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1692, 09 (Lyon)
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me,
807156
-MERCURE
Colleg.Lugd. 11. Trinityo
GALANT
Jorical inter
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHINUF
LYON
SEPTEMBRE 100 *
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY
ruë Merciere au Mercure Galant.
M. DC. XCII .
Avec Privilege du Roy.
TABLE..
Relude.
auRoy. 3
Lettre interceptéed'un Colonel
Valon àun de ſes Amis à Bruxelles.
10
Nouveaux Memoires pour ſervir
àl'Histoire du Cartesianisme . 16
Bouquet envoyéparMadame des
Houlieres. 70
Lettre touchant la mort deM. le
premier President de Grenoble . 75
Réjouiſſances faites àDijon. 85
Feste celebrée à Bordeaux
Toulouze.
à
95
97
Lettre d'un Capitaine Hollandois
àundeſes Amis à Breda...
Gharge d'Aumônier du Roy , dona2
TABLE.
née àM. l'Abbé de Tonnerre. 10
Diogene&Mausole Dialogue. 103
Couvernement d'Arras donnéà
M. leMarquisde Monchevreuil..
107
Lettre deM. Deslandes.. 109
Memoire preſentéaux Etatsde
Hollande, parl'EnvoyédeDanemarck.
Pi
Nouvelles d'Allemagne.. 124-
LeRoyd'Angleterre vient chezles
Peresde laDoctrine Chrêtienne. 136
Sacres depluſieurs Evesques.137
La Beauce , Elegie.
Morts..
138
146
Vers pour le jour de la naiſſance
daRoy.. ISS
Festecelebréeà l'Hospital de la
Charité.
Nouvelles de Pologne.
159
162
Seconde Lettre de Lion, touchant
la baguette qui fait découvrir less
TABLE .
Meurtriers.
Hiftoire.
165
172
Voyages Historiques de l'Europe..
190
Gouvernement donné par le
Roy.. 193
Prisede deuxVaiſſeauxdeGuerre
par les Vaiſſeaux du Roy. 194
La chaſſe donnée aux Ennemis
par M.le Marquis Harcourt . 198
Autre nouvelles d'Allemagne.201
Grand defordre arrivé àPoſnanie..
206
Priſesfaitespar nos Armateurs.
209
Iournal de Flandre. 216
Nouvelles de Dauphiné. 222
Mauvaisparty ,pris par M. de
Savoye.. ' 232
Fidelité ,&valeur desnouveaux
Convertis..
24.9
Belle actionde Mrs de Geneve.29 33
TABLE.
Article des Enigmes.. 254
Nouvelles de divers endroits.255
Fautesſurvenuës dans le dernier
Mercure.. 258
Fin de la Table..
LE LIBRAIRE
au Lecteur,
I
Evous envoirayle Mois prochain
un Catalogue general des
Livres Nouveaux de 1692. que
vous me demandé.
LIVRES NOUVEAUX
du mois de Septembre 1692.
Voyages Hiſtoriques de l'Europe dediez
auRoy , contenant l'origine , la Religion ,
les moeurs , coutumes & forces de tous les
Peuples qui l'habitent & une Relation exa-
• te de tout ce que chaque Païs renferme de
plus digne de la curiofité d'un Voyageur
qui comprend tout ce qu'il y a de plus curieux
en France , avec deux Cartes en tailledouce
, enluminée , ind . 30. f.
Hiſtoire de la Monarchie Françoiſe ſous
le regne de LOUIS LE GRAND depuis
1643. juſqu'en 1692. où l'on trouvera
toutes les nouvelles Guerres , tant en Flan-
22
P
dre , Allemagne , Italie , & autres , par
M. de Riencourt en 3. volumes indouze ,
5. liv.
Entretien de Morale par Mademoiselle
de Scudery dedic au Roy , ind . 2.vol . 3.liv .
10. fols.
Oeuvres de Madame la Comteſſe d'Aunoy',
contenant
Memoiresd'Eſpagne , ind. 2. vol. 4. liv.
Les Voyages d'Eſpagne en 3. vol. 4. liv.
10. tols .
Jean de Bourbon Prince de Carenci , ind.
3. v. 4. liv. 10.f.
Les nouvelles Eſpagnoles, ind. 2. vol.
4. liv.
Hippolite Comte de Duglas en 2. vol .
in.d 3. liv.
Le Comte d'Amboiſe , ind . 2.vol. 2. liv.
Le Nouveau Etat de la France achevé
d'Imprimer ce Mois augmenté de toutes
les nouvelles Charges , &dignitez que le
Roy a donné , indouze 2. volumes avec
pluſieurs figures en taille- douce 4. liv.
La Campagne de Piémont de M. de Catinat
, ind. 20. fols.
Les bons Mots & les bons Contes de
l'Auteur des Mots à la mode , ind . 1. livre.
Is ſols.
Les Tragedies de Sophocles avec des
Remarques de M. d'Affier , ind . 50. (.
Effais de Panegyriques pour les Feſtes
principales des Saints de l'Année contenanttrois
deſſeins pour chaque ſujet par
Mr. l'Abbé Breteüil autheur des Eſſais de
Sermons en 2. volumes in- octavo 6. liv.
10. fols.
Hiſtoire d'Alexandre Farneze Duc de
Parme , ind . 20. fols .
Relation du Combat de Stein-Kerke en
Flandre par Monſeigneur le Maréchal de
Luxembourg, ind. 20. fols.
Relation de la Ville & Château de Namur,
en 2. vol. avec deux figures , 2.liv.
Le deuxiéme Tome des Oeuvres de ſaint
Evremont , inquarto 6. liv. Le premier ſe
trouve pour le même prix.
LeNouveau Dictionnaire des Rimes par
M. Richelet, 2. liv. s.ſols.
Les Nouvelles Hiſtoriques contenant
Gaston Phebus , la Prediction accomplic ,
les deux fortunes imprevûës , Zingis Hi
ſtoire Tartare , ind . 2. vol. 2. liv.
Theatre Philoſophique de M. l'Abbé
Bordelon , ind. 30 ſols.
Les Nouveaux Caracteres de Theophraſte
avec les moeurs de ce Siecle , augmenté
de la moitié , ind. 32. f. 6. deniers.
Avis pourplacer les Figures.
L'Air qui commence par
Retirezvous , &c. pag. 204
L'Air qui commence par, Lors
que Louis , &c. pag. 57
I
MERCURE
GALANT
SEPTEMBRE
AMAIS
YON
**
1893
*
1692
Monar-
3
VILLE
J que n'ayant porté la
gloire de la France
dans un ſi haut degré
que LOUIS LE GRAND ,
jamais les Muſes ne ſe ſont
attachées avec plus d'ardeur à
chanter celle d'aucun autre
Souverain , & comme la matiere
eſt inépuiſable , vous ne
Sept. 1692 . A
2 MERCVRE
devez pas eſtre ſurpriſe ſi je
vous fais part d'Ouvrages faits
fur les meſmes ſujets , longtemps
aprés que de grandes
actions ont ſuivy celles quiont
donné lieu à ce que je vous envoye.
On écrivoit encore fur la
priſe d'une des plus fortes Places
de l'Europe, lors que le gain
d'un Combat demande qu'on
mette de nouveau la main à la
plume. Cependant je remets à
d'autres temps ce qui a été écrit
fur ce Combat , pour vous
faire voir les alarmes que le
Roy a cauſées , en expoſant ,
comme il a fait devant Namur
, des jours ſi précieux à la
France.
h
GALANT.
3
EPISTRE
AURΟΥ.
Vand tu
3
and
les plaines de Flandre ,
braves lamortdans
Et que chacun t'égale au fameux
Alexandre,
Jen'ay garde, Grand Roy, de van.
ter des exploits ,
Qui peuvent tant couter de larmes
داب
aux François.
Dés l'enfance ébloüy deta brillante
gloire, છ છછ
Pour elle j'invoquay les Filles de
Memoire ;
Et fi depuis deux ans j'erre fur
l'Helicon ,
Ce n'est que pour apprendre à celebrer
ton nom.
Az
G
4
MERCURE
Mais tes derniers exploits, qui paf-
(entmon attente ,
Ontimposéfilenceàammaa Muſetrem.
blante.
Quoy, de Mons , de Namur attaquant
les remparts ,
Oucent foudres d'airain tonnent de
tontesparts,
Secondé de ton Fils , cette teste fi
chere ,
Du Salpêtre embrasé tu braves la
colere;
( Abice nouveau danger glace encor
mes esprits )
Et moy , je vanterois par de nouveaux
Ecrits
Cettefoifde perilqui fait trembler
३ la France ?
MaMuse avecNaſſau seroit d'intelligence.
Quepeuvent soubaiter tes Ennemis
jaloux ,
Que de te voir courir au devant
de leurs coups ?
GALANT .
S
Ouy ! ces lâches Guerriers , que ta
grandeur outrage ,
Fondent tout leur espoir sur ton
propre courage ,
Et tu vasSeconder leur defir crimi.
nel.
Quoy! pour estre Heros en est- on
moins mortel ?
Le plus chetif Soldat,s'il plaît aux
fieres Parques ,
Peut trancher le Destin du plus
grand des Monarques ,
Et ces aveugles Soeurs coupent d'un
Seul ciseau
Nos fréles jours filezfur le mesme
fuseau.
Quel tristessouvenir!quelles noires
pensées ,
Retracent des douleurs parle temps
effacées ?
Quandles Dieux irritez pour pu
nir nos forfaits ,
Sembloient de nos Voisins exaucer
lesſouhaits ;
A
3
6 MERCURE
*Et nous menaçant tous d'uneperte
funeste,
Vouloient te rappeller dans leur
troupe celefte ,
Quelsfurent nossanglots,nosplain.
tes, nostre deuil ,
Voyant l'honneur des Lis pancher
vers le cercueil !
Et cependant alors l'inconsolable
France
Pouvoit mettre en ton Filsfafeconde
efperance ,
Prompt&puissant Secours dans un
figrandmalheur.
Mais aujourd'huy ,grandRoy,qu'un
excés de valeur ,
Autour de ces remparts , où mille
mortsfont prêtes ,
Expose également vos precieuses
têtes.
Quide nos juſtespleurs arreſteroit
le cours ,
Si quelque coup fatal mettoit fin à
nos jours
A
adwo
GALANT.
7
Dans ce triſte revers quelle aſſez
fortedigue ٢٠
Pourrions- nous oppoferaux fureurs
dela Ligue?
DeLorges,Luxembourg, Catinat&
Bouflers,
Et d'autres dont le nom a remply
l'Univers
د
Qui fortunez,vaillans ,ſages par
ton genie ,
Font trembler devant eux toute
l'Europe anie ,
Si le Ciel nous privoit de ton Fils&
Ne sçauroient ranimer nos coeurs
de toy ,
tranfis d'effroy ;
Et ces Heros naiſſansà qui le Ciel
destine
Lagloire d'affranchir lafaintePalestine
,
Ne peuvent pas encor Soutenir dans
leur main
Ce fer qui doit briller fur les bords
du Jourdain , st
A 4
8 MERCURE
La France , Grand Louis , te parle
parma bouche.
Si fon repos t'est cher,ſiſa plainte
te touche ,
Ceffe de prodiguer des jours fiprécieux
,
Aqui nostre deſtin fut liépar les
Cieux;
Onne te promets plus que fur leurs
belles vives.
Tes exploits forent chantez par nos
Muſes craintives.
Et toy,quiſçeus jadis partes divins
appas
Captiver ce grand Coeur avide de
Combats,
Siparmy les plafirs de lavoûte azuréc
,
Th refe, il tesouvient de ta France
éplorée ,
Si tu cheris encor l'honneur des
Fleurs de Lis ;
Eligne des dangers ton Epoux &
zon Fils
GALANT .
Unsoir , quand la nuitfombre aura
tenduſesvoiles ,
Descensseule &fans bruit du ſeyour
des Etoiles ;
Parois à ce Monarque avec cette
beauté
S
Qui triomphajadis de fon coeur indompté
,
Lors que pour noſtre gloire au pied
des Pirenées 50 2
LeMinistredes Dieux unit vos deſtinées
;
Etpar le ſouvenir de ce charmant
lien ,
Par lesAutelsfacrezdont il est le
Soutien,
Par le falut des Lis,&parnos triſtes
larmes ,
Conjure ce Heros definirnos alarmes.
Cette Epiſtre eſt de M. de
Combes , de Toulouſe , Au-
As
10 MERCUR E
teur de l'Eglogue que je vous
envoyay dans ma Lettre de
Novembre , ſur la mort de
M. de Louvois , & à laquelle
vous avez donné la meſme
approbation qu'elle a receuë
detous ceux qui ont du gouſt
pour les Vers.
Comme vous eſtes curieuſe
de tout ce qui regarde les
affaires du temps , vous ne
ferez pas fachée de lire la Lettre
qui ſuit.
LETTRE INTERCEPΤΕΕ
d'un Colonel Valon,A un
de ſes Amis, à Bruxelles .
TEfuis , Monfieur, plus mortifie
Iququee je nesçaurois vous l'exprimer
, du malheureux fuccés du dernier
Combat. Laperte que nous venons
de faire est d'autant plus confiderable,
que nous avions mis touse
nostre esperancefur nostre Infan-
2
GALANT.
:
terie, sur tout fi nous estions affez
heureux pour attirer l'Ennemy dans
un terrain où il ne pust estre secouru
par sa Cavalerie , qui depuis
quelque temps eft devenuë fort redoutable
à nos Troupes. Ce projet
avoit réussi de la maniere quenous
le pouvions ſouhaiter ; nostre Infanterie
a fait fort grand feu , &
afoutenu celuy des Ennemis avec
une fermetè qui faisoit bien augu.
ver de l'événement ; mais il faut
convenir que les François d'aujour
d'huysont fort differens de ceux du
remps paßé , quin'estoient à craindre
que dans leur premiere furie ;
au lieu que nous venons d'experimenter
qu'après avoir efſuyé long.
temps noſtre feu , ils font venus à
nous l'épéeà la main ,& ont tailléen
pieces tout ce qui s'est pro-
Senté pour leur réſiſter. Pluſicurs
denos Officiers Généraux ont esté
A6
12 MERCURE
tuez, & d'autres bleſſezen faisant
retirer les Troupes , & nous avons
eu beſoin de leur valeur & de toute
Lour experience pour empêcher que
les François n'engageaffent un Combat
general. Il a fallu pour cela
Leur abandonner quelques pieces de
Canon ; mais enfin il vaut mieux
Sacrifier quelque chose que de hazarder
le tout . Parmy ces malheurs
nous avons la conſolation d'avoir
faitach ter cette victoire à l'Ennemy
, par la perte de plusieurs officiers
confiderables ; on nous a affuré
mesme qu'il y avoit du Sang
Royalrépandu,&qu'unjeune Prince
y avoit fait des actions ſi ſurprenantes
, que nos soldats en le
voyant s'estoient reſſouvenus de la
Fournée de Caffel . Cen'est pas la
perte que nous venons de faire qui
m'affl ge le plus, mais j'en crains les
consequences; car je m'apperçois que
A
GALANT.
13
cette nouvelle façon de combattre
étonne le Soldat , qui a déja meilleure
opinion de l'Infanterie Françoise&
murmure tout hautdes ir
resolutions continuelles du Roy
d'Angleterre. Il est vray que chacun
parleicy de nos affaires avec beaucoup
de liberté. Je ne voudrois pas
dire mes sentimens à un autre qu'à
vous , mais je vous avoue que je
commence à perdre courage,lors que
je fais reflexion que la Cavalerie
des Ennemis, &fur tout celle qu'ils
appellent la Maison du Roy, est incomparablement
meilleure que la
noſtre: leur Infanterievientdenous
montrer ce qu'elleſçait faire . Nous
n'oferions affiger une Place devant
eux , & ils en prennent tous les
jours devant nous. Tous les grands
projets de descentes que nous devions
faire en Francefont avortez;
les Ennemis font tous les ans les
<
14
MERCVRE
premiers en campagne , &y restent
lesderniers. Quels avantages pou
vons- nous donc attendre de nos
travaux,& des dépenses continuelles
qu'onnous engage de faire?Tout
le monde pense icy comme moy ,&
cela est fivray,que j'entendois hier
au foirun Soldat Flamand qui di-
Soit àfon Camaradeen beuvant de
la biere : Au moins fi les François
vouloient nous laiſſer nos houblonnieres
, nous les tiendrions quittes
de ce bon vin de Rheims que nous
devions boire fi abondamment chez
eux. Voilà , Monfieur , la situation
des esprits & l'état des affaires.
Cependant je ne vois pas que per-
Sonne ouvre les yeux , ny que nos
mauxfoient prests àfinir. Je vous
écris avecbeaucoup deliberté,étant
persuadé , de vostre discretion.
Vous pouvezcompter außi que per-
Jonne n'est plus veritablement que
je le fuis, Monfieur vostre, &c.
GALANT:
Vous trouverez des choſes
fort agreables dans la Piece
que vous allez lire. Le hazard
me l'a fait tomber entre les
mains, ſans que je ſçache de qui
elle vient , autrement que par
le titre quej'y ay trouvé. Vous
me manderez , s'il vous plaiſt ,
vos conjectures. La maniere
aiſée dont cette Piece eſt écrite
, a fait plaifir à beaucoup de
gens ,&je ſuis fort aſſeuré que
vous ne regreterez pas le tems
que vous donnerez à ſa lecture .
1
16 MERCVRE
NOUVEAUX
MEMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE
DU CARTESIANISME.
Par M. G. de L'A.
UAND le bruit de la mort de
QMr des Cartes , arrivée en Sucde
, ſe répandit en France , l'Abbé
Pirot , ſon Confident , ne fut pas de
cesduppes qui la crurent. La nouvelle
eſt fauſſe , dit- il publiquement
dans la Salle du Palais ,je ſçais bien
ce qu'il m'a dit , il connoiffoit trop
bien ſa machine . L'Abbé Pirot avoit
raifon. M. des Cartes ſe portoit bien,
GALANT. 17
&voicy comme les choſes ſe paſſerent.
د
Lors qu'il vit que la Reine Chriſtine
ne goûtoit pas ſa nouvelle Phi
loſophie autant qu'il l'avoit eſperé ,
& qu'elle diſoit tout haut qu'elle s'en
tenoit à ſon Platon & fon Ariftote ,
& que rêveries pour rêveries , les anciennes
valoient bien les nouvelles ,
il prit reſolution de quitter la Suede.
Il propoſa ce deſſein à fon Amy M.
Chanut Ambaſſadeur de France ,
-homme de bon ſens , qui en fut furpris
, & luy en demanda la raiſon. Ne
voyez-vous pas , répondit M. des
Cartes , coinme la Reine me traite ?
Elle est obſedée d'un tas de Peripateticiens
, de Poëtes , & de Grammairiens
, qui luy rempliſſent la teſte de
Grec& de Latin , & la dégoûtent de
ma Philoſophie. Elle en plaiſante même
quelquefois à ma barbe ; & hier
encore , comme je regardois du coin
de l'oeil la belle Sparre , elle s'en apperceut
, & me dit devant toute la
Cour , qu'apparemment il ſortoit des
18 MERCURE
८
particules ſtriées de cette Fille , qui
me faisoient tourner la teſte de ſon
coſté. Une autre fois elle me demanda
ſi le principe de l'Amour confiſtoit
dans la matiere ſubtile , ou dans les
globules du ſecond Element. Je luy
montrois dernierement un Livre que
j'ay compoſé dans ma jeuneſſe ,& que
j'ay intitulé , Democritica. Ce font
les premieres ébauches de mon ſyſteme.
Mais quoy , me dit - elle , ne
vous avois-je pas oüy dire que vous
ne connoiffiez ny Democrite , ny fa
doctrine ? Cette Princeſſe eſt vive , &
rompt en viſiere , & ſes bruſqueries
ne laiſſent pas d'embaraſſer. Vous
eſtiez preſent , Monfieur , lors que
pour me tourner en ridicule , elle me
voulut faire danſer au Bal. Elle cut
beau m'alleguer l'exemple d'Ariſtippe,
je nedonnay pas dans ce panneau-là ,
& cela euſt eſté bon du temps que je
m'habillois de vert. Je m'en ſerois
alors acquitté comme un autre , &
peut-eſtre mieux qu'un autre , car
Ies regles de la danſe dépendent de la
GALANT. 19
e
ما
,
je
IS
&
ar
Statique, & par conſequent de laGeometrie
, &j'avois deſſein d'en écrire ,
lors que je compoſay le Traité de
l'Eſcrime. Je ne pus me défendre des
follicitations de la Reine qu'en luy
donnant le change ,& m'offrant de
faire des Vers pour le Bal. M. Chanut
l'interrompit là-deſſus. Je fus bien faché
, dit-il , de vous entendre faire
cette avance , car je me doutay bien
que vous feriez pris au mot. Et moy ,
luy répondit M. des Cartes , je ne
m'en repens point , car mes Vers furent
affez bien receus , & ce ſuccés
me flata ſi agreablement , que j'entrepris
de faire la Comedie que vous
avez veuë. La Reine affriandée par
mes premiers Vers , ne put réſiſter à
l'impatience de voir ces derniers. Il
fallut les luy lire avant que la Piece
fuſt achevée. Elle fit aſſembler tous
les beaux Eſprits de la Cour , & vous
fuſtes témoin de l'applaudiſſement que
cette Piece receut de toute l'aſſiſtance.
Non pas de toute , reprit M.
Chanut , car tandis que pluſieurs gros
20 MERCVRE
Suedois & Allemans , pour paroiſtre
bien ſçavoir noſtre Langue , qu'ils
n'ont jamais appriſe que dans la
Grammaire Françoiſe , vous applaudiſfoient
, j'apperceus dans trois ou
quatre François , qui estoient auprés
de moy , un ſoûris moqueur qui n'étoit
pas favorable à voſtre Ouvrage.
Je les entendois ſe diſant entre eux ,
tantoſt qu'un Vers eftoit trop court ,
tantoſt qu'un mot n'eſtoit pas François
, & que vous l'aviez apporté de
Poitou , ou de la Nort- Hollande . Le
jeune Voſſius meſme s'approcha de la
Reine ,& luy dit , qu'on reconnoif.
ſoit bien dans cette Comedie le mé.
pris que vous faiſiez d'Ariftote , parce
que ſi vous aviez lû ſa Poëtique ,
vous auriez mieux obſervé les regles
du Poëme Dramatique. Vous voyez
bien qu'il a cherché à ſe vanger par ce
diſcours , de celuy que vous tintes
dernierement à la Reine , pendant
qu'il luy enſeignoit le Grec , lors que
vous dîtes un peu trop crûment à
cette Princeffe , que vous vous étonGALANT.
21
/
د
niez qu'elle s'amusaft à ces bagatelles,
&que Dieu mercy , vous aviez oublié
tout ce que vous en aviez appris dans
le College . Vraiment , dit M.des Cartes
, je n'avois garde de manquer à
luy porter ce coup. Qu'euſt penſé de
moy la Princeſſe Elizabeth , à qui je
l'avois promis ? Eſtoit- il digne d'une
Reine comme elle , de s'abaiſſer à ces
pauvretez-là & d'un Philoſophe
comme moy , de le ſouffrir ? Cela ne
la fit pas pourtant changer de conduite
, repliqua M. Chanut , & Voffius
ne vous le porta pas loin; car
jay ſceu que ſi-toſt que vous fuftes
forty , il alla querir une Geometrie
-. Françoiſe , & montra à la Reine un
endroit , où aprés avoir cité un paſſage
de Pappus , vous ajoûtez ces paroles
: le cite plûroft la Verſion que le
Texte Grec , afin que chacun l'entende
plus aisément ; & luy fit remarquer,
qu'encore que de voſtre propre aveu ,
vous ignoriez entierement la Langue
Grecque , & meſme que Pappus n'ait
jamais eſté imprimé en Grec , vous
a
es
21
ce
es
e
22 MERCVRE
د
aviez pourtant affecté par une oſtentation
puerile , de paroiſtre ſçavant en
Grec, car on ne ſoupçonnera pas un
hommeentierement ignorant dans cette
Langue , d'aller confulter les Originaux
Grecs. Pour celuy- là , dit
M. des Cartes , je ne puis le defavoüer
car je croyois bonnement
qu'il y avoit quelque édition Grecque
de Pappus ; & encore que je n'approuve
pas qu'on faſſe ſon capital de
la Langue Grecque , j'eſtimay neanmoins
que ce ſeroit quelque ſorte
d'ornement pour ma Philofophie ,
que l'opinion qu'on auroit que je
ſçaurois cette Langue. Ily a un certain
Art dans la vie pour ſe faire du
nom , que bien des gens connoiflent,
mais que fort peu ſçavent pratiquer
adroitement . Croyez- vous que tous.
les Sçavans ſçachent tout ce qu'ils
paroiſſent ſçavoir ? Et croyez-vous
au contraire qu'ils ignorent tout ce
qu'ils feignent d'ignorer ? Quand j'ay
publié mes principes , il m'auroit fait
beau voir aller dire que je les ay pris
GALANT.
23
de Democrite , de Plutarque , de Brunus
, de Kepler , & de tant d'autres.
Je m'en ſuis bien gardé. J'ay pris
grand ſoin au contraire , de perfuader
àtout le monde , que je faifois peu de
casde tous ces gens-là ,& que je ne
daignois pas les lire. Me ſerois-je pas
fait bien de l'honneur , ſi lorſque je
propoſay ma demonſtration de l'exiſtence
de Dieu , qui a fait tantde bruit,
j'avois averry le Public qu'elle eſt en
S. Anfelme , & que je l'avois trouvée
dans la Somme de S. Thomas ? Et fi
je m'étois vanté que j'avois tiré du
Livre de Galien , de l'uſage des Par
ties , cette jolie découverte , que le
principal ſiege de noſtre ame eſt dans
laglande Pineale ? L'adreſſe de s'approprier
finement les choſes donne
toute la gloire de l'invention. Ouy
dit M. Chanut , pourveu que cela ſe
faſſe ſi finement qu'on n'en apperçoive
jamais rien ; mais ſi l'on vient à en
ſoupçonner quelque choſe , comine
il arrive tôt ou tard , tout eſt perdu.
Nullement , repart M. des Cartes
24
MERCV RE
on eſt quitte pour dire que les bons,
eſprits ſe rencontrent. Vous avez
pourtant veu , répond M. Chanut ,
Pembarras où vous a mis la Reine ſur
vos Democritiques. Et penſez vous
que tous ces Gens ſçavans que vous
avez traittez avec tant de mépris , les
Gaſſendi , les Hohbes , les Roberval,
ne découvrent jamais cet artifice , &
que quand ils l'auront découvert , ils
ayent pour vous plus d'indulgence ,
que n'en a eu Voffius ſur l'affaire de
Pappus , & qu'ils vous en croyent
fur voſtre parole , lorſque vous direz
que vous vous eſtes rencontré par
hazard avec les Inventeurs de vos
opinions ? Il n'y auroit perſonne qui
fur ce pied- là ne ſe puſt faire inventeur
de tout ce qu'on a jamais découvert
de plus beau. Il auroit mieux
valu , ce me ſemble , pour voſtre intereſt
, menager un peu davantage ces
gens-là ,& garder avec eux un peu
plus de meſures d'honneſteté. Ils vous
auroient bien paflé des choſes qu'ils
releveront à la fin fort defagreable.
ment
GALANT.
25
ment pour vous. Il eſt vray , dit M.
des Cartes , qu'en prenant cet air de
hauteur avec ces gens-là , il peut y
avoir quelque choſe à perdre ; mais à
mon avis , il y a beaucoup plus à gagner
en les abbaiſſant : & il importe
peu que ce ſoit en les mettant au def.
ſous de ſoy , lors qu'on ne ſe peut
mettre audeſſus d'eux , pourveu qu'ils
ne nous égalent pas.Quand on a acquis
un certain degré d'eſtime , on peut
tout hazarder. A la faveur de cette
autorité que je me ſuis donnée , j'ay
fait recevoir ma Doctrine ſans eſtre
examinée , & j'ay mis les choſes en tel
état , qu'il n'y a point de propoſition
fi extravagante , que je ne falle paſſer,
Je veux vous en dire quelques exemples.
J'avois donné à la terre le même
mouvement que Copernic luy donne,
- Je ſceus que Galilée avoit été maltraité
à l'Inquifition , pour avoir foutenu
cette opinion. Je ne changeai pas
pour celade ſentiment. J'imaginay
ſeulement une nouvelle définition du
mouvement ; bizarre à la verité , car
Sept. 1691 . B
1
1
26 MERCURE
il s'enfuit de cette définition , qu'un
homme pourra aller d'ici à la Chine ,
fans bouger de ſa place ; mais qui a
pourtant ébloüi tous mes Sectateurs ,
par la confiance avec laquelle je l'ay
propoſée. On me faiſoit quelques
objections importunes contre ce fameux
raifonnement , qui eſt le fondement
de ma Philofophie , par lequel
de ce que je penſe , je conclus que je
fuis. Je ne balançai point à répondre
que ce raiſonnement qui renferme
trois termes , comme tous les raiſonnemens
du monde , n'eſt pourtant
point un raiſonnement , mais
fimple propofition , qui pourtant n'en
doit renfermer que deux. Mes Difciples
ſe ferojent tuer aujourd'hui pour
ſoutenir cette réponſe , toute inſoutenable
qu'elle eſt. Ie ris quelquefois
de leur ſimplicité , quand je les vois
défendre de bonne foi , ce que j'avois
avancé au plus loin de ma penſée,mais
jene laiſſe pas d'en profiter. Et voilà
ce que ſervent cette fierté , cette
adreſſe , & cette diſſimulation que
vous deſaprouvez . Mais revenons à
une
GALANT.
27
noſtre Comedie. Ce qui me déplut
davantage , continua M. Chanut, lors
que vous la luftes , c'eſt que la Reine
faiſoit repeter malicieuſement tous les
mauvais endroits. J'aurois bien voulu
interrompre cette farce , mais j'en fus
empêché par le reſpect de la Reine ,
qui paroiffoit s'y divertir plus que je
n'aurois voulu. Il eſt vrai que je ne
remarquai rien de tout cela , dit M.
des Cartes , mais quand je l'aurois
remarqué , croyez , vous que je me
fuſſe arrêté ?Tant pis pour ceux qui
n'ont point de bon goût.Vous avez veu
parmonTraitté des Paſſions , que j'en
connois bien les cauſes , & que je
ſçais par conféquent les moyens de les
exciter,&de les calmer à coup ſeûr.
Et ç'a été principalement pour m'en
affurer que j'ay voulu eſſayer ma Comedie
ſur ces Suedois , & ces Alle
mans , dont vous parlez , qui ſont de
bonnes gens , francs & droits , agif.
fant naturellement , & dont le goût
n'a point été corrompu par ces
fauſſes regles d'Ariftote , ny par ces
mauvaiſes Comedies de Corneille , de
1
B2
28 MERCURE
des Marais , & des cinq Auteurs , qui
ont fait tant de bruit en France. Je
prétens avec ma methode , qui eſt la
veritable clef de toutes les Sciences ,
inventer une nouvelle Poëtique , qui
fera voir clairement qu'Ariftote n'y
entendoit rien,non plus qu'en Phyſique
& en Logique. Mais ce n'eſt pas
dans un lieu comme celuy- cy , que
j'executeray mes deſſeins ; il me faut
de la retraite, du repos , de la liberté ,
&des gens capables de profiter de
mes,lumieres , des gens ſimples , do.
ciles , ſans préjugez , ou capables de
s'en défaire. Je ne vous diffimulerai
point,car vous eſtes trop de mes Amis,
que j'eſtois venu icy dans l'attente ;
non pas de m'aggrandir , car je mépriſe
fort la fortune ; mais de me mettre
un peu plus au large que je ne le
fuis. Si les eſperances que mes Amis
deParis me donnerent ſi mal à propos ,
il n'y a guere plus d'un an , avoient
réuſſi , peut- eſtre m'en ſerois-je contenté.
Ce fut lors que croyant me
faire plaifir , ils me manderent que
j'eſtois fortdeſiré à la Cour de France;
GALAN T. 29
que ſi j'y paroiſfois , j'y charmerois
tout le monde , & qu'il eſtoient affurez
pour moy d'une groſſe penfion. Je
fus affez ſimple pour les croire ; je
quittay les douceurs de ma ſolitude
d'Egmont , & je vins à la Cour par
le Meſſager. Je pris un logement vers
le quartier du Louvre , pour eſtre à
portée du Palais Royal ,& de Saint
Germain. Me ſouvenant pourtant que
j'eſtois Philoſophe , je ne crus pas
qu'il me convinſt de me loger dans ces
grands Hoſtels , où il y a un trop
grand abord de toutes fortes de gens.
Je choiſis une petite porte ronde , &
pour éviter le bruit, je me mis au troifiéme
étage. Je me fis habiller en Cavalier
, & à peu prés comme les gens
de la Cour , & je fis ſçavoirmon arrivée
à ces Meſſieurs qui m'avoient
appellé. Qui fut bien étonné , ce
furent eux , voyant que j'avois pris au
pied de la lettre , ce qu'ils ne m'avoientmandé
, diſoient- ils , que comme
un ſouhait ,& par complaiſance.
Mais je fus encore plus étonné qu'eux,
と
1
1
H
B 3
30
MERCVRE
lors qu'au lieu de toucher cette pen.
fion dont on m'avoit leurré , je fus
obligé de payer l'expedition d'une efpece
de Brevet qu'ils avoient extorqué
de quelques Commis , & dont un
de mes Proches avoit fait les avances .
Je ne fus pas moins ſurpris , lors que
me preſentant à la porte de la chambre
du Miniſtre ,& demandant à faluër
ſon Eminence , un Huiffier me
la ferma au nez fans me répondre.
J'eus beſoin de toutes mes regles de
Morale pour digerer cet affront, d'autant
plus rude que je m'eſtois imaginé
que toutes les portes s'alloient ouvrir
devant moy. Je le digeray pourtant ,
&perſonne ne le ſceut , carje n'eſtois
connu d'aucun de ceux qui en furent
témoins . Je refolus bien dans ce moment
de m'enveloper deſormais dema
vertu , & de renoncer aux vanitez de
ce monde. Cependant toutes mes' reſolutions
s'évanoüirent à ces nouveaux
rayons d'eſperance que vous me
donnaſtes pour m'attirer icy. J'y ſuis
venu , & vous voyez comme j'y fuis
recen. Je pardonnerois pourtant voGALANT.
31
lontiers à la Reine toutes ſes railleries
, ſi elle executoit la propoſition
qu'elle vous fit dernierement de me
donner une Baronnie de dix mille livres
de rente dans le Duché de Breme
, quoy que dans les bruyeres de ce
païs-là il faille un grand terrein pour
produire un tel revenu. Car enfin ,
Philoſophe tant qu'il vous plaira ,
l'argent ne gâte rien , quand ce ne
feroit que pour fournir aux experiences
. Le revenu de ma Terre du Perron
, que je vendis avec une aurre
Terre pour la fomme de mille écus ,
ne m'auroient pas mené loin. Mais
j'uſois d'induſtrie ; mes Amis fourniſſoient
l'argent , & moi les raiſonnemens.
Hé bien , luy dit M. Chanut; mais
enfin , à quoy vous réſolvez-vous ?
Je vais vousle dire , répond M. des
Cartes. Mon deſlein vous paroiſtra
bizarre , mais écoutez toutes mes
raifons , & peut-eſtre l'approuverezvous.
Vous ſçavez combien je ſuis
connu en Hollande , j'avois choiſi
la folitude d'Egmont , comme un
!
i
B 4
32
MERCVRE
afile contre l'importunité des viſites.
J'y trouváy du repos dans les commencemens
, mais preſentement que
j'y ſuis achalandé , ce n'eſt plus cela .
Les Faineans , & les Curieux , Hol
landois , François , & Allemans , m'y
viennent affaſſiner de leurs doutes ,
de leurs problemes , & de leurs obje.
tions . On ne peut ſoûtenir toûjours
cette qualité onereuse d'Oracle du Gen.
re humain. Il faut bien ſe démaſquer
quelquefois , & revenir à ſon naturel ,
& c'eſt ce qui ne m'eſt plus permis en
ce païs- là. Vous ne sçauriez vous imaginer
combien ma pauvre Fille Francine
m'a cauſé d'ennuis , non feulement
quand je la perdis , quoy que je
l'aye pleurée à me crever les yeux ,
mais encore quand elle nâquit. Cefut
dans le temps que j'étois occupé à
faire des experiences pour monTraité
de la formation du Fatus. Toute cette
racaille de Vætius , de Schoorius , de
Revias , de Triglandius , s'en formaliferent
, & me firent avaler mille couleuvres.
Jugez de quoy ces gens, là
1
GALANT.
33
ſe meſſent . M'informay-je de ce qu'ils
font dans leurs ménages ? On n'eft
point expoſé en France à de ſemblables
degoûts. Du temps que j'eſtois
en Touraine , & que j'en contois à
Madame de la Michaudiere , je ne
trouvay point à mon chemin de tels
Cenſeurs. Il est vrai qu'elle prévint
les diſcours par le peu de cas qu'elle
fit de ma galanterie; mais c'eſt que
mon Livre des paſſions n'eſtoit pas
fait , & que je ne connoiffois pas encore
les cauſes & la nature de l'Amour.
Les clabauderies de ces Profeſſeurs
Hollandois me firent prendre
pourtant un peu plus de précautions
en quelques autres rencontres pareil.
les ; car entre nous , la grandeur de
mes revelations ne m'empêche point
d'eſtre tenté comme un autre homme,
La Mere de cet Enfant , dont les fervices
m'eſtoient commodes dans ma
retraite depuis long-temps , fut contrainte
de me quitter , ne pouvant
plus foûtenir leur babil.On la montre
encore au doigt , comme une rareté,.
Trouvez- vous cela bien agréable,,
BS
34
MERCURE
Monfieur ? On m'a fait pis encore..
