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1693, 02 (Lyon)
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cupletavit.
上
807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
DE LAVA
LE DAUPHIN
Colleg.Lregd. 11. Trinit.
FEVRIER 1693
Societ. Jefe Cat.in/c.
A LYON
BIBLIO
LYON
*
1893
*
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere au Mercure Galant.
M. DC . XCII .
Avec Privilege du Roy..
Avis pour placer les Figures.
La Medaille doit regarder la page
145.
L'Air doit regarder la page 232.
LE LIBRAIRE
au Lecteur
VOus recevrez les Panegyriques
des Saints du tres- R. P. Nicolas
de Dijon Capucin, Deffiniteur
General de fon Ordre. La profonde
érudition de l'Autheur vous sera
connue à fond par la lecture de cét
Ouvrage qui est au-dessus de tout
ce que je vous en pourois dire. Il
espere avec la grace de Dieu de
donner bien-tôt au Public les Dominicales
pour tous les Dimanches
de l'année,&une Octavedes morts
où il travaille inceſſament.
a 2
LIVRES NOUVEAUX
du mois de Février 1693 .
Les Panegyriques des Saints
par le tres - R.P. Nicolas de Di.
jon Deffiniteur general de fon
Ordre en 3.v.in- octavo , 9.liv.
Pensées & Reflexions fur
les Egaremens des Hommes
dans la voye du Salut , par M.
l'Abbé de Villiers augmenté
d'une Table des Matieres à
chaque volume en 2.v.indouze
2. liv. 10.fols .
LeGalant Nouveliſte , ind.
30.fols.
Tolerance des Religions , Let .
tre de M. de Leibviz & réponſes
de M.Pelliſſon, ind. 30.1.
Les Défauts d'autruy par M.
l'Abbé de Villiers , ind.20.f.
Eſtat preſent de l'Europe ,
ind. 20. fols..
MERCURE
GALAN TTHEQUE DE
FEVRIER 169
LYON
OULEZ VOUS , Madame
, voir un Eloge du
Roy , qui convienne
parfaitement à ce
Grand Monarque ? Vous le
trouverez dans le Madrigal
que vous allez lire . C'eſt un
Ouvrage d'une petite étenduë
, mais il dit beaucoup en
peu de mots , & il ne faut pas
Février 1693 . A
E
2
MERCURE
un grand nombre de paroles
pour faire entrer vivement
dans tout ce qu'on peut penſer
des merveilleuſes qualitez d'un
Prince qui eft ne pour eſtre
l'admiration de toute la terre,
LOUIS estfage &genereux.
Enſes deffeins il est heureux ;
Afes Amis il est fidelle.
Les Souverains de fa gloirejaloux ,
Voudroient le prendre pour modelle,
S'il alloit moinssouvent aux coups .
Il ſe trouvera tant d'occafions
de revenir fur cette matiere
avant que je finiſſe ma Lettre ,
que je la quitte maintenant ,
pour vous apprendre ce qui
s'eſt paffé à Tours au voyage
qu'y a fait M. l'Eveſque d'Angers.
Ce Prelat , qui comme
vous ſçavez , eſt le Fils aîné
de M. le Pelletier , Miniftre
d'Etat , y vint le Lundy 5. da
GALANT .
3
mois dernier , à deſſein de vifiter
le Tombeau de S. Martin ,
& de ſe faire recevoir en qualité
d'Evêque d'Angers en la
fameuſe Egliſe où repoſent
les cendres de ce faint Pontife.
Mrs du Chapitre qui en avoiét
eſté avertis , envoyerent au devant
de luy M.l'Abbé le Loyer,
Chanoine & ancien Chantre
de cette Eglife , pour le convier
de prendre le logement
qu'ils luy avoient fait préparer
chez M. l'Abbé Collin , auffi
Chanoine & Prevoſt de Valieres
dans la même Eglife , tant
pour luy , que pour M. l'Abbé
de S. Aubin , fon Frere,M.l'Abbé
de Flamanville , & toute fa
fuite. M. d'Angers eſtant arrivé
à Tours , fut complimenté
par M. l'Abbé Saicher , auffi
Chanoine & Dignité , avec
A 2
4
MERCVRE
י ז
!
i
ſept Dignitez , Prevoſts &
Chanoines députez du Chapitre
, & regalé magnifiquementde
foir auxdépens du même
Chapitre . Le lendemain ,
Feſte des Rois , furalles ſept
heures du matin , M. l'Abbé le
Loyer , & les autres Commiffaires
du Chapitre , le conduifirent
à l'Eglife ,où Mrs du
Chapitre , & le Clergé, qui eft
fortnombreux , le receurent à
la porte , & d'où , aprés luy
avoir preſenté l'eau benite , &
enfuite de la vraye Croix à baifer,
ils le menerent au grand
Autel , en chantant un Répons
de Saint Martin , à la fin duquel
M. l'Evêque d'Angers ayant
chanté le Verſet & l'Oraifon
du meſime Saint , donna la benediction
folemnelle au Peuple
ſelon ce qui ſe pratique à la reGALANT.
ception des Evêques qui font
Chanoines honoraires de cette
Eglife . Cela eſtant fait , ce Prelat
fut conduit folemnellement
par tout le Clergé , au lieu où
fe tient le Chapitre , & où M.
l'Abbé Guedier , Chanoine &
Sous-Doyen,luyayant, enl'abſence
du Doyen , preſenté un
ancien Livre couvertde velours
rouge , où ſont contenus les
Statuts de cette Eglife , avec
le faint Evangile ,& le ferment
des Eveſques Chanoines de S.
Martin de Tours, M.d'Angers
prêta ce ſerment à haute voix,
en Latin. En voicy les termes
mis en noſtre Langue .
NOUS , Michel le Peletier ,
Evesque d'Angers , jurons & promettons
que nous serons fidelles à
cette Eglise du Bien heureux Saint
Martin de Tours , & principale-
A 3
6 MERCURE
ment sur les choses qui luy appar
siennent dans nostre Diocese , &
que nous donnerons à cette Eglife
&au Chapitrele conseilque nous
croirons le meilleur , toutes les fois
que nous en ferons requis , &que
nous ne revelerons en aucune maniere
les deliberationsdu Chapitre,
en forte qu'il en puiffe arriver
quelque dommage ou confusion à
l'Eglise mesme , ou au Chapitre
Ainst Dieu nous aide,&fes faintes
paroles.
Aprés avoir prété ce ſerment,
il remercia Mrs du Chapitre
de l'honneur qu'ils luy
faifoient , les aſſurant qu'il le
regardoit comme un des plus
nobles avantages de l'Evêché
d'Angers , parce qu'il luy don
noit lieu d'eſperer une protetion
particuliere de S.Martin ,
&le droit de demander l'ami
GALAN T.
7
tié d'une Compagnie qui tient
un ſi haut rang dans l'Eglife ,
& ayant prononcé les éloges
d'homme comparable aux Apôtres ,
&depremierdes Confeffeursqu'on
ait honoré publiquement dans
l'Egliſe, que l'antiquité à don .
nez à S. Martin , il ajoûta qu'il
eſperoit qu'avec le ſecours de
leurs prieres qu'il leur demandoit
dans l'eſprit d'une veritable
fraternité, il obtiendroit de
ce grand Evéque , leur Pere
commun,dont ils conſervoient
lescendres& le Tombeau dans
leur Eglife, & l'eſpritdans leurs
moeurs , toute l'aſſiſtance dont
il avoit beſoin pour gouverner
un Dioceſe qui avoit autrefois
reffenty tant d'effets du grand
zele de ce même Pontife . Puis
il quitta le Camail d'Evéque ,
& s'eſtantreveſtu des habits de
A4
8 MERCURE
Chanoine , il fut conduit au
Choeur,où M. le Sous -Doyen
en l'absence du Chantre , l'inſtalla
dans la premiere place
dú coſté droit prés le grand
Autel. Il celebra enfuite la
Meſſe au grandAutel , pendant
laquelle on chanta un excellent.
Moter, de la compoſition de
M. Thierry , Maistre de Muſique
; aprésquoy , M. d'Angers
revintàſa place du Chooeur , &
entendit la Meſſe folemnelle
dujour des Rois , dontil admira
les ceremonies majestueuſes ,
& propres à cette grande &
ancienne Eglife . On la commença
au Tombeau de Saint
Martin derriere le grand Autel,
où M. le Sous Doyen, qui eſtoit
de ſemaine à l'Autel pour le
Doyen , ne vint de ce Tombeau
que pour l'introite , accomGALANT.
9
pagné de vingt Officiers qui
. l'avoient precedé dans toute la
- marche , qui est longue , puis
qu'on fait le tour du Choeur,&
qui eſtant entré , on paſſe à
coſté gauche du grand Autel
pour aller au Tombeau de S
Martin , d'où on vient enſuite
par le coſté droit au grand Autel.
Aprés la Meſſe , M. d'Angers
fut reconduit comme auparavant
à fon logis, &y ayant
dîné , & toute ſa compagnie ,
avec M. de Miromenil Intendant
de la Generalité de Tours ,
&un grand nombre de Mrsdu
Chapitre, qui avoienteſtéavec
M.l'Intendant au ſouper du ſoir
précedent , il partit pour An
gers , où il fut receu aux acelamations
publiques de tout fon
Les Evêques d'Angers
1 As
10 MERCVRE
coutume de venir ainſi prendre
poffeffionde leur Canonicat de
S. Martin de Tours . Le Pere
Thomaffin parle dans ſa Diſcipline
Eccleſiaſtique des Chanoines
honoraires de cette no
ble Eglife. Parmy les Evêques
qui le font , on compte les Archevèques
de Bourges & de
Sens , les Evêques d'Angers ,
de Poitiers , &de Liege;&depuis
le mois d'Aouſt 1691.par
les foins de M. l'Abbé de Galliczon,
Chanoine&Chantre de
cette Eglife , ceux de Quebec
en Canada. Outre ces Chanoines
honoraires Eccleſiaſtiques,
il y en a pluſieurs Laïques,dont
leRoy,comme Abbé feculier :
de cette Eglife , eſt le premier,
les Ducs de Bourgogne &
d'Anjou le font auffi ; lesComtes
de Flandre , de Dunois , de
GALANT. II
Douglas en Ecoffe , & les Ducs
de Vendôme & de Nevers M,
le Duc Mazarin l'eſt comme
Seigneur de Partenay , & M.le
Maréchal de Humieres l'eſtoit
commeBaron de Preüilly.C'eſt
ainſi que les Grands dans l'ordre
Eccleſiaſtique & Seculier
ſe ſont empreſſez à rechercher
une place dans un Corps qui
eſtoit conſacré à honorer la
memoire d'un grand Evêque ,
qui eſt un des Apoſtres & le
Patron de ce floriſſant Royaume
.
Ce ſera ſans doute vous faire
plaifir que de vous envoyer la
copie d'un Traité que le Sçavant
M. de Comiers a fait fur
les Tremblemens de terre , au
ſujet de celuy qui ſe fit ſentir
icy au mois de Septembre der .
nier. Vous le trouverez rempli
A.6
Iz MERCURE
de choſes tres-curieuſes , qui
font connoiſtre par l'exemple
de l'Auteur, qui eſt malheureuſement
devenu aveugle , qu'il
yades gens enqui les lumieres
de l'eſprit ne font point ſujettes
à s'éteindre.
DISSERTATION
SUR
LES TREMBLEMENS
DE TERRE .
Au R. Pere de la Chaiſe
Confeffeur du Roy,
Comme vostre Reverence me
'fit l'honneur de me demander
au commencement du mois de De
cembre dernier à quoy je m'em
GALANT.
13
ployerois pendant la reste de l'an.
née , que j'appelle l'année generale
des Terre trembles , j'ay crû , mon
Reverend Pere , vous en devoir
rendre compte & d'autant que
Otium fine litteris eſt ſepultura
hominis viventis , pour
n'etre pasenfevely dans l'inaction,
j'emprunte la main d'un Scribe ,
pour vous dire que la veuë n'estant
pas neceßaire pour raiſonner de la
cause , des effets , & des prefages
des Tremblemens de terre , je pais ,
quoy qu'aveugle, les sentir,&dire
ce que j'en pense...
Il est facile de faire un Volume
entier de l'histoire des Tremblemens
de terre qui font arrivez. Les Philoſophes
&Historiens Grecs en ont
écrit. Ammien Marcellin , Secre
taire de Jalien l'Apostat , en a
fait une sçavanteDiffertation. Le
Poëte Philosophe Lucrece dans le
14 MERCURE
fixième Livresde rerum natura ,
comprend en 74. Vers ce qui concerne
le Tremblement deterre, Pli
ner en parle plus amplement dans
Sonfecond Livre , & Seneque dans
ſes questions naturelles, Liv. (ixieme,
dit àson Amy Lucille , qu'ilen
avoit composé un Volume dans ſa
jeunesse. Il est difficile de predire les
Tremblemens de terre,& impoßible
de ſe garantir des horribles &fanestes
malheurs qui les accompa
gnent ;&comme dit Seneque,vous
ne trouverez jamais un plus grand
nombre de Devins&de Prophetes
que quand la crainte entremêléede
Superstition , s'est emparée des ef
prits. Nec ufquam plura exem
pla Vaticinantium invenies
quàm ubi formido mentes Religione
mixta percuffit..
Si les Payens ont esté ſaiſis de
sant de crainte&de frayeurpar
-
GALANT.
1.5
les Superstuieuſes menaces de leurs
Devins , nous devons à plus forte
raison apprehender les menaces du
Sauveur de nos ames,qui pour mar..
quer la fin du monde a dit en S..
Matthieu Ch. 24. Qu'on verra
s'élever Peuple contre Peuple,
Royaume contre Royaume , &
qu'il y aura des peſtes , des
famines&des tremblemens de
terre en divers lieux , ce qui eft
arrivé le 19. du mois de Septem
bre de l'année derniere..
LaPhyfique nous apprend que la
peste procede des exhalaiſons venimeusis
, qui ſortant des entrailles
dela terre par les Tremblemens,se
meſlent dans l'air que nous respia
rons : C'est à quoy Seneque attribuë
la mort soudaine d'un Troupeau de
(ix cens brebis qui fut étouffé lors
d'un Tremblement de terre , arrivé
dans un mois de Fourier,qui abima
1-6 MERCVRE
la fam use Ville de Pompeic , &
renverſa la moitié d'Heraclée, ſous
le Confulat de Regulus & de Vir
ginius.
Comme on ne peut éviter ny prévoir
les Tremblemens de terre , tout
le monde est justement effrayédans
l'attentedeschoses qui les doivent
Suivre.On ne voit de tous coſtez que
des maux, que des dangers , que des
ſujets d'horreur & de crainte; car
enfin qu'est- ce qui peut sembleraf--
feuré, simesmetout le monde tremble
? Si les parties les plus fortes&
les plus folides font ébranlées , où
pourra- t'on allerpourse mettre en
feurete? Quelle retraite& quelle
affistance trouverons nous , fi Dieu
nous menace, file monde entier nous
donne par tous des marques de ſa
chute, &fi ce qui nous ſoutient,&
Sur quoy les Villes font baſties , commence
à s'entr'ouvrir à chanceler
?
GALANT. 17
Iln'y a point de lieu où la crainte
puiſſe prendre lafuite. Le peril est
par tout égal, puis que la menace
du Sauveur est generale . Chacun
craint comme dit Lucrece ,
Ne pedibus raptim Tellus
fubſtracta feratur
In Barathrum,
detomber vivant dans les Enfers ,
ainsi que Coré, Datan , & Abiron
qui furent abimezdans un gouffre
horrible , que la terre en tremblant
ouvrit tout à coup Sous leurs pieds.
Voulez vous eftre exempts des frayeurs
des épouvantables Tremble.
mens de terre , qui entraînent avec
euxtant de funestes maibeurs.Faites
peu d'état de cette vie mortelle;
foyez bien avec Dieu , & que voftre
ame foit toûjours preste à
partir pour paroiſtre devant fon
dernier Iuge; dans cette fituation ,
& fi fractus illabitur orbis
impavidum ferient ruinæ
18 MERCURE
esperant de paſſer dans un lieu plus
heureux&plus affeuré.
L'enferme cette Differtation en
trois Articles. Dans le premier je
diray toutes les differences des
Tremblemens de la terre. Dansle
Second je rapporteray l'Histoire de
quelques-uns des plus épouvanta.
bles ,& enfin dans le troifiéme &
dernier Articleje donneray en Phi
loſophe les veritables causes des
Tremblemens de terre.
Il faut premierement établir
que dans la terre ily a presque par
tout de grandes cavitez , & même
de plus vastes ſous les Montagnes,
& de longues cavernes ou conduits
fouterrains , ce que Seneque liv. 3 .
Quest.nat.Ch.16.enseigne. Tout ce
que nous voyons au dessus de la
serre ,se trouve de mesme au deffous
. Ily a de grandes cavernes , il
y a des concavitez, ily a de larges
GALANT .
$
4
espaces qui s'étendent entre des
montagnes. Il y a des gouffres qui
ont quelquefois englouty des Villes
( entieres , quorum periêre ruinæ,
! & en ons caché les ruines dans leur
profondeur. Tous ces espaces font
remplis d'air , d'eau , ou de feu. Il
y a aussi des Estangs qui sont couverts
de tenebres , & qui occupent
5. beaucoup de place. f'ay vû mesme
dans le Nivernois avec étonnement
Les longues cavernes de Chatenay,
qu'on appelle auſſi les Grotes d' Ar.
- cy, parce que la Riviere, à quelques
- pas de ces Grotes, ayant traversé la
Montagne ,fort de terre dans ce
- Bourg. Au contraire , les cavernes
Souterraines vomiſſent les eaux de
La Fontaine de Vocluſe à quelques
lieuësde Carpentras. Je les ay conſiderées
avec admiration, auffi-bien
que dans leDauphine, la ſource des
vents , qui fortant des cavernes
20 MERCURE
présdelaVilledeNions , fouflens
juſques à Orange, le long de la riviere
d'Aigue , tres - dangereuse
par ses fables mouvans entre S.
Maurice du Dauphiné , &Ville-
Dieu du Comtat. LeTigre ,un des
• plus rapides Fleuves , ſe perd au
pied du Mont. Caucase , & estant
fortyde l'autre costé, ilse perden.
core bien-toft aprés à la rencontre
d'autres montagnes. Enfin ayans
paru de l'autre costé , il mesle ses
eaux dans l'Euphrate prés de Ba
bylone. La Riviere Alphees'abîme
en terre dans l'Achaie , & ayant
paßé par des canaux fouterrains
par deſſous la Mer, vient fortir en
Sicile prés de Siracuſe ,où il forme
la grande fontaine appellée Are.
thuſe, ce que les Grecs ont démontré
par l'experience ; car ayant jette
dans le gouffre d' Alphée les immondices
des animaux qu'on sacrifioit
GALANT. 17.
1
chaque quatrième année pendant
- cinq jours , depuis le onzième jufqu'au
quinzième de la Lune du
Solstice d'Esté , dans lequel temps
-ils celebroient les Ieux Olympiques .
ces mesmes immondices fortaient
par la grande fontaine de Siracu
fe. De mesme la Riviere Guadalquivir,
autrefois Anas en Espagne,
Se perd prés de Medeline , & reffort
à dix lieues de là , ce qui a
donné licu de dire , qu'en Eſpagne
ily a un Pont ,fur lequel font de
tres-grandes prairies & de grandes
campagnes.
En Ethiopie , le fleuve Niger
eſtant arresté par les montagnes de
La Nubie , s'abîme , & ayant paßé
fous ces montagnes , reffort du costé
de l'Occident.
Les Mers même ſe communiquent
leurs eaux par des canaux
fouterrains ; & pour le prouver ,
22 MERCURE
ilsuffit de dire que la Mer Cafpie,
ou Mer Clause , reçoit les eaux de
pluſieurs grands Fleuves fans augmenter
, ny rien laiſſer couler fur
terre,parce que cette Mer, qui eft
plus haute que la Mer du Pont.
Euxin , s'y décharge parungouffre
qui engloutit les Vaiſſeaux, lesquels
ensuite reſſortent dans la Mer du
Pont Euxin ; & lors que le vent
d'Orient foufle ſur la Mer Clause,
l'eau en fort avec plus de violence
&plus de boüillonnement au Pont-
Euxin ; & l'eau de la Merdu Sein
Persique étant pour lors plus haute
que celle de la Mer Cafpie, elle
s'abime , & y coule par un gouffre
qui est à deux journéesde Balfara;
& au contraire ; lors que les vents
d'Occident font forts , l'eau de la
Merdu Pont-Euxin est pouséedans
la Mer Caspie , d'où elle descend
daus le Sein Persique , rendantses
GALANT .
23
eaux par le même gouffre. LaaMer-
Morte , qui reçoit le fourdain , est
aussi clause ,&se décharge avec
fon Bitume pardes canauxfouterrains
àfoixante- deux lieuës loin de
là dans le Sein Arabique , ou Mer
Rouge, du costéde l'Arabie deferte,
prés du lien appellé Eltor. La Mediterranée
se décharge dans la
Mer- rouge , ce qui se démontre
- par un fait admirable qu Abul
Sen rapporte dans fon Livre des
- merveilles d'Egipte.
1
4
Le Baffa de Suez, situèfur l'angle
de la Mer rouge , ayant pris
dans les filets un grand Dauphin ,
-Surpris defa beauté le fit jetter
dans la Mer , aprés luy avoir
fait attacher une lame de cuivre
auce ces mots gravez en Langue
Arabe, Amed Abdalla , Baſſa
Suez t'a donné la vie avec ce
preſent , l'année 720. de l'He24
MERCURE
gire, ce qui est en l'année de gefus-
Christ 1342. Ce même Dauphin,
quelques mois aprés, fut repris dans
la Mediterranée prés de Damiette,
Parlons maintenant des vaſtes
Regions Souterraines, dont pluſieurs
font habitées. Solin , Pline, Ælian.
& en dernier lieu Gaffarel en ont
écrit. Dans l'Isle de Malthe , non
loin de l'agreable lieu nomméBufchetto
, est une Colline , dans les
cavitez de laquelle habiteunefameuse
Peuplade. Les hommesfons
de grande taille , & les femmes
assez belles . Ils n'ont du jour que
par de petites fentes des Rochers.
Ce lieu est appellé Gaar Kebir ,
c'est-à-dire , la grande Caverne.
Dans le Territoire de Viterbe en
Toscane, est un grand Bourg fouterrain
, appellé Meonio, au deſſus
duquel ſont des prairies,deſquelles
' on voit avec étonnement fortir la
fumée
GALANT.
01
1
25
fumée de leurs cuiſines . Mais tout
cela n'est rien en comparaiſon des
Regions Souterraines que le Pere
Martin Martinius dans ſon Atlas
Chimique , dit estre au milieu du
Royaume de la Chine ,ſous la plus
eſcarpée & la plus vaste Monta
gne du monde. Elle est percée , ditil
, de part en part en pluſieurs endroits
par de grandes cavernes qui
Servent de chemins pour aller d'une
Province à l'autre. Ily a des Lacs,
des Rivieres & des poiſſons , des
herbages , & des animaux de plufieurs
especes , quijouiſſent d'unjour
fort fombre quideſcend par des cre
vaſſes de la Montagne. Il ajoute,
qu'il faudroit fix mois entiers pour
parcourir & décrire toutes ces Cavernes,
Diſonsmaintenant quelque cho-
Se des feuxsouterrains. Je ne rapporteray
pas icy les horribles em
Fev . 1693 . B
26 MERCURE
1
brafemens du Mont Vesuve , du
Mont Ethna &de quelques autres
qui vomiſſent d'horribles Rivieres
de feu de fouffre & de bitume allumé.
Le Livre des Ambassades memorable
de la Compagnie des Indes
Orientales des Provinces-Unies,
vers les Empereurs du Japon, nous
apprend , qu'il y a des Montagnes
qui vomiſſent des feux & des flames
, & d'autres qui font couler
des ruiſſeaux de souffre allume.
Maisje n'oublieray pas une des fept
merveilles du Dauphiné, qui est la
Fontaine brûlante prés deGrenoble,
de laquelle S. Augustin a fait mension
.
L'ay lû autrefois dans un des
Journaux d'Allemagne, qu'en l'année
1656. on découvrit à une
lieuë de Sibinic une fontaine dont
l'eau est fort trouble & noivatre ,
&bouillonne à huit ou dix pouces
GALAN Τ . ,
27
1
de hauteur. Cette eau eft toûjours
froide & ne ſort jamais defon baffin.
Cefut en 1672.qu'on reconnut
qu'elle s'enflamoit , le feu s'y estant
mis par hazard , il continua pendantplusieurs
semaines. Elles'enflame
encore comme de l'eau de vie,
- si l'on presente au-dessus de l'eau
une chandelle allumée, &Saflame
continue pendant pluſieurs jours à
la hauteur de trois pieds.
A
{ Iene parleray pas icy non plus
des bains d'eau chaude , dont le
principal est celuy de Bourbon. Lancy.
L'en ay donné dans le Mercure
du mois de Iuillet 1681. la defcription
, & celle de ses effets , luy
eftant redevable par deux fois de
la gueriſon du reste des maux que
jeſentois par le poison qu'on m'avoit
donné en 1666. de la façon
de l'Homme Apostat , premier
Artiste du fameux Scelerat Sainte
B 2
28 MERCURE
Croix & de sa Cabale , dont les
persecutions & les menaces de leurs
Amis & Protecteurs n'ont celé que
par la crainte du quatriéme article
de l'Edit du Roy, donnéàVersailles
au mois de Iuillet,&verifié en Parlement
le 31. d' Aoust 1681 .
La Sainte Ecriture qui ne fait
aucune mention des Eclipses , parle
par tout des Tremblemens de terre.
Nous liſons dans les Nombres Ch.
16. qu'au commandement de Moy-
Selaterres'ouvrit ſous les pieds de
Core , de Datan & d'Abiron , qui
defcendirent tout vivans dans les
Enfers. Iob dit au Ch. 9. que Dieu
tranſporte les Montagnes &
qu'il fait trembler la terre , en
ébranlant les Colomnes qui la
ſoutiennent , & David dans le
45. Pleaume enseigne la mesme
chofe , à la voix du Seigneur la
terre s'eſt émuë. Le Prophete
GALANT.
29
Amos nous apprend , ante duosannos
terræ motus ,que du regne
d'Ofias estoit arrivé un horrible
Tremblement de terre, ce que le Pro -
phete Zacharie confirme au chap.
14. où aprés avoir predit que la
Montagne des Olives ſe fendroit
en deux , il ajoute , & vous fuirez
de mefme que vous fîtes
lors du Tremblement de terre
, qui arriva ſous le regne
d'Ofias , Roy de Juda.
L'Evangile nous apprend , qu'à
lamort du Sauveur la Terre trembla
,& que les deux Maries allant
au Sepulchre , il ſe fit un
grand Tremblement de terre ,
& dans les Actes des Apoftres au
Ch. 16. Paul & Silas eſtant en
priere, il ſe fit tout d'un coup
un ſi grand Tremblement de
terre , que les fondemens de la
B 3
30
MERCVRE
Priſon en furent ébranlez, toutes
les portes s'ouvrirent & les
liens de tous les Priſonniers furent
rompus ..
ce
Leplus grand&le plus horrible
Tremblement de terre, est
celuy qui separa l'Amerique de
l'Europe & de l'Afrique. Voicy
ce que nous en apprenons . Ily a
àpresent 2293. ans que les Preftres
d'Egypte diſoientà Solon d'Athenes
, que Platon rapporte
dans le Dialogue qu'il a intitulé
Timée ; que par lesanciennes Traditions
ils avoient appris qu'autre
fois auprés de Gibraltar ou Colonnes
d'Hercule,ily avoit une Ifle appellée
Atlantide , qui estoit plus
Igrande que l'Europe & l'Affrique
ensemble ,& que par un horrible
Tremblement de terre , & par un
Delugede vingt- quatre jours , elle
abima & fut couverte de la Mer..
GALANT. 31
Et en l'année 1497. Americ Vef.
puce Florentin en ayant découvert
le reste , luy donna le nom d' Amerique.
Par de semblables Trem.
blemens de terre ,la Sicile fut fea
parée de la Calabre , l'Isle de Chypredela
Syrie ,& Ceilan & les
Maldives du Continent des Indes.
Il y a 2066. ans qu' Ariftote
estant encore fort jeune , obferva
que la Comete qui parut au Couchant
Equinoxial , fut d'abord ,
comme il dit , Metaph. Liv. 3 .
Suivie d'horribles Tremblemensde
terre qui ruinerent l'Achaie, &de
debordemens qui fubmergerent dans
le fein de Corinthe les Villes Burin
& Helice , quarum in alto
veſtigia apparent , comme dis
Pline. Ovideen fait auſſi mention
dans le 15. Liv . deſes Metam.
Si quæras Helicen & Burim
Achaidas urbes ,
B 4
32
MERCVRE
Invenies fub aquis , & adhuc
oftendere Nautæ
Inclinata folent cum mæ
nibus oppidamerfis .
La derniere année de l'Olympiade
270. pluſieurs Bastimens dans .
Tyr & Sidon , furent renversez
par un horrible Tremblement ,
accablerent fous leurs ruines une
infinité de personnes,& dans la
troisième année de l'Olympiade
281 Rome fut ébranlée pendant
trois jours & trois nuits confecuteves,
& Dirrachium renversé aussi.
bien que pluſieurs Villes de la Campanie.
Pline dit , que lors de l'em-.
brasement du Mont Vesuve qui
arriva deson temps , la terrefut fi
horriblement ébranlée , qu'on crut
que tout iroitſens deſſus deſſous En
la 9. année du regne de Copronime
un horrible Tremblement de terre
ruina la Syrie. Un des plus grands...
1
GALANT.
33
Tremblemens deterre,fut celuy qui
arriva à Constantinople du temps
de Bajazet II. Il commença à
L'entrée de la nuit , comme dit
Chalcondile dansſon 22. Liv. de
l'Histoire des Turcs , le fixième du
mois de Zuinas . Ce Tremblement
dura quarante jours , pendant lefquels
il ne ſe paſſa pas d'heure ,
foit de jour , foit de nuit ,fans que
l'on en reſſentiſt de tres - grandes
Secoußes ; &pour rétablir la ville ,
Bajazety employa quatre - vingt.
mille Ouvriers .
Gregoire de Tours dit , qu'en
l'année 562. une Montagne, aprés
avoir fait de grands mugißimens,
Se renverſa dans le Rhofne , au
bord duquel est bastie la Ville de
Tournon , ainſi appellée , parce
que la Montagne avoit tourné
Sens deſſus deſſous , & en 632. la
terretrembla un mois entier .
BS
ي ف
34 MERCVRE
En l'année 1180 , un Tremble .
ment de terre ruina une partie de
la Ville de Naples. Celle d'Arian
en fut engloutie , & celle du Care
entierement renversée, En 1456..
le 24. Aouft, il s'éleva fur la Mer
d.Ancone avec une nuée épaisse,
d'environ deux milles d'étendue une
fihorrible tempeste de vents , de
fen , d'eau, d'éclairs ,& de Ton
nerres , que creufantla Mer jus.
que dans le plus profond deſes abismes,
elle pouſſa ſes flots écumans
juſque dans le Ciel avec un bruit
épouvantable , & roula depuis une
heure avant le jour jusque vers
Pife,oucette orageuse guerre ,&
confusion des Elemens ſe vint ral
lentir. Cettebouraſque commença
avec tant de bruit& de feu , qu'el
le endommagea beaucoupla Toscane
, déracina les arbres , renversa
sout par terre,jetta plaſieurs peGALANT..
35
tites Villes , à bas, enteva pluſieurs
Chasteaux de deſſus leurs fondemens
, & portant leurs débris bien.
loinhors de leur affiette, donnoit de
la terreur à tout le monde. Tout cet
orage fut causé par la violence
aveclaquelle fortoient les vents &
les exhalaiſons enflammées des ou.
vertures qu'elles s'estoient faites
dans le fond de cette Mer. Le reste
de ces exhalaiſons, &feuxsouter
rains causa d'horribles tremble--
mens de terre,par lesquels au mois
de Decembre ſuivantle Royaume
deNaples fut ruiné,&toute l'Italie
en porta de funestes marques.
Un million de maisons & de Chaſteaux
furent ensevelis ſous leurs
ruines. Ily eut plus de trente mille
hommes écrasez , & une grande
montagnese renverſa dans le Lac
de la Garde. Petrarque estant à
Naples fut témoin d'un tremble.
B6
36 MERCURE
ment de terre & d'une tempeste
Semblable , dont il fait la defcription
dans l'une deses Epiſtres.
Joseph Acosta , au liv. 2. chapitre
28. dit que dansle Perou en
l'année 1581. un tremblement de
terre tranſporta deux lieuesloin
de fon affiette la Ville d'Angeangum
,ſans la démolir , parce que
tout le territoire changea de place.
En 1631. au mois de Septembre
Sous Amurat IV. il renverſa la
Villede la Mecque avecsa Mofquée
;& peu de temps après une
furieuse ravine d'eau fracassa
entraina fort loin le Tombeau dis
grandMahomet.
Le docte& curieux Mr Spont,
dans ſon Histoire dela Ville & de ..
l'Etat de Geneve , dit que le 16..
de Septembre de l'année 1600, depuis
le matin juſques à onze heures
avant midy , les exbalaiſons
GALANT .
37
Se
fouterraines élevant beaucoup de
terrain partrois on quatrerepriſes,
le Rhône ceßa de couler , & ent
comme autant deflux & dereflux,
&même l'eau du Lac laiſſa à fec
des endroits , où il y avoit aupara- -
vant cing pieds d'eau. La méme
Histoire rapporte qu'en l'année
1384 à demi-lietuë de la Ville
d'Aigle au Cantonde Berne , aprés
de grands Tremblemens de terre
de dix ou douze minutes , qui re.
doublerent trois jours de ſuite , on
vit un matin entre neuf & dix
heures , s'élancer de l'entre-deux
de pluſieurs rochers une prodigieuse
quantité de terre , poussée par les
exhalaiſons renfermées, qui tomba
comme une ravine d'eau ,& combla
presque en un instant les val- ..
lons&les campagnesvoisines , Un
hameau en fut d'abord abîmé , &
la terre s'augmentant à mesure
3:8 MERCURE
qu'elle rouloit comme un peloton:
deneige , ensevelit tout un Village
avec cent fix granges pleines de
denrées. Il y eut cent personnes
écrasées ,& une grande quantité
deBeftail. Ce Tremblement de terre
fut au reste si violent , que prés
du Village de Motera ,le Lac s'évança
plus de vingt pas au delà
defon lit ordinaire..
9.9
En 1618. le 4. de Septembre ,
parun tremblement deterre Pleurs
en Valtoline , Pays des Grifons
tres-riche Bourg ,fut tout d'un coup
enfevely par la chute d'une montagne
voisine , &quatre milleHa--
bitansyperirent.
Au mois de Juin de l'année
1660. par un grand tremblements
de terre quisefitfentirdepuisBordeaux
juſques à Narbonne , une
grandemontagne prés de Bigorre
abisma dans la terre ,& aussi tost
:
GALANT..
39
fat couverte de l'eau d'un Lac...
Cettemontagne ayant bouchéquelque
canal par lequel paffoient les
exhalaiſons d'unfeusouterrain,qui
Laiſſoient fortir les eaux les plus
chaudes desMonts- Pirennées, elles
devinrent extremement froides.
Voicy enfin quelque chose d'auſſi
Surprenant arrivéen Gascogne , au
commencement du mois de Iuillet
de l'année 1678. Les Memoires
faitspar l'ordre de Mr Foucault
pour lors Intendant , portent qu'un
Tremblement de terre fit enfoncer
une des hautes montagnes des Py--
renées , laquelle preffant l'eau qui
estoit au deſſous dansdes Lacs fouterrains
, lafitfortir avec violence,
&les Habitans des Baffes- Pyre
nées remarquerent qu'elle enfortoit
par plusieurs canaux qu'elle s'estoit
faits , qui formant autant de furieux
torrens , entrainerentle ter
१५
دب
40
MERCVRE
rain , les arbres & les plus gros
rochers dans des endroits où ils ne
trouvoient que des paßages étroits..
L'eau qui avoit legoust des Mineraux
, jaliffoit par tout des flames
delamontagne , & ces eaux cauferent
en même temps de grands
debordemens ; car la Garonne s'accrut
tout d'un coup fi fort pendantlanuit
, que tous les Ponts & les
Moulins au deſſus de Touloufe , en
furent emporte,z&dans les plaines
qui font au defſfous . Cet horri
ble deluge d'eau rouloit avec un
bruit& une rapidité ſemblable à
cellede la Marée , emportant les
maisons des Habitans , & leurs
Bestiaux,&precisement à la mesme
beure les Rivieres de l'Adour ,du
Gavet , & autres qui proviennent
des Monts Pyrenées ,se reffensirent
de ce débordement inopiné.
Lescanaux des jardins de Mr l'EGALANT
.
41
ل
-
vesque de Lombezfurent remplis
d'un limon puant du débordement
de la Save , de maniere que pendant
huit jours, les chevaux &
autres beftiaux ne voulurent point
en boire, Trois mois aprés , par une
Semblable raison , l'Arriege débor
-da , & l'on remarqua alors qu'une
fontaine qui fort d'un rocherfar le
Loth prés de Cahors , & qui est
- confiderable par l'abondance defes
eaux , quifont tourner trois meu-
-les àſaſource , devint toute rouge ..
Lors qu'on ignore la veritable
cauſedes Tremblemens de terre , on
en forge de ridicules . Quelques - uns
ont crû que la Terre estoit un grand
- Animal, que ſes bruits provenoient
de la colique qu'elle ſouffroit , que
Son tremblement estoit cause par
les friſſons de quelque accezde fievre
, & que les inondations de las
42
MERCVRE
Mer,& mesmeson flux& reflux,
provenoient defarespiration.
و Les Chaldéens, les Babiloniens
&les Egyptiens accufent les Aftres
de caufer les Tremblemens de la
Berre , & les Ignorans en faisoient
Auteur Neptune Dieu de la Mer
& Pluton Dieu des Enfers. Les
Anciens Romains croyoient que le
Dieu de la Terre,dont ils ignoroient
le nom , estant en couroux la fai-
Soit trembler. C'est pourquoy Pline
finit le 69. Ch. du Liv. 2. de fon
Histoire naturelle , par ces termes ,
Nuinquam Urbs Roma tremuit
,ut non futuri alicujus
eventusid prænuntium effet..
C'est-à-dire , on a obſervé dans
Rome que les Tremblemens de terre
ont toujours preſagé quelque prochain
deſaſtre. LesPontifes Payens,
ignorans le nom du Dieu qui ébran
GALANT.
43
loit la terre , luy conſacroient des
festes pour l'appaiser , & luy fai-
Soientdes Sacrificesſans lenommer.
depeur deſe tromper , en prenant
une Divinité pour l'autre. Varron
parle plus amplement de ces Sacrifices.
Pour moy qui crois avec
Job ch. 5. Que rien ne ſe fait
en terre fans un ordre parti .
culier d'enhant ,je dis que Dien
ſefert des cauſes ſecondes ,pour
faire trembler la lourde Maffe de
La terre,afin de jetter de la frayeur
dans le coeur endurcy des Pecheurs.
Les feux & les vents fouterrains
font la premiere cause PhyfiqueduTremblement
de terre,Ceux
qui devancent ordinairement les
argorgemens defeu de souffre al.
lumé du Mont Vesuve ,& des
autres Vulcains , fervent à démon44
MERCURE
trer quela plus grande partie des
Tremblemens de terre , procede des
feuxsouterrains, Perſonne n'ignore
que dans l'interieur dela terre il
ya des mines de charbon, deſouffre
&de falpestre , dont la poudre à
Canon estcomposée,&qu'unepierre
tombantsur une autre produitpar
leur colliſon le feu qui les embrase
lesquelles cauſent ensuitedes tremblemens
& des renversemens de
terre,sefaisant jourcomme la mine
aux endroits les plus foibles ,&
ces feux pouffant d'abord avecviolence
( de mesme qu'une Eolipile )
l'air rarefié dans les canauxfouterrains.
Ces vents y produisent diffe.
rens bruits fuivant la qualité des
corps qu'ils rencontrent à leurpaf-
Sage&suivant la forme des ca
vernes & des conduits ; car dans un
defilé étroit ils produisent un (iffle.
GALANT .
45
ment , dans des conduits tortus un
Son enroüézs'ilsrencontrent uncorps
dur , un son fremißant , & s'ils
roulent fur les eaux , un fonflacsuant
par ondées. En d'autres en .
droits ſpacieux ils font des mugiſſemens
, & quelquefois imitent
lavoix humaine , ainsi que dans les
Orgues. Tout ce que deßus s'est ve.
rifié par experience en l'année
1638. que toute la Calabre fut
presque desolée par de continuels
Tremblemens de terre , qui de jour
& de nuit recommençoient d'heureàautre.
LePere Kirker , Jefuite , aßure
que n'estant éloigné que de trois
mille pas de la Ville de Sainte Eupheme
, il sentit un horrible vent
Souterrain , qui partit de deſſous
unemontagneàsoixante millepas;
que ce vent estant arrivéſous eux.
46
MERCURE
le bruit ,Jemblable à celuy du plus
éclatant Tonnerre futfi horible &
fipenetrant, que l'oreille ne lepouvoit
souffrir,&que lesfecouſſes de
la terrefurentfigrandes qu'ils ne
purent demeurer debout . Il ajoûte
que Sainte Euphemie fut bientoft
couverted'un épais nuage,&qu'après
ils trouverent cette déplorableVille
avec ſes Habitans abimée
dans la terre , & couverte
d'un Lac .
Les Tremblemens de terre ne
font pas par tout fi funestes; car
ſi lasecouſſe est toujours d'un même
costé , le centre de la gravité
des murailles fortant de la ligne
d'appuy, elles font renversées : mais
ſi la terre est commeforcéepar les
fecouſſes , unefecouſſeremet dans
premier état, ce que l'autre en avoit
ofté , & ledanger est encore
GALANT.
47
moindre lors que le Tremblement
de terre éleve bien & abaiſſe à
plomb. Ie raporteàcesujet que le
Chevalier Antoine de Ville, dans
fon Livre des Fortifications , affu
ve qu'une Mineayant enlevé une
muraille , & laiſſé voir le dedans
de la Place , elle retomba à plomb,
&referma l'ouverture qu'elle avoit
- faite en montant en haut.
La seconde cause Physique est
qu'ily a des Rivieres , qui venant
àfapper & à emporter par leur
rapide cours desmontagnes deterre,
- quiſoutiennent des voûtes de plufieurs
lieuës d'etendue , ces voûtes
-n'estant plusſoûtenuës , s'affaiſſent
par leus propre pesanteur,font reffentir
des fecouſſes au-deſſus , &
en pouſſant tout à coup avec impetuoſité,
l'air &l'eau qui sont enfermezau
dessous , font encore bien
48 MERCURE
وت
loin trembler la terre. Ces voutes
s'abisment encore lors que les Colomnes
des Rochers qui lesſoutiennent,
viennent à estre calcinées par
lesfeuxSouterrains,
Ie dis de plus , que lors qu'iln'y
a point de Rochers qui en s'entrebutantfoutiennent
le deſſus de la
terre, elle abisme dans ces gouffres
avec les Villes qu'elle portoit. C'est
de-làfans doute ( comme j'ay deja
dit ) que naiſſent de nouvelles Rivieres
, & que d'autres tariffent
pour toujours. Cette chute de terre
fermant le cours ordinaire de l'eau,
Sefait d'autres iſſues en d'autres
endroits .
Ie finis en remarquant , quele
dernier Tremblement de terre qu'on
reſſentit à Paris à deux heures
dix huit minutes aprés midy, le
dix - neuvième jour de septembre
169
GALANT.
49
1692. ayant esté géneral , j'ay
lieu de le prendre pour l'un de
ceux que lefus - Chrift a donnezpour
marque de l'année Climaterique
du Monde. Et il me semble que
l'année 1700. a un caractive
d'un rapport tres -fingulier avec
l'année dela Naiſſance du monde,
car dans l'une& dans l'autre de
ces deux années , les nouvelles
Lunes ou conjonctions des deux
grands luminaires se font aux
points des deux Solstices , & des
deux Equinoxes .
Mais il faudroit estre un autre
Salomon ,lequel au Ch . 7. de fon
Livre de la sagesse affure , que
Dieu luy avoit donné la vraye
fcience du commencement , du
- milieu , & de la confommation
des temps ; & comme cette connoiſſance
nous manque , profitons
du falutaire avis queJesus Chrift
Février 1693 . C
-
so
MERCURE
nous donne , Veillez donc,parce
que vous ne ſçavez pas à quelle
heure voſtre Seigneur doit
venir.
Paycrûdevoir ajouter'icy comment
le monde peutperir par un
Tremblement deterre, & comment
il peut caufer tout ce que la Sainte
Ecriture nous apprend devoir preceder
la fin du monde. Les paroles
du Prophete Ifaye dansson 30 .
Ch. font terribles , Dabo vobis
panem arctum & aquam brevem,
le pain fera rare & vous
manquerez d'eau , & cum ceci .
derint turres , &c. & lors que les
Tours auront esté renversées par
les Tremblemens de ' terre , la
lumiere de la Lune ſera com -
me celle du Soleil , & la lu
miere du Soleil ſera ſept fois
auffi forte & auſſi ardente que
celle des ſept jours. Lors que
GALANT .
51
J
,
la terre s'enfoncera davantage
vers le Soleil centre de
l'Univers , pour lors Ecce nomen
Domini venit de longinquo
ardens furor ejus ad perdendas
gentes in nihilum , & flamma
ignis devorantis , & flatus
Domini ficut torrens fulphuris
fuccendens eam. Voicy le nom
du Seigneur venant de loin plein
defureurpour perdre & reduire au
neant toutes les Nations de la ser
vepar laflame d'un feu devorant ,
& lesouffle du Seigneur comme un
Torrent de fouffre allumé , confu
mera la terre. S. Iean dans son
Apocalypse au Ch. 16.v.8. avi
par avance arriver à la fin du
monde ce qu'Iſayeavoit Prophetisé.
Le pouvoir fut donné au Soleil
de tourmenter les hommes par
l'ardeur de fon feu ,&les hommes
furent frapez d'une chaleur
brulante.
D
52
MERCVRE
Il faut expliquer comment un
Tremblement de terre peut caufer
tout à coup cette ardente& insupportable
chaleur du Soleil. La terre,
de même qu'une des autres Planetes
, demeure dans le liquide de la
Lumiere du Soleilen équilibre, fuivant
la pesanteur de fon volume ,
nesouffrant l'apogée au plus grand
éloignement du Soleil, que lors que
les rayons de lumiere frappant fur
cesparties folides du Tropique d'Esté,
font plus d'impreſſion , & les
repouffent plus loin , que lors qu'il
tombe sur les Mers qui sont aux
Tropiques d'Hiver. Il est conftant
qu'afin que le Globe de la terrefoit
en équilibre dans le liquide de la
lamiere, elle ne peut avoirque trois
ou quatre cens lieues d'écorce , de
dedans estant comme un soleil enacrouté
, c'est-à-dire un espace infipiment
grand, plein d'une flamme
GALANT. 53
ares rarefiée, dont lafuméeaformé
les mines desouffre &de biume. Or
il est constant , quesi par un Tremblement
de terre , cette voute infe
rieure du feu central vient à s'en
tr'ouvrir , toutes les eaux & l'air
que nous respirons s'abîmeront par
leur gravité , & en chafferont ces
feuxſous terrains comme moins pes
fans , & ainsi la terre deviendra
aride , & il faudra respirer ce few
Souterrain , qui aura pris la place
de nostre air ;& de plus noſtreGlobe
estant devenu plus pesant s'enfoncera
davantage vers le Soleil,
de mesme qu'un Vaisseau s'abime
au fondde la Mer, lors que l'eau
eny entrant en a chaßé l'air. I
s'enfuit donc que la surface de la
terre n'ayant plus d'au ,& s'étant
trop approchée du Soleil,fa lumiere
&fon few reduiront tous en cendre,.
& la terre même deviendra cou-
C3
$4 MERCURE
A
werte des flammes de son fouffre
qui fera par tout allumé.
Le Philofophe Anaximandre .
Milefien,preditaux Lacedemoniens
le prochain Tremblement de terre,
&les avertit de prendre garde à
lerus murailles & aux toits de
leurs maisons , mais leurs foins
furent inutiles, car toute la Villefut
ruinée &pour comble demalheur
une partie de lamontagneTaygete
Se renverſa ſur les ruines de La
Ville.
-Ily a quelques signes avantcoureurs
des Tremblemens de Terre.
L'eau des puits bouillonne , &s'éleve,&
les vapeurs fulphureuſes
vemuant la vase des puits, l'eau
est d'un goust insupportable , ce
que j'ay remarqué lors du Tremblement
de terre ,arrivé le mois
de Septembre dernier,aux caux d'un
puits d'undes plus beaux lieux des
GALANT. 55
environs de Paris. C'est ce qui me
fitsouvenir des termes de Pline ,
ausujet des Tremblemens de terre
eftinputeis turbidior aqua, nec
fine odoris tædio. l'ajoute qu'on
reffent plus facilement les fecouffes
de la terre , pendant la nuit que
tout estcalme , &jesçay par ex
perience que les Aveugles s'apperçoivent
pluſtoſt du Tremblement
de terre, parce qu'ils ont les eſprits
plusrecueillis.
Voila ,mon Reverend Pereち
L'occupation des derniers jours de
l'année , que je prens la liberté
de vous presenter avec mes treshumbles
respects au commencement
decelle- cy , que je vous souhaitte
beureuſe, pourvous rendre compte
de mon trop de loisir , me servant
des termes de lustin dans la Preface
: Simul & otii mei , cujus
& Cato reddendam operam
C 4
58 MERCVRE
putat , apud te ratio conftaret.
Leſuis voſtre
7.
.
AVEUGLE COMIERS,'de l'Hôpital Royal
des Quinze- vingts.
Je vous ay mandé dans l'une
de mes dernieres Lettres ,
que Mrs de l'Academie Royale
de Niſmes , ayant demandé
àeſtre receus de temps en
temps dans les Affemblées de
l'Academie Françoiſe , cette
eſpece d'aſſociation qui avoit
eſté propoſée par Mr l'Evefque
de Niſmes , Protecteur de
cette premiere Academie.C'eſt
ce qui a donné lieu à Mr de
Guintrandy d'Avignonde fai.
re l'ouvrage que je vous envoye.
GALANT.
59
hhhhhnhnhnhn
L'ALLIANCE
DE L'ACADEMIE
DE NISMES .
Avec l'Academie Françoife.
Eft
ODE.
affezgarder lefilence.
Tâchons par de
efforts
le nouveaux
De chanter l'heureuse alliance
Quejurent deux illuftres Corps.
Une celebre Academie
소 Reçoit en qualité d'Amie
Celle que Nismes voitfleurir ;
La Feste s'enfait au Parnaffe.
Afin d'en parler avecgrace
Daigne ,Apollon mesecourir.
Cs
t
38 MERCURE
泰
Dansle ſein d'une belle Ville.
DontNemauseestle Fondatear.
S'élevoitune Ecole habile
Parlessoins d'un grand Orateur.
Sous l'appuy de ce beau Genie ,
Dont l'éloquence est infinie ,
Elle estoitdes Muſes l'amour;
Et par l'aveu mesmedu Prince
Querevere cette Province ,
Elle croiſſoit de jour en jour.
Làcent illuftres Perſonnages
Charmez des douceurs des beaux
Arts.
Confacroient mille beaux Ouvrages
Ala gloire d'un autre Mars.
LOVIS que l'Univers admire ,
Dont laFrace eft IheureuxEmpire,
De tous leurs chants estoit l'objet.
Rien que sa valeur,ſa prudence
Sa fageſſe &Savigilance
GALANT. رو
Qandles Muſes,cesneufPucelles,
Admirant leurs doctes Ecrits ;
Ces beaux Ouvrages , dirent- elles ,
Meritent bien d'auffi beaux prix.
Noftre devoir nousfollicite
Atenir toujours au merite
Nosplus rares tresors ouvertsz
Mais enfin quelle récompense
Peut couronner tant d'éloquence!
Quels Lauriers affez beaux &
verds
Mes Soeurs,neſoyonsplus enpeine
Dit Thalie en hauffant la voix.
Je m'ouvre une route certaine.
Quim'offre un prix digne de choix.
Jemediteavec confiance
Une riche&noble Alliance
En faveur de nos Nourriffons ,
Et cette union raviſſante ,
Quenous sçauronsrendre constante,
Sera le prix de leurs chansons .
C6
62 MERCVRE
Dans une Ville ſparieuse ,
Vous sçavez aussi bien que moy
Qu'une Assemblée ingenieuse
Apour Protecteur un grand Roy
Par le feul merite affermie ,
Du beau titre d'Academie ,
Elle joüit éminemment ;
Ettout ce qu'eut Rome & laGrece
De sçavoir & de politeſſe ,
Elle le poſſede amplement.
Faiſons nos foins d'unir enſemble
Par de forts & durables noeuds ,
Ces deux Corps dont chacun raffemble
Ce qu'ilfaut pour remplirnos voeux.
Ils ont tous deux en habitude
Do panchant pour la même étude,
Le mesmeRoy pour leur objet.
Leurs humeurs n'ont riende corraire
Et pour peu que nous voulions faire
Tout répondà nostre projet.
GALANT . 6-3
2
Les autres Filles de Memoire
Louantle deffein de leur Soeur ,
Veulent avoir part à la gloire
Dele conduire avec honneur.
Mais pour mieux regler nostre Zele
Il faut , reprit nostre Pucelle
Que Phæbus en foit le garant.
Allons le trouver au plus viſte.
Il est à l'écart qui médite
Les beaux faits de Loüis le Grad
Ausfitoftla Troupe divine
Se rend à l'endroit du vallon ,
Oùproche d'une cau cristalline.
Reſvoit doucement Apollon ..
Ilgravoit,au défaut du marbre
Cesmotsfur le tronc d'un gros arbre
Mots, dont les yeux sont éblouis.
Tu cours,Ligue aprés un Fantôme
,
Ton Guillaume eſt toûjours
Guillaume
62 MERCURE
Et Loürs toujours plus Loürs.
LaTroupeenmêmetemps s'avace,
Esse rangeant autour du Dieu ,
Elle chaffe loin le filence
Qui regnoisdans ce charmant lieu
Thalie alors dont lavoixforte
Sur toutes les autres l'emporte ,
Dit d'abord au longfon deffein ;
Paisprie avec un douxfoarire
Phæbus qui l'écoute&l'admire .
D'y prêter lefeu desonfein.
Illustres Nymphes de Permesse
Leurdit ceDieu,leur douxſoutien,
Le zele qui vous intereffe
Meplaîtautas qu'ilvousfiedbien..
Je donne dans vostre pensée ,
Elle ne peut qu'estre embaraßée
Puis que Flèchierfera pour vous.
Oüy , Fléchier , maître en l'art de
plaire,
Conduira luy ſeul cette affaire
L
GALANT.. 63
Selon vosfoubaits les plus doux.
En effet, rien n'est plus facile.
N'avez vous pas ensemble en luy
Dupremier Corps un Membre habile,
Do fecond un illustre appuy ?
Que differez-vous davantage
D'employer cegrand Personnage
Qui peut tout fur cous les esprits?
Sus donc,Muse, partezfur l'heure
Pour l'informer dansſa demeure
Du deſſein que nous avonspris.
Comme le trait qu'unemainferme
Décoche avec un air aisé ,
Court envolant marquer le terme
Que l'Archer s'estoit proposé
Ainsi la Nymphe toutepreſte ,
Sans qu'aucun autre foin l'arreste,
Fend les vents fur l'aislé Courfier ;
Etpar une visteffe extrême
Elle arrive enfin lejour mesme
66 MERCURE
Au Palais du fameux Fléchier.
Ayant laiſſé dans l'écurie
Degaſe au plus gras ratelier ,
La Muse danssa rêverie
Monte hardiment l'escalier :
Et fans trouver aucun obstacle
Elleva confulter l'Oracle
Dont l'esprit estsijaste&net ,
Et prenant la plus courtevoye
Elle le rencontre avec jaje
Al'étude du Cabinet..
Elleentre, non fans leſurprendre
D'un agreable étonnement.
Ensuite elle luy fait entendre
Son defſſeinparson compliment.
Cegrand homme aussi- tost s'engage
Aprešterſesſoinsà l'ouvrage,
Puis qu'Apollonle commandoit.
En ayant doncreceu parole ,
LaMufederechef's'envole
Sur Pegaſe qui l'attendoit.
GALANT. 67
Alors Flechier devoit au Prince
Porteraunom des trois Etats
Le Cahierde cette Province
Si fertile en vins delicats.
Ilpart plein de cette éloquence
Dont tout reconnoist la puissance .
Es qui peut à ſoy tout gagner.
Il vient, il arrive, on admire
Qu'il foit tel en l'art de bien dire
Que LOVIS en l'art de regner .
Cet Office confiderable
Qui le fais paroiſtre à la Cour
Est l'occaſion favorable
Qui met enfin son oeuvre au jour.
Il parle,& tout suit fon beau Zele.
D'abord cette union fidelle
Se contratte au gré desneuf Soeurs .
La Feste s'en fait au Parnaffe;
Tout y chante &danse avecgrace
Mesme les plus graves Cenfeurs.
66 MERCURE
۱
Les arbres ſur l'écorce dure
Font voir, déployant leurs trefors,
En chiffres, enfleurs, en peinture.
Les noms des deuxillustres Corps..
Laclaire& lapure Fontaine
Se laiſſe boireà taffe pleine.
Phoebus tient ses coffres ouverts:
Chacan de Laurier fe couronne ,
Et tout le Pinde ne reſonne
Quede Ris,de Chants,& deVers.
Ma Lettre du mois d'Octobre
dernier vous apprit la
mort de M. le Duc de Mekelbourg,
Prince des VVandales.
Il faut aujourd'huy vous faire
fçavoir de quelle maniere on
a tranſporté ſon corps dans ſes
Etats , & les ceremonies qui ſe
font faites à ſes funerailles .
Voicy un Extrait de pluſieurs
Relations qui en ont eſté enGALANT.
67
voyées par differentes perfonnes
à Madame la Ducheffle
Doüairiere de Merelbourg .
Vous connoiſſez , Madame
avec toute l'Europe le rare merite
de cette Princeſſe , Scoeur
de M. le Mareſchal Duc de
Luxembourg,de l'Illuſtre Maifon
de Montmorency. Les deferences
que feu M.de Merel
bourg avoit pour elle , accompagnées
d'unediſtinction tresparticuliere
, la qualité de Regente
de fes Etats qu'elle a
gouvernez pluſieurs années
avec une dépenſe digne de ſon
rang,& la fatisfaction que toute
l'Allemagne a marquée de
fa conduite , en donnent des
preuves incontestables. Il faut
aufſi vous dire que le ſoin que
l'on a pris de luy déguifer
l'empreſſement que le Prince
70
MERCURE
acontinuellement témoigné ,
de la revoir prés de luy , pendant
le cours de ſa maladie , &
dont elle n'a eſté informée
qu'aprés ſa mort , luy a donné
dans une ſi grande perte un
ſentiment de douleur qui ne
finira qu'avec la vie , puis
qu'elle s'eſt veuë privée de la
confolation de luy rendre ſes
derniers devoirs. Ce Prince
mourut à la Haye le 29. de
Juin dernier . Le 15. du mois
de Juillet ſuivant Mrs de Lutzau
, de Varnſtedt , Deſperlin
& de Driſberg y arriverent en
qualité de Deputez de la Regence
de Mckelbourg & de
Maréchaux de cette Cour ,
pour prendre le ſoin d'y faire
tranſporter ſon corps , de le
garder & de l'accompagner das
tout le voyage.M. S.l'Eſpagnol,
GALANT.
71
1
premier Aumônier du defunt
Prince , ayant fait les Prieres
odinaires pour les Morts , le
17. à trois heures du matin
Mrs les Deputez & les pres
miers Officiers de ſon Alteffe
- S. porterent ſon corps juſqu'au
plus proche Canal , où eſtoit
une Barque magnifiquement
tenduë de deüil, pourle tranf.
porter à Amſterdam. Elle y
arriva fur les ſept heures du
foir & la maison de M. de
Vicquefort , Reſident du Prine
ce , donnant ſur le Canal , il y
attendit les Députez au paffage
, & leur ayant fait fon
compliment de condoleance ,
il leur offrit ſes ſervices& fon
logis. La Barque y demeura
attachée pendant toute la nuit,
portant pavillon de Deüil aux
Armes de Mekelbourg , ce qui
,
70
MERCURE
attira dans ce quartier là une
foule extraordinaire de Peuple.
Le 18. M.de Vicquefort qui
avoit obtenu les depêches neceffaires
de Mrs de l'Amirauté,
ſe mit dansla plus belle de leurs
Barques avec les Officiers du
defunt Prince,& allant devant
celle où eſtoit le corps avec
Mrs les Deputez l'une & l'autre
traverſerent toute la Ville
pour aller au Port , & fur le
midy elles arriverent à bordde
la Fregatte , nommée le Mercure
, montée de trente pieces
de Canon , portant pavillon
de deüil , aux armes de
Merelbourg. L'on y mit le
corps dans une chambre tenduë
de deüil , & on en laiſſa
la garde aux Deputez & aux
Officiers de leur ſuitte. Les
GALANT.
71
1
1
équipages du Prince&quelques-
uns de ſes gens furent
mis dans un autre Bâtiment ,
que Mrs de l'Amirauté avoient
eu l'honnêteté d'accorder pour
aller de conſerve avec la Fregate
de l'Etat.
Le 19. au foir , on mit à la
voile pour gagner l'embouchure
de la Mer d'Amſterdam .
L'on y arriva le 22. & l'on y
reſta juſqu'au 28. n'ayant pas
de vent propre pour en fortir
& pour entrer dans la grande
Mer. Le 29. au matin on mit à
la voile avec un bon vent , &
l'on arriva le 31. dans l'em-
- bouchure de l'Elbe .
Le 1. jour d'Aouſt l'on
- mouïlla l'ancre devant Altena .
Le 4. on tranſporta le corps ſur
une Barque de Hambourg,ten
duë de deuïl dedans & dehors
72
MERCURE
&dont tous les gens de l'équipage
eſtoient auſſi vêtus de
deuil. Sur les huit heures du
matin,la Fregate ayant fait une
décharge de tout fon Canon,
fit voile du coſté de Hollande ,
&la Barque alla du coſté de
Hambourg , où l'on ſonna toutes
lesClocles lors qu'elle paſſa
devant la Ville .
Le 16. on arriva devant Lavvembourg,
qui eſt ſur le bord
de l'Elbe. Pluſieurs Officiers
s'y trouverent avec desCarrofſes
de deuïl , tout prêts pour
tranſporter le Corps , & pour
luy ſervir de cortege juſqu'au
Chaſteau de Svvrin .On y arrivale
8. & pluſieurs Ecclefiaftiques
, parmy leſquels eſtoit le
Chapelain du Château , allerent
avec la Croix & l'Eaubenîte
le recevoir à la premiere
GALANT .
1
73
re porte du Jardin. Ils eſtoient
ſuivis des premiers Officiers
de la Cour , d'un grand nombre
de gens qui portoient des
Flambeaux , & qui accompagnerent
le Corps juſqu'à la
Chapelle du Chaſteau , où lan
avoit préparé un Mauſolée ,
appellé en ce pays-là Castram
doloris , auſſi propre & aufſi ma-
| gnifique , que la diſpoſition du
lieu pouvoitle permettre . Depuis
ce jour là juſqu'à celuy
- qui eſtoit deſtiné pour faire
ales Obſeques , on celebra tous
les matins pluſieurs Meſſes
dans cette Chapelle ardente ,
& jour & nuit il y avoit qua-
Gentilshommes , quatre
☐ Pages , fix Trompettes, fix Valets
de Chambre, douze Hallebardiers
, ſouvent d'autres pertre
= ſonnes , & toûjours quelques
Fev. 1693 . : D
74
MERCVRE
Prêtres qui faisoient la garde,
Le Mardy 2.de Septembre ,
jour choiſi pour les Obſeques ,
on les commença le matin par
un Service de trois Meſſes
conſecutives, dont le premier
Aumônier dit la derniere , aprés
laquelle il fit les prieres
&les aſperſions accoutumées.
Sur les dix heures , le Curé
ou Chapelain dit la Meſſe des
Morts,qui fut chantée enMuſique
, aprés laquelle il fit l'Oraiſon
Funebre en haut Allemand
, & prit pour texte , par
ordre de la Cour , ces paroles
tirées du premier Livre du Paralipomene
, chap.29 . Et ainfi
David, Fils d'Iſaye, regnasur tout
Ifaël , &les jours qu'il regna fur
Ifraël furent quarante ans.il regna
sept ans enHebron , & trente- trois
Ansen Ierufalem,&mourut en bom
GALANT .
75
nevieilleffe plein de jours , de richeffes
&de gloire , & Salomon son
Filsregna pour luy.
Un Miniftre Lutherien faiſoit
auſſi en même temps l'Oraiſon
Funebre, dans une Salle
du Chaſteau , en prefence da
nouveau Duc , des Princes &
Princeſſes de la Cour. Elle
avoit ordonné qu'on fiſt la mê
me choſe dans toutes les Egliſes
des Etats du Mekelbourg;
& aprés l'Oraifon finie , l'on
devoit lire la Genealogie & les
Alliances des Princes défunts,
& recommander aux prieres
des Aſſiſtans les Princes &
Princeffes de cette Sereniſſime
Maiſon , qui ſont encore en
vie.
Le Mercredy , jour deſtiné
pour tranſporter le Corps du
Prince défunt dans l'Abbaye
D
f
76
MERCURE
de Daubren , ſepulture des
Rois& Princes des VVandales
ſes Predeceſſeurs,on dit toutes
les Meſſes du matin ; & enſuite
on mit le Cercueil qui eſtoit
venu de la Haye , dans un autre
de cuivre doré , magnifiquement
travaillé , & fur lequel
il y avoit un Crucifix
avec la Couronne fermée , ſes
Suppoſts & ornemens neceffaires
, le tout d'argent maſſif.
Tout eſtant preſt pour le dé.
part , vingt-quatre Gentilshommes
, précedez de quatre
Maréchaux de la Cour , & de
pluſieurs Officiers
grand deuïl , tranſporterent le
Corps ſur un Chariot , qui
eſtoit au milieu de la cour du
Château, eſcorté de vingt quatre
Hallebardiers ,& d'un détachement
des Gardes du Corps.
, tous en
GALANT. 77
:
Les Trompettes qui étoient
à leur teſte , ayant fonné la
marche d'un air fort lugubre,
le grand Ecuyer qui la regloit
fit avancer les quatre Maréchaux
de la Cour, les fit ſuivre
de vingt-quatre Gentilshommes
, fit marcher le chariot avec
fon eſcorte , & enfuite le premier
Miniſtre d'Etat , le General
Major , pluſieursConſeillers
d'Etat ,& quantité d'autres
Officiers ſuivant leCorps, faifant
une eſpece de proceffion
dans laCourdu Chaſtean. On
en fortit dans cet ordre , & l'on
fit alte au premier Corps de
Garde, afin de regler la marche
de la maniere qu'elle devoit ſe
faire pendant tout le voyage.
Une des Compagnies des Gatdes
du Corps la commençoit.
Elle estoit ſuivie de quatre Ma-
D3
78 MERCVRE
د
réchaux de la Cour & d'un
grand nombre de Gentilshommes
à cheval , de trente chevauxde
main, du Corps de ſon
Alteffe S. avec fon eſcorte ,&
&de douze caroffes de deuil ,
tirez chacun par fix chevaux,
Les deux premiers eſtoient
vuides.Monfieur de Bunfavv,.
premier Miniftre & Confeiller
d'Eſtat Moffieurs Dalbestad
, General Major &
Mr de Bibau , Grand Ecuyer,
étoient dans le troifiéme , &le
quatriéme eſtoit remply auffibien
que la ſuite de Confeillers
d'Etat , Secretaires de la
chambre & d'autres Officiers.
Il y avoit un caroſſe , mené par
le Cocher & par le Poſtillon
ordinaires du Prince deffunt
tiré par les fix chevaux dont
il ſe ſervoit à la Haye , dans
GALANT.
79
lequel eſtoit ſon premier Aumônier
, avec le Secretaire du
nouveau Duc. Le reſte des caroffes
menoit les Preſtres avec
les Chapelains & Clercs de
Chapelle. On partit dans cet
ordre au bruit du Canon du
Chafteau . On paſſa premierementle
Pont , qui estoit bordé
des deux coſtez de deux
Compagnies de Soldats aux
Gardes. L'on traverſa enſuitte
toute la Ville de Svverin, dont
les Bourgeois eſtoient ſous les
armes , rangez en haye aux
deux coſtez de la ruë. I ors que
le Corps ſe trouva au milieu de
la Ville, celuy du Duc fon Pere,
more depuis long-temps , qui
avoit eſté conſervé dans l'Eglife
Cathedrale ,& que l'on avoit
mis ce jour là dans un chariot
de deüil , joignit la marche ,
D 4
80 MERCVRE.
nombre
د
paſſant devant celuy de ſon A.
S. avec ſon eſcorte de Gardes
du Corps & de Hallebardiers.
LesOfficiers &Gentilshommes
qui l'accompagnoient en grand
ſe joignirent auſſi
avec les precedens , & tous enſemble
ne faifoient qu'un mefme
corps de Cavalerie quifuiviten
bon ordre. Au fortir de
la Ville , on tira le Canon du
Rempart,& depuis la premiere
porte juſqu'à la ſeconde , il y
avoit d'un coſté deux Compagnies
de Dragons , & de l'autre
deux Compagnies d'Infanterie
qui ſuivirent le Convoy
juſquedans la Campagne . Les
Bourgeois de la Ville ayant
formé deux autres Compagnies
le ſuivirent auffi ,& l'une & l'autre
s'eſtant trouvée dans un
terrain commode, ſe mirent en
GALANT. 81
Bataillons , & firent trois décharges
avant que de s'en retourner
à la Ville,où l'on tiroit
en meſine- temps le Canon des
Baſtions qui ſont de ce coſté
là . Lors que l'on fut avancé
dans la Campagne , les caroſſes
de deüil furent fuivis de quantité
d'autres à fix chevaux &de
toutes fortes de caleches ,qui
appartenoient aux Officiers de
la Cour ou à d'autres gens , qui
eſtoient venus par reſpect pour
le Prince , ou par curiofité pour
cette ceremonie . Le nombre
de leurs Valets à cheval eſtoit
figrand , que pour empeſcher
qu'il n'en arrivaſt de la confuſion
& du deſordre , on obligea
tous ceux qui n'avoient
pas de chevaux de main
de marcher par Brigade
ſous la conduite de fix Of
DS
>
82 MERCURE
ficiers qui les commandoient
de forte qu'ils formoient un
gros Corps de Cavalerie qui
finiſſoit la marche du Convoy.
En approchant de la Ville
de Viſmar , qui eſtoit autrefois
du Duché de Mekelbourg, l'on
paſſa par un bois où il y avoit
une infinitédegens qui avoient
campé toute la nuit , pour ne
pas perdre l'occafion de voir
paſſer le Corps de leur ancien
Duc.On y trouva auſſi de grandes
tables couvertes de viandes
&de toutes fortes de rafrai- '
chiffemens , que Mr de D'hertel,
grand Treforier de la Cour,
avoit ordonnées de ſon propre
mouvement , afin de marquer
fon attachement pour le Prince
deffunt , & fon eſtime pour
tous ceux qui avoient l'honneur
de luy rendre leurs derniers des
GALANT.
83
6
voirs. On arriva ſur les 7.heures
du ſoir au Village de Nieubourg
, où les quartiers qui eftoient
preparez pour plus de
cinq cens perſonnes , furent
diſtribuez par les Fouriers de
la Cour. Le lendemain fur le
midy , l'on fit alte devant le
Bourg de Викаи où Mr de
Varnſtedt, Marechalde la Cour,
& Deputé à la Haye , tient ſa
reſidence ordinaire en qualité
de Bailly . L'on y prit les rafraichiffemens
qu'il avoit fait preparer
, & pour marquer la diftinction
qu'il faifoit des principaux
Officiers , il les fit ferviren
vaiſſelle d'argent & de
vermeil doré . Enfin la nuit approchant
, l'on fit encore alte
à la veuë de l'Abbaye de Dadbren
, au millieu d'une Plaine
qui estoit coſtoyée d'un bois
D6
84 MERCURE
C
dehaute futaye. Les premiers
Officiers mirent pieda terre ,
& allerentau devant du grand
Maréchal qui venoit les trouver
, & qui estoit arrivé depuis
deux jours pour donner
les ordres neceſſaires , ayant
Javec luy Mr Zackau quieſtoit
chargé de preparer les quartiers.
Les quatre Maréchaux
de la Cour , & d'autres Offciers
ayant eſté avecle Grand
Maréchal pour reconnoiſtre le
-terrain) des environs de l'Ab-
-baye & de l'entrée de l'Egliſe ,
l'onſe mit en êtat d'y conduire
premierement le corps du Pere
de feu fon Alteſſe Sereniffime ,
laiffant le fiendans la plaine ,
avec l'eſcorte ordinaire des
Gardes du Corps &des Hallebardiers.
La marche ſe fit à peu
2prés de la mefine maniere qu'il
GALANT. 85
a déja eſté dit , avec cette difference
que les Gardes du Corps
portoient preſque tous un
Flambeau allumé, qu'ils eſtoiét
ſuivis de vingt - quatre Eſtendarts
portez par des Gentilshommes
duPays qui alloient
à pied , & qu'aux deux coſtez
de la marche il y avoit une
Compagnie d'Infanterie ſous
les Armes , quatre-vingt Flambeaux
portéz par des Pages &
pard'autres Seigneurs qui eftoient
engrand deüil comme
les precedents , ayant le manteau
trainant avec un longcrefpe
à leur Chapeau , & un
autre de meſine àleur Flambeau
qui y tenoit attaché le
chiffre de fon Alteſſe Sereniffime.
Son corps eſtant arrivé
devant la porte de l'Eglife ,
douze Gentilshommes le def86
MERCURE
cendirent du Chariot , & le
porterent dans le Caveau où
eſtoit déja le Cercueil de Madame
la Ducheſſe ſon épouſe ,
& où l'on devoit mettre auffi le
corps de fon Alteſſe Sereniffime
fon Fils.Cette premiere Ceremonie
eſtant finie , l'on retourna
dans la plaine , & l'on
recommençala marche dans le
meſine ordre que l'on avoit obſervé
dans la precedente. Il y
avoit de plus la Croix & l'Eaubenite,
qui marchoient devant
le corps , à la teſte de pluſieurs
Preſtres reveſtus qui alloient
deux defront. Le premierAumônier
du Prince défunt les
fuivoit marchant tout ſeul en
habit long. Ilavoit derriere luy
deux Valets pour arreſter dans
le beſoin la marche des Chevaux
qui tiroient le Chariot,
GALANT . 87
aprés lequel alloient à pied les
premiers Officiers de la Cour
ſuivis d'un grand nombre de
Gentilshommes en habit de
deuil , & d'une infinité d'au-
- tres perſonnes . Le Chariot ef-
- tant arrivé devant la porte de
l'Eglife ,douze Gentilshommes
endefcendirent le corps , & le
porterent juſqu'au lieu de fa
Sepulture , où il fut mis au milieu
des deux autres Cercueils ..
Le Clergé qui l'avoit precedé
fitles Prieres & les Ceremonies
accoutumées , aprés leſquelles
chacun alla dans le quartier qui
kuy eſtoit marqué .Plus de deux
Gentilshommes qu'on
n'avoit pas veus dans la marche
, & qui estoient venus à
Daubren en habit de deüil ſe
trouverent au Soupé avec les
autres dans la Maiſon Abbatiay
cens
88 MERCURE
le,où l'on avoit dreſſé pluſieurs
Tables dans divers Appartemens
.On y fut ſervy avec toute
l'abondance & la délicateffe
poſſible,& avec auffi peu d'embarras
que s'il n'y avoiteu qu'un
petit nombre de perſonnes à
traiter. Pluſieurs Maiſons dépendantesde
l'Abbaye eſtoient
auſſi remplies de gens , qui eftant
Officiers de la Cour ou
Sujets de l'Etat , furent tous regalez
auſſi ſplendidement que
les autres.
Le lendemain ſur les dix
heures du matin, on ſervit encore
un déjeuner fort propre,
& fort abondant en chair & en
poiſſon , aprés lequel toute la
Nobleſſe vint prendre congé
des premiers Officiers de la
Cour , & fit un compliment
particulier au Grand MaréGALANT.
89
ولس
schal , ſur le bel ordre qui avoit
eſté obſervé par ſes ſoins durant
tout le voyage , de même
que dans la ceremonie & dans
les repas dont on les avoit re-
1 galez . Ils finirent l'un & l'autre
par une infinité de ſantez ,
qui furent beuës à la profperité
du nouveau Duc , des deux
- Sereniffimes Ducheſſes Doüairieres
, des deux Princes , Freres
du Duc regnant , & de la
. Princeſſe ſa Soeur.
Cette Cour groffit tous les
jours au grand contentement
de la Nobleffe & des Peuples ,
qui avoient eſté privez ſi longtemps
de la preſence de leur
Souverain , & malgré le deüil
& la triſteſſe qu'elle a de ſa
perte,elle ne laiſſe pas de faire
déja quelque bruit dans tout
le Nord. L'on s'en promet en१०
MERCURE
core toute ( autre choſe dans la
ſuite , & l'on efpere qu'avec le
temps , elle ſera en état d'imiter
la ſplendeur & la politeffe
des Cours voiſines les plus magnifiques.
Le nouveau Duc s'appelle
Frederic-Guillaume , & n'eſt
âgé que de dix- huit ans. On
luy en donneroit au moins
vingt-cinq , fi l'on jugeoit de
fon âge par fes manieres , qui
n'ont rien de celles d'un jeune
Prince.Il eſt grand&bien fait,
d'un temperament fort & ro
buſte, civil envers les Dames,
honneſte à tout le monde, d'un
accés facile , & d'une humeur
gaye , genereuſe & bien- faifante.
Il aime paffionnément la
chaffe. On croit qu'avec le
temps il aimera la guerre de
mefine , & qu'il aura toujours
GALANT . 91
des Troupes fur pied pour s'en
fervir au beſoin . Il ne peut le
faire qu'avec ſuccés , ayant à
fa Cour & dans ſes Etats une fr
brave Nobleffe & tant d'Officiers
experimentez , qui fouhaittent
avec paffion de ſe ſignaler
au ſervice de leur Prince,.
& de contribuer à ſa gloire.
Comme j'ay dit dans cette
Relation , que l'Abbaye de
Daubren eſtoit le lieu de la Sepulture
des Rois& des Princes
des VVandales , je crois devoir
ajouter icy pour la fatisfaction
des Curieux de l'Hiſtoire & de
l'Antiquité , que l'on voit encore
dans cette Abbaye l'Epitaphe
, & le Tableau dePribillaus
, Prince des VVandales
quien a eſté le premier Fondateur
,& qui y fut inhumé en
12.15 . Il eſtoit Fils de Nicolot ,
*
92
MERCURE
trente neuvième Roy des
VVandales , qui mourut en
1159. & dont le Tableau s'eſt
auſſi conſervé depuis ce temps
là dans la même Egliſe , auffi
bien que les Armes de la Fa
mille Royale,qui font les mefmes
que portent encore aujourd'huy
les Ducsde Mekelbourg
& que l'on croit avoir eſté accordée
au premier Roy des
VVandales par Alexandre le
Grand.
Il paroiſt au moins par ce
que nous ſçavons de ce fameux
Conquerant , qu'il avoit fait
peindre fur tous les Etendars
de ſes Armées la teſte de fon
Bucephale , & l'Hiſtoire des
VVandales remarque que lors
qu'Antirius qui en fut le premier
Roy , vint du coſté du
Nord par ordre d'Alexandre
2
GALANT.
93
avec une Eſcadre de ſon Armée
Navale , les Vaiſſeaux qui
la compofoient portoient à la
Prouë , à la Poupe & au Pavillon
lateſte du Bucephale , & la
figure d'un Griffon , de la mefme
maniere que les Rois &
Princes des VVandales les ont
toujours portées , & que les
Ducs de Mekelbourg les portent
encore aujourd'huy .
Ie vous envoye un Ouvrage
de Mr l'Abbé de Maumenet
, que vous ſçavez avoir
remporté le Prix des Vers en
pluſieurs Academies. C'eſt une
preuvedu talent qu'il a pour les
bien tourner. Ceux - cy font
adreſſez à un homme qui en
peutjuger parfaitement bien ,
puis que l'on en voit de temps
en tempsde ſa façon , qui font
approuvez de tout le monde.
94
MERCURE
C'est à Mr le Preſident de Monforan
, Frere de Mr Brunet ,
Garde du Treſor Royal. La
delicateſſe de ſoneſprit répond
àla penetration qu'il a pour les
affaires. Outre ſa Charge de
Preſident en la Chambre des
Comptes , il eſt Chef du Conſeil
de Son Alteſſe Royale
Monfieur , & Conſeiller honoraire
au Parlement de Paris.
EPISTRE.
'Avory des neuf Soeurs
l'excellent genie
,
dons
Connoift de leurs accords la parfaiteharmonie
,
Et qui ſçais dérober à tes Emplois
divers ,
Des momens consacrez à l'amour
des beaux Vers ,
Montforan,aujourd'huy que l'An se
renouvelle ,
GALANT.
95
1
fe te viens par ces Vers renouveller
mon Zele
L'Interest, qui ſeduit le coeur des
Courtisans ,
N'a point de son poison corromps
mon encens ;
Il est pur , & jamais mon coeur qui
te revere
N'offrit à la verta d'hommageplus
Sincere.
Mais quoy! t'offrirdes Vers, quand
les biens de l'efprit
N'ontp'us auxyeux des Grands d'éclat
ny de credit ,
Qu'on n'estime plus rien que train
&qu'équipage ,
Qu'on songe à s'enrichir plus qu'à
devenir faze ,
Et qu'on croit trop payer les plus
brillans Ecrits ,
S'il en coûte un seul mot , un clin
d'oeil , un foûris !
N'est- ce point feflater d'un ſpoir
rémeraire ,
96 MERCURE
D'aspires par des Vers à l'honneur
de te plaire ,
Et de croire qu'un Don fi méprise
des Grands ,
Peut paroistre à ses yeux un Don
plein d'agrémens ?
Non fans doute.Cheri du Ciel,de la
Fortune ,
Ton coeur ne marche point dans la
route commune ;
Il préfere à l'éclat desfragiles grandeurs
La folide beauté du genie & des
moeurs .
Sans elle, à ses deſirs l'homme tou.
jours en proze
Ne reffentit jamais de veritable
joye.
Indigent au milieu de tousfes wains
trefors
Il n'a de l'homme heureux que de
pompeuxdehors.
t
Moy, qui content dufort oùle Ciel
m'a fait naiſtre ,
Bernd
GALANT.
97
Borne tous mes deſirs à m'en rendre
le maistre ,
Ie ne vais point du Riche , ennemy.
des beaux Arts ,
En fervite Client confulter les regards
,
Et deſes feux divins la docte Melpomene
Pour de lâches Mortels n'échauffe
point ma veine.
- Mais pourtoy, qui tranquille à l'ombre
de tes bois
- Demille tendres airs fais refonner
Brunois ,
Et qui vangeant dufort l'infortune
Titire , *
Fus l'objet deſes chants & le Dieu
de ſa Lyre ,
Tant que mesyeux verront la lumie
re du jour ,
* eft M.Perrin, qui a traduit en Vers
François les Eglogues de Virgile,
Février 1693 . E
98 MERCVRE
Montforan , je sçauray signaler
mon amour .
Je viens te le jurer cette nouvelle
année
Et fi de tes beaux ans l'heureuse
destinée
En meſuroit le cours au gré de mes
Souhaits, 1
Ainsi que ta candeur tu nemourrois
jamais.
J'ajoûte deux Odes d'Horace,
que M. Faydit de Saint Bonnet
a renduës en noſtre Langue .
IMITATION DE L'ODE
d'Horace , qui commence par ,
•Quantum diſtat ab Inacho .
Telephe,que te fert d'appliquer
tous tes foins
GALANT.
Achercher 612 vain dans Ηίοιτε
LePrince qui regna le moid
On celuy qui vécut leplus longtemps
en gloire ?
Pourquoy te fatiguerde mettre en
tamemoire
Le nom de tous les Rois qui depuis
Inachus
Ont regné tour à tour jusqu'aux
Antiochus ,
Et le moindre détailde leur moins
dre victoire?
TuSçais combien depuis Belus
Ont couléd'ans jusqu'à Cyrus ,
Et tu peux de nos jours paffer pour
la merveille.
J'y confens ; mais répons, combien
vaut la bouteille
De ce bon vin qu'on vante tant ?
Telephe , tu te tais! tu n'es qu'un
innocent .
Laplus bellescience est desçavoir
bien boire ,
E 2
1 MERCURE
100
Ie ne fais du reſte aucun cas.
Ne vante plus Codrus; & fi tu veux
m'en croire ,
lette au feu tes écrits, & brule ton
Grimoire ,
Et commençons noſtre repas .
C'a , Laquais, qu'on nousferve, &
que chacun s'empresse
Anous verferde ce bonvin;
Carjeſens que laſoifme preſſfe.
Allons,Telephe,& beuvons plein
De ce divin jus de la Treille.
Dans ces neufverres que tu vois ,
C'est aux Muses à qui je bois .
Une ſemblable ardeur pourlesGra
ces m'éveille ?
1
Ajoûtons- en encore trois.
C'est maintenant que je veux
rire.
Telephe,va prendreta Lyre, T
Le vin& les chansons s'accordent
toujours bien.
Ie hay les gens qui ne font rien.
GALANT. 101
Mais pour mieux celebrer la Festa,
De ces bouquets de fleurs couronnons-
nous la teste.
Rions, chantons, que de nos chants
Le voisinage retentiſſe ;
Que l'envieux Lycus de colere en
pâliffe.
Amy, vivons toujours contens.
Du vin & de l'amourfaiſons nostre
partage ,
Des Severes vieillards negligeons
les avis.
Laſageffe des Grecs est unpur badinage.
Quiboit lemieuxest le plusfage.
Vivons parmy les jeux , les plaisirs,
&les ris.
Profitons de lafleur de l'âge.
Aime toujours Chloé,j'aimeray Gliceris
.
E 3
102 MERCURE
AUTRE IMITATION
d'une autre Ode d'Horace , qui
commencepar , Onata mecum
Conſule Manlio .
1
MEre des vis & des querelles ,
Diſpenſatrice du repos ,
Source de jeux , d'amours nouvel.
les,
Viens, Bouteille, il est à propos..
Corvin pour ton doux jus fonpire.
Haſte- toy d'obeïr àses justes deſirs.
Si de Caton en luyla vertu l'onadmire
,
Il aimeàgoûter les plaiſirs ;
Etcomme luy lebonvin mefait rire,
De ton divin Nectar viens afſoupir
nos Sens.
La vertufans toy ne peut plaire...
L'on voit ſouvent le plus fevere
Venir prendre en tonjus des plaiſirs
innocens.
i
GALANT.
103
Bacchus au plus groſſier donne de
l'éloquence ;
Au timide de l'aſſurance.
Ce Dieu souvent au plus difcret,
Sans user de contrainte,arrache le
Secret.
Il peus, quand il luy plaift, diffiper
nos triſteſſes
Ildonne aux malheureux l'espoir,
Il éleve le pauvre au comble des
richesses ,
Rien ne réſiſte àson pouvoir.
Viens, Bacchus , ameneàsafuite
Les Ris , les feux , les Plaisirs &
l'Amour.
Paſſons la nuitſous ta conduite,
Attendant le retour
Du bel Aftre du jour.
:
Il ne faut qu'aimer veritas
blement pour venir à bout de
tout ce qu'on veut. Les entrepriſes
les plus difficiles que le
E 4
104 MERCVRE
coeur conduit , ſont preſque
toujours ſuivies d'un ſuccés
heureux , & quelques obſtacles
qu'on y puiſſe rencontrer ,
il y en a peu qu'on ne ſurmonte
avec le fecours du temps . Un
Cavalier , né avec de grands
avantages du coſté de la Fortune
, puiſque la mort de ſa
Mere luy avoit aſſuré du moins
quinze mille livres de rente ,
outre le bien que fon Pere,qui
eſtoit d'ailleurs fort riche , luy
devoit laiſſer , avoit cependant
ſujet de ſe tenir malheureux
parl'avaricedece meſme Pere ,
qui devant joüir de ce revenu
ſuivant la Couſtume de Normandie
, tant qu'il ne ſe rema -
rieroit pas , ne luy en faiſoit
qu'une fort legere part . Ainfiit
auroit manqué de beaucoup de
choſes,s'il n'euft pas eu unAmy
GALANT.
105
qui eſtant en poſſeſſion de deux
belles Terres enuſoit pour luy
fans nulle reſerve. Le Cava .
lier n'en abuſoit pas , & pour
ne point incommoder fon Amy
, il moderoit le penchant
qu'il avoit pour la dépenſe , ſe
contentant de pouvoir fournir
à celle qu'un honneſte homme
qui eſt ſear d'avoir du bien , ſe
trouve obligé de faire. L'étroite
amitié qui l'uniſſoit avec cet
Amy s'augmentoit de jour en
jour , & par les nouveaux ſecours
qu'il en recevoit , & par
les ſentimens de reconnoitfance
qui portoient juſqu'à l'excés
l'attachement qu'il avoit
pour luy. Il le voyoit fort fouvent
, & fes frequentes viſites
luy ayant donné un accés fort
familier auprés de ſa Mére ,
qui étoit une Femme eſtimée
Es
106 MERCVRE
de tout le monde,&d'une ver
tu à ſervir d'exemple à toutes
les autres , il ſe plaiſoit auffi à
luy rendre d'aſsez grands de .
voirs. Elle avoit été fort belle ,
&quoy qu'elle euſt plusde cinquante
ans , elle auroit encore
paffé pour une jeune Perſonne,
ſi ſon Fils qui en avoit plus de
trente , n'euſt fourny un témoin
contr'elle pour prouver
fon âge.Tous ſes ſoins alloient
àbien élever une Fille qu'elle
avoit ,& en qui elle vouloit
que la bonne éducation ſuppleaſt
par le merite au peu de
bien que les Loix de la Province
où elle eſtoit née ,luy
permettoient d'efperer. Il eſt
vray que ſi la beauté peut eftre
comptée pourquelque choſe
, elle estoit fort riche de ce
coſté-là,puis qu'elle estoit néc
GALANT.
107
avec lesGraces ,& que les leçons
qu'on luy donnoit , &
dont elle profitoit avec beaucoup
d'avantage , la rendoient
de plus en plus une perſonne
accomplie. Sa douceur , fon
eſprit aiſe , ſimple & naturel ,
& ſes manieres toutes engageantes
, furent des charmes
auſquels le Cavalier ne put refifter.
L'humeur intereſſée de
fon Pere luy faiſoit connoiſtre
qu'il ne s'accommoderoit pas
d'une Belle Fille dont la fortune
eſtoit des plus mediocres ,
mais le plaiſir de fatisfaire fon
coeur l'emporta ſur ſa raiſon,&
quand ſa paſſion l'auroit entraîné
avec moins de violence,
les extrêmes obligations qu'il
avoit au Frere , ſembloient demander
ce qu'il fentoit pour
la Secur. Flatté des raiſons qu'il
E6
108 MERCURE
ſe donnoit à luy-même pour
autorifer l'engagement qu'il
prenoit , à quelques traverſes
que cet amour le duſt expoſer,
il crut qu'il y alloit de ſa gloire
de ne le combattre pas,& qu'en
s'y abandonnant il rempliſſoit
les devoirs de parfait Amy. A
peine eut-il formé ce deſſein ,
qu'il le fit paroiſtre aux yeux
des Intereſſez . La Mere & la
Fille s'en apperçûrent d'abord,
&l'agrément avec lequel elles
répondirent aux premieres
marques qu'il leur en donna ,
l'enflamma de telle forte , qu'il
mit bientoſt ſon ſecret dans les
mains du Frere. Il n'eut pas de
peine à être écouté ſur les inſtantes
prieres qu'il luy fit , de
mettre la choſe en état de réüffir.
La Mere & la Fille étoient
toutesdiſpoſécs à luy accorder
GALANT.
109
de confentement qu'il demandoit
, mais ce qu'il yavoit de
plus important , c'étoit d'obtenir
celuy de ſon Pere , qui
ayant eſté inſtruit de ſes aſſiduitez
dans cette maiſon , luy
fit de rudes menaces s'il oſoit
penfer au mariage.Le Cavalier
répondit qu'il ne devoit pas
être ſurpris qu'il vill ſouvent
un Amy qui l'obligeoit en toutes
rencontres, & que ne pouvant
ſe diſpenſer de voirquelquefois
ſa Mere & fa Soeur , il
ſe croiroit indigne d'eſtre né
ce qu'il eſtoit s'il manquoit
d'honneſteté pour l'une &
pour l'autre, mais qu'il bornoit
cette honneſteté à des devoirs
fi indifferens , qu'on n'avoit
pas lieu de s'en alarmer , outre
qu'en l'eſtat où il ſe trouvoit,
il s'offriroit inutilement , puis
HO MERCURE
qu'il n'y avoit perſonne qui le
vouluſt accepter. Son Pere luy
dit , qu'il ſe chargeoit volontiers
de ſon établiſſement,mais
qu'il priſt garde à ne le pas
obliger à des reſolutions qui
luy ſeroient deſavantageuſes ;
qu'il chercheroit un party qui
lny feroit faire une agreable figure
, & que quand il verroit
les choſes proportionnées à ce
qu'il pouvoit prétendre , il luy
remettroit le bien de ſa Mere.
Cela fut dit d'un ton ſi impe
ricux que le Cavalier vit bien
qu'il falloit diffimuler,& attendre
un temps plus favorable
pour voir ſi ſon Pere ne changeroit
point de ſentimens. Il
rendit compte de tout à laBelle,
à laquelle il fit de nouveaux
fermens de mourir plutôt que
de rien ſouffrir qui nuifit à fon
GALANT. IND
amour. Il voulut même que
ſon Amy fuſt témoin de ces
proteſtations , & comme ils
eſtoient inſeparables , il avoit
du moins le plaifir de luy parler
de la charmante perſonne
qu'il aimoit , quand il n'avoit
pas celuy de la voir.Il en eut la
liberté toute entiere , par un
long voyage que fit fon Pere à
Paris , pour une affaire qui luy
eſtoit d'une extrême confequence
. Il y demeura plus de
fix mois , & pendant ce temps ,
les deux Amans quiſe voyoient
à toute heure, prirent l'un pour
l'autre un fi fort attachement ,
qu'il n'y eut plus rien qui puſt
ydonner atteinte. Ils fongeret
à tous les moyens qu'on pouvoit
imaginer , pour gagner l'eſprit
du Pere , qu'il y alloit de leur
intereſt deménager , puiſque
112 MERCVRE
non ſeulement il étoit en droit
de joüir juſqu'à ſa mortdu revenu
de tout le bien de fon
Fils , mais qu'il pouvoit luy
faire grand tort , touchant ſa
fucceffion , s'il ſe marioit contre
ſon gré. Cela l'obligeoit à eſtre
plus retenu dans la declaration
de ſes ſentimens , mais ſi cette
contrainte luy eſtoit fâcheuſe ,
il ſe trouva dans un embarras
extraordinaire , lors que fon
Pere eſtant revenu , luy fit ſçavoir
qu'il avoit donné parole
pour luy , en le mariant avec
une jeune Demoiſelle quiluy
apportoit cinquante mille écus
en argent comptant , outre ce
qu'elle pouvoit encore eſperer,
lors que fon Pere viendroit à
mourir. Elle estoit Fille d'un
homme qui l'avoit ſervy tresutilement
dans fon affaire , &
GALANT.
113
avec lequel il avoit renouvellé
une ancienne amitié, contractée
- par eux dans leur jeuneffe. Les
- Articles eſtoient arreſtez de
bouche . Il renonçoit en faveur
du Cavalier, à la jouiſſance du
bien de ſa Mere , & s'obligeoit,
quand ils ſeroient mariez à les
recevoir chez luy , fans qu'il
leur couſtaſt aucune choſe. Le
Cavalier étourdy du coup , e
contenta de luy dire froidement
, que l'union des eſprits
eſtant neceſſaire dans le mariage
, il devoit apprehender
de ne plaire pas à celle qu'il
avoit voulu luy choiſir pour
Femme , & qu'il feroit mieux
qu'ils fe fuffent veus un peu de
temps, pour ſçavoir, avant que
de rien conclure , s'ils ſe pouvoient
affurer d'eſtre le fait
l'un de l'autre. Son Pere luy
114
MERCURE
ferma la bouche , en luy di
fant , que ſur le portrait qu'il
avoit fait de ſon eſprit &
de ſon humeur , la Demoiſelle
estoit fort contente , &
que comme elle eſtoit jolie &
fort aimable , il ſe tenoit ſeur
qu'il ne le feroit pas moins du
choix qu'il avoit fait d'elle
qu'ainſi il falloit qu'il ſe preparaſt
à terminer une affaire
quiluy devoit eſtre ſi avantageuſe
, &qu'ils partiroient en-.
ſemble un mois aprés pourdégager
ſa promeffe. Dans quel
deſeſpoir le Cavalier ne ſe vit
il pas reduit par un ordre ſi
cruel ? Il fut cent fois tenté
d'éclater ,& de ne plus cacher
à fon Pere, que rienau monde
ne feroit capable de le détacher
de l'amourqu'il avoit pris,mais
dans la crainte de fächer ce
GALANT. 115
-
qu'ilaimoit , il crut ne devoir
rien faire que de ſon conſentement.
Il alla luy dire tout ce
qu'il venoit d'apprendre ,& il
- paruta ſes yeux dans un état à
faire pitié . La Belle touchée de
l'accablement où il eſtoit , ne
pouvoit ſe pardonner d'en eſtre
la caufe ,& par unpur excés de
tendreffe , elle vouloit qu'il acceptaſt
un party , qui devoit
luy faire une agreable fortune,
au lieu que les ſentimens qu'il
avoit pour elle , s'il oſoit les
foûtenir , ne feroient que l'ex
poſer au refſſentiment d'un Perè
, qui eſtant le Maistre de
fon bien , le laiſſeroit toujours
malheureux. Il regarda ce confeil
comme un outrage qu'on
faifoit à ſa conſtance ,& fe
plaignit fortement de l'indifference
de laBelle. La Mere & le
116 MERCURE
Frere furent appellez pour regler
leur démeſlé , & ayant appris
l'engagement où ſon Pere
l'avoit mis ; ils ſe trouverent
fort embaraſſez ſur les refforts
qu'il falloit faire jouër pour parer
ce coup. Le Cavalier,à qui
leurs raiſonnemens paroiſſoiét
ne rien produire,prit ſa refolution
fans balancer. Ce fut , fi
fon Pere s'obſtinoit à le vouloir
contraindre à partir , de ſe dérober
de luy , & d'aller paſſer
quelque temps en Italie , pendant
quoy il employeroit ſes
Amis pour luy faire entendre
qu'il ſe reſoudroit plutoſt à ne
revenir jamais , qu'à ſe ſoumertre
à un mariage où il ſentiroit
fon coeur oppoſé . Il fut jugéà
propos de ne conſentir qu'a
l'extrémité à l'éloignement
dont il formoit le deſſein; mais
GALANT . 117
S
د
loin qu'il puſt reculer l'affaire
qui l'obligeoit à le prendre , les
nouvelles qu'on receut furent
: un ſujet de l'avancer . Le Gen.
tilhomme qui luy promettoit
ſa Fille ,manda à fon Pere , qu'il
eſtoit tout preſt de faire le ma-
-riage où il s'eſtoit engagé,mais
qu'il ne vouloit point de retardement
ny demeurer plus
longtemps dans l'incertitude ,
parce qu'il s'offroit un homme
fort confiderable pour qui on
le preſſoit d'entrer en parole .
Le Pere craignant qu'un party
ſi riche ne luy échapaft, répondit
ſur l'heure qu'il partoit inceffamment
, & en effet il arreſta
le jour du voyage , mais
il le fit inutilement , puis que
dés le lendemain il fut furpris
Gune attaque de goute fort
violente , qui le prenoit affez
118 MERC VRE
rarement', mais qui luy duroit
quelquefois deux mois entiers.
Le Cavalier ravi de cet incident
crut gagner beaucoup
engagnant du temps ; mais fon
Pere qui ne vouloit point hazarder
la choſe , envoya chercher
ſon Notaire , qui dreſſa
un acte , par lequel il donnoit
un plein pouvoir à ſon Fils
pour ſe marier , en ſpecifiant
toutes les clauſes dont il eſtoit
convenu avec le Pere de la Demoiſelle.
Il accompagna cela
d'une Lettre qui portoit l'excuſe
de ſon incommodité , &
endonnant le tout à ſon Fils ,
il luy ordonnade partir le jour
ſuivant . Le Cavalier fort contentde
faire ſeul le voyage, alla
faire fes adieux,&dit à la Fille
devant ſa Mere & fon Frere,
qu'elle n'avoit rien à craindre,
GALAN T.
119
puis qu'aſſurément il ſe feroit
refuſer , quand il faudroit pour
cela declarer l'amour qui le
rendoit incapable d'en avoir
jamais pour aucune autre , &
- qu'afin qu'il euſt un conſeil
- fincere pour en trouver les
moyens , il croyoit que fon
Amy voudroit bien l'accompagner.
Le Frere y confentit avec
joye , & tout d'un coup il luy
tomba dans l'eſprit un expedient
auquel ils donnerenttous
les mains. On avoit peint la
Demoiselle jolie, & cinquante
mille écus qu'on luy donnoit
en argent comptant accommodoient
extrêmement ſes affaires.
Il propoſa d'aller l'époufer
fous le nom du Cavalier. La
Lettre & la procurationdu Pere
rendoient lachoſe facile. Sa
Raiffance estoit des meilleures
1
120 MERCURE
de la Province. Il avoit plus de
bien que le Cavalier, à regarder
ſeulement celuy de ſa Mere,
dont fon Pere luy jcedoit la
jouiſſance , & il avoit l'eſprit
fibien fait & l'humeur fi complaiſante
, qu'il ſe tenoit four ,
quand il ſeroit marié , de gagner
aſſez le Pere , & la Fille ,
pour leur pouvoir découvrir
la tromperie , ſans qu'ils eufſent
lieu d'en eſtre fâchez . Le
Cavalier qui embraſſa ſon
Amy cent& cent fois dans le
tranſportde ſa joye , le crut
infpiré du Ciel . Il n'avoit en
veuë que le plaisir d'eſtre dégagé
de cette affaire , & s'étant
donné rendez - vous ſur le chemin,
ils ſe rejoignirent au lieu
marqué , ſans que l'on ſceuſt
qu'ils alloient enſemble. Lors
qu'ils furent arrivez , l'Amy
feul
GALANT. 121
ſeul du Cavalier parut chez la
Demoiselle . Ils eſtoient tous
deux de la même taille , tous
deux en perruque brune , &
on ne pouvoit avoir affez bien
marqué les traits du Cavalier ,
pour craindre qu'on les trouvaſt
differens de ce qu'on avoit
pû dire . Ainſi ſon Amy paſſa
aisément pour luy , & il eut
d'autant moins de peine àjouër
ce perſonnage , que la Lettre &
l'Acte dont il eſtoit le porteur,
le faisoient paroiſtre ce qu'il
vouloit qu'on le cruft. Il ſe
montra ſi galant , & attaqua le
coeur de la Demoiselle par des
manieres ſi vives & fi engageantes
, que s'en eſtant fait
aimer d'abord, on ſe renditavec
beaucoup de plaifir à l'emprefſement
qu'il témoigna de conclurre
promptement le maria-
Fev. 1693 . F
122 MERCVRE
ge. Il fit des preſens de Noces
donton eut lieu d'eſtre fatisfait,
& en prenant la qualité de
Mary , il ne quitta point celle
d'Amant. Le Pere du Cavalier
ayant eu nouvelles que ſon Fils
eſtoit marié , ne pouvoit aſſez
louër ſa foumiſſion à ſes volontez
, qui luy avoit fait facrifier
une paſſion dont il avoit eu
ſujet de craindre les ſuittes.
Ce qu'il y eut de remarquable
dans le Cavalier , c'eſt qu'apprenant
tous les jours par fon
Amy , qu'il devenoit vrayment
amoureux , il ne voulut
voir la Demoiſelle qu'aprés
qu'il l'eut épousée , encore ne
la vit il qu'à l'Egliſe , ſe reſervant
à luy aller faire compliment
fur fon changement d'état
, quandfon Amy auroit trouvé
à propos de ſe découvrir
GALANT.
123
pour ce qu'il eſtoit. Deux mois
- ſe paſſferent dans tout l'agrément
que peut avoir le maria-
= ge le mieux aſſorty , & pendant
ce temps le Marié fit paroître
une humeur fi accommodante
, & des qualitez ſi peu
communes , que ſe voyant ſeur
du coeur de ſa Femme , & de
l'amitié de ſon Beau pere , il
crutque pour ſe mettre à couvert
dece qu'il avoit à craindre
de quelques perſonnes qui le
connoiffoient , & que le hazard
luy avoit fait rencontrer ,
il eſtoit temps de leur declarer
àl'un & à l'autre la tromperie
qu'il leur avoit faite. Il tourna
la choſe ſi adroitement , que
leur ayant parlé d'abord de luymême
, comme d'une perſonne
étrangere, dont il vouloit leur
faire connoiſtre le bien , la naif-
F2
124
MERCURE
fance , & tout ce qui auroit pû
le rendre digne d'obtenir ſous
fon vray nom , ce qui luy avoit
eſté accordé ſous celuy d'un
autre , on luy pardonna fans
peine ce qu'il avoit fait en faveur
de l'amour tendre & conſtant
que fon Amy avoit pour
ſa Soeur. On ſouhaitta de voir
un Amant qui ſçavoit ſi bien
aimer, & quoy qu'on luy trouvaſt
beaucoup de merite , on de m
ne fut point fâché de l'avoir
perdu , puis que ſa perte eſtoit
reparée d'une maniere ſi avantageuſe
. On luy promit , nonſeulement
le ſecret entier auprés
de fon Pere , mais encore
tous les bons offices qu'on pourroit
luy rendre pour le faire
confentir à fon mariage, quand
on lay auroit appris qu'il étoit
encore en état de le conclure ,
أ
125
GALANT .
Cependant par un incident
qu'on n'auroit jamais prévû ›
il n'eut pas beſoin de leur ſecours.
Son Pere qui le croyoit
marié , & que la crainte de perdre
le revenu du bien de ce
Fils , s'il ſe marioit luy-même ,
ne retenoit plus , eut envie de
voir la belle perſonne à qui il
croyoit l'avoir dérobé. Il la
trouva tout- à-fait aimable, mais
comme il ne la put voir qu'il ne
vit ſa Mere en même temps ,
il fut tellement frappé de ſon
merite , qu'il ſe reſolut à l'époufer.
Elle convenoit affez à fon
âge , & avoit encore de grands
reftes de beauté . D'ailleurs
elle s'eſtoit acquis une fi grande
réputation par fon eſprit , fa
vertu , & ſa ſageſſe , qu'il regardoit
cette affaire , comme
la choſe du monde qui pouvoit
د
F 3
126 MERCURE
le plus contribuer à luy afſſeurer
une vie douce , & degagée
detous ſoins. Il fit propoſer ce
mariage , & laDame qui comprit
d'abord qu'il pourroit faci
liter celuy deſa Fille, en écrivit
fur l'heure à fon Fils , pour en
avertir le Cavalier. On tint
conſeil ,& rien ne parut plus
avantageux. Ce Mariage affeurant
du bien au Cavalier , luy
donnoit moyen de tenir parole
àce qu'il aimoit , quandmême
fon Pere n'y voudroit pas confentir.
On termina la choſe en
fort peu de temps , & elle ne
fut pas fi toſt concluë , que le
Cavalier partit pour aller feliciter
fon Pere fur cette alliance .
Il en fut reçu en Fils dont il
avoit tout ſujet de ſe louër , &
par fon obeïſſance , & par l'intereſt
qu'il prenoit à fon bonGALANT.
127
heur. Ce fut pour ce Fils un
- plaifir ſenſible de trouver chez
Iui l'aimable perſonne qui poffedoit
tout fon coeur, & de luy
pouvoir parler preſque à tous
momens . Comme fon merite ,
qui ſe découvroit tout entier
de jour en jour aux yeuxde fon
Pere, avoit fait fur luy de grandes
impreffions,& que l'amour
de ſon Fils luy paroiſſoit ferenouveller
en la revoyant , il ne
ſe put empêcher de dire à ſa
Mere , foit pour la flater , ſoit
qu'il le penſaſt ainſi , que s'il
euſt crû que ſa Fille euſt eſté
auſſi accomplie qu'il la trouvoit ,
malgré fon peu de fortune , il
n'auroit eu nulle repugnance
à la recevoir pour ſa Belle-Fille.
Cette occaſion eſtoit trop
belle pour la laiffer échaper. La
Dame luy demanda , ſi ſuppoſé
F4
128 MERCURE
que ſon Fils devinſt en état de
diſpoſer de luy-même,elle pouvoit
s'aſſurer qu'il luy laiſſeroit
épouſer ſa Fille. Il luy proteſta
avec un ferment fi folemnel
qu'il n'y mettroit point obſtacle
, qu'elle crut devoir luy découvrir
tout ce qui s'étoit paffé
entre fon Fils &le ſien . II en
demeura furpris, & rèvaunpeu
de tems , mais ayant fongé que
quand il feroit le difficile , il ſe
broüilleroit avec ſaFemme, ſans
qu'il en tiraft aucun avantage ,
il s'écria tout d'un coup , qu'il
voyoit bien que les mariages ſe
faifoient au Ciel. Ainſi il confentit
de fort bonne grace à celuy
de fon Fils avec la Belle ,
& vous pouvez juger de leur
joye aprés les traverſes que
fon oppoſition leur avoit fait
efſuyer.
?
:
GALANT.
129
e
it
J
Je ne vous diray point, pour
vous engager à lire l'Ouvrage,
* qui fuit , ſur quelle matiere il a
eté fait. Je vous diray ſeulement
qu'il eſt de l'Illuftre Madame
des Houlieres. Pourriezvous
aprés cela n'avoir pas
d'empreſſement pour cette lecture
?
:
A MONSIEUR
LE PELLETIER
J
DE SOUZI .
E nesçaurois m'en empêcher,
Il faut , Seigneur, que jevous
gronde.
levous cherche avec ſoin,mais j'ay
beau vous chercher ,
Ie ne sçaurois vous approcher ,
Fs
130 MERCVRE
Que lors que vostre porte ouverte
à tout le monde
Memesleaveclesgens qu'on aime à
dépeſcher.
Quelque reflexion profonde
Quefaſſe là-deſſus mon esprit alarmé
,
Ie ne devinepoint sur quoy cela se
fonde ,
Etjen'ay pas accoutumé
Que dans lafoule on me confonde.
Si vous pouviez sçavoir les affligeans
discours
Que me tient enfecret leplus in-
Surmontable.
Leplus dangereux des amours ,
Vous feriez moins impraticable.
Vous estes étonné , Seigneur ,
Mais que vostre espritse raffure.
Jen'aspire point à l'honneur
D'aucune galante évanture.
L'amour dont je vous parle à luymesme
est borne ;
GALANT. 131
-11fait d'un peu d'encens toute sa
nourriture.
Laraiſon , laſageſſe,en vain l'ont
condamné,
Avec nous cet amour est né,
Autant que nous cet amour dure.
C'est unfoible il est vray,mais tout
examine ,
C'est un foible que la Nature
Auxplus grands hommes a donné.
Personne n'est assez fincere
Pour avouer , comme je fais ,
Tout ce que fait souffrir l'amour
propreen colere.
L'un dit, je n'en ay point, l'autre,je
n'en ay guere.
Si de tels discours estoient urais .
Les Dames craindroient moins
qu'on les vist negligées ,
De n'avoirpas dormy seroient moins
affligées ,
Et n'emprunteroient point d'attraits.
F6
132 MERCURE
Les Amans , les Guerriers ne romproient
point la tefte
Deleur bonne fortune , &de tous
leurs hauts faits.
Meſſieurs les beaux esprits fe feroient
moins de feste ,
Etquand ce qu'ilsfont est mauvais,
Ils fouffriroient du moins en paix
Qu'on fist de leur ouvrage une critiquehonneste.
Mais que fais-je,&pourquoy dans
ma Lettre entaffer
Bagatelle fur bagatelle ?
Seigneur, en la lifant vous pouvez
les paſſer ,
Revenons à noſtre querelle.
Comme vostre bontéjointe àvoſtre
pouvoir
A beaucoup d'importuns tous les
jours vous expoſe ,
Peut-estre croyez-vous que je ne
veux vous voir
GALANT.
133
Quepour demander quelque chose.
En ce cas , c'est bien fait d'avoir
Sa porte close.
Dans un temps de besoins & d'embaras
tiffu ,
Demandeur , quel qu'il foit , doit
estremal receu .
Mais , Seigneur , un Portier doit- il
estre barbare ,
Quandon vient pourremercier ,
Et d'an compliment außi rare
Doit-onsi peu sefoucier ?
Ne divoit on pas àm'entendre
Que le malheur du temps fixe vêtre
bonté ,
Quepour les maux d'autruy vous
devenez moins tendre ,
Et qu'un remerciment doit parfa
rareté
Agreablement vous ſurprendre?
Ah!fi comme chacun a de differens
gousts ,
134
MERCURE
Les varetez pouvoient vous plaire,
Ilfaudroitpour vous fatisfaire,
Vousfairevoirdesgens quiseplat
gnent de vous.
Mais où les rencontrer, quandchacun
vous honore ,
Quand de tous costezon n'entend
Que des gens que l'excès de vos
bontez ſurprend ,
Quisedisent, perſonne en vain ne
les implore ,
Partout il fait de coeurs une riche
moiffon ;
Et quoy qu'il ſerve bien, on nevoit
point encore
Demalheureux desafaçon ?
**
Que cet éloge est grand, Seigneur !
toute la gloire
Qu'aumilieu desſanglans combats
Donneune celebre victoire ,
Abeaucoup prés ne levaut pas .
GALANT.
135
D'unſi precieux caractere
On a vû la nature avare eu tous
Et mesme dans le cours des emplois
temps ,
éclatans ,
Un fi beau naturel ne se conferve
guere,
Cependant , moy qu'on ne verra,
Ny mettre volontiersmon bien àl'avanture
,
Ie gageray ce qu'on voudra ,
Que lorsque de LOVIS l'équité
Yous
toutepure
placera , Seigneur, au gréde
mesfaubaits ,
L'abondance de ſes bienfaits,
Dont le parfait merite est toujours
lamesure,
En vous ne corrompra jamais
Cequ'a mis de bonla nature ,
Etjegagneray magageure.
En attendant cet heureux jour ,
:
136
MERCURE
Oùpar une conduite habile,iufte &
fage,
Vous ramenerezcebeläge
Où lemondenaiſſant,du bien &de
l'amour ,
Faisoit un innocent usage ,
Donnez, ordre , Seigneur , qu'on ne
me dife plus
Ce qu'ons'accoutume à me dire.
Souffrezque j'aille enfin dans vos
momens perdus
Delaffer vostre esprit detout l'ennuy
qu'attire
Unpenible travail&des foins affidus
.
Ie ne m'en fieray point àmoySeule,
&je pense,
Qu'avec moy je vous meneray
Des gens de vostre connoiſſance ,
Horace , Virgile , Terence ;
Etpeut- estre avec euxje vousamu-
Seray.
GALANT.
137
,
✓ Je vous ay parlé ſi ſo vent
deMadame de Saliez , Viguiere
d'Alby & les Ouvrages
que je vous ay envoyez de ſa
façon vous ont donné une fi
jaſte eſtime pour elle que je
ne sçaurois douter que vous
n'entriez avec plaifir dans le
ſujet dejoye qu'ellea eu depuis
peu de jours , par le mariage de
M. de Saliez , ſon Fils , qui
épouſa Mademoiselle du Puy
le 25. du mois paſſé. Les Anceſtres
de cette Demoiselle ,.
qui eſt jeune , belle , riche , &
d'une noble Famille, ont eſté
longtemps Seigneurs d'une petite
Ville qui fert de Fauxbourg
à un coſté de celle d'Alby , où
ils vivoient avec éclat . Son
Ayeul , Simon du Puy , fut
tué en commandant la Garde
Bourgeoiſe en une fortie , du
138
MERCURE
ef- .
temps de la Ligue. Son Grandpere
, Hierôme du' Puy , mit
fur pied une Compagnie d'Infanterie
, entretenue par le
Pays d'Albigeois. Il ſe ſignala
à la priſe de Britexte , & au
Combat de Tillet , & y ayant
perdu un oeil & un doigt , il
fut couché ſur l'Etat des Capitaines
- Gentilshommes
tropiez , avec ſix cens livres d
penſion. Antoine du Puy ,
Pere de cette belle Mariée , vit
encore. Il fut huit ans Mouf.
quetaire du feu Roy Louis
XIII . & fervit enſuite pluſieursannéesen
Flandre & en
Picardie . Quant à M. de Saliez
de Fonvicille , il eſt d'une Famille
distinguée par un caraccere
fingulier de probité &
d'honneur . La Charge de Viguier
d'Alby & Pays d'AlbiGALANT.
139
geois , qui s'exerce avec l'épée
, a eſté plus d'un ſiecledans
cette Famille. Pierre de Fonvieille
, qui en fut acquereur
en 1572. l'ayant perduë par la
mort d'un de ſes Fils , auquel il
l'avoit reſignée , elle luy futs
donnée, par le Roy Louis XIII .
&les Lettres patentes portent,
que c'eſt en récompenfe des
ſervices qu'il avoit rendus à
cinq Rois Predeceſſeurs de co
Monarque , à commencer par
Henry II . Antoine de Fonvieille,
S. de Sauſſens, Viguier
d'Alby , mourut au Siege de
Montauban. Il avoit eu le
bonheur de gagner au Combat
de Fanch en Albigeois
le premier Etendart qui fut
pris fur les Religionnaires.
Il receut une chaire d'or du
Roy Louis XIII. avec ſa Me140
MERC VRE
daille , & depuis ce temps-là ,
JeLionque cette Famille portoitdans
ſes armes , eſt à coſté
d'une chaîne d'or , & tient un
Drapeau de Sinople. Jean de
Fonvieille , troifiéme Viguier
d'Alby, Capitaine d'Infanterie ,
ſe ſignala dans pluſieurs occafions
, comme on peut le voir
dans l'Histoire du Baron de
Chabans , de la guerre des Huguenots
, qui fait une glorieuſe
mention de luy. Antoine de
Fonvieille, quatriéme Viguier
d'Alby , fut Cornette de Cavalerie
, puis commanda la
Compagnie d'Ordonnance de
M. le Comte de Bristol , General
des Armées de Sa Majeſté,
àprs luy avoir ſervy d'Aide
de Camp , par Brevet de Sa
Majesté dans l'Armée d'Italie .
Il mourut à Paris en 1671. &
GALANT. 141
laiſſa à Madame de Saliez trois
Garçons .L'Aîné qui vient d'époufer
Mademoiselle du Puy ,
a ſervy cinq ans dans la Marine
.
Voicy des Vers qui ont eſté
faits fur ce Mariage.
,
Venez, Plaisirs venezdans ces momens .
Venezregner tranquillement
Dans ces coeurs que le Ciel assemble
Et ce que l'on voit rarement ,
Amour , & vous , Hymen . Soyez
toujours ensemble.
Faitesgoûter à ces jeunes Epoux
Tout ce que vous avezdeſenſible&
dedoux.
Que leurs ardeurs foient mutuelles
,
Vives , égales , éternelles.
Prévenez leurs foins & leurs
voeux ;
142
MERCVRE
Eetretenez leurs deſirs amoureux ;
Faitesque vos douceurs leur foient
toûjours nouvelles ,
Et que dans leurs plus douxmo.
mens ;
Ils soient longtemps Epoux Sans
ceffer d'estre Amans.
泰
Sur les rives du Tar l'Amour
l'Hymenée ,
Ont vaſſemblé les feux, les Ris , &
les Plaiſirs.
L'vnion la plus douce & la plus
fortunée;
Dedeux Amans parfaits va combler
les defirs.
LeBerger eft charmant, la Bergere
est fi belle ,
Que les moins tendres coeurs ont
Soupiré pour elle ;
Maisfon choix estsi beau,qu'ilfait
direaux faloux ,
Qu'ellea gardé son coeur pour le
plus digne Epoux.
GALANT. 143
C'est le Fils de Sapho,cette Nymphe
immortelle ,
Fameuseparses Versavouezd'As
pollon.
Elle forma sa voix dans le ſacre
vallon ,
Aujourd'huy ſes Chansons y fervent
de modelle.
:
Elle a sceu ménager cet Hymen
plein d'appas ;
On dit qu'à le chanterle Parnaffe
s'appreste.
Si Sapho ne le chante pas ,
Ilmanquera par là quelque chose
àla Feste.
Madame de Saliez , qui n'eſt
pas moins eſtimée par les ſoins
qu'elle a pris de ſa Famille,que
par ſes Ouvrages en Vers & en
Proſe , qui luy ont fait meriter
une place dans l'Academie des
A
144
MERCVRE
Ricovrati de Padouë , a fait ce
qui fuit fur ce même Mariage.
Dans ce jour fortuné qui m'est si
précieux ,
Oferay-je chanter l'agreable Hymenée
De deux Amans favoriſez des
Cieux ,
Où la main du Seigneur grava leur
destinée?
D'un Fils qui m'est plus cher que la
clarté du jour ,
Aujourd'huy couronnépar l'Hymen,
par l'Amour .
Je vante seulement la paſſion extrême
,
Et chante les appas de la Beaute
qu'il aime.
On voit en la voyant cent vertus à
la fois.
Elle est bonne , douce, prudente ,
Et l'on voit éclater cette douceur
charmante
Dans
BIBLIOTHEQUE
LYON
*
1893*
DE
LA
PROVIDENATER
Ertingerfecit
PHILISBVRGVM EXPUGNATVM
MDC.LXXXV .
H.ROVSSEム・ア
GALANT.
145
Danssesyeux, dansſes airs ,dans
leſon deſavoix .
Que j'aime en eux ces rares sympaties
Par qui l'on voit les ames afforties,
Et cetteheureuse égalité
D'âge , de moeurs,de caracteres,
Qui des Amans & tendres &finceres
Affeurent lafelicité?
Sur cette union fortunée.
Seigneur , daignezverſer de durablesfaveurs.
C'est tout ce que jeveux cettefeule
journée
Me dédommage enfin de vingt ans
demalheurs.
Je vous envoye une Medaille
quia eſté frapée pour la Priſe
de Philisbourg. C'eſt la premiere
Conqueſte que le Roy
Février 1693. G
146 MERCVRE
ait faite aprés avoir decouvert
ce qui avoit eſté reſolu contre
ſes Etats à la Ligue d'Auſbourg.
Les Alliez ne devoient faire
agir leurs Troupes que quand
le Prince d'Orange ſe ſeroit
rendu Maiſtre de l'Angleterre.
Le Roy ne jugea pas à propos
d'attendre que l'orage fondiſt
pour chercher à s'en mettre à
couvert ,& ce Prince qui n'avoit
commencé à ſe preparer
que long-temps aprés ſes Ennemis
mitſesTroupes enCampagne
avant eux , dont ils furent
auſſi chagrins que ſurpris.
Ils n'ontpû luy pardonner l'extréme
diligence qu'il fit en
cette occafion , & les Confeils
que ſa prudence luy fuggera,
de forte que le dépit leur
a toujours fait dire depuis ce
temps là que ce Monarque
GALANT . 147
efſtoit l'agreffeur , quoy qu'il
n'euſt faitautre choſe que d'aller
au devant du coup pour le
parer. La Medaille que je vous
envoye frapée à l'occaſion de
cette Conqueſte , dit beaucoup
enun ſeul mor.
L'on adepuis peu mis au jour
une Echelle
Geographique ,
dreſſée par M. Farrot , Inge-
Rieur & Geographe du Roy ,
Ouvrage tres-utile & tresneceſſaire
, tant aux Officiers
Generaux &
Subalternes
qu'aux autres perſonnes ſçavantes.
Ceux mêmes qui n'ont
aucune
connoiſſance de la
Geographie , peuvent y voir
d'un coup d'oeil & fans compas
ladiſtance qu'il y a de l'une
à l'autre des principales
Villes &
Fortereſſes , où eſt
preſentement le Theatre de la
G 2
រ
148
MERCURE
guerre , en commençant par les
Coſtesde Provence , la Savoye ,
le Piémont , les Frontieres de
Dauphiné , la Suiffe , les Gouvernemens
de Franche- Comté
de Lorraine , & d'Alface , les
Electorats du Palatinat , de
Mayence , de Treves & de Cologne
, le Pays de Liege , la
Flandre Françoiſe , les Pays-
Bas Eſpagnols & Hollandois ,
juſqu'aux Coſtes de Normandie.
L'on y voit auffi d'une maniere
fort intelligible & tresbreve
, une deſcription Geographique
de chacune de ces
Villes , fur quelles Rivieres &
dans quels Pays elles ſont ſituées
, & particulierement de
quelle force & de quelle ' importance
elles peuvent eſtre.
Cette Echelle Geographique
ſe vend à Paris chez l'Auteur ,
P
GALANT .
149
logé chez le S. Auvray , Marchand
Bonnetier , ruë S. Honoré
, aux Armes de France , visà-
visle Grand Confeil.
Le Roy voulant fairedes infpecteurs
Generaux des Troupes
de Marine , afin que les
Compagnies franches foient
encore plus belles , & mieux
diſciplinées que par le paffé , a
choiſi , pour remplir ces poſtes,
des Officiers Majors & Capitaines
des Regimens d'Infanterie.
Leur fonction doit eſtre de
faire faire fouvent la reveuë
aux Compagnies Franches , de
leur apprendre l'exercice des
Troupes de terre , & de garder
une grande exactitude , afin
qu'elles foient toûjours en bon
ordre . Sa Majesté les a nommez
au nombre de trois , & leur a
donné rang de Capitaines de
G3
150 MERCURE
Vaiſſeaux.Ces trois Inſpecteurs
font , M. deChaulnes,dudépartement
de Rochefort. Il eſtoit
depuis un an Aide - Major de
Marine , & avoit eſté auparavant
Capitaine & Aide-Major
du Regiment de Vaubecourt.
M. de la Joncquiere , du Departement
de Toulon , cy-devant
Major , & Capitaine du
Regiment de Soiffonnois , &
M. de Sorelle ,du Departement
de Breſt, cy-devant Capitaine ,
& Aide-Major du Regiment
de Navarre.Ces Emplois étant
de diſtinction , il eſt aiſé de ju
ger que Sa Majesté n'a voulu
les confier qu'à des Officiers
qui entendiffent parfaitement
l'Infanterie , & qui fuſſent auffi
vigilans qu'actifs .
M. du Vignau , d'une valeur
diftinguée ( il ſuffit de
GALANT.
151
le
dire , qu'il eſtoit Lieutenant
des Gardes du Corps , pour
empêcher d'en douter , puis
qu'il n'yen ajamais eu d'autres
dans ce Corps , ) ayant
fait vaquerpar ſa mort leGouvernement
de Mezieres
Roy l'a donné à Mr de la Hoguette
, Sous- Lieutenantdes
Mouſquetaires gris , qui s'eſt
ſignalé en une infinité d'occafions
, non-feulement dans ce
Corps , mais encore preſque
dans toutes les Armées du
Roy , en qualité d'Officier
General. Ce fut luy qui trouvale
moyé d'entrer le premier
dans Valenciennes , lors que
la Place fut ſurpriſe , Mr de la
Motte qui eſtoit Enfeigne dans
les Gardes du Corps,en eſt devenu
Lieutenant , par la mort
G4
152
MERCURE
de Mrdu Vignau , & M. Lançon
qui estoit Exempt , eſt
monté à l'Enfeigne. Mr de la
Motte eſt Frere de Mr de la
Motte - Vatteville , Maréchal
de Camp. Le merite de l'un &
del'autre eſt fort connu .
Le Gouvernement de Renmes
eſtant vacant depuis quelques
mois par la mort de Mr
de Coëtlogon , le Roy qui donne
toujours doublement ; par
lamaniere dontil fait des prefens
, le donna à M. de Bontemps
pour ſon Fils , quelques
heures avant qu'il partiſt pour
venir à Paris aſſiſter à ſon mariage.
Je vous dis le mois paſſé
qu'il avoit épousé Mademoifelle
le Vaſſeur. C'eſtoit une
agreable nouvelle à porter pour
un homme, qui n'a jamais pris
plaiſir qu'à en donner de bonnes..
S
GALANT.
153
M.de Loſtange,Fils de M. de
Loſtange, Lieutenant des Gardes
du Corps, qui fut tué malheureuſement
pendant le Siege
de Mons , a épousé Mademoiſelle
le Clerc de Leſſeville.
Ces Familles ſont ſi connuës
dans l'Epée & dans la Robe ,
qu'il n'est pas beſoin d'en rien
dire davantage.
Le 14.du mois dernier,Mademoiselle
le Fevre de Caumartin
épouſa Meffite Marc-
René de Voyer de Paumi, Seigneur
d'Argenſon en Touraine.
Elle eſt Soeur de Meffire
Loüis-Urbain le Fevre de Caumartin
, Conſeiller d'Etat &
Intendant des Finances, & fcconde
Fille de feu Meffire
Loüis François le Fevre de
Caumartin , Conſeiller d'Etat
ordinaire, mort en 1687.& de
GS
154
MERCURE
Dame Catherine-Madelenede
Vertamon , ſa ſeconde Femme .
Feu M. de Caumartin eſtoit
Fils unique de Louïs le Févre
de Caumartin , Seigneur de
Boiſſi , ſucceſſivementConſeiller
an Grand Confeil , Maiſtre
des Requêtes Preſident des
Requeſtes du Palais , & Conſeiller
d'Etat ordinaire , moro
l'an 1624. en allant Ambaſſfadeur
à Venise , & de Madelene
de Choifi ; & Petit- fils de
Louïs le Févre de Caumartin ,
Seigneur de Boiffi ,& Baron de
S. Port , Garde des Sceaux de
France , mortle 21. de Janvier
de l'an 1623. Dame Jeanne-
Baptiste le Févre de Caumar--
tin , Sooeur ainée de Madame
d'Argenſon , eſt morte de la
petite verole , les.de ce mois..
Elle avoit eſté mariée le 9, de
GALANT.
ISS
Janvier de l'an 1690. avec
Meſſire Barthelemy de Mafcarini
, Seigneur de la Verriere ,
Maistre des Requeftes , &elle
n'a laiffé qu'une Fille .
Dame Geneviève de la Barre
, Venve de Meſſire Jacques
le Févre de Caumartin , Baron
de S.Port ,& Seigneurde Cailli,
Conſeiller d'Etat ordinaire , &
Ambaſſadeur en Suiffe , mort
en 1668. eſt morte le 15. du
mois paffé , âgée de quatrevingt
ſept ans. Feu M. de S.
Port ſon Mary , eſtoit le troi
fiéme Fils de M. le Garde des
Sceaux de Caumartin , & Madame
de S. Port eſtoit Fille
d'Adam de la Barre , Baron de
Noyan, & Seigneurde la Baufferaïe,
Preſident des Requêtes.
Meſſire Henry le Févre de
Caumartin de S. Port , Abbé
G6
156 MERCURE
4
:
de S.Quentin en l'ifle ,eſt mort
for la fin du dernier mois. Il
eſtoit le fecond Fils de Jacques
le Févre de Caumartin , Baron
de Saint Port,& de Génevieve
de la Barre.
Mademoiselle de Grequy ,
Fille de Meſſire Jean de Cre .
quy , Seigneur de Hémont en
Artois , & de Dame Madeléne:
le Févre de Caumartin , Soeur
de feu M.l'Abbé de Saint Port ,
eſt morte au mois de Décembre
de l'année derniere . Mademoiſelle
de Garenne,qui a eſté
mariée avec M.de Maſſolidans .
le même mois de Decembre ,.
eſt Fille de Dame Geneviève
le Févre de Caumartin , Scoeur
de feu M. l'Abbé de S.Port , &
de Madame de Hémont.
M. d'Argenſon , que je vous.
aydit avoir épousé Mademois
GALANT.
157
felle de Caumartin , eſt d'une
Maiſon des plus nobles & des
plus anciennes de la Province
de Touraine. Un titre de l'Abbaye
de Beaugeres , apprend
qu'Agate , Femme d'Eſtienne
de Voyer , Seigneur de Paumi ,
donna l'an 1245. une rente à
cette Eglife , afin qu'elle y fuſt
enterrée , & le Sceau qui pend
à cet acte , reprefente deux
Leopards qui font l'un ſur l'autre
. Cette Dame eſtoit Fille
de Robert , Seigneur de Beauvau
en Anjou , qui mourut l'an
1227. Pierre de Voyer , Seigneur
de Paumi , fut un des
Seigneurs de la Province de
Touraine , qui accompagnerent
Charles de France , Comte
d'Anjou, Freredu Roy S. Louis,
Jors que ce Prince alla à la conqueſte
de Naples , dont il avoit
58 MERCURE
,
eſté couronné Roy à Rome
en 1266. Guillaume de Voyer
fon Fils , Seigneur de Paumi
fit une alliance qui prouve bien
enquelle confideration eſtoient
alors ſa Maiſon & fa Perfonne ,
puis qu'il épouſa Philippe de
Laval, Fille de Gui VIII. Sire
de Laval & de Vitré , & de
Jeanne de Brienne , laquelle
eſtoit Petite fille de Jean de
Brienne , Roy de Jerufalem &
Empereur de Conſtantinople ,
&de Berengere de Caſtille , ſa
feconde Femme , Soeur de Blanche
de Caſtille , Mere de Saint
Loüis . Jean le Voyer , Seigneur
de Paumi , Chevalier de l'Ordre
, & Bailly de Touraine, qui
eſtoit forti au ſeptiéme degré
de Philippe de Laval , ſervit
avectantde fidelité, d'habileté,.
&de valeur , les Rois Fran--
GALANT. 159
:
çois I. Henry II . & Charles IX.
&dans les guerres qu'ils eurent
à foutenir , & dans les Emplois
qu'ils luy confierent , que l'on
fit fur luy ce Diſtique Latin qui
comprend en peu de mots fon
Eloge..
Dux , Legatus , Eques ,fudit
د
fociavit , adanxit ,
Hostes, Hispanos , Titulos , vi,
fædere,fama.
Il fut marié en 1538. avec
Jeanne Gueffaut , Dame
d'Argenſon , & de la Roche de
Genes en Anjou ; & ce fut en
confiderationde la nobleſſe de .
ſa race , que le Roy Charles
IX. érigeaen 1569.cette Terre
en Vicomté. Entre les Enfins
qu'il laiſſa , &qui furent
Kené , & Pierre de Voyer ,
Paîné , Vicomte de Paumi ,
Bailly & Gouverneur de Tou
160 MERCVRE
raine , épouſa Claude Turpin
de Criffe , & c'eſt de ce Mariage
qu'eſtoit iſſu Armand de
Voyer , Marquis de Paumi,qui
fut tué en 1673.au Combat de
Senef. Pierre de Voyer , Seigneur
d'Argenſon , & Bailly de
Touraine , ſecond Fils de Jean
de Voyer , & de Jeanne Gueffaut,
ayant épousé Iſabelle Huraut
, Niece de Philippe Huraut
, Comte de Chiverni
Chancelier de France , cette
alliance l'engagea à faire élever
dans les Lettres Renéda Voyer,
• fon Fils ainé. C'eſt pourquoy
aprés qu'il eut exercé quelque
remps la Charge de Conſeiller
au Parlement , le Roy le pourvût
de celle de Maiſtredes R
queſtes , & luy donna fuccer
fivement les Intendances d'Auvergne
, de Rouffillon ,de Ca-
د
A
GALANT. 161
talogne , de Piedmont , & de
Guienne. Il fut fait enſuite Cofeiller
d'Etat , & il mourut l'an
1651. à Venife , où il eſtoit
Ambaſſfadeur. Il avoit épousé
Helene de la Font , & il laiſſa
de ce mariage René de Voyer,
Loüis de Voyer,Abbéde Beaulieu
en Touraine, & Doyen de
l'Egliſe de S.Germain l'Auxerrois,
Pierre de Voyer, Vicomte
d'Argenſon , & Bailly de Touraine
, qui a eſté longtemps
Lieutenant General pour le
Roy au Gouvernement de la
nouvelle France ; Jacques de
Voyer, Prieur de Nau- l'Abbé ,
&de S.Nicolas de Poitiers , &
Madelene de Voyer , Femme
dJean de Bernage, mort Doyé
deGrandConfeil , &Pere de
M. de Bernage, à preſent Maiſtre
des Requeſtes René de
aps
162 MERCVRE
د Voyer , Comte d'Argenſon
Maistre des Requeſtes , Intendant
de Saintonge & du Pays
d'Aunis, & Ambaſſadeur à Veniſe
, ſe conduifit , de meſme
que fon Pere , avectant de prudence
auprés de cette Republi.
que , que lors qu'il revint en
France en 1655. le Senat crut
qu'il ne pouvoit mieux honoser
leur Miniſtere, qu'en leur
Accordant, & à leur pofterité,
la permiſſion de porter le Lion
de S. Marcfur le tout de leurs
Armes. M. d'Argenfon le Pere
vit encore , avec Marguerite
Houlier ſa Femme,qu'il épousa
en 1650. Fille unique d'Helic
Houlier, Seigneur de la Poyade,
LieutenantGeneral d'A
gouleme , & il a eu de ceme
riage M.d'Argenſon, qui vient
d'épouſer Mademoiselle de
GALANT.
163
Caumartin ; deux autres Fils ,
dont l'un eſt Prieur de Saint
Nicolas de Poitiers , & l'autre
-eſt mort Chevalier de Malte ,
& une fille qui eſt mariée en
Touraine. Les Armes de la
Maiſon de Voyer , ſont d'azur
à deux Leopards d'or
demême ,&posez l'unsur l'autre,
écartelé d'argent àune face defable
, qui est de Gueffant d'Argenfon.
> couronnez
L'Abbaye de S. Quentin en
l'ifle , qui estoit depuis plufieurs
fiecles dans la Famille
de Mrs de Caumartin , eſtant
demeurée vacante par la mort
de M. l'Abbé de Caumartin
dont je viens de vous parler ,
IcRoy l'a donnée à M. l'Abbé
Pignon. C'eſtaſſez de vous le
nommer pour vous faire ensendre
qu'il eſt d'une famille ,
>
2
164
MERCVRE
où le vray merite ſans faſte ,la
ſageſſe , la probité , la bonté,&
la profonde érudition ſe rencontrent.
Toutes ces choſes .
font ſi generalement reconnuês
, que vous demeurerez
aiſément d'accord que le Public
n'a qu'une voix là deſſus.
Cet Abbé , quoy qu'encore
fort jeune , a tout ce qu'on
peut ſouhaiter dans une perſonne
qui ne s'étudie qu'à
réunir tant de belles qualitez
enſemble.Il a beaucoup d'érudition
, & a déja preſché un
Avent devant le Roy à Verfailles
. Vous n'avez pas oublié
combien il s'attira d'applaudiffemens
le jour de S. Loüis der.
nier , par le beau Sermon quril
fit dans la Chapelledu Louvre,
devant Mrs de l'Academie
Françoiſe . Il a la direction de
GALANT.
165
l'Academie des Sciences , à
quoy il s'applique , ainſi qu'à
ce qui regarde une partie des
beaux Arts dont il a le ſoin. Ic
vous ayparlé tant de fois de la
Famillede Mrs Bignon , que je
ne vous en diray rien aujourd'huy.
Ce jeune Abbé eſt fils
de M.Bignon, cy-devant Avo
cat General au Parlement de
Paris,& preſentementConfeiller
d'Etat ordinaire. Feu Madame
Bignon , ſa Mere , eſtoit
Soeur de M. de Pontchartrain ,
Miniſtre & Secretaire d'Etat.
Par un Baſtiment arrivé de
Tunis à Marseille au commencement
du mois paſſé , on
a pris que quand M. de Blenac
attaqua les Tripolins , &
qu'illeur pritdeux Vaiſſeaux,
ily en avoit un troifiéme qui
s'eſtoit ſauvé ſans combattre ,
166 MERCURE
Ce Vaiſſeau eſtant arrivé , le
Dey en envoya chercher le Capitaine
dans la reſolution de le
faire mourir , mais il allegua
pour s'excufer , que fon équipage
, & fes Soldats l'avoient
forcé de ſe retirer,ce qui ayant
eſté certifié, le Dey ſe conten
tade le bannir avec vingt- cinq
ou trente Turcs. Lors que la
nouvelle de la priſe de ces deux
Vaiſſeaux fut répanduë dans la
Ville , toutes les Femmes crierent
dans les ruës ,l'une demandant
ſon Mary, l'autre ſon Pere,
& l'autre fon Frere, ce qui obligea
le Capitaine à demeurer
dans ſon Vaiſſeau , n'oſant paroiſtre
dans la Ville. Le Day
envoya querir le Conſul de la
Nation Françoiſe qui estoit retenu
depuis la rupture de la
Paix avec les Tripolins , & luy
GALANT . 167
}
dit qu'il estoit libre , & qu'il pouvoit
aller par tout où il luy plai.
roit , mesme en France , àquoyle
Conful répondit , qu'il demeure
roit à Tripoly en attendant lesordres
du Roy ſon Maiſtre ſans lefquels
il ne pouvoit quitter fon
pofte. Si le Dey en a ufé de la
forte , ce n'a pas eſté ſeulement
à cauſe de la terreur que
les François ont cauſée àtous
ceux de cette Nation depuis la
priſe des deux Vaiſſeaux Tripolins
, mais auſſi à la ſollicitation
du Dey d'Alger , qui n'a
point ceſſé de parler pour ce
Conful , & qui a fait connoître
aux Tripolins la neceſſité
où ils eſtoient de faire la Paix
avec la France. Le Dey de Tripoly
luy enayant demandé les
moyens , celuy- cy luy a mandé
que le plus feur étoit de s'a168-
MERC VRE
dreſſer directement à Sa Majeſté
Tres -Chrétienne. Une Lettre
du même lieu , arrivée à
Marſeille quelques jours après
celle qui contient ces nouvelles
, porte que le Capitaine de
Tripoly dont ona parlé a eu la
teſte coupée.
Vous me demandez des nouvelles
du grand démélé qui eſt
entre les Auteurs qui prennent
le party des Anciens & celuy
des Modernes. Je ne vous en
diray rien , ſinon que cedémélé
dure toujours , & que l'on
voit force Epigrammes de part
&d'autre. Si je vous en diſois
davantage , chacun interpretant
àſa maniere ce que je dirois
ſoutiendroit que je ſerois
pour les uns ou pour les autres ,
comme on a déja fait lors que
j'ay parlé du Livre de M. Perraule
GALANT .
169
ve
rault.Cependant je n'ay jamais
eu deſſein de me declarer , &
même je ne le dois pas faire
dans la ſituation où je me trouqui
ne me permet autre
choſe , que de rapporter tout
ce qui ſe paſſe fans faire paroiſtre
mes ſentimens. J'aurois
à tous momens à juger , & il
ſembleroit que je m'attribuërois
un droit de decider,auquel
je ne pretens point. Il eſt vray
que je mets quelquefois dans
mes Lettres des Differtations
contre quelques Ouvrages ,
mais outre que ce n'eſt point
moy qui parle , le champ eſt
ouvert à ceux qui veulent faire
des réponſes , & il m'eſt ſouvent
arrivé qu'aprés avoir mis
dans un mois une Differtation
contre l'un de ces Ouvrages ,je
vous ay fait voir une Réponſe
Fev. 1693 . H
2
170
MERCURE
le mois ſuivant. Je n'en puis
donner une preuve plus certaine
qu'en vous envoyant
preſentement l'Ouvrage qui
fuit, pour réponſe à ce que vous
avez leu dans ma Lettre de
Ianvier , touchant la Baguette
de Lyon.
V , Monfieur, Ous me demandez
quel est mon sentiment fur les
Lettres qui font dans le Mercure
de Janvier , & qui attribuent à
L'operation du Demon les effets de
la Baguette, le vous vais dire en
peu de mots ce que j'en pense ; &
j'espere vous faire voire , qu'encore
queces Lettres renferment tout ce
qui se peut dire de plus ſpecieux ,
toutefois la decision qu'elles conviennent
n'a pas unfondement folide
; car lors que pour produire un
effer on employe une cauſe qui a la
GALANT.
171
force& la vertu naturelle de le
produire , l'effet n'est passuperstitieux,&
ne vient point d'un pacte
avec le Demon , pourvû que d'ailleurs
onn'ait pas joint à la caufe
quelque circonftancevaine &inusile.
Ceux,par exemple , quipour
feguerirde lamorſure d'un Chien
enragé , diſent , hax pax max ;
ceux qui pour faire tomber les poi.
veaux leur diset au matin,bonſoir
&lefoir , bonjour ,font des actions
veritablement superstitieuses,
parceque ces paroles qu'ils emploient
pour causes , n'ont nulle efficaceà
l'égard de l'effet ; & fi quelqu'un
pour se guerir de la fiévre ſe fervoit
de quelques herbes , par la
raiſon que ces herbes auroient esté
cueillies àjeun & non aprés avoir
mangė , ily auroit de la supersti
tionà cause de la circonstancevai
ne. Mais enfin , s'il n'y a point de
H 2
172
MERCVRE
ces fortes de circonstances,& que la
cause naturelle qu'on employe ait la
vertu de produirel'effet,iln'est point
Superstiticux.
C'est la Doctrine de S. Thomas
dans(a Secondeſeconde , quest. 96.
art. 1. & art. 2. le rapporteray
seulement ce qu'il ditdans l'art.2 .
en répondant à l'objection qu'il
s'estoit proposée. Il dit , quesi l'on
applique ſimplement des causes nazurelles
pour la production des
effets que l'on croit que ces causes
peuvent produire naturellement ,il
n'y a en cela aucune superstition
ny rien d'illicite; mais que si l'on
ajoute quelques caracteres , quelques
paroles , ou quelques autres
obfervances , telles,qu'ilfoit manifefte
qu'elles n'ont en ſoy aucune
force ou vertu pour l'effet qu'on attend
, enice cas-là ily a superstic
tion , bien entendu toutefois que
GALANT .
173
ces fignes ne soient pas desſignes
instituezparI. C. ou parfon Eglife.
Tousles autres Theologiens conviennent
avec S. Thomas de cette Doctrine.
Orsuivant cette regle , il n'g
ariendeSuperstitieux ou magique
dans les experiences qu'on dit que
fait Aymar , car les causes qu'on
employe pour expliquer le mouve.
ment de la Baguette , ont la vertu
de la faireplier, puis que pour mettre
un corps en mouvemet , ilsuffic
d'employer un autre corps qui foit
lay mesme en mouvement ;& c'est
aussi ce qu'onfait. Au furplus , que
cecorps en mouvement ſoit les cor.
pufcules emanez du Meurtrier,des
Metaux, de l'eau, & c . qu'ony joigne,
si l'on veut, la matiere fubtile
, que ces corpufcules agiſſent ſur
la Baguette , par l'entremise des
efprits animaux ou des muſctes fle-
H3
174
MERCURE
chiffeurs des doigts , ou enfin qu'on
explique le pliement de la Baguette
de quelqu'autre maniere qu'on voudra
, on voit toujours qu'on fait
mouvoir un corps par un autre qui
est en mouvement,&quel'onn'employe
pas , ou des figures vaines ,
on des caracteres , ou quelqu'autre
obfervance bizare ,&inutile à cau
fer le pliementde la Baguette.
Ces Meſſicursnemanquerontpas
de me dire , qu'ils ne sont point
Satisfaitsdes raiſous qu'ona apportées
jusques à preſent ; mais je leur
demande , si c'eſt là un fondement
Suffisant , pour attribuer un effet à
quelque especede Magie ? A- t-on
apporté jusqu'à aujourd'huy des
raiſons qui contentent tout le monde
, fur ce que l'Aimant attirele
fer? Sur ceque l'Elephant en farie
s'appaise en voyantun Mouton , &
devient auſſidoux que le Mouton ?
GALANT.'
175
Sur ce que la Couleuvrea peur d'un
Homme nud , &poursuit celuy qui
est vétu ? Sur ce qu'une personne
qui a la jauniſſe enest querie aussitoſt
qu'elle vaid un Loriot ? Sur ce
que le Loup enroue ceux qu'ilregarde
le premier ? Sur ce que le Coq
faitpeur au Lion ? Sur se que la
Torpille engourdit lamain du Pefcheur
? Sur ce que le Bafilic tuëles
Hommesdefonregard ? sur ce que
leCrapandfastvenirdansſaguen -
le laBelette malgré qu'elle en ait ?
Tous ces effets sefont donc auffi per
forcellerie.Onn'apasmesmeapporte
fur les effets les plus communs,des
raiſons dont tout le mondefoit content.
Par exemplefurlachûte des
corps pefans ; fur l'émanation de
la lumiere ,fur la production de la
chaleur , &c . Et mesme lors qu'il
s'agit de dire en quoy consistent ces
effets , quelqu'un le peut il fairefi
Η 4
176 MERCURE
clairement, que tous les Philofophes
acquiescent à son explication ? Els
Se font des Sistemes differens ,ils
font opposezles uns aux autres : &
nuld'eux n'est satisfait des raiſons
deſes adverſaires. Ainfi dans les
principes de nos Messieurs , on dswroisrapporter
au Demon les effets
mesmeles pluscommuns.
Delrio rapporte , qu'on a vû en
Espagne certains hommes , qu'on
appelle ; Zahuris, à cauſe , de leur
veuë de Linx.lldit qu'il enavûun
à Madrid, en 1575. & que ces
Zaburis estoient en reputation de
voir à travers l'épaisseur de laterre
les ſources d'eau , les tresors , &
les veines des Metaux. Il nous apprend
qu'encore que ces effets paruſſent
fort surprenans , neanmoins
il les explique naturellement ; &
que pluſieurs Philoſophes les rapportoient
aussiàdes causes naturelGALANT.
177
د dis je , qu'on les. Cet Auteur
n'accuſera pas d'avoir douté de l'existence
des Demons &des Sorciers,
est pourtant plus reservé que nos
Meſſieurs , lors qu'il s'agit du fait,
fçavoirfi tel on tel effet provient du
Demon. Voicy comme ilparle dans
le Livre 1. de ſes Recherches Magiques
ch. 5. 9. 1. fect. 3. en traitant
la question , sçavoir , s'il est
poſſible de faire de l'or par la Chimie.
Nous ignorons ( dit-il ) les
cauſes naturelles de pluſieurs
effets , & il ſe peut faire que
la cauſe de l'or ſoit du nombre
de celles que nous ignorons ; &
bien que pluſieurs choſes ſe
faffent naturellement , il y a
pourtant des gens qui parce
qu'ils ignorent les cauſes ,nient
le fait ,lors qu'ils ne le ſçavent
pas avec certitude , ou bien its
foutiennent que la choſe n'a
HS
178 MERCURE
pas eſté faite naturellement.
Ces paroles condamnent ces Mesfieurs.
Ils ignorentla causedu mouvement
de la Baguette, l'explication
qu'on leur en donne ne leur
plaist pas, cela leursuffit pour recourir
auDemon .
Valentia dit , que quand bien
un effetferoitproduit hors la sphere
de l'activitéde la cauſe,ſi nean.
moins quelque Philofophe diſoit ,
qu'il ignore la cause de cet effet ,
on ne devroit pasjuger que l'effet
n'eût pas estéproduit naturellement,
attendu que nous ignorons fortfouwent
les forcesdes causes naturelles
& Delrio aprés avoir rapporté ce
Sentiment de Valencia , ajoute luy
mesme , que s'ily avoit entre les
Philofophes diverſité desentimens,
poursçavoir, ſi cet effet se pent
fairenaturellement ou non , l'on ne
deuroit pas juger qu'il n'eust pas
1
GALANT.
179
eſtéproduit par les forcesde la Na.
ture. Or les Sçavansfont partagez
Sur lesujet dela Baguette , les uns
tiennent qu'elle tourne naturellement
, les autres que non . Il est
doncvray que Valentia & Delrio
auroient cherché lacauſe naturelle
de ces effets , & qu'ils les auroient
rapportezà la providence de Dieu ,
&nonà la conduite du Diable.
On demeure d'accord qu'ily a ,
ou qu'il peut y avoir des Sorciers ,
&qu'on peut faire des pactes avec
le Diable , mais l'on doit convenir
auſſi & obferver qu'il n'est pas au
pouvoir du Diable defaire cespactes
avec les hommes toutes les fois qu'il
le veut , &qu'il n'est pas non plus
au pouvoir des hommes de contracter
ces partes , toutes les fois qu'ils le
voudroient . Autrement tant de
Scelerats quisefont pendreou rouër,
ne s'y exposeroient pas s'ils pou-
H6
180 MERCVRE
volentfatisfaire à leurs paffionspar
Lesecours des Diables. L'Ecriture
nous apprend que le Demon n'eut
lepouvoirde tromper Achab , qu'-
aprésen avoir reseu la permission
de Dieu , elle nous apprend qu'il
n'eut pas nonplus le pouvoir d'affligerfob
, qu'aprés que Dieu le luy
eut permis ,&le mesme Texte nous
faitconnoistre que cette permission
que le Demon obtint , estoit restrainte
par cette condition , qu'il ne
pourroit pas toucher à l'ame de Iob.
Les Demons que Nostre Seigneur
chaſſa des corps de deux Geraseniens
ne purent se jetter dans les
cochons , qu'aprés luyen avoir de
mandé la permiſſion& l'avoirobte
nuë, mais ily a lien de croire que
depuis la mort du Sauveur du Mon.
de , Dieu accorde bien plus rarement
de telles permissions au Demon
puis qu'il est dit dans l'Apocalypse .
GALANT . 18г
que le Demon eft lié&garosé pour
mille ans ; c'est à dire , ſuivant les
Interpretes, pour depuis la mort de
Nostre Seigneur jusqu'au dernier
temps del' Antechrift. Voyons maintenant
, s'ily a lieu de croire que
Dieuait donné au Demon la permſſion
de faire pacte pour le mouvement
dela Baguette...
Suivant les Theologiens ily a de
deux fortes de pactes , l'explicite
&l'implicite. L'explicite se fait ,
lors que l'on convient expreßément
parsoy , ou par autruy , avecle
Demon ; ou bien lors que l'on fait
quelque chose , dont on attend un
effet que l'on sçait certainement
provenir du Demon. Estius en Son
Second livrefur les Sentences , fait
tellement fort Sur ces paroles, que
lon ſçait certainement , qu'il
ajoûte que celuy qui croiroit avec
quelquevray semblance que la cho
182 MERCVRE
ſeſe pourroit faire naturellement ,
Seroit exempt deſuperstition , bien
que peut être la chose ne se pust
pas faire naturellement .
Le pacte implicite se fait , lors
que fans convenir expreßèment ny
parfoy , ny par autruy avecleDemon
, &sans qu'on ſcache certainement
que l'effet qu'on attend luy
doit être attribué , on pratique cependant
des choses avec certaines
conditions vaines & inutiles , &
qui n'ont point de rapport naturel
avec l'effet. Les exemplesapportez
cy-deſſus doivent suffire.
Il est bien certain,& ces Meſſieurs
en demeurent d'accord, que l'Homme
à la Baguette n'a fait aucun
pacte explicite avec le Demon. Il
est même persuadé que les Diables
n'ont aucune part au mouvement
de fa Baguette. Ila l'approbation
de fon Curé, & est en bonne répu
(
GALANT . 183
L
tation auprés des Princes , & auprés
des autres personnes dont il
est connu. Il n'y a point non plus de
pacte implicite en ce qu'ilfait; car
tepacte implicite conſiſte précisément
àfaire une action , ou vaine
en elle-même , ou à laquelle on
joint quelques circonstancesvaines
&inutiles , c'est àdire , qui n'ont
deSoy aucune proportion avec l'effet
qui est produit. Or fi les choses
qu'Aymar pratique étoient de cette
forte là , il arriveroit que tous
ceux qui se ferviroient de la Baguettedans
les mêmes circonstances,&
pratiquant lesmêmes choses
que luy,contracteroient lepacte implicite
avec le Demon , &quepar
confequent la Baguette tourneroit
entre leurs mains , ce qui est tellement
contraire à l'experience , que
ces Meſſieurs demeurent d'accord
que d'un grand nombre de perfon-
!
184 MERCURE
avoir
nes qui ont fait l'effay de la Baguette,
il ne s'en est trouvé que fort
peu entre les mains de qui elle ait
plié. Cela justifie fort clairement
qu'au lieu de recourirà aucun paite,
il faut neceffairement
recours à une certaine configuration
des pores , à un certain temperament
, ou à telle autre proprieté
qui ne convient qu'à quelques
particuliers.
Ily a plus. La volonté implicite
de faire une choſe eſt incompatible
avec la volonté explicite de faire
le contraire. Dès qu'on renonce pofitivement
à tout pacte,le pacte est
ofté & détruit ; autrement il faudroit
dire que le Demon peut induire
& porter au peche un homme
malgré luy , & contre sa propre
volonté,
LeCardinal Cajétan nous apa
prenddans sa Somme , qu'il fit un
GALANT.
185
jour une experience , à deſſfein de
rompre , pour l'utilité des Fidelles,
Le pacte diabolique. Ce Cardinal
dit qu'ayant pris une bague attachée
à un fil, il protesta que leverfet
qu'on récite en cette occafion ,
il ne le diſoit point en intention
defaire mouvoir la bague,ſuivant
la convention du diable;mais qu'il
Le diſoit pour louër Dieu , Suivant
L'intention du Pfalmiſte. Et enfin il
dit qu'ayant recité le verfet, la baque
qu'il tenoit suspendue dans le
verre , ne remua point.
Cefais que ce Cardinal nous dit
qu'il a éprouvé luy - même nous
apprend premierement qu'on peut
- renoncer au pacte ; secondement ,
qu'aprés y avoir renoncé l'effet ne
s'enfuit point , s'il est attaché au
pacte; troisièmement , que si nonobstant
cette renonciation l'effet
s'enfuit , il doit avoir une caufe
186 MERCURE
naturelle , ſauf aux curieux à la
rechercher . Or Aymar , & les
autres qui sefontServis de la Baquette,
& qui s'en fervent encore
tous les jours pour découvrir les
Sources d'eau , les Métaux , &c.
non seulement neſont point convenus
avec le Demon , & ne l'ont
point invoqué , mais ils nous pro.
testent encore , & nous declarens
qu'ils renoncent à tout pacte avec
luy ,& qu'ils nefont cette action ,
que parce qu'ils la croyent naturelle,
& éloignée de toutefuperftition;
d'où il faut conclure que dans
le fait dont il est question , iln'y a
ny pacte explicite, ny implicite avee
leDemon.
De quelle force peuvent efire
après cela les raisons de ces Meffieurs
? La choſe volée ,diſent - ils,
est la même qu'auparavant ; mais
l'homme qui vole eft il dans la
GALANT. 187
même tranquillité qu'auparavant,
&ne cause-t'il point de changement
, tant dans la chose volée ,
que dans les lieux où il paſſe ? Le
chemin est lemême avant& aprés
quele Maistre d'un Chien y apaßé.
Comment se fait-il donc que le
Chien choisit fi bien ce chemin,&
Loiſſe les autres ? Commentse faitil
qu'un bon Chien de chaſſeſuive
fi exactement tous les décours par
où le Liêure a paßé ? Il faut regarder
Aymar aprés unVoleur,comme
un chien aprés un Liévre,& il
'y a pas plus de lieu d'être furpris
de ce qu'il ne convient pasà toutes
Sortes d'hommes d'étre touchez de
la piste ou des corpuscules du Voleur,
que de ce qu'il ne convient pas
àtoutes fortes de Chiens de chaffer
le Lievre. Ilfaut penser lamême
choſedes bornes transplantées , que
de la chosevolée.
188 MERCURE
Mais comment se peut- il faire
( difent ils ) que les corpuscules
emanezde l'Homicide ou du Voleur
perseverent filongtemps dans l'air,
&nesoient point diſſivezpar les
wents ? le demande aussi pourqucy
les corpufcules ou les globules de la
lumiere nefons pas emportez par
lesvents ,&pourquoy lapeste perfeverefi
long temps dans l'air ? Ces
exemples , &pluſieurs autres qu'on
pourroit rapporter,suffiroient pour
exclure l'operation du Demon ,
quand meme M. Chauvin n'auroit
pas déja répondu à ces difficultezz
mais on pourroit donnerune réponſe
bien plus jolie, fi le monde estoit encore
d'humeur àſe vouloir contenter
de ces qualitez qui se perpetuent
par propagation dans lefujet qui ſe
rencontre .
L'eau ( difent-ils ) qui est à découvert,
devroit agir plus fortement
GALANT. 189
Pour le mouvement de la Baguette ,
que nonpas l'eau qui est cachéeſous
terre; mais leur même raiſon prouve
que l'Aymant qui est tout à
découvert devroit agir plus fortement
que lors qu'il est armé. Ce
Seul exemple fait voir l'inutilité
de l'objection, &nous montre qu'il
faut recourir aux conjectures &
nonau Demon.Ne pourroit- on point
dire que les vapeurs de l'eau n'ont
leur force pour l'effet dont ils'agit,
queparce qu'elles extraînent avec
elles certaines terreſtreitez ,où parce
qu'en traverſant lesporesde la terre
, elles prennent certaines autres
modifications que n'ont point
les vapeurs de l'eau qui est à
découvert ? Meſſieurs Chauvin
Garnier & les autres qui
ont posé des Systemes pour l'explication
de ces experiences , ont
dėja répondu aux principales difJ190
MERCVRE
ficultez; mais il ne s'enfuit nullement
que ceux qui nese trouveront
fatisfaits ny de ces Syſtemes ny de.
réponses , ayent plus de droit de
recourir au Demon dans cetteoccafion,
quedans l'explication de tous
les autres effets de la Nature , qui
Sepaſſent en nous , ou hors de nous.
Delrio auroit eu bien plus de
raison d'accuser de forcellerie
Avicenne , Alkindus , Paracelse .
Pomponace , André Catanée , &
d'autres qui fossiennent quelaforce
de l'imagination est telle, que non
feulement elle peut fasciner des
personnes fors éloignées , ou leur
procurer la gueriſon , mais encore
remuer les corps , exciter des ton.
nerres &des pluyes. Cependant il
ne traitepas de laforte ces Auteurs.
Ilditſeulement que l'opinion contraire
est plus commune parmy les
Theologiens , & il tache mesme
GALANT. 191
de concilier les deuxfentimens,en
disant qu'il est vraysemblable
que la force de l'imagination peut
caufer quelque changement dans
les corps exterieurs , pourveu qu'ils
nefoient pas trop éloignez , & il
apporte cette raison , qu'il se peut
faire que les effets de l'imaginasionfoient
du nombre de ceux dont
nous ignorons les causes.
Iauroit- il raiſon encore après
tout cela d'attribuer à libertinage
L'eſſay que font les Phyſiciens d'expliquerpar
des causesnaturelles les
effets de la Baguette ? N'est- ce pas
au contraireun libertinage , &une
espece d'idolatrie d'attribüer au
Demon'les effets de Dieui & de
la Nature ? C'est manguer de reconnoissance
, & oster au premier
Estre , ce qui luy appartient par
le Titre deſa Souveraineté . & ce
n'estpoint juger àl'antique ( pour
192 MERCURE
me fervir des termes de ces Meffieurs
) car l'ancienneté est pour
Dieu , pourla Nature ,& pour la
verité. Le Demon eft pofterieur, il
n'en est que le finge&le prestigicuximitateur.
Les Phyſiciens ne
font icyque faire mouvoir un corps
tel qu'est la Baguette,par un autre
corps qui est en mouvement.
C'est ainsi qu'on a toûjours raison.
né ; & c'est une nouveauté que
dene pas penſerde la forte. Außi
ces Messieurs ne parlent qu'avec
Scrupule , & ils ne pretendentpas
( diſent- ils ) que leurs conjectures
Joient regardées comme des demonstrations.
Pourquoy donc trai.
ter de chimeres , de libertinage ,
& d'impieté , le sentiment contraire
au leur ? Saint Thomas n'a.
v'il pas averty qu'un effer n'estsuperstitieux
que lors qu'il estrel ,
qu'il est manifeste que la cause
qu'on
GALANT. 193
qu'on employe pour le produire n'a
* aucune force & efficace pour cela ?
Quelle application peut avoir
au faitpresent ce qu'ils diſent de
Lartocrate, delaRabdomantie,
&des verges dontsefervent quel
quefoisles Magiciens dans leurs
Superstitions ? Ces Messieurs pouvoient
joindre à ces exemples la
Lithomantie , l'Omphalomantie
, l'Inomantie ,& cent autres
manieres de divination . On youvera
dans toutes ces especes le veritable
caractere de la Superstition
. On trouvera qu'avec les Baguettes
ou avec les autres choses
naturelles dont ces Magiciens se
fervoient , ils joignoient quelques
paroles ou quelques circonstances ,
ou enfin quelques autres fignes qui
n'ont aucune proportion , aucun raport
avec l'effet qu'ils vouloient
produire. Qu'on life ce que dit Ro-
Février 1693 . I
194
MERCVRE
diginus de cette Rabdomantic
aprés Herodote & Strabon , ong.
trouvera la verité de ce que j'avance
; car enfin , de vouloirfaire
paffer pour Sorciers tous ceux qui
Jeferuent de verges & de bâtons,
c'est vouloir accufer de forcellerie
les Bedeaux de nos Paroisses , &
cent autres personnes quiſeſervent
deces chofes pour quelques marques
de diftinction de leurs Charges o
de leurs Emplois , Sans parler de
Moyse qui s'est fervy de verge
pour confondre les Magiciens &
pour tant d'autres effets merveil
leux en Egypte& dans le Defert ,
&c'est àraison du mauvais usage
des verges , & à raifon desparoles
& invocations diaboliques qui se
rencontrent dans la Rabdomantic
que l'Ecriture& S. Ierofme la con.
damnent ,& que nous la condamnons
aussi.
GALANT .
195
Quant à ce qu'on dit que des
Gens du Nord vendent des cavacteres
pour réussir en differensmétiers
, &duventpour allerfurMer
du coſté qu'on veut , qui doute que
dans ces occafions il n'y ait de la
Magie ou de la tromperic ? Carje
vous prie , quel rapport y a t-il
entre ce qu'ils vendent &ce qu'ils
promettent ? Pour ce qui est des
Suedois&des Allemans , qu'on dit
qui trouverent en ſe ſervant de.
Baguettes les tresors cachez , il.
n'yavoit dans cefait là que pillage,
Sans Magienysuperstition , pourvû
qu'ilsneſeſerviſſent de cesBaguet..
tes que de la maniere que s'enfert
Aymar.
Mais ( disent ces Meſſieurs ).
d'où vient que la Baguette tourne
entre les mains de certaines per-
Sonnes Seulement ? Fay déja dit
que cela doit estre attribué à l'or-
1 2
196 MERCVRE
ganization on proprieté particuliere
qu'ont ces personnes là , de
mesme que d'autres hommes ont
d'autres proprietezfingulieres qui
font qu'ilssont capables de certains
effets particuliers. S. Augustin dans
le Livre 14. de la Cité de Dien ,
ch. 24. dit qu'il y a des hommes
qui ont des proprietez naturelles
d'autant plusſurprenantes qu'elles
font rares & tout àfait differentes
de celles des autres hommes , ce qui
cft carse qu'ils font de leur corps ,
comme il leur plaiſt , de certaines
choses que les autres ne peuvent
du tout faire , ny mesme croire
qu'elles soient poßibles. Ily en a .
dit . il, qui remunt les oreilles ou
toutes deux ensemble , ou l'une
aprés l'autre,ſans remuer la reste,
& d'autresfans la remuer aussi,qui
font defcendre sur leur front toute
La peau de leur refte&les cheveux
GALANT.
197
qui y tiennent , & la remettent
comme ils veulent en son premier
état. Ily en a qui imitent & exprimentsi
parfaitement lavoixdes
oiseaux & des autres animaux ,
qu'il est impoſſible de n'y estre pas
trompé , à moins que de les voir
faire. Ily en a d'autres qui avalent
une incroyable quantité de chofes
toutes differentes , &qui enrefferrant
tantfoit peu leur eftomac, rejettent
toute entiere comme d'un
fac celle qu'il leur plaift. S. Auguftin
rapporte au même endroit beaucoup
d'autres chofes encore auſſifirgulieres
,& de nos jours nous avons
vû le Buveur d'eau ,& l'Avaleur
decailloux, Albert le Grand rapportequ'en
Allemagne ily eut deux
Freres, dont l'un avoit telle vertu,
qu'en passant auprés des portes les
mieux fermées , &y presentant le
costé gauche , elles s'ouvroient , &
I 3
198 MERCVRE
1
l'autre avoit la mesmevertu dans
le coſté droit.Ces exemples&beaucoup
d'autres que je pourroisrapporser
,justifient ce que j'ay dit de la
proprietéparticuliere de ceux entre
les mains de qui la Baguette tour
ne. Je ne laiſſeray pas de vousfai.
re remarquer , Monsieur , que sous
pretexte de quelques experiences
qui ont esté faites par Aymar
quelques autres , on en ajoute un
grand nombre d'autres , quiſont
ou fauſſes ou tres-douteuses .
Onn'a point donné ( diſent - ils )
une raison generale de tous les effers
de la Baguette. Je demeure
d'accord que la cauſe qui ne fatisfera
pas à toutnesera passuffisante.
Ily a des Phyſiciens qui en po-
Sant des systemes ont déja donné
des raiſons de tous les mouvemens
de la Baguette , mais pour moy qui
'entreprens icy que d'en éloigner
GALANT.
THEQUE DE
le Demen , je dis que l'insuffisan
ce des raisons devroit feute
inviter ceux qui n'en sont pas satisfaits
, à en chercher de meillenres,
puis qu'il est certain , comme
on l'a déja montré , qu'il doit y
avoir une cause naturelle de ces
effers. C'est ainsi que ceux qui ne
font pas consens de ce qu'on a dit
jusqu'à present fur le retour des
fiévres intermittentes , fur le flux
& reflux de la Mer,Octachent de
trouver quelque chose de nouveau ,
mais ils ne s'avisent pas de reconrir
au Demon. Pourquoy done , di-
Sens ces Messieurs , Aymar n'a- t-il
découvert fon talent qu'à l'âge de
vingt-fix ans ? On pourroit demander
aussi, d'où vient qu'on a estéfi
long-temps à trouver la poudre à
Canon, la circulation dusang, & c .
Si Aymar avoit connu son talent à
l'âge de vingt ans , ou mesme de
14
200 MERCURE
quinze, ces Messieurs n'auroient-ils
Pasfait lamesme question, &ainsi
pour les contenter , ilfaudroit qu'il
l'euft découvert dans le ſein de ſa
Mere. Et que sçait- on encore , s'ils
n'auroient pas prétendu qu'il y cust
eu dans ce Foetus quelque operation
du Piton ? Voila , Monsieur , cequi
m'est venu d'abord en pensée, en li-
Sant les Lettres de ces Meßieurs.
Mandez-moy à vôtre tour voire
fentiment sur la mienne .
Le 7. de ce mois , l'Academie
Françoiſe fitune pertetres
confiderable en la perſonne de
M. Peliffon Fontanier , Maiſtre
des Requeſtes , & l'un des quarante
dont eſt composée cette
illuſtre Compagnie . Il eſtoit né
à Caſtres en 1624 & fa naiffance
répondoit à ſon merite.
Son Pere eſtoit Conſeiller en
la Chambre de l'Edit de LanGALANT.
201
1
guedoc , fon Grand pere Confeiller
au Parlement de Toulouſe
, & fon Bifayeul , Premier
Prefident au Parlement
de Chambery , auparavant
Maiſtre des Requeſtes ,Ambaffadeur
en Portugal , & Commandant
pour le Roy en Savoye
, quand François I. s'en
renditle maiſtre. N'ayant pas
encore plus de treize ans , il
prit des degrez en l'UniverſitédeCahors,
où il ſe fit diſtinguer
d'une maniere ſi fort au
deſſus de ſon âge , qu'il fut receu
avec des applaudiſſemens
extraordinaires. Il fut Secretaire
du Roy en 1652. premier
Commis de M. Fouquet
en 1657. & deux ans aprés on
le receut Maistre des Comptes
à Montpellier , aprés qu'il eut
negocié le rétabliſſement de la
LS
202 MERCURE
, en
Compagnie qui avoit eſté interdite
. In 1670. il abjura à
Chartres la Religion Proteftante
. L'année ſuivante il fut
Maistre des Requeſtes
1674. Oeconome de Cluny ;
en 1675. Oeconome de Saint
Germain des Prez ; en 1676 .
Prepoſé pour l'adminiſtration
du tiers des Oeconomats , &
en 1679. Oeconome de Saint
Denis. Sur le progrés des converſions
par l'employ des deniers
des Qeconomats qu'il fit
voirau Roy en 1681. il porta
Sa Majesté à augmenter le fond
de ces deniers , de ceux meſme
de fon Epargne. On peut dire
de luy, à le regarder par rapport
au monde , qu'il a eſté bon
Parent , Maiſtre liberal , Ami
fidelle , Serviteur incorruptible,
Courtiſan droit, ſujet zelé.
GALANT.
203
Sa fortune changea pluſieurs
fois , mais fon coeur demeura
toujours le meſme. Ce qui peut
abattre , ce qui peut corrompre
luy laiſſa toute la fermeté, toute
ſa droiture . Il avoit de la complaiſance
ſans flaterie.llſçavoit
obliger, mais il ne ſçavoit point
nuire , incapable de s'avancer
aux dépens de fon honneur , &
d'abaiffer les autres pour s'élever
fur leurs ruines . Celebrer
dignement les grandes actions
de fon Prince , aimer fa perſonne
d'une tendreſſe vive & refpectueuſe,
le ſervir autant par
inclination que par devoir;
c'eſtoit ſa paſſion dominante, &
fon occupation la plus chere
aprés l'affaire importante du
falut .Si on le conſidere du coſté
des belles Lettres , combien
d'eſprits differens luy trouve-
16
204
MERCURE
ra-t- on ? Le Droit, la Poësie ,
l'Eloquence , l'Histoire , les
Langues , tout luy eſtoit familier.
Il avoiten un même degré
le don de bien parler . &celuy
de bien écrire . Il aimoit le travail
, il en inſpiroit l'amour
aux autres , fur tout quand ce
travail regardoit la gloire du
Roy . Les Prix de Poëfie de l'Academie
Françoife , dont il faifoitla
dépense , en font une
preuve , auſſi bien que l'établiſſement
de l'Academie de
Soiffons , auquel il contribua
autant que perſonne. Pour les
affaires une application forte
aux dépens de ſa ſanté même ,
beaucoupde netteté de defintereſſement
, de penetration ,
une équité parfaite , un abord
facile , des manieres honneſtes ,
nulle prevention , nulle préfe
GALANT.
205
C
rence des Perſonnes ; voila fon
portrait.
A l'égardde la Religion , il
refuſa d'entrer dans la voye du
Ciel par des veuës terreſtres ,
quelque éclatantes que fuſſent
celles qu'on cherchoit à luy
donner . Il ferma l'oreille aux
tentations de la fortune , & il
ouvrit ſon coeur aux inſpiratios
de la Grace. Les ſuites de fa
converfion , qui fut le fruit d'une
étude longue & appliquée
de l'Ecriture & des Peres ,qu'il
fit durant ſa détention à la Baſtille,
ne démentirent point les
commencemens. Ilquitta tout
àfait la Poëfie & n'écrivit
plus que pour Dieu , & pour le
Roy , qu'il avoit loüez dans tous
les temps , & dans tous les états
de la vie. Il orna les Temples
du Seigneur ,& ily alla fou.
206 MERCURE
vent marquer ſa foy pour le
Miſtere qui en avoit eſté longtemps
le plus grand obstacle.
Tous les ans il celebroit le jour
de ſa réunion à l'Eglife , en s'approchant
des Sacremens. Il les
recevoit auſſi d'ordinaire à toutes
les grandes Feſtes , & faifoir
des retraites frequentes .
Modeſte , recueilly, proſterné,
il aſſiſtoit chaque jour au faint
Sacrifice avec la fimplicitéde
la Colombe , & non pas avec la
prudence du Serpent. Au milieu
meſme de ſes infirmitez,il
ne ſe diſpenſa point de ce devoir.
Sa charité pour le Prochain
égaloit ſa fidelité pour
Dieu.Depuis fa fortie de laBaſtille
, il ne laiſſa point paffer
d'année ſans delivrer quelques
Priſonniers. Il eſtoit le Pere
des Orphelins , le ſoutien des
GALANT .
207
foibles, le protecteur du merite
oublié ou inconnu , l'azile aſſuré
de tous les malheureux.
Eclairé par la verité,il ne cacha
point la lumiere ſous le boifſeau,
il la mit ſur le chandelier.
Il tâcha de faire pour les hommes
ce que le Seigneur avoit
fait pour luy.Il écrivit, il follicita
,il redoubla la force de ſes
follicitations & de ſes écrits par
ſes pieuſes liberalitez .
Mr Peliſſon ayant tant de
belles qualitez , n'eut pas de
peine à s'attirer l'eſtime gloricufe&
les precieuſes bontez
du plus grand des Rois , ny à
acquerir pour Amis l'élité de la
Cour,& ce que la Ville, la Province
, le monde ſcavant , eut
de plus poly, de plus raiſonnable
,de plus éclairé. Ses Ouvrages
de Poësie font quantité de
208 MERCVRE
pieces excellentes , dont il y a
peu d'imprimées , toutes , ou
galantes , ou morales & chreftiennes
, ou heroïques . Entre
ces dernieres , le Poëme d'Eurimedon
de plus de treize cens
vers , où le Roy en un petit
nombre eſt loué d'une maniere
digne de luy , tient le premier
rang . Le meſme homme qui
divertit & qui plaiſt , inſtruit ,
édifie , & ne ſçait pas moins
furprendre & enlever. Ses Ouvrages
de Proſe font la Paraphraſe
des Inſtitutes de Juſtinien
, qu'il fit à l'âge de dix
ſept ans , où les ſçavans trouvent
à apprendre , & les Dames
à ſe divertir en s'inſtruiſant ,
'Hiſtoire del Academie Françoiſe
, qui lay procura l'entrée
dans cette illuſtre Compagnie
lors qu'il n'y avoit point de
A
GALANT. 209
place vacante ; le Panegyrique
du Roy , prononcédans la mefme
Academie , qui fut fi generalement
eſtimé , qu'il a eſté
traduit en Latin , en Eſpagnol,
en Italien , en Anglois , & mefme
en Arabe par le Patriarche
du mont Liban , dont l'Original
eſt dans le Cabinet de Sa
Majeſte ; l'admirable Preface
des Oeuvres de feu M. Sarraſin
ſon intime Amy , & pluſieurs
pieces détachées qui ne
font pas d'un moindre gouft ;
les Reflexions ſur les Differens
de la Religion en quatre
Volumes , où la Controverſe
eft traitée ſans eemmportement ,
fans fechereffe , & où l'on voit
des éloges du Roy ſi parfaits ,
qu'étant charmé de tous , on a
peine à convenir lequel merite
la preference ; les courtes prie
ΣΙΟ MERCURE
res durant la ſainte Meſſe , où
l'on trouve une onction qui ne
peut venir que du fond d'un
coeur penetre de la foy la plus
vive ; quelques Ouvrages à la
gloire du Roy qui ne ſont pas
fins ,& un Traité de l'Euchariſtie
qu'il achevoit , lors qu'au
milieu de quelques incommoditez
, qui ne l'empêchoient
ny de ſe lever ny d'agir, & qu'il
ne croyoit pas dangereuſes , il
futfurprisd'une mortqu'on appelleroit
ſubite , s'il ne s'y eftoit
pas diſpoſé depuis longtemps
par l'exercice de la plus
parfaite charité , par une pieté
fincere ,par un attachement inviolable
à ſes devoirs , & par
un zele ardent & infatigable
pour la vraye Religion. Cet
éloge qui convient parfaitement
à feu Mr Peliſſon , eft
GALANT. 211
d'une illustre Amie, celebre par
ſes Ecrits , qui n'a pu refuſer à
unAmy ſi plein de merite, la
juſtice qu'elle rend à ſa memoire.
J'oubliois à vous apprendre
la mort de M. l'Abbé d'Elbeuf,
qui laiſſe l'Abbaye d'Orcan vacante.
Il eſtoit Frere de M. le
Duc d'Elbeuf , & Fils deCharles
III . Duc d'Elbeuf, Pair de
France , Gouverneur de Picardie
, & d'Elifabeth de la Tour
d'Auvergne , ſa ſeconde Femme
, Fille ainée de Frederic-
Maurice de la Tour , Duc de
Boüillon.
Le 2. de ce mois , jour de la
Feſte de la Purification , Monfieur
le Comte de Toulouſe fut
fait Chevalier de l'Ordre du
S. Eſprit . Je ne diray rien des
Ceremonies qui s'obſervent en
212 MERCURE
বড়
cette occafion , vous en ayant
déja parlé dans mes autres Lettres
. Quoy qu'il y ait pluſieurs
places vacantes , ce Prince fut
neanmoins receu feul , le Sang
dont il fort meritant une diftinction
de cette nature . N'attendez
point que je vous parle
de l'éclat des Pierreries qui
brilloient surpluy. Elles auroient
attiré les regards de l'Affemblée
ſur une autre perſonne ,
mais ce Prince eſt fait d'une
maniere à les faire tourner tous
fur lay ,& l'on ne ſe laſſe point
de le regarder. La beauté de
fon ame répond à celle de ſon
corps , & à la douceur qui ſe
fait remarquer fur fon viſage ,
&l'on connoiſt par mille qualivez
dignes de fon rang, l'auguſte
naiſſance qui l'y a élevé.
Le Mardy 3. de ce meſme
GALANT.
213
د
mois , dernier jour du Carnaval
, il y eut aſſemblée de Mafques
dans le grand Appartement
du Roy à Verſailles. Et le
Roy &la Reine d'Angleterre
yvinrent, & ilne ſe trouvadans
cette afſemblée que ce Prince
cette Princeſſe , le Roy &Monfieur
ſans eſtre déguiſez . L'invention
, la galanterie & la magnificence
ſe firent remarquer
dans tous les habits , dont le
nombre alloit à l'infiny , &
feroit mal aiſe de voir rien
de plus brillant. Le Roy ſe
retira entre minuit & une
heure , & ce ne fut qu'aprés
quer Sa Majesté fut fortie
qu'on permitd'entrer aux perfonnes
maſquées, qui n'eſtoient
pas de la Cour. Le Baldura jufques
à cinq heures du matin ,
que Monſeigneur le Dauphin
214
MERCURE
ſe retira ,aprés avoir change
pluſieurs fois d'habit. Le Prince
Royal de Dannemarck s'y trouva
auſſidéguiſé. Le jour précedent
, ce Prince avoit vû incognito
, recevoir Monfieur le
Comte de Toulouſe Chevalier
du Saint Eſprit. Ilya vû ce
qu'il y a de plus remarquable
àParis , & remarqué tout ce
que l'Obſervatoire a de plus
curieux& de plus ſçavant. Ce
Prince a eſté pareillement aux
Invalides , & n'a pû s'empêcher
de paroiſtre ſurpris de la
grandeur & de la magnificence
du Baſtiment , du nombre
de perſonnes qui y ſont entretenuës,
& du bon ordre qui s'y
obſerve . Un Soldat Invalide luy
ayant dit qu'il avoit ſervy dans
les Troupes de Dannemarck ,
& luy en ayant montré un cerGALANT.
215
tificat, ce Prince luy fit auffitoſt
ſentir des marques de ſa
liberalité. Il alla à la Revûë
que le Roy fit le quatrième de
ce mois dans la plaine d'Oüille ,
des Regimens des Gardes Françoiſes
& Suiffes , à laquelle le
Roy & la Reine d'Angleterre
ſe trouverent auſſi. Il ſeroit difficile
de voir enſemble encore
autant d'hommes d'une grande
taille , & auſſi bien faits. Le
Roy paſſa dans les rangs , leur
fit faire l'exercice , aprés quoy
ils défilerent. Le Prince de
Dannemarck partit le 21. de ce
mois , pour s'en retourner par
le chemin le pluscourt. Ildevoit
aller en Angleterre , & viſiter
enfuite toute la Hollande &
l'Allemagne, & il auroit même
fait un plus long ſejour en
France , mais le Roy ſon Pere
216 MERCURE
il
le rappelle auprés de ſa perſonne
pour des affaires importantes.
Quoy qu'il luy reſtât enco .
re beaucoup de choſes à voir
dans les Etats de Sa Majesté ,
étoit ſi remply de tout ce qu'il a
vû,qu'ilditavant fondépart, que
lors que quelque Voyageur racontoit
enfonPaystoutes les merveilles de
France, onne le croyoit pas ; qu'il
alloit confirmer ce qu'on en avoit
Souvent rapporté , & qu'on ne le
croiroit pas luy-même. Ce Prince
en s'en tetournant a paſſé par
Saint Denis , pour en voir le
Trefor & les Tombeaux de nos
Rois , & a pris enſuite ſa route
par Chantilly ,où il devoit eſtre
receu par Monfieur le Prince ,
c'eſt tout dire.
Le 15. du mois paſſé,M.de la Porte,
Premier Prefident du Senat de Nice, ſe
rendit au Palais pour la Ceremonie de
l'ouver
GALANT.
217
l'ouverture, ſuivant l'uſage , qui eſt de
la faire en ce temps- là , au lieu de la
Saint Martin . Aprés avoir entendu la
Meſſe à la teſte de la Compagnie,il fit
chanter l'Exaudiat pour le Roy, qu'on
n'avoit point accoutumé de chanter
auparavant. Il avoit fait élever dans
la Sale deſtinée à cette fonction , un
Trône pour Sa Majesté , au deſſus duquel
eſtoit ſous un Dais le portrait de
ce Monarque. Le lieu eftoit encore
orné des armes de France en pluſieurs
endroits , de fleurs de Lys ,& de Deviſes
. M. le Chevalier de la Fare ,
Gouverneur du Comté de Nice , M.
l'Eveſque , M. de Vauban , les Of
ficiers du Chaſteau , les Gouverneurs
desPlaces voiſines ,& les plus confiderables
de la Nobleſſe s'y trouverent.
M. de la Porte ayant monté à ſa place
accoutumée , prononça un Diſcours
en Latin , remply de beaucoup d'éloquence,&
d'érudition.Il parla d'abord
de la Societé civile , de la neceſſité de
l'union parmy les hommes,des devoirs
des Sujets envers leurs Souverains , &
deceux des Rois envers Dieu. Il mon-
Fev. 1693 .
K
218 MERCVRE
tra avec quelle pieté le Roy remplit
ce qu'il doit à Dieu, quelle eſt ſa bonté
pour ſes Peuples , ce qu'ils doivent
attendre de ſa juſtice, & fit remarquer
en general, quelle eſt la protection qu'il
plant à la Providence de luydonner. Il
entra enfuite dans le détail d'une parrie
des grandes choses que Sa Majefté
a faites pour la Iuffice ,pour le bien
de ſes Sujets , & pour la grandeur de
l'Etat , & finit par les qualitez merveilleuſes
de fa perſonne qui le rendent
auffi digne de l'admiration de
toute la terre , que les glorieux évenemens
de fon Regne. M. l'Avocat
General fit aprés luyun tres- beau difcours
, auffi en Latin. M. Gubern.tis ,
ſecond Prefident du Senat, ayant continué
de ſervir le Duc de Savoye à Rome
cù il eſt Envoyé de ce Prince , le
Roy a diſpoſé de ſa Charge en faveur
de M. Tonduti , troifiéme Senateur
homme de qualité , de ſçavoir & d'un
merite diftingué.
M. de Villac , Officier de grande
réputation , Gouverneur de Landau
étant mort , & cette Place eftant fort
,
,
ول
GALAN T. 219
-
confiderable , & d'une extréme impor
tance, le Roy en adonné le Gouvern
ment à M. de Melac. On ne peut avoir
plus de valeur , ny plus d'intrepidité
que cet Officier,& comme il ne paroift
point en Campagne , ſans faire trembler
les Ennemis , ſur lesquels il remporte
toujours quelque avantage , il
y a de l'apparence, qu'ayant pris l'habitude
de le fuir, ils n'incommoderont
pas les environsde la Place.
Comme les Officiers Generaux ont
accoutumé de ſe défaire de leurs Regimens
, parce qu'ils ne peuvent remplir
le ſervice en deux endroits.M. le Marquis
de Crequi a vendu le Regiment
Royal d'Infanterie ,dont il eſtoit Co-.
lonel , à M. le Marquis de Saint André
Virieu . Son nom est connu ſes
ſervices commencent à l'eſtre ; & le
temps & les occaſions luy donneront
lieu de ſe diftinguer .
Les Priſes que nos Armateurs ont
faites ſur Mer depuis celles dont je
vous envoyay le détail la derniere fois ,
paſſent le nombre de trente. On les a
amenées la plupart à S. Malo , & d'au-
K 2
220 MERCUR E
tres à Breſt & à la Rochelle . Il y en a
d'Eſpagnoles , d'Angloiſes & de Hollandoiſes.
Parmy les Eſpagnoles , on
en compte deux , chacune de quatre
vingt tonneaux , l'une amenée par M.
de la Barbinaiſe-Trouin qui commandoit
le Profond , chargée de Sucre &
de Tabac pour Alicante & pour Barcelone
,& l'autre par M. Padet Commandant
le Dauphin , chargée de vins
de Navarre. De trois Priſes faites par
M. des Saudrais du Freſne , qui com.
mandoit le Vaiſſeau , appellé le Comte
de Revel , il y en avoit une de vingthuit
Canons , de fix Pierriers , de deux
cens cinquante tonneaux,& de ſoixante
& dix hommes d'équipage. Elle estoit
chargée d'huiles , de vins , de paſſes ,
de plumets ,& de ſel. Les autres Priſes
ſe ſonttrouvées chargées de moruës ,
de ſel , de planches,de beurre,de cuirs,
de toiles , de graines à faire de l'huile,
de charbon ,de ſucre,de tabac , de
citrons , d'oranges , de vin d'Eſpagne
, de figues , de fromages,de harang
,de Saumon , de ſuif , de vins de
Canarie , de plomb ,de bas de laine ,
&c.
GALAN Τ. 221
Je puis ajouter à cet Article une
action qui merite bien que vous la
ſçachiez . l'en ay ſçû les circonftances
parune Lettre écrite de Feſcamp.
Elle porte , que le Capitaine Poulain
partantde ces Coſtes avec ſa Barque ,
pour aller à la découverte fur celles
d'Angleterre , fit rencontre de deux
grandes Fregates Hollandoiſes , qui
luy donnerent la chaſſe , ainſi quà
trois Bâtimens de Dieppe, qui alloient
auHavre. Ce Capitaine alla mouïller
Pancre ſous le Fort , & les autres Bâtimens
à Barifos . L'une des grandes
Fregates alla auſſi mouiller à la portée
du Canon du Cafagner.M.de Sanfon,
Lieutenant de Roy,& Commandant
à Feſcamp , fit tirer ſi à propos
deux volées de quatre pieces à la fois ,
que cinq ou fix boulets donnerent dás
la Fregate , dont elle eut fon éperon
emporté ,& fon cable coupé. Le feu
pritdans le Gaillard , ce qu'on reconnut
dans le moment par une groffe fumée
qui fortit de l'avant de la Fregate.
Elle abandonna ſon ancre , & fe retira
fuiviede l'autre. Ainsi les Bâtimens de
K 3
222 MERCURE
Dieppe mirent à la voile la nuit , &
continuerent leur route en ſeureté. On
a fait peſcher l'ancre qui peſe bien
mille livres . Le cable eſt de vingt- cinq
braſſes . Cette petite action , qui a obligé
les deux Fregates à ſe retirer fi
promptement, doit apprendre aux Ennemis
à quoy ils doivent s'attendre , ſi
leurs Vaiſſeaux ofent pourſuivre les
noſtres.
Aprés vous avoir parlé pluſieurs
fois de l'Homme à la Baguette,& vous
avoir donné des Differtations pour &
contre ce que l'on en dit de merveilleux
, j'ay à vous faire ſçavoir qu'il eſt
à Paris , où il a fait quantité d'experiences
,& particulierement chez Monſieur
le Prince:Son A. S. avoit fait cacher
de l'or en divers endroits de ſon
jardin , & la Baguette l'a fait découvrir.
Il a plus fait encore. On avoit
volé. Il y a prés de trois ans : deux
Aambeaux d'argent dans la chambre
de Mademoiselle de Condé: On luy
montra une table , ſur laquelle on luy
dit que ces flambeaux avoient eſté pris,
mais fa Baguette luy fit auſſi toft con-
7
GALANT .
223
noiſtre qu'ils n'estoient pas fur cette
table lors qu'on les vola. On en apporta
une de moindre grandeur , dont
cette Princeffe , qui n'eſtoit pas alors
ſi grande, ſe ſervoit en ce temps-là.
Il dit auffi toft que c'eſtoit fur celle-là
que l'on avoit volé les flambeaux , &
ſa Baguette luy fit découvrir chez
quel Orfévre ils avoient eſté vendus.
Je ne puis vous en dire davantage
finon que M. le Curé de Saint Sulpice
en porta l'argent le jour fuivant , &
que Mademoiselle de Condé le luy
lailla pour le diſtribuer aux Pauvres,
la auffi fait retrouver une affiette
d'argent chez M. de Gourville , cachée
depuis tres-longtemps dans du
fumier. Le mefine homme a découvert
auſſi dans le Jardin de Luxembourg ,
des Bornes dont on eſtoit forten peine.
Il y avoit plus de vingt ans qu'elles
eſtoient enſevelies dans la terre , &
elles y avoient eſté miſes quand le
Jardin fut partagé entre Mademoiselle
d'Orleans , & Madamede Guiſe.
Un Blocus dequatre mois pendant
laCampagne paſſée; & les courſes
K 4
224 MERCURE
:
continuelles des Allemans juſques
aux portes de Caſal depuis le commencement
de l'hiver,n'ont ofté aux Françoisny
l'envie de ſe divertir , ny les
commoditez de la vie. La Feſte que
Mr le Marquis de Crenan donna aux
Dames de la Ville , le Samedy, dernier
jour de Janvier, dans le Palais duDuc
de Mantouë , en eſt une preuve. Les
appartemens bas furent choiſis pour
ladanſe ,comme eſtant plus grands ,
& plus à portée de ceux qui entroient
& fortoient à tous momens , & ceux
d'en haut pour le repas , comme plus
commodes & éloignez de la multitude.
Les Dames s'eſtant renduës dans
la Salle du bas à l'entrée de la nuit
magnifiquement parées. furent rangées
ſur des échafauts couverts de
tapis de Turquie. Le premier rang ,
élevé de plus d'un pied , laiſſoit des
places libres aux plus galans Cavaliers ,
pour s'affeoir au deſſous d'elles. Mrle
Marquis de Crenan commença le Bal
avec la Marquiſe Ludovico, & les Menuets
ſuccederent à la Courante, Aprés
plus de deux heures de danſe,une
entrée de quelques Maſques ſurprit
>
GALANT.
225
toute l'Aſſemblée. Ce fut un ſpectacle
qu'on n'auroit oſé donner en France ,
mais il eſt permis en Italie de ſe mafquer
fous toutes fortes de figures. Une
Squelette qui repreſentoit la mort parut
la premiere ; enſuite le Diable tel
que les Peintres le dépeignent pour en
donner de l'horreur ; & comme il n'y
a point en ce pays-là de Mascarade qui
plaiſe ſi l'on n'y meſle des Arlequins ,
on ne manqua point d'en mettre dans
celle-cy, La Mort & le Diable.commencerent
une danſe en poſtures ridi.
cules , mais la pluſpart des Dames en
paroiſſant effrayées , quelques-unes
plus foibles s'écrierent que c'eſtoit un
Cattivo augurio , Ainfi l'on congedia
ces Maſques lugubres , pour faire place
à d'autres plus agreables , où il y
avoit du deſſein. Ce fut Apollon au
milieu des neufMuſes. Pendant que la
Troupe faiſoit le tour de la Salle ,l'on
porta un Claveſſin dans le centre , &&
d'autres Inſtrumens avec des ſieges
autour. Le Dieu & les Muſes eſtant
affis , la danſe ceſſa , & un Concert
d'une excellente Muſique , meſlée de
Voix & d'Inſtrumens , divertit fore
agreablement l'Aſſemblée , par des
1
226 MERCVRE
Chanſons faites à la loüange du Roy.
Après que la Muſique eut duré une
heure , la danſe recommença ,& pendant
ce temps , les appartemens joignant
la Salle du Bal , eſtoient oсси-
pez par ceux qui préferoient les plaifirs
du Jeu à ceux du Bal. Cependant,
le Chocolat & le Café furent prodiguez
avec abondance,tant aux Danſeurs
qu'aux Joieurs , ainſi que des liqueurs
glacées de toutes fortes. Sur le
minuit , le Bal fut interrompu par un
repas magnifique.On mena les Dames
priées à l'appartement d'en haut , où
l'on avoit préparé une table longue ;
c'eſtoient lesplus belles & les plus
jeunes. Elles y furent placées , & ce
fut pendant deux heures un ſpectacle
fingulier , de voir ſoixante fontanges
haut élevées ,& artiſtement dreffées
avec des plumes , des aigretres , des
fleurs naturelles ,des Perles ,& de toutes
fortes de Pierreries , ſe mouvoir
dans unalignementde proportion, ſans
qu'il y euſt rien qui les troublaſt , n'y
ayant que les Dames à table avec M.de
Crenan , & quelques-uns des principaux
Officiers à l'un des bouts. Le
GALAN T.
227
repas fut ſomptueux , & pendant qu'il
ſe faifoit, deux cens Officiers François,
& autant de Gentilshommes Italiens,
mangeoient à d'autres tables , grandes
ou petites , ſuivant qu'ils ſe trouverent
de ſocieté. Les plus galans ſervirent les
Dames , & aprés cela on retourna à la
Salle du Bal , qu'on trouva éclairée
tout de nouveau , & où l'on danſa jufques
au jour.
Le Sr. Brunet Libraire , Sale neuve
du Palais au Dauphin , debite depuis
quelques jours un Livre des plus curieux
qu'on ait vûs depuis long- tems. Il
eſt intitulé, La Concordate des Propheties
de Nostradamus , avec l'Histoire depuis
Henry I I. jusqu'à Louis le Grand , la
vie & l'Apologie de ces Auteurs; enfemblequelques
eſſais d'explications ſur plufieurs
deſes autres Predictions , tant fur
le preſent que sur l'avenir. Ce Titre apprend
les trois parties de ce Livre qui
font la Concordace des Propheties de
Nostradamus avec l'Histoire,la Vie &
l'Apologie de Nostradamus , & les
eſſais fur pluſieurs Prédictions qui ne
font point contenuës das la premiere
partic. L'Auteur de cetOuvrage eſtM.
228 MERCURE
Quipand , qui , a eſté Gouverneur des
pages de la Chambre du Roy. Il a dedie&
preſenté ce Livre à S. M. qui l'ai
reçu avec tout l'agrément poſſible. Il
contient mille choſes curieuſes & divertiſſantes
, & l'explication des Propheties
par les Hiſtoriens y paroiſt ſi
vray- ſemblable , qu'il n'eſt pas permis
de croire que Nostradamus ait pensé
autrement. Celle des Propheties qui
ne font pas encore accomplies fait un
extréme plaifir à lire. Enfin l'Auteur
prétendque Nostradamus eſtoit éclairé
de Dieu , & qu'il n'a pú faire ſes Prédictions
que par inſpiration divine.
Auſſi justifie t-il cet homme merveilleuxde
beaucoup de choſes que ſes
ennemis avoient l'injuſtice de luy imputer.
Peu de perſonnes ont parlé juſte
de Nostradamus , & cet Ouvrage détrompera
de toutes les fables qu'on en
debite parmy te Peuple.
Le meſme Sieur Brunet debite
auſſi Les Agrémens & les Chagrins
du Mariage. Je vous parlay il y a
quelque- temps du premier Tome qui
eſtoit dedié aux Femmes . Le ſecond
paroiſt depuis peu , & l'Auteur l'a
GALANT.
229
dedié aux Maris. Dans le premier ce
font les Hommes qui parlent , & qui
attribuent aux Femmes les cauſes des
Agrémens & des Chagrins du Mariage
, &dans le ſecond , ce ſont les
Femmes qui accuſent les Hommes de
tout ce qu'on y éprouve de facheux,
Les peinturesy font plaiſantes & vi
ves ; & le grand ſuccés qu'il a , eſt
unepreuve du plaiſir qu'on reçoit de ſa
lecture.
Je vous ay dit que M. de Fer prépa
roit deux Cartes nouvelles, dont l'une
eſtoit la Principauté de Piémont , Seigneurie
de Verfeil,Ducké on Val d'Aost ,
Marquisat d'lurée. Marquisat de Sufe,
Comtéd'Aft , Comté de Tarantaiſe ,le
Canuvesz,Comté de Morienne , & de
Monferrat ; & l'autre , le Dauphiné
divisé en Haut &Bas , subdivisé en
Viennois.
Valentinois.
Bas. Diois.
Tricaſtinois .
Et les Baronnies.
Hant
Graifivaudan.
Briançonnois.
Ambrunois.
Gapernois.
Et Royanez.
230
MERC VRE
Avec divers Cols on Paſſages , pratiquez
dans les Alpes pour entrer dans
les Etats du Duc de Savoye , dans
lesquels se trouvent les Valées des
Vaudois ou Barbets . Ces deux Cartes
font preſentement en vente ,& le Public
n'a pas ſeulement dequoy être ſa .
tisfait de l'exactitude qu'on y a gardée
, mais encore de leur beauté. La
graveure en eſt admirable& d'une maniere
nouvelle , ce qui convaincra d'abord
les Connoiffeurs , que M. de Fer
n'a pas épargné la dépence.
L'Enigme du mois paffé a eſté expliquée
ſur l'Epingle , qui en eſtoit le
vray mot , par Meſſieurs Bonnard de
l'Hoſtel duQueſnoy,Place Royale; De
Filourdy, de l'Hoſtel de.... le petit Coq
Reveille-Matin , du Fauxbourg S.Antoine;
Roufli & Quentin , de la ruë de
la Vieille Monnoye ; L'Arlequin ; Le
Hongrois & fon Amy , de la mesme
ruë ; la nouvelle Societé de Beaure-
-gard de Paris ; le Berger ruiné , par la
perte d'un agneau;Dorigni & le grand
Bucephale, de la ruë Quinquempoix ;
l'Avocat Muſicien à l'Amoureux vangé
, l'Amoureux tranquiliſé de la
GALANT.
231
meſmeruë ; le Chevalier inviſible ,de
la Bague de Gigez : & Boulanger , de
Roüen. L'Aimable Brunette, de la ruë
S. Hiacinthe ; la toute Aimable melancolique
, de Montreüil , & le plus
tendre de ſes Amis; labonne Danſeuſe
& ſes Compagnes ; la prudente Girault
; l'Amie de la Jeune Muſe ; la
Charmante Azon & fa Compagne, de
la ruë du Mail ; l'Adolescente; la Gothique
; la Giſante : les deux Gemiffantes
de Paris ; la Brunette de Melun:
la Brunette du Diogene:la Brunette de
Ja Treille : l'Ebloüitlante : la Blondine
du Marais ; les Pieuſes le Noir : la
charmante Brulé : Diane de la foreſt
d'Alcleon : la Nimphe Aimantée , &
Mademoiselle Lorin de Blois.
L'Auteur de l'Enigme nouvelle que
je vous envoye , a eu ſes raiſons pour
fouhaiter qu'elle paruſt ce mois-cу.
ENIGME.
L
ATerre ayant produit mon Pere ,
Demon Pere onforma ma Mere ,
Pourfervirà tous les Humains ,
Tant aux lieux profanes, qu'auxſaints ;
Mesmedans les facrez Miſteres
11sfont tous deux tres - neceffaires ;
232 MERCURE
Mais après on les jette au feu ,
Et là, confumez peu àpeu ,
Deleur fin je tire mon estre.
Devinezdono qui je puis eftre ;
Si vous n'avezpas ce pouvoir ,
Un jour vous le fera sçavoir ;
Et cejour marque chaque année,
Mon nom,&dequi je fuis née.
Le choix des Airs nouveaux que je
vous envoye , eſt toujours fait par un
forthabile Muſicien.Ainſi vous devez
eſtre cótente de celuy que vous trouverez
icy gravé,& dont voicy les paroles.
AIR NOUVEAU.
Jeune fris
› pourquoy craignez-
Quele Berger qui pour vous a des
3
charmes.
Refuse de rendre les armes ,
Et ne cede pas àvoscoups ?
Découvrez-luy voſtre miſtere;
Si- toft qu'ilfera dans ces lieux ,
Etje répons de vostre affaire ,
Avec vostre bouche & vosyeux.
Je ne mets point aujourd'huy de
nouvelles étrangeres dans ma Lettre ,
parce que vous les trouverez dans l'E
tat present des Affaires de l'Europe ,
qui
b
INDI
ala connoiance que
perſonnes. On y verra
niere ces Cours ſont go
les effets de ce gouvern
233
sy veron
peut
der que
urs , &
noment
ant pas
deperrre
premeſime
coſté de
entparel'inftas
ne font
iondans
nens Saouvelles
débitent
Ce n'eſt
es chofes
toujours
imencent
pprendra
de plu-
Menuës
de
a232
Mais al
Et là, co
De leur fi
Devinez1
Sivousn'
Unjour 2
Et cejour
Monnom
Le cho
vous envo
forthabil
eſtre cótel
rez icy gr
A1
4
Jeune
Que le
no
char
Refufe
Et ne c
Décour
Si-toft
Etjeré
Avec
Je
geres dans ma Lettre ,
les trouverez dans l'E
Affaires de l'Europe ,
qui
GALAN T.
233
:
quiladoit accompagner. Vousy verrez
leur fituation, autant que l'on peut
ladécouvrir. Il ne la faut regarder que
comme le temps qui vole toujours , &
croire qu'elle ſe paſſe dans le moment
meſme qu'on la tient , n'eſtant pas
poſſible que le nombre infiny de perſonnes
intereſſées dans la guerre preſente
, ſoit toûjours dans la meſime
diſpoſition d'eſprit , ſoit du coſté de
leur volonté qui change ſouvent parmy
les hommes , foit à cauſe de l'inſta
bilité de la fortune dont ils ne font
pas les maiſtres . Il n'eſt queſtion dans
cet Ouvrage, ny de raiſonnemens Satiriques
pour divertir, ny de nouvelles
à la maniere de celles qui ſe débitent
dans les Imprimez Publics. Ce n'eſt
pas qu'il n'y ait du nouveau,les choſes
qui ne font pas ſçûës eſtant toujours
nouvelles pour ceux qui commencent
à les apprendre , & on en apprendra
dans ce Livre de l'interieur de pluſieurs
Cours qui ne ſont encore venues
àla connoiſſance que de tres-peu de
perſonnes. On y verra de quelle maniere
ces Cours ſont gouvernées , &
les effets de ce gouvernement. On y
L
234
MERCURE
trouvera des pieces originales tou
chant les Affaires preſentes , quantité
d'extraits de pluſieurs autres. Enfin
on n'a encore rien vû depuis que la
guerre d'aujourd'huy eſt allumée , qui
ait donné tant de lumieres des Affaires
& il n'y a preſque perſonne à qui ce
Livre ne puiſſe apprendre quelque
choſe qu'il ignore , ce Livre ſe trouve
à Lyon chez le ſieur Amaulry Librai- A
re pour 20. fols.
Je vous parleray le mois prochai.n
de M. l'Abbé Boileau , dont on me
vient d'apprendre la mort , Je ſuis
Madame , Voſtre , &c.
AParis , ce 28. Février 1693
THEQUE
☑
LYON
M
A
LVDOVICVSMAGIS
NAMVRC-VRBEM
ETARCE SXXSDUE
OBS CAEPIT.
SVB.OCYLLSHISPAN
GERBATA
CENTIMEMILL
MED CKCO
FErtingerfec:
THEQUE DEL
*
BIB
LYON
TABLE.
Relude.
PMadrigal. 2
ReceptiondeM.d'Angers àTours. 3
Differtation sur les Tremblemens de terre.
Odi.
12.
59
Tout ce qui s'est paße au transport du
corps de feu M.le Prince de Mekelbourg,
& àses funerailles .
Epistre.
66
94
Imitation d'une Ode d'Horase. 98
Autre. 102
Hiftoire. 103
Epiſtre de Madame des Houlieres, 129
Mariage,& Vers faitssur ce sujet.137
EchelleGeographique. 147
Inspecteurs de Marine nommez par le
Roy. 149
Gouvernemens donnez par leRoy 150
Mariages. 153
Abbayede S. Quentin en l'Iſle , donnée
à M. l'Abbé Bignon. 163
Nouvelles de Tripoly . 165
Continuation du démêlé à la mode. 168.
TABLE.
Réponse aux Lettres du Pere de Malbranche.
170
Morts. 200
Monfieurle Comte de Toulouse , est
receu Chevalier de l'Ordre du Saint
Esprit. 211
Divertiſſemens du Carnaval , ensemble
pluſieurs Articles concernant le Prince
Royal de Dannemark. 215
Ouverture du Senat de Nice. 216
Morts , Gouvernemens donnez , &
Regimens vendus. 218
Priſesfaites par nos Armateurs. 219
Diverſes épreuves de la Baguette de
Lion , faites àParis. 222
Grandes Festes & Divertiſſemens donnezà
Cazal. 123
Livres. 227
Cartes nouvelles. 229
Articles des Enigmes. 231
L'Estat present des Affaires de l'Europe.
234
FindelaTable .
LYON
*
上
807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
DE LAVA
LE DAUPHIN
Colleg.Lregd. 11. Trinit.
FEVRIER 1693
Societ. Jefe Cat.in/c.
A LYON
BIBLIO
LYON
*
1893
*
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere au Mercure Galant.
M. DC . XCII .
Avec Privilege du Roy..
Avis pour placer les Figures.
La Medaille doit regarder la page
145.
L'Air doit regarder la page 232.
LE LIBRAIRE
au Lecteur
VOus recevrez les Panegyriques
des Saints du tres- R. P. Nicolas
de Dijon Capucin, Deffiniteur
General de fon Ordre. La profonde
érudition de l'Autheur vous sera
connue à fond par la lecture de cét
Ouvrage qui est au-dessus de tout
ce que je vous en pourois dire. Il
espere avec la grace de Dieu de
donner bien-tôt au Public les Dominicales
pour tous les Dimanches
de l'année,&une Octavedes morts
où il travaille inceſſament.
a 2
LIVRES NOUVEAUX
du mois de Février 1693 .
Les Panegyriques des Saints
par le tres - R.P. Nicolas de Di.
jon Deffiniteur general de fon
Ordre en 3.v.in- octavo , 9.liv.
Pensées & Reflexions fur
les Egaremens des Hommes
dans la voye du Salut , par M.
l'Abbé de Villiers augmenté
d'une Table des Matieres à
chaque volume en 2.v.indouze
2. liv. 10.fols .
LeGalant Nouveliſte , ind.
30.fols.
Tolerance des Religions , Let .
tre de M. de Leibviz & réponſes
de M.Pelliſſon, ind. 30.1.
Les Défauts d'autruy par M.
l'Abbé de Villiers , ind.20.f.
Eſtat preſent de l'Europe ,
ind. 20. fols..
MERCURE
GALAN TTHEQUE DE
FEVRIER 169
LYON
OULEZ VOUS , Madame
, voir un Eloge du
Roy , qui convienne
parfaitement à ce
Grand Monarque ? Vous le
trouverez dans le Madrigal
que vous allez lire . C'eſt un
Ouvrage d'une petite étenduë
, mais il dit beaucoup en
peu de mots , & il ne faut pas
Février 1693 . A
E
2
MERCURE
un grand nombre de paroles
pour faire entrer vivement
dans tout ce qu'on peut penſer
des merveilleuſes qualitez d'un
Prince qui eft ne pour eſtre
l'admiration de toute la terre,
LOUIS estfage &genereux.
Enſes deffeins il est heureux ;
Afes Amis il est fidelle.
Les Souverains de fa gloirejaloux ,
Voudroient le prendre pour modelle,
S'il alloit moinssouvent aux coups .
Il ſe trouvera tant d'occafions
de revenir fur cette matiere
avant que je finiſſe ma Lettre ,
que je la quitte maintenant ,
pour vous apprendre ce qui
s'eſt paffé à Tours au voyage
qu'y a fait M. l'Eveſque d'Angers.
Ce Prelat , qui comme
vous ſçavez , eſt le Fils aîné
de M. le Pelletier , Miniftre
d'Etat , y vint le Lundy 5. da
GALANT .
3
mois dernier , à deſſein de vifiter
le Tombeau de S. Martin ,
& de ſe faire recevoir en qualité
d'Evêque d'Angers en la
fameuſe Egliſe où repoſent
les cendres de ce faint Pontife.
Mrs du Chapitre qui en avoiét
eſté avertis , envoyerent au devant
de luy M.l'Abbé le Loyer,
Chanoine & ancien Chantre
de cette Eglife , pour le convier
de prendre le logement
qu'ils luy avoient fait préparer
chez M. l'Abbé Collin , auffi
Chanoine & Prevoſt de Valieres
dans la même Eglife , tant
pour luy , que pour M. l'Abbé
de S. Aubin , fon Frere,M.l'Abbé
de Flamanville , & toute fa
fuite. M. d'Angers eſtant arrivé
à Tours , fut complimenté
par M. l'Abbé Saicher , auffi
Chanoine & Dignité , avec
A 2
4
MERCVRE
י ז
!
i
ſept Dignitez , Prevoſts &
Chanoines députez du Chapitre
, & regalé magnifiquementde
foir auxdépens du même
Chapitre . Le lendemain ,
Feſte des Rois , furalles ſept
heures du matin , M. l'Abbé le
Loyer , & les autres Commiffaires
du Chapitre , le conduifirent
à l'Eglife ,où Mrs du
Chapitre , & le Clergé, qui eft
fortnombreux , le receurent à
la porte , & d'où , aprés luy
avoir preſenté l'eau benite , &
enfuite de la vraye Croix à baifer,
ils le menerent au grand
Autel , en chantant un Répons
de Saint Martin , à la fin duquel
M. l'Evêque d'Angers ayant
chanté le Verſet & l'Oraifon
du meſime Saint , donna la benediction
folemnelle au Peuple
ſelon ce qui ſe pratique à la reGALANT.
ception des Evêques qui font
Chanoines honoraires de cette
Eglife . Cela eſtant fait , ce Prelat
fut conduit folemnellement
par tout le Clergé , au lieu où
fe tient le Chapitre , & où M.
l'Abbé Guedier , Chanoine &
Sous-Doyen,luyayant, enl'abſence
du Doyen , preſenté un
ancien Livre couvertde velours
rouge , où ſont contenus les
Statuts de cette Eglife , avec
le faint Evangile ,& le ferment
des Eveſques Chanoines de S.
Martin de Tours, M.d'Angers
prêta ce ſerment à haute voix,
en Latin. En voicy les termes
mis en noſtre Langue .
NOUS , Michel le Peletier ,
Evesque d'Angers , jurons & promettons
que nous serons fidelles à
cette Eglise du Bien heureux Saint
Martin de Tours , & principale-
A 3
6 MERCURE
ment sur les choses qui luy appar
siennent dans nostre Diocese , &
que nous donnerons à cette Eglife
&au Chapitrele conseilque nous
croirons le meilleur , toutes les fois
que nous en ferons requis , &que
nous ne revelerons en aucune maniere
les deliberationsdu Chapitre,
en forte qu'il en puiffe arriver
quelque dommage ou confusion à
l'Eglise mesme , ou au Chapitre
Ainst Dieu nous aide,&fes faintes
paroles.
Aprés avoir prété ce ſerment,
il remercia Mrs du Chapitre
de l'honneur qu'ils luy
faifoient , les aſſurant qu'il le
regardoit comme un des plus
nobles avantages de l'Evêché
d'Angers , parce qu'il luy don
noit lieu d'eſperer une protetion
particuliere de S.Martin ,
&le droit de demander l'ami
GALAN T.
7
tié d'une Compagnie qui tient
un ſi haut rang dans l'Eglife ,
& ayant prononcé les éloges
d'homme comparable aux Apôtres ,
&depremierdes Confeffeursqu'on
ait honoré publiquement dans
l'Egliſe, que l'antiquité à don .
nez à S. Martin , il ajoûta qu'il
eſperoit qu'avec le ſecours de
leurs prieres qu'il leur demandoit
dans l'eſprit d'une veritable
fraternité, il obtiendroit de
ce grand Evéque , leur Pere
commun,dont ils conſervoient
lescendres& le Tombeau dans
leur Eglife, & l'eſpritdans leurs
moeurs , toute l'aſſiſtance dont
il avoit beſoin pour gouverner
un Dioceſe qui avoit autrefois
reffenty tant d'effets du grand
zele de ce même Pontife . Puis
il quitta le Camail d'Evéque ,
& s'eſtantreveſtu des habits de
A4
8 MERCURE
Chanoine , il fut conduit au
Choeur,où M. le Sous -Doyen
en l'absence du Chantre , l'inſtalla
dans la premiere place
dú coſté droit prés le grand
Autel. Il celebra enfuite la
Meſſe au grandAutel , pendant
laquelle on chanta un excellent.
Moter, de la compoſition de
M. Thierry , Maistre de Muſique
; aprésquoy , M. d'Angers
revintàſa place du Chooeur , &
entendit la Meſſe folemnelle
dujour des Rois , dontil admira
les ceremonies majestueuſes ,
& propres à cette grande &
ancienne Eglife . On la commença
au Tombeau de Saint
Martin derriere le grand Autel,
où M. le Sous Doyen, qui eſtoit
de ſemaine à l'Autel pour le
Doyen , ne vint de ce Tombeau
que pour l'introite , accomGALANT.
9
pagné de vingt Officiers qui
. l'avoient precedé dans toute la
- marche , qui est longue , puis
qu'on fait le tour du Choeur,&
qui eſtant entré , on paſſe à
coſté gauche du grand Autel
pour aller au Tombeau de S
Martin , d'où on vient enſuite
par le coſté droit au grand Autel.
Aprés la Meſſe , M. d'Angers
fut reconduit comme auparavant
à fon logis, &y ayant
dîné , & toute ſa compagnie ,
avec M. de Miromenil Intendant
de la Generalité de Tours ,
&un grand nombre de Mrsdu
Chapitre, qui avoienteſtéavec
M.l'Intendant au ſouper du ſoir
précedent , il partit pour An
gers , où il fut receu aux acelamations
publiques de tout fon
Les Evêques d'Angers
1 As
10 MERCVRE
coutume de venir ainſi prendre
poffeffionde leur Canonicat de
S. Martin de Tours . Le Pere
Thomaffin parle dans ſa Diſcipline
Eccleſiaſtique des Chanoines
honoraires de cette no
ble Eglife. Parmy les Evêques
qui le font , on compte les Archevèques
de Bourges & de
Sens , les Evêques d'Angers ,
de Poitiers , &de Liege;&depuis
le mois d'Aouſt 1691.par
les foins de M. l'Abbé de Galliczon,
Chanoine&Chantre de
cette Eglife , ceux de Quebec
en Canada. Outre ces Chanoines
honoraires Eccleſiaſtiques,
il y en a pluſieurs Laïques,dont
leRoy,comme Abbé feculier :
de cette Eglife , eſt le premier,
les Ducs de Bourgogne &
d'Anjou le font auffi ; lesComtes
de Flandre , de Dunois , de
GALANT. II
Douglas en Ecoffe , & les Ducs
de Vendôme & de Nevers M,
le Duc Mazarin l'eſt comme
Seigneur de Partenay , & M.le
Maréchal de Humieres l'eſtoit
commeBaron de Preüilly.C'eſt
ainſi que les Grands dans l'ordre
Eccleſiaſtique & Seculier
ſe ſont empreſſez à rechercher
une place dans un Corps qui
eſtoit conſacré à honorer la
memoire d'un grand Evêque ,
qui eſt un des Apoſtres & le
Patron de ce floriſſant Royaume
.
Ce ſera ſans doute vous faire
plaifir que de vous envoyer la
copie d'un Traité que le Sçavant
M. de Comiers a fait fur
les Tremblemens de terre , au
ſujet de celuy qui ſe fit ſentir
icy au mois de Septembre der .
nier. Vous le trouverez rempli
A.6
Iz MERCURE
de choſes tres-curieuſes , qui
font connoiſtre par l'exemple
de l'Auteur, qui eſt malheureuſement
devenu aveugle , qu'il
yades gens enqui les lumieres
de l'eſprit ne font point ſujettes
à s'éteindre.
DISSERTATION
SUR
LES TREMBLEMENS
DE TERRE .
Au R. Pere de la Chaiſe
Confeffeur du Roy,
Comme vostre Reverence me
'fit l'honneur de me demander
au commencement du mois de De
cembre dernier à quoy je m'em
GALANT.
13
ployerois pendant la reste de l'an.
née , que j'appelle l'année generale
des Terre trembles , j'ay crû , mon
Reverend Pere , vous en devoir
rendre compte & d'autant que
Otium fine litteris eſt ſepultura
hominis viventis , pour
n'etre pasenfevely dans l'inaction,
j'emprunte la main d'un Scribe ,
pour vous dire que la veuë n'estant
pas neceßaire pour raiſonner de la
cause , des effets , & des prefages
des Tremblemens de terre , je pais ,
quoy qu'aveugle, les sentir,&dire
ce que j'en pense...
Il est facile de faire un Volume
entier de l'histoire des Tremblemens
de terre qui font arrivez. Les Philoſophes
&Historiens Grecs en ont
écrit. Ammien Marcellin , Secre
taire de Jalien l'Apostat , en a
fait une sçavanteDiffertation. Le
Poëte Philosophe Lucrece dans le
14 MERCURE
fixième Livresde rerum natura ,
comprend en 74. Vers ce qui concerne
le Tremblement deterre, Pli
ner en parle plus amplement dans
Sonfecond Livre , & Seneque dans
ſes questions naturelles, Liv. (ixieme,
dit àson Amy Lucille , qu'ilen
avoit composé un Volume dans ſa
jeunesse. Il est difficile de predire les
Tremblemens de terre,& impoßible
de ſe garantir des horribles &fanestes
malheurs qui les accompa
gnent ;&comme dit Seneque,vous
ne trouverez jamais un plus grand
nombre de Devins&de Prophetes
que quand la crainte entremêléede
Superstition , s'est emparée des ef
prits. Nec ufquam plura exem
pla Vaticinantium invenies
quàm ubi formido mentes Religione
mixta percuffit..
Si les Payens ont esté ſaiſis de
sant de crainte&de frayeurpar
-
GALANT.
1.5
les Superstuieuſes menaces de leurs
Devins , nous devons à plus forte
raison apprehender les menaces du
Sauveur de nos ames,qui pour mar..
quer la fin du monde a dit en S..
Matthieu Ch. 24. Qu'on verra
s'élever Peuple contre Peuple,
Royaume contre Royaume , &
qu'il y aura des peſtes , des
famines&des tremblemens de
terre en divers lieux , ce qui eft
arrivé le 19. du mois de Septem
bre de l'année derniere..
LaPhyfique nous apprend que la
peste procede des exhalaiſons venimeusis
, qui ſortant des entrailles
dela terre par les Tremblemens,se
meſlent dans l'air que nous respia
rons : C'est à quoy Seneque attribuë
la mort soudaine d'un Troupeau de
(ix cens brebis qui fut étouffé lors
d'un Tremblement de terre , arrivé
dans un mois de Fourier,qui abima
1-6 MERCVRE
la fam use Ville de Pompeic , &
renverſa la moitié d'Heraclée, ſous
le Confulat de Regulus & de Vir
ginius.
Comme on ne peut éviter ny prévoir
les Tremblemens de terre , tout
le monde est justement effrayédans
l'attentedeschoses qui les doivent
Suivre.On ne voit de tous coſtez que
des maux, que des dangers , que des
ſujets d'horreur & de crainte; car
enfin qu'est- ce qui peut sembleraf--
feuré, simesmetout le monde tremble
? Si les parties les plus fortes&
les plus folides font ébranlées , où
pourra- t'on allerpourse mettre en
feurete? Quelle retraite& quelle
affistance trouverons nous , fi Dieu
nous menace, file monde entier nous
donne par tous des marques de ſa
chute, &fi ce qui nous ſoutient,&
Sur quoy les Villes font baſties , commence
à s'entr'ouvrir à chanceler
?
GALANT. 17
Iln'y a point de lieu où la crainte
puiſſe prendre lafuite. Le peril est
par tout égal, puis que la menace
du Sauveur est generale . Chacun
craint comme dit Lucrece ,
Ne pedibus raptim Tellus
fubſtracta feratur
In Barathrum,
detomber vivant dans les Enfers ,
ainsi que Coré, Datan , & Abiron
qui furent abimezdans un gouffre
horrible , que la terre en tremblant
ouvrit tout à coup Sous leurs pieds.
Voulez vous eftre exempts des frayeurs
des épouvantables Tremble.
mens de terre , qui entraînent avec
euxtant de funestes maibeurs.Faites
peu d'état de cette vie mortelle;
foyez bien avec Dieu , & que voftre
ame foit toûjours preste à
partir pour paroiſtre devant fon
dernier Iuge; dans cette fituation ,
& fi fractus illabitur orbis
impavidum ferient ruinæ
18 MERCURE
esperant de paſſer dans un lieu plus
heureux&plus affeuré.
L'enferme cette Differtation en
trois Articles. Dans le premier je
diray toutes les differences des
Tremblemens de la terre. Dansle
Second je rapporteray l'Histoire de
quelques-uns des plus épouvanta.
bles ,& enfin dans le troifiéme &
dernier Articleje donneray en Phi
loſophe les veritables causes des
Tremblemens de terre.
Il faut premierement établir
que dans la terre ily a presque par
tout de grandes cavitez , & même
de plus vastes ſous les Montagnes,
& de longues cavernes ou conduits
fouterrains , ce que Seneque liv. 3 .
Quest.nat.Ch.16.enseigne. Tout ce
que nous voyons au dessus de la
serre ,se trouve de mesme au deffous
. Ily a de grandes cavernes , il
y a des concavitez, ily a de larges
GALANT .
$
4
espaces qui s'étendent entre des
montagnes. Il y a des gouffres qui
ont quelquefois englouty des Villes
( entieres , quorum periêre ruinæ,
! & en ons caché les ruines dans leur
profondeur. Tous ces espaces font
remplis d'air , d'eau , ou de feu. Il
y a aussi des Estangs qui sont couverts
de tenebres , & qui occupent
5. beaucoup de place. f'ay vû mesme
dans le Nivernois avec étonnement
Les longues cavernes de Chatenay,
qu'on appelle auſſi les Grotes d' Ar.
- cy, parce que la Riviere, à quelques
- pas de ces Grotes, ayant traversé la
Montagne ,fort de terre dans ce
- Bourg. Au contraire , les cavernes
Souterraines vomiſſent les eaux de
La Fontaine de Vocluſe à quelques
lieuësde Carpentras. Je les ay conſiderées
avec admiration, auffi-bien
que dans leDauphine, la ſource des
vents , qui fortant des cavernes
20 MERCURE
présdelaVilledeNions , fouflens
juſques à Orange, le long de la riviere
d'Aigue , tres - dangereuse
par ses fables mouvans entre S.
Maurice du Dauphiné , &Ville-
Dieu du Comtat. LeTigre ,un des
• plus rapides Fleuves , ſe perd au
pied du Mont. Caucase , & estant
fortyde l'autre costé, ilse perden.
core bien-toft aprés à la rencontre
d'autres montagnes. Enfin ayans
paru de l'autre costé , il mesle ses
eaux dans l'Euphrate prés de Ba
bylone. La Riviere Alphees'abîme
en terre dans l'Achaie , & ayant
paßé par des canaux fouterrains
par deſſous la Mer, vient fortir en
Sicile prés de Siracuſe ,où il forme
la grande fontaine appellée Are.
thuſe, ce que les Grecs ont démontré
par l'experience ; car ayant jette
dans le gouffre d' Alphée les immondices
des animaux qu'on sacrifioit
GALANT. 17.
1
chaque quatrième année pendant
- cinq jours , depuis le onzième jufqu'au
quinzième de la Lune du
Solstice d'Esté , dans lequel temps
-ils celebroient les Ieux Olympiques .
ces mesmes immondices fortaient
par la grande fontaine de Siracu
fe. De mesme la Riviere Guadalquivir,
autrefois Anas en Espagne,
Se perd prés de Medeline , & reffort
à dix lieues de là , ce qui a
donné licu de dire , qu'en Eſpagne
ily a un Pont ,fur lequel font de
tres-grandes prairies & de grandes
campagnes.
En Ethiopie , le fleuve Niger
eſtant arresté par les montagnes de
La Nubie , s'abîme , & ayant paßé
fous ces montagnes , reffort du costé
de l'Occident.
Les Mers même ſe communiquent
leurs eaux par des canaux
fouterrains ; & pour le prouver ,
22 MERCURE
ilsuffit de dire que la Mer Cafpie,
ou Mer Clause , reçoit les eaux de
pluſieurs grands Fleuves fans augmenter
, ny rien laiſſer couler fur
terre,parce que cette Mer, qui eft
plus haute que la Mer du Pont.
Euxin , s'y décharge parungouffre
qui engloutit les Vaiſſeaux, lesquels
ensuite reſſortent dans la Mer du
Pont Euxin ; & lors que le vent
d'Orient foufle ſur la Mer Clause,
l'eau en fort avec plus de violence
&plus de boüillonnement au Pont-
Euxin ; & l'eau de la Merdu Sein
Persique étant pour lors plus haute
que celle de la Mer Cafpie, elle
s'abime , & y coule par un gouffre
qui est à deux journéesde Balfara;
& au contraire ; lors que les vents
d'Occident font forts , l'eau de la
Merdu Pont-Euxin est pouséedans
la Mer Caspie , d'où elle descend
daus le Sein Persique , rendantses
GALANT .
23
eaux par le même gouffre. LaaMer-
Morte , qui reçoit le fourdain , est
aussi clause ,&se décharge avec
fon Bitume pardes canauxfouterrains
àfoixante- deux lieuës loin de
là dans le Sein Arabique , ou Mer
Rouge, du costéde l'Arabie deferte,
prés du lien appellé Eltor. La Mediterranée
se décharge dans la
Mer- rouge , ce qui se démontre
- par un fait admirable qu Abul
Sen rapporte dans fon Livre des
- merveilles d'Egipte.
1
4
Le Baffa de Suez, situèfur l'angle
de la Mer rouge , ayant pris
dans les filets un grand Dauphin ,
-Surpris defa beauté le fit jetter
dans la Mer , aprés luy avoir
fait attacher une lame de cuivre
auce ces mots gravez en Langue
Arabe, Amed Abdalla , Baſſa
Suez t'a donné la vie avec ce
preſent , l'année 720. de l'He24
MERCURE
gire, ce qui est en l'année de gefus-
Christ 1342. Ce même Dauphin,
quelques mois aprés, fut repris dans
la Mediterranée prés de Damiette,
Parlons maintenant des vaſtes
Regions Souterraines, dont pluſieurs
font habitées. Solin , Pline, Ælian.
& en dernier lieu Gaffarel en ont
écrit. Dans l'Isle de Malthe , non
loin de l'agreable lieu nomméBufchetto
, est une Colline , dans les
cavitez de laquelle habiteunefameuse
Peuplade. Les hommesfons
de grande taille , & les femmes
assez belles . Ils n'ont du jour que
par de petites fentes des Rochers.
Ce lieu est appellé Gaar Kebir ,
c'est-à-dire , la grande Caverne.
Dans le Territoire de Viterbe en
Toscane, est un grand Bourg fouterrain
, appellé Meonio, au deſſus
duquel ſont des prairies,deſquelles
' on voit avec étonnement fortir la
fumée
GALANT.
01
1
25
fumée de leurs cuiſines . Mais tout
cela n'est rien en comparaiſon des
Regions Souterraines que le Pere
Martin Martinius dans ſon Atlas
Chimique , dit estre au milieu du
Royaume de la Chine ,ſous la plus
eſcarpée & la plus vaste Monta
gne du monde. Elle est percée , ditil
, de part en part en pluſieurs endroits
par de grandes cavernes qui
Servent de chemins pour aller d'une
Province à l'autre. Ily a des Lacs,
des Rivieres & des poiſſons , des
herbages , & des animaux de plufieurs
especes , quijouiſſent d'unjour
fort fombre quideſcend par des cre
vaſſes de la Montagne. Il ajoute,
qu'il faudroit fix mois entiers pour
parcourir & décrire toutes ces Cavernes,
Diſonsmaintenant quelque cho-
Se des feuxsouterrains. Je ne rapporteray
pas icy les horribles em
Fev . 1693 . B
26 MERCURE
1
brafemens du Mont Vesuve , du
Mont Ethna &de quelques autres
qui vomiſſent d'horribles Rivieres
de feu de fouffre & de bitume allumé.
Le Livre des Ambassades memorable
de la Compagnie des Indes
Orientales des Provinces-Unies,
vers les Empereurs du Japon, nous
apprend , qu'il y a des Montagnes
qui vomiſſent des feux & des flames
, & d'autres qui font couler
des ruiſſeaux de souffre allume.
Maisje n'oublieray pas une des fept
merveilles du Dauphiné, qui est la
Fontaine brûlante prés deGrenoble,
de laquelle S. Augustin a fait mension
.
L'ay lû autrefois dans un des
Journaux d'Allemagne, qu'en l'année
1656. on découvrit à une
lieuë de Sibinic une fontaine dont
l'eau est fort trouble & noivatre ,
&bouillonne à huit ou dix pouces
GALAN Τ . ,
27
1
de hauteur. Cette eau eft toûjours
froide & ne ſort jamais defon baffin.
Cefut en 1672.qu'on reconnut
qu'elle s'enflamoit , le feu s'y estant
mis par hazard , il continua pendantplusieurs
semaines. Elles'enflame
encore comme de l'eau de vie,
- si l'on presente au-dessus de l'eau
une chandelle allumée, &Saflame
continue pendant pluſieurs jours à
la hauteur de trois pieds.
A
{ Iene parleray pas icy non plus
des bains d'eau chaude , dont le
principal est celuy de Bourbon. Lancy.
L'en ay donné dans le Mercure
du mois de Iuillet 1681. la defcription
, & celle de ses effets , luy
eftant redevable par deux fois de
la gueriſon du reste des maux que
jeſentois par le poison qu'on m'avoit
donné en 1666. de la façon
de l'Homme Apostat , premier
Artiste du fameux Scelerat Sainte
B 2
28 MERCURE
Croix & de sa Cabale , dont les
persecutions & les menaces de leurs
Amis & Protecteurs n'ont celé que
par la crainte du quatriéme article
de l'Edit du Roy, donnéàVersailles
au mois de Iuillet,&verifié en Parlement
le 31. d' Aoust 1681 .
La Sainte Ecriture qui ne fait
aucune mention des Eclipses , parle
par tout des Tremblemens de terre.
Nous liſons dans les Nombres Ch.
16. qu'au commandement de Moy-
Selaterres'ouvrit ſous les pieds de
Core , de Datan & d'Abiron , qui
defcendirent tout vivans dans les
Enfers. Iob dit au Ch. 9. que Dieu
tranſporte les Montagnes &
qu'il fait trembler la terre , en
ébranlant les Colomnes qui la
ſoutiennent , & David dans le
45. Pleaume enseigne la mesme
chofe , à la voix du Seigneur la
terre s'eſt émuë. Le Prophete
GALANT.
29
Amos nous apprend , ante duosannos
terræ motus ,que du regne
d'Ofias estoit arrivé un horrible
Tremblement de terre, ce que le Pro -
phete Zacharie confirme au chap.
14. où aprés avoir predit que la
Montagne des Olives ſe fendroit
en deux , il ajoute , & vous fuirez
de mefme que vous fîtes
lors du Tremblement de terre
, qui arriva ſous le regne
d'Ofias , Roy de Juda.
L'Evangile nous apprend , qu'à
lamort du Sauveur la Terre trembla
,& que les deux Maries allant
au Sepulchre , il ſe fit un
grand Tremblement de terre ,
& dans les Actes des Apoftres au
Ch. 16. Paul & Silas eſtant en
priere, il ſe fit tout d'un coup
un ſi grand Tremblement de
terre , que les fondemens de la
B 3
30
MERCVRE
Priſon en furent ébranlez, toutes
les portes s'ouvrirent & les
liens de tous les Priſonniers furent
rompus ..
ce
Leplus grand&le plus horrible
Tremblement de terre, est
celuy qui separa l'Amerique de
l'Europe & de l'Afrique. Voicy
ce que nous en apprenons . Ily a
àpresent 2293. ans que les Preftres
d'Egypte diſoientà Solon d'Athenes
, que Platon rapporte
dans le Dialogue qu'il a intitulé
Timée ; que par lesanciennes Traditions
ils avoient appris qu'autre
fois auprés de Gibraltar ou Colonnes
d'Hercule,ily avoit une Ifle appellée
Atlantide , qui estoit plus
Igrande que l'Europe & l'Affrique
ensemble ,& que par un horrible
Tremblement de terre , & par un
Delugede vingt- quatre jours , elle
abima & fut couverte de la Mer..
GALANT. 31
Et en l'année 1497. Americ Vef.
puce Florentin en ayant découvert
le reste , luy donna le nom d' Amerique.
Par de semblables Trem.
blemens de terre ,la Sicile fut fea
parée de la Calabre , l'Isle de Chypredela
Syrie ,& Ceilan & les
Maldives du Continent des Indes.
Il y a 2066. ans qu' Ariftote
estant encore fort jeune , obferva
que la Comete qui parut au Couchant
Equinoxial , fut d'abord ,
comme il dit , Metaph. Liv. 3 .
Suivie d'horribles Tremblemensde
terre qui ruinerent l'Achaie, &de
debordemens qui fubmergerent dans
le fein de Corinthe les Villes Burin
& Helice , quarum in alto
veſtigia apparent , comme dis
Pline. Ovideen fait auſſi mention
dans le 15. Liv . deſes Metam.
Si quæras Helicen & Burim
Achaidas urbes ,
B 4
32
MERCVRE
Invenies fub aquis , & adhuc
oftendere Nautæ
Inclinata folent cum mæ
nibus oppidamerfis .
La derniere année de l'Olympiade
270. pluſieurs Bastimens dans .
Tyr & Sidon , furent renversez
par un horrible Tremblement ,
accablerent fous leurs ruines une
infinité de personnes,& dans la
troisième année de l'Olympiade
281 Rome fut ébranlée pendant
trois jours & trois nuits confecuteves,
& Dirrachium renversé aussi.
bien que pluſieurs Villes de la Campanie.
Pline dit , que lors de l'em-.
brasement du Mont Vesuve qui
arriva deson temps , la terrefut fi
horriblement ébranlée , qu'on crut
que tout iroitſens deſſus deſſous En
la 9. année du regne de Copronime
un horrible Tremblement de terre
ruina la Syrie. Un des plus grands...
1
GALANT.
33
Tremblemens deterre,fut celuy qui
arriva à Constantinople du temps
de Bajazet II. Il commença à
L'entrée de la nuit , comme dit
Chalcondile dansſon 22. Liv. de
l'Histoire des Turcs , le fixième du
mois de Zuinas . Ce Tremblement
dura quarante jours , pendant lefquels
il ne ſe paſſa pas d'heure ,
foit de jour , foit de nuit ,fans que
l'on en reſſentiſt de tres - grandes
Secoußes ; &pour rétablir la ville ,
Bajazety employa quatre - vingt.
mille Ouvriers .
Gregoire de Tours dit , qu'en
l'année 562. une Montagne, aprés
avoir fait de grands mugißimens,
Se renverſa dans le Rhofne , au
bord duquel est bastie la Ville de
Tournon , ainſi appellée , parce
que la Montagne avoit tourné
Sens deſſus deſſous , & en 632. la
terretrembla un mois entier .
BS
ي ف
34 MERCVRE
En l'année 1180 , un Tremble .
ment de terre ruina une partie de
la Ville de Naples. Celle d'Arian
en fut engloutie , & celle du Care
entierement renversée, En 1456..
le 24. Aouft, il s'éleva fur la Mer
d.Ancone avec une nuée épaisse,
d'environ deux milles d'étendue une
fihorrible tempeste de vents , de
fen , d'eau, d'éclairs ,& de Ton
nerres , que creufantla Mer jus.
que dans le plus profond deſes abismes,
elle pouſſa ſes flots écumans
juſque dans le Ciel avec un bruit
épouvantable , & roula depuis une
heure avant le jour jusque vers
Pife,oucette orageuse guerre ,&
confusion des Elemens ſe vint ral
lentir. Cettebouraſque commença
avec tant de bruit& de feu , qu'el
le endommagea beaucoupla Toscane
, déracina les arbres , renversa
sout par terre,jetta plaſieurs peGALANT..
35
tites Villes , à bas, enteva pluſieurs
Chasteaux de deſſus leurs fondemens
, & portant leurs débris bien.
loinhors de leur affiette, donnoit de
la terreur à tout le monde. Tout cet
orage fut causé par la violence
aveclaquelle fortoient les vents &
les exhalaiſons enflammées des ou.
vertures qu'elles s'estoient faites
dans le fond de cette Mer. Le reste
de ces exhalaiſons, &feuxsouter
rains causa d'horribles tremble--
mens de terre,par lesquels au mois
de Decembre ſuivantle Royaume
deNaples fut ruiné,&toute l'Italie
en porta de funestes marques.
Un million de maisons & de Chaſteaux
furent ensevelis ſous leurs
ruines. Ily eut plus de trente mille
hommes écrasez , & une grande
montagnese renverſa dans le Lac
de la Garde. Petrarque estant à
Naples fut témoin d'un tremble.
B6
36 MERCURE
ment de terre & d'une tempeste
Semblable , dont il fait la defcription
dans l'une deses Epiſtres.
Joseph Acosta , au liv. 2. chapitre
28. dit que dansle Perou en
l'année 1581. un tremblement de
terre tranſporta deux lieuesloin
de fon affiette la Ville d'Angeangum
,ſans la démolir , parce que
tout le territoire changea de place.
En 1631. au mois de Septembre
Sous Amurat IV. il renverſa la
Villede la Mecque avecsa Mofquée
;& peu de temps après une
furieuse ravine d'eau fracassa
entraina fort loin le Tombeau dis
grandMahomet.
Le docte& curieux Mr Spont,
dans ſon Histoire dela Ville & de ..
l'Etat de Geneve , dit que le 16..
de Septembre de l'année 1600, depuis
le matin juſques à onze heures
avant midy , les exbalaiſons
GALANT .
37
Se
fouterraines élevant beaucoup de
terrain partrois on quatrerepriſes,
le Rhône ceßa de couler , & ent
comme autant deflux & dereflux,
&même l'eau du Lac laiſſa à fec
des endroits , où il y avoit aupara- -
vant cing pieds d'eau. La méme
Histoire rapporte qu'en l'année
1384 à demi-lietuë de la Ville
d'Aigle au Cantonde Berne , aprés
de grands Tremblemens de terre
de dix ou douze minutes , qui re.
doublerent trois jours de ſuite , on
vit un matin entre neuf & dix
heures , s'élancer de l'entre-deux
de pluſieurs rochers une prodigieuse
quantité de terre , poussée par les
exhalaiſons renfermées, qui tomba
comme une ravine d'eau ,& combla
presque en un instant les val- ..
lons&les campagnesvoisines , Un
hameau en fut d'abord abîmé , &
la terre s'augmentant à mesure
3:8 MERCURE
qu'elle rouloit comme un peloton:
deneige , ensevelit tout un Village
avec cent fix granges pleines de
denrées. Il y eut cent personnes
écrasées ,& une grande quantité
deBeftail. Ce Tremblement de terre
fut au reste si violent , que prés
du Village de Motera ,le Lac s'évança
plus de vingt pas au delà
defon lit ordinaire..
9.9
En 1618. le 4. de Septembre ,
parun tremblement deterre Pleurs
en Valtoline , Pays des Grifons
tres-riche Bourg ,fut tout d'un coup
enfevely par la chute d'une montagne
voisine , &quatre milleHa--
bitansyperirent.
Au mois de Juin de l'année
1660. par un grand tremblements
de terre quisefitfentirdepuisBordeaux
juſques à Narbonne , une
grandemontagne prés de Bigorre
abisma dans la terre ,& aussi tost
:
GALANT..
39
fat couverte de l'eau d'un Lac...
Cettemontagne ayant bouchéquelque
canal par lequel paffoient les
exhalaiſons d'unfeusouterrain,qui
Laiſſoient fortir les eaux les plus
chaudes desMonts- Pirennées, elles
devinrent extremement froides.
Voicy enfin quelque chose d'auſſi
Surprenant arrivéen Gascogne , au
commencement du mois de Iuillet
de l'année 1678. Les Memoires
faitspar l'ordre de Mr Foucault
pour lors Intendant , portent qu'un
Tremblement de terre fit enfoncer
une des hautes montagnes des Py--
renées , laquelle preffant l'eau qui
estoit au deſſous dansdes Lacs fouterrains
, lafitfortir avec violence,
&les Habitans des Baffes- Pyre
nées remarquerent qu'elle enfortoit
par plusieurs canaux qu'elle s'estoit
faits , qui formant autant de furieux
torrens , entrainerentle ter
१५
دب
40
MERCVRE
rain , les arbres & les plus gros
rochers dans des endroits où ils ne
trouvoient que des paßages étroits..
L'eau qui avoit legoust des Mineraux
, jaliffoit par tout des flames
delamontagne , & ces eaux cauferent
en même temps de grands
debordemens ; car la Garonne s'accrut
tout d'un coup fi fort pendantlanuit
, que tous les Ponts & les
Moulins au deſſus de Touloufe , en
furent emporte,z&dans les plaines
qui font au defſfous . Cet horri
ble deluge d'eau rouloit avec un
bruit& une rapidité ſemblable à
cellede la Marée , emportant les
maisons des Habitans , & leurs
Bestiaux,&precisement à la mesme
beure les Rivieres de l'Adour ,du
Gavet , & autres qui proviennent
des Monts Pyrenées ,se reffensirent
de ce débordement inopiné.
Lescanaux des jardins de Mr l'EGALANT
.
41
ل
-
vesque de Lombezfurent remplis
d'un limon puant du débordement
de la Save , de maniere que pendant
huit jours, les chevaux &
autres beftiaux ne voulurent point
en boire, Trois mois aprés , par une
Semblable raison , l'Arriege débor
-da , & l'on remarqua alors qu'une
fontaine qui fort d'un rocherfar le
Loth prés de Cahors , & qui est
- confiderable par l'abondance defes
eaux , quifont tourner trois meu-
-les àſaſource , devint toute rouge ..
Lors qu'on ignore la veritable
cauſedes Tremblemens de terre , on
en forge de ridicules . Quelques - uns
ont crû que la Terre estoit un grand
- Animal, que ſes bruits provenoient
de la colique qu'elle ſouffroit , que
Son tremblement estoit cause par
les friſſons de quelque accezde fievre
, & que les inondations de las
42
MERCVRE
Mer,& mesmeson flux& reflux,
provenoient defarespiration.
و Les Chaldéens, les Babiloniens
&les Egyptiens accufent les Aftres
de caufer les Tremblemens de la
Berre , & les Ignorans en faisoient
Auteur Neptune Dieu de la Mer
& Pluton Dieu des Enfers. Les
Anciens Romains croyoient que le
Dieu de la Terre,dont ils ignoroient
le nom , estant en couroux la fai-
Soit trembler. C'est pourquoy Pline
finit le 69. Ch. du Liv. 2. de fon
Histoire naturelle , par ces termes ,
Nuinquam Urbs Roma tremuit
,ut non futuri alicujus
eventusid prænuntium effet..
C'est-à-dire , on a obſervé dans
Rome que les Tremblemens de terre
ont toujours preſagé quelque prochain
deſaſtre. LesPontifes Payens,
ignorans le nom du Dieu qui ébran
GALANT.
43
loit la terre , luy conſacroient des
festes pour l'appaiser , & luy fai-
Soientdes Sacrificesſans lenommer.
depeur deſe tromper , en prenant
une Divinité pour l'autre. Varron
parle plus amplement de ces Sacrifices.
Pour moy qui crois avec
Job ch. 5. Que rien ne ſe fait
en terre fans un ordre parti .
culier d'enhant ,je dis que Dien
ſefert des cauſes ſecondes ,pour
faire trembler la lourde Maffe de
La terre,afin de jetter de la frayeur
dans le coeur endurcy des Pecheurs.
Les feux & les vents fouterrains
font la premiere cause PhyfiqueduTremblement
de terre,Ceux
qui devancent ordinairement les
argorgemens defeu de souffre al.
lumé du Mont Vesuve ,& des
autres Vulcains , fervent à démon44
MERCURE
trer quela plus grande partie des
Tremblemens de terre , procede des
feuxsouterrains, Perſonne n'ignore
que dans l'interieur dela terre il
ya des mines de charbon, deſouffre
&de falpestre , dont la poudre à
Canon estcomposée,&qu'unepierre
tombantsur une autre produitpar
leur colliſon le feu qui les embrase
lesquelles cauſent ensuitedes tremblemens
& des renversemens de
terre,sefaisant jourcomme la mine
aux endroits les plus foibles ,&
ces feux pouffant d'abord avecviolence
( de mesme qu'une Eolipile )
l'air rarefié dans les canauxfouterrains.
Ces vents y produisent diffe.
rens bruits fuivant la qualité des
corps qu'ils rencontrent à leurpaf-
Sage&suivant la forme des ca
vernes & des conduits ; car dans un
defilé étroit ils produisent un (iffle.
GALANT .
45
ment , dans des conduits tortus un
Son enroüézs'ilsrencontrent uncorps
dur , un son fremißant , & s'ils
roulent fur les eaux , un fonflacsuant
par ondées. En d'autres en .
droits ſpacieux ils font des mugiſſemens
, & quelquefois imitent
lavoix humaine , ainsi que dans les
Orgues. Tout ce que deßus s'est ve.
rifié par experience en l'année
1638. que toute la Calabre fut
presque desolée par de continuels
Tremblemens de terre , qui de jour
& de nuit recommençoient d'heureàautre.
LePere Kirker , Jefuite , aßure
que n'estant éloigné que de trois
mille pas de la Ville de Sainte Eupheme
, il sentit un horrible vent
Souterrain , qui partit de deſſous
unemontagneàsoixante millepas;
que ce vent estant arrivéſous eux.
46
MERCURE
le bruit ,Jemblable à celuy du plus
éclatant Tonnerre futfi horible &
fipenetrant, que l'oreille ne lepouvoit
souffrir,&que lesfecouſſes de
la terrefurentfigrandes qu'ils ne
purent demeurer debout . Il ajoûte
que Sainte Euphemie fut bientoft
couverted'un épais nuage,&qu'après
ils trouverent cette déplorableVille
avec ſes Habitans abimée
dans la terre , & couverte
d'un Lac .
Les Tremblemens de terre ne
font pas par tout fi funestes; car
ſi lasecouſſe est toujours d'un même
costé , le centre de la gravité
des murailles fortant de la ligne
d'appuy, elles font renversées : mais
ſi la terre est commeforcéepar les
fecouſſes , unefecouſſeremet dans
premier état, ce que l'autre en avoit
ofté , & ledanger est encore
GALANT.
47
moindre lors que le Tremblement
de terre éleve bien & abaiſſe à
plomb. Ie raporteàcesujet que le
Chevalier Antoine de Ville, dans
fon Livre des Fortifications , affu
ve qu'une Mineayant enlevé une
muraille , & laiſſé voir le dedans
de la Place , elle retomba à plomb,
&referma l'ouverture qu'elle avoit
- faite en montant en haut.
La seconde cause Physique est
qu'ily a des Rivieres , qui venant
àfapper & à emporter par leur
rapide cours desmontagnes deterre,
- quiſoutiennent des voûtes de plufieurs
lieuës d'etendue , ces voûtes
-n'estant plusſoûtenuës , s'affaiſſent
par leus propre pesanteur,font reffentir
des fecouſſes au-deſſus , &
en pouſſant tout à coup avec impetuoſité,
l'air &l'eau qui sont enfermezau
dessous , font encore bien
48 MERCURE
وت
loin trembler la terre. Ces voutes
s'abisment encore lors que les Colomnes
des Rochers qui lesſoutiennent,
viennent à estre calcinées par
lesfeuxSouterrains,
Ie dis de plus , que lors qu'iln'y
a point de Rochers qui en s'entrebutantfoutiennent
le deſſus de la
terre, elle abisme dans ces gouffres
avec les Villes qu'elle portoit. C'est
de-làfans doute ( comme j'ay deja
dit ) que naiſſent de nouvelles Rivieres
, & que d'autres tariffent
pour toujours. Cette chute de terre
fermant le cours ordinaire de l'eau,
Sefait d'autres iſſues en d'autres
endroits .
Ie finis en remarquant , quele
dernier Tremblement de terre qu'on
reſſentit à Paris à deux heures
dix huit minutes aprés midy, le
dix - neuvième jour de septembre
169
GALANT.
49
1692. ayant esté géneral , j'ay
lieu de le prendre pour l'un de
ceux que lefus - Chrift a donnezpour
marque de l'année Climaterique
du Monde. Et il me semble que
l'année 1700. a un caractive
d'un rapport tres -fingulier avec
l'année dela Naiſſance du monde,
car dans l'une& dans l'autre de
ces deux années , les nouvelles
Lunes ou conjonctions des deux
grands luminaires se font aux
points des deux Solstices , & des
deux Equinoxes .
Mais il faudroit estre un autre
Salomon ,lequel au Ch . 7. de fon
Livre de la sagesse affure , que
Dieu luy avoit donné la vraye
fcience du commencement , du
- milieu , & de la confommation
des temps ; & comme cette connoiſſance
nous manque , profitons
du falutaire avis queJesus Chrift
Février 1693 . C
-
so
MERCURE
nous donne , Veillez donc,parce
que vous ne ſçavez pas à quelle
heure voſtre Seigneur doit
venir.
Paycrûdevoir ajouter'icy comment
le monde peutperir par un
Tremblement deterre, & comment
il peut caufer tout ce que la Sainte
Ecriture nous apprend devoir preceder
la fin du monde. Les paroles
du Prophete Ifaye dansson 30 .
Ch. font terribles , Dabo vobis
panem arctum & aquam brevem,
le pain fera rare & vous
manquerez d'eau , & cum ceci .
derint turres , &c. & lors que les
Tours auront esté renversées par
les Tremblemens de ' terre , la
lumiere de la Lune ſera com -
me celle du Soleil , & la lu
miere du Soleil ſera ſept fois
auffi forte & auſſi ardente que
celle des ſept jours. Lors que
GALANT .
51
J
,
la terre s'enfoncera davantage
vers le Soleil centre de
l'Univers , pour lors Ecce nomen
Domini venit de longinquo
ardens furor ejus ad perdendas
gentes in nihilum , & flamma
ignis devorantis , & flatus
Domini ficut torrens fulphuris
fuccendens eam. Voicy le nom
du Seigneur venant de loin plein
defureurpour perdre & reduire au
neant toutes les Nations de la ser
vepar laflame d'un feu devorant ,
& lesouffle du Seigneur comme un
Torrent de fouffre allumé , confu
mera la terre. S. Iean dans son
Apocalypse au Ch. 16.v.8. avi
par avance arriver à la fin du
monde ce qu'Iſayeavoit Prophetisé.
Le pouvoir fut donné au Soleil
de tourmenter les hommes par
l'ardeur de fon feu ,&les hommes
furent frapez d'une chaleur
brulante.
D
52
MERCVRE
Il faut expliquer comment un
Tremblement de terre peut caufer
tout à coup cette ardente& insupportable
chaleur du Soleil. La terre,
de même qu'une des autres Planetes
, demeure dans le liquide de la
Lumiere du Soleilen équilibre, fuivant
la pesanteur de fon volume ,
nesouffrant l'apogée au plus grand
éloignement du Soleil, que lors que
les rayons de lumiere frappant fur
cesparties folides du Tropique d'Esté,
font plus d'impreſſion , & les
repouffent plus loin , que lors qu'il
tombe sur les Mers qui sont aux
Tropiques d'Hiver. Il est conftant
qu'afin que le Globe de la terrefoit
en équilibre dans le liquide de la
lamiere, elle ne peut avoirque trois
ou quatre cens lieues d'écorce , de
dedans estant comme un soleil enacrouté
, c'est-à-dire un espace infipiment
grand, plein d'une flamme
GALANT. 53
ares rarefiée, dont lafuméeaformé
les mines desouffre &de biume. Or
il est constant , quesi par un Tremblement
de terre , cette voute infe
rieure du feu central vient à s'en
tr'ouvrir , toutes les eaux & l'air
que nous respirons s'abîmeront par
leur gravité , & en chafferont ces
feuxſous terrains comme moins pes
fans , & ainsi la terre deviendra
aride , & il faudra respirer ce few
Souterrain , qui aura pris la place
de nostre air ;& de plus noſtreGlobe
estant devenu plus pesant s'enfoncera
davantage vers le Soleil,
de mesme qu'un Vaisseau s'abime
au fondde la Mer, lors que l'eau
eny entrant en a chaßé l'air. I
s'enfuit donc que la surface de la
terre n'ayant plus d'au ,& s'étant
trop approchée du Soleil,fa lumiere
&fon few reduiront tous en cendre,.
& la terre même deviendra cou-
C3
$4 MERCURE
A
werte des flammes de son fouffre
qui fera par tout allumé.
Le Philofophe Anaximandre .
Milefien,preditaux Lacedemoniens
le prochain Tremblement de terre,
&les avertit de prendre garde à
lerus murailles & aux toits de
leurs maisons , mais leurs foins
furent inutiles, car toute la Villefut
ruinée &pour comble demalheur
une partie de lamontagneTaygete
Se renverſa ſur les ruines de La
Ville.
-Ily a quelques signes avantcoureurs
des Tremblemens de Terre.
L'eau des puits bouillonne , &s'éleve,&
les vapeurs fulphureuſes
vemuant la vase des puits, l'eau
est d'un goust insupportable , ce
que j'ay remarqué lors du Tremblement
de terre ,arrivé le mois
de Septembre dernier,aux caux d'un
puits d'undes plus beaux lieux des
GALANT. 55
environs de Paris. C'est ce qui me
fitsouvenir des termes de Pline ,
ausujet des Tremblemens de terre
eftinputeis turbidior aqua, nec
fine odoris tædio. l'ajoute qu'on
reffent plus facilement les fecouffes
de la terre , pendant la nuit que
tout estcalme , &jesçay par ex
perience que les Aveugles s'apperçoivent
pluſtoſt du Tremblement
de terre, parce qu'ils ont les eſprits
plusrecueillis.
Voila ,mon Reverend Pereち
L'occupation des derniers jours de
l'année , que je prens la liberté
de vous presenter avec mes treshumbles
respects au commencement
decelle- cy , que je vous souhaitte
beureuſe, pourvous rendre compte
de mon trop de loisir , me servant
des termes de lustin dans la Preface
: Simul & otii mei , cujus
& Cato reddendam operam
C 4
58 MERCVRE
putat , apud te ratio conftaret.
Leſuis voſtre
7.
.
AVEUGLE COMIERS,'de l'Hôpital Royal
des Quinze- vingts.
Je vous ay mandé dans l'une
de mes dernieres Lettres ,
que Mrs de l'Academie Royale
de Niſmes , ayant demandé
àeſtre receus de temps en
temps dans les Affemblées de
l'Academie Françoiſe , cette
eſpece d'aſſociation qui avoit
eſté propoſée par Mr l'Evefque
de Niſmes , Protecteur de
cette premiere Academie.C'eſt
ce qui a donné lieu à Mr de
Guintrandy d'Avignonde fai.
re l'ouvrage que je vous envoye.
GALANT.
59
hhhhhnhnhnhn
L'ALLIANCE
DE L'ACADEMIE
DE NISMES .
Avec l'Academie Françoife.
Eft
ODE.
affezgarder lefilence.
Tâchons par de
efforts
le nouveaux
De chanter l'heureuse alliance
Quejurent deux illuftres Corps.
Une celebre Academie
소 Reçoit en qualité d'Amie
Celle que Nismes voitfleurir ;
La Feste s'enfait au Parnaffe.
Afin d'en parler avecgrace
Daigne ,Apollon mesecourir.
Cs
t
38 MERCURE
泰
Dansle ſein d'une belle Ville.
DontNemauseestle Fondatear.
S'élevoitune Ecole habile
Parlessoins d'un grand Orateur.
Sous l'appuy de ce beau Genie ,
Dont l'éloquence est infinie ,
Elle estoitdes Muſes l'amour;
Et par l'aveu mesmedu Prince
Querevere cette Province ,
Elle croiſſoit de jour en jour.
Làcent illuftres Perſonnages
Charmez des douceurs des beaux
Arts.
Confacroient mille beaux Ouvrages
Ala gloire d'un autre Mars.
LOVIS que l'Univers admire ,
Dont laFrace eft IheureuxEmpire,
De tous leurs chants estoit l'objet.
Rien que sa valeur,ſa prudence
Sa fageſſe &Savigilance
GALANT. رو
Qandles Muſes,cesneufPucelles,
Admirant leurs doctes Ecrits ;
Ces beaux Ouvrages , dirent- elles ,
Meritent bien d'auffi beaux prix.
Noftre devoir nousfollicite
Atenir toujours au merite
Nosplus rares tresors ouvertsz
Mais enfin quelle récompense
Peut couronner tant d'éloquence!
Quels Lauriers affez beaux &
verds
Mes Soeurs,neſoyonsplus enpeine
Dit Thalie en hauffant la voix.
Je m'ouvre une route certaine.
Quim'offre un prix digne de choix.
Jemediteavec confiance
Une riche&noble Alliance
En faveur de nos Nourriffons ,
Et cette union raviſſante ,
Quenous sçauronsrendre constante,
Sera le prix de leurs chansons .
C6
62 MERCVRE
Dans une Ville ſparieuse ,
Vous sçavez aussi bien que moy
Qu'une Assemblée ingenieuse
Apour Protecteur un grand Roy
Par le feul merite affermie ,
Du beau titre d'Academie ,
Elle joüit éminemment ;
Ettout ce qu'eut Rome & laGrece
De sçavoir & de politeſſe ,
Elle le poſſede amplement.
Faiſons nos foins d'unir enſemble
Par de forts & durables noeuds ,
Ces deux Corps dont chacun raffemble
Ce qu'ilfaut pour remplirnos voeux.
Ils ont tous deux en habitude
Do panchant pour la même étude,
Le mesmeRoy pour leur objet.
Leurs humeurs n'ont riende corraire
Et pour peu que nous voulions faire
Tout répondà nostre projet.
GALANT . 6-3
2
Les autres Filles de Memoire
Louantle deffein de leur Soeur ,
Veulent avoir part à la gloire
Dele conduire avec honneur.
Mais pour mieux regler nostre Zele
Il faut , reprit nostre Pucelle
Que Phæbus en foit le garant.
Allons le trouver au plus viſte.
Il est à l'écart qui médite
Les beaux faits de Loüis le Grad
Ausfitoftla Troupe divine
Se rend à l'endroit du vallon ,
Oùproche d'une cau cristalline.
Reſvoit doucement Apollon ..
Ilgravoit,au défaut du marbre
Cesmotsfur le tronc d'un gros arbre
Mots, dont les yeux sont éblouis.
Tu cours,Ligue aprés un Fantôme
,
Ton Guillaume eſt toûjours
Guillaume
62 MERCURE
Et Loürs toujours plus Loürs.
LaTroupeenmêmetemps s'avace,
Esse rangeant autour du Dieu ,
Elle chaffe loin le filence
Qui regnoisdans ce charmant lieu
Thalie alors dont lavoixforte
Sur toutes les autres l'emporte ,
Dit d'abord au longfon deffein ;
Paisprie avec un douxfoarire
Phæbus qui l'écoute&l'admire .
D'y prêter lefeu desonfein.
Illustres Nymphes de Permesse
Leurdit ceDieu,leur douxſoutien,
Le zele qui vous intereffe
Meplaîtautas qu'ilvousfiedbien..
Je donne dans vostre pensée ,
Elle ne peut qu'estre embaraßée
Puis que Flèchierfera pour vous.
Oüy , Fléchier , maître en l'art de
plaire,
Conduira luy ſeul cette affaire
L
GALANT.. 63
Selon vosfoubaits les plus doux.
En effet, rien n'est plus facile.
N'avez vous pas ensemble en luy
Dupremier Corps un Membre habile,
Do fecond un illustre appuy ?
Que differez-vous davantage
D'employer cegrand Personnage
Qui peut tout fur cous les esprits?
Sus donc,Muse, partezfur l'heure
Pour l'informer dansſa demeure
Du deſſein que nous avonspris.
Comme le trait qu'unemainferme
Décoche avec un air aisé ,
Court envolant marquer le terme
Que l'Archer s'estoit proposé
Ainsi la Nymphe toutepreſte ,
Sans qu'aucun autre foin l'arreste,
Fend les vents fur l'aislé Courfier ;
Etpar une visteffe extrême
Elle arrive enfin lejour mesme
66 MERCURE
Au Palais du fameux Fléchier.
Ayant laiſſé dans l'écurie
Degaſe au plus gras ratelier ,
La Muse danssa rêverie
Monte hardiment l'escalier :
Et fans trouver aucun obstacle
Elleva confulter l'Oracle
Dont l'esprit estsijaste&net ,
Et prenant la plus courtevoye
Elle le rencontre avec jaje
Al'étude du Cabinet..
Elleentre, non fans leſurprendre
D'un agreable étonnement.
Ensuite elle luy fait entendre
Son defſſeinparson compliment.
Cegrand homme aussi- tost s'engage
Aprešterſesſoinsà l'ouvrage,
Puis qu'Apollonle commandoit.
En ayant doncreceu parole ,
LaMufederechef's'envole
Sur Pegaſe qui l'attendoit.
GALANT. 67
Alors Flechier devoit au Prince
Porteraunom des trois Etats
Le Cahierde cette Province
Si fertile en vins delicats.
Ilpart plein de cette éloquence
Dont tout reconnoist la puissance .
Es qui peut à ſoy tout gagner.
Il vient, il arrive, on admire
Qu'il foit tel en l'art de bien dire
Que LOVIS en l'art de regner .
Cet Office confiderable
Qui le fais paroiſtre à la Cour
Est l'occaſion favorable
Qui met enfin son oeuvre au jour.
Il parle,& tout suit fon beau Zele.
D'abord cette union fidelle
Se contratte au gré desneuf Soeurs .
La Feste s'en fait au Parnaffe;
Tout y chante &danse avecgrace
Mesme les plus graves Cenfeurs.
66 MERCURE
۱
Les arbres ſur l'écorce dure
Font voir, déployant leurs trefors,
En chiffres, enfleurs, en peinture.
Les noms des deuxillustres Corps..
Laclaire& lapure Fontaine
Se laiſſe boireà taffe pleine.
Phoebus tient ses coffres ouverts:
Chacan de Laurier fe couronne ,
Et tout le Pinde ne reſonne
Quede Ris,de Chants,& deVers.
Ma Lettre du mois d'Octobre
dernier vous apprit la
mort de M. le Duc de Mekelbourg,
Prince des VVandales.
Il faut aujourd'huy vous faire
fçavoir de quelle maniere on
a tranſporté ſon corps dans ſes
Etats , & les ceremonies qui ſe
font faites à ſes funerailles .
Voicy un Extrait de pluſieurs
Relations qui en ont eſté enGALANT.
67
voyées par differentes perfonnes
à Madame la Ducheffle
Doüairiere de Merelbourg .
Vous connoiſſez , Madame
avec toute l'Europe le rare merite
de cette Princeſſe , Scoeur
de M. le Mareſchal Duc de
Luxembourg,de l'Illuſtre Maifon
de Montmorency. Les deferences
que feu M.de Merel
bourg avoit pour elle , accompagnées
d'unediſtinction tresparticuliere
, la qualité de Regente
de fes Etats qu'elle a
gouvernez pluſieurs années
avec une dépenſe digne de ſon
rang,& la fatisfaction que toute
l'Allemagne a marquée de
fa conduite , en donnent des
preuves incontestables. Il faut
aufſi vous dire que le ſoin que
l'on a pris de luy déguifer
l'empreſſement que le Prince
70
MERCURE
acontinuellement témoigné ,
de la revoir prés de luy , pendant
le cours de ſa maladie , &
dont elle n'a eſté informée
qu'aprés ſa mort , luy a donné
dans une ſi grande perte un
ſentiment de douleur qui ne
finira qu'avec la vie , puis
qu'elle s'eſt veuë privée de la
confolation de luy rendre ſes
derniers devoirs. Ce Prince
mourut à la Haye le 29. de
Juin dernier . Le 15. du mois
de Juillet ſuivant Mrs de Lutzau
, de Varnſtedt , Deſperlin
& de Driſberg y arriverent en
qualité de Deputez de la Regence
de Mckelbourg & de
Maréchaux de cette Cour ,
pour prendre le ſoin d'y faire
tranſporter ſon corps , de le
garder & de l'accompagner das
tout le voyage.M. S.l'Eſpagnol,
GALANT.
71
1
premier Aumônier du defunt
Prince , ayant fait les Prieres
odinaires pour les Morts , le
17. à trois heures du matin
Mrs les Deputez & les pres
miers Officiers de ſon Alteffe
- S. porterent ſon corps juſqu'au
plus proche Canal , où eſtoit
une Barque magnifiquement
tenduë de deüil, pourle tranf.
porter à Amſterdam. Elle y
arriva fur les ſept heures du
foir & la maison de M. de
Vicquefort , Reſident du Prine
ce , donnant ſur le Canal , il y
attendit les Députez au paffage
, & leur ayant fait fon
compliment de condoleance ,
il leur offrit ſes ſervices& fon
logis. La Barque y demeura
attachée pendant toute la nuit,
portant pavillon de Deüil aux
Armes de Mekelbourg , ce qui
,
70
MERCURE
attira dans ce quartier là une
foule extraordinaire de Peuple.
Le 18. M.de Vicquefort qui
avoit obtenu les depêches neceffaires
de Mrs de l'Amirauté,
ſe mit dansla plus belle de leurs
Barques avec les Officiers du
defunt Prince,& allant devant
celle où eſtoit le corps avec
Mrs les Deputez l'une & l'autre
traverſerent toute la Ville
pour aller au Port , & fur le
midy elles arriverent à bordde
la Fregatte , nommée le Mercure
, montée de trente pieces
de Canon , portant pavillon
de deüil , aux armes de
Merelbourg. L'on y mit le
corps dans une chambre tenduë
de deüil , & on en laiſſa
la garde aux Deputez & aux
Officiers de leur ſuitte. Les
GALANT.
71
1
1
équipages du Prince&quelques-
uns de ſes gens furent
mis dans un autre Bâtiment ,
que Mrs de l'Amirauté avoient
eu l'honnêteté d'accorder pour
aller de conſerve avec la Fregate
de l'Etat.
Le 19. au foir , on mit à la
voile pour gagner l'embouchure
de la Mer d'Amſterdam .
L'on y arriva le 22. & l'on y
reſta juſqu'au 28. n'ayant pas
de vent propre pour en fortir
& pour entrer dans la grande
Mer. Le 29. au matin on mit à
la voile avec un bon vent , &
l'on arriva le 31. dans l'em-
- bouchure de l'Elbe .
Le 1. jour d'Aouſt l'on
- mouïlla l'ancre devant Altena .
Le 4. on tranſporta le corps ſur
une Barque de Hambourg,ten
duë de deuïl dedans & dehors
72
MERCURE
&dont tous les gens de l'équipage
eſtoient auſſi vêtus de
deuil. Sur les huit heures du
matin,la Fregate ayant fait une
décharge de tout fon Canon,
fit voile du coſté de Hollande ,
&la Barque alla du coſté de
Hambourg , où l'on ſonna toutes
lesClocles lors qu'elle paſſa
devant la Ville .
Le 16. on arriva devant Lavvembourg,
qui eſt ſur le bord
de l'Elbe. Pluſieurs Officiers
s'y trouverent avec desCarrofſes
de deuïl , tout prêts pour
tranſporter le Corps , & pour
luy ſervir de cortege juſqu'au
Chaſteau de Svvrin .On y arrivale
8. & pluſieurs Ecclefiaftiques
, parmy leſquels eſtoit le
Chapelain du Château , allerent
avec la Croix & l'Eaubenîte
le recevoir à la premiere
GALANT .
1
73
re porte du Jardin. Ils eſtoient
ſuivis des premiers Officiers
de la Cour , d'un grand nombre
de gens qui portoient des
Flambeaux , & qui accompagnerent
le Corps juſqu'à la
Chapelle du Chaſteau , où lan
avoit préparé un Mauſolée ,
appellé en ce pays-là Castram
doloris , auſſi propre & aufſi ma-
| gnifique , que la diſpoſition du
lieu pouvoitle permettre . Depuis
ce jour là juſqu'à celuy
- qui eſtoit deſtiné pour faire
ales Obſeques , on celebra tous
les matins pluſieurs Meſſes
dans cette Chapelle ardente ,
& jour & nuit il y avoit qua-
Gentilshommes , quatre
☐ Pages , fix Trompettes, fix Valets
de Chambre, douze Hallebardiers
, ſouvent d'autres pertre
= ſonnes , & toûjours quelques
Fev. 1693 . : D
74
MERCVRE
Prêtres qui faisoient la garde,
Le Mardy 2.de Septembre ,
jour choiſi pour les Obſeques ,
on les commença le matin par
un Service de trois Meſſes
conſecutives, dont le premier
Aumônier dit la derniere , aprés
laquelle il fit les prieres
&les aſperſions accoutumées.
Sur les dix heures , le Curé
ou Chapelain dit la Meſſe des
Morts,qui fut chantée enMuſique
, aprés laquelle il fit l'Oraiſon
Funebre en haut Allemand
, & prit pour texte , par
ordre de la Cour , ces paroles
tirées du premier Livre du Paralipomene
, chap.29 . Et ainfi
David, Fils d'Iſaye, regnasur tout
Ifaël , &les jours qu'il regna fur
Ifraël furent quarante ans.il regna
sept ans enHebron , & trente- trois
Ansen Ierufalem,&mourut en bom
GALANT .
75
nevieilleffe plein de jours , de richeffes
&de gloire , & Salomon son
Filsregna pour luy.
Un Miniftre Lutherien faiſoit
auſſi en même temps l'Oraiſon
Funebre, dans une Salle
du Chaſteau , en prefence da
nouveau Duc , des Princes &
Princeſſes de la Cour. Elle
avoit ordonné qu'on fiſt la mê
me choſe dans toutes les Egliſes
des Etats du Mekelbourg;
& aprés l'Oraifon finie , l'on
devoit lire la Genealogie & les
Alliances des Princes défunts,
& recommander aux prieres
des Aſſiſtans les Princes &
Princeffes de cette Sereniſſime
Maiſon , qui ſont encore en
vie.
Le Mercredy , jour deſtiné
pour tranſporter le Corps du
Prince défunt dans l'Abbaye
D
f
76
MERCURE
de Daubren , ſepulture des
Rois& Princes des VVandales
ſes Predeceſſeurs,on dit toutes
les Meſſes du matin ; & enſuite
on mit le Cercueil qui eſtoit
venu de la Haye , dans un autre
de cuivre doré , magnifiquement
travaillé , & fur lequel
il y avoit un Crucifix
avec la Couronne fermée , ſes
Suppoſts & ornemens neceffaires
, le tout d'argent maſſif.
Tout eſtant preſt pour le dé.
part , vingt-quatre Gentilshommes
, précedez de quatre
Maréchaux de la Cour , & de
pluſieurs Officiers
grand deuïl , tranſporterent le
Corps ſur un Chariot , qui
eſtoit au milieu de la cour du
Château, eſcorté de vingt quatre
Hallebardiers ,& d'un détachement
des Gardes du Corps.
, tous en
GALANT. 77
:
Les Trompettes qui étoient
à leur teſte , ayant fonné la
marche d'un air fort lugubre,
le grand Ecuyer qui la regloit
fit avancer les quatre Maréchaux
de la Cour, les fit ſuivre
de vingt-quatre Gentilshommes
, fit marcher le chariot avec
fon eſcorte , & enfuite le premier
Miniſtre d'Etat , le General
Major , pluſieursConſeillers
d'Etat ,& quantité d'autres
Officiers ſuivant leCorps, faifant
une eſpece de proceffion
dans laCourdu Chaſtean. On
en fortit dans cet ordre , & l'on
fit alte au premier Corps de
Garde, afin de regler la marche
de la maniere qu'elle devoit ſe
faire pendant tout le voyage.
Une des Compagnies des Gatdes
du Corps la commençoit.
Elle estoit ſuivie de quatre Ma-
D3
78 MERCVRE
د
réchaux de la Cour & d'un
grand nombre de Gentilshommes
à cheval , de trente chevauxde
main, du Corps de ſon
Alteffe S. avec fon eſcorte ,&
&de douze caroffes de deuil ,
tirez chacun par fix chevaux,
Les deux premiers eſtoient
vuides.Monfieur de Bunfavv,.
premier Miniftre & Confeiller
d'Eſtat Moffieurs Dalbestad
, General Major &
Mr de Bibau , Grand Ecuyer,
étoient dans le troifiéme , &le
quatriéme eſtoit remply auffibien
que la ſuite de Confeillers
d'Etat , Secretaires de la
chambre & d'autres Officiers.
Il y avoit un caroſſe , mené par
le Cocher & par le Poſtillon
ordinaires du Prince deffunt
tiré par les fix chevaux dont
il ſe ſervoit à la Haye , dans
GALANT.
79
lequel eſtoit ſon premier Aumônier
, avec le Secretaire du
nouveau Duc. Le reſte des caroffes
menoit les Preſtres avec
les Chapelains & Clercs de
Chapelle. On partit dans cet
ordre au bruit du Canon du
Chafteau . On paſſa premierementle
Pont , qui estoit bordé
des deux coſtez de deux
Compagnies de Soldats aux
Gardes. L'on traverſa enſuitte
toute la Ville de Svverin, dont
les Bourgeois eſtoient ſous les
armes , rangez en haye aux
deux coſtez de la ruë. I ors que
le Corps ſe trouva au milieu de
la Ville, celuy du Duc fon Pere,
more depuis long-temps , qui
avoit eſté conſervé dans l'Eglife
Cathedrale ,& que l'on avoit
mis ce jour là dans un chariot
de deüil , joignit la marche ,
D 4
80 MERCVRE.
nombre
د
paſſant devant celuy de ſon A.
S. avec ſon eſcorte de Gardes
du Corps & de Hallebardiers.
LesOfficiers &Gentilshommes
qui l'accompagnoient en grand
ſe joignirent auſſi
avec les precedens , & tous enſemble
ne faifoient qu'un mefme
corps de Cavalerie quifuiviten
bon ordre. Au fortir de
la Ville , on tira le Canon du
Rempart,& depuis la premiere
porte juſqu'à la ſeconde , il y
avoit d'un coſté deux Compagnies
de Dragons , & de l'autre
deux Compagnies d'Infanterie
qui ſuivirent le Convoy
juſquedans la Campagne . Les
Bourgeois de la Ville ayant
formé deux autres Compagnies
le ſuivirent auffi ,& l'une & l'autre
s'eſtant trouvée dans un
terrain commode, ſe mirent en
GALANT. 81
Bataillons , & firent trois décharges
avant que de s'en retourner
à la Ville,où l'on tiroit
en meſine- temps le Canon des
Baſtions qui ſont de ce coſté
là . Lors que l'on fut avancé
dans la Campagne , les caroſſes
de deüil furent fuivis de quantité
d'autres à fix chevaux &de
toutes fortes de caleches ,qui
appartenoient aux Officiers de
la Cour ou à d'autres gens , qui
eſtoient venus par reſpect pour
le Prince , ou par curiofité pour
cette ceremonie . Le nombre
de leurs Valets à cheval eſtoit
figrand , que pour empeſcher
qu'il n'en arrivaſt de la confuſion
& du deſordre , on obligea
tous ceux qui n'avoient
pas de chevaux de main
de marcher par Brigade
ſous la conduite de fix Of
DS
>
82 MERCURE
ficiers qui les commandoient
de forte qu'ils formoient un
gros Corps de Cavalerie qui
finiſſoit la marche du Convoy.
En approchant de la Ville
de Viſmar , qui eſtoit autrefois
du Duché de Mekelbourg, l'on
paſſa par un bois où il y avoit
une infinitédegens qui avoient
campé toute la nuit , pour ne
pas perdre l'occafion de voir
paſſer le Corps de leur ancien
Duc.On y trouva auſſi de grandes
tables couvertes de viandes
&de toutes fortes de rafrai- '
chiffemens , que Mr de D'hertel,
grand Treforier de la Cour,
avoit ordonnées de ſon propre
mouvement , afin de marquer
fon attachement pour le Prince
deffunt , & fon eſtime pour
tous ceux qui avoient l'honneur
de luy rendre leurs derniers des
GALANT.
83
6
voirs. On arriva ſur les 7.heures
du ſoir au Village de Nieubourg
, où les quartiers qui eftoient
preparez pour plus de
cinq cens perſonnes , furent
diſtribuez par les Fouriers de
la Cour. Le lendemain fur le
midy , l'on fit alte devant le
Bourg de Викаи où Mr de
Varnſtedt, Marechalde la Cour,
& Deputé à la Haye , tient ſa
reſidence ordinaire en qualité
de Bailly . L'on y prit les rafraichiffemens
qu'il avoit fait preparer
, & pour marquer la diftinction
qu'il faifoit des principaux
Officiers , il les fit ferviren
vaiſſelle d'argent & de
vermeil doré . Enfin la nuit approchant
, l'on fit encore alte
à la veuë de l'Abbaye de Dadbren
, au millieu d'une Plaine
qui estoit coſtoyée d'un bois
D6
84 MERCURE
C
dehaute futaye. Les premiers
Officiers mirent pieda terre ,
& allerentau devant du grand
Maréchal qui venoit les trouver
, & qui estoit arrivé depuis
deux jours pour donner
les ordres neceſſaires , ayant
Javec luy Mr Zackau quieſtoit
chargé de preparer les quartiers.
Les quatre Maréchaux
de la Cour , & d'autres Offciers
ayant eſté avecle Grand
Maréchal pour reconnoiſtre le
-terrain) des environs de l'Ab-
-baye & de l'entrée de l'Egliſe ,
l'onſe mit en êtat d'y conduire
premierement le corps du Pere
de feu fon Alteſſe Sereniffime ,
laiffant le fiendans la plaine ,
avec l'eſcorte ordinaire des
Gardes du Corps &des Hallebardiers.
La marche ſe fit à peu
2prés de la mefine maniere qu'il
GALANT. 85
a déja eſté dit , avec cette difference
que les Gardes du Corps
portoient preſque tous un
Flambeau allumé, qu'ils eſtoiét
ſuivis de vingt - quatre Eſtendarts
portez par des Gentilshommes
duPays qui alloient
à pied , & qu'aux deux coſtez
de la marche il y avoit une
Compagnie d'Infanterie ſous
les Armes , quatre-vingt Flambeaux
portéz par des Pages &
pard'autres Seigneurs qui eftoient
engrand deüil comme
les precedents , ayant le manteau
trainant avec un longcrefpe
à leur Chapeau , & un
autre de meſine àleur Flambeau
qui y tenoit attaché le
chiffre de fon Alteſſe Sereniffime.
Son corps eſtant arrivé
devant la porte de l'Eglife ,
douze Gentilshommes le def86
MERCURE
cendirent du Chariot , & le
porterent dans le Caveau où
eſtoit déja le Cercueil de Madame
la Ducheſſe ſon épouſe ,
& où l'on devoit mettre auffi le
corps de fon Alteſſe Sereniffime
fon Fils.Cette premiere Ceremonie
eſtant finie , l'on retourna
dans la plaine , & l'on
recommençala marche dans le
meſine ordre que l'on avoit obſervé
dans la precedente. Il y
avoit de plus la Croix & l'Eaubenite,
qui marchoient devant
le corps , à la teſte de pluſieurs
Preſtres reveſtus qui alloient
deux defront. Le premierAumônier
du Prince défunt les
fuivoit marchant tout ſeul en
habit long. Ilavoit derriere luy
deux Valets pour arreſter dans
le beſoin la marche des Chevaux
qui tiroient le Chariot,
GALANT . 87
aprés lequel alloient à pied les
premiers Officiers de la Cour
ſuivis d'un grand nombre de
Gentilshommes en habit de
deuil , & d'une infinité d'au-
- tres perſonnes . Le Chariot ef-
- tant arrivé devant la porte de
l'Eglife ,douze Gentilshommes
endefcendirent le corps , & le
porterent juſqu'au lieu de fa
Sepulture , où il fut mis au milieu
des deux autres Cercueils ..
Le Clergé qui l'avoit precedé
fitles Prieres & les Ceremonies
accoutumées , aprés leſquelles
chacun alla dans le quartier qui
kuy eſtoit marqué .Plus de deux
Gentilshommes qu'on
n'avoit pas veus dans la marche
, & qui estoient venus à
Daubren en habit de deüil ſe
trouverent au Soupé avec les
autres dans la Maiſon Abbatiay
cens
88 MERCURE
le,où l'on avoit dreſſé pluſieurs
Tables dans divers Appartemens
.On y fut ſervy avec toute
l'abondance & la délicateffe
poſſible,& avec auffi peu d'embarras
que s'il n'y avoiteu qu'un
petit nombre de perſonnes à
traiter. Pluſieurs Maiſons dépendantesde
l'Abbaye eſtoient
auſſi remplies de gens , qui eftant
Officiers de la Cour ou
Sujets de l'Etat , furent tous regalez
auſſi ſplendidement que
les autres.
Le lendemain ſur les dix
heures du matin, on ſervit encore
un déjeuner fort propre,
& fort abondant en chair & en
poiſſon , aprés lequel toute la
Nobleſſe vint prendre congé
des premiers Officiers de la
Cour , & fit un compliment
particulier au Grand MaréGALANT.
89
ولس
schal , ſur le bel ordre qui avoit
eſté obſervé par ſes ſoins durant
tout le voyage , de même
que dans la ceremonie & dans
les repas dont on les avoit re-
1 galez . Ils finirent l'un & l'autre
par une infinité de ſantez ,
qui furent beuës à la profperité
du nouveau Duc , des deux
- Sereniffimes Ducheſſes Doüairieres
, des deux Princes , Freres
du Duc regnant , & de la
. Princeſſe ſa Soeur.
Cette Cour groffit tous les
jours au grand contentement
de la Nobleffe & des Peuples ,
qui avoient eſté privez ſi longtemps
de la preſence de leur
Souverain , & malgré le deüil
& la triſteſſe qu'elle a de ſa
perte,elle ne laiſſe pas de faire
déja quelque bruit dans tout
le Nord. L'on s'en promet en१०
MERCURE
core toute ( autre choſe dans la
ſuite , & l'on efpere qu'avec le
temps , elle ſera en état d'imiter
la ſplendeur & la politeffe
des Cours voiſines les plus magnifiques.
Le nouveau Duc s'appelle
Frederic-Guillaume , & n'eſt
âgé que de dix- huit ans. On
luy en donneroit au moins
vingt-cinq , fi l'on jugeoit de
fon âge par fes manieres , qui
n'ont rien de celles d'un jeune
Prince.Il eſt grand&bien fait,
d'un temperament fort & ro
buſte, civil envers les Dames,
honneſte à tout le monde, d'un
accés facile , & d'une humeur
gaye , genereuſe & bien- faifante.
Il aime paffionnément la
chaffe. On croit qu'avec le
temps il aimera la guerre de
mefine , & qu'il aura toujours
GALANT . 91
des Troupes fur pied pour s'en
fervir au beſoin . Il ne peut le
faire qu'avec ſuccés , ayant à
fa Cour & dans ſes Etats une fr
brave Nobleffe & tant d'Officiers
experimentez , qui fouhaittent
avec paffion de ſe ſignaler
au ſervice de leur Prince,.
& de contribuer à ſa gloire.
Comme j'ay dit dans cette
Relation , que l'Abbaye de
Daubren eſtoit le lieu de la Sepulture
des Rois& des Princes
des VVandales , je crois devoir
ajouter icy pour la fatisfaction
des Curieux de l'Hiſtoire & de
l'Antiquité , que l'on voit encore
dans cette Abbaye l'Epitaphe
, & le Tableau dePribillaus
, Prince des VVandales
quien a eſté le premier Fondateur
,& qui y fut inhumé en
12.15 . Il eſtoit Fils de Nicolot ,
*
92
MERCURE
trente neuvième Roy des
VVandales , qui mourut en
1159. & dont le Tableau s'eſt
auſſi conſervé depuis ce temps
là dans la même Egliſe , auffi
bien que les Armes de la Fa
mille Royale,qui font les mefmes
que portent encore aujourd'huy
les Ducsde Mekelbourg
& que l'on croit avoir eſté accordée
au premier Roy des
VVandales par Alexandre le
Grand.
Il paroiſt au moins par ce
que nous ſçavons de ce fameux
Conquerant , qu'il avoit fait
peindre fur tous les Etendars
de ſes Armées la teſte de fon
Bucephale , & l'Hiſtoire des
VVandales remarque que lors
qu'Antirius qui en fut le premier
Roy , vint du coſté du
Nord par ordre d'Alexandre
2
GALANT.
93
avec une Eſcadre de ſon Armée
Navale , les Vaiſſeaux qui
la compofoient portoient à la
Prouë , à la Poupe & au Pavillon
lateſte du Bucephale , & la
figure d'un Griffon , de la mefme
maniere que les Rois &
Princes des VVandales les ont
toujours portées , & que les
Ducs de Mekelbourg les portent
encore aujourd'huy .
Ie vous envoye un Ouvrage
de Mr l'Abbé de Maumenet
, que vous ſçavez avoir
remporté le Prix des Vers en
pluſieurs Academies. C'eſt une
preuvedu talent qu'il a pour les
bien tourner. Ceux - cy font
adreſſez à un homme qui en
peutjuger parfaitement bien ,
puis que l'on en voit de temps
en tempsde ſa façon , qui font
approuvez de tout le monde.
94
MERCURE
C'est à Mr le Preſident de Monforan
, Frere de Mr Brunet ,
Garde du Treſor Royal. La
delicateſſe de ſoneſprit répond
àla penetration qu'il a pour les
affaires. Outre ſa Charge de
Preſident en la Chambre des
Comptes , il eſt Chef du Conſeil
de Son Alteſſe Royale
Monfieur , & Conſeiller honoraire
au Parlement de Paris.
EPISTRE.
'Avory des neuf Soeurs
l'excellent genie
,
dons
Connoift de leurs accords la parfaiteharmonie
,
Et qui ſçais dérober à tes Emplois
divers ,
Des momens consacrez à l'amour
des beaux Vers ,
Montforan,aujourd'huy que l'An se
renouvelle ,
GALANT.
95
1
fe te viens par ces Vers renouveller
mon Zele
L'Interest, qui ſeduit le coeur des
Courtisans ,
N'a point de son poison corromps
mon encens ;
Il est pur , & jamais mon coeur qui
te revere
N'offrit à la verta d'hommageplus
Sincere.
Mais quoy! t'offrirdes Vers, quand
les biens de l'efprit
N'ontp'us auxyeux des Grands d'éclat
ny de credit ,
Qu'on n'estime plus rien que train
&qu'équipage ,
Qu'on songe à s'enrichir plus qu'à
devenir faze ,
Et qu'on croit trop payer les plus
brillans Ecrits ,
S'il en coûte un seul mot , un clin
d'oeil , un foûris !
N'est- ce point feflater d'un ſpoir
rémeraire ,
96 MERCURE
D'aspires par des Vers à l'honneur
de te plaire ,
Et de croire qu'un Don fi méprise
des Grands ,
Peut paroistre à ses yeux un Don
plein d'agrémens ?
Non fans doute.Cheri du Ciel,de la
Fortune ,
Ton coeur ne marche point dans la
route commune ;
Il préfere à l'éclat desfragiles grandeurs
La folide beauté du genie & des
moeurs .
Sans elle, à ses deſirs l'homme tou.
jours en proze
Ne reffentit jamais de veritable
joye.
Indigent au milieu de tousfes wains
trefors
Il n'a de l'homme heureux que de
pompeuxdehors.
t
Moy, qui content dufort oùle Ciel
m'a fait naiſtre ,
Bernd
GALANT.
97
Borne tous mes deſirs à m'en rendre
le maistre ,
Ie ne vais point du Riche , ennemy.
des beaux Arts ,
En fervite Client confulter les regards
,
Et deſes feux divins la docte Melpomene
Pour de lâches Mortels n'échauffe
point ma veine.
- Mais pourtoy, qui tranquille à l'ombre
de tes bois
- Demille tendres airs fais refonner
Brunois ,
Et qui vangeant dufort l'infortune
Titire , *
Fus l'objet deſes chants & le Dieu
de ſa Lyre ,
Tant que mesyeux verront la lumie
re du jour ,
* eft M.Perrin, qui a traduit en Vers
François les Eglogues de Virgile,
Février 1693 . E
98 MERCVRE
Montforan , je sçauray signaler
mon amour .
Je viens te le jurer cette nouvelle
année
Et fi de tes beaux ans l'heureuse
destinée
En meſuroit le cours au gré de mes
Souhaits, 1
Ainsi que ta candeur tu nemourrois
jamais.
J'ajoûte deux Odes d'Horace,
que M. Faydit de Saint Bonnet
a renduës en noſtre Langue .
IMITATION DE L'ODE
d'Horace , qui commence par ,
•Quantum diſtat ab Inacho .
Telephe,que te fert d'appliquer
tous tes foins
GALANT.
Achercher 612 vain dans Ηίοιτε
LePrince qui regna le moid
On celuy qui vécut leplus longtemps
en gloire ?
Pourquoy te fatiguerde mettre en
tamemoire
Le nom de tous les Rois qui depuis
Inachus
Ont regné tour à tour jusqu'aux
Antiochus ,
Et le moindre détailde leur moins
dre victoire?
TuSçais combien depuis Belus
Ont couléd'ans jusqu'à Cyrus ,
Et tu peux de nos jours paffer pour
la merveille.
J'y confens ; mais répons, combien
vaut la bouteille
De ce bon vin qu'on vante tant ?
Telephe , tu te tais! tu n'es qu'un
innocent .
Laplus bellescience est desçavoir
bien boire ,
E 2
1 MERCURE
100
Ie ne fais du reſte aucun cas.
Ne vante plus Codrus; & fi tu veux
m'en croire ,
lette au feu tes écrits, & brule ton
Grimoire ,
Et commençons noſtre repas .
C'a , Laquais, qu'on nousferve, &
que chacun s'empresse
Anous verferde ce bonvin;
Carjeſens que laſoifme preſſfe.
Allons,Telephe,& beuvons plein
De ce divin jus de la Treille.
Dans ces neufverres que tu vois ,
C'est aux Muses à qui je bois .
Une ſemblable ardeur pourlesGra
ces m'éveille ?
1
Ajoûtons- en encore trois.
C'est maintenant que je veux
rire.
Telephe,va prendreta Lyre, T
Le vin& les chansons s'accordent
toujours bien.
Ie hay les gens qui ne font rien.
GALANT. 101
Mais pour mieux celebrer la Festa,
De ces bouquets de fleurs couronnons-
nous la teste.
Rions, chantons, que de nos chants
Le voisinage retentiſſe ;
Que l'envieux Lycus de colere en
pâliffe.
Amy, vivons toujours contens.
Du vin & de l'amourfaiſons nostre
partage ,
Des Severes vieillards negligeons
les avis.
Laſageffe des Grecs est unpur badinage.
Quiboit lemieuxest le plusfage.
Vivons parmy les jeux , les plaisirs,
&les ris.
Profitons de lafleur de l'âge.
Aime toujours Chloé,j'aimeray Gliceris
.
E 3
102 MERCURE
AUTRE IMITATION
d'une autre Ode d'Horace , qui
commencepar , Onata mecum
Conſule Manlio .
1
MEre des vis & des querelles ,
Diſpenſatrice du repos ,
Source de jeux , d'amours nouvel.
les,
Viens, Bouteille, il est à propos..
Corvin pour ton doux jus fonpire.
Haſte- toy d'obeïr àses justes deſirs.
Si de Caton en luyla vertu l'onadmire
,
Il aimeàgoûter les plaiſirs ;
Etcomme luy lebonvin mefait rire,
De ton divin Nectar viens afſoupir
nos Sens.
La vertufans toy ne peut plaire...
L'on voit ſouvent le plus fevere
Venir prendre en tonjus des plaiſirs
innocens.
i
GALANT.
103
Bacchus au plus groſſier donne de
l'éloquence ;
Au timide de l'aſſurance.
Ce Dieu souvent au plus difcret,
Sans user de contrainte,arrache le
Secret.
Il peus, quand il luy plaift, diffiper
nos triſteſſes
Ildonne aux malheureux l'espoir,
Il éleve le pauvre au comble des
richesses ,
Rien ne réſiſte àson pouvoir.
Viens, Bacchus , ameneàsafuite
Les Ris , les feux , les Plaisirs &
l'Amour.
Paſſons la nuitſous ta conduite,
Attendant le retour
Du bel Aftre du jour.
:
Il ne faut qu'aimer veritas
blement pour venir à bout de
tout ce qu'on veut. Les entrepriſes
les plus difficiles que le
E 4
104 MERCVRE
coeur conduit , ſont preſque
toujours ſuivies d'un ſuccés
heureux , & quelques obſtacles
qu'on y puiſſe rencontrer ,
il y en a peu qu'on ne ſurmonte
avec le fecours du temps . Un
Cavalier , né avec de grands
avantages du coſté de la Fortune
, puiſque la mort de ſa
Mere luy avoit aſſuré du moins
quinze mille livres de rente ,
outre le bien que fon Pere,qui
eſtoit d'ailleurs fort riche , luy
devoit laiſſer , avoit cependant
ſujet de ſe tenir malheureux
parl'avaricedece meſme Pere ,
qui devant joüir de ce revenu
ſuivant la Couſtume de Normandie
, tant qu'il ne ſe rema -
rieroit pas , ne luy en faiſoit
qu'une fort legere part . Ainfiit
auroit manqué de beaucoup de
choſes,s'il n'euft pas eu unAmy
GALANT.
105
qui eſtant en poſſeſſion de deux
belles Terres enuſoit pour luy
fans nulle reſerve. Le Cava .
lier n'en abuſoit pas , & pour
ne point incommoder fon Amy
, il moderoit le penchant
qu'il avoit pour la dépenſe , ſe
contentant de pouvoir fournir
à celle qu'un honneſte homme
qui eſt ſear d'avoir du bien , ſe
trouve obligé de faire. L'étroite
amitié qui l'uniſſoit avec cet
Amy s'augmentoit de jour en
jour , & par les nouveaux ſecours
qu'il en recevoit , & par
les ſentimens de reconnoitfance
qui portoient juſqu'à l'excés
l'attachement qu'il avoit
pour luy. Il le voyoit fort fouvent
, & fes frequentes viſites
luy ayant donné un accés fort
familier auprés de ſa Mére ,
qui étoit une Femme eſtimée
Es
106 MERCVRE
de tout le monde,&d'une ver
tu à ſervir d'exemple à toutes
les autres , il ſe plaiſoit auffi à
luy rendre d'aſsez grands de .
voirs. Elle avoit été fort belle ,
&quoy qu'elle euſt plusde cinquante
ans , elle auroit encore
paffé pour une jeune Perſonne,
ſi ſon Fils qui en avoit plus de
trente , n'euſt fourny un témoin
contr'elle pour prouver
fon âge.Tous ſes ſoins alloient
àbien élever une Fille qu'elle
avoit ,& en qui elle vouloit
que la bonne éducation ſuppleaſt
par le merite au peu de
bien que les Loix de la Province
où elle eſtoit née ,luy
permettoient d'efperer. Il eſt
vray que ſi la beauté peut eftre
comptée pourquelque choſe
, elle estoit fort riche de ce
coſté-là,puis qu'elle estoit néc
GALANT.
107
avec lesGraces ,& que les leçons
qu'on luy donnoit , &
dont elle profitoit avec beaucoup
d'avantage , la rendoient
de plus en plus une perſonne
accomplie. Sa douceur , fon
eſprit aiſe , ſimple & naturel ,
& ſes manieres toutes engageantes
, furent des charmes
auſquels le Cavalier ne put refifter.
L'humeur intereſſée de
fon Pere luy faiſoit connoiſtre
qu'il ne s'accommoderoit pas
d'une Belle Fille dont la fortune
eſtoit des plus mediocres ,
mais le plaiſir de fatisfaire fon
coeur l'emporta ſur ſa raiſon,&
quand ſa paſſion l'auroit entraîné
avec moins de violence,
les extrêmes obligations qu'il
avoit au Frere , ſembloient demander
ce qu'il fentoit pour
la Secur. Flatté des raiſons qu'il
E6
108 MERCURE
ſe donnoit à luy-même pour
autorifer l'engagement qu'il
prenoit , à quelques traverſes
que cet amour le duſt expoſer,
il crut qu'il y alloit de ſa gloire
de ne le combattre pas,& qu'en
s'y abandonnant il rempliſſoit
les devoirs de parfait Amy. A
peine eut-il formé ce deſſein ,
qu'il le fit paroiſtre aux yeux
des Intereſſez . La Mere & la
Fille s'en apperçûrent d'abord,
&l'agrément avec lequel elles
répondirent aux premieres
marques qu'il leur en donna ,
l'enflamma de telle forte , qu'il
mit bientoſt ſon ſecret dans les
mains du Frere. Il n'eut pas de
peine à être écouté ſur les inſtantes
prieres qu'il luy fit , de
mettre la choſe en état de réüffir.
La Mere & la Fille étoient
toutesdiſpoſécs à luy accorder
GALANT.
109
de confentement qu'il demandoit
, mais ce qu'il yavoit de
plus important , c'étoit d'obtenir
celuy de ſon Pere , qui
ayant eſté inſtruit de ſes aſſiduitez
dans cette maiſon , luy
fit de rudes menaces s'il oſoit
penfer au mariage.Le Cavalier
répondit qu'il ne devoit pas
être ſurpris qu'il vill ſouvent
un Amy qui l'obligeoit en toutes
rencontres, & que ne pouvant
ſe diſpenſer de voirquelquefois
ſa Mere & fa Soeur , il
ſe croiroit indigne d'eſtre né
ce qu'il eſtoit s'il manquoit
d'honneſteté pour l'une &
pour l'autre, mais qu'il bornoit
cette honneſteté à des devoirs
fi indifferens , qu'on n'avoit
pas lieu de s'en alarmer , outre
qu'en l'eſtat où il ſe trouvoit,
il s'offriroit inutilement , puis
HO MERCURE
qu'il n'y avoit perſonne qui le
vouluſt accepter. Son Pere luy
dit , qu'il ſe chargeoit volontiers
de ſon établiſſement,mais
qu'il priſt garde à ne le pas
obliger à des reſolutions qui
luy ſeroient deſavantageuſes ;
qu'il chercheroit un party qui
lny feroit faire une agreable figure
, & que quand il verroit
les choſes proportionnées à ce
qu'il pouvoit prétendre , il luy
remettroit le bien de ſa Mere.
Cela fut dit d'un ton ſi impe
ricux que le Cavalier vit bien
qu'il falloit diffimuler,& attendre
un temps plus favorable
pour voir ſi ſon Pere ne changeroit
point de ſentimens. Il
rendit compte de tout à laBelle,
à laquelle il fit de nouveaux
fermens de mourir plutôt que
de rien ſouffrir qui nuifit à fon
GALANT. IND
amour. Il voulut même que
ſon Amy fuſt témoin de ces
proteſtations , & comme ils
eſtoient inſeparables , il avoit
du moins le plaifir de luy parler
de la charmante perſonne
qu'il aimoit , quand il n'avoit
pas celuy de la voir.Il en eut la
liberté toute entiere , par un
long voyage que fit fon Pere à
Paris , pour une affaire qui luy
eſtoit d'une extrême confequence
. Il y demeura plus de
fix mois , & pendant ce temps ,
les deux Amans quiſe voyoient
à toute heure, prirent l'un pour
l'autre un fi fort attachement ,
qu'il n'y eut plus rien qui puſt
ydonner atteinte. Ils fongeret
à tous les moyens qu'on pouvoit
imaginer , pour gagner l'eſprit
du Pere , qu'il y alloit de leur
intereſt deménager , puiſque
112 MERCVRE
non ſeulement il étoit en droit
de joüir juſqu'à ſa mortdu revenu
de tout le bien de fon
Fils , mais qu'il pouvoit luy
faire grand tort , touchant ſa
fucceffion , s'il ſe marioit contre
ſon gré. Cela l'obligeoit à eſtre
plus retenu dans la declaration
de ſes ſentimens , mais ſi cette
contrainte luy eſtoit fâcheuſe ,
il ſe trouva dans un embarras
extraordinaire , lors que fon
Pere eſtant revenu , luy fit ſçavoir
qu'il avoit donné parole
pour luy , en le mariant avec
une jeune Demoiſelle quiluy
apportoit cinquante mille écus
en argent comptant , outre ce
qu'elle pouvoit encore eſperer,
lors que fon Pere viendroit à
mourir. Elle estoit Fille d'un
homme qui l'avoit ſervy tresutilement
dans fon affaire , &
GALANT.
113
avec lequel il avoit renouvellé
une ancienne amitié, contractée
- par eux dans leur jeuneffe. Les
- Articles eſtoient arreſtez de
bouche . Il renonçoit en faveur
du Cavalier, à la jouiſſance du
bien de ſa Mere , & s'obligeoit,
quand ils ſeroient mariez à les
recevoir chez luy , fans qu'il
leur couſtaſt aucune choſe. Le
Cavalier étourdy du coup , e
contenta de luy dire froidement
, que l'union des eſprits
eſtant neceſſaire dans le mariage
, il devoit apprehender
de ne plaire pas à celle qu'il
avoit voulu luy choiſir pour
Femme , & qu'il feroit mieux
qu'ils fe fuffent veus un peu de
temps, pour ſçavoir, avant que
de rien conclure , s'ils ſe pouvoient
affurer d'eſtre le fait
l'un de l'autre. Son Pere luy
114
MERCURE
ferma la bouche , en luy di
fant , que ſur le portrait qu'il
avoit fait de ſon eſprit &
de ſon humeur , la Demoiſelle
estoit fort contente , &
que comme elle eſtoit jolie &
fort aimable , il ſe tenoit ſeur
qu'il ne le feroit pas moins du
choix qu'il avoit fait d'elle
qu'ainſi il falloit qu'il ſe preparaſt
à terminer une affaire
quiluy devoit eſtre ſi avantageuſe
, &qu'ils partiroient en-.
ſemble un mois aprés pourdégager
ſa promeffe. Dans quel
deſeſpoir le Cavalier ne ſe vit
il pas reduit par un ordre ſi
cruel ? Il fut cent fois tenté
d'éclater ,& de ne plus cacher
à fon Pere, que rienau monde
ne feroit capable de le détacher
de l'amourqu'il avoit pris,mais
dans la crainte de fächer ce
GALANT. 115
-
qu'ilaimoit , il crut ne devoir
rien faire que de ſon conſentement.
Il alla luy dire tout ce
qu'il venoit d'apprendre ,& il
- paruta ſes yeux dans un état à
faire pitié . La Belle touchée de
l'accablement où il eſtoit , ne
pouvoit ſe pardonner d'en eſtre
la caufe ,& par unpur excés de
tendreffe , elle vouloit qu'il acceptaſt
un party , qui devoit
luy faire une agreable fortune,
au lieu que les ſentimens qu'il
avoit pour elle , s'il oſoit les
foûtenir , ne feroient que l'ex
poſer au refſſentiment d'un Perè
, qui eſtant le Maistre de
fon bien , le laiſſeroit toujours
malheureux. Il regarda ce confeil
comme un outrage qu'on
faifoit à ſa conſtance ,& fe
plaignit fortement de l'indifference
de laBelle. La Mere & le
116 MERCURE
Frere furent appellez pour regler
leur démeſlé , & ayant appris
l'engagement où ſon Pere
l'avoit mis ; ils ſe trouverent
fort embaraſſez ſur les refforts
qu'il falloit faire jouër pour parer
ce coup. Le Cavalier,à qui
leurs raiſonnemens paroiſſoiét
ne rien produire,prit ſa refolution
fans balancer. Ce fut , fi
fon Pere s'obſtinoit à le vouloir
contraindre à partir , de ſe dérober
de luy , & d'aller paſſer
quelque temps en Italie , pendant
quoy il employeroit ſes
Amis pour luy faire entendre
qu'il ſe reſoudroit plutoſt à ne
revenir jamais , qu'à ſe ſoumertre
à un mariage où il ſentiroit
fon coeur oppoſé . Il fut jugéà
propos de ne conſentir qu'a
l'extrémité à l'éloignement
dont il formoit le deſſein; mais
GALANT . 117
S
د
loin qu'il puſt reculer l'affaire
qui l'obligeoit à le prendre , les
nouvelles qu'on receut furent
: un ſujet de l'avancer . Le Gen.
tilhomme qui luy promettoit
ſa Fille ,manda à fon Pere , qu'il
eſtoit tout preſt de faire le ma-
-riage où il s'eſtoit engagé,mais
qu'il ne vouloit point de retardement
ny demeurer plus
longtemps dans l'incertitude ,
parce qu'il s'offroit un homme
fort confiderable pour qui on
le preſſoit d'entrer en parole .
Le Pere craignant qu'un party
ſi riche ne luy échapaft, répondit
ſur l'heure qu'il partoit inceffamment
, & en effet il arreſta
le jour du voyage , mais
il le fit inutilement , puis que
dés le lendemain il fut furpris
Gune attaque de goute fort
violente , qui le prenoit affez
118 MERC VRE
rarement', mais qui luy duroit
quelquefois deux mois entiers.
Le Cavalier ravi de cet incident
crut gagner beaucoup
engagnant du temps ; mais fon
Pere qui ne vouloit point hazarder
la choſe , envoya chercher
ſon Notaire , qui dreſſa
un acte , par lequel il donnoit
un plein pouvoir à ſon Fils
pour ſe marier , en ſpecifiant
toutes les clauſes dont il eſtoit
convenu avec le Pere de la Demoiſelle.
Il accompagna cela
d'une Lettre qui portoit l'excuſe
de ſon incommodité , &
endonnant le tout à ſon Fils ,
il luy ordonnade partir le jour
ſuivant . Le Cavalier fort contentde
faire ſeul le voyage, alla
faire fes adieux,&dit à la Fille
devant ſa Mere & fon Frere,
qu'elle n'avoit rien à craindre,
GALAN T.
119
puis qu'aſſurément il ſe feroit
refuſer , quand il faudroit pour
cela declarer l'amour qui le
rendoit incapable d'en avoir
jamais pour aucune autre , &
- qu'afin qu'il euſt un conſeil
- fincere pour en trouver les
moyens , il croyoit que fon
Amy voudroit bien l'accompagner.
Le Frere y confentit avec
joye , & tout d'un coup il luy
tomba dans l'eſprit un expedient
auquel ils donnerenttous
les mains. On avoit peint la
Demoiselle jolie, & cinquante
mille écus qu'on luy donnoit
en argent comptant accommodoient
extrêmement ſes affaires.
Il propoſa d'aller l'époufer
fous le nom du Cavalier. La
Lettre & la procurationdu Pere
rendoient lachoſe facile. Sa
Raiffance estoit des meilleures
1
120 MERCURE
de la Province. Il avoit plus de
bien que le Cavalier, à regarder
ſeulement celuy de ſa Mere,
dont fon Pere luy jcedoit la
jouiſſance , & il avoit l'eſprit
fibien fait & l'humeur fi complaiſante
, qu'il ſe tenoit four ,
quand il ſeroit marié , de gagner
aſſez le Pere , & la Fille ,
pour leur pouvoir découvrir
la tromperie , ſans qu'ils eufſent
lieu d'en eſtre fâchez . Le
Cavalier qui embraſſa ſon
Amy cent& cent fois dans le
tranſportde ſa joye , le crut
infpiré du Ciel . Il n'avoit en
veuë que le plaisir d'eſtre dégagé
de cette affaire , & s'étant
donné rendez - vous ſur le chemin,
ils ſe rejoignirent au lieu
marqué , ſans que l'on ſceuſt
qu'ils alloient enſemble. Lors
qu'ils furent arrivez , l'Amy
feul
GALANT. 121
ſeul du Cavalier parut chez la
Demoiselle . Ils eſtoient tous
deux de la même taille , tous
deux en perruque brune , &
on ne pouvoit avoir affez bien
marqué les traits du Cavalier ,
pour craindre qu'on les trouvaſt
differens de ce qu'on avoit
pû dire . Ainſi ſon Amy paſſa
aisément pour luy , & il eut
d'autant moins de peine àjouër
ce perſonnage , que la Lettre &
l'Acte dont il eſtoit le porteur,
le faisoient paroiſtre ce qu'il
vouloit qu'on le cruft. Il ſe
montra ſi galant , & attaqua le
coeur de la Demoiselle par des
manieres ſi vives & fi engageantes
, que s'en eſtant fait
aimer d'abord, on ſe renditavec
beaucoup de plaifir à l'emprefſement
qu'il témoigna de conclurre
promptement le maria-
Fev. 1693 . F
122 MERCVRE
ge. Il fit des preſens de Noces
donton eut lieu d'eſtre fatisfait,
& en prenant la qualité de
Mary , il ne quitta point celle
d'Amant. Le Pere du Cavalier
ayant eu nouvelles que ſon Fils
eſtoit marié , ne pouvoit aſſez
louër ſa foumiſſion à ſes volontez
, qui luy avoit fait facrifier
une paſſion dont il avoit eu
ſujet de craindre les ſuittes.
Ce qu'il y eut de remarquable
dans le Cavalier , c'eſt qu'apprenant
tous les jours par fon
Amy , qu'il devenoit vrayment
amoureux , il ne voulut
voir la Demoiſelle qu'aprés
qu'il l'eut épousée , encore ne
la vit il qu'à l'Egliſe , ſe reſervant
à luy aller faire compliment
fur fon changement d'état
, quandfon Amy auroit trouvé
à propos de ſe découvrir
GALANT.
123
pour ce qu'il eſtoit. Deux mois
- ſe paſſferent dans tout l'agrément
que peut avoir le maria-
= ge le mieux aſſorty , & pendant
ce temps le Marié fit paroître
une humeur fi accommodante
, & des qualitez ſi peu
communes , que ſe voyant ſeur
du coeur de ſa Femme , & de
l'amitié de ſon Beau pere , il
crutque pour ſe mettre à couvert
dece qu'il avoit à craindre
de quelques perſonnes qui le
connoiffoient , & que le hazard
luy avoit fait rencontrer ,
il eſtoit temps de leur declarer
àl'un & à l'autre la tromperie
qu'il leur avoit faite. Il tourna
la choſe ſi adroitement , que
leur ayant parlé d'abord de luymême
, comme d'une perſonne
étrangere, dont il vouloit leur
faire connoiſtre le bien , la naif-
F2
124
MERCURE
fance , & tout ce qui auroit pû
le rendre digne d'obtenir ſous
fon vray nom , ce qui luy avoit
eſté accordé ſous celuy d'un
autre , on luy pardonna fans
peine ce qu'il avoit fait en faveur
de l'amour tendre & conſtant
que fon Amy avoit pour
ſa Soeur. On ſouhaitta de voir
un Amant qui ſçavoit ſi bien
aimer, & quoy qu'on luy trouvaſt
beaucoup de merite , on de m
ne fut point fâché de l'avoir
perdu , puis que ſa perte eſtoit
reparée d'une maniere ſi avantageuſe
. On luy promit , nonſeulement
le ſecret entier auprés
de fon Pere , mais encore
tous les bons offices qu'on pourroit
luy rendre pour le faire
confentir à fon mariage, quand
on lay auroit appris qu'il étoit
encore en état de le conclure ,
أ
125
GALANT .
Cependant par un incident
qu'on n'auroit jamais prévû ›
il n'eut pas beſoin de leur ſecours.
Son Pere qui le croyoit
marié , & que la crainte de perdre
le revenu du bien de ce
Fils , s'il ſe marioit luy-même ,
ne retenoit plus , eut envie de
voir la belle perſonne à qui il
croyoit l'avoir dérobé. Il la
trouva tout- à-fait aimable, mais
comme il ne la put voir qu'il ne
vit ſa Mere en même temps ,
il fut tellement frappé de ſon
merite , qu'il ſe reſolut à l'époufer.
Elle convenoit affez à fon
âge , & avoit encore de grands
reftes de beauté . D'ailleurs
elle s'eſtoit acquis une fi grande
réputation par fon eſprit , fa
vertu , & ſa ſageſſe , qu'il regardoit
cette affaire , comme
la choſe du monde qui pouvoit
د
F 3
126 MERCURE
le plus contribuer à luy afſſeurer
une vie douce , & degagée
detous ſoins. Il fit propoſer ce
mariage , & laDame qui comprit
d'abord qu'il pourroit faci
liter celuy deſa Fille, en écrivit
fur l'heure à fon Fils , pour en
avertir le Cavalier. On tint
conſeil ,& rien ne parut plus
avantageux. Ce Mariage affeurant
du bien au Cavalier , luy
donnoit moyen de tenir parole
àce qu'il aimoit , quandmême
fon Pere n'y voudroit pas confentir.
On termina la choſe en
fort peu de temps , & elle ne
fut pas fi toſt concluë , que le
Cavalier partit pour aller feliciter
fon Pere fur cette alliance .
Il en fut reçu en Fils dont il
avoit tout ſujet de ſe louër , &
par fon obeïſſance , & par l'intereſt
qu'il prenoit à fon bonGALANT.
127
heur. Ce fut pour ce Fils un
- plaifir ſenſible de trouver chez
Iui l'aimable perſonne qui poffedoit
tout fon coeur, & de luy
pouvoir parler preſque à tous
momens . Comme fon merite ,
qui ſe découvroit tout entier
de jour en jour aux yeuxde fon
Pere, avoit fait fur luy de grandes
impreffions,& que l'amour
de ſon Fils luy paroiſſoit ferenouveller
en la revoyant , il ne
ſe put empêcher de dire à ſa
Mere , foit pour la flater , ſoit
qu'il le penſaſt ainſi , que s'il
euſt crû que ſa Fille euſt eſté
auſſi accomplie qu'il la trouvoit ,
malgré fon peu de fortune , il
n'auroit eu nulle repugnance
à la recevoir pour ſa Belle-Fille.
Cette occaſion eſtoit trop
belle pour la laiffer échaper. La
Dame luy demanda , ſi ſuppoſé
F4
128 MERCURE
que ſon Fils devinſt en état de
diſpoſer de luy-même,elle pouvoit
s'aſſurer qu'il luy laiſſeroit
épouſer ſa Fille. Il luy proteſta
avec un ferment fi folemnel
qu'il n'y mettroit point obſtacle
, qu'elle crut devoir luy découvrir
tout ce qui s'étoit paffé
entre fon Fils &le ſien . II en
demeura furpris, & rèvaunpeu
de tems , mais ayant fongé que
quand il feroit le difficile , il ſe
broüilleroit avec ſaFemme, ſans
qu'il en tiraft aucun avantage ,
il s'écria tout d'un coup , qu'il
voyoit bien que les mariages ſe
faifoient au Ciel. Ainſi il confentit
de fort bonne grace à celuy
de fon Fils avec la Belle ,
& vous pouvez juger de leur
joye aprés les traverſes que
fon oppoſition leur avoit fait
efſuyer.
?
:
GALANT.
129
e
it
J
Je ne vous diray point, pour
vous engager à lire l'Ouvrage,
* qui fuit , ſur quelle matiere il a
eté fait. Je vous diray ſeulement
qu'il eſt de l'Illuftre Madame
des Houlieres. Pourriezvous
aprés cela n'avoir pas
d'empreſſement pour cette lecture
?
:
A MONSIEUR
LE PELLETIER
J
DE SOUZI .
E nesçaurois m'en empêcher,
Il faut , Seigneur, que jevous
gronde.
levous cherche avec ſoin,mais j'ay
beau vous chercher ,
Ie ne sçaurois vous approcher ,
Fs
130 MERCVRE
Que lors que vostre porte ouverte
à tout le monde
Memesleaveclesgens qu'on aime à
dépeſcher.
Quelque reflexion profonde
Quefaſſe là-deſſus mon esprit alarmé
,
Ie ne devinepoint sur quoy cela se
fonde ,
Etjen'ay pas accoutumé
Que dans lafoule on me confonde.
Si vous pouviez sçavoir les affligeans
discours
Que me tient enfecret leplus in-
Surmontable.
Leplus dangereux des amours ,
Vous feriez moins impraticable.
Vous estes étonné , Seigneur ,
Mais que vostre espritse raffure.
Jen'aspire point à l'honneur
D'aucune galante évanture.
L'amour dont je vous parle à luymesme
est borne ;
GALANT. 131
-11fait d'un peu d'encens toute sa
nourriture.
Laraiſon , laſageſſe,en vain l'ont
condamné,
Avec nous cet amour est né,
Autant que nous cet amour dure.
C'est unfoible il est vray,mais tout
examine ,
C'est un foible que la Nature
Auxplus grands hommes a donné.
Personne n'est assez fincere
Pour avouer , comme je fais ,
Tout ce que fait souffrir l'amour
propreen colere.
L'un dit, je n'en ay point, l'autre,je
n'en ay guere.
Si de tels discours estoient urais .
Les Dames craindroient moins
qu'on les vist negligées ,
De n'avoirpas dormy seroient moins
affligées ,
Et n'emprunteroient point d'attraits.
F6
132 MERCURE
Les Amans , les Guerriers ne romproient
point la tefte
Deleur bonne fortune , &de tous
leurs hauts faits.
Meſſieurs les beaux esprits fe feroient
moins de feste ,
Etquand ce qu'ilsfont est mauvais,
Ils fouffriroient du moins en paix
Qu'on fist de leur ouvrage une critiquehonneste.
Mais que fais-je,&pourquoy dans
ma Lettre entaffer
Bagatelle fur bagatelle ?
Seigneur, en la lifant vous pouvez
les paſſer ,
Revenons à noſtre querelle.
Comme vostre bontéjointe àvoſtre
pouvoir
A beaucoup d'importuns tous les
jours vous expoſe ,
Peut-estre croyez-vous que je ne
veux vous voir
GALANT.
133
Quepour demander quelque chose.
En ce cas , c'est bien fait d'avoir
Sa porte close.
Dans un temps de besoins & d'embaras
tiffu ,
Demandeur , quel qu'il foit , doit
estremal receu .
Mais , Seigneur , un Portier doit- il
estre barbare ,
Quandon vient pourremercier ,
Et d'an compliment außi rare
Doit-onsi peu sefoucier ?
Ne divoit on pas àm'entendre
Que le malheur du temps fixe vêtre
bonté ,
Quepour les maux d'autruy vous
devenez moins tendre ,
Et qu'un remerciment doit parfa
rareté
Agreablement vous ſurprendre?
Ah!fi comme chacun a de differens
gousts ,
134
MERCURE
Les varetez pouvoient vous plaire,
Ilfaudroitpour vous fatisfaire,
Vousfairevoirdesgens quiseplat
gnent de vous.
Mais où les rencontrer, quandchacun
vous honore ,
Quand de tous costezon n'entend
Que des gens que l'excès de vos
bontez ſurprend ,
Quisedisent, perſonne en vain ne
les implore ,
Partout il fait de coeurs une riche
moiffon ;
Et quoy qu'il ſerve bien, on nevoit
point encore
Demalheureux desafaçon ?
**
Que cet éloge est grand, Seigneur !
toute la gloire
Qu'aumilieu desſanglans combats
Donneune celebre victoire ,
Abeaucoup prés ne levaut pas .
GALANT.
135
D'unſi precieux caractere
On a vû la nature avare eu tous
Et mesme dans le cours des emplois
temps ,
éclatans ,
Un fi beau naturel ne se conferve
guere,
Cependant , moy qu'on ne verra,
Ny mettre volontiersmon bien àl'avanture
,
Ie gageray ce qu'on voudra ,
Que lorsque de LOVIS l'équité
Yous
toutepure
placera , Seigneur, au gréde
mesfaubaits ,
L'abondance de ſes bienfaits,
Dont le parfait merite est toujours
lamesure,
En vous ne corrompra jamais
Cequ'a mis de bonla nature ,
Etjegagneray magageure.
En attendant cet heureux jour ,
:
136
MERCURE
Oùpar une conduite habile,iufte &
fage,
Vous ramenerezcebeläge
Où lemondenaiſſant,du bien &de
l'amour ,
Faisoit un innocent usage ,
Donnez, ordre , Seigneur , qu'on ne
me dife plus
Ce qu'ons'accoutume à me dire.
Souffrezque j'aille enfin dans vos
momens perdus
Delaffer vostre esprit detout l'ennuy
qu'attire
Unpenible travail&des foins affidus
.
Ie ne m'en fieray point àmoySeule,
&je pense,
Qu'avec moy je vous meneray
Des gens de vostre connoiſſance ,
Horace , Virgile , Terence ;
Etpeut- estre avec euxje vousamu-
Seray.
GALANT.
137
,
✓ Je vous ay parlé ſi ſo vent
deMadame de Saliez , Viguiere
d'Alby & les Ouvrages
que je vous ay envoyez de ſa
façon vous ont donné une fi
jaſte eſtime pour elle que je
ne sçaurois douter que vous
n'entriez avec plaifir dans le
ſujet dejoye qu'ellea eu depuis
peu de jours , par le mariage de
M. de Saliez , ſon Fils , qui
épouſa Mademoiselle du Puy
le 25. du mois paſſé. Les Anceſtres
de cette Demoiselle ,.
qui eſt jeune , belle , riche , &
d'une noble Famille, ont eſté
longtemps Seigneurs d'une petite
Ville qui fert de Fauxbourg
à un coſté de celle d'Alby , où
ils vivoient avec éclat . Son
Ayeul , Simon du Puy , fut
tué en commandant la Garde
Bourgeoiſe en une fortie , du
138
MERCURE
ef- .
temps de la Ligue. Son Grandpere
, Hierôme du' Puy , mit
fur pied une Compagnie d'Infanterie
, entretenue par le
Pays d'Albigeois. Il ſe ſignala
à la priſe de Britexte , & au
Combat de Tillet , & y ayant
perdu un oeil & un doigt , il
fut couché ſur l'Etat des Capitaines
- Gentilshommes
tropiez , avec ſix cens livres d
penſion. Antoine du Puy ,
Pere de cette belle Mariée , vit
encore. Il fut huit ans Mouf.
quetaire du feu Roy Louis
XIII . & fervit enſuite pluſieursannéesen
Flandre & en
Picardie . Quant à M. de Saliez
de Fonvicille , il eſt d'une Famille
distinguée par un caraccere
fingulier de probité &
d'honneur . La Charge de Viguier
d'Alby & Pays d'AlbiGALANT.
139
geois , qui s'exerce avec l'épée
, a eſté plus d'un ſiecledans
cette Famille. Pierre de Fonvieille
, qui en fut acquereur
en 1572. l'ayant perduë par la
mort d'un de ſes Fils , auquel il
l'avoit reſignée , elle luy futs
donnée, par le Roy Louis XIII .
&les Lettres patentes portent,
que c'eſt en récompenfe des
ſervices qu'il avoit rendus à
cinq Rois Predeceſſeurs de co
Monarque , à commencer par
Henry II . Antoine de Fonvieille,
S. de Sauſſens, Viguier
d'Alby , mourut au Siege de
Montauban. Il avoit eu le
bonheur de gagner au Combat
de Fanch en Albigeois
le premier Etendart qui fut
pris fur les Religionnaires.
Il receut une chaire d'or du
Roy Louis XIII. avec ſa Me140
MERC VRE
daille , & depuis ce temps-là ,
JeLionque cette Famille portoitdans
ſes armes , eſt à coſté
d'une chaîne d'or , & tient un
Drapeau de Sinople. Jean de
Fonvieille , troifiéme Viguier
d'Alby, Capitaine d'Infanterie ,
ſe ſignala dans pluſieurs occafions
, comme on peut le voir
dans l'Histoire du Baron de
Chabans , de la guerre des Huguenots
, qui fait une glorieuſe
mention de luy. Antoine de
Fonvieille, quatriéme Viguier
d'Alby , fut Cornette de Cavalerie
, puis commanda la
Compagnie d'Ordonnance de
M. le Comte de Bristol , General
des Armées de Sa Majeſté,
àprs luy avoir ſervy d'Aide
de Camp , par Brevet de Sa
Majesté dans l'Armée d'Italie .
Il mourut à Paris en 1671. &
GALANT. 141
laiſſa à Madame de Saliez trois
Garçons .L'Aîné qui vient d'époufer
Mademoiselle du Puy ,
a ſervy cinq ans dans la Marine
.
Voicy des Vers qui ont eſté
faits fur ce Mariage.
,
Venez, Plaisirs venezdans ces momens .
Venezregner tranquillement
Dans ces coeurs que le Ciel assemble
Et ce que l'on voit rarement ,
Amour , & vous , Hymen . Soyez
toujours ensemble.
Faitesgoûter à ces jeunes Epoux
Tout ce que vous avezdeſenſible&
dedoux.
Que leurs ardeurs foient mutuelles
,
Vives , égales , éternelles.
Prévenez leurs foins & leurs
voeux ;
142
MERCVRE
Eetretenez leurs deſirs amoureux ;
Faitesque vos douceurs leur foient
toûjours nouvelles ,
Et que dans leurs plus douxmo.
mens ;
Ils soient longtemps Epoux Sans
ceffer d'estre Amans.
泰
Sur les rives du Tar l'Amour
l'Hymenée ,
Ont vaſſemblé les feux, les Ris , &
les Plaiſirs.
L'vnion la plus douce & la plus
fortunée;
Dedeux Amans parfaits va combler
les defirs.
LeBerger eft charmant, la Bergere
est fi belle ,
Que les moins tendres coeurs ont
Soupiré pour elle ;
Maisfon choix estsi beau,qu'ilfait
direaux faloux ,
Qu'ellea gardé son coeur pour le
plus digne Epoux.
GALANT. 143
C'est le Fils de Sapho,cette Nymphe
immortelle ,
Fameuseparses Versavouezd'As
pollon.
Elle forma sa voix dans le ſacre
vallon ,
Aujourd'huy ſes Chansons y fervent
de modelle.
:
Elle a sceu ménager cet Hymen
plein d'appas ;
On dit qu'à le chanterle Parnaffe
s'appreste.
Si Sapho ne le chante pas ,
Ilmanquera par là quelque chose
àla Feste.
Madame de Saliez , qui n'eſt
pas moins eſtimée par les ſoins
qu'elle a pris de ſa Famille,que
par ſes Ouvrages en Vers & en
Proſe , qui luy ont fait meriter
une place dans l'Academie des
A
144
MERCVRE
Ricovrati de Padouë , a fait ce
qui fuit fur ce même Mariage.
Dans ce jour fortuné qui m'est si
précieux ,
Oferay-je chanter l'agreable Hymenée
De deux Amans favoriſez des
Cieux ,
Où la main du Seigneur grava leur
destinée?
D'un Fils qui m'est plus cher que la
clarté du jour ,
Aujourd'huy couronnépar l'Hymen,
par l'Amour .
Je vante seulement la paſſion extrême
,
Et chante les appas de la Beaute
qu'il aime.
On voit en la voyant cent vertus à
la fois.
Elle est bonne , douce, prudente ,
Et l'on voit éclater cette douceur
charmante
Dans
BIBLIOTHEQUE
LYON
*
1893*
DE
LA
PROVIDENATER
Ertingerfecit
PHILISBVRGVM EXPUGNATVM
MDC.LXXXV .
H.ROVSSEム・ア
GALANT.
145
Danssesyeux, dansſes airs ,dans
leſon deſavoix .
Que j'aime en eux ces rares sympaties
Par qui l'on voit les ames afforties,
Et cetteheureuse égalité
D'âge , de moeurs,de caracteres,
Qui des Amans & tendres &finceres
Affeurent lafelicité?
Sur cette union fortunée.
Seigneur , daignezverſer de durablesfaveurs.
C'est tout ce que jeveux cettefeule
journée
Me dédommage enfin de vingt ans
demalheurs.
Je vous envoye une Medaille
quia eſté frapée pour la Priſe
de Philisbourg. C'eſt la premiere
Conqueſte que le Roy
Février 1693. G
146 MERCVRE
ait faite aprés avoir decouvert
ce qui avoit eſté reſolu contre
ſes Etats à la Ligue d'Auſbourg.
Les Alliez ne devoient faire
agir leurs Troupes que quand
le Prince d'Orange ſe ſeroit
rendu Maiſtre de l'Angleterre.
Le Roy ne jugea pas à propos
d'attendre que l'orage fondiſt
pour chercher à s'en mettre à
couvert ,& ce Prince qui n'avoit
commencé à ſe preparer
que long-temps aprés ſes Ennemis
mitſesTroupes enCampagne
avant eux , dont ils furent
auſſi chagrins que ſurpris.
Ils n'ontpû luy pardonner l'extréme
diligence qu'il fit en
cette occafion , & les Confeils
que ſa prudence luy fuggera,
de forte que le dépit leur
a toujours fait dire depuis ce
temps là que ce Monarque
GALANT . 147
efſtoit l'agreffeur , quoy qu'il
n'euſt faitautre choſe que d'aller
au devant du coup pour le
parer. La Medaille que je vous
envoye frapée à l'occaſion de
cette Conqueſte , dit beaucoup
enun ſeul mor.
L'on adepuis peu mis au jour
une Echelle
Geographique ,
dreſſée par M. Farrot , Inge-
Rieur & Geographe du Roy ,
Ouvrage tres-utile & tresneceſſaire
, tant aux Officiers
Generaux &
Subalternes
qu'aux autres perſonnes ſçavantes.
Ceux mêmes qui n'ont
aucune
connoiſſance de la
Geographie , peuvent y voir
d'un coup d'oeil & fans compas
ladiſtance qu'il y a de l'une
à l'autre des principales
Villes &
Fortereſſes , où eſt
preſentement le Theatre de la
G 2
រ
148
MERCURE
guerre , en commençant par les
Coſtesde Provence , la Savoye ,
le Piémont , les Frontieres de
Dauphiné , la Suiffe , les Gouvernemens
de Franche- Comté
de Lorraine , & d'Alface , les
Electorats du Palatinat , de
Mayence , de Treves & de Cologne
, le Pays de Liege , la
Flandre Françoiſe , les Pays-
Bas Eſpagnols & Hollandois ,
juſqu'aux Coſtes de Normandie.
L'on y voit auffi d'une maniere
fort intelligible & tresbreve
, une deſcription Geographique
de chacune de ces
Villes , fur quelles Rivieres &
dans quels Pays elles ſont ſituées
, & particulierement de
quelle force & de quelle ' importance
elles peuvent eſtre.
Cette Echelle Geographique
ſe vend à Paris chez l'Auteur ,
P
GALANT .
149
logé chez le S. Auvray , Marchand
Bonnetier , ruë S. Honoré
, aux Armes de France , visà-
visle Grand Confeil.
Le Roy voulant fairedes infpecteurs
Generaux des Troupes
de Marine , afin que les
Compagnies franches foient
encore plus belles , & mieux
diſciplinées que par le paffé , a
choiſi , pour remplir ces poſtes,
des Officiers Majors & Capitaines
des Regimens d'Infanterie.
Leur fonction doit eſtre de
faire faire fouvent la reveuë
aux Compagnies Franches , de
leur apprendre l'exercice des
Troupes de terre , & de garder
une grande exactitude , afin
qu'elles foient toûjours en bon
ordre . Sa Majesté les a nommez
au nombre de trois , & leur a
donné rang de Capitaines de
G3
150 MERCURE
Vaiſſeaux.Ces trois Inſpecteurs
font , M. deChaulnes,dudépartement
de Rochefort. Il eſtoit
depuis un an Aide - Major de
Marine , & avoit eſté auparavant
Capitaine & Aide-Major
du Regiment de Vaubecourt.
M. de la Joncquiere , du Departement
de Toulon , cy-devant
Major , & Capitaine du
Regiment de Soiffonnois , &
M. de Sorelle ,du Departement
de Breſt, cy-devant Capitaine ,
& Aide-Major du Regiment
de Navarre.Ces Emplois étant
de diſtinction , il eſt aiſé de ju
ger que Sa Majesté n'a voulu
les confier qu'à des Officiers
qui entendiffent parfaitement
l'Infanterie , & qui fuſſent auffi
vigilans qu'actifs .
M. du Vignau , d'une valeur
diftinguée ( il ſuffit de
GALANT.
151
le
dire , qu'il eſtoit Lieutenant
des Gardes du Corps , pour
empêcher d'en douter , puis
qu'il n'yen ajamais eu d'autres
dans ce Corps , ) ayant
fait vaquerpar ſa mort leGouvernement
de Mezieres
Roy l'a donné à Mr de la Hoguette
, Sous- Lieutenantdes
Mouſquetaires gris , qui s'eſt
ſignalé en une infinité d'occafions
, non-feulement dans ce
Corps , mais encore preſque
dans toutes les Armées du
Roy , en qualité d'Officier
General. Ce fut luy qui trouvale
moyé d'entrer le premier
dans Valenciennes , lors que
la Place fut ſurpriſe , Mr de la
Motte qui eſtoit Enfeigne dans
les Gardes du Corps,en eſt devenu
Lieutenant , par la mort
G4
152
MERCURE
de Mrdu Vignau , & M. Lançon
qui estoit Exempt , eſt
monté à l'Enfeigne. Mr de la
Motte eſt Frere de Mr de la
Motte - Vatteville , Maréchal
de Camp. Le merite de l'un &
del'autre eſt fort connu .
Le Gouvernement de Renmes
eſtant vacant depuis quelques
mois par la mort de Mr
de Coëtlogon , le Roy qui donne
toujours doublement ; par
lamaniere dontil fait des prefens
, le donna à M. de Bontemps
pour ſon Fils , quelques
heures avant qu'il partiſt pour
venir à Paris aſſiſter à ſon mariage.
Je vous dis le mois paſſé
qu'il avoit épousé Mademoifelle
le Vaſſeur. C'eſtoit une
agreable nouvelle à porter pour
un homme, qui n'a jamais pris
plaiſir qu'à en donner de bonnes..
S
GALANT.
153
M.de Loſtange,Fils de M. de
Loſtange, Lieutenant des Gardes
du Corps, qui fut tué malheureuſement
pendant le Siege
de Mons , a épousé Mademoiſelle
le Clerc de Leſſeville.
Ces Familles ſont ſi connuës
dans l'Epée & dans la Robe ,
qu'il n'est pas beſoin d'en rien
dire davantage.
Le 14.du mois dernier,Mademoiselle
le Fevre de Caumartin
épouſa Meffite Marc-
René de Voyer de Paumi, Seigneur
d'Argenſon en Touraine.
Elle eſt Soeur de Meffire
Loüis-Urbain le Fevre de Caumartin
, Conſeiller d'Etat &
Intendant des Finances, & fcconde
Fille de feu Meffire
Loüis François le Fevre de
Caumartin , Conſeiller d'Etat
ordinaire, mort en 1687.& de
GS
154
MERCURE
Dame Catherine-Madelenede
Vertamon , ſa ſeconde Femme .
Feu M. de Caumartin eſtoit
Fils unique de Louïs le Févre
de Caumartin , Seigneur de
Boiſſi , ſucceſſivementConſeiller
an Grand Confeil , Maiſtre
des Requêtes Preſident des
Requeſtes du Palais , & Conſeiller
d'Etat ordinaire , moro
l'an 1624. en allant Ambaſſfadeur
à Venise , & de Madelene
de Choifi ; & Petit- fils de
Louïs le Févre de Caumartin ,
Seigneur de Boiffi ,& Baron de
S. Port , Garde des Sceaux de
France , mortle 21. de Janvier
de l'an 1623. Dame Jeanne-
Baptiste le Févre de Caumar--
tin , Sooeur ainée de Madame
d'Argenſon , eſt morte de la
petite verole , les.de ce mois..
Elle avoit eſté mariée le 9, de
GALANT.
ISS
Janvier de l'an 1690. avec
Meſſire Barthelemy de Mafcarini
, Seigneur de la Verriere ,
Maistre des Requeftes , &elle
n'a laiffé qu'une Fille .
Dame Geneviève de la Barre
, Venve de Meſſire Jacques
le Févre de Caumartin , Baron
de S.Port ,& Seigneurde Cailli,
Conſeiller d'Etat ordinaire , &
Ambaſſadeur en Suiffe , mort
en 1668. eſt morte le 15. du
mois paffé , âgée de quatrevingt
ſept ans. Feu M. de S.
Port ſon Mary , eſtoit le troi
fiéme Fils de M. le Garde des
Sceaux de Caumartin , & Madame
de S. Port eſtoit Fille
d'Adam de la Barre , Baron de
Noyan, & Seigneurde la Baufferaïe,
Preſident des Requêtes.
Meſſire Henry le Févre de
Caumartin de S. Port , Abbé
G6
156 MERCURE
4
:
de S.Quentin en l'ifle ,eſt mort
for la fin du dernier mois. Il
eſtoit le fecond Fils de Jacques
le Févre de Caumartin , Baron
de Saint Port,& de Génevieve
de la Barre.
Mademoiselle de Grequy ,
Fille de Meſſire Jean de Cre .
quy , Seigneur de Hémont en
Artois , & de Dame Madeléne:
le Févre de Caumartin , Soeur
de feu M.l'Abbé de Saint Port ,
eſt morte au mois de Décembre
de l'année derniere . Mademoiſelle
de Garenne,qui a eſté
mariée avec M.de Maſſolidans .
le même mois de Decembre ,.
eſt Fille de Dame Geneviève
le Févre de Caumartin , Scoeur
de feu M. l'Abbé de S.Port , &
de Madame de Hémont.
M. d'Argenſon , que je vous.
aydit avoir épousé Mademois
GALANT.
157
felle de Caumartin , eſt d'une
Maiſon des plus nobles & des
plus anciennes de la Province
de Touraine. Un titre de l'Abbaye
de Beaugeres , apprend
qu'Agate , Femme d'Eſtienne
de Voyer , Seigneur de Paumi ,
donna l'an 1245. une rente à
cette Eglife , afin qu'elle y fuſt
enterrée , & le Sceau qui pend
à cet acte , reprefente deux
Leopards qui font l'un ſur l'autre
. Cette Dame eſtoit Fille
de Robert , Seigneur de Beauvau
en Anjou , qui mourut l'an
1227. Pierre de Voyer , Seigneur
de Paumi , fut un des
Seigneurs de la Province de
Touraine , qui accompagnerent
Charles de France , Comte
d'Anjou, Freredu Roy S. Louis,
Jors que ce Prince alla à la conqueſte
de Naples , dont il avoit
58 MERCURE
,
eſté couronné Roy à Rome
en 1266. Guillaume de Voyer
fon Fils , Seigneur de Paumi
fit une alliance qui prouve bien
enquelle confideration eſtoient
alors ſa Maiſon & fa Perfonne ,
puis qu'il épouſa Philippe de
Laval, Fille de Gui VIII. Sire
de Laval & de Vitré , & de
Jeanne de Brienne , laquelle
eſtoit Petite fille de Jean de
Brienne , Roy de Jerufalem &
Empereur de Conſtantinople ,
&de Berengere de Caſtille , ſa
feconde Femme , Soeur de Blanche
de Caſtille , Mere de Saint
Loüis . Jean le Voyer , Seigneur
de Paumi , Chevalier de l'Ordre
, & Bailly de Touraine, qui
eſtoit forti au ſeptiéme degré
de Philippe de Laval , ſervit
avectantde fidelité, d'habileté,.
&de valeur , les Rois Fran--
GALANT. 159
:
çois I. Henry II . & Charles IX.
&dans les guerres qu'ils eurent
à foutenir , & dans les Emplois
qu'ils luy confierent , que l'on
fit fur luy ce Diſtique Latin qui
comprend en peu de mots fon
Eloge..
Dux , Legatus , Eques ,fudit
د
fociavit , adanxit ,
Hostes, Hispanos , Titulos , vi,
fædere,fama.
Il fut marié en 1538. avec
Jeanne Gueffaut , Dame
d'Argenſon , & de la Roche de
Genes en Anjou ; & ce fut en
confiderationde la nobleſſe de .
ſa race , que le Roy Charles
IX. érigeaen 1569.cette Terre
en Vicomté. Entre les Enfins
qu'il laiſſa , &qui furent
Kené , & Pierre de Voyer ,
Paîné , Vicomte de Paumi ,
Bailly & Gouverneur de Tou
160 MERCVRE
raine , épouſa Claude Turpin
de Criffe , & c'eſt de ce Mariage
qu'eſtoit iſſu Armand de
Voyer , Marquis de Paumi,qui
fut tué en 1673.au Combat de
Senef. Pierre de Voyer , Seigneur
d'Argenſon , & Bailly de
Touraine , ſecond Fils de Jean
de Voyer , & de Jeanne Gueffaut,
ayant épousé Iſabelle Huraut
, Niece de Philippe Huraut
, Comte de Chiverni
Chancelier de France , cette
alliance l'engagea à faire élever
dans les Lettres Renéda Voyer,
• fon Fils ainé. C'eſt pourquoy
aprés qu'il eut exercé quelque
remps la Charge de Conſeiller
au Parlement , le Roy le pourvût
de celle de Maiſtredes R
queſtes , & luy donna fuccer
fivement les Intendances d'Auvergne
, de Rouffillon ,de Ca-
د
A
GALANT. 161
talogne , de Piedmont , & de
Guienne. Il fut fait enſuite Cofeiller
d'Etat , & il mourut l'an
1651. à Venife , où il eſtoit
Ambaſſfadeur. Il avoit épousé
Helene de la Font , & il laiſſa
de ce mariage René de Voyer,
Loüis de Voyer,Abbéde Beaulieu
en Touraine, & Doyen de
l'Egliſe de S.Germain l'Auxerrois,
Pierre de Voyer, Vicomte
d'Argenſon , & Bailly de Touraine
, qui a eſté longtemps
Lieutenant General pour le
Roy au Gouvernement de la
nouvelle France ; Jacques de
Voyer, Prieur de Nau- l'Abbé ,
&de S.Nicolas de Poitiers , &
Madelene de Voyer , Femme
dJean de Bernage, mort Doyé
deGrandConfeil , &Pere de
M. de Bernage, à preſent Maiſtre
des Requeſtes René de
aps
162 MERCVRE
د Voyer , Comte d'Argenſon
Maistre des Requeſtes , Intendant
de Saintonge & du Pays
d'Aunis, & Ambaſſadeur à Veniſe
, ſe conduifit , de meſme
que fon Pere , avectant de prudence
auprés de cette Republi.
que , que lors qu'il revint en
France en 1655. le Senat crut
qu'il ne pouvoit mieux honoser
leur Miniſtere, qu'en leur
Accordant, & à leur pofterité,
la permiſſion de porter le Lion
de S. Marcfur le tout de leurs
Armes. M. d'Argenfon le Pere
vit encore , avec Marguerite
Houlier ſa Femme,qu'il épousa
en 1650. Fille unique d'Helic
Houlier, Seigneur de la Poyade,
LieutenantGeneral d'A
gouleme , & il a eu de ceme
riage M.d'Argenſon, qui vient
d'épouſer Mademoiselle de
GALANT.
163
Caumartin ; deux autres Fils ,
dont l'un eſt Prieur de Saint
Nicolas de Poitiers , & l'autre
-eſt mort Chevalier de Malte ,
& une fille qui eſt mariée en
Touraine. Les Armes de la
Maiſon de Voyer , ſont d'azur
à deux Leopards d'or
demême ,&posez l'unsur l'autre,
écartelé d'argent àune face defable
, qui est de Gueffant d'Argenfon.
> couronnez
L'Abbaye de S. Quentin en
l'ifle , qui estoit depuis plufieurs
fiecles dans la Famille
de Mrs de Caumartin , eſtant
demeurée vacante par la mort
de M. l'Abbé de Caumartin
dont je viens de vous parler ,
IcRoy l'a donnée à M. l'Abbé
Pignon. C'eſtaſſez de vous le
nommer pour vous faire ensendre
qu'il eſt d'une famille ,
>
2
164
MERCVRE
où le vray merite ſans faſte ,la
ſageſſe , la probité , la bonté,&
la profonde érudition ſe rencontrent.
Toutes ces choſes .
font ſi generalement reconnuês
, que vous demeurerez
aiſément d'accord que le Public
n'a qu'une voix là deſſus.
Cet Abbé , quoy qu'encore
fort jeune , a tout ce qu'on
peut ſouhaiter dans une perſonne
qui ne s'étudie qu'à
réunir tant de belles qualitez
enſemble.Il a beaucoup d'érudition
, & a déja preſché un
Avent devant le Roy à Verfailles
. Vous n'avez pas oublié
combien il s'attira d'applaudiffemens
le jour de S. Loüis der.
nier , par le beau Sermon quril
fit dans la Chapelledu Louvre,
devant Mrs de l'Academie
Françoiſe . Il a la direction de
GALANT.
165
l'Academie des Sciences , à
quoy il s'applique , ainſi qu'à
ce qui regarde une partie des
beaux Arts dont il a le ſoin. Ic
vous ayparlé tant de fois de la
Famillede Mrs Bignon , que je
ne vous en diray rien aujourd'huy.
Ce jeune Abbé eſt fils
de M.Bignon, cy-devant Avo
cat General au Parlement de
Paris,& preſentementConfeiller
d'Etat ordinaire. Feu Madame
Bignon , ſa Mere , eſtoit
Soeur de M. de Pontchartrain ,
Miniſtre & Secretaire d'Etat.
Par un Baſtiment arrivé de
Tunis à Marseille au commencement
du mois paſſé , on
a pris que quand M. de Blenac
attaqua les Tripolins , &
qu'illeur pritdeux Vaiſſeaux,
ily en avoit un troifiéme qui
s'eſtoit ſauvé ſans combattre ,
166 MERCURE
Ce Vaiſſeau eſtant arrivé , le
Dey en envoya chercher le Capitaine
dans la reſolution de le
faire mourir , mais il allegua
pour s'excufer , que fon équipage
, & fes Soldats l'avoient
forcé de ſe retirer,ce qui ayant
eſté certifié, le Dey ſe conten
tade le bannir avec vingt- cinq
ou trente Turcs. Lors que la
nouvelle de la priſe de ces deux
Vaiſſeaux fut répanduë dans la
Ville , toutes les Femmes crierent
dans les ruës ,l'une demandant
ſon Mary, l'autre ſon Pere,
& l'autre fon Frere, ce qui obligea
le Capitaine à demeurer
dans ſon Vaiſſeau , n'oſant paroiſtre
dans la Ville. Le Day
envoya querir le Conſul de la
Nation Françoiſe qui estoit retenu
depuis la rupture de la
Paix avec les Tripolins , & luy
GALANT . 167
}
dit qu'il estoit libre , & qu'il pouvoit
aller par tout où il luy plai.
roit , mesme en France , àquoyle
Conful répondit , qu'il demeure
roit à Tripoly en attendant lesordres
du Roy ſon Maiſtre ſans lefquels
il ne pouvoit quitter fon
pofte. Si le Dey en a ufé de la
forte , ce n'a pas eſté ſeulement
à cauſe de la terreur que
les François ont cauſée àtous
ceux de cette Nation depuis la
priſe des deux Vaiſſeaux Tripolins
, mais auſſi à la ſollicitation
du Dey d'Alger , qui n'a
point ceſſé de parler pour ce
Conful , & qui a fait connoître
aux Tripolins la neceſſité
où ils eſtoient de faire la Paix
avec la France. Le Dey de Tripoly
luy enayant demandé les
moyens , celuy- cy luy a mandé
que le plus feur étoit de s'a168-
MERC VRE
dreſſer directement à Sa Majeſté
Tres -Chrétienne. Une Lettre
du même lieu , arrivée à
Marſeille quelques jours après
celle qui contient ces nouvelles
, porte que le Capitaine de
Tripoly dont ona parlé a eu la
teſte coupée.
Vous me demandez des nouvelles
du grand démélé qui eſt
entre les Auteurs qui prennent
le party des Anciens & celuy
des Modernes. Je ne vous en
diray rien , ſinon que cedémélé
dure toujours , & que l'on
voit force Epigrammes de part
&d'autre. Si je vous en diſois
davantage , chacun interpretant
àſa maniere ce que je dirois
ſoutiendroit que je ſerois
pour les uns ou pour les autres ,
comme on a déja fait lors que
j'ay parlé du Livre de M. Perraule
GALANT .
169
ve
rault.Cependant je n'ay jamais
eu deſſein de me declarer , &
même je ne le dois pas faire
dans la ſituation où je me trouqui
ne me permet autre
choſe , que de rapporter tout
ce qui ſe paſſe fans faire paroiſtre
mes ſentimens. J'aurois
à tous momens à juger , & il
ſembleroit que je m'attribuërois
un droit de decider,auquel
je ne pretens point. Il eſt vray
que je mets quelquefois dans
mes Lettres des Differtations
contre quelques Ouvrages ,
mais outre que ce n'eſt point
moy qui parle , le champ eſt
ouvert à ceux qui veulent faire
des réponſes , & il m'eſt ſouvent
arrivé qu'aprés avoir mis
dans un mois une Differtation
contre l'un de ces Ouvrages ,je
vous ay fait voir une Réponſe
Fev. 1693 . H
2
170
MERCURE
le mois ſuivant. Je n'en puis
donner une preuve plus certaine
qu'en vous envoyant
preſentement l'Ouvrage qui
fuit, pour réponſe à ce que vous
avez leu dans ma Lettre de
Ianvier , touchant la Baguette
de Lyon.
V , Monfieur, Ous me demandez
quel est mon sentiment fur les
Lettres qui font dans le Mercure
de Janvier , & qui attribuent à
L'operation du Demon les effets de
la Baguette, le vous vais dire en
peu de mots ce que j'en pense ; &
j'espere vous faire voire , qu'encore
queces Lettres renferment tout ce
qui se peut dire de plus ſpecieux ,
toutefois la decision qu'elles conviennent
n'a pas unfondement folide
; car lors que pour produire un
effer on employe une cauſe qui a la
GALANT.
171
force& la vertu naturelle de le
produire , l'effet n'est passuperstitieux,&
ne vient point d'un pacte
avec le Demon , pourvû que d'ailleurs
onn'ait pas joint à la caufe
quelque circonftancevaine &inusile.
Ceux,par exemple , quipour
feguerirde lamorſure d'un Chien
enragé , diſent , hax pax max ;
ceux qui pour faire tomber les poi.
veaux leur diset au matin,bonſoir
&lefoir , bonjour ,font des actions
veritablement superstitieuses,
parceque ces paroles qu'ils emploient
pour causes , n'ont nulle efficaceà
l'égard de l'effet ; & fi quelqu'un
pour se guerir de la fiévre ſe fervoit
de quelques herbes , par la
raiſon que ces herbes auroient esté
cueillies àjeun & non aprés avoir
mangė , ily auroit de la supersti
tionà cause de la circonstancevai
ne. Mais enfin , s'il n'y a point de
H 2
172
MERCVRE
ces fortes de circonstances,& que la
cause naturelle qu'on employe ait la
vertu de produirel'effet,iln'est point
Superstiticux.
C'est la Doctrine de S. Thomas
dans(a Secondeſeconde , quest. 96.
art. 1. & art. 2. le rapporteray
seulement ce qu'il ditdans l'art.2 .
en répondant à l'objection qu'il
s'estoit proposée. Il dit , quesi l'on
applique ſimplement des causes nazurelles
pour la production des
effets que l'on croit que ces causes
peuvent produire naturellement ,il
n'y a en cela aucune superstition
ny rien d'illicite; mais que si l'on
ajoute quelques caracteres , quelques
paroles , ou quelques autres
obfervances , telles,qu'ilfoit manifefte
qu'elles n'ont en ſoy aucune
force ou vertu pour l'effet qu'on attend
, enice cas-là ily a superstic
tion , bien entendu toutefois que
GALANT .
173
ces fignes ne soient pas desſignes
instituezparI. C. ou parfon Eglife.
Tousles autres Theologiens conviennent
avec S. Thomas de cette Doctrine.
Orsuivant cette regle , il n'g
ariendeSuperstitieux ou magique
dans les experiences qu'on dit que
fait Aymar , car les causes qu'on
employe pour expliquer le mouve.
ment de la Baguette , ont la vertu
de la faireplier, puis que pour mettre
un corps en mouvemet , ilsuffic
d'employer un autre corps qui foit
lay mesme en mouvement ;& c'est
aussi ce qu'onfait. Au furplus , que
cecorps en mouvement ſoit les cor.
pufcules emanez du Meurtrier,des
Metaux, de l'eau, & c . qu'ony joigne,
si l'on veut, la matiere fubtile
, que ces corpufcules agiſſent ſur
la Baguette , par l'entremise des
efprits animaux ou des muſctes fle-
H3
174
MERCURE
chiffeurs des doigts , ou enfin qu'on
explique le pliement de la Baguette
de quelqu'autre maniere qu'on voudra
, on voit toujours qu'on fait
mouvoir un corps par un autre qui
est en mouvement,&quel'onn'employe
pas , ou des figures vaines ,
on des caracteres , ou quelqu'autre
obfervance bizare ,&inutile à cau
fer le pliementde la Baguette.
Ces Meſſicursnemanquerontpas
de me dire , qu'ils ne sont point
Satisfaitsdes raiſous qu'ona apportées
jusques à preſent ; mais je leur
demande , si c'eſt là un fondement
Suffisant , pour attribuer un effet à
quelque especede Magie ? A- t-on
apporté jusqu'à aujourd'huy des
raiſons qui contentent tout le monde
, fur ce que l'Aimant attirele
fer? Sur ceque l'Elephant en farie
s'appaise en voyantun Mouton , &
devient auſſidoux que le Mouton ?
GALANT.'
175
Sur ce que la Couleuvrea peur d'un
Homme nud , &poursuit celuy qui
est vétu ? Sur ce qu'une personne
qui a la jauniſſe enest querie aussitoſt
qu'elle vaid un Loriot ? Sur ce
que le Loup enroue ceux qu'ilregarde
le premier ? Sur ce que le Coq
faitpeur au Lion ? Sur se que la
Torpille engourdit lamain du Pefcheur
? Sur ce que le Bafilic tuëles
Hommesdefonregard ? sur ce que
leCrapandfastvenirdansſaguen -
le laBelette malgré qu'elle en ait ?
Tous ces effets sefont donc auffi per
forcellerie.Onn'apasmesmeapporte
fur les effets les plus communs,des
raiſons dont tout le mondefoit content.
Par exemplefurlachûte des
corps pefans ; fur l'émanation de
la lumiere ,fur la production de la
chaleur , &c . Et mesme lors qu'il
s'agit de dire en quoy consistent ces
effets , quelqu'un le peut il fairefi
Η 4
176 MERCURE
clairement, que tous les Philofophes
acquiescent à son explication ? Els
Se font des Sistemes differens ,ils
font opposezles uns aux autres : &
nuld'eux n'est satisfait des raiſons
deſes adverſaires. Ainfi dans les
principes de nos Messieurs , on dswroisrapporter
au Demon les effets
mesmeles pluscommuns.
Delrio rapporte , qu'on a vû en
Espagne certains hommes , qu'on
appelle ; Zahuris, à cauſe , de leur
veuë de Linx.lldit qu'il enavûun
à Madrid, en 1575. & que ces
Zaburis estoient en reputation de
voir à travers l'épaisseur de laterre
les ſources d'eau , les tresors , &
les veines des Metaux. Il nous apprend
qu'encore que ces effets paruſſent
fort surprenans , neanmoins
il les explique naturellement ; &
que pluſieurs Philoſophes les rapportoient
aussiàdes causes naturelGALANT.
177
د dis je , qu'on les. Cet Auteur
n'accuſera pas d'avoir douté de l'existence
des Demons &des Sorciers,
est pourtant plus reservé que nos
Meſſieurs , lors qu'il s'agit du fait,
fçavoirfi tel on tel effet provient du
Demon. Voicy comme ilparle dans
le Livre 1. de ſes Recherches Magiques
ch. 5. 9. 1. fect. 3. en traitant
la question , sçavoir , s'il est
poſſible de faire de l'or par la Chimie.
Nous ignorons ( dit-il ) les
cauſes naturelles de pluſieurs
effets , & il ſe peut faire que
la cauſe de l'or ſoit du nombre
de celles que nous ignorons ; &
bien que pluſieurs choſes ſe
faffent naturellement , il y a
pourtant des gens qui parce
qu'ils ignorent les cauſes ,nient
le fait ,lors qu'ils ne le ſçavent
pas avec certitude , ou bien its
foutiennent que la choſe n'a
HS
178 MERCURE
pas eſté faite naturellement.
Ces paroles condamnent ces Mesfieurs.
Ils ignorentla causedu mouvement
de la Baguette, l'explication
qu'on leur en donne ne leur
plaist pas, cela leursuffit pour recourir
auDemon .
Valentia dit , que quand bien
un effetferoitproduit hors la sphere
de l'activitéde la cauſe,ſi nean.
moins quelque Philofophe diſoit ,
qu'il ignore la cause de cet effet ,
on ne devroit pasjuger que l'effet
n'eût pas estéproduit naturellement,
attendu que nous ignorons fortfouwent
les forcesdes causes naturelles
& Delrio aprés avoir rapporté ce
Sentiment de Valencia , ajoute luy
mesme , que s'ily avoit entre les
Philofophes diverſité desentimens,
poursçavoir, ſi cet effet se pent
fairenaturellement ou non , l'on ne
deuroit pas juger qu'il n'eust pas
1
GALANT.
179
eſtéproduit par les forcesde la Na.
ture. Or les Sçavansfont partagez
Sur lesujet dela Baguette , les uns
tiennent qu'elle tourne naturellement
, les autres que non . Il est
doncvray que Valentia & Delrio
auroient cherché lacauſe naturelle
de ces effets , & qu'ils les auroient
rapportezà la providence de Dieu ,
&nonà la conduite du Diable.
On demeure d'accord qu'ily a ,
ou qu'il peut y avoir des Sorciers ,
&qu'on peut faire des pactes avec
le Diable , mais l'on doit convenir
auſſi & obferver qu'il n'est pas au
pouvoir du Diable defaire cespactes
avec les hommes toutes les fois qu'il
le veut , &qu'il n'est pas non plus
au pouvoir des hommes de contracter
ces partes , toutes les fois qu'ils le
voudroient . Autrement tant de
Scelerats quisefont pendreou rouër,
ne s'y exposeroient pas s'ils pou-
H6
180 MERCVRE
volentfatisfaire à leurs paffionspar
Lesecours des Diables. L'Ecriture
nous apprend que le Demon n'eut
lepouvoirde tromper Achab , qu'-
aprésen avoir reseu la permission
de Dieu , elle nous apprend qu'il
n'eut pas nonplus le pouvoir d'affligerfob
, qu'aprés que Dieu le luy
eut permis ,&le mesme Texte nous
faitconnoistre que cette permission
que le Demon obtint , estoit restrainte
par cette condition , qu'il ne
pourroit pas toucher à l'ame de Iob.
Les Demons que Nostre Seigneur
chaſſa des corps de deux Geraseniens
ne purent se jetter dans les
cochons , qu'aprés luyen avoir de
mandé la permiſſion& l'avoirobte
nuë, mais ily a lien de croire que
depuis la mort du Sauveur du Mon.
de , Dieu accorde bien plus rarement
de telles permissions au Demon
puis qu'il est dit dans l'Apocalypse .
GALANT . 18г
que le Demon eft lié&garosé pour
mille ans ; c'est à dire , ſuivant les
Interpretes, pour depuis la mort de
Nostre Seigneur jusqu'au dernier
temps del' Antechrift. Voyons maintenant
, s'ily a lieu de croire que
Dieuait donné au Demon la permſſion
de faire pacte pour le mouvement
dela Baguette...
Suivant les Theologiens ily a de
deux fortes de pactes , l'explicite
&l'implicite. L'explicite se fait ,
lors que l'on convient expreßément
parsoy , ou par autruy , avecle
Demon ; ou bien lors que l'on fait
quelque chose , dont on attend un
effet que l'on sçait certainement
provenir du Demon. Estius en Son
Second livrefur les Sentences , fait
tellement fort Sur ces paroles, que
lon ſçait certainement , qu'il
ajoûte que celuy qui croiroit avec
quelquevray semblance que la cho
182 MERCVRE
ſeſe pourroit faire naturellement ,
Seroit exempt deſuperstition , bien
que peut être la chose ne se pust
pas faire naturellement .
Le pacte implicite se fait , lors
que fans convenir expreßèment ny
parfoy , ny par autruy avecleDemon
, &sans qu'on ſcache certainement
que l'effet qu'on attend luy
doit être attribué , on pratique cependant
des choses avec certaines
conditions vaines & inutiles , &
qui n'ont point de rapport naturel
avec l'effet. Les exemplesapportez
cy-deſſus doivent suffire.
Il est bien certain,& ces Meſſieurs
en demeurent d'accord, que l'Homme
à la Baguette n'a fait aucun
pacte explicite avec le Demon. Il
est même persuadé que les Diables
n'ont aucune part au mouvement
de fa Baguette. Ila l'approbation
de fon Curé, & est en bonne répu
(
GALANT . 183
L
tation auprés des Princes , & auprés
des autres personnes dont il
est connu. Il n'y a point non plus de
pacte implicite en ce qu'ilfait; car
tepacte implicite conſiſte précisément
àfaire une action , ou vaine
en elle-même , ou à laquelle on
joint quelques circonstancesvaines
&inutiles , c'est àdire , qui n'ont
deSoy aucune proportion avec l'effet
qui est produit. Or fi les choses
qu'Aymar pratique étoient de cette
forte là , il arriveroit que tous
ceux qui se ferviroient de la Baguettedans
les mêmes circonstances,&
pratiquant lesmêmes choses
que luy,contracteroient lepacte implicite
avec le Demon , &quepar
confequent la Baguette tourneroit
entre leurs mains , ce qui est tellement
contraire à l'experience , que
ces Meſſieurs demeurent d'accord
que d'un grand nombre de perfon-
!
184 MERCURE
avoir
nes qui ont fait l'effay de la Baguette,
il ne s'en est trouvé que fort
peu entre les mains de qui elle ait
plié. Cela justifie fort clairement
qu'au lieu de recourirà aucun paite,
il faut neceffairement
recours à une certaine configuration
des pores , à un certain temperament
, ou à telle autre proprieté
qui ne convient qu'à quelques
particuliers.
Ily a plus. La volonté implicite
de faire une choſe eſt incompatible
avec la volonté explicite de faire
le contraire. Dès qu'on renonce pofitivement
à tout pacte,le pacte est
ofté & détruit ; autrement il faudroit
dire que le Demon peut induire
& porter au peche un homme
malgré luy , & contre sa propre
volonté,
LeCardinal Cajétan nous apa
prenddans sa Somme , qu'il fit un
GALANT.
185
jour une experience , à deſſfein de
rompre , pour l'utilité des Fidelles,
Le pacte diabolique. Ce Cardinal
dit qu'ayant pris une bague attachée
à un fil, il protesta que leverfet
qu'on récite en cette occafion ,
il ne le diſoit point en intention
defaire mouvoir la bague,ſuivant
la convention du diable;mais qu'il
Le diſoit pour louër Dieu , Suivant
L'intention du Pfalmiſte. Et enfin il
dit qu'ayant recité le verfet, la baque
qu'il tenoit suspendue dans le
verre , ne remua point.
Cefais que ce Cardinal nous dit
qu'il a éprouvé luy - même nous
apprend premierement qu'on peut
- renoncer au pacte ; secondement ,
qu'aprés y avoir renoncé l'effet ne
s'enfuit point , s'il est attaché au
pacte; troisièmement , que si nonobstant
cette renonciation l'effet
s'enfuit , il doit avoir une caufe
186 MERCURE
naturelle , ſauf aux curieux à la
rechercher . Or Aymar , & les
autres qui sefontServis de la Baquette,
& qui s'en fervent encore
tous les jours pour découvrir les
Sources d'eau , les Métaux , &c.
non seulement neſont point convenus
avec le Demon , & ne l'ont
point invoqué , mais ils nous pro.
testent encore , & nous declarens
qu'ils renoncent à tout pacte avec
luy ,& qu'ils nefont cette action ,
que parce qu'ils la croyent naturelle,
& éloignée de toutefuperftition;
d'où il faut conclure que dans
le fait dont il est question , iln'y a
ny pacte explicite, ny implicite avee
leDemon.
De quelle force peuvent efire
après cela les raisons de ces Meffieurs
? La choſe volée ,diſent - ils,
est la même qu'auparavant ; mais
l'homme qui vole eft il dans la
GALANT. 187
même tranquillité qu'auparavant,
&ne cause-t'il point de changement
, tant dans la chose volée ,
que dans les lieux où il paſſe ? Le
chemin est lemême avant& aprés
quele Maistre d'un Chien y apaßé.
Comment se fait-il donc que le
Chien choisit fi bien ce chemin,&
Loiſſe les autres ? Commentse faitil
qu'un bon Chien de chaſſeſuive
fi exactement tous les décours par
où le Liêure a paßé ? Il faut regarder
Aymar aprés unVoleur,comme
un chien aprés un Liévre,& il
'y a pas plus de lieu d'être furpris
de ce qu'il ne convient pasà toutes
Sortes d'hommes d'étre touchez de
la piste ou des corpuscules du Voleur,
que de ce qu'il ne convient pas
àtoutes fortes de Chiens de chaffer
le Lievre. Ilfaut penser lamême
choſedes bornes transplantées , que
de la chosevolée.
188 MERCURE
Mais comment se peut- il faire
( difent ils ) que les corpuscules
emanezde l'Homicide ou du Voleur
perseverent filongtemps dans l'air,
&nesoient point diſſivezpar les
wents ? le demande aussi pourqucy
les corpufcules ou les globules de la
lumiere nefons pas emportez par
lesvents ,&pourquoy lapeste perfeverefi
long temps dans l'air ? Ces
exemples , &pluſieurs autres qu'on
pourroit rapporter,suffiroient pour
exclure l'operation du Demon ,
quand meme M. Chauvin n'auroit
pas déja répondu à ces difficultezz
mais on pourroit donnerune réponſe
bien plus jolie, fi le monde estoit encore
d'humeur àſe vouloir contenter
de ces qualitez qui se perpetuent
par propagation dans lefujet qui ſe
rencontre .
L'eau ( difent-ils ) qui est à découvert,
devroit agir plus fortement
GALANT. 189
Pour le mouvement de la Baguette ,
que nonpas l'eau qui est cachéeſous
terre; mais leur même raiſon prouve
que l'Aymant qui est tout à
découvert devroit agir plus fortement
que lors qu'il est armé. Ce
Seul exemple fait voir l'inutilité
de l'objection, &nous montre qu'il
faut recourir aux conjectures &
nonau Demon.Ne pourroit- on point
dire que les vapeurs de l'eau n'ont
leur force pour l'effet dont ils'agit,
queparce qu'elles extraînent avec
elles certaines terreſtreitez ,où parce
qu'en traverſant lesporesde la terre
, elles prennent certaines autres
modifications que n'ont point
les vapeurs de l'eau qui est à
découvert ? Meſſieurs Chauvin
Garnier & les autres qui
ont posé des Systemes pour l'explication
de ces experiences , ont
dėja répondu aux principales difJ190
MERCVRE
ficultez; mais il ne s'enfuit nullement
que ceux qui nese trouveront
fatisfaits ny de ces Syſtemes ny de.
réponses , ayent plus de droit de
recourir au Demon dans cetteoccafion,
quedans l'explication de tous
les autres effets de la Nature , qui
Sepaſſent en nous , ou hors de nous.
Delrio auroit eu bien plus de
raison d'accuser de forcellerie
Avicenne , Alkindus , Paracelse .
Pomponace , André Catanée , &
d'autres qui fossiennent quelaforce
de l'imagination est telle, que non
feulement elle peut fasciner des
personnes fors éloignées , ou leur
procurer la gueriſon , mais encore
remuer les corps , exciter des ton.
nerres &des pluyes. Cependant il
ne traitepas de laforte ces Auteurs.
Ilditſeulement que l'opinion contraire
est plus commune parmy les
Theologiens , & il tache mesme
GALANT. 191
de concilier les deuxfentimens,en
disant qu'il est vraysemblable
que la force de l'imagination peut
caufer quelque changement dans
les corps exterieurs , pourveu qu'ils
nefoient pas trop éloignez , & il
apporte cette raison , qu'il se peut
faire que les effets de l'imaginasionfoient
du nombre de ceux dont
nous ignorons les causes.
Iauroit- il raiſon encore après
tout cela d'attribuer à libertinage
L'eſſay que font les Phyſiciens d'expliquerpar
des causesnaturelles les
effets de la Baguette ? N'est- ce pas
au contraireun libertinage , &une
espece d'idolatrie d'attribüer au
Demon'les effets de Dieui & de
la Nature ? C'est manguer de reconnoissance
, & oster au premier
Estre , ce qui luy appartient par
le Titre deſa Souveraineté . & ce
n'estpoint juger àl'antique ( pour
192 MERCURE
me fervir des termes de ces Meffieurs
) car l'ancienneté est pour
Dieu , pourla Nature ,& pour la
verité. Le Demon eft pofterieur, il
n'en est que le finge&le prestigicuximitateur.
Les Phyſiciens ne
font icyque faire mouvoir un corps
tel qu'est la Baguette,par un autre
corps qui est en mouvement.
C'est ainsi qu'on a toûjours raison.
né ; & c'est une nouveauté que
dene pas penſerde la forte. Außi
ces Messieurs ne parlent qu'avec
Scrupule , & ils ne pretendentpas
( diſent- ils ) que leurs conjectures
Joient regardées comme des demonstrations.
Pourquoy donc trai.
ter de chimeres , de libertinage ,
& d'impieté , le sentiment contraire
au leur ? Saint Thomas n'a.
v'il pas averty qu'un effer n'estsuperstitieux
que lors qu'il estrel ,
qu'il est manifeste que la cause
qu'on
GALANT. 193
qu'on employe pour le produire n'a
* aucune force & efficace pour cela ?
Quelle application peut avoir
au faitpresent ce qu'ils diſent de
Lartocrate, delaRabdomantie,
&des verges dontsefervent quel
quefoisles Magiciens dans leurs
Superstitions ? Ces Messieurs pouvoient
joindre à ces exemples la
Lithomantie , l'Omphalomantie
, l'Inomantie ,& cent autres
manieres de divination . On youvera
dans toutes ces especes le veritable
caractere de la Superstition
. On trouvera qu'avec les Baguettes
ou avec les autres choses
naturelles dont ces Magiciens se
fervoient , ils joignoient quelques
paroles ou quelques circonstances ,
ou enfin quelques autres fignes qui
n'ont aucune proportion , aucun raport
avec l'effet qu'ils vouloient
produire. Qu'on life ce que dit Ro-
Février 1693 . I
194
MERCVRE
diginus de cette Rabdomantic
aprés Herodote & Strabon , ong.
trouvera la verité de ce que j'avance
; car enfin , de vouloirfaire
paffer pour Sorciers tous ceux qui
Jeferuent de verges & de bâtons,
c'est vouloir accufer de forcellerie
les Bedeaux de nos Paroisses , &
cent autres personnes quiſeſervent
deces chofes pour quelques marques
de diftinction de leurs Charges o
de leurs Emplois , Sans parler de
Moyse qui s'est fervy de verge
pour confondre les Magiciens &
pour tant d'autres effets merveil
leux en Egypte& dans le Defert ,
&c'est àraison du mauvais usage
des verges , & à raifon desparoles
& invocations diaboliques qui se
rencontrent dans la Rabdomantic
que l'Ecriture& S. Ierofme la con.
damnent ,& que nous la condamnons
aussi.
GALANT .
195
Quant à ce qu'on dit que des
Gens du Nord vendent des cavacteres
pour réussir en differensmétiers
, &duventpour allerfurMer
du coſté qu'on veut , qui doute que
dans ces occafions il n'y ait de la
Magie ou de la tromperic ? Carje
vous prie , quel rapport y a t-il
entre ce qu'ils vendent &ce qu'ils
promettent ? Pour ce qui est des
Suedois&des Allemans , qu'on dit
qui trouverent en ſe ſervant de.
Baguettes les tresors cachez , il.
n'yavoit dans cefait là que pillage,
Sans Magienysuperstition , pourvû
qu'ilsneſeſerviſſent de cesBaguet..
tes que de la maniere que s'enfert
Aymar.
Mais ( disent ces Meſſieurs ).
d'où vient que la Baguette tourne
entre les mains de certaines per-
Sonnes Seulement ? Fay déja dit
que cela doit estre attribué à l'or-
1 2
196 MERCVRE
ganization on proprieté particuliere
qu'ont ces personnes là , de
mesme que d'autres hommes ont
d'autres proprietezfingulieres qui
font qu'ilssont capables de certains
effets particuliers. S. Augustin dans
le Livre 14. de la Cité de Dien ,
ch. 24. dit qu'il y a des hommes
qui ont des proprietez naturelles
d'autant plusſurprenantes qu'elles
font rares & tout àfait differentes
de celles des autres hommes , ce qui
cft carse qu'ils font de leur corps ,
comme il leur plaiſt , de certaines
choses que les autres ne peuvent
du tout faire , ny mesme croire
qu'elles soient poßibles. Ily en a .
dit . il, qui remunt les oreilles ou
toutes deux ensemble , ou l'une
aprés l'autre,ſans remuer la reste,
& d'autresfans la remuer aussi,qui
font defcendre sur leur front toute
La peau de leur refte&les cheveux
GALANT.
197
qui y tiennent , & la remettent
comme ils veulent en son premier
état. Ily en a qui imitent & exprimentsi
parfaitement lavoixdes
oiseaux & des autres animaux ,
qu'il est impoſſible de n'y estre pas
trompé , à moins que de les voir
faire. Ily en a d'autres qui avalent
une incroyable quantité de chofes
toutes differentes , &qui enrefferrant
tantfoit peu leur eftomac, rejettent
toute entiere comme d'un
fac celle qu'il leur plaift. S. Auguftin
rapporte au même endroit beaucoup
d'autres chofes encore auſſifirgulieres
,& de nos jours nous avons
vû le Buveur d'eau ,& l'Avaleur
decailloux, Albert le Grand rapportequ'en
Allemagne ily eut deux
Freres, dont l'un avoit telle vertu,
qu'en passant auprés des portes les
mieux fermées , &y presentant le
costé gauche , elles s'ouvroient , &
I 3
198 MERCVRE
1
l'autre avoit la mesmevertu dans
le coſté droit.Ces exemples&beaucoup
d'autres que je pourroisrapporser
,justifient ce que j'ay dit de la
proprietéparticuliere de ceux entre
les mains de qui la Baguette tour
ne. Je ne laiſſeray pas de vousfai.
re remarquer , Monsieur , que sous
pretexte de quelques experiences
qui ont esté faites par Aymar
quelques autres , on en ajoute un
grand nombre d'autres , quiſont
ou fauſſes ou tres-douteuses .
Onn'a point donné ( diſent - ils )
une raison generale de tous les effers
de la Baguette. Je demeure
d'accord que la cauſe qui ne fatisfera
pas à toutnesera passuffisante.
Ily a des Phyſiciens qui en po-
Sant des systemes ont déja donné
des raiſons de tous les mouvemens
de la Baguette , mais pour moy qui
'entreprens icy que d'en éloigner
GALANT.
THEQUE DE
le Demen , je dis que l'insuffisan
ce des raisons devroit feute
inviter ceux qui n'en sont pas satisfaits
, à en chercher de meillenres,
puis qu'il est certain , comme
on l'a déja montré , qu'il doit y
avoir une cause naturelle de ces
effers. C'est ainsi que ceux qui ne
font pas consens de ce qu'on a dit
jusqu'à present fur le retour des
fiévres intermittentes , fur le flux
& reflux de la Mer,Octachent de
trouver quelque chose de nouveau ,
mais ils ne s'avisent pas de reconrir
au Demon. Pourquoy done , di-
Sens ces Messieurs , Aymar n'a- t-il
découvert fon talent qu'à l'âge de
vingt-fix ans ? On pourroit demander
aussi, d'où vient qu'on a estéfi
long-temps à trouver la poudre à
Canon, la circulation dusang, & c .
Si Aymar avoit connu son talent à
l'âge de vingt ans , ou mesme de
14
200 MERCURE
quinze, ces Messieurs n'auroient-ils
Pasfait lamesme question, &ainsi
pour les contenter , ilfaudroit qu'il
l'euft découvert dans le ſein de ſa
Mere. Et que sçait- on encore , s'ils
n'auroient pas prétendu qu'il y cust
eu dans ce Foetus quelque operation
du Piton ? Voila , Monsieur , cequi
m'est venu d'abord en pensée, en li-
Sant les Lettres de ces Meßieurs.
Mandez-moy à vôtre tour voire
fentiment sur la mienne .
Le 7. de ce mois , l'Academie
Françoiſe fitune pertetres
confiderable en la perſonne de
M. Peliffon Fontanier , Maiſtre
des Requeſtes , & l'un des quarante
dont eſt composée cette
illuſtre Compagnie . Il eſtoit né
à Caſtres en 1624 & fa naiffance
répondoit à ſon merite.
Son Pere eſtoit Conſeiller en
la Chambre de l'Edit de LanGALANT.
201
1
guedoc , fon Grand pere Confeiller
au Parlement de Toulouſe
, & fon Bifayeul , Premier
Prefident au Parlement
de Chambery , auparavant
Maiſtre des Requeſtes ,Ambaffadeur
en Portugal , & Commandant
pour le Roy en Savoye
, quand François I. s'en
renditle maiſtre. N'ayant pas
encore plus de treize ans , il
prit des degrez en l'UniverſitédeCahors,
où il ſe fit diſtinguer
d'une maniere ſi fort au
deſſus de ſon âge , qu'il fut receu
avec des applaudiſſemens
extraordinaires. Il fut Secretaire
du Roy en 1652. premier
Commis de M. Fouquet
en 1657. & deux ans aprés on
le receut Maistre des Comptes
à Montpellier , aprés qu'il eut
negocié le rétabliſſement de la
LS
202 MERCURE
, en
Compagnie qui avoit eſté interdite
. In 1670. il abjura à
Chartres la Religion Proteftante
. L'année ſuivante il fut
Maistre des Requeſtes
1674. Oeconome de Cluny ;
en 1675. Oeconome de Saint
Germain des Prez ; en 1676 .
Prepoſé pour l'adminiſtration
du tiers des Oeconomats , &
en 1679. Oeconome de Saint
Denis. Sur le progrés des converſions
par l'employ des deniers
des Qeconomats qu'il fit
voirau Roy en 1681. il porta
Sa Majesté à augmenter le fond
de ces deniers , de ceux meſme
de fon Epargne. On peut dire
de luy, à le regarder par rapport
au monde , qu'il a eſté bon
Parent , Maiſtre liberal , Ami
fidelle , Serviteur incorruptible,
Courtiſan droit, ſujet zelé.
GALANT.
203
Sa fortune changea pluſieurs
fois , mais fon coeur demeura
toujours le meſme. Ce qui peut
abattre , ce qui peut corrompre
luy laiſſa toute la fermeté, toute
ſa droiture . Il avoit de la complaiſance
ſans flaterie.llſçavoit
obliger, mais il ne ſçavoit point
nuire , incapable de s'avancer
aux dépens de fon honneur , &
d'abaiffer les autres pour s'élever
fur leurs ruines . Celebrer
dignement les grandes actions
de fon Prince , aimer fa perſonne
d'une tendreſſe vive & refpectueuſe,
le ſervir autant par
inclination que par devoir;
c'eſtoit ſa paſſion dominante, &
fon occupation la plus chere
aprés l'affaire importante du
falut .Si on le conſidere du coſté
des belles Lettres , combien
d'eſprits differens luy trouve-
16
204
MERCURE
ra-t- on ? Le Droit, la Poësie ,
l'Eloquence , l'Histoire , les
Langues , tout luy eſtoit familier.
Il avoiten un même degré
le don de bien parler . &celuy
de bien écrire . Il aimoit le travail
, il en inſpiroit l'amour
aux autres , fur tout quand ce
travail regardoit la gloire du
Roy . Les Prix de Poëfie de l'Academie
Françoife , dont il faifoitla
dépense , en font une
preuve , auſſi bien que l'établiſſement
de l'Academie de
Soiffons , auquel il contribua
autant que perſonne. Pour les
affaires une application forte
aux dépens de ſa ſanté même ,
beaucoupde netteté de defintereſſement
, de penetration ,
une équité parfaite , un abord
facile , des manieres honneſtes ,
nulle prevention , nulle préfe
GALANT.
205
C
rence des Perſonnes ; voila fon
portrait.
A l'égardde la Religion , il
refuſa d'entrer dans la voye du
Ciel par des veuës terreſtres ,
quelque éclatantes que fuſſent
celles qu'on cherchoit à luy
donner . Il ferma l'oreille aux
tentations de la fortune , & il
ouvrit ſon coeur aux inſpiratios
de la Grace. Les ſuites de fa
converfion , qui fut le fruit d'une
étude longue & appliquée
de l'Ecriture & des Peres ,qu'il
fit durant ſa détention à la Baſtille,
ne démentirent point les
commencemens. Ilquitta tout
àfait la Poëfie & n'écrivit
plus que pour Dieu , & pour le
Roy , qu'il avoit loüez dans tous
les temps , & dans tous les états
de la vie. Il orna les Temples
du Seigneur ,& ily alla fou.
206 MERCURE
vent marquer ſa foy pour le
Miſtere qui en avoit eſté longtemps
le plus grand obstacle.
Tous les ans il celebroit le jour
de ſa réunion à l'Eglife , en s'approchant
des Sacremens. Il les
recevoit auſſi d'ordinaire à toutes
les grandes Feſtes , & faifoir
des retraites frequentes .
Modeſte , recueilly, proſterné,
il aſſiſtoit chaque jour au faint
Sacrifice avec la fimplicitéde
la Colombe , & non pas avec la
prudence du Serpent. Au milieu
meſme de ſes infirmitez,il
ne ſe diſpenſa point de ce devoir.
Sa charité pour le Prochain
égaloit ſa fidelité pour
Dieu.Depuis fa fortie de laBaſtille
, il ne laiſſa point paffer
d'année ſans delivrer quelques
Priſonniers. Il eſtoit le Pere
des Orphelins , le ſoutien des
GALANT .
207
foibles, le protecteur du merite
oublié ou inconnu , l'azile aſſuré
de tous les malheureux.
Eclairé par la verité,il ne cacha
point la lumiere ſous le boifſeau,
il la mit ſur le chandelier.
Il tâcha de faire pour les hommes
ce que le Seigneur avoit
fait pour luy.Il écrivit, il follicita
,il redoubla la force de ſes
follicitations & de ſes écrits par
ſes pieuſes liberalitez .
Mr Peliſſon ayant tant de
belles qualitez , n'eut pas de
peine à s'attirer l'eſtime gloricufe&
les precieuſes bontez
du plus grand des Rois , ny à
acquerir pour Amis l'élité de la
Cour,& ce que la Ville, la Province
, le monde ſcavant , eut
de plus poly, de plus raiſonnable
,de plus éclairé. Ses Ouvrages
de Poësie font quantité de
208 MERCVRE
pieces excellentes , dont il y a
peu d'imprimées , toutes , ou
galantes , ou morales & chreftiennes
, ou heroïques . Entre
ces dernieres , le Poëme d'Eurimedon
de plus de treize cens
vers , où le Roy en un petit
nombre eſt loué d'une maniere
digne de luy , tient le premier
rang . Le meſme homme qui
divertit & qui plaiſt , inſtruit ,
édifie , & ne ſçait pas moins
furprendre & enlever. Ses Ouvrages
de Proſe font la Paraphraſe
des Inſtitutes de Juſtinien
, qu'il fit à l'âge de dix
ſept ans , où les ſçavans trouvent
à apprendre , & les Dames
à ſe divertir en s'inſtruiſant ,
'Hiſtoire del Academie Françoiſe
, qui lay procura l'entrée
dans cette illuſtre Compagnie
lors qu'il n'y avoit point de
A
GALANT. 209
place vacante ; le Panegyrique
du Roy , prononcédans la mefme
Academie , qui fut fi generalement
eſtimé , qu'il a eſté
traduit en Latin , en Eſpagnol,
en Italien , en Anglois , & mefme
en Arabe par le Patriarche
du mont Liban , dont l'Original
eſt dans le Cabinet de Sa
Majeſte ; l'admirable Preface
des Oeuvres de feu M. Sarraſin
ſon intime Amy , & pluſieurs
pieces détachées qui ne
font pas d'un moindre gouft ;
les Reflexions ſur les Differens
de la Religion en quatre
Volumes , où la Controverſe
eft traitée ſans eemmportement ,
fans fechereffe , & où l'on voit
des éloges du Roy ſi parfaits ,
qu'étant charmé de tous , on a
peine à convenir lequel merite
la preference ; les courtes prie
ΣΙΟ MERCURE
res durant la ſainte Meſſe , où
l'on trouve une onction qui ne
peut venir que du fond d'un
coeur penetre de la foy la plus
vive ; quelques Ouvrages à la
gloire du Roy qui ne ſont pas
fins ,& un Traité de l'Euchariſtie
qu'il achevoit , lors qu'au
milieu de quelques incommoditez
, qui ne l'empêchoient
ny de ſe lever ny d'agir, & qu'il
ne croyoit pas dangereuſes , il
futfurprisd'une mortqu'on appelleroit
ſubite , s'il ne s'y eftoit
pas diſpoſé depuis longtemps
par l'exercice de la plus
parfaite charité , par une pieté
fincere ,par un attachement inviolable
à ſes devoirs , & par
un zele ardent & infatigable
pour la vraye Religion. Cet
éloge qui convient parfaitement
à feu Mr Peliſſon , eft
GALANT. 211
d'une illustre Amie, celebre par
ſes Ecrits , qui n'a pu refuſer à
unAmy ſi plein de merite, la
juſtice qu'elle rend à ſa memoire.
J'oubliois à vous apprendre
la mort de M. l'Abbé d'Elbeuf,
qui laiſſe l'Abbaye d'Orcan vacante.
Il eſtoit Frere de M. le
Duc d'Elbeuf , & Fils deCharles
III . Duc d'Elbeuf, Pair de
France , Gouverneur de Picardie
, & d'Elifabeth de la Tour
d'Auvergne , ſa ſeconde Femme
, Fille ainée de Frederic-
Maurice de la Tour , Duc de
Boüillon.
Le 2. de ce mois , jour de la
Feſte de la Purification , Monfieur
le Comte de Toulouſe fut
fait Chevalier de l'Ordre du
S. Eſprit . Je ne diray rien des
Ceremonies qui s'obſervent en
212 MERCURE
বড়
cette occafion , vous en ayant
déja parlé dans mes autres Lettres
. Quoy qu'il y ait pluſieurs
places vacantes , ce Prince fut
neanmoins receu feul , le Sang
dont il fort meritant une diftinction
de cette nature . N'attendez
point que je vous parle
de l'éclat des Pierreries qui
brilloient surpluy. Elles auroient
attiré les regards de l'Affemblée
ſur une autre perſonne ,
mais ce Prince eſt fait d'une
maniere à les faire tourner tous
fur lay ,& l'on ne ſe laſſe point
de le regarder. La beauté de
fon ame répond à celle de ſon
corps , & à la douceur qui ſe
fait remarquer fur fon viſage ,
&l'on connoiſt par mille qualivez
dignes de fon rang, l'auguſte
naiſſance qui l'y a élevé.
Le Mardy 3. de ce meſme
GALANT.
213
د
mois , dernier jour du Carnaval
, il y eut aſſemblée de Mafques
dans le grand Appartement
du Roy à Verſailles. Et le
Roy &la Reine d'Angleterre
yvinrent, & ilne ſe trouvadans
cette afſemblée que ce Prince
cette Princeſſe , le Roy &Monfieur
ſans eſtre déguiſez . L'invention
, la galanterie & la magnificence
ſe firent remarquer
dans tous les habits , dont le
nombre alloit à l'infiny , &
feroit mal aiſe de voir rien
de plus brillant. Le Roy ſe
retira entre minuit & une
heure , & ce ne fut qu'aprés
quer Sa Majesté fut fortie
qu'on permitd'entrer aux perfonnes
maſquées, qui n'eſtoient
pas de la Cour. Le Baldura jufques
à cinq heures du matin ,
que Monſeigneur le Dauphin
214
MERCURE
ſe retira ,aprés avoir change
pluſieurs fois d'habit. Le Prince
Royal de Dannemarck s'y trouva
auſſidéguiſé. Le jour précedent
, ce Prince avoit vû incognito
, recevoir Monfieur le
Comte de Toulouſe Chevalier
du Saint Eſprit. Ilya vû ce
qu'il y a de plus remarquable
àParis , & remarqué tout ce
que l'Obſervatoire a de plus
curieux& de plus ſçavant. Ce
Prince a eſté pareillement aux
Invalides , & n'a pû s'empêcher
de paroiſtre ſurpris de la
grandeur & de la magnificence
du Baſtiment , du nombre
de perſonnes qui y ſont entretenuës,
& du bon ordre qui s'y
obſerve . Un Soldat Invalide luy
ayant dit qu'il avoit ſervy dans
les Troupes de Dannemarck ,
& luy en ayant montré un cerGALANT.
215
tificat, ce Prince luy fit auffitoſt
ſentir des marques de ſa
liberalité. Il alla à la Revûë
que le Roy fit le quatrième de
ce mois dans la plaine d'Oüille ,
des Regimens des Gardes Françoiſes
& Suiffes , à laquelle le
Roy & la Reine d'Angleterre
ſe trouverent auſſi. Il ſeroit difficile
de voir enſemble encore
autant d'hommes d'une grande
taille , & auſſi bien faits. Le
Roy paſſa dans les rangs , leur
fit faire l'exercice , aprés quoy
ils défilerent. Le Prince de
Dannemarck partit le 21. de ce
mois , pour s'en retourner par
le chemin le pluscourt. Ildevoit
aller en Angleterre , & viſiter
enfuite toute la Hollande &
l'Allemagne, & il auroit même
fait un plus long ſejour en
France , mais le Roy ſon Pere
216 MERCURE
il
le rappelle auprés de ſa perſonne
pour des affaires importantes.
Quoy qu'il luy reſtât enco .
re beaucoup de choſes à voir
dans les Etats de Sa Majesté ,
étoit ſi remply de tout ce qu'il a
vû,qu'ilditavant fondépart, que
lors que quelque Voyageur racontoit
enfonPaystoutes les merveilles de
France, onne le croyoit pas ; qu'il
alloit confirmer ce qu'on en avoit
Souvent rapporté , & qu'on ne le
croiroit pas luy-même. Ce Prince
en s'en tetournant a paſſé par
Saint Denis , pour en voir le
Trefor & les Tombeaux de nos
Rois , & a pris enſuite ſa route
par Chantilly ,où il devoit eſtre
receu par Monfieur le Prince ,
c'eſt tout dire.
Le 15. du mois paſſé,M.de la Porte,
Premier Prefident du Senat de Nice, ſe
rendit au Palais pour la Ceremonie de
l'ouver
GALANT.
217
l'ouverture, ſuivant l'uſage , qui eſt de
la faire en ce temps- là , au lieu de la
Saint Martin . Aprés avoir entendu la
Meſſe à la teſte de la Compagnie,il fit
chanter l'Exaudiat pour le Roy, qu'on
n'avoit point accoutumé de chanter
auparavant. Il avoit fait élever dans
la Sale deſtinée à cette fonction , un
Trône pour Sa Majesté , au deſſus duquel
eſtoit ſous un Dais le portrait de
ce Monarque. Le lieu eftoit encore
orné des armes de France en pluſieurs
endroits , de fleurs de Lys ,& de Deviſes
. M. le Chevalier de la Fare ,
Gouverneur du Comté de Nice , M.
l'Eveſque , M. de Vauban , les Of
ficiers du Chaſteau , les Gouverneurs
desPlaces voiſines ,& les plus confiderables
de la Nobleſſe s'y trouverent.
M. de la Porte ayant monté à ſa place
accoutumée , prononça un Diſcours
en Latin , remply de beaucoup d'éloquence,&
d'érudition.Il parla d'abord
de la Societé civile , de la neceſſité de
l'union parmy les hommes,des devoirs
des Sujets envers leurs Souverains , &
deceux des Rois envers Dieu. Il mon-
Fev. 1693 .
K
218 MERCVRE
tra avec quelle pieté le Roy remplit
ce qu'il doit à Dieu, quelle eſt ſa bonté
pour ſes Peuples , ce qu'ils doivent
attendre de ſa juſtice, & fit remarquer
en general, quelle eſt la protection qu'il
plant à la Providence de luydonner. Il
entra enfuite dans le détail d'une parrie
des grandes choses que Sa Majefté
a faites pour la Iuffice ,pour le bien
de ſes Sujets , & pour la grandeur de
l'Etat , & finit par les qualitez merveilleuſes
de fa perſonne qui le rendent
auffi digne de l'admiration de
toute la terre , que les glorieux évenemens
de fon Regne. M. l'Avocat
General fit aprés luyun tres- beau difcours
, auffi en Latin. M. Gubern.tis ,
ſecond Prefident du Senat, ayant continué
de ſervir le Duc de Savoye à Rome
cù il eſt Envoyé de ce Prince , le
Roy a diſpoſé de ſa Charge en faveur
de M. Tonduti , troifiéme Senateur
homme de qualité , de ſçavoir & d'un
merite diftingué.
M. de Villac , Officier de grande
réputation , Gouverneur de Landau
étant mort , & cette Place eftant fort
,
,
ول
GALAN T. 219
-
confiderable , & d'une extréme impor
tance, le Roy en adonné le Gouvern
ment à M. de Melac. On ne peut avoir
plus de valeur , ny plus d'intrepidité
que cet Officier,& comme il ne paroift
point en Campagne , ſans faire trembler
les Ennemis , ſur lesquels il remporte
toujours quelque avantage , il
y a de l'apparence, qu'ayant pris l'habitude
de le fuir, ils n'incommoderont
pas les environsde la Place.
Comme les Officiers Generaux ont
accoutumé de ſe défaire de leurs Regimens
, parce qu'ils ne peuvent remplir
le ſervice en deux endroits.M. le Marquis
de Crequi a vendu le Regiment
Royal d'Infanterie ,dont il eſtoit Co-.
lonel , à M. le Marquis de Saint André
Virieu . Son nom est connu ſes
ſervices commencent à l'eſtre ; & le
temps & les occaſions luy donneront
lieu de ſe diftinguer .
Les Priſes que nos Armateurs ont
faites ſur Mer depuis celles dont je
vous envoyay le détail la derniere fois ,
paſſent le nombre de trente. On les a
amenées la plupart à S. Malo , & d'au-
K 2
220 MERCUR E
tres à Breſt & à la Rochelle . Il y en a
d'Eſpagnoles , d'Angloiſes & de Hollandoiſes.
Parmy les Eſpagnoles , on
en compte deux , chacune de quatre
vingt tonneaux , l'une amenée par M.
de la Barbinaiſe-Trouin qui commandoit
le Profond , chargée de Sucre &
de Tabac pour Alicante & pour Barcelone
,& l'autre par M. Padet Commandant
le Dauphin , chargée de vins
de Navarre. De trois Priſes faites par
M. des Saudrais du Freſne , qui com.
mandoit le Vaiſſeau , appellé le Comte
de Revel , il y en avoit une de vingthuit
Canons , de fix Pierriers , de deux
cens cinquante tonneaux,& de ſoixante
& dix hommes d'équipage. Elle estoit
chargée d'huiles , de vins , de paſſes ,
de plumets ,& de ſel. Les autres Priſes
ſe ſonttrouvées chargées de moruës ,
de ſel , de planches,de beurre,de cuirs,
de toiles , de graines à faire de l'huile,
de charbon ,de ſucre,de tabac , de
citrons , d'oranges , de vin d'Eſpagne
, de figues , de fromages,de harang
,de Saumon , de ſuif , de vins de
Canarie , de plomb ,de bas de laine ,
&c.
GALAN Τ. 221
Je puis ajouter à cet Article une
action qui merite bien que vous la
ſçachiez . l'en ay ſçû les circonftances
parune Lettre écrite de Feſcamp.
Elle porte , que le Capitaine Poulain
partantde ces Coſtes avec ſa Barque ,
pour aller à la découverte fur celles
d'Angleterre , fit rencontre de deux
grandes Fregates Hollandoiſes , qui
luy donnerent la chaſſe , ainſi quà
trois Bâtimens de Dieppe, qui alloient
auHavre. Ce Capitaine alla mouïller
Pancre ſous le Fort , & les autres Bâtimens
à Barifos . L'une des grandes
Fregates alla auſſi mouiller à la portée
du Canon du Cafagner.M.de Sanfon,
Lieutenant de Roy,& Commandant
à Feſcamp , fit tirer ſi à propos
deux volées de quatre pieces à la fois ,
que cinq ou fix boulets donnerent dás
la Fregate , dont elle eut fon éperon
emporté ,& fon cable coupé. Le feu
pritdans le Gaillard , ce qu'on reconnut
dans le moment par une groffe fumée
qui fortit de l'avant de la Fregate.
Elle abandonna ſon ancre , & fe retira
fuiviede l'autre. Ainsi les Bâtimens de
K 3
222 MERCURE
Dieppe mirent à la voile la nuit , &
continuerent leur route en ſeureté. On
a fait peſcher l'ancre qui peſe bien
mille livres . Le cable eſt de vingt- cinq
braſſes . Cette petite action , qui a obligé
les deux Fregates à ſe retirer fi
promptement, doit apprendre aux Ennemis
à quoy ils doivent s'attendre , ſi
leurs Vaiſſeaux ofent pourſuivre les
noſtres.
Aprés vous avoir parlé pluſieurs
fois de l'Homme à la Baguette,& vous
avoir donné des Differtations pour &
contre ce que l'on en dit de merveilleux
, j'ay à vous faire ſçavoir qu'il eſt
à Paris , où il a fait quantité d'experiences
,& particulierement chez Monſieur
le Prince:Son A. S. avoit fait cacher
de l'or en divers endroits de ſon
jardin , & la Baguette l'a fait découvrir.
Il a plus fait encore. On avoit
volé. Il y a prés de trois ans : deux
Aambeaux d'argent dans la chambre
de Mademoiselle de Condé: On luy
montra une table , ſur laquelle on luy
dit que ces flambeaux avoient eſté pris,
mais fa Baguette luy fit auſſi toft con-
7
GALANT .
223
noiſtre qu'ils n'estoient pas fur cette
table lors qu'on les vola. On en apporta
une de moindre grandeur , dont
cette Princeffe , qui n'eſtoit pas alors
ſi grande, ſe ſervoit en ce temps-là.
Il dit auffi toft que c'eſtoit fur celle-là
que l'on avoit volé les flambeaux , &
ſa Baguette luy fit découvrir chez
quel Orfévre ils avoient eſté vendus.
Je ne puis vous en dire davantage
finon que M. le Curé de Saint Sulpice
en porta l'argent le jour fuivant , &
que Mademoiselle de Condé le luy
lailla pour le diſtribuer aux Pauvres,
la auffi fait retrouver une affiette
d'argent chez M. de Gourville , cachée
depuis tres-longtemps dans du
fumier. Le mefine homme a découvert
auſſi dans le Jardin de Luxembourg ,
des Bornes dont on eſtoit forten peine.
Il y avoit plus de vingt ans qu'elles
eſtoient enſevelies dans la terre , &
elles y avoient eſté miſes quand le
Jardin fut partagé entre Mademoiselle
d'Orleans , & Madamede Guiſe.
Un Blocus dequatre mois pendant
laCampagne paſſée; & les courſes
K 4
224 MERCURE
:
continuelles des Allemans juſques
aux portes de Caſal depuis le commencement
de l'hiver,n'ont ofté aux Françoisny
l'envie de ſe divertir , ny les
commoditez de la vie. La Feſte que
Mr le Marquis de Crenan donna aux
Dames de la Ville , le Samedy, dernier
jour de Janvier, dans le Palais duDuc
de Mantouë , en eſt une preuve. Les
appartemens bas furent choiſis pour
ladanſe ,comme eſtant plus grands ,
& plus à portée de ceux qui entroient
& fortoient à tous momens , & ceux
d'en haut pour le repas , comme plus
commodes & éloignez de la multitude.
Les Dames s'eſtant renduës dans
la Salle du bas à l'entrée de la nuit
magnifiquement parées. furent rangées
ſur des échafauts couverts de
tapis de Turquie. Le premier rang ,
élevé de plus d'un pied , laiſſoit des
places libres aux plus galans Cavaliers ,
pour s'affeoir au deſſous d'elles. Mrle
Marquis de Crenan commença le Bal
avec la Marquiſe Ludovico, & les Menuets
ſuccederent à la Courante, Aprés
plus de deux heures de danſe,une
entrée de quelques Maſques ſurprit
>
GALANT.
225
toute l'Aſſemblée. Ce fut un ſpectacle
qu'on n'auroit oſé donner en France ,
mais il eſt permis en Italie de ſe mafquer
fous toutes fortes de figures. Une
Squelette qui repreſentoit la mort parut
la premiere ; enſuite le Diable tel
que les Peintres le dépeignent pour en
donner de l'horreur ; & comme il n'y
a point en ce pays-là de Mascarade qui
plaiſe ſi l'on n'y meſle des Arlequins ,
on ne manqua point d'en mettre dans
celle-cy, La Mort & le Diable.commencerent
une danſe en poſtures ridi.
cules , mais la pluſpart des Dames en
paroiſſant effrayées , quelques-unes
plus foibles s'écrierent que c'eſtoit un
Cattivo augurio , Ainfi l'on congedia
ces Maſques lugubres , pour faire place
à d'autres plus agreables , où il y
avoit du deſſein. Ce fut Apollon au
milieu des neufMuſes. Pendant que la
Troupe faiſoit le tour de la Salle ,l'on
porta un Claveſſin dans le centre , &&
d'autres Inſtrumens avec des ſieges
autour. Le Dieu & les Muſes eſtant
affis , la danſe ceſſa , & un Concert
d'une excellente Muſique , meſlée de
Voix & d'Inſtrumens , divertit fore
agreablement l'Aſſemblée , par des
1
226 MERCVRE
Chanſons faites à la loüange du Roy.
Après que la Muſique eut duré une
heure , la danſe recommença ,& pendant
ce temps , les appartemens joignant
la Salle du Bal , eſtoient oсси-
pez par ceux qui préferoient les plaifirs
du Jeu à ceux du Bal. Cependant,
le Chocolat & le Café furent prodiguez
avec abondance,tant aux Danſeurs
qu'aux Joieurs , ainſi que des liqueurs
glacées de toutes fortes. Sur le
minuit , le Bal fut interrompu par un
repas magnifique.On mena les Dames
priées à l'appartement d'en haut , où
l'on avoit préparé une table longue ;
c'eſtoient lesplus belles & les plus
jeunes. Elles y furent placées , & ce
fut pendant deux heures un ſpectacle
fingulier , de voir ſoixante fontanges
haut élevées ,& artiſtement dreffées
avec des plumes , des aigretres , des
fleurs naturelles ,des Perles ,& de toutes
fortes de Pierreries , ſe mouvoir
dans unalignementde proportion, ſans
qu'il y euſt rien qui les troublaſt , n'y
ayant que les Dames à table avec M.de
Crenan , & quelques-uns des principaux
Officiers à l'un des bouts. Le
GALAN T.
227
repas fut ſomptueux , & pendant qu'il
ſe faifoit, deux cens Officiers François,
& autant de Gentilshommes Italiens,
mangeoient à d'autres tables , grandes
ou petites , ſuivant qu'ils ſe trouverent
de ſocieté. Les plus galans ſervirent les
Dames , & aprés cela on retourna à la
Salle du Bal , qu'on trouva éclairée
tout de nouveau , & où l'on danſa jufques
au jour.
Le Sr. Brunet Libraire , Sale neuve
du Palais au Dauphin , debite depuis
quelques jours un Livre des plus curieux
qu'on ait vûs depuis long- tems. Il
eſt intitulé, La Concordate des Propheties
de Nostradamus , avec l'Histoire depuis
Henry I I. jusqu'à Louis le Grand , la
vie & l'Apologie de ces Auteurs; enfemblequelques
eſſais d'explications ſur plufieurs
deſes autres Predictions , tant fur
le preſent que sur l'avenir. Ce Titre apprend
les trois parties de ce Livre qui
font la Concordace des Propheties de
Nostradamus avec l'Histoire,la Vie &
l'Apologie de Nostradamus , & les
eſſais fur pluſieurs Prédictions qui ne
font point contenuës das la premiere
partic. L'Auteur de cetOuvrage eſtM.
228 MERCURE
Quipand , qui , a eſté Gouverneur des
pages de la Chambre du Roy. Il a dedie&
preſenté ce Livre à S. M. qui l'ai
reçu avec tout l'agrément poſſible. Il
contient mille choſes curieuſes & divertiſſantes
, & l'explication des Propheties
par les Hiſtoriens y paroiſt ſi
vray- ſemblable , qu'il n'eſt pas permis
de croire que Nostradamus ait pensé
autrement. Celle des Propheties qui
ne font pas encore accomplies fait un
extréme plaifir à lire. Enfin l'Auteur
prétendque Nostradamus eſtoit éclairé
de Dieu , & qu'il n'a pú faire ſes Prédictions
que par inſpiration divine.
Auſſi justifie t-il cet homme merveilleuxde
beaucoup de choſes que ſes
ennemis avoient l'injuſtice de luy imputer.
Peu de perſonnes ont parlé juſte
de Nostradamus , & cet Ouvrage détrompera
de toutes les fables qu'on en
debite parmy te Peuple.
Le meſme Sieur Brunet debite
auſſi Les Agrémens & les Chagrins
du Mariage. Je vous parlay il y a
quelque- temps du premier Tome qui
eſtoit dedié aux Femmes . Le ſecond
paroiſt depuis peu , & l'Auteur l'a
GALANT.
229
dedié aux Maris. Dans le premier ce
font les Hommes qui parlent , & qui
attribuent aux Femmes les cauſes des
Agrémens & des Chagrins du Mariage
, &dans le ſecond , ce ſont les
Femmes qui accuſent les Hommes de
tout ce qu'on y éprouve de facheux,
Les peinturesy font plaiſantes & vi
ves ; & le grand ſuccés qu'il a , eſt
unepreuve du plaiſir qu'on reçoit de ſa
lecture.
Je vous ay dit que M. de Fer prépa
roit deux Cartes nouvelles, dont l'une
eſtoit la Principauté de Piémont , Seigneurie
de Verfeil,Ducké on Val d'Aost ,
Marquisat d'lurée. Marquisat de Sufe,
Comtéd'Aft , Comté de Tarantaiſe ,le
Canuvesz,Comté de Morienne , & de
Monferrat ; & l'autre , le Dauphiné
divisé en Haut &Bas , subdivisé en
Viennois.
Valentinois.
Bas. Diois.
Tricaſtinois .
Et les Baronnies.
Hant
Graifivaudan.
Briançonnois.
Ambrunois.
Gapernois.
Et Royanez.
230
MERC VRE
Avec divers Cols on Paſſages , pratiquez
dans les Alpes pour entrer dans
les Etats du Duc de Savoye , dans
lesquels se trouvent les Valées des
Vaudois ou Barbets . Ces deux Cartes
font preſentement en vente ,& le Public
n'a pas ſeulement dequoy être ſa .
tisfait de l'exactitude qu'on y a gardée
, mais encore de leur beauté. La
graveure en eſt admirable& d'une maniere
nouvelle , ce qui convaincra d'abord
les Connoiffeurs , que M. de Fer
n'a pas épargné la dépence.
L'Enigme du mois paffé a eſté expliquée
ſur l'Epingle , qui en eſtoit le
vray mot , par Meſſieurs Bonnard de
l'Hoſtel duQueſnoy,Place Royale; De
Filourdy, de l'Hoſtel de.... le petit Coq
Reveille-Matin , du Fauxbourg S.Antoine;
Roufli & Quentin , de la ruë de
la Vieille Monnoye ; L'Arlequin ; Le
Hongrois & fon Amy , de la mesme
ruë ; la nouvelle Societé de Beaure-
-gard de Paris ; le Berger ruiné , par la
perte d'un agneau;Dorigni & le grand
Bucephale, de la ruë Quinquempoix ;
l'Avocat Muſicien à l'Amoureux vangé
, l'Amoureux tranquiliſé de la
GALANT.
231
meſmeruë ; le Chevalier inviſible ,de
la Bague de Gigez : & Boulanger , de
Roüen. L'Aimable Brunette, de la ruë
S. Hiacinthe ; la toute Aimable melancolique
, de Montreüil , & le plus
tendre de ſes Amis; labonne Danſeuſe
& ſes Compagnes ; la prudente Girault
; l'Amie de la Jeune Muſe ; la
Charmante Azon & fa Compagne, de
la ruë du Mail ; l'Adolescente; la Gothique
; la Giſante : les deux Gemiffantes
de Paris ; la Brunette de Melun:
la Brunette du Diogene:la Brunette de
Ja Treille : l'Ebloüitlante : la Blondine
du Marais ; les Pieuſes le Noir : la
charmante Brulé : Diane de la foreſt
d'Alcleon : la Nimphe Aimantée , &
Mademoiselle Lorin de Blois.
L'Auteur de l'Enigme nouvelle que
je vous envoye , a eu ſes raiſons pour
fouhaiter qu'elle paruſt ce mois-cу.
ENIGME.
L
ATerre ayant produit mon Pere ,
Demon Pere onforma ma Mere ,
Pourfervirà tous les Humains ,
Tant aux lieux profanes, qu'auxſaints ;
Mesmedans les facrez Miſteres
11sfont tous deux tres - neceffaires ;
232 MERCURE
Mais après on les jette au feu ,
Et là, confumez peu àpeu ,
Deleur fin je tire mon estre.
Devinezdono qui je puis eftre ;
Si vous n'avezpas ce pouvoir ,
Un jour vous le fera sçavoir ;
Et cejour marque chaque année,
Mon nom,&dequi je fuis née.
Le choix des Airs nouveaux que je
vous envoye , eſt toujours fait par un
forthabile Muſicien.Ainſi vous devez
eſtre cótente de celuy que vous trouverez
icy gravé,& dont voicy les paroles.
AIR NOUVEAU.
Jeune fris
› pourquoy craignez-
Quele Berger qui pour vous a des
3
charmes.
Refuse de rendre les armes ,
Et ne cede pas àvoscoups ?
Découvrez-luy voſtre miſtere;
Si- toft qu'ilfera dans ces lieux ,
Etje répons de vostre affaire ,
Avec vostre bouche & vosyeux.
Je ne mets point aujourd'huy de
nouvelles étrangeres dans ma Lettre ,
parce que vous les trouverez dans l'E
tat present des Affaires de l'Europe ,
qui
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INDI
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perſonnes. On y verra
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233
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geres dans ma Lettre ,
les trouverez dans l'E
Affaires de l'Europe ,
qui
GALAN T.
233
:
quiladoit accompagner. Vousy verrez
leur fituation, autant que l'on peut
ladécouvrir. Il ne la faut regarder que
comme le temps qui vole toujours , &
croire qu'elle ſe paſſe dans le moment
meſme qu'on la tient , n'eſtant pas
poſſible que le nombre infiny de perſonnes
intereſſées dans la guerre preſente
, ſoit toûjours dans la meſime
diſpoſition d'eſprit , ſoit du coſté de
leur volonté qui change ſouvent parmy
les hommes , foit à cauſe de l'inſta
bilité de la fortune dont ils ne font
pas les maiſtres . Il n'eſt queſtion dans
cet Ouvrage, ny de raiſonnemens Satiriques
pour divertir, ny de nouvelles
à la maniere de celles qui ſe débitent
dans les Imprimez Publics. Ce n'eſt
pas qu'il n'y ait du nouveau,les choſes
qui ne font pas ſçûës eſtant toujours
nouvelles pour ceux qui commencent
à les apprendre , & on en apprendra
dans ce Livre de l'interieur de pluſieurs
Cours qui ne ſont encore venues
àla connoiſſance que de tres-peu de
perſonnes. On y verra de quelle maniere
ces Cours ſont gouvernées , &
les effets de ce gouvernement. On y
L
234
MERCURE
trouvera des pieces originales tou
chant les Affaires preſentes , quantité
d'extraits de pluſieurs autres. Enfin
on n'a encore rien vû depuis que la
guerre d'aujourd'huy eſt allumée , qui
ait donné tant de lumieres des Affaires
& il n'y a preſque perſonne à qui ce
Livre ne puiſſe apprendre quelque
choſe qu'il ignore , ce Livre ſe trouve
à Lyon chez le ſieur Amaulry Librai- A
re pour 20. fols.
Je vous parleray le mois prochai.n
de M. l'Abbé Boileau , dont on me
vient d'apprendre la mort , Je ſuis
Madame , Voſtre , &c.
AParis , ce 28. Février 1693
THEQUE
☑
LYON
M
A
LVDOVICVSMAGIS
NAMVRC-VRBEM
ETARCE SXXSDUE
OBS CAEPIT.
SVB.OCYLLSHISPAN
GERBATA
CENTIMEMILL
MED CKCO
FErtingerfec:
THEQUE DEL
*
BIB
LYON
TABLE.
Relude.
PMadrigal. 2
ReceptiondeM.d'Angers àTours. 3
Differtation sur les Tremblemens de terre.
Odi.
12.
59
Tout ce qui s'est paße au transport du
corps de feu M.le Prince de Mekelbourg,
& àses funerailles .
Epistre.
66
94
Imitation d'une Ode d'Horase. 98
Autre. 102
Hiftoire. 103
Epiſtre de Madame des Houlieres, 129
Mariage,& Vers faitssur ce sujet.137
EchelleGeographique. 147
Inspecteurs de Marine nommez par le
Roy. 149
Gouvernemens donnez par leRoy 150
Mariages. 153
Abbayede S. Quentin en l'Iſle , donnée
à M. l'Abbé Bignon. 163
Nouvelles de Tripoly . 165
Continuation du démêlé à la mode. 168.
TABLE.
Réponse aux Lettres du Pere de Malbranche.
170
Morts. 200
Monfieurle Comte de Toulouse , est
receu Chevalier de l'Ordre du Saint
Esprit. 211
Divertiſſemens du Carnaval , ensemble
pluſieurs Articles concernant le Prince
Royal de Dannemark. 215
Ouverture du Senat de Nice. 216
Morts , Gouvernemens donnez , &
Regimens vendus. 218
Priſesfaites par nos Armateurs. 219
Diverſes épreuves de la Baguette de
Lion , faites àParis. 222
Grandes Festes & Divertiſſemens donnezà
Cazal. 123
Livres. 227
Cartes nouvelles. 229
Articles des Enigmes. 231
L'Estat present des Affaires de l'Europe.
234
FindelaTable .
LYON
*
Qualité de la reconnaissance optique de caractères