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1692, 10 (Lyon)
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807156
MERCURE
GALANT
FOUR LAVIL
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
OCTOBRE 16920N
BIB
E
E
4
*
1893
*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere au Mercure Galant .
M. DC. XCII.
Avec Privilege du Roy.
Avis pour placer les Figures.
La Medaille doit regarder la
page 72
L'Air doit regarder la p. 214 .
I
MERCURE
Ω
GALANT
OCTOBRE
1692
LYON
*1893 *
EST avec beati
1
C coup de raiſon que
l'on met le Roy audeſſus
de tous les
Princes qui ont jamais monté
fur le Trône. Si tous les fie !
cles ont eu des Heros nonfeulement
ce Monarque a éga
lé les grandes actions des uns ,
& firpaffé de beaucoup celles ?
Octob . 1692 . A
2 MERCURE
des autres ; mais juſqu'à fon
regne nous n'avons vu aucun
Souverain dont la vie ſoit remplie
de tant de merveilles . Je
n'entreray point dans un détail
qui occupe tous les jours une
infinite d'Orateurs ,& de Poё-
tes , & je me contenteray de
vous parler d'une choſe qui fait
connoiſtre que Loüis le Grand
n'agit pas moins en Pere qu'en
Roy , quand il eſt queſtion du
foulagement de ſes Peuples .
On a publié en Dauphine , au
commencement de ce mois , un
Arreſt du Conseil d'Etat , qui
porte, que Sa Majesté defirant
Saulagerſes Sujets qui ont esté foulez
ou ruinez par les Ennemis , leur
fera distribuer gratuitement & en
purdon, des farines pourſenourrir ,
&du bled pourſemer leurs terres ,
qu'Elle les décharge de toutes impo-
L
A
GALANTA
3

fitions de Tailles pendant dix années,
& qu'à l'égard de ceux qui
n'auront pas de quoy faire rebatir
les maisons de Gap , qui ont esté
brûlées,Elle leurfournira l'argent ,
en luy payant annuellement une
modique redevance, quifera reglée
parlesCommiffaires nommexpar Sa
-Majesté. Ces Commiſſaires eftimeront
aussi la pentedeChaqueHabitant
des lieux ou les Ennemis ont
fait le degast , &en drefferont leur
procés verbal.g ninel
Il y a long temps que les
François tirent des Contributions
de leurs Ennemis, & qu'ils
fontdes executions militaires ,
mais elles font plus felon les
loix de la guerre que celles que
-les Alliez ont faites en Dauphiné
, puis que M. de Catinat
avoit envoyé offrir des Contributions
pour les lieux qui
A 2
4
MERCURE
ont eſté brûlez . Cependant
nul Souverain de l'Europe n'a
fait pour ſes Sujets foulez on
ruinez , ce que le Roy fait aujourd'huy
pour les Habitans
du Dauphiné qui ont fouffert
le dégaſt. J'aurois beaucoup de
choſes à vous dire là- deſſus à
ſagloire , & touchant l'avantage
de ſes Peuples , qui ne
peuvent rendre affez de graces
a Dieu , d'eſtre nez ſous la
domination d'un Souverain ,
auſſi élevé par fes vertus , que
par la grandeur de ſes conquêtes
, qui ne font pas moins dûës
à ſa prudence , qu'à fon intrepide
valeur. 4oooon
Je vous ay déja envoyé deux
Lettres fur l'Hiſtoire de la Ba
guette de Lion.Vous y avez leu
tant de choſes curieuſes , que
vous croyez n'avoir plus rien
A
GALANT.
5
د
à ſouhaiter fur cette matiere .
Cependant je vous en envoye:
une nouvelle qui reprend le
fait entier & dans laquelle
yous trouverez des particularitez
que vous n'avez point encore
ſçûës .Outre que l'Auteur
ena eſté luy-meſme témoin, il
eſt d'un caractere à raiſonner
phyſiquement ; & c'eſt ce qu'il
a fait dans cette nouvelle Lettre.
Enfin fi l'hiſtoire de laBaguette
vous a paru d'abord incroyable
, elle vous jettera encore
dans un plus grand étonnement
en lifant ce que M.
Panthot , Doyen des Medecins
de Lion, en a écrit,
el amulto est 31
;
A
?
3
6 MERCVRE
A Mr DAQUINછછ,છ છે
Premier Medecin du Roy
MON
છે છRO
ONSIEUR ,
9709
ر
Vous ferez fans doute ſurpris d'apprendre
que dans Lyon , la Ville du
Monde aprés Paris , la plus frequen
tée , trois fameux volenes ayene oze
prendre la reſolution! diégorger uns
pauvre Vendeur de Vin & fa Formneg
dans la penſée qu'ils avoient de tro
ver chez ces bonnes gens , une fomme
confiderable du provenu venu deleur
vente:1990 1990 2
Mais vous ferez bien plus fuipris
lorſque vous ſçaurez les voyes income
préhenſibles , & inouïes , que l'on a
pris, pour découvrir les Autheurs de
cet Alfaſinat ; vous avouerez , Monfieur
, ſur tant de circonstances ſi particulieres,
que les Siecles paffez, n'ont
ε
GALANT.
7
rien vû de ſemblable , & que toute la
Philofophie n'a jamais trouvé de plus
grandes difficultez , que celles , que
vous remarquerez dans cette Relation
.
Ces malheureux reſolus d'executer
leur deſſein , choiſirent le cinquiéme
du mois de Juillet dernier , & à dix
heures du ſoir , ils allerent dans le
cabaret faire lever l'Hôte & l'Hôteffe,
feignans de vouloir acheter une grandequantité
de Vin , & leur preſente,
rent une Bouteille d'une groffeur extraordinaire
; cet artifice les obligea ,
pour ne pas échaper l'ocaſion d'un petit
profit , de deſcendre à la Cave, où
ces Meurtriers les ſuivirent , & les
Affaffinerent à coups de Serpes , qu'ils
avoient volé ce même jour.
Le bruit d'un ſi grand crime s'étant
répandu dans la Ville , on ne penfa
qu'à chercher les voïes ,& les manie .
res les plus ſeûres de trouver les Autheurs
d'une action auſſi cruelle ;&
parceque les perquiſitions de Mons
Geur le Lieutenant Criminel , & de
A 4
8 MERCVRE
1
Monfieur le Procureur du Roy étoient
inutiles ( quoy qu'on ne puiſſe rien
ajoûter à leur penetration ,& à l'exa-
Aitude avec laquelle ils rempliſſent fi
dignement le devoir de leurs charges )
un particulier s'aviſa huit jours aprés
l'aſſaſſinat commis , par un excés de
tendreſſe , qui lui reſtoit pour ces pauvres
gens , de faire venir dans cette
Ville un païſan de S. Veran prés S.
Marcellin en Dauphiné , nommé Jac
ques Aymar Vernay , qui eſt en grande
reputation de trouver les Eaux , les
Bornes , les Limites fauſſes ,où veritables
, l'Or , l'Argent , le Linge ,&
toutes les autres Nipes cachées , en
quelque part qu'elles puiſſent être : de
plus les Corps aflaffinez , enterrez ,
les meurtriers , & les voleurs , avec le
même bâton dont il ſe ſert pour les
eaux , ou tel autre qu'on lui veut remettre.
Pour cet effet le Païſan étant arri
vé , comme le fondement de fon Art
eſtde commencer par le lieu ou l'on a
commis le crime ,il fut auſſi-tôt con- ز
GALANT.
duit à la Cave en preſence de Monfieur
le Lieutenant Criminel , & de
Monfieur le Procuteur du Roy , où il
reconnut d'abord avec ſon bâton les
places ,& les endroits où les deux
Corps avoient été aſſaſſinez.
Enſuite le bâton par fon mouve.
ment le conduiſit dans la boutique ,
où le vol avoit été fait , aprés dans
toutes les ruës , & les lieux où ils
avoient paffé , & où ils s'étoient repoſez.
Finalement cette premiere perquifition
ſe terminaà la porte de la
Ville du Pont du Rhône , qui étoit
fermée,car il étoit prés de minuit , &
la partie fut remiſe au lendemain.
Le jour ſuivant , comme l'on étoit
convenu ,àl'ouverture des portes, on
reprit le chemin indiqué par le bâton ,
qui conduifit le Païſan , & ceux qui
l'accompagnoient hors de la Ville , &
fur le bord du Rhône , dans la maiſon
"d'un Jardinier , où les Aſſaſſins s'étoient
repoſez ,l'on ſçeût par les enfans
de ce Jardinier , & par pluſieurs autres
perſonnes , que trois hommes
AS
10 MERCURE
foupçonnez d'ètre les Meurtriers ,
avoient pris ce chemin depuis huit
jours , à fix heures du matin, Sur ce
rapport , ayant reconnus que le bâton
indiquoit fort juſte , ils refolurent de
les poursuivre auſſi loin qu'il leur ſeroit
poffible.mod of o
Ce deſſein fut executé fur le champ;
mais parceque ces, Miſerables craignoient
d'être ſurpris ,& découverts,
pour embarraffet tous ceux qui pouvoient
les chercher sils refolurent à
une lique de Lyon de ſejetter dans un
batean , qu'ils volerent au bord du
Rhône , pour defcendre au Camp de
Sablonen Dauphiné , où ils furent
ſuivis exactement à la piſte par terre ,
&par eau , & enfin ce qui est admirable
, indiquez par le bâton ,& reconnus.
Il n'étoit donc plus queſtion , que
de les arrêter , ce qu'on n'ofa entré
prendre fans avoir des Ordres par
écrit dans un camp ; qui eſt une eſper
ced'afile, où les pourſuites n'auroient
ſervi qu'à faire gare à ces Meurtriers.
GALANT. II
Ce manquement obligea un des plus
zelez de l'eſcorte de venir en diligence
à Lyon pour reparer cette faute ,&
ſe munir des pouvoirs neceſſaires à
l'execution de ce deſſein , qui tenoit
toute la Ville , & toute la Province
dans une impatience extreme.
Le Courrier arriva, & partit le même
jour avec ſes ordres,& quoy qu'il
retournât le plus promptement qui
lay fat poſſible, il n'arriva pas allez
tôt. Car ils étoient partis ,& avoient
pris le chemin de Beaucaire , où la
Foire les attiroir. Ily furent fuivis f
ponctuellement que le maître du baton
avec ſa compagnie alloit chaque
jour dîner ,& couch roù ils avoient
paſſez , quoy qu'ils s'éloignaffent da
grandchemin ,il y reconnoiffoit toujours
, & fans ſe manquer le lit, la
table ,la chaiſe , la bouteille, le verre,
le plat,l'affiéte , & tout ce qui leur
avoit fervi , au grand étonnement de
ceux qui l'eſcortoient.
Lorſqu'ils furent arrivez à Beaucaire
d'abord ils parcoururent toutes les
A 6
12 MERCVRE
ruës & le mouvement du bâton leur
indiqua une maifon , que l'on reconnut
être la priſon ,le maître du bâton
voulut entrer , & afſfura que l'un de
ceux qu'ils cherchoient y étoit enfermé
: En effet il y entra& fur quinze
priſonniers , qui luy furent preſentez
il découvrit un petit Boſſu veritable.
ment complice de ce Meurtre , comme
il l'a avoüé depuis.
On chercha inutilement les autres,
qui avoient pris le cheminde Niſmes ,
ainſi que le bâton l'indiquoit , mais
le Païfan étant tombé malade , & ne
pouvant plus marcher , car pour réuffir
il faut aller à pied&mettre le pied
fur les veſtiges des Meurtriers , des
voleurs ,& de tout ce que l'on cherche,
ſi bien que l'on fut contraint de fe
contenter du Boffu & revenir à
Lyon.
د
1
Ce qui merite d'être obſervé , eſt
qu'à leur retour le Boffu avoua , que
dans la route , lui , & ſes complicos
avoient paſſez , & Logez dans tous
les lieux , que le bâton avoit indiGALANT.
3
qués , & qu'on ne pouvoit les ſuivre
plus exactement. Pour s'en éclaircir ,
on entra par tout , & l'on apprit, que
le maître du bâton avoit dit la verité ,
& que le Boſſu trouvé par ſon induſtrie
,étoit l'un des complices comme
il la declaré depuis.
Le retour du Boſſu , & ſon interrogatoire
par lequel il s'eſt declaré
complice de cet Affaffinat ,& toutes
les autres particularitez , conformes à
l'Indiquation du bâton , ont jetté
tout le monde dans un étonnement ,
&dans une admiration univerſelle .
Ce qu'il a fait de plus en ce païs pour
les voleurs , ne laiſſe aucun lieu de
douter, que ſon art , ou ſon talent.ne
ſoit certain , merveilleux, immanquable
, & impenetrable , comme vous
verrez mieux dans la ſuite.
Tout cela m'a paru ſi extraordinaire,
& fi digne de la curioſité des ſçavans
, particulierement d'un homme
de vôtre penetration , que j'ay reçû
l'ordre que vous me donnez de vous
envoyer une Relation de toute cette
$14
MERCURE
:
Hiſtoire, avec beaucoup de plaiſir, par
celuy que je me fais de vous obeïr , &
de meriter quelque choſe auprés de
vous ,& afin de mieux réuſſir dans ce
deffein ,j'ai pris un tres-grand ſoin de
queſtionner l'homme du bâton , je
l'ay ſuivi dans tous les endroits,où
j'ay crû pouvoir mieux obſerver ſa
conduite&tirer de luy tout l'éclairciſſement
, que je pouvois ſouhaitter
pour ne rien obmettre .
Comme il est important de prendre
cette affaire dans ſon principe , nous
commençâmes par la Cave dans la.
quelle on a commis ce meurtre , où
l'homme du bâton craignoit d'entrer
parce qu'il fouffre des agitations vio-
-lentes , qui le ſaiſiſſent quandil fait
operer le bâton ſur la place ,où les
corps ont été affaffinez.
A l'entrée de la cave où me remit
le bâton entre les mains,que le maître
prit foin de diſpoſer de la maniere la
plus convenable à ſon operation , je
paſſay ,& repaſſay fur les lieux , οι
L'on avoit trouvé les cadavres , le ba
GALANT. AS
ton fut immobile , & je ne reſſentis
aucune agitation. Une perſonne de
confideration, & de merite , qui étoit
avec nous prit le bâton aprés moy , il
fit quelque mouvement entre fos
mains , &ſe ſentit interieurement
agité ; Enſuite le maître du bâton le
porta fur tous ces mêmes lieux , & il
tourna fi fortement , que le bâton
étoit plus prêt à rompre qu'à s'anrêter
,
.. Ce Païſan quitta d'abord la compagnie
pour tomber en défaillance ,
à fon ordinaire , je le ſuivis , il eſt
vrai qu'il pâlit beaucoup ,il fua , &
eut le poux extremement agité pendant
un quart d'heure , & le mal fut fi confiderable,
que l'on fut contraint de luy
jetter de l'eau ſur le viſage , & de luy
en donner à boire pour le remettre.
9. Au fortir de ce lieu nous allâmes
chez Monfieur le Procureur du Roy ,
où nous vîmes le mouvement du baton
fur la Serpe , qui a fait le coup ,
preferablement à pluſieurs autres avec
Lefquelle,s elle étoit méléc; le bâton
16 MERCVRE
fit encore quelque mouvement entre
les mains de la perſonne de confideration
, qu'il l'avoit épreuvé dans la
cave , & il n'eut aucun effet pour
moy.
Nous terminâmes enfin nos expe.
riences dans la priſon , ou le criminel
ayant êté preſenté à l'homme du bâton
,& l'ayant touché avec le boutdu
pied, il tourna avec une grande vitefſe
, juſqu'à ce qu'il l'eut quitté , poinr
le remettre à d'autres , auſquels il ne
donna aucun figne.
Toutes ces experiences particulieres
ont fait une ſi grande impreſſion ſur
l'eſprit des puiſſances , quevoyant cet
homme du bâton diſpoſé à retourner
ſurſes pas , pourchercher les deux autrescomplices
, ils lui ont permis d'aller
, avec bonne eſcorte au lieu , où il
aceſſéde les poursuivre , ſans perdre
tems. Ileſt enfin retourné à Beaucaire,
pour reprendre la piſte des meurtriers
à l'endroit où il avoit ceſſédeles pourſuivre
, & parce qu'il étoit important
de s'informer du Geolier , il appric
'GALANT .
17
qu'un des Meurtriers à lui inconnu
étoit venu lui demander des nouvelles
duBoffu.
Cemiferable tomba dans un grand
étonnement,quand il ſçût qu'un hombien
eſcorté l'avoit ſuivi avec deux
autres complices d'un horrible affaffinat
, commis par eux , depuis Lion ,
qui eſt le lieu du delict , juſqu'à Beaucaire
, par le moyen d'un bâton miſterieux
qui les avoitdecouvert au camp
de Sablon ,& indiqué la priſon de cet.
te Ville, où parmy quinze prifonniers
le Boſſu avoit été reconnu avec le bâton
, comme l'un des Autheurs de ce
meurtre ,& enſuite traduit à Lyon.
Cet avis donna l'épouvante à ces
meurtriers , & les obligeade ſe tenir à
l'écart , autant qu'ils le pourroient
craignans d'étre ſurpris comme ils l'a
voient failli au Camp de Sablon ; c'eſt
pourquoy aprés avoir roulé dans la
Provence en pluſieurs endroits avec
une extreme crainte , ils prirent la refolution
d'aller àToulon à deſſein de
s'y embarquer pour Genes, afin de for- €
-
18 MERCVRE
tir du Royaume, &de ſe mettre à couvertdes
pourſuites du bâton , dont le
Geolier de Beaucaire en avoit fait le
recit à l'un d'eux fans le connoître.
Cependant le maître du bâton les
ſuivoit , autant que ſa ſanté le pon
voit permettre , laquelle en étoit fort
alterée , car ſi- tôt qu'il approchoit ces
malheureux de huit , où dix lieiies , il
tomboit de tems,en tems en de fi grandes
defaillances , qu'il étoit obligé de
s'arrêter pour ſe remettre , ce qui eft
encore inexpliquable , & qui furpalle
le raiſonnement.
Ce retardement fut cauſe qu'il manqua
ces meurtriers de ſept heures, c'eſt
pourquoy à ſon arrivée dans Toulon ,
empreſſé de les troouuvveerr ,, le bâton le
conduiſit au bord de la Mer , où pour
épreuver ſa vertu le maître du bâton
entradans une chaloupe ,& les pour.
ſuivit plus de vingt cinq lieuës , jufques
ſur les côtes de Genes , par le
mouvement du bâton , qui indiquoit
auſſi-bien la piſte ſur Mer , que fur
Terre.
GALANT.
هو
-
On découvrit qu'ils avoient pris
terre en trois Ports differens ,& l'on
trouva toûjours les endroits , où ils
avoient beu , ou repoſé : ce qui fut
reconnu par tous les Hôtes , chez
leſquels ils avoient logé , ildemanda
même à ſon retour àceux qui font or
dinairement fur le Port, s'ils n'avoient
pas vû deux hommes ,comme il les
dépeignoit , ils étoient ſi bien connus
pour fameux voleurs , bannis à perpe
tuité , qu'on luy répondit , qu'ils s'é
toient embarquez pour Genes le mês
me jour , & tout ce monde louoitole
- Seigneur de ce qu'ils avoient pris ce
chemin dans la penſée ,que leur fuite
en delivreroit le païs.
,
e
I
1
a. Il n'est pas poſſible d'exprimer tous
res les ruſes qu'ils ont mis en ufage ,
pour cacher leur marche , par les che
mins de traverſe ,& pour éviter la
pourfuite du bâton , dont ils avoient
appris la vertu à Beaucaire ; il eſt arri.
védans ce dernier voyage des circon
ſtances ſurprenantes , que je ne rap
porte pas ,parce que j'ay affez parlé
r
20 MERCURE
4
des effets merveilleux du bâton , dont
l'hiſtoire finit au bord de la Mer...
C'eſt pourquoy le maître du bâton,
&ſa compagnie jugeans bien , qu'ils
étoit inutile de pouffer plus loin leur
recherche , ils font revenus à Lyon ,
& l'on a fait le procés auBoffu, nom-:
mé Joſeph Arnoud de Toulon, lequel
ayant été düëment atteint & convaincu
d'être l'un des principaux compli.
ces de ce meurtre , pour reparation de
ſon crime a été condamné d'être roüé
tout vif, & d'expirer ſur la roue , ce
qui a été executé le 30. Aouſt 16923
Les reflexions que le maître du bâ
ton a fait fur ce Boſſu executé meritent
d'être ſçûës. Il a toûjours ſoutenu ,
que le Boffu étoit le plus criminel des
trois , parce qu'au premier voyage
qu'il a fait à Beaucaire , quand il marchoit
ſur la piſtedes trois aſlaſſins , il
reſſentoit toûjours que le bâton tournoit
avec plus de vehemence pour
l'un de ces trois ,& qu'il lui faifoit
plusdepeine , que les deux autres.
Lors qu'on traduiſoit ce Bollu , le
GALANT. 27
:
,
S
1
maître du bâton a dit pluſieurs fois ,
que dans la route il tomboit en défaillance
, quand il ſuivoit le criminel
, & que pour éviter ce mal, il étoit
conrraint de paſſer premier ,& de s'é.
loigner de luy : cette citconſtance a
été confirmée par ceux , qui l'efcortoient
, & la même incommodité lui a
faitdire tres - ſouvent , que le Boffu
étoit le plus coupable.
Aprés qu'il a été traduit à Lyon , &
que le maitre du bâton eſt retourné à
Beaucaire ,dans la reſolution de pourſuivre
les deux autres meurtriers , il a
avoné qu'il ne reſſentoit pas ce Mouvement
ſi violent , depuis que le boffu
n'y étoit plus; ce qui l'a obligé de perfiſterdans
leſentiment de croire , qu'il
avoit plus de part au meurtre ,que les
autres.
Ce Boſſu dans le teſtament de mort
aconfirmé le jugement , qu'en a toujours
fait le maître du bâton , il ade
claré qu'il étoit le principal Autheur
de ce meurtre , & qu'il avoit attiré les
deux autres dans cette maiſon ,pour
22 MERCURE
affaffiner ces pauvies gens ,& lesvo
ler enfuice, 201
Quand on luy reprochoit ſon hưmeur
cruelle & barbare , qui l'avoit
porté à commettre un crime fi effroyable
, il avonoit hautement , qu'il
s'étoit endurci le coeur au fang , & au
carnage ,pendant qu'il ſervoir un Cor.
faire ; Cet inhumain , ( diſoit il ) faiſoit
écorcher tout vif , & couper en
petits morceaux ceux qui le fâchoient;
ce Boſſu s'étoit aidé pluſieurs fois à
ces executions , & cette horrible habitude
l'avoit accoûtumé au carnage ,
& rendu capable de faire de tels af-
Caffinats. 7
On aura peine à croire , que pour
marque infaillible de ſa malheureuſe
destinée , & des mauvaiſes ſuites de
ſon étoile , qui l'inclinoit à perir d'u
ne fin ſi tragique, il avoitdans la main
gaucheune rouë bien figurée , & une
croix de S. André par deſſus ; enfin
depuis qu'il a declaré ſon crime , &
qu'il eſt mort, le bâton n'a plus d'effet
fur les lieux , où il avoit tourné pour
GALANT. M 23
ز
luy. Cet enigme eſt encore un grand
ſujet de philoſopher aux beaux ef
prits..
REFLEXIONS ...
Voilà l'effet merveilleux du bâton
qui a mis tant d'eſprits à la gêne ,
pour en connoître les cauſes , & qui
a fait raiſonner fi differemment les
plus éclairés , que pluſieurs furpris de
la nouveauté , & de la difficulté de
penetrer en tantde productions ſi obfcures
, croient , que tous ces phenomenes
proviennent des cauſes ſurnaturelles
,& qu'ils ne peuvent arriver
fans magie.
:
i
D'autres plus naturaliſtes , moins
ſcrupuleux , & plus attachez aux ſen
timens de la nouvelle philoſophie ,
attribuent la cauſe de ces prodiges au
flux continuel des corpuscules differemment
figurez , & par cette raiſon
capables d'agir ſi diverſement , ſuivant
les differentes textures , &les com-:
poſitions des corps, qui les reçoivent.
i
24
MERCVRE
Il eſt important pour éclaircir cette
queſtion de convenir , que les corpufcules
ſont diviſez en fixes & en volatils
; les volatils font d'une nature
fubtile& tenuë , diſpoſez à ſe répandre
inceſſamment , lorſqu'ils ſe rencontrentdans
un ſujet , qui ne reſiſte
pas à leur action , ces eſprits font les
unions , & les diviſions , les ſimpathies
, & les antipathies , ſuivant
qu'ils affectent agreablement , ou violemment
les ſujets , ſur leſquels ils ſe
répandent ; & les ſimpathiques en cet
état , font autant fouffrir par leur
éloignement , que les anthipatiques
par leur approche; c'eſt de là que naiffent
tant de changemens en toute la
nature , dans la ſanté , dans la maladie
,& dans toutes les autres cauſes ,
qui nous affectent inceſſamment.
Les fixes ſont ainſi nommez ,parce
qu'ils font d'une nature moins propre
au mouvement , ou plus attachez aux :
ſujets, &aux parties qu'ils compoſent
G'eſt pourquoy ils ne peuvent entrer
enmouvement , s'ils ne font aidez par
une
GALANT.
