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1693, 08 (Lyon)
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Lugdunenfis SS. Trinitatis pio hoc
munere locupletavit.
807156
VILLE
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
Colleg. Lugdun. /.
AOUST
169381893 *
Loc. Jest Cati ynic.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere au Mercure Galant.
M. DC. XCIII.
Aves Privilege du Roy.
LE LIBRAIRE
au Lecteur.
TEYOUS
Evous envoiray dans huit jours ,
ce Livrequi traite du bon du
mauvais usage dans les manieres
des façons de parler , des Bourgeoifes&
en quoy elles font differentes
de celles de la Cour, fuite des Mots
àla Mode, Nouvelles Fables de la
Fontaines. Le deuxième tome des
Défauts d' Autruy. OeuvresTofthume
de Mr. S. Real , la suitede
la Critiquesur l'usage preſent de la
Langue Françoise, indouze plufieurs
autres Nouveautez dont je
vousferaypart.
LIVRES NOUVEAUX
du mois d'Aoust 1693 .
La Vie du Cardinal Ximenés
par M. l'Abbé Flechier Evêque
de Niſmes en 2. vol . indouze 3 .
liv. le même ſe trouve inquarto
, pour 6.liv . 4.fols .
Memoires pour ſervir à l'Hiſtoire
de Loüis de Bourbon
Prince de Condé en 2. vol. ind.
2. livro . fols .
Oraiſon Funebre de Mademoiſelle
d'Orleans Souveraine
de Dombes par M. l'Abbé Doucette
Chanoine d'Ainay , in 4 .
15. fols .
OEUVRES DE MICHEL
Etthmuler celebre Medecin de
Leipsikqui ſe vendent à Lyon chez
THOMAS AMAULRY .
Timbuleri operum omnium
Edico Physicorum Editio novi
cateris omnibus tum correctior , tum
auctior , tum verò facilior , en deux
volumes , Infolio , 18. liv .
Traductions en François par un
celebre Medecin,
Pratique Générale de Medecine
de tout le Corps humain , en 2.vol .
in - octavo , s.liv.
Pratique Speciale du meſme Autheur
ſur les maladies propres des
Hommes , des Femmes&des petits
Enfans , avec des Differtations fur
l'Epilepfie , l'Yvrelle , le mal Hypocondriaque
, la Corpulence & la
morſure de la Vipere , in- octavo ,
2. liv. 10. f.
Les Inſtituts du meſme Autheur,
in-octavo , 2. liv. 10. f.
Nouvelle Chirurgie Medicale &
Raiſonnée avec une Differtation fur
l'infuſion des Liqueurs dans les
Vaiſſeaux , ind. 30 f.
Nouvelle Chymie Raiſonnée du
nefme Autheur , ind. 30. fols.
a 3
TABLE.
DRelude.
Voeuxpour le
Stances.
Histoire.
Roy. 2
5
१
Réponse àl'Anime,tres
te tres- curieuse .
Sçavan
34
Iournal dela Flote du Roy , depuis
Sondépart deBrest , jusqu'à l'arrivéede
la Flote de Smirneprés de
Lagos. 97
Descriptionfort exacte de lamaniere
dont le Vaiffeaux Marchands des
Ennemis ,& deguerre , ont esté
pris & brulez par la Flote du
Roy. 133
Lettre écrite de laRade de S. Iean
155
Receptionfaite àMonfieurauMont
de Luz.
S. Michel.
Ceremoniefaite àThiers.
157
1580
TABLE.
Receptionfaite àNantesau General
des Capucins , Grand d'Espagne.
159
Portrait de l'Honnefte Femme. 162
Mort deM. de Perigueux . 163
Relation de l'affaire de Malaga ,
faiteparM. deChammeſlin. 165
189
Reception faite à Monfieur, à la
Autre articlede Morts.
Villede Dreux. I190
Nouvelles dePiedmont . 193
Electiondes nouveaux Echevins avec
leDiscours fait au Roy , par M.
leVaffeurde S. Vrain , en les pre-
Sentantà SaM. 200
Nouvelles d'Allemagne. 204
Arrivée à Toulon des Vaiſſeaux
Marchandspris sur les Ennemis ,
Article des Enigmes.
dela Fløte duRoy.
Officiers de Monseigneur leDuc de
Berrynommerparle Roy. 221
Nouvelles curieuses de divers en.
droits.
Fin de la Table.
223
215
220
Avis pour placer les Figures.
La Figure doit regarder la page
214 .
L'Air doit regarder la page 220 .
MERCURE
GALAN VATHEQUE DE
LYON
AOST 169 *
1893
**
E
ARDEUR des Sujets
du Roy , leur admiration
pour ſes merveil
leuſes qualitez , leurs
voeux & leur amour continuant
dans les prieres qu'ils font au
Ciel pour la profperité de ce
grand Monarque , je ne dois
me laffer de vous envoyer leurs
Puvrages . En voicy encore un
Aoust 1693 . A
pas
2 MERCVRE
د
de la même nature qui vous
doit plaire , & par fa matiere , &
par le tour que l'Auteur luy a
donné
PRIERE POUR LE ROY.
SEigneur , qui protegez les
Rois ,
Contre vos Ennemis LOVIS défend
vos droits.
Confervez avec ſoin ce Heros indomptable;
Dans lefond defon coeur il a grave
vos Loix ,
Son coeur est dans vos mains ; Soyezluy
secourable;
Ses voeux n'ont pour objet que vous ;
Vous avez dans vostre couroux
Faitfentiraux méchansfon pouvoir
redoutable.
Nous fremiffons au recit des Combats,
4
GALAN T.
3
Oùvous avezvoulu vous servir de
Son bras.
Vos Ennemis vaincus gemiſſent de
leurs pertes ,
Nous avons vû leurs Tours ſous la
cendre couvertes ;
Des plus audacieux il a puny l'orgueil,
Leurs ramparts renversez leurfer.
ventde cercueil.
Le reste des mutins flatent envain
leurrage.
Peuvent-ils arrester un Roy victo.
rieux ,
Dont vousfoutenezle courage ,
Et qui combat pour la cause des
Cieux?
Défendezun Heros qui défend vo.
ſtregloire;
Qu'ilfoitpar tout ſuivi de lavi-
Etoire;
QueJon Trône fameux qui ſoutient
vos Autels,
A 2
4
MERCVRE
Ait toûjours pour appuy vôtre main
immortelle.
Montrezpour ce cher Filsune amour
paternelle.
Vous l'avez distingué du reste des
Mortels.
Quesaposterité nombreuse
Fleuriffe comme un Lisque cherit le
Soleil,
Et qu'avec unfuccés pareil
Elle puiffe àjamais rendre la France
heureuse.
Cet Ouvrage eſt de M. Danchet
, Profeffeur d'Eloquence
à Chartres , qui en a fait pluſieurs
autres à la gloire de Sa
Majefté.
Le Diſtique Latin fait fur la
priſe de Roſes, par le Pere Durand
Jeſuite, Profeſſeur de Rhetorique
du College d'Angoulefme
, queje vous ay envoyé dans
GALANT.
1
ma Lettre de Juillet , vous doit
préparer agreablement à la lecture
des Vers qui ſuivent , &
qui font du même Auteur.
SUR LA PRISE
DE ROSES.
Rosesjadis T'honneur des champs
Iberiens ,
Cefſſe deſoûpirerfilefort de la guerre
Te transplante en une autre terre ;
C'estpour toy leplusgrand des biens,
Tes épines estoient de trop foibles
barrieres ;
Pour arrester l'effort de nos braves
François
De plus difficiles carrieres
Ont fervi de theatre à leurs fameux
exploits;
A 3
6 MERCURE
Et quand même on eust joint le
Dragon de la Fable
Ace Lion fi redoutable ,
Qui te croyoit garantir de nos
mains ,
Ses efforts euffent esté vains ;
Nous n'aurions pas manqué de La-
Sons intrepides ,
Qui n'auroient prisque leurs grands
coeurs , pour guides.
Situtevois dans les mainsde Loüis ,
Ne t'en crois pas infortunée;
Ilestoit deta destinée ,
Que l'on te vist un jourfleurir entre
nos Lis.
Pouvois tu defirer un fort plus favorable?
Ah,que defleurs voudroient en avoir
unsemblable !
C'est làque les vives couleurs ,
Dusangde l'Espagnol derechefem.
pourprées.
GALANT.
7
Enparoiſtrontplus colorées ,
Et rendrontfur nos mers de nouvel
lesfplendeurs.
Aureſte; ne crains pas qu'unemain
infolente
Ofe aller deformais toucheratesRo...
fiers,
Iln'appartient qu'à ceux qui cueillentdes
Lauriers ,
Dete cueillirtoy. mesme,
dre éclatante.
teren-
Au milieu de nos Lis tes boutons
renaissans
Se verrontplus en afſurance ,
Qu'ils n'estoientsous la garde&
Sous lavigilance
De ce Lion quifit des efforts impuis-
Sans ,
Pour travailler à ta défense.
Incomparable Roy, leplus granddes
Guerriers ,
A 4
8 MERCURE
Qui releves toujours l'éclat de ta
fortune,
Ie le vois bien cueillirſeulement des
Lauriers,
Teparoist uneroute aujourd'huy trop
commune.
Ilfaut encor que leursyameaux
De Roses enlacezpour te couvrir de
gloire ,
Couronnent cheztoy la victoire
Par des ornemens tout nouveaux.
Et toy , Belge effrayé,qui nous pa
rois enpeine
Dece que ce Heros quittefi toft ta
plaine,
Scache que s'il revient ainsi de tes
marais ,
C'est pour goûter l'odeur que vend
dansses Palais
Une Roje que Mars dansſes champs
acueillie,
Et quepourlu, lagloirea longtemps
embellie.
GALANT. 09
S'il eſt nommépar tout leplus grand
desHeros,
C'est qu'en effet il l'est en toutes
chofes.
םע ץפו
20070
Ilfait toujours en toutſes exploitsà
propos.not
Pouvoit- il mieux choisir son temps
pourprendreRoses ,
Que celuy des Roses éclofes ?
L
Je vous envoye l'Hiſtoire
d'une illustre mal heureuſe ,
dans les mêmes termes qu'elle
a eſté faite par une perſonne
que diftinguent ſon eſprit & fa
naiſſance , & qui eſtant retirée
avec elle dans un lieu où la ſenle
vertu regne , a bien voulu ſe
donner la peinede recueillir ſes
avantures , afin qu'eſtant connuës
de tout le monde , elles
faffent admirer les voyes incomprehenſibles
dont Dieu s'eſt ſer-
AS
10 MERCURE
L
1.
vy pour operer le Salut d'un
Ame choifie . Voicyſa Lettre.
,
l'a
Il est vray , Madame , que
nous avons icy une Chinoiſe ,
& que malgré fix mille lieuës
qui ſeparent fon Pays du noftre
, la Providence dont les ſecrets
font impenetrables
choiſie pour la conduire au Port
de Salut. Je crois auſſi que l'in -
nocence de ſa vie a pû contribuer
àluy meriter cette grace ,
car fi l'on doit juger de l'interieur
par l'exterieur , elle eſt
bonne & douce , & elle a toute
la raiſon qu'il faut avoir pour
corriger ce grand feu ,& cette
vivacité qui eft naturelle aux
Aſiatiques: Elle devoit être une
fort belle Perſonne en fon Pays,
puis qu'elle n'eſt ny laide ny
defagréable icy , & que les Chiwois
pour la plupart ont les
GALANT. TY
yeux tres- petits , la peau fort
brune , le nez plat, & les levres
groffes. Il eſt aisé de juger en
voyant celle-cy qu'elle n'eſt pas
Européenne . Son viſage eft étranger.
Elle a les cheveux d'un
noir qui n'eſt point luſtré, aſſez
longs , fins & frizez , les yeux
enfoncez , mais brillans, le teint
brun , uny & coloré , les levres
groſſes ſans eſtre choquantes ,
Ies dents belles , & la phyſionomie
modefte . Elle a preſentement
vingt-quatre ans . Elle eſt
civile,& par ſes manieres on
peut juger qu'elle a eſté bien
élevée, & qu'on luy a donné de
la politeffe. Elle comprend fi facilement
que ne ſçachant pas un
mot de François quand on l'amena
auxHofpitalieres de Saint
Marceau , en un mois de temps
selle entendoit preſque tout ce
A 6
12 MERCVRE
qu'on vouloit luy dire , & elle le
parloit un peu , mais il ſemble ,
quand elle parle, qu'elle chante
tout bas . Sa voix eſt fort douce.
Elle eft adroite à tous les
beaux Ouvrages de fon Pays .
Ina , c'eſt le nom qu'elle portoit
étant Fille, elle est née à Pequin ,
Capitale du Royaume de Lachem
,& l'une des plus grandes
Villes du monde.Son Pere eſtoit
un homme de distinction , Treforier
des Armées du Roy. Il
logeoit dans le Palais avec fa Famille.
Il la maria à onze ans avec
Inder qui n'en avoit que douze,
car l'on eſt fi avancé en ce Payslà,
qu'on ſe marie à ſept ou huit
ans , & l'on a des enfans à douze
,de forte qu'à trente-cinq ans
on commence à eſtre vieux. Inder
eſtoit de Nanquin, fort riche
, & d'une Maiſon confidera-,
GALANT.
13
2
ble. Il demeura avec ſa Femme
chez fon Beaupere , lequel étant
venu à mourir le Roy luy
donna la Charge qu'il avoit poffedée,&
cette nouvelle Dignité
luy apportant de grands biens
&de la faveur ,il devint un des
premiers de la Cour du Roy de
la Chine, Ina eſtoit la Favorite
de la Mere qui la preferoit toujours
à ſes autres Enfans , & qui
prenoit un ſoin extrême de luy
infpirer une grande devotion
pour leurs pagodes , juſque- là
qu'elle ſe donnoit la difcipline
devant elle , & fe metroit toute
en fang pour luy faire comprendre
la ferveur avec laquelle il
falloit fervir leurs Dieux . Quel
domniage , helas que ces malheureuſes
ames periffent dans
les tenebres de l'ignorance!Nôtre
Chinoiſe avoir tout ſujet d'e14
MERCVRE
tre contente de ſa fortune. Elle
avoit un Fils âgé ſeulement de
ſept ans , il falloit luy acheter
une Femme. C'est une de leurs
Coutumes . Au lieu qu'icy nous
donnons dot à nos Filles en les
mariant , en ce pays- là on donne
de l'argent au pere & à la Mere
pour les obtenir,& quand on en
apluſieurs, c'eſt la richeſſe de la
Famille. Inder & Ina jetterent
les yeux fur une petite Fille de
fix ans , qui estoit à Nanquins
car je dois encore vous dire que
les perſonnes de qualité ne ſe
marient pas dans la Ville où elles
demeurent. Ils trouverent que
l'alliance qu'ils alloient prendre
leur convenoit. Inder en parla au
Roy, qui luy accorda un de ſes
Vaiſſeaux pourfaire le voyage.
Tout y estoit magnifique. Les
meubles d'argent cifelé & de
GALANT.
IS
e
vermeil , les étofes dedamas d'or.
Pluſieurs Officiers du Palais voulurét
accompagner Inder & Ina .
Ils menerent leur Fils avec eux ,
fuivis d'un grand train , & portant
beaucoupd'argent.Ordinairement
l'on alloit de Pequin à
Nanquin par un Canal que le
Π Roy de la Chine avoit fait faire
avant l'invaſion des Tartares. Il
eſtoit à la verité plus long que
le chemin de la mer,mais beaucoup
moins perilleux , & l'un
des plus beaux qu'on ait jamais
vûs. On ne connoiffoit preſque
plus d'autre route , lors qu'il s'y
e eſt formé une maniere d'abifme,
où l'eau rapide & tourr
noyante entraîne les Barques
qui vont deſſus. Lacrainte de
perir , comme pluſieurs avoient
eu le malheur de faire , les obligeade
tenir la mer,& leurpré
16 MERCURE
voyance les jetta dans un long
enchainement d'infortunes ,
dont Dieu s'eſt ſervi pour conduire
noſtre Chinoiſe à la connoiſſance
de la vraye Religion.
Il y a prés de trois ans qu'eftant
partie de Pequin avec ſon
Mary , fon Fils , quelques-uns
de leurs Amis , & une grande
ſuite de Domeſtiques , ils allerent
s'embarquer fur le Vaiſſeau
que le Roy leur avoit donné
pour faire le voyage de Nanquin.
Aprés quelques jours d'une
navigation favorable , ils ſe
trouverent furpris de la plus facheuſe
tempête qu'on puiſſe jamais
ſe repreſenter. Elle dura
plus de huitjours , & leur avoit
oſte toute forte d'eſperance , lors
qu'ils furent jettez proche d'une
terre qui leur efloit inconnue.
Comme ils n'avoient plus de L
GALANT.
17 1
proviſions , parce qu'ils en avoient
déja confumé une partie,
& que l'autre avoit eſté gaſtée
de l'eau qui estoit entrée dans le
Navire , ils jetterent promptement
les ancres , aprés quoy ils
defcendirent , & en acheterent
dans cette Ifle , où ils apprirent
que les vents & l'orage les avoient
confiderablement éloignez
de leur route . Ils ne penſerent
plus qu'à la reprendre , &
il y avoit déja quelques jours
qu'ils navigeoient heureuſement
, quand ils furent découverts
& abordez par un Vaiſſeau
Hollandois bien armé , qui vint
à toutes voiles ſur eux. Inder
comprenant que le malheur d'eſtre
pris eſtoit leplusgrand qui
leur puſt arriver, ne fongea qu'à
ſedéfendre, & malgré les larmes
de ſa Femme & de fon Fils , il
18 MERCURE
encouragea ceux qui l'accompagnoient
à bien combattre , & à
ſuivre ſon exemple , pendant
qu'Ina avec toutes ſes Femmes
ſetenoit proſternéedevantleurs
Pagodes , pour obtenir un heureux
ſucces . Le combat fut long
& meurtrier. Il y eut beaucoup
demonde tuéde part &d'autre.
Lapauvre Ina , inquiete de ce
quiſe paſſoit , monta ſur leTillac
dans le moment que les Hollandois
s'eſtoient jettez dans le
Vaiſſeau. La premiere choſe
qu'elle apperceut , ce fut fon
Mary qui ſe defendoit contre
pluſieurs hommes. Son amitié
łuý cachant le peril auquel elle
s'alloit expofer , l'obligea de ſe
jetter au milieu d'eux pour tâcher
de défendre Inder , mais il
tomba percé de coups auprés
d'elle , & elle recent pluſieurs
1
GALAN T. 19
Pi
bleſſures , dont elle aencore les
cicatrices. La mort d'Inder affurala
victoire aux Hollandois. Ils
pillerent toutes les richeſſes qui
- eſtoient dans ſon Vaiſſeau , &
firent paſſer dans le leur ſa Femme
& fon Fils , avec les perſonnes
qui n'avoient pas pery dans
le combat. Il eſt aiſé de juger
de l'eſtat où se trouva Ina , de
venuë prifonniere & malheu
ſe , n'ayant plus d'Epoux , ny
aucune confolation. Cependant
- les Hollandois la traiterent avec
beaucoup d'humanité. Ils ne luy
oſterent ny ſes riches habits ,
ny ſes Pierreries. Ils luy laiſſerent
même un fac d'une grandeur
confiderable tout plein
d'or. Ils penſoient que puis qu'-
elle estoitdans leur Vaiſſeau, ils
eſtoient toujours les maiſtres de
ce qu'elle poſſedoit , & que fes
20 MERCVRE
?
1
déplaiſirs eſtoient affez grands
fans y rien ajoûter. Ils ſe rendirent
à Batavia , où ils vendirent
une partie des raretez trouvées
dans le Vaiſſeau d'Inder , &
comme ils ne faifoient pas une
garde exacte fur lesChinois qui
eſtoient toujours ſur leur Bord ,
ceux-cy refolurent de ſe ſauver ,
Ina en auroit bien voulueſtre ,
mais il falloit ſe jetter à la mer
pourgagner la terre .Ellene ſçavoit
point nager,& elle ne pouvoit
ſe reſoudre d'abandonner
fon Fils. Tout ce qu'elle demanda
à ceux qui la quitterent ,
ce fut d'aller apprendre ſes malheurs
à ſa Famille,& de la prier
de chercher quelques moyens
de la retirer des mainsdes Hollandois.
Il y eut pluſieursde ceux
qui vouloientſe ſauver , & particulierement
des Femmes , qu;
GALANT. 21
ſe noyerent pendant l'obſcurité
de la nuit , & les autres apparemment
eurent un fort plus
heureux , mais pour Ina , elle
reſta ſeulement avec ſon Fils , &
( deux Femmes de chambre. Les
Hollandois ayant trouvé leurs)
- Prifonniers échapez , refferrent
plus étroitement la Chinoiſe. Ils
mirent à la voile , & il y avoit
déja un an qu'ils eſtoient partis
de Batavia , & qu'ils couroient
la mer,tantoſt livrant des com-
- bats , & faiſant des Priſes , tantoſt
abordant dans des Pays ab-
-ſolument inconnus à Ina , fans,
- qu'elle priſt aucune part à tout
-ce qui ſe paſſoit.Elle estoit toute
abîmée dans la douleur que luy
cauſoit la perte de ſon Fils uni-
-que , qui eſtant attaqué d'une
fiévre maligne , fut jettéencore
vivantdans la mer. Une de ſes
22 MERCURE
د
Femmes de chambre mourut de
la meſme maladie,& l'autre qui
luy reſtoit ne ſurvêcut guere.
Les fatigues horribles qu'elles
avoient ſouffert , tant par les
tempeſtes de la mer , que par les
chaleurs exceſſives car elles
paſſerent deux fois ſous la Ligne,
lesavoientenfin tuées. La
ſeule Ina réſiſtoit à tant de
maux. Les Hollandois fe flatoient
d'arriver bien-toſt dans
leur Pays,mais ils en furentempêchez
par un Armateur François
, qui les rencontra, les com
battit ,& les prit. Ina qui commençoit
à s'accoutumer à ſes
Maiſtres , ſe trouva expoſée au
caprice de ceux- cy , qui la traiterent
avecbeaucoup moins de
commiferation que les autres ,
ſoit que les premiers l'euſſent
vûëdans toute la grandeur,&
GALANT .
23
en euſſent confervé une idée ,
qui leur inſpiroit du reſpect , ou
qu'ils fuffent moins cruels que
les derniers . Ils acheverent de
la piller , & luy laifferent l'habit
qu'elle avoit fur elle , mais
ils luy arracherent toutes ſes
Pierreries , & luy ofterent fon
argent . Elle estoit dans un
petit coin du Vaiſſeau fans
pouvoir ſe faire entendre , ny
entendre perſonne, toute abandonnée
à ſa douleur.
Les Armateurs continuerent
leur voyage , paſſerent dans les
Pays froids , où elle fouffrit extraordinairement
, le climat du
ſien eſtant tout oppoſé à celuylà.
lls mirent encore un anàleurs
courſes , au bout duquel ils entrerent
dans un Port de France ,
dont je n'ay pû apprendre le
nom, car Ina ne parlant ny n'en24
MERCURE
tendant le François , elle ignore
comment s'appelle cette Ville .
Les Armateurs pendant quelques
jours la donnerent en ſpectacle
au Peuple. Tout le monde
l'alloit voir; & ils la faifoient
promener dans les ruës avec ſes
habits étrangers , qui attiroient
apréselle une grande foule ,dont
elle estoit au deſeſpoir; car vous
ſçavez , Madame , que les Femmes
en la Chine font toujours
enfermées chez elles , fans fe
laiſſer voir qu'à leurs Maris & à
leurs plus proches Parents,& les
Perſonnes de qualité , comme
celle- cy , font encore plus regulieres
là - deſſus que les autres
, mais les larmes ne toucherent
point ſes conducteurs , &
vous allez juger de leur dureté
par ce qu'il me reſte à vous
endire . Ils luy ofterent ſes habits
à
GALANT.
25.
à la Chinoiſe, & ce qu'elle avoit
de linge . Ils la reveſtirent d'un
juſte au corps & d'une jupe
courte de bure noire , & deux
d'entre eux ayant payé trois
placesdans le Coche , ils partirent
à la findu mois de Novembre
de l'année derniere , du Port
de mer où ils estoient , & amenerent
Ina à Paris. Le Coche
eſtant arrivé , ils prirentunFiacre
, & fur les huit heures du ſoir
monterent dedans avec la Chinoiſe,
& la firent deſcendre dans
la rue SaintDenis , où ils la laifferent
ſeule .
Comprenez , s'il vous plaiſt ,
dans queldeſeſpoir une Femme
qui est née avec du bien , qui a
eſté toujours heureuſe ; & qui
a de la naiſſance , ſe trouve reduite
au milieu de la ruë , pendant
la nuit , au coeur de l'hy-
Aoust 1693 . B
26 MERCVRE
ver , dans une des plus grandes
Villes du mõde,ſans argent,ſans
connoiſſance, ſans pouvoir dire
un mot de la Langue du Pays ,
à fix mille lieuës du ſien , &
ſans pouvoir demander du ſecours
au vray Dieu , qu'elle n'avoit
pas encore le bonheur de
connoiſtre . Cet eſtat me paroiſt
ſi violent , que je ne puis pas
m'imaginer que l'on y refuſe
quelques ferieuſes reflexions .
Cette pauvre Creature eſtoit
appuyée contre une borne , ne
ſcachant où aller , & verſantun
ruiſſeau de larmes . Ses fanglots
attirerent auprés d'elle une
Femme qui demandoit l'aumône
, & qui voulut luy parler ,
mais elle connut bien aux fignesqueluy
faiſoit la Chinoiſe,
qu'elle ne l'entendoit pas . Elle
la prit par la main , & la mena
GALANT.
27
aux Filles de Sainte Catherine.
C'eſt un Couvent qui eſt dans
la rue Saint Denis , & où les
Religieuſes exercent l'hoſpitalité
ſurtous les paſſans qui veulenty
ſejourner trois jours. Elles
virent bien au viſage , à l'air ,
& à la Langue dont Ina ſe ſervoit
pour leur exprimer ſes
déplaiſirs , qu'elle eſtoit étrangere.
Elles voulurent la faire
manger , mais elle refuſa tout
ce qu'elles luy preſenterent ,
ayant reſolu de ſe laiſſer mourir
de faim , & de donner par ce
moyen un terme à des diſgraces
que peu de Femmes , & peuteſtre
aucunes n'ont éprouvées
de cette nature. Les Religieu .
ſes de Sainte Catherine ne pouvant
garder que trois jours les
Paſſans qu'elles reçoivent , ſongerent
à procurer quelque pro-
B 2
28. MERCURE
,
tection à la Chinoise ; & un
homme de leurs Amis ayant
averty une Dame , dont le merite
n'eſt pas moins diftingué
que ſa naiſſance , qu'il ſe prefentoit
une occaſion favorable
d'exercer ſa charité il n'en
fallut pas davantage pour l'attirer
chez elles. Auſſi toſt elles
luy raconterent le peu qu'elles
ſçavoient dela fortune d'Ina ,
&cette Dame ſans heſiter l'emmena
dans ſa maiſon , où elle
receut d'elle ,& de toute ſa Famille
, des ſecours infinis pour
ſon ame , & pour fon corps .
On s'apperceut qu'elle entendoit
tant ſoit peu le Hollandois ,
&l'on ſe ſervit de cette Langue
pour luy donner les premieres
impreſſions du Chriſtianisme .
Dieu luy a fait la grace de les
recevoir & de comprendre
,
G ALANT. 29
tout ce qu'on luy a dit avec un
difcernement admirable. C'eſt
une prédilection bien particuliere
, qu'eſtant née avec des
principes ſi éloignez de la vraye
Religion ,Dieu ait préparé tout
d'un coup ſon ame pour recevoir
la femence de l'Evangile,
Le reposdontelle joüifſoit chez
la charitable perſonne qui la retenoit
chez elle , luy eſtoit devenu
ſi étranger depuis deux
ans,qu'elle en tomba malade. Il
luy prit de grands vomiſſemens
de ſang avec une groſſe fiévre.
Elletenoittoujours un Crucifix
dans ſes mains qu'elle baifoit
reſpectueusement , & qu'elle
prioitſans ceffe. Comme on la
vit en peril , on l'ondoya. Pendant
qu'elle a eſté chez cette
Dame, & même depuis qu'elle
eſt dans les Hoſpitaliers de S.
B3
30 MERCURE
Marceau , on l'a fait parler à
-pluſieurs perſonnes qui ſçavent
les Langues Orientales , fans
qu'aucun ait pû entendre la
fienne. Vous remarquerez ,Madame,
que ce n'eſt pas une choſe
extraordinaire, parce qu'Ina
eſt née dans le Palais du Roy de
la Chine , où l'on parle une
Langue qui n'eſt en uſage qu'à
la Cour. J'ajoûte à celace que
dit Thomas Herber. Anglois
dans fon Voyage des Indes ,
dont voicyles propres termes.
La Chine est la partie de toute l'Afie
la plus Orientale. C'est ungrand
& tres-puiſſant Royaume, fort celebre
, mais jusques icy fort peu connu
, & cela , parce que les Chinois
ont peu decivilité pour les Estrangers
; aufquels ils permettent , quoy
qu'avec peine , d'y entrer , mais ils
nefouffrent point qu'ils en fortent ,
GALANT.
31
& la feule Ville de Pequin ade tour
trente lieuës d'Allemagne. Le
Pere Kirker dans ſa Chine illuſtrée
, dit à peu prés la meſme
choſe , puiſque les Eſtrangers
n'ont pas la liberté de revenir ,
comment peut- on ſçavoir à fond
le Chinois , & particulierement
celuy dont onſe ſert dans le Palais
, dont l'entrée eſt plus difficile
que celle des Villes.
La Dame qui avoit retiré Ina
chez elle , eſtant venuë voir la
R. Mere Pricure de cette Mai .
fon , luy demanda un lit dans
l'Hospital pour la Chinoiſe qui
continuoit d'être malade. Elle
y fut recenë par nos charitables
Hoſpitalieres avec cet eſprit de
bonté &de douceur que l'on ne
trouve que dans les veritables
épouſes du Sauveur.On n'a pas
eu moins de ſoin de ſon ame
B 4
32 MERCURE
que de ſa ſanté. Elle a receu
tous les jours de precieuſes leçons
pour ſon ſalut , d'un tresvertueux
Eccleſiaſtique,qui n'a
rien negligé pour la mettre en
eſtat de ſentir&de reconnoiſtre
les graces que Dieu luy a faites
& elle y correſpond avec tant
de foy , qu'elle dit fans ceſſe
qu'elle ne ſe connoît plus ellemême
, qu'elle joüit d'un repos
qu'elle n'avoitjamais gouſté, &
qu'elle prefereroit la Religion
Chreſtienne à toutes les Couronnes
de l'Aſie ſi elles luy eftoient
offertes . Quand elle entend
une Meffe de Requiem , elle
fond en larmes , & lors qu'on
luy en a demandé la raiſon , je
pleure , dit- elle , les malheurs de
tous mes Parentsquine peuvent profiterdes
prieres que l'on fait pour
les Fidelles , &jem'afflige de l'estat
0-
GALANT.
33
où ilsfont à preſent . Sa douceur ,
ſa modestie , ſon humilité & fa
bonne conduite ſont ſi grandes
qu'on l'a faitentrer dans le Convent.
En verité ,elle nous édific
toutes, & fi elle reçoit des exem .
ples de vertu & de pieté, je puis
vous aſſeurer qu'elle a toutes
les diſpoſitions neceffaires pour
les ſuivre . Elle eſt à preſenten.
tre les bras de la Providence,
c'eſt elle qui l'a conduite parmy
nous , c'eſt elle qui en prendra
foin ;& quiinſpirera aux bonnes
ames ce qu'il eſt neceſſaire
de faire pour certe pauvre Eftrangere.
Elle est bien heureuſe,
Madame que les avantures
vousayent donné quelque curioſité
,& je la ſuis beaucoup ,
que vous m'ayez choiſie pour
vons en rendre compte.
,
Aux Hospitalieres du Faux bourg
3.Marceau ce 12. Juillet 1693.
BS
34 MERCVRE
L'Ouvrage qui fuit regarde
une queſtion tres-importante.
Le ſçavant M. Comiers qui en
eſt l'Auteur , prouve ſon Syſteme
par des raiſons ſi ſolides ,
qu'il eſt mal aiſé de les combattre.
E
REPONSE
A
L'ANONIME .
nesçay , Monsieur , comment
yous l'entendez, de vous plaindre
par vostre Lettre inferée dans le
Mercure du mois de fuin ; que j'ay
employédes injures dans la mienne
du mois de May. Vous deviez en
cotter quelqu'une. Ma Lettre contient
seulement des faits tres- confGALANT.
35
tans , en destermes tres veritables.
S'ilsfont durs , c'estqu'ils tiennent
de la naturedu fin diamant, è
duro perche è vero. Si vous aviez
honoré de voſtre nomle Libelle de
vos Illuſions contre les Philoſophes ,
je vous aurois estétrouver , pour vous
representer en particulier entre vous
moy , ce qui m'y aparu choquer
lebonsens,les honnestes gens &la
Religion.
Ie vous avois demandé ce que
vous entendiez par les Phenomenes
de la Baguette , qui font
ou faux , ou furnaturels . Vous répondezdans
lapage 2 39. du Mercure,
Cette expreffion ne ſe trouve
point dans mes Lettres.
Croyez-vous pouvoir parvostre Demon
de la Baguettefasciner les yeux
devos Lecteurs?Ils ont lû dans vostre
Table des Titres & des points
principaux, Lettre à Monfieur...
Illuſion des Philoſophes qui
B 6
36 MERCURE
veulent expliquer par un écoulement
de corpufcules, des phenomenes
qui font faux ou furnaturels
.Et ils liſent encore ces mesmes
termes au commencement de la
66. page de vostre Libelle. Aquoy
penfiez vous denier cette expreßion,
par unefaußetéqui a pû eſtre ſi ai-
Jément_reconnuë ? La colere o le
transport cauſent un aveuglement
d'esprit pireque celuy du corps. Ie
pourrois donc vous chanter le douzié
me verſet duPfeaume 26. mais je
me contente devousrendre vos mesmes
termes de la page 212. de
Mercure. Je ſuis ſurpris d'une
fauſſeté qui peut eſtre ſi aifément
découverte. Et page 229 :
Comme on a ſujet de ſe défier
de voſtre témoignage , on ira
conſulter voſtre page 66. où l'on
trouvera ces termes , Phenomenes
qui font ou faux, ou furnaturels.
GALANT.
37
1
Pourquoy dont nier de vous estre
Servi de cette expression de Phenomenes
qui font oufaux oufurnaturels ?
C'est affurement parce qu'lls vous
convainquent d'avoirattribuéauDe
mon l'honneur de produire des effets
furnaturels ; ce qui n'appartient qu'à
Dien privativement à toutes les
Creatures.
Voſtre ſeconde erreur,source de
vos Illusions , vient de ce que vous
attribuer à l'écoulement des corpuscules
l'action immediate fur la
Baguette , l'effet deson tournoyement
, fur ces deux faux
principes vous avez prononcé que le
tournoyement de la Baguette étoit
diabolique ; mais tous les veritables
Scavans reconnoiffent & avouent
que les corpuscules dont il estqueſtion
v'iagißent pas sur la Baguette, mais
dans la personne de celuy qui la
sent qu'enfuite La Baguette
38 MERCVRE
Chauvin ont
tourneparla chaleur extraordinaire
des mains, parl êmotion des nerfs,
commeles tres doctes Medecins de
Lion , MrsGarnier
expliqué ,par le mouvement involontaire
des nerfs flechißeurs ,
Souventpar un tour d'adreße ,pour
faire comprendre aux Spectateurs ce
que le Devin fent d'émotion dans
Soninterieur. C'estpourquoy dans ma
Baguette justifiée , j'ay declaré que
laBaguette n'estoitpoint neceßaire.
Cela estsi vray ,quePierre Tonne
lier,chezMr Geoffroy celebre Apotiquaire
, cent autres Devins
trouvent l'or cachésanssefervir de
Baguette. C'est pourquoy on ne peut
rien objecter desolide contre noſtre
usage de la Baguette. On attend
avec impatience que l'Auteur de la
verité fafſfe connoiſtre ce qu'ildit
dans vostre 14.page. Il ſeroit affez
facile de démontrer geometri
GALANT.
39
quement qu'il y a de la diablerie
dans le mouvement de la
Baguette.
Iuil.
Enattendant voicy mon Syſteme,
parlequel j'explique le tournoyement
de la Baguette , lapoursuite des
Meurtriersfur la terre furleRhone,
furla mer.f'ay démontréparcent
vares experiences dans mon Traité
des Phosphores , inſere dans les
- Mercures des mots deIuin
let 1683.qu'ily abeaucoup de chofes,
lesquelles fontd'horribleseffervefcences.
L'huile de Tartre meſlée
avec del'esprit de Vitriol enfournit
la preuve. L'orfulminant exposé au
Soleilproduit fon effet en bas , aprés
La rarefactionpar la pesanteurde la
colomne d'air. Ainsi la colomne
dairtombant dans l'ame du Canon
aprés qu'il a tiré , cauſefonrecul.Le
Mercure entombant d'un tuyau de
Iverre deplusde vingt- buit pouces
40 MERCURE
de hauteur perpendiculaire ,'laiffe
auhaut du tuyau un espace vuide
d'airgroſſier ; c'est pourquoy la colomne
d'air externe pesant sur la
veßie qui couvre l'orifice fuperieur
du tuyau , l'enfonce. Si unedes extrémitez
d'une poutre estoit ſcellée
dans une muraille , &foutenue à
L'autre extrémitésur l'eau ousur la
glace, lors que l'eau diminuera , ou
que laglace fondra , la poutre n'eftant
plusfoutenuë cafſfera contre la
muraille; fi elle estoit sur un
pivot,un bout se leveroit quand l'autres'abaiſſferoit,
Le tourmyement de
La Baguette est produit par une
femblable cause, il est constant que
celuy qui fait un meurtre avec
cruauté exhale des corpuscules fulphureux
&gluants parces atomes
de bile & de fiel , qui s'attachent
ace qu'il touche , ases veſtiges;
car c'est par les plantes des piedr
GALANT.
41
se
que s'exhalent la plus grandepartie
des corpuscules.C'estpourquoy le Devinmetfonpiedfur
celuy du Voleur
ou del' Affaßin pour en eſtre plus
fortement ému. Chacun fçait que le
fielse tientsurl'eau , & que parsa
viſcoſité il lie &soutient les couleurs
, quoy que pesantes , avec lefquelles
on fait le papier marbré.
Cesgouttes de fiel s'étendent
refferrent facilement ; & fi une
gouttedefiel eftmiſeſur un coſté du
bord d'un chapeau , fion ſoufle de
l'autre , cette goutte de fiel fort du
chapeau , & s'étend en un long
boudin écumeux , aprés quoy il retombe
dans lespores du chapeau Cela
posé,le Devin qui exhile par les
pieds parlesmains des corpuscules
d'une nature àproduire l'effervescence
, avec les corpuscules gluants
que les Larrons & les Meurtriers
ont laiffe furleurs veſtiges ,&fur
42
MERCURE
ce qu'ils ont manié , ilsefait une
effervescence tout contre les pieds
lesmains duDeyin , dans cette
action & reaction les parties qui
s'infinuent dans les pores du Devin ,
luy caufent les maux de coeur ,
les convulfions qu'il reffent aux
doigts dupied.Cette effervescence
La rarefactionde l'air estant finies ,
ilsefait sous la Baguette un vuide
d'airgroßier ; c'est pourquoy les co .
lomnes d'airpesant tout à coupfurla
Baguette la font tourner , parce
qu'elleestpar ces deux cornes comme
fur deux pivots entre les mains du
Devin, Quant à la difficulté com.
ment cette traînée exhalée parles
Meurtriers de Lyon a più subsister
fur leRhofne , je dis que cette ma
tiere gluante eſt ſemblable à celle
d'unfilet detoile d'araignée lequel
estant attaché parsaviſcoſité àdeux
arbres ,n'est pas rompu parle vent ,
GALANT .
43
du dé-
- mais il s'étend&puisse retire de
mème que la corde d'un Violon, De
plus , cette chaîne gluante ne peut
se mesler avec l'eau , maiselle tient
à laterre au borddu Rhone , à l'endroit
de l'embarquement
barquement . I'avoue pourtant que
-Lacques Aimar, curieux Recher-
-cheur dessecrets de la Nature ,
d'unesprit adroit fubtil , qua-
-litezqu'Ortelius danssa Geographie
donne aux Dauphinois ,sefervit de
- lamarque des vestiges desAſſaßins
fur le borddu Rhone, à l'endroit où
ils avoient dérobé le Batteau pour
les diftinguer par tout où ces trois
Affaßins auroient pris terre.
Ne troyez pas m'avoir fait la
moindre peine pour n'avoir indiqué
mon ouvrage qu'après avoir dit qu'il
yen aqui écrivent , ou pourse divertir,
ou pour faire plai for à quelques
perfonnes ou pourse décharger viste
44
MERCURE
-
des premieres pensées qui leurfont
venues dans l'esprit. Ie n'ay écrit
que pour faire voir l'innocence de
Lacques Aimar , & j'aime mieux
qu'on impute ma Baguette justifice
àquelqu'un de ces trois motifs que
vous alleguez , que fi on chantoit
dans Grenoble qu'êtant mal content
de quelqu'une de ces Demoiselles qui
Sefervent de la Baguette , j'avois
fait un Livre pour les accufer de
diablerie . Avez- vous raison, Monfieur,
de vous plaindre de la maniere
dont j'a, parlé de cequevous appellez
maintenant Dialogue ? Le
vous croycis d' affezbonnefoy, I ayant
pris pour leRetultat d'une Conference
, car vous le nommer ainsi
dans la page 161. & ny oyant
rien entendude raisonnabe , je vous
aveis fait honneur en croyant que
vusn'y aviez point parlé , maispuis
que c'est un Dialogue,vous n'y deGALANT.
45
viezpas parler , puis que Lucien ,
Galilée , & nos plus habiles Modernes
ne parlent point en leurnom
dans leurs Dialogues , maisj'accepte
la confeßion publique que vousfaites
, que dans vostre Dialogue page
180. ligne 6. Menalque mis au
lieu de Theodule dérange tout.
Iefuis donc excusable de n'avoir pû
ny dû reconnoistre unsçavant homme
commevous dans vostre propredérangement
; vous avezraison , page
215. du Mercure , d'avetir le Tublic
que c'est vous même , qui
par l'effort de vostre incomparable
geniey pouffetes ces beaux termes
dignes d'uneéternelle memoire: Ah,
Menalque , que cela eſt admirable
! Des corpufcules qui viennent
dire qu'un homme eſt aux
priſes avec ſon Hoſte , qu'il a
eſté tué ; qu'on l'a couvert de
fumier , & qu'on le trouvera à
aporte.
46
MERCURE
Pour nier d'avoir employé quatre
ou cinq ans à étudier & à faire vos
experiences de la Baguette , Il ne
m'a fallu , dites-vous page 221. du
Mercure,qu'undemi-quart d'heure.
Vous démentezce quevous aviez
fait connoistre des lasecondepage
de vostre Treface , que vous avez
confumé beaucoup de temps
pous approfondir des ſecrets
qui n'ont aucun rapport à vos
devoirs . Quoy ! dans un demi.
quart d'heure vous avez examiné
toutes les circonstances de tant d'experiences
desquelles vous avez esté
témoin ,&que vous avezſiſouvent
fait reiterer à ces Demoiselles de
Grenoble ? Vous alliezfiviste en befogne
, que pourne perdre pas de
temps , vous leurfiftes faire toutes
les pratiquescriminelles de commerceavec
le Demon , ſans mefme les
avoir fait renoncer au pacte .
GALANT.
47
Mais comment ofez - vous dire que
• dans un demi-quart d'heure vous
ayezfait &vù tout ce que vous ditesdans
lapage 185. de pos Illuat
fions. C'est vous , vous mêmequi parlezen
ces termes . Franchement ,
j'ay vû la Baguette tourner entre
les mains de deux hommes
fort gras , & d'une Fille fort
maigre , & c .
Vous me dites dans la 224.page
du Mercure, Eft - ce que
vous avez fait un Syſteme , &
que vous eſtes chargé par les
autres Auteurs de plaider la
cauſe commune ? Vous parlez ,
Monfieur , comme si vous eftiez
bien redcutable. Ie vois bien que
vous vous flutez d'avoir l'hon .
neur ne de rompre une lance avec
moy. Le vous l'accorde. Ie vous
demande à mon tour. Eftiez- vous
(
48 MERCURE
fondéde procuration du Demon de
LaBaguette , pour plaider pourSa
gloire contre les interests deDieu, de
la Religion , & de la Nature , ou
cause Thysique ? De qui aviezvous
pouvoirpour examiner criminel.
lementpar lemanege de vostre Démon
de la Baguette , files ofſfemens
venus de Rome estoient des Reliques
d'un bon Saint ? Quant à mon
Syſteme de la Baguette justifice ,
vousfeignezde l'ignorer ,parce que
j'ayfolidement démontréquele Devin
pouvoit reconnoistre naturellement
, & indiquer par la Baguette
; les veritables Bornes, les Voleurs
les Aſſaßins ,&qu'ainſi vous
ne pouviezplus dire dans la 277 .
pagede vos Illusions , qu'il n'y avoit
pas à déliberer touchant la
découverte des Bornes, des Vo
leurs , & de toutes les autres
choſes , qui ne font telles que
pax
GALANT.
49
par ordre moral , qu'il eſtoit
clair que la Baguette ne pouvoit
naturellement les indiquer. ce
font làtoutes les plus grandes difficultez.
C'est pourquoy dans la 182 .
page de vos Illuſions , vous remarquez
que l'Auteur de la Phyſique
Occulte ne dit rien ny des
Bornes , ny des autres choſes où
il ſemble que des moralitez font
tourner la Baguette .
د
Je vous avoir fait connoistre par
ma Lettre , que vous aviez bâii
vos raisonnemensfur plusieurs chofesoutrées
ou fausses ; que vous
vouliez bien dans la 225. page
du Mercure , impuoer à M. l'Abbé
de la Gardé , & antres Scavans de
Lyon. C'est le Perele Brun qui a puliéces
chosesfauſſes& outreisdans
une Lettre , datéede Grenoble du 8 .
Juin 1689. inferée dans le Mercure
du mois de janvier dernier , ینم
Aoust 1693 . C
.
50
MERCVRE
qu'on lit encore de la même date,
au commencement du Livre de vos
Illusions , car dans la 4. page ,
nombre 8. vous dires , La Baguette
tourne ſur quelques pierres
que ce ſoit , pourvû que deux
perſonnes ayent convenu de
s'ca fervir pour marquer la diviſion
d'un champ. Cet allegué
eft outre ; car la Baguette ne tourne
commej'ay dit , que sur les longues
pierres , pourfervir de Bornes , qu'on
appuye de deux ou trois autres pierres
appellées Témoins , le tout sur
du charbon au fond d'un creux fait
en terre. Dans le nombre 9. vous
dites , Si deux perſonnes conviennent
de ne plus ſe ſervir de
ceslimites , la Baguette ne tourne
plus . Cet allegué est tres faux;
c'est pourquoy dans ma Baguette justifiée
j'ay répondu dans la 153 .
page du Mercure de Marsdernier,
GALANT.
par les termes fuivans. Je ne puis
croire ce que le Perele Brun
avance , que le conſentement de
deux Voiſins à ne plus ſe ſervic
des Bornes plantées , ôte les cir
conſtances Phyſiques qui ont
accompagné la premiere convention
, à moins que dereconnoiſtre
avec les Payens les
Dieux Termes , & le pouvoir
deles congedier quand on ne
voudroit plus s'en ſervir .
J'ay répondu de même enplaisantantfur
ce que le Pere le Brun avoit
écrit de Grenoble en 1689. que par
la Baguette on trouvoit les ch mins
perdus , car j'ay renvoyéfon Devin
auxHollandois pour trouver les chemins
perdus , ou la routeque tinrent
leurs Vaiſſeaux , venant du lapon
par la mer Septentrionale en peu de
mois à Amsterdam. Le Perele Brun
avoit publié il y a quatre ans ces
C 2
52
MERCVREfaitsfaux&
outrez , & ces Mef.
ſieursde Lyon n'ontécrit que depuis
le mois de luillet de l'année derniere.
Quant à M. Panthot , Doyen du
Collegede Medecine à Lyon , qui a
encore plus outré la vertu de la Baquette
, ayant dans le Mercured'OEtobre
dernier , afſuréM. d'Aquin ,
Premier Medecin du Roy , qu'elle
fervois à reconnoiftre les Femmes&
lesMaris qui ont fauffé la foy promise
au Sacrement de Mariage ,
j'ay répondu quesi cet allegué estois
wray , le grand Aufone neseroit plus
en droitdedire ,
Sed major cautis cuſtodia
vanamaritis.
Pour vous laver d'avoir traité
indignement les leſuites , vous avez
changéun carton & vous dites ,
maintenant à ce propos , page 231 .
du Mercure , Distinguez bien le
GALANT. 53
Pere André Schott , d'avec le
Pere Gaspard Schott. si jepou
vois croire que vousſceuffiez combien
un triangle a de costez, &lavaleur
defes angles , je croivois que vous
Parlez du Pere Andre Taquet , lefuite,
l'un des plus grands Geometres
de cefiecle ; maisj'ay tort , vous
avexpris pour un Pere lefuite , un
particulierAndré Schott, parce que
vous avezdepuis peu étudié dans
l'école du Livre intitulé , Sexti
Aurelii Victoris Hiſt. Rom .
Breviarium , exBibliothecaAndreæ
Schotti . Quoy qu'il en fait,
vous n'avez jamais parlé que du
PereGaspard Schott ; & dans la
232. page du Mercurevous dites ,
que ſon ſentiment ſur laBaguette
n'eſt point different de celuy
que vous avez ſuivi ,& que c'eſt
une erreur de croire que le Pere
Schott ait changé d'opinion .
C3
54
MERCURE
1
1
Vous impofez au Public ; en voicy
la démonstration , Vous déclareztoujours
que vous estes convaincu de la
diablerie, que celuy quise fert de la
Baguettefait un commerce avec le
Drable , voſtreſentiment est encore
que l'homme tient la Baguette ,
que le Demon la fait tourner; mais
le PereSchat , qui dans sa Magie
univerſelle tenoit pour certain que le
tournoyementde la Bagusiteétois un
effetde la fourberie , ou du Demon ,
a changédesentiment quelques années
aprés , puis que de Dogmatiffe
il est devenu Philosophe Sceptique ,
car dans la 1532. page desa Phy
fique curieuse , en l'annotation an
premier corolaire , aprés avoiravoüé
que dans la quatrième partiedefon
Livre de la Magie universelle il
avoit cru que le tournoyement de la
Baguette procedoit , ou de la fourbevie
du Devin , ou par impulfion du
:
GALANT.
55
Demon , & peut- estre aussi par la
force de l'imagination, il ajoute immediatement
, univerfaliter autem
afferere non aufim dæmonem
femper effectum præſtare
Ien'oferois , dit-il , generalement
affurer que le mouvement de la Ba
gueriasefaffe toujours par l'operasion
du Demon . Il n'est donc plus
dans le sentiment que le tournoyemut
de la Baguette fois generalement&
toujours produit parle De
mon. Il a donc changédesentiment ,
iln'est donc plus vray de dire que le
Sentiment da Pere Schott n'est pas
different deceluy quevous avezfurvi,
puis qu'il n'affure pas toujours
poſitivement ,comme vous , que la
Baguette tourne toujours par l'operation
du Diable. Deplus , ce Pere,
quoy qu'on ne l'euft pas encore perfuadé
qu'au tournogement de la Baguitse
il n'intervint aucune fraude
C4
96 MERCURE
ny aucune force de l'imagination , a
declaré qu'il n'oferoit pourtant uniwerfellement
dire que toujours le
tournoyement provient du Demon ,
parce , dit-il , que jesçais deſcience
certaine que des Religieux d'une
probité tres - connue ,en ontfaitplu
fieursfois l'experience avec un fuccés
infaillible , lesquels foutiennent
fortement que c'est un effet pure.
ment Phyſiquo, fansfraude& Sans
aucun effet de l'imagination. Enfin il
efttres- évident que le Pere Schots
par ces termes , Je n'oferois affurer
univerſellement que leDemon
fait tourner toujours la Baguette
, a du moins paſſéde l'estar
d'affirmation à l'estat de doute
desuspension de jugement , ce que
vous n'avez pas encore fait , puis
que dans vostre Livre des Illuſions
vous tenez toujours opiniâtrement
Pour la diablerie.
GALANT.
57
=
1
Cecy me donne occasion de n'oublierpas
ce que vous dites dans la
295. pagede vos Illusions , en laquellevous
employez une Lettre du
PereConrad ,inferéedans la Magie
aniverſellede Schott. Vous luy refu-
- Sez lenom de Pere. Quelle antipathieavez-
vous avec la celebre Societe?
Puis quevous faites fort fur
lesentimentdu Pere Conrad , exя-
minons les mêmes termes que vous
en avez rapportez , nous verrons
qu'on n'en peut rien coc'ure defolide
contre la Baguette. Je ſuis perfuadé
, dit ce Pere, parpluſieurs raifons
que cette Baguette n'indique
point phyſiquement les
Metaux . 1. Parce qu'une Baguette
de Coudrier miſe en é
-quilibre comme une aiguille aimantée
, ne panchejamais d'aucun
côté , quelque métal que
l'on mette auprés. J'ay fait cette
Cs
58 MERCVRE
experience devant toute l'Univerſitéde
Prague à des Theſes.
deMathematiques. Ces faitsfont
veritables & suffisans à des gens
commevous, voar conclure que le tournoyement
de la Baguette est diabolique,
maisla conſequence eft fauſſe,
&virée d'un fauxsupposé; carj'ay
déclaréhautement dansma Baguetze
justifiée que l'odeur des Métaux
nagu point sur la Baguette , mais
Seulementsur celuy qui la tient, dans
lequel cette odeur s'estant infinuée
parses pores dans lesang,I cause
une effervescence , & que les efprits
animaux caufent la convulfion involontaire
des nerfs flechiffeurs de la
main qui font tourner la Baguette
, quoy que souvent le
Devin la faſſe tourner par adreſſe,
pour indiquer aux spectateurs
Pinterieure émotion qu'il reffent.
C'estpourquoy j'ay dit quelaBaguet
9
GALANT 59
te n'est pas absolument neceffrire,
cequej'ay verifié parPierre Tomme
lier,garçon .Apotiqucire du Sçavant
Mr Geoffroy. LePere Conrad
ne conclut pas mieux lors qu'il dit
2. Parce que le Coudre qui
croift fur les montagnes métalliques
ne laiſſe pas de monter
affez haut , au lieu de s'incliner
vers les Métaux , qui devroient
l'attirer fortement.Ce PereSuppo-
Seque l'odeur du Métalagit fur la
Baguette , ce qu'on nie formelle.
ment. 30. A inſi la petite ou
de quantité eft indifferente à la
Baguette 4. Par ce qu'un Chimiſte
m'a dit il y a plus de
vingt ans , tout le monde ne
peut pas faire parler la Baguette.
Il est vray , parce que tout le
monde n'est pas doué du temperament
neceffaire , ou àcause que tout
Le mondenesçait pas le tourd'adres
gran-
C6
60 MERCVRE
ſede lafaire tourner , parce qu'elle
ne tourne pas toujours à la,
mefme perfonne. Cela eft pray ,
lors que la mesme personne pafle
dans un temperament contraire au
naturel, ouqu'elle est intimidée , ou
fortement agitée de quelque pasfion,
ca d'horreur, Ainsi la Baguet.
te netourna plus entrelesmains de
Mr Expie , ny en celles de Mademoiselle
Martin ,& de beaucoup
d'autres , que peu de temps aprés
que l'émotion qu'ils avoient conceue
eneux par la renonciation au parte
prétendu, fut poffée. La raillerie
außi à fait tomber quelquefois en
defaut Lacques Aimar , Pierre
Tonnelier, plusieurs autres ,Enfin,
lePere Conrada oûte , que par les
raiſons rapportées le Pere Provincial
avec qui j'avois diſputé
fur cette matiere,tientàpreſent
cet uſage ſuſpect , & le condamGALANT.
61
ne d'un pacte tacite. Donc avant
ces prétendu's raisons le Pere Provincial
des Iefuites tenoit que le
tournoyement de la Baguette estoit
Physique naturel , mais cesprétenduës
raisons eftant détruites , il
nefaut plus tenir l'usage de la Baguettesuspect
,&il le faut declarer
innocent.
Vous dites dans la 296. page
que Stengelius , habile Iefuite ,
affureque de fon temps onſe ſervoit
encore d'une Baguette
toute droite , laquelle perſonne
ne touchoit , & qui fe ployoit
en rond, comme pour faire un
cercle , lors qu'on prononçoit le
nom de ce qu'on vouloit ſcavoir.
Si celaſefaisoit fans artifice ,
j'avoue que le contournement de cette
Baguetteestoit diabolique, mais
noftre usage de la Baguette n'a rien
desemblable ; on ne prononce aucu62
MERCVRE
son
neparole un homme en tient les
deux cxtrémitezdans les mains,dont
laseule chaleur la peut faire tour.
ner, puis qu'elletourne comme une
broche devant un bon feu. L'usage
de cette Baguette droite ,
ployement en cerclepar des paroles ,
Sans queperſonne latouchaft ,aporté
le sçavant Gaspard Schott à nefe
taiffer pas perfuader que tous ces
mouvemens fuſſent purement Phyfiques.
Iln'osa aussi affurer univerfellement
quele Demonfift ioujours
tourner la Baguette.
Voyons maintenant si vous estes
meilleurCafuiste quePhyſicien Plu.
fieurs nouveaux Convertis , devant
lesquels j'avois fait des Conferences
de Controverse chez le Ministre
Claude,feplaignirent dece que vous
examiniezles Reiques parle Demonde
la Baguette , &que vousne
faifiezpasfcrupule de violer lefe
GALANT. 63
oret de Mr Expié ,page 292. de
vos Illusions , dans une Lettre cui
commence page 291. adreffée à un
Anonime, es perſonnes ajoûtoient
qu'elles avoient lieu de craindre de
tomber entre les mains defemblables
Directeurs de confcience. Le les reffuray
, enleurprotestant que ces deux
conduitesferoient condamnées, ce qui
m'obligea de vousparler en ces ter
mes dans la 167. page du Mer
cure du mois de May dernier. Je
voudrois bien ſçavoir fur quels
principes vous reglez voſtre
Morale , elle me paroiſt un peu
cavaliere Vous nous apprenez
dans la 292. page une avanture
de Mr Expié , au ſujet de la Baguette
dont il vousa,dites vous,
fait confidence.Cependant vous
la faites imprimer,& aprés cela
vous dites; Je ne voudrois pourtant
pas publier ce fait fi MrEx-
4
64 MERCVRE
pié le trouvoit mauvais. Il m'en
avoitfait un ſecret. En verité ,
vous eſtesun homme rare en fait.
de ſecret. Doute vous que cet
homme ne trouve mauvais que
vous reveliez à tout le monde
une choſe ſur quoy il a exigé de
vous le ſecret ? J'ay honte de
vous redreſſer ſur une conduite
que la Morale des Payens.
la plus corrompuë condamneroit.
Soyez Soyez à l'avenir
plus fidelle. L'ofe vous donner cet
avis là, les Livresfaints vous en
fourniront d'admirables. Ecoutez
I'Ecclefiaftique, chap. 27.verfet 24..
Denudare amici myſteria deſperatio
eft animæ infelicis. Mr
de Sacyarendurepaſſage en cestermes.
Lors qu'une ame malheureuſe
en vientjuſqu'àreveler les
fecretsde ſon Ami , il ne reſte
plus aucuneeſperancede retour.
GALANT.
65
Pourvous laverde cetteperfidiefai
te à Mr Expié , vous me répondez
dansla 237. pageduMercure. La
Lettre dont vous parlez à eſté
écrite le mois de Février dernier
à Mr de Lions , Chanoine
de Grenoble. Elle fut leuë par
- ceux qui font nommez ,& comme
ils ſçavent mieux que vous
ce que je devois dire ou taire ,
ce cas de confcience ,&les reflexions
que vous faites la defſus
ſont fort inutiles. Pourquoy
nommez-vous àpresent ce Chanoine
-Lions ? Pourquoy aviez- vous jus-
-qu'icy caché son nom ?Prétendezvous
que le mot de Lions m'épouvante?
Prétendezvous vous justifier
par lade faire cefferlescandaleque
- vous avezdonné aux nouveaux Con-
- vertis ?Si ce Mrde Lions , & ceux
qui ont lû voſtre Lettre à Grenoble ,
- approuvent voſtre conduite ,ils paf-
V
66
MERCURE こ
feront pour de grands ignorans en
fait decas de conscience, carlesDoeteursqui
l'ont leuë à Paris,foutiennent
que quandvous auriez eu des
raisons de commandement de l'écrire
à ces particuliers , vous n'auriezpas
dû reveler à tout le mondece
cas de conscience dans vostre
Livre desillufons.
Ie vous avois canvaincu d'une
contradiction tres - formelle par
vos proprestermes , que je repete. Ils
font dansla 260. page. Il est way
dites- vous que si ceux qui sefont
fervis de la Baguette renoncent au
Demon , le Demon qui negagneroit
rienlà nagiroit point. Voicy voffre
contradiction dans la 262 page.
Celuy qui chercheraavec la Baguette
doit estre censéentrer en commerce
avec le Demon , &participer à
fon coeuvre , parce qu'il agit avec
luy. L'un tient la Baguette , l'auGALANT.
67
- .
C
-
tre la fait tourner ; voila le commerce.
On a beau dire alors , Ie
renonce à tout pacte , les paroles
font démenties par les actions ; le
Demon a fuffisamment averti
qu'il agiſſoit dans cette pratique , il
n'yfaut jamais recourir , fi on abhorrefon
commerce. A cela vous répondez
page 238. du Mercure ;
Pour la contradiction que vous
croyezvoir , vous ne la verrezplus ,
Si vous donnez quelque attention à
ce que j'ay dit en la 260. page.
Cette pagenedit aucun motquipuis.
Sefauver ou expliquer vostre con.
tradiction , laquelle est tres.formelledans
vos termes cy-deſſusallegue.z
Ilne vousfert de rien d' ajoûterqu'on
ne doit jamais se servir de la Baquette
,lors qu'on est persuadéqu'elle
ne peut tourner naturellement ,
quand on en doute , rien n'empéche
de voir l'experience ,& d'en obfer.
68 MERCURE
wer tous les Phenomenes. Comment
s'assurer autrement s'ily a de lafour.
berie , ou fi touty est phyque ? Avezvous
oublié ce que vous avez dit
dans la 259. page de vos Illusions ,
que la S. Ecriture nenous défend
pas seulement derecourir aux De.
mons , mais qu'ell: nous avertit perpetuellement
de nous tenir fur nos
gardes,&d'observer lespieges qu'ils
nous tendent. Cependantfans avoir
fait renoncer au pacte & au Demon ,
vous avezfaitfairecent experiences
de la Baguette par Mademoiselle
Martin,dans le jardin du Seminaire.
Vous vousy estes fervi du Demen
dela Baguette, pourjuger par son
tournoyementfur les Reliquaires ,fi
ces offemens venus de Rome estoient
d'unbon Saint. Si vous estiez Theologien
,vous auriez eu les messes
Sentimens que l'Auteur de la Recherchede
laverité , qui ensa LetGALANT.
69
S
,
1
tre inferée dans vostre Livre des
•Illusions,a prononcédans la 43.page
un Arrest folemnel contre vostre
pratique,par ces beaux termes.Das
le ſeul doute de ce commerce
avecle Demon ,c'eſt un grand
peché que d'agir. Si vous aviez
cracegrand bomme , vous n'auriez
pastantfait d'experiences criminellesde
laBaguette dans l'allée du
jardin du Seminaire avec Mademoiselle
Martin. Tout le monde est
persuadéqu'on n'auroit pas fait un
pareilmanège dans les Seminaires
qui ont l'avantage d'eſtreſous la direction
des Peres Iefuites. Pour vous
convaincre encore,je dis que les nouveaux
Convertis , gens d'esprit
de probité, avoient remarqué que
dans vostre 278. page vous avez
dit , qu'après avoir esté témoin
de quelques experiences , &fait
pluſieurs obſervations ,&qu'aprés
१०
MERCURE
avoir examiné toutes chofes , vous
eftiez convaincu que riende corporel
ne caufoit le tourneyement de laBa
guette ,&qu'on nepouvoit l'attribuer
qu'au Demon , & qu'enfuite
dans la page 28 3.vous dites, Je fis
cacher plufieurs pieces de Métal
dans une allée du jardin du
Seminaire . Mademoiselle Martin
les decouvrit en tres-peu de
temps , & en deſigna fi bien les
differentes eſpeces , que ceux
qui estoient preſens furent tout
étonnez. Dans la page 286. vous
ajoûtezqu'aprés que vous luy avez
enseigné le manège de l'intention ,
Souffrezque je remarque que voila
debeaux entretiens pour un Directeur
de con'cience, cette Fille vous
dit , celaferoit bien court , il faut
que je l'eßaye. On poſe ſur un banc
un Reliouzire qui contenoit plufifieurs
ofſfemens venus de Rome.
GALANT.
71
-
e
S
X
t
そ
,
A
ut
NC
h-
P
Elleprend la Baguette , tout à
coup on la voit tourner avec plus
d'impetuosité que l'on n'avoit fait
ju qu'alors. Vous fiftes faire ce manege
avant que d'av ir fait renoncer
au parte. Cette pratique
n'est-elle pas criminelle à vous
qui eftiez convaincu que le Diable
faisoit tourner la Baguette ? Vous
deviez du moins av ir dit que vous
n'en eſtiez pas pour lors persuadé ,
vous auriez toûjours du commencer
par la renonciation au pacle. Mais
à quoy auroit fervi cette renonciation
, à vous qui venez de dire dans
la page 262. On a beau dire
alors , je renonce à tout pacte ,
les paroles font démenties par
les actions, leDemon a fuffifamment
averti qu'il agiffoit dans
cette pratique , & iln'y faut jamais
recourir , fionabhorre fon
commerce. Il fallut,ajoutez-vous,
7.2 MERCURE
laiſſer faire quelques jexperiences
à Mademoiselle Martin.
Quelle neceßité en aviezvous
? LeConcile,le Tape, cule Roy
vous en avoit- il chargé ? Autrement
vous deviez en bon Directeur
défendre absolument à Mademoi .
SelleMartinl'usagede la Baguette,
que vous croyez diabolique , ou du
moins vous deviez la faire renoncer
à tout pacte avant que d'en venir à
tant de criminelles experiences ,puis
que dans lapage 259. vous dites ,
qu'agiſſant avec ce doute on peche ;
maiscepechene vousapas empéché
defaire cefrequent commerce avec
leDemon. Vous ne vouliezpas alors
vouspriverdes charmantes conversations
avec ces aimables Grenobloiſes ,
que vous appellez Filles à la Baguette
. On attend avec impatience
quel' Auteurde la Recherche de la
Veritéfaſſe connoistre ce qu'il dit
dans
GALANT.
73
dansvostre 1 4e page. Il ſeroit affez
facile de démontrer geometriquement
qu'il y ade la diablerie
dans le mouvement de la
Baguette .
Aprés vos infignes erreurs que
je viens de mettre au jour , oferezvous
encore dire comme dans lapage
245. du Mercure , Tout ce qu'on
objectera ſera inutile , & de recourir
aux injures . Vousen a-t- on2
dit ? C'est vous quiſansſujet ny rai
fon avezdit des injures atroces aux
| plussçavans Theologiens , & d'une
probitétres- connue.Voicy vos termes
dans la 254. page de vos Illuſions.
Quand ces Mrs citent , les uns
S. Thomas , les autres d'autres
Theologiens , c'eſt une marque,
dites vous , que ny les uns ny les
autres ne liſent guere ny S.Tho .
mas , ny les autres Theologiens .
Mettezvostre Argument en forme.
On cite S. Thomas Oles Theo-
Aoust 1693 . D
74 MERCURE
logiens, donc on ne les a pas leus :
conclufion digne de vous.
&
Dansla page 259. ligne 15. en
repondant à une Lettre Theologique
inferée au Mercure de Février dernier
, dans laquelle on dit qu'Aimar
n'a fait aucun pacte avec le
Demon . Vous changezlesens &
les termes , pourfaire accroire que
cette Lettre porte , qu'on ne s'eſt
jamais donné au Diable
qu'on ne l'a veu , ny invoqué.
Surquoy vous prononcez , On plai .
ſante quelque fois fort mal à
propos ſur cet article , & on le
fait d'une maniere qui marque
beaucoup d'ignorance ,& peu de
Religion. Tous lesgens d'honneur
s'étonnent que vous ayez ofé taxer
d'ignorance & de peu de Religion
un Theologien d'une probité connuë ,
vous qui nesçavez pas diftinguer les
effets surnaturels d'avec ceux qui
peuvent partir de la puißance du
GALANT .
75
-
a
e
12
e
r
ね
12
Démon , vous qui avez violé le Sacrement
dusecret de MrExpié, vous
qui vous eſtes diverti àfaire tourner
le Demon de la Baguettesur un
Reliquaire d'oßemens venus de Rome
, vous qui plaiſantez mal à pro
pos , rapportant dansla page 287.
la froide &stupide raillerie , Il
faut qu'il n'y ait rien là d'un
bon Saint.
Pour accuser d'ignorance & de
peu de Religion , l'.Auteur de la
Lettre de Fevrier, il falloit en citer
quelques endroits qui puffſent donner
quelque couleur à ce que vous dites ,
car vous avancez des choses qui ne
Sont point dans la Lettre de l'.Auteur.
Les bonnestes gens l'ont lûe
avec plaisir aussi bien que ma Ba.
guettejustifiée. Ces Lettresyous ont
fifort embarassé , que vous n'avezpû
Y répondre que par des injures, je
veux prendre icy la défense de cette
Lettre. Le sçay que le deſſein de
D 2
76 MERCURE
I'.Auteurestoit de disculper le Dauphinois
Aimardu crime que quelques
ignorans luy imputoient d'avoircommerceavec
le Demon. Tout
le mondeſcavoit que ce Villageois
renonçoit à tout pacle.Il ne s'agifſſoit
plus que de justifierque l'actiõ qu'on
fait après la renonciation auparte ,
estsansfuperftition, Pour cela il rapporte
la doctrine des plus grands
Theologiens , qui affurent que lors
qu'on doute fil'effet vient du Tiable,
ou s'il n'en vient pas , on doit
renoncer au parte , aprés quoy on
peut faire l'action ; &si aprés la
renonciation l'effet fuit , il ne vient
pas du Demon , ce qu'il a confirmé
par l'autorité la pratique du
Cardinal Cajetan touchant l'usage
de faire fonner l'heure par la Baguefufpendüe
au milieu d'un Verre,
furlequelon prononçoit le verſet d'un
Pleaume, La Bague ne fonna point
P'heure, d'où ce Cardinal conclut in •
GALAN Τ.
77
77
fummulâ peccatorum , que lors
qu'ellefonnoit , c'estoit parleDemon.
Le Pere Martinoz , Jesuites ,
tres celebre Theologien , fait l'éloge
de cette pratique du Cardinal
Cajetan, de renoncer avant que de
faire l'experience, la propoſe comme
une regle certaine qu'on peutfuivre
en cas pareil. c'est pourquoy je
conclus que l'usage de la Baguette ,
qui n'est accompagné d'aucuneparole
ni d'aucunevaine obſervation ne tient
rien de la Diablerie : puis qu'elle
tourne après qu'ona renoncéau Pacte ,
par confequentſon tournogement
a des causes purement physiques, ce
que lefameux Aimarfit connoistre
dans l'Eglisede S. Germain desPrez,
car après avoir renoncé au Pacte en
presence des PP. Dom General , le
Prieur de l'Abbaye , D. Barré
letres-docte Dom Mabillon , la Baguette
tourna avec rapidité prés
Autel de la Chapelle de Noftre-
D 3
78 MERCURE
Dame. Cefut ausujet d'une grande
Croix d'orgarnie de Pierreriesqu'ils
ne trouvent plus , &qu'ils croient
avoir esté cachée enterréeentemps
de guerre parleurs Predeceſſeurs.
Pour dire quelque chose defolide
contre l'Auteurde la Lettre de Fewier
, il vous faloit ou afſfeurer
qu'Aimar ne renonçoit jamais au
Pacte , ou que la renonciation n'empesche
pas le Diable d'agir ,
avant que de faire aucune experience
, vous deviezſuivre la pratique du
Cardinal Cajetan , & celle de Meffieursde
l'Abbaye de S. Germain ,
qui suivant l'ordre de M. le CardinalPrince
de Furſtemberg , obligevent
Aimar avant toute chose , de
renoncer folennellement au Pacle ,
mais tout convaincu que vous eftiez
que l'usage est diabolique , vous avez
faitfaire cent experiences à Mademoiselle
Martin , avant que de l'avoir
fait renoncer au Pacte. Puis
GALANT.
79
que vous estiez convaincu de la Diablerie
, vous deviezluy deffendre abfolument
l'usage de la Baguette ,
mais en mauvais Directeur de Con-
Science , vous l'avezobligée à faire
Souvent commerce avec le Demon ,
puisquevous parlez en cespropres termes
dans la 283. page. Je fis cacher
pluſieurs pieces de Metal
dans une Allée du Jardin du Seminaire
. Mademoiselle Martin
les découvrit en tres-peu de
temps , & en deſigna fi bien les
differentes eſpeces , que ceux
qui estoient preſens en furent
tout étonnez . Je m'eſtois apperceu
que la Fille à la Baguette ,
dites vous , mettoit ſecrettement
quelque choſe dans fa main ,
pour deviner de quelle eſpece
eſtoit le Metal caché. Peut eftre
luy dis-je , en ſçai je là deſſus
plus que vous ne penſez. Eneffet,
vous luy faites une sçavante leçon
D 4
80 MERCURE
far la direction de l'Intention. C'est
pourquoy dans la page 286. vous
ajoûtez ces termes . Oh ! mon Pere
qui auroit crû que vous en ſçaviez
tant , s'écria cette Fille . Je
voudrois bien que l'intention
fit tourner la Baguette. Cela
feroit bien court , il faut que
je l'eſſaye. On jette , ajoutezyous
, deux Loüis d'or à terre
en deux differents endroits .
La Baguette tourne à diverſes
repriſes ſur l'un , & non fur
l'autre , ſuivant qu'elle le defiroit.
Elle fut ravie d'avoir appris
une voye fi abbregée. O Monfieur,
fi tout ce que vous dites est
vray , vous estes le premier de tous
les Maistres des Arts & Sciences
Occultes . La Fille , ajoûtez vous
dans la 288. page , toute occupée
de ce qu'elle avoit appris
touchant l'intention , en fit de
nouveau l'épreuve en prefence
1
C
GALANT. 81
,
de M. l'Abbé de l'Eſcot fur des
Reliques & fur quelques pieces
de Metal , & toûjours avec fuccés
, la Baguette tournant ou
demeurant immobile felon qu'-
elle le defiroit .On prit de là occafion
, dites-vous , de faire entendre
à cette Fille , que fon
prétendu fecret ne pouvoit être
naturel , puis qu'il dépendoit
de fon intention. Elle renonça
de bon coeur au Demon & à la
Baguette , la tint encore pourtant
une fois ſur des Metaux,&
vit fans s'émouvoir qu'elle ne
luy tournoit plus. L'ay déja donné
dans le Mercure de Iuin dernier la
raison Physique pour laquelle imme
diatement après la renonciation , la
perſonne estant émüe d'horreur
de crainte , n'a plus. la mêmeſenſibilité
,&ne peut eſtre émeuë par
Les Corpusculesqui émanent desMe-
1
DS
{
82 MERCURE
que,
elle
taux. C'est pourquoy , comme la cef-
Sation du tournoyement de la Baguette
immediatement après la renonciation
àsa cause Physique ,vous
ne pouvez conclure que le Demon
agiſſe quand elle tourne puis qu'elle
ne ceſſe pas de tournerà Aimar
aux autres . Deplus, fi le tournyement
de la Baguette estoit diaboline
cefferoit pas de tourner
après la renonciation , ce que je dé
montre par vous-même, carvoicy vos
propres termes dans la 269. page
devos Illusions. On a beau dire ,
je renonce à tout Pacte, les paroles
ſont démenties par les actions,
le Demon a ſuffiamment
averti qu'il agiſſoit dans cette
pratique. Deplus , puis que vous
dites dans lapage 259. que le Demon
peut agiterune Baguette , je
dis qu'ilpeut außi arreſter le touryement
Physique de la Baguette ,
GALAN T.
83
ou afin de deroberà la Iuftice les
Voleurs & Affaßins , ou pour engager
ceux qui ont ce Don naturel
Sans lesçavoir, & qui pratique.
roient voſtreſecret de l'intention pour
faire un Pacte volontaire avec le
Diable.
Quant au secret de l'intention
que vous enseignaſtes à cette Fille
qui eutfoneffet , je ne doute pasque
cefecret n'ait esté inspiréparle malin
Esprit , & qu'ayant receu vos
paroles l'enviede cetteFillepour
un Pacte , il n'ait operé , afin de
vous tirer dans le piege pour s'en
fervir d'un Pacte nouveau avec ceux
qui auroient le defirde devinerpar
la Baguette , carl'intention n'a aucuneproportion
avec l'effet qui s'enfuit.
C'est pourquoy la seule intentioneſtſuperſtitieuse
, excepté enla
perſonne qui a ce don de lanature ,
le temperament requis pour cela,
4
D6
84 MERCURE
car ilfaut bien neceffairement qu'en
fifant une chose , elle ait intention ,
l'Attention que le Devin doit avoir
à l'impresion & au mouvement
qu'excite dans luy l'odeurdes Me.
taux , &c. Il est de plus vra, de dire
qu'enfixantson imagination àtelle,
ou à telle chose , on n'est pas ſiſenſible
aux impreßions des autres choses.
Ainsi un hommequi écoute attentivement
quelqu'un, est comme ſourd à
ce que les autres diſent , quoy que
d'un ton plus fort , d'où il s'enfuit
qu'iln'ya pas lieude s'étonnerſivoftre
Fille à la Baguette ne ſentoit
rien , lors qu'elle avoitfixéson imaginationà
une autre chose ,
confequent ,sisa Baguette demenroitſans
mouvement.
par
Vous croyezmaintenantvous pouvoir
laver de toutes ces pratiques
criminelles, en me répondant dans la
238. page du Mercure, que vous
GALANT. 85
ne pouviez autrement vous affûrer
s'il y avoit de la fourberie,
ou ſi tout étoit naturel . Mais
avant que vousfußiez leſage Directeur
de la Demoiselle Martin, il
eft conſtant que vous estiez convaincu
que la Baguette ne tournoit que par
leseul manege du Demon & Sans
aucune fourberie , puis que vous di.
tes dans la 278. page de vos Illufions;
Aprés avoir parlé au fameux
Devin Jacques Aimar,&
à quelques autres habiles en
l'art de la Baguette , je fus témoin
de quelques experiences .
Je fis pluſieurs Obſervations .
Quoy ?tout cela dans moins d'un
demi-quart d'heure. Et après avoir
bien examiné,je fus entieremét
convaincu que rien de corporel
ne cauſoit le tournoyement de
la Baguette , & qu'on ne pouvoit
l'attribuer qu'au Demon.
86 MERCVRE
Supposons neanmoins , par complai.
Sance, que vous fußiez en doute en.
tre la diablerie la fourberie , deviezvous
dans le doutevous exposer
à faire fairedes actions de commerce
avec le Demon , même avant que
d'avoir fait renoncer au Pacte ,fuivant
la doctrine& la pratique du
Cardinal Cajetan & du Pere Martinon
Iefuite, celebre Theologien
Caſuiſte vous ne deviez pas oublier
L'Arrêt du Pere Malebranche que
vous rapportezdans vostre 43 page.
Dans le ſeul doute de ce Commerce
, c'eſt un grand peché
que d'agir : pour vous excuser
vous dites dans la 233. page. Il
fallut pourtant laiſſer faire à
cette Fille quelques experiences
, pour tâcher enſuite de la
faire revenir , & pour obſerver
ſi elle n'uſoit pas de quelque
Fourberic. Je dis que quand vous
GALANT .
87
n'auriez eu que le ſeul doute de la
Diablerie, &que vous n'eußiezpas
esté, comme en effet vous l'eſtiez,
persuadé de la pure Diablerie, vous
luy deviez abſolument deffendre de
faire aucune experience, car quand
vous auriez pû apprendre quelque
verité importante , vous estoit -ilpermis
de tenter Dieu ? Quels principes
de Theologie vous ont appris qu'on
peut s'aßürer d'une verité par une
voye criminelle&diabolique ?
Lenesçay, Monsieur, àquoy vous
pensez, de dire que Mademoiſelle
Martin étoit d'une habileté
connue dans l'uſage de la Baguette.
Car s'il y a pacle , il ne
fautpoint d'apprentiſſige , il n'y a
qu'à prendre la Baguette entre les
mains , c'est au Diable àfaire le
refte, s'il estoit vray que cet Esprit
malin fust le Moteur de la Baguette.
88 MERCURE
Vous pretendezappuyervoſtreſentiment
contre la Baguette ,par l'ancien
usage de faire tourner le Sas.
Voicy vos termes dans la 268.page.
Ily a deux mille ans qu'on parle
de la Divination par le Crible.
De temps en temps cette déteſtable
pratique a eu cours parmy
le peuple . Cependant on
ſçait bien que tout le monde ne
pouvoit pas faire tourner le Sas .
Le conviensque lapratique du Sasne
reüßit pas à tout le monde , mais
außi il n'y a dans cette pratique ny
diablerie, ny causes naturelles, mais
feulement fourberie &tour d'adreſſe
qui peutfervir à intimider les Domestiques
, carſouvent le Coupable
ſe découvrepar la peurqu'ilfaitparoiſtreſur
ſon visage. Pomponacedit
que l'un de ceux qui tiennent leSas
procurele mouvement quand bon leur
semble , ou suivant que quelqu'un
GALAN T. 89
de la compagnie luy faitfigne de le
faire tournersur une personnesoupconnée.
Ibi eſt deceptio illius
Præcantatoris qui clam & infenfibiliter
movet & tam cautè ut
nos lateat . Le fameux Theologien
Delrio eſt du mesmesentiment dans
Ses Recherches Magiques lib . 4.
cap . 2. quæſt. 6. außi bien que
d'autresgraves Auteurs , qui reconnoiffent
que le tournojement du Sas
eft unefourberie & un tour d'adresfe.
reffeffer
Mais à propos de Crible , je veux
achever de cribler ,feffer
le Livre de vos Illufions. Pouviezvous
d'unſens raßis alleguer , dans
la 259. page , que le Demon a
tranſporté J. C. d'un lieu à un
autre , qu'il l'a tenté, qu'il tente
ſouvet les luſtes qui n'ont point
fait de pacte avec luy , & qu'il
a poſſedé pluſieurs perſonnes
१०
1
MERCVRE
qui n'auroient pas voulu être
poſſedées ? Vous estes un homme
admirable. En tous ces cas il n'y a
que des aflions du Demon, il n'y a
point eu d'actionſuperſlitieuse de la
part de I. C. ny des hommes , car
L'actionSuperstitieusesefait par un
commerce del'homme avec le Demon
lors que l'hommefait unepratique ,
quele Diable en produit l'effet ,
il n'estoit question que desçavoir
Si la pratique d'Aimar estoit fuper-
Stitieuse.
L'Ecriture nous apprend que le
Demon ne peut fans une permiſſion
de Dieu , ny poffeder les hommes ,
ny faire des partes avec eux , mais
il ne s'agit pas de cela.La question
est de sçavoir , si supposé qu'il y
eust pacte implicite en l'usage de la
Baguette , elle ne tourneroit pas
enire les mains de tous ceux qui s'en
Servircient, Car en supposant que
GALANT. 91
Dieu eust permis qu'ily eust pacte
implicite, tous ceux qui ſe ſerviroient
de la Baguette encourroient
le pacte , & Dieu ny les Anges
n'en empêcheroient pas l'effet, ou du
moins, s'ils l'empêchoient , ce seroit
extraordinairement rarement.
Vous dites dans la 268. page que
c'est le Demon qui par caprice ne
produit pas toujours l effet à la prefence
des fignes qu'ila instituez ou
infpirez pour fon commerce avec les
hommes ; mais Tertullien n'est pas
de voſtre ſentiment , puis qu'il affure
que le Demon affecte d'imiter
les misteres que I. C. a instituez.
Sacramenta Dei Satanas affectat
; il ajoûte, Sacramenta ſua
| habet Diabolus , & fuos fideles ,
lib.de preſcript beret c'est pourquoy
Si leDemos manque àproduire l'effet
du patte ce n'est que dans les
chajes quifont bors de fon pouvoir
92.
MERCVRE
deſa connoiſſance , comme fur l'avenir
&fur nos penséesſecretes, où
il ne peut rien connoistre que par
conjecture ; mais dans les faits de la
Baguette , qui font pour les choses
paßées ou existentes, iln'auroitgarde
de manquer , ou s'il manquoit ,
ce seroit tres-rarement. Il n'y a donc
aucun parte dans l'usage de la Ba-.
guette, puis que de cent mille per-
Jonnes cui laprennent entre les mains
souhaitent qu'elle tourne àpeine
y en a til une ou deux entre les
mains de qui elle tourne , & fi le
Diable manquoit à tant de perſonnes,
il feroit contreſes interêts ,
rebuteroit ceux qu'il veut attirer à
lug.
Vous croyez dire quelque chose
contre la Lettre du mois de Février,
en disant dans vostre 259.p. que le
Demon peut agir fans avoir fait
de pacte avec les hommes qu'il
GALANT.
93
peut agiter une Baguette entre les
mains d'unhommequi n'aura jamais
fait de pacte avec luy,que par confe
quent il ne suffit pas de dire qu'on
ne s'est jamais donné au Diable,
qu'on ne l'a vû ny invoqué.A quoy
bon dire que le Diable peut agiter
une Baguette entre les mains d'un
homme ,sans qu'ilyait pacte ?Car
Si la pratique que fait cet homme
dont vous parlez est vaine , il y a
pacte implicite , & leffet estsuperſtitieux
; &fi elle n'est pas vaine,
ce fait là n'a aucun rapport avec la
pratique d'Aimar, que vous préten.
dez être vaine. Si l'on donnoit dans
les foupçons que vous voulez qu'on
ait, que le Diable peut agir avec les
hommesfans qu'ily ait aucun pacte,
on douteroit dans chaque action de
la vie que le Demonn'y eust quelque
part , comme le Pere de Chales l'a
fort bien remarqué , &fur ce pied
94
MERCURE
}
je pourrois foutçonner que l'esprit
de tenebres vous auroit fuggeré le
Secret de l'inteniion pour l'enseigner
à cette Fille à la Baguette ; qu'il
auroit conduit voſtre plume pour me
dire des injures , traiter les Sçavans
de beaucoup d'ignorance & de
peu de Religion , Et le Medecin qui
auroit heureusement gueri par de
l'Ellebore , le cenfeur des Philofo .
phes , pourroit rapporter l'honneur
de cette cure au Demon , &non pas
àlavertuduremede.
Enfin pour achever de rompre la
lance , je vais vous terraſſer par le
poids des raiſons que vous avez em.
ployées pourvostredéfense. Vous dites
dansla page 268. que bien loin
de conclure que le Demon ne peut
estre l'Auteur du tournoyement de
la Baguette ,à cauſe qu'ellene tournepas
entre les mains de toutes fortes
deperſonnes , ilfaut dire au conGALANT.
95
-
iraire que c'est pour cela même que
l'usage dela Baguettereſſemblefort
aux pratiques ſuperſtitieuses . LeDemon
, ditesvous en uſe de cettema.
niere pour exciter davantage lacu.
riosité , & entretenir les hommes
dans le doute. Et ensuite dans la
page 274. vous parlezen ces termes
, Je voudrois bien qu'on jugeaſt
de la Baguette parce qu'a
dit S. Auguſtin für les pratiques
ſuperſtitieuſes , dans les c. 20 .
22. 23. & 24. du deuxième
Livre de la Doctrine Chreſtienne.
Vous avez fait imprimer bien
au long à la fin de vostre Livre les
Paſſages de ce Tere de l'Eglife ;
penfiez vous bien à ce que vous faifiez.
Ils vous sont formellement
contraires , car ce grand Docteur de
l'Eglise nedit pas comme vous , que
le Diable trompe les Hommes , en
ne faisant pas toûjours arriver l'effet ,
96
MERCVRE
qu'en ne le faisant pas arriver ,
il excite davantage la curiosité de
ceux qui font les Pratiquesſuperſtitieuses.
Au contraire , Saint Augustin
dit que le Diableprocure l'effet
qu'ils attendent , & que c'est
parlàqu'ilsdeviennentplus curieux.
Voicy les termes du Paſſage que vous
avezcrû le plusfort pour vous ,
que pour cela pous avezfait imprimer
dans la page 304. en plus gros
Caracteres : quibus illufionibus &
deceptionibus evenit ut iftis
fuperftitiofis divinationum generibus
multa præterita & futura
dicantur , nec aliter accidant
quamdicuntur: multaque obfer.
vantibus fecundum obfervationes
fuas eveniant , quibus implicati
, curiofioresfiant , & ſe
magis magiſque inferant multiplicibus
laqueis perniciofiſſimi
erroris . Vous Voyezbien que
Saint
GALANT.
97
SaintAugustin dit que l'effet arrive,
necaliter accidant quam
dicuntur , & que c'est par là que
le Demon trompe les hommes &
qu'il les rend plus curieux , curiofiores
fiant , & qu'ainsi il les engage
de plus en plus dans les filets
deperdition . Avoüez, Monsieur,que
vous appliquezde travers ces chofes
mal digerées devostremagasin. Fespereque
vous aurez une autre fois
plus d'attention à ce que vous écrirez
, afin de nepas tomber dans des
erreurs pareilles à celles que je vous
fais remarquer.
L'aveugle Comiers d'Ambrun,
Comme les Relations tant
particulieres que publiques qui
ont couru juſqu'icy , ne font
entrées dans aucun détail de ce
qu'a fait noſtre Flote depuis fon
départ de Breſt , je croy que
Aoust 1693 .
croy
E
1
1
98 MERCVRE
vous ferez bien aiſe d'en voir
unJournal , & que vous le regarderez
comme un Ouvrage
unique touchant les Nouvelles
de Mer , beaucoup plus rares
que celles de Terre , où il ne
s'eſt rien paſſe , dont on n'ait
vu un nombre infiny de Relations.
Vous trouverez ce Journal
dans ce que vous allez lire.
Je vous ay mandé queM. le
Maréchal de Tourville avoit
tiré le coup dePartance le Vendredy
au matin 22. du mois de
May , &qu'un temps forcé &
la brume nous avoient empêchez
de dérader ce jour-là . Le
Samedy 23. comme la nuit commençoit
à faire place au jour,
on tira pour la ſeconde fois le
coup de Partance , & le vent ,
aprés avoir varié depuis le Nord
Queſt juſqu'à l'Est de point en
LYON
THEQUE
*
LYO
GALANT.
point ,
à fix heures du ma
fixa au Nord Est. Pendant tout
ce temps , dans l'incertitude du
vent , on ne laiſſa pas de virer
au Cabeſtan juſqu'à ce qu'on
fuſt à Pic , de manierequ'eſtant
venu un peu fraisau Nord-Est ,
les Vaiſſeaux les plus prés du
Goulet appareillerent , & firent
place aux autres pour en faire
de meſme . Avant que d'Arriver
à la rade Berteaume la journée
ſe paſſa preſque entiere , & il
eſtoit bien fix heures du foir ,
lorsque nous mouillames.Nous
fûmes obligez d'attendre à Pic
les Chaloupes qui nous apportoient
ce qu'il nous reſtoit à
prendre , & pour finir toutes les
affaires . Toute l'Armée fortit ce
jour-là , à la reſerve de l'Eole
qu'on radouboit dans le Port ,
du Prompt qu'on maſtoitde fon
E 2
100 MERCURE
Beaupré , maſts de Miſaine &
d'Artimon , du Bizarre , du S.
Ican ,Galion Eſpagnol , pris &
monté par M. de Levy.
Yon Le Dimanche 24. l'on reſta
mouillé à Berteaume toute la
journée , ſans que rien ſe paſſaſt
de confiderable , finon qu'il
vint un ordre de M. le Maréchal
, qui estoit à Breſt , de faire
rentrer inceſſamment toute
l'Armée , dans la Rade pours'y
mettre en ligne , & de prendre
encorepour quinzejours d'augmentation
de vivres plusque
nous n'avions. Ainſi tous les
Vaiſſeaux appareillerent,& rentrerent
preſque tous , le vent
eſtant au Nord-Oueſt. Il n'y
eut que le Soleil Royal , le
Grand, & pluſieurs autres Navires
qui ne purent pas rentrer,
parce quele vent changeoit de
GALANT. IOI
place & ſe rangeoit à l'Eſt ; de
ſorte qu'on fut obligé de mouiller
, & d'attendre le Flot pour
nous mettre dans un bon parage
en nous approchant à l'ouvertureduGoulet
; mais l'aprés
midy nous fuſmes tres furpris
de voir ces meſmes Vaiſſeaux
qui avoient entré ſe mettre àla
voile& fortir encore. M. le Maréchal
qui dans la nuitprécedenteavoit
receu un Courier ,
ayant cru devoir faire prendre
à de petits Baſtimens cette augmentation
de quinze jours de
vivres , prit le party de faire
partir l'Armée , puis que ces
Baſtimens nous pourroient fuivre
toujours. On travailla avec
tant de vigilance pour le Soleil
Royal dans l'aprés dînée , qu'on
chargea une Barque de ce qui
luy eſtoit deſtiné ,& la nuitcer
E 3
102 MERCVRE
te Barque eſtant venuë à bord ,
oneut le temps de tout prendre,
tellement que nous avions des
vivres juſques à la finde Septembre.
Comme la Flote eſtoit
àla voile , le Pompeux & le Florifſant
s'aborderent. Le premier
en fut ſi incommodé qu'il couloit
bas d'eau , & a eſté obligé
de reſter , l'autre eſt avec nous.
Ce font deux Navires à trois
ponts.
Le Mardy 26. à la pointe du
jour , M. le Maréchal qui eſtoit
venu à bord du ſoir précedent
avec M. de Vauvray , fit tirer
lecoup de Partance , & l'Armée
ſe mit à la voile au nombre de
64. Vaiſſeaux de ligne , le vent
eſtant au Nord-Eſt . Les Vaifſeaux
qui n'avoient pû fortir
de rade le jour précedent , avoient
apparcillé avant le jour ,
GALANT.
103
&nous fuivirent. Ainſi ayant
fait route toute la journée , tenant
le cap à l'Oüeft , & enſuite
au Sudoüeſt , ſur les quatre ou
cing heures du ſoir on perdit
Oüeſſant de veuë vers la hauteur
de cette Ifle , ou à proprement
parler , nous eſtionsencore
dans l'Itoiſe , lors que nous
viſmes un Vaiſſeau au ventde
nous avec deux petits Baſtimens.
C'eſtoit le Neptune qui
venoit des coſtes d'Eſpagne convoyer
la Flotede Canada , & qui
tâchoit de gagner Breſt. Les
deux autres eſtoient deux Corvettes
qui venoient de la découverte
; l'une ny l'autre n'ayantrien
vû , quoy qu'elles cufſent
eſté juſqu'à fix lieuës au
Nord d'Oüeſſant. Le Neptune
pourſuivit ſa route vers Breſt ,
parce que manquant de vingt
E 4
104 MERCVRE
tonneaux d'eau ,&d'autres affaires
, M. le Maréchal luy donna
l'ordre de rentrer. A l'entrée
de la nuit , le Content qui eſt
unde nos Vaiſſeaux de chaſſe ,
eſtant à la découverte , vit au
vent à luy une Flote de Bâtimens
qui chaſſa long-temps ,
mais comme nous faiſions route,
&que le vent approchoit , il ſe
virt rallier à nous , fans rapporter
d'autres nouvelles ſinon,
que c'eſtoient des Baſtimens
Marchands . Toute la nuit du
26. au 27. on tint toûjours le
Cap.au Sud Oüeft , & dans la
journée, le vent eſtant toûjours
au Nord- Est , comme nous faifions
force de Voiles ſans changer
de route , les plus clairsvoyans
jugerent que nous allions
ſur les Coſtes d'Eſpagne.
GALANT.
105
Dans la journée du 27. &
pendant toute la nuit de ce mêmejour
, il ne ſe paſſa rien de
remarquable . Le vent continuant
toûjours à l'Eſt- Nord-est
&tres -frais, nous fimes toûjours
vent arriere , & furle ſoir nous
eſtions à la hauteur du Cap de
Gat en Eſpagne Nord & Sud ,
M. le Mareſchal fit mettre l'aprés
-midy le Yack au grand
Maſt ( qui eſt le Pavillon d'Amiral
d'Angleterre ) le ſoir on le
retira , & le lendemain 28. on
n'en mit point du tout , & les
autres Vaiſſeaux à l'exemple de
l'Amiral ofterent leurs divers
Pavillons de commandement ,
& les Vaiſſeaux particuliers
leurs Flames . L'Arméemarchoit
ainſi ſur ſix Colonnes . Je vis
bien qu'on vouloit que les Ennemis
ne connuſſent pas la rou
Es
106 MERCURE
, te que nous tenions & que
l'on avoit deſſein de donner à
croire aux Vaiſſeaux & Baſtimens
que nous aurionspû rencontret,&
que nous n'aurions
pû prendre , que nous eſtions
veritablement une Flote Marchande
, pendant que nous ferions
route au Capde SaintVin.
cent, pour y attendre la Flote
Angloiſe & Hollandoiſe qui
devoit aller dans la Mediterranée
, eſcortée de 32. Vaiſſeaux
de Guerre. Ce qui me donna
lieu encore d'avoir cette penſée
, ce futque vers le midy du
28. on mit en pane pour donner
des ordres differens à la Badine,
& à deux Corvettes pour aller
croiſer dans des endroits , &
avec des ordres qu'il n'eſt pas
permis de dire. Le vent pendant
cettejournéecontinua au Nord
GALANT.
107
Eſt tres - frais , & un temps le
plusagreable qu'on cuſt pû ſouhaiter.
A midy nous eſtions par
la hauteur du Cop de Finiſtere
20. à 30. lieues au Nord-Est ,&
Sud Oueſt . Le reſtede la journée
ſe paſſa ſans qu'il arrivaſt
rien de remarquable. Nous
avions nos deux Huniers , & la
Miſaine , pendantque preſque
toute l'Armée n'avoit que ſes
deux Huniers. Quoy que no.
ſtre Vaiſſeau ſoit une groſſe
maffe , & qu'il aille à proportion
, il y en a pluſieurs dans
l'armée qui ne vont pas ſi
bien ; ce ſera un très bon Navire
lors qu'on aura trouvé
fon affiette , & que ſon bois
qui eſt vert ſera plus ſec. Il
porte affez bien la Voile , mais
un bon ſouflage ne luy feroit
encore que du bien. La nuit
E6
108 MERCURE
du 28. au 29.tout fut foft tranquille.
Le Vent continua toûjours
au Nord Est ; le Ciel
eſtoit ferein & c'eſtoit un
temps qui ne prenoit ny du
chaud ny du froid . Le 29. au
matin à la pointe du jour , le
vent ſe mit à l'Eſt avec la même
fraîcheur que celuy que
nous avions ea depuis que
nous ſommes à la Voile. On ſe
trouva ce matin à fix ou ſept
lieuës au -delà du Cap de Finiſtere.
La Flute la Dame Marie
ſervant d'Hoſpital , qui eſtoit
fortie un jour aprés nous de
Breſt , nous joignit ſur les dix
heures , & rapporta qu'elle en
eſtoit partie en compagnie de
deux Brulots , qui avoient tiré
un peu plus vers l'Oüeſt , ce
qui les pourroit faire trouver
avant que d'arriver au Cap St.
GALANT.
1 109
Vincent, & qu'elle n'avoit rencontré
aucun Bâtiment dans ſa
route. Le vent eſtant venu fort
frais dés le matin , on eſtima le
fillage à plus de deux lieuës par
heure; mais dans la nuitdu 29 .
àu 30. il calma un peu , puis il
ſe rangea au Nord avec cette
force que l'eſtime eſtoit une
lieuë & demie par heure.Le 30 .
il en fut de même, & rien ne ſe
paſſa d'extraordinaire , l'Armée
marchant toûjours fur fix Colonnes.
Dans la tranquillité de
cette journée , je vais vous en
tretenir un peu du ſentiment
du Matelot , & de la joye qu'il
avoit de venir dans ces climats .
Il n'y avoit pas même d'Officier
qui n'ignorât la verité de la
Mancoeuvre qu'on devoit faire ,
&cette incertitude leur faifoit
croire qu'on feroit des Eſtaca
110 MERCURE
des dans la Rade , pour mettre
Ics Vaiſſeaux à couvert. Il y en
avoit qui s'imaginoient qu'on
pourroit fortir : mais ſans voir
à quel deſſein , l'on en revenoit
toûjours que la Campagne ſe
paſſeroit en rade. On eſtoit ſi
prevenu de ce ſentiment,qu'enfin
on s'y croyoit dans une entiere
ſcureté , veu même que
la Cour ſembloit n'avoir pas
d'autre deſſein , mais le ſecret
avec lequel tout a eſté concerté
, a bien trompé du monde, &
chacun avoue que l'on a bien
faitde tenir les affaires cachées.
Le Matelot eſtoit dans une joye
extraordinaire de venir faire la
guerre dans ce pays ; on voyoit
cette joye peinte ſur ſon vifage
, ainſi que l'envie d'attaquer
les Ennemis , fi une fois M. le
Comte d'Eſtrées nous joignoit.
GALANT, III
Tous s'imaginoient que nous
allions le chercher , parce qu'il
ne vouloit pas quitter ce bon
pays , où il ne pleut pas , diſoitil
, & où l'on ne ſent point le
froid. Ce même iour 30. le Vaifſeau
le Bizarre joignit l'Armée,
Il eſtoit forty le lendemain d'aprés
noſtre départ. Vers le ſoir
du 30. le Henry venant de la
découverte, rapporta qu'il avoit
veu les Berlingues , mais il ſe
trompa , & il prit les Ifles de
Bayone pour les Berlingues . Ce
faux rapport ne quadrant pas
avec l'eſtime de nos Pilotes , M.
le Mareſchal qui ne vouloit
pointeſtre veu de la terre , fit
changer la route au Sud-Oueſt,
toute la Flote fit lameſme choſe
pendant la nuit.
Le 31. au matin le venteſtant
preſque calme , les Vaiſſeaux
112 MERCVRE
de Chaſſe vinrent prés de nous
par les differens fignaux qu'on
leur fit. M. le Maréchal leur
donna des ordres , & furtout au
Trident , & à deux Corvettes
pour ſe tenir en croifiere , afin
de nous apporter des nouvelles
de laFlotte ennemie au Cap S.
Vincent , s'il arrivoit qu'ils la
découvriſſent , aprés quoy on
fit ſervir les deux Huniers . Le
vent étant au Nord- Eft à faire
une lieuë par heure , l'aprésmidy
les Vaiſſeaux de Chaffe
qui étoient deux licuës devant
nous , & fous le vent , mirene
Pavillon en pouppe pour marquer
qu'ils voyoientterre. Une
heure aprés on la vit de noſtre
Vaiſſeau , &le ſoir à fix heures
nous la voyons de deſſus le pont
tres-diſtinctement , & c'eſtoit
veritablement les Berlingues.
GALANT.
113
,
Les jours ſont ſi beaux icy , &
principalement les ſoirées ſi
agréables qu'on ne ſçauroitdire
le plaiſir qu'il y a de reſpirer
un air fi charmant. Le ventrenforça
un peu ce ſoir , & on fit
ſervir encore la Miſaine pour
aller plus viſte. Toute la nuit
du 31. au premier Juin on
fit route à petites voiles , & le
matin du premier Juin on ſe
trouva par la hauteur du Capde
la Roque, qui eſt une pointe de
terre prés de Lisbonne , & extrêmement
haute.A dix heures ,
M.le Maréchal mit un Pavillon
blanc & rouge rayé au bout de
la vergue d'Artimon, pour avertir
tous les Vaiſſeaux de ſe mettre
en ligne , & luy feul à la
teſte , & les Brulots au vent de
l'Armée . Voilà l'ordre où l'on
eſtoit le 1. Juin aprés midy lors
114
MERCURE
que le Courrier partit. Incontinent
aprés fon départ , le Parfait
, commandé par M. le Chevalier
Dailly fut détaché de
l'arriere-garde où ſon poſte eſt ,
par M. de Panetier qui monte
le Dauphin Royal , pour avertir
M. le Maréchal que le Beau .
pré de fon Vaiſſeau venoit de
caffer en deux endroits comme
il reviroit de bord. M. d'Infreville
Saint Aubin qui monte le
Grand , envoya auffi un Officier
pour ſçavoir ce qu'il avoit à faire
, veu que la Poulaine de fon
Vaiſſeau chanceloit,& qu'il faifoit
ſeize pouces d'eau par les
Jautros dans un quart. M.le Maréchal
ne decida rien ce jour- là,
& comme nous eſtions arrivez
fur noſtre Croiſiere on commença
à s'y tenir en tenant le
vent au plus prés . Toute la nuit
د
THEQUE DELA V
LYON
* 1893
*
77
DG-MARCH
-BAD
-HOCHB
-S-C-M- GENER
ILH
-D
LVDOV
-
WI
• LOCVMT .
CAMPIMARISC
:
FATA
BADENSIS
PRASAGITRHEN
MEXPECTANS
HERO
SABENSE
VTLVNA
.SIC
SISTE
BENIGNA
TS
IIS
GRADVM
NUNCIOSUA
SOLIS
.
MARSBISVLTOR VICTOR TVRCAR
PERPETUUS EXPEDITIONEM
CONTRAGALLOSADREHNUM
AGGREDITUR
1693
۱
GALANT.
le venteſtant toûjours au Nord-
Eft tres-fort nous allions de د
même avec les deux Ris pris du
grand & du petit Hunier , &
eſtant fur noſtre Croiſiere nous
allions bord fur bord fur une ligne.
Le 2. Juin on fit la meſme
manoeuvre , & on revira de bord
par la
2
contremarche , l'Armée
eſtant au plus prés. A cinq heures
du foir , M. de Panetier
envoya dire à M. le Maréchal
par le Mignon , Vaiſſeau de
cinquante pieces de Canon
qu'il eſtoit reſté à la queuë de
l'Armée avec trois autres Vaifſeaux
, & qu'il ne pouvoit la
ſuivre , ce qui fit qu'on revira
de bord pour aller à eux. Ce
mefme jour le Floriſſant revirant
de bord , comme le Dauphin
Royal , rompit auffi fon
Beaupré , & le vent eſtant au
116 MERCURE
Nord- Ouest tres - violent , la
vergue du petit Hunier rompit,
&le petit Hunier d'un Brulot
fit la meſme choſe. Le Superbe
eſtant fur les ailes de l'Armée ,
vit l'aprés - midy un Vaiſſeau
qu'il chaſſa , & qu'il ne joignit
qu'à neuf heures du foir. C'étoit
un Baſtiment Danois , tout
neuf , de vingt-fix Canons & fix
Pierriers , commandé par un
François de la Religion,nommé
Bedar , de Royan , mais naturalifé
Danois. Le 3. M.de Villars
qui monte le Superbe , vint à
bord avec ſa priſe ſur les dix
heures du matin , & rapporta
qu'il l'avoit faite à dix ou douze
lieuës du Corps de l'Armée. Le
Capitaine & l'Ecrivain qui eftoient
avec luy furent interrogez
. D'abord l'Ecrivain parla en
François , & faiſoit l'Interprete
GALANT.
117
de ſon Capitaine qui ſe diſoit
Danois. Il montra fon Paſſeport
& ſes Papiers , auſquels M. de
Vauvré trouva à redire , & fe
douta que la marchandiſe dont
il eſtoit chargé eſtoit pour le
compte des Ennemis ; ainſi on
ne decida rien. M. le Maréchal
luy dit ſeulement qu'il ne pouvoit
le laiſſfer aller quedans huit
jours pour des raiſons d'Etat.On
envoya enſuite un des principaux
Ecrivains de l'Armée à
bord , pour y faire la revûëde
ſon équipage , & voir s'il trouveroit
des Papiers dans les coffres
du Capitaine.Il n'y en trouva
point, & fçeut ſeulement que
dans ſon équipage, qui eſtoit de
quarante - cinq hommes , il y
avoit ſeize François de la Religion
, qui ſe diſoient naturaliſez
Danois.Le Capitaine mefme luy
118
MERCURE
Y
dit à la fin qu'il eſtoit François ,
& qu'il s'eſtoit dit Danois,parce
qu'il croyoit qu'on luy laiſſeroit
paſſer ſon chemin plus facilement.
Il rapporta que les Ennemis
ne ſçavoient pas que nous
eufſſions la moindre penſée de
fortir de Brest , & qu'il eſtoit le
plus étonné du monde de trouver
l'Armée du Roy fur ces parages.
Il aſſura enſuite M.le Maréchal
, qu'il croyoit veritablement
que la Flote Marchande
que nous attendions eſtoit partie
, & qu'elle ne pouvoit pas
éviter de tomber parmy nous ,
parce que les Ennemis ne s'imagineroient
jamais que nous fuf
fions dehors , & encore moins
dans cette Croiſiere . Il dit encore
qu'il avoit laiſſé cette
Flote preſte à partir , & qu'ils
avoient tous les Huniers dé
GALANT.
119
ferlez .Tout cela nous donna les
plusbelles eſperances du monde .
Cet aprés midy , le vent devint
fi fort , que nous fuſmes obligez
de ferrer nos Huniers , & d'eftre
avec nos deux baſſes voiles
au plus prés . Toute la nuit on
reſta de meſme , & la mer eſtoit
extrémement haute. Le 4. au
matin , M. le Chevalier Dailly
envoya dire à M. le Maréchal
par M. de Ricoux , qui monte
l'Entendu , qu'il eſtoit auſſi fort
incommode , & qu'il avoit fon
maſt de Miſaine rompu en deux
endroits par l'effort du vent &
de la Houle. Auſſi- toſt M. le
Maréchal luy ordonna d'aller
rélâcher à Lagos , & luy envoya
une Corvette pour luy tenir
compagnie, le vent eſtant extrémement
violent. M. le Maréchal
voyant qu'à tous momens
4
0
120
MERCURE
il y avoit quelque Vaiſſeau de
l'Armée qui clocheit , ſur tout
craignant pour les vieux Vaifſeaux
qui cet hyver n'ont eu que
demi carene, jugea à propos de
faire relâcher l'Armée à Lagos ,
quid'ailleurs en avoit un beſoin
extrême pour ſe nettoyer , &
laiſſer entrer l'air par les Sabords
qu'onn'avoit pas ouverts depuis
Breſt , à cauſe du mauvais temps
& de la groſſe mer. Ainfi à neuf
heures du matin on fit route , &
& on rangea l'aprés midy le
Cap Saint Vincent à portée de
Canon. Le foir , on vint moüiller
devant Lagos , qui eſt une
Ance tres belle , & qui mettoit
l'Armée à couvert de tous les
vents qui prennent du nom de
Nord, mais non pasdu Sud& de
l'Oüeft. Il y eutd'abord des ordres
extrêmement ſeveres à toute
GALANT. 121
te la Flote pour ceux qui iroient
àterre. Le deſſein de M. le Maréchal
eſtant de faire croire aux
Portugais que nous eſtions une
Armée Angloiſe & Hollandoiſe
, afin d'y mieux réuſſir , il fit
arborer au grand Maſt le Yack ,
& tous les autres Vaiffeaux
Commandans arborerent leurs
divers Pavillons & Flames Angloiſes
& Hollandoiſes ,& pendant
la route , M. le Maréchal
fit appreſter des ordres pour les
Vaiſſeaux ſuivans , afin de les
faire tenir en croifiere à l'endroit
où nous eſtions , juſqu'à
ce que le reſte de l'Armée ſe fuſt
un peu remiſe . Premierement ,
la Perle , l'Entendu , la Sirene ,
l'Ecueil & le Superbe. Celuycy
, devoit croiſer à trois lieuës
en terre , le 2. à trois heures de
luy ,le 4. & 5. de meſine, ſi bien
Aoust 1693 .
F
122 MERCURE
qu'ils étoient à trois lieuës de
diſtance l'un de l'autre , &devoient
venir avertir l'Amiral
dés qu'ils auroient apperceu , &
bien reconnu la Flote Marchandequ'on
attendoit. Le s . au matin
ces Vaiſſeaux déraderent ,&
ſe mirent ſous voile.Ce jour là,
un des principaux Ecrivains fut
détaché pour aller faire des reveuës
dansdes Vaiſſeaux de noſtre
Eſcadre blanche , & pendant
ce temps M. le Maréchal
voulut envoyer àterre pour ſçavoir
ſi l'on pourroit faire de
l'eau , & prendre des rafraichiffemens.
Il vouloit ſçavoir en
meſime temps pour qui on nous
prenoit , & les perfuader que
nous eſtions une Flote Angloiſe
&Hollandoiſe , qui eſcortions
un Convoyde Marchands dans
laMediterranée. Pour cet effet
GALANT. 123
on envoya chercher un Capitaide
Fregate qui eſt Irlandois , à
bord du Glorieux , & on équipaunCanot
d'Irlandois que l'on
envoya à terre .Ce Canot y eftant
arrivé , les Portugais au nombre
de cinq bien armez , les empêcherent
de mettre pied à terre ,
&demanderent d'abord quelle
Nation ils étoient , & ce qu'ils
vouloient. Ceux du Canot dirent
en parlant Anglois qu'ils
eſtoient de la Nation Angloiſe,
que l'Armée eſtoit moitié des
Hollandois , & qu'on alloit'efcorter
une Flote Marchande au
Détroit , & y attaquer le Comte
d'Eſtrées . Les Portugais les firent
attendre juſqu'à ce qu'ayant
averty le Gouverneur
envoya chercher en ceremonie,
On les conduifit au Chaſteau ,
&le Gouverneur ayant receu le
il les
2
F24
MERCURE
,
compliment de la part du Commandant
qui ſe diſoit le General
Roock , il dit au Capitaine Irlandois
, que ce General n'avoit
qu'à voir ce qu'il y avoit dans
la Ville qui fuſt à ſon ſervice ,
ou à l'utilité de la Flote . Il envoyaenſuite
une Chaloupe pour
remercier le General Roock
avec quatre Portugais , dontil
n'y en avoit qu'un , qui étoit un
Preſtre natif d'Alger , qui parlaſt
Anglois. On reſolut d'envoyer
pour les recevoir l'Ecrivain
dont je vous ay déja parlé,
parce qu'il parle fort bien Anglois
, Il avoit avec luy Milord
Grand- Prieur , Fils naturel du
Roy d'Angleterre , & tous ſes
gens qui parlent Anglois . L'Ecrivain
les receut ſur l'échelle ,
& parla toujours Anglois , on
les conduifit à M. le Maréchal ,
GALANT.
125
-
1
On
qui leur parla Eſpagnol . On ne
ſçait s'ils furent trompez ou non
mais ils nous parlerent toujours
comme nous croyant Anglois ,
& quoy qu'ils peuſſent s'appercevoir
du contraire par les
Fleurs de Lis , par les Canons ,
&par mille endroits , on leur dit
les choſes ſi à propos , qu'ils
n'eurent rien à repliquer.
leur dit d'abord que ces Canons
avoient eſté pris ſur les François
à la Hogue , dans le dernier
combat ; que les Fleurs de Lis
eſtoient en deriſion des François
, & qu'il convenoit mieux
aux Anglois de les porter , veu
le titre qu'ils s'apropriet de Roisde
France. Enfin perfuadez , &
ne faiſant aucun doute de la verité
, du moins en apparence , ils
s'en allerent fatisfaits , & M. le
Maréchal les fit faluer de cinq
F3
126- MERCVRE
coups de canon à la maniere Angloiſe
qui ſaluent toujours du
Canon. Ce foir , le Parfait nous
joignit , & vint moüiller icy
avec la Corvette qui l'accompagnoit.
Le 6. il y eut des ordres
donnez pour faire moüiller les
Vaiſſeaux & les Baſtimens plus
au large, & M.le Mareſchal renvoya
à terre le meſme Capitaine
Irlandois , & un Capitaine
François pour dire au Gouverneur
de Lagos qu'il avoit des
raiſons particulieres pour ne luy
avoir pas fait connoître d'abord
que c'étoit l'Armée de France ,
&on luy demanda s'il vouloit
permettre qu'on fiſt de l'eau
pour la Flote & quelques rafrai
chiſſemens auffi , à quoy il répondit
qu'il avoit bien reconnu
que nous eſtions François dés
qu'il avoitveu les Vaiſſeaux , &
GALANT. 127
qu'il avoit fait ſemblantde croire
ce que nous voulions luy don
ner à entendre , & avec beaucoup
d'honneſteté , il dir que
M. le Maréchal pouvoit faire
faire autant d'eau à terre qu'il
en ſouhaiteroit , & des rafraif
chiſſemens de meſme , à quoy
on travailla fur le champ avec
beaucoup d'ordre , M. le Maréchal
ayant deffendu abſolument
à qui que ce foit , tant Officiers
qu'autres , d'aller à terre ſans ſa
permiffion particuliere , pour
éviter le deſordre . Ce jour on
apprit par le Capitaine d'une
Tartane Françoiſe qui estoit
mouïllée , ſous le Fort de Saint
Vincent au bout du cap Saint
Vincent ,& fous le Canon de la
Place , qu'un Vaiſſeau Anglois
de 36. à 40. Canons croifant
par là , &croyant, noſtre Flotte
F 4
128 MERCVRE
Angloiſe , s'eſtoit approché de
là pour y moüiller , & que reconnoiffant
la Tartane eſtre
Françoiſe , il avoit pris pavillon
blanc , & envoyé ſa Chaloupe à
bord de la Tartane , avec ordre
d'appareiller. Le Capitaine crut
que c'eſtoit un ordre du Conrman
dant de la Flote Françoiſe ,
& appareilla & dés qu'il fut un
peuau large , l'Anglois s'en ren-.
dit maiſtre,& puis fit route pour
aller à Lisbonne , mais comme
j'ay déja dit que nos Vaiffeaux
ne croifoient pas loin des Coſtes,
le Superbe , & quelques autres
qui estoient à trois lieuës de
terre , donnerent chaſſe à cet
Anglois qui fut obligé de ſe
mettre fous le Canon de Sacros ;
& fi prés de terre que le Super .
be , qui tire plus d'eau que luy ,
ne put l'aborder. La Tartane
GALANT.
129
s'en alla encore au mefmendroit
où elle estoit , & une autre
Priſe que cet Anglois avoit
faited'un petit Cach de Nantes,
alladans un autre endroit ſe mettte
à l'abry ſous le Canondu Fort
des Portugais. Le Capitaine de
la Tartane avec ſes gens avoit
eſté mis à terre par les Anglois
dés qu'ils l'eurent priſe. Elle
eſtoit chargée de ſoyrie & de
Dentelles venant de Marseille ,
& allant à Lisbonne , & on l'ef
timoit valoir 50000. écus. Ce
foir le Major que M. le Maréchal
avoit laiſſe à terre pour
mettre tous les François aux arreſts
qu'il trouveroit fans permiffion
, prit trois Enſeignes
de Vaiſſeau , & M. le Mareſchal
les interdit ſur le champ.
Le 7. M. de Rochelard Commandant
le Henry , confirma
• ce que j'ay dit du Vaiſſeau An.
Fs
130 MERCUR E
glois. Il vint demander à M. le
Maréchal fon ſentiment, s'il dé .
truiroit ce Vaiſſeau , & M. le
Maréchal jugea plus à propos
d'y envoyer trois Corvettes ,
qui pourroient l'approcher de
plus prés , & un Brulot pour le
bruler en cas que l'Equipage s'y
défendiſt , parce que la peur
d'eftre rotis tout vifs , ou de fe
jetter àla mer , leur auroit pû
faire deferter le Vaiſſeau , ou fe
rendre & peut- eftre fauver
ainſi le Navire , en le retirant
d'où il eſtoit , ces Corvettes
pouvant auſſi aller enlever les
priſes prés de terre , où elles
s'eſtoient refugiées. Il ne ſe paffarien
de remarquable dans le
reſte de lajournée , on travailla
feulement à faire de l'eau. Le 8 .
au matin , M. de Vauvre s'appliqua
à expedier quelques Bâtimens
de charge , & le Saint Hić-
,
GALANT.
131
roſme Hoſpital qui couloit bas
d'eau pourles envoyer à Farro ,
qui eſt à quinze lieuës d'icy , les
premiers poury faire des rafrai
chiſſemens pour l'Armée , &
celuy cy pour échoüer , & boucher
ſa voye d'eau. On ordonna
deux Vaiſſeaux de guerre pour
les eſcorter , & ils partirent l'aprés
midy tous enſemble.
Je nedois pasoublier de vous
parlerde Lagos. Il eſt dans un
Pays tres - fertile , mais peu cultivé
, les Peuples aimant mieux
vivre de peu de choſe , que ſe
donner la peine de travailler , &
pluſieurs ſe contentant des fruits
que la Nature y produit d'elle.
même. Les rafraichiſſemens
qu'on ya pû faire font de l'eau ,
des moutons , des oignons , &
quelques boeufs. La Ville de
Lagoseſt ſituée ſur la pente d'un
ว
F6
132 MER CURE
cofteau qui ſe découvre au Soleil
levant. Il y a quelques fortifications
, & pluſieurs Canons
defonte.
Le 9. à neuf heures du matin,
on vit paroiſtre des Vaiſſeaux
au vent. Bientoſt aprés on reconnut
le Pompeux , commandé
par M. de Chaſteaumorant ,
quivenoit de Breſt en compa
gnie du Prompt. A onze heures
, le Pompeux paſſa par noftre
travers , & aprés les faluts
ordinaires de Vive le Roy , il
mouïlla derriere nous , & vint
auſſi toſtà bord. Il rapporta que
deux jours avant ſon depart de
Breſt , il en eſtoit forty un Convoy
pour nous venir joindre , de
ſeize Baſtimens , eſcortez par
M. de Levi , qui a le S. Jean d'Efpagne,
& qu'ils ont rencontré
en chemin. Ilnous dit qu'àBreſt
GALANT .
133
onne ſçavoit pas des nouvelles
des Ennemis , & que le Roy avoitaſſiegé
Heidelberg. Le 10 .
au matin , le S. Jean d'Eſpagne ,
le Neptune , & feize Brulots ou
Baſtimens de charge , arriverent
dans cette Rade de Lagos , avec
des vivres & des rafraichiffemens
pour l'Armée. L'aprésmidy
, M. le Maréchal jugeaa
propos d'envoyer un Courrier
en Cour ce qui m'oblige à
finir.
Abord du Soleil Royal ce 16. luin 1693 .
La Flote eſtant demeurée
dans l'inaction , pour ainſi dire,
pendant pluſieurs jours , en attendant
les Flotes Marchandes
d'Angleterre , & de Hollande ,
je paſſe à une Relation fort curieuſe,&
dont le détailn'a point
eſté donné au Public. Elle con134
MERCURE
)
tient une deſcription fort exa .
cte de la maniere dont les Vaifſeaux
Ennemis ont eſté pris &
brulez , ce qui vous paroiſtra
d'autant plus curieux , que jufques
icy peu de perſonnes en ont
eſté informées.
Le 26. Juin , noſtre Armée
eſtant moüillée dans la Radede
Lagos où elle ſe rafraichiſſoir
depuis le 4. ſur les trois ou quatre
heures du foir , on apperceut
de nos Vaiſſeaux de garde
qui forçoient de voiles pour revenir
à nous , & tiroient de
temps en temps des coups de
Canon. C'eſtoit le ſignal , pour
avertir que l'on decouvroit les
Ennemis. Ces Vaiſſeaux revenoient
du coſté du Cap de S.
Vincent , par où ſelon l'apparence
, la Flote Marchande que
nous attendions devoit venir ,
じ
GALANT.
135
en faiſant route depuis l'Angleterre
juſques au Detroit de Gibraltar
. Peu de temps aprés on
decouvrit un autre de nos Chafſeurs
qui venoit du même côté
, en faiſant le meſine ſignal
que le premier, & aprés celuylà
, un troiſième : car nous a
vions toûjours vingt Navires en
garde , la plus part de ce coſté ,
jugeant bien que la Flote ne
pouvoit manquer de paffer par
là à moins qu'elle n'euſt eu avis
que noſtre Armée l'y attendoir .
Comme nos Chaſſeurs avoient
un vent favorable , & fort frais ,
ils furent bientoſt à nous ,
rapporterent à M. le Marefchal ,
quedés ſept heures du matin ils
avoient découvert environ
120. ou 140. Voiles à quinze
lieües au-delà du Cap, qui ve
noient à nous vent arrriere , en
&
136 MERCURE
4
ordre de marche ſur trois Colomnes
; mais qu'ils ne -les avoient
pas reconnuës d'affez
prés pour diftinguer ſi c'eſtoit
la Flote Marchande, ou l'Armée
Ennemie , & qu'encore qu'un
Navire de Chaſſe euſt approché
des noftres juſques à ſe canonner
, ils n'avoient pû reconnoître
ſi c'eſtoit un Navire plus
gros que les autres qui portoit
Pavillon d'Amiral Anglois , qui
eſtun Yack au grand Maſt , autant
qu'ils l'avoient diftingué ,
d'environ quatre ou cinq lieuës
dediſtance avecune petite Bruine
, ſans laquelle ils l'auroient
reconnu parfaitement. M. le
Mareſchal renvoya ces meſmes
Navires du coſté d'où ils venoient
, avec ordre de tâcher à
reconnoiſtre ſeurement pour
Len avertir , & en meſme temps
3
GALANT .
137
il fit fignal à toute l'Armée de
lever l'Ancre pour ſe mettre en
état de n'eſtre point furpris , en
cas que ce fuſt l'Armée Ennemie.
Sur les ſept heuresdu foir,
on tira le coup de Partance , &
toute l'Armée mit à la Voile avecun
fortbonvent. Nous allâ
mes vent arriere toute la nuit ,
& le lendemain 27. du mois ,
nous nous trouvâmes bien à
douze lieuës de Lagos , dans un
Parage à pouvoir les éviter , ſi
c'eſtoit une Armée plus forte
que nous , & revirer ſi c'eſtoit la
Flote Marchande. Les Navires
de Chaſſe avoient ordre, s'ils reconnoiffoient
la Flote Marchande
, de tirer ſeulementdes coups
de Canon de temps en temps ,
quieſt le ſignal ordinaire de la
nuit , mais fi c'eſtoit l'Armée ,
demettre quantité de Fanaux au
138
MERCURE
bout des Vergues , & dans les
endroits les plus apparens de
leurs Vaiſſeaux. Nous entendions
tirer des coups de Canon
de divers endroits toute la nuit
fans voir de feux , cela nous fit
preſamer que c'étoit ce que nous
ſouhaitions. Sur les ſept heures
du matin, nous entendimes du
coſté de Lagos un Navire qui
ſauta avec un fort grand bruit ,
&peu de tempsapreson en vit
la fumée à travers une Bruine
que le Soleil diffipa bientoft. On
entendit la meſme choſe quatre
ou cinq fois tour de fuite , &
lors que la Bruine fut tout à fait
diſſipée , l'on vit le long de la
Coſte de groſſes fumées , &
mefme le feu des Navires qui
brûloient.
Nous n'eſtions pas encore
certains fi ce ſpectacle eſtoit
)
GALANT.
139
pour ou contre nous , & ce fut
M. le Chevalier de Sainte Maure
qui envoya fa Chaloupe à
l'Amiral fur les deux heures
aprés midy , avec un Officier
qui affura M. le Mareſchal que
c'eſtoit la Flote Marchande,dont
il avoit déja pris deux Bâtimens
de charge qu'il avoit brulez fur
le champ , ne pouvant les emmener
à cauſe qu'il ſe trouvoit
ſeul , & que les Navires
d'eſcorte qui estoient nombreux
, le ferroient de prés auque
le vent le permettoir
mais depuis huit heures du
matin nous n'avions preſque
point de vent , & prés de la
terre il y avoit calme tout plat.
Sur les trois heures aprés midy
le vent reprit,& M. de Sainte
Maure vint luy même amenant
les deux Capitaines des deux
tant
د
140
MERCVRE
,
Navires qu'il avoit brûlez , l'un
Hollandois chargé de Toiles
valant fix cens mille livres , &
l'autre Anglois chargé de Draps
valant cinquante mille écus .
Nous ſoeumes alors ſeurement
qu'il y avoit 1 30.Voiles,& que
l'Eſcorte eſtoit de 27. Navires
de Ligne,le moindre de so.Canons
un Amiral de 80. Canons
, & un Vice- Amiral , &
Contre - Amiral d'environ 70 .
Sur cette affurance , le Commandant
fit fignal à toute l'Armée
, & força de Voiles luymeſme
pour aller à eux
commenous eſtions ſous le Vent
&qu'il faloit louvoyerpour les
joindre, il n'y eut que nos meilleurs
Voiliers qui joignirent
l'arriere-Garde à l'entrée de la
nuit,& aprés les avoir canonnez
pendant une bonne heure , ils
T
mais
GALANT.
141
mirent entre deux feux deux
Navires Hollandois qui furent
'obligez d'amener le Pavillon ,
&ſe rendirent , l'un à M. de
Gabaret , noſtre Amital Bleu ,
& l'autre à M. de Panetier fon
Vice Amiral. Ils fonttous deux
baſtisde cette année , & portent
chacun 64. Canons, quoy qu'ils
foient percez pour ſoixante &
huit.
Toute la nuit chacun fit de
fon mieux pour gagner le
vent ,& toute l'Armée couruc
une grande bordée au large ,
ſçachant qu'ils eſtoient entre la
terre & nous afin qu'en revirant
lebord pour courir noſtre
bordée à terre , nous puſſions
dedoubler. Nos Navires les
plus legers qui se trouverent au
vent firent fi bien , qu'ils ena
fermerent preſquela moitié de
142
MERCURE
laFlote entre la terre & nous ,
dont il ne s'en ſauva pas un ſeul,
&le lendemain 28. lors que le
jour parut, on voyoit noſtre Armée
qui formoit un demy cer
cle fort ſpacieux , dans lequel
tous ceux qui y furent enveloppez
; furent pris ou brulez .
Noſtre Amiral eſtoit au milieu
du demy Cercle , & pour le
moins à quinze licües de la terre
dont il s'approchoit toûjours ,
&à toute heure on voyoit ſauter
des Navires , tantoſt ſur la
Coſte , &tantoſt au large, ſelon
qu'ils eſtoient preſſez parun autre
, ſi bien que dans le temps
que nous approchâmes de la
terre de quatre ou cing lieûës ,
nous en vîmes bruler environ
vingt autres . Outre cela on
amena pluſieurs Flutes à l'Ami--
ral , àmeſurequ'on les prenoit,
6
GALANT.
143
Hont la plus part eſtoient char
gées de Maſts du Nord , de
Cordages & d'autres Bois propres
à la construction .
د
Sur les 4. ou s. heures du
foir , Mr de Gabaret amena à
l'Amiral un Capitaine du Navire
qu'il avoit pris le jour precedent,
qui nous dit que dés
qu'ils nous apperçeurent de
loin, ils nous prirent pour Mr
le Comte d'Estrées & qu'ils
n'avoient point tâché de l'éviter
, le croyant moins fort
qu'eux. Nos Navires qui eftoient
tous diſperſez , reve-s
noient peu à peu rendre
compte au General ,& la plus
part amenoient avec eux des
Priſes. Ilen revint un entre autres
qui avoir pris un grosBaſtiment
Hollandois deceux qu'ils
appellentPinaſſes , qui portent
144
MERCVRE
d'Efjuſques
à cinquante huit Canons,&
fur lesquels ils mettent
leurs plus cheres Marchandiſes.
Celle là eſtoit chargée de
draps d'Angleterre
tain , & mesme de quelque
argent monnoyé . On y trouva
auſſi des Montres d'or &
d'argent ; il y en avoit trentetrois
dans une boëte , la pluſpart
d'or , tres bien travaillées , &
d'autres peintes en émail fort
delicatement. Ce Baſtiment eſt.
eſtimé un million & demy.
Les Navires qui s'eſtoient
trouvez plus avant , &plusloin
de nous , revirerent à leur tour,
& apprirent à M. le Maréchal
queles Vaiſſeaux ennemis qui
n'avoient pû doubler , avoient
gagné le large au nombre de
plusde cinquante, où il pouvoit
yavoirquinze Naviresde guerre.
σ
GALANT.
145
9
re. Sur cet avis on fit mettre le
ſignal pour rallier l'Armée qui
eſtoit encore fort écartée , & après
avoir détaché trois ou quas
tre Navires pour achever de
nettoyer la Coſte, & bruler tous
les Vaiſſeaux ennemis qui s'y
rencontreroient , s'ils ne pouvoient
pas les emmener , on fit
route du coſté de Cadix pour
en fermer le paſſage au débris
de la Flote , ſcachant que la
pluſpart de ces Marchandises
eſtoient deſtinées pour cette
Ville là.
Nous avions encore un vent
favorable , & toute l'Armée fit
vent arriere en ordre de marche
far fix colonnes , en faiſant pour
le moins deux lieuës par heure.
Nous courûmes toute la nuit à
l'Eſt , & le lendemain 29. dés
quele jour parut , on découvrit
Aoust 1693 . G
i
146 MERCURE
de nos Dunes des Navires qui
faifoient face vers Cadix , mais
ſi loin devant nous , qu'il n'y
avoit pas d'apparence de les
joindre avant qu'ils ſe fuſſent
rendus dans la Rade , & en approchant
de Cadix nous vîmes
environ neuf ou dix Navires
qui entrerent à noſtre venë , &
quelques autres dans la Riviere
de Guadalquivir , entreleſquels
une Flote Hollandoiſe fut priſe
parceux de nos Corvettes qui
luygagnerent vent tout à fait à
l'emboucheure de la Riviere.
Nous moüillâmes environ fur
le midy à la veuë de Cadix dans
un fortbon fond , & comme il
paroiſſoit environ trenteNavires
dans laRade,qui eſt aſſez découverte
, on faiſoit diſpoſer les
Brulots & les Galiotes à Bombes
pour les aller bruler , & armer
GALAN T.
147
les Chaloupes pour les foutenir
lors que nous entendiſmes tirer
un coup de la Citadelle , qui
apparemment donnal'allarme fi
chaudement , que tous les Navires
mirentà la voileavecprécipitation
pour ſe jetter dansle
Port , qui eſt fort enfoncé , &
couvert de tres-bonnes Batteries
, en forte que dans une petite
heure il n'en parut plus aucan
.
Cependant en arrivant nos
Coureurs qui estoient un peu
devantnnoouuss , avoient coupé
chemin à deux gros Navires
Marchands , dont l'un fut canonné
fort long temps ,& s'alla
jetter en plein ſous une Fortereſſe
qui eſt attenant aux mu
railles , plus avantſous les mu
railles & le Canon de la Ville ,
où ils moüillerent tous deux , &
G 2
148 MERCURE
où tous deux , malgré le Canon
du Fort & de la Ville , furent
brulez à l'entrée de la nuit, par
deux des noſtres qui avoient
eſté commandez pour cet effer.
Un des deûx eſtoit une Pinaſſe
Angloiſe de cinquante Canons
qui estoit chargées tres riche.
ment , comme les Prifonniers
nous ont dit que ces Baſtimens
là le font ordinairement. Nous
trouvâmes là un Marchand de
Saint Malo , qui nous appric
qu'un peu avant noſtre arrivée
il étoit entré quatorze Navires
Marchands ennemis , fort allarmez
de la chaſſe que nous
leur donnions ; qui étoient
alors dans le Pontal , qui eſt le
Port , où il eſtoit bien difficile de
les inſulter , à moins que de
bombarderla Ville , ce qui ruineroit
quantité de.Marchands
P
GALANT.
149
François qui y ont de fort riches
Magaſins. Ilnous apprit de
plus la priſe de Roſes , qui n'avoittenu
quedix jours , & nous
dit auſſi que le bruit eſtoit à
Cadix que Palamos eſtoit aſſiegé
ce quijettoitunegrandeterreur
en Eſpagne , par la crainte que
l'on n'en vouluſt à Barcelonne.
Cependant noſtre Arméeſe raf
ſembloit peu à peu , & la plufpart
avec des Priſes plus ou
moinsriches , en forte que nous
comptions déja vingt ſept Baſtimens
de pris , parmy lesquelsil
il n'y avoit que deux Navires
de guerre , & en tout quarante
cinq de brulez . Leſeul Capitaine
Jean Bart en a brulé ou pris
fix , le moindre eſtant de vingtquatre
Canons , & pluſieurs de
quarante fix à cinquante , & on
compte que la perte des Enne-
2
f
G3
150
MERCVRE
mis dans cette occaſion va bien
adouze millions d'Ecus.
On a détaché l'Eſcadre blanche
& bleuë qui eſt de vingttrois
Navires, pour aller croifer
fur le Détroit de Gibraltar , où
l'on croyoit que ce qui reſtoit
de la Flote pourroit entrer ,
mais depuis cela il nous eſt vepu
une Corvette de Lisbonne,
qui nous a appris qu'ils étoient
entrez dans la Riviere de Lifbonne
il y a deux jours , au
nombre de cinquante- cing , où
il n'y avoit que quinze Navires
de guerre.
Le 1. & 2. de Juillet on a
travaillé à mettre les Prifonniers
à terre , & à choisir les
moindres Equipages pour conduire
les Priſes à Toulon , où
l'on va les envoyer au premier
jour , ſous la conduite d'un Na..
vire de guerre.
GALANT.
1511
Aujourd'huy 3. de ce mois la
nouvelle nous eſt venuë par Cadix,
qu'on avoit veul'Armée de
M. le Comte d'Eſtrées ſur leCap
deGate, fur la Coſte d'Eſpagne,
à ſoixante licuës d'icy ou environ.
Cela nous faiteſperer que
nous lejoindrons bien-toſt .
Devant Cadix , à bord de l'Amiral
le3. Inillet1693.
Depuis cette Relation , ona
appris que M. le Chevalier de
Coëtlogon avoit brulé ou coulé
à fond , àla Rade de Gibralta ,
cing Navires Anglois qui faifoient
partie de la Flote de Smir .
ne, avec deux autres Baſtimens
&qu'il en avoit pris neufautres
chargez pour le compte des En
nemis . J'eſpere vous donner le
détail de ce qui s'eſt paſſe en
G4
182
MERCVRE
cette action , avec la meſme
exactitude que vous aurez remarquée
dans celuy que vous
venez de lire . Cependant je ne
dois pas oublier icy ce que j'ay
lû dans des Lettres de Hollande
, ſur la fidelité deſquelles on
peut compter. Elles portent ,
que la charge des Vaiſſeaux brulez
à Gibraltar , appartenant aux Anglois,
revenoit àfix millions. Toutes
ces pertes ont des conſfe.
quences pour les Anglois qu'il
feroitdifficile de bien faire con-.
noiſtre , tant elles ſont importantes.
Il y avoit deux ans que
la Flore n'avoit eſté à Smirne ;
ainſi il eſtoitabſolument necef.
faire qu'elle fiſt un heureux
voyage. Vingt mille Ouvriers
Anglois n'attendant que les
Soyes qu'elle rapporte au retour
pour travailler, reſpiroientaprés
GALANT.
153
fon arrivée ; & comme ce mauvaîs
ſuccées trompe leur atten.
te, non ſeulement toute l'angleterre
perd le fruit de ce travail
pour une autre année , &
peut eſtre pourjuſqu'à la fin de
la guerre , mais le Prince d'Orange
recevra de moins quatre
millions de Doüanne , ce qui
eſt appellé la Romaineen Angleterre
. Ainſi voila un enchainement
de pertes qui va juſqu'à
l'infiny , car l'armement avoit
beaucoup couté , & ne rapportera
rien. Quoy que tous les
Vaiſſeaux n'ayent pas eſté pris
ou brulez , comme aucun n'a
pallé au Levant , les Anglois &
les Hollandois n'en font guere
mieux dansleurs affaires à cee
égard , que s'il n'en eſtoit point
échapé , & les Marchandises
qui leur reviendront leur feront
G
154 MERCVRE
,
inutiles & fuperfluës , parce
qu'ayant eſté deſtinées pour le
Commerce , on n'en a aucun
beſoin. Enfin , quoy que les
Hollandois en perdant plus
que les Anglois ſe puiſſent
mieux tirer d'affaire , à cauſe
que leur commerce eſt plus
grand , les Lettres de Hollande
ne laiſſent pas de porter , que depuis
l'établiſſement de la Republi
que ellen'a pointfait de plus grande
perte , & qui luy ait esté plus ſenſible.
Aufſi le Prince d'Orange
fut- il tellement penetré de cette
nouvelle en l'apprenant , que
ne pouvant diffimuler ſon chagrin
, comme il a toujours faic
lors qu'il luy eſt arrivé quelque
malheurs , il s'échapa dans ſa
colere , juſques à battre quelques-
uns de ſes Domestiques
qui estoient autourde luy.
GALANT.
155 I
Voicy ce que porte une Lertre
écrite à bord de l'Adroit , à
_ la Rade de Saint Jean de Luz ,
le 2. d'Aouſt 1693.Ce Vaiſſeau
eſt de 44. Canons , de 200 ,
hommes & commandé par M.
de SaintClair.
Jeudymatin 30. Iuillet,nous apperçumes
un Vaisseau Hollandois
fousle vent , auquel nous donnames
chaffe ,& le joignîmesfur les
neufbeures. Ilfit la manoeuvre la
plusfiere ayant mis coſtéà travers
pour nous attendre. Quand nous
fûmes àla portée du mousquet , il
nous envya toutesa bordée chargée
de mitraille,fans que nouscusions
tiré unseul coup. Nous nousappro
châmes vergues àvergues , alors
nous leur fiſmes noſtre décharge de
Canonchargé double, cellede la
✓ mousqueterie à mesme temps. La
G6
156 MERCURE
bourre ,ou les valets du Canon mirent
le feu au vaiſели сппеті ,qui
nous empecha de l'aborder. Ceux qui
estoient dedans crierent mifericorde ,
l'affaire ne durapas deux heures.
Les Ennemis ſe jetterent à la Mer..
On Sauva le Capitaine,le Lieute.
nant fort bleffe ,quatre-vingt cing
bommes le reste fut tué ou noyé,
Ce Navire avoit 54. Canms montez
, & il eſtoit percé pour 64. Il
venoit de décharger des Masts ,
Sables & autres Apparaux pour
deux Galionsquifont au paſſage. Il
estoitforti le matin ; &on avoit jettébeaucoupde
monde deſſus . Il eſtoit
außi forti une Fregate Espagnole,
le tout pour attaquer le vaisseau
l'Adroit ; mais la Fregate ventra
au plus viste. Cette action s'estpassée
à la veuë des coſtes d'Espagne Tous
Les Officiers Françoisy ont tres bien
fait leur devoir.
1
GALANT .
157
Le lundy 20. du mois paffé ,
S.A.R.Monfieur arriva au Mont
Saint Michel , fur les dix à onze
heures du matin , accompagné
de ſes Gardes du Corps , &
de plus de trois cens autres perfonnes
à cheval. Il fut receu au
bruit du Canon de la Place , qui
fit ungrand feu. Les quatre Paroiſſes
qui ſont ſujettes à la garder
, avoient reçu ordre du Pere
Prieur de l'Abbaye ; de ne manquer
pas à s'y trouver, ce qu'elles
firent. Tous les Religieux
revêtus de Chapes deſcendirent
juſque ſur laGréve hors la premiere
Porte de la Ville , avec un
Dais porté par quatre Curez
desdépendances .Le Pere Prieur
enqualité de Commandant, prefenta
à ce Prince les Clefs de la
Ville dans un Baſſin de vermeil
doré; & aprés qu'il luy eut ré158
MERCURE
د
pondu fort obligeamment , qu'-
elles ne pouvoient étre en meilleure
main, les Chantres entonnerent
le Te Deum ,& on monta
proceſſionnellement à l'Eglife ,
où l'on commença la Meſſe ,
aprés laquelle Monfieur viſita
toutes les raretez de la Maiſon
puis s'eſtant repoſé un peu de
temps dans la Sale des Chevaliers
, il s'en retourna diſner à
Pontorfon , fort fatisfait du Pere
Prieur & de ſes Religieux .
Mademoiselle d'Orleans étoit
fi aimée dans tous les lieux de ſa
dépendance qu'il n'y en a aucun
qui n'ait tâché de donner des
marques de reconoiſlance pour
les bontez de cette Princeſſe .
Comme je vous ay parlé de
tous , je ne dois pas oublier la
Ville de Thiers , dont je puis
vous dire que le zele a furpaffé
F
GALANT .
159
le pouvoir en quelque forte ,
ayant égalé les plus grandes
Villes par la magnificence de
cette lugubre ceremonie. Il y
avoit quatre figures aux quatre
coins du Mausolée , & rien ne
manquoit pour les ornemens
qui y conviennent , & pour
éclairer toute l'Eglife. Le Pere
Bechet, Jefuite , prononça l'Oraifon
funebre avec une entiere
fatisfaction de fon Auditoire..
On a fait à Nantes une reception
magnifique au R. P.
Bernardin d'Arrezzo , General
de l'Ordre des Capucins. Il eſt
Grand d'Eſpagne , & Alié de
la Maiſon de Medicis. Il arriva
le premier jour de ce mois dans
la Galiote Royale, qui avoit eſté
le prendre à trois lieuës de la
Ville , où il fut receu au bruit
de l'Artillerie qu'on avoit dref160
MERCVRE
ſée fur le Quay de la Foffe , par
le Pere Clement Ploeſnel , Provincial
de Bretagne , à la teſte
de tout fon Definitoire , & de
cent cinquante Religieux , qui
pour marque de réjoüiſſance
entonnerent le TeDeum, parmy
une multitude preſque infinie
de Peuples , qui ne ſe laſſoient
point d'admirer la venerable &
reſpectable vieilleſſe de ce faint
homme . Le lendemain , jour
de la Feſte de la Portioncule,il
aſſiſta avec beaucoup de devotion
à tous les Offices de l'Egliſe
, & mefme au Sermon,qui fut
fait ſur le ſujet du miſtere , par
le Pere Moreau, Vicaire des Peres
Minimes de Nantes, qui ne
receut pas moins de loüanges
pour cette action , qu'il en a
receu dans quantité d'autres
lieux où il a fait éclater fon Elo-
1
GALANT. 16г
quence. On eſtima fort leCompliment
qu'il fit au Pere General
, qui pour marque du plaifir.
qu'il avoit pris à l'entendre , le
combla aprés ſon Sermon , d'Indulgences
, de Preſents , & de
Benedictions. Le Pere Bernardin
d'Arrezzo a eſté viſité de
M.de Vigny, LieutenantdeRoy
dans le Chaſteau de Nantes , &
generalement de tous les Corps
de la Ville , tant reguliers que
feculiers , auſquels il a rendu
leurs viſites luy-même en perfonne
. Vous ſçavez , Madame ,
qu'on a par tout de tres-grands
égards pour tous les Generaux
d'Ordre , & que les Souverains
leur font l'honneur de les recevoir
comme les Ambaſſadeurs
extraordinaires .
Le plaifiravec lequel le public
a veu le Portrait de l'Hon16.2
MERCVRE
neste Homme, ayant fait connoiftre
à Mr l'Abbé Gouffault , се-
luy que toutes les Dames auroient
de voir , le Portrait de
['Honneste Femme , il s'eſt appliqué
à ce travail avec ce genie
aiſé qu'on a remarqué dans tousſes
ouvrages. La matiere eft
belle , & perſonne ne pouvoit
eſtre plus capable de la bien
traiter qu'un homme , qui par
ſa naiſſance & par fon efprit ,
ayant toûjours eu accés parmy
le beau monde , a pu diſtinguer
parfaitement ce qui fait le veritable
merite dans les Dames
raisonnables. Il a connu tous
les divers caracteres de celles
qui font à fuir ou à imiter , &
l'on peut bien s'en rapporter à
ſon jugement , fur les qualirez
que doit avoir une honneſte
Femme. La peinture qu'il en
1
GALANT. 163
fait eſt un beau Modelle pour
celles qui auront le coeur affez
élevé , pour vouloir ſe mettre
au-deffus des bagatelles dumonde,
qui ne font pour l'ordinaire
qu'un frivole amusement qui ne
mene à rien . Il est tres-avantageux
d'avoir un Guide afſeuré
& clairvoyant dans le chemin
qu'on doit ſuivre , & les Dames
qui feront bien aiſes de ne ſe
point égarer, le trouveront dans
ce Livre que commence à debiter
le Sr Brunet , Libraire ,
Galerie neuve du Palais au Dauphin.
Je viens d'apprendre la mort
de M. l'Eveſque de Perigueux ,
qui par ſon merite , ſa vive Eloquence
, & fa profonde érudition
, a fait tant de fois parler
deluy avecdes Eloges qui n'ont
jamais eſté conteſtez, cequi luy
164 MERCURE
falſoit tenirun rangtres-confiderable
parmy les Prelats de
France . Il y a plus detrente ans
qu'il remplifſſoit les meilleures
Chaires de Paris , ſous le nom
du Perele Boux , Preſtre de l'Oratoire.
On ne peut preſcherde
meilleure grace , avec plus de
zele, & avec une plus ſainte ferveur.
Il touchoit & charmoit
ſes Auditeurs , & l'on s'emprefſoittellement
de l'entendre par
le plaifir que l'on y prenoit qu'il
eſtoit difficile de trouver place
dans les lieux où l'on ſçavoit
qu'on l'avoit prié de donner
quelque Sermon. Il a prefſché
tres ſouvent des Avents & des
Careſmes entiers au Louvre , &
la feuë Reine Mere l'a eſté pluſieurs
fois entendre dans les
principales Egliſes de Paris . Le
Roy ne croyant pas juſte qu'un
GALANT. 165
fi grand Prédicateur demeuraſt
fans dignité dans l'Eglise , le
nomma d'abord à l'Eveſché de
Dags , & enfuite à celuy de Perigueux
, où il amené une vie ,
qui a répondu au zele qu'il avoit
toujours fait voir pour le ſalus
duprochain.
2
Je vous ay promis un détail
del'affaire de Malaga , & je vais
vous tenir parole . Le 19. du
mois , l'Armée Navale du Roy
eſtant à la veuë de cette Ville
, M. de la Galiſſonniere
commandant le Vaiſſeaule Magnifique
, qui eſtoit de l'avant
de l'armée , envoya un de ſes
Officiers avertir M. le Maréchal
de Tourville , qu'il voyoit quelques
Vaiſſeaux moüillez dans
la rade de Malaga , & luy demander
s'il trouveroit bon
• qu'il s'en approchaſt pour les
166 MERCURE
prendre , ou les bruler. M. le
Maréchal , qui avoit déja receule
mefme avis , avoit donné
ordre le jour précedent à
M. le Chevalier de Villars de
s'approcher de la Ville avec
deux autres Vaiſſeaux , afin
d'empeſcher que ces Baſtimens
ne ſe miſſent à la mer , en apprenant
que l'Armée du Roy
s'approchoit , & pour les pren--
dre, ou les bruler, s'il eſtoit poffible
; mais M. le Chevalier de
Villars n'ayant pû s'approcher
de Malaga , M. le Maréchal envoya
ordre à M.de la Galiffonniere
de forcer de voiles avec
les Vaiſſeaux qui ſe trouveroient
les plus avancez pour
cette expedition ;& comme elle
ne pouvoit ſe faire fans Chaloupes
, en cas que les Vaiſſeaux
ennemis ſe fuſſent mis dans le
GALANT. 167
Mole de Malaga , Mr le Maréchal
fit faire ſignal à tous les
Vaiſſeaux d'envoyer les leursarmées
à bord de l'Amiral , dont
L'on arma auſſi la grande Chaloupe,
commandée par Mr Desgemeaux
, premier Lieutenant,
& ſous luy par M. Deſmarques ,
Enſeigne avec des Gardes de la
Marine , & des Soldats qui
connoiffoient la ſituation de ce
Mole . La difficulté qu'il y avoit
à bruler les Baſtimens qui y ef.
toient , demandant un détachement
confiderable de Chaloupes,
mr de Chammeflin , Capitaine
enſecond du Soleil Royal ,
pria M. de Tourville de luy en
accorder le Commandement,ce
qu'il obtint. Il partit pour cet
effet dans ſon Canot qu'illuy
donna. Milord Grand Prieur ,
Fils du Roy d'Angleterre ,&
168 MERCUR E
M. le Chevalier d'Armagnac ,
curent permiffion de s'y embarquer
avec luy . Il eſtoit preſque
nuit lors qu'ils partirent de l'Amiral
, d'où M. de Chammeflin
fut fuivy de quelques Chaloupes.
Il arriva fur les onze heures
àbord du Magnifique , que le
calme avoit contraint de mouiller
proche le Cap des Moulins.
Une heure aprés, il y arriva deux
Capitaine de Vaiſſeaux Genois
quiestoient moüillez avec deux
autres Baſtimens de la mefme
Nation , à l'Eſt de Malaga , lefquels
avant veu approcher l'Armée,
venoient ſaluër M. le Maréchal
, ſe ſervant de la nuit ,
afin que les Eſpagnols ne les
viſſent point avoir commerce
avec nous . M. de Chammeflin
s'informa de la qualité & quan
tité des Vaiſſeaux Ennemis
qui
GALANT . 169
qui estoient à Malaga , &ils luy
dirent qu'il y avoit dans le Mole
deux Anglois , trois Vaiſſeaux
Corſaires de Fleſſfingue , & une
Fregate Turque qu'ils avoient
priſe , avec pluſieurs autres Baſtimens
Eſpagnols , que les Anglois
& Hollandois avoient mis
du Canonà terre , & faifoient
quelque retranchement le long
du Mole pour défendre leurs
Vaiſſeaux qu'ils avoient ſujetde
croire en ſeureté , ou tout au
moins tres-difficile à inſulter
fous les Batteries de cette Ville.
Sur ce rapport , il pria.M. de la
Galiſſonniere d'envoyer dans
fon Canot les Capitaines , Genois
, afin que M. le Maréchal ,
qui eſtoit à plus de trois lieuës
de l'arriere d'eux , fuſt inſtruit
de ce détail . Quelque temps
aprés un peu de vent s'eſtant
Aoust 1693 . H
170
MERCURE
i
élevé ; le Magnifique mit à la
voile pour s'approcher de Malaga.
A l'aube dujour , M. le Maréchal
y arriva dans un Canot
avec les Capitaines Genois , &
M. de Meziere , Aide Major.
M. de Chammeſlin alla dans ce
moment avec luy reconnoiſtre
l'entrée du Mole àla portée du
Mouſquet ,& enfuite il fit fonder
tout autour , pour voir où il
pourroit faire mouiller les Vaifſeaux
, afin de canonner les Batteries
& les Vaiſſeaux ennemis,
pour faciliter aux Chaloupes
des Vaiſſeaux du Roy le defſein
que l'on avoit pris de
les brûler. Cependant le Magnifique
, commandé parM. de
la Galiſſoniere , l'Arrogant , par
M. le Chevalier de Chateauregnaut
, le Vigilant par M. le
Chevalier d'Aumont, le Prompt
par M. de Beaujeu , l'Eclatant
GALANT.
171
par M. Daligre , l'Aquilon par
M.de la Roche Hercule , l'Eole
parM. le Chevalier de la Rongere
, & le Phenix par M. Desherbiers
, approcherent. Ainfi
M. le Maréchal paſſa tout le
jour fous un Soleil tres- ardent ,
à faire moüiller ces Vaiſſeaux
dans l'ordre qu'il crut le meilleur
pour battre en dedans du
Mole ceux des Ennemis, & toutes
les Batteries de la Ville qui
les deffendoient. Le Magnifique
, & le Prompt faiſoient les
deux bouts de la petite ligne de
nos Vaiſſeaux . M. le Maréchal,
fit moüiller le Brulot de M.
Longchampdu côté du Prompt
eſtant le plus enfoncé dans la
Baye , d'où le vent vient ordinairement
tous les matins . Il fit
auſſi mouiller les Fregatesl'Heroine
& la Prompte , comman
dées par MrsMounier & Beaujeu
1
2 H
172
MERCURE
autour du meſme Brulot , afin
qu'il fuſt conduit plus facilement
ſur les Ennemis. Aprés avoir
fait moüiller tous les Vaifſeaux
dans cet ordre , fur les fix
heures du ſoir du 20. M. le Maréchal
, accompagné de M. de
Vauvré qui l'eſtoit venu chercher
de fort loin , le Soleil Royal
' n'ayant encore pu gagner le
moüillage , s'en retourna , ayant
extremement fatigué toute la
nuit & tout le jour ,& laiſſa à
M. de Chammeſſin ſes derniers
ordres pourbrûler les Vaiſſeaux
Ennemis le lendemain , dés que
le jour paroiſtroit. Les Ennemis
travailloient de leur coſté à ſe
mettre en eſtat de recevoir ceux
qui venoient pour les attaquer ,
s'eſtant placez de maniere , que
leur Canon battoirnos Vaiſſeaux
en ayant mis fur une Plate-For
GALANT.
173
me qui estoit au -devant d'une
des Portes de la Ville , qui battoit
de front tout ce qui pouvoit
approcher du Mole , outre des
retranchemens qu'ils avoient
faits , à l'abry deſquels ils mettoient
leur Mouſqueterie . M.
de Chammeflin conformement
aux ordres de M. le Mareſchal ,
fit un plan de la maniere dont
on devoit entrer dans le Mole .
Il détacha treize Chaloupes pour
demeurer du coſté du Magnifique
, afin qu'elles marchaſſent
en fileunpeude l'arriere du Brulot
, pour faire feu fur celuy que
l'on feroit fur ce Brulot quand il
paſſeroit. Il en détacha fix autres
qui furentcellede l'Amiral commandée
par M. Deſgemauz pre
mier Lieutenant , & par M. Defmarques
, premier Enſeigne ;
celle du Royal Loüis , par M.de
H 3
174
MERCURE
Bois joly ; du Victorieux , par
M.de Rocard ; du Formidable ,
par M. du Hamel ; du Fulminant
, par M. Deſtrene , & de
l'Ambitieux par M. de Lage ,
tous Lieutenans des meſimes
Vaiſſeaux , pour remorquer le
Brulotdans le Mole ſur les Vaifſeaux
Ennemis , avec ordre aux
quatre premiers , de le quitter
dés qu'ils en au dés qu'ils en auroient abordé un,
&d'aller enfuite eſſayer de prendre
les autres Vaiſſeaux , pour
les emmener ſans les bruler s'il
eſtoit poffible. Il ordonna aux
deux autres de faciliter la retraite
du Capitaine , & de l'Equipage
du Brulot. Il donna ordre à
ces fix Chaloupes de ſe rendre
lefoir , & de coucher auprés du
Brulot . Il en détacha treize autres
pour paſſer la nuit auprés du
Prompt , avec ordre de marcher
و
1
GALAN T. 175
en file de l'arriere , & à la gauche
du Brulot ,pour faire feu fur
l'Infanterie qui pourroit eſtre le
long de la Coſte en allant à la
Ville , afin que rien ne puſtempeſcher
l'execution que l'on s'eſtoit
propoſée. Toutes ces Chaloupes
eſtoient matelaffées tout
autour. Il en garda quinze qui
eſtoient fans Matelas , pour un
Corps de referve à envoyer où il
jugeroit le plus à propos, Toute
cette petite Flote étant ainſi ſererée
, elle fut avertie de ſe tenir
preſte à marcher le 2. au ma
tin . Pour cela , l'Eclatant qui
eſtoit moüillé au milieu de la
ligne de nos Vaiſſeaux , avoit
ordre de mettre un Pavillon rou
ge au grand Maſt , pour faire
commencer à canonner les Vaiffeaux
, afin de favorifer la marche
des Chaloupes , ce qu'ayant
H 4
176 MERCURE
こ
fait quelque temps , l'Eclatant
devoit ofter ce Pavillon rouge ,
& en mettre un blanc à la place.
C'eſtoit le ſignal pour faire partir
le Brulot & les Chaloupes dans
l'ordre marqué. Quand la nuit
parut , M. le Marefchal envoya
ordre par M. de Meziere , de faire
avancer quelques Chaloupes
à l'entrée du Mole , pour donner
l'alarme aux Ennemis , & les inquieter
pendant la nuit. Cela
fut executé par M. de Caffaro
avec quatre Chaloupes fur lefquelles
ontira Canon & Moufqueterie.
Le jour du 21. paroiffant
, M. de Chammeſlin en détacha
quatre autres commandées
par M. Daigrefin , ſur leſquelles
les Vaiſſeaux Ennemis & les
Batteries de la Ville firent un
grand feu , croyant que c'eſtoir
dans ce moment qu'on les vou
GALANT. 177
loit attaquer , mais au contraire ,
c'eſtoit pour les amufer , & connoiſtre
d'où ſortoit le plusgrand
feu , afin d'y faire tirer nos Vaifſeaux
. La Chaloupe de l'Ardent
commandée par M. de Siglas , y
eut un coup de Canon à l'eau ;
il tua un homme & en bleſſa
trois autres . Pendant ce temps
là , les Vaiſſeaux ſe mettoient en
état de canonner , ce que M. de
Chammeſlin ne faiſoitplus qu'-
attendre. Le Brulot & le détachement
des Chaloupes eſtant
preſts à partir , à peine fut il
jour , que M. le Mareſchal arriva
,& fit preffer les Vaiſſeaux de
commencer la canonnade ; mais
les Ennemis nous previnrent ,
& enflez apparemment d'avoir
tiré fur nos Chaloupes qui s'eſtoient
retirées le matin , ils re
commencerentàfaire feu fur nos
H
178
MERCVRE
<
Vaiſſeaux, & fur un grand nombre
de Chaloupes qui estoient
aſſemblées prés du Magnifique ,
où M. le Maréchal venoit d'arriver.
Il en repartit dans le moment
pour aller faire faire le
ſignal du Pavillon rouge , ce qui
fut fait d'abord , & nos Vaif.
feaux commencerent la canonnade.
M. le Maréchal s'en alla
tout droit au Brlot , auquel il
donna ordre de ſe preparer , &
envoia dire à M. de Chammeflin
par M. de Meziere , qu'il
fiſt partir les Chaloupes ſi toſt
qu'il le croiroit à propos . M. de
Cha
Chammeflin luy ayant mandéque
tout eſtoit preſt , fit partir
dans ce moment le Brulot remorqué
par les fix Chaloupes
commandées pour cet effet .
Celle de l'Amiral , que commandoitM.
Defgemaux étoit à
GALANT. 179
la teſte . Il fit marcher toutes les
Chaloupesdans le meſme temps,
& on avança ainſi ſous les murailles
de la Ville juſqu'au fond
du Mole , malgré le feu du Canon
des Vaiſſeaux ennemis &
des batteries de la Vile , & celuy
de leur Mouſqueteries. Le Brulot
alla aborder un des Vaiſſeaux
Hollandois & ſe déborda un peu
aprés , n'ayant mis au Beaupré
de l'Ennemi qu'un feu leger ,
qui auroit eſté facile à éteindre ,
mais il ſe trouva touché , & nos
Chaloupes ne le pûrent remor
quer.Dans le meſime temps , elles
entrerent toutes dans le Mole ,
&ſe ſaiſirent de tous les autres
Vaiſſeaux que les Ennemis , é
tonnez de nos approches s'étoient
veus réduits à abandonner .
Ily avoit ordre de ne point brû
ler , & on avoit fait prendre des
H 6
180 MERCURE
Amarres à pluſieurs Chaloupes ;
pour remorquer les Vaiſſeaux
dehors ; mais tous ces foins
furent inutiles , les uns eſtant
touchez & les autres coulant bas
d'eau , à la referve d'un gros
Marchand Anglois qui eſtois
devant la porte de la Ville , fous
une batterie qu'avoient faite les
Anglois. M. de Boiſſić , Enſeigne
du Conſtant , ayant abordé
ce Vaiffeau , M. de Chammeflin
alla luy ordonner auffi-toft de
n'y point mettre le feu , & de
couper les Cables & les Amarres
qu'il avoit à terre pour l'emmener
, ce qu'il executa pon
tuellement , aidé de pluſieurs
Chaloupes. Il remorqua ce Vaifſeau
hors de deſſus le piſtolet de
la muraille , & l'emmena à noſtre
Armée. Avant que les Anglois
l'abandonnaffent , ils y
GALANT. 181
1
avoient fait trois trous à deux
pieds ſous l'eau , afin qu'il coulât
bas dans le Mole , ce qu'on
eut beaucoup de peine à empêcher
. Cependant , malgré tout
ce que l'on fit pour taſcher d'emmener
demeſme les autres Vaifſeaux
Ennemis , il fut impoſſible
d'en venir à bout : ce qui obligeaM.
de Chammeſlin d'ordonner
qu'on les bruſlât , à quoy on
travailla auſſi toſt . Il fit cependant
ranger toutes les Chaloupes
qui n'y eſtoient pas occupées,
pour faire un feu continuel
fur les batteries de la Ville &
fur celles du Port , d'où l'on tiroit
à brufle pourpoint de haut
en bas , des coups de Canon à
mitraille fur les noſtres .A la faveurdece
feu , qui interrompoit
celuy du Canon & du Moaf
quet de l'Ennemi qui recomen182
MERCVRE
çoit , pour peu que le noſtre
s'affoiblift , on fit ce que l'on
avoit deſſein de faire , en remettant
le feu pluſieurs fois , &
en pluſieurs endroits aux Vaifſeux
Ennemis,dont on en fit
amarrer deux enſemble , afin
qu'ils brulaſſent plus facilement.
Toute cette execution dura depuis
cinq à fix heures du matin,
juſqu'àprés de neuf. Pendant ce
tempsMr le Mareſchal qui avoit
toûjours eſté à demy portée du
Canon de la Ville,dont les Boulets
tomboient tout autour de
luy , envoya ordre deux fois par
Mr le Chevalier de Lanion , de
bruler pluſtoſt les Vaiſſeaux ,
que de s'arreſter plus long temps
àtâcher de les fauver. Ces ordres
ayant eſté executez ſans
qu'il en refſtât aucun Mr de
Chammeflin, fit retirer les Cha-
د
2
GALANT.
183
>
loupes Nous avons eu prés de
cent hommes tuez ou bleſſez
&fans le feu que les Chaloupes
faifoient fur les Batteries,il euſt
eſtemalaiſé que la perte n'euſt
eſté beaucoup plus grande. On
ne peut fouhaitter plus de valeur
que les Officiers en ont fait
paroître , & meſme les Equipages.
On a demeuré plus de deux
heures& demie ſous les murailles
& les batteries de la Ville ,
d'où l'on voyoit dans les fonds
des Chaloupes , en ſorte qu'il
n'y avoit pas un homme qui ne
fuſt à découvert. Mrde Chammeſlin
cut beaucoup de peine
à empeſcher que l'on ne miſt
pied à terre , & il fut mefme
fur le point de le permettre ,
pour faire renverfer à la mer ,
les Canons que les Hollandois
avoient mis fur une Plate forme
184 MERCURE
devant la porte , mais la crainte
que les Officiers n'entrepriſſent
d'entrer dans la Ville par cette
porte , d'où l'on tiroit de la
Mouſqueterie , & qu'ils n'engageaſſent
une affaire pour laquelle
il n'avoit point d'ordre
fut cauſe qu'il ſe contenta de
bruler tous les Vaiſſeaux, ce qui
ne laiſſa pas d'eſtre long à faire ,
parce qu'il ne voulut point ſe
retirer , qu'ils ne fuffent tous
brulez . Il avoit dans ſon Canot
Mrle Grand Prieur d'Angleterre
, qui a eu une contufion à
la cuiffe , Mrle Chevalier d'Armagnac
. M. le Chevalier Colbert
, & M. de Cargreas , Capitaine
de Fregate. On ne peut
voir plus de feu & de valeur
dans de vieux Soldats , que ces
Braves en montrerent. M.Dimbleval
Enſeigne , & M.de Que
GALANT. 185
main Garçon Major y estoient
auffi,& ils ont parfaitement bien
fait leur devoir. M. le Chevalier
de Pontac , Lieutenant , receut
un coup de Mouſquet au travers
de la cuiſſe ſous la batterie de la
Porte , ſous laquelle il faiſoit
feu avec M. de Vatteri . Les
Lieutenans qui commandoient
les Chaloupes du Brulot , firent
des merveilles , & les conduifirent
malgré le grand feu comme
en Triomphe juſques au
Vaiſſeau qu'il aborda , aprés
quoy ils allerent aux autres , &
firent feu fur la Ville , ainſi que
Mrs de Blottiere , d'Estienne
Deſgoultes , & de Courſe qui a
eſté bleffé . Mrs de S. Abre &
de S. Aubin l'ont eſté auffi.On
ne peut trop donner de loüanpeuttrop
ges à Mrs de Rompré. de Saint
André , d'Egrefin , de Castro ,
,
:
186 MERCVRE
de Rancé de Lacens , Dignardon
, Boiffieu , de Siglas , dont
la Chaloupe qui avoit receu un
coup de Canon le matin eſtoit
revenuë àl'occaſion , & enfin à
tous les Officiers en general. La
perte des trois Vaiſſeaux Hollangois
eft moins confiderable,
par leur prix,quoy qu'ils fuſſent
chargez d'une partie du butin
des Priſes qu'ils avoient faites
fur noſtre Commerce , que
par le defordre que ces Corſaires
qui estoient de vingt- quatre
àtrente fix Canons auroient en..
core pu faire . Le Commerce de
Marſeille & de toute la Mediteranée
en a eſté fort incommodé
, on l'ena delivré en les
brulant.
M. le Marquis de Rebé, Brigadier
, dés Armées du Roy , &
Colonel du Regiment de Pied
GALANT. 187
mont , eſt mort à Namur des
bleſſures qu'il receut le 29. du
mois paſſe à la Bataille de Neervvinde.
Il eſtoit de l'ancienne
Maiſon de Faverge , qui entra
il y a plus de quatre cens ans par
un Cadet dans celle de Rebé ,
en épouſant l'Heritiere , à condition
qu'il en porteroit le Nom
&les Armes. Il eſtoit Fils unique.
A l'âge de quinze ans , il
fut Enſeigne Colonel du Regiment
de Navarre , que feu M.
d'Albret fon Coufin germain
commandoir. Le Roy au Siege
de Dinan , aprés la journée de
Senef , où il s'eſtoit tres-bien
comporté , luy donna une Com
pagnie de Chevaux Legers ,
qu'il remit bien toſt aprés pour
acheter l'enſeigne des Gendarmes
d'Anjou , où il fut fort
bleffé d'un coup de Canon à la
188 MERCURE
Cuiſſe, à la levée du Siege de
Maſtric par le Prince d'Orange ,
dont eſtant incommodé à cheval,
le Roy luy permit d'acheter
le Regimentde Piedmont qu'il a
commandé avec beaucoup de
reputation pendant onze à douze
années. Il eſtoit bon Officier,
tres appliqué , ſage & fort entendu
, bien avec les gens de
fon âge , & mieux encore avec
Meſſieurs les Generaux , égalementaime
& eftimé des uns &
des autres. Il avoit épousé l'Heritiere
de Montclar , dont il n'a
qu'une Fille âgée de ſept à huit
ans. Il a eſté enterré dans le
Choeur de la grande Egliſe de
Namur avec tout l'honneur deû
aune perſonne de ſa qualité &
de fon merite , & un regret general
, fur tout des perſonnes de
Guerre qui le connoiffoient particulierement
.
GALANT. 189
- Meſſire Edouart de Gorillon ,
Seigneur de Mon- luſſan , cydevant
premier Maiſtre d'Hoſtel
de fon Alteſſe Royale , Madame
, eſt mort auſſi depuis peu
de temps. Il eſtoit Originaire
de Champagne , & Neveu de
Mrsales Eveſques de Saint Flour
&de Rhodes.
J'ay encore à vous apprendre
la mort de Madame la Marquiſe
de Neſle,que la petite Verole a
emportée . Elle estoit Veuve de
M. le Marquis de Neſle , qui fut
tué en ſe ſignalant au Siege de
Philiſbourg . Ce marquis luy avoit
donné toutes les marques
d'eſtime & d'amour que peut
donner un fort honneſte homme
Quandil s'embarqua à la rechercher
, elle n'avoit qu'un Fere ,
ſçavoir M. l'Abbé de Coligny ,
qquuiilluuyydevoitlaiſſer tout lebien
190
MERCVRE
de ſa Maiſon , ne ſe voulant reſerver
que ſes Benefices. M. le
Marquis de Nefle s'engagea làdeſſus
à la demander en Mariage
& quoy que M. l'Abbé de
Coligny changeaſt de party &
prift celuy de l'Eſpee , ce qui
la laiſſoit fans bien, il ne laiſſa
pas de l'époufer. Je ne vous dis
rien de la Maiſon de Coligny
que tout le monde connoiſt pour
eſtre des plus Illuftres. Feu
Madame la Marquiſe de Nefle
eſtoit Fille de M. le Comte de
Coligny , qui commandoit la
Nobleſſe Françoiſe au paſſage
du Raab,quand les Turcs furent
défaits en 1664.
Le 17. de ce mois. S. A. R.
Monfieur, ayant paffé à Dreux
àfon retour de Bretagne pour
aller coucher à Versailles , Mr
Maller , Maire perpetuel de
GALANT.
191
la Ville , alla le recevoir à la
teſte du Corps de Ville juſqu'à
l'extremité du Fauxboug par
où ce Prince devoit paffer , &
luy preſentales Clefs de la Ville
dans un Baffin d'argent , comme
il s'eſtoit trouvé dans les
Archives qu'on en avoit uſé
autrefois aux receptions des
Fils de France. La Harangue
qu'il luy fit en les preſentant .
futconceüe en ces termes .
MONSEIGNEUR ,
Noftre devoir nous oblige àvenir
affurer V. A R.de nos tres humbles
obeiffances , &nôtre reconnois
Sance nous engage à vous marquer
quelle est noſtre joye de la voirbeureusement
de retour d'une Campagne
,où les avantagesqu'Elle nous
a procurez , ne font pas moins
grands , pas moins importants au
192
MERCURE
biens de l'Etat , que ce qu'Elle a
fait dans ces Campagnes glorieuses ,
où Elleprenoit desVilles,enmême
temps qu'Elle gagnoit des Batailles.
;
Vostre seule presence. Monfeigneur
,vostre seul Nom, ce Nom
Auguste , qui imprime autant de
terreurparmy nos Ennemis,que d'amour
de respect parmy nous ,
vient de rétablirla tranquillité dans
des Provinces alarmées , éloigner
de nosCoſtes des Flotes formidables ,
dißiperdes projets meditezavec tant
d'application , concertez avec tant
de dépense , publiez avec toute la
confiance d'un succés aſſuré. Par là
vous venez d'exposer les Royaumes
voifins aux mesmes perils dont vous
nous avezgarantis .
Pour tant degrandes choses dont
nousvoussommes redevables,Monſei.
gneur,avec toute la France , nous
n'avons C
GALANT.
193
n'avons que des voeux à preſenter ,
V..A.R. mais des voeux finceres ,
tels qu'on les doit faire pour un
Prince quijoint une extreme bontéà
une extreme valeur,des voeux ardens
pourfaire durer éternellement des
jours qui nousſontſi chers , que vous
employezfi utilement pour le falut
de l'Etat , & pour vostre propre
gloire.
Aprés ce Diſcours,queMonſieurécouta
avec beaucoup de
bonté , on luy preſenta tout ce
quela Ville avoit de plus rare
& de plus exquis , & qui eſt
produitdans ſon Territoire. M.
le Maire & le Corps de Ville
l'accompagnerent enſuite jufqu'au
lieu où il diſna. Il n'y avoit
aucune Boutique ouverte , &
tous les Habitans eſtoient ſous
les Armes . >
Enfin le Fort de Sainte Brigi-
Aoust 1693 .
194 MERCVRE
de eſt entre les mains des Ennemis.
Il n'y a rien de ſi glorieux
pour les François qui l'ont pex.
du , ny de fi honteux pour les
Ennemis , qui n'y ſont entrez ,
quelors qu'on a jugé à propos
de l'abandonner. La Conqueſte
de ce Fort qui n'étoit que de
quatre petits Baſtions à peine
achevez,a coûté quinze jours &
ſeize nuits auxTroupes de l'Empereur,&
à celles du Roy d'Efpagne
& du Duc de Savoye ,
montant à plus de quarante cinq
mille hommes . On peut ajouter
àcela , que tous les Princes
d'Italie ont contribué , quoy
qu'involontairement , à la priſe
de ce Fort , puiſque l'argent
qu'ils ont eſté forcez de donner,
fert à l'Empereur à faire la
Guerre en Italie , auſſi bien que
les Subſides que le Prince d'O
GALANT.
195
range envoye aux Alliez de ce
coſté là. Ainfi leRoy reſiſte en
Italie à un nombre infini de Puif
ſances , ce qui ne fert qu'à augmenter
ſa gloire. Il ne s'eſt
jamais vu une reſiſtance pareille
àcelle du Fort de ſainte Brigide.
On avoit lieu de l'efperer ,
puiſque Mr le Chevalier de
Teflé qui y commandoit les
Troupes , voulant faire quelque
choſe d'éclatant en cette oсса-
fion , leur avoir dit,que ſi quelqu'un
ſe ſentoit incommodé ,
ou qu'il euſt des affaires , il leur
donnoit la liberté de ſortir.
Chacun témoigna vouloir partager
la gloire de la defence, &
on ne fongea plus qu'à reſiſter
vigoureuſement. On fit meſme
des retranchemens hors la Place
en prefence des Ennemis &
l'on y fit defcendre cinq pieces
2
I 2
196 MERCVRE
de Canon, Comme Mr de Teſſe
avoit fait repandre des Billets
pour le pardon des Deſerteurs
François , pluſieurs ſe jetterent
dans Sainte Brigide , & dans
Pignerol. Il eſt aſſez extraordinaire
de s'enfermer dans une
Place aſſiegée,où il ſemble qu'il
y ait beaucoup plus à ſouffrir
qu'en plaine Campagne. Trois
cens cinquante Irlandois que
les Ennemis retenoient par force
à leur ſervice,ſe jetterent auffi
dans Pignerol , & les forties du
Fort de fainte Brigide ont netoyé
trois fois la Tranchée des
Ennemis . Leur perte a eſte ſi
grande , que par le nombre des
morts & de ceux qui font entrez
dans Pignerol , ils ſe ſont trouvez
affoiblis de quatre à cinq
mille hommes . Non feulement
les François qui avoient pris
6
GALANT. 197
party parmy eux , ont deferté ,
mais encore beaucoup de Sujets
du Duc de Savoye,& particulierement
du Regiment de Mondovi
, duquel Regiment ſeul il
y a dix Sergens & pluſieurs Capitaines
Religionnaires . Piufieurs
Ingenieurs ont eſté tuez
à ce Siege ; le Prince Eugene
y a perdu fon Page à ſes coſtez ,
&le Comte de Bernais , Capitaine
des Gardes de Mr de Savoye
, yaeſté tué. Les Comtes
de Martignan , de Non , & de
Caffoler, & le Comte de Maffel
font dangereuſement bleſſez ,
avecun tres grand nombre d'Officiers
. Cependant , comme un
poſte auſſi peu confiderable queceluy
de Ste Brigide , qui n'auroit
pû tenir plus de trois ou
quatre jours devant des Trou
pes Françoiſes , n'étoit pas im-
I 3
198 MERCVRE
prenable à une Armée de quarante
cinq mille hommes,Mr le
Chevalier de Teſſe commandant
les Troupes du Roy dans
ce Fort , & Mr de Franclieu
quien estoit Gouverneur , tinrent
Conſeil de Guerre , & jugerent
que ce Poſte ayantarreſté
les Ennemis beaucoup plus de
temps qu'on ne s'eſtoitpropoſé,
il faloitl'abandonner; qu'il pouvoit
à la verité tenir encore
quelques jours , mais que ſi les
Ennemis venoient à ſe ſaifir de
la communication qui eſt entre
la Citadelle & ce Fort , ce qui
ne pouvoit manquer d'arriver
avec le temps , la Garniſon ſeroit
en danger d'eſtre Priſonniere
de Guerre , & qu'elle perdroit
ſes Munitions & tout fon
Canon ; que d'ailleurs la Place
eſtoit trop endommagée pour ८
GALANT. 199
pouvoir faire encore la merme
reſiſtance , & que les Ennemis
outrez d'avoir perdu tant
d'Hommes & tant detemps devant
un Poſte ſi peu confiderable
, ne manqueroient pas de les
venir attaquer avec plus de forces
& plus de furie , & qu'il
faloit leur ôter le moyen de ſe
vanger de leurs pertes ,& ajoûter
à leur chagrin , celuy de fe
voir privez de tout ce qui estoit
dans ce Fort . Ainſi aprés en
avoir fait oſter le Canon & les
Munitions, ſans avoir laiſſé dans
la Place que huit Mouſquets
crevez , & aprés avoir fait fauter
une Mine qui enleva pluſieurs
des Ennemis , laGarniſon ſe retira
dans la Citadelle . Cependant
les Ennemis qui ignoroient ce
qui ſe paſſoit , firent jouër une
Mine qui ouvrit la muraille &
14
200 MERCURE
1
fit une affez grande breche . Ils
n'oferent y monter , que lors
qu'ils ſe furent apperçus , que
les François en eſtoient fortis .
L'étonnement de Mr de Savoye
fut grand , lors qu'il trouva ce
Poſte dégarni ,& ſa Conquefte
luy donna plus de chagrin que
deplaifir.
Le Samedy 15. de ce mois ,
on fit en l'Hoſtel de Ville de
Paris , l'Election des nouveaux
Echevins . Le choix tomba fur
Mr Bafin , Conſeiller de Ville,
&fur Mr Paylon , Docteur &
cy-devant Doyen de la Faculté.
de Medecine , pour remplir les
places de Mrs Tardif & Lalen .
Le 19. ces nouveaux Echevins
allerent preſter le Serment à
Verſailles entre les mains de Sa
Majesté . Mr le Vaffeur de S.
Vrain , Preſident en la Cour...
GALANT. 201
des Aides , eutl'honneur de les
preſenter , & fit au Roy avec
beaucoup de fuccez , le Difcours
qui fuit.
SIRE ,
La Capitale de vôtre Royaume
a tous les ans mille actions de graces
à rendre à Vostre Majesté , en
mesme temps qu'elle a l'honneur de
luy presenter ses nouveaux Magi-
Strats ; Mais aujourd'huy , SIRE,
elle estpenétréeplus vivement que
jamais d'une tres - respectueuse
tendre reconnoissance , quand elle
confidere le repos dont Vostre Majesté
la fait joüir , tandis que les
Capitales des Estats voisins font
dans des agitations & des allarmes
continuelles.
Madrid accoûtumée àn'entendre
que de loin le bruit de la guerre,
eft dans une terrible consternation ,
depuis qu'elle voit le peril appro.
202 MERCURE
cher d'elle par la perte d'une Pla
ce , que l Espagne regardoit comme
l'undeses plus fermes remparts.
Heidelberg , d'où sont fortis au
fiesle paße tant d'Armées , fatales
au repos à la Religion de la
France : Heidelberg n'est plus ,
malgré voſtre clemence , malgré la
Vigilance de vos Generaux, le Ciel
a permis queses propres Defenseurs
ayent allumé eux- mêmes le feu qui
l'a confumé ,& qui fera trembler
long temps toute l'Allemagne.
Londres nous cache en vain ſous
les apparences d'unefauſſe tranquillité
, les mortelles inquietudes ,
dont elle fe fent de jour en jour plus
troublée. Elle est contrainte d'a .
voüer qu'elle devient l'esclave de
l'idole qu'elle s'estfaite
ne s'épui'e que pour entretenir une
rebellion qui luy fera toujours honteuse
, & ne peut manquer de luy
estre funeste.
qu'elle
GALANT.
203
Graces àlaſageſſe,à la valeur,
à l'application infatigable , à l'invariable
bonheur de Vostre Majeſté,
nous nesommes point exposez à
toutes ces allarmes . Aujourd'huy
que toute l'Europe est enfeu, nous
n'entendons presque aucun bruit que
celuy des réjouiſſances publiques qui
Sefont pour les Conquestes deVostre
Majesté.
Que le Ciel nous les continuë
SIRE , comme il fait tous les
jours sur mer sur terre , ces
Conquestes fi bien deuës à la justice
de la cauſe que vous foûtenez tout
Seulcontre un monde entier d'enne
mis.
Nous sommes perfundez que ce
n'est que pour vaincre leur obftination
que vous avez encore les armes
enmain , pour les reduire à une
Paix ,glorieuse à celuy qui l'offre ,
necessaire à ceux qui la refu .
fent. 16
204 MERCUR E
Voilà,SI R, E, ce quifoûtient vos
fidelles Sujets dans les efforts qu'ils
font obligez de faire pour l'execu
tion de vos justes entrepriſes. Els
voyent bien que juſque dans leſein
de la victoire , vous ne cherchez que
la Paix , & que vous preferez en
cela leur bonheur leur repos , à
cet amour de lagloire , auquel fipea
de Conquerans ſçavent reſiſter.
Les nouveaux Magistrats que
Pay T'honneur de vous presenter ,
n'oubliront rien pour entretenir ces
Sentimens dans l'esprit de vos Penples
,&pour leur faire comprendre
quetout leur bonbeur confifte dans
une fidelitéinviolable ,& unefot
mißion parfaite aux ordres de Vofire
Majesté.
Ie paſſeà l'article d'Allemagnequi
vous doit paroiſtre affez
nouveau , les details que vous
allez lire n'ayant point encore
1
GALANT.
205
eſté donnez au public. Monſeigneur
le Dauphin ayant paſſé
le Nekre le 27. du mois paſſe
- fans aucune oppoſition de la
part des Ennemis , dont ont vit
ſeulement environ vingtEſcadrons
ſur les hauteurs pour
l'obſerver , ce Prince vint camper
à Bleshaim , où il ſejourna
le 2 8. le 29. & le 30. Le 31. il
alla camper dans la Plaine audeſſus
d'Illſſeld en veuë des Ennemis.
Le lendemain premier
de ce mois , l'Armée demeura
en Bataille depuis cinq heures
du matin juſques a quatre heures
aprés midy. Monseigneur
envoya reconnoiſtre par plufieurs
Partis la ſituation du
Camp des Ennemis , mais com .
me les rapports qu'on luy fit ne
le contenterent pas , il donna
ordre qu'on ſe tinſt prét pour
206 MERCURE
marcher le jour ſuivant à la
pointe du jour avec toute l'Armée.
Ce jour- là on ſe mit en
Eſcadron à la teſte du Camp ,
&l'on attendit les Generaux .
On commanda d'abord cent
Faſcines par Eſcadron , & deux
cens Piquets. Toute la droite
marcha avec du Canon . On
s'empara de pluſieurs Poſtes &
Ravins que les Ennemis abandonnerent,
& quand on fut à
une portée deMouſquet d'eux ,
on trouva une Ravine également
inacceſſible par ſa profondeur,
& par lesBois qui eſtoient
garnis d'une Infanterie tresbien
retranchée , & au deſſus
deſquels'il y avoit une bordée
de Canon avec des embrafures
&des retranchemenstres-forts,
tout remplis de Troupes. On
chercha neanmoins un endroit
GALANT.
207
pour y élever une Batterie qui
puſt ruiner celle des Ennemis.
On y travailla tout le jour , &
la Cavalerie de la droite y porta
des Faſcines. Les Ennemis
firent grand feu de leur Canon ,
&la journée ſe paſſa ainfi . On
harcela plufieurs fois la Garde
de l'aile gauche , & fur le foir
toutes les Troupes qui s'eftoient
avancées pour foutenir
noſtre Canon ſe retirerent
dans le Camp avec l'Artillerie .
Del'aveu de toute l'Armée , on
trouva les Ennemis ſi avantageuſement
poſtez , qu'il y auroit
eu de la temerité,de les attaquer,
tant à cauſe des ravins &
retranchemens , qu'à cauſe des
Bois& du Nekre qui environnoient
leur Camp. On n'auroic
pas eſté en peine de forcer leurs
retranchemens par la valeur de
,
208 MERCURE
l'Infanterie , mais il eſtoit abfolument
impoſſible quela Cavalerie
la puſt ſouſtenir , aulieu
que les Ennemis avoient
une Plaine derriere leurs retranchemens
, auſquels douze
à quinze mille Payſans travailloient
depuis longtemps , &
qu'ils pouvoient mettre leur
Cavalerie en bataille dans cette
Plaine . Jamais Troupes ne
furent plus mortifiées que les
noſtres , aprés s'eſtre preparées
àcombattre avec toute l'ardeur
poſſible ,de ſe voir contraintes
de s'en retourner fans avoir pu
en venir aux mains. Cependant
peut-eſtre le Ciel ne l'a pas permis
, parce que Monseigneur
ſe ſeroit trop expoſé. Son defſſein
eſtoit de ne pas épargner ſa perfonne&
comme toutestà craindre
en de pareilles occaſions .
GALANT. 209
cePrince s'étoit mis dans l'eſtat
où doiteſtre un vray Chrétien , -
lors qu'il ſe prepare aux evenemens
les plus facheux. Monfieur
le Duc du Maine avoit
imité l'exemple de Monſeigneur
, ainſi que pluſieurs des
principaux Officiers , veritable
marque qu'on eſt reſolu de bien
faire ſon devoir & de s'abandonner
à la valeur , mais il falue
avo r le chagrin de ſe retirer
ſans combattre , qui eſt un chagrin
cruel pour des François.
Tout cequ'on put faire voyant
les Ennemis obſtinez à ne point
ſortird'un poſte où il n'eſtoit pas
poſſible de les attaquer , fut de
confumer les Fourages des environs
, afin que la neceſſité les
contraigniſtà ſortir .
Le s . on commanda à tout le
monde de ſetenir preſt pour fai210
MERCURE
re les réjoüſſances du gain de
la Bataille de Neervvinde, dont
M. de Luxembourg avoit envoyé
la Nouvelle à Monfeigneur
, par un de ſes Gentilshommes.
Ce Prince fit avancer
cent quatre pieces de Canon
fur la gauche , à la hauteur
où estoit la Garde ordinaire.
On les pointa toutes ſur le
Campdes Ennemis . LaCavalerie
de la gauche avança ſur la
mefme hauteur , avec quelques
Brigades d'Infanterie. Le reſte
de l'Armée s'avança à la
teſte du Camp , & l'on fit les
trois décharges à la maniere
accoutumée. On tira laCanon
àboule ſur les Ennemis , &
leurGarde n'en eut pas plûtoſt
entendu le ſiſtement , qu'elle
s'écarta , & ſe retira à leur
Camp. Le 6. au matin on fit
GALANT. 211
partir tous les gros & menus
équipages. Les Tentes demeu -
rerent neanmoins tenduës jufqu'à
une heure aprés midy ,
qu'on ſonna le Boutefelle. On
monta auffi-toſt à cheval , & on
décampa. On croyoit que les
Ennemis viendroient pour infulter
les Troupes dans leur retraite
; elles avoient à paſſerun
Ravin fort profond & tres- rude
à deſcendre & à monter. Cependant
i's n'oferent chercher
à profiter de leur avantage.
7
Je ne dois pas oublier de vous
faire part d'une choſe bien digne
d'eſtre remarquée. Monſeigneur
ayant envoyé un Iopette
au Prince de Bade , pour
redemander les Lettres d'un
Courier que l'on avoit arrêté ,
ce Prince fit faire toutes fortes
d'honnêtetez à Monſeigneur.
212 MERCVRE
-
Il dit au Trompette , qu'il estoit
bien faché de ne le pouvoir venir
aſſurer luy - mesme deses profonds
respects , qu'il l'auroit fait aves
bien du plaisir , ayant l'honneur
d'estre Filleuildu Roy , ex de porter
le nom de Loüis dont ilſe tenoit
tres- honoré , qu'il le fupplicit de
l'excuser s'ilprenoit la libertéde luy
dire , qu'un außi grand Trince qu'il
eſtoit , ne devoit pas s'exposercomme
il avoit fait en reconnoissant fes
retranchemens ; qu'il l'avoit bien re .
connu ,& il dépeignit même au
Trompette la couleur de ſes
habits . Il ajoûta , qu'il estoit au
deſeſpoir de ne pouvoir executer fur
le champ ce qu'ilsouhaitoit , parce
que ne commandant point en chef,
il falloit qu'il en conferaft avec M.
de Saxe, ce qu'il feroit au pluſtoft.
Ce Prince tint parole , & envoyamême
à Monſeigneur touGALANT.
213
tes les Lettres de Change des
particuliers , qui montoient à
ude ſomme confiderable. Monſeigneur
eſtant retourné le 6.
camper à Blaidelshaim , y fejourna
juſqu'au 13. & le 1 2. &
le 13. toute l'Armée repaſſa le
Nekre fur trois Ponts de Pontons
, la Cavalerie à droite, l'Infanterie
à gauche , & les gros
Bagages dans le milieu . Monſeigneur
fit l'arriere Garde , &
ne paſſa que le 13. ſur les deux
heures à pied ſur le Pont dela
droite , ſans qu'aucun Eſcadron
des Ennemis paruſt . Il alla camper
à Heitingsheim. Il a depuis
envoyé des Troupes dans Stutgard
& dans Kanſtad. Si ce
Prince n'a pas fait tout ce qu'il
defiroit , il a fait tout ce qu'il
eſtoit poſſible de faire , & les
Ennemis ne pourront faire fub
214
MERCURE
ſiſter de Troupes en quartier
dans les meilleurs pays de l'Allemagne
, où il eſt Maître de 7 3
Villes. Ce ne ſont pas , il eſt
vray , des Places fortes , mais le
nombre & l'étenduë de leur territoire
, font affez confiderables
pour en tenir lieu. Avant la
priſe d'Heidelberg , & l'arrivée
de nos Troupes juiques à Stutgard,
les Ennemis qui croyoient
que le Prince de Bade , au lieu
de ſe cacher , empêcheroit que
les François n'avançaſſent , firent
frapper la Medalle que je
vous envoye , pour marquer
l'expedition que ce Prince alloit
entreprendre fur le Rhin
contre nosTroupes, comme on
voit par ces paroles .
Mars bis ultor,victor Turcarum
expeditionem contra Gallos ac Rhenum
aggreditur.
GALANT .
215
Cependant au lieu de faire aucune
Expedition , comme il eſt
marqué dans l'Exergue de cette
Medaille , il n'a pû que ſc
cacher , & lorſqu'on le loüera
des avantages qu'il a remportez
contre les Turcs , on admirera
la prudence qui luy a fait
éviter les François , ſe tenant
aſſuré d'en être battu.
Le 20.0n fit un détachement
de quatre mille Chevaux , ſous
les ordres de M. le Comte de
Talard , pour ſoûtenir M. de
Mazel ,qui s'eſt beaucoup avancé
dans le pays pour faire payer
les contributions. Il doit aller
juſques à Tubinge , où tous les
Habitans de Virtemberg ont
retiré leurs meilleurs effets , &
où quantité de Dames ſe ſont
refugiées . On a donné des ordres
pour démolir le fameux
Château d'Aſperg.
ZIG MERCVRE
Vingt quatre Vaiſſeaux Marchans
, Anglois & Hollandois ,
pris par M.le Maréchal deTourville
, ont eſté conduits àToulon
par M.de Belaire, qui n'avoit
que fon Vaiſſeau & deux Fregates
pour eſcorte. Cependant
ils y font heureuſement arrivez,
ainſi qu'une Pinaſſe de 36.
Canons priſe par le même M.
de Belairt,& eſtimée quatre cens
mille livres .
Toute la Flote du Roy eſt à
Toulon , d'où elle fait trembler
toute la Mediterranée , tant nos
Ennemis apprehendent qu'elle
ne ſe remette en mer pour quelque
nouvelle expedition .
La derniere Enigme avoit
eſté faite ſur le Compas. Ceux
qui ont trouvé ce mot , ſont
Mrs l'Abbé Rouſſel Aumônier
ordinaire du Roy ; De Fougy
Vicomte
GALANT.
217
Vicomtede Conches; Raymond
Seigneur de Rondillou , ancien
Conſul de la Bourſe de Bordeaux
; Deſtival de l'Hôtel Ser.
pente ; Bonnard de l'Hôtel Brulard
; Parforu de S.Lo; Lecuyer,
de S. Florins en Dauphiné ; de
la Perche des Tonneins , Etudiant
en philoſophie ; le Chevalier
du Rocher de Mortain ;
de Guillebert de S. Lo ; Macé
de Caën ; Le Bourg , Orateur
de la Ville d'Eu ; Caüet Moufquetaire
de Chauny ; Brayer i
de la Poupardiere , Daquct , pignon
de Chaalons ; l'Amant de
la plus belle des quatre Soeurs -
d'Abbeville ; Loüis le Fidelle&
fon engageate Bergere de Lyon,
Brulé & Tranchepain , & les
deux aimables foeurs Manon &
Thereſe de la ruëde la Vieillemonnoye
; l'aimable Joron & fa
Aoust 1693 . K
218 MERCURE
charmante Mariane de la porte
paris ; Le petit Genie de Ver
failles ; Le Clerc infortuné de
S. Jacqnes du Hau , pas ; le Berger
emporté de la ruë de la perle
; le Chevalier Fleurant de la
Ville de Sens ; le gros Controlleur
& la Societé du Preſbytere
de Surenne ; le jeune Sage par
reputation de la ruë des Boucheries
, & la jeune Sage par
reputation du coin des Auguſtins
; le jeune Apollon & la
belle Taille du Palais . C.I.R.C.
Veret, Imprimeur ; Dianed'Alcleon;
la Nymphe Aimantée ;
l'Abſente aux jours filez de
foye ; la Bergere aux Chataignes
; le Chevalier inviſiblede
la Bague de Gigés ; le Berger
fidel à l'Anagramme Ame Rose
duCiel; l'aimable Nocloiſe àl'Anagramme
Le merite Bourgeois ;
GALANT.
219
la Marquiſe à l'Anagramme ,
Pure Image devertu; Meſdemoifelles
de Landrieu de la ruë du
Parlement de Bordeaux ; Anne
de Fontenay de la ruë S. Martin
; Gaufreteau la veuve ; Gilbert
de Soiffons ; l'illustre Chelan
de Cadilhac , & fon amy
Latiber de Paris ; La belle Manory
de Saumur , & fon amy
N. L. Pinche de la Terre de
Cambray : la Corbeille de Blois :
la nouvelle Societé du Jardin
de Lyon : la Spirituelle épouſe
Parifienne , future Angevine :
la petite Charmante du Cloître
S. J. D. L. O. La Spirituelle à table:
l'Eſprit journalier : le Coeur
impraticable & inacceffible : la
charmante Brune du Cheval
noir ,&fon aimable coufin Flageollet.
La nouvelle Enigme que je
K2
220 MERCURE
vous envoye eſt ſi courte , qu'-
elle ne fera pas longtempsrêver
vos Amies.
ENIGME .
Je suis de figure petite ,
Rien n'est plus importun quemoy,
Difficilement on m'évite ,
Maismon nomfait honneurdans la
bouchedu Roy.
La Chanſon nouvelle que je
vous envoye , ſera ſans doute
de vôtre goût , puis que les
paroles ſont de Mademoiselle
des Houlieres , & que Mr le
Camus les a miſes en air. Ainfi
tout eneſt de bonne main.
Q
AIR NOUVEAU .
ue ferviroit helas ! au Printemps
deparoiſtre ?
b
ba
LYON
*
1893*toid
C
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parc
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tour
emps de paroiſtre ?
GALANT. 221
L'Amour n'y trouve plus de ces
charmans loisirs ,
Dont il eſtoit toujours le maistre.
Son empire estdétruit àpeinefait-il
naiftre
Dans les plus jeunes coeurs les plus
foibles defirs.
Non,le Printemps nepeut plus estre
Lafaiſon des plaisirs.
Monſeigneur le Duc deBerry
étant paffé entre les mains des
hommes , pour apprendre tout
ceque doit ſçavoirun ſi grani
Prince , le Roy a nommé ploſieurs
Officiers des principaux.
&des plus neceffaires , juſqu'a
cequ'il foit en âge qu'on faffe
ſa Maiſon entiere. Mrle Duc
de Beauviliers étant déja GouverneurdeMonseigneurleDuc
de Bourgogne & de Monfeigneur
le Duc d'Anjou . le Roy
K 3
222 MERCURE
a cru ne pouvoir faire un meilleur
choix pour Monſeigneur
le Duc de Berry , & par cette
mefme raiſon il a donné pour
Précepteur à ce Prince , Mr
l'Abbé de Fenelon. Sa Majesté a
nomméMr le Marquis de Razilli
, Lieutenant de Roy de
Touraine, ſous Gouverneur de
ce meſme Prince. Il eſt d'un
merite diftingué , & allié aux
plus Illuſtres Maiſons de France.
Mr de Razilly , fon Pere ,
estoit Chefd'Eſcadre , & deux
de ſes Freres morts dans le Service
, l'engagerent à prendre le
party de l'Epée , qu'il n'avoit
pasreſolu d'embraſſer. Le ſous
Precepteur eſt Mr l'Abbé de
Beaumont. Il n'y a pas à douter
qu'ayant ſuivy l'Exemple de
Mr l'Abbé de Fenelon ſon Oncle,
il n'ait beaucoup de merite,
GALANT. 223
& de picté .Mr l'Abbé Catelan a
eſté nommé Lecteur , & Mrs de
Soleyſel & Vaſſan , Gentilshommesde
la Manche. Le premiere
eſt Gentilhomme ordinairede
la Maiſon du Roy , &
eſtoit Ecuyer de Madame la
Dauphine. Le ſecond eſt Capitaine
au Regiment du Roy.
Sa Majeſtéa donné la Charge
de premier Valet de Chambre
à Mr du Cheſne , qui eſtoir
Maistre d'Hoſtel de Madame la.
Dauphine , & celle de premier
Valetde Garderobe à Mr de
Chenedé qui en eſtoit premier
Valet de Chambre. Ce dernier
avoit eu l'honneur d'eſtre conſideré
de cette Princeſſe , qui
avoiteu la bonté de le recom.
manderau Roy en mourant. Je
ne m'étends pointſur le merite
de tous ces Mrs , dont le choix
K 4
224 MERCURE
duRoy fait aſſez l'Eloge.
Je vais parcourir en peu de
paroles l'état des principales
Puiſſances intereſſées dans la
guerre preſente. Les Vaiſſeaux
brûlez à Gibraltar , ont porté
la derniere conſternation à
Londres , & quinze des prin .
cipaux Marchands ayant fait
banqueroute , ont fait taire
ceux quicherchoient à déguifer
les malheurs du peuple.
Le Comte de Camatten , premier
Miniſtre, voyant les plain
tes qu'on fait contre le Conſeil,
a quitté ſon employ , & s'eſt retiré
à ſa maiſon de campagne .
Le Comte de Nortingin,Secretaire
d'Etat , vouloiten uſer, de
mesme , mais on l'a engagé à
demeurer juſques au retour du
Prince d'Orange. Le Vice Amiral
Roock n'a ramené que ſeize
GALANT.
225
Vaiſſeaux Marchands , dont
les marchandifes demeureront
inutiles aux proprietaires.
Quoy qu'on publieque les Flotes
d'Angleterre & de Hollande
doivent allerjuſques à Cadix ,
elles n'ont pas le demy quart de
vivres neceſſaires pour ce
voyage.
Les Hollandois s'eſtoient un
peu trop promptement engagez
àoffrirde nouveaux fecours au
Prince d'Orange . Ils ſe ſont déja
aſſemblez pluſieurs fois là-deffus
, & l'executionde leurs offres
ſe trouve tres-difficile . Les Armateurs
François leur ont pris
pour cinq millions de baſtimens
à la pefche de la Baleine , & l'on
tient que le dommage qu'ils leur
ont caufé , monte à 19. ou 20 .
millions . On attend le détail de
cette perre. M. Dardenne , Ca-
4
226 MER CURE
pitaine de Vaiſſeau , leur en a
pris un quirevenoit des Indes ,
eſtimé quatre cens mille livres .
M. de Frontenac , Viceroy
de Canada , a enlevé une des
cinq Habitations des Iroquois ,
a fait pluſieurs prifonniers , &
les a forcez à luy demander la
paix.
Le long ſejour que Monfeigneur
a fait aux environs du
Çamp des Ennemis pour les engager
àun Combat, les ayant
empefchez d'en fortir , la corruption
s'yeſt miſe , & l'on peut
dire que toute l'Armée est malade
, & que les Chefs n'en font
pas exempts.Nos Troupes ayant
confumé tous les fourages , ils
font obligez d'en envoyer cher.
cher à plus de neuf lieuës d'Allemagne
Ainſi jamais Armée n'a
eſté en un plus mauvais eftat ,
GALANT. 221
ny n'a manqué de plus de choſes
Celle de Monſeigneur eſtoit le
25. au Camp de Seheckengen.
Les Deputez de Sturgard entrerent
le 23. en payement pour
les contributions , & donnerent
cent mille écus On a mené les
Oftages à Strasbourg .
Les Ennemis ont jetté trois
Ponts fur le Nekre , entre Lauffen
& Hailbron ; pour y faire
paffer une Partie de leur Armée
qui ne peut plus fubfifter dans
fon Camp , où le mauvais air a
cauſe une corruption preſque
generale. Il y a neufà dix mille
malades de la dyſſenterie ; le
Prince Louis de Bade en eſt attaqué
auſſi-bien que de la goute .
Ona êtabli des Fours à Sturgard
pour cuire le painde l'Armée de
Monſeigneur.
Le Duc de Croy ſe trouvefort
228 MERCURE
embaraſffédevant Belgrade . Iln'a
fait ce Siege que par occafion ,
croyant l'avoir trouvée favora
ble , ainſi rien de concerté. La
Place ſe trouve tres-bien fortifiée
, bien munie , & avec une
groffeGarniſon qui fait de vives
forties , & le Grand Viſir apprehende
fi peu , qu'il eſpere faire
des conqueſtes en Tranfilvanie
avant que de venir à fon fecours .
M. d'Uffon , qui eſt campé
dans la vallée de Barcelonette , a
amené de celle du Pau , des Ofta
ges pour la feureté des Contribu
tions , & a brulé les Villages qui
ont refufé de les payer. M. de
Larray a auſſi fait une courſe dans
le Marquifat de Saluſſes , où il
a brulé les fourages que les Ennemis
avoient fait ramaſſer.
M. de Savoye , aprés avoir
fait poſter toute fon Artillerie
GALANT .
229
pour l'attaque de Pignerol , en
forte qu'il ne reſtoit plus qu'à la
faire agir , a tout d'un coup donné
des ordres pour la faire mar.
cherdu coſté de Turin . Il détacha
en meſime temps dix mille
hommes qu'il envoya du coſté
du Veillane . On aſſure que le
25. les Ennemis firent revenir
leur Canon devant Pignerol.
Je vous envoye la Relation
de la Bataille de Neervvinde ,
& ne doute point que vous ne
foyez fatisfaire du ſoin que j'ay
pris d'en faire un volume particulier.
L'abondance de la matiere
m'oblige à remettre au
mois prochain à vous parler de
ce qui s'eſt paſſe à l'Academic
Françoiſe le jour de la Feſte de
S. Louis. Je ſuis , Madame , voftre
, & c .
AParis , ce 31. Aoust 1693 .
munere locupletavit.
807156
VILLE
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
Colleg. Lugdun. /.
AOUST
169381893 *
Loc. Jest Cati ynic.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere au Mercure Galant.
M. DC. XCIII.
Aves Privilege du Roy.
LE LIBRAIRE
au Lecteur.
TEYOUS
Evous envoiray dans huit jours ,
ce Livrequi traite du bon du
mauvais usage dans les manieres
des façons de parler , des Bourgeoifes&
en quoy elles font differentes
de celles de la Cour, fuite des Mots
àla Mode, Nouvelles Fables de la
Fontaines. Le deuxième tome des
Défauts d' Autruy. OeuvresTofthume
de Mr. S. Real , la suitede
la Critiquesur l'usage preſent de la
Langue Françoise, indouze plufieurs
autres Nouveautez dont je
vousferaypart.
LIVRES NOUVEAUX
du mois d'Aoust 1693 .
La Vie du Cardinal Ximenés
par M. l'Abbé Flechier Evêque
de Niſmes en 2. vol . indouze 3 .
liv. le même ſe trouve inquarto
, pour 6.liv . 4.fols .
Memoires pour ſervir à l'Hiſtoire
de Loüis de Bourbon
Prince de Condé en 2. vol. ind.
2. livro . fols .
Oraiſon Funebre de Mademoiſelle
d'Orleans Souveraine
de Dombes par M. l'Abbé Doucette
Chanoine d'Ainay , in 4 .
15. fols .
OEUVRES DE MICHEL
Etthmuler celebre Medecin de
Leipsikqui ſe vendent à Lyon chez
THOMAS AMAULRY .
Timbuleri operum omnium
Edico Physicorum Editio novi
cateris omnibus tum correctior , tum
auctior , tum verò facilior , en deux
volumes , Infolio , 18. liv .
Traductions en François par un
celebre Medecin,
Pratique Générale de Medecine
de tout le Corps humain , en 2.vol .
in - octavo , s.liv.
Pratique Speciale du meſme Autheur
ſur les maladies propres des
Hommes , des Femmes&des petits
Enfans , avec des Differtations fur
l'Epilepfie , l'Yvrelle , le mal Hypocondriaque
, la Corpulence & la
morſure de la Vipere , in- octavo ,
2. liv. 10. f.
Les Inſtituts du meſme Autheur,
in-octavo , 2. liv. 10. f.
Nouvelle Chirurgie Medicale &
Raiſonnée avec une Differtation fur
l'infuſion des Liqueurs dans les
Vaiſſeaux , ind. 30 f.
Nouvelle Chymie Raiſonnée du
nefme Autheur , ind. 30. fols.
a 3
TABLE.
DRelude.
Voeuxpour le
Stances.
Histoire.
Roy. 2
5
१
Réponse àl'Anime,tres
te tres- curieuse .
Sçavan
34
Iournal dela Flote du Roy , depuis
Sondépart deBrest , jusqu'à l'arrivéede
la Flote de Smirneprés de
Lagos. 97
Descriptionfort exacte de lamaniere
dont le Vaiffeaux Marchands des
Ennemis ,& deguerre , ont esté
pris & brulez par la Flote du
Roy. 133
Lettre écrite de laRade de S. Iean
155
Receptionfaite àMonfieurauMont
de Luz.
S. Michel.
Ceremoniefaite àThiers.
157
1580
TABLE.
Receptionfaite àNantesau General
des Capucins , Grand d'Espagne.
159
Portrait de l'Honnefte Femme. 162
Mort deM. de Perigueux . 163
Relation de l'affaire de Malaga ,
faiteparM. deChammeſlin. 165
189
Reception faite à Monfieur, à la
Autre articlede Morts.
Villede Dreux. I190
Nouvelles dePiedmont . 193
Electiondes nouveaux Echevins avec
leDiscours fait au Roy , par M.
leVaffeurde S. Vrain , en les pre-
Sentantà SaM. 200
Nouvelles d'Allemagne. 204
Arrivée à Toulon des Vaiſſeaux
Marchandspris sur les Ennemis ,
Article des Enigmes.
dela Fløte duRoy.
Officiers de Monseigneur leDuc de
Berrynommerparle Roy. 221
Nouvelles curieuses de divers en.
droits.
Fin de la Table.
223
215
220
Avis pour placer les Figures.
La Figure doit regarder la page
214 .
L'Air doit regarder la page 220 .
MERCURE
GALAN VATHEQUE DE
LYON
AOST 169 *
1893
**
E
ARDEUR des Sujets
du Roy , leur admiration
pour ſes merveil
leuſes qualitez , leurs
voeux & leur amour continuant
dans les prieres qu'ils font au
Ciel pour la profperité de ce
grand Monarque , je ne dois
me laffer de vous envoyer leurs
Puvrages . En voicy encore un
Aoust 1693 . A
pas
2 MERCVRE
د
de la même nature qui vous
doit plaire , & par fa matiere , &
par le tour que l'Auteur luy a
donné
PRIERE POUR LE ROY.
SEigneur , qui protegez les
Rois ,
Contre vos Ennemis LOVIS défend
vos droits.
Confervez avec ſoin ce Heros indomptable;
Dans lefond defon coeur il a grave
vos Loix ,
Son coeur est dans vos mains ; Soyezluy
secourable;
Ses voeux n'ont pour objet que vous ;
Vous avez dans vostre couroux
Faitfentiraux méchansfon pouvoir
redoutable.
Nous fremiffons au recit des Combats,
4
GALAN T.
3
Oùvous avezvoulu vous servir de
Son bras.
Vos Ennemis vaincus gemiſſent de
leurs pertes ,
Nous avons vû leurs Tours ſous la
cendre couvertes ;
Des plus audacieux il a puny l'orgueil,
Leurs ramparts renversez leurfer.
ventde cercueil.
Le reste des mutins flatent envain
leurrage.
Peuvent-ils arrester un Roy victo.
rieux ,
Dont vousfoutenezle courage ,
Et qui combat pour la cause des
Cieux?
Défendezun Heros qui défend vo.
ſtregloire;
Qu'ilfoitpar tout ſuivi de lavi-
Etoire;
QueJon Trône fameux qui ſoutient
vos Autels,
A 2
4
MERCVRE
Ait toûjours pour appuy vôtre main
immortelle.
Montrezpour ce cher Filsune amour
paternelle.
Vous l'avez distingué du reste des
Mortels.
Quesaposterité nombreuse
Fleuriffe comme un Lisque cherit le
Soleil,
Et qu'avec unfuccés pareil
Elle puiffe àjamais rendre la France
heureuse.
Cet Ouvrage eſt de M. Danchet
, Profeffeur d'Eloquence
à Chartres , qui en a fait pluſieurs
autres à la gloire de Sa
Majefté.
Le Diſtique Latin fait fur la
priſe de Roſes, par le Pere Durand
Jeſuite, Profeſſeur de Rhetorique
du College d'Angoulefme
, queje vous ay envoyé dans
GALANT.
1
ma Lettre de Juillet , vous doit
préparer agreablement à la lecture
des Vers qui ſuivent , &
qui font du même Auteur.
SUR LA PRISE
DE ROSES.
Rosesjadis T'honneur des champs
Iberiens ,
Cefſſe deſoûpirerfilefort de la guerre
Te transplante en une autre terre ;
C'estpour toy leplusgrand des biens,
Tes épines estoient de trop foibles
barrieres ;
Pour arrester l'effort de nos braves
François
De plus difficiles carrieres
Ont fervi de theatre à leurs fameux
exploits;
A 3
6 MERCURE
Et quand même on eust joint le
Dragon de la Fable
Ace Lion fi redoutable ,
Qui te croyoit garantir de nos
mains ,
Ses efforts euffent esté vains ;
Nous n'aurions pas manqué de La-
Sons intrepides ,
Qui n'auroient prisque leurs grands
coeurs , pour guides.
Situtevois dans les mainsde Loüis ,
Ne t'en crois pas infortunée;
Ilestoit deta destinée ,
Que l'on te vist un jourfleurir entre
nos Lis.
Pouvois tu defirer un fort plus favorable?
Ah,que defleurs voudroient en avoir
unsemblable !
C'est làque les vives couleurs ,
Dusangde l'Espagnol derechefem.
pourprées.
GALANT.
7
Enparoiſtrontplus colorées ,
Et rendrontfur nos mers de nouvel
lesfplendeurs.
Aureſte; ne crains pas qu'unemain
infolente
Ofe aller deformais toucheratesRo...
fiers,
Iln'appartient qu'à ceux qui cueillentdes
Lauriers ,
Dete cueillirtoy. mesme,
dre éclatante.
teren-
Au milieu de nos Lis tes boutons
renaissans
Se verrontplus en afſurance ,
Qu'ils n'estoientsous la garde&
Sous lavigilance
De ce Lion quifit des efforts impuis-
Sans ,
Pour travailler à ta défense.
Incomparable Roy, leplus granddes
Guerriers ,
A 4
8 MERCURE
Qui releves toujours l'éclat de ta
fortune,
Ie le vois bien cueillirſeulement des
Lauriers,
Teparoist uneroute aujourd'huy trop
commune.
Ilfaut encor que leursyameaux
De Roses enlacezpour te couvrir de
gloire ,
Couronnent cheztoy la victoire
Par des ornemens tout nouveaux.
Et toy , Belge effrayé,qui nous pa
rois enpeine
Dece que ce Heros quittefi toft ta
plaine,
Scache que s'il revient ainsi de tes
marais ,
C'est pour goûter l'odeur que vend
dansses Palais
Une Roje que Mars dansſes champs
acueillie,
Et quepourlu, lagloirea longtemps
embellie.
GALANT. 09
S'il eſt nommépar tout leplus grand
desHeros,
C'est qu'en effet il l'est en toutes
chofes.
םע ץפו
20070
Ilfait toujours en toutſes exploitsà
propos.not
Pouvoit- il mieux choisir son temps
pourprendreRoses ,
Que celuy des Roses éclofes ?
L
Je vous envoye l'Hiſtoire
d'une illustre mal heureuſe ,
dans les mêmes termes qu'elle
a eſté faite par une perſonne
que diftinguent ſon eſprit & fa
naiſſance , & qui eſtant retirée
avec elle dans un lieu où la ſenle
vertu regne , a bien voulu ſe
donner la peinede recueillir ſes
avantures , afin qu'eſtant connuës
de tout le monde , elles
faffent admirer les voyes incomprehenſibles
dont Dieu s'eſt ſer-
AS
10 MERCURE
L
1.
vy pour operer le Salut d'un
Ame choifie . Voicyſa Lettre.
,
l'a
Il est vray , Madame , que
nous avons icy une Chinoiſe ,
& que malgré fix mille lieuës
qui ſeparent fon Pays du noftre
, la Providence dont les ſecrets
font impenetrables
choiſie pour la conduire au Port
de Salut. Je crois auſſi que l'in -
nocence de ſa vie a pû contribuer
àluy meriter cette grace ,
car fi l'on doit juger de l'interieur
par l'exterieur , elle eſt
bonne & douce , & elle a toute
la raiſon qu'il faut avoir pour
corriger ce grand feu ,& cette
vivacité qui eft naturelle aux
Aſiatiques: Elle devoit être une
fort belle Perſonne en fon Pays,
puis qu'elle n'eſt ny laide ny
defagréable icy , & que les Chiwois
pour la plupart ont les
GALANT. TY
yeux tres- petits , la peau fort
brune , le nez plat, & les levres
groffes. Il eſt aisé de juger en
voyant celle-cy qu'elle n'eſt pas
Européenne . Son viſage eft étranger.
Elle a les cheveux d'un
noir qui n'eſt point luſtré, aſſez
longs , fins & frizez , les yeux
enfoncez , mais brillans, le teint
brun , uny & coloré , les levres
groſſes ſans eſtre choquantes ,
Ies dents belles , & la phyſionomie
modefte . Elle a preſentement
vingt-quatre ans . Elle eſt
civile,& par ſes manieres on
peut juger qu'elle a eſté bien
élevée, & qu'on luy a donné de
la politeffe. Elle comprend fi facilement
que ne ſçachant pas un
mot de François quand on l'amena
auxHofpitalieres de Saint
Marceau , en un mois de temps
selle entendoit preſque tout ce
A 6
12 MERCVRE
qu'on vouloit luy dire , & elle le
parloit un peu , mais il ſemble ,
quand elle parle, qu'elle chante
tout bas . Sa voix eſt fort douce.
Elle eft adroite à tous les
beaux Ouvrages de fon Pays .
Ina , c'eſt le nom qu'elle portoit
étant Fille, elle est née à Pequin ,
Capitale du Royaume de Lachem
,& l'une des plus grandes
Villes du monde.Son Pere eſtoit
un homme de distinction , Treforier
des Armées du Roy. Il
logeoit dans le Palais avec fa Famille.
Il la maria à onze ans avec
Inder qui n'en avoit que douze,
car l'on eſt fi avancé en ce Payslà,
qu'on ſe marie à ſept ou huit
ans , & l'on a des enfans à douze
,de forte qu'à trente-cinq ans
on commence à eſtre vieux. Inder
eſtoit de Nanquin, fort riche
, & d'une Maiſon confidera-,
GALANT.
13
2
ble. Il demeura avec ſa Femme
chez fon Beaupere , lequel étant
venu à mourir le Roy luy
donna la Charge qu'il avoit poffedée,&
cette nouvelle Dignité
luy apportant de grands biens
&de la faveur ,il devint un des
premiers de la Cour du Roy de
la Chine, Ina eſtoit la Favorite
de la Mere qui la preferoit toujours
à ſes autres Enfans , & qui
prenoit un ſoin extrême de luy
infpirer une grande devotion
pour leurs pagodes , juſque- là
qu'elle ſe donnoit la difcipline
devant elle , & fe metroit toute
en fang pour luy faire comprendre
la ferveur avec laquelle il
falloit fervir leurs Dieux . Quel
domniage , helas que ces malheureuſes
ames periffent dans
les tenebres de l'ignorance!Nôtre
Chinoiſe avoir tout ſujet d'e14
MERCVRE
tre contente de ſa fortune. Elle
avoit un Fils âgé ſeulement de
ſept ans , il falloit luy acheter
une Femme. C'est une de leurs
Coutumes . Au lieu qu'icy nous
donnons dot à nos Filles en les
mariant , en ce pays- là on donne
de l'argent au pere & à la Mere
pour les obtenir,& quand on en
apluſieurs, c'eſt la richeſſe de la
Famille. Inder & Ina jetterent
les yeux fur une petite Fille de
fix ans , qui estoit à Nanquins
car je dois encore vous dire que
les perſonnes de qualité ne ſe
marient pas dans la Ville où elles
demeurent. Ils trouverent que
l'alliance qu'ils alloient prendre
leur convenoit. Inder en parla au
Roy, qui luy accorda un de ſes
Vaiſſeaux pourfaire le voyage.
Tout y estoit magnifique. Les
meubles d'argent cifelé & de
GALANT.
IS
e
vermeil , les étofes dedamas d'or.
Pluſieurs Officiers du Palais voulurét
accompagner Inder & Ina .
Ils menerent leur Fils avec eux ,
fuivis d'un grand train , & portant
beaucoupd'argent.Ordinairement
l'on alloit de Pequin à
Nanquin par un Canal que le
Π Roy de la Chine avoit fait faire
avant l'invaſion des Tartares. Il
eſtoit à la verité plus long que
le chemin de la mer,mais beaucoup
moins perilleux , & l'un
des plus beaux qu'on ait jamais
vûs. On ne connoiffoit preſque
plus d'autre route , lors qu'il s'y
e eſt formé une maniere d'abifme,
où l'eau rapide & tourr
noyante entraîne les Barques
qui vont deſſus. Lacrainte de
perir , comme pluſieurs avoient
eu le malheur de faire , les obligeade
tenir la mer,& leurpré
16 MERCURE
voyance les jetta dans un long
enchainement d'infortunes ,
dont Dieu s'eſt ſervi pour conduire
noſtre Chinoiſe à la connoiſſance
de la vraye Religion.
Il y a prés de trois ans qu'eftant
partie de Pequin avec ſon
Mary , fon Fils , quelques-uns
de leurs Amis , & une grande
ſuite de Domeſtiques , ils allerent
s'embarquer fur le Vaiſſeau
que le Roy leur avoit donné
pour faire le voyage de Nanquin.
Aprés quelques jours d'une
navigation favorable , ils ſe
trouverent furpris de la plus facheuſe
tempête qu'on puiſſe jamais
ſe repreſenter. Elle dura
plus de huitjours , & leur avoit
oſte toute forte d'eſperance , lors
qu'ils furent jettez proche d'une
terre qui leur efloit inconnue.
Comme ils n'avoient plus de L
GALANT.
17 1
proviſions , parce qu'ils en avoient
déja confumé une partie,
& que l'autre avoit eſté gaſtée
de l'eau qui estoit entrée dans le
Navire , ils jetterent promptement
les ancres , aprés quoy ils
defcendirent , & en acheterent
dans cette Ifle , où ils apprirent
que les vents & l'orage les avoient
confiderablement éloignez
de leur route . Ils ne penſerent
plus qu'à la reprendre , &
il y avoit déja quelques jours
qu'ils navigeoient heureuſement
, quand ils furent découverts
& abordez par un Vaiſſeau
Hollandois bien armé , qui vint
à toutes voiles ſur eux. Inder
comprenant que le malheur d'eſtre
pris eſtoit leplusgrand qui
leur puſt arriver, ne fongea qu'à
ſedéfendre, & malgré les larmes
de ſa Femme & de fon Fils , il
18 MERCURE
encouragea ceux qui l'accompagnoient
à bien combattre , & à
ſuivre ſon exemple , pendant
qu'Ina avec toutes ſes Femmes
ſetenoit proſternéedevantleurs
Pagodes , pour obtenir un heureux
ſucces . Le combat fut long
& meurtrier. Il y eut beaucoup
demonde tuéde part &d'autre.
Lapauvre Ina , inquiete de ce
quiſe paſſoit , monta ſur leTillac
dans le moment que les Hollandois
s'eſtoient jettez dans le
Vaiſſeau. La premiere choſe
qu'elle apperceut , ce fut fon
Mary qui ſe defendoit contre
pluſieurs hommes. Son amitié
łuý cachant le peril auquel elle
s'alloit expofer , l'obligea de ſe
jetter au milieu d'eux pour tâcher
de défendre Inder , mais il
tomba percé de coups auprés
d'elle , & elle recent pluſieurs
1
GALAN T. 19
Pi
bleſſures , dont elle aencore les
cicatrices. La mort d'Inder affurala
victoire aux Hollandois. Ils
pillerent toutes les richeſſes qui
- eſtoient dans ſon Vaiſſeau , &
firent paſſer dans le leur ſa Femme
& fon Fils , avec les perſonnes
qui n'avoient pas pery dans
le combat. Il eſt aiſé de juger
de l'eſtat où se trouva Ina , de
venuë prifonniere & malheu
ſe , n'ayant plus d'Epoux , ny
aucune confolation. Cependant
- les Hollandois la traiterent avec
beaucoup d'humanité. Ils ne luy
oſterent ny ſes riches habits ,
ny ſes Pierreries. Ils luy laiſſerent
même un fac d'une grandeur
confiderable tout plein
d'or. Ils penſoient que puis qu'-
elle estoitdans leur Vaiſſeau, ils
eſtoient toujours les maiſtres de
ce qu'elle poſſedoit , & que fes
20 MERCVRE
?
1
déplaiſirs eſtoient affez grands
fans y rien ajoûter. Ils ſe rendirent
à Batavia , où ils vendirent
une partie des raretez trouvées
dans le Vaiſſeau d'Inder , &
comme ils ne faifoient pas une
garde exacte fur lesChinois qui
eſtoient toujours ſur leur Bord ,
ceux-cy refolurent de ſe ſauver ,
Ina en auroit bien voulueſtre ,
mais il falloit ſe jetter à la mer
pourgagner la terre .Ellene ſçavoit
point nager,& elle ne pouvoit
ſe reſoudre d'abandonner
fon Fils. Tout ce qu'elle demanda
à ceux qui la quitterent ,
ce fut d'aller apprendre ſes malheurs
à ſa Famille,& de la prier
de chercher quelques moyens
de la retirer des mainsdes Hollandois.
Il y eut pluſieursde ceux
qui vouloientſe ſauver , & particulierement
des Femmes , qu;
GALANT. 21
ſe noyerent pendant l'obſcurité
de la nuit , & les autres apparemment
eurent un fort plus
heureux , mais pour Ina , elle
reſta ſeulement avec ſon Fils , &
( deux Femmes de chambre. Les
Hollandois ayant trouvé leurs)
- Prifonniers échapez , refferrent
plus étroitement la Chinoiſe. Ils
mirent à la voile , & il y avoit
déja un an qu'ils eſtoient partis
de Batavia , & qu'ils couroient
la mer,tantoſt livrant des com-
- bats , & faiſant des Priſes , tantoſt
abordant dans des Pays ab-
-ſolument inconnus à Ina , fans,
- qu'elle priſt aucune part à tout
-ce qui ſe paſſoit.Elle estoit toute
abîmée dans la douleur que luy
cauſoit la perte de ſon Fils uni-
-que , qui eſtant attaqué d'une
fiévre maligne , fut jettéencore
vivantdans la mer. Une de ſes
22 MERCURE
د
Femmes de chambre mourut de
la meſme maladie,& l'autre qui
luy reſtoit ne ſurvêcut guere.
Les fatigues horribles qu'elles
avoient ſouffert , tant par les
tempeſtes de la mer , que par les
chaleurs exceſſives car elles
paſſerent deux fois ſous la Ligne,
lesavoientenfin tuées. La
ſeule Ina réſiſtoit à tant de
maux. Les Hollandois fe flatoient
d'arriver bien-toſt dans
leur Pays,mais ils en furentempêchez
par un Armateur François
, qui les rencontra, les com
battit ,& les prit. Ina qui commençoit
à s'accoutumer à ſes
Maiſtres , ſe trouva expoſée au
caprice de ceux- cy , qui la traiterent
avecbeaucoup moins de
commiferation que les autres ,
ſoit que les premiers l'euſſent
vûëdans toute la grandeur,&
GALANT .
23
en euſſent confervé une idée ,
qui leur inſpiroit du reſpect , ou
qu'ils fuffent moins cruels que
les derniers . Ils acheverent de
la piller , & luy laifferent l'habit
qu'elle avoit fur elle , mais
ils luy arracherent toutes ſes
Pierreries , & luy ofterent fon
argent . Elle estoit dans un
petit coin du Vaiſſeau fans
pouvoir ſe faire entendre , ny
entendre perſonne, toute abandonnée
à ſa douleur.
Les Armateurs continuerent
leur voyage , paſſerent dans les
Pays froids , où elle fouffrit extraordinairement
, le climat du
ſien eſtant tout oppoſé à celuylà.
lls mirent encore un anàleurs
courſes , au bout duquel ils entrerent
dans un Port de France ,
dont je n'ay pû apprendre le
nom, car Ina ne parlant ny n'en24
MERCURE
tendant le François , elle ignore
comment s'appelle cette Ville .
Les Armateurs pendant quelques
jours la donnerent en ſpectacle
au Peuple. Tout le monde
l'alloit voir; & ils la faifoient
promener dans les ruës avec ſes
habits étrangers , qui attiroient
apréselle une grande foule ,dont
elle estoit au deſeſpoir; car vous
ſçavez , Madame , que les Femmes
en la Chine font toujours
enfermées chez elles , fans fe
laiſſer voir qu'à leurs Maris & à
leurs plus proches Parents,& les
Perſonnes de qualité , comme
celle- cy , font encore plus regulieres
là - deſſus que les autres
, mais les larmes ne toucherent
point ſes conducteurs , &
vous allez juger de leur dureté
par ce qu'il me reſte à vous
endire . Ils luy ofterent ſes habits
à
GALANT.
25.
à la Chinoiſe, & ce qu'elle avoit
de linge . Ils la reveſtirent d'un
juſte au corps & d'une jupe
courte de bure noire , & deux
d'entre eux ayant payé trois
placesdans le Coche , ils partirent
à la findu mois de Novembre
de l'année derniere , du Port
de mer où ils estoient , & amenerent
Ina à Paris. Le Coche
eſtant arrivé , ils prirentunFiacre
, & fur les huit heures du ſoir
monterent dedans avec la Chinoiſe,
& la firent deſcendre dans
la rue SaintDenis , où ils la laifferent
ſeule .
Comprenez , s'il vous plaiſt ,
dans queldeſeſpoir une Femme
qui est née avec du bien , qui a
eſté toujours heureuſe ; & qui
a de la naiſſance , ſe trouve reduite
au milieu de la ruë , pendant
la nuit , au coeur de l'hy-
Aoust 1693 . B
26 MERCVRE
ver , dans une des plus grandes
Villes du mõde,ſans argent,ſans
connoiſſance, ſans pouvoir dire
un mot de la Langue du Pays ,
à fix mille lieuës du ſien , &
ſans pouvoir demander du ſecours
au vray Dieu , qu'elle n'avoit
pas encore le bonheur de
connoiſtre . Cet eſtat me paroiſt
ſi violent , que je ne puis pas
m'imaginer que l'on y refuſe
quelques ferieuſes reflexions .
Cette pauvre Creature eſtoit
appuyée contre une borne , ne
ſcachant où aller , & verſantun
ruiſſeau de larmes . Ses fanglots
attirerent auprés d'elle une
Femme qui demandoit l'aumône
, & qui voulut luy parler ,
mais elle connut bien aux fignesqueluy
faiſoit la Chinoiſe,
qu'elle ne l'entendoit pas . Elle
la prit par la main , & la mena
GALANT.
27
aux Filles de Sainte Catherine.
C'eſt un Couvent qui eſt dans
la rue Saint Denis , & où les
Religieuſes exercent l'hoſpitalité
ſurtous les paſſans qui veulenty
ſejourner trois jours. Elles
virent bien au viſage , à l'air ,
& à la Langue dont Ina ſe ſervoit
pour leur exprimer ſes
déplaiſirs , qu'elle eſtoit étrangere.
Elles voulurent la faire
manger , mais elle refuſa tout
ce qu'elles luy preſenterent ,
ayant reſolu de ſe laiſſer mourir
de faim , & de donner par ce
moyen un terme à des diſgraces
que peu de Femmes , & peuteſtre
aucunes n'ont éprouvées
de cette nature. Les Religieu .
ſes de Sainte Catherine ne pouvant
garder que trois jours les
Paſſans qu'elles reçoivent , ſongerent
à procurer quelque pro-
B 2
28. MERCURE
,
tection à la Chinoise ; & un
homme de leurs Amis ayant
averty une Dame , dont le merite
n'eſt pas moins diftingué
que ſa naiſſance , qu'il ſe prefentoit
une occaſion favorable
d'exercer ſa charité il n'en
fallut pas davantage pour l'attirer
chez elles. Auſſi toſt elles
luy raconterent le peu qu'elles
ſçavoient dela fortune d'Ina ,
&cette Dame ſans heſiter l'emmena
dans ſa maiſon , où elle
receut d'elle ,& de toute ſa Famille
, des ſecours infinis pour
ſon ame , & pour fon corps .
On s'apperceut qu'elle entendoit
tant ſoit peu le Hollandois ,
&l'on ſe ſervit de cette Langue
pour luy donner les premieres
impreſſions du Chriſtianisme .
Dieu luy a fait la grace de les
recevoir & de comprendre
,
G ALANT. 29
tout ce qu'on luy a dit avec un
difcernement admirable. C'eſt
une prédilection bien particuliere
, qu'eſtant née avec des
principes ſi éloignez de la vraye
Religion ,Dieu ait préparé tout
d'un coup ſon ame pour recevoir
la femence de l'Evangile,
Le reposdontelle joüifſoit chez
la charitable perſonne qui la retenoit
chez elle , luy eſtoit devenu
ſi étranger depuis deux
ans,qu'elle en tomba malade. Il
luy prit de grands vomiſſemens
de ſang avec une groſſe fiévre.
Elletenoittoujours un Crucifix
dans ſes mains qu'elle baifoit
reſpectueusement , & qu'elle
prioitſans ceffe. Comme on la
vit en peril , on l'ondoya. Pendant
qu'elle a eſté chez cette
Dame, & même depuis qu'elle
eſt dans les Hoſpitaliers de S.
B3
30 MERCURE
Marceau , on l'a fait parler à
-pluſieurs perſonnes qui ſçavent
les Langues Orientales , fans
qu'aucun ait pû entendre la
fienne. Vous remarquerez ,Madame,
que ce n'eſt pas une choſe
extraordinaire, parce qu'Ina
eſt née dans le Palais du Roy de
la Chine , où l'on parle une
Langue qui n'eſt en uſage qu'à
la Cour. J'ajoûte à celace que
dit Thomas Herber. Anglois
dans fon Voyage des Indes ,
dont voicyles propres termes.
La Chine est la partie de toute l'Afie
la plus Orientale. C'est ungrand
& tres-puiſſant Royaume, fort celebre
, mais jusques icy fort peu connu
, & cela , parce que les Chinois
ont peu decivilité pour les Estrangers
; aufquels ils permettent , quoy
qu'avec peine , d'y entrer , mais ils
nefouffrent point qu'ils en fortent ,
GALANT.
31
& la feule Ville de Pequin ade tour
trente lieuës d'Allemagne. Le
Pere Kirker dans ſa Chine illuſtrée
, dit à peu prés la meſme
choſe , puiſque les Eſtrangers
n'ont pas la liberté de revenir ,
comment peut- on ſçavoir à fond
le Chinois , & particulierement
celuy dont onſe ſert dans le Palais
, dont l'entrée eſt plus difficile
que celle des Villes.
La Dame qui avoit retiré Ina
chez elle , eſtant venuë voir la
R. Mere Pricure de cette Mai .
fon , luy demanda un lit dans
l'Hospital pour la Chinoiſe qui
continuoit d'être malade. Elle
y fut recenë par nos charitables
Hoſpitalieres avec cet eſprit de
bonté &de douceur que l'on ne
trouve que dans les veritables
épouſes du Sauveur.On n'a pas
eu moins de ſoin de ſon ame
B 4
32 MERCURE
que de ſa ſanté. Elle a receu
tous les jours de precieuſes leçons
pour ſon ſalut , d'un tresvertueux
Eccleſiaſtique,qui n'a
rien negligé pour la mettre en
eſtat de ſentir&de reconnoiſtre
les graces que Dieu luy a faites
& elle y correſpond avec tant
de foy , qu'elle dit fans ceſſe
qu'elle ne ſe connoît plus ellemême
, qu'elle joüit d'un repos
qu'elle n'avoitjamais gouſté, &
qu'elle prefereroit la Religion
Chreſtienne à toutes les Couronnes
de l'Aſie ſi elles luy eftoient
offertes . Quand elle entend
une Meffe de Requiem , elle
fond en larmes , & lors qu'on
luy en a demandé la raiſon , je
pleure , dit- elle , les malheurs de
tous mes Parentsquine peuvent profiterdes
prieres que l'on fait pour
les Fidelles , &jem'afflige de l'estat
0-
GALANT.
33
où ilsfont à preſent . Sa douceur ,
ſa modestie , ſon humilité & fa
bonne conduite ſont ſi grandes
qu'on l'a faitentrer dans le Convent.
En verité ,elle nous édific
toutes, & fi elle reçoit des exem .
ples de vertu & de pieté, je puis
vous aſſeurer qu'elle a toutes
les diſpoſitions neceffaires pour
les ſuivre . Elle eſt à preſenten.
tre les bras de la Providence,
c'eſt elle qui l'a conduite parmy
nous , c'eſt elle qui en prendra
foin ;& quiinſpirera aux bonnes
ames ce qu'il eſt neceſſaire
de faire pour certe pauvre Eftrangere.
Elle est bien heureuſe,
Madame que les avantures
vousayent donné quelque curioſité
,& je la ſuis beaucoup ,
que vous m'ayez choiſie pour
vons en rendre compte.
,
Aux Hospitalieres du Faux bourg
3.Marceau ce 12. Juillet 1693.
BS
34 MERCVRE
L'Ouvrage qui fuit regarde
une queſtion tres-importante.
Le ſçavant M. Comiers qui en
eſt l'Auteur , prouve ſon Syſteme
par des raiſons ſi ſolides ,
qu'il eſt mal aiſé de les combattre.
E
REPONSE
A
L'ANONIME .
nesçay , Monsieur , comment
yous l'entendez, de vous plaindre
par vostre Lettre inferée dans le
Mercure du mois de fuin ; que j'ay
employédes injures dans la mienne
du mois de May. Vous deviez en
cotter quelqu'une. Ma Lettre contient
seulement des faits tres- confGALANT.
35
tans , en destermes tres veritables.
S'ilsfont durs , c'estqu'ils tiennent
de la naturedu fin diamant, è
duro perche è vero. Si vous aviez
honoré de voſtre nomle Libelle de
vos Illuſions contre les Philoſophes ,
je vous aurois estétrouver , pour vous
representer en particulier entre vous
moy , ce qui m'y aparu choquer
lebonsens,les honnestes gens &la
Religion.
Ie vous avois demandé ce que
vous entendiez par les Phenomenes
de la Baguette , qui font
ou faux , ou furnaturels . Vous répondezdans
lapage 2 39. du Mercure,
Cette expreffion ne ſe trouve
point dans mes Lettres.
Croyez-vous pouvoir parvostre Demon
de la Baguettefasciner les yeux
devos Lecteurs?Ils ont lû dans vostre
Table des Titres & des points
principaux, Lettre à Monfieur...
Illuſion des Philoſophes qui
B 6
36 MERCURE
veulent expliquer par un écoulement
de corpufcules, des phenomenes
qui font faux ou furnaturels
.Et ils liſent encore ces mesmes
termes au commencement de la
66. page de vostre Libelle. Aquoy
penfiez vous denier cette expreßion,
par unefaußetéqui a pû eſtre ſi ai-
Jément_reconnuë ? La colere o le
transport cauſent un aveuglement
d'esprit pireque celuy du corps. Ie
pourrois donc vous chanter le douzié
me verſet duPfeaume 26. mais je
me contente devousrendre vos mesmes
termes de la page 212. de
Mercure. Je ſuis ſurpris d'une
fauſſeté qui peut eſtre ſi aifément
découverte. Et page 229 :
Comme on a ſujet de ſe défier
de voſtre témoignage , on ira
conſulter voſtre page 66. où l'on
trouvera ces termes , Phenomenes
qui font ou faux, ou furnaturels.
GALANT.
37
1
Pourquoy dont nier de vous estre
Servi de cette expression de Phenomenes
qui font oufaux oufurnaturels ?
C'est affurement parce qu'lls vous
convainquent d'avoirattribuéauDe
mon l'honneur de produire des effets
furnaturels ; ce qui n'appartient qu'à
Dien privativement à toutes les
Creatures.
Voſtre ſeconde erreur,source de
vos Illusions , vient de ce que vous
attribuer à l'écoulement des corpuscules
l'action immediate fur la
Baguette , l'effet deson tournoyement
, fur ces deux faux
principes vous avez prononcé que le
tournoyement de la Baguette étoit
diabolique ; mais tous les veritables
Scavans reconnoiffent & avouent
que les corpuscules dont il estqueſtion
v'iagißent pas sur la Baguette, mais
dans la personne de celuy qui la
sent qu'enfuite La Baguette
38 MERCVRE
Chauvin ont
tourneparla chaleur extraordinaire
des mains, parl êmotion des nerfs,
commeles tres doctes Medecins de
Lion , MrsGarnier
expliqué ,par le mouvement involontaire
des nerfs flechißeurs ,
Souventpar un tour d'adreße ,pour
faire comprendre aux Spectateurs ce
que le Devin fent d'émotion dans
Soninterieur. C'estpourquoy dans ma
Baguette justifiée , j'ay declaré que
laBaguette n'estoitpoint neceßaire.
Cela estsi vray ,quePierre Tonne
lier,chezMr Geoffroy celebre Apotiquaire
, cent autres Devins
trouvent l'or cachésanssefervir de
Baguette. C'est pourquoy on ne peut
rien objecter desolide contre noſtre
usage de la Baguette. On attend
avec impatience que l'Auteur de la
verité fafſfe connoiſtre ce qu'ildit
dans vostre 14.page. Il ſeroit affez
facile de démontrer geometri
GALANT.
39
quement qu'il y a de la diablerie
dans le mouvement de la
Baguette.
Iuil.
Enattendant voicy mon Syſteme,
parlequel j'explique le tournoyement
de la Baguette , lapoursuite des
Meurtriersfur la terre furleRhone,
furla mer.f'ay démontréparcent
vares experiences dans mon Traité
des Phosphores , inſere dans les
- Mercures des mots deIuin
let 1683.qu'ily abeaucoup de chofes,
lesquelles fontd'horribleseffervefcences.
L'huile de Tartre meſlée
avec del'esprit de Vitriol enfournit
la preuve. L'orfulminant exposé au
Soleilproduit fon effet en bas , aprés
La rarefactionpar la pesanteurde la
colomne d'air. Ainsi la colomne
dairtombant dans l'ame du Canon
aprés qu'il a tiré , cauſefonrecul.Le
Mercure entombant d'un tuyau de
Iverre deplusde vingt- buit pouces
40 MERCURE
de hauteur perpendiculaire ,'laiffe
auhaut du tuyau un espace vuide
d'airgroſſier ; c'est pourquoy la colomne
d'air externe pesant sur la
veßie qui couvre l'orifice fuperieur
du tuyau , l'enfonce. Si unedes extrémitez
d'une poutre estoit ſcellée
dans une muraille , &foutenue à
L'autre extrémitésur l'eau ousur la
glace, lors que l'eau diminuera , ou
que laglace fondra , la poutre n'eftant
plusfoutenuë cafſfera contre la
muraille; fi elle estoit sur un
pivot,un bout se leveroit quand l'autres'abaiſſferoit,
Le tourmyement de
La Baguette est produit par une
femblable cause, il est constant que
celuy qui fait un meurtre avec
cruauté exhale des corpuscules fulphureux
&gluants parces atomes
de bile & de fiel , qui s'attachent
ace qu'il touche , ases veſtiges;
car c'est par les plantes des piedr
GALANT.
41
se
que s'exhalent la plus grandepartie
des corpuscules.C'estpourquoy le Devinmetfonpiedfur
celuy du Voleur
ou del' Affaßin pour en eſtre plus
fortement ému. Chacun fçait que le
fielse tientsurl'eau , & que parsa
viſcoſité il lie &soutient les couleurs
, quoy que pesantes , avec lefquelles
on fait le papier marbré.
Cesgouttes de fiel s'étendent
refferrent facilement ; & fi une
gouttedefiel eftmiſeſur un coſté du
bord d'un chapeau , fion ſoufle de
l'autre , cette goutte de fiel fort du
chapeau , & s'étend en un long
boudin écumeux , aprés quoy il retombe
dans lespores du chapeau Cela
posé,le Devin qui exhile par les
pieds parlesmains des corpuscules
d'une nature àproduire l'effervescence
, avec les corpuscules gluants
que les Larrons & les Meurtriers
ont laiffe furleurs veſtiges ,&fur
42
MERCURE
ce qu'ils ont manié , ilsefait une
effervescence tout contre les pieds
lesmains duDeyin , dans cette
action & reaction les parties qui
s'infinuent dans les pores du Devin ,
luy caufent les maux de coeur ,
les convulfions qu'il reffent aux
doigts dupied.Cette effervescence
La rarefactionde l'air estant finies ,
ilsefait sous la Baguette un vuide
d'airgroßier ; c'est pourquoy les co .
lomnes d'airpesant tout à coupfurla
Baguette la font tourner , parce
qu'elleestpar ces deux cornes comme
fur deux pivots entre les mains du
Devin, Quant à la difficulté com.
ment cette traînée exhalée parles
Meurtriers de Lyon a più subsister
fur leRhofne , je dis que cette ma
tiere gluante eſt ſemblable à celle
d'unfilet detoile d'araignée lequel
estant attaché parsaviſcoſité àdeux
arbres ,n'est pas rompu parle vent ,
GALANT .
43
du dé-
- mais il s'étend&puisse retire de
mème que la corde d'un Violon, De
plus , cette chaîne gluante ne peut
se mesler avec l'eau , maiselle tient
à laterre au borddu Rhone , à l'endroit
de l'embarquement
barquement . I'avoue pourtant que
-Lacques Aimar, curieux Recher-
-cheur dessecrets de la Nature ,
d'unesprit adroit fubtil , qua-
-litezqu'Ortelius danssa Geographie
donne aux Dauphinois ,sefervit de
- lamarque des vestiges desAſſaßins
fur le borddu Rhone, à l'endroit où
ils avoient dérobé le Batteau pour
les diftinguer par tout où ces trois
Affaßins auroient pris terre.
Ne troyez pas m'avoir fait la
moindre peine pour n'avoir indiqué
mon ouvrage qu'après avoir dit qu'il
yen aqui écrivent , ou pourse divertir,
ou pour faire plai for à quelques
perfonnes ou pourse décharger viste
44
MERCURE
-
des premieres pensées qui leurfont
venues dans l'esprit. Ie n'ay écrit
que pour faire voir l'innocence de
Lacques Aimar , & j'aime mieux
qu'on impute ma Baguette justifice
àquelqu'un de ces trois motifs que
vous alleguez , que fi on chantoit
dans Grenoble qu'êtant mal content
de quelqu'une de ces Demoiselles qui
Sefervent de la Baguette , j'avois
fait un Livre pour les accufer de
diablerie . Avez- vous raison, Monfieur,
de vous plaindre de la maniere
dont j'a, parlé de cequevous appellez
maintenant Dialogue ? Le
vous croycis d' affezbonnefoy, I ayant
pris pour leRetultat d'une Conference
, car vous le nommer ainsi
dans la page 161. & ny oyant
rien entendude raisonnabe , je vous
aveis fait honneur en croyant que
vusn'y aviez point parlé , maispuis
que c'est un Dialogue,vous n'y deGALANT.
45
viezpas parler , puis que Lucien ,
Galilée , & nos plus habiles Modernes
ne parlent point en leurnom
dans leurs Dialogues , maisj'accepte
la confeßion publique que vousfaites
, que dans vostre Dialogue page
180. ligne 6. Menalque mis au
lieu de Theodule dérange tout.
Iefuis donc excusable de n'avoir pû
ny dû reconnoistre unsçavant homme
commevous dans vostre propredérangement
; vous avezraison , page
215. du Mercure , d'avetir le Tublic
que c'est vous même , qui
par l'effort de vostre incomparable
geniey pouffetes ces beaux termes
dignes d'uneéternelle memoire: Ah,
Menalque , que cela eſt admirable
! Des corpufcules qui viennent
dire qu'un homme eſt aux
priſes avec ſon Hoſte , qu'il a
eſté tué ; qu'on l'a couvert de
fumier , & qu'on le trouvera à
aporte.
46
MERCURE
Pour nier d'avoir employé quatre
ou cinq ans à étudier & à faire vos
experiences de la Baguette , Il ne
m'a fallu , dites-vous page 221. du
Mercure,qu'undemi-quart d'heure.
Vous démentezce quevous aviez
fait connoistre des lasecondepage
de vostre Treface , que vous avez
confumé beaucoup de temps
pous approfondir des ſecrets
qui n'ont aucun rapport à vos
devoirs . Quoy ! dans un demi.
quart d'heure vous avez examiné
toutes les circonstances de tant d'experiences
desquelles vous avez esté
témoin ,&que vous avezſiſouvent
fait reiterer à ces Demoiselles de
Grenoble ? Vous alliezfiviste en befogne
, que pourne perdre pas de
temps , vous leurfiftes faire toutes
les pratiquescriminelles de commerceavec
le Demon , ſans mefme les
avoir fait renoncer au pacte .
GALANT.
47
Mais comment ofez - vous dire que
• dans un demi-quart d'heure vous
ayezfait &vù tout ce que vous ditesdans
lapage 185. de pos Illuat
fions. C'est vous , vous mêmequi parlezen
ces termes . Franchement ,
j'ay vû la Baguette tourner entre
les mains de deux hommes
fort gras , & d'une Fille fort
maigre , & c .
Vous me dites dans la 224.page
du Mercure, Eft - ce que
vous avez fait un Syſteme , &
que vous eſtes chargé par les
autres Auteurs de plaider la
cauſe commune ? Vous parlez ,
Monfieur , comme si vous eftiez
bien redcutable. Ie vois bien que
vous vous flutez d'avoir l'hon .
neur ne de rompre une lance avec
moy. Le vous l'accorde. Ie vous
demande à mon tour. Eftiez- vous
(
48 MERCURE
fondéde procuration du Demon de
LaBaguette , pour plaider pourSa
gloire contre les interests deDieu, de
la Religion , & de la Nature , ou
cause Thysique ? De qui aviezvous
pouvoirpour examiner criminel.
lementpar lemanege de vostre Démon
de la Baguette , files ofſfemens
venus de Rome estoient des Reliques
d'un bon Saint ? Quant à mon
Syſteme de la Baguette justifice ,
vousfeignezde l'ignorer ,parce que
j'ayfolidement démontréquele Devin
pouvoit reconnoistre naturellement
, & indiquer par la Baguette
; les veritables Bornes, les Voleurs
les Aſſaßins ,&qu'ainſi vous
ne pouviezplus dire dans la 277 .
pagede vos Illusions , qu'il n'y avoit
pas à déliberer touchant la
découverte des Bornes, des Vo
leurs , & de toutes les autres
choſes , qui ne font telles que
pax
GALANT.
49
par ordre moral , qu'il eſtoit
clair que la Baguette ne pouvoit
naturellement les indiquer. ce
font làtoutes les plus grandes difficultez.
C'est pourquoy dans la 182 .
page de vos Illuſions , vous remarquez
que l'Auteur de la Phyſique
Occulte ne dit rien ny des
Bornes , ny des autres choſes où
il ſemble que des moralitez font
tourner la Baguette .
د
Je vous avoir fait connoistre par
ma Lettre , que vous aviez bâii
vos raisonnemensfur plusieurs chofesoutrées
ou fausses ; que vous
vouliez bien dans la 225. page
du Mercure , impuoer à M. l'Abbé
de la Gardé , & antres Scavans de
Lyon. C'est le Perele Brun qui a puliéces
chosesfauſſes& outreisdans
une Lettre , datéede Grenoble du 8 .
Juin 1689. inferée dans le Mercure
du mois de janvier dernier , ینم
Aoust 1693 . C
.
50
MERCVRE
qu'on lit encore de la même date,
au commencement du Livre de vos
Illusions , car dans la 4. page ,
nombre 8. vous dires , La Baguette
tourne ſur quelques pierres
que ce ſoit , pourvû que deux
perſonnes ayent convenu de
s'ca fervir pour marquer la diviſion
d'un champ. Cet allegué
eft outre ; car la Baguette ne tourne
commej'ay dit , que sur les longues
pierres , pourfervir de Bornes , qu'on
appuye de deux ou trois autres pierres
appellées Témoins , le tout sur
du charbon au fond d'un creux fait
en terre. Dans le nombre 9. vous
dites , Si deux perſonnes conviennent
de ne plus ſe ſervir de
ceslimites , la Baguette ne tourne
plus . Cet allegué est tres faux;
c'est pourquoy dans ma Baguette justifiée
j'ay répondu dans la 153 .
page du Mercure de Marsdernier,
GALANT.
par les termes fuivans. Je ne puis
croire ce que le Perele Brun
avance , que le conſentement de
deux Voiſins à ne plus ſe ſervic
des Bornes plantées , ôte les cir
conſtances Phyſiques qui ont
accompagné la premiere convention
, à moins que dereconnoiſtre
avec les Payens les
Dieux Termes , & le pouvoir
deles congedier quand on ne
voudroit plus s'en ſervir .
J'ay répondu de même enplaisantantfur
ce que le Pere le Brun avoit
écrit de Grenoble en 1689. que par
la Baguette on trouvoit les ch mins
perdus , car j'ay renvoyéfon Devin
auxHollandois pour trouver les chemins
perdus , ou la routeque tinrent
leurs Vaiſſeaux , venant du lapon
par la mer Septentrionale en peu de
mois à Amsterdam. Le Perele Brun
avoit publié il y a quatre ans ces
C 2
52
MERCVREfaitsfaux&
outrez , & ces Mef.
ſieursde Lyon n'ontécrit que depuis
le mois de luillet de l'année derniere.
Quant à M. Panthot , Doyen du
Collegede Medecine à Lyon , qui a
encore plus outré la vertu de la Baquette
, ayant dans le Mercured'OEtobre
dernier , afſuréM. d'Aquin ,
Premier Medecin du Roy , qu'elle
fervois à reconnoiftre les Femmes&
lesMaris qui ont fauffé la foy promise
au Sacrement de Mariage ,
j'ay répondu quesi cet allegué estois
wray , le grand Aufone neseroit plus
en droitdedire ,
Sed major cautis cuſtodia
vanamaritis.
Pour vous laver d'avoir traité
indignement les leſuites , vous avez
changéun carton & vous dites ,
maintenant à ce propos , page 231 .
du Mercure , Distinguez bien le
GALANT. 53
Pere André Schott , d'avec le
Pere Gaspard Schott. si jepou
vois croire que vousſceuffiez combien
un triangle a de costez, &lavaleur
defes angles , je croivois que vous
Parlez du Pere Andre Taquet , lefuite,
l'un des plus grands Geometres
de cefiecle ; maisj'ay tort , vous
avexpris pour un Pere lefuite , un
particulierAndré Schott, parce que
vous avezdepuis peu étudié dans
l'école du Livre intitulé , Sexti
Aurelii Victoris Hiſt. Rom .
Breviarium , exBibliothecaAndreæ
Schotti . Quoy qu'il en fait,
vous n'avez jamais parlé que du
PereGaspard Schott ; & dans la
232. page du Mercurevous dites ,
que ſon ſentiment ſur laBaguette
n'eſt point different de celuy
que vous avez ſuivi ,& que c'eſt
une erreur de croire que le Pere
Schott ait changé d'opinion .
C3
54
MERCURE
1
1
Vous impofez au Public ; en voicy
la démonstration , Vous déclareztoujours
que vous estes convaincu de la
diablerie, que celuy quise fert de la
Baguettefait un commerce avec le
Drable , voſtreſentiment est encore
que l'homme tient la Baguette ,
que le Demon la fait tourner; mais
le PereSchat , qui dans sa Magie
univerſelle tenoit pour certain que le
tournoyementde la Bagusiteétois un
effetde la fourberie , ou du Demon ,
a changédesentiment quelques années
aprés , puis que de Dogmatiffe
il est devenu Philosophe Sceptique ,
car dans la 1532. page desa Phy
fique curieuse , en l'annotation an
premier corolaire , aprés avoiravoüé
que dans la quatrième partiedefon
Livre de la Magie universelle il
avoit cru que le tournoyement de la
Baguette procedoit , ou de la fourbevie
du Devin , ou par impulfion du
:
GALANT.
55
Demon , & peut- estre aussi par la
force de l'imagination, il ajoute immediatement
, univerfaliter autem
afferere non aufim dæmonem
femper effectum præſtare
Ien'oferois , dit-il , generalement
affurer que le mouvement de la Ba
gueriasefaffe toujours par l'operasion
du Demon . Il n'est donc plus
dans le sentiment que le tournoyemut
de la Baguette fois generalement&
toujours produit parle De
mon. Il a donc changédesentiment ,
iln'est donc plus vray de dire que le
Sentiment da Pere Schott n'est pas
different deceluy quevous avezfurvi,
puis qu'il n'affure pas toujours
poſitivement ,comme vous , que la
Baguette tourne toujours par l'operation
du Diable. Deplus , ce Pere,
quoy qu'on ne l'euft pas encore perfuadé
qu'au tournogement de la Baguitse
il n'intervint aucune fraude
C4
96 MERCURE
ny aucune force de l'imagination , a
declaré qu'il n'oferoit pourtant uniwerfellement
dire que toujours le
tournoyement provient du Demon ,
parce , dit-il , que jesçais deſcience
certaine que des Religieux d'une
probité tres - connue ,en ontfaitplu
fieursfois l'experience avec un fuccés
infaillible , lesquels foutiennent
fortement que c'est un effet pure.
ment Phyſiquo, fansfraude& Sans
aucun effet de l'imagination. Enfin il
efttres- évident que le Pere Schots
par ces termes , Je n'oferois affurer
univerſellement que leDemon
fait tourner toujours la Baguette
, a du moins paſſéde l'estar
d'affirmation à l'estat de doute
desuspension de jugement , ce que
vous n'avez pas encore fait , puis
que dans vostre Livre des Illuſions
vous tenez toujours opiniâtrement
Pour la diablerie.
GALANT.
57
=
1
Cecy me donne occasion de n'oublierpas
ce que vous dites dans la
295. pagede vos Illusions , en laquellevous
employez une Lettre du
PereConrad ,inferéedans la Magie
aniverſellede Schott. Vous luy refu-
- Sez lenom de Pere. Quelle antipathieavez-
vous avec la celebre Societe?
Puis quevous faites fort fur
lesentimentdu Pere Conrad , exя-
minons les mêmes termes que vous
en avez rapportez , nous verrons
qu'on n'en peut rien coc'ure defolide
contre la Baguette. Je ſuis perfuadé
, dit ce Pere, parpluſieurs raifons
que cette Baguette n'indique
point phyſiquement les
Metaux . 1. Parce qu'une Baguette
de Coudrier miſe en é
-quilibre comme une aiguille aimantée
, ne panchejamais d'aucun
côté , quelque métal que
l'on mette auprés. J'ay fait cette
Cs
58 MERCVRE
experience devant toute l'Univerſitéde
Prague à des Theſes.
deMathematiques. Ces faitsfont
veritables & suffisans à des gens
commevous, voar conclure que le tournoyement
de la Baguette est diabolique,
maisla conſequence eft fauſſe,
&virée d'un fauxsupposé; carj'ay
déclaréhautement dansma Baguetze
justifiée que l'odeur des Métaux
nagu point sur la Baguette , mais
Seulementsur celuy qui la tient, dans
lequel cette odeur s'estant infinuée
parses pores dans lesang,I cause
une effervescence , & que les efprits
animaux caufent la convulfion involontaire
des nerfs flechiffeurs de la
main qui font tourner la Baguette
, quoy que souvent le
Devin la faſſe tourner par adreſſe,
pour indiquer aux spectateurs
Pinterieure émotion qu'il reffent.
C'estpourquoy j'ay dit quelaBaguet
9
GALANT 59
te n'est pas absolument neceffrire,
cequej'ay verifié parPierre Tomme
lier,garçon .Apotiqucire du Sçavant
Mr Geoffroy. LePere Conrad
ne conclut pas mieux lors qu'il dit
2. Parce que le Coudre qui
croift fur les montagnes métalliques
ne laiſſe pas de monter
affez haut , au lieu de s'incliner
vers les Métaux , qui devroient
l'attirer fortement.Ce PereSuppo-
Seque l'odeur du Métalagit fur la
Baguette , ce qu'on nie formelle.
ment. 30. A inſi la petite ou
de quantité eft indifferente à la
Baguette 4. Par ce qu'un Chimiſte
m'a dit il y a plus de
vingt ans , tout le monde ne
peut pas faire parler la Baguette.
Il est vray , parce que tout le
monde n'est pas doué du temperament
neceffaire , ou àcause que tout
Le mondenesçait pas le tourd'adres
gran-
C6
60 MERCVRE
ſede lafaire tourner , parce qu'elle
ne tourne pas toujours à la,
mefme perfonne. Cela eft pray ,
lors que la mesme personne pafle
dans un temperament contraire au
naturel, ouqu'elle est intimidée , ou
fortement agitée de quelque pasfion,
ca d'horreur, Ainsi la Baguet.
te netourna plus entrelesmains de
Mr Expie , ny en celles de Mademoiselle
Martin ,& de beaucoup
d'autres , que peu de temps aprés
que l'émotion qu'ils avoient conceue
eneux par la renonciation au parte
prétendu, fut poffée. La raillerie
außi à fait tomber quelquefois en
defaut Lacques Aimar , Pierre
Tonnelier, plusieurs autres ,Enfin,
lePere Conrada oûte , que par les
raiſons rapportées le Pere Provincial
avec qui j'avois diſputé
fur cette matiere,tientàpreſent
cet uſage ſuſpect , & le condamGALANT.
61
ne d'un pacte tacite. Donc avant
ces prétendu's raisons le Pere Provincial
des Iefuites tenoit que le
tournoyement de la Baguette estoit
Physique naturel , mais cesprétenduës
raisons eftant détruites , il
nefaut plus tenir l'usage de la Baguettesuspect
,&il le faut declarer
innocent.
Vous dites dans la 296. page
que Stengelius , habile Iefuite ,
affureque de fon temps onſe ſervoit
encore d'une Baguette
toute droite , laquelle perſonne
ne touchoit , & qui fe ployoit
en rond, comme pour faire un
cercle , lors qu'on prononçoit le
nom de ce qu'on vouloit ſcavoir.
Si celaſefaisoit fans artifice ,
j'avoue que le contournement de cette
Baguetteestoit diabolique, mais
noftre usage de la Baguette n'a rien
desemblable ; on ne prononce aucu62
MERCVRE
son
neparole un homme en tient les
deux cxtrémitezdans les mains,dont
laseule chaleur la peut faire tour.
ner, puis qu'elletourne comme une
broche devant un bon feu. L'usage
de cette Baguette droite ,
ployement en cerclepar des paroles ,
Sans queperſonne latouchaft ,aporté
le sçavant Gaspard Schott à nefe
taiffer pas perfuader que tous ces
mouvemens fuſſent purement Phyfiques.
Iln'osa aussi affurer univerfellement
quele Demonfift ioujours
tourner la Baguette.
Voyons maintenant si vous estes
meilleurCafuiste quePhyſicien Plu.
fieurs nouveaux Convertis , devant
lesquels j'avois fait des Conferences
de Controverse chez le Ministre
Claude,feplaignirent dece que vous
examiniezles Reiques parle Demonde
la Baguette , &que vousne
faifiezpasfcrupule de violer lefe
GALANT. 63
oret de Mr Expié ,page 292. de
vos Illusions , dans une Lettre cui
commence page 291. adreffée à un
Anonime, es perſonnes ajoûtoient
qu'elles avoient lieu de craindre de
tomber entre les mains defemblables
Directeurs de confcience. Le les reffuray
, enleurprotestant que ces deux
conduitesferoient condamnées, ce qui
m'obligea de vousparler en ces ter
mes dans la 167. page du Mer
cure du mois de May dernier. Je
voudrois bien ſçavoir fur quels
principes vous reglez voſtre
Morale , elle me paroiſt un peu
cavaliere Vous nous apprenez
dans la 292. page une avanture
de Mr Expié , au ſujet de la Baguette
dont il vousa,dites vous,
fait confidence.Cependant vous
la faites imprimer,& aprés cela
vous dites; Je ne voudrois pourtant
pas publier ce fait fi MrEx-
4
64 MERCVRE
pié le trouvoit mauvais. Il m'en
avoitfait un ſecret. En verité ,
vous eſtesun homme rare en fait.
de ſecret. Doute vous que cet
homme ne trouve mauvais que
vous reveliez à tout le monde
une choſe ſur quoy il a exigé de
vous le ſecret ? J'ay honte de
vous redreſſer ſur une conduite
que la Morale des Payens.
la plus corrompuë condamneroit.
Soyez Soyez à l'avenir
plus fidelle. L'ofe vous donner cet
avis là, les Livresfaints vous en
fourniront d'admirables. Ecoutez
I'Ecclefiaftique, chap. 27.verfet 24..
Denudare amici myſteria deſperatio
eft animæ infelicis. Mr
de Sacyarendurepaſſage en cestermes.
Lors qu'une ame malheureuſe
en vientjuſqu'àreveler les
fecretsde ſon Ami , il ne reſte
plus aucuneeſperancede retour.
GALANT.
65
Pourvous laverde cetteperfidiefai
te à Mr Expié , vous me répondez
dansla 237. pageduMercure. La
Lettre dont vous parlez à eſté
écrite le mois de Février dernier
à Mr de Lions , Chanoine
de Grenoble. Elle fut leuë par
- ceux qui font nommez ,& comme
ils ſçavent mieux que vous
ce que je devois dire ou taire ,
ce cas de confcience ,&les reflexions
que vous faites la defſus
ſont fort inutiles. Pourquoy
nommez-vous àpresent ce Chanoine
-Lions ? Pourquoy aviez- vous jus-
-qu'icy caché son nom ?Prétendezvous
que le mot de Lions m'épouvante?
Prétendezvous vous justifier
par lade faire cefferlescandaleque
- vous avezdonné aux nouveaux Con-
- vertis ?Si ce Mrde Lions , & ceux
qui ont lû voſtre Lettre à Grenoble ,
- approuvent voſtre conduite ,ils paf-
V
66
MERCURE こ
feront pour de grands ignorans en
fait decas de conscience, carlesDoeteursqui
l'ont leuë à Paris,foutiennent
que quandvous auriez eu des
raisons de commandement de l'écrire
à ces particuliers , vous n'auriezpas
dû reveler à tout le mondece
cas de conscience dans vostre
Livre desillufons.
Ie vous avois canvaincu d'une
contradiction tres - formelle par
vos proprestermes , que je repete. Ils
font dansla 260. page. Il est way
dites- vous que si ceux qui sefont
fervis de la Baguette renoncent au
Demon , le Demon qui negagneroit
rienlà nagiroit point. Voicy voffre
contradiction dans la 262 page.
Celuy qui chercheraavec la Baguette
doit estre censéentrer en commerce
avec le Demon , &participer à
fon coeuvre , parce qu'il agit avec
luy. L'un tient la Baguette , l'auGALANT.
67
- .
C
-
tre la fait tourner ; voila le commerce.
On a beau dire alors , Ie
renonce à tout pacte , les paroles
font démenties par les actions ; le
Demon a fuffisamment averti
qu'il agiſſoit dans cette pratique , il
n'yfaut jamais recourir , fi on abhorrefon
commerce. A cela vous répondez
page 238. du Mercure ;
Pour la contradiction que vous
croyezvoir , vous ne la verrezplus ,
Si vous donnez quelque attention à
ce que j'ay dit en la 260. page.
Cette pagenedit aucun motquipuis.
Sefauver ou expliquer vostre con.
tradiction , laquelle est tres.formelledans
vos termes cy-deſſusallegue.z
Ilne vousfert de rien d' ajoûterqu'on
ne doit jamais se servir de la Baquette
,lors qu'on est persuadéqu'elle
ne peut tourner naturellement ,
quand on en doute , rien n'empéche
de voir l'experience ,& d'en obfer.
68 MERCURE
wer tous les Phenomenes. Comment
s'assurer autrement s'ily a de lafour.
berie , ou fi touty est phyque ? Avezvous
oublié ce que vous avez dit
dans la 259. page de vos Illusions ,
que la S. Ecriture nenous défend
pas seulement derecourir aux De.
mons , mais qu'ell: nous avertit perpetuellement
de nous tenir fur nos
gardes,&d'observer lespieges qu'ils
nous tendent. Cependantfans avoir
fait renoncer au pacte & au Demon ,
vous avezfaitfairecent experiences
de la Baguette par Mademoiselle
Martin,dans le jardin du Seminaire.
Vous vousy estes fervi du Demen
dela Baguette, pourjuger par son
tournoyementfur les Reliquaires ,fi
ces offemens venus de Rome estoient
d'unbon Saint. Si vous estiez Theologien
,vous auriez eu les messes
Sentimens que l'Auteur de la Recherchede
laverité , qui ensa LetGALANT.
69
S
,
1
tre inferée dans vostre Livre des
•Illusions,a prononcédans la 43.page
un Arrest folemnel contre vostre
pratique,par ces beaux termes.Das
le ſeul doute de ce commerce
avecle Demon ,c'eſt un grand
peché que d'agir. Si vous aviez
cracegrand bomme , vous n'auriez
pastantfait d'experiences criminellesde
laBaguette dans l'allée du
jardin du Seminaire avec Mademoiselle
Martin. Tout le monde est
persuadéqu'on n'auroit pas fait un
pareilmanège dans les Seminaires
qui ont l'avantage d'eſtreſous la direction
des Peres Iefuites. Pour vous
convaincre encore,je dis que les nouveaux
Convertis , gens d'esprit
de probité, avoient remarqué que
dans vostre 278. page vous avez
dit , qu'après avoir esté témoin
de quelques experiences , &fait
pluſieurs obſervations ,&qu'aprés
१०
MERCURE
avoir examiné toutes chofes , vous
eftiez convaincu que riende corporel
ne caufoit le tourneyement de laBa
guette ,&qu'on nepouvoit l'attribuer
qu'au Demon , & qu'enfuite
dans la page 28 3.vous dites, Je fis
cacher plufieurs pieces de Métal
dans une allée du jardin du
Seminaire . Mademoiselle Martin
les decouvrit en tres-peu de
temps , & en deſigna fi bien les
differentes eſpeces , que ceux
qui estoient preſens furent tout
étonnez. Dans la page 286. vous
ajoûtezqu'aprés que vous luy avez
enseigné le manège de l'intention ,
Souffrezque je remarque que voila
debeaux entretiens pour un Directeur
de con'cience, cette Fille vous
dit , celaferoit bien court , il faut
que je l'eßaye. On poſe ſur un banc
un Reliouzire qui contenoit plufifieurs
ofſfemens venus de Rome.
GALANT.
71
-
e
S
X
t
そ
,
A
ut
NC
h-
P
Elleprend la Baguette , tout à
coup on la voit tourner avec plus
d'impetuosité que l'on n'avoit fait
ju qu'alors. Vous fiftes faire ce manege
avant que d'av ir fait renoncer
au parte. Cette pratique
n'est-elle pas criminelle à vous
qui eftiez convaincu que le Diable
faisoit tourner la Baguette ? Vous
deviez du moins av ir dit que vous
n'en eſtiez pas pour lors persuadé ,
vous auriez toûjours du commencer
par la renonciation au pacle. Mais
à quoy auroit fervi cette renonciation
, à vous qui venez de dire dans
la page 262. On a beau dire
alors , je renonce à tout pacte ,
les paroles font démenties par
les actions, leDemon a fuffifamment
averti qu'il agiffoit dans
cette pratique , & iln'y faut jamais
recourir , fionabhorre fon
commerce. Il fallut,ajoutez-vous,
7.2 MERCURE
laiſſer faire quelques jexperiences
à Mademoiselle Martin.
Quelle neceßité en aviezvous
? LeConcile,le Tape, cule Roy
vous en avoit- il chargé ? Autrement
vous deviez en bon Directeur
défendre absolument à Mademoi .
SelleMartinl'usagede la Baguette,
que vous croyez diabolique , ou du
moins vous deviez la faire renoncer
à tout pacte avant que d'en venir à
tant de criminelles experiences ,puis
que dans lapage 259. vous dites ,
qu'agiſſant avec ce doute on peche ;
maiscepechene vousapas empéché
defaire cefrequent commerce avec
leDemon. Vous ne vouliezpas alors
vouspriverdes charmantes conversations
avec ces aimables Grenobloiſes ,
que vous appellez Filles à la Baguette
. On attend avec impatience
quel' Auteurde la Recherche de la
Veritéfaſſe connoistre ce qu'il dit
dans
GALANT.
73
dansvostre 1 4e page. Il ſeroit affez
facile de démontrer geometriquement
qu'il y ade la diablerie
dans le mouvement de la
Baguette .
Aprés vos infignes erreurs que
je viens de mettre au jour , oferezvous
encore dire comme dans lapage
245. du Mercure , Tout ce qu'on
objectera ſera inutile , & de recourir
aux injures . Vousen a-t- on2
dit ? C'est vous quiſansſujet ny rai
fon avezdit des injures atroces aux
| plussçavans Theologiens , & d'une
probitétres- connue.Voicy vos termes
dans la 254. page de vos Illuſions.
Quand ces Mrs citent , les uns
S. Thomas , les autres d'autres
Theologiens , c'eſt une marque,
dites vous , que ny les uns ny les
autres ne liſent guere ny S.Tho .
mas , ny les autres Theologiens .
Mettezvostre Argument en forme.
On cite S. Thomas Oles Theo-
Aoust 1693 . D
74 MERCURE
logiens, donc on ne les a pas leus :
conclufion digne de vous.
&
Dansla page 259. ligne 15. en
repondant à une Lettre Theologique
inferée au Mercure de Février dernier
, dans laquelle on dit qu'Aimar
n'a fait aucun pacte avec le
Demon . Vous changezlesens &
les termes , pourfaire accroire que
cette Lettre porte , qu'on ne s'eſt
jamais donné au Diable
qu'on ne l'a veu , ny invoqué.
Surquoy vous prononcez , On plai .
ſante quelque fois fort mal à
propos ſur cet article , & on le
fait d'une maniere qui marque
beaucoup d'ignorance ,& peu de
Religion. Tous lesgens d'honneur
s'étonnent que vous ayez ofé taxer
d'ignorance & de peu de Religion
un Theologien d'une probité connuë ,
vous qui nesçavez pas diftinguer les
effets surnaturels d'avec ceux qui
peuvent partir de la puißance du
GALANT .
75
-
a
e
12
e
r
ね
12
Démon , vous qui avez violé le Sacrement
dusecret de MrExpié, vous
qui vous eſtes diverti àfaire tourner
le Demon de la Baguettesur un
Reliquaire d'oßemens venus de Rome
, vous qui plaiſantez mal à pro
pos , rapportant dansla page 287.
la froide &stupide raillerie , Il
faut qu'il n'y ait rien là d'un
bon Saint.
Pour accuser d'ignorance & de
peu de Religion , l'.Auteur de la
Lettre de Fevrier, il falloit en citer
quelques endroits qui puffſent donner
quelque couleur à ce que vous dites ,
car vous avancez des choses qui ne
Sont point dans la Lettre de l'.Auteur.
Les bonnestes gens l'ont lûe
avec plaisir aussi bien que ma Ba.
guettejustifiée. Ces Lettresyous ont
fifort embarassé , que vous n'avezpû
Y répondre que par des injures, je
veux prendre icy la défense de cette
Lettre. Le sçay que le deſſein de
D 2
76 MERCURE
I'.Auteurestoit de disculper le Dauphinois
Aimardu crime que quelques
ignorans luy imputoient d'avoircommerceavec
le Demon. Tout
le mondeſcavoit que ce Villageois
renonçoit à tout pacle.Il ne s'agifſſoit
plus que de justifierque l'actiõ qu'on
fait après la renonciation auparte ,
estsansfuperftition, Pour cela il rapporte
la doctrine des plus grands
Theologiens , qui affurent que lors
qu'on doute fil'effet vient du Tiable,
ou s'il n'en vient pas , on doit
renoncer au parte , aprés quoy on
peut faire l'action ; &si aprés la
renonciation l'effet fuit , il ne vient
pas du Demon , ce qu'il a confirmé
par l'autorité la pratique du
Cardinal Cajetan touchant l'usage
de faire fonner l'heure par la Baguefufpendüe
au milieu d'un Verre,
furlequelon prononçoit le verſet d'un
Pleaume, La Bague ne fonna point
P'heure, d'où ce Cardinal conclut in •
GALAN Τ.
77
77
fummulâ peccatorum , que lors
qu'ellefonnoit , c'estoit parleDemon.
Le Pere Martinoz , Jesuites ,
tres celebre Theologien , fait l'éloge
de cette pratique du Cardinal
Cajetan, de renoncer avant que de
faire l'experience, la propoſe comme
une regle certaine qu'on peutfuivre
en cas pareil. c'est pourquoy je
conclus que l'usage de la Baguette ,
qui n'est accompagné d'aucuneparole
ni d'aucunevaine obſervation ne tient
rien de la Diablerie : puis qu'elle
tourne après qu'ona renoncéau Pacte ,
par confequentſon tournogement
a des causes purement physiques, ce
que lefameux Aimarfit connoistre
dans l'Eglisede S. Germain desPrez,
car après avoir renoncé au Pacte en
presence des PP. Dom General , le
Prieur de l'Abbaye , D. Barré
letres-docte Dom Mabillon , la Baguette
tourna avec rapidité prés
Autel de la Chapelle de Noftre-
D 3
78 MERCURE
Dame. Cefut ausujet d'une grande
Croix d'orgarnie de Pierreriesqu'ils
ne trouvent plus , &qu'ils croient
avoir esté cachée enterréeentemps
de guerre parleurs Predeceſſeurs.
Pour dire quelque chose defolide
contre l'Auteurde la Lettre de Fewier
, il vous faloit ou afſfeurer
qu'Aimar ne renonçoit jamais au
Pacte , ou que la renonciation n'empesche
pas le Diable d'agir ,
avant que de faire aucune experience
, vous deviezſuivre la pratique du
Cardinal Cajetan , & celle de Meffieursde
l'Abbaye de S. Germain ,
qui suivant l'ordre de M. le CardinalPrince
de Furſtemberg , obligevent
Aimar avant toute chose , de
renoncer folennellement au Pacle ,
mais tout convaincu que vous eftiez
que l'usage est diabolique , vous avez
faitfaire cent experiences à Mademoiselle
Martin , avant que de l'avoir
fait renoncer au Pacte. Puis
GALANT.
79
que vous estiez convaincu de la Diablerie
, vous deviezluy deffendre abfolument
l'usage de la Baguette ,
mais en mauvais Directeur de Con-
Science , vous l'avezobligée à faire
Souvent commerce avec le Demon ,
puisquevous parlez en cespropres termes
dans la 283. page. Je fis cacher
pluſieurs pieces de Metal
dans une Allée du Jardin du Seminaire
. Mademoiselle Martin
les découvrit en tres-peu de
temps , & en deſigna fi bien les
differentes eſpeces , que ceux
qui estoient preſens en furent
tout étonnez . Je m'eſtois apperceu
que la Fille à la Baguette ,
dites vous , mettoit ſecrettement
quelque choſe dans fa main ,
pour deviner de quelle eſpece
eſtoit le Metal caché. Peut eftre
luy dis-je , en ſçai je là deſſus
plus que vous ne penſez. Eneffet,
vous luy faites une sçavante leçon
D 4
80 MERCURE
far la direction de l'Intention. C'est
pourquoy dans la page 286. vous
ajoûtez ces termes . Oh ! mon Pere
qui auroit crû que vous en ſçaviez
tant , s'écria cette Fille . Je
voudrois bien que l'intention
fit tourner la Baguette. Cela
feroit bien court , il faut que
je l'eſſaye. On jette , ajoutezyous
, deux Loüis d'or à terre
en deux differents endroits .
La Baguette tourne à diverſes
repriſes ſur l'un , & non fur
l'autre , ſuivant qu'elle le defiroit.
Elle fut ravie d'avoir appris
une voye fi abbregée. O Monfieur,
fi tout ce que vous dites est
vray , vous estes le premier de tous
les Maistres des Arts & Sciences
Occultes . La Fille , ajoûtez vous
dans la 288. page , toute occupée
de ce qu'elle avoit appris
touchant l'intention , en fit de
nouveau l'épreuve en prefence
1
C
GALANT. 81
,
de M. l'Abbé de l'Eſcot fur des
Reliques & fur quelques pieces
de Metal , & toûjours avec fuccés
, la Baguette tournant ou
demeurant immobile felon qu'-
elle le defiroit .On prit de là occafion
, dites-vous , de faire entendre
à cette Fille , que fon
prétendu fecret ne pouvoit être
naturel , puis qu'il dépendoit
de fon intention. Elle renonça
de bon coeur au Demon & à la
Baguette , la tint encore pourtant
une fois ſur des Metaux,&
vit fans s'émouvoir qu'elle ne
luy tournoit plus. L'ay déja donné
dans le Mercure de Iuin dernier la
raison Physique pour laquelle imme
diatement après la renonciation , la
perſonne estant émüe d'horreur
de crainte , n'a plus. la mêmeſenſibilité
,&ne peut eſtre émeuë par
Les Corpusculesqui émanent desMe-
1
DS
{
82 MERCURE
que,
elle
taux. C'est pourquoy , comme la cef-
Sation du tournoyement de la Baguette
immediatement après la renonciation
àsa cause Physique ,vous
ne pouvez conclure que le Demon
agiſſe quand elle tourne puis qu'elle
ne ceſſe pas de tournerà Aimar
aux autres . Deplus, fi le tournyement
de la Baguette estoit diaboline
cefferoit pas de tourner
après la renonciation , ce que je dé
montre par vous-même, carvoicy vos
propres termes dans la 269. page
devos Illusions. On a beau dire ,
je renonce à tout Pacte, les paroles
ſont démenties par les actions,
le Demon a ſuffiamment
averti qu'il agiſſoit dans cette
pratique. Deplus , puis que vous
dites dans lapage 259. que le Demon
peut agiterune Baguette , je
dis qu'ilpeut außi arreſter le touryement
Physique de la Baguette ,
GALAN T.
83
ou afin de deroberà la Iuftice les
Voleurs & Affaßins , ou pour engager
ceux qui ont ce Don naturel
Sans lesçavoir, & qui pratique.
roient voſtreſecret de l'intention pour
faire un Pacte volontaire avec le
Diable.
Quant au secret de l'intention
que vous enseignaſtes à cette Fille
qui eutfoneffet , je ne doute pasque
cefecret n'ait esté inspiréparle malin
Esprit , & qu'ayant receu vos
paroles l'enviede cetteFillepour
un Pacte , il n'ait operé , afin de
vous tirer dans le piege pour s'en
fervir d'un Pacte nouveau avec ceux
qui auroient le defirde devinerpar
la Baguette , carl'intention n'a aucuneproportion
avec l'effet qui s'enfuit.
C'est pourquoy la seule intentioneſtſuperſtitieuse
, excepté enla
perſonne qui a ce don de lanature ,
le temperament requis pour cela,
4
D6
84 MERCURE
car ilfaut bien neceffairement qu'en
fifant une chose , elle ait intention ,
l'Attention que le Devin doit avoir
à l'impresion & au mouvement
qu'excite dans luy l'odeurdes Me.
taux , &c. Il est de plus vra, de dire
qu'enfixantson imagination àtelle,
ou à telle chose , on n'est pas ſiſenſible
aux impreßions des autres choses.
Ainsi un hommequi écoute attentivement
quelqu'un, est comme ſourd à
ce que les autres diſent , quoy que
d'un ton plus fort , d'où il s'enfuit
qu'iln'ya pas lieude s'étonnerſivoftre
Fille à la Baguette ne ſentoit
rien , lors qu'elle avoitfixéson imaginationà
une autre chose ,
confequent ,sisa Baguette demenroitſans
mouvement.
par
Vous croyezmaintenantvous pouvoir
laver de toutes ces pratiques
criminelles, en me répondant dans la
238. page du Mercure, que vous
GALANT. 85
ne pouviez autrement vous affûrer
s'il y avoit de la fourberie,
ou ſi tout étoit naturel . Mais
avant que vousfußiez leſage Directeur
de la Demoiselle Martin, il
eft conſtant que vous estiez convaincu
que la Baguette ne tournoit que par
leseul manege du Demon & Sans
aucune fourberie , puis que vous di.
tes dans la 278. page de vos Illufions;
Aprés avoir parlé au fameux
Devin Jacques Aimar,&
à quelques autres habiles en
l'art de la Baguette , je fus témoin
de quelques experiences .
Je fis pluſieurs Obſervations .
Quoy ?tout cela dans moins d'un
demi-quart d'heure. Et après avoir
bien examiné,je fus entieremét
convaincu que rien de corporel
ne cauſoit le tournoyement de
la Baguette , & qu'on ne pouvoit
l'attribuer qu'au Demon.
86 MERCVRE
Supposons neanmoins , par complai.
Sance, que vous fußiez en doute en.
tre la diablerie la fourberie , deviezvous
dans le doutevous exposer
à faire fairedes actions de commerce
avec le Demon , même avant que
d'avoir fait renoncer au Pacte ,fuivant
la doctrine& la pratique du
Cardinal Cajetan & du Pere Martinon
Iefuite, celebre Theologien
Caſuiſte vous ne deviez pas oublier
L'Arrêt du Pere Malebranche que
vous rapportezdans vostre 43 page.
Dans le ſeul doute de ce Commerce
, c'eſt un grand peché
que d'agir : pour vous excuser
vous dites dans la 233. page. Il
fallut pourtant laiſſer faire à
cette Fille quelques experiences
, pour tâcher enſuite de la
faire revenir , & pour obſerver
ſi elle n'uſoit pas de quelque
Fourberic. Je dis que quand vous
GALANT .
87
n'auriez eu que le ſeul doute de la
Diablerie, &que vous n'eußiezpas
esté, comme en effet vous l'eſtiez,
persuadé de la pure Diablerie, vous
luy deviez abſolument deffendre de
faire aucune experience, car quand
vous auriez pû apprendre quelque
verité importante , vous estoit -ilpermis
de tenter Dieu ? Quels principes
de Theologie vous ont appris qu'on
peut s'aßürer d'une verité par une
voye criminelle&diabolique ?
Lenesçay, Monsieur, àquoy vous
pensez, de dire que Mademoiſelle
Martin étoit d'une habileté
connue dans l'uſage de la Baguette.
Car s'il y a pacle , il ne
fautpoint d'apprentiſſige , il n'y a
qu'à prendre la Baguette entre les
mains , c'est au Diable àfaire le
refte, s'il estoit vray que cet Esprit
malin fust le Moteur de la Baguette.
88 MERCURE
Vous pretendezappuyervoſtreſentiment
contre la Baguette ,par l'ancien
usage de faire tourner le Sas.
Voicy vos termes dans la 268.page.
Ily a deux mille ans qu'on parle
de la Divination par le Crible.
De temps en temps cette déteſtable
pratique a eu cours parmy
le peuple . Cependant on
ſçait bien que tout le monde ne
pouvoit pas faire tourner le Sas .
Le conviensque lapratique du Sasne
reüßit pas à tout le monde , mais
außi il n'y a dans cette pratique ny
diablerie, ny causes naturelles, mais
feulement fourberie &tour d'adreſſe
qui peutfervir à intimider les Domestiques
, carſouvent le Coupable
ſe découvrepar la peurqu'ilfaitparoiſtreſur
ſon visage. Pomponacedit
que l'un de ceux qui tiennent leSas
procurele mouvement quand bon leur
semble , ou suivant que quelqu'un
GALAN T. 89
de la compagnie luy faitfigne de le
faire tournersur une personnesoupconnée.
Ibi eſt deceptio illius
Præcantatoris qui clam & infenfibiliter
movet & tam cautè ut
nos lateat . Le fameux Theologien
Delrio eſt du mesmesentiment dans
Ses Recherches Magiques lib . 4.
cap . 2. quæſt. 6. außi bien que
d'autresgraves Auteurs , qui reconnoiffent
que le tournojement du Sas
eft unefourberie & un tour d'adresfe.
reffeffer
Mais à propos de Crible , je veux
achever de cribler ,feffer
le Livre de vos Illufions. Pouviezvous
d'unſens raßis alleguer , dans
la 259. page , que le Demon a
tranſporté J. C. d'un lieu à un
autre , qu'il l'a tenté, qu'il tente
ſouvet les luſtes qui n'ont point
fait de pacte avec luy , & qu'il
a poſſedé pluſieurs perſonnes
१०
1
MERCVRE
qui n'auroient pas voulu être
poſſedées ? Vous estes un homme
admirable. En tous ces cas il n'y a
que des aflions du Demon, il n'y a
point eu d'actionſuperſlitieuse de la
part de I. C. ny des hommes , car
L'actionSuperstitieusesefait par un
commerce del'homme avec le Demon
lors que l'hommefait unepratique ,
quele Diable en produit l'effet ,
il n'estoit question que desçavoir
Si la pratique d'Aimar estoit fuper-
Stitieuse.
L'Ecriture nous apprend que le
Demon ne peut fans une permiſſion
de Dieu , ny poffeder les hommes ,
ny faire des partes avec eux , mais
il ne s'agit pas de cela.La question
est de sçavoir , si supposé qu'il y
eust pacte implicite en l'usage de la
Baguette , elle ne tourneroit pas
enire les mains de tous ceux qui s'en
Servircient, Car en supposant que
GALANT. 91
Dieu eust permis qu'ily eust pacte
implicite, tous ceux qui ſe ſerviroient
de la Baguette encourroient
le pacte , & Dieu ny les Anges
n'en empêcheroient pas l'effet, ou du
moins, s'ils l'empêchoient , ce seroit
extraordinairement rarement.
Vous dites dans la 268. page que
c'est le Demon qui par caprice ne
produit pas toujours l effet à la prefence
des fignes qu'ila instituez ou
infpirez pour fon commerce avec les
hommes ; mais Tertullien n'est pas
de voſtre ſentiment , puis qu'il affure
que le Demon affecte d'imiter
les misteres que I. C. a instituez.
Sacramenta Dei Satanas affectat
; il ajoûte, Sacramenta ſua
| habet Diabolus , & fuos fideles ,
lib.de preſcript beret c'est pourquoy
Si leDemos manque àproduire l'effet
du patte ce n'est que dans les
chajes quifont bors de fon pouvoir
92.
MERCVRE
deſa connoiſſance , comme fur l'avenir
&fur nos penséesſecretes, où
il ne peut rien connoistre que par
conjecture ; mais dans les faits de la
Baguette , qui font pour les choses
paßées ou existentes, iln'auroitgarde
de manquer , ou s'il manquoit ,
ce seroit tres-rarement. Il n'y a donc
aucun parte dans l'usage de la Ba-.
guette, puis que de cent mille per-
Jonnes cui laprennent entre les mains
souhaitent qu'elle tourne àpeine
y en a til une ou deux entre les
mains de qui elle tourne , & fi le
Diable manquoit à tant de perſonnes,
il feroit contreſes interêts ,
rebuteroit ceux qu'il veut attirer à
lug.
Vous croyez dire quelque chose
contre la Lettre du mois de Février,
en disant dans vostre 259.p. que le
Demon peut agir fans avoir fait
de pacte avec les hommes qu'il
GALANT.
93
peut agiter une Baguette entre les
mains d'unhommequi n'aura jamais
fait de pacte avec luy,que par confe
quent il ne suffit pas de dire qu'on
ne s'est jamais donné au Diable,
qu'on ne l'a vû ny invoqué.A quoy
bon dire que le Diable peut agiter
une Baguette entre les mains d'un
homme ,sans qu'ilyait pacte ?Car
Si la pratique que fait cet homme
dont vous parlez est vaine , il y a
pacte implicite , & leffet estsuperſtitieux
; &fi elle n'est pas vaine,
ce fait là n'a aucun rapport avec la
pratique d'Aimar, que vous préten.
dez être vaine. Si l'on donnoit dans
les foupçons que vous voulez qu'on
ait, que le Diable peut agir avec les
hommesfans qu'ily ait aucun pacte,
on douteroit dans chaque action de
la vie que le Demonn'y eust quelque
part , comme le Pere de Chales l'a
fort bien remarqué , &fur ce pied
94
MERCURE
}
je pourrois foutçonner que l'esprit
de tenebres vous auroit fuggeré le
Secret de l'inteniion pour l'enseigner
à cette Fille à la Baguette ; qu'il
auroit conduit voſtre plume pour me
dire des injures , traiter les Sçavans
de beaucoup d'ignorance & de
peu de Religion , Et le Medecin qui
auroit heureusement gueri par de
l'Ellebore , le cenfeur des Philofo .
phes , pourroit rapporter l'honneur
de cette cure au Demon , &non pas
àlavertuduremede.
Enfin pour achever de rompre la
lance , je vais vous terraſſer par le
poids des raiſons que vous avez em.
ployées pourvostredéfense. Vous dites
dansla page 268. que bien loin
de conclure que le Demon ne peut
estre l'Auteur du tournoyement de
la Baguette ,à cauſe qu'ellene tournepas
entre les mains de toutes fortes
deperſonnes , ilfaut dire au conGALANT.
95
-
iraire que c'est pour cela même que
l'usage dela Baguettereſſemblefort
aux pratiques ſuperſtitieuses . LeDemon
, ditesvous en uſe de cettema.
niere pour exciter davantage lacu.
riosité , & entretenir les hommes
dans le doute. Et ensuite dans la
page 274. vous parlezen ces termes
, Je voudrois bien qu'on jugeaſt
de la Baguette parce qu'a
dit S. Auguſtin für les pratiques
ſuperſtitieuſes , dans les c. 20 .
22. 23. & 24. du deuxième
Livre de la Doctrine Chreſtienne.
Vous avez fait imprimer bien
au long à la fin de vostre Livre les
Paſſages de ce Tere de l'Eglife ;
penfiez vous bien à ce que vous faifiez.
Ils vous sont formellement
contraires , car ce grand Docteur de
l'Eglise nedit pas comme vous , que
le Diable trompe les Hommes , en
ne faisant pas toûjours arriver l'effet ,
96
MERCVRE
qu'en ne le faisant pas arriver ,
il excite davantage la curiosité de
ceux qui font les Pratiquesſuperſtitieuses.
Au contraire , Saint Augustin
dit que le Diableprocure l'effet
qu'ils attendent , & que c'est
parlàqu'ilsdeviennentplus curieux.
Voicy les termes du Paſſage que vous
avezcrû le plusfort pour vous ,
que pour cela pous avezfait imprimer
dans la page 304. en plus gros
Caracteres : quibus illufionibus &
deceptionibus evenit ut iftis
fuperftitiofis divinationum generibus
multa præterita & futura
dicantur , nec aliter accidant
quamdicuntur: multaque obfer.
vantibus fecundum obfervationes
fuas eveniant , quibus implicati
, curiofioresfiant , & ſe
magis magiſque inferant multiplicibus
laqueis perniciofiſſimi
erroris . Vous Voyezbien que
Saint
GALANT.
97
SaintAugustin dit que l'effet arrive,
necaliter accidant quam
dicuntur , & que c'est par là que
le Demon trompe les hommes &
qu'il les rend plus curieux , curiofiores
fiant , & qu'ainsi il les engage
de plus en plus dans les filets
deperdition . Avoüez, Monsieur,que
vous appliquezde travers ces chofes
mal digerées devostremagasin. Fespereque
vous aurez une autre fois
plus d'attention à ce que vous écrirez
, afin de nepas tomber dans des
erreurs pareilles à celles que je vous
fais remarquer.
L'aveugle Comiers d'Ambrun,
Comme les Relations tant
particulieres que publiques qui
ont couru juſqu'icy , ne font
entrées dans aucun détail de ce
qu'a fait noſtre Flote depuis fon
départ de Breſt , je croy que
Aoust 1693 .
croy
E
1
1
98 MERCVRE
vous ferez bien aiſe d'en voir
unJournal , & que vous le regarderez
comme un Ouvrage
unique touchant les Nouvelles
de Mer , beaucoup plus rares
que celles de Terre , où il ne
s'eſt rien paſſe , dont on n'ait
vu un nombre infiny de Relations.
Vous trouverez ce Journal
dans ce que vous allez lire.
Je vous ay mandé queM. le
Maréchal de Tourville avoit
tiré le coup dePartance le Vendredy
au matin 22. du mois de
May , &qu'un temps forcé &
la brume nous avoient empêchez
de dérader ce jour-là . Le
Samedy 23. comme la nuit commençoit
à faire place au jour,
on tira pour la ſeconde fois le
coup de Partance , & le vent ,
aprés avoir varié depuis le Nord
Queſt juſqu'à l'Est de point en
LYON
THEQUE
*
LYO
GALANT.
point ,
à fix heures du ma
fixa au Nord Est. Pendant tout
ce temps , dans l'incertitude du
vent , on ne laiſſa pas de virer
au Cabeſtan juſqu'à ce qu'on
fuſt à Pic , de manierequ'eſtant
venu un peu fraisau Nord-Est ,
les Vaiſſeaux les plus prés du
Goulet appareillerent , & firent
place aux autres pour en faire
de meſme . Avant que d'Arriver
à la rade Berteaume la journée
ſe paſſa preſque entiere , & il
eſtoit bien fix heures du foir ,
lorsque nous mouillames.Nous
fûmes obligez d'attendre à Pic
les Chaloupes qui nous apportoient
ce qu'il nous reſtoit à
prendre , & pour finir toutes les
affaires . Toute l'Armée fortit ce
jour-là , à la reſerve de l'Eole
qu'on radouboit dans le Port ,
du Prompt qu'on maſtoitde fon
E 2
100 MERCURE
Beaupré , maſts de Miſaine &
d'Artimon , du Bizarre , du S.
Ican ,Galion Eſpagnol , pris &
monté par M. de Levy.
Yon Le Dimanche 24. l'on reſta
mouillé à Berteaume toute la
journée , ſans que rien ſe paſſaſt
de confiderable , finon qu'il
vint un ordre de M. le Maréchal
, qui estoit à Breſt , de faire
rentrer inceſſamment toute
l'Armée , dans la Rade pours'y
mettre en ligne , & de prendre
encorepour quinzejours d'augmentation
de vivres plusque
nous n'avions. Ainſi tous les
Vaiſſeaux appareillerent,& rentrerent
preſque tous , le vent
eſtant au Nord-Oueſt. Il n'y
eut que le Soleil Royal , le
Grand, & pluſieurs autres Navires
qui ne purent pas rentrer,
parce quele vent changeoit de
GALANT. IOI
place & ſe rangeoit à l'Eſt ; de
ſorte qu'on fut obligé de mouiller
, & d'attendre le Flot pour
nous mettre dans un bon parage
en nous approchant à l'ouvertureduGoulet
; mais l'aprés
midy nous fuſmes tres furpris
de voir ces meſmes Vaiſſeaux
qui avoient entré ſe mettre àla
voile& fortir encore. M. le Maréchal
qui dans la nuitprécedenteavoit
receu un Courier ,
ayant cru devoir faire prendre
à de petits Baſtimens cette augmentation
de quinze jours de
vivres , prit le party de faire
partir l'Armée , puis que ces
Baſtimens nous pourroient fuivre
toujours. On travailla avec
tant de vigilance pour le Soleil
Royal dans l'aprés dînée , qu'on
chargea une Barque de ce qui
luy eſtoit deſtiné ,& la nuitcer
E 3
102 MERCVRE
te Barque eſtant venuë à bord ,
oneut le temps de tout prendre,
tellement que nous avions des
vivres juſques à la finde Septembre.
Comme la Flote eſtoit
àla voile , le Pompeux & le Florifſant
s'aborderent. Le premier
en fut ſi incommodé qu'il couloit
bas d'eau , & a eſté obligé
de reſter , l'autre eſt avec nous.
Ce font deux Navires à trois
ponts.
Le Mardy 26. à la pointe du
jour , M. le Maréchal qui eſtoit
venu à bord du ſoir précedent
avec M. de Vauvray , fit tirer
lecoup de Partance , & l'Armée
ſe mit à la voile au nombre de
64. Vaiſſeaux de ligne , le vent
eſtant au Nord-Eſt . Les Vaifſeaux
qui n'avoient pû fortir
de rade le jour précedent , avoient
apparcillé avant le jour ,
GALANT.
103
&nous fuivirent. Ainſi ayant
fait route toute la journée , tenant
le cap à l'Oüeft , & enſuite
au Sudoüeſt , ſur les quatre ou
cing heures du ſoir on perdit
Oüeſſant de veuë vers la hauteur
de cette Ifle , ou à proprement
parler , nous eſtionsencore
dans l'Itoiſe , lors que nous
viſmes un Vaiſſeau au ventde
nous avec deux petits Baſtimens.
C'eſtoit le Neptune qui
venoit des coſtes d'Eſpagne convoyer
la Flotede Canada , & qui
tâchoit de gagner Breſt. Les
deux autres eſtoient deux Corvettes
qui venoient de la découverte
; l'une ny l'autre n'ayantrien
vû , quoy qu'elles cufſent
eſté juſqu'à fix lieuës au
Nord d'Oüeſſant. Le Neptune
pourſuivit ſa route vers Breſt ,
parce que manquant de vingt
E 4
104 MERCVRE
tonneaux d'eau ,&d'autres affaires
, M. le Maréchal luy donna
l'ordre de rentrer. A l'entrée
de la nuit , le Content qui eſt
unde nos Vaiſſeaux de chaſſe ,
eſtant à la découverte , vit au
vent à luy une Flote de Bâtimens
qui chaſſa long-temps ,
mais comme nous faiſions route,
&que le vent approchoit , il ſe
virt rallier à nous , fans rapporter
d'autres nouvelles ſinon,
que c'eſtoient des Baſtimens
Marchands . Toute la nuit du
26. au 27. on tint toûjours le
Cap.au Sud Oüeft , & dans la
journée, le vent eſtant toûjours
au Nord- Est , comme nous faifions
force de Voiles ſans changer
de route , les plus clairsvoyans
jugerent que nous allions
ſur les Coſtes d'Eſpagne.
GALANT.
105
Dans la journée du 27. &
pendant toute la nuit de ce mêmejour
, il ne ſe paſſa rien de
remarquable . Le vent continuant
toûjours à l'Eſt- Nord-est
&tres -frais, nous fimes toûjours
vent arriere , & furle ſoir nous
eſtions à la hauteur du Cap de
Gat en Eſpagne Nord & Sud ,
M. le Mareſchal fit mettre l'aprés
-midy le Yack au grand
Maſt ( qui eſt le Pavillon d'Amiral
d'Angleterre ) le ſoir on le
retira , & le lendemain 28. on
n'en mit point du tout , & les
autres Vaiſſeaux à l'exemple de
l'Amiral ofterent leurs divers
Pavillons de commandement ,
& les Vaiſſeaux particuliers
leurs Flames . L'Arméemarchoit
ainſi ſur ſix Colonnes . Je vis
bien qu'on vouloit que les Ennemis
ne connuſſent pas la rou
Es
106 MERCURE
, te que nous tenions & que
l'on avoit deſſein de donner à
croire aux Vaiſſeaux & Baſtimens
que nous aurionspû rencontret,&
que nous n'aurions
pû prendre , que nous eſtions
veritablement une Flote Marchande
, pendant que nous ferions
route au Capde SaintVin.
cent, pour y attendre la Flote
Angloiſe & Hollandoiſe qui
devoit aller dans la Mediterranée
, eſcortée de 32. Vaiſſeaux
de Guerre. Ce qui me donna
lieu encore d'avoir cette penſée
, ce futque vers le midy du
28. on mit en pane pour donner
des ordres differens à la Badine,
& à deux Corvettes pour aller
croiſer dans des endroits , &
avec des ordres qu'il n'eſt pas
permis de dire. Le vent pendant
cettejournéecontinua au Nord
GALANT.
107
Eſt tres - frais , & un temps le
plusagreable qu'on cuſt pû ſouhaiter.
A midy nous eſtions par
la hauteur du Cop de Finiſtere
20. à 30. lieues au Nord-Est ,&
Sud Oueſt . Le reſtede la journée
ſe paſſa ſans qu'il arrivaſt
rien de remarquable. Nous
avions nos deux Huniers , & la
Miſaine , pendantque preſque
toute l'Armée n'avoit que ſes
deux Huniers. Quoy que no.
ſtre Vaiſſeau ſoit une groſſe
maffe , & qu'il aille à proportion
, il y en a pluſieurs dans
l'armée qui ne vont pas ſi
bien ; ce ſera un très bon Navire
lors qu'on aura trouvé
fon affiette , & que ſon bois
qui eſt vert ſera plus ſec. Il
porte affez bien la Voile , mais
un bon ſouflage ne luy feroit
encore que du bien. La nuit
E6
108 MERCURE
du 28. au 29.tout fut foft tranquille.
Le Vent continua toûjours
au Nord Est ; le Ciel
eſtoit ferein & c'eſtoit un
temps qui ne prenoit ny du
chaud ny du froid . Le 29. au
matin à la pointe du jour , le
vent ſe mit à l'Eſt avec la même
fraîcheur que celuy que
nous avions ea depuis que
nous ſommes à la Voile. On ſe
trouva ce matin à fix ou ſept
lieuës au -delà du Cap de Finiſtere.
La Flute la Dame Marie
ſervant d'Hoſpital , qui eſtoit
fortie un jour aprés nous de
Breſt , nous joignit ſur les dix
heures , & rapporta qu'elle en
eſtoit partie en compagnie de
deux Brulots , qui avoient tiré
un peu plus vers l'Oüeſt , ce
qui les pourroit faire trouver
avant que d'arriver au Cap St.
GALANT.
1 109
Vincent, & qu'elle n'avoit rencontré
aucun Bâtiment dans ſa
route. Le vent eſtant venu fort
frais dés le matin , on eſtima le
fillage à plus de deux lieuës par
heure; mais dans la nuitdu 29 .
àu 30. il calma un peu , puis il
ſe rangea au Nord avec cette
force que l'eſtime eſtoit une
lieuë & demie par heure.Le 30 .
il en fut de même, & rien ne ſe
paſſa d'extraordinaire , l'Armée
marchant toûjours fur fix Colonnes.
Dans la tranquillité de
cette journée , je vais vous en
tretenir un peu du ſentiment
du Matelot , & de la joye qu'il
avoit de venir dans ces climats .
Il n'y avoit pas même d'Officier
qui n'ignorât la verité de la
Mancoeuvre qu'on devoit faire ,
&cette incertitude leur faifoit
croire qu'on feroit des Eſtaca
110 MERCURE
des dans la Rade , pour mettre
Ics Vaiſſeaux à couvert. Il y en
avoit qui s'imaginoient qu'on
pourroit fortir : mais ſans voir
à quel deſſein , l'on en revenoit
toûjours que la Campagne ſe
paſſeroit en rade. On eſtoit ſi
prevenu de ce ſentiment,qu'enfin
on s'y croyoit dans une entiere
ſcureté , veu même que
la Cour ſembloit n'avoir pas
d'autre deſſein , mais le ſecret
avec lequel tout a eſté concerté
, a bien trompé du monde, &
chacun avoue que l'on a bien
faitde tenir les affaires cachées.
Le Matelot eſtoit dans une joye
extraordinaire de venir faire la
guerre dans ce pays ; on voyoit
cette joye peinte ſur ſon vifage
, ainſi que l'envie d'attaquer
les Ennemis , fi une fois M. le
Comte d'Eſtrées nous joignoit.
GALANT, III
Tous s'imaginoient que nous
allions le chercher , parce qu'il
ne vouloit pas quitter ce bon
pays , où il ne pleut pas , diſoitil
, & où l'on ne ſent point le
froid. Ce même iour 30. le Vaifſeau
le Bizarre joignit l'Armée,
Il eſtoit forty le lendemain d'aprés
noſtre départ. Vers le ſoir
du 30. le Henry venant de la
découverte, rapporta qu'il avoit
veu les Berlingues , mais il ſe
trompa , & il prit les Ifles de
Bayone pour les Berlingues . Ce
faux rapport ne quadrant pas
avec l'eſtime de nos Pilotes , M.
le Mareſchal qui ne vouloit
pointeſtre veu de la terre , fit
changer la route au Sud-Oueſt,
toute la Flote fit lameſme choſe
pendant la nuit.
Le 31. au matin le venteſtant
preſque calme , les Vaiſſeaux
112 MERCVRE
de Chaſſe vinrent prés de nous
par les differens fignaux qu'on
leur fit. M. le Maréchal leur
donna des ordres , & furtout au
Trident , & à deux Corvettes
pour ſe tenir en croifiere , afin
de nous apporter des nouvelles
de laFlotte ennemie au Cap S.
Vincent , s'il arrivoit qu'ils la
découvriſſent , aprés quoy on
fit ſervir les deux Huniers . Le
vent étant au Nord- Eft à faire
une lieuë par heure , l'aprésmidy
les Vaiſſeaux de Chaffe
qui étoient deux licuës devant
nous , & fous le vent , mirene
Pavillon en pouppe pour marquer
qu'ils voyoientterre. Une
heure aprés on la vit de noſtre
Vaiſſeau , &le ſoir à fix heures
nous la voyons de deſſus le pont
tres-diſtinctement , & c'eſtoit
veritablement les Berlingues.
GALANT.
113
,
Les jours ſont ſi beaux icy , &
principalement les ſoirées ſi
agréables qu'on ne ſçauroitdire
le plaiſir qu'il y a de reſpirer
un air fi charmant. Le ventrenforça
un peu ce ſoir , & on fit
ſervir encore la Miſaine pour
aller plus viſte. Toute la nuit
du 31. au premier Juin on
fit route à petites voiles , & le
matin du premier Juin on ſe
trouva par la hauteur du Capde
la Roque, qui eſt une pointe de
terre prés de Lisbonne , & extrêmement
haute.A dix heures ,
M.le Maréchal mit un Pavillon
blanc & rouge rayé au bout de
la vergue d'Artimon, pour avertir
tous les Vaiſſeaux de ſe mettre
en ligne , & luy feul à la
teſte , & les Brulots au vent de
l'Armée . Voilà l'ordre où l'on
eſtoit le 1. Juin aprés midy lors
114
MERCURE
que le Courrier partit. Incontinent
aprés fon départ , le Parfait
, commandé par M. le Chevalier
Dailly fut détaché de
l'arriere-garde où ſon poſte eſt ,
par M. de Panetier qui monte
le Dauphin Royal , pour avertir
M. le Maréchal que le Beau .
pré de fon Vaiſſeau venoit de
caffer en deux endroits comme
il reviroit de bord. M. d'Infreville
Saint Aubin qui monte le
Grand , envoya auffi un Officier
pour ſçavoir ce qu'il avoit à faire
, veu que la Poulaine de fon
Vaiſſeau chanceloit,& qu'il faifoit
ſeize pouces d'eau par les
Jautros dans un quart. M.le Maréchal
ne decida rien ce jour- là,
& comme nous eſtions arrivez
fur noſtre Croiſiere on commença
à s'y tenir en tenant le
vent au plus prés . Toute la nuit
د
THEQUE DELA V
LYON
* 1893
*
77
DG-MARCH
-BAD
-HOCHB
-S-C-M- GENER
ILH
-D
LVDOV
-
WI
• LOCVMT .
CAMPIMARISC
:
FATA
BADENSIS
PRASAGITRHEN
MEXPECTANS
HERO
SABENSE
VTLVNA
.SIC
SISTE
BENIGNA
TS
IIS
GRADVM
NUNCIOSUA
SOLIS
.
MARSBISVLTOR VICTOR TVRCAR
PERPETUUS EXPEDITIONEM
CONTRAGALLOSADREHNUM
AGGREDITUR
1693
۱
GALANT.
le venteſtant toûjours au Nord-
Eft tres-fort nous allions de د
même avec les deux Ris pris du
grand & du petit Hunier , &
eſtant fur noſtre Croiſiere nous
allions bord fur bord fur une ligne.
Le 2. Juin on fit la meſme
manoeuvre , & on revira de bord
par la
2
contremarche , l'Armée
eſtant au plus prés. A cinq heures
du foir , M. de Panetier
envoya dire à M. le Maréchal
par le Mignon , Vaiſſeau de
cinquante pieces de Canon
qu'il eſtoit reſté à la queuë de
l'Armée avec trois autres Vaifſeaux
, & qu'il ne pouvoit la
ſuivre , ce qui fit qu'on revira
de bord pour aller à eux. Ce
mefme jour le Floriſſant revirant
de bord , comme le Dauphin
Royal , rompit auffi fon
Beaupré , & le vent eſtant au
116 MERCURE
Nord- Ouest tres - violent , la
vergue du petit Hunier rompit,
&le petit Hunier d'un Brulot
fit la meſme choſe. Le Superbe
eſtant fur les ailes de l'Armée ,
vit l'aprés - midy un Vaiſſeau
qu'il chaſſa , & qu'il ne joignit
qu'à neuf heures du foir. C'étoit
un Baſtiment Danois , tout
neuf , de vingt-fix Canons & fix
Pierriers , commandé par un
François de la Religion,nommé
Bedar , de Royan , mais naturalifé
Danois. Le 3. M.de Villars
qui monte le Superbe , vint à
bord avec ſa priſe ſur les dix
heures du matin , & rapporta
qu'il l'avoit faite à dix ou douze
lieuës du Corps de l'Armée. Le
Capitaine & l'Ecrivain qui eftoient
avec luy furent interrogez
. D'abord l'Ecrivain parla en
François , & faiſoit l'Interprete
GALANT.
117
de ſon Capitaine qui ſe diſoit
Danois. Il montra fon Paſſeport
& ſes Papiers , auſquels M. de
Vauvré trouva à redire , & fe
douta que la marchandiſe dont
il eſtoit chargé eſtoit pour le
compte des Ennemis ; ainſi on
ne decida rien. M. le Maréchal
luy dit ſeulement qu'il ne pouvoit
le laiſſfer aller quedans huit
jours pour des raiſons d'Etat.On
envoya enſuite un des principaux
Ecrivains de l'Armée à
bord , pour y faire la revûëde
ſon équipage , & voir s'il trouveroit
des Papiers dans les coffres
du Capitaine.Il n'y en trouva
point, & fçeut ſeulement que
dans ſon équipage, qui eſtoit de
quarante - cinq hommes , il y
avoit ſeize François de la Religion
, qui ſe diſoient naturaliſez
Danois.Le Capitaine mefme luy
118
MERCURE
Y
dit à la fin qu'il eſtoit François ,
& qu'il s'eſtoit dit Danois,parce
qu'il croyoit qu'on luy laiſſeroit
paſſer ſon chemin plus facilement.
Il rapporta que les Ennemis
ne ſçavoient pas que nous
eufſſions la moindre penſée de
fortir de Brest , & qu'il eſtoit le
plus étonné du monde de trouver
l'Armée du Roy fur ces parages.
Il aſſura enſuite M.le Maréchal
, qu'il croyoit veritablement
que la Flote Marchande
que nous attendions eſtoit partie
, & qu'elle ne pouvoit pas
éviter de tomber parmy nous ,
parce que les Ennemis ne s'imagineroient
jamais que nous fuf
fions dehors , & encore moins
dans cette Croiſiere . Il dit encore
qu'il avoit laiſſé cette
Flote preſte à partir , & qu'ils
avoient tous les Huniers dé
GALANT.
119
ferlez .Tout cela nous donna les
plusbelles eſperances du monde .
Cet aprés midy , le vent devint
fi fort , que nous fuſmes obligez
de ferrer nos Huniers , & d'eftre
avec nos deux baſſes voiles
au plus prés . Toute la nuit on
reſta de meſme , & la mer eſtoit
extrémement haute. Le 4. au
matin , M. le Chevalier Dailly
envoya dire à M. le Maréchal
par M. de Ricoux , qui monte
l'Entendu , qu'il eſtoit auſſi fort
incommode , & qu'il avoit fon
maſt de Miſaine rompu en deux
endroits par l'effort du vent &
de la Houle. Auſſi- toſt M. le
Maréchal luy ordonna d'aller
rélâcher à Lagos , & luy envoya
une Corvette pour luy tenir
compagnie, le vent eſtant extrémement
violent. M. le Maréchal
voyant qu'à tous momens
4
0
120
MERCURE
il y avoit quelque Vaiſſeau de
l'Armée qui clocheit , ſur tout
craignant pour les vieux Vaifſeaux
qui cet hyver n'ont eu que
demi carene, jugea à propos de
faire relâcher l'Armée à Lagos ,
quid'ailleurs en avoit un beſoin
extrême pour ſe nettoyer , &
laiſſer entrer l'air par les Sabords
qu'onn'avoit pas ouverts depuis
Breſt , à cauſe du mauvais temps
& de la groſſe mer. Ainfi à neuf
heures du matin on fit route , &
& on rangea l'aprés midy le
Cap Saint Vincent à portée de
Canon. Le foir , on vint moüiller
devant Lagos , qui eſt une
Ance tres belle , & qui mettoit
l'Armée à couvert de tous les
vents qui prennent du nom de
Nord, mais non pasdu Sud& de
l'Oüeft. Il y eutd'abord des ordres
extrêmement ſeveres à toute
GALANT. 121
te la Flote pour ceux qui iroient
àterre. Le deſſein de M. le Maréchal
eſtant de faire croire aux
Portugais que nous eſtions une
Armée Angloiſe & Hollandoiſe
, afin d'y mieux réuſſir , il fit
arborer au grand Maſt le Yack ,
& tous les autres Vaiffeaux
Commandans arborerent leurs
divers Pavillons & Flames Angloiſes
& Hollandoiſes ,& pendant
la route , M. le Maréchal
fit appreſter des ordres pour les
Vaiſſeaux ſuivans , afin de les
faire tenir en croifiere à l'endroit
où nous eſtions , juſqu'à
ce que le reſte de l'Armée ſe fuſt
un peu remiſe . Premierement ,
la Perle , l'Entendu , la Sirene ,
l'Ecueil & le Superbe. Celuycy
, devoit croiſer à trois lieuës
en terre , le 2. à trois heures de
luy ,le 4. & 5. de meſine, ſi bien
Aoust 1693 .
F
122 MERCURE
qu'ils étoient à trois lieuës de
diſtance l'un de l'autre , &devoient
venir avertir l'Amiral
dés qu'ils auroient apperceu , &
bien reconnu la Flote Marchandequ'on
attendoit. Le s . au matin
ces Vaiſſeaux déraderent ,&
ſe mirent ſous voile.Ce jour là,
un des principaux Ecrivains fut
détaché pour aller faire des reveuës
dansdes Vaiſſeaux de noſtre
Eſcadre blanche , & pendant
ce temps M. le Maréchal
voulut envoyer àterre pour ſçavoir
ſi l'on pourroit faire de
l'eau , & prendre des rafraichiffemens.
Il vouloit ſçavoir en
meſime temps pour qui on nous
prenoit , & les perfuader que
nous eſtions une Flote Angloiſe
&Hollandoiſe , qui eſcortions
un Convoyde Marchands dans
laMediterranée. Pour cet effet
GALANT. 123
on envoya chercher un Capitaide
Fregate qui eſt Irlandois , à
bord du Glorieux , & on équipaunCanot
d'Irlandois que l'on
envoya à terre .Ce Canot y eftant
arrivé , les Portugais au nombre
de cinq bien armez , les empêcherent
de mettre pied à terre ,
&demanderent d'abord quelle
Nation ils étoient , & ce qu'ils
vouloient. Ceux du Canot dirent
en parlant Anglois qu'ils
eſtoient de la Nation Angloiſe,
que l'Armée eſtoit moitié des
Hollandois , & qu'on alloit'efcorter
une Flote Marchande au
Détroit , & y attaquer le Comte
d'Eſtrées . Les Portugais les firent
attendre juſqu'à ce qu'ayant
averty le Gouverneur
envoya chercher en ceremonie,
On les conduifit au Chaſteau ,
&le Gouverneur ayant receu le
il les
2
F24
MERCURE
,
compliment de la part du Commandant
qui ſe diſoit le General
Roock , il dit au Capitaine Irlandois
, que ce General n'avoit
qu'à voir ce qu'il y avoit dans
la Ville qui fuſt à ſon ſervice ,
ou à l'utilité de la Flote . Il envoyaenſuite
une Chaloupe pour
remercier le General Roock
avec quatre Portugais , dontil
n'y en avoit qu'un , qui étoit un
Preſtre natif d'Alger , qui parlaſt
Anglois. On reſolut d'envoyer
pour les recevoir l'Ecrivain
dont je vous ay déja parlé,
parce qu'il parle fort bien Anglois
, Il avoit avec luy Milord
Grand- Prieur , Fils naturel du
Roy d'Angleterre , & tous ſes
gens qui parlent Anglois . L'Ecrivain
les receut ſur l'échelle ,
& parla toujours Anglois , on
les conduifit à M. le Maréchal ,
GALANT.
125
-
1
On
qui leur parla Eſpagnol . On ne
ſçait s'ils furent trompez ou non
mais ils nous parlerent toujours
comme nous croyant Anglois ,
& quoy qu'ils peuſſent s'appercevoir
du contraire par les
Fleurs de Lis , par les Canons ,
&par mille endroits , on leur dit
les choſes ſi à propos , qu'ils
n'eurent rien à repliquer.
leur dit d'abord que ces Canons
avoient eſté pris ſur les François
à la Hogue , dans le dernier
combat ; que les Fleurs de Lis
eſtoient en deriſion des François
, & qu'il convenoit mieux
aux Anglois de les porter , veu
le titre qu'ils s'apropriet de Roisde
France. Enfin perfuadez , &
ne faiſant aucun doute de la verité
, du moins en apparence , ils
s'en allerent fatisfaits , & M. le
Maréchal les fit faluer de cinq
F3
126- MERCVRE
coups de canon à la maniere Angloiſe
qui ſaluent toujours du
Canon. Ce foir , le Parfait nous
joignit , & vint moüiller icy
avec la Corvette qui l'accompagnoit.
Le 6. il y eut des ordres
donnez pour faire moüiller les
Vaiſſeaux & les Baſtimens plus
au large, & M.le Mareſchal renvoya
à terre le meſme Capitaine
Irlandois , & un Capitaine
François pour dire au Gouverneur
de Lagos qu'il avoit des
raiſons particulieres pour ne luy
avoir pas fait connoître d'abord
que c'étoit l'Armée de France ,
&on luy demanda s'il vouloit
permettre qu'on fiſt de l'eau
pour la Flote & quelques rafrai
chiſſemens auffi , à quoy il répondit
qu'il avoit bien reconnu
que nous eſtions François dés
qu'il avoitveu les Vaiſſeaux , &
GALANT. 127
qu'il avoit fait ſemblantde croire
ce que nous voulions luy don
ner à entendre , & avec beaucoup
d'honneſteté , il dir que
M. le Maréchal pouvoit faire
faire autant d'eau à terre qu'il
en ſouhaiteroit , & des rafraif
chiſſemens de meſme , à quoy
on travailla fur le champ avec
beaucoup d'ordre , M. le Maréchal
ayant deffendu abſolument
à qui que ce foit , tant Officiers
qu'autres , d'aller à terre ſans ſa
permiffion particuliere , pour
éviter le deſordre . Ce jour on
apprit par le Capitaine d'une
Tartane Françoiſe qui estoit
mouïllée , ſous le Fort de Saint
Vincent au bout du cap Saint
Vincent ,& fous le Canon de la
Place , qu'un Vaiſſeau Anglois
de 36. à 40. Canons croifant
par là , &croyant, noſtre Flotte
F 4
128 MERCVRE
Angloiſe , s'eſtoit approché de
là pour y moüiller , & que reconnoiffant
la Tartane eſtre
Françoiſe , il avoit pris pavillon
blanc , & envoyé ſa Chaloupe à
bord de la Tartane , avec ordre
d'appareiller. Le Capitaine crut
que c'eſtoit un ordre du Conrman
dant de la Flote Françoiſe ,
& appareilla & dés qu'il fut un
peuau large , l'Anglois s'en ren-.
dit maiſtre,& puis fit route pour
aller à Lisbonne , mais comme
j'ay déja dit que nos Vaiffeaux
ne croifoient pas loin des Coſtes,
le Superbe , & quelques autres
qui estoient à trois lieuës de
terre , donnerent chaſſe à cet
Anglois qui fut obligé de ſe
mettre fous le Canon de Sacros ;
& fi prés de terre que le Super .
be , qui tire plus d'eau que luy ,
ne put l'aborder. La Tartane
GALANT.
129
s'en alla encore au mefmendroit
où elle estoit , & une autre
Priſe que cet Anglois avoit
faited'un petit Cach de Nantes,
alladans un autre endroit ſe mettte
à l'abry ſous le Canondu Fort
des Portugais. Le Capitaine de
la Tartane avec ſes gens avoit
eſté mis à terre par les Anglois
dés qu'ils l'eurent priſe. Elle
eſtoit chargée de ſoyrie & de
Dentelles venant de Marseille ,
& allant à Lisbonne , & on l'ef
timoit valoir 50000. écus. Ce
foir le Major que M. le Maréchal
avoit laiſſe à terre pour
mettre tous les François aux arreſts
qu'il trouveroit fans permiffion
, prit trois Enſeignes
de Vaiſſeau , & M. le Mareſchal
les interdit ſur le champ.
Le 7. M. de Rochelard Commandant
le Henry , confirma
• ce que j'ay dit du Vaiſſeau An.
Fs
130 MERCUR E
glois. Il vint demander à M. le
Maréchal fon ſentiment, s'il dé .
truiroit ce Vaiſſeau , & M. le
Maréchal jugea plus à propos
d'y envoyer trois Corvettes ,
qui pourroient l'approcher de
plus prés , & un Brulot pour le
bruler en cas que l'Equipage s'y
défendiſt , parce que la peur
d'eftre rotis tout vifs , ou de fe
jetter àla mer , leur auroit pû
faire deferter le Vaiſſeau , ou fe
rendre & peut- eftre fauver
ainſi le Navire , en le retirant
d'où il eſtoit , ces Corvettes
pouvant auſſi aller enlever les
priſes prés de terre , où elles
s'eſtoient refugiées. Il ne ſe paffarien
de remarquable dans le
reſte de lajournée , on travailla
feulement à faire de l'eau. Le 8 .
au matin , M. de Vauvre s'appliqua
à expedier quelques Bâtimens
de charge , & le Saint Hić-
,
GALANT.
131
roſme Hoſpital qui couloit bas
d'eau pourles envoyer à Farro ,
qui eſt à quinze lieuës d'icy , les
premiers poury faire des rafrai
chiſſemens pour l'Armée , &
celuy cy pour échoüer , & boucher
ſa voye d'eau. On ordonna
deux Vaiſſeaux de guerre pour
les eſcorter , & ils partirent l'aprés
midy tous enſemble.
Je nedois pasoublier de vous
parlerde Lagos. Il eſt dans un
Pays tres - fertile , mais peu cultivé
, les Peuples aimant mieux
vivre de peu de choſe , que ſe
donner la peine de travailler , &
pluſieurs ſe contentant des fruits
que la Nature y produit d'elle.
même. Les rafraichiſſemens
qu'on ya pû faire font de l'eau ,
des moutons , des oignons , &
quelques boeufs. La Ville de
Lagoseſt ſituée ſur la pente d'un
ว
F6
132 MER CURE
cofteau qui ſe découvre au Soleil
levant. Il y a quelques fortifications
, & pluſieurs Canons
defonte.
Le 9. à neuf heures du matin,
on vit paroiſtre des Vaiſſeaux
au vent. Bientoſt aprés on reconnut
le Pompeux , commandé
par M. de Chaſteaumorant ,
quivenoit de Breſt en compa
gnie du Prompt. A onze heures
, le Pompeux paſſa par noftre
travers , & aprés les faluts
ordinaires de Vive le Roy , il
mouïlla derriere nous , & vint
auſſi toſtà bord. Il rapporta que
deux jours avant ſon depart de
Breſt , il en eſtoit forty un Convoy
pour nous venir joindre , de
ſeize Baſtimens , eſcortez par
M. de Levi , qui a le S. Jean d'Efpagne,
& qu'ils ont rencontré
en chemin. Ilnous dit qu'àBreſt
GALANT .
133
onne ſçavoit pas des nouvelles
des Ennemis , & que le Roy avoitaſſiegé
Heidelberg. Le 10 .
au matin , le S. Jean d'Eſpagne ,
le Neptune , & feize Brulots ou
Baſtimens de charge , arriverent
dans cette Rade de Lagos , avec
des vivres & des rafraichiffemens
pour l'Armée. L'aprésmidy
, M. le Maréchal jugeaa
propos d'envoyer un Courrier
en Cour ce qui m'oblige à
finir.
Abord du Soleil Royal ce 16. luin 1693 .
La Flote eſtant demeurée
dans l'inaction , pour ainſi dire,
pendant pluſieurs jours , en attendant
les Flotes Marchandes
d'Angleterre , & de Hollande ,
je paſſe à une Relation fort curieuſe,&
dont le détailn'a point
eſté donné au Public. Elle con134
MERCURE
)
tient une deſcription fort exa .
cte de la maniere dont les Vaifſeaux
Ennemis ont eſté pris &
brulez , ce qui vous paroiſtra
d'autant plus curieux , que jufques
icy peu de perſonnes en ont
eſté informées.
Le 26. Juin , noſtre Armée
eſtant moüillée dans la Radede
Lagos où elle ſe rafraichiſſoir
depuis le 4. ſur les trois ou quatre
heures du foir , on apperceut
de nos Vaiſſeaux de garde
qui forçoient de voiles pour revenir
à nous , & tiroient de
temps en temps des coups de
Canon. C'eſtoit le ſignal , pour
avertir que l'on decouvroit les
Ennemis. Ces Vaiſſeaux revenoient
du coſté du Cap de S.
Vincent , par où ſelon l'apparence
, la Flote Marchande que
nous attendions devoit venir ,
じ
GALANT.
135
en faiſant route depuis l'Angleterre
juſques au Detroit de Gibraltar
. Peu de temps aprés on
decouvrit un autre de nos Chafſeurs
qui venoit du même côté
, en faiſant le meſine ſignal
que le premier, & aprés celuylà
, un troiſième : car nous a
vions toûjours vingt Navires en
garde , la plus part de ce coſté ,
jugeant bien que la Flote ne
pouvoit manquer de paffer par
là à moins qu'elle n'euſt eu avis
que noſtre Armée l'y attendoir .
Comme nos Chaſſeurs avoient
un vent favorable , & fort frais ,
ils furent bientoſt à nous ,
rapporterent à M. le Marefchal ,
quedés ſept heures du matin ils
avoient découvert environ
120. ou 140. Voiles à quinze
lieües au-delà du Cap, qui ve
noient à nous vent arrriere , en
&
136 MERCURE
4
ordre de marche ſur trois Colomnes
; mais qu'ils ne -les avoient
pas reconnuës d'affez
prés pour diftinguer ſi c'eſtoit
la Flote Marchande, ou l'Armée
Ennemie , & qu'encore qu'un
Navire de Chaſſe euſt approché
des noftres juſques à ſe canonner
, ils n'avoient pû reconnoître
ſi c'eſtoit un Navire plus
gros que les autres qui portoit
Pavillon d'Amiral Anglois , qui
eſtun Yack au grand Maſt , autant
qu'ils l'avoient diftingué ,
d'environ quatre ou cinq lieuës
dediſtance avecune petite Bruine
, ſans laquelle ils l'auroient
reconnu parfaitement. M. le
Mareſchal renvoya ces meſmes
Navires du coſté d'où ils venoient
, avec ordre de tâcher à
reconnoiſtre ſeurement pour
Len avertir , & en meſme temps
3
GALANT .
137
il fit fignal à toute l'Armée de
lever l'Ancre pour ſe mettre en
état de n'eſtre point furpris , en
cas que ce fuſt l'Armée Ennemie.
Sur les ſept heuresdu foir,
on tira le coup de Partance , &
toute l'Armée mit à la Voile avecun
fortbonvent. Nous allâ
mes vent arriere toute la nuit ,
& le lendemain 27. du mois ,
nous nous trouvâmes bien à
douze lieuës de Lagos , dans un
Parage à pouvoir les éviter , ſi
c'eſtoit une Armée plus forte
que nous , & revirer ſi c'eſtoit la
Flote Marchande. Les Navires
de Chaſſe avoient ordre, s'ils reconnoiffoient
la Flote Marchande
, de tirer ſeulementdes coups
de Canon de temps en temps ,
quieſt le ſignal ordinaire de la
nuit , mais fi c'eſtoit l'Armée ,
demettre quantité de Fanaux au
138
MERCURE
bout des Vergues , & dans les
endroits les plus apparens de
leurs Vaiſſeaux. Nous entendions
tirer des coups de Canon
de divers endroits toute la nuit
fans voir de feux , cela nous fit
preſamer que c'étoit ce que nous
ſouhaitions. Sur les ſept heures
du matin, nous entendimes du
coſté de Lagos un Navire qui
ſauta avec un fort grand bruit ,
&peu de tempsapreson en vit
la fumée à travers une Bruine
que le Soleil diffipa bientoft. On
entendit la meſme choſe quatre
ou cinq fois tour de fuite , &
lors que la Bruine fut tout à fait
diſſipée , l'on vit le long de la
Coſte de groſſes fumées , &
mefme le feu des Navires qui
brûloient.
Nous n'eſtions pas encore
certains fi ce ſpectacle eſtoit
)
GALANT.
139
pour ou contre nous , & ce fut
M. le Chevalier de Sainte Maure
qui envoya fa Chaloupe à
l'Amiral fur les deux heures
aprés midy , avec un Officier
qui affura M. le Mareſchal que
c'eſtoit la Flote Marchande,dont
il avoit déja pris deux Bâtimens
de charge qu'il avoit brulez fur
le champ , ne pouvant les emmener
à cauſe qu'il ſe trouvoit
ſeul , & que les Navires
d'eſcorte qui estoient nombreux
, le ferroient de prés auque
le vent le permettoir
mais depuis huit heures du
matin nous n'avions preſque
point de vent , & prés de la
terre il y avoit calme tout plat.
Sur les trois heures aprés midy
le vent reprit,& M. de Sainte
Maure vint luy même amenant
les deux Capitaines des deux
tant
د
140
MERCVRE
,
Navires qu'il avoit brûlez , l'un
Hollandois chargé de Toiles
valant fix cens mille livres , &
l'autre Anglois chargé de Draps
valant cinquante mille écus .
Nous ſoeumes alors ſeurement
qu'il y avoit 1 30.Voiles,& que
l'Eſcorte eſtoit de 27. Navires
de Ligne,le moindre de so.Canons
un Amiral de 80. Canons
, & un Vice- Amiral , &
Contre - Amiral d'environ 70 .
Sur cette affurance , le Commandant
fit fignal à toute l'Armée
, & força de Voiles luymeſme
pour aller à eux
commenous eſtions ſous le Vent
&qu'il faloit louvoyerpour les
joindre, il n'y eut que nos meilleurs
Voiliers qui joignirent
l'arriere-Garde à l'entrée de la
nuit,& aprés les avoir canonnez
pendant une bonne heure , ils
T
mais
GALANT.
141
mirent entre deux feux deux
Navires Hollandois qui furent
'obligez d'amener le Pavillon ,
&ſe rendirent , l'un à M. de
Gabaret , noſtre Amital Bleu ,
& l'autre à M. de Panetier fon
Vice Amiral. Ils fonttous deux
baſtisde cette année , & portent
chacun 64. Canons, quoy qu'ils
foient percez pour ſoixante &
huit.
Toute la nuit chacun fit de
fon mieux pour gagner le
vent ,& toute l'Armée couruc
une grande bordée au large ,
ſçachant qu'ils eſtoient entre la
terre & nous afin qu'en revirant
lebord pour courir noſtre
bordée à terre , nous puſſions
dedoubler. Nos Navires les
plus legers qui se trouverent au
vent firent fi bien , qu'ils ena
fermerent preſquela moitié de
142
MERCURE
laFlote entre la terre & nous ,
dont il ne s'en ſauva pas un ſeul,
&le lendemain 28. lors que le
jour parut, on voyoit noſtre Armée
qui formoit un demy cer
cle fort ſpacieux , dans lequel
tous ceux qui y furent enveloppez
; furent pris ou brulez .
Noſtre Amiral eſtoit au milieu
du demy Cercle , & pour le
moins à quinze licües de la terre
dont il s'approchoit toûjours ,
&à toute heure on voyoit ſauter
des Navires , tantoſt ſur la
Coſte , &tantoſt au large, ſelon
qu'ils eſtoient preſſez parun autre
, ſi bien que dans le temps
que nous approchâmes de la
terre de quatre ou cing lieûës ,
nous en vîmes bruler environ
vingt autres . Outre cela on
amena pluſieurs Flutes à l'Ami--
ral , àmeſurequ'on les prenoit,
6
GALANT.
143
Hont la plus part eſtoient char
gées de Maſts du Nord , de
Cordages & d'autres Bois propres
à la construction .
د
Sur les 4. ou s. heures du
foir , Mr de Gabaret amena à
l'Amiral un Capitaine du Navire
qu'il avoit pris le jour precedent,
qui nous dit que dés
qu'ils nous apperçeurent de
loin, ils nous prirent pour Mr
le Comte d'Estrées & qu'ils
n'avoient point tâché de l'éviter
, le croyant moins fort
qu'eux. Nos Navires qui eftoient
tous diſperſez , reve-s
noient peu à peu rendre
compte au General ,& la plus
part amenoient avec eux des
Priſes. Ilen revint un entre autres
qui avoir pris un grosBaſtiment
Hollandois deceux qu'ils
appellentPinaſſes , qui portent
144
MERCVRE
d'Efjuſques
à cinquante huit Canons,&
fur lesquels ils mettent
leurs plus cheres Marchandiſes.
Celle là eſtoit chargée de
draps d'Angleterre
tain , & mesme de quelque
argent monnoyé . On y trouva
auſſi des Montres d'or &
d'argent ; il y en avoit trentetrois
dans une boëte , la pluſpart
d'or , tres bien travaillées , &
d'autres peintes en émail fort
delicatement. Ce Baſtiment eſt.
eſtimé un million & demy.
Les Navires qui s'eſtoient
trouvez plus avant , &plusloin
de nous , revirerent à leur tour,
& apprirent à M. le Maréchal
queles Vaiſſeaux ennemis qui
n'avoient pû doubler , avoient
gagné le large au nombre de
plusde cinquante, où il pouvoit
yavoirquinze Naviresde guerre.
σ
GALANT.
145
9
re. Sur cet avis on fit mettre le
ſignal pour rallier l'Armée qui
eſtoit encore fort écartée , & après
avoir détaché trois ou quas
tre Navires pour achever de
nettoyer la Coſte, & bruler tous
les Vaiſſeaux ennemis qui s'y
rencontreroient , s'ils ne pouvoient
pas les emmener , on fit
route du coſté de Cadix pour
en fermer le paſſage au débris
de la Flote , ſcachant que la
pluſpart de ces Marchandises
eſtoient deſtinées pour cette
Ville là.
Nous avions encore un vent
favorable , & toute l'Armée fit
vent arriere en ordre de marche
far fix colonnes , en faiſant pour
le moins deux lieuës par heure.
Nous courûmes toute la nuit à
l'Eſt , & le lendemain 29. dés
quele jour parut , on découvrit
Aoust 1693 . G
i
146 MERCURE
de nos Dunes des Navires qui
faifoient face vers Cadix , mais
ſi loin devant nous , qu'il n'y
avoit pas d'apparence de les
joindre avant qu'ils ſe fuſſent
rendus dans la Rade , & en approchant
de Cadix nous vîmes
environ neuf ou dix Navires
qui entrerent à noſtre venë , &
quelques autres dans la Riviere
de Guadalquivir , entreleſquels
une Flote Hollandoiſe fut priſe
parceux de nos Corvettes qui
luygagnerent vent tout à fait à
l'emboucheure de la Riviere.
Nous moüillâmes environ fur
le midy à la veuë de Cadix dans
un fortbon fond , & comme il
paroiſſoit environ trenteNavires
dans laRade,qui eſt aſſez découverte
, on faiſoit diſpoſer les
Brulots & les Galiotes à Bombes
pour les aller bruler , & armer
GALAN T.
147
les Chaloupes pour les foutenir
lors que nous entendiſmes tirer
un coup de la Citadelle , qui
apparemment donnal'allarme fi
chaudement , que tous les Navires
mirentà la voileavecprécipitation
pour ſe jetter dansle
Port , qui eſt fort enfoncé , &
couvert de tres-bonnes Batteries
, en forte que dans une petite
heure il n'en parut plus aucan
.
Cependant en arrivant nos
Coureurs qui estoient un peu
devantnnoouuss , avoient coupé
chemin à deux gros Navires
Marchands , dont l'un fut canonné
fort long temps ,& s'alla
jetter en plein ſous une Fortereſſe
qui eſt attenant aux mu
railles , plus avantſous les mu
railles & le Canon de la Ville ,
où ils moüillerent tous deux , &
G 2
148 MERCURE
où tous deux , malgré le Canon
du Fort & de la Ville , furent
brulez à l'entrée de la nuit, par
deux des noſtres qui avoient
eſté commandez pour cet effer.
Un des deûx eſtoit une Pinaſſe
Angloiſe de cinquante Canons
qui estoit chargées tres riche.
ment , comme les Prifonniers
nous ont dit que ces Baſtimens
là le font ordinairement. Nous
trouvâmes là un Marchand de
Saint Malo , qui nous appric
qu'un peu avant noſtre arrivée
il étoit entré quatorze Navires
Marchands ennemis , fort allarmez
de la chaſſe que nous
leur donnions ; qui étoient
alors dans le Pontal , qui eſt le
Port , où il eſtoit bien difficile de
les inſulter , à moins que de
bombarderla Ville , ce qui ruineroit
quantité de.Marchands
P
GALANT.
149
François qui y ont de fort riches
Magaſins. Ilnous apprit de
plus la priſe de Roſes , qui n'avoittenu
quedix jours , & nous
dit auſſi que le bruit eſtoit à
Cadix que Palamos eſtoit aſſiegé
ce quijettoitunegrandeterreur
en Eſpagne , par la crainte que
l'on n'en vouluſt à Barcelonne.
Cependant noſtre Arméeſe raf
ſembloit peu à peu , & la plufpart
avec des Priſes plus ou
moinsriches , en forte que nous
comptions déja vingt ſept Baſtimens
de pris , parmy lesquelsil
il n'y avoit que deux Navires
de guerre , & en tout quarante
cinq de brulez . Leſeul Capitaine
Jean Bart en a brulé ou pris
fix , le moindre eſtant de vingtquatre
Canons , & pluſieurs de
quarante fix à cinquante , & on
compte que la perte des Enne-
2
f
G3
150
MERCVRE
mis dans cette occaſion va bien
adouze millions d'Ecus.
On a détaché l'Eſcadre blanche
& bleuë qui eſt de vingttrois
Navires, pour aller croifer
fur le Détroit de Gibraltar , où
l'on croyoit que ce qui reſtoit
de la Flote pourroit entrer ,
mais depuis cela il nous eſt vepu
une Corvette de Lisbonne,
qui nous a appris qu'ils étoient
entrez dans la Riviere de Lifbonne
il y a deux jours , au
nombre de cinquante- cing , où
il n'y avoit que quinze Navires
de guerre.
Le 1. & 2. de Juillet on a
travaillé à mettre les Prifonniers
à terre , & à choisir les
moindres Equipages pour conduire
les Priſes à Toulon , où
l'on va les envoyer au premier
jour , ſous la conduite d'un Na..
vire de guerre.
GALANT.
1511
Aujourd'huy 3. de ce mois la
nouvelle nous eſt venuë par Cadix,
qu'on avoit veul'Armée de
M. le Comte d'Eſtrées ſur leCap
deGate, fur la Coſte d'Eſpagne,
à ſoixante licuës d'icy ou environ.
Cela nous faiteſperer que
nous lejoindrons bien-toſt .
Devant Cadix , à bord de l'Amiral
le3. Inillet1693.
Depuis cette Relation , ona
appris que M. le Chevalier de
Coëtlogon avoit brulé ou coulé
à fond , àla Rade de Gibralta ,
cing Navires Anglois qui faifoient
partie de la Flote de Smir .
ne, avec deux autres Baſtimens
&qu'il en avoit pris neufautres
chargez pour le compte des En
nemis . J'eſpere vous donner le
détail de ce qui s'eſt paſſe en
G4
182
MERCVRE
cette action , avec la meſme
exactitude que vous aurez remarquée
dans celuy que vous
venez de lire . Cependant je ne
dois pas oublier icy ce que j'ay
lû dans des Lettres de Hollande
, ſur la fidelité deſquelles on
peut compter. Elles portent ,
que la charge des Vaiſſeaux brulez
à Gibraltar , appartenant aux Anglois,
revenoit àfix millions. Toutes
ces pertes ont des conſfe.
quences pour les Anglois qu'il
feroitdifficile de bien faire con-.
noiſtre , tant elles ſont importantes.
Il y avoit deux ans que
la Flore n'avoit eſté à Smirne ;
ainſi il eſtoitabſolument necef.
faire qu'elle fiſt un heureux
voyage. Vingt mille Ouvriers
Anglois n'attendant que les
Soyes qu'elle rapporte au retour
pour travailler, reſpiroientaprés
GALANT.
153
fon arrivée ; & comme ce mauvaîs
ſuccées trompe leur atten.
te, non ſeulement toute l'angleterre
perd le fruit de ce travail
pour une autre année , &
peut eſtre pourjuſqu'à la fin de
la guerre , mais le Prince d'Orange
recevra de moins quatre
millions de Doüanne , ce qui
eſt appellé la Romaineen Angleterre
. Ainſi voila un enchainement
de pertes qui va juſqu'à
l'infiny , car l'armement avoit
beaucoup couté , & ne rapportera
rien. Quoy que tous les
Vaiſſeaux n'ayent pas eſté pris
ou brulez , comme aucun n'a
pallé au Levant , les Anglois &
les Hollandois n'en font guere
mieux dansleurs affaires à cee
égard , que s'il n'en eſtoit point
échapé , & les Marchandises
qui leur reviendront leur feront
G
154 MERCVRE
,
inutiles & fuperfluës , parce
qu'ayant eſté deſtinées pour le
Commerce , on n'en a aucun
beſoin. Enfin , quoy que les
Hollandois en perdant plus
que les Anglois ſe puiſſent
mieux tirer d'affaire , à cauſe
que leur commerce eſt plus
grand , les Lettres de Hollande
ne laiſſent pas de porter , que depuis
l'établiſſement de la Republi
que ellen'a pointfait de plus grande
perte , & qui luy ait esté plus ſenſible.
Aufſi le Prince d'Orange
fut- il tellement penetré de cette
nouvelle en l'apprenant , que
ne pouvant diffimuler ſon chagrin
, comme il a toujours faic
lors qu'il luy eſt arrivé quelque
malheurs , il s'échapa dans ſa
colere , juſques à battre quelques-
uns de ſes Domestiques
qui estoient autourde luy.
GALANT.
155 I
Voicy ce que porte une Lertre
écrite à bord de l'Adroit , à
_ la Rade de Saint Jean de Luz ,
le 2. d'Aouſt 1693.Ce Vaiſſeau
eſt de 44. Canons , de 200 ,
hommes & commandé par M.
de SaintClair.
Jeudymatin 30. Iuillet,nous apperçumes
un Vaisseau Hollandois
fousle vent , auquel nous donnames
chaffe ,& le joignîmesfur les
neufbeures. Ilfit la manoeuvre la
plusfiere ayant mis coſtéà travers
pour nous attendre. Quand nous
fûmes àla portée du mousquet , il
nous envya toutesa bordée chargée
de mitraille,fans que nouscusions
tiré unseul coup. Nous nousappro
châmes vergues àvergues , alors
nous leur fiſmes noſtre décharge de
Canonchargé double, cellede la
✓ mousqueterie à mesme temps. La
G6
156 MERCURE
bourre ,ou les valets du Canon mirent
le feu au vaiſели сппеті ,qui
nous empecha de l'aborder. Ceux qui
estoient dedans crierent mifericorde ,
l'affaire ne durapas deux heures.
Les Ennemis ſe jetterent à la Mer..
On Sauva le Capitaine,le Lieute.
nant fort bleffe ,quatre-vingt cing
bommes le reste fut tué ou noyé,
Ce Navire avoit 54. Canms montez
, & il eſtoit percé pour 64. Il
venoit de décharger des Masts ,
Sables & autres Apparaux pour
deux Galionsquifont au paſſage. Il
estoitforti le matin ; &on avoit jettébeaucoupde
monde deſſus . Il eſtoit
außi forti une Fregate Espagnole,
le tout pour attaquer le vaisseau
l'Adroit ; mais la Fregate ventra
au plus viste. Cette action s'estpassée
à la veuë des coſtes d'Espagne Tous
Les Officiers Françoisy ont tres bien
fait leur devoir.
1
GALANT .
157
Le lundy 20. du mois paffé ,
S.A.R.Monfieur arriva au Mont
Saint Michel , fur les dix à onze
heures du matin , accompagné
de ſes Gardes du Corps , &
de plus de trois cens autres perfonnes
à cheval. Il fut receu au
bruit du Canon de la Place , qui
fit ungrand feu. Les quatre Paroiſſes
qui ſont ſujettes à la garder
, avoient reçu ordre du Pere
Prieur de l'Abbaye ; de ne manquer
pas à s'y trouver, ce qu'elles
firent. Tous les Religieux
revêtus de Chapes deſcendirent
juſque ſur laGréve hors la premiere
Porte de la Ville , avec un
Dais porté par quatre Curez
desdépendances .Le Pere Prieur
enqualité de Commandant, prefenta
à ce Prince les Clefs de la
Ville dans un Baſſin de vermeil
doré; & aprés qu'il luy eut ré158
MERCURE
د
pondu fort obligeamment , qu'-
elles ne pouvoient étre en meilleure
main, les Chantres entonnerent
le Te Deum ,& on monta
proceſſionnellement à l'Eglife ,
où l'on commença la Meſſe ,
aprés laquelle Monfieur viſita
toutes les raretez de la Maiſon
puis s'eſtant repoſé un peu de
temps dans la Sale des Chevaliers
, il s'en retourna diſner à
Pontorfon , fort fatisfait du Pere
Prieur & de ſes Religieux .
Mademoiselle d'Orleans étoit
fi aimée dans tous les lieux de ſa
dépendance qu'il n'y en a aucun
qui n'ait tâché de donner des
marques de reconoiſlance pour
les bontez de cette Princeſſe .
Comme je vous ay parlé de
tous , je ne dois pas oublier la
Ville de Thiers , dont je puis
vous dire que le zele a furpaffé
F
GALANT .
159
le pouvoir en quelque forte ,
ayant égalé les plus grandes
Villes par la magnificence de
cette lugubre ceremonie. Il y
avoit quatre figures aux quatre
coins du Mausolée , & rien ne
manquoit pour les ornemens
qui y conviennent , & pour
éclairer toute l'Eglife. Le Pere
Bechet, Jefuite , prononça l'Oraifon
funebre avec une entiere
fatisfaction de fon Auditoire..
On a fait à Nantes une reception
magnifique au R. P.
Bernardin d'Arrezzo , General
de l'Ordre des Capucins. Il eſt
Grand d'Eſpagne , & Alié de
la Maiſon de Medicis. Il arriva
le premier jour de ce mois dans
la Galiote Royale, qui avoit eſté
le prendre à trois lieuës de la
Ville , où il fut receu au bruit
de l'Artillerie qu'on avoit dref160
MERCVRE
ſée fur le Quay de la Foffe , par
le Pere Clement Ploeſnel , Provincial
de Bretagne , à la teſte
de tout fon Definitoire , & de
cent cinquante Religieux , qui
pour marque de réjoüiſſance
entonnerent le TeDeum, parmy
une multitude preſque infinie
de Peuples , qui ne ſe laſſoient
point d'admirer la venerable &
reſpectable vieilleſſe de ce faint
homme . Le lendemain , jour
de la Feſte de la Portioncule,il
aſſiſta avec beaucoup de devotion
à tous les Offices de l'Egliſe
, & mefme au Sermon,qui fut
fait ſur le ſujet du miſtere , par
le Pere Moreau, Vicaire des Peres
Minimes de Nantes, qui ne
receut pas moins de loüanges
pour cette action , qu'il en a
receu dans quantité d'autres
lieux où il a fait éclater fon Elo-
1
GALANT. 16г
quence. On eſtima fort leCompliment
qu'il fit au Pere General
, qui pour marque du plaifir.
qu'il avoit pris à l'entendre , le
combla aprés ſon Sermon , d'Indulgences
, de Preſents , & de
Benedictions. Le Pere Bernardin
d'Arrezzo a eſté viſité de
M.de Vigny, LieutenantdeRoy
dans le Chaſteau de Nantes , &
generalement de tous les Corps
de la Ville , tant reguliers que
feculiers , auſquels il a rendu
leurs viſites luy-même en perfonne
. Vous ſçavez , Madame ,
qu'on a par tout de tres-grands
égards pour tous les Generaux
d'Ordre , & que les Souverains
leur font l'honneur de les recevoir
comme les Ambaſſadeurs
extraordinaires .
Le plaifiravec lequel le public
a veu le Portrait de l'Hon16.2
MERCVRE
neste Homme, ayant fait connoiftre
à Mr l'Abbé Gouffault , се-
luy que toutes les Dames auroient
de voir , le Portrait de
['Honneste Femme , il s'eſt appliqué
à ce travail avec ce genie
aiſé qu'on a remarqué dans tousſes
ouvrages. La matiere eft
belle , & perſonne ne pouvoit
eſtre plus capable de la bien
traiter qu'un homme , qui par
ſa naiſſance & par fon efprit ,
ayant toûjours eu accés parmy
le beau monde , a pu diſtinguer
parfaitement ce qui fait le veritable
merite dans les Dames
raisonnables. Il a connu tous
les divers caracteres de celles
qui font à fuir ou à imiter , &
l'on peut bien s'en rapporter à
ſon jugement , fur les qualirez
que doit avoir une honneſte
Femme. La peinture qu'il en
1
GALANT. 163
fait eſt un beau Modelle pour
celles qui auront le coeur affez
élevé , pour vouloir ſe mettre
au-deffus des bagatelles dumonde,
qui ne font pour l'ordinaire
qu'un frivole amusement qui ne
mene à rien . Il est tres-avantageux
d'avoir un Guide afſeuré
& clairvoyant dans le chemin
qu'on doit ſuivre , & les Dames
qui feront bien aiſes de ne ſe
point égarer, le trouveront dans
ce Livre que commence à debiter
le Sr Brunet , Libraire ,
Galerie neuve du Palais au Dauphin.
Je viens d'apprendre la mort
de M. l'Eveſque de Perigueux ,
qui par ſon merite , ſa vive Eloquence
, & fa profonde érudition
, a fait tant de fois parler
deluy avecdes Eloges qui n'ont
jamais eſté conteſtez, cequi luy
164 MERCURE
falſoit tenirun rangtres-confiderable
parmy les Prelats de
France . Il y a plus detrente ans
qu'il remplifſſoit les meilleures
Chaires de Paris , ſous le nom
du Perele Boux , Preſtre de l'Oratoire.
On ne peut preſcherde
meilleure grace , avec plus de
zele, & avec une plus ſainte ferveur.
Il touchoit & charmoit
ſes Auditeurs , & l'on s'emprefſoittellement
de l'entendre par
le plaifir que l'on y prenoit qu'il
eſtoit difficile de trouver place
dans les lieux où l'on ſçavoit
qu'on l'avoit prié de donner
quelque Sermon. Il a prefſché
tres ſouvent des Avents & des
Careſmes entiers au Louvre , &
la feuë Reine Mere l'a eſté pluſieurs
fois entendre dans les
principales Egliſes de Paris . Le
Roy ne croyant pas juſte qu'un
GALANT. 165
fi grand Prédicateur demeuraſt
fans dignité dans l'Eglise , le
nomma d'abord à l'Eveſché de
Dags , & enfuite à celuy de Perigueux
, où il amené une vie ,
qui a répondu au zele qu'il avoit
toujours fait voir pour le ſalus
duprochain.
2
Je vous ay promis un détail
del'affaire de Malaga , & je vais
vous tenir parole . Le 19. du
mois , l'Armée Navale du Roy
eſtant à la veuë de cette Ville
, M. de la Galiſſonniere
commandant le Vaiſſeaule Magnifique
, qui eſtoit de l'avant
de l'armée , envoya un de ſes
Officiers avertir M. le Maréchal
de Tourville , qu'il voyoit quelques
Vaiſſeaux moüillez dans
la rade de Malaga , & luy demander
s'il trouveroit bon
• qu'il s'en approchaſt pour les
166 MERCURE
prendre , ou les bruler. M. le
Maréchal , qui avoit déja receule
mefme avis , avoit donné
ordre le jour précedent à
M. le Chevalier de Villars de
s'approcher de la Ville avec
deux autres Vaiſſeaux , afin
d'empeſcher que ces Baſtimens
ne ſe miſſent à la mer , en apprenant
que l'Armée du Roy
s'approchoit , & pour les pren--
dre, ou les bruler, s'il eſtoit poffible
; mais M. le Chevalier de
Villars n'ayant pû s'approcher
de Malaga , M. le Maréchal envoya
ordre à M.de la Galiffonniere
de forcer de voiles avec
les Vaiſſeaux qui ſe trouveroient
les plus avancez pour
cette expedition ;& comme elle
ne pouvoit ſe faire fans Chaloupes
, en cas que les Vaiſſeaux
ennemis ſe fuſſent mis dans le
GALANT. 167
Mole de Malaga , Mr le Maréchal
fit faire ſignal à tous les
Vaiſſeaux d'envoyer les leursarmées
à bord de l'Amiral , dont
L'on arma auſſi la grande Chaloupe,
commandée par Mr Desgemeaux
, premier Lieutenant,
& ſous luy par M. Deſmarques ,
Enſeigne avec des Gardes de la
Marine , & des Soldats qui
connoiffoient la ſituation de ce
Mole . La difficulté qu'il y avoit
à bruler les Baſtimens qui y ef.
toient , demandant un détachement
confiderable de Chaloupes,
mr de Chammeflin , Capitaine
enſecond du Soleil Royal ,
pria M. de Tourville de luy en
accorder le Commandement,ce
qu'il obtint. Il partit pour cet
effet dans ſon Canot qu'illuy
donna. Milord Grand Prieur ,
Fils du Roy d'Angleterre ,&
168 MERCUR E
M. le Chevalier d'Armagnac ,
curent permiffion de s'y embarquer
avec luy . Il eſtoit preſque
nuit lors qu'ils partirent de l'Amiral
, d'où M. de Chammeflin
fut fuivy de quelques Chaloupes.
Il arriva fur les onze heures
àbord du Magnifique , que le
calme avoit contraint de mouiller
proche le Cap des Moulins.
Une heure aprés, il y arriva deux
Capitaine de Vaiſſeaux Genois
quiestoient moüillez avec deux
autres Baſtimens de la mefme
Nation , à l'Eſt de Malaga , lefquels
avant veu approcher l'Armée,
venoient ſaluër M. le Maréchal
, ſe ſervant de la nuit ,
afin que les Eſpagnols ne les
viſſent point avoir commerce
avec nous . M. de Chammeflin
s'informa de la qualité & quan
tité des Vaiſſeaux Ennemis
qui
GALANT . 169
qui estoient à Malaga , &ils luy
dirent qu'il y avoit dans le Mole
deux Anglois , trois Vaiſſeaux
Corſaires de Fleſſfingue , & une
Fregate Turque qu'ils avoient
priſe , avec pluſieurs autres Baſtimens
Eſpagnols , que les Anglois
& Hollandois avoient mis
du Canonà terre , & faifoient
quelque retranchement le long
du Mole pour défendre leurs
Vaiſſeaux qu'ils avoient ſujetde
croire en ſeureté , ou tout au
moins tres-difficile à inſulter
fous les Batteries de cette Ville.
Sur ce rapport , il pria.M. de la
Galiſſonniere d'envoyer dans
fon Canot les Capitaines , Genois
, afin que M. le Maréchal ,
qui eſtoit à plus de trois lieuës
de l'arriere d'eux , fuſt inſtruit
de ce détail . Quelque temps
aprés un peu de vent s'eſtant
Aoust 1693 . H
170
MERCURE
i
élevé ; le Magnifique mit à la
voile pour s'approcher de Malaga.
A l'aube dujour , M. le Maréchal
y arriva dans un Canot
avec les Capitaines Genois , &
M. de Meziere , Aide Major.
M. de Chammeſlin alla dans ce
moment avec luy reconnoiſtre
l'entrée du Mole àla portée du
Mouſquet ,& enfuite il fit fonder
tout autour , pour voir où il
pourroit faire mouiller les Vaifſeaux
, afin de canonner les Batteries
& les Vaiſſeaux ennemis,
pour faciliter aux Chaloupes
des Vaiſſeaux du Roy le defſein
que l'on avoit pris de
les brûler. Cependant le Magnifique
, commandé parM. de
la Galiſſoniere , l'Arrogant , par
M. le Chevalier de Chateauregnaut
, le Vigilant par M. le
Chevalier d'Aumont, le Prompt
par M. de Beaujeu , l'Eclatant
GALANT.
171
par M. Daligre , l'Aquilon par
M.de la Roche Hercule , l'Eole
parM. le Chevalier de la Rongere
, & le Phenix par M. Desherbiers
, approcherent. Ainfi
M. le Maréchal paſſa tout le
jour fous un Soleil tres- ardent ,
à faire moüiller ces Vaiſſeaux
dans l'ordre qu'il crut le meilleur
pour battre en dedans du
Mole ceux des Ennemis, & toutes
les Batteries de la Ville qui
les deffendoient. Le Magnifique
, & le Prompt faiſoient les
deux bouts de la petite ligne de
nos Vaiſſeaux . M. le Maréchal,
fit moüiller le Brulot de M.
Longchampdu côté du Prompt
eſtant le plus enfoncé dans la
Baye , d'où le vent vient ordinairement
tous les matins . Il fit
auſſi mouiller les Fregatesl'Heroine
& la Prompte , comman
dées par MrsMounier & Beaujeu
1
2 H
172
MERCURE
autour du meſme Brulot , afin
qu'il fuſt conduit plus facilement
ſur les Ennemis. Aprés avoir
fait moüiller tous les Vaifſeaux
dans cet ordre , fur les fix
heures du ſoir du 20. M. le Maréchal
, accompagné de M. de
Vauvré qui l'eſtoit venu chercher
de fort loin , le Soleil Royal
' n'ayant encore pu gagner le
moüillage , s'en retourna , ayant
extremement fatigué toute la
nuit & tout le jour ,& laiſſa à
M. de Chammeſſin ſes derniers
ordres pourbrûler les Vaiſſeaux
Ennemis le lendemain , dés que
le jour paroiſtroit. Les Ennemis
travailloient de leur coſté à ſe
mettre en eſtat de recevoir ceux
qui venoient pour les attaquer ,
s'eſtant placez de maniere , que
leur Canon battoirnos Vaiſſeaux
en ayant mis fur une Plate-For
GALANT.
173
me qui estoit au -devant d'une
des Portes de la Ville , qui battoit
de front tout ce qui pouvoit
approcher du Mole , outre des
retranchemens qu'ils avoient
faits , à l'abry deſquels ils mettoient
leur Mouſqueterie . M.
de Chammeflin conformement
aux ordres de M. le Mareſchal ,
fit un plan de la maniere dont
on devoit entrer dans le Mole .
Il détacha treize Chaloupes pour
demeurer du coſté du Magnifique
, afin qu'elles marchaſſent
en fileunpeude l'arriere du Brulot
, pour faire feu fur celuy que
l'on feroit fur ce Brulot quand il
paſſeroit. Il en détacha fix autres
qui furentcellede l'Amiral commandée
par M. Deſgemauz pre
mier Lieutenant , & par M. Defmarques
, premier Enſeigne ;
celle du Royal Loüis , par M.de
H 3
174
MERCURE
Bois joly ; du Victorieux , par
M.de Rocard ; du Formidable ,
par M. du Hamel ; du Fulminant
, par M. Deſtrene , & de
l'Ambitieux par M. de Lage ,
tous Lieutenans des meſimes
Vaiſſeaux , pour remorquer le
Brulotdans le Mole ſur les Vaifſeaux
Ennemis , avec ordre aux
quatre premiers , de le quitter
dés qu'ils en au dés qu'ils en auroient abordé un,
&d'aller enfuite eſſayer de prendre
les autres Vaiſſeaux , pour
les emmener ſans les bruler s'il
eſtoit poffible. Il ordonna aux
deux autres de faciliter la retraite
du Capitaine , & de l'Equipage
du Brulot. Il donna ordre à
ces fix Chaloupes de ſe rendre
lefoir , & de coucher auprés du
Brulot . Il en détacha treize autres
pour paſſer la nuit auprés du
Prompt , avec ordre de marcher
و
1
GALAN T. 175
en file de l'arriere , & à la gauche
du Brulot ,pour faire feu fur
l'Infanterie qui pourroit eſtre le
long de la Coſte en allant à la
Ville , afin que rien ne puſtempeſcher
l'execution que l'on s'eſtoit
propoſée. Toutes ces Chaloupes
eſtoient matelaffées tout
autour. Il en garda quinze qui
eſtoient fans Matelas , pour un
Corps de referve à envoyer où il
jugeroit le plus à propos, Toute
cette petite Flote étant ainſi ſererée
, elle fut avertie de ſe tenir
preſte à marcher le 2. au ma
tin . Pour cela , l'Eclatant qui
eſtoit moüillé au milieu de la
ligne de nos Vaiſſeaux , avoit
ordre de mettre un Pavillon rou
ge au grand Maſt , pour faire
commencer à canonner les Vaiffeaux
, afin de favorifer la marche
des Chaloupes , ce qu'ayant
H 4
176 MERCURE
こ
fait quelque temps , l'Eclatant
devoit ofter ce Pavillon rouge ,
& en mettre un blanc à la place.
C'eſtoit le ſignal pour faire partir
le Brulot & les Chaloupes dans
l'ordre marqué. Quand la nuit
parut , M. le Marefchal envoya
ordre par M. de Meziere , de faire
avancer quelques Chaloupes
à l'entrée du Mole , pour donner
l'alarme aux Ennemis , & les inquieter
pendant la nuit. Cela
fut executé par M. de Caffaro
avec quatre Chaloupes fur lefquelles
ontira Canon & Moufqueterie.
Le jour du 21. paroiffant
, M. de Chammeſlin en détacha
quatre autres commandées
par M. Daigrefin , ſur leſquelles
les Vaiſſeaux Ennemis & les
Batteries de la Ville firent un
grand feu , croyant que c'eſtoir
dans ce moment qu'on les vou
GALANT. 177
loit attaquer , mais au contraire ,
c'eſtoit pour les amufer , & connoiſtre
d'où ſortoit le plusgrand
feu , afin d'y faire tirer nos Vaifſeaux
. La Chaloupe de l'Ardent
commandée par M. de Siglas , y
eut un coup de Canon à l'eau ;
il tua un homme & en bleſſa
trois autres . Pendant ce temps
là , les Vaiſſeaux ſe mettoient en
état de canonner , ce que M. de
Chammeſlin ne faiſoitplus qu'-
attendre. Le Brulot & le détachement
des Chaloupes eſtant
preſts à partir , à peine fut il
jour , que M. le Mareſchal arriva
,& fit preffer les Vaiſſeaux de
commencer la canonnade ; mais
les Ennemis nous previnrent ,
& enflez apparemment d'avoir
tiré fur nos Chaloupes qui s'eſtoient
retirées le matin , ils re
commencerentàfaire feu fur nos
H
178
MERCVRE
<
Vaiſſeaux, & fur un grand nombre
de Chaloupes qui estoient
aſſemblées prés du Magnifique ,
où M. le Maréchal venoit d'arriver.
Il en repartit dans le moment
pour aller faire faire le
ſignal du Pavillon rouge , ce qui
fut fait d'abord , & nos Vaif.
feaux commencerent la canonnade.
M. le Maréchal s'en alla
tout droit au Brlot , auquel il
donna ordre de ſe preparer , &
envoia dire à M. de Chammeflin
par M. de Meziere , qu'il
fiſt partir les Chaloupes ſi toſt
qu'il le croiroit à propos . M. de
Cha
Chammeflin luy ayant mandéque
tout eſtoit preſt , fit partir
dans ce moment le Brulot remorqué
par les fix Chaloupes
commandées pour cet effet .
Celle de l'Amiral , que commandoitM.
Defgemaux étoit à
GALANT. 179
la teſte . Il fit marcher toutes les
Chaloupesdans le meſme temps,
& on avança ainſi ſous les murailles
de la Ville juſqu'au fond
du Mole , malgré le feu du Canon
des Vaiſſeaux ennemis &
des batteries de la Vile , & celuy
de leur Mouſqueteries. Le Brulot
alla aborder un des Vaiſſeaux
Hollandois & ſe déborda un peu
aprés , n'ayant mis au Beaupré
de l'Ennemi qu'un feu leger ,
qui auroit eſté facile à éteindre ,
mais il ſe trouva touché , & nos
Chaloupes ne le pûrent remor
quer.Dans le meſime temps , elles
entrerent toutes dans le Mole ,
&ſe ſaiſirent de tous les autres
Vaiſſeaux que les Ennemis , é
tonnez de nos approches s'étoient
veus réduits à abandonner .
Ily avoit ordre de ne point brû
ler , & on avoit fait prendre des
H 6
180 MERCURE
Amarres à pluſieurs Chaloupes ;
pour remorquer les Vaiſſeaux
dehors ; mais tous ces foins
furent inutiles , les uns eſtant
touchez & les autres coulant bas
d'eau , à la referve d'un gros
Marchand Anglois qui eſtois
devant la porte de la Ville , fous
une batterie qu'avoient faite les
Anglois. M. de Boiſſić , Enſeigne
du Conſtant , ayant abordé
ce Vaiffeau , M. de Chammeflin
alla luy ordonner auffi-toft de
n'y point mettre le feu , & de
couper les Cables & les Amarres
qu'il avoit à terre pour l'emmener
, ce qu'il executa pon
tuellement , aidé de pluſieurs
Chaloupes. Il remorqua ce Vaifſeau
hors de deſſus le piſtolet de
la muraille , & l'emmena à noſtre
Armée. Avant que les Anglois
l'abandonnaffent , ils y
GALANT. 181
1
avoient fait trois trous à deux
pieds ſous l'eau , afin qu'il coulât
bas dans le Mole , ce qu'on
eut beaucoup de peine à empêcher
. Cependant , malgré tout
ce que l'on fit pour taſcher d'emmener
demeſme les autres Vaifſeaux
Ennemis , il fut impoſſible
d'en venir à bout : ce qui obligeaM.
de Chammeſlin d'ordonner
qu'on les bruſlât , à quoy on
travailla auſſi toſt . Il fit cependant
ranger toutes les Chaloupes
qui n'y eſtoient pas occupées,
pour faire un feu continuel
fur les batteries de la Ville &
fur celles du Port , d'où l'on tiroit
à brufle pourpoint de haut
en bas , des coups de Canon à
mitraille fur les noſtres .A la faveurdece
feu , qui interrompoit
celuy du Canon & du Moaf
quet de l'Ennemi qui recomen182
MERCVRE
çoit , pour peu que le noſtre
s'affoiblift , on fit ce que l'on
avoit deſſein de faire , en remettant
le feu pluſieurs fois , &
en pluſieurs endroits aux Vaifſeux
Ennemis,dont on en fit
amarrer deux enſemble , afin
qu'ils brulaſſent plus facilement.
Toute cette execution dura depuis
cinq à fix heures du matin,
juſqu'àprés de neuf. Pendant ce
tempsMr le Mareſchal qui avoit
toûjours eſté à demy portée du
Canon de la Ville,dont les Boulets
tomboient tout autour de
luy , envoya ordre deux fois par
Mr le Chevalier de Lanion , de
bruler pluſtoſt les Vaiſſeaux ,
que de s'arreſter plus long temps
àtâcher de les fauver. Ces ordres
ayant eſté executez ſans
qu'il en refſtât aucun Mr de
Chammeflin, fit retirer les Cha-
د
2
GALANT.
183
>
loupes Nous avons eu prés de
cent hommes tuez ou bleſſez
&fans le feu que les Chaloupes
faifoient fur les Batteries,il euſt
eſtemalaiſé que la perte n'euſt
eſté beaucoup plus grande. On
ne peut fouhaitter plus de valeur
que les Officiers en ont fait
paroître , & meſme les Equipages.
On a demeuré plus de deux
heures& demie ſous les murailles
& les batteries de la Ville ,
d'où l'on voyoit dans les fonds
des Chaloupes , en ſorte qu'il
n'y avoit pas un homme qui ne
fuſt à découvert. Mrde Chammeſlin
cut beaucoup de peine
à empeſcher que l'on ne miſt
pied à terre , & il fut mefme
fur le point de le permettre ,
pour faire renverfer à la mer ,
les Canons que les Hollandois
avoient mis fur une Plate forme
184 MERCURE
devant la porte , mais la crainte
que les Officiers n'entrepriſſent
d'entrer dans la Ville par cette
porte , d'où l'on tiroit de la
Mouſqueterie , & qu'ils n'engageaſſent
une affaire pour laquelle
il n'avoit point d'ordre
fut cauſe qu'il ſe contenta de
bruler tous les Vaiſſeaux, ce qui
ne laiſſa pas d'eſtre long à faire ,
parce qu'il ne voulut point ſe
retirer , qu'ils ne fuffent tous
brulez . Il avoit dans ſon Canot
Mrle Grand Prieur d'Angleterre
, qui a eu une contufion à
la cuiffe , Mrle Chevalier d'Armagnac
. M. le Chevalier Colbert
, & M. de Cargreas , Capitaine
de Fregate. On ne peut
voir plus de feu & de valeur
dans de vieux Soldats , que ces
Braves en montrerent. M.Dimbleval
Enſeigne , & M.de Que
GALANT. 185
main Garçon Major y estoient
auffi,& ils ont parfaitement bien
fait leur devoir. M. le Chevalier
de Pontac , Lieutenant , receut
un coup de Mouſquet au travers
de la cuiſſe ſous la batterie de la
Porte , ſous laquelle il faiſoit
feu avec M. de Vatteri . Les
Lieutenans qui commandoient
les Chaloupes du Brulot , firent
des merveilles , & les conduifirent
malgré le grand feu comme
en Triomphe juſques au
Vaiſſeau qu'il aborda , aprés
quoy ils allerent aux autres , &
firent feu fur la Ville , ainſi que
Mrs de Blottiere , d'Estienne
Deſgoultes , & de Courſe qui a
eſté bleffé . Mrs de S. Abre &
de S. Aubin l'ont eſté auffi.On
ne peut trop donner de loüanpeuttrop
ges à Mrs de Rompré. de Saint
André , d'Egrefin , de Castro ,
,
:
186 MERCVRE
de Rancé de Lacens , Dignardon
, Boiffieu , de Siglas , dont
la Chaloupe qui avoit receu un
coup de Canon le matin eſtoit
revenuë àl'occaſion , & enfin à
tous les Officiers en general. La
perte des trois Vaiſſeaux Hollangois
eft moins confiderable,
par leur prix,quoy qu'ils fuſſent
chargez d'une partie du butin
des Priſes qu'ils avoient faites
fur noſtre Commerce , que
par le defordre que ces Corſaires
qui estoient de vingt- quatre
àtrente fix Canons auroient en..
core pu faire . Le Commerce de
Marſeille & de toute la Mediteranée
en a eſté fort incommodé
, on l'ena delivré en les
brulant.
M. le Marquis de Rebé, Brigadier
, dés Armées du Roy , &
Colonel du Regiment de Pied
GALANT. 187
mont , eſt mort à Namur des
bleſſures qu'il receut le 29. du
mois paſſe à la Bataille de Neervvinde.
Il eſtoit de l'ancienne
Maiſon de Faverge , qui entra
il y a plus de quatre cens ans par
un Cadet dans celle de Rebé ,
en épouſant l'Heritiere , à condition
qu'il en porteroit le Nom
&les Armes. Il eſtoit Fils unique.
A l'âge de quinze ans , il
fut Enſeigne Colonel du Regiment
de Navarre , que feu M.
d'Albret fon Coufin germain
commandoir. Le Roy au Siege
de Dinan , aprés la journée de
Senef , où il s'eſtoit tres-bien
comporté , luy donna une Com
pagnie de Chevaux Legers ,
qu'il remit bien toſt aprés pour
acheter l'enſeigne des Gendarmes
d'Anjou , où il fut fort
bleffé d'un coup de Canon à la
188 MERCURE
Cuiſſe, à la levée du Siege de
Maſtric par le Prince d'Orange ,
dont eſtant incommodé à cheval,
le Roy luy permit d'acheter
le Regimentde Piedmont qu'il a
commandé avec beaucoup de
reputation pendant onze à douze
années. Il eſtoit bon Officier,
tres appliqué , ſage & fort entendu
, bien avec les gens de
fon âge , & mieux encore avec
Meſſieurs les Generaux , égalementaime
& eftimé des uns &
des autres. Il avoit épousé l'Heritiere
de Montclar , dont il n'a
qu'une Fille âgée de ſept à huit
ans. Il a eſté enterré dans le
Choeur de la grande Egliſe de
Namur avec tout l'honneur deû
aune perſonne de ſa qualité &
de fon merite , & un regret general
, fur tout des perſonnes de
Guerre qui le connoiffoient particulierement
.
GALANT. 189
- Meſſire Edouart de Gorillon ,
Seigneur de Mon- luſſan , cydevant
premier Maiſtre d'Hoſtel
de fon Alteſſe Royale , Madame
, eſt mort auſſi depuis peu
de temps. Il eſtoit Originaire
de Champagne , & Neveu de
Mrsales Eveſques de Saint Flour
&de Rhodes.
J'ay encore à vous apprendre
la mort de Madame la Marquiſe
de Neſle,que la petite Verole a
emportée . Elle estoit Veuve de
M. le Marquis de Neſle , qui fut
tué en ſe ſignalant au Siege de
Philiſbourg . Ce marquis luy avoit
donné toutes les marques
d'eſtime & d'amour que peut
donner un fort honneſte homme
Quandil s'embarqua à la rechercher
, elle n'avoit qu'un Fere ,
ſçavoir M. l'Abbé de Coligny ,
qquuiilluuyydevoitlaiſſer tout lebien
190
MERCVRE
de ſa Maiſon , ne ſe voulant reſerver
que ſes Benefices. M. le
Marquis de Nefle s'engagea làdeſſus
à la demander en Mariage
& quoy que M. l'Abbé de
Coligny changeaſt de party &
prift celuy de l'Eſpee , ce qui
la laiſſoit fans bien, il ne laiſſa
pas de l'époufer. Je ne vous dis
rien de la Maiſon de Coligny
que tout le monde connoiſt pour
eſtre des plus Illuftres. Feu
Madame la Marquiſe de Nefle
eſtoit Fille de M. le Comte de
Coligny , qui commandoit la
Nobleſſe Françoiſe au paſſage
du Raab,quand les Turcs furent
défaits en 1664.
Le 17. de ce mois. S. A. R.
Monfieur, ayant paffé à Dreux
àfon retour de Bretagne pour
aller coucher à Versailles , Mr
Maller , Maire perpetuel de
GALANT.
191
la Ville , alla le recevoir à la
teſte du Corps de Ville juſqu'à
l'extremité du Fauxboug par
où ce Prince devoit paffer , &
luy preſentales Clefs de la Ville
dans un Baffin d'argent , comme
il s'eſtoit trouvé dans les
Archives qu'on en avoit uſé
autrefois aux receptions des
Fils de France. La Harangue
qu'il luy fit en les preſentant .
futconceüe en ces termes .
MONSEIGNEUR ,
Noftre devoir nous oblige àvenir
affurer V. A R.de nos tres humbles
obeiffances , &nôtre reconnois
Sance nous engage à vous marquer
quelle est noſtre joye de la voirbeureusement
de retour d'une Campagne
,où les avantagesqu'Elle nous
a procurez , ne font pas moins
grands , pas moins importants au
192
MERCURE
biens de l'Etat , que ce qu'Elle a
fait dans ces Campagnes glorieuses ,
où Elleprenoit desVilles,enmême
temps qu'Elle gagnoit des Batailles.
;
Vostre seule presence. Monfeigneur
,vostre seul Nom, ce Nom
Auguste , qui imprime autant de
terreurparmy nos Ennemis,que d'amour
de respect parmy nous ,
vient de rétablirla tranquillité dans
des Provinces alarmées , éloigner
de nosCoſtes des Flotes formidables ,
dißiperdes projets meditezavec tant
d'application , concertez avec tant
de dépense , publiez avec toute la
confiance d'un succés aſſuré. Par là
vous venez d'exposer les Royaumes
voifins aux mesmes perils dont vous
nous avezgarantis .
Pour tant degrandes choses dont
nousvoussommes redevables,Monſei.
gneur,avec toute la France , nous
n'avons C
GALANT.
193
n'avons que des voeux à preſenter ,
V..A.R. mais des voeux finceres ,
tels qu'on les doit faire pour un
Prince quijoint une extreme bontéà
une extreme valeur,des voeux ardens
pourfaire durer éternellement des
jours qui nousſontſi chers , que vous
employezfi utilement pour le falut
de l'Etat , & pour vostre propre
gloire.
Aprés ce Diſcours,queMonſieurécouta
avec beaucoup de
bonté , on luy preſenta tout ce
quela Ville avoit de plus rare
& de plus exquis , & qui eſt
produitdans ſon Territoire. M.
le Maire & le Corps de Ville
l'accompagnerent enſuite jufqu'au
lieu où il diſna. Il n'y avoit
aucune Boutique ouverte , &
tous les Habitans eſtoient ſous
les Armes . >
Enfin le Fort de Sainte Brigi-
Aoust 1693 .
194 MERCVRE
de eſt entre les mains des Ennemis.
Il n'y a rien de ſi glorieux
pour les François qui l'ont pex.
du , ny de fi honteux pour les
Ennemis , qui n'y ſont entrez ,
quelors qu'on a jugé à propos
de l'abandonner. La Conqueſte
de ce Fort qui n'étoit que de
quatre petits Baſtions à peine
achevez,a coûté quinze jours &
ſeize nuits auxTroupes de l'Empereur,&
à celles du Roy d'Efpagne
& du Duc de Savoye ,
montant à plus de quarante cinq
mille hommes . On peut ajouter
àcela , que tous les Princes
d'Italie ont contribué , quoy
qu'involontairement , à la priſe
de ce Fort , puiſque l'argent
qu'ils ont eſté forcez de donner,
fert à l'Empereur à faire la
Guerre en Italie , auſſi bien que
les Subſides que le Prince d'O
GALANT.
195
range envoye aux Alliez de ce
coſté là. Ainfi leRoy reſiſte en
Italie à un nombre infini de Puif
ſances , ce qui ne fert qu'à augmenter
ſa gloire. Il ne s'eſt
jamais vu une reſiſtance pareille
àcelle du Fort de ſainte Brigide.
On avoit lieu de l'efperer ,
puiſque Mr le Chevalier de
Teflé qui y commandoit les
Troupes , voulant faire quelque
choſe d'éclatant en cette oсса-
fion , leur avoir dit,que ſi quelqu'un
ſe ſentoit incommodé ,
ou qu'il euſt des affaires , il leur
donnoit la liberté de ſortir.
Chacun témoigna vouloir partager
la gloire de la defence, &
on ne fongea plus qu'à reſiſter
vigoureuſement. On fit meſme
des retranchemens hors la Place
en prefence des Ennemis &
l'on y fit defcendre cinq pieces
2
I 2
196 MERCVRE
de Canon, Comme Mr de Teſſe
avoit fait repandre des Billets
pour le pardon des Deſerteurs
François , pluſieurs ſe jetterent
dans Sainte Brigide , & dans
Pignerol. Il eſt aſſez extraordinaire
de s'enfermer dans une
Place aſſiegée,où il ſemble qu'il
y ait beaucoup plus à ſouffrir
qu'en plaine Campagne. Trois
cens cinquante Irlandois que
les Ennemis retenoient par force
à leur ſervice,ſe jetterent auffi
dans Pignerol , & les forties du
Fort de fainte Brigide ont netoyé
trois fois la Tranchée des
Ennemis . Leur perte a eſte ſi
grande , que par le nombre des
morts & de ceux qui font entrez
dans Pignerol , ils ſe ſont trouvez
affoiblis de quatre à cinq
mille hommes . Non feulement
les François qui avoient pris
6
GALANT. 197
party parmy eux , ont deferté ,
mais encore beaucoup de Sujets
du Duc de Savoye,& particulierement
du Regiment de Mondovi
, duquel Regiment ſeul il
y a dix Sergens & pluſieurs Capitaines
Religionnaires . Piufieurs
Ingenieurs ont eſté tuez
à ce Siege ; le Prince Eugene
y a perdu fon Page à ſes coſtez ,
&le Comte de Bernais , Capitaine
des Gardes de Mr de Savoye
, yaeſté tué. Les Comtes
de Martignan , de Non , & de
Caffoler, & le Comte de Maffel
font dangereuſement bleſſez ,
avecun tres grand nombre d'Officiers
. Cependant , comme un
poſte auſſi peu confiderable queceluy
de Ste Brigide , qui n'auroit
pû tenir plus de trois ou
quatre jours devant des Trou
pes Françoiſes , n'étoit pas im-
I 3
198 MERCVRE
prenable à une Armée de quarante
cinq mille hommes,Mr le
Chevalier de Teſſe commandant
les Troupes du Roy dans
ce Fort , & Mr de Franclieu
quien estoit Gouverneur , tinrent
Conſeil de Guerre , & jugerent
que ce Poſte ayantarreſté
les Ennemis beaucoup plus de
temps qu'on ne s'eſtoitpropoſé,
il faloitl'abandonner; qu'il pouvoit
à la verité tenir encore
quelques jours , mais que ſi les
Ennemis venoient à ſe ſaifir de
la communication qui eſt entre
la Citadelle & ce Fort , ce qui
ne pouvoit manquer d'arriver
avec le temps , la Garniſon ſeroit
en danger d'eſtre Priſonniere
de Guerre , & qu'elle perdroit
ſes Munitions & tout fon
Canon ; que d'ailleurs la Place
eſtoit trop endommagée pour ८
GALANT. 199
pouvoir faire encore la merme
reſiſtance , & que les Ennemis
outrez d'avoir perdu tant
d'Hommes & tant detemps devant
un Poſte ſi peu confiderable
, ne manqueroient pas de les
venir attaquer avec plus de forces
& plus de furie , & qu'il
faloit leur ôter le moyen de ſe
vanger de leurs pertes ,& ajoûter
à leur chagrin , celuy de fe
voir privez de tout ce qui estoit
dans ce Fort . Ainſi aprés en
avoir fait oſter le Canon & les
Munitions, ſans avoir laiſſé dans
la Place que huit Mouſquets
crevez , & aprés avoir fait fauter
une Mine qui enleva pluſieurs
des Ennemis , laGarniſon ſe retira
dans la Citadelle . Cependant
les Ennemis qui ignoroient ce
qui ſe paſſoit , firent jouër une
Mine qui ouvrit la muraille &
14
200 MERCURE
1
fit une affez grande breche . Ils
n'oferent y monter , que lors
qu'ils ſe furent apperçus , que
les François en eſtoient fortis .
L'étonnement de Mr de Savoye
fut grand , lors qu'il trouva ce
Poſte dégarni ,& ſa Conquefte
luy donna plus de chagrin que
deplaifir.
Le Samedy 15. de ce mois ,
on fit en l'Hoſtel de Ville de
Paris , l'Election des nouveaux
Echevins . Le choix tomba fur
Mr Bafin , Conſeiller de Ville,
&fur Mr Paylon , Docteur &
cy-devant Doyen de la Faculté.
de Medecine , pour remplir les
places de Mrs Tardif & Lalen .
Le 19. ces nouveaux Echevins
allerent preſter le Serment à
Verſailles entre les mains de Sa
Majesté . Mr le Vaffeur de S.
Vrain , Preſident en la Cour...
GALANT. 201
des Aides , eutl'honneur de les
preſenter , & fit au Roy avec
beaucoup de fuccez , le Difcours
qui fuit.
SIRE ,
La Capitale de vôtre Royaume
a tous les ans mille actions de graces
à rendre à Vostre Majesté , en
mesme temps qu'elle a l'honneur de
luy presenter ses nouveaux Magi-
Strats ; Mais aujourd'huy , SIRE,
elle estpenétréeplus vivement que
jamais d'une tres - respectueuse
tendre reconnoissance , quand elle
confidere le repos dont Vostre Majesté
la fait joüir , tandis que les
Capitales des Estats voisins font
dans des agitations & des allarmes
continuelles.
Madrid accoûtumée àn'entendre
que de loin le bruit de la guerre,
eft dans une terrible consternation ,
depuis qu'elle voit le peril appro.
202 MERCURE
cher d'elle par la perte d'une Pla
ce , que l Espagne regardoit comme
l'undeses plus fermes remparts.
Heidelberg , d'où sont fortis au
fiesle paße tant d'Armées , fatales
au repos à la Religion de la
France : Heidelberg n'est plus ,
malgré voſtre clemence , malgré la
Vigilance de vos Generaux, le Ciel
a permis queses propres Defenseurs
ayent allumé eux- mêmes le feu qui
l'a confumé ,& qui fera trembler
long temps toute l'Allemagne.
Londres nous cache en vain ſous
les apparences d'unefauſſe tranquillité
, les mortelles inquietudes ,
dont elle fe fent de jour en jour plus
troublée. Elle est contrainte d'a .
voüer qu'elle devient l'esclave de
l'idole qu'elle s'estfaite
ne s'épui'e que pour entretenir une
rebellion qui luy fera toujours honteuse
, & ne peut manquer de luy
estre funeste.
qu'elle
GALANT.
203
Graces àlaſageſſe,à la valeur,
à l'application infatigable , à l'invariable
bonheur de Vostre Majeſté,
nous nesommes point exposez à
toutes ces allarmes . Aujourd'huy
que toute l'Europe est enfeu, nous
n'entendons presque aucun bruit que
celuy des réjouiſſances publiques qui
Sefont pour les Conquestes deVostre
Majesté.
Que le Ciel nous les continuë
SIRE , comme il fait tous les
jours sur mer sur terre , ces
Conquestes fi bien deuës à la justice
de la cauſe que vous foûtenez tout
Seulcontre un monde entier d'enne
mis.
Nous sommes perfundez que ce
n'est que pour vaincre leur obftination
que vous avez encore les armes
enmain , pour les reduire à une
Paix ,glorieuse à celuy qui l'offre ,
necessaire à ceux qui la refu .
fent. 16
204 MERCUR E
Voilà,SI R, E, ce quifoûtient vos
fidelles Sujets dans les efforts qu'ils
font obligez de faire pour l'execu
tion de vos justes entrepriſes. Els
voyent bien que juſque dans leſein
de la victoire , vous ne cherchez que
la Paix , & que vous preferez en
cela leur bonheur leur repos , à
cet amour de lagloire , auquel fipea
de Conquerans ſçavent reſiſter.
Les nouveaux Magistrats que
Pay T'honneur de vous presenter ,
n'oubliront rien pour entretenir ces
Sentimens dans l'esprit de vos Penples
,&pour leur faire comprendre
quetout leur bonbeur confifte dans
une fidelitéinviolable ,& unefot
mißion parfaite aux ordres de Vofire
Majesté.
Ie paſſeà l'article d'Allemagnequi
vous doit paroiſtre affez
nouveau , les details que vous
allez lire n'ayant point encore
1
GALANT.
205
eſté donnez au public. Monſeigneur
le Dauphin ayant paſſé
le Nekre le 27. du mois paſſe
- fans aucune oppoſition de la
part des Ennemis , dont ont vit
ſeulement environ vingtEſcadrons
ſur les hauteurs pour
l'obſerver , ce Prince vint camper
à Bleshaim , où il ſejourna
le 2 8. le 29. & le 30. Le 31. il
alla camper dans la Plaine audeſſus
d'Illſſeld en veuë des Ennemis.
Le lendemain premier
de ce mois , l'Armée demeura
en Bataille depuis cinq heures
du matin juſques a quatre heures
aprés midy. Monseigneur
envoya reconnoiſtre par plufieurs
Partis la ſituation du
Camp des Ennemis , mais com .
me les rapports qu'on luy fit ne
le contenterent pas , il donna
ordre qu'on ſe tinſt prét pour
206 MERCURE
marcher le jour ſuivant à la
pointe du jour avec toute l'Armée.
Ce jour- là on ſe mit en
Eſcadron à la teſte du Camp ,
&l'on attendit les Generaux .
On commanda d'abord cent
Faſcines par Eſcadron , & deux
cens Piquets. Toute la droite
marcha avec du Canon . On
s'empara de pluſieurs Poſtes &
Ravins que les Ennemis abandonnerent,
& quand on fut à
une portée deMouſquet d'eux ,
on trouva une Ravine également
inacceſſible par ſa profondeur,
& par lesBois qui eſtoient
garnis d'une Infanterie tresbien
retranchée , & au deſſus
deſquels'il y avoit une bordée
de Canon avec des embrafures
&des retranchemenstres-forts,
tout remplis de Troupes. On
chercha neanmoins un endroit
GALANT.
207
pour y élever une Batterie qui
puſt ruiner celle des Ennemis.
On y travailla tout le jour , &
la Cavalerie de la droite y porta
des Faſcines. Les Ennemis
firent grand feu de leur Canon ,
&la journée ſe paſſa ainfi . On
harcela plufieurs fois la Garde
de l'aile gauche , & fur le foir
toutes les Troupes qui s'eftoient
avancées pour foutenir
noſtre Canon ſe retirerent
dans le Camp avec l'Artillerie .
Del'aveu de toute l'Armée , on
trouva les Ennemis ſi avantageuſement
poſtez , qu'il y auroit
eu de la temerité,de les attaquer,
tant à cauſe des ravins &
retranchemens , qu'à cauſe des
Bois& du Nekre qui environnoient
leur Camp. On n'auroic
pas eſté en peine de forcer leurs
retranchemens par la valeur de
,
208 MERCURE
l'Infanterie , mais il eſtoit abfolument
impoſſible quela Cavalerie
la puſt ſouſtenir , aulieu
que les Ennemis avoient
une Plaine derriere leurs retranchemens
, auſquels douze
à quinze mille Payſans travailloient
depuis longtemps , &
qu'ils pouvoient mettre leur
Cavalerie en bataille dans cette
Plaine . Jamais Troupes ne
furent plus mortifiées que les
noſtres , aprés s'eſtre preparées
àcombattre avec toute l'ardeur
poſſible ,de ſe voir contraintes
de s'en retourner fans avoir pu
en venir aux mains. Cependant
peut-eſtre le Ciel ne l'a pas permis
, parce que Monseigneur
ſe ſeroit trop expoſé. Son defſſein
eſtoit de ne pas épargner ſa perfonne&
comme toutestà craindre
en de pareilles occaſions .
GALANT. 209
cePrince s'étoit mis dans l'eſtat
où doiteſtre un vray Chrétien , -
lors qu'il ſe prepare aux evenemens
les plus facheux. Monfieur
le Duc du Maine avoit
imité l'exemple de Monſeigneur
, ainſi que pluſieurs des
principaux Officiers , veritable
marque qu'on eſt reſolu de bien
faire ſon devoir & de s'abandonner
à la valeur , mais il falue
avo r le chagrin de ſe retirer
ſans combattre , qui eſt un chagrin
cruel pour des François.
Tout cequ'on put faire voyant
les Ennemis obſtinez à ne point
ſortird'un poſte où il n'eſtoit pas
poſſible de les attaquer , fut de
confumer les Fourages des environs
, afin que la neceſſité les
contraigniſtà ſortir .
Le s . on commanda à tout le
monde de ſetenir preſt pour fai210
MERCURE
re les réjoüſſances du gain de
la Bataille de Neervvinde, dont
M. de Luxembourg avoit envoyé
la Nouvelle à Monfeigneur
, par un de ſes Gentilshommes.
Ce Prince fit avancer
cent quatre pieces de Canon
fur la gauche , à la hauteur
où estoit la Garde ordinaire.
On les pointa toutes ſur le
Campdes Ennemis . LaCavalerie
de la gauche avança ſur la
mefme hauteur , avec quelques
Brigades d'Infanterie. Le reſte
de l'Armée s'avança à la
teſte du Camp , & l'on fit les
trois décharges à la maniere
accoutumée. On tira laCanon
àboule ſur les Ennemis , &
leurGarde n'en eut pas plûtoſt
entendu le ſiſtement , qu'elle
s'écarta , & ſe retira à leur
Camp. Le 6. au matin on fit
GALANT. 211
partir tous les gros & menus
équipages. Les Tentes demeu -
rerent neanmoins tenduës jufqu'à
une heure aprés midy ,
qu'on ſonna le Boutefelle. On
monta auffi-toſt à cheval , & on
décampa. On croyoit que les
Ennemis viendroient pour infulter
les Troupes dans leur retraite
; elles avoient à paſſerun
Ravin fort profond & tres- rude
à deſcendre & à monter. Cependant
i's n'oferent chercher
à profiter de leur avantage.
7
Je ne dois pas oublier de vous
faire part d'une choſe bien digne
d'eſtre remarquée. Monſeigneur
ayant envoyé un Iopette
au Prince de Bade , pour
redemander les Lettres d'un
Courier que l'on avoit arrêté ,
ce Prince fit faire toutes fortes
d'honnêtetez à Monſeigneur.
212 MERCVRE
-
Il dit au Trompette , qu'il estoit
bien faché de ne le pouvoir venir
aſſurer luy - mesme deses profonds
respects , qu'il l'auroit fait aves
bien du plaisir , ayant l'honneur
d'estre Filleuildu Roy , ex de porter
le nom de Loüis dont ilſe tenoit
tres- honoré , qu'il le fupplicit de
l'excuser s'ilprenoit la libertéde luy
dire , qu'un außi grand Trince qu'il
eſtoit , ne devoit pas s'exposercomme
il avoit fait en reconnoissant fes
retranchemens ; qu'il l'avoit bien re .
connu ,& il dépeignit même au
Trompette la couleur de ſes
habits . Il ajoûta , qu'il estoit au
deſeſpoir de ne pouvoir executer fur
le champ ce qu'ilsouhaitoit , parce
que ne commandant point en chef,
il falloit qu'il en conferaft avec M.
de Saxe, ce qu'il feroit au pluſtoft.
Ce Prince tint parole , & envoyamême
à Monſeigneur touGALANT.
213
tes les Lettres de Change des
particuliers , qui montoient à
ude ſomme confiderable. Monſeigneur
eſtant retourné le 6.
camper à Blaidelshaim , y fejourna
juſqu'au 13. & le 1 2. &
le 13. toute l'Armée repaſſa le
Nekre fur trois Ponts de Pontons
, la Cavalerie à droite, l'Infanterie
à gauche , & les gros
Bagages dans le milieu . Monſeigneur
fit l'arriere Garde , &
ne paſſa que le 13. ſur les deux
heures à pied ſur le Pont dela
droite , ſans qu'aucun Eſcadron
des Ennemis paruſt . Il alla camper
à Heitingsheim. Il a depuis
envoyé des Troupes dans Stutgard
& dans Kanſtad. Si ce
Prince n'a pas fait tout ce qu'il
defiroit , il a fait tout ce qu'il
eſtoit poſſible de faire , & les
Ennemis ne pourront faire fub
214
MERCURE
ſiſter de Troupes en quartier
dans les meilleurs pays de l'Allemagne
, où il eſt Maître de 7 3
Villes. Ce ne ſont pas , il eſt
vray , des Places fortes , mais le
nombre & l'étenduë de leur territoire
, font affez confiderables
pour en tenir lieu. Avant la
priſe d'Heidelberg , & l'arrivée
de nos Troupes juiques à Stutgard,
les Ennemis qui croyoient
que le Prince de Bade , au lieu
de ſe cacher , empêcheroit que
les François n'avançaſſent , firent
frapper la Medalle que je
vous envoye , pour marquer
l'expedition que ce Prince alloit
entreprendre fur le Rhin
contre nosTroupes, comme on
voit par ces paroles .
Mars bis ultor,victor Turcarum
expeditionem contra Gallos ac Rhenum
aggreditur.
GALANT .
215
Cependant au lieu de faire aucune
Expedition , comme il eſt
marqué dans l'Exergue de cette
Medaille , il n'a pû que ſc
cacher , & lorſqu'on le loüera
des avantages qu'il a remportez
contre les Turcs , on admirera
la prudence qui luy a fait
éviter les François , ſe tenant
aſſuré d'en être battu.
Le 20.0n fit un détachement
de quatre mille Chevaux , ſous
les ordres de M. le Comte de
Talard , pour ſoûtenir M. de
Mazel ,qui s'eſt beaucoup avancé
dans le pays pour faire payer
les contributions. Il doit aller
juſques à Tubinge , où tous les
Habitans de Virtemberg ont
retiré leurs meilleurs effets , &
où quantité de Dames ſe ſont
refugiées . On a donné des ordres
pour démolir le fameux
Château d'Aſperg.
ZIG MERCVRE
Vingt quatre Vaiſſeaux Marchans
, Anglois & Hollandois ,
pris par M.le Maréchal deTourville
, ont eſté conduits àToulon
par M.de Belaire, qui n'avoit
que fon Vaiſſeau & deux Fregates
pour eſcorte. Cependant
ils y font heureuſement arrivez,
ainſi qu'une Pinaſſe de 36.
Canons priſe par le même M.
de Belairt,& eſtimée quatre cens
mille livres .
Toute la Flote du Roy eſt à
Toulon , d'où elle fait trembler
toute la Mediterranée , tant nos
Ennemis apprehendent qu'elle
ne ſe remette en mer pour quelque
nouvelle expedition .
La derniere Enigme avoit
eſté faite ſur le Compas. Ceux
qui ont trouvé ce mot , ſont
Mrs l'Abbé Rouſſel Aumônier
ordinaire du Roy ; De Fougy
Vicomte
GALANT.
217
Vicomtede Conches; Raymond
Seigneur de Rondillou , ancien
Conſul de la Bourſe de Bordeaux
; Deſtival de l'Hôtel Ser.
pente ; Bonnard de l'Hôtel Brulard
; Parforu de S.Lo; Lecuyer,
de S. Florins en Dauphiné ; de
la Perche des Tonneins , Etudiant
en philoſophie ; le Chevalier
du Rocher de Mortain ;
de Guillebert de S. Lo ; Macé
de Caën ; Le Bourg , Orateur
de la Ville d'Eu ; Caüet Moufquetaire
de Chauny ; Brayer i
de la Poupardiere , Daquct , pignon
de Chaalons ; l'Amant de
la plus belle des quatre Soeurs -
d'Abbeville ; Loüis le Fidelle&
fon engageate Bergere de Lyon,
Brulé & Tranchepain , & les
deux aimables foeurs Manon &
Thereſe de la ruëde la Vieillemonnoye
; l'aimable Joron & fa
Aoust 1693 . K
218 MERCURE
charmante Mariane de la porte
paris ; Le petit Genie de Ver
failles ; Le Clerc infortuné de
S. Jacqnes du Hau , pas ; le Berger
emporté de la ruë de la perle
; le Chevalier Fleurant de la
Ville de Sens ; le gros Controlleur
& la Societé du Preſbytere
de Surenne ; le jeune Sage par
reputation de la ruë des Boucheries
, & la jeune Sage par
reputation du coin des Auguſtins
; le jeune Apollon & la
belle Taille du Palais . C.I.R.C.
Veret, Imprimeur ; Dianed'Alcleon;
la Nymphe Aimantée ;
l'Abſente aux jours filez de
foye ; la Bergere aux Chataignes
; le Chevalier inviſiblede
la Bague de Gigés ; le Berger
fidel à l'Anagramme Ame Rose
duCiel; l'aimable Nocloiſe àl'Anagramme
Le merite Bourgeois ;
GALANT.
219
la Marquiſe à l'Anagramme ,
Pure Image devertu; Meſdemoifelles
de Landrieu de la ruë du
Parlement de Bordeaux ; Anne
de Fontenay de la ruë S. Martin
; Gaufreteau la veuve ; Gilbert
de Soiffons ; l'illustre Chelan
de Cadilhac , & fon amy
Latiber de Paris ; La belle Manory
de Saumur , & fon amy
N. L. Pinche de la Terre de
Cambray : la Corbeille de Blois :
la nouvelle Societé du Jardin
de Lyon : la Spirituelle épouſe
Parifienne , future Angevine :
la petite Charmante du Cloître
S. J. D. L. O. La Spirituelle à table:
l'Eſprit journalier : le Coeur
impraticable & inacceffible : la
charmante Brune du Cheval
noir ,&fon aimable coufin Flageollet.
La nouvelle Enigme que je
K2
220 MERCURE
vous envoye eſt ſi courte , qu'-
elle ne fera pas longtempsrêver
vos Amies.
ENIGME .
Je suis de figure petite ,
Rien n'est plus importun quemoy,
Difficilement on m'évite ,
Maismon nomfait honneurdans la
bouchedu Roy.
La Chanſon nouvelle que je
vous envoye , ſera ſans doute
de vôtre goût , puis que les
paroles ſont de Mademoiselle
des Houlieres , & que Mr le
Camus les a miſes en air. Ainfi
tout eneſt de bonne main.
Q
AIR NOUVEAU .
ue ferviroit helas ! au Printemps
deparoiſtre ?
b
ba
LYON
*
1893*toid
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parc
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Car
tour
emps de paroiſtre ?
GALANT. 221
L'Amour n'y trouve plus de ces
charmans loisirs ,
Dont il eſtoit toujours le maistre.
Son empire estdétruit àpeinefait-il
naiftre
Dans les plus jeunes coeurs les plus
foibles defirs.
Non,le Printemps nepeut plus estre
Lafaiſon des plaisirs.
Monſeigneur le Duc deBerry
étant paffé entre les mains des
hommes , pour apprendre tout
ceque doit ſçavoirun ſi grani
Prince , le Roy a nommé ploſieurs
Officiers des principaux.
&des plus neceffaires , juſqu'a
cequ'il foit en âge qu'on faffe
ſa Maiſon entiere. Mrle Duc
de Beauviliers étant déja GouverneurdeMonseigneurleDuc
de Bourgogne & de Monfeigneur
le Duc d'Anjou . le Roy
K 3
222 MERCURE
a cru ne pouvoir faire un meilleur
choix pour Monſeigneur
le Duc de Berry , & par cette
mefme raiſon il a donné pour
Précepteur à ce Prince , Mr
l'Abbé de Fenelon. Sa Majesté a
nomméMr le Marquis de Razilli
, Lieutenant de Roy de
Touraine, ſous Gouverneur de
ce meſme Prince. Il eſt d'un
merite diftingué , & allié aux
plus Illuſtres Maiſons de France.
Mr de Razilly , fon Pere ,
estoit Chefd'Eſcadre , & deux
de ſes Freres morts dans le Service
, l'engagerent à prendre le
party de l'Epée , qu'il n'avoit
pasreſolu d'embraſſer. Le ſous
Precepteur eſt Mr l'Abbé de
Beaumont. Il n'y a pas à douter
qu'ayant ſuivy l'Exemple de
Mr l'Abbé de Fenelon ſon Oncle,
il n'ait beaucoup de merite,
GALANT. 223
& de picté .Mr l'Abbé Catelan a
eſté nommé Lecteur , & Mrs de
Soleyſel & Vaſſan , Gentilshommesde
la Manche. Le premiere
eſt Gentilhomme ordinairede
la Maiſon du Roy , &
eſtoit Ecuyer de Madame la
Dauphine. Le ſecond eſt Capitaine
au Regiment du Roy.
Sa Majeſtéa donné la Charge
de premier Valet de Chambre
à Mr du Cheſne , qui eſtoir
Maistre d'Hoſtel de Madame la.
Dauphine , & celle de premier
Valetde Garderobe à Mr de
Chenedé qui en eſtoit premier
Valet de Chambre. Ce dernier
avoit eu l'honneur d'eſtre conſideré
de cette Princeſſe , qui
avoiteu la bonté de le recom.
manderau Roy en mourant. Je
ne m'étends pointſur le merite
de tous ces Mrs , dont le choix
K 4
224 MERCURE
duRoy fait aſſez l'Eloge.
Je vais parcourir en peu de
paroles l'état des principales
Puiſſances intereſſées dans la
guerre preſente. Les Vaiſſeaux
brûlez à Gibraltar , ont porté
la derniere conſternation à
Londres , & quinze des prin .
cipaux Marchands ayant fait
banqueroute , ont fait taire
ceux quicherchoient à déguifer
les malheurs du peuple.
Le Comte de Camatten , premier
Miniſtre, voyant les plain
tes qu'on fait contre le Conſeil,
a quitté ſon employ , & s'eſt retiré
à ſa maiſon de campagne .
Le Comte de Nortingin,Secretaire
d'Etat , vouloiten uſer, de
mesme , mais on l'a engagé à
demeurer juſques au retour du
Prince d'Orange. Le Vice Amiral
Roock n'a ramené que ſeize
GALANT.
225
Vaiſſeaux Marchands , dont
les marchandifes demeureront
inutiles aux proprietaires.
Quoy qu'on publieque les Flotes
d'Angleterre & de Hollande
doivent allerjuſques à Cadix ,
elles n'ont pas le demy quart de
vivres neceſſaires pour ce
voyage.
Les Hollandois s'eſtoient un
peu trop promptement engagez
àoffrirde nouveaux fecours au
Prince d'Orange . Ils ſe ſont déja
aſſemblez pluſieurs fois là-deffus
, & l'executionde leurs offres
ſe trouve tres-difficile . Les Armateurs
François leur ont pris
pour cinq millions de baſtimens
à la pefche de la Baleine , & l'on
tient que le dommage qu'ils leur
ont caufé , monte à 19. ou 20 .
millions . On attend le détail de
cette perre. M. Dardenne , Ca-
4
226 MER CURE
pitaine de Vaiſſeau , leur en a
pris un quirevenoit des Indes ,
eſtimé quatre cens mille livres .
M. de Frontenac , Viceroy
de Canada , a enlevé une des
cinq Habitations des Iroquois ,
a fait pluſieurs prifonniers , &
les a forcez à luy demander la
paix.
Le long ſejour que Monfeigneur
a fait aux environs du
Çamp des Ennemis pour les engager
àun Combat, les ayant
empefchez d'en fortir , la corruption
s'yeſt miſe , & l'on peut
dire que toute l'Armée est malade
, & que les Chefs n'en font
pas exempts.Nos Troupes ayant
confumé tous les fourages , ils
font obligez d'en envoyer cher.
cher à plus de neuf lieuës d'Allemagne
Ainſi jamais Armée n'a
eſté en un plus mauvais eftat ,
GALANT. 221
ny n'a manqué de plus de choſes
Celle de Monſeigneur eſtoit le
25. au Camp de Seheckengen.
Les Deputez de Sturgard entrerent
le 23. en payement pour
les contributions , & donnerent
cent mille écus On a mené les
Oftages à Strasbourg .
Les Ennemis ont jetté trois
Ponts fur le Nekre , entre Lauffen
& Hailbron ; pour y faire
paffer une Partie de leur Armée
qui ne peut plus fubfifter dans
fon Camp , où le mauvais air a
cauſe une corruption preſque
generale. Il y a neufà dix mille
malades de la dyſſenterie ; le
Prince Louis de Bade en eſt attaqué
auſſi-bien que de la goute .
Ona êtabli des Fours à Sturgard
pour cuire le painde l'Armée de
Monſeigneur.
Le Duc de Croy ſe trouvefort
228 MERCURE
embaraſffédevant Belgrade . Iln'a
fait ce Siege que par occafion ,
croyant l'avoir trouvée favora
ble , ainſi rien de concerté. La
Place ſe trouve tres-bien fortifiée
, bien munie , & avec une
groffeGarniſon qui fait de vives
forties , & le Grand Viſir apprehende
fi peu , qu'il eſpere faire
des conqueſtes en Tranfilvanie
avant que de venir à fon fecours .
M. d'Uffon , qui eſt campé
dans la vallée de Barcelonette , a
amené de celle du Pau , des Ofta
ges pour la feureté des Contribu
tions , & a brulé les Villages qui
ont refufé de les payer. M. de
Larray a auſſi fait une courſe dans
le Marquifat de Saluſſes , où il
a brulé les fourages que les Ennemis
avoient fait ramaſſer.
M. de Savoye , aprés avoir
fait poſter toute fon Artillerie
GALANT .
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pour l'attaque de Pignerol , en
forte qu'il ne reſtoit plus qu'à la
faire agir , a tout d'un coup donné
des ordres pour la faire mar.
cherdu coſté de Turin . Il détacha
en meſime temps dix mille
hommes qu'il envoya du coſté
du Veillane . On aſſure que le
25. les Ennemis firent revenir
leur Canon devant Pignerol.
Je vous envoye la Relation
de la Bataille de Neervvinde ,
& ne doute point que vous ne
foyez fatisfaire du ſoin que j'ay
pris d'en faire un volume particulier.
L'abondance de la matiere
m'oblige à remettre au
mois prochain à vous parler de
ce qui s'eſt paſſe à l'Academic
Françoiſe le jour de la Feſte de
S. Louis. Je ſuis , Madame , voftre
, & c .
AParis , ce 31. Aoust 1693 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères