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Titre

DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE QUATRIÉME.

Titre d'après la table

Cinquieme Dialogue des choses difficiles à croire.

Page de début
92
Page de début dans la numérisation
101
Page de fin
140
Page de fin dans la numérisation
145
Incipit

J'ay découvert qui estoit l'Autheur des Dialogues que / Je n'ay pas ublié que vous m'avez promis de

Texte
J'ay découvert qui eftoit
l'Autheur desDialogues que
yous trouvez depuis quatre
GALANT. 93
inois dans toutes mes Lettres
. Il eft de Bourges , &
s'appelle M. Bordelon . En
voicy un cinquiéme , qui eſt
une digne fuite de ceux que
vous avez déja veus de luy .
S$25525 SS SSSSSS
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOGUE QUATRIE' ME.
BELOROND, LAMBRET.
BELORO N D.
JE n'ay pas ubliéque vous
m'avez promis de m'entretenir
aujourd'huy des ju94
MERCURE
dicieux fentimens de ceux
dont je vous rapportay les
opinions fur le fouverain
Bien, la derniere fois que je
Vous vis .
LAMBRE T.
Il eft vray que je vous
ay fait cette promeſſe ; mais
la matiere eft fi grande ,
qu'il faudroit, ou n'en point
parler , ou en parler dans
toute l'étenduë qu'elle merite
. Ainfi , je vous prie dé
me permettre d'eftre voftre
Diogenes Laerce , c'eſt à
dire de vous rapporter chaque
jour deftiné pour nos
GALANT. 95
Entretiens , un Abregé de la
vie & des opinions d'un des
anciens Philofophes , & autres
grands Hommes qui fe
font rendus recommandables
dans les Sciences , ou
dans la Politique , & meſme
dans les Armes. Je fuis affuré
que vous aurez plus de
plaiſir , ſi je m'étens fur chacun
d'euxautant que le tems
me le permettra , que fi je
parlois de tous en general
dans une feule converfation
.
BELORON D.
J'efpere tirer de grands
96 MERCURE
avantages
de ce deffein ; &
je vous prie inftamment
de
le reduire
en pratique
.
LAMBRET.
Je commenceray avec
beaucoup de plaifir , la
premiere fois que nous nous
verrons ; car vous voulez
bien que l'Entretien d'aujourd'huy
foit employé à
une reflexion que m'ont
fourny les opinions bizarres
que vous me rapportaſtes:
fur le fouverain Bien , dans
noftre derniere converfation.
Je me fuis étonné comme
d'une chofe qui paroift
tresGALANT.
97
tres - difficile à croire , que
tant de grands Hommes eftant
convaincus , comme il
n'en faut point douter , de
l'Existence de quelque Divinité
, & par confequent de
fes eminentes perfections ,
ils n'en ayent pas fait le fouverain
Bien de tous les hommes
; puis qu'en concevant
un Dieu , on conçoit ce qu'il
y a de plus parfait, & en mefme
temps ce qui feul peut
remplir la capacité du coeur
humain , car l'étude de la
Nature , & de tout ce qu'elle
contient, qui avoit efté leur
Juillet 1685.
1
I ¹
98 MERCURE
ordinaire occupation, ne devoit-
elle pas avoir appris la
fragilité de laNature, & que
par confequent ny les vangeances
, ny les navigations
heureuſes , my les amitiez ,
ny les Batailles gagnées , ny
les louanges receues , ny les
fuperbes Edifices , ny les voluptez,
ny la bonne renommée
, ny les Enfans , ny les
belles Femmes , ny l'Eloquence
, ny les Parens illuftres
, ny les biens temporels
, ny les grands trefors ,
ne pouvoient faire le veritable
bien de l'homme ; comGALANT.
99
me vous m'aſſeuraſtes que
les
Anacharfis ,les Crates ,les
Simonides , les Architas , les
Gorgias , les Chryfippes, les
Epicures , les Antifthenes ,
les
Sophocles , les Euripides,
les Palemons , les Themiſtocles
, les Ariftides, & les Heraclides
fe
l'eftoient imaginé.
