genre tempéré ; nous donnons des éloges
au talent de l'Artiſte , & au doux preftige
de l'art ; mais ces éloges ne font
pas le cri d'admiration qu'excite en nous
un trait fublime , un coup de force &
de génie » .
>>Paflons aux arts d'imitation . Ceuxci
ont deux grandes idées à donner , au
lieu d'une ; celle de la nature imitée ,
& celle du génie imitateur ».
>>En ſculpture , l'Apollon , l'Hercule ,
l'Antinoüs , le Gladiateur , la Vénus ,
la Diane , antiques : en peinture , les
tableaux de Raphaël , du Correge &
du Guide , réunillent les deux beautés. Il
en eſt de même en poësie , quand la
nature , du côté du modèle , & l'imitation
, du côté de l'art, portent le caractère
de force , de richeſſe ou d'intelli--
gence au plus haut degré. On dit à la
fois , du modèle & de l'imitateur :
cela est beau ! & l'étonnement ſe partage
entre les prodiges de l'art , & les prodiges
de la nature » .
•On doit ſe rappeler ce que nous
NOVEMBRE. 1776. 147
avons dit du beau moral ; la force en
fait le caractère . Ainſi le crime même
tient du beau dans la nature , lorſqu'il
ſuppoſe dans l'ame une vigueur , un
courage , une audace , une conſtance , une
profondeur , une élévation qui nous frappe
d'étonnement & de terreur. C'eſt
ainſi que le rôle de Cléopâtre , dans Ro.
dogune,& celui de Mahomet ſont beaux,
conſidérés dans la nature , abſtraction
faite du génie du peintre ,&de la beauté
du pinceau ».
>>Une idée inſéparable de celle du
beau moral & phyſique , eſt celle de la
liberté ; parce que le premier uſage que
la nature fait de ſes forces , eſt de ſe
rendre libre. Tout ce qui ſent l'eſclavage ,
même dans les choſes inanimées , a je ne
ſais quoi de triſte & de rampant , qui
l'obſourcit & le dégrade. La mode , l'opinion
, l'habitude ont beau vouloir altérer
en nous ce ſentiment inné , ce goût
dominant de l'indépendance ; la nature
à nos yeux n'a toute ſa grandeur , toute
ſa majesté , qu'autant qu'elle eſt libre
ou qu'elle ſemble l'être. Recueillez les
voix fur la comparaiſon d'un parc magnifique
, & d'une belle forêt; l'un eſt la
priſon du luxe , de la molleſſe & de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Tennui ; d'autre eſt l'aſyle de la méditation
vagabonde , de la haute contemplation
, & du fublime enthouſiaſme. En
voyant les eaux captives baigner ſervilement
les marbres de Versailles , & les
eaux bondiſſantes de Vaucluſe , ſe précipiter
à travers les rochers , on dit également
, cela est beau ! Mais on le dit des
efforts de l'art , & on le ſent des jeux
de la nature : auſſi l'art qui l'affujétit ,
fait- il l'impoffible pour nous cacher les
entraves qu'il lui donne ; & dans la
nature , livrée à elle- même , le peintre
& le poëte ſe gardent bien d'imiter les
accidens où l'on peut foupçonner quelques
traces de ſervitude » .
>> L'excellence de l'art , dans le moral ,
comme dans le phyſique , eſt de furpaffer
la nature , de mettre plus d'intelligence
dans l'ordonnancede ſes tableaux,
plus de richeſſe dans ſes détails , plus
de grandeur dans le deſſin , plus d'énergie
dans l'expreſſion , plus de force
dans les effets , enfin plus de beauté
dans la fiction , qu'il n'y en eut jamais
dans la réalité. Le plus beau phénomène
de la nature , c'eſt le combat des paffions
, parce qu'il développe les grands
reffours de l'ame , & qu'elle-même ne
NOVEMBRE. 1776. 149
reconnoît toutes ſes forces , que dans
ces violens orages qui s'élèvent au fond
du coeur. Auſli la poëſie en a-t elle tiré
ſes peintures les plus fublimes . On voit
même que pour ajouter àla beauté phyſique',
elle a tout animé , tout paffionné
dans ſes tableaux ; & c'eſt à quoi le mer
veilleux a beaucoup contribué » .
» Voyez combien les accidens les
plus terribles de la nature , les tempêtes
, les volcans , la foudre , font
plus formidables encore dans les fictions
des poëtes . Voyez la terreur que
porte dans les enfers un coup du trident
de Neptune ; l'effroi qu'inſpire aux vents
déchaînés par Eole , la ménace du dieu
des mers; le trouble que Tiphée , en
foulevant l'Etna , vient de répandre chez
les morts , & l'effroi qu'inſpire la foudre
dans la main redoutable de Jupiter
tonnant du haut des cieux » .
» Quand le génie , aulieu d'agrandir
la nature , l'enrichit de nouveaux détails,
ces traits choiſis & variés ces couleurs
fi brillantes & fi bien aſſorties , ces tableaux
frappans & divers , font voir en
un moment , & comme en un ſeul point ,
tant d'activité , d'abondance , de force
&de fécondité dans la cauſe qui les pro-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
duit , que la magnificence de ce grand
ſpectacle nous jette dans l'étonnement ;
mais l'admiration ſe partage inégalement
entre le peintre & le modèle , felon que
l'impreffion du beau ſe réfléchit plus ou
moins fur l'artiſte ou fur fon objet , &
que le travail nous ſemble plus ou
moins au-deſſus ou au-deſſous de la
matière » .
>> En imitant la belle nature , ſouvent
l'artiſte peut l'égaler; mais de la beautédu
modèle , & du mérite encore prodigieux
d'en avoir approché, réfulte en nous le
fentiment du beau. Ainfi , lorſque le pinceau
de Claude Lorrain ou de Vernet,
a dérobé au ſoleil ſa lumière ; qu'il a
peint le vague de l'air ou la fluidité de
l'eau; lorſque dans un tableau de Van-
Huifun , nous croyons voir , fur le
duvet des fleurs , rouler des perles de
roſée : que l'ambre du taifin , l'incarnat
de la roſe y brille preſque en ſa fraîcheur
, nous jouiſſons avec délices &
de la beauté de l'objet , & du preſtige
de l'imitation » .
>>La vérité de l'expreffion , quand
elle eſt vive , & qu'on ſuppoſe une
grande difficulté à l'avoir faifie , fait dire
encore de l'imitation, qu'elle est belle !
NOVEMBRE. 1776. 151
quoique le modèle ne ſoit pas beau ,
Mais ſi l'objet nous ſemble ou trop
facile à peindre , ou indigne d'être imité ,
le mépris , le dégoût s'en mêlent ; le fuccès
même du talent prodigué ne nous
touche point ; & tandis que le pinceau
minutieux de Gérard Dow nous fair
compter les poils d'un lièvre ſans nous
cauſer la moindre émotion , le crayon
de Raphaël , en indiquant d'un trait
une belle attitude , un grand caractère
detête , nous jette dans leraviſſement » .
» Il en eſt de la poësie comme de la
peinture. Quel effet ſe promet un pénible
Ecrivain qui pâlit à copier fidèlement
une nature auſſi froide que lui ?
Maisque le modèle ſoit digne des efforts
de l'art , & que ces efforts foient heureux ,
les deux beautés ſe réuniſſent , & l'admiration
eſt au comble. L'Ouvrage même.
peut être beau , ſans que l'objet le foit ,
l'intention eſt grande , & le but important
: c'eſt ce qui élève la comédie au
rang des plus beaux poëmes , & ce qui
mérite à l'apologue le ſentiment d'admiration
que le beau ſeul obtient de nous » .
• Que Molière veuille arracher le
maſque à l'hypocrifie , qu'il veuille lancer
fut le théâtre un cenſeur âpre & ri-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
goureux des vices crians de fon fiècle;
que la Fontaine , ſous l'appât d'une pe elie
attrayante , veuille faire goûter aux hommes
la ſageſfe & la vérite , & que l'un
& l'autre aient puiſé dans la nature les
plus ingenieux moyens de produite ces
grands effets , tout occupés da prodige de
Part & du mérite de l'artiſte , nous nous
écrions : cela eft beau ! & notre admiration
ſe meſure aux difficultés que l'artiſte
a dû vaincre , & à la force de génie
qu'il a fallu pour les furmonter » .
De là vient que dans un pоёте ,
des vers où l'énergie , la préciſion , l'é.
légance , le coloris & Tharmonie ſe réuniſſent
ſans effort , font une beauté de
plus , & une beauté d'autant plus frappante
, qu'on fent mieux l'extrême diffi
culté de captiver ainſi la langue , & de la
plier à fon gré » .
>>De là vient auſſi que fi l'art veut
s'aider de moyens naturels pour faire
fon illuſion , & pour produire ſes effets ,
il retranche de ſes beautés , de ſon mérite
& de fa gloire. Qu'un décorateur
employe réellement de l'eau pour imiter
une cascade , l'att n'eſt plus rien ;
je vois la nature en petit, & chetivement
préſentée. Mais qu'avec le pinceau
NOVEMBRE. 1776. 153
ou les plis d'une Gaze , on me repréſente
la chûte des eaux de Tivoli , ou
les cataractes du Nil , la diſtance du
moyen à l'effet , m'étonne & me tranſporte
de plaifir ».
» Il en eſt de même de l'éloquence.
Ily a de l'adreſſe , ſans doute , à préſenter
àſes juges les enfans d'un homme accufé ,
pour lequel on demande grâce , ou à
dévoiler à leurs yeux les charmes d'une
belle femme qu'ils alloient condamner ,
& qu'on veut faire abfoudre. Mais cet
art eſt celui d'un adroit corrupteur , ou
d'un ſolliciteur habile; ce n'eſt point
l'art d'un orateur. Les dernières paroles
de Céfar , répétées au peuple Romain ;
font un trait d'éloquence de la plus rare
beauté ; ſa robe enſanglantée , déployée
fur la tribune , n'eſt rien qu'un heureux
artifice. A ne comparer que les
effets , un charlatan l'emportera fur l'orateur
le plus éloquent ; mais le premier
emploie des moyens matériels , & c'eſt
par les ſens qu'il nous frappe; le ſecond
n'emploie que la puiſſance du
ſentiment & de la raiſon ; c'eſt l'ame
& l'eſprit qu'il entraîne; & fi on ne
dit jamais du charlatan qu'il fait de belles
choſes , quoiqu'il opère de grands effets ,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
c'eſt que ſes moyens trop faciles , n'annoncent
, du côté de l'art & du génie,
aucun des caractères qui diſtinguent le
beau , tandis que les moyens de l'orateur
, réduits au charme de la parole ,
annoncent la force & le pouvoir d'une
ame qui maîtriſe toutes les ames par l'afcendant
de la penſée , afcendant merveilleux
, & l'un des phénomènes les
plus frappans de la nature ».
,
>>Le pathétique , ou l'expreſſion de la
fouffrance , n'est pas une belle chofe
dans ſon modèle. La douleur d'Hécube ,
les frayeurs de Mérope , les tourmens
de Philoctère , le malheur d'Edipe ou
d'Oreste , n'ont rien de beau dans la réalité
, & c'eſt peut- être ce qu'il y adeplus
beau dans l'imitation. Beauté d'effet
prodige de l'art de ſe pénétrer avec tant
deforcedes fentimens d'un malheureux ,
qu'en l'expoſant aux yeux de l'imagination
, on produiſe le même effet , que
s'il étoit préſent lui-même , & que par
la force de l'illuſion , on émeuve les
coeurs , on arrache des larmes , on rempliſſe
tous les eſprits de compaſſion on
de terreur » .
>> Ainfi , foit dans la nature , foit dans -
les arts , ſoit dans les effets qui réſultent
NOVEMBRE. 1716. 155.
1.
de l'alliance & de l'accord de l'art avec
la nature , rien n'est beau que ce qui
annonce, dans undegré qui nous étonne ,
laforce, la richefſſe ou l'intelligence de l'une
ou de l'autre de ces deux cauſes , ou
de toutes deux à la fois » .
>>On peut dire qu'il y a du vague
dans les caractères que nous donnons
au beau ; mais il y a auſſi du vague dans
P'opinion qu'on y attache. L'idée en elt
ſouvent factice , & le ſentiment relatif
à l'habitude & au préjugé. Par exemple ,
la même couleur qui eſt riche & belle
aux yeux d'une claſſe d'hommes , n'eit
pas telle aux yeux d'une autre claffe ,
par la feule raiſon que la teinture en eft
commune & de vil prix. Pourquoi ne
dic- on pas du lever du ſoleil ou de fon
-coucher , qu'il eſt beau , quand le ciel
eſt pur ou ferein ? Et pourquoi le dit- on ,
lorſque ſur l'horizon , il ſe rencontre
des nuages ſur leſquels il ſemble répan .
dre la pourpre & l'or ? C'eſt que l'or
& la pourpre font dans nos mains des
choſes précieuſes ; qu'à leur richefle , nous
avons attaché le ſentiment du beau par
excellence ; & qu'en les voyant briller
d'un éclat merveilleux ſur les nuages que
le folil colore , nous les comparons à ce
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE,
1
que l'induſtrie , le luxe & la magnificence
offrent de plus riche à nos yeux . A des
idées invariables , il faut des caractères
fixes ; mais à des idées changeantes , il
faut des caractères ſuſceptibles , comme
elles , des variations de la mode & des
caprices de l'opinion » .
Cet article ſuffit pour indiquer la manière
dont la littérature eſt traitée dans
ce ſupplément à l'Encyclopédie . Les
Sciences y font développées avec la même
attention ; & l'on a eu particulièrement
le ſoin de marquer les progrès que
l'eſprit d'obſervation y fait tous les jours.
Journal des Causes célèbres , curieuſes&
intéreſſantes de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , 12 volumes
in- 12 par an ; 18 liv. pour Paris , &
24 liv. franc de port pour la Province.
Onfoufcrit chez M. Défeffarts , Avocat
au Parlement ; & chez Lacombe
Libraire , au bureau des
Journaux.
د
Le vingt- deuxième & le vingt- troie
fième volume de cet Ouvrage périodique
viennent de paroître. Le premier renferme
deux cauſes :celle d'une fille accuNOVEMBRE.
1776. 157
ſéed'inceſte ſpirituel, & celle d'un homme
mis en priſon par ordre du Roi. La première
de ces deux cauſes contient les
détails les plus piquans. On trouve , dans
le vingt- troiſième volume , quatre cauſes
également curieuſes & intéreſſantes. La
première eſt le procès du fameux rebelle
Pugatchew condamné en Ruffie , & exécuté
à Moſcou en 1774 ; la ſeconde ,
l'affaire des Libraires fur le commentaire
de la Henriade de M. de Voltaire , publié
par M. Fréron après la mort de M.
de la Baumelle. La question que cette
cauſe préſente , intéreſſe les gens de lettres
& les Libraires. Il s'agit de ſavoir fi ,
fous prétexte d'un commentaire , on peut
faire imprimer le texte de l'ouvrage.commenté.
Les détails de cette affaire la
rendent très piquante. Le Redacteur y
a infére un avertiſſement de M. de Voltaire
, ſur l'édition de ſon théâtre faite
au Temple-du-Goût , qu'on lira certainement
avec le plus grand plaifir , &
qui répand le plus grand intérêt ſur cette
caufe. Elle est d'ailleurs écrite avec pureté
,& ne peut manquer de plaire à toutes
fortesde Lecteurs . La troiſième ,préſente
une queſtion importante fur l'état des
Juifs ,jugée par le Parlement de Nancy.
I158 MERCURE DE FRANCE.
M. Déſeſſarts eſt le Rédacteur de ces
trois cauſes . La quatrième eſt un procès
criminel fur des couplets faits contre
l'honneur & la réputation d'une femme
de qualité. Cette affaire renferme les
circonstances les plus fingulières . Un
Journal aufſi piquant, mérite le ſuccès
qu'il a. Il formera dans la ſuite un des
recueils les plus intéreſſans que nous
ayions ſur la Jurisprudence. Pour léren.
dre plus utile , les Rédacteurs viennent
d'annoncer qu'ils donneront au public
une table raiſonnée des matières de tous
les volumes qui auront paru juſqu'au
premier Janvier 1777. Ils expliquent
les motifs qui les déterminent à faire
imptimer cette table ſéparément , dans
un avertiſſement qui ſe trouve au commencement
du volume qui vient de paroître
,& que nous allons copier *.
Pluſieurs de nos Souſcripteurs ( diſentils
) nous ont demandé une table alpha-
* MM. les Avocats des Parlemens de Province
qui voudront faire inférer dans ce Journal des
affaires , dans leſquelles ils auront fait des Mé
moires imprimés , ſont priés de les envoyer ,
francs de port , à M. Déſeſſarts , & d'y joindre
une copie des Arrêts qui les auront jugés. Les
Rédacteurs s'empreſſeront d'en rendre compte.
NOVEMBRE 1776. 115g9g
bétique & raiſonnée des matières contenues
dans les volumes qui ont parus jufqu'ici
. La variété & l'importance des
queſtions répandues dans notre ouvrage ,
exigent ce ſecours. Nous aurions prévenu
le deſir de nos Souſcripteurs , fi
nous n'avions été arrêtés par les conditions
que nous nous ſommes impofées
dans notre Prospectus , de fournir douze
volumes de cauſes par an. Nous leur
propoſons donc de leur donner la table
de tout ce qui aura paru juſqu'au premier
Janvier 1777. L'abondance des matières
ne permet pas de la renfermer dans un
volume moindre que dix , douze à quinze
feuilles , & d'un caractère beaucoup plus
fin que celui du corps de l'ouvrage. Ainfi
ceux qui voudront ſe procurer ce volume
ſéparé , auront la bonté d'en prévenir M.
Déſeſſarts en renouvelant leur ſouſcription
, & de lui faire tenir la ſomme de
3 livres pour ce volume , & il leur parviendra
franc de port dans le courant du
mois de Juin 1777 .
MM. les Soufcripteurs font également
priés de renouveler leur fouſcriptiondans
le mois de Décembre , afin de fixer le
tirage des exemplaires , & d'en donner
l'avis , franc de port , à M. Déſeſſarts ,
160 MERCURE DE FRANCE ,
Avocar au Parlement , rue de Verneuil ,
la troiſième porte cochère avant la rue de
Poitiers; ou au ſieur Lacombe , Libraire ,
aubureau des Journaux .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ESSAIS hiſtoriques fur les modes & fur
le costume en France ; nouvelle édition ,
pour fervir de ſupplément aux Effais hif
toriques fur Paris , par M. de Saint Foix.
A Paris , chez Coſtard , rue Saint Jeande-
Beauvais ; 1 vol . in- 12 br. 1 1. 10 f.
Le petit Magasin des Enfans , ou les
étrennes d'un père , &c. contenant un
cours complet& précis d'éducation , mis
à la portée des enfans des deux ſexes ,
avec les notions les plus exactes & les
plus lumineuſes ſur la religion , la géographie
, I hiſtoire , la morale, l'hiſtoire
naturelle , &c. ſuivi d'un abrégé de l'hiftoire
des Dieux & des Héros de la Fable ;
3 vol. in-24 br. chez le même .
NOVEMBRE. 1776. 161
ACADÉMIES
.
I.
BESANGON
.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles- Lertres
& Arts de Besançon a tenu ſa ſéance
publique le 24 Août 1776 , au palais de
Grandville pour la diſtribution des prix.
M. l'Abbé I albert , Préſident de l'Académie
, ouvrit la ſéance par un beau dif.
cours où il rappelle la gloire de la province
& de la capitale de Franche Comté ,
par les Grands - Hommes qui en font fortis
, qui ſe ſont diftingués dans tous les
genres de mérite . M. le Préſident für enfuite
la réception annuelle des Académiciens
; de M. le Comte de Scey , Maréchal
de Camp , & de M. Clerc , ci devant
Médecin des Armées du Roi , en Allemagne
, &c . Enſuite , on rendit compte
des Ouvrages qui ont concourru pour les
prix. Depuis deux années , l'Académie
demandoit aux Orateurs de développer
cette importante vérité : Combien le refpectpour
les moeurs contribue au bonheur,
162 MERCURE DE FRANCE.
des Etats. Trente cinq concurrens font
entrés dans la carrière , mais un ſeul a
remporté les deux prix deſtinés à l'éloquence
, qui devoient être réunis ou diviſés
, ſelon le mérite des Ouvrages. Le
diſcours de M. l'Abbé de Moï , Grand-
Vicaire de Verdun , Curé de S. Laurent ,
àParis , laiſſoit trop dediſtance entre lui
& ſes rivaux , pour que l'Académie pût
lui en aſſimiler aucun. Son difcours ,luivant
le témoignage de ſes Juges , offre
à la fois une expreſſion préciſe& forte ,
le coloris le plus brillant , un ſtyle animé
par les images , une chaleur foutenue ,
& ceste heureuſe variété de tours , ſans
laquelle les plus grandes beautés languiſ
fent. L'Acceffit du prix d'éloquence a
été accordé au P. Prudent , Capucin .
,
M. le Préſident a enfuite annoncé que
le prix de differtation avoit été adjugé à
Don Vincent de l'abbaye de S. Remi
à Reims. Il s'agiſſoit de montrer quelle
a été l'autorité des Empereurs dans les
Gaules, après l'établiſſement des Barbares ?
L'Académie avoit proposé pour ſujet
des Arts en 1774 : La poſſibilité d'établir
des moulins à vent , ou des moulins
àbateaux dans les environs de Besançon ,
eu égard à l'impétuofité des vents , &à la
1
NOVEMBRE. 1776. 163
lenteur de la riviere. Un Auteur anonyme
a obtenu un des prix réſervés , &
l'autre a été partagé entre le ſieur Puricelli
, & le ſieur Loifean , Architecte de
Paris. Enfin ,l'acceſſit a été défére au plan
d'une roue horizontalede moulin à vent ,
propofé par le fieur Leguin , originaire
de Franche-Comté , & réſident à Paris.
La ſéance a été terminée par l'annonce
des ſujets des prix pour 1777 .
Le premier , fondé par M. le Duc de
Tallard , conſiſte en une médaille d'or
de la valeur de 350 liv.
Le diſcours aura pour objet d'établir
comment l'éducation des femmes pourroit
contribuer à rendre les hommes meilleurs ?
L'étendue de l'Ouvrage doit être d'environ
une demi-heure de lecture .
Le ſecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard , conſiſte en une
médaille d'or de 250 liv. & eſt deſtiné
àunediſſertation littéraire. Il ſera donné à
la meilleure Notice des monumens Romains
qui existent dans le comté de Bourgogne.
Les Auteurs ſe diſpenſeront de traiter
la partie des voies anciennes , fur lefquelles
l'Académie a des éclairciflemens
ſuffifans . La differtation ſera d'environ
trois-quarts d'heure de lecture , ſans y
comprendre les pauſes. A
J
164 MERCURE DE FRANCE.
Le trottième prix , fondé par la ville
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv . deſtiné à un
Mémoire ſur les Arts.
L'Académie a déjà démandé: Quelles
font les causes & les caractères d'une mala.
die qui commence à attaquer pluſieurs vignobles
de Franche Comté les moyens
de la prévenir ou de la guérir.
Les Ouvrages feront adreſſés , francs
de port , à M. Droz , Confeiller au
Parlement , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1777.
Pour faciliter les recherches & les expériences
des perſonnes qui ſe livrent à
la partie hiſtorique & aux arts , l'Académie
propoſe les ſujets ſuivans pour
l'année 1778 .
Le prix des Arts ſera donné au meil.
leur Mémoire fur la Minéralogie d'un
Bailliage de la Franche- Comté.
Pour l'Histoire , on demande : Quelle
est l'origine des droits de main morte dans
les provinces qui ont composé le premier
royaume de Bourgogne.
ou
Les Auteurs font invités d'indiquer
exactement les lieux dans lesquels ſe
trouvent les ſubſtances minérales
foſſiles dont ils parlent , d'aviſer aux
moyens d'en tirer le parti le plus avanNOVEMBRE.
1776. 165
tageux , & de joindre à leurs Ouvrages
des échantillons bien étiquetes de ce
qui pourra mériter une attention plus
particulière.
II.
NISMES.
L'Académie de Nîmes a tenu ſa ſéani
ce publique le 14 Juin 1776.
M. de Vallongue , directeur , en a fait
l'ouverture , par un diſcours dans lequel
il a prouvé , par le tableau des progrès
des Sciences & des Arts , depuis leur
première invention , juſqu'à nos jours ,
que le principe qui agit dans l'homme ,
eſt eſſentiellement différent du principe
qui agit dans les autres animaux ; & que
la perfectibilité indéfinie dont la saifon
humaine eſt douée , oblige de la placer
dans un ordre ſupérieur à celui de l'inftinct
aveugle & borné qui anime les
brutes,
,
M. de Génas , Chancelier , a rendu
compte des divers ouvrages de profe &
de poéſie qui ont été lus ,pendant le
cours de l'année , dans les ſéances particulières
de l'Académie , dont les principaux
font :
166 MERCURE DE FRANCE.
Unmémoire ſur l'analogie des fluides
nerveux , électrique & magnétique , par
M. l'Abbé Paulian .
Une diſſertation ſur les cauſes du
froid que l'on reſſent ſur le ſommet des
Montagnes , après avoir éprouvé le
chaud dans les vallons qui font à leur
pieds ; par le même.
Une fable allégorique , de M. de
Neuvillé.
Divers morceaux de poéſie italienne
de M. de Verot.
Diverſes piéces de poéſie françoiſe ,
de M. Imbert. :
Obſervations ſur la diſtribution des
eaux de la fontaine de Nîmes , & fur
les moyens de remédier à quelques inconvéniens
, par M. de Génas.
Un mémoire ſur les communaux du
Diocèſe de Nîmes , par le même.
L'Eloge hiſtorique de Queſnay , par
M. le Comte d'Albon.
Une lettre du même à M. de B ... fur
le commerce , les fabrications & la conſommation
des objets de luxe ;
Un dialogue entre un Economiſte &
un Fabriquant de Lyon ; pour ſervir de
réponſe à la lettre de M. le Comte
d'A ... à M. de B ... ſur le commerce ,
NOVEMBRE. 1776. 167
les fabrications & la conſommation des
objets de luxe , par M. Vincens.
Des obſervations ſur les loix de Lycurgue
, par M. Lecointe de Marcillac .
Un drame intitulé Arétine , par le
même.
Des obſervations ſur l'inoculation
Sutonienne , par MM. Nicolas , de
Grenoble & Razoux , Docteurs en
Médecine .
Des notices , &un extrait de l'Hiſtoire
de la Ville de S. Gille , par M. Razoux .
Une differtation ſur les voeux des
Romains , par M. Meynier.
L'Eloge de M. Berard de l'Académie
de Nîmes , par M. Girard.
Réfléxions ſur le projet de faire un
nouveau cadastre en Languedoc , par M.
deVallongue.
Un Mémoire fur le projet d'un canal
de navigation de Nîmes au rhône & à
la mer , par M. Tempié.
M. de Génas a analyſé la plupart
de ces ouvrages : en faiſant l'extrait du
dernier , il a parlé de la commiffion
nommée par le gouvernement , pour
l'examen des canaux qu'il feroit utile de
conſtruite dans le royaume ; il a fait
l'éloge du Roi ; celui des Miniſtres , de
168 MERCURE DE FRANCE.
M l'Archevêque de Narbonne , Préſident
des Etats de Languedoc ; de M.
le Comte de Périgord, Commandant , &
de M. de S. Prieſt Intendant dela même
Province ; & celui de M. l'Evêque de
Nîmes , comme chefde l'adminiſtration
politique de fon Diocèſe .
Après le réfumé de M. de Génas , M.
Seguier, ſecrétaire perpétuel, a proclamé
l'Ouvrage qui a remporté le prix de
cette année , & annoncé le ſujet de celui
de l'année prochaine , par le programme
ci-joint.
La ſéance a été terminée par la lecture
de l'ouvrage couronné.
A la ſuite de la ſéance de l'Académie,
M. l'Evêque de Nîmes préſidant , comme
protecteur , a diſtribué divers prix que le
ſieur Maumenet , Maître d'Ecriture, avoit
propoſés à ſes Elèves , au jugement de
l'Académie .
L'Académie avoit propoſé pour le ſujet
du prix de l'année 1776 , l'Eloge d'Efprit
Fléchier Evêque de Nimes. Elle l'a
décerné à l'Ouvrage qui a pour deviſe:
Perſonne nefavoit mieux estimer les choſes
louables , ni mieux louer ce qu'il eftimoit
. Fléch. Oraif. Funeb. de Mont. dont
l'Auteur eſt M. Trinquelague , Avocat
en Parlement , réſident à Nîmes .
Parmi
NOVEMBRE. 1776. 169 :
Parmi les Ouvrages envoyés au concours
, l'Académie a diſtingué celui qui
a pour deviſe : l'Eloge d'un grand homme
est mon premier ouvrage. Cette pièce ,..
annoncée comme l'eſſai d'un jeune Auteur
, contient pluſieurs morceaux qui
décélent un talent digne d'être encouragé
par de juſtes éloges .
L'Académie propoſe , pour le ſujet
du prix de l'année 1777 , cette queſtion :
Quels font les moyens les plus fimples
& les moins diſpendieux de rendre les
Moulins du Languedoc , propres à la
mouture économique ?
Le prix de 300 liv. ſera délivré , &
l'ouvrage qui l'aura mérité ſera lu à la
Séance publique du mois de Juin 1777.1)
Les paquets feront adreſſés , francs de
port , à M. SEGUIER , Secrétaire perpétuel
de l'Académie. Ils ne feront pas
reçus après le 31 Mars 1777 .
Chaque Auteur mettra une deviſe a
la tête de fon Ouvrage ; il y joindra un
billet cacheté , qui contiendra la mêmes,
deviſe, ſon nom & le lieu de fa réfidence.
Les Membres de l'Académie , les,
Aſſociés & les Auteurs qui fe feront fait
connoître directement ou indirectement
ne feront pas admis au concours.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie donnera encore dans la
Séance publique de 1777 , la Médaille >
pour le prix d'Agriculture , annoncé
dans le Programme de l'année dernière.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Euthyme
& Lyris, nouveau Ballet héroïque en
un acte ; celui d'Arueris , acte des Fêtes
de l'Hymen , & le Ballet pantomime
d'Apelles& Campafpe.
DÉBUTS.
Mademoiselle LAURENCE, élève de
l'Ecole de muſique de l'Opéra , a débuté
le 24 Septembre , par le rôle de Théodore
de l'Union de l'Amour & des Arts.
Elle eſt d'une figure agréable & d'une
taille élégante ; ſa voix eſt brillante &
étendue. Le genre de fon talent paroît
la deſtiner aux premiers rôles, fi elle
peut acquérir , par l'étude & par l'habiNOVEMBRE.
1776. 17
tude du théâtre , plus de fûreté dans
fon chant , & plus d'affurance dans fon
jeu.
Mademoiselle de MONVILLE a débuté
le même jour par l'ariette de M. le
Berton : Vous à qui deux beaux yeux
affurent la victoire : elle a rendu enſuite
avec ſuccès lerôle de l'Amour dans l'acte
d'Euthyme. Le genre de ces rôles paroît
convenit à fa figure & à fon talens. Sai
voix eſt foible, mais légère. Sa prononciation
eſt nette & facile : elle chante
avec préciſion.
COMÉDIE FRANÇOISE.
πλα του
D
On a remisacethéâtre Romeo & Juliete
Tragédie nouvelle de M. Ducis. Elle a
été revue avee plaiſit , & jouée avec
ſuccès ; mais non pas autant que par
Les premiers acteurs qui en one établi les
rôles dans l'origine. 1
On a joué, le to d'O&obre , fur le
théâtre delaCour à Fontainebleau,Zuma,
Tragédie nouvelledeM. Lefevre. Leſujet
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
eſt tout entier d'invention. Il n'a pas
eu un ſuccès complet ; mais il pourra
en avoir un à Paris , lorſque l'Auteur
aura fait les changemens convenables ,
que la repréſentation lui a indiqués . II
y a dans cette Tragédie des ſituations
fortes & intereſſantes . Les vers en font
faciles & ſouvent très-heureux .
Lorſqu'on dit à Pizarre en parlant
des Péruviens :
.1
coyach
Leurnombre à chaque pas ſemble ici s'augmenter,
il répond :
Allons; ilfaut les vaincre & non pas les compter.
s'écrie , en parlant de Thofpitalité
qu'il a trouvée chez Zuma: MCO
Tant le coeurdes mortels que rien encor n'altère ;
Portede la bonté le divin caractère.
DEBUT7651 いま
1
M. Clavareau le jeune , fils d'un Comédien
, qui ſe deſtinoit d'abord à la
peinture , & qui n'avoit encore paru fur
aucun théâtre , a débuté à la Comédie
Françoiſe par le rôle de Darviane dans
ξίας
NOVEMBRE. 1776. 173
:
Mélanide , & par celui de Lindor dans
Heureuſement. Cet acteur jeune & de
taille moyenne , a un organe agréable ,
& joue avec feu & intelligence. Il peut
ſe rendre utile à ce théâtre , en étudiant
fon art ,& en perfectionnant les moyens
que la nature lui a donnés pour ſaiſur la
vérité & l'eſprit de ſes rôles.
:
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens n'ont rien donné
de nouveau ; mais on attend des piéces
nouvelles fur leur théâtre , après le
voyage de Fontainebleau. Pluſieurs ſujets
ſe préparent auſſi à débuter.
Mademoiselle Colombe a foutenu
l'intérêt du ſpectacle pendant le voyage
de Fontainebleau , & paroît tous les jours
perfectionner ſes talens. On ne peut defirer
une voix plus belle , plus brillante
& plus étendue ; plus de goût pour le
chant; plusd'énergie &d'expreſſion dans
le pathétique ; plus d'adreſle & d'art
dansles traits difficiles , avec un jeu plus
vrai , plus ſenſible , embelli par une
figure noble& intéreſſante.
L
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
2 On doit auffi de juſtes éloges au zèle
de Madame Dugazon & de Madame
Moulinghen qui rempliſſent avec beaucoupd'intelligence&
de chaleur tous les
rôles qui leur font confiés.
M. Julien s'eſt rendu maître de fon
chant , &y fait tous les joursdes progrès
fenſibles &brillans .
On defireroit voir plus ſouvent M.
Meunier , acteur aimé du Public , & qui
eſt en droit de lui plaire par l'agrément
de ſa figure ,par la beauté de ſon organe ,
par fan goût pour le chant , par l'intelligence
de ſon jeu , & par le zèle étudié
qu'il fait voir dans le trop petit nombre
de rôles qui lui ſont confiés.
LETTRE de M. Floquet à M. Grétry ,
datéedeFlorence le 13 Septembre 1776.
Je profite , Monfieur , d'un moment heureux
& très-agréable pour avoir l'honneur de vous
écrire , & pour vous faire mon compliment ſur
le ſuccès que vos opéra ont en Italie. Il vient de
pafler à Florence une troupe deComédiens François
qui ont joué Lucile , les deux Avares, Zémire
&Azor , &c. avec un ſuccès étonnant. Zémire
& Azor fur- tout a fait fanatifme , quoique
repréſenté ſansdécorations & par des Chanteurs
NOVEMBRE. 1776. 175
médiocres. On vous met ici au-deſſus de tous les
Maîtres qui ont travaillé dans ce genre. M. de
Marquis de Ligniville , parent du Grand-Duc , &
grand contrepuntiſte , m'a dit , étant àdîner chez
lui , qu'un ſeul morceau de Zémire& Azoracheteroit
tous les opéra comiques italiens qui ont été
faits depuis trente ans. On a trouvé tous vos motifs
charmans, & vos airs remplis de graces ,
d'expreffions &du plus beau pathétique , ſelon
la ſituation. Le quatuor de Lucile a été recommencé
trois fois , avec des applaudiſſemens étonnans.
Je vous rends , Monfieur , les chotes telles
qu'elles ſe ſont paſſées. Vous devez des remerciemens
al fignor Rutini, Maître de Chapelle de
cette Cour,& homme de beaucoup de mérite ,
qui a fait toutes vos répétitions avec la même
exactitude que ſi les ouvrages lui cuflent appartemus;
& les jours de repréſentations , il s'eſt mis
lui- même au clavecin pour faire aller l'orchestre.
On traduit Zémire & Azor en Italien , & je crois
que ſous peu de temps on verra cetopéra ſur tous
les Théâtres de l'Italie. Mon intention ſeroit que
vous fiſſiez mettre cette lettre dans les papiers publics,
afinque notre chere Nation ſoit convaincue
quenous avons de la belle muſique en France , &
qu'il eſt aſſez inutile qu'on le tue à faire traduire
des opéra italiens , tandis que l'Italie elle-même
traduit nos ouvrages. Jouifiez de vos ſuccès. On
parle de vous ſans ceſſedans ce pays , & l'Italie
vous réclame comme un de ſes enfans. Je ſuis
preſqu'à la fin de mon voyage , que j'ai tâché de
faire avec tout le fruit poſſible. Puiilé je , comme
vous , Monfieur, continuer de plaire àmaNation,
&mériter le fuffrage de l'Europe entiere , qui
applaudit à vos productions.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
J'ai l'honneur d'être , avec la plus parfaite
confidération , &c.
FLOQUET.
N B. Ainfi voilà les Pieces miſes en muſique
par M. Grétry adoptées & traduites en Italie ,
comme elle l'étoient déjà enAllemagne , en Flandres
, en Suede , en Ruffie , en Hollande , &c .
Rien fans doute né prouve mieux que cet illuftre
*Compositeur parle dans la roufique la langue uni-
* verſelle des Nations , qui eſt par-tout celle de la
belle nature , de la déclamation & du ſentiment.
On a fur-tout éprouvé en France , qu'aucun
Muficienn'ajamais tenda avec plus d'intelligence
la proſodie de notre langue , & n'a mieux faifi
*l'énergie des paffions& le pathétique du ſentiment.
Ce Compofiteur a d'ailleurs une facilité & une
ardeur dont il n'y a pas d'exemple dans l'hiſtoire
de la muſique. A peine âgée de trente trois ans ,
il adéjà fait en peu de temps un fonds confidérable
de Pièces à la Comédie Italienne : & aflurément
il eſt appelé , il faut le dire , à former un
nouveau fonds au Théâtre de la muſique nationale
, ayant l'intelligence du récitatif parlé &
déclamé , une fécondité prodigieuſe pour les
motifs de chant , un génie qui ſe plie à toutes
les expreffions , à tous les tons du coeur & de
l'eſprit , & un talent décidé poouurr la muſique
d'orchestre , & pour les airs neufs & piquans des
ballets. Mais il faut que l'on daigne faire attention
à cet Artiſte célebre qui eſt parmi nous , &
qui a fait ſuffisamment ſes preuves . Nous ſavons
qu'il eſt tout prêt de fe rendre à des invitations
honnêtes&propres à l'encourager. Au reſte nous
diſons ceci,fans ſon aveu , &pour prévenir à cet
NOVEMBRE. 1776. 177
-égard les juſtes reproches que les Etrangers & la
poſtérité, qui ne confiderent ni les petits intérêts
, ni les égards perſonnels , pourroient faire
de l'oubli d'un génie auffi fécond& auffi univerſel
.
ARTS.
GRAVURES.
I.
1
Copie du Prospectus de quatre Estampes
nouvelles.
La parabole eſt une manière de s'expliquer
par allégorie & fimilitude , ſous
laquelle on cache quelques maximes importantes.
L'on s'en fert pour rapprocher
les idées intellectuelles, de l'évidence
des fens.
Dansl'art de communiquer les penſées,
& fingulièrement celles qui font purement
intellectuelles , l'attitude immobile
qui metl'intention en action , paſſe pour ,
& eſt réellement , l'inſtrument le plus
ſtérile.
C'eſt précisément par des paraboles
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
:
exprimées par des attitudes , que l'Auteur
des tableaux Rivèriens a eſſayé de
peindre &de repréſenter ,tant aux yeux
qu'à l'eſprit , un Poëme de ſcience morale
, civile , politique & naturelle. Il a
deſtiné cet ouvrage à l'inſtruction virile
&à l'agrément. Il l'a diſtribué en quatre
tableaux dont voici le ſujet :
L'ancien , le moderne , & l'éternel
ſyſtême général du monde.
L'Aſyle moral.
Le Satyre-Veſtale.
La Vie & l'Economie de l'univers.
Cet ouvrage préſente pluſieurs points
de vue , ſoit à l'égard du méchanique de
la poéſie , ſoit à l'égard des idées qu'il
rend.
L'Auteur n'a voulu que donner en
quelque forte un corps aux idées , & le
moyende récompoſer la raiſon. Les connoiffeurs
ſpéculatifs décideront s'il a rempli
ſon objet ; & leur jugement , en le
claſſant où il doit être , caractériſera ſon
être.
Chez Alibert , Marchand d'eſtampes
dans le jardin du Palais Royal , on trouve
les eſtampes gravées d'après les ſuſdits
tableaux originaux, pour le prix de 30
livres les quatre.
NOVEMBRE. 1776. 179
I I.
Portrait de Charles Frey de Neuville ,
Prédicateur du Roi , né en 1693 , mort
en 1774, gravé, format in- 12 , par Bray
del ; prix , 12 fols. Chez l'Auteur , rue
des Sept-Voies , au Collège de Fortet ,
près Sainte-Geneviève.
III.
Deux Estampes allégoriques , repréſentant
le Roi & la Reine , deſfinées par
Cochin , gravées par Longueil ; prix chaque
eſtampe 3 liv . A Paris , chez l'Auteur
, rue de Sèvre , vis-à-vis les Incurables
; & chez Baſan , rue Serpente .
I V.
Carte de Navigation.
Nouvelle carte réduite de la manche
de Bretagne en trois feuilles , ſeconde
édition , corrigée , & conſidérablement
augmentée ; par le ſieur Degaulle de
l'Académie des Sciences de Rouen , &
Profeſſeur d'hydrographie au Havre.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Cette carte , dont l'utilité eſt reconnue
par les premières Académies du Royaume,&
confirmée par l'expérience journalière
des Marins , ſe trouve au Havre ,
chez l'Auteur; & à Paris, chez Dezauche ,
Graveur , rue Saint-Severin , en face de
celle de la Harpe , où les Marchands de
Province & autres pourront s'adreſfer .
N. B. L'on trouve chez le ſieur Degaulle
au Havre , toutes les cartes hydrographiques
du dépôt,& généralement tout
ce qui concerne le pilotage.
V.
Le ſieur Louisd'Agoty , Graveur de la
Reine , vient de mettre au jour une
Eſtampe gravée dans un nouveau genre ,
imitant le deſſein le plus fini , repréfentant
le portraitde la Reine en pied , avec
le coſtume d'après le tableau original
peint par le ſieur d'Agoty l'aîné , Peintre
de Sa Majeſté.
Dansle fond du tableau eſt un Minerve
renant le médaillon du Roi ; enſuite an
rideau de velours qui rompt cette architecture
, & qui forme une maffe d'ombre
pour faire avancer la figure ; un riche
fauteuil ſur lequel le rideau vient ſegrou
NOVEMBRE. 1776. 11
per. Sur le devant du tableau , eſt une
table couverte d'un tapis &couffin , où eft
poſée la couronne : on y a joint des rofes
&des lys ; un globe tetreſtre eſt ſur cette
mêmetable , vu en perſpective , de façon
que S. M. a la main poſée ſur la France ;
ce qui donne de l'action au ſujet. Uneharpe
ſe trouve groupée plus avant avec un
tabouret & un livre de muſique ouvert.
Tous ces objets , qui fe trouvent fur le
devant du tableau , ne recevant la lumière
que par échappée , laiſſent jouir la figure
:en entier de tout ſon effet. La lumière
venantdu fond , par gradation , & ne prenant
la vivacitéque fur les objets avancés :
ce tout enſemble rend parfaitement l'illufion
de la peinture. Cette eſtampe a été
préſentée & gravée avec Fagrément de
Sa Majeſté.
On la diſtribuera au public à la fin du
mois de Novembre prochain ſans faute.
Les perſonnes qui ſe ſeront fait infcrire ,
tantMarchandsde Province que de Paris ,
feront ſervies les premières. L'Auteur va
graver le Roi , dont on fera la diftribution,
à la fin de Mars prochain , à Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ;
chez Alibert , Marchand d'eſtampes dans
le Palais Royal ; au Bureau Royal de la
182 MERCURE DE FRANCE.
correſpondance générale , rue des Deux-
Portes Saint-Sauveur , où l'on trouve auffi
tous les ouvrages de MM. d'Agoty père
&fils ; & chez Blaiſeau , Marchand d'eftampes
à Verſailles. Prix de l'eſtampe ,
12 liv. en feuille , & 24 liv. montée
fous verre.
MUSIQUE. :
TROIS Symphonies à premier & ſecond
deſſus , alto , Baſſe; deux Hautbois obligés
, & deux Cors ad libitum , dédiées à
Monſeigneur le Prince de Rohan Guèmenée
, Grand Chambellan de France ;
par M. A. Guénin , oeuvre IV. Prix
7 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Moulins , butte Saint- Roch ,
maiſon de M. Perard , Architecte , &
aux adreſſes ordinaires ; en Province ,
chez les Marchands de muſique.
,
2
NOVEMBRE. 1776. 183
PEINTURE.
