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1691, 12, t. 12 (Affaires du temps, entretien 8)
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AFFAIRES
DU TEMPS.
XII. PÀKTIE.
Suite du Prince d’Orange travaillant à fon Hiftoire.
TIII. ENTRETIEN.
B E N T I N G.
E croy que les endroits de voûre Hiftoire dont nous devons parler aujourd’huy, feront allez curieux, puis
que nous vous avons fait Stathouder dans noftrc dernier Entretien, & Sta- ’ thouder dans toutes les formes.
A
z XII. P. des Affaires
le prince D’orange.
Tu dois ajouter, & Scathouder à la honte des Etats.
B E N T I N G.
Et à leur dommage auflî , comme la fait voir la fuite j mais cela foitdit en pafl’ant , je ferois fâché de vous interrompre.
LE PRINCE D’ORANGE.
Mon élection a efté honteufe aux Hollandois. puisque je les ay forcez de cafter tous leurs Edits, & de violer tous leurs fcrmens.
B E N T I N G.
Ces Legiflateurs ne manquoicnt pas pourtant de raifon. Sans vous ils joüi- roient aujourd'huy d’une grande tranquillité} quil eur donneroit moyen de mener une vie douce , Sc l’on ne trou- veroitpas unHabitant enHollande qui n’euft des tonnes d’or. Ainfi leurs Loix ont efté fort bien faites , mais ils les ont caftées fort mal à propos.
LE PRINCE D’ORANGE.
Dy fort à propos pour ceux qui ont
du Temps. 3
donné leur confcntcment de bonne gra c, à la révocation des Edits qui bcmcient trop mon autorité , puis que les autres ne l’ont pas porté bien loin.
B EN TI N G.
Vous eftes un dangereux homme pour la vangeance. Vous ne manquez jamais voftre coup, «St fi vous citiez auffi brave, vous auriez plus étendu vos conqueftes que les Alexandres <Sc les Cefars. Ce n’eft pas que vous ne foyez plus heureux d'une autre maniéré , puis que vous avez gagné un grand Royaume fans tirer 1 épée , & fans vous eftrc expofé qu’à une tem- pefte de mer. 11 y a moins de belle gloire , il eft vray , mais il y a plus de celle qu’ou acquiert par la perfidie & par les fourberies , ce qu’on appelle j ol tique parmy les Scéàateurs de Machiavel. Ne croyez pas, quoy que Vous ayez affez étendu voftre triomphe de ce cofté-là, que beaucoup d’autres ne puflent aller aufli loin que vous A ij
I
4 XII. P. des Affaires s’ils I’entreprenoient , mais il y a bien <lcs gens qui ne veulent point de gloire par cet endroit là , & vous paroiftriez peur-eftre un fort petit compagnon auprès de ceux qui ont déjà le nom de Grand, & qui donnent tant'de befogne à vôtre efprit,&à vos forces, s’ils employoient avec l’efprit , les maniérés & la pénétration qui leur fait faire de fi grandes chofes , un peu Je ce méchant cfprit, mais utile, donc vous vous fervez uniquement. J'ay fait une remarque là-dellus qui m'a paru aiï'ez jufte, & je trouve que pen- \ dant que le Héros dont je veux parler travaille à devenir , par mille quali- tez diftinguées , le plus grand de tous les hommes , il (èmble que vous affectiez par tout ce qu’a de plus indigne d’un grand coeur une politique cachée, de vous faire renommer, comme en eftant le plus criminel; mais fi vous voulez que je vous dife la vérité , vous avez pris une route qui vous • devroit faire aller encore plus vifte. |
du Temps. S
Pour un homme à qui tous les moyens d’avancer font bons , vous eftes trop long-temps dans la mefme route,
LE PRINCE D’ORANGE.
J’ay toujours devant les yeux un Soleil qui m’ébloüit, & qui ne me permet pas d’avancer.Peut-eftrc que j’au- rois pris un chemin contraire fi je n’a vois remarqué qu’un autre le tenoit déjà avec avantage j mais l’ambition dévorante qui m’empoitoit à me faire diftinguer m’a fait choifir une voye toute differente, par ce que je n’autois guere paru en fuivant la mefme , 8c que j’ay toujours entendu dire que le crime avoit fes Héros aufli bien que la vertu. Enfin je veux efhe diftingué de quelque maniéré que ce puilfe eftre.
B E N T I N G.
Vous pourrez par ce moyen fuivre le Héros dont nous venons de parler, 8c paroidre Je plus criminel des hommes lors qu’il en eft le plus grand. Ce n’eft pas que les crimes fe falléng A iij
6 X Z Z. P. des ./ffitires remarquer comme lés vertus. Les vertus éclatent, & les crimes font cachez. Il en faut faire beaucoup pour venir à bout d’ufurpcr un Trône 3c s’empêcher d’en defeendre, & fouvent lorf- que l’on voit les affaires d’un Ufurpa- tcur avoir des fuccés fi avantageux , on ne fçait à quoy ces fuccés font deus. C’efl une grande affaire que de fe maintenir dans une poiïefl'ion illégitime , & comme elle ne peut eftre approuvée des juftes, on travaille tous les jours à s’en défaire. On dépêche les uns fecrettement ; on impute des crimes aux antres pour avoir lieu de leur faire faire leur procès. On fe contente d’exiler ceux qu’on appréhende le moins , & l’on n’oublie rien de tout ce qui peut empêcher que l’on ne coir- fpire , parce q te les confpirations parodient luttes > & que l’on a lu jet de- le craindre.
LE PRINCE D’ORANGE.
Mais on ne peut m’acculer de faire vc.rfer beaucoup de fapg.
Tous ceux que les Tirans font mou. rit n’en répandent pas. Ce n’elt pas peut-être manque d’y avoir Je coeur porté, fi vous n’en faites pas couler davantage. Vous avez à faire à une Nation qui défend le fang de fes Citoyens, & qui vous en demanderoit compte. Ainfi , vous êtes forcé d’aller bride en main là-deffus, & de vous fervir pour vous défaire de vos ennemis , de tout ce qu’a de olus fin la Politique Machia- velifle. Vous en fçavez allez fur cette matière.
LE PRINCE D’ORANGE.
J’ay fait mon apprentifiage de bonne heure, & dés l’année 1672. je fis alTez connoître qu'il en ccûtercit toujours la vie à ceux qui s’oppoferoient à mes defl’eins.
B EN TI NC.
Nous en fommes demeurez à vôtre éleétion au Stathoudariat, qui arriva cette même année. Il faut pour continuer vôtre Hiftoire dans les formes4,
S XII. e"P. des affaires que nous pallions à la fuite. Ce qui fe fit pendant cette année 1671. eft affez remarquable, puifque vous y jettâtes les fondemens de vôtre grandeur, & qu’ils furent cimentez par le fang de ceux qui s’y oppoférent.
Le Prince d’Orange, Comme aufli-tôt après mon élcélion au Stathoudariat, je voulois agir en Souverain , & que quelque autorité que me donnât le titre de Stathouder, elle n’alloit pas encore jufque-làj que d’ailleurs ceux qui m’avoient élu par force n’étoient pas d’humeur à me îailïer étendre les bornes de mon pouvoir , je crus que pendant que le peuple étoit encore en mouvement poùr mes interefts, je devois luy faire achever fon ouvrage. Je rnis donc en ufage les mêmes moyens dont je m’étoisfer* vi pour l’exciter. Je fis agir les mêmes gens. On publia par mon ordre que ceux qui ét oient demeureT^dan s le Gouvernement depuis mon élévation à wa nouvelle dignité, faijoient tout leur pofft-,
du Temps. y
ble pour me traverfer , & quils aimoient mieux expofer l’Etat que de voir ruiner leur autorité ; que je n'avoispas la liberté de me fervir du pouvoir qtion m'avoit donné, & que l'Etat étoit encore gouverné delà même forte qu'il l'avoit été avant mon élection- Mes créatures accompagnées des plus feditieax, publièrent en même temps, qu’ilfalloitchanger toute la forme du Gouvernement, parce que ceux qui le pofedoient depuis plufieurs années dans la plufpart des Tilles de Hollande, étaient tous des créatures de la cabale du Penfionnaire d.e Pich, & quil y en avait peu du bon party. Cela fit imprefnon fur beaucoup d’efprits. La pluî'part vouloient qu’ils fulTent depoficdcz, les appelant tous, Traîtres à l'Etat. J’eus foin qu’il parût dans ce même temps quantité de libelles contre les de Vieil Groflius, qui étoit de la même cabale, & contre leurs adhcrans. Ma Politique n’étoit pas 11 bien connue alors qu’elle l’eft prefen- tement > de forte qu’on n’eut que de
îO X77. P. des Affaires'
fort légers foupçons de cc qu’il ferait aifé de deviner aujourd’huy. Le Peuple fit palier tout ce qui rcgardoit mon autorité , S< ceux qui s’y oppofoient , ne le faifoient plus que fecrettemeïit. Le Penfionnaire de Vich fut fort touché
des libelles qui coururent contre luy -, mais loit qu’il ignorât en effet que j’y eul’i’e part , ou que par une droite Politique , il voulût feindre de l’ignorer, il m’écrivit pour s’en plaindre, & tourna fa lettre d’une manière qu’il fembloit que j’avois été témoin de fes actions , & que je pouvois le juftifier.
B E N T I N G.
C’étoit un adroit perfonnage ; & quoy que vous fu fiiez Stathonder, il vous auroit bien taillé de la befogne. Si vous l’aviez taillé vivre, vous n’auriez jamais pafle les bornes de vôtre autorité , &: fa Politiquel’euft emporté fur la vôtre.
LE PRINCE D’ORANGE.
Comme j’étois encore trop ieune
du Temps. h
pour fçavoir tous fes détours, & que mon âge ne me permettoitpas d’avoir tout le phlegme neceflaire , quoy que j’en eulîc beaucoup, je crus qu’il falloir oppofer une violente politique à la fienne qui eftoit plus fine, & couper le noeud Gordien, que j’auroispeut- eftre tâchéinutilcmenr de démêler.
B E N T I N G.
Le coup eftoit hardy.
LE PRINCE D’ORANGE.
Je ne devois rien appréhender. J’avois mis le Peuple dans mes interefts, & j’eftois à la telle des Troupes.
B EN T I N G.
Quand le Peuple eftoit dans vos interefts , il n’entendoit guere bien les fiens. Il s’eft repenty à loifir, & fe repent encore tous les jours de ce qu’il fit avec précipitation , & dans ces momens de fureur dont les fuites luy font fi fatales. Mais que vous manda le Penfionnairc dans la Lettre qu’il vous écrivit ?
5
z. XII, P. des Affaires
LE PRINCE D’ORANGE.
Il fe plaignit à moy de ce qu’on l’avoir acculé d’avoir mal adminiftréles deniers de la Corrcfpondancc fecretc,
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de n’avoir pas bien pourveu les Armées des Etats de toutes les chofes neceflàircs.
B E N T I N G.
Je ne me fouviens pas b;en de ce que vous répond fies à cette Lettre, mais il me lemb'.c que vous l’emba- tadates , & que vous luy donnaftes à rc/er.
LE PRINCE D’ORANGE.
J’ay fur moy l’Original de cette Réponfe. Je l’ay apportée, m’imaginant bien que nous parlerions de cet article. La voicy ,je te permers de la lire,
RepMfe
du Temps.
REPONSE DV PRINCE d’Orançe à une Lettre du Pensionnaire VVicb.
MO N S IEU R,
Jay bien receu la voftre du 11. d.u prefent, avec le Pafquin qui y eft enclos. Je ri aurais pas manque d'y répondreplu- toft rieuft efté que le grand nombre de mes occupations ni en a empêche. Je puis vous apurer que j'ay toujours méprisé les bruits qui fe débitent en cette manière; puis que non feulement les miens , mais aufll moy-mefme , en avons efiè attaque^ en plufeurs fortes , avec une U. cence & une avidité debordèe. Pour ce qui e(l des deux points dont vous faites mention dans la voflre , à fç avoir des deniers de la Correfpondance fecrete que vous avefmaniex., & du peu de foin qui on dit que vous ave? eu de pourvoir l'Armée de toutes les chofes necejfaires, je ne puis vous dire autre chofe la-deffue,
14 XII. P. des Affaires
fînon que du premier je rien ay aucune connoiffance, & que M.ejfteurs les Députez. de F Etat, ainfi que vous me mar-t quez fort bien dans la voflre, en peuvent donner meilleur témoignage quand cun autre. Mais pour ce qui efl du fécond , je ri ofe ny ne puis douter que vous ri ayez en un foin des Armées de l'Etat, tant par mer que par terre, tel que la confiitution des temps & des affaires l'a pu permettre , & en telle forte qu' elles ont eftè rendues capables de pouvoir refifer a l'Ennemy. Mais, Monsieur , vous pouvez bien fpavoir vous- mefine quil ni efl impoffible de parti- cularifer tout ce qui peut y avoir manqué , & fur tout a celle qui efl par terre, & le foin qu on a eu de ftppleer aux manquemens qu'on y a trouvef, &. celuy qu'on auroit ieu & pû y apporter en fon temps, ou à qui en a eflé la faute, parce que je fuis diflrait par tant df affaires en ces temps calomnieux & malheureux , que cela a e fié la caufe que je me fuis engagé le moins qn'il m'a eflé
•pofp.ble a la recherche des chofespafèes, & partant vêtis trouverefbien mieux la jufiificaiion que vous defref de moj dans les actions de prudence que vous avez faites. Je fouhaitereis de tout mon coeur d'avoir qnelqiie occafion pour vous pouvoir témoigner que je fuis, Moniteur, &c.
BENTING.
Il y a un fens moqueur dans cette réponfc , qui devoit l’obliger à fc tenir fur fes gardes, & à fc défier d’un homme de voftre caractère.
LE PRINCE D’ORANGE.
Mon caracftere n-’eftoit pas encore ft connu qu’il l’a efté dans la fuite. Ainli on ne devoit pas encore fè tant défier de moy , du moins pour les crimes du premier ordre.
BENTING.
Il eft vray que vous n’aviez pas encore fait de coup d’une fi grande importance. La mort des deux Frères a efté voftre coup d’eflay , & elle a dû apprendre aux autres à ne fe pas oppo-
B ij
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lé XII. P. des Affaires fer A vos volontezde crainte d’avoir le melme deftin.
LE PRINCE D’ORANGE.
Tu ne fçaurois croire quels grands avantages j'ay tirez de cette mort. Je puis dire que toute ma grandeur eft née des cendres de ces deux Frcres. Ainfi je dois chérir leur mémoire, puif- que je leur fuis fi redevable. Il y a dix- neuf ans que ce grand coup eft fait, & c’eft ce qui me donne aujourd’huy un pouvoir H abfolu , & ce qui rend la Hollande fi rampante fous mes loix. Comme chacun depuis ce temps-là a craint une pareille difgrace , s’il euft mis obftacle à mes volontez, il y a dix-neuf ans que je mets des Magif- rrats dans toutes les Provinces de Hollande. Cela eft caufe que prefentement mon autorité n’cft point combatuë, & que toutes mes refolutions ont effet, de forte qu’on poutro t dire que j’y fuis plus abfolu qu’en Angleterre , quoy que je n’y paroilTe pas avec le titre de Roy ; mais peut.eftrc qu’avec le temps
du Temps. 17 le brideray les Anglois de même , & qu’à force d’ubolir les Loix , & de mettre par tout de mes Créatures , ie m’y rendray auffi Souverain d'effet, que i’y fuis de nom.
B E N T I N G.
Sans doute j les Anglois ne font ny fi fimples , ny fi endurans que les Hol- landois. Vous avez mis les derniers fous le ioug, & ils s’y tiennent bonnement ; mais les autres s’y font fournis d’eux-mêmes, & dés qu’ils le trouveront trop pefant , ils chercheront infailliblement à le feeouër. 11 faut toujours dépendre de ces Peuples là , & leur faire la cour 5 & ie ne lçay qui la fait le plus en Angleterre , ou les Peuples au Souverain , ou le Souverain aux Peuples. C’eft pourquoy les Rois d’Angleterre ne devroient iamais avoir de guerre avec les Etrangers parce que leurs Suiets leur donnent aflèz d’occupation, & qu’il faut beaucoup de Politique & d’adreflë pour les mena, ger, <Sc pour être bien avec eux j cat
18 XII. P. des Affaires c’eft une chofe rare que de voir lin Roy d'Angleterre cftre bien avec les Peuples. i
LE PRINCE D’ORANGE.
Tu ne m’apprens rien que ie ne fça- che, mais ic me ferviray de moyens que mes timides Predecefleurs n’ont ofé mettre en ufage. Tu dis, par exem-’ pie, qu’il ne faut point de guerre, & ie foûtiens qu’en cela ta Politique ce trompe. Cette guerre produit deux ou trois grands avantages pour moy. Les millions que ieleur fais donner tous les ans pour les frais de la guerre , les rendront moins fiers & moins puiflans, & me feront un fond qui pourra me fervir un iour contr’eux ; car ie ne fuis pas allez fimplc pour dépenfer tout ce qu’on me donne, & i’en dois garder pour me mettre à couvert de l’inconf- tance de la Nation.
B E N T I N G.
Cette Politique eft fort bonne.
LE PRINCE D’ORANGE.
La guerre me produit encore un au»
du Temps. ip
tre avantage, puifqu’elle eft caufequc je me fais des Créatures de toutes les Nations qui font dans mes Armées , & ces Créatures & cet argent me fer- viront contre les Anglois mêmes en temps de paix. Je les meneray par des routes qui ne leur font pas encore connues , & ma réputation donnant bonne opinion de mon fçavoir faire & de ma fermeté, ceux qui prendront mon par- ty , fe tenant feurs de fe voir bien fécondez , ne fe démentiront point.
B E N T 1 N G.
Je vous avoue que vous en fçavez plus que moy, mais nous verrons fi vous en fçavez plus que les Anglois. Leur inconftancc naturelle démonte toutes les raifons & toutes lesmefurcs, & malgré toutes vos précautions, vous verrez naître un orage au milieu du calme, &c vous le verrez fondre fur vous fans trouver d'endroit pour vous en mettre à couvert. Enfin art milieu des feux de ioye, & pendant que vous ferez occupé à écouter des Adrçfles
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XII. P .des Affaires pleines de fourmilion , vous ferez peut- être trahi & abandonné.
LE PRINCE D’ORANGE.
En tout cas la Hollande nememan- quera pas.
B E N T I N G.
Vous y regnez abfolument, il eft vray , & vous avez fi bien fait qu’il n’y a prelque point de Magiftrat qui ne dépende de vous -, mais le Peuple eft accablé. Il eft outré , il murmure ,
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cherche à fe foûlever ; & ne peut-il pas à tous momens faire pour vous détruire, ce qu’il a fait pour vous élever, & facrifier les Magiftrats qui le trahif- fent, comme il a facrifié ceux qui le fervoient ? Il ne faut qu’une émotion' populaire. Le dcfcfpoir la peut faire naître. Les Provinces - Unies fe font fouftraites de la domination d’Efpagne ne la pouvant plus fupporter. Et pour- quoy ces mêmes Provinces ne peuvent-elles pas fe fouftrairede la vôtre ? L’Efpagne éroit alors redoutable , & dés que les Anglois vous fermeront
I
du Temps'. zi
leurs bourfes, vous ne ferez plus qu’un Particulier que les Hollandois craindront peu, &c fur qui ils fe vangeront de toutes les guerres & de tous les maux que vous' leur avez fait fouffrir depuis dix-neuf ans.
LE PRINCE D’ORANGE.
Tout cela eft à craindre , & je ne croy pas qu’on puille le garantir de Ia'fureur d’un peuple émû , quelque grand Politique que l’on foit.
BEN TI N G.
Il faut ne luy pas donner lieu d’entrer dans ces mouvemens furieux.
LE PRINCE D’ORANGE.
Si je n’avois fait ce que j’ay fait, je ne ferois pas dans le Tiône. Ainfi s comme j’ay tout rifqué , je fuis re. folu d’attendre toutes fortes d’événe- mens, en prenant pourtant toutes les précautions dont mon efprit eft capa- ple. Mais ce qui me chagrine , ce font e grand nombre d’Ecrits publics qui paroilfent contre moy, & qui ouvrent tellement les yeux aux Peuples leur
1
zz XII. P. des Affaires font voir tant de verriez , qu’il cft im- poffible qu’ils ne les examinent , & que cela n’ait des fuites bien daugereu- fes. '
B E N T I N G.
Dieu permet que vous foyez attaqué par les memes moyens dont vous vous êtes fervy pour détruire ceux que vous avez voulu perdre , & que vous avez perdus en cffec. La différence qu’il y a, c’eft que les Ecrits que vous avez fait faireétoient de véritables Libelles , & qu’il y a tant de veritez dans ce que l’on écrit contre vous , qu’il eft impoflïble d’en difeonvenir.
LE PRINCE D’ORANGE.
On traduit ces Ecrits en plufieurs langues , & j’ay peine à voir fans beaucoup de déplaifir , que l’Angleterre & la Hollande en foient remplies. On en répand fi fouvent parmy les Peuples que je crains que les impreffions qu’ils firennent contre moy, ne les portent à a révolté ; & ce que je trouve déplus fâcheux , c’eft que les Anglois imitent
du T'émis'. 23 ces Ecrivains, & Ce mêlent de faire and! des Satyres, & d’en remplir la Ville de Londres.
B E N' T I N G.
Les chofes font dans un eftat violent, & je ne voy pas encore quand
■ vous joiiirez tranquillement , ny fi ce bonheur vous arrivera jamais.
LE PRINCE D’ORANGE.
Laiflôns cela , nous faifons toujours des digrellions.
B EN T I N G.
Il eft vray , mais ce que nous difons vient fi naturellement fur les endroits devoftre Hiftoire dont nous parlons, qu’on le doit croire d’autant plus conforme à la vérité , qu’il n’y a point de préméditation.
LE PRINCE D’ORANGE.
Nous avons affez donné aux raifon- nemens- Venons aux faits, ou plûtoft achevons l’hiftoire de ceux dont nous avons commencé à parler.
B E N T I N G.
Vous ne vous contentâtes pas dç
XII. P. des Xjfaires travailler à la ruine des deux de Vick, Groffius eftoit leur Amy, & leur Allié. Il avoir efté nomnjé Am- bafladeur auprès du Roy de France, pour traiter la Paix , & il y avoit fi bien réuffi fuivant fes inftruétions , qu’elle eftoit fur le point d’eftre conclue. C’en eftoit plus qu’il ne falloit pour vous obliger à jurer fa perte. Il vous échapa quelques paroles dans l’Aflemblée des Etats qui firent con- noiftre voftrc defiein, ce qui fut caufe que Groffius partit fecretement de la Haye , & fe rendit à Anvers avec toute fa Famille , d’où il écrivit une affiez grande Lettre aux Etats. Il y marqua d’abord les fcrvices qu’il avoir rendus à fa Patrie , pendant toutes fes A'mbaflades , qu’il croyoit luy devoir avoir acquis tellement l’affe- étion de fes Compatriotes, qu’il fe tenoic alluré qu’il n’auroit jamaisbeloin d’autre fecours ny d’autre affiftance que de celle-là , mais qu’il prioit Dieu de vouloir pardonner à ceux qui eftoient
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du Temps. 15
eftoient caufe de Teftat où il fe voyoit réduit.
LE PRINCE D’ORANGE.
On fçait allez que ces paioles s’a- dreflôient à moy , mais i’eftois le plus fort, & ie luy avois fait quitter la partie. S’il n’avoit pas arrefté tous mes dclTeins en prenant-Ia fuite , ie ne fçay s’il en auroitefté quitte! meilleurmar- çhé que les deVich. 11 avoir penfé me perdre pour jamais, & à peine mon nom feioit-il connu auiourd’huy, fi ie n’eufie empêché fort à propos que l’on ne concluft la Paix. Il l’avoir tellement avancée qu’elle auroit efté lignée bien toft après.
B E N T I N G.
Vous avez raifon de vous en vanter.
LE PRINCE D’ORANGE.
Je m’en vante comme un bon politique qui n’a pas eu la foiblelïe de facrifier fes interefts au bien de fa Patrie , & qui a pr éferé fon ambition à la rampante vanité de procurer le repos de
2-6 XII, P. des Affaires
bons gros Marchands , qui fi l’on excepte les Souverains, feroient devenus plus riches que les plus grands Princes de la terre. Ils auroient efté trop accablez de leurs biens , & auroient tranfporté toutes les richcfles des Indes dans leurs Etats.
B E N T I N G.
Je vous trouve d’alïez bonne foy fur le mal que vous avez fait aux Hol- landois.
LE PRINCE D’ORANGE.
■ Je ne le fuis qu’avec toy , car ic pretens qu’ils foient encore allez fim- plcspour croire qu’ils me doivent leurs vies & leurs biens, & que ie n’ay travaillé que pour eux, quand i'ay agy feulement pour moy.
B E N T I N G.
Nous avons déjà touché cette corde. Les uns le veulent bien croire, parce qu’ils appréhendent les cruels effets de voftre politique. Les autres .font dans des Charges qu’ils ne ticn- iflient que de vous, & qu’ils ne pofle*
du Temps. 27
deroient pas fans cela, & il y en a plusieurs autres qui font payez pour prendre vos interefts, & pour dire tout ce que vous voulez qu’ils publient à voftre avantage. A l’égard du refte du Peuple, il eft prefentement plus bridé que trompe, mais s’il fe mec une fois en mouvement, il y a lieu de croire qu’il ne s’appaifera que par une certitude entière de fa liberté.
Le Prince d’Orange.
En tout cas , j’auray mis d’alîez grands trefors à couvert , pour pouvoir trouver quelque forte d’abry pendant l’orage. Mais pourfuivons.
B E N T 1 N G.
C’eft bien plûtoft à Grolïïus de pourfuivre. Voicy les paroles qui fui- vent ce que je vous ay déjà dit de iâ L ettre. j’ay trouvé plus de cruauté Cb e/e barbarie an milieu de ma Patrie , & dans la Wtlle de ma naiffar.ee , eu je ne fçache avoir jamais donné aucun fu-jet d’offenfe au moindre de tous les hommes, que je croy qu’il s’en foit jamais veu
18 XH. P. des Affaires. entre des perfionnes d'une mefme dation. Ma mafion a efié plufieurs fois attaquée, tant de nuit que de jour. Mes Serviteurs ont efié traînez. parles rués. On a menacé mes Enfans, & moy-mefme fortant un Dimanche de la Maifon d.e Ville pendant la Prédication , & efiant par confisquent occupé aux devoirs de ma Charge, je fus attaqué avec tant de furie avec les couteaux à la main , que je puis dire ri avoir efié délivré alors du danger évident d'une mort inévitable , que par l'afft fiance miraculeufie du Ciel.
On ne demandera point en voyant ce Fragment de Lettre , le nom de l’Auteur delà perfecution , & comme vous ne démentez jamais v oftre caractère, on vous devinera toujours lors qu’il s’agira d’actions de cette nature.
Ie Prince d’Orange.
Je devois perdre entièrement ceux qui s’oppofoient a mon élévation, ou renoncer au delt'cin que j’avois pris de îegner. J’avois fait mon planjûfal-
du Temps*
loit le fuivre , & facrifier tout ce qui feroit allez malheureux ponr fe rencontrer en mon chemin.
B E N T ING.
Vous dites bien ; malheureux, car c’eft l’eflre effectivement lors qu’on ne peut éviter la perte , en ne failant que fon devoir. Groffius qui avoit tant acquis de réputation en Suede & en France, qui eftoit homme d’Etat & de Lettres , que les Rois , leurs Miniftres ,8c tous les honneftes gens eftimoient , s’eft malheureufemenc trouvé de ce nombre.
Le Prince d’Orange.
Je n’avo/s garde de fouffrir un fi habile homme dans les Confeiis d’Etat. J’eftois trop jeune, & j’avois- trop peu d’experience pourluy répondre. Ainfi fes raifonnemens mauroient confondu. J’ay connu qu’ileftoit plus à propos d’agir que de parler , & j ’y ay mieux trouvé mon compte. Oneft fervy promptement, & fans répliqué, & avec deux douzaines de Scélérats,, G iij,
30 XII. P. des Affaires on avance plus, & on abbat plus cTennemis , & fans rien perdre , qu’avec une Armée formidable,
B EN Tl N G.
On peut voir par la fuite de la lettrede Grofîius , qu’il n’ignoroit pas que vous cherchiez à le perdre. Il ajoûte. Mais après les rapports & les propoftions qui fe font faites dans votre f/femblée le xo. <ÿ* U. du mois pajfé, fay remarqué évidemment qu on vouloit changer le danger general en un particulier, & qu on vouloit faire un facrifice par l’expoftion de ma perfonne. fay cru que ce qui jufquos' icy aurait pu paffer en moy pour une confiance d’efprit, fer oit tenu déformais pour imprudence , & une nonchalance tout -à - fait condamnable ; & partant , je me fuis imaginé que fétois oblige , tant pour le regard de ma famille, que pour la deffenfe de mon honneur, de me fauver des mains de mes Ennemis , & me tenir efoi^né, &e.
LE PRINCE D’ORANGE.
Lailïons-là Groffias3& parlons d’ar-
dû Temps. 51
ticles plus imporcans. 11 n’y a perfonne qui ignore que ton malheur fut mon ouvrage.
B E N T I N G.
Parlons donc du feu Roy d’Angleterre , &c de la lettre qu’il vous écrivit apres que vous euftes été nommé Stathouder , ou Capitaine general , c’eft la même choie
LE PRINCE D’ORANGE.
Comme cette lettre eft allez importante pour faire voir la fituation où i’ eftois alors avec ce Monarque, & qu’on pourroir fouhaiter de l’ap- Îirendre dans mon Hiftoire , à caufe de 'union que le l'ang avoit mife entré nous, je l’ay apportée , & tu la peux- lire.
B E N T I N G.
Cette leélure me fera phifir.-
gx XÏI. P. des Affaires
LETTRE
du Roy d'Angleterre tu Prince
MON NEVEU,
Mon peur Van-Rede ni ayant fait rap- port du mauvais efiat auquel vous étiez,- j’en ay efté extrêmement dèplaifant, & ce qui m afflige le plut, c’efl qu’il fem- ble que je vous porte moins d’affle filon que \en ay fait par le pafflc. Je vous prie d'être pleinement perfuadé quz ce font des apprehenfions fans fondement , &
fe, & le même re/pefi pour vôtre Perfonnl que j’ay jamais eu, tant au regard de vôtre propre dignité qu’au regard du fdng dont nous participons tous deux. Je n ay non plus oublié aucuns des bons fer- vices que vôtre Pere ma rendus en fa- vie, dont l’obligation demeurera toujours gravée dans le fond de mon coeur. Je
du Temps. 33
•vous prie de croire , quoy que l’efiat prefent des affaires ne niait pas permis de corrcfisondre avec vous. & de vous communiquer mes deffeins , & mes Traitez., que dans toutes les Négociations que j’ay eues avec le Roi Tres-Chrêtien , j’ai toujours tâché d’avancer vos interefis autant que la nature des chofes me l’a pu permettre en quelque façon. Les in foie rites & continuelles machinations contre moy , de ceux qui ont depuis quelque temps en ça , fi grande part au gouvernement dès Province s-Dnie s , ni ont obligé de m allier avec le Roi Tres-Chrêtien, qu'l a le même fujet de plainte contre eux, afin d’abatre leur orgueil infupportable, & d.e nous affurcr à l’avenir contre des infinités de cette nature. La confiance que j’ay eue en l’alliance du Roi Tres-Chrêtien , l’rffeêlion qu’il a pour vôtre Per- fionne , & l’averfion contre ceux qui ont fait voir qu’ils étoient mes ennemis aufji bien que les vôtres , me promettent une bonne ijfit'è de tuus ces troubles â vôtre égard, & fi les Habitans de ces Pro-
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$4 -A77. P-des Affaires vinces euffent confideré leur faute aflfeZ. a temps , & vous euffent conféré la même autorité , & les mêmes Dignitez dont vos Illuftres .Ancêtres ont efiè depuis fi longtemps & fi dignement peurveus, le- . dit Roi Très -Chrétien & moy , ferions fans doute demeuref dans une parfaite amitié avec lefdites Provinces. Néanmoins j e fuis extrêmement fatisfait de ce que le Peuple de ces Provinces a fait dernièrement en vôtre faveur, en vous ayant élit pour leur Gouverneur general, & lors que j’auray vu que les affaires auront eflé mifes en un tel eflat qu’il ne fera plus au pouvoir d’aucune faPtion de diffoudre,ou de rendre inf-uPlueux ce qu’~ on a fait prefentement, &que je pourray délivrer mes Sujets des opprefftons & injures qu’ils ont eflé obligez, de foiiffrir fi longtemps , je tâcheray de protéger vous & vos amis, & feray tous mes efforts auprès de mon Beau-frere le Roy Tres- Chrétien,afin de d.onncr une telle fin à tous ces troubles , que tout le monde pourra ‘voir le foin particulier que j'ay de vôtre
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du Temps.
Perforine, & quel égard j'auray pour l'a. moitr de 'vous a l'interefl; defdites Provinces. Finalement je puis vous afurer,& vous ferez contraint de croire fermement . que fay toujours eû toute l’affection >& ■ inclination imaginable, & telle que vous la pourriez fouhaiter pour votre bien, par laquelle je vous feray voir en tout temps que je Fuis & Feray ,
MON NE NEZ,
K être très-affectionné Oncle , C H ARLES, ROY.
ben tin g.
Je croy quejvous avez bien refolu de ne faire voir cecce lettre à per- fonne. %
LE PRINCE D’ORANGE.
Et par quelle raifon ? Contient-elle quelque chofe de defavantageux pour moy ?
B E N T I N G.
Au contraire ; c’eft par cette raifon qu’elle ne doit jamais eftre mife au jour.
$6 XII. P. des Affaires
LE PRINCE D’ORANGE.
Je ne vous comprens pas. B EN TI N G.
Pour un fin Politique vous ne faites pas les réflexions que vous devriez faire. Ne voyez vous pas que plus l'af- feélion du Roy de France , & du Roy d’Angleterre paroillent pour vous dans cette lettre , & que plus vous leur avez d’obligation, plus le procédé que vous avez tenu & que vous tenez encore aujourd’huy envers ces deux Rois, vous doit rendre coupable & odieux à toute la Pofterité ?
LE PRINCE D'ORANGE.
Mais le Roy d’Angleterre dont il s’agit , eft mort depuis ce temps-là.
B E N T I N G.
C’eft toûjours le mêmefang , & ce- luy qui vit aujourd’huy ne Vous efti- moit pas moins , puis qu'il vous a fait epoufer fa Fille.
LE PRINCE D’ORANGE.
Tu n’y penfes pas. La Politique& l’Ambition connoiflent - elles des Païens ? B E N*
!
du Temps, 57
BENTING.
J’ay tort, je l’avoue. Quand on parle à vous, il faut bien prendre garde à ne fe pas laiffer furprendre par quelques fcntimensd’honnefteté, parce que vous foûtenez fi bien vôtre caractère, que vous n’entrez jamaisdans aucun fentier qui foit contraire à la route que vous avez refolu de fuivre.
LE PRINCE D’ORANGE.
Qjand on a pris une fois un caractère , il ne fe faut jamais démentir , ôc quoy que les crimes foient blâmables , on n’eftime pas ceux qui les commettent avec timidité & en reculant. Le Penfionnatre de Vich ayant commencé d’apprendre à me connaître à fes dépens, & devinant bien que je n’é- tois pas d’h'.ime ir à luy pardonner jamais , demanda à fe défaire de (a. Charge dés qu’il fut guery de fa blef- fure ; & fit un Difconrs aux Etats de Hollande & de VVeft-Fr.fe, qu’il leur délivra enfuite par écrit. Il faifoit voir ' d’abord qu’il y avoit dix-neuf ans qu’il
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38 XII. T. des Affaires
étoit Pensionnaire de ces deux Provinces , & marquoit avec beaucoup d’ef- pric & d’adreffe , l’application qu’il avoir eue aux affaires , & avec quel zele & quelle alïïduité il avoir travaillé pour le bien de la Patrie , & pour détourner la guerre dont elle étoit accablée. Il faifoit connoître enfuite les manvaifes impreffions qu’onavoit données de luy aux Peuples, & continuoit par ces paroles. Je ne puis juger autre chofe en bonne confidence , finon que la continuation de madite Charge ne pourrait être defiormais que préjudiciable d l'Etat, puiSquil eft tres-certain que les refolutions prifes par Vos Grandeurs, & qui viendraient d pajfier par ma plume, ne Jeroient pM agréables au Peuple , CT par confisquent n auroient pas cette faci~ lire & cet te promptitude pour l'execution, telle quelle fieroit necejfiaire pour le bien & l’utilité de la Patrie. C'efi pourquoy j'ay cru que je pouvois^on-fieulemen't fans le defavantage, mais même plutofi d l'avantage de l'Etat, fiupplier K os Gran-
du Temps.
deurs, air fi que je les fupplie tres-hum- blemcnt par la pr(fente, qu’il leur plaife d.’avoir la bonté de me difyenferde ladite Charge. Il demandent enluite à avoir place au grand Confeil> Suivant les Reglemens de l’Etat, comme l’avoient eue deux Pcnfionnaires avant luy.
B E N T I N G.
Il n'a jamais joüy de cette Charge, & vous milles bon ordre pour l’empêcher.
LE PRINCE D’ORANGE.
Pensionnaire ou Conseiller , c’étoit la même choSe pour moy , & il me paroiiïoit mefme que j’avois plus à craindre le Confeiller que le Pcnfion- nairc , parce que cette démiiïion volontaire de la Charge de Pcnfionnaire faifoit paroîire un definterclï'ement qui plaift allez dans les Républiques , & qui étant capable d’ôter aux Peuples ■ les impreffions que ie leur avois fais prendre , pouvoieut m’eftre d’un grand préiudice. D’ailleurs , le Pensionnaire eftant auffi Subtil & auffi fin qu’il l’é-
4<> XII. P. des Affaires toit, pouvoit faire parler fous main fcs Créatures , pendant qu’il affeétcroit une grande modération fur toutes les -chofes qui me regarderoient, & ainfî mes deflcinsauroicnt toujours cftétra- verfez, & comme ii auroit mis contre moy tout le Confeil, qui me haïfloit déjà allez , parce que je l’avois forcé à me nommer Stathouder j’aurois efté dans de continuelles alarmes , & il vaut mieux en bonne Politique prendre les mefures, pour n’avoir point d’ennemis , que d'eftre obligé à eftre toujours en garde contre eux ; car outre que c’eft une fuiétion , les furprifes font à craindre , & le plus habile peuc manquer à parer quelques coups. Enfin.ie fuis du fentiment de l’Italien qui dit qu'une Befle morte n'a plus de venin. Il eft facile de fçavoir pour quelle occafion ce Proverbe a cftç mis en ufage
B ENT I N G.
Quand on ne le fçauroit pas, on le devineroit fans aucune peine, lorfquc
du ‘Temps. 4’
Vous vous en fervez , puifque vôtre caractère eft fort connu.
LE PRINCE D’ORANGE.
Il n’cft queftion de le déguifer que lors qu’on n’eft pas encore venu à bout de (es deflcins, puifque la fin d’une en- tréprife fait toûiours connoîcre le caractère de celuy qui l’a faite, fur tout lorfqu’il s’agit d’un proict de la nature de celuy de mon invafion en Angleterre. Ce n’eftoit pas allez que le Penfionnaire de Vich fe fuit démis de fa Charge, il eftoit queftion d’en nommer un autre pour remplir ce pofte , &: tu peux bien croire que c’é- toit un coup d’Etat pour moy que ceux qui l’occuperoient me fulfent entièrement devoiiez.
B E N T I N G.
Il fvffifoit qu’ils ne fuiîent point vos Ennemis avant que d’cftre nommez pour le remplir , car il eftoit im- poffiblc qu’ils ne devinflent vos Créatures , puis que ce pofte ne pouvoir D iij
oez XII. P. des Affaires eftre donné à perfonne qui n’eût vôtre agrément, ou plutoft qui ne le tinft entièrement de vous, puisque vous vous trouvâmes non feulement en état d’empefeher qu’on ne nommaft quelqu’un qui ne vouspluft pas, mais mefme de faire nommer celuy qui vous conviendroit le mieux, & de vous le faire enfuite prefenter feulement pour la forme, afin de recevoir voftre agrément.
LE PRINCE D’ORANGE.
Ce fut à quoy je ne manquay pas. Les Sujets qu’on propofa avoient du mérité, &: pouvoient m’embarafl'er.
B E N T I N G.
Je fçay qu’on parla de Beveningen, de Beverning , & de Fagcl.
LE PRINCE D’ORANGE.
Beveningen , connu de toute l’Europe fous nom de Panbuninguc , pour avoir beaucoup contribué à la Paix qui fucceda à la Guerre de 1667. elloit un homme qui avoir d’affez bonnes qualitez pour mériter cetts
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du Tempf^ 45
place, mais il eftoic à craindre qu’il ne cruft me la devoir moins qu’à fon mérité , & que dans la fuite il ne me fift de la peine. Il eftoit opiniâtre-, un peu vifionnaire, 8c capable de me tailler beaucoup de befogne , s’il fe le fuft mis en telle ; de forte que ie m’arreftay à Fagel & ie m’en fuis alfez bien trouvé.
B ï N T I N G.
Il vit dans la fuite des exemples qui l'auroient fait marcher droit avec vous, s’ilavoir eu delTein de fe détourner, & pour peu qu‘il euft quitté le chemin que vous luy aviez preferit, il eût pû. voir fondre fur fa telle des orages pareils à ceux qui avoient accablé fon Predecelfeur. Ainfï la reconnoilfance, l’intereft & la crainte furent caufe que pendant tont le temps qu’il a vécu,il a facrifié fa Patrie , & n’a fait que s’attacher avec foin à vos conleils, & exécuter vos ’cfolutions.
LE PRINCE D’ORANGE.
C’eft une marque que ie choifîs
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■44 A77. P. des Affaires bien mes gens , & qu’ils n’oferoient manquer d ce que j’exige d’eux.
BEN TIN G.
Mais revenons à G orneille dcVich, Grand Bailly de Putten, qu’un certain Chirurgien de Pierchil, gagné par vos Emiflaires, accula d’avoir voulu vous aflafliner , & qui fut prisa Dordrech par l’Avocat de la Cour de Hollande, 3c mené prifonnier à la Haye.
LE PRINCE D'ORANGE.
J’avois dans le mefme temps fait pub'ier parmy le Peuple, quele grand- Bailly avoit eu fur la Flote un gros démêlé avec l’Amiral Ruyter, & qu’il n’avoit pas voulu pourfuivre les François le lendemain de la Bataille qui ve- noit d’être donnée.Cela avoit comencé à dôner d’alTezfortesimprcffions cotre le grand Bailly mais il vint une Lettre de j'Amiral Ruyter, qui gâta tout, en- le jvftifiant. Je m’en confolay, parce que ce n’eftoit pas la principale accu- fation que je voulois former contre iuy, & que ie luy avois tendu d’auues
du Temps.
filets, comme eftoit la dépofition drz Chirurgien, qui devoit bien-toft produire l’effet que i’cn attendois.
B £ N T 1 N G.
Vous avez réuffi dans cette affaire, mais vous n’eftespas iuftifié , & on a écrit tant jde chofes fur cette prétendue confpiration. contre voftre peafonne, qu’il paroift que l’on fois perfuade que c’cft un Ouvrage de voftre politique. Je me fouviens d’une Piece fort curiculè faite là-deffus , qui après un préambule dont il feroit inutile de parler , porte en termes fort exprès, mis icy en extrait fur mes tablettes, que le Chirurgien accufoit le Bailly d'avoir voulu le corrompre, afin de voue ofter la vie ; lequel Chirurgieri ayant efté entendu par la Cour, perfiftoit opiniâtrement dans fa déclaration, que le Bailly nioit abfolument, alléguant pour raifon qiïil navoit parlé qu une fois au Chirurgien , il y avoit plufieurs années-, que ce fut le 8. futllet que le Bailly eftoit malade au lit, & que la convenu
46" XII, P. des Affaires fation ne Aura pas un quart dAheure i que le Chirurgien eftoit venu chez luy de fon propre mouvement , fans y avoir efté appelle, demandant a parler au Bailly feul, fans vouloir dire fon nom, fi-bien quon l'avoit laifé entrer feulement après la troifiéme in fiance ; que partant il n’eftoit pas vray-femblable quil eufi réfelu en foy-mefme une affaire fi dan- gereufe, & quil ri avoit pas obligé le Chirurgien par des bien-faits jufques à ce point-là que de luy confier une ebofe fi importante , & dune confequence fi dangereufe, de forte quil falloit le tenir a bfofument pour un cnnemy, parce quil eftoit obligé de payer au Bailly une amende pécuniaire , par Sentence des Echevins de Bereerlant , comme Bailly dudit lieu, çft quil eftoit encore convaincu d'un certain crime énorme qui eftoit bien connu à la Cour, fur B accufation dudit Bailly faite contre luy, quainfi fa Eemme confiderant la malice du temps, & la haine generale contre plufieurs Magiftratst & fur tout contre
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Temps. 47
le Bailly, & les fiens , s'e fait à fan droit alarmée d'une vifite fi fecrete d’une perfonne, dont la fombre Phifionomie ne fembloit promettre rien de bon, veu Cattentat fait depuis peu de temps contre le Frere de fon Mary , & un femblable depuis quelques jours contre fon Mary mefine, mais qui avoit efa empêché par la Garde , ce qui l'avoit obligé de commander à fon faalet & à fon Fils , âgé de dix huit à dix neuf, ans , de d.emeu- rer à la porte de la chambre , ne pouvant efire vus par la jointure de cette porte , & qu'ils nefaient pas éloignez, de douze pieds du lis du Bailly ; qu'il leur avoit efié facile d’entendre le tout fort à leur aife, & fur tout ce que le grand Bailly difoit , à caufe qu'il par- loit haut ; que le faalet auff-tof après avoir reconduit le Chirurgien à la porte fans parler-à fon Maifre , ny à perfonne du monde , avoit fait un récit pur’& fimp'e de ce qui s'eftoit pafé, à trois Femmes , qui efaient là prefentess que le Chirurgien , après un difcours des mife-
48 XII. P. des Affaire $ res du, temps , avoit offert de découvrir quelque chofe audit Bailly, pourvu qu’il ri en dift rien a perfionne & que ledit Bailly avoit répondu là-deffus , que fi c’eftoit quelque chofe de bon il le pouvoit bien découvrir, mais que fi c’eftoit quelque chofe de mauvais , il feroit fort bien de s’en taire , parce qu’autrement il feroit obligé de le dire à chacun, mais que le Chirurgien après quelques tnftances & répliqués de pareille nature , avoit pris enfin fion congé, avec ces paroles. Puis qu’il ne vous plaift pas dele fçavoir, je n’en diray rien, &vous fouhaite le bon foin Que la Femme d.u Bailly avoit fiait donner avis de tout ce que deffus au Bourgue- meftre jMuys, fi-birn que ledit Bailly donnoit a juger à la Cour , s’il n’efloit pas plus jufle d’ajouter fioy a un fidelle Serviteur, à une Femme &à des Enfians, qu’à une perfionne infâme, qui avoit cftè obligée de demander pardon à D ieu & à la fiuflice , pour fies forfaits.
du Temps. 49
LE PRINCE D’ORANGE.'
Tu te donnes bien de la peine à rama (Ter les pièces qui me condamnent. Mon ambition Sc la digue que les deux Freres n’auroienc pas manqué d y op- pofer , dévoient bien faire penetrer mes intentions aux plus clair-voyans.
B E N T I N G.
La déclaration qu’on fit au Bour- guemeftre Muys de tout ce qui sê- toit pafie, fuifiloit pour faire punir le Délateur.
LE PRINCE D ORANGE.
La plus-part des Juges eftoient ou gagnez , ou intimidez > & le peuple criant à haute voix contre l’Accufé , il n’en falloir pas davantage poui le per dre. Les Juges 11c me craignoient pas feulement , mais ils apprehendoienc encore la fureur du Peuple. Ainfi en mit le Bailly à la Queftion , où il n’a- voiia rien. C-pendant le Délateur ayant perfiftéà l’accufer , il fut demis de fes Charges, & condamné au ban- niffement.
jo XII. rP. des Affaires
B E N T I N G.
Je voy bien qu’il fut impoffible aux Juges de poutfer plus loin les chofes. Les preuves cftoient du coftédu Def- fendeur , & il eftoit honnefte homme, L’Acculateur n’en avoit aucune, & il eftoit un Fripon.
LE PRINCE D’ORANGE.
Cependant ce n’eftoir pas aflez pour moy. Les chofes eftoient venues trop avant , & je devois perdre de fi redoutables ennemis , qui voyant mon coup manqué , auraient tâché de ne pas manquer le leur.
B E N T I N G.
Voftreefprit triompha pour achever un fi grand ouvrage.
LE PRINCE D’ORANGE.
Je fis des merveilles. Le Chirurgien ayant efté élargy & abfous,publia par mon ordre parmy le peuple qu’il avoit convaincu le Bailly. Le Peuple apprenant en mefme temps qu’il avoit efté banny, & voyant l’autre élargy, n’eut pas beaucoup de pej-
ne à le croire , & trouva la punition trop foible pour un pareil crime.
B E N T I N G.
En cela le Peuple eut grande rai- fon, car le Bailly devoit eftre condamne à mort, ou abfous. La punition eftoit trop legeie pour un homme fi coupable , & trop forte pour un innocent, & l’on voit par là que les Juges n’avoientofé le défendre afin de le condamner.
Le Prince d’O range.
Ayant vûque le Peuple entroit dans les lent imens que je luy avois fait inf- pirer, je crus devoir entreprendre tout, & que fi jelaiflois échaper l’occafion , je ne la retrouverons peut-eftre jamais. Jefisdeguifer beaucoup de mes créatures. Les gens de guerre parurent Bourgeois , & les Bourgeois Payfans.
B E N T I N G.
Je fçay que le Lieutenant de vos Gardes fe mit du nombre, & que le , jour commençant à bailler, parce qu’il eftoit déjà fix heures du loir , il mit un
Eij
I
/x Xll. P. des Affaires Mafque pour n’eftre point reconnu , mais un Mafque fi rellcmblant à un vifage naturel, qu’il n’y eut perfonne qui n’y fuft trompé. Cependant pour f>lus de précaution ,il n’avoit pas vou- u l’expofer au grand jour.
LE PRINCE D’ORANGE.
Il eft vray.
BeSt in g.
Ce Mafque n’avoit pas fans doute efté préparé pour cette affaire, qui né pouvoir avoir efté tout-à-fait preveuë. il falloir qu'il vous euft rendu d’autres fer vices. J’ay mefme appris une chofe allez particulière, c’eft que ce Mafque tomba , que celuy qui le portoit fut remarque , & que ceux qui le reconnurent eurent la prudence de ne le pas dire.
Le Prince d’Orange.
Ils firent bien , car il coûte fouvcnt cher de voir leschofesdont les Grands ne veulent pas que l’on s’aperçoive. Enfin pour achever l’Hiftoire de ces deux Victimes de mon ambition, je
du Temps.
refolus de faire un beau coup de filet , & de me défaire des deux Frétés tout à la fois. Le Penfionnaire eftoit allé dans'a Prifon pour amener fon Frcre, qui n’eftant quebanny, avoir permiflîon de fortir. Ils devoicnr en effet fortir enfemble. Tout le peuple eftoit en mouvement à caufe du peu de juftice que l’on me rendoit, du moins félon fa penfée , & ce que mes Emiflaires luy avoient mis dans l’ef- prit , & il attendoit pour vo r fortir le coupable. Le bruit de ce defordre eftant parvenu jufques à la Prifon, ne faifoit pas hafter fa fortie. On députa des Bourgeois pour voir ce qui s’y pafloit. Ces Bourgeois Tardèrent trop à revenir,& l’on s’impatienta. On en- tend'talors une voix qm cria, .Allons, A4e fleurs, tirons ces Traiftres hors de là. Suivez, moy feulement, je vous montre-ray le chemin. La Sédition augmenta. On tira plufieurs coups contre la porte , oÇ l’on en bnfa enfin la ferrure avec un marteau de Maréchal. On en-
ï4 XII. P- des Affaires
.ta en tumulte , &l’on trouva le Pen- fionnaire avec la tranquillité d’un Caton , qui lifoit dans un livre , aflis fur le lit du Bailly fon Frere. Il leur dit. Meflietirs , que demandez-vous, & à quoy bon cette violence ? Et voyant qu’on vouloit qu’ils defeendiflent , il prit fon Frere par la main. Ils furent fort mal-traittcz en defeendanr , 8c lors qu’ils furent fortis, le Penfion- naire voulut éviter de pafl'er entre les rangs , & fe gliflfer derrière les Bourgeois. [1 fut affailly en mefme temps par le peuple. Un inconnu luy voulut tirer un coup deMoufquet , mais fon arme ayant manqué , il luy donna fur la telle un coup de la crolïc qui le renverfa , mais s’tftaut relevé incontinent, il reçut un autre coup à la joue , qui le fit tomber fur les genoux les mains jointes, comme s’il euft voip lu prier Dieu. Alors les Bourgeois l’ayant jette à la renverie , luy mirent le pied fur la gorge , & luy tira un coup à travers la telle. Son Frere qui
du Temps.
fS
cftoit à cinq ou fix pas de 11 en robe de chambre, ne fut pas traitté moins indignement On l’environna auffi-toft de tous codez , de il reçut tant de coups , qu’il fut porté par terre d’abord, & enfuite maflacré. Lorsqu’ils furent morts, on fit la difleétion de tous leurs membres , qui furent vendus à l’encan , &c l'on coupa au Pen- fionnaire les deux doigts de devant , avec lefquels on diloit qu’il avoit ligné l’Edit perpétuel.
B ENT I N C.
Il n’en falloit pas davantage pour marquer la part que vous aviez à la Tragédie , & le fujet qui l’avoit cau- fée le pouvpit remarquer dans ces
U1vj«
LE PRINCE D’ORANGE.
O n en fit & on en dit plus q ie je ne voulois. Il n’y a rien de plus dangereux qu’un peuple en fureur.
B E N T 1 N G
D ei a permis que vous ayez châtié ce pfei p edesinjuflices qu’il a com-
fG XII. P. des Affaires
mites pour vous. Prenez garde qu’il ne vous ^unifie à voflre tour , pour avoir cfte l’Auteur de ces crimes.
Comme ces deux Freres avoient une grande réputation parmy les honueftes gens , on frappa aufft-toft après leur mort quatre ou cinq Médaillés en Hollande. Nous avons déjà parlé de quelques-unes, mais je vais vous en montrer une dont nous n’avons encore rien dit. Remarquez y deux Vailïeaux qui pcrillent d’un feul coup de mer. On a voulu faire connoiftre par ià que n’ayant eu qu’un mcfme efpnt, ils eftoieut morts d’une mefme mort.
Le Prince d’Orange.
J’ay trop d’affaires ‘ pour t’écouter davantage. Nous pourluivrons l’En- tien une autre fois.
On donne pour quarante fols un Recutil des fept premiers Entretiens
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le