N'avoient-ils pas experimenté
eux- mefmes , ou veu
experimenter par d'autres ,
que tout ce que ce monde
promet , n'eft que fourbe ,
tromperie ou vanité ? Que là
où il promet la liberté, comme
dans les
grandeurs , on
I ij
100 MERCURE
n'y trouve qu'embarras &
efclavage ; que là où il promet
la paix , comme dans les
folitudes les plus retirées, on
n'y trouve que des inquietudes
; que là où il promet
de la joye , comme dans les
voluptez , on n'y trouve que
des amertumes ? Ne fçavoient
- ils pas que les
plus
tendres
amitiez
finiffent, que
les honneurs
font des titres
fpecieux que
le temps effales
plaiſirs ne font
ce , que
que des amuſemens
accompagnez
de chagrins
, que les
richeffes
font
enlevées
par la
GALANT. 101
violence des hommes , ou
échappent par leur propre
fragilité, que les grandeurs
tombent d'elles- mefmes , &
que la gloire & la reputation
fe perdent enfin dans les
abyfines de l'oubly ? Ne ſentoient-
ils pas eux - mefines ,
ou ne voyoient-ils pas fentir
par les autres qu'il n'y a rien
dans toutes les creatures qui
puiffe rendre l'homme heureux
, parce qu'il n'y a rien
qui puiffe remplir la capacité
de fon coeur ; qu'elles font
trop petites en elles - mef
mes , & trop foibles en leur
I iij
102 MERCURE
pouvoir ; qu'il eft vray que
d'abord leur beauté donne
dans les yeux , leurs loüanflatent
l'oreille ,leur douceur
contente le gouft,leurs
richeffes accommodent le
ges
corps , mais que pas une ne
fatisfait pleinement l'efprit ;
qu'elles peuvent bien occuper
& embarraffer le coeur
humain , mais qu'elles ne
peuvent pas le fatisfaire, parce
que ce ne font des
que
faux biens , des illufions &
des ombres , ou plûtoft des
maux veritables , qui rendent
l'homine plus méchant , &
GALANT. 103
d'eftre
ne l'empefchent pas
malheureux , comme remarque
judicieuſement
un Autheur
de nos jours ? Enfin ,
les refus que quelques - uns
faifoient de la faveur des
Princes , ne devoient -ils pas
venir du mépris de leurs
grandeurs , comme d'un effet
de leurs reflexions qui
leur devoient avoir appris
que la fortune la plus éclatante,
eft non feulement vaine
& fragile, mais onereuſe ,
mais pleine d'amertumes
&
de chagrins, & que l'on foûpire
fur le Thrône auffi - bien
I iiij
104 MERCURE
que dans les fers ? Voilà les
penfées qu'ils pouvoient avoir
touchant les chofes du
monde , puis qu'ils eftoient
capables d'en avoir de bien
plus élevées , & de bien plus
abftraites , comme j'efpere
vous le faire voir dans l'hif
toire de leurs vies , que je
vous promets. Avoüez que
ces grands Hommes eſtant
capables de ces fentimens
fur les chofes humaines , &
les ayant en effet , comme
leurs Sentences judicieufes
le témoignent , il y a lieu de
s'étonner qu'ils ayent mis
GALANT. 105
le fouverain Bien de l'homme
dans les chofes d'icybas
, fans fonger à la poffeffion
& à l'amour du moins
de quelque eftre plus parfait
, comme de leurs fauffes.
Divinitez , s'ils ne connoif
foient pas la veritable , puis
qu'il eft conftant qu'ils reconnoiffoient
quelque Divinité.