COLLECTION de tableaux , figures ,
buſtes & vaſe de marbre & de bronze ,
de porcelaines anciennes & modernes ,
de meubles précieux , & c. provenans du
cabinet de feu M. Blondel de Gagny ,
Tréſorier général de la caiſſe des amortiſſemens
.Cette collection eſt bienconnue
des artiſtes & des amateurs. Le propriétaire
, feu M. Blondel, ſe faiſoit un plaiſir
de leur ouvrir ſon cabinet , & il les accueilloit
avec cette complaiſance & cetre
urbanité qu'inſpire le commerce des arts ,
lorſque , comme M. Blondel , on recherche
leurs productions plutôt par goût &
par amour que par manie ou une puérile
oftentation. Sa collection de tableaux eſt
particulièrement riche en tableaux de
l'école de Flandre & de France. Les porcelaines
offrent des morceaux uniques ,
ou da moins très-difficiles à ſe procurer ,
vu leur ancienneté. On peut remarquer
encore dans cette collection des vaſes
d'un très beau galbe , & de marbres les
plus précieux , très-propres par confé-
1
184 MERCURE DE FRANCE.
:
quent à la décoration des galleries & des
fallons. Le Catalogue de cette riche collection
, dont la vente eſt annoncée pour
le dix du mois de Décembre prochain ,
& jours ſuivans , a été dreſſé par Pierre-
Remi , Peintre , & ſe diſtribue à Paris ,
chez Mufier père , Libraire , quai des
Auguſtins ; à Amſterdam , chez Pierre
Fouquet; à Londres, chezThomas Major ,
Graveur du Roi ; & à Bruxelles , chez
M. Danoot , Banquier.
Réponse * de M.le Chevalier Gluck à un
écrit que lefieur Framery afait paroître
dans le Mercure de France du mois de
Septembre 1776 .
: Ilyadans le Mercure de Francedumois de Sept.
1776 une lettre d'un certain ſieur Framery au ſujet
deM. Sacchini, lequel feroit fort à plaindre , s'il
avoit beſoin d'un tel défenſeur pour foutenir ſa
réputation. Preſque tout ce que M. Framery
•s'aviſe de dire ſur M. Gluck , fur M. Sacchini &
fur M. Milico , eſt faux . L'Alceſte italienne de
M. Gluck n'a jamais été repréſentée ni à Bologne ,
ni en aucunes autres Villes de l'Italie , à cauſe de
la difficulté de l'exécution , ſi M. Gluck n'eſt pas
préſent pour guider ſon ouvrage.
Il ne l'a donnée qu'à Vienne en Autriche en
*Nous copions exactement la lettre de M. leCh.Gluck,
NOVEMBRE. 1776. 185
1768. A la repriſe de cet opéra , le ſieur Milico
Chanta le rôle d'Admete Il est vrai que M. Sacchini
a inféré le paſſage conteſté dans ſon air :
Se cerca , se dice el; cette phrafe muſicale ſe
trouve dans l'Alceſte italienne de M. Gluck :Ah!
perquesto giàstanco mio evore , imprimé à Vienne
en 1769 ; nous dirons de plus qu'il y a un autre
paflage ſur la fin du même air , pris de Paride ed
Helena, de l'air : Di Scordami , imprimé auflı à
Vienne. M. Framery ne fait pas qu'un Compoſiteur
italien est tres-ſouvent forcé de s'accommoder
au caprice & à la voix du Chanteur , & c'eft
le ſieur Milico qui a obligé M. Sacchini à inférer
les ſuſdites phrases dans ſon air ; c'eſt ce que M.
Gluck lui -même a reproché à ſon ami Milico:
car alors M. Gluck n'avoit pas encore donné ſon
Alceſteà Paris, mais il avoit l'idée de l'y donner.
M. Sacchini , génic comme il eſt , & plein de
belles idées , n'a pas besoin de piller les autres;
mais ila été aſſez complaifant envers leChanteur
pour emprunter ces patlages , où le Chanteur
croyoit qu'il brilleroit le plus. La réputation de
M. Sacchini eſt établie depuis long temps : elle
n'anullement beſoin d'être ſauvée; mais peutêtre
qu'on la diminue en parodiant ſes airs faits
pour la langue italienne , ſur des paroles françoiſes
, vu la différence entre les deux mélodies
&les deux proſodies, M. Frainery , comme homme
de lettres , pourroit bien faire quelque choſe
de mieux , que de confondre ainſi le caractere
national des François & des Italiens & de
mettre en uſage une mufique hermaphrodite , en
parodiant des airs qui , quoique ſoufferts dans
l'opéra-comique , ne fontpas convenables pour
les grands opéra.
,
186 MERCURE DE FRANCE.
Cours d'Histoire Naturelle & de Chymic.
M. BUCQUET , Docteur Regent de la
Faculté de Médecine en 1Univerſité de
Paris , ancien Profeſſeur de Pharmacie ,
Profeffeur de Chymie , Cenſeur Royal ,
commencera ce cours le Mercredi , 13
Novembre 1776 , à onze heures préciſes
du matin. Il continuera les Lundi , Mercredi
, Vendredi de chaque ſemaine à
la même heure , en ſon laboratoire , rue
de laMonnoie , vis-à- vis la rue Baillette.
On trouvera chez Didot le jeune ,
Libraire de la Faculté de Médecine , quai
desAuguſtins , les ouvrages néceſſaires
pour ſuivre ce cours.
Cours de Langue Angloise.
M. ROBERTS , Profeſſeur de Langue
Angloiſe , commencera fon cours le 21
de ce mois , & le continuera , l'eſpace
de quatre mois , à onze heures & demie
du matin , les Lundi , Mardi , Jeudi &
Samedi de chaque ſemaine.
NOVEMBRE. 1776. 187
r.
On commencera par expliquer mot à
mot , autant qu'il eſt poſſible , l'Hiſtoire
d'Angleterre , par Lord Lyttleton ; enſuite
on paſſera à la lecture des meilleurs
Poëtes Anglois , dont on choiſira les
plus beaux endroits. Après le premier
mois , M. Roberts dictera en Anglois ,
pour faciliter & rendre familière la prononciation
de cette Langue , des morceaux
tirésdes meilleurs Auteurs de ſa
Nation , tant Philoſophes qu'Hiſtoriens.
Vers la findu cours , on s'appliquera aux
phraſes familières de la Langue , ou à la
converfation , parce que ce n'eſt que favoir
une Langue à moitié , que de l'entendre
fur les livres. M. Roberts ſe
Aarse que quelques heures pallées par
ſemaine avec les grands hommes d'Angleterre
, ne fauroient que plaire &
inſtruire en même temps .
Il faut ſe faire infcrire d'avance : le
prix pour tout le cours eſt de deux louis
chez M. Tourillon , Tapiffier , rue Pavée
Saint-Andréd- es-Arts , àParis.
188 MERCURE DE FRANCE.
t
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , & c .
I.
1
LE Geur Jean-Pierre Tricard annonce
qu'il a trouvé le moyen de faire des
Marche-pieds à mouvemens pour les
voitures à l'Angloiſe , qui deſcendent&
remontent avec beaucoup de douceur ,
ſeulement par l'action d'ouvrit& fermer
la portière de la voiture. Les perſonnes
qui deſiteront les voir , pourront venir
tous les jourschez le ſieur Tricard, fon
père , rue Notre-Dame de Nazareth
au Marais .
:
II.
,
LETTRE de M. Patte , Architecte , à
l'Auteur du Mercure , fur l'emploi du
mortier in ventéparM. Loriot.
Vous avez eu la bonté , Monfieur ,
d'inférer dans le Mercure , il y a environ
deux ans , les détails de la compoſition
NOVEMBRE. 1776. 189
du mortier de M. Loriot , ainſi que la
manière d'opérer ſa manipulation ; &
j'ai vu avec fatisfaction que pluſieurs
perſonnes , avec le ſimple expoſé que j'ai
publié,, avoient exécuté avec ſuccès des
travaux en ce genre, fans autre ſecours.
Vous vous rappelez que tout le ſecret de
la compofition de ce mortier confifte
introduire dans chaque augée de mortier
préparé à l'ordinaire , c'est- à-dire ,
avec un tiers de chaux , & deux tiers
de fable , une certaine portion de chaux
vive en pierre nouvellement cuite , &
réduite en poudre. Cette portiondechaux
vive doit varier à raiſon &de ſa qualité
&de ce qu'elle eſt plus ou moinsrécemment
cuite : elle eſt aſſez ordinairement
le cinquième oule ſixième de la quantité
de mortier miſe précédemment dans l'au
ge. Il faut , pour juger de la doſe en
queſtion , faire un eſſai préliminaire :
s'il ſe fait quelques gerſures ou crévaffes
dans l'enduit d'eflai , c'eſt une marque
qu'ona mis trop de chaux vive: s'il reſte
mol quelque temps après avoir été employé
, c'eſt une matque au contraire ,
qu'on n'en a pas mis affez.
Aufurplus , Monfieur , malgré les
expériences que l'on peut faire par foi190
MERCURE DE FRANCE.
même , s'il pouvoit reſter encore quel
quedoute fur l'efficacité de cette découverte
, voici de quoi pouſſer la conviction
juſques dans ſes derniers retranchemens.
On vient de faire , par ordre
deM. le Directeur des bâtimens du Roi ,
fur les voûtes de l'Orangerie de Verfailles,
que l'on avoit rejointoyées&
enduites par-deſſus avec le mortier en
queſtion , quatre baffins en différens
androits , que l'on a remplis d'eau ;
laquelle eau y a ſéjourné pendant fix
ſemaines , fans qu'il en ait filtré une
goutte à travers leſdites voûtes. Cette
épreuve a été faite ſous les yeux de
pluſieurs architectes du Roi des plus
expérimentés , leſquels ont donné en
conféquence le certificat ſuivant : cl
" Nous Richard Mique , premier,
• Architecte du Roi , & nous Batthélemi-
Michel Hazon , Architecte du
■Roi , Intendant Général des bâtimens
» de Sa Majefté , & François Heurtier ,
» Architecte du Roi& Inſpecteur Géné
>> ral des bâtimens de Sa Majesté, ſouſſi-
»gaés ; en vertu des ordres qui nous
-ont été adreſſés par M. le Comte
• d'Angivillers , Directeur & Ordon-
>nateur Général des bâtimens duRoi ,
NOVEMBRE. 1776. 191
» jardins , arts , académies & manufac-
> tures royales , en date du 2 Septembre
>> de la préſente année 1776 , par leſ-
>> quels il nous annonce avoit accédé à
>> la demande qui lui a été faite, de
>>former fur les paliers des eſcaliers de
>> l'orangerie de Verſailles , des baffins.
>> qui feroient remplis d'eau , & entre-
>> tenus ainſi pendant quelque temps ,
>>pour éprouver ſi le cimentde M. Loriot
>>en feroit traverſé , & s'il en réſulteroit
>> quelques filtrations àtravers les voû-
➡tes qui font au-deffous : que les baffins
→ayant ainſi été remplis d'eau pendant
>> cinq à fix ſemaines , il lui a paru inu-
>> tile de prolonger plus long-temps
cette épreuve ; & qu'en conféquence ,
>> pour conftater ce qui s'eſt paflé à cet
>> égard , nous faſſions appeler en porte
>>préſence le ſieur Lemoine & les prin-
>> cipaux garçons employés dans l'orangerie,
à l'effet de ſavoir d'eux s'ils ont
» apperçu dans les voûtes des eſcaliers
>>>quelque ſuintement ou écoulement
>>d'eau , afin de faire part de leur ré-
>> ponſe à M. le Directeur Général.
Nous ſouſſignés , étant aſſemblés à
l'orangerie , le 7 Septembre 1776 ,
avons mandé le ſieur Lemoine &le
3
192 MERCURE DE FRANCE.
{
>> nommé Barbier , garçon de ladite oran ..
>> gerie , à qui nous avons donné con-
>> noiffance des ordres qui nous ont été
>>adreſſes , & requis d'eux de nous dire
» la vérité ; il réſulte de leurs réponſes ,
>> que quelque attention qu'ils ayent
>>>donnée , en fréquentant ſouvent l'oran-
>> gerie , ils n'ont apperçu aucune filtra-
«tion dans les voûtes ſous les paliers ,
>>depuis que les baſſins ont été formés.
>>AVerſailles , ce 7 Septembre 1776.
»fignés Mique , Hazon & Heurtier.
<
Ainfi , Monfieur , ſi l'on emploje .
déſormais du mauvais mortier dans les
bâtimens , c'eſt qu'on le voudra bien.
Rien n'eſt plus fûr , qu'à l'aide du mortier-
Loriot , qui lie indiſſolublement les
pierres , il eſt poſſible d'opérer avec
ſuccès , nombre d'opérations qu'on regar-,
doit ci-devant comme problêmatiques ;.
tels que des enduits de mortier trèsfolides
dans des endroits humides , des
baſſins impénétrables à l'eau , des tetraffes
toutes d'une pièce , & comme fi
elles éroient formées d'une ſeule,dalle.
de pierre laplus dure. Il eſt encore certain.
qu'on en peut mouler des figures , des
bas- reliefs &des vaſes pour les jardins ,
comparables pour la durée à ceux faits en
pierre
NOVEMBRE. 1776.
193
picue , & capables de réſiſter à toutes les
injures du temps : enfin il eſt propre
pour tous travaux d'architecture dont on
veut aſſurer la durée , & pour lesquels
on ſe ſert communément de plâtre , qui
n'a , comme l'on fait , dans les extérieurs
des maiſons , qu'une exiſtence
pallagère.
Tout le difficile fera peut-être d'engager
la plupart de ceux qui dirigent les bâtimens
, à en faire uſage , & fur-tout nos
praticiens ; car il y en a peu d'entr'eux ,
qui ſoient jaloux de la durée de leurs
travaux : comme ils n'en répondent que
pour dix ans ; qu'un bâtiment ſoit à refaire
après ce terme , ou bien qu'on foit
obligé de faire de grandes réparations ,
celaleur importepeu. D'ailleurs, plufieurs
font à peu près auſſi entêtés dans leurs
routines , que l'étoient autrefois les Irlandois
qu'on ne pur jamais perfuader , par
aucun raiſonnement , de faire tirer leurs
chartues avec des harnois , parce que
leurs pères avoient eu de tout temps
l'habitude de les attacher à la queue des
chevaux . On ne put les y contraindre
que par la force. J'ai l'honneur , & c.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
III.
Secrétaire Chinois.
Ce Secrétaire Chinois méchanique &
portatif , de l'invention du ſieur Royer,
Maître Ecrivain- Arithméticien , à Verfailles
, rue des Frippiers , fert d'écritoire
& de porte feuille : il eſt très- léger ,
folide& utile à toutesfortes de perſonnes ,
& même à MM. les Militaires qui veulent
écrire des lettres , des billers , & qui
veulent dreſſer les différentes règles de
l'arithmétique : ſoit que l'on ſoit à la
campagne ou à la promenade , on le met
dans la poche d'une veſte ; & les dames
le peuvent également porter dans une
poche.
Ce Secrétaire Chinois eſt peint de
différentes couleurs , avec un très-beau
vernis à la manière de la Chine & du
Japon , avec deux figures Chinoiſes qui
repréſentent le ſujet à quoi ce Secrétaire
eſt deſtiné. Les couleurs font vives &
folides.
Il n'a que cinq pouces de long , trois
pouces de large , & onze lignes d'épaif-
Teur : il renferme un encrier fermant à
NOVEMBRE. 1776. 195
vis , huit feuilles de papiers à lettres
écrites ou non écrites , des plumes , un
canif , un gratoire , du ſandaraque , de
la poudre , un cachet ordinaire ou pliant ,
du pain à cacheter ,une règle , un compas ,
un crayon, un porte- crayon , de la cire
d'Eſpagne , ou cire à cacheter ,de la bougie
, une petite bobêche pour mettre la
bougie , un briquet qui eſt fait exprès d'un
nouveau goût à la Françoiſe , une pierre
à fufil , de l'amadoue , des allumettes , &
un étui qui eſt fait exprès , dans lequel
on met ledit Secrétaire.
Le prix de ce Secrétaire , tour garni
de ce qu'il renferme , eſt de 24 livres
( excepté le cachet ) . Ce Secrétaire ne ſe
trouve que chez l'Auteur .
Les perſonnes qui voudront ſe procurer
ce Secrétaire Chinois , s'adreſſeront
à l'adreſſe ci deſſus indiquée.
Le ſieur Royer prie les perſonnes de
Province , & ainſi que de Paris , qui lui
feront l'honneur de lui écrire , de faire
affranchir leurs lettres , ainſi que le port
de l'argent , juſqu'au bureau de la Poſte
aux lettres à Versailles. Il ſe charge de
faire tenir ledit Secrétaire bien conditionnéjuſqu'aux
frontières du Royaume ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE. 1
foit par la diligence , la meſſagerie , ou
autte commodité qu'on lui indiquera
dans la lettre d'avis. On fera attention
de faire infcrite fon nom & ſon adreſſe
fur la feuille de la Poſte .
ANECDOTES.
I.
BEELLAA III , Roi de Hongrie , étant
mort , Emeric fon fils lui fuccéda par le
conſentement général de la Nation qui
eut la confolation , bien douce pour un
peuple qui aime ſes Princes , de voir ſon
nouveau Roi répondre parfaitement à
l'eſpérance qu'elle avoit conçue de ſon
mérite&de ſes rares qualités. L'ambition
porta fon frère André à cabaler; & aidé
de quelques factieux , il oſa aſpirer au
Trône , & en dépouiller Emeric. Celuicin'oppoſa
que ſa fermeté& fon courage
contre les rebelles devant leſquels il ſe
préſenta avec cette noble hardieſſe que
donne l'autorité légitime. Ayant mis la
Couronne ſur la tête ,& pris pour toutes
armes, fon fceptre, il s'avança vers lecamp
NOVEMBRE. 1776 . 197
des Ligueurs , après leur avoir fait dise
qu'il parouſloit en leur préſence , muni
de la ſeule Majesté des Souverains refpectables
chez tous les peuples , & fans
autres armes que celles de la justice de fa
cauſe. Ce trait héroïque & fi fingulier
déſarma auſli- tôt les rebelles , dont André
ſe vit abandonné : les troupes étrangères
rappelées à ſon ſecours ſe diſſipèrent , &
cet ambitieux confus , étonné , n'eut plus
d'autre reffource que d'implorer la clémence
de ſon frère qui , en lui accordant
ſa grace , lui rendit auſſi ſon amitié .
I I.
Lorſque Miff Anne Pitt , foeur de M.
Guillaume Pitt , eut reçu une penſion du
Lord B ... , ſon frère lui écrivit une
lettre très - vive , dans laquelle il lui reprochoit
avec dureté d'avoir accepté cette
grace : « Je n'aurois jamais imaginé tant
১১ de baſſeſſe dans mon fang ; le nom de
>> Pitt , & le mot penſion , ne font point
>>faits pour aller enſemble ». Quelque
temps après , le même Lord offrit une
penſion de 300 liv. à M. Pitt , qui ne
la refuſa pas: ſa ſoeur ne tarda point à
en être informée , & elle lui envoya fur
I iij
اول MERCURE DE FRANCE.
le champ une copie de la lettre qu'elle
avoit reçue .
III.
Inſtruction d'un Miniſtre de la Marine
au Commandant de la Flotte qui étoit
à Toulon : " Vous fortirez de Toulon ;
>>vous rencontrerez les Anglois ; vous les
>> amarinerez , & vous les amenerez à
>Toulon » .
I V.
On raconte un cas étrange de Charles
VII ; c'est qu'étant à Bourges , ayant
dit à un Cordonnier qui lui eſſayoit
une paire de bottes , qu'il n'avoit point
d'argent ; cet homme eut la dureté de
les remporter.
V.
Rich , fameux Arlequin de Londres ,
fortant un ſoir de la Comédie , appela
un Fiacre , & lui dit de le conduire à
la taverne du ſoleil , ſur le marché de
Clarre : à l'inſtant que le Fiacre étoit prêt
d'arrêter , Rich s'apperçut qu'une fenêtre
NOVEMBRE. 1776. 199
de la taverne , ſituée au rez-de-chauffée ,
étoit ouverte , & ne fit qu'un ſaut de la
portière dans la chambre : le Cocher
deſcend , ouvre ſon carroſſe , & eſt bien
furpris de n'y trouver perſonne. Après
avoir bien juré , fuivant l'uſage , contre
celui qui l'avoit ainſi eſcroqué , il remonte
fur fon fiége , tourne , & s'en va. Rich
épie l'inſtant où la voiture repaſſoit visà-
vis de la fenêtre , & d'un ſaut ſe remet
dedans ; alors il crie au Cocher qu'il ſe
trompe , & qu'il a paſſe la taverne. Le
Fiacre tremblant rerourne de nouveau , &
s'arrête encore à la porte. Rich deſcend
de voiture , gronde beaucoup cet homme ,
tire ſa bourſe , & lui offre ſon paiement.
<<A d'autres , M. ie Diable , s'écria le
Cocher , je vous connois bien ; vous
>>voudriez m'empaumer ; gardez , gardez
9. votre argent », A ces mots , il fonette
fes chevaux , & ſe ſauve à toute bride.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
Poëles hydrauliques , économiques & de
Santé.
L'USAGE de ſe chauffer au feu d'une cheminée
eft preſque généralement préféré a tout autre ,
comme plus commode & plus agréable ; le luxe
même aujourd'hui y eſt pour quelque chose. Il
eſt du bon ton d'avoir grand feu; on s'y eft accoutumé
& l'habitude l'a rendu diſpendieux , en
ce que la plus grande partie de la chaleur ſe diffipant
par la route de la fumée , il faut néceſſairement
une conſommation de bois en raiſon de cette
perte & de la grandeur de la chambre ; confommation
qui augmente encore ſans donner plus de
chaleur , fi on eſt obligé d'avoir des ventoules &
des courans d'air , pour obvier à l'incommodité
de la fumée , preſque inévitable dans les grandes
villes.
La manufacture de ces poëles , approuvé par
l'Académie & par la Faculté de Médecine , eft
établie rue Bafle , porte St Denis , maiſon de M.
Blondeau , (culpteur de l'Académie de Saint Luc ;
c'eſt l'unique dépôr où il faut s'adreſler pour avoir
ces poëles conformes au modele préſentéàl'Académie
des Sciences .
A ladite manufacture on trouvera toutes fortes
d'autres poëles , tant décorés que méchaniques ,
de toutes grandeurs & detoutes formes.
NOVEMBRE. 1776. 201
NOUVELLES POLITIQUES.
DePatras, le 21 Août 1776.
DAANS le courant du mois dernier , deux cents
Albanois , paflés inutilement en Morée pour y
chercher du ſervice , ſe ſont emparés de pluſieurs
bateaux avec leſquels ils ſe ſont portés à Zagouli ,
riche village du diſtrict de Corinthie , qu'ils ont
pillé & faccagé, & dont ils ont emmené une
trentaine de perſonnes , femmes ou enfans , qui
ont été rachetés pour huit bourſes .
De Tripoly , le 26 Août 1776.
Un courier expédié de Bingazi apporta , dans
le courant du mois dernier , au Pacha de cette
Régence , des dépêches qui l'informent que fon
frere Sidy Aflan , Bey de Bingazi , de concertavec
Ramadan Aga , Cheich de Meſurat , ayant attaqué
les troupes & les habitans de Derme , les.
ont défaits ; qu'il étoit mort de part & d'autre
à peu près quatre cents hommes ; que le Bey avoit
enlevé une quantité conſidérable de beſtiaux &&
de chameaux ; qu'il avoit dépouillé les Arabes &
leurs femmes , & que Ramadan Aga revenoit en
cette Ville chargé de la partie du butin appartenant
aux Pacha,
De Constantinople , le 6 Septembre 1776.
Une Suliane eft accouchée, la nuit du 21 da
Iw
202 MERCURE DE FRANCE .
mois dernier , d'un fils qui a été nommé Sultan
Méhémet . Cet événement a donné lieu à un
donalma , qui a commencé le 26 & qui a fini
hier. Il a été ſuivi , felon l'uſage , de feux d'artifice
ſur mer pendant trois jours Le Peuple adonné
toutes les marques de la plus grande alégreſle à
la naiſlance de ce ſecond rejeton de la ligne Ottomane.
DePétersbourg, le 17 Septembre 1776 .
Le Grand- Duc , accompagné du général Solti -
Łow & du général Ungern ,Gouverneur de cette
ville, partit le 9 pour Jambourg , où il devoit
recevoir la Princefle de de Wirtemberg , fa future
épouse, qu'il a conduite le 11 à Czarko-Zelo ,
où cette Princefle a été reçue de l'Impératrice
avec les témoignages de la joie la plus vive. Sa
Majefté Impériale & Leurs Altefles Impériale&
Séréniffime , arrivent ce ſoir ici pour y pailer
l'hiver.
Le 16 , la Princefle de Wittemberg a fait fa
profeffion de foi , ſelon le RitGrec , dans la Ca
pelle du Palais, où elle a été confirmée en préfence
de Sa Majesté Impériale, du Grand Duc &
detoute la Cour : les onctions en uſage , felon le
même Rit , lui ont éé adminiſtrées; elle a communić
, pour la premiere fois , tous les deux eſpeces
, des inains de l'Archevêquede Moſcou , qui a
célébré la inefle , & la cérémonie a été faite par
celui de Pétersbourg.
Le lendemain on fit les fiançailles du Grand-
Duc avecla Princefle de Wirtemberg dans la Chapelle
du Palais, en préſence de l'Impératrice qui ,
en fortant, reçut les complimens de félicitation ,
NOVEMBRE. 1776 . 203 :
&enſuite dîna en public: Sa Majesté Impériale
n'avoit à la table , élevée de trois marches , que
le Grand-Duc & la Princefle de Wirtemberg :
trois autres tables étoient dieſlées dans la même
falle , l'une à droite pour les Dames de la première
distinction , l'autre à gauche pour les hommes ,
& la troiſieme en face de l'Impératrice pour les
Evêques ; d'autres tables étoient préparées dans
les ſalles qui joignoient celle où a dîné l'Impéra -
trice , pour les perſonnes qui n'ont pu être placées
aux premieres . Le ſoir , il y a eu bal paré à la
cour& illumination dans toute la ville.
De Warsovie, le 5 Octobre 1776 .
On apprend que le département de la Guerre
doit éprouver beaucoup de changemens relatifs
àla différence de la conſtitution future : celui de
la Tréſorerie qui doit ſubſiſter , eft confié à des
Membres du Conſeil - Permanent , qui auront
féance & voix délibérative à ce département.La
néceſſité d'une économie qui puifle faire cadrer par
la fuite la dépenſe avec la recette , opérera une
diminution de moitié des appointemens de plufieurs
place , portés trop haut à la vérité , par la
Délégation précédente. En conféquence d'un nou.
vel arrangement , le Maréchal du Confeil. Permanentn'aura
plusque 16000 florinsde Pologne,
les Conſeillers 10 à 12000 , les Grands Généraux
& le Tréſorier 60000 , & le Vice Tréſorier
40000.
De Vienne , le 24 Septembre 1776 .
On a publié dans le Palatinat de Presbourg une
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
٤٠٠٠
défenſe d'admettre aux voeux de religion aucun
ſujet de l'un & l'autre ſexe , qui n'ait pas 24 ans
accomplis.
De Carthagene , le 21 Septembre 1776 .
Les deux frégates de Sa Majesté , la Sainte
Luce & la Vierge des Carmes , après avoir caréné
dans ce port , en ont appareillé ce matin, faiſant
voile du côté de l'eft. On dit que l'objet de leur
miſſion eſt d'aller établir une croifiere à la hauteur
d'Alger contre les Corfaires de cette Régence..
1
De Livourne , le 13 Septembre 1776 ..
Il eſt arrivé à Porto Longone trois galeres diu
Roi des Deux - Siciles , deſtinées à faire la courſe
contre les Barbareſques.
De Londres, le 3 Octobre 1776 .
Le Gouvernement a reçu , dit on , des nouvellesqui
portent que les deux freres ont pris jour
pour l'attaque des lignes des retranchemens des
Provinciaux devant New- York , leurs arrange--
mens & leurs diſpoſitions militaires étant prêts
d'être achevées ; qu'un corps de dix mille hommes
, c'est -à-dire, le tiers au moins de l'armée ,
marchera vers les retranchemens la bayonette au
bout du fufil , fans avoir même les armes chargées
pour prévenir toute confufion , qui pourroit être
occaſionnée par la témérité de nos troupes &
muire à l'entrepriſe; que le deſſein du Général
Howe eſt d'avoir deux colonnes à peu prèsd'égale
NOVEMBRE. 1776. 205
force , ou pour appuyer le premier corps en cas
de beſoin , ou pour prendre les Provinciaux en
flanc , fi le déſeſpoir leur faiſoit tenter une ſortie .
Si ces diſpoſitions font vraies , comme on le
penſe , les premieres nouvelles que l'on recevra
ne peuvent être que funeſtes pour l'un ou l'autre
despartis.
Le 10 de ce mois , le major Cuyler , premier
aide de camp du général Howe, remit au lordGermaine
des dépêches de ce Général , datées du 3
ſeptembre , au camp de New-Town dans Long-
Iſland , contenant les faits ſuivans :
Le 22 août ,les troupes Angloiſes avec le corps
desChaſſeurs , commandés par le colonel Donop ,
& les Grenadiers Heſlois , prirent terre près
d'Utrecht dans Long-Iland, ſans aucune oppofition
; elle débarquerent avec quarante pieces de
canon endeux heures & demie , foutenues par le
fieur Hotham , chef d'eſcadre , & le lieutenantgénéral
Clinton à la tête de la premiere divifion
l'armée s'étendit vers Utrecht & Graveſend julqu'au
village de Flad Land. Le 25 , deux brigades
Hefloiſes avec le lieutenant-général de Heiſter ,
vinrent de l'île des Etats joindre l'armée , & le
for l'avant garde , ſous les ordres du lieutenantgéneral
Clinton , commença à s'avancer dans le
pays pour ranger l'armée ennemie poſtée à Flar-
Bush ; le général Clinton fit halte avant le jour à
undemi- mille d'un paſlage dontil falloit s'allurer
, & qui s'étend de l'eſt à l'ouest , à trois milles.
de Bedford ; une de ſes patrouilles en prit une des.
ennemis , compoſée d'Officiers. Le Général inftruit
que l'ennemi ne s'étoit pas emparé du paffage
,s'en rendit maître au point du jour , airfi
206 MERCURE DE FRANCE.
1
quedes hauteurs; le lord Perci , qui commandoit
le corps de l'armée , arriva auſſi - tôt avec dix
pieces de campagne , & les hauteurs étant paflées ,
on fit halte pour le rafraîchiſlement des troupes ,
après quoi on ſe remiten marche : on arriva à
Bedford vers les neufheures du matin , près de
l'artiere- garde de l'aîle gauche des ennemis , où
les dragons & les chaſleurs commencerent à attaquer
un gros d'Américains avec tant d'ardeur
que le général Howe fut obligé de modérer leur
zele& de les faire retirer dans un chemin creux
où ils étoient hors de la portée de la mouſqueterie.
Les différens détachemens tirés de l'armée du
général Putnam, montoient , dit- on , à dix mille
hommes , commandés par le major- général Sullivan
& les brigadiers -généraux le lord Sterling
& Udel; on évalue leur perte à trois mille trois
cents , tant tués , bleflés , que prifonniers ou
noyés ; on leur a pris cinq pieces de canon & un
obus.
De notre côté , nous avons cu cinq Officiers &
cinquante fix , tantbas-Officiers que foldats tués ;
douze Officiers & deux cents quarante- cinq , tant
bas - Officiers que foldats bleflés , un Officier &
vingt grenadiers des ſoldats de marine pris par
les ennemis ; dans les troupes Heſſoiſes , un ſeul
homme tué , trois Officiers & vingt- trois bas-
Officiers & foldats bleſlés ſans danger ; le licutenant-
colonel Monckton a recu un coup de fufil à
travers le corps : mais on croit que ſa bleſſure
n'est pas mortelle.
Le 25 au foir , l'armée s'avançant toujours ,
campa en face des retranchemens ennemis . Le 28 ,
•
,
NOVEMBRE. 1776 . 207
on ouvrit une tranchée à trois cents toiſes de la
redoute qu'ils avoient à leur gauche , & la nuit
du 29 ils évacuerent ces retranchemens dans le
plus profond filence , & abandonnerent l'île du
Gouverneur , laiſſant leur artillerie & beaucoup
de munitions.
Les ennemis ſont toujours en poſſeſſion de la
ville & de l'île de New- Yorkc ; ils y font fortement
retranchés , & paroiſlent déterminés à nous
attendre de pied ferme de l'un &de l'autre côté du
pontdu Roi.
Une lettre du vice amiral Howe écrite au ficur
Stephens , à bord de l'Aigle devant l'île Bedious ,
dans la Nouvelle Yorck,le 31 août , fait le détail
detoutes les opérations pour concourir efficacement
à la defcentede l'armée dans Long- Iſland ,
& au ſuccès qu'a eu cette entrepriſe combinée
entre lui & legénéral ſon frere .
Le lord Sullivan , prifonnier à Long. Iſland ,
a, dit-on , été envoyé ſur ſa parole d'honneur à
New-Yorck, pour informer les Provinciaux que
s'ils ne fe rendent pas à la premiere ſommation
des troupes du Roi , à leur approche de la ville ,
elle fera réduite en cendres .
On écrit du Canada que toute perſonne pouvant
travailler , a été occupée à la confection de
cinq cents bateaux , qui font déjà tous prêts ;
mais qu'il en faut un plus grand nombre , & que
P'on efpere , vers le 10 ou le 12 de ſeptembre , être
en état de paſſer les lacs .
Il pafle pour certain que legénéral Irwin a reçu ,
le 7 de ce mois , des nouvelles de l'Amérique qui
portent que le lord Howe avoit envoyé aux Magiftrats
de New-Yorck une lettre par laquelle il
208 MERCURE DE FRANCE .
les ſommoit de rendre la ville ou d'en fortir eux
&tous les habitans , & que ces Magiſtrats lui
avoient fait réponſe qu'ils avoient ordre du Congrès
de la défendre , & qu'en effet ils la défendroient
juſqu'à la derniere extrêmité ; que ſi le
lord Howe parvenoit à forcer leurs retranchemens,
ils ſe retireroient dans leurs lignes , où ils
feroient certains de lui oppoſer une réſiſtance qui
feroit échouer toutes ſes meſures. Sur cette réponſe
, le Lord leur envoya un autre Parlementaire
pour les informer qu'il avoit aſſemblé un
Conſeil de guerre , dont l'avis unanime étoit que
fi les Américains brûloient la ville de New Yorck ,
ondonnât ordre aux troupes Britanniques de pafler
les priſonniers au fil de l'épée. La réplique des
Américains fut que ſi le Conſeil de guerredulord
Howe n'annulloit point ſa réſolution , & que fi
la Providence favoriſoit leurs armes , ainſi qu'ils
l'eſpéroient , les troupes royales devoient s'atten
dre aux repréſailles les plus ſéveres.
Extraitd'une lettre de Portsmouth , du 11
Oftobre.
Différens vaiſſeaux partis de Québec le & feptembre
, nous ont appris qu'un corps d'environ
cinqmille Américains ayant traverſéle lacChainbly
, étoit débarqué dans le Canada à la Pointe-
Ofare , à ſept lieues environ de Saint- Jean; qu'ils
avoient fur le lac ſeize bâtimens armés & un
grand nombre de bateaux ; mais qu'on eſpéroit,
malgré cela , que l'armée royale travelſeroitaufli
le lac vers le is du même mois; ce qui impliqueroit
contradiction avec la nouvelle du paſlage des
sinq mille hommes , attendu qu'ileſt contre toutes,
こ
NOVEMBRE. 1776. 209
les regles de laiſſer des ennemis derriere foi , à
moins pourtant que ce débarquement à la Pointe-
Ofare , ainſi que la traversée des lacs de la part
des Infurgens , n'aient pu être ignorés des généraux
Carleton & Burgoyne.
Il ſe répand un bruit affez général que New-
Yorck eft pris ; mais il y a bien de l'apparence
que ce n'est qu'une conjecture , & l'on ne peut le
déterminer à crone ce fait que fur des nouvelles
auffi authentiques que celle de la prite de Long-
Iſland.
De la Haye , le 4 Octobre 1776.
On a mandé ici de Gibraltar par une lettre du
26 août , que deux frégates de Maroc , l'une de
trente & l'autre de vingt fix canons , s'étoient
emparés à la hauteur des îles Canaries , d'un vaifſeau
Hollandois de vingt quatre canons & de
trente fix hommes d'équipage deſtinée pour Curaçao.
L'Ambafladeur d'Angleterte a renouvellé le r
de ce mois , par ordre du Roi ſon maitre , la demande
des défenſes déjà faites , & qui eſt ſur le
point d'expirer , à tous les ſujets de la Républiquede
fournir des munitions de guerre aux Colonis
confédérées de l'Amérique ſeptentrionales.
De Fontainebleau , le 19 Octobre 1776.
Le 14 de ce mois , le Roi a donné au Pere
Maurice Miet , récollet , commiſſaire général de
la Terre- Sainte , de nouvelles lettres- Patentes de
protection , permiſſion & ordre pour les quêtes
en faveur des Saints Lieux.
210 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 21 Octobre 1776 .
L'entrepôt général des cartes hydrographiques
du bureau de la Marine , eſt préſentement chez
le ficut Buache, géographe ordinaire du Roi , rue
du Foin St Jacques.
Le to de ce mois , l'Univerſité de cette Ville,
affemblée au Collège de Louis-le Grand , pout
l'élection d'un nouveau Recteur , a élu d'un confentement
unanime , le fieur Duval , profeffeur
de philoſophie au collège d'Harcourt , à la place
du ſieur Guérin , qui l'a occupée pendant trois
ans.
PRÉSENTATION .
Le13 octobre , le marquis de Noailles que le
Roi avoit ci devant nommé fon ambaſſadeur près
Sa Majefté Britannique , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi , par le comte de Vergennes ,
miniſtre& fecrétaire d'érat au département des
affaires étrangeres , & de prendre congé de Sa
Majesté pour te rendre à ſa deſtination .
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES .
Le 12 octobre , les ſieurs Née & Maſquelier ,
graveurs , ont eu l'honneur de remettre à Leurs
Majestés & à la Famille royale le Prospectus d'un
NOVEMBRE. 1776. 211
Ouvrage propoſé par ſouſcription , ayant pour
titre : Tabeaux topographiques , pittoresques ,
physiques , historiques , moraux , politiques & littéraires
de la Suiſſe & de l'Italie Leurs Majestés ,
ainſi que la Famille royale , ont bien voulu honorer
ces Artiſtes de leurs toufcriptions .
Le 23 , le chevalier de Juilly de Thomaſſin ,
ancien baron , maréchal des logis des Gardes du
Corps du Roi , a eu l'honneur de remettre à Sa
Majesté , à laquelle il a été préſentépar le prince
deTingry , capitaine des Gardes de quartier , un
ouvrage de ſa compoſition , ayant pour tires :
Catinat ou le modele des Guerriers , Discours à
mes Camarades , enrichi du portrait du Héros ,
entaille douce. Il a également eu l'honneur d'offrir
ſon ouvrage à la Reine , à Monfieur & à Monſeigneur
le comte d'Artois.
NOMINATIONS .
Le Roi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au vicomte de Mailly , premier écuyer de
Madame en ſurvivance , & colonel du régiment
d'Anjou , infanterie; & au comte Jules de Polignac
, premier écuyer de la Reine en furvivance.
Sa Majeſté vient de nommer pour remplacer la
charge de contrôleur- général des finances , vacante
par la mort du ſieur de Clugny , le ſieur
Taboureau des Reaux , conſeiller d'état , ancien
intendantde Valenciennes , qui lui a été préſenté
par le comte deMaurepas ,& qui lui a fait les
212 MERCURE DE FRANCE.
remerciemens. Sa Majesté s'eſt en même temps
réſervé la direction du Tréſor- Royal , & a nommé
pour l'exercer ſous les ordres . le ſieur Neker ,
avec le titre de conſeiller des finances & de direcreur
général du Tréſor royal,
Charlotte , comtefle douairiere de Mont Lezun ,
née comtefle de Mont Zichier, vient d'avoir l'honneur
d'être compriſe dans la promotion que l'Impératrice-
Reine a faite le 14 du mois dernier ,
dans l'ordre Royal Impérial de la Croix Etoilée.
MORTS.
Elzea- Marie - Joſeph-Charles , vicomte de
Broglie , âgé de trente-neuf ans , chevalier de
l'ordre royal & militaire de Saint Louis , brigadier
des armées du Roi , colonel commandant du
régiment d'Aquitaine , infanterie , eſt mort à
Metz le 28 ſeptembre de cette année.
N. de Clugny , maître des requêtes , conſeiller
ordinaire au conſeil royal , contrôleur général
des finances , eſt mort à Paris le 18 octobre , âgé
de 46 ans 3 mois .
Armand Chriftophe de Beaumont , comte de
la Roque & du Repaire , eft mort le 9 octobre ,
en ſon château de la Roque en Périgord , dans la
76 ° année de ſon âge.
Henri - François - de-Paule le Fevre d'Ormeſſon ,
prêtre , chanoine honoraire de l'égliſe de Paris ,
abbé commendataire de l'Abbaye royale de Bolbonne,
ordre de Citeaux , dioceſe de Mirepoix ,
eſt mort le 22 , dans la 53º année de ſon âge.
* NOVEMBRE. 1776. 213
LOTERIE.
Les cing tirages de la loterie royale de France
ont été exécutés publiquement dans la grand' .
falle de la Compagnie des Indes , en préſence du
Lieutenant -Général de Police , le 1 octobre ,
conformément à l'arrêt du Conſeil du 30 juin
dernier. Les nombres ſortis de la roue de fortune
font les extraits ſuivans , pour le premier tirage ,
qui eſt celui des lots : 90,4 , 15 , 14 , 35. Second
tirage de la premiere claſſe des primes : 65,62, 43 ,
16 , 52. Troisieme tirage de laseconde claffle des
primes: 29 , 42 , 45 , 10 , 15 Quatrieme tiragede
latroiſieme clafſſe des primes : 41 , 79 , 80 , 71 ,
45. Cinquieme & dernier tirage de la quatrieme
claſſe des primes : 8 , 44 , 13,42,75 . Les cinq
prochains tirages ſeront exécutés le jeudi 13
octobre.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers& en profe, pages
Ode à la Beauté , ibid.
Traduction en vers du commencement du livre
4º de l'Iliade , IO
Sonnet, 12
Lifette& ſon Linot , fable , 13
La mauvaiſe Mere punie , conte , 15
Vers , 42
Réponſe de la plus aimable des Eſtampoiſes , ibid.
Madrigal , 44
Mes idées ſur le célibat ; ibid.
Chanſon en réponſe à celle contre les plumes
des Dames, 47
Le Zéphir & la Senſitive , fable , 48
Les ſenſibles regrets , 46
Ode d'Horace , SI
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Vers pour un mariage ,
52
53
55
57
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 58
Les Courtiſannes , ibid.
Hiſtoire de Loango , 76
L'Amour accuſé , 84
Le Maître Toſcan , 88
Le Maître d'Hiſtoire ,
Médecine moderne , 94
Effai chronologique , hiſt. & polit. ſur l'îlede
Corſe, 100
NOVEMBRE. 1776. 215
Diſcours fur les monumens publics , IIO
Elémens de tactique pour la cavalerie , 123
Le jeu de Trictrac , 127
Les caracteres du Meſſie vérifiés Jéſus de Nazareth
, 129
Défenſe des Livres de l'ancien Teſtament , 131
La morale du Citoyen du monde , 132
Cours de phyſique expérimentale , &c . 136
Nouveau Dictionnaire pour ſervir de ſupplément
au Dictionnaire raiſonné des ſciences,
arts & métiers , 139
Journal des cauſes célebres , 156
Annonces littéraires , 160
ACADÉMIES. 161
Besançon , ibid.
Nimes , 156
SPECTACLES . 170
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 171
Comédie Italienne , 173
Lettre de M. Floquet à M. Grétry , 174
ARTS . 177
Gravures , ibid.
Muſique. 182
Peinture , 183
Réponſe de M. le Chevalier Cluck , 184
Cours d'histoire naturelle , &c. 186
de Langue Angloiſe , ibid.
Variétés , inventions , & c . 188
Lettre de M. Patte , ibid.
Anecdotes. 196
AVIS ,
200
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
201
210
d'Ouvrages , ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
Nominations ,
Morts ,
Loterie ,
211
212
213
APPROBATION.
J'AAIt lu , par ordre deMonſeigneur le Garde des
Sceaux , le volume du Mercure de France pour
le mois de Novembre , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
AParis , ce 2 Novembre 1776.
DE SANCY
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe ,
près Saint Come,
511
s
1776, 11
Mercure
Eur. 5112-1776, 11
!
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES .
NOVEMBRE , 1776 .
Mobilitate viget. VIRGILE.
Brugn
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire , rue Chriſtine ,
près la rue Dauphine.
AvecApprobation & Privilége du Roi,
1439
AVERTISSEMENT.
C'E'ESSTT an Sieur LACOMBE libraire , à Paris, rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſler , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eftampes
, les piéces de vers ou de proſe , la mufique,
les annonces , avis , obſervations , anecdores
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres
, eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres & de ceux qui les
cultivent , ils font invités à concourirà ſa perfection
; on recevia avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront meine un titrede
préférence pour obtenir des récompenſes ſur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liva
que l'on paiera d'avance pour ſeize volumes rendus
francs de port .
L'abonnement pour la province eſt de 32 livres
pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
port par la poſte.
On s'abonne en tout temps.
Le prix de chaque volume eſt de 36 fols pour
ceux quin'ont pas loufcrit, au lieu de 30 fols pour
ceux qui font abonnés .
On fupplie Meffieurs les Abonnés d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement franc de port
par la polte , ou autrement , au Sieur LACOMBE ,
kh PariteChrißins.
BIBLIOTEKA
RECIA
MONACENSIS,
Ontrouve auſſi chez le même Libraire les Journaux
fuivans, port franc par la Poste.
JOURNAL DES SAVANS , in-49. ou in-12 , 14 vol . à
Paris , 16 liv.
Franc de port en Province , 201.4 f.
JOURNALDES BEAUX-ARTS ET DES SCIENCES, 24 cahiers
par an , à Paris , 121.
En Province , 151
BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE DES ROMANS , Ouvrage
périodique , 16 vol. in-12 . à Paris , 241.
En Province , 321.
LA FRANCE ILLUSTRE OU LE PLUTARQUE FRANÇOIS,
13 cahiers in-4°. avec des Portraits , par M. Turpin ,
prix , 30liv.
GAZETTE UNIVERSELLE DE LITTÉRATURE , à Paris ,
port franc par la poſte , 181.
JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE , par M. l'Abbé Dinouart ,
14 vol . par an , à Paris , 91.16
Etpour la Province , port ftancpar la poſte , 141.
JOURNAL DES CAUSES CÉLÈBRES , 12 vol in- 12 par an ,
àParis , 181.
,
Etpour la Province , 241.
JOURNAL HISTORIQUE ET POLITIQUE DE GENÉVE , 36
cahiers par an , à Paris & en Province , 181.
LE SPECTATEUR FRANÇOIS , 15 cah. par an , à Paris , وا
Et pour la Province , 12.1.
LA NATURE CONSIDÉRÉE , 52 feuilles par an , pour
Paris & pour la Province , 121,
JOURNAL ANGLOIS , 24 cahiers par an ; à Paris & en
Province, 2410
JOURNAL DES DAMES , 12 cahiers , de chacun ; feuilles ,
par an , pour Paris , 121.
Etpour la Province , 15 1.
L'ESPAGNE LITTÉRAIRE , 24 cahiers par an, àPari , 181.
En Province , 241
FOURNAL LITTÉRAIRE de Berlin , 6 vol. in-12 . par an ;
à Paris , 15
JOURNAL DE LECTURE , ou choix de Littérature & de
Morale , 12 parties in 12. dans l'eſpace de fix mois,
francde port à Paris & en Province , prix par abonnement
, ις liv
TABLE GÉNÉRALE DES JOURNAUX anciens & modernes ,
12 vol. in-12. à Paris , 24 1. en Province , 301.
LE COURIERD'AVIGNON ; prix 181.
Aij
Nouveautés quise trouvent chez le même Libraire.
Dictionnaire Dramatique , 3 vol. gr. in-8°. rel . 151 .
Dia. de l'Induſtrie, 3 gros vol. in-8" . rel. 181.
Dictionnaire historique & géographique d'Italie , 2 vol .
guand in-8° . rel. prix 121.
Hiſtoire des progrès de l'eſprit humain dans les ſciences
naturelles , in-8º . tei. sliv.
Autre dans lesſciences exactes , in-8º . rel. 51.
Preceptes fur la ſanté des gens de guerre , in-8 ° . rel. sliv.
De la Connoiffance de l'Homme , dans fon être & dans
fes rapports , 2 vol. in-8 °. rel . 121 .
Traité économique & phyſique des Oiseaux de baffecour
, in- 12 br . 21.
Dict. Diplomatique , in- 8°. 2 vol. avec fig , br.
121.
Dit. Héraldique , fig. in- 8° . br.
Révolutions de Ruſſie , in-8 °. rel.
Spectacle des Beaux-Arts , rel.
Diction. Iconologique , in- 8º. rel.
Dict. Ecclef. &Canonique , 2 vol. in-8º. rel.
31. 15 f.
21. 10 f,
21.10f
31.
:
91.
Dict. des Beaux-Arts , in-82. rel . 41 Iof.
Abrégé chronol . de l'Hiſt du Nord , 2 vol in-89. rel. 12 1
de l'Hift. Eccléſiaſtique , 3 vol. in-8°. rel. 181.
de l'Hift . d'Efpagne & de Portugal , 2 vol. in-8°
1el. 121
-de l'Hist . Romaine , in-8º rel . 61
Théâtre de M. de Saint- Foix , nouvelle édition , 3 νοὶ
brochés ,
61
Théâtre de M. de Sivry , vol. in-8º. br. 21
Bibliothèque Grammat. in-8º br. 21.10f
Lettresnouvelles de Mde de Sévigné , in- 12 br. 21. 10f
Les mêmes , pet. format ,
11.16f
Poëme ſur l'Inoculation , vol. in-8° . br. 31
Traité du Rakitis , ou l'art de redreſſer les enfans contre
faits , in-8º . br. avec fig. 41
Elogede la Fontaine, par M. de la Harpe, in-80 . br.11.41
LesMufesGrecques , in-8 ° .br. 1.166
Les Odes Pythiques de Pindare , in-8 °. br .
in- fol. avec planches br. en carton ,
Les Caractères modernes , vol . br.
Mémoire ſur la Muſique des Anciens ,
Monumens érigés en France à la gloire de Louis XV , &c
Mémoires ſur les objets ojets les plus importans de l'Architec.
ture , in-4 ° . avec fig . br. en carton ,
odernes ,
241.
121
31
ouvelle édition
in4º . br. 71.
L'Agriculture réduite à ſes vrais precipes, vol. in-12.
broché 21
Annales de l'Impératrice-Reine , in -8 ° , br. avec fig. 41.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE , 1776.
PIÉCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
ODE A LA BEAUTÉ.
Don céleste ! attrait invincible !
Toi qui maîtriſes tous les coeurs ,
Qui ſur l'homme , même inſenſible ,
Lancesdes traits toujours vainqueurs ,
Beauté ! je chante ta puiflance ,
Etjeneveux pour récompenſe
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Qu'un doux fourire de tes yeux.
Peut-on réfiſter à tes armes ,
Quand on voit , vaincus par tes charmes ,
Les Sujets, les Rois & les Dieux ?
Oui, je ſens que mon coeur s'enflamme.
Quel feu circule dans mes ſens !
Il élève , il ravit mon ame ,
Un Dieu préſide à mes accens .
Dans l'Olympe éclatant de gloire ,
La Beauté ſur un char d'ivoire
Marche ſur l'aile des zéphirs ;
L'Univers l'attend en filence ,
Elle deſcend , & la préſence
Donne l'être à tous les plaiſirsa
Quelle lumiere vive& pure
Eclatte & brille dans ſes yeux !
Est-ce l'astre de la nature
Qui leur communique ſes feux ?
Quel coloris ! à peine écloſe
Non , jamais la plus fraîche roſe
N'eût ce coup d'oeil délicieux ;
Le vêtement qui la décore
A le vif éclat de l'aurore
Nuancé de l'azur des cieux..
Elle parle , ſa voix puiſſante
NOVEMBRE. 1776. 7
:
Perce aux deux bouts de l'Univers .
Près de la déité naiſlante ,
Tout mortel eſt chargé de fers.
Sous lejoug de leur Souveraine
Les eſclaves baiſent leur chaîne ,
Leur main allume un même encens ;
Elle ſoumet la terre & l'onde :
L'idole regne ſur le inonde ,
Et fon regne eſt celui du temps.
Beauté! ſans toi l'homme ſauvage
Etoit un être infortuné ;
Sous les chaînes de l'eſclavage ,
Il gémiſfloit abandonné ;
Froide , inſenſible créature ,
Les merveilles de la nature
N'opéroient rien pour ſon bonheur...
Tu parois , déité luprême ,
L'homme , qui s'ignore lui -même ,
Reconnoît qu'il poſlede un coeur.
Je le vois , d'une main hardie ,
Déchirer le fatal bandeau ;
Déjà , ſur l'aile du génie ,
Il a pris un eſſor nouveau.
Quelle noble & fublime courſe !
Desbeaux- arts tu deviens la ſource ,
L'homme , à ſon tour est créateur.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prépare une palme immortelle ,
Il ne ſoupire qu'après elle ,
Et tu la dois à ſon labeur.
Pourſuis , acheve ta carriere ,
Mortel , enfante ton bonheur :
Sonde de la nature entiere
Les ſecrets & la profondeur ;
Mais , après un travail pénible ,
Obéis à ton coeur ſenſible,
Jouisdu calme & du repos ;
Près de la Beauté qui t'enflamme,
Ranime , réchauffe ton ame ,
Et pourſuis tes nobles travaux.
Sij'oſe du berceau du monde
Lever le voile refpecté ,
Par-tout , en merveilles féconde ,
Je vois triompher la Beauté.
Hercule tombe aux pieds d'Omphale,
Théſée entre dans le Dédale :
Il doit ſa victoire à les foux ;
Athènes admire & contemple ,
AuHéros elle éleve un temple ,
Lemortel eſt au rang des Dieux.
Quel bruit affreux ! quels coups de foudre
Portent l'effroi dans l'Univers !
NOVEMBRE. 1776 .
Les aſtres vont- ils ſe diſſoudre?
Tout brûle du feu des éclairs .
1
Jupiter s'arme du tonnerre ,
Ce Dieu puiſſant montre à la terre
Son impoſante majeſté.
De l'amour devenu victime ,
Il cede à l'ardeur qui l'anime ,
Etfacrifie à la Beauté.
Odéité ! fois d'âge en âge
L'objet du culte des mortels !
Que l'encens du Héros , du Sage
Fume toujours fur tes autels ;
Mais , pour mieux fonder ton empire,
Beauté ! rejette un vain délire ,
Sur tes Sujets fixe ton choix .
Détruis l'erreur , confonds les vices,
Et ne reçois les ſacrifices
Que des coeurs ſoumis à tes loix,
D
Envoi à Mademoiselle V***.
Hébé , lorſque de nos deineures,
Cédant aux volontés des Dieux ,
La Beauté , ſur l'aile desheures ,
Prit ſon vol , s'enfuit dans les cieur.
La terreen deuil & conſternée ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Succombant ſous ſa deſtinéec ,
Poufla mille cris de douleur.
Tout retentit de ſes alarmes ;
Mais les Dieux , touchés de ſes larmes ,
Te formerent pour fon bonheur.
ParM. Guittard cadet , de Limoux.
:
TRADUCTION envers du commencement
du Livre VIII de l'Iliade.
L'Aurore au teint vermeil chaſloit la nuis
obfcure ,
Et ſes raïons naiſlans éclairoient la nature :
Quand ſur un trône d'or le Monarque des cieux,
Au fommerde l'Olympe aflembla tous les Dieux.
Us admirent l'éclat de ſa vaſte puiflance ;
Et frappés de reſpect l'écoutent en filence :
Déefles de l'Olympe , & vous , Dieux immortels
Reſpectez , leur dit-il , mes décrets éternels .
Si quelqu'un parmi vous , à mes ordres rebelle,
DesGrecs ou des Troyens embraſle la querelle
Vous leverrez , en proie à mon juſte courroux ,
Honteuſement percé d'inévitables coups ,
Et le précipitant aux flammes du Ténare ,
Mes mains l'enchaîneront dans le ſombre Tartare,
NOVEMBRE. 1776 . IL
1
Dans ces gouffres dairain , ces cavernes de fer,
Epouvantables lieux , plus profonds que l'Enfer.
Alors ce Dieu frappé des traitsde ma vengeance ,
Par ſon cruel tourment connoîtrama puiſſance. -
Pour mieux faire éclater mon pouvoir immortel ,
Attachez une chaîne à la voûte du ciel :
Vous , Déeſſes & Dieux , la tirant vers la terre ,
Nem'ébranlerezpoint auſéjour du tonnerre.
Mais ſi j'étends mon bras , ce bras victorieux
Enlevera ſans peine & la terre & les cieux ;
Et liant cette chaîne à mon trône terrible ,
Tout ſera ſuſpendu par ma force invincible
Jupiterparle ainſi.Troubles & frémiſlans,
LesDieux n'oſent répondre à ces mots menaçans
La prudente Minerve enfin rompt le filence :
Peredes Immortels, nous craignons ta vengeance
Hélas ! pleurant le ſort desGrecs infortunés ,
Aux plainesd'Ilion par le fer moiſſonnés ,
Nous n'oſons pas , inſtruits deton ordre févere ,
En combattant pour eux , allumer ta colere.
Qu'au moins de nos conſeils leſecourable appui,
Du glaive des Troyens les défende aujourd'hui.
Jupiter fouriant conſole laDéeſſe::
Sage Pallas , dit- il , tu connois ma rendreſſe..
Ce n'eſt pas contre toiqu'éclate ma fureur,
Er bannis de con ame une injufte frayeun
Avij
12 MERCURE DE FRANCE.
:
Le pere des Dieux dit ; & ſes courſiers agiles
Se rendent fous lejoug à ſon ordre dociles.
Ils bonduſlent couverts d'un orfétincelant;
Et de leurs pieds d'airain frappent le firmament.
Jupiter , revêtu d'armes éblouiſſantes ,
Prend des fougueux courſhers les rènes éclatantes .
Le ciel s'ouvre , & fon char , auſſi prompt que
l'éclair ,
Traverſe enun moment les campages de l'air.
Par M. l'Abbé Potet , Profeffeur au Collège
Mazarin.
L
SONNET.
E plusjeune des Rois, que par-tout onadmire,
Pratiquant toutes les vertus ,
Tient dans ſes ſages mains les rênes de l'Empire
Comme les Henri , les Titus.
Fermedans ſes deſſeins , quand il le faut ſévere ,
Tout ce qu'il fait eſt pour lebien.
Il eſt de ſes Sujets moins le Roi que le Pere;
De leur bonheur dépend le fien.
Un prudent miniftere honore ſon grand coeurs
Tout à l'envi ſeconde avec ardeur
CeMonarque fublime.
NOVEMBRE. 1776 .
Puiflent les voeux ardens que forment les Français,
Étre remplis , & que regne àjamais
Louis le magnanime .
ParM. de la Fontaine.
LISETTE & SON LINOT.
Fable.
AUX BELLES..
LISETTE , gentille bergere ,
Defiroit avoir un oiſeau.
Au ſein d'un paiſible hameau
Elle pouvoit ſe ſatisfaite;
Qui: mais tous les oiſeaux ne ſavoient pas lui
plaite.
Au ſerin même aux ailes d'or ,
Lifette préféroit encor
Un linot joli , doux & tendre ;
Un linot feroit un tréſor :
Où le trouver ? comment le prendre
La petite friponne imagine un réſeau
Si ſolide& fi fin , fait de telle maniere ,
Qu'il devoit arrêter le plus subtil oileau.
14 MERCURE DE FRANCE.
Le réſeau fabriqué , la maligne bergere
L'étend parmi les fleurs au bordd'un clair ruiſſeau,
Et ſe promet une voliere .
En effet nombrede moineaux
Yſont pris. Vint enfin le plus beau des linots.
Apeine eſclave , il cherche à ſortir d'eſclavage.
Lifette accourt , le prend , le baiſe... Ah! quel
dommage
S'il ſe fût envolé ! qu'il eſt doux ! qu'il eſt beau ! ...
Liſette en eût dit davantage ,
Maisde ſes jeunes mains le ruté ſe dégage ,
Et s'envole ſur un berceau.
La Belle en pleurs des yeux ſuit en vain le volage ;
Il titde ce piége nouveau.
Caché lous un épais feuillage ,
Il obſerve : & penfant au perfide réſeau ,
Il dit: Lifette eft fine , & Lifette eſt peu fage:
Quand on veut avoir un oiſeau ,
Ondoit le munir d'une cage.
Belles , ne riez point , Liſette eſt votre image.
Vous avez des attraits , des charmes enchanteurs
Mais , hélas ! ce brillant partage
D'un bien trop deſiré n'eſt pas le plus fûr gage;
Il peut vous coûter bien des pleurs !
Ces attraits ſi vantés , ſi chers , ſi ſéducteurs ,
Ce fugitiféclat des graces du bel âge
Pourroit- il captiver un cooeura
1
NOVEMBRE. 1776. I
1
Il faut,il faut bien davantage! ...
Lesgraces de l'eſprit , la modeſte douceur ,
Et l'heureuſe innocence , & l'aimable candeur ,
1
Ah ! voilà ce qui nous engage.
La raiſon , la vertu , l'honneur ,
Sont les dignes objets d'un éternel hommage ;
Vous êtes belle , ſoyez ſage ,
Etje vous réponds du bonheur.
ParM. Drobecq.
.
LA MAUVAISE MÈRE PUNIE .
Conte moral.
D
& tous les malheurs qui affiègent l'humanité
, celui d'être forcé par des parens
barbares à s'enſevelir dans un cloître
eſt fans doute le plus terrible & le ſeul
où l'ame accablée n'a plus cette frêle eſpérance
qui la ſoutient dans l'adverſité.
Il ſemble qu'on ait pris plaiſir à raffembler
toutes les rigueurs de cet état fur
un ſexe dont nous devons ménager la
délicateſſe. Si nos regards pouvoient pénétrer
au fond des cloîtres , combien
n'y versions nous pas de malheureuſes
16 MERCURE DE FRANCE.
victimes de l'ambition ou de l'inexpérience
! Pâles , défigurées , & telles que
deş roſes arrachées du ſein de la terre ,
le chagrin a flétri ſur leur viſage les
fleurs de la jeuneſſe; on reconnoît le
déſeſpoir à travers la fauſſe tranquillité
qu'elles affectent ; & le ſourire amer
qui vient expirer ſur leurs lèvres , eſt
chez elles l'expreſſion de la douleur.
Leur lit eſt tout baigné de larmes , &
leurs membres , débiles & chancelans ,
annoncentles approches de la mort qu'elles
appellent à grands cris , & qu'elles
regardent comme le terme de leurs maux .
La plume me tombe des mains , & fe
refuſe à tracer un tableau auſſi effrayant.
Que ne puis-je faire naître la pitié dans
le coeur de ces parens dénaturés qui voudroient
raſſembler tous leurs biens fur
une ſeule tête , en mettant ſous les yeux
Phiſtoire de l'inforturée Sophie !
M.de Prévalle devoit les biens immen
fes dont il jouiſfoit , à la fortune qui
avoit ſecondé tous ſes projets. Il eût pu
vivre heureux au milieu de l'abondance ,
avec une compagne douce & fenfible ;
mais il eut la folle ambition d'épouſer
une fille de qualité , qui ne lui apporta
qu'un goût décidé pourle faſte , & beauNOVEMBRE.
1776. 17
coup de mépris pour ſa naiſſance. Le
repentir ſuivit de près cetteunion ; Thumeur
impérieuſe de madame de Prévalle,
&les chagrins qu'elle lui caufa , contribuèrent
à abréger ſes jours ; il mourut
dans un âge qui lui promettoit encore
une longue vie.
6
M. dePrévallene laiſſa que deux filles
pour héritières de ſa fortune. L'aînée
dont l'humeur fière & hautaine plaifoit
à ſa mère , gagna toute fon affection ,
& la jeune Sophie fut miſe dans un
couvent , où on n'épargna rien pour lui
donner le goût de la retraite. Madame de
Prévalle avoit de grandes vues for fa
fille aînée : elle vouloit , diſoit - elle
publiquement, la faire rentrer dans le
rang dont elle étoit fortie ; & pour
mieux réuffir dans ſes deſſeins , elle exigeoit
que ſa ſoeur prît le voile.
L'eſprit de Sophie ne s'ouvrit pas à
la perfuafion ; ſon caractère vif & enjoué
ne pouvoit ſe plier à l'austérité de la
vie religieufe ; & fon jeune coeur , dont
la ſenſibilité commençoit à ſe développer
, lui diſoit qu'elle ne trouveroit pas
le bonheur dans le cloître . Parmi un
grand nombre de penſionnaires qui habitoient
la même retraite , elle choisit Ma
8 MERCURE DE FRANCE.
demoiſelle de Floricourt pour en faire
ſon amie & la confidente de ſes peines.
Juſqu'alors , elle ne s'étoit arrêtée que
légèrement fur les vues de ſa mère ;
mais le moment étoit venu où elle
alloit ſentir le prix de la liberté.
Mademoiselle de Floricourt avoit un
frère qu'elle aimoit beaucoup , & qui
venoit ſouvent la voir ; elle prefla un
jour Sophie de venir à la grille où ce
frère l'attendoit. Mademoiselle de Prévalle
ne ſavoit rien réfufer à ſon amie;
elle s'y laiſſa conduire. Le Chevalier
fut frappé de ſa beauté & de ſes grâces
naifantes. Ce je ne ſais quoi , dont on
reſſent ſi vivement les effets , triompha
du jeune Floricourt ; la douceur &
la gaieté de Sophie , qualités qui annoncentun
caractère heureux , achevèrent ſa
défaite. Ses yeux furent fans ceffe attachés
ſur elle. Un plaiſir ſecret l'enchaînoit
à la grille ; mais le déclin du jour
l'obligea de ſe retirer: il promit à fa
foeur de partager ſouvent ſa ſolitude ; &
j'eſpère , dit- il , en regardant Mademoiſelle
de Prévalle , que votre ai .
mable amie ne me fera pas repentir
de l'avoir connue , en me refufant le
plaiſir de la voir encore. Ce compliment
L
NOVEMBRE. 1776. 19
fit rougir Sophie; mais il ne lui déplut
point. Le Chevalier joignoit une taille
élégante à la plus jolie figure. Il avoit
un air de ſenſibilité qui inſpiroit la tendreſſe
, & fon ame répondoit à fa phifionomie
. Mademoiselle de Prévalle ſentit
, en le voyant , une émotion juſqu'alors
inconnue ; ſon ſommeil fut agité : elle
s'endormit en penſant aujeune Floricourt,
& le retrouva à ſon réveil. Dans le
même moment , elle craignoit & defitoir
fa préſence ; mais elle ne confia point à
ſa ſoeur ce qui ſe paſſoit dans ſon ame.
Ces deux amies étoient enſemble lorfqu'on
vint annoncer l'arrivée du Chevalier.
Sophie voulut feindre un mal de
tête , afin de reſter dans ſa chambre ;
mais elle céda autant à ſes defirs , qu'aux
inſtances de Mademoiselle de Floricourt.
Le Chevalier avoit un air triſte &
abattu , qui donna de l'inquiétude à ſa
foeur. Mon cher frère , lui dit elle , vous
me paroillez changé,auriez- vous quelque
chagrin ? Vous favez combien je vous
aime : me fera t- il permis de le partager ?
Ce n'eft rien , ma chère Lucile , répon
dit le Chevalier ; j'ai été un peu incommodé
, mais cela va beaucoup mieux.
Son trouble démentoit ſes diſcours , &
20 MERCURE DE FRANCE.
ſes yeux diſoient à Sophie qu'elle ſeule
pouvoit le diffiper. Il garda quelque
temps le filence; mais le ſentiment l'em.
portant ſur ſa timidité : feroit-il vrai ,
Mademoiselle , lui dit il , que vous
foyez deſtinée à paffer vos jours dans un
cloître ? Quoi ! tant de beauté ſeroit enfevelie
dans ces murs ! M. ie Chevalier ,
répandit Sophie, en rougiſſant , je ſuis
ſenſible à l'intérêt que vous prenez à
mon fort ; mais je dois fuivre la volonté
de mamère ; je n'attends que le moment
de prendre le voile: on dit que mon
bonheur en dépend. Elle ne put pronon.
cer ces mots fans émotion ; quelques
larmes vinrent mouiller ſes paupières .
Ces marques non équivoques de la douleur
de Sophie, augmentèrent les regrets
du Chevalier. Les amans font toujours
extrêmes dans leurs projets. Ah ! Mademoiſelle
, s'écria-t-il avec tranſport ,
vous n'acheverez point ce ſacrifice ; permettez
moi devoir Madaine de Prévalle;
je me jeterai à ſes genoux , & je ne les
quitterai que lorſqu'elle m'aura promis de
vouslaiſſer libre. Vous gardez le filence ;
me refuſez vous votre aveu ? Hélas !
répondit Sophie , il ne vous feroit d'aucune
utilité. Je connois ma mère ; elle
NOVEMBRE. 1776 . 27
f
eſt inflexible. Votre démarche ne ſerviron
qu'à l'irriter contre moi. Il m'en
coûtera ſans doute; mais...... N'achevez
pas , cruelle Sophie. Quoi ! ne vous
aurois-je connue que pour être le plus
malheureux des hommes ? Pardonnez à
la crainte de vous perdre , l'aveu de la
plus vive paſſion. Je n'ai pu vous voit
fans vous adorer . Ma chère Lucile ,
ajouta-t-il , en pariant à ſa foeur , à qui
cette ſcène arrachoit des larmes , joignez
vos prières aux miennes. Sophie ne put
réſiſter à ces preuves de tendreife; fon
coeur ignoroit l'art de feindre ; elle laiſſa
entrevoir au Chevalier qu'il augmentoit
le deſir qu'elle avoit de conſerver ſa
liberté.
Lucile qui voyoit les choſes avec
plus de fang-froid, jugea que fon frère
devoit confier fes ſentimens à madame
de Floricourt , & l'engager à parler à
la mère de Sophie. La vivacité du Chevalier
fut obligée de céder à la fageffe
du conſeil ; mais il demanda à Mademoiſelle
de Prévalle s'il lui feroit permís
d'adoucir les peines de l'abfence
par de fréquentes viſites. Vous aimez
trop Lucile , répondit Sophie avec une
douceur charmante , pour l'abandonner
22 MERCURE DE FRANCE.
dans ſa retraite , & nous ne nous quittons
jamais.
Ces deux jeunes coeurs furent bientôt
d'intelligence . Mademoiselle de Prévalle
oublia toutes ſes inquiétudes , pour ſe
livrer au plaifir d'aimer & d'être aimée ;
mais ce ſentiment ne ſervira bientôt qu'à
dévoiler à ſes yeux toute l'horreur de ſa
ſituation. La Marquiſe de Floricourt
rappela ſa fille auprès d'elle; cette ſéparation
imprévue renouvella les chagrins
de Sophie. Lucile étoit ſa ſeule
amie ; avec Lucile , elle pouvoit voir
le Chevalier , ou parler de lui ; cette
confolation alloit lui être refuſée. Pourquoi
! diſoit- elle à Mademoiſelle de
Floricourt , vous ai-je ſuivie au parloir ?
Si je n'avois pas vu le Chevalier , ſi ſa
tendreſſe n'avoit pas fait naître la mienne ,
mon fort me paroîtroit moins affreux.
Je ne connoiſfois point l'amour & fes
tourmens. Hélas ! devois-je eſpérer d'être
jamais heureuſe ! Raſſurez-vous , ma
chère Sophie , lui dit Lucile , en la preffant
entre ſesbras ; mon frère vous adore ;
il perdra plutôt la vie que de vous abandonner.
Ces deux amies ſe tintent longtemps
embraſſées en verſant des larmes;
mais enfin il fallut faire violence à l'ami
NOVEMBRE. 1776 . 23
rić. Lucile partit , & la triſte Sophie reſta
ſeule dans ſa chambre , livrée à toute
ſa douleur.
La ſolitude eſt la mère des réflexions ;
tous les preſtiges qui nous fafcinoient les
yeux diſparoiſſent; l'ame rentre en ellemême
, & juge plus ſainement de tout
ce qui l'intéreſſe. Juſqu'alors Mademoiſelle
de Prévalle avoit eſpéré ; mais depuis
le départ de ſon amie , tout ſe peignit en
noir à ſon imagination.Achaque inſtant ,
elle trembloit que ſa mère n'arrivât , &
ne ſe ſervît de ſon autorité pour la
forcer à prendre le voile. Le Chevalier
n'étoit pas dans une ſituation plus tranquille.
Il fit à ſa mère l'aveu de ſa tendreſſe
; il ſe jeta à ſes pieds , pour la
conjurer de ne pas templir ſes jours d'amertume.
Lucile joignit ſes prières aux
fiennes , & fit le portrait de Sophie . La
Marquiſe de Floricourt avoit la plus vive
tendreffe pour ſes enfans. Levez-vous ,
mon fils , lui dit- elle; auriez - vous du
penſer un moment que je m'oppoſerois
à votre bonheur ? Je n'ai d'autre defir
que de vous voir heureux . LeChevalier,
au comble de ſa joie , embraſſa mille
fois la meilleure des mères ; il ne prévoyoit
plus aucun obſtacle ; les amans ſe
24 MERCURE DE FRANCE.
font toujours illuſion ſur l'avenir. La
Marquife connoiſſoit peu Madame de
Prévalle ; mais elle croyoit que toutes les
mères avoient fon coeur. Le lendemain ,
elle ſe fit conduire chez elle , & avec
une noble franchiſe , elle l'inttruifit du
moment où ſon fils avoit vu Sophie, &le
defir qu'ils avoient d'être unis. Sila main
de mon fils , ajouta-t- elle , vous eſt agréa.
ble , nous aurons le plaiſir de faire deux.
heureux . Madame de Prévalle étoit bien
éloignée de conſentir à cet hymen. Elle
diſſimula , & répondit à Madame de
Floricourt que ſa demande la Aattoit infiniment
; mais que ſa fille avoit toujours
fait paroître un goût décidé pour
la retraite , & qu'un changement ſi ſubit
avoit beſoin d'être éprouvé. Les véritables
ſentimens de Madame de Prévalle
n'échappèrent pas à la Marquiſe ; elle fe
retira peu fatisfaite de cette réponſe , &
remplie d'une tendre inquiétude pour fon
fils. L'événement juſtifia ſes craintes.
Le Duc de ... dont les affaires étoient
enmauvais ordre , cherchoir une femme
qui pût relever ſa fortune. On lui parla
de Mademoiselle de Prévalle; it fe fic
préſenter chez elle , & parut lui rendre
des foins; mais il attendoit, pour ſe dév
clater,
NOVEMBRE. 1776. 25
clarer , qu'elle reſtât ſeule héritière . Madame
de Prévalle le ſoupçonna. Une
alliance auſſi brillante flattoit trop fon
ambition pour qu'elle ne s'intéreſſât pas
vivement à ſa réuſſite. La viſite de Madame
de Floricourt lui ouvrit les yeux
fur les difficultés quelle y trouveroit , ſi
elle ne prenoit une prompte réſolution ;
&la Marquiſe ne l'eut pas plutôt quittée
, qu'elle ſe fit amener des chevaux de
poſte , & ſe rendit au Couvent de...
Sophie ſeule dans ſa chambre , pleuroit
ſur ſon fort , lorſqu'on lui annonça que
Madame de Prévalle venoit d'artiver
avec le deſlein de la faire fortir. Cette
nouvelle lui cauſa des tranſports de joie :
elle crut que l'autore du bonheur ſe levoit
enfin ſur elle. Mais , hélas ! que fon
erreur fut de peu de durée ! L'air ſévère
de Madamede Prévalle la glaça d'effroi ,.
& l'avertit de fon malheur. Cette mère
inſenſible pouſſa la dureré juſqu'à refuſer
les carefles de ſa fille. Elle la fit monter
dans ſa chaiſe , &, ſans lui dire un ſeul
mot , elle la conduiſit à l'Abbaye de ...
où , le lendemain de ſon arrivée , elle
fut forcée de prendre le voile.
Quelle fut la douleur de Sophie lorfqu'elle
porta ſes regards ſur l'avenir ;
B
1
26 MERCURE DE FRANCE.
elle defcendit au fond de fon coeur , &
le trouva brûlant d'un amour ſans eſpoir !
C'eſt donc-là , difoit - elle , en fixant
triſtement les murs de ſa cellule , c'eſt-là
qu'il faut m'enſevelir , c'eſt- là que je ſuis
deſtinée à verſer des larmes de ſang.
Mère cruelle ! ne m'avez-vous donné le
jour que pour me ſacrifier ! Momens terribles
! vous ferez les derniers de ma
vie! Le filence qui règne dans les cloîtres
plaît à ces filles innocentes qui ſe ſont
conſacrées volontairement à Dieu ; mais
il augmente les tourmens d'un coeur
amoureux; rien ne le diſtrait ; toures ſes
penſées ſe tournent vers l'objet aimé. La
tendre Sophie ne voyoit que ſon Amant ;
fon image s'attachoit à ſes pas & la fuivoit
juſqu'aux pieds des autels. Elle
n'avoit pas même une amie à qui elle
put confier ſes peines. Une pitié généreuſe
habite rarement dans les cloîtres.
On y frémit au ſeul nom de l'amour.
Une jeune Religieuſe nommée Cécile ,
fut la ſeule qui parut s'attendrir ſur le
fort de Mademoiselle de Prévalle . Elle
n'étoit point de ces femmes qu'un excès
de zèle rend inſenſibles aux malheurs des
paſſions; elle avoit elle-même éprouvé
leur pouvoir. Sur le point d'être unie à
NOVEMBRE. 1776. 27
un homme qu'elle aimoit autant qu'elle
en étoit aimée , elle avoit eu la douleur
de voir le nom de fon Amant fur la
liſte des Officiers tués dans une action
où il s'étoit trouvé. L'ennui qu'elle
éprouva dans le monde après cette perte ,
la conduifit à l'Abbaye de... où elle venoit
de faire profeſſion .
L'air triſte & languiſſant de Sophie ,
des larmes toujours prêtes à couler , des
ſoupirs à demi étouffés , touchèrent vi
vement la vertueuſe Cécile. La véritable
piété eſt compatiſſante; elle voulut pertager
les chagrins de Mademoiselle de
Prévalle; & la ſurprenant un jour dans
un moment où elle ſe croyoit ſeule : Aimable
Sophie , lui dit elle, vous changez
à vue d'oeil ; le poids de la douleur vous
accable. Il eſt doux quelquefois de pou-.
voir dépoſer ſes peines dans le ſeind'une
amie ; ſi elle ne peut en faire ceſſer la
cauſe , elle fait au moins les adoucir en
les partageant. Regardez - moi comme
une autre vous- même , & non comme
une de ces femmes curieuſes par oiſiveté.
Le malheur rend ſenſible ,& je ne l'ai
que trop connu avant de trouver dans
cet aſyle le repos dont vous ne jouiſſez
pas.
८
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
elle
Sophie ne put réſiſter à ces marques
d'amitié ; ſon coeur étoit plein : elle le
foulagea en l'ouvrant à Cécile , qui la
ferroit entre fes bras , & mêloit ſes larmes
aux fiennes, fans avoir la force de
la confoler. Hélas ! dit Mademoiselle de
Prévalle , vous gardez le filence ! vous
voyez qu'il n'eſt point de remède à mes
maux. Est-il un fort plus affreux que le
mien ? Je n'ai plus de mère , ou , i j'en
ai une , elle me plonge un poignard
dans le ſein. J'avois une amie
m'abandonne, Ah ! fans doute , mes
pleurs coulent pour un ingrat ; s'il m'aimoit
encore , n'auroit il pas trouvé le
moyen de m'écrire , de me parler , de
parer le coup qui me menace ? Qui l'auroit
cru perfide ? Ma Sophie , diſoit- il
je ne reſpire que pour vous ; fi je vous
fuis cher ne prononcez pas des voeux
qui feroient le malheur de ma vie . Le
cruel ! que ne me laiſſoit- il mon indifférence
! Vous vous affligez peut- être trop
tôt , lui dit Cécile ; ſi le Chevalier eſt
tel que vous me l'avez dépeint , il n'eft
point ingrat. Sans doute il ignore en
quels lieux vous êtes; il eſt, comme vous ,
plongé dans la douleur & l'incertitude.
Le feul moyen de conſoler les infor-
د
1
NOVEMBRE. 1775. 29
tunes eſt de s'affliger avec eux , & de
rallumer dans leur coeur l'eſpérance prête
às'éteindre. Sophie ſe plut à croire qu'elle
étoit encore aimée , & ſes inquiétudes
diminuèrent lorſqu'elle vit ſon année de
noviciat écoulée ,& qu'on ne la preſſoit
pas de prononcer ſes voeux. La joie de
Cécile étoit égale à la ſienne. Je l'avois
bien prévu , ma chère Sophie , lui difoitelle,
qu'on celferoit de vous perfécuter.
La nature a des droits qu'elle abandonne
rarement . Votre mère ſe laiſſera Aéchir.
On aime à ſe perfuader ce qui Aatte les
detirs. La douleur de Mademoiselle de
Prevalle ſe calma : les fleurs de la jeunelle
commencèrent à reprendre leur
éclat; mais elles étoient déſtinées à parer
lavictime; l'orage alloit éclater.
La tendreſſe que la Marquiſe de Floricourt
avoit pour fon fils, l'étatlanguiffant
où elle le voyoit , l'engagèrent à
faire de nouvelles démarches auprès de
Madame de Prévalle; mais rien ne put
émouvoir ſa pitié : elle fut inflexible ;
l'ambition l'aveugloit. Le Duc de .....
venoit enfin de ſe déclarer ,& le mariage
de Mademoiselle de Prévalle devoit ſuivre
le ſacrifice de ſa ſoeur.
Déjà Sophie oſoit eſpérer que le voile
1 Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
L
qui la couvroit ſe changeroit en bandeau
nuptial , lorſque l'arrivée de Madame de
Prévalle vint jeter l'alarme dans ſoname.
Ce moment alloit décider de ſon ſort .
Cécile fut obligée de la ſoutenir juſqu'au
parloir. Elle entre en tremblant , & apperçoit
ſa mère qui s'entretenoit avec
l'Abbeſſe. Elle ſe précipite à la grille , &
prenant ſa main, elle y colle ſa bouche
ſans pouvoir dire une parole. Mais que
ce langage eût été expreſſif pour une mère
tendre ! Madame de Prévalle lui fit quelques
carefles d'un ait contraint , & adreffant
la parole à l'Abbeſſe : Puis je eſpérer,
lui dit-elle , que ma fille ſe rendra à nos
defirs ? Est-elle décidée à terminer ſon
noviciat ? Je la crois , répondit l'Abbeſſe ,
trop raiſonnable pour s'oppoſer à la volonté
d'une mère qui ne veut que fon
bonheur. Madame de Prévalle affectoit
de ne point regarder Sophie ; & fans
attendre qu'elle ouvrit ſon coeur , elle
parla des préparatifs néceſſaires pour la
cérémonie.
L'infortunée Sophie étoit pâle & prête
à s'évanouir; mais le déſeſpoir lui donna
des forces. Madame , s'écria-t- elle , en
ſe jetant aux pieds de ſa mère , ſi j'ai
perdu votre amitié, par pitié du moins
NOVEMBRE. 1776. 31
ne ſacrifiez pas votre malheureuſe fille.
Dieu ne veut que des coeurs purs & tout
à lui , & je ferai facrilege & parjure.
Donnez tous vos biens à ma ſoeur ; laifſez-
moi dans cette retraite , je ne m'en
plaindrai pas; mais ne me forcez pas à
me lier par des noeuds éternels ; qu'il
me reſte encore l'eſpérance de regagner
un jour votre tendreſſe. La nature étoit
muette chez Madame de Prévalle; cette
femme dure & impitoyable ne fut point
touchée des larmes de ſa fille : voilà
donc , lui dit-elle, les ſentimens que
l'exemple a dû vous inſpirer dans le ſéjour
de l'innocence. Je rougis de votre
égarement. Jugez du péril où vous êtes ,
par les progrès qu'une paſſion téméraire
adéjà fait dans votre ame. Le monde eſt
rempli d'écueils , & cet aſyle eſt le ſeul
à l'abri de l'orage. Confiez -vous , ma
fille , à l'expérience d'une mère qui defire
votre repos ; préparez- vous à faire profeſſion
dans huit jours , & n'eſpérez plus
aucun délai. Cet ordre fatal fut un coup
de foudre pour Sophie. Ah! mon père !
s'écria t- elle , que je ſens vivement votre
perte! Vous aimiez également vos enfans;&
fi vous viviez encore , vous ne
forceriez pas l'une de vos filles àdeſcen-
1
Biv
132 MERCURE DE FRANCE.
dre dans le tombeau , pour faire briller
l'autre ſur la terre. Ces reproches , dictés
par la douleur , irritèrent Madame de
Prévalle. Elle ordonna à ſa fille de ſe
retirer ,& Sophie ſortit le déſeſpoir dans
1
le coeur.
Je ſuis perdue , dit-elle à Cécile , qui
J'attendoit avec impatience ; l'arrêt eft
prononcé ; il faut renoncer à ce que j'aime.
Encore huit jours, & je ſerai liée
pour jamais ; pour jamais , grand Dieu!
je n'y ſurvivtai pas. Calmez-vous , ma
chère Sophie , lui dit Cécile , les remords
agiront fur le coeur de votre mère.
Ah! vous ne connoiſſez pas ſa dureté;
je n'eſpère plus rien. Je me fuis jetée à
fes genoux; je l'ai conjurée de ne pas
faire le malheur de ſa fille : rien n'a pu
la faire changer de réſolution. Dans le
moment on vint annoncer à Mademoiſelle
de Prévalle que le peu de temps qui
lui reſtoit , avant de ſe conſacter à Dieu ,
devoit être paflé dans la retraite , &
quelle ne pourroit voir perſonne pendant
les huit jours qui alloient précéder la cérémonie.
Eh bien! vous l'entendez , dit
Sophie , on m'enlève juſqu'à la confolation
de verſer des larmes dans votre ſein.
La ſource en ſera bientôt tarie; les bar-
L
i
NOVEMBRE. 1776. 33
bares ne jouiront pas long-temps de ma
douleur.
Le plus violent déſeſpoir s'empara de
Sophie , lorſque la nuit eut mêlé ſes ombres
à fes larmes. Vingt fois elle fut for
le point d'attenter à ſa vie. Cher Floricourt
, s'écrioit elle , que fais- tu maintenant
? Pourquoi n'es tu pas ici ? Viens
fauver ton Amante de ſa propre fureur ;
elle eſt prête à ſe jeter dans tes bras.
Pardonnez , grand Dieu! je m'égare ;
mais votre bonté ne veut pas que des
parens inhumains forcent leur fille de
prononcer des voeux que fon coeur dément.
Nous sommes tous vos enfans ;
vous êtes dans l'Univers ; par tout on
peut vous fervir & vous adorer. L'eſpétance
de finir des jours remplis d'amertume
, fit fuccéder à ces tranfports une
douleur morne & réfléchie.
Lorſque le moment fatal fut arrivé ,
Sophie ſe laiſſa conduire à l'égliſe fang
proférer une parole : elle trouva fur fon
paſſage Cécile qui fondoit en larmes :
Réſervez vos pleurs pour la mortde votre
amie , lui dit-elle en l'embraſſant , & elle
s'avança vers lelieu duſacrifice. Sabeauré ,
ſadémarchenoble & majestueuſe excitèrentun
murmured'applaudiffemens , qui
By
১
34 MERCURE DE FRANCE.
ſe changèrent bientôten regrets.La pâleur
de Sophie annonçoit le trouble de ſon
ame : on voyoit fur ſon front les traits du
déſeſpoir. Tous les yeux fe tournèrent
fur Madame de Prévalle , & ſembloient
lui demander grâce pour ſa fille ; mais
rien ne parut l'émouvoir : cette femme
inſenſible vit la cérémonie d'un oeil ſerein.
Déjà la victime avoit été couverte
dudrap funèbre : elle venoit de dire au
mondeun adieu éternel , lorſqu'on entendit
un grand bruit vers la porte , & auffitôt
on vit paroître un jeune homme couvert
de ſueur &de pouſſière , qui perçant
la foule , ſe précipita vers la grille , en
criant , n'achevez pas , Mademoiselle
Sophie , arrêtez. Mademoiselle de Prévalle
en proie aux réflexions les plus
amères , ne voyoit rien de ce qui fe paſſoit
'dans l'aſſemblée. Ce fon de voix va julqu'à
fon coeur , & la tire de l'accablement
où elle étoit plongée. Elle lève les
yeux , & apperçoit le Chevalier qui lui
tendoit les bras . Juſqu'alors , elle avoie
en affezde fermeré pour ſoutenir l'appareil
lugubre de la cérémonie; mais fon ame
ne peut réſiſter à tant de fecouſſes : elle
jetteun grand cri ,& tombe mourante
dans les bras de Cécile.
NOVEMBRE. 1776. 35
Le Chevalier ignoroit encore ſi le
facrifice étoit conſommé. Il interroge
tous ceux qui font autour de lui : on
ne lui répond que par des larmes . Ce
wiſte langage lui en diſoit aſſez ; il fortit
déſeſpéré , après avoir ſuivi des yeux
juſqu'à la porte du choeur l'infortunée
Sophie qu'on emportoit. Une ſcène fi
touchante ne fit aucune impreſſion ſur
Madame de Prévalle. Cette mère dénaturée
voyoitavec une joie cruelle que la
victime ne pouvoit plus lui échapper.
Elle ſe déroba à l'indignation de l'affemblée
, & partit pour Paris , ſans s'infor
mer de l'état de ſa fille.
On parvint à rappeler Sophie à la
lumière; mais il lui reſta une fièvre
brûlante , dont les premiers ſymptômes
annoncèrent le plus grand danger. C'en
eſt donc fait , dit elle à Cécile : Floricourt
étoit fidèle , & je le perds pour
jamais. J'ai vu ſes larmes & fon déſefpoir;
le fort me réſervoit ce dernier coup.
Hélas ! mes malheurs vont finir : le drap
funèbre ſous lequel j'ai déjà été enfevelie
, me couvrira bientôt. Que ditesvous
, ma chère Sophie , s'écria Cécile ;
vivezdu moins pour votre amie ,& ne
répandez pas l'amertume ſur le reſte de
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
A
mes jours . La bonté de Dieu eft infinie :
il rendra le calme à votre ame agitée :
ne l'irritez point par un excès de douleur.