Les Juges d'Utret , à l'inſtigation de
ce Pedant de Vætius , m'ont cité&
condamné comme un criminel . Le
public a eſté ſuſceptible de ces impreffions.
Je le remarque àla contradiction
qu'on asporie à mes Livres en les
lisant ,&àl'indifference qu'on a pour
les lire. Les Librairesſe plaignent qu'ils
n'en ontpasle debit , & refuſent d'en
imprimer de nouveaux. Les marchan.
difes qu'on apporte icy de Hollande ,
nefont couvertes que de mes Ecrits ,
& mon Valet Schluter me rapporta
l'autre jour je ne ſçai quelle drogue
◆ qu'il venoit d'acheter pour moy , envelopée
d'une feüille de mes Meditations.
L'euſſiez-vous jamais cru,Monfieur,
que j'euſſe le déplaisir de voir
tomberdans un fi indigne mépris des
Ouvrages qui feroient le bonheur de
ce fiecle, fi ce fiecle estoit capable de
connoiſtre ſon bonheur ? Pour comble
de chagrin, mon Diſciple Regius ,
que je me croyois fidellement attache
pour la mort ou pour la vie , que je
GALANT.
35
croyois le premier Martyr du Cartefianisme,
en eſt devenu le premierSchismatique
, & l'a abjuré comine une He
refie. Fut-ce là la cauſe de voſtre rup.
ture , demanda M. Chanut ? car en.
core que cette affaire ait fait beaucoup
d'éclat ; je ne l'ay jamais ſçûë à fond.
Cene fut pas tant ſa revolte , qui le
broüilla avec moy , repart M. des Carres
, que la maniere audacieuſe dont il
la fit . Comme je luy ay appris tout
ce qu'il ſçait , j'eſtois en droit de l'avertirde
ſes fautes . Il trouva que je
le faifois un peu trop magiſtralement.
Cet infolent me traita à ſon tour de
Viſionnaire & d'Enthouſiaſte ; ma
Metaphyſique d'extravagante , d'obfcure
, & d'incertaine , & ma preuve
- de la distinction du corps & de l'ame ,
de témeraire & d'indiſcrete. Il n'eſtoit
pas de ma dignité de me commettre
avec un tel brutal ; j'aimay mieux filer
doux , & le laiſſer là pour ce qu'il
vaut. Tout cela m'a fi fort dégoûté de
la Hollande , quej'eſtois ſur le point:
de la quitter , quand vous avez per
36
MERCVRE
ſuadé à la Reine de m'appeller icy..
Cela eftant , dit M. Chanut, pour
quoy choiſiriez - vous une autre demeure
que celle de voſtre Païs ? Si
c'eſt la folitude que vous cherchez ,
vous trouverez des Egmont en Bretagne
plus que vous ne voudrez ; car
pour vous parler franchement , il m'a
paru , comme à bien d'autres , quelque
choſe de fantaſque & de bourru
dans vostre retraite de Nort- Hollande.
Si c'eſtoit le repos que vous cherchiez
, combien auriez-vous pû trou--
ver en France de lieux plus commodes
, plus agreables , & auſſi tranquilles
que voſtre Egmont ? Mais on a
bien connu par toutes ces piroüettes
que vous avez faites en Hollande ,.
errant de Ville en Ville , & ne vous
fixant jamais en aucun lieu , que ce
n'eſtoit ny le monde , ny l'embarras
que vous fuyiez. Je vous l'avonë
franchement , répondM. des Cartes ;
car pourquoi déguiſer les choſes à un
Ami auſſi diſcret que vous eſtes Ce
n'eſtoient point làles raiſons , qui mee
GAL ANT .
37
faifoient quitter la France , non plus.
que la chaleur du Climat, que je prenois
pour pretexte , comme s'il cuft
eſté contraire à mon temperament, &
•comme ſi en me deſſechant le cerveau,
il ne m'eustfait produire que des chimeres
pour frust de mes Meditations . Je
ſçais que la nature nous fait vivre là
où elle nous fait naiſtre ,& que ce n'eſt
pas tant la diſpoſition de l'air que celle
de noſtre efprit , qui nous fait produire
des chimeres . C'eſt encore moins
l'obligation de paroiſtre à la Cour , quim'a
chaffé demon païs. Je crois que
j'aurois pû demeurer ſur mon pailler ,
ſans qu'on ſe fuſt apperceu à la Cour
de mon abſence . Mais la liberté philoſophique
pour laquelle j'ay toujours
eſté fort paſſionné, me faisoit craindre
la delicateſſedes Theologiens , &
les cenſures de la Sorbonne. Si les
Proteftans de Hollande , à qui tout
eſt bon , n'ont pú me ſouffrir, qu'euf--
ſay je dû attendre des Thomiſtes , dess
Scotiſtes,&des Jeſuites, gens ſi poin--
tilleux , & irritez du mépris que j'ay ?
38
MERCVRE
fait d'Ariftote ; J'ay bien peur near--
moins que toutes mes précautions ne
me défendent pas toujours de l'Indice
Expurgatoire. Vous ne me propoſeriez
pas de me retirer en Bretagne , fi
vous ſçaviez la raiſon que j'ay de m'en
éloigner. Je n'y puis penſer ſans douleur
, ny vous la dire ſans confuſion.
Mes Proches ont de la peine à m'avouër
pour leur Parent. Ils ne me connoiſſentque
ſous le titre odieux de Phi--
lofophe , & ne me regardent que comme
lahonte de leur race. D'ailleurs , la vivacité
des eſprits François ne me paroiſt
pas une diſpoſition propre à re.
cevoir mes dogmes. Je crus trouver
dans ces entendemens Hollandois ,
dans ces teſtés Friſonnes, dans ces cerveaux
Veſtphaliens , quelque choſe
de plus mou , de plus ſouple,& deplus
maniable. Toutes les diſgraces que ma
doctrine m'a attirées de la part de ces
gens là , m'ont bien deſabuſé. Si j'en
eſtois le maiſtre , je ne voudrois que:
des Femmes pour mes Diſciples. Je les
aytrouvées plusdonces , plus patientes,
3
GALANT. 39
plus dociles.Je ne vois pas neanmoins,
dit M. Chanut , que vous ayez beaucoup
à vous louër de la docilité de
cette Reine- cy. Auſſi , repliqua M.des
Cartes : affecte-t'elle l'air & les manieres
des hommes. Mais quoy qu'il
en ſoit , le deſſein que j'ay conceu, me
dédommagera , comme j'eſpere , dé
tout le paſſe.
Tandis que M. des Cartes parloit
ainſi , M.Chanut l'écoutoit avec beau
coup d'attention ,& croyant qu'il alloit
ceſſer de parler ; continuez , dit- il,
je vous prie , car j'ay une extrême im
patience de ſçavoir voſtre deſſein. Je
n'en ay pas un moindre , lui répondit
M. des Cartes , de vous le dire. Vous .
ſcaurez donc , Monfieur , qu'un Profeſſeur
de l'Académie d'Upfal , m'é
crivit dernierement , pour me confulter
ſur quelqu'un de mes principes. Sa
Lettre me fut apportée par un de ſes
Ecoliers. La phyſionomie de ce jeune
homme, qui me parutun peu ſauvage,.
me donna la curioſité de ſçavoir fon
Pais. Ilm'apprit qu'il eſtoit Lappon..
40 MERCUR E
Je fus bien aiſe de voir un homme de
ce Pays -là , dont j'avois oüi dire de fr
étranges choses ; & pour connoiſtre
fon genie , je lui fis diverſes queſtions
fur la Philofophie qu'il étudie , & je
vous avoue que je füs furpris de la penetration
& de la netteté de fon efprit.
Je voulus auſſi me ſervir de cette
occafion pour connoiſtre la Nature
de la Lapponie. Je l'arreſtay pour
cela un jour entier , & il m'apprit
mille choſes curieuſes qui me feront
fort utiles pour ma Phyſique . Pour ne
vous tenir point plus long temps en
fuſpens , je pris des ce moment la réſolution
de me retirer en ces quartierslà.
J'y trouverai le repos & la ſolitude
quejecherche , j'y feraides Diſciples
plus fidelles ,plus dociles ,&plus reconnoiſſans
qu'aucuns de ceux que
j'ay pris ſoin d'inſtruire juſqu'à cette
heure.Ce feront des tables raſes ſur
leſquelles je pourray tracer les premiers
traits de la verité , ſans craindre
l'obſtacle des préjugez. Je pourray
d'ailleurs y enviſager la Nature d'un
.
GALANT.
41
coſtéqu'on ne la connoiſt point. Jay
eu inclination pour le Nord. Vous ne
ſçauriez vous imaginer combien la
Nord-Hollande m'a appris de ſingularitez
de la Nature , que je n'aurois
jamais appriſes en France. Ce ſera
toute autre choſe en Lapponie. Les
Phenomenes de ce Pays.là , les longs
jours d'Eſté ſans nuit , les longues
nuits d'Hiver ſans jour , les crepuf
cules prématurez , cauſez par les refractions
, cette Aurore Boreale fur
laquelle M. Gaffendi s'eſt meſlé de
raiſonner : les mineraux, les animaux,
les plantes , les hommes meſmes , tour
cela merite d'eſtre veu de prés.. Mais
principalement ces Spectres qui apparoiſſent
ſi ſouvent , ces Demons en
forme de mouches , ces boules anie
mées , & enchantées ces cordons
dont les noeuis eſtant défaits excitent
des tempeftes , ce trafic qui ſe fait des
vents parmy ces Peuples , le pouvoir
qu'ils ont d'arreſter les Navires en
pleine Mer , au milieu de leur courſe;
&ſur tout les effets étonnans de leurs
,
42
MERCURE
Tambours Magiques ; toutes ces choſes
me donneront de grandes lumieres
pour connoiſtre la fin des chofes naturelles
,& le commencement des furnaturelles
.
Mais quoy , Monfieur , continua
M. des Cartes , je vous vois hauſſer
les épaules & froncer le ſourcil.Est- ce
qu'un deſſein ſi raiſonnable vous choque
? Il me choque aſſurément , reprit
M. Chanut , & plus que vous ne ſcauriez
croire car vous ne voulez pas
qu'on vous flatte.Comment en bonne
foy une fantaiſie ſi extravagante a-t--
elle pu entrer dans uretefte comme la
voſtre ? ? vous vous réſoudriez à
commerce
Quoy
quitter,pour ainſi dire , le
du Genre humain , pour vous aller
releguer parmy des Beſtes feroces, qui
n'ont rien d'humain que la figure , &
dans un climat où vous trouverez
plus veritablement que vous ne dites,
la fin des choſes naturelles?La pensée
ſeule m'en effraye. Mais que diront
vos Amis , & vos Ennemis ? Les uns
diront que la cervelle vous aura tour
GALANT.
43.
né ,& s'en réjoüiront ; les autres ſeront
forcez de l'avouer , & s'en affligeront.
J'ay préveu tout cela,répondit
froidement M. des Cartes , & je ne
ſerois pas Philoſophe, ſi je m'en alarmois.
Epimenidefut- il deshonoré pour
avoir fait une retraite de cinquante
&fept ans , étudiant la Nature dans
la ſolitude , ſans avoir aucune ſocieté
avec les hommes , & feignant à
ſon retour d'avoir dormy toutce temps
là ? Bien loin d'eſtre deshonoré , il
paſſa pour un Dieu , & fes Compatriotes
luy firent des ſacrifices. Les
longues abſences , & les grands voyages
de Pythagore,luy valurent le mefme
honneur , & ſes Diſciples le prirent
pour l'Apollon des Hyperboréens.
Il eſt vray qu'Abaris lun
d'entr'eux , les induiſit dans cette opinion.
Il étoit Hyperboréen luy- meſme,
& il avoit eſté Preſtre d'Appollon
dans ſon Pays . Il en eſtoit party pour
venir prendre des leçons de Pythagore;&
il aſſura ſes compagnons qu'il
reconnoiffoit Apollon ſous la figure
د
44
MERCVRE
,
de leur Maiſtre. Zamolxis , Valer
du meſme Pythagore autre Philoſophe
du premier ordre , quoyque
fortydu fond du Nord , fut eſtimé
eſtre Saturne par les Getes ſes Compatriotes
; &il ne ſeroit jamais parvenu
à cette gloire , s'il n'avoit eu
l'adreſſe de ſe cacher pendant trois
ans dans une logette ſouterraine qu'il
s'étoit préparée. Les Lappons valent
bienles Hyperboréens , & les Getes :
& c'eſt une grande erreur que de croire
que les peuples du Nord foient fi
brutaux , témoins ceux que je viens
de vous nommer , témoin Anacharſis
Scythe , qui fut mis par les Grecs au
nombre des Sages , témoin Orphée.
Poëte & Philoſophe de ſi grande réputation
, qui nâquit dans le fond de
la Thrace ; & témoin encore ce jeune
Lappon que j'ay entretenu. Et il ne
faut pas que vous vous imaginiez que
pour eſtre dans la Lapponie , je renonce
au commerce des hommes , &
de mes anciens Amis. Vous me verrez
au coin de voſtre feu , lors que
GALANT.
45
vous y penſerez le moins. Comment
l'entendez- vous , dit M. Chanut ?
C'eſtun grand ſecret , repliqua M.
des Cartes , mais je n'ay rien de ſecret
pourvous.
Sçachez , donc Monfieur , que
dans ma jeuneſſe je vins en Allemagne
,&m'engageay dans les Troupes
du Duc de Baviere , pour y ſervir ,
non en Soldat , mais en Philoſophe ,
c'est- à- dire , non pour faire la guerre ,
& m'engager dans les occaſions ,
mais seulement pour en eſtre ſpectateur..
Iecommençay donc ma Campagne par
me mettre en quartier d'Hyver dans
une chambre garnie. Ce fut alors
que je m'abiſinay dans mes penſées
Philofophiques ; & comme j'étois
au fort de mes méditations il m'arriva
pendant une nuit quiſuivitune ſoirée
- du jour S. Martin , aprés avoir un peu
plus fumé qu'à l'ordinaire , & ayant
le cerveau tout en feu , de me ſentir
ſaiſi en dormant d'une eſpece d'enthoufiafme
pendant lequel je fus favorifé
de viſions & de revelations merveilleu
46 MERCVRE
ſes. L'esprit de verité descenditſenſiblement
sur moy , &m'ouvrit les tresors
detoutes les ſriences; & meſme il me fit
connoiſtre les principaux évenemens
qui m'étoient préparezdans la suite de
ma vie. Je ſongeay entr'autres choſes
qu'on m'avoit fait preſent d'un
Melon , ce qui me préſageoit les
douceurs que je devois goûter
dans la ſolitude ; & c'eſt ce qui me
détermina dans la ſuite à me retirer
dans la Nord Hollande , & ce qui me
fait réſoudre encore à m'aller cacher
dans la Lapponie. Il eſt vray que ces
viſions me jetterent dans l'ame de
grandes frayeurs , quoy que le Genie
qui excitoit en moy cet enthousiasme
m'eust prédit ces fonges avant que je me
miffe au lit : & je ne pus calmer mon
eſprit que par le Væn que je fis d'alleren
pelerinage à Noſtre Dame de
Lorette , & que j'accomplis quelque
temps aprés.
M. Chanut l'interrompit à ce difcours
, pour luy demander comment
il avoit reconnu que toutes ces viſions
GALANT.
47
étoient des revelations du Ciel , &
non pas des ſonges ordinaires , excitez
peut-eſtre par les fumées du tabac
, ou de la biere , ou de la mélancolie.
Je l'ay reconnu par ma methode
& par l'Analyſe , luy répond brufquement
M. desCartes. J'ay pris ces
revelations pour vrayes , parce que
je les ay reconnuës certainement &
clairement pour eſtre vrayes . J'ay
examiné en particulier chacune des
cauſes que je pouvois avoir de douter
de leur verité ; j'ay diſpoſé par ordre
les reflexions que j'y ay faites , en
commençant par ce qu'elles avoient
de plus fimple : & enfin je n'ay laiffé
paffer aucune des difficultez , que peut
fournir cette matiere ſans l'examiner.
Est- ce là ce que vous appellez voſtre
methode , reprit M. Chanut Afſurément,
répond M.des Cartes, & elle eft
ſi ſeure , que je ſçais par cette voye
tout ce qui est vrai , & tout ce qui ne
l'eſt pas , comme je ſçais qu'un & un
font deux. Je ne vois pas bien , lui dit
M. Chanut , comment vous pourrez
48
MERCURE
découvrir par là qu'un Melon ſignific
la folitude , & je doute fort que vous
puiſſiez apprendre ce ſecret à vos Lappons.
C'eſt en quoy cette methode
eft admirable, repliqua le Philoſophe,
de deterrer des veritez ſi éloignées de
la raiſon humaine. Mon Syſteme eſt
compoſé d'une infinité d'autres pareilles
, qui ne font à l'uſage que d'un petit
nombre d'eſprits d'une trempe finguliere
, & que je n'ay découvertes
que par ce ſecours. Quoy qu'il en ſoit,
l'impreſſion que ces viſions firent dans
mon ame , fut fi forte , que j'en fus
troublé pendant pluſieurs jours;& elle
duroit encore lors que j'entendis
parler pour la premiere fois des Freres
de la Roſe-Croix. Vous ſçavez , je
croy ,Monfieur , quelles gens ce ſont
qu'on appelle ainſi . J'ay oüi dire , repliqua
M. Chanut , qu'il y en a de
deux fortes ; les uns font trompeurs ,
&les autres trompez . Ils ne font ny
l'un ny l'autre , repartit M. des Cartes.
Je l'ay cru comme vous , mais
د
j'enſuis deſabuſé. Ce ſont des gens
inſpirez
GALANT.
49
inſpirez extraordinairement de Dieu
pour la reformation des ſciences utiles
à la vie des hommes , de la Medecine,
de la Chymie , & generalement
de toute la Phyſique. Ilsmeſlent à ces
connoiſſances un peu de cabale &
des ſciences occultes. Ils vivent en
apparence comme les autres hommes ,
mais en effet fort différemment. Ils
obſervent le Celibat ; ils aiment la
folitude ; ils pratiquent la Medecine
ſans intereſt ; & ils font obligez de
ſe trouver tous les ans à un Chapitre
General de la Confrairie. Ce qu'on
me rapportoit d'eux , me donna une
grande curioſité de les connoiſtre :
particulierement ces ſecrets qu'ils
avoientde ſe rendre inviſibles , quand
ils vouloient , de prolonger leur vie
ſans maladie juſqu'à quatre & cinq
cens ans , & de connoiſtre les penſées
des hommes. Le ſoin qu'ils prennent
de ſe cacher , fit que j'eus de la peine
àdécouvrir quelqu'un de cette Secte ;
mais enfin j'en vins àbout. On me
fit connoiftre un des Freres. Celuy-là
Sept. 1692. C
50
MERCURE
m'en fit connoiſtre d'autres : & je fus
enfin preſenté aux Superieurs majeurs .
Je fus charmé des merveilles que l'on
me fit voir , & je ne balançay pas un
moment à demander d'eſtre reçu. On
accorda ſans peine cette grace aux
bonnes difpofitions qu'on remarqua
⚫ en moy . Je fis mon Noviciat , & enſuite
ma Profeſſion. J'ay paffé depuis
par tous les degrez de la Confrairie ,
& j'ay enfin eſté élu un des Inſpec .
teurs. L'exactitude avec laquelle je
me ſuis afſujetti aux Statuts , m'a merité
cet honneur. J'ay renoncé au Mariage
: j'ay mené une vie errante ;
l'ay cherché l'obſcurité & la retraite
: j'ay quitté l'étude de la Geo-
* metrie , & des autres Sciences pour
m'appliquer uniquement à la Phyſi .
que , à la Medecine , à la Chymie , à
la Cabale , & aux autres Sciences ſecrettes.
Je me ſouviens bien ,luy dit
ſur cela M. Chanut , d'avoir entendu
dire alors à Paris que vous eſtiez Frere
de la Roſe Croix, & que vous prétendiez
établir cette Secte en France;
GALANT .
SI
mais on me dit en même temps que
ces difcours ne vous plaifoient pas ,
& que vous faiſiez tout voſtre pouvoir
pour en deſabuſer le monde.
Comment accordez-vous cela avec
ceque vous me contez Fort bien ,
répond M. des Cartes. M'euffiez - vous
conſeillé de l'avouer , & ne connoifſez-
vous pas le Peuple ? Tout le mon
de m'auroit regardé comme un Sorcier
; & d'ailleurs , ne viens-je pas de
vous dire que les Statuts de la Secte
défendent aux Confreres de ſe faire
connoiſtre ? Je l'avoüay à mes bons
Amis , le Pere Merſenne , & l'Abbé
Picot ,& je fis devant eux des tours
du métier, dont le bon Pere étoit fouvent
effrayé , & en avoit de grands
ſcrupules. Vingt fois il m'a trouvé
dans ſa Cellule , lors qu'il me croyoit
en Poitou ; & vingt fois je luy ay' re .
dit non- feulement tout ce qu'il avoir
dit & fait dans mon abſence , mais
même ce qu'il avoit penſé. Ne vous
ſouvient- il point d'avoir veu quelquefois
en ces temps-là mes Amis en
Cz
DE
LAPLA
52
MERCVRE
peine de moy , ne ſcachant ce que
j'étois devenu ? J'eſtois parmy eux , au
beau milieu de Paris ; & je me donnois
unplaifir , que les Rois ne ſe peuvent
donner. Je jouïſſois de ma reputation
ſans foupçon de flatterie ,& je connoiffois
mes vrais Amis & mes Ennemis.
Je ne vous dis pas pluſieurs au-
⚫tres avantages que j'ay tirez de cette
Secte. Les principaux ſont que je
ſuis aſſuré de cinq cens ans de vie ,
faufà prolonger ſi le cas y écheoit ; &
d'une vie accompagnée d'un agrément
infini , puiſque ſans l'anneau de
Gygés , & fans le caſque de Pluton ,
j'auray le plaifir de penetrer ce qu'il y
ade plus ſecret dans les actions des
hommes ; & non ſeulement dans
leurs actions , mais encore dans leurs
penſées. Je défie les Peripateticiens
d'en faire autant , & c'eſt- là, ſi je ne
1 me trompe , ce qui s'appelle jetter de
la poudre aux yeux des anciens Philoſophes
qu'on a tant vantez ; d'Epimenide
qui n'a vécu que deux cens
quatre- vingt- dix-neuf ans , & n'aGALANT.
53.
4
pu parvenir aux trois cens ; d'Abaris
qui étoit porté en l'air , & traverſoit
lesTerres&les Mers , monté ſurune
fléche d'or , qu'Apollon luy avoir
donnée , & dont Pythagore , à qui il
la donna , fit un ſi bon uſage , qu'on
le vit enun meſme jourà Metaponte
en Italie , & à Taurominium en Sicile
; & d'Apollonius meſine qui ſe vantoit
de connoiſtre les penſées des
hommes , quoy qu'il donnaſt enſuite
mille marques qu'il les ignoroit .,
Or le principal fruit que je prétens
retirer de tous ces biens , c'eſt l'avancement
de ma Philoſophie;& voiei
comment . Vous ſçavez que les
Lappons , par le moyen de leurs tambours
magiques, ſont portez en eſprit
par tout où ils veulent , & que dans
vingt-quatre heures ils en rapportent
des nouvelles certaines , & des marques
reconnoiſſables. J'enverray ces
gens-là à la découverte. Je ſcauray
quel ſera l'état de ma Secte à Paris ,
à Leyde , à Urrect , & ce qu'on dira .
de moy à Stockholm, & felon les be-
C3
54
MERCV RE
foinsjem'y tranſporteray. Je me ferai
connoître à mes ſages Amis , & à
mes fidelles Diſciples. Je leur donnerai
les conſeils ,& les preceptes neceſſaires
pour la propagation de ma
Secte , & pour l'extirpation du Peripateticifme.
Quand quelque homme
de mauvais ſens s'élevera contre ma
Doctrine ,je lui ſuſciterai des Adverfaires
à qui je fournirai des distinctions
captieuſes , des termes équivoques ,
des expreffions ambigues , propres à
arrêter tout court les plus fins Diale-
Aiciens : dont pourtant je ne laiſſerai
pas de défendre l'uſage par mes preceptes
, pour pouvoir m'en ſervir plus
feurement. Je les aguerritai contre
toutes fortes d'objections , & quand
ils. feroient pris en flagrante contradi-
Aion , comme il m'eſt arrivé quelquefois
, je leur épaiſſirai le front pour
ne s'en point étonner , & pour ſe ſauver
hardiment fur quelque ſolution
ſpecieuſe. Et je n'attendrai pas autant
de fiecles qu'Ariftote pour avoir une
auſſi longue liſte de Commentateurs
GALANT.
55
que lui. En cinq cens ans de vie , on
fait bien des affaires .
Quelque bonne opinion que M.
Chanut euſt de la ſageſſe deM. des
Cartes , il ne laiſſa pas d'eſtre choqué
de l'irregularité de tous ces deffeins ,
&il voulut quaſi ſe repentir de ſon
eſtime , & croire que la meditation
continuelle ,&la longue contention
de cet eſprit ſublime, en avoit un peu
relâché les refforts. Il aima mieux
neanmoins ſe défier du ſien ,ſelon ſa
modeſtie ordinaire. Il ne laiſſa pas
pourtant de luy repreſenter les inconveniens
de cette entrepriſe , combien
elle estoit indigne de la ſincerité
d'un Philoſophe , à combien d'accufations
, de reproches, & de railleries il
expoſeroit ſa Secte ; combien la
Reine& toute la Cour ſeroient choquées
, quand elles le verroient abufer
de la ſimplicité de ſes Sujets , & employer
des moyens , que le Chriſtianiſme
juge criminels,& qu'il tâche d'abolir
, pour fatisfaire une vaine curiofité
. M. des Cartes n'eſtoit pas hom
C 4
56
MERCVRE
me à ſe rendre à de telles raiſons , il
tint bon contre de ſi ſages remontrances
, & crut , ou feignit de croire
qu'elles ne venoient que du défaut
d'amitié. M. Chanut ne pût refifter
à un ſoupçon ſi injurieux. Puiſque
vous expliquez ſi mal , dit-il , les
avertiſſemens d'un Ami fidelle , je
veuxbien ſacrifier mon devoir pour
vous. Prenez telle refolution qu'il
vous plaira ; je vous promets , non
pas de l'approuver , mais de ne m'y
oppoſer point , & de vous garder le
fecrer. C'eſtrout ce que l'amitié peut
exiger de moy. Mais aprés tout, com
ment efperez - vous donc fortir d'icy ,
Difparoiftrez - yous tout d'un coup
devant la Reine , comme fit Apolloniusdevant
Domitien ? Prendrez vous
congé d'elle?Luy ferez -vous confidence
du lieu de voſtre retraite ? Rien de
tout cela , repart M. des Cartes . J'ay
imaginé un moyen plus ſeur & plus
commode que tous ceux que vous me
pourriez propoſer. Je vous le communiquerois
volontiers , fije ne crai
GALANT.
17
gnois d'inquieter la délicateſſe de voſtre
morale , & de mettre à une épreuve
trop difficile , la gravité de voſtre
caractere. Vous trouverez donc bon,
s'il vous plaiſt ,queje ne vous en dife '
rien . M. Chanut le trouva meilleur
que M. des Cartes ne vouloit , craignant
d'entrer dans une conduite qui
luy paroiſſoit s'écarter un peu des
routes ordinaires de la droite raiſon ,
Le moyen que le Philoſophe imagina
pour fortir de Suede , fut de faire
ſemblant d'eſtre malade , puis de
mourir , de ſe faire enfin enterrer ; &
cependant de ſe retirer incognito chez
ſon Lappon. Il ne reçut dans cette
confidence que ſon fidelle Valet
Schluter pour les ſervices ordinaires ;
un François de ſa Secte moitié Chirurgien
, moitié Medecin , pour le
gouverner dans ſa maladie ,& le
faire mourir par les formes ; &
pour avoir ſoin de ſon ame , un Eccleſiaſtique
Savoyard , enfariné de la
Philofophie ancienne , & curieux de
la nouvelle , qui ſe trouva à Sto-
CS
58
MERCURE
ckholm fous un habit de Cavalier , &
qui s'étoit fait connoître àlui. Il af
ſembla ces trois Perſonnages , & aprés
les avoir engagez au ſecret par de
grands fermens , il leur propofa ce
nouveau Syſteme de fupercherie qu'il
avoit imaginé . Ces Meſſieurs en admirerent
la fubtilité , & l'affurerent
du ſecours de leur miniſtere . Il fut arrêté
entr'eux , qu'il commenceroit à
ſe trouver mal dés le lendemain, qu'il
garderoit le lit , & qu'il feroit femblant
d'être aſſoupi , & d'avoir le cera
veau attaqué pour avoir lieu de ne
parler à perſonne , non pas meſime à
fon Hôte & fon Ami M. Chanut , &
encore moins à Madame l'Ambaſſadri .
ce , fans avoir égard aux droits ſacrez
de l'Hospitalité; & de ne ſe laiſſer
voir qu'à ceuxqui ſeroient du complot
& qu'il feroit venir cependant fon
nouveau Diſciple Store (car c'eſt ainſi
que s'appelloit ſon Lappon ) qu'il
s'embarqueroit avec lui , & iroit fur
gir à la coſte d'Uma, Ville de Lappo--
ffie , prés du Golfe Botique, VonS
GALANT.
59
n'y ſongez pas , l'interrompit le Prêtre
Savoyard : cette Mer eſt preſentement
toute glacée. Je ne ſongeois pas
en effet àcela , repart M. des Cartes
mais les traîneaux tirez par des Rennes
ne nous manqueront pas. Mon
Lappon ſera mon guide ; il aura ſoin
de l'équipage ; d'Uma il me conduira
dans ſa cabanne , & fera bien fin qui
m'y découvrira , & de peur que cela
n'arrive , je prendray un autre nom .
Ce ſera là le ſiege de la verité ,& la
Metropole de la bonne Philofophie,
Elle n'eſt pas éloignée de l'Ecole de
Lykſala , d'où Store m'amenera plufieurs
de ſes anciens Camarades qui
y étudient , & pluſieurs de ceux qu'il
vient de quitter àUpſal , & qu'il ſe
promet de faire revenir dans ce quar.
tier- là ; & comme Ovide apprit aux.
Getes à faire des Vers , j'apprendray
aux Lappons à ſe ſervir fiutilement
de leur raifon , qu'il n'y aura point
d'Hibernois heriffé de Syllogifines ,
qui tienne devant eux.
:
Pour executer les choſes comme
G6
60 MERCURE
elles avoient eſté propofées , M. des
Cartes commença dés le lendemain à
ſe plaindre d'un grand mal de teſte. 11
ne mangea point pendant tout le dî--
ner , quelque foin que prit Madame
l'Ambaſſadrice de lui fervir tout ce
qu'elle croyoit plus propre à réveiller
ſon appetit. Il ſe mit au lit l'apréſdînée.
On laiffa le moins de jour que
l'on' put dans la chambre pour tenir
cachée la bonne couleur du Malade ;
&le foir , quand le monde fut retiré ,
M. des Cartes ſe leva en robe de
chambre ,& foupa fort bien avec ſon
Medecin ,de ce que ſon Valet avoit
apporté en cachette dans une Garderobe.
Cela ſe pratiquoit ainſi d'ordi--
naire dans la ſuite , & ce Medecin ne
laiſſoit pas de referver encore affez
d'appetit ; pour ſouper une ſeconde
fois avec M. & M. Chanut, lors qu'il
alloit leur rendre compte du progrés
de ſa viſite : & il ne perdoit pas cette
occaſion de leur faire entendre que la
teſte & la poitrine du Malade eſtant
principalement attaquées , il eſtoic.
GALANT. 61
tres-important qu'il viſt fort peu de
monde , & ne parlaſt point du tout
Le Savoyard venoit de temps en temps
au commencement comme Amy , &
enfuite comme Miniſtre neceffaire à
un homme qu'on jugeoit en danger
de mort , & prenoit part cependant
à ces petits foupers ſur l'affiette , qui
ſe faifoient à la dérobée dans la chambre
de M. des Cartes , & Dieu ſçait
comme ils ſe divertiſſoient du ſucces
de cette farce , aux dépens des bons-
Suedois , & quelquefois meſine deM..
Chanut avec ſes ſcrupules. Les viſites
de M. VVealles , Hollandois , Medecin
de la Reine , & envoyé par elle
les embarraſſa , Mais M. des Car.
tes ſe tira d'affaires en le querellant ,
& le chaffant fort rudement de ſa
chambre , & défendant d'y rentrer.
LeMedecin,qui depuisqu'ils s'eſtoient
connus en Hollande ne l'aimoit
guere , & ne l'eſtimoit point du tout ,
n'eut pas de peine à avoir cette complaiſance
pour luy ; & de ce jour il ne
gouvernaſamaladie que par l'entremi
,
62 MERCVRE
fe& fur les rapports du Medecin François.
Cefut for ces rapports qu'ilfir
fon pronoftic , & condamna le Malade
à mourir dans trois jours. Dans
le conſeil ſecret qui ſetint le ſoir
entre les Acteurs de la Comedie
onne jugea pas à propos de perdre
l'occaſion que leut preſenta ce pronoſtic
, pour rendre la mort de M. des
Cartes plus vrai - ſemblable. Elle fut
arreſtée au troiſième jour ; mais l'indifcretion
de Schluter penſa gâtez
tout le miſtere. Le Malade touiours
bien beuvant & bien mangeant , cut
envie demanger des panais lejour qui
luy avoit eſté marqué pour mourir.
Schluter , an lieu de les lny apprêter
dans ſa garderobe ? comme il luy appreſtoit
tous les jours à manger , pria
le Cuiſinier de Chanut de les luy faire
cuire , pendant qu'il alloit à quelque
autre commiſſion. Les Domestiques
qui virent préparer ce mets , & qui
Içavoient qu'il eſtoit au gouft de M..
desCartes , crurent aſſurément qu'il
eftoit guery ,n'ayant jamais vu d'a
GALANT. 6.3
1
+
goniſant manger des panais . Schluter
qui reconnat la fottiſe , eut bien de la
peine à la réparer , en jurant qu'il
les avoitfait apprêter pour luy meſme,
& que fon Maiſtre luy avoit appris à
les aimer ;& pour le mieux perfuader
il les mangea devant eux , & en alla
promptement faire cuire d'autres dans
fa chambre. Enfin l'heure fatale du
trépas arriva. On eut ſoin de tenir
toujours les rideaux bien fermez.
L'Ecclefiaftique qui l'aſſiſtoit dans
cette extremité , & qui estoit bon
Predicateur , s'étendit en longues remontrances
, & fort pathetiques . M.
des Cartes attendoit qu'elles fuffent
finies pour le dernier ſoupir , & l'Eccleſiaſtique
attendoit qu'il le rendiſt
pour finir , faute d'avoir bien concer
té cet acte important de la piece. Enfin
ce dernier ſe lalla , & finir , & couvrit
le visage da Mort. Les Valets
pleurérent, Schluter fit le deſoſperé ,&
M. & M Chanut touchez d'une veritable
douleur , s'enfermeront , & ne
voalvrent voir perfenne. Mais quand
64 MERCURE
tout le monde fut retiré , les trois
Confidens remonterent fecretement
pour voir comment ſe portoit le Défunt.
Ils le trouverent en mauvaiſe
humeur contre ce bon Ecclefiaftique ,
de ſa longue exhortation. A quoy
penfiez- vous donc , Monfieur , luy
dit- il , de me tenir ſi long-temps en
cet état ? Où en eftions nous s'il m'avoit
pris envie de touffer ou d'éternuër
? Croyez vous qu'on puiſſe fournir
à eſtre quatre heures à l'agonie ?
Il ne s'agit plus de cela , interrompit
l'Eccleſiaſtique ; il faut penſer à voſtre
enterrement. J'y ay pensé , répondit
M. des Cartes , vous pouvez me rendre
un tres-bon office, & contribuer
àmettre ma Secte en grande réputation
, ſi vous pouvez perfuader à M..
Chanut , qu'avec ſon adreſſe ordinaire
il obtienne de la Reine qu'elle ne
faffe enterrer dans l'Egliſe de l'Iſle des
Chevaliers , où l'on a coutume d'en--
terrer les Rois & les Grands Seigneurs
du Royaume , & qu'elle veüille honorer
ma fepulture de quelque MonuGALANT.
65
ment , qui marque au public ,& à la
Poſterité , la veneration qu'a euë cette
Princeſſe pour la ſaine & veritable
Philoſophie. A ce diſcours le Preſtre
complaiſant part de la main , & va
travailler auprés de M. Chanut , pour
fatisfaire la noble ambition du Philoſophe.
Il n'y travailla pas longtemps
. M. Chanut eſtoit facile , & il
eſtimoit le Défunt: Il promit tour ce
qu'on voulut , & des l'apreſdînée il
alla voir la Reine ; & aprés luy avoir
rendu compte de ce qu'il croyoit ſçavoir
de la maladie & de la mort de
M. des Cartes ; Comme je ne doute
pas , Madame , dit-il , que voſtre
Majesté ne veüille permettre qu'un
homme que ſon meritea mis hors du
commun des autres hommes pendant
ſa vie , ſoit diftingué d'eux aprés ſa
mort , & qu'il ſoit enterré avec les
Seigneurs de voſtre Royaume , je me
fuis refervé pour ma part d'en faire
toute la dépense ; & je pretens loy
faire dreffer un tombeau de Marbre le
plus magnifique qu'il me fera poſſible .
66 MERCURE
Ce diſcours ne fut pas reçû de laReine
comme il avoit cru. Elle répondit froidement
que le Marbre ſeroit difficile
à trouver en Suede, & les Ouvriersencore
plus . M. Chanut voyant ſon artifice
inutile , ſe repentit de s'eſtre ſi
fort engagé ; mais enfin la qualité de
Philoſophe , le mépris des honneurs
&des pompes du monde furent les
prétextes dont on ſe ſervit pour faire
des Funerailles ſans ceremonie. Tandis
que les choſes ſe diſpoſoient , une
buſche emmaillottée proprement par
les foins de Schluter , aidé de l'Eccleſiaſtique
, fut honorée du caracterérepreſentatifdu
Prince des Philoſophes
, & enfermée dans une biere .
M. des Cartes cependant caché dans
un grenier prêtoit attentivement l'oreillé
aux regrets & aux éloges , qu'il
ne doutoit pas que le Public ne fift
de luy ;mais du lieu où il eſtoit il n'en-.
tendit rien. S'il n'eut pas ce plaifir ,
il en eut un autre affez rare , qui fut
de voir paſſer ſon enterrement. La magnificence
du ſepulcre ſe reduifit par
GALANT . 67
proviſion à une machine de bois couverte
de toile peinte , & chargée ſur
les quatre faces de ſuperbes Infcriptions
,& de loüanges demeſurées ;
le tout à jufte prix . M. des Cartes qui
s'étoit chargé du ſoin de compofer ces
Ouvrages , ne ſe les étoit pas épar.
gnez , fondé ſur l'ancienne maxime
qu'on doit louer les gens aprés leur,
mort . Mais il arriva quelques jours :
aprés qu'un certain Peripateticien
d'Osnabrug , qui voyageoit en Suede,
ſçeut je ne ſçais comment que M. des
Cartes avoit fait luy-meſme ces Infcriptions
pendant ſa maladie , & ignorant
les regles des Epitaphes , qui appelient
les choſes par des noms honorables
, & lifant ces paroles , fub boc
lapide ; Est-ce ainſi , dit - il , que le
Reſtaurateur de la verité nousen donne
à garder encot aprés mort ? & il
ajoûta furtivement & mechamment ce
mot avec du charbon , ligneo.
Cependant le Lappon Store avoit
preparé des traiſneaux pour porter M..
des Cartes en ſon pais. Il les poſta:
68 MERCVRE
prés de Stockholm , dans un Village
dont on étoit convenu ,& vint querir
M.des Cartes dans l'obſcurité de la
nuit. Il partit avec ſon valet Schluter
&fon futur Diſciple Store , aprés les
avoir chargez tous deux de ſon petit
équipage Philoſophique. A l'aide des
Rennes , & à la faveur des glaces&
des neiges que la rigueur du froid
avoitfort endurcies , ils arriverent en
peu de jours à Uma ,& de- là dans la
cabane de Store. Les Lappons reçoi.
vent charitablement tous les Etrangers.
Cette inclination jointe à la recommandation
&aux ſoins de Store
fit que M. des Cartes fut reçu avec
beaucoup de careſſes. Cet accueil le
charma. Il fut logé dans une cabane
ſeparée,qui luy avoit été dreſſée.Tandis
qu'il s'y accommodoit , Store retourne
à Upfal pour lui lever des Difciples.
Il leur dit qu'un grand Docteur
étoit venu de bien loin dans leur païs,
qui promettoit de leur apprendre tout
ce qui eſt , ce qui a été, & ce qui fera;
qui ſe moquoit de tous les Profeſſeurs
GALANT . 69
d'Upfal , & de leur Philofophie , qui
n'étoit pas ſi ſevere qu'eux , quov que
ce qu'il diſoit fuſt bien plus difficile
à comprendre , & encore plus difficile
à croire que ce qu'ils diſoient; que c'étoit
un fort bon homme , affez fait
comme eux , & qu'ils prendroient aisément
pour un de leurs Compatriotes,
à la petiteſſe de ſa taille,à lagrofſeur
de ſa teſte , à la noirceur de ſon
poil , & à la couleur olivaſtre de fon
teint. Il en débaucha ſept ou huit par
ces diſcours. Quatre ou cinq autres fur
de pareilles remontrances deferterent
l'Ecole de Lyrſala , & le ſuivirent.
Quand ils ſe furent tous rendus auprés
de leur nouveau Maiſtre , il ne tarda
pas à faire l'ouverture de ſes leçons .
Vous envoyer des Vers de
l'Illustre Madame des Houlieres,
c'eſt vous faire un vray preſent.
En voicy de ſa façon,pour
M. l'Abbé de Lavau , au jour de
S. Loüis , qui estoit celuy de ſa
Feſte.
に
70
MERCURE
BOVQVET .
Left aujourd'huy
Et de ces agreables fl
est aujourd'huy vostre Feste,
UYS ,
Dont le temps nesçauroit effacer les
couleurs ,
Mamain devroit Abbé couronner
vôtre tête.
Mais belas ! depuis quelques jours
Ie cherche en vain furle Parnasse
Ces vives fleurs , que rien n'efface.
Et que vous y cueilleztoûjours.
Que vous donner donc en leur
place ?
Un simple bon jour ? C'est trop
peu.
Mon coeur ? C'est unpeu trop, quoy
queſaſaiſon paſſe ,
Il ne faut mesme pas,de vostre propre
aveu ,
Quejamais defon coeur mon Sexe
Se défalse;
Etd'ailleurs, dans le train oùvous a
misla Grace ,
GALANT.
71
Train, quichez vous n'estpoint
un jeu ,
Lepresent d'un coeur embaraſſe.
Iesçay que depuisquelque temps
On donne pour Bouquet des Bijoux
importans;
Mais quand vous verrez la fortune
,
Demandez- luy si dans ces lieux
Où les Mufes chantent le mieux ,
Elle daigneen mettre quelqu'une
En pouvoir de donner des Bijoux
precieux.
Pas une des neuf Soeurs par cllen'est
aidée.
Abbé, le nom debel eſprit
Icy ne donne point d'idée ,
Degloire , d'aise , de credit ,
Comme de certains noms , qui d'abord
qu'on les dit ,
Toutpauvres qu'ils font par euxmesmes
;
1
72
MERCVRE
Rempliffent l'esprit de tresors,
Devoluptez,d'honneurssuprêmes;
Par tout excellens paſſe- ports
Des vices de l'ame & du corps.
Iem'égare, & je moraliſe
Peut- estre un peu hors de ſaiſon.
Qu'y faire ? malgré la raison,
Dans tout ce qu'on écrit onse caracteriſe.
Cependant revenons à nous ,
Tâchons par des ſouhaits à nous
tirer d'affaire.
Ie sçay que c'est ne donner quere
Mais ceux que la Nature aformez,
comme nous ,
D'un limon moins großier que le li.
mon vulgaire ,
Trouvent des charmes auffi doux
Dans les ſouhaits d'un coeurfincere,
Quedans les plus riches Bijoux.
Ce
GALANT.
73
Ce n'est ny du Sçavoir, ny de l'esprit
Solide ,
Nyde la pieté qu'ilfaut vous souhaiter
,
Vous en avez affez, Abbé , pour en
prêter.
Est-ce une conduite rigide ?
Eft.ce une probité sur quoy pouvoir
compter ?
Encor moins ; voſtre coeur jamais ne
vous expose.
Aux déreglemens,aux noirceurs
Que lafoibleſſehumainecause,
Etfur le merite& les moeurs
On pourroit défierles plusfins Connoiffeurs
De voussouhaiter quelque chose.
Tout ce qu'une Femme resout ,
Arrive , bien ou mal , comme il est
danssa reste.
Je veux par des souhaits celebrer
voſtre Feste
Sept.1692 D
74
MERCURE L
Et j'en trouve un àfaire enfinfelon
mongoust.
Je nesçay s'ilſera du Vostre.
Abbé, te voicy fansfaçon.
Saint Louiseft voſtre Patron ,
Louisle Granden estun autre ,
Au gréde bien des gens pour lemoins
auſſi bon.
Que pour vous faire un fort qui
foitdigned'envie ,
Learsſoins à voſtre égardse partagent
ainsi.
Que l'un , lors qu'à cent ans vous
Sortirezd'ity ,
Vous procure les biens de l'Eternelle
Vie,
Et que l'autre vous rende heureux
danscelle- cy.
Je vous parlay dans ma Lettre
du mois paffé , de la înort
de M. le Marquis de Saint-
André , premier Preſident au
GALANT.
75
Parlement de Dauphiné. Depuis
ce temps-là j'ay receu la
Lettre dont je vous fais part.
Elle est de M. Allard , Prefident
en l'Election de Grenoble
, & vous inſtruira plus à
fond de ce qui regarde la Perfonne
& la Famille de cet illuſtre
Défunt.
L
E22. dumoisd'Aoust 1692.
àonze heures duSoir est mort
agé de 63. ans , Meffire Nicolas
de Prunier , Chevalier , Mar
quis de Virieu , Seigneurde S. Andrẻ,
Conseillerdu Roy en tous fes
Conseils , Premier President au
Parlement de Grenoble , Commandant
dans le Dauphiné, en l'absence
du Gouverneur & du Lieutenant
General ; cy- devant Ambas-
Sadeur, pourle Roy auprès de la
République de Venise. Il estoit ce-
D 2
76
MERCURE
revere dans
lebre par une fageſſe admirable ,
illustre parsa naiſſance , renommé
parsa conduite , profond par fon
Sçavoir, estimé du Roy , conſideré
par ses Ministres ,
Son Corps , & aimé de tous le monde,
avoit esté Conseiller ence Par .
lement , dont ilfut fait Preſident
en 1650. & enfin Premier Presi
dent en 1680. & dans ces Charges
il a toûjours fait connoistre tant
de justice & de probité qu'il en
avoit acquis le titre d'un parfait
Magistrat.
Pendant qu'ila commandé dans
cette Province , tous les foins que
la politique , la raison , la bonne
foy , & la vigilance ont pû demander
dans un fipenible employ , il les
atoujours également & judicieusement
employez , & jamais pruden.
cen'a esté conſiderée avec plus de
veneration & de respect , que la
GALANT.
77
fienne l'aesté parmy les Venitiens,
qui en ont toujourspratiqué les maximes
, &qui font les plus ſages
Republicains du monde .
Sa famille est originaired'Anjou,
& porte de Gueules à la Tour
d'Argent, portillée & crenelée
de Sable , furmontée d'une autre
Tour de meſme .
Pierrede Prunier , Seigneur de
Prunier en Anjou,&de laBresche-
Perſey, prés de l'Isle Bouchard , vi
voit l'an 1450. & eut pour femme
Rollette de Beauucide semblancey
en Touraine.
leande Prunier Confeiller du Roy
&General de Iustice des Aides de
Languedoc, & Seigneurde la Brefche
fut son fils , & vivoit l'an
1460. 11 épousa Peronne de Bouhailte,
Fille de lacques de Bouhaille,
Inge General de Touraine, &de
Leannede Briçonnet.
D 3
78 MERCV RE
Ican-Pierre de Prunier, Seigneur
de la Bresche- Persey , & de Fouchaux
en Touraine , nâquit de ce
mariage en 1496. Il est doux
femmes, l'une , nommée Marie des
Rollans , Dame de Fouchaux ,fille
de Cleriardus des Rollans , Vicomte
de Gisors ,& l'autre appelléeMarie
de Reiz d'une famille d' Anjou,
Il eut de la premiere lean de Prunier
qui continua la branche aînée,
Philippe qui mourut fans alliance,
& Anne qui en 15 21. épousaGilbert
de Fillol , Seigneur de la Fauconniere
; & du second lit il fat
Pere d'Artus , qui afait les branches
de Dauphiné.
Iean de Prunier II. du nom Seigneur
de Fouchaux &d'Ecouffieux
en Forest vivoit l'an 1530, Ilprit
pour femme Leonarde Fournier
Dame d'Ecouffieux , d'une famille
de Lyon , de laquelle il cut lean de
GALANT.
79
Prunier,& Claude de Prunier , Epouse
de lean Henry , Baron de la
Salle en Lionnois.
Iean de Prunier 111. du nom ,
Seigneur des mesmes lieux, fut l'Epoux
de leanne de Renoard Dame
de Verney ,&le Pere d'Artus de
Prunier qui mourut jeune , & de
Marie de Prunier, Epouse de Pompone
de Bellicure , Chancelier de
France.
Artus de Prunier,fils duſecond
lit de Lean- Pierre de Prunier vint
en Dauphiné,où il épousa Leannede
la Colombiere, Fille unique de François
de la Colombiere , Treforier &
Receveur General unique de cette
Province, dont il eut fa Chargeaprésluy,&
fut Seigneur de S.André,
de Virieu, de la Cluſe , d'Agnieres ,
de la Bußiere, & de Bellecombe . Il
eut pour enfans deux fils & deux
filles,sçavoirArtus& Laurent de
D 4
80 MERCVRE
Prunier Seigneurde Montavilde la
Buffiere& de Bellecombe.Ce dernier
épousa Claudine de Bullion , Fille
de Jean de Bullion , Surintendant
des Finances , & en eut deux Filles
, Lucrece mariée à Philippes de
Chabo , Seigneur de l'Echerenne
en Savoye , & Louise qui cut pour
mary Claude de la Porte , Seigneur
de l' Artaudiere en Dauphiné. Madelaine
de Prunierfut la fille aifnée
d'Artus , & eut pour mary
Jean de Bellieure. Bonne de Prumier
, autre fille d'Artus , épousa
Laurent Alleman , Seigneur d'Allieres.
Artus de Prunier II, du nom
Seigneurdes mesmes lieux , premier
President au Parlement de
Grenoble , & en celny de Provence,
prit alliance avec Honorade de simiane
, de laquelle il eut Laurent
qui continua la branche aisnée ,
GALANT. 81
Adrian qui afancelle du Seigneur
de Lemps. Anne,femme de François
Pascaldu Colombier , Guigonne
Epouse de Gilbert de Vauſeche ,
Baron de la Tourrette. Claire cut
pourmary Gabriel de Montchenu ,
Seigneur de Thodure. Marie-
Pamphinefut alliée à Adrien de
Bazemont , Gasparde à François
de Virieu , Seigneurde Pupetieres ,
&Lucrece& Françoifefurent Religieuses
à Montfleury .
ment
Laurent de Prunier , Seigneur
de S. André , de Viricu , de Beauchefne
, de Bellecombe , de la Buiffiere,
President au mesme Parle-
, a eu pour femme Marguerite
de Bellievre , fillede Pom-
-pone , Chancelier de France , & de
Marie Prunier. Il en a laissépour
enfant Nicolas quivientde mourir,
Gabriel de Prunier , Honorade de
Pruniermariće à Ennemondde Va
Ds
82 MERCURE
chon , Seigneur de Belmont , Con
Seillerau mesme , Parlement ,&
Marie de Prunier , Epouse deHenry
de la Poype ,Baron de Corfant.
Nicolas de Prunier , Seigneur
de S. Andrê , Marquis de Virieu ,
avoit épouse Marie du Faure ,fille
d'Antoine du Faure , President au
mesme Parlement , & de Laurence
Frere , fille de Claude Frere, premier
President au mesme Parlement.
Iln'ena que deux filles , l'une
Justine , mariéea Joseph Louis-
Alphonse Marquis de Saffenage.
La Cadette n'est pas encore mariée.
Gabrielde Prunier Seigneur de
Beauchesne , de la Buiſfiere & de
Bellecombe , Frere de Nicolas , est
aujourd'huy President au mesme
Parlement , &s'est alliéavec An
ne de la Croix de Chevrieres , Fille
de Jeande la Croix de Chevrieres
GALANT. 83
refilent au mesme Parlement ,
de laquelle il a eu des enfans. L'un
est mort Conseiller en ce Parlement
Gily en a deux au Service du
Roy dans ſes Armées , & quelques
Filles.
Adrien de Prunier , autre fils
d' Artus II.a eftè Seigneur de Lemps
d' Agnieres & de la Cluſe , & d'Ifabeau
Roux sa femme , il a eu
Adrien qui fuit ; & Marie de
prunier , Epouse d' Aimarde Blanc,
Seigneur de Blanville.
Adrien de Prunier , ſecond du
nom , Seigneur des mesmes lieux ,
aépousé MariedeMonchenu, dont
il a des enfans. Deux fervent le
Roydansſes Armées , & un autre
est Chevalier deMalthe.
Vos Mercures, Monfieur , ont fou.
went esté remplis des éloges de ce
Grand Homme. Il en a donnépendant
sa vie une matière glorieuse
.
D 6
84
MERCVRE
&fertile , & vient de quitter ane
Province à laquelle il a toûjours
fait goûter les douceurs de lapaix,
& qui le perd dans un temps où les
defordres de la Guerre luy rendoient
fes conseils & ses foins utiles &
neceſſaires . Aussi , Monfieur , elle
gémit , & les larmes des Dauphinois
nefont pas moins abondantes
que celles de fa famille.
AGrenoble ce 24. Aouſt 1692 .
Vous ſçavez , Madame , que
le 18. de l'autre mois , Madame
la Ducheſſe accoucha d'un
Prince , qu'on appelle Duc
d'Anguien. La joye en a eſté
grande à Dijon , & la Relation
que je vous envoye vous
l'apprendra.Je la laiſſe dans les
mefme termes que je l'ay receuë.
Parmy toutes les réjoüiſſances
qu'on a fait paroiſtre dans
GALANT. 85
د
Dijon,pour l'heureuſe naiſsace
de Monfieur le Ducd'Anguien
celles qui ſe ſontfaites au Chaſteau
n'ont cedé en rien à celles
de la Ville . M. Durandde Fontenay
, Major de cette Place
Gentilhomme de merite connu
par ſes ſervices dans les
Troupes , & qui ayant eſté
choiſi de S. A. S. Monfieur
le Prince pour un de ſes Aides
de Camp au Siege de Namur ,
s'eſt acquitté de cet employ avecbeaucoup
d'honneur , voulant
donner des marques publiques
de fa reconnoiffance pour
les bontez de ce grand Prince',
eut à peine appris l'accouchement
de Madame la Ducheffe ,
qu'il donna les ordres pour faire
le lendemain une Feſte dans
le Chaſteau , qui fut d'autant
plus agreable qu'elle fut prom
86 MERCVRE
pre , & executée avec autant
d'ordre & de diverſité , que fi
l'on euſt employé beaucoupde
temps à la préparer,
Il fit orner la grande Salle de
l'appartement du Gouverneur,
de tapiſſeries fort magnifiques ,
avec quantité de Luftres pour
la rendre plus éclairée .On expoſa
ſous un Dais le Portrait de
Son Alteſſe Sereniffime Monfieur
le Prince , & celuy de
Monfieur le Duc , au bas duquel
étoient ces Vers .
Plein d'esprit &d'ardeur, né pour
vaincre & pour plaires
Charmant par mes vertus , estimé
demon Roy;
C'est par là qu'on me voit digne
Fils de mon Pere ,
Et qu'un jour on verra mon Fils di
gnede may.
GALANT . 87
Au deſſous de ces Portraits
on mit deux riches fauteuils ,
élevez fur deux marches couvertes
de tapis , pour marquer
la place de ces deux Princes.Le
foir ſur les huit à neufheures ,
toutes les perſonnes de confideration
de la Ville, de l'ur & de
l'autre Sexe , qui avoient eſté
invitées , s'affemblerent dans
cette Salle avec la parure la
pplluuss propre à augmenter la
beauté des Dames ; de forte
qu'ilſembloitque le Dieu d'Amour
pour lors ne commandoit
pas moinsdans cette Place,que
celuy de la Guerre . Madame
de Fontenay , qui a beaucoup
d'agrémens dans ſa perfonne &
dans fes manieres , eut le foin
de faire placer les Dames , tandis
que M.de Fontenay prenoit
celuy de recevoir les hommes
88 MERCVRE
les plus qualifiez qui s'y rendirent.
Lors que chacun fut placé
, ſans que le grand nombre
cauſaſt de confufion , les Vers
& les Inſtrumens commencerent
l'Opera du Triomphe de
l'Amour , que l'on avoit choiſi
pour eſtre le plus convenable
au ſujet de cette réjoüiſſance.
Cet Opera fut précedé d'un
Prologue qui répondoit à la
gloire que Monfieur le Duc
vient nouvellement d'acquerir
au Combat donné en Flandre ,
& à la joye qu'il ade ſe voirPere
d'un Fils ſouhaité avec tant
d'empreſſement. Les Vers & le
Chant furent faits le même
jour , de cette maniere .
PROLOGUE.
PREMIER RECIT.
Chers Habitans de la Cité des
Dieux,
GALANT . 89
Préparezune Feste,&marquezvôtre
Zele,
Pour un Prince brillant d'unegloire
nouvelle ,
Et qui doit faire unjour le bonheur
de ces lieux.
SECOND RECIT.
Marchantfur les pas glorieux
De fon Pere & de ſes Ayeux ,
Du plus grand Roy du monde il a
remply l'attente ,
Par les faits surprenans qu'a produitsfon
grand coeur ,
Dans cette Bataillesanglante
Dont il revient vainqueur.
TROISIE ME RECIT.
Aprés une illustre victoire ,
Ce Heros de retour ,
Goûte les premiers fruits deSa nouvelle
gloire ,
Et ceux de fon amour.
Vne Princeſſe aimable & belle ,
Qui charmeseule &son coeur &
Ses yeux ;
१० MERCVRE
Luydonnedansun Fils , digne pre-
Sentdes Cieux ,
Un gage précieux
Defon amour tendre &fidelle.
Chers Habitans de la citédes
Dieux ,
Préparez sous une Feste nouvelle.
CHOEU R.
Chers Habitans de la Cité des
Dieux,
Quechacun devous en ces lieux
A la joye , au plaisir aujourd'huy
s'abandonne.
Uniſſonsnos coeurs & nos voix ,
PourcejeuneHeros,fameuxparfes
exploits ,
Et chantons mille & mille fois
Le gage précieux queson amour luy
donne.
Ce Prologue fini , on commença
incontinent l'Opera du
Triomphe de l'Amour . Ce
Dieu en effet ne triomphe- t- il
GALANT. 91
pas en ce rencontre , & ne merite-
t- il pas beaucoup de gloire
d'avoir donné un ſucceſſeur à
un des plus grands Princes de
la premiere Cour du monde ?
Cet Opera fut executé avec
beaucoup de juſteſſe,& la Symphonie
en fut admirable . Les
Dames allérent enſuite reſpirer
la fraiſcheur de l'air dans la place
d'Armes , où le bruit des
Canons fuccedant à l'harmonie
des voix & des inſtrumens, redoubla
la joye que l'on reſſentoit.
Aprés pluſieurs décharges
coup fur coup réïterées , on fut
agréablement ſurpris de voir le
ſommet des tours couronné de
lanternes ,à travers leſquelles on
découvroit des noeuds d'amour ,
& des Chiffres qui marquoient
les noms de leurs Alteſſes Sereniſſimes
; mais le plaifir de la
92
MERCVRE
ſurpriſe augmenta merveilleuſement,
lors qu'on apperçut fur
les meſmes tours, des feux d'artifices
qui les bordoient,& que
l'on en vit partir une infinité
de lances à feu ,& de fuſées volantes
entremêlées de grenades
, qui de toutes parts s'élevant
dans l'air, répandirent par
tout l'éclat & la lumiere , avec
une diverſité de figures , & un
nombre infini d'étoiles brillantes
, qui paroiſſant dans l'eau du
foffé, ſembloient faire l'alliance
de deux élemens ennemis , &
on eût dit que du fond des eaux
&du haut des airs, il fortoit de
differens feux qui faifoient un
nouveau jour au milieu de la
nuit la plus ſombre . Tout le
peuple de la Ville eſtoit accou -
ru au bruit de cette Feſte , &
bordoit les foſſez du Château
GALANT . 93
en foule , avec tant de cris &
d'acclamations que le ſon confus
des voix ſe mêlant au bruit
de l'artifice , ce mélange donnoit
autant de plaiſir dans ſa
confufion que la Muſique en avoit
donné par fon harmonie.
Le Feu d'artifice eſtant fini , &
la grande foule du peuple écoulée,
les Dames demeurerent au
Château , & elles eurent envie
d'aller ſur le ſommet d'une des
Tours , où elles trouverent un
nouveau plaifir.M.de Fontenay
y avoit fait trouver les violons
qui joüerent les Pieces les plus
belles & les plus ſçavantes des
- Maîtres les plus habiles . Cela
dura juſques à une heure aprés
minuit , que chacun ſe retira
content du plaiſir qu'il avoit eu
dans cette Feſte, fi bien ordonnée
, & executée avec tant de
94
MERCURE
propreté & d'agrément ; mais
Envain l'amour avec ses charmes ,
Etle Dieu Mars avec fes armes ,
Se joignent en un mesme temps
Pourrendre une Festeafſorties
Tous leurs plaiſirs ſont languiſſans
Si Bacchus n'eft de la parsie.
En effet,tandis que le concert
& les feux d'artifices occupoiét
ceux qui estoient invitez ,& qui
avoient accouru à cette Feſte,le
vin animoit les uns & les autres,&
fourniffoit à la Garniſon
dequoy prendre partau plaifir .
M. de Fontenay fit largeſſe du
meilleur de ſa cave aux Soldats
qui faluërent la ſanté du Roy &
de leurs Alteſſes Sereniffimes ,
& répondirent affez bien de
leur part , à tout ce qu'on fit
d'ailleurs pour remplir cette
GALANT. 95
Feſte , à laquelle ſuccederent
le repos & le ſommeil.
On apprend de Bordeaux
qu'ony a celebré dans l'Egliſe
du Couvent de l'Obſervance
de S. François , la folemnité de
la Canoniſation des Saints
Jean de Capiftran , & Pafcal
Baylon , Religieux du meſme
Ordre . L'ouverture s'en fit le
3. du mois paffé par une Proceffion
magnifique du Chapitre
de la Cathedrale & des Religieux
, où aſſiſtérent le Parlement
& la Cour des Aides en
- Robes rouges , les Jurats & le
Corps de Ville. Le Chapitre y
celebra la Meſſe , qui fut chantée
par la Muſique. M. l'Archevêque
de Bordeaux y alla dire
la Meſſe le quatrième jour,
Cette Octave a eſté prêchée
par huit Predicateurs de divers
96 MERCUR E
Ordres , qui y font venus chacun
à leur tour faire l'Office ,
& elle a eſté enfin terminée
par une folemnelle Proceſſion ,
ſuivie d'un feu de joye allumé
par les Jurats , au bruit des
Trompettes , & de la Moufqueterie.
La Priere pour le
Roy fut chantée par ces bons
Religieux , & le ſoir il y eut
des illuminations au Clocher
de leur Eglife , avec grand
nombre de Boëte & de Fuſées
volantes .
La mefme ſolemnité s'eſt
faite auſſi à Toulouſe avec
beaucoup d'éclat , dans l'Eglife
du grand Couvent de l'Obfervance.
On en fit l'ouverture
le 30. Juin , & rien ne fut oublié
pendant l'Octave de ce qui
pouvoit exciter la devotion des
Peuples .
On
GALANT .
97
On ne ſe taiſt point ſur les
Affaires du Temps. Elles font
d'une importance qui oblige
tout le monde d'en parler , &
je manquerois à ce que je ſçay
que vous attendez de moy ,
fi je negligeois de vous faire
part de ce que vous allez lire .
LETTRE
D'UN CAPITAINE
Hollandois à un de ſes
Amis à Breda .
L
E temps estoitvenu Monfieur ,
où nous allions nous vanger,&
de Mons, & de Fleurus,& de Leuze
, & de Namur . Le Roy d' Angleterre
qui estoit trop habile pour
attaquer les Ennemis pendant que
Sept. 1692 . E
98
MERCURE
leurs forces estoient reünies , & que
le Roy de France combattoit à leur
teste , avoit ſagement attendu que
leurs Troupes fuffent separées par
les détachemens qu'ils ont faits depuis
l'aewensuite l'adreſſe de donner,
de la jalonſie à des Places fort
importantes, fignant qu'il vouloit
aßieger,tantost Dunquerque,tantôt
Namur,& quelquefois Ypres , pour
obliger les ennemis à afforblir leur
Armée, enjettant du fecours dans
ces Places , & comme ilſcait que
la Cavalerie Françoise est superieure
à la nôtre , ce Prince a fait
pluſieurs mouvemens pour attirer
les Ennemis dans un Païs où l'in-
-fanterieseule peut combattre.Ayat
heureusement conduit tous ces grans
projets , il faisoit déja marcher les
Troupes pour ſe ſaiſir d'un poste
qui nous promettoit une victoire
presque aſſeurée,lorsque les Françou
LYON
1000
i
GALANT.
THELVE DE
Se font avisezde nous dire paſſage d'un petit ruisseau , ElwkeyTT!!
combat a estéfort long &fort opi
niâtre , avec un feu presque égal ,
jusqu'à ceque les Ennemisfont venus
ànous l'épée à la main , & ont
rompu & defait entierement pluficurs
de nos Bataillons. Le Roy
d'Angleterre qui vouloit éviter
fur toutes choses d'en venir aux
mains avec la Cavalerie Françoise,
voyant qu'elle marchoit pour nous
environner , & peut- efire pour
engagerune affairegenerale , a fait
retirer le reste de l'Armée avec le
moins de confusion qu'ila esté poſſible.
Je n'oferois vous dire tout ce
que nous y avons perdu , parce
qu'il importe pour la reputation
de nos affaires que cette perte ne
foitpas connuë ; mais il est certain
que nostre meilleure Infanterie a
peri dans ce combat. Cependantil
E 2
ICO MERCURE
est bon de publier que nous avons en
tout l'avantage, ou tout au moins
que la perte est égale , & les bons
Flamans le croiront encore , à moins
que nôtre retraite précipitée, la
perte du Champ de Bataille , &
-celle du Canon ne leurfaffentfoupçonner
la verité.
Ce combatse donna Dimanche
dernier auprés d'Enguyen. J'ay remarquédepuis
le commencementde
la Guerre que toutes les actionsoù
les François ont eu quelque avantage,
ſeſont paßées le Dimanche ;
cequi mefait croire que ce jour est
außi heureux au Roy de France, que
celuy de Saint Mathias l'efloit à
Charles- Quint, aveccette difference
qu'il n'y a qu'un jour de Saint
Mathias dans l'année, & qu'ily a
pluſieurs Dimanches.Cette reflexion
feroit capable d'embaraſſer de peritseſprits
qui pourroient coniectuGALANT.
JOI
ver que le Cielse déclareroit pour les
François mais cela ne mefait aucune
peine,fur tout lorſque je fon.
gequenous combattons pour la bon.
ne cause, &pour les interests d'un
Prince qui est le Protecteur de tant
defaintes Religions,au lieu que le
Roy de France a l'inhumanitéde
n'en vouloir ſouffrir qu'une seule,
l'efpere pourtant que la Campagne
ne finira pointsans que nous ayons
nôtre revanche, car nos Troupesfont
encore belles , & nous avons besoin
defaire quelque chosepour raſſenrer
ces Peuples qui commencentà
perdre courage. Iefuis , Monfieur,
&c.
Je vous ay déja parlé de M.
l'Abbé de Beuvron , qui mourat
au Camp devant Namur.
Sa Charge d'Aumônier du
Roy eſtant demeurée vacante
E 3
102 MERCURE
3
par ſon décés , & le Roy ayant
acheté toutes ces Charges il
y a quelques années , afin que
ne ſe vendant plus , il en puſt
gratifier les plus dignes , Sa
Majesté en a pourvû M. l'Abbéde
Tonnerre . Neveu de M.
l'Eveſque Comte de Noyon .
Ce choix prouve ſon merite
perſonnel , & que fa naiſſance
eſtdes plus illuftres , le Roy ne
donnant ces Charges qu'aux
perſonnes de la premiere qualité,
dont la vie exemplaire répond
à la pieté édifiante qu'il
fouhaite dans les Ecclefiaftiques
, & fur tout dans ceux qui
ſemblent eſtre deſtinez plûtoſt
que les autres pour avoir un
jour la conduite des Egliſes de
France.
Je vous envoyeun Dialogue
de Lucien , mais en Vers par
GALANT.
103.
M. l'Abbé Jacquelot , ſur ce qu'-
une grande Renommée vaut
mieux qu'un magnifique Tombeau
.
DIOGENE , MAUSOLE .
DIOGENE.
MAnſole, d'ontevient lorgueil. qui te poſſede ?
Tu veux que parmy nous tout le
monde te cede.
MAVSOLE.
Dela Caric entiereonſçait que j'eſtois
Roy ,
C'est de moy qu'en Lydie on recevoit
la loy s
Plus d'une the ſevit par mon bras
affervie ,
Je pris Miles d'aſſaut , ravageay
I'lonie.
Un air fier , un air grand relevoit
mes appas ,
J'eſtois né pour l'amour,commepour
les combats ,
E 4
104
MERCVRE
Mais le plus bel endroit oùma gloi.
re se fonde ,
C'estmonfameux Tombeau la merveille
du monde.
Pourla matiere& l'art rien n'est
Si précieux ,
Ny les Palais des Rois,ny les Temples
des Dieux , 1
Etfous une firiche &noble architecture
,.
Un peu d'orgueil fied bien jufqu'en
lafepulture.
DIOGENE.
Voicy donc tes raisons,ta valeur,ta
beauté ,
Ton Empire , & fur tout ton Tom.
beau fi vante ?
MAVSOLE.
Ouy , voila mes raiſons.
DIOGENE.
Omoupauvre Mausole,
Peux-tu dans ce lieufombre avoir
l'amefi folle ?
GALANT.
105 I
Ilne te reſte plus deforces, ny d'attraits.
Qu'un luge , si tu veux , examine
nos traits ,
De ton crane&du mien quelle est
la difference?
Tous deux nous ſommes laids , mais
laids à toute outrance ,
Sansnarines,fansyeux, nous allongeons
lesdents.
Mais quoy,tonMausolée étonne les
paffans !
Que l'Univers l'admire avecHalicarnaffe
,
Ce n'est pour t'opprimer qu'une pefance
masse.
MAVSOLE.
Tout cela n'est donc rien ,&nous
Sommes égaux ?
DIOGENE.
Ne le croy pas ; pour toy, je prevois
mille maux
DaSouvenir cruelde tes frêles de-
Lices
Ε
106 MERCVRE
Tandis que je riray de tesjuſtesfupplices.
Artemiſe qui fut ton Epouse&ta
Seur ,
D'un Saperbe Tombeau t'a rendu
poffeffeur;
Ermoy , quiſceus d'un Muid jadis
me faire un Louvre.
Iene m'informe pointfi laterreme
couvre .
Pourdire plus enfin ; ton Tombeau
doit perir ,
Et mon nom glorieux ne peut jamais
mourir.
Voicy une Epigramme du
meſme Auteur , que vous trouverez
agreablement imitéede
celle du premier Livre de Martial
, qui commence par , Garris
in aurem .
Paul nous dit bon jour enfearet
GALANT. 107
4 Et dit toujours, tant est discret,
Parlons bas, on peut nous entendre.
Des humains leplus importun,
Al'Oreilleilvient nous apprendre
Ce que prône le bruit commun;
Mesme il vientvous direà l'oreille
Que du vaſte Univers LOUIS est
lamerveille..
Le Gouvernement d'Arras ,
& la Lieutenance de Roy de
la Province d'Artois ayant vacqué
par la mort de M. le Marquis
de Tilladet , dont je vous
ay parlédans une autre Lettre
Sa Majesté en a gratifié M. le
Comte de Montchevreüil
Commandeur de l'Ordre de
S. Lazare , Maréchal de ſes
Camps & Armées , & Colonel
de ſon Regiment. Perſonne
n'ignore les marques de diftin-
E 6
108 MERCURE
Aion qu'il a données à la teſte
dece Regiment , qui eſt l'un
des plus beaux du Royaume ,
parles foins qu'il en a pris depuis
pluſieurs années , & du
nombre de ceux qui fe font le
plus fignalez dans touteslesoccaſions
, oùil s'eſt agy de faire
voir de la conduite , de la valeur
, & de l'intrepidité . M. le
Comte de Montchevreüil , eſt
Frere de M. le Marquis de
Montchevreuil , Chevalier des..
Ordres du Roy , Gouverneur
du Chaſteau de SaintGermain
en Laye& d'une naiſſance qui
luy fait meriter tous ces avantages
, auffi bien qu'une ſageſſe
reconnue & eſtimée de toute
la Cour , qui l'avoit fait choiſir
par le Roy pour Gouverneur
de Monfieur le Duc du Maine...
Le nom de M. l'Abbé DefGALANT
.
109
1
landes , Grand Archidiacre &
Chanoine de Treguier , & Vicaire
General , vous eft connu
par beaucoup d'ouvrages , où
vous avez vû briller l'eſprit ,
l'érudition & l'éloquence. Cela
m'oblige à vous envoyer la
copie d'une Lettre qu'il a écrite
à M. le Chevalier Deflandes ,
fon Neveu , Garde de la Marine
au département de Breft ,
furune matiere qui ne vous eſt
pas indifferente . Elle parle affez
à ſon avantage , pour me
difpenfer de vous prévenir en
fafaveur.
I
Ly alongtemps , mon cher Neveu
, que je connois le merite
de M. les Officiers de la Marine ,
& je suis perfuadé que plufi urs
disputeroient de delicateffe d'esprit
avecnos plus celebres Academicions
10 MERCURE
len'en veux point d'autre preuve
que la conversation où vous vous
eſtestrouvé. Eny parlant des cho-
Ses Surprenantes que fait l'Empe.
reur des François pour les interests.
de la Religion & pour la gloire de
laFrance , on n'a pas oublié comme
vous me le dites,de remarquer que
LOUIS LE GRAND est lefeulqui
Soûtient l'Eglife ,& que la France
est laseule qui ait fourni de sçavans
Prelats, & des Docteurs infatigables
pour défendre l'honneur
du s. Suge.
L'un de vos Officiers a parléavec
beaucoup d'esprit , en disant qu'il
aimeroit mieux estre né Sauvage
que d'eftre né Espagnol , & qu'il
préferois l'honneur d'eſtre ſujet du
plus grand Roy du monde , à celug
d'eftre de la Maison d'Espagne. La
raiſon qu'il en donne est sensible. Il
dit qu'il rougiroit de honte s'ilétait
GALANT. ১
Grand d'Espagne , ou Prince Allemand,
d'estre dans une alliance auffi
odieuse & auſſi honteuse que celle
d'un vfurpateur & d'un Tyran.Cet
Officier avaifon&ce sera un reproche
éternel& une tache ineffaçableicefera
une defolationàlaMaifon
d'Autriche d'avoir unifes Armes&
fes forces avec celles des Ennemis
déclarez de l'Eglise Romaine.
Vous me dites qu'insensiblement
dans lafuite de la conversation on
a demandé si Mrs de la Religion
Prétenduë Reformée croyent fincérement
que ceux qu'ils nomment
Romains , foient exclus du sa'ut ,
lorſqu'ils vivent &qu'ils meurent
dans la Religion de leurs Ancestres.
Puisque vous voulez fçavoir ce
que je pense de cette propofition ,je
vous diray que M. Iurien croit que
Kon peut sesauver dansla Religion
Romaine. Ce fameux Ministre le
ΙΙΣ MERCURE
croit ſiſincèrement , qu'ilse récrie
quel'opinion contraire eft inhumaine,
cruelle, barbare ; en un mot que
c'est une opinion de bourreau . C'est
lafin defon Systéme.
Vn nommé Calixte,le plus célébre&
le plus sçavant des Lutheriens
d'Allemagne , adonnéde nos
jours de la vogue à cette opinion;&
il dir, qu'ily auroit de l'injustice de
retrancher de la Communion des
Fidelles l'Eglife Romaine,puis qu
elle a toûjours conservé le fonde.
ment de la Foy.
Dans mon longséjour en Anjou,
j'ay connu feu M.d'Huiffeau , Ministre
de Saumur . C'étoit un sçavat
homme, d'unegrande douceur, d'un
caractere obligeant,à qui il ne manquoit
que de connoître la Verité.Ce
docte Ministre fitbeaucoup parler
de luy dans toute l'Europe par le
Plan de Réunion des Chrétiens de 1
GALANT.
113
toutes les Sectes qu'il propoſa. M.
Jaricu se déclarefon partijan , &
fait souventson éloge.
M. Pajon , qui a esté Ministre
d'Orleans , dans sa Réponse à la
Lettre Pastoraledu Clergéde France,
n'a pas crû pouvoirfoutenir l'idée
de l'Eglise que M.Claude avoit
défenduë . Ilprend une route toute
differente en s'attachant à l'Univerfalité
de l'Eglise. M. Juricu
quitte M.Claude, &suit M.rajon;
&il decide que toutes les Societez
font unies au Corps de l'Eglife , &
nomme toujours parmy ces Societez
l'Eglife Romaine.
Pour entendre la pensée de M.
Jurien , il faut fuppofer la diftin-
Etion de l'Eglise selon son corps, &
Selon fon am a profeſſion du Chriſtianismesuffit,
selon luy,pourfaire
partie du Corps de l'Eglife , ce qu'il
avancecontre M. Claude qui ne
114
MERCURE
compose le Corps de l'Eglife que des
vrais Fidelles;mais pour avoir part
àl'ame de l'Eglise , il faut estre en
grace. Il faut avoir la Charité.
Enfin M. Iurien dit fort distinctement
dans son Syſtème & dans ses
Préingez legitimes , qu'on peut se
Sauver ense convertiſſant de bonne
foy du Calvinisme à l'Eglise Romaine.
Voilà,moncher Neveu,une déci
fion qui nous est fort avantageuse,
& nos Freres Separez ne doivent
plusse faire aucune difficulté de
venir dans la Communion de l'Eglife
Romaine. Ils ne doivent plus
differerde se rendre parmy nous de
bonne foy ; puisque leurs Ministres
lour ont levé le plus grand obstacle ,
&presque le seul qu'ils nous alléguent.
Ces Mrs ne doivent plus nous
regarder comme des Idolâtres ; car
on n'ajamais cru ny pensé qu'onpût
GALANT.
15
4
Sauver un Idolâtre,ſous pretextede
la bonnefoy,anesigroffiore erreur ne
compatit pas avec la bonne confcience.
Je vous l'avonë , voila une
diſſertation affez longue pour un
Matin, mais on atoujours beaucoup
à dire, quandc'eſt de la verité qu'on
par'e. Ic fuis ,&c.
Jamais homme n'a eſté ſi
dangereux que le Prince d'Orange
, pour s'emparer du pouvoir
qui ne luy appartient pas .
S'il n'a oſé prendre le titre de
Souverain de Hollande , il en
a ufurpé l'autorité . Il s'eſt mis
au nombre des Tirans pour regner
en Angleterre : & non
content de commander à deux
grandes Nations , & d'agir en
maiſtre pour tout ce qui regarde
les affaires de la ligue ,
il voudroit commander auffi
116 MERCVRE
aux Puiſſances qui ont pris le
party de la neutralité , & que
les Rois de Suede & de Dannemarck
ſuiviſſent ſes ordres , &
épouſaſſent ſes paffions. Enfin
il voudroit que leurs Sujets
n'euffent aucun commerce avec
la France , & donne ordre aux
Hollandois de les inquieter , &
d'arreſter leurs Vaiſſeaux. Ils
les ont ſouvent pris , & voicy
un Memoire preſenté aux Etats
de Hollande fur ce Sujet , par
l'Envoyé de Dannemarck .
HAtuts & Puiffans Seigneurs
.
Par le grand nombre deMe.
moires presentez à vos Hautes
Puiſſances , ellessont suffisamment
informées des injustices & violences
faites aux Sujets du Royde Da....
GALANT.
117
nemarc & de Norvegue mon Maiftre
, & àceux du Roy de Suede ,
ence qu'on a pris leurs Vaiſſeaux ,
qu'on les a pillez & confiſquez ,
mis en prison , & traité cruellement
leurs équipages. Nonseulement
le droit des gens & de la
neutralité dans laquelle leurs Maiſtresse
trouvent , aété violé par
ceste conduite , mais les Trailez
&les conventionsparticulieresfaites
entre Sa Majesté le Roy mon
Maistre&vos H. P. ont esté en
fraintes& renversées , & comme
ils prennent avec raison cette affaire
à coeur , & qu'ils ont d'autant
plus deraison de s'en plaindre hautement
qu'ils ont fait folliciter
&chercher inutilement jusqu'à
aujourd'huy , tant auprés des Ministres
de V. H. P. à Coppenhague
& à Stockolm , qu'auprés d'ellesmesmes,
lasatisfaction qu'ils pou-
,
ト
!
:
118 MERCVRE
voient prétendre en tous droits &
felon les traitez, ilsſe ſont veus
obligez en vertu de ceux qu'ils
ont faits ensemble , deſe donner la
-main dans cette cause commune ,
&de fongér aux moyens de faire
avoir une juſtefatisfaction à leurs
Sujets opprime.z C'est pour cette
fin qu'ils ont encore voulu faire
re des instances reiterées auprés de
V. H. P. afin que selon leur équité
ordinaire& leur zele pour mainte-
-nir la Justice , elles faſſent obtenir
aux mesmes sujets la fatisfaction
si juste qu'ils ont jusqu'à present
fait demanderſans aucun fruit,&
qu'illeur plaiſede reprimer à l'avenir
l'infolence de leurs Armateurs
detelle façon que leurs Sujets, ainsi
-que le veut la bonnefoy des Traisez
& des Conventions , ne soient
plus troublez par eux dansleur na.
vigation&commerce. Le nombre
1
GALANT .
119
1
A
2
des vaisseaux des sujets du Roy
mon Maistre qui ont eu le malheur
de tomber entre leurs mains,se trouveſpecifiédans
les Memoires precedens
, & il ſe reſerve d'y joindre
ceux qui peuvent encore avoir esté
prisfans qu'ilen ait connoissance ,
ou quiferont pris à l'avenir. Bien
que quelques- uns d'eux ayent esté
relâchez, ceux qui y font interef-
Sezn'ont pourtant pas estéjuſques
à présent dédommagez des pertes
qu'on leur a fait souffrir iniustement.
Quant aux autres , contre
lesquels on allegue de certainsfaits,
comme s'ils avoient agi contre les
Traitez& les Conventions, ce que
pourtant les Intereffez & les Reclamans
nient constamment,le Roy
mon Maistre a trouvé bon de commander
àfon Amirauté d'en faire
les recherches neceſſaires,& en cas
qu'elle trouve quelqu'un qui eust
120 MERCURE
fait contre les Conventions, ou obtenu
des Paſſeports de S. M.Sons de
faux pretextes, Elle a ordonné qu'on
lefist punirſeverement pour fervir
•d'exemple aux autres ; mais comme
d'un autre costé S. M. le Roy mon
Maistre , de mesme que S. M. le
Roy de Suede,ne pourront pas s'empescher
de prendre la protection de
ceux de leurs Sujets qui ont esté attaqueziniustement,&
auſquels l'on
a fait tort , & de les aſſiſter pour
leurfaire avoir fatisfaction fur les
dommages & oppreßions fouffertes.
Leurs Maiestez se promettent de
l'obtenir d'autant plus facilement
de la Iustice & de l'équitéde V.H.
P. que la Foy publique des Traittez
la demande,& que la bonne correfpondance
dans laquelle Elles fouhaitent
de vivre avec V. H. P. s'établira&
Se confirmera par là davantage,
leurs Maiestez ne se pouvant
GALANT. 121
vant pas perfuader qu'on prefere à
leur amitié l'intereft de quelques
particuliers , qui ne cherchent que
des profits iniustes & inexcufables,
C'est ce que parordre exprésdu Roy
Son Maître le souſſignén'a pus'empêcherde
representer tres-humblement
à V.H. P. Fait à la Haye ,
le 27. Août 1692.
Les meſmes plaintes ont eſté
ſi ſouvent réïterées par les deux
Rois , que l'affaire eſt ſar le
point de s'aigrir , s'ils ne reçoivent
la fatisfaction qui leur eſt
deuë. Aufſi n'eſt il pas juſte
que deux grands Monarques
- foient foûmis aux volontez
d'une . Republique , & d'un
Ufurpateur , & qu'ils en reçoivent
des Loix , & qui leur font
- prejudiciables , & à leurs Sujers
, comme s'ils y étoient
Sept.1692 F
122 MERCVRE
obligez , & que l'indépendance
ne fuft pas le plus beau &
le premier droit des Couron
nes.
Quoy que l'Armée du Roy
en Allemagne , & l'Armée de
l'Empereur & des Alliez , n'ayent
pas fait de grandes exp: -
ditions depuis l'ouverture de la
Campagne , celle de France a
neantmoins toujours confervé
fes avantages , & la fuperiorité
qu'elle a toujours enë. Elle a
paru la premiere , elle a vêcu
aux dépensde ſes Ennemis ; &
tout ce qui s'eſt paffé en ce
pays-là , quoy que peu confiderable
, n'a pas laiſſé de tourher
toujours à ſa gloire. Cependant
toutes les Cours des
Alliez, & toutes leurs Nouvelles
publiques ont retenty
depuis que la Campagne eft
GALANT.
123
ouverte , des grandes expedi-
( tions qu'ils devoient faire cette
année en Allemagne ,& ils ne
ſepromettoient pas moins que
d'emporter Philisbourg ou
Landau , & leur Armée eſtant
plus nombreuſe que la noftre
du moins felon leurs Ecrits ,
devoit faire encore de plus
grands progrés , ſi nous eſtions
auſſi foibles qu'ils l'ont publié ,
& qu'ils le publient encore
cous les jours. Il y a de la honte
, & l'on peut meſine dire de
la lâcheté pour eux ,den'avoir
mis en execution aucun de leurs
grands projets ; ou ſi noſtreArmée
ſe trouve auſſi nombreuſe
que la leur , c'eſt une autre ef- .
pecede lâchété que de publier
ce qui n'eſt pas .Ainh d'une ou
d'autremaniere,une ſemblable
conduite ne tourne pas à la
F2
124
MERCUR E
Ja
gloire de ceux qui tiennent les
mêmes diſcours toutes les an
nées,& qui font voir autant de
fois, qu'ils n'ont pas plus de fincerité
que de valeur.co
Vous avez fans doute oüy
parler de ce qui s'eſt paffé depuis
peu avec les Imperiaux.
Comme on n'en a point donné
d'ample détail au Public , je
vous en envoye un qui a eſté
fait par un Officier de l'Armée
de M. le Maréchal de Lorge ,
auquel je ne change rien ...
Le 3 il du mois d'Aouſt,nous
marchâmes pour gagner le défilé
de Turkeim , ſur l'avis que
M. le Maréchal de Lorge receut
que les Ennemis avoient
faitdes ponts dans l'Iſle de Santhoffen
, où nous avions eu un
détachementde cinq cens Chevaux
, & un Regiment de DraGALANT.
125
gonsavec deux Brigades d'Infanterie
,ſous les ordres de M.
de Feuquieres , parce que M.
de Melac,qui avoit commandé
ce Corps depuis plus de fix ſe.
maines , s'eſtoit trouvé tres- incommodé,
& avoit eſté obligé
d'aller à Neuſtat .
Nous nous emparâmes du
défilé ſans obſtacle,& marchâ
mes enfuite à Neuſtat , incer
tains fi nous paſſerions le Rhin
à Philisbourg , ou au Fort-
Loüis . M.le Maréchal qui étoit
allé à Philisbourg, & qui avoit
dit qu'il nous réjoindroit le
mefme jour , y fejourna , & le
lendemain que l'on croyoit
prendre la route du Forta
Louïs , nous prîmes celle de la
petite Hollande , M. de la Bréteſche
qui estoit de jour, marcha
avec les Gardes,&le cam-
F3
426 MERCVRE
pement quelque temps avant
l'Armée. M.de Gobert fut dé
taché avec quatre cens Chevaux
pour la couvrir , prenant
fon cheminle long du Ruiffeau
de Spierbach ; les quatreRegi
mens de Dragons que nous avons
, partirent auffi-toſt pour
gagner le défilé des Capucins
au-delà du Rhin& de mettre à
la teſte des gros équipages . Il
femble que toutes les Troupes
que je nomme devoient arri
verenmeſime temps: ceperidant
cela ne fut pas. Les Gardes furent
les premiers qui arrives
rent. Nous eſtions à peine à
vûë de la petite Hollande que
nous reçûmesdes ordres de M.
leMaréchalde nous hater,parce
que les Ennemis paroiffoient ,
& vouloient gagner les poftes
de Spire , qui leur estoientd'us
GALANT. 127
ne groſſe conſequence pour
paffer le Spierbach. Cela fit que
nous nous preffâmes d'arriver ,
& nous le fifines affez heureuſement
pour l'empêcher,ou du
moins pour les tenir en bride
juſqu'à ce que toute l'Armée
arriva. Quelques curieux qui
s'eſtoient avancez , rapporte
rent que les Ennemis s'éten
doient dans la plaine au delà
du Ruiſſeau , & qu'ils avoient
déja pris la Teſte d'Epine , qui
eſt à la teſtedu Pont.M.de Melac
, fur cet avis , oublia qu'il
étoit malade , & s'y porta avec
beaucoup de diligence pour la
garantir de l'inſulte des Ennemis
, qui commençoient à parlementer
avec le Lieutenant
qui la défendoit,& qui ne pouvoit
la ſoûtenir,n'y ayant point,
de barriere qui la fermaſt , &
(
F4
128 MERCVRE
manquant de poudre. Il raſſura
le Lieutenant , en luy diſant
qu'il eſtoit ſoûtenu de toute
l'Armée , quoy qu'elle fuſt à
plus de trois lieuës de là . Joubliois
à dire qu'il eſtoit ſuivy de
cinq ou fix Officiers, d'un Maréchal
des logis , & de huit Cavaliers
qu'il fit mettre fur le
Pont,& fittirer fur une troupe
de Cavalerie qu'il obligea de ſe
retirer.Les Ennemis das ce tems
là firent mettre pied à terre à
quatre cens Dragons pour téter
un paſſage fur la gauche. Il y eut
auſſi vingt de nos Dragons qui
avancerent. Ils firent feu fur les
Ennemis ,qui n'auroient pas
laiffé de tenter le paſſage du
Ruiffeau , s'il ne nous estoit
venu du ſecours. Les Troupes
deM.de Feuquieres,qui avoiét
déja gagné la petite Hollande ,
1
GALANT. 129
àdeſſeinde paſſer le Rhin avant
que l'Armée fuſt arrivée , eurent
le temps de venir , parce
qu'on fit mettre pied à terre à
quelques Troupesde Cavalerie
pour efcarmoucher,qui tinrent
les Ennemis en bride. Il nous
arriva même une piece de Cas
non qu'on fit tirer , & qui les
obligea à quitter les hayesqu'ils
occupoient. Ils prirent pour lors
la réſolution de nous tâter par
un autre endroit,& ayant dreffé
une Batterie du côté de la Tour
de Spire, pour nous faire croire
qu'ils ne vouloient nous attaquer
que par-là , ils firent marcher
desTroupes ſur leur droi.
te au traversdubois,pour ſe rendre
maiſtres du Village de Dudenhoven,
qui estoit un paſſage
fur la Riviere de Spierbach. Ils
y établirent quatre Bataillons
F
130 MERCVRE
Suedois,& une Batteriede trois
pieces deCanon.Il ne leurmanquoit
plus pour nous couper en .
tierement avec les Troupes de
M. de Feuquieres , que de gagner
la Tourde Dudenhoven ,
qui eſt à portée de la Carabine
du Village,& qui a un pont fur
le bras du même Ruiſſeau , qui
eſt impraticable par tout ; mais
M.de laBrereſche y arriva affez
heureuſement avec cinq ou fix
Officiers pour ſauver ce poſte,
où il établit un Bataillon Irlan
dois.Cela ne ſe paſſapoint fans
eſcarmoucher de part & d'autre
, &ces efcarmouches donnerent
le temps d'arriver aux
Troupes de M. d'Uxelles ,&
enfin à toute noſtre Armée..
Pour lors on fe rangea enbataille.
Toutenoſtre Infanterie
fe mir à convert d'aun Landvert
GALAN T. 131
qui regnoit depuis Spire juf
que par de-là le Village de
Dudenhoven. On y établit des
Batteries dans les lieux qui pa,
roiſſoient les plus garnis d'Ennemis
, & l'on commença à ſe
canonner affez vivement. Le
feu de la Mouſqueterie ne fut
pas moindre , & toute cette
journée ſe paſſade cette forte ,
&meſime une partie de la nuit.
Le lendemain,on trouva que les
Ennemisqui n'avoient pû foutenir
dans Dudenhoven ,
cauſe de noſtre grand feu , l'avoientquitté.
On y fit des Prifonniers,
qui nous rapporterent
que les Ennemis qui attaquerent
le Landvert , furent ſi é
tourdis du feu qu'ils y effſuyerent
, que deux Bataillons Sue
dois en mirent les armes bas
&s'enfuirent avec affez de de
F6
232
MERCVRE
fordre. Cela nousa paru par le
nombre de Spontons qu'on y a
trouvez ,& par leurs chevaux
de frize avec des tambours
Nous nous faiſifines de ce poſte,
&les Ennemis des le moment
fe retirerenthors de portéedu
Canon ,& fe camperent aprés
avoir mis un Ravindevanteux,
Nous en fifmes de mefme .
Tout cela paroiffoitun complimens
pour qui décamperoit le
premier. Nous paffames la nuit
partie de l'Armée au Biouac
&dés le point du jour on s'apperçut
que les tentes des Ennemis
étoient à bas , & que
leur Armée étoit en bataille ..
Nous étions affez prés pour
voir leur mouvement , & nous
ne fûmes pas long- temps à re
marquer qu'ils faifoient une
retraite . D'ailleurs , on avoit
GALANT. 1.33
entendu leur gros équipage &
l'Artillerie défiler. On alla en
avertirM. le Maréchal qui s'avança
pour les voir , & pour
prendre fon party,mais comme
ilavoit refolu de paſſer leRhin ,
nous marchâmes pour gagner
le Fort- Louis .J'oubliois à dire,
qu'il nous fut aifé de caffer le
cou à un Bataillon des Ennemis
qui étoit reſté à portée du
Mouſquet de nous , dans de
groffeshayes auprés de la Tour
de Spire , parce qu'il avoit une
Plaine à traverſer avantque de
gagner le gros de leur Armée ,
& qu'il n'etoit ſoûtenu que
d'une troupe de Cavalerie que
noſtre Canon avoit obligé de
fe retirer. Ce Bataillon ne paroiffoir
pas peu embaraffé, mais
M. le Maréchal qui vouloit
gagner chemin,ne voulut point
1
) 134 MERCURE
laiſſer de la Cavalerie , qui ſoutenuë
par quelques Compagnies
de Grenadiers , auroit
fait cette expedition.Ils prirent
leparty de gagner la Plaine , &
pour lors on laiſſa fortir lesGrenadiers
quine purent les join .
dre. Une garde de Cavalerie
s'avança , maistroptard , & ils
fe retirerent fous le feu d'une
Tour qu'ils occupoientencore .
Ils eſſuyerent quelques coups
de Canonqui leur emporterent
pluſieurs Soldats. Quelques
Officiers les fuivirent pour les
joindre , & on fit fortir un Regiment
de Dragons qui ſe mie
en Bataille dans cette petite
Plaine devant leur Armée ,qui
fe retiroit toujours. Ils vulderent
la Tour qu'ils avoient , &
ymirent le feu. Nous fufmes
fort long-temps affez prés d'eux
GALANT.
135
témoins de leur retraite , aprés
quoy nous partîmes pour gagner
le Fort Louis. Cette affaire
peut bien leur avoir couté
cinq à fix cens hommes &
pluſieurs chevaux. Nous y en
avons perdu cinquante , du
nombre deſquels eſt un Capitaine
de Fufeliers , un Capitaine
de Charoy d'Artillerie , &
deux Officiers Irlandois. Voila
le détail d'une affaire qu'on
croyoit devoir eſtre plus ſe-
Tieufe .
La muit du 4. on détacha
M. du Mafel , Mestre de Camp
de Cavalerie , avec trois cens
chevaux. Il paſſa le Rhin &
trouva les Ennemis. De Lille ,
Capitaine de Carabiniers de
Vivans , qui en commandoit
trente les chargea , & en tila
une vingtaine qui étoientCui
naffiers..
3
136
MERCURE
(
Le 8. de ce mois , le Roy
d'Angleterre vint à Paris , &
logea chez les Peres , de la
Doctrine Chrétienne , que Sa
Majesté a voulu encore honorer
cette année d'une viſite en
leur maiſon de S. Charles fur
les Foffez de S. Victor . C'eſt
une maiſon tres - bien ſituée
& d'un bel afpect . Co Prince
y fut regalé avec beaucoup de
magnificence , par M. le Duc
de Lauzun , pendant trois jours
qu'il y fejourna , & reçu en fon
entrée, & complimenté par le
P. General de la congregation,
à la teſte de ſa Communauté ,
avec tout le reſpect qui luy eſt
deu.
Le Dimanche 31. du mois
paffé , Mrs les Eveſques de
Tournay, d'Amiens & deClermont
, furent facrez à Paris
د
GALANT.
137
& M. l'Eveſque de Chartres
fut facré à S. Cyr. le meſme
Jour , par M. l'Archeveſque
de Paris , fon Metropolitain ,
qui avoit pour Aſſiſtans M.
*d'Orleans , & M. de Meaux .
Le lendemain ce Prelat preſta
ferment de fidelité entre les
mains du Roy , ce qu'ont fait
auſſi les autres Eveſques aprés
leur Sacre , felon la coutume .
Ce ferment ſe préte dans la
Chapelle , au lieu que les Officiers
de la Couronne,le principaux
Officiers du Roy le
prétent dans l'appartement de
Sa Majeſté . Les preſens que
font ceux - cy vont aux Officiers
de chambre , & ceux que font
les Eveſques, vont aux Officiers
de la Chapelle.
Vous ne ferez pas fâchée de
voir quels font les ſentimens
138
MERCVRE
de tous ceux du Diocese de
Chartres touchant l'Illuftre
Prelat qui leur a eſté donné ,
& que vous avez connu fous
le nom de M. l'Abbé Defmarais
, qui s'étoit retiré à S. Cyr .
Je vous ay parlé dans d'autres
Lettres de ſes grandes qualitez
& je ne ſçaurois douter que
vous n'en voyiez avec plaiſir
une nouvelle peinture dans
l'Elegie que je vous envoye.
Elle eſt de la compoſitionde
M. Danchet .
hình thành
LA BEAUCE .
ELEGIE.
D'o Nfuneste cyprés triſtement
couronnée 7
GALANT. 139
Ames ennuis mortels en proye abandonnée,
Jepleurois mon Pasteurque la Parque
en couroux ,
Enlevoit aux dépens de mes voeux
lesplus doux.
Moncoeur estoit asteint de la douleur
amere,
Qu'une Fille reffent à la mort de
Son Pere.
Ehin'éprouvois -jepas unſemblable
malheur ,
Ne me fervoit-il pas de Pere &de
Pasteur ?
Mes yeux à tous momens estoient
ouverts auxlarmes ,
Mes plus aimables lieux avoient
perdu leurs charmes.
Jem'en prenors ausort, & m'affligeois
toûjours ;
De mes vives douleurs rien n'arrêtoit
le cours .
OCiel! de mes regrets témoin impitoyable
,
140 MERCURE
Difois je , quel forfait m'a pûrendre
coupable ?
-Les voeux que je faisois vous ontils
irrité ?
Rendez moyle Pasteur
m'avezôté ;
que vous
-Vous n'avez pů souffrir le bonheur
dema vie.
f'ay perdu mon Prélat , ma gloire
m'est ravie.
Si la vertu pouvoit empêcher de
perir.
Il estoit digne, helas ! de ne jamais
mourir.
De la juſte douleurdont je ſuis pof-
Sedée,
Quel Succeffeur pourra détourner
mon idée?
Mais LOVIS devenu ſenſible à
mes malheurs ,
A calmé mes ennuis,a deſſeché mes
pleurs ;
Ilarrache aurepos d'uneSainte retraite
९
GALANT. 141
Vn digne succeſſeur , dont la vertu
parfaite
tiré,
Vouloit s'enſevelir dans un lieu re
1
Ou de l'Amour divince Prelat penetré
,
Animé du beau feu d'une foy pure
& vive ,
Joüiffoit des douceurs de lavie unitive.
Mais inutilemene ilſe vouloit ca.
cher ,
LOVIS l'a découvert, il l'eſt alle
chercher ,
Er par un juste choix à nos foubaits
propice ,
Luyfait voir qu'au merite ilſcait
rendre justice.
Quoy que l'illustreſang deses nobles
Ayeux
Lepust faire monter à ce rang glo
ricux ,
Sur tousfes Concurrens il a la préference,
142
MERCURE
C'est la seule vertu que Louis réa
compense.
Dans les murs de Saint -Cyr reglé
parsa vertu ,
Deſes Habitsfacrez on le voit revestu.
Il s'appreste àvenir couronnernotrejoye.
Meritons le bonheur que le ciel
nous envoye.
Comme onvoit une Vigne en unfecret
vallon ,
A l'aide d'un Ormeau méprisant
l'Aquilon ,
Porter Superbement ſes branches
dans la nuë ,
Ainsi de mon Prelatmagloirefoutenuë
,
•
Croiſtra dejour en iour an mepris
de l'erreur ,
Etdemes Ennemis bravera lafureur,
Le conçois de fon nom un fortuné
préſage,
GALANT . 143
Dema felicitéfon merite estlegage
Defes discours touchans les lâches
coeurs frappez,
i
Duſoin de leurfalut feront plus occupez
,
Et rallumant les feux d'une foy
preſque éteinte ,
Il leur inspirera l'amour avec la
crainte.
Ilva leur découvrir parses vares
vertus ,
Du celeste séjour les sentiers peu
barius.
Les conduisant luy-même au milieu
des orages ,
Illes garantira des funestes naufra.
ges.
Ils peuvent à ce Guide abandonner
leur fort.
LeVaisseaufans peril eſtſeur d'al
ler au port.
Ceux qu'un amour impur captive
dans ses chaines ,
G
i
1
1
1
144
MERCURE
HO
Trembleront au recit des infernales
2 Reines
Etvoyant leurPasteur brûler d'un
Saint amour,
Ilsvoudront commencer d'en brûler
à leur tour.
Ce Furieux qu'irrite une legere offense,
Queflate dansson coeur l'espoir de
Sa wangeance ,
Levoyaut aux gensux de ses fiers
Ennemis.
Pleurera le malheur où fes tranf.
ports l'ont mis.
Le pauvreenfa cabane où le destin
L'accable ,
Attendra Sans ſe plaindre unfecours
charitable.
LeRiche enfon Palais au combledu
bonheur ,
Conferveratoûjours lapauvretédu
coeur.
Detoutes les vertus c'est leparfait
modelle.
GALANT.
145
On voleen l'imitant àla Gloire Eternelle.
Heureuse de jouir d'an bienfi precieux
;
Mon coeur n'affireplus qu'à le voir
en ces lieux.
Momens, qui prolongez trop longtempsson
absence ,
Que vous paroissez longs à mon
impatience !
Déjames Habitans courent de tous
costez
Et témoignent l'ardeur dont ils font
transportez , i ) ,
Giel de nostre deſtin ne troublezpas
les charmes.
Et ne nous causezplus de funestes
alarmes.bg
:
Protegez ce Prelat , comblezle de
vos biens ,
Retranchezde nos jours pour prolonger
les fiens.
Sept. 1692 . G
J
146 MERCVRE
C
M. du Cambour , Marquis
de Coiflin & de Pont- Chafteau
, & Fils de M. le Duc de
Coiflin , vient de perdre Marie
Loüiſe d'Alegre , ſa femine
aprés treize mois de maladie ,
pendant leſquels elle a fait paroître
beaucoup de pieté , de
conſtance , & de reſignation .
Elle a eſté inhumée aux grandes
Carmelites , où elle avoit
choiſi ſa ſepulture. Elle eſtoit
Soeur de M. le Marquis d'Alegre
, Colonel de Dragons , qui
vientde paroiſtre avec tant de
diſtinction dans le Combat de
Stein Kerke. Ils eſtoient procheparensdelapremiere
Femme
de feu M. le Marquis de
Seignelay , & en avoient hérité
de grands biens , dont M. Je
Marquis d'Alegre demeure
unique heritier par la mort de
GALANT .
147
Madame la Marquiſe de Coiflin
ſa Scoeur. Je ne vous diray
rien de ces deux illuſtres Maifons
, l'une en Bretagne & l'autre
en Auvergne , vous en
ayant déja parlé en pluſieurs
occafions.
Voicy les noms de quelques
autres perſonnes confiderables
que nous avons perduës dans le
meſme temps.
Meſſire François de Rouſſelé
Marquis de Sache , Chevalier
d'honneur de Son Alteſſe
Royale Madame. Il eſtoitd'une
tres- illuftre Maiſon , & Parent
de ce qu'il y a de plus diftingué
enFrance.
Meſſire Michel de Ligny ,
Sieurde la Breteſche,Capitaine
de Vaiſſeau du Roy. Il eſtoit
Neveu de feu M. de Ligny ,
Evefque de Meaux
:
し
G 2
148 MERCURE 1
Meffire Anet d'Eſcars , Marquis
de ce meſme lieu , Baron
de la Motte , Saint Sever , &
Ocanville. Il eſtoit Gouverneur
de Honfleur.
Meſſire Nicolas Brulart , Baron
de la Borde , Premier Prefident
au Parlement de Dijon,
où il fut reçu en 1657. Ilyaeu
en ce Parlement divers pre .
miers Preſidens de cette Famille;
ſçavoir,Denis Brulart , Baron
de la Motte , qui ayant eſté
mis en poſſeſſion de cette mportante
Charge l'an 1570. la
reſigna en 1610. à Meſſire
Nicolas Brulart ſon Fils. Cette
Famille eſt originaire d'Artois .
Jacques Brulart , Baron de
Heez & d'Agnets au Comté
d'Artois , fat Preſident aux Enqueſtes
du Parlementde Paris ,
fous le regne de Philippes de
GALANT.
149
Valois. Nicolas Brulart , Marquis
de Sillery , Vicomte de
Puifieux , & Baron de Bourfault
, fut Maiſtre des Requeftes
& Ambaſſadeur en Suiffe ,
aprés quoy Henry IV. le fit
Preſident au Parlement de Paris
, enfuite Garde de Sceaux ,
& enfin Chancelier de France .
Noël Brulart ſon Fils , fut Procureur
General au Parlement
de Paris , &Pierre Brulart, Seigneur
de Croſne & de Genlis
exerçala Charge de Secretaire
d'Estat ſous Charles IX. Il y a
eu un autre Pierre Brulart
Seigneur de Sillery , auffi Secretaire
d'Estat ſous le regne
du Roy Henry IV. Brulart
porte de gueules à la bande d'or
chargée d'une traiſnée de cinq Barigues
de fable. C
Les Vers que je vous envoye
د
G3
150 MERCVRE
1
fur la mort de M. Brulart premier
Prefident au Parlement
de Bourgogne , vous feront
connoître combien il eſtoit
aimé & eſtimé dans cette Province.
SUR LA MORT
De M. Brulart , Premier Prefident
de Dijon.
IDILLE.
Delfon triſte &fatalvient de
_frapertes airs?
Helas vest- ce vousqueje perds ?
Brulart, la Parque inexorable
Vient- elle de trancher des jours fi
précieux , SOLA EF
-Et la terre trop miserable
Eft-elle enfin reduite à vous ceder
aux Cieux?
Ah! jen'en doute plus les vertus
éplorées ,
Par vous constammenthonorées,
GALANT.
151
Me ledisent assezpar leur abaticment
.
LaJustice en ce dur moment
Deſes tremblantes mains voit tomber
la balance ;
On implore en vainſon pouvoir ,
Ellen'écoute point lescris de l'innocence,
Et ſemble en cet inſtant oublierfon
devoir. :
La Pietéſa Soeur,triste,mais plus
constante,
Proſternée au pied des Autels,
Prioit en vain les Immortels
Pour votreſanté languiſſante.
Elle connoîtqueses efforts
Nepeuventranimer les debiles ref
forts
D'unemachine chancelante ,
Les Arrêtsdu Ciel Cont trop forts.
Par de profonds foupirs qu'un Zele
ardent enflame,
G4
152 MERCURE
Les voeux qu'elle faisoit pour lefalut
du corps ,
Sont donnez auſalut de l'ame.
Vers elle je vois dans ces lieux
D'un pas ferme avancer l'intrepide
Constance.
Sur son front paroist l'aſſurance .
Elleveut imiter les inftans glorieux,
Et laſagefierté de vos derniers adieux
,
Mais bien tost d'elle mesme elle
n'est plus maistreffe ,
Et cede enfin àsatendreſſe.
Ses yeux remplis de pleurs sont converis
de fa main ;
Mais sandis qu'elle veut nous cacher
ſa foibleſſe ,
Ses larmes inondent fonfein.
**
Peut- on representer l'affliction extrême
De toutes les autres Vertus ?
GALANT .
153
Quand on voitfuccomber la Con.
stance elle- mesme ,
Quels coeurs nefont point
2
abattus !
Présde vostre Epouſe fidelle
Toutes courent remplir un trop juste
devoir ,
Et retenirson deſeſpoir.
Sans leurSecours que feroit-elle?
Leurs foins toûjours actifs l'arrachent
au trèpas ,
Mais ſa vive douleurnesemodere
Pas ;
Elle ſemble au contraire estre plus
violente. A
Quelspleurs & quels sanglots! quel-
1 le plainte touchante !
Mais envainſesſoupirs voudroient
vous rappeller
En d'eternels ennuis elle se voit
plongée. t
O Ciel , qui l'avez affligée,
Vous pouvez seul la conſoler..
G
154
MERCURE
**
Vous, tendres rejettons d'une union
fi belle ,
Enfans d'un (ipurſang produits,
Meditezvostre Pere&les jours&م
les nuits ,
C'est pour vous un parfait modelle,
Tous vos pas feront feurs par ce
Guide conduits.
Ilvous dira que la noblesse ,
Que ceque lafortune àde pompeux
debors,
Que les grandeurs,quela richeſſe
Ne font rien au prix des trefors
Que donne l'exacte ſageſſe.
Et pour vous, & grande Ame,accor--
dezmoy l'honneur ,
De vous rendre encor cethommage..
A diffinguer ma voix dans ce com
munmalheur ,
La reconnoiſſancem'engage..
Mes Vers n'ont pasla vanité
GALANT.
Depretendre paſſfer à la posterité.
Et deſervir àvoſtregloire.
Lesbelles actions d'un Herosſivăté.
Sans le foible fecours des Filles de
Memoire,
Vous répondent affez del'immorta--
lité.
Il n'y a point de jour que
l'on doive celebrer avec plus
d'ardeur que celuy de la naifſance
du Roy qui arrive tous
les ans le 5. de ce mois. C'eſt
un devoir dont Mademoiselle
l'Heritier de Villandon s'eſt
acquittée par ces Vers. Je vous
aydéja parlédumeritede cette
Demoiselle , qui eſteſtiméede
beaucoup de Perſonnes de qualité
,& qui joint à une grande
vertu un ſçavoir peu ordinaire.
LE JOUR POUR
de la Naiſſance du Roy.
RAffembleZaujourd'huy les plaša
firs& lesjeux.
G6
56 MERCVRE
Qu'en ces célebres murs on allume
des feux ,
Et que tout le Peuple déploye
Les vifs & doux transports d'une
éclatante joje.
- France,c'est dans cet heureux iour
Que Louisreceut lalumiere.
Si toft qu'il commençason auguste
carriere ,
Ilfut de tous les coeurs& l'espoir&
l'amour,
Mais de quelque vaste esperance
Qu'il ait pu nous combler dansfon
aimable enfance
Illa furpaſſe bienencor..
Toûjours à la vertu propice ,
Parfa bonté , parsa iustice ,
Il ramene le siecle d'or..
たし
Son regne est un tissu de furprenanss
miracles,
En vain les folles unions-
Decentialouses Nationss
GALANT. 157
Pretendoient luy servir d'obſtacles
;
Ildonneàl'Univers les merveilleux
?