Car s'il eft vray que
nous avons une impreffion
naturelle d'un Eftre divin ,
felon Ciceron , Omnes duce
naturá eo vehimur ut Deos effe
dicamus ; ou felon Ariftote ,
Omnes homines de dijs exiftima106
MERCURE
tionem habent ; & qu'il n'y a
aucune Nation , fi barbare
qu'elle foit , qui ne croye
quelques Dieux , felon Seneque
, Nulla quippe gens ufquam
eft adeo extra leges morefque projecta
, ut non aliquos Deos credat
; nous ne devons pas refufer
cette impreſſion
à tous
ces grands Genies qui en
eftoient affeurément les plus
capables , & qui l'avoient
renduë plus profonde par
leurs études & leurs meditations.
BELORO ND .
Voftre reflexion eft extreGALANT.
107
mement judicieuſe. Je vous
diray cependant que cette
impreffion naturelle de la
Divinité qu'Ariftote, Ciceró
& Seneque attribuent à tous
les Hommes,me ſemble une
chofe difficile à croire , fi
nous voulons nous en rapporter
à quelques Autheurs
qui nous apprennent le
contraire. En effet , Strabon
dit , que quelques Peuples
de la Zone Torride , ne
reconnoiffent aucuns Dieux,
ex ijs qui Torridam habitant nonnulli
funt qui deos effe non credunt.
Jean Leon nous en dit
108 MERCURE
autant des Peuples qui habitent
le Royaume de Borno
en Afrique. Acoſta va
encore plus loin , quand il
parle de quelques Indiens
Occidentaux , qui n'avoient
pas feulement le nom appellatif
de Dieu . Champlain
le confirme de quelques
Peuples de laNouvelle France
, & les Lettres des Jefuites
de l'an 1626. de quelques
Peuples qui font fur le Gange
. Non feulement des
Peuples Barbares font dans
ce déplorable état ; mais encore
des Hommes tres éclai
GALANT. 109
réz en toute autre matiere,
comme un Petrone qui s'imagine
que les merveilles de
la Nature , les Eclypfes des
Aftres, les Tremblemens de
Terre , le bruit des Tonnerres
& chofes femblables
font les caufes qui intimidant
le vulgaire , l'ont perfuadé
de l'Exiſtance d'un
Dieu.
,
Primus in orbe deos fecit timor,
ardua coelo
Fulmina dum caderent.
Comme un Sextus qui
rapporte cette impreffion
dont vous me parlez , aux
-
110 MERCURE
Vifions prodigieufes que
nous fournit noſtre imagination
pendant le Sommeil.
D'autres ont voulu ſe figurer
que l'opinion de l'Exiftence
d'un Dieu , eftoit un
effet de la Politique des Legiflateurs
, pour retenir les
Peuples , & les mener à leur :
fantaiſie. C'est ce que Jofeph
Acoſta ſemble confirmer
, quand il nous reprefente
les Mandarins qui
gouvernent la Chine , & qui
retiennent le Peuple dans la
Religion du Pays , quoy
qu'eux-mefmes ne croyent
GALANT. HI
point d'autre Dieu que la
Nature , point d'autre vie.
que celle-cy , point d'autre
Enfer que la Prifon , ny
d'autre Paradis , que d'avoir
un Office de Mandarin.
LAMBRE T..
Cette impreffion naturelle
de la Divinité , demande
pour paroiſtre au dehors
une raiſon parfaite dans celuy
qui doit la faire voir , &
c'eft cette perfection qui
manquoit à ces Peuples Barbares
dont parlent Strabon,
Jean Leon , Acoſta , Champlain
, & les Peres Jefuites,
112 MERCURE
s'il eft vray qu'ils ayent efté
dans une ignorance fi grof
fiere , ce que j'ay de la peine
à croire . L'Ecriture Sainte
me fournit ce raiſonnement
, quand elle nous apprend
que c'eft le fol ,l'Homme
fans raifon , qui dit qu'il
n'y a point Dieu ; Dixit infi
piens in corde fuo non eft Deus.
C'eft encore la perfection
de cette mefme raiſon qui
manquoit à ces habiles
Hommes , je veux dire que
c'eſt à caufe que cette raifon
eftoit corrompue par les
voluptez , ou par la prefomGALANT.