La mienne , répondit Sophie, n'of.
fenſe point l'être ſuprême: il lit au
fond de mon coeur : il fait que la vertu
n'en eſt point bannie ; mais ne peut-on
le ſervir que dans cette enceinte ? Et
faut-il , pour lui plaire , renoncer aux
bienfaits qu'il répand ſur les humains ?
Non , ma chère Cécile , une femme
vertueuſe ,qui fait le bonheur d'un époux,
une mère tendre au inilieu de ſes enfans ,
trouve grâce aux yeux de l'Eternel : mon
ſeul regret eſt de vous quitter ; mais fi
je vous fuis chère , ma mort vous affligera
moins. Je n'aurois traîné que des
jours languiflans : je ne ſuis point encore
coupable , je la deviendrois peut être.
La foibleſſe l'empêcha de continuer. Sa
fièvre augmenta pendant la nuit , & le
lendemain les Médecins déclarèrent qu'i's
n'avoient plus d'eſpérance .
Sophie reçut cette nouvelle avec tranquillité
; & lorſqu'elle fentit que la mort
approchoit , elle pria toutes les religieufes
qui étoient autour de fon lit de fe
retirer , & ne retint auprès d'elle que
fon amie. Ma chère Cécile , lui dit-elle
NOVEMBRE. 1776. 37
d'une voix éteinte , ma mère viendra
peut-être un jour pleurer ſur ma tombe ;
dites lui que ſa dureté m'a donné la
mort; mais que je la lui pardonne. Le malheureux
Floricourt , ajouta-t-elle , en
verfant quelques larmes: que va-t- il devenir
? Si du moins il voyoit ma douleur ,
la certitude d'être aimé l'aideroit à ſupporter
la ſienne ; mais le fort nous refufe
cette confolation. Il demandera peutêtreà
vous parler: dites lui que je meurs
victime de notre amour : dites-lui combien
je defirois faire fon bonheur & le
mien. Adieu , ma chère Cécile , embraffez
votre amie : mes yeux s'obſcurciffent.
Puiffe ma mort ſervit d'exemple
aux mères qui voudroient forcer la volonté
de leurs enfans. Un moment après
cette infortunée expita dans les brasde
Cécile.
Le Chevalier n'avoit encore pu s'arracher
des lieux que Sophie habitoit
lorſque la cloche funèbre fit entendre
fes fons plaintifs. Il frémit : fon coeur
eſt glacé par la crainte. Il veut interrogr;
la voix lui manque. Enfin il fair
un effort pour demander ce que cette
cloche annonce. On lui répond que la
jeuneperſonne qui a prononcé ſes voeux....
,
1
۱
38 MERCURE DE FRANCE.
Sophie eſt morte s'écrie-t- il douloureuſe
ment ! & il tombe ſans connoiſſance .
L'expreffion ne peut rendre ſon défefpoir.
On fut obligé de veiller à ſes
démarches , pour l'empêcherd'attenter à
ſa vie. Lorſqu'une ſituation auſſi violente
fut un peu calmée , il s'informa des derniers
momens de ſon amante : il décou .
vrit qu'elle avoit une amie qui ne l'avoit
point quittée pendant ſa maladie. Les
malheureux aiment à nourrir leur douleur
, en parlant de l'objet qui la cauſe.
Le Chevalier ſe traîne au couvent , &
demande Cécile .
Cette vertueuſe fille venoit de rendre
les derniers devoirs à Sophie : elle arrive
au parloir , & reconnoît le Chevalier à
fon air abattu. Vous êtes fans doute M.
de Floricourt , s'écria-t-elle : elle ne put
en dire davantage. Ses yeux ſe couvri
rent de larmes. Madame , lui dit le Che.
valier , vous étiez la ſeule amie de Mademoiselle
de Prévalle : vous avez été
témoinde ſes derniers momens.A- t-elle
paruſe reſſouvenir de moi ? A-t-elle plaint
l'état où ſa mort alloit me laiſſer ? Ah !
Monfieur , répondit Cécile , ſi quelque
choſe peut vous conſoler , c'eſt d'apprendre
que le chagrin de ne pouvoir être
NOVEMBRE. 1776. 39
à vous , a conduit ma malheureuſe amie
au tombeau : elle n'a pu réſiſter à une
ſéparation éternelle : elle s'eſt occupée
de vous juſqu'à ſon dernier ſoupir. Ce
récit augmenta les regrets du Chevalier.
Plus il avoit été cher à Sophie , plus ſa
perte l'accabloit. Il ne quitta Cécile qu'avec
peine : il vouloit même reſter quelques
jours pour s'entretenir avec elle ;
mais la Marquiſe de Floricourt vint l'ar.
racher de ces lieux , & le conduiſit dans
la capitale , où elle fit tous ſes efforts pour
mettre fon eſprit dans une ſituation plus
tranquille. Rien ne put le diſtraire : l'image
de Sophie mourante pour l'avoir
trop aimé , le ſuivoit par-tout . Il parut
defirer d'aller à Malthe : la Marquiſe
jugeant que le temps & l'absence calmeroient
fon chagrin , fit violence à ſa
tendreſſe , & lui permit de faire le
voyage.
La mort imprévue de Sophie caufa
quelque émotion à Madame de Prévalle.
elle ne put ſe diſſimuler qu'elle en étoit
l'auteur; mais il falloit une fecouffe
plus violente pour faire naître les remords
qui devoient bientôt la tourmenter. Elle
éloignatoutes ſesréflexions , pour ſe livrer
au plaifir de voir ſa fille chérie épouſer
:
40 MERCURE DE FRANCE.
le Duc de ... Rien ne s'oppoſoit plus
à cet hymen; & la mort de Sophie, loin
de le troubler, en preſſa l'exécution .Déjà
les préparatifs ſe faifoient avec tout l'éclatque
permet l'opulence : la pompe
funèbre alloit être ſuivie des fêtes & des
plaiſirs ; mais que les projets des hommes
ſont légers! Leur eſprit avide du
nouveau , ſe tranſporte dans l'avenir ,
& croit déjà faiſir des objets flatteurs. Le
ſouffle de la mort a pallé , & tout eſt
difparu .
Mademoiselle de Prévalle paroiſſoit
jouir d'une ſanté brillante ; mais cette
maladie cruelle , ce fléau deſtructeur de
la beauté , vint jeter l'alarme dans le
coeur de ſa mère. On eut recours aux
plus célèbres Mèdecins. Les commencemens
de la maladie firent beaucoup
eſpérer ; mais le neuvième jour les acci
dens devinrent dangereux ; & le lendemain,
Madame de Prévalle perdit cette
fille pour laquelle elle avoit tout ſacrifié .
Elle donna les marques de la plus
vive douleur. Ce fentiment étoit juſte ,
ſans doute , fi la tendreſſfe qu'elle avoit
pour ſa fille , en eût été le ſeul objer.
Elle voyoit en un moment tous fes
projets ambitieux s'évanouir ; & le fort
NOVEMBRE. 1776. 41
ཞ
lui réſervoit encore d'autres coups. Elle
fut obligée de faire trève à ſes larmes ,
pour défendre les droits. Les parens de
M. de Prévalle indignés de ſa cruauté
pour Sophie , lui firent rendre un compte
exact. Elle ſe vit dépouiller de la plus
grande partie des biens dont elle jouiffoit ,
& réduite aux ſeuls avantages accordés
par la loi . Quels furentſes regrets! lorf.
que jetant les yeux autour d'elle , elle
ne trouva plus qu'un vide affreux dans
la nature. C'eſt alors que le voile tomba,
& que fa conduite barbare envers
l'infortunée Sophie , livra fon ame aux
remords vengeurs. Pendant la nuit, des
fonges effrayans lui faisoient pouffer de
grands cris: ſouvent elle croyoit pourfui.
vre Sophie , & malgré fes plaintes , la
forcer , le poignard à la main , de defcendre
vivante dans le tombeau. La
frayeur l'arrachoit au fommeil; & alors
elle verſoit des torrens de larmes . Cette
malheureuſe mère traîna , dans des tourmens
continuels, le reſte d'une vie languiſſante.
42 MERCURE DE FRANCE,
1
VERS.
ARAMINTE diſoit un jour à ſon Amant :
D'où vientquevous parlez de moi ſirarement ?
Craignez- vous m'offenſer , que vous n'oſez rien
dire?
Notre ſexe , Damis , a cette vanité ,
Qu'il y perde ou qu'il ygagne , il veut être cité.
Parlez, parlez de moi , duſſiez-vous en médire.
REPONSE de la plus aimable des
Estampoiſes aux coupletsde M. Baugin ,
inférés dans leMercure de Septembre.
AIR : Dans ma cabane obscure.
Sors für d'une Bergere
Qui t'a donné la foi ;
Le deſir de te plaire
Eſt mon unique loi.
Le ſoir quand je ſoupire;
Te voyant près de moi ,
4
NOVEMBRE. 1776. 43
Faut- il toujours t'inſtruire ,
Ingrat , que c'eſt pour toi ?
Des Bergers du village
Jemépriſe l'ardeur.
Cher Damon , ton hommage
Peutſeul Aatter mon coeur.
En vainde leur martyre
Ils viennent m'aflurer :
Ilsont tous l'art de dire ...
Ettoi l'art d'inſpirer.
On me vois d'un air triſte
Souventſuivre tes pas ;
J'ignore ſi j'exifte
Quandjene tevois pas.
Ah! ma plusdouce envie
Eſt de bien t'enflammer :
Quem'importe la vie...
Si ce n'eſt pour t'aimer?
44 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
A Madame la Baronne de ***.
MILLE Cygnes fameux par leurs brillans
accords,
Nobles enfans de l'Elbe , ont illustré les bords.
Mais quand on voit les jeux voltigeant ſur vos
traces ,
S'unir avec l'eſprit, les talens , la beauté ,
On devine aisément qu'Apollon & les Graces ,
Sur ces bords enchanteurs ont toujours habité .
ةيدمرد
ParM. Cardonne, Premier Commis de la
MaisondeMADAME.
Mes idées fur le célibat; par unejeune
Provinciale.
QUEL préjugé tyrannique s'empare de
rous les coeurs! d'où vient que l'amour
fait l'hymen & redoute ſes douces chaînes
?
Je vois par tout une foule d'êtres iſolés
NOVEMBRE. 1776. 45
۱
que l'inconſtance accompagne , que l'ennui
poursuit, que les dégoûts alliégen't;
le ſentiment n'eſt plus qu'une erreur ,
l'amour conſtant une chimère , & le plaifir
un délire paſſager .
Je trouve à chaque pas des coeurs fermés
à la tendreſſe , des vieillards qui
n'ont vécu que pour s'étourdir ou s'égarer
; des femmes que le ſouvenir d'avoir
été , pouſſe avec effort dans la retraite
où de longs chagrins les attendent.
C'eſt vainementque je cherche l'image
du bonheur au milieu de ces objets qui ,
en formant des liens faciles à rompre ,
veulent conferver la liberté dans les bras
de l'amour ; je ne vois autour d'eux que
trouble , vanité , folle diſſipation , perfidie
& déshonneur.
Mais ſi je porte mes pas au ſein d'une
famille heureuſe, où les noms ſacrés de
père , de mère & d'époux ne ſe prononcentjamais
ſans émotion , où la pratique
des devoirs eſt un délaſſement , où la
vertu n'eſt pas un vain titre.... Ah! combienmon
ame eſt délicieuſement affectée !
Je trouve l'honnêteté douce & prévenante
affiſe à la porte; la liberté me prend
par la main & me conduit par - tout ;
la vérité me découvre les différentes
46 MERCURE DE FRANCE.
ſcènes de ce tableau raviſſant; je vois la
férénité peinte ſur le front des maîtres ,
& la gaietédans leurs yeux; un grouppe
d'enfans ſe livre devant moi aux folâtres
jeux de l'innocence ... Je fors de cet aſyle
de la paix & du bonheur , & les voiſins
me parlent avec vénération de tout ce
que j'ai vu.
Siècle des premiers âges ! toi dont on
ne conſerve qu'un ſtérile ſouvenir , ah !
renais encore , s'il eſt poſſible ! renais
pour faire aimer de nouveau la vie domeſtique
, la ſociété conjugale, les plaifirs
de la raiſon , de la franchiſe & des
moeurs : que la jeuneſſe ne perde plus ſes
beaux jours à la pourſuite d'un fantôme
de bonheur ; que le luxe qui corrompt
toutes les jouiſſances , qui éloigne le plus
ſouvent des coeurs faits pour s'unir , difparoiſſe
de nos climats pour faire place à
la fimplicité... & fi mon voeu n'est qu'une
chimère , qu'elle ſoit celle des Peuples
&des Rois; il ſera bientôt accompli .
h Hồng
NOVEMBRE. 1776. 47
CHANSON nouvelle en réponse à celle
contre les plumes des Dames.
AIR : Réveillez- vous , belle endormie.
0VOUS , cenſeur atrabilaire
De l'innocente volupté ,
Ceſſez de blâmer l'art de plaire
Que l'Amourdonne à laBeauté.
Loin d'être un appareil ſauvage ,
La plume annonce la candeur ,
De notre ſexe elle est l'image
Par ſa ſouplafie& ladouceur.
Dans l'Olympe & même ſurterre;
De cette mode on eſt épris.
Sanscaſque ni plumeguerriere ,
Mars pourroit- il plaire à Cypris ?
LeDieu qui nous charme au bel âge,
En beauté l'Amour ſi complet ,
S'il ne portoit point de plumage,
Letrouveriez-vous plus parfait?
Jupin, cet immortel infigne,
48 MERCURE DE FRANCE.
Ce Roi des Dieux ſe transforma
Sous le plumage d'un blanc cygne
Quand il voulut plaire à Léda.
Qui jamais porteroit envie
Auxdélices des Mahomers ,
Si les Sultans de Turquie
N'avoient ni croiſlans , ni plumets ?
Des plumes la mode nouvelle
Aujourd'hui brille chez les Grands :
Ala Cour il n'eſt point de Belles
Sans porter panaches flottans.
D'Henri marchant à la victoire ,
La plume au vent flottoit toujours .
Elle eſt l'emblême de la gloire
Comme l'ornement des Amours.
ParM. B. D.
LE ZEPHIR & LA SENSITIVE.
Fable.
UN Zéphire furune rive ,
Ceſſant decareſſer les Nymphes & les fleurs ,
Dans les éternelles langueurs ,
De
NOVEMBRE. 1776. 49
Del'amour veut encor eſſayer les douceurs :
Il s'adreſſe à la Senſitive ;
Mais cette fleur , tremblante & fugitive,
Echappe à ſes funeſtes traits ;
Elle craint trop que ſes attraits ,
En proie à cet Amant volage ,
Ne perdent tout leur prix par lon cruel hommage.
Ainfi , jeunes Beautés , des Zéphirs amans
Craignez le perfide langage ,
Et le poiſon de leur encens.
LES SENSIBLES REGRETS .
DEVANT
Anecdote.
EVANT moi , dans un cercle , une femme
pleuroit ,
Répandoit un torrent de larmes ,
Se lamentoit , ſe déſoloit.
Jeune &belle, ſes pleurs ajoutoient à ſes charmes,
Et tout chez elle intéreſſoir.
Je me diſois , hélas ! dans ma douleur amere ,
Peut- être elle regrette un pere , un tendre pere t
C'étoit lui qui la conſoloit.
Auroit-elleperdu l'époux qu'elle adoroit ?
C
50
MERCURE DE FRANCE.
D'un air triſte& rêveur ſon époux auprès d'elle
Attentivement l'obſervoit.
Gage heureux d'un amour fidele ,
Son'fils feroit il mort? Non; loin d'elle il dormoit.
J'interroge à la fin cette épouse éperdue :
Vous paroiflezjouir du deſtin le plus doux ;
Madame , queliecauſe affligeante , inconnue ,
Fait donc couler des pleurs dont mon ame eſt
émue.
Un pere qui vous aime , un ſage& tendre époux ,
Un fils aimable & cher qui vous réunit tous ;
Vous poffédez ces biens : quel bien regrettezvous
?
Votre amie à vos yeux eſt-elledeſcendue
Dans l'affreuſe nuit du tombeau ?
L'avez - vous pour jamais perdue ?
Ah ! dit en ſangiottant cette femme ingénue ,
Monfieur ! .. j'ai perdu... mon oiſeau.
ParM. Drobecq.
NOVEMBRE. 1776.
51
ODE A TELEPHE.
Horace , Ode XIX. Livre III.
D
Quantum diſtet ab Inacho , &c.
E l'antique Inachus vous nous faitesl'hiſtoires
Vous deſcendez juſqu'à Codrus ,
Couvert par lon trépas d'une immortelle gloire ;
DesGrecs ſur les Troyens vous contez la victoire,
Et les fils de Pélops & le ſang d'Eacus ,
Rien n'échappe à votre mémoire...
Et vous ne parlez point de boire ?
Les bons vins de Chio nous coûtetont-ils cher ?
Chez quide nos Amis faut-il demain nous rendre ?
Qui chauffera nos bains ? Et comment nous défendre
Contre les rigueurs de l'hiver ?
Buvons, & n'ayons pas d'autre ſoin qui nous
prefle :
Voyonsà qui le vin ſied mieux dans un repas.
Neuf raſades n'effrayent pas
Celui qui des neufSoeurs connoît l'aimableivreſſe;
Mars celui qui ſuit vos loix ,
V
Cij
52 / MERCURE DE FRANCE.
Grâces , douces immortelles ,
Comme vous , craint les querelles ,
Et n'en boit pas plus de trois.
Vive ,vive un peu de folie !
Pourquoi des flûtes ,des hautbois ?
N'entendons-nous plus l'harmonie ?
Que par mille plaiſirs nos ſens ſoient ranimés ,
Quede nouvelles Aeurs nos lits ſoient parfumés :
Etonnons les voiſins du bruit de notre orgie.
Rhodé , qui touche à l'âge où l'on cherche un
vainqueur ,
Admirant vos cheveux , votre belle fraîcheur ,
De vous , Télephe attend ſa premiere défaite ;
Moi , je ſens pour Glicere une flamme ſecrette
Qui brûle & defleche mon coeur.
ParM. L. R.
Le mot de la première Enigme du
volume précédent eſt Tour; celui de
la ſeconde eſt Ruiſſeau ; celui de la
troiſième eſt Chapeau. Le mot du premier
Logogryphe eſt Mercure ( Dieu de
la Fable ) où ſe trouve ré , mur , mère ,
mer, cure (termede Médecine) , Mercure;
NOVEMBRE. 1776. 53
celui du ſecond eſt Fange , où l'on trouve
Ange; celui du troiſième eſt Cordeau , où
ſe trouve cor& eau .
ÉNIGME.
DEVINE , cher Lecteur ,un être original ,
Peu docile&peu libéral :
Etre qu'on nomme corps , mais corps inconce
vable.
Ses membres ſont- ils diſperſés ?
Rien de plus agréable !
Mais ſont- ils raſlemblés ?
Ah ! pour lors , c'eſt le diable !
Par M. R** , Chanoine
AUTRE.
COMMMMEE tout eſt ſoumis auxtemps !
Que d'uſages ſi différens !
Je fusjadis du ſexe la parure
Sa plus ancienne & plus noble coëffure :
Bientôt après l'ornement d'un Prélat ,
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
D'un Abbé , du Cardinalat ,
D'un membre de primatiale,
D'un Tréſorier , chefde Collégiale ,
Du ſouverain Pontificat ;
Enfin lebonnet d'un ſoldat;
Dans quelque ville Germanique ,
Celui d'une fille publique ;
Dans les Voſges , chez les Lorrains ,
Celui du dernierdes humains ,
(Même ſonnom dans toute une Province).
Plusd'un Souverain , plus d'un Prince
Me porte en ſon armorial ;
Je figure au-deſſous du caſque Impérial;
Plusd'uneMaiſon d'Allemagne
Me porte en cimier. En Elpagne
Je couvre un hérétique , un impie , un Hébreu
Qu'on vientdecondamner au feu ;
Et lorsque les Normands , de mémoire éternelle ,
Conduiſoient au bûcher la célèbre Pucelle ,
En ſignedehonte & d'affront ,
Jem'élevois ſur ſon pudique front.
ParM. de Bouffanelle , Brigad.
desArmées duRoi,
NOVEMBRE. 1776. 55
AUTRE.
Ace quej'oledéclarer ,
Jugez de l'état de mon ame;
L'objet qui me fait ſoupirer
N'eſt jamais celui quej'enflamme.
Par M. Jacques Piron,
LOGOGRYPΗ Ε .
Du bien- être commun , ſources toujours ai
mables ,
Nous avons le talent d'éblouir tous les yeux ;
Nous faiſons des heureux , quelquefois des cou
pables:
Nous ſubjuguons la terre & fléchiſſous les dieux.
Huitlettrescompolent mon être ;
Ami Lecteur , en combinant ,
Tu verras auſſi tôt paroître
Le ministre d'un élément ;
Le ſymbole de la ſageſle ;
Le refugedu Nautonnier ;
Le vrai trône de la molleſle;
Cequi ſoutient le monde entier ,
/
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Unlégume très -ordinaire ;
Un poiſſon de mer bien goûté ;
De riviere un autre vanté ;
D'un homme d'eſprit le contraire ;
Une ville dans la Tolcane ;
Un meuble qu'on trouve par- tout ,
Dans la plus chétive cabane ;
Des quadrupedes le ſurtout;
Cequi ſoutient le méchanique
De tous les corps organilés ;
Enfindeux notes de mufique;
La pertedes gibiers chaſlés.
AUTRE.
QUOIQUE d'un nombreux régiment ,
Je ne porte pas l'uniforme ,
Dans l'exercice ſeulement ,
Je parois aux autres conforme.
On me taxe , chez bien des gens ,
De légéreté , d'inconſtance :
Hélas ! fans ſortir de la France,
Je n'ai que trop de partifans.
Déjà , Lecteur , tu me devine :
Qu'importe ? allons juſqu'à la fin .
Pour t'éclairer dans ton chemin ,
2
VERS
Pour un mariage .
Les Paroles de M.Droüet;
La musique deM.Bénaut .
Aimable et char-man -te
jeunesse Vous que le
Dieu de la tendres::
se Range pour jamais
sous ses loix: Puissies vous
docile à sa voix
,
Toujours époux ,
+
tou
$
jours amants, Gouter
les
$
plaisirs du bel a
-ge , Et voir dans votre
heureux mé = na = =ge ,
l'Union jointe auc sentiments
.
NOVEMBRE. 1776 . 57
:
Sur huit pieds toujours je chemine.
Les combinant , d'abord tu vois
UnDieu célebre en Arcadie ,
Qui le premier tira d'un bois
Des accords & de l'harmonie ;
Plus , une conſtellation ;
Un chef-d'oeuvre de la nature ,
Qui, dans ſa brillante parure ,
Nous dénote une paſſion ;
Un légume fort uſité :
Chez les Peuples de la Garonne;
Dela bienfaiſante Pomone ,
Un fruit d'une rarebeauté.
Enfin je ſuis ſi néceflaire ,
Que ſans moi tout va triſtement:
Cependant il eſt ordinaire
De rougir en medemandant.
i
3
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Les Courtiſannes , ou l'École des moeurs ,
Comédie , avec cette épigraphe tirée
du fecond acte de la Pièce :
Ne remarquez-vous pas qu'on nous reſpecte ?
nous !
AParis , chez Moutard , Libraire de
la Reine , de MADAME & de Madame
la Comteſle d'Artois . Prix i liv. 10 ſ. *
:
LE premier devoir du Poëte comique
eſt de peindre les moeurs , & de tendre
à les re&ifier. Il eſt moins fait pour étaler
une froide morale, que pour attaquer le
vice. Il eſt moins comptable au Public
du ſujet qu'il traite , que de la manière
dont il l'a traité. Il atteint fon but , lorf
* L'abondance des matières ne nous ayant pas
permis de parler plutôt de cette piéce avec l'étendue
convenable , nous en avions différé l'analyſe
juſqu'à cemoment.
NOVEMBRE. 1776. 59
qu'il parvient à faire fentir le ridicule de
certains travers , ou le danger de certaines
foiblefles . N'a - t-il point choqué le bon
ordre dans ſon choix ? il n'a plus à répondre
qu'au tribunal duGoût. Il n'eſt point ,
fans doute , contre l'ordre public d'attaquer
une certaine claſſe de femmes qui
ſe piquent peu de le reſpecter. Tout ce
qu'on pourroit craindre , ce ſeroit que ,
dans une matière auſſi délicate , les tableaux
ne devinflent preſque auſſi peu
décens que la choſe même ; mais fi le
peintre eſt parvenu à furmonter cet obſtacle,
il faut lui tenir compte & de la difficulté
vaincue , & du talent qu'il a fallu
pour la vaincre.
La Comédie des Courtiſannes eſt en
trois actes. Dans le premier , on voit
d'abord paroître Roſalie , principale Ac .
trice de la Pièce , & Matton , ſa confidente
, ou , pour mieux dire , ſa complai -
ſante. Rofalie eſt occupée à confidérer
différentes éroffes. Elle admire unPekin ;
elle eſt épriſe d'un Quéſaco. Marton lui
montre un écrin qui paroît bien plus
digne d'attention à la Confidente. C'eſt
un préſentdu Financier Mondor. Rofalie
yjette à peine un coup d'oeil , &s'écrie ,
en contemplant ſa coëffure :
Cvj
62 MERCURE DE FRANCE.
Alary * s'eſt , ma foi , ſurpaflée !
Regarde cette plume avec grace élancée...
Queje vais réuffir au bal de l'Opéra !
L'intéreſſée Marton lui montre une
boëte d'or bien fournie en matière . Rofaliequi
trouve ce lingot de mauvais goût ,
le lui donne ; elle ajoute , en parlantde
Mondor :
Avec les diamans ,
Dont la collection le ravit& l'enivre ,
Il devient chaque jour plus difficile àvivre.
De ſes chevaux anglois qu'il raffole chez lui;
Mais qu'il ne vienne pas m'apporter ſes ennuis.
MARTON.
•
Apprenez queMondor eſt un homme en faveur ,
Un homme eſſentiel. Sa politique habile
Aux paſſions des Grands a ſu le rendreutile.
Ace titre-là ſeul il faut le conſerver.
ROSALIE.
Par de pareils emplois il croit ſe relever ?
MARTON.
S'il le croit ? Mais fans doute . Ignorez-vousencore
* Fameule Marchande de modes .
NOVEMBRE. 1776. 61
>
i
Quedans ce ſiecle ci le caducée honore ,
Que c'eſt un ſûr moyen de parvenir à tour ,
Et qu'il n'eſt point d'état mieux accueilli par-tout?
C'eſt un art à la mode , & réduit en ſyſtême
Par plus d'un Important , par plus d'un Abbé
même.
Connoiſſez donc nos moeurs & déſabuſez-vous .
Ne remarquez - vous pas qu'on nous reſpecte ?
nous !
A-t-on beſoin d'aïeux alors qu'on eſt jolie ?
La France pardegrés à tel point s'eſt polie,
Que nous donnons le ton à la ville , à la cour ,
Et qu'on pardonne tout aux erreurs de l'amour.
Fiez-vous là deſlus à mon expérience.
Tel aujourd'hui vous voit avec indifférence ,
Qui peut être demain mettroit tout ſon orgueil
A recevoir de vous la faveur d'un coup-d'oeil .
Il ſeroitdifficilede ne pas ſentir la beau
té , & malheureuſement même la vérité
de cette tirade. Le mot de Caducéepourra
paroître un peu fort dans la bouche de
Marton , mais elle a été annoncée comayant
elle- même figuré autrefois dans le
monde , où elle a, comme tant d'autres ,
ſaiſi quelques termes qu'on eſt ſurpris de
de lui entendre prononcer.Vient enfuite
une énumération des captifs que Rofalie
62 MERCURE DE FRANCE.
traîne enchaînés àfon char. Ilsfont peints
chacun à part , avec agrément & précifion.
Voici comment la Confidente
parle de Gernance qui doit jouer un ſi
grand rôle dans la Piéce.
Romanesque , & voilà ce qui plaît à votre âge ,
C'eſt par vous que l'amour eut ſon premier hommage;
Sa figure eſt charmante ; elle a dû vous tenter ,
Et ce qu'il vous propoſe a droit de vous flatter ;
Mais avec lui , fur- tout , craignez d'être imprudente,
Etgardez , s'il ſe peut , une ame indifférente.
4
Ce jeune homme eſt décidé à épouſer
Roſalie. Un certain Sophanès , homme à
préceptes hardis , abuſe de ſa tonfiance ,
pour l'exciter à ce mariage. Il eſtlui même
très-lié avec Roſalie, à qui il veut
procurer cette bonne fortune par reconnoiſſance.
Rofalie craint que Gernance
n'ouvre enfin les yeux . Sophanès la raſſure.
Cette première ſcène renferme une
expoſition nette & pittoreſque du ſujet.
Elle eft , pour ainſi dire , toute en action .
Roſalie ne pouvoit mieux débuter que
par l'examen de ſa parure. Sa frivolité eſt
une des vertus caractériſtiques de ſon état.
1
NOVEMBRE. 1776. 63
La troiſième ſcène ſe paſſe entre Marton
&Gernance. Il perſiſte à offrir ſa main à
ſa maîtrelle , qui perſiſte elle-même à la
refufer , pour s'en afforer mieux. Voici
les motifs infidieux qu'elle emploie :
Je ne ſuis point , Gernance , inſenſible à l'amour ;
Mais je veux vous forcer à m'eſtimer un jour ,
Encombattant l'erreur dont votre ame eſt ſéduite.
Vous voyez à quel fort le malheur m'a réduite.
Je ne puis ſeulement ſuppoſer ſans effroi
Le moment oùvos yeux , trop prévenus pourmoi ,
Eclairéstout-à-coup , verroient le précipice
Où vous auroit conduit un amoureux caprice.
Croyez , quand je refuſe un partage auſſi doux ,
Que, peut- être , je fuis plus à plaindre que vous.
Ainſi que votre amour, ma foibleſſe eſt extrême;
Maisje veux vous ſauver , s'il le peut , de vousmême.
On préſume bien que Rofalie ne réfiſte
pas toujours. L'inſtant du mariage
eſt fixé au jour ſuivant. Rofalie quitre
Gernance pour aller , où ? chez Mondor.
Scène entre Gernance & Marton qui
achève de l'aveugler par une fauſſe confidence.
Elle lui remet en même temps une
faufle lettre de Milord Carlinfort , qui
64 MERCURE DE FRANCE.
a , dit-elle , inutilement offert ſa fortune
&fa main à Roſalie .
Hélas! dedéſeſpoir il eſt parti pour Londres ,
Ajoute Marton, qui le croit effectivement
parti . Roſalie eſt dans la même
erreur , ainſi que Sophanès , fabricateur
de la lettre. Gernance eſt tranſporté d'admiration
&de reconnoiſſance ; mais une
viſite fâcheuſe vient troubler ſa joie. Il
voit arriver Lyſimon , ſon ancien ami
homme ſage, ami de l'ordre &des moeurs :
homine qui contraſte parfaitement avec
Sophanès , qui lui a cependant appris où
il pourroit , dans ce moment, trouver
Gernance. Il vient pour le détourner du
parti ſcandaleux qu'il a pris, La morale
de l'ami ne corrige point le jeune homme.
Il plaide vivement la cauſe de ſon
amour & de ſa Maîtreſſe. Il ajoute ;
Croyez qu'à l'amour ſeul je ne me fierais pas.
Roſalie , à mes yeux , ſans biens& fansappas ,
Par d'autres qualités ſauroient encor me plaire.
(Il lui montre la lettre de Milord Carlinfort) .
Jugez ſi ce refus eſt d'une ame vulgaire:
Lifez.
,
NOVEMBRE . 1776. 65
LYSIMON , après avoir lu.
Quoi? vous croyez à ces fortiſes-là?
Mais , mon cher , il n'eſt point de filles d'Opéra
Qui ne ſache au beſoin ſe forger de ces titres.
Vousriez . Je n'en veux que vos yeux pour arbitres,
Et je vous prouverai ...
GERNANCE.
L'on ne me prouve rien.
Lyſimon fort , bien décidé à tout
mettre en uſage pour détromper Gernance
, & Gernance à ſuivre ſon projer .
Dansla première ſcène du ſecond acte ,
Marton entretient Roſalie des efforts que
fait Lyfimon pour lui arracher Gernance.
Roſalie ſe flatte que l'amour pourvoira à
tout. L'intriguante Marton lui demande
ſi elle a quelquefois rencontré dans le
monde ce Lyſimon ſi auſtère : fort peu ,
répond Rofalie . Sur cette ſimple réponſe,
Marton projette une rufe que la crédulité
de Gernance doit rendre efficace . On
parle de Mondor ; on admire un nouveau
brillantdont il a décoré la main de Rofalie
, dans l'entretien particulier qu'elle
vient d'avoir avec lui.
68 MERCURE DE FRANCE.
t
ROSALIE.
A propos , mon Maître de guitarre
Devroit-être arrivé ...
MARTON .
Qui ? votre Abbé Fichet!
Que diable faites - vous de ce colifichet ?
C'est bien- là le moment !
ROSALIE .
Que tudeviens ſévère ?
Sais- tu qu'onen raffolet Une voix fi légère !
Des fons fi bien filés ! un timbre i brillant !
Cours viteà mon boudoir, peut- être qu'il m'atrend.
Mais , non , j'y vais moi-même. A moins que je
ne fonne ,
Abſolument , Marton ,je n'y ſuis pour perſonne.
MARTON .
Belleprécaution ! pour qui ? pour un Abbé !
ROSALIE .
QueMartin tienne ouvert l'eſcalier dérobé ,
Entends tu ?
::
MARTON.
Je voudrois , morbleu , ne pas entendre.
Etfi Gernance vient ?
5
NOVEMBRE . 1776 . 67
+
ROSALIE.
Tu le feras attendre.
Ce dernier trait caractériſe encore
mieux Roſalie , que tous les précédens .
On n'ignore point que ſes pareilles facrifieroient
tout arrangement de fottune ,
plutôt que de ſe refufer un caprice.
Gernance arrive en effet; il paroît fort
ému ; il voudroit fur le champ parler à
Rofalie. Marton lui dit qu'elle n'eſt pas
encore,de retour , mais qu'elle ne peut
tarder . Elle faific cet entretien pour
eſſayer de brouiller Gernance avec Lyſimon,
qu'elle foupçonne de vouloir éloigner
Gernance de Rofalie. Elle fuppoſe
que Lyimon a été vivement épris de
cettejeune perſonne ; qu'il en a été mal
reçu , & que depuis ce moment , il n'échappe
aucune occaſion de la décrier.
Il lui avoue que Lyſimon a tout employé
pour le guérir de ſa paſſion , pour
lui rendre ſa Maîtreffe plus que fuſpecte.
Sophanès ſurvient. Il s'excuſe auprès
de Gernance de lui avoir adreſlé dans
'ces lieux le triſte Lyſimon . Marton lui en
fait un léger reproche , & l'inftruit en
deux mots de la ruſe qu'elle emploie
1
1
68 MERCURE DE FRANCE.
!
pour combattre ce fâcheux cenfeur. Sophanès
appuie cette ruſe. Je l'avois bien
prévu , dit-il à Gernance :
Tu n'auras le fuffrage
Quedequelques eſprits à peine remarqués ,
Et toujours , à coup sûr , par l'envie attaqués.
Tu ſais ceque tantôt j'ai cru devoir te dire .
Mais ſi de ta raiſon le ſouverain empire
T'élève , en homme libre , au deſſus des clameurs
De ce peuple indiſcret qui crie au nomdes moeurs,
Moi -même aveuglément je t'invite à conclure .
Roſalie a l'eſprit , les talens , la figures
D'un honnête homme , au moins , je lui crois les
vertus :
Hé bien ? pour être heureux , que te faut- il de
plus?
GERNANCE .
Ah! je te reconnois à ce noble langage.
Que peut le préjugé contre la voix du ſage?
MARTON.
Mafoi , le vrai bonheur eſt de vivre pour ſoi.
Ces vers font faits ſupérieurement. Le
dernier eſt peut être même trop beau
dans la bouche de Marton .
On annonce l'arrivée de Roſalie , &
NOVEMBRE. 1776. 69
Sophanès ſe retire , après l'avoir ſaluée
reſpectueuſement. Scène entre elle &Ger.
nance ; elle lui donne ſon portrait; il en
fait une galante critique , & qui tourne
toute au profitde l'original .Enfin il annonce
à Roſalie qu'il ne la quitte que pour
allertrouver ſon Notaire.C'eſt aujour fuivant
que le mariage eſt fixé; mais Gernance
doit revenir encore vers le ſoir.
:
MARTON.
Cet enfant vous aime à la folie ,
Etvous lui devez bien quelque tendre retour.
ROSALIE.
Tant d'amour , à la fin , doit inſpirerl'amour.
Jecrois que par degrés ſa paſſion m'enflamme ,
Et cen'eſt plus l'orgueil qui commande à mon ame.
Ce trait nous ſemble heureuſement
placé. Il adoucit la teinte ducaractère de
Roſalie. On fent qu'il n'étoit point néceffaire
de la tendre trop odieuſe ; le danger
que tourt Gernance eſt toujours allez
grand , pour que le but moralde l'Auteur
foit rempli . Quelque bruit ſe fait entendre;
c'eſt Mondor qui amène avec lui
Artenice , Erminie , Hortenſe. Elles viennent
féliciter Roſalie ſur ſa grandeur pro70
MERCURE DE FRANCE .
chaine. Toutes pourroient jouer le même
rôle que leur amie , & mettre leur amant
dans le même péril. La conversation eſt
analogue aux Interlocuteurs. Les nouvelles
qu'on y débite , n'offriront point de
matériaux pour l'hiſtoire. Arfinoé vient
de quitter Clitandre ; d'Orval , Aglaé ;
Julie eſt devenue dévote , & trouve
un mari,
ROSALIE.
Vous ne me dites rien de l'illustre Arſénie ?
MONDOR.
On prétend qu'elle mène une aſſez triſte vie
Avec ſon Commandeur. Il en eſt ſi jaloux ,
Qu'on ne peut lui parler ſans le mettre en courtoux.
C'eſt bien de tour Paris le duo le plus ſombre ;
Aux ſpectacles , au bal , il la ſuit comme une
ombre ,
Et ne s'apperçoit pas que c'eſt lui ménager
Ce ſuprême bonheur qu'on goûte à ſe venger.
ARTÉNICE .
Qui peut la retenir dans ce dur eſclavage ?
MONDOR.
L'avarice. Il lui donne un brillant équipage , &c.
-1
NOVEMBRE. 1776. 7
HORTENSE.
Ledeſtinde ſa ſcoeur eſt , dit on , plus heureux.
ERMINIE.
Alceſte en eſt , dit-on , toujours plus amoureux .
ROSALIE.
Elle ade bons garans , du moins , de la tendreſſe.
ARTÉNICE.
Comment?
:
1 ROSALIE.
11aquitté la petite Comteſſe ,
Qui ,le piquant d'honneur pour la première fois,
Affichoit la conſtance au moins depuis un mois.
On la dit furieuſe , outrée , inconfolable.
Il faut qu'Alceſte , au fond , ſoit un homme impayable
,
Pour occafionner de ſi vives douleurs.
LORTENSE .
Dit-on qu'il gagne au change?
ROSALIE.
Oui , du côté des moeurs,
L'Abbé Fichet vient auſſi figurer dans
1
72 MERCURE DE FRANCE .
cette ſcène , & chanter une ariette , après
avoir proteſté , ſelon l'uſage , que ſa poitrine
eſt fatiguée , qu'il eſt anéanti . Il
ajoute :
De mon talent , unjour , je ſerois la victime ,
Et je vais , quelque temps , m'exiler par régime.
Nouvelle apparition de Gernance. On
le loue , on le félicite ſur ſon choix . On
a propoſé de ſe rendre au Wauxhal ; il
promet d'en être , & fort pour aller
changer d'habit . Cette ſcène termine le
ſecond acte .
Roſalie ouvre le troiſième avec Marton.
Le changement prochain de fon
état lui ſuggère quelques réflexions. Elle
trouve qu'Hortenſe, Erminie , Arténice
ne lui conviennent plus. Je leur trouve ,
pourſuit- elle :
,
Je leur trouve , entre nous , un airbien peudécent.
N'as- tu pas , dans leurs yeux , chargés de jalousie,
Vu le ſecret dépit dont leur ame eſt ſaiſie ?
Rien ne m'eſt échappé de leurs tons ricaneurs ,
De leurs propos légers , de leurs ſouris mocqueurs.
Je dois m'accoutumer , en épouſant Gernance ,
Amettre déſormais un intervalle immenfe
Entre ce monde & moi. Pour les humilier ,
Je
NOVEMBRE. 1776. 73
Je veux avoir , Marton , un Suifle à baudrier ,
Le fac , unelivrée, enfin tout l'équipage
Qu'aux femmes de mon rang peut accorder
l'ulage ;
Et fi quelque hafard me les fait rencontrer
Je mettrai mon bonheur à les déſeſpérer.
Sophanès reparoît. Il avertit Roſalie
que Lyſimon manoeuvre fourdement
contre elles mais il ajoute que quand
même elle perdroit Gernance , cette perte
peut ſe réparer.
Survient Gernance , & bientôt après
Lyſimon: ſcène vive entre les deux amis .
Sophanès y ſoutient fon rôle de duplicité
avec affez d'adreſſe. Il lui échappe cependant
ces vers , qui ledécèlent aux yeux de
Lyimon :
Je fais quebien des gens fronderont la manies
Mais un zèleindiſcret deviendroit tyrannie.
Dailleurs , l'amitié même a ſes préventions.
Lebonheur , comme on fait , tient aux opinions :
La fienne eſt de braver tout uſage incommode ;
Et chacun a le droit d'être heureux à ſa mode.
Lyſimon rejette & combat cette morale
dangereuſe. Gernance lui obſerve avec
le ton de l'ironie , que lui-même n'a pas
D
74 MERCURE DE FRANCE.
toujours été auſſi rigide; que Rofalie avoit
trouvé grace devant ſes yeux , & qu'il ne
lui a manqué que d'être payé de retour.
Il traite cette fanſſe imputation de perfif.
flage. Rofalie paroît & la confirme avec
audace. Arténice , Erminie & Hortenfe
reparoiflent auffi : elles déclament contre
Mondor , qui n'a point encore envoyé
ſa berline . Cette ſcène eſt un tableau
qui repréſente ces trois héroïnes dans
tout leur naturel . Rofalie ne ſe contraint
guere davantage. Lyfimon s'étonne
que ce tond'indécence ne puiſſedéſabufer
fon ami. On lui apporte une lettre . Elle
eſt de Milord Carlinfort , le même que
Gernance croit lui avoir été facrifié. Celui-
ci trouve dans cette lettre de quoi ſe
déſabuſer; mais ce qui fuit , l'éclaire en
core mieux. Nos Héroïnes, au défaut de la
voiture du Financier , avoient demandé
un remife. On n'en trouve point ; il faut
ſe réfoudre à ſe contenter d'un fiacre ;
mais le cocher eſt ivre. Il fuit Marton
malgré elle , & monte pour faire fon
prix. On lui répond qu'il ſera content.
Il s'obſtine , regarde Roſalie avec attention
, & reconnoît en elle ſa ſoeur Javotte.
Cet incident eſt un coup de foudre & un
trait de lumière pour Gernance. Il voit
NOVEMBRE. 1776. 75
:
l'abîme où il étoit prêt à deſcendre , &
quitte la ſcène , entraîné par le victorieux
Lyfimon . Sophanès la quitte luimeine
, & conſole ainſi Rofalie :
Sans adieu , belle enfant :
Va , pour un de perdu l'on en retrouve cent.
Le but moral de cette comédie eſt
facile à faifir. Son titte a pu d'abord alarmer
quelques Lecteurs ; mais chaque
ſcène a dû les raffurer. On ne pouvoit
traiter avec plus de réſerve un ſujet qui
en promettoit ſi peu; nulle expreſſion qui
puille bleſſer l'oreille la plus délicate ;
nulle image qui puiffe choquer l'oeil de
la pudeur. Ce n'est pas un foible mérite
dans une entrepriſe de cette nature. L'Aureur
ne pouvoit jeter plus d'action dans
ſa Comédie , ſans friſer de trop près
l'indécence. Il eſt de ces objets qu'on
ne doit peindre que de profil ; & cette
méthode ſuffit pour les faire connoître.
La dernière ſcène eſt purement accidentelle
, mais , au moins , ne choque t- elle
pas la vraiſemblance : plus d'une Nymphe
de nos jours pourroit retrouver ſon
frère dans le cocher qui doit la conduire.
Cette rencontre égaye & anime le tableau .
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Histoire de Loango , Kakongo , & autres
Royaumes d'Afrique , rédigée d'après
les Mémoires des Préfets apoftoliques
delaMiſſion Françoiſe , enrichie d'une
Carte utile aux navigateurs , dédiée à
Monfieur , par M. l'abbé Proyart';
I vol. in- 12 ; prix 3 liv. relié en veau .
A Paris , chez C. P. Berton , Libraire ,
rue Saint-Victor; N.Crapart , Libraire ,
rue de Vaugirad ; & à Lyon , chez
Bruyſet Ponthus, Imprimeur-Libraire,
rue Saint-Dominique , 1776.
CetOuvrage intéreſſant fait connoître,
d'une manière affez détaillée , une portion
de l'Afrique ſur laquelle les Voyageurs
n'avoient donné juſqu'à préſent
que des notions imparfaites & pleines
d'erreurs. M. l'Abbé Proyart l'a diviſé
en deux parties. Dans la première , qui
contient proprement l'Hiſtoire naturelle
& civile des Royaumes de Loango ,
Kakongo , & des Etats circonvoiſins , il
décrit la fituation géographique des
lieux & la température du climat ; la
nature du fol , & fes principales productions
dans le genre végétal & animal ;
le caractère , les moeurs & coutumes des
NOVEMBRE. 1776. 77
L
1
peuples du pays ; leurs occupations ,
leur Gouvernement , leurs loix , leur
commerce , leurs guerres , leur langue
& leur religion. La ſeconde partie renferme
l'hiſtoire de la Miſſion Françoiſe
établie dans ce pays. Nous allons extraire
de la première partie quelques-unes des
obſervations les plus curieuſes.
» Le Bananier eſt moins un arbre
qu'une plante , & ſe porte pourtantjufqu'à
la hauteur de douze à quinze pieds ,
fur un tronc de huit à dix pouces de diamètre.
Le fruit fort du milieu de ce
tronc en forme de grappe , que nous
appelons régime. Ce régime porte depuis
cent juſqu'à deux cens bananes , & la
banane eſt dehuit à dix pouces de longueur
, fur environ un pouce de diamètre
, de forte qu'une bonne grappe fait
la charge d'un homme. Un bananier n'en
porte jamais qu'une , & il meurt dès
qu'on l'en dépouille ; auſſi a t- on coutumed'abattre
l'arbre pour avoir fon fruit;
mais, pour un pied qu'on coupe , il en
renaît plufieurs autres. Letronc du bananier
eſt revêtu de pluſieurs couches d'une
eſpèce de tille avec laquelle les Nègres
font des cordes. Ses feuilles ont ſept, à
huit pieds de longueur, ſur dix-huit à
Diij
23 MERCURE DE FRANCE.
vingt pouces de largeur ; elles ont prefque
autant de conſiſtance que notre parchemin:
elles ſe plient & ſe replient
en mille manières ſans fe caffer. On
peut en faire des parafols ; on s'en fert
fur-tout pour couvrir les pots & les
grands vafes » .
>>Quelques uns des arbres des forêts
de Loango font tendres & ſpongieux ;
ils réſiſteroient à la hache , comme l'écorce
du liége; mais on les couperoit
facilement avec un ſabre bien affilé .
D'autres font d'un bois très-dur ; il s'en
trouve un qui , au bout de quelques
mois qu'il a été abattu , durcit au point
qu'on en fait des enclumes pour battre
le fer rouge : on tenteroit vainement d'y
faire entrer un clou à coups de marteau » .
د
» Le coucou de ce pays eſt un peu
plus gros que le nôtre ; il lui reſſemble
pour le plumage , mais il chante tout autrement.
Le mâle commence à entonner
cou , cou cou... en montant toujours
d'un ton , avec autant de juſtelle qu'un
Muſicien chante la gamme. Quand il en
eſt à la troiſième note , la femelle reprend
& monte avec lui juſqu'à l'octave , &
ils recommencent toujours la même
chanfon ».
NOVEMBRE. 1776. 79
,
" Il ſe trouve dans cette contrée un
infecte de la groffeur d'un hanneton
qui eſt de la plus grande utilité dans un
climat chaud. Il eſt le boueur & le
vuidangeur de tout le pays. Il travaille
avec une affiduité infatigable à ramafler
toutes les immondices qui pourroient
corrompre l'air ; il en fait de petites
boules qu'il cache fort avant dans des
trous qu'il a creusés en terre. Il eſt aſſez
multiplié pour entretenir la propreté
dans les villes & les villages » .
• Les Milionnaires ont obſervé , en
paſſant le long d'une forêt , la piſte d'un
animal qu'ils n'ont pas vu , mais qui
doit être monstrueux ; les traces de ſes
griffes s'appercevoient fur la terre , &
y formoient une empreinte d'environ
trois pieds de circonférence. En obfer.
vant la diſpoſition de ſes pas , on a reconnu
qu'il ne couroit pas dans cet
endroit de ſon paſſage , & qu'il portoit
ſes pattes à la diflance de ſept à huit
pieds les unes des autres » .
« Il y a fur les côtes de Loango , une
eſpècede poiſſon malfaiſant, qui cauſe ſouvent
beaucoupde dommage auxCapitaines
Européens. Il a la tête trois fois groſſe
comme celle d'un boeuf, Sa manie eſt
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
de défoncer les barques & les canots. Il
s'approche des endroits où les vaiſſeaux
font à l'ancre; il lève le cou au-deſſus
de l'eau , & s'il apperçoit un canot , il
s'élance par- deſſous avec impétuoſité ,
il le défonce du premier coup de tête ,
&il prend la fuite. Il dédaigne les pirogues,
jamais il neles attaque ».
Lespeuples de ces contréesne comptent
point le nombre de leurs années ; « ce
>>ſeroit, diſent- ils, ſe charger la mémoire
>> d'un calcul inutile, puiſqu'il n'empêche
>>pas de mourir, & qu'il ne donne aucune
>> lumière ſur le terme de la vie » . Ils
enviſagent la mort comme un précipice
vers lequel on s'avance les yeux bandés ,
en forte qu'il ne ſertde rien de compter
ſes pas , puiſqu'on ne fauroit appercevoir
quand on approche du dernier , ni l'é
viter.
La manière dont ils font la converfation
, eft fingulière. Ils font aſſis par terre
en rond, les jambes croisées; la plupare
ont la pipe à la bouche. Ceux qui ont
du vin de palmier, en apportent avec eux ;
&de temps en temps , on interrompt la
ſéance pour boire un coup , en faiſant
paffer une calebaſſe à la ronde. Celui qui
entame la converſation , parle quelque
1
NOVEMBRE. 1776. 8'г
fois un quart-d'heure de ſuite. Chacun
l'écoute dans un grand filence: un autre
répond , & on l'écoute de même ; jamais
on n'interrompt celui qui parle. A voir
le feu qu'ils mettent dans leur déclamation
, on croiroit qu'ils diſcutent les
affaires les plus épineuſes ou les plus
importantes ; & l'on est tout furpris
quand on prête l'oreille , de reconnoître
qu'il n'eſt queſtion que d'une méchante
plume d'oiſeau , ou de quelques obfervances
ridicules & fuperftitieuſes. Lorfqu'on
afſiſte à leur converſation , fans
entendre la langue , on pourroit la prendre
aisément pour un jeu. Il y a chez
eux un uſage bien fingulier & fort bien
imaginé, pour foutenir l'attention des
auditeurs , & donner du reffort à des
converſations i fades par elles mêmes.
Lorſqu'ils parlent en public , ils déſignentlesnombres
par des geſtes . Celui ,
par exemple , qui veut dire ; « J'ai vu
>> fix perroquets & quatre perdrix », dit
implement; « J'ai vu † perroquets &
† perdrix » ; & il fait en même temps
deuxgeſtes , dont l'un répond au nombre
fix , & l'autre au nombre quatre. Atu
même inftant , tous ceux de la compagnie
crient , fix , quatre;& le difcoureur
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
continue. Si quelqu'un paroiſloit embar
raflé , ou prononçoit après les autres ,
on jugeroit qu'il fommeilloit , ou qu'il
avoit l'eſprit ailleurs , &il paſſeroit pour
impoli .
Ces peuples font humains & obligeans
euvers tout le monde. Les hôtelleries
ne font point en uſage parmi eux.
Un voyageur qui paſſe par un village à
l'heure du repas , entre ſans façon dans
la première cafe , & y eſt le bien venu :
le maître du logis le régale de ſon mieux ,
& après qu'il s'eſt repoſé , le conduit
dans ſon chemin. Quand un Nègre s'apperçoit
que fon hôte ne mange pas
d'affez bon appétit , il cherche le meil
leur morceau du plat , mord dedans ,
& lui préſente le reſte ; en difant :
>>mangez ſur ma parole »."
,
Comme la plupart de nos maladies
font occaſionnées par des excèsde table
les Nègres , qui mènent toujours une vie
également fobre & frugale , font rarement
malades ; & un grand nombre parmi
eux parviennent à une extrême vieillefle.
Le Roi actuel de Kakongo , nommé
Poukouta , eſt âgé de cent vingt- fix
ans. Il s'eſt toujours bien porté , & ce
ne fut qu'au mois de Mars de l'anné
NOVEMBRE. 1776. 83
dernière , qu'il ſe reſſentit , pour la première
fois , des infirmités de la vieilleſſe ,
&que ſa vue & ſesjambes commencèrent
à s'affoiblir ; mais il a encore toute fa
tête , & il emploie habituellement cinq
ou fix heures patjour à rendre la juſtice
'à ſes ſujets .
Il n'y a point de priſons publiques.
Lorſque le Roi juge à propos de furfeoirà
l'exécution de quelques criminels ,
on leur attache au cou une pièce de bois
fourchue , longue de huit à dix pieds , &
trop peſante , pour qu'ils puiſſent .la
foutenir avec les mains, de forte qu'ils
ſe trouvent captifs en pleine campagne .
On en voit quelquefois qui, ne pouvant
marcher en avant , parce que la pièce
de bois leur couperoit la reſpiration ,
tâchent de ſe traîner à reculons ; mais
on necourt pasaprès eux , parce qu'on fait
qu'ils ne fauroient aller bien loin. Ces
prifonniers vagabonds n'ont de nourriture
que celle qu'on leur donne par com.
paſſion. Perſonne ne penſe à les délivrer ;
celui qui le feroit ſeroit mis à leur place ,
s'il étoit découvert.
Par un uſage fingulier, le Roi de Kakongo
eſt obligé de boire un coup à
chaque cauſe qu'il juge , & quelquefois
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
il en juge cinquante dans une ſéance.
S'il ne buvoit pas , le jugement ſeroit illé.
gal . Il tient tous les jours fon audience
depuis le lever du ſoleil , c'eſt à-dire ,
environ fix heures , juſqu'à ce qu'il n'y
ait plus de cauſes à juger. Il eſt rare
qu'il foit libre avant onze heures ou
midi.
Ce petit nombre d'articles , pris au
hazard , doivent faire juger de l'intérêt
répandu dans ce volume.
L'Amour accufe , Počine en quatre chants,
traduit de l'Allemand de M. Wieland ;
troiſième Poëme des jeux de Calliope ,
ou Collections de Poëmes Anglois ,
Italiens, Allemands & Eſpagnols , en
deux , trois & quatre chants. A Londres;
& ſe trouve à Paris , chez
Ruault , Libraire , rue de la Harpe
1776 , in-80. Prix t liv. 4 f. broché.'
Ce Poëme eſt dans un gente tout-àfait
agréable & badin , & la fable en eft
fimple & ingénieuſe. Minerve , l'Hymen&
pluſieurs autres Dieux accufene
l'Amour devant la Cour céleste , & ſe
plaignent des défordres que ce petitdien
cauſe dans l'Olympe. L'Amour paroîr
NOVEMBRE. 1776. 85
devant le tribunal, accompagné des Ris ,
des Graces &de toute ſa fuite en deuil.
Réduit à avouer ſes fantes , il ſe jette ,
en pleurant , aux pieds de Jupiter , &
prévient fon jugement , en annonçant
qu'il va ſe bannir lui nême: en effet ,
il s'envole auſſi tôt , ſuivi de ſon cortège.
L'ennui ſaiſit bientôt les Immortels , &
les force enfin à rappeler l'Amour parmi
eux , & la joie & les plaiſirs avec lui.
Quelques traits que nous allons rapporter
du premier chant, donneront une
idéedu ton de ce petit Poëme Les animaux
que la Fable donne pour attributs
aux différentes divinités , s'amuſent dans
l'anti - chambre de Jupiter , à réformer
le monde. « Que les hommes font
>>>fous! dié un paffereau. Pourquoi font-
>> ils malheureux ? N'ont'ils pas des orga-
>> nes pour ſentircomme nous ? Si Jupiter
>> vouloit me conſuker , je lui dirois en
>> toute humilité : Ote , ô grand Jupiter ,
>> à la foible créature qui tient le milieu
» entre le paſſereau & la divinité , le
>> pouvoir de ſe tourmenter ſoi-même ,
>> donne lui l'eſprit léger du brillant pa-
> pillon ; donne lui encore une choſe....
>> J'entendis unjour dansunboisun ſage
>>parler du fort d'une taupe ;& il en par
1
86 MERCURE DE FRANCE.
>> loit avec une forte d'envie. Accorde à
» l'homme ce don précieux qui le
>> rend jaloux du bonheur de la taupe ;
» & tes oreilles , ô Jupiter, ne ſeront plus
> importunées de ſes plaintes.....
Moi , dit l'âne de Silène , en bâillant,
» & en ſe ſecouant , ce n'eſt pas que je
>> m'eſtime plus qu'un autre ; mais , grace
> àJupiter qui me fitâne , toujours fidèle
>>à ma vocation , je ne trouve jamais à
>> quoi penſer ; c'eſt , ſelon moi , une
> bonne recette pour ne s'affliger de
> rien. Je porte mon maître , & je man-
> ge mes chardons dans la plus grande
>> fécurité ; ſans trop d'examen , je crois
>> toujours que le meilleur eſt ce que j'ai
>>> devant moi ; & nul animal de mon
» eſpèce , que je ſache , n'a jamais aimé
» ni haï juſqu'à l'extravagance . Mes
> oreilles ſont d'une longueur honnête ;
>> mais je préfère une vielle & un cha-
>> lumeau aux ſymphonies de Jomelli &
>> aux chants du chevalier Gluck , quoi.
>> qu'il ne faille pas diſputer de goûrs ,
>>quand on aime la paix. Enfin tout m'eſt
>> aſſez égal; cependant je crois , ſauf
meilleur avis , que fi Jupiter vouloit
>>changer toute la gent humaine en celle
>>de mon eſpèce , le dommage ne feroit
NOVEMBRE 1776. 87
• pas conſidérable , & le profit , clair
>> comme le jour pour le plus grand
>> nombre....
>>Tandis qu'on philoſophoit avec feu
> dans l'anti- chambre , la paone de Junon
> étoit mollement couchée ſur un car-
» reau , vis- à-vis la plus grande glace de
> la falle , & s'amuſoit à confidérer l'i-
> mage qu'elle y réfléchiſſoit. Le Cygne
>>d'Apollon , élevé parmi les Muſes , &
>>le plus tendre qui chanta jamais fur les
>>bords du Srymon , étoit couché aux
>>pieds de cette belle , qu'il careſſoit en
>>allongeant ſon long cou voluptueux.
>> Que le monde , ô ma charmante , aille
>>comme il pourra ; les projets réuſſiſſent
>> rarement ; & en vérité je n'y trouve
>>pas beaucoup à redire. Dans le temps
>>des rofes , quelquefois au clair de la
>> lune , ce monde que l'on calomnie , ne
* me paroît pas ſi mal ; mais pour le ren-
>> dre , à mon gré , le meilleur des mon-
> des poſſibles , je n'aurois qu'une grace
→ à demander à Jupiter ; ce ſeroit , ma
>> charmante , de te voir toujours , de
>> te contempler éternellement avecau-
>>tant d'yeux qu'on en admire dans ta
>> queue , & de puiſer dans tes regards la
> mort la plus douce ».
$8 MERCURE DE FRANCE.
:
La traduction de ce Poëme paroît
faite avec exactitude ; elle eſt écrite avec
agrément. Il eſt cependant échappé
quelquefois aux Traducteurs des négligences
de ſtyle. Nous avons remarqué
une faute contre la langue dans le ſecond
chant , où Minerve dit , « les
>>Muſes ſe deshonorent & moi , depuis
>>qu'elles ont pris l'Amour pour leur
> guide ». L'exactitude demandoit au
moins: " les Muſes deshorent elles & moi »;
mais pour traduite élégamment , il falloit
dire: les Muſes me deshonorent , &
> ſe deshonorent elles- mêmes .
८
LeMature Toscan , ou Nouvelle Méthode
pour apprendre la langue Italienne ,
contenant les élémens généraux de
toute langue , les principes de la langue
Toſcane , développés d'une manière
concife & facile ,les règles de la ſyntaxe
Italienne , & douze dialogues familiers
très- intéreſſans pour ceux qui
ſouhaitent de parler correctement l'Italien
en très peu de temps ; par M.
P'Avocat Marcel Borzacchini , Profeffeur
de langues Italienne & Angloiſe ,
à Paris . A Londres ; & ſe trouve à
Paris , chez d'Houry , rue de la vieille
NOVEMBRE. او . 1776
Bouclerie,&Molini , rue de la Harpe ;
1776. 1 vol . petit in-8°.
Ces nouveaux élémens nous ont paru
beaucoup plus propres que tous ceux
qui avoient paru auparavant , à faciliter
l'étude de la langue douce & harmonieuſe
des Pétrarque , des Dante , des
Arioſte & des Tatle. M. Borzacchini s'eſt
attaché , avec encore plus de ſuccès que
ſes prédéceſſeurs , à en ſimplifier les principes.
La grammaire de Vénéroni , l'ane
des meilleures & des plus ufitées , &
dont M. Borzacchini taifoit uſage avant
de compoſer la ſienne , quoique digne
de ſa réputation , à quelques égards , con
tient beaucoup de règles vicieuſes , de
termes impropres &de manières de parler
furannées , malgré les corrections
fucceſſives d'un grand nombre d'Editeurs.
On y defiroit d'ailleurs , avec raifon,
plus d'ordre & moins de prolixité , ces
conſidérations ont déterminé l'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons , à
rédiger & faire imprimer les nouveaux
élémens qu'il avoit composés pour ſes
écoliers , & qu'il employoit depuis longtemps
dans ſes leçons .
M. Borzacchini a diviſé ſa Méthode
9. MERCURE DE FRANCE.
en trois parties. La première contient des
principes généraux applicables à toute
langue ; la ſeconde renferme les principes
particuliers à la langue Italienne ; & la
trolième , la ſyntaxe de cette langue.
Cette dernière contient , ſuivant l'uſage
le plus moderne de l'idiome Tofcan ,
tout ce qui a rapport à la conſtruction &
à l'élégance . Douze dialogues Italiens &
François , propres à faciliter l'intelligence
de la converſation Italienne , forment ,
en quelque forte , une quatrième partie.
Toutes les règles renfermées dans
cette nouvelle Methode , font de la plus
grande clarté , & accompagnées d'un
grand nombre d'exemples. Nous nous
** fommes convaincus , par la comparaiſon
que nous en avons faite nous- mêmes ,
des avantages qu'elle a, à cet égard ,
fur celle de Vénéroni . Un autre avantage
très-précieux , c'eſt celui de la plus parfaite
pureté du langage , M. Borzacchini
étant de Sienne en Toſcane , c'est-à- dire,
de la ville & de la province où l'on écrit
& l'on parle l'Italien le plus pur & le
plus élégant.
Une différence remarquable que nous
avons apperçue en parcourant cet Onvrage
, entre M. Borzacchini & VénéNOVEMBRE.
1776 . 91
roni , & qui tient apparemment à la
pureté de la langue Tofcane , c'eſt que
le premier termine en o la première perſonne
de l'imparfait de l'indicatif de
tous les verbes ; comme avevo , ero , cantavo
, &c . au lieu que Vénéroni les
termine en a ; aveva , era , & c . Il paroît
hors de doute que la terminaiſon en o
doit être préférée .
4
Le Maître d'Histoire , ou Chronologie
élémentaire , hiſtorique & raifonnée
des principales hiſtoires ; diſpoſée pour
en rendre l'étude agréable & facile à la
jeuneſſe; Ouvrage qui peut fervir de
fuite aux principes d'inſtitution.A Patis
, chez la veuve Defsint , Libraire ,
rue du Foin-Saint - Jacques ; 1776.
in-12.
Ces élémens de Chronologie préfentent
l'Hiſtoire univerſelle diviſée en époques
dans ſon enſemble & dans ſes différentes
parties , & réduite aux faits principaux.
La récapitulation des douze chapitres
ou parties dont l'Ouvrage eſt compofé
, en indique la diviſion . Le premier
contient l'Histoire univerſelle depuis la
création du monde , juſqu'à nos jours ,
92 MERCURE DE FRANCE.
diviſée en quinze époques. L'Histoire
Sainte , partagée en ſept époques , depuis
la création du monde , juſqu'au premier
voyage de S. Paul à Rome , eſt contenue
dans le ſecond chapitre. Le troiſième
renferme l'Histoire Eccléſiaſtique divifée
en ſept époques , dont la première com.
mence à la fin de la dernière époque de
l'Histoire Sainte , & la ſeptième ſe termine
à l'extinction de l'Ordre des Jéſuites,
en 1773. Le quatrième chapitre comprend
l'Histoire Ancienne , en cinq époques
, depuis la fondation du premier
empire des Affyriens , juſqu'à la réduction
de l'Egypte en province Romaine
par Auguſte. Le cinquième , l'Hiſtoire
Romaine , en cinq époques , depuis la
fondation de Rome , joſqu'à la bataille
d'Actiom . Le ſixième , l'Hiſtoire des Em.
pereurs Romains , en ſept époques , depuis
la bataille d'Actium ,qui mit Auguſte
en poffeffion de l'Empire , juſqu'à la
fondation de Conſtantinople par Conf.
tantin. Le ſeptième , l'Histoire du Bas-
Empire , en huit époques , depuis la fondation
de Conſtantinople juſqu'à la priſe
de cette ville par lesTurcs en 1453. Le
huitième , l'Hiſtoire de France en cinq
époques , depuis Pharamond , juſqu'a
NOVEMBRE. 1776. 93
Louis XVI . Le neuvième , l'Histoire d'I .
talie , en neuf époques , depuis la fin de
l'Empire d'Occident , juſqu'au règne de
Ferdinand IV, Roi de Naples & de
Sicile , actuellement régnant. Le dixième
renferme l'Hiſtoire d'Allemagne , en huic
époques , depuis la bataille de Tolbiac ,
gagnée en 496 par Clovis , contre les
Allemands ou Souabes , juſqu'à l'avénement
de Joſeph II au trône impérial.
Le onzième , l'Hiſtoire d'Eſpagne ,
en ſept époques , depuis Ataulphe , Roi
des Viſigoths , vers l'an 412 , juſqu'à
CharlesIII, Roi d'Eſpagne actuellementtégnant.
Ledouzième enfin, l'Histoire d'Angleterre,
en ſept époques, depuis Egbert ,
premier Roi d'Angleterre , en 800 , jufqu'à
Georges III , actuellement regnant.
On a ajouté à la fin du volume , quelques
Obfervations , & deux Supplémens
au chapitre de l'Hiſtoire Sainte , renfermant
le précis de deux périodes de
l'Hiſtoire des Juifs , qui ne ſe trouvent
pointdansl'Ecriture Sainte , dont le premier
comprend 251 ans , depuis Néhé
mie, juſqu'aux Macchabées ; & le ſecond,
135 ans , depuis la fin de l'Hiſtoire des
Macchabées ,juſqu'à la naiſſance de J. C.
Toutes ces différentes époques d'Hiſtoire
94
MERCURE DE FRANCE.
f
font développées avec netteté & précifion
, & l'on doit regarder comme trèseffentiel
de mettre entre les mains des
enfans , un Ouvrage ſi propre à graver
facilement dans leur mémoire , les principes
d'une Science qui eſt la baſe néceſſaire
de l'étude importante del'Hiftoire.
Médecine moderne , ou Remèdes nouveaux
& autres récemment uſités pour
le traitement des maladies les plus
dangereuſes & les plus funeſtes à
l'humanité , par M. Buchoz , Médecin
Botaniſte & de quartier Surnuméraite
de Monfieur , ancien Médecin
ordinaire de Monſeigneur le Comte
d'Artois ; de feue Sa Majesté le Roi
de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar ; Docteur agrégé du Collége
Royal de Nancy , & de la Faculté de
Médecine de la même ville ; & par
feu M. Marquet , fon beau-père
premier Doyen du Collége Royal des
Médecins de Nancy , Médecin ordi.
naire & Botaniſte de feu S. A. R.
Léopold I , Duc de Lorraine & de
Bar , Médecin confultant de l'Hôtelde-
ville. A Paris , chez Lacombe ,
,
NOVEMBRE. 1776 . 95
Libraire , 1777. Avec approbation&
permiflion.
L'Auteur a raſſemblé , dans le Traité
que nous annonçons , une partie des
remèdes nouveaux qu'il a publiés dans
ſes différens Ouvrages , ou qu'il a renouvelés
, & qui étoient ignorés. On y
trouve jointes la plupart des découvertes
médecinales de M. Marquet , & différentes
formules de ce Médecin , qui font
réellement de vrais préſensà faire à l'humanité.
Ce qui a engagé l'Auteur à mettre
au jour ce Recueil , c'eſt , dit- il dans ſa
préface , pour deux raiſons. La première ,
que la plupart de cesremèdes ſe trouvent
épars en une infinité de volumes qu'il
faudroit parcourir pour les retrouver ; &
la ſeconde , parce que différentes perſonnes
s'en font appropriés pluſieurs ,
dans l'efpérance ſans doute qu'on ne les
réclameroit point.
Tout l'Ouvrage eſt diviſéen 21 chapitres.
Le premier traite de la phtyſie pul .
monaire : l'Auteur y développe tout au
long la nouvelle méthode qu'il a publiée ,
pour traiter cette maladie par les fumigations
, qui ont réuffi en pluſieurs cas ,
ſuivant les obſervations rapportées dans
96 MERCURE DE FRANCE.
ce chapitre : on y trouve gravées les différentes
machines propres à faire les
fumigations. La plupart des Univerſités
les ont adoptées : on a foutenu en Allemagne
pluſieurs thèſes à leur ſujet ; &
même encore tout récemment , dans
la Faculté de Médecine de Nancy. Il
en eſt auſſi fait mention dans le cinquième
volume des Mémoires de l'Académie
Royale de Chirurgie. Ce Recueil
peut faire date de l'année où M. Buchoz
les a mis en uſage à Paris. Le ſecond
chapitre concerne le bois de quaffi . M.
Buchoz eſt le premier qui l'a fait con.
noître à Paris ; actuellement ce bois eſt
très-en uſage par toute la France , dans
la Suiſſe & ailleurs. Il eſt infiniment
ſupérieur , par ſes qualités , au quinquina.
Dans le troiſième chapitre , l'Auteur rapportedifférentes
obſervations qui confta
tent l'efficacité de certaines plantes pour
le traitementde la pierre , de la gravelle
&de la colique néphrétique. Le quatrième
chapitre eſt encore plus intéreſſant : il
renferme pluſieurs remèdes nouveaux
pour les maladies les plus déſeſpérées ,
&dont l'efficacité ne peut être conteſtée.
Dansle chapitre ſuivant , on expoſe une
méthode pour traiter l'aſthme.
Tout
NOVEMBRE. 1776. 97
Tout le monde ſait que le cancer ,
le charbon & la gangrenne font des
maladies d'autant plus déplorables , qu'il
ne ſe trouve preſqu'aucun remède dans
la Médecine pour les guérir ; cependant
dans le chapitre ſixième , l'Anteur- offre
à ſes concitoyens , dans une petite plante
mépriſée, un remède ſpécifique dans ce
cas , remède qu'un particulier de Franche-
Comté s'eſt voulu approprier , au préjudice
de l'Inventeur qui l'a publié depuis
fort long-temps. Dans le chapitre ſeptième
, l'Auteur réclame le nouveau remède
pour détruire le ver ſolitaire , qui n'eſt
compoſéque de racines de fougère mâle ,
&de remèdes draſtiques , & qui eſt préciſément
le même que M. Marquet a
publié en 1750 , à quelques minuties
près ,& qui ſe trouve encore rapporté
dans leManuelmédical & ufuel des plan
zes , par M. Bachoz , en 1770. Cet
Auteur donne dans le chapitre ſuivant ,
une deſcription d'une nouvelle machine
pour les fumigations dans les maladies
de matrice; cette machine y eſt gravée.
Le neuvième chapitre concerne l'inoculation
de la petite vérole : le parallèle de
cette méthode avec la greffe , y est trèsbien
développé. Dansle dixième & l'on
E
>
き
98 MERCURE DE FRANCE.
:zième chapitre , on rapporte des métho
des pour éviter les maladies convulfives
& les fièvres intermittantes. Dans le
douzième , on fait voir de quelle utilité
eſt la muſique pour la connoiſlance du
pouls . Dans le treizième , on indique les
végétaux propres à remplacer l'ipécacuana
dans la dyfenterie. La quatorzième renferme
une obſervation ſur la guériſon
d'une hydropiſie de poitrine. Le quinzième
, le ſeizième & le dix- ſeptième traitent
de l'arnica , du trèfle aquatique &
du creſſon de roches , qui font autant de
plantes dont on ne peut affez accréditer
l'uſage dans différens cas. Dans le dixhuitième
chapitre , on trouve une énumé
ration des plantes propres à remplacer le
mercure dans les maladies vénériennes ;
&dans le chapitre qui fuit , M. Buchoz
fait connoître l'utilité de l'aimant dans
la Médecine , principalement contre les
tremblemens. Il ne rapporte ici que ce
qu'il en a dit en 1770 , pour faire voir
à ſes lecteurs qu'on connoiſſoit même
antérieurement avant ce temps ſon efficacité
, & que c'eſt mal- a-propos que
quelqu'un s'en eſt voulu approprier la
découverte. Le chapitre vingtième renferme
quelquesguériſonsde ſcorbutiques .
NOVEMBRE. 1776. 99
i
Perſonne n'ignore qu'il ne s'eſt trouve ,
juſqu'à ce jour aucun remède fûr pour
guérir la teigne , ſi on en excepte l'emplâtre
de poix navale , quoiqu'on en ait
annoncé dans les papiers publics un avec
la poudre de crapaud ; cependant le Docteur
Marquet a découvert deux remèdes
de la plus grande efficacité contre cette
maladie. Ce ſont ces remèdes dont M.
Buchoz gratifie le public dans le vingtunième
& dernier chapitre. M. Carrere ,
Cenſeur royal , dans l'approbation qu'il
a donnée , dit que cet Ouvrage renferme
des vues nouvelles , qui ne peuvent que
le rendre utile.Au ſurplus , l'Auteuraſſure
avoir fait uſage de la plupart des remèdes
indiqués , avec le plus grand ſuccès ; &
cet Auteur eſt d'autant plus croyable ,
que l'Hôtel de ville de Nancy lui en a
rendu témoignage par une atteſtation
authentique qui ſe trouve à la fin du Recueil
que nous annonçons.On ne peut
donc affez marquer de reconnoiſſance à
M. Buchoz de publier gratuitement de
pareilles découvertes , & de ne chercher
en cela qu'à ſe rendre utile à ſes concitoyens
. Il mérite à tous égards toutes fortes
d'encouragemens , tant pour la publication
de ces remèdes , que pour les
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
différens Ouvrages qu'il fait paroître
journellement , fur l'Histoire Naturelle
&économique de la France.
Effai chronologique , historique &politique
fur l'Isle de Corſe, avec des notes
importantes fur les droits de la France ,
relativement à cette poffeffion , prefqu'auſſi
anciens que la Monarchie
enſemble l'origine de ces Peuples ,
leurs moeurs , leurs caractères , la defcription
de ſon ſol , & fes différentes
révolutions juſqu'à la réduction aux
armes du Roi ; par M. FerrandDupuy,
Conſeiller de Confiance de la Maiſon
Souverainę de Naffau. A Paris , chez
Baſtien , rue du Petit Lion , F. St.G.
vol. in- 12. br. 24f.
M. Dupuy, après nous avoir préſenté
un précis chronologique de l'Histoire des
Corſes , & desdroits anciens&primitifs
de la France ſur cette Ifle , nous fait une
deſcriprion abrégée de ſon ſol & de ſes
produits , & nous donne une légère efquille
des moeurs & du caractère de ces
Infulaires.
L'ifle de Corſe eſt ſituée entre le quarantième
& le quarante deuxième degré
NOVEMBRE. 1776. ΤΟΙ
de latitude; elle a cent cinquante lieues
françoiſes de tour , environ quarante
lieues de longueur fur quinze à vingtde
largeur . Des Géographes peu exacts ont ,
fur la foi de leurs prédéceſſeurs , ré
pété que la température de cette Iſle
mauvaiſe , & que fon terroir eſt ingrat
& fterile. M. Dupuy ſoutient au contraire
que jamais fituation ne fut plus
heureuſe que celle de l'lfle de Corſe.
L'air y eſt pur & fain dans les lieux élevés
, où les naturels parviennent à la plus
grande vieilleſſe. A l'égard des endroits
plus rapprochés de la mer , il ſe trouve,
comme par- tout ailleurs , des lieux où
l'air eft plus groſſier , & ſujet ſouvent à
être corrompu par des exhalaiſons d'eaux
croupiſſantes , que la pareſſe & l'indolence
des Infulaires ont laiffés fans écoulement
; mais les moindres travaux leur
rendroient cette falubrité , qui du temps
desCarthaginois&des Romains , faifoit
regarder la Corſe comme une riche poffeffion
, néceſſaire même à la puiſſance
de ces deux Nations ; aufli ne ceffèrentellesdedifputer
cette conquête , juſqu'à
ce que le génie tutélaire de Rome l'emportat
à la fin fur celui de Carthage , &
affervit cette Ifle fars retour. Les Ro-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
mains lui avoient impoſé un tribut annuel
de deux cents mille livres de cire.
La cire & le miel font encore aujourd'hui
une des grandes richeſſes de la
Corſe. Cette production , qui eſt de la
meilleure qualité en Corſe , pourroit devenir
une branche conſidérable de commerce
, par l'établiſſement de blanchifferies
& de manufactures de flambeaux
& de bougies. M. Dupuy propoſe de
faire fabriquer de ces bougies , où l'on
feroit entrer des parfums. Ce luxe , adopté
par certains Peuples de l'Afrique & de
l'Inde , pourroit tenter nos riches confommateurs
, & procurer beaucoup d'argent
aux Corſes , qui s'occuperoient de
ce genre de commerce. Sénèque & Tacite
parlent des vins de cette Iſle , qui étoient
fervis fur les tables les plus ſomptueuſes
de Rome. Ils alloient même de pair avec
les vins de Falerne , de Chypre , de Syracuſe
& de Malaga. Il ſeroit peut- être
facile de leur rendre cette qualité ſupérieure
qui les faiſoit rechercher autrefois
par les Lucullus , en faiſant paffer en
Corſe quelques vignerons de France les
plus expérimentés , qui étudieroient le
terrein , & enſeigneroient aux Corſes la
méthode de culture qu'il faudroit adop
NOVEMBRE. 1776. 103
ter. Les huiles de cette Ille n'ont également
beſoin que d'une culture ſuivie ,
pour approcher de la fineſſe des nôtres
les ffuurpaſſer même, &devenir une branche
conſidérable de conſommation. Le
premier aſpect de la Corſe n'eſt point
agréable , à cauſe des hautes montagnes
qui en maſquent le coup-d'oeil , & n'offrent
à la vue qu'un amas de rochers ,
que l'on ne ſuppoſeroit jamais contenir
un fol fufceptible de culture ; cependant
ces montagnes forment , de diſtances en
diſtances , de petites plaines très- fertiles
plantées , dans les endroits habités , de
toutes fortes d'arbres fruitiers , orangers ,
bergamotiers , citronniers , châtaigniers ,
oliviers . Celles qui ont été dévaſtées par
-les calamités de la guerre , offrent partout
le même ſol & les mêmes avantages
pour les défrichemens ; on pourroit y
planter des mûriers blancs pour les vers
à foie ; alors on y éléveroit ces inſectes
précieux qui , ſans beaucoup de ſoin ,
fourniroient des alimens aux manufactures
de France dans les années de diſette
, & procureroient aux Corſes induſtrieux
une branche féconde de commerce
, fur-tout ſi l'on élevoit des fabriques
pour les préparations de ces foies.
E. iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Les figues dont le pays abonde , & les
diverſes eſpècesd'orangers &de citrons ,
productions naturelles à la Corfe , &
qui , dans de certains cantons , ont la
finelle & la bonté de celles de Malte &
de Portugal , pourroient encore fournir
une branche utile de commerce . La Corfe
a auffi des mines de fer , d'or , d'argent
d'une exploitation facile; des falines qui
étoient autrefois d'un rapport confidérable
pour le commerce qui s'en faifoic
chez l'étranger. Cette Iile eſt également
pourvue de plantes médicinales , de végétaux
, d'arbuſtes , d'aromates odorifé.
rents , de racines , de leurs qui , en
France , Aatteroient les curieux , & entteroient
dans l'ornement & la culture
des jardins . On trouve dans les montagnes
, entre Vivario & Borgagnano , une
forêt de pins de toute beauté , par leur
groffeur&hauteur, avec quantité d'autres
arbres , auxquels les Corſes mettent le fea
pour les abattre. Ils ne font uſage de ces
pinsquepour en tirer quelques parties propres
à les éclairer, & laiffent enfuite pourrir
le reſte , ne fachant comment les tranfporter.
Ces arbres , & d'autres propres à
Ja marine, dont la Corſe abonde , attendent
des chantiers de conſtruction pour
NOVEMBRE. 1776. 105
être employés utilement. La Corſe a
toutes les eſpèces d'animaux connus en
terre-ferme , excepté les carnalliers , les
nuiſibles & les féroces. Les ſangliers ,
les porcs , les chèvres , font d'une venaifon
& d'une chair exquife. Ce pays
nourritbeaucoup de renards , dont la peau
bigarrée& plus belle que celle des renards
de France , pourroit être employée dans
la pelleterie. On rencontre encore dans
lesmontagnes une petite chèvre nommée
maffoly ou muffoly, mouchetée & variée
de couleurs qui la font rechercher ; elle
ſe retire dans les rochers de l'iſle , où
elle paroît ſe plaire , ſans être abfolument
farouche: il eft facile de l'approcher , &
elle ſe prive facilement. L'eſpèce des
chiens ſont des dogues affez doux , de
bon ſervice pour la fidélité, la garde &
la fûreté des beftiaux; enfin les lièvres y
multiplient beaucoup & font très bons.
On n'y voit aucuns lapins. Les montagnes
, les vallées , les marécages offrent
par tout une multitude d'oiſeaux propres
pour la table & la chaffe. Les merles furtout
font très recherchés &d'un manger
exquis. Les chevaux multipliroient beau
coup dans cette Iſle , s'ils étoient foignés.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
La population de cette Iſle en 1740 ,
ſuivant le dénombrement qui en avoit
été fait , montoit à cent-vingt& un mille
habitans. Les guerres en ont emporté
plus d'un tiers ; mais depuis que l'Iſſe eſt
paſſéeſousladominationduRoi de France
& qu'elle jouit d'un calme plus conftant ,
on peut affurer que ſa population s'eſt
accrue d'un ſoixantième. On peut même
eſpérer que ce Peuple éclairé par les inftructions
de ceux qui le gouvernent ,
& animé par leurs récompenſes encourageantes
, connoîtra bientôt tous les
avantages qu'il peut retirer de la fertilité
de fon fol . Différens Hiſtoriens ont employé
les plus noites couleurs pour nous
peindre les Corſes , parce que cette-Nation
a toujours refuſé de reconnoître des
maîtres impérieux & cruels , qui la traitoient
en eſclaves. Mais fices Infulaires ,
excités par la vengeance , ſe ſont portés
aux plus terribles excès , ils n'ont jamais
été féroces par choix & par aucun caraczère
décidé. On les a vu reſpecter les
droits de l'hoſpitalité , accueillir ſouvent
dans leurs montagnes l'être ſouffrant , ou
l'étranger qui avoit beſoin de leurs ſecours
, s'empreffer de le ſervir , partager
avec lui leur ſubſiſtance,s'en priver même
NOVEMBRE. 1776. 107
pour adoucir ſa ſituation & ſes infortunes.
Quoique M. Dupuy ſe ſoit aſſujéti
aux bornes d'une ſimple eſquiſſe , il nous
dit un mot de quelques coutumes &
uſages de ces Peuples. " S'il meurt quel-
>>qu'un , les habitans envoyent leurs
>>femmes viſiter le mort & lui porter
>> des préſens , qui conſiſtent en vin ,
>>châtaignes & tabac. Après avoir beau-
>>coup gémi & lamenté auprès du corps ,
>>fait diverſes queſtions d'uſage aux per-
>>ſonnes qui paroiſſent l'avoir le plus ap-
>> proché dans ſes derniers momens , elles
>> lui parlent, directement , lui deman-
>>dent pourquoi il a quitté ſa famille ,
>>>ſon village , où il étoit conſidéré &
>>eſtimé ? Quel motif ? S'il y avoit eu
>>quelque chagrin ? Pendant ce temps ,
>> elles le retournent de côté & d'autre ,
>> l'examinent & lui parlent , comme s'il
>> pouvoit répondre ; le pincent , le mor-
» dent , redoublent leurs cris & queſtions
>>extravagantes; ſouvent le tirent de def-
>>ſus ſa paillaſſe , le mettent dans une
>> couverture , le ſecouent & l'agitent
>> violemment. Voyant que leurs peines
>> font perdues , qu'il eſt toujours infen-
>> fible à leurs clameurs & à leurs foins ,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
> elles le reportent à ſa place , redou-
>> blent leurs cris & leurs gémiſlemens
>> effroyables ; une eſpèce de rage fuc-
» cède; malheur à la veuve qui auroit
>> attendu la fin de la ſcène ; alors bat-
>>the , égratignée , meurtrie , ſouvent
>>même défigurée , fes enfans partageant
»ces mauvais traitemens , tout fuit ou
»ſe cache aux derniers accès de la fu-
» reur de ces Bacchantes , qui font beau
>> coup louées & applaudies de la vigueur
>> qu'elles ont fait paroître dans cette
» violente excursion ». Les Corſes conviennent
du ridicule de cet uſage ; mais
quand ont leur en parlent , ils répondent
que c'eſt une ancienne coutume de lents
pères , qu'ils fe gardent bien d'abolir
par reſpect pour leur mémore. On peur
croire qu'ils tiennent ces uſages des Sarraſins.
En effet, on trouve en Afrique &
chez les Nègres de la Côte d'Or , & jufques
dans l'iflede Madagascar, à- penprèsla
pratiquedes mêmes extravagances;
mais ces Peuples en donnent pour raiform
que fouvent cet uſage a ſauvé la vie à
de prétendus morts, qui n'étoient que
tombés en léchargie , & que ce cérémo
nial a rappelé à leur état naturel . Voilà
du moins un motif; & peut être que
NOVEMBRE. 1776. ro
d'autres uſages nationaux , que nous
jugeons encore plus ridicules , nous le
paroîtroient moins , fi nous avions également
interrogé ſur leur origine les gens
éclairés du pays .
:Ces uſages bizarres n'ont plus lieu aujourd'hui
que parmi les Montagnardsde
Corſe. Ces Montagnards , comme tous
les Peuples ſauvages , ne connoillant
d'autres loi que la force , tiennent leurs
femmes dans une forte d'aviliſſement &
de fervitude . Ce ſont elles qui font tous
les travaux & les gros ouvrages. Un
Corſe s'amuſe à fumer, va à la chaſſe ,
laiſſe le gibier qu'il a mé fur les lieu ,
revient chez lui , indique en peu de mots
l'endroit où il a laiffé fa proie. Sa femme
quitte tout , court for fes traces , & revient
avec fa charge pour apprêter à
manger. Le mari ſe met ſeul à table ,
fans s'occuper de fa famille , laifle fes
reſtes qu'elle mange à part , s'endort ou
fume. Les habitans des villes avoient
zuffi retenu quelque choſe de ces moeurs
agreſtes des Montagnards; mais depuis
le retour des François dans l'Ifle , ces
moeurs font bien adoucies. Une jolie
Corſe , qui ignoroit autrefois le prix de
ſes charmes, qui étoit même auffi indiffé
IIO MERCURE DE FRANCE.
rente que fon triſte & fombre époux ,
eſt aujourd'hui ſenſible à la louange ; ſe
met avec goût ; cherche à s'attirer plus
d'égards & d'empreſſement de la part des
hommes , & par les qualités aimables
qui lui font propres , & par l'amusement
que l'on trouve dans ſa ſociété.
M. Dupuy termine ſon Eſſai ſur l'Hif
toire de Corſe , par nous donner une
notice fur différens objets d'hiſtoire natutelle
, ſur quelques monuinens hiſtoriques
particuliers à cette Ifle , & fur les
progrès de ces Infulaires dans les arts :
progrès qui , comme on le penſe bien ,
ont dû ſe reſſentir de l'ignorance d'un
Peuple , long- temps occupé de la guerre
&de la chaffe , & qui borné aux beſoins
phyſiques , négligeoit les richeſſes qu'il
pouvoit retirer de fon fol.
Discours fur les Monuments publics de
tous les âges & de tous les Peuples
connus , ſuivi d'une deſcription de
projet de Monument à la gloire du
Roi régnant LOUIS XVI , & de la
France , avec les gravures au premier
trait , des principales faces de ce Monument;
terminé par des obſervations
fur les principaux Monuments de la
NOVEMBRE. 1776. III
!
Capitale de la France : dédié au Roi ,
par M. l'Abbé de Luberſac , Vicaire-
Général de Narbonne , Abbé Commendataire
de Noirlac , & Prieur de
Brive , in-fol. A Paris , chez l'Auteur ,
rue de l'Univerſité , contre les Écuries
de MONSIEUR ; chez Lacombe ,
Libraire , rue Chriſtine ; & chez
Cloufier , Imprimeur Libraire rue
S. Jacques.
د
La ſouſcription autoriſée par le Roi ,
que l'Auteur propoſa pour cet Ouvrage
l'année dernière , a deux objets : l'un eft
le Difcours fur les Monuments publics ,
&c. cet Ouvrage paroît ; l'autre , deux
gravures repréſentant les deux faces principales
du Monument projété par l'Auteur
, à la gloire du Monarque régnant
& de la France. Ces deux Eſtampes feront
de trente-cinq pouces chacune de
hauteur , fur vingt- deux de largeur; elles
ferontgravées par M. Laurent , élève du
célèbre Balechou. Sa Majesté , la Famille
Royale , les Miniſtres , les Puiſſances
Étrangères ont foufcrit , tant pour le
Diſcours que pour les Eſtampes . On eſt
le maître de ſouſcrire pour les deuxobjets
àla fois . Le Difcours ſur les Monuments
112 MERCURE DE FRANCE.
publics in-fol. enrichi d'un ſuperbe frontiſpice
& de différentes gravures au premier
trait , ſe trouve aux adreſſes ci-deſſus
, au prix de 24 liv. impreſſion du
Louvre , & de 18 liv. impreſſion de
Clouſier. Le prix de la ſouſcription des
deux gravures pour lesquelles on a fait
fabriquer un papier particulier , eft de
48 liv. dont on paie 12 liv. en ſe faiſant
infcrire , & 36 liv. en les retirant . Ces
deux gravures auroient dû paroître dans
le mois d'Août ; mais la rigueur de
l'hiver obligea l'Artiſte de ſuſpendre ſes
travaux , ce qui en a retardé la livraiſon
juſques vers la find'Octobre. On foufcrit
pour les gravures , au Bureau de Correfpondance-
générale , rue des Deux-Portes-
Saint-Sauveur ; chez Cloufier , Imprimeur
Libraire , rue S.-Jacques ; chez
Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ; &
chez le ſieur Pierre Laurent , Graveur ,
rue & porte S.-Jacques , maiſon d'un
Apothicaire. Ceux qui ſouſcrivent pour
l'ouvrage , ou Discours fur les Monu
ments publics & pour les gravures en
même temps , paient, enrecevant levol.
36 liv.; & les 36 liv. reſtantes , à la
livraiſon des gravures.
Les éloges dont la France retentità
NOVEMBRE. 1776. 113
l'avénement du Roi au Trône , donnèrent
à M. l'Abbé de Luberfac l'idée d'un
Monument tel qu'il n'en avoit point
trouvé de modèle chez aucune Nation ,
&qui , n'anticipant ni fur le temps , ni
fur la reconnoiſſance ; n'exprimant que
les ſentiments actuels des François , les
vertus& les actions du Monarque , con
ſacrés par ſes Édits & par la voix publique
, ne pût être ſuſpect de prévention
ni de flatterie. Par la manière dont ce
Monument est compofé , il laiſſe de la
place pour les actions qu'annonce le commencement
d'un ſibeau règne. Ce projet
• eſt le ſujer des deux belles gravures ,
dont nous parlons .
M. l'Abbé de Luberſac , lorſqu'il conçut
cette idée , s'occupoit du projet de
tracer , ſous un ſeul point de vue , l'Hiftoire
générale des Monuments publics ,
depuis le premier qui fut érigé juſqu'à
nos jours ; projet immenſe qui demandoit
du courage , de la patience & des
talents. Il vovagea , établit des correfpondances
, ſe procura une collection
immenſe de deſſins,de mémoires & d'obſervations
, tant ſur les reſtes des Monuments
de l'antiquité , que ſur les Monuments
poſtérieurs. Pour déterminer les
époques de leur érection , il mit àcon
114 MERCURE DE FRANCE .
tribution la Littérature grecque & latine,
les Ouvrages de nos Savants & ceux des
Savants étrangers. Avec ces ſecours , il
compara les ruines de ceux que le temps
&la barbarie ont détruits avec ce qu'en a
dit l'Hiſtoire ; & parvenu de proche en
proche à l'origine des Arts , il trace l'hiftoire
de leurs progrès en faiſant celle des
Monuments ; & comme , dans tous les
temps , les Arts portent l'empreinte des
moeurs & des caractères des Peuples qui
les cultivent , on peut regarder ce Difcours
comme l'abrégé d'une Hiſtoire univerfelle
du goût , de la religion & de la
philofophie de tous ces Peuples. L'Auteur
s'eſt plus attaché à l'hiſtoire qu'à la
critique , excepté lorſqu'il parle des Monuments
modernes de laCapitale , élevés
ſous les deux derniers règnes , au ſujet
deſquels il dit librement ce qu'il penſe.
Les monuments offrant un ſpectacle
de ſcènes variées à l'infini, plus ou moins
impoſantes , plus ou moins majestueuſes ,
à meſure que le génie qui les a projetés
étoit plus ou moins excité , & que les
Arts qui les ont exécutés étoient plus ou
moins perfectionnés ; leurs deſcriptions
faites avec foin par une eſprit éclairé , capable
d'en ſaiſir toutes les beautés , ont
NOVEMBRE. 1776. 115
jeté dans le ſtyle de ce Diſcours une plus
grande variété.
L'Auteur diviſe ſon difcours , & diftribue
tous les Monuments entrois âges ,
foit qu'ils aient eu pour objet l'utilité
publique , ou la décoration , ou la récompenſedu
mérite.
Dans le premier âge , il trouve Babylone&
fa fameuſe Tour , Monument du
ralliement & de la diſperſion des Peuples.
Cet âge comprend tous les Monumens
de l'Affyrie , de la Perſe , de l'Égypte
, de la Paleſtine & de la Chine .
Le ſecond âge offre à M. l'Abbé de
Luberſac, les Monumentsde la Grèce, où
tant de circonstances heureuſes concoururent
à la perfection des Arts ; ceux de
Rome ancienne, fi féconde en tous genres
de productions du génie ; & ceux des
autres Villes d'Italie.
Le troiſième âge a encore pour objet
l'Italie , ou les Monuments de Rome
moderne , de Veniſe. L'Auteur parcourt
enfuite la Turquie , l'Afrique , l'Eſpagne
, l'Amérique , l'Angleterre , la Suède ,
la Ruffie , & généralement tous les lieux
où les Arts ont pénétré. Il conſidère dans
tous ces pays les Monuments anciens&
les modernes. Les Gaules , ſous la do
116 MERCURE DE FRANCE.
mination des Romains , & après la conquête
des Francs , lui offrent le plus vaſte
théâtre : il finit par la France , qu'il diftingue
en ancienne & moderne.
Il donne la deſcription de la ſtatue
unique & hardie de Pierre-le Grand ,
par le célèbre Falconet. Il faut lire dans
l'ouvrage même ce qu'il dit , en connoif
feur & en Hiſtorien, des plus célèbres
capitales du monde , dont- il caractériſe
Ies beautés , &dont il décrit les principaux
Monuments,
L'Auteur , après avoir parlé des Monuments
de la Capitale , élevés ſous le
règne de Louis XIV & de fon Succefſeur
, ſuppoſe un voyage entrepris par
notre jeune Monarque , qui , pour connoître
tout parlui-même,&tirerde cette
connoiffance les moyens de rendre fes
ſujets heureux , parcourt ſes États. L'Airteur
le fuit dans cette tournée. Le Prince ,
en admirant les établiſſements fans nombre
qu'il rencontre dans les Provinces ,
rend justice au génie desgrands hommes
qui en font les Auteurs, & des Miniſtres
qui les ont protégés ; il examine les for
tifications , les arſenaux , les ports , la
marine militaire & commerçante , la
conſtruction & la manoeuvre des vaifNOVEMBRE.
1776. 117
ſeaux ; il ſe pénètre d'eſtime pour le cultivateur.
Les principales Villes des Provinces
méridionales , Bordeaux , Toulouſe
, Montpellier, Nîmes , Arles, Mar
ſeille , Lyon , offrent à ſes regards un
canal digne des Romains , des atteliers ,
des manufactures , & les plus beaux Monuments
. Enfin , après avoir parcouru le
Royaume , il le ramène dans la Capitale.
Là , il compare ce qu'il voit à ce qu'il
a vusla porte S. Denis, les Boulevards ,
les Gobelins , le Cabinet d'Hiſtoire Naturelle
, la Sorbonne , & c. Là le Prince
découvre d'une main hardie l'urne qui
renferme les cendres du Cardinal de Richelieu
. Cette cendre s'anime , & du
fond de ſon tombeau , Richelieu raconte
les merveilles de fon Miniſtère . Le difcours
que l'Auteur prête aux mânes de
ce Miniftre , eſt digne du Prince, du Miniſtre
& de l'Écrivain . Le Monarque
jette les yeux fur d'autres Monuments ,
tels que les Académies , la Bibliothèque
Royale , la nouvelle Égliſe de Sainte-
Geneviève , l'Hôtel des Invalides , les
Statues de Henri IV, de Louis XIII ,
de fon Succeſſeur , & du feu Roi , & c.
On trouve dans ce morceau les ſcènes
les plus intéreſſantes , telles que le Roi
118 MERCURE DE FRANCE.
à S. Denis ; les acclamations du Peuple
ſe mêlant au choeur des acteurs , dans un
ſpectacle où l'on repréſente une jeune
Princeſſe recevant de ſes Peuples les témoignages
de leur tendreſſe. Enfin l'Auteur
accompagne le Roi à ſon Sacre ; il
entre dans les détails les plus touchants ,
& c'eſt par-là que ce Diſcours eſt terminé.
4
1
On fent bien que l'Auteur parcourt
trop d'objets , pour pouvoir s'arrêter également
fur tous : il fait de quelques- uns
des tableaux très- agréables.
Voici le Projet qu'il trace du Monument
à ériger dans une Place Publique
, à la gloiredeLouis XVI & de
la France.
Du ſommet d'un rocher eſcarpé , &
environné de profondes cavités , d'où
fortent des torrents d'eau qui tombent
avec fracas , & vont ſe perdre dans des
abysmes , s'élève un Obéliſque de marbre
blanc , dont la hauteur répond à lamagnificence
des édifices qui l'environnent ,
terminé à ſa cîme tronquée d'un globe
d'azur , parſemé de trois Fleurs de Lys,
& furmonté d'un coq de bronze doré ,
agitant ſes aîles . La Renommée , les
aîles déployées , ſuſpenduevers le milieu
du Monument , embouchant la trom
NOVEMBRE. 1776. 119
pette , invite les peuples à ſe réunir pour
célébrer les vertus du Roi ; le Temps ,
armé d'un marteau , fixe à coups redoublés
le Médaillon du Prince à l'Obéliſque
; les Heures & les Siècles , après
avoir enchaîné , par le bas , le Médaillon
autour de l'Obéliſque , briſent la faulx
du Temps , repréſenté ſous les traits du
ſage Coopérateur que le Roi s'eſt choiſi .
Au-deſſus du Médaillon font deux Génies
; l'un poſant ſur le Buſte du Roi la
Couronne de l'Immortalité ; l'autre préſentant
une tige de Lys à la Renommée.
Le Buſte , poſé ſur le Médaillon de porphyre
, eſt d'or , entouré de rameaux de
chêne , de palmier , de laurier & d'olivier.
Une grande Médaille de bronze
rouge , repréſentant deux Buſtes accolés ,
avec cette deviſe , Concordia Fratrum ,
qui déſigne Castor & Pollux , & avec la
-légende , MONSIEUR , & M. LE COMTE
D'ARTOIS , eſt aſſujétie au côté de l'Obéliſque
oppoſé au Médaillon du Roi ,
par la même chaîne qui fixe ce Médaillon.
Sur un des angles du focle , la Vertu,
à demi- voilée , & débout , ſymbole des
Princeſſes Filles du feu Roi , le bras
droit élevé , indiquant de la main au
:
120 MERCURE DE FRANCE.
Peuples , l'Inſcription votive de l'Obé
liſque , REGI BENEFICO , eſt couverte
d'une large draperie , a les aîles à demidéployées
, & une flamme ſur la tête .
La France , ſous les traits de la Reine ,
aſſiſe ſur le milieu du focle , couverte de
fon Mantean Royal , la Couronne fur la
tête, foutenant du bras gauche , un faifceau
, ſymbole de la force & de la puif
ſance réunies , portant à ſa droite le
Sceptre , ayant à ſes pieds les caractères
diſtinctifs de la Couronne , les marques,
les attributs , & les récompenfes de la
naiſſance , de la valeur & du mérite ,
encourageant le Génie vengeur du Prince
& le fien , à rerraſſer les monftres qui
ont défolé les Peuples par leur rapacité ,
leurs intrigues & leur audace , eſt aſſiſe
à côté & aux pieds de la Vertu..
L'un de ces Génies , menaçant &dans
l'attitude la plus animée , eſt encore armé
des foudres dont il vient de frapper les
monſtres ; l'autre Génie , celui de la
France & de la Reine , a pris la forme
d'un aigle ; ſes aîles font déployées , ſa
tête menaçante , ſon plumage hériſſé de
fureur ; il eſt encore prêt à s'élancer fur
le monſtre qu'il vient de déchirer. Ces
deuxGénies font grouppés ſur le bord
du
NOVEMBRE. 1776. 121
du précipice où tombent les monstres
abattus , en tournant leur rage contre
eux-mêmes , ſe ſervant, pour leut ruine
mutuelle , des torches , des ferpents , des
poignards dont leurs mains étoient armées
pour le malheur de la France.
Cette Scène animée est contraſtée
par
les figures de Pallas & de la Paix , témoins
du triomphe de la France : l'une , ſous
les traitsde MADAME , le caſque en tête ,
eſt fièrement aſſiſe ſur un lion ; ſa main
droite repoſe ſur la crinière de cet animal
, qui tourne ſa tête vers la France ,
dont il lêche les pieds ; le bras gauche
eſt appuyé ſur ſon bouclier ; elle eſt ſuivie
de pluſieurs Génies qui , après avoir
traîné un canon ſur ſon affut, jouent avec
leurs armes & un drapeau. Au milieu de
ces grouppes , paroit une figure repréſen- -
tant leCommerce , ſous l'habitd'un Nautonnier
françois , entouré de toutes les
productions de la rerre , de la mer & de
l'air , en indiquant de la main le mot
protectio écrit fur unballot.
En face de Pallas eſt la Paix , dans un
char , ſous les traits de Madame LA
COMTESSE D'ARTOIS , préſentant fon
rameau d'olivier, d'une main , & de
l'autre , montrant au Prince les fruits
F
122 MERCURE DE FRANCE .
qui fortant de la corne d'abondance ,
verſée par un Zéphyr. Cette Scène occupe
la face de l'Obéliſque oppoſée à
celle où ſe trouve le canon.
A l'extrémité du char , vis-à vis du
Commerce , paroît un Laboureur appuyé
fur un joug , un foc renverſé à ſes
pieds & un chien de Berger à ſes côtés ,
montrant de la main , le mot libertas
écrit ſur un boiſſeau. Ce Cultivateur ,
ſous la figure du Citoyen, connu ſous le
nom de l'Ami des Hommes , eſt dans le
costume ancien des Gaulois .
Au-bas du rocher , au côté oppoſfé à
la principale face de l'Obéliſque , eſt une
large voûte de rochers d'où fort un vaifſeau
, fur la proue duquel la Déeſſfe de
la Seine eſt aſſiſe , recevant les hommages&
les tributs de la Déeſſe de la Marne
, fortant des eaux , & fuivie de Naïades :
l'une eſt ſous les traits de MADAME CLOTILDE
; & l'autre , de MADAME ELISABETH.
Neptune , armé de ſon trident, guide
le vaiſſeau des Déeſſes , que précèdent
des ſyrènes , des dauphins , & un Triton
fonnantde la trompe. Ce vaiſſeau
caractériſe les Armes de la Ville de Paris
, &c.
NOVEMBRE. 1776 . 123
Sur une des quatre faces du piedeſtal
de l'Obéliſque , eſt un bas-relief repréſentant
la Séance du rétabliſſement du
Parlement , tenue par le Roi , le 11 Novembre
1774 .
Les trois autres faces ou cartels , at-
' tendront de nouveaux événements du
règne de Louis XVI , dignes de faire
époque dans l'Hiſtoire .
1
Ce Monument , érigé ſur le bord de
la rivière , entre le Pont-neuf & le Pontroyal
, à l'extrémité de la Place de la
Colonnade du Louvre , & fur une Place
dont M. l'Abbé de Luberſac a donné
le projet , feroit vu à de très grandes
diſtances , tant au-dedans qu'au-dehors de
la Ville , & ne coûteroit guère plus que
la Statue équestre de LOUIS XV , & la
Place où elle eſt érigée .
C'eſt ce Monument que M. l'Abbé de
Luberſac fait graver en deux planches
de trente-fix pouces de haut , ſur vingtdeux
de large , par le ſieur Pierre Laurent
, Deffinateur-Graveur , & de l'Académie
de Peinture & Sculpture de Marfeille.
Elémens de Tactique pour la Cavalerie ;
par M. Mottin de la Balme , Capi-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
taine de Cavalerie , ancien Officier-
Major de la Gendarmerie de France
A Paris , chez Jombert fils aîné , rue
Dauphine; & chez Ruault , rue de la
Harpe ; 1 vol. in- 8 ° . br . 3 1 .
La tactique , partie de l'art militaire
la plus étendue , & à laquelle toutes les
autres tiennent , ayant pour objet , nous
dit l'Auteur dans l'introduction de cet
Ouvrage , les loix du mouvement , celles
de l'équilibre , le choc des corps , la formation
, l'ordre , les armes , les exercices&
les motions des troupes , eſt vrai.
ment fufceptible de principes démontrés .
Il s'agit d'appercevoir les rapports de
toutes ces chofes , eu égard aux temps , aux
lieux , aux circonſtances , à la vigueur ,
à la diſpoſition & au caractère des individus
qui compoſent les armées. Ce n'eſt
pas d'après le nombre , les grands mouvemens
des troupes , qu'il faut d'abord
compter, combiner & rechercher la cauſe
des défordres , du ſuccès ou des revers ;
mais c'eſt d'après la méchanique & l'organiſation
de toutes les parties qui com .
poſent les diviſions , dont l'action & la
volonté unanime , pouffées à un certain
degré & fecondées de la ſcience , triomNOVEMBRE.
1776. 125
phent conſtamment de la valeur , de la
force mal employée , du nombre & des
obſtacles. Pour y parvenir , on doit choifir
avec difcernement les combattans ; les
former & les ordonner de la manière la
plus avantageuſe , enforte qu'ils puiffent
ſe ſecourir mutuellement ſans ſe nuire .
Il faut endurcir les corps par de continuels
& violens exercices ; multiplier la
force par l'adreſſe , ainſi que la maſſe par
la vîteſſe : il faut armer , diſcipliner ,
exciter & diriger les paſſions , pour les
faire tendre à d'heureuſes fins . Voilà ,
continue l'Auteur , le point unique , la
vraie baſe d'où ſont partis tous les ſuccès
que de foibles diviſions ont eus ſur des
armées innombrables. Voilà ce qu'ont
ſenti d'heureux Génies , qui voient les
choſes dans leurs cauſes & dans leurs
principes ; dont l'eſprit vaſte , profond
& courageux , dédaigne de penſer d'après
autrui. Voilà enfin ce qui a occaſionné,
ſous divers horizons , ces révolutions pafſagères,
ſi glorieuſes à quelques Peuples
& fi funeſtes à d'autres. Mais les connoiſſances
militaires , perfectionnées ſur
pluſieurs points , ne l'ont point été généralement
ni également. Parmi les différentes
armes employées à la défenſe ou
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
à l'agrandiſſement des Etats , la cavalerie
, quoique la plus propre aux grands
& rapides exploits , l'a été , de tous les
temps , le moins avantageulement, faute
d'avoir fu choiſir , diſpoſer , aſſouplir ,
foumettre , aguerrir les chevaux , les diriger
avec art. Nous sommes , à cet
égard , ſupérieurs aux anciens en Europe
, particulièrement en France ; cependant
, ajoute l'Auteur , par une lingulière
fatalité, cet avantage tourne en partie contre
nous , parce qu'on apprend une infinité
de choſes inutiles à la guerre , fouvent
même nuiſibles , & qu'on ignore la
plus grande partie de ce qu'il faudroit
ſavoir; d'où il eſt réfulté néceſſairement
une foule de fautes & d'abus . C'eſt ce
que l'Auteur a cherché à démontrer par
des preuves & par des exemples. Des
obſervations ſuivies ſur la cavalerie &
beaucoupde réflexions ſur ce corps , l'ont
fait remonter anx cauſes de ſes ſuccès ou
de ſa défaite dans les batailles. Tous ſes
ſoins ont été de les faire connoître , afin
d'engager les perſonnes qui dirigent les
exercices , à employer, dans l'inſtruction
des troupes , des principes plus conformes
à l'intérêt de la Nation& à la gloire
des armes Françoiſes. La lecture de cet
NOVEMBRE. 1776 . 127
Ouvrage ne pourra d'ailleurs qu'augmen .
ter l'eſtime qu'on doit avoir pour un
corps qui n'a été que trop ſouvent expoſé
aux jugemens de perſonnes peu inſtruites
, & contre lequel des Officiers d'infanterie
ſe ſont même quelquefois permis
des déclamations&des épigrammes. C'eſt
avec les armes , que l'Auteur s'eſt forgées,
c'est- à-dire avec ſes principes , qu'il combat
les idées erronées, inférées dans quelquesOuvrages
ſur l'art militaire. Comme
ces principes ſont contraires à d'autres
principes reçus , l'Auteur s'eſt permis
quelques explications , indiſpenſables
d'ailleurs dans un Ouvrage didactique .
Ces élémens de tactique méritent
d'autant plus d'être accueillis , que nous
n'avons point d'écrits ſur la Cavalerie
qui traitent de la tactique. Ce genre de
travail demande beaucoup de connoifſances
& même de zèle patriotique ,
fur-tout lorſqu'il eſt queſtion , comme
dans l'Ouvrage de M. de la Balme , d'attaquer
de front des idées adoptées depuis
longtemps , & auxquelles la plupart
des hommes tiennent toujours par pareſſe
& même par amour-propre.
Lejeu de Tritrac , ou les principes de
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ce jeu éclaircis par des exemples , en
faveur des commençans; avec l'explication
des termes par ordre alphabétique
, & une table des chapitres fervant
de récapitulation générale. Par
M. J. M. F. vol. in- 80. prix s liv. rel .
A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib . rue
St Jean- de- Beauvais.
Le jeu de trictrac tient le premier
rang parmi ceux qui dépendent du calcul
& du hafard. Il occupe agréablement
l'attention du Joueur , par la variété des
combinaiſons , & tient toujours fon efpoir
en ſuſpens par les coups inattendus
du dé qui commande , en quelque forte ,
dans ce jeu. Mais ces coups peuvent être
calculés; & c'eſt ſur la juſteſſe de ce calcul
,& la connoiſſance des combinaiſons ,
plus ou moins favorables , qui en réfultent
, qu'eſt fondée la ſcience de ce jeu ,
qui laiſſe d'ailleurs toujours au Joueur la
douce confolation de rejeter fur les dés
la perte d'une partie qu'il aura ſouvent
très- mal conduite .
Comme les règles de ce jeu , font
connues depuis très- long temps & expoſées
dans pluſieurs Traités , on ne doit
pas s'attendre à trouver quelchoſe de
NOVEMBRE. 1776 . 129.
neuf dans l'Ouvrage que nous annonçons .
L'Auteur ne s'eſt propoſé d'autre but que
de faciliter aux commençans la pratique
de ce jeu , par une expoſition ſimple ,
claire & méthodique des règles , & par
des exemples , des calculs , des éclairciſſemens
indiſpenſables pour en donner
l'intelligence. Ces exemples & ces calculs
, qui appartiennent à l'Auteur , &
doivent faire distinguer ſon Traité des
autres écrits fur le même objet , demanderoient
des planches pour pouvoir être
ſaiſis facilement par les commençans ;
mais il leur ſera facile de ſuppléer à ces
planches qui manquent dans l'ouvrage ,
par un trictrac où ils placeront les dames
d'après les exemples cités par l'Auteur.
Les caractères du Meſſie vérifiés en Jésus
de Nazareth ; 2 vol. in 80. A Rouen ,
chez Laurent Dumeſnil , Imprimeur-
Libraire , rue de l'Ecureuil .
L'Auteur de cet Ouvrage , qui a déjà
donné des preuves de ſon habileté dans
ſa défenſe des Livres de l'ancien Teſtamont
, ne pouvoit que réuffir dans le
Traité ſavant & méthodique que nous
annonçons aujourd'hui. Nul autre qu'un
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
Ecrivain profond dans l'intelligence des
Ecritures , ne pouvoit donner des notions
claires & préciſes des principaux
caractères du Meſſie ; aſſigner avec jufteſſe
les prophéties ,dont le ſens littéral
le regarde; comparer ces prophéties avec
les faits , & rendre ſon avénement ſenfible
, ſoit au Juif plongé dans un aveuglement
inconcevable , par ſa dureté,
ſoit à l'incrédule qui s'obſtine à fermer
les yeux fur toutes les preuves qui atteſ.
tent la vérité& la divinité des Ecritures.
S'il eſt des caractères distinctifs auxquels
on puiſſe reconnoître , dit l'Auteur , le
libérateur annoncé par les Prophètes; fi
ces caractères ſe ſont exactement vérifiés
en la perſonne de Jéſus, les Prophètes
n'auront pas parlé au hafard ; ils auront
été inſpiré pour le prédire , & Jéfus ,
qu'ils auront prédit , ſera véritablement
l'Envoyé de Dieu; enſorte que , par
cette ſeule preuve , la divinité des deux
Teftamens ſe trouvera démontrée . Qu'oppoſe-
t-on à cette vérité ? Tantôt on foutient
qu'il n'y eut jamais de Meſſie promis
; tantôt on dit que les prophéties
font obfcurcies , ou l'on en détourne le
ſens à pluſieurs objets étrangers. M. Clémence
, Chanoine de l'Egliſe de Rouen ,
NOVEMBRE. 1776. 131
fait diſparoître toutes ces objections furannées
, en démontrant d'abord que le
Meſſie eſt l'objet unique que les Ecritures
nous préſentent par-tout , & que nonſeulement
le Meſſie eſt venu , mais encore
qu'il a dû paroître dans les temps qui ſe
font écoulés entre la naiſſance de Jéſus-
Chriſt & la dernière ruine de Jérusalem .
On ne peut rien ajouter au développement
des prédictions de Jacob , de Daniel
, de Zacharie , d'Agée & de Malachie;
la matière y eſt épuiſée. Cet Auteur
applique enfuite à Jésus-Chriſt les
caractèresdu Meſſie , & juftifie , par des
faits notoires , tirés d'Auteurs contemporains
, fouvent même de nos ennemis ,
qu'en lui & en ſes Diſciples font accomplies
toutes les prédictions qu'il a prouvé,
dans lesdeux premiers livres , appartenir
au Meſſie . La réponſe aux principales
objections des Juifs & des incrédules
termine cet Ouvrage , qui renferme une
démonstration lumineuſe de la divinité
de Jésus-Chriſt.
Défense des Livres de l'Ancien Testament
contre l'écrit intitulé : La Philofophie
d'Histoire; par le même Auteur.
Cet Ouvrage , qu'on doit joindre à
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
ceux de MM. Guenet & Bullet , ſur les
difficultés tirées des Livres Saints , éclair.
cit pluſieurs points importans.Authenticité
des Livres de l'ancien Teſtament ,
antiquité des Livres de Moyſe comparées
à ceux des autres Nations ; miracles ,
prophéties , doctrine des Juifs ; antiquités
Chaldéennes , Egyptiennes , Chinoifes
; état primitifdu genre humain , état
du premier homme , durée de la vie des
premiershommes.Quelque ſyſtême qu'on
ait adopté , on s'intéreſſe toujours à la
diſcuſſion d'une matière qui touche de ſi
près à notre origine & à notre deſtination.
Il n'eſt réſervé qu'aux eſprits frivoles
de ne prendre aucune part à des
disputes auſſi ſérieuſes que celles qui regardent
la divinité des Ecritures , qui
nous ont été tranſmiſes pour notre inftruction
& notre confolation .
La Morale du Citoyen du Monde , on
la Morale de la Raiſon , formant la
troiſième partie d'un Cours de Phi
loſophie , par M. l'Abbé Sauri , Cor .
seſpondant de l'Académie des Sciences
de Montpellier. A Paris , chez Froullé,
Libraire , pont Notre Dame , vis-àvis
le quai de Gêvres .
NOVEMBRE . 1776.1331
,
On defiroit depuis long-temps un
Cours de Morale qui méritat d'être adopté
par les différens Colléges , & qui pût
ſervir d'introduction à l'étude de la
Religion. La plupart de ceux qu'on a
donnés juſqu'ici , étoient un peu fecs,
&trop courts. Celui que nous annonçons,
réunit à-peu- près , tout ce qu'il eſt le plus
eſſentiel de ſavoir ſur cette partie importante
de la Philofophie. L'Auteur y a
joint des articles intéreſſans qu'on a trop
long temps regardés comme étrangers à
la Philofophie : Agriculture, population ,
Manufactures Commerce , Marine ,
Guerre , &c. tous ces objets influent,
fur le bonheur de la Société & des Citoyens.
Ils font donc liés eſſentiellement
à la Philofophie , qui n'eſt autre chofe
que la ſcience du bonheur. Peut- on
atteindre cette fin que nous deſirons tous ,
fans commencer à ſe connoître foi-même,
en apprenant quels font nos devoirs ?
N'eſt ce pas de toutes les ſciences la
plus néceſſaire & la plus urile ? La
première étude de l'homme n'eſt elle
pas l'homme même ? On ne fauroit le
nier. Ce n'eſt qu'après cette étude, que
nous pouvons nous livrer à celle des
objets étrangers. Envain ferons-nous pro-
د
134 MERCURE DE FRANCE.
fonds théologiens , habiles phyſiciens ,
poëtes ſublimes ; nous ne ferons rien ,
il faut l'avouer , ſi nous ne nous connoiffons
pas nous-mêmes. L'étude des
moeurs doit donc être notre première
¬re principale étude. Les Républiques
ſubſiſteroient ſans éloquence , a-t-on
dit plus d'une fois; fans ſcience, on verroit
des ſociétés ; on n'en verroit point
ſubſiſter long temps fans moeurs; & rien
n'eſt plus propre à perfectionner les fociétés
, que la traditiondes ſaines maximes
ſur la Morale. On ne fauroit trop
les inculquer & les répandre. On a beau
dire que notre ſiècle eſt très-éclairé ; il
n'en eſt pas moins vrai , (vérité triſte &
humiliante ) que notre ſiècle , malgré le
progrès des lumières , ne paſſe que pour
être un ſiècle corrompu .
On est obligé d'avouer que la raiſon
humaine , livrée à elle-même , n'a pas
pu nous fournir un corps complet &
ſuivi d'une Morale faine fur tous les
points ; & que les vérités ſur cet objet
n'ont jamais été qu'éparſes , ſans être
liées & réunies dans un ſyſtème dont
toutes les parties ſe ſoutiennent. Il étoit
réſervé à la Religion chrétienne de nous
faire connoître la chaîne entière de tous
NOVEMBRE. 1776. 135
nos devoirs , & fur- tout notre origine &
notre noble deſtination . Mais en avouant
l'excellence de la Morale évangélique ,
ne pourroit on pas foutenir que certains
Moraliſtes ont trop fait dépendre les
moeurs de la révélation . Quelque foin ,
>> dit unjudicieux Littérateur * , que l'on
>> prenne d'inſpirer desſentimens de reli-
>> gion aux enfans , il vientun âge où la
>>fougue des paſſions ,le goût des plaiſirs ,
>>>les tranſports d'une jeuneſſebouillante,
> étouffent ces ſentimens . Si on leur
>> avoit dit que les moeurs font de tout
>> pays & de toute religion ; que l'on
>> entend par ce mot les vertus morales
>> que la nature a gravées dans le fond de
>> nos coeurs , la juſtice , la vérité , la
>> bonne foi , l'humanité , la bonté , la
>>décence ; que ces qualités font auffi
>> eſſentielles à l'homme que la raiſon
>>>même , dont elles ſont une émanation ;
>> un jeune homme ſecouant peut- être le
>>joug de la religion , ou s'en faiſant une
>>>à ſa mode , conſerveroit au moins les
>>>vertus morales , qui dans la ſuite ,
>> pourroient le rapprocher des vertus
*Gédoin , Auteur de la traduction de Quintilien.
1
136. MERCURE DE FRANCE.
>> chrétiennes : mais parce qu'on ne lui
>> a prêché qu'une religion auſtère , tout
>>tombe avec cette religion.
Cours de Phyſique Expérimentale& Théorique,
formant la dernière partie d'un
Cours complet de Philofophie , précédé
d'un précis de Mathématiques qui
lui fert d'introduction ; par M. l'Abbé
Sauri , Correfpondant de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier..
4 vol . in- 12 . A Paris , chez Froullé ,
Libraire , pont Notre-Dame , vis-àvis
le quai de Gèvres.
La Phyſique a toujours été regardée
comme la ſcience la plus digne de l'hom- '
me. Quiconque a des yeux attentifs
ne peut qu'admirer le ſpectacle magnifique
de l'Univers , & ſe livrer avec plaiſir
à l'étude des loix ſimples , mais fécondes
que la divine Sageſle s'eſt preſcrites ,
& qu'elle fuit librement dans la confervation&
la reproduction de tous les êtres
qui nous environnent. Avec quelles
richeſſes & quelle profuſion , le Créateur
n'a t- il pas répandu cette foule de merveillesdont
nous ſommes à chaque inſtant
les témoins ! Quels attraits ne doit point
NOVEMBRE. 1776. 137
1
avoir l'étude de chacune de ces merveilles
, fur- tout depuis les découvertes que
les nouvelles expériences & la multitude
d'inſtrumens ont occaſionnées. Rien n'eſt
plus fatisfaiſant pour l'eſprit humain ,
que de connoître avec un peu plus de
certitude tous les phénomènes qu'on
croyoit expliquer autrefois par des mots
vides de ſens. La matière première , les
formes subſtantielles , les qualités occultes
font rentrées dans l'oubli , pour n'en
fortir jamais ; & l'on doit avouer
qu'il vaudroir encore mieux avouer fon
ignorance , que de recourir , comme on
l'a fait pendant long-temps, àdes explications
qui n'expliquent rien , & de fubſtituer
des chimères à la réalité . On n'eſt
point philoſophe , parce qu'on a ſuinven.
ter des mots énigmatiques ; mais on l'eſt
devenu , lorſqu'on a pu , à l'aide des expériences
, multiplier des découvertes
utiles. On fait aujourd'hui par quelle
route les rayons , partis du Soleil , vont
ſe rompre & ſe réfléchir dans les nuées ,
pour venir offrir à nos regards les plus
belles couleurs ; de quelle façon la terre
échauffée ſe couvre de fleurs au printemps
, & envoie dans les airs les vapeurs
& les exhalaiſons; les nuages , & dans
138 MERCURE DE FRANCE.
ces nuages , le tonerre & la foudre. Nous
pouvons à préſent pénétrer dans le ſein
de la terre , & y déceler comment la
Nature s'y prend à former le diamant ,
l'argent , l'or & les autres métaux. L'origine
des vents & des feux fouterrains ne
nous eſt pas entièrement inconnue. On
apperçoit la force qui fait monter leseaux
par mille canaux inſenſibles , juſqu'à la
cime des montagnes , pour y former des
fources fi propres à nous rafraîchir. A
l'aide des télescopes & des autres inftrumens
d'Optique , nous pouvons nous
élever juſqu'aux planètes , & nous élancer
de tourbillons en tourbillons , jufqu'aux
extrémités du monde. Nous avons
découvert cette circulation rapide qui
porte le ſang & la vie dans toutes les
parties du corps humain ; & cette connoiſſance
a perfectionné la Médecine qui
ne marche plus tant à tâtons. Nous ne
poufferons pas plus loin l'énumération
de toutes les queſtions que la phyſique
moderne nous explique. L'Auteur de
l'Ouvrage que nous annonçons , donne
dans ſa préface une juſte idée de toutes
les parties qui y font traitées ;& a trèsbien
rapproché les principales obſervations
& expériences qui ſont répandues
NOVEMBRE. 1776 , 139
dans une infinité de volumes & de
mémoires. Ce n'eſt point ici un compilateur
qui copie les penſées des autres;
c'eſt un Ecrivain qui entend parfaitement
la matière dont il parle. Son Cours
de philofophie qu'il a déja publié , &
qui ne contenoit que la Logique & la
Méraphyſique , a mérité d'être bien
accueilli. Les deux derniers Ouvrages
que nous annonçons , & qui complettent
fou travail , ne peuvent être que trèsutiles
à ceux qui ne veulent pas croupir
dans l'ignorance. On a toujours defiré de
bons élémens fur la phyſique , où l'expérience
ſuivroit de près la ſpéculation ;
où les démonstrations mathématiques ,
clairement préſentées, ſerviroient à nous
faire connoître les phénomènes de la Nature
, où toutes les matières feroient
traitées avec un ordre lumineux , & où
toute la Nature ſeroit préſentée à nos
yeux d'une manière intéreſſante & fenfible.
Le Cours de phyſique de M. l'Abbé
Sauri réunit tous ces avantages ;& nous
paroît mériter d'être adopté par tous ceux
qui préſident à l'important ouvrage de
l'éducation de la Jeuneſſe.
Nouveau Dictionnaire pourfervir defup
140 MERCURE DE FRANCE.
plément au Dictionnaire raiſonné des
Sciences , des Arts & des Métiers; par
une Société de Gens de Lettres; mis
en ordre & publié par M. ***. in fol.
Tomes I & II ; 1776. A Paris , chez
Stoupe , Imprimeur Libraire , rue de
la Harpe.
SECOND EXTRAIT.
Nous n'avons rapporté dans le premier
extrait de ce Dictionnaire , que la première
partie de l'article BEAU , c'eſt àdire
, ce qui concerne le beau naturel ;
nous allons faire connoître la ſeconde
partie , qui regarde la beauté artificielle ,
celle que produiſent les arts portés à un
certain degré de perfection .
>> Le principe du beau-naturel une fois
reconnu , il eſt facile de voir en quoi
conſiſte la beauté artificielle : il eſt aifé
de voir qu'elle tient , 1º. à l'opinion que
l'art nous donne de l'ouvrier & de luimême
, quand il n'eſt pas imitatif: 2°. à
l'opinion que l'art nous donne & de luimême
& de l'artiſte & de la Nature ,
ſon modèle, quand il s'exerce à l'imiter » .
>> Examinons d'abord d'où réſulte le
ſentiment du beau dans un art qui n'imite
A
NOVEMBRE. 1776. 141
point ; par exemple , l'Architecture.
L'unité , la variété , l'ordonnance , la
ſymmétrie , les proportions & l'accord
des parties d'un édifice , en feront un tout
régulier ; mais ſans la grandeur , la richeſſe
ou l'intelligence , portées à un
degré qui nous étonne , cet édifice ſerat-
il beau ? & fa fimplicité produira- t-elle
en nous l'admiration que cauſe la vue d'un
beau temple , ou d'un magnifique palais » ?
>> Au contraire ; qu'on nous préſente
un édifice moins régulier , tel que le Pan.
théon ou le Louvre ; l'air de grandeur &
d'opulence , un enſemble majestueux ,
un deſſin vaſte , une exécution à laquelle
a dû préſider une intelligence puiſlante ,
l'homme agrandi dans ſon ouvrage ,
l'art raſſemblant toutes ſes forces pour
lutter contre la Nature , & furmontant
tous les obſtacles qu'elle oppoſoit à ſes
efforts; les prodiges des méchaniques étalés
à nos yeux dans la coupe des pierres ,
dans l'élévation des colonnes & des entablemens
, dans la ſuſpenſion de ces voûtes
, dans l'équilibre de ces maſſes dont
le poids nous effraye , &dont la hauteur
nous étonne: ce grand ſpectacle enfin
nous frappe ; nous nous écrions , cela eft
beau ! La réflexion vient enſuite : elle
142. MERCURE DE FRANCE .
examine les détails: elle éclaire le ſentiment
; mais elle ne le détruit point.
Nous convenons des défauts qu'elle obſerve
: nous avouons que la façade du
Panthéon manque de ſymmetrie ; que
les différens corps du Louvre manquent
d'enſemble & d'unité. Plus régulier ,
cela feroit plus beau , ſans doute. Mais
qu'est- ce que cela ſignifie ? Que notre
admiration, déjà excitée par la force de
l'art & fa magnificence , feroit à fon
comble , fi l'intelligence y régnoit au
même degré » .
>> Je ne dis pas qu'un édifice , où les
forces de l'art &des richeſſes ſeroient
prodiguées , fût beau , s'il étoit monftrueux
, ou bizarrement compoſé. L'intelligence
y peut manquer au point que
le ſentiment de beauté ſoit détruit par
l'effet choquant du défordre : car il n'en
eſt pas ici de l'art , comme de la nature.
Nous ſuppoſons à celle-ci des intentions
mystérieuſes . Accoutumés à ne pas pénétrer
la profondeur de ſes deſſeins , lors
même qu'elle nous paroît aveugle ou
folle , nous la ſuppoſons éclairée & fage ;
& pourvu que , dans ſes caprices & dans
ſes écarts , elle foit riche & forte , nous
la trouverons belle ; au lieu qu'en inter-
1
NOVEMBRE. 1776. 143
rogeant l'art , nous luidemanderons pourquoi
, à quel uſage il a prodigué ſes
richeſſes , ou épuisé ſes efforts; mais en
cela même nous ſommes peu ſévères;
& pourvu qu'à l'impreſſion de grandeur,
ſe joigne l'apparence de l'ordre , c'en elt
affez: la force & la richeſſe font , ducôté
de l'art , les premieres ſources du beau » .
>>Du reſte , il ne faut pas confondre
l'idée de force avec celle d'effort : rien
au monde n'eſt plus contraire. Moins il
paroît d'effort , plus on croit voir de force
; & c'eſt pourquoi la légèreté , la grace ,
l'élégance , l'air de facilité , d'aiſance
dans les grandes choſes , ſont autant de
traits de beauté » .
» Il ne faut pas non plus confondre une
vaine oftentation avec une ſage magnificence:
celle-ci donne à chaque choſe la
richeſſe qui lui convient;celle-là s'empreſſe
à montrer tout le peu qu'elle a de
richeſſes , fans difcernement ni réſerve ,
& dans ſa prodigalité , décèle ſon épuifement
":
>>>Ces colifichers dont l'architecture
gothique est chargée , reſſemblent aux
colliers & aux bracelets qu'un mauvais
peintre avoit mis aux Grâces. Ce n'eſt
point-là de la richeſſe; c'eſt de l'indi144
MERCURE DE FRANCE.
!
gente vanité. Ce qui eſt riche en architecture
, c'eſt le mêlange harmonieux
des formes , des ſaillies &des contours ;
c'eft cette belle étofte d'acanthe qui
entoure le vaſe de Callimaque; c'eſt une
friſe où rampe une vigne abondante ,
ou qu'embraffe un faiſceau de chêne ou
de laurier. Ainſi l'air de ſimplicité &
d'économie ajoute à l'idée de force &
de richeffle , parce qu'il en exclut l'idée
d'effort & d'épuiſement. Il donne encore
aux ouvrages de l'art , comme aux effets
dela nature , le caractère d'intelligence.
Unamasd'ornemens confus ne peut avoir
deraiſon apparente ; une variété bizarre&
ſans rapport ni ſymmetrie , comme dans
l'Arabeſque ou dans le goût Chinois ,
n'annonce aucun deſlein .
>>L'intention d'un Ouvrage, pour être
ſentie , doit être ſimple ; & indépendamment
de l'harmonie , qui plaît aux yeux
comme à l'oreille , ſans qu'on en ſache
la raiſon , une diſcordance ſenſible entre
les parties d'un édifice , annonce dans
l'Artiſte , du délire & non du génie.
Ce que nous admirons dans un beau
deſſin , c'eſt cette imagination réglée &
féconde , qui conçoit un enſemble vaſte ,
& le réduit à l'unité » .
" On
NOVEMBRE. 1776. 145
» On voit par la rentrer dans l'idée du
beau , celle de régularité , d'ordre , de
ſymmetrie d'unité , de varieté , de
proportion , de rapports , de convenance ,
d'harmonie ; mais on voit aufli qu'elles
ne font relatives qu'à l'intelligence ,
qui n'eſt pas la ſeule ni la première
cauſe de l'admiration que le beau nous
fait éprouver » .
>> Ce que j'ai dit de l'architecture ,
doit s'appliquer à l'éloquence , à la Muſique
, à tous les arts qui déployent de
grandes forces & de prodigieux moyens.
Qu'un Orateur, par la puillance de la parole
, bouleverſe tous les efprits , rempliffe
tous les coeurs de la paffion qui
T'anime , entraîne tout un peuple , l'irrire
, le ſoulève , l'arme & le déſarme à
ſon gré : voilà dans le génie & dans
l'art , une force qui nous étonne , une
induſtrie qui nous confond. Qu'un Maficien
, par le charme des fons , produiſe
des effets ſemblables ,l'empire que fon
art luidonne fur nos fens , nous paroît
tenir du prodige ; & de-là cette admiration
dont les Grecs étoient tranſportés
aux chants d'Epimenide ou de Tyttée ,
&que les beautés de leur art nous font
éprouver quelquefois » .
G
146 MERCURE DE FRANCE.
>>Si au contraire l'impreffion est trop
foible , quoique très-agréable , pour exciter
en nous ce raviſſement , ce tranſporr,
comme il arrive dans les morceaux d'un
genre tempéré ; nous donnons des éloges
au talent de l'Artiſte , & au doux preftige
de l'art ; mais ces éloges ne font
pas le cri d'admiration qu'excite en nous
un trait fublime , un coup de force &
de génie » .
>>Paflons aux arts d'imitation . Ceuxci
ont deux grandes idées à donner , au
lieu d'une ; celle de la nature imitée ,
& celle du génie imitateur ».
>>En ſculpture , l'Apollon , l'Hercule ,
l'Antinoüs , le Gladiateur , la Vénus ,
la Diane , antiques : en peinture , les
tableaux de Raphaël , du Correge &
du Guide , réunillent les deux beautés. Il
en eſt de même en poësie , quand la
nature , du côté du modèle , & l'imitation
, du côté de l'art, portent le caractère
de force , de richeſſe ou d'intelli--
gence au plus haut degré. On dit à la
fois , du modèle & de l'imitateur :
cela est beau ! & l'étonnement ſe partage
entre les prodiges de l'art , & les prodiges
de la nature » .
•On doit ſe rappeler ce que nous
NOVEMBRE. 1776. 147
avons dit du beau moral ; la force en
fait le caractère . Ainſi le crime même
tient du beau dans la nature , lorſqu'il
ſuppoſe dans l'ame une vigueur , un
courage , une audace , une conſtance , une
profondeur , une élévation qui nous frappe
d'étonnement & de terreur. C'eſt
ainſi que le rôle de Cléopâtre , dans Ro.
dogune,& celui de Mahomet ſont beaux,
conſidérés dans la nature , abſtraction
faite du génie du peintre ,&de la beauté
du pinceau ».
>>Une idée inſéparable de celle du
beau moral & phyſique , eſt celle de la
liberté ; parce que le premier uſage que
la nature fait de ſes forces , eſt de ſe
rendre libre. Tout ce qui ſent l'eſclavage ,
même dans les choſes inanimées , a je ne
ſais quoi de triſte & de rampant , qui
l'obſourcit & le dégrade. La mode , l'opinion
, l'habitude ont beau vouloir altérer
en nous ce ſentiment inné , ce goût
dominant de l'indépendance ; la nature
à nos yeux n'a toute ſa grandeur , toute
ſa majesté , qu'autant qu'elle eſt libre
ou qu'elle ſemble l'être. Recueillez les
voix fur la comparaiſon d'un parc magnifique
, & d'une belle forêt; l'un eſt la
priſon du luxe , de la molleſſe & de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Tennui ; d'autre eſt l'aſyle de la méditation
vagabonde , de la haute contemplation
, & du fublime enthouſiaſme. En
voyant les eaux captives baigner ſervilement
les marbres de Versailles , & les
eaux bondiſſantes de Vaucluſe , ſe précipiter
à travers les rochers , on dit également
, cela est beau ! Mais on le dit des
efforts de l'art , & on le ſent des jeux
de la nature : auſſi l'art qui l'affujétit ,
fait- il l'impoffible pour nous cacher les
entraves qu'il lui donne ; & dans la
nature , livrée à elle- même , le peintre
& le poëte ſe gardent bien d'imiter les
accidens où l'on peut foupçonner quelques
traces de ſervitude » .
>> L'excellence de l'art , dans le moral ,
comme dans le phyſique , eſt de furpaffer
la nature , de mettre plus d'intelligence
dans l'ordonnancede ſes tableaux,
plus de richeſſe dans ſes détails , plus
de grandeur dans le deſſin , plus d'énergie
dans l'expreſſion , plus de force
dans les effets , enfin plus de beauté
dans la fiction , qu'il n'y en eut jamais
dans la réalité. Le plus beau phénomène
de la nature , c'eſt le combat des paffions
, parce qu'il développe les grands
reffours de l'ame , & qu'elle-même ne
NOVEMBRE. 1776. 149
reconnoît toutes ſes forces , que dans
ces violens orages qui s'élèvent au fond
du coeur. Auſli la poëſie en a-t elle tiré
ſes peintures les plus fublimes . On voit
même que pour ajouter àla beauté phyſique',
elle a tout animé , tout paffionné
dans ſes tableaux ; & c'eſt à quoi le mer
veilleux a beaucoup contribué » .
» Voyez combien les accidens les
plus terribles de la nature , les tempêtes
, les volcans , la foudre , font
plus formidables encore dans les fictions
des poëtes . Voyez la terreur que
porte dans les enfers un coup du trident
de Neptune ; l'effroi qu'inſpire aux vents
déchaînés par Eole , la ménace du dieu
des mers; le trouble que Tiphée , en
foulevant l'Etna , vient de répandre chez
les morts , & l'effroi qu'inſpire la foudre
dans la main redoutable de Jupiter
tonnant du haut des cieux » .
» Quand le génie , aulieu d'agrandir
la nature , l'enrichit de nouveaux détails,
ces traits choiſis & variés ces couleurs
fi brillantes & fi bien aſſorties , ces tableaux
frappans & divers , font voir en
un moment , & comme en un ſeul point ,
tant d'activité , d'abondance , de force
&de fécondité dans la cauſe qui les pro-
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
duit , que la magnificence de ce grand
ſpectacle nous jette dans l'étonnement ;
mais l'admiration ſe partage inégalement
entre le peintre & le modèle , felon que
l'impreffion du beau ſe réfléchit plus ou
moins fur l'artiſte ou fur fon objet , &
que le travail nous ſemble plus ou
moins au-deſſus ou au-deſſous de la
matière » .
>> En imitant la belle nature , ſouvent
l'artiſte peut l'égaler; mais de la beautédu
modèle , & du mérite encore prodigieux
d'en avoir approché, réfulte en nous le
fentiment du beau. Ainfi , lorſque le pinceau
de Claude Lorrain ou de Vernet,
a dérobé au ſoleil ſa lumière ; qu'il a
peint le vague de l'air ou la fluidité de
l'eau; lorſque dans un tableau de Van-
Huifun , nous croyons voir , fur le
duvet des fleurs , rouler des perles de
roſée : que l'ambre du taifin , l'incarnat
de la roſe y brille preſque en ſa fraîcheur
, nous jouiſſons avec délices &
de la beauté de l'objet , & du preſtige
de l'imitation » .
>>La vérité de l'expreffion , quand
elle eſt vive , & qu'on ſuppoſe une
grande difficulté à l'avoir faifie , fait dire
encore de l'imitation, qu'elle est belle !
NOVEMBRE. 1776. 151
quoique le modèle ne ſoit pas beau ,
Mais ſi l'objet nous ſemble ou trop
facile à peindre , ou indigne d'être imité ,
le mépris , le dégoût s'en mêlent ; le fuccès
même du talent prodigué ne nous
touche point ; & tandis que le pinceau
minutieux de Gérard Dow nous fair
compter les poils d'un lièvre ſans nous
cauſer la moindre émotion , le crayon
de Raphaël , en indiquant d'un trait
une belle attitude , un grand caractère
detête , nous jette dans leraviſſement » .
» Il en eſt de la poësie comme de la
peinture. Quel effet ſe promet un pénible
Ecrivain qui pâlit à copier fidèlement
une nature auſſi froide que lui ?
Maisque le modèle ſoit digne des efforts
de l'art , & que ces efforts foient heureux ,
les deux beautés ſe réuniſſent , & l'admiration
eſt au comble. L'Ouvrage même.
peut être beau , ſans que l'objet le foit ,
l'intention eſt grande , & le but important
: c'eſt ce qui élève la comédie au
rang des plus beaux poëmes , & ce qui
mérite à l'apologue le ſentiment d'admiration
que le beau ſeul obtient de nous » .
• Que Molière veuille arracher le
maſque à l'hypocrifie , qu'il veuille lancer
fut le théâtre un cenſeur âpre & ri-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
goureux des vices crians de fon fiècle;
que la Fontaine , ſous l'appât d'une pe elie
attrayante , veuille faire goûter aux hommes
la ſageſfe & la vérite , & que l'un
& l'autre aient puiſé dans la nature les
plus ingenieux moyens de produite ces
grands effets , tout occupés da prodige de
Part & du mérite de l'artiſte , nous nous
écrions : cela eft beau ! & notre admiration
ſe meſure aux difficultés que l'artiſte
a dû vaincre , & à la force de génie
qu'il a fallu pour les furmonter » .
De là vient que dans un pоёте ,
des vers où l'énergie , la préciſion , l'é.
légance , le coloris & Tharmonie ſe réuniſſent
ſans effort , font une beauté de
plus , & une beauté d'autant plus frappante
, qu'on fent mieux l'extrême diffi
culté de captiver ainſi la langue , & de la
plier à fon gré » .
>>De là vient auſſi que fi l'art veut
s'aider de moyens naturels pour faire
fon illuſion , & pour produire ſes effets ,
il retranche de ſes beautés , de ſon mérite
& de fa gloire. Qu'un décorateur
employe réellement de l'eau pour imiter
une cascade , l'att n'eſt plus rien ;
je vois la nature en petit, & chetivement
préſentée. Mais qu'avec le pinceau
NOVEMBRE. 1776. 153
ou les plis d'une Gaze , on me repréſente
la chûte des eaux de Tivoli , ou
les cataractes du Nil , la diſtance du
moyen à l'effet , m'étonne & me tranſporte
de plaifir ».
» Il en eſt de même de l'éloquence.
Ily a de l'adreſſe , ſans doute , à préſenter
àſes juges les enfans d'un homme accufé ,
pour lequel on demande grâce , ou à
dévoiler à leurs yeux les charmes d'une
belle femme qu'ils alloient condamner ,
& qu'on veut faire abfoudre. Mais cet
art eſt celui d'un adroit corrupteur , ou
d'un ſolliciteur habile; ce n'eſt point
l'art d'un orateur. Les dernières paroles
de Céfar , répétées au peuple Romain ;
font un trait d'éloquence de la plus rare
beauté ; ſa robe enſanglantée , déployée
fur la tribune , n'eſt rien qu'un heureux
artifice. A ne comparer que les
effets , un charlatan l'emportera fur l'orateur
le plus éloquent ; mais le premier
emploie des moyens matériels , & c'eſt
par les ſens qu'il nous frappe; le ſecond
n'emploie que la puiſſance du
ſentiment & de la raiſon ; c'eſt l'ame
& l'eſprit qu'il entraîne; & fi on ne
dit jamais du charlatan qu'il fait de belles
choſes , quoiqu'il opère de grands effets ,
Gv
154 MERCURE DE FRANCE
c'eſt que ſes moyens trop faciles , n'annoncent
, du côté de l'art & du génie,
aucun des caractères qui diſtinguent le
beau , tandis que les moyens de l'orateur
, réduits au charme de la parole ,
annoncent la force & le pouvoir d'une
ame qui maîtriſe toutes les ames par l'afcendant
de la penſée , afcendant merveilleux
, & l'un des phénomènes les
plus frappans de la nature ».
,
>>Le pathétique , ou l'expreſſion de la
fouffrance , n'est pas une belle chofe
dans ſon modèle. La douleur d'Hécube ,
les frayeurs de Mérope , les tourmens
de Philoctère , le malheur d'Edipe ou
d'Oreste , n'ont rien de beau dans la réalité
, & c'eſt peut- être ce qu'il y adeplus
beau dans l'imitation. Beauté d'effet
prodige de l'art de ſe pénétrer avec tant
deforcedes fentimens d'un malheureux ,
qu'en l'expoſant aux yeux de l'imagination
, on produiſe le même effet , que
s'il étoit préſent lui-même , & que par
la force de l'illuſion , on émeuve les
coeurs , on arrache des larmes , on rempliſſe
tous les eſprits de compaſſion on
de terreur » .
>> Ainfi , foit dans la nature , foit dans -
les arts , ſoit dans les effets qui réſultent
NOVEMBRE. 1716. 155.
1.
de l'alliance & de l'accord de l'art avec
la nature , rien n'est beau que ce qui
annonce, dans undegré qui nous étonne ,
laforce, la richefſſe ou l'intelligence de l'une
ou de l'autre de ces deux cauſes , ou
de toutes deux à la fois » .
>>On peut dire qu'il y a du vague
dans les caractères que nous donnons
au beau ; mais il y a auſſi du vague dans
P'opinion qu'on y attache. L'idée en elt
ſouvent factice , & le ſentiment relatif
à l'habitude & au préjugé. Par exemple ,
la même couleur qui eſt riche & belle
aux yeux d'une claſſe d'hommes , n'eit
pas telle aux yeux d'une autre claffe ,
par la feule raiſon que la teinture en eft
commune & de vil prix. Pourquoi ne
dic- on pas du lever du ſoleil ou de fon
-coucher , qu'il eſt beau , quand le ciel
eſt pur ou ferein ? Et pourquoi le dit- on ,
lorſque ſur l'horizon , il ſe rencontre
des nuages ſur leſquels il ſemble répan .
dre la pourpre & l'or ? C'eſt que l'or
& la pourpre font dans nos mains des
choſes précieuſes ; qu'à leur richefle , nous
avons attaché le ſentiment du beau par
excellence ; & qu'en les voyant briller
d'un éclat merveilleux ſur les nuages que
le folil colore , nous les comparons à ce
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE,
1
que l'induſtrie , le luxe & la magnificence
offrent de plus riche à nos yeux . A des
idées invariables , il faut des caractères
fixes ; mais à des idées changeantes , il
faut des caractères ſuſceptibles , comme
elles , des variations de la mode & des
caprices de l'opinion » .
Cet article ſuffit pour indiquer la manière
dont la littérature eſt traitée dans
ce ſupplément à l'Encyclopédie . Les
Sciences y font développées avec la même
attention ; & l'on a eu particulièrement
le ſoin de marquer les progrès que
l'eſprit d'obſervation y fait tous les jours.
Journal des Causes célèbres , curieuſes&
intéreſſantes de toutes les Cours Souveraines
du Royaume , 12 volumes
in- 12 par an ; 18 liv. pour Paris , &
24 liv. franc de port pour la Province.
Onfoufcrit chez M. Défeffarts , Avocat
au Parlement ; & chez Lacombe
Libraire , au bureau des
Journaux.
د
Le vingt- deuxième & le vingt- troie
fième volume de cet Ouvrage périodique
viennent de paroître. Le premier renferme
deux cauſes :celle d'une fille accuNOVEMBRE.
1776. 157
ſéed'inceſte ſpirituel, & celle d'un homme
mis en priſon par ordre du Roi. La première
de ces deux cauſes contient les
détails les plus piquans. On trouve , dans
le vingt- troiſième volume , quatre cauſes
également curieuſes & intéreſſantes. La
première eſt le procès du fameux rebelle
Pugatchew condamné en Ruffie , & exécuté
à Moſcou en 1774 ; la ſeconde ,
l'affaire des Libraires fur le commentaire
de la Henriade de M. de Voltaire , publié
par M. Fréron après la mort de M.
de la Baumelle. La question que cette
cauſe préſente , intéreſſe les gens de lettres
& les Libraires. Il s'agit de ſavoir fi ,
fous prétexte d'un commentaire , on peut
faire imprimer le texte de l'ouvrage.commenté.
Les détails de cette affaire la
rendent très piquante. Le Redacteur y
a infére un avertiſſement de M. de Voltaire
, ſur l'édition de ſon théâtre faite
au Temple-du-Goût , qu'on lira certainement
avec le plus grand plaifir , &
qui répand le plus grand intérêt ſur cette
caufe. Elle est d'ailleurs écrite avec pureté
,& ne peut manquer de plaire à toutes
fortesde Lecteurs . La troiſième ,préſente
une queſtion importante fur l'état des
Juifs ,jugée par le Parlement de Nancy.
I158 MERCURE DE FRANCE.
M. Déſeſſarts eſt le Rédacteur de ces
trois cauſes . La quatrième eſt un procès
criminel fur des couplets faits contre
l'honneur & la réputation d'une femme
de qualité. Cette affaire renferme les
circonstances les plus fingulières . Un
Journal aufſi piquant, mérite le ſuccès
qu'il a. Il formera dans la ſuite un des
recueils les plus intéreſſans que nous
ayions ſur la Jurisprudence. Pour léren.
dre plus utile , les Rédacteurs viennent
d'annoncer qu'ils donneront au public
une table raiſonnée des matières de tous
les volumes qui auront paru juſqu'au
premier Janvier 1777. Ils expliquent
les motifs qui les déterminent à faire
imptimer cette table ſéparément , dans
un avertiſſement qui ſe trouve au commencement
du volume qui vient de paroître
,& que nous allons copier *.
Pluſieurs de nos Souſcripteurs ( diſentils
) nous ont demandé une table alpha-
* MM. les Avocats des Parlemens de Province
qui voudront faire inférer dans ce Journal des
affaires , dans leſquelles ils auront fait des Mé
moires imprimés , ſont priés de les envoyer ,
francs de port , à M. Déſeſſarts , & d'y joindre
une copie des Arrêts qui les auront jugés. Les
Rédacteurs s'empreſſeront d'en rendre compte.
NOVEMBRE 1776. 115g9g
bétique & raiſonnée des matières contenues
dans les volumes qui ont parus jufqu'ici
. La variété & l'importance des
queſtions répandues dans notre ouvrage ,
exigent ce ſecours. Nous aurions prévenu
le deſir de nos Souſcripteurs , fi
nous n'avions été arrêtés par les conditions
que nous nous ſommes impofées
dans notre Prospectus , de fournir douze
volumes de cauſes par an. Nous leur
propoſons donc de leur donner la table
de tout ce qui aura paru juſqu'au premier
Janvier 1777. L'abondance des matières
ne permet pas de la renfermer dans un
volume moindre que dix , douze à quinze
feuilles , & d'un caractère beaucoup plus
fin que celui du corps de l'ouvrage. Ainfi
ceux qui voudront ſe procurer ce volume
ſéparé , auront la bonté d'en prévenir M.
Déſeſſarts en renouvelant leur ſouſcription
, & de lui faire tenir la ſomme de
3 livres pour ce volume , & il leur parviendra
franc de port dans le courant du
mois de Juin 1777 .
MM. les Soufcripteurs font également
priés de renouveler leur fouſcriptiondans
le mois de Décembre , afin de fixer le
tirage des exemplaires , & d'en donner
l'avis , franc de port , à M. Déſeſſarts ,
160 MERCURE DE FRANCE ,
Avocar au Parlement , rue de Verneuil ,
la troiſième porte cochère avant la rue de
Poitiers; ou au ſieur Lacombe , Libraire ,
aubureau des Journaux .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ESSAIS hiſtoriques fur les modes & fur
le costume en France ; nouvelle édition ,
pour fervir de ſupplément aux Effais hif
toriques fur Paris , par M. de Saint Foix.
A Paris , chez Coſtard , rue Saint Jeande-
Beauvais ; 1 vol . in- 12 br. 1 1. 10 f.
Le petit Magasin des Enfans , ou les
étrennes d'un père , &c. contenant un
cours complet& précis d'éducation , mis
à la portée des enfans des deux ſexes ,
avec les notions les plus exactes & les
plus lumineuſes ſur la religion , la géographie
, I hiſtoire , la morale, l'hiſtoire
naturelle , &c. ſuivi d'un abrégé de l'hiftoire
des Dieux & des Héros de la Fable ;
3 vol. in-24 br. chez le même .
NOVEMBRE. 1776. 161
ACADÉMIES
.
I.
BESANGON
.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles- Lertres
& Arts de Besançon a tenu ſa ſéance
publique le 24 Août 1776 , au palais de
Grandville pour la diſtribution des prix.
M. l'Abbé I albert , Préſident de l'Académie
, ouvrit la ſéance par un beau dif.
cours où il rappelle la gloire de la province
& de la capitale de Franche Comté ,
par les Grands - Hommes qui en font fortis
, qui ſe ſont diftingués dans tous les
genres de mérite . M. le Préſident für enfuite
la réception annuelle des Académiciens
; de M. le Comte de Scey , Maréchal
de Camp , & de M. Clerc , ci devant
Médecin des Armées du Roi , en Allemagne
, &c . Enſuite , on rendit compte
des Ouvrages qui ont concourru pour les
prix. Depuis deux années , l'Académie
demandoit aux Orateurs de développer
cette importante vérité : Combien le refpectpour
les moeurs contribue au bonheur,
162 MERCURE DE FRANCE.
des Etats. Trente cinq concurrens font
entrés dans la carrière , mais un ſeul a
remporté les deux prix deſtinés à l'éloquence
, qui devoient être réunis ou diviſés
, ſelon le mérite des Ouvrages. Le
diſcours de M. l'Abbé de Moï , Grand-
Vicaire de Verdun , Curé de S. Laurent ,
àParis , laiſſoit trop dediſtance entre lui
& ſes rivaux , pour que l'Académie pût
lui en aſſimiler aucun. Son difcours ,luivant
le témoignage de ſes Juges , offre
à la fois une expreſſion préciſe& forte ,
le coloris le plus brillant , un ſtyle animé
par les images , une chaleur foutenue ,
& ceste heureuſe variété de tours , ſans
laquelle les plus grandes beautés languiſ
fent. L'Acceffit du prix d'éloquence a
été accordé au P. Prudent , Capucin .
,
M. le Préſident a enfuite annoncé que
le prix de differtation avoit été adjugé à
Don Vincent de l'abbaye de S. Remi
à Reims. Il s'agiſſoit de montrer quelle
a été l'autorité des Empereurs dans les
Gaules, après l'établiſſement des Barbares ?
L'Académie avoit proposé pour ſujet
des Arts en 1774 : La poſſibilité d'établir
des moulins à vent , ou des moulins
àbateaux dans les environs de Besançon ,
eu égard à l'impétuofité des vents , &à la
1
NOVEMBRE. 1776. 163
lenteur de la riviere. Un Auteur anonyme
a obtenu un des prix réſervés , &
l'autre a été partagé entre le ſieur Puricelli
, & le ſieur Loifean , Architecte de
Paris. Enfin ,l'acceſſit a été défére au plan
d'une roue horizontalede moulin à vent ,
propofé par le fieur Leguin , originaire
de Franche-Comté , & réſident à Paris.
La ſéance a été terminée par l'annonce
des ſujets des prix pour 1777 .
Le premier , fondé par M. le Duc de
Tallard , conſiſte en une médaille d'or
de la valeur de 350 liv.
Le diſcours aura pour objet d'établir
comment l'éducation des femmes pourroit
contribuer à rendre les hommes meilleurs ?
L'étendue de l'Ouvrage doit être d'environ
une demi-heure de lecture .
Le ſecond prix , également fondé par
M. le Duc de Tallard , conſiſte en une
médaille d'or de 250 liv. & eſt deſtiné
àunediſſertation littéraire. Il ſera donné à
la meilleure Notice des monumens Romains
qui existent dans le comté de Bourgogne.
Les Auteurs ſe diſpenſeront de traiter
la partie des voies anciennes , fur lefquelles
l'Académie a des éclairciflemens
ſuffifans . La differtation ſera d'environ
trois-quarts d'heure de lecture , ſans y
comprendre les pauſes. A
J
164 MERCURE DE FRANCE.
Le trottième prix , fondé par la ville
de Besançon , conſiſte en une médaille
d'or de la valeur de 200 liv . deſtiné à un
Mémoire ſur les Arts.
L'Académie a déjà démandé: Quelles
font les causes & les caractères d'une mala.
die qui commence à attaquer pluſieurs vignobles
de Franche Comté les moyens
de la prévenir ou de la guérir.
Les Ouvrages feront adreſſés , francs
de port , à M. Droz , Confeiller au
Parlement , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, avant le premier Mai 1777.
Pour faciliter les recherches & les expériences
des perſonnes qui ſe livrent à
la partie hiſtorique & aux arts , l'Académie
propoſe les ſujets ſuivans pour
l'année 1778 .
Le prix des Arts ſera donné au meil.
leur Mémoire fur la Minéralogie d'un
Bailliage de la Franche- Comté.
Pour l'Histoire , on demande : Quelle
est l'origine des droits de main morte dans
les provinces qui ont composé le premier
royaume de Bourgogne.
ou
Les Auteurs font invités d'indiquer
exactement les lieux dans lesquels ſe
trouvent les ſubſtances minérales
foſſiles dont ils parlent , d'aviſer aux
moyens d'en tirer le parti le plus avanNOVEMBRE.
1776. 165
tageux , & de joindre à leurs Ouvrages
des échantillons bien étiquetes de ce
qui pourra mériter une attention plus
particulière.
II.
NISMES.
L'Académie de Nîmes a tenu ſa ſéani
ce publique le 14 Juin 1776.
M. de Vallongue , directeur , en a fait
l'ouverture , par un diſcours dans lequel
il a prouvé , par le tableau des progrès
des Sciences & des Arts , depuis leur
première invention , juſqu'à nos jours ,
que le principe qui agit dans l'homme ,
eſt eſſentiellement différent du principe
qui agit dans les autres animaux ; & que
la perfectibilité indéfinie dont la saifon
humaine eſt douée , oblige de la placer
dans un ordre ſupérieur à celui de l'inftinct
aveugle & borné qui anime les
brutes,
,
M. de Génas , Chancelier , a rendu
compte des divers ouvrages de profe &
de poéſie qui ont été lus ,pendant le
cours de l'année , dans les ſéances particulières
de l'Académie , dont les principaux
font :
166 MERCURE DE FRANCE.
Unmémoire ſur l'analogie des fluides
nerveux , électrique & magnétique , par
M. l'Abbé Paulian .
Une diſſertation ſur les cauſes du
froid que l'on reſſent ſur le ſommet des
Montagnes , après avoir éprouvé le
chaud dans les vallons qui font à leur
pieds ; par le même.
Une fable allégorique , de M. de
Neuvillé.
Divers morceaux de poéſie italienne
de M. de Verot.
Diverſes piéces de poéſie françoiſe ,
de M. Imbert. :
Obſervations ſur la diſtribution des
eaux de la fontaine de Nîmes , & fur
les moyens de remédier à quelques inconvéniens
, par M. de Génas.
Un mémoire ſur les communaux du
Diocèſe de Nîmes , par le même.
L'Eloge hiſtorique de Queſnay , par
M. le Comte d'Albon.
Une lettre du même à M. de B ... fur
le commerce , les fabrications & la conſommation
des objets de luxe ;
Un dialogue entre un Economiſte &
un Fabriquant de Lyon ; pour ſervir de
réponſe à la lettre de M. le Comte
d'A ... à M. de B ... ſur le commerce ,
NOVEMBRE. 1776. 167
les fabrications & la conſommation des
objets de luxe , par M. Vincens.
Des obſervations ſur les loix de Lycurgue
, par M. Lecointe de Marcillac .
Un drame intitulé Arétine , par le
même.
Des obſervations ſur l'inoculation
Sutonienne , par MM. Nicolas , de
Grenoble & Razoux , Docteurs en
Médecine .
Des notices , &un extrait de l'Hiſtoire
de la Ville de S. Gille , par M. Razoux .
Une differtation ſur les voeux des
Romains , par M. Meynier.
L'Eloge de M. Berard de l'Académie
de Nîmes , par M. Girard.
Réfléxions ſur le projet de faire un
nouveau cadastre en Languedoc , par M.
deVallongue.
Un Mémoire fur le projet d'un canal
de navigation de Nîmes au rhône & à
la mer , par M. Tempié.
M. de Génas a analyſé la plupart
de ces ouvrages : en faiſant l'extrait du
dernier , il a parlé de la commiffion
nommée par le gouvernement , pour
l'examen des canaux qu'il feroit utile de
conſtruite dans le royaume ; il a fait
l'éloge du Roi ; celui des Miniſtres , de
168 MERCURE DE FRANCE.
M l'Archevêque de Narbonne , Préſident
des Etats de Languedoc ; de M.
le Comte de Périgord, Commandant , &
de M. de S. Prieſt Intendant dela même
Province ; & celui de M. l'Evêque de
Nîmes , comme chefde l'adminiſtration
politique de fon Diocèſe .
Après le réfumé de M. de Génas , M.
Seguier, ſecrétaire perpétuel, a proclamé
l'Ouvrage qui a remporté le prix de
cette année , & annoncé le ſujet de celui
de l'année prochaine , par le programme
ci-joint.
La ſéance a été terminée par la lecture
de l'ouvrage couronné.
A la ſuite de la ſéance de l'Académie,
M. l'Evêque de Nîmes préſidant , comme
protecteur , a diſtribué divers prix que le
ſieur Maumenet , Maître d'Ecriture, avoit
propoſés à ſes Elèves , au jugement de
l'Académie .
L'Académie avoit propoſé pour le ſujet
du prix de l'année 1776 , l'Eloge d'Efprit
Fléchier Evêque de Nimes. Elle l'a
décerné à l'Ouvrage qui a pour deviſe:
Perſonne nefavoit mieux estimer les choſes
louables , ni mieux louer ce qu'il eftimoit
. Fléch. Oraif. Funeb. de Mont. dont
l'Auteur eſt M. Trinquelague , Avocat
en Parlement , réſident à Nîmes .
Parmi
NOVEMBRE. 1776. 169 :
Parmi les Ouvrages envoyés au concours
, l'Académie a diſtingué celui qui
a pour deviſe : l'Eloge d'un grand homme
est mon premier ouvrage. Cette pièce ,..
annoncée comme l'eſſai d'un jeune Auteur
, contient pluſieurs morceaux qui
décélent un talent digne d'être encouragé
par de juſtes éloges .
L'Académie propoſe , pour le ſujet
du prix de l'année 1777 , cette queſtion :
Quels font les moyens les plus fimples
& les moins diſpendieux de rendre les
Moulins du Languedoc , propres à la
mouture économique ?
Le prix de 300 liv. ſera délivré , &
l'ouvrage qui l'aura mérité ſera lu à la
Séance publique du mois de Juin 1777.1)
Les paquets feront adreſſés , francs de
port , à M. SEGUIER , Secrétaire perpétuel
de l'Académie. Ils ne feront pas
reçus après le 31 Mars 1777 .
Chaque Auteur mettra une deviſe a
la tête de fon Ouvrage ; il y joindra un
billet cacheté , qui contiendra la mêmes,
deviſe, ſon nom & le lieu de fa réfidence.
Les Membres de l'Académie , les,
Aſſociés & les Auteurs qui fe feront fait
connoître directement ou indirectement
ne feront pas admis au concours.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie donnera encore dans la
Séance publique de 1777 , la Médaille >
pour le prix d'Agriculture , annoncé
dans le Programme de l'année dernière.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE
continue les repréſentations d'Euthyme
& Lyris, nouveau Ballet héroïque en
un acte ; celui d'Arueris , acte des Fêtes
de l'Hymen , & le Ballet pantomime
d'Apelles& Campafpe.
DÉBUTS.
Mademoiselle LAURENCE, élève de
l'Ecole de muſique de l'Opéra , a débuté
le 24 Septembre , par le rôle de Théodore
de l'Union de l'Amour & des Arts.
Elle eſt d'une figure agréable & d'une
taille élégante ; ſa voix eſt brillante &
étendue. Le genre de fon talent paroît
la deſtiner aux premiers rôles, fi elle
peut acquérir , par l'étude & par l'habiNOVEMBRE.
1776. 17
tude du théâtre , plus de fûreté dans
fon chant , & plus d'affurance dans fon
jeu.
Mademoiselle de MONVILLE a débuté
le même jour par l'ariette de M. le
Berton : Vous à qui deux beaux yeux
affurent la victoire : elle a rendu enſuite
avec ſuccès lerôle de l'Amour dans l'acte
d'Euthyme. Le genre de ces rôles paroît
convenit à fa figure & à fon talens. Sai
voix eſt foible, mais légère. Sa prononciation
eſt nette & facile : elle chante
avec préciſion.
COMÉDIE FRANÇOISE.
πλα του
D
On a remisacethéâtre Romeo & Juliete
Tragédie nouvelle de M. Ducis. Elle a
été revue avee plaiſit , & jouée avec
ſuccès ; mais non pas autant que par
Les premiers acteurs qui en one établi les
rôles dans l'origine. 1
On a joué, le to d'O&obre , fur le
théâtre delaCour à Fontainebleau,Zuma,
Tragédie nouvelledeM. Lefevre. Leſujet
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
eſt tout entier d'invention. Il n'a pas
eu un ſuccès complet ; mais il pourra
en avoir un à Paris , lorſque l'Auteur
aura fait les changemens convenables ,
que la repréſentation lui a indiqués . II
y a dans cette Tragédie des ſituations
fortes & intereſſantes . Les vers en font
faciles & ſouvent très-heureux .
Lorſqu'on dit à Pizarre en parlant
des Péruviens :
.1
coyach
Leurnombre à chaque pas ſemble ici s'augmenter,
il répond :
Allons; ilfaut les vaincre & non pas les compter.
s'écrie , en parlant de Thofpitalité
qu'il a trouvée chez Zuma: MCO
Tant le coeurdes mortels que rien encor n'altère ;
Portede la bonté le divin caractère.
DEBUT7651 いま
1
M. Clavareau le jeune , fils d'un Comédien
, qui ſe deſtinoit d'abord à la
peinture , & qui n'avoit encore paru fur
aucun théâtre , a débuté à la Comédie
Françoiſe par le rôle de Darviane dans
ξίας
NOVEMBRE. 1776. 173
:
Mélanide , & par celui de Lindor dans
Heureuſement. Cet acteur jeune & de
taille moyenne , a un organe agréable ,
& joue avec feu & intelligence. Il peut
ſe rendre utile à ce théâtre , en étudiant
fon art ,& en perfectionnant les moyens
que la nature lui a donnés pour ſaiſur la
vérité & l'eſprit de ſes rôles.
:
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens n'ont rien donné
de nouveau ; mais on attend des piéces
nouvelles fur leur théâtre , après le
voyage de Fontainebleau. Pluſieurs ſujets
ſe préparent auſſi à débuter.
Mademoiselle Colombe a foutenu
l'intérêt du ſpectacle pendant le voyage
de Fontainebleau , & paroît tous les jours
perfectionner ſes talens. On ne peut defirer
une voix plus belle , plus brillante
& plus étendue ; plus de goût pour le
chant; plusd'énergie &d'expreſſion dans
le pathétique ; plus d'adreſle & d'art
dansles traits difficiles , avec un jeu plus
vrai , plus ſenſible , embelli par une
figure noble& intéreſſante.
L
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
2 On doit auffi de juſtes éloges au zèle
de Madame Dugazon & de Madame
Moulinghen qui rempliſſent avec beaucoupd'intelligence&
de chaleur tous les
rôles qui leur font confiés.
M. Julien s'eſt rendu maître de fon
chant , &y fait tous les joursdes progrès
fenſibles &brillans .
On defireroit voir plus ſouvent M.
Meunier , acteur aimé du Public , & qui
eſt en droit de lui plaire par l'agrément
de ſa figure ,par la beauté de ſon organe ,
par fan goût pour le chant , par l'intelligence
de ſon jeu , & par le zèle étudié
qu'il fait voir dans le trop petit nombre
de rôles qui lui ſont confiés.
LETTRE de M. Floquet à M. Grétry ,
datéedeFlorence le 13 Septembre 1776.
Je profite , Monfieur , d'un moment heureux
& très-agréable pour avoir l'honneur de vous
écrire , & pour vous faire mon compliment ſur
le ſuccès que vos opéra ont en Italie. Il vient de
pafler à Florence une troupe deComédiens François
qui ont joué Lucile , les deux Avares, Zémire
&Azor , &c. avec un ſuccès étonnant. Zémire
& Azor fur- tout a fait fanatifme , quoique
repréſenté ſansdécorations & par des Chanteurs
NOVEMBRE. 1776. 175
médiocres. On vous met ici au-deſſus de tous les
Maîtres qui ont travaillé dans ce genre. M. de
Marquis de Ligniville , parent du Grand-Duc , &
grand contrepuntiſte , m'a dit , étant àdîner chez
lui , qu'un ſeul morceau de Zémire& Azoracheteroit
tous les opéra comiques italiens qui ont été
faits depuis trente ans. On a trouvé tous vos motifs
charmans, & vos airs remplis de graces ,
d'expreffions &du plus beau pathétique , ſelon
la ſituation. Le quatuor de Lucile a été recommencé
trois fois , avec des applaudiſſemens étonnans.
Je vous rends , Monfieur , les chotes telles
qu'elles ſe ſont paſſées. Vous devez des remerciemens
al fignor Rutini, Maître de Chapelle de
cette Cour,& homme de beaucoup de mérite ,
qui a fait toutes vos répétitions avec la même
exactitude que ſi les ouvrages lui cuflent appartemus;
& les jours de repréſentations , il s'eſt mis
lui- même au clavecin pour faire aller l'orchestre.
On traduit Zémire & Azor en Italien , & je crois
que ſous peu de temps on verra cetopéra ſur tous
les Théâtres de l'Italie. Mon intention ſeroit que
vous fiſſiez mettre cette lettre dans les papiers publics,
afinque notre chere Nation ſoit convaincue
quenous avons de la belle muſique en France , &
qu'il eſt aſſez inutile qu'on le tue à faire traduire
des opéra italiens , tandis que l'Italie elle-même
traduit nos ouvrages. Jouifiez de vos ſuccès. On
parle de vous ſans ceſſedans ce pays , & l'Italie
vous réclame comme un de ſes enfans. Je ſuis
preſqu'à la fin de mon voyage , que j'ai tâché de
faire avec tout le fruit poſſible. Puiilé je , comme
vous , Monfieur, continuer de plaire àmaNation,
&mériter le fuffrage de l'Europe entiere , qui
applaudit à vos productions.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
J'ai l'honneur d'être , avec la plus parfaite
confidération , &c.
FLOQUET.
N B. Ainfi voilà les Pieces miſes en muſique
par M. Grétry adoptées & traduites en Italie ,
comme elle l'étoient déjà enAllemagne , en Flandres
, en Suede , en Ruffie , en Hollande , &c .
Rien fans doute né prouve mieux que cet illuftre
*Compositeur parle dans la roufique la langue uni-
* verſelle des Nations , qui eſt par-tout celle de la
belle nature , de la déclamation & du ſentiment.
On a fur-tout éprouvé en France , qu'aucun
Muficienn'ajamais tenda avec plus d'intelligence
la proſodie de notre langue , & n'a mieux faifi
*l'énergie des paffions& le pathétique du ſentiment.
Ce Compofiteur a d'ailleurs une facilité & une
ardeur dont il n'y a pas d'exemple dans l'hiſtoire
de la muſique. A peine âgée de trente trois ans ,
il adéjà fait en peu de temps un fonds confidérable
de Pièces à la Comédie Italienne : & aflurément
il eſt appelé , il faut le dire , à former un
nouveau fonds au Théâtre de la muſique nationale
, ayant l'intelligence du récitatif parlé &
déclamé , une fécondité prodigieuſe pour les
motifs de chant , un génie qui ſe plie à toutes
les expreffions , à tous les tons du coeur & de
l'eſprit , & un talent décidé poouurr la muſique
d'orchestre , & pour les airs neufs & piquans des
ballets. Mais il faut que l'on daigne faire attention
à cet Artiſte célebre qui eſt parmi nous , &
qui a fait ſuffisamment ſes preuves . Nous ſavons
qu'il eſt tout prêt de fe rendre à des invitations
honnêtes&propres à l'encourager. Au reſte nous
diſons ceci,fans ſon aveu , &pour prévenir à cet
NOVEMBRE. 1776. 177
-égard les juſtes reproches que les Etrangers & la
poſtérité, qui ne confiderent ni les petits intérêts
, ni les égards perſonnels , pourroient faire
de l'oubli d'un génie auffi fécond& auffi univerſel
.
ARTS.
GRAVURES.
I.
1
Copie du Prospectus de quatre Estampes
nouvelles.
La parabole eſt une manière de s'expliquer
par allégorie & fimilitude , ſous
laquelle on cache quelques maximes importantes.
L'on s'en fert pour rapprocher
les idées intellectuelles, de l'évidence
des fens.
Dansl'art de communiquer les penſées,
& fingulièrement celles qui font purement
intellectuelles , l'attitude immobile
qui metl'intention en action , paſſe pour ,
& eſt réellement , l'inſtrument le plus
ſtérile.
C'eſt précisément par des paraboles
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
:
exprimées par des attitudes , que l'Auteur
des tableaux Rivèriens a eſſayé de
peindre &de repréſenter ,tant aux yeux
qu'à l'eſprit , un Poëme de ſcience morale
, civile , politique & naturelle. Il a
deſtiné cet ouvrage à l'inſtruction virile
&à l'agrément. Il l'a diſtribué en quatre
tableaux dont voici le ſujet :
L'ancien , le moderne , & l'éternel
ſyſtême général du monde.
L'Aſyle moral.
Le Satyre-Veſtale.
La Vie & l'Economie de l'univers.
Cet ouvrage préſente pluſieurs points
de vue , ſoit à l'égard du méchanique de
la poéſie , ſoit à l'égard des idées qu'il
rend.
L'Auteur n'a voulu que donner en
quelque forte un corps aux idées , & le
moyende récompoſer la raiſon. Les connoiffeurs
ſpéculatifs décideront s'il a rempli
ſon objet ; & leur jugement , en le
claſſant où il doit être , caractériſera ſon
être.
Chez Alibert , Marchand d'eſtampes
dans le jardin du Palais Royal , on trouve
les eſtampes gravées d'après les ſuſdits
tableaux originaux, pour le prix de 30
livres les quatre.
NOVEMBRE. 1776. 179
I I.
Portrait de Charles Frey de Neuville ,
Prédicateur du Roi , né en 1693 , mort
en 1774, gravé, format in- 12 , par Bray
del ; prix , 12 fols. Chez l'Auteur , rue
des Sept-Voies , au Collège de Fortet ,
près Sainte-Geneviève.
III.
Deux Estampes allégoriques , repréſentant
le Roi & la Reine , deſfinées par
Cochin , gravées par Longueil ; prix chaque
eſtampe 3 liv . A Paris , chez l'Auteur
, rue de Sèvre , vis-à-vis les Incurables
; & chez Baſan , rue Serpente .
I V.
Carte de Navigation.
Nouvelle carte réduite de la manche
de Bretagne en trois feuilles , ſeconde
édition , corrigée , & conſidérablement
augmentée ; par le ſieur Degaulle de
l'Académie des Sciences de Rouen , &
Profeſſeur d'hydrographie au Havre.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Cette carte , dont l'utilité eſt reconnue
par les premières Académies du Royaume,&
confirmée par l'expérience journalière
des Marins , ſe trouve au Havre ,
chez l'Auteur; & à Paris, chez Dezauche ,
Graveur , rue Saint-Severin , en face de
celle de la Harpe , où les Marchands de
Province & autres pourront s'adreſfer .
N. B. L'on trouve chez le ſieur Degaulle
au Havre , toutes les cartes hydrographiques
du dépôt,& généralement tout
ce qui concerne le pilotage.
V.
Le ſieur Louisd'Agoty , Graveur de la
Reine , vient de mettre au jour une
Eſtampe gravée dans un nouveau genre ,
imitant le deſſein le plus fini , repréfentant
le portraitde la Reine en pied , avec
le coſtume d'après le tableau original
peint par le ſieur d'Agoty l'aîné , Peintre
de Sa Majeſté.
Dansle fond du tableau eſt un Minerve
renant le médaillon du Roi ; enſuite an
rideau de velours qui rompt cette architecture
, & qui forme une maffe d'ombre
pour faire avancer la figure ; un riche
fauteuil ſur lequel le rideau vient ſegrou
NOVEMBRE. 1776. 11
per. Sur le devant du tableau , eſt une
table couverte d'un tapis &couffin , où eft
poſée la couronne : on y a joint des rofes
&des lys ; un globe tetreſtre eſt ſur cette
mêmetable , vu en perſpective , de façon
que S. M. a la main poſée ſur la France ;
ce qui donne de l'action au ſujet. Uneharpe
ſe trouve groupée plus avant avec un
tabouret & un livre de muſique ouvert.
Tous ces objets , qui fe trouvent fur le
devant du tableau , ne recevant la lumière
que par échappée , laiſſent jouir la figure
:en entier de tout ſon effet. La lumière
venantdu fond , par gradation , & ne prenant
la vivacitéque fur les objets avancés :
ce tout enſemble rend parfaitement l'illufion
de la peinture. Cette eſtampe a été
préſentée & gravée avec Fagrément de
Sa Majeſté.
On la diſtribuera au public à la fin du
mois de Novembre prochain ſans faute.
Les perſonnes qui ſe ſeront fait infcrire ,
tantMarchandsde Province que de Paris ,
feront ſervies les premières. L'Auteur va
graver le Roi , dont on fera la diftribution,
à la fin de Mars prochain , à Paris ,
chez Lacombe , Libraire , rue Chriſtine ;
chez Alibert , Marchand d'eſtampes dans
le Palais Royal ; au Bureau Royal de la
182 MERCURE DE FRANCE.
correſpondance générale , rue des Deux-
Portes Saint-Sauveur , où l'on trouve auffi
tous les ouvrages de MM. d'Agoty père
&fils ; & chez Blaiſeau , Marchand d'eftampes
à Verſailles. Prix de l'eſtampe ,
12 liv. en feuille , & 24 liv. montée
fous verre.
MUSIQUE. :
TROIS Symphonies à premier & ſecond
deſſus , alto , Baſſe; deux Hautbois obligés
, & deux Cors ad libitum , dédiées à
Monſeigneur le Prince de Rohan Guèmenée
, Grand Chambellan de France ;
par M. A. Guénin , oeuvre IV. Prix
7 liv. 4 fols. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Moulins , butte Saint- Roch ,
maiſon de M. Perard , Architecte , &
aux adreſſes ordinaires ; en Province ,
chez les Marchands de muſique.
,
2
NOVEMBRE. 1776. 183
PEINTURE.
COLLECTION de tableaux , figures ,
buſtes & vaſe de marbre & de bronze ,
de porcelaines anciennes & modernes ,
de meubles précieux , & c. provenans du
cabinet de feu M. Blondel de Gagny ,
Tréſorier général de la caiſſe des amortiſſemens
.Cette collection eſt bienconnue
des artiſtes & des amateurs. Le propriétaire
, feu M. Blondel, ſe faiſoit un plaiſir
de leur ouvrir ſon cabinet , & il les accueilloit
avec cette complaiſance & cetre
urbanité qu'inſpire le commerce des arts ,
lorſque , comme M. Blondel , on recherche
leurs productions plutôt par goût &
par amour que par manie ou une puérile
oftentation. Sa collection de tableaux eſt
particulièrement riche en tableaux de
l'école de Flandre & de France. Les porcelaines
offrent des morceaux uniques ,
ou da moins très-difficiles à ſe procurer ,
vu leur ancienneté. On peut remarquer
encore dans cette collection des vaſes
d'un très beau galbe , & de marbres les
plus précieux , très-propres par confé-
1
184 MERCURE DE FRANCE.
:
quent à la décoration des galleries & des
fallons. Le Catalogue de cette riche collection
, dont la vente eſt annoncée pour
le dix du mois de Décembre prochain ,
& jours ſuivans , a été dreſſé par Pierre-
Remi , Peintre , & ſe diſtribue à Paris ,
chez Mufier père , Libraire , quai des
Auguſtins ; à Amſterdam , chez Pierre
Fouquet; à Londres, chezThomas Major ,
Graveur du Roi ; & à Bruxelles , chez
M. Danoot , Banquier.
Réponse * de M.le Chevalier Gluck à un
écrit que lefieur Framery afait paroître
dans le Mercure de France du mois de
Septembre 1776 .
: Ilyadans le Mercure de Francedumois de Sept.
1776 une lettre d'un certain ſieur Framery au ſujet
deM. Sacchini, lequel feroit fort à plaindre , s'il
avoit beſoin d'un tel défenſeur pour foutenir ſa
réputation. Preſque tout ce que M. Framery
•s'aviſe de dire ſur M. Gluck , fur M. Sacchini &
fur M. Milico , eſt faux . L'Alceſte italienne de
M. Gluck n'a jamais été repréſentée ni à Bologne ,
ni en aucunes autres Villes de l'Italie , à cauſe de
la difficulté de l'exécution , ſi M. Gluck n'eſt pas
préſent pour guider ſon ouvrage.
Il ne l'a donnée qu'à Vienne en Autriche en
*Nous copions exactement la lettre de M. leCh.Gluck,
NOVEMBRE. 1776. 185
1768. A la repriſe de cet opéra , le ſieur Milico
Chanta le rôle d'Admete Il est vrai que M. Sacchini
a inféré le paſſage conteſté dans ſon air :
Se cerca , se dice el; cette phrafe muſicale ſe
trouve dans l'Alceſte italienne de M. Gluck :Ah!
perquesto giàstanco mio evore , imprimé à Vienne
en 1769 ; nous dirons de plus qu'il y a un autre
paflage ſur la fin du même air , pris de Paride ed
Helena, de l'air : Di Scordami , imprimé auflı à
Vienne. M. Framery ne fait pas qu'un Compoſiteur
italien est tres-ſouvent forcé de s'accommoder
au caprice & à la voix du Chanteur , & c'eft
le ſieur Milico qui a obligé M. Sacchini à inférer
les ſuſdites phrases dans ſon air ; c'eſt ce que M.
Gluck lui -même a reproché à ſon ami Milico:
car alors M. Gluck n'avoit pas encore donné ſon
Alceſteà Paris, mais il avoit l'idée de l'y donner.
M. Sacchini , génic comme il eſt , & plein de
belles idées , n'a pas besoin de piller les autres;
mais ila été aſſez complaifant envers leChanteur
pour emprunter ces patlages , où le Chanteur
croyoit qu'il brilleroit le plus. La réputation de
M. Sacchini eſt établie depuis long temps : elle
n'anullement beſoin d'être ſauvée; mais peutêtre
qu'on la diminue en parodiant ſes airs faits
pour la langue italienne , ſur des paroles françoiſes
, vu la différence entre les deux mélodies
&les deux proſodies, M. Frainery , comme homme
de lettres , pourroit bien faire quelque choſe
de mieux , que de confondre ainſi le caractere
national des François & des Italiens & de
mettre en uſage une mufique hermaphrodite , en
parodiant des airs qui , quoique ſoufferts dans
l'opéra-comique , ne fontpas convenables pour
les grands opéra.
,
186 MERCURE DE FRANCE.
Cours d'Histoire Naturelle & de Chymic.
M. BUCQUET , Docteur Regent de la
Faculté de Médecine en 1Univerſité de
Paris , ancien Profeſſeur de Pharmacie ,
Profeffeur de Chymie , Cenſeur Royal ,
commencera ce cours le Mercredi , 13
Novembre 1776 , à onze heures préciſes
du matin. Il continuera les Lundi , Mercredi
, Vendredi de chaque ſemaine à
la même heure , en ſon laboratoire , rue
de laMonnoie , vis-à- vis la rue Baillette.
On trouvera chez Didot le jeune ,
Libraire de la Faculté de Médecine , quai
desAuguſtins , les ouvrages néceſſaires
pour ſuivre ce cours.
Cours de Langue Angloise.
M. ROBERTS , Profeſſeur de Langue
Angloiſe , commencera fon cours le 21
de ce mois , & le continuera , l'eſpace
de quatre mois , à onze heures & demie
du matin , les Lundi , Mardi , Jeudi &
Samedi de chaque ſemaine.
NOVEMBRE. 1776. 187
r.
On commencera par expliquer mot à
mot , autant qu'il eſt poſſible , l'Hiſtoire
d'Angleterre , par Lord Lyttleton ; enſuite
on paſſera à la lecture des meilleurs
Poëtes Anglois , dont on choiſira les
plus beaux endroits. Après le premier
mois , M. Roberts dictera en Anglois ,
pour faciliter & rendre familière la prononciation
de cette Langue , des morceaux
tirésdes meilleurs Auteurs de ſa
Nation , tant Philoſophes qu'Hiſtoriens.
Vers la findu cours , on s'appliquera aux
phraſes familières de la Langue , ou à la
converfation , parce que ce n'eſt que favoir
une Langue à moitié , que de l'entendre
fur les livres. M. Roberts ſe
Aarse que quelques heures pallées par
ſemaine avec les grands hommes d'Angleterre
, ne fauroient que plaire &
inſtruire en même temps .
Il faut ſe faire infcrire d'avance : le
prix pour tout le cours eſt de deux louis
chez M. Tourillon , Tapiffier , rue Pavée
Saint-Andréd- es-Arts , àParis.
188 MERCURE DE FRANCE.
t
Variétés , inventions utiles , établiſſemens
nouveaux , & c .
I.
1
LE Geur Jean-Pierre Tricard annonce
qu'il a trouvé le moyen de faire des
Marche-pieds à mouvemens pour les
voitures à l'Angloiſe , qui deſcendent&
remontent avec beaucoup de douceur ,
ſeulement par l'action d'ouvrit& fermer
la portière de la voiture. Les perſonnes
qui deſiteront les voir , pourront venir
tous les jourschez le ſieur Tricard, fon
père , rue Notre-Dame de Nazareth
au Marais .
:
II.
,
LETTRE de M. Patte , Architecte , à
l'Auteur du Mercure , fur l'emploi du
mortier in ventéparM. Loriot.
Vous avez eu la bonté , Monfieur ,
d'inférer dans le Mercure , il y a environ
deux ans , les détails de la compoſition
NOVEMBRE. 1776. 189
du mortier de M. Loriot , ainſi que la
manière d'opérer ſa manipulation ; &
j'ai vu avec fatisfaction que pluſieurs
perſonnes , avec le ſimple expoſé que j'ai
publié,, avoient exécuté avec ſuccès des
travaux en ce genre, fans autre ſecours.
Vous vous rappelez que tout le ſecret de
la compofition de ce mortier confifte
introduire dans chaque augée de mortier
préparé à l'ordinaire , c'est- à-dire ,
avec un tiers de chaux , & deux tiers
de fable , une certaine portion de chaux
vive en pierre nouvellement cuite , &
réduite en poudre. Cette portiondechaux
vive doit varier à raiſon &de ſa qualité
&de ce qu'elle eſt plus ou moinsrécemment
cuite : elle eſt aſſez ordinairement
le cinquième oule ſixième de la quantité
de mortier miſe précédemment dans l'au
ge. Il faut , pour juger de la doſe en
queſtion , faire un eſſai préliminaire :
s'il ſe fait quelques gerſures ou crévaffes
dans l'enduit d'eflai , c'eſt une marque
qu'ona mis trop de chaux vive: s'il reſte
mol quelque temps après avoir été employé
, c'eſt une matque au contraire ,
qu'on n'en a pas mis affez.
Aufurplus , Monfieur , malgré les
expériences que l'on peut faire par foi190
MERCURE DE FRANCE.
même , s'il pouvoit reſter encore quel
quedoute fur l'efficacité de cette découverte
, voici de quoi pouſſer la conviction
juſques dans ſes derniers retranchemens.
On vient de faire , par ordre
deM. le Directeur des bâtimens du Roi ,
fur les voûtes de l'Orangerie de Verfailles,
que l'on avoit rejointoyées&
enduites par-deſſus avec le mortier en
queſtion , quatre baffins en différens
androits , que l'on a remplis d'eau ;
laquelle eau y a ſéjourné pendant fix
ſemaines , fans qu'il en ait filtré une
goutte à travers leſdites voûtes. Cette
épreuve a été faite ſous les yeux de
pluſieurs architectes du Roi des plus
expérimentés , leſquels ont donné en
conféquence le certificat ſuivant : cl
" Nous Richard Mique , premier,
• Architecte du Roi , & nous Batthélemi-
Michel Hazon , Architecte du
■Roi , Intendant Général des bâtimens
» de Sa Majefté , & François Heurtier ,
» Architecte du Roi& Inſpecteur Géné
>> ral des bâtimens de Sa Majesté, ſouſſi-
»gaés ; en vertu des ordres qui nous
-ont été adreſſés par M. le Comte
• d'Angivillers , Directeur & Ordon-
>nateur Général des bâtimens duRoi ,
NOVEMBRE. 1776. 191
» jardins , arts , académies & manufac-
> tures royales , en date du 2 Septembre
>> de la préſente année 1776 , par leſ-
>> quels il nous annonce avoit accédé à
>> la demande qui lui a été faite, de
>>former fur les paliers des eſcaliers de
>> l'orangerie de Verſailles , des baffins.
>> qui feroient remplis d'eau , & entre-
>> tenus ainſi pendant quelque temps ,
>>pour éprouver ſi le cimentde M. Loriot
>>en feroit traverſé , & s'il en réſulteroit
>> quelques filtrations àtravers les voû-
➡tes qui font au-deffous : que les baffins
→ayant ainſi été remplis d'eau pendant
>> cinq à fix ſemaines , il lui a paru inu-
>> tile de prolonger plus long-temps
cette épreuve ; & qu'en conféquence ,
>> pour conftater ce qui s'eſt paflé à cet
>> égard , nous faſſions appeler en porte
>>préſence le ſieur Lemoine & les prin-
>> cipaux garçons employés dans l'orangerie,
à l'effet de ſavoir d'eux s'ils ont
» apperçu dans les voûtes des eſcaliers
>>>quelque ſuintement ou écoulement
>>d'eau , afin de faire part de leur ré-
>> ponſe à M. le Directeur Général.
Nous ſouſſignés , étant aſſemblés à
l'orangerie , le 7 Septembre 1776 ,
avons mandé le ſieur Lemoine &le
3
192 MERCURE DE FRANCE.
{
>> nommé Barbier , garçon de ladite oran ..
>> gerie , à qui nous avons donné con-
>> noiffance des ordres qui nous ont été
>>adreſſes , & requis d'eux de nous dire
» la vérité ; il réſulte de leurs réponſes ,
>> que quelque attention qu'ils ayent
>>>donnée , en fréquentant ſouvent l'oran-
>> gerie , ils n'ont apperçu aucune filtra-
«tion dans les voûtes ſous les paliers ,
>>depuis que les baſſins ont été formés.
>>AVerſailles , ce 7 Septembre 1776.
»fignés Mique , Hazon & Heurtier.
<
Ainfi , Monfieur , ſi l'on emploje .
déſormais du mauvais mortier dans les
bâtimens , c'eſt qu'on le voudra bien.
Rien n'eſt plus fûr , qu'à l'aide du mortier-
Loriot , qui lie indiſſolublement les
pierres , il eſt poſſible d'opérer avec
ſuccès , nombre d'opérations qu'on regar-,
doit ci-devant comme problêmatiques ;.
tels que des enduits de mortier trèsfolides
dans des endroits humides , des
baſſins impénétrables à l'eau , des tetraffes
toutes d'une pièce , & comme fi
elles éroient formées d'une ſeule,dalle.
de pierre laplus dure. Il eſt encore certain.
qu'on en peut mouler des figures , des
bas- reliefs &des vaſes pour les jardins ,
comparables pour la durée à ceux faits en
pierre
NOVEMBRE. 1776.
193
picue , & capables de réſiſter à toutes les
injures du temps : enfin il eſt propre
pour tous travaux d'architecture dont on
veut aſſurer la durée , & pour lesquels
on ſe ſert communément de plâtre , qui
n'a , comme l'on fait , dans les extérieurs
des maiſons , qu'une exiſtence
pallagère.
Tout le difficile fera peut-être d'engager
la plupart de ceux qui dirigent les bâtimens
, à en faire uſage , & fur-tout nos
praticiens ; car il y en a peu d'entr'eux ,
qui ſoient jaloux de la durée de leurs
travaux : comme ils n'en répondent que
pour dix ans ; qu'un bâtiment ſoit à refaire
après ce terme , ou bien qu'on foit
obligé de faire de grandes réparations ,
celaleur importepeu. D'ailleurs, plufieurs
font à peu près auſſi entêtés dans leurs
routines , que l'étoient autrefois les Irlandois
qu'on ne pur jamais perfuader , par
aucun raiſonnement , de faire tirer leurs
chartues avec des harnois , parce que
leurs pères avoient eu de tout temps
l'habitude de les attacher à la queue des
chevaux . On ne put les y contraindre
que par la force. J'ai l'honneur , & c.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
III.
Secrétaire Chinois.
Ce Secrétaire Chinois méchanique &
portatif , de l'invention du ſieur Royer,
Maître Ecrivain- Arithméticien , à Verfailles
, rue des Frippiers , fert d'écritoire
& de porte feuille : il eſt très- léger ,
folide& utile à toutesfortes de perſonnes ,
& même à MM. les Militaires qui veulent
écrire des lettres , des billers , & qui
veulent dreſſer les différentes règles de
l'arithmétique : ſoit que l'on ſoit à la
campagne ou à la promenade , on le met
dans la poche d'une veſte ; & les dames
le peuvent également porter dans une
poche.
Ce Secrétaire Chinois eſt peint de
différentes couleurs , avec un très-beau
vernis à la manière de la Chine & du
Japon , avec deux figures Chinoiſes qui
repréſentent le ſujet à quoi ce Secrétaire
eſt deſtiné. Les couleurs font vives &
folides.
Il n'a que cinq pouces de long , trois
pouces de large , & onze lignes d'épaif-
Teur : il renferme un encrier fermant à
NOVEMBRE. 1776. 195
vis , huit feuilles de papiers à lettres
écrites ou non écrites , des plumes , un
canif , un gratoire , du ſandaraque , de
la poudre , un cachet ordinaire ou pliant ,
du pain à cacheter ,une règle , un compas ,
un crayon, un porte- crayon , de la cire
d'Eſpagne , ou cire à cacheter ,de la bougie
, une petite bobêche pour mettre la
bougie , un briquet qui eſt fait exprès d'un
nouveau goût à la Françoiſe , une pierre
à fufil , de l'amadoue , des allumettes , &
un étui qui eſt fait exprès , dans lequel
on met ledit Secrétaire.
Le prix de ce Secrétaire , tour garni
de ce qu'il renferme , eſt de 24 livres
( excepté le cachet ) . Ce Secrétaire ne ſe
trouve que chez l'Auteur .
Les perſonnes qui voudront ſe procurer
ce Secrétaire Chinois , s'adreſſeront
à l'adreſſe ci deſſus indiquée.
Le ſieur Royer prie les perſonnes de
Province , & ainſi que de Paris , qui lui
feront l'honneur de lui écrire , de faire
affranchir leurs lettres , ainſi que le port
de l'argent , juſqu'au bureau de la Poſte
aux lettres à Versailles. Il ſe charge de
faire tenir ledit Secrétaire bien conditionnéjuſqu'aux
frontières du Royaume ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE. 1
foit par la diligence , la meſſagerie , ou
autte commodité qu'on lui indiquera
dans la lettre d'avis. On fera attention
de faire infcrite fon nom & ſon adreſſe
fur la feuille de la Poſte .
ANECDOTES.
I.
BEELLAA III , Roi de Hongrie , étant
mort , Emeric fon fils lui fuccéda par le
conſentement général de la Nation qui
eut la confolation , bien douce pour un
peuple qui aime ſes Princes , de voir ſon
nouveau Roi répondre parfaitement à
l'eſpérance qu'elle avoit conçue de ſon
mérite&de ſes rares qualités. L'ambition
porta fon frère André à cabaler; & aidé
de quelques factieux , il oſa aſpirer au
Trône , & en dépouiller Emeric. Celuicin'oppoſa
que ſa fermeté& fon courage
contre les rebelles devant leſquels il ſe
préſenta avec cette noble hardieſſe que
donne l'autorité légitime. Ayant mis la
Couronne ſur la tête ,& pris pour toutes
armes, fon fceptre, il s'avança vers lecamp
NOVEMBRE. 1776 . 197
des Ligueurs , après leur avoir fait dise
qu'il parouſloit en leur préſence , muni
de la ſeule Majesté des Souverains refpectables
chez tous les peuples , & fans
autres armes que celles de la justice de fa
cauſe. Ce trait héroïque & fi fingulier
déſarma auſli- tôt les rebelles , dont André
ſe vit abandonné : les troupes étrangères
rappelées à ſon ſecours ſe diſſipèrent , &
cet ambitieux confus , étonné , n'eut plus
d'autre reffource que d'implorer la clémence
de ſon frère qui , en lui accordant
ſa grace , lui rendit auſſi ſon amitié .
I I.
Lorſque Miff Anne Pitt , foeur de M.
Guillaume Pitt , eut reçu une penſion du
Lord B ... , ſon frère lui écrivit une
lettre très - vive , dans laquelle il lui reprochoit
avec dureté d'avoir accepté cette
grace : « Je n'aurois jamais imaginé tant
১১ de baſſeſſe dans mon fang ; le nom de
>> Pitt , & le mot penſion , ne font point
>>faits pour aller enſemble ». Quelque
temps après , le même Lord offrit une
penſion de 300 liv. à M. Pitt , qui ne
la refuſa pas: ſa ſoeur ne tarda point à
en être informée , & elle lui envoya fur
I iij
اول MERCURE DE FRANCE.
le champ une copie de la lettre qu'elle
avoit reçue .
III.
Inſtruction d'un Miniſtre de la Marine
au Commandant de la Flotte qui étoit
à Toulon : " Vous fortirez de Toulon ;
>>vous rencontrerez les Anglois ; vous les
>> amarinerez , & vous les amenerez à
>Toulon » .
I V.
On raconte un cas étrange de Charles
VII ; c'est qu'étant à Bourges , ayant
dit à un Cordonnier qui lui eſſayoit
une paire de bottes , qu'il n'avoit point
d'argent ; cet homme eut la dureté de
les remporter.
V.
Rich , fameux Arlequin de Londres ,
fortant un ſoir de la Comédie , appela
un Fiacre , & lui dit de le conduire à
la taverne du ſoleil , ſur le marché de
Clarre : à l'inſtant que le Fiacre étoit prêt
d'arrêter , Rich s'apperçut qu'une fenêtre
NOVEMBRE. 1776. 199
de la taverne , ſituée au rez-de-chauffée ,
étoit ouverte , & ne fit qu'un ſaut de la
portière dans la chambre : le Cocher
deſcend , ouvre ſon carroſſe , & eſt bien
furpris de n'y trouver perſonne. Après
avoir bien juré , fuivant l'uſage , contre
celui qui l'avoit ainſi eſcroqué , il remonte
fur fon fiége , tourne , & s'en va. Rich
épie l'inſtant où la voiture repaſſoit visà-
vis de la fenêtre , & d'un ſaut ſe remet
dedans ; alors il crie au Cocher qu'il ſe
trompe , & qu'il a paſſe la taverne. Le
Fiacre tremblant rerourne de nouveau , &
s'arrête encore à la porte. Rich deſcend
de voiture , gronde beaucoup cet homme ,
tire ſa bourſe , & lui offre ſon paiement.
<<A d'autres , M. ie Diable , s'écria le
Cocher , je vous connois bien ; vous
>>voudriez m'empaumer ; gardez , gardez
9. votre argent », A ces mots , il fonette
fes chevaux , & ſe ſauve à toute bride.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
Poëles hydrauliques , économiques & de
Santé.
L'USAGE de ſe chauffer au feu d'une cheminée
eft preſque généralement préféré a tout autre ,
comme plus commode & plus agréable ; le luxe
même aujourd'hui y eſt pour quelque chose. Il
eſt du bon ton d'avoir grand feu; on s'y eft accoutumé
& l'habitude l'a rendu diſpendieux , en
ce que la plus grande partie de la chaleur ſe diffipant
par la route de la fumée , il faut néceſſairement
une conſommation de bois en raiſon de cette
perte & de la grandeur de la chambre ; confommation
qui augmente encore ſans donner plus de
chaleur , fi on eſt obligé d'avoir des ventoules &
des courans d'air , pour obvier à l'incommodité
de la fumée , preſque inévitable dans les grandes
villes.
La manufacture de ces poëles , approuvé par
l'Académie & par la Faculté de Médecine , eft
établie rue Bafle , porte St Denis , maiſon de M.
Blondeau , (culpteur de l'Académie de Saint Luc ;
c'eſt l'unique dépôr où il faut s'adreſler pour avoir
ces poëles conformes au modele préſentéàl'Académie
des Sciences .
A ladite manufacture on trouvera toutes fortes
d'autres poëles , tant décorés que méchaniques ,
de toutes grandeurs & detoutes formes.
NOVEMBRE. 1776. 201
NOUVELLES POLITIQUES.
DePatras, le 21 Août 1776.
DAANS le courant du mois dernier , deux cents
Albanois , paflés inutilement en Morée pour y
chercher du ſervice , ſe ſont emparés de pluſieurs
bateaux avec leſquels ils ſe ſont portés à Zagouli ,
riche village du diſtrict de Corinthie , qu'ils ont
pillé & faccagé, & dont ils ont emmené une
trentaine de perſonnes , femmes ou enfans , qui
ont été rachetés pour huit bourſes .
De Tripoly , le 26 Août 1776.
Un courier expédié de Bingazi apporta , dans
le courant du mois dernier , au Pacha de cette
Régence , des dépêches qui l'informent que fon
frere Sidy Aflan , Bey de Bingazi , de concertavec
Ramadan Aga , Cheich de Meſurat , ayant attaqué
les troupes & les habitans de Derme , les.
ont défaits ; qu'il étoit mort de part & d'autre
à peu près quatre cents hommes ; que le Bey avoit
enlevé une quantité conſidérable de beſtiaux &&
de chameaux ; qu'il avoit dépouillé les Arabes &
leurs femmes , & que Ramadan Aga revenoit en
cette Ville chargé de la partie du butin appartenant
aux Pacha,
De Constantinople , le 6 Septembre 1776.
Une Suliane eft accouchée, la nuit du 21 da
Iw
202 MERCURE DE FRANCE .
mois dernier , d'un fils qui a été nommé Sultan
Méhémet . Cet événement a donné lieu à un
donalma , qui a commencé le 26 & qui a fini
hier. Il a été ſuivi , felon l'uſage , de feux d'artifice
ſur mer pendant trois jours Le Peuple adonné
toutes les marques de la plus grande alégreſle à
la naiſlance de ce ſecond rejeton de la ligne Ottomane.
DePétersbourg, le 17 Septembre 1776 .
Le Grand- Duc , accompagné du général Solti -
Łow & du général Ungern ,Gouverneur de cette
ville, partit le 9 pour Jambourg , où il devoit
recevoir la Princefle de de Wirtemberg , fa future
épouse, qu'il a conduite le 11 à Czarko-Zelo ,
où cette Princefle a été reçue de l'Impératrice
avec les témoignages de la joie la plus vive. Sa
Majefté Impériale & Leurs Altefles Impériale&
Séréniffime , arrivent ce ſoir ici pour y pailer
l'hiver.
Le 16 , la Princefle de Wittemberg a fait fa
profeffion de foi , ſelon le RitGrec , dans la Ca
pelle du Palais, où elle a été confirmée en préfence
de Sa Majesté Impériale, du Grand Duc &
detoute la Cour : les onctions en uſage , felon le
même Rit , lui ont éé adminiſtrées; elle a communić
, pour la premiere fois , tous les deux eſpeces
, des inains de l'Archevêquede Moſcou , qui a
célébré la inefle , & la cérémonie a été faite par
celui de Pétersbourg.
Le lendemain on fit les fiançailles du Grand-
Duc avecla Princefle de Wirtemberg dans la Chapelle
du Palais, en préſence de l'Impératrice qui ,
en fortant, reçut les complimens de félicitation ,
NOVEMBRE. 1776 . 203 :
&enſuite dîna en public: Sa Majesté Impériale
n'avoit à la table , élevée de trois marches , que
le Grand-Duc & la Princefle de Wirtemberg :
trois autres tables étoient dieſlées dans la même
falle , l'une à droite pour les Dames de la première
distinction , l'autre à gauche pour les hommes ,
& la troiſieme en face de l'Impératrice pour les
Evêques ; d'autres tables étoient préparées dans
les ſalles qui joignoient celle où a dîné l'Impéra -
trice , pour les perſonnes qui n'ont pu être placées
aux premieres . Le ſoir , il y a eu bal paré à la
cour& illumination dans toute la ville.
De Warsovie, le 5 Octobre 1776 .
On apprend que le département de la Guerre
doit éprouver beaucoup de changemens relatifs
àla différence de la conſtitution future : celui de
la Tréſorerie qui doit ſubſiſter , eft confié à des
Membres du Conſeil - Permanent , qui auront
féance & voix délibérative à ce département.La
néceſſité d'une économie qui puifle faire cadrer par
la fuite la dépenſe avec la recette , opérera une
diminution de moitié des appointemens de plufieurs
place , portés trop haut à la vérité , par la
Délégation précédente. En conféquence d'un nou.
vel arrangement , le Maréchal du Confeil. Permanentn'aura
plusque 16000 florinsde Pologne,
les Conſeillers 10 à 12000 , les Grands Généraux
& le Tréſorier 60000 , & le Vice Tréſorier
40000.
De Vienne , le 24 Septembre 1776 .
On a publié dans le Palatinat de Presbourg une
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
٤٠٠٠
défenſe d'admettre aux voeux de religion aucun
ſujet de l'un & l'autre ſexe , qui n'ait pas 24 ans
accomplis.
De Carthagene , le 21 Septembre 1776 .
Les deux frégates de Sa Majesté , la Sainte
Luce & la Vierge des Carmes , après avoir caréné
dans ce port , en ont appareillé ce matin, faiſant
voile du côté de l'eft. On dit que l'objet de leur
miſſion eſt d'aller établir une croifiere à la hauteur
d'Alger contre les Corfaires de cette Régence..
1
De Livourne , le 13 Septembre 1776 ..
Il eſt arrivé à Porto Longone trois galeres diu
Roi des Deux - Siciles , deſtinées à faire la courſe
contre les Barbareſques.
De Londres, le 3 Octobre 1776 .
Le Gouvernement a reçu , dit on , des nouvellesqui
portent que les deux freres ont pris jour
pour l'attaque des lignes des retranchemens des
Provinciaux devant New- York , leurs arrange--
mens & leurs diſpoſitions militaires étant prêts
d'être achevées ; qu'un corps de dix mille hommes
, c'est -à-dire, le tiers au moins de l'armée ,
marchera vers les retranchemens la bayonette au
bout du fufil , fans avoir même les armes chargées
pour prévenir toute confufion , qui pourroit être
occaſionnée par la témérité de nos troupes &
muire à l'entrepriſe; que le deſſein du Général
Howe eſt d'avoir deux colonnes à peu prèsd'égale
NOVEMBRE. 1776. 205
force , ou pour appuyer le premier corps en cas
de beſoin , ou pour prendre les Provinciaux en
flanc , fi le déſeſpoir leur faiſoit tenter une ſortie .
Si ces diſpoſitions font vraies , comme on le
penſe , les premieres nouvelles que l'on recevra
ne peuvent être que funeſtes pour l'un ou l'autre
despartis.
Le 10 de ce mois , le major Cuyler , premier
aide de camp du général Howe, remit au lordGermaine
des dépêches de ce Général , datées du 3
ſeptembre , au camp de New-Town dans Long-
Iſland , contenant les faits ſuivans :
Le 22 août ,les troupes Angloiſes avec le corps
desChaſſeurs , commandés par le colonel Donop ,
& les Grenadiers Heſlois , prirent terre près
d'Utrecht dans Long-Iland, ſans aucune oppofition
; elle débarquerent avec quarante pieces de
canon endeux heures & demie , foutenues par le
fieur Hotham , chef d'eſcadre , & le lieutenantgénéral
Clinton à la tête de la premiere divifion
l'armée s'étendit vers Utrecht & Graveſend julqu'au
village de Flad Land. Le 25 , deux brigades
Hefloiſes avec le lieutenant-général de Heiſter ,
vinrent de l'île des Etats joindre l'armée , & le
for l'avant garde , ſous les ordres du lieutenantgéneral
Clinton , commença à s'avancer dans le
pays pour ranger l'armée ennemie poſtée à Flar-
Bush ; le général Clinton fit halte avant le jour à
undemi- mille d'un paſlage dontil falloit s'allurer
, & qui s'étend de l'eſt à l'ouest , à trois milles.
de Bedford ; une de ſes patrouilles en prit une des.
ennemis , compoſée d'Officiers. Le Général inftruit
que l'ennemi ne s'étoit pas emparé du paffage
,s'en rendit maître au point du jour , airfi
206 MERCURE DE FRANCE.
1
quedes hauteurs; le lord Perci , qui commandoit
le corps de l'armée , arriva auſſi - tôt avec dix
pieces de campagne , & les hauteurs étant paflées ,
on fit halte pour le rafraîchiſlement des troupes ,
après quoi on ſe remiten marche : on arriva à
Bedford vers les neufheures du matin , près de
l'artiere- garde de l'aîle gauche des ennemis , où
les dragons & les chaſleurs commencerent à attaquer
un gros d'Américains avec tant d'ardeur
que le général Howe fut obligé de modérer leur
zele& de les faire retirer dans un chemin creux
où ils étoient hors de la portée de la mouſqueterie.
Les différens détachemens tirés de l'armée du
général Putnam, montoient , dit- on , à dix mille
hommes , commandés par le major- général Sullivan
& les brigadiers -généraux le lord Sterling
& Udel; on évalue leur perte à trois mille trois
cents , tant tués , bleflés , que prifonniers ou
noyés ; on leur a pris cinq pieces de canon & un
obus.
De notre côté , nous avons cu cinq Officiers &
cinquante fix , tantbas-Officiers que foldats tués ;
douze Officiers & deux cents quarante- cinq , tant
bas - Officiers que foldats bleflés , un Officier &
vingt grenadiers des ſoldats de marine pris par
les ennemis ; dans les troupes Heſſoiſes , un ſeul
homme tué , trois Officiers & vingt- trois bas-
Officiers & foldats bleſlés ſans danger ; le licutenant-
colonel Monckton a recu un coup de fufil à
travers le corps : mais on croit que ſa bleſſure
n'est pas mortelle.
Le 25 au foir , l'armée s'avançant toujours ,
campa en face des retranchemens ennemis . Le 28 ,
•
,
NOVEMBRE. 1776 . 207
on ouvrit une tranchée à trois cents toiſes de la
redoute qu'ils avoient à leur gauche , & la nuit
du 29 ils évacuerent ces retranchemens dans le
plus profond filence , & abandonnerent l'île du
Gouverneur , laiſſant leur artillerie & beaucoup
de munitions.
Les ennemis ſont toujours en poſſeſſion de la
ville & de l'île de New- Yorkc ; ils y font fortement
retranchés , & paroiſlent déterminés à nous
attendre de pied ferme de l'un &de l'autre côté du
pontdu Roi.
Une lettre du vice amiral Howe écrite au ficur
Stephens , à bord de l'Aigle devant l'île Bedious ,
dans la Nouvelle Yorck,le 31 août , fait le détail
detoutes les opérations pour concourir efficacement
à la defcentede l'armée dans Long- Iſland ,
& au ſuccès qu'a eu cette entrepriſe combinée
entre lui & legénéral ſon frere .
Le lord Sullivan , prifonnier à Long. Iſland ,
a, dit-on , été envoyé ſur ſa parole d'honneur à
New-Yorck, pour informer les Provinciaux que
s'ils ne fe rendent pas à la premiere ſommation
des troupes du Roi , à leur approche de la ville ,
elle fera réduite en cendres .
On écrit du Canada que toute perſonne pouvant
travailler , a été occupée à la confection de
cinq cents bateaux , qui font déjà tous prêts ;
mais qu'il en faut un plus grand nombre , & que
P'on efpere , vers le 10 ou le 12 de ſeptembre , être
en état de paſſer les lacs .
Il pafle pour certain que legénéral Irwin a reçu ,
le 7 de ce mois , des nouvelles de l'Amérique qui
portent que le lord Howe avoit envoyé aux Magiftrats
de New-Yorck une lettre par laquelle il
208 MERCURE DE FRANCE .
les ſommoit de rendre la ville ou d'en fortir eux
&tous les habitans , & que ces Magiſtrats lui
avoient fait réponſe qu'ils avoient ordre du Congrès
de la défendre , & qu'en effet ils la défendroient
juſqu'à la derniere extrêmité ; que ſi le
lord Howe parvenoit à forcer leurs retranchemens,
ils ſe retireroient dans leurs lignes , où ils
feroient certains de lui oppoſer une réſiſtance qui
feroit échouer toutes ſes meſures. Sur cette réponſe
, le Lord leur envoya un autre Parlementaire
pour les informer qu'il avoit aſſemblé un
Conſeil de guerre , dont l'avis unanime étoit que
fi les Américains brûloient la ville de New Yorck ,
ondonnât ordre aux troupes Britanniques de pafler
les priſonniers au fil de l'épée. La réplique des
Américains fut que ſi le Conſeil de guerredulord
Howe n'annulloit point ſa réſolution , & que fi
la Providence favoriſoit leurs armes , ainſi qu'ils
l'eſpéroient , les troupes royales devoient s'atten
dre aux repréſailles les plus ſéveres.
Extraitd'une lettre de Portsmouth , du 11
Oftobre.
Différens vaiſſeaux partis de Québec le & feptembre
, nous ont appris qu'un corps d'environ
cinqmille Américains ayant traverſéle lacChainbly
, étoit débarqué dans le Canada à la Pointe-
Ofare , à ſept lieues environ de Saint- Jean; qu'ils
avoient fur le lac ſeize bâtimens armés & un
grand nombre de bateaux ; mais qu'on eſpéroit,
malgré cela , que l'armée royale travelſeroitaufli
le lac vers le is du même mois; ce qui impliqueroit
contradiction avec la nouvelle du paſlage des
sinq mille hommes , attendu qu'ileſt contre toutes,
こ
NOVEMBRE. 1776. 209
les regles de laiſſer des ennemis derriere foi , à
moins pourtant que ce débarquement à la Pointe-
Ofare , ainſi que la traversée des lacs de la part
des Infurgens , n'aient pu être ignorés des généraux
Carleton & Burgoyne.
Il ſe répand un bruit affez général que New-
Yorck eft pris ; mais il y a bien de l'apparence
que ce n'est qu'une conjecture , & l'on ne peut le
déterminer à crone ce fait que fur des nouvelles
auffi authentiques que celle de la prite de Long-
Iſland.
De la Haye , le 4 Octobre 1776.
On a mandé ici de Gibraltar par une lettre du
26 août , que deux frégates de Maroc , l'une de
trente & l'autre de vingt fix canons , s'étoient
emparés à la hauteur des îles Canaries , d'un vaifſeau
Hollandois de vingt quatre canons & de
trente fix hommes d'équipage deſtinée pour Curaçao.
L'Ambafladeur d'Angleterte a renouvellé le r
de ce mois , par ordre du Roi ſon maitre , la demande
des défenſes déjà faites , & qui eſt ſur le
point d'expirer , à tous les ſujets de la Républiquede
fournir des munitions de guerre aux Colonis
confédérées de l'Amérique ſeptentrionales.
De Fontainebleau , le 19 Octobre 1776.
Le 14 de ce mois , le Roi a donné au Pere
Maurice Miet , récollet , commiſſaire général de
la Terre- Sainte , de nouvelles lettres- Patentes de
protection , permiſſion & ordre pour les quêtes
en faveur des Saints Lieux.
210 MERCURE DE FRANCE.
De Paris , le 21 Octobre 1776 .
L'entrepôt général des cartes hydrographiques
du bureau de la Marine , eſt préſentement chez
le ficut Buache, géographe ordinaire du Roi , rue
du Foin St Jacques.
Le to de ce mois , l'Univerſité de cette Ville,
affemblée au Collège de Louis-le Grand , pout
l'élection d'un nouveau Recteur , a élu d'un confentement
unanime , le fieur Duval , profeffeur
de philoſophie au collège d'Harcourt , à la place
du ſieur Guérin , qui l'a occupée pendant trois
ans.
PRÉSENTATION .
Le13 octobre , le marquis de Noailles que le
Roi avoit ci devant nommé fon ambaſſadeur près
Sa Majefté Britannique , a eu l'honneur d'être
préſenté au Roi , par le comte de Vergennes ,
miniſtre& fecrétaire d'érat au département des
affaires étrangeres , & de prendre congé de Sa
Majesté pour te rendre à ſa deſtination .
PRÉSENTATIONS D'OUVRAGES .
Le 12 octobre , les ſieurs Née & Maſquelier ,
graveurs , ont eu l'honneur de remettre à Leurs
Majestés & à la Famille royale le Prospectus d'un
NOVEMBRE. 1776. 211
Ouvrage propoſé par ſouſcription , ayant pour
titre : Tabeaux topographiques , pittoresques ,
physiques , historiques , moraux , politiques & littéraires
de la Suiſſe & de l'Italie Leurs Majestés ,
ainſi que la Famille royale , ont bien voulu honorer
ces Artiſtes de leurs toufcriptions .
Le 23 , le chevalier de Juilly de Thomaſſin ,
ancien baron , maréchal des logis des Gardes du
Corps du Roi , a eu l'honneur de remettre à Sa
Majesté , à laquelle il a été préſentépar le prince
deTingry , capitaine des Gardes de quartier , un
ouvrage de ſa compoſition , ayant pour tires :
Catinat ou le modele des Guerriers , Discours à
mes Camarades , enrichi du portrait du Héros ,
entaille douce. Il a également eu l'honneur d'offrir
ſon ouvrage à la Reine , à Monfieur & à Monſeigneur
le comte d'Artois.
NOMINATIONS .
Le Roi vient d'accorder les entrées de ſa chambre
au vicomte de Mailly , premier écuyer de
Madame en ſurvivance , & colonel du régiment
d'Anjou , infanterie; & au comte Jules de Polignac
, premier écuyer de la Reine en furvivance.
Sa Majeſté vient de nommer pour remplacer la
charge de contrôleur- général des finances , vacante
par la mort du ſieur de Clugny , le ſieur
Taboureau des Reaux , conſeiller d'état , ancien
intendantde Valenciennes , qui lui a été préſenté
par le comte deMaurepas ,& qui lui a fait les
212 MERCURE DE FRANCE.
remerciemens. Sa Majesté s'eſt en même temps
réſervé la direction du Tréſor- Royal , & a nommé
pour l'exercer ſous les ordres . le ſieur Neker ,
avec le titre de conſeiller des finances & de direcreur
général du Tréſor royal,
Charlotte , comtefle douairiere de Mont Lezun ,
née comtefle de Mont Zichier, vient d'avoir l'honneur
d'être compriſe dans la promotion que l'Impératrice-
Reine a faite le 14 du mois dernier ,
dans l'ordre Royal Impérial de la Croix Etoilée.
MORTS.
Elzea- Marie - Joſeph-Charles , vicomte de
Broglie , âgé de trente-neuf ans , chevalier de
l'ordre royal & militaire de Saint Louis , brigadier
des armées du Roi , colonel commandant du
régiment d'Aquitaine , infanterie , eſt mort à
Metz le 28 ſeptembre de cette année.
N. de Clugny , maître des requêtes , conſeiller
ordinaire au conſeil royal , contrôleur général
des finances , eſt mort à Paris le 18 octobre , âgé
de 46 ans 3 mois .
Armand Chriftophe de Beaumont , comte de
la Roque & du Repaire , eft mort le 9 octobre ,
en ſon château de la Roque en Périgord , dans la
76 ° année de ſon âge.
Henri - François - de-Paule le Fevre d'Ormeſſon ,
prêtre , chanoine honoraire de l'égliſe de Paris ,
abbé commendataire de l'Abbaye royale de Bolbonne,
ordre de Citeaux , dioceſe de Mirepoix ,
eſt mort le 22 , dans la 53º année de ſon âge.
* NOVEMBRE. 1776. 213
LOTERIE.
Les cing tirages de la loterie royale de France
ont été exécutés publiquement dans la grand' .
falle de la Compagnie des Indes , en préſence du
Lieutenant -Général de Police , le 1 octobre ,
conformément à l'arrêt du Conſeil du 30 juin
dernier. Les nombres ſortis de la roue de fortune
font les extraits ſuivans , pour le premier tirage ,
qui eſt celui des lots : 90,4 , 15 , 14 , 35. Second
tirage de la premiere claſſe des primes : 65,62, 43 ,
16 , 52. Troisieme tirage de laseconde claffle des
primes: 29 , 42 , 45 , 10 , 15 Quatrieme tiragede
latroiſieme clafſſe des primes : 41 , 79 , 80 , 71 ,
45. Cinquieme & dernier tirage de la quatrieme
claſſe des primes : 8 , 44 , 13,42,75 . Les cinq
prochains tirages ſeront exécutés le jeudi 13
octobre.
214 MERCURE DE FRANCE.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers& en profe, pages
Ode à la Beauté , ibid.
Traduction en vers du commencement du livre
4º de l'Iliade , IO
Sonnet, 12
Lifette& ſon Linot , fable , 13
La mauvaiſe Mere punie , conte , 15
Vers , 42
Réponſe de la plus aimable des Eſtampoiſes , ibid.
Madrigal , 44
Mes idées ſur le célibat ; ibid.
Chanſon en réponſe à celle contre les plumes
des Dames, 47
Le Zéphir & la Senſitive , fable , 48
Les ſenſibles regrets , 46
Ode d'Horace , SI
Explication des Enigmes & Logogryphes ,
ENIGMES ,
LOGOGRYPHES ,
Vers pour un mariage ,
52
53
55
57
NOUVELLES LITTÉRAIRES , 58
Les Courtiſannes , ibid.
Hiſtoire de Loango , 76
L'Amour accuſé , 84
Le Maître Toſcan , 88
Le Maître d'Hiſtoire ,
Médecine moderne , 94
Effai chronologique , hiſt. & polit. ſur l'îlede
Corſe, 100
NOVEMBRE. 1776. 215
Diſcours fur les monumens publics , IIO
Elémens de tactique pour la cavalerie , 123
Le jeu de Trictrac , 127
Les caracteres du Meſſie vérifiés Jéſus de Nazareth
, 129
Défenſe des Livres de l'ancien Teſtament , 131
La morale du Citoyen du monde , 132
Cours de phyſique expérimentale , &c . 136
Nouveau Dictionnaire pour ſervir de ſupplément
au Dictionnaire raiſonné des ſciences,
arts & métiers , 139
Journal des cauſes célebres , 156
Annonces littéraires , 160
ACADÉMIES. 161
Besançon , ibid.
Nimes , 156
SPECTACLES . 170
Opéra , ibid.
Comédie Françoiſe , 171
Comédie Italienne , 173
Lettre de M. Floquet à M. Grétry , 174
ARTS . 177
Gravures , ibid.
Muſique. 182
Peinture , 183
Réponſe de M. le Chevalier Cluck , 184
Cours d'histoire naturelle , &c. 186
de Langue Angloiſe , ibid.
Variétés , inventions , & c . 188
Lettre de M. Patte , ibid.
Anecdotes. 196
AVIS ,
200
Nouvelles politiques ,
Préſentations ,
201
210
d'Ouvrages , ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
Nominations ,
Morts ,
Loterie ,
211
212
213
APPROBATION.
J'AAIt lu , par ordre deMonſeigneur le Garde des
Sceaux , le volume du Mercure de France pour
le mois de Novembre , & je n'y ai rien trouvé qui
m'ait paru devoir en empêcher l'impreffion.
AParis , ce 2 Novembre 1776.
DE SANCY
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe ,
près Saint Come,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères