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Référence

SCHAEFFER Bruno, « Paul Desforges-Maillard, génie littéraire ou mystificateur ? », in 131ème congrès : Le Croisic – Guérande – La Baule 2004, Association bretonne et union régionaliste bretonne, t. 113, 2004 [paru en 2005], p. 323-339.

Référence courte
Schaeffer 2004
Type de référence
Texte
Paul Desforges-Maillard,
génie littéraire ou mystificateur ?
par Bruno *Schaeffer
(*) Prêtre, Oblat Régulier de Saint-Benoît.
(1) Précis de Littérature Française du xvnr siècle sous la direction de Robert Mauzy - PUF,
ed„ septembre 1990.
Paul Maillard des Forges copie xvnr siècle copie de l'original de Largibière
(collection particulière)
Le «Précis de Littérature Française du xvnr siècle» ( 1 ), ouvrage
contemporain dirigé par Robert Mauzy observe en matière de création
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poétique l’existence à côté des «grands projets épiques, philosophiques, religieux», d’oeuvres qualifiées de moins ambitieuses. Il s’y exprime «un goût sincère pour la campagne, pour les paysages, pour la promenade et la vie simple». Il en veut pour exemple : «quelques épîtres de Desforges- Maillard, poète breton connu pour avoir signé «Mademoiselle Malcrais de la Vigne» pour mystifier ses confrères parisiens» où sont évoqués «avec précision et pittoresque, avec une émotion vraie aussi des tableaux maritimes ou campagnards» (2).
Cette observation rejoint celle formulée au xvnr' siècle par le célèbre Fréron rédacteur pendant vingt-cinq ans de «L Année Littéraire» (3), le grand tournai anti-philosophique. En 1759, date d’édition des deux volumes d‘ «OEuvres en Vers et en Prose» (4) de Paul Desforges-Maillard, Fréron y reconnait «des pièces pleines d’agrément, de réflexions fondues le sentiment. Il y respire cette innocente nature si altérée et si défigurée dans la plupart de nos poèmes modernes» (5). Le naturel et la vérité et non la nature seule, voilà deux traits loués par le recenseur. Pour lui Paul Desforges allie «la poésie à la force du raisonnement» (6). il voit ooète écrire d’après son âme.» Il avoue à la lecture du poème «Les Tourterelles» dont le succès sortit de l’ombre Mademoiselle Malcrais de la Vigne, avoir ressenti le signe «d’une naïveté qui attache».
Entre 1759 et 1990, la collection des «Petits Poètes du xvnr’ siècle», fit nlace en 1880 à un volume de «Poésies Diverses» de Paul Desforges- M- ilbird précédé d’une notice bio-bibliographique (7). Mais on doit à hnr de la Borderie et à René Kerviler l’édition en 1882 et 1888 de deux volumes intitulés «OEuvres Nouvelles de Des Forges-Maillard.»(8)
(2) Ibid, p. 49
H) FrPron lilic-Catherinc. Quimper 1718 - Paris 1776. Ce Breton fut l'un des grands river- spires des encyclopédistes. Voir CORNOU François. Frentes années de lettres contne Alloue et les Philosophes (1922).
hw™ en Vers et en Prose» de M. Desforgcs-Maillard, des Académies Royales des
(4) «OEuv ■ • s d’Angers, Caen. La Rochelle, des Sociétés Littéraires d’Orléans et
ChaloeXsiir-Marne. de la Société Royale de Nancy et des Académies des Ricovrati de Moue et des Ruinovati d’Asolo.
Dédiés à M. de Machault, Garde des Sceaux, Minisire Général de la Manne.
2 col In 12°. A Amsterdam, chez Jean Schreuder et Pierre Mortier le Jeune. 1759.
Les références à ces deux volu mes seront désormais désignées par F abréviation O.V.P. suivie du numéro de la page.
(5) Année Littéraire, Tome V1JJ, 289-313
(6) Ibid p. 295
(7) Poésies diverses de Desforges-Maillard. Avec une notice bio-bibliographique par Honnorf Bonhomme. Paris, A. Quentin, imprimeur, éditeur 1880 (Collection des Petits Poètes du xvnr siècle),
(8) «OEuvres Nouvelles de Des Forges-Maillard» publiées avec notes, étude biographiques et bibliographiques par Arthur de la Bordcric et René Kerviler. 2 vol. in 4° Nantes Société des Bibliophiles Bretons et de ['Histoire de Bretagne. 1888 pour le Tome I et 1882 pour le tome II. Désormais désignées par O.N. suivi du numéro de page.
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Les conditions de cette entreprise éditoriale sont maintenant bien connues grâce à la communication du professeur Edouard Guitton «La Borderie, éditeur de Des Forges-Maillard» lors du colloque du centenaire de la mort d’Arthur de la Borderie à Rennes en 2001 (9). Avec votre congrès, s’ouvre la première page de la postérité littéraire de Paul Desforges- Maillard, au seuil de notre vingt-et-unième siècle (10).
Répondre à votre question «Paul Desforges-Maillard, génie littéraire ou mystificateur ?» sera ici ma seule ambition. En l’inversant au besoin, pour respecter en historien la chronologie. Et surtout pour tenter de savoir si sans le passage par Mademoiselle de Malcrais de la Vigne nous aurions eu Paul Desforges-Maillard (11). «J’ai reparu au Parnasse avec ma toge virile et ma barbe», écrit-il à Voltaire en 1750. Mais la réponse est un jugement sévère : «Ce triste Hermaphrodite passa pour femme et ce fut son seul art : dès qu’il fut homme, il perdit son mérite». A l’inverse Jean- Baptiste Rousseau prend sa défense :
«Si sous un nom d’emprunt autrefois si charmant
Maillard brilla sur le Parnasse,
Aujourd’hui sous le sien encore plus dignement
Il sait y conserver sa place» (12).
Entre temps, Paul Desforges-Maillard s’est rapproché des adversaires des lumières. Ses poèmes religieux sont parmi les meilleurs de ses vers à une époque où la poésie est un fait social et où les écrivains font figure de sages dans la cité. Le choc des lumières et de la fidélité au catholicisme est sous-jacent à cette explication.
Fils de Paul Maillard des Forges et de Marie Audet de Pradel, Paul est né au Croisic le 24 avril 1699 «Petit port du Croisic, solitaire patrie
(9) Edouard Guitton. «La Borderie éditeur de Desforges-Maillard», in Bulletin et Mémoires de la Société Archéologique et Historique d'Ille-et-Vilaine. Tome CVI, 2002, p. 139-146.
(10) Pour une vue d’ensemble de la carrière et de l’oeuvre de Paul Dcsforgcs-Maillard, Abbé Bruno Schaeffer. «Paul Desforges-Maillard, poète Croisicais 1699-1772», in le Bulletin des Amis du Croisic. n° 8, année 2001, p. 49-69. Conférence donnée au Croisic le 13 juillet 1999, pour le troisième centenaire de la naissance du poète.
A cette occasion, les Amis du Croisic ont offert une plaque, inaugurée le 13 juillet 1999 en présence des descendants de l’écrivain. Apposée sur le mur de sa maison quai du Lénigo on y lit : «Dans cette maison qu’il fit construire, vécut et mourut. Paul Maillard, sieur des Forges (1699- 1772), célèbre poète Croisicais, ami d’enfance du savant Pierre Bougucr. Sous le pseudonyme de Mademoiselle Malcrais de la Vigne, il mystifia entre autres, Voltaire, et connut sous ce nom son heure de gloire à Paris.»
(11) Pour la Borderie et Kerviler, la réponse est claire :
ON, I, P. 123, «c’est incontestablement à son pseudonyme féminin que notre auteur voit sa célébrité, la notoriété universelle attachée à son nom».
(12) Jean-Baptiste Rousseau - (1671-1741)
Connu par ses «Odes» publiées à partir de 1711 dans le «Mercure» puis en recueil. Partisan des anciens et du style classique, catholique fervent, il se heurta il Voltaire, dont il détestait le déisme et le libertinage.
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où le soleil d’abord vint éclairer mes yeux» (13). La famille compte treize enfants, neuf garçons et quatre filles. Le 5 décembre 1743, il épouse Marie-Anne Le François, veuve de Guillaume de Boutouillie, Conseiller au présidial de Vanne :
«Intime moitié de moi-même
Toi qui naquis pour m’enflammer,
Peut-on aimer plus que je t’aime,
Et pourrai-je te moins aimer ?»
De leur union naquirent quatre enfants, deux garçons et deux filles. Je descends moi-même de Marie-Renée mariée en 1771 à Jacques Prosper de la Marque et de Thérèse épouse de Jan Bronkhorst. La postérité des trois enfants mariés, le second Guillaume-Marie-Edouard étant mort en bas âge, est actuellement très nombreuse. L’aîné Paul-Philippe était marie à Anne-Bertrande-Charlotte Le Long de la Touche.
Paul Maillard des Forges nous a laissé un portrait où il se peint lui- même :
«Je suis bien facile a connaître
Celui qui me voit, m’a connu,
Et sçait ce qu’au fond je puis être,
Joyeux, triste, distrait, souvent trop ingénu,
Peu complaisant, trop vif, je n’ai pu me refaire
Je cède à mon tempérament» (14).
Il meurt au Croisic «au bord de l’océan, où le sort m’a jeté» le 10 décembre 1772 dans sa soixante-quatorzième année. Peut-être avait-il à l’esprit ses belles réflexions sur la mort dans ses vers consacrés au sacrement de l’cxlrcme-onction :
(13) O.N., T. I, p. 4L
A propos du Croisic. il constate O.V.P., T. Il p.28, «La littérature est peu développée dans ma patrie, quoiqu’on ait de l’esprit naturellement. La navigation est, pour ainsi dire, l'unique science dont le profit périlleux engage nos citoyens à l’étude.» Sa correspondance le mootrepartagé entre l’amour de sa petite patrie et la vie littéraire.
A René Chcvaye, il écrit en 1738 (ON T. II, p.49), «la littérature est ma ressource dans un pays où l’on ne voit presque point d’hommes mais de simples bipèdes. Cependant j’ai assez engraissé et je m’amuse.»
(14) Ce portrait est adresse à la duchesse de L. qui aurait manifesté au Duc d’Aiguillon le désir de rencontrer Dcsforgcs-Maillard. O.V.P. Tome I. p.176 et suiv. :
«...Vous aviez, Duchesse, une velléité
De connaître Maillard, qui. sous un nom femelle
S’annonçant d’un air tendre, avec un ton si doux,
Rendit amoureux et jaloux
Voltaire, Néricaut, Saint-Aubin, Foniencllc,
Et la longue et docte séquelle
De tant d’autres rivaux flatteurs.
Qui firent A l’envi pour la Sapho nouvelle
Fumer de leur encens les parfums enchanteurs.»
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«Dis par avance au monde un éternel adieu,
Tâche par tes désirs de t’unir à ton Dieu,
Pense en te consolant que ton père est ton juge
Baise sa sainte croix, implore son appui
Dans son côté percé demande un sûr refuge,
Et meurs entre ses bras, pour revivre avec lui» (15).
Après cette courte note biographique, revenons à la métamorphose, qualifiée par lui-même de «fortuite mascarade.» Dans la préface des «OEuvres en Vers et en Prose», Paul Maillard-Dcsforges propose de faire «un vrai récit des causes et des suites de ma métamorphose en Mademoiselle de Materais de la Vigne dont la scène originale a si longtemps amusé le public». Pour lui, c’est l'occasion de revenir sur son enfance. L’éducation au Collège des Jésuites de Vannes, il y trouve d’«excellents maîtres de Religion, de Science et de Politesse» (16). Son père, craignant F «extrême envie» de son fils, attiré par la Compagnie, l’envoie étudier la philosophie chez les Oraloricns de Nantes. Les Jésuites représentent le parti ultramontain, opposé au Jansénisme et à l’esprit des lumières, leur expulsion sera un préalable à la Révolution. Les Oratoriens sont à la pointe du Camp janséniste et gallican où se forgent les idéologies qui triompheront en 1789. Notre étudiant, après des études de droit, est reçu avocat au Parlement de Rennes. Son «aversion décidée» pour le monde judiciaire le fait renoncer à cette profession.
(15) O.V.P. T. II. Les poésies religieuses forment les quarante-huit premières pages du second volume de l’édition d’Amsterdam. Elles comportent une traduction en vers des sept psaumes de la pénitence. Desforges-Maillard est un excellent latiniste, il connaît aussi plusieurs langues vivantes dont l’Italien. Sept sonnets très classiques sont consacrés aux sept sacrements, suivis de 5 sonnets en l’honneur de la Sainte Vierge.
(16) O.V.P. Tome I, VI. Il dit vouer pour la Compagnie de Jésus «des sentiments d’estime et de reconnaissance, que le temps et la distance des lieux n’ont jamais affaiblis». Relatant un voyage sur la Loire entre Tours et Angers où il navigue avec deux jeunes Jésuites, il écrit (OVP, Tome II, p.107) :
«Je trouvai dans ces jeunes gens
Qui peut-être avaient 19 ou 20 printemps
De modestes vieillards, philosophes aimables.»
Il en profite pour s’en prendre aux adversaires des Jésuites :
«Quoique de ses écarts follement ridicules
Dis un certain public de la Société
Public dont le mensonge et la malignité
Ont séduit de tout temps l’esprit louche et crédule.
Je dis (ce n’est point un encens aprêté)
Qu’il n’est point d’ordre, où la jeunesse
S’instruise comme en celui-là
Dans l’étude des moeurs et de la politesse
Et sache associer, comme chez Loyola,
La science et la Sagesse».
En 1762, les Jésuites sont trois-mille cinq-cent en France dont mille huit-cent prêtres. Dans leurs quatre-vingt-cinq collèges plus de la moitié des enfants formés aux humanités poursuivent leurs études. En outre, ils dirigent vingt-huit séminaires diocésains. Au moment de leur suppression, ils comptent en France ccnt-cinquante-dcux établissements (1764).
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A de rares exceptions, il résidera au Croisic, où parfois il s’ennuie, la plus grande partie de son existence. Là,
«Quelques livres choisis font ma société,
Sans qu’un chemin trop long me lasse ou me ruine De Londres à Madrid et de Turquie en Chine.
(. . .) Mes livres, ces amis qui ne m’ont point quitté».
Il m’échappe pas au goût du siècle pour les récits de voyage. Mais son attirance est pour la poésie (17). «Arrêté presque toute ma vie sur une côte où le trafic du sel marin est plus en crédit que le commerce des muses j’v nâquis pour elle-même une passion que je n'ai jamais pu vaincre ni satisfaire ; à peine avais-je passé mon premier lustre, que i’avais toujours à la main les fables du charmant La Fontaine, elles faisaient la plus douce récréation de mon enfance» (18). Au grand regret de ses parents, tentant en vain, écrit-il, de lutter contre «cette débauche dW prit qui devenait une habitude invincible».
Voltaire Paul Desforges-Maillard lui a adressé quelques vers, Fen- coumee et l’attire à Paris «perfectionner l’heureux talent, que la nature vous a donnée». Cependant, il y ajoute le conseil «de regarder la poésie comme un amusement, qui ne doit pas vous dérober des occupations plus utiles» Un peu plus loin, Voltaire en donne la cause : «Je n estime la poésie ou’autant qu’elle est l’ornement de la raison» (19). A ce moment, Paul Desforges-Maillard dit regarder Voltaire «comme un ami sur lequel je pouvais compter».
T a déception de son échec à un concours de poésie de F Académie Française (20) le pousse à confier le poème écarté à son cousin l’abbé de Morinav A charge de le remettre au chevalier de la Rocque, directeur du «Mprcnre de France». Le manuscrit échappe de peu au feu du jour» liX (2D il reste à l’auteur déçu à inventer un stratagème. Episode raconté par Paul Desforges-Maillard dès 1736 sous une lettre publiée par le périodique «Amusement du Coeur et de l’Esprit». A cette date, sou-
(17) O.V.P. Tome I, p. 178.
(18) O.V.P. Tome I, p- VI.
Page VII «mes parents avaient tiré mon horoscope. Ils étaient convaincus, suivant leurs justes remarques, que la poésie ne me conduirait à rien d’utile».
(19) O.V.P. Tome I, p. VIII-IX.
(20) O N Tome I p XIII. Le thème était «Progrès de la navigation sous le règne de Louis XIV», O. V.P. Tome I, p.XIÏI Paul Desforges Maillard cite quatre vers du poème où il définissait Fart de la navigation :
«Art immense, où des mers les routes ignoiécs,
Sur un papier étroit se trouvant mesurées, observant la boussole, employant le compas, on arrive en des lieux qu’on ne connaissait pas».
(21) O.V.P. Tome 1, p. XIII-XIV.
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Pavillon de travail de Paul Maillard des Forges au Croisic.
Vue dessinée d’après nature par René Kerviller
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hgne-t-il, «j’ai repris mon sexe, Monsieur, et je suis devenu homme sans équivoque. Auparavant, j’ai paru dans le monde pendant six ou sept ans sous le nom de Mademoiselle Malcrais de la Vigne». Maintenant, reconnaît-il : mon public «exige de moi la raison des petites supercheries que je lui ai faites, et je lui doit trop pour balancer de me rendre à ses ordres» (22). L’idée remonte aux vendanges : «j’étais à ma petite case champêtre de Brédérac dont dépend une vigne qui se nomme Malcrais cabane rustique, aussi simple que son maître, et dont le meilleur revenu consiste dans la tranquillité qu’elle lui apporte quand il trouve le temps de s’échapper dans cette solitude» (23). Mais le temps des vendanges n’est pas précisément celui de la solitude : «l’automne est une saison de plaisir dans les lieux que Bacchtis enrichit de ses dons.» La cueillette des raisins s’ouvre à des divertissements, où : «on ne craint pas même défaire grimacer la distinction en se mêlant aux danses des vendangeurs» (24).
Les enfants partagent ces réjouissances, ainsi sa jeune soeur Thérèse, elle a douze ans et on lui cherche un nom «qui la tirât de l’enfance et lui donna l’air d’une grande fille». «Quel nom lui donner? Dis-je à la Compagnie. Appelons-là Malcrais ! D’abord on la nomma Malcrais et pour Malcrais chacun la proclama.
En vain la petite en furie
Pestant et pleurant, affirma
En détester la Seigneurerie.
(22)
«Amusements du Coeur et de I Esprit» 29-XII-1736, tome X p. 121 et suiv.
(23)
O.V.P.. Tome I, p. XIV.
OVP, Tome II, p. 80. Grâce au Générai et à Madame Chesnais, nous pouvons confronter la description de Brédérac faite par Paul Desforges-Maillard à son état actuel. Nous les en remercions, vivement.
p.81
«L’oeil découvre, approchant de ce manoir fertile,
Sur un riant dongeon fait d’ardoise et d argile.»
Puis le portail p. 82 «non pour y recevoir un superbe carosse, mais la charette et le bétail...» «L’escalier est de pierre et la main maladroite Du masson, dont jadis le goût défectueux
En fit la rampe trop étroite...
Cet escalier conduit du portail rubicon
Dans une claire galerie...»
p. 83
«Premièrement une cuisine
Une chambre à la file, au-dessus un grenier.»
Le Général Chesnais, lors de sa visite au 24-X-04 m’écrit «cette façade nord du bâtiment est bien reconnaissable : le chemin communal, alors bien pavé a été remplacé par une route goudronnée...»
Il y a aussi des changements «la porte joliment cintrée du rez-de-chaussée a disparu de même que la troisième lucarne haute qui était au-dessus à sa droite...» «On peut dater ces fenêtres du xvii' siècle ou même à la fin du xvi‘.» (lettre du Général Chesnais à l’abbé Bruno Schaeffer).
(24)
O.V.P. Tome II, p. 25.
LITTERATURE 331
Manoir de Brédenac.
Dessin d’après nature par René Kerviller
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Ce nom de Materais, que portent quelques vignes qui font partie de notre petite fortune, ne lui plaisait pas et nous nous faisions un jeu de la fâcher en l’appelant ainsi».
Paul le reprend à son compte : «Eh bien, lui dis-je en riant, puisque vous n’en voulez pas, je 1e prendrai moi, et je veux qu’on ne me connaisse dans le monde désormais que pour Mademoiselle de Materais de la Vigne» (25). Aussitôt dit, aussitôt fait : «Dans la semaine, j'envoyai à Fauteur du «Mercure» quelques poésies sous ce nom . ne comptant en vérité faire usage de ce déguisement que pendant quelques mois». I ’écriture féminine de sa parente Madame de Mondoret perfectionne le subterfuge Le succès fut complet et immédiat. «Mes nouveaux ouvrages furent aussitôt suivis d’éloges galants, de fleurettes rimées de billets doux Les abbés et les officiers m'écriront des tendresses... Je recevais les missives les plus tendres...» 11 en eut jusqu’au directeur du «Mercure» se déclarant : «Je vous aime, ma chère Bretonne, pardonnez-moi cet aveu, mais le mot est lâché» (26).
De 1729 à 1735 te «Mercure» va publier soixante-sept pièces de Paul Desforges-MaiUard sous le pseudonyme de Materais, justifiant la remarque du poète «Je ne peux me résoudre à quitter un nom qtu me paraissait d un heureux augure pour ma renommée. Je mourrai d envie d etre hile vénta- Wement, tant je me sentais chatouillé de toutes ces politesses».
An Choisie on cherche Mademoiselle de Materais, on espère son portrait, on mène enquête «dans la ville et aux environs sans pouvoir la rencontrer. Ils me la demandaient à moi-meme et je goûtais le plaisir de la cacher à leur curiosité» (27). Sans nul doute, les Jésuites lin avaient-ils parfaitement appris l’art de la restriction mentale !
Il reviendra à un poète marseillais de faire naître le soupçon dans la livraison d’octobre 1732 du «Mercure» :
«Docte Materais, dont les gentils écrits
Dans le Mercure obtiennent toujours place Lorsque je lis vos vers remplis de grâce Certains soupçons se forment en mes esprits. Je vous le dis, quand devrais-je vous deplaiie : Vous n’êtes femme d’aucune façon.
Si fin génie et sçavoir si profond Dans votre sexe est extraordinaire Ainsi je vois, confirmant mon soupçon. Que Materais n’est qu’un être imaginaire» (28).
(25)
«Amusements du Coeur et de l’Esprit», 29-XII-I736. Tome X p. 121 et sutv.
(26)
Ihid, et O.N. Tome II, p. 24 cl siriv.
(27)
Ihid, p. 28.
(28)
O.N. Tome I, p. XXX Mercure d’octobre 1732, p. 2 188.
LITTERATURE 333
Manoir de Brederac - Etal actuel
(Photo de Ghislaine Chesnais)
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L’attrait parisien, concrétisé par une invitation de Titon du TîMet (1677-1762) (29), le «Patron des Muses Françaises», selon Paul Desforges-Maillard, va conduire au dénouement : «l’amitié qui s’en mêla me déroba mon secret, il m’offrit sa maison, j’allais à Paris» (30).
Pierre Bouguer (31), l’ami irremplaçable de Des forges-Mail lard, son compatriote du Croisic «occupé maintenant à mesurer la terre et les cieux» sera la source de quelques indiscrétions. Toutefois : «pendant l’incertitude du public sur mon vrai sexe, je jouais le rôle principal dans une comédie» (32). Pour six mois. Lors d’une réunion, un ami lui demande «Si je voulais qu’il nrannonçât sous mon nom de fille». Réponse de Paul Desforges-Maillard ; «Gardez-vous en bien, vous défriseriez mon chignon en me décoiffant, et cette catastrophe ferait tort à mon établissement dans le monde». On n’en tint pas compte, il fut présenté comme Malcrais de la Vigne, et commente-t-il, «je pris la fuite et je fus à peine remarqué». N’empêche, «le bruit courut que Malcrais de la Vigne était à Paris déguisée en homme». La rumeur touche le lieutenant de Police de Paris «on lui fit un roman gaillard sur mon compte, on lui dit que j’étais une jeune fille que le goût du libertinage et de l’ébat éloignait de la maison paternelle, et qui s’était revê-
(29)
Titon du Tillet ne semble pas avoir laissé beaucoup de souvenirs dans l’histoire de la littérature. On le connaît par ailleurs comme capitaine de Dragons, Maître d’hôtel de la Duchesse de Bourgogne et Commissaire provincial des guerres.
(30)
O.V.P. Tome I, p. XXI à XXIII. Il arrive à Paris en octobre 1733, il resta quatorze à quinze mois chez son hôte.
(31)
Pierre Bouguer ( 1698-1758), né au Croisic. Physicien et professeur d’Hydrographie, se rendit au Pérou en 1736. Il y resta neuf ans et retrouva Paul Desforges-Maillard à Paris en 1744, évoquant cette absence dans O.N., Tome I, p. 135 :
«Tu dis, mon cher Bouguer, qu’au plus fort de tes peines,
J’étais à ton côté.
Et qu’en parlant de moi sur ces rives lointaines,
Tu te sentais flatté.
Crois aussi que par tout j’ai porté ton image
Empreinte dans mon coeur
Et que dans mes revers ton aimable visage
Fut mon consolateur.
...Tu reviens et mes jours n’auront plus d’amertume».
(32)
Ainsi le poète Destouches (Philippe) (1650-1754), auquel il fut présenté et qui était Vaniaa- d’un portrait imaginaire de Mademoiselle de Malcrais de la Vigne :
«Son esprit me la présente
Vive, gracieuse, amusante.
De ses beaux yeux le feu charmant
Pénétré jusqu’au fond de Pâme.
Qu’on vous admire, j’y consens
Moi, je fais plus : je vous adore !»
Sur tous ces épisodes, voir O. N., Tome 1, p. XXXIX et suiv. et O.P.V., Tome I, p. XXVIIIet suiv
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tue d’un habit d’homme pour se livrer avec privilège à ses inclinations débauchées» (33).
Le séjour parisien dure quatorze ou quinze mois, suivis du départ pour le Forez, où Paul Desforges-Maillard vint d’être pourvu d’un emploi dans l’administration fiscale (34) : «L’affaire en resta là et la comédie finit sans dénouement.» Le poète conclut : «Je me flatte que le public m’a déjà pardonné mes tromperies en faveur de son intention, qui n’a été que de l’amuser et de lui plaire».
Le témoignage d’Alexis Piron (1689-1773), écrivain haït des philosophes comme des dévots, le confirme. L’aventure de Mademoiselle de Materais servit de trame à sa pièce «La Métromanie». Il s’en explique dans la préface de F édition de 1758 : «Un homme d’esprit, de talent et de mérite s’était diverti pendant deux ou trois ans, au fond de la Bretagne à nous donner le change... La mascarade avait parfaitement réussi. Ces pièces ingénieuses et joliment versifiées, en droit par conséquent de plaire déjà par elles-mêmes, ne perdaient rien, comme on peut croire, à se produire sous l’enveloppe d’un sexe dont la seule et charmante idée suffit pour disposer les coeurs à la complaisance, et les esprits à F admiration... Les galants prennent feu de plus en plus... Notre poète breton, ayant ri ce qu’il en voulait et désirant jouir de sa gloire à visage découvert» en précipite l’issue «en venant mettre le masque bas à Paris. Il y perdit peu sous les yeux du public qui, désabusé sur le sexe, ne rebâtit presque rien de ses éloges» (35). «La Métromanie» comptait les amours d’un poète Damis avec une demoiselle Mériadcc de Kersic. Sous ses noms transparaissaient les identités de Voltaire et de Mademoiselle de Malcrais. L’écrit de Piron fut, dit-on, le point de départ des paroles amères de Voltaire pour Paul Desforges Maillard. Entre temps, les deux hommes avaient été présentés par Titon du Tillet. Notre poète relate cette rencontre : «Il fut d’abord étonné de cette appartenance. Mais revenu de sa surprise il m’accueillit avec gaieté et m’honora d’autant de marques d’estime et d’amitié que j’en pouvais attendre du plus bel esprit de l’Europe. Il plaisanta lui-même sur son erreur amoureuse avec grâce et légèreté» (36).
En 1735, deux ans plus tard, son jugement demeure, il écrit à Paul Desforges-Maillard : «Votre changement de sexe, Monsieur, n’a rien
(33)
O.N., Tome I, p. XLV et suiv.
(34)
Paul Desforges-Maillard fut Contrôleur du lOème pendant seize mois à Montbrison. En 1741, la guerre ayant repris, le dixième fut rétabli et il retrouva son emploi jusqu’en 1743 où il fut révoqué. En 1750, le Contrôleur Général Machaut le nomme receveur des femmes du Roi au Croisic, c’est à lui que sont dédiés les deux volumes des «OEuvres en Vers et en Prose.»
(35)
O'.N. Tome I, p. LV.
(36)
O.V.P. Tome I, p. XXI1I-XXIV.
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altéré de mon estime pour vous. La plaisanterie que vous avez faite est un des bons tours dont on se soit avisé, et cela seul serait auprès de moi un grand mérite. Mais vous en avez d’autres que celui d’attraper le monde. Vous avez celui de plaire soit en homme soit en femme».
Dix ans plus tard, les deux hommes se revoient, correspondent, Paul Desforges-Maillard, toujours à la recherche de quelque revenu sollicite l’appui de Voltaire en vue d’un emploi. Dans sa réponse, Voltaire se souvient : «toujours des coquetteries de Mademoiselle de Malcrais, malgré votre barbe et la mienne ; et s’il n’y a pas moyen de vous faire des déclarations, je cherche celui de vous rendre service» (37).
Pourtant, dès 1740 en réimprimant son épître à Malcrais «à une dame ou soit-disant telle», Voltaire s’explique en note. «En 1732, il y eut un homme de Bretagne qui s’avisa d’écrire des lettres à phisicures gens d’es- orit de Paris sous le nom d une femme. Chacun y fut attrapé et cette méprise attira cette réponse» (38). Paul Maillard, dans une lettre de 1753 à Titan du Tilier parle de «termes injurieux». Il écrit : «C’est un grand coquin, ce Voltaire, de m’avoir fait tant d’amitiés depuis que je me suis démasqué pour me venir ensuite insulter de gaiete de coeui.» Il se propose de montrer «la méchanceté de son caractère». A sa propre question «Et qui est il lui ?» Desforges-Maillard enchaîne avec «la faible esquisse d’un homme qui n’ a ni sentiment ni caractère, et dont les vers nobles ne sont que le masque d’une âme si basse et sordide. Son esprit est donc bien le singe de son coeur, et l’on doit avec raison mépriser un homme dont le coeur fait honte à l’esprit.» Il confie à un autre correspondant «il faut qu’il soit bien double bien vain et bien mauvais d’avoir agi avec moi de cette manière. Je me console n’étant pas le seul à qui il ait joué de pareils tours» (39).
Paul Desforges-Maillard a-t-il rejoint le camp des adversaires de Voltaire et de la philosophie des lumières ? (40) Une étude plus complète serait la bienvenue. Quelques vers édités de «Réflexions Morales» donnent une piste :
(37)
O.N. Tome I, p. LXI
(38)
O.N. Tome I, p. LXV
(39)
O.N. Tome I, p. LXX-LXXI
(40)
O.P.V. Tome I, p- LVIJI. Paul Desforgcs-Maillard écrit à propos de Voltaire «que je ne cesserai jamais d’estimer et dont l'ancienne amitié me sera toujours bien chère», son désir de ne pas le mécontenter.
A Paris, il avait fait la connaissance de Fréron. Ce voyage en compagnie du Président de Robien est raconté dans O.V.P., Tome I, p. 396-414 et daté au 15-2-1745.
II présente Fréron à Robien : «il l’invita ù dîner et je puis dire que ce fui un des hommes de lettres, qui eut le plus de part au chagrin que je ressentis en quittant si promptement la patrie des Muses et des Arts.»
Sur les relations de Robien et de Dcsforgcs-Maillard, voir Aubert (Gauthier), Le Président de Robien, Gentilhomme et Savant dans la Bretagne des Lumières. Presses Universitaires de PAnnAc onni
LITTÉRATURE 337
O E U V R E S
JEJV VERS ET EN PROSE
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«Qu’est ce qu’un philosophe ? Un mortel entêté,
Qu’un douteux crépuscule éclaire,
Enveloppé dans la Chimère
D’une ingénieuse humilité» (41).
On citera aussi son portrait d’un homme «universel» comme pouvait
les aimer le xvmc siècle :
«Philosophe, Cartésien
Orateur, Médecin, Chymiste
Poète, Astronome, Algébriste
Parfait mathématicien
Et même Théologien
Luc, pendant le cours de sa vie
S’appliquait à tout excepté
Au soin de son éternité,
Ô la sotte philosophie» (42).
L’élève des Jésuites n’a pas
oublié le «principe et fondement»
des exercices de Saint-Ignace.
A coup sûr, Paul Desforges-
Maillard s’est rapproché des
adversaires des philosophes (43),
tels Piron, Jean-Baptiste Rousseau,
Fréron. Le compte rendu
favorable des «OEuvres en Vers et
en Prose» par les «Mémoires de
Trévoux», périodique des
Jésuites à la pointe du combat des
adversaires des lumières est un
indice. «Ce poète qui a si longtemps
amusé le public sous le
nom de Mademoiselle de
Malcrais de la Vigne, Monsieur
Des Forges-Maillard est véritablement
né poète, tout son reccueil
en fait foi» (44). Fréron
avait servi d’intermédiaire à
A M. fif. M achauï.t, Garda tleeSciaUX,
Minijlre Général <te la .Marine.
A M S T E R » A M.ç
Cbez , y E J,N S C 1ÈRE U D E R,
ÊP P JÆ R R E il 10 À TIE R le Jtune.
J.ÏDCCL1X.
Page de titre de l’édition
en 2 volumes d’Amsterdam
(41) O.P.V., Tome II, p. 67,
(42) O.P.V.. Tome I, Epitaphes, XIV, p, 342.
(43) Il manque encore une grande synthèse sur le mouvement d’opposition aux Lumières. On
peut dans les ouvrages récents signaler la tentative de Masseau (Didier), Les ennemis des philosophes,
l’anti-philosophie aux temps des Lumières. Albin Michel, 2000.
(44) Journal de Trévoux 1760, Janvier Vol II, p. 363 à 366. O.N. Tome I, p. LXXV1II-LXX1X.
338 ASSOCIATION BRETONNE
Desforges-Maillard pour faire
remettre ses oeuvres au Roi du
Danemark par son ambassadeur à
Paris. Le polémiste passa à Nantes,
notre poète qui le vit relate la réception
dans cette ville «où il fut
accueilli avec toute la distinction due
à un savant et bel esprit» (45).
«L’année Littéraire» de Fréron s’enthousiasme
des oeuvres de
Desforges-Maillard «partout éclate
le bon citoyen, l’honnête homme». A
l’appui de ses compliments, le périodique
cite les vers de Jean-Baptiste
Rousseau imprimés au bas du portrait
gravé d’après la peinture de
Nicolas de Lagillière.
En 1767, pour se présenter à
Voltaire, une aventurière, Anne-
Henriette Paysan de FEstang (46),
lui envoie quelques vers se présentant
«comme une femme qui n’est
point Madame des Forges-Maillard,
une femme vraiment femme, une
femme dans toute la force du Paul Maillard des Forges
terme...» Retenons de ce person- Portrait gravé par P. Tangé-1756.
nage un vers résumant sa vie agitée
: «Aimons et changeons souvent
!» Voltaire répondit :
«Vous n’êtes point la Des Forges-Maillard
De l’Hélicon ce triste Hermaphrodite
Passa pour femme, et ce fut son seul art :
Dès qu’il fut homme, il perdit son mérite».
Mais Paul Desforges-Maillard eut-il connaissance de ces vers parus
en 1770 ?
Dans son oeuvre, les «Mémoires de Trévoux» discernent en 1760
«partout des traits de génie, de la douceur, de la littérature, de la facilité.
..» Sa prose «est légère, agréable, savante même» (47). On lit plus de
critique et des nuances dans le jugement de «FAnnée Littéraire.» Selon
la revue de Fréron «il aurait pu nous donner des poésies avec plus de
(45) O.N. Tomel, p. 113-114.
(46) O.N. Tome I, LXXXII.
(47) même référence que la note 44.
AK □
LITTÉRATURE
339
choix et d’ordre, il a certainement du génie, du naturel, de la vérité, de la chaleur, des connaissances, un caractère d’esprit et de style qui lui appartiennent». Pour 1’ «Année Littéraire», le reproche principal tient à une carrière provinciale. Sa mauvaise fortune lui ferma Paris or «ce n’est que dans la capitale qu’on puise ce fond qui est la fleur des écrits» (48). Vanité parisienne toujours actuelle, démentie par vos travaux. Pour achever de vous rendre sympathique mon ancêtre, je le ferai parler en votre faveur. «Nos Bretons, écrit-il dans «Les Amusements du Coeur et de 1 ”Esprit» ont naturellement le coeur haut et ils renoncent volontiers à tout esprit de fortune plutôt que de ramper et de prostituer leurs âmes à de viles souplesses. C’est le caractère de notre nation, qui porte une hermine pour devise avec cette légende «Potius Mori Quam Foedari». Au duc d’Aiguillon, il présente «notre peuple breton, vaillant, invariable».
Génie littéraire ou mystificateur ? Il est temps de conclure en acceptant un peu des deux. La littérature et le mythe font souvent bon ménage pour notre divertissement. Vous permettez au prêtre parlant de son aïeul de citer ces beaux vers où il a concentré toute son âme :
«Seigneur, c’est toi seul qu’il faut suivre
C’est à toi seul de nous charmer
S’il est heureux de vivre,
Mon Dieu, c’est pour t’aimer ;
Une âme qui s’y livre
Ne peut trop s’enflammer» (50).
Une de ses réflexions morales sera son ultime message au moment où l’esprit des lumières triomphe :
«Voici, parfaits chrétiens, votre philosophie
Sacrifiez le monde à votre éternité
Et mourez à la vanité
Avant que de quitter la vie» (51).
Le surnaturel l’a emporté sur les modes passagères.
(48)
L’Année Littéraire de 1759 p. VIII, p. 311 à 313 et O.N. Tome I, page LXXIX.
(49)
Amusements du Coeur et de FEsprit, XIII, p. 206-207 (année 1742).
(50)
O.V.P., Tome II, p. 25.
(51)
O.V.P., Tonte II, p. 53.
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Soumis par lechott le