113
>
que
ption , autre eſpece de folie..
Ce font des efprits fuperbes
qui ne veulent pas croire ce
qu'ils ne connoiffent pas ..
Chofe étonnante
l'Homme qui eft fi foible
de fa nature
fi fterile en
fon pouvoir , fi limité dans
fes connoiffances
, foit ce
pendant affez aveugle, pour
fe perfuader qu'il eft capable
de penetrer l'effence de
toutes chofes , & que pouffé
par cét aveuglement
il pretend
tout fçavoir ! L'expe
rience a beau luy apprendre
tous les jours par l'ignoran--
Juillet 1685.
K
114 MERCURE
ce qu'il a de tant de choſes
qui font dans la Nature , &
auſquelles fes connoiffances
ne peuvent arriver , combien
fes lumieres font foibles
, l'orgueil qui le domine
, ne laiffe pas de luy faire .
croire qu'il n'a qu'à vouloir
pour connoiftre ce qu'il defire
, & que fi d'un coſté la
maffe de fon corps luy eft un
grand obftacle à cette avidité
qu'il a de tout fçavoir,
d'un autre cofté , il a un eſprit
qui par fa promptitude
& fa fubtilité peut Télever
au deffus de tous les
GALANT. 115
obftacles que fa prifon luy
veut oppofer. C'eſt à caufe
de ce raifonnement de l'orgueil
, que l'Homme dans
noftre Religion a tant de
peine à captiver fon eſprit
fous la Foy , & que ces fçavans
Athées tâchent de ne
pas croire qu'il y ait un
Dieu. Leur prefomption ne
leur permet pas de faire reflexion
, que ce Dieu fur l'Exiftence
duquel ils voudroient
bien s'aveugler , eft
un abîme où fe perd la raifon
humaine , un Ocean où
toute la Sageffe du monde
Kij
116 MERCURE
eft fubmergée , Sapientia corum
devorata eft. En effet,
quelle folie, de vouloir connoiftre
l'effence d'un Dieu !
Ces grands Hommes raiſonnent-
ils ? Ne doivent- ils pas
eftre perfuadez , quand tout
les convainc , qu'il eft un
Dieu , qu'il faut que ce Dieu
foit un Eftre incomprehenfible,
en mefme temps qu'il
comprend tout , invifible en
mefme temps qu'il voit tout,
inacceffible en mefine temps.
qu'il eft dás tout.Encore une
fois ne doivent- ils pas eftre
perfuadez qu'il faut que ce
GALANT. 117
4
Dieu foit un eftre , grand
fans quantité , bon fans qualité
, infiny fans nombre ,
étendu fans mefure , & par
confequent impénetrable
aux raifonnemens humains ?
Cependant il s'eft trouvé
dans le quatriéme Siecle de
Eglife , un Herefiarque
nommé Eunomius de Galatie
, & non pas de Capadoce
, comme l'a écrit Sozo
mene , qui fe vantoit avec
fes Sectateurs , de connoiftre
Dieu auffi bien que Dieu
fe connoiffoit luy mefme ;
tant il eft vray que la pre18
MERCURE
·
la
fomption de l'Homme n'a
point de limites. Mais fi la
prefomption produit des Athées
, il faut avouer que
corruption que les voluptez
engendrent dans l'efprit,
n'eft pas une des moindres
caufes de l'Atheïſme. Un
efprit voluptueux ne croit
pas volontiers l'Existence
d'un Dieu , qu'on ne peut
connoiftre fans eftre obligé
de l'adorer & de l'aimer , &
qu'on ne peut veritablement
adorer & aimer , fans
renoncer aux plaiſirs & aux
voluptez criminelles . Pour
GALANT. 119
croire volontiers un Dieu,
il faut fouhaiter qu'il foit,
& pour fouhaiter qu'il foit ,
il faut en attendre des faveurs
& des liberalitez , &
c'eft ce que les Hommes
charnels fçavent bien qu'ils
n'ont aucun fujet d'efperer.
BELORON D.
,
Je croy avec vous que
c'eſt l'ignorance ou la prefomption
, ou la corruption
qui a introduit l'Atheiſme
dans le monde , s'il eft vray
qu'il y ait de veritables Athées
, & ce font apparem120
MERCURE
mét les mêmescaufes qui ont
produit l'Idolatrie, comme il
eft conftant qu'il y en a eu, &
qu'il yena encore à prefent.
Il n'y a aucune chofe fur la
quelle lesHommes devoient
eftre plus raiſonnables , que
fur l'obligation indiſpenſable
de reconnoiftre une Di
vinité , & cependant il n'y
a aucun fujet fur lequel ils
ayent fait voir plus d'extravagance
que fur céluy - là.
On ne le pourroit croire , fi
nous n'en avions des témoi
gnages qu'on ne sçauroit
démentir. L'occaſion eſt
trop
GALANT. 121
trop favorable pour ne pas
entrer dans le détail de ces
extravagances. Je vais vous
faire un recit abregé à la
confufion de l'efprit humain
, de toutes les chofes
(fans parler desHommes)qui
ont été les objets de fon adoration.
Je ne garderay point
d'autre ordre que celuy
que ma memoire me fournira.
Ceux de la Province de
Cardandan adorent le plus
vieux de la Maiſon , au rapport
de Marc Paul . Bouldefelle
raconte en fes Voyages
de l'an 1326. que ceux
Juillet 1685.
L
126 MERCURE
qui portoient la qualité de
grand Cham du Cathay ,
prenoient garde le premier
Jour de l'An , au fortir du lit,
à ce qui leur venoit premierement
à la rencontre , afin
de le tenir pour leur Dieu
toute l'année ; de forte que
fi c'eftoit un Rat ou un
Chien , ils datoient leurs
Expeditions de l'an du Rat
ou du Chien . Gaguin dit
dans fa Sarmatie , que des
Lithuaniens adorent les plus
grands Arbres de leurs Forefts.
Le Roy de Bellegat
avoit pour fon Dieu une
GALANT. 127
dent de Guenon
;
c'eſt
Pigafetta qui nous apprend
cette ridicule Divinité. Des
Calicutois adorent le Diable
, fe perfuadant qu'aprés
la Création du monde , Dieu
l'a laiffé fous fa conduite.
L'Hiftoire des Incas affeute
que dans une Vallée du Perou
on adoroit une Emeraude
prefque auffi groffe qu'un
oeuf d'Auftruche. Les Tunquinois
rendent leurs adorations
aux Ames de ceux
qui font morts faute de
nourriture , & leur offrent
du Ris au premier des jours
Lij
128 MERCURE
de chaque Lune. Une Secte
de Perfans n'admettoit point
d'autre Dieu que les
quatre
Elemens . Olearius dit que
les Tartares Ceremiffes adorent
tout ce qu'ils fe font
reprefentez la nuit en fonge.
Y a-t-il rien de pareil à
l'extravagance des Egyptiens
qui adoroient des Oignons
, des Chats , & les
plus abjectes Créatures?
C'eft en fe mocquant d'eux
que Juvenal dit agréeablement,
Sat. 15.
O fortunati quibus hæc nafcuntur
in hortis
Numina!
1
GALANT. 129
O qu'ils font heureux,
puis que les Dieux naiffent ,
& font produits dans leurs
Jardins! Les Lacédemoniens
n'ont-ils pas efté affez fous
pour élever des Autels à la
Mort , quelque implacable
qu'elle foit ; les Romains a
la Crainte , à la Pafleur , à la
Fiévre , & les Atheniens à
l'Impudence ? Empedocles
regardoit les Cieux comme
autant de Dieux , les Pythagoriciens
les Aftres . Il y a
des Tartares qui adorent la
Lune. Des Africains de Lybie
& de Numidie font des
Li
130 MERCURE
Sacrifices aux Planettes . Si
nous en croyons Jean Leon,
les Habitans des Ifles fortunées
, les Maffagettes , & les
Gentils de la cofte des Malabares
adorent le Soleil , comme
fi ces paroles , Soli Deo
gloria , fe devoient honor
interpreter en faveur de ce
premier de tous les Aftres ; ce
qui me fait reffouvenir d'un
Portugais, qui s'eftant rendu
agréable par fes fervices au
Roy Henry III.luy demanda
dans Lyon par grace finguliere
, de ne contraindre
perfonne dás tous fes Etats ,
d'adorer d'autre Divinité
GALANT. 131
que celle du Soleil . Chez
Diogénes , Platon reconnoit
le Feu pour une Divinité,
Les Perfes chez Herodote
adorent les Fleuves avec
tant de devotion qu'ils n'ofent
feulement fe fervir de
leurs Eaux , pour en laver
leurs mains . Les Syriens alloient
foüiller jufques dans
la Mer pour y chercher les
Poiffons , & en faire leurs
Dieux. Les Americains Septentrionaux
de Cevola
rendoient leurs adorations
à l'Eau , les Theffaliens aux
Cicognes ; les Habitans du
L iiij
132 MERCURE
Mont Caffin aux Oyfeaux
Seleucides ; Les Affyriens
aux Colombes; les Habitans
de l'Empire du grand' Mogor
aux Vaches ; ceux de
Calicut aux Boeufs , les Tartares
que Jofeph Barbaro
appelle Moxij , à un Cheval
remply de Paille ; les
Gentils de Bengala & autres
Indiens à un Elephant
blanc ; les Samogiciens aux
Serpens , felon Sigifmond
de Herbeftin en fa Mofcovie.
De bonne foy , fi tous
ces Gens là avoient eu un
peu de raiſon , ne fe feroient-
د
GALANT. 133
1
ils pas mocquez d'eux-meſmes
, en confiderant leurs
extravagances
? & n'avoient-
ils pas fujet de dire
comme un certain, Stulte verebor
ipfe cum faciam Deos ; ô
fols que nous fommes d'adorer
des Dieux qui ne le
font que parce que nous le
voulons ! Enfin pour derniere
preuve de l'extravagance
de l'efprit humain fur ce fujet
, il ne faut que ſe reſſouvenir
des adorations qu'on
rendoit à l'infame Priape.
Comme on ne peut pas
pouffer plus loin la folie , je
134 MERCURE
n'a
ne poufferay pas auffi plus
loin ce recit. Je me contenteray
d'ajoûter , qu'on
pas feulement erré dans
la qualité, mais encore dans
le nombre , puis qu'il y a fur
les Coftes des Indes Orientales
des Peuples qui font
monter celuy de leurs Dieux
jufqu'à trente millions , &
que Tales affeuroit que tout
cét Univers eftoit remply
d'une infinité de Dieux.
LAMBRET .
Ces extravagances m'étonnent
, je l'avouë ; mais
je fuis encore plus furpris
GALANT. 135
de
de ce qu'il y en a eu , qui
ont ofé rendre leurs Dieux
favorables à leurs crimes,
ou les honorer par des infamies
, ou leur donner des
qualitez odieufes , & cela , à
la veuë de l'Univers avec
autant d'impunité que
hardieffe . Voyez , je vous
prie , chez Pline un Pompée
qui fit bâtir un Temple à
Minerve , fur le Portail duquel
il fit graver qu'il avoit
pris , rompu , & tue deux millions
& cent quatre- vingt
trois mille Hommes , pillé
ou ſubmergé 846. Navires ,
136 MERCURE
defolé 1538. Villes & Bourgades
, comme s'il euft voulu
honorer cette Déeffe , en
luy faifant le recit de toutes
fes cruautez . Lifez chez
Plutarque , comme chez les
Romains le jour de la Feſte
des Supercales , les plus nobles
, & beaucoup de Magiftrats
couroient tout nuds
par la Ville ainfi que des infenfez
, frappant avec des
courroyes les Perfonnes
qu'ils trouvoient en leur
chemin , avec cette fotte
fuperftition , que quantité
de Femmes de la plus hau
GALANT. 137
te condition venoient au devant
d'eux , leur prefentant
à deffein les mains , comme
les Enfans font icy à leurs
Maiftres dans les Colléges,
pour recevoir des coups de
•fouet , perfuadées que cela
avoit une grande vertu pour
faire accoucher plus aifément
celles qui eftoient enceintes
, & pour faire concevoir
celles qui eftoient
fteriles. Les Paphlagoniens
en Afie , difoient au rapport
de Daviſi , que Dieu eftoit
détenu prifonnier en Hyver
, mais qu'au Printemps
138 MERCURE
on le délioit , fi bien qu'il
commençoit à fe mouvoir.
Quelle impertinence ! Nous
lifons que dans la Ville de
Lynde en l'Ile de Rhodes,
on celébroit les Sacrifices
d'Hercule en maudiffant ·
& déteftant. Quelle pieté !
Aux Indes Orientales il
y a
des Matrones notables qui
s'abandonnent aux premiers
venus dans de certaines
Pagodes ou Chapelles au
profit des Idoles qu'on y
adore , fans parler de celles
qui fe proftituoient en l'honneur
de Venus. Quelle pu-
>
·
GALANT. 139
reté de Religion Y a-t- il
rien encore de plus effronté,
que de prier une Divinité de
donner moyen
de tromper,
& en mefme temps de
roiſtre juſte & faint, comme
on lit chez Horace.
Pulchra Laverna,
ра-
Da mihifallere , da juftum ,fan-
Atumque videri.
Mais c'eft affez pour fai
re rougir , pour ainsi dire ,
l'efprit humain , en luy reprefentant
les extravagances
, & les folies dont il a efté
capable. Difons que ce qui
eft le plus conforme à ſa foi140
MERCURE
bleffe , c'eft de croire l'Exiftence
d'un Dieu , fans en
vouloir penétrer la nature,
& fans prolonger davantage
noftre converſation , qui
eft beaucoup plus longue
que les précedentes , retirons-
nous avec ce beau Paf
fage de Tacite , en nous fervant
pourtant de la Circoncifion
, dont nous avons par
' lé autrefois . Sanctius ac reverentius
videtur de Exiftentia Dei
credere quam fcire.
Genre
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Résumé
Belorond et Lambret discutent du souverain bien et de la croyance en une divinité. Lambret remarque que des philosophes anciens, tels qu'Anacharsis, Crates et Epicure, reconnaissaient l'éphémérité des plaisirs, honneurs, richesses et grandeurs, mais ne faisaient pas de la divinité le souverain bien. Leur échange explore la croyance universelle en une divinité, citant des auteurs comme Cicéron, Aristote et Sénèque. Cependant, des peuples incroyants sont mentionnés par Strabon et Champlain. La peur des phénomènes naturels ou la politique des législateurs pourrait expliquer cette croyance, tandis que l'ignorance ou la corruption de la raison pourrait expliquer l'incrédulité. Le texte aborde les causes de l'athéisme et de l'idolâtrie, les attribuant à l'ignorance, la présomption et la corruption morale. Eunomius de Galatie illustre cette présomption en prétendant connaître Dieu parfaitement. La volupté et les plaisirs peuvent également conduire à l'athéisme. Des exemples d'idolâtrie à travers différentes cultures sont listés, comme l'adoration d'animaux, d'objets inanimés ou d'éléments naturels. Les Égyptiens, Grecs et Romains avaient des pratiques idolâtres variées, critiquées comme absurdes. Le texte discute également des extravagances et folies humaines liées à l'adoration des dieux, mentionnant des croyances anciennes et des pratiques impies. Il conclut en affirmant que la croyance la plus sensée est de reconnaître l'existence de Dieu sans chercher à en comprendre la nature, citant Tacite.
Constitue la suite d'un autre texte
Est rédigé par une personne
Soumis par conusm le