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Référence

DUFRESNY Charles, Théâtre français, t. 1, Guy Spielmann (dir.), Guy Spielmann, Jeanne-Marie Hostiou, Jacqueline Razgonnikoff, Agnès Vève-Lamy, Matthieu Franchin (éd.), Paris, Classiques Garnier, 2022.

Référence courte
Dufresny 2022
Type de référence
Texte
ABRÉVIATIONS
Afin d’alléger l’appareil critique, nous indiquons sous une forme
abrégée les sources les plus souvent citées, comme suit :
OEuvres, 1731 OEuvres de Monsieur Rivière du Frény. 6 vol. Paris, Briasson,
1731.
OEuvres, 1747 OEuvres de Monsieur Rivière du Fresny, Nouvelle édition, corrigée
& augmentée […]. 4 vol. Paris, Briasson, 1747.
Amusements [Charles Dufresny] Amusements sérieux et comiques. Seconde
édition, revûë, corrigée & augmentée. Paris, Vve Barbin, 1707.
D’Alençon [Charles d’Alençon], « Avertissement. » [in] OEuvres de
monsieur Rivière du Frény. Paris, Briasson, 1731, t. 1, p. 5-37.
Parfaict Claude et François Parfaict, Histoire du théâtre français
[…]. Paris, Lemercier et Saillant, 1748 (t. XIII et XIV) ;
1749 (t. XV).
Acad. Dictionnaire de l’Académie Française, dédié au Roy. 2 vol.
Paris, J.-B. Coignard, 1694. Le cas échéant, les éditions
ultérieures sont signalées.
Furetière Antoine Furetière, Dictionnaire universel, contenant généralement
tous les mots françois, tant vieux que modernes, & les
termes des sciences & des arts. La Haye et Rotterdam, A. &
R. Leer, 1690.
Féraud Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue
française. 2 vol. Marseille, Mossy, 1787.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Introduction »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 9-88
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0009
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
© 2021. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
INTRODUCTION
À côté des grands écrivains, des
maîtres reconnus dont les noms forment
les brillantes étapes d’une littérature,
en dehors de la foule innombrable des
auteurs du second ordre, il faut faire une
place aux irréguliers, ceux dont la fierté
ne souffre pas qu’on les confonde
avec
les médiocres. Leurs noms, rappelés de
temps en temps, évoquent une curiosité
amusée, parfois même émue, et puis
retombent dans l’oubli.
La gloire semble les accueillir d’un
sourire un peu dédaigneux. Il y a parmi
eux de ces génies manqués, de ces grands
négligents qui ont gâté ou dépensé mal à
propos les dons divins qu’ils
avaient reçu
mission de faire fructifier. Ils sont comme
les « enfants terribles » de la littérature,
et leur inaptitude à entrer dans une des
catégories que nous nous sommes faites
pour la plus grande tranquillité de notre
esprit, a souvent empêché la postérité de
rendre justice entière à l’oeuvre
qu’ils
ont laissé derrière eux. Dufresny attend
encore qu’on
lui donne la place qu’il
mérite.
Édouard Fannière, 19111.
L’évaluation
se voulant non pas objective (ce serait illusoire), mais
du moins scientifique d’une
oeuvre dramatique du passé présente avant
tout la difficulté d’exiger
plusieurs axes de recherche dont les résultats
ne pourront pas forcément être amalgamés en une conclusion
simple et
1 Édouard Fannière, « Charles Rivière Dufresny », The Modern Language Review, vol. 6, no 3
(juillet 1911), p. 335-353.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
10 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
univoque. Celle de Charles de la Rivière du Fresny (1657-1724) en offre un
cas exemplaire dans la mesure où il ne semble pas possible de réconcilier
l’importance
de l’auteur
dans la République des Lettres au tournant des
xviie et xviiie siècles – importance dont l’activité
dramaturgique n’est
qu’une
des multiples facettes –, la réception par le public de son époque
de la quarantaine de comédies
qu’il
fit jouer en trente ans – qu’il
faut
encore subdiviser entre celles données au Théâtre-Français, et celles du
Théâtre-Italien –, la postérité scénique de ces oeuvres jusqu’à
nos jours,
la place qui leur a été assignée dans l’histoire
du théâtre en France (et
singulièrement dans l’histoire
de la littérature dramatique), et enfin
la valeur proprement esthétique des textes, indépendamment de leur
fortune sur les planches. Selon l’angle
choisi, le « théâtre français » de
Dufresny paraîtra essentiel ou relativement négligeable.
Commençons néanmoins par poser quelques jalons indiscutables,
dont le premier est l’éclipse
presque totale de l’oeuvre
dramatique de
Dufresny depuis la fin de l’Ancien
Régime, qu’il
s’agisse
du livre ou
de la scène. La dernière édition complète
(ou prétendue telle), en 17792,
se contente
de reprendre celle de 17473, qui elle-même rajoutait peu à
celle de 1731 (qui nous sert ici de référence4) ; les cinq recueils partiels
publiés entre 1810 et 1882 ont pour seul intérêt de montrer que les
comédies,
qu’on
avait pratiquement cessé de jouer, demeuraient dans
les mémoires au xixe siècle. Deux titres seulement ont fait l’objet
d’une
édition à notre époque, dans des anthologies dramatiques publiées dans
la bibliothèque de la Pléiade en 1972 et 1992. La situation n’est
pas
plus brillante sur le plan scénique : les dernières représentations par
une troupe professionnelle de premier plan remontent au tout début
du xxe siècle, dans le cadre d’une
initiative de redécouverte de pièces
« injustement oubliées » au théâtre de l’Odéon, où l’on
donna, sous la
direction de Paul Gavault, Les Dominos (pièce réputée perdue, mais dont
le texte venait d’être
retrouvé) en 19175, puis Le Jaloux honteux de l’être
en
2 OEuvres de Rivière Du Fresny [éd. Charles d’Alençon], Nouvelle édition, corrigée & augmentée…,
4 vol., Paris, Barrois aîné, 1779 .
3 OEuvres de Monsieur Rivière du Fresny [éd. Charles d’Alençon], Nouvelle édition, corrigée
& augmentée…, 4 vol., Paris, Briasson, 1747.
4 OEuvres de M. Rivière Du Frény [éd. Charles d’Alençon, identifié au privilège en toute
fin de t. VI, n. p.], 6 vol., Paris, Briasson, 1731.
5 Les Dominos, comédie
inédite, en un acte et en vers libres, de Charles Rivière Dufresny, éd. Jean
Vic, Revue du Dix-Huitième siècle, no 4, p. 289-334.
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INTRODUCTION 11
19196, et enfin L’Esprit
de contradiction
en 19207. Tout ceci engageait, sinon
à une réévaluation globale de Dufresny, qu’Édouard
Fannière appelait
déjà de ses voeux en 1911 (certains, comme
Jean Vic, lui reconnurent
un rôle d’expérimentateur
et de précurseur dans divers domaines), du
moins à un retour sur scène de quelques-unes de ses comédies
; mais la
fugace résurgence de 1916-1920 resta sans lendemain.
De fait, à quelques exceptions près, les comédies
de Dufresny n’ont
guère été jouées au-delà de la période impériale, disparition qui n’a
toutefois rien d’exceptionnel
: elle frappe à peu près tous les auteurs
des xviie et xviiie siècles, y compris
ceux qui en leur temps remportèrent
les suffrages du public et parfois aussi ceux de la critique, à
commencer
par Voltaire, le plus grand dramaturge de son époque selon
les contemporains.
Sic transit gloria… On jauge mieux la disproportion
de l’oubli
où l’on
a confiné
Dufresny et toute son époque à partir du
classement des dramaturges les plus joués à la Comédie-Française depuis
sa création jusqu’en
mai 20098. À cette date, 1024 d’entre
eux étaient
entrés au répertoire, dont 126 seulement cumulaient un total de plus
de 200 représentations ; Dufresny faisait encore partie du peloton de
tête – information surprenante en soi, qui le devient encore davantage
si l’on
considère
les dix-sept auteurs qui le précèdent, où figurent, outre
les noms attendus (Molière, Racine et Corneille aux premiers rangs),
d’autres
bien moins connus,
dont six furent actifs durant la Fin de
Règne : Florent Dancourt, Jean-François Regnard, Marc-Antoine Legrand,
Noël Lebreton de Hauteroche, Philippe Néricault Destouches, le duo
David-Augustin de Brueys et Jean de Palaprat, et Thomas Corneille.
Or, les pièces de ces auteurs n’ayant
pratiquement plus été jouées après
la fin de l’Ancien
Régime, leur position en tête du classement de 2009
reflète deux réalités : d’une
part l’augmentation
systématique au fil
du temps du nombre d’oeuvres
admises au répertoire réduit d’autant
la fréquence des représentations de chacune ; et d’autre
part l’oeuvre
des dramaturges de la Fin de Règne est restée prépondérante jusqu’au
6 Le Jaloux honteux de l’être.
Comédie en cinq actes créée au Théâtre-Français le 6 Mars 1708.
Reprise au Théâtre National de l’Odéon
le 23 Janvier 1919, sous la Direction de Paul Gavault,
Paris, La Renaissance du livre, coll. « Les Classiques de l’Odéon
», 1919.
7 L’Esprit
de contradiction,
comédie
en un acte : Représentée pour la première fois en 1700, reprise
au Théâtre National de l’Odéon
le 12 Fév. 1920, Paris, La Renaissance du livre [1920].
8 Données publiées sur le site de la Comédie-Française au http://prod.comedie-
francaise.
fr/histoire-et-patrimoine.php ?id=525 (consulté
le 12 mai 2021).
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12 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
début du xixe siècle, avant que l’ère
républicaine ne jette le discrédit
sur l’ensemble
de la production des trois siècles précédents, pour n’en
retenir que ce qui semblait récupérable : certains titres de Molière et de
Corneille au premier chef9, le diptyque de Beaumarchais, promu ex post
facto instigateur de la Révolution, et le corpus marivaudien, mineur en
son temps mais réinventé et glorifié par le xxe siècle10.
Dufresny ne faisant pas figure d’exception
dans ce filtrage massif,
il faut encore comprendre
ce qui le singularise, non pas pour le « réhabiliter
», lui plutôt qu’un
autre, mais pour déterminer avec précision la
nature exacte de sa contribution
à l’histoire
de la scène en France, et pour
comprendre
comment
celle-ci a évolué. Un demi-siècle à peine après la
mort du dramaturge, Paulmy d’Argenson
et Tressan remarquaient ainsi
à propos de sa première oeuvre pour le Théåtre-Français, Le Négligent :
Depuis le prologue inclusivement jusqu’à
la dernière scène tout y pétille
d’esprit
et de traits comiques,
mais ce n’est
pas une bonne pièce ; on ne la
joue plus et on ne peut plus la jouer telle qu’elle
est, tant parce qu’elle
n’est
plus dans nos moeurs que parce que Dufresny a fait du Négligent un homme
par trop dupe, et les personnages qui l’entourent
trop fripons, entre autres
un Marquis qui est le plus mauvais sujet de tous les Marquis mais qui a avec
son intendant et son tailleur deux scènes excellentes11.
On comprend
là que, même avant la fin de l’Ancien
Régime, la
comédie
Fin de Règne n’était
déjà plus « dans les moeurs », peut-être
parce qu’elle
précédait ce courant de la « sensibilité » qui a donné au
xviiie l’une
de ses tonalités dominantes ; mais si assurément Le Négligent
ne peut se classer dans ce courant, certaines des oeuvres ultérieures de
Dufresny montrent déjà un souci de dépasser les effets par trop tranchés
9 Voir Ralph Albanese Jr., Molière à l’école
républicaine : de la critique universitaire aux manuels
scolaires (1870-1914), Saratoga (California), Anma Libri and Department of French and
Italian, Stanford University, 1992 ; Corneille à l’école
républicaine : du mythe héroïque à
l’imaginaire
politique en France, 1800-1950, Paris, L’Harmattan,
2008.
10 J’ai
étudié ce phénomène dans « Le Répertoire, un concept
flou ? Réalités des pratiques
et perspectives théoriques », La Question du répertoire au théâtre, Littératures Classiques no 95
(2018), p. 55-66.
11 [Antoine René de Voyer d’Argenson,
Marquis de Paulmy et Louis-Élisabeth de la Vergne,
comte
de Tressan], Bibliothèque universelle des romans. Ouvrage périodique dans lequel on donne
l’analyse
raisonnée des romans anciens et modernes, français, ou traduits dans notre langue. Avec
des anecdotes et des notices historiques et critiques concernant
les auteurs ou leurs ouvrages, ainsi
que les moeurs, les usages du temps, les circonstances particulières et relatives, et les personnages
connus,
déguisés ou emblématiques, Paris, Lacombe 1775-1776, p. 72.
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INTRODUCTION 13
(avec ses « personnages trop fripons ») pour explorer le domaine nouveau
et ambigu de la « comédie
sérieuse » qui préfigure directement le drame.
De fait, en parcourant à peu près tout ce qui a été écrit sur Dufresny,
depuis les commentaires
qui accompagnèrent ses débuts en 1692 jusqu’aux
travaux des rares chercheurs qui l’ont
étudié à notre époque, on retire
l’étrange impression d’un mélange des contraires
qui interdit toute
synthèse. L’ensemble
de ses travaux ne révèle pas a priori de cohérence
manifeste, ni de direction très évidente vers un but précis. Il a mené sa
carrière au théâtre par intermittence, tantôt proposant coup sur coup
plusieurs pièces aux Comédiens (avec des résultats très inégaux allant de
l’acceptation
immédiate au renvoi sine die, en passant par des exigences
de réécriture parfois très appuyées), tantôt gardant la réserve pendant
plusieurs années. Comme le faisait observer un historien du xixe siècle,
« Une chose assez singulière c’est
que très peu de ses pièces ont réussi de
son vivant, tandis que plusieurs, reprises après sa mort, ont eu alors du
succès12. » Fréquemment décrit comme
un dilettante sans profondeur,
Dufresny fut en réalité un esprit complexe,
dissimulant son sérieux de
moraliste sous un vernis d’insouciance
qui s’est
parfois craquelé, laissant
transparaître à l’occasion
une conscience
d’où
l’angoisse
et la douleur
ne sont pas absentes.
UN PERSONNAGE INCLASSABLE
DANS UNE ÉPOQUE DÉCLASSÉE
PORTRAIT DE L’AUTEUR
EN PROTÉE
Dufresny apparaît à plusieurs titres comme
un personnage difficilement
saisissable dont l’activité
tient presque entièrement dans
une époque elle-même longtemps mal comprise
et peu considérée
par l’histoire
du théâtre et la critique littéraire, la « Fin de Règne13 ».
12 Albert Du Casse, « Dufresny – Notice sur ce collaborateur de Regnard », [in] Histoire
Anecdotique de l’Ancien
Théâtre en France. Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Théâtre-
Italien, Vaudeville, Théâtres forains, etc., Paris, Dentu, 1864, t. 2., p. 173.
13 Voir Guy Spielmann, Le Jeu de l’Ordre
et du Chaos : comédie
et pouvoirs à la Fin de Règne,
1673-1715, Paris, Honoré Champion, coll. « Lumière classique », 2002. J’ai
préféré
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14 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Alors que bien de ses confrères
se limitèrent quasi exclusivement à une
forme d’expression
– au « métier » de dramaturge, si l’on
peut dire –,
Dufresny appartient à la catégorie de ceux qui cumulèrent ou alternèrent
un nombre étourdissant d’activités
: auteur à la fois pour le Théâtre-
Italien et le Théâtre-Français, compositeur
et chansonnier, journaliste
et chroniqueur14, critique, moraliste, plasticien, paysagiste. Même s’il
n’était
alors pas rare que les gens de lettres pratiquent plusieurs genres
(à l’instar de Houdar de la Motte, Donneau de Visé, Lesage ou La
Fontaine), une telle polyvalence paraît unique et, devenue relativement
plus commune
par la suite (comme
l’illustrent
Marivaux, Beaumarchais,
Carmontelle, Voltaire, et surtout Fuzelier), elle fait de Dufresny un de
ces interlopes qui invalident toute tentative de découpage net entre le
xviie et le xviiie siècle.
Il nous est difficile de discerner chez Dufresny une démarche linéaire
vers un objectif unique et bien défini, ni même d’affirmer
avec certitude
qu’il
faille le tenir par-dessus tout pour auteur dramatique ; si l’on
peut
sans hésitation écarter les occupations manifestement secondaires – comme
un intéressement dans la « Manufacture Royale des Grandes Glaces »,
qu’il
obtint par faveur royale et dont il se défit rapidement (1688) –, il
n’en
reste pas moins malaisé de déterminer si lui-même se considéra
d’abord
comme
homme de théâtre, territoire où il ne s’aventura qu’à
l’âge
de trente-cinq ans. « La vocation dramatique de Dufresny ne semble pas
avoir été première » remarquait euphémiquement Moureau15. Du point de
vue du rayonnement, ses Amusements sérieux et comiques
de 1699, souvent
réédités par la suite16, lui ont valu au début du xviiie siècle une notoriété
cette dénomination à la « Fin de siècle » plus traditionnelle mais épistémologiquement
plus problématique. Voir Fins de siècle : colloque de Tours, 4-6 juin 1985, dir. Pierre Citti,
Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1990, et notamment la contribution
d’André
Blanc sur « Épigones et fin de siècle, la comédie
post-moliéresque », p. 163-172,
à lire en regard de mon article « La “Comédie post-moliéresque” et son double : éléments
pour une problématique », Cahiers du Dix-Septième : An Interdisciplinary Journal, nº VII,
2 (2000), p. 105-120.
14 Voir François Moureau, Le Mercure galant de Dufresny (1710-1714) ou le journalisme à la
mode, Oxford, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 1982. Voir aussi son
Dictionnaire des journalistes, http://dictionnaire-journalistes.gazettes18e.fr/journaliste/265-
charles-dufresny (consulté
le 12 mai 2021).
15 François Moureau, Dufresny, auteur dramatique : 1657-1724, Paris, Klincksieck, 1979. p. 37.
16 Amusements sérieux et comiques,
Paris, C. Barbin, 1699. Rééditions notables en 1701, en
1702 (Entretiens ou Amusements sérieux et comiques.
Nouvelle édition), en 1706 et 1707 (« 2e
édition, revue, corrigée et augmentée », ainsi qu’une
autre édition chez Ribou), puis en
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INTRODUCTION 15
au moins égale, voire supérieure, à celle qu’il devait à ses comédies
; et
l’on va voir que cet ouvrage recèle nombre de clefs sur les conceptions
de Dufresny quant au processus créatif, qui nous permettent de mieux
comprendre
son théâtre. Par ailleurs, divers témoignages suggèrent qu’il
n’était
pas peu fier de ses chansons, dont certaines eurent une audience
dépassant de très loin celle des pièces où il aimait à les insérer, et qui
figurent en bonne place dans les recueils17. Et que dire de ses activités de
concepteur
de jardins (de nos jours on le qualifierait de « paysagiste ») ?
Même si la charge qu’il obtint de Louis XIV n’était pas aussi prestigieuse
qu’on l’a souvent prétendu – dessinateur, et non contrôleur
des jardins,
ce qui ne faisait pas exactement de lui le successeur de Le Nôtre –, les
gens de l’art
lui reconnaissent la primeur d’avoir
introduit en France le
jardin paysager18, qu’on
appellerait plus tard le « jardin à l’anglaise
»,
véritable révolution dans la manière d’envisager
le rapport de l’homme
à la nature domestiquée19. Lorsqu’à
la fin des années 1970 le plasticien
Bernard Lassus, professeur à l’unité
pédagogique no 6 de l’Université
Paris La Villette, et directeur d’un
atelier de projet à l’École
Nationale
Supérieure du Paysage de Versailles, entreprit la rénovation des théories
et des pratiques professionnelles dans ce domaine, il donna le nom de
« cercle Charles-Rivière Dufresny » au groupe de recherche qu’il
avait
fondé20. Ce choix semble révélateur du rôle crucial attribué à celui en
qui nous voudrions voir d’abord
et avant tout un homme de théâtre.
1719 et en 1723. Le texte fut republié en 1869 par Damase Jouaust, puis par Jean Vic
sur la base de l’édition
augmentée de 1706 (Paris, Bossard, 1921), avec une préface très
intéressante qui eut un certain écho (voir par exemple Richard Aldington, « Charles
Dufresny », The North American Review, vol. 215, no 796 (1922), p. 361–365). Pour une
bibliographie complète,
voir Amusements sérieux et comiques,
Charles Dufresny, texte présenté
et annoté par John Dunkley, Exeter, University of Exeter Press, 1976, p. 92-97.
Les références textuelles dans la présente introduction sont à l’édition
Barbin de 1707.
17 Voir infra la notice sur Dufresny et la musique.
18 Voir Édouard François André, « Le Jardin paysager », [in] L’Art
des jardins : traité général
de la composition
des parcs et jardins, Paris, G. Masson, 1879, p. 72-73.
19 Fait reconnu dès le xviiie siècle. Voir François-de-Paule Latapie, « Discours préliminaire »
à la traduction des Observations on Modern Gardening (1770) de Thomas Whately, L’Art
de
former les jardins modernes ; ou l’art
des jardins anglais. Traduit de l’anglais.
À quoi le traducteur
a ajouté un discours préliminaire sur l’origine
de l’art,
des notes sur le texte, et une description
détaillée des jardins de Stowe, accompagnée du plan, Paris, Jombert, 1771, p. vi-viii. Latapie
affirme que Dufresny fut le véritable inventeur du type de jardin qu’on
nomma par la
suite en France « anglais » ou « anglo-chinois
».
20 Voir Bernard Lassus, Jardins imaginaires, les habitants-paysagistes, Paris, Presses de la
Connaissance, 1977.
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16 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
En entreprenant de (re)lire son théâtre français, et a fortiori d’en
établir
une édition critique, il nous faut donc absolument garder à l’esprit
que
cette production doit se saisir dans le contexte
non seulement d’une
époque bien particulière, la « Fin de Règne » louis-quatorzienne, et
singulièrement celle de la « comédie
post-moliéresque », mais aussi d’une
myriade d’activités
diverses qui ont souvent valu à Dufresny le reproche
de se disperser. Disons plutôt que la variété de ses pôles d’intérêt
se fait
parfois sentir dans sa manière d’envisager
l’écriture
pour la scène. Il reste
en tout cas irréductible à une seule étiquette, et n’apparaît
représentatif
d’aucun
mouvement, y compris
celui des Modernes, auquel on l’associe
généralement21. Son théâtre démontre même assez bien le caractère
paradoxal d’un
« post-moliérisme » qui serait à la fois tentative de rejet
d’un modèle jugé étouffant, sinon dépassé, et conformité
parfois étroite
à ce même modèle :
oronte
[…] revenons à votre comédie
: voulez-vous que je vous dise sincèrement
ce que j’en
pense ? […] Elle n’est
point de mon goût. […]
le poète
Qu’y
manque-t-il donc ?
oronte
Des caractères, Monsieur, des caractères nouveaux, et des portraits.
le poète
Ah ! ah ! nous y voilà des caractères, des portraits ; votre discours me fait
soupçonner… […] Que vous êtes un peu moliériste.
oronte
Je ne m’en
défends point ; et je tiens qu’on
ne peut réussir sur le théâtre,
qu’en
suivant Molière pas à pas. […]
le poète
Oh ! tant pis pour moi de ce qu’il
y a eu un Molière ; et plût au ciel qu’il
ne fût venu qu’après
moi. […] Molière a bien gâté le théâtre. Si l’on
donne
dans son goût, bon, dit aussitôt le critique, cela est pillé, c’est
Molière tout
pur : s’en
écarte-t-on un peu, oh ! ce n’est
pas là Molière.
Ce dialogue tiré du prologue du Négligent (1692) – texte inaugural
de toute l’oeuvre
théâtrale française de Dufresny – est sans doute le
21 François Moureau, Un Singulier Moderne, Dufresny, auteur dramatique et essayiste (1657-1724),
Lille, Atelier de reproduction des thèses, 1977.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
INTRODUCTION 17
passage le plus souvent cité de l’auteur
; de fait, il exprime parfaitement
le dilemme auquel devait alors faire face quiconque prétendait se lancer
dans l’écriture
dramatique comique
: faire du Molière, ou n’en faire pas,
mais dans l’un et l’autre cas essuyer les critiques d’un public désormais
impossible à satisfaire. Les affres des jugements iniques ou aléatoires
venus de la salle semblent avoir préoccupé Dufresny bien plus que l’avis
des critiques ; c’est
même une manière de leitmotiv dans les multiples
prologues dont il a fait précéder ses comédies,
et plus généralement, dans
les prologues dramatiques joués à cette période sur la scène française.
À quelques semaines d’intervalle, dans sa première pièce jouée par
les Italiens, L’Opéra
de campagne, Dufresny avait déjà utilisé le procédé,
glissant un commentaire
sur le rôle d’arbitre
que s’adjugeait
le parterre :
colombine
[…] Au Parterre. Messieurs, en attendant que nos camarades se disposent à
vous donner l’opéra
de campagne, je vous prie de juger d’un
petit différent
entre Arlequin et moi. Il ne s’agit
que de la définition de l’homme.
À Arlequin.
Tu veux bien t’en
rapporter à ces messieurs ?
arlequin
Volontiers. Le parterre est notre juge naturel, et je n’oserais
pas le récuser,
quoiqu’il
nous ait souvent condamné
aux dépens22.
Le public, jamais très calme au xviie siècle, depuis quelques années
tendait à manifester son déplaisir de manière de plus en plus bruyante,
allant jusqu’à
couvrir la voix des comédiens
sous les huées, et surtout
les sifflets ; l’année
précédente, Brueys et Palaprat avaient même intitulé
Les Sifflets le prologue de leur Grondeur (1691), dont Dufresny s’est
probablement
inspiré23. « L’homme
est un animal sifflant », lance Arlequin
22 L’Opéra
de campagne / Comédie en trois actes. / Mise au théâtre par monsieur Du F** et représentée
pour la première fois par les comédiens
Italiens du Roi, dans leur hôtel de Bourgogne, le
quatrième jour de février 1692, dans Le Théâtre italien de Gherardi, ou le Recueil général de
toutes les comédies
et scènes françaises jouées par les comédiens
italiens du roi, pendant tout le temps
qu’ils
ont été au service. Enrichi d’estampes
en taille-douce à la tête de chaque comédie,
à la fin
de laquelle tous les airs qu’on
y a chantés se trouvent gravés notés avec leur basse continue
chiffrée,
Paris, Jean-Baptiste Cusson et Pierre Witte, 1700, t. 4, p. 4.
23 Ce prologue met en scène un auteur, Licidas, qui se plaint amèrement à Damon (« jeune
homme de condition,
enjoué ») de l’attitude
désinvolte des spectateurs, comme
le fait
Licandre dans le prologue du Négligent, et Valère dans celui du Chevalier Joueur. Peutêtre
Brueys et Palaprat s’étaient-
ils eux-mêmes inspirés du prologue du Rendez-vous des
Tuileries de Baron où l’auteur
veut retirer sa pièce, menacée par une cabale, et se résout à
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18 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dans L’Opéra
de campagne, alors que Colombine en appelle directement
aux spectateurs : « si vous voulez que vos sifflets soient salutaires au
public et aux comédiens,
gouvernez vos sifflements avec la prudence des
serpents24. » Peu après, dans un autre prologue, pour la comédie
des
Chinois, Dufresny (et, en l’occurrence,
Regnard) met en scène un malheureux
dramaturge au bord de la crise de nerfs, qui interpelle Thalie
elle-même, lui enjoignant de faire pression sur le parterre pour qu’il
se montre un peu plus indulgent qu’à
l’accoutumée.
Le parterre y est
personnifié (par Mezzetin, le compère
d’Arlequin)
à la dernière scène :
un portier à Roquillard
Monsieur, il y a là-bas un gros homme qui fait le diable à quatre pour
entrer : il dit qu’il
s’appelle
le Parterre.
roquillard
Malpeste ! Il faut lui ouvrir la porte à deux battants, c’est
notre père nourricier.
Qu’il
entre, en payant s’entend.
mezzetin représentant le Parterre habillé de diverses façons,
ayant plusieurs têtes, un grand sifflet à son côté, et plusieurs autres
à la ceinture, prend Roquillard par le bras et le jette par terre.
À bas, coquin !
roquillard
Le Parterre a le ton impératif.
le parterre
Qui vous rend si téméraire, mon ami, d’usurper
ma juridiction ? Ne savezvous
pas que je suis seul juge naturel, et en dernier ressort, des comédies
et
des comédiens
? Voilà avec quoi je prononce mes arrêts. Il donne un coup de
sifflet. On apporte une chaise au Parterre25.
Craignant toujours les réactions de ce terrible parterre, Dufresny a
néanmoins refusé de choisir entre suivre Molière ou le renier tout à fait :
tantôt il a démarqué son illustre prédécesseur, parfois de près – mais
on s’y
trompe facilement : Le Négligent n’est
pas la comédie
de caractère
la jouer seulement à la condition
que la représentation sera interrompue au premier coup
de sifflet (sc. 8 et 9). Michel Baron, Le Rendez-Vous des Tuileries ou Le Coquet trompé, éd.
Jeanne-Marie Hostiou, Cambridge, MHRA, coll. « Phoenix », 2013. Voir aussi Hostiou,
Les Miroirs de Thalie : le théâtre sur le théâtre et la Comédie-Française (1680-1762). Paris,
Garnier, 2019, p. 434-436.
24 L’Opéra
de campagne, op. cit., p. 4 et 7.
25 Regnard et Dufresny, Les Chinois, IV, « scène dernière », Théâtre-Italien, op. cit., t. IV,
p. 250-251.
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INTRODUCTION 19
promise par le titre –, tantôt il s’en
est résolument détaché pour expérimenter
des formules originales. Cette inconstance ne lui appartient
pas en propre : ainsi que le suggère le poète, son porte-parole, elle est
véritablement générationnelle.
UNE VIE « THÉÂTRALE » (?)
Dans un élan de lyrisme assez représentatif des commentaires
dévolus
à Dufresny à l’époque
où il restait encore suffisamment connu,
même
par la légende, pour susciter quelque intérêt, le journaliste et romancier
Pierre Guitet-Vauquelin s’exclamait
« Il est difficile, on le voit, de
rêver existence plus mouvementée, plus mêlée, plus dissipée, plus théâtrale26.
» Or, ce que l’on sait pour certain de la vie de Dufresny révèle
au contraire
une existence dépourvue autant de coups d’éclat que de
véritables drames, et sans grand intérêt lorsqu’il
s’agit
de comprendre
sa production dramatique : point de voyage exotique assorti d’aventures
hautes en couleur, à l’instar
de Regnard, point de frasques, à l’instar
de
Dancourt (qui commença
sa carrière en enlevant la fille du comédien
la Thorillière pour l’épouser),
point de rupture radicale, à l’instar
de
Lesage, qui se détourna à jamais du Théâtre-Français pour aller faire
carrière chez les forains. Cela rend d’autant
plus intrigant le foisonnement
d’anecdotes
piquantes à son sujet, qui, reprises et amplifiées
à l’envi
– peut-être justement parce qu’elles
n’avaient
aucune origine
documentaire avérée – finirent par constituer
une amusante et pittoresque
légende, tellement plus intéressante que la vérité biographique
vérifiable qu’on
finit par substituer entièrement la première à la seconde.
Lorsqu’enfin
un universitaire, François Moureau, s’avisa
de reconstituer
les faits et gestes de Dufresny à partir de documents d’archive
dans les années 1970, il ne put que constater
les énormes lacunes qui
subsistaient, et parvint à rattacher la vulgate biographique en vigueur à
deux sources principales : la notice nécrologique publiée à la hâte dans
le Mercure à la mort de l’auteur27, et surtout l’
« Avertissement » d’une
26 Pierre Guitet-Vauquelin, préface à Le Jaloux honteux de l’être.
Comédie en cinq actes créée au
Théâtre-Francais le 6 Mars 1708. Reprise au Théâtre National de l’Odéon
le 23 Janvier 1919,
sous la Direction de Paul Gavault, Paris, La Renaissance du livre, coll. « Les Classiques de
l’Odéon
», 1919, p. viii.
27 « Morts », Mercure de France, dédié au roi, Paris, Cavelier, Cavelier fils et Pissot, Octobre
1724, p. 2261-2266.
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20 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
trentaine de pages dont Charles d’Alençon
fait précéder le premier recueil
des OEuvres en 173128. Ces deux documents posent les bases d’un
édifice
bien précaire, où les rumeurs colportées depuis trente ans, de Paris à
Versailles, de salon en tripot, viennent bien souvent se substituer aux
faits solidement étayés. La bienveillance manifeste des successeurs de
Dufresny au Mercure et de d’Alençon
ne les a pas empêché d’accumuler
les approximations, et de présenter comme
avéré ce qui relevait de
l’hypothèse,
de la fable, voire du ragot.
À leur suite, d’autres
se sont emparés de ce fonds documentaire en
partie controuvé
en l’enjolivant
parfois de manière considérable
; le plus
acharné à broder sur les quelques éléments biographiques disponibles
fut sans doute le polygraphe Arsène Houssaye, administrateur de la
Comédie-Française de 1849 à 1856, qui consacra
d’abord
une chronique
à Dufresny dans la Revue de Paris en avril 1841, puis un chapitre
dans l’Histoire
du 41e fauteuil de l’Académie
française (1855), et enfin une
vignette dans sa Galerie du xviiie siècle (1858). Sans doute cette fascination
s’explique-
t-elle par l’appartenance
de Houssaye au mouvement de
la bohème artistico-littéraire, vénérant Dufresny comme
une sorte de
précurseur, lui qui avait rejeté les facilités du confort
matériel et de la
position sociale que lui auraient valu ses origines, pour mener une vie
toute dévolue aux activités de l’esprit
et aux plaisirs29. Dans le dernier
tiers du siècle, ce profil était définitivement établi, à tel point qu’un
professeur en Sorbonne pouvait écrire en 1876 :
Dufresny dépense son argent et son esprit en vrai gentilhomme, comme
s’il
pensait que thésauriser en toute chose est fait de vilain. Par le débraillé et le
décousu de sa vie, il est bien de la famille des Théophile, des Saint-Amant,
des Cyrano et de tous ces illustres bohèmes qui ont laissé un nom plutôt que
des oeuvres, et le souvenir ou le regret de ce qu’ils
auraient pu faire et de ce
qu’ils
n’ont
pas fait. Sous ce rapport, sa conduite
offre un singulier contraste
avec celle de Regnard, homme de plaisir sans doute, mais en même temps
esprit pratique et positif jusqu’au
milieu de ses aventures et des ivresses du
jeu, de l’amour
ou du vin ; s’asseyant,
prenant position dans le monde des
28 OEuvres, 1731, t. 1, p. 5-37. Texte reproduit intégralement dans ce volume, p. 699-712.
29 Voir Luc Ferry, L’Invention
de la vie de bohème : 1830-1900, Paris, Éditions Cercle d’art,
2012, et la reproduction du portrait-charge de Houssaye par André Gill, p. 66. Houssaye
avait dirigé la revue Les Artistes (1843), puis la Revue du xixe siècle, La Gazette de Paris et
La Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, avant de devenir, en 1884, président de la Société
des gens de lettres.
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INTRODUCTION 21
lettres et de la finance, ayant pignon sur rue et, mieux encore, hôtel à la ville
et château à la campagne30 […].
On a dit Dufresny lié aux Bourbons « de la main gauche », celle de
la « belle jardinière d’Anet
» qui aurait eu les faveurs du Vert Galant ;
les sinécures et pensions diverses qui lui furent accordées, et que sa
charge en réalité bien modeste de « garçon ordinaire de la Chambre du
Roi31 » ne suffit pas à justifier, alimentent la thèse de cette glorieuse
parenté sans la prouver32.
Le fait que les Comédiens-Français eussent bien voulu écouter les
lectures de ses pièces, quand bien même leur enthousiasme à son égard
demeura toujours très mitigé, semble indiquer qu’il
jouissait de protections
solides, et François Moureau a relevé des traces indéniables
d’interventions
en sa faveur de la part de personnalités proches de la
Cour, ce qui laisse à penser qu’il
y comptait
des appuis non négligeables.
On a donné aux bonnes dispositions de Louis XIV à son égard, et plus
encore à celles de Philippe d’Orléans, une dimension fantastique : le
premier, après la cession du privilège de la manufacture des glaces, se
serait déclaré trop peu puissant – une première pour celui qui aimait
à se faire appeler « le plus grand roi du monde » ! – pour parvenir à
faire sa fortune ; le second lui aurait cédé un énorme lot d’actions
de la
banque de Law (200 000 livres selon les uns, 500 000 pour les autres,
chiffres
exorbitants), qu’il
se serait empressé de revendre pour se faire
construire
une somptueuse demeure.
La clef de voûte de cette légende, c’est
assurément son second mariage,
vers 1690, à Thérèse Fougère, jeune blanchisseuse dont il ne pouvait
régler la note ; deux ans après la mort de Dufresny, Lesage assura la
diffusion de cette anecdote croustillante par un ajout au chapitre x de
la seconde édition de son Diable boiteux, où il évoque
30 Charles Lenient, « Dufresny (1648-1724) », Revue politique et littéraire [Revue bleue], Deuxième
Série, t. XI, 6e année, 1er semestre, (juillet 1876 – janvier 1877), 2 décembre, p. 537.
31 Et non valet de chambre du roi, charge considérablement
plus prestigieuse que les biographes
(notamment d’Alençon)
lui ont souvent attribuée par erreur,.
32 « Il était de race royale, ce Dufrény ; il tenait par son aïeul Henri IV au trône de France ;
il tenait à la flore des jardins par son aïeule la belle jardinière ; Louis XIV l’appelait
son
cousin d’Anet,
et plus d’une
fois il avait fait sa fortune. » « La Semaine dramatique […].
Le Double Veuvage, comédie
en trois actes de Dufresny, remise en lumière par M. Léon
Guillard », Journal des débats politiques et littéraires, lundi 22 mai 1854, [p. 2].
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22 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
[…] un vieux garçon de bonne famille, lequel n’a
pas plus tôt un ducat qu’il
le dépense, et qui, ne pouvant se passer d’espèces,
est capable de tout faire
pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente
pistoles, vint les lui demander, en disant qu’elle
en avait besoin pour se marier
à un valet de chambre qui la recherchait. « Tu as donc d’autre
argent ? lui
dit-il ; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir ton mari pour
trente pistoles ? – Hé ! mais, répondit-elle, j’ai
encore, outre cela, deux cents
ducats. – Deux cents ducats ! répliqua-t-il avec émotion ; malpeste ! Tu n’as
qu’à
me les donner à moi : je t’épouse,
et nous voilà quitte à quitte. » Il fut
pris au mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme33.
Cette historiette, sans doute un peu trop belle pour être entièrement
vraie, allait néanmoins définir Dufresny pour la postérité : on la retrouve,
sous diverses formes, dans toutes les notices qui lui sont consacrées34,
avec parfois un luxe de détails manifestement controuvés35,
et elle donna
même matière en 1798 à une comédie
en vaudevilles36. La médiatisation
de l’auteur
se poursuivit dans l’évocation
de sa relation avec Regnard
dans une autre pièce musicale de 180837 ; elle avait commencé
dès 1857
avec une comédie
de Boyer et de Banville, Le Cousin du roi38. Si j’insiste
sur ce phénomène en apparence anecdotique, c’est
qu’il
a contribué
à
orienter la réception de l’oeuvre
de Dufresny en imposant la figure d’un
fantaisiste inconséquent, à la vie haute en couleurs, mais dont on ne
33 Alain-René Lesage, Le Diable boiteux (1707), Paris, Vve Barbin, 1726, p. 162.
34 Même les plus brèves : Louis Montjoie dans la compilation
Chansons populaires de France
([Sayat, Puy-de-Dôme], De Borée, 2011, p. 145), citant « Les Vendanges » de Dufresny,
termine sa notule biographique d’une
demi-douzaine de lignes par « Il épousa sa
blanchisseuse ».
35 Voir par exemple le long développement de Georges Touchard-Lafosse, « Le poète Dufresny,
petit-fils de Henri IV, épouse une blanchisseuse », [in] Chroniques de l’
OEil-de-boeuf, des
petits appartements de la Cour et des salons de Paris, sous Louis XIV, la Régence, Louis XV et
Louis XVI, nlle éd., Paris, G. Barba, 1860, t. I (1624-1714), p. 288 et 292-293.
36 Jean-Marie Deschamps, Charles Rivière Dufresny ou Le Mariage impromptu. Comédie en
un acte et en vers, mêlée de vaudevilles. Par Le C. Deschamps. Représentée le 11 germinal an 6
[31 mars 1798 – Théâtre du Vaudeville Paris], Paris, Barba, 1798. Deschamps inclut
Regnard dans la distribution, et baptise la lingère « Madame Duhamel ».
37 Febvé, Regnard et Dufresny à Grillon, ou, la satire contre
les maris : comédie
en un acte et en
prose, mêlée de vaudevilles, Paris, Delavigne, 1808. Tandis que Regnard habite le château
de Grillon (près de Dourdan), Dufresny se contente
d’une
« chaumière ».
38 Philoxène Boyer et Théodore de Banville, Le Cousin du roi, comédie
en un acte et en vers,
crée sur le Théâtre Impérial de l’Odéon
le 4 avril 1857. Le Théâtre contemporain
illustré, choix
de pièces jouées sur les théâtres de Paris. Paris, Michel Levy frères, 1857, t. 48, p. 1-10. La
blanchisseuse y est nommée Angélique, et le mariage est rendu possible par une sorte
de deus ex machina sous la forme d’une
dotation de 60 000 livres accordée par le roi.
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INTRODUCTION 23
pouvait guère prendre les écrits au sérieux. D’où
l’émergence
d’un
statut
paradoxal : au cours du xixe siècle, alors que ses comédies
n’étaient
pratiquement
plus jouées, elles étaient assez régulièrement rééditées, tandis
que Dufresny lui-même se trouvait paré du statut iconique d’auteur
bohème et de personnification dramatique de la Régence.
La difficulté pour nous réside dans la force d’inertie
de cette conception,
qui pousse à éluder les questions les plus délicates que posent la carrière
de Dufresny et son rôle exact dans l’évolution
du théâtre comique
à la
charnière des xviiie et xviiie siècles. D’un
côté, il semble aisé d’affirmer
qu’il
ne fut pas un « grand auteur » en fonction de critères habituellement
retenus ; mais si l’on
a l’impression
qu’au
Théâtre-Français il
a plus souvent connu
l’échec
que le succès, c’est
à cause de plusieurs
« chutes » retentissantes – et parfois malaisément explicables –, alors
qu’en
fait son bilan est globalement positif, et largement plus flatteur
que celui de la majorité de ses contemporains.
David Trott notait qu’
« il
semblerait que les rares succès notables des dix premières saisons du
siècle se limitèrent au Légataire universel (1708) de Regnard, au Turcaret
(1709) de Lesage et au répertoire “Français” de Dufresny39 ». Un autre
indice de son importance dans la vie théâtrale de l’Ancien
Régime se
trouve dans la place occupée par ses oeuvres dans le répertoire des pièces
« qui peuvent facilement se représenter sur les théâtres particuliers »
dressé par Paulmy d’Argenson
et Contant d’Orville
en 177940. Sur
quatre-vingt-dix comédies
créées au Théâtre-Français qui figurent dans
ce répertoire, pas moins de cinq sont de Dufresny41, ce qui le place en
quatrième position juste derrière Dancourt et Molière (six titres chacun),
et Regnard, dont presque toute la production a été retenue (sept
pièces). Sans qu’on
puisse évaluer ce statut de manière quantitative
39 David Trott, Théâtre du xviiie siècle : jeux, écritures, regards, Montpellier, Espaces 34, 2000,
p. 143.
40 Marc Antoine René de Voyer, marquis de Paulmy d’Argenson,
et André-Guillaume
Contant d’Orville,
« Manuel des sociétés qui font leur amusement de jouer la comédie
; ou
Catalogue raisonné et instructif de toutes les Tragédies, Comédies des Théâtres François
et Italien, Actes d’opéra,
Opéra-comiques,
Pièces à ariettes, et Proverbes, qui peuvent
facilement se représenter sur les théâtres particuliers », [in] Manuel des châteaux, ou Lettres
contenant
des conseils
pour former une bibliothèque romanesque, pour diriger une Comédie de Société,
et pour diversifier les plaisirs d’un
salon. Mélanges tirés d’une
grande bibliothèque, t. III, Paris,
Moutard, 1779, p. 175-349.
41 Ibid., p. 198-230. Il s’agit
de La Coquette de village, La Réconciliation normande, Le Mariage
fait et rompu, Attendez-moi sous l’orme,
Le Dédit, et L’Esprit
de contradiction.
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24 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
(impossible de chiffrer
le nombre de représentations données en société
sous l’Ancien
Régime42), on comprend
que dans le dernier tiers du
xviiie siècle Dufresny restait l’un
des auteurs dramatiques les plus en
vue, dont le statut, obtenu sur la scène officielle, trouvait de multiples
échos dans les théâtres particuliers.
Dufresny lui-même répugna toujours à se mettre en avant, peutêtre
par souci de ne pas sembler abuser de la faveur dont il jouissait
en haut lieu ; il ne fit guère d’efforts
pour qu’on
porte à son crédit
des oeuvres attribuées à d’autres
(à l’exception signalée du Joueur), et
dans la préface des Amusements il juge sévèrement ce qu’
aujourd’hui
on appellerait le narcissisme si répandu parmi les gens de lettres. Ce
n’est
que fort tardivement, un an avant sa mort (1723), et sans grande
conviction,
qu’il
se présenta à l’Académie,
au sixième fauteuil, en
succession d’un
autre dramaturge, Campistron43. Les immortels lui
préférèrent son confrère
Destouches, en dépit du fait que celui-ci était
plus jeune d’une
vingtaine d’années,
et surtout que les comédies
qu’il
avait fait jouer jusque-là ne le distinguaient pas particulièrement44. En
fait, la nomination était politique, Destouches s’étant
illustré aux côtés
du futur cardinal Dubois dans une mission diplomatique délicate en
Angleterre. On voit là non seulement que la mansuétude du Régent
envers Dufresny, montée en épingle par les biographes, avait ses limites,
mais surtout qu’il
nous faudrait ajouter aux facteurs d’appréciation
déjà nombreux celui de la reconnaissance officielle. Censément comblé
de faveurs par Louis XIV, puis par Philippe d’Orléans, Dufresny, qui
savait à l’occasion se montrer flagorneur, n’en
fut pas pour autant un
poète courtisan, et sa notoriété au sein de la République des lettres
n’équivalait
pas à une consécration
statutaire. Ainsi que le fait remarquer
Jeanne-Marie Hostiou :
42 Voir Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval, Le Théâtre de société : un autre théâtre ?, Paris,
Champion, 2003.
43 Jean Galbert de Campistron (1656-1723, entré à l’Académie
en 1701), auteur de nombreuses
tragédies dont la plus connue
est Tiridate (1691) et de comédies
mineures.
44 Philippe Néricault Destouches (1680-1754) avait fait jouer Le Curieux impertinent (1710),
L’Ingrat
(1712), L’Irrésolu
(1713), Le Médisant (1715), La Fausse Veuve (1715), Le Triple Mariage
(1716) et L’Obstacle
imprévu (1717) ; ses deux oeuvres majeures, le Philosophe marié (1727)
et Le Glorieux (1732) restaient encore à venir. En 2009, il occupait encore le 14e rang
au palmarès des auteurs les plus joués à la Comédie-Française. Voir Philippe Néricault
Destouches : Théâtre complet,
dir. Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval et Catherine Ramond,
t. 1, Paris, Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque du théâtre français », 2018.
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INTRODUCTION 25
Mais pas plus que les comédiens-
poètes, ces auteurs [académiciens] n’obtiennent
« gloire et fortune » à la Comédie-Française, et le critère du succès n’est en
rien suffisant pour jouir d’une reconnaissance officielle, sans quoi Dancourt,
Dufresny et Regnard auraient, eux aussi, fini à l’Académie45.
De même, dans une récente étude sur les années Parisiennes de Carlo
Goldoni, Jessica Goodman a judicieusement proposé de distinguer le
« capital économique » accumulé par les dramaturges (leur capacité
éprouvée à attirer un large public) et leur « capital symbolique », concept
emprunté à Bourdieu, qui inclut la reconnaissance officielle d’un
siège
à l’académie,
d’une
pension royale, d’une
invitation à la Cour, ou de
l’admission
dans tel ou tel salon46. Or, Dufresny, bien que toujours
impécunieux, ne sacrifia jamais ses goûts et ses envies pour séduire le
public et s’imposer
en auteur populaire (« bankable » dirait-on de nos
jours) ; mais par ailleurs il ne se montra pas non plus obsédé par la
reconnaissance sociale, peut-être parce qu’il
appartenait déjà à l’élite.
En 1689, avant de faire jouer sa première pièce, il se retira lui-même de
la Cour et se défit de ses charges. Il nous est donc malaisé de cerner ce
qui le motivait, au-delà de son plaisir d’écrire.
L’onomastique
fournit un autre indice du côté labile de l’auteur.
Outre
« Charles Dufresny », le catalogue de la Bibliothèque Nationale ne répertorie
pas moins d’une dizaine de formes attestées du patronyme (Dufrény,
Du Frény, Rivière Du Fresny, Rivière-Dufresny, Rivierre Du Fresny, Du
Fresny La Rivière (sieur de), Rivière Du Fresny, Rivière-Dufresny, Du
Fresny de Rivière, sans compter
les « Du F*** » et semblables abréviations).
« Il se nommait comme
ses père et grand-père : Dufresny, sr de
La Rivière, ou peut-être seulement : Dufresny, dit La Rivière », résume
Jal47. De fait, on le désignait encore plus prosaïquement par « Rivière »
dans les registres du Théâtre-Français. Même en tenant compte
de la
variabilité des formes lexicales encore très grande au xviiie siècle, et du
fait que les noms propres n’ont
pas d’orthographe,
une telle latitude
45 Jeanne-Marie Hostiou, « Les auteurs à la Comédie-Française avant la Régence (1680-
1715) : écrivains dramaturges ou fournisseurs dramatiques ? », [in] Le Pauvre Diable :
destins de l’homme
de lettres au xviiie siècle, dir. Henri Duranton, Saint-Étienne, Publications
de l’Université
de Saint-Étienne, 2006, p. 181-182.
46 Jessica Goodman, Goldoni in Paris : La Gloire et le Malentendu, Oxford, Oxford University
Press, coll. « Oxford Modern Languages and Literature Monographs », 2017.
47 Augustin Jal, « Dufresny, sr de la Rivière (Charles) », Dictionnaire critique de biographie et
d’histoire,
errata et supplément pour tous les dictionnaires historiques, Paris, Plon, 1867, p. 515.
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26 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
peut être considérée
comme
le symptôme d’une
auctorialité faible qui
s’est
également manifestée par un escamotage répété de Dufresny :
Il était l’auteur
de la pièce Attendez-moi sous l’orme.
Regnard se l’appropria,
y fit quelques changements, et la donna sous son seul nom, profitant de sa
brouille avec son collaborateur pour ne pas le nommer.
Il semble, du reste, que tout ait conspiré
à laisser dans l’oubli
ce charmant
écrivain. Pillé par Regnard, qui se garda bien de le dire ; imité par Montesquieu,
qui n’en
souffla mot, c’est
à peine s’il
a été mentionné par Brunet dans son
Manuel. Ajoutez à cela qu’une
édition de ses Amusements parut à Amsterdam,
en 1713, sous le nom de Fontenelle48.
Il faudrait encore mentionner l’attribution
du Négligent à Palaprat dans
sa première édition – même si la bévue n’a
rien d’exceptionnel49
–, ou le
fait que le privilège des Amusements (1699) est au nom du libraire Claude
Barbin (et au nom de sa veuve pour la seconde édition en 1707), celui
de Dufresny n’apparaissant
pas. Trott signale une version manuscrite
de L’Opéra
de campagne daté de 1713, attribué à Fuzelier50. On pourrait
multiplier de tels exemples, et d’ailleurs
Dufresny lui-même a exprimé
l’inconfort
de sa position dans la préface de ses Amusements :
Un bon général d’armée
est moins embarrassé à la tête de ses troupes qu’un
mauvais auteur à la tête de ses écrits. Celui-ci ne sait quelle contenance
tenir :
s’il
fait le fier, on se plaît à rabattre sa fierté ; s’il
affecte de l’humilité,
on le
méprise ; s’il,
dit que son sujet est merveilleux, on n’en
croit rien ; s’il
dit que
c’est
peu de chose, on le croit sur sa parole. Ne parlera-t-il point du tout de
son ouvrage ? La dure nécessité pour un auteur51 !
Bien connu
du tout-Paris intellectuel et artistique, ayant ses entrées à la
Cour, il ne se sentait pourtant pas à l’aise
dans le rôle qui aurait dû – ou
pu – lui échoir. Un ultime revirement lui valut un commentaire
mordant de
Voltaire, au détour d’une
lettre envoyée quelques jours après sa disparition :
48 Damase Jouaust, « Avertissement », Entretiens ou amusements sérieux et comiques,
Paris,
Jouaust, 1869, p. vii-viii.
49 Jusqu’à
la mise en place d’une
législation sur le droit des auteurs dramatiques à la fin
de l’Ancien
Régime (Loi du 13 janvier 1791, relative aux théâtres et au droit de représentation
et d’exécution
des oeuvres dramatiques et musicales), ces attributions fautives
restèrent fréquentes.
50 BNF, fonds français 9335, « Collection de pièces de théâtre, formée par M. DE SOLEINNE.
Théâtre inédit de FUZELIER ». Cf. Trott, Théâtre du xviiie, op. cit., p. 145. Voir infra la
notice sur la musique.
51 « Préface », Amusements, p. 2-3.
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INTRODUCTION 27
Je suis très fâché que vous vous accoutumiez à vous passer de moi ; je voudrais
du moins être votre gazetier dans ce pays-ci, afin de ne vous être pas tout à
fait inutile ; mais malheureusement j’ai
renoncé au monde, comme
vous avez
renoncé à moi. Tout ce que je sais, c’est
que Dufresny est mort, et que Mme de
Mimeure s’est
fait couper le sein. Dufresny est mort comme
un poltron, et a
sacrifié à Dieu cinq ou six comédies
nouvelles, toutes propres à faire bâiller
les saints du paradis52.
Il est question ici des textes non publiés que Dufresny, sentant sa
fin proche, accepta de faire brûler à la demande de ses fils53. Sans doute
son dédain pour la gloire rendit-il facile cette décision que Voltaire –
autrement préoccupé de sa stature de « grand auteur » – crut devoir
lui reprocher.
Notre propre époque a, même sans malice, perpétué la confusion.
On
trouve au troisième tome du recueil Théâtre du xviie siècle de la Bibliothèque
de la Pléiade Attendez-moi sous l’orme
avec l’insolite
mention « comédie
traditionnellement attribuée à Regnard, bien qu’elle
soit probablement
de Dufresny » ; et de fait, l’éditeur,
André Blanc, reconnaît que tout – à
commencer
par les registres de la Comédie-Française – semble confirmer
que c’est
bien Dufresny qui a composé
le texte, même si Regnard le lui
a acheté et se l’est
attribué54. Dès lors, pourquoi continuer
d’entériner
ce canard ? Peut-être simplement parce que cela permet de repousser
Dufresny dans le siècle suivant (sa Coquette de village figure dans le premier
volume du Théâtre du xviiie siècle) et donc de préserver un découpage
chronologique net, mais fictif ; ainsi (r)écrit-on l’histoire…
52 Voltaire, Lettre 129 « À Madame la Présidente de Bernières. Octobre », [in] OEuvres
complètes
de Voltaire, éd. Louis Moland, t. 33, Correspondance, t. I (1711-1735), année 1724,
Paris, Garnier, 1877, p. 125-126.
53 Selon d’Alençon
(« Avertissement », op. cit., p. 27), « Ses sentiments de piété et de résignation
furent si sincères qu’il
consentit
à la sollicitation des deux enfants qu’il
avait
eus de son premier mariage, que l’on
brûlât tous ses ouvrages, le seul bien qui lui restât
alors. C’était
une seconde partie des Amusements sérieux et comiques
; les Vapeurs, comédie
en un acte qu’il
avait lue à tous ses amis et dont ils ne se rappellent le souvenir qu’avec
regret ; la Joueuse qu’il
avait mise en vers ; le Superstitieux et le Valet Maître, comédies
en
cinq actes, presque finies, de même que l’Épreuve
en trois actes, avec des intermèdes qu’il
comptait
donner incessamment au public. »
54 André Blanc, Notice d’Attendez-
moi sous l’orme,
[in] Théâtre du xviie siècle, éd. Jacques
Truchet et André Blanc, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1992, t. III,
p. 1303.
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28 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
UN DRAMATURGE EN SON TEMPS
Lorsqu’en
1692, Dufresny décida de se lancer dans l’écriture
dramatique,
sa démarche s’inscrivait
dans celle d’une
génération contrainte
d’exister
dans l’ombre
de Molière, et qui se donnait pour but avoué
non pas de l’éclipser,
ce qui paraissait impossible, mais pour ainsi dire
de prétendre à sa succession. Rétrospectivement, on a pu estimer que
seul Regnard était réellement parvenu à un statut d’héritier55,
accomplissement
à nuancer toutefois si l’on
tient compte
du fait que ses effets
s’estompèrent
au fil du temps, pour disparaître tout à fait dans la seconde
partie du xxe siècle : la dernière mise en scène du Légataire universel à la
Comédie-Française remonte à octobre 1974, et Regnard a aujourd’hui
rejoint dans l’obscurité
complète
ses rivaux moins heureux, parmi lesquels
son ex-partenaire Dufresny. Une approche diachronique risquant
donc de se révéler stérile, on préférera saisir la signifiance de l’oeuvre
de
ce dernier avant tout dans le contexte
de son époque : les années où il
a vécu et exercé son art, bien sûr, mais aussi la fin de l’Ancien Régime,
où l’on continua
à jouer très régulièrement ses comédies,
et à les lire.
DUFRESNY AU COEUR DE LA « COMÉDIE
FIN DE RÈGNE »
Bien que les découpages chronologiques se révèlent souvent hasardeux
et reflètent surtout le point de vue de ceux qui les pratiquent plutôt que
la réalité historique, l’univers
du théâtre à Paris aux xviie et xviiie siècles
nous offre des bornes difficilement contestables.
Insistons sur le fait qu’on
parle ici d’activité
théâtrale au sens large, et pas seulement de littérature
dramatique, dont l’appréciation
implique d’autres
critères, beaucoup
plus subjectifs. Depuis la mort de Molière en 1673, les trois troupes
parisiennes de théâtre parlé en français avaient fusionné à deux reprises,
sur décret royal, pour n’en
former qu’une
seule, ce qui eut pour effet de
cloisonner de manière apparemment stricte les genres alors pratiqués,
dont chaque compagnie
détenait le monopole : théâtre lyrique pour
l’Académie
Royale de Musique (l’
« Opéra ») dirigée par Lully depuis
55 Voir Sylvie Requemora-Gros, Jean-François Regnard : éthique et esthétique d’un
joyeux légataire,
à paraître.
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INTRODUCTION 29
1672, commedia
dell’arte
pour le Théâtre-Italien (à l’origine
la troupe
Fiorelli-Locatelli, installée à Paris en permanence depuis 1640), comédie
et tragédie parlées pour le Théâtre-Français. Sous cette réorganisation
pointait la volonté politique de réguler et de rationaliser la concurrence,
puisque chacun devait donner dans son théâtre des spectacles sui generis
en complémentarité,
mais non en compétition,
avec ceux des autres.
En fait, cette construction
allait très rapidement se fissurer, puis
s’effriter
et enfin s’écrouler
en 1715, avec la mort du roi, alors que le
xviiie siècle succédait vraiment au « Siècle de Louis XIV ». L’univers
des spectacles se trouva de nouveau refaçonné, cette fois-ci selon une
structure quadripartite : le Théâtre-Français, qui s’affirmait
comme
conservatoire
officiel du théâtre réglé, connut
des années particulièrement
difficiles sur le plan financier ; le Théâtre-Italien, en revanche, qui
jouait partiellement en français depuis 1682, draina une grande partie
du public, avant sa fermeture en 1697 (pour sa trop grande liberté de
ton, et peut-être parce qu’il
faisait de l’ombre
aux Français). Lorsque le
Régent s’empressa
de le rétablir en 1716, la troupe et sa mission avaient
sensiblement changé. L’Opéra
se trouva lui aussi en proie à des difficultés
financières après la mort de Lully en 1687, et ses nouveaux dirigeants
eurent recours à un expédient lourd de conséquence
pour neutraliser
la désormais redoutable concurrence
des théâtres de foire, apparue vers
1678, et qui culmina
vers 1710 : ils rétrocédèrent à certaines troupes
foraines une part de leur privilège, permettant à ces dernières de jouer des
pièces musicales, ce qu’on
nommerait « opéra-comique
» en 1714. Cette
nouvelle réorganisation ad hoc tint une bonne cinquantaine d’années.
C’est
dans ce contexte
à la fois stimulant et, par certains côtés, traumatisant,
que s’est
déroulée la carrière de Dufresny et de ses confrères,
dont certains furent particulièrement prolifiques – plus de soixante
titres pour Dancourt, un nombre incalculable de vaudevilles forains
pour Lesage –, ou connurent
d’immenses
succès, tels Thomas Corneille
et Donneau de Visé avec leur Devineresse (1679), véritable blockbuster du
siècle, joué sans discontinuer cinq mois d’affilée,
ou encore Regnard,
dont Le Joueur – en partie composé
par Dufresny –, gardera les faveurs
du public à travers tout le xviiie siècle, y compris
dans les théâtres de
société, puis restera régulièrement joué et réédité au xixe siècle, et dans
le premier tiers du xxe. À notre époque, néanmoins, selon une vulgate
partagée par l’histoire
littéraire et celle du théâtre, on a voulu croire
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30 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
que ces années ne constituaient
pas une époque littéraire et dramatique
« au plein sens du terme », mais une « période […], presque un interrègne56
» ne méritant pas qu’on
s’y
penche plus avant, ce qui empêchait
un réexamen approfondi.
Récemment, plusieurs thèses, monographies savantes et éditions
critiques sont enfin venues apporter un éclairage nouveau sur la Fin
de Règne dans son ensemble57, sur tel auteur (Baron58, Boursault59,
Regnard60, Thomas Corneille61), tel genre (les pièces « à écriteaux62 »,
les parodies d’opéra63),
telle esthétique (le métathéâtre64) ou tel univers
de spectacle (la Foire65)… sans pour autant changer grand-chose sur
le plan de la programmation des théâtres. Statu quo fort regrettable,
car L’Esprit
de contradiction,
Le Double Veuvage ou La Coquette de village,
habilement mises en scène66, pourraient assurément rivaliser avec bien
56 Truchet, Théâtre du xviiie siècle, op. cit., t. 1, p. xxi-xxii.
57 Voir mon Jeu de l’ordre
et du chaos, op. cit.
58 Michel Baron, Théâtre complet,
dir. Ioana Galleron et Barbara Sommovigo, 2 vol., Paris,
Classiques Garnier, 2015-2018.
59 Écrire l’actualité
: Edme Boursault spectateur de la Cour et de la ville, dir. Françoise Gevrey
et Marie-Ange Croft, Reims, Épure, coll. « Héritages critiques », 2018.
60 Jean-François Regnard, Théâtre français, dir. Sabine Chaouche, Paris, Classiques Garnier,
2016-2018, 3 vol. ; Jean-François Regnard (1655-1709), éds. Charles Mazouer et Dominique
Quéro, Paris, Armand Colin, 2012.
61 Gaël Le Chevalier, La Conquête des publics : Thomas Corneille, homme de théâtre, Paris,
Classiques Garnier, 2012 ; Myriam Dufour-Maître (dir.), Thomas Corneille, 1625-1709 :
une dramaturgie virtuose, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre,
2014.
62 Paola Martinuzzi, Le pièces par écriteaux nel teatro della Foire (1710-1715). Modi di una
teatralità, Venezia, Libreria Editrice Cafoscarina, 2007.
63 Judith le Blanc, Parodies d’opéras
sur la scène des théâtres parisiens (1672-1745), Paris, Garnier,
2014.
64 Jeanne-Marie Hostiou, Les Miroirs de Thalie, op. cit.
65 Isabelle Martin, Le Théâtre de la foire : des tréteaux aux boulevards, Oxford, Voltaire
Foundation, 2002 ; Renzo Guardenti, Le fiere del teatro : percosi del teatro forain del primo
Settecento : con
une scelta di commedie
rappresentate alle Foires Saint-Germain e Saint-Laurent,
1711-1715, Roma, Bulzoni, 1995.
66 Attendez-moi sous l’orme
et L’Esprit
de contradiction,
dans une mise en scène de Jean-Yves
Lenoir, ont été joués au théâtre amateur du Valet de Coeur, Clermont-Ferrand (saison 2003).
Le Double Veuvage, dans une mise en scène de Judith le Blanc a été joué dans un cadre
universitaire et de festivals
étudiants : théâtre Kantor de l’ENS-
LSH Lyon (novembredécembre
2005), festival
Arrache-Coeur, Châtenay Malabry (mars 2006), festival
Rideau
Rouge au Théâtre Adyar, Paris VIIe (mai 2006), colloque international sur les Querelles
dramatiques à Reims (octobre 2006), amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne et théâtre
Bernard-Marie Koltès de Nanterre (novembre 2006). L’Esprit
de contradiction,
dans une
mise en scène de Guy Spielmann, a été joué À Georgetown University, Walsh Blackbox
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INTRODUCTION 31
des comédies
du répertoire actif, à commencer
par celles de Marivaux,
montées et remontées inlassablement, et de ce fait très nettement surreprésentées
par rapport à l’importance
qu’elles
eurent en leur temps.
Qu’est-
ce qui caractérise cette époque ? Le « cynisme » des auteurs
de la Fin de règne, voire leur « amoralité », a longtemps constitué
le
pont-aux-ânes de la critique : « si l’on
écarte quelques tabous bien précis,
jamais la scène ne fut plus cynique ni plus libre » écrivait André Blanc à
propos de Dancourt et son époque67, faisant écho à Brereton68, et anticipant
une tendance à qualifier ainsi l’ensemble
de l’Âge
des Lumières69.
J’ai
néanmoins démontré qu’il
s’agissait
plutôt de désenchantement, en
réaction à l’idéalisme implicite de la comédie
« classique », qui entretenait
le mythe du mariage d’amour
et s’en
tenait aux dénouements heureux,
au mépris de tout réalisme70. Sans prétendre menacer l’ordre
en place,
ni même contester
la fatalité du « monde comme
il va », les dramaturges
post-moliéresques entreprirent d’en
démont(r)er les apories avec acuité, et
parfois une certaine cruauté, mais en se contentant,
quelques décennies
avant Beaumarchais, d’en
rire de peur d’avoir
à en pleurer.
DUFRESNY, REGNARD, DANCOURT, LESAGE ET CONSORTS
:
ÉMULATION ET CONCURRENCE
ENTRE LES « POST-MOLIÉRESQUES »
Au sixième tome de son Lycée, prototype du manuel d’histoire
littéraire
française moderne71, dans une section intitulée « Des Comiques d’un
ordre inférieur dans le siècle de Louis XIV », La Harpe explique que
Ce ne fut qu’en
1696, vingt-trois ans après la mort de Molière, que la bonne
comédie
parut enfin renaître avec tout son éclat, dans une pièce de caractère
Theater (décembre 2012). Depuis le tout début du xxe siècle, aucune troupe professionnelle,
à notre connaissance,
n’a
joué de pièce de Dufresny.
67 André Blanc, Florent Carton Dancourt (1661-1725) : la comédie
française à l’heure
du soleil
couchant, Tübingen et Paris, Narr et Place, 1984, p. 222.
68 Il y a quarante ans, Geoffrey Brereton qualifiait déjà les post-moliéresques de « Cynical
generation » dans French Comic Drama from The Sixteenth to the Eighteenth Century, London,
Methuen, 1977, p. 163.
69 Voir par exemple Louisa Shea, The Cynic Enlightenment : Diogenes in the Salon, Baltimore,
Johns Hopkins, 2009, et Sharon A. Stanley, The French Enlightenment and the Emergence
of Modern Cynicism, New York, Cambridge University Press, 2012.
70 Spielmann, Le Jeu de l’ordre
et du chaos, op. cit., chap. 5, « La Crise du mariage, ou l’ordre
ébranlé », p. 417-504.
71 Jean François de La Harpe, Lycée ou Cours de littérature ancienne et moderne, 16 vol., Paris,
H. Agasse, an VII-an XIII [1798-1804].
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32 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
et en cinq actes. Le Joueur annonça, non pas tout-à-fait un rival, mais du moins
un digne successeur de Molière : Regnard eut cette gloire, et la soutint72.
Voilà posé un constat
qui allait perdurer plus de deux siècles, mais
qui soulève deux problèmes évidents. D’abord,
il évalue d’un point de
vue purement littéraire les qualités du Joueur, dont la carrière fut, sous
l’ancien
régime, distinguée sans être exceptionnelle : on la joua dix-sept
fois d’affilée
dans sa nouveauté – c’est
mieux que n’importe
quelle comédie
de Dufresny, certes, mais sur la durée L’Esprit
de contradiction
la dépasse
largement pour ce qui est du nombre de représentations (687 contre
630)73. Bien sûr, celle-ci n’est
qu’une
« petite comédie
» en un acte et
en prose, et seule une pièce versifiée en cinq actes pouvait être prise en
compte
lorsqu’il
s’agissait
de distribuer des palmes littéraires. D’autre
part, il aurait fallu tenir compte
du fait que, si Regnard a effectivement
réalisé l’exploit
de se montrer digne de Molière, c’est
avec l’apport
de
Dufresny, auteur d’une
version initiale du texte qu’il
a remaniée dans
des circonstances mal éclaircies.
Toutefois, plutôt que de chercher à classer les auteurs et leurs pièces
selon des hiérarchies toujours discutables, il nous semble bien plus
productif de déterminer la nature des relations entre les individus et les
troupes pour qui ils écrivaient. Les oeuvres elles-mêmes ne permettent
pas toujours de distinguer une plume d’une
autre, et ce d’autant
moins
que les auteurs ont collaboré étroitement, comme
justement Regnard
et Dufresny entre 1692 et 1696. On pourra certes trouver les textes de
Dancourt et de Baron plus « théâtraux » (ils furent comédiens
avant
d’être
auteurs), ceux de Regnard mieux construits,
ceux de Dufresny
plus spirituels, ceux de Lesage plus noirs et cyniques, ceux de Boursault
plus moralisateurs. Outre que ces distinctions restent bien fragiles,
elles sont beaucoup moins tranchées que celles qui opposent les pièces
jouées au Théâtre-Français, au Théâtre-Italien et à la Foire, sachant que
de multiples rivalités s’exercèrent
à l’intérieur autant qu’à l’extérieur de
ces cadres.
Dès leurs débuts, par exemple, Dancourt et Dufresny brocardèrent
tous deux les productions de l’Académie
Royale de Musique, l’un
pour les
72 Lycée, Paris, Firmin Didot, 1821, t. VI, p. 337.
73 Très loin devant Dancourt, dont la pièce la plus jouée, Les Vendanges de Suresnes, eut 533
représentations entre 1695 et 1790.
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INTRODUCTION 33
Français (Angélique et Médor en 1685, Renaud et Armide en 1686), l’autre
pour les Italiens (L’Opéra
de campagne, 1692), sans que cela constituât
une alliance contre
l’ennemi
commun
: à trois semaines d’intervalle,
Dancourt répliqua par un Opéra de village à Dufresny, lequel s’empressa
de faire jouer par les Italiens L’Union
des deux opéra deux mois plus tard74.
À ce stade, il s’agissait d’une
rivalité de troupes plus que d’auteurs
: à La
Baguette de Vulcain des Italiens (1693), imaginée par Dufresny, désormais
associé à Regnard, Dancourt répondit au Français par sa propre Baguette ;
quand La Foire Saint-Germain de Regnard et Dufresny se tailla un beau
succès en décembre 1695, Dancourt s’empressa
de faire jouer sa propre
Foire Saint-Germain en janvier 1696.
Cette concurrence
ne fit que s’intensifier,
presque toujours au bénéfice
des Italiens, jusqu’à
leur proscription en 1697. Dans ce contexte,
Dufresny fit un temps figure de champion des Italiens, et fut donc
considéré
par les Comédiens Français comme
une sorte de dissident qu’il
fallait punir ; ceux-ci exigèrent alors que les dramaturges qui fournissaient
leurs rivaux choisissent leur camp, les menaçant de sanctions75.
Dufresny passa outre, tandis que Regnard s’exécuta,
mettant ainsi fin
à une collaboration féconde76.
Un autre sujet de dissension avait déjà séparé les deux compères
en
1696-1697 : Dufresny, en société, avait accusé Regnard de lui avoir volé
Le Joueur. Pourtant, il ne se défendit pas réellement contre
les allégations
de son ami, formulées par écrit dans la préface de l’édition
princeps du
Joueur, selon lesquelles il aurait orchestré une cabale, même si l’accusation
était sans doute excessive : Dufresny avait simplement entrepris de lire
sa propre version de la pièce dans les cafés, où il pouvait compter
sur un
auditoire favorablement disposé77 ; Moureau, soulignant que ce public
soutenait aussi plutôt les Italiens dans leur compétition
avec les Français,
74 Voir Judith le Blanc, « Le vassal du grand Opéra : parodies d’opéras
sur les scènes parisiennes
à la fin du xviie siècle », [in] Mineurs, minorités, marginalités au Grand Siècle, dir.
Marta Teixeira Anacleto, Paris, Éditions Classiques Garnier, 2019, p. 283-293.
75 Procès-verbal de l’assemblée
du 22 avril 1997, cité par Jules Bonnassies, La Comédie-
Française, Histoire Administrative, 1657-1757, Paris, Didier, 1874, p. 110-114.
76 Regnard avait commencé
sa carrière en contribuant
des « scènes françaises » à la troupe
de Biancolelli, d’abord
dans Le Divorce (1688), puis La Descente de Mezzetin aux Enfers
(1689), Arlequin, homme à bonne fortune et La Critique de l’Homme
à bonne fortune (1690),
Les Filles errantes (1690) et La Coquette, ou L’Académie
des dames (1691).
77 Le Joueur, Paris, Thomas Guillain, 1697. Regnard y dénonce une « cabale très forte »
animée par de « séditieux frondeurs » colportant d’
« injustes plaintes d’un
plagiaire qui
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34 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
et se plaçait généralement dans le camp des Modernes, se demande si
cette dispute ne révélait pas la résurgence du « foyer mal éteint de la
querelle des Anciens et des Modernes78 ».
De fait, la crise du Joueur clarifiait les positions désormais antagonistes
de Dufresny et de Regnard, lequel avait définitivement tourné
le dos aux Italiens et s’était
rapproché des Anciens en cherchant une
réconciliation avec Boileau, qu’il
avait naguère écorché79. Dans la foulée,
Dufresny, bravant l’interdit,
participa à la création de deux autres
comédies
aux Italiens au début de l’année
1697 : Pasquin et Marforio,
médecins des moeurs et Les Contes de ma mère l’Oye.
Il fut ainsi le dernier
auteur français à être joué sur la scène de l’hôtel
de Bourgogne avant
la suppression de la troupe en mai, tandis que sa collaboration avec les
Français s’interrompait
pendant deux ans.
Par ce retrait, Dufresny laissait le champ libre à Regnard dans la
course à la succession de Molière que ce dernier ne pouvait que remporter,
du moins s’il
faut en croire le pronostic (hautement subjectif)
du polémiste Gacon :
Que je vous plains d’Ancourt
Debrie & Dufréni,
C’en
est fait aujourd’hui
vôtre règne est fini80.
Or, cette dispute n’eut
pas les suites attendues, l’animosité
entre
Regnard et Dufresny s’estompant
bientôt tandis que s’affirmait
celle
avec Dancourt – « son rival, son “frère ennemi81” ».
Celui-ci, déjà actif au sein du Théâtre-Français depuis une dizaine
d’années,
se posait alors en chef de troupe, cumulant les fonctions de
comédien,
d’orateur
(porte-parole) et de dramaturge. Alors que la proportion
de comédies
dans les pièces nouvelles créées lors de la saison
produisait une autre pièce en prose sous le même titre, et qui la lisait tous les jours dans
les cafés de Paris ». Cette préface ne fut pas reprise dans les éditions ultérieures.
78 Moureau, Dufresny, auteur dramatique, op. cit., p. 63.
79 En 1694 dans sa Satire contre
les maris, réponse à la Satire X (« contre
les femmes ») de
Boileau, et dans son Tombeau de Boileau. En signe d’apaisement,
il lui dédia ses Ménechmes
(Paris, Ribou, 1706) en faisant précéder la pièce d’une
élogieuse « Épître à M. Despréaux ».
80 François Gacon, « Épître XII à Monsieur Renard [sic] Trésorier de France », [in] Le Poète
sans fard, contenant
satires, épîtres et épigrammes sur toutes sortes de sujets « à Libreville, chez
Paul, disant vrai, à l’enseigne
du miroir qui ne flatte point » [Rouen, Jean II Dumesnil],
1698. Voir infra, en annexe de l’édition
du Chevalier Joueur, un long extrait de cette épître
et le texte intégral de deux épigrammes de Gacon à propos du Joueur.
81 Blanc, Dancourt, op. cit., p. 5.
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INTRODUCTION 35
1695-1696 atteignait 80 %, celles de Dancourt étaient alors les plus
jouées (148 représentations), plus mêmes que celles de Molière (108
représentations)82. Divers indices suggèrent que Dancourt s’ingénia
à
multiplier les obstacles sur le chemin de Dufresny, allant jusqu’à
refuser
de prendre le rôle qu’on
lui avait assigné dans une pièce de son rival83.
Faut-il voir de simples accidents dans les échecs du Chevalier joueur,
donné une seule fois le 27 février 1697, puis de La Malade sans maladie,
dont la première représentation n’alla
même pas jusqu’à son terme le
27 novembre 1699 ? Il est permis d’en
douter : « on doit avouer que
la chute du Chevalier joueur, qui n’est
pas une mauvaise pièce, reste un
mystère », remarque Moureau84. N’oublions
pas qu’une
comédie,
quels
que soient les mérites littéraires du texte, doit surtout sa réussite en scène
à la manière dont elle est jouée, et que les comédiens
avaient parfois leurs
raisons de faire en sorte que telle ou telle pièce ne passe pas la rampe.
Avec le recul, de telles luttes soulignent surtout la proximité de ces
auteurs, et des oeuvres qu’ils
produisaient, chacun pouvant se prévaloir
d’un
titre de gloire sans obnubiler celui des autres : que Dufresny n’ait
pas été sacré « successeur de Molière » ne nous aide guère à saisir sa
spécificité dans l’univers
des spectacles de la Fin de Règne.
Remarquons pour finir que dans les années 1690, à la fois Dancourt,
Regnard et Dufresny (mais aussi Legrand) ont tous composé
des pièces
dont l’action
se situe en milieu forain, en réaction à la popularité grandissante
des spectacles qui s’y
donnaient, et qui allaient devenir de
redoutables concurrents
pour ceux des troupes officielles. Or, aucun de
ces dramaturges n’a
cherché à collaborer avec les forains, contrairement
à
Lesage et Fuzelier, devenus les fournisseurs attitrés des foires Saint-Laurent
et Saint-Germain à partir des années 1710. De tels choix démontrent
que le théâtre forain, en dépit des apparences, n’était
pas simplement
la continuation
de la Comédie Italienne après la suppression de 1697 :
sinon, Dufresny en serait naturellement devenu l’un
des piliers85.
82 Dans le décompte total des représentations de « petites » comédies
(celles qu’on
jouait
en second, après une tragédie ou une autre comédie)
au Théâtre-Français sous l’Ancien
Régime, Dancourt se classe immédiatement après Molière (4478 et 4802 représentations).
Dufresny, avec 1630 représentations, se classe quatrième, après Legrand et Hauteroche.
83 Moureau, Dufresny, op. cit., p. 60.
84 Ibid., p. 61.
85 Les Anecdotes dramatiques, à la rubrique « L’Amante
Difficile », relatent une entreprise
collective lancée en 1716 par Rémond de Sainte-Albine, où Dufresny avait été chargé
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36 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
UNE OEUVRE ATYPIQUE
UNE CARRIÈRE EN DENTS DE SCIE
ET EN FAUX-SEMBLANTS
Répétons-le : la carrière dramaturgique de Dufresny se révèle
déroutante pour l’historien
espérant y trouver une direction nette
ou une progression rigoureusement linéaire, et, si l’on
s’en
tient aux
données les plus immédiates, son activité semble parfois manquer de
cohérence car Dufresny n’a
pas été auteur de théâtre à temps complet
sur l’ensemble
des quelque quarante années où il a écrit. On ne peut
même pas séparer une première période « italienne » d’une
seconde,
« française », puisqu’il
fit ses débuts quasi simultanément sur l’une
et l’autre
scène en 1692 avec, respectivement, L’Opéra
de campagne
et Le Négligent, et qu’il
a donné des textes aux Italiens jusqu’à
ce
qu’ils
soient réduits au silence, tout en continuant
d’en
proposer
aux Français. Par ailleurs, les hiatus plus ou moins volontaires qui
ont ponctué son activité dramaturgique (en 1692-1694, 1694-1697,
1697-1699, 1703-1707, 1709-1715, 1715-1719) ne permettent pas d’y
projeter une quelconque téléologie ; s’il
s’est
montré capable en 1700
de produire une comédie
en un acte sans musique particulièrement
réussie, L’Esprit
de contradiction,
il n’en
a pas pour autant infléchi son
écriture vers des compositions
plus légères et plus courtes. Bien au
contraire,
il persista à vouloir explorer le domaine de la « comédie
sérieuse » aux personnages torturés – le président du Jaloux honteux –,
retors – Faussenville dans La Malade sans maladie, Ariste dans Le
Faux Honnête homme –, voire pathétiques – la tante et l’oncle
du Faux
Instinct, qui découvrent que leurs bébés, mis en nourrice, sont morts ;
tout ceci sans renoncer par ailleurs au théâtre musical avec un notable
succès, Le Double Veuvage.
de rédiger un canevas de pièce pour la nouvelle Comédie-Italienne. « Mais, soit que du
Fresny fût occupé de quelque autre ouvrage, soit qu’il ne lui vint point d’idée convenable
à ce projet, il ne s’acquitta point de sa promesse, même après avoir obtenu un second
délai ; et M. de Sainte-Albine remplit lui-même le projet dont il avait donné l’idée. »
Nous n’avons
pas d’autre
indication qu’il
ait jamais souhaité reprendre sa collaboration
avec les Italiens. Joseph de La Porte et Jacques-Marie Clément, Anecdotes dramatiques,
Paris, Vve Duchesne, 1775, t. I, p. 51.
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INTRODUCTION 37
La tentation était donc grande de simplifier une carrière aux contours
si mouvants en la ramenant à son plus simple dénominateur. La Harpe
n’y
a pas résisté :
En général, il fut aussi malheureux au théâtre que Regnard y fut bien traité.
La plupart de ses pièces moururent en naissant, et celles même qui lui ont fait
une juste réputation n’eurent
qu’un
succès médiocre. Le Chevalier joueur, La
Noce interrompue, La Joueuse, La Malade sans maladie, Le Faux Honnête Homme,
Le Jaloux honteux, tombèrent dans leur nouveauté, et ne se sont pas relevés,
quoique dans toutes ces pièces il y ait des choses très ingénieuses86.
Ces observations ne sont pas entièrement fausses, mais il aurait fallu
tenter d’appréhender
les échecs signalés à la lumière de l’ensemble.
Or,
après avoir établi que Dufresny était un auteur secondaire en raison de
ses échecs, La Harpe se borne à des analyses ponctuelles de certains
des textes :
Il pétille d’esprit,
et cet esprit est absolument original. Mais comme
cet esprit
est toujours le sien, il arrive que tous ses personnages, même ses paysans,
n’en
ont point d’autre
; et le vrai talent dramatique consiste
au contraire
à
se cacher pour ne laisser voir que les personnages. Cela n’empêche
pas que
Dufrény ne mérite une place distinguée. L’Esprit
de contradiction,
le Double
veuvage, le Mariage fait et rompu, les trois plus jolies pièces qu’il
nous ait laissées,
sont d’une
composition
agréable et piquante, et d’un
dialogue vif et
saillant. Ses intrigues sont toujours un peu forcées, excepté celle de L’Esprit
de contradiction
; aussi n’a-
t-il qu’un
acte. […] Il a peint, dans [La Réconciliation
normande] des originaux particuliers au pays de la chicane
et de la plaidoirie,
la science approfondie des procès, et les haines domestiques et invétérées
qu’ils
produisent. Le tableau est énergique, mais d’une
couleur monotone et
un peu rembrunie : il y a des situations neuves et très artistement combinées
;
mais l’intrigue
est pénible, et les derniers actes languissent par la répétition
des mêmes moyens employés dans les premiers. La prose de Dufrény est en
général meilleure que ses vers, quoiqu’il
en ait de très heureux, et même des
morceaux entiers pleins de verve et d’originalité
: tel est entre autres celui
où il fait l’éloge
de la haine dans la Réconciliation normande. Mais sa versification
est souvent dure à force de viser à la précision : son dialogue, à force de
vouloir être serré, est souvent haché en monosyllabes et devient un cliquetis
fatigant. Son expression n’est
pas toujours juste ; mais elle est quelquefois
singulièrement heureuse, par exemple dans ces vers, où il parle d’un
plaideur
de profession : « Il achetait sous main de petits procillons qu’il
savait élever,
nourrir de procédures ; Il les empâtait bien, et de ces nourritures Il en faisait
86 La Harpe, Lycée, op. cit., p. 359.
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38 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
de bons et gros procès du Mans. » Certainement l’idée
d’engraisser
des procès
comme
des chapons est une bonne fortune dans le style comique.
Le Dédit est
la seule pièce où Dufrény ait été imitateur. La principale scène, où les deux
soeurs se demandent pardon toutes deux et se mettent à genoux l’une
devant
l’autre,
est une copie de la scène des deux vieillards dans Le Dépit amoureux
de Molière ; et le fond de l’intrigue
est un déguisement de valet, comme
il y
en a dans vingt autres pièces87.
Malheureusement, les successeurs de la Harpe ont pour l’essentiel
repris son évaluation de Dufresny, parti-pris encore plus marqué depuis
la seconde moitié du xxe siècle, lorsqu’on
cessa effectivement de jouer la
majorité des oeuvres théoriquement inscrites au répertoire du Théâtre-
Français. On y reviendra ci-après.
Dans l’année
qui précède la création du Négligent, la troupe du
Théâtre-Français avait proposé seulement huit nouveautés, dont une
seule tragédie, Tiridate de Campistron, et un seul véritable grand
succès, la comédie
Le Grondeur de Brueys et Palaprat (l’une
et l’autre
en février 1691). On avait joué trois créations du principal fournisseur
de la troupe en ces années difficiles, Dancourt : La Parisienne (juin),
Le Bon Soldat (octobre) et La Femme d’Intrigues
(janvier 92)88. En douze
mois, seules huit séances avaient dépassé la barre des mille spectateurs,
culminant
à 1161 le 19 février 1692 (on joua L’Esprit
follet et Le Bon
Soldat), mais nombreuses furent les journées à moins de 500 entrées,
ou bien pire : au coeur de l’été,
période traditionnellement creuse, on
ne vendit que 97 billets pour Sertorius et La Coupe enchantée. Le coup
d’essai
de Dufresny, dans ce contexte,
semble donc tout à fait honorable,
puisque son Négligent fut joué neuf fois d’affilée,
avec une jauge initiale
de 938 spectateurs payants.
Pourtant, la pièce ne serait reprise que quatre fois par la suite, schéma
qui s’est
reproduit dans sa carrière : Sancho Pança, deux ans plus tard, avait
également débuté sous d’excellents
auspices (1116 billets vendus), mais
ne dépassa pas les cinq représentations ; de même, bien que Le Chevalier
joueur fût parvenu à remplir la salle (1247 billets, pour une capacité
maximale d’environ 1400 places), les comédiens
ne la rejouèrent plus
jamais. Le plus grand succès de Dufresny, L’Esprit
de contradiction
(1700),
87 Ibid., p. 359-361.
88 Les autres titres sont Le Muet de Brueys et Palaprat (6/91), L’anonyme
Chasse ridicule (7/91)
et Phaëton de Boursault (12/91).
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INTRODUCTION 39
resta au répertoire jusqu’au
milieu du xixe siècle, avec un total de 762
représentations ; néanmoins, elle n’eut
droit qu’à
sept représentations
initiales, ce qui minimisait la part d’auteur
versée à Dufresny – 211 L
15 s 6 d, soit moins que celle du Négligent.
Par la suite, aucune trajectoire claire ne se détache : on oscille entre
les vrais succès, comme
Le Double Veuvage (1702), et les déboires comme
Le Faux Honnête Homme (1703), sombre histoire de captation d’héritage
qui met en scène les manigances d’un
escroc et ne prête guère à rire :
retirée de l’affiche
au bout de cinq séances, la pièce n’y
reparut jamais, à
la suite de quoi Dufresny resta absent du théâtre pendant quatre ans. À
son retour, en 1707, il livra deux pièces assez déconcertantes : Le Jaloux
honteux, comédie
de caractère qui frise l’étude
de cas psychologique dans
la description d’un
mari dont la jalousie relève de la paranoïa, et Le Faux
Instinct, dont l’intrigue
repose sur la mort d’enfants
en bas âge, avec
des scènes déchirantes et d’autres
où un paysan exprime en chantant
sa joie d’avoir
grugé les gens de la ville. Cette oeuvre insolite et fort
peu amusante fut néanmoins favorablement reçue (17 représentations
initiales) ; or, de nouveau, les comédiens
cessèrent de la jouer, tandis
qu’ils
n’avaient
donné Le Jaloux honteux qu’une
seule et unique fois.
Malgré les signes manifestes d’une
inadéquation foncière entre
ses visées dramaturgiques et les attentes des comédiens
du Français,
Dufresny a persisté à vouloir creuser le sillon de la comédie
sérieuse,
mais non point moralisante (créneau solidement occupé depuis 1690 par
Boursault avec ses Fables d’Ésope,
énorme succès) ni vraiment larmoyante
(genre que Nivelle de la Chaussée allait développer quelques années
plus tard89), en alternance avec des « comédies
de village ». Après un
passage à vide de quelque trois lustres, il retrouva une réussite presque
comparable
à celle de ses années les plus fastes, avec La Coquette de village,
La Réconciliation Normande, Le Dédit et Le Mariage fait et rompu. Surtout,
treize de ses pièces firent l’objet
d’une
publication séparée, signe qu’il
restait un auteur important.
89 Le titre de sa première comédie,
La Fausse Antipathie (1733) était manifestement inspiré
de Dufresny.
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40 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
PROFIL D’UNE
OEUVRE
Les données dont nous disposons de nos jours permettent de brosser
un tableau beaucoup plus complet
et surtout plus nuancé. En tout,
39 oeuvres dramatiques peuvent être mises au crédit de Dufresny, dont
31 avec une absolue certitude :
– 12 pièces jouées au Théâtre-Italien entre février 1692 et mars
1697, dont quatre écrites en collaboration avec Regnard, et deux
avec « B*** », auteur dont l’identification
reste douteuse (Louis
Biancolelli ou Claude-Ignace Brugière de Barante) ;
– 19 pièces jouées au Théâtre-Français entre février 1692 et février
172190 (6 en un acte, 8 en trois actes, 5 en cinq actes) ; 8 d’entre elles
comportaient
des scènes musicales, dont de nombreuses chansons
écrites et composées
par Dufresny lui-même. Quinze de ces textes
ont été conservés,
quatre perdus : Sancho Pança (dont on peut néanmoins
se faire une idée d’après
divers documents et deux chansons),
Le Jaloux masqué (dont seuls les airs et les chansons furent publiés
anonymement), Le Bailli marquis et L’Amant
masqué.
– Une pièce en un acte dérivée du Jaloux honteux, Les Trois Dominos,
jamais donnée au xviiie siècle, mais dont le texte a été retrouvé, et
qui a été jouée au début du xxe sous le titre Les Dominos ;
– une oeuvre lyrique jouée lors d’une
fête de Cour, L’Impromptu
de
Villers-Cotterêts ;
– 6 pièces connues
seulement de réputation, jamais jouées, et dont
la rédaction ne peut être datée avec précision : Le Portrait, Les
Vapeurs, Le Superstitieux, L’Épreuve,
une Joueuse versifiée (signalés par
D’Alençon)
et Le Valet maître (signalé par Léris91).
Voici donc une oeuvre plutôt variée, et surtout qui ne se confond
pas
avec celles qui lui sembleraient a priori comparables
: ni avec celle de
Dancourt, bien plus abondante certes (une soixantaine de titres), mais
où dominent les petites comédies
en un acte hâtivement composées
et
90 Son ultime comédie,
Le Faux Sincère, a néanmoins été jouée à titre posthume en juin
1731.
91 Antoine de Léris, Dictionnaire portatif historique et littéraire des théâtres […], Paris, Jombert,
1763, p. 445 : « Le Valet Maître […] en cinq actes en vers, non achevée, brûlée dans les
papiers de Dufrény. »
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INTRODUCTION 41
jouées, les « dancourades », ni avec celle de Regnard, bien moins abondante
(onze titres pour le Théâtre-Italien, dont quatre co-écrits avec
Dufresny, huit pour le Théâtre-Français, un livret), mais majoritairement
composée
de pièces en cinq actes, beaucoup plus « classique » avec ses
références à l’Antiquité
(Démocrite, Les Ménechmes), et surtout marquée
par un fort tropisme moliéresque à travers des comédies
de caractère
comme
Le Joueur et Le Distrait.
Deux des comédies
de Dufresny, en un acte et en prose, ont reçu un
accueil tout à fait exceptionnel au Théâtre-Français : Attendez-moi sous l’orme,
donnée 16 fois d’affilée
lors de la création (21 fois sur l’ensemble
de l’année
1694), et 353 fois sous l’Ancien
Régime, et L’Esprit
de contradiction,
donnée
7 fois d’affilée
en 1700, et 687 jusqu’en
1793 – si on compare
ces chiffres
à
ceux de Molière, c’est
mieux que L’Avare
(674), sa grande pièce de la plus
jouée sous l’Ancien
Régime ; et parmi ses comédies
jouées en seconde pièce,
seul Le Médecin malgré lui dépasse les 600 représentations (845).
On peut dire que cinq autres ont eu un franc succès, parfois dès la
création, en totalisant plus d’une
centaine de représentations :
– Le Double Veuvage (mars 1702), 3 a. p., div. : 177 représentations
(10 initialement) ;
– La Coquette de village, ou le lot supposé (mai 1715), 3 a. v., div. : 110
représentations (13 initialement) ;
– La Réconciliation Normande, ou Le Procès de famille] (mars 1719), 5
a. v. : 112 représentations (10 initialement) ;
– Le Dédit (mai 1719), 1 a. v. : 180 représentations (3 initialement) ;
– Le Mariage fait et rompu, ou L’hôtesse
de Marseille (février 1721), 3
a. v. : 160 représentations (14 initialement).
Quatre ont connu
une honnête réussite, parfois dès la création, même
si elles n’ont
pas souvent été reprises par la suite :
– Le Négligent (février 1692), 3 a. p. : 30 représentations (5 initialement)
– La Noce interrompue (août 1699), 1 a. p., div. : 10 représentations
(8 initialement)
– Le Faux Instinct (août 1707), 3 a. p., div. : 17 représentations (12
initialement)
– Le Faux Sincère (juin 1731), 5 a. v. : 15 représentations (11 initialement)
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42 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Restent donc neuf échecs, peu ou prou indiscutables, car dans certains
cas la chute précipitée reste sujette à caution, ne s’expliquant
pas
par la seule médiocrité du texte :
– Sancho Pança (janvier 1694), 3 a. p. : 5 représentations (texte perdu
à l’exception
de fragments)
– Le Jaloux masqué (avril 1695), 3 a. p. : 7 représentations (texte perdu
à l’exception
des chansons)
– Le Chevalier joueur (février 1697), 5 a. p. : 1 représentation
– La Malade sans maladie (avril 1699), 5 a. p. : 1 représentation
inachevée
– Le Faux Honnête Homme (février 1703), 3 a. p. : 5 représentations
– Le Bailli Marquis (février 1703), 1 a. p. : 4 représentations (texte
perdu)
– Le Jaloux honteux (mars 1709), 5 a. p. : 5 représentations
– L’Amant
masqué (août 1709), 1 a. p. : 3 représentations (texte perdu)
– La Joueuse (octobre 1709), 5 a. p., div. : 5 représentations
Non seulement on ne saurait fonder un jugement sur l’insuccès
– concept
déjà problématique en soi92 – d’un
peu moins de la moitié des pièces
jouées, en négligeant les réussites, mais il convient
de s’interroger
plutôt
sur d’éventuelles
régularités et récurrences dans la composition
et la
réception de ces comédies.
Bien que, en nombre brut de représentations,
les deux meilleurs résultats de Dufresny soient en un acte, il s’est
aussi
à l’occasion
distingué dans des pièces plus complexes,
y compris
dans la
forme canonique de la grande comédie
en cinq actes et en vers, comme
le prouvent La Réconciliation Normande – qui lui vaut en 1719 sa plus
grosse part d’auteur,
814 L 6 s – et Le Faux Sincère. On remarquera qu’il
se mit à écrire en vers sur le tard, en 1715, pour La Coquette de village,
mais qu’il
s’y
tint jusqu’à
la fin : c’est
la seule évolution évidente dans
92 Voir Sophie Marchand, « Réflexions sur le succès théâtral à partir des nouvelles perspectives
ouvertes par la base de données des registres de la Comédie-Française », Littératures
Classiques no 95, La Question du répertoire au théâtre (2018), p. 67-76. Par exemple, Claude
Alasseur (La Comédie française au xviiie siècle ; étude économique. Paris, La Haye, Mouton,
1967) classait parmi les plus grands succès de l’époque
Le Double Veuvage, loin devant
L’Esprit
de contradiction,
sur la seule base du nombre des représentations successives à la
création. Or, sur l’ensemble
de l’Ancien
Régime, la seconde a été jouée quatre fois plus
que la première (687 et 177 séances respectivement).
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INTRODUCTION 43
la durée, mais elle laisse à penser que Dufresny estimait nécessaire de
faire ses preuves dans une forme plus difficile (et donc plus prestigieuse)
que le dialogue en prose, où il s’était
montré brillant, quitte à renier les
convictions
exprimées dans le prologue programmatique du Négligent :
« il n’est
point naturel qu’on
parle en vers dans une comédie
; à moins
que la scène ne fût au Parnasse, qu’on
y fit parler Clio, ou l’amoureuse
Érato, avec Virgile, le Tasse, ou moi », affirmait le poète Licandre, son
porte-parole. Une vingtaine d’années
plus tard, il avait manifestement
changé d’avis.
Seule lui a manqué une plus grande régularité, imputable en
grande partie à un refus de se cantonner dans une manière unique,
mais aussi à un goût pour les intrigues tarabiscotées, ce qui alourdit
les pièces plus longues, parfois de manière rédhibitoire. En l’absence
de ligne directrice obvie, quatre principaux éléments récurrents se
distinguent néanmoins de l’ensemble
: une appétence pour le cadre
rural (quoique largement fantasmé), un penchant pour les formules
spirituelles, qu’il
prête aux personnages les plus divers, une volonté
de mettre en valeur les rôles féminins, et enfin une prédilection pour
les formes courtes et le fragment, à quoi l’on
ajoutera une pratique du
recyclage, notable sans être exceptionnelle à l’époque. Ces éléments
restent présents sur l’ensemble
de la carrière de l’auteur
au théâtre :
ils constituent
l’armature
de ce qu’on
pourrait appeler l’
« éthos dramaturgique
» de Dufresny.
« NATUREL ET NEGLIGÉ » :
ETHOS DRAMATURGIQUE DE DUFRESNY
L’ART
DU FRAGMENT ET DE LA BIGARRURE
À propos de la participation de Dufresny à la Comédie-Italienne,
les frères Parfaict écrivaient que « le temps qu’il
employa à travailler à
ce théâtre irrégulier acheva de lui gâter le goût93 ». Par la suite, on l’a
beaucoup critiqué sur ce point : Marmontel, dans la retenue, le déclare
93 Parfaict, t. XIII, p. 266.
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44 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
« moins heureux dans l’économie
de l’intrigue94
» que Molière. Mais
reproche-t-on à La Fontaine de n’avoir
écrit que des fables et des contes,
à Tallemant des Réaux de s’être
contenté
d’historiettes,
à La Bruyère
d’avoir
accumulé les vignettes dans ses Caractères, ou à Pascal de n’avoir
laissé qu’un
recueil de pensées ? Assurément pas, et le procès d’intention
qu’on
a voulu intenter à Dufresny n’a
de légitimité que si l’on
tient
pour modèle unique la « grande comédie
», ou même plus simplement
le texte dramatique conçu
comme
forme narrative. Or ce point de vue
exclusivement littéraire ne tient pas compte
de la finalité performative,
dimension essentielle pour l’écriture
théâtrale, et une structure spectaculaire
plus profonde justifie parfaitement que la logique narrative ne
soit pas prioritaire95.
La répercussion la plus évidente de cette propension fut que les
Comédiens Français exigèrent souvent qu’il
remanie ses pièces, jugées
trop longues, autre caractéristique passée dans la légende, comme
le
montre ce bon mot relayé dans les Anecdotes dramatiques à propos de
L’Amant
masqué :
L’Auteur
avait d’abord
composé
sa comédie
en trois actes ; et les Comédiens la
lui firent réduire en un. Celles qu’il
faisait en cinq actes étaient aussi presque
toujours remises en trois. « Quoi ! disait-il un jour, très piqué, je ne viendrai
donc jamais à bout de faire jouer une pièce en cinq actes ! » Pardonnez-moi,
lui répondit l’Abbé
Pellegrin ; faites une comédie
en onze actes ; les Comédiens
vous en retrancheront six, et il vous en restera cinq96.
De fait, les Comédiens donnèrent sa première pièce en cinq actes, La
Joueuse, deux mois après L’Amant
masqué, en octobre 1709 ; et en 1719,
il obtint enfin le succès avec La Réconciliation normande, comédie
en
cinq actes et en vers. Deux éléments du dossier permettent de redresser
quelque peu la perspective, même s’ils
ne mitigent que partiellement
l’entêtement
de Dufresny à vouloir composer
de « grandes comédies
»
de type moliéresque en dépit des difficultés à les faire jouer et, avant
1719, de leurs résultats décevants (Le Chevalier joueur en 1697, La Malade
sans maladie en 1699, La Joueuse en 1709).
94 Jean-François Marmontel, « Comédie », [in] Éléments de littérature (1787), Paris, Verdière,
1825, t. I, p. 496.
95 Voir Spielmann, Le Jeu de l’Ordre
et du Chaos, op. cit., p. 253-262.
96 Cité par La Porte et Clément, Anecdotes dramatiques, op. cit., t. I, p. 49.
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INTRODUCTION 45
Le premier élément réside dans la réussite de son intégration à l’univers
de la Comédie-Italienne ; en cinq ans, il était devenu le principal fournisseur
de la troupe97, et il avait cosigné l’ultime
comédie
donnée sur la scène de
l’hôtel
de Bourgogne avant l’interdiction
de 1697, Les Fées, ou les contes
de ma
mère l’Oye.
Il est important de remarquer que ce qu’on
trouve dans le recueil
Gherardi ne donne qu’une
idée approximative des pièces telles qu’elles
furent
jouées98 : les textes ont été retravaillés pour plus de lisibilité, ce qui impartit
à l’ensemble une apparence relativement conforme
à l’horizon d’attente
d’un lectorat habitué aux oeuvres dramatiques « réglées ». La mutation fut
progressive : jusqu’en
1691, certaines oeuvres ne subsistent que sous forme
de fragments épars qui portent chacun un titre, et l’on
ne trouve pas avant
1692 de pièces où les scènes françaises sont intégralement transcrites et
structurées à l’aide
d’un
système de numérotation « régulier » des actes
et des scènes : La Précaution inutile dernière contribution
de Fatouville,
et Arlequin Phaëton de Palaprat. La même année, pourtant, plusieurs des
scènes de L’Opéra
de campagne de Dufresny sont encore résumées plutôt que
retranscrites, pratique qui s’est
poursuivie encore quelque temps, alors que
disparaissait en revanche la formule des fragments et des scènes intitulées
(dont Le Phénix de Monchesnay avait fourni le dernier exemple en 1691).
Gherardi, compilateur
du recueil, note à propos de la scène 4 du premier
acte de L’Opéra
de Campagne :
Cette scène est l’une
des plus plaisantes de toute la comédie,
mais c’est
une
de celles qui ne se peuvent exprimer, et qui n’auraient
point d’agrément
sur
le papier. En un mot, c’est
ce qu’on
appelle Scène Italienne, […] jouée sur le
champ, sans rien apprendre par coeur, et qui dépend entièrement du génie
et de l’esprit
de l’acteur99.
Un auteur français, habitué à livrer des textes entièrement rédigés
selon une logique narrative, devait donc faire preuve d’une
grande
97 Sur l’ensemble
de la période italo-française (1681-1697), Anne Mauduit de Fatouville a
contribué
à 14 titres, Dufresny (seul ou en collaboration) à 12, et Regnard (seul ou avec
Dufresny) à 11.
98 La première édition en un volume (Le Théâtre italien, ou le Recueil de toutes les scènes
françaises, qui ont été jouées sur le théâtre italien de l’hôtel
de Bourgogne, Paris, de Luyne et
Gherardi, 1694) ne comportait
encore que les fragments de dix-sept pièces, dont un seul
est attribuable à Dufresny, en partenariat avec Regnard, La Baguette de Vulcain (1693).
L’édition
définitive en six volumes (1700) comprend
toutes les pièces dont Dufresny a
écrit les scènes françaises, aux volumes IV, V et VI.
99 L’Opéra
de Campagne, op. cit., p. 21.
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46 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
souplesse, et accepter que les meilleures scènes ne fussent pas celles
qu’il
avait écrites, mais celles que les comédiens
jouaient all’improvviso
;
or, cette nécessité représentait plutôt un avantage pour Dufresny. La
réception enthousiaste de ces comédies
par le public parisien montre
qu’il
avait rapidement trouvé sa place dans ce milieu dramatique où,
dans la tradition de la commedia
dell’arte,
l’histoire,
le « sujet » (soggetto)
de la pièce n’est
guère qu’un
prétexte peu contraignant.
Ce qui compte
surtout, c’est
l’alternance
entre scènes bouffonnes où apparaissent les
zanni et les vecchi (Arlequin, Mezzetin ; Pantalone, Dottore, masqués
pour la plupart), scènes sentimentales dévolues aux amoureux (innamorati),
et celles qui font – tant bien que mal – avancer l’intrigue.
L’unité
d’action,
et même la cohérence diégétique n’ont
guère d’importance
par
rapport à la structure des tipi, dont chaque pièce constitue
une projection
performative dans le temps et l’espace100.
En fait, ce système favorisait deux pratiques s’accordant
parfaitement
à la sensibilité de Dufresny : les « scènes à faire » et les mots d’auteur,
qui fonctionnent indépendamment de la structure d’ensemble
de la
pièce. Au théâtre, on peut opposer deux démarches poétiques diamétralement
opposées : l’une,
déductive, procède d’un
plan établi au
préalable, dont la substance de l’oeuvre
découle – c’est
peu ou prou la
méthode aristotélicienne, avec son déroulé narratif (exposition, noeud,
péripétie, catastrophe, dénouement) et son souci d’unité
d’action
; l’autre,
inductive, procède de schèmes purement théâtraux, parfois uniques,
autour desquels on élabore a posteriori une structure dramatique et
narrative, par amplification. Ordinaire pour les Italiens, ce procédé
s’immisça
chez les Français, dans les années 1680, lorsque les difficultés
financières induisirent la troupe à proposer des spectacles nouveaux à
un rythme soutenu. Dancourt y excella tout particulièrement, habile à
bricoler une comédie
sur la base ténue d’une
anecdote véhiculée dans
les gazettes (Le Vert Galant, 1714), d’un
endroit à la mode qui alimente
la chronique scandaleuse (Le Moulin de Javelle, 1696), d’un
personnage
haut en couleur qui fait jaser (L’Opérateur
Barry, 1702).
L’approche
de Dufresny est quelque peu différente : son point de départ
est moins le fait divers que la « scène à faire », c’est-
à-dire une séquence
100 Voir l’excellente
synthèse de Ludovico Zorzi, « Struttura, fortuna della “Fiaba gozziana” »,
Chigiana : rassegna musicale di studi musicologici, Vol. XXXI, N.S., no 11 (1974), p. 25-40,
et surtout le schéma p. 38.
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INTRODUCTION 47
dramatique particulièrement piquante, un morceau de bravoure qui sert
de point culminant
à une intrigue dont, parfois, la principale (sinon la
seule) justification est d’amener
ladite scène. Dans Le Double Veuvage,
deux époux en goguette, croyant chacun avoir un rendez-vous galant
avec une jeune personne, se content
fleurette dans la semi-obscurité d’un
salon (II, 19) ; dans La Coquette de village, un paysan, se croyant soudain
riche, écrase de sa morgue le châtelain du lieu (III, 3) ; dans Le Faux
Instinct, deux personnages fantasques tentent d’établir
l’identité
d’une
enfant à partir de la seule force de son instinct filial (III, 4). Toutefois,
même lorsqu’il
tente des expérimentations audacieuses, Dufresny a
toujours sacrifié au diktat de l’intrigue
matrimoniale, ce qui n’est
pas
toujours compatible
avec les scènes à faire où réside pour lui l’intérêt
dramatique de la pièce ; du coup, le projet matrimonial contrarié
passe
au second plan, ce qui donne une impression d’incohérence
dans la
construction
dont on lui a souvent fait reproche. Ce qui était la norme
à la Comédie-Italienne devenait inacceptable au Théâtre-Français, et
l’un
des torts de Dufresny fut de persister à envisager la dramaturgie
à partir de la scène, et non de la totalité de la pièce en tant qu’unité
narrative – c’est-
à-dire de refuser la poétique néo-aristotélicienne à
laquelle un auteur du Théâtre-Français devait donner des gages, même
si en pratique beaucoup la contournaient,
à commencer
par Dancourt :
La réussite de la Foire Saint Germain, comédie
en prose en trois actes de
Messieurs Regnard et du Fresny, représentée par les anciens Comédiens Italiens
le 16 Décembre 1695, engagea M. Dancourt d’en
composer
une en un acte
sous le même titre, qui eut peu de succès : ce n’est
pas que cette dernière
pièce ne soit supérieure à celle des Italiens, mais c’est
une farce et qui parut
déplacée au Théâtre-Français, quoique le public s’amusât
beaucoup des scènes
détachées et souvent extravagantes du Théâtre-Italien101.
Chez Dufresny, cette appétence pour les « scènes détachées » semble
conforme
à une inclination naturelle qu’on
pourrait assimiler à une
« esthétique du fragment » que Cailhava de l’Estandoux,
en paraphrasant
(sans le citer) l’
« Avertissement » de d’Alençon, rapproche de sa
manière originale de produire des images :
Dufresny était remarquable par une façon de dessiner bien surprenante
Il n’avait
aucune pratique du crayon, du pinceau ni de la plume mais il
101 Parfaict, t. XIV, p. 11.
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48 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
s’était
fait à lui-même un équivalent de tout cela en prenant dans différentes
estampes des parties d’animaux
de plante ou d’arbre
qu’il
découpait et dont
il formait un sujet dessiné seulement dans son imagination. Il les disposait
et les collait les unes auprès des autres selon que le sujet le demandait ; il lui
arrivait même de changer l’expression
des têtes qui ne convenaient
pas à son
idée en supprimant les yeux, la bouche, le nez, et les autres parties du visage ;
et y en substituant d’autres
qui étaient propres à exprimer la passion qu’il
voulait peindre : tant il était sûr du jeu de ces parties pour l’effet
qu’il
en
attendait. Ce qu’il
y a d’étonnant,
c’est
que cet assemblage de pièces rapportées,
en apparence fait au hasard et sans esquisse, formait un tout agréable.
Voilà précisément le talent que doit avoir un imitateur. Nous allons voir si
les pièces de Dufresny s’en
ressentent102.
Cette méthode a manifestement présidé à la rédaction des Amusements,
que l’on
peut considérer
globalement comme
l’oeuvre
la plus représentative
de Dufresny : un florilège d’
« idées qui me sont venues », de
morceaux « sérieux ou comiques,
selon l’humeur
où je me suis trouvé
en les écrivant103 », rassemblés dans des rubriques thématiques : « la
Cour », « Paris », « Le Palais », « L’Opéra
», etc. L’auteur
a clairement
revendiqué cette approche qui cultive
l’incomplétude
:
En effet, ma première édition n’était
qu’une
ébauche, ce que j’y ajoute augmentera
l’ébauche sans la finir, et si j’en fais plusieurs volumes, ce sera encore des
ébauches. Je le promets au public. Je lui tiendrai parole et tous ceux qui lui
promettront des ouvrages finis le tromperont ; tous les ouvrages des hommes
ne sont que des ébauches […]104.
Même son de cloche dans un article du Mercure :
Cette ébauche précipitée sera suivie de plusieurs autres. Pourrais-je à la continue
travailler, limer et polir un livre par mois ? Non, c’est
bien assez de l’ébaucher.
À l’égard
du style, vous l’aurez
tel qu’il
me viendra, naturel et négligé105.
Pour donner à ce recueil assimilable à des miscellanea un semblant
d’unité106,
Dufresny attribue ses observations à un voyageur siamois,
102 Jean-François Cailhava de l’Estandoux,
De l’Art
de la comédie,
Paris, Didot, 1772, t. IV,
p. 81-82.
103 Amusements, p. 5.
104 [Charles Dufresny], « Premier Amusement », [in] Amusements, p. 18-19.
105 Mercure, juin-juillet-août 1710, p. 3-4.
106 Jean Vic, dans son introduction aux Amusements sérieux et comiques
(op. cit., p. 25-26),
soulignait que le modèle, du moins pour la forme, en était principalement les Caractères
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INTRODUCTION 49
propre à s’étonner
de tout ce qu’il
voit et à jeter sur la société française
le regard distancié de l’étranger
venu de très loin. Ni tout à fait originale107,
ni tout à fait convaincante,
cette cheville a néanmoins valu à son
auteur d’être
tenu pour l’inspirateur
des Lettres Persanes de Montesquieu,
méprise – flatteuse, pour une fois – qui masque les véritables aspirations
de Dufresny. Un autre passage des Amusements en révèle la teneur :
L’autre
jour un de ces esprits forts qui croient que c’est
une faiblesse de rire,
trouva sous sa main un de mes premiers exemplaires ; j’étais présent, et il
ignorait que j’en
fusse l’auteur.
À l’ouverture
du livre, il fronça le sourcil :
Quel titre ! s’écria-
t-il d’un
ton chagrin ; n’est-
ce pas profaner le sérieux, que de
le mêler avec du comique
? quelle bigarrure ! Cette bigarrure, lui répondis-je,
me paraît assez naturelle : si l’on
examine bien les actions et les discours des
hommes, on trouvera que le sérieux et le comique
y sont fort proches voisins :
on voit sortir de la bouche d’un
bon comique
les maximes les plus sérieuses ;
et tel qui affecte d’être
toujours sérieux est plus comique
qu’il
ne pense108.
La bigarrure, c’est
la « La variété de plusieurs choses qui n’ont
aucun
rapport entre elles » (Acad.) ; soit l’antithèse
de l’
« unité » dont la recherche
obsédait les adeptes d’un
« bon goût » fondamentalement aristotélicien.
Sérieuses ou comiques,
énoncées à propos ou hors de propos, les
maximes plaisaient décidément beaucoup à Dufresny, au point qu’il
ne résista que rarement au plaisir d’en
insérer au fil de ses dialogues.
Cela les rend certes coruscants, mais assez peu naturels, surtout lorsque
ces aphorismes sortent de la bouche de personnages censément issus
du peuple :
[…] tout homme qui prend une prude pour femme,
Devient un sot Monsieur, gouverné par Madame.
L’Hôtesse
dans Le Mariage fait et rompu (I, 2)
de La Bruyère, parus en 1688 et réédités à neuf reprises jusqu’en
1696.
107 Elle est empruntée à Giovanni-Paolo Marana, dont L’Espion
du Grand-Seigneur et ses relations
secrètes envoyées au divan de Constantinople, découvertes à Paris pendant le règne de Louis
le Grand, traduites de l’arabe
en italien par le sieur Jean-Paul Marana […] (Paris, Claude
Barbin, 1686) préfigure beaucoup plus nettement les Lettres persanes. On peut donc au
moins reconnaître à Dufresny sa place parmi les pionniers d’une
démarche critique où
l’étranger
tend un miroir aux réalités européennes, qui allait devenir la marque d’une
époque (les Hurons de Lahontan et Voltaire, les Tahitiens de Diderot…). Voir Au Temps
des Lettres Persanes : Les Lumières avant les Lumières ?, dir. Catherine Volpilhac et Philippe
Hourcade, Cahiers Saint-Simon, no 45 (2017).
108 Amusements, p. 7-8.
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50 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
J’ai
vu des ménages, où l’argent
tient lieu d’amour
; mais je n’en
vois point
où l’amour
tienne lieu d’argent.
Lisette dans La Malade sans maladie (II, 9)
Tromper finement, c’est
vertu dans un valet ;
Vous auriez cru que c’est
un vice dans un maître.
Frontin dans Le Dédit (sc. 3)
Une prude en sa vie épouse un homme ou deux :
Mais l’habile
coquette, en n’épousant
personne,
Flatte, fait espérer, promet, jamais ne donne,
Et laissant à chacun l’amour
et ses désirs
Par sa sagesse enfin fait durer les plaisirs.
La Veuve dans La Coquette de village (I, 1)
On ne peut pas chasser l’amour
dans un coeur avant qu’il
y soit entré ; et dès
qu’il
y est entré, il n’est
plus temps.
Lisette dans La Joueuse (III, 6)
Le plaisir de la formule s’accorde
bien avec une dramaturgie qui
délaisse généralement le « caractère » au sens où on l’emploie
à propos
de Molière, personnage animé par une manie autour duquel
l’ensemble
de la pièce s’articule.
Malgré leur titre, en effet, Le Négligent,
Le Chevalier joueur ou La Joueuse restent pour l’essentiel
des comédies
à
sketches, tandis que Le Mariage fait et rompu, Le Dédit, La Réconciliation
normande et Le Faux Sincère sont des comédies
d’intrigue.
Attendezmoi
sous l’orme,
La Noce interrompue, La Malade sans maladie, Le Double
Veuvage, Le Faux Instinct relèvent plutôt de la comédie
« de situation »,
type très présent à notre époque dans les séries télévisées (les sitcoms),
mais qui choquait les critiques du temps, et, dans une bien moindre
mesure, certains spectateurs sourcilleux. Même le personnage-titre du
Jaloux honteux sort des bornes du modèle canonique de la comédie
de
caractère, auquel ne correspond finalement que L’Esprit
de contradiction
– ce qui expliquerait en partie qu’elle
ait été l’oeuvre
de Dufresny la
plus régulièrement reprise par les Comédiens-Français tout au long
du xviiie siècle.
ORIGINALITÉ ET RECYCLAGE
On sait que la conception
moderne de l’auteur
en tant que créateur
d’oeuvres
absolument originales date du début du xixe siècle et du mouvement
romantique. Dans une section des Amusements qu’il
intitule « Ce
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INTRODUCTION 51
que c’est
qu’être
original », Dufresny a clairement expliqué comment
on envisageait la chose à la toute fin du xviie siècle :
Celui qui peut imaginer vivement avec goût et justesse est original dans les
choses mêmes qu’un
autre a pensées avant lui ; par le tour naturel qu’il
y
donne, et par l’application
nouvelle qu’il
en fait, on juge qu’il
les eût pensées
avant les autres, si les autres ne fussent venus qu’après
lui109.
Les frères Parfaict lui font écho, qui expliquent sans ironie que Lesage
« avait beaucoup d’esprit
et de goût, mais peu d’invention
: ce défaut
[…] était en quelque façon récompensé par l’art
qu’il
avait d’arranger
au
mieux les idées des autres110 ». Calame remarquait de même que « Bien
loin de chercher à dissimuler ses “plagiats”, Regnard les met en évidence :
d’accord
avec son public, il les considère
comme
l’une
des principales
qualités de son style111 ». C’est
donc à l’instar
de ses contemporains
que
Dufresny envisage sans état d’âme
cette pratique du piratage et, à un
« savant » qui l’exhorte
à « composer
à force d’érudition » et « puiser dans
les sources », le narrateur des Amusements rétorque : « Je vous entends,
il faut piller, vous ne l’osez
dire : hé bien, je le dis pour vous, il faut
piller112. » Plus tard, il fera dire à un de ses personnages « quoi Lully
partout, de quelque côté que je me tourne… Je suis bien malheureux
de n’être
venu qu’après
lui, car parce que j’ai
dans la tête tout ce qu’il
a fait de beau, on dit que je le pille113… ».
L’impression
de parenté, parfois très forte, entre les comédies
de
Dufresny, de Dancourt et de Regnard, reflète cette conviction
qu’un
sujet, une scène, un personnage, un schème dramatique, n’appartient
pas en propre à un auteur : in fine, celui qui les traite de la manière la
plus efficace se les approprie pour la postérité – comme
le joueur invétéré
reste à Regnard, bien que Dufresny en eût probablement lancé l’idée
à partir de son expérience personnelle et que d’autres
en eussent livré
leur propre version, tels Champmeslé dans Les Joueurs (en cinq actes,
créée le 5 février 1683) et Dancourt dans La Désolation des joueuses (un
acte, 23 août 1687).
109 Amusements, p. 28-29.
110 Parfaict, t. XV, p. 6-7.
111 Alexandre Calame, Regnard, sa vie, son oeuvre, Paris, P.U.F., 1960, p. 206.
112 Amusements, p. 30.
113 Gusmand dans Le Double Veuvage (I, 7).
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52 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Le phénomène était alors tout à fait ordinaire : des quelque 158 titres
du fonds Favart, remarque Trott, « un très grand nombre se présentent
comme
des “remaniements”, “traductions” ou “changements” de textes
antérieurs », et « L’achat
après décès par Favart de tous les papiers de
Louis Fuzelier confirme
qu’il
fut moins un créateur en matière de pièces
qu’un
génie incomparable de la synthèse de matières rassemblées de
toutes parts114. » Les recyclages furent parfois multiples, et pouvaient
transcender les genres et les langues115 ; Dancourt se montra particulièrement
habile à produire des pièces nouvelles à partir de matériaux
empruntés à d’autres,
ou même à retoucher ses propres oeuvres pour les
faire passer pour des nouveautés, mais Dufresny ne fut pas en reste :
si l’un
ressuscita sa Désolation des joueuses de 1687 sous le titre de La
Déroute du pharaon en 1718, l’autre
transforma son Chevalier joueur (1695)
en Joueuse (1709), et comme
cette dernière ne parvenait toujours pas à
séduire le public, il en fit une troisième mouture versifiée qu’il
lut aux
comédiens
le 5 septembre 1716116 – peine perdue : ils ne la jouèrent pas.
La séquence se répéta avec Le Jaloux honteux de 1708, qu’il
transforma
d’abord
en Amant masqué (1709), avant d’en
extraire un fragment, la
scène de bal, pour en faire une comédie
en un acte et en vers Les Trois
Dominos, qu’il
proposa – en vain – aux Comédiens en 1721 ; entre-temps,
on trouve dans son Mercure de février 1712, sous le titre « Aventure du
bal », une anecdote dont il affirme qu’elle
est « de fraîche date » mais
où l’on
reconnaît une variation de la même histoire117.
Vic note que dans l’édition
augmentée des Amusements sérieux et
comiques
(1707), « on trouve un long épisode nouveau, où l’on
reconnaît,
non sans surprise, une scène empruntée à la Malade sans maladie,
comédie
de Dufresny […] qu’il
garda inédite jusqu’à
sa mort118. » Dans
cette scène (IV, 2), l’intrigante
Lucinde, qui convoite
la fortune de la
114 Trott, Théâtre du xviiie, op. cit., p. 149.
115 Voir par exemple l’impressionnante
série d’avatars
du « roi et du paysan », qui valut à
Charles Collé son plus grand succès en 1774 avec La Partie de chasse d’Henri
IV (initialement
jouée en seconde pièce à la suite du Mariage fait et rompu de Dufresny). Guy Spielmann,
« Digestion, recyclage, excrétion : le système dramaturgique de la sphère “privée”
sous
l’Ancien
Régime », [in] Économies du rebut. Poétique et critique du recyclage au dix-huitième
siècle, dir. Florence Magnot et Martial Poirson, Paris, Desjonquières, 2012, p. 152-163.
116 Registre de la Comédie-Française R 25-5, 1716-1719, p. 28.
117 « Aventure du bal », Mercure Galant par Mr. Du Fresny, sur la copie de Paris, La Haye,
T. Johnson, 1712, vol. 5, p. 187-194.
118 Vic, introduction aux Amusements, op. cit., p. 24.
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INTRODUCTION 53
Malade, se trouve confrontée
à l’escroc
Faussinville, grand amateur de
chicane,
qui a les mêmes visées pour son propre compte,
et dont le valet,
La Valée, prend part à l’entretien.
Dufresny a fondu en un seul les rôles
du maître et du valet ; il a repris des répliques spirituelles à la première
scène du même acte IV, tandis que plusieurs passages (en particulier
la déclaration du Normand) sont reproduits à peu près textuellement.
On voit donc que, chez un polygraphe tel que Dufresny, la réutilisation
ne se cantonnait pas à une seule forme d’expression,
et que les « bons
morceaux » pouvaient migrer d’un
genre à l’autre.
APPÉTENCE POUR LE CADRE RURAL, LARGEMENT FANTASMÉ
La comédie
moderne s’est
développée comme
un genre essentiellement
urbain : les dramaturges, les comédiens
et l’immense
majorité
du public étaient des citadins et, dès le milieu du xvie siècle, dans les
décors-types posés par Serlio, celui de la scena comica
est une place de
ville, qui s’oppose
à la Cour du palais pour la tragédie et la clairière
dans un bois pour la pastorale. On constate,
à la fin du xviie siècle,
que les auteurs se sont largement confinés
à ce lieu dramatique, qui
s’impose
aussi pour des raisons pratiques : la campagne est un milieu
qu’ils
connaissent
peu ou pas du tout, sans compter
que les ruraux, dès
qu’on
s’éloigne
un peu de Paris, ne parlent pas le français ; et l’on
voit
mal quelles intrigues pourraient susciter des gens qu’on
imagine volontiers
rustres et grossiers. D’un
autre côté, la pastorale met en scène des
bergers et des bergères aux moeurs et au verbe sophistiqués, situation si
totalement irréaliste qu’elle
s’appliquerait
mal à la comédie,
du moins
à la ville. Il fallait donc trouver un compromis.
Molière, qui avait parcouru les campagnes dans ses années d’
« exil »
provincial fait là encore exception, même si les ruraux qu’il introduit
dans ses pièces servent surtout à assurer des effets comiques
basés sur
le grotesque et l’hétéroglossie. Une séquence pourtant va marquer les
esprits : les trois premières scènes de l’acte
II de Dom Juan, où le héros se
trouve confronté
à Pierrot, Charlotte et Mathurine, et dont André Blanc
n’hésite
pas à affirmer qu’elles
constituent
la source unique de toutes les
apparitions ultérieures de paysans dans le théâtre comique
français de
l’Ancien
Régime119. Bien que l’action
soit censée se dérouler en Sicile,
119 Blanc, Dancourt, op. cit., p. 219.
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54 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ces personnages s’expriment
en effet dans un patois caractéristique de
l’Ile-
de-France et des régions immédiatement avoisinantes (Brie, Beauce,
Berri), c’est-
à-dire compréhensible
du public parisien ; dans certains
cas, il s’agit
même seulement de parler populaire de Paris et de sa banlieue120.
Cela devint une sorte de convention
à laquelle souscrivirent très
largement les dramaturges de la Fin de Règne. La Maison de campagne
(août 1688) montre néanmoins que Dancourt n’avait
pas encore saisi
toutes les possibilités du milieu rural, puisqu’il
se contenta
d’y
transposer
un ménage citadin, sans faire intervenir de paysans (« ou plutôt
de campagnards », précise justement André Blanc121, car les paysans
de théâtre ne se livrent jamais à des travaux agricoles). Dufresny, dès
son Opéra de campagne (1692), situa son histoire dans un village – c’est
la première pièce figurant dans le recueil Gherardi dans ce cas – et fit
patoiser (légèrement) le bailli Jeannot, aussitôt imité par Dancourt
dans son Opéra de village (juin 1692), auquel Dufresny répliqua à son
tour par L’Union
des deux Opéra (août 1692), où Mezzetin personnifiait
la pièce française en patoisant. À ce stade, la campagne ne constituait
encore qu’un
vague décor, et le prototype de la comédie
de village telle
qu’elle
allait se populariser se dessine plus précisément dans Attendezmoi
sous l’orme
de Dufresny (mai 1694), où un seul personnage (Colin)
s’exprime
en patois – et encore s’agit-
il d’une
parlure francilienne, tandis
que l’histoire
se déroule censément dans le Poitou –, et où les paysans
font preuve d’un
insolite raffinement, et même de galanterie ; aussi
parviennent-ils sans difficulté à déjouer les projets de l’officier
Dorante,
qui croyait remporter une victoire facile face à des arriérés. L’important,
c’est
que le conflit
dramatique y oppose citadins et ruraux, ce qui permet
d’établir
plus largement une dichotomie héritée de la littérature latine
antique entre urbanitas et rusticitas, deux modes de vie, bien sûr, mais
aussi et surtout deux ambiances, deux manières de concevoir
et de gérer
les rapports humains – et deux modes d’expression
bien distincts122.
Dufresny a beaucoup contribué
à imposer ce modèle en délocalisant
l’action
dans un cadre rural, vogue qui se poursuivit tout au long du
120 Voir Charles Nisard, Étude sur le langage populaire : ou, Patois de Paris et de sa banlieue,
Paris, A. Franck, 1872.
121 Ibid., p. 217.
122 Dans la littérature latine classique, et surtout tardive, la dichotomie urbanitas ~ rusticitas
était devenue essentiellement linguistique. Voir Othon Riemann, Études sur la langue et
la grammaire de Tite-Live, 2e éd., Paris, E. Thorin, 1885, p. 10, n. 2.
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INTRODUCTION 55
xviiie siècle. Trott cite les exemples de Bastien et Bastienne, opéra-comique
repris du Devin de Village de Rousseau, joué chez les Italiens en 1753,
et Annette et Lubin, comédie
à ariettes de 1762, l’un
et l’autre
écrits
pour Mme Favart (Marie-Justine-Benoîte Duronceray), afin d’illustrer
« l’idéalisation de l’amour champêtre » et la « glorification utopique des
campagnes », par contraste
explicite à la dureté des relations humaines en
milieu urbain123. Une telle approche, sacrifiant toute velléité de réalisme
à la convention,
explique que le lieu soit rarement précisé, et que seuls
un ou deux personnages ne s’expriment
pas en français standard : c’est
le cas de La Noce interrompue (1699), où patoise un Lucas, personnage
que l’on
retrouve quasiment à l’identique
dans L’Esprit
de contradiction
(1700), situé dans « la maison de campagne de M. Oronte ». Pourquoi
là plutôt que dans une demeure parisienne, si ce n’est
pour pouvoir
opposer le sens commun
mâtiné d’obstination
bourrue du jardinier
à la manie de contredire
de Mme Oronte ? Et accessoirement, de faire
intervenir Thibaudois, nouveau riche rustique à la vulgarité tapageuse
que les Oronte n’auraient
pas vraisemblablement pu avoir pour voisin
dans la capitale.
Dufresny démarque ici Dancourt, chez qui la parlure paysanne n’est
guère que le patois périurbain d’Ile-
de-France, et de surcroît employé
uniquement par les personnages grotesques124. Cette détermination est
bien plus importante qu’un
quelconque souci de couleur locale, comme
le prouve par exemple Le Double Veuvage (1702), situé dans « Un château
de campagne, qui est à la comtesse
» : c’est
une campagne où tout le
monde parle un français d’école
– sauf un Suisse, type comique
éprouvé
du personnage qui baragouine un sabir approximatif, en l’occurrence
doublé d’une
Suissesse. Outre son caractère amusant (principale fonction
d’Hortence
dans Le Jaloux honteux et de Thibaudois dans L’Esprit
de contradiction),
le paysan se justifie sur le plan dramatique dans une
dynamique d’opposition,
voire d’antagonisme
avec « les gens de la ville ».
Dans Attendez-moi sous l’orme,
l’officier
Dorante qui se croyait en terrain
conquis
dans un village du Poitou se fait berner par les habitants du
123 Trott, Théâtre du xviiie, op. cit., p. 150-151.
124 Blanc, Dancourt, op. cit., p. 320-321. Sur cette question, voir aussi Frédéric Deloffre,
« Burlesque et paysannerie. Étude sur l’introduction
du patois parisien dans la littérature
française du xviie siècle », C.A.I.E.F., no 9, 1957, p. 250-270, et Pierre Gondret,
« L’Utilisation
du patois parisien comme
niveau de langue dans la littérature française
du xviie siècle », C.A.I.E.F., no 41, mai 1989, p. 7-24.
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56 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lieu et la jeune femme qu’il
convoitait
; dans L’Esprit
de contradiction,
le jardinier Lucas fait entendre la voix du bon sens face à Oronte et à
son épouse ; dans La Noce interrompue, le Comte
tente de manipuler un
paysan de son domaine, Lucas, pour qu’il
épouse une jeune femme dont
il veut faire sa maîtresse, mais c’est
finalement lui qui sera trompé ; dans
Le Faux Instinct, deux paysans se vantent d’abuser
de la confiance
des
citadins qui leur ont confié
leurs bébés en nourrice. Si l’affrontement
entre deux mondes tourne souvent à l’avantage
des ruraux, ce n’est
pas
un principe absolu : dans La Coquette de village, le fermier d’un
baron
(encore un Lucas), lorsqu’il
croit avoir gagné à loterie, en proie à une
crise de folie des grandeurs, traite avec morgue celui qu’il
croit être son
ancien maître ; mais on apprend que le gros lot était un canular, et il
est finalement remis à sa place et humilié. Le couple du Faux Instinct
verra sa supercherie dévoilée.
Dans ce domaine, Dufresny n’innove
guère ; plutôt, son intérêt pour
la « comédie
de village » reflète une tendance de l’époque
à rechercher
dans l’opposition
ville / campagne des solutions de renouvellement du
genre. Même si ses paysans semblent des créatures purement fictionnelles
(rien ne prouve que l’auteur
en ait fréquenté de véritables), Dufresny
parvint à en tirer quelques beaux effets : sur deux modes différents, le
Lucas de L’Esprit
de contradiction,
et celui de La Coquette de village offrent
des scènes comiques
mémorables. La valeur principale de la campagne
et du village est celle de l’hétérotopie
: là où l’on
peut envisager pour
les personnages – qui pour l’essentiel
restent des citadins – d’autres
types de relations sociales, aux enjeux atténués. En ville, la manie de
la contradiction
de Mme Oronte, passerait pour une dangereuse entorse
à l’ordre
établi, alors que dans la maison de campagne on peut s’en
amuser, d’autant
plus que le mari qu’elle
entend donner à Angélique,
uniquement par volonté d’aller
à l’encontre
des préférences de la jeune
fille (et de M. Oronte), est un bouffon sans substance. Dans La Coquette
de village, la scène (III, 3) où le fermier Lucas, se croyant riche, humilie
le baron, serait d’une
violence inacceptable n’était
le cadre rural où la
morgue du paysan prend un tour forcément ridicule, et donc finalement
inoffensif.
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INTRODUCTION 57
UN PERSONNEL DRAMATIQUE
ENTRE CONVENTION
ET INNOVATION
Sachant que, dans sa quinzaine de comédies
« françaises », Dufresny
a convoqué
153 personnages différents, le lecteur ne peut pourtant pas
se départir de l’impression
que le réemploi de certains noms semble
systématique – à se demander donc s’il s’agirait de types – tandis que
par ailleurs on trouve fréquemment des personnages qui sont dépourvus
de tout patronyme. Un décompte précis permet néanmoins de tirer
des conclusions
plus nettes sur la manière dont Dufresny a abordé la
constitution
de son personnel dramatique.
On peut ainsi d’emblée
regrouper les personnages, selon leur dénomination,
en deux grandes catégories : 66 qui apparaissent une seule
et unique fois, et 24 qui reviennent au moins une fois de plus (et qui
représentent 87 occurrences distinctes), ce qui confirme
déjà l’impression
que, dans ce domaine également, Dufresny tend à recycler son matériau
dramatique – ce qui, répétons-le, ne le distingue pas absolument de
ses contemporains.
En poussant l’examen
plus avant, on constate
une autre catégorisation
possible des personnages : ceux qui portent un nom, et ceux qui sont
seulement identifiés par un titre de noblesse (Le Comte, La Marquise, Le
Chevalier), une fonction (Le Sénéchal dans Le Négligent, L’Hôtesse
dans
Le Mariage fait et rompu), un statut social (La Veuve, dont on reparlera
plus loin) ou bien encore une caractéristique (« Un Jeune étourdi » dans
Le Chevalier Joueur, « La Petite Fille » dans Le Faux Instinct, « La Mère de
Lucas » dans La Noce interrompue). Parmi les 66 personnages uniques,
25 répondent à ce critère, soit un peu plus de 37 %, alors qu’ils
sont 10
sur 24 parmi les récurrents, soit un peu plus de 41 %. Le recours aux
personnages sans patronyme apparaît donc comme
une constante
dans
toute l’oeuvre
de Dufresny, et l’on
remarque même que leur emploi
s’intensifie
à partir du Double Veuvage ; autant dire que s’affirme la
propension de Dufresny à concevoir
manifestement ses pièces moins
comme
des « tranches de vie » que comme
des dispositifs dramatiques
où la fonction des participants importe plus qu’une
identité crédible.
Bien que ce trait vaille peu ou prou pour l’ensemble
de la production
dramatique de l’Ancien
Régime (à l’exception bien sûr des comédies
du
Théâtre-Italien), Dufresny se signale par sa volonté de refuser l’effet
de
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58 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
réel par lequel on humanise un actant en lui attribuant un nom « qui
fait vrai » et un état-civil.
Ce qui frappe le plus dans la nomenclature du personnel de la
comédie
dufresnienne, c’est
la proportion de ces « noms de théâtre »
que jamais personne n’a
porté en réalité, et qui renvoient à des pièces
antérieures ou ultérieures (Araminte, Argan, Ariste, Bélise, Damis,
Frontin, Mondor, Nérine, L’Olive,
Pasquin, Oronte, Rapin, La Vallée),
et surtout le recours disproportionné à trois patronymes : Valère, dans
neuf pièces, et, ex-aequo, Angélique et Dorante dans huit pièces. N’y
voyons pas le fruit du hasard : ce sont là trois amoureux dont le mariage
constitue
théoriquement la cheville de l’intrigue
: Valère est identifié
comme
« amant d’Angélique
» dans quatre pièces de 1699 à 1707 (La
Malade sans maladie, L’Esprit
de contradiction,
Le Faux Honnête homme, Le
Faux Instinct), rôle dévolu à Dorante dans Le Négligent et La Réconciliation
Normande.
Sans être complètement
interchangeables125, ces personnages sont en
« distribution complémentaire
» (comme
on le dit des phonèmes) : il ne
s’en trouve jamais deux dans une même pièce, mais il en faut (presque)
toujours un. Lorsqu’il
a un rival, ce dernier sera caractérisé par un âge
plus avancé ou une condition
inférieure, voire douteuse. Plutôt que de
reprocher à Dufresny un manque d’imagination,
souvenons-nous qu’il
a, en début de carrière, travaillé pour les Comédiens Italiens, chez qui
les amoureux tendent à n’être
que les faire-valoir des tipi qui assurent le
spectacle (Arlequin, Pantalone, Dottore…), et surtout qu’il
appartient
à une génération de dramaturges rejetant la vision idéaliste du mariage
d’amour.
Dans les deux cas, on conserve
volens nolens la tradition de
l’intrigue
matrimoniale tout en la vidant de sa substance : l’intérêt
de
la pièce se situe ailleurs, autour de personnages hauts en couleur et qui
portent souvent des noms un peu plus originaux.
Contrairement aux paysans et ruraux en tout genre, les serviteurs
reçoivent chez Dufresny la portion congrue
de l’importance
dramatique,
ce qui tranche avec la promotion des valets dans l’ensemble
de la comédie
Fin de Règne. En parcourant la monographie que Gouvernet a consacrée
à
125 Cf. le pointage de Blanc (Dancourt, op. cit., p. 163 et 168) qui identifie dans cinquante-six
pièces de Dancourt « cinq personnages à peu près interchangeables » : Léandre, Valère,
Dorante, Éraste et Clitandre (les deux derniers désignant dix-huit et dix-sept jeunes
gens respectivement), ainsi que vingt-trois Angéliques, et quinze servantes prénommées
Lisette.
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INTRODUCTION 59
ce sujet, on constate
que les exemples les plus probants proviennent surtout
de Regnard, de Dancourt et de Lesage ensuite, et fort peu de Dufresny126.
Molière avait intronisé le valet meneur d’intrigue
(surtout lorsqu’il
jouait
le rôle lui-même), ou du moins qui partageait avec son maître l’intérêt
dramatique, tel le Sganarelle de Dom Juan ; ses successeurs sont allés plus
loin, parfois jusqu’à la réversibilité des rôles, alimentant autant qu’ils s’en
nourrissaient le fantasme d’une abolition des distinctions sociales qui
trouverait son acmé dans Le Mariage de Figaro, et qui, à l’époque,
prit la
forme du mythe du « Laquais-financier127 ». Dufresny s’est
généralement
tenu à l’écart
de cette surenchère128, préférant aux valets et soubrettes
conventionnels
des personnages moins souvent utilisés : l’intendant
et le
maître d’hôtel
(Le Négligent, Le Double Veuvage), le jardinier et la jardinière
(L’Esprit
de contradiction
et Le Jaloux honteux), la nourrice et le nourricier
(Le Faux Instinct), le fermier (La Coquette de village) ou l’agent
(Falaise dans
La Réconciliation Normande). Bien que subalternes par rapport aux héros
forcément issus de la bourgeoisie ou de la petite noblesse, ces personnages
n’appartiennent
pas exactement à la domesticité, et échappent donc à la
traditionnelle dialectique du dominant et du dominé, où – au théâtre – la
servilité a souvent pour contrepartie
une certaine impertinence. D’ailleurs,
Dufresny ne s’est jamais cru obligé de sacrifier au topos de l’intrigue
amoureuse entre valets qui offre une image déformée de celle des maîtres,
et à plusieurs reprises il a tout simplement exclu valets et soubrettes de
la distribution (L’Esprit
de contradiction,
La Coquette de village, Le Mariage
fait et rompu). Sans être toujours évidente, cette distinction mérite d’être
soulignée car elle contribue
à l’originalité
d’un
auteur qui connaît
bien les
ficelles de la comédie
de son temps, mais choisit souvent de s’en
dispenser,
au risque parfois de dérouter le public.
Toutefois, un élément singularise tout particulièrement Dufresny parmi
les autres dramaturges de l’époque
: ses personnages principaux se
trouvent souvent être des femmes. En 1969, Frédéric Deloffre écrivait :
126 Gérard Gouvernet, Le Type du valet chez Molière et ses successeurs Regnard, Dufresny, Dancourt
et Lesage : caractères et évolution, New York, Peter Lang, 1985.
127 L’archétype
de la figure du domestique devenu plus riche que son maître est le Turcaret
de Lesage. Voir Daniel Dessert, « Le “Laquais-financier” au Grand Siècle : mythe ou
réalité ? », xviie siècle, nº 122 (1979), p. 21-36.
128 Seule exception notable : Le Négligent (I, 13), où le Marquis évoque ainsi son laquais :
« Ce gueux-là est à présent plus riche que moi. Le coquin a fait ses affaires aux dépens
des miennes. »
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60 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
En même temps qu’il
intellectualise la comédie,
Dufresny la féminise. Le
monde qu’il
imagine paraît dominé par des femmes qui ne se distinguent
plus par la tendresse, la douceur, l’abandon
aux passions, mais par le calcul
et la cruauté129.
Ce constat,
qui se voulait flatteur, a par la suite été repris et amplifié
par une chercheuse américaine dans une thèse de doctorat sur « Les
Personnages féminins dans les comédies
de Dufresny130 ». Au départ,
il repose sur une observation indiscutable : par rapport à l’ensemble
de
ses contemporains
et de ses prédécesseurs immédiats, Dufresny tend à
distribuer les rôles principaux à des personnages identifiés comme
étant
des femmes. C’est
particulièrement manifeste dans les deux pièces qui
reprennent une topique déjà connue
en variant le genre, La Malade sans
maladie et La Joueuse, mais le titre n’est
pas un indicateur sûr : L’Esprit
de contradiction
est l’esprit
de Mme Oronte, et le Chevalier joueur de la
pièce éponyme n’est
guère que le faire valoir dans l’histoire
de trois
femmes, la Comtesse, qui tient un tripot déguisé en salon, sa pupille
et rivale Angélique et sa suivante Nérine, qui sert de médiatrice et fait
avancer l’intrigue.
À la fin, le Chevalier, joueur invétéré, se voit rejeté à
la fois par Angélique (qui aurait consenti
à l’épouser,
mais uniquement
à condition
que ce soit elle qui garde le contrôle
de l’argent du ménage)
et par la Comtesse (qui a compris
qu’il
ne s’intéressait
qu’à
sa fortune).
Dans Le Double Veuvage, c’est
aussi le personnage de la Comtesse qui
dispose de la plus grande autorité, tout comme
Mme Argant dans Le
Faux sincère ; dans Le Mariage fait et rompu, seul le renoncement de La
Présidente permet d’amener
le dénouement, et dans Le Dédit l’obstacle
dramatique à l’union
des jeunes premiers provient du binôme Bélise-
Araminte, deux soeurs qui vivent ensemble sans aucune supervision
masculine.
Avant de voir en Dufresny une sorte de visionnaire féministe, un
Poullain de la Barre du théâtre, il convient
de contextualiser
ces éléments,
loin d’être
exceptionnels dans la comédie
Fin de Règne dont les
auteurs, on l’a vu dans le prologue du Négligent, se trouvèrent sommés
129 Frédéric Deloffre, dans Histoire de la littérature française : du Moyen Age à la fin du xviie siècle,
sous la direction de Jacques Roger et Jean-Charles Payen, Paris, Armand Colin, coll. « U »,
1969, p. 453.
130 Nancy Elizabeth Foss, Female Characters in the Comedies of Charles Rivière Dufresny, Thèse
de doctorat (jamais publiée), Université du Minnesota (États-Unis), 1980.
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INTRODUCTION 61
de faire du nouveau mais sans trop renier la tradition. L’un
des procédés
qu’ils
employèrent avec régularité consiste
justement à féminiser des
rôles qui naguère auraient été masculins, ou de transférer dans les
personnages féminins des traits qui, par défaut, auraient échu à un
homme : c’est
notamment le cas dans L’Esprit
de contradiction,
où la
monomanie appartient à une femme mariée qui « porte la culotte
»
dans le ménage.
Pour éviter tout psychologisme, et sans tomber dans un structuralisme
à tous crins, il faut reconnaître qu’un
personnage de théâtre n’est
pas une
personne, mais un faisceau de déterminations qu’on
a habillé d’un
nom,
parfois d’éléments
biographiques et, à partir de la fin du xviiie siècle,
de caractéristiques physiques et comportementales
précises. C’est
avant
tout une fonction, participant d’un
système actantiel, ce qui explique
par exemple l’absence
de certains personnages dans des histoires où la
vraisemblance psychologique ou sociologique exigerait leur présence :
« les parents » qui, dans l’intrigue
matrimoniale la plus courante, assurent
la fonction d’obstacle
(« opposants » ou « antactants »), se réduisent le
plus souvent au père, beaucoup plus rarement à la mère, puisque l’on
n’a
généralement pas besoin des deux. Dufresny s’est
même moqué de
cette convention
dans le prologue du Chevalier Joueur, où il est expliqué
que la singularité de cette pièce est justement de ne pas comporter
de
personnage de père :
l’étourdi
Ma foi toutes ces distinctions me brouillent la cervelle ; je veux du nouveau
tout pur. Adieu… À propos y a-t-il un marquis dans celle-ci ?
valère
Oui, mais tu n’as
qu’à
t’imaginer
que c’est
un vicomte, et tu le trouveras
nouveau.
l’étourdi
Et le père, le père ?
valère
Il n’y
a point de père.
l’étourdi
Cela est nouveau cela ; que ne me disais-tu donc qu’il
n’y
a point de père ?
valère
Je me suis attaché à des différences plus essentielles.
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62 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
l’étourdi
Et moi je ne resterai que pour cette nouveauté ; tu m’assures
qu’il
n’y
a
point de père au moins ? Point de père, cela sera plaisant.
valère
Je suis ravi que tu restes pour le père qui n’y
est point ; plaçons-nous donc.
Si l’astuce
était neuve, elle allait se banaliser : pas de père non plus
dans La Malade sans maladie, La Noce interrompue, Le Double Veuvage,
Le Faux Honnête Homme, Le Faux Instinct… En fait la figure patriarcale
unique, au sens conventionnel,
constitue
une exception : Géronte dans
Les Dominos (mais c’est
une pièce « recyclée ») et à la grande rigueur
Franchard dans Le Faux Sincère.
En revanche, les couples mariés étaient rares dans la comédie,
jusqu’à
ce qu’elle
mette en scène les déchirements conjugaux.
Dufresny en a
inventé sept131, ce qui, sur dix-huit pièces132, est très largement au-dessus
de la moyenne et dénote non pas un quelconque souci de réalisme mais
un intérêt pour la « guerre des sexes » au sein du ménage reflétant le
désenchantement des dramaturges de la Fin de Règne quant à l’idéalisme
amoureux propre à la comédie
du premier xviie siècle133.
Montrer des couples qui se disputent revenait à remettre en cause
la domination masculine, surtout lorsque c’est
la femme qui prend le
dessus ; c’était d’ailleurs
une attitude très « moderne ». Regnard, qui
en 1688 avait osé faire jouer par les Italiens une comédie
intitulée Le
Divorce – sur le plan juridique, le divorce n’existait
pas à l’époque
au sens
que nous lui donnons de nos jours –, répondit aussi à la très misogyne
Satire X de Boileau par une « Satire contre
les maris » (1694). Dufresny,
pour sa part, imagina dans Les Mal Assortis (1693) un Arlequin devenu
gouverneur de province, occupé à « démarier » des couples incompatibles
et à en reformer d’autres,
subséquemment validés par le dieu Hymen en
personne. Bien que la bouffonnerie de la commedia
dell’arte
permît ce qu’il
131 Le Comte et la Comtesse dans La Noce interrompue, M. et Mme Orgon dans L’Esprit
de
contradiction,
L’intendant
et sa femme (qui se croit veuve) dans Le Double Veuvage, La nourrice
et le nourricier dans Le Faux Instinct, M. et Mme Oronte dans La Joueuse, le Président
et la Présidente dans Le Jaloux Honteux et dans Le Mariage fait et rompu.
132 Les remarques qui suivent se fondent sur les dix-sept pièces dont nous avons le texte,
auxquelles s’ajoute
Sancho Pança, mais à l’exclusion
de L’Impromptu
de Villers-Cotterêts,
dont les deux protagonistes, Lycidas et Cléantis, appartiennent par convention
à l’univers
pastoral propre à ce genre d’oeuvre.
133 Voir mon Jeu de l’ordre
et du chaos, op. cit., p. 473-484.
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INTRODUCTION 63
aurait été impensable de dire et de montrer sur la scène du Français134,
Dufresny, à l’instar
de tous ses contemporains,
adopta une posture
nuancée, qui peut même parfois sembler ambiguë, quant au bien-fondé
de ces entorses aux lois et aux coutumes régissant les relations sociales.
Mettre au premier plan des personnages féminins, voire leur conférer
des rôles, des attitudes ou des fonctions tenues pour essentiellement
masculines n’a
réellement de valeur novatrice, voire subversive, que si
ces personnages parviennent à s’imposer,
à faire valoir leur point de
vue. Prenons par exemple Le Chevalier à la mode de Dancourt (1685),
dont l’intrigue
repose moins sur le chevalier de Villefontaine que sur
Madame Patin, bourgeoise qui s’est
mis dans l’idée
de l’épouser.
Une
baronne, également intéressée par le jeune godelureau, va jusqu’à
faire
irruption chez Madame Patin avec deux épées, pour la provoquer en
duel ; le renversement des rôles semble total. Au dénouement, toutefois,
cette maîtresse femme, riche et indépendante, ne voit pas d’autre
issue
que d’épouser
un robin sans relief, après s’être
rendu compte
que le
fringant chevalier n’en
voulait qu’à
son argent.
Dans L’Esprit
de contradiction,
Dufresny lui aussi imagine une femme
à poigne, Mme Oronte, qui règne sans partage sur une maisonnée dont
le chef putatif, M. Oronte, a pris le parti de la laisser agir à sa guise
pour avoir la paix. Même si dans les faits c’est
elle seule qui exerce
l’autorité
dans la famille, elle ne parviendra pas à empêcher le mariage
de sa fille avec le jeune homme de son choix. Dans Le Chevalier joueur,
la femme forte, la comtesse,
abandonne le projet d’épouser
le chevalier
et se retrouve seule ; dans La Malade sans maladie, l’intrigante
Lucinde,
dont on croit qu’elle
va parvenir à ses fins, se trouve finalement démasquée
et déboutée.
Il faut donc juger la « féminisation » de la comédie
à l’aune
de la
résolution des problèmes dramatiques. De ce point de vue, Le Jaloux
honteux semble plus probant, même si la pièce est centrée sur un homme,
le Président, affligé d’une
jalousie maladive qu’il
veut absolument dissimuler
; sa principale victime, son épouse, doit subir l’indignité
d’être
espionnée par les domestiques et soupçonnée d’infidélité
alors que sa
134 Les Italiens ne s’en
privèrent pas : avant Le Divorce, ils avaient joué La Cause des femmes de
Delosme de Monchesnay (1687) ; plus tard, Louis Biancolelli, potentiel collaborateur de
Dufresny, donna un Arlequin défenseur du beau sexe et une Thèse des dames, ou Le Triomphe
de Colombine (1694 et 1695).
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64 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
conduite
est irréprochable. Finalement, le Président ne peut éviter de
révéler sa jalousie en public, ce qui le force à accepter les conditions
dictées
par les témoins en échange de leur silence ; par la même occasion,
sa femme est innocentée avec éclat, et c’est
donc elle qui, objectivement,
triomphe. Dans La Joueuse, la monomanie appartient à une femme,
Mme Oronte, qui faillit compromettre
le bonheur de sa fille Jacinte
en dilapidant sa dot au tripot. Or c’est
le jeune homme amoureux de
Jacinte qui a dernièrement joué contre
elle, et a donc regagné ce que
Mme Oronte avait perdu, si bien que le mariage projeté aura bien lieu.
Globalement, donc, tout est bien qui finit bien, sauf que la joueuse, à
titre personnel, se voit humiliée :
m. orgon
C’en
est donc fait, voilà la dot de Jacinte perdue ?
le chevalier
La dot perdue ! Que dit votre mari ?
la joueuse
Rien, rien, allons.
m. orgon
Voler vingt mille écus à votre fille !
le chevalier
Il n’y
a plus de dot ; je ne veux point me marier à cause de ma poitrine.
m. orgon
Je ne puis vous regarder sans horreur.
jacinte
Ah ! Monsieur, c’est
ma mère.
la joueuse
Je suis indigne de voir le jour135.
Cette réplique est la dernière qu’elle
prononce, car le personnage
n’apparaît
même pas dans la scène finale ; c’est-
à-dire que le dénouement
se règle sans celle qui est censée tenir le rôle principal. Avoir ainsi
substitué une joueuse à un joueur permet certes à Dufresny de varier
un peu les données de l’intrigue,
mais cela ne revient manifestement
pas à valoriser les personnages féminins, à moins d’y
voir une sorte de
135 La Joueuse, III, 8.
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INTRODUCTION 65
principe de parité selon lequel une femme s’avère
l’égale
de l’homme
jusque dans ses dépravations. De plus, le procédé avait déjà été utilisé
en 1687 par Dancourt dans La Désolation des joueuses, où les femmes sont
enragées de la bassette et du pharaon tout autant que leurs homologues
masculins.
En 1702, Dufresny adopta une solution symptomatique de l’époque
pour promouvoir les personnages féminins : en faire des veuves. Du théâtre
« classique », Jacques Schérer remarquait que le veuvage est « la seule situation
de famille [qui] permet à l’auteur
dramatique de montrer une héroïne
indépendante », mais qu’il
fut peu utilisé136. Doubrovsky renchérissait : « Le
personnage de la Veuve, c’est-
à-dire d’une
femme qui a la libre disposition
d’elle-
même et peut suivre son inclination, qui […] ne dépend d’aucune
instance supérieure, est un personnage d’exception,
un cas limite137. » Dans
la comédie
Fin de Règne, en revanche, elle prolifère138, chez Champmeslé,
Dancourt, Legrand, Destouches, Regnard et Dufresny, qui à partir du
Double Veuvage, la fait figurer dans pas moins de cinq comédies
sur neuf
(Le Faux Honnête Homme, Le Faux Instinct, La Coquette de village, Le Mariage
fait et rompu)139. Il est néanmoins curieux de constater
que ce dernier n’a
pas jugé nécessaire de leur donner de nom : à chaque fois, le personnage
est simplement désigné comme
« La Veuve », ce qui souligne encore mieux
la fonctionnalité dramatique de cet état-civil. Une section des Amusements
révèle à quel point Dufresny trouvait le sujet porteur :
On doit s’attendre
que je vais parler ici du veuvage : c’est
un grand sujet et
très fertile ; mais il est trop difficile à traiter.
Comment parler des veuves ? Si je ne les dépeins qu’à
demi fâchées de
la mort d’un
mari, je blesserai la bienséance : si j’exagère
leur affliction, je
blesserai la vérité140.
Joyeuse ou non, la veuve de théâtre bénéficie d’une
liberté dont on
veut souvent démontrer qu’elle
est dangereuse, autant pour elle que
136 Jacques Schérer, La Dramaturgie classique en France [1950], Paris, Nizet, 1986, p. 32.
137 Serge Doubrovsky, Corneille et la dialectique du héros, Paris, Gallimard, 1963, p. 45.
138 Voir ma synthèse sur le sujet, « Viduité et pouvoir dans le discours comique,
1683-1715 »,
Dix-Septième Siècle, nº 135, 2 (1995), p. 331-344, et, dans le même numéro, l’article
de
Christian Biet, « De la veuve joyeuse à l’individu
autonome », p. 307-330.
139 On pourrait ajouter à la liste Lisette qui se fait passer pour une mystérieuse veuve pour
appâter Dorante dans Attendez-moi sous l’orme.
140 « Amusement septième : Le Mariage », Amusements, p. 157.
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66 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pour la société ; ses triomphes sont rarement définitifs et le dénouement,
chez Dufresny comme
chez les autres, la ramène sagement dans le giron
de l’autorité
masculine, lorsqu’il
ne la met pas dans une situation sans
issue, comme
dans La Joueuse.
DEUX THÈMES PRIVILÉGIÉS : L’ARGENT
ET LA CHICANE
Dramatiquement parlant, la veuve présente donc l’intérêt
d’être
libre de choisir son nouvel époux, ce qui renverse (théoriquement) les
relations de pouvoir entre les sexes ; mais on tend aussi à renforcer le
personnage en la faisant héritière de la fortune du défunt. Les historiens
ont souvent fait remarquer que Dufresny, jamais réellement dans le
besoin, vu sa position sociale de « cousin du roi », mais perpétuellement
impécunieux, avait projeté dans ses comédies
une certaine obsession
pour l’argent
: non pas celle de la thésaurisation, mais celle de l’argent
que l’on
gagne et que l’on
perd, d’une
« mise en jeu » au sens large.
« Il passait le plus clair de son temps dans les tripots, où il jouait un
jeu effréné141 », affirme Jean Vic, ce qui donna matière au dixième chapitre
des Amusements, deux comédies
entières (Le Chevalier Joueur et La
Joueuse) et des scènes émaillant ses autres pièces sous des formes diverses.
Le Lot supposé, c’est
une somme énorme que le paysan Lucas croit avoir
gagnée à la loterie et qui le pousse à se comporter
comme
s’il était déjà
l’homme de plus riche du village, et donc supérieur au seigneur du lieu.
Dufresny avait déjà annoncé la couleur dès le prologue du Négligent, par
la voix du poète Licandre, son alter ego : dans les comédies
modernes,
« C’est
l’argent
qui fait le noeud de l’intrigue,
et le plus ou le moins,
fait le dénouement. » (sc. 3.) En outre, lui qui n’avait
pas de formation
en droit, contrairement
à de nombreux hommes de lettres de l’époque,
a très régulièrement recours au procès comme
cheville dramatique ; les
deux thèmes se trouvent conjoints,
vu que les enjeux d’une
procédure
judiciaire étaient souvent financiers. Sur ce point, Dufresny se distingue
de son compère
Regnard, pour qui « la question d’argent
», tout aussi
centrale, est davantage liée au négoce142.
Le Négligent, sa première comédie
pour le Théâtre-Français, contient
déjà ces ingrédients : Oronte se trouve engagé dans « un petit procès
141 Vic, introduction aux Amusements, op. cit., p. 14.
142 Voir Sabine Chaouche, « Introduction », [in] Jean-François Regnard, Théâtre français,
op. cit., t. I, p. 19-22.
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INTRODUCTION 67
où il ne s’agit
que de deux cent mille livres », entamé depuis plus d’un
an (Prologue, sc. 4), mais dont il se désintéresse ; un marquis criblé de
dettes se fait fort d’en
tirer avantage par de sombres manigances : « je
gouverne son rapporteur, tous ses juges sont mes intimes, j’achète
les
droits de sa partie, et je fais juger l’affaire
à mon avantage. » (I, 14.) Un
peu plus tard, ce même marquis annonce qu’une
partie (sans doute de
lansquenet ou de pharaon, ce n’est
jamais précisé) se prépare, lors de
laquelle il compte
bien dépouiller un autre personnage, le Sénéchal, avec
la complicité
de la Comtesse ; mais c’est
elle qui y perd tout son pécule
(III, 9). Le héros a beau affirmer à plusieurs reprises son aversion pour
tout ce qui touche les affaires, et refuser d’entendre
parler « de notaire,
ni d’articles,
ni de contrat
» (III, 13), c’est
néanmoins ce qui constitue
l’essentiel
de la matière dramatique ; la « négligence » d’Oronte
et la
relation amoureuse entre Dorante et Angélique restent des composantes
secondaires.
L’intérêt
de Dufresny pour l’univers
judiciaire et juridique participe
d’une
tendance marquée de la Fin de Règne, où procureurs, avocats,
juges, huissiers et notaires – souvent vénaux, sinon marrons – viennent
en grand nombre peupler la comédie
: parmi les titres les plus joués
de tout l’Ancien
Régime (684 représentations) figure L’Avocat
Patelin,
version remaniée par Brueys de la vénérable Farce de Maître Pathelin,
créée au Théâtre-Français en 1706. La mode fut lancée par la Comédie-
Italienne lorsqu’elle
se mit à jouer des scènes en français (1682), d’abord
composées
par Anne Mauduit de Fatouville, avocat et conseiller
à la Cour
des aides de Rouen143. Sur ce point aussi, il semblerait que l’expérience
de Dufresny chez les Italiens ait été déterminante, car il a repris à son
compte
la plupart des éléments distillés par Fatouville dans ses comédies,
jusqu’au
tropisme normand de la chicane.
Le quatrième des Amusements, intitulé « Le Palais », comprend
ainsi
les rubriques « Les hommes amusés et occupés au Palais », « Monstre
appelé Chicane », « Chicane encore plus à craindre que l’injustice
même »,
143 Désigné par le pseudonyme de « M. D*** » dans le recueil Gherardi, il est l’auteur
des
onze titres qui constituent
le premier volume du recueil, et il a contribué
à trois autres
pièces, jusqu’en
1690. La plupart contiennent
des scènes de procès ou des plaidoiries. Voir
Représentations du procès : Droit, Théâtre, Littérature, Cinéma, dir. Christian Biet et Laurence
Schifano, Nanterre, Université Paris X, coll. « Représentation », 2003, et en particulier
mon article « Arlequin au palais : L’univers
juridique dans la Comédie-Italienne de Paris
au xviie siècle », p. 323-342.
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68 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
« Définition comique
de la Justice », « Le Procès est éternel », « Sommeil
des Juges », et « Difficulté de bien instruire les Juges d’une affaire ». Le
Négligent se ramène presque entièrement à un traitement dramatique
de ces motifs, vaguement enrobé d’une
intrigue matrimoniale des plus
ténues ; Le Dédit, Le Mariage fait et rompu, et Le Faux honnête homme
reposent également sur des arguties juridiques. Quant à l’
« Aventure de
la Comtesse solliciteuse », ajoutée à la seconde édition des Amusements,
elle figurait dans La Malade sans maladie (IV, 2), où l’escroc
normand
Faussinville semble un avatar du marquis du Négligent ; et ici encore,
le thème principal est la malversation dont l’héroïne
manque d’être
victime, et non pas sa maladie supposée qui donne son titre à la pièce.
Le couronnement de cette focalisation thématique intervint en 1719
avec La Réconciliation normande, sous-titrée Le Procès de famille, où l’intrigant
est un « avocat manceau », Procinville, nouveau Faussinville144, mais
qui n’intervient
que par le truchement de son âme damnée, Falaise. En
dépit de sa complication,
cette pièce connut
un réel succès, prouvant
que Dufresny pouvait très bien réussir cinq actes en vers, même s’il
ne
s’agissait
pas d’une
comédie
de caractère.
DUFRESNY, AUTEUR COMIQUE
?
Nous tenons pour acquis aujourd’hui
que ce qu’on
nomme « comédie
»
(au théâtre, mais aussi au cinéma et à la télévision) a pour vocation
d’amuser
et de provoquer le rire ; aux xviie et xviie siècles, cette finalité
semblait d’autant
moins évidente que le terme désignait toute oeuvre
dramatique, et que les censeurs entendaient séparer l’art
dramatique qui
s’adressait
à l’esprit,
et celui qui mettait en oeuvre tout ce qui pouvait
provoquer l’hilarité
des spectateurs, généralement qualifié de « farce ». En
se cantonnant strictement au genre de la comédie
(tandis que Regnard et
Marivaux, par exemple, se hasardèrent – avant de se raviser – à pratiquer
la tragédie), Dufresny n’en
a pas pour autant choisi la voie farcesque,
alors même que son implication dans le Théâtre-Italien l’avait
rompu
aux nombreuses techniques de la commedia
dell’arte,
qu’il
avait fort bien
mises en pratique cinq saisons durant, de L’Opéra
de campagne aux Contes
de ma mère l’Oye.
Dès lors qu’il
se mit à collaborer avec les Français,
144 Dans une convention
de comédie
qui doit beaucoup à Molière (les Sottenville, beauxparents
de George Dandin), les Normands portent des noms en « -ville », généralement
sur le mode du calembour.
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INTRODUCTION 69
néanmoins, il changea de moyens dramatiques, abandonnant lazzi, gags
visuels, bastonnades et autres « tartes à la crème » pour se concentrer
sur le comique
de situation – celui de la « scène à faire » évoquée plus
haut – et sur l’humour
verbal, en particulier à travers le bon mot et la
pointe, qu’on
lui a reproché d’utiliser
un peu trop systématiquement
au point que, selon la formule plaisante d’un
historien, « Les paysans
de Dufresny sont Dufresny en paysan145 ».
La grande majorité de ses comédies
françaises, il faut bien le reconnaître,
ne sont drôles que très ponctuellement : souvent à travers un seul
personnage grotesque ou qui patoise, alors que la tonalité du reste de la
pièce est plutôt sombre : Le Jaloux honteux et Le Faux Instinct en fournissent
les meilleurs exemples. De telles oeuvres illustrent une démarche par
laquelle Dufresny se singularise par rapport à un Regnard invariablement
« gai », et occasionnellement « gaulois », un Lesage qui appuie sur la satire
cruelle, et un Dancourt qui a préféré rester dans le divertissement léger.
Le propos même des Amusements signale qu’il
n’entendait
pas dissocier
le sérieux du comique,
ce qui l’a
amené à ces pièces où les occasions de
rire sont plutôt rares. Si Nivelle de la Chaussée est généralement reconnu
comme
l’inventeur
de la « comédie
larmoyante » depuis la monographie
que lui a consacré
Lanson146, Catherine François-Giappiconi a souligné
que ce « dramaturge précurseur méconnu » avait abordé plus largement
« la comédie
attendrissante, pathétique ou sérieuse – annonciatrice
du drame bourgeois147 ». Or, Dufresny, vingt ans avant La Chaussée,
s’était
engagé dans la même voie dans son triptyque de « comédies
de
la fausseté » (Le Faux Honnête Homme, Le Faux Instinct, Le Faux Sincère)
et son étude clinique de la paranoïa dans Le Jaloux honteux. Comment
a-t-on pu ne pas lui accorder ce rôle de précurseur que l’on
accorde si
volontiers à La Chaussée (et faudrait-il ajouter, à Destouches) ? Sans doute
parce qu’après
la fin de l’Ancien
Régime Dufresny est tombé, avec toute
la cohorte des « post-moliéresques », dans les interstices d’une
histoire
soucieuse de bien dégager, voire d’opposer
deux époques, le « siècle de
Louis XIV » et le « siècle des Lumières », entre lesquelles il constitue
une
sorte de chaînon manquant. Sans doute aussi parce que, ces « comédies
145 Désiré Nisard, Histoire de la littérature française, 16e éd., Paris, Firmin Didot, 1889,
t. IV, p. 216.
146 Gustave Lanson, Nivelle de La Chaussée et la comédie
larmoyante, Paris, Hachette, 1887.
147 Catherine François-Giappiconi, Pierre-Claude Nivelle de La Chaussée (1692-1754). Un
dramaturge précurseur méconnu, Paris, Honoré Champion, 2015.
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70 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
sérieuses », ayant échoué à recueillir l’assentiment
du public comme
celui
des censeurs, ont été finalement obnubilées par les succès de Dufresny,
L’Esprit
de contradiction,
Le Double Veuvage, Le Mariage fait et rompu, tous
écrits dans une veine légère.
UNE POSTÉRITÉ PROBLÉMATIQUE
ENTRE LUMIÈRE ET OBSCURITÉ
[Le Mariage fait et rompu] était autrefois une des pièces du répertoire qu’on
jouait
le plus fréquemment ; elle avait eu beaucoup de succès en 1721, lorsqu’elle
parut pour la première fois ; mais nous nous sommes formés depuis ce tempslà,
nous sommes plus délicats, et notre goût est devenu difficile : Dufresny
n’a
pas assez d’esprit
pour nous : Juste retour des choses d’ici-
bas ! Dufresny,
dit-on (car je n’en
veux rien croire), ne trouvait pas assez d’esprit
à Molière :
nous n’en
trouvons pas assez à Dufresny148.
Ainsi s’exprime,
peu après la fin de l’Ancien
Régime, l’un
des fondateurs
de l’histoire
littéraire et théâtrale française, Geoffroy, qui nous
donne la mesure de l’évolution
de Dufresny dans l’estime
du public.
On savait encore qui il était, on savait qu’il
avait eu son heure de gloire,
mais on le jugeait irrémédiablement périmé. Quelques années plus
tôt, Élisabeth Vigée Lebrun, surtout connue
comme
peintre officiel de
Marie Antoinette, avait réalisé un portrait de Préville, créateur du rôle
de Figaro149. Vêtu d’un
costume de Mezzetin, il se tient debout devant
un buste de Molière, désignant d’un
geste de la main droite une sorte
de parchemin où figure le palmarès des grands dramaturges comiques
français : Molière (en majuscules), Regnard, Destouches, Dancourt,
Montfleury et Sedaine – mais pas Dufresny.
De notre point de vue actuel, les auteurs de comédie
de la Fin de
Règne relégués à un « ordre inférieur » par La Harpe – Quinault, Brueys
et Palaprat, Baron, Campistron, Boursault, Regnard, Dufresny, Dancourt
148 Julien-Louis Geoffroy, « Dufresny. Le Mariage fait et rompu. 23 ventôse an 12. [14 mars
1804] », [in] Cours de littérature dramatique ou Recueil par ordre des Feuilletons de Geoffroy,
Paris, P. Blanchard, 1819-1820, t. 2, p. 263-267.
149 Élisabeth Vigée Lebrun, « L’acteur
Pierre Louis Dubus (1721-1799) dit Préville », vers
1776, huile sur toile conservée
à la Comédie Française.
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INTRODUCTION 71
et Hauteroche – catégorie à laquelle on pourrait facilement rajouter
une demi-douzaine de noms (Lesage, Le Grand, Fuzelier, Houdar de
la Motte, Champmeslé, Thomas Corneille, Boindin…) sont désormais
consignés
dans un même oubli : depuis des décennies – souvent depuis
plus d’un
siècle – on n’a
plus joué aucune de leurs pièces sur une scène
nationale, non plus qu’on
les a mises aux programmes scolaires et
universitaires, ou publiées sous une autre forme que l’édition
savante,
forcément confidentielle.
Même si les anciennes arguties sur le statut
de Regnard « successeur de Molière » par opposition à Dufresny et
Dancourt n’ont plus cours depuis bien longtemps, un rapide survol de
l’histoire et de la critique montre que la postérité des uns et des autres
a quelque peu varié, faisant de Dufresny ici un auteur de premier plan,
là quantité négligeable.
En 1818, le Répertoire général du théâtre français classait encore dans
le « Théâtre du premier ordre » le seul Regnard (aux côtés de Molière,
Racine, Pierre et Thomas Corneille, Voltaire et Crébillon150). Du Casse,
dans son Histoire Anecdotique de l’Ancien
Théâtre en France, réunit Regnard
et Dufresny dans un même chapitre, où il réduit le second au rôle de
« collaborateur » du premier151, en soulignant néanmoins à propos de
Regnard que « l’une
de ses bonnes comédies
fut une mauvaise action,
un plagiat impardonnable152 », et en créditant Dufresny d’un « talent
[…] qui lui permettait de tout comprendre
en fait d’art sans même
avoir jamais rien appris153. » « Comme auteur dramatique », nuance
Du Casse, « il tient une bonne place parmi ceux du deuxième ordre.
[…]. Il ne saurait être comparé
ni à Molière ni à Regnard, auxquels il
est certainement inférieur154. »
À la fin du siècle, ce genre de question ne se pose plus réellement,
le « théâtre classique » se trouvant en pratique réduit à trois auteurs
pour le xviie, et deux pour le xviiie ; chez un Victor Fournel, l’un
des
rares à s’intéresser
encore au reste du répertoire (notamment en republiant
des pièces méconnues), Dufresny fait partie de la « monnaie de
150 Répertoire général du théâtre français, composé
des tragédies, comédies
et drames des auteurs du
premier et du second ordre, restés au Théâtre Français, avec une table générale, Théâtre du premier
ordre, 4 vol., Paris, H. Nicolle, 1818.
151 Du Casse, « Dufresny – Notice », op. cit., p. 171-173.
152 Ibid., p. 166.
153 Ibid., p. 172.
154 Ibid., p. 173.
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72 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Molière » en compagnie
de Baron, Brueys, Palaprat et Dancourt. Il le
qualifie d’
« intéressant soldat d’aventure
et d’avant-
garde », qui « réussit
à merveille dans le morceau, mais […] ne sait pas lier le tout dans une
intrigue serrée et suivie, ni construire
une pièce qui se tienne solidement
et d’ensemble,
soit paresse d’esprit,
soit manque d’haleine
et de
force155. » Jugement rude mais essentiellement juste, même si Fournel
croit devoir reprocher à Dufresny de s’être
laissé aller à la facilité, et
d’être
resté un peu trop fidèle aux principes de la comédie
à l’italienne.
Rien là de bien nouveau : ces reproches avaient déjà été formulés par
les Parfaict, Cailhava de l’Estendoux,
La Harpe et Geoffroy.
En cette fin du xixe siècle, c’est
l’étoile
de Dancourt qui brille le plus
fort, du moins pour quelque temps : Fournel lui consacre
un chapitre
entier, et une dizaine d’années
plus tôt, Jules Lemaître publiait La Comédie
après Molière et le théâtre de Dancourt, où Regnard ne fait plus figure que
de second couteau, et d’où
Dufresny a tout simplement disparu156. Leur
contemporain
Francisque Sarcey, critique de théâtre révéré, affirmait que
« Dancourt mérite certes d’entrer
dans toute bibliothèque consacrée
à
l’art
dramatique, mais il n’y
brillera qu’au
second rang, après Regnard »
Molière étant « toujours hors de pair et non placé157 » et Dufresny, absent.
À l’époque, en effet, on s’ingénie à construire
de tortueux raisonnements
pour expliquer la supériorité absolue de Molière, en présentant
les qualités de ses successeurs comme
des défauts. Dufresny aurait ainsi
péché par excès d’esprit
:
Il est triste que Regnard n’ait
pas fait une seule fois mention de Molière. Il est
plus triste qu’il
se soit trouvé un auteur qui s’impatientât
de cette gloire jusqu’à
trouver qu’il
manquait quelque chose à Molière. Ce quelque chose, qui le croirait ?
c’est
l’esprit.
Dufresny s’en
avisa le premier, et osa le dire. S’il
s’agit
de l’esprit
de
mots, Dufresny n’avait
pas tort ; Molière s’en
passe dans les comédies
de caractère.
Ce n’était
pas faute d’en
avoir presque autant que Dufresny ; témoin tout ce qu’il
en a prêté aux légères créations de L’Étourdi
et du Dépit amoureux. De ce hors-d’oeuvre,
dont le génie vigoureux de Molière s’était
bientôt dégoûté, Dufresny
155 Victor François Fournel, Le Théâtre au xviie siècle : la comédie,
Paris, Lecène, Oudin et cie,
1892 ; Genève, Slatkine, 1968, p. 338.
156 Jules Lemaître, La Comédie après Molière et le théâtre de Dancourt (1882), Paris et Leipzig,
Welter, 1903. La même année, Charles Barthélémy publie La Comédie de Dancourt,
1685-1714 : étude historique et anecdotique (Paris, Charpentier, 1882 ; Genève, Slatkine,
1971) comprenant
des extraits de trente-trois comédies
de Dancourt, qu’il
surnomme
« Saint-Simon de la bourgeoisie. »
157 Francisque Sarcey, La Comédie, Paris, Les Annales, s. d. [1898], p. xxiv.
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INTRODUCTION 73
fit le fond de tous ses repas. C’était
un fureteur de ces aventures anecdotiques
dont un homme d’esprit
tire des sujets de pièces, en s’y
chargeant de tous les
rôles. Les paysans de Dufresny sont Dufresny en paysan. On se trouve de l’esprit
en lisant Molière, en lisant Dufresny on craint d’être
un sot ; et comme
c’est
l’espèce
de peur qu’on
pardonne le moins, on se venge du livre en le fermant158.
Un peu plus tard, Lanson, dans une Histoire de la littérature française
qui ferait longtemps autorité, estime que si Molière a été largement imité,
« la comédie
continue
son développement presque comme
s’il
n’eût
pas
existé159 », alors même que les écrivains se sont obstinés à poursuivre le
genre de la comédie
de caractère, à moins qu’ils ne se soient adonnés à
des « bouffonneries sans conséquences160
». Il ne trouve rien de valable
chez Regnard, Dancourt, Baron ou Lesage ; ici encore, Dufresny n’a
même
pas droit à une mention. Il réapparaît toutefois un peu plus tard dans
l’Histoire
de la littérature française classique de Brunetière dans un rapide
traitement de « La Comédie depuis Regnard jusqu’à
Marivaux161 » où il
figure aux côtés de Dancourt, Lesage et Regnard, tenus pour coupables
de la « décadence ou de l’affaiblissement
» de la comédie,
d’où
l’on
peut
à la grande rigueur excepter Le Joueur et Turcaret162.
Brunetière revient un peu plus longuement sur le sujet dans le
Manuel de l’Histoire
de la Littérature française, où il examine la comédie
« depuis Molière jusqu’à
Destouches », c’est-
à-dire Regnard, Dancourt,
Dufresny et Lesage163. Dufresny y est devenu « l’amateur
de jardin et
le dilettante », notable pour avoir été copié par d’autres auteurs plus
prestigieux, dont Regnard et Montesquieu164. Brunetière ne développe
guère son analyse, se bornant à observer que Dufresny n’a
pas réussi à
« se soustraire à la domination de Molière », même s’
« il y a déjà quelque
chose en lui de Marivaux165 ».
Bien que le ton reste assez semblable, Lintilhac consacre
à la Fin de
Règne un volume de pages plus conséquent
dans son Histoire générale du
158 Nisard, Histoire de la littérature française, op. cit., p. 215-216.
159 Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1902, p. 524.
160 Ibid., p. 24.
161 Ferdinand Brunetière, Histoire de la littérature française classique, 1515-1850, Paris, Delagrave,
1912, t. III, p. 18-28.
162 Ibid., p. 18.
163 Ferdinand Brunetière, Manuel de l’Histoire
de la Littérature française, Paris, Delagrave,
1899, p. 264-274.
164 Ibid., p. 268.
165 Ibid., p. 269.
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74 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
théâtre en France, citant des scènes entières. Il trouve l’esprit
de Dufresny
« souvent exquis à la lecture », « comme
un avant-goût de Marivaux »,
mais qui « ne passe pas la rampe166 » – jugement étrange, vu qu’à
l’époque
on ne jouait plus aucune pièce de Dufresny depuis bien longtemps. Pour
Lintilhac, même les tentatives les plus louables de Dufresny « vers le grand
art » n’ont pas abouti : « tout reste bien menu, sans consistance
suffisante,
avec plus de finasserie que de gaieté, de tarabiscotage que d’esprit167
».
Cette évaluation n’allait
pratiquement pas changer durant près d’un
demi-siècle, en l’absence
de travail d’érudition
sérieux, ainsi que le
déplorait le professeur Jean Vic dans son introduction aux Amusements en
1921168. Lui seul, déjà éditeur des Dominos en 1916, s’intéressa
de près à
Dufresny, publiant cette même année un long essai en deux parties169, où
il argumentait, preuves à l’appui, que Beaumarchais d’une part, et Balzac
d’autre part (mais aussi Lesage, Piron et Goldoni), avaient puisé dans son
oeuvre « de nombreuses et fructueuses inspirations170 ». Démonstration,
minutieusement documentée, imparable, mais qui heurtait l’habitude
fortement ancrée de dénigrer les minores (ou proclamés tels) pour mieux
élever les gloires nationales. Les efforts de Vic, relayés par Paul Gavault
à l’Odéon
(mises en scène des Dominos, du Jaloux honteux et de L’Esprit
de contradiction
en 1916-1920) ne parvinrent pas à inverser la tendance ;
le discours critique et historique resta inchangé.
En 1949, par exemple, Van Tieghem passe de Molière (qui « éclipse
tous les autres auteurs comiques
de son temps » même si « ceux-ci n’en
ont pas moins obtenu l’audience
d’un
vaste public171 ») aux années
1715-1760, se contentant
de lapidaires références à Regnard (« pas un
grand esprit, ni un grand caractère, mais […] un amuseur adroit172 »),
166 Eugène Lintilhac, Histoire générale du théâtre en France, t. IV, La Comédie : Dix-Huitième
Siècle, Paris, Flammarion, 1909, p. 168.
167 Ibid., p. 177.
168 Dans son introduction aux Amusements, en 1921, Jean Vic note que « Le seul volume relatif
à Dufresny est une thèse allemande d’un
certain Domann (Leipzig, 1904) laquelle est
courte et sans valeur. » (Il s’agit
de Walter Domann, Ch. R. Dufresnys Lustpiele (théâtre
français), Leipzig, Lucka, 1903.) Même s’il
faut faire la part du nationalisme chauvin dans
cette appréciation, le fait reste indéniable.
169 Jean Vic, « Les Idées de Charles Rivière Dufresny. I. Dufresny et Beaumarchais », et « Les
Idées de Charles Rivière Dufresny. II. Dufresny et Balzac », Revue du Dix-Huitième siècle,
1916, no 2, p. 121-242 et no 3, p. 235-253.
170 Vic, Ibid., p. 121.
171 Philippe Van Tieghem, Histoire de la littérature française, Paris, Fayard, 1949, p. 208.
172 Ibid., p. 240.
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INTRODUCTION 75
Dancourt (« toujours agréable à lire, étant entendu qu’il n’a aucune
prétention à s’élever à la grande comédie173
»), et à Dufresny, qu’il
juge
« de moindre prétention encore » que Dancourt ; au moins admet-il qu’il
« brille dans la comédie
d’intrigue,
[…] où le style lâche mais spirituel
a conservé
de la saveur174. »
Pourtant, à la même époque, l’historien
américain Lancaster, dans sa
monumentale rétrospective du théâtre français du xviie siècle175, optait
pour une approche exhaustive qui permettait de se faire une idée, même
approximative, de l’importance
de Dufresny sur la scène comique.
Après
avoir décrit et commenté
en détail toutes les pièces jouées par les Italiens
entre 1682 et 1697, Lancaster observe utilement que celles écrites par
Dufresny seul se caractérisent par leur brièveté et la prépondérance de
l’élément
musical176. Il consacre
ensuite une douzaine de pages à ses
premières comédies
pour le Théâtre-Français, et conclut
qu’il
serait
injuste de juger Dufresny à partir de celles-ci, même si son avis reste
très mitigé sur ce « génie indépendant et indiscipliné » qui « manquait
de jugement et ne parvint pas à mettre dans ses pièces la connaissance
de la vie que lui avaient certainement prodigué ses diverses expériences
et ses centres d’intérêt
très variés177 ». Au moins s’était-
il donné la
peine d’examiner
les oeuvres en détail, ce que très peu de critiques et
d’historiens
français des trois premiers tiers du xxe siècle avaient jugé
nécessaire de faire. Dans Sunset, qui traite de la période 1700-1715, il
consacre
un chapitre entier à Dufresny, « auteur talentueux, ne cédant
jamais à l’adversité
», « à bien des égards en avance sur son temps », et
dont les pièces, estime-t-il, n’eurent
pas le succès qu’elles
méritaient178.
C’étaient,
à peu de chose près, les conclusions
auxquelles Vic était arrivé
en 1916, sans trouver d’écho
; il faudrait encore attendre une bonne
trentaine d’années
pour qu’un
érudit français fasse de nouveau preuve
d’une
telle lucidité179.
173 Ibid., p. 241.
174 Id.
175 Henry C. Lancaster, A History of French Seventeenth-Century Dramatic Literature (1940),
8 vol., New York, Gordian Press, 1966.
176 Ibid., Part IV, t. II, p. 672. C’est
moi qui traduis.
177 Ibid., p. 767.
178 Henry C. Lancaster, Sunset : a History of Parisian Drama in the last Years of Louis XIV,
1701-1715, Baltimore, the Johns Hopkins Press, 1945, p. 200.
179 Francois Moureau dans son Dufresny auteur dramatique en 1979.
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76 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Dans L’Esprit
de la commedia
dell’arte
dans le théâtre français (1950), le
Suisse Attinger s’intéressa
aussi à la Comédie-Italienne, où il ne voyait
malheureusement qu’une
forme « décadente » de la commedia
dell’arte
;
il n’en
propose pas moins une évaluation de Dufresny beaucoup plus
favorable que celle de ses contemporains
:
Dufresny est inégal, moins maître [que Regnard] de son talent ; mais, quand
il le domine, il est capable des plus charmantes trouvailles. Son vers peut
acquérir une sûreté, son style, un mouvement qui n’appartiennent
qu’à
lui.
Il s’y
mêle souvent une grâce légère et ironique qui annonce le xviiie siècle
et Marivaux180.
Toutefois, vingt ans plus tard, l’Histoire
de la littérature française du
xviie siècle d’Antoine
Adam montra que les mentalités n’avaient
pas
réellement évolué dans l’hexagone
; dans la vingtaine de pages dévolues
à l’ensemble
de la comédie
Fin de Règne (sur cinq volumes), Adam
assimile Dufresny, Dancourt, Regnard et tous leurs confrères
à des
« attardés » d’une
époque classique finissante181, ce qui évite de devoir
déterminer leur spécificité.
Le retour en grâce – tout relatif – de Dufresny intervint en 1969
dans l’Histoire
de la littérature française dirigée par Roger et Payen, qui
consacre
beaucoup plus d’attention
à la période Fin de Règne que les
ouvrages précédents182. Dufresny y a droit à une page et demie, plus
que Dancourt ou Regnard, alors qu’il
était traditionnellement le moins
considéré
des trois. La notice avait été rédigée par Frédéric Deloffre, qui,
dans sa thèse sur Marivaux et le marivaudage183, avait eu l’occasion
de
(re)découvrir tout ce que l’auteur
de La Double Inconstance devait aux
post-moliéresques, et singulièrement à Dufresny, dont il cite quatre vers
de La Réconciliation normande pour appuyer sa démonstration :
Marivaux reprendra le thème de la leçon de coquetterie [de La Coquette de
village] dans L’Apprentie
coquette, sorte d’historiette
insérée dans le Mercure
180 Gustave Attinger, L’Esprit
de la commedia
dell’arte
dans le théâtre français, Neuchâtel, La
Baconnière, 1950, p. 245.
181 Antoine Adam, « La Fin de l’époque
classique, 1680-1715 », [in] Histoire de la littérature
française du xviie siècle, Paris, Éditions Mondiales, 1968, t. V, p. 276-294.
182 Jacques Roger, Jean-Charles Payen et al. Histoire de la littérature française : du Moyen Âge
à la fin du xviie siècle, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1969.
183 Frédéric Deloffre, Une Préciosité nouvelle : Marivaux et le Marivaudage, Paris, Les Belles
Lettres, 1955.
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INTRODUCTION 77
(1719-1720). C’est
dire à quel point il subit l’influence
de Dufresny. Il n’a
plus qu’à
mêler, au langage de la cruauté sèche de celui qu’il
reconnaît pour
son maître, le vocabulaire et le ton de la passion tendre pour humaniser la
comédie
de Dufresny, sans en perdre tout à fait la cruauté implacable. Ce
sera un des secrets du marivaudage184.
Le poncif d’un
Dufresny dilettante et inconséquent avait-il enfin
fait son temps ? On pouvait désormais voir en lui l’instigateur
d’un
nouveau genre de comédie
: inversement à la vision de Brunetière pour
qui Dufresny avait « quelque chose de Marivaux », celle de Deloffre
rétablit la perspective (et la chronologie) où c’est
Marivaux qui a une
dette envers son « maître » Dufresny185.
On aimerait pouvoir affirmer qu’après
1968 la vision étroite et négative
de Dufresny et de toute la comédie
Fin de Règne était définitivement
révolue ; mais le Manuel d’histoire
littéraire de la France, paru en 1969, s’y
conforme
encore186. L’anthologie
scolaire la plus utilisée dans les classes
secondaires françaises jusqu’aux
années 1980, le Lagarde & Michard, dans
le volume qui couvre le xviiie, aborde en vingt-sept lignes les successeurs
de Molière, soit Dancourt, Lesage et Regnard, avec quatre pages
d’extraits
du Légataire et de Turcaret187. De nouveau, Dufresny manque
à l’appel
; la thèse de Moureau, publiée en 1979, ne semble pas avoir eu
beaucoup plus d’impact
que les essais de Vic en 1916.
Pareillement, deux ouvrages parus chez Nathan en 1984, Textes
français & Histoire littéraire : xviiie siècle188, et en 1987, Littérature, textes
et documents189, mettent en avant Regnard et Lesage, au détriment de
tous les autres. C’est
encore Regnard qui domine le volume traitant
du xviie siècle dans les Itinéraires littéraires chez Hatier (1988), avec des
184 Histoire de la littérature française : du Moyen Âge à la fin du xviie siècle, op. cit., p. 453.
185 Sur ce point, voir Judith le Blanc, « Une comédie
aux accents dufresniens », [in]
Pierre de Carlet de Chamblain de Marivaux, Les Acteurs de bonne foi, Paris, Gallimard,
coll. « Folioplus », 2015, p. 109-111.
186 Notice de Jacques Schérer dans le Manuel d’histoire
littéraire de la France, sous la direction
de Pierre Abraham et Roland Desné, Paris, Éditions Sociales, 1969, t. III, quatrième
partie, « Une passion du siècle, le théâtre », p. 299-309. Schérer évoque les Italiens, la
foire, Nivelle de la Chaussée, Crébillon, Regnard et Lesage, mais ne cite les noms ni de
Dancourt ni de Dufresny.
187 xviie siècle : Les Grands Auteurs français du programme, dir. André Lagarde et Laurent
Michard, Paris, Bordas, 1970, p. 34-43.
188 Textes français & Histoire littéraire : xviiie siècle, dir. Dominique Rincé, nouvelle édition
augmentée, Paris, Nathan, 1984, p. 158.
189 Littérature, textes et documents : xviie siècle, dir. Claude Puzin, Paris, Nathan, 1987, p. 334-340.
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78 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
extraits du Joueur ainsi que du Légataire dans un chapitre sur « La Crise
des genres littéraires », où, à part lui, seuls Dancourt et Destouches sont
mentionnés190. L’époque
« de Fénelon à Voltaire » fait l’objet
d’un
volume
distinct dans la série Littérature française chez Arthaud191 (1989), avec un
peu plus de cinq pages allouées à Dancourt, Regnard et Lesage – et,
enfin, Dufresny, dont les comédies
donnent « le plaisir d’apercevoir une
promesse des marquises évaporées de Marivaux192 ». On avait fort peu
progressé…
Enfin, en 1997, La Comédie à l’âge
classique de M. Gilot et J. Serroy
montre que les choses commencent
modestement à évoluer193, en relativisant
l’apport
de Molière, à qui est consacré
un unique chapitre (10 %
du volume), contre
deux pour la Fin de Règne. De plus, le ton a changé :
on parle de l’
« étonnante vitalité » de la comédie
jadis saisie dans la
perspective d’une
décadence, en évoquant des oeuvres et des auteurs
dont il n’avait
guère été question depuis plus d’un
siècle, comme
le
Grondeur de Brueys et Palaprat, Legrand ou Destouches.
La présence effective de Dufresny dans l’univers
du théâtre vivant
s’est
rapidement évanouie au cours du xixe siècle, si bien qu’au
moment
où se mirent en place les grands projets d’histoire
littéraire et théâtrale
française (ceux de la Harpe et de Geoffroy), son oeuvre n’était
presque
plus passible que d’une
approche philologique. Hors de contexte,
il
devenait difficile non seulement de l’apprécier,
mais de la comprendre,
surtout que l’époque
Fin de Règne dans son ensemble pâtissait de préjugés
défavorables. On a vu dans le bref survol ci-dessus que le statut de
Dufresny et sa réputation par rapport à ses principaux contemporains
ont beaucoup varié : faute d’analyses
précises, il devenait de plus en
plus ardu de saisir ce qui caractérise ses pièces par rapport à celles de
Regnard ou de Dancourt ; mais il faut dire aussi que la collaboration
et la concurrence
tendaient à rapprocher leurs oeuvres.
[Il] fut proprement un Homme de transition. J’entends
par là un homme
qui, né à une mauvaise heure, trop tard ou trop tôt, incapable de se dégager
des habitudes anciennes, impuissant à imposer des idées ou des formules
190 Itinéraires littéraires : xviie siècle, dir. Robert Horville, Paris, Hatier, 1988, p. 426-429.
191 René Pomeau et Jean Ehrard, De Fénelon à Voltaire, Littérature Française, dir. Claude
Pichois, 2e éd., Paris, Arthaud, 1989, t. 5, p. 165-171.
192 Ibid., p. 166.
193 Michel Gilot et Jean Serroy, La Comédie à l’âge
classique, Paris, Belin, coll. « Lettres Sup »,
1997.
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INTRODUCTION 79
nouvelles, reflète à la fois deux âges et deux esprits différents […]. C’est
un
rôle lourd et ingrat pour les natures moyennes que le rôle de clore un grand
siècle et d’ouvrir
un grand siècle. […] La ruine de cette brillante renommée
fut rapide et presque complète
[…]. Il a eu son heure de célébrité et, génie
intermédiaire, avait-il droit à goûter à la gloire pendant plus d’une
heure ? Du
moins a-t-il laissé un nom dans l’histoire
des Lettres, ce qui est quelque chose.
Oui, lui-même, s’il
revenait sur cette terre, je me demande s’il
protesterait
bien haut contre
le jugement de la postérité. Il s’étonnerait
un instant du peu
de bruit que son nom fait aujourd’hui
par le monde après tant de bruit qu’il
a fait ; son inaltérable politesse serait choquée sans doute du peu d’urbanité
dont certains critiques ont usé en le jugeant194 […].
Ce jugement empreint d’une
sympathie triste, rédigé à la toute fin du
xixe siècle, résume bien la destinée de Dufresny – mais il ne s’applique
pas à lui : c’est
la conclusion
d’un
ouvrage sur un de ses contemporains,
Houdar de La Motte, lui aussi affilié au camp des Modernes, lui aussi
auteur occasionnel pour la Comédie-Italienne. Toute une génération a
connu
un sort semblable.
Dufresny, pour sa part, était un brillant styliste – qu’on
lui ait reproché
la fréquence des mots d’esprit
dans ses dialogues dramatiques le
prouverait assez –, maniant la langue en virtuose : Blanc note à plusieurs
reprises sa maîtrise étourdissante du vocabulaire technique, du lansquenet
dans Le Chevalier joueur, de la mode féminine dans Attendez-mois sous
l’orme195
; il aurait pu ajouter celui de la chicane
dans La Malade sans
maladie et La Réconciliation normande. Il se trouve que la mesure de ce
génie était la forme courte, qui trouva son exutoire dans la structure
gnomique des Amusements, dans les chansons et, au théâtre, dans la
comédie
à l’italienne196,
qui se satisfaisait parfaitement de l’accumulation
de scènes autonomes :
Les pièces des Comédiens Italiens n’avaient
pas besoin pour réussir, ni de
conduite,
de moeurs, de caractères, de dénouement, ni même d’intrigue,
pourvu
qu’il
y eût quelques scènes plaisantes, souvent aux dépens des moeurs, et du
bon sens ; le jeu des acteurs, qui étaient excellents, suppléait à tout, et suffisait
pour procurer un succès éclatant à des ouvrages également monstrueux, par
194 Paul Dupont, Un Poète-philosophe au commencement
du dix-huitième siècle : Houdar de La
Motte (1672-1731), Paris, Hachette, 1898, p. 304-305.
195 Blanc, Dancourt, op. cit., p. 224 et 227.
196 Même si, pour des raisons de logistique éditoriale, nous ne pouvions intégrer à ce projet
les pièces « italiennes » de Dufresny, leur lecture reste indispensable à qui veut se faire
une idée complète
des talents de l’auteur
et de son approche du genre comique.
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80 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le fond et la forme. M. Dufresny embrassa avec plaisir un genre de comédie
qui lui convenait
parfaitement. Rien ne l’y
gênait, ses caprices se trouvaient
toujours heureusement placés, et même avec avantage197.
Au Théâtre Français, en revanche, non seulement l’unité
minimale
de la pièce en un acte était la moins valorisée, mais l’on
y préconisait
aussi la fameuse unité d’action
qui obligeait à lier les scènes ; voilà qui
n’était
assurément pas le fort de Dufresny… Il est logique que Regnard,
dont le talent répondait beaucoup mieux à de telles exigences, soit passé
pour le seul vrai « successeur de Molière » jusqu’à
la fin du xixe siècle,
après quoi l’invention
(au sens étymologique) de Marivaux en tant que
« grand auteur du xviiie siècle » relégua tous les autres, collectivement,
dans un oubli d’où
ils ne sont jamais ressortis, et où qualités et faiblesses
des uns et des autres se sont finalement fondues dans un même néant.
Dans le contexte
de son époque, néanmoins, Dufresny s’est
distingué
par sa remarquable polyvalence créative autant que par un non-conformisme
qui lui a valu d’être
rarement en adéquation avec le public
de son temps. Au mitan du xixe siècle, l’historien
Du Casse s’étonnait
d’
« Une chose assez singulière » : « très peu de ses pièces ont réussi de
son vivant, tandis que plusieurs, reprises après sa mort, ont eu alors
du succès198 ». Dufresny fut-il, selon la formule consacrée,
« en avance
sur son temps » ? Disons plutôt qu’il
se situait dans un courant mal
adapté à un univers dramatique focalisé sur la continuation
de l’oeuvre
moliéresque ; tant qu’il
put donner libre cours à ses penchants dans le
cadre du Théâtre-Italien, les problèmes que cela pouvait poser étaient
mitigés par la réception enthousiaste du public de pièces auxquelles on
ne demandait que du divertissement.
Les frères Parfaict, à propos du Négligent, remarquent : « l’on
ne s’aperçoit
que trop » qu’il
« se ressent d’une
partie des défauts » de la comédie
à
l’italienne,
« surtout par rapport à la conduite199
». On peut aujourd’hui
requalifier ces « défauts » en tant que parti-pris légitimes, mais que les
mentalités de l’époque
n’acceptaient
pas de voir appliquer sur la scène du
Théâtre-Français ; il faut surtout comprendre
que Dufresny n’était
pas
juste un nostalgique du Théâtre-Italien qui renâclait aux contraintes
que
197 Parfaict, t. XIII, p. 265-266.
198 Albert Du Casse, Histoire Anecdotique de l’Ancien
Théâtre en France, Paris, Dentu, 1864,
t. 2, p. 173.
199 Parfaict, t. XIII, p. 266.
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INTRODUCTION 81
lui imposait sa collaboration avec la troupe rivale. On le vérifie ailleurs,
comme
lorsqu’il
défendit l’écriture
« galante » dans le Mercure, en réponse
à la lettre d’un
lecteur qui l’engageait
à supprimer cet adjectif du titre,
sous prétexte qu’il
renvoyait à une mode surannée200. Pour Dufresny,
écrire galamment relevait moins du style que d’une
attitude, d’un
souci de
légèreté orientant les auteurs vers les formes courtes et les « petits » genres,
ce qui revenait aussi à ne pas trop se prendre au sérieux : à la pompe et la
grandeur inhérentes à ce que nous appelons aujourd’hui
« classicisme »,
préférer les charmes beaucoup plus évanescents du rococo201. À ses yeux,
faire ce choix n’impliquait
aucun démérite, et il rappelle dans sa préface
inaugurale du Mercure que le « Roy qui sait jeter les yeux sur les plus petites
choses sans perdre de vue les plus grandes, a souvent daigné s’amuser
de
mes ouvrages202 ». Cette revendication du « badinage » qui ne soit pas pour
autant une bagatelle – elle a l’heur
de plaire au roi – fait écho à celle de
la « bigarrure » dans les Amusements ; elle était déjà acceptable – et même
recherchée203 – dans les ouvrages pour lequel il n’existait
pas de modèle
absolument prescrit :
Cette variété dans la brièveté […] satisfait au goût d’une
époque où, selon
le mot de La Fontaine, « la bigarrure plaît ». Aussi le goût de la diversité,
composante
majeure de l’esthétique
mondaine, entre-t-il pour une part décisive,
au tournant du siècle, dans le succès des recueils de pièces détachées : […]
les Diversités curieuses (1694) de Bordelon et les Amusements sérieux et comiques
(1699) de Dufresny […]204.
200 Dufresny, « Avis qu’on
me donne », Mercure Galant, Paris, Daniel Jollet, Pierre Ribou et
Gilles Lamesle, juin-juill.-août 1710, p. 196-204.
201 Je reprends ici l’analyse
de Kim Gladu, La Grandeur des petits genres : L’esthétique
rococo à
l’âge
de la galanterie (1672-1760), Paris, Hermann, coll. « République des Lettres », 2017.
Voir aussi sur ce point François Moureau, Le Goût italien dans la France rocaille. Théâtre,
musique, peinture (1680-1750), Paris, PUPS, 2011. Dès 1916, Vic faisait le rapprochement en
affirmant que la comédie
des Dominos a pour « principal mérite à nos yeux […] d’apparaître
comme
éminemment caractéristique de son temps : elle nous sembla évoquer de façon
très vive les images aimables et poétiques auxquelles le souvenir de la Régence est associé
aujourd’hui.
On dirait d’un
Watteau ou d’un
Lancret en action : et l’on
trouverait
avec difficulté dans les comédies
du même temps – si ce n’est
précisément dans celles de
Marivaux – un ensemble qui exprime mieux la grâce légère du “xviiie siècle” ». Jean Vic,
« Introduction », Les Dominos, comédie
inédite, en un acte et en vers libres, de Charles Rivière
Dufresny, Revue du Dix-Huitième siècle, 1916, p. 306.
202 Dufresny, « Préface », Mercure Galant, op. cit., juin-juill.-août 1710, n. p.
203 Voir Sylvie Requemora-Gros, « Des voyages aux pièces de théâtre de Jean-François Regnard :
une esthétique de la bigarrure », [in] Jean-François Regnard (1655-1709), op. cit., p. 221-234.
204 Bernard Roukhomovsky, Lire les formes brèves, Paris, Armand Colin, 2001, p. 42.
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82 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Néanmoins, la mode n’était
pas encore de mise au Théâtre-Français.
Si elles n’ont
pas toujours réussi, du moins les tentatives de Dufresny
pour engager l’art
dramatique dans de nouvelles directions ont-elles
eu le mérite de constituer
des précédents, qui facilitèrent la tâche aux
générations ultérieures205, résolues à entraîner la comédie
vers toujours
plus de « galanterie ». Lorsqu’il
débute en 1720, Marivaux, né en 1688,
non seulement se sentait libre de tout complexe
moliéresque, mais il a
pu pleinement profiter de la voie ouverte par son aîné.
RAYONNEMENT HORS DE FRANCE206
Moureau a signalé à plusieurs reprises l’intérêt
que l’oeuvre
dramatique
de Dufresny avait suscité hors de France : à propos de L’Esprit
de
contradiction
(1700), il affirme que son « enquête a relevé qu’elle
avait été
particulièrement fêtée dans les pays de langue allemande207 », mais sans
mentionner d’autre source qu’une thèse canadienne208 ; du Faux Instinct
(1707) : « jamais reprise […] à la Comédie-Française, bien qu’elle
ait été
souvent jouée et traduite dans les pays germaniques, plus sensibles, sans
doute, au caractère étrange de la pièce209. »
En fait, la réception de l’oeuvre
de Dufresny dans l’aire
germanique210
s’inscrit
dans le cadre complexe
des relations culturelles
franco-allemandes
au xviiie siècle. Le mouvement de l’Aufklärung
jette alors son
dévolu sur le théâtre qu’il
entreprend de transformer en institution
apte à transporter ses valeurs morales. Il s’agit
de réformer la scène en
s’inspirant
du modèle français qui, à bien des égards, suscite envie et
admiration. Ainsi, dans ses Lettres sur la littérature contemporaine
(1759),
le grand dramaturge Gotthold Ephraim Lessing (1729-1781) constate
amèrement le retard du théâtre allemand sur celui du voisin français :
205 Cf. Vic, introduction aux Amusements, op. cit., p. 37 : « Nous venons de dire que Dufresny
avait le génie de l’invention
: c’est
pour cela qu’il
fut dans sa destinée d’être
“pillé” par ses
confrères.
Regnard avait commencé,
bien d’autres
ont suivi : son théâtre a approvisionné
d’idées
neuves toute une succession d’auteurs
comiques.
»
206 Section rédigée avec la collaboration de Romain Jobez.
207 Moureau, Dufresny, op. cit., p. 72, n. 35.
208 Edward Alan Walker, « Charles Rivière Dufresny (1648-1724), A Critical Study of his
Life and Theatre », Thèse de doctorat (Ph.D.), University of Toronto, 1966.
209 Moureau, Dufresny, auteur dramatique, op. cit., p. 75.
210 Dans laquelle il faut inclure les régions néerlandophones, comme
le montre De Dwarsdryfster.
Kluchtig Blyspel adaptation de L’Esprit
de contradiction
par Pieter Anthony de Huybert van
Kruiningen, publiée à Amsterdam en 1718 (réédité en 1746 et 1784).
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INTRODUCTION 83
Nous n’avons
pas de théâtre. Nous n’avons
pas d’acteurs.
Nous n’avons
pas
d’auditeurs.
[…] Le Français a au moins une scène : c’est
à peine si l’Allemand
a des baraques. La scène des Français fait au moins l’amusement
de tout une
grande capitale, tandis que dans les capitales de l’Allemagne
la baraque est
la risée de la populace211.
Comme il s’agissait
de condamner
les spectacles de « baraques »
foraines et de s’inspirer
de la Comédie-Française, l’accueil
fait aux
pièces de Dufresny aura été forcément sélectif. Leurs premières traductions
sont réalisées dans l’entourage
d’un
professeur de l’université
de
Leipzig, Johann Christoph Gottsched (1700-1766) qui s’était
allié à la
troupe de Caroline Neuber (1697-1760) pour réformer le théâtre : lors
d’une
représentation en octobre 1737 la figure de l’Arlequin
allemand,
le Hanswurst (Jean Saucisse), fut symboliquement bannie de la scène.
Gottsched voulait donc débarrasser le théâtre du bas-comique
en prônant
l’alliance
de l’utile
à l’agréable.
C’est
dans ce sens qu’il
s’inspira
de la France, et notamment de Molière, pour formuler ses principes
réformateurs dans son Essai d’un
art poétique critique pour les Allemands
(1730). Il considérait
que « la comédie
n’est
rien d’autre
qu’une
imitation
d’une
action immorale, dont le ridicule peut divertir le spectateur, mais
aussi également l’édifier212.
»
Entre 1741 et 1745, Gottsched fait paraître plusieurs traductions de
pièces françaises, rassemblées dans les éditions successives du Théâtre
allemand qui constitueront
une grande part du répertoire de la troupe de
Caroline Neuber. Dans le volume de 1742, on trouve les deux premières
traductions de Dufresny : La Joueuse (Die Spielerinn), due à l’élève
de
Gottsched Gottlob Benjamin Straube (?-1774) et L’Esprit
de contradiction
(Die Widersprecherinn), dont s’est
chargée sa propre femme, Luise Gottsched
(1713-1762). La Joueuse fait l’objet
d’une
germanisation consistant
à
transposer son intrigue à Prague dans les cercles aristocratiques de
langue allemande où le vice dénoncé par Dufresny fait rage. Gottsched
s’en
félicite dans sa préface du Théâtre allemand et constate
au sujet de
211 Gotthold Ephraim Lessing, Lettres sur la littérature moderne et l’art
ancien [Briefe, die neueste
Litteratur betreffend, Berlin, 1759-1767], trad. G. Cottler, Paris, Hachette, 1878, 81e lettre,
p. 141.
212 Johann Christoph Gottsched, Essai d’un
art poétique critique pour les Allemands [Versuch
einer Critischen Dichtkunst vor die Deutschen. Leipzig, 1730], cité d’après
Elsa Jaubert, De
la scène au salon. Le modèle français dans la comédie
allemande des Lumières, Paris, PUPS,
2012, p. 30.
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84 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la pièce que « le caractère de la joueuse y est certes poussé aussi loin
que possible ; cependant, dans un tel agencement de circonstances, […]
il ne blesse pas la vraisemblance213. » Quant à L’Esprit
de contradiction,
il « aura sûrement du succès auprès de tous les connaisseurs214.
» D’une
manière générale, Gottsched considère
Dufresny comme
« un auteur
comique
qui n’a
pas été malheureux dans son domaine » et qui « fait
partie des modernes qui ont enrichi le théâtre français, et doit être placé
juste après M. Destouches215 ».
Même si Gottsched place son entreprise éditoriale sous le signe
d’un
mouvement de rationalisation d’un
théâtre respectant les règles,
et notamment celles de la vraisemblance, pour justifier de sa valeur
morale, les traductions suivantes viseront surtout à l’enrichissement
du répertoire. L’effet
de nouveauté vaut ainsi pour la version allemande
d’Attendez
moi sous l’orme
(Warte unter der Ulme auf mich) que donne le juriste
Karl Friedrich Kretschmann (1738-1809). Elle paraît dans un recueil
contenant
des pièces de Fatouville et Regnard et dédié à Franz Schuch
(1716-1763)216. Or ce natif de Vienne est un entrepreneur de spectacles
à succès qui perpétue la tradition du Hanswurst et fait concurrence
à
la troupe de Caroline Neuber. Notons donc que la réforme de la scène
voulue par les intellectuels des Lumières aura surtout contribué
à rendre
légitime l’intérêt
pour les spectacles, voire à favoriser la théâtromanie
d’un
public d’amateurs
éclairés. Un tel phénomène a sans doute permis
d’améliorer
la qualité des traductions au cours du xviiie siècle, ce qui
en retour a fatalement dévalorisé l’entreprise
pionnière de Gottsched.
Lessing, en cherchant à faire carrière comme
auteur dramatique, n’allait
d’ailleurs
pas manquer d’égratigner
la figure du premier réformateur :
« Il savait un peu de français et commença
à traduire ; il entraîna à sa
suite tout ce qui savait rimer et comprenait
“oui, monsieur217” […]. »
Dans les faits, la traduction s’est
professionnalisée à un rythme à
peu près parallèle à celui du développement de l’institution
théâtrale.
Le Faux Instinct (Der Instinkt oder Wer ist Vater zum Kinde ?) paraît ainsi
213 Johann Christoph Gottsched, Théâtre allemand [Die Deutsche Schaubühne, 1741], cité d’après
Jaubert, ibid., p. 48.
214 Id.
215 Id.
216 Warte unter der Ulme auf mich. Ein Lustspiel in einem Aufzuge aus dem franzosischen des Herrn
Düfreny, Berlin, Pauli 1762.
217 Lessing, Lettres sur la littérature moderne, op. cit., 17e lettre, p. 32.
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INTRODUCTION 85
en 1786 dans le dixième et dernier volume d’un
recueil de Théâtre
comique
des Français édité par Johann Gottfried Dyck (1750-1813), à la
fois journaliste, traducteur et libraire qui se tient au courant des nouveautés
parisiennes218. Il dédie cette anthologie au directeur de troupe
Abel Seyler (1730-1800) qui avait participé à l’entreprise
du Théâtre
National de Hambourg (1767-1769) aux côtés de Lessing et, fort de
l’expérience
acquise, contribué
à l’essor
de plusieurs théâtres curiaux où
finit par s’établir
un répertoire allemand. Or c’est
d’abord
l’acculturation
du modèle diderotien par Lessing qui permettra son développement par
l’intermédiaire
de la tragédie bourgeoise, occultant pour une large part
la question du comique
et plongeant dans un oubli progressif le théâtre
de Dufresny et ses contemporains.
Dans sa Dramaturgie de Hambourg
(1767-1679), où Lessing rend compte
de son expérience dans la ville
hanséatique, tout en s’efforçant
de théoriser un modèle théâtral libéré
de l’influence
française, Dufresny n’occupe
qu’une
place anecdotique.
Son nom est mentionné à l’occasion
de la représentation du Joueur de
Regnard alors que Lessing discute de la paternité de l’oeuvre
:
Cette pièce est sans aucun doute la meilleure qu’ait
écrite Regnard, mais
Rivière du Fresny qui, peu après, mit également un joueur sur la scène,
en revendiqua l’invention.
[…] Si c’est
Regnard, sachons-lui gré d’avoir
pu
abuser de la confiance
de son ami ; il s’est
emparé de la matière, mais pour
notre plus grand bien, prévoyant que l’autre
la maltraiterait. Eût-il été plus
scrupuleux que nous aurions eu un bien misérable Joueur219.
Lessing trace donc en filigrane un portrait de Dufresny assez peu
flatteur, mais qui reflète la portée, réelle et somme toute limitée, de son
oeuvre sur les scènes allemandes.
Dans le premier tiers du xixe siècle, une encyclopédie théâtrale
allemande rend ainsi compte
de Dufresny :
Dufresny […] était un dessinateur, poète, superviseur des jardins royaux et
fondateur de la manufacture royale de glaces. Contemporain de Molière et
Regnard, il eut la bonne fortune de plaire au public, bien qu’on
ne puisse
guère le comparer
ni à l’un
ni à l’autre.
La facilité de son talent le conduisit
218 Der Instinkt oder Wer ist Vater zum Kinde ? [in] Komisches Theater der Franzosen. Für die
Deutschen, éd. Johann-Gottfried Dyk, Leipzig, Dykischen Buchhandlung, 1786, t. 10.
219 Gotthold Ephraim Lessing, Dramaturgie de Hambourg, [Hamburgische Dramaturgie,
Hamburg und Bremen, 1767-1769], trad. J.-M. Valentin, Paris, Les Belles Lettres, 2011,
14e livraison, p. 87.
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86 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
à ne travailler que légèrement et de manière désinvolte. En dépit de revenus
considérables,
il se montra souvent incapable d’assurer
sa subsistance, et fit
même un fort étrange mariage dont Le Sage s’est
moqué dans son Diable
boiteux. Sa blanchisseuse lui ayant demandé de régler l’intégralité
de sa note
parce qu’elle
avait besoin d’argent
pour se marier, il s’informa
plus amplement
et, découvrant que la jeune femme avait 200 ducats, il lui proposa
de l’épouser
pour apurer sa dette. […] Son Théâtre français en six volumes
fut d’abord
édité en 1731 à Paris ; ainsi apparurent des oeuvres de qualité,
39 comédies
et opéras-comiques
(1742), puis des OEuvres choisies avec une
biographie (Paris 1810, en 2 volumes)220.
On retrouve ici encore la prépondérance de l’anecdote
du mariage,
l’approximation
des données bibliographiques, la mise en avant des
multiples activités de Dufresny, la « légèreté » de son talent et son
dilettantisme – bref, tout ce qu’on
pouvait lire en France à la même
époque. En revanche, la mention de son succès est notable : elle montre
que, même à l’étranger,
Dufresny pouvait être tenu pour un dramaturge
sans prétention sur le plan littéraire, mais apprécié du public.
Dans sa minutieuse étude consacrée
à La réception de la comédie
française
dans les pays de langue allemande (1694-1799), Michel Grimberg recense
un total de 17 traductions de Dufresny entre 1725 (l’année
suivant son
décès) et la fin du siècle221. C’est
autant que Diderot sur l’ensemble
de
la période étudiée (ce qui s’explique
aisément par la différence d’âge
entre les deux auteurs), mais beaucoup moins que Destouches, qui
occupe la deuxième position derrière Molière, avec respectivement
122 et 151 traductions222, ou même de Regnard (41 publications en
allemand). La quantité ne valant assurément pas la qualité, certaines
traductions ont sans doute rencontré plus d’écho
que d’autres,
surtout si
l’on
pense au Théâtre de M. Diderot (1760) publié par Lessing lui-même,
qui a traduit coup sur coup Le Fils naturel et les Entretiens, ainsi que Le
Père de famille et le Discours sur la poésie dramatique. L’ensemble
nourrit
la dramaturgie lessingienne et constitue
une étape du développement
de la tragédie bourgeoise, même si le traducteur finit par remettre
220 Allgemeines Theater-Lexikon, oder Encyklopädie alles Wissenswerthen für Bühnenkünstler,
Dillettanten und Theaterfreunde […] herausgeben von R. Blum, K. Herloßsohn [Carl-Georg-
Reginald Herloss], H(ermann) B Marggraff u. a., Neue Ausgabe, Altenburg und Leipzig,
Pierer, 1839, Band 3, p. 88. C’est
moi qui traduis.
221 Voir Michel Grimberg, La Réception de la comédie
française dans les pays de langue allemande
(1694-1799), Berne, Peter Lang, 1995, p. 63.
222 Ibid., p. 36 et passim.
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INTRODUCTION 87
en cause son inspirateur en plaçant la variété des caractères avant la
condition
des personnages223. Si la question des caractères des personnages
dépasse largement l’étude
de la réception allemande de Dufresny,
elle en explique néanmoins la portée restreinte. Dès lors que la comédie
n’a
plus l’exclusivité
de la caractérisation des personnages, il ne lui reste
plus que la capacité d’enrichir
le répertoire de figures nouvelles. Dans
ce contexte,
seule La Joueuse, traduite du temps de Gottsched, semble
répondre à ces attentes, même si Lessing a par la suite affirmé préférer
la version masculine de Regnard.
Un dernier aspect de la réception allemande de Dufresny consiste
en
l’étude
de la possible réappropriation de certains modèles de personnages
dans le cadre de ce qu’on
pourrait qualifier de transfert culturel.
Elsa
Jaubert en donne un exemple probant avec Le Duc Michel (1750) du
comédien-
auteur Johann Christian Krüger 1723-1750), dont l’intrigue
champêtre semble avoir de forts liens de parenté avec celle de La Coquette
de village de Dufresny224. Cet exemple isolé ne lui permet pourtant pas
de mettre en lumière une implantation durable du type de la coquette
sur les scènes allemandes, et, à la lecture de la pièce de Dufresny, elle
doit par ailleurs concéder
que la coquette ne peut faire l’objet
d’une
caractérisation définitive225. Il nous semble en effet nécessaire de rappeler
la distinction entre l’attribut
même de la coquetterie et le rapport
qu’il
peut entretenir au personnage de la veuve dont on a vu la fortune
dans la comédie
post-moliéresque, et chez Dufresny en particulier. Or
aucun de ces deux éléments de typologie n’a
exercé d’influence
durable
sur le théâtre allemand ; ce sont plutôt les jeunes filles en position de
faiblesse qui intéresseront Lessing dans l’écriture
de la tragédie bourgeoise.
Au vu de cette évolution, on ne peut que constater
les limites
de d’influence
de Dufresny dans les pays de langue allemande tout en
remarquant cependant qu’il
éclaire le rapport complexe
qu’entretiennent
les dramaturges d’outre-
Rhin au théâtre de leurs voisins. À travers
223 Voir Jean-Marie Valentin, Poétique et critique dramatique : la Dramaturgie de Hambourg
(1769) de G. E. Lessing, Paris, Les Belles Lettres, 2013, p. 143.
224 Jaubert, De la scène au salon, op. cit., p. 256.
225 Voir Elsa Jaubert, « Stutzer und Koketten. Die Rezeption der französischen Typen in
der deutschen Komödie der Aufklärung », [in] Deutsch-französische Literaturbeziehungen :
Stationen und Aspekte dichterischer Nachbarschaft vom Mittelalter bis zur Gegenwart, dir.
Marcel Krings et Roman Luckscheiter, Wurtzbourg, Königshausen & Neumann, 2007,
p. 87-96.
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88 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
les traductions, les comédies
de Dufresny eurent une place modeste
mais réelle sur la scène de l’Aufklärung,
à l’écart
des débats théoriques
contribuant
à l’élaboration
d’une
littérature théâtrale nationale, qui, après
avoir assimilé une large partie du répertoire français du xviiie siècle,
s’en
éloigna de manière critique.
Si donc aucun historien ou critique n’a
jamais cru devoir élever
Dufresny au sommet absolu de l’art
dramatique, on voit que les appréciations
ont varié sensiblement d’un
pays à l’autre
et d’une
époque à
l’autre.
En 1731, D’Alençon,
qui édite ses oeuvres, le tient en haute
estime, comme
une bonne partie de ses contemporains,
alors que cette
même année – fait inusité – sa comédie
Le Faux Sincère lui vaut, à titre
posthume, un dernier beau succès. En 1748, l’avis
des frères Parfaict
reste plutôt bienveillant, quoique lucidement critique ; en 1772, Cailhava
de l’Estendoux
ne trouve plus grand-chose de positif chez celui qu’il
considère,
au mieux, comme
l’un
des fades épigones de Molière :
Regnard, Dufresny, Palaprat, Brueys et Dancourt travaillaient tous en même
temps. Nous les aurions sans cesse confondus,
si nous eussions suivi la date
de leurs pièces. J’aime
mieux les placer dans mon ouvrage tels que je crois
les voir sur le Parnasse. Regnard doit selon moi, occuper la droite de Molière,
Dufresny la gauche, etc.226
On a vu qu’à
la toute fin du xviiie siècle, chez la Harpe, la descente
aux Enfers est accomplie ; mais à cette époque, les pièces de Dufresny
n’étaient
quasiment plus jouées, et son théâtre bascula alors définitivement
dans le champ littéraire, où les faiblesses de construction,
de
« conduite
», d’unité,
devenaient rédhibitoires. Que ces comédies
aient
pu, en leur temps, « passer la rampe », et parfois fort brillamment,
n’entrait
plus en ligne de compte
: de cette méprise qui, depuis plus de
deux siècles, obère les « études théâtrales », Dufresny est assurément
l’une
des plus pitoyables victimes.
Guy Spielmann
226 Cailhava de l’Estendoux,
De l’Art
de la comédie,
op. cit., t. IV, p. 85, n. 1.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Dufresny et la
musique », Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 89-
107
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0089
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
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Tous droits réservés pour tous les pays.
DUFRESNY ET LA MUSIQUE
LA MUSIQUE COMME
SOURCE DE RENOUVELLEMENT
DE LA COMÉDIE
POST-MOLIÉRESQUE
La création de la Comédie-Française, en 1680, parachève une politique
de centralisation de la vie théâtrale parisienne fondée sur un système de
privilèges qui prévoit une stricte répartition des pratiques dramatiques
selon les scènes : tandis que la Comédie-Française est, en principe, la
seule troupe à pouvoir jouer des pièces en français dans la capitale
ainsi qu’à
pouvoir exploiter les auteurs du répertoire (au premier rang
desquels Molière, Corneille et Racine), l’Académie
royale de musique,
confiée
à Lully en 1672, dispose de l’exclusivité
des spectacles utilisant
plus de deux chanteurs et six instrumentistes. À cela s’ajoute
que la
Comédie-Française n’est
pas autorisée à recruter des chanteurs ou danseurs
professionnels, mais qu’elle
doit les trouver au sein même de sa
troupe1. Dans ce contexte
de contrôle
accru du pouvoir politique sur
la vie théâtrale, qui vise à compartimenter
les pratiques dramatiques
selon les scènes, la Comédie-Française peine à trouver sa voie.
Le renouvellement du genre comique
se trouve en effet doublement
entravé : par le poids du répertoire d’une
part, par les restrictions imposées
par le privilège de l’Opéra
d’autre
part. Comme Dufresny s’en
fait
ironiquement l’écho
dans le prologue du Négligent, à travers la bouche du
poète, le répertoire s’use
et les auteurs peinent à s’affranchir
du modèle
moliéresque : « Tant pis pour moi de ce qu’il
y a eu un Molière ; et plût au
ciel qu’il
ne fût venu qu’après
moi […]. Molière a bien gâté le Théâtre2. »
1 Sur les relations institutionnelles entre la Comédie-Française et l’Opéra,
voir Jules Bonnassies,
La Musique à la Comédie-Française (Paris, Baur, 1874) et La Comédie-Française, histoire
administrative, 1658-1757 (Paris, Didier, 1874).
2 Le Négligent, prologue, sc. 3 ; voir supra, p. 16.
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90 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Dufresny dénonce également les contraintes
que le privilège de l’Opéra
fait peser sur la Comédie-Française. Par l’entremise
de Gusmand, un
maître d’hôtel
qui se pique d’être
maître de musique, il déplore dans
Le Double Veuvage : « nous n’avons
dans ce château, ni musiciens, ni
danseurs, et […] il nous est défendu d’en
prendre en ville3 ». Ce qui est
d’autant
plus ironique que les successeurs de Lully souffrent tout autant
que ceux de Molière lorsqu’il
s’agit
de trouver une inspiration nouvelle, à
en croire ce même Gusmand qui entre en scène en fredonnant ces mots
(où l’on
peut supposer que les « la, la, la, la » qu’il
chantonne reprennent
les airs de Lully les plus en vogue à l’époque)
:
gusmand
La, la, la, la, cela ne vaut rien morbleu ; ne trouverai-je point quelque idée
toute neuve ?… lentement. La, la, la, la, non, ce début-là est dans Lully… La,
la, la, la, la, la. Lully encore… La, la, la, la… encore Lully ; quoi Lully partout,
de quelque côté que je me tourne… Je suis bien malheureux de n’être
venu qu’après
lui, car parce que j’ai
dans la tête tout ce qu’il
a fait de beau,
on dit que je le pille4…
Tout se passe comme
s’il
était aussi difficile pour les auteurs de la
génération post-moliéresque d’écrire
à « l’ombre
de Molière5 », que
pour les compositeurs
de la génération post-lullyste de composer
après
le Florentin. Autrement dit, l’ombre de Molière peut en cacher une
autre : en l’occurrence, celle de Lully.
En dépit de la politique des privilèges, les scènes parisiennes
sont pourtant loin d’être
étanches les unes aux autres. Les interdits
sont sans cesse contournés
ou violés, et l’on
assiste, à la fin
du règne de Louis XIV, à une « musicalisation de l’ensemble
des
genres dramatiques6 ». La Comédie-Française n’est
pas en reste :
alors qu’elle
traverse dès ses débuts une triple crise (de créativité,
de popularité, de légitimité7), elle mise sur la musique et sur la
danse pour renouveler ses pratiques et reconquérir le public. Malgré
les ordonnances royales, les Comédiens n’hésitent
pas à gonfler les
effectifs de leur orchestre et à employer des danseurs externes aussi
3 Dufresny, Le Double Veuvage, III, 7.
4 Ibid., I, 7.
5 Titre d’une
comédie
de Brécourt (1674).
6 Spielmann, Le Jeu de l’ordre
et du chaos, op. cit., p. 123.
7 Voir Jeanne-Marie Hostiou, Les Miroirs de Thalie, op. cit., notamment p. 204-214.
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 91
bien pour reprendre les intermèdes des anciennes comédies-
ballets de
Molière, que pour créer d’importants
divertissements, comme
dans
Les Trois cousines de Dancourt et Gillier (1700), l’un
des plus grands
succès de la période Fin de Règne dans le registre comique,
et qui,
selon les Frères Parfaict, « a plus la forme d’un
joli opéra-comique
que d’une
comédie8
». L’enjeu
économique de cette musicalisation du
répertoire n’est
pas négligeable : car si les divertissements coûtent
cher, ils peuvent aussi rapporter gros9. Dans le nouveau prologue de
L’Inconnu10,
Dancourt évoque la nécessité d’intégrer
la musique et
la danse sous peine de « fermer boutique11 ». Les auteurs, en collaboration
avec les compositeurs
et les chorégraphes employés par la
Comédie-Française, élaborent ainsi des stratégies de résistance pour
réinventer l’esthétique
de la comédie
en s’adaptant
à cette nouvelle
passion du public.
Trois voies se dégagent pour répondre à la vogue et à la concurrence
de l’opéra
au sein du théâtre parlé, aussi bien chez les Français que chez
les Italiens : celle des divertissements et intermèdes qui donnent à la
musique et à la danse toute leur place dans le déroulement des séances
théâtrales, modèle florissant à partir des années 1690 ; celle de la satire
de l’opéra
qui passe par une « thématisation de la musique12 » et multiplie
notamment sur scène des figures de musiciens ainsi que de fous
et de folles d’opéra
(dans la lignée des Fous divertissants de Raymond
Poisson, créée avec grand succès, en novembre 1680, par la nouvelle
troupe de la Comédie-Française13) ; celle enfin de la parodie, par laquelle
8 Parfaict, XIV, p. 179.
9 Jacqueline Razgonnikoff, « Le prix des divertissements : poids du ballet dans le budget
de la Comédie-Française au dix-huitième siècle », [in] Art et argent en France au temps des
Premiers Modernes (xviie et xviiie siècles), dir. Martial Poirson, Oxford, Voltaire Foundation,
2004, p. 131-156.
10 « Des pièces d’agrément
sans danse, sans musique ? Autant vaut fermer boutique. »
Crispin dans le nouveau prologue de L’Inconnu
de Dancourt (Comédie-Française, 21 août
1703), [in] Les OEuvres de théâtre de M. d’Ancourt.
Nouvelle édition, revue et corrigée. Paris,
Aux dépens des Libraires associés, 1760, t. VIII, p. 160.
11 Sur les rapports entre Comédie-Française et Opéra et l’analyse
de ce prologue, voir Jeanne-
Marie Hostiou, « La Comédie-Française, institution ou entreprise ? », Revue d’Histoire
du
théâtre, 2014-I, no 261, p. 35-46.
12 Bénédicte Louvat-Molozay, Théâtre et Musique. Dramaturgie de l’insertion
musicale dans le
théâtre français (1550-1680), Paris, Champion, 2002, p. 529.
13 Voir Judith le Blanc, Avatars d’opéra.
Parodies et circulation des airs chantés sur les scènes
parisiennes (1672-1745), Paris, Garnier, 2014, p. 63-67.
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92 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la comédie
devient la caisse de résonance d’une
« boulimie musicale14 »
dont elle (se) joue. Alors que les airs à la mode des nouveaux opéras sont
sur toutes les lèvres, railler l’opéra
(par la satire ou la parodie) témoigne
ainsi d’une
tentative pour rallier l’opéra15
: c’est-
à-dire pour s’emparer
des clefs de son succès et se les approprier, fût-ce en empruntant des
chemins de traverse.
DUFRESNY, MUSICIEN-DRAMATURGE
C’est
dans ce contexte
que Dufresny, qui « aimait la musique et savait
trousser les petits airs qu’on
trouve souvent à la fin de ses pièces16 », écrit
pour le théâtre. Sur les dix-neuf titres qu’il
livre à la Comédie-Française,
pas moins de neuf comportent
des moments musicaux, chansons ou
divertissements. Si la part musicale est relativement modeste dans Le
Négligent, Sancho Pança et Le Faux instinct (quelques airs chantés), elle
occupe, avec la danse, une large part dans ses comédies
à divertissement
comme
Attendez-moi sous l’orme,
La Noce interrompue et Le Double Veuvage.
Sensible à la voie ouverte par les deux petites comédies
de L’Opéra
de village
(Dancourt, 1692) et de Je vous prends sans vert (Champmeslé et La Fontaine,
1693), qui offraient un prototype de divertissement final chanté et dansé,
Dufresny participe à l’acclimatation
à la Comédie-Française d’un
genre
déjà largement pratiqué par les Italiens. Attendez-moi sous l’orme
(1694)
apporte ainsi une nouveauté importante : pour la première fois, la comédie
s’achève
en musique (alors que les deux pièces précédentes se terminaient
par une ultime réplique déclamée). La dernière scène met également en
place trois des composantes
qui caractériseront par la suite le divertissement
final : la chanson à couplets, le refrain chanté en choeur et le finale collectif
chanté et dansé. Autant d’ingrédients
qui se retrouveront formalisés, peu
14 Anne-Madeleine Goulet, Poésie, musique et sociabilité au xviie siècle. Les Livres d’airs
de
différents auteurs publiés chez Ballard de 1658 à 1694, Paris, Champion, 2004, p. 426.
15 Voir Jeanne-Marie Hostiou, « Parodies d’opéra
et renouvellement du théâtre comique
chez
les héritiers de Molière », [in] Parodier l’opéra.
Pratiques, formes et enjeux, dir. Pauline Beaucé
et Françoise Rubellin, Montpellier, Espace 34, 2015, p. 13-32.
16 Maurice Barthélémy, « Dufresny, Charles La Rivière », [in] Dictionnaire de la musique en
France aux xviie et xviiie siècles, dir. Marcelle Benoît, Paris, Fayard, 1992, p. 250.
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 93
de temps après sous l’appellation
de « vaudeville17 », désignant en l’occurrence
la chanson à couplets que les acteurs chantent à tour de rôle sur un
seul et même air, et qui termine ces divertissements. Ces divertissements
à vaudeville seront la marque de fabrique des petites pièces en un acte
créées par Dancourt et Gillier sur la scène du Français. Le divertissement
final de La Noce interrompue, avec sa noce de village répartie sur les trois
dernières scènes de la comédie,
n’en
est pas moins original et déploie à son
tour airs chantés et dansés, dans la même veine que les divertissements
des « dancourades » telles que Les Vendanges de Suresnes (1695), Le Moulin
de Javelle (1696) ou Le Charivari (1697).
Comment expliquer cette tendance ? Dufresny était connu
pour ses
talents de chansonnier. Il aimait la musique et avait une grande facilité
à composer
des chansons, aussi bien pour la scène qu’en
dehors de
tout contexte
dramatique. Il était reconnu également pour ses talents
d’interprète
: malgré son peu de voix, selon la Palatine18, il est salué
par d’Alençon
pour « l’intelligence
et le goût avec lesquels il chantait
[ses airs] » ainsi que « la fécondité de son génie [qui] lui en faisait varier
les chants toutes les fois qu’on
l’engageait
à les exécuter19 ». À en croire
Dufresny lui-même, il aurait été l’auteur
prolifique d’une
centaine de
chansons, suffisamment connues
et souvent chantées pour qu’il
se plaigne
d’en
entendre trop souvent « estropier les airs et les paroles20 ». Malgré
son intention déclarée21, Dufresny ne prit pourtant pas la peine de réunir
ces chansons pour les publier lui-même. Une partie de ces airs se trouve
donc publiée22, régulièrement mais de façons éparse, dans le Mercure
17 Terme polysémique datant du Moyen-Âge, et dont le sens a considérablement
évolué.
Voir Guy Spielmann, « Le vaudeville, de la chanson au théâtre (xive-xviiie siècles) »,
[in] Le Vaudeville à la scène, dir. Violaine Heyraud et Ariane Martinez, Grenoble, UGA
Éditions, 2015, p. 19-28.
18 « Quoiqu’il
n’ait
guère de voix, il chante juste et fait d’amusantes
chansons qu’on
aime
à entendre. » Correspondance de la Palatine citée par F. Moureau (Dufresny, auteur dramatique,
op. cit., p. 48).
19 D’Alençon,
« Avertissement », op. cit., p. 13.
20 « J’ai
fait depuis dix ou douze ans plus de cent chansons, et depuis dix ou douze ans j’ai
la patience d’en
entendre estropier les airs et les paroles. Ce n’est
pas manque d’affection
pour mes ouvrages, mais j’ai
toujours été aussi paresseux de les écrire que de les chanter. »
(« Article burlesque », Mercure galant, Janvier 1711, p. 269.)
21 Dans le Mercure galant de juin-juill.-août 1710, il évoque le « dessein » qu’il
a eu « de
faire imprimer dans un seul volume » les chansons qu’il
donnera de mois en mois dans
son Mercure (p. 142).
22 Sur les chansons et vaudevilles de Dufresny, selon qu’ils
sont composés
pour la scène
ou publiés dans le Mercure galant, voir François Moureau, « Bibliographie des chansons
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94 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
galant23 ainsi que dans divers recueils de chansons, puis compilée
par
d’Alençon
dans le dernier volume des OEuvres en 173124. Plusieurs de
ces chansons ont connu
une heureuse postérité. Elles constituent
parfois,
comme
pour Sancho Pança ou Le Jaloux masqué, la principale trace
de pièces dont le texte a été perdu. Certaines, qu’elles
soient extraites
de comédies
(Attendez-moi sous l’orme)
ou aient été publiées dans un
Recueil d’airs
sérieux et à boire (Un sot qui veut faire l’habile25)
circulent et
se retrouvent sous forme de timbres dans le répertoire en vaudevilles
de l’époque,
forain ou italien. Ce passage au statut de vaudevilles, airs
populaires sur lesquels on greffe des paroles inédites, va souvent de pair
avec un passage à l’anonymat.
D’autres
– des airs comiques,
à boire,
badins (voire légèrement licencieux) ou tendres – se trouvent encore
dans certains chansonniers du xixe siècle, et connaissent
une diffusion
qui dépasse de loin celle du théâtre de Dufresny. On en prendra pour
preuve ce bref compte
rendu anonyme de deux ouvrages sur le thème
du baiser, paru en 1876 dans l’hebdomadaire
new-yorkais The Nation,
où le rédacteur s’étonne
de ne pas trouver « la mignonne petite bluette
de Dufresny26 » (il s’agit
sans doute de « Philis plus avare que tendre »,
un des « tubes » de la chanson pastorale27).
S’il
composait
donc ses airs, il n’était
pourtant probablement pas
capable d’établir
une partition utilisable par les musiciens. En atteste
par exemple son Impromptu de Villers-Cotterêts28, une oeuvre musicale
et des vaudevilles mis sur le théâtre par Dufresny » (dans Dufresny, auteur dramatique,
op. cit., p. 470-473) et « Bibliographie des chansons et vaudevilles du Mercure » (dans Le
Mercure galant de Dufresny (1710-1714) ou le journalisme à la mode, op. cit., p. 104-113).
23 Par exemple « Le Carillon », publié avec la musique dans le Mercure galant, novembre 1711,
p. 112-118 (et de nouveau avec le titre « Le Carillon de M. Dufresni » dans le Mercure de
France de décembre 1725, 2e vol., p. 3063-3064). Sur ce sujet, voir Le Mercure galant de
Dufresny, op. cit., p. 41-49.
24 Le recueil Briasson 1731 en reproduit vingt-trois au t. VI, p. 258-298, avec la musique
à la suite.
25 On trouve par exemple ce timbre pour décrédibiliser le magicien Isménor dans la scène 6
d’Arlequin
Dardanus de Favart, Panard et Parmentier (Comédie Italienne, 1740).
26 The Nation : A Weekly Journal, Jan. 13, 1876, p. 35 : « We notice with surprise that both books
omit Dufresny’s
dainty little lyric. »
27 « Philis plus avare que tendre » (« L’Avaricieuse
») figure par exemple dans Chants et
chansons populaires de la France, 2e série, Paris, Delloye, 1843, n. p., dans La Fleur des
chansons populaires, Paris, Delarue, 1857, p. 231, et dans Bergerettes : romances et chansons
du xviiie siècle, éd. Jean-Baptiste Weckerlin, Paris, Heugel, 1870, p. 33-35.
28 Sur cette pièce, publiée pour la première fois dans les OEuvres de 1731, voir François
Moureau, « Une oeuvre oubliée, L’Impromptu
de Villers-Cotterêts », [in] Jean-Joseph Mouret et
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 95
de plus grande envergure, où l’on
retrouve par exemple le motif du
« doux veuvage29 », cher à Dufresny, mais dont la partition est due à Jean-
Joseph Mouret. À en croire les frères Parfaict, « les airs [d’Attendez-
moi
sous l’orme]
sont de M. Dufresny », mais ils ont été « notés, et mis en
mesure par M. Grandval le père30 ». De même, Lecerf de La Viéville,
indique que Dufresny, qui est l’auteur
de « plusieurs jolis airs qu’il
a mis dans ses comédies
», avait pour coutume de venir les « chanter
à Grandval, afin que celui-ci les notât31 ». Doué d’une
bonne oreille,
Dufresny n’avait
sans doute pas la formation technique lui permettant
d’écrire,
par exemple, une basse continue
ou des symphonies de danses
à quatre parties, destinées à être exécutées par l’orchestre
de la Comédie.
L’originalité
des divertissements musicaux qui parsèment les comédies
de
Dufresny doit donc aussi aux collaborations fructueuses que ce dernier
a pu entretenir avec des musiciens comme
Nicolas Racot de Grandval
pour Attendez-moi sous l’orme,
Le Jaloux masqué et Le Double Veuvage, et
Jean-Claude Gillier pour La Noce interrompue, L’Amant
masqué et La
Joueuse32. Chacun de ces deux compositeurs
était d’ailleurs
parfaitement
rompu à l’écriture
de divertissements pour le théâtre.
Le premier, Nicolas Racot de Grandval (1676-1753), fils de comédiens
de province, claveciniste et organiste, s’était
rapproché du Théâtre-Français
au début des années 1690, composant
jusqu’en
1751 la musique d’une
quarantaine de pièces, dont les divertissements de L’Opéra
de village
(1692) et de La Baguette (1693) de Dancourt, en collaboration avec Raisin
l’aîné,
lui-même comédien
et musicien. Les registres indiquent qu’il
était
également employé en tant que claveciniste pour jouer la basse continue
des airs chantés pendant les représentations. Ses compositions
semblent
le théâtre de son temps, C.A.E.R. VXIII, Genève, Minkoff, 1983, p. 39-58, ainsi que notre
édition dans le troisième volume de ce Théâtre français.
29 Le divertissement prend la forme d’un
dialogue entièrement chanté où Licidas vante les
bienfaits du vin tandis que sa femme tente de le rappeler à ses devoirs conjugaux,
au
cours d’une
querelle où chacun des époux en vient à souhaiter un « doux veuvage ».
30 Parfaict, t. XIII, p. 378.
31 Jean-Laurent Lecerf de La Viéville, Comparaison de la Musique italienne et de la Musique
française, 2e éd., Bruxelles, Foppens, 1705 ; Genève, Minkoff reprints, 1972, seconde partie,
quatrième dialogue, p. 102. Voir l’édition
récente de Laura Naudeix dans La Première
Querelle de la musique italienne, 1702-1706, Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 491.
32 Une note contenue
dans le recueil manuscrit Théâtre Français, précise ainsi, à la fin de la
partition de La Noce interrompue, que la musique est de « Mr. Gillier hors le chant qui est
de Dufresny. » Ms. Théâtre Français Tome II, Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française,
6R5, p. 240.
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96 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
avoir été particulièrement appréciées, puisque les airs de Je vous prends
sans vert, du Jaloux masqué et d’Attendez-
moi sous l’orme
ont fait l’objet
d’une
publication par Christophe Ballard, et qu’il
contribua,
quelques
années plus tard, au succès des trois comédies
de Nicolas Boindin, Les
Trois Gascons, Le Bal d’Auteuil
et Le Port de mer, dont les airs de chant
et de danse sont à nouveau édités par Ballard dans le célèbre Recueil
d’airs
sérieux et à boire de différents auteurs. Compositeur de plusieurs
cantates françaises, Grandval s’est
également illustré par la publication
de poèmes et pièces de théâtre, ainsi que par son Essai sur le bon goût en
musique (1732).
Le second collaborateur musical de Dufresny, Jean-Claude Gillier
(1667-1737), est une autre figure incontournable dans l’histoire
de la
musique de scène à la fin du xviie siècle et au début du xviiie siècle.
Il est lui aussi l’auteur
d’un
très grand nombre de divertissements,
aussi bien pour les Français que pour les Italiens, puis pour la Foire,
et même pour les théâtres anglais. Sa carrière de compositeur
à la
Comédie-Française avait débuté en 1694 avec le divertissement de
La Sérénade de Regnard, et il aurait, d’après
Titon du Tillet33, intégré
l’orchestre
pour y jouer de la basse de violon. Jusqu’en
1714, lorsqu’il
abandonna le Français pour rejoindre les théâtres de la Foire, Gillier
collabora à plus de trente spectacles, avec une incursion du côté
des Italiens en 1695 (pour Le Retour de la Foire de Bezons et La Foire
Saint-Germain de Regnard et Dufresny). Collaborateur privilégié de
Dancourt, Gillier se spécialisa notamment dans la composition
de
la musique des dancourades, sans négliger toutefois les oeuvres de
plus grande envergure, comme
Les Trois Cousines du même Dancourt
(trois intermèdes) ou L’Inconnu,
Les Amants magnifiques et Circé, pièces
reprises avec de nouveaux intermèdes respectivement entre 1703 et
1705. L’obtention
d’un
privilège en 1705 qui autorisait Gillier à publier
chez Pierre Ribou ses divertissements gravés sous le titre d’Airs
de
la Comédie-Française, et les copies des divertissements du Charivari,
de L’Inconnu
et des Folies amoureuses effectuées par Philidor, copiste et
bibliothécaire de musique du roi, attestent du succès du compositeur
auprès du public. Sans doute sa musique a-t-elle contribué
de manière
sensible à la fortune des pièces de théâtre qu’elle
accompagnait.
33 Évrard Titon du Tillet, Le Parnasse Français, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1732, p. 698.
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 97
L’EXÉCUTION
MUSICALE DES PIÈCES
DE DUFRESNY À LA COMÉDIE-FRANÇAISE
Comment cette musique de scène était-elle interprétée ? La Comédie-
Française disposait, au tournant des deux siècles, d’un
orchestre d’au
moins six « violons » (soit probablement un effectif de deux dessus, une
haute-contre,
une taille et deux basses), dont les gages sont consignés
dans les frais ordinaires de la troupe. La fonction principale de ces musiciens
employés quotidiennement était de jouer de la musique au début
du spectacle ainsi que dans les entractes durant lesquels on jouait de
la musique à la mode, sans rapport avec l’action
dramatique34. Ce qui
permet d’affirmer
que même les comédies
« parlées » de Dufresny (sans
insertion musicale prévue par le dramaturge) étaient accompagnées de
musique. C’est
précisément à cet usage que fait allusion le personnage
du Marquis à la fin du prologue du Double Veuvage (1702) : « J’entends
les
violons, on commencera
dans peu ». Outre ces « pièces de symphonie »,
les musiciens étaient également appelés à exécuter les intermèdes et les
divertissements qui accompagnaient alors nombre de pièces de théâtre
jouées au Théâtre-Français.
Pour ce qui est de l’exécution
musicale des pièces de Dufresny, les
quelques indications contenues
dans les registres de la Comédie-Française
signalent que les airs chantés étaient accompagnés à la basse continue
par
un clavecin et une basse de violon. Les frais extraordinaires notés pour
Sancho Pança accordent ainsi trois livres à Grandval, pour le clavecin, et un
supplément d’une
livre et dix sols pour Converset, l’un
des musiciens de
l’orchestre,
qui tenait la basse de violon35. Quant aux chansons elles-mêmes,
on sait qu’elles
étaient exécutées, pour cette pièce, par Touvenelle, chanteur
professionnel alors employé par les Comédiens (et que Dancourt met en
scène dans son prologue des Trois Cousines). Pour ce qui est d’Attendez-
moi
34 Voir Matthieu Franchin, « Les entractes musicaux de L’École
des femmes : méthodologie
pour une restitution archéologique », [in] Mettre en scène(s) L’École
des femmes selon les
sources historiques, dir. Mickaël Bouffard, Jean-Noël Laurenti et Bénédicte Louvat-Molozay,
Arrêt sur scène/Scene Focus, no 5, 2016. http://www.ircl.cnrs.fr/productions%20electroniques/
arret_scene/arret_scene_focus_5_2016.htm (consulté
le 25 avril 2021).
35 Bibliothèque-musée de la Comédie-Française, Registre des recettes R31, 30 janvier 1694.
Voir aussi infra la notice de cette pièce.
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98 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
sous l’orme,
bien que les frais extraordinaires de la création ne nous soient
pas parvenus, on sait qu’en
1696 les airs chantés étaient toujours exécutés
par le trio Touvenelle, Converset et Grandval, dans la même disposition36.
Les airs de danse étaient quant à eux exécutés par l’orchestre
des violons
de la Comédie, auxquels étaient parfois ajoutés des instruments à vent
(hautbois, basson), sans clavecin (ce dernier servant uniquement pour la
basse continue
des airs chantés). Pour ce qui est de la danse, il faut encore
mentionner la contribution
de Pierre de La Montagne, attaché à la Comédie
pour la composition
des ballets : c’est
lui qui composa
la chorégraphie
des deux entrées de la dernière scène du Double Veuvage37, signalées dans
le texte par la didascalie « On danse », ainsi que du divertissement, un an
plus tard, du Bailli marquis38.
DUFRESNY ET « LA TENTATION DE L’OPÉRA39
»
Si Dufresny cultive
une prédilection pour la musique, il nourrit aussi
des sentiments ambigus, mêlés de fascination et d’aversion,
à l’égard
de
l’opéra.
En attestent notamment plusieurs de ses écrits non destinés à la
scène. En 1699, le cinquième de ses Amusements sérieux et comiques
est tout
entier consacré
à railler l’Opéra.
Adoptant un dispositif narratif où la dénonciation
des ridicules passe par le regard étonné d’un
voyageur découvrant
Paris, et abordant un sujet qui préfigure le pamphlet italien du Teatro alla
moda de Marcello consacré
à l’opéra
vénitien40, il donne une description
piquante de ce « séjour enchanté » où il conduit
son visiteur pour lui faire
36 Bibliothèque-musée de la Comédie-Française, Registre des recettes R38, 6 juin 1696.
37 Bibliothèque-musée de la Comédie-Française, Registre des recettes R46, 14 mars 1702 :
« Au Sr de La Montagne un louis pour les entrées de la pièce 14lt. » À propos de La
Montagne, on pourra consulter
la notice de Nathalie Lecomte, « Pierre de la Montagne »,
[in] Arlequin danseur au tournant du xviiie siècle, Annales de l’Association
pour un Centre
de Recherche sur les Arts du Spectacle aux xviie et xviiie siècles, juin 2005, p. 73-74.
38 Bibliothèque-musée de la Comédie-Française, Registre des assemblées R52(0), 5 mars
1703 : « La compagnie
a accordé au sieur La Montagne pour avoir fait le ballet de La
Princesse d’Élide
et du Bailli marquis 50lt. »
39 Voir le Blanc, Avatars d’opéras.
op. cit., p. 94 et 103.
40 Benedetto Marcello, Le Théâtre à la mode au xviiie siècle [Il teatro alla moda, Venise, 1720],
trad. Ernest David, Arles, Bernard Coutaz, 1993.
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 99
découvrir « des peuples un peu bizarres [qui] ne parlent qu’en
chantant, ne
marchent qu’en
dansant, et font souvent l’un
et l’autre
lorsqu’ils
en ont le
moins d’envie41
». L’année
précédente, en 1698, Dufresny s’amusait
déjà de
la vogue de l’opéra
dans le récit allégorique et pseudo-historique du Puits de
la vérité42, « nouvelle gauloise », qui contenait
une première ébauche d’opéra
miniature – récit détaillé d’un
« petit divertissement en musique, composé
de cinq ou six scènes » et qui « ressemblait à peu près aux scènes de nos
opéras ; mais ce n’était
ni Quinault ni Lully qui l’avaient
composé,
il n’y
en avait point en ce temps-là43 ». Le texte rapporte par le menu les étapes
de ce divertissement. Après une ouverture composée
d’une
« symphonie
de musettes » puis d’une
« marche, moitié guerre, moitié tendresse »,
s’ensuit
une série de scènes tout aussi improbables qu’éclectiques
: d’abord
les disputes de Bellone et d’Hymen
arbitrées par un Druide représentant
le Destin44 ; puis un « divertissement des Heures » (qui n’est
pas sans rappeler
le « choeur des Heures » placé à l’ouverture
de l’acte
IV de Phaéton
de Lully et Quinault) imitant « au naturel toutes les différentes manières
dont les Horloges et les Pendules sonnent les heures » ; puis l’entrée
de
« Plaisirs turbulents » et d’un
Étourdi venant troubler les jeux innocents
des Heures pour leur réclamer de la vitesse et de l’agitation,
opposant à
leur lente symphonie une « danse bizarre sur un air brusque et syncopé » ;
enfin, au terme d’un
duo divergent, calqué sur ceux de l’opéra
et opposant
l’Étourdi
(« Tout est chagrin dans la vie ») à une Heure tranquille (« Tout
est plaisir dans la vie »), l’opéra
se poursuit par « une symphonie si douce
qu’elle
exprimait presque le silence » et s’achève
par un divertissement
chanté par les Plaisirs innocents accompagnés des Heures et d’un
choeur
d’Échos.
Ce récit d’opéra
expérimental, dont on ne peut que regretter
qu’il
n’ait
pas débouché sur une oeuvre complète,
révèle l’extraordinaire
inventivité de Dufresny autant que la fascination mêlée d’irrévérence
que
lui inspirent le genre et la mode de l’opéra45.
41 Amusements sérieux et comiques,
p. 101-102.
42 Le Puits de la Vérité, Histoire gauloise [Paris, M. Brunet, 1698], [in] OEuvres, 1731, t. 5,
p. 111-272.
43 Ibid., p. 206-207.
44 Dufresny y reprenait des vers qu’il
avait déjà placés dans la bouche du Dieu Hymen à l’acte
II
scène 1 de sa pièce italienne des Mal Assortis (1693) : « Je fais le malheur extrême / De la
plupart des humains ; / Mais leur bonheur suprême / Est aussi dans mes mains […]. » .
45 Pour une analyse plus développée de cet opéra du Puits de la Vérité, voir le Blanc, Avatars
d’opéras,
op. cit., p. 102-103.
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100 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
L’obsession
de Dufresny pour l’opéra
trouve à s’exprimer
plus encore
dans son écriture dramatique, où maîtres de musique ridicules (tel
Monsieur Triolet de La Joueuse) côtoient compositeurs
frustrés (tel
Gusmand du Double Veuvage) et autres toquées d’opéra
(à l’instar
de la
Bélise du Négligent ou de la Julie de La Joueuse). Ces personnages hauts
en couleur offrent une voie privilégiée pour insérer de nombreuses
parodies d’opéra.
Dès 1692, Le Négligent contient
trois citations d’opéra
(une d’Atys
et deux d’Armide)
: cette pièce porte ainsi en germe de ce
qui fera la marque de fabrique de son écriture dramatique, notamment
du répertoire qu’il
dédie à la Comédie-Italienne où il sera parmi ses
contemporains
l’auteur
à insérer le plus de parodies d’opéras46.
L’année
1692 est, en l’occurrence,
une année très fertile en parodies d’opéras
puisqu’elle
accueille L’Opéra
de campagne de Dufresny (à la Comédie-
Italienne), auquel répond L’Opéra
de village de Dancourt (à la Comédie-
Française) puis, de nouveau par Dufresny, L’Union
des deux Opéras (à la
Comédie-Italienne). Autrement dit, en 1692, des avatars d’opéras
sont
représentés sur toutes les scènes parisiennes, symptômes d’une
relative
indifférenciation entre les scènes ou tout au moins d’une
contamination
des répertoires les uns par les autres47.
Dans La Joueuse (1709), Dufresny va jusqu’à
enchâsser un opéra dans
sa comédie
– plus exactement, un récit d’opéra,
comme
il le faisait déjà
dans Le Puits de la Vérité. La pièce satirise deux passions à la mode – la
musique et le jeu – qui entrent en concurrence
chez un homme et sa
femme. Le dénouement de l’intrigue
réunit les époux autour d’un
« opéra
du jeu » susceptible de leur offrir un point de rencontre réconciliateur.
Mais ce dénouement met en scène l’écart
qui existe entre le projet
musical du maître de musique, le bien nommé Triolet, et la réalisation
effective de son grand oeuvre, lequel est présenté à l’état
de canevas, de
fantôme ou d’
« opéra fantasmé48 », au conditionnel
:
Opéra du Jeu. Ce serait un poème tragi-comique
; le Théâtre représenterait
le Temple du malheur ; on y verrait le désespoir ; force de joueurs poignardés,
se poignardant ; voilà le tragique cela. Un choeur infernal de jurements
et d’imprécations
: ce choeur-là ferait frémir […] à l’égard
du comique,
les
46 Sur les parodies d’opéras
dans les pièces de Dufresny destinées aux Italiens, voir le Blanc,
Avatars d’opéras,
op. cit., p. 163-174.
47 Voir Judith le Blanc, « Le “Vassal du grand Opéra”, op. cit., p. 283-293.
48 Hostiou, Les Miroirs de Thalie, op. cit., p. 241-246.
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 101
Femmes Joueuses en fourniraient de reste. […] J’oublie
un sacrifice au Dieu
des Brelans […] Mais quel spectacle horrible ! je vois sortir des enfers l’affreuse
Bassette, suivie du Pharaon : Bassette fatale, quatrième Parque filant avec le
pouce la vie ou la mort des aventuriers. […] Comme il nous manque ici des
danses, je fais une entrée de douze dupes […] Que ne puis-je ici vous faire
voir l’opéra
que j’ai
dans la tête ! Vous y verriez du grand, du merveilleux,
du sublime ; car il y aurait un air italien avec un vaudeville. Écoutez bien
mon vaudeville, car c’est
tout ce que vous aurez de mon opéra du jeu. (III, V.)
Au terme de ce récit héroï-comique
qui ressert tous les topoi de la tragédie
en musique (avec force merveilles, choeurs sublimes, changements
de décor, enfers et divertissements dansés), appliqués à l’univers
prosaïque
du jeu, la comédie
s’achève
sur ce constat
déceptif et sur le vaudeville final,
qui se donne comme
un substitut dégradé, mais non moins réjouissant,
de l’opéra
qui ne sera pas représenté, faute de moyens et de préparation.
En 1702, Le Double Veuvage se termine déjà par le morceau de bravoure
d’un
« opéra en raccourci » : mais contrairement
à celui de La Joueuse (qui
est seulement raconté par Triolet), celui-ci est entièrement chanté et dansé
par Gusmand qui l’interprète
en solo faute de disposer des moyens adéquats
pour le représenter49. L’opéra
enchâssé qui achève la comédie
est une
espèce de précipité d’opéra-
minute qui prend la forme d’un
véritable one
man show. Le succès du Double Veuvage est très largement dû à ce morceau
de bravoure final, qui était interprété en 1702 par La Thorillière : « on
chante dans cette pièce une espèce de pot-pourri, en forme de parodie des
opéras, qui fait beaucoup de plaisir, et dont la musique, ainsi que celle du
divertissement est aussi de Dufresny50 ». Les frères Parfaict parlent aussi
de Gusmand : « comme
Musicien il divertit beaucoup, et ce morceau
de caprice, qu’il
qualifie du nom d’opéra
en raccourci, et qu’il
chante à la
fin, est unique51 ». Dans cette scène de théâtre dans le théâtre, parodie
générique et satire sont complémentaires,
car Dufresny vise une double
49 « Un si joli mariage mériterait un divertissement complet
; mais nous n’avons
dans ce château
ni musiciens, ni danseurs, et il nous est interdit d’en
prendre en ville ; contentez-
vous
donc d’une
petite danse, que je vous donnerai tantôt. Nous allons la répéter en votre
présence. […] Puisque nous manquons de musiciens, je vais chanter, moi seul, une espèce
d’opéra
en raccourci. » (III, 7.)
50 Léris, Dictionnaire portatif historique et littéraire des théâtres, op. cit., p. 152.
51 Parfaict, t. XIV, p. 256. Voir aussi Charles de Fieux de Mouhy, Tablettes dramatiques
contenant
l’abrégé
de l’histoire
du théâtre français, Paris, Jorry, 1752, p. 235 : « La pièce est
terminée par une critique de l’Opéra.
Toute la musique qui se trouve dans la pièce est
de l’auteur.
Restée au Théâtre ; on a supprimé le prologue. »
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102 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
cible : d’une
part l’Opéra
en tant qu’institution
et d’autre
part l’opéra
en tant que genre usé, selon le préjugé partagé par beaucoup que les
livrets d’opéras
se ressemblent tous et que ce sont toujours les mêmes
mots, les mêmes topoï, qui reviennent. L’auteur
brasse dans ce morceau
de bravoure tous les lieux communs
qui ont fait le succès des premiers
opéras. Le « génie » de Gusmand consiste
à faire un pastiche musical du
style de Lully et de ses successeurs immédiats avec un art consommé
de
la condensation
et de la concision.
Il place précisément des « roulements »
et des vocalises sur les mots consacrés.
L’opéra
de Gusmand multiplie les
effets de picturalisme musical. Dufresny s’amuse
aussi à passer en revue,
dans un ordre linéaire qui suit la dramaturgie des opéras, tous les passages
obligés qui – à force d’usure
– sont déjà devenus des clichés du genre créé
par Lully, de l’ouverture
à la gloire immortelle, en passant par la scène
de Sommeil aux tons assoupissants et la scène des Enfers. Ce clou de la
représentation est donc une imitation des imitations de Lully, qui joue
sur l’effet
d’accumulation
des clichés52.
L’Opéra,
en tentant de faire taire la musique des théâtres, devient donc
ironiquement source d’inspiration
et objet de comédie
malgré lui. La mode
de l’opéra
détermine un travail formel d’insertion
d’extraits
musicaux à
l’intérieur
de la comédie.
Celle-ci ménage un espace de « jeu » – au sens
propre comme
au sens mécanique du terme –, fondé sur l’alternance
entre
le régime « parlé » et le régime « chanté », donnant à l’opéra
une fonction
dramaturgique qui informe en retour son esthétique. Le travail de ces
auteurs s’apparente
en somme à un travail d’équilibriste
: désir d’user
des procédés de l’Opéra,
tout en proposant une alternative au répertoire
de l’Académie
Royale de Musique. Bien loin d’avoir
disparu en dépit des
restrictions imposées par le privilège de l’Opéra,
la musique continue
donc à jouer un rôle important au Théâtre-Français au tournant des xviie
et xviiie siècles. Elle est déterminante dans la « syntaxe spectaculaire53 »
qui caractérise l’esthétique
Fin de Règne des comédies
du Soleil couchant.
Avec son divertissement final chanté et dansé, Attendez-moi sous l’orme
anticipait de peu ce qui allait devenir la marque de fabrique des comédies
de Dancourt et Gillier, appelées à connaître
un très grand succès sur la
52 Voir la notice du Double Veuvage dans le tome II de la présente édition.
53 Guy Spielmann, « Pour une syntaxe du spectaculaire au xviie et au xviiie siècles », [in]
Les Arts du spectacle au théâtre (1550-1700), dir. Marie-France Wagner et Claire Le Brun-
Gouanvic, Paris, H. Champion, 2001, p. 219-260.
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 103
scène du Français. Sensible aux innovations dramaturgiques et musicales,
Dufresny a agi en précurseur, et son expérience de dramaturge pour les
Comédiens Italiens, qui accordaient eux aussi une large place à la musique
dans leurs comédies,
a sans doute été déterminante de ce point de vue.
Dufresny a finalement aussi contribué
par la bande au développement
de l’opéra-
comique
et de la parodie d’opéra
à travers la réécriture de
certaines de ses oeuvres par Louis Fuzelier, avec qui il avait partagé le
privilège du Mercure (1721-1724). Il existe entre eux une sorte d’affinité
élective ou de convergence
sur la parodie d’opéra54
: à la Foire Saint-
Laurent 1713, Fuzelier donne un Opéra de Campagne55 – s’appropriant
littéralement celui de Dufresny pour la Comédie-Italienne (1692)56.
En septembre 1716 (Foire Saint-Laurent), Fuzelier reprend une autre
comédie
italienne de son aîné, Les Mal-Assortis (1693), récrite en vaudevilles57.
Dufresny aurait-il participé à l’entreprise,
lui qui pratiquait
sans hésiter le recyclage de ses propres comédies
n’ayant
pas rencontré
le succès escompté ? Si Fuzelier se définit comme
le « parrain de
l’Opéra-
Comique58 », Dufresny en est assurément le père symbolique.
Matthieu Franchin,
Jeanne-Marie Hostiou,
Judith Le Blanc
et Guy Spielmann
54 Voir Judith le Blanc, « De Dufresny à Fuzelier, affinités et filiation ? », [in] Le Livre du
monde et le monde des livres, Mélanges en l’honneur
de François Moureau, Paris, PUPS, 2012,
p. 175-190.
55 BNF, Ms. fr. 9335, fo 34-60.
56 Voir Anastasia Sakhnovskaia-Pankeeva, « Théâtre de la Foire et inspiration italienne :
L’Opéra
de campagne et La Parodie de Psyché à la Foire Saint-Laurent 1713 », [in] Ris,
masques et tréteaux. Aspects du théâtre du xviiie siècle. Mélanges en hommage à David Trott, dir.
Marie-Laure Girou-Swiderski, Stéphanie Massé et Françoise Rubellin, Québec, Presses
de l’Université
Laval, 2008, p. 163-193.
57 BNF, Ms. fr. 9335, fo 295-326. Cette pièce inclut, à partir de l’acte
II scène 7, une parodie
d’Alcide
et Déjanire, tragédie en musique de Campistron, Louis Lully et Marin Marais,
créée elle aussi en 1693 et qui venait d’être
reprise le 18 août 1716.
58 Louis Fuzelier, Opéra Comique, 1739, Bibliothèque de l’Opéra,
Fonds Favart, Carton I, C,
6, p. 2.
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104 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
RÉCAPITULATIF DES PIÈCES MUSICALES
DANS LE THÉÂTRE FRANÇAIS DE DUFRESNY
Pièce Nature Auteur(s) Attribution Sources musicales
Le Négligent
(1692)
Airs chantés Dufresny Briasson
1731
(préface)
Briasson 1747
Sancho Pança
(1694)
2 airs chantés
conservés
Dufresny Briasson
1731 et
1747 ;
Recueil
complet
de
vaudevilles
et airs choisis
(1753)
« Venez admirer ma
science » (Mercure
galant, mars 1712,
et Briasson 1731) ;
« Accourez tous pour
rendre hommage »
(Briasson 1747)
Attendez-moi
sous l’orme
(1694)
Chansons et
divertissement
Dufresny
et
Grandval
Parfaict,
Histoire
du théâtre
français
Recueil d’airs
des
comédies
modernes,
Pari s, Bal lard,
1706 – Musique
manuscrite dans
le recueil Théâtre
Français T. II59
Le Jaloux
masqué (1695)
Chansons et
divertissements
Dufresny
et
Grandval
Registres de
la Comédie-
Française
et Briasson
1747
Airs de la comédie
du Jaloux, Paris,
Ballard, 1695 –
Briasson 1747
La Noce
interrompue
(1699)
Chansons et
divertissement
Dufresny
et Gillier
Recueil
manuscrit
Théâtre
Français
T. II*
Recueil d’airs
sérieux
et à boire de différents
auteurs, Paris,
Ballard, 1699 –
Briasson 1731 (t. 1,
cahier séparé inséré
en fin de volume)
– Musique manuscrite
dans le recueil
Théâtre Français T. II.
59 Recueil conservé
à la bibliothèque-musée de la Comédie-Française.
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 105
Le Double
Veuvage
(1702)
Chansons et
divertissement
Dufresny
et
Grandval
Recueil
complet
de
vaudevilles
et airs choisis
(1753)60
Recueil d’airs
sérieux
et à boire de différents
auteurs, Paris, Ballard,
1702 – Briasson 1731
(t. II, cahier séparé, à
la suite de la comédie,
16 p., et t. VI pour
l’air
« Bim bam
bom ») – Air gravé
ajouté (« La fille la
plus sage ») dans
Briasson 1747 à la
suite des autres airs
gravés du Double veuvage
(t. II, p. 17 du
cahier séparé).
Le Bailli
Marquis
(1703)
Divertissement Inconnu Aucune Non publié/perdu
Le Faux
Instinct (1707)
Chanson Dufresny ? Aucune Air « Jean n’est
pas
niais » gravé dans
Briasson 1747, à la
suite des airs gravés
pour Le Double veuvage
L’Amant
masqué
(1709)
Divertissement Gillier Parfaict,
Histoire
du théâtre
français
Non publié/perdu
La Joueuse
(1709)
Chansons et
divertissement
Gillier Parfaict,
Histoire
du théâtre
français
Airs gravés dans
Br ia sson 1747,
tome II, cahier
séparé en fin de
volume, 10 pages
L’Impromptu
de Villers-
Cotterêts (1722)
Églogue entièrement
chantée
Mouret Briasson
1731
Briasson 1731
60 Le Recueil complet
de vaudevilles et airs choisis indique Dufresny comme
seul auteur ;
mais les registres de la Comédie-Française précisent : « Au Sr de Grandval pour avoir
copié la musique et pour deux airs 20lt. » (Registre des recettes R46, 14 mars 1702). Il
est probable que ces deux airs correspondent aux deux airs dansés dans la dernière scène
(III, 7, mention « On danse » à deux reprises).
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106 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
PRINCIPES GÉNÉRAUX DE CETTE ÉDITION
Jusqu’à
la mise en place du droit d’auteur
au sens moderne, à la
fin du xviiie siècle, les dramaturges français ont porté un intérêt très
variable à la publication de leurs textes ; Dufresny s’est
montré plutôt
désinvolte sur ce point, cédant systématiquement son privilège au libraire
et laissant paraître certaines de ses premières pièces sous le nom d’un
autre, sans jamais se soucier de laisser une oeuvre imprimée définitive.
La présente édition est donc inédite à plusieurs titres ; d’abord
parce
qu’elle
est la première à rassembler toutes les comédies
connues
que
Dufresny fit jouer au Théâtre-Français entre 1692 et 1731 – la dernière
à titre posthume –, y compris
Attendez-moi sous l’orme
qui, jusque très
récemment, restait attribuée à Regnard. Une deuxième caractéristique
réside dans le soin tout particulier apporté à la restitution des pièces
musicales, qui illustrent la nature d’une
dramaturgie, qui, sans être
proprement lyrique, accorde une large part aux chansons et aux divertissements
dansés.
La première édition collective parue en 1731 chez Briasson nous
fournissait la meilleure base de travail disponible, sinon idéale, vu que
les éditions ultérieures (Briasson 1747 et Barrois 1779) n’ajoutaient
rien en substance. C’est
donc à partir de ces quatre volumes que nous
avons reconstitué un corpus dufresnien aussi complet
que possible,
en y insérant Attendez-moi sous l’orme
et Les Dominos (longtemps crue
perdue, jouée et publiée en 1922), ainsi que des notices rassemblant les
informations existantes sur les oeuvres qui ne furent jamais imprimées.
Nos recherches sur ces textes fantômes ont notamment permis de
déterminer à force de recoupements qu’une
de ces comédies,
Le Jaloux
masqué (jouée en 1695), avait bel et bien fait l’objet
d’une
publication
sous forme de partition musicale anonyme où l’on
trouve les paroles
des airs chantés.
Outre les textes dramatiques proprement dits, le lecteur trouvera
donc ici l’intégrale
des pièces musicales (dispersées dans des sources
diverses) qui les accompagnaient, ainsi que l’
« Avertissement » de Charles
d’Alençon
à son édition de 1731, qui nous donne une idée de la perception
contemporaine
de Dufresny. L’appareil
critique entourant les pièces se
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DUFRESNY ET LA MUSIQUE 107
complète
d’un
glossaire de termes usuels dont le sens a changé, d’une
chronologie, mais aussi d’une
synthèse complète
des données performatives
aujourd’hui
disponibles.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Dufresny et son
temps. Chronologie », Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles
de), p. 109-126
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0109
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Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
DUFRESNY ET SON TEMPS
Chronologie1
1657 – Naissance à Paris de Charles de la Rivière III Dufresny, en
début d’année
(avril ou mai).
– Publication de La Pratique du théâtre de l’abbé
d’Aubignac
(écrit vers 1640), première formulation d’ensemble
d’une
théorie dramatique et dramaturgique classique.
1659 – Installation de la troupe de Molière à Paris, où elle partage
la salle du Petit-Bourbon avec les Comédiens Italiens.
1661 – Fête de Vaux chez Fouquet : création du prototype de la
comédie-
ballet, Les Fâcheux de Molière, musique de Lully,
ballets de Beauchamps, et décors de Torelli.
– Introduction à la Comédie-Italienne d’un
nouveau répertoire
de pièces adaptées au goût français par Marc’Antonio
Romagnesi. Première pièce, Le Régal des dames, avec changement
de décors et effets spéciaux, ainsi qu’une
scène de foire.
1671 – Pomone, pastorale en musique de Perrin et Cambert, marque
le véritable début du théâtre lyrique français. Elle sera jouée
146 fois en moins d’un
an.
1672 – Premier numéro du Mercure galant, gazette rédigée par Jean
Donneau de Visé (également dramaturge), à qui Dufresny
succèdera en 1710.
– Lully obtient des lettres patentes le désignant à vie comme
bénéficiaire du privilège de l’Académie
Royale de Musique.
1 Établie par Guy Spielmann.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
110 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Nulle autre troupe ne peut utiliser plus de deux chanteurs ni
de six musiciens, ni produire de pièce entièrement musicale.
1673 – Mort de Molière en février. Sa troupe se voit forcée de
fusionner avec celle du Marais.
1674 – Ouverture du théâtre du Guénégaud, où se produisent la
nouvelle troupe française et les Italiens. Ces derniers, par
accord écrit, s’engagent
à ne pas utiliser les décors et les
machines installés à grands frais par les français.
– Première collaboration de Quinault et Lully pour la tragédie
en musique Cadmus et Hermione.
1677 – Décès de Paul Dufresny, père de Charles ; celui-ci reçoit en survivance
la charge de « Garçon ordinaire de la Chambre du Roi ».
– L’affaire
des deux Phèdre entre Racine et Pradon, première
escarmouche sérieuse dans la querelle des Anciens et des
Modernes. Racine annonce son retrait de la scène.
– Donneau de Visé lance un Nouveau Mercure galant mensuel
après une interruption de trois ans.
1678 – Les Forces de l’Amour
et de la Magie première pièce complète
connue
du théâtre forain à Paris, donnée par la troupe Allard-
Vondrebeck au jeu de paume d’Orléans
(foire Saint-Germain).
1680 – À la mort du comédien
La Thorillière, réunion définitive
des troupes françaises jouant à Paris (celle de l’hôtel
de
Bourgogne et du Guénégaud) en une compagnie
unique, le
Théâtre-Français. L’établissement
d’un
règlement des troupes
subventionnées est confiée
à Madame Dauphine (Marie-Anne
de Bavière, épouse du Grand dauphin, « Monseigneur ») ; il
limite le nombre de parts à 23. Les comédiens
sont désormais
placés sous l’autorité
du Premier Gentilhomme de la
Chambre du roi, en l’occurrence
le duc de Saint-Aignant.
– Thomas Corneille s’
associe à Donneau de Visé pour la
publication du Mercure.
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DUFRESNY ET SON TEMPS 111
1681 – Dufresny vend sa charge de garçon ordinaire de la Chambre
du Roi.
1682 – Premier mariage de Dufresny, à Catherine Perdreau. Trois
enfants naîtront.
– Dufresny achète la charge d’huissier
du Chambellan du roi.
– Le 27 août, Dufresny se porte acquéreur du domaine de
Migneaux-Villennes (dix hectares et un château), près du
village de Poissy, à l’ouest
de Paris, acheté à Louis Fauveau,
conseiller
secrétaire du roi. Il va y créer le tout premier « jardin
paysager » connu,
précurseur du « jardin à l’anglaise
».
– Jean-François Regnard, après des années de voyage, s’installe
définitivement à Paris.
– Domenico Biancolelli (l’
« Arlequin Dominique ») obtient
de Louis XIV la permission pour la Comédie-Italienne
de jouer en français. Au début, les pièces ne comportent
que des « scènes françaises » ponctuelles : Arlequin Mercure
Galant d’Anne
Mauduit de Fatouville, donné le 21 janvier,
recueille un énorme succès.
– La Grange et Vivot publient la première édition des oeuvres
complètes
de Molière.
– Louis XIV s’installe
définitivement à Versailles (mai).
1683 – Florent Dancourt (1661-1725) fait jouer sa première
comédie
au Théâtre-Français, Les Nouvellistes de Lille ; elle
marque l’avènement
d’une
génération de dramaturges
« post-moliéresques. »
– Regnard achète une charge de Trésorier général des finances.
1684 – La Dauphine fait établir un règlement pour la troupe des
Comédiens Italiens, dont le nombre (12, y compris
quatre
femmes) et les emplois sont alors fixés.
1685 – Le comédien
Michel Boyron, dit Baron, ancien jeune premier
dans la troupe de Molière, fait jouer sa première comédie
au Théâtre-Français, Le Rendez-Vous des Tuileries.
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112 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
– Révocation de l’
édit de Nantes par l’
édit de Fontainebleau.
– Lully est compromis
dans un scandale provoquant sa demidisgrâce.
L’opéra
perd sa faveur à la Cour, d’où
l’Académie
Royale de Musique resta absente pendant douze ans.
1687 – Décès de Lully.
– Le Siècle de Louis le Grand de Perrault ouvre la phase la plus
connue
de la querelle des Anciens et des Modernes (elle
dure jusqu’en
1694).
1688 – Décès de la femme de Dufresny, Catherine Perdreau. Il
contracte
d’importantes
dettes probablement dues à des
pertes au jeu. Sa vie étant devenue matériellement moins
aisée, il doit souvent changer de logement.
– Décès de Domenico Biancolelli le 2 août.
– Regnard fait jouer sa première comédie
au Théâtre-Italien,
Le Divorce, dans laquelle Evaristo Gherardi fait ses débuts
en Arlequin.
– Dufresny reçoit un intéressement dans la « Manufacture
Royale de Grandes Glaces », dont il se défait presque immédiatement,
tout en conservant
une rente.
1689 – Ouverture de la nouvelle salle du Théâtre-Français, rue des
Fossés-Saint-Germain (aujourd’hui
rue de l’Ancienne-
Comédie).
Elle restera utilisée jusqu’en
1770. C’est,
en France, le tout
premier bâtiment conçu
spécifiquement pour cet usage.
– Dufresny se retire de la Cour et se défait de toute charge
officielle.
1690 – Remariage putatif (aucune trace matérielle) de Dufresny
avec sa blanchisseuse (Thérèse Fougère ?). Selon la légende,
il l’aurait
épousée pour éviter de payer sa note.
1692 – Dufresny fait ses débuts de dramaturge, au Théâtre-Italien,
avec une comédie
en 3 actes en prose avec un prologue,
L’Opéra
de campagne, dont il a écrit les scènes françaises.
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DUFRESNY ET SON TEMPS 113
– Le Négligent, comédie
de Dufresny en 3 actes en prose avec un
prologue, jouée au Théâtre-Français le mercredi 27 Février
1692 (5 représentations initiales).
– Lourdement endetté, Dufresny ne peut plus conserver
le
domaine de Migneaux, qui est adjugé le 16 avril 1690 à
Pierre Cureau de la Chambre, curé de Saint-Barthélemy de
Paris et académicien.
– L’Union
des deux Opéras, comédie
en 1 acte en prose de
Dufresny, jouée à la Comédie-Italienne le 16 août.
– Les Chinois, première pièce avec des scènes françaises coécrites
par Dufresny et Regnard, en 4 actes en prose avec
un prologue, joué à la Comédie-Italienne le 13 décembre.
1693 – La Baguette de Vulcain, comédie
en 1 acte en prose (suivi
d’une
« augmentation ») avec des scènes françaises co-écrites
par Dufresny et Regnard, jouée à la Comédie-Italienne le
10 janvier.
– Les Adieux des Officiers, ou Vénus justifiée, comédie
de Dufresny
en 1 acte, jouée à la Comédie-Italienne le 25 avril.
– Le 31 mars, sur la recommandation de Jacques Raisin,
Dufresny lit une pièce (inconnue) aux Comédiens Français,
qui ne donnent pas suite.
– Les Mal Assortis, comédie
de Dufresny en 2 actes, joué à la
Comédie-Italienne le 30 mai.
– Attendez-moi sous l’orme,
comédie
de Dufresny en un acte,
joué à la Comédie-Italienne le 13 août.
– Le 17 août, Dufresny lit une autre pièce qu’il
a intitulée
Attendez-moi sous l’orme
aux Comédiens Français, qui
l’acceptent.
Les registres d’assemblée
attestent clairement
que c’est
lui l’auteur
de la pièce, qui néanmoins
sera par la suite (et jusqu’à
très récemment) attribuée
à Regnard.
– Le 27 octobre, Dufresny lit Sancho Pança aux Comédiens
Français, qui l’acceptent.
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114 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
1694 – Première édition du Théâtre italien de Gherardi, ou le Recueil
de toutes les scènes françoises, qui ont esté jouées sur le théâtre italien
de l’hôtel
de Bourgogne, (Paris, de Luyne et Gherardi, 1 vol.
in-12o). Il contient
17 pièces, dont La Baguette de Vulcain de
Regnard et Dufresny.
– Sancho Pança, comédie
de Dufresny en 3 actes en prose,
joué au Théâtre-Français le mercredi 27 janvier (5 représentations
en tout).
– Attendez-moi sous l’
orme, comédie
de Dufresny en un acte
en prose avec divertissement, est joué anonymement au
Théâtre-Français le mercredi 19 mai. C’est
un franc succès
(16 représentations). Dans son ensemble, le public attribue
la pièce à Regnard.
– Regnard fait jouer sa première comédie
au Théâtre-Français,
La Sérénade, le 3 juillet.
– Le Départ des Comédiens de Dufresny, en un acte, joué à la
Comédie-Italienne le 24 août.
– Publication anonyme d’Attendez-
moi sous l’orme,
avec un
privilège au nom du « sieur P*** » (Paris, Thomas Guillain).
1695 – Attendez-moi sous l’
orme de Dufresny, en un acte, joué à la
Comédie-Italienne le 30 janvier.
– L’Enlèvement
de Proserpine, ballet donné à la Foire Saint-
Germain marque la réapparition du théâtre forain après
une éclipse de plus de quinze ans.
– Le Jaloux masqué, comédie
en 3 actes en prose attribuable à
Dufresny, joué anonymement au Théâtre-Français le mardi
26 avril (sept représentations).
– Le 8 novembre, Dufresny lit une pièce (Le Chevalier joueur ?)
aux Comédiens Français, qui la refusent.
– La Foire St. Germain de Dufresny et Regnard, en trois actes,
joué à la Comédie-Italienne le 26 décembre.
– Au Théâtre-Français, les comédies
de Dancourt sont plus
jouées que celles de Molière (148 contre
108 représentations
lors de la saison 1695-1696).
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DUFRESNY ET SON TEMPS 115
– Publiée en préface des OEuvres de Boursault, la Lettre d’un
théologien illustre de Caffaro, violemment contestée
par Bossuet
dans ses Maximes et réflexions sur la comédie,
déclenche une
querelle sur la moralité du théâtre.
1696 – Réunis en assemblée le 9 janvier, les Comédiens Français
prennent la résolution de « faire tout ce qu’ils
trouveront à
propos » pour forcer la troupe italienne à ne jouer que des
pièces en italien. L’année
suivante, ils menacent Dufresny
de mesures de rétorsion à moins qu’il
cesse de donner des
comédies
en français aux Italiens ; il n’en
tiendra aucun
compte.
– Dancourt fait jouer au Théâtre-Français une Foire St. Germain
(19 janvier), bien moins reçue que celle de Regnard et
Dufresny. Ceux-ci rajoutent au vaudeville final deux couplets
se moquant de l’insuccès
de leur imitateur.
– Les Momies d’
Égypte, dernière comédie
co-écrite par Dufresny
et Regnard pour les Italiens, jouée le 19 mars. Ce dernier
cesse toute collaboration avec la troupe italienne.
– Regnard fait jouer au Théâtre-Français Le Joueur le
19 décembre, remportant un vif succès.
– Publication de Les Scènes françaises dans la comédie
italienne
intitulée la Foire de S. Germain, comme
elles ont paru dans les
premières représentations (Grenoble).
1697 – Pasquin et Marforio, médecins des moeurs de Dufresny et Louis
Biancolelli ou Claude-Ignace Brugière de Barante, en trois
actes, joué à la Comédie-Italienne le 3 février.
– Le Chevalier joueur de Dufresny, en 5 actes en prose avec
prologue, joué au Théâtre-Français le Mercredi 27 février
(séance unique).
– Les Fées, ou Les Contes de ma mère l’Oye
de Dufresny et Louis
Biancolelli ou Claude-Ignace Brugière de Barante, en un acte,
joué à la Comédie-Italienne le 2 mars – dernière contribution
de Dufresny.
– Fermeture de la Comédie-Italienne par décret royal le 4 mai.
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116 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
– Le Chevalier joueur, comédie
en prose, par M. D* F* paraît
chez Ballard.
– Publication anonyme de Le Négligent, comédie
(La Haye, J. van
Ellinkhuysen). La pièce sera d’abord
attribuée à Palaprat,
jusqu’en
1728.
1698 – Publication anonyme du conte
Le Puits de la vérité, histoire
gauloise, manuscrit du publiciste Jean de Frontignières,
retouché par Dufresny (Paris, M. Brunet). Il contient,
dans
le cadre des réjouissances données à l’occasion
des noces
d’Hérodates
et Francianne, un « petit divertissement en
musique, composé
de cinq ou six scènes ; cela ressemblait
à peu-près aux scènes de nos opéras, mais ce n’était
ni
Quinault, ni Lully qui l’avoient
composé
[…]. » (OEuvres de
M. Du Fresny, 1731, t. V, p. 106).
– Les Comédiens Français se plaignent auprès du Lieutenant
de Police, Pierre le Voyer d’Argenson,
de l’établissement
des théâtres forains.
1699 – Le 10 avril, Dufresny lit La Noce interrompue aux Comédiens
Français qui l’acceptent
en réclamant quelques modifications
et en renâclant sur les frais à engager pour le divertissement.
– La Malade imaginaire (future Malade sans maladie) de
Dufresny, en cinq actes en prose, est jouée à la Cour le
2 avril à l’instigation du Dauphin. Selon les témoignages,
l’accueil est favorable.
– La Noce interrompue de Dufresny, un acte en prose et divertissement,
est joué au Théâtre-Français le mercredi 19 août.
– La Malade sans maladie de Dufresny, cinq actes en prose,
est jouée au Théâtre-Français le vendredi 27 septembre ; les
comédiens
arrêtent la représentation sous les huées du public.
– Sur plainte des Comédiens-Français, une sentence de police frappe
Alexandre et Jean Bertrand, qui donnent (séparément) des spectacles
dans l’enceinte
et aux environs de la foire, leur enjoignant
de « très expresses inhibitions et défenses (…) de représenter en
public aucune comédie
dans la ville et faubourgs de Paris ».
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DUFRESNY ET SON TEMPS 117
– Regnard achète le château de Grillon, à Dourdan, pour
18000 livres. Il s’y
installe et y mène jusqu’à
sa mort une
vie de gentilhomme campagnard, ayant acquis les charges
de lieutenant des chasses du comté
de Dourdan et de lieutenant
en la maîtrise des eaux et forêts.
– Publication anonyme des Amusements sérieux et comiques
de
Dufresny (Paris, Barbin), qui fait immédiatement l’objet
d’une
édition pirate (Amsterdam, H. Desbordes).
– La Noce interrompue, comédie
paraît chez Ribou.
1700 – À la mort d’André Le Nôtre, Dufresny reçoit le brevet de
dessinateur des jardins du Roi (21 septembre), ainsi qu’une
pension de 1200 livres.
– Le 5 juillet, Dufresny lit L’Esprit
de contradiction
aux
Comédiens Français, qui l’acceptent.
– Le 22 août, Dufresny obtient un privilège de six années pour
l’impression
de ses oeuvres, qu’il
cède à l’éditeur
Pierre Ribou.
– Le vendredi 27 août, L’Esprit
de contradiction
de Dufresny,
un acte en prose, est jouée au Théâtre-Français.
– Le 23 décembre, Dufresny lit une comédie
en cinq actes
(vraisemblablement une première version du Double Veuvage)
aux Comédiens Français, dont le manque d’enthousiasme
manifeste le pousse à s’interrompre.
– L’Esprit
de contradiction,
comédie,
par M. Du F** paraît chez
la Vve Barbin.
1701 – Les éditions factices des Amusements se multiplient, dont
certaines attribuent l’oeuvre
à Fontenelle (Amusemens sérieux
et comiques
par M. de Fontenelle, Paris, Vve de C. Barbin,
1701).
– Le lieutenant général de police, d’Argenson,
est désormais
chargé de lire les pièces de théâtre avant leur représentation
pour s’assurer
de leur « pureté » (lettre du chancelier
Louis Phélypeaux de Pontchartrain). C’est
le début de la
censure institutionnelle, dont la première victime sera Le
Bal d’Auteuil
de Nicolas Boindin en 1702.
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118 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
– Le 5 mars, deuxième lecture aux Comédiens par Dufresny
du Double Veuvage, qu’ils
refusent de nouveau.
– Premier tirage de la loterie royale, établie en 1700 par arrêt
du conseil
(11 mai). Ce sera le sujet de plusieurs comédies,
dont La Coquette de village ou Le Lot Supposé de Dufresny (1715).
1702 – Le 14 janvier, Dufresny lit une comédie
non identifiée aux
Comédiens Français, qui la refusent.
– Le 7 février, troisième lecture du Double Veuvage aux
Comédiens, qui persistent dans leur refus.
– Le 13 février, le Double Veuvage, réduit à trois actes, est
finalement accepté par les Comédiens.
– Le Double Veuvage, trois actes en prose, prologue et divertissement
(musique de Dufresny), joué au Théâtre-Français le
mercredi 8 mars 1702. Donnée dix-neuf fois dans la saison,
la pièce est un vrai succès.
– Le 27 novembre, Dufresny lit une comédie
en trois actes
(vraisemblablement une première version du Faux Honnête
Homme) aux Comédiens Français, qui la refusent.
– Le 29 novembre, Dufresny lit une comédie
non identifiée
(vraisemblablement Le Bailli marquis) aux Comédiens
Français, qui l’acceptent.
– Le 4 décembre, Dufresny lit au Comédiens Le Faux Homme
d’honneur
(Le Faux Honnête Homme remanié), qu’ils
acceptent.
– Le Double Veuvage, comédie,
par M. Du F*** paraît chez Ribou.
1703 – Le Faux Honnête Homme de Dufresny, trois actes en prose, et Le
Bailli Marquis, un acte en prose, joués conjointement
au Théâtre
français le 24 février. La première est donnée à cinq reprises,
la seconde quatre fois seulement, et ne sera jamais publiée.
– Le Faux Honnête Homme et Le Bailli Marquis sont joués à
Versailles le 17 février.
– Le 17 mars, Dufresny obtient finalement un privilège pour
Attendez-moi sous l’Orme,
ainsi qu’un
renouvellement du privilège
pour l’impression
de ses oeuvres, qu’il
cède derechef
à Pierre Ribou.
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DUFRESNY ET SON TEMPS 119
– Le Faux Honneste Homme, comédie,
par le sieur de Rivière paraît
chez Ribou.
– Sébastien de Brossard publie son Dictionnaire de musique,
premier du genre en français.
1704 – Publication d’un
recueil factice, Théâtre de M. de Rivière
(Paris, P. Ribou), réunissant 4 pièces en un volume in-12o,
avec la date erronée de 1694.
– Seconde édition des Amusements sérieux et comiques
(Ribou),
où apparait pour la première fois le nom de Dufresny.
– Vauban, Projet d’une
dîme royale, plan de réforme ambitieux,
lu directement au roi, qui en interdit la publication. Vauban
passera outre et sera disgracié.
1706 – Le 24 septembre, Dufresny lit une comédie
non identifiée
aux Comédiens Français, qui la refusent.
– Tractations secrètes entre la Comédie-Française et les troupes
foraines en vue d’un
accord financier, qui n’aboutira
pas.
1707 – Le 16 février, Dufresny lit Le Jaloux honteux de l’être
aux
Comédiens Français, qui l’acceptent
mais ne le joueront
qu’un
an plus tard.
– Le 24 mars, Dufresny lit une comédie
non identifiée en
cinq actes aux Comédiens Français, qui lui demandent de
la réduire en trois actes.
– Le 10 mai, deuxième lecture par Dufresny de la comédie
non identifiée, réduite en trois actes ; les Comédiens exigent
néanmoins une réduction en un acte.
– Le 21 juin, Dufresny lit Le Faux Instinct aux Comédiens
Français, qui l’acceptent
pour la jouer « incessamment ».
– Le Faux Instinct de Dufresny, cinq actes en prose, avec divertissement,
joué au Théâtre-Français le mardi 2 août.
– Le 7 décembre, Le Faux Instinct est joué à Versailles.
– Le Faux Instinct, comédie
par M. Du F* R* paraît chez Ribou.
– Édition revue augmentée des Amusements sérieux et comiques
(Paris, Vve Barbin). Dufresny y recycle une scène de La
Malade sans maladie.
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120 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
– Lesage publie Le Diable boîteux (Paris, Vve Barbin), « tableau
des moeurs du temps » probablement influencé par les
Amusements sérieux et comiques.
1708 – Le Jaloux honteux de l’
être de Dufresny, cinq actes en prose,
joué au Théâtre-Français le mercredi 6 mars (représentation
unique).
– Regnard fait établir devant notaire une liste de ses pièces,
où il fait figurer Attendez-moi sous l’orme.
– Les comédiens
acceptent La Tontine de Lesage, comédie
qui s’attaquait
à la loterie, mais ils ne la joueront pas avant
1734. Ils hésitent également à produire Turcaret, en dépit
d’un
ordre exprès du Dauphin (octobre).
– Le 13 novembre, Dufresny lit aux Comédiens La Joueuse,
qu’ils
acceptent.
– Le 4 décembre, Dufresny lit aux Comédiens une comédie
non identifiée (L’Amant
masqué ?) qu’ils
refusent.
– Le Jaloux honteux, comédie
par Mr du Fresny de Rivière paraît
chez Ribou.
1709 – En janvier-février, le « Grand Hyver » fait date par sa
rigueur exceptionnelle. En été, La disette sévit, suivie
d’émeutes
et de pillages. Le prix setier de blé monte
jusqu’à
64 livres (contre
9 en 1706). Les théâtres ferment
temporairement.
– Le 15 mars, deuxième lecture par Dufresny d’une
comédie
non identifiée (L’Amant
masqué ?), et nouveau refus.
– Le 10 juillet, troisième lecture par Dufresny d’
une comédie
non identifiée (L’Amant
masqué ?), qui est finalement acceptée.
– L’Amant
masqué de Dufresny, un acte avec prologue et
divertissement, joué anonymement au Théâtre-Français le
8 août. C’est
un échec (deux représentations) et la pièce ne
sera jamais publiée.
– Décès de deux des plus importants dramaturges de l’
époque
Fin de Règne, Regnard (né en 1655) le 4 septembre, et
Thomas Corneille (né en 1625) le 8 décembre.
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DUFRESNY ET SON TEMPS 121
– La Joueuse de Dufresny, en 5 actes en prose, jouée au Théâtre
français le 20 octobre.
– L’entrepreneuse
de spectacle Jeanne Godefroy (la « veuve
Maurice ») dépose une plainte auprès du parlement contre
les autres troupes foraines. Les Comédiens-Français font
détruire le théâtre d’Alexandre
Bertrand et Selles (il sera
reconstruit). Le marionnettiste Delaplace menace Dancourt
de mort.
– Dufresny commence
à fréquenter les salons mondains, de
Mme de Tencin puis de Mme L’Héritier,
où il fait des lectures
de ses pièces.
1710 – Nouvel hiver exceptionnellement rigoureux.
– Le parlement interdit aux forains de parler sur scène : ceux-ci
répliquent par les pièces « à la muette », puis « à écriteaux ».
– Dufresny obtient pour trois ans (le 31 août 1710 selon
l’imprimé,
le 28 selon les registres) le privilège d’édition
du
Mercure galant, venu à expiration à la mort de Jean Donneau
de Visé. Il dirige la publication de juin 1710 à avril 1714
(le privilège ayant été renouvelé pour 4 ans le 21 décembre
1713), soit 44 livraisons en tout.
– Philippe Néricault Destouches débute au Théâtre-Français
avec une comédie
en cinq actes, Le Curieux impertinent.
1711 – Le 17 décembre, Dufresny lit aux Comédiens une pièce non
identifiée (La Coquette de village ?) qu’ils
acceptent pour la
jouer ultérieurement.
1712 – Les décès en série à la Cour en janvier-février (duchesse de
Bourgogne, de son époux, le duc de Bourgogne, deuxième
Dauphin, du duc de Bretagne, leur fils) ne laissent plus à
Louis XIV qu’un
héritier légitime direct, le duc d’Anjou,
futur Louis XV. On annule de fait la saison théâtrale d’hiver.
– Lesage, découragé par son expérience au Théâtre-Français,
se tourne vers la foire où il fait jouer Les Petits-Maîtres. Il
en deviendra l’auteur
emblématique.
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122 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
– Le 23 septembre, Dufresny lit une pièce non identifiée
(sans doute une première version du Procès de famille) aux
Comédiens, qui exigent un remaniement des deux derniers
actes.
1713 – Le 9 janvier, Dufresny lit une nouvelle version de la comédie
refusée par les Comédiens Français trois mois plus tôt, sans
obtenir leur accord.
– Le 28 février, troisième lecture par Dufresny de la pièce
désormais intitulée La Haine fraternelle, que les Comédiens
acceptent pour la jouer dans l’année,
ce qu’il
ne feront pas.
– Gautier de Saint-Edme, sa femme et Catherine Vondrebeck
(la « Dame Baron »), entrepreneurs de théâtre forain, signent
un acte d’association
pour neuf ans, prenant collectivement
le titre de « nouvel Opéra-Comique ».
1714 – Les troupes de la Dame Baron et des époux Saint Edme
se voient confirmer
par l’Académie
Royale de Musique –
moyennant 24 000 livres – la permission de chanter et
de danser, alors qu’un
nouvel arrêté du parlement fixe de
lourdes amendes pour les contrevenants
à l’interdiction
qui
demeure en vigueur.
– Début des « Grandes Nuits de Sceaux » parrainées par
Louise Bénédicte de Bourbon, Duchesse du Maine, pour
lesquelles sont écrites plusieurs oeuvres lyriques importantes,
notamment par Jean-Joseph Mouret (seize fêtes se
succédèrent d’avril
1714 à mai 1715).
– En octobre, Dufresny lit aux Comédiens Français Les Deux
Veuves, ou le Faux Damis, en cinq actes et en vers, version
originale du futur Mariage fait et rompu. La pièce est refusée,
notamment à cause de l’opposition
de Dancourt qui veut faire
jouer à la fois Le Vert Galant et Les Fêtes nocturnes du cours.
– Dancourt achète pour 80 000 livres le château de Courcellesle-
Roi (actuellement Beaulieu-sur-Loire, dans le Loiret), où
il finira ses jours.
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DUFRESNY ET SON TEMPS 123
1715 – Le 15 mars, Dufresny lit une comédie
non identifiée (probablement
La Coquette de village) aux Comédiens, qui l’acceptent
pour la jouer immédiatement.
– La Coquette de village, ou Le Lot supposé de Dufresny, trois
actes en vers, jouée au Théâtre-Français le 25 mai.
– Décès de Louis XIV le 1er septembre. Le Parlement de Paris
casse son testament et confie
la régence à Philippe d’Orléans.
– Le 8 novembre, quatrième lecture par Dufresny de La Haine
fraternelle, que les Comédiens Français acceptent de nouveau,
mais toujours sans la jouer.
1716 – Le 5 septembre, Dufresny lit aux Comédiens Français une
nouvelle version de La Joueuse, en cinq actes et en vers.
Devant leur réaction particulièrement hostile, l’auteur
en
réfère aux gentilshommes de la Chambre, qui tentent en
vain d’obliger
la compagnie
à écouter la pièce ; celle-ci ne
fut effectivement jamais jouée.
– Avec l’
aval du Régent, l’
aventurier écossais John Law crée
la Banque générale (devenue Banque Royale en 1718).
– Le Régent et le Parlement de Paris autorisent en décembre
la reformation de la Comédie-Italienne, animée par une
nouvelle troupe sous la direction de Luigi Riccoboni (Lelio).
Contre toute attente, Dufresny n’y
collabore pas.
1718 – Le 15 octobre, Dufresny lit Le Mariage fait et rompu en cinq
actes et en vers, nouvelle version des Deux Veuve, ou le Faux
Damis de 1714 ; les Comédiens Français l’acceptent
pour la
jouer immédiatement, mais ne le font pas.
– Voltaire débute au Théâtre-Français en novembre avec la
tragédie OEdipe.
– Publication anonyme de The Fair of St. Germain. As it is
acted at the theatre in Little Lincoln’s-
Inn-Fields, by the French
Company of Comedians, lately arriv’d
from … Paris … Done
into English by Mr. [John] Ozell (London).
– Publication à Amsterdam de De Dwarsdryfster. Kluchtig Blyspel,
traduction en néerlandais par Pieter Anthony de Huybert van
Kruiningen de L’Esprit
de contradiction
(réédité en 1746 et 1784).
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124 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
1719 – Le 20 janvier, cinquième et dernière lecture par Dufresny de
La Haine fraternelle, rebaptisée La Réconciliation normande, que
les Comédiens Français acceptent de jouer « incessamment ».
– Le 2 mars, Dufresny lit Le Dédit aux Comédiens Français,
qui l’acceptent
pour la jouer immédiatement à la suite de
La Réconciliation normande (en réalité elle sera créée à la suite
de la tragédie Andronic).
– La Réconciliation normande de Dufresny, cinq actes en vers,
jouée au Théâtre-Français le 7 mars.
– Le 17 avril, Dufresny obtient un privilège de dix-huit années
pour l’impression
de ses oeuvres.
– Le Dédit de Dufresny, un acte en vers, joué au Théâtre-
Français le 12 mai.
– Le 19 août, Dufresny lit de nouveau Le Mariage fait et
rompu aux Comédiens Français, qui cette fois-ci refusent à
l’unanimité
de jouer la pièce, suite à quoi l’auteur
consent
à la réduire en trois actes.
1720 – Banqueroute et fuite de Law.
– Marivaux fait jouer sa première comédie
à la Comédie-
Italienne (Arlequin poli par l’amour),
et débute au Théâtre-
Français en décembre avec la tragédie La Mort d’Annibal,
sans succès.
– Publication anonyme de Amusments serious and comical…
Amusements sérieux et comiques,
ou nouveau recueil de bons mots,
de railleries fines… à l’usage
de ceux qui veulent apprendre le
français ou l’anglais
(La Haye).
1721 – Le 13 février, Dufresny lit Les Trois Dominos, un acte en vers,
aux Comédiens Français, qui ne se prononcent pas.
– Le Mariage fait et rompu ou l’
hôtesse de Marseille de Dufresny,
trois actes en vers, joué au Théâtre-Français le 14 février.
– Seconde direction du Mercure de juin 1721 à 1724. Privilège en
date du 3 juillet 1721, registre le 4 juillet, au nom des « Sieurs
Du Fresny, [Antoine] De La Roque et [Louis] Fuzelier » pour
douze années consécutives.
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DUFRESNY ET SON TEMPS 125
– Montesquieu publie ses Lettres persanes, qui ont pu être
influencées par les Amusements sérieux et comiques.
1722 – Le Mercure du mois de mars annonce la représentation
prochaine des Trois Dominos de Dufresny ; mais la pièce ne
fut jamais jouée.
– Alexis Piron fait jouer sa première pièce à la Foire Saint-
Germain, le monologue Arlequin Deucalion.
– Sacre de Louis XV à Reims (octobre).
– Un Impromptu de Villers-Cotterêts (paroles et musique de Mouret)
est joué devant le roi lors d’une
fête donnée par le Régent dans
son château de Villers-Cotterêts, le 3 novembre. Un second
Impromptu, dont le texte est de Dufresny (et la musique également
de Mouret), est vraisemblablement créé à cette même occasion.
– Le 29 décembre, Dufresny lit Le Faux Sincère, en cinq actes
et en vers, aux Comédiens Français, qui l’acceptent
pour
la donner lors de la saison suivante, mais ne le feront pas
avant 1731.
1723 – Décès du Régent le 2 décembre, et début du règne personnel
de Louis XV.
– Philippe Néricault-Destouches est élu au 6e fauteuil de
l’Académie
Française, contre
Dufresny.
1724 – Décès de Dufresny le 6 octobre, à l’âge
de 76 ans. Le Mercure
publie une notice nécrologique. Une autre notice publiée ce
même mois (25 octobre) dans l’éphémère
Nouvelliste universel
par Michel Guyot de Merville lance la légende d’un
second
mariage contracté
pour régler son ardoise de blanchisserie. Les
fils de l’auteur
décident de brûler ses manuscrits non publiés.
1725 – Décès de Dancourt.
1726 – L’anecdote
(réelle ou controuvée)
du mariage de Dufresny avec
sa blanchisseuse, fictionnalisée par Lesage dans la seconde
édition augmentée de son Diable boîteux, passe à la postérité.
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126 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
1728 – Le Négligent, comédie,
par M. Du Fresny paraît chez la Vve
Pissot ; c’est
la première sous le nom de l’auteur
de cette
pièce, jusque-là attribuée à Palaprat.
1731 – Le Faux Sincère de Dufresny, cinq actes en vers, joué au
Théâtre-Français le 16 juin (11 représentations).
– Publication des OEuvres de monsieur Rivière du Frény chez
Briasson) en six volumes. Ce recueil est établi par Charles
d’Alençon, qui l’introduit
par un long « Avertissement ».
Il contient
quatre pièces qui n’avaient
pas encore été imprimées,
La Malade sans maladie, La Joueuse, Le Faux Sincère et
L’Impromptu
de Villers-Cotterêts.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Introduction »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 129-145
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0129
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INTRODUCTION
Le Négligent est créé le 27 février 1692 à la Comédie-Française. Cette
comédie
en trois actes précédés d’un
prologue se donne, par son titre,
comme
une comédie
de caractère : l’intrigue
s’y
déroule sur fond de
la négligence du personnage principal, Oronte, procrastineur patenté,
rebuté par la gestion de ses affaires courantes, que les jeunes premiers,
Angélique et Dorante, devront surmonter pour s’unir.
C’est
la première
pièce de Dufresny qui, dans les années qui suivent, écrit principalement
pour les Italiens1. L’auteur
qui entame, dans sa trentaine, une nouvelle
carrière de dramaturge, était déjà un personnage en vue. Sa pièce était
sans doute attendue du public puisqu’elle
provoqua une affluence et une
recette relativement importantes le premier soir : Monsieur, frère du roi,
avait loué deux loges, et 938 spectateurs laissèrent plus de 1 200 livres
au guichet. Le Négligent fut joué neuf fois dans sa nouveauté (jusqu’au
14 mars) rapportant à Dufresny 281 L 4 s de part d’auteur.
C’était
donc
un début respectable, sans être éclatant. Après la cinquième représentation,
la comédie
était tombée « dans les règles » et on y ajouta une seconde
pièce pour compléter
la séance lors des quatre dernières représentations.
En août 1693, la pièce fut reprise quatre fois, avec une recette faible
mais pas désastreuse pour un mois peu propice aux grandes affluences
dans les théâtres, puis elle fut laissée de côté. Entre juin 1719 et octobre
1721, elle fut remise à l’affiche,
dans une version remaniée par l’auteur2,
pour une série de dix-sept représentations avec une recette moyenne de
600 livres environ par jour. La encore, ce n’était
pas déshonorant, mais
pas suffisant non plus pour garder la pièce au répertoire actif, d’où
elle
disparut alors définitivement, après un total de trente représentations.
1 La date de création de L’Opéra
de campagne, par la troupe italienne, est discutée : si le
4 février 1692 est parfois mentionné (c’est-
à-dire avant Le Négligent), elle aurait plutôt
été créée en juin de la même année (voir François Moureau, Dufresny, op. cit., p. 51).
2 Voir la section « établissement du texte » de la présente édition.
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130 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
« MOLIÈRE A BIEN GÂTÉ LE THÉÂTRE »
Le prologue, un art poétique en action ?
Alors qu’il
débute à la scène, Dufresny ouvre sa pièce par un prologue
métathéâtral qui introduit l’intrigue
tout en faisant état de la création
dramatique en cette fin de siècle. Par là, il marche sur les brisées de Baron
dans Le Rendez-vous des Tuileries (1685), ou de Brueys et Palaprat dans
Le Grondeur (1691). Il participe ainsi à la vogue naissante du prologue
dramatique, qui deviendra un véritable phénomène de mode pendant la
première moitié du xviiie siècle, où les auteurs rivalisent d’imagination
pour s’introduire
auprès du public et capter sa bienveillance au moyen
de petites fictions placées en lever de rideau.
Le prologue prend ici la forme d’un
dialogue entre deux personnages,
Oronte (le négligent du titre) et un poète nommé Licandre, avec la médiation
de la servante Fanchon. Oronte a commandé
à Licandre une pièce
de théâtre mais n’en
est pas satisfait, ce qui offre le prétexte d’un
débat
sur les difficultés qu’il
y a à écrire des comédies
près de vingt ans après
la mort de Molière. Licandre, poète en mal d’inspiration,
qui fait figure
de double de Dufresny, expose tant ses ambitions de dramaturge que les
écueils auxquels il doit faire face. Ce péritexte scénique permet à l’auteur
de formuler, avec légèreté et désinvolture, une sorte d’art
poétique en
action. Dufresny annoncera ailleurs, et jusqu’à
bien plus tard, son intention
de publier tout un traité sur la comédie
: dans la seconde édition des
Amusements sérieux et comiques
(1707)3 ou dans la préface de La Coquette de
village (1715)4. Simple canular (avec référence plaisante à Aristote) ou projet
sérieux ? Il est difficile de le dire, mais on sait que ce traité ne vit jamais
le jour et que le prologue du Négligent, texte devenu emblématique de la
génération « post-moliéresque », reste parmi les quelques traces fragmentaires
d’une
formulation de son projet esthétique.
Le débat qui oppose le poète à son commanditaire
s’oriente
rapidement,
dès la scène 3, sur la figure tutélaire de Molière et son héritage
3 « Amusement cinquième : L’Opéra
», Amusements, p. 103.
4 La préface s’achève
sur ces mots : « la critique a toujours beau jeu contre
un poème
comique,
qui a des difficultés infinies, et dont la plupart sont insurmontables ; c’est
ce
que je ferai voir dans un traité de la comédie
que j’espère
donner bientôt au public. »
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 131
écrasant. Oronte considère
en effet que la pièce de Licandre manque de
« caractères » et de « portraits », ce qui lui vaut l’accusation
d’être
« un
peu moliériste », et provoque l’impatience
dépitée et rageuse du poète
(« Molière a bien gâté le théâtre. Si l’on
donne dans son goût, bon, dit
aussitôt le critique, cela est pillé, c’est
Molière tout pur : s’en
écarte-ton
un peu, oh ! ce n’est
pas là Molière »). Molière aurait donc épuisé le
théâtre : il aurait exploité toutes les figures d’
« originaux fameux pour le
comique
» et n’aurait
laissé à ses successeurs que la possibilité de « suer
sur des diminutifs de caractères ». Désormais « toutes les intrigues se
ressemblent », d’autant
plus que « le grand livre du monde » n’aurait
plus guère de matière à offrir à celui qui voudrait s’en
faire le peintre :
ni les Marquis ni les Précieuses n’ont
plus rien de divertissant (« tous les
originaux d’
aujourd’hui
sont fades »). Notons qu’un
tel propos n’a,
en
lui-même, rien de très nouveau : dès 1663, en pleine querelle de L’École
des femmes, Donneau de Visé faisait déjà prononcer ces mots à Aristide :
« la réputation d’Élomire
est si bien établie que si un autre avait fait
quelques pièces sur ces matières du temps, beaucoup plus belles que les
siennes, l’on
dirait, d’abord,
que ce ne sont que des copies5 » ; et, dans le
prologue du Grondeur (1691), Brueys et Palaprat plaçaient encore cette
injonction dépitée dans la bouche d’Éraste
: « Ou ressuscitez Molière,
ou soyez plus indulgents6 ».
Dans ce contexte
apparemment peu propice à la création dramatique,
plusieurs voies sont évoquées par Licandre pour tenter de renouveler le
genre comique
: celle de l’exotisme
et des pièces allégoriques, celle de
la tendresse des comédies
qui touchent le coeur. Autant de propositions
qui, de fait, connaîtront
un âge d’or
dans les décennies suivantes sur
les scènes française, italienne et foraines, mais qui sont ici rejetées par
Oronte. Le poète serait donc condamné
par son commanditaire
à ne
pouvoir qu’imiter
Molière, mais en moins bien. Tout se passe comme
si l’inéluctable
répétition du modèle devait, tout aussi inévitablement,
s’accompagner
de sa dégradation.
Quel crédit accorder à ce sombre état des lieux ? Les propos ici
endossés par Licandre inversent singulièrement la position de Moderne
5 Zélinde, comédie,
ou la Véritable Critique de l’École
des femmes et la Critique de la critique
(Paris, de Luynes, 1663), scène 8. « Élomire » est bien sûr l’anagramme
de « Molière ».
6 Brueys et Palaprat, « Les Sifflets », prologue du Grondeur [1691], Paris, Thomas Guillain,
1693, scène 4.
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132 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
convaincu
que Dufresny adopte ailleurs, notamment dans sa préface des
Amusements sérieux et comiques
où il se fait le chantre d’une
nouveauté
et d’une
originalité toujours possibles en littérature, pourvu que l’on
sache à bon escient « piller […] dans le livre du monde7 ». En feignant
de caricaturer les propos des Anciens, qui estiment devoir « piller » les
modèles du passé, le Dufresny des Amusements déplace l’enjeu
de la querelle
qui oppose les Anciens aux Modernes : le livre du monde déjoue
les lois de la temporalité et offre une source inépuisable d’inspiration,
d’autant
que la nouveauté de toute écriture se situe moins du côté de
la matière (on peut être original dans les choses mêmes qu’un
autre a
pensées avant soi) que du côté de la manière – un « tour naturel » ou
une « application nouvelle », qui a le pouvoir d’inverser
l’ordre
des
préséances chronologiques.
Dufresny est loin d’être
un esprit systématique. L’optimisme
de la
préface des Amusements est pourtant moins contradictoire
qu’on
ne pourrait
le croire avec l’apparent
pessimisme du prologue du Négligent. Pour le
mesurer, il faut retourner à la première scène du prologue qui évoque,
en filigrane, les voies que Dufresny compte
explorer pour renouveler le
genre comique
et s’affranchir
du modèle canonique d’un
théâtre dont la
valeur ne se mesurerait qu’à
l’aune
des « caractères » et des « portraits ».
Le théâtre de la fin du siècle souffre, en effet, d’un
autre mal que celui de
l’héritage
de Molière : c’est
du succès de l’opéra,
fréquemment raillé au
sein du répertoire comique8.
Avant même son entrée en scène, Licandre
est présenté par Fanchon, hilare, comme
un poète qui souffrirait d’une
« maladie » contractée
à l’Opéra
: il ne parle qu’en
chantant. En d’autres
mots, c’est
un toqué d’opéra,
dont l’apparition
permet d’introduire
le
thème de la mode opératique et d’aborder
la question de la place que
peut occuper la musique au sein du théâtre parlé :
Fanchon. – Si l’Opéra
se soutient encore dix ans, la contagion
de la
musique gagnera la masse du sang des Français : on ne parlera plus
qu’en
chantant, et l’on
ne marchera dans les rues que par pirouettes,
et par cabrioles […].
Oronte. – Pourquoi non ? On s’y
accoutumerait, comme
à voir toutes les têtes
avec des cheveux d’emprunt.
Fanchon. – Si le chant devenait si commun,
l’Opéra
ne serait plus recherché.
7 « Premier amusement : préface », Amusements, p. 30-31.
8 Voir, dans l’introduction
générale, la notice sur « Dufresny et la musique ».
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 133
Oronte. – Au contraire,
si tout le monde parlait en chantant, l’Opéra
deviendrait
une chose naturelle, et cela n’en
serait pas plus mal.
Fanchon. – Fi, Monsieur, ce ne serait qu’une
comédie.
Peut-on lire ici la formulation, délibérément extravagante, de la
véritable ambition de Dufresny, dramaturge et chansonnier, prônant
la réunion des arts au théâtre et rêvant d’annuler
la primauté du texte
sur la musique ? Est-on en droit d’y
voir l’expression
programmatique
d’un
projet de réforme pour la comédie
qui permettrait de remédier à
la concurrence
de l’Opéra
en même temps qu’à
l’inévitable
épuisement
du modèle légué par Molière ? Chanter partout permettrait d’abolir
la frontière générique entre théâtre parlé et opéra, si bien qu’un
opéra
« ne serait plus qu’une
comédie
», et inversement – de quoi dégager par
avance l’horizon
apparemment bouché de la création dramatique tel
qu’il
est présenté dans la suite du prologue.
Sous le masque d’un
toqué d’opéra,
Dufresny formulerait ainsi,
au seuil de sa première pièce, le fantasme insolite d’un
théâtre où la
musique serait replacée au coeur même de l’esthétique
dramatique –
une ambition et volonté de rupture que l’auteur
formulera à d’autres
reprises, notamment dans le prologue du Double Veuvage.
UNE COMÉDIE
DE CARACTÈRE ?
Avec le Négligent, Dufresny ne rompt pourtant pas franchement avec
le modèle de la comédie
moliéresque. Feignant, dans son prologue,
de se résigner à ne pouvoir qu’imiter
Molière, il invite le spectateur à
retrouver dans sa pièce les réminiscences de son maître, à commencer
par le titre, qui semble annoncer une comédie
de caractère – une sorte
de double inversé de L’Avare.
Spectateurs et lecteurs n’ont
pas manqué
de se prêter à ce jeu de piste auquel on semble les inviter, s’attachant
à déceler dans le corps de la pièce tel emprunt au Festin de Pierre9, aux
9 L’acte
I scène 15 du Négligent serait emprunté à l’acte
IV scène 2 du Festin de Pierre (voir
Parfaict, t. XIII, p. 269, ou Cailhava de l’Estendoux,
De l’art
de la comédie,
op. cit., t. IV,
p. 81-85).
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134 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Femmes savantes10 ou à L’Avare11.
La comparaison
ne fut pourtant pas à
l’avantage
de Dufresny : pour Cailhava de l’Estandoux,
elle permet de
souligner son infériorité par rapport à Molière, qui savait être « naturel
» et « agréable » là où son imitateur n’apparaît
que « téméraire » et
« ridicule12. »
Outre qu’elle
joua un rôle peu favorable dans la réception du Négligent,
la référence à Molière a introduit un malentendu fondamental dans
l’appréciation
qui a pu être faite de toute la génération « post-moliéresque
» à l’aune
du théâtre régulier que Dufresny ne pratiqua que par
intermittence. Le commentaire
le plus étoffé que nous connaissons
pour
cette pièce provient des frères Parfaict :
À l’égard
des personnages, ce serait en vain qu’on
y chercherait des caractères
suivis. L’auteur
avoue qu’il
n’a
prétendu donner que des portraits :
mais ces portraits ont la grâce de la nouveauté, de la vivacité, et du naturel.
Monsieur Molière avait joué les Prudes, et les Marquis de Cour. Monsieur
Dufresny, sans l’imiter,
et sans s’écarter
cependant du vrai, fait paraître,
mais sous des couleurs différentes une Prude, et un Marquis, dont le rôle
est encore plus plaisant que celui de la Prude. Le Sénéchal, et la Comtesse
sont aussi des originaux très comiques,
ajoutez l’Intendant,
le Tailleur, le
Valet, et la Soubrette. L’intrigue,
s’il
est vrai qu’il
y en ait une, est conduite
par cette dernière, et par le poète Licandre, qui n’a
d’autre
mérite que son
extrême singularité. Tous les autres personnages sont faibles, principalement
celui d’Oronte.
La pièce porte le titre du caractère qu’on
a prétendu
lui attribuer, il devrait en conséquence
y jouer le principal rôle : loin de
cela, on ne le voit qu’en
courant, et il ne paraît que pour débiter quelque
impertinence. C’est
un imbécile qu’il
fallait interdire avant l’ouverture
de la pièce. En général par le fonds et la conduite,
cette comédie
semble
10 L’acte
I scène 6 du Négligent serait inspiré des Femmes savantes (III, 4) selon Lancaster
(History, op. cit., IV. t. II, p. 755-758).
11 Selon Cailhava de l’Estendoux
(De l’Art
de la comédie,
op. cit., t. IV, p. 85-90), la scène 6
de l’acte
III du Négligent serait empruntée à L’Avare
(III, 2), que Molière aurait lui-même
empruntée à Quinault (La Mère coquette) : « Le lecteur doit se rappeller que maître Jacques
croit le faux intendant très poltron, se donne en conséquence
des airs de bravoure, recule
à son tour lorsqu’on
lui parle ferme, et finit par recevoir des coups de bâton le plus
patiemment du monde. Voilà, aux coups de bâton près, la scène de Dufresny ». Cailhava
condamne
néanmoins cette scène de « fanfaronnade du Marquis » qu’il
juge non seulement
inutile, mais aussi malséante (« les gens d’une
certaine façon savent être fanfarons
avec plus de décence ») et invraisemblable (« il n’est
point vraisemblable qu’un
homme
s’expose
à jouer un aussi sot personnage dans la maison de sa maîtresse : son rôle jure
avec son rang, ses prétentions, le lieu de la scène, et par conséquent
avec la nature »).
12 Voir notamment Cailhava de l’Estendoux
(Ibid., p. 85), au sujet de la scène du tailleur
empruntée au Festin de Pierre.
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 135
destinée au Théatre Italien ; mais ses caractères et ses détails la rendent
digne de la scène française […]13.
Moins doctrinaires que Cailhava – qui considérait
qu’aucun
dramaturge
n’approchait
ni de près ni de loin de l’excellence
de Molière –,
les frères Parfaict surent au moins reconnaître la « singularité » de
Dufresny, qui lui permet d’échapper
à une comparaison
aussi désavantageuse
qu’injustifiée.
Leur verdict, toutefois, est éloquent : selon eux,
Le Négligent, comédie
irrégulière qui ne remplit pas les promesses de
son titre, n’a
pas vraiment sa place à la Comédie-Française (que l’on
n’appelait
pourtant pas encore la « Maison de Molière ») ; elle aurait sans
doute rencontré un meilleur succès auprès du public moins scrupuleux
de la Comédie-Italienne.
De fait, le titre de la pièce est trompeur. Passé le prologue, le
négligent Oronte n’apparaît
que dans dix scènes (loin derrière les
personnages du Marquis ou de Fanchon). Il passe le plus clair de son
temps hors scène, absorbé par ses goûts extravagants pour les antiquités
ou l’alchimie.
Ce caractère brille par son absence. Comme pour
faire un clin d’oeil
au public, les autres personnages de l’intrigue
s’en
inquiètent régulièrement : « Où est donc Monsieur Oronte ? », demande
L’Olive
(II, 1), comme
le feront encore Dorante (II, 10) ou Fanchon
(III, 3). Ne songeant qu’à
« bien se réjouir » (I, 1), il se désintéresse
totalement du sort de sa nièce Angélique et des enjeux judiciaires et
matrimoniaux qui se trament autour de lui. Et si, sous le coup des
vives incitations de Fanchon, Oronte se repent périodiquement et se
déclare sporadiquement disposé à « vaincre [sa] négligence » (I, 17),
il est bien vite détourné de ces velléités par quelque raison supérieure
et plus divertissante. Dorante s’alarme,
d’ailleurs,
d’avoir
à mener
l’intrigue
sans son aide (« Si nous avons besoin de lui, comment
faire ? » – III, 3). Mais les amoureux se passeront de lui parfaitement.
Jusqu’au
dénouement, Oronte se soustrait à ses responsabilités d’oncle
et tuteur d’Angélique.
Et si, à la scène dernière, les amants obtiennent
son consentement
à leur union, c’est
à la condition
qu’il
n’aura
à
entendre parler d’aucune
paperasse (« ni de notaire, ni d’articles,
ni
de contrat
») et qu’il
sera même dispensé de signer le contrat,
« car un
mariage, c’est
encore des affaires ».
13 Parfaict, t. XIII, p. 265-269.
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136 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Le Négligent reste ainsi fidèle à lui-même, à la marge de l’intrigue.
C’est
un sympathique « original » que l’on
découvre au lieu de la figure
traditionnelle d’un
barbon de comédie
entravant le bonheur des jeunes
gens.
UNE INTRIGUE DÉCOUSUE
Le déroulement de la pièce est tout aussi déroutant que l’est
son
titre. Derrière l’enjeu
manifeste et parfaitement topique – l’union
de
deux amoureux de convention,
Dorante et Angélique –, le fil narratif
emprunte des voies sinueuses pour parvenir à son terme.
Dès l’ouverture,
le prologue joue à déstabiliser les attentes du public.
Alors que Dufresny feint de s’y
acquitter des fonctions usuelles du
genre (exposer les grandes lignes de la comédie,
présenter son cadre, et
motiver le titre en brossant le portrait de son principal caractère), ces
concessions
apparentes à l’usage
sont aussitôt mises à mal. Le début
du prologue prépare le public à la structure usuelle du théâtre dans le
théâtre : le négligent Oronte, qui aime à s’entourer
d’esprits
extravagants,
a commandé
une pièce à Licandre dont on peut s’attendre
à ce
qu’elle
soit présentée au terme de la pièce liminaire. Or dès la scène 4,
Oronte indique au poète :
Imaginez-vous un homme comme
moi, qui a besoin d’une
comédie
; un
auteur comme
vous vient lui en proposer une. […] Je ne trouve point votre
comédie
à mon goût ; vous soutenez qu’elle
est bonne, cela fait naître une
contestation
; si vous voulez c’est
celle que nous venons d’avoir
ensemble, […]
voilà déjà un prologue tout fait.
Par un jeu de mise en abyme, Dufresny feint de situer sa fiction liminaire
en amont même du prologue auquel le spectateur est pourtant en
train d’assister,
et redouble ainsi l’effet
déréalisant propre à ce genre en
créant un dispositif métathéâtral « au carré ». Puis, par un second effet
de surprise, la suite du prologue contribue
une nouvelle fois à déplacer le
curseur de l’illusion
dramatique et à déstabiliser les premiers éléments de
l’exposition.
Seule avec le poète, Fanchon doit se charger, à la demande
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 137
d’Oronte,
de fournir à Licandre le sujet de sa comédie.
Elle offre alors de
soudoyer le poète afin qu’il
accepte de ficeler une intrigue qui la servirait :
afin d’obtenir
le consentement
de Bélise à l’union
d’Angélique
et Dorante,
elle demande à Licandre de faire tourner la tête de la vieille tante en feignant
d’être
amoureux d’elle.
Le poète révèle alors que Dorante lui a déjà
donné trente pistoles pour le même service ; c’est
la raison pour laquelle
il feignait la folie d’opéra,
afin de mieux commencer
par s’insinuer
dans
l’esprit
d’Oronte.
Autrement dit, ce qui se donnait comme
un prologue
détaché de l’action
principale se trouve déjà constituer
la scène d’exposition
de la pièce à suivre. Dufresny ménage ainsi pour son ouverture un effet
de « fondu-enchaîné » qui brouille les frontières de la fiction.
Toujours est-il que le prologue établit que l’obstacle
à l’union
des
jeunes gens sera constitué
moins par Oronte que par Bélise, vieille tante
acariâtre, qui ne s’est
jamais mariée et qui voudrait elle-même épouser
Dorante, inversion du schème dramatique convenu
où un homme âgé
se réserve une toute jeune fille. Afin de la détourner de ce dessein, le
poète, stipendié par Fanchon et Dorante, se livrera à une entreprise de
séduction qui doit faire tourner la tête à la vieille coquette.
Après quoi la poursuite de l’intrigue
connaît
encore une série de
déplacements. L’opposition
de Bélise, qui se donnait comme
l’obstacle
principal au projet des amoureux, se voit par la suite assez aisément
dissipée et ne donne lieu à aucun coup de théâtre : deux entrevues avec
le poète suffisent à faire chavirer le coeur de la tante et à la désintéresser
de Dorante. Totalement absente de l’acte
II, elle disparaît définitivement
de la pièce après l’ouverture
de l’acte
III, après quoi le destin du
couple improbable formé par les deux extravagants préoccupe si peu le
dramaturge qu’il
l’élude
dans le dénouement.
En revanche, l’union
des jeunes gens se trouve plus sérieusement
compromise
par les manigances du Marquis, qui n’intervient
que vers
la fin du premier acte pour occuper ensuite le devant de la scène, alors
même que son rôle d’opposant
n’a
pas été antérieurement établi (à peine
a-t-il été évoqué comme
tel dans un passage du prologue de l’édition
de
1697, coupé dans les éditions ultérieures). Avec ses faux airs de Cour, cet
intrigant opportuniste, dont les quartiers de noblesse sont douteux14, est
14 On peut interpréter en ce sens la remarque du poète qui commente
avec ironie son
entrée en scène : « Oh, diable, c’est
un véritable homme de Cour ! » (I, 12). Les scènes
de l’acte
II, coupées dans l’édition
de 1728 et reproduites en variantes, éclairent cette
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138 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
un joueur décavé qui veut épouser la jeune bourgeoise Angélique pour
se refaire. Il a donc imaginé un stratagème consistant
à jouer à fond
sur la négligence d’Oronte
envers ses propres affaires, et notamment un
procès où il risque de perdre toute sa fortune. Pour corrompre certaines
des parties, il lui faut seulement trouver mille pistoles, qu’il
compte
bien gagner au jeu en plumant le Sénéchal, grâce à la complicité
de la
Comtesse. Celle-ci aura pourtant la main moins heureuse qu’escompté
et le Marquis, définitivement ruiné, fait éclater son désespoir (dans une
scène qui préfigure le dénouement du Chevalier joueur), avant d’être
publiquement confondu
pour ses intentions malhonnêtes et finir par
quitter la scène sans demander son reste. Ce vibrionnant Mascarille,
mâtiné de Matamore qui n’aime
à en découdre qu’avec
plus faible que
soi, introduit dans la pièce le thème du jeu et draine avec lui, au coeur de
l’acte
II, une galerie de Courtisans désoeuvrés dont plusieurs (le Baron,
le Chevalier et le Comte) sont si peu nécessaires à l’intrigue
qu’ils
seront
supprimés lors de la reprise de 1719.
C’est
donc loin des yeux du public, que l’intrigue
trouve la voie
de sa résolution, non pas tant grâce au consentement
de Bélise, qu’à
l’intervention
de Dorante lui-même : jeune premier aussi éperdu que
pataud à l’ouverture
de la pièce, il s’en
remet d’abord
entièrement à
Fanchon, qui présente toutes les caractéristiques de la servante meneuse
d’intrigue
; mais il s’empare
progressivement des rênes de l’intrigue
pour
incarner finalement un amoureux de comédie
singulièrement déterminé
et efficace. Alors que son action vient en appui et même redouble celle
de Fanchon tant qu’il
s’agit
de soulever l’obstacle
incarné par Bélise,
son rôle se substitue progressivement à celui de la servante quand il faut
écarter le Marquis. C’est
finalement Dorante qui parvient, avec l’aide
hasardeuse de son valet L’Olive,
à déjouer hors scène les pernicieuses
intentions du Marquis en interceptant un courrier compromettant,
pour révéler au dénouement qu’il
a personnellement réglé le procès à
l’avantage
d’Oronte,
et obtenir ainsi qu’Angélique
lui soit accordée.
facette du personnage : les courtisans venus jouer avec la Comtesse sont fort embarrassés
des familiarités du Marquis qu’ils
ignorent.
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 139
UN THÉÂTRE « DÉRÉGLÉ »
« Bon vos règles ! est-ce que trente pistoles ne suffisent pas pour
dérégler un poète ? », s’exclame
Fanchon à la scène 5 du prologue,
préfigurant la liberté avec laquelle le jeune dramaturge envisage les
normes du théâtre réglé.
De toute évidence, le Négligent ne relève pas du modèle néo-aristotélicien
de l’unité
d’action
et de l’équilibre
des parties. La structure
narrative du mariage désiré, empêché et finalement conclu
constitue
plutôt un arrière-plan, une justification conventionnelle
à une série de
transactions financières empruntant deux canaux : le jeu (où le Marquis,
qui s’en
remettait à la Comtesse, perd les mille pistoles qui devaient lui
permettre de faire fortune) et la justice (le procès d’Oronte,
qui pourrait le
ruiner tout en permettant au Marquis de s’enrichir).
Comme l’annonçait
le poète dans le prologue, « c’est
l’argent
qui fait le noeud de l’intrigue
».
Et pourtant, ni le tribunal, ni le brelan ne sont directement mis en
scène. À aucun moment ne sont révélés les tenants et les aboutissants
du procès d’Oronte,
pas plus que le contenu
de la lettre interceptée par
Dorante. Comme l’insinue
le commentaire
des frères Parfaict, la pièce
se laisse plutôt goûter sur le mode cumulatif d’une
série de portraits
et autres traits saillants qui émaillent l’intrigue,
parmi lesquels les
passages musicaux et les « scènes à faire » – celle du poète frustré, en
mal d’inspiration,
où Licandre préfigure le Gusmand du Double Veuvage
(Prologue, scène 3) ; celle de la confrontation
entre Angélique et Bélise,
rivales incongrues, où la vieille tante fustige la jeunesse pour prononcer
l’éloge
paradoxal des avantages de la maturité en amour (I, 6), comme
le fera la Comtesse face à l’Angélique
du Chevalier joueur (I, 2) ; celle
du tailleur qui réclame son dû et se trouve éconduit à la manière du
Monsieur Dimanche du Festin de Pierre (I, 15) ; celle de L’Olive
en valet
ivre qui fait enrager son maître (III, 3) ; celle du débat cocasse entre
Homère et Virgile où le Marquis et Licandre rivalisent de pédanterie
(II, 3), annonçant les plaisanteries contre
Homère du Parallèle de Rabelais
et d’Homère15
; celle encore du Marquis fanfaron qui révèle sa couardise face
à Dorante avant de s’en
prendre avec une rebutante lubricité à la tendre
15 OEuvres, 1731, t. V, p. 273-344.
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140 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Angélique (III, 6-7) ; celle enfin de la défaite du joueur définitivement
ruiné (III, 10-11) qui sera reprise et développée au terme du Chevalier
joueur (V, 7-8). Pour ce qui est de la musique (extraits parodiques des
opéras de Lully et compositions),
Dufresny ménage un habile crescendo,
réservant ses deux chansons originales pour le dernier acte.
Dès lors, tout se passe comme
si l’intrigue
n’était
pour Dufresny
qu’un
prétexte, au double sens du terme : un subterfuge (ou faux-fuyant)
et un « pré-texte », c’est-
à-dire un support textuel préalable, une simple
trame, où viennent s’insérer
ces « clous » qui sont autant de petites perles
dramatiques quasi-autonomes (et donc recyclables, variables, amplifiables).
La comédie
du Négligent peut ainsi s’apprécier
comme
un coup d’essai,
qui contient
la matrice de nombre de motifs chers à Dufresny et laisse
entrevoir la possibilité d’une
dramaturgie sachant déjouer la linéarité
d’une
intrigue conventionnelle
pour offrir au spectateur des moments de
spectacle fondés sur le dialogue des arts et la porosité entre la scène et
la salle. Si la pièce ne remplit pas toutes les promesses de son prologue,
celui-ci reste un texte d’anthologie
pour appréhender la génération à
laquelle appartient Dufresny et pour comprendre
les grandes lignes de
son projet – moins les jérémiades d’un
auteur se sachant condamné
à
végéter dans l’ombre
de Molière, que l’ambition
affichée par un nouveau
venu dans la profession, qui se propose d’explorer
les voies d’une
dramaturgie
nouvelle au Théâtre-Français en reprenant, mutatis mutandis,
certaines formules éprouvées chez la concurrence.
DISTRIBUTION DE LA PIÈCE À LA CRÉATION
Les registres journaliers de la Comédie-Française indiquent non pas
la distribution exacte de la pièce, mais la liste des acteurs qui ont joué
chaque soir, ce qui donne des informations assez précises sur la distribution
tant que la pièce est donnée seule16. Y figurent les noms de dix
comédiens
(Champmeslé, Dancourt, De Villiers, Desmares, Guérin, La
16 Registres journaliers conservés
aux archives de la bibliothèque-musée de la Comédie-
Française, saison 1691-1692 (cotes R 27 et R 28). Disponibles en ligne au https://www.
cfregisters.org/en/registers/receipt-registers (consulté
le 25 mai 2021).
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 141
Thorillière, Le Comte, Raisin cadet, Raisin l’aîné,
Sévigny, auxquels vient
s’ajouter
Du Périer dont le nom n’est
mentionné que le premier jour) et
de quatre comédiennes
(Beauval, Durieu, Dancourt et Desbrosses qui
vient, dès la deuxième représentation, remplacer La Grange qui prend
sa retraite cette année-là).
Ces indications permettent quelques suppositions quant à la distribution
des rôles féminins. La Beauval, qui avait une quarantaine d’années
en 1692, interprétait probablement Fanchon17 : elle était habituée aux
rôles de soubrettes et s’était
souvent distinguée pour ses scènes de fou
rire – celui qui ouvre le prologue du Négligent n’est
pas sans rappeler
celui de Nicole dans Le Bourgeois gentilhomme (III, 2) dont elle avait créé
le rôle. La demoiselle Desbrosses, « regardée en son temps comme
l’une
des plus parfaites comédiennes
qui eussent joué les rôles de vieille », et
qui se distingua notamment dans la veuve du Double Veuvage, interprétait
probablement celui de Bélise18. Mademoiselle Dancourt19, spécialisée
dans les rôles d’amoureuse,
interprétait sans doute Angélique ; auquel
cas le rôle de la Comtesse revenait à Mademoiselle Durieu20 qui avait
déjà interprété notamment celui de Cidalise dans L’Homme
à bonnes
fortunes de Baron.
La distribution des rôles masculins est plus difficile à déduire, d’autant
qu’ils
sont plus nombreux et que la plupart d’entre
eux (à l’exception
d’Oronte,
Dorante, le Poète et le Marquis) ne font que de brèves interventions
(qu’il
s’agisse
de l’Intendant,
du Tailleur, du valet L’Olive,
du
Sénéchal ou du Clerc, ainsi que du Baron, du Comte et du Chevalier qui
disparaissent lors de la reprise de la pièce). On peut toutefois avancer que La
Thorillière, qui savait chanter (c’est
lui qui interprète l’opéra
en raccourci
du Double veuvage en 1702), jouait probablement le rôle du poète Licandre.
On doit se contenter,
pour le reste, de quelques remarques : parmi les
comédiens
les plus âgés, Champmeslé et Guérin étaient des acteurs de
17 Sur la Beauval (1648 ?-1720), voir Henry Lyonnet, Dictionnaire des Comédiens Français,
ceux d’hier
: biographie, bibliographie, iconographie, Genève, Bibliothèque de la Revue internationale
illustrée, 1912, t. I, p. 116-118.
18 Pierre-David Lemazurier, Galerie historique des acteurs du théâtre français, depuis 1600
jusqu’à
nos jours, Paris, Chaumerot, 1810, t. II, p. 151-152. Sur la Desbrosses (1657-1722),
voir aussi Lyonnet, Dictionnaire des Comédien Français, op. cit., t. I, p. 511.
19 Sur Mademoiselle Dancourt (1663-1725), voir Lyonnet, Dictionnaire des Comédien Français,
op. cit., t. I, p. 423.
20 Sur Mademoiselle Durieu (1651-1737), voir Lyonnet, Dictionnaire des Comédien Français,
op. cit., t. I, p. 636.
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142 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
premier plan dont l’un
se chargea peut-être du rôle-titre ; quant à Dancourt
et Raisin l’aîné,
ils étaient alors âgés d’une
trentaine d’années
– l’un
ou
l’autre
endossa probablement le rôle de l’amoureux
Dorante. Notons
enfin que mis à part le rôle du Marquis (le personnage masculin le plus
souvent présent sur scène), tous les autres rôles restent secondaires dans
cette pièce que son prologue désigne comme
étant « toute de portraits ».
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET DE LA MUSIQUE
Nous connaissons
cinq éditions du Négligent publiées jusqu’à
la fin du
xviiie siècle : deux éditions séparées (en 1697 et 1728) ; et trois éditions
au sein des OEuvres de son auteur (en 1731, 1747 et 1779).
Tout aussi « négligent » que son héros, Dufresny ne se préoccupa
pas de faire imprimer sa première pièce pour le Théâtre-Français. Seule
parut de son vivant une édition hollandaise clandestine, en 1697 :
le || NÉGLIGENT, || comedie.
|| Par Mr. PALAPRAT. || [un fleuron :
entrelacs de branches d’acanthe]
|| a la haye, || Chez JACOB VAN
ELLINKHUYSEN. || Marchand Libraire à la grand’
Sale || de la
Cour, au Dauphin. || Filet. || M. DC. XCVII.
Cette édition est brochée au sein d’un
recueil factice contenant
deux
autres pièces, dues à Dancourt mais faussement attribuées au même
Palaprat : La Femme d’intrigues
(publiée à la même adresse en 1695) et
Les Bourgeois de Falaise (publiée à La Haye chez Abraham de Hondt en
1697)21. Il va sans dire que ce texte, non revu par Dufresny, est peu fiable.
On sait que Dufresny a remanié la pièce pour sa reprise de 1719. En
1728 sortit une nouvelle édition séparée, qui présentait de nombreuses
variantes par rapport à celle de 1697 :
le || NÉGLIGENT, || comedie.
|| Par Monsieur Du Fresny. || Le
prix est de ving sols. || [un fleuron : bouquet floral] || a paris, || Chez
21 Ce recueil, Théâtre attribué à Palaprat, t. II (La Haye, Abraham de Hondt, 1697), est
consultable
à la réserve de la bibliothèque de l’Arsenal,
sous la cote Rés 8o B 17911.
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 143
la Veuve Pissot, Quai de Conti, à la || descente du Pont-Neuf,
au coin de la ruë de || Nevers, à la Croix d’Or.
|| Filet. || M. DCC.
XXVIII. || Avec Privilege & Approbation du Roy.
Outre diverses modifications de détail (ajout de didascalies, suppression
ou ajout de quelques répliques), elle condense
la dernière scène du
prologue (de fait, l’exposition
de la pièce – ses principaux caractères
et son intrigue), ajoute un nouvel air à l’acte
III scène 1 (« Ah ! quelle
trahison ! ») et coupe quatre scènes à l’acte
II, supprimant ainsi trois
personnages épisodiques (le Comte, le Baron et le Chevalier), compagnons
de jeu du Marquis dont le rôle se trouve réduit d’autant.
Comme le
note François Moureau, « cette version provient très probablement d’un
des manuscrits de Dufresny que les Comédiens possédaient dans leurs
archives, et que d’Alençon
et de Maunois donnèrent à imprimer22 ». Ces
variantes seraient dues aux changements que Dufresny aurait apportés
à sa pièce pour sa reprise.
Une troisième version figure dans le premier tome des OEuvres de
M. Rivière Du Frény chez Briasson en 1731 (p. 1-130), qui sert de référence
à cette édition. Cette version reprend pour l’essentiel
le texte de
1728, mais établit le texte avec un soin particulier, comme
signalé dans
un avertissement qui suit la page de titre :
Cette pièce qui fut imprimée à la Haye en 1697, c’est-
à-dire cinq ans après
la première représentation, a souffert depuis des changements que l’auteur
a
vraisemblablement été obligé de faire pour la perfection de son ouvrage : on
a cru devoir mettre au bas des pages ces changements afin de donner de suite
l’édition
de Paris en 172723, et qui est conforme
aux dernières représentations
qu’on
en a données.
On a marqué de deux guillemets ce que l’auteur
a ajouté depuis l’édition
de Hollande.
Tout en étant conforme
à la dernière version scénique de la pièce,
l’édition
de 1731 fait donc presque toujours mention des modifications
apportées à l’édition
de 1697 : tandis que les ajouts sont signalés entre
guillemets, les coupes sont reportées en notes de bas de page. De plus, un
erratum compilé
en fin de volume corrige plusieurs coquilles. Toutefois,
22 Moureau, Dufresny, op. cit., p. 51.
23 L’édition
de la veuve Pissot indique l’année
1728 sur la page de titre, mais l’approbation
et le privilège du roi y sont datés de l’année
1727.
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144 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
tout comme
en 1728, le prologue y est maintenu, alors que celui-ci,
selon les frères Parfaict, aurait été supprimé lors des reprises de la pièce24.
Une quatrième version de la pièce figure dans le premier volume de
l’édition
des OEuvres de Monsieur Rivière Du Fresny, chez Briasson, en
1747 (vol. I, p. 1-118). Cette édition, qui contient
pour la première fois une
partie des airs gravés, offre une version hybride du texte : elle maintient
une bonne partie des passages supprimés en 1728 tout en conservant
les
ajouts de cette même version. En 1779, le texte du Négligent est conforme
à celui de 1747 dans la « nouvelle édition corrigée et augmentée » des
OEuvres de Rivière Du Fresny (vol. I, p. 27-141).
Le texte que nous proposons est donc établi à partir de l’édition
de 1731 mais ne reprend pas l’usage
des notes ni la convention
des
guillemets. Toutes les variantes du texte, y compris
celles qui ne sont
pas relevées dans l’édition
de 1731, sont rassemblées à la fin du texte ;
conformément
à notre charte éditoriale d’ensemble,
toutefois, nous
n’avons
pas tenu compte
des variantes dans les éditions postérieures à
celle de 1731, en l’occurrence
celles de 1747.
En revanche, l’édition
de 1731 ne comprenait
pas la partition des
« airs détachés », c’est-
à-dire des chansons, toutes entonnées par le poète
Licandre et par Fanchon, qui se situent dans le prologue ainsi qu’à
la
scène 1 de l’acte
III (les autres passages musicaux consistent
en extraits
des opéras de Lully parodiés par le personnage du Marquis). C’est
dans
la seconde édition des OEuvres de M. Rivière Du Frény chez Briasson
(1747) que l’on
trouve, pour la première fois, une partie des airs, gravés
à la fin de la pièce (les autres étant probablement perdus) : une partie
de la musique du prologue (scène 1, « Monsieur Oronte est-il céans ? » ;
scène 2, « Monsieur, si j’ai
l’honneur
de votre connaissance
», « C’est
un
meurtre Monsieur de supprimer ainsi » et « Je jure, je promets de ne
chanter jamais ») ; ainsi que deux chansons de l’acte
III scène 1 (« Ah !
quelle trahison ! » et « La jeunesse et le printemps n’ont
que des fleurs
24 « Lorsque les comédiens
la donnent, ils suppriment le prologue que l’auteur
avait alors
jugé à propos d’y
joindre, pour prévenir le public sur la singularité du genre de comédie
qu’il
lui présentait et en faire l’apologie
: comme
les trois acteurs qui le composent
continuent
leurs personnages dans le reste de la pièce, le prologue en forme le premier
acte, d’autant
mieux qu’il
en contient
la première partie, qui est l’exposition.
» (Parfaict,
XIII, p. 268). Ces indications sont peu claires : le prologue fut-il supprimé, fut-il fondu
dans le premier acte ou y fut-il substitué ? On peut supposer que le début du prologue
fut coupé et la suite (à partir de la scène 4) intégrée au premier acte.
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LE NÉGLIGENT – INTRODUCTION 145
passagères »). La présente édition se contente
de retranscrire la musique
de ces airs tels qu’ils
sont publiés par Briasson en 1747, à l’exception
des clés, qui ont été modernisées. Publiés uniquement sous forme d’airs
notés, sans partie de basse, il est difficile de savoir si ces airs chantés
étaient soutenus par des instruments de basse continue,
et les registres
de la Comédie-Française ne nous permettent pas de savoir si des musiciens
de l’orchestre
ont été employés pour cela. S’il
est probable que
les airs d’à
peine quelques mesures aient été exécutés a cappella, sans
accompagnement, la question demeure en ce qui concerne
les airs les
plus développés (notamment ceux du troisième acte) : pour ces derniers,
il ne serait pas invraisemblable de restaurer une partie de basse continue,
en vue d’une
exécution scénique.
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Le Négligent »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 149-242
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0149
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Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
LE NÉGLIGENT [1]
COMEDIE EN TROIS ACTES.
AVEC UN PROLOGUE
Représentée pour la première fois
le 27 février 1692
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ACTEURS DU PROLOGUE [4]
m. oronte.
fanchon.
m. licandre, Poète1.
ACTEURS DE LA COMÉDIE
m. oronte.
bélise, Soeur de M. Oronte.
angélique, Nièce de M. Oronte et de Bélise.
dorante, Amant d’Angélique.
m. licandre, Poète.
le marquis.
l’intendant,
du Marquis.
le tailleur.
fanchon, Suivante d’Angélique.
a
l’olive,
Valet de Dorante.
le sénéchal.
la comtesse.
un clerc.
La scène est dans la maison de M. Oronte.
1 Dans le texte, il est simplement désigné comme
« Le Poète ».
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PROLOGUE [5]
Scène i
oronte, fanchon
fanchon, riant.
Ha, ha, ha.
oronte
À qui en as-tu ?
fanchon, riant.
Ha, ha, ha.
oronte
Te moques-tu de moi ?
fanchon
Monsieur, c’est
un bel esprit qui demande à vous parler. (Riant.)
Ha, ha, ha.
oronte
Et quelle sorte de bel esprit ?
fanchon [6]
Il dit qu’il
est l’auteur
d’une
comédie
qu’on
vous a donnée à lire.
(Riant.) Ha, ha, ha.
oronte
Eh, qu’y
a-t-il donc là de si plaisant ?
fanchon
Monsieur, il parle en chantant2 ; il a d’abord
commencé
par me dire :
2 Ce « bel esprit » toqué d’opéra
qui chante plutôt que de parler était un type comique
éprouvé, que Dufresny a repris des Opéra de Saint-Evremond (1676), où le personnage de
Crisotine souligne (I, 4) que « l’on
ne sait plus ce que c’est
parmi les honnêtes gens, de
parler autrement qu’en
musique », et des Fous divertissants de Raymond Poisson (1680),
comédie
à sketches pour laquelle Marc-Antoine Charpentier avait composé
la musique.
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152 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
(Elle chante.)
Monsieur Oronte est-il céans ?
oronte
On me l’avait
bien dit, que c’était
un homme extraordinaire ; et que
je ne serais pas fâché de l’entretenir.
fanchon
Vraiment il vous faut des gens extraordinaires. Oh, si vous lui répondez
sur le même ton, vous ferez un concert
admirable.
oronte
À cela près qu’il
vienne. Je le prierai de retrancher la musique de ses
conversations
; mais pour la poésie, il faudra la lui passer ; car les vers lui
sont si naturels (à ce qu’on
dit) qu’ils
lui échappent malgré qu’il
en ait.
fanchon [7]
(Elle chante.)
Monsieur Oronte est-il céans ?
(Riant.) Ha, ha, ha. Il faut qu’il
ait gagné cette maladie-là à l’Opéra,
et il n’est
pas le seul. Si l’Opéra
se soutient encore dix ans, la contagion
de la musique gagnera la masse du sang des Français : on ne parlera plus
qu’en
chantant, et l’on
ne marchera dans les rues que par pirouettes, et
par cabrioles3. Je voudrais bien voir cela avant que de mourir4.
3 La pirouette et la cabriole (ou capriole, orthographe utilisée dans le texte de 1731) sont
des pas de danse (« Nom générique de tous les sauts, et surtout de ceux où les jambes
battent l’une
contre
l’autre.
Les entrechats sont des cabrioles », précise Littré en 1873.)
Cette référence rappelle que les ballets sont alors parties intégrantes de l’opéra.
4 Cf. Les Aventures des Champs Élysées par l’anonyme
« M. de L. C. D. V. », joué à la Comédie-
Italienne en 1693, où l’on
retrouve la même métaphore médicale : « L’opéra
aurait-il infecté
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE ii 153
oronte
Pourquoi non ? On s’y
accoutumerait, comme
à voir toutes les têtes
avec des cheveux d’emprunt5.
fanchon
Si le chant devenait si commun,
l’Opéra
ne serait plus recherché.
oronte
Au contraire,
si tout le monde parlait en chantant, l’Opéra
deviendrait
une chose naturelle, et cela n’en
serait pas plus mal.
fanchon
Fi, Monsieur, ce ne serait plus qu’une
comédie.
oronte [8]
Tais-toi, folle, et fais entrer ce bel esprit.
fanchon
Le voici.
Scène ii
le poète, fanchon, oronte
le poète chante.
Monsieur si j’ai
l’honneur
de votre connaissance,
J’en
aurai l’obligation,
À la recommandation
De Monsieur votre ami le Trésorier de France6.
ce pays-ci, ou si c’est
la mode d’y
parler en chantant ? » (I, 5). Voir aussi « Amusement
cinquième : L’Opéra
» (Amusements, p. 95-103).
5 L’analogie
entre convention
opératique et mode vestimentaire se trouve déjà dans Les
Opéra de Saint-Évremond, à travers une réplique de M. Crisard qui compare
la mode de
l’opéra
à celle de porter des « chausses-à-la-candale » (I, 4).
6 La référence à « votre ami le Trésorier de France » fait allusion à Regnard, qui avait acheté
cette charge le 15 novembre 1682, et avec qui Dufresny co-écrivit quatre pièces pour les
Italiens.
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154 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
fanchon, riant.
Ha, ha, ha.
oronte
Veux-tu te taire, folle ? Vous n’aviez
besoin que de votre mérite,
Monsieur, et vous pouviez…
le poète. Il chante7.
Ah, Monsieur !
fanchon, riant.
Ha, ha.
oronte [9]
Monsieur, trève de compliments
; ils réussissent mal en musique, et
vous me ferez plaisir de laisser là votre récitatif.
le poète chante8.
C’est
un meurtre, Monsieur, de supprimer ainsi
Des chants dictés par la nature
Ils sont rares en ce temps-ci.
7 La musique de la réplique suivante de Licandre n’inclut
pas cette première interjection.
8 Il s’agit
ici d’un
récitatif.
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE ii 155
oronte
Il est vrai, c’est
dommage. Mais si vous voulez que je vous écoute,
il faut que vous me promettiez de ne point chanter.
le poète
(Il chante ces deux vers.)
Je jure, je promets
De ne chanter jamais.
Monsieur, je vous demande pardon.
oronte
Parlons de la comédie
que vous avez faite.
fanchon, se retenant de rire.
Ha, ha, ha.
oronte
Mademoiselle Fanchon, allez voir là-dedans si ma soeur est en
compagnie.
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156 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
fanchon, à part.
Autre original dont il se va coiffer, [10] comme
il a fait de vingt
autres : heureusement c’est
un poète malaisé9 ; pour de l’argent
il nous
rendra service.a
Scène iii
ORONTE , LE POÈTE
oronte
Monsieur, je suis surpris que vous ayez fait une comédie
en prose,
puisque vous avez tant de facilité à faire des vers.
le poète
Cette facilité ne fait rien à la chose
Je ne plains ni peine ni temps
Pour réussir quand je compose
;
Et voici comme
je m’y
prends.
D’abord
pour ne me point gêner l’esprit,
j’ébauche
grossièrement
mon sujet en vers alexandrins, et petit à petit en léchant mon ouvragea
je corromps avec soin la cadence des vers, et je parviens enfin à réduire
le tout en prose naturelle.
oronte [11]
Vous croyez donc qu’une
comédie
est plus parfaite en prose qu’en
vers ?
le poète
Oui sans doute ; et il n’est
point naturel qu’on
parle en vers dans
une comédie
; à moins que la scène ne fût au Parnasse, qu’on
y fît parler
Clio, ou l’amoureuse
Érato10, avec Virgile, le Tasse, ou moi.
oronte
J’entre
dans vos raisons ; mais revenons à votre comédie
: voulez-vous
que je vous dise sincèrement ce que j’en
pense ?
9 « Cet homme est malaisé, il doit de tous côtés. » (Furetière.)
10 Muses de l’Histoire
(Clio) et de la Poésie (Érato). Le Tasse, auteur de l’épopée
La Jérusalem
délivrée (La Gerusalemme liberata, 1580), était particulièrement révéré au xviie siècle.
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE iii 157
le poète
Oui, Monsieur, et sans me flatter.
oronte
Elle n’est
point de mon goût.
le poète
Tant pis pour vous : qu’y
trouvez-vous donc de si mauvais, Monsieur ?
La diction n’est-
elle pas pure et concise
?
oronte
Oui.
le poète
Le dialogue naturel ?
oronte
D’accord.
le poète [12]
Et l’intrigue
?
oronte
J’avoue
qu’elle
est singulière et assez bien conduite.
le poète
Qu’y
manque-t-il donc ?
oronte
Des caractères, Monsieur, des caractères nouveaux, et des portraits.
le poète
Ah ! Ah ! Nous y voilà, des caractères, des portraits ; votre discours
me fait soupçonner…
oronte
Quoi ?
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158 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le poète
Que vous êtes un peu moliériste.
oronte
Je ne m’en
défends point ; et je tiens qu’on
ne peut réussir sur le
théâtre, qu’en
suivant Molière pas à pas.
le poète
Cependant, Monsieur, quand j’ai
commencé
à exceller, je n’avais
jamais lu Molière.
oronte
Tant pis pour vous.
le poète [13]
Oh ! tant pis pour moi de ce qu’il
y a eu un Molière ; et plût au ciel
qu’il
ne fût venu qu’après
moi.
oronte
Vous avez tort de n’être
pas venu le premier.
le poète
Assurément, je me serais emparé aussi bien que lui, et que ceux qui
l’ont
précédé,
De ces originaux fameux pour le comique,
Dont les gros traits marqués des plus vives couleurs,
Font grand plaisir, sans doute, aux spectateurs,
Et peu de peine à l’auteur
satirique.
Au lieu qu’il
faut suer à présent sur les diminutifs de caractères,
dont le co- [14] mique est imperceptible au goût d’à
présent, surtout
au goût usé, qui n’est
plus piqué que par des plaisanteries au gros sel,
au poivre et au vinaigre11.b
11 La mention du goût du public pour les plaisanteries « au gros sel » est un ajout de l’édition
de 1728 qui reprend une idée également présente dans les prologues du Chevalier joueur
(1697) et du Double veuvage (1702).
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE iii 159
oronte
Je conviens
que les caractères et les plaisanteries sont aussi usés que
le goût.c
le poète
Molière a bien gâté le théâtre. Si l’on
donne dans son goût, bon, dit
aussitôt le critique, cela est pillé, c’est
Molière tout pur : s’en
écarte-t-on
un peu, oh ! Ce n’est
pas là Molière12.
oronte
Il est vrai que le siècle est extrêmement prévenu pour lui.
le poète
Oh ! j’attraperai
bien le siècle : je vais me jeter dans les pièces allégoriques,
dans les moeurs étrangères et barbares.d On doit être las de voir
sur le théâtre les peuples de l’Europe
; leurs moeurs sont trop connues.
Une intrigue sauvage
Surprendra davantage.
Qu’en
dites-vous, Monsieur ? Cela réussira ; [15]
Ni les Précieuses de Goa,
Ni la coquette japonaisee
N’ont point encore paru sur la scène française13.
oronte
Cela serait nouveau : mais vous ne feriez pas la fortune des comédiens.
le poète
Trouvez-moi donc à la Cour, ou à la ville, des ridicules à copier.f
12 Cf. Gusmand dans Le Double Veuvage (I, 7) : « Encore Lully, quoi Lully partout… de
quelque côté que je me tourne… Je suis bien malheureux de n’être
venu qu’après
lui,
car parce que j’ai
dans la tête tout ce qu’il
a fait de beau, on dit que je le pille ».
13 Quelques mois plus tard, Dufresny et Regnard faisaient jouer Les Chinois à la Comédie-
Italienne. La vogue de l’exotisme
va s’épanouir
dans les décennies suivantes, notamment
sur les théâtres forains.
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160 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronte
Les ridicules ne s’y
renouvellent que trop, la mode en change en France,
comme
d’habits.
Encore un coup, Monsieur, il y a plus de fous que jamais.
le poète
D’accord
; mais tout le monde est fou sur le même ton. On ne voit
plus de ces extravagances brillantes, dignes d’être
copiées sur le théâtre ; il
faut quelque mérite au moins pour exceller en extravagances. Les Marquis
de Molière, par exemple, ne rejouissaient-ils pas par leurs turlupinades
spirituelles, leurs contorsions,
et leurs habits ridicules ; mais pour nos
Marquis modernes, ils sont sérieusement impertinents.
L’un
à qui l’effronterie
[16]
Tient toujours lieu d’habilité,
Débite une rêverie
D’un
ton plein de gravité :
L’autre
avec un visage morne et un air décontenancé, affecte une
nonchalance d’esprit
fort ;g
Il blâme tout, et ne sait rien,
À tout il a réponse prête ;
Car sans dire un seul mot, en secouant la tête
D’un
air pyrrhonien,
Il prétend réfuter le théologien,
Le philosophe et le physicien.
En vérité, mettre des ridicules de cette espèce sur le théâtre, ne
serait-ce pas un guet-apens contre
le plaisir du public ?
oronte
Un habile auteur tirerait encore du sel de ces caractères, tout insipides
qu’ils
vous paraissent.
le poète
Du temps de Molière, une précieuse était divertissante ; elle avait
de la mémoire pour retenir de grands mots, quelque feu d’imagination
pour les arranger plaisamment ; [17] mais à present une précieuse est
maîtresse passée,
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE iii 161
Lorsqu’elle
sait artistement
Pencher le corps et tortiller la tête,
Ou de son éventail ouvert nonchalamment
Ranger sa favorite14, et redresser sa crête.
Faire le manège des yeux,
Rougir sa lèvre pâle à force de la mordre,
Ricaner par mesure et grimacer par ordre.
Avec cela et cinq ou six mots en vogue, elle soutient la conversation
tout un jour.h
oronte
Hé ! que faut-il davantage pour entretenir, des cavaliers qui pour
la plupart ne savent parler d’autre
chose que de la sève d’un
vin de
champagne, des trois dés ou du lansquenet, ou tout au plus du détail
de leur régiment.
le poète
C’est
ce que je vous dis. Tous les originaux d’
aujourd’hui
sont fades ;
mais si ma comédie
ne vous plaît pas, j’en
ai une autre toute pleine de
scènes de tendresse, [18] qui trouvent passage jusqu’au
fond du coeur,
et qui…
oronte
Une comédie
de tendresse ! Oh ! depuis que la débauche a fait un
calus15 sur le coeur des jeunes gens, la tendresse les fait bâiller ; ils
écoutent les équivoques grossières, et ne rient que des mots significatifs.
Pour les remuer il faudrait traiter l’amour
sur le théâtre,
comme
ils le traitent dans le monde ; leur imagination va d’abord
au dénouement.i
14 Émile Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (Paris, Hachette, 1873), cite cet
extrait du Négligent pour illustrer sa définition : « Favorite, nom, au xviie siècle, d’un
ajustement de femme. » .
15 « Calus. Durillon qui vient en quelque partie du corps humain par un travail continuel
qui en fait épaissir la peau. […] Se dit figurément en choses morales, en parlant de la
dureté que l’âme
a contractée
contre
toute sorte de tendresse. » (Furetière.)
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162 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le poète
Mais, Monsieur, il se trouve encore des cavaliers, qui ont conservé
la politesse, et la galanterie de Voiture16.
oronte
Ils sont donc aussi vieux que lui ; l’on
ne voit point aujourd’hui
de
jeunes gens galants ; pour des femmes galantes, Paris nous en fournit
assez.
le poète
D’accord.
Mais on ne voit plus dans leurs intrigues, cette diversité
qui fournissait des idées aux auteurs comiques
; autrefois, chaque belle
avait son faible particulier.
Pour plaire il fallait une étude, [19]
Le mystère et le secret,
Domptaient la prude.
La coquette cédait au fracas indiscret ;
La vieille aimait par jalousie,
La jeune aimait par curiosité ;
Celle-ci par fantaisie,
Et celle-là par vanité.
Mais à present, toutes les intrigues se ressemblent.
Un seul chemin conduit
au coeur d’une
beauté ;j
L’amour n’a
plus qu’une
flèche
Qui fasse brèche17
À la cruauté.
C’est
l’argent
qui fait le noeud de l’intrigue,
et le plus ou le moins, fait
le dénouement.
16 Vincent Voiture (1597-1648), poète salonnier, auteur de lettres et de poésies célébrées
dans les cercles mondains, et, pour la la postérité, représentant éminent de la galanterie,
idéal social, éthique et esthétique propre aux élites de la France d’Ancien
Régime.
17 Qui porte atteinte.
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE iv 163
Scène iv [20]
ORONTE , LE POÈTE , FANCHON
fanchon
Monsieur, vous m’avez
commandé
de vous faire souvenir de sortir
pour vos affaires.
oronte
Oh ! que tu es importune ; laisse-moi en repos.
fanchon
Il est plus de deux heures.
le poète
Si vous avez des affaires, Monsieur….
oronte
Ce sont des affaires de rien.
fanchon
Oui : un petit procès où il ne s’agit
que de deux cent mille livres ;
si Monsieur le perd il est ruiné, ce n’est
qu’une
bagatelle comme
vous
voyez. Il y a plus d’un
an que ce procès-là dure, il n’a
pas encore vu
son procureur.
oronte
On ne connaît
que trop tôt ces gens-là.
fanchon [21]
Hé, Monsieur.
oronte
Veux-tu que je quitte la conversation
d’un
homme d’esprit,
pour
celle d’un
procureur ?
fanchon
Un homme de bon sens peut-il raisonner ainsi ! Hé, partez, mort
de ma vie.
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164 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronte
Encore un petit mot.
fanchon
Quelle négligence !
oronte
Monsieur, pendant que j’irai…
où cette coquine-là veut que j’aille…
Rêvez un peu si vous ne pourriez pas accommoder au théâtre une idée
qui me vient dans l’esprit.
le poète
Voyons ce que c’est.
fanchon
Ne nous voilà pas mal !
oronte
Imaginez-vous un homme comme
moi, qui a besoin d’une
comédie
;
un auteur comme
vous vient lui en proposer une.
le poète
Je vous entends.
fanchon [22]
J’enrage
!
oronte
Je ne trouve point votre comédie
à mon goût ; vous soutenez qu’elle
est bonne, cela fait naître une contestation
; si vous voulez c’est
celle que
nous venons d’avoir
ensemble, vous n’avez
qu’à
la mettre sur le papier,
voilà déjà un prologue tout fait.
fanchon
La belle avance !
oronte
Supposez donc que moi, Oronte, entêté des comédies
où les portraits
dominent, je vous en demande une toute de portraits. Pour cet effet je
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE iv 165
vous prie de passer une après-dînée chez moi ; il y vient toutes sortes
de personnes. J’ai
une soeur qui donne à jouer, plusieurs personnes
me rendent visite. Tout cela ne pourrait-il pas former le modèle d’une
comédie
toute de portraits (comme
je vous ai dit) dont la scène serait
dans mon antichambre ?
fanchon, à part.
Il ne finira point.
le poète
Si tous ces caractères étaient plaisants, on en pourrait faire quelque
chose ; mais il [23] n’y
aurait dans cette comédie
ni union ni action.
fanchon
Eh laissez là l’union
et l’action,
de par tous les diables, songez…
oronte
Pour l’intrigue,
il faudrait…
fanchon
Pour l’intrigue,
c’est
une vraie affaire de femme, je la fournirai moi,
ne vous en mettez pas en peine.
oronte
Oui-da, si Fanchon voulait, elle est assez habile en fait d’intrigue,
pour donner de bons mémoires.
fanchon
Je m’en
charge, vous dis-je, et d’entretenir
Monsieur pendant votre
absence ; il ne s’ennuiera
pas sur ma parole.
le poète
Laissez-moi la consulter
un peu ; ses avis ne seront peut-être pas
inutiles à notre comédie.
oronte
Je reviendrai le plus tôt qu’il
me sera possible.
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166 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène v [24]
FANCHON , LE POÈTE
fanchon
Hoçà18, puisqu’il
s’agit
de travailler ensemble, quoique je ne me sois
chargée que de l’intrigue,
voulez-vous que je vous donne deux bons
caractères ?a C’est
ce [25] Monsieur Oronte-là et Bélise sa soeur.
le poète [26]
Mais Monsieur Oronte n’a
point de ridicule… un caractère assez
marqué. Qu’est-
ce que c’est
qu’un
négligent ? La négligence n’est
point
un ridicule qui convienne
au théâtre.
fanchon
Le vôtre, par exemple, est plus théâtral ; si vous vouliez accepter trente
pistoles pour feindre d’être
amoureux de Bélise, afin de s’emparer
de son
esprit, et de ménager son consentement
en faveur d’un
jeune homme
que j’ai
pris en ma protection ; vous joueriez ainsi un des premiers
personnages de votre comédie.
le poète
Cela ne se peut, car je fais un rôle dans le prologue, et suivant nos
règles…
fanchon [27]
Bon vos règles ! Est-ce que trente pistoles ne suffisent pas pour
dérégler19 un poète ?
le poète
Mais il faudrait savoir quel est le jeune homme en question ?b
fanchon
On le nomme Dorante.
18 Interjection rare, à peu près équivalente à « hola ! » ; elle n’est
pas dans les dictionnaires
du temps, mais attestée par exemple chez Lesage (Achmet et Almanzine, 1728, II, 10 ; Le
Bachelier de Salamanque, 1736, L. I, chap. 8).
19 « Dérégler. Agir contre
la règle, contre
l’ordre
établi. » (Furetière.)
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LE NÉGLIGENT – PROLOGUE, SCÈNE iv 167
le poète
Dorante, dites-vous ?
fanchon
Le connaissez-
vous ?
le poète
Tu me réponds de trente pistoles pour le servir ?
fanchon
Oui, je vous en réponds.
le poète [28]
Il m’en
viendra donc soixante de cette affaire.
fanchon
Comment ?
le poète
Il m’en
a déja donné trente pour la même chose.
fanchon
Quoi c’est
lui ?…
le poète
Oui c’est
lui qui par le moyen d’un
de ses intimes, m’a
produit à
Monsieur Oronte.
fanchon
Quoi ce n’était
donc que pour rire que vous étiez si drôle ? Je vous
félicite de n’être
pas fou.c
le poète
Je suis un poète né, mon enfant ; mais je n’ai
fait le musicien que
pour paraître plus extraordinaire, et m’insinuer
par-là plus aisément
dans l’esprit
de Monsieur Oronte.
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168 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
fanchon
C’est
celui de Bélise qu’il
importe le plus de ménager. Allons, venez
lui faire la révérence, je me charge de vous présenter ; et je m’assure
qu’elle
sera folle de vous, quand elle vous aura ouï chanter une conversation
ou deux.d
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE ii 169
LE [29]
NÉGLIGENT,
Comédie
ACTE I
Scène i
oronte, seul.
Ça, songeons à nous bien réjouir aujourd’hui,
et surtout plus d’affaires,
la vie est trop courte pour perdre du temps.
Scène ii
oronte, fanchon
fanchon
Monsieur, je vous demande pardon ; mais comptez
que je ne vous
donnerai pas un moment de repos, votre procès [30] est prêt d’être
jugé,
et je ne veux pas vous voir ruiné par votre négligence.
oronte
Oh ! l’on
ne me reprochera plus que je néglige mon procès.
Premièrement je ne saurais le perdre ; le Marquis le sollicite, j’ai
la
justice pour moi, ma partie est un misérable qui n’a
pas de quoi poursuivre,
et puis, je viens de chez mon procureur.
fanchon
Le ciel en soit loué.
oronte
Quelle corvée… ! Oh bien, m’en
voilà quitte.
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170 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
fanchon
Ne me savez-vous pas bon gré de vous avoir fait faire cette démarche ?
oronte
C’était
une chose qu’il
fallait faire.
fanchon
Assurément : que vous a-t-il dit ?
oronte
Il venait de sortir.
fanchon
Quoi, vous ne l’avez
point vu ?
oronte
Non, dont je suis bien aise ; car je n’aime
point à parler d’affaires.
fanchon [31]
Quel homme ! Quel homme !
oronte
Oh ! j’y
retournerai au premier jour, je n’ai
garde d’y
manquer, cette
affaire-là me tient trop au coeur.
fanchon
Je vous en ferai bien souvenir.
oronte
Qu’as-
tu fait de notre poète ?
fanchon
Je l’ai
presenté à Madame votre soeur ; il est avec elle dans la salle,
où il examine parmi un assez bon nombre d’originaux
qui composent
la compagnie,
ceux qu’il
croit les plus propres pour votre comédie.
oronte
Bon, bon, je vais demander à ma soeur comment
elle le trouve, et si
elle est contente
de sa conversation.
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE iii 171
Scène iii [32]
ORONTE , FANCHON , UN CLERC
le clerc, apportant un billet.a
Monsieur, voilà un billet de la part de Monsieur Serrefort votre
procureur, il vient de rentrer chez lui comme
vous en sortiez.
oronte
Quoi, toujours des affaires ! Que peut-il donc y avoir de nouveau ?
Je viens de passer chez lui.b Il lit :
Il faut absolument que je vous parle aujourd’hui
; il se machine quelque
chose contre
vos intérêts ; votre rapporteur presse de produire20, et le vent du
bureau n’est
pas bon pour vous.
Ah, Monsieur Serrefort, que vous êtes un importun personnage avec
vos billets !
fanchon
Vous vous laisserez surprendre.
oronte
Quoi, je n’aurai
pas un moment de repos ! Je n’entendrai
parler
que procès, que [33] procureur ! Ah ! l’incommode
chose que des gens
d’affaires
! Allons, il en faut sortir de manière ou d’autre.
Fanchon, pour
ce coup je m’en
vais chez lui.c
fanchon
Allez, Monsieur. (À part.)d Il me fait bien plaisir de me laisser seule,
car Dorante m’a
fait signe de venir ici.
20 « Produire, se dit aussi en pratique, des titres et papiers qu’on
met entre les mains des
juges pour établir un droit, une vérité. » (Furetière.)
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172 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène iv
le poète, fanchon
fanchon
À quoi Dorante s’amuse-
t-il donc ? Je croyais qu’il
allait me suivre.
le poète
Il achève de faire des mines à la tante et à la nièce d’un
bout de
la salle à l’autre
; depuis que tu es sortie, ils me donnent tous trois la
comédie.
Dorante fait une mine à la nièce ; la tante se l’approprie
et
riposte aussitôt ; Dorante reprend son sérieux ; la nièce prend ce sérieux
pour elle, et le lui reproche par ses minauderies enfantines ; la tante
s’en
aperçoit ; la nièce rougit de pudeur ; Dorante pour la consoler
lui
dé- [34] coche à la dérobée des oeillades louches, que la tante guette au
passage. Enfin tout ce petit manège m’a
paru fort divertissant ; mais
Dorante est trop amoureux pour se contenter
de cela.
Scène v
dorante, FANCHON , LE POÈTE
dorante
Ma chère Fanchon, je suis le plus amoureux de tous les hommes.
Quand pourrai-je savoir certainement ce que les regards d’Angélique
ne me font entendre qu’à
demi ?
fanchon
Je vous découvrirais bien ses petits sentiments, mais vous m’avez
la
mine d’être
de nos beaux à la mode, qui sont insupportables dès qu’on
leur a fait entrevoir le moindre penchant pour eux.
dorante
Non, Fanchon, les bontés des dames augmentent ma tendresse, et
ne flattent point ma vanité.a
le poète [35]
Voilà le phoenix des amants.
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE v 173
fanchon
Oh, phoenix tant qu’il
vous plaira : je connais
les allures des jeunes
gens. Si une fille se déclare d’abord,
fi c’est
une coquette ; les fait-elle
un peu languir, ils la plantent là.
le poète
Il est vrai que la galanterie est devenue un mauvais métier pour les
honnêtes filles.b
dorante
Ne juge pas de mes manières par celles des autres, et ne crains point
de m’apprendre…
Non, ma chère Fanchon, j’ai
pour ta charmante maîtresse,
la passion la plus tendre, la plus pure, la plus violente…
fanchon
Il faut qu’il
dise vrai, car il me persuade.
dorante
Que tardes-tu donc à me dire… ?
fanchon
Vous êtes bienheureux que nous n’ayons
pas de temps à perdre. Je
ne vous dirai pourtant pas qu’on
vous aime ; mais faisons comme
si on
vous aimait.
dorante [36]
Ma chère Fanchon, quand pourras-tu me ménager un moment
d’entretien
?
fanchon
C’est
à quoi je vais songer. Cachez-vous un moment dans ce cabinet ;
(au poète) et vous, passez dans cette chambre, où j’aurai
soin de vous mener
Bélise ; disposez-vous à faire chacun une belle déclaration d’amour,
(au
poète) vous en vers, (à Dorante) et vous en prose.c Pour vous, quand vous
verrez Angélique seule, vous n’aurez
qu’à
l’aborder,
au moins elle n’est
pas avertie de tout ceci, prenez vos mesures là-dessus… Mais j’entends
la voix de Bélise, entrons.
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174 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène vi
ANGÉLIQUE , BÉLISE
angélique
Pourquoi donc me faire venir ici, ma tante ? Et qu’avez-
vous à me
dire, que vous ne vouliez pas que mon oncle entende ?
b élise [37]
J’ai
à vous dire que vous êtes une petite sotte, une petite ridicule,
pleine d’une
vanité insupportable.
angélique
Hé bon dieu, ma tante, qu’ai-
je fait ? Vous voilà furieusement en
colère.a
bélise
Moi en colère ! En colère moi ! C’est
une passion brutale que la colère,
qui n’a
jamais déplacé mon âme de son assiette, et vous expliquez mal
un simple mouvement de zèle.
angélique
Je vous demande pardon ; mais je ne suis pas assez savante pour
distinguer d’avec
la colère un zèle qui fait dire des injures.
bélise
Je vous dis des injures, moi ! Mais vraiment je vous trouve bien
impertinente de me dire à mon nez ces sottises-là ; suis-je capable de dire
des injures ? Vous êtes une extravagante à qui je dis poliment ses vérités.
angélique
Quoique vous vous piquiez de politesse, vous ne les dites pas
civilement.b
b élise [38]
Elle n’a
pas le sens commun.
Écoutez ma petite nièce, je veux bien
vous en avertir, quand Dorante vient ici, il n’est
pas difficile de juger qu’il
n’y
vient que pour moi, et je viens pourtant de m’apercevoir
que vous
vous attribuez ses regards et ses visites… Cela est si sot à vous, ma nièce.c
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE vi 175
angélique
Hé, pourquoi, ma tante, ne voulez-vous pas que je les prenne pour
moi ? Croyez-vous avoir droit de l’emporter,
parce que votre visage a
été fait avant le mien ?
bélise
Hé bien, ne voilà-t-il pas ma petite ridicule avec sa jeunesse ; apprenez
sotte que vous êtes, qu’il
n’y
a point d’homme
raisonnable qui puisse
s’attacher
à une petite créature comme
vous, dont le coeur et l’esprit
ne
sont pas encore au monde.
angélique
Oui, ma tante ! Oh, je vous assure qued je sais bien qu’il
faut être
jeune pour plaire aux hommes.
bélise
Oui, à mille étourdis qui ne s’attachent
[39] qu’à
l’apparence,
au
dehors, à la superficie d’une
femme ; mais appelez-vous cela des hommes ?
angélique
Hé bien Dorante est peut-être de ces étourdis-là.
bélise
Lui ? Vous ne savez ce que vous dites. Je suis persuadée, moi, qu’il
n’a
point d’yeux
pour la jeunesse, et s’il
vous arrive jamais d’attirer
ses
regards, je vous déshériterai.
angélique
Vous avez beau me défendre de lui plaire, cela ne dépend pas de moi.
bélise
Mais vraiment vous ne lui plaisez point ; et sans aigreur, je veux bien
vous désabuser ; il faut vous apprendre à vous connaître
en vraie passion. Ne
remarquez-vous pas que quand les regards de Dorante rencontrent les miens,
il baisse aussitôt la vue, et prend un sérieux qui marque la naissance d’une
passion violente, mais respectueuse ; au contraire,
s’il
lui arrive de jeter les
yeux sur vous par hasard, ou par politesse,e il reprend dans le moment [40]
même cet air enjoué et badin : marque infaillible de la tranquillité du coeur.
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176 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Hé bien ma tante, vous avez beau dire, j’explique
cela tout autrement.
bélise
C’est
que vous n’avez
pas d’esprit,
ma pauvre enfant, et voilà justement
ce qui fait que Dorante ne vous aime point ;f car enfin c’est
l’esprit
qui
attache un homme ; c’est
de mon esprit qu’il
est amoureux21.
angélique
Et moi, ma tante, je ne comprends
pas qu’un
homme puisse aimer
une femme rien que pour son esprit.
bélise
Et pourquoi donc ? Pour sa jeunesse, pour sa beauté ? Et fi, fi, fi ;
la plaisante chose qu’une
passion qui dépend de l’arrangement
d’un
visage et du quantième de l’âge
! La jeunesse, la beauté ! Fi, vous dis-je.
angélique
Oui, vous dites que vous méprisez la beauté ; mais cependant… ?
bélise
Hé bien cependant ?
angélique [41]
Vous mettez du rouge et des mouches.
bélise
Oui, par propreté, par bienséance ; mais mes agréments tirent peu
de secours de ces bagatelles.
angélique
Je le vois bien : mais moi, je suis bien aise d’être
jeune et jolie, d’avoir
de beaux yeux, une belle bouche, un teint vermeil.
21 Voir Les Femmes savantes de Molière, notamment cette réplique de Philaminte à sa
fille Henriette (III, 4, v. 1063-1066) : « La beauté du visage est un frêle ornement, / Une
fleur passagère, un éclat d’un
moment, / Et qui n’est
attaché qu’à
la simple épiderme ; /
Mais celle de l’esprit
est inhérente et ferme. »
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE vii 177
bélise
Hé fi, fi, fi, si Dorante était capable d’aimer
ces sottises-là, je le
haïrais à la mort.
angélique
Et moi je vous le céderais de bon coeur,g s’il
était comme
vous le
dites ; car l’amour…
bélise
L’amour
! Vous, parler d’amour
! Vous voulez vous mêler de raisonner !
À l’école,
à l’école,
petite sotte, à l’école,
à l’école.
angélique
Mais, ma tante…
bélise
À l’école,
à l’école,
vous dis-je, il faut étudier trente ans l’amour
avant que d’en
parler.
angélique [42]
Mais…
bélise
À l’école,
à l’école,
à l’école…
Scène vii
FANCHON , BÉLISE , ANGÉLIQUE
fanchon
Madame…
bélise
Qu’est-
ce qu’il
y a ?
fanchon
Ce bel esprit qui vient de vous faire la révérence…
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178 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
bélise
Hé bien.
fanchon
Il extravague, Madame, il est tout seul dans cette chambre où il se
tourmente comme
un possédé ; il se promène à grands pas, il se mord
les doigts, fronce le sourcil, se donne de grands coups sur le front,
parle tout seul, et de temps en temps il reprend un air gai, fait trois ou
quatre cabrioles22, et puis il griffonne je ne sais pas [43] quoi sur ses
tablettes23. Enfin s’il
n’est
pas tout à fait fou, je crois qu’il
ne s’en
faut
guère du moins, et je n’oserais
dire ce que je soupçonne.
bélise
Hé, que soupçonnes-tu ?
fanchon
Cela vous fâchera, peut-être.
bélise
Non, non, parle ?
fanchon
Vous êtes fière et si difficile.
bélise
Explique-toi, te dis-je !
fanchon
Hé bien, Madame, je crois qu’il
est amoureux de vous.
bélise
Amoureux de moi ! Cela se pourrait-il bien ?a
22 Voir note lexicale supra.
23 Le Gusmand du Double veuvage présente de nombreuses similitudes avec Licandre. Cf. son
entrée à l’acte
I, scène 7 (« composant
et ne voyant pas la Comtesse, entre en marchant
de mesure, et la bat avec ses mains […]. Il tire des lignes, et ne dit plus rien, mais note
sur son genou, un genou en terre […]. »)
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE vii 179
angélique
Fanchon a donc raison, il faut qu’il
soit fou.
fanchon
Il vous nomme quelquefois.
bélise
Il me nomme !
fanchon [44]
Oui, Madame, et j’ai
entendu même certains mots d’amour,
d’adorable,
de mourir !
bélise
De mourir ?
fanchon
Oui, vraiment il y a du mourir dans son affaire ; il en était là quand
je suis venue. Il me semble qu’il
disait qu’il
voulait mourir.
bélise
Il faut empêcher cela, Fanchon ; je veux bien qu’on
m’aime,
mais
mourir chez moi, cela ne me plairait pas.
angélique
Vraiment oui, je crois qu’il
en a bien envie.b
bélise
Voyez, petite sotte, ce que fait mon esprit,c mon vrai mérite. Vos
beaux yeux, votre belle bouche, et votre teint vermeil ne produiront
jamais de ces effets surnaturels.
angélique
Hé bien, ma tante, vous aimez tant le surnaturel, prenez ce bel esprit,
et me laissez Dorante.
b élise [45]
Taisez-vous, taisez-vous, petite ridicule, personne ne veut de vous.
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180 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Oh, je gagerais bien que si, moi.d
bélise
Taisez-vous, vous dis-je, encore une fois, et m’attendez-
là ; je vais
revenir : au moins, ne vous avisez pas d’entrer
là-dedans sans moi, (à
Fanchon) et vous suivez-moi.e
Scène viii
angélique, seule.
Fanchon me fait signe, je ne comprends
rien à tout ceci ; mais il faut
qu’elle
ait ses raisons… Ah Ciel ! Quel esprit, quel esprit, que celui de
ma tante ! Je vieillirai comme
elle, mais je voudrais bien savoir si je
deviendrai ridicule comme
elle. Je ne puis plus souffrir son humeur,
j’aime
mieux aller dans un couvent ; mais dans ce couvent je ne verrai
pas Dorante.a Hélas ! Si Dorante m’aimait
autant que je l’aime,
et que
mon oncle voulût…b
Scène ix [46]
dorante, ANGÉLIQUE
dorante
Pardonnez, charmante Angélique…
angélique
Ah Ciel !
dorante
Qu’avez-
vous ? Êtes-vous fâchée de vous trouver seule avec moi ?
angélique
Ma tante est là au moins… Mais quand elle n’y
serait pas, je n’aime
pas qu’on
me vienne ainsi surprendre.
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE ix 181
dorante
Hé, pourriez-vous me pardonner, si je négligeais un moment si difficile
à ménager ? Peut-être n’aurai-
je de ma vie une occasion si favorable
pour vous apprendre…
angélique
Ne m’apprenez
rien, je ne veux rien apprendre de vous.
dorante
Ah que je serais heureux si vous deviniez tout ce que j’ai
à vous dire !a
angélique [47]
Que devinerais-je ?
dorante
Que je vous adore.
angélique
Paix.
dorante
Belle Angélique.
angélique
Ma tante est là, vous dis-je.
dorante
Pouvez-vous me refuser votre main, après m’avoir
donné votre coeur ?
angélique
Moi, je vous ai donné mon coeur ?
dorante
Je ne puis dissimuler davantage, j’ai
entendu…
angélique
Ah, ce n’était
pas cela que je disais ; mais vous vous repentirez de
votre curiosité, et cela sera cause que je ne vous regarderai de ma vie.
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182 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Quoi, vous pourriez… ?
angélique
Je vous défends de me voir.
dorante [48]
En vérité, je ne vous comprends
point.
angélique
Je suis contre
vous dans une colère épouvantable.
Scène x
dorante, angélique, fanchon
fanchon
Quoi, vous vous querellez déjà mes enfants ? On voit bien que vous
êtes destinés pour être mari et femme.
dorante
Je suis au désespoir, Fanchon.
fanchon
Allez vous désespérer là-dedans, la tante va revenir.a
dorante
Elle me défend…
fanchon
Et moi je vous permets tout, ne vous mettez pas en peine, allez-vous
en seu-[49] lementb qu’on
ne vous voie pas ensemble.
dorante
Quelle violence !
fanchon
Hé mort de ma vie, sauvez-vous vite, voici Bélise.
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xi 183
Scène xi
BÉLISE , FANCHON , LE POÈTE , ANGÉLIQUE
bélise
Laissez-moi vous fuir, Monsieur, vous commencez
à m’embarrasser.
Où suis-je ? Je ne sais ce que je dis ; je ne sais ce que je fais ; je ne
comprends
plus rien à tout ce que vous me dites.
le poète [50]
Je n’en
suis pas surpris, Madame. (Il chante.a)
Un coeur qui n’aima
jamais rien,
Sait peu comme
l’amour
s’exprime24.
bélise
Qu’il
a d’esprit
! Qu’il
a d’esprit
! Il n’y
a pas moyen de tenir là contre,
il faut abandonner la place.
le poète chante.
Armide vous m’allez
quitter25.
bélise
Oui je vous quitte, et je vous défends de me suivre ; ou tout au
moins, je vous commande
de me donner le temps de me remettre. (À
Angélique.) Allons, suivez-moi vous. (Au Poète.) Vous, ne me suivez pas.
(À Angélique.) Suivez-moi donc. (Au Poète.) Ne me suivez pas, ne me
suivez pas, ne me suivez pas.b
fanchon
La belle folle !
24 Citation d’Atys,
tragédie en musique de Quinault et Lully créée en 1676 et plusieurs fois
reprise avant la création du Négligent. Ces mots, au sujet d’Atys,
sont adressés par Mélisse
à Cybèle qui se plaint de n’en
pas être aimée (III, 7), et font l’objet
d’une
répétition
musicale.
25 Citation d’Armide,
tragédie en musique de Quinault et Lully (1686). Dans l’opéra,
cette
réplique est formulée deux fois par Renaud, envoûté par la magicienne Armide (V, 1). Cet
opéra avait déjà fait l’objet
d’une
reprise avant la création du Négligent et d’une
première
parodie sur la scène française dans la comédie
de Dancourt Renaud et Armide 1686).
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184 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène xii [51]
LE POÈTE , fanchon
le poète
Dorante a-t-il eu le temps d’entretenir
Angélique ? Je n’ai
pu lui en
ménager davantage, et la bonne tante est trop vive pour une longue
conversation.
fanchon
Vous avez fait de grands progrès sur son esprit : songez à continuer
de manière que vous en puissiez disposer absolument ; c’est
tout le service
que nous voulons de vous. Mais voici je crois le rival de Dorante.a
le poète
Est-ce là le Marquis en question ? Il est de ma connaissance.
b Oh,
diable, c’est
un véritable homme de Cour.
fanchon
Lui, homme de Cour ? Il n’a
que le mauvais de ce pays-là, les faux
airs, le patelinage26, et la gueuserie : allez-vous en rejoindre la tante, et
moi je vais sonder un peu…c
Scène xiii [52]
fanchon, le marquis
le marquis
Hé bonjour la petite personne, bonjour la petite personne.a
fanchon
Monsieur, je suis votre très humble servante.
le marquis
Mon intendant n’est-
il pas venu me chercher ici ?
26 « Patelinage. Artifice, tromperie d’un
patelin qui flatte quelqu’un,
et qui le tourne en tant
de manières, qu’il
vient à bout d’en
tirer quelque profit. » Un patelin est un « homme
adroit et fourbe qui trompe les gens en leur faisant accroire qu’il
leur procure quelque
avantage. Ce mot vient d’un
nommé Patelin avocat […]. » (Furetière.)
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xiii 185
fanchon
Je ne l’ai
pas vu, Monsieur.
le marquis
Tu le connais
?
fanchon
Oh vraiment oui, Monsieur, nous avons servi en même maison ; je
l’ai
vu laquais chez un homme qui l’avait
été.
le marquis
Ce gueux-là est à présent plus riche que moi. Le coquin a fait ses
affaires aux dépens des miennes ; mais je suis né pour cela, moi ; je fais
la fortune de tout le monde.
fanchon [53]
Vous avez l’âme
belle, Monsieur.
le marquis
Oh palsambleu, Fanchon, je veux faire la tienne, et je te marierai à
Florentin, l’élite
de mes valets de chambre.
fanchon
Je ne mériterai jamais, Monsieur, que vous preniez le soin de me
marier.
le marquis
Ce sera quelque jour un bon parti que ce Florentin. Je lui dois déjà
vingt années de ses gages.
fanchon
C’est
de l’argent
comptant.
Vous êtes un bon maître de lui amasser
ainsi de quoi l’établir.
Quelle charge lui achèterez-vous de cet argent ?
le marquis
Je le ferai mon concierge.
fanchon
La belle fortune d’homme
!
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186 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
Et ma protection, ma protection ; ce n’est
pas peu de chose, Fanchon,
que ma protection.b
fanchon [54]
J’en
suis persuadée ; mais voici votre intendant apparemment, il a
quelque réponse à vous rendre ; je vous laisse.
Scène xiv
le marquis, l’intendant
le marquis
Hé bien, Monsieur, je suis fait pour vous attendre comme
vous voyez ;
m’apportez-
vous de l’argent
encore ?
l’intendant
Je n’ai
pu trouver que cent pistoles, et pour les avoir il a fallu faire
mon billet de deux mille livres.
le marquis
Fort bien, Monsieur, fort bien ! Vous m’accommodez
bien vraiment,
vous me ruinez, vous m’obérez27,
vous êtes un joli jeune homme !
l’intendant
Si vous trouvez que l’intérêt
soit trop fort, je vais reporter les cent
pistoles.
le marquis
Je ne vous dis pas cela, Monsieur, je ne [55] vous dis pas cela, j’ai
besoin d’argent
; cependant vous m’assassinez,
vous me coupez la gorge.
l’intendant
Mais, Monsieur….
27 « Obérer. S’endetter,
engager son bien. » (Furetière.) On dit qu’un
homme est obéré quand
son bien ne lui permet pas de vivre.
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xiv 187
le marquis
Je ne vous en dis rien, Monsieur, voilà qui est fini, je le veux bien
comme
cela ; je me ruine pour vous faire plaisir, ne suis-je pas le maître ?
l’intendant
En vérité, Monsieur, si vos affaires sont dans un si grand désordre,
vous n’en
devez accuser que vous-même.
le marquis
Oui, je suis un chien,
un bourreau, vous avez raison ; mais si vous
vouliez cependant…a
l’intendant
Il n’y
a point de moyens dont vous ne vous avisiez pour vous endetter.
le marquis
Cela est vrai, cela est vrai, Monsieur, il me faut de l’argent,
je vous
avoue mon faible.
l’intendant
Vous avez pris depuis huit jours chez [56] quatre marchands différents,
vingt pièces de velours pour un carrosse que vous avez fait doubler de
maroquin28.
le marquis
Oh ! Pour cela je n’ai
pas le moindre tort ; je prends des étoffes pour
me doubler un carrosse, je change de dessein, les étoffes me restent, je les
joue, je les troque, je les donne. Que diable vouliez-vous que j’en
fisse ?
l’intendant
Mais il faut payer ces étoffes, Monsieur.
le marquis
Oui, il faut les payer, à loisir29.
28 Maroquin : « Cuir de bouc ou de chèvre apprêté avec de la noix de gale. » (Acad.)
29 À loisir : quand bon me semblera.
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188 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
l’intendant
Je suis accablé de mille créanciers, qui jettent feu et flamme contre
vous ; qui disent que vous leur ferez faire banqueroute.
le marquis
Hé bien, qu’ils
fassent, qu’ils
fassent. Mais voilà des marauds bien
insolents ; de quoi ces gueux-là s’avisent-
ils de négocier avec des gens de
qualité, quand ils n’ont
pas de fonds pour faire des avances ?
l’intendant
Votre tailleur m’a
pensé désespérer ce matin. C’est
une persécution
qui n’a
point d’exemple.
le marquis [57]
Hé bien, Monsieur, ne payez point ; il ne faut pas payer, ne payez point.
l’intendant
Mais il faudra payer quelque jour ?
le marquis
Mon mariage avec la petite nièce de ce logis, me va mettre en argent
comptant.
l’intendant
Votre mariage, Monsieur ? Vous ne m’avez
point encore parlé de ce
dessein.b
le marquis
C’est
une affaire faite, mon cher.c
l’intendant
Elle vous aime ?
le marquis
Point du tout. Mais ce n’est
point l’amour
qui fait les mariages des
gens de qualité.
l’intendant
C’est-
à-dire, que la tante vous ménage la chose ?
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xiv 189
le marquis
On ne lui a point encore parlé.
l’intendant
C’est
donc l’oncle
qui… ?
le marquis [58]
Le bon homme Oronte ? Il n’en
sait rien.
l’intendant
Voilà des noces bien avancées !
le marquis
Mais j’ai
un secret infaillible pour le faire consentir
; il se repose sur
mes soins de la conduite
de son procès, je gouverne son rapporteur, tous
ses juges sont mes intimes, j’achète
les droits de sa partie, et je fais juger
l’affaire
à mon avantage : jugez si la nièce me peut manquer ?
l’intendant
Mais, Monsieur….
le marquis
Fortune, fortune, il y a longtemps que tu te moques de moi. Tu fais
la rétive, fortune, mais parbleu je te briderai, petite sotte ma mie, et
cette aubaine-ci ne m’échappera
pas.d
l’intendant
Mais Monsieur Oronte n’est
pas en état de donner ces deux cent
mille livres à sa nièce ; il ne lui resterait plus de quoi vivre, et il faut
considérer…
le marquis [59]
Ah palsambleu, je vous trouve admirable ! Vous avez de la conscience,
Monsieur l’Intendant.
Eh morbleu ! Un petit faquin de bourgeois n’est-
il
pas trop heureux d’avoir
la vie et le vêtement ? Faut-il que la canaille
fasse figure, pendant qu’un
homme comme
moi a ses morceaux taillés30 ?
30 « On dit qu’on
compte
à un homme ses morceaux, qu’on
lui rogne, qu’on
lui taille ses
morceaux, pour dire, qu’on
lui plaint sa vie, qu’on
ne lui donne que ce qu’il
faut pour
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190 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
l’intendant
Mais enfin…
le marquis
Mais enfin, il me semble que je fais bien les choses, et en homme
d’honneur
j’épouse
la nièce.
l’intendant
Cela est fort honnête.
le marquis
Entre nous je m’accommoderais
bien de l’argent,
sans me charger
de la fille ;e mais il y aurait quelque petite chose à dire à cela, et il faut
empêcher de parler le petit monde ; et puis je crois que je suis amoureux.
l’intendant
Ce sont vos affaires ; mais si Monsieur Oronte a quelque vue…f
le marquis [60]
J’y
ai pourvu ; je connais
son faible ; un rien suffit pour le détourner
des affaires les plus sérieuses, et je lui détache des curieux de plusieurs
espèces, qui jusqu’à
la fin du procès (quelque avis qu’on
lui donne)
l’empêcheront
d’y
faire attention.
l’intendant
Ah ! Monsieur ?
le marquis
Qu’est-
ce ?
l’intendant
Ce maudit tailleur, il faut qu’il
m’ait
vu entrer ici, ou qu’il
ait reconnu
là-bas votre carrosse.
le marquis
Comment morbleu, on n’est
pas en sûreté chez ses amis ? Oh ! palsambleu,
je le vais traiter d’un
air….
vivre au juste. » (Furetière.)
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xv 191
Scène xv
le marquis, l’intendant,
le tailleur
le tailleur
Monsieur, comme
votre intendant me renvoie toujours à vous, et
que vous [61] me renvoyez toujours à lui, pardonnez si vous sachant
ensemble, je viens vous importuner jusque dans cette maison31.
le marquis
Il n’y
a pas de mal à cela, mon bon homme, j’écoute
tout le monde
en quelque lieu que ce soit. De quoi s’agit-
il ? C’est
de l’argent
que vous
demandez apparemment ?a
le tailleur
Monsieur…
le marquis, à l’Intendant.
Hé ventrebleu, Monsieur, que ne contentez-
vous cet homme-là ?
Faut-il que j’aie
la tête rompue d’une
bagatelle ?
le tailleur
C’est
une peine d’avoir
affaire à des intendants, il n’est
rien de tel
que de s’adresser
aux maîtres.b
le marquis
Je ne vous recommande autre chose tous les jours, Monsieur, que de
contenter
les petits ouvriers.
le tailleur, à l’Intendant.
Je le savais bien, moi, que c’était
votre faute.c
31 Écho du Dom Juan de Molière (IV, 3), que Regnard reprendra dans Le Joueur pour la scène
entre Valère et son tailleur Monsieur Galonier (III, 7). Pour les frères Parfaict, « On peut
dire que Monsieur Molière avait déjà présenté cette situation dans sa comédie
du Festin
de Pierre : mais Monsieur Dufresny l’a
traitée d’une
autre façon et Monsieur Regnard
a copié l’une
et l’autre
» (t. XIII, p. 268-269). Cailhava de l’Estendoux
(De l’Art
de la
comédie,
op. cit., t. IV, p. 85), tout aussi sévère envers Regnard, est moins indulgent envers
Dufresny : « on m’avouera
que la scène de Molière étant aussi naturelle pour le moins, et
beaucoup plus agréable, Dufresny doit nous paraître aussi téméraire que ridicule d’avoir
voulu lutter avec lui. » .
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192 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis [62]
Cela est épouvantable que vous fassiez ainsi crier tout le monde.
l’intendant
Vous savez bien, Monsieur…
le marquis
Palsambleu, je sais, je sais qu’il
faut contenter
ce pauvre diable.
le tailleur
Voilà un honnête gentilhomme !
l’intendant
Eh ! comment
voulez-vous que je fasse ? Je n’ai
pas d’argent.
le marquis
Mais je ne vous dis pas de payer, je vous dis de contenter
; contentez,
vous dis-je, est-ce que je ne me fais pas entendre32 ?
le tailleur
Me contenter
sans me payer ? Ma foi, Monsieur, je l’en
défie.
le marquis
Oui ! Parbleu, tant pis pour vous d’être
si difficile, mon bonhomme.
le tailleur
Mais, Monsieur, qu’on
me paye du [63] moins ce que je vous ai fourni
depuis la dernière campagne33, car les parties34 n’en
sont point arrêtées.d
32 Dom Juan (IV, 2) : « Don Juan – Il est bon de les payer [les créanciers] de quelque chose,
et j’ai
le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double. » Cette scène relève,
plus largement, d’un
topos comique
: plusieurs recueils humoristiques de d’Ouville
(Les
Contes aux heures perdues, 1643, et L’Élite
des contes,
1644) contenaient
des historiettes sur
la manière dont un débiteur se débarrasse de son créancier. Voir les OEuvres complètes
de Molière, éd. Georges Forestier et Claude Bourqui, Paris, Gallimard, Bibliothèque de
la Pléiade, 2010, t. II, p. 1662, n. 3.
33 Allusion à la guerre de la ligue d’Augsbourg
qui opposa, à partir de 1688, Louis XIV à la
coalition formée par Guillaume III, l’empereur
Léopold Ier de nombreux princes allemands
et les rois de Suède et d’Espagne.
Cette guerre s’acheva
par la Paix de Ryswick (1697).
34 « Partie, se dit aussi d’un
mémoire de plusieurs fournitures faites par des marchands,
ou ouvriers. Il faut demander le paiement des parties dans les six mois, ou dans l’année,
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xv 193
le marquis
Oh ! il faut de la raison par tout. Un mémoire de huit années35 n’est
pas encore mûr. Il faut commencer
par payer le vieux.
l’intendant
Des créanciers, Monsieur ! Avec ces animaux-là, il faudrait toujours
avoir l’argent
à la main.
le tailleur
N’appelez-
vous pas le vieux, un mémoire de huit années ?e
le marquis
Non vraiment, cela est du plus moderne. Écoutez, bonhomme, il
faut s’accommoder
au temps, les dépenses sont grandes.
le tailleur
Vous passez pourtant tous les étés à Paris36 ; mais tout au moins
qu’on
me donne quelque chose, je prendrai tout ce qu’on
voudra.f
le marquis
Ah ! voilà parler cela. Vous devenez raisonnable. Hé bien, puisque
vous prenez [64] les choses du bon côté ; d’honneur,
vous aurez de
l’argent,
quand je devrais vous payer moi-même sur mes menus plaisirs.
le tailleur
Mais quand sera-ce, Monsieur ? Que je sache le temps s’il
vous plaît ?
le marquis
Ce sera, ce sera…. Oh ! palsambleu, vous êtes un maraud bien curieux.
suivant la nature des marchandises ; sinon il y a fin de non recevoir par la coutume. Un
arrêt de parties vaut une promesse, et l’action
en dure trente ans. » (Furetière.)
35 L’évocation
explicite (dans la version de 1697) de la campagne de Luxembourg, ainsi que la
mention de l’année
1684, invitent à penser que le mémoire mentionné par le tailleur remonte
à la prise de Luxembourg (juin 1684) dans le contexte
de la « politique des réunions » menée
par Louis XIV dans le but de renforcer les frontières du royaume et d’en
accroître le territoire.
36 La saison estivale correspond à celle de l’absence
des hommes partis à la guerre – sujet
traité dans plusieurs comédies,
comme
L’Été
des coquettes de Dancourt (1690) et Les Adieux
des officiers de Dufresny (Comédie-Italienne, 1693). Si le Marquis passe ses étés à Paris,
c’est
qu’il
n’est
pas aux armées, et que les dépenses qu’il
évoque ne peuvent donc pas
être associées à l’effort
de guerre.
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194 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
l’intendant
La race des créanciers ne finira-t-elle jamais ?g
le marquis
Ce sera… ce sera en me livrant mon habit brodé, et mon sur-tout37
de chasse.
le tailleur
Fort bien. Il faudra que j’avance
encore cela. Quelle misère !h
l’intendant
Voilà Monsieur Oronte.
le marquis
Adieu mon ami, cela est fini, je ferai votre affaire, adieu.
Scène xvi [65]
le marquis, oronte, l’intendant
oronte
Que je ne vous détourne point, Monsieur, vous êtes ici comme
chez
vous, et vous pouvez…
le marquis
C’est
un pauvre diable de tailleur que les crédits ont ruiné. Il me
demande de l’emploi,
je lui en ferai donner par un partisan de mes
intimes, qui est le filleula de ma nourrice.
oronte
Vous avez l’âme
bienfaisante.
le marquis
Je suis l’appui
des opprimés, et la ressource des misérables. Hé, à
propos, cela me fait souvenir d’une
chose, Monsieur l’Intendant
; montez
dans mon carrosse, et allez chez la grosse Comtesse, savoir des nouvelles
de l’affaire
que je lui ai recommandée.
37 « Nom qu’on
a donné à une grosse casaque ou justaucorps qu’on
met en hiver sur les
autres habits ou justaucorps. » (Furetière.)
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xvii 195
l’intendant
N’y
a-t-il rien de particulier à lui dire ?
le marquis [66]
Il ne faut que retenir ce qu’elle
vous dira, et venir me rendre réponse.
Scène xvii
le marquis, oronte
le marquis
Hé bien, mon cher, avez-vous fait affaire avec ces troqueurs que je
vous ai envoyés ?
oronte
Ils m’ont
amusé jusqu’à
présent ; et ils m’avaient
fait oublier d’aller
chez mon procureur ; mais je m’y
en vais de ce pas.
le marquis
Allez, allez, mon cher, c’est
fort bien fait de songer à ses affaires.
oronte
Je veux une fois en ma vie vaincre ma négligence.
le marquis, à part. [67]
Je t’empêcherai
bien de la vaincre. (Haut.) Hé, Monsieur Oronte, je
songe que mon intendant pourrait prendre ce soin. Je vais lui ordonner
d’y
aller.
oronte
Non, non, Monsieur, puisque me voilà en humeur, j’irai
bien
moi-même.
le marquis
Ah ! je vous loue de vous évertuer.
oronte
Un peu d’exactitude
ne nuit pas dans la vie.a
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196 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
(Il rappelle Monsieur Oronte.b) Monsieur, Monsieur Oronte ; au moins je
fais solliciter votre procès par des femmes de conséquence
: les premiers
mobiles de la robe s’en
mêlent38, mon cher, et… (À l’oreille.)
Est-ce là
servir ses amis ?
oronte
Que je vous ai d’obligation
de m’épargner
toutes ces peines-là.
le marquis
S’il
arrivait par hasard… (À l’oreille.)
[68] Êtes-vous content
de moi ?
Hé ! on peut dormir en repos sur ma parole ?
oronte
Je me confie
entièrement à vous.
le marquis
Oh ! palsambleu vous risquez beaucoup, n’est-
il pas vrai ? Ne vous y
fiez pas trop, je suis un peu faux… Je suis courtisan au moins, et nous
ne valons pas grand-chose nous autres. Hai, hai !c
oronte
Oh ! Monsieur.
le marquis
Hé ! à propos, je ne songeais pas que Dhotel39 est là-dedans qui
apporte cette urne de porcelaine pour troquer.
oronte
Ne saurait-il attendre un moment ?
38 « On appelle fig. Premier mobile, Un homme qui donne le branle, le mouvement à une
affaire, à une compagnie.
» (Acad.)
39 Dhotel (ou encore D’Hostel
ou Dautel) était très connu
parmi les « acheteurs, vendeurs
et troqueurs de tableaux, meubles de Chine, porcelaines, cristaux, coquillages et autres
curiosités et bijouteries » (Nicolas de Blegny, Livre commode
des adresses de Paris pour 1692,
éd. Édouard Fournier, Paris, Daffis, 1878, t. I, p. 236). Sa boutique était située à l’angle
du quai de la Mégisserie. Ce marchand est fréquemment cité dans les comédies
du temps
comme
Turcaret de Lesage en 1709 ou Arlequin, homme à bonne fortune de Regnard en 1690 ;
dans Le Rendez-vous des Tuileries ou Le coquet trompé (1686), Baron cite ses concurrents,
L’Aigu
et Le Gras.
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LE NÉGLIGENT – ACTE I, SCÈNE xvii 197
le marquis
Non vraiment, gardez-vous bien de laisser échapper ce hasard.d
oronte
Mais mon affaire…
le marquis
Je vais y envoyer de ce pas. Laissez-moi faire, laissez-moi faire.
Fin du premier acte.
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198 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE II [69]
Scène i
l’olive,
fanchon
l’olive
Où est donc Monsieur Oronte ?
fanchon
On lui a écrit un billet pour son procès, il allait sortir pour y donner
ordre, un maudit curieux de porcelaine l’a
entraîné dans son cabinet,
et il n’y
a pas moyen d’avoir
raison de lui… Mais où avez-vous laissé
Dorante ?
l’olive
Il est chez le secrétaire d’un
vieux conseiller,
qui est son oncle.
fanchon
Ne sais-tu point si ce conseiller
est de nos juges ?a
l’olive
C’est
le rapporteur du procès de Monsieur Oronte.
fanchon [70]
Dorante a-t-il été chez le procureur ?
l’olive
Il a été partout. Il faut qu’il
soit diablement amoureux de la petite fille,
puisqu’il
se donne tant de mouvements pour les intérêts du bonhomme.
fanchon
Mais tout de bon, toi qui le connais,
le crois-tu passionné de bonne foi ?
l’olive
Oui, la peste m’étouffe.
Je ne lui ai jamais vu le coeur touché que
cette fois-ci ; et pourtant ce n’est
pas faute qu’il
ne soit aimé.
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE iii 199
fanchon
Oh ! pour cela je n’en
doute point ; un joli homme comme
lui ne
saurait manquer de pratique ; le temps est bon.b
l’olive
[71]
Adieu. Songe à ce qu’il
te recommande : pour moi je vais le retrouver
en enrageant ; car je me doute qu’il
a encore quelque autre commission
à me donner.
Scène ii
le marquis, fanchon, le poète
le marquis
Oh ! palsambleu je ne puis pas grimeliner40 davantage. Je perds
là sottement mon argent, sans avoir le moindre plaisir. Ah ! te voilà,
Fanchon, est-ce que nous n’aurons
pas bientôt ici nos gros joueurs, le
Comte, le Chevalier, le Baron et notre Sénéchal… ? Mais je trouble
un tête à tête, je pense ; eh ! mor- [72] bleu, c’est
Monsieur Licandre,
Monsieur Licandre !
le poète
Ah ! Monsieur.
le marquis
Fanchon, tu es trop égrillarde, tu n’auras
pas mon Florentin.
fanchon
Hé, allez, allez, Monsieur, je suis comme
il faut être pour la femme
d’un
valet de chambre. (Elle s’en
va.a)
Scène iii
le marquis, le poète
le poètea
Que je ne sois pas cause…
40 Grimeliner, « jouer petit jeu, faire un petit trafic, de petits gains. » (Furetière.)
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200 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
Vous en voulez furieusement à cette Fanchon-là, Monsieur Licandre ?
le poète
Monsieur.
le marquis
Les beaux esprits courent après les corps quelquefois.
le poète [73]
Je vous assure, Monsieur…
le marquis
Hé, allons, allons, ne vous en défendez point. La substance qui pense,
n’ôte
rien à la substance étendue41. Ha, ha…b
le poète
On voit bien, Monsieur, que…
le marquis
Je parle sublime, oui, quand je veux. Hé, à propos de sublime,
Monsieur Licandre, quand verrons-nous quelque chose de votre façon ?
le poète
Ma foi, Monsieur, je n’ai
plus guère le coeur au métier ; depuis que
tout le monde se mêle de juger des ouvrages d’esprit,
il y a trop à risquer.
L’un
bouffi de son rang,
Sans goût et sans délicatesse,
Croit, qu’ainsi
que la noblesse,
La science est dans le sang.
Il croit qu’il
fut savant même avant que de naître,
Décide par autorité.c
Et décide en maître du sort et de la réputation d’un
pauvre auteur
qui aura travaillé toute sa vie à affranchir les épines et les ronces dont
le Parnasse est environné.
41 Référence plaisante à la philosophie dualiste (celle de Descartes notamment), qui distinguait
deux types de substance : étendue (le corps) et pensante (l’esprit).
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE iii 201
le marquis [74]
Mais parbleu, le petit Apollon devrait bien faire défricher les avenues
de ce Parnasse ; car avant qu’un
poète ait traversé toutes ses ronces et
ses épines, son manteau doit être bien déchiré, hé, hé.
le poète
Monsieur le Marquis….
le marquis
Sans rancune, Monsieur Licandre ; car enfin je révère les doctes, et
ma folie est les belles lettres ; je dévore les conversations
savantes.
le poète
Puisque cela est ainsi, je vais vous réciter un petit chef-d’oeuvre
de
poésie que je mettrai dans peu sous la presse.
le marquis
Je me donne au diable, vous me ferez bien plaisir.d
le poète, toussant.
Hem.
Le soleil n’eut
jamais de plus vives clartése
Que cet astre….
le marquis
Monsieur Licandre, vous autres… entre vous autres, lequel estimezvous
le plus de Virgile ou d’Homère
? (Il chante.)f Terou lerou.
le poète [74]
Ce parallèle est délicat42, et pour vous dire mon sentiment, Homère…
42 La comparaison
entre Virgile et Homère est alors l’un
des sujets les plus communs
de ce
qui ne s’appelle
pas encore la « critique littéraire ». Dans son ouvrage intitulé Jugements des
savants sur les principaux ouvrages des auteurs, par exemple, Adrien Baillet fait une synthèse
des principaux éléments de ce parallèle (« Abrégé de la comparaison
que les critiques
ont coutume de faire entre Homère et Virgile », Paris, A. Dezallier, 1686, t. IV, seconde
partie, p. 204-241). Dufresny lui-même s’est
amusé à proposer un Parallèle de Rabelais
et d’Homère,
publié dans les OEuvres, 1731, t. V, p. 273-344.
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202 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
Homère : oui, le bon homme Homère.
Aliquando bonus dormitat Homerus43.
(Il sourit et chante.)g
Hom, hom, tou tou toure.
le poète
Dormitat, il est vrai ; mais il a pourtant sur Virgile ses avantages
d’un
autre côté.
le marquis
Ah Virgile ! Vous parlez de Virgile ? C’est
ma folie à moi, que Virgile.
Arma virumque cano44. Hé, hé, nous savons les poètes Monsieur Licandre.
Hom, hom. (Il chante.)
Vous partez Renaud, vous partez45.
le poète
Que voulez-vous que nous examinions le premier, Homère ?
le marquis
Hom tara la.
le poète
Ou si vous aimez mieux que nous envisagions ces deux grands
hommes, trait pour trait ?
le marquis
Oui, c’est
fort bien dit, trait pour trait.
Sic ille manus, sic ora ferebat46. [76]
43 Citation de l’Art
poétique d’Horace,
« quandoque bonus dormitat Homerus » – « parfois, même
le bon Homère dort », expression passée dans le langage courant pour signifier que les
plus grands génies ont aussi des faiblesses.
44 Premier vers de l’Énéide
de Virgile, « Je chante les armes et l’homme…
».
45 Citation de l’opéra
d’Armide
de Quinault et Lully (V, 4). Lors d’un
des passages les plus
poignants, Armide chante « Vous partez ? Renaud ! Vous partez ? » quand son amant
l’abandonne.
46 Citation de l’Énéide
de Virgile (chant III, v. 489), paroles d’Andromaque
à Ascagne,
qu’elle
compare
à Astyanax : « voilà ses yeux, ses mains, les traits de son visage ». Ceci
explique le « c’est
fort bien dit, trait pour trait » du Marquis.
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE iv 203
le poète
Je commence
par ordre…
le marquis
Adieu, Monsieur Licandre, vous pouvez courir la Fanchon, on vous
l’abandonne.
Nous en dirons une autre fois davantage.
le poète, à part.
La bonne cervelle ! Ce n’est
pas là le moins ridicule personnage de
la maison. (Il s’en
va.)
Scène iv [77]
le marquis, le sénéchal
le marquis
Hé, que vois-je ! Monsieur le Sénéchal. En vérité Monsieur, je suis
vivement pénétré de votre douleur.a
le sénéchal
Depuis la perte que j’ai
faite…
le marquis [78]
Monsieur votre père était le meilleur ami que j’eusse
au monde.
le sénéchal [79]
Quoi qu’il
fut toujours en province, il avait l’honneur
d’être
connu
de la Cour.
le marquis [80]
Perdre un père connu
de la Cour ! Cela est assommant ! Quel âge
avait-il, le bon homme ?
le sénéchal
Quatre-vingt-treize ans ou environ.
le marquis [81]
Quelle perte, Monsieur le Sénéchal ! Si cet homme eut vécu, il serait
parvenu aux grandes charges.
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204 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le sénéchal [82]
Une mort imprévue comme
la sienne recule terriblement sa famille.
le marquis
J’en
suis inconsolable, je vous assure.
le sénéchal
Il m’aimait
tendrement, Monsieur.b
le marquis, s’en
allant.
Mais j’entends
la voix de la Comtesse.
le sénéchal
Je me souviendrai toute ma vie de ses dernières paroles : Mon fils,
me dit-il, en me serrant la main, ayez toujours… Où est-il donc ? Cet
homme-là est bien touché de la mort de mon père !c
Scène va
le marquis, la comtesse, le sénéchal
le marquis
Madame, voilà un pauvre orphelin que je vous présente, qui n’a
que
vingt-cinq mille écus de revenu.
la comtesse [83]
Ah ! Monsieur le Sénéchal, vous avez perdu votre père ?
le sénéchal
Madame, dans l’affliction
horrible…
la comtesse
Mon pauvre Marquis, je suis ruinée, je perdis hier tout ce que j’ai
joué.
le marquis
Cela est triste, ma bonne Comtesse.b
la comtesse
Je prends part à votre affliction, Monsieur le Sénéchal.
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE vi 205
le sénéchal
Ce m’est
une consolation
bien grande, Madame, qu’une
personne…
la comtesse, au Marquis.
Il est gros joueur, n’est-
ce pas ?c
le sénéchal
Madame…
le marquis
Monsieur le Sénéchal, je veux entamer la succession.
le sénéchal
Nous commencerons
quand il vous plaira, j’ai
sur moi la valeur de
douze cents pistoles.
la comtesse [84]
Vieilles nippes du défunt apparemment ?
le sénéchal, riant.
Ha, ha ! j’en
ai trouvé d’assez
bonnes, Madame.
la comtesse
En vérité je suis tout à fait sensible à la douleur qu’il
a de la mort
de son père.
le sénéchal
Madame…
la comtesse
Entrez là-dedans, Monsieur le Sénéchal, nous allons vous suivre.
Scène vi
le marquis, la comtesse
le marquis
Hé bien, la bonne Comtesse, en quel état sont nos affaires ?
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206 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la comtesse
Voici huit cents louis d’or
que je t’apporte,
il en faut encore deux
cents pour faire la somme nécessaire pour acheter les droits du procès.
le marquis [85]
Il faut les gagner au Sénéchal.
la comtesse
C’est
de l’argent
comptant,
pourvu que je tienne la carte47, car j’ai
de l’ascendant
sur lui.
le marquis
Oh, joue donc pour moi, car je suis le plus malheureux coquin…
la comtesse
Quand nous aurons fait notre somme, nous irons ensemble chez le
notaire, où nous trouverons la partie du bon homme Oronte, qui nous
y attend. J’ai
tout disposé…
le marquis
Elle est tout adorable, cette Comtesse !
la comtesse
Quand une fois cette affaire sera terminée48, nous gagnerons le
procès en vingt-quatre heures.
le marquis
Qu’elle
prend de soins, cette grosse personne !
la comtesse
Le rapporteur a dit à une de mes femmes de chambre, que pourvu
que… Tu peux compter
là-dessus.
le marquis [86]
Dieu me damne, Comtesse, je t’adore,
et je t’épouserais,
si je t’aimais
moins.
47 « En matière de jeu […], on dit qu’il
tient les cartes, quand il a la main, quand c’est
à lui
à jouer. » (Furetière.)
48 Comprendre : « une fois que cette affaire sera terminée. »
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE viii 207
la comtesse
Épouse la petite nièce, mon pauvre Marquis, épouse la petite nièce ; si
elle ne t’accommode
pas dans la suite nous la mettrons dans un couvent.a
le marquis
Quelle vivacité d’esprit
! Quel feu d’imagination
!
Scène viia
le marquis, la comtesse, fanchon
fanchon
On a dit à Madame que vous étiez ici, elle va quitter le jeu pour
vous venir recevoir.
la comtesse
C’est
trop de politesse, il faut la prévenir.
Scène viii [87]
le marquis, fanchon
fanchon
Vous ne la suivez pas, Monsieur ?
le marquis
Demeure, coquine, demeure, j’ai
une confidence
à te faire.
fanchon
Me voilà prête à vous écouter.
le marquis
Je suis dans le goût de te faire un petit présent, ma chère bonne, en
seras-tu fâchée ?
fanchon
Pourvu que vous n’exigiez
de moi rien autre chose que de recevoir,
je suis toute à votre service.
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208 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
La sotte ! Elle a l’esprit
tourné, tourné comme
une coquette de Cour.
Ça, je suis amoureux de la petite nièce, il faut que tu m’en
fasses aimer.
fanchon
Moi, Monsieur ?
le marquis fouille dans sa poche. [88]
Je ne serai pas ingrat d’un
si bon office.
fanchona
Monsieur…
le marquisb
J’en mourrai quitte sur ma parole.
fanchon
On meurt subitement quelquefois.
le marquis
De peur d’accident,
voilà dix pistoles que je te prie de dépenser en
bagatelles.c
fanchon
Vous êtes fort aimable, mais je ne réponds pas que vous soyez aimé.
le marquis
Il faut bien que tu m’en
répondes, c’est
ton affaire. Je vais voir le jeu
de la Comtesse, si nous ruinons le Sénéchal, ta fortune est faite.
Scène ix
FANCHON , seule.
Le scélérat ! Il faut que j’aime
bien l’argent
pour en recevoir de la
main de cet homme-là.
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE x 209
Scène x [89]
dorante, fanchon
dorante
Ah, ma chère Fanchon, j’ai
bien des nouvelles à t’apprendre
!
fanchon
Qu’y
a-t-il ?a
dorante
Et qui te surprendront.
fanchon
Hé bien ?
dorante
Aurais-tu pu t’imaginer
que votre Marquis est le plus grand fourbe
du monde ?
fanchon
Un Marquis fourbe ! C’est
une chose bien difficile à imaginer.
dorante
C’est
sur lui que Monsieur Oronte se repose du soin de son procès.
Il le trahit, et il est d’intelligence
avec sa partie.
fanchon
Je m’en
suis toujours bien doutée.
dorante
Plus par hasard que par mes soins, j’ai
[90] découvert quelquesunes
de ses menées, et j’ai
mis L’Olive
aux trousses de son intendant,
qui apparemment est en mouvement pour cette affaire, afin
de tâcher à m’éclaircir
mieux de certaines choses que je ne fais que
soupçonner.
fanchon
L’affaire
est en assez bonnes mains, et votre L’Olive
n’est
pas un sot.
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210 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Où est Monsieur Oronte ?
fanchon
Il est près d’ici
dans le cabinet d’un
curieux, où il est allé se
tranquilliser.
dorante
Je vais le chercher, il faut absolument qu’il
vienne avec moi chez
mon oncle.
Scène xi
oronte, dorante, fanchon
oronte
Ah, le beau vase ! La belle urne !a
fanchon
Le voici le plus à propos du monde.
oronte [91]
La fine pâte de porcelaine !
dorante
Monsieur je vous cherche avec empressement pour vous dire…
oronte
Ah ! Monsieur, je viens de voir la plus charmante porcelaine ! Le
bel émail !
dorante
Il s’agit
de bien autre chose.
oronte
Le plus beau bleu !
dorante
Monsieur.
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE xi 211
oronte
Une broderie !
fanchon
C’est
une belle chose que de la broderie, mais…
oronte
Il faut se mettre à genoux devant cette urne-là.
dorante
Monsieur, n’avez-
vous rien appris de votre procès ?
oronte
Rien du tout : je vais chercher dans mon [92] cabinet quelque chose
digne d’être
troqué contre
cette urne.
fanchon
Il faudrait bien mieux que vous allassiez…
oronte
Non, je n’irai
nulle part que je n’aie
fait ce troc assurément. (Il rêve.)b
N’ai-
je rien…
dorante
Vous avez pourtant des affaires bien plus pressantes. Je viens
d’apprendre
qu’un
de mes oncles est votre rapporteur ; et selon ce que
j’ai
ouï dire, assurément le Marquis vous fourbe.c
oronte
Oui, je fais réflexion…
fanchon
Je vous en avais averti.
oronte
J’entrevois
justement…
dorante
Pénétrez-vous…
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212 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronte
Oui, oui, oui, je me souviens…
dorante
Hé Monsieur…
oronte
Que j’ai
quelque part un fort beau buste [93] antique dépareillé, qui
fera bien mon affaire.
fanchon
Hé, Monsieur…
dorante
Quel entêtement ! (À part.) Quelle négligence ! Il faut en avertir Bélise
si je n’y
puis pas mettre ordre moi-même. (Il s’en
va.)d
Scène xii
oronte, fanchon
oronte
Je vais chercher ce buste. Je vous mènerai si vous voulez… Où vat-
il donc, Fanchon ?
fanchon
Il va dire là-dedans à tout le monde que vous avez perdu l’esprit.
oronte
Insolente !
fanchon
Oui, Monsieur, quand vous devriez me tuer, je ne puis m’empêcher
de vous le dire, il faut être absolument fou, pour [94] abandonner comme
vous faites, le soin des affaires les plus importantes.
oronte
Fanchon !
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LE NÉGLIGENT – Acte II, SCÈNE xii 213
fanchon
Vous n’avez
l’esprit
rempli que de colifichets, de bagatelles, et vous
vous laissez mener par le nez par le Marquis qui vous fourbe.
oronte
Comment diantre ?
fanchon
Ah le beau vase ! La belle urne !a
oronte
Explique-moi donc ?…
fanchon
La belle pâte de porcelaine !
oronte
Fanchon ?
fanchon
Un bleu !b
oronte
Si tu ne parles…
fanchon
Hé mort de ma vie, ne voulez-vous écouter personne ? Dorante veut
vous instruire…
oronte
Il faut qu’il
m’éclaircisse
un peu cette affaire.c
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214 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE III [95]
Scène i
bélise, le poète, fanchon
bélise
Pendant que le gros jeu qui se joue occupe l’attention
de tout le
monde, dérobons-nous à la cohue, et profitons mutuellement des charmes
de notre esprit. Je vous prie à quoi rêvez-vous ?
le poète
Madame, j’achève
un impromptu de musique qui sera de votre goût,
je m’assure.
bélise
Oui, oui, c’est
mon charme que les impromptus. Fanchon, Fanchon,
ma chère Fanchon, viens écouter ce petit impromptu49, je te prie.
le poète
La, la, la.
Chansona [96]
Ah quelle trahison ! Quelle trahison !
L’amour
a caché son tison,
Dans le fond de vos yeux, comme
dans un nuage,
Pour embraser mon coeur, il met tout en usage,
Sagesse, prudence, raison.
49 Poème ou chanson censément improvisée ; c’était
un passe-temps des « beaux esprits »,
souvent moqué dans la comédie
(voir par exemple la scène 9 des Précieuses ridicules de
Molière).
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE i 215
bélise
Sagesse ! Prudence ! Raison ! On ne trouve rien de tout cela dans
la jeunesse.b C’est
un abus épouvantable d’aimer
de jeunes enfants de
vingt ou vingt-cinq ans.
fanchon
Fi, à cet âge-là, une fille ne sait pas encore ce qu’on
lui demande.
le poète
La, la, la.
La jeunesse et le printemps
N’ont
que des fleurs passagères ;
Laissons aux coeurs inconstants
Des douceurs si légères :
Mais pour goûter à loisir
Le plus solide plaisir,
Des fruits que l’amour
nous donne,
Ce n’est
qu’en
automne,
Qu’il
faut les cueillir.
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216 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
bélise
On n’y
peut pas tenir. La charmante [97] maxime, la charmante
maxime ! Hé bien, Fanchon, après cela peut-on se soucier d’être
jeune ?
fanchon
Ma foi, Madame, ce n’est
pas d’
aujourd’hui
que j’en
suis dégoûtée.
Fi, la jeunesse c’est
une infidèle qui nous abandonne, mais la vieillesse
c’est
une amie constante
qui ne nous quitte qu’avec
la vie.
bélise chante.c
Ce n’est
qu’en
automne,
Qu’il
les faut cueillir.
Comment entendez-vous cet automne-là, Monsieur Licandre ?
le poète
C’est
l’automne
de l’amour,
Madame.
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE i 217
bélise
Oh ! bon cela ; car pour l’âge
je ne suis encore qu’au
commencement
de mon été.
fanchon, à part.d
C’est
un été bien sec, que cet été-là.
le poète
Dites au printemps, Madame, dites au printemps ; je soutiendrai
toujours malgré le sot usage.
Que pour les amants
Que l’esprit
engage [98]
Le printemps de l’âge
Est à cinquante ans50.
fanchon
Les roses de ce printemps-là ne sont pas mal fanées !
bélise
Le printemps de l’âge
Est à cinquante ans.
Il n’y
a rien de plus vrai dans le fond, et personne n’en
veut convenir.
Il faut avouer qu’en
France on a le goût bien dépravé.
fanchon
Oui : on aime les perdreaux51 au mois d’août,
e et les filles avant
cinquante ans.
bélise
C’est
l’impatience
naturelle des Français, il n’y
a que les fruits précoces
qui leur font plaisir.
50 En l’absence
de partition musicale, on peut supposer que les extraits suivants sont parlés
(et non chantés).
51 « Perdreau. Jeune perdrix. Le mois d’août
est la saison des perdreaux. » (Furetière.) .
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218 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le poète
Pour moi, Madame, je ne suis point précoce52.f
bélise
Vous, vous êtes le premier Français en qui j’aie
trouvé du bon goût,
de la délicatesse, et je vous assure que vous êtes aussi le seul… Ah !
le poète [99]
Ce soupir, Madame,
Qui vous est échappé,
M’a
paru tout de flamme,
Me suis-je trompé ?
bélise
Ah ! Licandre, je ne sais que vous répondre.
fanchon, à part.g
La vieille folle !
le poète
Madame ?h
bélise
Je ne puis vous exprimer ce que je sens ; aide-moi, Fanchon, je te prie.
fanchon
Vous êtes assez grande pour le dire toute seule.
bélise
Ah ! petit ingrat, que vous m’avez
peu ménagée ; pourquoi me montrer
à la fois tant d’esprit
et tant de tendresse ?
fanchon
Fort bien.
52 « Qui vient de bonne heure, avant la saison ordinaire […] Ne se dit guère que des fleurs,
des fruits et des légumes. […] On le dit figurément de l’esprit.
Un enfant qui a l’esprit
précoce, qui fait paraître trop d’esprit
de bonne heure, ne réussit pas souvent si bien que
ceux qui ont l’esprit
tardif. » (Furetière.)
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE i 219
le poète
Hé ! pourquoi me laisser voir tout votre mérite, Madame.
bélise [100]
Voilà qui est fini.
fanchon, à part.
La belle conquête
!
bélise
Depuis que je vous ai vu, tout le reste du monde m’est
insupportable.
le poète
Je le crois bien, Madame.
bélise
Je vous en assure.i
le poète
Cependant,j tant que Dorante sera libre, je ne serai point sans
inquiétude.
bélise
Dorante, dites-vous ? Dorante, que Dorante ne vous fasse point
d’ombrage,
je vous le sacrifie.
le poète
Je suis là-dessus d’une
délicatesse qui passe l’imagination.
fanchon
Pour mieux le rassurer, marions Dorante avec votre petite nièce.
le poète
Je n’exige
point des choses…
bélise [101]
Vous n’exigez
point cela, mais je vous l’accorde
; qu’on
y fasse consentir
mon frère, je ferai là-dessus ce qu’il
faudra.
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220 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le poète
Ah ! Madame….
bélise
Tenez-vous donc, quelqu’un
vient : vous me faites rougir, petit badin.
le poète
Je suis le plus heureux mortel…
bélise
Rentrons dans la salle, Monsieur Licandre, rentrons dans la salle ;
ma raison a besoin d’une
grosse compagnie
pour ne se pas fourvoyer
davantage.
le poète, seul.k
On a bien de la peine à gagner soixante pistoles.
Scène ii
fanchon, seule.
Hé, plût au ciel, qu’elles
fussent déjà bien gagnées, et qu’il
ne fut
plus [102] question de les payer ! Mais je suis inquiète, Dorante devrait
être ici.a
Scène iii
dorante, fanchon
dorante
N’as-
tu point vu L’Olive
?
fanchon
Non.
dorante
Le maraud ! Où se sera-t-il amusé ? Il devrait être ici il y a une
heure, je l’ai
mis sur les voies de l’intendant
du Marquis, pour tâcher
de découvrir quelque chose.a
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE iv 221
fanchon
Puisque L’Olive,
doit venir, nous n’avons
qu’à
l’attendre.
Mais savezvous
qu’Oronte
est sorti avec un Italien, et qu’on
ne sait où il est ?
dorante
Ah Ciel ! Si nous avons besoin de lui, comment
faire ?
fanchon [103]
Voilà L’Olive.
b
Scène iv
dorante, fanchon, l’olive
dorante
Hé bien, L’Olive,
as-tu quelques nouvelles à m’apprendre
?
l’olive,
ivre.
J’ai
fait fort exactement… Enfin vous voyez comme
je me suis sacrifié
pour votre service.
dorante
Je pense qu’il
est ivre, Fanchon ?
l’olive
Vous pensez fort juste.
dorante
Comment coquin ?
l’olive
Doucement, s’il
vous plaît, vous serez content,
ne faites point de bruit.
dorante
Où s’est-
il accommodé de la sorte ?
l’olive
Je m’en
vais vous le dire.
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222 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante [104]
Ôte-toi de mes yeux, maraud.
fanchon
Hé, Monsieur, écoutons s’il
a la force de parler.
l’olive
En vous quittant j’ai
rencontré Monsieur de la Flèche, un de mes
intimes amis, gentilhomme suivant du Marquis, qui lui portait une
lettre de la part de l’Intendant.
dorante
Hé bien ?
l’olive
Patience.
fanchon
Tout à l’heure.
a
l’olive
Il m’a
d’abord
mené chez Madame la Flèche.b
dorante
Hé qu’ai-
je affaire, morbleu ?…
l’olive
Ne me brouillez pas, j’ai
tout cela par ordre dans ma tête, nous voilà
déjà chez Madame la Flèche.
fanchon
Hé, sors-en bourreau, sors-en.
l’olive
C’est
une fort honnête et fort vertueu- [105] se personne que Madame
la Flèche.
dorante
Écoute…
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE iv 223
l’olive
Mais, Monsieur de la Flèche est un petit brutal qui n’en
use pas
bien avec elle.
dorante
Si la patience m’échappe
une fois…c
l’olive
Il lui a donné vingt coups de pied dans le ventre à ma barbe ; et tout
cela, Monsieur, pour une bagatelle, une petite erreur de calcul.
dorante
Voilà un coquin qui se moque de moi.
l’olive
Madame la Flèche dit qu’elle
est grosse de quatre mois ; il n’y
en
a que trois que Monsieur de la Flèche est marié, il y a de l’erreur
de
calcul, comme
vous voyez ; mais pour cela, faut-il battre une femme ?
Quand on est marié une fois, on est marié.
dorante
Ah ! je te casserai la tête assurément, si tu ne…
fanchon
Hé, Monsieur ! ne vous emportez pas ; il faut en tirer ce qu’on
pourra.
Regarde- [106] moi entre deux yeux, et écoute-moi bien. Qu’as-
tu fait
de Monsieur de la Flèche ?
l’olive
Je l’ai
laissé sous la table, il n’avait
plus aucun signe de vie.
dorante
Hé, ne t’avais-
je pas donné ordre…d
l’olive
Il a une apoplexie qui lui durera plus de vingt-quatre heures, et j’en
suis un peu menacé, moi.
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224 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Mais encore, ne t’a-
t-il rien appris ?
l’olive
Je lui ai donné la question ordinaire et extraordinaire53 ; il a tout
avoué.
dorante
Mais encore ?
l’olive
Ne me brouillez pas, Monsieur, si vous me brouillez, je vous planterai
là.
dorante
Il faut que j’aie
une bonté à l’épreuve.
e
l’olive
Ne me brouillez pas, laissez-moi me mettre à table, et je vous conterai
tout par l’ordre
des bouteilles.
fanchon [107]
Dépêche-toi donc.
l’olive
À la première bouteille… il n’a
rien dit.
dorante
Fort bien.
l’olive
À la seconde bouteille… elle était de jauge, celle-là54. À la troisième…
ne me brouillez pas.
53 « Torture qu’on
donne aux criminels pour savoir la vérité de quelque crime qualifié. »
(Furetière.)
54 « On dit aussi, quand on sert une grande bouteille, un grand verre de vin, qu’ils
sont de
jauge, pour dire, qu’ils
contiennent
la mesure et au-delà. » (Furetière.) .
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE iv 225
dorante
Hé finis, traître, finis.
l’olive
Vous verrez que vous me brouillez, car je ne possède pas trop bien
l’histoire
; mais tant y a qu’enfin
je lui ai attrapé une lettre que Monsieur
l’Intendant
écrivait à Monsieur le Marquis. Êtes-vous content
?
dorante
Tu as une lettre ?
l’olive
Oui parbleu j’en
ai une : voyez ce qu’elle
chante. (À Fanchon.) Hé
bien, que dis-tu de moi, mon adorable.
(Dorante lit la lettre.)
fanchon [108]
Qu’en
faveur de la lettre, je te pardonne de t’être
enivré.
l’olive
Ça, je m’en
vais me coucher, quand j’aurai
bu un coup, s’entend.
fanchon
Fusses-tu bien endormi.
l’olive
Adieu, mon adorable.f
fanchon
Adieu ivrogne.
l’olive
À propos si nous devenons jamais mari et femme, point d’erreur
de
calcul, je te prie.
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226 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène v
dorante, fanchon
dorante
Fanchon, tout va le mieux du monde.
fanchon
Trouvez-vous dans cette lettre… ?a
dorante
Cette lettre m’apprend
les projets du [109] Marquis, et m’instruit
de ce qu’il
faut faire pour les rendre tous inutiles. Adieu, compte
que
dans peu de moments nous serons au-dessus de nos affaires.
fanchon
Voilà le Marquis, cachez cette lettre.
Scène vi
dorante, le marquis, fanchon
le marquis
Je suis discret : achevez, achevez votre petite négociation55.
dorante
Si j’avais
quelque chose à lui dire, Monsieur, je ne craindrais pas que
vous en fussiez le témoin, mais je n’ai
rien à négocier.
le marquis
Ah je le crois ; jeune et bien fait comme
vous êtes, on va droit au
coeur de la belle, et l’on
ne prend point les chemins détournés de la
négociation.
dorante
Qu’entendez-
vous par là, Monsieur ?
le marquis [110]
Ce que j’entends
? Ha, ha !
55 Cette scène emprunte à L’Avare
de Molière (III, 2) ; voir supra, p. 134, n. 11.
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE vi 227
fanchon, à part.a
Où ceci nous mènera-t-il ?
le marquis
Mais j’entends
que vous avez un de ces gros mérites qui emportent
tout de haute lutte.
dorante
Mon mérite est médiocre, Monsieur ; croyez-moi, je sais me connaître.
le marquis
Vous devriez donc songer, mon cher, que quand on trouve en son
chemin un homme de ma qualité…
dorante
Monsieur…b
le marquis
Il faut se détourner un peu, et qu’il
y a de certaines personnes dans
le monde qu’il
est important de ménager.
dorante
Je sais tout ce qu’on
peut savoir là-dessus.
le marquis
Il est dangereux de me disputer le terrain, je vous en avertis.
dorante [111]
Je le veux croire.
fanchon, à part.c
Ouais, Dorante est bien pacifique.
le marquis
Vous ne mordez point, Monsieur, vous ne mordez point ? Vous ne
m’entendez
pas peut-être ?
dorante
Il n’y
a rien de plus clair que ce que vous dites.
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228 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
Je suis pourtant bien aise de vous l’expliquer
mieux, et de vous dire
net, que si je vous vois davantage mettre le pied dans ce logis…
dorante
Monsieur.
fanchon, à part.d
Quelle poule mouillée !e
le marquis
Si jamais il vous arrive de regarder seulement la porte…
fanchon
Hé, Monsieur le Marquis, point de bruit.f
le marquis
Par la morbleu !g
fanchon [112]
Hé, Monsieur…
le marquis
Je vous apprendrai, mon petit Monsieur, de quel bois je me chauffe.
dorante
Je vous promets, Monsieur, que vous n’aurez
pas lieu de vous plaindre
de moi.
le marquis
Prenez-y garde, et soyez sage.
fanchon, à part.h
Ah ! l’indigne
petit homme que Dorante !
dorante
Vous serez content
je vous en assure ; mais je vous prie que j’aie
l’honneur
de vous dire un mot en particulier.
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE vi 229
le marquis
En particulier ? Volontiers. Retire-toi, Fanchon. Eh bien, quel est-ce
beau secret ? Voyons. (Au lieu de sortir, elle se cache.)i
dorante
Il faut cacher à cette fille, ces sortes de petits démêlés, elle s’effrayerait,
et ferait du bruit, et l’on
divulguerait cette aventure.
le marquis [113]
Ah ! fort bien, fort bien. Vous êtes prudent, mon petit Monsieur,
j’en
suis ravi, le diable m’emporte.
dorante
Il y a des temps et des lieux pour tout ; et j’aurai
l’occasion
de vous
faire voir peut-être que l’épée
d’un
simple gentilhomme comme
moi,
vaut quelquefois bien celle d’un
Marquis comme
vous.
le marquis
Oh ! parbleu, ce compliment
me donne un extrême plaisir ; cela me
faisait peine de vous voir mollir, et je suis ravi de vous trouver un brave
homme : car enfin vous avez du mérite d’ailleurs.
j
dorante
Vous êtes ravi de me trouver brave ?
le marquis
Oui, la peste m’étouffe.
dorante
Et moi je serais bien fâché que vous ne le fussiez pas.
le marquis
Écoutez : je me connais
un peu en vraie valeur, et pour peu que je
tâte un homme, et que je lui serre le bouton56, je vois [114] bientôt ce
qu’il
a dans le ventre. Allez, Monsieur, je suis content
de vous.
56 Expression utilisée à l’origine
à propos des chevaux ; « on dit figurément en ce sens, serrer
le bouton à quelqu’un,
quand on le tient en bride, et quand on le presse fortement de
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230 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Et je ne le suis pas, moi.
le marquis
Croyez-moi, je suis votre serviteur, et si jamais j’ai
quelque affaire,
je ne veux point d’autre
second.k
dorante
Si…
le marquis
Quand deux braves hommes sont sûrs l’un
de l’autre,
ils en battraient
bien quatre, ha, ha !
dorante
En vérité vous êtes trop fanfaron pour un homme de qualité.
le marquis
Vous prenez mal les choses. Je suis votre ami.
fanchon, toujours cachée.l
Ho, ho !
dorante
Monsieur le Marquis, vous tomberez sous ma coupe.
le marquis
Monsieur, Monsieur Dorante.
fanchon, toujours cachée.m [115]
Chacun à son tour.
dorante
Avant qu’il
soit peu, vous saurez que je vous connais
à fond. (Il s’en
va.)n
faire quelque chose. » (Furetière.) On retrouve cette expression dans Le Joueur de Regnard
(IV, 6).
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE vii 231
le marquis
Serviteur, Monsieur, serviteur, ha, ha ; voilà comme
il faut traiter
ces petits Messieurs-là.
fanchon, le raillant.o
Oui, serviteur, Monsieur, serviteur.
le marquis
Avec deux mots on rabat leur caquet.
Scène vii
angélique, le marquis, fanchon
angélique
Fanchon, je prends ce moment-ci, pour m’entretenir
avec toi. Ma
tante est avec le poète. Ah ! Monsieur le Marquis !
le marquis
Approchez, approchez, la charmante, la tout aimable. Fanchon… les
grands airs l’éblouissent.
Là, là, remettez-vous, on [116] s’humanisera.
L’amour
prend quelquefois plaisir à mettre de plain-pied, le héros et
la houlette57.a
fanchon
Si Monsieur le Marquis est aussi redoutable aux dames qu’aux
cavaliers,
on peut dire que c’est
un héros à deux mains bien dangereuses ;
tenez-vous bien en garde au moins.
angélique
Va, va, Fanchon, je suis en sûreté ; Monsieur le Marquis m’épargnera.
Je ne suis pas une conquête
digne de lui.
57 La houlette est le bâton des bergers, ici utilisé par métonymie : « On a dit de Monsieur
Voiture qu’il
avait aimé depuis le sceptre jusqu’à
la houlette, c’est-
à-dire, depuis
les personnes de la plus haute qualité jusqu’à
celles de la condition
la plus basse. »
(Furetière.)
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232 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
Je veux être déshonoré, si je ne m’applaudis
davantage de l’avoir
emporté d’assaut,
ce petit coeur mutin58, que d’avoir
enfoncé seul vingt
escadrons de cavalerie.
angélique
Ho, l’un
vous sera aussi facile que l’autre.
le marquis
Sais-tu bien, Fanchon, que cet enfant-là avec sa simplicité pastorale
et bourgeoise va traîner après son char vingt marquises et autant de
duchesses que je lui sacrifie.
fanchon [117]
Ces sacrifices-là ne vous coûtent rien. Un marquis ne fait-il pas litière
de bonnes fortunes59 ?
le marquis
Oui, Princesse, vous voyez à vos pieds le gentilhomme de France le
plus tendre, le plus brûlant, le plus chaud, le plus… Quand irons-nous
dans mon équipage faire un tour des Champs-Élysées ?b J’ai
des chevaux,
morbleu, qui éclaboussent le fantassin de cent pas.
fanchon
Combien les louez-vous par jour ?
le marquis
Écoutez la belle, pendant que je suis en humeur de faire une folie
avec vous, hâtons la noce : je suis sujet aux réflexions et…
fanchon
Oh ! diantre l’affaire
presse, il ne faut pas laisser morfondre l’amour
d’un
homme de votre qualité.
58 « Opiniâtre, querelleux, obstiné, têtu. » (Acad.)
59 « Se dit figurément des choses morales : […] on dit aussi qu’ils
font litière de quelque chose
quand ils en font dégât et profusion, quand ils l’estiment
aussi peu que de la litière. »
(Furetière.)
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE vii 233
le marquis
Fanchon a raison, il me faut prendre au pied levé en cas de mariage.
angélique
Je pense que vous parlez de mariage ? Ce [118] mot dans votre bouche
me fait frémir ; Fanchon, je crois que je me vais trouver mal.
fanchon
La pauvre enfant ! Je croyais que ce mot la ferait revenir de l’agonie.
c
le marquis
Elle se trouve mal ! Du tabac60, courage, courage, courage la belle ;
une fille revient de bien loin avec un homme comme
moi.
angélique
Vous parlez d’une
manière qui me fait peine à entendre.
le marquis
Nous autres gens de qualité nous avons pourtant le talent de parler
aux dames bon français.
fanchon
Ho, ce français-là est bien corrompu.
le marquis
Je vois bien qu’il
faut que je me fasse entendre à elle à force de magnificence.
J’ai
déjà fait votre maison ; j’ai
arrêté un grand maure, deux
coureurs,d un petit nain, trois brodeuses et quatre valets de chambre ;
je supprime les demoiselles, fi, cela est bourgeois en diable, hé bien
bichonne61, me suis-je rendu intelligible ?
60 On reconnaissait alors au tabac des vertus médicinales : « On […] en fait de petites
boulettes longues que l’on
met et qu’on
laisse quelque temps dans les narines ; elles […]
déchargent la tête, dissolvent les catarrhes, et rendent la respiration plus libre. Car les
parties les plus subtiles du tabac pénètrent par la respiration dans la trachée-artère et
jusqu’au poumon, elles détachent les humeurs qui y adhèrent et les font cracher plutôt,
et avec beaucoup de soulagement. » (« Tabac », Dictionnaire de Trévoux [1704], Paris,
Delaune, 1743, t. VI.)
61 « Familièrement. Terme d’amitié
qui se dit à un enfant ou d’un
enfant. » (Littré.)
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234 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique [119]
Ce n’est
point tout cela qui fait venir l’amour.
le marquis
Elle a ma foi le goût bon ! Elle s’attache
à la personne, la rusée va
droit au solide, au solide, morbleu, au solide.
fanchon
Oh oui, il y a terriblement de solide dans cet homme-là !
le marquis
Allons, fanfan62, commencez
à entrer en possession : donnez-moi
cette main, donnez, vous dis-je.
angélique, se reculant.e
Hé…
le marquis
La pudeur, la pudeur ; vous voulez donc que je la prenne moi-même ?
angélique
Laissez-moi.
le marquis
Ouais ! Elle donne dans le farouche, parbleu elle donne dans le
farouche, Fanchon.
fanchon
Allons, allons, laissez-vous faire, ne résistez pas à Monsieur le Marquis.f
Diantre [120], il est dangereux de lui disputer le terrain, je vous en avertis.
angélique
Je serais bien fâchée d’avoir
quelque chose à démêler avec lui.
le marquis
Je suis un dangereux compère,
oui. Eh…
62 Fanfan, « Terme populaire dont les pères et les maris se servent pour caresser leurs femmes
et leurs enfants. » (Furetière.) .
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE viii 235
fanchon
Quand Monsieur tâte quelqu’un,
et qu’il
lui serre le bouton, il voit
bientôt ce qu’il
a dans le ventre.
le marquis
J’aime
à trouver auprès des dames un peu de résistance, c’est
fruit
nouveau pour moi.
angélique
Et moi je n’aime
pas à trouver tant de familiarité dans les hommes,
cela ne m’est
pas ordinaire.
fanchon
Vous ne mordez pas, Mademoiselle, vous ne mordez pas. Hom, si
vous saviez de quel bois il se chauffe…
Scène viii [121]
angélique, fanchon, le marquis, la comtesse
la comtesse
Ah ! Ah ! Ah ! Fanchon… mon pauvre Monsieur le Marquis.
le marquis
Qu’avez-
vous donc ?
fanchon
Ce sont des vapeurs.a
la comtesse
Je suis ruinée ! Je suis morte ! J’ai
tout perdu mon argent.
le marquis
Juste ciel !
fanchon
Oh ce n’est
que cela ? Allons-nous-en.
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236 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène ix
le marquis, la comtesse
la comtesse
Mon cher Marquis.a
le marquis [122]
Ma chère Comtesse.b
la comtesse
Ce Sénéchal, ce maudit héritier que nous devions déshériter, il m’a
gagné jusqu’au
dernier sol… Il faut qu’il
m’ait
filoutée ; je m’en
vais
l’attendre
au bout de la rue, je m’en
vais l’étrangler,
je m’en
vais me
jeter dans la rivière.
le marquis
Ouf… Allez, je m’en
vais vous suivre, ouf63.
Scène x
le marquis, le sénéchal
le sénéchal, en riant.
Victoire, victoire, Monsieur le Marquis, prenez part à ma joie, je viens
de ruiner la Comtesse : il faut avouer que j’ai
joué d’un
grand bonheur.
le marquis
Et moi d’un
grand malheur.
le sénéchal, riant.a [123]
Comment donc ?
le marquis
Monsieur le Sénéchal, j’étais
de moitié avec la Comtesse.
63 Au dénouement du Chevalier joueur, il sera aussi question de suivre « jusque sur le bord
de la rivière » le héros ruiné (acte V, sc. 8-9).
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE xii 237
le sénéchalb
Vous, de moitié ! (Dansant.)c En vérité je suis vivement pénétré de
votre douleur.
le marquis
Je suis ruiné, je suis perdu, je suis abîmé.
le sénéchald
J’en suis inconsolable.
le marquis
Et si vous ne me prêtez présentement mille pistoles, il faut que je
m’aille
pendre.
le sénéchale
Je vous jure que j’en
serais au désespoir.
le marquis
Hé mon pauvre Monsieur le Sénéchal, ne m’abandonnez
pas.f
Le Sénéchal s’en
va cabriolant.g
Scène xia
le marquis, seul.
Ah ciel ! Il m’abandonne
! Que ferai-je ? Que dois-je devenir ? Quelle
est ma ressource ? Où dois-je recourir ? Ah je crève, j’étouffe,
je meurs
de dépit.
Scène xii [124]
oronte, le marquis
oronte
C’est
une science admirable que la chimie
! Encore un petit degré
de feu, le grand oeuvre était accompli64.a
64 Grand oeuvre : opération alchimique censée transmuter en or des métaux ordinaires.
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238 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis
Encore une réjouissance gagnée, nos mille pistoles étaient complètes.
oronte
Mais tout s’en
est allé en fumée.b
le marquis
Mais tout s’en
est allé au diable ;c fortune, fortune !d
oronte [125]
Mercure, Mercure !
le marquis
Ho ! je te briderai pourtant.
oronte
Hé ! je te fixerai assurément.
le marquis
Il ne faut que de l’argent,
c’est
de la besogne taillée65 pour mon
intendant. (À Oronte.) Ah ! que vous venez à propos. Je viens de perdre
mille pistoles ; je perds deux cent mille livres si vous ne me prêtez tout
à l’heure
mille pistoles.
Scène xiii
dorante, oronte, le marquis, le poète
le marquis
Mille pistoles, je ne vous en demande pas davantage, mon cher,
mon tout adorable Monsieur Oronte, mille pistoles me rachèteront la
vie. Le meilleur ami que j’ai
au monde, me laissera-t-il mourir pour
mille pistoles ?
65 « On dit aussi, tailler de la besogne à quelqu’un,
pour dire, non seulement au propre, lui
préparer de la besogne pour travailler, mais aussi au figuré, lui susciter bien des affaires. »
(Furetière.)
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE xiii 239
dorantea [126]
Cessez, Monsieur le Marquis, de vous embarrasser pour trouver cet
argent. Je sais pourquoi vous en avez besoin et je viens vous dire que
l’affaire
est faite.
le marquis
Comment, Monsieur ? Que voulez-vous dire ?
dorante
Vous aviez commencé
un marché, votre intendant vient de le conclure,
et moi j’ai
compté
l’argent
chez le notaire.
oronte
Qu’est
ceci ?
le poète
J’écoute,
et je n’y
comprends
rien.
le marquis
Vous êtes bien informé de mes affaires, Monsieur Dorante ;b mais
enfin vous êtes galant homme.
dorante
Je me pique de l’être
sur tout, et c’est
par cette raison-là que j’ai
fait
faire la transaction au nom de Monsieur Oronte.
oronte
Je suis aussi mêlé là-dedans.c
le marquis [127]
Oh ! parbleu mon cher, vous m’avez
prévenu, je vous l’avoue.
oronte
Messieurs.
le marquis
Pour terminer votre procès, j’achetai
les droits de votre partie.
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240 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
doranted
Voyez par ce billet de son intendant, l’usage
qu’il
en voulait faire.
le marquis
Comment donc, un billet de mon intendant ! Ah ! palsambleu cela
est fort plaisant, on me joue donc, je pense ?
oronte
Quoi, Monsieur ?
le marquis
On me fourbe, Monsieur Oronte.
oronte
Vouloir m’emprunter
de l’argent
pour vous approprier mon bien.
le marquis
Vous avez l’esprit
mal tourné, Monsieur Oronte.
oronte
Allez, Monsieur, cela est indigne d’un
homme de votre qualité.
le marquis [128]
Oh pour le coup vous avez raison, cela est indigne, et des gens
comme
moi n’ont
jamais d’honneur
à se mêler des affaires bourgeoises ;e
serviteur, Messieurs, serviteur. (Il s’en
va.)
le poète
Quand vous voudrez, Monsieur le Marquis, nous achèverons notre
dissertation sur Homère et Virgile.
Scène dernière
oronte, dorante, le poète
oronte
Sans vous, Dorante…
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LE NÉGLIGENT – ACTE III, SCÈNE dernière 241
dorante
Ne parlons point de cela, Monsieur, vos affaires sont finies, donnezvous
tout entier aux occupations qui vous font plaisir.
oronte
Quels remerciements ? Quelle reconnaissance ?
dorante
Monsieur,a sans déguisement vous pouvez faire tout mon bonheur,
je suis amoureux de votre nièce, elle m’aime.
oronte
Je vous la donne, et vous assure le bien que vous m’avez
conservé.
dorante. Il embrasse Oronte.
Ah ! Monsieur.
le poète
Notre comédie
ne sera pas mauvaise, nous avons eu assez de matière,
et vous fournissez un dénouement comme
je l’aurais
souhaité.
oronte
Vous m’avez
bien de l’obligation,
car un mariage c’est
encore des
affaires. Au moins c’est
à condition
que je n’entendrai
point parler ni
de notaire, ni d’articles,
ni de contrat
;b je ne veux plus avoir la tête
rompue de toutes ces bagatelles, je ne me mêlerai que du ballet et des
divertissements de la noce.
dorante
Vous n’aurez
la peine que de signer.
oronte [130]
Voilà-t-il pas encore signer, signer, signer.
le poète
Vous pouvez vous en dispenser, on mettra dans le contrat,
et ledit
sieur Oronte attendu sa qualité de troqueur et de négligent, a déclaré
ne savoir écrire ni signer.
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242 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronte
Allons là-dedans faire part de cette aventure à ma soeur.
le poète
Je vous livre son consentement.
c
Fin du troisième acte.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Variantes », Théâtre
français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 243-255
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0243
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communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
© 2021. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
VARIANTES
1697 Édition de 1697 (La Haye, Van Ellinkhuysen)
1728 Édition de 1728 (Paris, Vve Pissot)
LISTE DES ACTEURS
a Nous plaçons ici, logiquement, le nom de Fanchon, omis dans toutes les éditions.
PROLOGUE
SCÈNE II
a 1697 : « […] heureusement, c’est
un poète, pour de l’argent
il nous rendra service. »
SCÈNE III
a 1697 : Cette première partie de phrase est absente (elle est ajoutée en 1728). Dans l’édition
de 1731, ce passage est indiqué entre guillemets. Une note précise : « Ce qui est ici marqué
de deux “ne se trouve point dans l’édition
de Hollande. Cet avis servira pour tout ce qui
se trouvera marqué de même dans la suite de cette pièce ».
b 1697 : Cette dernière phrase est absente (elle est ajoutée en 1728). On lit à la place : « Et
j’aurais
comme
lui fort facilement épuisé toutes les matières théâtrales. »
c 1697 : Réplique absente (introduite en 1728). On lit à la place : « Mais il y a des sujets
qu’on
ne peut épuiser ; le cocuage, par exemple, est un champ vaste, il y a à moissonner
pour tout le monde, et Molière… »
d 1697 : « […] je vais me jeter dans les pièces allégoriques, dans les moeurs étrangères et
barbares, et j’aurai
en dépit du siècle la gloire et la nouveauté ; on doit être las […]. »
e 1697 : Une didascalie « il chante » est indiquée avant ce dernier vers.
f 1697 : « de nouveaux ridicules à copier. »
g 1697 : Ce premier couplet (jusqu’à
« esprit fort ») est absent. Il est ajouté en 1728.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
244 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
h 1697 : On lit, à la place de cette phrase : « Enfin pourvu qu’elle
fasse passer en revue un
cercle de minauderie, elle soutient la conversation
tout un jour sans dire quatre mots de
suite. » Modifié en 1728.
i 1697 : « va d’abord
au fait. »
j 1697 : Vers absent, ajouté en 1728.
SCÈNE V
a 1697 : On lit, après cette question, la dizaine de répliques reportées ci-dessous, à la
place des deux répliques qui, dans le corps du texte, suivent l’appel
de note. La coupe
est opérée dès 1728 :
fanchon
Hoça, puisqu’il
s’agit
de travailler ensemble, quoique je ne me sois chargée que de
l’intrigue,
voulez-vous que je vous donne deux bons caractères ?
le poète
Tu me feras plaisir.
fanchon
Deux caractères incomparables !
le poète
Caractères connus
?
fanchon
Monsieur Oronte, et Bélise sa soeur.
le poète
Mais, Monsieur Oronte n’est
pas un ridicule… un caractère assez marqué. Qu’est-
ce
que c’est
qu’un
négligent ? La négligence n’est
point un ridicule qui convienne
au théâtre.
fanchon
Le vôtre, par exemple, est plus théâtral. Oh ! vraiment, vous ne le connaissez
pas,
vous le venez de voir dans son beau, et si vous passez ici toute l’après-
dînée, vous m’en
direz ce soir des nouvelles. Il est entêté jusqu’à
la folie de tout ce qui s’appelle
bagatelles,
tableaux, bronzes, médailles, porcelaines, c’est
un homme le plus extravagant curieux
qui soit au monde, et pour comble
de perfection il est vivement frappé là… d’un
coup
de pierre philosophale.
le poète
Cela peut fournir quelque idée ; et la soeur ?
fanchon
Pour elle, c’est
une jeune personne qui roule comme
Monsieur son frère aux environs
de cinquante ans, et qui ne s’aperçoit
pas qu’elle
vieillit parce que son visage n’a
jamais
été jeune, elle est jalouse.
le poète
Jalouse comme
une coquette,
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LE NÉGLIGENT – VARIANTES 245
À qui l’âge
de quarante ans,
Annonce la disette,
De charmes et d’amants.
fanchon
Elle n’a
jamais eu d’amants
ni de charmes ; et le premier soupirant qui aura le courage
de l’aimer,
fera naître une belle passion, je vous assure.
le poète
Et quel est l’objet
de sa jalousie ?
fanchon
Une petite nièce à qui nos deux originaux tiennent lieu de père et de mère : la
vieille tante veut la marier pour s’en
défaire. Une comtesse
de ses amies tâche de ménager
l’affaire
en faveur d’un
certain marquis, qui n’est
pas la moindre folie de Monsieur
Oronte. Monsieur Oronte cependant ne sait pas bien lui-même à qui il destine sa nièce ;
mais moi je l’ai
promise à un joli homme, et je ne serais pas en peine de tenir ma parole,
si je trouvais par hasard un honnête homme et d’esprit
comme
vous, obligeant, serviable,
qui sans interêt voulut bien accepter un petit présent de trente pistoles pour se donner
la peine d’aimer
Bélise, afin de s’emparer
de son esprit, et de ménager son consentement
en faveur d’un
jeune homme que j’ai
pris en ma protection ; vous joueriez ainsi un des
premiers personnages de votre comédie.
le poète
Cela ne se peut, car je fais le premier rôle du prologue […].
b 1697 : Après la question du poète, on lit ces deux répliques, coupées en 1728 :
fanchon
Et si je vous disais son nom, cela vous déterminerait-il à lui rendre service ?
le poète
De tout mon coeur.
fanchon
On le nomme Dorante.
c 1697 : « Quoi ce n’était
donc que pour rire que vous étiez si drôle ? Monsieur Oronte est-il
céans ? Je vous félicite de n’être
pas si fou. »
d 1697 : « […] quand elle vous aura ouï chanter une conversation
ou deux, suivez-moi. »
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246 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE I
SCÈNE III
a 1697 : Pas de didascalie.
b 1697 : « Quoi toujours des affaires ! Que peut-il donc y avoir de nouveau ? Voyons : Il lit. »
c 1697 : « Allons, il en faut sortir de manière ou d’autre,
et je m’en
vais pour ce coup chez lui. »
d 1697 : Cette première partie de réplique est absente. 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
SCÈNE V
a 1697 : « Non, Fanchon, les bontés des dames ne flattent point ma vanité. »
b 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
c 1697 : Didascalies absentes.
SCÈNE VI
a 1697 : « Hé bon dieu qu’ai-
je fait ! Vous voilà furieusement en colère, ma tante. »
b 1697 : « […] vous ne dites point civilement les choses. »
c 1697 : « ma mie ».
d 1697 : « je vous assure moi que »
e 1697 : « ou par politique »
f 1697 : « Dorante ne vous aime pas »
g 1697 : « je vous le céderais, s’il…
»
SCÈNE VII
a 1697 : « Bélise – Cela se pourrait bien. »
b 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
c 1697 : « Voilà, petite sotte ma mie, ce que fait mon esprit, […] »
d 1697 : « Oh, je gagerais bien le contraire,
moi. »
e 1697 : « Bélise – Taisez-vous, vous dis-je, encore une fois, et m’attendez-
là ; je vais revenir,
et toi Fanchon, suis-moi. » L’ajout
(« au moins ne vous aviez pas d’netrer
là-desdans sans
moi ») est apporté en 1728.
SCÈNE VIII
a 1697 : Phrase absente, ajoutée en 1728.
b 1697 : « et que mon oncle voulût bien consentir
à… »
SCÈNE IX
a 1697 : « Ah ! si vous devinez ce que je vous veux dire, que je me tiens heureux ! »
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LE NÉGLIGENT – VARIANTES 247
SCÈNE X
a 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
b 1697 : La réplique de Fanchon s’interrompt
à cet endroit. Suivent deux répliques :
dorante
Mais…
fanchon
Mais sa tante va venir, allez qu’on
ne vous voie point ensemble.
SCÈNE XI
a 1697 : Pas de didascalie. 1728 : « Il chante les deux lignes dernières. »
b 1728 : Le détail des adresses n’est
pas indiqué dans les didascalies.
SCÈNE XII
a 1697 : « Mais voici le rival de Dorante. »
b 1697 : Le début de la réplique est absent. Ajouté en 1728.
c 1697 : « sonder un peu l’esprit…
»
SCÈNE XIII
a 1697 : « petite, petite personne »
b 1697 : « Ce n’est
pas peu de chose, franchement, que ma protection. »
SCÈNE XIV
a 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
b 1697 : Phrase absente, ajoutée en 1728.
c 1697 : « Oui, c’est
une chose faite, Monsieur mon cher. »
d 1697 : Ces deux dernières répliques sont absentes. Ajoutées en 1728.
e 1697 : « […] sans me charger de la nièce. » La suite de la réplique est absente, ajoutée en 1728.
f 1697 : « Mais si Monsieur Oronte a quelque vent… »
SCÈNE XV
a 1697 : « Il n’y
a pas de mal à cela, mon bon homme, c’est
de l’argent
que vous demandez
apparemment. » Réplique complétée
en 1728.
b 1728 : « il faudrait encore mieux avoir affaire au maître ».
c 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
d 1697 : « […] ce que je vous ai fourni depuis la campagne de Luxembourg, car ces dernières
parties ne sont point arrêtées. »
e 1697 : « N’appelez-
vous pas le vieux, un mémoire de quatre-vingt-quatre ? »
f 1697 : « Le Tailleur – Mais tout le moins qu’on
me donne quelque chose […]. » Le
début de la réplique est inséré en 1728.
g 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
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248 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
h 1697 : « Le Tailleur – Fort bien, pour avoir mon argent, il faut que j’en
fournisse
quatre fois davantage. »
SCÈNE XVI
a 1697 : « le filiot »
SCÈNE XVII
a 1697 : Les cinq dernières répliques sont absentes (ajoutées en 1728). On lit à la place :
oronte
J’y
vais songer.
le marquis
Hé Monsieur Oronte, je songe que mon intendant pourrait prendre ce soin, je vais
lui mander d’y
aller.
oronte
Non, non, Monsieur, j’irai
bien moi-même.
b 1697 : Didascalie absente, ajoutée en 1728.
c 1697 : Ces deux dernières répliques sont absentes (insérées en 1728).
d 1697 : « de laisser échapper cette fortune. »
ACTE II
SCÈNE I
a 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
b 1697 : Cette fin de réplique (« le temps est bon ») est absente. On lit ensuite ces deux
répliques :
l’olive
Il n’y
saurait suffire, il me renvoie les billets doux tout cachetés, chaque soir j’en
fais
un extrait en forme de mémoire instructif. Le lendemain à sa toillette je lui en fais le
rapport et à chaque article il écrit de sa main néant ou bon, selon que le coeur lui en dit,
là-dessus je dresse les expéditions.
fanchon
Tu fais là une jolie peinture de ton maître, et il y a bien de l’honneur
à s’intéresser
pour un petit homme aussi coquet et aussi inconstant.
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LE NÉGLIGENT – VARIANTES 249
SCÈNE II
a 1697 : Le départ de Fanchon n’occasionne
pas de changement de scène.
SCÈNE III
a 1697 : « Le poète, voulant la retenir. »
b 1697 : « Ahi ! ahi ! » ; 1728 : « Hay, hay… »
c 1697 : « Raisonne par autorité. »
d 1697 : « Le Marquis – Vous me ferez bien du plaisir. »
e 1697 : « Le soleil n’eut
jamais plus de clartés. »
f 1728 : Pas de didascalie.
g 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
SCÈNE IV
a 1697 : Cette réplique et les deux précédentes sont absentes. On trouve à la place ces
quatre scènes, copiées ci-dessous (et coupées en 1728), où l’intervention
du Comte justifie
l’interruption
de la conversation
entre le Marquis et le Poète.
Scène iv
le marquis, le comte, le poète
le marquis
Où va Monsieur le Comte ? Il y a huit jours que je te cherche partout, pour une affaire
de la plus grande importance.
le poète, à part.
La bonne cervelle… !
le comte
Il y a deux heures que je devrais être ici ; l’on
m’attend
là-dedans, je suis un peu pressé.
le marquis
Il n’y
a encore que de la canaille : adieu Monsieur Licandre, vous pouvez courir la
Fanchon, on vous l’abandonne,
nous en dirons une autre fois davantage.
le poète, à part.
Ce n’est
pas là le moins ridicule personnage de la maison.
Scène v
le comte, le marquis
le comte
Quelle est donc cette affaire d’importance,
voyons ?
le marquis
Comment gouvernes-tu le lansquenet ?
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250 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le comte
Fort mal ! Adieu.
le marquis
Oh ! parbleu, mon cher, donne-toi donc patience, j’ai
mille choses à te dire.
le comte
Finissons donc de grâce, je n’aime
point à faire attendre.
le marquis
Étais-tu hier chez la Maréchale ?
le comte
Non, je n’y
allai point ; serviteur.
le marquis
Encore : oh palsambleu je te ferai clouer pour avoir conversation
avec toi.
le comte
Eh bien sachons donc cette affaire ?
le marquis
Il y a mille ans que je ne t’ai
embrassé.
le comte
Cela est de fort grande importance ; adieu.
le marquis
Il a des inquiétudes dans les jambes. Sais-tu bien que malgré tes petites manières,
tu es le seul homme que j’aime
à la Cour ? Ahi ! Ahi !
Scène vi
le marquis, le comte, le chevalier, le baron
le marquis, embrassant le Chevalier.
Serviteur au meilleur ami que j’aie
au monde.
le chevalier
Monsieur je vous baise les mains, je suis votre valet.
le marquis
Eh voilà encore notre intime, ce pauvre Baron : oh palsambleu j’ai
de plaisantes
nouvelles à t’apprendre.
Ah, ah, ah, écoute, écoute.
le chevalier
Connaissez-vous cet homme-là, Monsieur le Comte ?
le comte
Ma foi si je le connais,
je ne le connais
guères.
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LE NÉGLIGENT – VARIANTES 251
le marquis
Ahi, ahi, ahi, que dis-tu de cela ; oh parbleu riez donc Monsieur le philosophe.
le baron, s’en
allant.
Cela est fort plaisant, bonjour.
le marquis
Mais le plus divertissant, c’est
que…
le chevalier
Voilà le pauvre Baron bien embarrassé.
le comte
Qu’il
s’en
tire, c’est
son affaire ; voyons là-dedans comment
va le lansquenet ?
le chevalier
Allons : si le Sénéchal y est, la partie sera bonne.
Scène vii
le marquis, le baron
le marquis
Ahi, ahi, ahi, quoi ! Tu es un animal risible, et tu ne ris pas de cela, vieux fou.
le baron
Je ne ris guères que par réflexion.
le marquis
Oh palsambleu, il y a pourtant là de quoi rire impromptu sur ma parole, ahi, ahi,
ahi. Eh que vois-je ! Monsieur le Sénéchal, en vérité, Monsieur, je suis vivement pénétré
de votre douleur.
le baron, s’en
allant.
Quel extravagant personnage ?
Scène viii
le marquis, le sénéchal
le sénéchal
Depuis la perte que j’ai
faite…
b 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
c 1697 : « Je me souviendrai toute ma vie de ses dernières paroles, et… Mais où est-il
donc ? » La réplique est complétée
en 1728.
SCÈNE V
a 1697 : Scène IX. La numérotation des scènes suivantes est consécutivement
modifiée.
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252 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
b 1697 : Cette réplique et la précédente sont absentes (ajoutées en 1728).
c 1697 : Cette réplique et la précédente sont absentes (ajoutées en 1728).
SCÈNE VI
a 1697 : « Elle sort. »
SCÈNE VII
a 1697 : Scène absente (ajoutée en 1728, ainsi que la première réplique de la scène suivante).
SCÈNE VIII
a 1697 : « Fanchon, tend la main. »
b 1697 : « Le Marquis, ne tirant rien. »
c 1697 : « De peur d’accident,
voilà dix pistoles. » La fin de la réplique est ajoutée en 1728.
SCÈNE X
a 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
SCÈNE XI
a 1697 : « Ah la belle urne ! La belle urne ! »
b 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
c 1697 : « […] et qu’assurément
le Marquis vous fourbe. »
d 1697 : Pas de didascalies.
SCÈNE XII
a 1697 : « Ah la belle urne ! La belle urne ! »
b 1697 : « Le beau bleu ! »
c 1697 : « Allons le chercher, il faut qu’il
m’explique
un peu cette affaire. »
ACTE III
SCÈNE I
a 1697 : Le texte de la chanson manque. Il est ajouté en 1728.
b 1697 : « Bélise – Ah, il en a tantôt fait une charmante, où il y avait sagesse, prudence,
raison, on ne trouve rien de tout cela dans la jeunesse […]. »
c 1697 : « Bélise, répète. »
d 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
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LE NÉGLIGENT – VARIANTES 253
e 1697 : « Oui : on aime les perdreaux avant le mois d’août
[…]. »
f 1697 : « Le Poète – Pour moi, Madame… » La réplique est complétée
en 1728.
g 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
h 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
i 1697 : Cette réplique et la précédente sont absentes, ajoutées en 1728.
j 1728 : « Tant que Dorante sera libre […] ».
k 1697 : Pas de didascalie. 1728 : La didascalie indique « à Fanchon ».
SCÈNE II
a 1697 : « Mais voici Dorante. » La dernière phrase est complétée
en 1728.
SCÈNE III
a 1697 : Dorante ajoute « Mais le voici. »
b 1697 : Ces trois dernières répliques sont absentes. Ajoutées en 1728.
SCÈNE IV
a 1697 et 1728 : « Fanchon – Oh finis donc. »
b 1697 et 1728 : « Tout à l’heure.
Il m’a
d’abord
mené chez Madame sa femme. »
c 1697 : Réplique absente. Ajoutée en 1728.
d 1697 : Réplique absente. Ajoutée en 1728.
e 1697 : Cette réplique, et la fin de la précédente, sont absentes. Ajoutées en 1728.
f 1697 : « Adieu, ma charmante. »
SCÈNE V
a 1697 : Réplique absente. Ajoutée en 1728.
SCÈNE VI
a 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
b 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
c 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
d 1728 : Pas de didascalie.
e 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
f 1697 : « Fanchon – Quelle poule mouillée, hé, monsieur le marquis, point de bruit. »
g 1697 : « Par la mort ! »
h 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
i 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
j 1697 : La réplique, complétée
en 1728, se termine par « ravi de vous trouver un brave
homme. »
k 1697 : « je vous prendrai pour mon second. »
l 1697 : « Fanchon, les ayant écoutés. » 1728 : Pas de didascalie.
m 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
n 1697 : Pas de didascalie.
o 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
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254 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
SCÈNE VII
a 1697 : Cette dernière phrase est absente. Ajoutée en 1728.
b 1697 : « un tour de rempart ? »
c 1697 : « Fanchon – La pauvre enfant ! J’en
connais
que ce mot-là seul ferait revenir de
l’agonie.
»
d 1697 : Au sein de cette énumération, la mention des « deux coureurs » est absente.
e 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
f 1697 : « Fanchon – Allons, allons, ne résistez pas à Monsieur le Marquis. »
SCÈNE VIII
a 1697 : Réplique absente, ajoutée en 1728.
SCÈNE IX
a 1697 et 1728 : « Mon cher Marquis, ahi ! ahi ! ahi ! »
b 1697 et 1728 : « Le Marquis – Ma chère Comtesse, esse, esse, esse. / Le Marquis et La
Comtesse – Ouf ! »
SCÈNE X
a 1697 et 1728 : Pas de didascalie.
b 1728 : « riant ».
c 1697 : Pas de didascalie.
d 1728 : « faisant un pas de bourrée. »
e 1728 : « partant en dansant. »
f 1697 : « Hé mon pauvre Monsieur le Sénéchal, je vous prie… »
g 1697 : « Le Sénéchal s’en
va en cabriolant sans l’écouter.
»
SCÈNE XI
a Cette scène XI, indiquée comme
telle dans l’édition
de 1697, coupée en 1728, est donnée
en note de bas de page dans l’édition
de 1731, et le texte principal passe directement de la
scène X à la scène XII. Nous l’avons
restituée dans le corps du texte pour plus de cohérence.
SCÈNE XII
a 1697 : « le grand oeuvre était achevé. »
b 1728 : « tout s’en
est en allé en fumée. »
c 1728 : « tout s’en
est en allé au diable. »
d 1697 : Les répliques qui suivent son absentes (puis insérées en 1728). La scène XII se termine
par une tirade du Marquis, qui se poursuit ainsi : « Mais tout s’en
est allé au diable. Ah !
que vous venez à propos, mon cher Monsieur Oronte, pour me redonner la vie. Je viens de
perdre mille pistoles ; je perds deux cent mille livres si vous ne me prêtez mille pistoles, mille
pistoles, je ne vous en demande pas davantage, mon cher, mon tout adorable Monsieur Oronte,
mille pistoles me redonneront la vie. Le meilleur ami que j’ai
au monde, me laissera-t-il
mourir pour mille pistoles ? » La scène XIII commence
par la première réplique de Dorante.
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LE NÉGLIGENT – VARIANTES 255
SCÈNE XIII
a 1728 : « S’avançant.
»
b 1697 et 1728 : « Monsieur, Monsieur Dorante, vous êtes bien informé de mes affaires
Monsieur Dorante ; mais enfin vous êtes galant homme. »
c 1697 et 1728 : « Je suis aussi mêlé là-dedans, moi. »
d 1728 : « à Oronte. »
e 1697 : « se mêler des bourgeois […]. »
SCÈNE DERNIERE
a 1697 : « Mon cher Monsieur […]. »
b 1697 : « Vous m’avez
bien de l’obligation
au moins, car un mariage est encore des affaires,
et je ne vous l’accorde
qu’à
condition
que je n’entendrai
point parler ni de notaire, ni
d’article,
ni de contrat
[…]. »
c 1697 : « Allons, je vous réponds de son consentement.
»
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Sancho Pança.
(Pièce perdue) », Théâtre français, Tome I, L A RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de),
p. 259-266
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0259
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Tous droits réservés pour tous les pays.
SANCHO PANÇA
(Pièce perdue)
Les registres de la Comédie-Française nous apprennent qu’une
pièce
de Dufresny en trois actes et en prose intitulée Sancho Pança a été créée
le 27 janvier 1694. On la donne seule, distinction relativement inusitée
pour ce qui n’est
pas même une « grande » comédie.
Jouée devant 1116
spectateurs payants lors de la première séance, elle rapporte 1520 livres,
et vaut à l’auteur
une part de 78 livres. C’était
bien plus qu’honorable
:
il faut remonter au premier mai de l’année
précédente pour trouver une
meilleure séance (création de Je vous prends sans vert de Champmeslé, à
la suite du Misanthrope, 1187 billets pour une recette de 1563 L 15 s).
La veille on avait donné Rodogune de Corneille et Le Cocher supposé de
Hauteroche devant une salle très peu garnie (157 billets, 178 L 5 s de
recette) et le lendemain, l’auditoire
fut encore plus clairsemé pour une
autre tragédie de Corneille, Nicomède, avec en prime Les Plaideurs de
Racine (121 billets, 141 L 5s de recette). L’Avare
de Molière, le surlendemain,
fit à peine mieux et l’assistance
ne se retrouva un peu plus
fournie qu’à
la reprise de Sancho le 30 janvier. Pourtant, la comédie
de
Dufresny – toujours jouée seule – périclita bientôt, pour être retirée
de la scène de manière assez abrupte au bout de cinq représentations
seulement. La chronique nous apprend que ce serait un incident, assez
fréquent lors des représentations à l’époque,
qui aurait signifié le coup
d’arrêt
se révélant définitif : Sancho Pança ne fut pas remis à la scène, et
le texte, jamais édité, est perdu, à l’exception
de deux chansons : « Venez
admirer ma science » et « Accourez-tous pour rendre hommage1 », que
nous reproduisons ici.
1 « Venez admirer ma science » [in] OEuvres, 1731, t. VI, no 13, texte p. 277, musique gravée
dans un cahier séparé en fin de volume, p. 25-26 ; « Accourez-tous pour rendre hommage »,
[in] OEuvres, 1747, t. III, no 21, texte p. 489-490, musique gravée dans un cahier séparé
en fin de volume, p. 35-26.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
260 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
La distribution comprenait,
pour les hommes, De Villiers (Jean
Deschamps) dans le rôle du Duc, Nicolas Desmarres, qui faisait Sancho, et
Sévigny (François de la Traverse) interprétant trois personnages (le Maître
d’hôtel,
L’Avocat
et le Médecin)2. S’y
ajoutaient Jacques Raisin, Florent
Dancourt, Paul Poisson, Beauval (Jean Pitel), La Thorillière (Pierre Le
Noir), et Roselis (Barthélémy Gourlin), et, pour les femmes, Mlle Beauval
(Jeanne Olivier Bourguignon), Mlle Godefroy (Marie-Anne du Rieu),
Mlle Devilliers (Catherine Raisin), Mlle Dancourt et Mlle Desbrosses
(Jeanne de la Rue).
La notice des frères Parfaict, en 1748, donne un idée de l’incident
– une interruption intempestive – qui aurait mis un terme aux représentations,
et de ce qui subsistait de la pièce une vingtaine d’année
après la mort de Dufresny :
Comme cette pièce est absolument perdue, nous ne pouvons en rapporter
que quelques fragments, qui nous ont été communiqués
par M. Grandval le
père. Commençons d’abord
par les principaux personnages, et les noms des
acteurs qui les représentaient.
Le Duc… … … le Sieur de Villiers
La Duchesse3…, …, …, … …
Sancho Pança… … … … le Sieur Desmare
Le Maître d’hôtel…

Un avocat de l’île…
…} le Sieur Sévigny4
Un médecin… …
Acte I
l’avocat,
chante.
Accourez tous pour rendre hommage
À notre nouveau sénateur.
Il est frais cueilli du village,
Et nous en aurons la primeur.
Rien n’est
plus doux que le prélude
D’un
apprenti gouverneur,
Avant qu’il
ait pris l’habitude,
De faire le grand seigneur.
2 Indications fournies par Parfaict, t. XIII, p. 330.
3 La graphie semble suggérer que de Villiers jouait également le rôle de la Duchesse, en
travesti.
4 Sévigny jouait les trois rôles.
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SANCHO PANÇA 261
Au second acte, Sancho prend possession du gouvernement de son île, et
monte sur le siège de la judicature. Alors l’Avocat
en robe vient lui chanter
ce qui suit.
l’avocat
Venez admirer ma science,
J’apprends
à dormir savamment,
Comme l’on
dort à l’audience,
Ronflez, ronflez gravement,
La tête levée,
Ouvrez les yeux en dormant,
Et baillez la bouche fermée5.
5 [Note des frères Parfaict : Ce couplet et les suivants ont été imprimés avec les OEuvres de
M. Du Fresny. On les trouve aux pages 482 et 489 du troisième tome, édition de 1747.
La note que l’éditeur
y a ajoutée prouve qu’il
ignorait qu’elle
eût été jouée.].
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262 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Sancho se met à table et mange au troisième acte, mange avec grand appétit,
et demande enfin à boire.
le médecin, chantant.
À boire au gouverneur à boire
le maître d’hôtel
à boire au gouverneur à boire
Plusieurs personnes répètent l’une
après l’autre
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SANCHO PANÇA 263
À boire au gouverneur à boire
le médecin
Dépêchez, dépêchez.
le maître d’hôtel
Dépêchez, dépêchez.
Tous les autres acteurs, l’un
après l’autre
sancho, en colère.
Eh ! ventre de moi, dépêchez donc, j’étrangle
de soif.
À la fin de cette pièce, le duc dit : Je commence
à être las de ce Sancho. Et moi
aussi, reprit aussitôt un particulier du parterre. Ce brusque jugement fut
confirmé
par celui du public, et l’auteur
n’a
jamais osé en appeler6.
L’anecdote
de la chute provoquée par un commentaire
acerbe émanant
du public rappelle celle mieux connue
de la déroute de Mariamne
de Voltaire le 6 mars 1724, où l’intervention
d’un
plaisant avait provoqué
l’hilarité
générale7. On peut donc la croire authentique, et les
commentateurs
l’ont
ensuite reprise à leur compte8
; ce qui est certain,
c’est que la pièce ne fut jamais publiée ni retrouvée, même si certains
croyaient que les comédiens
en avaient conservé
le manuscrit9.
De fait, cette comédie
peut sembler manquer d’originalité
pour un
auteur généralement peu enclin à reprendre des sujets déjà traités par
d’autres,
même si, comme
le rappelle Léris en 176310, Dufresny fut
à son époque le premier à mettre au théâtre le passage de la seconde
partie du Don Quichotte où Sancho devient gouverneur de l’île de
Barataria11. Cela dit, des précédents existaient, dont au premier chef
6 Parfaict, Ibid., p. 330-332.
7 Voir Jeffrey S. Ravel, « La Reine Boit ! Print, Performance, and Theater Publics in France,
1724-1725 », Eighteenth-Century Studies, vol. 29, no 4 (1996), p. 391-411.
8 La Porte et Clément, Anecdotes dramatiques, op. cit., t. 2, p. 154 : « Le Duc dit au troisième
acte : “Je commence
à être las de Sancho” ; “et moi aussi”, s’écria
un homme du parterre ;
ce mot arrêta la pièce. »
9 Voir Pierre-François Godart de Beauchamps, Recherches sur les théâtres de France depuis
l’année
1161 jusques à présent, Paris, Prault Père, 1735, t. 2, p. 436-437. « Ces trois pièces
[Sancho Pansa, Le Portrait et Les Domino] étaient entre les mains des Comédiens, mais on
n’a
pu en recouvrer les copies. »
10 Léris, Dictionnaire portatif, op. cit., p. 396-397.
11 Miguel de Cervantes Saavedra, Segunda parte del ingenioso caballero don Quijote de la Mancha
(1615), chapitres xlv (« De cómo el gran Sancho Panza tomó la posesión de su ínsula, y del
modo que comenzó
a gobernar »), xlvii (« Donde se prosigue cómo se portaba Sancho Panza en su
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264 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Le Gouvernement de Sanche Pansa (1642), troisième volet d’une
série dramatique
de Guyon Guérin de Bouscal, dont la matière est entièrement
puisée chez Cervantès12. On sait que la troupe de Molière reprit cette
comédie
en 1665 et 1678, après quoi elle disparut du répertoire ; et il
n’est
pas impossible que Dufresny ait assisté à la seconde reprise (il
avait vingt-et-un ans), dont il se serait souvenu au moment de devenir
lui-même auteur dramatique. Mais il pouvait aussi avoir vu le Sancho
Pansa de Bonaventure Fourcroy13, avocat auteur de mazarinades pendant
la Fronde, et ami de Molière, qui avait joué la pièce (dont le texte est
perdu, comme
celui de Dufresny).
D’ailleurs,
dans Les Mal Assortis, comédie
jouée par les Italiens
quelques mois avant Sancho Pança (mai 1693), Dufresny faisait déjà
d’Arlequin
le « gouverneur d’une
île en Espagne14 » – référence évidente
à l’épisode du Quichotte, même si le texte ne prodigue aucun autre
élément d’identification.
Certes imitateur (dans une mesure qui reste difficile à déterminer),
Dufresny n’en
fut pas moins lanceur de mode : un certain Bellavoine fit
jouer un Sancho Pança en trois actes par la troupe de la veuve Maurice à
la foire Saint Germain (3 février 1705) suivi par Dancourt et son Sancho
Pança Gouverneur, 5 actes en vers et divertissement, musique de Gillier
(15 novembre 1712), réécriture de la comédie
de Guérin de Bouscal, et
un opéra-comique
de Poinsinet le jeune, musique de Philidor, Sancho
Pança dans son isle, joué au Théâtre-Italien (8 Juillet 1761) – liste non
gobierno »), XLIX « De lo que le sucedió a Sancho Panza rondando su ínsula »), LI (« Del progreso
del gobierno de Sancho Panza, con
otros sucesos tales como
buenos ») et LIII (« Del fatigado fin y
remate que tuvo el gobierno de Sancho Panza »).
12 Il s’agissait
d’une
trilogie : Dom Quixote de la Manche (représentée vraisemblablement en
1638-1639), Dom Quichot de la Manche : comédie,
seconde partie (1639-1640) et Le Gouvernement
de Sanche Pansa, joué au cours de la saison 1641-1642 (Paris, A. de Sommaville 1642).
Voir Christophe Couderc, « Don Quichotte et Sanche sur la scène française (xviie et
xviiie siècles) », Mélanges de la Casa de Velázquez, no 37-2 (2007), p. 33-49 ; J. Chastenay,
« Quelques additions à la bibliographie de Cervantes », Revue Hispanique, Huitième année,
no 25-28 (1901), p. 513-515 ; Charles Mazouer, « L’Illusion
dans la trilogie dramatique de
Guérin de Bouscal », Cahiers de l’Association
internationale des études francaises no 48 (1996),
p. 165-184 ; Daniela Dalla Valle, « Sancho Pança Gouverneur : de Cervantès à Guérin
de Bouscal et à Dancourt », Cahiers de l’Association
internationale des études françaises no 48
(1996), p. 185-203.
13 Sur le Sancho de Fourcroy, voir José-Manuel Losada-Goya, Bibliographie critique de la
littérature espagnole en France au xviie siècle, Genève, Droz, 1999, p. 189-190.
14 M. du F*** [Dufresny], Les Mal Assortis, [in] Le Théâtre italien, op. cit., t. 4, p. 329-368.
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SANCHO PANÇA 265
exhaustive : il y eut aussi, à la foire, le Sancho gouverneur de Thierry
(1727), un autre de Nougaret avec le même titre (1738)…
Parmi les éléments d’information
qui permettent de se faire une
idée de ce que put être le Sancho de Dufresny, les registres du théâtre
signalent des frais extraordinaires journaliers de 69 livres 12 sols qui
se répartissent comme
suit :
Peletier : 2tt ; trois ouvriers : 4tt10s ; Lanoüe : 15s ; Du Creux : 15s ; Champagne :
15s ; Terré : 15s ; L’Empereur
: 15s ; Mr des Eaux : 3tt ; Mr Loton : 3tt ; Une
robe de chambre : 3tt ; deux habits de bedeaux : 1 ; A Mr Baraillon 33 habits :
16tt10s ; Mr Grandval : 3 ; Melle Lolotte Desmares : 3 ; mr Touvenel : 10 ; au
petit du fort : 15s ; manoeuvres : 1 ; Mr Converset : 1tt10s ; Deux hautbois :
6 ; au poudreur : 1 ; plus au patissier : 1tt4s ; au garçon tailleur : 1 ; Mlle du
Rolet : 3 ; plus deux habits d’huissier
: 1 ; pour un verre et une caraffe : 8s.
Parmi les noms mentionnés dans cette liste, on reconnait Deseaux et
Loton pour des danseurs ; Charlotte Desmares dite « Lolotte », comédienne
de la troupe mais souvent employée pour danser et chanter dans les
pièces d’agrément
; Nicolas Racot de Grandval, compositeur
ami de
Dufresny, dont on a vu qu’il
notait pour lui les airs de ses chansons, et
qui était régulièrement chargé d’accompagner
les airs chantés au clavecin
(les 3 livres qu’il
percevait ici correspondent très probablement à cet
emploi, comme
ce fut le cas pour d’autres
représentations de comédies
à cette même époque) ; Touvenelle, chanteur gagiste en 1693-1694, puis
semi-régulier à partir de novembre 1695 ; Converset, instrumentiste de
l’orchestre
(basse continue)
15.
Tout ceci suggère un rôle non négligeable de la musique, et même
de la danse, ce à quoi les frères Parfaict ne font aucune allusion. Outre
le montant inhabituellement élevé des frais engagés (486 livres en tout
pour les costumes, les accessoires et les décors pour la localisation exotique
– l’île
de Barataria), le nombre de 33 habits loués à Baraillon confirme
qu’il
s’agissait
d’une
pièce à grand spectacle, car il suppose soit beaucoup
15 Il ne faut pas oublier que la musique comprenait
aussi l’orchestre
régulier de la Comédie
(qui n’apparaît
pas dans la liste des frais extraordinaires, par définition), composé
à cette
époque de 6 violons, qui ont ici (comme
pour les autres pièces semblables à cette période)
joué les danses, et auxquels ont été ajoutés 2 hautbois. Converset touche un supplément
pour accompagner les chanteurs (en plus de jouer la basse de violon pour les danses
avec les autres violons de l’orchestre),
tandis que Grandval touche pour l’occasion
un
supplément pour l’accompagnement
du chant (Touvenelle) depuis le clavecin.
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266 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
de figurants, danseurs et musiciens sur scène, soit des changements de
costume fréquents. Jean Baraillon était « tailleur ordinaire des ballets
du Roi », fournisseur des élégants de la Cour et, accessoirement, de la
troupe de Molière16 : son nom entre dans l’histoire du théâtre en 1664,
dans le registre de La Grange, sur la liste des frais du Mariage forcé. Sans
être à proprement parler une comédie-
ballet dans la veine moliéresque, le
Sancho de Dufresny est représentatif des comédies
à divertissements qui
fleurissaient alors : Le Concert ridicule et Le Ballet extravagant, de Brueys
et Palaprat (1689-1690), Je vous prends sans vert de Champmeslé (1693),
L’Opéra
de village et La Baguette de Dancourt (1692-1693), et bien sûr
l’Attendez-
moi sous l’orme
de notre auteur, jouée sous le nom de Regnard.
16 Voir Édouard Thierry, Documents sur le Malade imaginaire, Paris, Berger-Levrault,
1880, p. 96-98. Voir aussi les références à Baraillon dans Steven V. Dock, Costume and
Fashion in the Plays of Jean-Baptiste Poquelin Molière : A Seventeenth-Century Perspective,
Genève, Slatkine, 1992.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Introduction »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 269-282
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0269
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INTRODUCTION
Jouée pour la première fois le 19 mai 1694, en « baisser de rideau »
de la tragédie Tiridate de Campistron, Attendez-moi sous l’orme
remporte
un beau succès, avec trente-trois représentations dans sa nouveauté. Si
le rapport de la pièce est assez faible1, elle est toutefois la plus représentée
toutes catégories confondues
– tragédies, « grandes » et « petites »
comédies
des créations de la saison 1694-1695 –, où figurent pourtant
plusieurs titres notables comme
La Sérénade de Regnard, Le Café de
J.-B. Rousseau, Les Mots à la mode de Boursault, Les Vendanges de Dancourt
et Les Dames vengées de Thomas Corneille et Donneau de Visé.
Dans une période de rigueur financière pour la Comédie-Française2,
les coûts de production d’Attendez-
moi sous l’orme
à sa création sont réduits
au minimum : pas de frais de décor (la scène est située sur une place de
village, décor de répertoire dépourvu de mobilier3), les frais d’accessoires
et de costumes du divertissement se limitent à 60 livres4, et les frais
1 La moyenne des recettes associées à la petite comédie
est de 420 livres par représentation
durant la saison 1694-1695 (un peu en dessous de la moyenne saisonnière de 465 livres).
On notera cependant que ces recettes suivent une courbe croissante jusqu’à
dépasser plusieurs
fois le seuil des 1 000 livres pendant l’hiver
1694, alors qu’Attendez-
moi sous l’orme
accompagne toujours la reprise de pièces anciennes du répertoire (comédies
ou tragédies).
2 En 1689, les Comédiens-Français ont dû quitter le théâtre qu’ils
occupaient depuis 1673
(l’Hôtel
Guénégaud, rue Mazarine) pour investir une nouvelle salle rue des Fossés-Saint-
Germain. L’acquisition
de ce nouveau théâtre leur a coûté près de 200 000 livres, les
obligeant à s’endetter
durablement.
3 Les livres des tapissiers et des accessoiristes, qui couvrent une grande partie du xviiie siècle,
donnent le décor d’une
place de village, les seuls accessoires étant un livre et un billet
pour le valet Pasquin, un voile noir et deux mouchoirs pour le personnage de Lisette en
veuve.
4 C’est
la somme prélevée sur la recette du 19 mai 1694 « pour les frais de la pièce ». Ces
frais comprennent
généralement les dépenses liées aux décors, accessoires et costumes
des figurants, chanteurs et danseurs (le cas échéant pour les pièces à divertissements),
car il est d’usage
que les comédiens
pourvoient eux-mêmes aux dépenses de leurs habits
de scène. Le détail des frais d’Attendez-
moi sous l’orme
n’est
pas donné mais le registre du
théâtre mentionne le nom de Jean Baraillon, tailleur et fournisseur de costumes (voir
supra la notice de Sancho Pança).
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270 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
« extraordinaires5 » prélevés sur chaque chambrée pour le salaire des musiciens
et figurants n’excèdent
pas 15 livres par jour. Le registre du théâtre donne
le détail de ces frais journaliers pour une représentation de la pièce donnée
à la Cour de Versailles le 17 décembre 1694 : 1 livre 10 sols à Grandval,
claveciniste, pour jouer la basse continue
; 10 livres à un chanteur professionnel
(non nommé), 1 livre à un figurant, 2 livres 10 sols pour la location
du voile de la veuve (Lisette). Soit 15 livres auxquelles s’ajoute,
pour cette
représentation à la Cour seulement, le salaire d’un
danseur nommé Deshayes
payé 3 livres. Pour les représentations parisiennes, les Comédiens-Français
ont donc fait l’économie
d’engager
des danseurs professionnels, préférant
exécuter eux-mêmes les scènes de danse du divertissement final.
Nous ne connaissons
pas la distribution exacte de la comédie
à sa
création, mais nous pouvons cependant formuler quelques hypothèses.
L’acteur
Roselis devait déjà, en 1694, jouer le rôle de Colin, rôle « qu’il
rendra » en 1700 au profit de Lavoy6. Pour le reste de la distribution,
d’après
les éléments relevés dans les registres, il est possible d’établir
la liste suivante : de Villiers (bon chanteur, dans le rôle de Dorante),
Poisson cadet (Pasquin), mademoiselle Beauval (Lisette) et mademoiselle
Godefroy (Agathe). Pour l’interprétation
des airs chantés et des scènes
de danse, l’édition
de la pièce fournit quelques indications et permet des
recoupements. Certains rôles principaux chantent dans la pièce comme
Dorante (scène 9) ; Agathe, Lisette et Colin (dans le divertissement
scène 18). Absents de la distribution, des « villageois qui chantent »
apparaissent à la scène 14 : Nanette, Nicaise, Pierrot et Licas (les deux
derniers étant essentiellement des figurants ; Pierrot a une seul réplique
dans la scène finale). Nanette dialogue avec Agathe et Lisette (scène 14),
avant de chanter un air après celui de Nicaise (scène 15). Les choeurs,
que l’on
entend « devers le théâtre », sont probablement chantés depuis
les coulisses par d’autres
acteurs ou employés de la troupe.
5 Les frais « extraordinaires » s’appliquent
en général aux pièces comprenant
des divertissements
de musique et de ballet, lorsque les Comédiens-Français engagent des chanteurs
et des danseurs professionnels extérieurs à la troupe. Leurs salaires sont ainsi prélevés
journellement sur les recettes de la pièce concernée.
Ces frais couvrent également les
salaires des figurants, des ouvriers / manoeuvres (comme
dans le cas des pièces à machines),
et plus largement toutes les menues dépenses non prévues dans le budget initial de la
production : buvette et frais de répétition, frais d’éclairage,
location d’accessoires
et de
costumes, etc.
6 Feuille d’assemblée
du 29 mars 1700.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– INTRODUCTION 271
Tous les comédiens
présents sur scène sont enfin appelés à participer
au petit divertissement final, présenté comme
une « noce de village »,
composée
de plusieurs airs chantés (dont une chanson à couplets), et
d’une
danse de caractère paysan (un « menuet de Poitou »), tour à tour
dansée et chantée. Même si des chanteurs et des danseurs professionnels
pouvaient être engagés par la troupe pour certains divertissements, il
n’y
a rien d’étonnant
à ce que celui d’Attendez-
moi sous l’orme
soit principalement
exécuté par les comédiens
et comédiennes
du Français. Il
en sera de même dans La Sérénade de Regnard, créée la même année,
et les pièces ultérieures de Dancourt comme
La Foire de Bezons, La Foire
Saint-Germain, ou Le Moulin de Javelle, qui continueront
elles aussi à
mettre en avant les compétences
chorégraphiques et musicales des
membres de la troupe. En outre, la forme du divertissement proposée
par Dufresny et Grandval est originale car elle amène une nouveauté
importante par rapport à ce que L’Opéra
de village (Dancourt, 1692) et
Je vous prends sans vert (Champmeslé, 1693) avaient elles-mêmes proposé
pour leurs divertissements finaux. Alors que les deux comédies
précédentes
se terminaient par une ultime réplique déclamée, Attendez-moi
sous l’orme
s’achève
pour sa part en musique, avec la reprise, en choeur,
du refrain de la chanson à couplets chantée sur les paroles du proverbe,
et c’est
précisément selon cette modalité que toutes les comédies
créées
ultérieurement à la Comédie-Française se termineront (notamment à
travers l’utilisation
du « vaudeville » ou « branle »).
La pièce a eu une longue carrière à la Comédie-Française sous l’Ancien
Régime, jouée plusieurs fois par an et pratiquement sans interruption
jusqu’en
1760. Elle est reprise pour deux représentations en 1773, avec
un nouveau ballet conçu
par le maître des ballets Jacques-François
Deshayes sur des musiques d’Antoine-
Laurent Baudron, Desnoyers et
Devaux7. Cette nouvelle version, reprise sept fois en 1779, est encore jouée
jusqu’en
1783, à une époque où les ballets prennent de plus en plus de
place dans la programmation de la Comédie-Française. Au xixe siècle,
elle est encore donnée sept fois en 1863, puis une trentaine de fois entre
1890 et 1894, ce qui porte le nombre total de ses représentations à trois
cent quatre-vingt quinze – auxquelles il convient
d’ajouter
vingt-et-une
représentations à la Cour (principalement à Versailles), entre 1694 et 1753.
7 Attendez-moi sous l’orme
[in] Le Théâtre français, tome VII, Bibliothèque-Musée de la
Comédie-Française, côte 6R13, p. 187-198.
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272 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
UNE MÉPRISE DURABLE
Attendez-moi sous l’orme
a longtemps fait partie des pièces contestées
entre Dufresny et Regnard. Non d’ailleurs
que la véritable identité de
l’auteur
ne fût connue
: dès le milieu du siècle, les frères Parfaict indiquent
l’attribution
correcte, et dans les années 1790, Florian notait, « Cette jolie
petite pièce est sûrement de Dufresny, du moins je crois l’y
reconnaître8. »
On peut aujourd’hui
supputer des raisons pour lesquelles la pièce a toujours
été publiée sous le nom de Regnard, y compris
dans des éditions
modernes9. Rappelons brièvement les éléments dont nous disposons.
Les archives de la Comédie-Française attestent que la pièce a été lue
à l’assemblée
du 17 août 1693 par « monsieur Rivière », nom d’usage
de
Dufresny. Attendez-moi sous l’orme,
créée sur ce théâtre le 19 mai 1694,
est éditée pour la première fois la même année par Thomas Guillain
sans mention de nom d’auteur.
Il faut attendre 1708, et la première
édition des oeuvres de Regnard, pour la voir apparaître sous le nom de
ce dernier10. Dufresny ne le conteste
pas : y a-t-il eu collaboration ou
accord financier entre les deux dramaturges alors amis et collaborateurs ?
C’est
l’opinion
des frères Parfaict qui, en 1748, précisent que Dufresny
aurait vendu sa pièce pour trois cents livres à Regnard11. Léris, en 1763,
renchérit : « Une personne connue
m’a
assuré avoir oui-dire souvent à
Dufreny, que ces deux pièces étaient de lui, et qu’ayant
besoin d’argent,
il
vendit à Regnard l’Attendez-
moi sous l’Orme
des Français, pour 300 liv12. »
Si les relations entre Regnard et Dufresny allaient se tendre à cause de
8 Jean-Pierre Claris de Florian, « Mes Idées sur nos auteurs comiques
», [in] Nouveaux
mélanges de poésie et de littérature, Paris, Ant. Aug. Renouard, 1820, p. 152.
9 Voir notamment Moureau, Dufresny, op. cit., p. 56-58 ; voir aussi la notice de la pièce
rédigée par André Blanc dans Théâtre du xviie siècle, op. cit., 1303-1314, et celle de Charles
Mazouer, Jean-François Regnard, Attendez-moi sous l’orme
: La Sérénade ; et Le Bal :
comédies,
Genève, Droz, 1991, p. 33-46.
10 Regnard intègre effectivement cette petite comédie
dans la liste de ses pièces dressée
devant notaire le 27 décembre 1708. Voir Calame, Regnard, op. cit., p. 65.
11 Voir Parfaict, t. XIV p. 378, et t. XV, p. 409 ; voir aussi leur Dictionnaire des théâtres de
Paris, Paris, Lambert, 1756, t. 1, p. 323. De plus, la notice nécrologique de Dufresny
dans le Mercure de France (octobre 1724, p. 264) lui attribue nomément Attendez-moi sous
l’orme.
12 Léris, Dictionnaire portatif, op. cit., p. 63.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– INTRODUCTION 273
l’attribution
contestée
du Joueur en 169613, ici l’hypothèse
d’un
accord
à l’amiable
est assez probable, l’un
et l’autre
trouvant leur intérêt dans
cette transaction.
Pour Regnard, déjà auteur en 1693 d’une
dizaine de comédies
jouées
au Théâtre-Italien, Attendez-moi sous l’orme
représentait un ticket d’entrée
à la Comédie-Française grâce à l’entregent
de Dufresny, à charge pour lui
d’en
tirer profit par la suite. Quant à Dufresny, il réalisait ainsi un tour
de passe-passe aussi rémunérateur que savoureux14 : auteur anonyme de la
pièce donnée à la Comédie-Française, il fit jouer quelques mois plus tard
un autre Attendez-moi sous l’orme
à la Comédie-Italienne15. La production de
pièces éponymes, très fréquente à l’époque,
alimentait le jeu des rivalités
théâtrales, et il est probable que Dufresny se soit amusé à brouiller les pistes
en mettant en concurrence
deux pièces de son cru (mais qui, hormis le
titre, ne présentent aucune similitude). Quoi qu’il
en soit, les sources, celles
de la Comédie-Française et d’autres16,
témoignent clairement en faveur de
Dufresny, auteur non seulement du texte, mais de la musique de la pièce17.
Pour achever de semer la confusion
quant à l’attribution
de la pièce,
le privilège de l’édition
originale d’Attendez-
moi sous l’orme,
sans nom
d’auteur,
donnait au libraire parisien Thomas Guillain la permission
« de faire imprimer, vendre et débiter les oeuvres de théâtre du Sieur
P** pendant le temps de six années18 ». Ce « sieur P** » ne cache ni
Regnard ni Dufresny, mais pourrait se rapporter, d’après
André Blanc19,
à Jean de Palaprat dont les oeuvres sont effectivement publiées chez
Thomas Guillain au milieu des années 1690, et à qui une édition hollandaise
attribuait déjà Le Négligent20. Par ailleurs, la pièce a fait l’objet
de plusieurs contrefaçons
hollandaises et anglaises immédiatement
13 Voir infra la notice du Chevalier joueur.
14 La pièce n’ayant
rapporté que cent trente-trois livres en part d’auteur
à Regnard, Dufresny
y gagnait donc largement.
15 La pièce est représentée pour la première fois le 30 janvier 1695, et publiée dans Le
Théâtre-Italien de Gherardi, op. cit., t. IV.
16 Thomas-Simon Gueullette, dans ses Notes et souvenirs sur le Théâtre-Italien (Paris, Droz,
1938, p. 92), signale pour le 20 juillet 1719 une reprise d’Attendez-
moi sous l’orme
« Du
Théâtre Italien de Ghérardi. De Dufresny. »
17 Voir infra la présentation de la musique de la pièce.
18 Extrait du privilège du roi attribué à Thomas Guillain le 30 janvier 1693 [in] Attendezmoi
sous l’orme.
Comédie, Paris, T. Guillain, 1694.
19 D’après
Blanc (Théâtre du xviie siècle, op. cit., t. 3, p. 1303), il s’agirait
d’une
erreur
d’imprimerie
très fréquente à l’époque.
20 Voir supra, p. 142-143, l’introduction
à cette pièce.
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274 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
après la parution de l’édition
originale, et tout au long du xviiie siècle.
On en connaît
au moins une traduction en néerlandais, créée sur scène
à Amsterdam en 170821, et une en allemand22 ; en novembre 1706, la
dramaturge britannique Susanna Centlivre fit jouer au Queen’s
Theatre
de Haymarket The Platonick Lady, comédie
qui reprennait plusieurs
scènes d’Attendez-
moi sous l’orme23.
VARIATIONS SUR UNE EXPRESSION PROVERBIALE
Dans la version jouée à la Comédie-Française, Dorante, jeune officier
réformé, et son valet Pasquin arrivent dans un village du Poitou. Dorante
a des vues sur Agathe, jeune fermière richement dotée mais promise à
un certain Colin, paysan du village. De son côté, Pasquin espère épouser
Lisette, amie d’Agathe
et soeur de Colin ; mais Lisette n’acceptera
d’épouser
Pasquin qu’à
condition
que ce dernier l’aide
à rompre le
mariage de Dorante et d’Agathe
qui contrarie
les amours de son frère.
Pasquin n’est
pas difficile à convaincre
: il apprécie peu son maître qu’il
juge suffisant, volage et vénal. Ce dernier lui doit d’ailleurs
plusieurs
années de gages dont il refuse de s’acquitter.
Lisette et Pasquin vont donc
tabler sur l’inconstance
de Dorante pour le détourner d’Agathe
en lui
faisant croire qu’une
riche veuve s’intéresse
à lui. Sous l’orme
du village,
Lisette, déguisée en veuve, va séduire Dorante et découvrir à Agathe
le vrai visage de son amant. Agathe recouvrant son jugement revient à
Colin qui lui pardonne son infidélité passagère. Les villageois amis de
21 Willem den Elger, Wagt me voor dat laantje, 1735. Créée le 21 avril 1708 au Schouwburg
d’Amsterdam,
puis reprise 37 fois jusqu’en
mars 1769, elle était qualifiée de kluchtspel,
c’est-
à-dire de farce. ONSTAGE – Online Datasystem of Theatre in Amsterdam in the Golden
Age, Banque de donnée, Université d’Amsterdam,
http://www.vondel.humanities.uva.
nl/onstage/plays/769 (consulté
le 12 mai 2021).
22 Warte unter der Ulme auf mich ; voir l’introduction
générale, supra, p. 84.
23 Voir William J. Burling, A Checklist of New Plays and Entertainments on the London Stage,
1700-1737, Teaneck (NJ), Fairleigh Dickinson University Press, 1992, p. 132. Susanna
Centlivre [Freeman], The Platonick lady. A comedy.
As it is acted at the Queens Theatre in
the Hay-Market. By the author of The Gamester, and Love’s
Contrivance, London, James
Knapton and Egbert Sanger, 1707. Il est à noter que The Gamester et Love’s
Contrivance
étaient déjà des adaptations de comédies
françaises : Le Joueur de Regnard (et donc un
peu de Dufresny…) et L’Amour
médecin de Molière..
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– INTRODUCTION 275
Colin et d’Agathe
se réjouissent de cette réconciliation et préparent la
noce. Dorante, berné par Lisette, revient « sous l’orme
» où la prétendue
veuve lui a donné rendez-vous. Il comprend
sa méprise en entendant les
chansons des villageois, et notamment la chanson qui donne son titre
de la pièce, Attendez-moi sous l’orme,
vous m’attendrez
longtemps.
Cette expression proverbiale remonterait à des temps anciens, quand
la justice des délits mineurs se donnait sous le grand arbre d’un
village
ou sur la place d’une
église où siégaient les magistrats. Comme les justiciables
n’étaient
pas toujours présents à l’appel,
le sens de l’expression
est devenu, par extension « donner un rendez-vous où on n’a
pas dessein
de se trouver » (Furetière). Francisque Michel, citant l’édition
de la
chanson éponyme dans La Clef des chansonniers en 171724, renvoie aux
ormes plantés par Sully sous le règne de Henri IV et coupés par les
paysans en colère25.
Les deux Attendez-moi sous l’orme
sont des « comédies
de village »
ayant en commun
une certaine liberté de ton et le recours à l’équivoque
souvent grivoise ; la version italienne recourt au fantastique : l’orme
est
un arbre magique, capable de jauger la vertu des jeunes filles à marier –
« C’est
une petite cérémonie bien drôle » dit le personnage du Fermier
à Colombine (scène 5) ; « L’orme
s’ouvre,
une fille s’assied
dedans bien à
son aise ». « Oui, mais on dit que pour la moindre petite chose, l’orme
se referme sur une fille et l’étouffe
» lui répond Colombine26. « L’épreuve
de l’orme
» fait le ressort central de cette comédie
dans laquelle Arlequin
et Colombine complotent
pour rompre le mariage annoncé de Jacqueline
et Pierrot dont ils sont respectivement les amants éconduits. Dans la
pièce française, l’orme
planté sur la place d’un
village poitevin abrite
les rendez-vous galants. C’est
le lieu choisi par Pasquin et Lisette pour
éprouver la fidélité de Dorante et révéler son inconstance aux yeux
d’Agathe.
À la fin de la pièce, Dorante comprend
à ses dépends le sens
du proverbe puisqu’il
attend vainement « sous l’orme
» la fausse Veuve
(alias Lisette) qui se dérobe au rendez-vous donné.
24 La Clef des chansonniers, ou Recueil des vaudevilles depuis cent ans et plus, notés et recueillis pour
la première fois par J.-B. Christophe Ballard. Paris, « au Mont-Parnasse », 1717, t. II, p. 228.
25 Francisque Michel, Attendez-moi sous l’orme,
dissertation sur un ancien proverbe, Paris,
Imprimerie Impériale, 1868.
26 Attendez-moi sous l’orme,
[in] Le Théâtre-Italien de Gherardi, op. cit., t. IV, p. 521-522.
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276 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
UNE COMÉDIE
DE VILLAGE…
À LA MODE GALANTE
Avec Attendez-moi sous l’orme,
Dufresny donne pour la première fois
sa version d’une
« comédie
de village », genre qui connait
une grande
vogue à la fin du xviie siècle, en jouant du décalage supposé entre
moeurs provinciales et parisiennes. Comme Lisette le dit à Pasquin au
début de la pièce, leur hameau du Poitou « n’était
que fêtes, danses et
chansons préparées pour les noces de Colin et d’Agathe
et depuis que
ton officier réformé est venu nous enlever le coeur de cette jolie fermière,
toute notre galanterie poitevine est en deuil » (sc. 3). Pas plus que ses
confrères
qui délocalisent leurs comédies
dans la Brie, la Beauce ou la
Picardie, Dufresny n’a
de connaissance
directe de la vie des villageois
de province. Si bien qu’il
n’y
a rien de spécifiquement poitevin chez
ses personnages, et leur comportement
renvoie en réalité au modèle
de sociabilité qui domine à l’époque
à la Cour comme
dans les cercles
mondains parisiens, où l’on
donne des divertissements qui mettent en
scène une vie rurale fantasmée.
La pénétration supposée des moeurs galantes en province transparaît
diversement à travers les personnages d’Agathe
et de Lisette. La première,
qui rêve d’émuler
le « bel esprit » et l’élégance
des parisiennes, se laisse
séduire par les grands airs de Dorante qui se prétend « galant homme »
et lui offre des toilettes de Paris. La « scène à faire » (sc. 6) où Pasquin
fait essayer ses nouveaux habits à Agathe donne à Dufresny – à l’instar
de Molière, Hauteroche, Baron ou Dancourt – l’occasion
de se moquer
des ridicules de la mode parisienne27. Contrairement à Agathe, Lisette,
27 Dans la scène 6, Pasquin déploie un vaste vocabulaire pour parler de la mode parisienne,
robes et perruques, sujet abondamment traité dans les comédies
de l’époque.
Baron,
Dancourt ou Hauteroche s’en
sont emparés pour égratigner la Cour et les femmes, mais
aussi pour profiter, à des fins comiques,
de termes fréquemment susceptibles de double
entente. Dufresny s’est
probablement inspiré d’un
opuscule de François de Callières,
Des mots à la mode, et des nouvelles façons de parler. Avec des observations sur diverses manières
d’agir
et de s’exprimer
(Paris, Claude Barbin, 1692 ; rééditions en 1692, 1693, 1698) ; et,
quelques mois après la création d’Attendez-
moi sous l’orme,
Boursault donna une petite
comédie
également intitulée Les Mots à la mode, dans laquelle il joue de l’équivoque
d’un
vocabulaire imagé – la « culbute
», le « boute-en-train », le « tâtez-y », etc. – désignant
les nouvelles parures en vogue.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– INTRODUCTION 277
qui a « fait ses études sous une coquette de Paris », connaît
les codes
galants et sait distinguer le faux du vrai. Lorqu’elle
tente de prévenir
son amie de la légèreté de Dorante, Agathe rétorque : « Quoi ! Quand
Colin me disait tout simplement qu’il
me serait fidèle je le croyais, et je
ne croirais pas Dorante, qui est gentilhomme et qui fait des serments
horribles qu’il
m’aimera
toujours ? » (sc. 6). L’aveuglement
d’Agathe
n’est
pas sans rappeler celui de monsieur Jourdain, lui aussi trompé
par un Dorante, comte
de son état, auquel il donne sa confiance
avec
la même crédulité au prétexte qu’il
est noble. Comme le bourgeois
gentilhomme, Agathe apprend à ses dépends que la noblesse n’est
pas
une garantie d’honnêteté.
Après Molière, Dufresny fait donc ici la critique
de certains courtisans très éloignés du « galant homme » dans son
acception positive, c’est-
à-dire « honnête et civil » (Furetière) et d’un
naturel agréable en société. Quand Dorante se prétend tel (scène 11), le
dramaturge joue sur la polysémie du terme, puisque l’adjectif
« galant »
peut aussi désigner un séducteur sans scrupule – ce que son personnage
se révèle être en réalité.
UNE PIÈCE D’AGRÉMENT
DE FACTURE CLASSIQUE
Si Attendez-moi sous l’orme
n’a
rien de remarquable sur le plan formel
ou stylistique, elle doit sans doute son succès à une combinaison
habile
et divertissante de plusieurs topoï de la comédie
classique, à commencer
par la concurrence
de l’amour
et de l’argent
dans les affaires de coeur,
ou encore le thème ancien d’un
paysan triomphant d’un
chevalier son
rival qui n’est
pas sans rappeler, comme
l’ont
souligné André Blanc
et Charles Mazouer, l’intrigue
du Jeu de Robin et Marion d’Adam
de la
Halle (xiiie siècle). Dans la pièce de Dufresny s’esquisse
aussi le marivaudage
dramatique des Sincères (1739), où valet et suivante s’appliquent
à décourager les amours de leur maître et maîtresse respectifs. L’auteur
radicalise le portrait de Dorante, jeune petit-maître, accompagné d’un
valet insolent et opportuniste, Pasquin, dont il est l’obligé,
ne pouvant
le payer ; le rapport hiérachique s’en
trouve passablement altéré. Dans
la première scène où Pasquin, qui a quelques traits communs
avec le
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278 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Sganarelle de Molière, réclame ses gages, Dorante en use avec lui comme
Dom Juan avec monsieur Dimanche, en détournant la conversation
sans répondre à ses demandes. Pasquin s’exprime
à peu de choses près
comme
le fera le Leporello de Don Giovanni : « Oui, Monsieur, j’ai
fait
depuis peu des réflexions morales sur la vanité des plaisirs mondains :
je suis las d’être
bien battu et mal nourri, je suis las de passer la nuit
à la porte d’un
lansquenet, et le jour à vous détourner des grisettes. Je
suis las enfin d’avoir
de la condescendance
pour vos débauches, et de
m’enivrer
au buffet pendant que vous vous enivrez à table. » Lorenzo
Da Ponte aurait-il lu Dufresny ? Cette sorte de discours est de toute
façon courante dans la bouche d’un
valet mécontent de son maître…
Ces deux citadins amoraux et manipulateurs sont confrontés
à des
paysans de genres très différents. Le type honnête et naïf (Colin) est
incontournable dans les comédies
de village28, où son patois assure des
effets comiques
garantis ; les deux jeunes femmes, en revanche, non
seulement ne jargonnent pas29, mais elles se montrent assez fines pour
battre Dorante à son propre jeu. Quant au déguisement de Lisette en
veuve, c’est
aussi un topos comique
commun
à l’époque,
éventuellement
poussé jusqu’au
travesti burlesque comme
dans le Légataire universel de
Regnard (1708), où c’est
le valet Crispin qui joue la veuve censément
éplorée.
Attendez-moi sous l’orme
suit également la forme convenue
de ce qu’on
nommait alors « pièce d’agrément
» : une petite comédie
flanquée
d’un
court divertissement final de musique et de danse, très en vogue
à la fin du xviie siècle et tout au long du siècle suivant. On en trouve
de nombreuses variations aux répertoires des théâtres forains, de la
Comédie-Italienne et de la Comédie-Française. Volontiers parodiques et
métathéâtrales, elles alimentaient le jeu des querelles entre les théâtres
parisiens30, et certains auteurs s’en
firent une spécialité : Dancourt en
donna plus d’une
trentaine entre 1685 et 1724. Sans prétention littéraire,
28 Sur cette figure, voir Charles Mazouer, Le Personnage du naïf dans le théâtre comique
du
Moyen-Âge à Marivaux, Paris, Klincksieck, 1979.
29 C’est
censément que l’une
(Agathe) est assez riche pour pouvoir prétendre épouser un
gentilhomme, tandis que l’autre
(Lisette) a servi à la ville, comme
son fiancé Pasquin ;
mais dans les comédies
de village, le principe est de n’avoir
qu’un
personnage qui patoise
(voir supra l’introduction
générale, p. 55).
30 Voir par exemple Les Querelles dramatiques en France à l’âge
classique (xvii-xviiie siècles), dir.
Emmanuelle Hénin, Leuven et Paris, Peeters, coll. « République des Lettres », 2010.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– INTRODUCTION 279
ces pièces légères, souvent méprisées par la critique mais goûtées par le
public, permettent un renouvellement rapide de l’offre
de spectacles et
jouent un rôle essentiel dans l’économie
des théâtres, toujours en quête
de nouveautés pour attirer les spectateurs.
La noce villageoise qui sert de divertissement à Attendez-moi sous l’orme
était une formule déjà bien rôdée, depuis La Noce de village de Brécourt
en 166631. On le retrouve en 1676 dans le divertissement du troisième
acte du Triomphe des Dames, de Thomas Corneille et Jean Donneau de
Visé, où la noce champêtre prend sa forme topique d’intermède
burlesque,
mêlant des personnages de toutes conditions,
interprètes de chansons et
de danses de pure fantaisie. Ce divertissement rencontre un succès tel
qu’il
est repris, trois ans plus tard, dans une autre comédie
des mêmes
auteurs, L’Inconnu,
et que les chansons composées
par Marc-Antoine
Charpentier sont publiées dans le Mercure galant32, ainsi que dans
plusieurs recueils d’airs
à la mode33. La mode ainsi lancée fait encore
recette dans Les Carrosses d’Orléans
de La Chapelle (1680) ou L’Opéra
de
village de Dancourt (1685) ; Dufresny s’inscrit
donc dans une tradition
déjà fermement établie.
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE
Étant donné que la pièce n’a
jamais encore été publiée sous le nom
de Dufresny, notre texte reprend (y compris
pour la pagination) celui
de la première édition de 1694 chez Guillain :
attendez-moy || SOUS L’ORME,
|| comedie.
|| [un fleuron : bouquet
floral] || a paris, || Chez Thomas Guillain, à || la descente du Pont-
Neuf, prés les || Augustins, à l’Image
S. Loüis. || Filet. || M. DC.
XCIV. || Avec Privilege du Roy.
31 La Noce de village est une petite comédie
en un acte avec un divertissement, créée en
1666 au théâtre de l’Hôtel
de Bourgogne, et reprise à la Comédie-Française, avec une
musique nouvelle de Marc-Antoine Charpentier, à partir de 1682 jusqu’en
1692.
32 Voir le Mercure galant, octobre 1680, p. 334-335.
33 Voir le Recueil d’airs
sérieux et à boire, de différents auteurs, pour l’année
1703, Paris, C. Ballard,
1703, p. 194-201 ; Airs de la Comédie-Française, Paris, Ribou, s. d., p. 12.
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280 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Nous n’avons
retenu, à titre de comparaison,
que les publications
licites parues du vivant de Dufresny, mais aussi de Regnard34, dont les
recueils d’oeuvres
complètes
– une dizaine à partir de 1708 et jusqu’à
la
fin du siècle – comprennent
toutes Attendez-moi sous l’orme
; s’y
ajoutent
deux éditions séparées parues en 1743. Nous avons indiqué les quelques
variantes que l’on
observe dans deux des première éditions au nom de
Regnard, celles de 1711 et de 1714.
ÉTABLISSEMENT DE LA MUSIQUE
Grâce au témoignage des frères Parfaict, on sait que la musique
d’Attendez-
moi sous l’orme
a été le fruit d’une
collaboration entre Dufresny
et Grandval35. Malheureusement, nous ne disposons d’aucune
source qui
nous donne avec certitude la musique originale et complète
de la pièce,
telle qu’elle
a pu être jouée à la création, et c’est
un ensemble complexe
de partitions, qui présentent des degrés de variantes plus ou moins
importants entre elles, qu’il
est nécessaire de prendre en compte
pour
restituer la musique de cette comédie.
Parmi les sources conservées,
les
plus importantes sont la partition imprimée par Ballard en 1706 dans le
Recueil d’airs
des comédies
modernes36, et la partition manuscrite conservée
à la bibliothèque-musée de la Comédie-Française, copiée vers le milieu
du xviiie siècle dans le recueil Théâtre Français Tome II37. À ces deux
sources principales (qui ne sont pas tout à fait identiques entre elles),
34 À savoir : Les OEuvres de Mr Regnard, Paris, Ribou, 1708, t. I ; Les OEuvres de Mr Regnard,
Bruxelles, T’Serstevens,
1711, t. I ; Les OEuvres de Mr Regnard, Paris, Ribou, 1714, t. I ;
Attendez-moi sous l’orme.
Comédie par Mr Regnard, Bruxelles, T’Serstevens,
1715.
35 Parfaict, Histoire, op. cit., tome XIII, p. 378 : « Les airs sont de M. Du Fresny, notés, et
mis en mesure par M. Grandval le père. ». Ce témoignage complète
celui des deux autres
sources qui n’attribuent
la musique qu’à
Dufresny seul (voir le Recueil complet
de vaudevilles
et airs choisis, qui ont été chantés à la Comédie-Française depuis l’année
1659, jusqu’à
l’année
présente 1753, Paris, Aux adresses ordinaires, 1753, p. 14-16, et le recueil manuscrit Théâtre
Français Tome II.
36 « Airs de la comédie,
Attendez-moi sous l’orme
», dans Recueil d’airs
des comédies
modernes,
Livre premier, Paris, Ballard, 1706 (F-Pn Vm6 39). Un autre exemplaire de la partition
est conservé
à la Bibliothèque de l’Arsenal
(F-Pa Mus. 736 (25)).
37 Attendez-moi sous l’orme,
dans Théâtre Français Tome II, Bibliothèque-Musée de la Comédie-
Française, cote 6R5, p. 66-70. Musique manuscrite à deux voix (dessus et basse continue).
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– INTRODUCTION 281
il convient
d’ajouter
d’autres
partitions manuscrites du xviiie siècle,
conservées
à Avignon et à Bordeaux, qui présentent elles-mêmes des
variantes intéressantes par rapport aux sources parisiennes38.
Étant donné que l’établissement
de la partition d’Attendez-
moi sous
l’orme
demanderait un travail d’édition
accompagné d’un
apparat critique
conséquent,
nous avons fait le choix, pour cette édition dont le but est
avant de tout de mettre à disposition du lecteur la musique de la pièce,
de reproduire la partition telle qu’elle
est conservée
dans les archives de
la Comédie-Française. Bien que cette source soit complète,
il est difficile
de déterminer s’il
s’agit
de la musique originale, ou si cette dernière a
bénéficié de retouches au fur et à mesure des reprises de la pièce, étant
donné que la copie a été réalisée au cours du xviiie siècle, et qu’elle
présente
des variantes par rapport à la source imprimée par Ballard en 1706
qui est, à ce jour, la source musicale la plus ancienne pour Attendez-moi
sous l’orme.
Cependant, cette partition publiée par Ballard est elle-même
problématique : il manque le dernier air chanté par Colin, « Un jour notre
goulu de chat », et les trois derniers airs de la partition sont transposés de
ré mineur en sol mineur, et ne correspondent de fait plus aux tessitures
vocales des acteurs auxquels ils étaient initialement destinés (notamment
pour l’air
« Vous qui pour héritage » chanté successivement par Lisette et
Agathe). La source de la Comédie-Française est par ailleurs d’autant
plus
intéressante qu’elle
reflète mieux que la partition Ballard les pratiques
d’exécution
au théâtre, avec la présence d’informations
qui ne se trouvent
que dans le manuscrit : la courte intervention de Nicaise au début de la
scène 15 est précédée d’un
prélude instrumental, de même que pour la
première intervention du choeur à la scène 17, le menuet de Poitou chanté
dans le divertissement final est d’abord
donné sous forme instrumentale
(ce qui implique une exécution dansée, avant le chant), et le choeur des
acteurs et les violons reprennent en choeur les dernières mesures des
couplets de Lisette et d’Agathe.
On pourra néanmoins se reporter à la
source Ballard de 1706 pour les chiffrages
de la basse continue
des airs
chantés (absents du manuscrit de la Comédie-Française), ainsi que pour
des indications de reprise et de changements de mesure. Concernant
les parties instrumentales destinées à l’orchestre
(le prélude qui précède
38 Ces sources, liées aux fonds musicaux des théâtres de Bordeaux et d’Avignon
au xviiie siècle,
sont conservées
sous les cotes suivantes : M1422 et M1473(h) (Bibliothèque municipale
de Bordeaux), Ms. M. 93, 503 et 505 (Médiathèque Ceccano, Avignon).
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282 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
et accompagne le choeur « Attendez-moi sous l’orme
», le menuet, et la
reprise en choeur de l’air
« Vous qui pour héritage ») qui sont reproduites
ici, il convient
de rappeler qu’elles
sont données sous forme réduite, avec
seulement les parties de dessus et de basse. En vue de leur exécution
par un orchestre à quatre parties (dessus, haute-contre,
taille et basse)
comme
il était d’usage
à la Comédie-Française à la fin du xviie siècle, il
serait nécessaire de recomposer pour ces airs les parties intermédiaires
manquantes de haute-contre
et de taille de violon.
La musique d’Attendez-
moi sous l’orme,
qui a connu
une importante
diffusion tout au long du xviiie siècle, a fait l’objet
de plusieurs remaniements,
avec ajouts de nouvelles danses ou recomposition de la musique
originale. Citons le recueil Théâtre Français Tome VII39, qui comprend
la copie d’un
« ballet ajouté à Attendez-moi sous l’orme
par monsieur
Deshayes40 », composé
par les airs de danse suivants : « Air des pâtres
parodié par monsieur Baudron41 », « Premier menuet par monsieur
Desnoyers et second menuet, puis reprise du premier42 », et « Contredanse
par monsieur Devaux43, deuxième contredanse
en mineur, puis reprise de
la première ». À noter que ce manuscrit porte en bas de page la mention
suivante : « On trouvera les airs de chant tome 2e page 66 », en référence
au recueil manuscrit précédemment mentionné – ce qui signifie que
la musique originale était toujours utilisée à la fin du xviiie siècle à la
Comédie-Française.
39 Attendez-moi sous l’orme
dans Le Théâtre français, t. VII, Bibliothèque-Musée de la Comédie-
Française, cote 6R13, p. 187-198. Musique manuscrite copiée par Mielle à partir de
1776. Les sources d’Avignon
et de Bordeaux, citées plus haut, contiennent
elles aussi des
danses supplémentaires, et la bibliothèque musicale des ducs d’Aiguillon
conservé
aux
Archives départementales de Lot-et-Garonne à Agen conserve
elle aussi des Divertissements
d’attendez-
moi sous l’orme
(Ms. 670 (1-5)) entièrement recomposés.
40 Jacques-François Deshayes était maître de ballet de la Comédie-Française entre 1763 et
1793. La partie instrumentale de ce ballet ajouté à la partition originale d’Attendez-
moi
sous l’orme
est composée
pour orchestre (violon 1 et 2, hautbois 1 et 2, cor 1 et 2, alto,
basse).
41 Antoine-Laurent Baudron était violoniste à la Comédie-Française (1764), puis premier
violon et directeur de l’orchestre
du théâtre à partir de 1766.
42 Desnoyers est le premier danseur de la Comédie-Française de 1763 à 1784.
43 Devaux est un violoniste de l’orchestre
de la Comédie-Française, actif de 1764 à 1774.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Attendez-moi sous
l'orme », Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 284-
325
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0284
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284 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTEURS [2]
dorante, officier réformé, revenant de la garnison, qui devient
amoureux d’Agathe.
agathe, fille d’un
fermier, amoureuse de Dorante.
pasquin, valet de Dorante.
lisette, amie d’Agathe.
colin, jeune fermier, accordé avec Agathe.
Plusieurs bergers et bergères qui étaient priés pour la noce de Colin
et d’Agathe.
La scène est dans un village de Poitou sous l’orme.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE première 285
Scène première [3]
dorante, pasquin
pasquin
Pour m’expliquer
en termes plus clairs, j’ai
avancé la dépense du
voyage depuis notre garnison jusqu’à
ce village-ci, nous y avons déjà
séjourné quinze jours sur mes crochets1, je vous prie que nous comptions
ensemble, et je vous demande mon congé.
dorante [4]
Oh palsambleu, tu prends bien ton temps2.
pasquin
Hé, puis-je le mieux prendre, Monsieur, vous venez d’être
réformé3,
il faut bien que vous réformiez votre train.
dorante
Pasquin, quitter le service d’un
officier, c’est
se brouiller avec la fortune.
pasquin
Ma foi, Monsieur, je me suis brouillé avec elle dès le jour que je suis
entré chez vous, mais Dieu merci je suis au-dessus de la fortune. Je veux
me retirer du monde.
dorante
Le fat, ô le fat4 !
pasquin
Oui, Monsieur, j’ai
fait depuis peu des réflexions morales sur la vanité
des plaisirs mondains : je suis las d’être
bien battu et mal nourri, je
suis las de passer la nuit à la porte d’un
lansquenet, et le jour à vous
1 C’est-
à-dire « à mes crochets » ; en clair, le maître est entretenu par le valet.
2 Tu choisis mal ton moment.
3 « Et on appelle dans les troupes, Capitaine reformé, Lieutenant reformé, Un Capitaine, un
Lieutenant qui n’est
plus en charge, mais qui ne laisse pas de tirer la paye et l’appointement
de Capitaine, de Lieutenant. » (Acad.) .
4 « Impertinent, sans jugement. » (Acad.) Féraud ajoute « plein de complaisance
pour lui
même. »
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286 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
détourner des grisettes. Je suis las enfin d’avoir
de la condescendance
pour vos débauches, et de m’enivrer
au buffet pendant que vous vous
enivrez à table. Il faut faire une fin, Monsieur, [5] et je vais me rendre
mari d’une
certaine Lisette, qui est le bel esprit de ce village-ci. Les
plus jolies filles du Poitou la consultent
comme
un oracle, parce qu’elle
a fait ses études sous une coquette de Paris, c’est
là où elle est devenue
amoureuse de moi.
dorante
Hé, je n’ai
point encore trouvé en mon chemin cette Lisette si aimable,
j’en
sais mauvais gré à mon étoile.
pasquin
Ce n’est
pas votre étoile, Monsieur, c’est
moi qui ai pris soin de vous
cacher Lisette, je l’ai
trouvée trop jolie pour vous la faire connaître
; mais
cette digression vous fait oublier qu’il
s’agit
entre vous et moi d’une
petite
règle d’arithmétique
; il y a huit ans que je vous sers à vingt-cinq écus
de gages5. Somme totale six cents livres, sur quoi j’ai
reçu quelques
coups de canne, coups de pied au cul
; partant reste toujours six cents
livres que je vous prie de me donner présentement.
dorante
Quoi, j’ai
eu la patience de garder huit ans un coquin comme
toi ?
pasquin [6]
Tout autant, Monsieur.
dorante
Un maraud.
pasquin
Oui, Monsieur.
dorante
Huit ans un valet à pendre.
5 L’écu
valant 3 livres, le compte
de Pasquin est bon. Soixante-quize livres annuelles
constitueraient
des gages tout à fait honnêtes.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE première 287
pasquin
Ah.
dorante
À noyer, à écraser.
pasquin
Il y a du malheur à mon affaire ; vous avez été jusqu’à
présent très
content
de mon service, et vous cessez de l’être
dans le moment que je
vous demande mes gages.
dorante, se radoucissant.
Pasquin, ce n’est
pas d’
aujourd’hui
que je suis la dupe de ma bonté.
Va, mon cher, je veux bien encore ne te point chasser de chez moi.
pasquin
Vraiment, Monsieur, ce n’est
pas vous qui me chassez, c’est
moi qui
vous demande mon congé,
et les six cents livres.
dorante
Non, mon coeur, tu ne me quitteras [7] point. Tu ne sais ce qu’il
te
faut. La vie champêtre ne convient
point à un intriguant, un fourbe.
pasquin
Je sais bien que j’ai
tous les talents pour faire fortune à la ville ; mais
je borne mon ambition à Lisette, à qui j’apporte
en mariage les six cents
livres, dont je vais vous donner quittance.
Pasquin tire de sa poche du papier.
dorante, lui arrêtant la main.
Peste soit du faquin ; tu n’as
que tes affaires en tête. Parlons un peu
des miennes. J’épouse
demain la petite fermière Agathe. J’ai
si bien fait
par mon manège que le père est à présent aussi amoureux de moi que
sa fille. Elle a dix mille écus6, Pasquin.
6 Somme énorme pour une paysanne. Selon le barême indiqué dans le Roman Bourgeois de
Furetière, « Tariffe ou evaluation des partis sortables pour faire facilement les mariages »
(Paris, Barbin, 1666, livre I), une dot de trente mille livres permet à une jeune femme
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288 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pasquin
Vous n’avez
que vos affaires en tête, reparlons un peu des miennes.
dorante
Agathe m’attend
chez elle à quatre heures, et avant que d’y
aller j’ai
à régler certaines choses avec le notaire.
pasquin
Monsieur, il n’y
a que deux mots à mon affaire.
dorante [8]
Le notaire m’attend,
Pasquin.
pasquin
Mon congé
et mes gages.
dorante
Oh, puisque tu veux absolument que nous finissions d’affaire
ensemble…
pasquin
Si ce n’était
pas pour une occasion aussi pressante…
dorante
Il faut faire un effort…
pasquin
Je ne vous importunerais pas.
dorante
Quelque peine que cela me fasse.
pasquin
Voici la quittance.
dorante prend la quittance.
Va, je te donne ton congé.
d’espérer
épouser « Un auditeur des comptes,
trésorier de France ou payeur des rentes. » .
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE iii 289
pasquin
Et mes gages Monsieur.
dorante
Tu m’attendris
Pasquin, je ne veux pas te voir davantage.
Scène ii [9]
pasquin, seul.
Le scélérat ! Je n’ai
plus rien à ménager avec cet homme-là. Lisette me
sollicite de rompre son mariage avec Agathe : allons voir ce qui en sera.
Scène iii
pasquin, lisette
pasquin
Ha, te voilà.
lisette
Il y a une heure que je te cherche. Es-tu d’accord
avec ton maître ?
pasquin
Peu s’en
faut. Il ne s’agissait
entre lui et moi que de deux articles.
Je lui demandais mon congé
et mes gages, il a partagé le différent par
moitié, il m’a
[10] donné mon congé,
et me retient mes gages.
lisette
Et tu gardes des mesures7 avec cet homme-là ? Te feras-tu encore
tirer l’oreille
pour m’aider
à rompre son mariage en faveur de mon
pauvre frère Colin, à qui Agathe était promise ? Il ne tient qu’à
toi de
rendre la joie à tout le village. Ce n’était
que fêtes, danses et chansons
préparées pour les noces de Colin et d’Agathe,
et depuis que ton officier
réformé est venu nous enlever le coeur de cette jolie fermière, toute notre
galanterie poitevine est en deuil.
7 « Ménagement des temps, des occasions et des autres circonstances qui font réussir, ou
qui ruinent toutes les affaires. » (Furetière.)
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290 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pasquin
Je ne manque pas de bonne volonté mais je considère…
lisette
Et moi je ne considère
plus rien. Je suis bien sotte de prier quand j’ai
droit de commander.
Colin est mon frère, et s’il
n’épouse
point Agathe
par ton moyen, Lisette n’épousera
point Pasquin.
pasquin
Ouais, tu me mets bien librement le marché à la main.
lisette
C’est
que je ne suis pas comme
la plu- [11] part de celles qui font
de pareils marchés, je ne t’ai
point donné d’aires8,
et je romprai si…
pasquin
Doucement. Ça, que faut-il donc faire pour ce petit frère Colin ?
As-tu pris des mesures avec lui ?
lisette
Des mesures avec Colin, bon. C’est
un jeune amant à la franquette9,
qui n’est
capable que de se trémousser10 à contre-
temps. Il va, il vient,
il piétine, il peste contre
son infidèle, et toujours quelque raisonnement
d’enfant
qu’il
veut qu’on
écoute ; enfin, c’est
un petit obstiné que j’ai
été contrainte
d’enfermer,
afin qu’il
me laissât en paix travailler à ses
affaires. Je crois que le voilà encore.
8 La forme erres est plus généralement attestée (du latin arra, « gage ») ; Les éditions ultérieures
donnent « arrhes » – Somme d’argent
(ou toute autre valeur) remise, au moment de
la conclusion
d’un
contrat,
par l’une
des parties à l’autre.
C’est
peut-être ici une allusion
grivoise.
9 Franquette est un dérivé (sans doute normando-picard) de « franc » : « À la franquette »
signifiait « franchement ». On dirait aujourd’hui
« à la bonne franquette ».
10 S’empresser,
se mettre en mouvement.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE iv 291
Scène iv
colin, lisette, pasquin
lisette
Quoi, petit lutin, tu seras toujours sur mes talons ?
colin [12]
J’ai
sauté par la fenêtre de la salle où tu m’avais
enfermé, pour te venir
dire que tout le tripotage11 de veuve que tu veux faire pour attraper ce
Dorante, par-ci par-là, tantia que tout ça ne vaut rien.
lisette
Mort de ma vie si tu…
pasquin
Laisse opiner Colin, il me paraît homme de tête.
colin
Assurément. J’ai
trouvé un secret pour qu’Agathe
me r’aime,
et j’ai
commencé
à imaginer…
lisette
Et va-t’en
achever d’imaginer,
laisse-moi exécuter.
colin
Oh, y faut que ce soit moi qui…
lisette
Oh, ce ne sera pas toi qui…
colin
Je te dis que…
lisette
Je te dis que tu te taises.
11 « Mélange qu’on
fait en brouillant plusieurs choses ensemble. » (Furetière.) Petits arrangements,
manigances, intrigues. (Littré.)
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292 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
colin
Oh, c’est
moi qui suis l’amoureux
une [13] fois, je veux parler tout
mon soû12.
lisette
Oh, le petit mutin d’amoureux
!
colin
Tenez, si Pasquin me dit que je n’ai
pas pu d’esprit
que toi pour ce
qui est d’Agathe,
je veux bien m’en
retourner dans la salle.
lisette
Écoutons à cette condition.
colin
C’est
que j’ai
eune ruse pour faire venir Agathe dans eun endroit où
je vous cacherai tous deux.
pasquin
Fort bien.
colin
Et pi quand a sera là, je lui dirai ça, gna personne qui nous écoute,
n’esti13
pas vrai Agathe qu’ou
m’avez
dit cent fois qu’ou
m’aimiez,
a
dira, oui Colin ; car ça est vrai, n’esti
pas vrai, si redirai-je, que quand
vous me dîtes ça, je dis moi que les paroles étaient belles et bonnes,
mais que ça ne tien guère, à moins qui n’y
ait quelque chose là qui
signifie qu’ou
n’oseriez
pu prendre d’autre
mari que moi. Agathe dira,
oui Colin. N’est-
il pas vrai, ce l’y
ferai-je, encore qu’un
certain jour [14]
que l’épingle
de votre collet14 était défaite, je le soulevis tout doucement,
tout doucement.
12 Tout mon soû(l) : autant que je veux.
13 En général, dans les éditions de 1711 et 1714, le jargon de Colin est noté de la même façon
que dans l’édition
originale, à quelques exceptions près. L’édition
de 1714 note « éti » et
non « esti » (que l’on
trouve dans l’édition
1711). Dans les deux, on trouve « ly » plutôt
que « l’y
».
14 « Collet, étant mis absolument, Se prend pour cette pièce de toile que l’on
met autour du
cou par ornement. On la nomme autrement, Rabat. » (Acad.)
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE iv 293
lisette
Oh, va donc plus vite, j’aime
l’expédition15.
pasquin
Ce récit promet beaucoup au moins, et nous serons cachés pour
entendre tout cela.
colin
Assurément. Je ne barguignerai point à lui faire tout dire ; car si
a m’épouse,
l’épousaille
couvre tout, et sinon, je suis bien aise qu’on
sache que la récolte appartient à sti qui a défriché la terre. Oh donc, je
dirai à Agathe, n’esti
pas vrai que j’eu
entr’ouvrar
votre collet, que je
prie dessous un papier dans votre sein, et que sur ce papier vous m’aviez
fagoté16 en la17 d’amour
votre nom parmi le mien, pour montrer que
je devions être l’un
à l’autre.
pasquin
Et a dira, oui Colin.
colin
Oh a dira peut-être que c’est
qu’a
dormait ; mais je sais bain qu’a
ne
faisait que semblant, car a se réveilly tout juste [15] quand…
lisette
Hé bien, enfin, quand elle aura tout dit ?
colin
Vous sortirez tous deux de votre cache, et vous lui direz Agathe,
faut qu’ou
vous mariez rien qu’avec
Colin tout seul, ou nous allons dire
partout qu’ous
aimez deux hommes à la fois, o a ne voudra pas.
15 La célérité. Expédier signifie « dépêcher » (Acad.)
16 Fagoter : « Il signifie figurément et familièrement, Mettre en mauvais ordre, mal arranger.
» (Acad., 4e éd., 1742.)
17 Ici, graphie alternative pour las (ou lacs) : « se dit des chiffres
ou lettres entremêlées
[…] dont se servent les amants pour faire des cachets, des gravures sur les arbres, et
autres choses qui leur servent de marque pour se connaître.
Ils mettent d’ordinaire
les
premières lettres de leur nom en lacs d’amour.
» (Furetière.) Les lacs d’amour
sont des
noeuds de corde entrelacés que l’on
rencontre en héraldique et dans la symbolique de la
franc-maçonnerie. Leur forme les rapproche du symbole de l’infini.
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294 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette
Oh que si a voudra. Les femmes en font gloire.
colin
Faire gloire d’aimer
un autre que sti avec qui on se marie ; non gnia
point de femme comme
ça dans tou le monde.
pasquin
Colin n’a
pas voyagé, ça je juge que Mr Colin imagine mieux que
nous, mais nous exécuterons mieux que Colin. Partant condamné
à
retourner dans la salle jusqu’à
ce que nous ayons besoin de lui.
colin
Oh, ne vla-t-il pas qu’il
dit comme
Lisette, à cause que… hé la la.
lisette
Oh, va donc, ou je ne me mêle plus de tes affaires.
colin [16]
J’y
vais, mais j’enrage.
lisette, le poussant.
Hé, va donc !
Scène v
lisette, pasquin
lisette
Oh, nous voilà délivrés de lui. Ça, il s’agit
de guérir Agathe de
l’entêtement
où elle est pour ton maître.
pasquin
Hon, quand l’amour
s’est
une fois emparé d’un
coeur aussi simple
que celui d’Agathe,
il est difficile de l’en
chasser, il se trouve mieux
logé là que chez une coquette.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE vi 295
lisette
J’avoue
que les grands airs de ton maître ont saisi la superficie de son
imagination ; mais le fond du coeur est encore pour Colin : finissons.
Il faut empêcher Agathe de sortir de chez elle, afin qu’elle
ne vienne
poura rompre ces mesu- [17] res que nous avons prises. Comment nous
y prendrons-nous ?
pasquin
Hom. Attendez, nous lui avons fait venir des habits de Paris, si j’allais
lui dire que mon maître veut qu’elle
les mette, la coiffure seule suffit
pour amuser une femme toute la journée18.
lisette
La voici qui vient, songe à la renvoyer chez elle.
Scène vi
agathe, pasquin, lisette
agathe
Où est donc ton maître, Pasquin, il y a deux heures que je l’attends
chez moi.
pasquin
Vous vous trompez, Madame, mon maître est trop amoureux pour
vous faire attendre.
lisette
Je vous avais bien dit que ses empres- [18] sements ne dureraient pas.
agathe
Oh, c’est
tout le contraire,
Lisette, Dorante doit être aujourd’hui
amoureux de moi à la folie ; car il m’a
promis que son amour augmenterait
tous les jours, et il m’aimait
déjà bien hier.
18 Cf. la camériste qui parle de sa maîtresse dans les Fonds perdus de Dancourt (1680) : « Ne
faut-il pas qu’elle
soit toujours trois heures devant un miroir, et qu’elle
passe toute la
matinée à ajuster des souris, des palissades, des nonpareilles ? »
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296 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette
En une nuit il arrive de grandes révolutions dans le coeur d’un
Français.
pasquin
Oui, sur la fin de ce siècle-ci les amants et les saisons se sont bien
déréglés ; le chaud et le froid n’y
dominent plus que par caprice.
lisette
Oh, en Poitou nous avons une règle certaine, c’est
que le jour des
noces le thermomètre est à son plus haut degré, mais le lendemain il
descend bien bas.
agathe
Vous voulez me persuader tous deux que Dorante sera inconstant ;
mais il faudrait que je fusse folle pour craindre qu’il
change. Quoi quand
Colin me disait tout simplement qu’il
me serait fidèle je le croyais, et je
ne croirais pas Dorante qui est gentilhomme, et qui fait des serments
[19] horribles19 qu’il
m’aimera
toujours.
pasquin
En amour, les serments d’un
courtisan ne prouvent rien, c’est
le
langage du pays.
lisette
Si vous vouliez m’écouter
une fois en votre vie, je vous ferais voir
que Dorante…
agathe
Parlons d’autre
chose, Lisette.
pasquin
Elle a raison : parlons des beaux habits que mon maître vous a fait
venir.
agathe
Ah, Pasquin, j’en
suis charmée.
19 Horrible en tant qu’intensif,
et sans nuance péjorative, appartient au langage précieux.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE vi 297
pasquin
À propos, mon maître voulait vous voir aujourd’hui
parée.
agathe
Je voudrais bien l’être
aussi, mais je ne sais pas lequel je dois mettre
des deux habits. Dis-moi, Pasquin, lequel aimera-t-il mieux, des deux
noms d’habits
à la mode,a l’innocente
ou la gourgandine20.
pasquin
La gourgandine a toujours été du goût de mon maître.
agathe [20]
Il faut que les femmes de Paris aient bien de l’esprit
pour inventer
de si jolis noms.
pasquin
Malepeste, leur imagination travaille beaucoup. Elles n’inventent
point de modes qui ne servent à cacher quelque défaut. Falbala21 par
haut pour celles qui n’ont
point de hanches, celles qui en ont trop le
portent plus bas. Le col long, et les gorges creuses, ont donné lieu à la
squinquerque22 ; et ainsi du reste.
agathe
Ce qui m’embarrasse
le plus, c’est
la coiffure. Je ne pourrai jamais
venir à bout d’arranger
tant de machines sur ma tête, il n’y
a pas de
place pour en mettre seulement la moitié.
20 L’innocente
est une robe assouplie dont on fait remonter la création au souci qu’avait
Mme de
Montespan de dissimuler ses grossesses. C’est
une robe « battante », d’intérieur,
proche de
la robe de chambre. Cf. Nanette dans Les Mots à la mode de Boursault (1694), sc. XV : « Une
robe de chambre étalée amplement, / Qui n’a
point de ceinture, et va nonchalamment /
Par certains airs d’enfant
qu’elle
donne au visage / est nommée innocente… ». Quant à
la gourgandine, il s’agit
d’un
corset lacé (Boursault, Ibid. : « riche corset/entr’ouvert
par
devant à l’aide
d’un
lacet. »), mais aussi d’une « Goüine, coureuse, creature de mauvaise
vie. » (Acad.) Pasquin ne rate pas l’occasion
de jouer sur ces double sens graveleux.
21 Falbala : « Bandes d’étoffe
plissées et mises pour ornement sur les jupes et les écharpes
des femmes. » (Acad, 1762.) Aujourd’hui
le falbala, qui paraît dater de la fin du règne
de Louis XIV, s’appelle
volant.
22 La « steinquerque » est une manière de porter négligemment la cravate, à la suite de la
surprise où furent les officiers de l’armée
française, à Steinkerque, attaqués par l’armée
anglo-hollandaise du roi Guillaume ; la mode en vint alors à Paris, et, pour les femmes,
le mot désigna, à partir de 1692, une sorte de fichu, porté de la même manière.
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298 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pasquin
Oh, quand il s’agit
de placer des fadasses,b la tête d’une
femme a
plus d’étendue
qu’on
ne pense. Mais vous me faites souvenir que j’ai
ici le livre instructif que la coiffeuse a envoyé de Paris ; il s’intitule,
Les
Éléments de la toilette, ou le système harmonique de la coiffure d’une
femme.
agathe
Ah, que ce livre doit être joli !
lisette [21]
Et savant.
pasquin, tirant un livre de sa poche.
Voici le second tome. Pour le premier, il ne contient
qu’une
table
alphabétique des principales pièces qui entrent dans la composition
d’une
commode23
: comme
La duchesse, le solitaire,
La fontange, le chou,
Le tête à tête, la culbute,
Le mousquetaire, le croissant,
Le firmament, le dixième ciel,
La palissade, et la souris.
23 Commode : « des morceaux de toile roulés en tuyaux d’orgue
étaient comme
les colonnes
de cet édifice composite,
dont l’ensemble
s’appelait
une commode
et dont chaque pièce
essentielle avait un nom spécial. » À l’appui de cette définition, Émile de la Bédollière
(Histoire de la mode en France, Paris, M. Lévy, 1858, p. 101) se réfère justement à cette
scène d’Attendez-
moi sous l’orme.
Pasquin cite pêle-mêle les noms de différentes sortes de
noeuds et de coiffures : Duchesse : noeud de rubans à la Fontange. / Solitaire : noeud de
rubans qui serrait la bourse (coiffure masculine) derrière le cou et dont les pans très longs
se nouaient devant le col de la chemise. Se disait aussi des noeuds de cou des femmes. /
Fontange : à l’origine,
simple noeud relevant les cheveux bouclés sur le dessus de la tête,
mode lancée par une des maîtresses de Louis XIV. D’après
Saint-Simon : « les fontanges
étaient un bâtiment de fil d’archal,
de rubans, de cheveux et de toutes sortes d’affiquets
de 2 pieds de haut, qui mettaient le visage des femmes au milieu du corps. Pour peu
qu’elles
remuassent, le bâtiment tremblait et menaçait ruine. » / Chou : cheveux noués en
paquet. / Culbute : noeud de rubans multipliés entre les volants de dentelle sur le derrière
de la tête. / Mousquetaire : sorte de noeud. / Firmament : épingle à tête de diamant pour
consolider
les choux et les tignons. / Palissade : forme de la Fontange large et inclinée
en avant. / Souris : assortiment de menus rubans. Les mots non identifiés désignent
vraisemblablement d’autres
sortes de noeuds de coiffure.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE vi 299
agathe
Ah, Pasquin, cherche-moi l’endroit
où le livre dit que se met la
souris. J’ai
un noeud de ruban qui s’appelle
comme
cela.
pasquin
C’est
ici quelque part : attendez. Coiffure pour raccourcir le visage, ce
n’est
pas cela. Petits tours blonds à boucles fringantes pour les fronts étroits, et
les nez longs. Je n’y
suis pas. Suppléments ingénieux qui donnent du relief aux
joues plates. Ouais. Cornettes fuyantes pour faire sortir les yeux en avant. Ha,
voici ce que vous demandez. La souris est un petit noeud de nompareille24
qui se place dans le [22] bois ; nota qu’on
appelle petit bois un paquet
de cheveux hérissés, qui garnissent le pied de la futaie bouclée25, mais
vous lirez cela à loisir. Allez vite arranger votre toilette, je vous enverrai
mon maître sitôt qu’il
aura fini une petite affaire.
agathe
Qu’il
ne me fasse pas attendre, au moins. Adieu, Lisette.
lisette
Adieu Agathe. On vient à bout de tout en ce monde, quand on sait
prendre chacun par son faible. Les hommes par les femmes, les femmes
par les habits ; ça, il faut à présent nous assurer de ton maître.
pasquin
Il est chez le notaire, il faut qu’il
repasse par ici pour aller chez
Agathe, et je l’arrêterai
pendant que tu iras te déguiser en veuve.
lisette
Récapitulons un peu ce déguisement. Tu es bien sûr que ton maître
n’a
jamais vu la veuve.
pasquin
Assurément. Sur la réputation qu’elle
a dans Poitiers d’être
fort
riche, mon fanfaron s’est
vanté qu’elle
était amoureuse de lui : pour se
24 « Se dit en plusieurs arts pour exprimer ce qui y est de plus petit. […] Chez les Marchands,
c’est
le ruban le moins large. On fait des garnitures de nompareille. » (Furetière.)
25 Futaie bouclée : la palissade (voir note précédente).
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300 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
venger, elle a pris plaisir à [23] se trouver masquée26 à deux ou trois
assemblées où il était, de faire la passionnée ; en un mot de se moquer
de lui, trouvant toujours des excuses pour ne point se démasquer. C’est
une gaillarde qui fait mille plaisanteries de cette nature pour égayer
son veuvage.
lisette
Puisque cela est ainsi, je contreferai
la veuve comme
si je l’étais.
pasquin
Tant pis. Car on ne saurait bien contrefaire
la veuve, qu’on
n’ait
contrefait
la femme mariée. L’habit
est-il prêt ?
lisette
Oui.
pasquin
Voilà mon maître qui vient.
lisette
Amuse-le pendant que je me déguiserai, et après tu iras avertir Agathe
qu’elle
vienne nous surprendre ; tu la feras écouter notre conversation,
laisse-moi faire.
pasquin, seul.
Comment lui tournerai-je la chose ? Mais il ne faut pas tant de façon
avec mon maître, un homme qui se croit aimé de toutes les femmes en
est aisément la dupe.
Scène viii [24]
dorante, pasquin
pasquin
Monsieur, monsieur.
26 Les femmes de qualité sortaient dans la rue avec un masque, le plus souvent orné de
dentelles, qu’elles
tenaient devant leur visage.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE viii 301
dorante
Ne m’arrête
point, Agathe m’attend.
pasquin
Ce n’est
plus de mes affaires que je veux vous parler à présent.
dorante
Je meurs d’impatience
de la voir ; l’amour
Pasquin, l’amour
: ah,
quand on a le coeur pris !
pasquin
Fait comme
vous êtes, Monsieur, je n’eusse
jamais deviné que l’amour
vous eusse fait perdre votre fortune.
dorante
Que veux-tu dire par là ?
pasquin
Que votre amour pour Agathe vous fait manquer cette veuve de
cinquante mille écus27.
dorante [25]
Hé, ne t’ai-
je pas dit que la sotte est devenue invisible à Poitiers ?
pasquin
Apparemment elle voulait éprouver votre constance,
l’heureux
moment
est venu. Elle est ici, Monsieur.
dorante
Est-il possible ?
pasquin
Il n’y
a rien de plus vrai, et depuis que vous m’avez
quitté… Mais
n’en
parlons plus, vous avez le coeur pris pour Agathe.
27 Agathe a une dot de dix mille écus, soit trente mille livres (voir supra, scène 1), ce qui
est déjà considérable.
Cette somme de cinquante mille écus paraît trop énorme pour être
crédible, dans ce contexte.
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302 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Achève, Pasquin, achève.
pasquin
Amoureux comme
vous êtes, vous ne voudriez pas rompre un mariage
d’inclination
pour vingt mille écus, plus ou moins.
dorante
Il faudra se faire violence. À vingt mille écus, on achète un régiment,
on est utile au prince, tu sais qu’un
gentilhomme doit se sacrifier pour
les besoins de l’État.
pasquin
Entre nous l’État
n’a
pas grand besoin de vous, puisqu’il
vous a
remercié de vos [26] services à la tête de votre compagnie28.
dorante
Parlons de la veuve, Pasquin.
pasquin
La veuve est venue ce matin de Poitiers pour vos beaux yeux, et depuis
que vous m’avez
quitté, on vient de m’offrir
de sa part cent pistoles, si
je puis livrer votre coeur.
dorante
Je serai ravi de te faire gagner cent pistoles. J’aime
à m’acquitter
Pasquin.
pasquin
En rabattant sur les gages.
dorante
Ça, que faut-il faire, mon cher coeur ?
pasquin
On est convenu
avec moi que le hasard amènerait la veuve sous cet
orme dans un quart d’heure.
28 Dans la mesure où il a été « réformé » ; voir supra, sc. Première.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE viii 303
dorante
Bon.
pasquin
J’ai
promis que le même hasard vous y conduirait
aussi.
dorante
Fort bien.
pasquin
Il faut que vous vous promeniez sans faire semblant de rien. Elle va
venir sans [27] faire semblant de rien. Pour lors, vous l’aborderez
vous,
en faisant semblant de rien, elle vous écoutera en faisant semblant de
rien. Voilà comme
se font les mariages des Tuileries29.
dorante
Parbleu, tu es un homme adorable.
pasquin
Ça, préparez-vous à aborder la veuve en petit maître, cachez-vous un
oeil avec votre chapeau, la main dans la ceinture, le coude en avant, le
corps d’un
côté, et la tête de l’autre
; surtout gardez-vous bien de vous
promener sur une ligne droite, cela est trop bourgeois.
dorante
Ce maraud-là en sait presque autant que moi.
pasquin
Voici l’occasion,
Monsieur, de faire profiter les talents que vous avez
pour le grand art de la minauderie. Ah ! si vous pouviez vous souvenir
de cette mine que vous fîtes l’autre
jour à la Comédie : là, une certaine
mine qui perdit de réputation cette femme à qui vous n’aviez
jamais parlé.
dorante
Que tu es badin !
29 Formule plaisante : le jardin des Tuileries était alors un lieu de rencontres galantes. Cf. le
passage des Amusements (p. 106-107) où Dufresny évoque les femmes qui viennent s’y
donner en spectacle.
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304 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pasquin [28]
Voici la veuve, Monsieur, faites semblant de rien. Hem, semblant
de rien.
Scène ix
dorante, pasquin, lisette, en veuve.
pasquin, faisant signe à Lisette.a
N’y
a-t-il rien de nouveau en Catalogne ? Que dit-on de l’Allemagne
?
Vous avez reçu des lettres de Flandre30. La promenade est bien déserte
aujourd’hui.
De quel côté vient le vent : mon Dieu, la belle journée.
dorante
Pasquin, la veuve soupire.
pasquin
Apparemment, c’est
pour le défunt.
dorante
Il faut un peu la laisser ronger son frein. Elle est sensible aux bons
airs. Je me sers de mes avantages.
pasquin
Vous avez raison, votre geste est tout plein de mérite, et vous avez
encore plus [29] d’esprit
de loin que de près. Si elle vous entendait
chanter, elle serait charmée. Monsieur, ne savez-vous point par coeur
quelque impromptu de l’opéra
nouveau ?
dorante
Je vais chanter pour me désennuyer un petit air que je fis à Poitiers
pour cette charmante veuve. Hem.
dorante chante.
Palsembleu l’Amour
est un fat.
30 Pasquin feint de s’intéresser
aux nouvelles telles qu’elles
sont transmises dans les gazettes
du temps. Les lieux qu’il
cite (Rhénanie, Catalogne et Pays-Bas espagnols) sont ceux où
se déroulait la guerre de la Ligue d’Augsbourg
– à laquelle Dufresny faisait déjà allusion
dans Le Négligent (I, 15). Voir supra, p. 192, note 57.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE ix 305
Sans égard pour ma naissance,
Il me fait soupirer, gémir, sentir l’absence
Comme un amant du tiers état :
Palsembleu l’Amour
etc.
Il n’est
point de belle en France
Que je n’aie
soumise à ce petit ingrat,
Et pour toute récompense
Il m’enchaîne
comme
un forçat.
Palsembleu l’Amour
etc.
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306 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pasquin, après que Dorante a chanté.
Vous êtes l’Amour,
Monsieur.
dorante aborde la veuve.
C’est
assez la faire languir. Ciel ! quelle aventure Pasquin ! Je crois
que voilà mon aimable invisible dont je te parlais.
pasquin [30]
C’est
elle-même.
dorante
Par quel bonheur, Madame, vous trouve-t-on dans ce village ?
lisette
J’y
venais chercher la solitude, et pleurer en liberté.
pasquin
Retirons-nous donc, Monsieur. Il est dangereux d’interrompre
les
larmes d’une
veuve. La vue d’un
joli homme fait rentrer la douleur en
dedans.
dorante
Je vous l’ai
dit cent fois, charmante spirituelle, je suis le cavalier de
France le plus spécifique pour la consolation
des dames.
lisette
Un cavalier fait comme
vous ne saurait en consoler
une, qu’il
n’en
afflige mille autres.
dorante
Périssent de jalousie toutes les femmes du monde, pourvu que vous
vouliez bien…
lisette
Ah ! n’achevez
pas, Monsieur, je crains que vous ne me fassiez des
propositions que je ne pourrais entendre sans horreur ; car enfin il n’y
a encore que huit ans que mon mari est mort.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE x 307
pasquin [31]
Ah, Monsieur, vous allez rouvrir une plaie qui n’est
pas encore bien
refermée.
dorante
Ah, Pasquin, je sens que mon feu se rallume.
lisette
Hélas, le pauvre défunt m’aimait
tant !
pasquin
Elle parle du défunt, vos affaires vont bien.
lisette
Il m’a
fait promettre en mourant que (en baissant la voix) je ne me
remarierais point.
pasquin
Profitez du moment, Monsieur, elle est femme, et puisque sa parole
baisse, il faut qu’elle
soit bien faible.
lisette, bégayant.
Je tiendrai… ma promesse… ou bien…
pasquin
Elle bégaie, il est temps que je me retire.
Scène x [32]
dorante, lisette
dorante
Va-t-en. Nous sommes seuls, Madame, accordez-moi donc enfin ce
que vous m’avez
tant de fois refusé à Poitiers, levez ce voile cruel…
lisette
Monsieur, l’affliction
m’a
si fort changée…
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308 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Hé, je vous conjure…
lisette, d’un
ton de précieuse.
Je ne dors point, la fatigue du carrosse, la chaleur, la poussière, le
grand jour, vous me trouverez laide à faire peur.
dorante
Je vous trouverai charmante.
lisette
Vous le voulez.
dorante
Que vois-je ?
lisette
Puisqu’il
faut vous l’avouer,
dès la seconde fois que je vous vis, je
formai le [33] dessein de faire votre fortune, mais je voulais vous éprouver.
Ah cruel, fallait-il si tôt vous rebuter ?
dorante
Hé, vous avais-je vue, Madame ?
Scène xi
dorante, lisette, pasquin, agathe
Pasquin amène Agathe pour écouter.
agathe, à part.
C’est
donc pour cela qu’il
me faisait tant attendre.
pasquin, à part.
Écoutez.
dorante
Je l’avoue
franchement, à votre refus j’avais
baissé les yeux sur une
petite fermière, parce que je trouvais une somme d’argent
pour nettoyer
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xi 309
de gros biens que j’ai
en direction31, mais d’honneur
en honneur, je ne
l’ai
jamais regardée que comme
un enfant, une poupée avec quoi on
se joue, et depuis les charmantes conversations
de Poitiers, vous n’avez
point désemparé mon coeur32.
agathe, à part. [34]
Le traître.
lisette
Apparemment que je vous crois, puisque je veux bien vous donner
ma main ; mais avant toute chose, il faut que vous disiez à Agathe, en
ma présence, que vous ne l’avez
jamais aimée.
dorante
En votre présence.
lisette
Quoi, vous hésitez ?
dorante
Nullement. Mais enfin, dire en face à une femme que je ne l’aime
point, c’est
l’assassiner
; le coup est mortel, Madame, et je dois avoir des
ménagements pour une pauvre petite créature qui…
lisette
Qui ?
dorante
Qui, puisqu’il
faut vous faire la confidence,
qui a eu pour moi certaines
faiblesses. Je suis galant homme.
agathe, à part.
Comme il ment !
31 Nettoyer : débarrasser d’hypothèques,
apurer. Biens en direction : qui ont été remis à un
ensemble de créanciers pour une vente à l’amiable
permettant d’éviter
les frais de justice.
32 Désemparer est un terme de marine : mettre un vaisseau hors d’état
de naviguer.
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310 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Mais, Madame, je quitte tout pour vous suivre. Je me laisse enlever,
je vous épouse, faut-il d’autres
marques de mon amour ?
lisette [35]
Au moins je vous ordonne d’aller
tout présentement rompre
l’engagement
que vous avez avec le père.
dorante
Oh, pour cela volontiers.
lisette
Allez promptement, et revenez dans une demie-heure m’attendre
sous cet orme.
dorante
Je vais vous satisfaire.
lisette
Sous l’orme
au moins.
Scène xii
agathe, lisette
agathe, n’osant
aborder la veuve.
Il faut que je sache d’elle
; mais me ferai-je connaître
après ce qu’on
vient de lui dire de moi ?
lisette
Mon Dieu, la jolie mignonne ! Qu’elle
est aimable ! Me voulez-vous
parler ?
agathe, n’osant
l’aborder.
Non.
lisette [36]
Mais je crois vous avoir vue quelque part, n’êtes-
vous pas la belle
Agathe ?
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xii 311
agathe, n’osant
l’aborder.
Je ne sais pas…
lisette
Ne craignez rien, ma bouchonne33, vous m’aviez
enlevé mon amant,
mais je suis déjà vengée, puisqu’il
vous a sacrifiée à moi.
agathe
Le traître.
lisette
Vous êtes bien fâchée, n’est-
ce pas, de perdre un si joli petit homme.
agathe
Je ne suis fâchée que de ce qu’il
vous vient de dire des faussetés sur
moi ; il dit que j’ai
eu des faiblesses pour lui ! Ah, ne le croyez pas au
moins, Madame, c’est
un méchant qui en dira tout autant de vous.
lisette rit.
Haha.
agathe
Vous riez : est-ce que vous me soupçonnez de ce que ce menteur-là
vous a dit ?
lisette
Dorante ne saurait mentir, il est gentilhomme.
agathe [37]
Que je suis malheureuse ! Quoi, vous croyez…
lisette, se dévoilant.
Oui je crois.
agathe
C’est
Lisette !
33 Terme d’affection
; on dirait aujourd’hui
« mon petit bouchon ».
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312 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette
Je crois, comme
je l’ai
toujours cru, que vous êtes fort sage, et que
Dorante est le plus grand scélérat. Mais je suis contente,
vous avez tout
entendu. Ce n’est
pas sa faute, comme
vous voyez, si je ne suis qu’une
fausse veuve. Hé bien, que vous dit le coeur présentement ?
agathe
Hélas, j’ai
trahi Colin. Colin m’aime-
t-il encore ?
lisette
Il fera tout comme
s’il
vous aimait, et sitôt que vous lui aurez dit
un mot, il ne songera plus qu’à
se venger de Dorante.
agathe
Ah qu’il
ne s’y
joue pas. Dorante m’a
dit qu’il
était bien méchant.
lisette
Il s’agit
d’une
vengeance qui servira de divertissement à toute notre
petite société galante. Il sera berné qu’il
ne manquera rien.
Scène xiii [38]
colin, lisette, agathe
colin, sans apercevoir Agathe.
Pasquin me vient de dire que tout allait bien, pourvu que je patientisse
; mais que je devrais tout gâter, je ne serais plus me tenir en place.
Je sis trop amoureux.
agathe, fâchée d’avoir
trahi Colin.
Ah ! Colin, Colin.
colin, apercevant Agathe.
Ce n’est
pas de vous au moins que je dis que je sis amoureux : il
ferait bau var que j’aimisse
encore une ingrate.
agathe
Il est vrai.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xiii 313
colin
Une… infidèle.
agathe
Oui, Colin.
colin
Une changeuse.
agathe
Hélas, je n’aime
pas trop à changer, [39] mais c’est
que cela me vint
malgré moi tout d’un
coup, parce que je n’avais
jamais vu d’homme
fait comme
Dorante.
colin
Oui, vous êtes une traîtresse.
agathe
Oh, pour traîtresse non, ne vous avais-je pas averti que je voulais
aimer Dorante ?
colin, étouffant de colère.
Une… aouf, gnia pu moyen de retenir mon naturel. Baille-moi ta
main.
agathe
Ah ! Colin, que je suis fâchée…
colin
Ah ! que je sis aise moi.
lisette
Vous allez user toute votre tendresse, gardez-en un peu pour quand
vous serez mariés, vous en aurez besoin. Ça, Dorante va venir m’attendre
sous l’orme,
nous avons résolu de nous moquer de lui ; Pierrot, Nanette
et Licas nous doivent aider, ils sont là tout prêts, les voici ; qui vous a
donc averti qu’il
était temps ?
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314 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène xiv [40]
lisette, colin, agathe,
nanette, lucas, pierrot
nanette
Nous avons vu de loin qu’elle
se laissait baiser la main par Colin,
nous avons jugé…
colin
C’est
signe qual a retrouvé l’esprit
qual avait pardu.
agathe
Que je suis honteuse, Nanette, d’avoir
été trompée par un homme.
nanette
Hélas, à qui est-ce de nous autres que cela n’arrive
point ? Mais nous
allons faire voir à ce petit coquet de Dorante, qu’il
ne sait pas son métier,
puisqu’il
donne le temps à une fille de faire des réflexions34.
lisette
Tous vos petits rôles de raillerie sont-ils prêts ?
nanette
Bon, notre Licas et notre Pierrot feraient un opéra en deux heures.
lisette [41]
Oui, je vais vous donner votre rôle.
nanette
Voici Dorante, retirez-vous, c’est
à moi de commencer.
Ils se retirent, Dorante vient au rendez-vous
que la veuve lui a donné.
34 De réfléchir.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xv 315
Scène xv
dorante, nanette, lucas, etc.
dorante
Voici à peu près l’heure
du rendez-vous ; j’ai
bien fait de ne point voir
ni le père ni la fille ; si la veuve m’allait
manquer, je serais bien aise de
retrouver Agathe. J’entends
des villageois qui chantent, laissons-les passer.
nicaise, finissant une chanson
à une paysanne qui le fuit.
…Puisque tu m’as
aimé.
nanette
Mon pauvre Nicaise tu perds ton temps et ta chanson. Il est vrai
que je t’ai
aimé, mais c’est
justement pour cela que je ne t’aime
plus.
Ce sont là nos règles.
nicaise chante.
Lors que tu me promis sous cet orme fatal, [42]
Que je triompherais bientôt de mon rival,
Tu m’en
voulus donner une preuve certaine.
Ah que n’en
ai-je profité,
Je ne serais plus à la peine
De te reprocher ton infidélité.
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316 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
nanette
Il est vrai que ma franchise
Fut surprise
Par tes discours trompeurs, et par ton air charmant ;
Mais j’ai
passé l’écueil
du dangereux moment.
J’ai
pensé faire la sottise,
Tu ne m’as
pas prise au mot,
Tu seras le sot, tu seras le sot, tu seras le sot.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xvi 317
dorante
Ces Poitevines sont galantes naturellement ; mais la veuve tarde
beaucoup.
Scène xvi
dorante, pasquin
pasquin
Ah, Monsieur, nous jouons de malheur.
dorante
Qu’y
a-t-il donc ?
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318 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pasquin [43]
La veuve est partie, Monsieur, une de ses tantes est venue l’enlever
à
ma barbe. Tout ce que la pauvrette a pu faire, c’est
de sortir la tête par
la portière du carrosse, et de me faire signe de loin qu’elle
ne laisserait
pas de vous aimer toujours.
dorante
Se serait-elle moquée de moi ?
pasquin
Monsieur j’ai
sellé votre Anglais35, le voilà attaché à la porte, si vous
voulez suivre le carrosse, il n’est
pas encore bien loin.
dorante
Pasquin il faut aller au plus certain. Je vais trouver Agathe, et conclure
avec elle. La voici justement.
Scène xvii
dorante, agathe, pasquin
agathe, à part.
Je vais bien me moquer de lui. Ha, vous voilà, Monsieur, il faudra
donc que je vous cherche toute la journée.
dorante [44]
Ah, pardon, ma charmante, j’ai
eu une affaire indispensable.
agathe
N’est-
ce point plutôt que vous m’auriez
fait quelque infidélité ?
dorante
Que dites-vous là, cruelle, injuste, ingrate, j’atteste
le Ciel…
agathe
Hé la, la, ne jurez point. Je sais bien comme
vous m’aimez.
35 Anglais : cheval pur-sang.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xvii 319
dorante
Mais vous qui parlez, est-ce aimer que de pouvoir attendre jusqu’à
demain ?
agathe
Hé bien, marions-nous tout à l’heure.
dorante
Dites donc au papa qu’il
abrège les formalités ; ces articles, ce contrat
me désespèrent.
pasquin
La sotte coutume pour les amants qui sont bien pressés.
agathe
Nous irons dans un moment trouver mon père, et s’il
nous fait trop
attendre, nous nous marierons tous deux tous seuls36.
le choeur chante devers le théâtre. [45]
Attendez-moi sous l’orme,
Vous m’attendrez
longtemps.
36 Allusion à la possibilité d’un
mariage « par paroles de présent » (sans le consentement
des
parents), théoriquement possible en droit canonique, mais réprouvé et même condamné
par les autorités civiles.
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320 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Qu’entends-
je ?
agathe
C’est
la noce d’un
nommé Colin. Vous ne le connaissez
pas.
pasquin, faisant un saut, va joindre la noce.
Une noce ? Ma foi, je m’en
vais danser.
Scène xviii
dorante, agathe
dorante
Ils s’avancent,
cédons-leur le pas.a
agathe
Oh, il faut que je sois de cette noce-là.
dorante
Quoi, vous pouvez différer un moment ?
agathe
Sitôt que la noce sera faite, nous nous marierons.
le choeur chante. [46]
Attendez-moi sous l’orme,
Vous m’attendrez
longtemps.
dorante
Pasquin, voici bien des circonstances.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xviii 321
pasquin
C’est
le hasard, Monsieur.
dorante
En tout cas, il faut faire bonne contenance.
Dorante se mêle avec les villageois.
Fort bien mes enfants. Vive la poitevine, menuet de Poitou.
Courage, Pasquin.
(On chante.)
Prenez la fillette
Au premier mouvement,
Car elle est sujette
Au changement :
Souvent la plus tendre
Qu’on
fait trop attendre
Se moque de vous
Au rendez-vous.
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322 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
pasquin, se moquant de Dorante.
Nous sommes trahis, on nous berne Monsieur.
dorante
Ceci me confond.
lisette chante à Dorante. [47]
Vous qui pour héritage
N’avez
que vos appâts,
L’argent,
ni l’équipage
Ne vous manquerons pas ;
Malgré votre réforme
La veuve y pourvoira,
Attendez-là sous l’orme,
Peut-être elle viendra.
agathe chante à Dorante.
La fille de village
Ne donne à l’officier
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xviii 323
Qu’un
amour de passage,
C’est
le droit du guerrier ;
Mais le contrat
en forme
C’est
le lot du fermier,
Attendez-moi sous l’orme
Monsieur l’aventurier.
Les violons et le choeur disent la reprise
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324 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
colin chante.
Un jour notre goulu de chat
Tenait la souris sous la patte,
Mais al était pour li tro délicate,
Il l’a
lâchy pour prendre un rat.
pasquin [48]
Voilà de mauvais plaisants. Monsieur, votre cheval est sellé.
Dorante veut tirer l’épée.
pierrot, l’arrêtant.
Tout bellement, ou nous ferons sonner le tocsin sur vous.
dorante
Je viendrai saccager ce village-ci avec un régiment que j’achèterai
exprès.
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ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
– SCÈNE xviii 325
lisette
Ce sera des deniers de la veuve37.
Dorante s’en
va.
Le village le poursuit en dansant et chantant,
Attendez-moi sous l’orme,
Vous m’attendrez
longtemps.
37 Jeu de mot sur l’expression
« le denier de la veuve » : « Ce qu’on
donne en le prenant sur
son nécessaire. Le denier de la veuve est l’aumône
du pauvre. » (Acad., 5e éd., 1798.) Cette
locution est fondée sur Luc, XXI, 1-2 : « Et comme
Jésus regardait, il vit des riches qui
mettaient leurs dons au tronc ; il vit aussi une pauvre veuve qui y mettait deux petites
pièces de monnaie. »
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Variantes », Théâtre
français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 327-327
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0327
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communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
© 2021. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
VARIANTES
Les OEuvres de Mr Regnard, Bruxelles, T’Serstevens,
1711, t. I.
Les OEuvres de Mr Regnard, Paris, Ribou, 1714, t. I.
SCÈNE V
a « afin qu’elle
ne vienne point rompre ces mesures »
SCÈNE VI
a « des deux noms d’habits
à la mode » est placé en note infra-paginale.
b « fadaises »
SCÈNE IX
a « à Dorante, faisant signe à Lisette. »
SCÈNE XVIII
a « Cédons-leur la place. »
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Le Jaloux masqué.
(Pièce perdue) », Théâtre français, Tome I, L A RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de),
p. 331-335
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0331
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Tous droits réservés pour tous les pays.
LE JALOUX MASQUÉ
(Pièce perdue)
Jusqu’à
très récemment, c’était
seulement par souci d’exhaustivité
que l’on
aurait consacré
une notice à la comédie
du Jaloux masqué dans
le cadre d’une
édition des oeuvres théâtrales de Dufresny. D’Alençon,
en
1731, ne la signale pas au nombre des pièces connues
du dramaturge, et
les commentateurs
du xviiie siècle donnent pour anonyme cette comédie,
que l’on
sait avoir été jouée à sept reprises entre le 16 avril et le 4 mai
1695. Il n’est
pas tout à fait à exclure que l’attribution
à Dufresny remonte
au répertoire de Joannidès, qui en 1901 mentionne la pièce en ajoutant
entre parenthèses « probablement par DU FRESNY1. » Certes, que
Dufresny ait composé
cette comédie
et l’ait
faite jouer incognito est tout
à fait concevable
si l’on
considère
le contexte
: le 30 janvier, les Italiens
avaient donné son Attendez-moi sous l’orme
en un acte, et nous n’avons
pas d’autre
trace d’activité
dramatique avant une lecture aux Comédiens
Français, le 8 novembre, d’un
texte (vraisemblablement son Chevalier
joueur) qu’ils
refusèrent. Ensuite, ce fut, le 26 décembre, toujours à la
Comédie-Italienne, La Foire Saint-Germain, co-écrite avec Regnard. Ce
calendrier semble assez clairsemé pour rendre crédible la production
d’une
pièce en trois actes entre janvier et mars 1695.
Plusieurs indices renforçaient l’hypothèse
sans la prouver absolument.
Le registre du Théâtre-Français indique que, le samedi 16 avril, jour
de la création, on avait donné « à M. Rivière » quinze billets, et trois
autres pour le parterre. On y apprend en outre que ce Jaloux masqué
avait entraîné des dépenses extraordinaires pour les divertissements de
musique et de danse qui agrémentaient cette comédie.
Pour chaque
représentation, étaient ainsi prévues dix livres pour un chanteur, six
pour deux danseurs, trois pour l’accompagnement
des airs chantés au
1 Alexandre Joannidès, La Comédie-Française de 1680 à 1900 : Dictionnaire général des pièces
et des auteurs, Paris, Plon-Nourrit, 1901, p. 47.
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332 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
clavecin, et trois pour « Lolotte », c’est-
à-dire Charlotte Desmares, nièce
de la Champmeslé, non encore sociétaire, et que les Comédiens faisaient
souvent briller dans les divertissements. Outre ces dépenses journalières,
on relève, à la même date, un paiement de neuf livres à Grandval « pour
la musique », et près de cent livres, dont soixante-dix à Baraillon père
et fils, pour les costumes. Tout ceci laisse à penser que les Comédiens
avaient jugé bon d’investir
dans cette pièce « à agrément », sans doute
dans l’espoir
de réitérer le coup d’éclat
d’Attendez-
moi sous l’orme,
mais
cette fois-ci avec une pièce en trois actes, capable de soutenir toute une
séance à elle seule2.
Après un début des plus honorables, meilleur que celui du Négligent
et même que celui d’Attendez-
moi sous l’orme,
ces espérances furent
néanmoins déçues, et au bout de seulement trois séances on tenta de
soutenir Le Jaloux masqué à l’aide
d’oeuvres
éprouvées de Molière et
Montfleury. En vain : à la septième, la recette tomba en dessous de deux
cents livres et la troupe décida d’arrêter
les frais. L’absence
d’écho
chez
les commentateurs
et le fait qu’elle
n’ait
pas été imprimée suggèrent
que cette comédie
n’était
pas particulièrement mémorable, ni digne
d’être
reconnue par Dufresny, puisque ni celui-ci, ni ses éditeurs, n’en
ont fait état par la suite.
En l’absence
de source textuelle et de témoignage probant, l’attribution
de cette pièce résidait donc, jusqu’à
présent, sur de pures suppositions.
Or nous avons eu la chance de mettre au jour, au cours de nos recherches
pour la présente édition, une partition intitulée Airs de la comédie
du
Jaloux, publiée à Paris en 1695 par Christophe Ballard, et dont l’unique
exemplaire se trouve aujourd’hui
à la bibliothèque de l’Arsenal3.
Bien
que cette partition soit anonyme, et, qu’en
dehors du titre, rien ne fasse
explicitement référence au contexte
de création à la Comédie-Française,
son lien avec la comédie
du Jaloux masqué ne fait aucun doute. Trois des
airs chantés, « Bercez Blaise », « Qu’un
jour de noce est un beau jour »,
et « Ce mari tout franc et net », se trouvent en effet à la fois dans cette
partition, et dans le troisième volume des OEuvres de Dufresny publié
2 Cf. Parfaict, t. XIII, p. 416 : « Il y a apparence que cette comédie
n’avait que trois actes,
car après avoir été jouée seule les trois premières représentations, à la quatrième elle fut
précédée de la comédie
du Misanthrope. » .
3 Airs de la comédie
du Jaloux, Paris, Christophe Ballard, 1695. Cet exemplaire est conservé
à la Bibliothèque nationale de France, à l’Arsenal,
sous la cote MUS-736 (24).
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LE JALOUX MASQUÉ 333
par Briasson en 1747, à la suite des chansons déjà publiées en 1731. La
découverte de cette concordance
entre l’édition
de Ballard et celle de
Briasson nous amène donc à une double conclusion
: cette partition
est bien celle de la musique de scène de la comédie
créée au Français
en 1695, et le Jaloux masqué peut désormais figurer parmi les oeuvres
dramatiques de Dufresny.
Nous donnons donc ici pour la première fois les seuls fragments
textuels connus
à ce jour de cette comédie,
à savoir les vers composés
par Dufresny pour les airs chantés, tels que nous les trouvons dans la
partition publiée par Ballard. La musique, qui comprend
plusieurs airs
instrumentaux et vocaux, est également donnée dans son intégralité, à
la suite de la retranscription des paroles.
S’il
est difficile, à la lecture seule de ces fragments, de se faire une
idée précise de l’intrigue
et de la composition
de la comédie,
quelques
indices sur la nature de l’oeuvre
peuvent néanmoins être tirés de la
partition. Les airs chantés et instrumentaux confirment
en effet qu’il
s’agissait
bien d’une
pièce à divertissements, dans la veine de celles
que les Comédiens Français offraient régulièrement au public depuis
L’Opéra
de village de Dancourt (1692), La Sérénade de Regnard (1694),
et bien sûr Sancho Pança et Attendez-moi sous l’orme
de Dufresny (1694).
Pour Le Jaloux masqué, les insertions musicales étaient multiples, et
intervenaient à plusieurs reprises dans la pièce : la partition s’ouvre
sur
deux airs chantés, « À quinze ans l’on
rit », et « Ami, si ta femme est
jolie », que l’on
peut supposer avoir été exécutés au milieu d’une
scène
dialoguée, comme
dans le Négligent ou dans la future Noce interrompue.
Après ces airs, intervient une première partie de divertissement, avec un
« sommeil » instrumental, et un air chanté par l’Amour,
« Au moindre
bruit je me réveille », en ré mineur. Suit une troisième section en la
mineur, ouverte par une « marche » instrumentale pour les violons,
qui introduit elle-même plusieurs airs chantés par trois personnages :
l’Amour,
un Magistrat et un Guerrier. La partition nous révèle que
la comédie
était terminée par un autre divertissement autonome, une
« noce de village », intégrant six airs chantés, dont deux chansons à
couplets. Bien que l’on
ignore la distribution exacte, les registres de
la Comédie-Française identifient les acteurs et actrices qui avaient
pris part au spectacle : De Villiers (Jean Deschamps), Le Comte, La
Thorillière (Pierre Le Noir), Dancourt, Roselis (Barthélémy Gourlin),
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334 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Guérin, Nicolas Desmarres, Beauval (Jean Pitel), Mlle Beauval, Mlle
Raisin, Mlle De Villiers (Catherine Raisin) et Mlle De Beaubourg.
Connus pour leurs talents de comédiens
chanteurs, il est probable que
De Villiers, La Thorillière ou Guérin aient assuré quelques-uns des rôles
chantés, aux côtés du chanteur professionnel (Touvenelle ?) engagé pour
l’occasion,
d’après
ces mêmes registres. On peut également supposer
que le rôle de l’Amour,
écrit pour voix de femme dans la partition, ait
été assuré par une comédienne
(Lolotte ?). Étant donné que Grandval
a été rémunéré « pour la musique » (neuf livres), et que certaines des
chansons du divertissement final ont été incluses dans l’édition
Briasson
de 1747, nous pouvons enfin supposer que la musique de cette comédie
a été le fruit d’une
nouvelle collaboration entre Dufresny et Grandval,
comme
cela avait été le cas pour Attendez-moi sous l’orme,
moins d’un
an plus tôt.
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE
ET DE LA MUSIQUE
Étant donné que la pièce n’a
jamais été publiée, et qu’aucun
manuscrit
n’a
à ce jour été retrouvé, notre texte reprend celui des paroles notées
sous la musique des airs chantés, dans la partition publiée par Ballard
en 1695 :
AIRS || DE LA COMÉDIE || DU JALOUX || [un fleuron : vignette
allégorique] || a paris, || Chez Christophe Ballard, seul imprimeur
du roy pour la musique || rue S. Jean de Beauvais, au Mont Parnasse.
|| Filet. || M. DC. XCV. || Avec Privilege du Roy.
La musique est retranscrite à partir de cette même source, mais en
opérant une modernisation des clés (avec indication des clés originales
en incipit) et des chiffrages.
Les armures et signes de mesure originaux
ont été conservés,
ainsi que les chiffrages
de la basse continue,
qui n’ont
pas fait l’objet
d’ajouts
supplémentaires. Pour les altérations, nous avons
suivi l’usage
moderne, qui consiste
à remplacer les bémols ou dièses par
des bécarres. Pour les altérations accidentelles, nous suivons également
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LE JALOUX MASQUÉ 335
la même logique, avec la non répétition de l’altération
à l’intérieur
d’une
même mesure. Bien que les deux airs initiaux, et ceux de la noce de
village, aient été notés par Ballard sans la partie de basse continue,
il
est probable que ces airs en contenaient
une au moment où la comédie
a été exécutée au théâtre.
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Airs | De la
comédie du Jaloux », Théâtre français, Tome I, L A RIVIÈRE DUFRESNY (Charles
de), p. 337-357
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AIRS | DE LA COMÉDIE DU JALOUX
À quinze ans l’on rit,
À quinze ans l’on chante ;
Et s’il
est vrai ce que l’on
dit,
À quinze ans l’on rit comme
à trente. [4]
Ami, si ta femme est jolie,
Et si tu sens monter dans ton cerveau
Quelque vapeur de jalousie,
Plus fumeuse que vin nouveau ;
Ferme les yeux, baisse la crête,
Bien souvent un sommeil profond
Guérit à fond le mal de tête.
Sommeil1 [5]
L’AMOUR
[6]
Au moindre bruit je me réveille,
Ma mère dort profondément,
Au moindre bruit je me réveille,
Sans doute quelque amant
M’est
venu soupirer à l’oreille,
Au moindre bruit je me réveille.
1 La partition précise qu’il
s’agit
d’une
ritournelle instrumentale, jouée par les violons, et
destinée à introduire un divertissement qui met en scène le « sommeil » d’un
personnage.
Comme souvent chez Dufresny, il s’agit
d’une
référence parodique à l’univers
de l’opéra
et
plus précisément à celui de la tragédie en musique, familière de ces « sommeils », dont le
plus célèbre est celui d’Atys
de Lully et Quinault (1676). Ce divertissement du Jaloux masqué
est peut-être une allusion à la tragédie en musique de Circé, que Desmarest et Mme de
Saintonge venaient tout juste de créer à l’Académie
royale de musique (11 novembre
1694), et qui mettait justement en scène le sommeil d’Ulysse,
au troisième acte.
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338 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Marche2 [7]
LE GUERRIER [8]
Pour mieux célébrer ta gloire,
Je fais l’amour
avec éclat,
Et je chante ma victoire
Même avant le combat
:
Toutes les faveurs des [9] belles
Sont pour les amants à fracas ;
Pour publier mes conquêtes
nouvelles
Un Gascon ne suffirait pas.
LE MAGISTRAT [10]
Chut, chut, parlez plus bas,
Qu’on
ne vous entende pas.
Pour être heureux dans l’amoureux
empire
Il suffit quelquefois qu’un
amant sache dire, chut.
Une fille veut du mystère
Dans ses amours,
Et dit toujours,
Chut, chut, chut, [11]
Gardez-vous bien de réveiller ma mère.
TOUS DEUX [12]
Au guerrier indiscret,
L’amour
est favorable.
Au magistrat discret [13]
Amour est secourable
2 Autre pièce instrumentale destinée aux violons.
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AIRS | DE LA COMÉDIE DU JALOUX 339
[LE GUERRIER]3 [14]
Les regards d’un
héros font trembler la vertu
D’un
coeur tranquille et pacifique,
Dans le moment fatal d’une
terreur panique
Une belle se rend sans avoir combattu.
LE MAGISTRAT
Chez une prude politique
L’officier
indiscret cède à un amant sournois,
Qui [15] sous un manteau noir se glisse en tapinois4.
L’AMOUR
Chut, chut, chut, gardez-vous bien de réveiller ma mère,
Parlez bas, craignez de déplaire
À son époux,
Il est jaloux.
Chut, chut, chut, gardez-vous bien de réveiller ma mère.
LE GUERRIER [16]
Si l’amour
veut du mystère
Il peut se déclarer pour vous,
Un guerrier sincère
Dit tout ce qu’il
sait faire
Sans craindre les jaloux ;
Un guerrier ne sait rien que plaire,
Il aime trop l’éclat
pour tromper les jaloux.
3 Le nom du personnage n’est
pas noté dans la partition : étant donné que le Magistrat
intervient aussitôt après, on suppose que ces vers doivent être chantés par le Guerrier.
4 En tapinois : subrepticement, en cachette. L’expression
a un antécédent théâtral bien
connu
: Mascarille l’emploie
dans le poème qu’il
débite à Cathos et Magdelon à la sc. IX
des Précieuses ridicules – « Votre oeil en tapinois me dérobe mon coeur ».
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340 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
L’AMOUR
[17]
Oui l’Amour
aime le mystère,
Oui l’Amour
aujourd’hui
Se déclare pour lui.
AIRS DE LA NOCE DE VILLAGE
D’accord,
d’accord.
Tout en moi se rassemble
D’accord.
Je chante d’accord,
je danse d’accord.
Quand deux amants sont mal ensemble
Je sais les mettre d’accord,
d’accord,
d’accord.
Qu’un
jour de noce est un beau jour !
On dit la chansonnette,
Chaque fillette,
Veut danser à son tour. [18]
Qu’un
jour de noce est un beau jour !
Mais qu’il
ennuie à l’épousée
!
Dès le matin
Elle voudrait être à la fin
De la journée.
Les beaux habits font les beaux jours
Des filles de village,
Chacune enrage,
De quitter ses atours.
Les beaux habits font leurs beaux jours.
Mais l’épouse
est embarrassée
Du bel habit qu’elle
a
Elle voudrait être déjà
Déshabillée. [19]
Hélas ! je ne me connais
guère
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AIRS | DE LA COMÉDIE DU JALOUX 341
En mari du goût de ma mère :
Mais aussitôt qu’il
est du mien
Ho ! vraiment je m’y
connais
bien.
Hélas ! je ne me connais
guère
S’il
sait mieux parler que se taire :
Mais si son oeil répond au mien
Ho ! vraiment je m’y
connais
bien.
Hélas ! je ne me connais
guère
Au profit qu’un
mari sait faire :
Mais s’il
travaille pour le mien,
Ho ! vraiment je m’y
connais
bien.
Ce mari tout franc et net
N’est
propre qu’au
cabinet,
Au baillage
D’un
village,
Sa science ferait rage ;
Oui, oui c’est
un grave personnage,
Mais tel homme en mariage,
Non, non, n’opine
que du bonnet.
À mon âge sur ma foi
Tu n’auras
pas comme
moi,
Une fille
Qui pétille,
Vois-tu comme
son oeil brille ;
Oui, oui je lui donne ce bon drille,
Ta jambe est faite en faucille,
Non, non Lisette n’est
pas pour toi.
Bercez Blaise, [20]
Donnez-lui du repos.
Tandis qu’un
autre plus dispos,
Va danser avec sa Catau ;
Il est morgué bien à propos,
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342 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
De bercer Blaise,
Puisqu’il
n’a
pas l’esprit
d’être
bien aise.
FIN
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AIRS | DE LA COMÉDIE DU JALOUX 343
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356 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
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INTRODUCTION
Le Chevalier joueur, pièce en cinq actes et en prose, précédée d’un
prologue, est créé à la Comédie-Française le 27 février 1697, cinq ans
jour pour jour après Le Négligent. Entre-temps, Dufresny a principalement
écrit – seul ou en collaboration – pour la Comédie-Italienne, avec
grand succès, mais sans cesser de proposer des pièces aux Comédiens
Français, avec des résultats très mitigés : seul Attendez-moi sous l’orme,
qui est toutefois crédité à Regnard, a rencontré un accueil favorable.
Avec Le Chevalier joueur, Dufresny ne connaît
pas un sort plus heureux,
ce qui s’explique
en grande partie par l’épisode
polémique l’opposant
à Regnard, qui lui a coupé l’herbe
sous le pied avec son propre Joueur.
Au cours des années précédentes, les deux hommes avaient oeuvré
ensemble avec bonheur à la Comédie-Italienne (Les Chinois en 1692, La
Foire Saint-Germain en 1695) ; il n’en
alla pas de même à la Comédie-
Française pour Attendez-moi sous l’orme1,
et à propos du Joueur la relation
s’envenima
au point qu’ils
mirent un terme définitif à leur collaboration.
Il semblerait que l’exercice
de co-écriture n’ait
pas résisté aux enjeux de
prestige et d’auctorialité
qui se faisaient ressentir davantage au Théâtre
Français. Toujours est-il que la pièce de Dufresny, au lendemain d’une
première représentation donnée à Versailles, ne connut
qu’une
seule
représentation à Paris. Le poète Gacon, affidé de Regnard, fit circuler la
rumeur selon laquelle celle-ci n’aurait
pas même été « jusqu’au
second
acte2 », ce qui n’est
toutefois pas avéré3. Il est certain, en revanche,
que cette comédie
ne fut, par la suite, jamais reprise sur scène, ce qui
1 Sur cette question, voir supra la notice consacrée
à cette pièce.
2 D’après
Gacon, dans son « Autre épigramme sur les deux Joueurs, dont celui de M. Regnard
fut bien reçu, et dont celui de Rivière fut à peine joué jusqu’au
second acte », [in] Le Poète
sans fard, op. cit. p. 207. Voir le texte complet
en annexe.
3 Les frères Parfaict (t. XIV, p. 56) commentent
: « Si le fait était vrai, il serait marqué
dans les registres de la Comédie, on n’aurait
pas oublié d’ajouter
le titre de la pièce qu’on
avait donnée pour remplir le spectacle : nous en avons rapporté des exemples : ainsi il y
a tout lieu de croire que ce n’est
qu’une
pure calomnie du sieur Gacon. » .
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362 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
semble d’autant
plus étrange au vu de la recette occasionnée (1779 L
25 s), pour laquelle Dufresny toucha une part d’auteur
de 177 L 4 s4.
La pièce était-elle donc si mauvaise ? À la lecture, en tout cas, on n’en
est aucunement convaincu,
même si on la compare
avec la version de
Regnard. À quelques semaines près, il semble que l’antériorité
de la
comédie
de Regnard offre la principale explication à l’ampleur
de l’écart
de fortune entre les deux oeuvres.
LA « QUERELLE DU JOUEUR »
L’échec
du Chevalier joueur et la concomitance
des deux Joueurs qui
l’explique
en partie ont débouché sur une querelle dont le déroulement
est assez bien connu5.
Le 19 décembre 1696, deux mois environ avant la
première représentation de la pièce de Dufresny, les Comédiens Français
créèrent Le Joueur de Regnard, en cinq actes et en vers6. La pièce fut
favorablement accueillie par le public : jusqu’au
27 janvier 1697, elle
fut jouée dix-huit fois à Paris et une fois à Versailles (le 31 décembre),
et cette première série de représentations valut à Regnard une belle part
d’auteur
s’élevant
à 1 317 L 12 s. Ce dernier fit rapidement imprimer
son texte, qui parut chez Thomas Guillain dès le 11 février 1697. Dans
la préface, Regnard souligne le succès rencontré par sa pièce et évoque,
d’un
ton froid et laconique, la tentative de « cabale » menée contre
son
Joueur par un « plagiaire » qui n’a
ses partisans, écrit-il, que dans la
faune des cafés mal famés (et qui sont alors menacés d’interdiction)
:
Cette comédie
a eu beaucoup plus de succès que l’auteur
et les acteurs n’avaient
osé l’espérer.
Il y avait contre
elle une cabale très forte, et d’autant
plus à
4 Le registre journalier no 38 de la Comédie-Française, à la date du 27 février 1697, indique
de façon manuscrite qu’il
s’agit
là de « 2 parts d’auteur
et supplément ». Comment
interpréter ces « deux parts » et ce « supplément » ? Les comédiens
auraient-ils cherché
à indemniser Dufresny ?
5 Sur cette querelle, voir Georges Jamati, La Querelle du Joueur. Regnard et Dufresny, Paris,
Albert Messein, 1936 ; John Dunkley, « Les Avatars d’un
chef-d’oeuvre
: Le Joueur de
Regnard et la critique du xviiie siècle », Revue d’Histoire
du théâtre, no 160, 4 (1988),
p. 374-383.
6 Sur cette pièce, voir notamment l’édition
de John Dunkley (Genève, Droz, 1986).
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LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 363
craindre qu’elle
était composée
des plus séditieux frondeurs des spectacles et
suscitée par les injustes plaintes d’un
plagiaire qui produisait une autre pièce
en prose sous le même titre, et qui la lisait tous les jours dans les cafés de
Paris. Les personnes qui s’intéressent
à la réussite de cette seconde comédie
du Joueur ont publié d’abord
que la première était mauvaise. La Cour et la
ville en ont jugé plus favorablement, et il serait à souhaiter pour eux que
l’ouvrage
qu’ils
protègent eût une destinée aussi heureuse7.
Le 26 février 1697, alors que Le Joueur de Regnard n’avait
plus été à
l’affiche depuis un mois, les Comédiens Français donnèrent à Versailles
la nouvelle pièce de Dufresny, également sous le titre du Joueur8, qu’ils
reprirent le lendemain dans leur théâtre parisien. Une telle création en
avant-première à la Cour était alors peu usuelle : elle pourrait indiquer
que Dufresny ait cherché à s’assurer
des soutiens de haut rang9. En
réponse aux attaques de Regnard, qui avait le bénéfice de l’antériorité,
Dufresny choisit de relayer le différend qui les opposait directement
sur scène au moyen d’un
prologue dramatique aux accents de captatio
benevolentiae, où il fait dialoguer deux spectateurs de théâtre –Valère,
son porte-parole, et l’Étourdi
–, qui commentent
les similitudes entre
les deux pièces. Valère cherche à convaincre
l’Étourdi
qu’elles
ne sont
pas identiques et qu’il
doit donc rester voir celle qui suit. Au terme
d’une
comparaison
qui minimise les enjeux de la polémique, faisant
dire à Valère que les deux pièces « n’ont
rien de semblable que le fond
du sujet, et deux ou trois idées de scènes qui se sont trouvées dans des
mémoires que l’un
des deux auteurs a dérobés à l’autre
», l’Étourdi
se
décide à rester au seul motif que la pièce de Dufresny ne contient
pas
de figure de père, nouveauté signalée.
Aussi dérisoire qu’en
soit l’argumentaire,
ce prologue n’en
a pas moins
une fonction de justification auctoriale, au même titre que la préface de
Regnard. Il vise à désamorcer par avance, avec humour, les éventuelles
réticences du public. Pourtant, la démarche de Dufresny fut, pour reprendre
la formule des frères Parfaict, en « pure perte10 », la pièce n’ayant
pas survécu
à sa première représentation. Comme toutefois l’affluence
à la première ne
7 « Préface », Le Joueur, comédie
en vers, Paris, Thomas Guillain, 1697, n. p. [p. 3-4].
8 C’est
ce qu’attestent,
à la date de la création, les registres journaliers de la saison 1696-
1697 (no 37 et 38) conservés
à la Bibliothèque-musée de la Comédie-Française. Dans le
prologue, c’est
également Le Joueur qui est donné comme
titre de la pièce.
9 Voir François Moureau, Dufresny, op. cit., p. 61.
10 Parfaict, t. XIV, p. 52.
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364 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
laissait pas présager une destinée aussi courte, cette chute brutale a parfois
été attribuée à une cabale dont Dufresny aurait été victime à son tour11.
Lorsque celui-ci fit imprimer sa pièce chez Ballard, la même année, il avait
modifié le titre en Chevalier joueur, et n’y
ajouta pas de nouveau paratexte,
tandis que la préface polémique de la première édition de Regnard ne fut
pas reprise dans les éditions ultérieures. La querelle semblait donc close,
mais elle avait objectivement tourné à l’avantage
du second, dont Le
Joueur fut remis à l’affiche
dès le mois de mars 1697, et resta au répertoire
jusqu’en
1911, avec un total de 836 représentations. Sans doute échaudé
par l’expérience,
Dufresny s’en
retourna chez les Italiens, qui donnèrent
encore deux de ses nouvelles comédies
en 1697, juste avant d’être
forcés
de fermer boutique. Peut-être en forme de représailles, les Français, ne
jouèrent plus rien de lui pendant les deux années suivantes.
L’ORIGINALITÉ
EN DÉBAT
Une « écriture en procès »
La querelle d’auctorialité
autour du Joueur soulève évidemment la
question du plagiat, même s’il
est impossible de déterminer qui, de
Regnard ou de Dufresny, aurait pillé l’autre.
Il est plus probable que les
deux anciens collaborateurs aient chacun écrit leur pièce à partir d’idées
préalablement partagées, voire d’un
canevas élaboré en commun.
L’un
comme
l’autre
eurent des défenseurs et des pourfendeurs, dont les avis
ne nous permettent pas de trancher cette question12. Toujours est-il que,
11 D’après
François Moureau, cette cabale aurait pu être menée par les Comédiens Français
eux-mêmes (Dufresny, op. cit., p. 61-62 et p. 260). Ces derniers avaient en effet des sujets
de discorde avec Dufresny qui fournissait la troupe italienne en pièces françaises à une
époque où eux se battaient pour défendre leur droit exclusif à monter des pièces en français.
On trouve une trace de ce conflit
dans un document d’archive
daté du 22 avril 1697
portant sur les places gratuites à concéder
aux auteurs, où il est notifié que « Monsieur
Rivière [Dufresny] […] sera exclu en cas qu’il
donne des pièces françaises aux Italiens. »
(cité par Jules Bonnassies, La Comédie-Française. Histoire administrative, Paris, Didier et
Cie, 1874, p. 113-114). Mais comment
accorder cette hypothèse avec celle formulée plus
haut, sur la double part qui a été accordée à Dufresny ?
12 Voir infra les annexes. Si les frères Parfaict sont particulièrement sévères à l’égard
de
Dufresny, Clément et La Porte prennent sa défense et condamnent
le larcin de Regnard.
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LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 365
comme
cela a souvent été souligné13, les deux pièces possèdent de nombreux
traits communs.
Tout d’abord,
l’intrigue
d’ensemble
: un joueur qui
perd, gagne et perd à nouveau ; une jeune femme à marier, Angélique,
amoureuse du joueur qui la convoite
ou la méprise selon qu’il
s’est
ruiné
ou enrichi au lansquenet ; une suivante, Nérine, qui entend dissuader sa
maîtresse Angélique d’épouser
le joueur ; un homme fiable et honnête,
Dorante (chez Regnard, c’est
l’oncle
du joueur), qui finira par obtenir la
main d’Angélique
; une Comtesse ridicule (la tutrice d’Angélique
chez
Dufresny, sa soeur aînée chez Regnard), qui aimerait elle aussi épouser
le joueur mais y renonce finalement lorsqu’elle
découvre l’étendue
de son
vice ; etc. La composition
de plusieurs scènes est similaire : même scène
d’exposition
entre le valet du joueur (Frontin chez Dufresny, Hector
chez Regnard) et Nérine, la suivante d’Angélique,
qui dresse un portrait
peu flatteur du personnage éponyme et annonce d’emblée
qu’elle
souhaite en détourner sa maîtresse pour lui faire épouser Dorante (I, 1
chez Dufresny ; I, 2 chez Regnard) ; même première entrée en scène du
joueur, au petit matin, après une nuit où il s’est
ruiné au lansquenet
(II, 4 chez Dufresny ; I, 4 chez Regnard) ; même première velléité, de
la part d’Angélique,
de quitter le Chevalier, ce qui réjouit la Comtesse
sa rivale qui convoite
le même homme (III, 1-2 chez Dufresny ; II, 1-2
chez Regnard) ; même comportement
du Chevalier lorsqu’il
vient de
faire fortune et qu’il
méprise soudain toute ambition matrimoniale de
même qu’il
congédie
brutalement ses créanciers sans les payer (IV, 5-7
chez Dufresny ; III, 5-6 chez Regnard).
Certes, l’intrigue
n’est
pas complètement
identique et, comme
le notent
les frères Parfaict, les deux derniers actes ont déjà « moins de ressemblance »
d’une
pièce à l’autre
que les trois premiers14. Lancaster souligne pour sa
part que seulement un tiers environ des scènes du Chevalier joueur ont
leur équivalent dans Le Joueur. Chez Dufresny, le personnage du joueur
est moins séduisant et plus antipathique que chez Regnard, par exemple
lorsqu’il
cherche à extorquer de l’argent
à la Comtesse en obtenant qu’elle
lui rembourse des dettes simulées (tandis que chez Regnard, c’est
auprès
de son père qu’il
cherche à obtenir le remboursement de dettes véritables) ;
ou au dénouement, lorsqu’il
renonce à Angélique après qu’elle
lui a
13 Voir notamment Parfaict, t. XIV, p. 52-53 ; Lancaster, History, op. cit., t. IV, p. 759-761 ;
ou encore Calame, Regnard, op. cit., p. 293-294.
14 Parfaict, t. XIV, p. 53.
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366 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
proposé, sur les conseils
de Dorante, de l’épouser
en séparation de biens
(chez Regnard, le Chevalier ne renonce pas à Angélique de son propre
chef, mais leur union est définitivement compromise
lorsqu’il
est pris en
flagrant délit de mensonge au sujet du portrait de la jeune fille qu’il
a mis
en gage chez une créancière). Parmi les personnages secondaires, Madame
de La Ressource, chez Regnard, n’a
pas son équivalent chez Dufresny, et
le Marquis, que l’on
retrouve chez chaque auteur, n’a
comme
caractéristique
commune
que le caractère usurpé de son titre de noblesse. Il n’en
reste pas moins que les similitudes entre les deux pièces sont renforcées
par plusieurs détails et situations identiques : le jeu de scène du manteau
lors de la première apparition du Chevalier ; la lecture des pensées sur le
« mépris des richesses » que Frontin attribue à Diogène chez Dufresny
(II, 3) et Hector à Sénèque chez Regnard (IV, 10) ; le mémoire des dettes
libertines du joueur que Frontin lit à la Comtesse chez Dufresny (II, 5)
et qu’Hector
lit à Géronte chez Regnard (III, 3) ; le chapeau dans lequel
le joueur compte
son argent après avoir gagné au jeu lorsque surviennent
ses créanciers… Sans compter
plusieurs répliques, qui se retrouvent mot
pour mot chez les deux dramaturges : quelques lignes du mémoire libertin
concernant
les quidam qui ont « coiffé, chaussé, ganté » le joueur (II, 5
chez Dufresny ; III, 3 chez Regnard) ; ou encore les augures de Frontin
prédisant à son maître qu’ils
mourront un jour tous deux « sur un fumier »
(II, 3 chez Dufresny ; IV, 10 chez Regnard).
Au-delà de ces parallèles incontestables, la lecture des deux pièces
révèle bien d’autres
emprunts, tout d’abord,
au patrimoine du répertoire
comique
: on trouve ainsi chez Dufresny des échos à Molière, que ce soit
lors du jeu de scène du manteau qui évoque celui de la robe de chambre
de Monsieur Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme (I, 2), ou lors de la
scène des créanciers congédiés
brutalement par le joueur qui rappelle
l’apparition
de Monsieur Dimanche dans Le Festin de Pierre (IV, 3).
Emprunts, également, à des oeuvres dramatiques beaucoup plus récentes,
puisque Dufresny puise volontiers dans ses propres écrits antérieurs, à
commencer
par son Négligent de 1692, dont il recycle plusieurs passages
pour le Chevalier joueur, qu’il
s’agisse
des joutes verbales entre la jeune
Angélique et la Comtesse acariâtre15 ou de la scène des créanciers16. À
cet égard, il faut noter que le même Négligent constitue
aussi une source
15 I, 2 et IV, 2 du Chevalier joueur font écho à I, 6 du Négligent.
16 Voir la scène du Négligent entre le Marquis et son tailleur (I, 15).
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LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 367
du Joueur de Regnard qui s’en
inspire notamment pour façonner son
personnage du Marquis (qui parfois s’exprime
dans les mêmes mots), ou
pour les scènes opposant la Comtesse à Angélique et Valère au tailleur
Galonier son créancier17. Cette démarche consistant
à se plagier soimême
est un procédé d’écriture
auquel Dufresny a eu fréquemment
recours18. Des pans entiers de son Chevalier joueur réapparurent dans des
oeuvres ultérieures, comme
si l’auteur
avait voulu donner une seconde
vie à des scènes particulièrement savoureuses, dont le public avait été
frustré en raison de la disparition prématurée de la pièce. Ainsi, dans
La Joueuse (1709), qui emprunte aussi beaucoup au Double Veuvage, il
reprend au Chevalier joueur le personnage du Marquis enrhumé ainsi
que le thème central du vice du jeu, attribué cette fois à un personnage
féminin, madame Orgon, qui prononce, presque à l’identique,
certaines
répliques du Chevalier19. Dans le prologue du Double Veuvage (en 1702),
il va jusqu’à
reprendre mot pour mot une série de répliques tirées du
dialogue liminaire entre Valère et l’Étourdi
concernant
la définition
d’une
bonne pièce et l’impératif
de « nouveauté » pour satisfaire le
public – une notion que la pratique même de Dufresny, n’hésitant
pas
à se « piller20 » lui-même, teinte a posteriori d’ironie.
De cette querelle, et de la propension de Dufresny à recycler ses propres
écrits, on peut conclure
qu’il
est anachronique de parler de « propriété
littéraire » ou de plagiat ; le conflit
– à défaut de procès – entre les deux
dramaturges ne fut arbitré que par le public qui applaudit Le Joueur de
Regnard et bouda celui de Dufresny. Gacon insinua que, si les deux auteurs
s’étaient
volés mutuellement, Regnard eut l’avantage
d’être
« le bon larron ».
La genèse du Chevalier joueur est ainsi révélatrice d’un
processus d’écriture
fondé sur l’emprunt,
la circulation et le recyclage de morceaux choisis dans
le but de séduire le public, au détriment de toute velléité d’au(
c)tori(ali)té.
17 Dans Le Négligent (III, 7), le Marquis déclare qu’
« avec deux mots on rabat leur caquet » ;
chez Regnard, il dit à Valère qu’il
a « de quoi rabattre ici [son] caquet ». La formule que
l’on
trouve chez Dufresny (« et qu’il
lui serre le bouton ») se retrouve chez Regnard (« j’ai
serré le bouton »). Concernant Angélique et la Comtesse, l’Acte
II, scène 3 du Joueur de
Regnard emprunte à l’acte
I scène 6 du Négligent de Dufresny. D’une
manière générale, les
scènes à rapprocher concernent
respectivement Le Joueur (II, 2 et IV, 6-8) et Le Négligent (I,
6 et II, 6-8). Sur cette comparaison,
voir également Lancaster, History, op. cit., t. IV, p. 739.
18 Voir supra l’introduction
générale, p. 51.
19 Les frères Parfaict (t. XV, p. 16 à 22) en font un relevé détaillé dans la notice qu’ils
consacrent
à cette pièce.
20 « Il faut piller ! » préconisait-il dans ses Amusements (p. 30).
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368 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
UNE COMÉDIE
DU JEU
Un thème dans l’air
du temps
Un élément induit pourtant à penser que Dufresny a pu inspirer
l’idée
originale de la comédie
: c’est
le thème de la passion du jeu, qui
reflète une réalité de la vie sociale des élites à la fin du xviie siècle, et se
retrouve dans toutes sortes de productions littéraires et artistiques de
l’époque21.
Il n’est
donc pas surprenant que le théâtre s’en
soit emparé,
avec une intensité croissante lors de la Fin de Règne : La Bassette de
Hauteroche et La Bassette [de Champmeslé et La Chapelle ?] (1680),
Les Joueurs de Champmeslé [?] (1683) ou La Désolation des joueuses de
Dancourt (1687) – en plus des oeuvres où le jeu est présent sans être le
thème principal – avaient déjà montré la voie où Dufresny et Regnard
s’engagèrent
à leur tour. Le premier, qui avait déjà abordé ce thème
dans Le Négligent, avait toutefois avec la chose une affinité particulière
et toute personnelle, traînant derrière lui une réputation de joueur
invétéré – d’où
l’anecdote
où il se vit forcé d’épouser
sa blanchisseuse
plutôt que de lui payer son ardoise, s’étant
retrouvé sans le sou après
avoir tout perdu dans les tripots22.
Deux ans après Le Chevalier Joueur, en 1699, Dufresny ne manqua
pas d’aborder
la question dans ses Amusements sérieux et comiques,
où le
dixième de ces amusements est consacré
au jeu. Il imagine de décrire
une partie de cartes des plus ordinaires, mais vue à travers le regard
d’un Siamois qui ignore de quoi il s’agit :
Les Français disent qu’ils
n’adorent
qu’un
seul Dieu, je n’en
crois rien : car
outre les divinités vivantes auxquelles on les voit offrir des voeux, ils en ont
21 Sur le jeu en tant que phénomène social, voir Olivier Grussi, La Vie quotidienne des
joueurs sous l’Ancien
Régime à Paris et à la Cour, Paris, Hachette, 1985. Sur ses représentations
dramatiques, voir Ralph Albanese Jr, « La Problématique du jeu chez Regnard
et Dancourt », PFSCL nº 8(2) (1976-1977), p. 295-311 ; Tamara Alvarez-Detrell, « The
Gaming Table as Social Equalizer », Cahiers du Dix-Septième, nº III, 1 (1989), p. 23-32 ;
Guy Spielmann, « Mise(s) en jeu : loteries, brelans et spéculations, chevilles dramatiques
dans la comédie
(xviie-xviiie) », [in] Art et argent en France au temps des Premiers Modernes
(xviie-xviiie siècles), éd. Martial Poirson, Oxford, Voltaire Foundation, 2004, p. 195-202.
22 Sur les fondements de cette anecdote non confirmée,
voir Moureau, Dufresny, op. cit.,
p. 34-37.
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LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 369
encore plusieurs autres inanimées, auxquelles ils sacrifient, comme
je l’ai
remarqué dans une de leurs assemblées où je suis entré par hasard.
On y voit un grand autel en rond orné d’un
tapis vert, éclairé dans le
milieu, et entouré de plusieurs personnes assises comme
nous le sommes
dans nos sacrifices domestiques.
Dans le moment que j’y
entrai, l’un
d’eux
qui apparemment était le sacrificateur
étendit sur l’autel
les feuillets détachés d’un
petit livre qu’il
tenait à la
main, sur ces feuillets étaient représentées quelques figures ; ces figures étaient
fort mal peintes : cependant ce devait être les images de quelques divinités ;
car à mesure qu’on
les distribuait à la ronde, chacun des assistants y mettait
une offrande chacun selon sa dévotion. J’observai
que ces offrandes étaient
bien plus considérables
que celles qu’ils
font dans leurs temples particuliers.
Après la cérémonie dont je vous ai parlé, le sacrificateur porte sa main en
tremblant sur le reste de ce Livre, et demeure quelque temps saisi de crainte
et sans action ; tous les autres attentifs à ce qu’il
va faire, sont en suspens et
immobiles contre
lui. Ensuite, à chaque feuillet qu’il
retourne, ces assistants
immobiles sont tour à tour agités différemment, selon l’esprit
qui s’empare
d’eux
; l’un
loue le Ciel en joignant les mains, l’autre
regarde fixement son
image en grinçant les dents, l’autre
mord ses doigts et frappe des pieds
contre
terre ; tous enfin font des postures et des contorsions
si extraordinaires
qu’ils
ne semblent plus être des hommes. Mais à peine le sacrificateur a-t-il
retourné certain feuillet, qu’il
entre lui-même en fureur, déchire le Livre et le
dévore de rage, renverse l’autel,
et maudit le sacrifice : on n’entend
plus que
plaintes, que gémissements, cris et imprécations : à les voir si transportés et
si furieux, je jugerai que le Dieu qu’ils
adorent est un Dieu jaloux, qui pour
les punir de ce qu’ils
sacrifient à d’autres,
leur envoie à chacun un mauvais
démon pour les posséder23.
Cette dévotion entraînant des transports violents nous apparaît
aujourd’hui
présenter tous les symptômes de l’accoutumance
pathologique
au jeu, désormais reconnue comme
une forme d’addiction,
dont souffre
le Chevalier, incapable de résister à l’appel
d’une
partie de lansquenet.
Le Marquis, mandaté pour entraîner le Chevalier à jouer, personnifie
la force de cette addiction : sa description d’une
partie de jeu comme
un spectacle aussi mystérieux que « magnifique », faisant miroiter
« douze mille louis d’or
sur un tapis » (III, 9), exerce sur le Chevalier
un pouvoir d’attraction
quasi hypnotique qui l’entraîne
inexorablement
vers la (re)chute. Le même Marquis, décati et insomniaque24, en proie à
d’inépuisables
quintes de toux, est une incarnation des effets dévastateurs
23 « Fragment d’une lettre siamoise », [in] Amusements, p. 190-195.
24 Il déclare à la fin de la pièce n’avoir
pas dormi depuis huit jours (V, 7).
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370 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
de cette addiction sur la santé des joueurs. Le Chevalier, d’ailleurs,
ne
se prédit pas une longue espérance de vie : déjà tout « usé » par le jeu,
il pressent qu’il
ne tardera pas, s’il
épouse Angélique, à faire d’elle
une
« jeune veuve » (IV, 8).
Le personnage type du Chevalier est fréquent dans le répertoire
comique
de la période : c’est
habituellement un jeune homme de
qualité (ou du moins se disant tel) qui se distingue par le pouvoir de
séduction qu’il
sait exercer sur les femmes – un pouvoir dont souvent
il abuse avant d’être
finalement confondu,
à l’instar
du Chevalier à
la mode de Dancourt et Sainctyon (1687). On retrouve chez Dufresny
un schéma similaire, où le Chevalier, grand séducteur et créateur
d’illusions,
est finalement démasqué et publiquement confondu.
Mais
ici, ce n’est
pas tant la soif de séduire que la passion du jeu et de l’or
qu’on
peut y gagner, qui ont finalement raison des qualités d’acteur
du Chevalier. En faisant le portrait d’un
jeune homme pour qui les
relations humaines et sociales – y compris
l’amour
et le mariage – se
trouvent entièrement subordonnées au besoin irrépressible et destructeur
d’assouvir
sa passion du jeu, Dufresny propose une étude de cas
quasiment clinique, ainsi qu’il
le fera pour la paranoïa dans Le Jaloux
honteux. Une telle préoccupation, de caractère autobiographique, et la
précision du vocabulaire technique, notamment dans les répliques du
Chevalier (IV, 5 par exemple), trahissent une habitude consommée
de
la bassette, du lansquenet et du pharaon, que l’on
prête plus volontiers
à Dufresny qu’à
Regnard.
LE JEU DES NOCES ET DU LANSQUENET
Une dynamique cyclique détermine l’intrigue
solidement charpentée
du Chevalier joueur, où le personnage éponyme se ruine et s’enrichit
tour à tour sur fond d’un
chassé-croisé des objets de quête et de désir.
Plus encore que le jeu pour lui-même, c’est
la simple évocation, la vue
et la possession de l’argent
sous toutes ses formes (bourse, pièces d’or
ou pierreries) qui font tourner la tête au joueur et constituent
les pivots
de l’action.
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LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 371
Dès le premier acte, les données de l’intrigue
sont ainsi exposées :
Dorante aime Angélique et, en homme sage et désintéressé, cherche
moins à l’épouser
qu’il
ne souhaite avant tout qu’elle
soit heureuse ;
Angélique aime le Chevalier « à la rage » (I, 3) et veut l’épouser
mais
exige pour cela qu’il
cesse de jouer ; or le Chevalier, ce « galant scélérat »,
aime avant tout le jeu et ne prête attention à Angélique que lorsqu’il
est
ruiné, n’envisageant
le mariage que comme
un expédient pour rétablir
ses finances, indifféremment presque de celle qu’il
épouserait puisque la
vieille et riche Comtesse pourrait le consoler
de la jeune Angélique, son
premier choix. Au centre du dispositif, Angélique et le Chevalier sont
aliénés chacun par une passion symétrique et inverse : passion amoureuse
pour l’une,
qui est aussi sourde aux mises en garde de Nérine qu’elle
est aveugle aux dérèglements de son amant ; passion du jeu pour l’autre,
qui ne peut résister à l’appel
d’une
partie de cartes pas plus qu’au
besoin
impérieux de diminuer sa perte quand il est ruiné ou d’augmenter
son
gain quand il est dans l’opulence.
Le parallélisme de situation de ces
deux personnages est souligné par Frontin lorsqu’il
lance à Angélique,
goguenard, « au jeu comme
en amour, l’objet
triomphe des résolutions »
(V, 3), pensant qu’elle
cédera une nouvelle fois aux charmes du Chevalier
qui vient lui-même de succomber à l’appel
du lansquenet.
Cette situation initiale conduirait
les personnages à l’impasse
sans les
intérêts que partagent Dorante, Nérine et la Comtesse pour détourner
Angélique du Chevalier : Dorante, en raison de son amour pour Angélique
(pudiquement caché sous le masque de l’amitié)
; Nérine par intérêt pour
sa maîtresse (un altruisme renforcé sans doute par quelque intérêt particulier
puisqu’elle
reçoit des présents de la Comtesse « lorsqu’[
elle] réussi[t]
à brouiller Angélique avec le Chevalier ») ; la Comtesse enfin pour des
motivations plus retorses puisque cette fausse prude, que Frontin désigne
ironiquement comme
une « héroïne de vertu » (I, 1), veut faire passer son
amour pour le Chevalier pour une simple « affection maternelle », puisque
c’est
uniquement pour le guérir du jeu qu’elle
chercherait à l’épouser.
Il faut l’impulsion
et la détermination de Nérine, véritable meneuse de
jeu, pour amorcer l’intrigue.
Elle commence
par convaincre
Dorante, ce
« poltron en amour », de déclarer sa flamme à Angélique pour l’éloigner
du scélérat, et parvient à engager dans l’action
le jeune amoureux qui
semblait d’abord
se distinguer par sa passivité et sa résignation. Elle
poursuit en persuadant la Comtesse qu’elle
doit épouser le Chevalier, au
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372 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
moyen d’arguments
qui se réclament d’une
« sévère morale » mais qui
sont en fait destinés à « amollir [la] conscience
» de la vieille coquette : afin
d’épouser
le Chevalier (c’est-
à-dire de le guérir de son addiction), elle doit
paradoxalement commencer
par l’inciter
à jouer en vue de le confondre
définitivement aux yeux d’Angélique
qui, elle, n’aurait
pas assez de force
de caractère pour le détourner du jeu si elle l’épousait.
Dès lors, un double
piège se referme sur le Chevalier. D’une
part, la Comtesse lui prête de
l’argent
et Nérine soudoie un faux Marquis qui doit l’entraîner
à jouer avec
lui. D’autre
part, Dorante convainc
Angélique de poser une condition
à
son union avec le Chevalier, laquelle n’est
révélée qu’au
dénouement : qu’il
accepte une séparation de biens. À cette double mise à l’épreuve
– de sa
conduite
et de son coeur – le Chevalier échoue sur toute la ligne : il joue
l’argent
de la Comtesse, commence
par gagner de quoi s’établir
pour toute
une vie mais reperd aussitôt sa fortune, jusqu’au
portrait d’Angélique
orné
de diamants ; puis il refuse la condition
d’Angélique,
se disant « blessé »
par le « manque de confiance
» dont elle fait preuve, et comptant
bien
que la Comtesse lui offrira un meilleur parti. Et tandis qu’Angélique
finit
par se donner à Dorante (« sans vous, j’eusse
été malheureuse, il est juste
que je vous rende heureux » – V, 10), la Comtesse se refuse au Chevalier
(« vous vous êtes rendu indigne de mon estime, cherchez une autre dupe
que moi » – V, 11). Le joueur, ruiné, reste alors seul aux côtés de son valet
qui lui promet qu’il
l’accompagnera
au bord de la rivière, mais précise,
goguenard, qu’il
n’a
pas mérité comme
lui « de [s’y]
noyer » (V, 12).
UN COMIQUE
CLAIR-OBSCUR
Il a pu être souligné que le dénouement du Joueur de Regnard,
où Valère se console
de son sort et espère un nouveau retournement
de fortune, lançant, en guise d’ultime
réplique, que bientôt « le jeu
[l’]
acquittera des pertes de l’amour
», était plus riant que celui de
Dufresny, assez sombre et qu’on
peut juger plus moralisateur25. Une
telle conclusion
revient pourtant à négliger le caractère héroï-comique
plus que pathétique des velléités suicidaires du Chevalier au baisser de
25 Lancaster, History, op. cit., t. IV, p. 761.
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LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 373
rideau. Et si le tendre et honnête Dorante semble annoncer la veine de
sensibilité moralisatrice qui gagnera le répertoire comique
des premières
décennies du xviiie siècle, cette comédie
de moeurs est d’abord
empreinte
d’un
certain cynisme que Dufresny exploitera encore à l’avenir,
dans
son Double veuvage notamment. Au dénouement, dans la semi-obscurité
d’une
scène de nuit éclairée au flambeau, les noces finales d’Angélique
et Dorante ne permettent pas, en effet, une issue heureuse susceptible
de restaurer un ordre stable, optimiste et rassurant : ce n’est
pas un
mariage fondé sur la réciprocité de sentiments partagés qui met fin à la
pièce, mais une union concédée
par Angélique pour remercier Dorante
de lui avoir évité d’être
malheureuse, elle qui avait pourtant annoncé dès
l’acte
I que, si elle l’estimait,
elle n’aurait
pas, pour sa part, le pouvoir
de « le rendre heureux ».
Ce dénouement crépusculaire est à l’image
des valeurs véhiculées dans
la pièce – ou plus exactement de la relativité de ces valeurs. Relativité
des valeurs financières tout d’abord,
puisque l’argent
se perd aussi vite
qu’il
se gagne, que la fortune n’a
rien de tangible et que le Chevalier est
toujours potentiellement riche même après avoir dissipé tout son bien
car, comme
le souligne Frontin, « les biens en fonds ont des bornes, et
le casuel [c’est-
à-dire les gains potentiels] d’un
joueur n’en
a point » (I,
1). Relativité des valeurs sociales puisque l’argent
achète tout, même les
titres de noblesse, et que le « Marquis par habitude », qui ruine finalement
le Chevalier, est « fort estimé, quoiqu’il
soit sans nom » surtout quand
« les Ducs le voient l’argent
à la main » (III, 2). Relativité, enfin, des
valeurs morales, dans cette intrigue où les serments se dissipent aussi
vite que les fortunes se font et se défont, où les préoccupations morales
et sentimentales du Chevalier sont indexées sur son degré de richesse,
où Nérine s’arrange
avec les apparences de l’honnêteté
lorsqu’on
lui fait
des présents, et où la Comtesse s’empresse
d’amollir
sa sévère vertu dès
lors que Nérine flatte son penchant pour le Chevalier. Dans le monde
déréglé du Chevalier, l’argent
semble avoir plus de valeur que la vie
(puisqu’
« un brave joueur perd volontiers la vie, / quand il a perdu son
argent » – II, 3). De même, le « moment de bonheur » (II, 3), cet instant
fugace et illusoire où la chance au jeu lui serait favorable, mérite qu’on
lui
sacrifie tout : il a plus de valeur que le « bonheur » tangible et durable,
celui de toute une vie, qu’Angélique
propose de lui offrir (III, 7) et que
même son rival s’engage
à lui céder s’il
s’en
montre méritoire (III, 5).
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374 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
L’absence
de père, évoquée de manière apparemment dérisoire dans le
prologue de la pièce, n’est
sans doute pas pour rien dans cette instabilité
des valeurs. Déjà Le Négligent péchait par absence de père : un oncle
extravagant et une tante jalouse étaient les seuls garants – notablement
défaillants – de la destinée matrimoniale de la jeune amoureuse. Ici
non plus, il n’y
a ni père, ni mère : seulement une tutrice, la Comtesse,
elle aussi parfaitement inapte à incarner une figure d’autorité.
Feignant
d’ignorer
son vieil âge, elle se positionne en rivale d’Angélique
et place
son intérêt personnel, soumis à des passions déréglées, devant celui de sa
pupille. L’obstacle
qu’elle
représente est d’autant
moins tangible, et plus
risible, qu’Angélique
est majeure : elle peut donc disposer librement de
son coeur et n’a
nul besoin du consentement
de sa tutrice. Le personnel
dramatique du Chevalier joueur manque ainsi d’une
génération d’aînés
que les jeunes gens auraient à confronter,
comme
c’est
usuellement le
cas dans le répertoire comique.
N’ayant
pas d’autorité
à contester
pour
obtenir la main de celui qu’elle
aime, c’est
contre
elle-même que la jeune
première entre en lutte, dans un combat
entre amour et raison, qui la
conduira
finalement à renoncer au premier pour l’autre,
c’est-
à-dire à
préférer Dorante, qui incarne la sagesse et la sincérité, au Chevalier, bien
plus séduisant sans doute mais aussi beaucoup plus déréglé. Il faut bien
dire pourtant qu’il
s’agit
pour l’amoureuse
d’un
choix de renoncement.
Dufresny nous invite pourtant à rire de ce tableau assez sombre des
moeurs du temps, à l’instar
de Frontin lorsqu’il
lance à Nérine, dans la
scène d’exposition
: « ma foi, nous sommes faits pour rire tout bas des
folies de nos maîtres ; nos maîtres sont faits pour nous payer et pour
nous donner la comédie
». Avant d’ajouter
: « Le personnage qui me
réjouit le plus céans, c’est
la vieille Comtesse, elle croit cacher sa fragilité
à l’abri
de l’air
sévère dont sa physionomie est ombragée ». Cette dernière
phrase est révélatrice de ce qui fait la profonde singularité du comique
de la pièce. Dans Le Chevalier joueur, le rire n’est
pas franc, mais il n’est
pas non plus purement cynique : il est empreint d’une
tendre et amère
attention pour la fragilité des êtres.
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LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 375
DISTRIBUTION DE LA PIÈCE À LA CRÉATION
Si nous connaissons
par les frères Parfaict la distribution précise du
Joueur de Regnard26, nous ne pouvons que faire des suppositions quant
à celle de la version de Dufresny. Les registres de la Comédie-Française
indiquent le nom des comédiens
qui se rendent à Versailles pour la représentation
du 26 février 1697 ainsi que de ceux présents pour la création
parisienne du 27, mais sans plus de détails27. Quatre comédiens28
et cinq
comédiennes29
voyagent à Versailles, ce qui correspond au nombre des
personnages de la pièce (à supposer que le prologue n’y
ait pas été joué,
ce qui paraît probable puisque la pièce liminaire, qui met en scène deux
figures de spectateurs citadins, ne semble pas destinée à un public de
Cour). Lors de l’unique
représentation parisienne, les acteurs mentionnés
sur le registre sont plus nombreux que ne le sont les rôles de la pièce30,
ce qui brouille les pistes. Toujours est-il que, chez les hommes, tous les
acteurs apparemment distribués dans la pièce de Dufresny, à l’exception
de De Villiers, l’étaient
déjà dans la pièce de Regnard – mais probablement
pas dans les mêmes rôles. Guérin d’Éstriché
jouait Géronte chez
Regnard ; en l’absence
de père dans la pièce de Dufresny, l’acteur
âgé
d’une
soixantaine d’années
ne pouvait probablement prendre que le rôle
du vieux Marquis enrhumé (les trois autres acteurs étant trentenaires).
Paul Poisson, connu
pour son zézaiement comique,
ne pouvait guère
assumer un rôle d’amoureux
: lui qui interprétait le Marquis fanfaron
chez Regnard jouait plus vraisemblablement le rôle de Frontin chez
Dufresny. De Villiers et La Thorillière se distinguaient tous deux dans
les emplois comiques
: le premier avait notamment créé le rôle-titre du
Chevalier à la mode chez Dancourt tandis que le second, habitué aux
rôles de petits-maîtres, avait incarné le valet Hector dans la pièce de
Regnard. L’un
comme
l’autre
pouvait interpréter le Chevalier ou son rival
26 Parfaict, t. XIV, p. 41-42.
27 Registres 36 et 37 de la Comédie-Française, non paginés, aux dates du 26 et du 27 février.
28 Il s’agit
de Guérin, De Villiers, La Thorillière et Poisson.
29 Mesdemoiselles Beauval, Raisin, Durieu, Godefroy et Champvallon.
30 Outre les Comédiens Français qui ont fait le voyage à Versailles, on compte
encore, trois
acteurs chez les hommes (Dancourt et Lavoy, le nom du troisième est illisible), et une
chez les femmes (Beaubourg).
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376 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Dorante. La répartition des rôles féminins diffère davantage entre les deux
pièces : seules mademoiselle Beauval et mademoiselle de Champvallon
figurent dans les deux distributions. Il est difficile d’imaginer
que la
Beauval, réputée dans les rôles de soubrette, ait interprété un autre
rôle que celui de Nérine, qu’elle
jouait déjà dans Le Joueur de Regnard.
Mademoiselle Raisin, âgée d’une
trentaine d’années
et réputée pour les
rôles d’amoureuse,
interprétait probablement Angélique. La plus âgée
des comédiennes,
mademoiselle Durieu, habituée aux rôles de duègnes,
interprétait sans doute la Comtesse, tandis que mademoiselle Godefroy,
peu renommée, et mademoiselle de Champvallon, qui venait tout juste
d’être
reçue sociétaire (et qui succéderait à mademoiselle Durieu dans ses
rôles de vieille femme), jouaient probablement les deux petits rôles des
créancières du joueur (comme
chez Regnard où la même Champvallon
interprétait Madame de la Ressource). Il est évident que ces choix de
distribution, qu’ils
soient discordants ou concordants
avec ceux de
Regnard, constituaient
un enjeu forcément présent à l’esprit
des auteurs
comme
des spectateurs dont ils conditionnaient
la réception.
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE
La pièce est publiée dès l’année
de sa création :
LE CHEVALIER JOUEUR, || COMEDIE || en Prose. || Par Monsieur
D*. F**. || [fleuron] || A PARIS, || Chez Christophe Ballard, seul ||
Imprimeur du Roy pour la Musique, || ruë S. Jean de Beauvais, || au
Mont-Parnasse. || M.DC.XCVII. || Avec Privilège de sa Majesté.
Cette unique édition séparée ne reproduit pas le privilège du roi
dans les exemplaires conservés
à la Bibliothèque nationale de France
que nous avons pu consulter.
La pièce, qui ne fait ensuite plus l’objet
d’aucune
édition séparée, est reprise dans les OEuvres chez Briasson en
1731 (t. I, p. 131-233) et en 1747 (t. I, p. 119-210), puis chez Barrois aîné
en 1779 (t. I, p. 151-235). Entre les différentes versions, les variantes sont
minimes : elles relèvent principalement de la ponctuation, de détails
dans la formulation et de coquilles (corrigées ou ajoutées). L’édition
de
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
LE CHEVALIER JOUEUR – INTRODUCTION 377
1731 supprime quelques didascalies de l’édition
princeps et en raccourcit
d’autres.
À plusieurs reprises (III, 1, III, 2 et V, 7), une scène se termine
sur le bref monologue d’un
personnage resté seul en scène : les éditions
de 1697 et de 1747 en font l’objet
d’une
scène séparée, tandis que celle
de 1731 se contente
d’ajouter
la didascalie « seul(e) » après le nom du
personnage, ce qui interfère sur la numérotation des scènes sans pour
autant apporter de modification signifiante.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Le Chevalier
joueur. Comédie en cinq actes », Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY
(Charles de), p. 379-452
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0379
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
© 2021. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
LE [n.p.]
CHEVALIER
JOUEUR
Comédie en cinq actes
Représentée pour la première fois le 27 février 1697.
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380 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTEURS DU PROLOGUE [n.p.]
un jeune étourdi
valère
La scène est sur le théâtre.
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LE CHEVALIER JOUEUR – PROLOGUE 381
PROLOGUE [133]
Un jeune étourdi vient fendre la presse
sur le théâtre en cherchant Valère.
l’étourdi
Ha ! te voilà : je te trouve admirable ; tu m’as
donné rendez-vous ici
pour voir une pièce nouvelle, et on me vient de dire que c’est
Le Joueur ;
belle nouveauté ! il y a plus d’un
mois que je l’ai
vue.
valère
Ce que tu as vu n’est
pas assurément…
l’étourdi
Je l’ai
vu, je l’ai
vu, allons nous-en, je ne saurais voir une pièce
deux fois.
valère
Si tu voulais m’écouter,
je te dirais que ce joueur-ci…
l’étourdi
Le Joueur est une pièce où il y a un [134] joueur qui joue, qui perd,
qui gagne.
valère
D’accord
; mais…
l’étourdi
Je l’ai
vu, te dis-je, il y a une Angélique, une suivante, un valet…
valère
Il y a une Angélique, une suivante, un valet, et un joueur aussi dans
le Joueur1 qu’on
va représenter ; cependant il est différent de celui que
tu as vu.
1 D’après
les registres de la Comédie-Française, la pièce de Dufresny à sa création était
simplement intitulée, comme
celle de Regnard, Le Joueur.
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382 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
l’étourdi
Deux comédies
ne peuvent pas être différentes, quand ce sont les
mêmes personnages ; dis-moi, dans celle-ci ne parle-t-on pas d’un
portrait ?
valère
Oui.
l’étourdi
C’est
donc la même chose ?
valère
Belle conséquence
! Je te dis que j’ai
entendu lire cette pièce-ci2, et
je la trouve très différente de l’autre.
l’étourdi
Voyons donc cette différence. Premièrement je me souviens que
l’autre
finit par un mariage.
valère [135]
On sait bien qu’il
faut…
l’étourdi
Hé bien, c’est
donc la même chose.
valère
Malheureusement pour toi celle-ci commence,
aussi bien que
l’autre,
par le valet et la suivante3 ; sitôt que tu les verras paraître,
tu sortiras sans les écouter, en criant tout haut : c’est
la même
chose, c’est
la même chose ; et il faut l’écouter
pour voir si c’est
la
même chose.
2 La préface à la première édition du Joueur de Regnard (1697) évoque un « plagiaire » qui
« lisait tous les jours [sa pièce] dans les cafés de Paris ».
3 La confrontation
entre le valet et la servante qui ouvre la pièce de Dufresny s’apparente
à la deuxième scène de la pièce de Regnard (qui s’ouvre
sur un monologue du valet
Hector).
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LE CHEVALIER JOUEUR – PROLOGUE 383
l’étourdi
Ma foi, je n’attendrai
pas qu’on
ait commencé
pour sortir, à moins
que tu ne me prouves ces prétendues différences.
valère
Il y en a beaucoup, l’autre
était en vers, celle-ci est en prose.
l’étourdi
Des vers ou de la prose, est-ce que je prends garde à cela ?
valère
De la manière dont tu entends ordinairement la comédie,
en prose
ou vers, c’est
tout un pour toi : tu causes tant que la pièce dure, tu ris
seulement quand tu [136] entends rire le parterre, sans te soucier si ces
plaisanteries sont du sujet ou non.
l’étourdi
Que me fait le sujet à moi ? Je ne veux écouter que les endroits qui
me font rire.
valère
Pour ces endroits fins et délicats, qui font plaisir sans faire rire, tu
n’y
fais nulle attention.
l’étourdi
Et pourquoi de l’attention
? Je soutiens moi qu’une
pièce ne vaut
rien, quand il faut de l’attention
pour la trouver bonne ; je veux
pouvoir causer, me divertir à droite et à gauche, sortir au milieu
d’une
scène, revenir à la fin d’une
autre, et toutes les fois que je
rentre, je prétends trouver quelque pointe d’esprit
qui me réjouisse
pour mon argent.
valère
Voilà le goût de nos jeunes étourdis ; mais les gens de bon sens
entrent dans le sujet, on veut des caractères soutenus, une intrigue nette
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384 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
et suivie, des situations intéressantes et bien ménagées, des expressions
vives et naturelles, et de la gaieté sans immodestie4.
l’étourdi
Oh je veux un peu de gros sel ; là, de ces [137] équivoques claires
qui réveillent la joie. Y a-t-il de cela dans ce Joueur-ci5 ?
valère
Je ne veux juger ni de celui-ci ni de l’autre.
Je prétendais seulement
te prouver que toutes ces parties sont traitées différemment dans les
deux pièces, et qu’à
le bien prendre, elles n’ont
rien de semblable que le
fond du sujet, et deux ou trois idées de scènes qui se sont trouvées dans
des mémoires que l’un
des deux auteurs a dérobés à l’autre.
l’étourdi
Ma foi toutes ces distinctions me brouillent la cervelle ; je veux du
nouveau tout pur. Adieu… À propos, y a-t-il un Marquis dans celle-ci ?
valère
Oui, mais tu n’as
qu’à
t’imaginer
que c’est
un Vicomte, et tu le
trouveras nouveau.
l’étourdi
Et le père, le père ?
valère
Il n’y
a point de père.
l’étourdi
Cela est nouveau cela ; que ne me [138] disais-tu donc qu’il
n’y
a
point de père ?a
valère
Je me suis attaché à des différences plus essentielles.
4 Immodestie, « Action contre
la bienséance, effrontée, déréglée. » (Furetière.)
5 Dufresny recycle ces dernières répliques dans le prologue du Double veuvage.
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LE CHEVALIER JOUEUR – PROLOGUE 385
l’étourdi
Et moi je ne resterai que pour cette nouveauté ; tu m’assures
qu’il
n’y
a point de père au moins ? Point de père, cela sera plaisant6.
valère
Je suis ravi que tu restes pour le père qui n’y
est point ; plaçonsnous
donc.
Fin du prologue
6 Le père de comédie
tnait traditionnellement le rôle d’obstacle
au mariage des jeunes.
Dufresny, qui s’est
souvent affranchi de cette pratique, veut ici souligner son originalité.
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ACTEURS
dorante, ami et rival du Chevalier joueur.
le chevalier joueur, amant d’Angélique.
angélique, amante du Chevalier joueur.
la comtesse, tutrice d’Angélique.
nérine, suivante d’Angélique.
frontin, valet du Chevalier.
le marquis, autre joueur.
deux créancières du Chevalier.
La scène est à Paris dans un salon commun
aux appartements de la Comtesse, d’Angélique
et du Chevalier.
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LE CHEVALIER [141]
JOUEUR,
Comédie
ACTE I
Scène i
FRONTIN , NÉRINE
nérine
Bonjour, Frontin, te voilà déjà levé ?
frontin
Bonsoir, Nérine, je vais me coucher.
nérine
C’est-
à-dire que ton maître a couché7 au lansquenet8 ?
frontin
Je ne te dis pas cela.
7 Jeu sur la polysémie du verbe « coucher » qui signifie « passer la nuit » mais aussi jouer
de l’argent,
parier : « Coucher, signifie aussi, mettre au jeu, parce qu’en
effet on couche, on
étend de l’argent
sur une table, sur une carte »). Au lansquenet, chacun reçoit une carte
« sur laquelle on couche ce qu’on
veut. » (Furetière.)
8 Le lansquenet désigne à la fois un jeu de cartes et le lieu où l’on
s’y
adonne. En voici les
principes généraux : « Jeu de cartes par combinaisons,
né en Allemagne au début du
xvie siècle. Il se déroule avec 52 cartes entre un banquier et un nombre indéterminé de
pontes. Le banquier annonce le montant d’un
enjeu que tiennent un ou plusieurs joueurs.
Le banquier retourne ensuite deux cartes, la première pour lui, la seconde pour les pontes.
Ensuite, il retourne les cartes du paquet les unes après les autres. La première carte qui
correspond à l’une
des cartes posées à plat désigne le vainqueur de la partie. Variantes :
Condemnade, Pharaon. » (Elisabeth Belmas, Jouer autrefois. Essai sur le jeu dans la France
moderne (xvie-xviiie siècle), Seyssel, Champ Vallon, 2006, p. 404.) Voir également Thierry
Depaulis, « Le Lansquenet, “jeu de cartes fort commun
dans les Académies de jeu, &
parmy les Laquais” », Ludica, no 2 (1996), p. 221-236.
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388 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
nérine [142]
Le Chevalier est un jeune homme bien morigéné9 ! Avoue qu’il
est
incommode de loger en même maison avec des femmes qui ont intérêt
d’examiner
notre conduite
! Ma maîtresse lui avait défendu de jouer.
frontin
Il ne joue plus aussi, il ne fait plus que parier.
nérine
Il se brouillera avec Angélique.
frontin
Que m’importe
; en tout cas, s’il
manque la jeune, la vieille ne le
manquera pas ; elle fera bien, car mon maître fera quelque jour un riche
parti.
nérine
Un riche parti ! Au diantre le sol qui lui reste de son patrimoine.
frontin
On se soucie bien de patrimoine, quand on a des talents pour les
grandes fortunes. De l’air
déterminé dont il joue, il est homme à gagner
cent mille écus en trois coups de dés ; cela s’appelle
un grand parti ! À
la vérité ton Dorante a plus de bien en fonds ; mais les biens en fonds
ont des bornes, et le casuel10 d’un
joueur n’en
a point.
nérine [143]
Dorante est si honnête homme.
frontin
Dorante est honnête homme ; mais mon maître est joli11.
9 « Morigéner, instruire aux bonnes moeurs. » (Furetière.) Emploi ici ironique.
10 Le casuel ou revenu casuel désigne « ce qui arrive fortuitement sans avoir rien d’assuré.
»
(Furetière.) Parfois opposé aux biens réels, les biens casuels du joueur sont aussi peu assurés
qu’ils
sont portentiellement sans bornes.
11 Jeu sur le double sens de l’adjectif
signifiant « médiocrement beau, agréable par sa gentillesse,
par ses manières » mais s’utilisant
aussi ironiquement : on dit « qu’un
homme
s’est
fait joli garçon, lorsqu’il
s’est
ruiné par la débauche. » (Furetière.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE I, SCÈNE i 389
nérine
Un esprit solide, doux.
frontin
Vert et piquant, c’est
ce qu’il
lui faut pour réveiller le goût des femmes.
nérine
Dorante est un homme fait12.
frontin
En cas d’amant,
ce qui est à faire vaut mieux que ce qui est fait13.
nérine
Un bon coeur, généreux, sincère14.
frontin
Oh ! mon maître ne se pique point de ces niaiseries-là ; mais en
récompense, c’est
le plus ensorcelant petit scélérat, un tour de scélératesse
si galant, que les femmes ont du plaisir à se laisser tromper par lui.
nérine
J’espère
qu’Angélique
reviendra de ce plaisir-là.
frontin
Elle n’en
reviendra qu’après
les noces.
12 « Homme fait, un homme qui n’est
plus écolier, qui sait vivre dans le monde, qui sait
se conduire.
» (Furetière.)
13 Jeu d’inversion
à partir du proverbe « ce qui est fait n’est
plus à faire ». La séduction du
Chevalier repose sur des promesses et illusions qui ont plus de pouvoir sur Angélique
que la bonne éducation de l’homme
fait qu’est
Dorante. La réplique joue ironiquement
avec l’expression
« maison faite, femme à faire », selon laquelle le meilleur parti pour
un homme est celui d’une
femme qu’
« il faut instruire soi-même » mais qui a « du bien
acquis » (Furetière). Le Chevalier n’a,
pour sa part, ni bien acquis ni bonne éducation.
14 On trouve un échange similaire entre Nérine et Hector dans Le Joueur de Regnard (I,
2, v. 45-52) : « Nérine – […] Angélique, entre nous, serait extravagante / De rejeter
l’amour
qu’a
pour elle // Dorante – Lui, c’est
un homme d’ordre,
et qui vit congrument.
// Hector – L’amour
se plaît un peu dans le déréglement. // Nérine – Un amant fait et
mûr. // Hector – Les filles d’ordinaire
/ Aiment mieux le fruit vert. // Nérine – D’un
fort bon caractère ; / Qui ne sut de ses jours ce que c’est
que le jeu. // Hector – Mais mon
maître est aimé. // Nérine – Dont j’enrage,
morbleu ! »
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390 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
nérine [144]
Si je la puis rattraper dans quelque moment raisonnable !
frontin
Si mon maître la peut rattraper dans quelque moment déraisonnable !
Mais que nos amants se brouillent ou qu’ils
se raccommodent, ce sont
des scènes qui me réjouissent et qui ne m’intéressent15
point du tout ;
ma foi, nous sommes faits pour rire tout bas des folies de nos maîtres ;
nos maîtres sont faits pour nous payer et pour nous donner la comédie.
Le personnage qui me réjouit le plus céans, c’est
la vieille Comtesse,
elle croit cacher sa fragilité à l’abri
de l’air
sévère dont sa physionomie
est ombragée ; elle nomme affection maternelle son amour pour mon
maître : et toi, quel beau nom donnes-tu aux services que tu rends à
l’amour
masqué de cette héroïne de vertu ?
nérine
J’avoue
qu’elle
me fait des présents lorsque je réussis à brouiller Angélique
avec le Chevalier ; mais puisqu’elle
me cache l’intention
de sa libéralité, je
prétends que mon gain est honnête. Quand la pauvre Comtesse a donné
ici un appartement au [145] Chevalier, je lui dis bien que le voisinage était
dangereux, la bonne dame croyait que le danger ne serait que pour elle ;
mais en ces occasions périlleuses, la plus jeune est la plus exposée.
frontin
Les voici toutes deux, je fuis pour éviter la fatigue d’excuser
mon
maître.
Scène ii
NÉRINE , LA COMTESSE , ANGÉLIQUE
angélique
Avant que vous sortiez, Madame, voyons donc au moins à prendre
une heure pour terminer mes affaires ; depuis huit jours que je vous
presse, je ne saurais tirer de vous que des exhortations16.
15 C’est-
à-dire, « qui n’engagent
pas mon intérêt » (au sens matériel du terme).
16 Cette scène de rivalité entre la tutrice et sa pupille rappelle celle qui oppose Bélise à sa
nièce Angélique dans Le Négligent (I, 6).
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE I, SCÈNE ii 391
la comtesse
C’est
à vous à les écouter avec respect.
angélique
Je sais ce qu’une
pupille doit à sa tutrice ; mais enfin…
la comtesse
Vous êtes majeure, me dites-vous ?
angélique [146]
Oh ! je ne vous dis plus rien.
la comtesse
Que je blâme nos lois d’avoir
placé la majorité si proche de l’enfance
!
angélique
Finissons donc, Madame.
la comtesse
Car enfin, qu’est-
ce que c’est
encore qu’une
fille à vingt-cinq ans ?
angélique
Encore !
la comtesse
Oui, la loi devait défendre aux filles, de disposer de leur coeur avant
l’âge
de quarante ans17.
angélique
Vous disposerez du vôtre quand il vous plaira.
la comtesse
Une fille n’est
point en âge de raison, que l’âge
des désirs ne soit passé.
17 Ayant atteint la majorité de vingt-cinq ans, Angélique n’a
plus besoin de l’autorisation
de sa tutrice pour se marier. Sur le statut de la femme et la question de sa majorité, voir
Christian Biet, Droit et littérature sous l’Ancien
Régime. Le Jeu de la valeur et de la loi, Paris,
Honoré Champion, 2002, notamment p. 247-284.
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392 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Les désirs sont de tout âge, Madame, et vous désirez retarder mon
mariage en retardant mes affaires ; voulez-vous les terminer, ou non ?
la comtesse [147]
Un devoir indispensable m’appelle
en ville, je vais exhorter à la
patience une femme qui a épousé un joueur.
angélique
En l’exhortant
à la patience vous l’impatienterez
beaucoup. J’avoue
que je suis à bout, Madame ; et puisque vous ne voulez pas finir, je
terminerai, moi, dès ce soir avec le Chevalier.
la comtesse
Elle extravague, Nérine, je ne puis plus supporter ses égarements ;
se peut-il que la figure d’un
petit écervelé d’homme
cause de si grands
désordres dans une âme raisonnable ?
Scène iii
ANGÉLIQUE , NÉRINE
angélique
Tu vois, Nérine, le procédé de la Comtesse ; heureusement je ne
dépends plus d’elle.
nérine
Non, non, vous n’avez
plus d’autre
[148] tuteur que l’amour,
vos
affaires sont en bonne main.
angélique
Elle ne saurait m’empêcher…
nérine
Assurément, vous êtes fille majeure, c’est-
à-dire maîtresse de vos
caprices, et l’âge
de raison vous autorise à faire une folie.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE I, SCÈNE iii 393
angélique
Je vois les desseins de la Comtesse, et c’est
ce qui m’oblige
à précipiter
mon mariage.
nérine
Le bon mariage ! Quelle paix ! Quelle union ! Car vous ne vous rencontrerez
jamais ensemble, et vous serez levée tous les jours avant qu’il
revienne se coucher ; avec un homme réglé vous mèneriez une vie unie,
ennuyeuse et languissante ; la vie d’un
joueur est bien plus diversifiée.
Diversité dans l’humeur
: vous le verrez enragé, bourru dans l’adversité,
brutal et méprisant dans la prospérité. Diversité dans votre ménage :
abondance, disette, tantôt en carosse, tantôt à pied ; quitter le premier
appartement pour loger au quatrième étage. Diversité dans les [149]
ameublements : aujourd’hui
le velours, demain la serge18, et après
demain les quatre murailles. La diversité réjouit les femmes.
angélique
Tais-toi, je ne suis pas en humeur d’écouter
tes extravagances.
nérine
Vous êtes encore moins en humeur d’écouter
mes raisons.
angélique
Nérine, le Chevalier doit venir ce matin.
nérine
Il ne vous aime que quand il a perdu son argent : au moment que
je vous parle il travaille à devenir amoureux.
angélique
Ne raisonne point tant, va voir s’il
est levé.
nérine
Pour se lever, il faut s’être
couché19.
18 « Serge, […] étoffe commune
et légère de laine croisée. » (Furetière.)
19 On retrouve ce vers dans Le Joueur de Regnard : « Mais avant qu’il
se lève, / Il faudra
qu’il
se couche. » (I, 2, v. 25-26.)
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394 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Que signifient donc tes réponses ambiguës ?
nérine
Si je vous exagérais les charmes de votre amant, cela serait clair ; mais
ses défauts [150] sont des énigmes que vous ne voulez point entendre.
On serait bien reçu, par exemple, à vous dire qu’il
a passé la nuit au jeu ?
angélique
Je ne le verrais de ma vie, après les serments qu’il
me fit l’autre
jour.
nérine
Vous fîtes l’autre
jour des serments de ne le plus aimer ; jugez de
ses serments par les vôtres, vous l’aimez
encore à la rage, et il rejoue
de même.
angélique
On te l’a
dit ainsi ; mais tout le monde est prévenu contre
lui.
nérine
C’est
vous qui êtes prévenue contre
tout le monde.
angélique
À t’entendre
parler, on croirait que j’aurais
perdu l’esprit.
nérine
Et à vous voir agir on en serait convaincu
: préférer un petit fourbe
à Dorante qui a pour vous une amitié sincère, mais une amitié de la
bonne espèce ! Car je suis sûre que le dépit seul est cause de son départ.
angélique [151]
Tu t’es
trompée, Nérine, je te l’ai
déjà dit, Dorante est trop sage pour
avoir de l’amour,
et trop sincère pour cacher si longtemps une passion ;
en tout cas, j’en
serais au désespoir, car je l’estime
infiniment, et je ne
pourrais pas le rendre heureux.
nérine
Et vous aimez mieux être malheureuse avec le Chevalier.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE I, SCÈNE v 395
angélique
Oh ! je suis lasse de t’écouter.
nérine
Que j’achève
au moins de vous convaincre
qu’il
est encore au jeu.
angélique
Je te prie laisse-moi ; si ce que tu veux me persuader est vrai, je ne
le saurai que trop tôt.
Scène iv
nérine
Ah ! Dorante, Dorante, vous deviez différer votre départ désespéré
jusqu’à
[152] ce que votre rival fût en possession… Mais si je fais ce
raisonnement-là, un homme amoureux pourrait l’avoir
fait aussi. Voyons
si par hasard… Par ma foi, je crois que j’ai
deviné, c’est
Dorante.
Scène v
NÉRINE , DORANTE
nérine
Hé ! Monsieur, que je vous sais bon gré d’être
encore ici !
dorante
J’oubliai
hier de prendre congé
de la Comtesse.
nérine
J’entends
bien ; hé, ne l’oubliâtes-
vous point exprès pour avoir occasion
de dire un second adieu à Angélique ? La répétition des adieux n’est
permise qu’aux
amants.
dorante
Dis-moi, la Comtesse y est-elle ?
nérine
Avouez la vérité ; vous l’avez
vue sortir avant que d’entrer.
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396 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Quoi ? Elle n’y
est pas ? Adieu donc.
nérine
Oh ! nous avons besoin de vous.
dorante
Je suis pressé de partir, j’ai
trente lieues à faire aujourd’hui.
nérine
Le Chevalier a joué toute la nuit, et ma maîtresse va rompre avec lui.
dorante
Que me dis-tu ?
nérine
Je voulais que vous fussiez témoin de la rupture, mais vous êtes
pressé de partir. Partez donc vite, Monsieur, vous avez trente lieues à
faire aujourd’hui.
dorante
Tu peux t’imaginer
tout ce qui te plaira ; mais je te jure qu’un
désir
sincère de voir Angélique heureuse fait toute ma manière d’aimer.
Quoi ? Sous le masque d’ami
j’aurais
donné des conseils
intéressés ?
Non, Nérine, quand on a le coeur droit…
nérine
Un coeur droit est plus tendre qu’un
autre.
dorante [154]
Écoute, Nérine, ne t’avise
pas en présence d’Angélique
de faire ces
mauvaises plaisanteries.
nérine
Je ne plaisante jamais sur l’amour
; malpeste ce n’est
pas un jeu, et
j’ai
pris mon sérieux pour dire à ma maîtresse que vous étiez sérieusement
amoureux d’elle.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE I, SCÈNE v 397
dorante
Quoi ! il serait possible que ton extravagance…
nérine
Ça, venez lui confirmer
la vôtre.
dorante
Je n’oserai
plus paraître devant ses yeux. Juste Ciel ! Que va-t-elle
penser de moi ?
nérine
Que vous en valez mille fois mieux d’avoir
de l’amour.
dorante
Je suis au désespoir.
nérine
Elle a pris la chose parfaitement bien.
dorante
Que je suis malheureux !
nérine
Allons lui conter
votre malheur.
dorante [155]
Non, je ne la verrai de ma vie.
nérine
Hé bien, ne la voyez point ; si vous ne profitez de son dépit, le Chevalier
saura bien profiter du retour, et quand le contrat
sera signé, il saura bien
mieux encore mettre à profit les tendres moments. Ma chère, lui dira-til,
je suis abîmé, vous pouvez me sauver l’honneur
et la vie, en signant
seulement votre nom. Ah ! mon cher, répondra-t-elle, je signerais ma
mort ; à Dieu ne plaise. Signez seulement une obligation de vingt mille
francs. Cet argent-là perdu, reproches, brouilleries, raccommodement ;
la pauvre victime signera une vente. Enfin quand elle aura consommé
toute sa dot en raccommodements, le cher fourbe ne se souciera plus de
se raccommoder, et voilà le désespoir.
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398 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Ah ! Nérine, tu me perces le coeur.
nérine
Voyez-la donc pour prévenir toutes ces désolations.
dorante
Hélas ! à quoi me vais-je exposer ?
nérine [156]
Ce n’est
plus qu’en
s’exposant
qu’on
fait fortune auprès des femmes.
(Le poussant chez Angélique.) Exposez-vous, morbleu, exposez-vous… Je
ne connais
plus que cet homme-là qui soit poltron en amour.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE iii 399
ACTE II [157]
Scène i
nérine, à un laquais.
Entends-tu ? Si Monsieur le Chevalier veut entrer dans notre appartement,
qu’on
lui dise qu’il
n’y
a personne. Grâces au ciel, Angélique
s’accoutume
à voir Dorante amoureux ; cela me prouve que la pluralité
des amants n’est
pas incompatible avec la sagesse de nos femmes.
Scène ii
NÉRINE , FRONTIN
frontin
Mon maître monte à grands pas, nous allons voir une belle scène de
raccommodement.
nérine
Ton maître aura le loisir d’étudier
son [158] rôle ; car Angélique est
sortie, et ne reviendra que ce soir.
dorante
Tant mieux, tant mieux, nous allons dormir tout le jour.
Scène iii
FRONTIN , LE CHEVALIER
le chevalier, donnant son manteau à Frontin.
Pourquoi m’ôtes-
tu mon manteau, bourreau que tu es ?
frontin
C’est
vous qui me le donnez.
le chevalier
Ne vois-tu pas que je veux ressortir ?
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400 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
frontin
Le sommeil vous serait plus utile que…
le chevalier
Remets-moi mon manteau, raisonneur… Irai-je encore ? (Frontin veut
lui mettre son manteau.) Attends donc. Cette maison-là est maudite pour
moi, je n’y
gagnerai jamais ; voyons pourtant, donne ! (Le Chevalier se
promène à grands pas, et Frontin le [159] suit, voulant mettre son manteau sur
ses épaules.) Mais on n’y
veut plus jouer sur ma parole. Hé ! va-t’en
au
diable avec ton manteau20. Avant-hier je perdis cinq cents louis, douze
cents hier, aujourd’hui
mille. Tu le veux ainsi, juste ciel ! Je te loue.
frontin
Ces louanges-là ne sont pas sincères.
le chevalier
Va-t’en
voir chez la Marquise si on joue encore.
frontin
Il est neuf heures, Monsieur, et toutes les femmes réglées sortent du
lansquenet dès cinq heures du matin, pour s’aller
coucher de bonne heure.
le chevalier
Je suis pourtant bien piqué21 ; ha Frontin !
frontin
Ce soupir signifie que votre bourse est à sec.
le chevalier
J’ai
tout perdu, Frontin.
20 On trouve un jeu de scène similaire dans Le Joueur de Regnard (I, 4), où Hector poursuit
Valère, qui rentre après avoir joué toute la nuit, afin de lui mettre sa robe de chambre.
Les frères Parfaict (t. XIV, p. 52) notent à ce propos : « Le joueur de M. Dufresny ne
paraît pour la première fois qu’au
commencement
du second acte. Cette scène est assez
faible : il y a cependant apparence que M. Regnard s’en
est servi, comme
d’un
canevas,
sur lequel il a composé
les deux plus brillantes de sa comédie.
» Puis ils renvoient aux
scènes 4 et suivantes du Joueur, ainsi qu’à
la scène 10 de l’acte
IV.
21 « On dit […] qu’un
homme est piqué au jeu, non seulement quand il veut se racquitter
à quelque prix que ce soit ; mais encore quand il s’opiniâtre
à poursuivre une affaire,
quelques obstacles qu’il
y trouve. » (Furetière.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE iii 401
frontin
Quoi ? Il ne vous reste pas la moindre pistole ?
le chevalier
Pas un sol.
frontin [160]
Vous allez donc être bien tendre ; car la tendresse vous vient à mesure
que l’argent
s’en
va.
le chevalier
Sais-tu si Angélique est levée ? Pourquoi n’ai-
je point de ses nouvelles ?
frontin
Hé ! c’est
parce qu’on
lui aura dit des vôtres ; elle est sortie.
le chevalier
Quoi sans m’attendre
? Elle est donc fâchée ? Dans le fond, je n’ai
pas grand tort, je lui ai promis de ne plus jouer quand je serai marié ;
mais je ne le suis pas encore.
frontin
Vous ne voulez point quitter le jeu que vous ne soyez marié ? Angélique
ne veut point vous épouser que vous n’ayez
quitté le jeu : voilà un
mariage fort avancé.
le chevalier, après avoir rêvé longtemps.
Dis-moi… Ai-je de l’argent
?
frontin
Non pas, que je sache.
le chevalier [161]
Je te demande si tu as fait quelque affaire ?
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402 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
frontin
J’avais
fait un tarif d’emprunt,
où je taxais, comme
amis, jusqu’aux
connaissances
de vue22 ; mais il y a longtemps qu’ils
ont tous fourni ou
refusé leur somme.
le chevalier
Et la Comtesse ?
frontin
Elle craint qu’en
vous prêtant sans emploi, sa conscience
n’y
soit
engagée ; elle vous prêterait pour payer vos créanciers.
le chevalier
De l’argent
pour payer mes créanciers, j’aimerais
autant rien.
frontin
J’ai
imaginé des dettes d’une
espèce libertine, afin que n’osant
les
payer elle-même…
le chevalier
Elle est ici ?
frontin
Non, Monsieur, mais elle va rentrer ; attendez-la au passage, votre
présence dissipera ses scrupules.
le chevalier s’assied.
Un fauteuil… Je suis abîmé23 ; j’en
ai [162] l’obligation
à un homme,
un homme, Frontin, un seul homme qui me suit partout.
frontin
Est-ce un de ces joueurs prudents qui ne donnent rien au hasard ?
22 « Tarif est un rôle, qui marque le prix de certaines denrées, ou les droits d’entrée,
de
sortie, de passage que chaque marchandise doit payer. » (Féraud.) Frontin affirme donc
avoir dressé un barême selon lequel il sollicite chacune de ses connaissances
pour en
obtenir de l’argent.
23 Abîmé : « Perdu, ruiné, sans ressource. » (Féraud.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE iii 403
le chevalier
Non, je n’ai
jamais joué contre
lui.
frontin
Hé ! comment
donc vous a-t-il abîmé ?
le chevalier
Il a la rage de me porter malheur en s’appuyant
sur le dos de ma
chaise. C’est
un écumeur de réjouissances, qui a la face longue d’une
toise ; dès que je le vois ma carte est prise.
frontin
Les lansquenets sont pleins de ces visages climatériques24, dont
l’aspect
change l’ordre
des cartes ; rien n’est
plus certain.
le chevalier
Je voudrais ne me point abandonner à mes réflexions ; va me chercher
un livre.
frontin tire un papier.
Si vous voulez lire un petit ouvrage d’esprit…
(le Chevalier prend le
papier) qui court les rues, c’est
sur la pauvreté ; je suis curieux de voir
tout ce qui s’écrit
sur [163] la pauvreté ; car il me revient sans cesse dans
l’idée,
que nous mourrons tous deux sur un fumier25.
le chevalier, regardant fixement le papier sans le lire.
Trois coupe-gorge26 de suite.
24 Selon Furetière, l’adjectif
est principalement utilisé pour désigner « une année difficile
à passer, et où on est en danger de mort au dire des astrologues. » On parle aussi d’
« âge
climatérique » pour désigner un âge critique de la vie ou de « maladie climatérique »
pour désigner une maladie qui intervient à un âge avancé de la vie. Le terme est donc
associé à des craintes superstitieuses ainsi qu’à
un danger de mort. L’expression
« visage
climatérique » n’est
pas attestée ailleurs.
25 On retrouve cette expression dans Le Joueur de Regnard (IV, 3, v. 1484) : « Ah, monsieur,
nous mourrons un jour sur un fumier. » La lecture du chapitre du « mépris des richesses »
se trouve également dans cette scène de Regnard, où Hector attribue le texte à Sénèque.
Il ne s’agit
pas d’une
traduction de Sénèque, mais on y retrouve les idées principales de
son De Beneficiis.
26 « Coupe-Gorge. Terme de joueur, qui dit autant que coup fatal, comme
au lansquenet,
pharaon ou à la bassette, lorsque la carte du banquier vient tout à coup et le fait perdre,
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404 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
frontin
Il n’y
a point de coupe-gorge là-dedans.
le chevalier
Je ne saurais m’appliquer
; lis.
frontin reprend le papier et lit.
… Diogène parlant du mépris des richesses, disait :
De mille soins fâcheux la richesse est suivie ;
Mais le philosophe indigent
N’a
qu’un
seul soin dans la vie,
C’est
de chercher de l’argent.
autre, sur le mépris de la mort.
Tel héros, que l’on
vante tant,
Mourut sans en avoir envie ;
Mais un brave joueur perd volontiers la vie,
Quand il a perdu son argent.
Mais, Monsieur, au lieu de m’écouter
[164] vous méditez sur le portrait
de votre maîtresse ; auriez-vous quelques remords d’avoir
gardé
si longtemps ce portrait, malgré tous les diamants qui l’environnent
?
le chevalier
La Comtesse tarde trop, je n’ai
pas le loisir d’être
si longtemps sans
argent ; je perds peut-être le moment de bonheur. Frontin, il y a longtemps
que je suis curieux de savoir ce que peuvent valoir ces diamants-là,
va-t’en
chez l’orfèvre,
et…
frontin
J’entends
monter… C’est
la Comtesse, commencez
votre rôle ordinaire
; paraissez accablé, outré, hébété par le chagrin ; surtout, écoutez
patiemment la mercuriale27, songez que l’argent
est au bout.
sans avoir seulement tiré une seule carte des autres joueurs. » (Philibert Joseph Le Roux,
Dictionnaire comique,
satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, Amsterdam, Michel
Le Cène, 1718, p. 136.)
27 « Mercuriale. Assemblée qui se fait dans les cours souveraines les premiers mercredis après
l’ouverture
des audiences de la Saint Martin et de Pâques, où le président exhorte les
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE iv 405
Scène iv
LE CHEVALIER , FRONTIN , LA COMTESSE
frontin
Hé ! Madame, venez consoler
mon maître, il est dans un accablement…
la comtesse [165]
La passion du jeu est un abîme de désolation, tout se perd dans ce
gouffre, le temps, l’esprit,
la joie, la santé.
frontin
Vous oubliez l’argent,
c’est
ce qui va au fond du gouffre. Je sais cela
parce que mes gages y sont.
le chevalier, affectant un chagrin outré.
Ah… !
la comtesse
Chevalier, êtes-vous fâché que…
le chevalier
Non, Madame, vous avez trop de bonté de vouloir bien…
frontin
Nous aimons vos remontrances pour le bon effet qu’elles
produisent.
la comtesse
Ne peut-on pas adoucir votre affliction ?
le chevalier
Je dois vous la cacher, ce n’est
rien.
frontin
C’est
Angélique qui cause tous nos maux, nous voudrions bien nous
en dépêtrer.
conseillers
à rendre exactement la justice, à observer les règlements, et fait quelquefois
des remontrances ou corrections à ceux qui ont manqué à leur devoir […]. Mercuriale,
se dit aussi aussi des réprimandes domestiques que font les supérieurs en particulier à
leurs inférieurs qui ont failli. » (Furetière.)
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406 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la comtesse
Ouvrez-moi votre coeur, parlez.
le chevalier [166]
Non, Madame, mes chagrins, sont d’une
nature…
la comtesse
Vous êtes discret, et je ne suis point curieuse.
frontin
Nous sommes fâchés d’être
contraints
à précipiter son mariage, pour
payer des dettes pressantes.
le chevalier
Je vous prie de vous taire, Frontin.
frontin
Dois-je me taire, Madame, parce qu’il
a du coeur, et qu’il
crèverait
plutôt que de vous découvrir ses besoins ?
le chevalier
Encore un coup, je vous commande
de vous taire.
frontin
Je me tairai, Madame, de peur de chagriner mon maître, je me
contenterai
de vous faire voir un mémoire instructif.
le chevalier
C’en
est trop, donnez-moi tout à l’heure
ce mémoire que je le déchire
en présence de Madame.
la comtesse [167]
Je le veux voir absolument.
le chevalier
Vous ne le verrez point, Madame, je connais
votre coeur.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE v 407
frontin
Nous craignons votre générosité.
le chevalier
Écoutez, Frontin, si vous parlez seulement du mémoire, je vous
chasserai comme
un coquin. Pardon, Madame, je suis au désespoir que
vous vous soyez aperçue du sujet de mes chagrins, je me retire pour
vous lea cacher.
Scène v
FRONTIN , LA COMTESSE
frontin
Voilà l’humeur
de mon maître, il ne sait ce que c’est
que d’emprunter
;
cependant il a des créanciers qui le persécutent ; cela l’obligerait,
comme
je vous ai dit, à précipiter son mariage avec Angélique, dont il n’est
presque plus [168] amoureux ; il ne l’a
jamais aimée que superficiellement.
Entre nous, Madame, toute la solidité du coeur de ce jeune homme-là
est pour vous, il le dit bien lui-même dans ses moments de prudence :
je devrais, dit-il, me laisser entraîner au penchant vertueux que je me
sens pour Madame la Comtesse.
la comtesse
Quoi ! il t’a
parlé en ces termes !
frontin
Tout au moins, Madame, tout au moins ; oui, je crois qu’il
reviendrait
de son premier entêtement s’il
avait le temps de se reconnaître ; or afin
qu’il
ait le temps de se reconnaître, mon avis serait que vous lui fissiez
tenir adroitement l’argent
nécessaire pour se reconnaître.
la comtesse
Je t’ai
déjà dit que je payerais moi-même.
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408 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
frontin
Vous-même ; fi, ces dettes-là sont d’une
espèce libertine, des dettes
de garçon, une femme régulière28 ne doit point entrer dans un détail
si déréglé.
la comtesse
Voyons le mémoire.
frontin [169]
Lisons. Mémoire déréglé des dettes envenimées de Monsieur le Chevalier.
PREMIÈREMENT. À Monsieur Frontin. Moi… C’est
moi. Pour
gages, profits et deniers prêtés à mon maître dans ses mauvais jours.
500 livres29.
Pour cet article-ci vous auriez raison de le payer par vos mains, de
vous à moi sans détour ; aussi ma quittance est toute prête.
la comtesse
Nous verrons.
frontin
Plus, quatre-vingts louis d’or
neufs pour une partie de paume ébauchée.
Vous ne sauriez l’achever
vous-même, Madame ; il faut qu’il
mette
argent sous corde30, mais il vous rendra cela sous la galerie31. Je lui sers
28 « Régulier, -ère, ponctuel, qui vit avec prudence, règle et conduite,
qui ne dit et ne fait
que ce qu’il
faut, qui est exact à tenir sa parole. » (Furetière.) Le terme s’emploie
en
matière de morale et de religion pour désigner une femme droite et pieuse (Acad., 4e
éd, 1762).
29 On trouve, dans Le Joueur de Regnard, la lecture similaire d’un
mémoire qu’Hector
adresse
à Géronte, le père du Chevalier (III, 3). Certains passages de ce mémoire sont presque
identiques d’une
pièce à l’autre.
Chez Regnard, le mémoire commence
également par
évoquer les cinq cents livres que le maître doit à son valet. Les frères Parfaict commentent
le parallèle entre les deux scènes : « La situation […] a été employée par les deux auteurs,
avec cette différence, qu’ici
Frontin donne à la Comtesse un mémoire de dettes simulées,
pour tirer d’elle
une somme dont son maître aurait besoin pour satisfaire à sa passion :
et que dans l’autre,
Hector présente de bonne foi à Géronte un état des dettes actives et
passives de Valère. » (t. XIV, p. 52-53.)
30 « On dit au jeu argent sous corde, pour dire, jouer argent comptant.
» (Furetière.) Cette
locution est tirée du jeu de paume, « l’enjeu
se déposant sous la corde qui sépare les deux
parties du jeu. » (Littré.)
31 En termes de jeu de paume, la galerie est « l’allée
longue et couverte d’où
l’on
regarde
les joueurs. » (Littré.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE v 409
de second, nous avons quatre jeux à un, quarante-cinq à rien32, une
chasse au pied33, et notre bisque34 à prendre ; vous gagnerez à coup sûr.
Plus, 200 livres à quatre-vingt treize quidams pour nous avoir coiffé,
chaussé, ganté, parfumé, rasé, médicamenté, voituré, porté, alimenté,
désaltéré, etc. [170] Une dame prudente ne doit point paraître dans des
paiements qui concernent
l’entretien
d’un
joli homme35.
Plus, 600 livres pour des ratafias36, eaux-de-vie, pitre-pitre37, et
autres liqueurs soldatesques que vous n’oseriez
payer de peur d’être
soupçonnée d’avoir
aidé à la consommation
d’icelles.
Il y a encore un article ; parole donnée pour cent pistoles d’honneur
à Mademoiselle Mimi, lingère du Palais. Vous verrez que c’est
pour ses
appointements ; mais vous devez ignorer, et payer la pauvre fille incognito
par mon ministère si vous voulez.
la comtesse
Frontin, votre mémoire ridicule se monte à cinq ou six mille livres ;
vous ne m’aviez
parlé que de deux mille.
frontin
Ne vous disais-je pas ? Donnez-moi deux mille livres, vous y gagnerez
les deux tiers net.
32 Au jeu de paume, on compte
les points « en augmentant le nombre par quinzaines,
comme
quinze, trente, quarante-cinq, et puis un jeu, qui en vaudrait soixante ». (La
Maison académique, Paris, Estienne Loison, 1659, p. 113-147, p. 115.) Les parties se jouent
en quatre ou six jeux. Sur les règles du jeu de paume et le lexique associé, voir également
l’Encyclopédie
méthodique. Dictionnaire des jeux, faisant suite au tome III des Mathématiques,
Paris, Manckoucke, 1792, p. 197-206.
33 « Chasse, en termes de joueurs de paume, est une chute de balle à un certain endroit du
jeu, qu’on
marque, au-delà duquel il faut que l’autre
joueur pousse la balle pour gagner
le coup : ce qui se fait tant à la longue, qu’à
la Courte paume. » (Furetière.) « Chasse au
pied » est la version courte de l’expression
« chasse au pied de la muraille ». Le Dictionnaire
des jeux note qu’
« il est nécessaire, pour gagner une telle chasse, que le joueur fasse un
coup de dedans, de trou, ou d’ais.
» (Ibid., p. 201.) C’est
donc un coup difficile à gagner.
34 « Bisque. Avantage qui vaut quinze au jeu de la paume, qu’on
prend en tel jeu qu’on
veut ; mais que l’on
ne prend qu’une
fois en une partie. » (Acad.)
35 On lit dans Le Joueur de Regnard : « Plus, il doit à maints particuliers, / Ou quidams
[…] La somme de dix mille une livre, une obole, / Pour l’avoir,
sans relâche, un an, sur
sa parole, / Habillé, voituré, coiffé, chaussé, ganté, / Alimenté, rasé, désaltéré, porté. »
(III, 3, v. 875-884.)
36 « Boisson faite d’eau-
de-vie, dans laquelle on a fait infuser, soit des cerises, soit des
abricots, soit des pêches etc., avec du sucre et de la canelle. » (Acad.)
37 « Liqueur très forte faite avec de l’esprit
de vin. » (Acad.)
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410 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène vi [171]
FRONTIN , LA COMTESSE , NÉRINE
nérine
Ha, ha, je vous prends sur le fait : apparemment tu négocies quelque
emprunt ? Madame si vous m’en
voulez croire…
frontin
Ne viens point interrompre les affaires de Madame la Comtesse.
nérine
Je vous demande en grâce…
frontin
Tais-toi.
nérine
De lui donner…
frontin
Oh ! parle, parle.
nérine
Donnez-lui cent pistoles ; je vous en conjure.
frontin
Encore une conjuration,
car il me faut deux cents pistoles.
la comtesse [172]
Non ; je ne donne point d’argent
pour jouer, ma conscience…
nérine, bas.
Frontin laisse-moi amollir la conscience
de Madame, va nous attendre
dans sa chambre.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE vii 411
Scène vii
LA COMTESSE , NÉRINE
la comtesse
Pourquoi veux-tu donc que je fournisse au jeu du Chevalier, au lieu
de le corriger d’un
si grand défaut ?
nérine
C’est
justement pour le corriger de son plus grand défaut que vous
devez lui donner de l’argent.
la comtesse
Comment l’entends-
tu donc ?
nérine
Quand il aura de l’argent
il continuera
de jouer, en continuant
de
jouer il cessera de plaire à Angélique, et plaire à [173] Angélique est le
plus grand défaut qu’il
ait, n’est-
ce pas, Madame ?
la comtesse
Tu es folle, Nérine, je ne veux point donner d’argent
pour jouer.
nérine
Vous ne devez point avoir cette intention-là, d’accord
; vous lui en
donnerez seulement dans la vue de rompre un mauvais mariage.
la comtesse
Je me crois obligée d’empêcher
l’union
de ces deux jeunes têtes, ce
serait trop de faiblesse ensemble.
nérine
Effectivement le Chevalier est faible, il faudrait l’unir
à quelque
femme forte, forte comme
vous par exemple.
la comtesse
Nérine, votre insolence…
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412 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
nérine
Je ne dis pas cela par insolence ; je suis persuadée que vous n’avez
jamais aimé, pas même défunt votre mari ; savez-vous que dans la sévérité
de la morale votre conscience
vous obligerait quasi à épouser ce jeune
homme-là pour le mettre dans le bon chemin.
la comtesse [174]
À travers tes plaisanteries déréglées, je ne laisse pas d’entrevoir
en
toi un fond de morale qui me plaît.
nérine
Pendant que je suis en train de vous plaire, je vous apprendrai que
Dorante, cet homme que je croyais presque aussi sage que vous, Dorante
est amoureux d’Angélique.
la comtesse
Paix Nérine : ne vous accoutumez point à juger du coeur.
nérine
Ne craignez rien, je ne jugerai pas de votre coeur par le sien, cela est
tout différent ; voici notre nouvel amant.
Scène viii
LA COMTESSE , NÉRINE , DORANTE
dorante
J’allais
vous faire part, Madame, d’une
conversation
que je viens
d’avoir
avec Angélique.
la comtesse [175]
La pauvre enfant me fait une vraie compassion,
cela est si jeune et
si fragile.
dorante
Elle ne peut pas comme
vous, Madame…
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE II, SCÈNE viii 413
la comtesse
Taisez-vous Dorante, je n’aime
point les louanges, quoique ce ne
serait pas une grande vanité à moi de me croire moins femme que les
femmes d’
aujourd’hui.
dorante
Pour moi je suis par ma faiblesse le plus homme de tous les hommes.
nérine
Qu’on
serait parfait en ce monde si on n’était
ni homme ni femme !
la comtesse
Ne rougissez point Dorante d’avoir
des vues pour le mariage ; ce
que les autres font par faiblesse, nous le pourrions faire par de grands
motifs ; et nous autres âmes fortes…
dorante
Parlez de vous, Madame ; pour moi je n’ai
point la force de cacher
ma passion [176] sous de grands motifs, j’ai
pris le parti d’avouer
mon
amour, et d’agir
comme
si je n’en
avais point. En un mot, je prendrai
les intérêts d’Angélique
sans rien cacher au Chevalier de tout ce que je
conseillerai
contre
lui.
la comtesse
Il faut accorder la sincérité avec la prudence.
nérine
Assurément, et vous gâteriez tout avec votre probité gauloise38 ;
entrez chez Madame elle vous donnera des leçons d’une
certaine probité
d’usage
qui est bien plus sûre que l’autre.
Fin du second acte
38 « On dit prov. d’un
homme dont la conduite
est sincère, franche et droite, que C’est
un
bon gaulois, un vieux gaulois. » (Acad.) La « probité gauloise », c’est-
à-dire véritable, s’oppose
donc à la « probité d’usage
» qui est de façade.
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414 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE III [177]
Scène i
LA COMTESSE , DORANTE
la comtesse
À dire vrai, Dorante, vous prenez là un parti qui me fait trembler ;
le conseil
que vous allez donner à Angélique me paraît bien dangereux.
dorante
J’en
prends l’événement
sur moi, pourvu que vous me laissiez agir
seul. Encore un coup, elle est en garde contre
vos conseils,
ne paraissez
point.
la comtesse
Allez donc sans moi, je ne veux rien gâter. (Seule.) J’ai
bien peur
que le Chevalier n’accepte,
il s’apercevra
peut-être du panneau qu’on
lui veut tendre.a
Scène ii [178]
LA COMTESSE , NÉRINE
nérine
Ah ! Madame, je viens de mettre en campagne un certain Marquis,
il fera merveille à ma considération.
la comtesse
Tu connais
des Marquis, toi !
nérine
Il n’est
Marquis que par habitude ; il y a si longtemps qu’il
prend
cette qualité, qu’on
n’ose
plus lui demander pourquoi. Autrefois c’était
un de ces aventuriers qui se font appeler Marquis dans les auberges
parce que leur nom propre y est décrié. Ce Marquis-là est fort estimé,
quoiqu’il
soit sans nom, et quand les Ducs le voient l’argent
à la main,
ils le placent à côté d’eux
préférablement aux femmes de qualité qui
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE III, SCÈNE iii 415
veulent jouer sur leur parole39 ; en un mot, il est de la connaissance
du
Chevalier, et il m’a
promis de l’engager
à rejouer.
la comtesse [179]
Ah ! Nérine, je ne veux point avoir de part à ce désordre, et quoique
ce soit pour un bien…
nérine
Tout le bien sera sur votre compte,
et je prends le désordre sur moi.
la comtesse
Frontin m’attend
encore, je n’ai
pas voulu lui donner l’argent
en
présence de Dorante.
nérine
Allez vite faire cette bonne action-là. (Seule.) Tout ceci commence
à
prendre un bon train, pourvu que notre petit scélérat ne trouve pas le
moyen de se faire écouter ; ah ! le voici, empêchons-le d’entrer
chez nous.a
Scène iii
NÉRINE , LE CHEVALIER
le chevalier
Je viens de Courir toute la ville, sans pouvoir terminer une seule
affaire ; il [180] faut convenir
que les hommes sont devenus d’un
difficile
commerce.
nérine
Ce n’est
pas la faute des emprunteurs, ils ne demandent que la
facilité du commerce.
le chevalier
N’as-
tu point vu Frontin ? La Comtesse est-elle encore ici ?
39 Cette idée est reprise dans Les Amusements (p. 186-187) : « Le lansquenet est une espèce de
république mal policée où tout le monde devient égal ; plus de subordination : le dernier
de tous les hommes, l’argent
à la main, vient prendre au-dessus d’un
duc et pair, le rang
que sa carte lui donne. »
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416 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
nérine
Je n’ai
vu personne.
le chevalier
Et Angélique ?
nérine
Oh ! qu’elle
n’a
pas envie d’être
sitôt de retour.
le chevalier
Est-elle fâchée ?
nérine
Pour vous excuser j’ai
menti tout de mon mieux.
le chevalier
Dis-tu vrai ?
nérine
Je ne mens jamais moi.
le chevalier
Parle sincèrement, elle est en colère ?
nérine [181]
Que vous importe ? Vous avez beau l’offenser,
il faut toujours qu’elle
en vienne à vous demander pardon ; mais quoique vous ayez tort, vous
ne laissez pas de lui pardonner.
le chevalier
Que veut dire ceci ? Quelqu’un
sort de sa chambre, c’est
Dorante !
Dorante feignit donc de partir hier ?
nérine, embarrassée.
Il cherchait ma maîtresse, mais…
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE III, SCÈNE v 417
Scène iv
NÉRINE , LE CHEVALIER , DORANTE
nérine, au Chevalier.
Il ne l’aura
pas trouvée, Monsieur. (À Dorante, lui faisant signe de dire
comme
elle.) N’est-
il pas vrai que ma maîtresse n’y
est pas ?
dorante
Elle y est Chevalier, elle y est ; je n’ai
pas envie de vous en faire mystère.
le chevalier, regardant Nérine. [182]
Nérine.
nérine
Sauvons-nous.
Scène v
LE CHEVALIER , DORANTE
le chevalier
Angélique y est, dites-vous ?
dorante
Je viens de m’entretenir
avec elle.
le chevalier
L’aveu
est sincère ! À ce qui me paraît, on vous favorise, cependant
vous n’êtes
qu’ami,
dites-vous, et vous faites profession de ne pas dire
une chose pour l’autre.
dorante
Si je vous ai trompé, j’ai
été trompé le premier ; je croyais que l’amitié
seule m’intéressait
pour Angélique, mais…
le chevalier
Mais… mais vous plaisantez, et si vous avez de l’amour
pour ma
maîtresse, vous êtes trop prudent pour me l’avouer.
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418 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante [183]
Non seulement je l’avoue,
mais j’allais
vous chercher pour vous le
déclarer.
le chevalier
C’est
pousser un peu loin la raillerie.
dorante
Non : sur pareilles matières la raillerie…
le chevalier
Sur pareilles matières le sérieux est encore pis ; quoi ! Tous ces beaux
conseils
que vous donniez à Angélique étaient dictés par la jalousie ? Ce
procédé serait excusable dans un homme de Cour, mais vous qui vous
piquez d’une
sincérité…
dorante
Je ne me pique de rien ; mais voici mon procédé qui vous paraîtra
plus singulier encore que l’aveu
de mon amour. Angélique avait résolu de
différer votre mariage, c’est
moi seul qui lui fais changer de résolution ;
en un mot, elle m’a
promis de vous épouser incessamment.
le chevalier, surpris.
J’avoue
que le sacrifice est héroïque.
dorante
Moins héroïque qu’il
ne vous paraît : il est vrai, je viens de lui
conseiller
de [184] vous offrir sa main, mais elle ne vous l’offrira
qu’à
des conditions.
le chevalier
Ces conditions
apparemment sont d’une
nature à rompre l’affaire.
dorante
Si vous les refusez, ce sera votre faute.
le chevalier
Parlez en honnête homme, souhaitez-vous que je les accepte ?
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE III, SCÈNE vi 419
dorante
Si je le souhaite, je n’en
sais rien, Chevalier ; je vous ai dit que j’aime,
je n’ose
répondre de mes sentiments, mais au moins je vous réponds de
ma conduite.
En un mot, j’ai
mis votre bonheur entre vos mains, c’est
tout ce que j’ai
dû faire pour Angélique, pour vous, et pour moi ; elle
vient, je vous laisse ensemble.
Scène vi
LE CHEVALIER , ANGÉLIQUE , NÉRINE
nérine, bas à Angélique.
Je crains que vous n’en
disiez plus que vous ne voudrez.
angélique [185]
Est-il vrai que vous avez joué toute la nuit ? Je veux l’apprendre
par
vous-même… Vous ne dites mot, répondez-moi donc, Chevalier… Vous
cherchez de mauvaises excuses pour justifier votre conduite.
le chevalier
C’est
à vous, ingrate, à me justifier la vôtre.
angélique
La manière de s’excuser
est tendre.
le chevalier
Vous parlez de tendresse, vous, est-ce que vous la connaissez
?
angélique
Je ne connais
guère la vôtre, du moins : faire ce qui me déplaît le
plus, mépriser mes volontés, violer vos serments.
le chevalier
Il est bien question d’entrer
dans ces petits détails, pendant que vous
manquez au fond de la tendresse : quoi, Madame, vous savez la passion
de Dorante, et vous avez encore de la confiance
en lui ?
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420 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Vous lui avez plus d’obligation,
que vous ne pensez.
le chevalier [186]
Qu’entends-
je ! Me forcer d’avoir
obligation à mon rival ? Peut-on
plus cruellement m’offenser
?
angélique
Pardon, je croyais que c’était
vous qui m’aviez
offensée.
le chevalier
Je ne devrais jamais vous pardonner… Mais, hélas !
nérine, contrefaisant
le Chevalier.
Mais, hélas… ! Voilà un hélas qui part d’un
grand fond de bonté…
(À part.) Se peut-il qu’il
y ait des hommes si scélérats, et des femmes
si faibles ?
angélique
J’avoue
que je ne m’attendais
pas à être querellée, je croyais que vous
étiez au désespoir d’avoir
joué.
le chevalier
Moi, Madame, je serais bien fâché de ne l’avoir
pas fait.
angélique
Quel discours !
le chevalier
Oui, je suis ravi d’avoir
connu
jusqu’où
peut aller l’acharnement
du
jeu sur un [187] homme : j’ai
éprouvé cette nuit… Non, ces coups-là
n’arrivent
qu’à
moi ; cela m’a
donné une horreur pour le jeu, et c’est
cette horreur qui me charme, puisqu’elle
vous répond de ma conduite
à venir ; ah ! Madame, il fallait cela pour me guérir entièrement du jeu.
angélique
Je ne dois plus me fier à vos résolutions.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE III, SCÈNE vi 421
le chevalier
Je sais que vous voulez m’imposer
une loi.
angélique
Avant que de m’expliquer
avec vous là-dessus, je veux éprouver
votre conduite.
le chevalier
Ah ! belle Angélique, éprouvez-moi dans des choses plus difficiles ;
commandez-
moi d’exposer
ma fortune, ma gloire, ma vie.
angélique
Votre vie, hélas ! Si jusqu’à
présent vous n’avez
pu me sacrifier seulement
votre passion pour le jeu…
le chevalier
C’est
bien de même, Madame, c’est
bien de même !
angélique [188]
Cela est tout différent, d’accord.
le chevalier
Ce que vous exigez de moi est un si petit sacrifice, qu’en
vérité vous
ne devriez pas y faire attention, et je ne me fais pas un mérite auprès
de vous de ne point jouer ; au contraire
vous me faites un vrai plaisir
de me le défendre. Naturellement je hais le jeu, moi ; l’oisiveté
seule
me faisait chercher cet amusement ; mais, hélas ! Je serai si pleinement
occupé du plaisir d’être
à vous… Ah ! charmante Angélique, hâtez-vous
de m’occuper.
angélique
Je vais employer l’après-
midi à disposer mes affaires selon la résolution
que j’ai
prise.
le chevalier
Permettez-moi de passer le reste du jour avec vous.
angélique
C’est
pour certains détails… Vous m’embarrasseriez.
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422 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le chevalier
Non, Madame, non, je ne puis vivre sans vous voir, quand je devrais
vous embarrasser…
Scène vii [189]
ANGÉLIQUE , LE CHEVALIER , FRONTIN , NÉRINE
frontin, montrant à son maître
une bourse qu’il
cache sous son chapeau.a
Voici…
le chevalier, apercevant la bourse.
Mais, Madame, vous dites que je vous embarrasserais.
angélique
Cependant, Chevalier, si vous vouliez… ?
le chevalier
Non, Madame, je vous quitte, il faut se faire violence ; adieu mon
unique plaisir.
angélique
Rendez-vous ce soir chez moi, nous verrons si je puis faire votre
bonheur… (Angélique s’en
va.)
le chevalier
Vous ferez tout mon bonheur ; adieu tout mon bonheur, adieu.
Scène viii [190]
LE CHEVALIER , FRONTIN
le chevalier, prenant la bourse.
Donne vite.
frontin, arrêtant son maître.
Adieu tout votre bonheur, adieu ; car en allant jouer ces deux cents
pistoles, vous perdez à coup sûr cinquante mille écus qui vous attendent
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE III, SCÈNE ix 423
ce soir. La réflexion opère… Courage, Monsieur, courage ; quelle gloire
pour un joueur converti
de triompher l’argent
à la main de la rage de
l’aller
perdre.
le chevalier
J’avoue
que je me laissais entraîner moins par inclination que par
habitude.
frontin
Tant que vous aurez entre vos mains cet objet de tentation…
le chevalier
Tu as raison ; tiens, va-t’en
le porter.
frontin tend la main.
Donnez.
le chevalier, voyant le Marquis, [191]
ne donne point la bourse, et va au-devant du Marquis.
Je suis résolu…
frontin
De le garder.
Scène ix
LE CHEVALIER , FRONTIN , LE MARQUIS
le chevalier
C’est
Monsieur le Marquis ; hé de quel pays venez-vous donc ? Quoi !
Des mois entiers sans visiter les bassettes40 ? Cela n’est
pas permis, à
moins que l’on
ne soit mort.
40 « Jeu qui est venu de Venise, et où on emploie toutes les cartes, qui se tirent deux à deux ;
la première de ces deux, est pour celui qui tient la bassette, et la seconde, pour tous ceux
qui mettent au jeu contre
lui. » (Acad.) Désigne également le lieu ou la maison où l’on
pratique ce jeu.
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424 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le marquis, toussant et parlant de la poitrine par secousses,
et s’arrêtant
au bout de chaque phrase.
Qheu… qheu… je viens de me mettre au lait41 à une de mes terres ;
les veilles, qheu, les disputes, qheu, les jurements nous ruinent la poitrine,
à nous autres joueurs ; vous devriez aussi vous mettre au lait. Le
lait est un grand remède, qheu, je [192] m’en
trouve fort bien, qheu ;
mais je vous dis fort bien, qheu, q, fort bien, q, fort bien, q, fort bien.
(Il tousse jusqu’à
extinction.)
frontin
Vous voilà guéri, votre poitrine joue de son reste.
le marquis
En arrivant j’apprends
une grande nouvelle.
le chevalier
On vous a dit peut-être que je me suis retiré du jeu.
le marquis
Non, qheu… ce n’est
pas cela qheu… c’est
votre mariage, je vous
félicite… cinquante mille écus, dit-on ?…
le chevalier
L’argent
me touche peu ; c’est
un mariage d’inclination.
le marquis
Pour la beauté, ou pour l’argent,
c’est
toujours inclination.
le chevalier
Et vous, Marquis, ne vous lassez-vous point de la vie de garçon ?
le marquis
Pas encore qu’heu…
je me marierai [193] qu’heu…
quand j’aurai
la goutte.
41 « Lait, est aussi un aliment pour les grandes personnes, qui sert parfois de remède. […]
On met les malades au lait d’ânesse,
au lait de vache, pour les rafraîchir. » (Furetière.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE III, SCÈNE ix 425
frontin
La goutte et les poitrines au lait42 font la moitié des mauvais ménages.
le chevalier
Pour moi qui aime la vie réglée, je vais m’établir
solidement.
le marquis
Je ne vois point d’établissement
plus solide, que de ponter43 qu’heu…
contre
une certaine dupe qui taille44 chez la Baronne ; c’est
un gros
boeuf45 qu’heu…
qu’heu…
riche et bête à l’avenant
; il taille tant qu’il
a de l’argent,
et il a de l’argent
tant qu’il
veut.
le chevalier
Bonne pratique, ma foi ! bonne pratique !
le marquis
Il a pris la banque de la bassette pour se faire des amis : par politesse
il oublie les cartes des dames, et il paye les hommes deux fois pour
éviter les querelles.
frontin
On vous veut tenter ; Monsieur le Marquis au lait a fleuré la bourse.
le marquis
Si vous étiez d’humeur
à vous enrichir.
le chevalier [194]
Non, Marquis, non.
42 C’est-
à-dire les poumons de malades qui sont « mis au lait ».
43 « Ponter, être ponte, jouer contre
le banquier à la bassette ou au pharaon. » (Acad., 4e éd,
1762.)
44 « Tailler, signifie aussi au jeu de la bassette, tenir la banque, distribuer les cartes. »
(Furetière.) Littré précise que tailler s’emploie
« en termes de jeux de cartes, pour indiquer
la fonction du joueur nommé banquier, qui distribue les cartes et joue seul contre
tous
les autres joueurs. »
45 « On appelle figurément, un gros boeuf, un homme stupide, grossier tant du corps que
de l’esprit.
» (Furetière.)
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426 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
frontin
Mon maître aime la pauvreté.
le marquis
C’est
une tonne d’or
que ce gros faquin-là, jamais banquier46 n’a
taillé plus libéralement.
le chevalier
En un mot comme
en mille je ne joue plus, je ne veux plus jouer.
le marquis
Cela s’appelle
n’être
bon à rien qu’heu…
bon à rien : je vais donc
courir les spectacles.
le chevalier
Opéra ou comédie
?
le marquis
Non qu’heu…
non un spectacle bien plus magnifique. Quatre de nos
plus gros acteurs vont commencer
une représentation la plus éblouissante ;
ils ont cavé47 chacun trois mille louis d’or,
qu’heu
; je suis curieux de
voir douze mille louis d’or
sur un tapis : cela ne se voit pas tous les jours.
le chevalier [195]
La représentation en sera pathétique48, mais je vous jure…
le marquis
C’est
prudemment fait, pour en avoir le plaisir il ne faut être que
spectateur.
frontin
Pour être spectateur tranquille laissez-moi cette bourse.
46 Le lansquenet se joue entre un banquier et des pontes.
47 « Caver, signifie aussi en plusieurs jeux de hasard, faire un fonds de certaine somme pour
avoir devant soi de quoi jouer. » (Furetière.)
48 « Pathétique, passionné et capable d’émouvoir
les passions. » (Furetière.) Ce terme s’emploie
particulièrement pour les représentations théâtrales : « Ce qu’on
estime le plus dans une
pièce de théâtre, c’est
le pathétique », précise Furetière.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE III, SCÈNE ix 427
le marquis
Pour moi on me permet de perdre ma centaine, et je la risquerai…
douze mille louis d’or…
en or, d’or,
d’or,
en or, d’or.
le chevalier
J’avoue
que c’est
un spectacle à voir.
frontin
C’est
un spectacle où vous n’entrerez
jamais sans payer.
le marquis
Voyez cela, Chevalier.
le chevalier
Quand je le verrais, je ne serais point tenté.
le marquis
Je le crois, vous êtes homme sage, vous, et je vous empêcherai bien
d’être
[196] tenté, je vous défends de manier la carte, vous êtes trop
malheureux heu… Il ne faut point jouer heu… Allons, allons, je vous
en empêcherai bien, allons, allons.
le chevalier
Écoutez, j’irai,
mais au moins vous me promettez que je ne jouerai
point.
frontin
Et moi je vous promets que vous jouerez.
Fin du troisième acte.
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428 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE IV [197]
Scène i
ANGÉLIQUE , NÉRINE
nérine
Je vous dis qu’il
joue encore au moment que je vous parle avec ce
Marquis enrhumé qui l’est
venu prendre ici.
angélique
Ma résolution est prise, et pour ne pas m’exposer
davantage à le voir,
je vais passer trois mois à la campagne.
nérine
Partez vite pendant que vous êtes raisonnable ; car si vous le voyez
votre raison partira, et vous resterez pour les gages.
angélique
Fais avertir Dorante que je veux encore lui parler.
nérine [198]
Ma foi emmenez-le avec vous à la campagne, vous l’épouserez

pour vous désennuyer.
angélique
Hélas ! Je sens bien que Dorante ferait mon bonheur, si je pouvais
être heureuse sans le Chevalier.
nérine
Sans le Chevalier ! Vous prononcez encore ce nom-là d’un
ton à ne
partir d’
aujourd’hui.
angélique
Va, fais mettre les chevaux au carrosse, je vais prendre congé
de la
Comtesse.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE IV, SCÈNE ii 429
Scène ii
ANGÉLIQUE , LA COMTESSE
la comtesse, transportée de joie.
Que je vous embrasse, ma chère enfant ! On vient de m’apprendre
vos résolutions généreuses, je suis charmée. (Elle l’embrasse,
et Angélique
reste immobile.) Comment donc, encore du chagrin ; ne devez-vous pas
être ravie ?
angélique [199]
Je ne puis pas sitôt répondre à vos transports de joie.
la comtesse, d’un
air sérieux.a
Hélas ! Je ne suis susceptible ni de joie, ni de chagrin ; je n’ai
point
de passion, moi. Et si ce n’était
l’amitié…
angélique
Je craignais tantôt de m’être
attiré votre haine ; mais je vois bien que
vous n’avez
point de passion. Quoi qu’il
en soit, Madame, je suis très
sensible à votre amitié ; je crains seulement de ne la pas mériter autant
que vous le pensez.
la comtesse
L’éloignement
fortifiera votre sagesse ; éloignez-vous, mon cher coeur,
fuyez la cause de vos égarements. Je veux bien me charger d’apprendre
moi-même à ce petit indigne là, que vous rompez avec lui pour jamais.
angélique
Pour jamais, Madame, je ne dis pas cela.b
la comtesse
C’est
que vous n’osez
le dire : voyez jusqu’où
va le mauvais usage du
siècle ; les filles sont honteuses d’avouer
qu’elles
sont sages.
angélique [200]
Si dans la suite du temps, le Chevalier changeait de conduite…
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430 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la comtesse
Il ne se corrigera point ; mais je ne laisse pas de blâmer votre ami
Dorante, il devrait vous épouser pour ne vous pas laisser dans le péril
de la rechute.
angélique
Mais, vous, Madame, pour prévenir ma rechute, vous feriez-vous la
violence d’épouser
le Chevalier ?
la comtesse
Vous me réduisez à une terrible extrémité.
angélique
Mais s’il
n’y
avait que cet expédient ?
la comtesse
En vérité je crois que je devrais le faire.
angélique
Vous le ferez donc, car vous êtes régulière à vos devoirs. Oui, Madame,
je vois clairement ce que je n’avais
fait que soupçonner.
la comtesse
Soupçonner, Mademoiselle ! Soupçonner ! On ne soupçonne point
une vertu aussi établie que la mienne ; et quand on [201] me le verrait
épouser, on ne devrait rien soupçonner, et il faudrait croire que je le
ferais pour un bien.
angélique
Ce serait pour votre bien.
la comtesse
Quel discours ! J’ai
besoin de toute ma modération, (fort en colère)
pour écouter tranquillement vos sottises. Vous vous fiez sur ce que je
suis maîtresse de ma colère ; partez vite.
angélique
Mon départ vous exposerait peut-être à certaine passion, dont
vous seriez moins maîtresse que de votre colère ; vous avez vos vues
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE IV, SCÈNE iii 431
pendant mon absence ; vous voulez que je parte, et moi je ne veux
plus partir.
la comtesse
À vous entendre, ma petite mignonne, vous n’avez
qu’à
paraître pour
plaire ; cependant vous n’avez
pas dans le coeur du Chevalier toute la
part dont vous vous flattez.
angélique
Au moins la part que j’y
ai ne me coûte rien.
la comtesse [202]
Vous n’avez
pas assez d’esprit
pour railler, vous avez tort de vous
en mêler.
angélique
Je ne me mêle que de plaire au Chevalier.
la comtesse
On peut plaire plus solidement par de certains mérites, où vous
n’arriverez
jamais.
angélique
Je n’y
arriverai pas si tôt que vous, du moins ; vous avez pris les
devants49.
Scène iii
LA COMTESSE , ANGÉLIQUE , NÉRINE
nérine
Les chevaux sont au carrosse, partons, partons ; vive la campagne,
et plus d’amour.
angélique
Je ne pars point, Nérine.
49 On retrouve le même motif de la rivalité amoureuse entre deux femmes que l’âge
sépare,
et les mêmes sautes d’humeur
de la plus âgée d’entre
elles dans Le Négligent (I, 4). Les
principaux traits de cette scène sont également exploités dans Le Joueur de Regnard (II, 2).
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432 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
nérine
Vous ne partez point ! L’avez-
vous vu ?
angélique [203]
Non : mais j’ai
changé de résolution.
nérine
Sans l’avoir
vu, la résolution s’en
est allée ; quand vous le verrez
adieu la sagesse.
Scène iv
la comtesse, seule.
Je me suis trop déclarée ; la jalousie a rallumé plus d’amour
que la
colère n’en
avait éteint. Quel parti prendre ? En offrant tout mon bien
au Chevalier peut-être que… Mais s’il
me refuse, j’aurai
perdu en vain
cette réputation de vertu… En tout cas j’imagine
un moyen de tirer
même quelque gloire du pas que je vais faire.
Scène v [204]
LA COMTESSE , LE CHEVALIER , FRONTIN
frontin
Victoire ! Victoire ! Voici le jour heureux que la fortune nous devait :
nous sommes riches à jamais.
le chevalier
Oui, Madame, je viens de gagner jusqu’à
m’en
lasser ; j’ai
fait sept
mains complètes
avec les cartes de reprise, réjouissances, doubles, triples,
rien ne tenait devant moi, Madame : la ronde était de douze coupeurs, je
prends couleur au seize de couche et de belle, à partie forcée, Madame,
je suis laissé d’abord
à carte simple, ma main vient, je fais la provençale,
on coupe, je donne, ma droite est portée au chandelier, écoutez ceci,
Madame50…
50 Le Chevalier rend compte
de ses exploits au lansquenet en usant d’un
vocabulaire technique.
Thierry Depaulis (« Le Lansquenet », art. cité, p. 224, n. 34) explique ce passage :
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE IV, SCÈNE iv 433
la comtesse
J’ignore
le langage des joueurs, mais je veux m’en
instruire pour
vous faire plaisir ; Angélique n’aurait
pas tant de [205] complaisance.
Je suis fâchée de vous apprendre qu’elle
ne veut plus vous voir.
le chevalier, ricanant.
Ha, ha, ha, je vous crois, Madame, je vous crois. Donne ton chapeau,
Frontin. (Le Chevalier met dans le chapeau de Frontin des bijoux et de l’argent.)
la comtesse
Pour peu qu’elle
vous aimât, elle n’exigerait
point que vous vous privassiez
du jeu, qui dans le fond n’est
qu’un
délassement d’esprit
tolérable.
le chevalier
Votre exhortation de tantôt était plus sévère.
la comtesse
Au reste, Chevalier, je suis ravie d’avoir
contribué
à votre gain en
vous prêtant…
le chevalier
Prêter ! À moi prêter ! Je n’emprunte
jamais.
frontin
L’argent
de Madame vous a porté bonheur, ne le méconnaissez pas.
le chevalier
Quoi ! les deux cents pistoles que tu m’as
données, c’est
Madame qui…
frontin [206]
Je vous l’ai
dit, Monsieur, c’est
le mémoire.
« Les cartes sont “doubles” ou “triples” quand deux ou trois ensemble sont de même rang
(sinon la carte est dite “simple”). Les “coupeurs” sont les joueurs qui tiennent l’enjeu.
La
“main” est la faculté de donner, la “provençale” est une façon de mélanger les cartes »,
avant d’ajouter
qu’il
ignore ce que signifie « je prends couleur au seize de couche et de
belle, à partie forcée »…. La « réjouissance » désigne « la carte que celui qui donne tire
après la sienne, et sur laquelle tous les coupeurs et autres peuvent mettre de l’argent.
»
(Acad., 4e éd, 1762.)
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434 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le chevalier
Tu es un coquin.
frontin
Monsieur.
le chevalier
Un fripon.
frontin
Ah !
le chevalier
Ne t’ai-
je pas défendu en présence de Madame de parler du mémoire ?
frontin
C’est
une faute de jugement.
le chevalier
Voici de quoi vous rendre.
la comtesse
C’est
une bagatelle.
le chevalier
Non, Madame, il faut…
la comtesse
Non, je veux que vous gardiez cela.
le chevalier
Écoutez, Madame, il y a des argents heureux. Je veux encore gagner
avec le vôtre. Le jeu me doit cent mille écus, et je les gagnerai dans
peu ; j’ai
attrapé la veine51.
51 « On appelle aussi Veines, dans les mines, les endroits entre les terres où se trouve le métal.
[…] et c’est
ce qui a donné lieu à cette façon de parler figurée, Cet homme est tombé sur une
bonne veine, pour dire, il a rencontré heureusement. » (Acad., 4e éd, 1762.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE IV, SCÈNE vi 435
la comtesse [207]
Vous pourriez concevoir
des espérances plus solides, s’il
était vrai
que vous eussiez pour moi…
le chevalier
Beaucoup de respect, Madame, de vénération pour vos vertus.
la comtesse
Frontin m’a
expliqué vos sentiments, et…
le chevalier
Maraud ! Tu me fais parler je crois ?
frontin
Prenons patience, Madame, quand la perte l’aura
humilié, il nous
traitera tous deux plus respectueusement.
la comtesse
Votre vanité vous fait prendre à la lettre… Je voulais seulement
connaître
votre ingratitude… On sait le mépris que j’ai
pour les hommes,
et je n’en
connais
point de si méprisables que vous.
le chevalier, comptant
son argent dans son chapeau.
Un, deux, trois, quatre, cinq.
Scène vi [208]
LE CHEVALIER , FRONTIN , MADAME BRUSQUAN ,
MADEMOISELLE BABICHE
frontin
Voici la fille de votre lingère et Madame Brusquan ; les créanciers
sont des animaux d’un
instinct admirable, ils sentent l’argent
d’une
lieue loin52.
52 Regnard, Le Joueur : « Hector – Je vois votre sellière : / Elle a flairé l’argent
» (III, 5,
v. 1001-1002). Chez Regnard, comme
chez Dufresny, les créanciers paraissent alors que
le joueur vient de s’enrichir
et qu’il
compte
son argent dans son chapeau. Cette scène
rappelle par ailleurs l’apparition
de Monsieur Dimanche dans Le Festin de Pierre de Molière.
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436 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
madame brusquan, d’un
ton brusque.
Bonjour, Monsieur, bonjour ; le portier m’a
dit que vous ne parliez
à personne, cela m’a
fait croire que vous aviez de l’argent.
le chevalier, comptant
dans son chapeau.
Dix-huit, dix-neuf, et vingt.
madame brusquan
En voilà, Dieu merci ; si vous ne me payez, je vais faire la diablesse.
babiche, d’un
ton doucereux.
Monsieur, ma mère vous supplie très humblement de vous souvenir
d’elle
à votre commodité.
le chevalier [209]
Vingt-huit, vingt-neuf et trente.
babiche
Si je vous incommode, je m’en
irai.
madame brusquan
Si je vous incommode, moi, je coucherai ici.
frontin, à part.
Je suis bien en peine, laquelle des deux sera plutôt payée ; l’une
par
brutalité, l’autre
par douceur.
le chevalier
Vous prenez mal votre temps, je n’ai
pas un sol.
frontin
Son faible est de ne payer ni l’une
ni l’autre.
le chevalier
Ne voyez-vous pas que c’est
de l’argent
du jeu, si je lui dérobais
seulement une pistole, je reperdrais tout, vous ne voudriez pas me
ruiner. Écoutez, Madame Brusquan, j’ai
d’autres
fonds destinés pour
mes créanciers ; dans peu de temps il me sera dû quelque petite partie
d’une
petite rente…
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE IV, SCÈNE vii 437
madame brusquan [210]
La petite partie de la petite rente sont de petites raisons, mort de
ma vie…
babiche
Ah ! je ne saurais entendre jurer des femmes, adieu Monsieur.
le chevalier
Adieu l’aimable
Babiche, elle embellit tous les jours.
frontin
Vous voyez ce qu’on
gagne avec lui par la douceur.
Scène vii
LE CHEVALIER , MADAME BRUSQUAN , DORANTE , FRONTIN
frontin
Que ne vous faites-vous dire aussi que vous embellissez tous les jours.
madame brusquan
Écoutez, je sais que vous faites ici l’amoureux
d’une
Mademoiselle
Angélique, je m’en
vais carillonner chez elle, si…
dorante [211]
Doucement, Madame, doucement.
madame brusquan
Mais, Monsieur Dorante, voulez-vous me répondre de trois cents
livres ?
dorante
Allez, je vous donne ma parole ; allez donc.
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438 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène viii
LE CHEVALIER , FRONTIN , DORANTE
le chevalier
Vous voyez l’insolence,
j’allais
payer cette créature-là, si elle avait
pris le parti de la douceur ; et je la payerai dans peu, seulement pour
dégager votre parole.
dorante
Brisons là-dessus. Qu’est-
ce donc, Chevalier, j’apprends
qu’Angélique
a rompu de nouveau avec vous.
le chevalier
J’obtiendrai
facilement pardon, quand on gagne on n’a
pas tort ; et
je n’aurais
pas [212] joué sans un pressentiment sûr. On ne refuse point
à gagner sûrement deux mille louis d’or.
dorante
Angélique ne se payera pas de cette excuse.
le chevalier
Elle s’en
payera ; elle est trop raisonnable, je crois qu’elle
s’en
payera ;
en tout cas l’état
d’un
garçon aisé a de quoi consoler.
frontin
Ma foi oui ; se marier, ne se point marier, à l’heure
qu’il
est, nous
déciderions cela à croix ou pile53.
dorante
L’indifférence
où je vous vois pour Angélique m’autorise
à vous
donner un avis.
le chevalier
Volontiers nous nous disons nos vérités sans nous fâcher ; nous sommes
deux rivaux d’une
bonne pâte.
53 « Croix ou pile. C’est
un jeu où lorsqu’on
a jeté une pièce de monnaie en l’air,
celui-là
gagne le pari, qui a retenu la partie qui paraît, quand elle est tombée. » (Furetière.) C’est
donc une variante de notre « pile ou face ».
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE IV, SCÈNE ix 439
dorante
Si quelque revers de fortune que vous ne prévoyez pas vous redonnait
de l’empressement
pour le mariage, vous avez une ressource, j’ai
remarqué dans la Comtesse des dispositions pour vous ; elle est [213]
beaucoup plus riche qu’Angélique.
frontin
Monsieur a raison, j’aimerais
mieux tromper la plus riche.
dorante
Convenez de bonne foi qu’Angélique
n’eût
pas été fort heureuse
avec vous.
le chevalier
N’eût
pas été ! Comment donc n’eût
pas été ? J’espère
bien qu’elle
le sera ; je vous conseille
de la plaindre, la pauvre enfant sera fort à
plaindre avec des aubaines comme
cela… (Montrant son chapeau plein
d’argent.)
Mon cher ami, vous serez le seul à plaindre de cette affaire-ci ;
mais consolez-
vous, l’espérance
est votre partage. Vous pouvez attendre
Angélique en secondes noces ; je suis usé moi par le jeu, je mourrai
quelque jour, et pour lors Angélique sera une très jolie veuve.
dorante
Vous devenez bien insultant dans la prospérité ; allez, tous vos procédés
vous rendent indigne d’avoir
des amis, et je vous déclare que je
ne vous ménagerai pas plus que vous [ne] ménagez Angélique.
Scène ix [214]
LE CHEVALIER , FRONTIN
le chevalier
Je lui pardonne de se fâcher, il aime sans être aimé ; c’est
une situation
affligeante.
frontin
Depuis un quart d’heure
de prospérité, ressource méprisée ! Ami
perdu ! Maîtresse oubliée !
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440 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le chevalier, montrant son argent.
Voici ma ressource, mon ami et ma maîtresse. Il faut convenir
que le
jeu est une charmante chose. Le jeu est un Pérou54 pour un homme qui
a de la conduite.
J’ai
remarqué que je gagne toujours sept fois de suite ;
ainsi je serai riche sans avoir obligation à personne. Je vais commencer
par me faire un revenu sûr. Bonne table, gros équipages ; mais il ne faut
pas laisser refroidir le bonheur : on va ouvrir chez la Baronne.
frontin, arrêtant le Chevalier. [215]
Monsieur, il serait pourtant bon de ménager Angélique, et de voir
la situation de son esprit.
le chevalier
Vois cela toi, vois, vois cela, je suis accablé d’affaires.
frontin
Cependant vous devriez…
le chevalier
Je prétends bien la voir aujourd’hui.
frontin
Ah ! c’est
quelque chose… Lui dirai-je que vous la verrez à sept,
huit, neuf heures ?
le chevalier
La séance ne sera pas encore finie.
frontin
Entre neuf et dix ?
le chevalier
Bon à dix heures, on commence
la grosse partie55 chez l’abbé.
54 La référence au Pérou est passée en usage en cette phrase : « C’est
un Pérou, en parlant
d’une
affaire fort lucrative, où il y a à faire des gains inconnus. » (Furetière.)
55 Grosse partie : « Partie dont l’enjeu
est considérable.
» (Acad., 4e éd, 1762.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE IV, SCÈNE ix 441
frontin
À onze heures, aussi c’est
bien tard.
le chevalier
Onze heures, non, c’est
l’heure
des femmes piquées56.
frontin [216]
Et à minuit Angélique sera couchée.
le chevalier
N’importe,
va, demande-lui toujours son heure : je cours à la fortune.
frontin
Monsieur.
le chevalier
Courons à la fortune, la fortune nous attend, courons, courons à la
fortune.
Fin du quatrième acte.
56 Sur le sens de « piqué », voir supra, p. 400, note 21. Il s’agit
donc ici des femmes toquées
du jeu.
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442 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE V [217]
Scène i
LE CHEVALIER , FRONTIN ,
tous deux abattus de douleur.
frontin, d’un
ton affligé.
La fortune nous attend… Courons… courons à la fortune… Elle
nous attend à l’hôpital57.
le chevalier
Il faut convenir
que le jeu est une passion bien abominable.
frontin
Le jeu est un Pérou pour un homme qui a de la conduite.
le chevalier
Pour ce maudit jeu on oublie tout, devoir, fortune, amis, maîtresse.
(Embrassant Frontin.) Ah ! mon pauvre Frontin !
frontin
Vos deux mille louis d’or
sont partis ; [218] mais en récompense il
vous est revenu de la douceur d’esprit
et de la morale.
le chevalier
Je serais à demi consolé,
si le Marquis me rapportait le portrait qu’il
m’a
gagné ; il m’a
promis de venir me le mettre sur une carte contre
un
petit contrat
qui me reste encore là-haut.
frontin
Vous avez perdu le portrait de votre maîtresse ?
le chevalier
Que veux-tu, quand la fureur du jeu me possède…
57 L’hôpital
est alors ce « lieu pieu et charitable où on reçoit les pauvres pour les soulager
en leurs nécessités. » (Furetière.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE V, SCÈNE iii 443
frontin
Vous joueriez l’original
s’il
était garni de diamants.
le chevalier
J’entends
le Marquis, il monte à ma chambre. Va dire à Angélique
que je suis dans un instant au rendez-vous qu’elle
m’a
donné, je vais
regagner au plus vite son portrait.
Scène ii [219]
frontin
Il va regagner au plus vite, oui… C’est-
à-dire perdre le petit contrat
unique. Ah ! pauvre petit contrat
! Vous m’aviez
été promis pour mes
salaires, peut-être qu’en
ce moment mon contrat
est facé58.
Scène iii
FRONTIN , ANGÉLIQUE , NÉRINE
nérine
Oh je suis lasse de suivre votre colère de chambre en chambre ;
vous entrez chez la Comtesse pour lui parler, et vous en ressortez sans
lui avoir rien dit ; vous appelez Dorante, puis vous lui tournez le dos.
Marcher à grands pas, rester immobile, pâlir, rougir, fureur, tendresse,
enrager, soupirer, la crise est violente, je souhaite qu’elle
tourne à bien ;
en vérité [220] les discours de ce petit vilain-là, votre portrait joué, le
rendez-vous manqué, tout cela devrait bien vous déterminer.
angélique, apercevant Frontin.a
Ah !
frontin
Madame…
angélique
Ingrat !
58 « Facer. Terme du jeu de la bassette. C’est
amener pour face une carte qui est la même que
celle sur laquelle un joueur a mis son argent. Il m’a
facé d’abord.
J’ai
été facé trois fois. » (Acad.)
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444 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
frontin
Ce n’est
pas moi.
angélique
Mépris, fourberie, mensonge.
frontin, à part.
Ce sont les vertus de son état. (À Angélique.) Ah ! Madame… C’est
le jeu. Il fuyait le péril, lorsqu’un
Marquis déterré s’est
opiniâtré à le
poursuivre les cartes à la main ; laissez-moi, dit mon maître, on m’attend
pour signer un contrat
de mariage. Mauvaise excuse, dit le Marquis,
mêlant malicieusement les cartes à nos yeux : au jeu comme
en amour,
l’objet
triomphe des résolutions, vous le savez, Madame. Par exemple,
si vous voyez mon maître à vos genoux, l’objet…
Je vais faire venir…
l’objet.
b
Scène iv [221]
ANGÉLIQUE , NÉRINE
nérine
Et vous serez assez lâche pour l’attendre
?
angélique
Hélas !
nérine
La réponse est courte, mais elle est claire.
angélique
Non, Nérine, c’est
Dorante que j’attends
; que ne vient-il m’aider
à
vaincre un reste de passion qui m’agite
encore malgré moi ?
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE V, SCÈNE vi 445
Scène v
ANGÉLIQUE , NÉRINE , DORANTE
angélique
Venez Dorante, venez m’aider
à haïr le Chevalier autant qu’il
le
mérite, ne le ménagez plus, vous ne sauriez me plaire qu’en
me parlant
de son ingratitude.
dorante [222]
Avec de tels discours je ne vous plairai pas longtemps.
angélique
Hé ! si vous craignez ma faiblesse, prévenez-la donc, je vous l’ai
déjà
dit : servez-vous du pouvoir que vous avez sur mon esprit ; ma raison,
mon estime, mon coeur même, tout se déclare en votre faveur ; parlez,
je suis à vous, si vous voulez.
dorante
Non, Madame, non, je ne veux point qu’un
engagement précipité vous
expose aux retours d’une
passion mal éteinte ; et je serais au désespoir
que vous manquassiez d’être
heureuse avec lui, si vous pouvez l’être.
Scène vi
ANGÉLIQUE , NÉRINE , DORANTE , FRONTIN
frontin
Si vous voyiez mon maître en l’état
où il est, vous lui pardonneriez
par pitié.
nérine [223]
C’est-
à-dire qu’il
joue de son reste59.
59 « On dit figurément et proverbialement, jouer de son reste, pour dire, hasarder tout ce
qu’on
a de reste, faire ses derniers efforts, employer ses dernières ressources. » (Acad., 4e
éd, 1762.)
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446 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
frontin
C’est
pour le coup, Madame, qu’il
achève de rompre entièrement
avec le jeu : c’était
pour regagner votre portrait ; et masse60 sans plus
a-t-il dit, car on m’attend,
de sans plus en sans plus61, le combat
s’est
échauffé ; mon maître affaibli par l’ennemi,
est tombé étendu sur son
canapé sans pouls, sans mouvement…
nérine
Et sans argent.
frontin
Ah Frontin ! S’est-
il écrié, déchirant tendrement un jeu de cartes : va
dire à l’adorable
Angélique que je suis un misérable, un scélérat indigne.
nérine
Voilà les premières paroles de vérité qui soient jamais sorties de sa
bouche.
angélique
Va, dis à ton maître qu’il
ne se présente jamais devant moi.
dorante
Non, Madame… (Bas.) Commencez à vous servir du conseil
que je
vous ai [224] donné, pour connaître
le fond du coeur de cet homme-là.
angélique
Frontin, dis donc à ton maître qu’il
vienne me trouver. (À Dorante.)
Où allez-vous Dorante ? Ne m’abandonnez
pas.
frontin, seul.
Ils ont machiné quelque chose contre
mon maître, je voudrais bien
voir comment
il s’en
tirera.a
60 Masse : « Certaine somme d’argent
que l’on met au jeu, en jouant aux dés et à d’autres
jeux de hasard. » (Acad., 4e éd, 1762.)
61 « Sans plus se dit aussi […] parmi les joueurs. Ainsi on dit, Je vous jouerai dix pistoles sans
plus, pour dire, Sans revanche. Nous jouerons deux parties sans plus. » (Acad., 4e éd, 1762.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE V, SCÈNE vii 447
Scène vii
FRONTIN , LE MARQUIS , LE CHEVALIER
le chevalier, un jeu de cartes à la main.
Vous me coupez la gorge ! Oui Monsieur, c’est
me couper la gorge
que de me quitter sur ma perte ; je perds cinq cents pistoles de suite
contre
un portrait que je veux ravoir.
le marquis
Ma poitrine, qu’heu,
ma poitrine ; la vie m’est
plus chère que l’argent62,
qu’heu
qu’heu.
Il y a huit jours que je n’ai
dormi.
le chevalier [225]
Il faut dormir, Monsieur, il est permis de dormir, dormez Monsieur,
dormez, dormez,a mais, tenez-moi jeu seulement le reste de la nuit.
le marquis
Oh ! vous êtes insatiable, qu’heu
; je vous gagne cinq cents pistoles
sur votre parole, ne devez-vous pas être content
?
le chevalierb
Je le suis aussi, je ne me plains pas de vos manières, vous êtes beau
joueur, honnête joueur, galant homme. (À Frontin.) Frontin apporte un
flambeau ; Monsieur, me va faire la grâce de me donner encore une taille.
le marquis
Non, Monsieur, qu’heu,
je ne veux point vous pousser à bout.
le chevalier
Hé ! Monsieur, achevez-moi, par grâce, ruinez-moi, abîmez-moi, que
je vous aie cette obligation-là, ruinez-moi.
le marquis
Hé morbleu ! Ne l’êtes-
vous pas, ruiné ?
62 À l’inverse,
selon les vers sur « le mépris de la mort » lus plus haut par Frontin, l’argent
a pour le joueur plus de valeur que la vie : « Mais un brave joueur perd volontiers la vie,
/ Quand il a perdu son argent. »
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448 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le chevalier, se jetant à genoux.
Je vous en conjure,
abîmez-moi.
le marquis [226]
J’y
ai fait tout de mon mieux, bonsoir.
Scène viii
LE CHEVALIER , FRONTIN
le chevalier
Il s’en
va… après m’avoir
gagné mon âme, je taille, je perds tout sur
la même carte, et c’est
un valet… (Restant immobile, et regardant le valet
qu’il
tire du jeu de cartes, laissant tomber le reste.) Ah traître de valet ! Tu
es ma carte d’aversion…
d’aversion…
Tu es ma bête, bourreau, scélérat,
infâme !a (Tenant la carte dans les dents et secouant la tête.) Hon, que n’es-
tu
en vie ? (Il pleure et regardant le valet de pique.) Que je suis malheureux !
Injuste valet de pique, que t’ai-
je fait pour me persécuter… ? (Colère
violente.) Parle donc, parle valet détestable ?b Pourquoi t’acharnes-
tu sur
moi ? Tu viens quatre fois sonica sonica63.c (De rage, il jette sur le flambeau
le chapeau de Frontin, et tombe dans un fauteuil.)de
Scène ix [227]
LE CHEVALIER , FRONTIN , NÉRINE , ANGÉLIQUE
nérine, bas à Angélique.
Il a éteint la lumière.
le chevalier, doucement et par réflexion.
Un homme vient me trouver, me gagne tout mon bien, cela est-il
naturel ? Je suis filouté, oui, je suis volé, volé ; mais je n’ai
que ce que
je mérite. Oui Chevalier, tu le mérites,a pourquoi joues-tu ?b Ô joue à
cette heure que tu n’as
pas un sol ; joue… (Ironiquement.)c Joue Chevalier
mon ami, joue mon enfant, joue mon coeur, (se frappant la tête du poingd)
joue maraud, joue traître, joue enragé maudit ; tu as joué ton bien, ton
63 « Terme du jeu de la bassette, qui a passé dans le discours familier. À point nommé. Il
est arrivé sonica. » (Acad.)
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE V, SCÈNE ix 449
sang, ô joue-toi, toi-même…e Me voilà ruiné…f J’en
suis ravi, j’en
suis
ravi… (Vite.) J’en
suis ravi… (Par secousses.) Je ga… gne… deux… mille
pistoles, et je ne veux pas quitter ; [228] oui deux mille pistoles, tu les
gagnais, et tu n’es
pas content,
insatiable… !g Que veux-tu donc gagner ?
Le diable. Tu gagneras la rage qui te crève, la peste qui t’étouffe…
(Désespoir.) Un poignard, un poignard… pour te poignarder.h
angéliquei
Ah ! s’il
s’allait
faire mal.
nérine, bas à Angélique.
Hé ! paix donc.
frontin, bas au Chevalier.j
Tout est perdu, Angélique vient d’entrer,
elle aura entendu le poignard,
allons Monsieur, il faut jouer ici de tête64.
le chevalier, après s’être
un peu remis.
Oui, je devrais me poignarder, puisque j’ai
déplu à l’adorable
Angélique.
frontin, bas.
Fort bien… (Haut.) Ah ! qu’Angélique
est heureuse d’être
aimée si
sincèrement ! Monsieur si vous alliez vous jeter à ses pieds.
le chevalier
Non : je veux éviter sa présence ; peut-être qu’elle
aurait assez de
tendresse pour me pardonner, je ne mérite plus qu’elle
[229] me pardonne
; il faut que le désespoir…
angélique
Arrêtez Chevalier.
frontin
Ah Madame ! vous avez bien fait de parler, il allait se désespérer : hé !
Monsieur, ne vous désespérez pas, attendez que j’aie
été quérir de la lumière.k
64 « On dit, Agir de tête, jouer de tête […], pour dire, Agir avec beaucoup de capacité ; beaucoup
de prudence et de résolution. » (Acad., 4e éd, 1762.)
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450 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
nérine
Vous vous attendrissez ; mais souvenez-vous du conseil
de Dorante.
frontin, rapportant de la lumière.
Est-il mort, Mademoiselle ?
angélique
Ah ! Chevalier, en quel état vous réduisez-vous ?l Parlez-moi donc ?
le chevalier
Laissez-moi me punir.
angélique
Demeurez.
le chevalier
Vous avez encore la faiblesse de m’arrêter
? Mais hélas ! c’est
moi qui
n’ai
pas la force de vous fuir.
angélique
Nous allons voir si votre désespoir est véritable, et si vous m’aimez
autant que [230] vous le dites ; sachez donc que je ne puis être à vous
qu’à
certaine condition.
nérine
Voici le fait ; Mademoiselle veut bien que vous disposiez de sa personne,
mais elle ne veut pas que vous puissiez disposer de son bien.
le chevalier
Ah, charmante Angélique, je ne veux posséder que vous ; trop heureux
de vous donner cette preuve de mon amour et de mon désintéressement.m
Mais je fais réflexion que vous manquez de confiance
en moi, et vous
dites que vous m’aimez…
Non, non, et plus j’examine
votre proposition,
plus ma délicatesse en est blessée.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ACTE V, SCÈNE x 451
Scène x
ANGÉLIQUE , NÉRINE , LE CHEVALIER ,
FRONTIN , LA COMTESSE , DORANTE
nérine
Venez guérir la délicatesse de Monsieur.
la comtesse [231]
Qu’y
a-t-il donc ?
dorante
De quoi s’agit-
il ?
nérine
Par délicatesse d’amour,
Monsieur veut ruiner sa maîtresse, et elle
lui propose grossièrement une séparation de biens…
la comtesse
Pour moi si j’estimais
un homme, je le rendrais maître absolu de
tout ce que je possède.
frontin, bas au Chevalier.
Madame est dans le vrai de l’amour,
c’est
là où il fait bon.
angélique
Hé bien, Chevalier, acceptez-vous ma proposition ?
le chevalier
Non, Mademoiselle, non, vous n’avez
que l’intérêt
en vue, et moi
c’est
le coeur seul que je demande.
nérine
C’est
l’argent
seul que Monsieur demande.
angélique
C’est
par votre conseil,
Dorante, que je [232] me suis désabusée, sans
vous j’eusse
été malheureuse, il est juste que je vous rende heureux.
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452 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène xi
LE CHEVALIER , FRONTIN , LA COMTESSE
le chevalier
Je n’en
suis point jaloux, je suis si pénétré des bontés de Madame
la Comtesse…
la comtesse
Vous avez entendu ce que je viens de dire, je ne m’en
dédis point ;
oui Chevalier, je sacrifierais tout pour un homme que j’estimerais,
mais
vous vous êtes rendu indigne de mon estime, cherchez une autre dupe
que moi.
Scène dernière [233]
LE CHEVALIER , FRONTIN
le chevalier
Angélique, Dorante, la Comtesse, tout m’abandonne
!
frontin
Il n’y
a que moi qui vous demeure Monsieur ; et vous avez encore
un valet affectionné qui vous suivra jusque sur le bord de la rivière, car
je n’ai
pas mérité comme
vous de me noyer.
FIN
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Variantes », Théâtre
français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 453-455
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0453
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
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© 2021. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
VARIANTES
Le Chevalier joueur, comédie
en Prose. Par Monsieur D*. F**. Paris, Ballard, 1697.
PROLOGUE
a « Il n’y
a point de père ; cela est nouveau cela ; que ne me disais-tu donc qu’il
n’y
a point
de père. »
ACTE II
SCÈNE IV
a « pour vous les cacher »
ACTE III
SCÈNE I
a Cette dernière phrase que la Comtesse prononce seule fait l’objet
d’une
scène séparée
(scène 2). La suite de la numérotation des scènes s’en
trouve décalée.
SCÈNE II
a Cette dernière phrase que Nérine prononce seule fait l’objet
d’une
scène séparée (scène 4).
La suite de la numérotation des scènes s’en
trouve décalée.
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454 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
SCÈNE VII
a « Frontin, joyeux d’avoir
réussi dans son emprunt, court à son maître, et lui montre une bourse
qu’il
cache sous son chapeau. »
ACTE IV
SCÈNE II
a « La Comtesse, s’apercevant
qu’elle
a témoigné trop de joie reprend un air sérieux. »
b « Pour jamais, Monsieur, je ne dis pas encore. » L’édition
de 1731 corrige.
ACTE V
SCÈNE III
a « Angélique, regardant Frontin sans parler, soupire. »
b « Je vais faire venir… (à part) l’objet.
»
SCÈNE VI
a Cette réplique de Frontin fait l’objet
d’une
scène autonome (scène 7). La suite de la
numérotation des scènes s’en
trouve décalée.
SCÈNE VII
a « Dormez Monsieur, dormez Monsieur, dormez. »
b « Le Chevalier, flattant le Marquis. »
SCÈNE VIII
a « Tu es ma carte d’aversion,
tu es ma bête, bourreau, au, au… (rage) scélérat, infâme »
b « valet de pique détestable »
c « Tu viens quatre fois soni… ca… ha… ha… ha… sonica. »
d « De rage il jette le flambeau, le chapeau de Frontin, et se jette dans un fauteuil. »
e On lit, à la ligne : « NUIT. Angélique et Nérine, qui ont entendu le bruit, viennent écouter à
la faveur de l’obscurité.
»
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LE CHEVALIER JOUEUR – VARIANTES 455
SCÈNE IX
a « (fausset) »
b « (Se raillant de lui-même) »
c « Tendrement »
d « (Colère, se frappant la tête du poing) »
e « (Doucement) »
f « (Vite) »
g « (Fausset) »
h « Un poignard… un poignard pour te poign… gnard… der. »
i « Angélique, parlant haut malgré elle. »
j « Frontin, qui a entendu Angélique, tire le Chevalier par le bras, et lui dit tout bas. »
k « Frontin va chercher de la lumière. »
l « Le Chevalier tourne la tête sans répondre. »
m « (Angélique et Nérine surprises, croyant que le chevalier les a pris au mot.) »
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Annexe. La
“Querelle du Joueur” », Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles
de), p. 457-462
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0457
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Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
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ANNEXE
La « Querelle du Joueur »
TEXTES DE GACON FAVORABLES À REGNARD
Ecclésiastique manqué, satiriste et polémiste à tous crins, Gacon,
auteur de deux ouvrages glorifiant Boileau, se situait résolument dans le
camp des Anciens. Il semblerait qu’il
ait collaboré avec Regnard, ce qui
expliquerait ces couplets apologétiques d’une
flagornerie sans retenue.
Enfin tu fais voir cher Re[g]nard,
Que tu sais accorder la raison avec l’art
;
Au parterre attentif jetant le sel attique1,
Tu remets en honneur le théâtre comique
Qui jadis par les soins de Molière anobli,
Avec lui pour jamais semblait enseveli.
Tout Paris enchanté de ta pièce nouvelle,
Court voir de ton joueur la peinture fidèle, [118]
Et croit qu à l’avenir
le Théâtre Français
Va reprendre le joug de ses premières lois.
Cachez-vous désormais, auteurs grossiers et fades,
Qui n’offrez
à nos yeux que des turlupinades2,
Et qui vous copiant vous-mêmes trait pour trait,
Ne donnez au public que d’infâmes
portraits.
Aujourd’hui
le bon sens remportant la victoire,
Sans pitié pour toujours vous relègue à la foire.
1 Un humour caustique, digne de la comédie
grecque antique.
2 Plaisanteries grossières. Le terme est dérivé de Turlupin, nom de scène d’Henri
Legrand
(1587-1637), bateleur du Pont-Neuf devenu l’un
des farceurs de l’Hôtel
de Bourgogne
avec Gaultier Garguille et Gros-Guillaume.
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458 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Depuis assez longtemps vos jeux licencieux
Rendaient aux gens d’esprit
le théâtre odieux ;
Il est temps qu’avec
eux il se réconcilie,
Et que la scène enfin soit chaste et plus polie.
Que je vous plains d’Ancourt3,
Debrie4 et Dufréni,
C’en
est fait aujourd’hui
votre règne est fini.
Portant à Brioché5 vos pointes à la glace,
Allez sur le Pont Neuf charmer la populace ;
Au bon goût le joueur ramène les esprits,
Et pour vos quolibets inspire du mépris. […]
François Gacon, « Épître XII à Monsieur Renard [sic] Trésorier
de France », [in] Le Poète sans fard, contenant
satires, épîtres et épigrammes
sur toutes sortes de sujets « à Libreville, chez Paul, disant
vrai, à l’enseigne
du miroir qui ne flatte point » [Rouen, Jean II
Dumesnil], 1698, p. 117-1226.
AUTRE
Sur la pièce du Joueur, dont Monsieur de Rivière prétend faussement que
Monsieur Regnard lui a volé l’intrigue
et les pensées. Ce qu’il
y a de vrai, c’est
que Monsieur Regnard en a seulement conféré
quelquefois avec lui : mais la
pauvreté des pièces du sieur de Rivière, fait voir (si j’ose
ainsi parler) qu’il
n’est
pas un auteur volable.
Un jour Regnard et de Rivière,
En cherchant un sujet que l’on
n’eût
point traité,
Trouvèrent qu’un
joueur ferait un caractère,
Qui plairait par sa nouveauté :
3 Florent Carton Dancourt.
4 Edme Villequin, dit De Brie (1607-1676) était un des comédiens
de la troupe de Molière,
spécialisé dans les rôles farcesques (comme
Diafoirus dans Le Malade Imaginaire).
5 Plusieurs personnes ont porté ce nom. Le premier, Pierre Datelin (1567-1671), célèbre
opérateur qui se produisait à l’origine
sur le Pont-Neuf, arracheur de dents puis marionnettiste,
fut le patriarche d’une
dynastie d’amuseurs
parisiens très célèbre au xviie siècle.
C’est
vraisemblablement à Jean Datelin que Gacon fait ici allusion, selon Selon Jal
(Dictionnaire biographique, op. cit., p. 472).
6 Il existe deux éditions antérieures de ce recueil (Cologne, Corneille Egmont, 1696 et
1697), mais qui ne contiennent
pas les pièces que nous reproduisons ici.
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LE CHEVALIER JOUEUR – ANNEXE 459
Regnard le fit en vers, et de Rivière en prose ;
Ainsi pour dire au vrai la chose,
Chacun vola son compagnon
:
Mais quiconque aujourd’hui
voit l’un
et l’autre
ouvrage
Dit que Regnard a l’avantage
D’avoir
été le bon larron.
Épigrammes, p. 206-207.
AUTRE
Sur les deux joueurs, dont celui de Monsieur Regnard fut bien reçu, et donc
celui de de Rivière fut à peine joué jusqu’au
second acte.
Deux célèbres joueurs, l’un
riche, l’autre
gueux,
Prétendaient au public donner leur caractère,
Et prétendaient si fort de plaire,
Qu’ils
tenaient en suspens les esprits curieux :
Mais dès que sur la scène on vit les comédies
De ces deux écrivains rivaux,
Chacun trouva que les copies
Ressemblaient aux originaux.
Épigrammes, [in] Poète sans fard, p. 206-207.
COMMENTAIRE DES FRÈRES PARFAICT
AU SUJET DU CHEVALIER JOUEUR DE DUFRESNY
Il ne faut pas être surpris de la chute précipitée de cette pièce. Elle
manque par les parties les plus essentielles, l’intrigue,
la conduite
et
les caractères. D’ailleurs,
elle n’a
paru qu’après
une autre composée
sur
le même sujet, et qui lui est supérieure en tout. C’en
est assez pour
justifier la décision du public ; en vain voudrait-on dire que le fond de
la comédie
du Joueur de M. Regnard, et les situations les plus brillantes,
sont de l’invention
de M. Dufresny : les spectateurs qui ne peuvent, ni
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460 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ne veulent point entrer dans de pareilles discussions, prévenus par le
premier ouvrage, ont dû regarder l’autre,
non comme
l’original,
mais
comme
une copie manquée : et ainsi le petit prologue du second auteur
est demeuré en pure perte. En supposant, (comme
il est très probable)
que M. Regnard a profité des idées de M. Dufresny, il est toujours certain
qu’il
les a employées avec beaucoup plus d’art,
et d’une
manière à lui
faire honneur. Laissant à part cette dispute, nous ne nous attacherons
ici qu’à
remarquer les principaux endroits, et les caractères dans lesquels
les deux auteurs se sont rencontrés : cette comparaison
n’est
pas
à l’avantage
de M. Dufresny, mais il peut s’en
consoler,
si la gloire de
l’invention
lui appartient. […]
S’il
est vrai que l’amour-
propre ait engagé M. Dufresny à donner
cette comédie
au théâtre, afin de faire connaître
la part qu’il
avait à
l’ouvrage,
et les larcins qu’il
prétendait que M. Regnard lui avait fait,
si c’était
là, dis-je, son dessein, on peut dire qu’il
y a assez mal réussi.
Sa chute n’a
servi qu’à
augmenter le triomphe de son adversaire : et il
s’est
vu en bute aux traits du poète Gacon. […]
Histoire du théâtre français, t. XIV, p. 51-55 (extrait).
LE « LARCIN » DE REGNARD
SELON CLÉMENT ET LA PORTE
Dufresny, en société avec Regnard, composa,
durant plusieurs années,
pour le Théâtre Italien. Cette liaison l’engageait
à faire part de ses idées
à son ami. Il lui communiqua
plusieurs sujets de comédies
presque
achevées, entre autres ceux du Joueur et d’Attendez-
moi sous l’orme,
dans
le dessein d’y
mettre ensemble la dernière main, et de les faire paraître
sur la scène française ; mais Regnard, qui sentait la valeur de la première
de ces deux pièces, amusa son ami, fit quelques changements à
l’ouvrage,
et le donna sous son nom aux Comédiens. Ce fait était connu
de tous les amis de Dufresny, auxquels ce dernier l’a
raconté plusieurs
fois, en se plaignant d’un
larcin, qui ne convient,
disait-il, qu’à
un poète
du plus bas étage. Pour n’en
avoir pas le démenti, Dufresny donna un
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LE CHEVALIER JOUEUR – ANNEXE 461
autre Joueur (Le Chevalier joueur) en prose. Cette contestation
fit naître
l’épigramme
suivante : « Un jour Regnard et de Rivière [etc.7] » Les deux
pièces ayant été représentées, celle de Regnard eut un grand succès, et
l’autre
tomba. Le poète Gacon fit encore cette autre épigramme ; car
c’était
déjà lui qui était l’auteur
de la première. « Deux célèbres joueurs,
l’un
riche et l’autre
gueux [etc.8] » Ce n’est
point à tort que Dufresny
revendiquait le fond de cette comédie,
qu’il
prétendait que Regnard lui
avait pris. Ce dernier abusa effectivement de la confiance
que Dufresny
lui témoigna ; et pour accélérer sa pièce, il se servit de Gacon, à qui il
en fit faire la plus grande partie. Ce fut à Grillon, où Regnard avait
une maison de campagne qu’il
aimait beaucoup. Il enfermait Gacon
dans une chambre, d’où
ce dernier n’avait
la liberté de sortir, qu’après
avoir averti par la fenêtre combien
il avait fait de vers sur la prose dont
Regnard lui donnait le canevas. C’est
de Gacon, lui-même, que l’on
tient cette anecdote.
Clément et La Porte. Anecdotes dramatiques, article « Joueur », t. I,
p. 484-485.
LE DRAMATURGE ET THÉORICIEN
ALLEMAND LESSING LIVRE SON INTERPRÉTATION
Cette pièce est assurément la meilleure que Regnard ait faite ;
mais Rivière Dufresny, qui mit aussi un Joueur sur la scène peu de
temps après, a revendiqué l’honneur
de l’invention.
Il se plaignit que
Regnard lui eût dérobé le fond et différentes scènes, Regnard repoussa
l’accusation,
et maintenant tout ce que nous savons avec certitude de
ce débat, c’est
que l’un
des deux s’est
rendu coupable de plagiat. Si ce
fut Regnard, eh bien ! nous devons encore lui savoir gré d’avoir
eu le
coeur d’abuser
de la confiance
de son ami ; il s’est
emparé à notre profit
d’une
matière dont il prévoyait que l’autre
ferait un mauvais usage.
Nous n’aurions
qu’un
très pauvre Joueur s’il
avait été plus scrupuleux.
7 Les auteurs citent intégralement ici la première épigramme de Gacon.
8 Les auteurs citent intégralement ici la deuxième épigramme de Gacon.
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Pourtant il aurait dû avouer le fait, et laisser au pauvre Dufresny une
part de l’honneur.
Gotthold Ephraim Lessing, Dramaturgie de Hambourg, trad. Edouard
de Suckau et Léon Crouslé. 2e éd. Paris, Didier, 1873, t. 1, 14e partie,
12e jour (jeudi 7 mai), p. 71.
Dieses Stück ist ohne Zweifel das beste, was Regnard gemacht
hat ; aber Riviere du Freny, der bald darauf gleichfalls einen Spieler auf
die Bühne brachte, nahm ihn wegen der Erfindung in Anſpruch. Er
beklagte ſich, daß ihm Regnard die Anlage und verſchiedene Scenen
geſtoh- [109] len habe ; Regnard ſchob die Beschuldigung zurück,
und itzt wiſſen wir von dieſem Streite nur so viel mit Zuverläßigkeit,
daß einer von beiden der Plagiarius geweſen. Wenn es Regnard war,
so müssen wir es ihm wohl noch dazu danken, daß er ſich überwinden
konnte, die Vertraulichkeit ſeines Freundes zu mißbrauchen ; er
bemächtigte sich, blos zu unserm Besten, der Materialien, von denen
er voraus sahe, daß sie verhunzt werden würden. Wir hätten nur einen
sehr elenden Spieler, wenn er gewissenhafter geweſen wäre. Doch hätte
er die Thateringeſtehen, und dem armen Du Freny einen Theil der
damit erworbnen Ehre lassen müssen.
Gotthold Ephraim Lessing, Hamburgische Dramaturgie [1767], Hamburg
und Bremen, J. H. Cramer, 1769, Band 1, vierzehntes Stück, p. 108-109.
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Introduction »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 465-471
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0465
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Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
INTRODUCTION
La Noce interrompue a été reçue par les Comédiens le 10 juillet 1699 :
Lecture d’une
petite pièce de M. Rivière et après la lecture l’auteur
s’étant
retiré, la pièce a été reçue à condition
néanmoins que l’auteur
resserrera
quelques endroits de la pièce et que la dépense du divertissement sera réglée
par la compagnie
et que les particuliers qui pourront être employés pour le
divertissement n’ordonneront
rien de leur chef1.
Elle fut créée au Théâtre-Français le 19 août, à la suite d’Horace
de
Corneille (le registre n’indique
pas la distribution). La recette était honorable
(907 L 16 s, pour 572 billets vendus) et on en donna dans la foulée sept
représentations les 21, 23, 25, 27, 29, 31 août et 2 septembre, précédées
à chaque fois d’une
tragédie (Rodogune, Sophonisbe, le Cid, Géta, Suréna),
sauf le 2 septembre, où c’est
la comédie
moralisante de Boursault, Les
Fables d’Ésope
(Ésope à la ville), qui servit de « grande pièce ». Les recettes
devinrent alors plus moyennes, toutes inférieures à celle de la première
mais sans jamais tomber dans le ridicule (entre 414 et 799 L). La comédie
fut remise le 23 novembre (de nouveau après Ésope) puis le 25 (après Jodelet
prince), avec là encore des recettes tout à fait décentes (787 L et 880 L). Cette
courte reprise à Paris fut suivie d’une
représentation à la Cour (Versailles),
le 17 décembre 1699, avec Athénaïs de Lagrange-Chancel2. La pièce ne
sera plus jamais jouée, ce qui porte le nombre total des représentations
publiques à dix. On en ignore la distribution, les registres de la Comédie-
Française n’en
indiquant aucune pour l’ensemble
du mois d’août
16993.
1 Feuilles d’assemblée,
10 juillet 1699. Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française. Ces
détails sont repris par le Chevalier de Mouhy dans son Journal manuscrit (BNF f fr 932,
fo 17122), à la date erronée du 10 avril 1699.
2 À chaque représentation, une courte part d’auteur
fut distribuée, et un reliquat de 4 livres
17 sols attribué « à M. Rivière pour la Noce interrompue. » (Feuilles d’assemblée.)
3 En date du 1er septembre figure une récapitulation de l’ensemble
des comédien(
ne)s ayant
joué au mois d’août,
qui répare en partie cet oubli, mais ne permet pas de déterminer
la distribution de telle ou telle pièce.
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466 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Du point de vue de la carrière en scène, La Noce interrompue se situe
donc presque exactement en milieu de tableau, entre les grands succès et
les pires échecs de Dufresny. Sur le plan dramatique, c’est
une des pièces
les plus inconsistantes de l’auteur,
ce qui lui a valu cette appréciation
décidément mitigée des frères Parfaict :
M. Dufresny ne s’est
jamais piqué de beaucoup d’exactitude
et de régularité
dans la conduite
de ses pièces. Le titre de celle-ci se trouve rempli dès les deux
premières scènes ; la troisième ouvre une nouvelle intrigue, qui n’a
presque
plus de rapport avec la précédente, et dont la plupart des personnages sont
différents. Les deux premières scènes, qu’on
pourrait aisément retrancher,
ne laissent pas de présenter un tableau assez comique.
Le reste roule sur une
intrigue très faible, et très commune.
On y trouve cependant quelques scènes
plaisantes, et propres au théâtre. Les plus considérables
rôles, et en même
temps les meilleurs, sont ceux du comte,
de la comtesse
et d‘Adrien, leur
valet : ce sont même de bons originaux. Le Paysan est passable. Nanette est
une coquette qui ne mérite pas sa bonne fortune ; et Dorante un écervelé qui
fait une sottise, dont il doit se repentir dès le lendemain4.
L’intérêt
de La Noce interrompue réside plutôt dans ses liens avec ce
qui la précède et ce qui la suit, car l’on
peut y voir une sorte de chaînon
manquant entre Attendez-moi sous l’orme
(1694) et L’Esprit
de contradiction
(1700), étant donné ses nombreux points communs
avec l’une
et l’autre
pièce. Prises ensemble, les trois illustrent aussi la propension de Dufresny
à recycler divers éléments d’une
oeuvre à l’autre,
lorsqu’il
jugeait qu’ils
avaient été insuffisamment mis en valeur (ou, selon les mauvaises langues,
par facilité, voire par paresse).
N’oublions
pas qu’il
a d’abord
vu triompher sous le nom de Regnard
une comédie
par lui écrite ; puis il a tenté en vain d’imposer
son propre
Joueur contre
celui de son ancien co-auteur, dont il soutenait mordicus
qu’il
lui avait volé l’idée
de la pièce. Avec La Noce interrompue, il reprend
la formule de la « pièce d’agrément
» avec vaudeville final, et revisite
pour l’essentiel
Attendez-moi sous l’orme,
espérant sans doute un succès
équivalent – puisque le matériau est à peu près semblable – et, peutêtre,
la reconnaissance implicite que cette comédie-
là était aussi de lui.
Dans un « village de théâtre » que le dramaturge ne prend même pas
la peine de situer, un mariage entre gens du cru est sur le point d’être
conclu,
mais se voit ajourné sine die parce que la promise se retrouve
4 Parfaict, t. XIV, p. 12.
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LA NOCE INTERROMPUE – INTRODUCTION 467
sans dot : le Comte, son bienfaiteur – mais qui a aussi des vues sur
elle – n’a
plus un sou vaillant (« il n’y
a point de fond dans nos coffres,
il n’y
a que des pommes », avoue son intendant Adrien, sc. 2) et ne
versera donc pas le pécule annoncé. Arrive alors un étranger qui vient
compliquer
le cours des choses : il s’est amouraché de la jeune fille
et, le sentiment se trouvant mutuel, il veut l’épouser.
Dans les deux
cas, l’intrigue
repose sur l’intrusion
d’un
homme de la ville nommé
Dorante, épris d’une charmante paysanne (Agathe ici, là Nanette) ; dans
les deux cas le dénouement intervient grâce à une fourberie perpétrée
par un personnage déguisé, et tout se termine, dans la joie collective,
par des chansons.
Une fois établis ces recoupements manifestes, on saisit mieux ce qui
distingue La Noce interrompue. Dorante, ce coup-ci, y apparaît comme
un personnage plutôt sympathique, et qui a gain de cause dans sa
confrontation
avec les locaux. Ce faisant, il sauve l’héroïne
à la fois d’un
mariage indésirable avec le rustre Lucas et des griffes de son tuteur, qui
s’apprêtait
à faire d’elle
sa maîtresse. Pour arriver à ses fins, il suffira à
Dorante de se faire passer pour un laboureur aussi riche que demeuré,
et tout prêt à entrer dans la machination du Comte ; cela donne une
« scène à faire » où le jeune premier concurrence
le véritable paysan,
Lucas, tant en niaiserie qu’en
patois. Dufresny a simplement renversé la
dynamique en donnant le beau rôle au personnage exogène, qui se fait
fort de berner les « campagnards » en se faisant passer pour l’un d’entre
eux (ce qui illustre aussi la nature artificielle de la parlure paysanne
de comédie
– il suffit à Dorante d’estropier
quelques mots et d’utiliser
des termes obsolètes pour faire illusion). Il faut dire que les ruraux,
ici, ne brillent pas par leur finesse, Dufresny ayant réuni une véritable
galerie de types éprouvés : la mère vénale, le soldat ivrogne, le couple
de hobereaux fiers mais misérables, et l’idiot
de village ; il fait même
dire à son héroïne qu’« il n’y
a point de fille dans ce village-ci, qui ait
assez d’esprit
pour être ma confidente.
» (sc. 4.)
La qualification des personnages semble bien caractéristique d’une
vision élitiste où les paysans et leur intérêts sont comptés
pour quantité
négligeable par rapport aux désirs du Comte, mais aussi à ceux de
Dorante ; Nanette est traitée comme
une sorte de marchandise ou de
monnaie d’échange
plus que comme
un individu, et les quelques velléités
d’indépendance
qu’elle
manifeste ne lui valent que la réputation de
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468 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
« coquette » – fort peu flatteuse à l’époque.
En effet, le sujet de la pièce
n’est
autre que le droit de cuissage, dont il n’est
question ici qu’à
mots
couverts et que plus tard Voltaire (Le Droit du seigneur) et Beaumarchais
(Le Mariage de Figaro), entre autres, traiteront bien plus explicitement5.
Dufresny l’a
abordé avec beaucoup de légèreté et d’ambiguïté
; car si
Nanette parvient à s’y
soustraire, ce n’est
qu’en
cédant aux visées d’un
autre homme dont la bienveillance n’a
rien d’évident
: même si le fait
qu’il
soit jeune, beau, spirituel, riche et célibataire distingue manifestement
Dorante du Comte, ses intentions ne sont pas forcément plus
avouables – « écrire tendrement, soupirer, faire le mort, escalader un mur,
cela ne suffit pas pour faire un honnête homme » remarque Nanette,
pourtant déjà à moitié séduite après l’avoir
très brièvement rencontré.
D’un
strict point de vue dramatique, cependant, la résolution entre
parfaitement dans l’ordre
des choses : les jeunes amoureux s’épousent
en
dépit de l’opposition
initiale de personnages qui disposent d’une
certaine
autorité sur eux. Pour y parvenir, Dufresny s’est
contenté
de recombiner
des éléments déjà familiers (pour ne pas dire éculés), avec quelques touches
d’originalité
dans le traitement de certains personnages. Sociologiquement
parlant, on trouvera étrange qu’une
fille aussi raffinée que Nanette évolue
dans un milieu où presque tout le monde – y compris
les nobles – semble
demeuré, comme
si elle était une pièce rapportée. Le tout relève quasiment
du conte
de fées, où le prince charmant vient délivrer une jeune femme de
haute extraction vivant incognito parmi des paysans qui la maltraitent.
Certes moins évident, le parallèle avec L’Esprit
de contradiction
(qui sera
joué presque exactement un an plus tard) n’en
est pas moins probant,
d’abord
dans la localisation campagnarde qui permet d’introduire
un
prétendant rustre et ridicule (ici Lucas, là Thibaudois6). Dans les deux
cas, un officier de justice (ici le tabellion, là le notaire) intervient dans la
résolution de l’intrigue,
avec à chaque fois une tromperie à la clé. Enfin,
Dufresny introduit dans La Noce interrompue le thème de la contradiction,
qu’il
allait mettre au coeur de sa comédie
suivante. Le Comte et la Comtesse,
« deux époux qui se contredisent
depuis quarante ans » (dixit Adrien, sc. 9)
5 Voir France Eleanor Palermo Litvack, « Le Droit du seigneur » in European and American
Literature (from the 17th through the 20th Century), Birmingham (Alabama), Summa
Publications, 1984.
6 On peut ainsi envisager Thibaudois dans L’Esprit
de contradiction
comme
une synthèse
entre Lucas et son oncle le soldat dans La Noce interrompue.
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LA NOCE INTERROMPUE – INTRODUCTION 469
forme un couple uni par une relation paradoxale d’amour
passionné et
de haine tout aussi vive ; le contraste
particulièrement marqué entre l’un
et l’autre
sentiment permettant de rafraîchir ce qui reste par ailleurs un
poncif. Cette pièce recèle quelques vraies trouvailles ; Paulmy d’Argenson
et Tressan, dans leur Bibliothèque universelle des romans, tout en épinglant
« la conduite…
misérable » de La Noce interrompue, y trouvent « des traits
charmants ; toutes les scènes sont manquées, mais il n’y
en a pas une qui
ne fournisse l’idée
d’une
bonne scène comique7.
» Petitot rajoute : « Le
sort des comédies
en 1 acte dépend souvent des soins qu’il
faut pour les
jouer ; celle-ci exige beaucoup d’acteurs
; aussi n’est-
elle pas restée au
théâtre8. » Sans doute Dufresny arriva-t-il à la même conclusion
: dans
L’Esprit
de contradiction,
il ne garda que six personnage principaux, et
respecta l’unité
d’action,
faisant oublier les défauts qui viciaient La Noce
interrompue, même si par ailleurs il en réutilisa le schème dramatique à
deux reprises, dans Le Dédit et Le Mariage fait et rompu. Toute mineure
qu’elle
soit, cette comédie
reste un bon exemple d’un
des principaux
modes dramaturgiques usités par Dufresny.
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE
Notre texte suit celui imprimé dans les OEuvres de 1731, t. 1, p. 235-
2619. Nous indiquons les variantes qui apparaissent sur un manuscrit de
souffleur conservé
à la Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française10 ;
lorsque le texte de la version manuscrite corrige une erreur manifeste
d’orthographe
ou de grammaire, c’est
la version correcte que nous avons
retenue ici.
7 Paulmy d’Argenson
et Tressan, Bibliothèque universelle des romans, op. cit., p. 74.
8 Claude-Bernard Petitot, « Notice sur Dufresny », Répertoire du Théâtre-Français ou, Recueil
des tragédies et comédies
restées au théâtre depuis Rotrou pour faire suite aux éditions in-octavo
de Corneille, Molière, Racine, Regnard, Crébillon, et au théâtre de Voltaire, Paris, Foucault,
1817, t. 10, p. 406.
9 Il existe une édition séparée de La Noce interrompue datée de 1699 (BNF YF-7497), sans
nom d’éditeur,
qui ne présente aucune différence notable.
10 Cote Ms 46 (27 carton, no 326 d’ordre).
Non paginé, il est de l’écriture
du copiste Lapierre,
et compte
49 pages recto verso, 23 x 17,5 cm. Ce manuscrit ne comporte
pas les trois
dernières scènes de l’édition,
avec le vaudeville et la chanson de la fin.
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470 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ÉTABLISSEMENT DE LA MUSIQUE
La musique de La Noce interrompue est conservée
dans deux sources :
l’une,
manuscrite, se trouve dans le recueil Théâtre Français Tome II,
aux archives de la Comédie-Française (avec une note qui précise que
le divertissement a été composé
par Gillier, hors « le chant qui est de
Dufresny11 ») ; l’autre
a été imprimée par Ballard dans le Recueil d’airs
sérieux et à boire de différents auteurs de septembre 169912. À ces deux
sources s’ajoute
celle donnée par notre édition de référence, Briasson 1731,
qui reprend sans modification majeure les airs chantés de la comédie
à
voix seule, sans basse continue.
Bien que la pièce n’ait
été jouée qu’en
1699, sans reprise ultérieure,
les deux sources musicales comportent
d’importantes
variantes entre
elles, notamment au niveau de la basse continue
qui n’est
pas toujours
la même entre les deux partitions. De plus, ces sources donnent deux
états différents des divertissements. Le premier air chanté, « L’argent,
l’amour
et le vin », est par exemple écrit pour le Musicien seul chez
Ballard, tandis qu’il
l’est
pour quatre personnages – le Musicien, la
Vieille, l’Amant,
l’Ivrogne
– dans le manuscrit de la Comédie-Française.
Ces divergences affectent également la composition
du divertissement
final, composé
de la façon suivante chez Ballard : un premier ensemble
(intitulé « scène première » dans la partition, et correspondant à la scène 22
de la pièce) avec « Compère Gervais » suivi d’un
air de village « qui se
danse entre les couplets » ; un deuxième ensemble (scène 2) avec un air
paysan dansé, les airs chantés « L’honneur
et le premier hommage » et
« En cas de moi, je ne veux pas » ; enfin (scène 3), une entrée dansée
suivie de la dernière chanson à couplets « D’un
valet de gentilhommière
». Du côté de la source manuscrite de la Comédie-Française, le
premier ensemble n’est
composé
que de l’air
chanté « Compère Gervais »
précédé du même air en version instrumentale intitulé « loure » ; le
deuxième ensemble donne successivement l’air
chanté « L’honneur
et
le premier hommage », deux rigaudons dansés, l’air
chanté « En cas de
11 Bibliothèque-musée de la Comédie-Française, Théâtre Français Tome II, 6R5, p. 234-240.
12 « La Nopce interrompue, comedie
» dans Recueil d’airs
sérieux et à boire de différents auteurs
imprimé au mois de septembre 1699, Paris, Ballard, 1699, F-Pn Vm7 532, p. 165-178.
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LA NOCE INTERROMPUE – INTRODUCTION 471
moi, je ne veux pas », et un autre « air » dansé (l’air
paysan donné par
Ballard au même emplacement étant absent) ; enfin le dernier moment
comporte
l’air
« D’un
valet de gentilhommière » précédé d’un
prélude
instrumental, et suivi par une contredanse.
On serait tenté d’expliquer
ces divergences importantes – notamment au niveau des danses – par
de potentiels remaniements du divertissement final, survenus au cours
des représentations de novembre et décembre 1699.
Pour la présente édition, nous avons fait le choix de privilégier la partition
publiée par Ballard en septembre 1699, sans doute le plus proche
de l’état
initial du divertissement au moment de la création de la pièce.
Outre la présence des chiffrages
de basse continue
et l’ornementation
plus détaillée des parties vocales, la partition de Ballard contient
des
didascalies intéressantes en rapport avec les jeux de scène des comédiens.
Nous donnons dans une première annexe la version à quatre chanteurs
de l’air
« L’argent,
l’amour
et le vin », particulièrement intéressant du
point de vue de l’effet
théâtral recherché par Dufresny. Une seconde
annexe contient
les quatre danses notées dans le manuscrit de la Comédie-
Française, et qui correspondent peut-être à un deuxième état du divertissement
final (les deux rigaudons, l’air
et la contredanse).
À l’époque
de Dufresny, les danses étaient exécutées à quatre parties
instrumentales par l’orchestre
de la Comédie-Française. Comme
beaucoup de pièces de cette époque, elles n’ont
été conservées
que sous
forme réduite (dessus et basse) : si l’on
remontait la pièce aujourd’hui,
il
conviendrait
donc de réécrire les parties intermédiaires de haute-contre
et de taille.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « La Noce
interrompue. Comédie en un acte », Théâtre français, Tome I, L A RIVIÈRE
DUFRESNY (Charles de), p. 473-521
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0473
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LA NOCE [235]
INTERROMPUE
Comédie en un acte
Représentée pour la première fois le 19 août 1699
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ACTEURS [236]
le comte
la comtesse
adrien, domestique du comte
nanette, filleule de la Comtesse
dorante, amant de Nanette
lucas, fiancé de Nanette
la mère de Lucas
le soldat, oncle de Lucas
le tabellion
deux parents
un musicien
violons, etc.
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LA NOCE [237]
INTERROMPUE
Comédie
Scène i
lucas, la mère, nanette, le tabellion,
le soldat, deux parents, le musiciena
le tabellion
Par la mort, non pas de mon âme, Monsieur le Comte et Madame
la Comtesse se moquent-ils de faire attendre si longtemps un homme
comme
moi ?
lucas
Ah ! respect, respect, Monsieur le Tabellion.
le tabellion [238]
Parbleu, si Monsieur le Comte est seigneur du village, j’en
suis le
notaire royal.
lucas
Mais, Monsieur le Tabellion, pourvu que ma mère boute là son nom,
je serons marié de reste ; à quoi tient-il donc ?
la mère
Taisez-vous, benêt ; à quoi il tient, dit-il, à quoi il tient !
le tabellion
Il ne tient qu’à
vous, commère,
de soussigner1 dès maintenant ;
pourquoi nous difficulterb2 sur des bagatelles ?
1 Terme juridique : apposer sa signature au bas d’un
acte.
2 Faire des difficultés. Ce mot et sa variante, difficultuer, n’apparaissent
pas dans les dictionnaires
du temps, et Dufresny veut sans doute marquer là une impropriété du magistrat
provincial.
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476 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la mère
Qu’est-
ce à dire, sur des bagatelles ?
le tabellion
Oui, certes sur des bagatelles, sur des riens.
la mère
Est-ce une bagatelle que la dotation d’une
fille ? La filleule de Madame
La Comtesse n’a
rien que les huit cents francs que Monsieur le Comte
a promis ; l’argent
ne vient point, et vous appelez cela des bagatelles ?
le tabellionc [239]
Qu’importe,
signez toujours.
la mère
Signez toujours, signez toujours ! Que dites-vous à cela, mon frère le
corporal33, signez toujours.
le soldat, moitié ivre.
Et chut, paix, qu’on
m’écoute.
Il me vient une belle pensée là-dessus.
Signez toujours, gnia point d’argent,
c’est
comme
qui dirait : buvez
toujours, allons compère,
buvez toujours ; mais il n’y
a point de vin :
ça ne fait rien, buvez toujours. Or il faut voir le vin, et puis on boit.
la mère
Vla une belle sentence ! Il faut voir l’argent,
et puis on signe.
le soldat, il verse du vin dans son verre, et boit.
Il faut voir le vin, et puis on boit. (Il verse encore et boit.) Il faut voir
le vin,d et puis on boit. La belle pensée !
le tabellion,
prenant aussi un verre de vin et buvant.
J’aime
aussi les belles pensées ; et en effet pour la consommation
d’une
affaire… je requiers.
3 « On a dit autrefois Corporal pour Caporal, et le peuple le dit encore aujourd’hui
», précise
Jean-François Féraud. C’est
donc un usage qui trahit le statut social inférieur de la mère.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE i 477
le soldat [240]
Et chut… et rechut.
le tabellion
Est-ce encore une belle pensée ?
le soldat
Oui : c’est
que vous êtes un fat de parler d’affaire
pendant que je
bois ; je veux boire en musique, moi. Allons, monsieur le musicien,
chantez-nous un air de chose là, quelque air en rond.
le musicien
Un air grave ou gai, vite ou lent ? De quelle mesure le voulez-vous ?
le soldat
Quelle mesure je veux ? je veux la mesure saint Denis44 ; c’est
la
meilleure.
le musicien
Je sais un vieux air qui convient
à une noce ; car il parle d’amour,
de vin et d’argent.
la mère
D’argent
? Cela est bon.
lucas
Ah ! de l’amour.
le soldat
Et le vin sera pour moi.
le musicien, chante. [241]
L’argent,
l’amour
et le vin
Se sont jurés une triple alliance.
4 Mesure Saint-Denis : Les marchands avaient l’obligation
d’utiliser
les mesures de capacité,
de longueur et de poids établies en référence et conservées
en mesures-étalons à l’abbaye
de Saint-Denis. Ce calembour sur « mesure » souligne la vulgarité du soldat.
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478 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Sans cesse l’un
à l’autre
ils se prêtent la main
L’amour
altère, et c’est
le jus divin
Qui fournit à l’amour
la force et la constance.
L’argent,
l’amour,
etc.e
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE ii 479
Scène ii
la mère, lucas, nanette, le tabellion,
le soldat, deux parents, le musicien,
adrien, violons, etc.
la mère
Dieu merci vla l’argent
qui vient !
le tabellion
Salut à l’homme
d’affaire
de Monsieur Le Comte ; il nous va compter,
nombrer et délivrer…
adrien, en vieille casaque de livrée.
N’est-
ce pas huit cent livres que Monsieur le Comte vous a promis ?
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480 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la mère
Huit cent livres, oui.
adrien [242]
Huit cent livres ; bon.
le tabellion
En quelle espèce de monnaie ?
adrien
Cela est bon, vous dis-je. Monsieur le Comte m’abandonne
l’ordre,
mais nos finances sont courtes ; la vente de ses fruits n’a
pas donné, il
n’y
a point de fond dans nos coffres, il n’y
a que des pommes.
la mère
Je m’en
doutais bien que l’argent
ne viendrait point.
adrien
Je vous donne à choisir ; prenez des pommes, ou la parole de Monsieur
le Comte ; nous n’avons
point d’autre
fond.
la mère, emportant les flacons.
Il n’y
a point de fond ? Je remporte mon vin.
un parent, prenant le pâté.
Point de fond ?
l’autre
parent, prenant la nappe.
Point de fond ?
le tabellion, emportant la table.
Point de fond ?
le musicien, faisant remettre les violons dans l’étui.
[243]
Point de fond, point de musique.
la mère
Allons, mon frère le corporal, c’est
assez boire ; il n’y
a point de fond :
il n’y
aura point de noce.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE ii 481
le soldat
Point de noce ventrebleu ! Je m’irai
donc coucher à jeun ? Halte-là les
flacons ; Holà ho, l’homme
d’affaires,
rapporte ici la fiancée ! j’ordonne
que vous ferez la noce, ou je ferai quelque enterrement.
la mère
Mais, mon frère le corporal, voulez-vous que votre neveu épouse une
fille sans argent ?
le soldat
Je me moque bien d’argent
: suffit que c’est
mon neveu, et que je
le fais mon héritier.
la mère
Votre héritier ! Vous n’avez
rien.
le soldat
D’accord,
et je dois quelque chose ; mais ma valeur et ma gloire ne
doivent rien à personne. Va, Lucas, tu auras ma charge de soldat, je t’en
donne la survivance5. [244] (Adrien veut emmener Nanette, le Soldat le fait
revenir.) Allons, donnez-vous tous deux le baiser de mariage.
la mère
Mais mon frère, la raison, la pudeur…
le soldat
De la pudeur… cela est vrai, donnez-lui rien que votre main à baiser ;
il n’y
a point là de pudeur à craindre.
la mère
Mais mon frère…
le soldat
Baise-lui la main, ou je te tue.
5 « Droit, faculté de succéder à un homme dans sa charge après sa mort. Il est Président, le
Roy lui a accordé et donné la survivance pour son fils. » (Acad.) L’emploi
est plaisant, vu que
la condition
de soldat n’est
pas une charge.
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482 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucas
Otez donc le gant, car il me tuerait.
le soldat
Ah ! les voilà mariés, il y aura de la noce, Vivat. En attendant la
noce, allons boire.
la mère
Allons, allons.
La mère emmène Lucas, et toute la noce défile,
à la réserve de Nanette, qui demeure avec Adrien.
Scène iii [245]
ADRIEN , NANETTE
adrien
Adieu la noce, serviteur ; hé bien, la fiancée, serez-vous encore longtemps
muette ? La noce vous affligeait, la rupture de la noce de vous
rend pas plus gaie ; qu’avez-
vous donc ?a
nanette soupire.
Ahi… !
adrien
Vous soupirez !b Pour peu que je vous presse vous m’allez
tout avouer ;
car vous n’avez
tout juste que l’âge
qu’il
faut pour aimer, vous êtes encore
trop jeune pour savoir cacher votre amour. Vous rougissez ! Ne laissez
pas de me conter
en rougissant l’aventure
qui vous arriva l’autre
jour ;
il m’en
est arrivé une aussi, je vous la conterai
sans rougir, quand vous
m’aurez
conté
la vôtre.
nanette
Ah mon pauvre Adrien, qu’une
fille souffre quand elle n’ose
parler ;
j’en
[246] meurs d’envie
depuis hier ; j’en
étouffe.
adrien
Pourquoi ne vous pas soulager de cette oppression de paroles ?
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE iii 483
nanette
À présent que le mariage est rompu6, je parlerais de reste ;c mais à
qui me fier, n’ayant
ni père ni mère ? Madame la Comtesse ne m’aime
plus tant, depuis que son mari m’aime.
Je le hais trop lui, pour lui
demander conseil
; et il n’y
a point de fille dans ce village-ci, qui ait
assez d’esprit
pour être ma confidente.
adrien
Je suis fâché de ne me pas appeler Lisette ou Margoton ; mais puisque
Madame la Comtesse n’a
point d’autre
femme de chambre que moi, j’ai
droit de confidence
sur sa fillole7 ; parlez.
nanette
Je vais donc te conter
mon aventure. L’autre
jour comme
je me promenais
seule dans le petit bois, j’aperçus
un homme sur notre mur ; il
se laissa tomber dans l’allée,
j’eus
peur d’abord,
mais sitôt que je l’eus
regardé, je te l’avoue,
je n’eus
plus peur de lui : je fis pourtant réflexion
qu’une
[247] fille sage devait s’enfuir,
je voulus courir…
adrien
Et les jambes vous manquèrent ?
nanette
Peut-être bien ; mais ce qui m’arrêta,
c’est
qu’il
me cria d’un
ton
languissant : Ah ! charmante personne, ayez pitié de moi, je suis blessé :
je crus bien qu’il
faisait cela exprès, mais je ne laissai pas d’en
avoir
compassion
; il fit un grand soupir, sa tête tomba sur l’herbe,
comme
s’il
eût été mort.
adrien
Et que vous dit le défunt ?
nanette
J’allais
le questionner sur le sujet de sa mort ; mais il se mit à fuir
dans le fond du bois, parce que Monsieur le Comte venait par une autre
6 En 1721, Dufresny fera jouer une comédie
intitulée Le Mariage fait et rompu ; dans les
deux cas il faut comprendre
que c’est la promesse de mariage qui est rompue, et non le
mariage lui-même.
7 Filleule.
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484 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
allée ; je me mis à fuir aussi ; car depuis que Monsieur le Comte a tant
d’envie
d’être
seul avec moi, je crains toujours de m’y
trouver.
adrien
Et en le fuyant ne fûtes-vous point vous cacher du côté du mort ?
nanette
Non assurément, je ne l’ai
point vu depuis ; mais il m’a
écrit force
billets si ten- [248] dres, qued j’ai
eu la patience de les relire tous cinq
ou six fois.
adrien
Voilà une fille qui aime bien la lecture !
nanette
J’ai
lu ses billets avec plaisir ; e mais enfinf écrire tendrement, soupirer,
faire le mort, escalader un mur, cela ne suffit pas pour faire un honnête
homme ; qu’en
dis-tu ?
adrien
Avant que de vous rien dire, je veux vous conter
mon aventure.
Hier au soir en rentrant dans le château, j’aperçus
l’homme
du petit
bois, qui courait après moi tout hors d’haleine,
et ne pouvant parler,
il gesticulait, et en gesticulant il me mit quelques louis d’or
dans la
main. Ah ! Monsieur, lui dis-je, si vous avez l’éloquence
aussi belle
que le geste, vous me persuaderez tout ce qu’il
vous plaira ; en effet
il me persuada qu’il
vous aimait, et conclut
qu’il
vous demanderait
au Comte et à la Comtesse. Doucement, lui dis-je, c’est
une couple
d’animaux
féroces, incapables d’entendre
raison ; ils s’
entr’appellent
mon bichon8, ma bichonne, et ce sont deux dogues qui se montrent les
dents [249] vingt fois par jour ; toutes leurs conversations
commencent
par des caresses, et finissent par des coups de poing. Je lui dis pis que
pendre de notre maître, et ne lui dis pas le quart de ce qui en est. Au
reste je me suis informé de ce joli homme-là, il s’appelle
Dorante ; il
est riche, plein d’esprit,
de coeur, de politesse. Il est… mais le Comte
8 « Sorte de petit chien
qui a le poil long et le nez court. » (Acad.) Ce terme s’oppose
donc
ici à celui de « dogue », gros chien
de garde, pour évoquer plaisamment l’antagonisme
entre les deux époux.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE v 485
et la Comtesse viennent, allez m’attendre
là-dedans. Je vous achèverai
le portrait de Dorante.
Scène iv
adrien, seul.
Ça, comment
ferai-je pour annoncer à ce brutal que la noce est
interrompue ? Il se va prendre à moi de ce qu’on
ne veut pas recevoir sa
parole pour argent comptant.
Scène v [250]
ADRIEN , LE COMTE , LA COMTESSE
le comte
Oui certes, les noces de Nanette me ramènent l’idée
des nôtres.
Combien y a-t-il, mon coeur ? Il y a bien trente-cinq années que nous
faisons la félicité l’un
de l’autre.
la comtesse
Si je consulte
mon affection conjugale,
il n’y
a qu’un
jour que je te
possède.
le comte
Dans les douceurs d’une
union parfaite, la durée des ans est
imperceptible.
la comtesse
Je ne m’aperçois
que de ta politesse extrême.
le comte
Tes complaisances
sont inouïes. Ah ! je vous cherche, Adrien
adrien
Me voilà, Monsieur.
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486 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le comte [251]
Allez vite panser9 ma jument, que j’aille
tuer du gibier pour la noce.
la comtesse
C’est
moi qui ai besoin de vous, Adrien ; venez m’habiller
pour la noce.
le comte, doucement.
Mais, mon aimable Comtesse, vous aviez une servante à vous, toute
seule ; elle vous a quittée, Adrien n’est
qu’à
moi.
la comtesse
Si faut-il que je sois coiffée, mon cher Comte !
le comte
Si faut-il que ma jument soit pansée ?
la comtesse
Parlez à moi, Adrien ! J’avais
laissé sur ma toilette le fer10 de ma
coiffure, qu’en
avez-vous fait ?
adrien, tirant de sa poche le fer entrelacé
avec une étrille11 et une brosse.
Le voici : je l’avais
pris pour le faire ressouder par notre maréchal12.
le comte
Oh ! quand le maréchal aura ferré ma jument, il travaillera pour
vous ; ne l’amusez
point, Madame, vous empêchez toujours que le
service ne se fasse.
9 « On dit aussi, Penser [sic – Le texte de 1731 reflète cette orthographe] un cheval, pour dire,
l’étriller,
le brosser, le nettoyer, et lui donner généralement tout ce qui lui est nécessaire.
Ce palefrenier emploie la plus grande partie du matin à penser ses chevaux. un cheval bien étrillé
est à demi pensé. » (Acad.)
10 Le mot (le plus souvent au pluriel) « se dit aussi, de Plusieurs instruments et outils de
fer, qui servent à divers usages. Des fers à friser […]. » (Acad.)
11 « Instrument de fer avec lequel on ôte la crasse, l’ordure
qui s’est
attachée à la peau et
au poil des chevaux. » (Acad.) L’entremêlement
du fer à friser et de l’étrille
produit ici
un effet burlesque.
12 « Artisan dont le métier est de ferrer et de guérir des chevaux. Bon Maréchal. Maréchal
expert. son cheval est entre les mains du Maréchal. […]. un tel est fils d’un
Maréchal ferrant. »
(Acad.) À l’époque,
l’acception
militaire du terme est secondaire.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE v 487
la comtesse [252]
C’est
moi qu’on
doit servir.
le comte
Après moi, m’amour.
la comtesse
Il me coiffera, mon fils, ou je lui donnerai vingt soufflets.
le comte
Il m’obéira,
mon coeur, ou je lui romprai les bras.
adrien
Ah ! Monsieur, considérez
que je compose
seul tout votre domestique ;
je ne puis pas être en même temps à la chambre et à l’écurie,
à la cuisine
et au cabinet, faire les affaires de Monsieur, et le lit de Madame, et la
jument par dessus le marché ; je ne puis pas servir trois maîtres à la
fois : mais heureusement je me tirerai d’affaire
aujourd’hui,
en ne vous
obéissant ni à l’un
ni à l’autre.
le comte
Qu’est-
ce à dire ?
la comtesse
Comment donc ?
adrien
Je m’explique
; c’est
que vous n’avez
[253] que faire de monter à
cheval, ni Madame de se parer, car la noce ne se fait point.
le comte
La noce ne se fait point ! Est-ce que je n’ai
pas mandé le notaire et
les parents de Lucas ?
adrien
Oui, Monsieur ; le contrat
était dressé, les parents d’accord,
les violons
d’accord
aussi, la nappe mise, le vin tiré, on n’attendait
que vos huit cents
francs ; je leur ai offert votre parole, et sur votre parole tout a disparu.
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488 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le comte
Comment donc, maraud, ils ne veulent pas…
adrien
Ce n’est
pas ma faute s’ils
ne veulent pas.
le comte
Ils ne veulent pas se fier à ma parole, Monsieur le coquin.
adrien
Je ne suis pas eux, moi.
le comte
Est-ce que ma parole n’est
pas bonne, double chien
?
adrien [254]
Ce n’est
pas moi, vous dis-je ; vous savez bien que je m’y
fie moi, à
votre parole ? Et vous ne m’avez
jamais payé mes gages que verbalement13.
la comtesse
Voilà des parents bien insolents, de ne pas se fier à la parole de leur
seigneur, de leur maître, qui peut les ruiner par sa puissance !
le comte
C’est
que ce sot-là ne leur a pas parlé comme
il faut. Ah ! j’aperçois
Lucas, je suis sûr que d’un
seul mot je le ferai consentir
au Mariage.
la comtesse
Allons lui parler.
13 Trait d’esprit
plaisant mais la pique est relative : les domestiques ne recevaient généralement
leurs gages que lorsqu’ils
quittaient le service. Cela souligne du moins qu’Adrien
n’a
aucune raison d’être
particulièrement bien disposé envers le Comte ni de le servir
fidèlement.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE vii 489
Scène vi
adrien, seul.
Tout est perdu, ils vont contraindre
Lucas à renouer la noce ; ne
trouverai-je point quelque expédient pour la rompre… Attendez14 ;
Madame la Comtesse est jalouse de Nanette, tâchons d’allumer
encore
cette jalousie, afin que…
Scène vii [255]
ADRIEN , LA COMTESSE
la comtesse
Je reviens, Adrien, je reviens te parler, pendant que mon époux est
enfermé avec Lucas
adrien
J’ai
aussi quelque chose à vous dire, qu’il
n’est
pas bon que Monsieur
le Comte entende. Vous savez, Madame, que je prends toujours votre
parti contre
lui dans les petits chamaillis15 domestiques qui se mêlent
parfois à vos caresses.
la comtesse
Je t’entends
: tu veux parler de Nanette ; c’est
sur cela aussi que je
viens te consulter,
et absolument je veux éloigner cette petite créature.
Ce n’est
pas que je soupçonne la fidélité de Monsieur le Comte, il est
trop passionné pour moi.
adrien
Votre présence lui inspire tant d’amour,
qu’il
ne caressera jamais
Nanette devant [256] vous ; mais sitôt que vous avez le dos tourné, il
oublie vos charmes.
14 L’impératif
à la deuxième personne du pluriel suggère qu’Adrien
s’adresse
directement
au public – procédé absolument réprouvé au Théâtre-Français, mais commun
chez les
Italiens, où Dufresny l’avait
souvent employé. Voir supra, p. 17.
15 « Mêlée, combat
où l’on
chamaille. » (Acad.) Furetière précise que « Ce mot n’est
plus
guère en usage. »
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490 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la comtesse
Ah ! oublier, c’est
trop dire, il est de trop bon goût.
adrien
D’accord,
pour préférer une jeune à une vraie beauté, à une beauté
faite ; mais il y a longtemps qu’il
vous trouve belle, et il n’y
a guère16
que Nanette est jolie.
la comtesse
Quoi qu’il
en soit, il est bon de prévenir les choses qu’on
craint le
moins, et ce mariage-ci me tranquillise l’esprit
: car Lucas emmènera
Nanette bien loin.
adrien
Monsieur le Comte vous a fait accroire cela pour ne vous point effaroucher,
mais je vous avertis moi, que dès le lendemain des noces, il
fera Lucas son fermier17, et Nanette sa concierge18.
la comtesse
Nanette sa concierge
! Le traître ! Le parjure ! Le scélérat ! Il en aura
le démenti. C’est
moi qui dois disposer de Nanette, son père me l’a
laissée en mourant : c’est
ma filleule. N’ai-
je pas raison, mon pauvre
Adrien, n’ai-
je pas raison ?
adrien [257]
La question n’est
pas d’avoir
raison. La raison est souvent du côté
du plus faible19, et c’est
tout comme
s’il
avait du tort ; mais, Madame,
laissez-moi rêver si je ne pourrais pas adroitement dégoûter Lucas
16 Sens temporel : « il y a peu de temps. »
17 « Celui ou celle qui prend des héritages, ou des droits à ferme. » Une ferme est une « Convention
par laquelle le propriétaire d’un
héritage, d’une
terre, d’une
rente, d’un
droit abandonne
la jouissance de son héritage, de sa terre, de ses droits à quelqu’un,
pour un certain temps
et un certain prix. » (Acad.) Le sens actuel d’
« exploitation agricole » en est une dérivation.
18 « Celui ou celle qui a la garde d’un
hôtel, d’un
château, d’un
palais. Le Concierge, ou
la Concierge du Château de etc. […] le Concierge de la maison de Monsieur tel. » (Acad.) En
l’occurrence,
cela signifie que le Comte gardera Nanette auprès de lui, tandis que Lucas ira
s’occuper
de ses propriétés. De toute évidence, la Comtesse a saisi toutes les implications
de cet arrangement.
19 Allusion sans doute à la moralité de la fable Le Loup et l’agneau
de La Fontaine : « La
raison du plus fort est toujours la meilleure. »
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE ix 491
d’épouser
Nanette. Si Lucas a le courage de me refuser, vous épaulerez
Lucas, et je vous épaulerai.
la comtesse
Point de ménagement pour un volage. Non, quand je me représente
qu’un
époux unique veut avoir deux inclinations, je ne peux plus me
contenir.
Je vais m’opposer
ouvertement à ce mariage, et mettre ma
filleule dans un couvent20.
Scène viii
adrien, seul.
Nanette dans un couvent ! Cela serait fâcheux ; car point de Nanette
pour Dorante, point de fortune pour moi ; mais commençons
toujours
par rompre le mariage. Allons consulter
Dorante.
Scène ix [258]
ADRIEN , DORANTE
adrien
Quoi, vous paraissez ici ? Vous hasardez d’être
vu ? Pourquoi ne me
pas attendre au rendez-vous ?
dorante
L’impatience
m’a
pris ; mais on peut nous surprendre, j’ai
fermé les
portes. Dis-moi, Adrien, l’aimable
Nanette a-t-elle compris
mes billets ? Lui
as-tu parlé de ma passion ? T’écoute-
t-elle ? Y répond-elle ? Puis-je espérer ?
adrien
On a compris
vos billets, j’ai
parlé, on m’a
écouté, on m’a
répondu,
et si217 je ne vois pas grande espérance pour vous.
20 Sous l’Ancien
Régime, une jeune femme non mariée ne pouvait disposer d’elle-
même
avant l’âge
de 25 ans ; juridiquement, c’était
une mineure sous la tutelle de ses parents
ou, si ceux-ci étaient décédés, d’un
autre membre de la famille. En tant que marraine et
tutrice, la Comtesse peut effectivement faire enfermer Nanette dans un couvent.
21 Si est-ce que. Néanmoins. Quoique vous puissiez dire, si est-ce que, etc. […] Si, Se met quelquefois
tout seul de même sens. Vous avez beau reculer. si faudra-t’il
que vous en passiez par
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492 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Point d’espérance
! Est-elle insensible à mon amour ?
adrien
Ce n’est
pas là la difficulté. Je suppose même, pour abréger matière,
qu’elle
est aussi folle que vous ; mais les choses n’en
[259] sont pas plus
avancées. Je vous l’ai
déjà dit, l’amour
de Monsieur le Comte, ou plutôt
sa convoitise
pour Nanette, et la jalousie de la Comtesse vous sont
également contraires
: car ou la femme l’enfermera
pour son profit, ou
le mari pour le sien la mariera à un sot.
dorante
Notre campagnard, dis-tu, veut marier Nanette… ?
adrien
À un paysan.
dorante
Fort bien.
adrien
À un sot.
dorante
Tant mieux.
adrien
Tant pis vraiment.
dorante
N’ai-
je que cela à craindre ?
adrien
N’est-
ce pas assez ?
là. Il vieillit. » (Acad.)
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE x 493
dorante
Je ne craignais que l’indifférence
de Nanette : si elle m’aime,
mon
bonheur est certain.
adrien [260]
Je ne vous comprends
pas.
dorante
Oui, Adrien, selon le projet que j’ai
imaginé, la jalousie de la Comtesse,
et les mauvais desseins du Comte, serviront à faire réussir le mien. Je
prétends que le Comte me prie d’épouser
Nanette, et que la Comtesse
en soit ravie.
adrien
Je vois là bien des impossibilités, sans compter
celle de faire vouloir
une même chose à deux époux qui se contredisent
depuis quarante ans.
dorante
Je vais t’expliquer
mon dessein. Tu sauras premièrement que j’ai
le
talent d’être
bon comédien,
et voici le rôle que je jouerai…
adrien
On ouvre cette porte, sauvez-vous par l’autre,
et allez m’attendre
dans le petit bois.
Scène x [261]
ADRIEN , LE COMTE , LUCAS
le comte
Adrien, ne sais-tu point comment
ma femme a pu deviner mes
desseins ?
adrien
Elle aura lu dans vos yeux que vous voulez faire Nanette concierge,
et que…
le comte, faisant signe à Adrien que Lucas est là.
Chut.
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494 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
adrien
J’ai
tort, je ne voyais pas là le futur.
le comte, à Lucas.
Si je veux établir Nanette, c’est
parce que feu son père m’a
bien servi.
adrien, faisant signe à Lucas.
Vous aimiez le père, vous faites du bien à la fille, cela est naturel.
le comte
Quoi qu’il
en soit, je me ris de la colère de ma femme, et dès ce
matin je conclus
d’affaire.
Adrien, faites revenir le notaire [262] et tout
l’appareil
de la noce. Songez aussi au festin.
Dans les villages on ne peut
manger que ce qu’on
a ; mon garde-chasse n’a
tué aujourd’hui
que des
lièvres ; mettez-en trois sur la soupe, marinez-en, bref déguisez-les de
génie, pour composer
un repas diversifié, un repas fin.
adrien
Je mettrai vos lièvres à quatre services22 ; j’en
ferai même des compotes
pour le fruit.
Scène xi
LE COMTE , LUCAS
le comte
N’en
doutez point, Lucas, en dépit de ma femme, je vous ferai mon
fermier ; c’est
assez que vous et moi soyons d’accord.
lucas
Oui : mais c’est
ce que je ne sommes pas d’accord.
le comte, d’un
air d’autorité.
Plaît-il, Monsieur Lucas ?
22 Un repas de cérémonie digne de ce nom se doit de comporter
plusieurs services, « nombre
de plats que l’on
sert à la fois, et que l’on
ôte de même. Repas à trois services. festin
à cinq,
à plusieurs services. […] » (Acad.)
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xi 495
lucas [263]
Je sais bian que votre volonté est toujours d’accord
avec ce qu’vous
voulez, mais je disais moi, que de prendre une femme pour rian, une
ferme pour pu qu’à
ne vaut, c’est
trop de parte en un jour.
le comte
À l’égard
de ma ferme je vous dirai mon mot, cela suffit.
lucas
Ça suffit ! Ça suffit, parce que je ne sis pas daigne de vous contredire.
Tout mon vaillant est dans votre départenance, vous pouvez me ruiner ;
mais quand on prend une ferme, ce n’est
pas pour y pardre.
le comte
Ce n’est
pas pour y gagner aussi. Cependant j’augmenterai
votre
lot de force droits seigneuriaux, cens et rentes, redevances23 ; quelques
poules, par exemple, qui me sont dues par des vassaux ; tu me donneras
seulement quelques chapons gras.
lucas
Je vous baillerai des chapons gras pour des poules maigres.
le comte
Tu auras encore droit de pêche dans [264] mon étang de la grenouillère,
et tu me fourniras de poisson.
lucas
Du poisson pour des grenouilles ! Je vous remercie de tout ça, et si
faut y qu’ous
ôtiez du bail les sarimonies qu’ous
avez imaginées, pour
mettre à profit toutes les bonnes fêtes de l’Almanach24
; pour le vin de
la saint Martin tras muids de cidre25, six squiez26 d’avoine
pour votre
23 Cens, rentes et redevances désignent des bénéfices, financiers ou en nature, qu’un
seigneur
retire de ses terres. L’usage
est ici plaisant, les « droits seigneuriaux » évoqués par
le Comte étant manifestement bien modestes.
24 Chaque fête carillonnée est l’occasion
pour le seigneur de tirer profit des revenus des
fermages.
25 Le muid normand, utilisé pour le cidre, valait 150 pots, soit à peu près 300 litres.
26 Le setier (squiez) est une mesure de capacité à valeur variable selon les époques et les
régions. En moyenne, un setier de grains vaut 12 boisseaux, soit environ 152 à 156 litres.
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496 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
gâtiau des Rois, et pis deux cochons pour les épingles de Madame la
Comtesse ; et tout ça parce que vous fiez que je sis amoureux : mais
j’aime
mieux tout pardre, et mon amour avec, que de signer ma ruine.
le comte
Là, là, doucement. Puisque vous êtes si tenant, si dur, nous adoucirons
les choses ; ne vous inquiétez de rien, ne pensez qu’à
Nanette, c’est
un trésor, allez vite lui donner votre foi27, je vais réduire ma femme.
Scène xii [265]
lucas, seul.
C’est
un tyran que ce Monsieur le Comte ; c’est
une tyrane itou que
Nanette, qui me tyranise la çarvelle, et qui fera peut-être bian pis, car
Adrian viant de lâcher queuque paroles : il faut que je le fasse encore jaser.
Scène xiii
ADRIEN , LUCAS
adrien
Hé bien, compère
Lucas, votre marché est-il conclu
?
lucas
Hé ! cahin, caha.
adrien
C’est-
à-dire qu’on
vous fait épouser la ferme malgré vous, et que vous
prenez Nanette à bail, car Monsieur le Comte s’en
réserve la propriété.
lucas [266]
N’y
a rien à gagner su ste farme-ci ; n’y
auroit-il point queuque chose
à pardre sur Nanette.
adrien
Enfin vous allez achever la noce.
27 Lui promettre le mariage, lui faire une déclaration.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xiii 497
lucas
J’ai
peur que Monsieur Le Comte ne l’ait
commencée.
Tout franc,
je sis bian fâché d’être
amoureux : ma mère l’a
bian dit que je ne serais
jamais qu’un
sot.
adrien
C’est
ce que je vous disais aussi.
lucas
Plaît-il ?
adrien
Par plaisanterie da : car dans le fond Nanette est sage28 ; mais Monsieur
le Comte est un peu dévergondé.
lucas
En bonne conscience,
Monsieur Adrian ; Nanette n’a-
t-elle rian bouté
du sian parmi le dévergondage de Monsieur le Comte ? Car je me vians
d’aparcevoir
qu’il
a si hâte de la marier, si hâte, si hâte…
adrien
Il a peut-être calculé qu’il
fallait dater votre mariage d’
aujourd’hui
:
quelques [276] jours plus tôt ou plus tard, décident quelquefois de la
réputation d’une
nouvelle mariée29. Le monde est si pointilleux sur la
date des noces…
lucas
J’entends
cette date-là.
adrien
Ce n’est
pas, comme
je vous dis, que Nanette ne soit très sage, mais
Monsieur le Comte est un fin calculeur30. Ne vous pressez point tant
de conclure.
28 Chaste.
29 Remarque qui laisse supposer que Nanette aurait pu déjà avoir été engrossée.
30 Calculateur.
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498 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucas
Morguenne, je serais quasiment d’avis
d’attendre
encor queuque
huit ou nauf mois pour voir ; mais tenez drès que j’aurai
l’oeil
sur sa
biauté, je serai pressé.
adrien, apercevant Nanette.
Je l’aperçois
: fuyez, faible Lucas, fuyez.
lucas
J’y
tâche aussi : mais l’amour
prend le mord aux dents31. Jarnigué32,
l’amour
en aura menti ; je m’enfuis,
vous direz à Monsieur Le Comte
que je veux du temps pour m’aviser.
Scène xiv [268]
ADRIEN , NANETTE
nanette
Je suis au désespoir, mon pauvre Adrien ; Monsieur le Comte veut
que j’épouse
Lucas ; Madame la Comtesse veut me mettre au couvent,
et moi je veux tout autre chose.
adrien
Dorante et moi nous venons de conclure
que vous devez obéir à
Monsieur le Comte Il veut que vous épousiez un paysan et nous y
consentons.
nanette
Que veux-tu dire ?
adrien
Je lui proposai l’autre
jour un fermier de mes parents ; il vient
d’arriver
; il est riche, jeune, bien bâti…
31 Le mors est la pièce métallique du harnais placée dans la bouche du cheval et relié aux
rênes, qui permet de contrôler
l’animal.
« On dit fig. Prendre le mors aux dents, pour dire,
Prendre une bonne résolution et l’effectuer.
» (Acad.) L’expression
a complètement
changé
de sens, puisque elle signifie aujourd’hui
« s’emballer
».
32 Une des formes du juron inspiré de « je renie Dieu », que l’on
trouve, dans le patois de
comédie,
sous des aspects divers : jarnidieu, jarnibleu, jarnigué, jarniguenne…
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xv 499
nanette
Quel galimatias33 me fais-tu ?
adrien
Je suis sûr qu’il
ne vous déplaira pas.
nanette [269]
Parles-tu sérieusement ?
adrien
Très sérieusement.
nanette
Ne sais-tu pas que je mourrais plutôt que d’être
à un autre qu’à
Dorante ?
adrien
Venez, venez voir mon paysan.
nanette
Je ne veux point le voir.
Scène xv
ADRIEN , NANETTE , DORANTE , déguisé.
adrien
Le voici pourtant.
nanette
Laisse-moi.
adrien
Regardez-le bien.
nanette
Ah ! c’est
Dorante !
33 « Discours embrouillé et confus
qui semble dire quelque chose et ne dit rien. » (Acad.)
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500 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante [270]
Oui, charmante Nanette, c’est
lui qui vous adore.
adrien
Vous saurez pourquoi il s’est
déguisé ainsi ; mais répétez un peu ce
que vous venez de me dire, que vous mourrez plutôt que d’être
à un
autre qu’à
Dorante.
dorante, transporté, lui prend la main et la lui baise.
Vous avez dit cela ?
nanette
Je n’ai
rien dit.
adrien
Vous ne dites rien encore de ce qu’il
vous baise la main.
nanette, retirant sa main.
Vous avez tort, Monsieur, de me prendre la main sans m’en
avertir.
M’aimez-
vous assez pour que je vous pardonne ? Vous ne dites mot.
Craignez-vous de mentir ?
adrien
L’amour
muet est celui qui ment le moins.
dorante
J’ai
trop de plaisir pour pouvoir parler. Vous voulez être à moi ! Ah !
répétez-le encore, je vous en conjure,
parlez.
nanette [271]
Hélas ! je suis toute aussi muette que vous.
adrien
Je prévois que vous aurez souvent des conversations
muettes. Ça,
pensons ;a mais finissons. Pensez au rôle que vous devez jouer avec
Monsieur le Comte, je vais avertir Madame la Comtesse du dessein
que nous avons.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xvi 501
nanette
Ah ! voici Monsieur Le Comte
adrien
Hé bien, puisqu’il
vous a vus ensemble, commencez
à faire votre rôle
de benêt ; tournez le dos à Nanette comme
un sot là ; vous Nanette,
baissez modestement34 les yeux, et allez-vous en de ce côté-là.
Scène xvi [272]
LE COMTE , DORANTE , ADRIEN
le comte
Qu’est-
ce donc que le manège que je vois ici ?
adrien, se mettant à rire.
Ha, ha, ha, Monsieur, c’est
la plus plaisante chose du monde. Vous
voyez ce benêt qui baye aux corneilles, c’est
le plus (d’un
ton sérieux)
plaisant original… Premièrement je vous dirai que c’est
ce jeune fermier
de mes parents que je vous proposai l’autre
jour.
le comte
Fort bien ; mais que faisait-il avec Nanette ?
adrien, en riant.
Ha, ha, ha ! C’est
ce qu’il
y a de plaisant. (Sérieusement.) Je vais vous
conter…
Et je vous dirai ensuite qu’il
prend votre ferme sans marchander,
et Nanette sans argent ; pour (en riant) l’honneur
de votre protection.
Mais ce qui est plaisant, c’est
que je voulais l’amorcer
par les charmes
[273] de Nanette ; point du tout : il n’est
pas curieux de beauté, dit-il,
tous les visages lui sont égaux.
le comte
Cela est assez plaisant : mais que veux-tu conclure
de là ?
34 Pudiquement.
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502 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
adrien
Je conclus
que voilà un mari comme
il nous le faut pour Nanette,
sans amour, sans jalousie ; et qui ne se souciera non plus de sa femme
que s’il
était grand Seigneur.
le comte
Effectivement il me paraît bon enfant.
adrien
Bon ! Benêt tout à fait. Il sera docile, humble, respectueux pour
votre qualité, et il aura une confiance
aveugle et cordiale en vous et en
sa femme.
le comte
Je ne prétendrais pas en abuser. Je n’aime
Nanette que pour l’esprit,
pour la conversation.
adrien
Je le sais bien, Monsieur ; mais vous ne laisseriez pas d’être
fâché
qu’un
jaloux vînt vous interrompre, quand vous seriez en train de dire
de jolies choses.
le comte [274]
Il ne s’agit
pas de cela : mais voyons si ce garçon-là m’accommodera
d’ailleurs
pour ma ferme.
adrien
Approchez, cousin Bertran, approchez.
dorante, d’un
ton niais.
Plaît-il, cousin.
adrien
Saluez Monsieur le Comte, saluez donc.
le comte
Bonjour, mon enfant, bonjour ; votre cousin me dit que vous avez
envie d’être
mon fermier.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xvi 503
dorante
Si c’est
votre plaisir, Monseigneur. Je vous demande excuse da.
le comtea
Il est bien bête.
adrien
J’ai
dit au cousin le prix de votre ferme ; il tope à tout35, et vous
donne de plus vingt louis d’or
de pot de vin.
le comte
À ta considération,
Adrien, j’écoute
ses propositions : mais il faut
que quelqu’un
m’en
réponde.
dorante [275]
Oh ! j’ai
un bon répondant da.
le comte
Hé qui est-ce ?
dorante
Qui c’est
? Ô dame, je vais vous l’aveindre36,
mon répondant.
le comte, en riant.
M’aveindre
son répondant, quel imbécile !
dorante
Hé oui ; car il est dans ma poche mon répondant : c’est
le meilleur
répondant que l’argent
: car quand il répond, il paye, il paye.
le comte
Il a de l’esprit,
ce compère-
ci.
35 Terme de jeu de dés à l’origine,
« Toper, signifie aussi, Consentir à une offre, à une proposition
qui se fait. On m’a
proposé une partie de promenade, j’y
ai topé. je tope à cela. on ne
lui porte aucune santé qu’il
ne réponde tope. » (Acad.)
36 « Tirer une chose hors du lieu où on l’avait
serrée. » (Acad.)
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504 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
dorante
Voilà déjà le pot de vin pour boire37, Monseigneur, pour vous [sic]
boire : et puis voilà un autre magot que j’ai
fait dans ma dernière farme,
et cela me sarvira pour vous payer d’avance,
d’avance
: c’est
une finesse
que j’ai
pour être plus tôt quitte.
le comte
Les manières de cet homme-là m’accommodent
assez : je souhaite
qu’il
s’accommode
de Nanette
dorante [276]
Qu’est-
ce que c’est
donc que Nanette ? Est-ce ce petit brin de fille
que j’ai
vu là ?
le comte
Oui. Ne la trouvez-vous pas jolie ?
dorante
Si c’est
cela que vous appelez jolie, à la bonne heure : mais je en
vise guère à la joliveté38 des filles moi, car pour ce qu’il
m’en
faut, ce
n’est
pas la peine : voyez-vous, tout mon plaisir est de bian mette une
farme en valeur.
le comte
Ne consentirez-
vous pas à la prendre pour femme ?
dorante
Hé ! mais, si c’est
votre plaisir que je la prenne, je la prendrai bian.
37 « Pot de vin. Certaine somme d’argent
que l’on
donne par-dessus le prix d’un
marché
qu’on
a fait de quelque chose de considérable,
soit vente, soit bail à ferme etc. Il veut
vendre, il veut affermer sa terre tant, et veut tant pour le pot de vin. un gros pot de vin. le pot de
vin est fort. » (Acad.) C’est
donc une commission,
tout à fait licite.
38 Ici le mot veut manifestement signifier « joliesse », mais il est employé incorrectement
par Dorante, sans doute pour « faire paysan ». Au sens propre, « Il n’a
guère d’usage
qu’au
pluriel, et il se dit des babioles, des bijoux, et de certains petits ouvrages, qui ne
sont pas de grand service. Il sait faire mille petites jolivetés. il a apporté mille jolivetés d’Italie,
d’Allemagne.
Il se dit aussi, Des gentillesses que font les enfants. C’est
un joli enfant, il
fait, il dit cent petites jolivetés. » (Acad.)
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xvi 505
le comte
Sa complaisance
me ravit.
dorante
Mais au moins, c’est
à la charge qu’elle
ne sera point trop rafollée39
autour de moi ; car je n’aime
pas qu’on
m’interrompe,
quand je suis à
travailler. Je ferai mon petit tracas40 d’un
côté, elle de l’autre
; c’est
la
liberté qui fait la paix du bon ménage.
le comte [277]
Il a raison.
dorante
À propos, Monseigneur, j’oubliais
à vous avertir d’une
chose ; c’est
qu’il
faudra que je fasse de petits voyages à mon pays de temps en temps.
le comte
Oh ! je veux que vous soyez sédentaire.
dorante
Oh ! je ne peux pas ; mais je laisserai ma femme à ma place pour
avoir soin que vous soyez content.
le comte
En ce cas-là, j’aime
mieux en souffrir un peu.
adrien
Monsieur est si bon maître…
le comte
Ça, Adrien, pour pouvoir faire la noce en paix, il faut faire croire à
Madame la Comtesse que cet homme-ci emmènera Nanette bien loin.
(À Dorante.) C’est
que ma femme n’aime
point à la voir.
39 « Raffoler. Se passionner follement pour quelqu’un,
ou pour quelque chose. » (Acad., 4e
éd., 1762.)
40 « Il se dit figurément du métier, du commerce
que fait quelqu’un.
Il fait son petit tracas
tout doucement. Il est bas en ce sens. » (Acad.)
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506 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
adrien
Laissez-moi prévenir Madame la Comtesse, je me charge d’obtenir
son consentement.
le comte [278]
La voici : je vais lui faire une galanterie de cette nouvelle.
Scène xvii
LE COMTE , LA COMTESSE , DORANTE , ADRIEN
la comtesse, en colère.
Lucas vient de me déclarer qu’il
ne veut point épouser Nanette, et
moi je vous déclare que je vais l’enfermer.
le comte
Doucement, doucement. Oublions la petite altercation qu’il
y a eu
entre nous, mes complaisances
vont te fermer la bouche, et dissiper tes
craintes. Il ne suffit pas d’être
fidèle à ce qu’on
aime, il ne faut pas même
fatiguer son imagination par les moindres soupçons jaloux. Pour te
contenter
enfin, je donne Nanette à ce jeune amoureux, qui l’emmènera
demain, et je donnerai ma ferme à Lucas, à la charge qu’il
restera garçon.
la comtesse
S’il
n’y
a point de fourberie à ce que tu [279] me dis, qu’il
y a de
délicatesse !
le comte
La proposition t’agrée-
t-elle ? Es-tu contente
?
la comtesse
À Dieu ne plaise que je te contredise
jamais en rien, j’exécuterai
ce que tu souhaites sitôt que tu auras exécuté ce que tu me promets.
le comte
À demain l’autre
affaire, ne pensons aujourd’hui
qu’au
mariage.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xvii 507
la comtesse
Assurons d’abord
la ferme à Lucas
le comte
Je t’en
prie, commence
par signer le contrat.
la comtesse
Je t’en
conjure,
commence
par le bail.
le comte
Est-ce que tu te méfies de moi ?
la comtesse
Voudrais-tu me tromper ?
le comte
Non ; mais je veux une confiance
aveugle.
la comtesse [280]
Et je veux voir clair, moi. Tu prétends que Nanette reste céans.
le comte
Oh ! elle y restera s’il
me plaît. Osez-vous me contredire
?
la comtesse
Osez-vous m’offenser
ainsi ?
le comte
Ne me poussez pas à bout.
la comtesse
Ne m’échauffez
pas les oreilles.
le comte
Par la sanbleu.
la comtesse
Mort de ma vie.
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508 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le comte
Je ne sais ce qui me tient.
adrien, bas.
Hé, Monsieur, allez-vous en ; laissez-moi lui faire entendre raison.
le comte
Je vais faire venir le notaire, et si vous ne signez, je me séparerai de
corps et de biens, de corps et de biens.
adrien, faisant signe à la Comtesse de se taire.
J’empêcherai
bien ce divorce41.
Scène xviii [281]
la comtesse, dorante, adrien
adrien
Hé, Madame, il y a une heure que je vous fais signe de consentir
à tout.
la comtesse
Moi, consentir.
adrien
C’est
pour votre intérêt que j’ai
imaginé un stratagème pour tromper
Monsieur le Comte ; je dois vous avertir…
la comtesse
Hé ! de quoi m’avertir
?
41 Ce terme emprunté au droit romain (divortium) signifiait une séparation de corps
(dite de mensa et toro – de table et de lit), possible dans certaines situations, comme
les
violences graves, la folie ou l’hérésie
constatées
chez le conjoint.
Le divorce au sens
moderne n’existant
pas sous l’Ancien
Régime (le mariage était encore partiellement
soumis au droit canonique), les couples aisés pouvaient néanmoins vivre séparément,
en cas de désaccord. C’est
ce à quoi le Comte
et Adrien font allusion ici. Le compère
de Dufresny, Regnard, avait ainsi intitulé Le Divorce sa première comédie
pour le
Théâtre-Italien en 1688.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xviii 509
adrien
Que cet homme-ci n’est
point un fermier ; que c’est
un riche cavalier,
amoureux de Nanette, qui s’est
déguisé ainsi pour l’emmener
avec
votre consentement.
la comtesse
Me dis-tu vrai ?
adrien
Je vais vous faire voir qu’il
n’a
que l’écorce
d’un
paysan. Tenez,
Madame. [282] (Il ouvre le juste-au-corps de Dorante, et fait voir à la Comtesse
une veste magnifique.)
dorante
Vous pouvez faire mon bonheur, Madame, et le vôtre aussi en me
donnant Nanette
la comtesse
Mais ne me trompez-vous point ? Car enfin on peut emprunter une
veste.
dorante
Voici une montre de soixante louis que je vous prie d’accepter
pour
preuve de ma bonne foi.
la comtesse,
prenant la montre, et se radoucissant.
On peut aussi emprunter une montre, mais on ne peut point emprunter
l’air
noble et galant dont vous faites les choses. Je vous jure, Monsieur,
que si j’accepte
votre montre, c’est
bien pour vous persuader que je vous
crois gros seigneur.
dorante
Trop heureux que vous ayez quelque confiance
en moi.
adrien
Voilà Monsieur le Comte qui revient, ne faites semblant de rien.
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510 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène xix [283]
LE COMTE , LA COMTESSE , DORANTE ,
ADRIEN , NANETTE
le comte
Le notaire suit mes pas, Madame, nous allons voir si je suis le maître.
Allons, Nanette, je vous commande
d’aimer
cex jeune homme-là.
nanette
Vous êtes le maître, Monsieur, je vous obéirai.
le comte
Oui, ma femme, je suis le maître, et je savais bien que je vous mettrais
à la raison.
la comtesse
Héla ! ce n’est
point la raison, c’est
l’amour
qui m’a
domptée. Tu
m’as
menacée d’une
séparation ; te séparer de moi, mon cher mari ! Ah,
plutôt la mort.
le comte
Tu m’attendris
pourvu que tu ne me contredises
point.
la comtesse
Je te demande bien pardon de mes brusqueries.
le comte
C’est
moi qui suis un petit42 emporté.
la comtesse
On accuse les femmes de commencer
les querelles, mais elles sont
aussi les premières à revenir ; j’ai
toujours eu pour toi une tendresse
prévenante.
le comte
Je te préviendrai dorénavant ; mais je te prie…
42 « Façon de parler adverbiale et populaire, pour dire, Un peu. Donnez-moi un petit de cela.
Donnez-m’en
un petit. donnez-moi un petit à boire. » (Acad.)
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xx 511
la comtesse
Ah ! n’achève
pas, ma complaisance
serait imparfaite, si tu avais
seulement la peine de me répéter tes volontés. Tu souhaites que ce garçon-
là épouse Nanette, qu’il
soit ton fermier, qu’elle
soit ta concierge,
j’y
consens
volontiers.
le comte
Quelle bonté ! Quelle bonté de femme ! Va, je te le revaudrai. Vous
entendez bien, Bertran, Madame la Comtesse vous donne Nanette en
mariage ; puissiez-vous vous chérir tous deux aussi tendrement que nous
nous chérissons ma femme et moi.
adrien [285]
Vous avez devant les yeux un bel exemple d’union.
Scène xx
LE COMTE , LA COMTESSE , DORANTE ,
NANETTE , ADRIEN , LUCAS , LA MÈRE
lucas
Parguenne, Monsieur le Comte, vla la Noce que je vous ramène,
comme
vous m’avez
commandé.
Ma mère m’a
dit itou de bouter l’amour
au croc43, vla qu’es
toisé44.
la mère
Ha, ha, est-ce là le nouveau fiancé ? Il a la mine plus bonace45 que
mon fils, Nanette s’y
fiera mieux.
le comte
Allons là-dedans signer le contrat,
et nous reviendrons après nous
réjouir. Commencez toujours.
43 L’abandonner.
Le terme s’employait
dans le domaine juridique : « On dit aussi fig. qu’Un
procès est au croc, qu’on
l’a
pendu au croc, pour dire, qu’on
ne le poursuit plus. » (Acad.)
44 « On dit fig. et populairement, qu’Une
affaire est toisée, pour dire, qu’elle
est terminée sans
espérance de retour. C’est
une affaire toisée. il n’en
faut plus parler, cela est toisé. » (Acad.)
45 L’orthographe
normale est « bonasse » : « Simple et sans aucune malice. Il ne se dit guère
qu’en
mauvaise part. Il est bonasse, tout bonasse. Il est bas. » (Acad.)
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512 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène xxi [286]
ADRIEN , LUCAS , LA MÈRE
Vous êtes bien heureux, Monsieur Lucas, d’avoir
évité les inconvénients
de la noce ; car on vous avait déjà mis à la tête du vaudeville de
village, qu’on
chante à tous les mariages qui se font : tenez, tenez, les
entendez-vous ?
Scène xxii
La noce entre ; et les violons jouent le vaudeville :
ensuite Adrien chante ces paroles.
adrien
Compère Gervais,
Ne reçois jamais
D’un
seigneur de village, [287]
Ni femme, ni ferme, ni prêts ;
Il s’empare
de ton ménage,
Ravage,
Fait rage,
Et prend à tes frais ;
Sur la femme et sur l’héritage
De gros intérêts.
Autres couplets sur l’air
: Compère Gervais
Ivrogne Thomas,
Ne recherche pas,
Pour peu que ta femme vaille,
D’un
jeune voisin les repas :
Si tu fais du vin qu’il
te baille
Gogaille,
Ripaille,
Bientôt tu mettras,
En croyant vider sa futaille,
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xxii 513
Ton honneur au bas46.
Adrien, à un vieillard.
Vieux père Lucas,
Tu me dis tout bas,
Qu’avec
jeune servante
Bientôt tu rajeuniras ;
Tu la veux toujours bondissante, [288]
Bouillante,
Fringante,
Tu ne l’entends
pas ;
Plus ta femme sera vivante,
Et moins tu vivras.
On reprend le même air.
Landore47 Colas,
Ne te flatte pas,
Qu’avec
une égrillarde
Tu te ragaillardiras !
Car avec ton humeur grognarde,
Moularde48,
Caffarde49,
Crois qu’en
certain cas,
Plus ta femme sera gaillarde,
Et moins tu vivras50.
46 La partition musicale publiée par Ballard en 1699 précise que ce couplet est chanté par
« le Musicien à l’Ivrogne
».
47 « Lent dans ses opérations. “C’est un lendôre, une grande lendôre. Il est populaire.” »
(Féraud.)
48 Cet adjectif ne figure dans aucun dictionnaire, même pas chez Leroux. Faut-il lire moutarde,
au sens de « piquant », « désagréable » ? – « On dit encore, Sucrer la moutarde, pour
dire, adoucir quelque reproche fâcheux. » (Furetière.)
49 « Bigot, hypocrite. Il se dit particulièrement des gens qui font leurs affaires sous prétexte
de religion, en abusant de la simplicité et de la confiance
des autres. » (Furetière.)
50 La partition musicale publiée par Ballard en 1699 précise que ce couplet est chanté par
« le Musicien à l’Innocent
».
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514 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xxiii 515
Scène xxiii [289]
LA COMTE , LA COMTESSE , BERTRAN , LA FIANCÉE , etc.
le comte
Ça mes enfants, la noce ne sera plus interrompue, le contrat
est signé,
ne pensons qu’à
nous réjouir.
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516 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ON CHANTE.
L’honneur
et le premier hommage
Sont dus par l’habitant
au seigneur du village :
Mais par malheur il exige souvent
De l’habitante
la plus sage,
L’honneur
et le premier hommage.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE xxiii 517
ON DANSE51.
Air du benêt au seigneur du village.
En cas de moi, je ne veux pas
Que ma femme s’avance
Trop près de ces seigneurs qui font tant de fracas ;
Ça troublerait si fort sa bienséance, [290]
Sa maintenance,
Sa continence,
Qu’en
lui faisant la révérence,
Elle ferait quelque faux pas.
51 Bien que la partition musicale publiée par Ballard en 1699 place l’air
payan dansé avant
les deux chansons, il est possible que cet air ait été dansé à cet emplacement, et non en
ouverture de la scène. Par ailleurs, le manuscript musical de la Comédie-Française donne
deux rigaudons à cet emplacement (voir la deuxième annexe).
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518 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène dernière
Les mêmes, DORANTE , en habit décent,
et ADRIEN , avec sa livrée.
dorante
Monsieur, je me suis fait paysan pour obtenir Nanette, je suis redevenu
cavalier pour vous en remercier.
le comte
Je suis trompé ! À moi mes gens, mes vassaux !
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE dernière 519
adrien
Vous n’avez
point d’autre
vassal que moi ; je suis à présent vassal
de Monsieur.
la comtesse
Nous sommes dupés, mon mouton ; [291] mais, console-
toi ; si on
t’enlève
Nanette, tu retrouveras en moi une consolation
légitime.
On danse l’Entrée,
et ensuite Adrien chante.
D’un
valet de gentilhommière,
À ces laquais du premier rang,
Le chemin est grand : Bis
Mais pour achever la carrière,
Je ne vois plus qu’un
pas à faire.
D’une
Laïs52 folle et légère
À ces Lucrèces53 de renom
Le trajet est long. Bis
De la Lucrèce à la mégère
Je ne vois plus qu’un
pas à faire.
Pour une innocente bergère,
Du village au pays galant,
Le voyage est grand. Bis
Du pays galant à Cythère54,
Je ne vois plus qu’un
pas à faire.
De l’esprit
simple et populaire, [291]
À l’esprit
sublime et savant,
Le trajet est grand : Bis
Du bel esprit à la chimère55,
52 Laïs de Corinthe, célèbre courtisane (hétaïre) grecque du ve siècle av. J.-C.
53 Lucrèce était une femme romaine de la haute société ; violée par Sextus Tarquin, fils du
dernier roi de Rome, elle se donna la mort en 509 av. J.-C. Elle constituait
un exemple
de vertu.
54 Île grecque située entre le Péloponnèse et la Crète, site d’un
célèbre temple dédié à
Aphrodite, où, selon la légende, se pratiquait l’amour
libre. Au xviiie siècle, c’était
un
important motif pictural et littéraire.
55 Créature fabuleuse composé
de divers animaux. Ici : divagation, imagination délirante.
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520 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Je ne vois plus qu’un
pas à faire.
Dans l’ardeur
de vous satisfaire,
Le chemin le plus malaisé
Nous paraît aisé : Bis
Mais du vouloir au savoir plaire,
Ah ! que je vois de pas à faire.
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LA NOCE INTERROMPUE – SCÈNE dernière 521
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Variantes », Théâtre
français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 523-524
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0523
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VARIANTES
Manuscrit de souffleur conservé
à à la Bibliothèque-Musée de la Comédie-Française, Cote
Ms 46 (27 carton, no 326 d’ordre).
SCÈNE I
a « On lève une toile et l’on
voit au milieu du théâtre une table longue au bout de laquelle est le
tabellion du village qui dresse un contrat,
à l’autre
bout on voit une nappe, un pâté, des flacons,
et un soldat qui boit. Lucas et Nanette sont au milieu ; la mère du fiancé, quelques parents, un
musicien, un violon, et une basse de violon sont sur les côtés. »
b « difficultuer »
c « Est-ce que vous ne regardez pas comme
comptant
les huit cents livres que monsieur
et madame la comtesse
ont promis à leur filleule ? Pourriez-vous douter de la parole de
votre seigneur ? » (Mots biffés à l’encre
rouge.)
d « (Il boit.) »
e « L’argent,
l’amour
et le vin
Se sont jurés une triple alliance.
Sans cesse l’un
à l’autre
ils se prêtent la main
L’amour
altère, et c’est
le jus divin
Qui fournit à l’amour
la force et la constance.
L’argent,
l’amour
et le vin, etc. »
SCÈNE III
a « qu’avez-
vous donc fait de cette humeur enjouée qui ne vous quittait point ? Quelle
métamorphose, vous qui ne saviez que rire, chanter, et danser, vous avez appris en deux
jours à être mélancolique. »
b « Autre science nouvelle, hon. Le fiancé Lucas n’est
pas assez aimable pour vous avoir
appris tout cela, quelque autre vous a donné leçon. »
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524 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
c « Il ne m’eût
servi de rien de parler si j’eusse
épousé Lucas. À présent que le mariage est
rompu, je parlerais de reste. »
d « malgré ma vivacité naturelle, »
e « mais ils m’ont
donné bien du chagrin : car je sentais qu’ils
me feraient haïr Lucas qui
allait être mon mari. D’un
autre côté, je ne voulais point aimer un jeune homme de
condition,
ils sont si trompeurs. Je trouve pourtant mille bonnes qualités à celui-ci. »
f « avoir l’air
aimable, »
SCÈNE XV
a « Ça, pensons à l’essentiel.
nanette
Laisse-moi dire une seule chose que j’ai
sur le coeur, c’est,
Monsieur, que vous êtes
trop riche et trop de condition
pour être le mari d’une
paysanne, et que je suis trop fière
pour être la servante d’un
mari.
dorante
Sans répondre à un soupçon si offensant, je veux le dissiper en vous avouant que ma
naissance est égale à la vôtre.
nanette
Ah ! plût au ciel !
dorante
N’en
doutez point. Je ne suis que le fils d’un
fermier, et ce déguisement-ci vous fait
voir l’habit
naturel de mes pères. En me souvenant de ma bassesse, je fais que les autres
prennent plaisir à l’oublier,
et j’évite
par là, le ridicule de ceux qui croient que le public
est obligé de perdre la mémoire comme
eux.
adrien
Il parle si bien qu’il
m’inspire
l’envie
de faire fortune subitement, afin de me faire
souvenir demain que je m’appelle
aujourd’hui
Adrien ; »
SCÈNE XVI
a « à Adrien. »
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Annexe n° 1 »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 525-528
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0525
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ANNEXE No 1
Version à quatre personnages de l’air
chanté « L’argent,
l’amour
et le
vin » (scène 1), donnée par la partition manuscrite de la Comédie-Française.
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526 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
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LA NOCE INTERROMPUE – ANNEXE No 1 527
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528 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Annexe n° 2 »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 529-532
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ANNEXE No 2
Danses supplémentaires données par la partition manuscrite de la
Comédie-Française.
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530 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
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LA NOCE INTERROMPUE – ANNEXE No 2 531
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532 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
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Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 535-542
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INTRODUCTION
Cette pièce détient un statut très particulier dans le corpus des oeuvres
de Dufresny : de toutes celles qui furent données au Théâtre-Français,
ce fut la plus mal reçue, au point qu’à
sa création, le 27 novembre 1699,
les Comédiens renoncèrent à en terminer la représentation, et qu’elle
n’a
jamais été remise à la scène depuis1. Cet échec spectaculaire a trop
aisément convaincu
historiens et critiques que c’était
l’une
des plus exécrables
pièces du répertoire, ce qui les a dissuadés de la (re)lire afin de s’en
faire une idée quelque peu objective ; la plupart est donc tombée dans
le panneau d’un
titre qui laisse à croire qu’il
s’agissait
d’une
imitation
du Malade imaginaire de Molière, ce qui n’est
pas le cas. Néanmoins,
un siècle plus tard, ce genre d’analyse
était devenu la norme :
C’est
une pièce des plus médiocres, sans gaieté, sans peinture sérieuse des
caractères. S’il
est naturel de s’attendre
à y trouver un Argan dont l’imitateur
se serait borné à changer le sexe, cette attente est trompée. Dans la maladie
du principal personnage, il entre beaucoup d’inquiétudes
d’une
imagination
frappée et, comme
on disait alors, de vapeurs ; mais cette hypocondrie est
faiblement indiquée et Dufresny n’en
a rien su tirer de comique
malgré le
modèle que lui avait donné Molière, et auquel il est évident qu’il
a pensé.
Voulant que sa malade eût près d’elle
une sorte de Béline, il lui a donné
une perfide amie. Puis il y a une suivante Lisette qui, lorsqu’elle
introduit
auprès de la malade un faux médecin, s’est
souvenue de Toinette jouant
elle-même ce rôle de docteur. Enfin, comme
dans le Malade imaginaire,
l’intrigue
ourdie par une avide cajoleuse est déjouée. On trouve donc là
quelques idées dont la source est visible, mais Dufresny en a fait un très
pauvre usage2.
1 Fait rare, mais non pas inouï : les frères Parfaict (t. XIV, p. 102) notent que Le Marquis
de l’industrie,
comédie
anonyme en cinq actes « Représentée pour la première et unique
fois le Samedi 25 Janvier [1698] » connut
un sort semblable : « Le Registre marque que le
parterre ne voulut jamais souffrir qu’on
acheva la pièce et que les Comédiens donnèrent
à la place Crispin Médecin. »
2 Notice du Malade Imaginaire, [in] OEuvres de Molière, éds. Eugène Despois et Paul Mesnard,
Paris, Hachette, 1886, « Grands Écrivains de la France », t. IX, p. 239.
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536 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
On va voir qu’un
tel jugement, qui semble tomber sous le sens, repose
sur une lecture superficielle et orientée de la pièce – à supposer même
que les censeurs les plus péremptoires se soient donnés le mal de la lire.
Certes, l’échec
du Chevalier joueur en 1697 (une seule représentation
également), suivi de deux ans d’absence
de la scène, puis l’honnête
succès
de La Noce interrompue en août 1699, ne semblent pas avoir convaincu
Dufresny que sa voie se situait peut-être plutôt dans la comédie
légère
en un acte, si possible avec chansons et divertissements, que dans la
« grande comédie
» en cinq actes. Sa Malade sans maladie représente sa
seconde tentative dans un genre qu’il
allait s’obstiner
à cultiver
en dépit
d’une
hostilité chronique du public (et, peut-être, des Comédiens). En
l’occurrence,
la réaction de la salle fut censément si houleuse que les
ces derniers décidèrent de suspendre la représentation, puis d’enchaîner
sur une autre pièce qu’ils
étaient en mesure de jouer au pied levé. Les
frères Parfaict relatent ainsi l’incident
:
Cette comédie
ne fut pas achevée, on donna pour remplir le spectacle, l’Après
souper des auberges. Le public décida de la pièce, sur les deux ou trois premiers
actes, et ne voulut pas en écouter davantage. M. Du Fresny se soumit respectueusement
à cette décision ; et il fit fort bien […]3.
Compte-rendu malaisément interprétable pour l’historien
(et d’ailleurs
inexact : selon le registre de la Comédie-Française, on joua Le Souper
mal apprêté de Hauteroche), car il laisse à supposer que c’est
une intervention
du public qui interrompit les comédiens
– on sait à quel point
l’humeur
souvent ombrageuse du parterre terrorisait les auteurs. Si
toutefois il n’est
pas impossible que La Malade ait succombé à une
bronca particulièrement virulente, il n’en
reste pas moins que le public
s’était
déplacé relativement nombreux (844 entrées payantes, 1043 L
15s de recette, 101L de part d’auteur).
Dans sa notice biographique, Jal,
s’appuyant
sur les témoignages de Dangeau et Cabart de Villermont,
explique que, La Malade ayant eu « beaucoup de succès » à Versailles
le 2 avril précédent4, lorsqu’elle
y fut jouée à l’instigation
du Dauphin,
3 Parfaict, t. XIV, p. 102.
4 « Le soir il y eut une comédie
nouvelle qui s’appelle
la Malade imaginaire. Il n’y
aura plus
de comédie
jusqu’à
Fontainebleau. » Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, Journal
du marquis de Dangeau, avec les additions du duc de Saint-Simon, éd. E. Soulié, L. Dussieux,
P. de Chennevières [et al.], Paris, Firmin Didot, 1856, t. 7, p. 57.
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LA MALADE SANS MALADIE – INTRODUCTION 537
« Tous ceux qui savaient que La Malade avait réussi devant un auditoire
illustre furent curieux de voir un ouvrage applaudi par les délicats de
la Cour5. » Tout porte à croire qu’ils
furent déçus dans leurs attentes et
il semblerait que ce « four » n’ait
pas été volontairement orchestré par
les comédiens,
pourtant capables de saborder une pièce pour pouvoir
la reprendre ultérieurement sans payer de part d’auteur
(ce qui semble
avoir été le cas de l’Esprit
de contradiction)
; en effet, ils ne cherchèrent
jamais à rejouer La Malade à la scène pour en tirer profit. À la fin du
siècle, Paulmy d’Argenson
et Tressan trouvaient pourtant quelques
qualités à cette oeuvre tôt retirée de la circulation :
Comme La Malade sans maladie est en cinq actes mal conduits,
elle est encore
plus difficile à remettre au théâtre que la Noce interrompue ; mais que de traits
et même de caractères singuliers elle présente ! Io. Le caractère principal, ce
n’est
point le Malade imaginaire qui aime les médecins et les remèdes, c’est
un caractère bien plus vraisemblable et plus commun,
une femme qui fait la
malade pour se faire dorloter et se faire plaindre, qui se livre d’abord
à une
complaisante,
et puis enfin, malgré sa prétendue maladie, trouve un jeune
homme fort aimable. Dufresny, convenant
que le public avait eu raison de
trouver sa pièce en cinq actes mauvaise, replaça sa malade dans une [75]
pièce en un acte intitulée Les Vapeurs. C’est
dommage que cette pièce soit
perdue. On y trouve encore deux personnages remarquables, un marquis
normand nommé Faussainville, et son valet nommé la Vallée qui se déguise
en médecin des vapeurs, bien moins pédant que MM. Purgon et Diafoirus,
et bien plus ressemblant à nos médecins modernes. Assurément nos auteurs
actuels pourraient tirer parti de ces tableaux échappés à Dufresny, et on en
a déjà bien profité6.
De fait, une carrière aussi brutalement et définitivement interrompue
a valu à cette pièce une réputation détestable en partie imméritée, dans
la mesure où nombre de critiques la dénigrent au titre de piètre décalque
du Malade imaginaire dont Dufresny aurait simplement transformé le
héros en femme ; même si le titre initial de La Malade imaginaire, sous
lequel la comédie
fut présentée à la Cour, avait pu au départ contribuer
à entretenir la confusion,
une lecture un tant soit peu attentive suffit
à s’en
dissuader. Or, les commentateurs
ont continué
d’affirmer
que
« L’ingénieux
Dufresni [sic] voulut sur la fin du siècle de Molière, traiter
5 Jal, « Dufresny, sr de la Rivière (Charles) », Dictionnaire critique de biographie et d’histoire,
op. cit., Paris, Plon, 1867, p. 515-517.
6 Paulmy d’Argenson
et Tressan, Bibliothèque universelle des romans, op. cit., p. 74-75.
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538 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
le même ridicule dans le personnage d’une
femme », alors que les raisons
ne manquaient pourtant pas d’envisager
la pièce autrement : par exemple,
l’apparenter
à Tartuffe plutôt qu’au
Malade imaginaire. Le rapprochement
a été définitivement établi en 1994 par Gérard Gouvernet7, relevant
plusieurs études antérieures, notamment celle de H. C. Lancaster et de
H. D. Howarth, et il paraît difficilement contestable
dès lors qu’on
se
focalise sur la trame narrative.
La Malade, bourgeoise aisée, se croit atteinte de toutes sortes de
maux, encouragée en cela par Lucinde, qui se présente comme
son
amie, mais qui surtout espère bien être nommée légataire au détriment
de l’héritière
présomptive, la nièce de la malade, Angélique, laquelle
doit épouser le jeune Valère. On apprend alors qu’un
riche parent de
l’hypocondriaque
lui a légué son immense fortune (dont aurait également
dû hériter Angélique) sur les conseils
d’un
escroc, le marquis de
Faussinville. En réalité, Faussinville a l’intention
d’utiliser
le testament,
qu’il
détient, pour épouser soit la malade, soit Angélique, et ainsi
détourner l’héritage
à son profit. Apprenant que c’est
Lucinde qui doit
hériter de la fortune, il menace de la dénoncer si elle ne lui signe pas
une promesse de mariage stipulant que l’argent
de la malade servira
de dot. Celle-ci hésite néanmoins à léguer son bien à Lucinde, car elle
voudrait épouser Valère elle-même. Sa suivante Lisette la persuade
de consulter
un docteur – qui n’est
autre que La Valée, le valet de
Faussinville, déguisé – qui la décourage de se marier ; mais la malade
déjoue involontairement les plans des aigrefins en voulant à tout prix
que Lucinde épouse Valère pour qu’ils
puissent profiter ensemble de sa
fortune. Lucinde est finalement démasquée lorsque Faussinville cherche
à faire valoir ses droits ; la malade, désabusée, consent
alors à l’union
de
sa nièce avec Valère, et lègue son argent aux jeunes gens.
On voit donc que les deux personnages principaux, masculins chez
Molière, sont féminisés par Dufresny ; mais la duplicité de Lucinde (sa
« trigauderie », comme
l’appelle
Lisette (I, 1)) n’est
pas à proprement
parler de la tartufferie – elle se contente
d’encourager
les lubies de la
malade pour s’attirer
ses bonnes grâces, et jamais il n’est
question de
religion, ce sur quoi repose la pièce de Molière. D’ailleurs,
la Malade
7 Gérard Gouvernet, « Tartuffe, Dufresny et Dancourt », [in] Hommage to Paul Bénichou, dir.
Sylvie Romanowski et Monique Bilezikian, Birmingham (Alabama), Summa Publications,
1994, p. 291-306.
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LA MALADE SANS MALADIE – INTRODUCTION 539
est la victime présomptive de toute une bande, puisque Lucinde finit
par faire cause commune
avec Faussinville et son âme damnée, La Valée
(dont le déguisement en médecin fantaisiste constitue
un autre écho
moliéresque.) Seuls les deux amoureux restent parfaitement honorables,
sans toutefois prendre le parti de la malade, surtout à partir du moment
où elle se met à convoiter
Valère. Enfin, là où la victime de Tartuffe
était un bonhomme sans doute trop impressionnable et naïf, mais fondamentalement
sympathique, la Malade est une « visionnaire » dont les
extravagances nous empêchent de ressentir pour elle une quelconque
pitié. Bref, l’hypothèse
d’une
imitation de l’Imposteur
manque singulièrement
de substance ; comme
souvent avec Dufresny, l’explication
simple et évidente n’est
pas pour autant la bonne.
Que la Malade soit en parfaite santé, voilà qui n’est
guère discutable
; mais se croit-elle réellement affligée de maux multiples et divers ?
C’est
ce dont se proches semblent persuadés, alors que certains détails
tendraient à prouver le contraire.
À la scène 3 du premier acte, une
didascalie indique que « La Malade, qui entre en rêvant, et ne voyant pas
Lucinde, marche vigoureusement » ; or, lorsque son amie l’interpelle,
elle
lui réplique « Ah ! Soutiens-moi un peu ma bonne, aide-moi à marcher
toute seule. » Non seulement la Malade n’est
pas souffrante, mais elle
n’est
peut-être pas vraiment aussi hypocondriaque qu’elle
veut bien le
faire croire (« on peut être saine et malade » remarque-t-elle (I, 5)) ; tandis
que Lucinde serait elle-même la victime d’une
manipulation, plutôt
que manipulatrice. On sait que la toute première version de Tartuffe,
en trois actes, se terminait par le triomphe de l’imposteur,
et que ce
n’est
qu’au
prix d’un
deus ex machina éhonté (l’exempt)
que Molière
put dénouer, dans la version en cinq actes, la situation inextricable où
il avait mis Orgon et sa famille. Chez Dufresny, en revanche, tout est
réglé en trois courtes scènes où les intentions véritables de Lucinde et
de Faussinville sont démasquées, suite à quoi la Malade se range sans
discuter à la suggestion de Lisette : laisser sa fortune à Angélique (déjà
héritière désignée au début de la pièce) et marier la jeune fille à Valère.
Dénouement bâclé – Dufresny était coutumier du fait – qui souligne
le peu d’attention
de l’auteur
pour son intrigue.
Où donc se portait l’intérêt
de Dufresny ? Quelques indices laissent à
penser qu’il
se résignait mal au naufrage complet
de cette oeuvre dont il
sentait bien que certains morceaux méritaient un sort meilleur. D’abord,
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540 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
cette comédie
des Vapeurs, refonte en trois actes (ou en un seul, selon
les sources) des cinq de La Malade. La nécessité de réduire ses comédies
pour les rendre plus cohérentes, plus percutantes – ou tout simplement
jouables8 – étant un leitmotiv de la carrière de Dufresny, on ne s’étonne
pas que celle-ci ait subit un tel sort, et ce d’autant
moins que la fausse
maladie de l’héroïne
ne constitue
pas le véritable sujet de la pièce. On
peut s’en
faire une idée à partir des champs lexicaux les plus représentés
dans le texte : d’un
côté tout ce qui touche à la Normandie, et de l’autre
tout ce qui touche à l’univers
et aux procédures juridiques.
Que l’escroc
Faussinville soit normand, le patronyme en « -ville »
l’indiquerait
assez (c’est
un poncif dans la littérature de l’époque)
; dès
la première scène, le spectateur apprend que la Malade a dans cette
région un riche cousin dont on attend la mort prochaine, et dès la
deuxième scène La Valée affirme cette identité régionale qui se trouve
par la suite surdéterminée par diverses revendications du domestique
et de son maître :
– La réputation d’une
Lisette mariable a volé jusqu’au
pays normand, et
je brûle d’impatience
de faire mes offres […]. Le bon vent de cette aubaine
m’amène
du fond de la Normandie pour vous prendre à femme. (La Valée, I, 2.)
– Çà, Monsieur, afin que je puisse vous seconder dans vos desseins, voyons
si je suis au fait ; car intrigue normande est une énigme obscure. […] (La
Valée, I, 3.)
– J’ai
exécuté vos ordres, Monsieur, et pour ménager un entretien secret
avec Angélique, j’ai
courtisé, flatté, normandisé la Lisette. […] Votre générosité
me ferait trembler, si nous n’étions
pas normands […]. (La Valée, I, 7.)
– Voici le fait : en buvant avec un maître clerc de mon pays (entre nous
autres Normands, nous nous confions
nos secrets, et ceux d’autrui
même), il
m’a
montré certain projet de donation. (La Valée, IV, 1.)
– Une honnête fille, et un Normand ne disent oui que le plus tard qu’ils
peuvent […]. (La Valée, IV, 2.)
– Tous les Normands se tiennent par la main, et je mène la clique, comptez
votre procès perdu. (Faussinville, IV, 4.)
Par ailleurs, Vic note que dans la quatrième partie de l’édition
augmentée
des Amusements sérieux et comiques
(1707), « on trouve un long épisode
nouveau, où l’on
reconnaît, non sans surprise, une scène empruntée à
8 Avant d’accepter
de les jouer, les Comédiens exigèrent régulièrement que Dufresny
retravaille les pièces qu’il
leur proposait pour les raccourcir. Voir supra, introduction
générale, p. 44.
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LA MALADE SANS MALADIE – INTRODUCTION 541
la Malade sans maladie […] ; et L’auteur
s’est
arrangé tant bien que mal
pour que la scène en […] puisse, sans trop d’invraisemblance,
se passer
dans un coin du Palais9. » Il s’agit
en effet d’un
chapitre intitulé « Le
Palais », où le visiteur siamois découvre les rituels et les procédures
pour lui étranges des milieux juridiques ; Dufresny y a repris (parfois
à l’identique)
la scène où l’intrigante
Lucinde se trouve confrontée
à
Faussinville, qui partage avec elle le même but – capter le fabuleux
héritage promis à la Malade – et qui, séduit par la rouerie de la jeune
femme, lui propose de s’associer,
et de se marier. Dans les Amusements,
les enjeux de cette histoire apparaissent beaucoup plus clairement : ils
s’agit
du « Palais » et, singulièrement, de la chicane
« plus à craindre
que l’injustice
même. ».
C’est
cela que Dufresny a voulu retenir de sa pièce : « le dialogue de
la plaideuse et du Normand », et le détail des arguties auxquelles pouvait
donner lieu le système juridique, en l’associant
avec les Normands
– tropisme qu’il
revisitera en 1719 dans La Réconciliation normande,
où la jeune Angélique est promise à un avocat manceau dénommé
Procinville ; on y retrouve l’évocation
de la chicane,
ce qui donne aussi
à l’auteur
l’occasion
d’exercer
sa verve dans le champ lexical juridique
par le truchement de Falaise (I, 8). L’hypochondrie
de la Malade, loin
de constituer
le sujet de la pièce, ne sert qu’à
justifier la vulnérabilité
de l’héroïne
aux manigances de Lucinde ; on pourrait même dire que ce
n’est
pas elle le personnage principal, mais le couple Lucinde-Faussinville.
La Malade sans maladie n’est
donc pas une adaptation féminisée du
Malade imaginaire, ni du Tartuffe ; c’est
une pièce sur un sujet original
mais que Dufresny n’avait
pas su exploiter à sa juste valeur en 1699 ;
il a pu ensuite mieux le valoriser dans les Amusements, et en reprendre
certains éléments de manière beaucoup plus efficace dans La Réconciliation
normande, comédie
qui connut
un beau succès vingt ans plus tard – dix
représentations d’affilée
à la création, et la plus grosse part d’auteur
jamais touchée par le dramaturge, 814 L 6 s. Son insistance à recycler
certains éléments de La Malade sans maladie suggère que Dufresny
« convenant
que le public avait eu raison de trouver sa pièce en cinq
actes mauvaise », n’en
restait pas moins persuadé qu’elle
recelait des
trésors méritant d’être
offerts au public d’une
manière ou d’une
autre.
9 Vic, introduction aux Amusements, op. cit., p. 24.
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542 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
La Malade sans maladie n’avait
jamais été imprimée du vivant de
Dufresny. Nous reproduisons ici le texte tel qu’il
apparaît pour la toute
première fois, dans les OEuvres de 1731.
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « La Malade sans
maladie. Comédie en cinq actes », Théâtre français, Tome I, L A RIVIÈRE
DUFRESNY (Charles de), p. 543-625
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0543
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LA
MALADE
SANS MALADIE
Comédie en cinq actes
Représentée pour la première fois,
le 27 novembre 1699.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ACTEURS
la malade, Tante d’Angélique.
lucinde, son Amie.
angélique, Amante de Valère.
valère, Amant d’Angélique.
faussinville.
lisette, Suivante de la Malade.
la valée, Valet de Faussinville.
La scène est à Paris, dans la Maison de la Malade.
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LA [3]
MALADE
SANS MALADIE
ACTE I
Scène i
angélique, lisette
lisette
Ce que je viens de vous apprendre, est fâcheux assurément, vous avez
raison de vous en plaindre ; mais vous auriez tort de vous en étonner.
Votre tante veut vous déshériter pour enrichir Lucinde. Elle hait une
nièce aimable, elle aime une étrangère, cela est naturel : car cette étrangère
flatte ses visions. Vous voulez les gué- [4] rir, vous ; et les malades
d’esprit
haïssent naturellement le médecin.
angélique
Je conviens
que je me suis fait haïr céans par ma sincérité ; mais
que veux-tu ? Ma tante me doit tenir lieu de père et de mère. Je
l’aime
tendrement, et je ne puis souffrir, qu’une
créature de rien,
une scélérate lui affaiblisse l’esprit,
pour s’en
rendre maîtresse : tout
ce que je puis faire à cela, c’est
de parler ; je parle, Lisette, et je ne
dis que des vérités.
lisette
Dire à une fourbe qu’elle
est fourbe, et à Madame votre tante qu’elle
se porte bien, ce sont deux vérités aussi offensantes l’une
que l’autre.
Entre nous, Mademoiselle, vous ne laissez pas d’avoir
quelque tort :
car un peu de complaisance
pour sa maladie et pour sa Lucinde, vous
auraient mis en état de la guérir de l’une
et de l’autre.
On ne vient
à bout de rien avec cette espèce de sincérité, qui monte toujours le
côté du vrai : pour réussir dans le monde il faut une sincérité à deux
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546 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
envers1. Ho, que n’avez-
vous un peu de la trigauderie2 de Lucinde !
Elle vous hait par [5] exemple beaucoup plus que vous ne la haïssez ;
cependant, voyez comme
elle vous caresse3 au moment qu’elle
veut
vous ruiner ! Gardez-vous bien au moins de lui rien témoigner de ce
que vous savez.
angélique
Je ne pourrai jamais dissimuler.
lisette
Tout serait perdu, vous dis-je, si elle s’apercevait
que je vous avertis
de ce qui se passe ; elle ne s’ouvrirait
plus à moi, elle me cacherait ses
manigances, et nous ne pourrions plus y remédier.
angélique
Je dissimulerai donc, Lisette.
lisette
Prenez-y garde, c’est
votre intérêt. À propos d’intérêt,
j’oublie
le
mien pour l’amour
de vous ; car Lucinde en me confiant
ses desseins
m’a
promis quelque argent comptant,
et une petite pension.
angélique
Je t’entends.
lisette
L’un
et l’autre
me sont nécessaires : de l’argent
comptant
pour me
faire adorer de quelque joli homme, et une pension [6] viagère4 pour
l’empêcher
de me faire mourir de chagrin, quand il sera mon mari.
1 À double face (l’envers et l’avers sont les deux côtés d’une pièce de monnaie).
2 Le Trésor de la Langue Française donne pour ce terme « duplicité, manque de franchise »
en indiquant cette occurrence comme
exemple. L’adjectif
« trigaud » signifie « Qui n’agit
pas franchement, mais qui cherche des détours, des finesses. » (Acad.)
3 Cajôle.
4 « Qui est à vie, dont on ne doit jouir que durant sa vie. » (Acad.) Cette pension assurerait
donc à Lisette des revenus propres, alors même que le mariage donnerait à son époux le
contrôle
des ressources du ménage.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE ii 547
angélique
Je te promets tout cela ; et quand ma tante m’ôterait
tout, j’aurai
d’ailleurs
quelque jour assez de bien pour t’en
faire.
lisette
C’est
à dire que mon mariage, et le vôtre sont hypothéqués5 sur
la mort du riche cousin normand : apparemment nous ne serons pas
longtemps filles, car il y a quatre-vingt ans, qu’il
est garçon6. Mais
j’entends
du bruit : Lucinde sort de sa chambre, la scélérate va vous
saluer à l’ordinaire
par une enfilade de protestations flatteuses. Cachez
aussi bien vos soupçons, qu’elle
cache ses mauvais desseins : elle vous
fera la mine riante, souriez lui de même ; que je vois la une de ces scènes
de Cour, dont les acteurs se montrent les dents si gracieusement, qu’on
ne peut deviner lequel des deux va mordre l’autre.
Scène ii [7]
angélique, lucinde, lisette
lucinde, d’un
ton doucereux.
J’allais
à votre chambre, ma chère enfant ; j’allais
vous donner avis
de certaines choses qui se passent à votre préjudice, car vos intérêts me
sont chers… J’ai
une attention continuelle
à ce qui peut vous être utile.
Plus vous avez d’aversion
pour moi, plus j’ai
envie de vous faire plaisir.
angélique
Voilà un effort de vertu dont je ne serais pas capable.
lucinde
Ce n’est
point vertu chez moi d’aimer
ceux qui me haïssent, c’est
un
faible que j’ai,
je suis mon penchant. Ah ! je ne te voyais pas Lisette…
Souffrez que je me mette l’esprit
en repos ; votre tante eut hier un peu
de fièvre, je voulais la veiller, elle s’y
opposa ; jugez quel tourment [8]
pour moi ! Quand on a le coeur sensible, on souffre bien dans la vie :
dis-moi, Lisette, comment
mon amie a-t-elle passé la nuit ?
5 L’hypothèque
est le « Droit acquis par un créancier sur quelque immeuble de son débiteur.
» (Acad.) L’usage
est ici plaisant.
6 Dans ce cas, « fille » et « garçon » signifient « célibataire ».
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548 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette
Assez doucement : elle a dormi d’abord
huit ou neuf heures tout
d’un
somme, après quoi son insomnie lui a repris.
lucinde
Elle n’est
pas bien depuis hier, je veux qu’elle
se tienne au lit tout
le jour.
lisette
C’est
moi, qui aurait besoin de m’y
mettre, car elle m’a
fait veiller
au chevet de son lit, pour la regarder dormir, afin de la réveiller, si elle
mourait subitement.
lucinde
Tu plaisantes toujours ; mais dans le fond elle n’a
pas tort de craindre.
Sa constitution
est si délicate…
angélique
Elle serait plus robuste, si vous vouliez.
lucinde
Toujours des traits piquants ! Mais je vous les pardonne en faveur de
votre sincérité ; j’aime
la sincérité jusque dans les injures.
angélique [9]
De franches injures sont moins à craindre, que certaines caresses.
lucinde
Vous me poussez vivement, mais je ne sais point me brouiller avec
une amie au moment qu’elle
a besoin de moi ; je puis vous être utile,
vous pouvez m’offenser
impunément, quand j’aurai
tout fait pour vous,
vous serez ingrate, si vous voulez.
angélique
Que voulez-vous donc faire pour moi ? Voyons ?
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE iii 549
lucinde
Empêcher votre ruine. Car enfin vous êtes héritière unique de votre
tante, et je viens vous avertir que ce jeune homme qui la voit depuis
peu, pourrait bien vous faire tort.
angélique
Quel tort pourrait-il me faire auprès de ma tante ? Il n’est
ni flatteur,
ni intéressé.
lucinde
Il est aimable, et votre tante est sensible.
angélique
Est-ce là tout ce que vous avez à me [10] dire ? Est-ce là tout ce qui
se passe céans contre
mes intérêts ?
lucinde
C’est
bien assez vraiment ! Je vous le répète encore, votre tante est
sensible, Valère est aimable, Valère vous déshéritera.
angélique
Si quelqu’un
a dessein de me déshériter, ce n’est
pas Valère.
lucinde
Que voulez-vous dire ?
angélique
Lisette pousse Angélique pour la faire taire.
Je ne veux rien dire… C’est
pour cela que je vous laisse.
Scène iii
lucinde, lisette
lucinde
Tu vois avec quelle honnêteté je lui parle, et comme
elle me répond
brutalement.
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550 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette
Sincérité est une vertu bien brutale… (À part.) Je me sais bon gré
d’être
un peu fourbe.
lucinde [11]
Est-ce qu’elle
soupçonnerait quelque chose, Lisette ?
lisette
Elle a des soupçons en général ; il y a une heure que je tâche de la
rassurer. Je la trouve admirable après tout, de se mettre en tête qu’elle
doit hériter de sa tante, parce qu’elle
est son héritière : il est plus juste
que vous en héritiez ; car une bonne amie est plus proche qu’une
nièce.
Non, la malade ne saurait trop faire pour vous ! Quel attachement
n’avez-
vous point eu pour elle ? Vous avez sacrifié votre jeunesse, l’âge
nubile7 ; et l’âge
nubile est le patrimoine des filles qui n’en
ont point.
Mais ce qui rend vos prétentions très légitimes, c’est
la récompense que
vous m’avez
promise.
lucinde
Ah ! Lisette, nous n’en
sommes pas encore où nous pensons, et ce
Valère m’alarme
beaucoup.
lisette
Effectivement depuis que votre amie le voit, elle a certains désirs
de guérison : il est à craindre pour vous que l’envie
de se marier ne
l’emporte
sur le plaisir d’être
malade.
lucinde [12]
Hier elle devait me forcer, disait-elle, d’accepter
une donation. Valère
vint, elle ne me parla plus que de ses charmes.
lisette
Peste soit des charmes ! Hom, le vilain homme que ce joli homme !
lucinde
Il faut l’éloigner,
Lisette, empêchons qu’elle
ne le voie davantage.
Pour lui ôter toute envie de recevoir visite, je suis d’avis
de la faire ce
7 L’âge
où une fille peut légalement être mariée (du latin nubilis).
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE iv 551
matin plus malade qu’à
l’ordinaire.
Toi, si tu vois paraître ici Valère,
dis-lui qu’elle
ne sera pas visible d’
aujourd’hui.
lisette
Je lui dirai que nous prenons tous médecine. (Apercevant la malade.)
L’amour
la tient, nous sommes perdues. (À part.) Bon, bon, je vais avertir
Valère de venir fortifier cet amour-là, c’est
toute notre ressource.
Scène iv [13]
lucinde, la malade, qui entre en rêvant,
et ne voyant pas Lucinde, marche vigoureusement.
lucinde
Es-tu folle ma chère amie de te lever avant midi ? À quoi rêves-tu
donc ?
la malade
Ah ! soutiens-moi un peu ma bonne, aide-moi à marcher toute seule.
lucinde
Tu t’émancipes
trop, et je serai contrainte
de t’abandonner,
si tu ne
veux point suivre mes règles.
la malade, vivement.
Tu sais que l’air
du matin est un air cru, un air neuf, et que mes
poumons sont usés.
lucinde
Il y a de plus dans l’air
d’
aujourd’hui
certaine vapeur8 assommante.
la malade
Effectivement cet air-là m’assomme
; il rend ma tête d’une
pesanteur…
Ah ! quel fardeau qu’une
tête !
8 « On appelle aussi, Vapeur dans le corps humain les fumées qui s’élèvent
de l’estomac,
ou du bas ventre vers le cerveau. » (Acad.) Dans la médecine humorale ce phénomène
mal identifié (et pour cause) sert de justificatif à toutes sortes de maux inexpliqués.
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552 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucinde [14]
C’est
ce que je te dis, tu es si faible, rentrons.
la malade
Tu m’avais
pourtant promis de la force pour ce printemps.
lucinde
Il est vrai : mais nous sommes en décours9, et sur le déclin de la
lune les malades déclinent.
la malade
Depuis ce déclin-là je dépéris à vue d’oeil
; je crois que je suis bien
maigre ce matin ?
lucinde
Tu n’es
pas si grasse qu’hier
au soir, et c’est
la rechute que je t’avais
prédite.
la malade
Tu es sorcière, je crois, à force d’être
savante ! Tu as deviné hier que
je ferais des rêves cette nuit, et cela n’a
pas manqué : j’ai
songé que je
voyais Valère de loin, que je voulais aller à lui, et que quelqu’un
m’en
empêchait ; cela me donnait des inquiétudes.
lucinde
Les inquiétudes de nuit sont dangereuses, je vais te faire prendre
quelque chose pour cela, viens te recoucher.
la malade [15]
Oh non : car mes inquiétudes n’ont
pas duré, Valère est venu m’aborder,
et quoique ce ne fut qu’en
songe, sa conversation
m’a
charmée. En effet
il a bien de l’esprit,
qu’en
dis-tu ? Cela te plairait-il ?
lucinde
Tout ce qui te plait ne saurait me déplaire, ton goût détermine le mien.
9 « Décroissement de la lune. […] Il se dit aussi du declin des maladies. La maladie, le mal
était en son décours. » (Acad.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE iv 553
la malade
Tu es si complaisante
!
lucinde
C’est
que ta destinée entraîne la mienne ; j’ai
découvert depuis peu
que je suis née sous ton étoile.
la malade
Cela est admirable !
lucinde
C’est
pour cela que tu as tant d’ascendant10
sur moi.
la malade
Ascendant à part, avoue que Valère a de bonnes qualités ; il me
plaignait tant, hier.
lucinde
Tu crois qu’il
te plaint, il est vrai qu’il
le dit, et c’est
toujours une
politique11.
la malade [16]
Je suis persuadée qu’il
est sincère.
lucinde
La seule différence que je trouve entre ce jeune homme-ci et les
autres, c’est
qu’ils
sont parvenus à certains degrés de sincérité, qui leur
fait dire tout le mal qu’ils
pensent des femmes, et que celui-ci les raille
encore avec quelque finesse, quelque ménagement.
la malade
Valère n’est
point railleur, il prend vraiment part à mes maux.
10 Jeu de mot : le terme signifie à la fois le mouvement d’un
astre et l’influence
qu’une
personne exerce sur une autre.
11 « Politique signifie aussi la manière adroite qu’on
tient pour se conduire,
et parvenir à ses
fins. Ce Courtisan, ce Magistrat a de la politique en tout ce qu’il
fait. » (Acad.)
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554 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucinde
Quand un officier mal aisé12 s’attache
à une riche malade, ce n’est
pas pour partager ses maux ; et à te parler franchement je croirais bien
que Valère…
la malade, vivement.
Ah, le voilà !
Scène v [17]
la malade, lucinde, valère, lisette
lisette, feignant de vouloir empêcher Valère d’entrer.
Non, vous dis-je, non, vous n’entrerez
point, Madame est très mal,
elle ne se lèvera point aujourd’hui.
valère
Je la vois debout.
lisette
Elle va donc se recoucher.
valère
Je suis ravi, Madame, de vous voir plus de santé qu’on
ne dit.
lucinde
Plus de santé ! Ce mot est malin.
la malade
Je prends les choses mieux que toi ; Monsieur ne prétend pas que
j’aie
une santé robuste.
valère
Je vous crois plus de délicatesse que d’infirmité.
lucinde [18]
C’est-
à-dire que tes infirmités sont des visions.
12 Dans la gêne, impécunieux.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE v 555
la malade
Monsieur entend que je n’ai
point de ces infirmités capitales. En
effet, on peut être saine et malade.
valère
Je n’oserai
plus parler, si Mademoiselle continue
d’être
mon interprète.
la malade
Non, Monsieur, non, je suis persuadée que vous n’êtes
point de
ces gens cruels, impitoyables, qui ne peuvent comprendre
qu’on
soit
réellement malade.
valère
Je comprends
que vous êtes réellement à plaindre.
la malade
Que de bonté ! Que d’humanité
pour un jeune homme ! Je vous
l’avoue,
Monsieur, je suis charmée des beaux sentiments…
lucinde
Qu’entends-
je ? C’est
midi qui sonne et tu n’as
encore rien pris
aujourd’hui.
la malade
Je ne me sens pas grand besoin.
lucinde [19]
Tu as plus de besoin, que tu ne penses ; te voilà toute embrasée,
n’est-
ce pas Lisette ?
lisette
Oui : elle a de l’ardeur
dans les yeux.
la malade
Ah ! c’est
l’inanition.
Quel tort cela me va faire ! Excusez, Monsieur,
si je vous quitte, il n’y
a que régularité du régime, qui me fait subsister,
et il faut que je prenne certaines choses à certaines périodes ; si vous
voulez revenir dans une heure… Une heure n’est-
ce pas, ma bonne,
il me faudra bien une heure pour digérer mon café. J’aurai
après cela
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556 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
mille choses à vous communiquer
; quand je vous aurai conté
tous mes
maux, il me semble que je serai à moitié guérie.
Scène vi
lisette, valère
lisette
Qu’est-
ce donc, Monsieur, vous ne dites mot ? Vous ne fortifiez point
la ma- [20] lade contre
l’inanition
? Vous souffrez qu’on
vous l’enlève,
quand elle commence
d’avoir
du goût pour vous ? Est-ce là comme
vous
exécutez le projet que nous avons fait avec Angélique ?
valère
Il est vrai que je me suis engagé à détromper notre malade de sa
fausse amie, et de sa fausse maladie ; mais, Lisette, je viens encore de
m’apercevoir
que l’estime
qu’elle
a pour moi devient un peu trop forte.
lisette
Hé ! tant mieux, mort de ma vie, tant mieux ! Vous en serez plus à
portée de lui faire ouvrir les yeux. Il n’y
a que vous qui puissiez-vous
faire écouter, personne n’ose
plus lui parler que Lucinde ; vous voyez
comme
elle en est entêtée ; tâchez qu’elle
s’entête
de vous, car chez les
femmes un entêtement ne se guérit que par un autre.
valère
Je ne veux point qu’elle
s’entête
de moi.
lisette
Et ce scrupule vous empêchera de rendre service à Angélique ! Mais
elle paraît, vos scrupules ne tiendront pas contre
elle.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE vii 557
Scène vii [21]
valère, angélique, lisette
angélique
Hé bien, Valère, où en sommes-nous ? Avez-vous vu ma tante ce
matin ?
valère
Je ne l’ai
que trop vue.
angélique
Comment donc ?
valère
Pardonnez, charmante Angélique, si je cesse d’exécuter
vos intentions.
La même tendresse, qui me faisait agir pour vous auprès de votre tante,
me fait craindre d’en
être trop aimé, et je me suis aperçu…
angélique
Ne la voyez plus, Valère, ne la voyez plus.
lisette
Lucinde va triompher.
angélique
D’accord.
lisette [22]
Vous serez déshéritée.
angélique
N’importe.
lisette
Et plus de mariage pour vous.
angélique
Ah ! Valère, voyez-la donc.
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558 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
valère
Mais elle ne consentira
jamais à notre mariage, si son estime pour
moi se change en amour.
angélique
Cela est vrai : ne la voyez plus absolument.
lisette
Vous me faites rire avec vos alarmes ! Quoi ! vous croyez qu’elle
puisse
aimer, là… Vraiment aimer ? Non, non, je la connais
mieux que vous.
Elle n’est
visionnaire13 que pour s’être
toujours trop aimée elle-même,
et quand on s’est
accoutumé à n’aimer
que soi, on devient incapable
d’aimer
les autres. D’ailleurs
son tempérament est si fort affaibli par les
remèdes, qu’elle
n’est
capable que d’un
demi amour.
angélique
Ah ! Lisette, peut-on aimer Valère à demi ?
valère [23]
En parlant ainsi, belle Angélique, vous flattez ma tendresse ; mais
je n’ai
point la vanité de me croire aimable : convenons
donc que votre
tante est d’humeur
à se passionner aisément.
lisette
Je conviens
qu’elle
est vive, et veut ce qu’elle
veut dans le moment
qu’elle
le veut ; mais elle n’aura
jamais de passion suivie. Ce ne sont que
des saillies de caprice qui retombent toujours dans sa manie principale,
et vous aimant aujourd’hui
à la fureur, persuadez-lui que l’amour
donne
la fièvre, elle vous troquera demain contre
le quinquina14.
13 « Qui a de fausses ou de folles visions, qui a des imaginations extravagantes. » (Acad.)
14 « Écorce d’arbre qui vient des Indes, et dont on se sert pour chasser la fièvre. » (Acad.)
La Fontaine y avait consacré
un poème, et il fait partie des « sottises de toute espèce »
que fustige Bartholo dans Le Barbier de Séville (I, 3). Dans Les Adieux des officiers, ou Vénus
justifiée, pièce jouée par les Italiens en 1693, Dufresny faisait chanter à Momus : « Voici
le quinquina salutaire / Qui guérit la fièvre de Vulcain. » (sc. 8.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE viii 559
valère
Je croirais bien que c’est
là le fond de son caractère, et je comprends
que je puis encore faire quelque tentative dans la nécessité où je me vois
de gagner sa confiance.
angélique
Voyez-la donc, mais ne vous faites aimer qu’autant
qu’il
faut ; cachez
une partie de votre mérite, et ne laissez regarder que le moins qu’il
sera
possible.
lisette [24]
En voilà assez de dit, séparez-vous, il serait dangereux qu’on
vous vit
trop ensemble. Songez toujours au moins, quand vous vous rencontrerez
en leur présence, à ne vous point trop regarder ; méfiez-vous de vos yeux.
angélique
Tu vois même que j’affecte
de n’être
jamais du sentiment de Valère.
lisette
Trop de complaisance
prouverait que vous êtes amants ; il ne faut pas
aussi trop vous contredire,
on croirait que vous seriez déjà mariés. Çà,
allez m’attendre
à votre chambre, vous : et vous, entrez dans le jardin ;
je vais voir ce qui se passe la dedans. (Seule.) Les pauvres enfants ! Je
ne les sépare qu’à
contrecoeur,
et je les unirais dès demain s’ils
avaient
assez de bien pour se marier malgré la tante.
Scène viii [25]
lisette, la valée
la valée, en habit de Courrier15,
pleurant et ayant un mouchoir à la main.
Hon, hon.
lisette
À qui en veut ce pleureux-ci !
15 « Qui court la poste pour porter les dépêches. […] Il se prend quelquefois pour tout
homme qui court la poste, quoi qu’il
ne porte aucune dépêche. » (Acad.)
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560 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la valée
Réjouissez-vous, hon, réjouissez-vous ; réjouissez-vous.
lisette
Vous me donnez plutôt envie de pleurer.
la valée
Réjouissez-vous, vous dis-je, riez, sautez, dansez. Je viens en poste
de cent lieues d’ici
pour vous exciter à la joie.
lisette
Pourquoi pleurez-vous donc, Monsieur le courrier ?
la valée
C’est
que la nouvelle que j’apporte
est une nouvelle triste, et pourtant
réjouissante16 : elle est triste pour le défunt que [26] je pleure,
et réjouissante pour certaine cousine, qui hérite de cent mille écus17.
lisette
Le vieux cousin est mort ? Vivat18.
la valée
C’est
assez pleurer dans le fond, car ce n’est
presque pas une mort
que cette mort là ; et on ne peut pas dire que le défunt ait perdu la vie,
car on n’a
plus de vie à perdre à quatre-vingt-quinze ans.
lisette
Bon ! C’était
un animal qui ne voulait point voir ses héritières de
peur que cela ne le fit souvenir de mourir. Il ne leur a jamais rien donné,
et sa mort est le premier bien qu’il
leur ait fait de sa vie. Hé ! dites-moi
un peu, étiez-vous son domestique ?
16 Écho sans doute de Rabelais (la fameuse scène où Gargantua pleure la mort de son épouse
tout en se réjouissant de la naissance de son fils Pantagruel), auteur que Dufresny tenait
en haute estime. Voir le Parallèle d’Homère
et de Rabelais dans les OEuvres, 1731, t. V.
17 Soit 300 000 livres (s’il
s’agit
d’écus
d’argent).
Sachant qu’on
pouvait alors vivre bourgeoisement
pour 5000 livres environ, la somme est colossale.
18 « Mot emprunté du Latin, et dont on se sert pour approuver, pour applaudir. » (Acad.)
Littéralement, c’est
l’impératif
du verbe vivere, « Qu’il
vive ! » – Dufresny l’utilise
manifestement
ici pour faire un jeu de mot.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE I, SCÈNE viii 561
la valée
Non, j’appartiens
à Monsieur le Marquis de Faussinville son intime
ami, l’unique
confident
de ses épargnes, et le dépositaire de ses dernières
paroles.
lisette
Si vous les savez, dites-les-moi de grâce. J’ai
de la vénération moi
pour les dernières paroles des morts.
la valée [27]
Celles-ci sont pathétiques19, les voici. Je laisse, dit-il, en rouvrant
ses yeux morts pour voir encore ses contrats,
je laisse cent mille écus
en fonds de terre.
lisette
Les belles dernières paroles ! Est-ce là tout ?
la valée
Je crois qu’oui,
mais mon maître sait le détail de tout cela. Il est
venu pleurer avec l’héritière,
et moi je voudrais bien rire avec la suivante.
lisette
Votre maître est donc là-dedans ?
la valée
Vraiment oui. On l’a
fait parler à une certaine Lucinde.
lisette, à part.
Allons vite avertir Angélique. Monsieur, je vous rejoindrai dans un
instant.
la valée
Je vous attends, car j’ai
des affaires importantes à vous communiquer.
(Seul.) Cette maison me paraît d’une
architecture régulière ; voyons si
l’architecte
a bien placé la cuisine.
19 Propres à provoquer une émotion forte (le pathos).
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562 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE II [28]
Scène i
angélique, lisette
lisette
Il s’appelle
le Marquis…le Marquis de… de Faussinville. Il est là avec
Lucinde ; je n’ai
pu m’introduire
dans leur conférence,
mais Lucinde a
beau négocier avec lui, on ne saurait vous ôter cinquante mille écus, dont
vous héritez pour votre moitié. Voilà de quoi terminer votre mariage
avec Valère, et le mien avec qui il me plaira, car j’aurai
de l’argent.
À
propos c’est
assez pleurer, Mademoiselle, car la succession est grosse :
pleurer une mort qui vous fera vivre avec votre amant, il faut avoir
bien du naturel.
angélique
Je vais voir ce qui se passe là-dedans. Ayez soin d’avertir
Valère de
tout ceci.
lisette [29]
Oui, oui, mais voici le valet normand, je vais le questionner.
Scène ii
lisette, la valée
la valée
Bonjour la charmante.
lisette
Bonjour, Monsieur le courrier.
la valée
Pour vous avoir vu tantôt un moment, je me suis senti un désir
pressant d’aller
boire. L’ardeur
de vos beaux yeux m’avait
causé une
altération prodigieuse.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE ii 563
lisette
À mon égard, je n’ai
point soif en vous voyant.
la valée
Trêve de galanteries. La réputation d’une
Lisette mariable a volé
jusqu’au
pays normand, et je brûle d’impatience
de faire mes offres : car
mon maître et moi sommes venus en poste pour contracter
au plus vite.
lisette [30]
La déclaration est brusque : vous proposez un mariage, comme
une
partie de plaisir.
la valée
Ceci se doit traiter comme
une alliance financière, une règle
d’arithmétique
suffit pour assortir les coeurs. Mon maître fait de riches
propositions à l’héritière,
il a en poche de quoi l’épouser
papiers sur
table20, et moi je vous fais l’amour
à l’appui
de la succession. Le bon
vent de cette aubaine m’amène
du fond de la Normandie pour vous
prendre à femme.
lisette
Le vent de Normandie est un vent froid. Je ne me marie point de ce
vent-là, cherchez fortune ailleurs.
la valée
Qu’appelez-
vous chercher fortune ? C’est
nous qui venons faire la
vôtre. Premièrement, mon maître est un homme de qualité qui sait les
affaires ; il n’y
a que ceux-là qui fassent de bonnes maisons.
lisette
Quoi ! l’on
trouve en la seule personne de [31] ce seigneur un marquis
et un praticien21 ? La bigarrure22 est nouvelle !
20 « On dit aussi en parlant d’affaire.
Mettre papiers sur table, pour dire, Faire voir les pièces
justificatives des prétentions que l’on
a. » (Acad.)
21 « Il ne se dit guère que de ceux qui savent la manière d’instruire
et de conduire
les
procès. » (Acad.)
22 « Variété de plusieurs choses qui n’ont
aucun rapport entre elles. » (Acad.)
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564 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la valée
Très ancienne, Madame, très ancienne. J’ai
lu que les marquis romains
savaient plaider et combattre.
L’histoire
romaine en fait foi ; et l’histoire
normande assure : que Robert le Roux23 était brave soldat, grand capitaine,
et faisait ses écritures lui-même ; et moi qui ne suis que le maître
clerc de Monsieur le Marquis, je plaide de naissance. Mon père plaidait,
mes enfants plaideront, et ma mère, qui n’était
qu’une
femme, plaidait
aussi. Je voudrais que vous eussiez ouï un plaidoyer de ma mère : c’était
les plus belles invectives !
lisette
De grâce, Monsieur le plaideur né, quelles affaires votre maître a-t-il
avec Lucinde ? Quels vieux parchemins lui montre-t-il là ?
la valée
Je ne sais : mais il est porteur et dépositaire d’un
testament, par
lequel le cousin défunt donne tous ses biens à une cousine malade.
lisette [32]
Un testament qui donne…
la valée
Tout, à la cousine malade ; et rien à la cousine qui se porte bien.
lisette
Quelle injustice ! Mais je ne puis ajouter foi à cela. Sachons de lui
ce qui en est.
la valée
Vous êtes bien curieuse, et bien peu tendre de me quitter ainsi. (Seul.)
Si cette fille-ci m’épouse,
ce sera plus par curiosité que par amour.
23 Plusieurs individus ont porté ce nom, membres d’une
très ancienne famille de notable
normands occupant des charges importantes depuis le xve siècle. Ici La Valée fait peut-être
référence au Robert le Roux qui fut chevalier de l’ordre
de Malte au début du xviie siècle.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE iii 565
Scène iii
la valée, faussinville
la valée
Ha voici mon maître. Hé bien, Monsieur vous venez d’avoir
une
ample conversation
avec cette Lucinde ; vous promet-elle merveilles ?
faussinville
Elle est si gracieuse, si affable, et si bien disante qu’on
n’oserait
s’y
fier.
la valée
Et vous a-t-elle donné parole ?
faussinville [33]
Bon, parole ! La parole n’est
que de l’air,
on ne peut rien fonder
là-dessus.
la valée
Vous fondez sur ce que vous tenez dans vos mains. Vous avez eu
bien de la peine à faire écrire votre pauvre ami mourant. Çà, Monsieur,
afin que je puisse vous seconder dans vos desseins, voyons si je suis au
fait ; car intrigue normande est une énigme obscure. Voici ce que j’ai
compris
: nous venons ici pour ménager une tante et une nièce ; cette
nièce-ci hériterait naturellement du défunt, mais sa tante en hérite par
le testament que vous avez manigancé, et dont vous êtes nanti. Enfin,
en le supprimant, ou le produisant, vous faites hériter ou la tante ou la
nièce. En un mot vous pouvez faire la fortune de celle qui voudra bien
faire la vôtre.
faussinville
Tu l’as
dit. Si la tante refuse de m’épouser,
je supprime le testament
qui la fait héritière unique : elle y perdrait une belle terre.
la valée [34]
Il faut que vous épousiez cette terre-là, elle est considérable.
faussinville
Et à ma bienséance.
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566 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la valée
Elle vaut douze mille livres de rente.
faussinville
Ce n’est
pas ce que j’en
estime le plus.
la valée
Elle a de beaux droits seigneuriaux.
faussinville
Ce n’est
pas encore cela que j’en
aime : ce sont certaines vieilles
prétentions. Avec certains vieux titres, je pourrais arrondir cette terrelà
sur celles de mes voisins ; ces voisins sont des sots ; je pourrais les
déposséder, les abîmer24, et avec justice.
la valée
Cela est beau ! Abîmer avec justice ! Et vous avez ces titres-là ?
faussinville
C’est
une recherche curieuse qui m’a
coûté bien du travail. Mais
cette Lucinde me fait attendre longtemps ; elle m’a
dit qu’elle
allait
m’introduire
chez l’héritière.
la valée [35]
Vous êtes donc résolu d’épouser
cette originale de tante ?
faussinville
Il faudra bien. On dit qu’elle
a certaine marotte de maladie, j’ai
moi
la marotte des successions ; et ma folie me fera passer pardessus la sienne.
la valée
Dans le fond, une épouse malade a son mérite ; c’est
le trop de
santé qui rend les femmes inquiètes : une femme infirme, qui garde la
chambre, est plus fidèle qu’une
autre.
24 « Il signifie figurément, Perdre, ruiner entièrement. » (Acad., 5e éd., 1798.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE v 567
faussinville
Lucinde vient ; selon la réponse qu’elle
va me faire, je prendrai des
mesures avec la nièce : sache un peu s’il
y aura moyen de l’entretenir
en secret. Va.
Scène iv
faussinville, lucinde
faussinville
Hé bien, mademoiselle pourrai-je enfin voir votre amie ?
lucinde [36]
J’ai
fait mon possible pour vous ménager un entretien avec elle ; mais
il n’y
a pas d’apparence
pour aujourd’hui,
car elle se porte très mal :
il lui a pris une si grande faiblesse qu’elle
ne peut ni remuer ni parler.
Scène v
faussinville, lucinde, la malade
la malade, entrant gaiement et délibérément,
Faussinville recule deux pas et reste immobile.
N’as-
tu point vu Valère ? Je voulais me promener avec lui, je me sens
une force, une santé, une vivacité… Qu’est-
ce-donc ? Il semble que tu
sois fâchée de me voir si bien porter.
lucinde
Je te l’avoue,
l’état
où je te vois, me fais trembler ; rien n’est
plus
dangereux que ces verves25 de santé surnaturelle.
la malade, voyant Faussinville.
Qui est cet homme-là, ma bonne ?
lucinde [37]
C’est
Monsieur le Marquis de Faussinville, dont je vous ai parlé.
25 « Caprice, bizarrerie, fantaisie. » (Acad.)
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568 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
faussinville
Vous me voyez, Madame, dans une surprise qui m’a
rendu immobile.
Votre beauté m’étonne,
Madame ; j’avais
conçu
l’idée
d’une
personne
infirme, pâle, maigre : quel coloris ! quel embonpoint26 !
la malade
La raillerie est un peu forte, Monsieur : il ne fallait pas venir de si
loin pour m’offenser.
faussinville
Je m’explique,
Madame, je m’explique.
J’ai
été frappé d’un
certain
brillant, à la vérité, mais à travers tous vos charmes je ne laisse pas
d’entrevoir
un certain fond de maladie, et c’est
cela même qui achève de
me charmer. Je ne serais jamais touché moi, d’une
femme qui se porterait
bien, j’ai
là-dessus un goût singulier, un goût qui paraît dépravé ;
c’est
pourtant le bon, et je prouverais par bonnes raisons, qu’une
beauté
malade est cent fois plus aimable qu’une
autre.
lucinde [38]
Cela s’appelle
un paradoxe.
faussinville
Je ne dis pas que je souhaitasse dans une maîtresse ces maladies
assommantes ; néphrétique, pleurésie, fièvre continue
; on peut me plaire
à moins ; mais une migraine douce, insensible, assez d’émotion
pour
animer le teint, un de ces rhumes légers, qui attendrissent la voix sans
la grossir, qui couvrent un bel oeil d’une
vapeur humide, et perlée. Quel
coeur de roche pourrait tenir là-contre
?
lucinde
Monsieur donnerait presque envie d’être
malade.
faussinville
Je prouverais de plus, que la délicatesse de la constitution
fait les
visages mignons, rend les organes plus fins, plus délicats, donne le bon air
26 « Bon état, ou bonne habitude de corps. Il ne se dit que des personnes un peu pleines et
grasses. » (Acad.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE v 569
même, car sans contredit
une valétudinaire27 a la taille plus fine qu’une
autre : et l’esprit,
l’esprit
! Ne voyons-nous pas que les beaux esprits
n’ont
jamais de santé. Dans les personnes robustes tout est grossier, les
sentiments, les manières, les inclinations ; c’est
pourquoi j’ai
toujours
souhaité de pouvoir épouser [39] une femme délicate et maladive.
la malade
Vous vous lasseriez de l’entendre
gémir.
faussinville
Non, j’aime
les gémissements à la fureur ; une voix plaintive me
porte jusqu’au
fond du coeur certain mélange de pitié et de tendresse.
Au moment que je vous parle, j’en
suis pénétré ; mais suspendons ce
plaisir là pour parler d’affaires.
la malade
D’affaires,
Monsieur ? Je ne me mêle point de mes affaires.
faussinville
Qui s’en
mêlera donc, Madame ? Il faut bien que vous vous expliquiez
sur les propositions qu’on
vous a faites de ma part, et que je sache
quelle est votre pensée.
la malade
Ma pensée ! Vous croyez donc que j’ai
la force de penser ?
faussinville
Je ne dis pas cela ; mais pour prendre un parti, vous n’avez
besoin
que d’une
simple réflexion.
la malade
Les réflexions donnent la migraine. Mais, Monsieur, voilà une amie
qui réfléchira, [40] qui pensera, qui parlera d’affaire
pour moi ; vous
pouvez terminer avec elle, je vous laisse ensemble.
27 « Maladif, qui est souvent malade. » (Acad.)
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570 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène vi
faussinville, lucinde
faussinville
Votre amie n’a
pas l’esprit
décisif.
lucinde
Vous voyez que j’avais
raison de différer votre entrevue ; je voulais
avoir le temps de la disposer en votre faveur.
faussinville
Il suffit que vous la soyez28.
lucinde
Je suis toute dévouée à vous. Je ne complimente
point, je parle vrai,
exactement vrai ; j’ai
souhaité d’abord
unir votre mérite à celui de mon
amie.
faussinville
Vous avez bien de la bonté. Cette bonté vient apparemment de ce
que je puis vous être utile ; n’importe,
c’est
toujours bonté.
lucinde [41]
Je ne vois jamais que l’utilité
d’autrui,
je sais que vous êtes un parti
pour mon amie ; sur ma parole, espérez tout.
faussinville
Sur votre parole j’espère,
mais je crains aussi.
lucinde
Vous ne devez pas douter un instant.
faussinville
Je doute sans cesse moi, c’est
mon naturel.
28 Que vous, vous soyez disposée en ma faveur.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE vi 571
lucinde
Je vous le dis simplement, uniment29, c’est
un mariage conclu,
fiezvous
à moi.
faussinville
Je m’y
fie de reste, mais je prendrai mes mesures. Souvenez-vous que
je suis nanti30 : je ne me dessaisis jamais, et c’est
prudence.
lucinde
Mon cher Monsieur, je ménagerai la chose en trois ou quatre jours.
faussinville
Trois ou quatre jours ? Je reviendrai demain.
lucinde
Que vous êtes défiant !
faussinville [42]
Il vaut mieux que ce soit dès aujourd’hui.
lucinde
Donnez-moi vingt-quatre heures au moins.
faussinville
Deux ou trois suffisent. Je vous en prie, dans une heure vous me
rendrez réponse.
lucinde
Je vais en parler à l’instant
même : comptez
sur mes soins.
faussinville
Voici une rusée, qui est aussi habile que moi ; il ne faut pas se fier
à sa négociation.
29 « Simplement, sans façon. » (Acad., 4e éd., 1762.)
30 Nantir, c’est
« Donner des gages pour assurance d’une
dette. Cet homme ne prête point si
on ne le nantit auparavant. […] il prend tousjours soin de se nantir. On dit fig. Se nantir, pour
dire, Se garnir, se pourvoir de quelque chose par precaution. » (Acad.)
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572 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène vii
faussinville, la valée
la valée
J’ai
exécuté vos ordres, Monsieur, et pour ménager un entretien
secret avec Angélique, j’ai
courtisé, flatté, normandisé la Lisette. Mais
c’est
une fille incorruptible.
faussinville
Tu es un sot : te faut-il plus d’une
entre- [43] vue pour mettre une
servante dans tes intérêts ?
la valée
Je n’ai
rien épargné pour la réduire ; mais elle ne veut point se
contenter
de belles promesses, et nous n’avons
apporté que cela du pays.
faussinville
La Valée !
la valée
Monsieur.
faussinville
Je crains fort que toutes mes tentatives soient inutiles du côté de la
tante. Nous avons affaire à une folle, et à une fille d’esprit…
la valée
J’entends
: on ne saurait faire fond sur la folle, et l’autre
a trop d’esprit
pour faire fond sur nous.
faussinville
Je fais réflexion d’ailleurs
sur l’état
cruel où doit être la pauvre nièce
déshéritée : cela me touche, il me vient un mouvement de compassion.
la valée
De compassion
! L’air
de Paris vous aurait-il déjà attendri l’âme
?
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE viii 573
faussinville [44]
En déchirant le testament, la succession tomberait naturellement sur
la nièce, je veux lui faire ce bien, et je vais le lui offrir généreusement.
la valée
Votre générosité me ferait trembler, si nous n’étions
pas normands ;
mais nous nous sauverons par le faux-fuyant31.
faussinville
Je puis faire sa fortune, je la ferai.
la valée
Et le faux-fuyant ?
faussinville
N’est-
ce pas là Angélique ?
la valée
Oui, Monsieur.
faussinville
Je vais lui proposer son bonheur.
la valée,
tandis que son maître va au-devant d’Angélique.
Je l’attends
au faux-fuyant ; il va lui proposer quelque avantage pour
elle, qui sera lucratif pour nous… Il veut en tirer beaucoup, car il la
caresse excessivement.
Scène viii [45]
faussinville, angélique, la valée
faussinville
Mademoiselle, comme
les moments sont précieux, j’abrège
toutes les
galanteries que mériterait une personne comme
vous, et je vous offre de
vous relever de l’injustice
que feu votre cousin vous a faite.
31 « Il signifie figurément, détour, échappatoire en quelque matière que ce soit. » (Acad.)
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574 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
J’accepterai
le secours que vous m’offrez,
pourvu qu’il
ne porte aucun
préjudice à ma tante.
faussinville
Je veux vous mettre en état de lui faire la loi.
angélique
Non, Monsieur, non.
faussinville
Premièrement je vous fais échoir la terre à vous seule.
angélique
Ce n’est
point la mon intention.
faussinville [46]
Et d’autres
bien encore qu’elle
possède mal-à-propos.
angélique
Non, vous dis-je, je ne veux point.
faussinville
Il faut vouloir tout ou rien, je ne fais point les choses à demi.
angélique
Mais pourvu que je sois contente…
faussinville
Il faut que je le sois aussi. Nous le serons tous deux, Mademoiselle,
c’est
une affaire faite, il ne s’agit
plus que de la forme.
la valée, à part.
Ha ! le faux-fuyant sera dans la forme.
faussinville
Pour me mettre en état d’agir
pour vous, il sera nécessaire que vous
me signiez…
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE viii 575
la valée
Une procuration ?
faussinville
Cela ne suffirait pas.
la valée
Une cession ?
faussinville
Quelque chose de plus fort. Il faut que [47] j’aie
un intérêt personnel,
une action.
angélique
Je n’entends
point les affaires, Monsieur, mais si vous voulez que
nous consultions
un avocat…
faussinville
Non, charmante personne, non, vous pouvez sans avocat me donner
un intérêt personnel pour entrer en cause ; en un mot vous pouvez
m’épouser.
angélique
Que dites-vous ?
la valée
Pour donner un intérêt personnel…
angélique
Vous épouser ?
la valée
Pour entrer en cause.
faussinville
Vous hésitez, Mademoiselle. Quoi ! lorsque je vous offre de vous
donner par contrat
de mariage vos biens, ceux de votre tante, les miens,
mon crédit, ma personne et un marquisat…
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576 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la valée
Nous vous ferons dame de vingt paroisses ; vous aurez fiefs à foison,
haute, basse et moyenne justice ; redevances, mouvan- [48] ces32, quints
et requints33, chapons34, fois et hommages35 ; un seigneur enfin jeune,
et bien fait, avec qui vous serez marquise que rien n’y
manquera.
faussinville
Je n’exige
point de vous une réponse précipitée : je vous donne vingtquatre
heures pour vous déterminer. Faites bien réflexion, que j’ai
entre
les mains un testament, qui vous déshérite…
la valée
Il faut anéantir ce maudit papier là ; mettons y le feu avec le flambeau
de l’hymen.
faussinville
Je présume que c’est
votre pudeur qui balance, et non pas votre raison.
Je vous promets d’être
muet jusqu’à
demain. Adieu, charmante héritière.
angélique, seule.
Quel homme ! Quelles propositions ! Quelle horreur !
Scène ix
angélique, lisette, valère
valère
Que m’apprends
tu, Lisette ? Angelique déshéritée ! Quelle désolation !
32 « Dépendance d’un
fief, d’une
terre qui relève d’une
autre. » (Acad.)
33 Quint : « Certain droit qu’on
paye pour la vente des fiefs, au Seigneur dont ils sont
mouvants : c’est
la cinquième partie du prix de la vente. » ; requint : « Certain droit
qu’on
paye en certaines coutumes outre le droit de quint, pour la vente des fiefs qui y
sont sujets : c’est
la cinquième partie du quint. » (Acad.)
34 « On dit, d’un
homme qui porte le titre d’une
terre, d’une
seigneurie, & qui n’en
touche
pas les revenus, qu’Il
n’en
mange pas les chapons, qu’un
autre en mange les chapons. » (Acad.)
35 « Il signifie aussi La reconnaissance, l’hommage
qu’un
vassal rend à son seigneur. Faire
foi et hommage. […] Dans ces phrases on ne sépare point les mots de foi et d’hommage.
»
(Acad.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE II, SCÈNE ix 577
angélique [49]
Ah Valère ! Ce malheur m’ôte
tout moyen d’être
à vous.
valère
Non, Angélique, non, nous n’en
serons pas moins unis.
lisette
Votre union dépend plus que jamais du caprice de votre tante ; et
votre tante…
angélique
Je n’ai
plus aucune ressource.
valère
Ah ! si vous m’aimez,
vous partagerez avec moi tout ce que je possède
au monde.
lisette
Ce tout-là, est peu de chose. Elle n’a
plus rien ; et peu avec rien, font
un établissement fort triste.
valère
J’ai
peu de bien, mais enfin quand on s’aime…
lisette
J’ai
vu des ménages, où l’argent
tient lieu d’amour
; mais je n’en
vois point où l’amour
tienne lieu d’argent.
angélique
Nous ne pouvons plus être l’un
à l’autre,
[50] il n’y
faut plus penser.
valère
Il faut donc mourir.
lisette
Cela vaudrait bien un mariage indigène, oui ; mais avant que de
mourir, travaillons à négocier un accommodement : ne paraissez pointlà,
vous, car la sincérité n’est
pas propre pour les négociations. Vous,
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578 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Monsieur, pour vous instruire à fond des choses, faites l’office
d’ami
de
la famille, et tâchez de tirer quelque éclaircissement du Marquis, le voilà
dans le jardin, abordez-le, faites le parler ; moi je ferai parler Lucinde.
angélique
Adieu, Valère.
valère
Il faut donc espérer, voyons ce que ce Marquis me dira.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE i 579
ACTE III [51]
Scène i
valère, faussinville
valère
De grâce, Monsieur, arrêtez un moment, et parlez-moi juste : vous
ne vous promenez qu’en
fuyant, et ne répondez que par équivoques.
Faites-vous la violence de prononcer un oui, ou un non. Encore un
coup, dites-moi, si vous voulez faciliter un accommodement entre la
tante et la nièce ? Car enfin un honnête homme doit se faire un plaisir
d’empêcher
un procès.
faussinville
Empêcher un procès ! Moi, je ne veux point empêcher le cours de
la justice.
valère
Vous confondez
deux choses très opposées [52] ; la justice n’a
en vue
que la paix, et l’union
; le procès au contraire
est la source des inimitiés,
et de la haine.
faussinville
Pourquoi haïr ceux qui nous plaident, ne peut-on pas plaider à
l’amiable
?
valère
Fort bien : s’égorger
à l’amiable
! Mais nous voilà encore dans les
raisonnements vagues : répondez-moi juste ; vous avez entre vos mains
la clef de ces affaires-ci, refuserez-vous de donner les lumières, et les
éclaircissements… ?
faussinville
Mes lumières, dites-vous ! Donner mes connaissances,
mes conseils,
mes avis ; donne-t-on ainsi son bien ?
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580 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
valère
Je vous entends : vous prétendez que celle des deux héritières, qui
vous craindra le plus, vous épousera ; ce serait une union bien tendre !
Mais venons-en au fait, avez-vous quelque droit ?
faussinville
Mais vraiment j’ai
le droit de supprimer, ou de produire le testament,
que j’ai
en poche ; de donner gain de cause à celle qui me plaira.
valère [53]
Un homme d’honneur
n’a
point droit de faire perdre celle qui a raison.
faussinville
Qu’appelez-
vous avoir raison ? Est-ce qu’en
procédures on sait qui a
tort, ou raison ? Le pis qui peut arriver, c’est
de perdre.
valère
Le pis qui peut arriver, c’est
de gagner injustement.
faussinville
Il est très juste de pouvoir gagner les mauvaises causes, puisqu’on
peut perdre les bonnes ; incertitude partout, mon cher Monsieur. Par
exemple, que sais-je, si la terre de mon voisin n’est
point à moi ? Il y a
peut-être dans ses titres des nullités qui ne se découvrent qu’en
disputant
le terrain.
valère
C’est
donc pour disputer le terrain à ces héritières-ci, que vous voulez
embrouiller leur succession ?
faussinville
Qui vous dit qu’on
embrouille ? On n’embrouille
point ; au contraire
chacun met [54] sa cause dans le plus beau jour qu’il
peut : c’est
une
science, un art juridique. Je blâme la supercherie, faux témoignages,
exploits soufflés36 ; tout cela ne vaut rien, je me retranche dans la procédure
loyale, je cherche la justice dans les formalités judicieusement
36 « [Exploit] signifie aussi, un acte que fait un sergent pour assigner, ajourner, saisir, etc.
Exploit d’assignation.
Exploit de saisie. Faux exploit. Dresser un exploit. Donner, envoyer un
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE i 581
établies par le formulaire37, la coutume38, le Praticien Français39. Vous
êtes trop équitable pour blâmer ces sources d’équité.
valère
Je ne blâme que les malhonnêtes gens, qui s’en
servent pour s’approprier
impunément le bien d’autrui.
Écoutez, Monsieur : je vous en avertis, si
ceci tourne mal, vous aurez affaire à moi.
faussinville
Volontiers, Monsieur, très volontiers.
valère
Vous m’entendez
je crois.
faussinville
Je me le tiens pour dit, et avant qu’il
soit peu, vous connaîtrez
quel
homme je suis.
valère
Soyez homme droit, ou je ne vous réponds pas de ma patience.
faussinville [55]
Monsieur, Monsieur, je suis plus impatient que vous, et dès
aujourd’hui…
valère
Dès aujourd’hui
?
faussinville
Dès aujourd’hui,
je mets procureur, et demain je vous fais assigner.
exploit. On dit, Souffler un exploit, pour dire, donner un exploit furtivement ; et sans que
la partie s’en
apperçoive. » (Acad.)
37 « Livre de formules. Le formulaire des Notaires. le formulaire des arrêts du Conseil. Il se dit
aussi de tout ce qui contient
quelque formule, quelque formalité à observer. » (Acad.)
38 Sous l’Ancien
Régime, et jusqu’à
l’adoption
du Code Pénal en 1810, le système judiciaire
français reposait en partie sur divers droits coutumiers.
39 C’était
le principal ouvrage de référence des juristes : Jean Le Pain, Le Praticien français,
ou Livre auquel sont contenues
les plus fréquentes et ordinaires questions de pratique, tant en
matière civile et criminelle, que bénéficiale et profane, digérées par demandes et réponses, Paris,
Jean Gesselin, 1624.
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582 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
valère
Je ne donne point d’assignation,
moi, mais on se rencontre.
faussinville
Adieu, Monsieur, adieu, nous plaiderons comme
beaux diables, et
n’en
serons pas moins bons amis ; cela n’empêchera
pas que vous ne me
donniez à diner, quand il vous plaira.
valère, seul.
L’indigne
Marquis que voilà ! Et le sort d’Angélique
est entre les
mains d’un
tel scélérat ? Juste Ciel !
Scène ii [56]
valère, lisette, lucinde
Lucinde voyant Valère n’avance
point, Lisette fait signe à Valère
que Lucinde la suit, et il n’aperçoit
point ces signes tant il est transporté.
valère
Ah Lisette !
lisette, bas.
Lucinde écoute.
valère
Je suis outré d’indignation
contre
le plus grand maraud…
lisette, bas.
Hem.
valère
Juge quelle peut être ma situation. Je vois ce que j’aime
dépendre
entièrement d’un…
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE iii 583
lisette
Doucement, Monsieur, doucement, vous prenez trop à coeur les intérêts
de notre malade. Quels transports pour une succession ! Çà, Monsieur,
je viens vous prier [57] de remettre votre visite à demain.
valère
Elle m’avait
pourtant dit de revenir dans une heure.
lisette
Elle avait oublié que c’est
aujourd’hui
son jour de migraine ; voulezvous
la déranger ?
valère
Non, vraiment.
lisette
À demain donc, Monsieur, à demain.
valère
Je me retire.
lisette, bas.
Ne vous éloignez pas.
Scène iii
lisette, lucinde
lisette
Malpeste, comme
nos jeunes officiers prennent feu pour les grosses héritières.
lucinde
Il me paraît plus passionné qu’hier.
lisette [58]
C’est
qu’il
est venu cent mille écus.
lucinde
Il pousse des soupirs.
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584 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette
Il soupire à proportion de la somme.
lucinde
Comme il joue ce rôle-là, Lisette !
lisette
Ils sont acteurs, ces amants de Cour.
lucinde
Hom, que je hais les fourbes !
lisette
Je ne les hais pas tous moi, car j’ai
de l’amour
propre. Çà, nous voilà
débarrassés de notre importun : vous avez affaire en ville, m’avez-
vous
dit, vous pouvez sortir en sureté.
lucinde
Je ne puis confier
mon dessein à personne, il faut que j’aille
moimême
; il me fâche pourtant d’être
obligée de la quitter.
lisette
Vous l’avez
mise en état de ne penser qu’à
elle, votre manoeuvre vient
de l’affaiblir
jusqu’à
extinction de chaleur naturelle [59] ; vos paroles lui
ont fait comme
une saignée.
lucinde
Je commence
à croire que la maladie l’emportera
sur l’amour.
lisette
Bon son amour n’est
qu’une
bleuette40, qui disparaît, quand elle
envisage la conservation
de sa chère personne. Le premier plaisir, c’est
celui de conserver
sa vie. Mais dites-moi un peu le dessein qui vous
fait sortir ? Je m’en
doute bien : vous allez profiter de la faiblesse de la
malade ; elle n’a
pas la force d’hériter,
vous voulez hériter pour elle ?
40 Bleuette ou bluette : étincelle.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE iii 585
lucinde
Je crois qu’elle
s’est
endormie, car elle ne me rappelle point : je te
laisse pour la garder à vue.
lisette
Faites-moi donc la confidence
entière.
lucinde
Je t’expliquerai
tout, suffit que je fais ta fortune.
lisette
Mais encore, que faites-vous pour la vôtre ?
lucinde
Rien que d’avantageux
pour mon amie ; [60] je me chargerai du
soin de ses affaires.
lisette
Quelle bonté !
lucinde
Je prends sur moi un procès qui la menace.
lisette
C’est
dans l’occasion
qu’on
connaît
les vrais amis.
lucinde
Enfin j’empêcherai
qu’on
ne la pille.
lisette
Quand elle vous aura tout donné, elle sera à couvert de pillage.
lucinde
Prends garde à tout ; je reviendrai dans une heure.
lisette
Allez vite faire mettre sa bonne volonté sur un parchemin bien fort,
afin que la postérité sache que c’est
une belle chose que l’amitié.
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586 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette seule
Je ne puis plus en douter, la donation est prête à éclore ; elle va chez
le notaire, allons avertir nos amants.
Scène iv [61]
lisette, valère, angelique
lisette
Vous venez tout à propos.
valère
Nous avons vu sortir Lucinde.
angélique
C’est
ce qui nous a déterminé à venir trouver ma tante ; pendant
qu’elle
est seule, nous allons lui proposer un accommodement.
valère
Oui, Lisette ; et cet accommodement entre les deux héritières rendrait
inutiles tous les projets de ce maraud de Faussinville.
lisette
Je suis de votre avis ; mais il faut aller au plus pressé.
valère
Qu’y
a-t-il de nouveau ?
lisette
Lucinde n’est
sortie que pour la donation.
angélique [62]
Tu me l’as
bien dit tantôt.
valère
Quoi ! les choses en sont déjà là ?
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE iv 587
lisette
Afin qu’elles
n’aillent
pas plus loin, allez vite vous emparer de la
malade, et ne la quittez plus que vous ne l’ayez
mise à la raison.
valère
Dis-moi, en quelle situation d’esprit
est-elle à mon égard ?
lisette
Hé mais, elle voulait être assez vigoureuse pour faire une promenade
avec vous, mais Lucinde vient de mettre son imagination à l’agonie.
Elle a enveloppé une pincée de poivre blanc dans une cerise confite,
et
lui a fait avaler le brûlot41. Notre visionnaire a senti une chaleur qu’elle
a prise pour une inflammation de poitrine, on l’a
menacé de la fièvre,
la peur lui a donné le frisson, elle s’est
emmitouflée dans son maillot
d’hermine42,
et s’est
retranchée là contre
les vents coulis43 : mais l’amour
est plus subtil que les vents coulis, elle a soupiré à votre intention.
angélique [63]
Ah Valère !
lisette
Allez-vous promener, vous, avec votre jalousie.
valère
Mais Lisette ?
lisette
Et vous, allez vite, allez-vous faire aimer ; vous ne parlez point, et
vous ne voulez pas le faire partir ?
angélique
Mais si elle lui parle d’amour
?
41 « On appelle Brûlot, Un morceau très salé et très poivré que l’on
donne à quelqu’un
par
malice. » (Acad.)
42 Fourrure blanche provenant de l’animal
du même nom (mustela erminea).
43 Les courants d’air.
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588 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lisette
Qu’il
lui parle de ses maux. Elle prendra le change, et vous contera
à coup sûr le roman de sa maladie. Elle prendra plus de plaisir à vous
parler de sa maladie, que de son amour.
Scène v
valère, angélique, la malade, lisette
la malade
Ah Valère, il faut que je vous fasse rire d’un
tour plaisant, que j’ai
joué [64] à Lucinde. Elle a voulu me faire croire que j’étais
très malade,
et je l’étais
effectivement, car j’ai
senti là un brasier ; mais enfin qu’elle
me faisait encore plus malade, que je n’étais,
pour m’empêcher
de recevoir
votre visite. J’ai
connu
cela ; car je suis pénétrante44. J’ai
feint un
abattement et un assoupissement très profond, afin qu’elle
me laissât
seule : parce que j’ai
à vous parler en particulier… Ah ! Ah ! Vous êtes
là, ma nièce ?
angélique
J’arrivais.
la malade
N’étiez-
vous point seule avec Monsieur ?
angélique
Non vraiment, Lisette était présente.
la malade
Il me semble que vous rougissez ?
lisette
C’est
de colère contre
ce Faussinville, dont nous parlions.
la malade
Ma nièce, j’ai
bien peur…
44 Clairvoyante.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE v 589
angélique
De quoi ma tante ?
la malade [65]
J’ai
peur, Monsieur, qu’elle
ne vous dise du mal de mon amie, elle
en dira bientôt de vous aussi ; elle hait tous ceux que j’aime.
valère
Elle a trop de vertu pour haïr personne.
la malade
Elle vous hait ; Monsieur, je jurerais qu’elle
vous hait, elle me hait
bien moi, qui suis sa tante.
valère
On vous le persuade, Madame, mais pour peu que vous fassiez
d’attention
sur son procédé…
la malade
Non, non ; c’est
un mauvais coeur, elle a une dureté pour moi. Elle
veut sans cesse me persuader que je suis forte et robuste, afin que je ne
ménage point, que je meure, et qu’elle
hérite de moi.
angélique
Est-ce ma tante, qui parle ainsi ? Non, Monsieur, non ce sont là les
discours de Lucinde.
la malade
Ce n’est
point Lucinde ; mais n’a-
t-elle [66] pas raison, qui dit héritière,
dit ennemie mortelle.
valère
En vérité, Madame, je ne puis plus me taire, je vois dans votre fausse
amie une malignité, une noirceur d’âme…
la malade
Ne parlez point de son âme, c’est
ce qu’elle
a de plus beau ; si vous
saviez comme
elle m’aime.
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590 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
valère
Mais si je vous prouve qu’elle
ne vous aime que par intérêt ? Car enfin
vous m’avez
promis d’examiner
sa conduite
sans prévention.
la malade
J’en
conviens,
et pour vous contenter,
j’ai
même résolu de la mettre
à certaines épreuves… Mais laissons cela pour le présent, j’ai
à vous
parler d’autre
chose.
valère
Volontiers ; mais avant cela j’ai
une grâce à vous demander.
la malade
Hé quoi, Monsieur ?
valère
C’est
de vouloir bien écouter des pro- [67] positions d’accommodement,
que votre nièce vient vous faire, et de vous réunir avec elle, pour rendre
inutiles les projets que ce Normand a fondé sur votre division. J’ai
compris
qu’il
voudrait bien se joindre à l’une
de vous pour plaider l’autre,
c’est
ce que je veux empêcher en vous accommodant. Je crois que vous avez
quelque confiance
en moi.
la malade
En pourriez-vous douter ?
valère
Je veux être médiateur entre vous, et votre nièce.
angélique
Monsieur est de vos amis, je veux bien qu’il
soit mon juge.
valère
Me refuserez-vous cette marque d’amitié
?
la malade
Pourrais-je vous refuser quelque chose ?
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE v 591
valère
Ça, voyons donc, de quoi il s’agit.
la malade
Remettons la chose à tantôt, car j’ai
à vous entretenir de choses plus
importantes.
valère [68]
Rien n’est
plus important pour vous, qu’un
accommodement.
la malade
À tantôt, vous dis-je ; ce que j’ai
en tête, est plus pressé, car cela me
tient-là d’une
force…
valère
Mais, Madame, considérez…
la malade
Considérez que vous me causez des impatiences.
valère
Nous aurons bientôt terminé.
la malade
L’impatience
m’échauffe,
me dessèche.
valère
Madame…
la malade
Retirez-vous, ma nièce, c’est
vous qui êtes cause que Monsieur ne
m’écoute
pas ; si vous ne me laissez, point d’accommodement.
Qu’on
nous donne deux sièges.
(Lisette fait apporter des sièges.)
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592 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène vi [69]
la malade, valère, lisette
valère, à part.
Elle me va parler de son amour, comment
détourner cette
conversation-
là ?
la malade
Monsieur, je n’ai
pu encore vous entretenir en particulier, car mon
amie ne m’abandonne
point. Elle est un peu jalouse, elle craint que je
ne vous aime plus qu’elle
: croyez-vous qu’elle
ait raison ?
valère
Je suis ravi qu’elle
soit absente, nous nous entretiendrons plus librement
sur votre maladie ; j’ai
une impatience extrême d’en
apprendre
les particularités.
la malade
Que vous êtes bon, Monsieur, que vous êtes bon !
valère
Expliquez-moi donc à loisir en quoi consiste
votre mal.
la malade
Mon mal consiste
en toutes sortes de [70] maux, à le bien prendre,
car je ne puis dire que je ne souffre point ; premièrement je suis toujours
dégoûtée45, et avec cela je mange, je mange, je mange, je mange, et si je
ne mange quasi de rien, car le plus souvent je ne sais ce que je mange.
lisette
C’est
ce que les médecins appellent intempérie ; moi j’appelle
cela
intempérance.
la malade
Tu m’as
interrompue… où en étais-je ?
45 Difficile, délicate.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE vi 593
lisette
Vous mangez, mangez, mangez, et après le manger, c’est
le dormir.
la malade
Oh ! le dormir, c’est
ce que je n’ai
jamais connu,
je ne dors que
par insomnie, à force de n’avoir
point dormi. On croirait quelquefois,
que je m’endors
après le diner ; mais ce n’est
pas un sommeil, que ce
sommeil-là, car je m’endors
comme
si je m’évanouissais.
J’admire
votre
attention, Monsieur, je voudrais bien savoir, si cette compassion
vous
est naturelle, ou si c’est
que vous ayez pour moi…
valère [71]
Ne perdons pas le fil de votre maladie : vous vous endormez, ditesvous,
comme
si vous vous évanouissiez. Et sentez-vous, quelque douleur ?
la malade
Oh tant, Monsieur, tant, tant ! Mais ce qui me fait le plus souffrir,
c’est
ce qui ne se comprend
point ; car le plus souvent toutes les douleurs
cessent, et si c’est
encore pis. Je ne sens point de mal pour ainsi dire, et
si je suis comme
une troublée. Vous comprenez
bien ?
valère
Oui-da, oui.
la malade
Pour vous rendre cela plus sensible, imaginez-vous que c’est
comme
si tout d’un
coup… Je ne sais si je m’explique…
Un gonflement, une
touffeur.
valère
Une vapeur.
la malade
Fi, Monsieur, c’est
mon aversion que des femmes à vapeurs ; à
mon égard, c’est
une espèce de frémissement… d’horreur…
là… des
anéantissements…
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594 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
valère [72]
Des faiblesses.
la malade
Non, non vous n’y
êtes pas. Il y a bien de la faiblesse, si vous voulez,
mais il y a aussi de la force : ce sont des alternatives, mon pouls
va, va, va… puis il s’arrête
; je m’appesantis,
et je m’évapore
tout d’un
coup ; je m’éteins,
et petit à petit je me rallume ; je sens des glaçons
qui descendent, et un feu, qui monte, monte, monte : vous voyez bien
que tout cela est réel.
valère
Je comprends
que rien n’est
pareil à la délicatesse de votre tempérament.
la malade
Oh ! de tempérament, je n’en
ai point, mais Lucinde m’en
fait un
par artifice ; et je ne me soutiens que par un petit sachet cordial, qu’elle
m’a
mis à l’endroit
du coeur.
valère
Quelle momerie46 ! Ce remède-là est aussi faux, que le médecin qui
vous le donne.
la malade
L’effet
de mon cordial est visible. J’ai
voulu quelques fois ôter le
sachet pour un [73] moment, à mesure que je l’éloigne,
je sens que
mon coeur s’en
va.
lisette
Votre coeur devrait être déjà bien loin, car vous oubliâtes hier le
cordial47 sur votre toilette48.
46 « Mascarade. En ce sens il est vieux, Son usage plus ordinaire est au figuré : et il se prend
pour un deguisement de sentiments, qui fait faire au dehors un personnage tout différent
de ce qu’on
a dans le coeur. » (Acad.) Le verbe mommer signifiait se masquer, se grimer,
dans le contexte
carnavalesque.
47 « Propre à conforter
le coeur. Breuvage cordial. potion cordiale. poudre cordiale. le vin vieux
est cordial. c’est
un remède cordial. Il est quelquefois substantif. » (Acad.)
48 « Toile qu’on
étend sur une table pour y mettre le déshabillé, et les hardes de nuit, comme
le peignoir, les peignes, le bonnet, etc. » (Acad.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE III, SCÈNE vi 595
la malade, en tâtant.
Je n’ai
pas mon cordial ! Ah je n’en
puis plus !
valère
Vous voyez que l’imagination
seule…
la malade
Je me sens bien, Monsieur, je m’évanouis,
mon lit, mon lit, je
m’évanouis,
les jambes me manquent, les jambes me manquent.
lisette
Allez vite interrompre son évanouissement, servez lui de cordial, et
tâchons de mettre à profit l’absence
de Lucinde.
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596 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ACTE IV [74]
Scène i
lucinde, la valée
lucinde en rentrant court à la chambre de la Malade.
Voyons au plus vite si mon absence n’aura
rien gâté.
la valée, venant après Lucinde.
Quelle tromperie ! Quelle trahison ! Cette Lucinde est une grande
scélérate !… Ah vous voilà ! Je ne sais si vous m’avez
entendu ; mais dans
la colère, où je suis, je recommencerai, si vous voulez.
lucinde
Que veut dire cet insolent ?
la valée
Tromper Monsieur le Marquis de Faussinville, qui est la simplicité
même, qui se fie à vous avec une cordialité, une ingénuité !
lucinde, fièrement. [75]
Que voulez-vous dire, mon ami ?
la valée
Voici le fait : en buvant avec un maître clerc de mon pays (entre
nous autres Normands, nous nous confions
nos secrets, et ceux d’autrui
même), il m’a
montré certain projet de donation. « Ciel ! » me suis-je
écrié, pendant qu’on
nous promet… ? « Quoi mon pays49 », m’a-
t-il dit,
« cette Lucinde vous promet ? » « Oui vraiment, mon pays. » « Elle vous
trompera, mon pays. » « Mais sa parole, mon pays ? » « Elle est de notre
pays, mon pays. »
lucinde
Votre pays est un fripon.
49 Personne originaire de la même région que soi. « Quelquefois en adressant la parole à un
homme de son pays, on l’appelle
Pays. Ho ! Pays, où vas-tu ? Il est populaire. » (Acad.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE IV, SCÈNE i 597
la valée
Ce n’est
pas tout encore. Il m’a
découvert certaines manigances…
lucinde
Expliquez-vous ?
la valée
Ce n’est
rien : ce sont de petites finesses innocentes, dont vous vous
servez pour tirer de l’argent
de votre amie, sans qu’elle
en ait la tête
rompue ; avec certaines signatures…Vous avez reçu pour [76] vous, ce
que vous deviez recevoir pour elle. Or moi, qui suis connaisseur
en
écriture, j’ai
vérifié que ces signatures de votre main ne sont pas tout
à fait fausses, si vous voulez, pas aussi tout à fait vraies : ce sont des
signatures vraisemblables.
lucinde, à part.
Je suis perdue ! (En le caressant.) Écoutez Monsieur, mon cher Monsieur.
la valée,
mettant son chapeau et prenant un air familier.
Hé bien, ma chère Demoiselle ?
lucinde
À l’égard
de ces signatures, vous vous êtes trompé ; mais la donation
est un secret, qui m’est
important. Je suis bienheureuse, que mon secret
soit tombé entre les mains d’un
homme, qui pourrait avoir besoin d’un
millier d’écus
; entre les mains d’un
honnête garçon comme
vous, d’un
bon enfant.
la valée
Je suis bon moi ; mais mon maître ne vaut rien, ne vaut rien fâché,
du moins.
lucinde
Il entendra aussi raison.
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598 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la valée [77]
Non, vous dis-je, non. Il est dans une fureur, dans une rage… il va
venir céans crier, tempêter, se venger. Je l’aperçois,
il fulmine, il jette
feu et flamme.
Scène ii
lucinde, faussinville, la valée
faussinville
Je viens vous rendre hommage, Mademoiselle, vous applaudir, vous
féliciter. Rien n’est
plus aimable, plus charmant, que le tour d’adresse
dont j’ai
pensé être la dupe.
lucinde
Je n’ai
point eu dessein de vous tromper.
faussinville
Ne dites pas cela pour votre honneur, je vous en estimerais bien
moins : c’est
la tromperie, c’est
l’habileté
qui me ravit. Oui la manière
adroite dont vous m’avez
balotté, trigaudé, leurré, tourné, viré, m’enlève,
m’enchante
; vous me [78] voyez passionné pour vous, et cela sans
faiblesse, car ce ne sont ni vos yeux, ni votre bouche, ni votre teint.
Je ne suis point sensible à ces fadaises-là moi : ce qui me touche dans
une femme, c’est
un esprit subtil et façonné50, un coeur politique ; ne
se passionner qu’avec
réflexion, ruser naturellement, faire la naïve et la
franche, en allant à ses fins. C’est
par là que vous m’avez
gagné le coeur.
lucinde
Ces louanges ne me conviennent
pas ; mais enfin où voulez-vous en
venir ?
faussinville
Je ne puis encore en venir à rien ; je suis si transporté d’admiration
pour votre patelinage51 ; une affabilité, un langage, des paroles dorées.
50 « Façonner […] sign. fig. Former l’esprit,
les moeurs par l’instruction,
par l’usage.
» (Acad.)
51 Manières d’un
Patelin, « Homme adroit et artificieux, qui par des manières flatteuses et
insinuantes fait venir les autres à ses fins. » (Acad.) Le terme provient du nom du héros
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE IV, SCÈNE ii 599
Vous me faites épouser votre amie demain, et vous la dépouillez de tout
aujourd’hui
; cela est joliment imaginé, et très agréablement conduit.
lucinde
Je ne sais plus comment
je dois prendre ces faux éloges ?
la valée
Du bon côté, Mademoiselle, du bon côté. Mon maître vous loue
selon nos maximes.
faussinville [79]
Est-il rien de plus louable que l’art
de se faire donner ? Votre amie
est riche et bête, vous avez de l’esprit,
et rien avec ; c’est
un partage
injuste. Vous corrigez l’injustice,
cela est bon.
lucinde
Je commence
à comprendre,
Monsieur, que je dois vous ouvrir mon
coeur.
faussinville
Voilà comme
il faut parler.
la valée
Vous êtes bien difficile à émouvoir.
lucinde
Mon amie m’a
voulu donner des marques de son amitié, j’avoue
que
je suis dans le dessein de les accepter.
faussinville
À l’égard
de ce que vous avez reçu pour elle, elle vous l’aurait
bien
donné.
la valée
Sans doute, mais un coeur noble répugne à recevoir : prendre subtilement
fait plus de plaisir.
de la célèbre Farce de Maître Pathelin (xve s.), qui allait être remise au goût du jour en
1706 par Brueys (L’Avocat
Pathelin).
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600 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
faussinville
Et n’engage
point à reconnaissance. On n’aime
guère à avoir obligation
: je suis [80] fait ainsi tel que vous me voyez, et je remarque tant de
conformité
entre vous et moi, que si nous étions nés l’un
pour l’autre.
la valée
Voilà le mot. Vous, mon maître, et la donation, vous êtes tous trois
nés l’un
pour l’autre.
faussinville
Oui, je crois qu’il
est à propos que vous deveniez ma femme, et
voici pourquoi. Deux vertueux réunis se fortifient réciproquement ; et
séparés, nous nous détruirions.
lucinde
Vous ne voudriez pas me détruire ?
faussinville
Pardonnez-moi, et ma raison est que je ne suis point dupe. Ainsi
touchez-là, nous mourrons ennemis, ou mariés ensemble.
la valée, à part.
Et peut être l’un
et l’autre.
faussinville
Êtes-vous devenue muette ? Ma proposition vous embarrasse-t-elle ?
lucinde [81]
On serait embarrassé à moins, et une pareille affaire…
faussinville
C’est
une affaire de rien qu’un
mariage ; un oui le termine.
la valée
Une honnête fille, et un Normand ne disent oui que le plus tard
qu’ils
peuvent ; mais Madame est trop politique pour vous refuser.
Touchez-là, Monsieur, je vous donne sa foi.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE IV, SCÈNE iii 601
faussinville
Oui, mais c’est
l’héritière
qui fait la foi. Voici un modèle de duplicata
promettant mariage…
la valée,
pendant que Lucinde prend le papier et le lit.
C’est
un chef d’oeuvre
de composition
! Je crois que cet ouvrage
d’esprit
sera de votre goût.
faussinville
La pudeur empêche de parler, mais elle n’empêche
pas d’écrire.
la valée
Vous écrirez modestement votre nom au bas de cette promesse, et
vous serez presque mariés.
faussinville [82]
Par là vous me promettez pour votre dot tous les biens de votre amie.
lucinde
Pour me déterminer sur le consentement
que vous exigez de moi, il
faudrait plus d’un
jour ; mais nous n’avons
pas un moment à perdre, et
il nous faut prendre de grandes mesures ensemble.
faussinville
Vous consentez,
ne perdons plus de temps. La Valée ? Va toujours
faire transcrire ceci, nous irons le signer dans un instant.
la valée
Je vous attends chez le notaire.
Scène iii
lucinde, faussinville
lucinde
Puisque nos intérêts sont à présents réunis, prenons des mesures si
justes, que la donation ne nous manque point. Pour déterminer la Malade,
il faut que vous la menaciez de chicanes,
d’embarras,
de persécutions.
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602 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
faussinville [83]
Je ferai plus encore : pour la porter à déshériter la nièce, je lui dirai
qu’elle
est venue me solliciter contre
elle, et que…
lucinde
Elle vient, feignons de…
Scène iv
lucinde, faussinville, la malade
lucinde
Oui, Monsieur, vous êtes le plus grand chicaneur,
le plus malhonnête
homme… Ah, ma pauvre amie, je suis outrée de douleur ! Hélas en
quelles mains es-tu tombée ! Monsieur croit, parce qu’il
peut te ruiner,
qu’il
est en droit de le faire sans miséricorde.
la malade
Valère prendra mon parti, il a des amis en Normandie, et il leur
écrit présentement.
faussinville
Tous les normands se tiennent par la main, et je mène la clique,
comptez
vo- [84] tre procès perdu. Vous avez refusé mes offres, j’ai
accepté celles de votre nièce lorsqu’elle
est venue se plaindre à moi pour
vous plaider.
la malade
Ma nièce se joint à vous ? La petite effrontée !
faussinville
Parlez mieux d’une
aimable enfant qui se vient jeter entre mes bras ;
je l’ai
prise sous ma protection.
lucinde
Vouloir plaider une tante ! Il faut être bien dénaturée !
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE IV, SCÈNE v 603
faussinville
Plaider une tante, un père, une mère, il n’y
a rien là de dénaturé,
c’est
l’usage
de franche nature ; ainsi elle vous fera assigner en plein
hiver pour vous transporter sur les lieux.
la malade
Moi ? Me transporter dans les hivers !
faussinville
Préparez-vous à solliciter52 jour et nuit contre
elle, nous verrons qui
d’elle
ou de vous se lèvera plus matin.
la malade
Me lever matin ? Ah Ciel !
faussinville [85]
Nous verrons qui de vous deux, tiendra plus longtemps pied à boule
à la porte de l’audience53.
la malade
Me tenir au vent d’une
porte ! J’aimerais
mieux perdre ma terre.
faussinville
Quand vous l’aurez
cédée, nous plaiderons pour le reste ; car je
prends votre nièce avec ses prétentions, elle m’avait
prié de vous cacher
son dessein ; mais pourquoi vous ménager, nous sommes les plus forts,
et ce qui prouve que j’ai
en main de quoi vous abîmer, c’est
que je ne
veux nul accommodement avec vous.
Scène v
lucinde, la malade
la malade
Hé bien, que dis-tu de ma coquine de nièce ?
52 « Solliciter, signifie aussi, Prendre soin d’une
affaire, la poursuivre. Solliciter un procès.
solliciter son paiement. » (Acad.) Il s’agit
donc ici d’une
sorte d’acharnement
juridique.
53 « On dit, Tenir pied à boule, pour dire, s’attacher
à une chose avec beaucoup d’application
et de persévérance. » (Acad.)
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604 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucinde
Tant qu’elle
n’a
voulu que me perdre moi, je l’ai
ménagée ; mais
c’est
toi qu’elle
[86] attaque, je ne me possède plus ; je me déclare
ouvertement contre
elle, et je te conseille
de te mettre à couvert de ses
injustes prétentions.
la malade
Je suivrai tes conseils.
lucinde
Si tu es sage, tu chargeras quelqu’un
du fonds de tes biens, de
l’embarras,
et des risques de la propriété.
la malade
C’est
mon dessein.
lucinde
On te fera une bonne pension sûre, et tranquille.
la malade
C’est
à quoi j’aspire
; je t’avais
choisie pour cela…
lucinde
Tu me fis hier des offres par amitié, je les refusai par délicatesse ; car
enfin recevoir d’une
personne qu’on
aime avec désintéressement, cela
blesse, cela répugne.
la malade
Je m’aperçus
bien que cela te faisait peine ; et pour ne plus blesser
ta délicatesse, j’ai
changé de dessein.
lucinde [87]
Tu es trop bonne, trop considérante54.
la malade
Je considère
encore que pour toi, comme
pour moi, le soin de gouverner
des biens est un tourment, un supplice.
54 Prévenante : « Qui a beaucoup d’égards. » (Acad.)
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE IV, SCÈNE vi 605
lucinde
Je veux me sacrifier pour ton repos, je ne balance plus, j’accepte
ta
proposition.
la malade
Non, ma bonne, non, il m’est
venu d’autres
idées.
lucinde
D’autres
idées ?
la malade
Plus avantageuses pour toi ; car sans te charger ni d’embarras,
ni de
propriété ; j’aurai
soin de toi tant que je vivrai ; et quand je serai morte,
nous n’aurons
plus besoin de rien.
Scène vi [88]
lucinde, la malade, valère, lisette
valère
Madame, je viens d’écrire
en Normandie pour quelque éclaircissement
sur votre succession.
la malade
Je suis déjà lasse de succession. Qu’on
est malheureux d’avoir
du bien !
Il faudrait une santé de fer pour y résister ; je veux charger quelqu’un
de toutes ces corvées-là ; et comme
ce quelqu’un
ne peut être que l’une
des deux personnes que j’aime
le mieux au monde, je suis bien aise de
vous consulter
tous deux là-dessus ; car j’ai
deux partis à prendre, qui
sont très différents : premièrement je puis me marier, ma bonne.
lucinde
Te marier !
la malade
Ou ne me pas marier, Monsieur.
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606 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
valère
Vous êtes libre.
la malade [89]
Pour gouverner mes biens, il faudrait un mari qui fût mon vrai ami ;
n’est-
ce-pas, ma bonne ?
lucinde
Où trouvera-t-on des maris, qui soient les vrais amis de leurs femmes ?
la malade
Si ce vrai ami ne veut point se marier, je donnerai tout à Lucinde ;
n’est-
ce pas, Monsieur ?
valère
Quelque parti que vous preniez, il faut y penser à loisir.
lucinde
Monsieur a raison, et je te conseille
de suspendre un peu ta résolution.
valère
Le conseil
de Mademoiselle est très prudent.
lucinde
Monsieur parle en homme sage.
la malade
Vous êtes donc tous deux du même avis, vous me conseillez
d’attendre.
lucinde
Sans doute.
valère [90]
Assurément.
la malade
Et moi je vous déclare que je veux me déterminer aujourd’hui,
d’une
façon ou d’une
autre.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE IV, SCÈNE vii 607
lucinde
Tu ne penses pas, que c’est
pour la vie.
la malade
Plus l’affaire
est importante, et plus elle me pèse ; l’incertitude
me
cause une oppression, l’incertitude
m’empêche
de respirer. (Elle soupire
tendrement.) Hé Monsieur, je ne saurais vivre sans respirer, c’est
pourquoi
conseillez-
moi vite. Je vous laisse seul pour y penser, et si je ne trouve
pas en vous un ami qui me conseille,
comme
il faut, je trouverai une
amie qui acceptera tout mon bien. Allons, ma chère amie, allons.
valère
Lisette.
lisette
Monsieur.
Scène vii [91]
valère, lisette, angélique
angélique
Hé bien, Valère, dans quels sentiments avez-vous laissé ma tante ?
valère
Je n’ai
pas la force de vous en rendre compte.
angélique
Qu’est-
ce à dire ? Qu’y
a-t-il de nouveau ?
lisette
Votre tante veut que Valère soit votre oncle.
angélique
Ah Ciel !
lisette
Jugez si elle pourra consentir,
qu’il
ne soit que son neveu.
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608 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Je savais bien que ma tante ne vous aimerait pas à demi.
lisette
Elle veut lui donner son bien, et sa personne ; c’est
trop d’un
article
n’est-
ce pas ?
angélique [92]
Elle veut épouser Valère ?
lisette
Et s’il
la refuse, elle donnera tout à Lucinde.
angélique
Quel remède donc, Valère ?
valère
Je n’y
en vois point.
lisette
Ni moi non plus ; mais Lucinde en trouvera bien elle, et travaillera
pour vous, en croyant travailler pour elle. Elle revient, retirez-vous.
valère
Quel conseil
pendre ?
angélique
Que je suis malheureuse !
Scène viii
lisette, lucinde, la valée
lucinde
Ah ! Lisette, quel contretemps
!
la valée [93]
Mon maître vous attend pour signer le duplicata, il s’impatiente.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE IV, SCÈNE ix 609
lucinde
Mon cher Monsieur, nos affaires vont mal.
la valée
Hé, comment
cela ?
lucinde
Je ne t’ai
pas encore dit, Lisette, que je suis d’accord
avec le Marquis,
je t’expliquerai
la chose ; mais il est question à présent d’agir
tous de
concert.
lisette
J’ai
autant d’intérêt
que vous autres à rompre ce maudit mariage.
la valée
Quel mariage donc ?
lucinde
La Malade veut épouser un certain jeune homme.
la valée
Ah Ciel ! Il la guérira de l’envie
de vous donner son bien : adieu le
fondement de notre société.
lucinde
Elle m’appelle
: imaginez ensemble quelque [94] expédient pour
détourner ce mariage.
Scène ix
lisette, la valée
la valée
J’imaginerai
tout, pourvu que Lisette m’échauffe
l’imagination
par
l’espérance.
lisette
Il me vient une idée… Seriez-vous assez habile…
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610 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la valée
Pour peu que vous m’animiez,
vous dis-je ?
lisette
Pour exécuter…
la valée
Je suis homme d’exécution.
lisette
Suivez-moi, je vais vous instruire.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE i 611
ACTE V [95]
Scène i
lucinde, lisette
lucinde
Concertons-nous un peu en particulier : je ne sais comment
m’y
prendre pour détourner mon amie du mariage ; il faut que je lui sois
devenue bien suspecte, car je lui parle de ses maux, et elle ne m’écoute
plus.
lisette
Ses maux occupent pourtant la première place dans son imagination,
Valère n’y
tient que la seconde ; vous voyez qu’elle
est résolue de
consulter
pour son mariage cet habile médecin, qu’elle
a tant souhaité
de voir, et que vous craigniez tant qu’elle
ne vît.
lucinde
Je le crains encore, car c’est
un médecin [96] de bonne foi qui lui
dira naturellement qu’elle
se porte bien, qu’elle
peut se porter bien, et
qu’elle
peut se marier.
lisette
Il lui dira tout le contraire.
lucinde
Est-ce que tu l’as
mis dans nos intérêts ?
lisette
Vous n’êtes
pas au fait.
lucinde
Explique-toi donc ?
lisette
On ne connaît
céans que la réputation de ce médecin, on ne l’a
point vu.
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612 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucinde
Hé bien ?
lisette
Je substitue à sa place…
lucinde
Hé qui ?
lisette
Le valet de votre nouvel associé, le valet de Faussinville.
lucinde
Fort bien : il faut donc que j’aille
au plus vite signer la promesse du
mariage, dont je suis convenue
avec lui.
lisette [97]
Oui, oui, allez ; j’attends
ici notre fameux médecin. Je viens de le
faire travestir, et de l’instruire
; il va paraître en habit décent.
lucinde
Mais un valet soutiendra-t-il bien ce personnage ?
lisette
Diantre ! Celui-ci est un esprit universel ; il a de l’étude
et de
l’ignorance,
de la politesse et de l’effronterie
; il est babillard, historien,
nouvelliste, médisant ; il sait tout hors la médecine, et c’est
ce qui met
un médecin en vogue parmi les dames.
lucinde
La Malade vient, jouons bien notre jeu.
Scène ii
lucinde, la malade, lisette
la malade
Que dites-vous donc là toutes deux ?
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE ii 613
lucinde
Je querelle Lisette, de vouloir introduire [98] ici un charlatan que
j’ai
toujours défendu de voir.
la malade
Tu crains qu’il
ne me conseille
le mariage ; je vois ton intérêt.
lucinde
Je ne m’en
cache point, je me déclare ouvertement contre
un mariage,
qui romprait notre amitié.
la malade
Je ne t’en
aimerai pas moins.
lucinde
Quand on est marié, a-t-on le loisir d’avoir
des amis ?
lisette
Rien n’est
plus opposé à l’union
que le mariage.
lucinde
Le mariage endurcit le coeur.
lisette
Le mariage empoisonne l’humeur,
aigrit le sang, fait murmurer,
gronder, bouder, hargner55, pointiller56, picoter57, quereller ; les approches
du mariage ont déjà plombé votre teint, obscurci votre physionomie…
lucinde [99]
Quoi je te verrais une physionomie de femme, un visage marié !
55 Verbe de l’ancien
français, dont le radical subsiste dans l’adjectif
hargneux, « Chagrin,
qui se pique aisement de toutes choses, et qui se rend comme
incompatible avec tout le
monde. Un homme hargneux. une femme hargneuse. il a l’esprit
hargneux, l’humeur
hargneuse.
Il se dit encore des chevaux qui mordent et qui ruent » (Acad.) Usage archaïque, donc.
56 « On dit fig. Pointiller, pour dire, disputer, contrarier,
contester
sur les moindres choses. »
(Acad.)
57 « Picoter, sign. figur. Attaquer souvent quelqu’un
par des paroles dites avec malignité,
affecter de le fâcher, de l’agacer.
» (Acad.)
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614 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la malade
Tout cela ne me fait point peur ; c’est
ma santé, qui doit décider de
tout. Lisette, as-tu fait avertir ce médecin ?
lucinde
Tu as ta conversation
en tête, je te suis suspecte, je te laisse en liberté.
Scène iii
la malade, lisette
lisette
Je me suis déchaînée contre
le mariage en sa présence, car elle m’a
pensé chasser vingt fois, parce que je n’entrais
pas dans ses vues intéressées
; elle a bien peur qu’un
mari ne prenne sa place auprès de vous.
Franchement, je vous conseille
moi d’épouser
Valère.
la malade
Je t’ai
toujours trouvé fille de bon conseil.
lisette [100]
Épousez-le dès aujourd’hui,
si votre santé vous le permet, da.
la malade, tristement.
Oh, bien entendu.
lisette
Valère est si aimable !
la malade, gaiement.
N’est-
il pas vrai ?
lisette
On dira peut-être que plus il est aimable, plus il sera nuisible à
votre santé.
la malade, tristement.
C’est
ce que je crains, Lisette : ce médecin me fait bien languir, que
ne vient-il donc ?
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE Iv 615
lisette
Je crois que le voici ; c’est
lui-même.
Scène Iv
la malade, lisette, la valée, en médecin.
la malade
Où est-il donc ? Je ne le vois point
lisette [101]
Le voilà qui entre.
la malade
Cela, un médecin ! Tu te moques.
lisette
Ce n’est
pas un médecin de robe, c’est
un médecin d’épée58.
la valée
C’est
la dernière mode, Madame, et toutes les femmes, qui sont
curieuses de leur santé, ont banni les médecins noirs ; elles aiment mieux
les médecins de couleur59 : en effet ils sont enjoués, galants, badins,
traitent la médecine cavalièrement.
la malade
On me l’a
bien dit, Monsieur, que vous étiez un médecin tout différent
des autres.
la valée
Rien de plus opposé que ma méthode, et la leur ; car j’allonge
la vie
en abrégeant la maladie, les remèdes et les consultations.
58 On parlait de noblesse « de robe » (liée à l’acquisition
d’une
charge de magistrature)
et « d’épée
» (liée à la carrière militaire, donc sans doute plus authentique) ; « médecin
d’épée
» est une alliance de mots absurde.
59 Les membres des professions libérales portaient une robe noire, tandis que le costume
aristocratique masculin se distinguait au contraire
par ses couleurs vives.
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616 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la malade
Abrégez donc, Monsieur, et voyons si je puis me marier, ou non.
la valée
Mon intérêt serait de vous conseiller
le [102] mariage sur l’étiquette60
;
car le mariage produit le chagrin, le chagrin fait de la bile61, la bile
nourrit les maladies, et les maladies nourrissent le médecin.
la malade
Dépêchons, Monsieur, je vous prie.
la valée
Je déciderai, Madame, quand je vous aurai fait seulement trente
ou quarante questions sublimes ; car je dédaigne le terre à terre de la
faculté62.
la malade, criant.
Ah !
lisette
Ah !
la valée
Ah ! est-ce une mort subite ?
la malade
Ne parlez pas.
la valée, voulant tirer de sa poche une fiole.
Un peu de mon eau…
60 L’étiquette
est un « Petit écriteau qu’on
met, qu’on
attache sur un sac de procès, contenant
les noms du demandeur, et du défendeur, du procureur etc. » « On dit fig. et prov. Juger,
condamner
sur l’étiquette
du sac, ou absolument, sur l’étiquette,
pour dire, Porter son jugement
sur quelque affaire, touchant quelque personne, sans avoir beaucoup examiné les pièces,
les raisons. » (Acad.) Donc ici : se marier sans trop réfléchir.
61 La bile (jaune ou noire) était une des quatre humeurs, avec le sang et le phlegme, où la
médecine hippocratique voyait le fondement de la santé et de la maladie.
62 La Faculté de médecine, le corps des médecins.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE Iv 617
la malade
Ah, la tête ! Je viens d’entendre
une sonnette perçante, c’est
cette
sonnette du voisin, qui m’a
fait un tintamarre dans le crâne, comme
un coup de tonnerre ; la fatale sonnette ! Il faudra que je déloge pour
cette sonnette-là.
la valée [103]
Je n’ai
plus de questions à vous faire, Madame, et cette faiblesse
de tête me fait connaître
à fond la fragilité de votre constitution
; j’ai
tant vu de ces cerveaux à sonnettes : oui, Madame, sans vous étudier
davantage, je lis dans votre tête à crâne ouvert, et j’y
vois des membranes
d’une
délicatesse… les fibres de votre cerveau ne sont pas plus grosses
que des cheveux.
la malade
Je ne m’étonne
plus, si ma tête est toujours toute prête à rompre.
la valée
Je conclus
de là, que les ressorts, qui composent
le reste de la machine63,
ne tiennent ensemble que par des filaments, dont la contexture
est si
fine, si fine…
la malade
En effet, je sens quelques fois que je ne tiens à rien.
la valée
Vous avez de petites veines si déliées, si fragiles, que le moindre
bouillonnement est capable de les faire crever.
la malade
Vous me faites trembler, Monsieur, [104] car mon sang ne coule qu’à
gros bouillons.
la valée
Il faut le calmer, Madame, et sur ce pied-là les moindres passions
vous sont mortelles.
63 Métaphore banale à l’époque
: « On dit fig. Que l’homme
est une machine admirable. » (Acad.).
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618 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
la malade
Quoi, Monsieur, il ne me serait pas permis d’aimer
un honnête
homme ?
la valée
Non : l’amour
est de l’arsenic
pour vous.
Scène v
la malade, valère, lisette, la valée
valère
Madame, je viens vous donner avis que…
lisette, à Valère.
Chut.
la malade
Ah, Valère !
la valée
La moindre agitation passionnée achèverait de briser les ressorts…
la malade, à Valère. [105]
Ah Monsieur ! Je suis bien plus malade que je ne pensais.
la valée
Pour guérir, il faut vous ensevelir dans une tranquillité paresseuse.
lisette
Dans un repos oisif.
la valée
Je vous ordonne un engourdissement de passion.
lisette
Une inaction d’âme.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE v 619
la valée
Une inquiétude indolente.
la malade, à Valère.
Vous comprenez
bien, Monsieur, que tout cela est très opposé au
mariage.
valère
J’en
suis très persuadé.
la valée
Voyons encore, s’il
n’y
aurait point dans le pouls de Madame, quelques
ressource pour le mariage : ah Ciel !
la malade
Qu’y
a-t-il ?
la valée
Hon !
la malade [106]
Vous ne dites mot.
la valée
Je calcule que vous n’avez
de la vie, que ce qu’il
vous en faut tout
juste : non, Monsieur, si elle donnait la vie à un enfant pas plus gros
que le poing, il ne lui en resterait plus pour elle.
la malade
Enfin, Monsieur, ma destinée veut que je ne sois propre à rien dans
le monde, qu’à
prendre un parti que je vous dirai : Monsieur le médecin
entrez dans ma chambre, j’airai
vous satisfaire dans un moment.
la valée, à part.
Quel mystère est ceci ?
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620 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène vi
la malade, valère, lucinde, lisette, la valée
lucinde
Puisque Monsieur est de la consultation,
j’en
puis bien être aussi.
la malade [107]
Tout est décidé : Monsieur le médecin, laissez-nous donc un moment.
la valée, à part.
Il va se passer là quelque chose qui pourrait être contre
les intérêts
de mon maître ; allons vite l’avertir.
Scène vii
la malade, valère, lucinde, lisette
lisette, après avoir conduit
La Valée des yeux.
Les jeunes médecins sont curieux !
la malade
Je suis bien aise de vous tenir là tous deux ensemble, pour me
débarrasser au plus vite la tête d’une
dernière résolution, que j’avais
prise dès tantôt ; car je me doutais bien que j’étais
confisquée
: je
vous dirai donc que ma tendresse pour Monsieur, est toute fondée
sur l’estime
: je ne l’épousais
que pour l’enrichir,
et l’attacher
à moi ;
mais je puis vous enrichir tous deux, et vous attacher à moi, en vous
mariant ensemble.
lucinde [108]
Me marier avec Monsieur !
lisette, à part.
En voilà bien d’une
autre ; tout est perdu.
lucinde
Non, ma bonne, non, je ne veux point me marier.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE vii 621
la malade
Je sais bien que vous ne vous entr’aimez
guère, c’est
pour cela que je
veux vous marier ensemble ; car vous ne vous aimerez que pour l’amour
de moi. Ahi. (Baissant sa voix.) Je n’en
puis plus ; je vous conjure
de ne
me pas faire parler davantage… ah, la gorge ! Ma voix est éteinte.
lucinde
Je n’écoute
point tes propositions.
la malade, tout bas en râlant.
Je le veux.
lucinde
Je n’épouserai
jamais que toi.
la malade, encore bas.
Je le veux.
lucinde
Non, te dis-je.
la malade, haussant la voix et glapissant. [109]
Je le veux, je le veux, je le veux. Tu me fais parler, tu me contredis,
tu m’obstines
le sang, mon sang bouillonne, il se rompra quelque petite
veine, et ce sera toi qui m’aura
tuée.
lucinde
Non, ma chère, non ; tu es en péril, je consens
à tout : ah Lisette !
Aidez moi à me résoudre ; Valère acceptera le parti, car il n’en
veut qu’au
bien. (À part bas à Lisette.) Je l’accepte
aussi, moi, ce mariage-ci est le
plus sûr ; va vite amuser Faussinville, pendant que j’épouserai
Valère.
(Haut à la Malade.) Ah ma bonne, que tu es cruelle !
valère
Où tout ceci nous mènera-t-il ?
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622 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène viii
la malade, valère, lucinde, faussinville, lisette
la malade
Je vous ferai la donation à vous deux.
faussinville, à part. [110]
Qu’entends-
je ! On me trahit.
lucinde
Mais je m’aperçois
que j’oublie
tout pour toi jusqu’à
la bienséance ;
et sans savoir les sentiments de Monsieur, j’ai
consenti
à l’épouser.
faussinville
À l’épouser,
dites-vous ?
lucinde
Ah Ciel !
faussinville, haut.
Oh parbleu, j’empêcherai
bien ce mariage ; j’ai
tout entendu, je
prends le plus sûr parti ; lisez Monsieur, c’est
une promesse de mariage
qu’elle
vient de me signer.
lucinde
Je suis perdue, je suis perdue. (Elle s’en
va.)
Scène ix
la malade, lisette, valère, faussinville, angélique64
la malade
Qu’est-
ce donc que tout ceci ?
valère [111]
Sa perfidie est claire ; lisez à votre tour, Madame.
64 Le nom d’Angélique
est omis dans le texte de 1731.
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE ix 623
faussinville
Elle me promet pour sa dot tout votre bien.
la malade
La perfide ! Elle disait que c’était
ma nièce qui s’entendait
avec
Monsieur, et c’était
elle-même ; que de tromperies ceci me fait apercevoir…
! Vous me le disiez bien, Valère, elle ne m’aimait
que par intérêt.
faussinville
Je n’ai
tiré d’elle
cet écrit que pour vous désinfatuer65 d’une
créature,
qui m’empêchait
de m’accommoder
avec vous : cela sera facile à présent
; et l’accommodement
le plus naturel, c’est
que vous me donniez
votre nièce.
angélique
Ma tante, je ne veux pas que vous soyez heureuse à demi ; on vous
a délivré d’une
amie scélérate, je vais vous délivrer encore du plus malhonnête
homme du monde.
faussinville
Mademoiselle.
angélique [112]
Non, non Monsieur, je veux prouver à ma tante le mépris que j’ai
pour vous, et la tendresse que j’ai
pour elle ; et afin que vous ne puissiez
jamais la chicaner
en mon nom, je lui cède tous mes droits sur la
succession nouvelle ; oui ma tante, je veux bien dépendre entièrement
de vos bontés, puisque Lucinde n’en
empêchera plus l’effet.
la malade
Je suis charmée de votre procédé ! J’ouvre
mes yeux ma nièce, et je
vois que c’est
vous qui êtes ma vraie amie.
lisette
Vous voilà réunies ; quelle douleur pour Monsieur, le testament reste
inutile entre ses mains !
65 « Infatuer. v. a. Prévenir, préoccuper tellement quelqu’un
en faveur d’une
personne,
d’une
chose qui ne le mérite pas, qu’il
n’y
ait presque pas moyen de l’en
désabuser. […]
Désinfatuer. v. a. Désabuser un homme qui était infatué. » (Acad.)
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624 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
faussinville
Et c’est
ce qui fait ma rage ; je perds la tante, je perds la nièce ; et ce
qui me désespère, je perds une occasion de plaider, que je ne retrouverai
de ma vie.
Scène dernière [113]
la malade, angélique, valère, lisette
la malade
C’est
donc vous, Monsieur, qui me délivrez de tous mes ennemis ?
lisette
Par ma foi, il me vient une bonne pensée.
la malade
Hé quoi, Lisette ?
lisette
Pour engager un si bon ami à se charger de la fatigue de vos affaires,
faites une forte alliance avec lui ; vous vouliez lui donner votre fausse
amie, donnez-lui votre véritable.
la malade
Ha, ha, mais vraiment…
lisette
Vous êtes sûre de leur attachement pour vous.
la malade
Si ma nièce et mon bien… n’est-
ce pas, Monsieur ?
lisette [114]
N’est-
ce pas, Mademoiselle ?
valère
Si vous le souhaitiez, et qu’elle
y consentît…
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LA MALADE SANS MALADIE – ACTE V, SCÈNE dernière 625
angélique
Ma tante vous a tant d’obligation,
que je serais ingrate de ne vous
pas attacher à elle par des liens solides.
la malade
Ne me faites donc pas languir ; je suis lasse d’être
debout, mariezvous
vite, que je m’aille
mettre au lit.
lisette
Allons, soyez récompensés : les scélérats sont punis et nous guérirons
la Malade.
FIN
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Annexe », Théâtre
français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 627-634
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0627
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Tous droits réservés pour tous les pays.
ANNEXE
Extrait de la notice du Dictionnaire biographique détaillant les circonstances
de la création de La Malade sans maladie et de la confusion
sur l’identité
de la pièce.
« Jeudi 2e de ce mois » (avril 1699) « Monseigneur » (le Dauphin)
« fit représenter à Versailles la Malade imaginaire, qui eut beaucoup
de succès. L’auteur
est Freny Rivière. » Ceci est écrit de la main de
M. Esprit Cabart de Villermont, sur le dos d’une
lettre à lui adressée par
M. de Beaujeu, capitaine des vaisseaux du Roi, lettre datée du Havre,
2 avril 1699.) Bibl. Imp., Ms. Collection Dangeau, lettres à Cabart de
Villermont, vol. 1699, p. 109 vo). « Jeudi 2e à Versailles. Le Roy alla à
Marly… Monseigneur voulait aller à la ménagerie avec Mad. la duchesse
de Bourgogne, mais le mauvais temps les en empêcha. Le soir il y eut
comédie
nouvelle qui s’appelle
La Malade imaginaire. Il n’y
aura plus
de comédie
qu’à
Fontainebleau. » (Dangeau 1699, p. 127 ; Bibl. Imp.
Ms.) Voilà qui est bien précis, bien positif, n’est-
ce pas ? Le marquis de
Dangeau, qui a vu la représentation, M. de Villermont, que ses relations
de tous les jours avec le grand monde de Versailles n’ont
pu tromper
sur un événement littéraire qui n’était
pas sans quelque importance,
car la Cour venait d’accueillir
avec faveur l’ouvrage
d’un
homme connu
dans la maison de Sa Majesté. Villermont et Dangeau affirment qu’une
comédie
nouvelle a été représentée à Versailles le 12 avril 1699 sous le
titre de la Malade imaginaire. Dangeau oublia de nommer l’auteur,
que
Villermont nomme Freny Rivière. Il n’y
a pas de doute possible sur ce fait
qu’ont
ignoré les éditeurs de Dufresny et par conséquent
ses biographes.
L’estimable
auteur d’une
compilation
utile et ordinairement très exacte,
feu Le Mazurier, secrétaire de la Comédie-Française dans son Répertoire
des Comédiens français (2 vol. manuscrits appartenant à M. Védel, un
des anciens directeurs du Théâtre-Français), écrivit à la date du 2 avril
1699 cette mention : « 2. L’Avare,
Crispin médecin. À la Cour, Le Malade
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628 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
imaginaire. » Il est évident que Le Mazurier, qui dans les archives du
théâtre dont la conservation
lui était attribuée, ne voyait pas trace d’une
série de représentations d’une
comédie
intitulée La Malade imaginaire,
et qui, à des dates rapprochées du 2 avril, avant et après ce jour, voyait
la pièce de Molière représentée à Paris, crut que le renseignement qui
lui montrait la Malade imaginaire jouée à la Cour était erroné. Il donna,
sans le vouloir, à Molière ce qui était à Dufresny, ne se doutant pas que
cette Malade imaginaire était la Malade sans maladie jouée une seule fois
à la ville, où elle ne reçut pas l’accueil
qu’elle
avait trouvé à Versailles,
et dont lui-même annonçait en ces termes l’unique
représentation : « 27
nov. 1699, La Malade sans maladie 1re non achev(ée). On donna pour
compléter
le spectacle Le Souper mal app(rété). 1252 (livres de recette). »
L’homme
de lettres qui, en 1830, donna quatre volumes des Mémoires et
journal de Dangeau, tomba dans la même erreur que Le Mazurier ; mais
il faut le dire, il se trompa d’une
manière plus fâcheuse. Corrigeant la
leçon, d’ailleurs
parfaitement lisible, du manuscrit de la Bibliothèque
Impériale, il imprima (t. IV p. 340) : « Le soir, il y eut comédie
nouvelle
qui s’appelle
Le Malade imaginaire », sans faire attention que le dernier
chef d’oeuvre
de Molière n’était
plus nouveau depuis plus de vingt-cinq
ans, joué qu’il
avait été pour la première fois le 10 fév. 1673. Dans leur
Histoire du Théâtre Français, les frères Parfaict ne mentionnent pas la
représentation du 2 avril 1699 à Versailles ; ils disent seulement que
La Malade sans maladie, comédie
en 5 actes, en prose de Dufresny fut
représentée sans succès, le vendredi 27 novembre. L’Éditeur
des OEuvres
de M Rivière du Freny (sic) (Amsterdam [sic], 1731, 6 vol.), ne parle point
non plus de la représentation à la Cour. Ni les uns ni l’autre
ne surent
que la pièce donnée sous le titre de La Malade sans maladie, à la ville,
fut jouée devant les princes sous celui de La Malade imaginaire. Que se
passa-t-il entre le 2 avril et le 27 nov. 1699 au sujet de la comédie
de
Dufresny ? Pourquoi ce long intervalle entre les deux représentations ?
Je l’ignore,
mais je sais que ces retards n’étaient
pas sans exemples […].
[517] On conseilla
sans doute à Dufresny de changer un titre qui donnait
lieu à une comparaison
désavantageuse pour son ouvrage. Cette
concession
ne désarma point le parterre de Paris. La comédie
tomba
au troisième acte. Tous ceux qui savaient que La Malade avait réussi
devant un auditoire illustre furent curieux de voir un ouvrage applaudi
par les délicats de la Cour ; la foule fut considérable,
et la recette s’éleva
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LA MALADE SANS MALADIE – ANNEXE 629
comme
on l’a
vu à 1252 livres, somme assez forte pour une époque où la
moyenne des recettes était de cinq à six cents livres. Dufresny reprit le
sujet et quelques scènes de sa Malade pour faire sa comédie
des Vapeurs,
ouvrage en trois actes et en vers. Que ce soit hasard ou emprunt, ceux
qui liront la scène de La Malade, citée par les frères Parfaict, reconnaîtront
dans certains détails du caractère de la prétendue malade les
traits principaux de celui de M. de Marcé, dans la comédie
que donna
M. Étienne, le 20 mars 1804, au théâtre de l’Opéra-
Comique, sous le
titre d’Une
heure de mariage.
Le 9 avril 1852, après la démonstration que je lui fis de l’erreur
commise
par Le Mazurier, M. Védel rectifia par une note la mention
du registre de celui-ci relative à La Malade imaginaire.
Augustin Jal, « Dufresny, sr de la Rivière (Charles) », [in] Dictionnaire
critique de biographie et d’histoire
: errata et supplément pour tous les dictionnaires
historiques, Paris, Plon, 1867, p. 515-517.
Extrait des Amusements sérieux et comiques
dans lequel Dufresny a repris
des fragments de La Malade sans maladie.
« Dans le milieu de Paris s’élève
un superbe édifice ouvert à tout le
monde, et presque fermé par l’affluence
des gens qui s’empressent
d’y
entrer et d’en
sortir.
On monte par plusieurs degrés dans une grande sal- [66] le où se
traitent les affaires les plus sérieuses. Dans cette salle même on étale
toutes les bigarrures comiques
qui composent
l’habillement
des femmes.
Un Parisien voit cela sans étonnement ; mais mon voyageur siamois est
étonné de voir dans un même lieu les hommes amusés d’un
côté par
des babioles, et de l’autre
occupés par la crainte des jugements d’où
dépendent toutes les destinées.
Dans cette boutique on vend un ruban ; dans l’au-
[67] tre boutique
on vend une terre par décret : vous entendez à droite la voix argentine
d’une
jolie marchande qui vous invite d’aller
à elle ; et à gauche la voix
rauque d’un
huissier qui fait ses criées ; quel contraste
!
Pendant que le voyageur fait ses réflexions sur cette bizarrerie, il est
épouvanté par la lugubre apparition d’une
multitude de têtes noires et
cornues, qui forment en se réunissant un monstre épouvantable, qu’on
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630 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
appelle la chicane
; [68] et ce monstre mugit un langage si pernicieux,
qu’un
seul mot suffit pour désoler des familles entières.
À certaines heures réglées, il paraît un homme grave et intrépide, dont
l’aspect seul fait trembler et dompte ce monstre. Il n’y a point de jour
qu’il n’arrache de sa gueule béante quelque succession à demi-dévorée.
La chicane
est plus à craindre que l’injustice
même. L’injustice
ouverte,
en nous ruinant, nous laisse [69] au moins la consolation
d’avoir
droit
de nous plaindre ; mais la chicane
par ses formalités nous donne le tort
en nous ôtant notre bien.
La justice est, pour ainsi dire, une belle vierge, déguisée et produite
par le plaideur, poursuivie par le procureur, cajolée par l’avocat,
et
défendue par le juge.
Nous voilà déjà dans les digressions, me dira le critique. Le critique a
tort ; [70] car les digressions sont précisément de mon sujet, puisqu’elles
sont des amusements. Cela est si vrai, que je vais continuer.
Par forme de digression, je vous avertis que dans tous les endroits
de mon voyage où le Siamois m’embarrassera,
je le quitterai, comme
je
viens de faire, pour m’amuser
dans mes réflexions, sauf à le reprendre
quand je m’ennuierai
de voyager seul. Je prétends quitter aussi l’idée
de voyage, toutes les fois qu’il
[71] m’en
prendra fantaisie : car bien loin
de m’assujettir
à suivre toujours une même figure, je voudrais pouvoir à
chaque période changer de figure, de sujet et de style, pour ennuyer moins
les lecteurs du temps ; car je sais que la variété est le goût dominant.
Quoiqu’il
n’y
ait rien de durable dans le monde, on remarque néanmoins
au Palais une chose éternelle, c’est
le procès ; certains ministres
de la chicane
s’appliquent
à le perpétuer, et se [72] font entre eux une
religion d’entretenir
l’ardeur
des plaideurs, comme
les Vestales s’en
faisaient une entre elles d’entretenir
le feu sacré.
Une chose étonnante, c’est
que malgré le bruit épouvantable qui se
fait autour des tribunaux, on ne laisse pas d’y
dormir : plût au Ciel,
lorsqu’on
y décide un procès, que les anciens juges fussent bien éveillés,
et les jeunes bien endormis ! [73]
Il y en a pourtant de très équitables. L’embarras,
c’est
de pouvoir
les bien instruire d’une
affaire : comment
s’y
prendre ? La partie leur
est suspecte, le factum les endort, le procureur les embrouille, l’avocat
les étourdit, le solliciteur les importune, et la solliciteuse les distrait ; à
toutes risques j’aimerais
mieux la solliciteuse.
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LA MALADE SANS MALADIE – ANNEXE 631
Un de mes amis se vantait que la plus charmante femme du monde
ne pour- [74] rait jamais lui faire oublier qu’il
était juge. Je vous crois,
lui répondis-je ; mais tout magistrat est homme avant. que d’être
juge.
Le premier mouvement est pour la solliciteuse ; le second pour la justice.
Une comtesse
assez belle pour prévenir en faveur d’un
mauvais procès
le juge le plus austère fut solliciter pour un colonel contre
un marchand.
Ce marchand était alors dans le cabinet de son ju- [75] ge, qui
trouvait son affaire si claire et si juste, qu’il
ne put s’empêcher
de lui
promettre gain de cause.
À l’instant
même la charmante comtesse
parut dans l’antichambre
;
le juge courut au-devant d’elle
; son abord, son air, ses yeux, le son de
sa voix, tant de charmes enfin le sollicitèrent, qu’en
ce premier moment
il fut plus homme que juge, et il promit à la belle comtesse
que le
colonel gagnerait sa cause. Voilà le juge engagé des deux [76] côtés. En
rentrant dans son cabinet, il trouva le marchand désolé : Je l’ai
vue,
s’écria
le pauvre homme hors de lui-même, je l’ai
vue, celle qui sollicite
contre
moi ; qu’elle
est belle ! Ah, Monsieur, mon procès est perdu !
Mettez-vous à ma place, répond le juge encore tout interdit, ai-je pu lui
refuser ce qu’elle
me demandait ? En disant cela, il tira d’une
bourse
cent pistoles ; c’était
à quoi pouvaient monter toutes les prétentions du
marchand. Il lui donna les cent pisto- [77] les. La comtesse
sut la chose,
et comme
elle était vertueuse jusqu’au
scrupule, elle craignit d’avoir
trop d’obligation
à un juge si généreux, et lui envoya sur l’heure
les
cent pistoles. Le colonel aussi galant que la comtesse
était scrupuleuse,
lui rendit les cent pistoles ; et ainsi chacun fit ce qu’il
devait faire. Le
juge craignit d’être
injuste, la comtesse
craignit d’être
reconnaissante,
le colonel paya, et le marchand fut payé.
Voulez-vous savoir [78] mon véritable sentiment sur le procédé de ce
juge ? Son premier mouvement a été pour la solliciteuse : c’est
ce que
je n’ose
lui pardonner ; son second mouvement a été pour la justice :
c’est
ce que j’admire.
Pendant que je me suis amusé, mon voyageur s’est
perdu dans le
Palais : allons le chercher. Je l’aperçois
dans la grande salle, je l’appelle,
il
veut venir à moi, mais l’haleine
lui manque, la foule l’étouffé,
le courant
l’emporte
; il nage des [79] coudes pour se sauver. Il m’aborde
enfin ;
et pour toute relation de ce qu’il
vient de voir, il s’écrie
: Ô le maudit
pays ! sortons-en vite, pour n’y
jamais rentrer.
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632 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Avant que d’en
sortir, lui dis-je, examinez bien ce grand homme
sec et renfrogné ; quoiqu’il
porte une longue épée, il ne fait la guerre
que par procureur. C’est
un chicaneau
d’épée.
Il parle à quelqu’un.
Écoutons-le. Il est normand ; la scène ne sera pas si brillante [80] que
s’il
était gascon ; mais elle vous instruira peut-être des maximes les plus
solides de la chicane
frauduleuse. Je connais
la personne à qui il parle.
C’est
une plaideuse.
“Une plaideuse ! s’écria mon Siamois. Est-ce que les femmes savent
plaider ?”
Mieux que les hommes quand elles s’en
mêlent, lui répartis-je. Comme
elles suivent plus loin que nous et la haine et l’amour,
elles réussissent
également [81] en procès et en galanterie. Celle-ci en se ruinant s’est
acquis l’esprit
de chicane,
qui joint à l’esprit
de femme, l’emporte
encore
sur l’esprit
normand ; en un mot, à force de perdre son bien, elle a appris
à usurper celui des autres. »
Notre Siamois curieux d’entendre
le dialogue de la plaideuse et du
Normand, me tira derrière un pilier, d’où
nous pouvions les entendre
sans être vus. Nous jugeâmes par les discours de la plaideuse qu’elle
avait
fait [82] au Normand force supercheries dont elle craignait les suites.
Ah, Monsieur, lui disait-elle d’une
voix tremblante, si ma procédure
n’a
pas été loyale, je désavoue mon procureur. Je sais que vous
avez des preuves apparentes contre
ma bonne foi, et que vous pouvez
me perdre de réputation, quoique je sois innocente. Ne me poussez
pas à bout, je vous en conjure
; à cela il ne répondit rien, fronçait le
sourcil, et se mor- [83] dait les lèvres comme
un homme outré qui va
éclater en invectives.
Nous attendions que l’orage
fondît, quand tout à coup notre Normand
prenant un air gracieux et flatteur : Ne craignez rien, ma chère Demoiselle,
lui dit-il, ne craignez rien ; votre procédé est estimable ; vous avez mérité
mon estime et ma vénération, et j’irai
chez vous dès demain pour vous
rendre hommage.
Ah, je suis perdue, s’é-
[84] cria-t-elle ! et vous ne dissimulez votre
ressentiment que pour me perdre, pour m ‘abîmer.
Au contraire,
Madame, reprit notre flatteur en lui serrant la main, je
vous applaudis, je vous félicite ; rien n’est
plus aimable, rien n’est
plus
charmant que le tour que vous m’avez
joué, et vous m’avez
trompé d’une
manière tout adorable. J’avoue
que j’en
ai pensé être la dupe.
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LA MALADE SANS MALADIE – ANNEXE 633
Je vous jure, reprit-elle [85] d’un
air contrit,
que je n’ai
point eu
dessein de vous tromper.
Ha ! ne dites point cela pour votre honneur, répliqua-t-il ; c’est
la tromperie, c’est
votre habileté à tromper qui me charme, qui me
ravit. Oui, charmante personne, la manière adroite dont vous m’avez
ballotté, trigaudé, leurré, tourné, viré, m’enlève,
m’enchante
; vous
me voyez passionné pour vous, et cela sans faiblesse ; car ce n’est
point votre beauté, [86] ce ne sont ni vos yeux, ni votre bouche, ni
votre teint, je ne suis point sensible à ces fadaises ; ce qui me touche
dans une femme, c’est
un esprit subtil et façonné, un coeur solide et
politique. Ne se passionner qu’avec
réflexion, ruser ingénument, faire
la naïve et la franche pour parvenir à ses fins : c’est
par là que vous
m’avez
gagné le coeur.
Ces louanges ne me conviennent
point, reprit-elle toute déconcertée ;
mais enfin, où voulez-vous venir ? [87]
Je ne puis encore en venir à rien, continua-
t-il d’un
air tendre ; je
suis si passionné, si transporté d’admiration
pour votre patelinage !
Une affabilité, un langage, des paroles dorées : vous m’amusiez
par
de belles propositions d’accommodement,
pour avoir le temps de me
faire souffler un exploit, et de me faire condamner
par défaut. Cela
était joliment imaginé et très agréablement conduit
; et ce titre que
vous avez fait contrefaire
par un… [88] Je sais bien que la signature
n’est
pas tout à fait fausse ; aussi n’est-
elle pas tout à fait vraie, c’est
une signature vraisemblable. Quoi qu’il
en soit, vos prétentions sans
titre étaient injustes, et en fabriquant un titre, vous corrigez l’injustice.
Cela est bon.
En vérité, Monsieur, reprit la plaideuse, je ne sais plus comment
je
dois prendre vos discours.
Du bon côté, répliqua le Normand, en l’embras-
[89] sant ; tout
votre manège est si fort de mon goût, et je trouve tant de conformité
entre vous et moi, qu’il
m’est
venu en pensée que nous étions nés l’un
pour l’autre.
Oui, Mademoiselle, je crois que pour donner un bon tour
à cinq ou six procès où nous sommes faufilés vous et moi, il nous serait
avantageux à l’un
et à l’autre
de réunir nos droits par un contrat
de
mariage ; en un mot, si vous entendez bien vos intérêts, vous serez ma
femme dès aujourd’hui,
et [90] voici pourquoi : deux vertueux réunis
se fortifient, et séparés nous nous détruirions l’un
l’autre.
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634 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Ha ! Monsieur, répliqua la plaideuse à qui ce mariage n’était
pas si
avantageux qu’au
Normand, quand je refuserais de me marier, vous
êtes trop honnête homme pour me détruire.
Pardonnez-moi, pardonnez-moi, reprit brusquement le Normand,
et je veux ce mariage, parce [91] que je ne suis pas dupe ; je puis vous
ruiner, vous pouvez m ‘enrichir. Il faut s’
entr’aider
les uns les autres
charitablement. Ainsi touchez là, nous mourrons ennemis ou mariés
ensemble.
La plaideuse laissa prendre sa main d’un
air si interdit qu’on
eût
pris sa crainte pour de la pudeur, et notre épouseur continua
ainsi : J’ai
déjà dressé un projet de contrat
de mariage. C’est
un chef-d’oeuvre
de
composition.
Je crois que [92] cet ouvrage d’esprit
sera de votre goût. Il est
conçu
dans des termes savamment équivoques : par exemple, en parlant
de cette grosse terre que vous m’apportez
en mariage avec le procès y
adjoint, pour mettre en valeur la terre, et le procès, j’y
comprends
tous
les environs qui seront à notre bienséance. Elle est belle, notre terre : gros
revenus, beaux droits seigneuriaux ; mais ce que j’estime
plus que tout
cela, ce sont certaines vieilles prétentions soutenues de certains vieux
[93] titres dont je suis nanti. C’est
une recherche curieuse qui m’a
coûté
bien du travail ; mais il fallait cela pour augmenter vos terres sur celles
des voisins. Ces voisins sont des sots. Ainsi je pourrai les déposséder,
les ruiner, les abîmer avec justice ; je dis avec justice, car enfin, selon la
Coutume du Mans, rien n’est
plus juste que d’arrondir
sa terre.
En finissant ce dialogue, nos épouseurs politiques s’éloignèrent
de
nous, et [94] moi pour ôter brusquement à mon voyageur siamois l’idée
ennuyeuse du Palais, je le menai droit au pays de l’Opéra.
« Amusement Quatrième : Le Palais », [in] Amusements sérieux et
comiques.
Seconde édition, revue, corrigée et augmentée, Paris, Vve Barbin,
1707, p. 65-94.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Introduction »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 637-648
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0637
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INTRODUCTION
Tous ceux qui se sont penchés quelque peu en détail sur la carrière
dramaturgique de Dufresny tendent à s’accorder
sur le fait que L’Esprit
de contradiction
en serait le sommet : « son plus étourdissant petit chef-d’oeuvre
» écrivait Moureau1. Dès le début du xviiie siècle, ce statut
semblait acquis : en 1731, l’éditeur
des OEuvres de Dufresny, Charles
d’Alençon,
notait dans son « Avertissement » que c’était
l’une
de ses
deux pièces qui avaient connu
un véritable succès2 ; en 1733, Maupoint
affirmait que « C’est une des meilleures petites pièces qui soit au Théâtre
François3 », à quoi Léris ajoutait « et on l’y
donne souvent4 ». En 1749,
les frères Parfaict n’hésitaient
pas à la qualifier de « chef d’oeuvre
», de
même que Florian en 18205, tandis que Laporte et Clément, en 1775,
notaient que « Les applaudissements avec lesquels elle est reçue la
dédommagent suffisamment de ceux qu’on lui a refusés à la naissance6. »
Cette dernière remarque nous rappelle que de tels jugements procèdent
d’une
vision rétrospective : au moment de sa création, la pièce ne tint
la scène que pendant sept séances (du 27 août au 10 septembre 1700)
avant de tomber « dans les règles » avec seulement 256 billets vendus,
ce qui la place fort bas dans le palmarès personnel de Dufresny : en
huitième position tant pour le nombre de séances que pour la part
d’auteur perçue (211 L 15 s 6 d).
1 Moureau, Dufresny, op. cit., p. 72.
2 D’Alençon,
« Avertissement », p. 23.
3 [Maupoint] Bibliothèque des théâtres contenant
le catalogue alphabétique des pièces dramatiques,
opéra, parodies, & opéra comiques
; & le temps de leurs représentations. Avec des anecdotes sur
la plupart des pièces contenues
en ce recueil, & sur la vie des auteurs, musiciens et acteurs, Paris,
Prault, 1733, p. 121.
4 Antoine de Léris, Dictionnaire portatif historique et littéraire des théâtres, Paris, Jombert,
1763, p. 174.
5 Florian, « Mes idées sur nos auteurs comiques.
», op. cit., p. 155 : « Chef-d’oeuvre.
Le rôle
de la femme qui contredit,
du benêt de mari, du jardinier Lucas, sont faits à merveille. »
6 La Porte et Clément, Anecdotes dramatiques, op. cit., t. 1, p. 319.
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638 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Ces piètres résultats ne laissaient donc guère augurer de la fortune
ultérieure de l’oeuvre
: elle n’avait
encore été donnée que 180 fois à
l’issue
de la saison 1723-1724 ; c’est-
à-dire que Dufresny mourut sans
avoir pu prendre la mesure de l’engouement
qu’elle
allait susciter par
la suite. C’est
une douzaine d’années
plus tard qu’elle
s’affirma
comme
une valeur sûre du répertoire : non seulement on la reprit chaque
année sans faute, mais de plus en plus fréquemment, avec un pic en
1746-1747 et 1747-1748 (20 et 26 représentations), si bien qu’en
1792
on l’avait
jouée à 687 reprises, ce qui la classe en cinquième place du
palmarès du Théâtre-Français sous l’Ancien
Régime, toutes catégories
confondues,
et à la troisième pour les « petites comédies
».
À eux seuls, de tels chiffres
ne justifient pourtant pas le statut de chef
d’oeuvre, que l’on accordera volontiers à Tartuffe – qui détient le record
absolu de 954 représentations –, mais bien plus difficilement à Crispin
médecin de Noël Le Breton de Hauteroche (1670), pourtant jouée 710 fois
entre 1680 et 1793. On doit en conclure
que L’Esprit
de contradiction
possède
des qualités intrinsèques qui expliquent à la fois la haute opinion
qu’en
eurent les critiques du temps et sa réussite sur la scène du Théâtre-
Français pendant presque un siècle, malgré des débuts hésitants. Cette
incohérence est de celles qui poussent à s’interroger
sur la bonne foi des
Comédiens. Ils ont certes accepté la pièce en première lecture, le 5 juillet,
et l’ont
mise à l’affiche
un mois et demi plus tard, accueil fort bienveillant
dont les textes de Dufresny ne bénéficièrent pas toujours, comme
on le
verra bientôt avec Le Double Veuvage. L’ont-
ils mollement défendue sur
scène (la distribution exacte est inconnue) ? Ou bien la séance était-elle
mal composée
(intentionnellement ou pas) ? On la donna en baisser de
rideau d’Ariane
de Thomas Corneille, tragédie créée en 1672, ressortie des
tiroirs pour l’occasion,
et jamais reprise par la suite ; deux jours à peine
après sa chute, L’Esprit
de contradiction
était déjà rejoué, signe peut-être
que les Comédiens lui voyaient un avenir – mais sans avoir désormais
à rémunérer Dufresny. Ils s’obstinèrent
toutefois à l’associer
à une tragédie
ancienne (Venceslas de Rotrou, Rodogune de Corneille, Britannicus
de Racine) avant de changer de stratégie et de la programmer après une
autre comédie,
Les Fables d’Ésope
de Boursault, très gros succès de 1689
(27 séances). Ajoutons que les Comédiens n’avaient
pas forcément aligné
leur meilleure équipe – Dancourt et sa femme ne jouaient pas – et qu’à
la fin août ils peinaient souvent à attirer un public nombreux.
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L’ESPRITDECONTRADICTIO
– INTRODUCTION 639
UNE MACHINE DRAMATIQUE
PARTICULIÈREMENT BIEN CONÇUE
On peut donc considérer
que des circonstances aussi peu favorables
ont nui au succès de la pièce dans sa création, mais que ses qualités
propres lui ont finalement assuré une belle carrière. Ce que l’on
peut
d’abord
remarquer, c’est
sa brièveté et son caractère dépouillé, qui
contrastent
avec les précédentes comédies
« françaises » de Dufresny,
en cinq actes (Le Joueur, La Malade), en trois (Le Négligent), ou en un
acte, mais augmentés d’un
divertissement musical (Attendez-moi sous
l’orme,
La Noce interrompue). Très tôt Dufresny s’était
acquis la réputation
d’auteur
prolixe, à qui les Comédiens demandaient régulièrement
de réduire la taille des textes qu’ils
leur soumettait ; ses confrères
le
brocardaient amicalement sur le sujet7. L’Esprit
de contradiction
semble
donner raison à tous ceux qui estimaient que le talent du dramaturge
s’exprimerait
mieux sous une forme plus resserrée – même si l’intéressé
n’en
fit pas une recette : sur treize titres ultérieurs, seuls cinq ne
comptent
qu’un
seul acte, parmi lesquels un unique vrai succès, Le
Dédit en 1719. Contrairement à son « frère ennemi » Dancourt, qui
finit par se spécialiser dans la petite comédie
rapidement troussée (au
point qu’on
y a vu une manière de genre, la « dancourade »), Dufresny
n’entrevit
pas là un quelconque filon à creuser – mais on a vu qu’il
était trop peu carriériste pour cela.
Les vingt-cinq scènes de L’Esprit
de contradiction
apparaissent d’autant
plus lapidaires que la pièce est une véritable comédie
de caractère, ce qui
aurait pu justifier un traitement en trois ou cinq actes. C’est
peut-être
là qu’il
faut chercher la cause des jugements bienveillants de la critique,
et de la faveur du public. On l’a
dit, ni Le Négligent, ni La Malade sans
maladie, ni même Le Chevalier joueur ne satisfont aux critères du genre,
car l’étude
de caractère promise par le titre tient une place secondaire
par rapport aux rebondissements de l’intrigue
ou aux « scènes à faire » ;
de plus, les caractères manquaient d’originalité.
En revanche, le déroulement
narratif de L’Esprit
de contradiction
repose entièrement sur les
7 Voir la boutade de l’Abbé
Pellegrin citée dans l’introduction
générale, supra, p. 44.
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640 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
conséquences
du comportement
extravagant de Mme Oronte, personnage
dont on a pas d’exemple
précédemment connu.
La contradiction
est bien, dans la tradition moliéresque ou cornélienne,
une manie : non pas seulement un défaut de caractère comme
on
en a tous, mais une obsession qui s’exerce de manière systématique et
absolue. Mme Oronte ne se contente
pas de camper le type convenu
de
la femme à l’
« himeur acariâte » (dixit Lucas), ni même de jouer le rôle
d’obstacle
à l’union
des jeunes premiers, comme
le font habituellement
les parents de théâtre ; cela explique que Dufresny n’ait
pas fait de son
héroïne une veuve, solution fréquemment adoptée dans la comédie
Fin de
Règne8. En effet, la présence du mari, tout pitoyable qu’il
soit, permet
de tisser un système de relations complexes
dont Mme Oronte occupe le
centre, et qui est de fait le sujet de la pièce ; le mariage d’Angélique
et
Valère n’étant
qu’une
occasion parmi d’autres
de contredire
la volonté
de ses proches.
Il faut souligner cet aspect de construction,
qui contraste
avec les autres
pièces de Dufresny et de ses contemporains,
et que l’on
retrouve dans
certaines pièces élaborées selon le principe du jeu, à travers l’exploration
de diverses combinatoires9.
Au début, on part sur le double principe
que Mme Oronte contredit
tout avis émis par un tiers, quelle qu’en
soit la teneur – elle n’a
donc pas elle-même de convictions
bien arrêtées
qu’elle
soutiendrait contre
celles des autres – et qu’elle
finit par obtenir
gain de cause à l’usure,
par sa ténacité.
Toutefois, la scène d’exposition
entre M. Oronte et Lucas suggère
que ce principe comporte
une faille, que le jardinier sait exploiter à son
avantage : pour que Mme Oronte abonde dans votre sens, il suffit de
lui opposer un avis contraire
à celui que vous souhaitez voir s’imposer.
Cette « finesse » sera mise en application dès la deuxième scène, où Lucas
explique à sa patronne que c’est
lui qui voulait quitter la maison, et qu’il
s’est
arrangé pour la fâcher en la contredisant,
afin qu’elle
lui signifie
son congé.
Mme Oronte insiste alors pour que Lucas garde son poste,
puisqu’elle
croit désormais qu’il
restera contre
son gré…
8 Sur l’importance
des rôles de veuve, voir notre introduction générale, supra, p. 65 et
note 138
9 Voir mon article « Dom Juan : de la dramaturgie comme
jeu d’échecs
», [in] Molière et
le jeu, dir. Jean Émelina et Gabriel Conesa, Pézenas, Domens, coll. « Théâtre », 2005,
p. 299-318.
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L’ESPRITDECONTRADICTIO
– INTRODUCTION 641
On pourrait trouver la situation simpliste : il s’agit de pouvoir tenir
tête à cette femme « du naturel des hiboux » ; mais son mari s’en
avoue
tout à fait incapable et Lucas sait bien que « gn’y
a que [lui] qui a assé
d’entendement
pour faire revirer l’esprit
» de Mme Oronte. Le spectateur
apprend alors que les enjeux dépassent les bizareries horticoles que
celle-ci tente d’imposer
à Lucas ; Angélique voudrait bien être mariée,
mais on imagine que sa mère sera en désaccord avec son choix.
En quelques répliques, la « machine » est posée, et Dufresny va en
tirer tous les effets possibles en faisant se confronter
successivement les
protagonistes : Lucas et Mme Oronte (sc. 2), Mme Oronte et Angélique
(sc. 3-4), Angélique et Valère (sc. 5), Angélique et Oronte (sc. 6), le
père, sa fille et Thibaudois (sc. 7), puis Oronte et Thibaudois (sc. 8),
rejoints par Lucas (sc. 9). À la scène 10 – au milieu de la pièce – ce sont
de nouveau Lucas et Mme Oronte qui se retrouvent face à face pour un
second « round », pourrait-on dire ; mais ce coup-ci Dufresny a l’idée
brillante d’un
échange où la contrediseuse
monologue en réponse à des
interjections (« hom ! ») ou des borborygmes (« Prr. ») du matois jardinier
qui a compris
que la meilleure stratégie pour tenir tête efficacement à sa
patronne consiste
à la laisser s’enferrer
dans ses propres contradictions.
De fait, celle-ci finit par s’imaginer
qu’elle
sait ce que veut son mari
et, certaine qu’il
préfèrerait Valère comme
gendre, elle se décide pour
Thibaudois, ce qui laisse penser au spectateur que la stratégie a fait
long feu.
Soudain, au terme de ces manoeuvres, l’action
se précipite : le mariage
est mis en place, le notaire convoqué,
et Mme Oronte jubile par avance
d’avoir
eu gain de cause. Pourtant, elle changera encore d’avis
en croyant
découvrir que Valère lui-même ne veut pas de sa fille, ce qui la pousse à
lui imposer l’union
que les jeunes gens désiraient. Lorsque Valère met
un empressement manifeste à signer le contrat,
elle comprend
soudain
qu’elle
s’est
trompée ; Lucas fait remarquer qu’il
lui avait dit qu’Angélique
et Valère s’aimaient,
soulignant ainsi qu’elle
s’est
aveuglée elle-même.
Néanmoins furieuse de ne pas avoir réussi à imposer sa décision, elle
sort en maudissant tout le monde, tandis que son mari conclut
: « Voilà
ce qui s’appelle
l’esprit
de contradiction.
»
Respectant parfaitement et sans effort les trois unités, Dufresny fait
s’enchaîner
les scènes avec une efficacité sans faille, et sans jamais s’égarer
dans les méandres d’intrigues
secondaires auxquelles il s’abandonnait
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642 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
volontiers. Le succès de L’Esprit
de contradiction
s’explique
sans doute par
qualité de sa construction,
soutenue par une remarquable économie de
moyens qu’on
observe d’abord
dans le personnel dramatique organisé
en trois paires : les parents, les amoureux, et les deux « locaux », Lucas
et Thibaudois – l’un en fonction d’adjuvant,
l’autre
d’opposant.
Aucun
personnage superflu, sans incidence sur le déroulé narratif. Les rebondissements
procèdent tous du stratagème mis en place pour tromper
Mme Oronte, ainsi que des réactions qu’il
produit sur elle et sur Valère,
qui en est le complice
involontaire.
UNE « COMÉDIE
DE VILLAGE » ?
On a souligné dans l’introduction
générale que Dufresny, à l’instar
des
autres dramaturges de la Fin de règne, a souvent délocalisé ses comédies
dans une campagne imaginaire, en partie pour pouvoir mettre en scène
des relations sociales d’une
nature difficilement imaginable en ville ;
située dans « la maison de campagne de Monsieur Oronte », L’Esprit
de
contradiction
semblerait a priori appartenir à cette catégorie. Pourtant,
cette campagne reste invisible et l’action
prend place entièrement dans
la propriété des Oronte, et même dans le jardin, comme
l’atteste
la
remarque de M. Oronte à Lucas, « Je vais t’attendre
sous ce berceau »
(sc. 1). Pourquoi donc ce tropisme rural malaisément justifiable ?
D’abord
parce que cela permet d’introduire
un personnage qui patoise,
source de comique
quasiment garantie à laquelle Dufresny a eu régulièrement
recours tout au long de sa carrière et déjà dans sa précédente
comédie,
La Noce interrompue, où figurait un autre Lucas. La différence,
c’est
que dans L’Esprit
de contradiction
Lucas n’a
pas pour seule fonction
d’amuser
la galerie : c’est
même, sur le plan fonctionnel, le personnage
le plus important après Mme Oronte, le seul capable de lui tenir tête
parce sa relation avec elle est purement contractuelle,
contrairement
à
Oronte et à Angélique. De ce point de vue, il fallait que Lucas ne fût
pas un valet, intégré à la « maison » ; en tant que jardinier – le seul de
toute l’oeuvre
de Dufresny – il bénéficie d’une
distance qui lui permet
de négocier avec sa patronne et même de lui dire son fait sans craindre
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L’ESPRITDECONTRADICTIO
– INTRODUCTION 643
d’être
battu ou renvoyé (sc. 2). Il ne s’agit
plus ici de l’effronterie
ancillaire
convenue
de la comédie,
et l’auteur
n’a
d’ailleurs
pas jugé utile
d’introduire
une soubrette ou un valet.
L’autre
local, Thibaudois – écho sans doute du Thibaudier de La
Comtesse d’Escarbagnas
de Molière –, correspond peu ou prou à l’emploi
du « ventre doré », aussi riche que vulgaire, dont il offre une incarnation
parodique. Dans son cas, l’extraction
rurale est un gage de crédibilité :
pareil rustaud eût été peu vraisemblable à Paris, et encore moins en tant
que voisin des Oronte. Le cadre campagnard, même très vaguement
esquissé, permet à Dufresny de forcer le trait et d’obtenir
quelques effets
savoureux lorsque Thibaudois, à qui l’on
a laissé croire qu’il
pourrait
avoir la main d’Angélique,
entreprend de la courtiser à sa manière
(sc. 7). Ce nouveau riche de village laisse présager celui de La Coquette
de village, dont le comportement
devient extravagant dès lors qu’il
croit
avoir gagné le premier prix à la loterie
UNE COMÉDIE
FÉMINISÉE, SINON FÉMINISTE
Un an avant L’Esprit
de contradiction,
Dufresny, s’inscrivant
dans une
tendance explorée par Dancourt et Regnard, a donné une pièce dont
les deux personnages principaux étaient des femmes, La Malade sans
maladie. Le cas de Mme Oronte démontre assez bien les possibilités et
les limites de cette féminisation que Dufresny pratiqua régulièrement.
Dès la première scène, il appert que M. Oronte a renoncé à affirmer au
sein de son ménage l’autorité
que la société et les lois lui confèrent
;
jugeant sa femme déraisonnable, il lui laisse néanmoins le champ libre,
au point de scandaliser Lucas :
Comment me soutiendriais-vou contr’elle,
qu’ou
ne pouvé pas vous y soutenir
vous-même ? Hé vous dis-je pas toujou, qu’ous
êtes trop docile ? Drès qu’a
veut queuque chose, vous dite oui ; drès qu’a
voi qu’ou
dite oui, a dit non ; et
vous le dite itou, et pi a redi oui par controvarse,
et vous voulez bian.
De fait, Mme Oronte entend bien non seulement s’affranchir
de la
tutelle maritale (« Il peut m’ordonner
de vous garder céans ; mais à coup
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644 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
sûr, je ne lui obéirai pas »), mais dicter sa volonté à son époux autant
qu’à
sa fille ; or, l’arbitraire
manifeste de ses décisions leur ôte toute
légitimité : le pouvoir qu’elle
exerce relève du despotisme. Lorsqu’elle
prétend vouloir consulter
Angélique sur sa préférence, c’est
uniquement
afin de pouvoir aller à son encontre, et devant le refus de sa fille de se
prononcer, elle laisse éclater son intention de la marier à qui bon lui
semble (sc. 3). Pire encore, sa manie de la contradiction
la mène à envisager
sérieusement d’unir
Angélique avec le rustre Thibaudois.
On incline donc finalement à voir dans tout ceci l’illustration
d’un
parti-pris antiféministe. Promue au rôle principal et investie d’une
certaine
autorité (fût-elle abusive), une Mme Oronte se montre incapable
d’assumer
dignement et efficacement une charge normalement dévolue
à l’homme.
Elle persécute les membres de son entourage en voulant leur
imposer des décisions irrationnelles et manifestement préjudiciables, y
compris
lorsqu’elle
se mêle d’horticulture
et exige que Lucas plante des
pruniers à la manière des melons pour obtenir des fruits plus gros (sc. 1).
Si, dramatiquement parlant, cette attitude se justifie par le nécessaire
dénouement – les jeunes gens devant se marier en dépit de l’obstacle
que représente le véto parental, celui-ci gagne à être aussi spectaculaire
que possible – il reste tentant d’en
tirer la conclusion
qu’une
femme ne
saurait exercer adéquatement le pouvoir, par essence masculin. Dufresny
avait-il pour autant le choix de protagoniste ? La dynamique de la pièce
rendait indispensable que le contradicteur
ait quelqu’un
à contredire,
qui puisse lui opposer un avis contraire,
c’est-
à-dire qui dispose d’une
autorité au moins égale à la sienne, sinon supérieure. Pour des raisons
différentes, ni un mari ni un enfant n’auraient
fait l’affaire
; seule une
femme mariée permettait à l’auteur
de mettre en place ce dispositif
dramatique avec autant d’efficacité.
UNE BELLE POSTÉRITÉ
La réussite éclatante de l’Esprit
de Contradiction qui ne s’est
affirmée que
bien après sa création, et même après la disparition de l’auteur,
a finalement
dépassé les frontières du royaume : traduite, adaptée, parfois pillée,
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L’ESPRITDECONTRADICTIO
– INTRODUCTION 645
la comédie
circula dans une grande partie de l’Europe.
L’homme
politique
et dramaturge néerlandais Pieter Anthony de Huybert van Kruiningen
(1693-1780) en a donné une traduction fidèle, De Dwarsdryfster. Kluchtig
Blyspel (« La Contrediseuse. Comédie farcesque »), publié à Amsterdam
en 1718 chez Izaak Duim, et dont deux rééditions en 1746 et 1784
prouvent le succès. Elle fut jouée une trentaine de fois au Schouwburg
d’Amsterdam
(le premier théâtre permanent des Pays-Bas) entre 1719 et
176910. L’Esprit
de Contradiction est aussi, on l’a
vu, l’une
des deux pièces
retenues par Gottsched pour son anthologie de 1742. À cette époque,
le théâtre français dans son ensemble jouissait d’un
immense prestige
parmi les élites germanophones, et la présence des oeuvres de Dufresny
dans ce contexte
reflète son statut, alors comparable
à celui d’auteurs
aujourd’hui
considérés
comme
majeurs. On sait par exemple que l’Esprit
de Contradiction fut joué en français au Burgtheater de Vienne le 8 April
1761, avant d’entrer
au répertoire de ce théâtre (l’équivalent
autrichien
de la Comédie-Française) le 29 décembre 1770, dans la traduction de
Luise Gottschedin, Die Widersprecherinn11.
Plus à l’est
encore, on trouve la trace de représentations de la pièce
en Russie, dans le cadre d’un
théâtre de société particulièrement francophile12
– sans surprise, puisque c’est
l’un
des cinq titres de Dufresny
que Paulmy d’Argenson,
et Contant d’Orville
recommandent chaudement
à ceux qui cherchent des pièces à jouer sur un théâtre particulier :
« Il y a dans ce chef d’oeuvre
des petites pièces, deux rôles de femme
charmants, et deux rôles d’homme
fort agréables13. » On aurait bien
du mal à décompter les références qu’on
y fait dans les lettres et les
mémoires du temps14.
10 Voir la Banque de donnée de l’Université
d’Amsterdam,
ONSTAGE – Online Datasystem
of Theatre in Amsterdam in the Golden Age, http://www.vondel.humanities.uva.nl/onstage/
plays/963 (consulté
le 12 mai 2021).
11 Voir Dorothea Link, « Vienna’s
Private Theatrical and Musical Life, 1783-1792, as
Reported by Count Karl Zinzendorf », Journal of the Royal Musical Association 122, no 2
(1997), p. 237.
12 Voir Alexeï Evstratov, Les Spectacles francophones à la Cour de Russie (17431796), L’invention
d’une
société, Oxford, Voltaire Foundation, 2016, p. 267 et n. 97.
13 Paulmy d’Argenson,
et Contant d’Orville,
« Manuel des sociétés qui font leur amusement
de jouer la comédie
», op. cit., p. 220.
14 Par exemple dans la lettre écrite depuis Cirey (Chez Mme du Châtelet et Voltaire)
par Mme de Graffigny à François-Antoine Devaux le 2 février 1739 (XV) : « Nous
jouons Boursoufle [Le Comte de Boursoufle de Voltaire, aussi intitulé L’Échange]
tout
à l’heure
où Desmarets lit un rôle. Il est résolu de gré ou de force que nous ne
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646 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Un cas bien différent est celui de Goldoni, qui fit jouer en 1758 Lo
Spirito di Contraddizione15, mais affecta de nier qu’il
avait en quoi que ce
soit démarqué la pièce de son prédécesseur :
Je n’avais
pas à Venise cette collection d’auteurs
français, qui font aujourd’hui
l’ornement
le plus intéressant de ma petite bibliothèque. Je ne connaissait
pas L’Esprit
de Contradiction de Dufresny ; mais comme
ce vice est l’un
des
plus incommodes pour la société, je ne pouvais pas l’oublier.
J’ai
vu représenter à Paris la pièce de l’auteur
français, je l’aie
lue et
confrontée
depuis avec la mienne, nous avons traité l’un
et l’autre
le
même sujet, mais nos moyens ne se ressemblent pas. Celle de Dufresny
n’est
qu’un
acte en prose, tandis que la mienne est en cinq actes, et en
vers, et je crois, si je ne me trompe pas, qu’il
y a dans celle-là plus d’art
que de nature, et dans la mienne, plus de nature que d’art.
Je voudrais
et si mon lecteur fût en l’état
de les confronter
; il verrait, peut-être, que
je n’ai
pas tort16.
Bien que la défense du Vénitien puisse sembler trop faible pour
être honnête, il faut rester très prudent sur le degré d’emprunt
et
d’imitation
qui faisait partie de l’écriture
dramatique au xviiie siècle.
Dufresny est assurément le premier qui ait eu l’idée
de mettre en
scène la « contrediseuse
» maniaque ; mais il était loisible à d’autres
de
reprendre ce type en l’intégrant
dans différentes structures narratives,
et l’on
doit donc distinguer entre les piratages plus ou moins avérés, et
les traductions plus ou moins fidèles. La version italienne de Gualzetti,
par exemple, élimine Madame Oronte, donne à M. Oronte le rôle de
contradicteur,
et invente un frère à M. Oronte, « Monsieur Madebort »,
qui assume la fonction de victime résignée que Dufresny avait assignée
au mari – mais sans rien changer à la structure de la pièce17. En
revanche, diverses autres pièces intitulées Lo spirito di contraddizione
partirons que le jour des Cendres ; d’ici
là voici ce que nous ferons : nous jouerons
Zaïre, L’Enfant
prodigue [de Voltaire] et L’Esprit
de contradiction
» ; et encore le
7 février 1739 (lettre XVII) « Nous avons joué aujourd’hui
L’Esprit
de contradiction,
avec applaudissements, nous jouerons encore cette pièce avec L’Enfant
prodigue. »
Françoise d’Issembourg
d’Happoncourt
de Grafigny, Lettres de Mme de Graffigny,
Paris, G. Charpentier, 1879, p. 200 et 206.
15 Carlo Goldoni, Lo spirito di contraddizione
[1758], [in] Nuovo teatro comico
dell’avvocato
Carlo
Goldoni, Venezia, Francesco Pitteri, 1763.
16 Carlo Goldoni, Mémoires de Goldoni, Paris, Vve Duchesne, 1787, t. II, p. 317-318.
17 Giacomo Antonio Gualzetti, Lo spirito di contraddizione.
Commedia in un atto. Traduzione
dal francese del signor Gualzetti napoletano, Venezia, s.e., 1792.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
L’ESPRITDECONTRADICTIO
– INTRODUCTION 647
n’ont
pratiquement rien à voir avec la comédie
de Dufresny, non plus
d’ailleurs
qu’avec
celle de Goldoni18.
Tandis qu’on
avait donné l’Esprit
de Contradiction en français au théâtre
du Little Haymarket à Londres en 172219, une traduction-adaptation
suivit20, due à John Rich (celui qui avait monté The Beggar’s
Opera à
Lincoln’s
Inn Fields en 1728), qui anglicisait tous les noms (l’héroïne
se
nomme « Mrs Partlet »), et délayait l’action
sur deux actes en ajoutant
à la distribution une soubrette (« Betty ») qui soutient la jeune première
(« Miss Harriet ») dans ses visées matrimoniales, là où justement Dufresny
avait eu l’habileté
d’escamoter
ce personnage convenu
afin de resserrer
son intrigue au maximum. Le médiocre ersatz de Rich n’eût
guère de
succès, mais il contribua
à populariser la formule inventée par Dufresny,
que l’on
retrouve par exemple sous la plume de l’écrivaine
britannique
proto-féministe Mary Wortley Montagu lorsqu’elle
évoque son « female
spirit of contradiction21
».
Le triomphe de l’Esprit
de Contradiction se saisit pleinement dans la
durée, mais aussi dans la diffusion de la pièce, sous sa forme originale ou
remaniée, à travers tout le continent.
En dépit de sa forme modeste, et
du peu d’intérêt
qu’elle
suscite de nos jours, elle apparaît ainsi comme
l’une
des oeuvres essentielles de la littérature dramatique française du
xviiie siècle.
18 Citons entre autres l’opera
buffa éponyme de Gaetano Martinelli, musique de Pietro
Alessandro Guglielmi, créé à Venise en 1766. Le livret reprenait celui d’Antonio
Palomba,
Lo sposo di tre, e marito di nessuna (1763).
19 Voir Burling, A Checklist of New Plays and Entertainments on the London Stage, 1700-1737,
op. cit., p. 96.
20 John Rich, The Spirit of Contradiction. A new comedy
of two acts, as it is acted at the Theatre Royal
in Covent Garden. By a gentleman of Cambridge, Dublin, G. Falkner ; London, T. Lownds,
1760. Sous-titrée « the Domestick Tyrant », elle fut créée au théâtre de Covent Garden
le 6 mars 1760.
21 Lady Mary Wortley Montagu, The Turkish Embassy Letters, éd. Teresa Heffernan et Daniel
O’Quinn,
Peterborough (Ontario), Broadview Press, 2013, p. 171.
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648 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
PUBLICATION ET ÉTABLISSEMENT DU TEXTE
L’Esprit
de contradiction
a été publié chez la veuve Barbin quelques
mois après avoir été joué :
l’esprit
|| de || CONTRADICTION, || comédie.
|| Par M. du F *
* || un fleuron : bouquet floral || a paris, || Chez la veuve de Claude
Barbin || au Palais, sur le Perron de la || Sainte Chapelle. || Filet. ||
M. D C C. || Avec Privilège du Roy.
Un extrait du privilège reproduit sur la dernière page précise que
celui-ci a été accordé le 22 août 1700, et qu’il
autorise l’auteur
(seulement
identifié comme
« Le Sieur de R** ») à publier « ses OEuvres » – sans autre
précision – pour une durée de six ans.
Cette version n’offre
pas, sur le plan du contenu,
de différences
majeures avec l’édition
de 1731, mais elle comporte
nombre d’erreurs
et coquilles qui ont été ensuite corrigées. En revanche, le découpage des
scènes et les didascalies additionnelles (les mouvements et surtout les
humeurs sont bien plus précisément indiqués) suggèrent que la première
version était plus proche de la brochure utilisée pour les répétitions. À
plusieurs reprises, une scène se termine sur le court monologue d’un
personnage resté en scène alors que les autres sont sortis ; le texte de
1700 en fait une scène séparée, tandis que celui de 1731 se contente
de
la didascalie « seul (e) » après le nom du personnage.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « L’Esprit de
contradiction. Comédie en un acte », Théâtre français, Tome I, L A RIVIÈRE
DUFRESNY (Charles de), p. 649-691
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0649
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
© 2021. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
L’ESPRIT
DE
CONTRADICTION
Comédie en un acte
Représentée pour la première fois
le 27 août 1700
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
ACTEURS [116]
mr. oronte.
mad. oronte.
lucas, Jardinier.
angélique, fille de Mr. Oronte.
valère, Amant d’Angélique.
mr. thibaudois.
le notaire.
un laquais.
La scène est à la maison de campagne de Monsieur Oronte.a
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L’ESPRIT
[117]
DE
CONTRADICTION,
Comédie
Scène i
ORONTE , LUCAS
lucas, en colère.
Morgué de la contrediseuse,
et de sa contredition
!
oronte
Là, là, doucement.
lucas
Non Monsieur ; je ne peu pu duré avec l’esprit
de Madame votre
femme.
oronte [118]
Il faut l’excuser,
car l’esprit
de contradiction
lui est naturel.
lucas
Qu’à
vou contredise
tout son sou1, vou qui êtes son mari, ça est
naturel ça : mais y n’est
pas naturel qu’à
vienne contredire
mon jardin.
oronte
Patience, Lucas, patience.
lucas
Tou-franc, je n’aime
point à être Jardinier là où l’i
a des femmes ;
car eune femme dan un jardin, fait pu de dégât qu’un
millier de
taupes.
1 Variante de « saoûl », dont l’étymologie
remonte au latin satullus « rassasié ». Tout son
saoûl : autant qu’elle
voudra.
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652 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronte
Tu as raison, et ma femme a tort.
lucas
Al arrache ce que j’ai
planté ; a replante ce que j’ai
arraché. Quand
je greffe du boncrequin2, a di que c’est
de la bargamote3 ; là où j’ai
planté des choux, a veut qu’il
y vienne des raves ; n’y
a rien don a ne
s’avise
pour alé à rebours de moi. Hier al vloit, pour avoir des preunes
pu grosses, qu’on
les semi su couche4 comme
des melons. Je croi, Gueu
me pardonne, qu’à
me fera bientôta planter des citrouilles en espalier5.
oronte [119]
Elle n’est
pas raisonnable ; mais laissons cela, Lucas ; parlons de
marier ma fille. J’ai
besoin là-dessus de ton conseil.
lucas
Gnia pu de conseil
dan ma tête, drès que j’ai
disputé avec Madame ;
ça me met en friche, moi et mon jardin. Et pi, c’est
qu’à
me vient de
bailler mon congé.
oronte
Tu ne sortiras point ; va, je te soutiendrai.
lucas
Comment me soutiendriais-vousb contr’elle,
qu’ou
ne pouvé pas vous y
soutenir vous-même ? Hé vous dis-je pas toujou, qu’ous
êtes trop docile ?
Drès qu’a
veut queuque chose, vous dite oui ; drès qu’a
voi qu’ou
dite
oui, a dit non ; et vous le dites itou6, et pi a redi oui par controvarse,
et vous voulez bian.
2 Déformation de « Bon Chrétien » ; « On le dit […] de certaines formes de poires fort
grosses qu’on
appelle en latin pyra pancresta. » (Furetière.) C’est
un type de poire William.
3 À l’époque,
le mot désigne une « Espèce de poire d’un
goût exquis, ayant à peu près la
figure d’une
pomme, elle est du genre des beurées. » (Acad.) .
4 Qu’on
les plante au sol.
5 Cadre en bois sur lequel on fait pousser certaines plantes et arbres fruitiers (poiriers
notamment) ; ce serait évidemment impossible pour des citrouilles.
6 Aussi, de même.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE i 653
oronte
Que veux-tu Lucas ! J’aime
ma femme ; elle n’a
point d’autre
plaisir
que de faire tout le contraire
de ce que je veux, je lui laisse cette petite
satisfaction-là.
lucas
Vou l’y
laisserais donc itou la petite sa- [120] tisfaction de… si c’était
son plaisir da, mais gnia rien à craindre, son himeur est tro revêche pour
ça. Tant y a7c Monsieu, qu’en
cas de votre fille, si je n’étais
pu cian,
comment
feriais-vous ? car gn’y
a que moi qui a assé d’entendement
pour faire revirer l’esprit
de vote fame ; vous n’y
entendé rian, vous.
oronte
Je conviens
que tu as plus d’imagination
que moi, et plus de bon
sens que bien des philosophes qui n’en
ont point.
lucas
Tené, Monsieu ; l’i
a des paysans qui ont la philosophie d’avoir
de
l’esprit
en argent ; ma philosophie à moi, c’est
de gouvarner la vie du
monde par mon mequiéd de Jardinier. Vou vlé marier votre fille, par
parentese ; vous ne scavé ce qui en sera ; mais moi j’ai
vu tout ça dans
mon jardinage ; car j’ai
di, quand Madame vient dans mon jardin, et
qu’al
voit qu’eun
arbre est d’himeur
à profiter au soleil, al le plante à
l’ombre.
O, si al voit que sa fille est d’himeur
à profiter en mariage, al
la plantera dans un couvent.
oronte
Tu me l’as
fort bien dit ; si ma fille veut être mariée, il ne faut pas
qu’elle
fasse mine d’y
penser, ni moi non plus.
lucas
Madame m’a
voulu faire jaser là-dessus : Mais, Lucas, m’a-
t-elle dit,
qu’est-
ce que tu penses de ce mariage-là ? Je n’en
sçai rian, Madame.
Mais ma fille, parcie ; néant. Mais, mon mari par-là ; motus. Et parce
qu’al
a vu que je ne l’y
baillais pas de quoi contredire,
c’est
pour ça
qu’a
ma chassé : mais ce ne sera rian ; car a me chasse comme
ça tou
7 « Pour conclusion.
» (Furetière.)
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654 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
les jours, et j’ai
des finesses pour qu’à
me reflate par contredition.
La
vla qui viant dans st’allée-
ci ; laissez-moi me raccommoder tout seul.
oronte
Je vais t’attendre
sous ce berceau8.f
lucas, seul.
Je serais morgué bien fâché de quitter ce bourgeois-ci ; sa bourgeoiserie
est pu argenteuse, que ben des gentilhomeries que l’i
a.
Scène iia [122]
lucas, mad. oronte
mad. oronte
Venez-vous de vous mettre sous la protection de mon mari ? Il peut
m’ordonner
de vous garder céans ; mais à coup sûr, je ne lui obéirai pas.
Allons, vite ; venez me rendre les clefs, et que je vous paye vos gages.
lucas, d’un
ton pleureur.
Je suis bian fâché de vous quitter. (Il se retourne pour rire.) Ha, ha,
ha, ha !
mad. oronte
Vous riez, je crois.
lucas
(Il pleure.) Cela m’afflige.
(Il rit en se retournant.) Ha, ha, ha !
mad. oronte
Qu’est-
ce à dire donc ?
lucas
Rien, rien. (Il rit.)b Ha, ha, ha… ! (Tristement.)c Ça, Madame, je vas
vous rendre vos clefs.
8 « Treille de jardin faite de perches, de charpent ou de fer, qui est couverte de pampres,
de vignes […] et autres plantes qui s’étendent.
» (Furetière.)
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE ii 655
Mad. oronte [123]
Je veux savoir de quoi vous riez.
lucas, ne se cachant plus pour rire.
Ha, ha, ha, ha ! Je ne peu pu me retenir ; aussi ben me vla tout
chassé, je ne vous cran pu. Ha, ha ! je riois d’un
drôle de tour que je
vous ai fait. Ha, ha ! tou franc, c’est
que comme
l’y
a longtemps que
je sis las de votre himeur acariâte, et que je veux vous planté là, j’ai
di à par moi, si Madame voit que je veux mon congé,
a ne sera pas de
st’avis
: si je veux être payé de mes gages, a me les requindra9 pour
n’être
pas de mon opignion : oh faut mieux que je la fâche, afin qu’a
me chasse par elle-même.
mad. oronte
Quoi ! afin que je vous chasse !
lucas
Je vous ai fai eune querelle ; ha, ha… ! Mais je vas vous bailler vos clefs.
mad. oronte
Oui, pour me faire pièce10, vous avez résolu de me laisser tout d’un
coup sans Jardinier ?
lucas
C’est
pour ça que je m’en
vas.
mad. oronte [124]
Vous vous en irez quand j’en
aurai un autre.
lucas
Ce sera drèsd tout à l’heure.
mad. oronte
Vous attendrez au moins jusqu’à
demain.
9 Elle me les retiendra.
10 « Faire quelque supercherie, quelque affront, […] causer quelque dommage ou raillerie. »
(Furetière.)
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656 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucas
Demain vous ne seriais pu en train de me chasser, je veux vous quitter.
mad. oronte
Oh ! Il ne sera pas dit que je serai votre dupe. Vous voulez me quitter,
et moi je ne veux pas que vous me quittiez.
lucas
On ne requint point les gens malgré eux ; et vous ête d’une
himeure…
mad. oronte
Ouais ! Mon humeur est donc bien terrible ?
lucas
Tanquia11 que j’en
souffre tro.
mad. oronte
Suis-je si méchante dans le fond ?
lucas
Morgué nani, je sçai bien que ce n’est
pas par malice qu’ou
faite
endéver tout le monde : mais c’est
que vote volonté est [125] du naturel
des hiboux ; a ne va jamais de compagnief
avec la volonté des autres.
mad. oronte
C’est
une étrange chose que la prévention ! Car il n’y
a guère de
femme qui contredise
moins que moi.
lucas
Gn’en
a guère, c’est
vrai.
mad. oronte
Je ne contredis
jamais, à le bien prendre ; mais c’est
que je n’aime
point qu’on
me contredise.
Par exemple, je me suis fâchée contre
toi
pour ton obstination. Pourquoi t’obstinez-
tu à me cacher ce que je veux
découvrir ? Ne sais-je pas que tu es le conseil,
l’oracle
de mon mari ? Il
t’a
fait confidence
sans doute du dessein qu’il
a pour Angélique ?
11 Déformation de « tant y a » : « À tel point que j’en
souffre trop. »
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE ii 657
lucas
Hé ! il m’en
a dit queuque petite chose.
mad. oronte
Ha ! voilà parler cela !
lucas
Je me doute bien itou de la pensée de Mademoiselle Angélique
mad. oronte
Oui ?
lucas [219]
Je sai ben encore mon avis à moi, su tou ça.
mad. oronte
Hé bien, Lucas ?
lucas
Mais ni de ma pensée, ni de celle de Monsieu, ni de celle de votre
fille, je ne vous en dirai non pu qu’il
en pleut.
mad. oronte
Lucas, je t’en
prie, dis-moi.
lucas
Vous n’en
saurais rian, vous dis-je, car je vous vois venir. Vous êtes
tanto sur le oui, tanto sur le non. Je la marierai, je ne la marierai pas ;
qu’en
dit-il, qu’en
dit-elle ? Et tou ça, jusqu’à
ce qu’ou
voyais tous les
chemins que les autres enfileront12, pour en prendre eun tout de guingouois13,
qui ne ravienne à pas eun de ceux-là ?
mad. oronte
Au contraire,
je suis toujours dans le bon chemin, et chacun se
détourne de moi par malice. En un mot, je sais qu’on
a céans quelque
dessein contraire
au mien. Mais j’aperçois
ma fille, il faut que je lui
reparle encore. Hola, Angélique, hola ; venez un peu ici.
12 Prendront.
13 De travers.
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658 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucas, à part. [127]
Allons retrouvé Monsieur sous le barciau.
Scène iiia
madame oronte, angéliqueb
angélique
Que souhaitez-vous de moi, ma mère ?
mad. oronte
Vous parler encore, ma fille.
angélique
Me voilà prête à vous écouter.
mad. oronte
J’ai
tous les sujets du monde de me plaindre de vous, car vous n’êtes
qu’une
dissimulée14 : mais je suis bonne, raisonnable ; et avant que de
disposer de vous de manière ou d’autre,
je veux consulter
votre inclination.
Parlez-moi donc sincèrement une fois en votre vie ; voulez-vous
être mariée ou non ?
angélique
Je vous ai déjà dit, ma mère, que je ne dois point avoir de volonté.
mad. oronte [128]
Vous en avez pourtant, avouez-le moi ; je n’ai
en vue que votre
satisfaction, ouvrez-moi votre coeur ; là, parlez naturellement : vous
imaginez-vous que le mariage puisse rendre une fille heureuse ?
angélique
Je vois quelques femmes qui se louent de leur état.
mad. oronte
Ah ! je commence
à vous entendre.
14 Fourbe, hypocrite.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE iii 659
angélique
Mais j’en
vois beaucoup qui s’en
plaignent.
mad. oronte
Je ne vous entends plus. Dites-moi un peu ; vous avez vu cette nouvelle
mariée qui va de porte en porte se faire applaudir du choix qu’elle
a fait : écoutez-vous ses discours avec plaisir ?
angélique
Oui vraiment, ma mère.
mad. oronte
Vous souhaitez donc d’être
mariée ?
angélique
Point du tout ; car cette femme vint hier affliger par ses plaintes la
même assemblée qu’elle
avait fatiguée l’autre
jour par l’éloge
de son
époux.
mad. oronte [129]
C’est-
à-dire que vous ne voulez point risquer de prendre un mari ?
angélique
Je ne dis pas cela, ma mère.
mad. oronte
Que dites-vous donc ? Car enfin vous envisagez le mariage, ou comme
un bien, ou comme
un mal ; ou vous le souhaitez, ou vous le craignez.
angélique
Je ne le souhaite ni ne le crains ; je n’ai
fait là-dessus que de simples
réflexions, sur lesquelles je n’ai
pris aucun parti. Les raisons pour et
contre
me paraissent à peu près égales ; c’est
ce qui a suspendu mon
choix jusqu’à
présent.
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660 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
mad. oronte
Oh ! cette suspension commence
à m’impatienter
; et vous avez trop
d’esprit
pour rester dans une situation si indolente15.
angélique
C’est
la situation où une fille doit être, afin que sa mère puisse la
déterminer sans peine.
mad. oronte
Mais si je vous déterminais au mariage ?
angélique [130]
Mes raisons pour le mariage deviendraient les plus fortes ; car la
raison du devoir me ferait oublier toutes les raisons contraires.
mad. oronte
Et si je vous détermine à rester fille ?
angélique
Pour lors les raisons contre
le mariage me paraîtront les meilleures.
mad. oronte
Quels discours ! Quels travers d’esprit
! Je n’y
puis plus tenir. Quoi !
il sera dit que je n’aurai
pas le plaisir de démêler16 votre inclination ?
angélique
Mon inclination est de suivre la vôtre.
mad. oronte
Elle n’en
démordra pas, non.
angélique
Je vous obéirai jusqu’à
la mort.
mad. oronte
Quelle obstination ! Quel acharnement !
15 L’adjectif,
qui s’applique
normalement à une personne (« Qui n’est
point touché des
afflictions ordinaires », selon Furetière), est utilisé ici par hypallage.
16 « Éclaircir, débrouiller. » (Furetière.) Ici : deviner.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE iv 661
angélique
Ce n’est
point par obstination.
mad. oronte
Quoi ! vous me contredirez
sans cesse ?
angélique [131]
Vouloir tout ce que vous voulez, est-ce vous contredire
?
mad. oronte
Oui, oui, oui ; car je veux que vous ayez une volonté, et vous n’en
voulez point avoir.
angélique
Mais, ma mère…
mad. oronte
Vous me poussez à bout, taisez-vous. On dira encore que j’ai
tort ;
cependant c’est
vous, oui, c’est
votre esprit, qu’on
peut appeler vraiment
un esprit de contradiction.
Je ne puis plus vivre avec vous : une fille
comme
cela est un vrai fléau domestique, je veux m’en
défaire absolument.
Oui, Mademoiselle, je vous marierai dès aujourd’hui.
Voilà deux
partis qui se présentent, Valère d’un
côté, Monsieur Thibaudois de
l’autre
: je ne vous ferai pas l’honneur,
non, de vous donner le choix :
vous épouserez celui des deux que je jugerai à propos. Je vais pourtant
consulter
encore votre père : si ses idées sont raisonnables, j’y
donnerai
les mains17 : si elles ne le sont pas, hon !
Scène iv [132]
angéliquea
Quelle violence il faut que je me fasse, sincère comme
je la suis naturellement,
d’être
contrainte
à dissimuler avec tout le monde ! Cependant
je n’ose
me confier
à personne, dans la situation où je vois les choses.
17 Donner les mains : « Consentir, approuver. » (Furetière.)
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662 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène v
angélique, valère
valèrea
Me voici encore, Mademoiselle, et j’ai
résolu de ne point retourner
à Paris que vous ne vous soyez expliquée avec moi. Je vous l’avoue,
vos manières ont mis ma patience à bout : je suis outré, non, je ne me
possède plus, quand je pense que depuis le temps que je viens céans,
ni mon amour, ni mon respect, ni mes prières, ni mes reproches, n’ont
encore pu vous arracher une seule parole, sur quoi [133] je puisse tabler…
Quand je vous parle de la plus violente passion qui fût jamais, vous
m’écoutez
avec une tranquillité, un indolence incompréhensible : car
enfin on témoigne aux gens ou de la reconnaissance, ou du mépris,
ou de la pitié, ou de la colère. Juste Ciel ! Que dois-je donc juger d’un
silence si obstiné ?
angélique
Vous devez juger que je suis prudente, et rien de plus.
valère
Mais enfin approuvez-vous mon amour, ou le condamnez-
vous ?
angélique
Je n’en
sais rien.
valère
Quoi, toujours sur le même ton ?
angélique
Vous ne vous êtes point encore aperçu que j’eusse
aucune18 inclination
pour vous, n’est-
ce pas ?
valère
C’est
ce qui me désole.
angélique
Vous n’avez
pas remarqué non plus que j’aie
de l’aversion…
18 Ici : une quelconque inclination ; une inclination d’aucune
sorte.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE v 663
valère [134]
Non vraiment, mais cela ne suffit pas.
angélique
Cela suffit pour moi, car j’ai
intérêt d’être
impénétrable à votre
curiosité. Ne vous ai-je pas dit déjà, que j’ai
formé certain projet pour
mon établissement, et que suivant ce projet, il ne faut pas que ma mère
sache si je vous aime, ou si j’en
aime un autre. Il faut que mon père
l’ignore
aussi, et par conséquent,
que vous l’ignoriez
vous-même : car
si vous le saviez, mon père, ma mère, et tous ceux qui vous voient en
seraient bienb instruits.
valère
Vous me croyez donc bien indiscret ?
angélique
Non, mais votre vivacité vous tient lieu d’indiscrétion.
valèrec
Je sais modérer cette vivacité. Par exemple, au moment que je vous
parle, je me possède19 plus que vous ne pensez, et je vous jure qu’un
mot d’éclaircissement,
oui, un seul mot de votre bouche, va me rendre
aussi tranquille que vous.
angélique [135]
Mais si ce mot était que je n’ai
nul dessein de vous épouser ?
valèred
Ah ! c’est
ce que vous n’osez
me dire. Qu’entends-
je ? Juste ciel !
angélique
Vous n’êtes
pas tranquille ; le seriez-vous davantage, si je vous promettais
de n’être
jamais à d’autre
qu’à
vous ?
valèree
Si vous me le promettiez, ah ! j’en
mourrais de plaisir : oui, mon
bonheur serait si grand…
19 Je me contrôle.
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664 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Que vous iriez le publier20 aussitôt. Voilà comment
vos transports
de joie, ou vos désespoirs outrés, pourraient divulguer mon secret,
et dès que ma mère saurait le choix que je veux faire, elle en ferait
un contraire
à coup sûr : ainsi trouvez bon que je vous laisse ignorer
mes desseins.
valère
Je ne les ignore plus, ingrate : et puisqu’il
faut vous le dire, je
viens d’apprendre
céans que vous épousez aujourd’hui
Monsieur
Thibaudois.
angélique [136]
Cela pourrait être.
valère
C’est
pour cela que je suis revenu sur mes pas…
angélique
Hé bien, retournez-vous-en.
valère
Et c’est
ce qui m’a
fait comprendre
toute votre politique. Je vois
que vous m’avez
ménagé jusqu’à
présent, parce que je suis ami de
votre mère. Vous craignez qu’irrité
par un refus, je n’empêche
ce
mariage…
angélique
Empêcher ce mariage ! Je vous crois trop galant homme pour empêcher
un établissement21 avantageux pour moi.
valère
Non, cruelle, non : ne craignez rien. Si vous pouvez être heureuse
avec un autre, j’en
mourrai de douleur, mais je ne m’y
opposerai point.
20 Rendre public (c’est
le sens premier du terme).
21 Se marier revient à « s’établir
», c’est-
à-dire à acquérir un statut social indépendant.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE vi 665
angélique
Vous pourriez traverser22 mes desseins, mais s’il
est vrai que je n’ai
point d’inclination
pour vous, vous ne la ferez pas venir à force de
me chagriner. Prenez donc [137] le parti qui me convient.
Ne voyez
aujourd’hui
ni mon père, ni ma mère ; je vous ai défendu de paraître
ici, retirez-vous, je vous prie.
valère
J’obéis
aveuglément : mais si vous me trompez…
angélique
Je ne vous tromperai point, car je ne vous promets rien.
valère
Si vous me trompez, vous êtes la plus cruelle, la plus…
angélique
Oh ! pour me dire des injures, attendez que je les aie méritées. Je les
mériterai peut-être bientôt, ne vous impatientez point.
valère
Quoi ! vous pourriez…
angélique
Voilà mon père, partez vite.
Scène vi [138]
angélique, oronte
oronte
Réjouis-toi, ma fille, réjouis-toi ; tu seras mariée selon mes désirs. Je
triomphe, et je l’emporterai
enfin sur ma femme.
angélique
Ah, mon père ! je crains bien…
22 « Traverser, sign. fig. Empêcher de faire quelque chose, en suscitant des obstacles. » (Acad.)
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666 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronte
Je l’emporterai,
te dis-je ; car elle vient de me proposer d’elle-
même
ce que je veux, et je n’ai
pas fait mine de le souhaiter, de peur qu’elle
ne change de dessein.
angélique
Si la pensée est venue d’elle,
l’exécution
suivra bientôt.
oronte
Oui, ma fille ; les gros biens de Monsieur Thibaudois plaisent à ma
femme comme
à moi. En effet, un riche négociant est un trésor pour une
fille comme
toi, qui n’a
pas d’amourette
en tête. À la vérité Monsieur
Thibaudois est un peu rustique, un peu grossier ; mais il est franc.
angélique [139]
Je pardonne la grossièreté en faveur de la franchise.
oronte
On trouve qu’il
n’a
point d’esprit
; je trouve moi qu’il
en aurait
beaucoup, s’il
pouvait seulement se désaccoutumer de dire à tort et à
travers des choses où il n’y
a ni rime ni raison. Il a encore une autre
mauvaise habitude, c’est
de tutoyera tout le monde, il tutoie jusqu’à
des
femmes qu’il
n’a
jamais vues.
Scène vii
angélique, oronte, monsieur thibaudois
thibaudois, étalant une grande veste dorée,
parements larges, gros ventre, et les deux mains pleines
de grosses bagues dans tous les doigts
Hé ben, voisin, hé ben, hé ben, ta femme dit donc que… mais que
dit-elle donc cette femme ? Ha ! te voilà toi, fille ! Hé ben, hé ben, quand
épouserons-nous ?
angélique
Je ne sais.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE vii 667
oronte [140]
Cela n’est
pas encore fait.
thibaudois
Si fait, si fait, c’est
fait ; oui, oui, va Angélique, je te baille ma foi.
Quin, vla des bagues à mes doigts, prends la plus grosse.
angélique
Nous n’en
sommes pas encore là.
oronte
Il faut que nous délibérions.
thibaudois
Délibérons, délibérons.
angélique
Il faut prendre des mesures.
thibaudois, prenant les mains d’Angélique.
Prenons, prenons.
angélique
Pendant que vous délibèrerez, il est à propos que je me tienne auprès
de ma mère.
oronte
Va vite, nous n’avons
point de temps à perdre.
thibaudois
Cela presse, oui. Attends, attends, je veux te voir encore, cela m’égaie
;
parlons de chose et d’autre
; conte
moi un peu…
angélique [141]
Que voulez-vous que je vous conte
?
thibaudois
Mais conte-
moi, conte…
tu es bien gentille dea, conte-
moi un peu ça…
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668 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
angélique
Il est temps que j’aille…
thibaudois, la tenant toujours par le bras.
Ho, je veux que tu me contes…
Hé ben, je t’aime
de tout mon coeur
dea, conte-
moi un peu ça ?
angélique
Vous m’aimez
? Je vous en suis obligée, voilà le conte
fini.
thibaudois
Voilà le conte
fini : hé ben, comment
fais-tu ce conte-
là ? Conte-moi
donc…
oronte, ôtant la main
de Thibaudois de celle d’Angélique.
Oh, laissez-la aller, il ne faut pas que sa mère la voie avec vous.
thibaudois
Va donc, va, ma fille, dépêche-toi d’être
ma femme.
Scène viii [142]
oronte, thibaudois
oronte
Ça, raisonnons un peu sur la manière dont nous nous y prendrons
pour tourner l’esprit
de ma femme ; car c’est
la grande difficulté de
notre affaire.
thibaudois
N’y
a-t-il que cela qui t’embarrasse
?
oronte
Non vraiment ; car…
thibaudois
Cela ne m’embarrasse
point, moi.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE viii 669
oronte
Avez-vous quelque expédient pour faire que…
thibaudois
Oui, oui, va, je ferai cela ; dis-moi, comment
vas-tu faire ?
oronte
C’est
ce qui m’embarrasse,
vous dis-je.
thibaudois
Tu, tu, tu es un pauvre génie23, il n’y
a rien de si aisé.
oronte [143]
Instruisez-moi donc.
thibaudois
Rien de si aisé ; car enfin, comment
t’y
prendras-tu ?
oronte
Je n’en
sais rien.
thibaudois
Mais, mais, mais, ni moi, non plus ; car c’est
une terrible femme,
que l’esprit
de ta femme.
oronte
Je vois bien que nous sommes aussi habiles l’un
que l’autre
pour
imaginer. Mais par bonheur, j’ai
un jardinier à qui il vient les meilleures
pensées du monde, c’est
une bonne tête.
thibaudois
J’ai
de la tête aussi, moi ; fais venir l’homme,
nous imaginerons.
oronte
Le voici.
23 Tu n’as
pas beaucoup d’esprit.
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670 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène ix [144]
oronte, thibaudois, lucas
oronte
Hé bien, Lucas, rêves-tu à notre affaire ? As-tu fait réflexion sur ce
que je t’ai
dit ?
lucas
Chut.
oronte
Chut.
thibaudois
Chut.
lucas
Monsieur que vla, veut ben de Mademoiselle Angélique, al veut ben de
li, Madame le veut ben, vou le voulé ben, et moi itou, vla qu’est
don fait.
thibaudois
Vla qu’est
donc fait.
lucas
Je di que ça n’est
pas fait ; car drès qu’a
verra que nous le voulons
tretous24, a ne le voudra pu, elle.
oronte
Voilà le mal.
thibaudois [145]
Voilà le mal.
lucas
Oh ! je vous demande, si…
24 Ici : tous les trois. Le terme tretous ou tretout, déjà archaïque au xviie siècle, ne figure plus
dans les dictionnaires du temps. Il signifiait « complètement
», « tout à fait ». Cf. Rouge
Museau dans Le Quart-Livre de Rabelais (Paris, Fezandat, 1552, p. 86) : « Ne m’épargnez
je vous prie. Je suis tout et tretout à vous Monsieur le Diable […]. »
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE ix 671
oronte
Assurément.
thibaudois
Belle demande !
lucas
Je vous demande don, si ne saurait pas que je fissions là… comme
si…
thibaudois
C’est
bien penser, cela.
oronte
Fort bien, Lucas.
thibaudois
C’est
mon avis.
lucas
Vla de biaux avis qu’ous
avé-là ! Fau vous faire conseillé
de village,
vous opinerais25 par écho… Je dis don moi, que la volonté de vote fame
est comme
eune giroite26, qui voudroit toujou se torner à l’encontre
du
vent. Fau donc faire semblant que le vent vient d’aval,
pour qu’à
tourne
damon27. Oh ! l’y
a deux vents qui souflont su Mademoiselle Angélique,
Monsieu d’un
côté, et ce Valère de l’au-
[146] tre ; gna don qu’à
dire à
votre fame, que c’est
Valère que nou voulons, et a nou baillera sti-ci par
opposite ; vla ma sentence.
oronte
Voilà le noeud.
thibaudois
Il y a cent écus pour Lucas, voilà le noeud.
25 Opineriez, indiqueriez votre avis.
26 Déformation de « girouette ».
27 D’amont
(par opposition à « d’aval
»).
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672 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucas
Faut faire deux noeuds pour que ça quienne. Mai sl’y
a encore eune
çarimonie pour mettre Madame ben en humer de s’ostiner
à ça.
oronte
Nous prendrons le moment, notre notaire a le mot, le contrat
est
tout prêt.
lucas
Oui, mais pour qu’a
le sine28 ben vite, fau qu’a
le sine de rage ; et
j’ai
le secret pour l’agacer.
C’est
comme
quand a vient pour argoter29
sur mon jardin ; je fais semblant de ne dire mot, je ratisse ma bêche :
a s’obstine
su ma contenance
; je secoue la tête, a pren ça pour des
paroles, et a dispute contre
: le feu s’y
boute, et quand sa contrediction
est allumée, si vou l’y
ailliais soutenir qu’al
est honnête fame, a vou
dirait qu’ous
en ave menti. Mais la vla. Je [147] vas l’ostiner,
et pi vou
vienrais tou d’un
coup ly demander Valère.
Scène x
mad. oronte, lucas
mad. oronte
Tu étais là encore avec mon mari. Il t’a
dit apparemment lequel il
veut choisir pour gendre, ou de Valère, ou de Monsieur Thibaudois,
que je lui ai proposé ?
lucas, tournant son chapeau.
Hom !
mad. oronte
Tu tournes ton chapeau : c’est-
à-dire que mon mari n’est
pas de
mon avis.
28 Déformation de « signe ».
29 C’est-
à-dire « ergoter » : « Pointiller, contester
mal à propos, et avec importunité, chicaner
dans la dispute. Il est importun, il ne fait qu’ergoter.
Il signifie fig. Trouver à redire à tout.
Il ergote sur toutes choses. » (Acad.)
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE x 673
lucas, secouant la tête.
Prr.
mad. oronte
Monsieur Thibaudois, dis-tu, n’est
pas du goût de mon mari, et il
aimerait mieux Valère.
lucas
Hé, hé, hé !
mad. oronte
Parce qu’il
est plus jeune, n’est-
ce pas qu’il
plairait davantage à ma
fille ?
lucas [148]
Hé ! mais…
mad. oronte
Quoi ! tu me soutiendras qu’un
établissement solide, que les gros
biens de Monsieur Thibaudois ne sont pas préférables ?
lucas
Baon !
mad. oronte
J’enrage
quand j’entends
raisonner ainsi.
lucas
Mais, mais, mais…
mad. oronte
Faux raisonnements que tout cela.
lucas, frappant du pied.
Morgué !
mad. oronte
Et tout ce que tu me dis là, c’est
mon mari qui te le fait dire.
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674 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucas
Palsangoy30 !
mad. oronte
Ne voilà-t-il pas mot pour mot tous les discours ? Oh bien, je lui
déclare que malgré lui…
lucas
Han…
mad. oronte
Oui, malgré lui, à sa barbe…
lucas [149]
Pao !
mad. oronte
Oui… il le prend sur ce ton-là ! Je lui ferai bien voir…
lucas
Pa ta ta !
mad. oronte
Il verra si je suis la maîtresse.
lucas
Prrr…
mad. orontea
Oh c’en
est trop, mon mari : vous me contrecarrez,
vous m’insultez,
vous m’outragez.
Lucas fait signe à Oronte d’avancer,
et il le met à sa place à côté de Madame Oronte,
pendant qu’elle
parle seule.
30 « Par le sang de Dieu ! » .
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xi 675
Scène xi
oronte, mad. oronte, lucas
mad. oronte,
à Oronte qu’elle
voit à la place où était Lucas.
Continuez, Monsieur continuez.
Je voudrais bien savoir où vous pre-
[150] nez toutes les extravagances que vous venez de me dire ?
oronte
Je n’ai
encore rien dit.
mad. oronte
Poursuivez donc, courage. Il faut être bien obstiné pour me soutenir…
oronte
Il est vrai que je venais pour vous parler.
mad. oronte
Me soutenir sans raison, sans jugement, que Monsieur Thibaudois
ne convient
pas à ma fille.
orontea
Valère pourtant…
mad. oronte
Ne parlez pas davantage.
oronteb
Je vous demande Valère ; et…
mad. oronte
Non, Monsieur ; Valère n’a
que faire de se présenter à moi.
orontec
Hé ! je vous prie, par complaisance
pour moi.
mad. oronte
Dès demain, je donne ma fille à Monsieur Thibaudois.
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676 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronte [151]
Mais la raison ?
mad. oronte
La raison est pour moi ; et pour preuve que j’ai
raison, c’est
que cela
sera comme
je le veux, et dès aujourd’hui…
Monsieur Thibaudois est
ici, tenez-vous prêt pour signer.
Scène xii
lucas, oronte
oronte
Hé bien ! N’ai
je pas tenu bon ?
lucas
O parguenne31, pour cette fois-ci, a fera vote volonté, et sera la
première fois de sa vie.
oronte
Ça, le notaire32 est-il arrivé ?
lucas
Je m’en
vas voir ; et pi je reviendrons encore crier que je voulons
Valère, afin qu’a
sine vitement pour l’autre.
Scène xiii [152]
oronte, angélique
oronte
Nous avons fait merveille, ma fille.
31 Variante de « pardi »
32 Le « mariage civil » n’existant
pas encore. un tabou religieux interdisait de mettre sur
scène une cérémonie de mariage, qui était donc remplacée par la signature d’un
contrat
devant notaire.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xiv 677
angélique
J’ai
tout entendu, j’étais
là sous le berceau avec le notaire ; il vient
d’arriver,
il est temps qu’il
paraisse.
oronte
Je vais lui parler, va vite rejoindre ta mère.a
angélique, seule.
Voilà les choses au point où je les souhaitais, et les mesures que je
prends pourront réussir. Examinons ce que tout ceci deviendra.
Scène xiva
mad. oronte, le laquais
mad. oronte
Dis-moi, mon enfant, de quelle part m’apportes-
tu ce billet ? À qui
appartiens-tu ?
le laquais [153]
On m’a
défendu de vous dire cela, et afin que vous ne me fassiez
point parler malgré moi, je m’enfuis
au plus vite. (Il s’en
va.)b
mad. oronte
Que veut dire ce mystère ? (Elle lit bas.)
Hon, hon, hon… Je vous donne avis que votre fille est d’intelligence
avec
Monsieur Thibaudois qu’elle
veut épouser ; et pour vous faire signer leur contrat,
ils ont un notaire en main qui se doit trouver chez vous comme
par hasard.
Justement, c’est
ce notaire que j’ai
vu là avec Angélique ; l’avis
est bon.
En un mot, votre mari doit feindre de ne vouloir point de Monsieur Thibaudois,
afin que vous vous déterminiez pour lui. Oui ! Monsieur Thibaudois est
l’homme
de mon mari.c
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678 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène xv
mad. oronte, oronte, lucas
lucas, bas.
Courage, Monsieur, crions bien fort que je ne voulons point de
M. Thibaudois, afin qu’à
nous le baille plus vite.
oronte, à sa femme, en faisant le fâché. [154]
Écoutez ma femme…
lucas
Je vous disons donc que…
oronte
Je veux que vous sachiez que…
lucas
Que je sommes, vote mari…
oronte
Vous dites que vous voulez M. Thibaudois pour gendre, n’est-
ce pas ?
Je vous dis, moi, que ma fille ne veut point de lui.
lucas
Al en veut un pu délicat.
mad. oronte
Ce n’est
ni la volonté de ma fille, ni la mienne qui doit décider ;
c’est
la vôtre, mon mari ; et là-dessus, comme
sur toute autre chose
vous êtes le maître.
lucas
C’est
moi itou qui trouve à propos que…
mad. oronte
Tu es homme de bon conseil,
Lucas, j’écoute
volontiers tes avis.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xv 679
oronte
En un mot, ma femme, vous m’avez
proposé M. Thibaudois, et moi
je n’en
veux point.
mad. oronte [155]
Parlons avec douceur. J’aime
la paix, et l’union,
je ferai ce qui vous
sera le plus agréable.
oronte
Ce qui m’est
agréable, c’est
de n’avoir
point de complaisance
là-dessus.
mad. oronte
C’est
à moi d’en
avoir pour un mari que j’aime
et que je respecte.
oronte
Vous plaisantez, et je vous dis très sérieusement que M. Thibaudois
n’est
point de mon goût.
mad. oronte
Votre goût détermine le mien, et je ne pense plus à M. Thibaudois.
oronte, bas à Lucas.
Lucas ?
lucas, bas à Oronte.
Poussons ferme, c’est
que la contredition
n’est
pas encore en branle33.
oronte
Parlez donc, Madame, est-ce que vous vous moquez de moi ?
mad. oronte
Mais pourquoi vous emporter, puisque je vous donne ma parole ?
lucas [156]
Bon ! vote parole, a va et vient comme
l’air
du temps.
33 En mouvement.
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680 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
mad. oronte
Vous en allez voir l’exécution.
oronte
Vous n’en
ferez qu’à
votre tête.
mad. oronte
Pour vous prouver ma sincérité et ma soumission, je vais de ce pas
défendre à Monsieur Thibaudois de mettre le pied dans votre maison.
Scène xvia
oronte, lucas
oronte
Je crois qu’elle
y va tout de bon. De quoi s’avise-
t-elle d’être
complaisante
aujourd’hui
?
lucas
Ouais ! l’i
a de la leune34 là-dedans.
oronte
Il faut être bien malheureux ! La seule fois de sa vie qu’elle
ne me
contredit
point, c’est
pour contredire.
lucas [157]
Al vous obéit, ça n’est
pas naturel.
oronte
Je vais voir si c’est
tout de bon, je ne saurais le croire.b
lucas, seul.
Hon ! faut que l’i
ait là queuque chose ; je me doute quasiment…
34 L’influence
de la lune est censée rendre les gens capricieux, fantasques, « lunatiques ».
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xviii 681
Scène xviia
lucas, thibaudois
thibaudois
Hé ben, hé ben, Lucas ; on va signer le contrat,
c’est
de l’argent
qu’il
faudra que je te baille.
lucas
On vous va baillé vote congé
à vous ; Madame vous cherche pour ça.
thibaudois
Elle ne veut point de moi, dis-tu ?
lucas
Je m’en
vas voir encore tout ça moi-même ; attendez-moi là.b
thibaudois, seul.
J’aime
pourtant bien cette petite Angé- [158] lique, mais je me moque
de cela ; si je ne l’épouse
pas, j’ai
de quoi en épouser quatre autres.
Scène xviiia
thibaudois, angélique, valère,
qui suit Angélique pour examiner ses démarches.
thibaudois
Hé ben, hé ben, pauvre fille, te voilà mal, tu ne seras point mariée.
angélique
Voilà un fâcheux contretemps.
thibaudois
Cela te fâche donc, j’en
suis bien aise ; c’est
que tu m’aimes,
et c’est
bien fait ; ne pleures point, va ne pleure point, tu m’auras.
angélique
Allez donc vous joindre à mon père, secondez-le bien, parlez ensemble
à ma mère, priez-là, pressez-là.
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682 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
thibaudois
Quin, quin, voilà ton autre amant qui nous écoute.
angéliqueb [159]
Ha ! vous êtes là, Valère ?
valère
Ce que je viens d’entendre,
ce que vous m’avez
dit tantôt, votre
affectation à me renvoyer, le notaire que j’ai
vu, tout enfin me prouve
assez votre trahison ; mais vous ne méritez pas que j’en
sois assez touché
pour vous la reprocher ? Je prends le parti du mépris et du silence. (Il
élève tout d’un
coup sa voix.) N’attendez
pas de moi, ni des emportements
ni des reproches, ingrate : non, perfide ! Non, traîtresse…
thibaudois
Appelles-tu cela des douceurs ?
valère
Juste Ciel !
thibaudois
De quoi se plaint-il donc ? Est-ce que tu lui as promis quelque chose ?
angéliquec
Rien du tout, M. Thibaudois. Je voudrais bien savoir, Monsieur, de
quel droit vous venez m’injurier
? Sur quoi, je vous prie, pouviez-vous
fonder vos espérances ? Premièrement, mon père peut-il balancer entre
les richesses de Monsieur, et le peu de bien que vous avez.
thibaudois, montrant ses bagues. [160]
Quin, vois-tu la main que je lui baille ? Ces cinq doigts-là valent
tous les contrats
d’un
officier d’épée35.
angélique
Pour moi je préfère la bonne humeur de Monsieur, à ce sérieux
passionné dont vous ne sortez jamais.
35 Valère appartient donc peut-être à la toute petite noblesse désargentée ; c’est
souvent le
cas pour les jeunes premiers de comédie
à cette époque.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xix 683
thibaudois
Fi ! il est amoureux comme
un roman36.
angélique
Ses bons mots me touchent plus que toutes vos mines de désespéré.
thibaudois
J’ai
oui dire que les femmes n’aiment
point les affligés. Il me fait
pitié pourtant. Va, mon Capitaine, va, pour te consoler,
je te prêterai
de l’argent.
valère
Hé ! morbleu, Monsieur…
angélique, prenant Valère par le bras.
Vous allez vous emporter ; retirez-vous, je vous prie, je n’aime
pas
les emportés.
thibaudois
Hé, ni moi non plus. Je vais rejoindre ton père. (Bas à Angélique.)
Défais-toi de cet homme-là, baille lui son congé,
et viens me retrouver.
Scène xixa [161]
angélique, valère
valère
Votre procédé me paraît si outré, que je pourrais vous soupçonner de
feindre. Je ne m’en
flatte pas ; mais enfin, s’il
était vrai que vous eussiez
affecté de parler ainsi en présence de Monsieur Thibaudois… Le voilà
parti, justifiez-vous.
36 C’est-
à-dire comme
un héros de roman sentimental.
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684 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Scène xxa
angélique, valère, mad. oronte
mad. oronte, à part.
Ma fille seule avec Valère !
valère
Justifiez-vous donc, ou convenez
que vous m’avez
trahi : parlez, nous
sommes seuls.
angélique, voyant sa mère.b [162]
Je vous parlerai à vous seul, comme
je vous ai parlé en la présence
de Monsieur Thibaudois. Mon père veut que je l’épouse
; et je vous
déclare que j’en
suis ravie.
valère
Oh ! je ne puis plus me contenir.
Plus de ménagements, je vais
trouver votre mère.
angélique
Allez, Monsieur, allez ; vous pouvez lui dire que je n’ai
nulle inclination
pour vous.c
valère, apercevant Madame Oronte.
Madame, avez-vous entendu ? Je suis trahi, Madame, car enfin, il
n’est
plus temps de vous cacher mon amour pour une ingrate… vous
voyez comme
elle me traite.
mad. oronte
Vous me faites compassion,
Monsieur : voir la fille et le père acharnés
contre
vous et contre
moi ! J’entre
dans votre situation, car je me
conforme
volontiers aux sentiments des autres.
valère
Non, après le procédé d’Angélique,
je ne veux jamais entendre parler
d’elle.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xx 685
mad. oronte [163]
Je vous l’avouerai,
je n’avais
nulle envie de vous proposer ma fille.
valère
Vous me la proposeriez en vain.
mad. oronte
Mais pour vous prouvez à vous, qui êtes un homme raisonnable, que
la raison seule me détermine ; il me prendrait envie de vous offrir…
valère
Je refuse vos offres, Madame, je ne suis pas homme à violenter les
inclinations.
mad. oronte
Que j’aurais
de plaisir à vous venger de mon mari, de ma fille, de
toute le monde enfin ! Car tout s’accorde
pour me contredire.
Je vous
prie, Monsieur…
valère
Il n’en
sera rien.
mad. oronte
Quoi ! vous me contredites
aussi ! Oh ! je vous ferai de si gros avantages,
que je vous obligerai à épouser ma fille.
angéliqued
Quoi, ma mère ! Vous voudriez m’engager
malgré moi ?
mad. oronte [164]
Malgré vous, ma fille ! Ne vous souvient-il plus que vous n’avez
point de volonté ?
angélique
Hélas ! quand je vous parlais ainsi, je ne parlais pas sincèrement.
Pourquoi voulez-vous empêcher un riche établissement que je trouve
avec Monsieur Thibaudois ?
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686 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
mad. oronte
Monsieur a plus de bien que vous n’en
méritez.
angéliquee
Hé ! ma mère, je vous en conjure.
mad. oronte
Taisez-vous, je sais toutes vos menées, le notaire m’a
tout dit. Vouloir
me trahir ! M’exposer
à faire la volonté d’un
mari ! Pour vous punir,
je vous ferai signer le même contrat
que vous aviez fait dresser contre
moi ; je vais le faire remplir du nom de Valère.
Scène xxiia [165]
angélique, valère
valère
Non, Madame, non, je ne signerai point ; j’aimerais
mieux mourir
que d’épouser
votre fille.
angélique, imitant Valère.
J’aimerais
mieux mourir, que d’épouser
votre fille ! Vous prononcez
cela bien naturellement.
valère
Comme je le sens, ingrate.
angélique
Et comme
je le souhaitais. Car pour vous le faire prononcer d’un
ton à
le persuader à ma mère, il a bien fallu vous le faire sentir vivement. Vous
ne l’auriez
pas si bien trompée, si je ne vous avais trompé vous-même.
valère
Expliquez-vous ?
angélique
Pour faire consentir
ma mère à ce que je [166] souhaitais, il a fallu
laisser aussi mon père dans l’erreur.
Il a agi naturellement ; et quand
j’ai
vu qu’ils
étaient tous pour Monsieur Thibaudois, j’en
ai fait avertir
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xxiii 687
ma mère, afin qu’elle
fût contre
; un billet inconnu l’a
instruite du
complot,
et c’est
ce billet qui a excité sa contradiction.
Voyant tout le
monde contre
vous, elle a pris votre parti pour contredire
tout le monde,
et veutb vous contredire
aussi.
valère
Ce que j’entends
est-il bien vrai ? Mon malheur m’accablait,
mon
bonheur m’éblouit,
je ne le vois pas encore.
angélique
Je voudrais que vous ne le vissiez qu’après
la signature. Je crains
quelque transport de joie indiscrète ; non, Valère, ne soyez point encore
convaincu
que je vous aime.
valère, avec transport.
Ah ! trop aimable Angélique !
angélique
Quelqu’un
vient, feignons encore.
Scène xxiiia [167]
angélique, valère, lucas
angélique
Non Valère, non, je ne vous épouserai jamais malgré moi.
lucas
Non, morgué, ce ne seroit pas malgré vous, car seroit de bon coeur
qu’ou
l’épouseriais.
Mais ça ne sera pas pourtant ; car je me sis douté
qu’ou
maniganciais l’amour
ensemble, et que vous faisiais semblant.
Vote mère aloit baillé là-dedan, oui, mais je l’ai
averti qu’ou
la trompiais.
angélique
Ah Ciel !
valère
Malheureux que tu es !
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688 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
lucas
Ce sera pour vous le malheur ; car Mada- [168] me va revouloir ce
qu’a
vouloit devant qu’à
seut qu’on
vouliais ly faire vouloir, tanquia que
je ly ai dit tout ça moi ; car Monsieur Thibaudois me baille cent écus.
valère
Hé maraud, que ne m’en
demandais-tu deux cents ?
lucas
Il n’est
pu temps, Madame sait tout. Stanpendant, si je vous voyais
là vote argent, il ne seroit pu vrai que Madame sait tout, car morgué
a ne sait rien.
angélique
Ha, mon pauvre Lucas…
valère
Tiens, voilà ma bourse.
lucas
Et vla Madame qui reviant, je vais vous épauler.
Scène xxiva [169]
angélique, valère, lucas, mad. oronte, thibaudois
lucas
Vené don vite, Madame, vla des jeunes gens qui se querellont ; vené
vite les séparer : je les ai trouvés qui se disiont rage ; ils se disputaient
tant, que j’ai
cru qu’ils
étaient déjà mariés ensemble.
mad. oronte
Révolter ma fille contre
moi ! Il faut être bien insolent ! Vous voilà
encore céans, Monsieur ? Sortez tout à l’heure37.
thibaudois
Va, va, je suis plus complaisant
que toi : tu me chasses, je m’en
vas.
37 Tout de suite.
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE xxv 689
mad. oronte
Vous n’êtes
qu’un
brutal.
thibaudois
Adieu, femme.
mad. oronte
Un benêt, un sot…
thibaudois
Je n’ai
jamais contredit
personne.
Scène xxva [170]
angélique, valère, lucas, oronte,
mad. oronte, le notaire
oronte
En vérité, ma femme…
mad. oronte
Taisez-vous, mon mari.
le notaire
Si j’osais,
Madame, vous représenter…
mad. oronte
Je suis ravie que vous soyez aussi contre
Valère ! Il ne manquait plus
que vous. Donnez ce contrat,
et que je commence
par signer. (Elle signe.)
Allons, Angélique, signez après moi, obéissez.
angélique, en signant.
Je ne serai pas mariée pour cela ; car mon père ne veut pas signer.
mad. oronte
Signez, Monsieur mon mari, signez, ou bien…
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690 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
oronteb
Quand je signerai, cela ne fera rien, car vous ne ferez pas signer
Valère de force.
mad. oronte
Pour vous y obliger, Monsieur, j’ai
fait mettre ici un mot de donation.
valère se jette tout d’un
coup sur le contrat,
et le signe. [171]
Hé ! je n’ai
que faire de votre donation. (Au notaire.)c Fuyez, Monsieur,
emportez vite la minute38, de peur que Madame ne se dédise.
le notaire, s’en
allant.
L’affaire
est consommée.
Scène dernièrea
valère, angélique, lucas, oronte, mad. oronte
mad. oronte
Que veut dire cela ?
lucas
Je vous avois ben di, Madame, qui s’aimiont
l’un
l’autre.
oronte
Je ne voulais que la marier, n’importe
auquel.
mad. oronte
Ah ! je suis trahie.
angélique
Je me jette à vos pieds, ma mère.
valère
Mille pardons, Madame.
38 « Il signifie aussi, Tout ce qu’on
écrit d’abord
pour en faire ensuite une copie, et le mettre
plus au net. […] la minute de ce contrat
est chez un tel notaire. » (Acad.)
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L’ESPRIT DE CONTRADICTIO
– SCÈNE dernière 691
mad. oronte [172]
Je ne le pardonnerai de ma vie.
oronte
Vous avez signé.
mad. oronte
Oui, mais je déshérite ma fille39 ; je ne veux jamais voir mon gendre ;
je me sépare d’avec
mon mari40, je ferai pendre le notaire et Lucas…
je suis désespérée. (Elle s’enfuit.)
valère
Nous la ferons revenir à force de soumissions.
oronte
Voilà ce qui s’appelle
l’esprit
de contradiction.
FIN
39 Le droit autorisait alors les parents à priver leurs enfants d’héritage
(exhérédation), mais
il est fort peu probable que Mme Oronte eût pu le faire sans l’accord
de son mari.
40 Le divorce n’existant
pas, il était néanmoins possible d’obtenir
une séparation de corps
(dite de mensa et toro – de table et de lit), dans certaines situations, comme
les violences
graves, la folie ou l’hérésie
constatées
chez le conjoint.
Cf. La Noce interrompue, sc. XVII.
La supercherie dont Mme Oronte est ici la victime ne suffirait évidemment pas à justifier
une telle mesure.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Variantes », Théâtre
français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 693-697
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0693
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
© 2021. Classiques Garnier, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
VARIANTES
L’Esprit
de contradiction,
comédie.
Paris, Vve Barbin, 1700.
SCÈNE I
a « bentos »
b « souquinriais-vous »
c « Tantia »
d « mequé »
e « par-cy »
f « SCÈNE II »
SCÈNE II
a « SCÈNE III »
b « (Il réitere souvent.) »
c « (triste.) »
d « dés »
e « eun humeur »
f « compagnée
»
SCÈNE III
a Cette scène est aussi numérotée III.
b « (Mad. Oronte se promène inquiète.) »
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694 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
SCÈNE IV
a « seule »
SCÈNE V
a « agité et d’un
air emporté »
b « bientôt »
c « d’un
air fort tranquille »
d « s’emportant
»
e « transporté de joie »
SCÈNE VI
a « tutaïer »
SCÈNE X
a « parlant en elle-même, comme
si son mari était près »
SCÈNE XI
a « doucement »
b « doucement »
c « en suppliant »
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L’ESPRITDECONTRADICTIO
– VARIANTES 695
SCÈNE XIII
a « SCÈNE XIV // Angélique »
SCÈNE XIV
a « SCÈNE XV »
b « SCÈNE XVI // Mad. Oronte »
c « SCÈNE XVII »
SCÈNE XVI
a « SCÈNE XVIII »
b « SCÈNE XIX // Lucas »
SCÈNE XVII
a « SCÈNE XX »
b « SCÈNE XXI // Thibaudois »
SCÈNE XVIII
a « SCÈNE XXII »
b « surprise et fâchée, se met à rêver »
c « prenant son parti après avoir rêvé longtemps »
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696 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
SCÈNE XIX
a « SCÈNE XXIII »
SCÈNE XX
a « SCÈNE XXIV »
b Cette disdascalie ne figure pas dans l’édition
de 1700
c « SCÈNE XXV. // Valère, Me Oronte, Angélique »
d « s’avançant
»
e « se jetant à genoux »
SCÈNE XXII
a « SCÈNE XXVI »
b « vous contraindre
à m’épouser,
pour »
SCÈNE XXIII
a « SCÈNE XXVII »
SCÈNE XXIV
a « SCÈNE XXVIII »
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L’ESPRITDECONTRADICTIO
– VARIANTES 697
SCÈNE XXV
a « SCÈNE XXVIII [sic] »
b « en signant »
c Cette disdascalie ne figure pas dans l’édition
de 1700.
SCÈNE DERNIÈRE
a « SCÈNE XXIX [sic] »
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Appendice n° 1.
Avertissement de l’édition de 1731, par Charles d’Alençon », Théâtre français,
Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 699-712
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0699
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Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
APPENDICE No 1
Avertissement de l’édition
de 1731,
par Charles d’Alençon1
En 1731, soit sept ans après sa disparition, Dufresny connaît
une
nouvelle actualité : les Comédiens jouent Le Faux Sincère, qui tient la
scène pour 11 représentations. Cette même année paraît chez Briasson
un recueil en six volumes rassemblant les textes qui lui étaient alors
crédités, y compris
quatre pièces qui n’avaient
pas encore été imprimées :
La Malade sans maladie, La Joueuse, Le Faux Sincère et L’Impromptu
de
Villers-Cotterêts. En tête du premier tome figure un « Avertissement »
substantiel (36 pages) qui offre une sorte d’état
présent de ce que l’on
pouvait alors savoir sur l’homme
et son oeuvre2. C’est
un document
utile par ses lacunes mêmes, puisqu’il
démontre le peu de soins – c’est
un euphémisme – que Dufresny avait pris pour assurer la postérité de
ses travaux, et révèle les zones d’ombre
qui subsistaient alors, même
pour les gens bien informés.
Le texte n’est
pas signé, et il faut, pour en débusquer l’auteur,
s’en
remettre au privilège reproduit en toute fin du t. 6 [n. p.], daté du
31 janvier 1730, qui nomme au titre de bénéficiaire « notre bien aimé
Charles d’Alençon
», lequel déclare avoir cédé son droit à Briasson une
semaine plus tôt. Tout porte donc à croire que c’est
lui qui a rédigé
cette notice. Les biographies nous apprennent que d’Alençon,
homme
de lettres assez obscur, et par ailleurs huissier au Parlement de Paris,
avait fait jouer deux comédies
aux Italiens, et qu’il
s’était
chargé de
deux éditions : celle de Dufresny et celle de Brueys et Palaprat, auteurs
à succès de la même époque3.
1 Présentation et notes de Guy Spielmann.
2 De larges extraits de ce texte figurent également dans le Mercure de septembre 1731,
p. 2179-2189.
3 « ALENÇON d’
était fils d’un
huissier au parlement de Paris et avait été reçu dans la même
charge, mais il la faisait exercer. Il était bossu, et dévoré de la passion de passer pour homme
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700 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Cet « Avertissement » naturellement bienveillant n’en
est pas pour
autant complaisant
: « n’aurait-
il pas été étonnant, qu’un
homme qui
avait eu si peu de conduite
dans le cours de sa vie en eut mis beaucoup
dans ses pièces de théâtre ? », remarque d’Alençon,
qui s’attache
surtout
à brosser le portrait de l’auteur
sans se lancer dans l’examen
approfondi
des textes, laissant au lecteur la prérogative de s’en
faire une opinion. On
constate
en tout cas que la réputation de Dufresny comme
personnage
fantasque était déjà bien établie…
Pour plus de clarté, j’ai
mis entre crochets les notes de d’Alençon
qui figurent en bas de page sur l’original
de ce texte.
AVERTISSEMENT [5]
Ce serait mal entrer dans l’esprit
de Monsieur Dufresny, que de mettre
à la tête de ses ouvrages, une préface4, lui qui n’en
a jamais fait, qu’en
protestant de n’en
point faire5. Une Préface, dit-il, doit annoncer par son
caractère celui de l’ouvrage
ou de l’auteur
; les conséquences
qu’on
en tire, décident
quelquefois de la réussite de l’un
et de l’autre
: il faut si peu de choses pour prévenir
les hommes, et la prévention a tant de part à leurs décisions ! Cela me fait trembler6 !
d’esprit
quoiqu’il
n’en
eût que médiocrement ; aussi l’abbé
de Pons, autre bossu, disait de lui
avec une espèce d’indignation
: “Cet animal-là déshonore le corps des bossus.” D’Alençon
est auteur de deux comédies
jouées au théâtre italien, La Vengeance comique
en 1718 et Le
Mariage par lettre de change en 1720. Elles ne sont pas imprimées. I1 a donné une édition des
OEuvres de Brueys et Palaprat, 5 vol. in-12. Il avait recueilli les OEuvres de Rivière Dufresny,
imprimées en 1747, 6 vol. in-12, et les pièces fugitives de l’abbé
Pons, qui furent publiées
en 1738 sous le titre de OEuvres de l’abbé de Pons avec son éloge, par Melon. D’Alençon
est
mort au mois d’août 1744. » A. B-t [Bruchot], « Alençon, d’
», [in], Biographie universelle,
ancienne et moderne, dir. Louis-Gabriel Michaud, nlle éd., Paris, Thoisnier Desplaces, 1843,
t. 1, p. 393. Voir aussi Joseph de Laporte, Dictionnaire dramatique […], Paris, Lacombe, 1776,
t. 3, p. 504 ; Antoine-Alexandre Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes
composés,
traduits ou publiés en français […], Paris, Imprimerie Bibliographique, 1809. p. 194.
4 En effet, le premier des Amusements (p. 1-33) est une préface où Dufresny ironise sur la
« Vanité des auteurs dans les préfaces ».
5 [Note de d’Alençon
: « Voyez ses Amusem[ents], et ses prem[iers] Mercures. »] Dufresny a
dirigé quarante-quatre livraisons du Mercure galant, de septembre 1710 à avril 1714. Voir
Moureau, Le Mercure galant de Dufresny, op. cit.
6 Citation approximative tirée de la préface du Mercure Galant par le Sieur Du F.**, Mois
de Juin, Juillet, et Août 1710, Paris, Daniel Jollet, Pierre Ribou et Gilles Lamesle, 1710,
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APPENDICE No 1 701
En effet une Préface ne sert or-[6] dinairement qu’à
prévenir les
lecteurs en faveur de l’ouvrage
qu’on
lui prête ; pour y parvenir, il faut
louer beaucoup : Or les louanges, selon notre auteur, font souvent tort à ceux
qui les donnent, et à ceux qui, les reçoivent : les louanges modérées offensent
ceux qui en voudraient de plus grandes ; n’en
point donner du tout est une
extrémité vicieuse : ne vaudrait-il pas mieux encore tomber dans ce vice-là7 ?
D’ailleurs
il n’y
a rien à gagner à louer un auteur. Celui qu’on
loue, croit que
c’est
une dette qu’on
lui paye, nulle reconnaissance de sa part ; et l’on
se brouille
presque toujours avec ses confrères,
car chacun d’eux
croit qu’on
lui dérobe, et les
louanges qu’on
ne lui donne pas, et celles qu’on
donne aux autres8. À l’égard
des lecteurs, si l’ouvrage
que l’on
donne est bon, il n’a
pas besoin de la
protection d’une
préface, il porte avec lui son estime : s’il
n’est
[7] pas
bon, toute la finesse d’esprit
et toute la subtilité des raisonnements d’un
panégyriste, ne procureront point à l’ouvrage
annoncé la considération
qu’il
ne mérite pas.
D’ailleurs,
quel est le principe des jugements ordinaires en fait
d’ouvrages
d’esprit
? Le caractère que chaque lecteur a reçu de la nature,
ou que la société dans laquelle il a vécu a formé en lui. La plupart des
critiques atrabilaires, dit encore M. Dufresny, ne jugent de la solidité d’un
ouvrage, que par le degré de sérieux qu’ils
y trouvent : dès qu’une maxime solide
est plaisamment travestie, ils la méconnaissent ; mais qu’une
maxime petite ou
fausse se présente pour ainsi dire en habit sérieux, ils la respectent, et veulent
être plus sages que la nature, qui attache presque toujours un goût agréable aux
nourritures les plus solides9. [8]
p. ii-iii : « Il faut pourtant caractériser une préface ; elle doit annoncer par son caractère
celui du livre et de l’auteur
; c’est
ce qui me fait trembler. Les conséquences
qu’on
tire
d’une
préface décident quelquefois de la réussite du livre. Il faut si peu de chose pour
prévenir les hommes, et la prévention a tant de part à leurs décisions ! »
7 Citation approximative tirée du Mercure, Ibid., p. 8 : « Les louanges excessives font tort à
ceux qui les reçoivent et à ceux qui les donnent : les louanges modérées offensent ceux qui
en voudraient de plus grandes ; n’en
point donner du tout, c’est
une extrémité vicieuse.
Je fus bien tenté de tomber dans ce vice-là. »
8 Citation approximative tirée du Mercure, Ibid., « Auteurs », p. 110-111 : « Il n’y
a rien
à gagner en nous louant nous autres auteurs, celui qu’on
loue croit que c’est
une dette
qu’on
lui paye : nulle reconnaissance de sa part, et vous vous brouillez à coup sûr avec
ses confrères,
car chacun d’eux
croit qu’on
lui dérobe ; et les louanges [111] qu’on
ne lui
donne pas, et celles qu’on
donne aux autres. »
9 Citation approximative tirée du Mercure, Ibid., « Conseil qu’on
me donne dans une des
lettres critiques qui ont couru sur mon Mercure », p. 59-61. Dans le texte original, la
phrase s’arrête à « …ils la respectent. », p. 60. Le reste de la phrase se trouve à la p. 61.
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702 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
On peut donc conclure
qu’en
général une préface est peu nécessaire,
et qu’en
particulier elle serait inutile à la tête des ouvrages de Monsieur
Dufresny, sur la plupart desquels le public a déjà porté son jugement,
peut-être avec un peu de légèreté. Je dis avec légèreté, car une partie
de ce même public, ne se donne guère la peine d’examiner
avec assez
de désintéressement les ouvrages d’esprit,
et surtout les ouvrages dramatiques,
pour rendre une justice égale au bon et au mauvais qui s’y
rencontrent.
Les pièces de théâtre sont, pour ainsi dire, comme
des plans considérés
à vue d’oiseau ; le tout ensemble frappe tout le monde dans les représentations,
et dans la lecture. Mais les règles de conduite,
et ce qui souvent
fait le mérite de l’ouvrage,
échappent à ceux qui [9] n’ont
pas une
connaissance
raisonnée du théâtre. Les uns sont affectés des caractères,
les autres des détails d’une
pièce ; mais rarement l’est-
on de tout ce qui
la compose
: cependant il résulte de chaque sentiment particulier, un
jugement général qui influe sur tout l’ouvrage
: il est charmant, dit-on ; il
est détestable. Voilà comme
cette partie du public, dont je viens de parler,
décide, par l’habitude
seule, de voir la comédie,
ou celle d’en
juger par
contagion.
Il est vrai que de ces deux façons de juger, la dernière est bien
plus convenable
à l’amour-
propre ; il est plus flatté d’humilier
autrui,
en blâmant tout-à-fait son ouvrage, que de le reconnaître son supérieur
ou son égal, par les louanges et la justice qu’il
faudrait lui rendre.
Analyser un ouvrage d’esprit
dans ses beautés et dans ses défauts, [10]
c’est
ce qu’on
fait rarement, soit par ignorance, soit par jalousie. On se
flatte beaucoup sur la première, et l’on
se croit autorisé sur la seconde.
Cependant il faut convenir
que ce public, éclairé dans la suite sur ses
premières décisions, se rétracte, et rend aux auteurs la justice qu’il
ne leur
avait pas d’abord
accordé ; mais je m’aperçois que, mon intention n’étant
pas de faire une préface, je dois ne parler que de Monsieur Dufresny
et de ses ouvrages : voici donc ce qui en est venu à ma connaissance.
Charles-Rivière Dufresny était né en 164810. Quoique son origine
selon la plus commune
opinion fut telle que bien des gens s’en
seraient
fait honneur, il n’en
a jamais tiré vanité, il était même rare qu’il
en
parlât11. [11]
10 En réalité il est né en avril ou mai 1657.
11 [Note de d’Alençon
: « Il y a longtemps, dit-il, à ce sujet, que la vanité des hommes travaille
en généalogie ; c’est
une espèce de perspective dont la beauté consiste
à voir une longue suite d’objets.
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APPENDICE No 1 703
Son grand-père était fils d’une
jardinière d’Anet,
que l’on
nommait
alors la Belle Jardinière. On ne sait aucune circonstance de la vie de ce
grand-père, ni de celle des père et mère de notre auteur ; mais il est à
présumer qu’ils
furent attachés au service des rois Henri IV et Louis XIII,
puisque Dufresny dans sa jeunesse entra à celui de Louis XIV, en qualité
de valet de chambre12. Son esprit vif et agréable, plut à ce Prince,
qui l’employa
pendant ses campagnes en diverses occasions, et toujours
avec succès ; de manière qu’en
[12] donnant amplement l’essor
à son
imagination naturellement tournée à la gaieté et aux idées singulières, il
gagna les bonnes grâces du roi, et se trouva comblé
de ses bienfaits qui,
joints à son bien de patrimoine, rendirent bientôt sa situation opulente ;
mais son goût pour la dépense, l’empêcha
de la rendre solide. Comme il
était né sans ambition, il ne désirait les richesses que pour satisfaire aux
commodités
de la vie, (car il n’en
avait pas encore connu
les besoins) ; il
aimait le plaisir comme
volupté, et non comme
libertinage : une table
délicate, et des amis choisis étaient de ces choses qui le flattaient le plus.
Il avait reçu de la nature beaucoup de goût pour tous les arts ; peinture,
sculpture architecture, jardinage, tous semblaient lui être familiers par
les jugements justes qu’il
portait de leurs productions. [13]
Outre ce goût pour les arts il avait encore un talent naturel et particulier
pour la musique et pour le dessin ; quoique les principes de l’un
et de l’autre
n’eussent
point fait partie de son éducation, il a néanmoins
produit dans ces deux genres des choses inimitables. Les airs de ses
chansons de caractère que l’on
trouvera à la fin de ce recueil, sont une
preuve convaincante
de ce que l’on
avance ; car il n’y
a pas un de ses airs
qui ne soit de sa composition13
: mais ce que l’on
ne peut transmettre,
c’est
l’intelligence
et le goût avec lesquels il les chantait. Il est vrai que
la fécondité de son génie lui en faisait varier les chants toutes les fois
qu’on
l’engageait
à les exécuter ; ce qui souvent lui déplaisait, et surtout
parce qu’on
le louait sur un talent qu’il
regardait comme
fort infé- [14]
Ils sont plus faiblement colorés et moins nettement dessinés, à mesure qu’ils
s’éloignent.
Le point de
vue est ordinairement embrouillé, et laisse imaginer dans le lointain des objets qu’on
ne découvre
point. Ceux qui veulent faire voir dans l’origine
de leurs maisons plus loin que le point de vue,
croient apercevoir dans ces brouillards des ancêtres bien formés et bien distingués ; mais on ne les
y voit que comme
on voit dans les nues, des hommes, des chevaux etc. »].
12 En réalité, « Garçon ordinaire de la Chambre du Roi », charge moins considérable.
13 Affirmation à nuancer, puisque Dufresny ne savait pas écrire la musique, et confiait
cette
tâche à Grandval. Voir supra l’introduction
générale, p. 95-96.
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704 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
rieur aux autres. Il est cependant bien fâcheux qu’il nous reste si peu
de ses chansons, puisqu’il
convient
lui-même dans un de ses Mercures
d’en
avoir fait plus de cent14.
Il n’était
pas moins surprenant du côté du dessin, que du côté de la
musique ; il n’avait,
il est vrai, aucune pratique du crayon, du pinceau
ni de la plume, mais il s’était
fait à lui-même un équivalent de tout cela
en prenant dans différentes estampes des parties d’homme,
d’animaux,
de plante ou d’arbre
qu’il
découpait et dont il formait un sujet dessiné
feulement dans son imagination. Il les disposait et les collait les unes
auprès des autres, selon que le sujet le demandait : il lui arrivait même
de changer l’expression
des têtes, qui ne convenaient
pas à son idée, en
supprimant les yeux, la bouche, le nez [15] et les autres parties du visage,
et en y en ajoutant d’autres
qui étaient propres à exprimer la passion
qu’il
voulait peindre ; tant il était sûr du jeu de ces parties pour l’effet
qu’il
en attendait. Mais ce qu’il
y a d’étonnant,
c’est
que cet assemblage
de pièces rapportées, en apparence au hasard et sans esquisse, formait
un tout agréable, dont l’incorrection
de dessein n’était
sensible qu’à
des
yeux connaisseurs.
Quelques séduisants que fussent pour lui ces deux talents, ils ne
prévalaient pas au goût dominant qu’il
avait pour l’art
de construire
des jardins. Il avait pour cet art un génie singulier, mais nullement
susceptible de comparaison
avec celui des grands hommes, que nous
avons eus et que nous avons encore dans ce genre. Dufresny ne travaillait
avec plaisir, et pour ainsi [16] dire, à l’aise,
que sur un terrain irrégulier
et inégal. Il lui fallait des obstacles à vaincre, et quand la nature ne
lui en fournissait pas, il s’en
donnait à lui-même ; c’est-
à-dire que d’un
emplacement régulier et d’un
terrain plat, il en faisait un montueux15 ;
afin de varier, disait-il, les objets en les multipliant, et se garantir des
vues voisines, en leur opposant des élévations de terre qui servaient en
même temps de belvédères16. Tels étaient les jardins de Mignaux près
Poissy17, et tels sont encore ceux qu’il
a faits dans le Faubourg Saint
14 « J’ai
fait depuis dix ou douze ans plus de cent chansons […]. » (« Article burlesque »,
Mercure galant, janvier 1711, p. 269.)
15 Accidenté.
16 Mot emprunté à l’italien
: « Lieu pratiqué au haut d’un
logis, et d’où
l’on
découvre une
grande étendue de pays. » (Acad., 5e éd., 1798.)
17 Il s’agit
du domaine de Migneaux (anciennement de Vilenne), dont Dufresny fut propriétaire
de 1682 à 1690, et où il créa son premier jardin paysager.
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APPENDICE No 1 705
Antoine18 pendant les dix dernières années de sa vie, dont l’un
est connu
sous le nom du Moulin, et l’autre
qu’il
appelait le chemin creux. Tout le
monde connaît
aussi la maison et les jardins de Monsieur l’Abbé
Pajot
près de Vincennes, et par-là l’on
peut juger du goût et du génie de [17]
de Dufresny dans ce genre.
Louis XIV ayant pris la résolution de faire faire à Versailles des jardins
dont la grandeur et la magnificence surpassassent tout ce qu’on
avait vu
et même imaginé jusqu’alors,
lui demanda des dessins. Dufresny en fit
deux différents ; ce prince les examina et les compara
avec ceux qu’on
lui
avait présentés ; il en parût content,
et ne les refusa que par l’excessive
dépense dans laquelle l’exécution
l’aurait
engagé. Ce monarque qui aimait
les arts, et qui les avait portés à leur plus haut degré de perfection par
les récompenses dont il prévenait ceux qui s’y distinguaient, accorda à
Dufresny un brevet de Contrôleur de ses Jardins. Peu de temps après
il obtint encore de Sa Majesté le privilège d’une
nouvelle manufacture
de grandes glaces que l’on
proposait d’établir,
et dont le succès a [18]
passé beaucoup ce qu’on
en attendait.
Si Dufresny avait été capable de prévoir l’avenir,
il aurait senti la
valeur du don que Sa Majesté lui avait fait, mais sa manière de penser
ne lui laissait jamais imaginer le lendemain ; le présent était son seul
point de vue et faisait son bonheur ou son malheur ; de sorte que pressé
de satisfaire à quelque caprice, qui en lui étaient aussi forts que des
besoins, il céda le privilège des glaces pour une somme assez modique19.
Le Roi, sur les bontés duquel il comptait,
et qu’en
effet il avait
souvent éprouvé dans les situations fâcheuses où sa prodigalité l’avait
réduit, lui donna encore une nouvelle marque de sa bienveillance ; car
le temps du privilège des glaces étant expiré, Sa Majesté ordonna aux
nouveaux entrepreneurs de cette [19] manufacture, de donner à Dufresny
3000 livres de pension viagère ; mais les sujets de dépense augmentant
en lui à proportion de ce qu’il
possédait, et par conséquent
les moyens
d’y
fournir s’épuisant
de jour en jour, il s’accommoda
avec ceux qui lui
payaient cette rente, et en reçut le remboursement.
Le Roi ayant appris ce dernier trait de conduite
de Dufresny, ne put
s’empêcher
de dire qu’il
ne se croyait pas assez puissant pour l’enrichir.
18 Quartier de l’est
parisien (actuellement dans le XIIe arrdt.) ainsi nommé parce qu’il
se
situait immédiatement à l’extérieur
de la muraille de Charles V.
19 En 1688.
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706 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Dufresny sentit bien après cela qu’il
ne devait plus s’attendre
aux
bienfaits de ce Prince ; il savait qu’il
aimait à donner, mais à donner à
propos. Ainsi il résolut de quitter la Cour et demanda la permission de
vendre sa charge, et de se retirer20 ; le Roi le lui permit, et eut la bonté
de lui faire paraître qu’il
en était fâché. [20]
Dufresny ayant fixé sa demeure à Paris, lia société avec Regnard,
célèbre auteur comique
; c’était un philosophe dont la volupté était le
principal emploi, et qui ne travaillait que pour se délasser du plaisir.
La conformité
des inclinations serra les noeuds de leur amitié ; et cette
liaison développa dans notre auteur, les talents qu’il
avait pour le théâtre.
La Comédie-Italienne florissait alors ; et les acteurs qui la composaient
avaient surmonté les difficultés d’une
langue étrangère, leurs pièces étaient
presque entièrement françaises ; c’était la mode de fréquenter ce théâtre,
et par conséquent
les auteurs y portaient leurs ouvrages par préférence.
Des pièces sans règles et sans conduite,
mais lucratives, convenaient
parfaitement à Dufresny ; car à dire vrai, son génie était plus propre à
produire des scènes dé- [21] tachées, qu’à
bien conduire
une comédie.
En effet, n’aurait-
il pas été étonnant, qu’un
homme qui avait eu si peu
de conduite
dans le cours de sa vie en eut mis beaucoup dans ses pièces
de théâtre ?
C’est
aussi le seul défaut qu’on
puisse lui reprocher à cet égard.
D’ailleurs
on y trouve des caractères bien peints, et bien soutenus, un
dialogue juste et concis,
un comique
pris dans la pensée, et rarement
jouant sur le mot, des portraits critiques sans être satiriques ; et dans
tout une vivacité de génie qui lui est propre. Tel on dépeint Dufresny
dans ses ouvrages, tel il était avec ses amis ; c’est-
à-dire, aimable sans
médisance, et plaisant sans raillerie piquante : aussi disait-il, qu’on
est
plus excusable de ne pas penser juste que de penser malignement21.
Si la plupart de ceux qui écrivent aujourd’hui,
suivaient exactement
ce principe, il y aurait bien moins [22] d’ouvrages
d’esprit,
sans peut-être
que le public y perdit beaucoup. Je ne prétends pas cependant soupçonner
de malignité un auteur anonyme qui a inséré dans une brochure22
20 En 1689.
21 Formule tirée de la « Réponse apologétique de l’auteur
du Mercure Galant au Mercure
de Trévoux », [in] OEuvres, 1731, t. V, p. 362.
22 [Note de d’Alençon
: « Ana, ou B… C… ».] Il s’agit
d’un
recueil d’épigrammes
et d’anecdotes
médisantes attribué à Léonor-Jean-Christine Soulas d’Allainval,
…[Allainvilli] Ana, ou
Bigarrures calotines, Paris, Lamesle et de Heucqueville, 1730, p. 25-27. Il y présente Dufresny
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APPENDICE No 1 707
des traits de la vie de Dufresny peu avantageux à sa mémoire ; quoi
qu’à
dire vrai, tout galant homme doive ressentir de la répugnance à
présenter quelqu’un
par le côté qui peut le rendre ridicule ; ainsi je me
dispenserai de les rapporter ici.
Ce que j’ai
dit à l’égard des comédies
de notre auteur, regarde principalement
celles qu’il
a données au Théâtre-Français ; car il régnait
sur celui des Italiens un goût de satire et d’équivoque
auquel il fallait
nécessairement se prêter pour réussir.
Après la suppression de leur théâtre, notre auteur travailla pour celui
des Français ; les pièces qu’il
y donna n’eurent
pas toute la réussite [23]
qu’il
en espérait ; et il ne pouvait compter
de véritables succès que ceux du
Double Veuvage, et de l’Esprit
de Contradiction ; encore cette dernière, qui passe
pour un chef-d’oeuvre
dans son genre, eût-elle le sort de quelques-unes23 de
nos anciennes pièces, qui font cependant aujourd’hui
les délices du public.
La liaison d’amitié
qu’il
avait avec Regnard, l’engageait
à lui faire
part de ses idées. Il lui communiqua
plusieurs sujets de comédies
presque
finies, et entre autres ceux du Joueur, et de Attendez-moi sous l’orme,
dans
le dessein de les achever ensemble ; mais Regnard, qui sentait la valeur
de cette première pièce, amusa son ami, fit quelques changements à ce
qu’avait
fait Dufresny, la mit en vers, et la donna aux comédiens
sous son
nom. Ce fait est connu
de tous les amis [24] de notre auteur, auxquels
il l’a
raconté plusieurs fois, en se plaignant d’un
larcin qui ne convient
qu’à
un poète du plus bas étage. Cependant au lieu de s’en
venger, il
ne chercha qu’à
justifier ses droits en donnant le Chevalier Joueur, tel
qu’il
l’avait
composé,
et en y ajoutant un prologue où l’on
voit toute la
modération et le désintéressement dont il était capable. Il se contenta
de rompre avec Regnard, de travailler seul, et il fit bien ; car les sociétés
d’esprit
ne réussissent presque jamais. Dufresny se maria deux fois, et
il est probable qu’il
s’en
repentit deux fois. Du caractère dont on l’a
dépeint, il n’était
homme à se marier que par distraction, si l’on
peut
ainsi dire, ou par un intérêt vif et présent. Bien des gens prétendent
que son second mariage se fit par ce dernier motif.
comme
« Un des plus grands dissipateurs qui aient jamais été au monde », décrit un repas
extravagant que se serait offert le dramaturge avec une généreuse gratification de Louis XIV,
et reprend l’anecdote
de la blanchisseuse. D’Allainval
écrivait aussi pour le théâtre ; son
Mari curieux fut joué en baisser de rideau du Faux Sincère de Dufresny, le 22 juillet 1731.
23 [Note de d’Alençon
: « Phèdre et le Misanthrope, etc. »].
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708 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Distrait par l’application
involontaire [25] de son esprit à ses
compositions
qui le suivaient partout, il lui aurait été fort difficile de
se livrer aux soins d’une
famille. Il le sentait bien ; et peut-être était-ce
pour s’en dispenser entièrement qu’il
avait imaginé d’avoir
en même
temps trois ou quatre logements dans différents quartiers de Paris et
qu’il
les quittait dès qu’il
soupçonnait d’y
être connu
de ceux avec
lesquels il ne voulait point avoir de commerce.
Je ne sais cependant si
cette nouvelle manière de se loger prise du côté de la commodité
n’est
pas aussi raisonnable que singulière, surtout pour quelqu’un
d’isolé
et
sans engagement ; or Dufresny se croyait tel.
Le privilège du Mercure Galant, étant venu à vaquer en 1710 par la
mort de M. Devizé24, notre auteur, suivant le conseil
de quelques-uns
de ses amis, le demanda [26] au roi25. Ce prince qui se souvint de l’avoir
aimé, le lui accorda avec cette bonté dont il accompagnait les grâces
qu’il
faisait, principalement à ceux qui l’avaient
servi. Dufresny composa
les premiers volumes de ce livre avec tout l’esprit
et l’enjouement
dont
il était capable ; mais ennemi de la contrainte,
un travail périodique
comme
celui du Mercure ne pouvait pas longtemps lui plaire ; aussi le
négligea-t-il bientôt, et il l’abandonna enfin au sieur le Fèvre dans le
mois de décembre 171326. en se réservant une pension dont il a joui
jusqu’à
sa mort.
Ainsi vécut Dufresny, sans soins, sans ambition, et sans bassesse,
quoique de plus en plus dénué des biens de la fortune. Vers la fin de
septembre 1724, il fut attaqué d’une
fièvre continue
dont il mourut le
6 octo- [27] bre, dans la 75e année de son âge. Ses sentiments de piété
et de résignation furent si sincères qu’il
consentit
à la sollicitation des
deux enfants qu’il
avait eu de son premier mariage, que l’on
brûlât tous
ses ouvrages, le seul bien qui lui restât alors. C’était
une seconde partie
des Amusements sérieux et comiques
; les Vapeurs, comédie
en un acte qu’il
avait lue à tous ses amis et dont ils ne se rappellent le souvenir qu’avec
regret ; la Joueuse qu’il
avait mise en vers ; le Superstitieux et le Valet Maître,
comédies
en cinq actes, presque finies, de même que l’Épreuve
en trois
actes, avec des intermèdes qu’il
comptait
donner incessamment au public.
24 Jean Donneau de Visé, rédacteur du Mercure depuis sa création en 1672.
25 [Note de d’Alençon
: « Voyez dans le 6e Vol. [le] Placet en vers qu’il
présenta au roi à ce
sujet. »].
26 Hardouin Le Fèvre de Fontenay, qui, succédant à Dufresny à la tête du Mercure en décembre
1713, donna sa première livraison en mai 1714.
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APPENDICE No 1 709
Si jamais ouvrages de Théâtre devaient être épargnés c’étaient
ceux
de notre auteur par la pureté des moeurs qui y régnait ; mais ce zèle pour
lequel le seul nom de [28] comédie
est un crime, et celui de théâtre une
profanation, en ordonna autrement ; scènes détachées, canevas de pièces,
réflexions, ouvrages mêmes de ses mains, tout fut mis en cendre ; telle
a été la destinée des derniers ouvrages de Dufresny, dont le public sera
malheureusement privé.
On ne peut donc lui donner qu’un
recueil le plus complet
qu’il
a
été possible de ses oeuvres déjà imprimées, mais ou mal imprimées,
ou devenues rares ; on y a ajouté tout ce qu’on a jugé être de lui dans
les Mercures, comme
parallèles, dissertations ou examens critiques, historiettes,
nouvelles, et chansons dont on a toujours désiré d’avoir
une
suite. Il est vrai que ce qui enrichit le plus cette édition, ce sont trois
comédies
qui n’avaient
jamais été imprimées et dont une n’avait pas
encore été représentée. Ces trois [29] pièces sont la Malade sans maladie,
la Joueuse en prose ; et le Faux Sincère.
On est redevable des deux premières à la générosité des Comédiens
Français qui possédaient dans leur dépôt les seuls manuscrits qui existaient
de ces deux pièces, et qui ont bien voulu les abandonner à l’impression
:
ils ont fait même toutes les recherches possibles pour l’augmenter
encore
de trois autres pièces, intitulées Sancho Pança, en trois actes, le Portrait,
en un acte et les Dominos, aussi en un acte27 ; mais malgré tous les soins
qu’ils
se sont donnés, ils n’ont
pu les recouvrer. À l’égard
du Faux Sincère,
la seule copie qu’il
y en eût, s’est
trouvée entre les mains de Monsieur
de M…, ancien ami de Dufresny. Notre auteur avait coutume de lire
à ses amis, les comédies
qu’il
composait,
et quelquefois même [30] à
trop de gens ensemble, quoiqu’il
eut dit quelque part, que si l’on
ne
suivait les conseils
de personne on écrirait mal ; mais qu’en
suivant les conseils
de tout le monde, on n’écrirait
point du tout28. En effet la multiplicité d’avis
différents joints à sa facilité à reproduire lui faisaient presque toujours
changer ses pièces et les tourner de différentes façons et souvent à leur
désavantage. C’est
pour cette raison que Monsieur de M… exigea de
Dufresny qu’il
en prit copie afin de la conserver
dans le meilleur état
où ses amis jugèrent, qu’il
la pouvait mettre. Jugement que le public
27 Retrouvé par Jean Vic dans les archives de la Comédie-Française, le texte des Dominos
fut édité en 1917, et la pièce jouée à l’Odéon
le 12 avril de la même année.
28 Citation tirée du Mercure, septembre-octobre 1710, p. 6.
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710 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
a confirmé,
par l’accueil
favorable qu’il
a fait à cette comédie
dans les
premières représentations qu’on
vient de lui en donner.
Combien Dufresny aurait-il été sensible aux applaudissements que
cette comédie
a reçu ! Si selon lui, [31] il n’y
a rien de si équivoque, que le
mot de réussite, parce que les auteurs l’expliquent
d’une
façon et le public d’une
autre29. Quelle satisfaction aurait-il eu de se trouver aujourd’hui
d’accord
avec ses spectateurs, sur le succès du Faux Sincère ! Mais il semble que tant
qu’un
auteur est vivant, la rigueur dont on use envers ses ouvrages soit un
avertissement ou un engagement pour lui de mieux faire à l’avenir.
Ainsi
il y a tout lieu d’espérer,
que ses autres comédies
peu connues,
remises au
théâtre seront plus favorablement reçues qu’elles
ne l’ont
été parce même
public, quelquefois sujet à prévention, mais toujours équitable tôt ou tard.
Voilà ce que j’avais
à dire sur la vie et les ouvrages de Dufresny ;
j’ai
rassemblé le plus de faits et les plus vrais qu’il
m’a
été possible ;
cependant comme
la plupart de ces faits [32] sont éloignés de notre
temps, qu’en
s’éloignant
ils ont pu souffrir quelque altération, et que
vraisemblablement il en [a] peut-être échappé à mes recherches, je prie
ceux qui auraient sur cela des mémoires sûrs de m’en
faire part.
COMÉDIES
données au Théâtre-Français.
Le Négligent, Comédie en Prose, en 5 actes, avec un prologue, en 169230.
Attendez-moi sous l’orme,
comédie
en prose, en un acte, insérée
dans les OEuvres de Regnard, 1694.
Le Chevalier joueur, en Prose [33] et en 5 actes, avec un prologue, en
1697.
La Noce interrompue, en prose et en un acte, avec un divertissement,
en 1699.
La Malade sans maladie, en prose et en 5 actes, en 169931.
29 Citation approximative tirée du Mercure, septembre-octobre 1710, p. 3 : « Il n’y
a guère
de mot plus équivoque que le mot de Réussir, les auteurs l’expliquent
d’une
façon, le
public d’une
autre. »
30 [Note de d’Alençon
: « Quelque recherche qu’on
ait faite, pour avoir la musique des airs
détachés qui sont insérés dans la plupart des comédies
de Dufresny, il n’a
pas été possible
de la recouvrer et de la joindre aux pièces pour lesquelles l’auteur
l’avait
composée.
»].
31 [Note de d’Alençon
: « Cette pièce qui tomba à la première représentation, servit ensuite à
Dufresny, à faire la comédie
des Vapeurs, qu’il
mit en trois actes, et en vers : il connaissait
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APPENDICE No 1 711
L’Esprit
de contradiction,
en prose et en un acte, 1700.
Le Double Veuvage, en prose et en 3 actes, avec un prologue, en 170232.
Le Faux Honnête Homme, en [34] prose et en 5 actes, 1703.
Le Faux Instinct, en prose et en 3 actes, 1707.
Le Jaloux honteux, en prose en 5 actes, 1708.
La Joueuse, en prose et en 5 actes, 1709.
Le Lot supposé, en 3 actes et en vers, 171633.
La Réconciliation normande, en 5 actes et en vers, en 1719.
Le Dédit, en un acte et en vers, en 1719.
Le Mariage fait et rompu, en 3 actes et en vers, en 1721.
Le Faux Sincère, en 5 actes et en vers, le 16 Juin 1731.
COMÉDIES [35]
données à l’ancien
Théâtre Italien
L’Opéra
de campagne, en 3 actes, avec un prologue, 1692.
L’Union
des deux Opéras, en un acte, 1692.
*Les Chinois, en 4 actes, avec un prologue, 1692.
*La Baguette de Vulcain, en un acte, 1695.
Les Adieux des officiers, ou Venus justifiée, en un acte 1693.
Les Mal-Assortis, en deux actes, 1691.
Le Départ des comédiens,
en un acte, 1691.
Attendez-moi sous l’orme,
en un acte, 1695.
La Foire S. Germain en 3 actes, 1695.
Les Momies d’Égypte,
en un acte, 1696. [36]
« Pasquin et Marforio, médecins des moeurs, en un acte, 1697.
la bonté de quelques-unes des scènes de la Malade sans maladie, et cependant il souscrivit
au jugement du public sur la conduite
de cette pièce ; mais ne voulant pas perdre les
idées de détails, dont elle est remplie, il en composa
la comédie
des Vapeurs dont on
vient de parler. »].
32 [Note de d’Alençon
: « Le même sentiment, qui engagea notre auteur à profiter des idées
de détail de la Malade sans Maladie, pour en composer
les Vapeurs, lui fit prendre cette
pièce, du Faux Honnéte Homme, dont le succès ne fut pas heureux, pour en faire celle du
Faux Sincère, dans laquelle la conformité
des deux caractères du Chevalier Faux Sincère
et de Monsieur Franchard, avec ceux du Faux Honnête Homme et du Capitaine, sont la
preuve de ce que l’on
avance. Il en a usé de même en tout ou en partie, à l’égard
de ses
pièces qui n’ont
pas réussi. »].
33 Comédie plus généralement connue
sous le titre La Coquette de village.
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712 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
« Les Fées, ou Les Contes de ma Mère l’Oye,
en un acte, 1697.
Les comédies
marquées d’une
étoile (*) ont été composées
par l’auteur
et M. Re[g]nard. Et celles qui font précédées d’un
guillemet, (« ) ont
été données en société, par l’auteur
et le Sr. Biancolelli fils du fameux
Dominique qui a joué le premier le rôle d’Arlequin
sur l’ancien
Théâtre34.
Les pièces suivantes étaient entre les mains des Comédiens ; mais on n’en
a
pu en recouvrer de copies.
Sancho Pança, en trois actes.
Le Portrait, en un acte.
Les Dominos, en un acte.
Les suivantes ayant été composées
sur la fin de la vie de l’auteur,
ont [37]
été brûlées après sa mort par ses héritiers.
Les Vapeurs, comédie
en un acte.
La Joueuse, en vers.
Le Superstitieux, en cinq actes.
L’Épreuve,
en trois actes.
34 Cette attribution semble moins assurée aujourd’hui,
certains éléments suggérant que le
co-auteur était peut-être Claude-Ignace Brugière de Barante.
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Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Appendice n° 2.
Théâtre français de Dufresny : tableau récapitulatif », Théâtre français, Tome I,
LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 713-740
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0713
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Tous droits réservés pour tous les pays.
APPENDICE No 2
Théâtre français de Dufresny : tableau récapitulatif1
LE NÉGLIGENT (27-2-1692)
3 actes en prose, avec prologue. Musique (airs chantés) de
Dufresny publiée dans les OEuvres, 1747, t. I, cahier paginé séparément
(p. 1-4) inséré après la p. 118.
Création le Mercredi 27 février 1692. 5 représentations initiales (Part
d’auteur
: 281 L 4 s). 4 autres dans la même saison. 30 représentations
au total jusqu’en
1721.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Négligent. La Haye, J. van Ellinkhuysen, 1697. (Attribuée à
Palaprat.) 80 p., in-12o.
– Le Négligent, comédie,
par M. Du Fresny. Paris, Vve Pissot, 1728.
In-12o, 119 p.
– Le Négligent, comédie
en trois actes avec un prologue. Représentée pour
la première fois le 27 février 1692, [in] OEuvres, 1731, t. 1, p. [1]-130.
REPRÉSENTATIONS (1692)
Date Billets Recette Auteur
me 27 fév 938 1244 L 15 s 115 L 10 s
ve 29 fév 470 541 L 6 s 39 L 12 s
di 2 mars 738 876 L 3 s 75 L 18 s
ma 4 mars 305 342 L 15 s 18 L 10 s
1 Établi par Guy Spielmann.
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714 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
je 6 mars 371 468 L 5 s 31 L 14 s
Total de la part d’auteur
281 L 4 s
Date 2e pièce Billets Recette
sa 8 mars L’Après-
souper des auberges (Poisson) 390 481 L, 13 s 6 d
lu 10 mars George Dandin (M) 364 479 L, 15 s
me 12 mars Pourceaugnac (M) 550 645 L
ve 14 mars L’Amour
médecin (M) 280 318 L 15 s
REPRISES ULTÉRIEURES
1693-1694 : 4 – 1719-1720 : 10 (pièce remaniée, cf. éd de 1731) – 1720-
1721 : 6 – 1721-1722 : 1
SANCHO PANÇA (27/1/1694)
3 actes en prose et prologue. Musique de Dufresny : « Venez admirer
ma science » [in] OEuvres, 1731, t. VI, no 13, texte p. 277, musique gravée
dans un cahier séparé en fin de volume, p. 25-26 ; « Accourez-tous pour
rendre hommage », OEuvres, 1747, t. III, no 21, texte p. 489-490, musique
gravée dans un cahier séparé en fin de volume, p. 35-26.
Création le mercredi 27 janvier 1694. 5 représentations initiales (Part
d’auteur
: 188 L 10 s). Pièce jamais reprise. Texte perdu, à l’exception
des paroles des deux chansons.
REPRÉSENTATIONS
Date (1694) Billets Recette Auteur
me 27 jan 1116 1520 L 78 L
sa 30 jan 616 812 L 10s 54 L 10 s
lu 1er fév 432 542 L 10s 30 L
me 3 fév 377 449 L 5s 20 L
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
APPENDICE No 2 715
sa 6 fév 269 317 L 6 L
Total de la part d’auteur
188 L 10s
ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
(19/5/1694)
Un acte en prose et prologue, avec divertissement. Musique de
Dufresny et Grandval : « Airs de la comédie,
Attendez-moi sous l’orme
»,
[in] Recueil d’airs
des comédies
modernes, Livre premier, Paris, Ballard, 1706,
F-Pn Vm6 39. La Musique se trouve sous forme manuscrite dans le recueil
Théâtre Français T. II conservé
à la Comédie-Française.
Création le mercredi 19 mai 1694. 17 représentations initiales (Part
d’auteur
: 125 L 1 s). 16 autres représentations dans la même saison ;
351 en tout jusqu’en
septembre 1784.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Attendez-moy sous l’orme,
comédie2.
Paris, Thomas Guillain, 1694.
[4]-48 p., in-12 o.
REPRÉSENTATIONS
Date (1694) 1e Pièce Billets Recette Auteur
me 19 mai Tiridate (Campistron) 404 435 L 5 s 10 L 10 s
ve 21 mai Alcibiade (Campistron) 355 357 L 15 s 10 L
di 23 mai Cinna (C) 416 455 L 15 L 10 s
ma 25 mai Iphigénie (R) 354 370 L 10 L 13 s
me 26 mai Andromaque (R) 229 280 L 15 s 7 L 13 s
sa 29 mai Polyeucte (C) 230 227 L 10 s 5 L 12 s
lu 31 mai Le Cid (C) 346 376 L 10 s 11 L
me 2 juin Britannicus (R) 266 311 L 10 s 7 L 4 s
2 « Par Jean-François Regnard, qui est mentionné au privilège sous le nom de “sieur P**.”
Attribué aussi, à tort, à Charles Rivière Du Fresny. » (Notice BNF no FRBNF36125892.)
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
716 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
ve 4 juin L’Été
des Coquettes (Dancourt) 273 251 L 5 s 3 L 18 s
di 6 juin Amphitryon (M) 404 390 L 15 s 11 L 6 s
ma 8 juin Venceslas (Rotrou) 160 206 L 1 L : 9 s
ve 11 juin Bajazet (R) 197 204 L 15 s 1 L 12 s
di 13 juin Nicomède (C) 332 353 L 1 L 16 s
ma 15 juin Andronic (Campistron) 238 267 L 15 s 5 L
je 17 juin Cléopâtre (La Chapelle) 304 333 L 10 s 8 L 8 s
sa 19 juin Tiridate (Campistron) 156 177 L 15 s ---
di 20 juin Tartuffe (M) 427 444 L 10 s 13 L 10 s
Total de la
part d’auteur
125 L 1 s
Date (1694) 1e Pièce Billets Recette
ve 25 juin Le Cid (C) 198 198 L 15
di 27 juin Amphitryon (M) 433 516 L 15 s
ma 29 juin Les Femmes savantes (M) 481 492 L 10 s
ve 2 juil Géta (Péchantrés) 104 11 L 15 s
lu 26 juil Bérénice (R) 151 165 L
ve 30 juil L’Avare
(M) 289 295 L
je 5 août L’Homme
à bonne fortune (Baron) 272 268 L 5 s
je 2 sept Le Mercure galant (Boursault) 264 261 L 5 s
me 3 nov Iphigénie (R) 717 1011 L 5
di 14 nov Iphigénie (R) 982 1198 L 5 s
ma 30 nov Régulus (Pradon) 685 821 L 10 s
di 12 déc Médée (Longepierre) 829 1024 L 5 s
ma 21 déc L’Avare
(M) 531 571 L
Date (1695) 1e Pièce Billets Recette
sa 1 jan Germanicus (Pradon) 404 524 L 15 s
lu 31 jan Tartuffe (M) 428 585 L 5 s
je 3 fév Jodelet, ou le Maître valet (Scarron) 268 278 L 5 s
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
APPENDICE No 2 717
REPRISES ULTÉRIEURES
1695-1696 : 6
1696-1697 : 5
1700-1701 : 8
1702-1703 : 9
1703-1704 : 4
1704-1705 : 3
1705-1706 : 6
1706-1707 : 8
1707-1708 : 7
1708-1709 : 6
1709-1710 : 5
1710-1711 : 5
1711-1712 : 5
1712-1713 : 10
1713-1714 : 2
1714-1715 : 9
1715-1716 : 11
1716-1717 : 7
1717-1718 : 6
1718-1719 : 5
1719-1720 : 1
1720-1721 : 7
1721-1722 : 10
1722-1723 : 1
1723-1724 : 10
1724-1725 : 5
1725-1726 : 5
1726-1727 : 8
1727-1728 : 9
1728-1729 : 11
1729-1730 : 10
1730-1731 : 10
1731-1732 : 6
1732-1733 : 1
1734-1735 : 2
1735-1736 : 2
1736-1737 : 5
1737-1738 : 6
1738-1739 : 4
1740-1741 : 3
1741-1742 : 1
1742-1743 : 11
1743-1744 : 3
1744-1745 : 5
1746-1747 : 2
1747-1748 : 2
1750-1751 : 5
1751-1752 : 10
1752-1753 : 6
1753-1754 : 3
1754-1755 : 4
1755-1756 : 3
1756-1757 : 3
1758-1759 : 2
1759-1760 : 1
1773-1774 : 2
1779-1780 : 7
1780-1781 : 3
1783-1784 : 2
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
718 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
LE JALOUX MASQUÉ (16/4/1695)
3 actes en prose, avec divertissement. Musique anonyme publiée dans
Airs de la comédie
du Jaloux, Paris, Ballard, 1695 : « À quinze ans l’on
rit », « Ami, si ta femme est jolie », « Au moindre bruit je me réveille »,
« Pour mieux célébrer la gloire », « Chut, chut, parlez plus bas », « Si
l’amour veut du mystère », « D’accord, d’accord », « Qu’un jour de noce
est un beau jour ! », « Hélas ! je ne me connais
guère », « Bercez Blaise,
bercez Blaise ».
Création le mardi 26 avril 1695. 3 représentations initiales (Part
d’auteur
: 125 L 6 s). 4 autres représentations dans la même saison. Pièce
jamais reprise. Texte perdu, sauf les paroles des chansons.
REPRÉSENTATIONS (1695)
Date Billets Recette Auteur
sa 16 avr 830 1050 L 5 s 76 L 16
ma 19 avr 293 439 L 10 s 30 L 7 s
ve 22 avr 279 326 L 15 s 18 L 3 s
Total de la part d’auteur
125 L 6 s
Date 1e Pièce Billets Recette
ma 26 avr Le Misanthrope (M) 298 281 L 15 s
je 28 avr Les Femmes savantes (M) 327 455 L 15 s
lu 2 mai La Fille capitaine (Montfleury) 409 481 L 5 s
me 4 mai La Femme juge et parti (Montfleury) 178 190 L 10 s
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
APPENDICE No 2 719
LE CHEVALIER JOUEUR (27-2-1697)
5 actes en prose avec prologue. Création le mercredi 27 février 1697.
Représentation unique (Part d’auteur
: 177 L 9 s). Pièce jamais reprise.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Chevalier joueur, comédie
en prose, par M. D* F*, Paris, C. Ballard,
1697. xii-118 p. in-12o.
– Le Chevalier joueur, comédie
en cinq actes. Représentée pour la première
fois le 27 février 1697, [in] OEuvres, 1731, t. I, p. 131-233.
REPRÉSENTATION (1697)
Date Billets Recette Auteur
me 27 fév 1240 1785 L 15 s 177 L 9 s
LA NOCE INTERROMPUE (19/8/1699)
Un acte en prose, avec divertissement. Musique de Dufresny et
Gillier : « La Nopce interrompue, comédie
», [in] Recueil d’airs
sérieux
et à boire de différents auteurs imprimé au mois de septembre 1699, Paris,
Ballard, 1699, p. 165-178 ; OEuvres, 1731, (t. 1, cahier séparé inséré en fin
de volume) ; Musique manuscrite dans le recueil Théâtre Français T. II.
Création le mercredi 19 août 1699. 8 représentations initiales (part
d’auteur
: 146 L 7 s.). 2 autres représentations dans la même saison.
Pièce jamais reprise.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– La Nopce interrompue, comédie.
Paris, P. Ribou, 1699. [4]-56 p., in-12o
– La Nôce interrompue, comédie
en un acte. Représentée pour la première
fois le 19 août 1699, [in] OEuvres, 1731, t. I, p. 235-292.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
720 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
REPRÉSENTATIONS
Date (1699) 1e pièce Billets Recette Auteur
me 19 août Les Horaces (Ducray-Duminil) 572 907 L 16 s 29 L 10 s
ve 21 août Rodogune (C) 294 414 L 18 s 9 L 5 s
di 23 août Sophosnibe (C ou Mairet) 531 799 L 16 s 27 L 4 s
ma 25 août Le Cid (C) 406 552 L 12 s 15 L
je 27 août Géta (Péchantrés) 411 703 L 10 s 22 L 13 s
sa 29 août Géta (Péchantrés) 363 568 L 16 s 16 L 6 s
lu 31 août Suréna (C) 344 561 L 6 s 15 L 11 s
me 2 sept Ésope à la Cour (Boursault) 343 444 L 12 s 10 L 18 s
Total de la part
d’auteur
146 L 7 s
Date (1699) 1e pièce Billets Recette
lu 23 nov Ésope à la Cour (Boursault) 541 787 L 16 s
me 25 nov Jodelet Prince (Th. Corneille) 551 880 L 10 s
LA MALADE SANS MALADIE (27/11/1699)
5 actes en prose.
Création à Versailles le 2 avril 1699, au Théâtre-Français le vendredi
27 novembre 1699. Représentation unique, interrompue avant son terme.
(Part d’auteur
: 101 L). Jamais reprise.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– La Malade sans maladie, comédie
en cinq actes. Représentée pour la
première fois le 27 novembre 1699, [in] OEuvres, 1731, t. II, p. 1-114.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
APPENDICE No 2 721
REPRÉSENTATION (1699)
Date Billets Recette Auteur
ve 27 nov 836 1252 L 10 s 101 L
L’ESPRIT
DE CONTRADICTION
(27/8/1700)
Un acte en prose. Création le vendredi 27 août 1700. 7 représentations
initiales (part d’auteur
: 211 L 15 s 6 d). 8 autres représentations
dans la même saison. 687 représentations en tout jusqu’en
mars 1793.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– L’Esprit
de contradiction,
comédie,
par M. Du F**. Paris, Vve de
C. Barbin, 1700. 77-[1] p., in-12o
– L’Esprit
de contradiction.
Paris, Compagnie des Libraires, 1700.
– L’Esprit
de contradiction.
Paris, Ribou, 1707.
– L’Esprit
de contradiction,
comédie
en un acte. Représentée pour la première
fois le 17 août 1700, [in] OEuvres, 1731, t. II, p. 115-172.
REPRÉSENTATIONS
Date (1700) 1e pièce Billets Recette Auteur
Ve 27 août Ariane (Th. Corneille) 773 1151 L 6 s 48 L 11 s
Di 29 août Ariane (Th. Corneille) 847 1354 L 10 s 58 L 6 s 6 d
Ma 31 août Ariane (Th. Corneille) 517 886 L 2 s 35 L 2 s
Je 2 sept Andromaque (R) 530 927 L 15 s 37 L 8 s
Sa 4 sept Géta (Péchantrés) 244 390 L 12 s 11 L 3 s
Lu 6 sept Polyxène (La Fosse) 301 412 L 12 L 4 s
Ve 10 sept Phèdre (R) 256 339L 11 s 9 L
Total de la part
d’auteur
211 L 15 s 6 d
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722 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Date (1700) 1e Pièce Billets Recette
Di 12 sept Venceslas (Rotrou) 278 388 L 13 s
Je 16 sept Rodogune (C) 412 752 L 6 s
Di 19 sept Britannicus (R) 599 899 L 7 s
Me 22 sept Ésope à la ville (Boursault) 553 850 L 18 s
Date (1701) 1e pièce Billets Recette
Sa 12 fév La Coquettte (Baron) 441 670 L 9 s
Di 13 fév Gabinie (Brueys) 639 865 L 6 s
Ma 15 fév Phèdre (R) 275 420 L 18 s
Ve 25 fév OEdipe (C) 225 374 L 18 s
L’ESPRIT
DE CONTRADICTION
– REPRISES ULTÉRIEURES
En première pièce
1746-1747 : 3
1792-1793 : 1
L’ESPRIT
DE CONTRADICTION
– REPRISES ULTÉRIEURES
En seconde pièce
1701-1702 : 8
1702-1703 : 5
1703-1704 : 3
1704-1705 : 4
1705-1706 : 4
1706-1707 : 2
1707-1708 : 1
1708-1709 : 8
1709-1710 : 10
1710-1711 : 6
1711-1712 : 4
1712-1713 : 4
1713-1714 : 11
1714-1715 : 12
1715-1716 : 11
1716-1717 : 12
1717-1718 : 6
1718-1719 : 9
1719-1720 : 7
1720-1721 : 9
1721-1722 : 9
1722-1723 : 14
1723-1724 : 7
1724-1725 : 1
1725-1726 : 5
1726-1727 : 5
1728-1729 : 7
1729-1730 : 5
1730-1731 : 2
1731-1732 : 8
1732-1733 : 8
1733-1734 : 4
1734-1735 : 2
1735-1736 : 1
1736-1737 : 5
1737-1738 : 13
1738-1739 : 10
1739-1740 : 13
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
APPENDICE No 2 723
1740-1741 : 13
1741-1742 : 6
1742-1743 : 12
1743-1744 : 2
1744-1745 : 9
1745-1746 : 17
1746-1747 : 20
1747-1748 : 26
1748-1749 : 11
1749-1750 : 5
1750-1751 : 6
1751-1752 : 7
1752-1753 : 10
1753-1754 : 6
1754-1755 : 6
1755-1756 : 6
1756-1757 : 6
1757-1758 : 8
1758-1759 : 5
1759-1760 : 2
1760-1761 : 2
1761-1762 : 4
1762-1763 : 3
1763-1764 : 5
1764-1765 : 11
1765-1766 : 7
1766-1767 : 8
1767-1768 : 12
1768-1769 : 4
1769-1770 : 6
1770-1771 : 8
1771-1772 : 10
1772-1773 : 11
1773-1774 : 9
1774-1775 : 6
1775-1776 : 6
1776-1777 : 9
1777-1778 : 6
1778-1779 : 6
1779-1780 : 9
1780-1781 : 10
1781-1782 : 7
1782-1783 : 8
1783-1784 : 5
1784-1785 : 5
1785-1786 : 10
1786-1787 : 2
1787-1788 : 5
1788-1789 : 7
1789-1790 : 7
1790-1791 : 5
1791-1792 : 9
LE DOUBLE VEUVAGE (8/3/1702)
3 actes en prose, prologue et divertissement. Musique de Dufresny
et Grandval publiée dans le Recueil d’airs
sérieux et à boire de différents
auteurs, Paris, Ballard, 1702 ; OEuvres, 1731 (t. II, cahier séparé, à la suite
de la comédie,
16 p.). Air gravé ajouté (« La fille la plus sage ») dans
OEuvres, 1747, à la suite des autres airs gravés du Double veuvage (t. II,
p. 17 du cahier séparé).
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
724 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Création le mercredi 8 mars 1702. 10 représentations initiales (Part
d’auteur
: 717 L 4 s). 9 autres représentations dans la même saison. 177
représentations au total jusqu’en
1793.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Double Veuvage, comédie,
par M. Du F***. Paris, Claude Barbin,
1702. 76 p., in-12o.
– Le Double Veuvage, comédie.
Représentée pour la première fois le 9 Mars
1702, [in] OEuvres, 1731, t. II, p. 1-111 [173-284].
REPRÉSENTATIONS (1702)
Date Billets Recette Auteur
Me 8 mars 818 1283 L 14 s 101 L 2 s
Je 9 mars 623 1043 L 14 s 78 L 16 s
Sa 11 mars 639 1192 L 8 s 92 L 16 s
Di 12 mars 686 987 L 12 s 73 L 10 s
Ma 14 mars 443 819 L 18 s 54 L 14 s
Je 16 mars 689 1250 L 8 s 98 L 4 s
Sa 18 mars 507 1006 L 16 s 76 L
Lu 20 mars 528 900 L 18 s 62 L 2 s
Me 22 mars 343 607 L 16 s 39 L
Ve 24 mars 360 646 L 10 s 41 L
Total de la part d’auteur
717 L 4 s
Date 1e pièce 2e pièce Billets Recette
Me 30 mai L’École
des maris (M) 261 326 L 8 s
Je 1er juin L’Amour
médecin (M) 356 450 L 12 s
Ma 6 juin Amphitryon (M) 725 880 L 4 s
Ve 23 juin Les Fâcheux (M) 179 267 L 12 s
Je 29 juin Amphitryon (M) 847 1248 L 18 s
Me 2 août Arrie et Pétus (Barbier) 534 810 L
Lu 7 août Les Trois Cousines
(Dancourt)
274 346 L 16 s
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
APPENDICE No 2 725
Jeu 11 déc Pourceaugnac (M) 437 631 L 10 s
Lu 4 déc Pénélope (Genest) 571 930 L 6 s
LE DOUBLE VEUVAGE – REPRISES ULTÉRIEURES
En première pièce
1702-1703 : 1
1704-1705 : 1
1733-1734 : 1
1742-1743 : 3
1777-1778 : 1
En seconde pièce
1702-1703 : 11
1703-1704 : 2
1704-1705 : 5
1705-1706 : 9
1706-1707 : 3
1707-1708 : 3
1708-1709 : 3
1709-1710 : 4
1710-1711 : 4
1711-1712 : 8
1712-1713 : 6
1713-1714 : 4
1714-1715 : 6
1715-1716 : 4
1716-1717 : 6
1718-1719 : 1
1719-1720 : 3
1729-1730 : 5
1730-1731 : 4
1731-1732 : 2
1733-1734 : 2
1736-1737 : 9
1737-1738 : 2
1738-1739 : 3
1739-1740 : 1
1740-1741 : 2
1748-1749 : 4
1752-1753 : 3
1754-1755 : 3
1755-1756 : 7
1756-1757 : 3
1757-1758 : 3
1758-1759 : 4
1765-1766 : 7
1770-1771 : 1
1771-1772 : 2
1772-1773 : 1
1775-1776 : 2
1776-1777 : 1
1777-1778 : 1
1783-1784 : 4
1792-1793 : 5
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726 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
LE FAUX HONNÊTE HOMME (24/2/1703)
3 actes en prose. Création le samedi 24 février 1703. 5 représentations
initiales (Part d’auteur
: 368 L 14 s). Pièce jamais reprise.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Faux Honnête-homme, comédie
en trois actes. Représentée pour la
première fois le 24 Février 1703, [in] OEuvres, 1731, t. II, p. 111-222
[301-408].
et
LE BAILLI MARQUIS3
1 acte en prose, avec divertissement. Musique d’un
auteur inconnu,
non publiée et perdue. Création le samedi 24 février 170. 4 représentations
initiales. Pièce jamais reprise. Texte perdu.
REPRÉSENTATIONS (1703)
Date 1e / 2e Pièce billets Recette Auteur
sa 24 fév. Le Faux Honnête homme /
Le Bailli marquis
1246 2220 L 18 s 184 L 18 s
di 25 fév. Le Faux Honnête homme /
Le Bailli marquis
1038 1570 L 126 L 16 s
ma 27 fév. Le Faux Honnête homme /
Le Bailli marquis
321 500 L 14s 18 L 4 s
je 1er mars Le Faux Honnête homme /
Le Bailli marquis
290 562 L 10 s 32 L 16 s
3 Le Bailli marquis a été « jouée sans succès le même jour que Le Faux Honnête Homme »,
Maupoint, Bibliothèque des theatres (1733), p. 48. Attribution par Léris (1763), p. 70 :
« Com[édie]. en un Ac[te]. en pro[se]. de Dufrény, jouée sans succès le même jour que
le Faux honnête homme, c’est-
à-dire le 14 Fév. 1703, & non imprimée » Moureau
corrobore cette attribution à partir de la part d’auteur
touchée par Dufresny (p. 74).
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APPENDICE No 2 727
sa 3 mars Le Faux Honnête homme /
Le Double Veuvage
409 646 L 16 s 6 L
Total de la part
d’auteur
368 L 14 s
LE FAUX INSTINCT (2/8/1707)
3 actes en prose, avec divertissement. Musique de Dufresny (?) perdue,
sauf l’air
« Jean n’est
pas niais », publié dans les OEuvres, 1747.
Création le mardi 2 août 1707. 12 représentations initiales (part
d’auteur
: 267 L 1 s). 5 autres représentations dans la saison. Pièce
jamais reprise.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Faux Instinct, comédie.
Par Monsieur du F* R*. Paris, Pierre
Ribou, 1707. 70-[2] p., in-12o
– Le Faux Instinct, comédie
en trois actes. Représentée pour la première fois
le 2 mars [sic] 1707, [in] OEuvres, 1731, t. III, p. 1-76.
REPRÉSENTATIONS (1707)
Date (1707) 1e pièce billets Recette Auteur
ma 2 août Astrate, roi de Tyr (Q) 481 786 L 0 s 23 L 4 s
je 4 août Horace (C) 326 560 L 14 s 15 L 9 s
sa 6 août Mithridate (R) 455 887 L 8 s 30 L 11 s
lu 8 août Rodogune (C) 335 581 L 8 s 16 L 12 s
me 10 août Phèdre (R) 797 1311 L 50 L 5 s
ve 12 août La Mort de Pompée (C) 320 558 L 12 L 6 s
di 14 août La Mort de Pompée (C) 637 948 L 18 s 35 L 8 s
ma 16 août Venceslas (Rotrou) 498 758 L 14 s 24 L 9 s
je 18 août Cinna (C) 383 671 L 8 s 20 L 13 s
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728 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
sa 20 août Andromaque (R) 329 625 L 10 s 18 L 8 s
lu 22 août Le Cid (C) 215 354 L 12 s 5 L 18 s
me 24 août L’Avare
(M) 336 504 L 6 s 12 L 18 s
Total de la part
d’auteur
267 L 1 s
Date (1707) 2e pièce Billets Recette
ve 26 août Mithridate (R) 143 240 L 6 s
di 28 août La Mort de Pompée (C) 299 434 L 2 s
ma 30 août Géta (Péchantrés) 116 240 L 6 s
sa 26 nov Britannicus (R) 534 900 L 12 s
lu 12 déc Venceslas (Rotrou) 461 792 L 14 s
LE JALOUX HONTEUX [DE L’ÊTRE]
(6/3/1708)
5 actes en prose. Création le mercredi 6 mars 1708. Une seule représentation
(part d’auteur
: 71 L 4 s).
5 représentations supplémentaires en 1772 dans la version en 3 actes
par Charles Collé.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Jaloux honteux, comédie
par Mr du Fresny de Rivière. Paris, Ribou,
1708. 81 p., in-12o
– Le Jaloux honteux, comédie
en cinq actes. Représentée pour la première fois
le 6 mars 1708, [in] OEuvres, 1731, t. III, p. 77-190.
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APPENDICE No 2 729
REPRÉSENTATIONS
Date (1708) Billets Recette Auteur
me 8 mars 605 1118 L 2 s 71 L 4 s
Reprise dans la version en 3 actes par Collé4
Date (1772) 2e Pièce Billets Recette
je 11 juin Les Bourgeoises de qualité (Dancourt) 260 485 L
sa 13 juin Le Mercure galant (Boursault) 604 1420 L 15 s
lu 15 juin Les Trois Cousines (Dancourt) 245 475 L
di 21 juin Le Sage étourdi (Boissy) 400 637 L
L’AMANT
MASQUÉ5 (8/8/1709)
Un acte en prose et divertissement. Musique de Gillier6 (non
publiée et perdue).
Création le jeudi 8 août 1709. 3 représentations initiales (part d’auteur
:
15 L 2 s). Une seule autre représentation dans la même saison. Pièce
jamais reprise. Texte perdu.
REPRÉSENTATIONS (1709)
Date 1e pièce billets Recette Auteur
je 8 août Pyrame et Thisbé (Pradon) 351 510 L 6 s 11 L 1 s
4 Charles Collé, Le Jaloux honteux, comédie
de M. Du Fresny, en cinq actes… réduite en trois,
[in] Théâtre de société, ou Recueil de […] pièces […] en vers […] en prose […], La Haye et Paris,
P. F. Gueffier [1768], T. 2, p. [373]-487.
5 « Cette Comédie, dont l’éditeur
des OEuvres de M. Du Fresny n’a
point parlé dans le catalogue
des pièces de cet auteur, ne nous est connue
que par le registre des Comédiens, où
l’on
trouve le détail suivant. “Produit de la part de l’auteur
de l’Amant
Masqué, petite
comédie
nouvelle en prose, et en un acte, suivie d’un
divertissement, mise au théâtre
par M. Rivière du Fresny.” ». Parfaict, t. XV, p. 11-12.
6 Selon La Porte et Clément, Anecdotes dramatiques, op. cit., t. I, p. 49, et Parfaict, t. XV, p. 11.
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730 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
sa 10 août Oreste et Pylade (La Grange-
Chancel)
202 300 L 6 s 4 L 1 s
Total de la part
d’auteur
15 L 2 s
Date 1e pièce billets Recette
lu 12 août Géta (Péchantrés) 605 1118 L 2 s
LA JOUEUSE (22/10/1709)
5 actes en prose et divertissement. Musique de Gillier publiée dans
les OEuvres, 1747. Création le mardi 22 octobre 1709. 4 représentations
initiales (part d’auteur
: 173 L 7 s). Une seule autre représentation dans
la même saison. Pièce jamais reprise.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– La Joueuse, comédie
en cinq actes, avec un divertissement. Représentée pour
la première fois le 22 octobre 1709, [in] OEuvres, 1731, t. III, p. 191-318.
REPRÉSENTATIONS (1709)
Date billets Recette Auteur
ma 22 oct 1038 1825 L 16 s 111 L 12 s
je 24 oct 339 492 L 12 s 20 L
sa 26 oct 218 297 L 18 s 6 L 15 s
lu 28 oct 417 617 L 8 s 35 L
Total de la part d’auteur
173 L 7 s
Date billets Recette
me 30 oct 149 199 L 10 s
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APPENDICE No 2 731
LA COQUETTE DE VILLAGE,
OU LE LOT SUPPOSÉ (27-5-1715)
3 actes en vers. Création le lundi 27 mai 1715. 13 représentations
initiales (part d’auteur
: 378 L 6 s). 4 autres dans la même saison. 110
représentations en tout jusqu’en
avril 1778.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– La Coquette du [sic] village, ou Le Lot supposé, comédie,
par le sieur
Dufresny. Paris, Ribou, 1715. IX-58 p., in-12o.
– La Coquette de village, ou Le Lot supposé, comédie
en trois actes. Représentée
pour la première fois le 27 Mai 1715, [in] OEuvres, 1731, t. IV, p. 8-82.
REPRÉSENTATIONS (1715)
Date 1e pièce billets Recette Auteur
lu 27 mai Britannicus (R) 472 1713 L 12 s 67 L 19 s
me 29 mai Nicomède (C) 461 1080 L 16 s 6 d 38 L 18 s
ve 31 mai Géta (Péchantrés) 648 1234 L 11 s 6 d 45 L 19 s
di 2 juin Le Cid (C) 449 1571 L 18 s 9 d 58 L 19 s
ma 4 juin George Dandin (M) 120 500 L 14 s 12 L
je 6 juin Horace (C) 201 748 L 17 s 23 L 9 s
sa 8 juin Ésope à la Cour (Boursault) 154 181 L 6 s 6 d 3 L
lu 10 juin Amphitryon (M) 193 610 L 13 s 3 d 17 L 1 s
me 12 juin Le Légataire universel
(Regnard)
186 843 L 17 s 27 L 18 s
Ve 14 juin Britannicus (R) 133 510 L 1 s 9 d 12 L 7 s
LA COQUETTE DE VILLAGE – REPRÉSENTATIONS (1715)
Date 1e pièce billets Recette Auteur
Di 16 juin Mithridate (R) 346 1182 L 8 s 3 d 43 L 13 s
Ma 18 juin Alcibiade (Campistron) 197 719 L 17 s 22 L 3 s
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732 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Ve 21 juin Dom Japhet d’Arménie
(Scarron)
92 349 L 19 s 5 L
Total de la part
d’auteur
378 L 6 s
Date 2e pièce billets Recette
di 23 juin Le Galant Jardinier (Dancourt) 194 708 L 13 s 6 d
Date 1e pièce billets Recette
Sa 29 juin Les Ménechmes (Regnard) 223 269 L 6 s 6 d
Sa 2 nov Jodelet ou le Maître valet (Scarron) 939 2348 L 17 s
Lu 4 nov Jodelet ou le Maître valet (Scarron) 550 991 L 16 s
REPRISES ULTÉRIEURES
1733-1734 : 8
1734-1735 : 4
1744-1745 : 9
1745-1746 : 6
1746-1747 : 4
1747-1748 : 3
1748-1749 : 3
1750-1751 : 1
1751-1752 : 1
1757-1758 : 2
1765-1766 : 3
1773-1774 : 4
1774-1775 : 6
1775-1776 : 2
1776-1777 : 4
1777-1778 : 4
LA RÉCONCILIATION NORMANDE
[LE PROCÈS DE FAMILLE] (7/3/1719)
5 actes en vers. Création le mardi 7 mars 1719. 10 représentations
initiales (part d’auteur
: 814 L 6 s). 2 autres représentations dans la
même saison. 112 en tout jusqu’en
novembre 1782.
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APPENDICE No 2 733
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– La Réconciliation normande, comédie
en vers en 5 actes, par M. Du Frény.
Paris, F. Le Breton, 1719. 91 p., in-12o.
– La Réconciliation normande, comédie
en cinq actes. Représentée pour la
première fois le 7 Mars 1719, [in] OEuvres, 1731, t. IV, p. 83-204.
REPRÉSENTATIONS (1719)
Date billets Recette Auteur
Ma 7 mars 804 1587 L 10 s 113 L 6 s
Je 9 mars 683 1369 L 95 L
Di 12 mars 1040 2063 L 10 s 152 L
18 s
Ma 14 mars 665 1409 L 98 L 8 s
Me 15 mars 905 1796 117 L
12 s
Ve 17 mars 426 857 52 L 8 s
Di 19 mars 868 1603 L 10 s 114 L
10 s
Ma 21 mars 435 972 L 10 s 62 L
Ma 18 avril 230 414 L 10 s 7 L 2 s
2e pièce
Je 20 avr Crispin médecin (Hauteroche) 299 461 L 10 s 1 L 2 s
Total de la part d’auteur
814 L 6 s
di 23 avr La Sérénade (Regnard) 106 171 L 10 s
ma 25 avr Les Vendanges de Suresnes
(Dancourt)
134 200 L
REPRISES ULTÉRIEURES
1731-1732 : 10
1734-1735 : 3
1735-1736 : 3
1736-1737 : 4
1737-1738 : 1
1738-1739 : 5
1739-1740 : 3
1740-1741 : 2
1741-1742 : 2
1742-1743 : 1
1743-1744 : 1
1748-1749 : 6
1749-1750 : 4
1750-1751 : 2
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734 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
LE DÉDIT (12/5/1719)
Un acte en vers. Création le vendredi 12 mai 1719. 3 représentations
initiales (part d’auteur
: 30 L 8 s). 5 autres représentations la même
saison. 180 représentations au total jusqu’en
octobre 1785.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Dédit, comédie
en vers en 1 acte, par M. Du Fresny. Paris, F. Le
Breton, 1719. 31 p., in-12o.
– Le Dédit, comédie
en un acte. Représentée pour la première fois le 12 Mai
1719, [in] OEuvres, 1731, t. IV, p. 205-246.
REPRÉSENTATIONS (1719)
Date 1e pièce Billets Recette Auteur
ve 12 mai Andronic (Campistron) 450 763 L 10 s 18 L 3 s
di 14 mai Mithridate (R) 298 522 L 8 L 2 s
ma 16 mai Le Cid (C) 284 427 L 10 s 4 L 3 s
Total de la part
d’auteur
30 L 8 s
1751-1752 : 2
1752-1753 : 1
1754-1755 : 1
1755-1756 : 3
1756-1757 : 2
1758-1759 : 3
1759-1760 : 2
1761-1762 : 2
1763-1764 : 4
1764-1765 : 3
1765-1766 : 1
1769-1770 : 7
1773-1774 : 4
1774-1775 : 1
1775-1776 : 3
1776-1777 : 2
1777-1778 : 2
1778-1779 : 1
1779-1780 : 5
1780-1781 : 2
1782-1783 : 2
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
APPENDICE No 2 735
Date 1e pièce Billets Recette
ve 19 mai Bajazet (R) 181 350 L 10 s
di 21 mai Bajazet (R) 164 291 L
me 24 mai Bajazet (R) 475 798 L
lu 12 juin Mithridate (R) 163 278 L
me 14 juin Andromaque (R) 409 694 L
REPRISES ULTÉRIEURES
1733-1734 : 8
1734-1735 : 3
1735-1736 : 4
1736-1737 : 2
1737-1738 : 3
1738-1739 : 1
1739-1740 : 6
1740-1741 : 1
1741-1742 : 6
1742-1743 : 11
1743-1744 : 3
1744-1745 : 2
1746-1747 : 4
1747-1748 : 13
1748-1749 : 7
1749-1750 : 5
1750-1751 : 1
1751-1752 : 3
1752-1753 : 2
1755-1756 : 3
1756-1757 : 4
1757-1758 : 5
1758-1759 : 3
1759-1760 : 5
1760-1761 : 1
1761-1762 : 1
1762-1763 : 3
1763-1764 : 6
1764-1765 : 4
1765-1766 : 2
1769-1770 : 3
1771-1772 : 2
1772-1773 : 3
1773-1774 : 4
1774-1775 : 2
1775-1776 : 6
1776-1777 : 3
1777-1778 : 4
1778-1779 : 3
1779-1780 : 3
1780-1781 : 4
1781-1782 : 3
1782-1783 : 5
1783-1784 : 2
1784-1785 : 1
1785-1786 : 2
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
736 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
LE MARIAGE FAIT ET ROMPU
[L’HÔTESSE
DE MARSEILLE] (14/2/1721)
3 actes en vers. Création le vendredi 14 février 1721. 16 représentations
initiales (part d’auteur
: 305 L 18 s). 5 autres représentations la même
année. 160 représentations en tout jusqu’en
février 1790.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Mariage fait et rompu, comédie,
par M. Dufresny. Paris, Vve de
P. Ribou, 1721. 64 p., in-12o.
– Le Mariage fait et rompu, comédie
en trois actes. Représentée pour la
première fois le 14 Février 1721, [in] OEuvres, 1731, t. IV, p. 247-330.
REPRÉSENTATIONS
Date (1721) 2e pièce Billets Recette Auteur
ve 14 fév Le Médecin malgré lui (M) 396 761 L 18 L
di 16 fév Le Grondeur (Brueys et Palaprat) 603 1138 L 10 s 33 L 15 s
ma 18 fév Pourceaugnac (M) 332 678 L 5 s 14 L 12 s
Date (1721) 1e pièce Billets Recette Auteur
je 20 fév Les Ménechmes (Regnard) 384 777 L 10 s 18 L 15 s
di 23 fév Démocrite (Regnard) 561 1039 L 5 s 29 L 12 s
me 26 fév George Dandin (M) 345 498 L 15 s 7 L
di 2 mars Le Légataire universel (Regnard) 787 1624 L 10 s 53 L 19 s
lu 3 mars Le Grondeur (Brueys et Palaprat) 245 471 L 15 s 6 L
me 5 mars L’École
des maris (M) 636 1333 L 15 s 35 L
di 9 mars Jodelet Prince (Th. Corneille) 647 1295 L 10 s 40 L 5 s
ma 11 mars Les Fourberies de Scapin (M) 232 591 L 5 s 11 L
je 13 mars Le Misanthrope (M) 312 617 L 15 s 12 L
ve 14 mars Andronic (Campistron) 160 352 L 5 s ---
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APPENDICE No 2 737
di 16 mars Le Médecin malgré lui (M) 316 663 L 10 s 14 L
ma 18 mars Les Plaideurs (R) 135 249 L ---
Date (1721) 2e pièce Billets Recette Auteur
je 20 mars Crispin Médecin (Hauteroche) 175 405 L 3 L
Total de la part
d’auteur
305 L 18
Date (1721) 1e pièce Billets Recette
lu 24 mars Jodelet Prince (Th Corneille) 217 464 L 15 s
me 26 mars Les Macchabées (La Motte) (8e) 909 2328 L 15 s
lu 21 avril Les Macchabées (La Motte) (10e) 401 792 L 10 s
Date (1721) 2e pièce Billets Recette
ma 9 sept L’Esprit
de contradiction
175 405 L
ma 14 oct Le Grondeur (Brueys et Palaprat) 118 147 L
Date (1722) 2e pièce Billets Recette
je 15 jan L’Avocat
Patelin (Brueys) 192 287 L
ve 20 mars Le Grondeur (Brueys et Palaprat) 121 192 L
LE MARIAGE FAIT ET ROMPU – REPRISES ULTÉRIEURES
en 1e pièce
1740-1741 : 1
1741-1742 : 1
1744-1745 : 1
1745-1746 : 1
1746-1747 : 1
1747-1748 : 1
1753-1754 : 1
1757-1758 : 1
1763-1764 : 1
1774-1775 : 1
1780-1781 : 1
1782-1783 : 1
1785-1786 : 1
en 2e pièce
1736-1737 : 13
1737-1738 : 2
1740-1741 : 6
1741-1742 : 11
1742-1743 : 7
1743-1744 : 4
1744-1745 : 3
1745-1746 : 2
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738 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
L’IMPROMPTU
DE VILLERS-COTTERÊTS (3/11/1722 [?])
1 acte en vers. Musique de Jean-Joseph Mouret publiée dans les OEuvres,
1731, t. VI, cahier paginé séparément (p. 1-14), inséré après le texte.
Création le 3 novembre 1722 (?). Représentation unique.
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– L’Impromptu
de Villers-Cotterêts. Divertissement, [in] OEuvres, 1731,
t. VI, p. 241-248.
LE FAUX SINCÈRE (16/6/1731)
5 actes en vers. Création le samedi 16 juin 1731. 15 représentations
initiales (591 L 18 s). Pièce jamais reprise.
1746-1747 : 4
1747-1748 : 4
1748-1749 : 1
1750-1751 : 1
1753-1754 : 2
1754-1755 : 3
1757-1758 : 2
1758-1759 : 4
1761-1762 : 2
1762-1763 : 4
1763-1764 : 6
1764-1765 : 5
1765-1766 : 3
1766-1767 : 2
1767-1768 : 1
1769-1770 : 1
1770-1771 : 2
1771-1772 : 3
1772-1773 : 1
1774-1775 : 2
1775-1776 : 1
1776-1777 : 1
1780-1781 : 7
1781-1782 : 2
1782-1783 : 2
1784-1785 : 2
1786-1787 : 1
1787-1788 : 4
1788-1789 : 1
1789-1790 : 2
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APPENDICE No 2 739
PUBLICATION (JUSQU’EN
1731)
– Le Faux Sincère, comédie.
Représentée pour la première fois le 26 Juin
1731, [in] OEuvres, 1731, t. IV, p. 331-459.
REPRÉSENTATIONS (1731)
Date billets Recette
sa 16 juin 715 1549 L
di 17 juin 407 696 L
Date 2e pièce Billets Recette
lu 18 juin Le Cocu imaginaire (M) 381 764 L
me 20 juin La Sérénade (Regnard) 548 1179 L
sa 23 juin Le Deuil (Hauteroche) 362 824 L
lu 25 juin Attendez-mois sous l’orme
246 472 L 10 s
me 27 juin Les Eaux de Bourbon (Dancourt) 438 904 L
ve 29 juin Les Trois Cousines (Dancourt) 298 469 L
sa 30 juin Les Eaux de Bourbon (Dancourt) 309 646 L 10 s
lu 2 juil Les Eaux de Bourbon (Dancourt) 293 520 L
me 4 juil La Sérénade (Regnard) 167 298 L 10 s
sa 7 juil Les Eaux de Bourbon (Dancourt) 253 521 L
lu 9 juil Les Eaux de Bourbon (Dancourt) 106 206 L 10 s
me 18 juil Les Trois Cousines (Dancourt) 248 478 L
di 22 juil Le Mari curieux (Allainval) 164 218 L 10 s
LES DOMINOS (12 AVRIL 1917)
Un acte en vers. Pièce jamais jouée du vivant de l’auteur,
et crue
perdue ; retrouvée et jouée au théâtre de l’Odéon à Paris, le 12 avril
1917.
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740 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
PUBLICATION
– Charles Rivière Dufresny. Les Dominos, comédie
inédite. Éd. Jean Vic.
Revue du dix-huitième siècle no 2, Paris, Hachette, 1917. 48 p., in-4o.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Glossaire », Théâtre
français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 741-744
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0741
La diffusion ou la divulgation de ce document et de son contenu via Internet ou tout autre moyen de
communication ne sont pas autorisées hormis dans un cadre privé.
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Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
GLOSSAIRE1
LA PARLURE PAYSANNE CHEZ DUFRESNY
« Parlure » plutôt que véritable dialecte, car elle n’a pas de réelle cohérence sur
le plan strictement linguistique, non plus que sociolinguistique : quelle que soit
leur origine prétendue (Bretagne, Lyonnais, Brie, Poitou…), les paysans de théâtre
« patoisent » tous de la même manière, Il s’agit
parfois seulement de graphies phonétiques
(fame pour « femme », tou pour « tout », bau pour « beau »), plus généralement
de la transcription d’une
prononciation déformée (cian pour « céans », sarimonie pour
« cérémoie »), et assez souvent de morphologie et de syntaxe « populaire », c’est-
à-dire
fautives, mais qui restent compréhensibles
pour le public parisien. C’est
pourquoi
Dufresny, a l’instar
de tous ses confrères,
se garde bien d’employer
un vocabulaire
véritablement dialectal (à supposer qu’il
le connût)
qui aurait rendu le discours des
paysans certes plus authentique, mais inintelligible pour la grande majorité des
spectateurs.
– « qu » à la place de « t » ou « d » : Gueu : Dieu ; mequié : métier ; quin : tiens ;
souquinriais : soutiendrais
– « i » à la place de « u » (ou de « ui ») : himeur : humeur ; pis : puis ; je sis : je suis ;
– « a » à la place de « e » : a, al ou alle : elle ; aparcevoir ; apercevoir ; bian, bain :
bien ; pardu : perdu et parte : perte ; sarvice : service ; vianra : viendra
– utilisation du pluriel de la première personne verbale, au lieu du singulier : « je
ne sommes pas d’accord.
»
– désinence en « -ais » à la place de « -iez » ou « -ez » pour la 2e personne pluriel
du conditionnel
présent ou du futur : « vous n’y
verais goutte »
– désinence en « -it » à la place de « -a » pour la 3e personne singulier du passé
simple : « notre étourdie de servante les brouillit »
– autres déformations : ça : cela ; drès : dès ; esti : est-il ; leux : leurs ; o : ou ; ous :
vous ; pu, pus : plus ; queux ; quel(le)s ; ste : cette ; sti : celui ; tantia : tant et si
bien ; tretous, très tous : en tout, tout(s) ensemble ; venont : viennent ; v’la,
vla : voilà.
1 Établi par Guy Spielmann.
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742 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
MOTS FRÉQUENTS DONT LE SENS
A SENSIBLEMENT CHANGÉ DEPUIS LE XVIIIe SIÈCLE
Accordé(e) : Fiancé(e).
Aimable : Digne d’affection,
attirant(e).
Appartenir : « Avoir de la dépendance,
de la connexité,
de la liaison. »
(Furetière.) On dit des domestiques
qu’ils
appartiennent à leurs maîtres.
Appas : Attraits physiques chez une
femme.
Bailler : Donner.
Balancer : Hésiter.
Barguigner : Marchander, discuter, argumenter
; hésiter.
Bouter : Mettre, apporter.
Branle : Mouvement.
Caresse : « Témoignage extérieur
d’affection
accompagné de quelque
signe de joie. Agréables caresses.. […].
caresses trompeuses. faire des caresses.
[…] » (Acad.) À l’époque, ni le nom
ni le verbe « caresser » n’impliquent
de contact
physique.
Çà : « Interjection pour exciter et encourager
à faire quelque chose. […] On dit
aussi, Cà tout seul, en répondant ou
consentant
à ce que l’on
est exhorté
de faire. » (Acad.)
Col : Cou.
Colifichet : Chose de peu d’importance
;
babiole.
Composer : Faire un compromis,
négocier.
Congé : Terme du service d’un(
e) domestique,
qui percevait alors ses gages.
Coquin : Terme d’injure,
beaucoup plus
fort qu’en
français moderne. « Bélître,
maraut, gueux, fainéant, fripon. […].
voilà un beau coquin pour prétendre à une
si haute charge. […] On le dit encore
par injure, d’un
homme infame et
lâche, qui fait des bassesses et des
perfidies, et autres actions indignes
d’un
homme de coeur et d’honneur.
Il ne vaut rien, c’est
un coquin qui mériterait
d’être
etc. un méchant coquin. ah !
le coquin, il a trahi son ami. (Acad.) »
Couche (n. f.) : Lit.
Courtisane : Prostituée.
Da : « Particule qui ne se met jamais
qu’après
une affirmation ou une négation.
Oui-da. si-da. nenni-da. vous le
ferez da. Anciennement il s’écrivait.
Dea. Il est du style familier et bas. »
(Acad.)
Damoiselle (ou demoiselle) : Mot désignant
« toutes les filles qui ne sont
point mariées, pourvu qu’elles
ne
soient point de la lie du peuple, ou
nées d’artisans.
» (Furetière.)
Dessein : Projet, plan.
Devant [de] : Dans une acception temporelle,
synonyme d’
« avant [de] ».
Dissimuler : Feindre, mentir.
Endéver : Enrager, (se) mettre en rage (en
particulier dans l’expression
« faire
endéver »).
Entendre : Comprendre.
Établissement, s’établir
: Statut social
obtenu par le mariage.
Faquin : « Terme de mépris et d’injure
qui se dit d’un
homme de néant,
d’un
homme qui fait des actions
indignes d’un
honnête homme. »
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GLOSSAIRE 743
(Acad.) À l’origine,
travailleur de
force, homme de peine (de l’italien
facchino, portefaix).
Fat : Imbu de lui-même, prétentieux
ridicule.
Fatuité : Vanité, haute opinion de soi.
Feux : Amour passionné.
Fi : « Espèce d’interjection,
dont on se sert
pour marquer du mépris, du dégoût,
de quelque personne ou de quelque
chose. » (Acad.)
Fourber : Tromper, trahir.
Gages : Salaire d’un(
e) domestique, qui
souvent ne le percevait qu’en
quittant
le service, en recevant son congé.
Galant, Galante : Selon Furetière, on qualifie
de galant un « homme honnête »,
« un homme qui a l’air
de la Cour »
ou encore un homme « habile, adroit,
dangereux » et qui « entend bien ses
affaires » ; mais « au féminin, quand
on dit, c’est
une galante, on entend
toujours une courtisane. »
Grisette : Jeune femme de petite vertu.
Grosse (ou grosse d’enfant)
: Enceinte.
Gueux : « Qui demande l’aumône.
[…]
Se dit aussi hyperboliquement de
ceux qui n’ont
pas assez de biens
de fortune pour soutenir leur naissance
et leur qualité, et aussi de tout
ce qui marque quelque indigence. »
(Furetière.) Gueuserie : état de celui
qui est gueux, misère.
Hasarder : Risquer.
Honnête : « Vertueux, conforme
à l’honneur
et à la vertu. […] Convenable à la raison,
bienséant à la condition,
à la profession,
et à l’âge
des personnes. » Le
sens est donc plus large qu’en
français
moderne.
Hymen, Hyménée : Mariage.
Inclination : Attirance, affection ; par
euphémisme, désir.
Jaser : Bavarder.
Jouer [quelqu’un]
: Tromper, se moquer
de quelqu’un.
Laisser de : Cesser de, le plus souvent à
la forme négative : « ne pas laisser
de », c’est-à-dire faire quelque chose
continuellement,
voire de manière
insistante.
Lansquenet : Jeu de cartes apporté en
France par les mercenaires allemands
(Landsknecht) ; par métonymie, signifie
« maison de jeu », « tripot ».
Mander : Faire venir, convoquer.
Maraud (ou maraut) : « Terme d’injure
et
de mépris. Coquin, fripon. » (Acad.)
Monsieur, Madame, Mademoiselle : Ces
titres avaient un sens fort et servaient
de marque de respect utilisées seulement
envers des personnes jouissant
d’un
statut social élevé, nobles
ou bourgeois.
Notaire : Officier chargé d’établir
et
d’entériner
les actes légaux, notamment
les contrats
de mariage, ce qui
explique sa fréquence dans le personnel
des comédies.
Opiner : Donner un avis, indiquer un
sentiment.
Original : « On appelle proverbialement et
ironiquement un original, un homme
qui est ridicule et singulier en ses
manières, qui fait rire par la nouveauté
de ses actions. » (Furetière.)
Ouais : Plus qu’une
simple variante de
« oui », le terme indique la méfiance,
l’incrédulité.
Ouf : Interjection (suivie ou non d’un
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
744 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
point d’exclamation).
« Particule
indéclinable qui se dit absolument,
quand on souffre quelque douleur. »
(Furetière.)
Parchemin : Document légal, minute,
contrat.
Partisan : « Celui qui fait un traité, un
parti avec le Roi pour des affaires de
finances. » (Acad.)
Petit Maître : Jeune homme vaniteux et
arrogant, menant une vie dissipée.
Philosophe : Intellectuel, généralement
libre-penseur, voire athée et libertin.
Plaideur, plaideuse : Personne engagée dans
un procès, qui mène une action en
justice.
Prévenir : Précéder ; préparer.
Prévention : Préjugé, idée reçue.
Procureur : « Officier établi pour agir en
justice au nom de ceux qui plaident
en quelque jurisdiction. » (Acad.) En
droit moderne, c’est
un « avoué ».
Repos : Tranquillité d’esprit.
Rêver : Réfléchir, méditer.
Se connaître
: Avoir conscience
de son rang
social ; savoir se tenir à sa place.
Serrer : Ranger soigneusement, mettre de
côté ou cacher.
Serviteur : Terme qu’un homme utilise
pour prendre congé.
Soufflet : Gifle ou autre coup porté avec
la main.
Suborneur : Séducteur ou ravisseur. Dans
le droit, tout homme épousant une
femme sans l’accord
des parents de
celle-ci était coupable d’un
« rapt de
séduction », théoriquement punissable
de mort.
Tabellion : Officier de justice équivalant
au notaire, en milieu rural
particulièrement.
Transport : Effusion, mouvement
d’humeur.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Bibliographie »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 745-766
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0745
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© 2021. Classiques Garnier, Paris.
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BIBLIOGRAPHIE
OEUVRES DE DUFRESNY
PIÈCES DE THÉÂTRE (PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE DE CRÉATION)
PUBLIÉES SÉPARÉMENT – PREMIÈRE ÉDITION
Le Négligent, comédie.
La Haye, J. van Ellinkhuysen, 1697, [Attribuée à Palaprat.]
Attendez-moy sous l’orme,
comédie.
Paris, Thomas Guillain, 1694, [Attribuée à
Regnard.]
Le Chevalier joueur, comédie
en prose, par M. D* F*, Paris, C. Ballard, 1697.
La Nopce interrompue, comédie,
Paris, P. Ribou, 1699.
L’Esprit
de contradiction,
comédie,
par M. Du F**, Paris, Vve de C. Barbin, 1700.
Le Double Veuvage, comédie,
par M. Du F***, Paris, Claude Barbin, 1702.
Le Faux Honneste Homme, comédie,
par le sieur de Rivière, Paris, P. Ribou, 1703.
Le Jaloux honteux, comédie
par Mr du Fresny de Rivière, Paris, P. Ribou, 1708.
La Coquette du [sic] village, ou le lot supposé, comédie,
par le sieur Dufresny, Paris,
Ribou, 1715.
La Réconciliation normande, comédie
en vers en 5 actes, par M. Du Frény, Paris,
F. Le Breton, 1719.
Le Dédit, comédie
en vers en 1 acte, par M. Du Fresny, Paris, F. Le Breton, 1719.
Le Mariage fait et rompu, comédie,
par M. Dufresny, Paris, Vve de P. Ribou, 1721.
Les Dominos, comédie
inédite, en un acte et en vers libres, de Charles Rivière Dufresny,
Éd. Jean Vic. Revue du Dix-Huitième siècle, no 4, p. 289-334.
PIÈCES DE THÉÂTRE REPRISES DANS DES RECUEILS
(PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE)
Le Théâtre de M. de Riviere, Paris, P. Ribou, MDXCCIV [sic pour 1704]. Recueil
factice incomplet – BNF YF-3704.
Théâtre de Mr Riviere, Paris, Ribou, 1714. Recueil factice incomplet – BNF
Arsenal, Réserve SP GD-720
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
746 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
OEuvres de M. Rivière Du Frény, [Éd. Charles d’Alençon.]
6 vol. Paris, Briasson,
1731.
I. Avertissement [par Charles d’Alençon].
Le Négligent. Le Chevalier joueur.
La Noce interrompue.
II. La Malade sans maladie. L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage. Le
Faux Honnête Homme.
III. Le Faux Instinct. Le Jaloux honteux. La Joueuse.
IV. Le Lot supposé. La Réconciliation normande. Le Dédit. Le Mariage fait et
rompu. Le Faux Sincère.
V. Les Amusemens sérieux et comiques.
Le Puits de la vérité. Parallèle d’Homère
et de Rabelais. Réflexions sur la tragédie de Rhadamiste et de Zénobie [de
Crébillon]. Parallèle du bouclier d’Achille
dans Homère et dans M. de La Motte.
Réponse au Mercure de Trévoux
VI. Nouvelles historiques. Poésies diverses. Chansons. L’Impromptu
de
Villers-Cotterêts.
OEuvres de Monsieur Rivière du Fresny, Nouvelle Édition, corrigée & augmentée…
[Éd. Charles d’Alençon.], 4 vol. Paris, Briasson, 1747.
I. Avertissement [par Charles d’Alençon].
Le Négligent. Le Chevalier joueur.
La Noce interrompue. La Malade sans maladie. L’Esprit
de contradiction.
II. Le Double Veuvage. Le Faux Honnête Homme. Le Faux Instinct. Le Jaloux
honteux. La Joueuse.
III. La Coquette de village, ou le Lot supposé. La Réconciliation normande. Le
Dédit. Le Mariage fait et rompu. Le Faux Sincère. Poésies diverses. L’Impromptu
de Villers-Cotterets. Chansons.
IV. Les Amusemens sérieux et comiques.
Le Puits de la vérité. Parallèle de Homère
et de Rabelais. Réflexions sur la tragédie de Rhadamiste et Zénobie. Parallèle du
bouclier d’Achille,
etc. Réponse au Mercure de Trévoux. Nouvelles historiques.
OEuvres de Rivière Du Fresny [Éd. Charles d’Alençon.],
4 vol. Paris, Barrois
aîné, 1779.
I. Avertissement [par Charles d’Alençon].
Le Négligent. Le Chevalier joueur.
La Noce interrompue. La Malade sans maladie. L’Esprit
de contradiction.
II. Le Double Veuvage. Le Faux Honnête Homme. Le Faux Instinct. Le Jaloux
honteux. La Joueuse.
III. La Coquette de village. La Réconciliation normande. Le Dédit. Le Mariage
fait et rompu. Le Faux Sincère. Poésies diverses et chansons : L’Impromptu
de
Villers-Coterêts, mis en musique par Monsieur Mouret. Chansons.
IV. Les Amusemens sérieux et comiques.
Le Puits de la vérité. Parallèle de Homère
et de Rabelais. Réflexions sur la tragédie de Rhadamiste et Zénobie. Parallèle du
bouclier d’Achille,
etc. Réponse au Mercure de Trévoux. Nouvelles historiques.
OEuvres choisies de Dufresny, Paris, P. Didot l’aîné
et Firmin Didot, 1810.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
BIBLIOGRAPHIE 747
T. 1 : La Coquette de village ou le lot supposé. La Réconciliation normande. Le
Dédit. Le Mariage fait et rompu.
T. 2 : La Malade sans maladie. L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage.
OEuvres choisies de Dufresny, Paris, Tournachon-Molin et H. Seguin, 1822.
T. 1. « Notice sur la vie et les ouvrages de Dufresny. » La Coquette de village.
La Réconciliation normande. Le Dédit.
T. 2. La Malade sans maladie. L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage.
Les Amusements sérieux et comiques.
Poésie diverses.
Chefs d’oeuvre
dramatiques de Dufresny, Paris, Jules Didot aîné, Coll. « Répertoire
du Théatre français », 1824. T. 11.
L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage. La Coquette de village. La Réconciliation
normande. Le Dédit. Le Mariage fait et rompu.
OEuvres choisies de Dufresny, Paris, Lecointe, coll. « Nouvelle bibliothèque des
classiques français », 1830. 2 vol.
T. 1. La Coquette de village. La Réconciliation normande. Le Dédit. Le Mariage
fait et rompu.
T. 2. La Malade sans maladie. L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage.
Les Amusements sérieux et comiques.
Poésies diverses.
Théâtre de Dufresny, Éd. Georges D’Heylli
[Edmond Poinsot]. Paris, Librairie
Générale / E. Hilaire, 1882.
« Rivière-Dufresny : Sa vie et ses ouvrages. » L’Esprit
de contradiction.
Le Double
Veuvage. La Coquette de village, ou le Lot supposé. [Préface de l’auteur.]
Le
Mariage fait et rompu.
PIÈCES DE DUFRESNY INSÉRÉES DANS DES RECUEILS
ET ANTHOLOGIES ; TRADUCTIONS ; RÉÉDITIONS ;
ADAPTATIONS ET OEUVRES DÉRIVÉES
(PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE)
Le Théâtre italien, ou le Recueil de toutes les scènes françaises, qui ont êté jouées sur
le théâtre italien de l’hôtel
de Bourgogne, Paris, de Luyne et Gherardi, 1694.
La Baguette de Vulcain [avec Jean-François Regnard.]
Airs de la comédie
du Jaloux, Paris, Ballard, 1695.
Le Négligent. [in] Théâtre attribué à Palaprat, La Haye, Abraham de Hondt,
1697, t. II.
Le Théâtre italien de Gherardi, ou le Recueil général de toutes les comédies
et scènes
françaises jouées par les comédiens
italiens du roi, pendant tout le temps qu’ils
ont
été au service. Enrichi d’estampes
en taille-douce à la tête de chaque comédie,
à
la fin de laquelle tous les airs qu’on
y a chantés se trouvent gravés notés avec leur
basse-continue
chiffrée,
Paris, Jean-Baptiste Cusson et Pierre Witte, 1700.
T. IV. L’Opéra
de campagne. L’Union
des deux Opéra. Les Chinois [avec
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
748 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Jean-François Regnard]. La Baguette de Vulcain. [avec Jean-François Regnard].
Les Adieux des officiers, ou Vénus justifiée. Les Mal-Assortis.
T. V. Le Départ des comédiens.
Attendez-moi sous l’orme.
La Foire Saint-
Germain [avec Jean-François Regnard]. Les Momies d’Égypte
[avec Jean-
François Regnard].
T. VI. Pasquin et Marforio, médecins des moeurs [avec Louis Biancolelli ou
Claude-Ignace Brugière de Barante]. Les Fées ou les Contes de ma mère l’Oye
[avec Louis Biancolelli ou Claude-Ignace Brugière de Barante].
Centlivre [Freeman], Susanna, The Platonick lady. A comedy.
As it is acted
at the Queens Theatre in the Hay-Market. By the author of The Gamester, and
Love’s
Contrivance. London, James Knapton and Egbert Sanger, 1707.
Les OEuvres de Mr Regnard, Paris, Ribou, 1708.
T. I. Attendez-moi sous l’orme.
Les OEuvres de Mr Regnard, Bruxelles, T’Serstevens,
1711.
T. I. Attendez-moi sous l’orme.
Les OEuvres de Mr Regnard, Paris, Ribou, 1714.
T. I. Attendez-moi sous l’orme.
De Dwarsdryfster. Kluchtig Blyspel [L’Esprit
de contradiction],
Trad. Pieter Anthony
de Huybert van Kruiningen. Amsterdam, 1718 ; 1746 ; 1784.
Die deutsche Schaubühne nach den Regeln und Exempeln der Alten. Erster Theil, nebst
einer Vorrede… von Joh. Christoph Gottscheden, Leipzig, Bernhard Christoph
Breitkopf, 1742 ; 1746.
Die Spielerinn [La Joueuse]. Trad. Gottl[ieb] Ben[jamin] Straub. Die
Widersprecherinn [L’Esprit
de contradiction].
Trad. L[uise] A[delgunde] V[ictoria]
G[ottsched].
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G. Falkner ; London, T. Lownds, 1760.
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Répertoire du théâtre françois ou recueil des tragédies et comédies
restées au théâtre depuis
Rotrou tome dix-huitième : pour faire suite aux éditions in-octavo de Corneille,
Molière, Racine, Regnard, Crébillon et au théâtre de Voltaire, avec des notices de
chaque auteur et l’examen
de chaque pièce, Éd. Claude-Bernard Petitot, Paris,
Didot aîné, 1804.
T. 18. L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage. La Coquette de village. Le
Dédit. Le Mariage fait et rompu.
Théâtre des auteurs du second ordre, ou recueil des tragédies et comédies
restées au
Théâtre Français ; pour faire suite aux éditions stéréotypes de Corneille, Racine,
Molière, Regnard, Crébillon et Voltaire ; avec des notices sur chaque auteur, la liste
de leurs pièces, et la date des premières représentations. Comédies en prose, Paris,
Mame Frères, 1808 ; 1809 ; A. Belin, 1813.
T. 6. L’Esprit
de contradiction.
T. 7. Le Double Veuvage.
Théâtre des auteurs du second ordre, ou recueil des tragédies et comédies
restées au
Théâtre Français ; pour faire suite aux éditions stéréotypes de Corneille, Racine,
Molière, Regnard, Crébillon et Voltaire ; avec des notices sur chaque auteur, la liste
de leurs pièces, et la date des premières représentations. Comédies en vers, Paris,
Mame Frères, 1809 ; A. Belin, 1813.
T. 5. La Coquette de village. La Réconciliation normande.
T. 6. Le Dédit. Le Mariage fait et rompu ou L’Hôtesse
de Marseille.
[Gail, Sophie et Jean-Baptiste-Charles Vial], Les Deux jaloux, comédie
en
1 acte et en prose, mêlée d’ariettes,
imitée de Dufresny, par M***, musique de
Madame***, représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre de l’Opéra
Comique le 27 mars 1813. Paris, Barba, 1813.
Répertoire général du théâtre français […].Théâtre du second ordre. Comédies en vers.
Paris, H. Nicolle, 1809 ; 1810 ; 1818.
T. 5. La Coquette de village. La Réconciliation normande.
T. 6. Le Dédit. Le Mariage fait et rompu, ou L’Hôtesse
de Marseille.
Répertoire général du théâtre français […]. Théâtre du second ordre. Comédies en
prose, Paris, H. Nicolle, 1809 ; 1810 ; 1818.
T. 6. L’Esprit
de contradiction.
T. 7. Le Double Veuvage.
Répertoire général du théâtre français, Éd. Ménard et Raymond, Versailles, Lebel,
1813.
T. 35. Le Dédit.
T. 36. La Réconciliation normande. La Coquette de village. Le Double Veuvage.
L’Esprit
de contradiction.
Le Mariage fait et rompu.
Répertoire du théâtre français : ou Recueil des tragédies & comédies
restées au théâtre
depuis Rotrou, pour faire suite aux éditions in-8o de Corneille, Molière Racine,
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
750 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Regnard, Crebillon et au théâtre de Voltaire avec des notices sur chaque auteur &
l’examen
de chaque pièce. Éd. Claude-Bernard Petitot. « Nlle édition revue
avec soin, et augmentée des chefs-d’oeuvre
de Beaumarchais, Collin-d’Harleville,
Ducis et Lefèvre. » Paris, Foucault, 1817-1820.
T. 10. La Réconciliation normande.
T. 20. L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage. La Coquette de village. Le
Dédit. Le Mariage fait et rompu.
Chefs-d’oeuvres
des auteurs comiques,
Paris, Firmin-Didot, 1845 ; 1860.
T. 2. L’Esprit
de contradiction.
Le Double Veuvage. La Coquette de village. Le
Mariage fait et rompu.
Chefs-d’oeuvre
comiques
des successeurs de Molière, Éd. Georges Roth. Paris, Larousse,
1913 ; 1914 ; 1924.
T. 1. L’Esprit
de contradiction.
La Coquette de village.
Le Jaloux honteux de l’être.
Comédie en cinq actes créée au Théâtre-Francais le 6 Mars
1708. Reprise au Théâtre National de l’Odéon
le 23 Janvier 1919. Direction
Paul Gavault, Éd. Pierre Guitet-Vauquelin, Paris, La Renaissance du Livre,
coll. « Les Classiques de l’Odéon
», 1919.
L’Esprit
de contradiction.
Comédie en un acte représentée pour la première fois en
1700. Reprise au Théâtre National de l’Odéon
le 12 février 1920. Direction
Paul Gavault, Éd. Pierre Guitet-Vauquelin, Paris, La Renaissance du livre,
coll. « Les Classiques de l’Odéon
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Allgemeines Theater-Lexikon, oder Encyklopädie alles Wissenswerthen für
Bühnenkünstler, Dillettanten und Theaterfreunde […] herausgeben von R. Blum,
K. Herloßsohn [Carl-Georg-Reginald Herloss], H[ermann] B Marggraff u.
a. T. 3, Neue Ausgabe. Altenburg und Leipzig, Pierer, 1839.
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La Porte, Joseph de, Dictionnaire dramatique, contenant
l’histoire
des théâtres :
les règles du genre dramatique, les observations des maîtres les plus célèbres, et des
réflexions nouvelles sur les spectacles, sur le génie et la conduite
de tous les genres,
avec les notices des meilleures piéces, le catalogue de tous les drames, et celui des
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depuis 1600 jusqu’à
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Léris, Antoine de, Dictionnaire portatif historique et littéraire des théâtres :
contenant
l’origine
des différents théâtres de Paris ; le nom de toutes les pièces qui
y ont été représentées depuis leur établissement, et celui des pièces jouées en province,
ou qui ont simplement paru par la voie de l’impression
depuis plus de trois
siècles ; avec des anecdotes et des remarques sur la plupart : le nom, et les particularités
intéressantes de la vie des auteurs, musiciens et acteurs ; avec le catalogue
de leurs ouvrages, et l’exposé
de leurs talents : une chronologie des auteurs, et des
musiciens ; avec une chronologie de tous les opéra, et des pièces qui ont paru depuis
trente-trois ans. Paris, Jombert, 1763.
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de Paris, contenant
toutes les pièces qui ont été représentées jusqu’à
présent sur
les différents théâtres françois, et sur celui de l’Académie
royale de musique, les
extraits de celles qui ont été jouées par les Comédiens italiens, depuis leur rétablissement
en 1716, ainsi que des opéra-comiques,
et principaux spectacles des foires
Saint-Germain et Saint-Laurent. Des faits anecdotes sur les auteurs qui ont travaillé
pour ces théâtres, et sur les principaux acteurs, actrices, danseurs, danseuses,
compositeurs
de ballets, dessinateurs, peintres de ces spectacles, etc. 7 vol. Paris,
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Marc Antoine René de Voyer, marquis de, et André-
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« Manuel des sociétés qui font leur amusement
de jouer la comédie
; ou Catalogue raisonné et instructif de toutes
les Tragédies, Comédies des Théâtres François et Italien, Actes d’opéra,
Opéra-comiques,
Pièces à ariettes, et Proverbes, qui peuvent facilement
se représenter sur les théâtres particuliers. » [in] Manuel des châteaux, ou
Lettres contenant
des conseils
pour former une bibliothèque romanesque, pour diriger
une Comédie de Société, et pour diversifier les plaisirs d’un
sallon. Mélanges
tirés d’une
grande bibliothèque, t. III. Paris, Moutard, 1779.
[Paulmy d’Argenson,
Marc Antoine René de Voyer, marquis de, et LouisÉlisabeth
de la Vergne, comte
de Tressan,] Bibliothèque universelle des romans.
Ouvrage périodique dans lequel on donne l’analyse
raisonnée des roman anciens
et modernes, français, ou traduits dans notre langue. Avec des anecdotes et des
notices historiques et critiques concernant
les auteurs ou leurs ouvages, ainsi que les
moeurs, les usages du temps, les circonstances particulères et relatives, et les personnages
connus,
déguisés ou emblématiques. Paris, Lacombe 1775-1776.
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in France, 1724-1725. » Eighteenth-Century Studies, vol. 29, no 4 (1996),
p. 391-411.
Recueil d’airs
sérieux et à boire, de différents auteurs, pour l’année
1703, Paris,
C. Ballard, 1703.
Recueil complet
de vaudevilles et airs choisis, qui ont été chantés à la Comédie-Française
depuis l’année
1659, jusqu’à
l’année
présente 1753, Paris, Aux adresses ordinaires,
1753.
Regnard, Jean-François, Le Joueur, comédie
en vers. Paris, Thomas Guillain, 1697.
Regnard, Jean-François, Le Joueur. Éd. John Dunkley. Genève, Droz, 1986.
Regnard, Jean-François, Théâtre français. Éd. Sabine Chaouche et al. 3 vol. Paris,
Garnier, 2016-2018.
Riemann, Othon, Études sur la langue et la grammaire de Tite-Live. 2e éd.
Paris, E. Thorin, 1885.
Roger, Jacques, Jean-Charles Payen et al., Histoire de la littérature française :
du Moyen Age à la fin du xviie siècle. Paris, Armand Colin, coll. « U », 1969.
Roukhomovsky, Bernard. Lire les formes brèves, Paris, Armand Colin, 2001.
Saint-Évremond, Charles de Marguetel de Saint-Denis de. Les Opéra, comédie
[1676]. [in] OEuvres meslées. Grays-Inn-Gate, J. Tonson, 1705.
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Éd. Robert Finch et Eugène Joliat. Genève, Drox, 1979.
Shea, Louisa, The Cynic Enlightenment : Diogenes in the Salon. Baltimore. Johns
Hopkins. University Press, 2009.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
766 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Spielmann, Guy, « Digestion, recyclage, excrétion : le système dramaturgique
de la sphère “privée”
sous l’Ancien
Régime. » [in] Économies du rebut.
Poétique et critique du recyclage au dix-huitième siècle. Dir. Florence Magnot
et Martial Poirson. Paris, Desjonquières, 2012, p. 152-163.
Stanley, Sharon A., The French Enlightenment and the Emergence of Modern
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Théâtre Français Tome II, Bibliothèque-musée de la Comédie-Française, Ms 6R5.
Textes français & Histoire littéraire : xviiie siècle, Éd. Dominique Rincé. Nouvelle
édition augmentée. Paris, Nathan, 1984.
Van Tieghem, Philippe, Histoire de la littérature française. Paris, Fayard, 1949.
Zorzi, Ludovico, « Struttura, fortuna della “Fiaba gozziana” », Chigiana : rassegna
musicale di studi musicologici, Vol. XXXI, N.S., no 11 (1974), p. 25-40.
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Index nominum »,
Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 767-773
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0767
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INDEX NOMINUM12
1 Les noms en petites capitales sont ceux des individus impliqués dans les arts du spectacle
aux xviie et xviiie siècles : écrivains, librettistes, compositeurs,
comédien(
ne)s, musiciens,
chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses, décorateurs, éditeurs.
2 Pour les comédien(
ne)s, nous indiquons d’abord
le nom de scène ou nom d’usage
par
lequel on les désignait communément
à l’époque,
leur patronyme légal figurant entre
crochets.
Abraham, Pierre : 77
Adam, Antoine : 76
Alasseur, Claude : 42
Albanese, Ralph Jr. : 12, 368
Aldington, Richard : 15
Alençon, Charles d’
: 7, 10, 20, 21, 27,
40, 47, 88, 93, 94, 106, 126, 143,
331, 637, 699, 700, 702, 706, 707,
708, 710, 711
Allard, Charles : 110
Alvarez-Detrell, Tamara : 368
Anacleto, Marta Teixeira : 33
André, Édouard François : 15
Argenson, Antoine René de Voyer de
Paulmy d’
: 469, 537, 645
Aristote : 130
Attinger, Gustave : 76
Ballard, Christophe : 92, 96, 104, 105,
115, 275, 279, 280, 281, 332, 333,
334, 335, 364, 376, 453, 470, 471,
513, 517, 715, 718, 719, 723
Balzac, Honoré de : 74
Banville, Théodore de : 22
Baraillon, François-Claude : 332
Baraillon, Jean : 265, 266, 269, 332
Barbin, Claude : 14, 26, 49, 116, 276,
287, 724
Barbin, veuve de Claude : 7, 15, 22, 26,
117, 119, 634, 648, 693, 721
Baron [Michel Boyron] : 17, 18, 30, 32,
70, 72, 73, 111, 130, 141, 196, 276,
716, 722
La Dame Baron [Catherine Vondrebeck] :
122
Barthélémy, Charles : 72
Barthélémy, Maurice : 92
Beaucé, Pauline : 92
Baudron, Antoine-Laurent : 271, 282
Mlle Beaubourg [Louise Pitel] : 334
Beaumarchais, Pierre Caron de : 12,
14, 31, 74, 468
Beauval [Jean Pitel] : 260, 334
Ml le Beauval [ Jeanne Ol ivier
Bourguignon] : 141, 260, 270, 334,
375, 376
Bédollière, Émile de la : 298
Bellavoine : 264, 387
Belmas, Elisabeth :
Benoît, Marcelle : 92
Bertrand, Alexandre : 116, 121
Bertrand, Jean : 116
Biancolelli, Domenico : 33, 111, 112
Biancolelli, Louis : 40, 63, 115, 712
Biet, Christian : 65, 67, 391
Bilezikian, Monique : 538
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768 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Blanc, André : 14, 27, 31, 34, 53, 54, 55,
58, 79, 272, 273, 277
Boileau-Despreaux, Nicolas : 34, 62,
457
Boindin, Nicolas : 71, 96, 117
Bonnassies, Jules : 33, 89, 364
Bordelon, Laurent : 81
Bossuet, Jacques Bénigne : 115
Bouffard, Mickaël : 97
Bourdieu, Pierre : 25
Boursault, Edme : 30, 32, 38, 39, 70,
115, 269, 276, 297, 465, 638, 716,
720, 722, 729, 731
Boyer, Philoxène : 22
Brécourt [Guillaume Marcoureau] :
90, 279
Brereton, Geoffrey : 31
Brioché [Jean Datelin] : 458
Brueys, David-Augustin de : 11, 17, 38,
67, 70, 72, 78, 88, 130, 131, 266, 599,
699, 700, 722, 737
Brugière de Barante, Claude-Ignace :
40, 115, 712
Brunetière, Ferdinand : 73, 77
Burling, William J. : 274, 647
Cabart de Villermont, Esprit : 536,
627
Caffaro, Francesco : 115
Cailhava de l’Estandoux,
Jean-
François : 47, 48, 72, 88, 133, 134,
135, 191
Calame, Alexandre : 51, 272, 365
Campistron, Jean Galbert de : 24, 38,
70, 103, 269, 715, 716, 731, 734, 736
Carmontelle [Louis Carrogis] : 14
Cervantes Saavedra, Miguel de : 263,
264
Champmeslé [Charles Chevillet] : 51,
65, 71, 92, 140, 141, 259, 266, 271,
332, 368
Mlle Champvallon [Judith Chabot de
La Rinville] : 375, 376
Chaouche, Sabine : 30, 66
Charpentier, Marc-Antoine : 151, 279
Chastenay, J. : 264
Citti, Pierre : 14
Clément, Jacques-Marie : 36, 44, 263,
364, 460, 461, 637, 729
Collé, Charles : 52, 728, 729
Conesa, Gabriel : 640
Contant d’Orville,
André-
Guillaume : 23, 645
Converset, Jean : 97, 265
Corneille, Pierre : 11, 12, 65, 71, 89,
259, 465, 469, 638, 715, 716, 720,
722, 727, 728, 731, 734
Corneille, Thomas : 11, 29, 30, 71,
110, 120, 269, 279, 638, 720, 721,
736, 737
Couderc, Christophe : 264
Crébillon, Prosper Jolyot de : 71, 77,
469
Croft, Marie-Ange : 30
Dancourt, Florent Carton : 11, 19, 23,
25, 29, 31, 32, 33, 34, 35, 38, 40, 46,
47, 51, 52, 53, 54, 55, 58, 59, 63, 65,
69, 70, 71, 72, 73, 75, 76, 77, 78, 79,
88, 91, 92, 93, 95, 96, 97, 100, 102,
111, 114, 115, 121, 122, 125, 140,
142, 183, 193, 260, 264, 266, 269,
271, 276, 278, 279, 295, 333, 368,
370, 375, 458, 538, 638, 639, 643,
716, 724, 729, 732, 733, 739
Mlle Dancourt [Marie-Thérèse Le Noir] :
141, 260, 638
Dangeau, Philippe de Courcillon de :
536, 627, 628
Le Grand Dauphin [Louis de France,
dit Monseigneur] : 116, 536, 627
De Brie [Edme Villequin] : 458
De la Halle, Adam : 277
Delaplace, Antoine : 121
Deloffre, Frédéric : 55, 59, 60, 76, 77
Depaulis, Thierry : 387, 432
Mlle Desbrosses [Jeanne de la Rue] :
141, 260
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Index nominum 769
Deschamps, Jean-Marie : 22
Deshayes, Jacques-François : 271, 282
Deshayes, Prosper Didier : 270
Desmares, Charlotte [Lolotte] : 265,
332, 334
Desmares, Nicolas : 140
Desné, Roland : 77
Desnoyers, Georges : 271, 282
Despois, Eugène : 535
Dessert, Daniel : 59
Destouches, Philippe Néricault : 11, 24,
65, 69, 70, 73, 78, 84, 86, 121, 125
Devaux : 271, 282
Devaux, François-Antoine : 645
De Villiers [Jean Deschamps] : 140,
260, 270, 333, 334, 375
MLLE Devilliers [Catherine Raisin] :
334, 260
Diderot, Denis : 49, 85, 86
Dock, Steven V. : 266
Domann, Walter : 74
Donneau de VisÉ, Jean : 14, 29, 109,
110, 121, 131, 269, 279, 708
Doubrovsky, Serge : 65
Dubois, Cardinal Guillaume : 24
Du Casse, Albert : 13, 71, 80
Du Chatelet, Gabrielle-Émilie Le
Tonnelier de Breteuil : 645
Dufour-Maître, Myriam : 30
Dunkley, John : 15, 362
Du Périer [François du Mouriez du
Périer] : 141
Dupont, Paul : 79
Duranton, Henri : 25
Mlle Durieu [Anne Pitel de Longchamp] :
141, 375, 376
Dyck, Johann Gottfried : 85
Ehrard, Jean : 78
Elger, Willem den : 274
Émelina, Jean : 640
Evstratov, Alexeï : 645
Fannière, Édouard : 9, 11
Fatouville, Anne Mauduit de : 45, 67,
84, 111
Favart, Charles-Simon : 52, 94, 103
Mme Favart [Marie-Justine-Benoîte
Duronceray] : 55
FebvÉ : 22
Feraud, Jean-François : 7, 285, 402,
476, 513
Ferry, Luc : 20
Fiorelli-Locatelli (troupe) : 29
Florian [Jean-Pierre Claris de] : 272, 637
Foss, Nancy Elizabeth : 60
Fougère, Thérèse : 21, 112
Fourcroy, Bonaventure : 264
Fournel, Victor : 71, 72
Franchin, Matthieu : 6, 97, 103, 127, 257,
267, 329, 463
François-Giappiconi, Catherine : 69
Frontignières, Jean de : 116
Furetière, Antoine : 7, 156, 161, 166,
171, 184, 186, 190, 193, 194, 199,
206, 217, 218, 224, 230, 231, 232,
234, 238, 275, 277, 287, 289, 291,
293, 299, 384, 387, 388, 389, 393,
400, 403, 405, 408, 409, 424, 425,
426, 438, 440, 442, 489, 513, 652,
653, 654, 655, 660, 661, 742, 743, 744
Fuzelier, Louis : 14, 26, 35, 52, 71,
103, 124
Gacon, François : 34, 361, 367, 388, 457,
458, 460, 461
Galleron, Ioana : 30
Gautier de Saint-Edme, Louis : 122
Gau[l]tier Garguille [Hugues
Guéru] : 457
Gavault, Paul : 10, 11, 19, 74
Geoffroy, Julien-Louis : 70, 72, 78
Gevrey, Françoise : 30
Gherardi, Evaristo : 17, 45, 54, 67, 113,
273, 275
Gilot, Michel : 78
Gill, André : 20
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770 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Gillier, Jean-Claude : 91, 93, 95, 96,
102, 104, 105, 264, 470, 719, 729, 730
Girou-Swiderski, Marie-Laure : 103
Gladu, Kim : 81
Godart de Beauchamps, Pierre-
François : 263
Mlle Godefroy [Marie-Anne du Rieu] :
260, 270, 375, 376
Godefroy, Jeanne [La « Veuve
Maurice »] : 120
Goldoni, Carlo : 25, 74, 646, 647
Gondret, Pierre : 55
Goodman, Jessica : 25
Gottsched, Johann Christoph : 83,
84, 87, 645
Gottschedin, Luise : 83, 645
Goulet, Anne-Madeleine : 92
Gouvernet, Gérard : 58, 59, 538
Grafigny, Françoise d’Issembourg
d’Happoncourt
de : 646
Grandval, Nicolas Racot de : 95, 96,
97, 98, 104, 105, 260, 265, 270, 271,
280, 332, 334, 703, 715, 723
Grimberg, Michel : 86
Gros-Guillaume [Robert Guérin] : 457
Grussi, Olivier : 368
Gualzetti, Giacomo Antonio : 646
Guardenti, Renzo : 30
Guérin de Bouscal, Guyon : 264
Guérin d’Estriché,
Isaac François :
140, 141, 333, 334, 375
Gueullette, Thomas-Simon : 273
Guillain, Thomas : 33, 114, 131, 272,
273, 279, 362, 363, 715
Guitet-Vauquelin, Pierre : 19
Guglielmi, Pietro Alessandro : 647
Hauteroche, Noël Lebreton de : 11,
35, 71, 259, 276, 368, 536, 638, 733,
737, 739
Heffernan, Teresa : 647
Hénin, Emmanuelle : 278
Henri IV : 21, 22, 275, 703
Heyraud, Violaine : 93
Horville, Robert : 78
Hostiou, Jeanne-Marie : 6, 18, 24, 25,
30, 90, 91, 92, 100, 103, 127, 359
Houdar de la Motte, Antoine : 14,
71, 79, 737
Hourcade, Philippe : 49
Houssaye [Housset], Arsène : 20
Jal, Augustin : 25, 36, 458, 536, 537, 629
Jamati, Georges : 362
Jaubert, Elsa : 83, 84, 87
Joannidès, Alexandre : 331
Jobez, Romain : 82
Jouaust, Damase : 15, 26
Kretschmann, Karl Friedrich : 84
Krings, Marcel : 87
Krüger, Johann Christian : 87
La Bruyère, Jean de : 44, 49
La Chapelle, Jean de : 279, 368, 716
La Fontaine, Jean de : 14, 44, 81, 92,
490, 558
Lagarde, André : 77
La Grange [Charles Varlet] : 111, 266
Mlle La Grange [Marie Ragueneau de
l’Estang]
: 141
Lagrange-Chancel, François Joseph :
465, 730
La Harpe, Jean François de : 31, 37, 38,
70, 72, 78, 88
Lahontan, Louis Armand de Lom
d’Arce
de : 49
La Montagne, Pierre de : 98
Lancaster, Henry C. : 75, 134, 365, 367,
372, 538
Lanson, Gustave : 69, 73
La Porte, Joseph de : 36, 44, 263, 364,
460, 461, 637, 729
La Roque, Antoine de : 124
Lassus, Bernard : 15
Latapie, François-de-Paule : 15
La Thorillière [François Le Noir] : 19,
101, 110, 141, 260, 333, 334, 375
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Index nominum 771
Laurenti, Jean-Noël : 97
Lavoy [Georges Guillaume du Mont de
Lavoy] : 270, 375
Law, John : 21, 123, 124
Le Blanc, Judith : 30, 33, 77, 91, 98, 99,
100, 103
Le Brun-Gouanvic, Claire : 102
Lecerf de la Vieville, Jean-Laurent :
95
Le Chevalier, Gaël : 30
Lecomte, Nathalie : 98
Le Comte [Jean Guyot] : 141, 333
Legrand, Marc-Antoine : 11, 35, 65, 78
Lemaître, Jules : 72
Lemazurier, Pierre-David : 141
Lenient, Charles : 21
Lenoir, Jean-Yves : 30
Le Nôtre, André : 15, 117
Le Pain, Jean : 581
Léris, Antoine de : 40, 101, 263, 272,
637, 726
Le Roux, Philibert Joseph : 404
Le Roux, Robert : 564
Lesage, Alain-René : 14, 19, 21, 22, 23,
29, 31, 32, 35, 51, 59, 69, 71, 73, 74,
77, 78, 119, 120, 121, 125, 166, 196
Lessing, Gotthold Ephraim : 82, 83, 84,
85, 86, 87, 461, 462
Mme l’Héritier
[Marie-Jeanne
L’Héritier
de Villandon] : 121
Link, Dorothea : 645
Lintilhac, Eugène : 73, 74
Litvack, Eleanor Palermo : 468
Losada-Goya, José-Manuel : 264
Louis XIV : 15, 21, 22, 24, 29, 31, 69,
75, 90, 111, 121, 122, 192, 193, 297,
298, 703, 705, 707
Louvat-Molozay, Bénédicte : 91, 97
Luckscheiter, Roman : 87
Lully, Jean-Baptiste : 28, 29, 51, 89, 90,
99, 102, 109, 110, 112, 116, 140, 144,
159, 183, 202, 337
Lully, Louis : 103
Lyonnet, Henry : 141
Magnot, Florence : 52
Marana, Giovanni-Paolo : 49
Marcello, Benedetto : 98
Marchand, Sophie : 42
Marais, Marin : 103
Marivaux, Pierre Carlet de Chamblain
de : 14, 31, 68, 73, 74, 76, 77, 78, 80,
81, 82, 124, 278
Marmontel, Jean-François : 43, 44
Martinelli, Gaetano : 647
Martin, Isabelle : 30
Martinez, Ariane : 93
Martinuzzi, Paola : 30
Massé, Stéphanie : 103
Maupoint : 637, 726
Mazouer, Charles : 30, 264, 272, 277, 278
Mesnard, Paul : 535
Michard, Laurent : 77
Michel, Francisque : 275
Moland, Louis : 27
Molière [Jean-Baptiste Poquelin] : 11,
12, 14, 16, 17, 18, 23, 28, 31, 32, 34,
35, 38, 41, 44, 50, 53, 59, 68, 69, 70,
71, 72, 73, 74, 76, 77, 78, 80, 82, 83,
85, 86, 87, 88, 89, 90, 91, 92, 109,
110, 111, 114, 130, 131, 132, 133,
134, 135, 140, 158, 159, 160, 176,
191, 192, 214, 226, 243, 259, 264,
266, 274, 276, 277, 278, 332, 366,
435, 457, 458, 469, 535, 538, 539,
628, 640, 643, 714, 716, 717, 718,
724, 725, 728, 731, 736, 739
Monchesnay, Jacques Delosme de :
45, 63
Monsieur [Philippe I d’Orléans,
frère
de Louis XIV] : 129
Montagu, Mary Wortley : 647
Mme de Montespan [Françoise de
Rochechouart de Mortemart] : 297
Montesquieu, Charles Secondat de la
Brède de : 26, 49, 73, 125
Montfleury [Zacharie Jacob] : 70,
332, 718
Montjoie, Louis : 22
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772 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Mouhy, Charles de Fieux de : 101, 465
Moureau, François : 14, 16, 19, 21, 33,
34, 35, 75, 77, 81, 82, 93, 94, 103,
129, 143, 272, 363, 364, 368, 637,
700, 726
Mouret, Jean-Joseph : 105, 122, 125, 738
Naudeix, Laura : 95
Neuber, Caroline : 83, 84
Nisard, Charles : 54
Nisard, Désiré : 69, 73
Nivelle de la Chaussée, Pierre-Claude :
39, 69, 77
Nougaret, Pierre-Jean-Baptiste : 265
O’Quinn,
Daniel : 647
Palaprat, Jean Bigot de : 11, 17, 26,
38, 45, 70, 72, 78, 88, 116, 126, 130,
131, 142, 266, 273, 699, 700, 713,
736, 737
La Palatine [Elisabeth Charlotte von
der Pfalz] : 93
Palomba, Antonio : 647
Parfaict, Claude et François : 7, 43, 47,
51, 72, 80, 88, 91, 95, 101, 105, 133,
134, 135, 139, 144, 191, 260, 261,
263, 265, 272, 280, 332, 361, 363,
364, 365, 367, 375, 400, 408, 459,
466, 535, 536, 628, 629, 637, 729
Pascal, Blaise : 44
Payen, Jean-Charles : 60
Pellegrin, Abbé Simon-Joseph : 44, 639
Petitot, Claude-Bernard : 469
Philidor, François-André Danican :
96, 264
Philippe II d’Orléans
[Le Régent] :
21, 24, 123
Piron, Alexis : 74, 125
Poinsinet Le Jeune, Antoine-
Alexandre-Henri : 264
Poirson, Martial : 52, 91, 368
Poisson, Paul : 260, 270, 375
Poisson, Raymond : 91, 151, 714
Poullain de la Barre, François : 60
Pomeau, René : 78
Préville [Pierre-Louis Dubus] : 70
Puzin, Claude : 77
Quéro, Dominique : 30
Quinault, Philippe : 70, 99, 110, 116,
134, 183, 202, 337
Rabelais, François : 560, 670
Racine, Jean : 11, 71, 89, 110, 259, 638,
715, 716, 721, 722, 727, 728, 731,
734, 735, 737
Raisin Cadet [Jean-Baptiste Raisin] :
141
Raisin l’Aîné
[Jacques Raisin] : 95, 113,
141, 142, 260
Mlle Raisin [Françoise Pitel de Longchamp] :
334, 375, 376
Ramond, Catherine : 24
Ravel, Jeffrey S. : 263
Razgonnikoff, Jacqueline : 6, 91
Requemora-Gros, Sylvie : 28, 81
Regnard, Jean-François : 96, 106, 111,
112, 113, 114, 115, 116, 119, 120,
153, 159, 191, 196, 230, 266, 269,
271, 272, 273, 274, 278, 280, 331,
333, 361, 362, 363, 364, 365, 366,
367, 368, 370, 372, 375, 376, 381,
382, 389, 393, 400, 403, 408, 409
Ribou, Pierre : 96, 117, 118
Rich, John : 647
Riccoboni, Luigi : 123
Riemann, Othon : 54
Rincé, Dominique : 77
Roger, Jacques : 60, 76
Romanowski, Sylvie : 538
Roselis [Barthélémy Gourlin] : 260,
270, 333
Rotrou, Jean de : 638, 716, 722, 727, 728
Roukhomovsky, Bernard : 81
Rousseau, Jean-Baptiste : 269
Rousseau, Jean-Jacques : 55
Rubellin, Françoise : 92, 103
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Index nominum 773
Sainte-Albine, Pierre Rémond de :
35, 36
Sakhnovskaia-Pankeeva, Anastasia : 103
Sarcey, Francisque : 72
Schérer, Jacques : 65, 77
Schifano, Laurence : 67
Schuch, Franz : 84
Sedaine, Michel-Jean : 70
Selles, Christophe : 121
Serlio, Sebastiano : 53
Serroy, Jean : 78
Sevigny [François de La Traverse] : 141,
260
Seyler, Abel : 85
Shea, Louisa : 31
Soleinne, Alexandre Martineau de : 26
Sommovigo, Barbara : 30
Spielmann, Guy : 6, 13, 30, 31, 44, 52,
88, 90, 93, 102, 103, 109, 257, 329,
368, 463, 533, 635, 699, 713, 741
Stanley, Sharon A. : 31
Straube, Gottlob Benjamin : 83
Sully, Maximilien de Béthune de : 275
Tallemant des Réaux, Gédéon : 44
Le Tasse [Torquato Tasso] : 43, 156
Mme de Tencin [Claudine Alexandrine
Sophie Guérin] : 121
Thierry : 265
Thierry, Édouard : 266
Titon du Tillet, Évrard : 96
Touchard-Lafosse, Georges : 22
Touvenelle, Jean : 97, 98, 265, 334
Tressan, Louis-Élisabeth de la Vergne
de : 12, 469, 537
Trott, David : 23, 26, 52, 55, 103
Truchet, Jacques : 27, 30
Turlupin [Henri Legrand] : 457
Valentin, Jean-Marie : 85, 87
Van Kruiningen, Pieter Anthony de
Huybert : 82, 123, 645
Van Tieghem, Philippe : 74
Vedel, Alexandre-Louis : 627, 629
Vic, Jean : 10, 11, 15, 48, 52, 66, 74, 75,
77, 81, 82, 540, 541, 709, 740
Vigee Lebrun, Elisabeth : 70
Virgile [Publius Vergilius Maro] : 43,
139, 156, 201, 202, 240
Vivot, Jean : 111
Volpilhac, Catherine : 49
Voltaire [François-Marie Arouet] : 11,
14, 26, 27, 49, 71, 123, 263, 468,
645, 646
Vondrebeck, Maurice [Moritz von der
Beek] : 110
Walker, Edward Alan : 82
Wagner, Marie-France : 102
Weckerlin, Jean-Baptiste : 94
Whately, Thomas : 15
Zorzi, Ludovico : 46
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Index des
oeuvres », Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 775-
780
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0775
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INDEX DES OEUVRES1
1 Comédies, tragédies, pastorales, opéras, opéras-comiques,
et autres oeuvres dramatiques.
Les Acteurs de bonne foi (Marivaux) : 77
Les Adieux des officiers, ou Vénus justifiée
(Comédie-Italienne) (Dufresny) : 113,
193, 558, 711
Alcibiade (Campistron) : 715, 731
Alcide et Déjanire (Campistron, Louis Lully
et Marais) : 103
L’Amant
masqué (Dufresny) : 40, 42, 44,
52, 95, 105, 120, 729-730
L’Amante
Difficile (Rémond de Sainte-
Albine [et Dufresny]) : 35-36
Les Amants magnifiques (Molière et Lully) :
96
Amphitryon (Molière) : 716, 724
L’Amour
médecin (Molière) : 274, 714, 724
Andromaque (Racine) : 715, 721, 728, 735
Andronic (Campistron) : 124, 716, 734,
736
Angélique et Médor (Dancourt) : 33
Annette et Lubin (Mme Favart et Voisenon) :
55
L’Après-
souper des auberges (Poisson) : 714
Ariane (Thomas Corneille) : 638, 721
Arrie et Pétus (Barbier) : 724
Arlequin Dardanus (Favart, Panard et
Parmentier) : 94
Arlequin défenseur du beau sexe (Comédie-
Italienne) (Louis Biancolelli) : 63
Arlequin, homme à bonne fortune (Comédie-
Italienne) (Regnard) : 33, 196
Arlequin Phaëton (Palaprat) : 45
Armide (Quinault et Lully) : 100, 183, 202
Astrate, roi de Tyr (Quinault) : 727
Athénaïs (Lagrange-Chancel) : 465
Attendez-moi sous l’orme
(Dufresny) : 23,
26, 27, 30, 41, 55, 65, 92, 94, 95, 96,
102, 104, 106, 113, 114, 118, 120,
266, 267-327, 331, 332, 333, 334, 361,
460, 466, 639, 707, 710, 711, 715-717
Attendez-moi sous l’orme
(Comédie-
Italienne) (Dufresny) : 113
Atys (Quinault et Lully) : 100, 183, 337
L’Avare
(Molière) : 627, 716, 728, 41, 133,
134, 226, 259
Les Aventures des Champs Élysées (Comédie-
Italienne) (« M. de L. C. D. V. ») : 152
L’Avocat
Patelin (Brueys) : 67, 737
La Baguette (Dancourt) : 33, 95, 266
La Baguette de Vulcain (Comédie-Italienne)
(Regnard et Dufresny) : 33, 45, 113,
114, 711
Le Bailli marquis (Dufresny) : 40, 42, 98,
105, 118, 726
Bajazet (Racine) : 716, 735
Le Bal d’Auteuil
(Boindin) : 96, 117
Le Ballet extravagant (Brueys et Palaprat) :
266
Le Barbier de Séville (Beaumarchais) : 558
La Bassette (Hauteroche) : 368
La Bassette (Champmeslé et La
Chapelle ?) : 368
Bastien et Bastienne (Guerville, Favart et
Mme Favart) : 55
Bérénice (Racine) : 716
Le Bon Soldat (Dancourt) : 33, 38
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776 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Les Bourgeois de Falaise (Dancourt) : 142
Le Bourgeois gentilhomme (Molière et
Lully) : 141, 277, 366
Les Bourgeoises de qualité (Dancourt) : 729
Britannicus (Racine) : 638, 716, 722, 728
Le Café (J.-B. Rousseau) : 269
Les Carrosses d’Orléans
(La Chapelle) : 279
La Cause des femmes (Monchesnay) : 63
Charles Rivière Dufresny ou Le Mariage
impromptu (Deschamps) : 22
Le Chevalier à la mode (Dancourt) : 63,
370, 375
Le Chevalier Joueur (Dufresny) : 17, 34, 35,
37, 38, 42, 44, 50, 52, 57, 60, 61, 63,
66, 79, 114, 115, 116, 138, 139, 140,
158, 236, 273, 331, 361-462, 536,
639, 707, 710, 719
Le Charivari (Dancourt) : 93, 96
La Chasse ridicule (Anon.) : 38
Les Chinois (Comédie-Italienne) (Regnard
et Dufresny) : 18, 113, 159, 361, 711
Le Cid (Corneille) : 465, 715, 716, 720,
728, 731, 734
Circé (Thomas Corneille et Charpentier) :
96
Circé (Desmarets et Mme de Saintonge) :
337
Cléopâtre (La Chapelle) : 716
Le Cocu imaginaire (Molière) : 739
Le Cocher supposé (Hauteroche) : 259
La Comtesse d’Escarbagnas
(Molière) : 643
Le Concert ridicule (Brueys et Palaprat) :
266
La Coquette (Baron) : 722
La Coquette de village, ou le lot supposé
(Dufresny) : 23, 27, 30, 39, 41, 42,
47, 50, 56, 59, 65, 76, 87, 118, 121,
123, 130, 643, 711, 731-732
La Coquette, ou L’Académie
des dames
(Comédie-Italienne) (Regnard) : 33
La Coupe enchantée (Champmeslé) : 38
Le Cousin du roi (Boyer et de Banville) : 22
Crispin médecin (Hauteroche) : 535, 627,
638, 733, 737
La Critique de l’Homme
à bonne fortune
(Comédie-Italienne) (Regnard) : 33
Le Curieux impertinent (Destouches) : 24,
121
Les Dames vengées (Thomas Corneille et
Donneau de Visé) : 269
Le Dédit (Dufresny) : 23, 38, 39, 41, 50,
60, 68, 124, 469, 639, 711, 734-735
Démocrite (Regnard) : 41, 736
Le Dépit amoureux (Molière) : 38, 72
La Déroute du pharaon (Dancourt) : 52
La Descente de Mezzetin aux Enfers
(Comédie-Italienne) (Regnard) : 33
La Désolation des joueuses (Dancourt) : 51,
52, 65, 368
Le Deuil (Hauteroche) : 739
Devin de Village (J.-J. Rousseau) : 55
La Devineresse (Thomas Corneille et
Donneau de Visé) : 29
Le Distrait (Regnard) : 41
Le Divorce (Comédie-Italienne) (Regnard) :
33, 62, 63, 112, 508, 533
Dom Japhet d’Arménie
(Scarron) : 732
Dom Juan ou le Festin de pierre (Molière) :
133, 134, 139, 191, 366, 435
Dom Quichot de la Manche, seconde partie
(Guérin de Bouscal) : 264
Dom Quixote de la Manche (Guérin de
Bouscal) : 264
Les [Trois] Dominos (Dufresny) : 10, 40,
52, 62, 74, 81, 106, 124, 125, 709,
712, 739-740
Don Giovanni (Da Ponte / Mozart) : 278
La Double Inconstance (Marivaux) : 76
Le Double Veuvage (Dufresny) : 21, 30,
36, 37, 39, 41, 42, 47, 50, 51, 55, 57,
59, 60, 62, 65, 70, 90, 92, 95, 97, 98,
100, 101, 102, 105, 117, 118, 133, 139,
141, 158, 159, 178, 367, 373, 384,
638, 707, 711, 723-725
Le Droit du seigneur (Voltaire) : 468
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Index des œuvres 777
De Dwarsdryfster [L’Esprit
de contradiction]
(van Kruiningen / Dufresny) : 82,
123, 645
Les Eaux de Bourbon (Dancourt) : 739
L’École
des femmes (Molière) : 97, 131
L’École
des maris (Molière) : 724, 736
L’Enfant
prodigue (Voltaire) : 646
L’Épreuve
(Dufresny) : 27, 40, 708, 712
Ésope à la Cour (Boursault) : 720, 731
L’Esprit
de contradiction
(Dufresny) : 11,
23, 30, 32, 36, 37, 38, 41, 42, 50, 55,
56, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 70, 74, 82,
83, 84, 117, 123, 466, 468, 469, 537,
637-697, 707, 711, 721-723
L’Esprit
follet (Hauteroche) : 38
L’Été
des coquettes (Dancourt) : 193, 716
L’Étourdi
(Molière) : 72
Les Fables d’Ésope
(Ésope à la ville)
(Boursault) : 39, 465, 638, 722
Les Fâcheux (Molière et Lully) : 109, 724
La Farce de Maître Pathelin (Anon.) : 67,
599
La Fausse Antipathie (Nivelle de la
Chaussée) : 39
La Fausse Veuve (Destouches) : 24
Le Faux Honnête homme (Dufresny) : 36,
37, 39, 42, 58, 62, 65, 68, 69, 118,
711, 726-727
Le Faux Instinct (Dufresny) : 36, 39, 41,
47, 50, 56, 57, 58, 59, 62, 65, 69, 82,
84, 92, 105, 119, 711, 727-728
Le Faux Sincère (Dufresny) : 40, 41, 42,
50, 60, 62, 69, 88, 125, 126, 699,
707, 709, 710, 711, 738-739
Les Fées, ou les Contes de ma mère l’Oye
(Comédie-Italienne) (Dufresny et
Louis Biancolelli ou Claude-Ignace
Brugière de Barante) : 45, 115, 712
La Femme d’Intrigues
(Dancourt) : 38, 142
La Femme juge et parti (Montfleury) : 718
Les Femmes savantes (Molière) : 134, 176,
716, 718
La Fille capitaine (Montfleury) : 718
Les Filles errantes (Comédie-Italienne)
(Regnard) : 33
La Foire de Bezons (Dancourt) : 271
La Foire Saint-Germain (Dancourt) : 33,
271
La Foire Saint-Germain (Comédie-
Italienne) (Regnard et Dufresny) :
33, 96, 331, 361
Les Folies amoureuses (Regnard) : 96
Les Fonds perdus (Dancourt) : 295
Les Fourberies de Scapin (Molière) : 736
Les Fous divertissants (Raymond Poisson
et Charpentier) : 91, 151
Gabinie (Brueys) : 722
Le Galant Jardinier (Dancourt) : 732
The Gamester [Le Joueur] (Centlivre /
Regnard) : 274
George Dandin (Molière) : 68, 714, 731,
736
Germanicus (Pradon) : 716
Géta (Péchantrés) : 465, 716, 720, 721,
728, 730, 731
Le Glorieux (Destouches) : 24
Le Gouvernement de Sanche Pansa (Guérin
de Bouscal) : 264
Le Grondeur (Brueys et Palaprat) : 17, 38,
78, 130, 131, 736, 737
L’Homme
à bonnes fortunes (Baron) : 141
Horace (Corneille) : 465, 727, 731
Les Horaces (Ducray Duminil) : 720
L’Impromptu
de Villers-Cotterêts (Dufresny
/ Mouret) : 40, 62, 94, 105, 125, 126,
699, 738
L’Inconnu
(Dancourt) : 91, 96
L’Inconnu
(T. Corneille et Donneau de
Visé) : 279
L’Ingrat
(Destouches) : 24
Der Instinkt oder Wer ist Vater zum Kinde ?
[Le Faux Instinct] (Dyck / Dufresny) :
84, 85
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
778 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Iphigénie (Racine) : 715, 716
L’Irrésolu
(Destouches) : 24
Le Jaloux honteux de l’être
(Dufresny) :
10, 11, 19, 36, 37, 39, 40, 42, 50, 52,
55, 59, 62, 63, 69, 74, 119, 120, 370,
711, 728-729
Le Jaloux masqué (Dufresny) : 40, 42, 94,
95, 96, 104, 106, 114, 331-357, 718
Je vous prends sans vert (Champmeslé et
La Fontaine) : 92, 96, 259, 266, 271
Le Jeu de Robin et Marion (Adam de la
Halle) : 277
Jodelet prince (Thomas Corneille) : 465,
720, 736, 737
Jodelet, ou le Maître valet (Scarron) : 717,
732
Le Joueur (Regnard) : 24, 29, 32, 33, 34,
41, 73, 78, 85, 115, 191, 230, 274,
361, 362, 363, 364, 365, 366, 367,
372, 375, 376, 381, 382, 389, 393,
400, 407, 408, 409, 431, 435, 457-
462, 466, 707
Les Joueurs (Champmeslé) : 51
La Joueuse (Dufresny) : 27, 37, 40, 42, 44,
50, 52, 60, 64, 66, 83, 87, 95, 100,
101, 105, 120, 121, 123, 126, 367,
699, 708, 709, 711, 712, 730
Le Légataire universel (Regnard) : 23, 28,
77, 78, 278, 731, 736
Love’s
Contrivance [L’Amour
médecin]
(Centlivre / Molière) : 274
Les Macchabées (La Motte) : 737
La Maison de campagne (Dancourt) : 54
Les Mal Assortis (Comédie-Italienne)
(Dufresny) : 62, 99, 103, 113, 264,
711
Le Malade imaginaire (Molière) : 266, 458,
535, 537, 538, 541
La Malade sans maladie (Dufresny) : 35,
36, 37, 42, 44, 50, 52, 58, 60, 62,
63, 68, 79, 116, 119, 126, 535-634,
639, 643, 699, 709, 710, 711, 720-721
Le Mari curieux (D’Allainval)
: 707, 739
Le Mariage de Figaro (Beaumarchais) :
59, 468
Le Mariage fait et rompu (Dufresny) : 23,
37, 39, 41, 49, 50, 52, 57, 59, 60, 62,
65, 68, 70, 122, 123, 124, 469, 483,
711, 736-738
Le Mariage forcé (Molière) : 266
Le Marquis de l’industrie
(Anon.) : 535
Le Médecin malgré lui (Molière) : 41, 736,
737
Médée (Longepierre) : 716
Le Médisant (Destouches) : 24
Les Ménechmes (Regnard) : 34, 41, 732, 736
Le Mercure galant (Boursault) : 716, 729
La Mère coquette (Quinault) : 134
Le Misanthrope (Molière) : 259, 332, 707,
718
Mithridate (Racine) : 727, 728, 731, 734,
735
Monsieur de Pourceaugnac (Molière) : 714,
725, 736
La Mort de Pompée (Corneille) : 727, 728
Les Mots à la mode (Boursault) : 269, 276,
297
Le Moulin de Javelle (Dancourt) : 46, 93,
271
Le Muet (Brueys et Palaprat) : 38
Le Négligent (Dufresny) : 12, 16, 17, 18,
26, 36, 38, 39, 41, 43, 50, 57, 58, 59,
60, 66, 68, 80, 89, 92, 100, 104, 113,
116, 126, 129-255, 273, 304, 332,
333, 361, 366, 367, 368, 374, 390,
431, 639, 710, 713-714
Nicomède (Corneille) : 259, 716, 731
La Noce de village (Brécourt) : 279
La Noce interrompue (Dufresny) : 37, 41,
50, 55, 56, 57, 62, 92, 93, 95, 104,
116, 117, 333, 465-532, 536, 537, 639,
642, 691, 710, 719-720
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Index des œuvres 779
L’Obstacle
imprévu (Destouches) : 24
L’Ombre
de Molière (Brécourt) : 90
L’Opéra
de campagne (Comédie-Italienne)
(Dufresny) : 17, 18, 26, 33, 36, 45, 54,
68, 100, 103, 112, 129, 711
L’Opéra
de village (Dancourt) : 33, 54, 92,
95, 100, 266, 271, 279, 333
Les Opéra (Saint-Evremond) : 151, 153
L’Opérateur
Barry (Dancourt) : 46
Oreste et Pylade (La Grange Chancel) : 730
La Parisienne (Dancourt) : 38
Pasquin et Marforio, médecins des moeurs
(Comédie-Italienne) (Dufresny et
Louis Biancolelli ou Claude-Ignace
Brugière de Barante) : 34, 115, 711
Pénélope (Genest) : 725
Phaëton (Boursault) : 38
Phaéton (Quinault et Lully) : 99
Phèdre (Racine) : 110, 707, 721, 722, 727
Le Phénix (Comédie-Ital ienne)
(Monchesnay) : 45
Le Philosophe marié (Destouches) : 24
Les Plaideurs (Racine) : 259, 737
The Platonick Lady (Centlivre) : 274
Polyxène (La Fosse) : 721
Le Port de mer (Boindin) : 96
Le Portrait (Dufresny) : 40, 709, 712
La Précaution inutile (Fatouville) : 45
Les Précieuses ridicules (Molière) : 214, 339
La Princesse d’Élide
(Molière et Lully) : 98
Pyrame et Thisbé (Pradon) : 729
La Réconciliation normande (Dufresny) : 23,
37, 39, 41, 42, 44, 50, 58, 59, 68, 76,
79, 124, 541, 711, 732-734
Regnard et Dufresny à Grillon, ou, la satire
contre
les maris (Febvé) : 22
Régulus (Pradon) : 716
Renaud et Armide (Dancourt) : 33, 183
Le Rendez-vous des Tuileries (Baron) : 17,
18, 111, 130, 196
Le Retour de la Foire de Bezons (Comédie-
Italienne) (Regnard et Dufresny) : 96
Rodogune (Corneille) : 259, 465, 638, 720,
722, 727
Le Sage étourdi (Boissy) : 729
Sancho gouverneur (Thierry) : 265
Sancho gouverneur (Nougaret) : 265
Sancho Pança (Dufresny) : 38, 40, 42, 62,
92, 94, 97, 104, 113, 114, 259-266,
269, 333, 709, 712, 714-715
Sancho Pansa (Fourcroy) : 264
Sancho Pança (Bellavoine) : 264
Sancho Pança dans son isle (Poinsinet le
jeune et Philidor) : 264
Sancho Pança Gouverneur (Dancourt) : 264
La Sérénade (Regnard) : 96, 114, 269,
271, 272, 333, 733, 739
Sertorius (Corneille) : 38
Les Sincères (Marivaux) : 277
Sophonisbe (Corneille [ou Mairet ?]) : 465,
720
Le Souper mal apprêté (Hauteroche) : 536
Die Spielerinn [La Joueuse] (Straube /
Dufresny) : 83
Lo Spirito di Contraddizione (Goldoni) : 646
Lo Spirito di Contraddizione (Gualzetti) :
646
Le Superstitieux (Dufresny) : 27, 40, 708,
712
Suréna (Corneille) : 465, 720
Tartuffe, ou l’imposteur
(Molière) : 538,
539, 541, 638, 716, 717
La Thèse des dames, ou Le Triomphe de
Colombine (Comédie-Italienne) (Louis
Biancolelli) : 63
Tiridate (Campistron) : 24, 38, 269, 715,
716
Le Triple Mariage (Destouches) : 24
Les Trois cousines (Dancourt) : 91, 96, 97,
724, 729, 739
Les Trois Gascons (Boindin) : 96
Turcaret (Lesage) : 23, 59, 73, 77, 120, 196
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780 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
L’Union
des deux opéras (Comédie-Italienne)
(Dufresny) : 33, 54, 100, 113, 711
Le Valet maître (Dufresny) : 27, 40, 708
Les Vapeurs (Dufresny) : 27, 40, 537, 540,
629, 708, 710, 711, 712
Venceslas (Rotrou) : 638, 716, 722, 727,
728
Les Vendanges (Dancourt) : 269
Les Vendanges de Suresnes (Dancourt) : 32,
93, 733
Le Vert Galant (Dancourt) : 46, 122
Wagt me voor dat laantje [Attendez moi sous
l’orme]
(den Elger/ Dufresny) : 274
Warte unter der Ulme auf mich [Attendez moi
sous l’orme](
Kretschmann / Dufresny) :
84, 274
Die Widersprecherinn [L’Esprit
de
contradiction]
(Luise Gottschedin /
Dufresny) : 83, 645
Zaïre (Voltaire) : 646
Zélinde (Donneau de Visé) : 131
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
Édition de SPIELMANN (Guy), HOSTIOU (Jeanne-Marie), RAZGONNIKOFF
(Jacqueline), VÈVE-LAMY (Agnès), FRANCHIN (Matthieu), « Table des
matières », Théâtre français, Tome I, LA RIVIÈRE DUFRESNY (Charles de), p. 781-
784
DOI : 10.48611/isbn.978-2-406-12176-3.p.0781
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Tous droits réservés pour tous les pays.
TABLE DES MATIÈRES
Ab réviations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
DUFRESNY ET LA MUSIQUE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
DUFRESNY ET SON TEMPS
Chronologie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  109
LE NÉGLIGENT
INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  129
LE NÉGLIGENT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  147
Prologue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  151
Acte I . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  169
Acte II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  198
Acte III . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  214
VARIANTES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  243
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782 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
SANCHO PANÇA
SANCHO PANÇA
(Pièce perdue) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  259
ATTENDEZ-MOI SOUS L’ORME
INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  269
ATTENDEZ -MOI SOUS L
’ORME . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  283
VARIANTES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  327
LE JALOUX MASQUÉ
LE JALOUX MASQUÉ
(Pièce perdue) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  331
AIRS | DE LA COMÉDIE DU JALOUX . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  337
LE CHEVALIER JOUEUR
INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  361
LE CHEVALIER JOUEUR
Comédie en cinq actes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  379
Prologue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  381
Acte I . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  387
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Table des matières 783
Acte II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  399
Acte III . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  414
Acte IV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  428
Acte V . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  442
VARIANTES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  453
ANNEXE
La « Querelle du Joueur » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  457
LA NOCE INTERROMPUE
INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  465
LA NOCE INTERROMPUE
Comédie en un acte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  473
VARIANTES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  523
ANNEXE no 1 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  525
ANNEXE no 2 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  529
LA MALADE SANS MALADIE
INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  535
LA MALADE SANS MALADIE
Comédie en cinq actes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  543
Acte I . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  545
Acte II . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  562
Acte III . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  579
© 2021. Classiques Garnier. Reproduction et diffusion interdites.
784 THÉÂTRE FRANÇAIS – TOME I
Acte IV . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  596
Acte V . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  611
ANNEXE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  627
L’ESPRIT
DE CONTRADICTION
INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  637
L
’ESPRIT DE CONTRADICTION
Comédie en un acte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  649
VARIANTES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  693
APPENDICE no 1
Avertissement de l’édition
de 1731, par Charles d’Alençon
. . . . .  699
APPENDICE no 2
Théâtre français de Dufresny : tableau récapitulatif . . . . . . . . . .  713
GLOSSAIRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  741
BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  745
Index nominum . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  767
Index des oeuvres . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  775
Concerne un périodique
Soumis par lechott le