1
25
une autre cauſe extremement active ,
qui les detache , & les exalte , autant
qu'il eſt neceſſaire pour les exciter,
Suppoſé ces principes , qui font veritables
; il ſemble d'abord , que l'on a
trouvé le ſiſteme infaillible , & le
moyen aſſuré de penetrer dans toutes
ces Enigmes , elles font en effet ſi obſcures
,qu'il n'eſt point de ſçavant ,
aprés les avoir examiné , qui ne les
juge impenetrables.
Toute la Philoſophie convient,que
les particules volatiles , & les fixes ,
comme toutes les autres cauſes naturelles
, ont une durée , & une ſphere
d'activité , ou un certain eſpace dans
lequel à même qu'elles s'éloignent de
leur principe , elles s'affoibliſſent &
leur vertu s'éteint , & perit entie
ment au terme de leur durée & aux dernieres
parties de la Sphere , dans la
e quelle elle ſont limitées.
Onvoittout le contraire en cette
occafion , parceque le bâton agit éga
Dement fur les eaux ,& fur la terre, où
La cauſe, qui le fait mouvoir n'a point
Octob . 1692 .
-
B
26 MERCURE
de limites dans ſa durée , dans l'éten
duë de ſon action. N'eſt il pas incomprehenſible
ou plutôt impoſſible de
concevoir , comme ces corpufcules ,
&ces eſprits peuvent ſubſiſter , qui
marquent les veſtiges des meurtriers ,
oudes voleurs ſur les eaux , qui coulent
toûjours, où l'air eſt inceſſainment
agité par les vents.
Ils font auſſi facilement diſſipez ſur
la terre par les mémes vents , par les
pluies ,& par le paſſage continuel des
autres corps,qui laiſſent uneimpreſſion
nouvelle , laquelle efface la premiere,
&change le terrain , c'eſt pourquoy
ils ſont ſans effer .
Comme peuvent- ils donc ſubſiſter.&
agir ſi long- temps, ſans que les alterations
de l'air les diſſipent , & toutes
les autres cauſes propoſées , en l'un &
en l'autre ſujet , neanmoins le bâton
ſuit les veſtiges ,& tourne ſur l'eau
comme ſur la terre , aprés un jour, une
ſemaine , un mois , une année , & davantage
ſans preſcription : cependant...
,
GALANT.
27
,
iln'eſt point de cauſe , qui ne ſe detruiſe
, & qui ne ſoit limitée ,point de
flux , qui ne periffe ,& qui ne ceſſe ,
quand il n'eſt pas foutenu par une
émanation , qui le repare.
La même difficulté ſubſiſte pour les
parties fixes , qui font moins diffipables,
parce qu'elles ſont compoſées de
ſels, qui ne ſe diviſent pas facilement,
c'eſt pourquoi elles durent plus longtems
,dans les ſujets propres , ou impropres
; le ſujet propre eſt celui dans
lequel elles ont pris naiſſance , l'Impropre
eſt celui auquel elles ont été
communiquez ; & pour en donner un
exemple au meurtre dont il s'agit , le
fujet propre des particules , que l'on
croit produire le mouvement du bâton
les agitations , & les defaillances font
les cadavres juſqu'à leur entiere diffolation:
Le ſujet impropre ,& celui où
ils ſubſiſtent le moins , c'eſt la Place
où ont été affaffinez , ou repoſez les
corps.
De plus quel Embarras de penetrer
B2
28 MERCURE
dans ce mélange confus de cauſes
phifiques & morales , compliquées
dans le même ſujet , que l'on ne peut
comprendre.Dans le Larrecin la choſe
volée ne fait que changer de maître ,
fans coruption , & fans alteration ;
Le mal puniſſable que la loy impoſe
à ce crime , eſt une cauſe morale : le
bâton agit pourtant là-deſſus,& il n'y
a point de temps , ni de preſcription ,
le bâton tourne auſſi bien pour une
vieille affaire , que pour une nouvelle..
Ce qui eſt encore plus particulier &
plus ſurprenant en cette circonſtance ,
eſt que ſur le nombre des meurtriers ,
où des voleurs , qui peuvent ſe trouver
à ſon chemin,& en quelque autre lieu,
yeût- il cent perſonnes , il ne prendra
jamais le change ,& fans ſe tromper il
ira immanquablement à celui qu'il a
commencéde poursuivre , ſans s'arreter
aux autres , qui ſont peut- être plus
criminels,
Parmi pluſieurs femmes groſſes ma
riées , & vertueuſes le bâton n'a aucun
mouvement , & il tourne ſur la femme
:
GALANT. 29
debauchée. La premiere épreuve en ce
ſujet a été faite en preſence du Curé de
l'homme du bâton, qui lui commanda
de le porter ſur un nombre de femmes,
où celle qu'il foupçonnoit fut découverte
par le bâton ; il poufſe ſa vertu
bien plus loin , en cette occaſion , que
l'on ne juge pas à propos de divulguer:
La benediction Nuptiale eft quelque
choſe de moral , qui ne doit avoir aucun
rapport avec le bâton,dont l'effet
eft phiſique.
+
On veut qu'il emane un flux des
lieux , où le veſtige eſt imprimé ; Mais
qui le cauſe ? qui le determine ? qui le
fait mouvoir ? qui le repare ? qui le
fait monter contre le bâton ? Ce qui
fait le ſentiment du veſtige , ſont les
corpufcules fixes , attachez aux lieux,
& qui ſont deſtituez d'aptitude à fe
mouvoir , & des caufes qui les exaltent
,& les pouſſent contre le bâton ,
pour lui donner le mouvement , &
aux humeurs , les agitations dont ſe
ſent travaillé cet homme , quand il
preſente le bâton ſur la place ,où l'on
a commis le crime.
B 3
30
MERCURE
C
Si parmi tant d'oppoſitions &de
difficultez , on peut ſuivre un parti , il
faut agir fur ce principe , que le chien
cherche le veſtige , & le veſtige ne
cherche pas le chien , il y a donc plus
d'apparence de croire ,que les veſtiges
du meurtrier , ou du voleur ne communiquent
aucun Aux ſur la terre , &
fur l'eau , puifque ces mêmes veftiges
neſont compofés, que de parties fixes,
qui n'agiſſent pas d'elles-mêmes , le
mouvement du bâton part donc plûtôt
des eſprits , ou des corpufcules ,
qui fortent de celui qui le porre ,lefquels
étant répandus ,& modifiez fur
lesveſtiges ,qu'ils rencontrent , par
un mouvement de Reflexion , ou de
eirculation , que l'on obſerve dans
l'Aiman , dans les purgatifs ,&dans
toutes les autres operations des corps.
naturels , retournent à leur principe ,
& communiquent aux corps d'où ils
font partis,& au bâton le mouvement,
&les autres affections comme nous
i allons voir dans la ſuite.
Pour expliquer plus clairement cet
GALANT. 31
-
S
S
S
و
S
و
,
te propoſition , il faut convenir qu'il
n'eſt point de corps dont il ne parte
inceſſamment quelque flux ou une
éfuſion de particules , qui ſe communiquent
dans l'étenduë de la ſphere de
leur activité aux autres corps , qui les
approchent , & par ce mouvement de
reflexion , qui eſt veritable. ( Car autrement
l'aiman n'attireroit pas le
Fer ,& les purgatifs les humeurs peccantes)
ils rapportent les bonnes , ou
les mauvaiſes qualitez, qu'ils ont contracté
par une modification nouvelle ,
laquelle fait non ſeulement mouvoir
lebâton , mais encore agite les corps,
fait fermenter les humeurs , cauſe la
défaillance , la fimpathie , l'antipa .
thie , la convenance , ou la diſconvenance:
Il y a plus de raiſon de croire , que
le flux parte du corps vivant , que des
veſtiges imprimez dans l'air, ſur l'eau,
fur la terre , fur la pierre , & fur le
bois , auſquels il ne reſte plus de mobile
, ny du volatil , mais ſeulement
du fixe , qui reçoit , altere & modifie
B4
32
MERCVRE
le flux du corps animé,&pour le communiquer
plus efficacement , il faut
toucher le lieu , ou la choſe avec le
pied , afin d'unir , & de porter le flux ,
ou les corpufcules ſur une partie determinée
: fi bien que la cuiffe , la
jambe , & le pied , qui touchent , ne
ſervent que de canal à ces corpufcules.
L'effetdu bâton ſur les eaux a ſes raifons,
quoi qu'on aye grand ſujet de dire,
que les veſtiges , & les impreſſions
faites dans l'air , ſont diſſipées par les
vents impetueux , qui les diſparſent ,
& les diviſent tellement , que le bâton
nedevroit avoir aucun mouvement ſur
les eaux.
*On voitneantmoins pluſieurs exemples
, qui nous perfuadent , qu'il y a
des impreffions , & des affections dans
l'air , que les vents ne peuvent changer
, ni detruire celle de la Bouffole,
ou de l'aiguille aymantée,qui tend inceffamment
à ſon pole, par un enchainement
de corpufcules , qui font cette
liaifon , que la violence des vents ne
r
GALANT. 33
peut detruire , en eſt une preuve convaincante
: car s'ils y apportoient le
moindre changement , l'aiguille cefferoit
de ſe tourner du côté de ſon pole,
ou ſon mouvement ſuivroit celuy des
vents, qui romproient l'uniondes corpufcules
, ou feroient varier l'aiguille,
ce que l'on n'a jamais veu .
L'Iris , où l'Arc- en- ciel , eſt une
affection dans l'air , dont je n'entreprens
pas l'explication , non plus que
des autres, qui ne paroit jamais qu'au
milieu des tempêtes ,&des vents impetueux
, cependant ils ne le changent
pas , & il ſubſiſte dans l'air ſans ſortir
de ſa ſituation , juſqu'à ce que les difpoſitions
, qui le faifoient naître finiſſent.
Cet exemple eſt confiderable .
Quand nous voyons quelque objet
proche , ou éloigné , ſon Image ſe porte
dans l'air juſqu'aux yeux par une infinité
de rayons , qui ſe terminent en
pointe piramidale , & font la viſion
par l'union de ſes rayons. Cette émiſhon
eſt une affection dans , l'air , que
les veus ne peuvent diviſer , confon
BS

34
MERCURE
dre , ny détruire , pas même ébranlee
parceque nous verrions chanceler , &
mouvoir les objets par le mouvement
des rayons ebranlez , quand il faic
grand vent , ce qui n'arrive pas , car la
veuedes objets, eſt auſſi fixe dans la
tempête , que dans le calme,
Que l'on en tire les conſequences.,
que Pon voudra , que l'on diſe que la
lumiere n'eſt pas un corps , que les
couleurs de l'Iris ,& les eſpeces portées
,ou repandués des objets dans les
yeux , font immaterielles ; on repond
que tout ce quieſt ſublunaire eſt materiel
, plus ou moins. Il n'y a dans tout
cebas monde , que l'ame raiſonnable
,qui ſoit immaterielle , incorruptible
, & immortelle.
La cauſe morale a ſes raiſons auffi
bienque les veſtiges ,&les impreſſions
de l'air , caufées par les meurtriers , &
par les voleurs. Il y atrop de liaiſon
entre l'ame ,& le corps , pour ne pas
juger , que les mouvemens de la partie
fuperieure , ou de nos paſſions cauſent
-des changemens , &des alterations exGALANT.
35
S
a
traordinaires dans le temperament &
la conſtitution naturelle des corps .
La femme , où la fille , qui s'abandonne,
& favoriſe celuy qui la ſeduit ,
ne le fait que par des ſentimens de volupté
, où d'interêts , l'un & l'autre
excitent d'étranges revolutions ,& de
grands changemens dans le temperament
d'une perſonne , qui vit en crainte
d'être decouverte , où d'ivulguée ,
par la mauvaiſe conduite d'un indifcret
,&d'un perfide , ou par d'autres
malheurs plus dangereux.
Tous ces mouvemens, qui troublent
inceſſament le repos d'un eſprit agité,
par l'effet d'une paſſion auſſi violente,
changent tellement la diſpoſition naturelle
des organes , des humeurs , &
des eſprits , que la cauſe , que nous
croyons morale devient cauſephiſique,
par l'alteration , qu'elle produit dans
les corps , qui en reſſentent la violence,
change la figure des corpufcules ,
&leur aptitude ordinaire , c'eſt la rai
fon pour laquelle ils ſe meuvent ſi diverſement
, ſuivant les cauſes , qui less
B6
36 MERCVRE
1
agitent ,& donnent de laſenſibilité au
bâton par les raiſons quej'ay remarqué
cy-deſſus .
Quoyque la choſe volée ne faſſe que
changer de maître , & que la loy qui
en fait un crime , ſemble être une cauſe
morale, neantmoinsle vol eſt toûjours
ſuivi d'une perplexité ,&d'une honte,
qui deſarme , le plus hardi , quand il
ſe voit ſurpris ,& charge de confufion
le plus éffronté. C'eſt pourquoy la
crainte fuccede à la honte , & produit
un ſi grand trouble dans les humeurs ;
&dans les eſprits , que l'on peut dire
veritablement , que la cauſe morale de--
vient cauſe phiſique,par lesalterations
qui ſurviennent , & change de même
ladiſpoſitiondes corpufcules , & des .
eſprits , devenus ſenſibles au bâton ,.
comme tant d'autres caufes.
Il eſt fort neceſſaire d'avancer toutess
ces propoſitions , pour juftifier l'effet
du bâton ſur les eaux , que l'on croit
être naturel comme fur la terre ,&
faire connoître , que les veſtiges in--
primez dans l'air , que les vents nee
1
1
GALANT.
37
détruiſent pas, ne ſont pas ſans exenple
, & enfin que la cauſe morale devient
ſouvent cauſe phifique.
Mais tout cela ne fatisfait pas ,.
puiſqu'on n'en ſçait pas entierement
la cauſe. Il faut avoüer , qu'il y a des
circonstances en cette occafion, comme
dans les plus fameuſes difficultez
de l'école , où toute la philofophic
ne peut penetrer ,& la raiſon ſe confond.
L'Eſprit de l'homme a beau fe
flatter d'avoir triomphe par la ſubtilité
de ſes raiſonnemens , & d'être revenu
Victorieux des plus étonnantes
énigmes de la nature, bien loin de recueillir
les fruits de ſa victoire , il ne
lui reſte que la honte de ne pas connoître
ſon vainqueur.
Avouons donc nôtre foibleffe , &
diſons ſur tant de difficultez impenetrables
, que a le bâton à quelque
mouvement , la cauſe en eſt dans celui
, qui le porte , d'où il faut conclare
, que les difpofitions naturelles de
l'étoile , élèvent certains hommes à
des vertus ſurprenantes , parce qu'ils
38 MERCVRE
ont été favoriſez des talens , qui ne ſe
trouvent pas dans les autres.
Un fort honnête Eccleſiaſtique,qui
ale don de trouver les eaux , trouve
ſans ſe manquer , avec le même bâtons
qui lui fert à cette découverte , l'endroit
où s'eſt arrêté le corps d'un
noyé , nonobſtant les vents & la rapidité
de l'eau ; Cedon eſt attaché à ſa
perſonne par ſon étoile , le bâton ni
contribuë rien ..
Qui expliquera comme Moiſe ſe
fervoit de la verge , ou du bâton , pour
faire fortir les eaux des rochers ?Cette
vertu étoit -elle renfermée dans Moïse:
ou dans ſa verge ? il y a plus d'appa
rence de croire , qu'elle étoit attachée
àMoïſe , que le Ciel avoit favorifé de
ce don particulier , avec tant d'autres,
qui nous font connus : la verge dont
il ſe ſervoit n'étoit qu'un ſigne exterieur
, qui n'avoit d'autre qualité , que
celle d'indiquer. Je crois qu'il n'en affitoit
aucune ,& qu'il auroit produic
les mêmes effers avec un autre.
Le Patriarche Joſeph, auquel Dieu
avoit donné la vertu de deviner les
GALANT.
39
ſecrets les plus cachez , ſe ſervoit d
ne coupe pour dire ,& Prophetizer
tant de merveilles , que l'Ecriture a
foigneuſement recueilli. Ce don n'é
toit- il pas renfermé dans lui même, la
coupe n'ajoutoit rien aux vertus admirables
de ce grand homme , & les .
oracles qu'il proferoit , partoient abfolument
de lui , fans aucun raporta
facoupe.
Σ Ileſt aifé de conclure à l'avantage
de ce Païfan , que cette rare qualité ,
que nous admirons en lui , eſt attachée
à ſa perſonne , par ſon étoile
ſans que le bâtony ait aucune part ,
puiſqu'il laiſſe la liberté à ceux , qui
le voient operer , de le choiſir , tous
-lui font bons , même la paille.

Il eſt âgé de trente- ans, fort ſimple,,
apieux , fage ,& honête , autant qu'un
hommede cet état le peut-être. Il eſt
xné la nuit du ſept , au huit du mois de
Septembre , c'està dire ſous le ſigne dela
Vierge ,il faudroit çavoir le ſiſte
me de la naiffance , principalement les
moment,& l'heure , pour juger de las
diſpoſition duCiel , & des afpects dife
40
MERCVRE
ferens , qui compoſent les influences
heureuſes , & malheureuſes , deſquel
les naiſſent tant de rares talens , & de
genies ,dont nous ne connoiſſons pas
la cauſe.
Les reflexions que l'on a fait ſur
ſon talent , pour la découverte des
meurtriers , & des voleurs , ont donné
lieu à pluſieurs perſonnes de l'imiter
, & de faire des épreuves , par lef
quelles ils ont reconnu , que le bâton
produit les mêmes effets entre les ,
mains de ceux , qui ont le don de
trouver les eaux . Sans doute,lorſqu'ils
auront cultivé ce talent , qui provient.
des diſpoſitions de l'étoile , qui imprime
des figures , & des Textures toutes
particulieres dans nos corps , il réüffront
, auſſi-bien que lui , & le juſtifieront
des calomnies , que pluſieurs
mal informez luy impoſent.
Il a commencé à chercher des eaux
à l'âge de dix ans , & à dix-huit , il a
reconnu , que ſon talent étoit d'une
plus grande étenduë ,& qu'il pouvoic
l'appliquer à la découverte des meurer
f
GALANT. 4
triers , des voleurs , & à d'autres uſages
, que j'ay remarquez cy- deſſus, qui
le rendent fort recommandable .
Son premier coup d'eſſay fut la dé
couverte d'une femme aſfaſſfinée , &
enterrée , qu'il trouva dans ſon voifinage
, cherchant des eaux , fon baton
tourna ſur cet endroit particulier
avec tant de vehemence , qu'il aſſura,
n'ayant autre penſée , que celle de
l'eau , qu'elle étoit à trois , où quatre
pieds prez . On creuſa d'abord , & au
lieu de l'eau , on trouva un corps fusé
dans un tonneau , où la corde , qui
l'avoit étranglé y étoit encore , & l'on
reconnut enfin , qu'il ne pouvoit être
que celuy d'une femme , qui avoit difparu
, depuis quatre mois. Le maître
du bâton l'appliqua à tous ceux de la
maiſon auſquels il fut immobile , &
tourna avec violence ſur le Mari , qui
ſe ſauva à l'heure même, voyant ſon
Crime découvert. C
Avouez , Monfieur , que tout ce recit
eſt une étrange Hiſtoire , & digne
d'admiration . Je m'eſtimerai fort heu
42
MERCVRE
reux ſi cette relation peut fatisfaire vôtre
curioſité , & la paſſion que j'ai de
vous témoigner , qu'il n'eſt perſonne
au monde , qui ſoit avec plus de zele ,
& de reſpect que moy.
MONSIEUR ,
Vôtre tres humble & tresobeïſſant
Serviteur ,
PANTHOT.
Vous avez appris par les
Nouvelles publiques , qu'auffi .
toſt qu'on eut ſçû en Allemagne
la mort de M. le Duc de
Meckelbourg , arrivée à la
Haye le 21. de Juin dernier ,le
Duc Frederic -Guillaume de
• Meckelbourg - Grabavv , fon
Neveu , Fils da feu Prince
Frederic ſon Frere , la fit publier
à Svverin au ſon des cloches,
avec toutes les formalitez
qu'on aaccoûtumé de pratiquer
GALANT.
43
en de ſemblables ocasions ,&
qu'enfuite il prit poſſeſſion de
la Regence & du Chaſteau de
Svverin , ainſi que des autres
Domaines du feu Duc,comme
-me eſtant ſon heritier le
plus proche. Ce Duc comme
vous ſçavez avoit épousé en
1663 Elizabeth-Angelique de
Montmorency, Veuve de Gafpard
de Coligny, Duc de Chaſtillon
, & Soeur de M.le Maréchal
Duc de Luxembourg.
Comme elle ades prétentions
à repreſenter au ſujet de cette
mort , elle a envoyé M. du
Moulinet,Gentilhomme Fran-
- çois, pour les ſoûtenir en cette
•Cour là , où il arriva le 3. du
mois paffé. Le 6. il montra fes
Lettres de creance aux premiers
Miniſtres , & le 7. il fut
admis à l'audience du Duc &
Prince Regent. M. de Vam
44
MERCVRE
1
1
deuil,Gouverneur du Chaſteau,
& Capitaine aux Gardes , l'alla
prendre dans un caroſſe de la
Cour. Le grand Marechal vint
le recevoir au pied de l'eſcalier
&aprés l'avoir fait paſſer au travers
de la falle des Gardes où
eſtoient un grand nombre d'Officiers
& de gentilshommes , il
l'introduifit dans la chambre de
M. le Duc , qui le reçut debout,&
avec toutes les marques
poſſibles d'eſtime & de reſpect
pour Madame la Ducheſſe de
Meckelbourg. Aprés que cet
Envoyé eut expoſé à M.le Duc
le ſujet de ſa commiffion , il fut
conduit à l'audience de Madaine
la Ducheſſe Doüairiere ,
Mere de ce Prince , qui le receutauſhavec
toutes les honneſtetez
imaginables. Il eut enfuite
l'honneur de dîner avec
leurs Alteſſes Sereniffimes , &
GALANT. 45
aprés le repas on le reconduifit
juſques au caroſſe quil'attendoit
au pied de l'eſcalier , de la mefme
maniere qu'il avoit été receu.
M. de Vandeüil l'accompagna
juſqu'à fon logis. On devoitcontinuer
de le traitter de
même juſqu'à ce qu'il s'en retournaſt
en France , pour y rendre
compte deſa negociation ,
& pour rapporter le Cordon
bleu de l'Ordre du S. Eſprit ,
dont le Roy avoit honoré feu
M. le Duc de Meckelbourg en
166 3. Il y a une autre branche
decetteMaiſon, appellée Meckelbourg
Guſtrovv. Jean Albert
, Frere d'Aldolphe Frederic
Svverin , Pere de Chriſtien
Loüis , Duc de Meckelbourg
Syverin , dort la mort donne
lieu à cet Article , eut d'Eleonor-
Marie , Fille de Chriſtien
46 MERCURE
Prince d'Anhalt , Gustave-
Adolphe,Ducde Meckelbourg
Guſtrovv , né en 16 3 3. qui en
1654. épouſa Madelene-Sybille
, Fille de Frederic , Duc
d'Holſace , dont il a eule Prince
Jean Albert , né en 1655 .
Le Duc de Meckelbourg a
feance dans les Aſſemblées de
l'Empire , & du Cercle de la
Baffe Saxe , avec Titre & double
fuffrage de Prince. Le Duc
deGuſtrovv y eſt auſſi appelle ,
&ils font tous deux exempts de
contributions .
Vous ne ferez pas fachée que
je vous faffe part d'une , Epiſtre
, qui a été envoyée pour
bouqueta Madame de Chalais,
Prieure perpetuelle des Benedictines
de Marſat , proche
Riom en Auvergne , par M.
Paſtel , Neveu de M. Paſtel ,
GALANT.
47
Docteur de la Maiſon & Societé
de Sorbonne , Chanoine ,
Chancelier & Grand Vicaire
de Meaux qui mourut l'année
derniere. Čette Dame étant
heritiere de l'ancienne Maiſon
de Chalais , laiſſa une partie de
ſes biens à M. Janin de Caſtille,
& prit l'habit de Religieuſe à
Montmartre . Enſuite elle vint
à Marſat , ayant été nommée
Prieure.Elleeſt d'un merite diſtingué
& mene une vie exemplaire.
A MADAME
La Prieure de Marfat.
Slje ne sçavois , Madame, que
convaincuë des veritez de la
Morale de l'Evangile , vous avez
renoncé depuis long- temps à tout ce
qu'ont de fastueux les grandeurs
48 MERCURE
kumaines , pour n'embraſſer que la
Croix , je vous dirois qu'il n'est que
trop ordinaireaux Perſonnes distin
guées par leur naiſſance , de se parer
de l'éclat de leur Maison , d'affecter
des airs degrandeur , &faire
conſiſtertout leur merite dans la
fortune, qu'à les entendre , il n'est
point de perfections qu'elles n'effacent,
pointde talens qu'elles n'ayent,
point de déferences qu'on ne leur
doive , point d'avantages qu'elles
ne croyent poffeder , que s'il s'en
trouve qui par un heureux temperament
, ou par reflexion ſe dégoûtent
du grand monde, & cherchent
la retraite , c'est quelquefois plûtôt
poury trouver durepos , que pour
marcher dans lessentiers de la qu
ſtice,que d'ordinaire ellesy trainent
un reste devanité , & que le
faste, la delicateffe , & le luxe
mesme , les suivent presque toûjours
1
GALANT. 49
jours juſque dans les Clouftres. Voilà
quelles font la plupart des Personnes
élevées au deſſus du common,
lors qu'elles viennent àembraſſer la
Vie Religieuse,& qu'ensuite on leur
met le gouvernail en main , en les
établiſſant pour veiller fur le troupeau
du Sauveur du monde.
Que vostre caractere,Madame,
est different iffuë de l'illustre Maifon
de Chalais,& unique Heritiere
de tousses grands biens, avec quel
éclat n'eußicz - vous point para
dans le monde ? Vostre fortunefou
tenant vostre naiſſance, quelsglorieux
établiſſemens n'esticzvous
point en droit d'y prétendre? Cependant
indocile aux attraits dufiecle,
vous vous estes mocquée de fes
charmes. Affcurée que toutes ses
magnificences n'estoient tout au plus
que de beaux neants , dés vostre
enfance , avec des ailes de Colom-
Octob. 1692 . C
A
50
MERCVRE
be vous volátes fur le Calvaire
pour vousy crucifier, &vous déro.
ber genereusement à ces grandeurs
importunes quin'ont en rien d'affiz
fort pour vousfeduire.Depuis,avec
quelle fermeté n'avez-vous point
foûtenu cette vie penitente , &
quelle conduitefur jamais plus reguliere
que la vostre ?Faite comme
vous estes,&être humble,vaincre la
delicateffe de vôtre complexion par
laforce de vostre charité, vous diftinguer
moins dans les exercices
Lenostre Religion , par voſtre di
guité, que par voſtre zele , c'eſt ,
Madame, ce qui fait l'édification
de ces fainies Ifraëlites qui vouS
ont ſuivie dans vostre Defert.
C'est aussi , tors qu'à la fin de vos
Oraiſons, elles vous voient comme
un autre Moyfe, defcendre de la
Montagne avec un vifage lumineux
, pour leur porter les ordres du
GALANT. 51
Seigneur, c'est aussi, dis je , ce qui
les engage à regarder comme une
marque de leur prédestination le
bonheur de vous avoir pour Guide.
Cefont, Madame, les sentimens où
je crois les voir. Pour moy ,jesçay
que je vous en dois de reſpectueux,
&à la venë de cette obligation ,
puis- je ceſſer d'être , Madame ,
vostre....
Vous trouverez dans les
Vers qui ſuivent le tour fin &
delicat que demande la Poësie .
Je n'en connois point l'Auteur.
S'il écrit toujours de la meſime
force , ſes Ouvrages meritent
bien d'eſtre recherchez .
C 2
52 MERCVRE
CYDIPPE.
EGLOGUE.
Lvient de me quitter , & ma
rougeur redouble
-Ilfaut déveloper mon trouble.
Qui la cause ? D'où vient l'embarras&
l'effroy
Qui meſaiſit quandje le voy ?
Je nesçay ; maisje suis trop fatisfaite
encore
1

SiTirfis comme moj l'ignore.
Que dis-je ? Ilsçauroit donc ... Eh !
mon coeur s'ouvre enfin, ci
Quelle honte,o Dieux,quelchagrin
S'ilfaut que ma foibleſſe ait osé Se
répandre ,
S'ilfaut qu'ilait bienpû comprendre
GALANT. 53
Mes indignesſoupirs,meshonteuses
langueurs ,
Qu'il s'attende à mille rigueurs ,
Milletourmens affreux, millemaux
mille peines .
Je m'aveugle. Menaces waines !
Cedangereux Berger, l'objet de millevaux
.
Eft. il complice demesfeux?
IlnegligeDaphné, Silvanise , Eri-
**
phine.
いいと
Troublerois- je un caurſitranquille
Moy ,quiſans art encore à bien
moinsde beauté
Mesle tant de simplicité,
Moy, qui n'ay pour attraits, pour
charmes
Que de la tendreſſe,& des larmes ?
Ah ,qu'elle va couter au calme de
messens
Tous mes joursferont languiſſans,
Agitez , pleins d'horreur , & couverts
de nuages
C3
54
MERCURE
Mon Troupeau, nos prezces bocages
Pourmon coeurdéchiré deviendront
Sans appas.
L'exemplene nousfauvepas.
Florife avoit ces maux , j'ay plaint
cent fois Florife
Cependant m'en voila surprise ,
F'en mourray; je ne vois , helas !
aucunSecours.
LaBergere, à tes mots, donnant un
libre cours
Aux douloureux transports de fon
ame abbatuë ,
Pâle,fansmouvement gemiſſante,
éperduë,
Coula ſur le gazon hum de de ſes
pleurs.
Trop charmant desespoir trop heureuſes
douleurs !
Tirfis estoit tout prés , &ce Berger
aimable
Reffentoit enfecret une peinefemblable.
GALANT.
55
4
Cydippepût rougirde cette trabison,
Mais on la pardonna, jecrois , avec
raison.
Vous , à qui d'an Haubois cham.
pestre
I'ay consacré lesplus douxfons ,
Si vous eftiez d'humeur à prendre
des leçons ,
Sans rien dire de plus , l'Amour est
un grand Maistre.
Pourvous en donner de l'effroy ,
Onvous le fait injuste , on vous cacheses
armes.
Iefuis de bien meilleure foy ;
De Cydippe à vos yeux j'étale les
alarmes.
Ie vousfais voirfes maux,ses
Larmes ,
Ie vous les peins dans tout leur
iour ,
Mais combien durent- ils, ces maux
que fait l'Amour ?
1
C 4
36
MERCVRE
Un moment les finit , les change
En des biens éternels , en des biens
Sans mélange.
Voicy d'autres Vers qui ont
eſté faits fur ce que dit Mademoiſelle
de Langeron , appellée
Sylvie , & âgée ſeulement
de fix ou ſept ans , aprés qu'-
elle eut rompu un Coq d'Email
qu'elle aimoit beaucoup.
CONTE .
VNCoq, le mieux tourne de tou
te la nature,
Foly,bien ergoté, d'agreable figure,
Acreste rouge, & bec bien affilé,
Ie ne sçay parquelle avanture,
Heureusement se rencontra meſlé
Parmy quelques Bijoux tout brillans
de dorure ,
D'un jeune Enfant , aimable weatare
GALANT. 57
:
Charmante en tout , si l'on en vit
jamais ,
ParSon air attirant, par ses yeux ,
parses traits,
Enfin , par toutes ses manieres ;
Etpardes marques fingulieres
D'un esprit vifqui promet tout,
Qui plaist,quiſurprend,qui contente
,
Et qui commence à mettre à bout
Toute raifon qui se prefente.
Le Coq en de si bonnes mains.
N'auroit pas changé ses destins
Pour les plus grands biens de la
vie....
Tropheureux defervir auxplaifirs
de Sylvie ,
Ilnefongeoit qu'à cet honneur.
Il ne reſſentoit dans ſon coeur
Nypour Prude, nopour Coquette,
Ny pour Poule, ny pour Poulette ,
Aucune apparence d'ardeur ;
Et quand Poule en effetſeferoit miss
en tefte
C
$8
MERCURE
J
Deletirer defafroideur ,
Iamais le Coq enſafaveur
N'auroitvoulu lever la crefte.
Appliques u'ement auxsoins dedivertir
Si jeune&sharmanteMaiſtreſſe,
On ne l'en voyoit pointfortir.
Cedevoir l'occupoitfans ceſſe.
Ilne chantoitjamais la nuit ,
De peur de luy fairedu bruit ,
Le jour,fans dire mot ,il contentoit
Ja vevë ,
Et la Belle faisant reveüe
De tousses Bijoux curieux ,
AttachoitfurluySeul &Samain&
lesyeux.
Mais enfin cette main habile
Manialant de fois ce pauvre Coq
fragile,
Que la queue en quitta la cog.
Croit- on icy que Sylvie en transports,
En desespoir s'aillerépandre ?
GALANT.
19
K
:
Voilà ce qu'on devroit attendre,
D'un Enfant quirompt fesbijoux
Qui perd ce qu'il a de plus doux,
Mais elle, dont l'esprit en lumiere
abonde ,
Loin d'estimerſon Coq , honteux ,
laid , avili ,
Avecfa graceſans ſeconde ;
Ab,dit- elle , il eſtoit joly ,
Et le voilà le plus drôle du monde.
L'Auteur du Journal des Sçavans
ayant rapporté dans le
trente & un & dans le trente
deuxième Cahier de cette an
née , qu'il s'eſt trouvé à la Fore
en Picardie , quelques Teſtes
de morts , auprés deſquelles
eſtoient des Urnes oùil y avoit
du charbon , ademandé les avis
des gens de Lettres ſur un ſujet
fi fingulier , parce qu'on n'avoit
veu juſque-là que des Urnes ,
:
C6
60 MERCURE
où des cendres eſtoient renfermées
. C'eſt ce qui a donné lieu
au Difcours dont je vous fais
part. Je l'ay receude Bordeaux,
& ne doute point que vous ne
preniez plaiſir à le lire.
REPONSE
Aune queſtion propoſée dans
le Journal des Sçavans ..
ONA
autrefois diftingué des
Hommes parle blanc &par le
noir, cretâne an carbone notati ?
dit Horace lib. 2. Serm. 3. &aprés
Iny Perfe Satyr. 5. Illa prius creta,
mox hæc carbone notaſtis; mais
cenoir & te blanc regardoit des
hommes vivans. Onn'a jamaisfait
alors detalles differences des Morts,.
qu'onne distingue plus en fous& en
fages, en coupables& en innocens.
Ilyasuà Romeune Famille con
GALANT. Ог
fiderable des Carbons. Les uns ewrent
part au Confulat , les autres
au Commandement des Armées,&
les autres aux autres Dignitez de la
Republique.Seroit- ce donc qu'on au
roit mis auprés de leurs Testes des
Urnes avec ducharbon,pour étre des
Vines parlantes, qui conferveroient
lamemoire de leur nom,comme nous.
avons des armes parlantes en faveur
des Familles nobles? Mais ce
n'est pas à Rome où l'on a trouvé
ces Testes&ces Vines, c'est dans un
Cimetiere de la Fere. Deplus , les
Romains bruloient entierement les
Morts,la reste estoit reduite en cendres
comme les autres parties du
corps.
Il faut donc fuppofer, Monsieur,
que ces Teſtes & ces Vines de charbon
ſont du temps des Chrétiens. Il
s'agit de sçavoir quelle forte de
perfonnes elles regardent. S..Pauli
62 MERCVRE
met des charbons sur la Teste des
méchans, Sivous faites du bien à
vostre Ennemy, vous amaſſez , felon
cer Apoftre, des charbons fur sa
sefte , carbones congerit fuper
caput ejus. Rom. 12. Auroit.on
mis des charbons auprés de ces
Testes pour designer symboliquement
que ces méchans feront confumez
dans le feu eternel des Enfers
? Mais s'ily a des monumens
que la Justice ordonne pour l'infamie
des méchans , ils font publics
fur la terre , & nonfecrets & cachez
dans les tombeaux .
Ainsi ily a lieu de croire que
ces Testes & ces Vines de charbon
appartiennent auxbons&aux luſtes,
Voicy le fondement de mapenfée.
On voit dans la Roma fubterranea
P.Aringhi,lib.6 . desfigures
de baches, de tenailles , de
Scies ,&c. &ildit que c'estoit la
GALANT.
63
-
-
coûtume anciennement ,non-feulement
de graverſur les tombes des
Martyrsces instrumens qui avoient
Servy à les tourmenter,&à lesfaire
mourir cruellement mais deplus,
que lors qu'on pouvoit avoir de ces
instrumens du martyre , on les renfermoit
dans leursfepulchres , commedes
trophées de leurs combats
ی ن ت
de leurs victoires. Nonnulla ex
iſtis præcipuis poenarum inſtrumentis
non lapidibus duntaxat
incidebantur , fed & ipſiſinet
includebantur ſepulcris
On conjecture de cet ufage, que ces
Testes de moris qu'on a découvertes
avec des Urnes de charbons , font
des Testes de Martyrs qui ont esté
bruslezvifs , & que pour conferver
la memoire de la maniere de
leurmartyre par le feu ardent, on a
mis auprés de ces Teftes des char .
bons qui avoient fervy à les brûler,
64
MERCURE
comme on mestoit dans lessepul
ores des autres , les tenailles , les
foies, les haches , &c. qui avoient
Servy à leur martyre. Si l'on a mis
des charbons dans des Urnes , c'eſt
pour les faire obferver , comme y
aiant eu du deſſein, & pour les pre .
Server du poids de la terre , & des
corps durs , qui auroient pû les écrafer
estant épars. Les Taffes jointes
à ces Urnes font des Lachrymatoires.
Elles peuvent representer les
larmes de compaſſion , que l'on arépandaës
en voyant tourmenter
cruellement les Martyrs , & les larmes
de deuil , d'estre privez de la
prefence &de l'exemple de ces Perfonnes
illuftres, qui étoient par leur
fainteté , leur zele , & leur con-
Stance, de grandes & belles colonnes
dans l'Eglife. On peut encorefaire
à ce sujet deux reflexions à l'avan
ragedes fidelles Chrétiens dansleur
GALANT. 65
mort , au deſſus des Morts du Paganisme.
La mort de ceux-cy n'étoit
honorée que par des Vines de cendres,
qui estoient en fort petite qua
tité,cary ayant beaucoup devola
tile dans le corps de l'homme , &
fort peu de fel , tout se dißipoit
presque en vapeurs , en brûlant les
corps , & il demeuroit tres - peu de
cendres,de forte que ce qui enrestoit
n'estoit que des cendres, c'est-à- dire,
rien, car les cendres nesont de nulle .
vertu&de nul usage, &n'entrens
plus dansla compofition des corps.
Auffi les Payens croyoient- ils que
tout periffost & rentroit dans le
neant par la mort. Mais les Testes
des Martyrs Sauvées des buchers ,
reprefentent le bonheur des Chré
ziens dans la mort , car la Teste
eſtant la principalepartiedu corps,
elle est icy un Symbole que ce qu'il y
ade principal dans l'homme sea66
MERCVRE
voir l'ame, nese perd pointdans la
Mort , &qu'elle confervefon eftre
&fa vie; & les charbons font le
Symbole de la refurrection des corps
quioni eftè la proye des buchers.Les
cendres que les Payens gardoient
dans leurs Vrnes ne pouvoient se
rallumer , mais les charbons qui fe
font trouvez dans les Pines des
Chrétiens peuvent estre remis en
feu , & c'est ce qui arrivera aux
corps des Martyrs , quireprendront
* la vie& la lumiere par une glo.
rieuserefurrection.
Je ne ſuis point étonné du
plaifir que vous ont donné les
Lettres de Grenoble , que je
vous ay envoyées. Elles font
fort curieuſes. Cependant il paroiſt
que celuy qui les a écrites
a eſtémal informé , quand il a
dit que le Marquis de Mont
GALANT. 67
brun commandoit les Barbets .
Il devoitdire M. de la Junchere
de Romans , Fils du feu Mar-
- quis de Ville-franche , un des
Cadets de la Maiſon du Puy-
Montbrun , quiauſurpé le nom
deMarquis de Montbrun,quoy
- qu'il n'ait rien à pretendre au
Marquiſat de Montbrun. Le
■ veritable Marquis de Montbrun
, Jacques Dupuy , a paſſé
l'eſté à Paris , où ila paru dans
⚫les meilleures compagnies , &
il ne s'eſt retiré à ſa Terre de
Montbrunauprés de fa famille ,
que pour donner avis aux Generaux
qui commandent en
Dauphine & en Provence , de
ce qui ſe paſſoit aux Baronnies ,
oùil a fait armer des Payſans
- pour aller garder le Pas d'Or
- pierre , & d'autres endroits par
- où les Ennemis vouloient venir
68 MERCURE
dans les Baronnies. Si Charles
Dupuy , Seigneur de Montbrun
,a eſté décapité à Grenoble
, ſa grace arriva le meſme
jour , ou le lendemain , & enfuite
le Parlement , ſuivant les
ordres de la Cour , rendit un
Arreſt ſur la Requefte de ſa
Veuve Juſtine Defchamps,de la
Maiſon de Tournon, par lequel
il ordonna que celuy de mort
ſeroittiré du Regiſtre du Parlement
, ce qui a eſté fait ; de
forte que fa memoire eſt entierement
rétablie. Le Roy Loüis
XIII . érigeala Terre de Montbrun
& fes dépendances en
Marquifat , en faveur de Jean
Dupuy , Fils unique de Charles
, en confiderationde ſes fervices.
Ce Jean Dupuy a eu qua
tre Fils , Charles-René , Marquisde
Montbrun; M.de VilleGALANT.
69
es
C
e

}
+
د
franche , M. de Ferracieres , &
Alexandre Dupuy ,Marquis de
Saint-André Montbrun , qui
ont toujours ſervy le Roy.
Le dernier , qui eſt le Marquis
de Saint - André - Montbrun
a eſté Gouverneur de Montauban
à l'age de dix ſept ans.
Il fit lever le Siege de Valence
à l'Armée de l'Empereur ,
&le Ducde Mantouë , en reconnoiſſance
de ce ſervice
luy donna le Gouvernement
de Nivernois , avec le conſentementde
Sa Majeſté. Enfuite
le Grand Gustave , Roy de
Suede , l'envoya chercher , &
Juy donna un Corps d'Armée
ſeparé à commander. Aprés la
mort de Gustave, eſtant tombé
malade , il fut prifonnier de
l'Empereur , qui témoigna de
la joye de l'avoir , & luy offrit
د
70
MERCURE
\
de plus grands emplois que
ceux qu'il avoir.Il les refuſa, &
aprés trois ans de prifon , il revint
en France , où il fut fait
Capitaine general des Armées
du Roy.Cette Charge fut créée
pour luy.Il fut fait enſuiteGeneral
de la Republique de Veniſe
en Candie , où il fit des
actions ſurprenantes. Avec un
fort petit nombre de gens il reſiſta
à toute la puiſſance Otomane
pendant prés de deux
années , ayant fait perir plus
de cent quatre - vingt mille
Turcs. Il receut au Siege de
Candie quarante & une bleſſures
. Quand on luy avoit confié
tine Place , tout l'or & l'argent
du monde ne l'auroient pas
obligé à rien faire contre fon
devoir. Jacques Dupuy , le veritable.
Marquis de Montbrun
GALANT.
d'aujourd'huy , Fils de Char
les René , qui estoit l'aine de
Jean Dupuy ,Marquis de Montbrun
, a eſté Capitaine de Cavalerie
dans le Regiment de S.
André fon Oncle , à l'âge de
treize ans . Il eut un Brevet de
Meſtre de Camp de Cavalerie
en 1652. & enſuite la ſurvivance
, du Gouvernement de
Nivernois . Il a ſervy juſqu'à la
- Campagne de la Paix des Pirenées
, & n'a jamais manqué de
fidelité envers le Roy. Il avoit
épousé ſa Coufine germaine ,
Fille de feu M. de Saint André
Montbrun . Cette Famille de
Dupuy , de Podio , est tres- ancienne.
Elle eſt originaire de
Rome , & le nom de Podio vient
d'un lieu qui estoit dans la Romagne.
Elle adonné Raymond
de Podio , premier GrandMai72
MERCURE
ſtrede S. Jeande Jerufalem,trois
Cardinaux, & pluſieurs grands
Capitaines. Les Suiffes ont dit
qu'il n'y a que Céfar , Fran
çois I. & Montbrun qui ayent
vaincu leur Nation à nombre
inégal.
Je vous envoyeune Medaille
fur la priſede Namur ; elle a
efté faite par les foins de M.
l'Abbé Bifor. On y voit le Roy
àla face droite avec ces mots,
Ludovicus Magnus Galliarum
Rex, Pius, Felix, Augustus , Pater
Patria. Au revers eft une Couronne
deCheſne entrelacée de
Laurier , avec ces autres mots ,
Senatus's Populusque Namurcenſis,
optimo Principi , & atitour de la
Couronne Civique , Ludovico
Magno Expugnatori fimul &
Confervatori Vrbis. Cette Me
daille eſt imitée de l'Antique .
Le
+
S
SERVATORI
SENATVS
POPVLVSQUE
MURCENSIS
OPT PRINCIPI
MDCXCII .
NOOLA
TAIWIS
XPV
GEX
F.Ertingerfecit

GALANT . 1
73
Le Senat & le Peuple Romain
donnoient à leurs plus grands
Empereurs , ces titres de pins ,
Felix, Augustus , Pater Patrie
qui conviennent avec tant de
justice à noftre Auguſte Monarque.
Ils firent frapper nombre
de Medailles à l'honneur
de Trajan , avec cette legende,
Senatus Populusque Romanus, optimo
Principi,dans une Couronne
de Cheſne , qu'ils nommoient
Civique. La Ville de Namur
ne devoit pas une moindre
reconnoiſſance à LoürS LE
GRAND , qui l'a conſervée
contre la Citadelle qui n'étoit
pas encore priſe . La clemence
eſt la veritable vertu des Soirverains
, & Namur & Valenciennes
feront des monumens
éternels de la grandeur &dela
bonté du Roy.
Octob. 692 . D
74
MERCVRE
د
Le Prince Federic, Fils aîné
du Roy de Dannemarck, continuë
à voyager , & depuis qu'il
eſt en France , il a toûjours été
receu au nom de Sa Majesté ,
par ceux qui tiennent le premier
rang dans toutes les Villes
où il a paffé , mais perſonne
ne s'eſt acquité de ce devoir
avec plus de magnificence que
M. Morand , premier Preſident
au Parlement de Toulouze. Il
a regalé plufieurs fois ce jeune
Prince ,par des Feſtins ,& par
des parties de Chaffe . C'eſt ce
qui l'a obligé d'y faire un ſéjour
confiderable , pendant lequel
Mrs de l'Academie de Toulouſe
l'ont complimenté. M. de
Rocoles , Hiſtoriographe de
France , affez connu dans la
République des Lettres ,& qui
eſt Membre de ce Corps,ayant
٤٠٠٠٠
GALANT. 75
été prié de porter la parole en
Latin , s'en acquitta le 20. du
mois paſſé avec beaucoup de
fuccez . Après avoir parlé de fa
Royale naiſſance ,comme étant
forty d'une Maiſon qui regne
dans le Nord depuis plus de
deux censCans , il dit à ce
Prince , que dans la noble inclination
qui le portoit à voir
le Monde Chrêtien , il nedoutoit
point qu'ilne viſt avec fur
priſe , le grand nombre & l'étenduë
des Provinces dont la
Franceeft compoſée , la Police
& la regle qui s'y obſervent
malgré le defordre de la guerre
, & enfin l'état floriſſant où
la protection du Roy a mis les
belles Lettres & les beaux Arts.
Il prit cette ocafion de s'étendre
ſur les merveilleuſes qualitez
de ceMonarque , & dit ,
D 2
76
MERCVRE
qu'il ne pourroitdes examiner
de prés , fans remarquer qu'il
poſſede,non pas une feule vertu
comme les Rois fes Pre
deceſſeurs , maisun afſfemblage
parfait de toutes , & que fi fa
pieté luy avoit donné le nom
de Juſte comme à Louis XIII.
ſa valeur & fon courage luy
avoient acquis ceux de Grand
&d'Invincible, comme àHenry
I V. fon Ayeul' ; qu'ainſi il
admiroit en fa perſonne un
Prince qui avoit la gloire de
triompher de preſque tous les
Rois & Princes de l'Europe; &
qu'il avoit dû dire , de prefque
tous les Rois,puiſque Chriſtien
V.Roy de Danemarck , de
Norvvege , des Gots & des
Vandales , n'avoit point voulu
entrer dans leur Traité, par un
effet de l'eſtime tres particu
GALANT.
77
liere qu'il a pour Sa Majeſté.
Ily ades avantures qui étant
plaiſantes par elles mêmes ne
laiſſent pas de recevoir encore
des agremens tout nouveaux ,
par la manierede les raconter.
Celle dont je vous fais pare eft
de ce nombre. Elle a eſté miſe
enVersparunCavalier ,qu'on
peutdire veritablementné pour
la Poësie ,tant elle luy eft naturelle
, quoy qu'il ne s'y appli
que jamais que dans les temps
où il n'a riende plus ferieux à
faire.
ralotica
LE CONTRATU
T. & malbeur des Maris , les bons
toursdesAgnés
Ont estéde tout temps lesujet dela
Fable.
D 3
78 MERCURE
:
Cefertilefujet ne tarira jamais ,
C'est une ſource inépuisable.
Ade pareils malheurs tous humains
fontfujets.
Tel qui s'en croit exempt est tout
feul à le croire
Tel rit d'une rufe d'amour ,
Qui doit devenir àson tour
Leriſibleſujet d'unesemblable hiſtoire
D'an telrevers ſe laiſſer accabler,
Eft, à mon gré, fottiſe route pures
**Celuy dont j'écris l'avanture
Trouva dansſon malheur dequoyse
confoler.
Certain riche Bourgeois s'estant mis
en ménage,
N'eut pas l'ennuy d'attendre trop
longtemps
Les doux fruits du Mariage.
Sa Femme luy donna bien- tôt deux
beaux Enfans ,
GALANT. 79
Une Fille d'abord , un Garçon dans
la fuite.
Le Fils, devenu grand,fut mis sous
la conduite
D'un Précepteur , non pas de ces
Pedans ,
Dont l'aspect est rude&sauvage;
Celay cy ,gentil Perſonnage ,
Grand Maistre és-Arts,fur touten
l'art d'aimer ,
Du beau mode avoit quelque usage,
Chantoitbien , &sçavoit rimer,
Et s'il faut declarer tout le fecret
mistere ,
Amour,dit- on, l'avoit faitPrecepteur.
Ilne s'estoit introduit présdu Frere,
Que pourvoirde plus prés la Soeur.
Il obtient tout ce qu'il defire
Sous ce trompeur déguisement.
BonPrécepteur,heureux Amant.
-Soit qu'ilregente, ou qu'ilsoupire,
D4
80 MERCVRE
Il réussit également.
Déja fonjeune Pupille
Explique Horace &Virgile ,
Etdeia la Beauté qui fait tous ses
defirs,
Sçait le langage dessoupirs.
S'en teniràla Theorie
Eft difficileen ces occafions.
Nostre Maistre en galanterie
Tres bien lay fit pratiquer fos leçons.
se
Cette pratique auffi- cost fur faivie
De maux de coeur,de pâmaiſons,
Non fans donner de terribles foupfons
Dufuietde la maladie.
Enfin tout se découvre ,&le Pere
irrité
Menace , tempeste , crie ;
Le Docteur épouvanté
Se dérobe àfa furic.
La Bellevolontiers l'auroit pris pour
Epoux.
GALANT. 81
Pour Femme volontiers ilauroitpris
la Belle,
L'Hymen étoit l'obiet de leursvoeux
les plus doux ,
Leur tendresse estoit mutuelle ;
Mais l'amour aniourd'huy n'est
qu'une bagatelle,
L'argentfeul fait les plus beaux
noeuds ,
Elle estoit riche , il estoit queux,
C'estoit beaucoup pour luy , c'estoit
trop peu pour elle.
**
Quelle corruption10 fiecle! temps!
ê moeurs !!
Conformité de biens , difference
d'humeurs ,
Souffrivans nous toûjours tapuiſſan.
ce fatale?
Méprisableinterest, opprobre de nos
tours,
Tyran des plus tendresamours.
Mais faiſons trève à la morale
D
82 MERCVRE
Et reprenons noſtre discours."
Le Pere est bien faché, la Fille est
bien marrie.
Mais quefaire?ilfaut bien reparer
cemalheur
2
Et mettre à couvert fon honneur.
Quel remede ? On la marie,
Non au Galand , j'en ay dit les
raiſons ;
Mais à certain quidam, amoureux
deTestons
Plus que de Fillette gentille,
Riche suffisamment , & de bonne
Famille ;
Au surplus, bon Enfant; Sot, je ne
ledispas,
Puis qu'il ignoroit tout le cas ;
Mais quand il l'auroitScen; fait-il
mauvaise emplette?
On luy donne à la fois vingt mille
bons Ducats,
Jeune Epouse & befogne faite..
GALANT . 83
Combien de gens , avec ſemblable
dor
Ont pris , leſpachantbien, la Fille
&legros lot !
Or celuy-cy crat prendre une Pucelle
Bien est- il vray qu'elle en fit les
façons;
Mais quatre mois aprés lasçavante
Donzelle
Montralefruit defes leçons.
Elle mit au monde une Fille.
Quoy déja Pere de Famille ,
Dit l'Epouxbienfurpris ?
Au bout de quatre mois ? C'est trop
toft, je fuis pris.
Quatre mois
compte.
, ce n'est pas mon
Sans tarder au Beau pere ilva con.
terfa honte,
Pretend qu'on lefepare,&faitbien
du fracas.
Le Beau - pere fourit,&luy dit,par-
Lons bas ,
\
D6
84 MERCURE
Quelqu'un pourroit nous entendre
Comme vous jadis je fus Gendre,
Et me plaignisen pareitaas.
le parlay comme vous d'abandonner
ma Femme.
C'est l'ordinaire effet d'un violent
dépit,
Mon Beau peredéfunt,Dieu veuil-
-le avoirson ame,
Il étoit honneste homme ,&me remit
l'esprit...
La pillule, àvray dire estoit affezs
amere
Mais ilſçent la dorer,&pourme
fatisfaire
D'un bon Contrat de quatre mille
écus
C
Qu'autrefois pour femblable affaire
:
Il avoit eu deſon Beaupere,
ilaugmenta la dot , je ne me plai
gnisplus...
GALANT. 85
CeContrat doit paffer de Famille
en Famille.
De le gardois exprés, ayez- enmême
Join. !
Vous pourrez en avoir besoin
Si vous mariez voſtre Fille.
Ace discours le Gendre moinsfaché
Prend le Contrat , &falu la revarence.
Dieu preferve de mal ceux qu'en
telle occurrence
On console àmeilleur marché.

Il yeut icy le mois paffé un
tremblement deterrequi aeſté
affez general dans toute laFran .
ce, mais.Dieu a permis qu'il
n'y ait caufé aucun defordre. Il
n'en a pas eſté de même dans
la Jamaïque , Ifle de l'Amerique.
Septentrionale , éloignée
d'environvingt lieuës de Cuba
86 MERCVRE
qui luy eſt au Septentrion , &
de vingt- cinq de l'Ifle Eſpagnole
au Couchant . Elle fut dé-
'couverte en 1495 par Chrif
tophle Colomb qui l'appella
I'lile de S. Jacques . Son circuit
eſt de plus de cent cinquante
lieuës , fa longueur de l'Eſt à
l'Ouest de cinquante , & falargeur
à peu prés de vingt. Il y a
trois Villes dont la principale
s'appelle Seville . Elle eſt baſtie
aucoſté du Nord de l'Iſle vers
le bout Occidental afſfez proche
de laMer. La Ville de Melilla
en eſt à peu prés à douze
lieuës ; elle eſt remarquable
par le naufrage de Colomb ,
qui aborda là en revenant de
Veragua. La troiſiéme Ville
eſt Oraſtan , ſituée du coſté du
Sud de l'Iſle à quatorze lieuës
de Seville. Les Anglois s'eſtant
GALANT. 87
rendus Maiſtres de la plus grande
partie de cette Ifle en 1595.
fous la conduite du Chevalier
Antoine Sherlei , la nommerent
Jamaïque , du nom de fames
, qui veut dire Jacques , &
Pabandonnerent volontairementquelque-
temps aprés . Les
Eſpagnols l'ont poſſedée jufqu'en
1655. que Cromvvel
ayant formé une entrepriſe ſur
S. Domingue , & n'y ayant pas
réuffi , fe contenta de ſurprendre
un des cantons de la Jamaïque.
Enſuitte ily envoyade fortes
Colonies d'Anglois , qui
contraignirent les Eſpagnols
d'en fortir entierement. Ainfi
toute l'Ifle leur eft demeurée
depuis ce temps-là , & faifoit
un Gouvernement fort confi .
derable , dont l'on prétend que
Ja Couronne d'Angleterre ti
88 MERCVRE
roit toutes les années pour les
droits & forties de ce qui s'y
pouvoit negocier , trois millions
de livres, outre les profits
particuliers qui venoient de
l'ifle , où il ya une fort grande
abondance de toutes fortes de
beftiaux comme chevaux ,
boeufs, vaches & pourceaux .Le
fucre y est auffibon& auffiblanc
que dans le Brefil . Le coton y
croift par tout , & on y trouve
-de toutes fortes de fruits pareils
àceux de S. Domingue. Il y a
auſſi quantité de rivieres poiſſonneuſes
, force luca dont on
fait laCaſſave au lieu de pain ,
pour la nourriture des Habitans
du Cacao & de la Vainille qui
fert à faire le Chocolat. L'air y
eft tres-bon , & il n'y a plus du
tout de Sauvages dans cette
Ille. La principale Ville qui eft
:
GALANT. 89
T
dans l'endroit qui a pery partle
tremblement de terre , eſtoit
eſtimée plus que Cadis pour le
grand negoce qui s'y faifoit.
C'eſtoit l'entrepoft du commerce
des Anglois le longde la
terre ferme , d'où il ſe tiroitde
l'argent en barres & en piaf
tres , de la Cochenille , & de
l'indigo pour des ſommes immenſes.
C'eſt pour celaqu'il y
avoit pluſieurs Banquiers Anglois
qui avoient toujours plus
de cent mille écus en eſpeces
dans leur caiffe. Londres &c
Bristol qui y tenoient des Magafins
bien fournis de toutes
fortes d'étoffes , ont part à la
perte que l'ony vient de ſouf
frir plus qu'aucun autre endroie
d'Angleterre , ce qui paroiſt
d'autant plus irréparable que ce
qui a été épargné par l-Qura
१०
MERCURE
gan , a été détruit depuis par
les Negres , infidelles Eſclaves
qui ont égorgé ce qui étoit reſté
d'Anglois . Les Lettres que
l'on a receuës en Angleterre
touchant ce terrible évenement
, portent qu'il y a eu quarante
trois Montagnes confiderables
qui ont eſté boulever .
ſées. J'ajoute à cela la Lettre
d'un Marchand é rite à ceux
dont il faiſoit le negoce , dans
laquelle vous trouverez la relation
du tremblement. Elle
n'a point paffé en Angleterre ,
le Vaiſſeau où elle étoit , ayant
été pris & amené à Breſt par
nos Armateurs. Je ne change
rien à la traduction litterale
qui en a été faite de l'Anglois
en nôtre Langue , afin que par
la maniere touchante dont elle
efl écrite , vous conceviez
GALANT. 91
mieux dans quelle déſolation
cette Ifle ſe trouve .
A BORD DU VAISSEAU
l'Induſtrie , devant la Baye
* des Rivieres du Port-Royal
àla Jamaique, le 1t0oIuuitllet 1692..
MESSIEURS ,
Je mets la main à la plumepour
vous apprendre nos malheurs , qui
ne sçauroient estre plus grands ,
puis que Dieul'a voulu. Il est dif-
■ ficile de vous exprimer la douleur
- que je reffens , causéepar tout ce
- que j'ay souffert , & souffre enco
re. Cela vafi loin , que je ne sçau
rois trouver de termes pour vous
faire la Peinture du miferable état
de cette Isle , par un chaſtiment du
Ciel, que nous ont attiré les crimes
énormes qui s'y commettent jour920
MERCURE
nellement . Enfin Dieu laßé de les
Souffrir, fit éclater ſa colere contre
nous dans le Port Royall,eMardy.
J. de tuin , ancien flile. Le Ciel
estoit beau, clair,Serein, &Sans
vent ,&le Soleil paroiſſoit plein
de rayons. Cependant, entre onze
beures & midy stSurvint un grand
tremblement de terre , que en
moins d'un quare d'heure mis prefque
toutes les maisons de la pointe
àbas&sous l'eau. Quoy que la
mienne , qui estoit haute, fustune
des premieres abîmées, jene laiſſag
pas d'échaper avea une peine incroyable
& une fatigue extraordi
naire. Il me fut impoſſible de rien
fauver ,non pas mesme mes Liures.
Il est mort dans ce defastra
plus de trois mille perſonnes,lenombre
des maisons qui ont esté rens
versées dans l'eau approchant de
mille. Iugez de la quantité de
GALANT.
93
Marchandises &d'argent qu'on a
perdu. C'a esté un grand bonheur
qu'il y ait eu des Navires dans le
• Fort prests à faire voile , &fur
tout , l'Induſtrie. Ce que nous y
avonsfouffert par la faim &par la
foif, eft incroyable, à cauſe que nous
estions trop de monde. En dix jours
nous n'avonspas mangéchacun dix
onces de pain. Ce qui nous tenoit
soûjours dans la frayeur , c'estoit de
voir que les tremblemens conti
nuoient , & que nous n'eſtions pas
affcurez dans les Vaiſſeaux , où les
mats estoient prets de rompre à
chaque moment. Nespachant que
devenir,après avoir malheureusement
perdu tout ce que j'avois gagné
en cing ans, & toutes les Marchandises
confiderables que vous
maviez bien voulu remettre ; &
d'ailleurs confiderant la grandemifere,
&le manque de provisions
94
MERCVRE
qu'ily a dans l'isle , où le peu qu'on
en peut trouver est d'un prix exorbitant
, j'ay résolu de paffer à Lon.
dres dans ce Vaisseau , en compagnie
de douze Vaisseaux qui partent
demain. Le tremblement de
terre a esté general dans toute l'ifle,
où iln'est pas resté une seule maison
debout . Prés de mille arpens de terre
dans le Nord de l'Isle font abismez
avec une infinité de Peuple.
On n'apas encore une exacte Liste
du dommage & des Morts. Ce defastre
a mis tout icy dansune confufion
dont rienn'approche. On nevoit
que meurtres , voleries , afſaſſinats,
& violemens . Chacun prend par
force ce qui n'estpas à luy ,le Gouvernement
,& la Justice n'ayant
plus de lieu . Iln'y a point de Pere
pour le Fils , ny de Fils pour le Pere.
Tousfoni barbares & tirans les uns
des autres ,& c'est à qui volera le
GALANT . 95
plus. Le pis est que les Negresfont
àdemyrévoltez contre leurs Maif.
tres,defortequ'onn'ofeleur rien dire
jusqu'àce qu'on voye le train que
prendront les choses . La défolation
est generale , & les coeurs les plus
inſenſibles seroient touchez de voir
les Meres fans leurs Filles les Filles
Sans leurs Peres,les Esclaves Maistres,
& les Maistres Esclaves. La
Mer est toute couverte de corps
morts qui flotent sur l'eau , ce qui
perce le coeurs on voit les Femmes
mortes avec leurs Enfans à lamam.
melle , & cela rend une puanteur
horrible.Vo la les malheursdu Port
-Royal , où tous les Fortsfont abbatus
. Les deux Mers se communiquent
,& il s'est brisé trois Navires
& trente Barques aprés le
dernier tremblement. Il y a eu des
Scelerats &des Impies qui ont eu
L'audace d'aller faccager les mai96
MERCURE
Jons qui estoient restées debout,&
qui l'épée àla main n'en ont laiſſe
approcher personne. Dans les premiers
jours c'estoit un desordre épouvantable.
L'Ennemy nepeut faire
pis dans uneVille lors qu'il l'a prise
d'affaur. Laricheſſede cetie Forte
reſſeeſtoit si considerable , qu'il y
avoit des Marchands qui avoient en
quaiffe plus de cent mille écus . Auſſi
cette ile donnoit elle tous les ans
plusde cint quarante mille livres
Sterlins. Le traficy estoitfi confiderable
, qu'on peut dire qu'il n'y avoit
point de Place plus negociante.
C'est une verité incontestable , &
jene croy pas qu'ilsoit aisé de trouver
dans tout le monde un lieu où
L'on vende plus de Marchandises ,
qu'on en venduitdans lalamaïque,
& où l'argent roule davantage
qu'il farfait à cause du grand negoce
avec toutes les Indes. C'estoit
le
GALANT.
97
Le centre& la Ville de toutes les Pri-
Ses que faisoient les Corfaires ;&
Cadis ſi renommé pour les Galions
&les Flotes , n'est pas à comparer
au Port Royal de la Jamaïque.
Ceux qui y ont esté aussi bien que
moy ,peuvent en rendre témoignage.
Touchant le dedans de l'Iſle , il eſt
tombé plus de quarante montagnes ,
ce qui est une chose effroyable. La
plupart des arbres ont esté déracinez
, sous les moulins à sucre font
tombez , & avant qu'on puiſſe les
relever il ſe paſſera bien des années,
à cause qu'on est abismé. Voilà ce
que je puis vous dire de noſtre deſaftre,
qui ne peut estre plus grand.
Quant aux affaires , je ne pais en
donner aucun compte, tout estant
perdu . Je n'ay point receud'argent
des Marchandises qui estoient ven.
dues , & ceux qui me doivent font
morts , ou ruinez, de plus , mes Li-
Octob . 1692 . E
98 MERCURE
wres estant perdus , je ne sçay en
vertude quoy leur rien demander.
Ils dénient la dette , &je ne puis
les poursuivre. Avec le temps nous
verrons ce qu'on pourra faire , &
comme Dieu est misericordieux&
pitoyable , nous esperons qu'il retirera
sa main de deſſus nous , &
qu'il fera fleurir ce pays autant
que par le paßé. C'est pourquoy on
parle de bastır un Bourg ou une
Villefur la terre ferme , du costé
de ce Havre , où les Vaisseauxpeuvent
aller. Pour ce sujet pluſieurs
Capitaines ont estéfonder le Canal
ontfait leurrapport,qu'ils peuvent
y menerles plus grands Vaif-
Seaux. Cecy est un accident dont les
fiecles precedens ne nous donnent
point d'exemples. S'ily acu autre.
fois des
THE
tremblemens ,foit àMalaga,
foit àNaples , Raguse oà Smirne,
nousy voyons à present le
LYON
plus
THEQUE DE
GALANT.
ait Jamais
#18 grand negoce qu'il y
eu. I'aurois d'eftranges choses
dire ,& qui vous sembleroient des
Fables, le les paſſeſousfilence quoy
que cefoient des veritez , efperant
de vous voir avant deux mois , fi
Dieu par sa haute puiſſance nous
favorise d'un bon vent. Ie vous ena
tretiendray plus amplement de ce
que je puis faire. Maintenant que
mes esprits sont égarez , & mon
coeur toûjours remply de frayeur , je
ne sçay ce que je voy ny où j'en
Juis , delirant avec ardeur de voir
arriver t'heureux moment de me
retirer de l'Isle. Ie n'entens que des
eris & des lamentations.Tout est en
defordre , la ſoif&la faim preffent
, & l'argent manque ; chacun
eft dans le deſeſpoir d'avoir perdu
Son bien &Ses Parens. Cene font
que larmes & afflictions publiques,
qui m'arrachent l'ame. Ic plains
E 2
100 MERCURE
l'infortune des malheureux Habitans
en soupirant pour la mienne.
A la verité je ne perds point de
Parens mais j'ay perdu tout mon
bien , c'est- à dire , le fruit de cing
années , pendant lesquelles le travail
m'a coûté des peines incroya
bles. Comme nous diſons ordinairement
qu'il n'y a point de malheur
qui ne soit ſuivy d'un autre , on
vient de me dire que deux de nos
Chaloupes où j'avois assez d'interest,
ont esté priſes par les François,
le love le Createur du monde ,
le benis de m'avoir ſauvé la
vie. Le fçais que les biens du monde
ne meritent point nôtre atta.
chement. Dieu me les a donnez ,
Dien me les ofte , il me les rendra
quand il luy plaira , je me conforme
àſaſainte volonté. Cette Let.
tre vapar une Chaloupe quifortira
ce soir , & qui demain à la pointe
GALANT. 101
du jour mettra à la voile. Pour
dernier adieu , je vous diray que les
tremblemens de terre continuent
toûjours. Dieu veüille les finir. Ie
Suis, Meſſi urs, Vôtre , &c .
J'apprens que le tremblement
de terre qui ſe fit ſentir icy le
mois paſſe ; mais foiblement ,
s'eſt fait remarquer en d'autres
lieux avec beaucoup plus de
violence. Il fit j'aillir à Feluy
dans les Pays Bas un jet d'eau
fort gros . Cette eau eſtoit d'une
bonté admirable ,& fortit de
terre dans un endroit où il n'y
en avoit jamais eu. La Tour
principale deMons , qu'on appelle
le Beffroy , fut li agitée
par ce même tremblement ,
que de bons Obfervateurs &
des Artiſans connoiffeurs ont
aſſeuré qu'elle estoit allée ſeize
E 3
102 MERCURE
pieds au-delàde ſon à plomb .
Les Peres Recolets du Fauxbourg
de S. Laurent de Paris
ont celebré avec beaucoup de
magnificence la Canoniſation
de S. Jean de Capiſtran , & de
S. Paſchal Baylon. L'ouverture
de cette folemnité ſe fit le Mercredy
8. de ce mois ſur les ſept
heures du foir , par un feu de
bois qu'on avoit dreffé devant
la grande porte de leur Couvent.
Il fut allumé par le Pere
Valentin leRou , ancien Cuſtode
, & Gardien actuel de ce
Monastere , aprésquoy on fit la
déchargede cinquante groffes
boëtes , ce qui fut fuivy d'un
fort grand nombre de fufées
volantes. Le lendemain jour de
S. Denis , M. le Curé de S. Laurent
alla en proceſſion chez les
Peres Recolets , & toute la
1
GALANT.
103
Communauté le vint recevoir
- à la porte au bruit des Timbales
& des Trompettes. Il chanta
- la grande Meſſe & s'en retourna
avec les meſmes cérémonies.
On fit enfuite une Proceffion
tres -folemnelle qui partit de
leur Egliſe à onze heures du
matin. Elle étoit compoſée de
prés de cent cinquante Religieux,
& d'un pareil nombrede
petits Anges qui marchoient à
coſté d'eux . Le Guidon , la
Croix , & les Buſtes des deux
Saints eſtoient portez de diſtance
en diſtance, tout cela accompagné
de Hautbois , de Timbales
& de Trompettes qui ſe
répondoient alternativement .
La Proceffion alla à Noftre-
Dame , où elle fut receuë au
bruit de toutes les cloches &
des Orgues. Aprés qu'on eut

E 4
104
}
MERCURE
chanté quelques Hymnes à
l'honneur des deux Saints , on
fit le tour du Choeur de l'Egliſe
au bruit de ces mefines Inſtrumens
, & l'on ſe rendit de là
aux Filles Dieu , de la ruë S.
Denis , & enfuite à S. Laurent ,
de forte que la Proceffion ne
rentra qu'à cinq heures du ſoir
dans l'eglife des Recollets , où
le Pere Olivier Juvernay precha.
Le Sermon finy , M. le
Curé de S. Laurent donna la
premiere Benediction de l'Octave.
Le Dimanche ſuivant le
Pere Prieur des AuguſtinsDéchauſſez
fit le Panegyrique de
S. Pafchal Baylon , & le Jeudy
16. du mois , jour de l'Octave ,
M. le Theologal de l'Evêché
de Clermont recent dans la
Prédication qu'il fit beaucoup
d'applaudiſſemens d'une nombreuſe
affemblée .
C
1
GALANT. ۰۱ 1ος
Le s . de ce mois , DameMadeleine
de Clermont de Tonnerre
, Abbeſſe de S. Paul prés
Beauvais , fut benite dans l'Egliſe
de ſon Abbaye par M.
l'Evefque Comte de Noyon ,
Pair de France ſon Oncle. M.
l'Abbé de Tonnerre , Frere de
cette Abbeffe , Grand Vicaire
de M. l'Evefque de Noyon , &
Aumônier de Sa Majesté , prêcha
à la ceremonie de cetteBenediction
avec un fort grand
fuccés , en prefence des plus
confiderables du Clergé , dela
Nobleffe , & de la Juſtice de
ce Pays-là . L'Illuſtre Maiſon
de Clermont eſt connuë par
tant d'endroits , & je vous en
ay parlé ſi ſouvent,que je n'ay
rien aujourd'huy à vous en
dire . Madame l'Abbeſſe de
S. Paul eſt petite Fille de Fran-
Es
106 MERCVRE
çoisde Clermont de Tonnere,
Generaldes Armées du Roy &
Chevalier de ſes Ordres , mort
en 1679. âgé de prés de quatre
vingt ans , & Fille de Jacques ,
Comte de Clermont , & de
Charlotte Virginie de Flehard,
Fille & Heritiere de François ,
Baron de Prefin , & de Charlotte
Aleman , & Vicomteffe
de Trives , &de Paſquiers.
Meffire Thomas Morant ,
Conſeiller du Roy en ſes
Conſeils , Maiſtre des Requêtes
honoraire de ſon Hoſtel ,
mourut icy le 6. de ce mois ,
âgé de ſoixante & feize ans .
Il a esté Conſeiller au Grand
Conſeil , M. des Requeſtes , &
Intendant à Bordeaux , Montauban
, Caën , Rouen , & en
Touraine. Il étoit Fils de Meffire.
Thomas Morant qui aeſté
GALANT.
107
1
pareillement Conſeiller au
GrandConfeil , M. des Requeſtes
, Intendant dans toute la
Normandie , & grand Treforier
des ordres du Roy , ayant
auſſi la Charge de Treſorier de
l'Epargne , que M. fon Pere
avoit exercée , & avoit pour
Parens du coſté Maternel , M.
de Believre , de Harlay , Brulart
, Sillery , & autres perfonnes
fort conſiderables dans la
Robbe. Ila eſté marié trois fois,
la premiere à Dame Catheri
ne Bordier dont il a eu M.
Thomas- Alexandre Morant
à preſent premier Preſident du
Parlement de Toulouze , la
feconde à Dame Marie Aveli
ne , & de ce Mariage eſt ſortie
Damoiſelle Françoiſe Morant
qui a épousé M. Louis du Bois,
Marquis de Givry , Lieutenant
F
>
108 MERCVRE
General des Armées du Roy ,
& grand Bailly de Touraine ,
& la troifiéme , à Dame Louiſe
le Mencuft , Fille de M..
Guyle Meneuft , Seigneur de
Brequigny , ancien Preſident.
à Mortier du Parlement de
Bretagne , & de Dame Sufanne
de Coctlogon. Il laiſſe un
Fils de ce dernier Mariage.
On a perdu dans ce meſmetemps
Meffire Louis Armand ,
Vicomtede Polignac , Marquis
de Chalançon , Baron de Chafteau
Neuf, Gouverneur de la
Ville du Puy . Il étoit Fils ainé
de Gaspard , dit Armand , Vicomte
de Polignac , Chevalier
du Saint Eſprit , & avoit épouſé
en premieres Noces Sufanne
de Serpens , dont il a eu une
Fille qui s'est faite Carmelite à
Paris , & en ſecondes , IfabelGALANT.
109
-Eſprit, Fille de Ferdinand de
la Baume , Comte de Montrevel
. Etant encore une fois
demeuré Veuf, il prit une troifiéme
alliance avec une Fille
de M. le Comte du Rours , dont
ila deux Fils , ſçavoir M. le
Marquis de Polignac, Colonel
duRegimentde .... qui a épou
fé Mademoiselle de Rambures ,
Soeur de Madame de Caderouce
, & M. l'Abbé de Polignac ,
d'un merite fingulier , & d'une
- ſageſſe diftinguée . Feu M. de
Polignacavoit été fait Chevalier
des Ordres du Royle 30 .
- Decembre 1 661 .
: On a eu nouvelles de Cham- /
_bery que M. l'Abbé de Saint
- Real y estoit mort. Ses Ouvrages
vous ont affez fait connoître
fon nom . Il écrivoit finement
, & n'a laiſſé rien paroi110
MERCVRE
ſtre qui n'ait été du gouſt du
Public.
M. le Marquis de Malauze ,
Brigadier des Armées du Roy ,
& cy - devant Colonel du Regiment
de Roüergue a épousé
depuis peu Mademoiſelle de
Monmouton , Niece de M. le
Comte de Clermont- Lodeve ,
& de M. le Maquis de Seſſac,
dont l'un n'ajamais été marié ,
& l'autre n'a point d'Enfans.
M. de Malauze deſcend de la
Maiſon des Ducs de Bourbon
&eſt Fils de Loüis de Bourbon
, Marquis de Malauze &
de Dame Henriette de Duras.
Son Ayeul étoit Henry de
Bourbon , marié à Dame Madeleine
de Chalon , Heritiere
de la Maiſon de la Caze en
Albigeois . Son Biſayeul Henry
de Bourbon,avoit épousé Fran
GALANT. 111
e
,
C,
é,
çoiſe de Miremond , Heritiere
de Guy de Miremond de Saint
Exupery , & de Madeleine de
Senneterre. Son tris- Ayeul fut
Jean de Bourbon , marié en
premieres noces avec Antoi
nette Danjou , & en ſecondes à
Françoiſe de Silly . Celuy-cy
étoit Fils de Charles de Bourbon
& de Loüiſe de Lion Heritiere
de Malauze , lequel
Charles étoit Fils naturel &
legitimé de Jean II . Duc de
Bourbon,Conneſtable de France,
& de Marie d'Albret , Princeſſe
de Navarre. Ce Jean I I.
Duc de Bourbon , defcend en
yde droite Ligne de S. Louis Roy
Made France. La Maiſon de Mariert
lauze porte de France au bâton
peri en barre.
Se
la
1 ,
bur
e &
t
iras.
ze en
Henry
Fram
L'envie de ſçavoir les ſecrets
de l'avenir eſt la maladie de
I12 MERCVRE
beaucoup de Femmes, & la facilité
qu'elles ont à croire ce
qu'on ne leur dit qu'à l'avantu -
re , ou du moins par des regles
qui n'ont aucun fondement
certain, les porte ſouvent à des
reſolutions entierement oppoſées
à celles que leur inclination
leur feroit prendre. Il n'y
en a point d'exemple plus fort
que celuy d'une tres-aimable.
Perſonne ,quiayant eſté mariée
dans ſa plus grande jeuneſſe à
un vieil homme fort riche ,
s'ennuya bien - toſt de la vie
mélancolique qu'il luy fit mener.
La paffion qu'il avoit pour
elle estoit violente. Il vouloit
s'en faire aimer,& pour acquerir
fon coeur , il ne luy refuſoit
aucune des chofes qui pouvoient
la fatisfaire, foit pour les
meubles , foit pour les habits;
GALANT.
113
--
-
y
Γε
le
mais il eſtoit naturellement jaloux
, & la diſproportion qu'il
y avoit de ſon âge au ſien luy
faiſant juger que faite comme
elle eſtoit , s'il luy permettoit
de voir le monde , elle ne ſeroit
pas long-temps inſenſible
aux douceurs qu'on luy diroit ,
il la tenoit dans une maniere
d'eſclavage qui la tourmentoit
cruellement. La ſeule liberté.
qu'il luy laiſſoit, c'eſtoit de voir
deux ou trois Amies , chez qui
il l'accompagnoit , quand elle
vouloit leur rendre viſite . Si
elle y voyoit des gens bienfaits,
la prefence du Mary bornoit
leurs honneſtetez à la
complaiſance generale que les
for hommes ont pour toutes les
Femmes , & ce qu'ils luy diſoiét
d'agreable fur fon brillant &
fur ſa beauté n'ayant point de
ee
ne ,
vie
me
Pout
uloit
que
pouurles
abits;
114
MERCURE
fuite , parce qu'on n'oſoit aller
chez elle , & que jamais elle .
n'alloit ſeule ailleurs , fon coeur
eſtoit toûjours vuide , & ne
trouvoit point à ſe remplir.Les
parties de promenade avec ſes
Amies eſtoient le plus grand:
de ſes plaifirs ,mais elle n'en faiſoit
jamais aucune fans que le
Mary en fuft , & comme il
cherchoit toûjours à luy plaire,
il la régaloit dans ces parties
avec le meſme agrément , que
fi elle euſt eſté encore ſa Maîtreffe.
Cette conduite , quoy
que tendre & obligeante , ne
la pouvoit contenter. Plus fon
miroir luy diſoit qu'elle estoit
jolie , moins elle s'accommodoit
des vieilles années de fon
Mary. Il eſtoit ſujet à d'aſſez
frequentes maladies , & l'ennuy
d'avoir à le garder jour &
GALANT. -1151
S
-
Jee
i .
il
nuit pendant ces temps la, fans
pouvoir fortir d'auprés de fon
lit , luy faiſant enviſager l'heureux
eftat où ſa mort la devoit
mettre par les avantages qu'il
luy avoit faits en l'époufant ,
elle demanda à ſes Amies , fi
elles ne connoiffoient point
quelque diſeuſe de bonne avan.
ture , qui puſt luy apprendre
combien elle avoit encore à
fouffrir. On luy en amena trois
ou quatre , qui ſous pretexte
d'une coïfure nouvelle , ou de
quelque ajustement dont on
parloit devant le Mary , eurent
permiffion de l'entretenir fans
eftor eftre obfervées. Entre quantité
de chofes que ces fortes de Fem
defa mes ont accoutumé de debiter
ai-
Lies
que
Mai
quor
, ne
sfon
mme
d'aller
jour &
à tous ceux qui les confultent ,
chacune luy dit qu'elle feroit
bien toſt Veuve , & qu'elle au
116 MERCURE
roit enſuiteun Amant tout admirable
. C'eſtoit quelque choſe
, mais on lalaiſſoit incertaine
fur le temps , & une année luy
paroiſſoit devoir eftre un fiecle .
Enfin on luy en fit venir une ,
qui plus hardie que les autres
l'aſſeura déterminément que
dans trois mois le veuvage la
rendroit maiſtreſſe abſoluë de
ſes volontez. La Dame pleine
de joye paya largement la Devinereffe
, & le bon homme ſe
trouvant ſurpris peu de temps
aprés d'une fiévre continuë elle
ſe tint aſſurée que la prediction
alloit s'accomplir. La fiévre fut
violente dix ou douze jours ,
mais avec un grand regimeles
remedes l'emporterent , & le
rétablirentinſenſiblement dans
ſa premiere ſanté. La Dame envoya
chercher la Devinereſſe ,
GALANT. 117
1
e
e
efe
DS
lle
on
fut
rs
-le
sarf
en
elle
د
qu'elle querella de la bonne
forte . La Devinereſſe ne s'étonna
point , & ayant encore
tracé je ne ſçay qu'elle figure ,
elle luy dit que les trois mois
n'eſtoient point finis &
qu'elle n'avoit pas raiſon de
ſe plaindre avant que le terme
fut paffé. Le temps s'approchoit
, & il s'en falloit ſeulement
deux jours qu'il n'expiraft.
Le bon homme ſe portoit
mieux que jamais , & la
Dame peſtant en ſecret contre
ſa Devinereſſe , commençoit à
n'avoir plus aucune eſperance.
lors qu'il tomba tout d'un coup
en Apoplexie . Il mourut une
heure aprés , & on regarda la
Devinereſſe comme eſtant infaillible
dans ſon Art . Sa prédition
luy attira un preſent , &
vous jugez bien par là que la
118 MERCVRE
jeune Veuve fut aiſée à conſoler.
Elle estoit riche & jolie ,
qualitez aimables qui ne laifſent
point manquer d'Amans .
Ils vinrent en foule ſi-toſt que
la bien-feance luy permit de
voir du monde. On s'empreſſa
à luy plaire , & parmy les Prétendans
on n'eut pas de peine
àdémêler où ſon panchant la
portoit. C'eſtoit un homme de
fort bonne mine , qui avoit
beaucoup de bien ,& dont l'efprit
eſtoit fort infinuant . Une
de ſes plus particulieres Amies
qui étoit entrée dans le ſecret,
voyantque l'année du deüil étoit
expirée,luy demanda pourquoi
elle réſiſtoit aux empreffemens
de fon Amant qui preffoit
pour l'épouſer , puis que
l'affaire eſtoir refoluë entr'eux,
&qu'il avoit ſceu toucher fon
GALANT.
119
coeur. La Dame lui avoüa qu'-
elle ſentoitbeaucoup d'inclination
pour luy , & que s'il falloit
s'en détacher , ce ne pourroit
eſtreſans ſe faire une extrême
violence , mais que s'agiſſant
d'un engagement pour toute fa
vie , dans le temps qu'il l'avoit
preſſée de vouloir figner , elle
avoit ſongé que ce feroit hazarder
beaucoup que de conclurre
une affaire de cette imporrance
, ſans ſçavoir auparavant
ce qu'en penſoit la Devinereſſe
qui avoit parlé ſi juſte ſur
le temps de ſon Veuvage ;
qu'elle estoithors de Paris , où
elle ne reviendroit qu'à la fin
du mois,& qu'elle croyoit qu'il
y alloit de ſes intereſts & de
ſon repos de ne rien conclurre
fans avoir ſçû d'elle ſi ſon Amant
la rendroit heureuſe.Son
120 MERCURE
Amie fort étonnée de la trouver
affez ſimple pour eftre
touchée de ce genie de fcrupule
, luy reprefenta le ridicule
qu'il y avoit de donner croyance
aux prédictions des Devinereſſes
, qui n'eſtoient toutes que
des Femmes ignorantes , que
l'avidité d'un petit profit faifoit
parler au hazard ; & aprés
avoir combattu fa credulité par
de folides raiſons , elle vouloit
l'engager à ſigner un Contrat
dans le jourmeſme , mais il luy
fut impoſſible d'en venir àbout
&la jeune Veuve demeura ferime
dans ſes ſentimens . Deux
jours aprés , cette Amie receut
vifite d'un Cavalier en qui elle
prenoit beaucoup d'intereſt ,
& qui ayant ſceu que la jeune
Veuve la voyoit , ſouvent , venoit
la prierdele ſervir auprés
d'elle .
GALANT. 121
d'elle. Il l'obſervoit depuis
quinze jours dans une Eglife
où elle venoit tous les matins à
la mefme heure , & en étant
devenu éperduëment amoureux
, quoy que fans l'avoir
entretenuë , il avoit beſoin de
ſon ſecours pour luy découvrir
fa paffion . Il luyavoua que
le grand bien qu'elle avoit contribuoit
fort à ſon amour , &
quecomme ſes affaires étoient
un peu en deſordre , il avoit
fongé que ceMariage luy donneroit
lieu de les rétablir . La
Dame luy dit , qu'il ne dévoit
point douter qu'elle, ne le ferviſt
avec ardeur en toutes occaſions
, mais qu'il s'étoit déclaré
trop tard ; que la jeune
Veuve eſtoit déja engagée &
preſte à fe marier , & qu'ayant
ftun choix tres-avantageux
ai octob . 1692 . F
122 MERCVRE
qui touchoit ſon coeur , tout ce
qu'elle luy diroit pour l'obliger
à changer feroit inutile.
Cette nouvelle chagrina le Cavalier
, mais elle ne put le détourner
de fon entrepriſe. Il
réſolut d'employer juſqu'aux
moyens les plus violens , pour
faire quitter la partie à ſon Rival
, & enfin l'enlevement de
la jeune Veuve fut celuy où il
s'arreſta le plus . La Dame le
voyant ſi obſtiné dans ſa pafſion
, ſe mit en teſte un expedient
dontelle eſpera beaucoup
par la foibleſſe qu'elle avoit
connue dans la jeune Veuve .
Ce fut de gagner la Devinereſſe
en qui elle avoit tant de
confiance. L'argent peut tout
fur ces ames baſſes, & il devoit
eſtre aifé de luy faire dire tout
ce qu'on voudroit. Le Cavalier
GALANT.
123
{
e
D
Je
Le
approuva la chose , & fit agir
des Eſpions ſi adroits que la
Dame vit la Devinereſſe une
heure aprés ſon retour. Quelques
piſtoles luy firent promettre
ſans peine tout ce qu'on
luy demanda. Elle receut les
inſtructions que l'on jugea neceffaires
, & quand la Veuve
l'envoya chercher peu de jours
aprés , elle luy peignit de ſi terribles
malheurs dans le Mariage
qu'elle eſtoit preſte à conclure,
que fon amour en fut extrêmement
refroidy.Son Amat
s'en apperceut , & en fit de
grandes plaintes.Son Amie feignant
d'ignorer la cauſe de ce
refroidiffement , luy demanda
ce qui pouvoit eſtre arrivé entr'eux
, & ayant ſceu d'elle en
confidence les predictions que
luy avoit faites la Devinereffe ,
F 2
124
MERCVRE
elle luy dit, que la connoiſſant
auſſi foible qu'elle eſtoit , elle
n'oſoit l'enhardir à paſſer outre,
de peur que ſi elle n'eſtoit pas
tout-à-fait heureuſe , le Mariage
trainant toujours avec ſoy
beaucoup de chagrins , elle
n'euſt l'injustice de l'en vouloir
rendre reſponſable , mais que
fi c'étoit ſa propre affaire , &
que le coeur luy en diſt , toutes
les menaces d'un malheureux
avenir , faites par de telles gens
ne l'embaraſſeroient pas. La
jeune Veuve , veritablement
attachée à fon Amant , euſt
bien voulut eſtre affez hardie
pour ne point s'épouvanter de
ce qu'on luy avoit dit , mais la
crainte l'emportoit ſur ſa raifon.
Cependant l'amour l'obligeoit
àbalancer , & pour la déterminer
entierement , ſon
A
GALANT.
Izs
Amie qui vouloit ſervir le Cavalier
, employa une autre rufe .
Toutes les chofes neceſſaires à
la faire réuſſir ayant été concertées
, un homme reconnu par
tout pour eſprit fort , ſe trouva
chez elle un jour que la jeune
Veuvey devoit venir, La Compagnie
étoit grande. Il parut
refveur ,& lors qu'on luy eut
fait quelque temps la guerre fur
ſa reſverie , il dit comme fortant
de quelque afſoupiffement
qu'il avoit traité juſque-là de
viſion , ce qu'on diſoit de certains
Efprits , qui ſe communiquent
à quelques perſonnes ,
mais qu'aprés ce qui venoit de
luyarriver , il ne sçavoit plus
où il en étoit , qu'il avoit longtemps
entretenu une Femme
qui par le moyen d'un Genie
qui luy parloit quand elle vou-
F3
1
126 MERCURE
loit , luy avoit dit des choſes ſi
particulieres , qu'il étoit impoffible
qu'elle les ſceuſt que par
révelation ; que le détail des
moindres évenemens de ſa vie
dans toutes leurs circonstances
fans qu'elle en euſt oublié aucune
, luy répondoit de la verité
des choſes qu'elle luy avoit
prédites , & que c'eſtoit ce qui
occupoit fi fort fon efprit , quoy
qu'il n'y eut rien de fàcheux
dans les changemens que devoit
encore avoir ſa fortune. L'avanture
furprit d'autant plus que
celuy qui la contoit n'étoit
point homme àfe laiſſer ébloüir
ny d'une credulité à donner
dans aucun piege. Chacun fut
curieux de ſçavoir , qui étoit
cette merveilleuſe Femme. Il
ne cacha ny fon nom , ny fa
demeure , mais il dit qu'on l'iGALANT...
127
}
roit chercher inutilement , à
moins qu'on n'y fuſt introduit
de bonne main , ou que l'on
n'euſt quelque choſe dans la
phyſionomie qui la previnſt favorablement
, parce qu'elle apprehendoit
qu'on ne la fift paffer
pour Magicienne , & que ce
bruit répandu luy pouvoit eſtre
préjudiciable . Cette matiere
donna lieu à une longue converfation
, dans laquelle on rapportaquantitéd'exemples
d'Efprits
qui s'étoient rendus familiers
avec les hommes , & la
Compagnie , s'eſtant feparée ,
lajeune Veuve dit àfon Amie ,
qu'elle vouloit aller voir la Féme
au Genie , & la pria de l'accompagner
chez elle.Son'Amie
l'affermit dans ce deſſein , en
feignant de luy vouloir reſiſter.
Elle eut beau dire qu'elles ne
F4
128 MERCVRE
pourroient faire parler cette
Femme , &que ce ſeroit peine
perduë. Il fallut partir fans differer&
efperer fur leur bonne
mine , qu'elles n'auroient point
la honte d'eſtre refufées . La
Femme au Genie , avec qui la
Scene avoit eſté concertée , fit
toutes les façons qu'il falloit.
Elle protefta qu'elle étoit tresignorante
, ce qui estoit une
grande verité , & que tous les
bruits qui couroient d'elle ve.
noient de gens mal inſtruits ,
ou qui cherchoient à luy faire
piece. La jeune Veuve ne prit
pointle change. Elle pretendit
eſtre fort bien informée , &
aprés luy avoir fait mille careffes
pour l'obliger à parler , elle
dit d'un air mutin ,&d'une maniere
opiniaſtre , qu'il falloit
abfolument qu'elle l'éclairciſt
GALANT. 129
fur fa fortune ,& que peut eſtre
elle valoit bien qu'elle fiſt pour
elle , ce qu'elle ne feroit pas
pour quantité d'autres. Cela
fut dit d'un air gracieux , qui
fembla defarmer la Femme au
Genie. Elle fe mit à foufrire ,
& la jeune Veuve l'ayant embraffeetour
de nouveau , la réduiſitenfin
à ſe déclarer , comme
s'il n'y euſt pas eu moyen
de laiffer une jolie Perfonne
dans l'inquietude. Elle l'exami
na un peu de temps fans dire
un feul mot , & la pria de vouloir
bien luy ſouffrir un quart
d'heure de retraite dans ſonCabinet
pour y entretenir ſonGenie.
Enfuite elle l'y fit entrer
ſeule , & aprés s'eſtre fait prometre
qu'elle ne parleroit ja
mais à perſonne de ce qu'elle
vouloit bien faire enſa fa
Es
130
MERCURE
veur , elle ſe ſervit des inſtru--
tions de fon Amie , en luy diſant
ce qui luy eſtoit arrivé de
plus fecret avant & depuis fon
Mariage .Elle ajoûta que ce qui
l'avoit particulierement obligée
à la venir voir,c'eſtoit l'in .
certitude , où quelque embarras
d'eſprit la mettoit touchant
un Amant fait de telle & telle
forte , qui avoit trouvé moyen
de gagner fon coeur , & qu'elle
ne luy diſoit rien de tous les
malheurs dont elle estoit me
nacée en l'épouſant , parce que
jamais il ne ſeroit fon Mary ;
que ſa froideur l'ayant déja dégoûté
, l'obligeroit de rompre
avec elle ; que cette rupture
eſtant faite , le hazardluy feroit
connoiſtre un Cavalier ,
moins riche à la verité,que l'Amant
qu'il falloit qu'elle quitGALANT.
131
raft , mais qui la rendroit tellement
heureuſe , qu'elle n'auroit
rien à defirer ; que c'eſtoit
un homme de fort belle taille ,
grand , ayant les yeux noirs ,
pleins de feu , & bien fendus ,
la bouche belle ,& le petit doigt
de la main gauche beaucoup
plus court que ne l'ont les autres
hommes . C'étoit une marque
de naiſſance commune à
tous ceux de la Famille du Cavalier
, pour qui on faiſoit parler
le Genie. La jeune Veuve
fut ſi ſurpriſe dadmiration du
rare talent de celle qui luy difoit
juſqu'aux moindres particularitez
de ſa vie , que toute
replie de l'idée duCavalierdont
on venoit de luy faire la peinture
, elle reſolut de ne plus fon.
ger à fon Amant. En fortant du
Cabinet , elle dit à fon Amie ,
E6
132
MERCVRE
qu'elle estoit charmée , & qu'il
falloir qu'elle ſceuft par ellemeſme
ce que c'eſtoit que le
pouvoir du Genie. L'Amie, fans
en marquer trop dempreſſement,
confentit àſe laiſſer dire
ſes ſecrets.. Autre quart d'heure
de retraite avec le Genie
aprés quoy merveilles de tous
coſtez . Lajeune Veuve au fortirde
làne pouvoit aſſez parler
de l'habileté de cette femme.
Tout luy paroiffoit enchantement
, & fon Amie , toujours
mal préoccupée pour les Diſeurs
d'avenir , faifoit ſemblant
de tomber des nuës , & avoüoic
d'un air ingenu que ce qu'on
leur avoit dit à l'une & à l'au
tre , eſtoitau deſſus du naturel
Ce qu'ily eut de phiſant , c'eſt
que lajeune Veuve luy deman .
dapluſieurs fois ce qu'elle trou
GALAN T. 133
voitdu portrait qu'on luy avoit
fait du Cavalier ,& fi elle ne le
croyoit pas fait d'une maniere
à inſpirer facilement de l'amour
Ce fut affez dire qu'elle alloit
rompre avec ſon Amant. En
effet , elle ſe montra tellement
changée pour luy , qu'imputant
ce changement à une bizarrerie
d'humeur , dont il auroit
peine à la défaire , il prit luymefme
inſenſiblement de la
froideur , ce qui fut ſuivy de
part & d'autre de quelques paroles
aigres qui les obligerent
à ne ſe plus voir. La jeune Veuve
eſtant fortie fi heureuſement
de l'engagement qu'elle
avoit pris , ne fongea plus qu'à
l'Epoux qui luy eſtoit deſtiné.
Elle le cherchoit par tout , &
dés qu'elle voyoit un grad hom .
me avec des yeux noirs , &un
P
134
MERCVRE
peu bien fait , à la promenade
ou à l'Opera , il luy prenoitune
émotion de coeur qui luy faifoit
croire qu'il alloit naiſtre quelque
incident qui l'engageroità
l'aborder. On ne voulut point
précipiter trop les chofes , & il
fe paſſa encore un mois tout entier
ſans qu'on la tiraſt de ſes
agitations. Enfin , onjugea qu'il
eſtoit temps de faire paroiſtre
le Cavalier , on prit l'occafion
d'un court voyage que la jeune
Veuve ſe vit obligée de faire
àdouze lieuës de Paris . Il alla
l'attendre au lieu où elle devoit
dîner à fon retour, & la voyant
preſte à deſcendre de Carroffe
il s'avança pour lui prefenter
la main ,& la conduire dans
le lieu le plus commode de
l'Hoſtellerie. La Dame accepra
cette honneſteté , & le feul
A
135
GALANT.
hazard paroiſſanty avoir part ,
la prédictionluy frappa l'eſprit.
Elle remarqua dans le Cavalier
la taille & les traits de celuy
que luy avoit peint la Femme
au Genie. Il ne reſtoit plus
qu'à voir fi la marque de fon
petitdoigt ſe trouveroit juſte .
Elle mouroit d'envie de s'en
éclaircir , mais il n'oſtoit point
fon gand , & ce fut ce qui luy
fit recevoir avec plaiſir la propoſition
de dîner enſemble. A
peine fut il à table , qu'elle découvrit
ce qu'elle cherchoit.
Le doigt deſigné eſtoit plus
court qu'il ne devoit eſtre , &
recourbé par le bout . Elle n'eut
plus à douter aprés cela que le
Cavalier ne fuſt celuy qu'elle
devoit époufer pour eſtre heureuſe
, & admirant dans cette
rencontre la force de la deſti136
MERCVRE
née , elle marquaje ne ſçay quel
embarras qu'il eut ſujetd'expliquer
favorablement pour luy.
Sa perſonne ne luy plut pas
moins que ſes manieres , & le
trouvant d'un eſprit , aifé &
agreable , elle s'applauditſecretementde
l'impreffion que cet
te premiere veuë faifoit fur fon
coeur. Le Cavalier qui obfervoit
tous ſes mouvemens , par
la connoiſſance qu'ilavoit de la
tromperie , s'apperceut bien .
toft par le plaiſir qu'elle fembloit
prendre à tenir les yeux
attachez fur luy, que fes affaires
ne pouvoient être en meilleur
chemin. L'entretien ayant roulé
pendant le dîner fur diverſes
chofes qui la regardoient ,
il feignit de la croire mariée ,
& luy demanda fi elle avoit
épousé un homme de Guerre
GALANT. 137
ou de Robe. Elle répondit qu'-
elle eſtoit Veuve , ce qui ne
devoit pas luy paroiſtre furprenant
dans la jeuneſſe où il la
voyoit , ſes Parens luy ayant
fait époufer un homme fort
vieux avant qu'elle fuſt en âge
de pouvoir choiſir par elle-même.
Le Cavalier luy dit force
choſes obligeantes fur le bonheur
de celuy qu'elle croiroir
digne d'elle , & l'heurede partir
eſtant venuë , elle luy offrit
une place dans ſon Carroffe
pour retourner à Paris plus
commodement. Vous jugez
bien qu'il ne la refuſa pas. Le
chemin leur parut fort court
à l'un & à l'autre , par la douceur
qu'ils trouvoient à eſtre
enſemble , & la converfation
que chacun d'eux égayoit , fut
continuée encore un peu de
138 MERCURE
temps chez la Veuve , qui permit
au Cavalier de la conduire
juſqu'en fon appartement. Le
lendemain , il vint luy rendre
viſite , & on luy fit un accueil
fi favorable , qu'il ne put douter
de ſa conqueſte . Il continua de
la voir les jours fuivans avec
tout l'empreſſement d'un homme
charmé , & quand la Veuvecrut
pouvoir ſe tenir ſeure
de l'avoir afſujetty , elle alla
conter toute l'avanture à fon Amie,
qui quoy qu'informée par
luy en fecretdu tour qu'avoient
pris les chofes , n'avoit point
cru devoir ſe haſter de joüer
fon perſonnage. Lajeune Veuve
luy dit que le Genie avoit
fait merveilles ;que le Cavalier
s'eſtoit trouvé tel qu'il l'avoit
dépeint, & que le hazard avoit
fait leur connoiſſance. Son A
GALANT. 139
mie ne manqua pas d'aller chez
elle dés ce même jour. Le Cavalier
y eſtoit , & comme elle
ne pouvoit cacher qu'il lui fût
connu, elle s'écria en le voyant,
& lui demanda de quel Païs il
venoit. Il feignit d'eſtre ſurpris
de la trouver Amie de la jeune
Veuve, & huy parlade pluſieurs
voyages , qui depuis quelques
années l'avoient arreſté pref
que toûjours en Province. La
jeune Veuve eut beaucoup de
joye de voir que le Cavalier
eſtoit des Amis de ſon Amie.
Elle eſpera que tout ſe concerteroit
plus facilement par le
moyen d'une Confidente , &
que l'on auroit moins de peine
à s'expliquer. Elle ne ſe trompa
pas . L'Amie prit ſoin de concilier
les chofes , ce qui n'eſtoit
pas fort difficile. Le Genie a
140 MERCVRE
voit levé toutes les difficultez .
Le Cavalier à qui la Veuve
ſembloit toute aimable ,ne pouvoit
rien faire de mieux pour
ſa fortune que de l'épouſer , &
la Veuve perfuadée qu'il y alloitde
tout fon bonheur d'eſtre
ſa Femme , ſe contentoit de
trouver en luy un fort honnête
homme , &n'estoit pas en eſtat
de prendre garde à fon peu de
bien. Ainſi le mariage fut conelu
en peu de temps avec une
égale fatisfaction des deux parties
, qui trouvent dans leur
parfaite union l'accompliffement
de tous leurs defirs .
C'eſt un ſi grand avantage
que celuid'être honnêteHomme,
qu'il n'y a perſonne qui ne
ſe donne cette qualité. Cependant
c'eſt bien ſouvent à faux
titre , & qui connoiſtroit tout
GALANT. 141
l'interieur de ceux qui ſe piquent
le plus de la meriter , y
trouveroit beaucoup à redire.
Pour n'y être pas trompé, & fe
pouvoir là-deſſus rendrejuſtice
à ſoy-même, il ne faut que lire
attentivement un Livre nouveau
que debite le Sr Brunet ,
Libraire au Palais , intitulé Le
Portrait d'um honnesteHomme. Ce
qui endoit faire l'eſſentiely eſt
peint avecdes couleurs ſi vives,
qu'on ne sçauroit s'y méprendre
, & fi quelqu'un peut s'affurer
d'eſtre tel que ce Portrait
nous le repreſente, ila tout ſujet
de croire qu'il eſt veritable-
-ment ce qu'ilya tant de honte
à n'eſtre pas . Cet Ouvrage eſt
d'autant plus digne d'eſtre recherché
, qu'il vientd'une perfonne
extrémement éclairée &
dont l'eſprit ſoutient avec gloi
142 MERCURE
re l'avantage d'eſtre d'une des
plus confiderables Familles de
la Robe. C'eſt M. l'Abbé Gouffaut
, qui a été Conſeiller au
Parlement de Paris , & qui a
toujours paffé pour un parfaitement
honneſte Homme. Aufſi
on peut dire , qu'il s'eſt peint
luy-même dans le Portrait qu'il
nous donne. Les lumieres qui
luy ont fait fi bien découvrir
tout ce qui fait un homme
d'honneur,fonttropjuſtes ,pour
avoir été puiſées dans une fource
étrangere . Ce font des veuës
qu'on ne peut avoir ſi on ne les
tire de fon propre fond , & s'agiſſant
des qualitez de l'ame &
du coeur , il feroit comme impoſſible
de faire une copie fi
parfaite & fi reſſemblante fur
un Original emprunté. M.
l'Abbé Gouffaut écrit agrea
GALANT. 143
blement & avec beaucoup de
politeſſe . Ses raiſonnemens
qu'il appuye de l'autorité de
l'Ecriture & des Peres , convainquent
l'eſprit, & font connoiſtre
qu'il eſt également profond
& fçavant. Je ne dis rien
de ſon ſtile ; il eſt connu par
-d'autres Ouvrages , & fur tout
par celuy qu'il donna au Pablic
l'année derniere , fur les
Defauts ordinaires des Hommes &
Sur leurs bonnes qualit 2. Ce Livre
qui'a plu à tout le monde ,
fut fait fur la difpofition d'un
autre qui a déja paru , & qui a
feulement pour Titre , des Défauts
d'autruy. Si la mariere n'en
étoit pas tout-à-fait nouvelle,le
tour qu'ila pris en la traitant
eſt ſi different , que la ſeule
conformité qui s'y trouve eſt
l'arrangement & la Table des
Chapitres.
144 MERCURE
: J'ay encore à vous parler
d'un excellent Livre
د quoy
qu'il ne ſoit pas nouveau. Vous
m'avez mandé qu'on étoit faché
dans voſtre Province qu'on
euft fait chercher inutilement
les Dialogues des Morts , de M.
de Fontnelle. Il eſt vray que le
Sr Brunet qui les vend en a manqué
quelque temps , mais on
en a fait depuis peu une quatriéme
Edition fort correcte ,
-qui fatisfaira les Curieux. Il y
a certains Ouvrages que le Public
demande toujours , & que
l'on prend foin de conſerver.
Celuy là eſt du nombre , &
T'impreſſion qu'on en vient de
faire , en attend encore une autre.
Je vous ay dit en vous parlant
de la mort de M. le Prince
de Turenne , qu'il avoit donné
de
i
GALAN T.
145
de grandes marques de valeur
&de conduite pendant trois
Campagnes qu'il avoit faites au
ſervice de la République de Venife
. Si vous doutiez de l'eſtime
qu'il s'étoit acquiſe en ce
Pays là , & de la conſideration
que ſes belles qualitez avoient
donnée pour luy au Senat , vous
en ſeriez convaincuë , en apprenant
qu'au commencement
de ce mois M. l'Ambaſſadeur
de Veniſe alla par un ordre exprés
de la République , faire
des complimens de condoleance
fur cette mort à M. le Cardinal
&à M. le Duc de Boüillon.
Vous ſçavez que d'ordinaire
cet Ambaſſadeur ne va
que chez des Souverains, quand
il doit parler au nom de ſes
Maiſtres , & qu'une pareille
diſtinction ne peut venir que
Octub . 1692 . G
H
146 MERCURE
de celle avec laquelle feu M. le
Prince de Turenne a ſervy la
République.
Quoy qu'elle ait de fort bons
Chefs pour commander ſes Armées
, ſon entrepriſe ſur la Canée
n'a pas réuſſi , & on a etté
enfincontraint de lever le Siege.
La priſe de cette Place euft
eſté d'autant plus avantageuſe
aux Venitiens qu'elle auroit pû
leur faciliter celle de l'Iſle de
Candie , qui est aujourd'huy
diviſée en quatre territoires.
La Canée eſt la Capitale de
l'un avecEveſché ,& fut priſe
paulesTurcsle 26.Aouſt 1645 .
Elle cut autrefois le nom de
Cydon , & les Grecs l'appelloient
la Mere des Villes . Les
trois autres territoires de l'ifle ,
portent les noms de trois Villes
principales , ſçavoir Candie ,
1
GALANT. 147
:
qui en eſt la Capitale , Rettime
& Sittia. Cette Iſle fut venduë
aux Venitiens en 1204 .
par Boniface , Marquis de
Montferrat ,&ils en demeurerent
les Maiſtres paiſibles , jufqu'à
la priſe de la Ville de la
Canée, aprés quoy les Turcs
affiégerent celle de Candie ,
d'où la perte de la meilleure
partie de leurs Troupes les obligeade
ſe retirer. Ils la tinrent
pourtant bloquée de prés jufqu'en
1667. qu'ils en recommencerent
le Siege au moisde
May , & la prirent par compofition
en 1669. On tient qu'ils
perdirent cinq ou fix censmille
homme à ce Siege.th
On a cu nouvellesd'un grand
defordre arrivé en Pologne
dans une petire Ville , nommée
Bolemont , qui n'est qu'à huit
G 2
148 MERCURE
,
lieuës de Varſovie . On y renoit
une Affemblée de Nobleſſe ,
pour élire des Députez au Tribunal
, & felon la coutume des
petites Dietes des Provinces
on la tenoit dans l'Egliſe de la
Ville avec expoſition du ſaint
Sacrement , afin que chacundemeuraſt
dans la modération requiſe.
Cependant le reſpect
qu'on doit à cet auguſte Myftere
, ne put retenir l'emportement
d'un des Nobles à qui un
des autres dit , que c'eſtoit un
Titre qu'il ufurpoit. Le reprochede
n'eſtre pas Noble eſtant
ence Payslà le plus grand affront
qui ſe puiſſe faire à ceux
qui prennent cette qualité , il
mit auffi-toft le ſabre àla main
contre celuy dont il recevoit
l'offenfe , & celuy-cy fit en
mefme temps la meſme choſe ,
GALANT. 149
de forte que la querelle s'eſtant
échauffée , parce qu'ilsavoient
tous deux beaucoup de Parens
& d'Amis , le chamaillis fut fi
violent qu'il n'y eut preſque
perſonne qui ne fortiſt avec
quelque eſtafilade ſur la teſte
ou ſur les bras. Il y eut meſme
du fang qui rejallit juſque ſur
l'Autel.
Quoy que depuis un mois
toutes les Nouvelles publiques
ayent beaucoup parlé des affaires
d'Allemagne & de la
gloire que l'Armée du Roy
commandée par M. le Maréchal
de Lorges s'y eſt acquiſe.
il eſt conſtant que vous n'en
avez point veu de détail ſi ample
, ny fi remply de circonſtances
glorieuſes aux Troupes
du Roy , que celles que
vous allez lire.
G3
150
MERCVRE
Aprés les avantages rempor.
tez à Spire , M. le Maréchal de
Lorges demeura plus de quin.
ze jours à la hauteur de Landau
, pour voir à quoy fe dé.
termineroient les Ennemis,qui
ayant paffé le Rhin & s'eſtant
approchés juſques à Neuſtat ,
eſtoient venus à deux lieuës
de ſon Armée. Ce Maréchal
ayant connu que tous leurs
mouvemens ne tendoient qu'à
l'empêcher de paſſer le khin ,
&ſcachant qu'ils n'étoient pas
en état de rien entreprendre ,
partit de ſon Camp,aprés avoir
laiſſé environ deux mille chevaux
pour les obferver &pour
garder quelques paſſages. Il
paſſa le Rhin le 21. & le 22 .
fur des Ponts de Batteaux qui
furent faits à Haguenbuch
entre le Fort- Louis & Philif
GALANT.
ISI
bourg ,& féjourna le 13.dans
les lieux qu'il occupa aprés
avoir paſſe cette Riviere, Le
24. il campa àBerghauſen. Les
Ennemis ayant appris cette
nouvelle, connurent qu'ils n'avoient
pas pris de juſtes me.
fures pour nous empêcher de
paffer le Rhin , & M. de Bal
/
reith ayant changé de deſſein,
partit auſſi tôt avec ſon Armée
,& le repaſſa après avoir
laiſſé un gros détachementen
deça pour aller vers Ebernboürg.
Le 25. l'Armée du Roy alla
camper à Vilfertingen,d'où M.
de Veille , Capitaine de Carabiniers
du Regiment de Magnac,
fut évoyé à la petite guer
re avec 4. vingt Maiſtres. Ce
Capitaine eſt un des plus heu .
teux Partiſans que nousayons.
G4
152
MERCURE
Il eſtoit dans l'Armée de M.de
Luxembourg pendant le Siege
de Namur , & il ne s'eſt prefque
point paſſé de jours , tant
que ce Siege a duré , ſans qu'il
ait remporté quelques avantages
ſut les Ennemis .
Le 26. M. le Maréchal de
Lorges détacha M. le Marquis
de Chamilly , LieutenantGeneral
de jour , & M. de la Breteſche
, Maréchal de Camp ,
pour aller affieger Fortzheim
avec mille chevaux commandez
par M. le Marquis de Florenſac
& par M.le Marquisde
Cognies , & M. de Chalons ,
Colonels. Il y avoit auſſi mille
Dragons dont les Colonels étoient
Mrs Gobert&de Baro ,
&douze censhommes de pied,
commandez par leurs Colonels,
Mrs de Bligny & de Ra
GALANT.
153
vetot. Il yavoit pour ce Siege
quure pieces deCanon de 24.
& trois pieces de moindre calibre.
Tout ce détachement
partit le 27.à la pointe du jour,
& arriva fur les hauteurs de
Fortzheim entre huit & neuf
heures du matin , M. de Baro ,
Colonelde Dragons , fut auffi
toſt détaché pour reconnoiſtre
les environs dela Place . M. de
la Breteſche , toujours plein
d'ardeur & de zele pour le fervice
, le ſuivit , & s'apperceut
que cent cinquante hommes
de pied , couloient au-delà de
la Riviere pour ſe jetter dans
Ja Place , où il y en avoit déja
présde fix cens. Il prit cinquante
Dragons du détachement
de M. de Baro , & ayant
pouffé au-deſſus de la Ville
avec une diligence extraordi
GS
154 MERCVRE
naire, il paſſa le gué& ſe coula
le long du foſſé de cettePlace
, pour ſe mettre entre les
cent cinquante hommes , & la
porte de la Ville, ce qui lay
réüffit , étant heureuſement
arrivé un moment avant ce
petit Corps , qui ſe jetta dans
les bois . M. de la Breteſche effuja
un grand feu des murailles
de la Place , & cependant
il n'eut que deux hommes
tuez , quoy que vray- ſemblablement
il en duſt perdre davantage.
M.de Chamilly étant
arrivé luy donna desDragons,
&trois cens hommes de pied ,
avec lesquels il ferra la Ville
de fort prés. Sur les deux heures
aprés midy, leCanon commença
à tirer pour faire brêche
fur l'angle qui eſt du coſté
où la Riviere entre dans la
GALANT.. 155
Ville, & une heure aprés , M.
de Veille qui estoit allé prendre
langue des Ennemis , comme
je l'ay déja marqué , vint
rendre compte à M. de Chamilly
de ce qu'il avoit vû , &
luy apprit que les Ennemis
n'eſtoient pas loin , & qu'il
couroit rifque d'eſtre attaqué
avant qu'il fuſt peu. Comme
il les avoit trouvés , il avoit
voulu voir leurs Camps,& s'en
eſtoit approché de ſi prés , que
quatre ou cinq cens chevaux
qui estoient tombez fur luy ,
avoient taillé ſon party en
pieces , de forte qu'il n'eſtoit
revenu qu'avec quelques Cavaliers.
S'il ne ſe fuſt pas approché
ſi prés, la Troupe n'auroit
pas eſté ſi maltraitée, mais
auſſi il n'euſt pas appris ce qu'il
eſtoit important de ſçavoir, &
G6
156 * MERCVRE
les Troupes du Roy qui auroient
eſté obligées de lever
le Siege de Fortzheim , n'auroient
pas eu l'avantage qu'elles
remporterent aprés la priſe
de cette Place . Ainfi M. de
Veille riſqua fort à propos pour
découvrir le veritable état où
eſtoient les Ennemis. M. de
Chamilly , dont l'experience
eft grande, & le raiſonnement
juſte , ayant vû qu'il n'yavois
point de temps à perdre& que
d'une ſituation qui paroiſſoit
fâcheuſe on en pouvoit faire
une affaire glorieufe aux armes
du Roy , renvoya M. de
Veille avec ordre d'aller à tou
tes jambes rendre compte àM.
de Lorges , de ce qu'il venoit de
voir. M. de Veille rencontra
ceMaréchalproche Fortzheim
où le Siege l'attiroit...H eſtoic
GALANT. 157
peu accompagné , parce qu'on
n'avoit pas beſoin de plus de
monde qu'il en avoit envoyé ,
pourprédre cette Place,&qu'?!
n'avoit pas encore eu de nouvellesdes
partis envoyez auparavant
, pour ſçavoir s'il y avoit
des Ennemis en ces quartierslà
, de forte que juſques- là , il
n'avoit point eu d'autres mou
vemens à faire , mais ayant appris
par Mr de Veille , qu'il y
avoitun corpsd'Ennemis àdeux
liûës de Fortzheim àune petite
Ville nommée Heidesheim &
ayant conjecturé , par ce que
M. de Veille luy dit , que ce
Corps devoit eſtre de cinq à fix
mille hommes , il envoya des
ordres pour faire avancer une
partie de l'Armée , & ils
ne furentpas fi-toſt partis qu'il
retournadans ſon Camp , pour
158 MERCVRE
les faire executer luy-mefme.
Ce fut le 26. à quatre heures
aprés midy. Il prit toute l'aile
droitede la Cavalerie de la premiere
& ſeconde Ligne , où
* eſtoient les Brigades de Florenfac
, de Dubourg , de Villepion
, de Montgommery , &
Cayeux , & de Girardin. Il prit
auſſi laBrigade de Picardie , &
marcha à la teſte de toutes ces
Troupes à Fortzeim , pour foutenir
M.de Chamilly ,qu'on ne
doutoit point qui ne duft eſtre
attaqué par les Ennemis à cauſe
qu'ils eſtoient fort fuperieurs
au Corps avec lequel ce Marquis
faiſoit le Siege de Fort .
zeim. Cependant , loind'entreprendreune
choſe qui vray- femblablement
auroit réuſſy à des
gens de coeur , ils demeurerent
dans leur Camp , & laifferent
GALANT. 159
+
prendre Fortzeim , & avancer
M. le Maréchal de Lorges. Il
arriva fur les fix heures du foir
à la hauteur de cette Place , qui
n'eſtoit point encore renduë ,
& ily demeura en bataille pendant
toute la nuit. Il avoit laifſé
M. le Marquis d'Uxelles à
Vvilfertingen avectout le reſte
de l'Armée , en luy ordonnant
de faire marcher le Canon tou
te la nuit , & de marcher luymefme
avec le reſte de l'Armée
à la pointedu jour , pour le rejoindre
le 27. à deux heures
aprés minuit. Cependant la
Villede Fortzeim , qui n'avoit
point voulu ſe rendre à la premiere
ſommation , commença
à faire paroiſtre moins de vigueur.
Le foir , les Ennemis
abandonnerent le Fouxbourg
dont M. de la Breteſche ſe ſaiſirs
160 MERCVRE
& où il jettta trois cens hommes
de pied , ce qui luy donna
lieu de repaſſer la Riviere , &
de joindre l'Armée. Le Canon
avoit tiré tout lejour , & les Afſiegez
n'avoient pas fait un fort
grand feu , parce que tout leur
monde estoit diſperſé autour
de la Ville , qui eſt fort ſpacieuſe
, de forte que voyant que la
bréche s'avançoit,& qu'on pouvoit
monter à l'affaut la nuit ,
aprés quoy il n'y auroit plus de
falut pour eux , ils refolurentde
parlementer . On les écouta , &
la Capitulation fut arreſtéeà
une heure aprés minuit. Le
Commandant, douze Officiers ,
& environ quatre à cinq cens
hommes qui efſtoient dans la
Place , furent faits Prifonniers
de guerre. Nous eûmes à cette
attaque douze ou quinze Sol
GALANT . 161
dats tuez ou bleſſez , & fept ou
huit Dragons. M. Flamant ,
Commiſſaire Provincial d'Artillerie
, y a eu le bras caffé au
deſſous de l'épaule. Nous n'y
avons perdu aucun Officier.
M. de Lorges ayant attendu
les Ennemis pour les bien recevoir
, en cas qu'ils fuſſent venus
attaquer M. de Chamilly ,
pour, fecourir Fortzeim , &
voyant la Place priſe , détacha
le 27. à la pointe du jour, quatre
cens Chevaux de Troupes
choiſies , commandées par M.
de Mazel , Meſtre de Camp
dans la Colonelle generale de
Cavalerie , avec ordre d'aller
fans ſe découvrir , reconnoiſtre
files Ennemis étoient où M.
de Veille avoit rapporté qu'il
les avoit vûs & il luy donna
pour Guide le meſme M. de
162 MERCVRE
Veille. Cependant M. le Maréchal
ſuivit avec tous les Dra
gons ; ſçavoir , le Meſtre de
Camp , Gobert , Ganges , & de
S. Hermines , pour le foutenir .
Il marcha juſques à une hauteur
à une lieuë du Camp, où il
attendit des nouvelles de ce
Party . M. de Mazels'eſtant ac
quitté de ſa commiffion fans
avoir eſté déconvert,en envoya
rendre compte à M. de Lorges,
& luy fit dire que les Ennemis
eſtoient ſi tranquilles , qu'il ne
paroiffoit pas qu'ils euffent deffeinde
faire aucun mouvement
M.le Maréchal luy manda de ne
ſe pas laiſſer découvrir,& de fe
retirer dans un grand bois qui
eſtoit auprés de luy , pour ne
pas donner l'alarme aux Ennemis.
Il laiſſa les Dragons derriere
ce même bois, avec M.le
GALANT. 163
Comte de Tallard , pour donner
ordre à tout en cas qu'il ,
arrivaſt quelque choſe, & tevint
en diligence prendre les
Troupes, dont il reſtoit encore
quelque Corps à arriver à
Fortzeim. La Cavalerie marcha
fur quatre lignes à la gauche
, l'Artillerie à la droite, &
l'Infanterie à la droite de tour.
Cette marche fut dirigée droit
au bois où l'on avoit laiſſé les
Dragons.On tira quelques volées
de Canon en partant,pour
faire croire aux Ennemis que
Fortzeim n'eſtoit pas encore
pris , ce qu'ils crurent.
M. le Maréchal y laiſſa huit
censChevaux avec mille hommes
de pied , tant pour la garde
de la Ville , que de tous
les Bagages qu'il y laiſſoit.Cependant
comme il avoit avis
164 MERCURE
que le Comte de Stiram devoit
joindre ce jour- là l'Adminiſtrateur
Duc de Vvirtemberg
, il ne voulut point
marcher aux Ennemis que le
reſte de ſes Troupes ne fuſt arrivé.
M.d'Uxelles ne tarda pas
long-temps à s'avancer , & M.
de Lorges fit auffi-toſt marcher
l'Armée. M. le Marquis de
Joyeuſe eſtoit à l'aîle droite ,
M. le Marquis de Chamilly à
la gauche, M.le Marquis d'Uxelle
à la reſte de l'Infanterie ,
& M. de la Breteſche conduiſoit
la ſeconde Ligne. M. de
Lorges s'avançajuſques au bois
où il avoit laiſſe les Dragons ,
pour voir s'il ne s'y paſſoit rien
de nouveau. Les Ennemis de
leur coſté ayant appris par des
Payſans que nous avions des
Dragonsdans un bois , crurent
GALANT. I163
qu'ils ſe retiroient, parce qu'ils
n'eſtoient que deux mille , &
que les Ennemis avoient fix
mille Chevaux. Ils envoyerent
cent cinquante Huſſars en pluſieurs
troupes , pour ſçavoir
l'estat des chofes , & obſerver
nos Dragons. Ils avoient fait
avancer deux gros Eſcadrons
pour foutenir ces Huſſars , &
detemps en temps on voyoit
venir des gens de leur Camp
pour les joindre. Pendant ce
remps la teſte de l'Armée arriva
à la hauteur du Camp où
eſtoient les Dragons , & M. le
Maréchal de Lorges fit dire à
M. de Mazel qu'il marchaſt
droit aux Huſſars qu'il voyoit ,
& aux deux Efcadrons ; qu'il
alloit le faire ſuivre avec tous
les Dragons , & qu'il marcheroit
enfuite avec l'aile droite du
166 MERCVRE
Regiment Colonel pour le foutenir.
M.de Mazel fit une marche
de trois quarts de lieuë. Les
Huſſars marquerent par leur
contenance qu'ils avoient refolu
de l'attendre, mais ils prirent
l'épouvante dés qu'ils virent
paroiſtre les Etendars des Dragons
,& coururent à toute bride
pour avertir le Prince de
Vvirtemberg,quiſeſtoit à table,
das Hildesheim, petite Ville où
eſtoit fon quartier general. Les
Ennemis eſtoient campez ſur
June Ligne , ayant obſervé de
grandes diſtances , afin de la
faire paroiſtre plus longue.
Leur droite eſtoit appuyée à
leur quartier , & leur gauche
s'eſtendoit du coſté d'un Village
nommé Murlac , mais
elle estoit fermée par un petit
Ruiffeau & par un MaGALANT.
167
rais que l'on ne pouvoit paf
fer. Lateſte deleur Campeſtoit
fur une hauteur qui eſtoit inacceffible
en bien des endroits .
Au pied de cette hauteur eſtoit
un petit Ruifleau & un Marais
qu'il fut impoffible de paſſer.
Derriere leur Camp , il y avoit
unbois tout à fait impratiquable.
On peut voir par la peinare
de cette ſituation qu'ils
eſtoient campez comme dans
une veritable Citadelle. Heidesheim
, qu'ils avoient choiſi
pour leur quartier general , étoit
enfermé par ungrand foſſé
plein d'eau & par un chemin
couvert qu'ils avoient fait , &
garny de tres -bonnes paliſſades
au de-là deſquelles il y avoit
un avant foffé tres - bon. Ils
avoient fix Regimens dans ce
Camp , tant de Dragons que
168 MERCVRE
,
de Cavalerie , qui pouvoient
faire cinqà fix mille chevaux.
Ils avoient outre cela quatre à
cinq censHuſſars,&feulement
deux pieces de Canon . Il eſt
vray ſemblable , que s'ils avoient
eu autant d'Infanterie
, que de Cavalerie une
Armée de cinquante mille
hommes ne les auroit put forcer
, pour peu qu'ils euſſent
voulu ſe deffendre , à moins
qu'on ne ſe fuft extrémement
expoſé ,& qu'onn'euſt pris toutes
les précautions que l'on
prend pour attaquer une Place.
Si toſtque l'Armée du Roy fut
découverte , M. de Lorges fit
marcher au grand trot. Les Ennemis
furent fi furpris ,&monterent
à cheval avec tant de
précipitation , qu'ils ne purent
deffendre leurs tentes . Noftre
Cava
GALANT. 169
4
Cavalerie laiſſa noſtre Infanterie
derriere , & marcha avec
beaucoup de viteſſe . On arriva
à eux par leurdroite .Nos Troupes
qui estoient fur la gauche
pouſſerent d'abord à Heidesheim.
Elles culbuterent quelquesDragons
qui en voulurent
deffendre le paſſage , & entrerent
dans le Camp. La Brigade
de Florenſac qui eſtoit à la teſte
de tout , & celle de Montgommery
poufferent droit à la teſte
du Camp des Ennemis , mais
elles furent arreſtées par le petit
Ruiſſeau qu'elles y trouverent
,& qu'il eſtoit impoſſible
de paffer. On coula toujours le
long de ce Ruiffeau avec beaucoup
de viteffe , dans l'efperance
d'y trouver quelque paffage
, ce qu'on ne put faire qu'au
Village de Murlac. Dans ce
Octob . 1692 . H
170
MERCURE
N
temps là , les Ennemis qui fe
retiroient en grand defordre
par leur gauche , arriverent fur
la hauteur du Village de Murlac
, où ils ſe rallierent un peu ,
& firent mine de vouloir nous
attendre , afin de nous charger
mais quoy que nos Troupes ne
puſſent aller à eux que par des
défilez qu'elles ne pouvoient
paſſer qu'avec confuſion , elles
monterent cette hauteur par
tant d'endroits differens , &
avec tant de vigueur que les Ennemis
perdirent coeur , & n'oferent
les attendre. Dés ce moment
, ils ne fongerent plus
qu'à fuïr. Ils ſe ſeparerent de
tous côtez , & on les ſuivit de
mefme . M. le Maréchal de Lorge
envoyaaprés eux les Troupes
que commandoit M.deMazel
, & les quatre Regimens de
GALANT. 171
Dragons dont j'ay déja parlé.
Ils ſe ſeparerent en pluſieurs
Troupes. M. le Marquis de
Feuquieres , Maréchal de jour,
ſemit à la teſte de la premiere,
&M. le Marquis de Villars',
M. le Marquis de Cognies , &
M. le Comte de Tallard ſe mirent
à la teſte de trois autres
Troupes. Monfieur de Lorges
qui avoit retenu auprés de luy
M. de Bartillar , comme premier
Maréchal de Camp , donnoit
ſes ordres par tout. Ilſuivit
d'aſſez prés les Dragons , aufquels
il envoya encore pour les
foutenir , le Regiment Colonel
, & celuy de Florenſac , &
pouravoir part de toutes manieres
à lagloire que les armes
du Roy acquirent ce jour là , il
ſemit à la teſte du Regiment
de Duras , & voulut luy-mef-
H 2
172 MERCURE
1 4
me aider à pouffer les Ennemis.
Les Dragons attaquerent Heidesheim
& en couperent les
portes , ce qui donna temps aux
Ennemis quieſtoient en Bataille
, de marcher par leur gauche
pour ſe retirer. Les Dragons qui
eſtoient paſſez les premiers ,
attaquerent avec beaucoup de
vigueur l'arriere-garde des Ennemis
qui ſe détermina à la
fuite , voyant que toute l'Armée
alloit tomber de ce coſté
là. La plus grande partie ſe jetta
dans un bois le long de la
Montagne , & les Dragons en
prirent& tuerent autant qu'ils
voulurent. Ceux qui prirent la
droite dans un pays plus aifé ,
furent atteints par la Cavalerie
, & pouffez pendant trois
lieuës juſquies à la nuit , ſans
qu'ils puſſent ſe rallier, nymef
GALANT. 173
me qu'ils y fongeaffent.
On ne ſçauroit donner trop
de louanges à noſtre Cavalerie.
Elle defcendit des Montagnes ,
& des Vignes , & cette deſcenteeſtoit
ſi rapide , que pour en
ſouſtenir la terre , on avoit fait
des amphiteatres de muraille ,
que noſtre Cavalerie paſſa ſans
examiner les riſques où elle
s'expoſoit . Lors qu'elle fut arrivée
à la Riviere de Lentz , on
y voulut chercher un paſſage ,
mais les Cavaliers pleins d'impatience,
ſe jetterent dans cette
Riviere & la paſſerent , partie à
la nage , & partie à gué. Enfin
on peut dire fans exageration
que nos Troupes pafferent par
des endroits où les plus hardis
piqueurs ne fe feroient pas ha
zardez. On ne ceſſa de pourſuivre
les Ennemis qu'aprés qu'on
H3
174
MERCURE
fut arrivé fur une hauteur où
M. de Lorges fit faire alte.Quelques
Troupes de celles qui
eſtoient fur la gauche , ſe jet
terent dans une Ville , nommée
Vaihinguen , où les Ennemis
avoient environ deux
cens hommes de Garniſon . Il
y avoit outre cela trois mille
tant Bourgeois que Payſans ,
armez pour les ſouſtenir. Ils
abandonnerent la Place , & fe
jetterent dans les bois , dés
qu'ils apperçurent que noftre
Armée ſuivoit la leur. Cette
Ville avoit un Chaſteau affez
bon , où les Ennemis avoient
envoyé les Priſonniers qu'ils
avoient faits fur M. de Veille ,
& quelques Maraudeurs de
l'Armée qu'ils avoient pris &
qui furent auſſi - toſt délivrez .
Nos Cavaliers & nos Dragons
GALANT.
175
trouverent plus de cent mille
livres dans ce Château dont ils
ſe chargerent. La Ville qui
eſtoit remplie de toutes les richeſſes
des environs fut pillée.
Le Regiment de Dragons de
Gobert , prit le Timbalier , le
cheval & les Timbales du Regiment
de Bareith,l'un des Re
gimens de Cuiraſſiers de l'Empereur
, qui eſt ſur pied depuis
plus de vingt ans,& qu'on
affure n'avoir jamais fuy,& n'avoirjamais
eſté battu .UnChariot
du Prince de Vvirtemberg
où il y avoit une fort groſſe
ſomme , fut pris avec pluſiens
autres , & fept mulets , fur lefquels
eſtoient ſa vaiſſelle & fa
caffette. On luy a pris un de ſes
Pages , & un tres-beau cheval
de main .La priſe de Fortsheim,
celle des équipages du corps
H 4
176 MERC VRE
d'Armée qui s'eſt trouvé en
cette occafion, la priſe du Prince
de Vvirtemberg , & de fes
équipages , & celle de Heidesheim
avec tout ce qui ſe
trouva dans cette Place ,jointes
aux dégats qui ont eſté faits
dans le Pays , luy doivent avoir
couſté pluſieurs millions. L'épouvante
y fut fi grande , que
la Princeſſe Doüairiere de
Vvirtemberg, qui estoit à Stugart,
fit charger ſes équipages,
pour ſe ſauver à Ulm. Cette
affaire ne coûte pas dix hommes
au Roy , & il n'y a paseu
un Officier de bleffé . On a pris
deux paires de Timbales , neuf
Etendarts , & deux pieces de
Canon. On peut juger que s'ils
en avoient eu en plus grand
nombre , on en auroit pris davantage.
On n'a fait que cinq
GALANT. 177
cens priſonniers , fans compter
la Garniſon de Fortzheim . II
eſt plus difficile de dire juſte le
nombre des Morts , qu'on fait
monter à plus de neuf cens . Ils
ont eſté tuez en tant d'endroits
differens ,qu'on n'en peut juger
par ceux qui ſe ſont trouvez
dans le Camp que les Ennemis
ont abandonné , puis qu'ils n'y
ont point combattu. Ainfi la
pluſpart de ceux qui ont été
tuez, ne l'ont eſté qu'en fuyant
pendant trois lieuës , & leurs
corps ſont ſi diſperſez , que les
Ennemis le pourront mieux
fçavoir que nous , puis qu'ils
ne peuvent ignorer ce qui leur
manque. Quant aux Chevaux ,
on en a pris plus de deux mille ,
parce que les Soldats croyoient
trouver beaucoup mieux leur
compte aux chevaux qu'aux
H
178 MERCURE
hommes , & pluſieurs en ont
laiſſe ſauver, ne pouvant garder
les hommes& les chevaux . Le
Baron de Soyer , Commandant
des Troupes de Baviere , s'eſt
trouvé du nombre des Prifonniers.
Le Duc de Vvirtemberg
fut pris à la teſte de la Troupe
que commandoit M. le Marquis
de Cognies , par M. d'Aurilly,
Cornettedu Regimentde Dragons
de Gobert , & par M.le
Chevalier de Barbezan, du Regiment
Mestre de Camp.
Le Prince de Vvirtemberg
dit aprés ſa priſe , qu'il avoit
fait tous fes efforts pour arrêter
le reſte de ſes Troupes, afin.
de les rallier , & de les faire
charger , mais qu'il n'avoit pu
en venir à bout , & que pour
Luy , il avoit eſté pris , parce
qu'iln'eſt pas accoutumé àfuir.
GALANT. 179
Il est bien fait , de bon air , &
âgé d'environ quarante ans .
M. le Maréchal de Lorges
ramena camper. ſes Troupes
dans le Camp que les Ennemis
avoient abandonné , & où l'on
amena beaucoup de chevaux
des fuyards .
Avant que de vous marquer
ce qui s'eſt paſſé enſuite de cette
affaire ,je dois vous faire remarquer
que les Ennemis avoient
feparé leur Armée en
deux Corps ; que l'un devoit
s'oppofer à nos Troupes , en cas
qu'elles vouluſſentavancer das
le Vvirtemberg , & que l'autre
devoit faire le Siege d'Ebernbourg.
Ils n'ont pû reüffir ny
dans l'un ny dans l'autre de leurs
deffeins. Vous venez d'apprendre
comment M. le Maréchal
de Lorges a penetré dans le
H 6
180 MERCURE
Vvirtemberg , malgré toutes
leurs forces , & toutes leurs.
précautions , & vous allez voir
comment il leur a fait lever le
Siege du Chaſteau d'Ebernbourg.
Le 6. de ce mois , il paſſa le
Rhin à Philisbourg , à trois
heures aprés midy , avec toute
la Cavalerie , tous les Grenadiers
, & fix vingt Fufeliers par
-Bataillon , ce qui faiſoit prés de
fixmillehommes de pied, ayant
laifféle reſte de l'Infanterie qui
fſuivoit à petites journées. Cependant
, la marche de M. de
Lorges ayant eſte ſceuë de M..
de Bareith , il marcha alià
grandes journées pour repaffer
le Rhin àMayence , &prendre
les devans fur M. de Lorges :
mais ce Maréchal , qui avoit
réſolu de rompre toutes fes me
GALANT. 181
füres , ayant fait reſter les gros
Equipages en Alface , marcha
avec une diligence fi extraordinaire
, qu'on en a peu vû de
pareilles. Il vint à Spire le 6. &
le lendemain il campaprés d'Epenheim
. Il arriva le 8. à Flenheim
, à trois lieuës d'Ebernbourg.
M. de la Breteſche , qui
avoit eſté détaché avec mille
Chevaux lors que l'Armée paffa
à Philifbourg , pour aller apprendre
des nouvelles des Ennemis,
& leur montrer toujours
une teſte de noſtre Armée , ne
fit pas faire une moindre diligence
au Corps qu'il commandoit
, & marcha jour & nuit..
Le 8. pendant la marche , on
entendit une groſſe décharge
comme de Canon , & un grand
bruit de mouſqueterie , ce qui
fit croire à nos Troupes que les
1
1
182 MERCVRE
+
Ennemis donnoient un affaut ,
&faifoient un dernier effort
pour prendre la Place avant l'arrivée
de M. de Lorges , qui ne
pouvoit eſtre que le 9. ſur les
huità neuf heures du matin.
Quelque temps aprés qu'on eut
entendu ce bruit , le détachement
commandé par M. de la
Breteſche ayant continué fa
marché , on apprit que les Ennemis
avoient levé le Siege
d'Ebernbourg , & que le bruit
qu'on venoit d'entendre , n'eſtoit
autre choſe que le feu qu'ils
avoient mis à leurs munitions,
à leurs Bombes , à leurs Carcarſſes
, à leurs Grenades , & à
toutes leurs autres proviſions
neceffaires pour un Siege , afin
de fuir plus promptement ,
ayant appris que noſtre Armée
marchoit à eux àgrandes jour
GALANT. 183
nées . En effet , ils firent leur
retraite le reſte du jour,& pendant
la nuit , ce qui fit que le
détachement de M.de la Bretefche
avec lequelil s'eſtoit avancé
juſqu'à Crutzenac, à deſſein
de les charger , ne put les joindre
, quoy qu'il les euft coupez
de plus d'une lieuë ; mais comme
ils n'en avoient que trois à
faire pour arriver chez eux , ils
eurent affez de temps pour regagner
le Pont qu'ils avoient à
Binghen. Quant à M. le Maréchalde
Lorges, il eut avis à trois
lieuës d'Ebernbourg que les
Ennemis vouloient décamper ,
& qu'ils avoient commencé à
faire marcher leurs Bagages dés
la nuit. Il apprit deux heures
aprés qu'ils avoient décampé ,
& qu'ils faifoient diligence
pour gagner leurPontdeBing
184 MERCVRE
hen. Il fit auſſi toſt avancer toute
la Cavalerie, & tous les Dragons
, & quoy qu'il fuſt deux
heures de nuit , ce General
marcha droit à leur Pont , efperant
arriver affez toft pour
donner fur leur arriere garde..
Il ſe trouva une heure avant
le jour , fur les hauteurs de
Ketſinguen , où il fit mettre fes
Troupes en bataille en attendant
que le jour luy fiſt découvrir
les Ennemis pour les
attaquer au paffage du Rhin ,
mais la crainte que leur avoit
donné ſa prompte arrivée , leur
avoit fait précipiter leur retraite
, & l'on ne trouva qu'une
cinquantaine de Traineurs &
de Maraudeurs qui furent faits
Prifonniers , & qui raporterent
que l'épouvante eſtoit fi grande
dans leur Armée que les Cava
GALANT. 185
liers& les Soldats n'attendoient
pas leurs Officiers pour marcher
& qu'ils couroient à l'envy du
coſté du Pont pour y paſſer les
premiers. Ainfi ils ont épargné
à nos Troupes la peine de les
battre, & ont fait ce que leRoy
ſouhaitoit ,qui estoit de lever le
Siege d'Ebernbourg , qui n'eſt
qu'un petit Chafteau , devant
lequel ils eſtoient depuis le 29 .
dumois paſſfé . Ce qu'il y a de
furprenant dans la marche de
M.de Lorges , eſt qu'aucun Vivandier
ne l'ayant pû ſuivre, à
cauſe de la grande diligence
qu'il faifoit,M.de la Frezeliere
n'a pas laiſſe de faire marcher
l'Artillerie auſſi viſte que les
Troupes , ce qui peut paffer
pour une eſpece de miracle
n'y ayant point d'exemple que
l'Artillerie ait jamais pu ſuivre
د
186 MERCVRE
de la Cavalerie , qui marche
jour & nuit avec une extrême
vîteſſe. On ne peut montrer
plus de zele pour la gloire du
Roy & plus d'ardeur pour le
ſervice,qu'ont fait les Troupes
en cette occafion ; & M. de
Lorges leur a témoigné la fatisfaction
qu'il en avoit. Si ce
General en eſt content, il doit
bien l'eſtre auſſi de luy-même.
Les grandes meſures qu'il a
priſes pour eſtre toujours bien
informé de ce que faiſoient les
Ennemis , font cauſe de tous
les avantages qu'il a remportez
cette Campagne , pendant
laquelle il a paru digne Neveu
de feu M. de Turenne , ayant
faitvoir, non- feulement beaucoup
d'intelligence , de prudence&
de conduite dans tou -
tes les actions qui s'y ſont paf
GALANT. 187
fees , mais meſme une activité
ſans égale par la diligence &
les longues marches qu'il a fait
faire aux Troupes, & toujours
fort à propos . Il y a plus , &
l'on doit remarquer que dés
qu'il a vu l'occaſion preſſante ,
il s'eſt toujours mis en état de
les animer par ſa prefence &
par fon exemple, de forte que
ſi les Ennemis euſſent refifté ,
ils auroient vu que ſa valeur
répond à ſa conduite , dont les
effets leur ont fouvent eſté fi
funeſtes. Quant à Mile Landgrave
de Heſſe - Caſſel, qui faifoit
le Siege d'Ebernbourg ,
avec autant de Troupes qu'il
en auroit fallu pour prendre
une Ville regulierement forti .
fiée & munie d'une groſſe
Garniſon , il en doit eſtre peu
content , puis qu'elles ne ſe
188 MERCURE
font montrées habiles qu'à regagner
leur Pont pour repaffer
le Rhin , & il doit auſſi eſtre
peu fatisfait de luy - même
puiſque dés qu'il eut appris
que M. le Duc de Vvirtemberg
avoit eſté battu , il fit
voir qu'il ne ſe croyoit pas en
feureté dans ſon Camp , &
demandoit à tous momens fi
les Ennemis ne paroiſſoient point.
Je vous ay parlé de la levée
du Siege que ce Prince avoit
entrepris parce qu'elle fait
une ſuite des avantages que
M. le Maréchal de Lorges a
remportez , & que je n'ay pas
cru devoir interrompre. Je
paſſe à quelques particularitez
de ce Siege. Les Ennemis in .
veſtirent ce Chaſteau le 2 2.du
dernier mois & l'ont battu
avec trois batteries de Canon
د
د
GALANT . 189
de 24. de 12. & de 4. livres
de bâles . Il y en avoit vingtquatre
pieces , & trois Mortiers
à Bombes . Ils avoient outre
cela beaucoup de barils foudroyans
, & une infinité de
Grenades. Depuis le 28. qu'ils
ouvrirent la Tranchée, juſques
áu . de ce mois , ils ont , fans
exageration , tiré cinq cens
coups de Canon par jour , de
forte qu'à peine ont- ils laiffe
une pierre entiere. Ils ont rafé
le front du Pâté , mais ils n'ont
pu faire de brêche aux groſſes
Tours devant la Porte d'entrée
où eſtoit leur principale
attaque. Ils ont fait tomber
une grande quantité de maçonnerie
, & ont fort ébranlé
le reveſtement. Cependant ils
ne purent emporter le Pâté ,
quoy que leur boyau de Tran
190 MERCURE
chée ſoit venu juſques à l'ou
vrage paliſſadé en quetrë d'hirondelle
, depuis le Chaſteau
à la droite en entrant . Les
grandes précautions que M.
du Bois , Gouverneur de ce
Chaſteau , prit pour le garantir
du feu , ont eſté cauſe qu'il en
a eſté ſauvé. Il fit mettre tous
les matelas de la Garniſon fur
la citerne , & cela eut l'effet
qu'il en avoit attendu. Quant
aux fouterrains & à la Caferne
neuve , ils ſe trouverent en état
de refifter , & les poudres ont
été conſervées , quoy'que les
Bombes peſaſſent plus de cent
livres. Il n'y a eu qu'un Sergent,
&trente Soldats tuez , & pas un
ſeul Officier. Les Ennemis ont
demeuré dix ſept jours devant
ce Chateau . Ils l'inveſtirent le
22. de Septembre , le 28. ils
GALANT. 191
ouvrirent la Tranchée , & ils
ont levé le Siege , le 7. de ce
mois , quoy qu'ils n'euſsent
point encore apperceu de
Troupes qui vinſsent les attaquer
, mais l'inquietude
commença à les prendre des
qu'ils ſçûrent la priſe du Prince
de Vvirtemberg , & la fuite
des Troupes que ce General
commandoit , & M. le Landgrave
qui conduiſoit le Siege ,
réſolut de le lever auffitoſt
qu'il eut appris que M. le
Maréchal de Lorges marchoit
pour ſecourir cette Place . Les
premiers ordres qu'il donna
pour le décampement , furent
de faire marcher le Canon ,
&de le faire paſſer dans la
petite Plaine , ſur la fontaine
de la Ville , croyant
qu'il n'y avoit aucun riſque à
د
192
MERCVRE
&
courre & que tout le Canon
du Chaſteau étoit démonté ,
mais on luy fit voir le contraire
, & on luy en démonta une
piece qui demeura fur la Place
avec les chevaux pendant une
heure entiere . La garde de la
Tranchée qui estoit de plus . de
cinq cens hommes , la fecourut
fousle feu du Chaſteau , mais
cene fut pas fans perte ,
cela mit beaucoup de deſordre
dans leur marche , parce qu'ils
furent obligez de faire prendre
d'autres routes à leur Canon .
Quand la garde de la Tranchée
ſe retira , elle gagna les bois en
fuyant , & avec beaucoup de
defordre . Outre le feu qu'ils
mirent à leurs poudre , à leurs
Bombes , & à leurs Grenades
avant que de partir , ils ont laifſe
pluſieurs outils à remuer la
terre,
GALANT."
193
terre , ainſi pluſieurs facs à terre
. On ajoute aux raiſons que
jay marquées qui leur ont fait
lever le Siege , que ce qui les
obligea de ſe retirer avec tant
de précipitation , ce fut un parti
de cinquante hommes de la
Garniſon de Kirn que l'on avoit
envoyé ſur la Montagne d'Abbenberg
pour y faire des fignaux
avec de l'artifice &
des boëtes . Ils firent tant de
bruit , que les hommes s'imaginerent
que c'étoit une
partie du ſecours que les affiegez
attendoient qui avoit déja
pris pofte fur cette montagne.
Enfin aprés tant de defaites ,
les Ennemis conſternez craignent
encore pour le Rhingau
qu'ils tâchent à couvrir , &
ſe trouvent bien éloignez de
prendre des quartiers d'Hiver
Octob . 1692 . I
194
MERCVRE
dans les lieux où ils avoient réfolu
de faire hiverner leurs
Troupes. Je vous avois promis
un ample détail des derniers
avantages que nous avons remportez
en Allemagne , & je
vous l'ay fait encore plus grand
queje n'avois cru . Il eſt tiré de
tant de Memoires differens
d'Officiers qui ont agy , & commandé
dans toutes les actions
dont il s'agit , que je ſuis afſeu .
ré qu'on ne sçauroit le trouver
ailleurs , perſonne ne s'étant
donné les meſmes ſoins & la
meſme peine que moy , & nulle
Relation n'étant venuë d'Allemagne
auffiample. Ainfije puis
me vanterd'avoir appris au Publicmille
circonſtances que la
Poſterité ignoreroit ſi j'avois
negligé de les recueillir. La
grande Hiſtoire n'entre point
GALANT.
195
1
- dans tous ces détails , & cepens
dant il feroit fâcheux que tant
s de choſes glorieuſesà la France
, non ſeulement ne fufſent
pas ſçuës preſentement , mais
meſme qu'elles demeuraſſent
toujours étouffées . Elles ſont
d'autant plus belles , que pen-
5 dant toute la Campagne , les
. Ennemis ont publié qu'ils étoient
fuperieurs , & ont tou
jours menacé, meſme dans leurs
Nouvelles publiques d'attaquer
- nos meilleures Places .
i
Depuis le commencement
de cette guerre , ils n'ont point
fait tant de pertes fur mer que
depuis l'ouverture de la Campagne.
Le nombre en eſt ſi
grand , qu'il ne s'eſt point paſſe
de ſemaine qu'ils n'ayent perdu
quatre ou cinq Batimens , de
forte quele détail en embaraf
I 2
196 MERCURE
ſe , & qu'il en faudroit plutoſt
faire un Catalogue par mois ,
qu'un article. Toutes les Lettres
d'Angleterre & de Hollande
conviennent de leurs pertes
continuelles , & les Anglois
deſolez à cauſe que leur Commerce
en ſouffre beaucoup , ont
eſté contraints de propoſer l'établiſſement
d'une Compagnie
d'Armateurs , moins pour faire
des priſes ſur nous , que pour
empeſcher que l'on n'en faffe
ſi ſouvent ſur eux. On peut
juger par les pertes qu ils ont
faites lors que nous n'avions
point de Flotes en Mer , du
pitoyable état où ſont ces deux
Nations qui ſe diſputoient
autrefois l'Empire de la Mer ,
Le Roy a créé douze nouveaux
Regimens. En voicy les
noms avec ceux des Officiers ,
GALANT. 197
à qui Sa Majeſté les a donnez
.
BLAISOIS ,
A M. le Comte d'Evreux ,
Fils de M. le Duc de Boüillon.
GATINOIS .
A M. de Poudens .
TIER ACHE .
A M. de Guerchies .
BAROIS ,
A M. de Lifle .
ALBIGEOIS ,
A M. de Muret.
LAONOIS,
A M. le Chevalier du Boudet.
AUXERROIS .
A M. de Vaucieux.
AGENOIS ,
A M. de Choiſeul Beaupré.
CHAROLOIS ,
A M. le Chevalier de Hautefort.
13
198 MERCVRE
LABOURS ,
A M. de Tourrouve.
BUGEY,
A M. de la Chaife.
SANCERRE,
A M.le Chevalier de Croiffy
, Fils de M. Colbert de
Croiffy.
On voit parmy ces Colonels
des Perſonnes diſtinguées
par leur naiſſance , & qui bien
que jeunes encore , n'ont pas
laſſe de faire voir dans leurs
premieres Campagnes , que
leur courage répond à ce qu'-
ils font nez .
Comme les nouveaux Regimens
ont beſoin d'Officiers
d'une grande experience , le
Roy en a tiré douze de ſes
Troupes , qui font d'une valeur
diſtinguée ,& d'un merite
reconnu dans la guerre ,
GALANT. 199
pour en faire autant de Lieutenans
Colonels à ces Regimens
. Voicy leurs noms , &
ceux des Corps dont ils ſont
tirez . Ils doivent eſtre dans
les Regimens nouveaux ſelon
l'ordre où je viens de les nommer
,
M. de Launay , tiré de
cardie.
1791
M. du Bouchet , de Piedmont.
M. Brunet , de Piedmont.
M. de la Robiniere , de
Champagne.
M. de S. Paul, de Navarre.)
M. Buroffe , de Navarre.
M. Jouffroy ,de Normandie.
M. Flour , de Normandie ..
M. de la Potterie, de la Marine.
De.
M. des Eſtarſis ,de laMari-
14
200 MERCVRE
M. de S. Jean , du Dauphin .
M. de Maurepas , des Vaifſeaux.
M. le Marquis de Bethune ,
Ambaſſadeur en Suede , eſt
mort depuis quelques jours. Il
eſtoit grand & bien - fait , &
les diverſes Ambaſſades où il a
eſté employé en differentes
negociations marquent l'eſtime
qu'en faifoit Sa Majeſté. Il
avoit épousé Dame Loüife
Marie de la Grange-Arquien ,
Fille d'Antoine de la Grange ,
Marquis d'Arquien , Capitaine
des Cent Suiffes de la Garde
de Monfieur , & Pere de la
Reine de Pologne,dont il avoit
l'honneur d'eſtre Beau frere
par cette alliance. Le Roy l'avoit
fait Chevalier de ſes Ordres
, & il avoit porté celuy
du S. Eſprit au Roy de Polo
GALANT. 201
gne . Je vousay ſouvent parlé
de la Maiſon de Bethune , qui
eſt tres illuftre. Philippes de
Bethune, Comte de Selles & de
Charros , Chevalier des Ordres
du Roy , Fils puiſné de
François de Bethune , & Frere
du Duc de Sully , Surintendantdes
Finances , épouſa
en 1660. Catherine de Bouteillier
de Senlis , Fille de Philippes
, Sr de Moncy , & il
en cut Hippolite de Bethune,
Comte de Selles , Marquis
de Chabris , dit le Comte de
Bethune , qui fut Chevalier
d'honneur de la feuë Reine ,
& honoré du Collier des Ordres
du Roy en 1661. 11
mouruten 1665.laiſſant d'Anne-
Marie de Beauvillier , Dame
d'Atour de la Reine , &
Soeur de feu M. le Duc de S..
IS
ROL MERCVRE
Agnan , qu'il avoit épousée en
1629. Philipes , Comte deSelles
mort fans poſterité de
Marie d'Eſtampe Valençay fa
Femme , Henry , Comte de
Bethune , qui épouſa Marie-
Anne Dauvet Fille de Nicolas
, Comte des Mareſts,Grand
Fauconnier de France , dont il
aeu des Enfans , Armand de
Bethune , Evêque du Puy
François , Marquis de Bethune
, Chevalier des Ordres du
Roy , dont je vous apprens.
la mort , & Louis , auſſi Marquis
de Bethune , qui prit
alliance avec la Veuve de M.
le Marquis de Montme..
M.de Varangeville eſt mort
environ dans le même temps..
Il avoit eſté Secretaire des .
Commandemens de Monfieur,,
& Ambaſfadeur à Venise ,&
GALANT.
20.3
il eſtoit Fils de M. de Varangeville
, autrefois Conſeiller
au Parlement de Rouen , &
enfuite, Lieutenant Civil dans
la même Ville , & d'une Fille
de M.Roulier , Conſeiller d'E..
tat. Il avoit épousé Mademoifelle
Courtin , Fille de M..
Courtin , celebre par diverſes
Ambaffades .. Cette Famille a
paru fort attachée aux interêts .
du Roy , dans les dernieres
guerres Civiles ..
"
J'ay encore à vous apprendre
la mort de M. de Coëtlogon,
Gouverneur de Rennes
& Lieutenant de Roy de Bretagne
Mademoiselle de Coët.
logon , ſa Scoeur , qui eftoit
Fille d'honneur de la Reine ,
a épousé M. de Cavoye,grand
Maréchal des Logis de France..
Je ſuis ſi preſſe de finir ma
I6
204
MERCURE
Latre, que jene puis vous en
dire davantage.
Les Lettres de Piémont du
17. de ce mois , portent que
Monfieur le Duc de Savoye
avoit toujours la fievre doublequarte
, que les derniers accés
avoient eſté violens , & qu'un
flux hepatique luy étoit ſurvenu
fi abondamment qu'on avoit
craint pour ſa vie , ce qui avoit
eſté cauſe que ce Prince avoit
envoyé querir un Medecin à
Lion.
On a fait rentrer dans l'Arfenal
de Turin l'Artillerie &
les autres chofes qu'on en avoit
tirées pour le bombardement
de Pignerol & les Bouviers qui
devoient eſtre employez à la
conduite de tout ce qui avoit
eſté preparé pour cette expedition
, ont eſté congediez. Les
GALANT .
205
Troupes Ennemies qui estoient
dans le voiſinage de Pignerol ,
ont commencé à décamper
pour prendre la route de leurs
quartiers d'Hiver.
(
Le General Palfy qui s'eſt
démis la jambe en tombant
de cheval , s'eſt fait porter à
Turin.
M. le Comte d'Eſtrées arrivale
19. de ce mois à Toulon
avec la Flote qu'il commande ,
& dés la meſme nuit les trente
Galeres du Roy partirent
pour le joindre , afin d'aller
enſemble ſur les Mers d'Italie.
Le mefmejour il arriva une
Tartane , venuë de Conftantinople
en trente deux jours.
Elle a rapporté que l'ony estoit
fort tranquille , que l'Armée
206 MERCURE
Navale du Grand Seigneur
moüilloit aux Dardanelles , à
l'exception des Vaiſſeaux &
des Galeres qui en avoient eſté
detachées pour le ſecours de la
Canée, & pour le Siege de Napoli
de Romanie que les Turcs
veulent entreprendre.. On a.
appris par la meſme voye , que
les Venitiens avoient perdu
plus de quatre mille hommes.
au Siege de la Canée & que fans
leBataillonde Malte qui fit ferme
pendant le rembarquement
ils auroient eſté taillez en pieces.
Les Maltois ont eu onze
Chevaliers tuez , dix huitbleffez
, cent quatrevingt Soldats.
tuez , & quatrevingt fix blefſez
, en cette occafion. Deux.
mille Allemans ont abandonné
les Troupes Vinitiennes devant
:
GALANT. 207
la Canée & fe font refugiez en
Candie..
La Cour est de retour de
Fontaine- bleau , où le Roy , &
le Roy de laGrande Bretagne ,
ont pris le divertiſſement de
la Chaffe , accompagnez de
Monſeigneur le Dauphin , &
des Dames , en habit de Chafſe
, que Sa Majefté a regalées
pendant tout ce voyage , aufſſibien
que la Cour d'Angleterre.
Ily a eu tous les ſoirs Appartement
ou Comedie , & la
Princeffe d'Elide ya eſté joüée
avec tous les ornemens qui en
ont formé le ſpectacle dans ſa
nouveauté. Le Roy qui s'eft:
toûjours appliqué à des affaires
plus ferieuſes, n'a point vû
ces divertiſſemens , mais il a
donné des plaiſirs plus ſenſibles
208 MERCVRE
àla Cour d'Angleterre , dont la
devotion eſt connuë , & pour
faire voir à la Reine que les
Maiſtres de ſa. Muſiquetravailloientavec
une extrême viteſſe ,
&que fa Mufique executoit en
fort peu de temps , Sa Majesté
donna à cette Princeffe deux
Pſeaumes à choiſir pour faire
mettre en Muſique. La Reine
ayant choiſi celuy qui commencepart,
Uſquequo Domine oblivif.
ceris, le Roy le donna à M. de
la Lande , Surintendant de la
Muſique de ſa Chambre , &
l'un des quatre Maiſtres de
Muſique de ſa Chapelle . Ilſe
trouvoit pour lors en quartier,
&ce Pfeaume ayant eſté chantépeu
de jours aprés , fut fort
applaudy des deux Cours , qui
l'ont entendu plusd'une fois..
GALANT .
209
N
1
Pendant que la Cour eſtoit
à Fontainebleau , il y eut grande
folemnité dans le Convent
de la Solitude des Carmes Billettes
aux Loges , le jour de
fainte Thereſe. Le Roy s'y
trouva au retour d'une partie
de chaſſe,qui ne fut interrompuë
que pour donner des marques
éclatantes de fa preté.
Leurs Majeſtez Britanniques
s'y trouverent pareillement ,&
entendirent le Salut .La Reine
d'Angleterre que les Princefſes
accompagnoienty diſtin .
gua ſa devotion , & pendant
toute l'Octave , la Cour fit paroiſtre
en ce faint lieu, ee que
peut le grand exemple qui luy
est donné.
Vous ne ferez pas fachée
d'apprendre que la Lotterie de
210 MERCVRE
M. Philidor , Ordinaire de la
Muſique de la Chambre du
Roy , pour ſa maiſon de Verfailles
, fera tirée ſans aucun
delay à la S. Martin , par Madame
la Princeſſe de Conty.
Ceux qui feront affez heureux
pour y faire recevoir
leur argent , cette Lotterie
eſtant ſur le point d'eſtre fermée
, auront l'avantage de
n'eſtre pas long-temps ſans
apprendre ce que la fortune
aura réſolu en leur faveur.
Ie viens à l'Article des Enigmes
, & croy devoir d'abord
avertir les gens qui ſe meſlent
d'envoyer des noms pour ceux
qui n'ont point ſongé à les deviner
, qu'ils ſont priez de ne
faire parler perſonne, de peur
qu'il ne leur arrive quelque
GALANT. 211
ſujet de chagrin . L'Enigme
du mois paffé eſtoit ſur le
Falbala , & le ſens en a eſté
trouvé par M. de Boilfimon ,
connu juſqu'icy dans le Mercure
, ſous le nom du Cavalier
d'Angers ; Bonnard de
l'Hostel du Queſnoy Place
Royale ; Ricard , Abbé de
Buillon;C. Hutuge d'Orleans;
L'Amy de la plus belle Veſtale
de Brie; Le petit Rouget du
quartier faint Antoine ; Le
Berger volage de la ruë des
Charettes à Rouën;Les Freres
Amans mutuels , & leurs Ai
mables , de la ruë S. Antoine;
L'Amoureux inventif , & fa
- petite Madelon , de Mante ;
L'Evêque le Fils , de la ruë
- Noſtre-Dame de Mante , &
fon Aimable Marote , Le Spi
212 MERCURE
rituel Blondin , de la ruë des
deux Boules , & l'Aimable
Blonde au charmant parler
gras ; Le Tendre , d'auprés de
la Madeleine. Mademoiselle
de la Salle , & fa Charmante
Compagne Mademoiselle Servaon;
Pageois de la ruë faint
Bon ; la Belle Angelique de
Mante ; La Sçavante & eſtimable
Minerve ; L'Indolente
Marote, de la Porte aux Saints ;
Les deux Engageantes du
Quay des Auguſtins ; & la
Belle Palatine de la Croix du
Tiroir.
Ie vous envoye une Enigme
nouvelle , qui vient de bon
lieu . Peut eſtre fera- t'elle
rêver vos amies un peu de
temps.
GALANT.
213
hìnhchính nhìhìnhnhỉnh
ENIGME .
T'Ay presque autant de mains
qu'en avoit Briarée ,
Horsdu corps chaque nuit on me les
faitfortir ,
Et fans pouvoir les garantir ,
Iln'enfort point qui nesoitdévorée.
Avant les funestes momens
Où je dois fouffrir ce dommage ,
On entend dans le voisinage
Le bruit fatal & les promptsmouvemens
Deplofieurs offemens.
L'Air nouveau dont vous
allez lire les paroles , eſt de la
façon d'un fort habile Muficien.
254 ) MERCVRE
AIR NOUVEAU.
ABfent desyeux de Celimene,
Tous les plaisirs nesont que
peine ,
Que chagrin,fatigue& langueur,
Va viſte , Amour ,fonderfon coeur,
Si je le puis trouver propice ,
Je te promets unsacrifice
Qui couronnera mon bonheur.
Le bruit d'un Combat entre
les Imperiaux , & les Turcs
a couru deux fois ce mois-cy
avec des circonstances qui
pouvoient donner lieu de le
croire , mais toutes les Lettres
venuës de Vienne par les
deux derniers Ordinaires n'en
marquent rien ; il y a tout lieu
de croire que cette nouvelZI
ouvefont
: veut
e.Ceeu
de
Turcs
fer de
lave ,
font
trente
&
Hiver
er la
niter
linaiagne
des
cela
tout
tennlebarna
4
2842
A IF
To
P
Que ch Quech
Da vist
Si je le
Je te pi
Qui co
Le
tre les
a cour
avec
pouvo
croire
tres v
deux
marg
de
GALANT. ZIJ
le eſt fauſſe . Les mouvemens
des deux Armées font
connoiſtre que chacune veut
demeurer fur la deffenſive.Cependant
il paroiſt un peu de
fuperioritédans celle desTurcs
puis qu'elle fait plus paſſer de
gros Partys en deça la Save ,
que les Imperiaux n'en font
paſſer au- delà. Il ya apparence
qu'elles entreront l'une &
l'autre en quartier d'Hiver
avant que de commencer la
Campagne. Ce n'eſt pas imiter
les François , qui font ordinairement
une bonne Campagne
en Hiver , qui gagnent des
Batailles l'Eſté , qui outre cela
battentleurs Ennemis par tout
où ils les rencontrent , etendent
les contributions en enlevent
des Otages , & bombardent
des Villes ; mais chacun a
216 MERCVRE
ſa maniere , & tous les Peuples
n'ont pas Louis le Grand pour
Souverain.
Le Prince d'Orange , toujours
auffi malheureux que fa
cauſe eſt méchante , voyant
la pluſpart de ſes Alliez , &
fur tout le Roy d'Eſpagne ,
rebutez du mauvais fuccés de
ſes armes , tâche à leur perfuader
qu'il engagerabien-toſt les
Tures à faire la paix , & que
l'Armée de Hongrie agiſſant
alors pour la Ligue , il viendra
à bout de fon premier projet
contre la France , ce qui luy ſeroit
auſſi difficile que d'engager
les Tures à faire la Paix en les
faifant menager , comme il la
réſolu , de faire declarer la guerre
au nom des Anglois , & des
Etats Generaux , comme s'ils
étoient en état d'avoir un Vaiffeau
,
:
GALAN T. 217
feau , & un homme plus qu'ils
n'ont preſentement. Les Turcs
ne ſont pas fi ignorans qu'il s'imagine
, & s'ils ne font pas la
guerre auffi regulierement que
les Peuples de l'Europe, ils font
auffi habiles Politiques qu'il y
en ait dans quelque Nation que
ce puifſſe eſtre .
On peut dire , qu'il n'y a que
le Roy de France qui réuffit
dans ſes entrepriſes. Aufſfi ne
fait-il jamais de menaces , mais
il agit. On a menacé pendant
toutl'Eſtéde bombarder Dunkerque
, & ce grand deſſein
s'eſt évanoüy. Il y a fix mois
qu'on menace de bombarder...
Pignerol , tout eſtoit preſt pour
paffer de la menace aux effets ,
cepédant on n'a rien oſé entreprendre.
Le Roy n'a point menacé
Charleroy , & toutefois
M. de Bouflers l'a bombardé ,
Octob . 1692 . K
218 MERCURE
:
aprés avoir battu les Ennemis il
y aquelque temps, coimme vous
avez fceu ,& avoir faitune courſe
dont il a ramené centOrages
pour les Contributions , tandis
queM.de Luxembourg, qui plus
diligent que le Prince d'Oran |
ge, ſe rendoitMaistre de Courtray
, où pendant tout le temps
qu'il y a démeuré , il a mangé
tous les fourages des quartiers
que les Ennemis l'auroient empeſché
de prendre durant l'Hi - 1
ver , à cauſe des Fortifications
qu'ils ont fait faire à Furnes
& à Dixmude. Quant au Bombardement
de Chaleroy , il
n'eſt preſque reſté aucune
maiſon entiere dans la haute
&dans la baſſe Ville , mais les
Ennemis ont ſauvé leurs poudres,
parce qu'ils les ont miſes à
couvert dans les Contremines .
Ils ont étémoins heureux pour
د
د
GALANT. 219
leurs Fourages,& il leur en eſt
peu reſté, ce qui les incommodera
beaucoup , parce qu'il ya
quantité de Cavalerie dans la
Place pour faire des courſes,&
qu'il ſera malaiſé d'y jetter des
Convois de charettes , à cauſe
qu'on fortifie pluſieurs poſtes
aux environs, dans lesquels on
doit faire hiverner de gros
corps de Troupes. Le Prince
d'Orange croyant qu'on alloit
affieger Charleroy , & ne voulant
pas qu'on fift aucun Siege
ſans y avoir eſté preſent , eſt
venu delaHaye à Bruxelles où
il a couchéune nuit,aprés quoy
il a pris le chemin de Hollande
pour s'embarquer , afin de retourner
en Angleterre , où le
compte qu'il y rendra de fes
exploits ne doit pas occuper
1
grand nombre de Seances du
ز
Parlement.Il ne trouvera pas ce
K 2
220 MERCVRE
Royaume plus floriſſant qu'avant
ſon départ , puis qu'il a
perdu treize cens mille livres
Sterlins que luy valoit la Jamaïque;
que fon commerce eſt ruiné
; qu'il a eſté deſolé pendant
tout l'Eſté par les Armateurs de
France ,& qu'il luy afallu payer
cinquante millions ordonnez
par ledernier Parlement.Come
ce Prince s'en retourne en Angleterre
pour en demander encore
autant , fans avoir rien fait
qu'eſtre témoin de la perte que
les Princes liguez ont faite de
pluſieurs Places, & que perdre
une Bataille,qui a coûté à l'Angleterre
tout ce qu'elle avoit de
meilleurs Soldats & de meilleurs
Chefs, on ſe prépare à voir
de quelle maniere il déguiſera
toutes ces diſgraces dans le prochain
Parlement , & quel prétexte
prendra ce Parlemét,for
GALANT. 22.1.
mé de la plupart de ſes Creatures
, pour trahir la Nation , en
accordant encore à ce Prince
des ſommes , qui loin d'apporter
aucune utilité à la Nation ,
ne fervent qu'à la ruiner.
M.des Chiens ayant eſté détaché
avec un Bâtiment de 36.
Canons , de la Flote que commandoit
M.le Comte d'Eſtrées ,
rencontra ſur les coſtes d'Eſpagne
deux Bâtimens Oftendois ,
contre leſquels il y eut un rude
combat.Il coula un des Oftendois
à fond,& obligea l'autre à
s'échoüer. Il rencontra enſuite
un autre Baſtiment Eſpagnol ,
dans lequel il y avoit deux
cens cinquante Negres , qu'il a
amené à Toulon , où il eſt
arrivé mêmeavant M. le Comte
d'Eſtrées .
On affure qu'un Navire Hollandois
, qui venoit des Indes
K 3
220 MERCURE
Orientales , richement chargé,
a échoué entre Dunkerque
&Calais .
Les Generaux qui ont commandé
en Flandre , en Allemagne
, & en Catalogne eſtant re
venus & les quartiers d'hiver
ayant eſté diſtribuez , nos Braves
vont ſe repoſer à l'ombre
de leurs Lauriers , aprés avoir
acquis une gloire immortelle
aux armes de France .
Je viens d'apprendre,que M.
le Marquisde la Fare,Capitaine
des Gardes de Monfieur , doit
époufer Madame de Chasteauthiers
, Fille d'honneur de Madame.
On vient de m'écrire , que
Meffire Charles de Grolée
Comte de Virville & Gouverneur
de la Ville & Citadelle
de Montelimat en Dauphiné ,
yeſtoit mortle 12. de ce mois..
âgé de quatre vingtans, & fort
GALANT . 221
regretté de tout le Pays . M. le
Marquis de Virville ſon Fils , eft
dans le Service , & s'eſt diſtingué
en pluſieurs occafions. Je
fuis , Madame , & c.
A Paris , ce 31. Octobre 1692 .
APOSTILLE.
Rien n'estsi difficile que de contenier
le Public. On n'auroit pas crú
qu'il eust dûse plaindreparce qu'on
afait mourir dans une Liste de quatre
cens noms , M. Moreau , Capitaine
dans le Regiment du Roy ,
qui en effet n'est pas mort de ſes
blessures , & qu'on a oublié de
parler de celle de M.le Marquis
de Tourouve. Cependantje croyde..
voir avertir les Officiers qui font
deretour , qu'ils trouveront dans
les trois Relations particulieres que
jay faitimprimer , un détailexact
de ce qui s'est passé pendant la
Campagne , qu'on ne trouve points
ailleurs.
Li
*1893
TABLE.
Relude. I
6
Lettre de M. Panthot , Doyen
des Medecins de Lyon, couchant
l'histoire de la Baguette.
Envoyé de Madame la Ducheffe de
Meckelbourg , au Duc Frederic
Guillaume de Meckelbourg-
Grabavv.. 42
Epiſtre à Madamede Chalais . 47
Cyaippe, Eglogue .
Conte,
52
56
Réponse à une question proposée
-dans le Journal des Scavans. 60
Erreur que l'on a faite dans une
Leetre de Grenoble , imprimée
dans le dernier Mercure, oùl'on
amis que M.le Marquis de
Montbrun commandoit les Barbets.
66
Reception faite àToulonſeau Prine
TABLE.
ce Federic , Fils aîné du Roy de
Dannemarck. 74
Le Contrat.
77
Nouvelles , & Letiredela famar .
que. 85
Autres tremblemens de terre. 9t
Ceremonies faites aux Recolets du
Fauxbourg S.Laurent . 102
Autre Ceremonie faite à l'Abbaye
de S. Paulprés Beauvais . 105
Morts. P 109
Mariage de M.le Marquis de
Malauze.. 110
Histoire. 4 111
Livres nouveaux .
140
Complimens faits par M. l'Ambaf-
( Sadour de Venise,à M.le Cardrnal
& à M. le Duc de Boüillon.
144
Levée du Siege de la Canée. 146
Defordre arrivé à Bolemont en
Pologne. 147
Détail de tout ce qui s'est paßé en
Allemane.g 149
TABLE .
Nouveaux Regimens créez par le
Roy, avec les noms des Colonels,
& Lieutenans Colonels . 196
200
204
ArrivéedeM.le Comte d'Estrérs
Autres Morts .
Nouvelles de Prensont ,
àToulon.
de la Canée.
205
Nouvelles de Constantinople &
3 206
Divertiſſement de la Courà Fontainebleau
& Son retour à
Versailles. 267
S
Lotterie preste àtirer.. 209
Enigm's. 213
Nouvelles d'Allemagne. 214
Bombardementde Charleroy. 216
Combat d'un Vaiffeau du Roy ,
contre deux Bastimens Oftendois
, avec la prise d'un troiſiè.
me, chargé de Negres . 24
Retourde nos Generaux. 222
Mariagede M. detaFare , 223
Troiſième articlede Mott , 224
Apostille.
LYON
225
Fin de la Tube.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le