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Titre

LETTRE de Mademoiselle ** à une Dame de ses amies, sur le goust d'apresent.

Titre d'après la table

Lettre curieuse de l'illustre Mademoiselle de ** à une Dame de ses amies sur le bon goût d'apresent.

Page de début
170
Page de début dans la numérisation
175
Page de fin
207
Page de fin dans la numérisation
212
Incipit

Vous deviez, Madame, vous contenter du silence que je garday

Texte
LETTRE
*
**
aune de Mademoiselle
Dame de ses amies ,fur le
goust d'apresent ត់ គ. ម
Vous devicz , Madame ,
yous contenter du filence que
je garday la derniere fois que
nous allâmes enſemble à la
Foire de ſaint Laurent. J'ayois
,ce me ſemble , ſouffert
1
GALANT. 171
1
avec affez de patience toutes
les plaifanteries que vous aviez
faites fur le ferieux que j'affectois
,difiez-vous , àun ſpe
Etacle qui attiroit tout Paris ,
&où tout Paris rioit Jem'étois
d'abord moy-même accuſée
de mauvais gouft , n'ofant
pardifcretion en accuſer
le ſiecle ; mais vous ne prîtes
pas le change , & vous me
preſſates ſi vivement qu'il fallut
enfin trancher le mot ,&
vous dire avec un geſte de
compaffion, que le bon goût
étoit tout à fait perdu. Ce
mot ne me fut pas plûtôt
(
Pij
172 MERCURE
\
échappé , que vous me fites
mon procés , comme à une
revoltée qui vouloit ſecoüer
le joug du jugement du public.
Je vous avoue que je fus
piquée de ce reproche que je
-ne m'eſtois attiré que parce
que j'avois eu la complaiſance
de vous dire mon ſentiment ,
& je ne fus pas plutôt arrivée
chez moy , que je mis la main
à la plume , pour me juftifier
, ou plutôt pour ſoûtenir
ce que j'avois avancé. Oüy ,
Madame , le bon goût eſt
tout-à- fait perdu ; vous en
eſtes vous-même une convicGALANT.
173
tion vivante ,& puiſque, malgré
ce juſte diſcernementdont
la nature vous a partagée ,&
que vous avez cultivé par une
lecture affidue des meilleurs,
Auteurs tant_anciens quemo
dernes , vous vous eſtes laiffée
entraîner au torrent , je ne
ſçaurois croire qu'il reſte encore
quelques traces de cebon
gouſt qui a fant illuſtré le.
Regne de Loüis le Grand,&
dont je vais parler. Mais pour
garder quelque ordre dans
cetteDiffertation , je vais d'a
bord en établir le fondement
par la définition du bongoût.
1
Piij
174 MERCURE
۱
Je ne parle pas icy , Madame
, de ce que l'on appelle
goût de ſentiment , il n'eſt
pas moins difficile à definic
que l'amour , & c'eſt à propos
de cette eſpece de goût ,
qu'on dit en commun proverbe
, qu'il n'en faut point
difputer. C'eſt du goût de difcernement
& de raiſon , que
je veux parler ,& voicy comment
je le définis.
Le bon goût eſt un parfait
accord de l'efprit avec la raifon
. Je ne ſçais , Madame , fi
vous me pafferez cette définition
; mais comme elle me
GALANT. 175
1
paroilt aflez juſte , j'attendray
que vous la condamniez pour
ladeffendre.
Suppoſé donc que le bon
goût foit un parfait accord
de l'eſprit avecla raiſon, peuton
voir des Farces ſi depourvuës
de ſens commun attirer
tout Paris , fans eftre endroit
de dire que tout Paris n'a pas
le ſens commun ;& que par
confequent le bon goût eſt
tout à fait perdu
Vous me répondrez , fans
doute , que c'eſt la nouveauté
qui attire à ces fortes de ſpectacles
; qu'ils rappellent au pu
Piij
176 MERCURE
blic , le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
,& qu'on aime à voir encore
quelques reſtes de ces divertiſſantes
pieces , où l'on alloit
ſi ſouvent ſe diſſiper ; que
d'ailleurs il y a des ouvrages
dont le mauvais fait tout le
prix: quoyque toutes ces raifons
jointes enſemble n'en
faflent pas une bonne , jeveux
pourtant me donner la peine
de les refuter chacune en particulier..
Vous dites , Madame , que
c'eſt la nouveauté qui attire à
ces fortes de ſpectacles ; mais
GALANT. 177
d'où vient que les autres nouveautez
qu'on donne ſur la
Scene Françoile , n'ont pas le
même privilege , & que la
preſſe n'y eſt pas fi grande ?
vous ajoûtez qu'ils rappellens
au Public le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
; mais a t'elle dû luy
en faire , & ne devroit- il pas
avoir conceu de l'indignation
pour ce quiluy a gâté le goût,
car je n'attribuë qu'à la Comedie
Italienne , ce dégoût
des bonnes choſes , où l'on
eſt depuis fi longtems , & les
Auteurs qui depuis ont tra
178 MERCURE
vaillé pour le Theatre François
ne sçauroient fe diſculper
de la lâche complaiſance
qu'ils ont euë de s'accommo
der au mauvais goût , en don
nant des Comedies ſur le modelle
de celles qui avoient enrichi
l'Hoſtel deBourgogne.
Vous dises encore ,Madame,
qu'il y a des ouvrages dont le
mauvais fait tout le prix ; je
conviens avec vous que rien
n'eſt plus ennuyeux qu'une
infipulé mediocrité ;mais de
ces deux extrêmes , qui font
le bon & le mauvais , le premier
n'eſt il pas préferable ?
GALANT. 179
cependant on le voit languir
fur le Theatre François ,tandis
que ſon indigne rival
triomphe à toutes les Foires.
En verité , Madame , fi les
ombres de Corneille , de Moliere
& de Racine pouvoient
avoir conſervé de la ſenſibilité
pour les chofes de ce monde;
combien ces grands hommes
rabattroient ils de la bonne
:
opinion qu'ils avoient conceuë
d'eux mêmes fur ta foy
de nos applaudiſſements puif
que nous les prodiguons pour
des ouvrages qui ne font pas
même dignes des fiflets qui
180 MERCURE
faifoient autrefois une ſi rude
guerre aux mediocres ouvra
ges. Mais combien fremiroient
ils de voir un Cinna ,
un Miſantrope , une Andromaque
negligez , tandis que
des parodies quin'ont ni rime
ni raiſon , ſont courues avec
une efpece de fureur.Ne me
dites pas que ces excellentes
Pieces que je viens de citer
ont beaucoup perdu de leur
prix en vieilliſſant ; non Madame
, il n'en eſt pas des Comedies
& des Tragedies comme
des femmes , le nombre
des années ne produit pas le
GALANT. 181
mais
même effet tur celles là , que
fur celles - cy ; le tems reſpecte
ces premieres beautez ,
quand ce que j'avance ſeroit
problematique , je doute que
s'il ſe pouvoit faire que la
plus belle Piece de ces grands
maiſtres parut aujourd'huy
pour la premiere fois,elle tint,
contre Arlequin Phaëton , ſi
con le luy oppofoit , tant le
mauvais goût a prévalu.
;
Conamelhypotheſe que je
fais est impoflible , on pourra
n'en pas convenir ; mais je
ſçais , & vous ſcavez vousmême
ce qu'il en faut croire ,
182 MERCURE
je pourrois avoir quelques experiences
qui appuiroient ce
que je viens de dire , car enfin
quoyque le peu d'empreſſement
qu'on a à voir les pieces
de Corneille & de Moliere ,
même les plus belles , puiffe
eſtre attribué aux trop frequentes
repreſentations qu'on
en donne, on ne sçauroit difconvenir
que celles qui font
joüées plus rarement n'ont
pas un fort plus heureux ; en
effet la mort d'Ochon qui n'a
reparu ſur la Scene qu'aprés
une longue interruption,ſembloit
avoir le merite de la nou-

GALANT. 183
veaute qui irrate fi fort legoût
des François , cependant à
peine en a-t-on fu fouffrir
deux repreſentations , au lieu
que le Baron d'Albicrak dont
le fuccés avoit eſte fort mediocre
dans ſa nanfance , a
trouvé grace auprés des Daames
, &n'a dû fa réüffite qu'à
ce qui luy avoit nuy dans cet
heureux tems , où le bon goût
regnoit encore , je dis , auprés
desDames , car ce ſont elles
qui font aujourd'huy le deftin
des pieces de Theatre , la
premiere regle eſt celle de leur
plaire. Il faut que les Auteurs
1
184 MERCURE
s'attachent à étudier leur
goût , & vous pouvez juger
fi cet accord de l'eſprit avec
la raiſon qui conſtituë le bon
goût , ſe trouve chez elles ,
par la fureur avec laquelle on
les voit courir à des baga.
teles.
Mais ne renfermons pas
dans des bornes auſſi étroites
une matiere auſſi vaſte que
celle cy , laſſons-làlesmomeries
de la Foire Saint Germain,
&paſſons à des ſpectacles plus
dignes de noſtre attention ;
tout nous y convaincra que
le bon goût cit perdu : de
tous
GALANT. 185.
tous les fuccefleurs deMoliere
, Renardaeſté ſans contredit
celuy dont les pieces ont
eſté le plus fuivies. Il auroit
merité la gloire qu'il s'eſt acquiſe
au Theatre , s'il s'en fuo
tenu à des pieces de caracteretelle
que fon Joüeur. On peut
dire que c'eſt (a la verſification
prés) ce qu'il a fait de meilleur,
&fi fon Vicomte de la Cafe ,
& fon Saute Marquis , n'y
étoient pas , j'ajoûterois que
cette piece n'eſt pas indigne
d'eſtre avoüée de Moliere. Je
crois même que Renard a cû
Les raiſons pour y faufiler ce
Novembre 17 14.
186 MERCURE
trivelinage , la Comedie Italienne
avoitcommencéàgâter
le goût , & il importoit à cet
Auteur Comique de donner
quelque choſe à la bifarrerie
des ſpectateurs , pour réüffir.
Il s'eft apperceu par malheur
que ces Scenes , qu'il avoit
peut eſtre hazardées , ont eſté
les mieux receuës , c'eſt ce
qui la fait renoncer au bon
goût dans les autres pieces
qu'il a données depuis au
public. Quelle difference ,
Madame , de Renard à Renard
: auroit on pû reconnoître
l'Auteur du Joütur dans
GALANT. 187
l'Auteur du Legataire ou de
Democrite amoureux ? j'avoüe
qu'il y a dans le Legataire
deux derniers Actes qui
font un plaiſir infini & qu'on
trouve dans Democrite la
plus divertiſſante reconnoif.
fance qu'on ait jamais vû dans
le genre Comique ; mais le
bon fens n'eſt il pas renverfé
dans le reſte. Cependant je
rends juftice à cet Auteur
& je crois qu'il ſe ſeroit corrigéde
bien des chofes , ſi le
bruit des applaudiſſemens ne
l'eût empêché d'écouter les
conſeils de ſes amis , il ſe ren-
2.
Qij
188 MERCURE
dit à la pluralité des voix , il
ſe perſuada toûjours de plus
en plus que le bon goût ne
conſiſtoit deformais qu'à ſe
conformer à celuy de ſon ſfiet
cle pour plaire,il ne le pouvoir
faire plus ſeurement qu'en
donnant têre baiffée dans le
mauvais goût qui regnoit
avec tant de ſuperiorité.
Paffons de la Comedie à la
Tragedie ,je ne parleray point
des pieces des Auteurs vivans
ils font trop jaloux les uns des
autres pour s'accommoder
des éloges qu'il me faudroit
faire deceux qui m'en paroî
GALANT. 189
troient les plus dignes , &
d'ailleurs c'eſt le fort des gens
de Lettres de ne joüir de leur
gloire que lorſqu'ils ne font
plus en état de la reffentir ;
c'eſt à dire aprés leur mort.
Je ſçais que Corneille , Mohere
, & Racine , ont eu le
privilege de jouir de la leur
pendant leur vie ; mais ce n'a
eſté qu'imparfaitement , &
leur réputation n'eſt arrivée
à ſon plus haut periode ,
qu'aprés qu'ils n'ont plus eſté.
Corneille a cu le chagrin de
voir ungrand Cardinal , luy
donner pour Juge des perfon190
MERCURE
)
nos qui depuis le font cu
forthonorées d'eſtre ſes Confreres
; Sarafin luy a preferé
Scudery ,l'Abbé d'Aubignac
l'a traité de Poëte du Pont +
neuf. Racine a vûtomber à la
cinquiéme répreſentation ce
même Britannicus qui s'eſt ſi
glorieuſement relevé de ſa
chute ,&qui charme aujourd'huy
ce même Parterre qui
luyaautrefois refuſe ſes ſuffra
ges , la Phedre de Pradon a
fait chanceler la fienne , il en
foupira en ſecret & la honte
d'avoir eſté durant quelques
jours aux priſes avec untel
GALANT... 191
1
adverfaire , luy fit payer bien
cher une victoire qu'il ne
croyoit pas qu'on oſa luy difputer.
Moliere , enfin , malgré
toute fa gloire n'a pu ſe
mettre à couvert des traits
mordants du Juvenal de nos
jours & ce qu'il y a de plus
ſurprenant , c'eſt que ce même
Miſantrope que B. éleve audeſſus
de toutes ſes autres pieces
par l'oppofition qu'il en
fait avec les Fourberies de
Scapin feroit tombé fi une
Farce qu'il avoit proport onnée
à la décadence du bon
goût n'eut donné lieu d'en
192 MERCURE
faire remarquer les beautez
au public à force de l'y accoutumer.
Pardonnez moy ,Madame
, cette petite digreffion .
Je reviens auxAuteurs modernes
que la mort nous a un
peu trop toſt enlevez .
Monfieur de la Foſſe eſt
un de ceux qui ont le plus approché
de Corneille&de Racine
, Polixene a eſté ſon coup
d'eflay ; mais ceste Tragedie
a eſté ſi bien receuë qu'elle a
paflé pour un coup de maître.
Manlius Capitolinus eſt venuë
Manlius
immediatement aprés , & certeexcellente
piece n'a pas de-
⚫genere
GALANT 193
generé de la gioire de ſon aî
née. Theſée n'a pas cu moins
de ſuocés que Polixene , &
Manlius ; mais Callhiroé n'a
pas été , à beaucoup prés , fi
bien receuë. Ne croyez pas ,
Madame , que je prétende juger
du merite de ces quatre
pieces par leur réviſite , il faudroit
que je ſuppoſaffe ec bon
goût dont je deplore la perte :
je me contente donc de faire
icyune obfervation ;c'eſt que
ce même Thefée qui dans ſa
naiſſance entraîna tous les ſuffrages
, n'a trouvé que des
ſpectateurs glacez quand on
Novembre 1714. R
194 MERCURE
د
a
la remis fur la Scene. Je ne
ſçais ſi Polixene auroit un
meilleur fort ; juſqu'icy la
préſomption ne luy eſt pas favorable
, le fiecle n'eſt pas à
beaucoup prés , ſi ſenſible au
bon qu'il l'eſtoit il y a douze
ans ; la ſimple nature avoit
encore de quoy fatisfaire les
plus zelez partiſants du Cothurne
, il a fallu depuis , que
l'art foit venu au ſecours avec
tout ce qu'il a de plus ébloüiffant,
les ſituations , terme encore
inconnu dans un tems ,
qu'on peut appeller juſtement
l'âge d'or des Muſes , ont eſté
GALANT . 195
multipliées ; les reconnouflances
ſont devenuës communes,
on les a fait entrer dans des
ſujets qui n'en demandoient
point , & nous avons vû des
Tragedies avoir un grand fuccés
qui ne l'ont dû qu'à d'heureux
hors- d'oeuvres. Aureſte,
quoyque je me fois propofé
de ne point parler des Aud
teurs modernes encore vivants
, je ne puis en general
leur refufer une gloire qui
leur eſt dûë , c'eſt qu'ils ont
plus approché de Corneille&
de Racine que les Comiques
n'ont approché de Moliera
Rij
196 MERCURE
Je ne sçaurois vous en donner
d'autre raiſon , finon , que la
Comedie Italienne n'a pas
avec la Tragedie le même rapport
qu'elle a avec la Comedie
Françoiſe. Il a donc eſté
plus facile à la Tragedie de ſe
garantir de la contagion du
mauvais goût , quoyqu'elle
n'en ait pas eſté plus ſuivic.
Ne vous attendez pas ,Ma,
dame,que je parleicy des pc.
tites picces , elles ne meritent
pas nôtre attention , c'eſt un
batclage continuel , & elles
ne fervent qu'à nous faire voir
on monstrueuxaſſemblagedu
GALANT. 197
Theatre François , avec le
Theatre Italien. Je ſçais qu'il
y en a quelques- unes qui doivent
être exceptées de la regle
generale , l'Esprit de contradiction
, iction le Galant Jardinier,
Crifpin rivalde fonMattre
, & 1 Elté des Coquettes
font de ce petit nombre ; s'il
n'y a point de moeurs , on ne
fçauroit au moins diſconvenir
qu'il n'y ait quelques grains
de ſel dans le dialogue , &
quelque ordre dans la conduite
, mais c'eſt tout. Permettez
, Madame,que je vous
tranſporte fans machine du
Riij
198 MERCURE
Theatre François à celuy de
l'Opera pour vous y faire voir
les ravages que le mauvais
goût y a fait.
Il eſt incontestable , que
perſonne n'a mieux réüfli à
ce gente de muſique que Luly;
il n'eſt pas moins vray que
Quinaut , dans ce genre de
Poefie l'a emporté fur tous
ceux qui y ont travaillé aprés
luy, cependant,combien nous
refte til d'ouvrages de ces
grands Maîtres qui ſe ſousiennent
avec leur premier
éclat , on pourroit aiſement
les compter , & je n'en conGALANT.
199
nois point d'autres qu'Armide
, Roland , Alceſte & Phaë--
ton , ce n'eſt pas que Bellerophon
,Thefee & Atys foient
inferieurs à ces premiers ; dans
Bellerophon , Thomas Corneille
a heureuſement réüny
la delicateſſe du lyrique avec
la pompe du dramatique ;
Thefée & Arys fontles chefsd'oeuvres
de Quinaut pour la
regularité du Poëme , & pour
l'exactitude de la verſification,
Pun & l'autre font remplis de
fentiments & de penſées , &
l'on peut dire que Luly , ani.
mé par de fi belles paroles s'eſt
Riiij
200 MERCURE
furpaflé pour les exprimer dignement
; cependant , Bellerophon
a paru trop tragique ,
on a trouvé Theſée languiffant
,& nous avons vû à la
honte de nôtre fiecle , les Dames
fortir aucinquiéme Acte
d'Arys , comme on auroit pûs
faire au cinquiéme Acte de
Roland , malgré la difference
qui ſe trouve entre ces deux
derniers Actes.
A quoy , Madame , attribuer
cette bifarrerie , fi ce
n'eſt au changement de goût ;
& à quoy attribuer ce changement
de goût , ſi cen'eſt à
GALANT. 201
cette même Italie qui a fait
tomber le Theatre François ?
cette orgueilleuſe rivale n'étoit
pas contente que nous
luy cuffions cedé la gloire du
Poëme épique ,elle nous a encore
envié celle de réüffir
mieux qu'elle au Poëme dramatique
, avantage que nous
avons fur toutes les Nations,
& par ſes cantares & ſes fonates
, dont elle a inondé tout
Paris , elle nous a rendu ennuyeufe
cette riche ſimplicité
qui eſt le veritable caractere
de nôtre langue & de notre
genie.
\
202 MERCURE
On me dira peut- eftre que
ces premiers Opera que j'ay
tant vanté , font pourtant
l'ouvrage d'un Italien. If eft
vray, mais cet Italien avoit
parfaitement bienconnulaneceffite
de renoncer au goût de
fa Nation , pour s'accommoder
au noſtre , il trouva que
les François jugeoient plus fainement
des choses que les
Italiens ; & il connut que la
Muſique n'aïint point d'autre
but que de chatouiller agreablement
l'oreille , il ne falloit
pas la charger de diſſonances
aff. ctées , parce que la
GALANY. 203
pluſpart de nos compofiteurs
modernes n'en font un
uſage frequent , que pour
faire parade d'une grande
Science dans un Art qui ne demande
que du goût & du fentiment.
C'eſt par cemanquede
goût & de fentiment qu'ils
font du recitatif ſi lauvage ,
ils donnent beaucoup à l'harmonie,
mais c'eſt toujours aux
dépens de la melodie , le genie
n'a du tout point de part à
leur chant, les paroles ne font
point exprimées , & les penfées
les plus vives deviennent
languiſſantes fous une note
204 MERCURE
forcée & barbare
,
au lieu
que leur incomparable predecefleur
nous faifoit en-
,
7
tendre une eſpece de declamation
dans ſon recitatif,
&nous exprimoit juſques aux
paranthetes. Au reſte je ne
m'étonne pas que nos Muficiens
modernes réuffiffent fi
mal dans l'expreſſion , lapluſpartd'entre
eux n'ont que leur
Muſique en partage , &il faudroit
qu'ils fuffent bons Auteurs
pour devenir bons Muffciens
, auffi rien ne les embaraffe
tant qu'une Scene de
recitatif, ils ne ſcavent com
GALANT. 205
ment s'y prendre , ils prient
toujours l'Auteur d'en retrancher
le tiers , perfuadez qu'ils
ſcauront bien ſe ſauver à la
faveur de l'harmonie qu'ils
poſſedent à fond , & dont ils
font leur unique étude.Qu'en
arrive-t-il , les plus belles
Scenes font défigurées , le
pathetique eſt étouffe , l'intereſt
ſe perd, l'oreille ſeule eſt
fatisfaite ou plutôt elle eſt
étourdie tandis que l'eſprit &
le coeur ne trouvent rien
pour eux. Les plus belles Scenes
de Corneille & de Racine
font toujours les plus longues,
,
206 MERCURE
1
elles perdrosent de leur prix fi
elles étoient abbregées , on ne
peut entrer de plein pied dans
cesgrands fentiments qui jettentle
trouble dans l'ame des
Spectateurs , il faut les preparer
, les amener, & nous y
conduire par degrez : cependant
tout deffectueux que
font les Opera modernes ,
je ne doute point qu'ils ne
donnent bien toſt l'exclufion
aux anciens ; on n'a qu'à continuer
à y mettre quelques
Cantates ; nous voyons tous
les jours un petit Air chanté
par quelque voix diftinguée
GALANT. 207
rappeller bien des gens à des
Opera qu'ils trouvoient langunfants
, parce qu'ils font
trop beaux , le beau les accable
, il ne leur faut que du
joly , & fi l'on peut y faire
entrer du comique je reponds
du fuccés.
Je ne doute pas,Madame,que
vous n'avoüez maintenant
ces remarques ,& que vous ne
regardiez enfin le plaiſir qu'on
prend aux ſpectacles des Foires,
comme un ſacrifice d'efprit
& de bon goût au pernicieux
uſage qui s'introduit.Je
fuis , Madame , voſtre , &c.
Genre
Collectivité
Faux
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Fait partie d'un dossier
Soumis par kipfmullerl le