Spectacles
De mille augustes actions.
En vain l'Ufurpateur quifit naiſtre
la Ligue,
Oppose àce Vainqueur&laforce&
la brigue..
Nostre grand RoySeul contre tous,
Accable se Tyran par d'intrepides
comps..
Nous verronsſous leur poidsfuccomber
un perfide ,
Iladérafenti d'aſſeZrudesrevers.
Nostre vaillant Heros , àl'exemple
d'Alcide ,
Des Monstres odieux veut purge
l'Univers,
La prise de Namur , le Combat de
Tubize
En ont presque achevé la fameuse:
entreprise
198
MERCVRE
Mais tandisque Louis,rempliſſant
Sesprojets ,
Fait reffentirpar tout lepouvoirde
Ses armes,
Il'empeſche que Mars &Ses tristes
allarmes
Ne viennent troubler ſes Suicts.
Nous levoyons montrerfans ceffe
Aux Peuples fortunez qui vivent
Sous Ses loix
Que leur bonheurſeull'intereſſe,
Et qu'il est le plus grand&le meilleurdesRois..
Gelebrons doncle jour où le Ciel àla
Terre
Afaitpreſent de ce Heros",
Aufſi ſage au milieu des horreurs
de laguerre
Qu'occupé noblement dans le ſein
du repos.
Prionspour luyle Cield'une ardeur
vive& pure.
GALANT.
159
Ah ! s'il veut nous donner un bonbeur
assuré,
Qu'il faffeseulement ( propice àla
Nature)
Quede Louis leGrand,le charmant
regne dure
T
Encor plus qu'iln'a duré..
Le Pape Alexandre V III.
a canoniſé le Bien heureux
Jean de Dieu , Fondateur de
l'Ordre des Religieux de la.
Charité , ſi utile au Public pour
l'aſſiſtance continuelle qu'ils
rendentjour &nuitaux homes.
malades dans leurs Hopitaux ,
où ils font panſez , nourris &
médicamentez avec grandfoin.
Ces Hôpitaux font en fort
grand nombre en France , en
Eſpagne , & en Italie ,& autres
Pays de laChreſtienté. Les
Religieux de la Charitéde Pa
ris ont fait pour la folemnité
160 MERCURE
de la Feſte de ce Saint Fondateur
, une Octave folemnelle
en leur Egliſe au Fauxbourg
Saint Germain des Prez lez
Paris . On commença le 1 6. du
mois paffé , & l'ouverture s'en
fit par les premieres Vefpres ,
où M. l'Archeveſque d'Alby
officia. Le lendemain Dimanche
la grande Meſſe y fut celebrée
en Muſique , & les jours
fuivans pluſieurs Chapitres &
Paroiſſes de Paris y font venus
celebrer la grande Meſſe , ſçavoir,
le Lundy la Paroiffſe Saint
Sulpice , Mardy les Peres Auguſtins
Reformez du Fauxbourg
S. Germain , le Mercredy
la Paroiſſe Saint Eustache ,
le Jeudy, le Chapitre & Paroif-
'fe de Saint Benoiſt , le Vendredy
l'Archipreſtre & Paroiffe de
Saint Severin ; le Samedy la
GALANT . 161
Paroiſſe de Saint Louis en l'Iſle,
& le Dimanche 24. du meſme
mois , jour de l'Octave & clôture
, le Chapitre & paroiffe
Saint Germain l'Auxerrois.Plu .
fieurs celebres Predicateurs
y ont preſché pendant cette
Octave, ſçavoir Dom Charlier ,
Religieux Benedictin de l'Abbaye
de S. Germain des Prez
M. Tougard , Docteur
Theologie , Curé de Conflans
& du Bourg de Charenton ; le
Pere Loir , Religieux Augufin
Reformé du Faux-bourg
Saint Germain,le Pere Alexis
du Buc , Superieur des Clerc
Reguliers Theatins de Sainte
Anne la Royale; le Pere Guibers
, preftrede l'Oratoire . le
pere Sablé
د
en
,
Jefuite ; Dom
Hierôme , Feüillant ; & M.
Hideux , Curé de la Paroiffe
des Saints Innocens .
162 MERCVRE
Le Roy de Pologne ayant
toujours nommé au Cardinalat
des Sujets dignes de remplir
ces premiers rangs de l'Eglife ,
ceux qui ont eu ces avantages ,
ont toujours eſté agréez de Sa
Sainteté , & comme Sa Majeſté
Polonioſe y vient de nom .
mer M. le Marquis d'Arquien ,
Pere de la Reine ſon Epouſe ,
il y a lieu de croire que le Pape
témoignera beaucoup de fatisfaction
de ce choix , & que
dans la premiere Promotion
qui ſe ferapour les Couronnes ,
Sa Sainteté n'oubliera pas d'en
donner des marques .
Preſque en meſme temps
que le Roy de Pologne eut fait
cette nomination , M. le Marquisd'Arquien
receutune nou.
velle qui luy fut fort agreable,
puis qu'il apprit que le Roy de
GALANT. 163
France ayant aſſiegéNamur en
perfonne , s'en eſtoit rendu le
Maiſtre. Ce Marquis voulant
en marquer ſa joye , choiſit le
temps que tous les Seigneurs
du Royaume , & les Grands
Officiers de la Couronne eftoient
aſſemblez à Javarovv
pour un grand Confeil , au ſujer
des propoſitions de Paix , dont
l'Ambaffadeur du Kan des
Tartares eſtoit chargé . Il les
traita avec beaucoup de magnificence.
Il y avoit deux
tables de quatorze couverts
chacune. On entendit pendant
le repas une agreable ſimphonie
, & l'on y but delicieuſement.
Le Roy de Pologne qui
fçavoit à quelle occafion ſe faifoit
la Feſte,leur avoit envoyé.
de fon meilleur vin. On y but
pluſieurs fois pendant le repas
1
164 MERCVRE
à la ſanté de Sa Majesté Tres-
Chreftienne , & M.le Marquis
d'Arquien , parlant de ce Monarque
, l'appella toujours fon
bon Maistre . On employa la plus
grande partie du temps que
Pon fut à table ,à parler de ſes
Conquestes , & des avantages
qu'il y a de ſervir un fi grand
Roy ,& d'eſtre de ſes Amis.
< Je vous envoyay le mois paffé
une Lettre de Lion touchant
l'hiſtoire de la Baguette qui
fait aujourd'huy tant de bruit
par tout. Non feulement cette
Lettre a paru curieuſe à tous
ceux qui l'ont veuë , mais on l'a
trouvée fort bien écrite , ce qui
a fait ſouhaiter les Ouvrages
qui partent de la meſme Plume.
C'eſt ce qui m'engage à vous
envoyer une ſeconde Lettrede
la meſme perſonne fur cette
meſime matiere .
GALANT . 165
I
ALyon ce 6. Septembre 1692 .
E commenceray Monfieur , par
vous dire, que le nombre de ceux
qui ont la verta de la baguette,augmente
icy tous les jours. Ilyen a
déjaſept ou huit reconnus pour tels,
par des experiences,dont j'ay moymesme
été le témoin , &je n'ay eu
depuis cinq ou fix jours de commerce
qu'avec eux. Cela me met en état
de répondre aux questions que vous
me faites sur cette matiere touchant
les fairs . Je voudrois ben
que ces éclairciſſemens là nous
en puſſent donner quelques - uns
pour les causes immediates de ces
effets, mais c'est ce que je defire plus
que je ne l'espere,&ilnous manque
pour cela des organes que la raison
ne peutfuppléer.Je viens auxfaits.
Toute forte de bois est susceptible
de l'impreſſion que ceux qui ont la
1
166 MERCVRE
vertu defaire tourner la baguette
dans leurs mains luy donnent nasurellement
. Le bois vert neanmoins
reçoit plusfacilement cette
impression que lefec , c'est-à-dire ,
qu'une baguette de bois vert tourne
plus viste & plus promptement
qu'une de boisſec&plus le bois eft
poreux, plus la bague tourneviste.
La baguette dont on sefert eft
faite ordinairement en fourchette
que l'on tient par les deux bouts.
On peut neanmoinssefervir d'une
simple , & la tenir dans ses deux
mains un peu ployée en arc , afin
qu'elle en tourne plus promptement.
Quand elle neseroit pas ployée, on
que mesme on ne la tiendroit que
dans une main , elle ne laiſſerost
pas de tourner , mais plus infenfiblement.
La baguette n'est qu'un signe
indicatif du mouvement qui est
GALANT. 167
excité dans celuy qui la tient , par
les eſprits de quelques corps étrangers
qui se trouvent avoir avectel
ou tel homme , une proportion determinéeà
exciter tel ou tel mou.
vement.
Dans les cas où les mouvemens
font vifs, par exempledans les affaffinats
, on peut se paffer de baguette
pour ſuivreles Meurtriers ,
&l'on se sent affez averty par le
mouvement& l'agitation interieure
; mais dans les cas où cette agitation
interieure n'est pas affezsenfible
, par exemple , quand on veut
trouver de l'argent, la baguette eft
neceſſaire pour manifeſter ce qui
n'estpas assez connu ; & à parler
proprement , c'est elle qui ſonne
theure. Il faws neanmoins encore
remarquer , qu'il y a des personnes
qui s'en paßent pluſtoſt que d'au
tres ,c'est àdire, ceux où l'impref-
!
168 MERCURE
fion des esprits étrangers est plus
forte, car ceuxfur lesquels elle est
moins fortenesententpas aßez de
mouvemens&d'agitation pour estre
determinez interieurement , & ils
ont beſoin de cefigne exterieur qui
les determine.
Par les recherches que j'ayfaizes
, ilne me paroist pas que la fubtilitédes
sens, la delicateſſe des organes,
le regime de vie , les paffions
L'éducation , contribuent en rien à
cette vertu , ayant trouvé tout cela
fort different dans ceux qui lapoffedent
, & rien d'extraordinaire
dans aucun d'eux , & il y a bien
apparence qu'elle conſiſte dans une
certaine proportiondes eſprits étrangers
avec ceux duſujet dans lequel
elle agite ,mais que ceste proportion
échappe à nos fens, Partout ce
quej'ay venjusqu'icy , il me paroist
que dans ceux qui ont cette vertu,
les
GALANT. 169
les Simptomesfont plas violens pour
lemeurtre que pour toute autre chofe.
Quelques-uns d'eux m'ont dit
neanmoins qu'ils étoient presque
pareils pour la decouverte des limites
, mais je n'ay fait encore
d'experiences que fur le meurtre ,
levol, les metaux, & les eaux.Ce
Simptome ordinaire est une agitation
interieure qui produit dans
quelques-uns des tremblemens, des
Sueurs,des mauxde teſte&preſque
dans tous, des palpitations de coeur,
&de frequens battemens d'arteres,
mais je n'ay observé ces Simptomes
que dans le casdu meurtre, car dans
Les autres cas, ceux qui ont cette
vertu ne reffentent qu'une agitation
interieure que la pluſpart mê.
me ne remarquent que parce que
la baguette tourne.
L'agitation & les ſymptomes
qui laſuiventſont plus violens fur
Sept.1692 H
170
MERCURE
la terre quefur l'eau ; mais cela est
égal dans une cave ou en plein air,
demesme que pendant laSanté ou
l'indifpofition de ceux qui ont cette
vertu.Je n'ay pas remarquéjusques
icy que la jeuneſſe ou la vieilleſſe
Serviſſent de quelque chose à augmenter
ou à diminuer cette vertu
, ny que les simptomes en foient
plus violens dans ceux qui ont
mangé que dans ceux qui sont à
jeun.
Je n'ay fait d'experience juſques
àpreſent de cette vertu que dans
les cas des meurtres, des métaux&
descaux ; mais il est certain qu'elle
s'étend außi à la découverte des limites
. Jesçais encore qu'ily a des
gens qui en ontfait icyfur des Dames
& Demoiselles de la petite
verou ; mais je n'en ay pas esté té.
moin & je crois que l'usage de cetse
expérienceseroit un peu dangeGALANT.
171
reux . D'ailleurs,pourquoy s'enferviroit
-on plûtoſt à l'égard des fem
mes que des hommes?Je crois en ve
rité que sur cette matierele meil
leur est pour les uns&pour les autres
, de laiſſer la baguette en repos.
Voila, Monfieur, tout ce que je
puisrépondre aux questions quevous
me faites.F'espere quevous ne m'en
ferez plus , &que vous aurez déja
trouvé cinquante perſonnes à Paris
qui ont cette mesme vertu.
Un des Complices du meurtre qui
adonné occaſion à la ſcene de la
Baguette , & que l'on avoit ſuivi
jusqu'à Beaucairepar cemoyen-là,
a esté rompu vif icy depuis deux
jours . Il a tout avoüé,&sa confef-
Sion s'est trouvéeſi conforme à tout
ce que la Baguette avoit indiqué ,
&àcinquante antres preuves &
circonstances que l'on avoit cuës
d'ailleurs , que jamais affaire de
H 2
172
MERCURE
ceste nature n'a esté mieux éclair.
cie. On a ſuivi les autres Complices
plus de trente lieuës en mer avec la
Baguette;mais quand on a esté affaré
qu'ils prenoient la route de
Gennes, on eft revenu , & on a bien
fait, car on ne les auroitpû arrêter
àGennes , & peut-estre auroit on
mis à l'Inquisition l'homme de la
Baguette.
Si dans lafuite il arrive icy quel.
que chofe de nouveau qui regarde
cette matiere , ie ne manqueraypas
de vous en informer , estant , Monfieur,
Voftre, &c .
Lesbelles perſonnes ne font
pas toûjours les plus aimables ,
& ce queje vais vous dire vous
convaincra qu'il eſt quelquefois
dangereux pour elles de
ſe prévaloir trop de cet avantage.
Un Cavalier affez délicat
dans ſes ſentimens , & fort efti
GALANT .
173
mé par ſon eſprit& par ſa naif.
fance , s'eſtant un jour rencontré
à l'Opera auprés d'une
jeune blonde dont les yeux
eſtoient fort vifs , fut comme
éblouy tout à coup de fa beau
té. Il la regarda attentivement
& les évenemens de la Piece
qu'on repreſentoit luy donnant
ſujet de l'entretenir , il s'y attacha
d'une maniere qui fit connoiſtre
à la Belle les impreſſions
qu'elle faiſoit fur ſon coeur.
C'eſtoit un de ces viſages que
l'on peut dire avoir eſté faits
au tour. Elle avoit le teint uny,
&d'un éclat à ſurprendre ,&
le brillant répondoit à la regularité
des traits. Il ne ſe paffa
rien dans tout l'Opera qui ne
leur fourniſt quelque matiere
de dire des chofes agreables , &
jamaistemps ne coula ſi viſte.
H 3
174
MERCURE A
La Belle ſe fit un plaifir de paroiſtre
aimable au Cavalier ,
& le Cavalier ceda malgré luy
au charme qui l'entraiſnoit.
Avant que de la quitter il ſceut
qu'elle demeuroit avec une
Tante , qui prenant ſoin de la
divertir l'avoit menée à l'Opera.
Il les conduifit à leur Carroſſe
, ayant obtenu permiffion
de les voir chez elles , il y alla
dés le lendemain . La Belle de
ſon coſté , qui le vit parler à
quelques perſonnes , qu'elle
connoiffoit , fut informée de
fon nom , & le receut comme
un homme qui ne pouvoit que
luy faire honneur par ſes vifites.
Elle eut pour luy des airs
d'agrément , & de complaifance
, qui le rendirenten fort peu
detemps le plus amoureux de
tous les hommes , La Belle n'aGALANT.
175
voit qu'à ſe ménager pour afſujettir
entierement le Cavalier
à ſes volontez . Le party
eſtoit tres-avantageux pour
elle , & elle avoit une Amie
qui luy donnoit là- deſſus de
fortbons conſeils . C'eſtoit une
Fille d'un fort grand merite ,
& qui par la bonté de ſon coeur,
&par la droiture de ſes ſentimens
l'emportoit ſur la pluſpart
des perfonnes de ſon Sexe ;
mais elle avoit un défaut qui
s'oppoſoit à l'eſtime que l'on
auroit euë pour ſes belles qualitez
, fi on euſt voulu les examiner.
Elle estoit fort laide , &
cette laideur , causée en partie
par la petite Verole qui l'avoit
fort- maltraitée , empêchoit
qu'on n'euſt envie de
s'attacher à connoiſtre ce qu'-
elle valoir. Le Cavalier qui les
Η 4
176 MERCURE
rencontroit fort fouvent enſemble
, diſoit à la Belle en
plaiſantant ,aprés qu'elle eſtoit
partie , qu'elle avoit grand tort
de ſe defier de fa beauté ; que
les avantages qu'elle avoit receus
de la Nature eſtoient afſez
grands pour n'avoir pas beſoin
d'eſtre relevez par une oppoſition
fi defagréable , & qu'en
leur donnant un ſemblable relief,
elle oublioit qu'elle ne
laiſſoit gotter qu'à demy l'extrême
plaifir qu'il y avoit à la
voir. La Belle luy repondoit
fur le mefme ton , que quand
on avoit quelque agrément capable
de plaire , on eſtoit contraint
de ſe retrancher fur quelque
laide perſonne , ſi on vouloit
avoir une Amie ,parce que
la jalouſie eſtoit ſi commune
entre toutes celles qui ſe pi
GALANT.
177
quoient de beauté , qu'elles alloient
quelquefois juſqu'à la
haine , ce qui les portoit le plus
ſouvent à ſe déchirer les unes
les autres. Cependant le Cavalier
n'avoit jamais à ſouffrir
long-temps de la veuë de fon
Amie. Comme il ſe contentoit
de la faluër en arrivant , elle fe
retiroit preſque auffitoſt de la
même forte , ſans ſe vouloir
mettre de leur conversation ,
& il ſe faiſoit un petit triomphe
de ce qu'il voyoit que fa pre
fence l'obligeoit à fuir. Si le
plaiſir qu'il ſentoit à eſtre auprés
de la Belle n'eſtoit point
troublé de ce coſté- là , il eut
d'autres peines qui luy furent
plus ſenſibles . Elle ne ſe fut
pas plûtoſt apperceuë de l'entier
pouvoir qu'elle avoit fur
luy , que ceffantde ce contrain
Η
178 MERCVRE
dre,& negligeant les avis de fon
Amie , elle n'eut plus aucun
foin de déguifer les defauts qui
luy eſtoient naturels. C'eſtoit
la perſonne du monde la plus
inégale , & qui s'abandonnoit
le plus au caprice. Le Cavalier
eftoit quelquefois ſurpris de la
trouver dans une froideur pour
luy qui approchoit de l'indifference
, & quand il luy demandoit
en quoy il pouvoit
luy avoir déplu , elle luy répondoit
d'un tonaigre , qu'elle
ne comprenoit pas pourquoy il
vouloit ſeplaindre d'elle , puis
qu'elle agiffoit toujours de la
meſime forte , & que fi cela luy
paroiffoit autrement , il falloit
qu'il euſt quelque choſe dans
la teſte qui le dérangeoit , &
dont elle n'avoit pas envie de
fe rendre refponfable. Un pro
GALANT. 179
cedé fi bizarre ayant obligé le
Cavalier à la vouloir mieux
connoiſtre avant que d'aller
plusloin ſur les diſpoſitions de
mariage qu'il avoit déja commencé
à faire , il luy fut aiſé de
remarquer qu'il n'y avoit rien
de reglé dans ſon eſprit , & que
la beauté de ſon viſage luy faifoit
prendre un orgueil mal digeré
qui luy laiſſoit croire que
tout luy devoit eſtre permis .
Pendant ce temps , un jeune
étourdy luy rendit quelques
devoirs , & le plaifir qu'elle
eut de s'entendre dire des douceurs
par une nouvelle bouche
le fit recevoir affez agréablement
. Le Cavalier ſe plaignit
à elle des viſites trop affiduës
qu'elle luy fouffroit , & la Belle
perfuadée qu'il y alloit de ſes
avantages de l'accoutumer à la
H6
180 MERCVRE
laiſſer maiſtreſſe de ſes volontez
, luy dit fierement que le
commerce des honneſtes gens
n'avoit jamais eſté défendu , &
qu'elle ne croyoit pas qu'il la
vouluſt épouſer pour l'aſſujettit
àne voir perſonne. Des réponſes
ſi contraires à ce qu'il pouvoit
attendre d'elle , luy firent
connoiſtre qu'il rifquoit beaucoup
s'il s'obſtinoit dans ſa paffion.
Il ſe fit un combat fort
violent dans ſon ame , & pour
cahner l'agitation qu'il y fentit,
il alla chez ſon Amie , & luy
expliqua tous ſes chagrins , en
luy avoüant que ſes manieres
luy donnoientun tel dégouſt ,
qu'il ne sçavoit pas fi tout l'amour
qu'il avoit pour elle , ſeroit
affez fort pour l'emporter
fur ce que l'inégalitéde ſon huaneur
luy faiſoit craindre. Son
GALANT. 181
Amie , fage & judicieuſe , luy
repreſenta toutes les raiſons
qui le devoient engager à ne
pas rompre l'engagement où il
ſe trouvoit. Elle luy fit voir
qu'il eſtoit fort naturel à une
jeune perſonne , flatée , & par
fa beauté ,& par les douceurs
qu'on luy difoit , de n'eſtre pas
toujours fur ſes gardes pour
obferver s'il n'entroit point un
peu de préfomption dans les
ſentimens qu'elle avoit de fon
merite , qu'il falloit toujours
luy pardonner quelque choſe
enfaveur des avantages dont la
nature avoit pris plaifir à la
combler , mais qu'aprés tout
elle répondoit du coeur de la
Belle qu'elle ſçavoit eſtre tout
à luy ,& qu'il verroitle profit
qu'elle tireroit de ſes leçons ,
quand il feroit tout à fait en
182 MERCVRE
droit de luy en donner. Elle
parla avec une éloquence admirable
, & en prenant le party
de fon Amie, elle affoiblit avec
tant d'adreſſe les ſujets qu'il
croyoit avoir de n'en eſtre pas
content , qu'aprés un entretien
de deux heures , il fortit plus
affermy que jamais dans le defſein
de l'aimer toujours. Cependant
elle crut ne pouvoi
ſervir plus utilement la Belle
qu'en luy rendant compte de
ce qui s'eſtoit paſſé. Ce qu'elle
luy dit fut accompagné de remontrances
fur ce qu'elle hazardoit
à manquer de complaifance
pour le Cavalier que
trop de fierté pouvoit rebuter
&de qui la jalouſie eſtoit obligeante
, puis que l'ombre d'un
Rival alarmoit toujours quand
on aimoit veritablement. La
GALANT. 183
Belle luy répondit qu'elle prenoit
des inquietudes inutiles ;
que le Cavalier eſtoit tropbien
pris pour pouvoir rompre ſes
chaînes , qu'il eſtoit bon de
mettre les choſes ſur un certain,
pied , dont on puſt tirer ſes
avantages , & que trop de complaiſance
ne pouvoit ſervir
qu'à gaſter les hommes. Pleine
de ces fentimens que ſa vanité
luy inſpiroit , non ſeulement
elle negligea de ſe corriger
deſes defauts , mais ne diminuant
rien de ſes fantaifies
bizarres , elle plaiſanta le Cavalier
ſur le regale qu'il s'eſtoit
donné par ſa viſite , encontemplant
à loiſur les laideurs de fon
Amie. La plaiſanterie fut poufſée
ſi loin , qu'il ne put enfin
s'empêcher de dire , que ſi ſon
Amie n'eſtoit pas belle , elle
184 MERCVRE
réparoit avec beaucoup d'avantage
par une humeur douce&
par un eſprit folide , l'injuſtice
que la nature luy avoit
faite , & que c'eſtoit peu de
choſe que les yeux ne fuffent
pas tout- à-fait contens quand
on eſtoit auprés d'elle , puis
que l'agrement de ſa converfation
,& la beauté de fon ame
avoient de quoy fuppléer à ce
qui manquoit à leur plaifir.
Comme ces loüanges étoient
autant de reproches pour la
Belle , qui eftoit bien éloignée
de luy reſſembler par l'humeur
&par l'eſprit , elle s'en fit une
offenſe qu'elle fentit vivement,
de forte que fon Amie , à qui
le Cavalier eſtoit allé faire de
nouvelles plaintes , eſtant vemnël'avertir
une autre fois du
peril qu'elle couroit de le per
GALANT. 185
dre par ſon obſtination à le chagriner,
elle la menaça fierement
de rompre avec elle , fi elle
continuoit à recevoir ſes viſites
. Le Cavalier , quiluy ayant
reconnu un merite fingulier ,
prenoit plaiſir à l'entretenir ,
ne manqua pas de luy en rendre
encore une peu de jours
aprés , & fut fort ſurpris de la
priere qu'elle luy fit de ne la
plus voir , parce que c'eſtoit la
broüiller avec la Belle , à qui
elle ne vouloit point donner
ſujet , s'ils avoient enſemble
quelque differend , de l'accufer
d'en eſtre la cauſe. Elle ajouſta
que quelque grand qu'il puſt
eftre , l'amour prendroit ſoinde
le terminer , & qu'il n'y avoit
aucune neceffité qu'elle ſe
maſlaſt plus long temps de
leurs affaires. Le Cavalier ré
186 MERCVRE
pondit que malgré les deffenſes
de la Belle , il la verroit
comme il avoit commencé
& que fi les marques d'eſtime
qu'il eſtoit ravy de luy donner
, luy faifoient perdre une
Amie , il luy offroit en luy un
Amy parfait qui pourroit luy
donner lieu de ne la pas regretter.
Les inſtances qu'elle fit
pour l'obliger à ſuſpendre jufqu'aprés
fon mariage les témoignages
d'amitié dont il la
flatoit, furent inutiles . Il s'obſtina
à la voir , & luy fit toûjours
paroiſtre un grand dégouſt
pour la Belle , en faveur
de qui elle ne ceſſa de luy parler.
Cette intelligence qui ne
pouvoit aller qu'à ſon avantage
, la bleſſa mortellement &
non ſeulement elle traita fon
Amie avec beaucoup de froi-
,
GALANT. 187
-
deur , mais elle railla le Cavalier
fur fon bon goût , en luy
diſant qu'elle voyoit bien qu'il
avoit pris de l'amour pour cette
Amie, & qu'elle ne pouvoit
que luy applaudir d'avoir eu
d'affez bons yeux pour faire un
fi digne choix . Toutes ces choſes
ne firent qu'aigrir le Cavalier,
qui admirant tous les jours
de plus en plus la droite raiſon
de cette Fille ,& l'égalité qu'elle
avoit en tout , en fut enfin
tellement touché qu'il crut
qu'ayant à prendre un engage .
ment qui devoit durer toute fa
vie, il ne pouvoit rien faire de
- mieux que de l'épouſer. Inſen.
fiblement il s'eſtoit accoûtumé
à ſa laideur qui ne luy paroif-
- ſoit plus avoir rien de dégou .
tant. Elle avoit la taille fine , la
gorge belle , de belles mains ,
188 MERCVRE
de beaux bras, & ce qui estoit
beaucoup plus confiderable, il
ne luy manquoit rien du coſté
de l'ame de ce qui pouvoit rendre
un homme heureux. Ainfi
il luy declara la penſée où il
eſtoit & elle en fut ſi ſurpriſe
que l'imputant à un defir de
vangeance mal examiné,& qui
feroit infailliblement ſuivy
d'un prompt repentir , elle le
pria de confiderer la difference
qu'il y avoit d'elle à la charmante
perſonne qu'il vouloit
quitter. Il l'affeura qu'il avoit
fait de longues reflexions fur
ce qu'il luy propofoit & que
c'étoit après un ſerieux examen
, & fans nul deſſein de ſe
vanger , qu'il en vouloit à fon
coeur. Il eut beau pourtant luy
donner cette afſeurance , elle
demanda un mois pour luy ré
GALANT . 189
pondre , & voulut pendant ce
temps qu'il s'éprouvaſt auprés
de la Belle, afin de voir ſi ſes
charmes ne le rappelleroient
point.C'eſtoit beaucoup hazarder
, & une autre qu'elle euſt
preſſé les chofes au lieu de les
reculer. Une conduite ſi ſage
redoublant l'eſtime du Cavalier
, il ne cacha point ce qu'il
avoit refolu de faire,& la Bel.
le écouta d'abord l'avis qu'on
luy en donna comme une plaifanterie
qui ne devoit point lui
cauſer d'alarmes ; mais quand
elle apprit avec certitude que
leMariage eſtoit arrefté,lechagrin
de voir qu'une auſſi laide
- perſonne que fon Amie euſt
eſté capable de la ſupplanter ,
luy fit tout mettre en ufage
pourſe garantir de cette eſpece
d'affront. Elle offrir au Ca
t
1
190
MERCVRE
valier de bannir tous ceux qui
luy déplairoient , & d'étudier
fi bien tout ce qui pourroit luy
faire plaifir , que ſes ſentimens
regleroient toûjours les ſiens ,
mais il fut inexorable . Il voyoit
trop bien qu'elle ne vouloit que
ledérober à ſon Amie , & le
ſolide l'emporta fur le brillant.
LeMariage ſe fit , & troisjours
auparavant , la Belle qui ne
pouvoit ſoûtenir ce qu'on luy
diſoit de tous coſtez , alla s'enfermer
dans un Couvent. Quelques
uns veulent que ſon def.
ſein ſoitde s'y conſacrer à Dieu
mais elle est trop inégale pour
prendre avec forceune réſolution
de cette nature .
Il paroit depuis peu un Livre
intitulé , Voyages Historiques de
l'Europe , contenant l'origine ,
la Religion ,les moeurs , les Cou
GALANT.
191
tumes , & Forces de tous les Peuples
qui l'habitent , & une Relation
exacte de tout ce que chaque
Pays renferme de plus digne de la
curiosité d'un Voyageur. Ce Livre
doit avoir huit Volumes. Le
premier qui ſe debite preſentement
à Lyon chez le Sieur
Amaulry Libraire , comprend
tout ce qu'il y a de plus curieux
en France . On y trouve une
Carte generale de cet Etat , &
une autre des environs de Paris .
La Préface de ce Volume fait
connoiſtre que l'Auteur a eſté
douze à treize ans dans les
Pays Etrangers ; qu'il en a employé
une partie à voyager ,&
l'autre à l'exercice d'un employ
qui luy a donné beaucoup
de connoiſſance & d'habitude
dans les principales
- Cours de l'Europe ; ce qui luy
192
MERCURE
a donné lieu de faire pluſieurs
remarques curieuſes touchant
la Religion , les Coutumes ,
les moeurs , & les forces de diverſes
Nations , auſſi bien que
fur les raretez qui ſe trouvent
dans leur Pays. Les huit Volumes
qui doivent compofer
cet Ouvrage , feront tellement
détachez les uns des autres ,
qu'il n'y aura que la ſeule curioſité
de ſçavoir generalement
tout ce qu'il y a de re.
marquable en Europe , qui engagera
à les avoir tous. Le premier
, comme je l'ay dit, n'eſt
remply que de ce qu'il y a de
curieux en France. Avant que
d'entrer dans le détail des remarques
que l'Auteur a faites
il donne d'abord une idée ' generale
de la ſituation de l'Europe
. Ce Livre que l'Auteur
a
GALANT.
193
a dédié au Roy , ſe vend à Paris
chez le S. Brunet , dans la
Galerie , neuve du Palais , au
Dauphin .
Le Roy ayant conſideré de
tout temps les ſervices que luy
rendent les Officiers de fon
Regiment des Gardes Françoifes
, avoit donné le Gouvernement
de Bapaume à M.d'Orty
, qui avoit ſervy pluſieurs
années dans ce Corps ; & ce
Gouverneur eſtant décedé ,
Sa Majesté vient de donner ce
Gouvernement à M. le Marquis
de Congis , ancien Capitaine
dans le meſme Regiment,&
Maréchal de ſesCamps
&Armées . Cette qualitéd'Officier
general , qui ne s'acquiert
que par des ſervices de diftinction
, fait voir ceux de ce
Marquis.
Sept. 1692 .
I
i
194
MERCURE
Les Ennemis s'eſtant éloignez
de la rade de S. Malo ,
cinq Vaiſſeaux du Roy en fortirent
; ſçavoir le More , le
Moderé , la Perle , le Serieux ,
& le Fleuron , commandez par
M. des Augers , d'Eury , le
Chevalier de Forbin le jeune ,
&les Marquis de Blenac & de
Mongon. Le 27. du mois paffé
ils moüillerent à quatorze
lieuës de S. Malo , & coururentle
28. aux coſtes d'Angleterre.
Le 29. ils virent à la
pointe du jour treize Navires
au vent à eux , qui ne vinrent
point les reconnoiſtre . Le 30.
ils en virent cinq qui ne les reconnurent
pas. Le Serieux& le
Fleuron ſe ſeparerent des trois
autres à l'ouverture du Paquet
de la Cour. Ils devoient aller
en Province , & les trois qui
I
GALANT.
195
1
reſtoient , devoient aller croifer
vers le Cap de Finiftere.Aprés
leur ſeparation , les trois
premiers qui estoient de 48
50 & 52 Canons , apperceurent
au large une Flote de 86.
Voiles à quatre lieuës au Sud-
Oüeft da Cap Lezard , ſur la
coſte d'Angleterre.Cette Flore
venoit de Setubal en Portugal.
Elle étoit eſcortée par deux
Vaiſſeaux de guerre Holladois,
l'un nommé le Castricum , de
cinquante quatre Canons , &
l'autre , Marie Elizabeth , de
quarante huit. Les noſtres
ayant crû d'abord que c'eſtoit
l'Armée Ennemie, firent ſignal
aux Vaiſſeaux qui les avoient
quittez , mais ces Vaiſſeaux ne
s'en eſtant point apperceus cõtinuerent
leur route. Ainsi les
trois qui reſtoient ſe reſolurent
I 2
196 MERCURE
à foutenir le combat,& ils pri
rent mefme enfuite le party
d'attaquer les Ennemis , quand
ils eurent reconnu que c'étoit
une Flote marchande eſcortée
par deux Navires de guerre .Le
Maure que commandoit M. le
Chevalier des Augers , & le
Moderé , commandé par M.
d'Eury , s'attacherent aux deux
Vaiſſeaux de guerre , & M. le
Chevalierde Forbin, commandant
la Perle , ſuivit les Vaifſeaux
marchands ; mais ayant
remarqué que le Vaiſſeau de
48. Canons , ſe défendoit trop
bien, il crut eſtre obligé de venir
deſſus & à l'abordage , luy
faiſant deuxdéchargesde moufquererie
, aprés leſquelles le
Vaiſſeau ſe rendit , & M. des
Augers ſe rendit en meſimetemps
Maiſtre de l'autre qui
GALANT.
197
étoit de cinquante-quatre Canons
,& tous enſemble s'emparerent
d'une Fluſte,chargée de
fel . Le Combat commença à
trois heures aprés midy , & ne
ceffa qu'à ſept. On ſe tint toujours
à la petite portée du piftolet,
& les Ennemis refuſerent
l'abordage. Il y a eu de part &
d'autre plus de quatre-vingts
hommes bleſſez dans cette
action fans ceux qui ont eſté
tuez . Le Capitaine Amiraldes
Ennemis a eſté tué aprés s'eftre
tres-bien deffendu , & nous
n'avons eu de noſtre part que
Mr Lupé , Lieutenant de Vaif
ſeau , bleſſe dangereuſement ,
&M. Hennequin , Fils de M.
le Procureur General du Grand
Conſeil , bleffé legerement.
J'ay cru vous devoir mander'
les particularitez de ce Combat '
I 3
198
MERCVRE
A dont vous avez ouy parler fans
en avoir eu aucundétail.
M. le Marquis d'Harcourt
s'eſt acquis beaucoup de glợi .
re par une action dont je vais
vous faire part. Il eſtoit venu
camper à Roumont le 8. de ce
mois , entre Bastogne & Marche
en Famine , & il y apprit
que les Ennemis , qui estoient
beaucoup fuperieurs , & du
moins au nombre de dix mille
hommes , tant des Troupes de
Neubourg & de Zel , que de
celles de Cologne , en avoient
détaché quatre mille , qui marchoient
fans Bagage , Tambours
, Trompettes , ny Etendards
, croyant le ſurprendre &
l'accabler , L'avis qu'il en eutle
fit tenir ſur ſes gardes , & ſe préparer
à les recevoir vigoureuſement.
Ils n'eſtoient ſeparez
GALANT.
12
DELA VILLE
les uns des autres
que
Ruiſſeau de la Riviere d'Outte .
Les Ennemis formerent trente
Eſcadrons lors qu'ils approcherent,
& il y eut une partie de
leurs Dragons qui mit à pied à
terre , pour jouir de l'avantage
des hayes en efcarmouchant.
M. le Marquis d'Harcourt les
fit pouffer par quelques- uns de
fes Dragons qui estoient auffi
à pied , & voyant que les Ennemis
n'avoient aucun deſſein
d'avancer , il fit paſſer le Ruifſeau
aux Gardes du Corps du
Roy d'Angleterre , & aux Regimens
de Dragons du Chevalier
d'Alsfeld & de Rannes.
Il eſtoit à la teſte de la premiere
Compagnie de cesGardes
, & M. de S. Fremont à la
teſte de la ſeconde. La vigueur
avec laquelle on chargea les
14
200 MERCURE
Ennemis les étonna, Ils furent
renverſez preſque auſſi toſt ,
&la pluſpart de leurs Dragons
ayant abandonné leurs chevaux
pour ſe ſauverpar la fuite , on
en prit environ mille . On les
pourſuivit long temps , & ils
eurent plus de quatre cens hommes
tuez , du nombre deſquels
fut le Commandant, avec deux
Meſtres de Camps , & pluſieurs
Officiers , On fit deux cens Prifonniers
,& entre autres le Com
te de Vvhelen, qui commandoit
lesTroupesde Neubourg,deux-
Capitaines de Dragons , &
pluſieurs autres Officiers Subalternes
. Noftre perte a eſté
fort peu confiderable ; les Ennemis
mefme ne la font monter
qu'à cent trente hommes , tuez
ou bleſſez.M.le Marquis d'Harcourt
s'eſt fort diftingué dans
GALANT. 201
cette action , auſſi bien que M.
de S. Fremont.
La nuit du 7.au 8.de ce mois,
M. de Bercour, Colonel, & M.
de Marefcot, Lieutenant Colonel
du Royal Etranger , ayant
eſté commandez pour aller reconnoiſtre
ſi l'Armée des Ennemis
qui étoit à Monnenheim
à huit lieuës de noſtre Camp
de Belheim , ne faiſoit point
quelquemouvement,découvrirent
fur les fix heures du matin
, la Garde de leur Camp ,
qu'ils poufferent. M.deMarefcot,
qui apperceut ſous Neuſtat
dansle milieud'une petite plai- .
ne , huit Huſſars en alte , les
envoya reconnoiſtre par un
Brigadier. Ils prirent d'abord la
fuite,la moitié pliant à gauche,
& l'autre tout droit. Le Brigadier
ſuivit la droite , & M. de
Is
202 MERCURE
}
Marefcot alla aprés luy avec ſa
troupe qui estoit de quarante
Maiſtres . La ſeconde troupe
prit àgauche à laſuite desHuffars
qui s'eſtoient ſauvez de ce
coſte-là ,& tout le reſte de nos
Troupes la ſuivit ,de forte que
M. de Marefcot demeura feul
avec ſes quarante Cavaliers.Un
moment aprés il ſe trouva fort
embaraffe , trois cens Huſſars
s'eſtant tout à coup débuſquez
d'un Bois . Il ne laiſſa pas de les
tenir en échec pendantplus d'une
heure, eſperant toujours que
nos Troupes reviendroient . Il
effuya un grand feu , fans que
ceux qu'il commandoits'ébran
laffent . Il fit faire pluſieurs ap
pels , & toucher la charge à un
Trompette afin d'avertir ; mais
perſonne ne venoit,& les Huffars
qui estoient toujours ena
と
GALANT. 203
mouvement devant luy , luy
en avoient envoyé quelquesuns
ſur ſon flanc droit pour
découvrir ſes derrieres. Il luy
vint enfin une petite troupe de
Dragons , qu'il poſta à une
troüée d'une groſſe haye fur la
gauche , qu'il deſtinoit à ſa retraite
, mais les Dragons ayant
paffé outre , il ſe mit avec fa
Troupe en estat de n'en eſtre
point ſurpris ; & dans le temps
qu'il la faiſoit entrer dans la
troüée, tous les Hufſars fondirent
fur luy . Comme il faifoit
l'arriere garde, il eſſuyatout le
feu des Ennemis , & fut pris &
bleſſé en deux endroits de
coups de Sabre . Les Huſſars qui
entrerent dans le défilé furent
1 paſſez par les armes par ſes Ca--
valiers , qui en tuerent douze .
Les autres qui entendirent le
I. 6
204
MERCVRE
feun'y entrerent point. SonBrigadier
eſt demeuré ſur la place .
Au lieu d'une Médaille fur
quelque action du Roy,comme
je vous en envoye ordinairement
, vous n'aurez aujourd'huy
que quelques Vers mis en Muſique
à la loüange de ce grand
Monarque.
AIR NOUVEAU.
REtirez vous,Tirans, qui nourriffez
la guerre ,
Cedez à la valeur du plus puiſſant
des Rois .
Louis dont le Ciel afait choix
Sera toûjours l'Arbitre de la Terre.
Ilfait tout ce qu'il veut,ses foudres
fontſes loix.
Quen'a- t-il passoumis à l'Empire
François ?
Acegrand Conquerant iln'est rien
d'impoffible.
Son courage est invincible.
GALANT. 205
Dans les combats il est terrible,
Ilreduit la Flandre aux abois .
Il est ardent, il est penible.
Ses Ennemis vaincus admirentfes
exploits.
Il arrive quelquefois de fort
grands defordres par une legere
caufe , & ce qu'on nous a mandé
de Poſnanie, Capitale de la
grande Pologne , en eſt une
preuve.Un Gentilhomme ayat
acheté fix aunes de drap chez
le Bourguemeſtre les mit entre
lesmains d'un Tailleur pour
luy faire un habit. Le Tailleur
mouilla le drap, qui ſe raccourcît
eſtant ſeché , en forte que
launage ne s'y trouva plus . Le
Gentilhomme le rapporta chez
le Marchand, & le voulut obliger
à le reprendre. Le Marchand
pretendit avec raiſonluy
;
206 MERCURE
avoir fourny le drap bien auné,
& ne devoir pas eſtre refponſable
du peu d'habileté du Tailleur.
La conteſtations'échauffa
fifort , que le Gentilhomme
donna un fouflet au Bourgue .
meſtre.Celuy- cy allas'en plaindre
auſſitôt au Magiftrat , qui
ſuivant le privilege qu'il a en
ce Pays- là de proceder contre
la Nobleſſe , ordonna qu'on arreſteroit
le Gentilhomme , се
qui fut executé . Les Gardes le
conduifirent à la Maiſon de
Ville , où le Magiſtrat eſtoit afseblé.
On luy enjoignit d'abord
d'ôter ſon bonnet & fon fabre
&le Gentilhomme au lieu d'obeir
courut àune feneſtre , d'où
il cria que le Bourgeois le violentoit
, & qu'on vinſt à ſon ſecours.
Un grand nombre de
Gentilshommes dont la Ville
GALANT. 207
eſtoit remplie à cauſe de l'entrée
du Palatin , affiegerent en
tumulte la Maiſon de Ville ,
firent enfoncer les portes quis
avoient eſté fermées , & tuerenten
entrant quatre Gardes.
& trois Confeillers . Les autres
Officiers ſe ſauverent dans une
Tour,& les Gentils-homes vo
yant qu'il leur eſtoit impoſſible
de les y forcer , tournerent leur
fureur contre les Archives , &
déchireret tous les Papiers,parmy
lefquels estoient les Privileges
du Magiftrat , qu'on dit
meſme avoir eſté le veritable
fujet de l'emportement qu'ils
firent paroiſtre . LesMutins forcerent
auffi les coffres , & en
enleverenttous les deniers . Enfin
le tumulte alla fi loin , que
la Ville couroit riſque d'eſtre
pillée ,files Religieux pourlef
208- MERCVRE
quels on aun fort grand reſpect
en Pologne , n'euffent marché
en Proceffion avec la Croix
pour appaiſer la Nobleſſe , dont
le Palatin n'avoit pû venir à
bout.On a rapporté l'affaire au
Roy de Pologne , mais il n'a
voulu s'en meſler que pour tacher
d'accommoder les chofes
parles voyes de la douceur.
Je viens à l'Article des Priſes
qui ont eſté faites par nos Armateurs
. Le nombre en eſt ſi
grand que j'auray peine à leur
trouver place Cent Maîtres de
Bâtimens Anglois ont eſté pris
au commencement de ce mois ,
par trois Armateurs de Dunkerque.
Il faut vous apprendre
pour éclaircir cet article , que
ces Maiſtres de Baſtiment ſont
fur des Barques qui leur appartiennent
, & que pour ne fe
GALANT.
209
point charger des Baſtimens on
prend ſeulement les Maiſtres ;
qui en payant leur rançon,donnent
auſſi une ſomme pour les
Barques qu'on n'a pas voulu ſe
donner la peine d'emmener.
Preſque dans le meſme tems
un Armateur de S.Malo a amené
au Havre de Grace un Armateur
de Fleſſingue. Dans les
premiers jours de ce mois , un
Armateur y a auffi amené fept
priſes en deux fois , & le 11.un
autre Armateur de Roſcofy en
amena ſept autres. Une Tartane
de S.Valery a conduit à Broſt
une Flute Angloiſe de deux
cens tonneaux .UnArmateur de
Dunkerque en aamené àNantes
un autre de Roterdam . Un
autre Armateur de S. Malo y a
amené deux Priſes. Vous pouvez
avoir appris tous ces avan210.
MERCVRE
tages par les Nouvelles publiques,
mais elles n'ont encore
rien dit de ce que vous allez
liredans les extraits de Lettres
que je vous envoye,
DeBreſt le 20. Sept. 1692 .
Il est arrivé icy ily a quatre ou
cinq jours quatre priſes Angloiſes ,
riches de deux cens milleécus ,faites
par un Malouin,&quelques autres
à Morlaix , dans lesquelles on a
trouvé cinquantes mille Piastres
qui estoient avecie teft.
De S. Malo le 19. Sept. 1692 .
La pluſpart denos Corfaires qui
fontpresentement en mer ont tous
faitcapture, &ily apresentement
plus de vingt Prises depuis Brest
jasques icy. Le Petitoù jefais intereſsé
en afait trois , Nous en avons
une icy , & les deux autres à la
cofte
GALANT. 211
De S.Malo le 22.de Sept.1692
Il arriva hier un de nos petits
Corfaires,nommé l'Egipte,qui afait
trois Priſes. Ily en a déja une d'arrivée.
Ce Corfaire n'a qu'une doubleChaloupe.
On a avis de Brestque
LeNavire nommé la Victoire, & le
Beauregard,y ont amenécing Priſes
venues de la Jamaïque,chargées de
Sucre& de Tabac , &qu'ils y ont
pris aussi un Corfaire de dix- huit
Canons. L'Invincible, la Cachefidelle,&
un autre Vaiſſeau ont fais
troisPriſes confiderables , qui font
prefentement à Nantes. Elles font
chargées de Sucre , Indigo , Cochenille
, & autres marchandises we
nuës de la Jamaïque. Ils'y est trou-
Véenviron pour vingt mille écus
d'argent. Les trois sont estimées
cent mille écus. L'unede ces priſes
estoit de vingt.fix Canons; l'autre
de vingt ,& la troisième de dix- i
212 MERCURE
huit. Le Certain &le Soleil ont
amené à Morlaix,cinq ou fix Prifes
chargées de Tabac &de Sucre.Plufieurs
petits Corfaires en ont auffi
amené plusieurs au Havre entre
lesquelles ily en a de confiderables.
Joignéz à toutes ces Prifes
celles de quatre gros Vaiſſeaux
dont je vous ay déja parlé, faites
ſur les Eſpagnols , Anglois
&Hollandois ,par Meſſieurs de
Levy,des Augers,Forbin ,d'Eury
,& par le Vaiſſeau l'Invinci
ble. Voila plus de deux cens
pieces deCanon, fans celles qui
eſtoient fur tous les Bâtimens
qu'on a pris . Ainſi nous pouvons
dire , que nous en avons beatucoup
plus qu'à l'ouverture de la
Campagne,puiſque dans le malheur
que le vent nous avoit at->
tiré, en l'ouvrant , nous n'avons
perdu que quelques corps de
GALANT.
213
Vaiſſeaux fans perdre aucuns
Canons , ceux qui estoient demeurez
dans la Mer, ayant eſté
retirez . Nous pouvons meſme
dire , que nous avons perdu
quatre Vaiſſeaux de moins ,
puiſque les quatre que nous
avons pris peuvent nous tenir
lieu de quatre de ceux que nous
n'avons pu ſauver. Il y a plus .
La France en eſt récompensée
par des richeſſes immenſes qui
nous viennent de ce nombre
preſque infiny de Bâtimens ,
que les Vaiſſeaux du Roy , &
nos Armateurs ontenlevez, de
forte que quand on nous nenaçoit
de defcente,nous triomphions
tous les jours,quoy que
nous n'euffions point d'Armée
Navale en Mer,ce qui doit être
extrêmement honteux aux Anglois,&
aux Hollandois,qui.ont
214
MERCURE
eu de grandes Flotes , pendant
tout l'Eté,dontils n'ont tiré aucun
avantage. Il eſt vray que
nous nous fommes mis en état
comme eux de faire une def.
cente,mais il nous a eſté impoffible
d'aller contre les vents qui
ſeuls y ont mis obſtacle ,comme
toute l'Europeen convient , au
lieu que les defcentes dont ils
nous menaçoientn'ont eſté arrétées
que par la peur de ſe voir
trop vivement repouſſez.Commeils
fontaccoûtumez aux menaces
, auffi bien que leurs Alliez
, ils ont paffé toute la Campagne
à menacer nos Coſtes
ainſi que Namur & Dunkerque.
Les Allemans en ont fait
de même de Philisbourg & de
Landau , & cependant ils ſe
font laiſſe battre à Steinkerque
par M.de Luxembourg, enfuite
GALAN Τ .
215
par M. le Maréchal de Lorges ,
& depuis peu par M. le Marquis
d'Harcourt , & encore en
pluſieurs petits partis . Outre
les Bâtimens dont je viens de
vous parler , ils ont laiſſe prendre
quantité de Vaiſſeaux Marchands,
les Armateurs de S.Malo
ayant pris ſeize groſſes Flûtes
d'une Flote Marchande ,qui
-appartenoit aux Hollandois,un
autre Armateur du mefine lieu
ayant auſſi pris trois autres Flûtes
Marchandes , & d'autres un
Bâtiment d'Oftende , chargé
d'étoffes, de toiles , & de dentelles.
Pour furcroift de malheur,les
Anglois viennent d'apprendre
que le reſte de la Jamaïque eſt
entierement fubmergé , ce qui
ajoute une perte de dix- huit
millions à toutes celles qui ont
216 MERCUR E
enrichy nos Armateurs. J'eſpe
re vous entretenir le mois prochain
de tout ce qui regarde la
Jamaïque,& le tremblement
terre nouvellement arrivé .
de
Voicy les nouvelles venuës
de l'Armée de M. de Luxem.
bourg pendant ce mois. Elles
font tirées de pluſieurs Lettres ,
&je vous en fais part dans les
meſmes termes qu'elles font
écrites .
Le premier de ce mois M. le
Feure,Capitainede Carabiniers,re
vint de party avec une vingtaine
de chevaux prissur les Ennemis ,
&cinq ou fix prisonniers.
Les Lettres du 15. contien
nent ce qui fuit.
On est icy fort tranquille. Les
Ennemis font de fort gros mouvemens
; ils fortifient Furnes& Deinſe,&
nous Courtray. On y fait des
foffez
GALANTИ 217
foffez , des chemins converts , &
onl'entoure de Paliffades . La Cavalerie
y porte tous les jours des
fascines, &buit à dix mille Payfansy
travaillent fortement , avec
trois Soldats par Compagnies , de
toute l'Armée. On afait quantité
de détachemens , & il est forty de
nostre Armée plus de 80.Escadrons,
Les unsfont alleZavec M. de Bouflers,
les autres avec M. de Choi
Seul qui est campé entre Dunkerque,
& Dixmude , d'autres vers Ipres ,
où ily a à preſent douze Bataillonss
d'autres ont joint M. de la Valette,
& de Mauleurier , & plusieurs
font allez à d'Obigny prés le Pont
despierres avec lesgros équipages.
On apprit hier la nouvelle d'un
Combat proche de Namur. M.le
MarquisdHarcour estoit campe à
trois lienes de cette Place affez,
avantageusement. Les Ennemis
Sept.1694.
218 MERCVRE
vinrent attaquerfa garde avec des-
Troupes de Munster , de Heffe , &
de Liege. Il fit paſſer des Dragons
àpieddans un chemin couvert , &
fu monter le piquet à cheval. Ces
Dragons donnerent le temps au Piquet
devenir , &ayant en mesmetemps
fait monter toutefa Cavalerie
à cheval quise trouva aunombre
de 26. Efcadrons , pendant que
lePiquet,& les Dragonsfoutenoient
lespremiers efforts ,il les prit
en flanc , &les chargeasi brusquement
qu'ilneteur donnapas letemps
de se reconnoistre ; ilsfurent d'abord
rompus , & pouſſez d'une maniere
qui les empefchade ſe valtier. Il les
poursuivit pendant deux grandes
lienës ,fans qu'ils regardaſſent der.
riere eux ; ensuite ayant fait faire
alte , il fit an détachement confidérable
pour les ſuivre encore quelque
tmes. On fait monter la perte
des Ennemis àfix cens hommes.
GALANT.
219
Les Lettres du 16. portent
ce quiſuit.
LePrince d'Orangefaitfortifier
Dixmude pour y prendre des quartiersd'Hiver.
Comme il menacortde
bombarder Dunkerque , onafaitdes
travaux avancez, dans lesquels on
laiſſevingt Bataillons. Ainsion ne
craint point du tour de ce costé là.
Courtray est hors d'infulte ; toutes
lespaliſſadesſontpostées du coſtédes
portesde l'ifle , Tournay & Harlebecq
,& onfait de nouveaux chemins
couverts avec une espece de
glacis de ce coſté-là.
AutreExtraitdes Lettresdu 21.
Vendredy un Gentilhomme du
costé de Rofchec , vint donner avis
àM. de Luxembourg, que les Ennemisfourageoient
au Village entre
Rouffelar&Rofchec . Il se rencontra
chezM.leMaréchaldans ce moment
un Exempt des Gardes de la
K 2
220 MERCURE
Compagnie, nommé M. Philippe,
qui luy demanda à y aller , mais
comme on avoit dit à M. de Luxembourg
, que leur Escorte estoit
tres -forte , & qu'il apprehendoit
d'engager les Troupes dans quelque
affaire, il luy dit , qu'ilvouloit bien
luy permettre d'y aller pour luy en
rapporter des nouvelles , mais qu'il
ne prift avec luy que peu de gens, ce
qu'ilfit. Ily alla avec trente Gardes
du Roy , cing Gendarmes , cinq
Chevaux Legers ,dix Grenadiers du
Roy & quatre Dragons, Quand il
fut vers Roſebec , il apperçut audelà
d'un Ruiſſeau deux Escadrons
de l'Efcorte des Ennemis , dont l'un
avoit mis pied àterre. Commele
Ruisseau n'estoit pas quéable, il
chercha un gué qu'il trouva un
quart de lieuë plus bas & tomba
fur eux à l'heure qu'ilsy pensoient
lemoins. Illes pouſſa d'une telle.
<
GALANT. 221
vigueur , que celuy qui estoit pied
àterre ne put monter àcheval. Il
eut affaireàl'autre Escadron qu'il
enfonça. Il en tua 27.00 28. il fit
35. Prisonniers dont il en mourut
deux en chemin , & prit 36. chevaux.
Cette actionſepaſſa à lavûë
de douze Escadrons qui foûtenoient
les deux autres .
On a pris plus de 255. chevaux
depuis trois jours .
Quoy que la derniere fois
j'aye commencé à vous parler
des affaires du Dauphiné, vous
ne ferez pas fâchée que je reprenne
cette matiere par fon
commencement,& que je vous
faſſe part d'un Journal que j'ay
reçu de Grenoble , contenu en
pluſieurs Lettres .
K3
222 MERCVRE
AGrenoble, ce 3.Septemb.1692 .
3
E trouve ſi peu de fidelité ,
Monfieur ,dans toutes les Relations
que les Etrangers ont
faites dans leurs Nouvelles publiques
, au ſujet de la deſcente
de M.le Duc de Savoye dans le
Dauphiné,que j'ay crû vous en
devoir mieux inftruire par les
connoiffances que je me fuis
efforcé d'acquerir ; mais avant
que je vous parle des legeres
Conqueſtes de ce Duc , il faut
vous inftruire du Pays où il les
a faites .
Les Alpes font diviſées en
deux parties. L'une eſt connuë
fous le nom des Alpes Cortiennes
qu'elle a eu de Cottus l'un de
fes Rois qui fut allié du Peuple
Romain,& Amy d'Octave . Su
GALANT . 123
ze eſtoit la Capitale de fon
Païs , qui s'eſtendoit depuis le
Mont de Vis , juſqu'au Mont-
Cenis,& douze petites Provin
ces en dépendoient. L'autre
partie eſtoit compoſée des Alpes
Maritimes, qui s'eſtendoient
bien avant dans la Provence,
Ambrun en eſtoit la Ville Ca,
pitale,& huit Peuples differens
les habiterent, comme on l'apprend
par l'Itineraire d'Antonin.
C'a eſté par les Alpes Cottiennes
que le Duc de Savoye
eft entré dans les Maritimes.
M.de Catinat qui commandoit
l'Armée du Roy en Piemont ,
n'avoit garde de croire que ce
Prince qui avoit commencé à
inveſtir Pignerol & qui menaçoit
Suze d'un Siege , deuſt
avoir d'autres deſſeins que de
K 4
114 MERCVRE
reprendre des Places qui avoienteſté
de fon Etat ,& qui
eſtoient de ſa bienséance , ny
qu'il deuſt paffer dans le Dauphine,
dont les avenuës eſtoient
bien gardées ; mais les Barbets;
qui comme des Sauvages&des
Bandits avoient pratiqué les
endroits les plus folitaires , &
les plus difficiles accés de ces
Montagnes , ſceurent montrer
au Duc de Savoye des lieux &
des chemins impraticables , &
dont l'afpreté eſtoit un garant
certain d'une deffence affurée
& naturelle de ce coſté-là. Ce
Prince qu'ils inſtruifirent , fit
mine d'aller à Cony,& d'élogea
avec une partie de ſes Troupes
d'auprés de Pignerol , àla fin
du mois de Juillet , & fous la
conduite de ces Vagabons , il
prit le chemin des Alpes. , & la
GALANT. 225
difficulté des chemins , ny les
oppofitions des Rochers ne le
purentarreſter. Enfin il luy fut
facile avec vingt- quatre mille
hommes de ſe ſaiſir d'un méchant
Bourg , appellé Guilleſtre
, dont les foibles murailles ,
eſtoient le reſte d'un travail de
pluſieurs fiecles ,& qui ne fubſiſta
que par la force & le bras
de quelques Troupes Irlandoifes
& de la Milice du Dauphiné
, qui pendant trois jours reſiſta
à une nombreuſe Armée ,
fous M. de Chalandreu , Gentilhomme
de cette Province ,
qui fut obligé de ſe rendre à
difcretion..
Cette Conquefte auſſi celebre
que celle de Beaumont en
Flandre qui finit la Campagne
de 1691. en faveut du Prince
d'Orange , perfuada au Duc de
K
1
226 MERCVRE
4
:Savoye , & à fon Armée , que
rien ne pourroit leur refiſker.
Ils inveſtirent Ambrun , Ville
peu fortifiée,dont les murailles
ne font point terraffées , dont
les Foffez estoient cõblez & de
petit ufage , & dont laGarniſon
n'eſtoit que de bien ſéance,
plûtoſt pour y garder quelques
proviſions de grains que l'ony
tenoit comme en dépoſt pour
les faire porter à l'Armée d'Italie
, lors qu'il en ſeroit beſoin ,
que pour ſecourirune Place que
l'oncroyoitenſeureté. Cepen.
dant M. de Larray , Lieutenant
General , eutle temps d'y faire:
entrer quelques Troupes &
quelques petites pieces de Ca--
non de fer , mais il ne put en
avoir un favorable pour garnir
cette Place de Boulets & de
Plomb , de forte que le plomb
GALANT. 8227
qu'on y trouva ne fut ſuffifant
que pour neufjours de Siege ,
& ce defaut obligea ce brave
Commandant de capituler.
Monfieur le Duc de Savoye
ayant apprisque cette munition
de plomb manquoit , voulut
s'obſtiner à ce que la Garniſon
fe rendiſt àdifcretion, maisM..
de Larray perfuadé de la valeur
des Officiers & de la bonne vo
lonté des Soldats , écrivit à ce
Prince,quelay &ceux quicompo.
foient la Garnison , ne manquoient
ny de coeur ny &'épées,& qu'ilssçau
roient s'ouvrir un paſſage honorable
par leur valeur ouse laiſſeroiet
enfevelirdans les ruines de laVille.
Cette intrepidité toucha le
Duc de Savoye ; il ne voulut
point profiter de ſa Victoire ,&
peut - eſtre auffi que ſe ſouve
nant de cette judicieuſe maxi.
K 6 i
228 MERCVRE
me,qu'il faut faire un Pontd'or
pour faciliter la retraite des Ennemis,
il confentit que la Garniſon
ſortiſt avec ordre , tambour
battant,mécheallumée &
tout ſon équipage , à condition
qu'elle ne ferviroit contre luy
de fix ſemaines ,& qu'elle fe retireroit
dans la Ville de Grenoble
où elle eſt . Cette fortie ſe
fit le 19. du meſme mois.. La .
Garniſon estoitde 2800.hom
mes,& composée du Regiment
de Quercy,de celuy de Milice
d'Argenſon ,d'un d'Irlandois,de
quelques Compagnies de ceux
de Navarre & de la Marine , &
de deux Compagnies des Dragons
de Gramonte
Diverſes ſorties qu'elle avoit
faites , & dans l'une deſquelles
le Prince de Commercy, reçut
un coup de mousquet à la jouë
GALANT .
229
qui luy caffa trois dents ,avoiét
fouvent nettoyé les Tranchées
des Ennemis ,& la perte queM..
de Savoye y a faite eſt de plus
-de quatre mille hommes , compris
un grand nombre de Deſerteurs
qui tous les jours pafſent
à Grenoble , où ils prennent
des Paffeports pour ſe retirer
en leurs maiſons , eſtant
François & ſe repentant de leur
faute& de leur rebellion. Ce
fut dans la derniere ſortie que
M.d'Amanzé,d'une illuſtre Famille
de Bourgogne , Colonel
du Regimentde Quercy , & le
Majordu meſme Regiment furent
tuez. C'eſt la plus grande
perte que les Afliegez ayent
faite,car en quatre grandes forties
ils n'ont pas perdu trente
hommes.
M.de Larray a reconnu dans
(230
MERCURE
fa retraite,que la vertu &lemerite
n'ont jamais manqué d'approbateurs
parmy les Ennemis
mêmes, puis qu'il reçut deM.le
Duc de Savoye toute l'honnêteté
& tout l'accueil favorable
qu'il eût pû attendre d'un Allié
-ou d'un François . Il fut carefſfé
& loüé de ce Prince , & traité
magnifiquement à ſa table.
Aprés la priſe d'Ambrun, tous
les Villages voiſins ontreffenty
les effets redoutables d'un bras
victorieux. Ce n'est pas ainſi
qu'en ontufé les François dans
les Conquêtes qu'ils ont faites.
en Savoye & en Piémont. Cependant
M. de Catinat qui n'a--
voit des Troupes que pour la
deffenfe de Pignerol & de Suze,
que le reſte de celles deMonfieur
de Savoye tenoit comme
bloquez, ne put fi-toit s'oppoGALANT..
231
fer aux progrés de ce Duc, qui
à la teſte de ſes nombreuſes
Troupes , faiſant le degát dans
les Villages qui font entre la
Ville d'Ambrun & celle de
Gap,n'a rien trouvé qui ſe ſoit
oppoſé à fon paſſage.Comme la
crainte avoit fait abandonner
cette Ville à tous les Habitans,
il y eſt entré ſans réſiſtance.On
ne croit pas qu'il pretende qu'-
une ſi legere Victoire faſſe le
plus bel endroit de ſa vie , &
que par-là il puiſſe acquerir le
:nom d'un redoutable Ennemy.
On ne ſe rend pas digne de la
gloire d'un triomphe à conquerir
des Villages où des Villes
foibles & fans reſiſtance , il faut
prendre des Places telles que
Mons & Namur à la veuë de
foixante Princes affemblez , &
de cent mille hommes levez
<
232 MERCURE
pour l'empêcher, comme a fair
noſtre Auguſte Souverain. ;
La conqueſte d'un fauxbien
ne repare pas la perte d'un bien
veritable , & quelques Places
qu'onne peut garder n'effacent
pas le chagrin d'en avoir perdu,
que l'on ne peut recouvrer.On
dit par tout que Monfieur le
Duc de Savoye fait porter des
armes pour armer des Proteſtas
dont il attendoit la revolte,mais
l'experience luy a fait voir, que
les eſperances font trompeuſes,
puiſque dans le grand nombre
de nouveaux Convertis qu'il
a trouvez dans l'Ambrunois ,
aucun n'a voulu ſe déclarer pour
luy , & il n'a pû y trouver dequoy
augmenter le nombre des
Infidelles Barbets , dont les
Chefs nommez Julien & Mallet
ont reconnu leur faute ,& fe
GALANT.
233
font remis à l'obeïſſance du
Roy. Il y a fans doute beaucoup
d'apparence à croire que Monfieur
le Duc de Savoye n'eſt pas
fans fe repentir de s'eſtre ainfi
engagé dans des Montagnes ,
dont la fortie ne luy sçauroit
eſtre avantageufe .
Je ſouhaite , Monfieur que je
puiſſe vous donner bientôt de
plusagreables nouvelles , & avoir
lieu de vous dire , que le
Dauphiné ſera redevenu tout
François , que Monfieur le Duc
de Savoye par une Paix avantageuſe
aura ſuivy l'exemple de
fes Peres , & connu que jamais
fon Etat n'a eſté en repos que
fous la protection de la France,
&ne s'eſt trouvédans le defordre
& dans la confufion , que
lors qu'on y a veu les Allemans
& les Eſpagnols. Je ſuis Mon
fieur , &c.
234 MERCURE
Be
A Grenoble le 12. de Sept. 1692 .
Ienque le Duc de Savoye
Ine fe foit guere fatigué à la
priſedu Village de Guilleſtre,
àcelle de la Ville d'Ambrun
fans munitions , & à celle de
Gap fans Soldats & fans Habitans,
neanmoins ileſt tombé malade
d'une fievre- tierce & de la
petite Verole . On tient que le
repentir de s'eſtre engage dans
les montagnes de Dauphiné ,
& la crainte d'une retraite malheureuſe
luy ont cauſé un chagrin
quia nuy à ſa ſanté , Il s'eſt
fait porter à Ambrun , & mettre
au College des Jefuites , où
il attend ſa guerifon pour fonger
à ſa retraite. Quant à ſes
Troupes ,elles campent depuis
Ambrun jufques à Gap. Il y a
des Allemans , des Eſpagnols ,
des Italiens ,& des Piemontois
GALANT.
235
que Capraracommande en l'abfence
de ce Prince. Parmy les
Jautres Chefs font le Prince de
Commercy,le Marquis de Louvigny
,&le Marquis de Montbrun.
Celuy-cy commande les
Barbets. Ce n'eſt pas le ſeul de
ſa Famille qui s'eſt vû à la teſte
des rebelles Proteftans . Charles
Dupuy,Seigneur de Montbrun,
ſe fit Chefdes Huguenots fous
le regne de Charles IX. & en
cette qualité ayant pillé le ва-
gage de Henry III . qui revenoit
de Pologne , il eut la témerite
de répondre à la Reine
Catherine de Medicis ,
qui luy en fit des plaintes
que les Armes & le Jeu rendoient
les perſonnes égales.Enfin
ayant eſté pris dans une Bataille
que le Baron de Gordes ,
Lieutenant au Gouvernement
236 MERCVRE
de Dauphiné luy donna , il fut
mené à Grenoble où il eut la
teſte couppée. Louis Alleman
du Puy,Marquis de Montbrun
fon Fils , fut auffi un Protecteur
jurédes Huguenots , & dans les
Guerres de la Religion , quatre
des Enfans de ce Louis ont fourtenu
en faveur des meſmes Religionnaires
, des Batailles &
des Sieges dans le Languedoc,
dans la Provence & dans le
Dauphiné contre les Troupes
de leur Roy.Il ne faut donc pas
s'étonner , fi le Marquis de
Montbran d'aujourd'huy , s'eſt
declaré contre ſon Prince,puifque
la rebellion eſt hereditaire
dans ſa Famille. Comme ſa terre
de Montbrun eſt dans les Baronnies
de Dauphiné au Bailliage
du Buis , & qu'elle luy a
eſté confiſquée , il menace inGALANT.
237
ceſſamment de paffer aux Baronnies
pour en avoir raiſon ,
mais on l'y attend avec des
Troupes . Celles du Duc de
Savoye ſont toûjours en repos,
& l'on ne ſçait encore quel
chemin elles prendront.Il n'y a
que deux endroits pour venir
àGrenoble, l'un par les Coſtes
de Cor,qui eſt un défilé, gardé
par M. de Catinat avec quatorze
mille hommes, l'autre par la
Croix Saintre dont les Cevennés
font occupées par de grands
a:bres dont les Payſans ont croifé
les chemins , & qu'ils ont
comblez avec de groſſes pierd
res qu'ils ont détachées des Rochers
voiſins. Outre cela , ces
chemins ſont défendus par
quelques Dragons , & par cinq
cens Païfans armez qui font
conduits par le Vicomte de
238 MERCVRE
Trieves de la Maiſon de Bardonnanche
, & par le Seigneur
de S.Guillaume de celle de Bucher.
Ainfi Grenoble ne les
craint pas, outre que l'on y fait
actuellement des réparations
qui la mettent hors d'état d'être
ſurpriſe . Comme les Ennemis
ont pillé & faccagétous les villages
qui font autour d'Ambrun
& de Gap, & que d'ailleurs ces
lieux ont eſté abandonnez par
les Habitans , ils ne trouvent
plus de quoy s'entretenir ,& le
vin qui manque en toutes ces
Montagnes , fait que les Allemans
en murmurent.
E
De Grenoble ce 14.de Sept. 1692 .
Nfin les Troupes du Duc
de Savoye ont abandonné la
Ville de Gap ,aprés avoir chargé
trois censMulets de ſes dépoüilles
, & y avoir mis le feu
GALANT 239
en quatre endroits.Elles ſe font
retirées vers Ambrun : mais
avantqu'elles quittentnosmontagnes
, il faut vous faire une
deſcription,entre autres de celles
du Marquiſat d'Ambrun,&
de la Comté de Gap.L'Ambrunois
estoit de l'ancien patrimoine
des Dauphins, mais avat
le regnede ces Princes, c'eſtoit
une contrée habitée par lesAmbrofiens
, à qui Plutarque donne
la qualité de Peuple belliqueux.
Ils ſe joignirent aux
Teutons , qui pafferent en
Dauphiné pour entrer en Italie,
& ſe diftinguerent en la Batail
le que Teutobocus leur Chef,
donna à Marius fur le bord dur
Rhoſne . Ils y furent neanmoins
vaincus par ce Romain , bien
qu'ils fuflenttrente mille hommes.
Leur Camp& leur Baga-
ردا
240
MERCURE
ge eſtoient cependant gardez
par leurs Femmes , qui ſe défendirent
long - temps , mais
enfin elles ſuccomberent , &
leurs Maris s'eſtant ralliez , furent
défaits encore une fois.
Quant à la Ville, le Roy & l'Archeveſque
en font Seigneurs
en partie. Elle est compoféede
cinquante feux. L'Empereur
Neron luy donna le droit de
Latinité , & Galba fit alliance
avec elle. Son nom Latin eſt
Ebredunum . Dans la Table de
Peutingen elle eft nommée
Eberodunum. Il y a un Archeveſque
. Son Egliſe Cathedrale
eſt dédiée à la Sainte Vierge.
Son premier Prelat a eſté Saint
Marcellin. Il y a auffi un Bailliage
appellé le Palais d'Am.
brun. Les Armoiries de la Ville
font d'azuràla Croix d'argent.
Quant
GALANT 241
Quant au Gapenois , il faifoit
autrefois une partie du Patrimoine
du Comté de Provence,
& eſtoit ſous la protection des
Dauphins. Ce fut en cette qualité
que le Dauphin Louis de
France , fit arborer fon Etendart
dans la Ville de Gap. Il y
avoit anciennement des Comtes
de Gap , dont la Famille
finit enGatiende , qui porta fon
Païs à Guillaume , Comte de
Forcalquier , fon Mary. C'eſt
par cette alliance que les Comtesde
Forcalquier, puis de Provence,
ont pretendu la Souveraineté
deGap , mais les Dâuphins
la leur ont toujours difpurez
depuis que Beatrix , Petite
fillede Gatiende , &Fillede:
Rainier de Clauftrai ,& de Gatiende
de Forcalquier , Fille de
Gatiende , Comteffe de Gap,
Sept.1692 . L
242
MERCURE
fut mariée avec Guigues André
Dauphin. Les pretentions
reciproques de ces deux Familles
en ont fait naiſtre aux
deux Parlemens de Grenoble
& d'Aix pour la Jurisdiction ;
mais Louis XII. par ſes Lettres
patentes de l'année 1509. l'a
attribuée & conſervée à celuy
de Grenoble , ce qui fut confirmé
par une aſſemblée des
Habitans duGapenois , du 24.
Aouſt 1511 & par d'autres
Lettres du mois de Decembreq
ſuivanth sing simplοστολοδιοί
Pour la Ville , fon nom Latin
eft Papincum, comme on le trou-.
ve en la Table de Peuringne.
Ily a un Eveſque ,dont le premier
fut Saint Demetrius. Son
Eglife Cathedrale eſt dédiée à
la Sainte Vierge. Elle avoit
beaucoup de Reliquaires , de
1.
GALANT.
243
Chaffes , & de Vaſes ſacrez
d'argent , dont les Troupes de
Savoye ſe ſont ſaiſies avec ſacrilege.
Elle a esté ſaccagée avec
autant de cruauté & de violencequ'elle
le futl'an 973. par les
Sarrafins , & l'an 1oos. par
Adrian , Marquis d'Yvrée , petit
Fils de Berenger , dernier
Empereur d'Italie. L'Empereur
FredericI. la donna à Gregoire
II. l'un de ſes Eveſques, avec
tous ſes droits de Regale , l'an
1188.
Je croy pouvoir vous dire ,
aprés avoir laiffé parler les
autres , que le Duc de Savoye
a fort mal connu ſes intereſts
lorſqu'il a refolu de paffer
en France. Il devoit prévoir
quelle ſeroit la fin de cette entrepriſe
qui ne pouvoit eſtre
que fa retraite.Ildevoit exami
L 2
244
MERCURE
ner qu'un auſſi puiſſantMonarque
que le Roy de France , &
auſſi aimé de ſes Sujets ,ne manqueroit
pas de forces pour l'obliger
à repaſſer les Monts , &
il raifonngit fur de méchans
principes s'il comptoit ſur le
foûlevement des Nouveaux
Convertis, ſansen eſtre ſeur,&
fans avoir une partie faite avec
eux. Cela n'eſtant pas , il n'en
devoit rien attendre.Il ſe trompecomme
pluſieurs quipenſent
que tous les Nouveaux Convertis
ne le ſont pas. C'eſt une
injure que l'on fait à la plûpart,
qui le font effectivement
de bonne foy , & ils viennent
d'en donner des témoignages
affez parlans . Ce n'eſt pas qu'on
n'affecte de dire qu'il n'y en a
aucun qui ne ſoit Proteftant
dans l'ame , ce qui est abſoluGALANT.
245
ment faux ; mais ceux qui font
encore attachez à leurs premieres
erreurs , font tous leurs efforts
pour le faire croire , & le
Duc de Savoye a pû eſtre abufé
là-deſſus comme beaucoup
d'autres. Cependant un plus
habile Politique auroit dû faire
reflexion que le Roy eſt tourpuiſſant
en France, & que ſuppoſé
qu'il y euſt en Dauphiné
de faux Convertis , il n'y avoit
point d'apparence qu'étant fans
Chefs , ils s'oſaſſent ſoûlever.
D'ailleurs , il devoit confiderer
qu'eſtant Catholique , il entreprenoit
d'établir la Religion
Proteftante , en ruinant celle
dont il fait profeſſion , & qu'en
faiſant faire le Preſchedans les
Egliſes , il s'attiroit la haine da
Ciel ſans pouvoir meriter l'eftime
de ceux- meſmes qu'il fer
L3
246 MERCURE
voit en deſſervant ſa Religion ,
&il eſtoit ſeur que le Roy qui
juſques icy avoit plaint fon aveuglement
, & qui n'avoit pas
voulu le pouffer cette année ,
afin de luy donner lieu de rentrer
en luy-meſme , employeroit
de nouvelles forces pour
vanger ſa Religion dont il eſt
Protecteur . Enfin il auroit eſté
plus avantageux àM.de Savoye,
de prendreun Village chez luy
qui auroit pû lay demeurer ,
que d'irriter la pieté du Roy ,
en voulant détruire ce qu'elle
a fait pour établir le vray culte
dans toute la France. Comme
les crimes heureux ne laiſſent
pas d'inquieter quelquefois les
confciencés de ceux qui les ont
commis , elles font ordinairement
plus tourmentées , quand
on les a faits fans fruit , & que
GALANT. 247
l'on ſent qu'on a merite d'eſtre
blamé generalement. C'eſt ce
qui peut caufer la maladiede ce
Prince. On peut dire que pendant
qu'elle a duré il a reçû
beaucoup d'honneſterez des
Sujets du Roy. M. de Savoye
ayant beſoin de grenades,& de
firop de ce fruit , à cauſe de ſa
diſſenterie, il en fit demander à
M.de Grignan, qui luy envoya
des firops en abondance , mais
les grenades n'eſtant pas encore
en maturité , on n'en put
trouver que deux douzaines
qui fuſſent en estat de luy être
preſentées . Apeine ce Prince
a-t- il commencé à ſe mieux
porter , que pluſieurs raiſons
l'ont obligé de partir,la bonne
manoeuvre que M.de Catinat a
faite pour l'empeſcher de penetrer
plus avant dans le Dau-
L 4
248 MERCURE
$
"
:
3
phiné, & celle de M. le Comte
de Grignan pour luy fermer les
paffages de Provence ;l'approche
du renfort que le Roy en- E
voye à M.de Catinat ; la faim ,
parce que ſes Troupes ne trouvoient
plus dequoy ſubſiſter ; a
les maladiesqui commençoient
à regner parmy elles , & la de- 0
ſertion de la plus grande partie
des François qui avoient pris
party dans ſes Troupes par un
motif de Religion ou par d'autres
confiderations , & qui n'a- n
voient ofé quitter eſtant en e
Piedmont, s'étant ſervis de l'occafion
pour deferter .
M. de Savoye ayant quitté
Ambrun y laiſſa le Comte de
Caprara qui fit joüer trois mines
avant que d'en fortir ; elles
ne firent pas tout l'effet qu'il
en avoit attendu . Le 21. fon
GALANT.
249
4
Arriere- garde eſtoit à Guilleſtre.
Quant àGap,il en eſt reſté
une bonne partie, quoy que les
Ennemis ayent misle feu à qua
tre endroits , mais il a mal fecondé
leurs intentions. Ils ont
auſſi mis le feu à quelques
Bourgs à huit lieuës aux envi
rons,
Le zele qu'à fait paroiſtre Mademoiselle
Philisde la Charffe,
nouvelle Convertie en Dauphiné
, pour le ſervice du Roy ,
nedoit pas eſtre oublié. Elle a
empêché la déſertion des Peuples
depuis les environs deGap
juſqu'aux Baronnies. Elle s'eſt
miſe à leur teſte , a fait couper
les ponts , gardé les paſſages ,
empêché les Ennemis de pe--
netrer au de là de Gap. Cette
Amazone ayant informé les
L5
250 MERCVRE
1
Generaux de tout ce qu'elle
avoit fait , en fut approuvée , &
complimentée , &de leur aveu
elle fit armer tout ce qu'elle pût
de monde , pour le ſervice du
Roy & la fureté de la Province..
Madame la Marquiſe
de la Charfſe ſa Mere exhortoit
les Peuples de la Plaine à
ſe maintenir dans le devoir ,
pendant que fa Fille reſiſtoit
aux. Ennemis dans la Montagne.
Madame d'Urtis ſon Aînee
, fit d'un autre côté cou--
per toutes les cordes des Bateaux
qui traverſoient la Durance,
afin que les Ennemis ne
s'en puffent emparer. Ce n'eſt
pas d'aujourd'huy que ceux de
cette Illustre Maiſon out fignalé
leur zele pour le ſervice de:
Etat.. Ils ont de tout temps:
GALANT.
251
donné des marques de la valeur
& de l'intrepidité ſi ordi.
naire à la Maiſon de la Tour
du Pin , autrefois Souveraine
de Dauphiné , dont ils ſont
fortis. Pendant que Madame
la Marquiſe de la Charffe &
ſes Filles marquent ſi bien leur
fidelité dans leur Province )
Monfieur le Marquis & Monfieur
le Comte de la Charffe
Fils , qui font actuellement
dans le Service , auſſi bien que
fes Gendres & fes petits-Fils ,
font connoiſtre leur valeur &
leur courage. Monfieur le Mar+
quis de la Charſſe fit luy mefme
il y a quelques années ruiner
la Terre dont il porte le
nom , à cauſe que les Religion .
naires y avoient fait des affemblées
contre les ordres du Roy,
L 6
252
MERCVRE
& puis que nous en ſommes
fur les actions glorieuſes de
cette Famille , on ne doit pas
paffer fous filence le courage
& l'intrepidité avec laquelle
Mademoiselle Dalerac de la
Charffe , Cadette de cette
Maiſon , ſoutint le party des
Catholiques contre les mutins
qui s'eſtoient affembléz en
Dauphiné,proche de Bordeaux.
& qui avoient baptiſé leur Afſemblée
du nom de Camp de
l'Eternel. Cette Demoifelfe eſt
preſentement à Paris où elle
fait briller ſon eſprit, fa pieté
&fes autres vertus , & l'on dit
qu'elle voudroit eſtre en Dau+
phiné , pour partager avec fa
Famille , la gloire qu'elle s'eſt
acquifedans cette derniere ren
contre..
GALANT.
253
Si je voulois vous parler de
tous les nouveaux Convertis
qui ont fait éclater leur zele
pour le ſervice du Roy , je ne
finirois point cette Lettre. Je
me contenteray de marquer
icy ce que j'ay lû dans une de
celles de Monfieur de S. Feriol
, Gouverneur de Die. Ce
Gouverneur , aprés avoir par-
- lé du bon état où se trouvoit
Ciſteron , dit , qu'ilvoudroitque
Sa Place fuft außi bonne ; àquoy
il ajoûte , qu'en tout cas le zen
Le des nouveaux Convertis luy
fervira de Citadelle , qu'il en eft
tout à fait content ,& que dans
la conjoncture preſente , ilsse com
portentparfait ment bien.
Meſſieurs de Geneve ayant
fceu la marche du Duc de Savoye,
dans le Dauphiné ,&
254
MERCVRE
qu'il menoit avec luy des Miniſtres
Proteftans , qui préchoient
la révolte contre leur
prince , firent dreffer par leurs
Miniſtres qui ont le plus de
credit , une Lettre Paftorale ,
par laquelle ils exhortent les
Proteftans de France , de demeurer
inviolablement attachez
à l'obeïfſance qu'ils doivent
à leur Souverain , & que
pour quelque prétexte que ce
foit , & qu'on puiffe leur don-
ン
ner , leur Religion ne permet
pas qu'ils ſe révoltent jamais.
Je vous laiſſe faire toutes les
reflexions que cette exhortationmerite.
Quantité de perſonnes ayant
inutilement cherchéle fens de
l'Enigme du mois d'Aouſt , ont
cru qu'elle estoit inexplicable ,
GALANT. 295
ce qui n'eſt pas , puis qu'il a eſté
trouvé par Monfieur Filliere ,
ruë de la Verrerie ; Sombret
du quartier Saint Paul ; l'aimable
Soriz du Mans , & fa chere
Soeur de Verſailles. C'eſtoit le
Serain qui tombe le foir.
En voicy une nouvelle , dont
Monfieur Diereville eſt l'Auteur..
ENIGME..
E dois ma naiſſance & mon
TE dois
estre
Moinsàlanature qu'à l'art
Je ſuis un enfant du hazard
Que lefeul capricea fait naître.
Le beau Sexe pour moy marque
beaucoup d'amour ..
Dans mon commencement j'avois
peu de Mattreſſes ,,
256 MERCVRE
Etj'en ay maintenant de toutes les
efpices
Sans me donner le ſoin de leur
faire la cour.
Pay pourtant tous les airs de laGalanterie
Lorsque je suis à leurs genoux ,
Jefuis humble , civil & doux ,
Et propre à la badinerie.
DesBeautezque jefers , vous qui
Suivez la loy ,
Et que mon fecret embarasse ,
Si l'on voussouffroit à ma place ,
Vous pourriez y trouver plus de
plaisir que moy.
Cequi est fait à la loüange du
Roy ne laffe jamais , puiſqu'il
n'y a point d'éloges qu'il ne
merité. Ainfi vous ne ferez pas
fâchée d'avoir encore à chânter
les Vers qui ſuivent pour
LYON
*
GALANT .
257
い
vous réjoüir avec tous les François
, des avantages de ce grand
Monarque .
AIR NOUVEAU. '
L
4
Ors que Lossis est en couroux
,
Tout cede au pouvoir de ſes ar.
mes.
Vous qui luy reſiſtez de fa gloire
jaloux ,
coups ;
Princes liguez , craignez fes
Il jette dans les coeurs de mortelles
allarmes.
e
Vos Sujets qui verſent des larmes ,
Forcezdeſuivre Mars, murmurens
contre vo16 .
François , réjouissons nous.
Sous LouisleGrand, la France
Jouit d'un repos bien doux..
1
258 MERCVRE
François, réjouiſſons- nous.
Namur dans l'obeiffance
Publie en ce jourfa puiſſance.
Le plus grand des Heros triomphe
feulde tous ;
François , réjouissons-nous.
Je finis par pluſieurs nouvelles
, dont je n'ay point le temps
de vous faire le detail .
Les dernieres Lettres de
Vienne 13. de ce mois , contiennent
que le Grand Viſir
eftoit réfolu d'aller au devant
de l'Arméc Imperiale , pour la
combattre , & que le Prince
Loüis de Bade s'avançoit vers
Petri V Varadin , auſſi a deſſein
d'attaquer les Turcs. Le Comte
de Tekeli , & le Bacha Ali
font arrivez à Belgrade avec
environ trois cens Barques
GALANT.
25.9
chargées demunitionsdeguerre
& de bouche qui devoient
eſtre ſuivie de pluſieurs autres.
ont
Il y a des, Lettres qui portent
que les Venitiens
eſté fort maltraitez dans la
Morée , en un Combat donné
ſous Corinthe , contre le
Seraskier de Negrepont , qui
eſtoit demeuré maiſtre du
champ de Bataille , & avoit
fait piller les Fauxbourgs , ainſi
que pluſieurs Villages des environs.
La plupart des Lettres de
Flandre diſent que le Prince
d'Orange en devoit partir le
vingt-fix pour ſe rendre à Loo ,
où il devoit regler l'état de
guerre pour l'année prochaine.
:
260 MERCVRE
チー
Les Lettres de Grenoble
du 2 3. portent que les Enne.
mis s'eſtoient entierement retirez
du Dauphiné , & qu'ils
n'avoient point brûlé Guilleftre,
dont la ſituation ſe trouve
propre pour faireune tres- forte
Place , & c'eſt ce que M. de
Vauban qui eſt à Grenoble ,
affeure de faire .
La priſe de Namur nous
donnant lieu d'étendre les
contributions
د Monfieur le
Marquis de Bouflers a eſté
avec un gros Corps juſques à
la hauteur de Louvain , ce qui
a fort étonné Levve & les
Mairies de Bolduc , Breda , &
Bergopſom. Il détacha M. le
Marquis d'Harcourt , qui s'étendit
dans tout le Pays pour
faire payer les contributions ,
GALANT. 261
& alla juſques à une lieuë &
demie 7de Maſtric. Pluſieurs
Villages ont payé , d'autres
ont donné des Oftages , & cinquante
autres , ou environ
croyant eſtre ſecourus
fouffert les executions mili-
د
ont
taires , ſuivant les loix de la
guerre, Cela s'eſt fait à la vuë
des Troupes de Liege & de
Brandebourg , beaucoup plus
fortes que celles du Marquis
d'Harcourt,
AParis ce 30. Septembre 1692 .
APOSTILLE.
M. de Blanfac vient d'arriver
, qui a apporté la nouvelle
de la défaite de cinquante
Eſcadrons , & de la priſe
de vingt- cinq pieces de Ca-
LYON
262 MERCURE
non , avec le Bagage & les
Tentes des Ennemis , par M.
de Lorge.
On ma averty de plusieurs
fautes qu'on a remarquées dans
ma Lettre du mois d' soust. On
y eftfujet, puis queles Imprimeurs
en laiſſent ſouvent qu'on a corrigées
,&que d'ailleurs il s'en trouve
quelquefois dans les Memoires
qui font envoyez , & qu'il y a
bien des choses où il est aisé de se
tromper.
Cefut Monsieur l'Abbéde Chaſtres
qui prefha aux fefuites le
jour de S. Louis , & non Monſieur
l'Abbéde caftres.
On a mis le Regiment de Dragons
de Salis , au lieu de Sailly.
En parlant de M. de Murcé ,
jay prétendu dire que Madame
GALANT.
263
de Quelus estoitsa soeur. Si celafe
trouvemalexpliqué , ilfaut reformer
l'Article.
Monfieur Titon dont j'ay parlè
la derniere fois , est Procureur
duRoy de la Ville , &non Avocat
duRoy.
Dans l'article du Vaisseau Efpagnol
pris par M. de Levy , il y
a qu'il avoit quatre- vingt- dix
hommes d'équipage , il faut lire ,
quatre cens cinquante.
N
807156
-MERCURE
Colleg.Lugd. 11. Trinityo
GALANT
Jorical inter
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHINUF
LYON
SEPTEMBRE 100 *
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY
ruë Merciere au Mercure Galant.
M. DC. XCII .
Avec Privilege du Roy.
TABLE..
Relude.
auRoy. 3
Lettre interceptéed'un Colonel
Valon àun de ſes Amis à Bruxelles.
10
Nouveaux Memoires pour ſervir
àl'Histoire du Cartesianisme . 16
Bouquet envoyéparMadame des
Houlieres. 70
Lettre touchant la mort deM. le
premier President de Grenoble . 75
Réjouiſſances faites àDijon. 85
Feste celebrée à Bordeaux
Toulouze.
à
95
97
Lettre d'un Capitaine Hollandois
àundeſes Amis à Breda...
Gharge d'Aumônier du Roy , dona2
TABLE.
née àM. l'Abbé de Tonnerre. 10
Diogene&Mausole Dialogue. 103
Couvernement d'Arras donnéà
M. leMarquisde Monchevreuil..
107
Lettre deM. Deslandes.. 109
Memoire preſentéaux Etatsde
Hollande, parl'EnvoyédeDanemarck.
Pi
Nouvelles d'Allemagne.. 124-
LeRoyd'Angleterre vient chezles
Peresde laDoctrine Chrêtienne. 136
Sacres depluſieurs Evesques.137
La Beauce , Elegie.
Morts..
138
146
Vers pour le jour de la naiſſance
daRoy.. ISS
Festecelebréeà l'Hospital de la
Charité.
Nouvelles de Pologne.
159
162
Seconde Lettre de Lion, touchant
la baguette qui fait découvrir less
TABLE .
Meurtriers.
Hiftoire.
165
172
Voyages Historiques de l'Europe..
190
Gouvernement donné par le
Roy.. 193
Prisede deuxVaiſſeauxdeGuerre
par les Vaiſſeaux du Roy. 194
La chaſſe donnée aux Ennemis
par M.le Marquis Harcourt . 198
Autre nouvelles d'Allemagne.201
Grand defordre arrivé àPoſnanie..
206
Priſesfaitespar nos Armateurs.
209
Iournal de Flandre. 216
Nouvelles de Dauphiné. 222
Mauvaisparty ,pris par M. de
Savoye.. ' 232
Fidelité ,&valeur desnouveaux
Convertis..
24.9
Belle actionde Mrs de Geneve.29 33
TABLE.
Article des Enigmes.. 254
Nouvelles de divers endroits.255
Fautesſurvenuës dans le dernier
Mercure.. 258
Fin de la Table..
LE LIBRAIRE
au Lecteur,
I
Evous envoirayle Mois prochain
un Catalogue general des
Livres Nouveaux de 1692. que
vous me demandé.
LIVRES NOUVEAUX
du mois de Septembre 1692.
Voyages Hiſtoriques de l'Europe dediez
auRoy , contenant l'origine , la Religion ,
les moeurs , coutumes & forces de tous les
Peuples qui l'habitent & une Relation exa-
• te de tout ce que chaque Païs renferme de
plus digne de la curiofité d'un Voyageur
qui comprend tout ce qu'il y a de plus curieux
en France , avec deux Cartes en tailledouce
, enluminée , ind . 30. f.
Hiſtoire de la Monarchie Françoiſe ſous
le regne de LOUIS LE GRAND depuis
1643. juſqu'en 1692. où l'on trouvera
toutes les nouvelles Guerres , tant en Flan-
22
P
dre , Allemagne , Italie , & autres , par
M. de Riencourt en 3. volumes indouze ,
5. liv.
Entretien de Morale par Mademoiselle
de Scudery dedic au Roy , ind . 2.vol . 3.liv .
10. fols.
Oeuvres de Madame la Comteſſe d'Aunoy',
contenant
Memoiresd'Eſpagne , ind. 2. vol. 4. liv.
Les Voyages d'Eſpagne en 3. vol. 4. liv.
10. tols .
Jean de Bourbon Prince de Carenci , ind.
3. v. 4. liv. 10.f.
Les nouvelles Eſpagnoles, ind. 2. vol.
4. liv.
Hippolite Comte de Duglas en 2. vol .
in.d 3. liv.
Le Comte d'Amboiſe , ind . 2.vol. 2. liv.
Le Nouveau Etat de la France achevé
d'Imprimer ce Mois augmenté de toutes
les nouvelles Charges , &dignitez que le
Roy a donné , indouze 2. volumes avec
pluſieurs figures en taille- douce 4. liv.
La Campagne de Piémont de M. de Catinat
, ind. 20. fols.
Les bons Mots & les bons Contes de
l'Auteur des Mots à la mode , ind . 1. livre.
Is ſols.
Les Tragedies de Sophocles avec des
Remarques de M. d'Affier , ind . 50. (.
Effais de Panegyriques pour les Feſtes
principales des Saints de l'Année contenanttrois
deſſeins pour chaque ſujet par
Mr. l'Abbé Breteüil autheur des Eſſais de
Sermons en 2. volumes in- octavo 6. liv.
10. fols.
Hiſtoire d'Alexandre Farneze Duc de
Parme , ind . 20. fols .
Relation du Combat de Stein-Kerke en
Flandre par Monſeigneur le Maréchal de
Luxembourg, ind. 20. fols.
Relation de la Ville & Château de Namur,
en 2. vol. avec deux figures , 2.liv.
Le deuxiéme Tome des Oeuvres de ſaint
Evremont , inquarto 6. liv. Le premier ſe
trouve pour le même prix.
LeNouveau Dictionnaire des Rimes par
M. Richelet, 2. liv. s.ſols.
Les Nouvelles Hiſtoriques contenant
Gaston Phebus , la Prediction accomplic ,
les deux fortunes imprevûës , Zingis Hi
ſtoire Tartare , ind . 2. vol. 2. liv.
Theatre Philoſophique de M. l'Abbé
Bordelon , ind. 30 ſols.
Les Nouveaux Caracteres de Theophraſte
avec les moeurs de ce Siecle , augmenté
de la moitié , ind. 32. f. 6. deniers.
Avis pourplacer les Figures.
L'Air qui commence par
Retirezvous , &c. pag. 204
L'Air qui commence par, Lors
que Louis , &c. pag. 57
I
MERCURE
GALANT
SEPTEMBRE
AMAIS
YON
**
1893
*
1692
Monar-
3
VILLE
J que n'ayant porté la
gloire de la France
dans un ſi haut degré
que LOUIS LE GRAND ,
jamais les Muſes ne ſe ſont
attachées avec plus d'ardeur à
chanter celle d'aucun autre
Souverain , & comme la matiere
eſt inépuiſable , vous ne
Sept. 1692 . A
2 MERCVRE
devez pas eſtre ſurpriſe ſi je
vous fais part d'Ouvrages faits
fur les meſmes ſujets , longtemps
aprés que de grandes
actions ont ſuivy celles quiont
donné lieu à ce que je vous envoye.
On écrivoit encore fur la
priſe d'une des plus fortes Places
de l'Europe, lors que le gain
d'un Combat demande qu'on
mette de nouveau la main à la
plume. Cependant je remets à
d'autres temps ce qui a été écrit
fur ce Combat , pour vous
faire voir les alarmes que le
Roy a cauſées , en expoſant ,
comme il a fait devant Namur
, des jours ſi précieux à la
France.
h
GALANT.
3
EPISTRE
AURΟΥ.
Vand tu
3
and
les plaines de Flandre ,
braves lamortdans
Et que chacun t'égale au fameux
Alexandre,
Jen'ay garde, Grand Roy, de van.
ter des exploits ,
Qui peuvent tant couter de larmes
داب
aux François.
Dés l'enfance ébloüy deta brillante
gloire, છ છછ
Pour elle j'invoquay les Filles de
Memoire ;
Et fi depuis deux ans j'erre fur
l'Helicon ,
Ce n'est que pour apprendre à celebrer
ton nom.
Az
G
4
MERCURE
Mais tes derniers exploits, qui paf-
(entmon attente ,
Ontimposéfilenceàammaa Muſetrem.
blante.
Quoy, de Mons , de Namur attaquant
les remparts ,
Oucent foudres d'airain tonnent de
tontesparts,
Secondé de ton Fils , cette teste fi
chere ,
Du Salpêtre embrasé tu braves la
colere;
( Abice nouveau danger glace encor
mes esprits )
Et moy , je vanterois par de nouveaux
Ecrits
Cettefoifde perilqui fait trembler
३ la France ?
MaMuse avecNaſſau seroit d'intelligence.
Quepeuvent soubaiter tes Ennemis
jaloux ,
Que de te voir courir au devant
de leurs coups ?
GALANT .
S
Ouy ! ces lâches Guerriers , que ta
grandeur outrage ,
Fondent tout leur espoir sur ton
propre courage ,
Et tu vasSeconder leur defir crimi.
nel.
Quoy! pour estre Heros en est- on
moins mortel ?
Le plus chetif Soldat,s'il plaît aux
fieres Parques ,
Peut trancher le Destin du plus
grand des Monarques ,
Et ces aveugles Soeurs coupent d'un
Seul ciseau
Nos fréles jours filezfur le mesme
fuseau.
Quel tristessouvenir!quelles noires
pensées ,
Retracent des douleurs parle temps
effacées ?
Quandles Dieux irritez pour pu
nir nos forfaits ,
Sembloient de nos Voisins exaucer
lesſouhaits ;
A
3
6 MERCURE
*Et nous menaçant tous d'uneperte
funeste,
Vouloient te rappeller dans leur
troupe celefte ,
Quelsfurent nossanglots,nosplain.
tes, nostre deuil ,
Voyant l'honneur des Lis pancher
vers le cercueil !
Et cependant alors l'inconsolable
France
Pouvoit mettre en ton Filsfafeconde
efperance ,
Prompt&puissant Secours dans un
figrandmalheur.
Mais aujourd'huy ,grandRoy,qu'un
excés de valeur ,
Autour de ces remparts , où mille
mortsfont prêtes ,
Expose également vos precieuses
têtes.
Quide nos juſtespleurs arreſteroit
le cours ,
Si quelque coup fatal mettoit fin à
nos jours
A
adwo
GALANT.
7
Dans ce triſte revers quelle aſſez
fortedigue ٢٠
Pourrions- nous oppoferaux fureurs
dela Ligue?
DeLorges,Luxembourg, Catinat&
Bouflers,
Et d'autres dont le nom a remply
l'Univers
د
Qui fortunez,vaillans ,ſages par
ton genie ,
Font trembler devant eux toute
l'Europe anie ,
Si le Ciel nous privoit de ton Fils&
Ne sçauroient ranimer nos coeurs
de toy ,
tranfis d'effroy ;
Et ces Heros naiſſansà qui le Ciel
destine
Lagloire d'affranchir lafaintePalestine
,
Ne peuvent pas encor Soutenir dans
leur main
Ce fer qui doit briller fur les bords
du Jourdain , st
A 4
8 MERCURE
La France , Grand Louis , te parle
parma bouche.
Si fon repos t'est cher,ſiſa plainte
te touche ,
Ceffe de prodiguer des jours fiprécieux
,
Aqui nostre deſtin fut liépar les
Cieux;
Onne te promets plus que fur leurs
belles vives.
Tes exploits forent chantez par nos
Muſes craintives.
Et toy,quiſçeus jadis partes divins
appas
Captiver ce grand Coeur avide de
Combats,
Siparmy les plafirs de lavoûte azuréc
,
Th refe, il tesouvient de ta France
éplorée ,
Si tu cheris encor l'honneur des
Fleurs de Lis ;
Eligne des dangers ton Epoux &
zon Fils
GALANT .
Unsoir , quand la nuitfombre aura
tenduſesvoiles ,
Descensseule &fans bruit du ſeyour
des Etoiles ;
Parois à ce Monarque avec cette
beauté
S
Qui triomphajadis de fon coeur indompté
,
Lors que pour noſtre gloire au pied
des Pirenées 50 2
LeMinistredes Dieux unit vos deſtinées
;
Etpar le ſouvenir de ce charmant
lien ,
Par lesAutelsfacrezdont il est le
Soutien,
Par le falut des Lis,&parnos triſtes
larmes ,
Conjure ce Heros definirnos alarmes.
Cette Epiſtre eſt de M. de
Combes , de Toulouſe , Au-
As
10 MERCUR E
teur de l'Eglogue que je vous
envoyay dans ma Lettre de
Novembre , ſur la mort de
M. de Louvois , & à laquelle
vous avez donné la meſme
approbation qu'elle a receuë
detous ceux qui ont du gouſt
pour les Vers.
Comme vous eſtes curieuſe
de tout ce qui regarde les
affaires du temps , vous ne
ferez pas fachée de lire la Lettre
qui ſuit.
LETTRE INTERCEPΤΕΕ
d'un Colonel Valon,A un
de ſes Amis, à Bruxelles .
TEfuis , Monfieur, plus mortifie
Iququee je nesçaurois vous l'exprimer
, du malheureux fuccés du dernier
Combat. Laperte que nous venons
de faire est d'autant plus confiderable,
que nous avions mis touse
nostre esperancefur nostre Infan-
2
GALANT.
:
terie, sur tout fi nous estions affez
heureux pour attirer l'Ennemy dans
un terrain où il ne pust estre secouru
par sa Cavalerie , qui depuis
quelque temps eft devenuë fort redoutable
à nos Troupes. Ce projet
avoit réussi de la maniere quenous
le pouvions ſouhaiter ; nostre Infanterie
a fait fort grand feu , &
afoutenu celuy des Ennemis avec
une fermetè qui faisoit bien augu.
ver de l'événement ; mais il faut
convenir que les François d'aujour
d'huysont fort differens de ceux du
remps paßé , quin'estoient à craindre
que dans leur premiere furie ;
au lieu que nous venons d'experimenter
qu'après avoir efſuyé long.
temps noſtre feu , ils font venus à
nous l'épéeà la main ,& ont tailléen
pieces tout ce qui s'est pro-
Senté pour leur réſiſter. Pluſicurs
denos Officiers Généraux ont esté
A6
12 MERCURE
tuez, & d'autres bleſſezen faisant
retirer les Troupes , & nous avons
eu beſoin de leur valeur & de toute
Lour experience pour empêcher que
les François n'engageaffent un Combat
general. Il a fallu pour cela
Leur abandonner quelques pieces de
Canon ; mais enfin il vaut mieux
Sacrifier quelque chose que de hazarder
le tout . Parmy ces malheurs
nous avons la conſolation d'avoir
faitach ter cette victoire à l'Ennemy
, par la perte de plusieurs officiers
confiderables ; on nous a affuré
mesme qu'il y avoit du Sang
Royalrépandu,&qu'unjeune Prince
y avoit fait des actions ſi ſurprenantes
, que nos soldats en le
voyant s'estoient reſſouvenus de la
Fournée de Caffel . Cen'est pas la
perte que nous venons de faire qui
m'affl ge le plus, mais j'en crains les
consequences; car je m'apperçois que
A
GALANT.
13
cette nouvelle façon de combattre
étonne le Soldat , qui a déja meilleure
opinion de l'Infanterie Françoise&
murmure tout hautdes ir
resolutions continuelles du Roy
d'Angleterre. Il est vray que chacun
parleicy de nos affaires avec beaucoup
de liberté. Je ne voudrois pas
dire mes sentimens à un autre qu'à
vous , mais je vous avoue que je
commence à perdre courage,lors que
je fais reflexion que la Cavalerie
des Ennemis, &fur tout celle qu'ils
appellent la Maison du Roy, est incomparablement
meilleure que la
noſtre: leur Infanterievientdenous
montrer ce qu'elleſçait faire . Nous
n'oferions affiger une Place devant
eux , & ils en prennent tous les
jours devant nous. Tous les grands
projets de descentes que nous devions
faire en Francefont avortez;
les Ennemis font tous les ans les
<
14
MERCVRE
premiers en campagne , &y restent
lesderniers. Quels avantages pou
vons- nous donc attendre de nos
travaux,& des dépenses continuelles
qu'onnous engage de faire?Tout
le monde pense icy comme moy ,&
cela est fivray,que j'entendois hier
au foirun Soldat Flamand qui di-
Soit àfon Camaradeen beuvant de
la biere : Au moins fi les François
vouloient nous laiſſer nos houblonnieres
, nous les tiendrions quittes
de ce bon vin de Rheims que nous
devions boire fi abondamment chez
eux. Voilà , Monfieur , la situation
des esprits & l'état des affaires.
Cependant je ne vois pas que per-
Sonne ouvre les yeux , ny que nos
mauxfoient prests àfinir. Je vous
écris avecbeaucoup deliberté,étant
persuadé , de vostre discretion.
Vous pouvezcompter außi que per-
Jonne n'est plus veritablement que
je le fuis, Monfieur vostre, &c.
GALANT:
Vous trouverez des choſes
fort agreables dans la Piece
que vous allez lire. Le hazard
me l'a fait tomber entre les
mains, ſans que je ſçache de qui
elle vient , autrement que par
le titre quej'y ay trouvé. Vous
me manderez , s'il vous plaiſt ,
vos conjectures. La maniere
aiſée dont cette Piece eſt écrite
, a fait plaifir à beaucoup de
gens ,&je ſuis fort aſſeuré que
vous ne regreterez pas le tems
que vous donnerez à ſa lecture .
1
16 MERCVRE
NOUVEAUX
MEMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE
DU CARTESIANISME.
Par M. G. de L'A.
UAND le bruit de la mort de
QMr des Cartes , arrivée en Sucde
, ſe répandit en France , l'Abbé
Pirot , ſon Confident , ne fut pas de
cesduppes qui la crurent. La nouvelle
eſt fauſſe , dit- il publiquement
dans la Salle du Palais ,je ſçais bien
ce qu'il m'a dit , il connoiffoit trop
bien ſa machine . L'Abbé Pirot avoit
raifon. M. des Cartes ſe portoit bien,
GALANT. 17
&voicy comme les choſes ſe paſſerent.
د
Lors qu'il vit que la Reine Chriſtine
ne goûtoit pas ſa nouvelle Phi
loſophie autant qu'il l'avoit eſperé ,
& qu'elle diſoit tout haut qu'elle s'en
tenoit à ſon Platon & fon Ariftote ,
& que rêveries pour rêveries , les anciennes
valoient bien les nouvelles ,
il prit reſolution de quitter la Suede.
Il propoſa ce deſſein à fon Amy M.
Chanut Ambaſſadeur de France ,
-homme de bon ſens , qui en fut furpris
, & luy en demanda la raiſon. Ne
voyez-vous pas , répondit M. des
Cartes , coinme la Reine me traite ?
Elle est obſedée d'un tas de Peripateticiens
, de Poëtes , & de Grammairiens
, qui luy rempliſſent la teſte de
Grec& de Latin , & la dégoûtent de
ma Philoſophie. Elle en plaiſante même
quelquefois à ma barbe ; & hier
encore , comme je regardois du coin
de l'oeil la belle Sparre , elle s'en apperceut
, & me dit devant toute la
Cour , qu'apparemment il ſortoit des
18 MERCURE
८
particules ſtriées de cette Fille , qui
me faisoient tourner la teſte de ſon
coſté. Une autre fois elle me demanda
ſi le principe de l'Amour confiſtoit
dans la matiere ſubtile , ou dans les
globules du ſecond Element. Je luy
montrois dernierement un Livre que
j'ay compoſé dans ma jeuneſſe ,& que
j'ay intitulé , Democritica. Ce font
les premieres ébauches de mon ſyſteme.
Mais quoy , me dit - elle , ne
vous avois-je pas oüy dire que vous
ne connoiffiez ny Democrite , ny fa
doctrine ? Cette Princeſſe eſt vive , &
rompt en viſiere , & ſes bruſqueries
ne laiſſent pas d'embaraſſer. Vous
eſtiez preſent , Monfieur , lors que
pour me tourner en ridicule , elle me
voulut faire danſer au Bal. Elle cut
beau m'alleguer l'exemple d'Ariſtippe,
je nedonnay pas dans ce panneau-là ,
& cela euſt eſté bon du temps que je
m'habillois de vert. Je m'en ſerois
alors acquitté comme un autre , &
peut-eſtre mieux qu'un autre , car
Ies regles de la danſe dépendent de la
GALANT. 19
e
ما
,
je
IS
&
ar
Statique, & par conſequent de laGeometrie
, &j'avois deſſein d'en écrire ,
lors que je compoſay le Traité de
l'Eſcrime. Je ne pus me défendre des
follicitations de la Reine qu'en luy
donnant le change ,& m'offrant de
faire des Vers pour le Bal. M. Chanut
l'interrompit là-deſſus. Je fus bien faché
, dit-il , de vous entendre faire
cette avance , car je me doutay bien
que vous feriez pris au mot. Et moy ,
luy répondit M. des Cartes , je ne
m'en repens point , car mes Vers furent
affez bien receus , & ce ſuccés
me flata ſi agreablement , que j'entrepris
de faire la Comedie que vous
avez veuë. La Reine affriandée par
mes premiers Vers , ne put réſiſter à
l'impatience de voir ces derniers. Il
fallut les luy lire avant que la Piece
fuſt achevée. Elle fit aſſembler tous
les beaux Eſprits de la Cour , & vous
fuſtes témoin de l'applaudiſſement que
cette Piece receut de toute l'aſſiſtance.
Non pas de toute , reprit M.
Chanut , car tandis que pluſieurs gros
20 MERCVRE
Suedois & Allemans , pour paroiſtre
bien ſçavoir noſtre Langue , qu'ils
n'ont jamais appriſe que dans la
Grammaire Françoiſe , vous applaudiſfoient
, j'apperceus dans trois ou
quatre François , qui estoient auprés
de moy , un ſoûris moqueur qui n'étoit
pas favorable à voſtre Ouvrage.
Je les entendois ſe diſant entre eux ,
tantoſt qu'un Vers eftoit trop court ,
tantoſt qu'un mot n'eſtoit pas François
, & que vous l'aviez apporté de
Poitou , ou de la Nort- Hollande . Le
jeune Voſſius meſme s'approcha de la
Reine ,& luy dit , qu'on reconnoif.
ſoit bien dans cette Comedie le mé.
pris que vous faiſiez d'Ariftote , parce
que ſi vous aviez lû ſa Poëtique ,
vous auriez mieux obſervé les regles
du Poëme Dramatique. Vous voyez
bien qu'il a cherché à ſe vanger par ce
diſcours , de celuy que vous tintes
dernierement à la Reine , pendant
qu'il luy enſeignoit le Grec , lors que
vous dîtes un peu trop crûment à
cette Princeffe , que vous vous étonGALANT.
21
/
د
niez qu'elle s'amusaft à ces bagatelles,
&que Dieu mercy , vous aviez oublié
tout ce que vous en aviez appris dans
le College . Vraiment , dit M.des Cartes
, je n'avois garde de manquer à
luy porter ce coup. Qu'euſt penſé de
moy la Princeſſe Elizabeth , à qui je
l'avois promis ? Eſtoit- il digne d'une
Reine comme elle , de s'abaiſſer à ces
pauvretez-là & d'un Philoſophe
comme moy , de le ſouffrir ? Cela ne
la fit pas pourtant changer de conduite
, repliqua M. Chanut , & Voffius
ne vous le porta pas loin; car
jay ſceu que ſi-toſt que vous fuftes
forty , il alla querir une Geometrie
-. Françoiſe , & montra à la Reine un
endroit , où aprés avoir cité un paſſage
de Pappus , vous ajoûtez ces paroles
: le cite plûroft la Verſion que le
Texte Grec , afin que chacun l'entende
plus aisément ; & luy fit remarquer,
qu'encore que de voſtre propre aveu ,
vous ignoriez entierement la Langue
Grecque , & meſme que Pappus n'ait
jamais eſté imprimé en Grec , vous
a
es
21
ce
es
e
22 MERCVRE
د
aviez pourtant affecté par une oſtentation
puerile , de paroiſtre ſçavant en
Grec, car on ne ſoupçonnera pas un
hommeentierement ignorant dans cette
Langue , d'aller confulter les Originaux
Grecs. Pour celuy- là , dit
M. des Cartes , je ne puis le defavoüer
car je croyois bonnement
qu'il y avoit quelque édition Grecque
de Pappus ; & encore que je n'approuve
pas qu'on faſſe ſon capital de
la Langue Grecque , j'eſtimay neanmoins
que ce ſeroit quelque ſorte
d'ornement pour ma Philofophie ,
que l'opinion qu'on auroit que je
ſçaurois cette Langue. Ily a un certain
Art dans la vie pour ſe faire du
nom , que bien des gens connoiflent,
mais que fort peu ſçavent pratiquer
adroitement . Croyez- vous que tous.
les Sçavans ſçachent tout ce qu'ils
paroiſſent ſçavoir ? Et croyez-vous
au contraire qu'ils ignorent tout ce
qu'ils feignent d'ignorer ? Quand j'ay
publié mes principes , il m'auroit fait
beau voir aller dire que je les ay pris
GALANT.
23
de Democrite , de Plutarque , de Brunus
, de Kepler , & de tant d'autres.
Je m'en ſuis bien gardé. J'ay pris
grand ſoin au contraire , de perfuader
àtout le monde , que je faifois peu de
casde tous ces gens-là ,& que je ne
daignois pas les lire. Me ſerois-je pas
fait bien de l'honneur , ſi lorſque je
propoſay ma demonſtration de l'exiſtence
de Dieu , qui a fait tantde bruit,
j'avois averry le Public qu'elle eſt en
S. Anfelme , & que je l'avois trouvée
dans la Somme de S. Thomas ? Et fi
je m'étois vanté que j'avois tiré du
Livre de Galien , de l'uſage des Par
ties , cette jolie découverte , que le
principal ſiege de noſtre ame eſt dans
laglande Pineale ? L'adreſſe de s'approprier
finement les choſes donne
toute la gloire de l'invention. Ouy
dit M. Chanut , pourveu que cela ſe
faſſe ſi finement qu'on n'en apperçoive
jamais rien ; mais ſi l'on vient à en
ſoupçonner quelque choſe , comine
il arrive tôt ou tard , tout eſt perdu.
Nullement , repart M. des Cartes
24
MERCV RE
on eſt quitte pour dire que les bons,
eſprits ſe rencontrent. Vous avez
pourtant veu , répond M. Chanut ,
Pembarras où vous a mis la Reine ſur
vos Democritiques. Et penſez vous
que tous ces Gens ſçavans que vous
avez traittez avec tant de mépris , les
Gaſſendi , les Hohbes , les Roberval,
ne découvrent jamais cet artifice , &
que quand ils l'auront découvert , ils
ayent pour vous plus d'indulgence ,
que n'en a eu Voffius ſur l'affaire de
Pappus , & qu'ils vous en croyent
fur voſtre parole , lorſque vous direz
que vous vous eſtes rencontré par
hazard avec les Inventeurs de vos
opinions ? Il n'y auroit perſonne qui
fur ce pied- là ne ſe puſt faire inventeur
de tout ce qu'on a jamais découvert
de plus beau. Il auroit mieux
valu , ce me ſemble , pour voſtre intereſt
, menager un peu davantage ces
gens-là ,& garder avec eux un peu
plus de meſures d'honneſteté. Ils vous
auroient bien paflé des choſes qu'ils
releveront à la fin fort defagreable.
ment
GALANT.
25
ment pour vous. Il eſt vray , dit M.
des Cartes , qu'en prenant cet air de
hauteur avec ces gens-là , il peut y
avoir quelque choſe à perdre ; mais à
mon avis , il y a beaucoup plus à gagner
en les abbaiſſant : & il importe
peu que ce ſoit en les mettant au def.
ſous de ſoy , lors qu'on ne ſe peut
mettre audeſſus d'eux , pourveu qu'ils
ne nous égalent pas.Quand on a acquis
un certain degré d'eſtime , on peut
tout hazarder. A la faveur de cette
autorité que je me ſuis donnée , j'ay
fait recevoir ma Doctrine ſans eſtre
examinée , & j'ay mis les choſes en tel
état , qu'il n'y a point de propoſition
fi extravagante , que je ne falle paſſer,
Je veux vous en dire quelques exemples.
J'avois donné à la terre le même
mouvement que Copernic luy donne,
- Je ſceus que Galilée avoit été maltraité
à l'Inquifition , pour avoir foutenu
cette opinion. Je ne changeai pas
pour celade ſentiment. J'imaginay
ſeulement une nouvelle définition du
mouvement ; bizarre à la verité , car
Sept. 1691 . B
1
1
26 MERCURE
il s'enfuit de cette définition , qu'un
homme pourra aller d'ici à la Chine ,
fans bouger de ſa place ; mais qui a
pourtant ébloüi tous mes Sectateurs ,
par la confiance avec laquelle je l'ay
propoſée. On me faiſoit quelques
objections importunes contre ce fameux
raifonnement , qui eſt le fondement
de ma Philofophie , par lequel
de ce que je penſe , je conclus que je
fuis. Je ne balançai point à répondre
que ce raiſonnement qui renferme
trois termes , comme tous les raiſonnemens
du monde , n'eſt pourtant
point un raiſonnement , mais
fimple propofition , qui pourtant n'en
doit renfermer que deux. Mes Difciples
ſe ferojent tuer aujourd'hui pour
ſoutenir cette réponſe , toute inſoutenable
qu'elle eſt. Ie ris quelquefois
de leur ſimplicité , quand je les vois
défendre de bonne foi , ce que j'avois
avancé au plus loin de ma penſée,mais
jene laiſſe pas d'en profiter. Et voilà
ce que ſervent cette fierté , cette
adreſſe , & cette diſſimulation que
vous deſaprouvez . Mais revenons à
une
GALANT.
27
noſtre Comedie. Ce qui me déplut
davantage , continua M. Chanut, lors
que vous la luftes , c'eſt que la Reine
faiſoit repeter malicieuſement tous les
mauvais endroits. J'aurois bien voulu
interrompre cette farce , mais j'en fus
empêché par le reſpect de la Reine ,
qui paroiffoit s'y divertir plus que je
n'aurois voulu. Il eſt vrai que je ne
remarquai rien de tout cela , dit M.
des Cartes , mais quand je l'aurois
remarqué , croyez , vous que je me
fuſſe arrêté ?Tant pis pour ceux qui
n'ont point de bon goût.Vous avez veu
parmonTraitté des Paſſions , que j'en
connois bien les cauſes , & que je
ſçais par conféquent les moyens de les
exciter,&de les calmer à coup ſeûr.
Et ç'a été principalement pour m'en
affurer que j'ay voulu eſſayer ma Comedie
ſur ces Suedois , & ces Alle
mans , dont vous parlez , qui ſont de
bonnes gens , francs & droits , agif.
fant naturellement , & dont le goût
n'a point été corrompu par ces
fauſſes regles d'Ariftote , ny par ces
mauvaiſes Comedies de Corneille , de
1
B2
28 MERCURE
des Marais , & des cinq Auteurs , qui
ont fait tant de bruit en France. Je
prétens avec ma methode , qui eſt la
veritable clef de toutes les Sciences ,
inventer une nouvelle Poëtique , qui
fera voir clairement qu'Ariftote n'y
entendoit rien,non plus qu'en Phyſique
& en Logique. Mais ce n'eſt pas
dans un lieu comme celuy- cy , que
j'executeray mes deſſeins ; il me faut
de la retraite, du repos , de la liberté ,
&des gens capables de profiter de
mes,lumieres , des gens ſimples , do.
ciles , ſans préjugez , ou capables de
s'en défaire. Je ne vous diffimulerai
point,car vous eſtes trop de mes Amis,
que j'eſtois venu icy dans l'attente ;
non pas de m'aggrandir , car je mépriſe
fort la fortune ; mais de me mettre
un peu plus au large que je ne le
fuis. Si les eſperances que mes Amis
deParis me donnerent ſi mal à propos ,
il n'y a guere plus d'un an , avoient
réuſſi , peut- eſtre m'en ſerois-je contenté.
Ce fut lors que croyant me
faire plaifir , ils me manderent que
j'eſtois fortdeſiré à la Cour de France;
GALAN T. 29
que ſi j'y paroiſfois , j'y charmerois
tout le monde , & qu'il eſtoient affurez
pour moy d'une groſſe penfion. Je
fus affez ſimple pour les croire ; je
quittay les douceurs de ma ſolitude
d'Egmont , & je vins à la Cour par
le Meſſager. Je pris un logement vers
le quartier du Louvre , pour eſtre à
portée du Palais Royal ,& de Saint
Germain. Me ſouvenant pourtant que
j'eſtois Philoſophe , je ne crus pas
qu'il me convinſt de me loger dans ces
grands Hoſtels , où il y a un trop
grand abord de toutes fortes de gens.
Je choiſis une petite porte ronde , &
pour éviter le bruit, je me mis au troifiéme
étage. Je me fis habiller en Cavalier
, & à peu prés comme les gens
de la Cour , & je fis ſçavoirmon arrivée
à ces Meſſieurs qui m'avoient
appellé. Qui fut bien étonné , ce
furent eux , voyant que j'avois pris au
pied de la lettre , ce qu'ils ne m'avoientmandé
, diſoient- ils , que comme
un ſouhait ,& par complaiſance.
Mais je fus encore plus étonné qu'eux,
と
1
1
H
B 3
30
MERCVRE
lors qu'au lieu de toucher cette pen.
fion dont on m'avoit leurré , je fus
obligé de payer l'expedition d'une efpece
de Brevet qu'ils avoient extorqué
de quelques Commis , & dont un
de mes Proches avoit fait les avances .
Je ne fus pas moins ſurpris , lors que
me preſentant à la porte de la chambre
du Miniſtre ,& demandant à faluër
ſon Eminence , un Huiffier me
la ferma au nez fans me répondre.
J'eus beſoin de toutes mes regles de
Morale pour digerer cet affront, d'autant
plus rude que je m'eſtois imaginé
que toutes les portes s'alloient ouvrir
devant moy. Je le digeray pourtant ,
&perſonne ne le ſceut , carje n'eſtois
connu d'aucun de ceux qui en furent
témoins . Je refolus bien dans ce moment
de m'enveloper deſormais dema
vertu , & de renoncer aux vanitez de
ce monde. Cependant toutes mes' reſolutions
s'évanoüirent à ces nouveaux
rayons d'eſperance que vous me
donnaſtes pour m'attirer icy. J'y ſuis
venu , & vous voyez comme j'y fuis
recen. Je pardonnerois pourtant voGALANT.
31
lontiers à la Reine toutes ſes railleries
, ſi elle executoit la propoſition
qu'elle vous fit dernierement de me
donner une Baronnie de dix mille livres
de rente dans le Duché de Breme
, quoy que dans les bruyeres de ce
païs-là il faille un grand terrein pour
produire un tel revenu. Car enfin ,
Philoſophe tant qu'il vous plaira ,
l'argent ne gâte rien , quand ce ne
feroit que pour fournir aux experiences
. Le revenu de ma Terre du Perron
, que je vendis avec une aurre
Terre pour la fomme de mille écus ,
ne m'auroient pas mené loin. Mais
j'uſois d'induſtrie ; mes Amis fourniſſoient
l'argent , & moi les raiſonnemens.
Hé bien , luy dit M. Chanut; mais
enfin , à quoy vous réſolvez-vous ?
Je vais vousle dire , répond M. des
Cartes. Mon deſlein vous paroiſtra
bizarre , mais écoutez toutes mes
raifons , & peut-eſtre l'approuverezvous.
Vous ſçavez combien je ſuis
connu en Hollande , j'avois choiſi
la folitude d'Egmont , comme un
!
i
B 4
32
MERCVRE
afile contre l'importunité des viſites.
J'y trouváy du repos dans les commencemens
, mais preſentement que
j'y ſuis achalandé , ce n'eſt plus cela .
Les Faineans , & les Curieux , Hol
landois , François , & Allemans , m'y
viennent affaſſiner de leurs doutes ,
de leurs problemes , & de leurs obje.
tions . On ne peut ſoûtenir toûjours
cette qualité onereuse d'Oracle du Gen.
re humain. Il faut bien ſe démaſquer
quelquefois , & revenir à ſon naturel ,
& c'eſt ce qui ne m'eſt plus permis en
ce païs- là. Vous ne sçauriez vous imaginer
combien ma pauvre Fille Francine
m'a cauſé d'ennuis , non feulement
quand je la perdis , quoy que je
l'aye pleurée à me crever les yeux ,
mais encore quand elle nâquit. Cefut
dans le temps que j'étois occupé à
faire des experiences pour monTraité
de la formation du Fatus. Toute cette
racaille de Vætius , de Schoorius , de
Revias , de Triglandius , s'en formaliferent
, & me firent avaler mille couleuvres.
Jugez de quoy ces gens, là
1
GALANT.
33
ſe meſſent . M'informay-je de ce qu'ils
font dans leurs ménages ? On n'eft
point expoſé en France à de ſemblables
degoûts. Du temps que j'eſtois
en Touraine , & que j'en contois à
Madame de la Michaudiere , je ne
trouvay point à mon chemin de tels
Cenſeurs. Il est vrai qu'elle prévint
les diſcours par le peu de cas qu'elle
fit de ma galanterie; mais c'eſt que
mon Livre des paſſions n'eſtoit pas
fait , & que je ne connoiffois pas encore
les cauſes & la nature de l'Amour.
Les clabauderies de ces Profeſſeurs
Hollandois me firent prendre
pourtant un peu plus de précautions
en quelques autres rencontres pareil.
les ; car entre nous , la grandeur de
mes revelations ne m'empêche point
d'eſtre tenté comme un autre homme,
La Mere de cet Enfant , dont les fervices
m'eſtoient commodes dans ma
retraite depuis long-temps , fut contrainte
de me quitter , ne pouvant
plus foûtenir leur babil.On la montre
encore au doigt , comme une rareté,.
Trouvez- vous cela bien agréable,,
BS
34
MERCURE
Monfieur ? On m'a fait pis encore..
Les Juges d'Utret , à l'inſtigation de
ce Pedant de Vætius , m'ont cité&
condamné comme un criminel . Le
public a eſté ſuſceptible de ces impreffions.
Je le remarque àla contradiction
qu'on asporie à mes Livres en les
lisant ,&àl'indifference qu'on a pour
les lire. Les Librairesſe plaignent qu'ils
n'en ontpasle debit , & refuſent d'en
imprimer de nouveaux. Les marchan.
difes qu'on apporte icy de Hollande ,
nefont couvertes que de mes Ecrits ,
& mon Valet Schluter me rapporta
l'autre jour je ne ſçai quelle drogue
◆ qu'il venoit d'acheter pour moy , envelopée
d'une feüille de mes Meditations.
L'euſſiez-vous jamais cru,Monfieur,
que j'euſſe le déplaisir de voir
tomberdans un fi indigne mépris des
Ouvrages qui feroient le bonheur de
ce fiecle, fi ce fiecle estoit capable de
connoiſtre ſon bonheur ? Pour comble
de chagrin, mon Diſciple Regius ,
que je me croyois fidellement attache
pour la mort ou pour la vie , que je
GALANT.
35
croyois le premier Martyr du Cartefianisme,
en eſt devenu le premierSchismatique
, & l'a abjuré comine une He
refie. Fut-ce là la cauſe de voſtre rup.
ture , demanda M. Chanut ? car en.
core que cette affaire ait fait beaucoup
d'éclat ; je ne l'ay jamais ſçûë à fond.
Cene fut pas tant ſa revolte , qui le
broüilla avec moy , repart M. des Carres
, que la maniere audacieuſe dont il
la fit . Comme je luy ay appris tout
ce qu'il ſçait , j'eſtois en droit de l'avertirde
ſes fautes . Il trouva que je
le faifois un peu trop magiſtralement.
Cet infolent me traita à ſon tour de
Viſionnaire & d'Enthouſiaſte ; ma
Metaphyſique d'extravagante , d'obfcure
, & d'incertaine , & ma preuve
- de la distinction du corps & de l'ame ,
de témeraire & d'indiſcrete. Il n'eſtoit
pas de ma dignité de me commettre
avec un tel brutal ; j'aimay mieux filer
doux , & le laiſſer là pour ce qu'il
vaut. Tout cela m'a fi fort dégoûté de
la Hollande , quej'eſtois ſur le point:
de la quitter , quand vous avez per
36
MERCVRE
ſuadé à la Reine de m'appeller icy..
Cela eftant , dit M. Chanut, pour
quoy choiſiriez - vous une autre demeure
que celle de voſtre Païs ? Si
c'eſt la folitude que vous cherchez ,
vous trouverez des Egmont en Bretagne
plus que vous ne voudrez ; car
pour vous parler franchement , il m'a
paru , comme à bien d'autres , quelque
choſe de fantaſque & de bourru
dans vostre retraite de Nort- Hollande.
Si c'eſtoit le repos que vous cherchiez
, combien auriez-vous pû trou--
ver en France de lieux plus commodes
, plus agreables , & auſſi tranquilles
que voſtre Egmont ? Mais on a
bien connu par toutes ces piroüettes
que vous avez faites en Hollande ,.
errant de Ville en Ville , & ne vous
fixant jamais en aucun lieu , que ce
n'eſtoit ny le monde , ny l'embarras
que vous fuyiez. Je vous l'avonë
franchement , répondM. des Cartes ;
car pourquoi déguiſer les choſes à un
Ami auſſi diſcret que vous eſtes Ce
n'eſtoient point làles raiſons , qui mee
GAL ANT .
37
faifoient quitter la France , non plus.
que la chaleur du Climat, que je prenois
pour pretexte , comme s'il cuft
eſté contraire à mon temperament, &
•comme ſi en me deſſechant le cerveau,
il ne m'eustfait produire que des chimeres
pour frust de mes Meditations . Je
ſçais que la nature nous fait vivre là
où elle nous fait naiſtre ,& que ce n'eſt
pas tant la diſpoſition de l'air que celle
de noſtre efprit , qui nous fait produire
des chimeres . C'eſt encore moins
l'obligation de paroiſtre à la Cour , quim'a
chaffé demon païs. Je crois que
j'aurois pû demeurer ſur mon pailler ,
ſans qu'on ſe fuſt apperceu à la Cour
de mon abſence . Mais la liberté philoſophique
pour laquelle j'ay toujours
eſté fort paſſionné, me faisoit craindre
la delicateſſedes Theologiens , &
les cenſures de la Sorbonne. Si les
Proteftans de Hollande , à qui tout
eſt bon , n'ont pú me ſouffrir, qu'euf--
ſay je dû attendre des Thomiſtes , dess
Scotiſtes,&des Jeſuites, gens ſi poin--
tilleux , & irritez du mépris que j'ay ?
38
MERCVRE
fait d'Ariftote ; J'ay bien peur near--
moins que toutes mes précautions ne
me défendent pas toujours de l'Indice
Expurgatoire. Vous ne me propoſeriez
pas de me retirer en Bretagne , fi
vous ſçaviez la raiſon que j'ay de m'en
éloigner. Je n'y puis penſer ſans douleur
, ny vous la dire ſans confuſion.
Mes Proches ont de la peine à m'avouër
pour leur Parent. Ils ne me connoiſſentque
ſous le titre odieux de Phi--
lofophe , & ne me regardent que comme
lahonte de leur race. D'ailleurs , la vivacité
des eſprits François ne me paroiſt
pas une diſpoſition propre à re.
cevoir mes dogmes. Je crus trouver
dans ces entendemens Hollandois ,
dans ces teſtés Friſonnes, dans ces cerveaux
Veſtphaliens , quelque choſe
de plus mou , de plus ſouple,& deplus
maniable. Toutes les diſgraces que ma
doctrine m'a attirées de la part de ces
gens là , m'ont bien deſabuſé. Si j'en
eſtois le maiſtre , je ne voudrois que:
des Femmes pour mes Diſciples. Je les
aytrouvées plusdonces , plus patientes,
3
GALANT. 39
plus dociles.Je ne vois pas neanmoins,
dit M. Chanut , que vous ayez beaucoup
à vous louër de la docilité de
cette Reine- cy. Auſſi , repliqua M.des
Cartes : affecte-t'elle l'air & les manieres
des hommes. Mais quoy qu'il
en ſoit , le deſſein que j'ay conceu, me
dédommagera , comme j'eſpere , dé
tout le paſſe.
Tandis que M. des Cartes parloit
ainſi , M.Chanut l'écoutoit avec beau
coup d'attention ,& croyant qu'il alloit
ceſſer de parler ; continuez , dit- il,
je vous prie , car j'ay une extrême im
patience de ſçavoir voſtre deſſein. Je
n'en ay pas un moindre , lui répondit
M. des Cartes , de vous le dire. Vous .
ſcaurez donc , Monfieur , qu'un Profeſſeur
de l'Académie d'Upfal , m'é
crivit dernierement , pour me confulter
ſur quelqu'un de mes principes. Sa
Lettre me fut apportée par un de ſes
Ecoliers. La phyſionomie de ce jeune
homme, qui me parutun peu ſauvage,.
me donna la curioſité de ſçavoir fon
Pais. Ilm'apprit qu'il eſtoit Lappon..
40 MERCUR E
Je fus bien aiſe de voir un homme de
ce Pays -là , dont j'avois oüi dire de fr
étranges choses ; & pour connoiſtre
fon genie , je lui fis diverſes queſtions
fur la Philofophie qu'il étudie , & je
vous avoue que je füs furpris de la penetration
& de la netteté de fon efprit.
Je voulus auſſi me ſervir de cette
occafion pour connoiſtre la Nature
de la Lapponie. Je l'arreſtay pour
cela un jour entier , & il m'apprit
mille choſes curieuſes qui me feront
fort utiles pour ma Phyſique . Pour ne
vous tenir point plus long temps en
fuſpens , je pris des ce moment la réſolution
de me retirer en ces quartierslà.
J'y trouverai le repos & la ſolitude
quejecherche , j'y feraides Diſciples
plus fidelles ,plus dociles ,&plus reconnoiſſans
qu'aucuns de ceux que
j'ay pris ſoin d'inſtruire juſqu'à cette
heure.Ce feront des tables raſes ſur
leſquelles je pourray tracer les premiers
traits de la verité , ſans craindre
l'obſtacle des préjugez. Je pourray
d'ailleurs y enviſager la Nature d'un
.
GALANT.
41
coſtéqu'on ne la connoiſt point. Jay
eu inclination pour le Nord. Vous ne
ſçauriez vous imaginer combien la
Nord-Hollande m'a appris de ſingularitez
de la Nature , que je n'aurois
jamais appriſes en France. Ce ſera
toute autre choſe en Lapponie. Les
Phenomenes de ce Pays.là , les longs
jours d'Eſté ſans nuit , les longues
nuits d'Hiver ſans jour , les crepuf
cules prématurez , cauſez par les refractions
, cette Aurore Boreale fur
laquelle M. Gaffendi s'eſt meſlé de
raiſonner : les mineraux, les animaux,
les plantes , les hommes meſmes , tour
cela merite d'eſtre veu de prés.. Mais
principalement ces Spectres qui apparoiſſent
ſi ſouvent , ces Demons en
forme de mouches , ces boules anie
mées , & enchantées ces cordons
dont les noeuis eſtant défaits excitent
des tempeftes , ce trafic qui ſe fait des
vents parmy ces Peuples , le pouvoir
qu'ils ont d'arreſter les Navires en
pleine Mer , au milieu de leur courſe;
&ſur tout les effets étonnans de leurs
,
42
MERCURE
Tambours Magiques ; toutes ces choſes
me donneront de grandes lumieres
pour connoiſtre la fin des chofes naturelles
,& le commencement des furnaturelles
.
Mais quoy , Monfieur , continua
M. des Cartes , je vous vois hauſſer
les épaules & froncer le ſourcil.Est- ce
qu'un deſſein ſi raiſonnable vous choque
? Il me choque aſſurément , reprit
M. Chanut , & plus que vous ne ſcauriez
croire car vous ne voulez pas
qu'on vous flatte.Comment en bonne
foy une fantaiſie ſi extravagante a-t--
elle pu entrer dans uretefte comme la
voſtre ? ? vous vous réſoudriez à
commerce
Quoy
quitter,pour ainſi dire , le
du Genre humain , pour vous aller
releguer parmy des Beſtes feroces, qui
n'ont rien d'humain que la figure , &
dans un climat où vous trouverez
plus veritablement que vous ne dites,
la fin des choſes naturelles?La pensée
ſeule m'en effraye. Mais que diront
vos Amis , & vos Ennemis ? Les uns
diront que la cervelle vous aura tour
GALANT.
43.
né ,& s'en réjoüiront ; les autres ſeront
forcez de l'avouer , & s'en affligeront.
J'ay préveu tout cela,répondit
froidement M. des Cartes , & je ne
ſerois pas Philoſophe, ſi je m'en alarmois.
Epimenidefut- il deshonoré pour
avoir fait une retraite de cinquante
&fept ans , étudiant la Nature dans
la ſolitude , ſans avoir aucune ſocieté
avec les hommes , & feignant à
ſon retour d'avoir dormy toutce temps
là ? Bien loin d'eſtre deshonoré , il
paſſa pour un Dieu , & fes Compatriotes
luy firent des ſacrifices. Les
longues abſences , & les grands voyages
de Pythagore,luy valurent le mefme
honneur , & ſes Diſciples le prirent
pour l'Apollon des Hyperboréens.
Il eſt vray qu'Abaris lun
d'entr'eux , les induiſit dans cette opinion.
Il étoit Hyperboréen luy- meſme,
& il avoit eſté Preſtre d'Appollon
dans ſon Pays . Il en eſtoit party pour
venir prendre des leçons de Pythagore;&
il aſſura ſes compagnons qu'il
reconnoiffoit Apollon ſous la figure
د
44
MERCVRE
,
de leur Maiſtre. Zamolxis , Valer
du meſme Pythagore autre Philoſophe
du premier ordre , quoyque
fortydu fond du Nord , fut eſtimé
eſtre Saturne par les Getes ſes Compatriotes
; &il ne ſeroit jamais parvenu
à cette gloire , s'il n'avoit eu
l'adreſſe de ſe cacher pendant trois
ans dans une logette ſouterraine qu'il
s'étoit préparée. Les Lappons valent
bienles Hyperboréens , & les Getes :
& c'eſt une grande erreur que de croire
que les peuples du Nord foient fi
brutaux , témoins ceux que je viens
de vous nommer , témoin Anacharſis
Scythe , qui fut mis par les Grecs au
nombre des Sages , témoin Orphée.
Poëte & Philoſophe de ſi grande réputation
, qui nâquit dans le fond de
la Thrace ; & témoin encore ce jeune
Lappon que j'ay entretenu. Et il ne
faut pas que vous vous imaginiez que
pour eſtre dans la Lapponie , je renonce
au commerce des hommes , &
de mes anciens Amis. Vous me verrez
au coin de voſtre feu , lors que
GALANT.
45
vous y penſerez le moins. Comment
l'entendez- vous , dit M. Chanut ?
C'eſtun grand ſecret , repliqua M.
des Cartes , mais je n'ay rien de ſecret
pourvous.
Sçachez , donc Monfieur , que
dans ma jeuneſſe je vins en Allemagne
,&m'engageay dans les Troupes
du Duc de Baviere , pour y ſervir ,
non en Soldat , mais en Philoſophe ,
c'est- à- dire , non pour faire la guerre ,
& m'engager dans les occaſions ,
mais seulement pour en eſtre ſpectateur..
Iecommençay donc ma Campagne par
me mettre en quartier d'Hyver dans
une chambre garnie. Ce fut alors
que je m'abiſinay dans mes penſées
Philofophiques ; & comme j'étois
au fort de mes méditations il m'arriva
pendant une nuit quiſuivitune ſoirée
- du jour S. Martin , aprés avoir un peu
plus fumé qu'à l'ordinaire , & ayant
le cerveau tout en feu , de me ſentir
ſaiſi en dormant d'une eſpece d'enthoufiafme
pendant lequel je fus favorifé
de viſions & de revelations merveilleu
46 MERCVRE
ſes. L'esprit de verité descenditſenſiblement
sur moy , &m'ouvrit les tresors
detoutes les ſriences; & meſme il me fit
connoiſtre les principaux évenemens
qui m'étoient préparezdans la suite de
ma vie. Je ſongeay entr'autres choſes
qu'on m'avoit fait preſent d'un
Melon , ce qui me préſageoit les
douceurs que je devois goûter
dans la ſolitude ; & c'eſt ce qui me
détermina dans la ſuite à me retirer
dans la Nord Hollande , & ce qui me
fait réſoudre encore à m'aller cacher
dans la Lapponie. Il eſt vray que ces
viſions me jetterent dans l'ame de
grandes frayeurs , quoy que le Genie
qui excitoit en moy cet enthousiasme
m'eust prédit ces fonges avant que je me
miffe au lit : & je ne pus calmer mon
eſprit que par le Væn que je fis d'alleren
pelerinage à Noſtre Dame de
Lorette , & que j'accomplis quelque
temps aprés.
M. Chanut l'interrompit à ce difcours
, pour luy demander comment
il avoit reconnu que toutes ces viſions
GALANT.
47
étoient des revelations du Ciel , &
non pas des ſonges ordinaires , excitez
peut-eſtre par les fumées du tabac
, ou de la biere , ou de la mélancolie.
Je l'ay reconnu par ma methode
& par l'Analyſe , luy répond brufquement
M. desCartes. J'ay pris ces
revelations pour vrayes , parce que
je les ay reconnuës certainement &
clairement pour eſtre vrayes . J'ay
examiné en particulier chacune des
cauſes que je pouvois avoir de douter
de leur verité ; j'ay diſpoſé par ordre
les reflexions que j'y ay faites , en
commençant par ce qu'elles avoient
de plus fimple : & enfin je n'ay laiffé
paffer aucune des difficultez , que peut
fournir cette matiere ſans l'examiner.
Est- ce là ce que vous appellez voſtre
methode , reprit M. Chanut Afſurément,
répond M.des Cartes, & elle eft
ſi ſeure , que je ſçais par cette voye
tout ce qui est vrai , & tout ce qui ne
l'eſt pas , comme je ſçais qu'un & un
font deux. Je ne vois pas bien , lui dit
M. Chanut , comment vous pourrez
48
MERCURE
découvrir par là qu'un Melon ſignific
la folitude , & je doute fort que vous
puiſſiez apprendre ce ſecret à vos Lappons.
C'eſt en quoy cette methode
eft admirable, repliqua le Philoſophe,
de deterrer des veritez ſi éloignées de
la raiſon humaine. Mon Syſteme eſt
compoſé d'une infinité d'autres pareilles
, qui ne font à l'uſage que d'un petit
nombre d'eſprits d'une trempe finguliere
, & que je n'ay découvertes
que par ce ſecours. Quoy qu'il en ſoit,
l'impreſſion que ces viſions firent dans
mon ame , fut fi forte , que j'en fus
troublé pendant pluſieurs jours;& elle
duroit encore lors que j'entendis
parler pour la premiere fois des Freres
de la Roſe-Croix. Vous ſçavez , je
croy ,Monfieur , quelles gens ce ſont
qu'on appelle ainſi . J'ay oüi dire , repliqua
M. Chanut , qu'il y en a de
deux fortes ; les uns font trompeurs ,
&les autres trompez . Ils ne font ny
l'un ny l'autre , repartit M. des Cartes.
Je l'ay cru comme vous , mais
د
j'enſuis deſabuſé. Ce ſont des gens
inſpirez
GALANT.
49
inſpirez extraordinairement de Dieu
pour la reformation des ſciences utiles
à la vie des hommes , de la Medecine,
de la Chymie , & generalement
de toute la Phyſique. Ilsmeſlent à ces
connoiſſances un peu de cabale &
des ſciences occultes. Ils vivent en
apparence comme les autres hommes ,
mais en effet fort différemment. Ils
obſervent le Celibat ; ils aiment la
folitude ; ils pratiquent la Medecine
ſans intereſt ; & ils font obligez de
ſe trouver tous les ans à un Chapitre
General de la Confrairie. Ce qu'on
me rapportoit d'eux , me donna une
grande curioſité de les connoiſtre :
particulierement ces ſecrets qu'ils
avoientde ſe rendre inviſibles , quand
ils vouloient , de prolonger leur vie
ſans maladie juſqu'à quatre & cinq
cens ans , & de connoiſtre les penſées
des hommes. Le ſoin qu'ils prennent
de ſe cacher , fit que j'eus de la peine
àdécouvrir quelqu'un de cette Secte ;
mais enfin j'en vins àbout. On me
fit connoiftre un des Freres. Celuy-là
Sept. 1692. C
50
MERCURE
m'en fit connoiſtre d'autres : & je fus
enfin preſenté aux Superieurs majeurs .
Je fus charmé des merveilles que l'on
me fit voir , & je ne balançay pas un
moment à demander d'eſtre reçu. On
accorda ſans peine cette grace aux
bonnes difpofitions qu'on remarqua
⚫ en moy . Je fis mon Noviciat , & enſuite
ma Profeſſion. J'ay paffé depuis
par tous les degrez de la Confrairie ,
& j'ay enfin eſté élu un des Inſpec .
teurs. L'exactitude avec laquelle je
me ſuis afſujetti aux Statuts , m'a merité
cet honneur. J'ay renoncé au Mariage
: j'ay mené une vie errante ;
l'ay cherché l'obſcurité & la retraite
: j'ay quitté l'étude de la Geo-
* metrie , & des autres Sciences pour
m'appliquer uniquement à la Phyſi .
que , à la Medecine , à la Chymie , à
la Cabale , & aux autres Sciences ſecrettes.
Je me ſouviens bien ,luy dit
ſur cela M. Chanut , d'avoir entendu
dire alors à Paris que vous eſtiez Frere
de la Roſe Croix, & que vous prétendiez
établir cette Secte en France;
GALANT .
SI
mais on me dit en même temps que
ces difcours ne vous plaifoient pas ,
& que vous faiſiez tout voſtre pouvoir
pour en deſabuſer le monde.
Comment accordez-vous cela avec
ceque vous me contez Fort bien ,
répond M. des Cartes. M'euffiez - vous
conſeillé de l'avouer , & ne connoifſez-
vous pas le Peuple ? Tout le mon
de m'auroit regardé comme un Sorcier
; & d'ailleurs , ne viens-je pas de
vous dire que les Statuts de la Secte
défendent aux Confreres de ſe faire
connoiſtre ? Je l'avoüay à mes bons
Amis , le Pere Merſenne , & l'Abbé
Picot ,& je fis devant eux des tours
du métier, dont le bon Pere étoit fouvent
effrayé , & en avoit de grands
ſcrupules. Vingt fois il m'a trouvé
dans ſa Cellule , lors qu'il me croyoit
en Poitou ; & vingt fois je luy ay' re .
dit non- feulement tout ce qu'il avoir
dit & fait dans mon abſence , mais
même ce qu'il avoit penſé. Ne vous
ſouvient- il point d'avoir veu quelquefois
en ces temps-là mes Amis en
Cz
DE
LAPLA
52
MERCVRE
peine de moy , ne ſcachant ce que
j'étois devenu ? J'eſtois parmy eux , au
beau milieu de Paris ; & je me donnois
unplaifir , que les Rois ne ſe peuvent
donner. Je jouïſſois de ma reputation
ſans foupçon de flatterie ,& je connoiffois
mes vrais Amis & mes Ennemis.
Je ne vous dis pas pluſieurs au-
⚫tres avantages que j'ay tirez de cette
Secte. Les principaux ſont que je
ſuis aſſuré de cinq cens ans de vie ,
faufà prolonger ſi le cas y écheoit ; &
d'une vie accompagnée d'un agrément
infini , puiſque ſans l'anneau de
Gygés , & fans le caſque de Pluton ,
j'auray le plaifir de penetrer ce qu'il y
ade plus ſecret dans les actions des
hommes ; & non ſeulement dans
leurs actions , mais encore dans leurs
penſées. Je défie les Peripateticiens
d'en faire autant , & c'eſt- là, ſi je ne
1 me trompe , ce qui s'appelle jetter de
la poudre aux yeux des anciens Philoſophes
qu'on a tant vantez ; d'Epimenide
qui n'a vécu que deux cens
quatre- vingt- dix-neuf ans , & n'aGALANT.
53.
4
pu parvenir aux trois cens ; d'Abaris
qui étoit porté en l'air , & traverſoit
lesTerres&les Mers , monté ſurune
fléche d'or , qu'Apollon luy avoir
donnée , & dont Pythagore , à qui il
la donna , fit un ſi bon uſage , qu'on
le vit enun meſme jourà Metaponte
en Italie , & à Taurominium en Sicile
; & d'Apollonius meſine qui ſe vantoit
de connoiſtre les penſées des
hommes , quoy qu'il donnaſt enſuite
mille marques qu'il les ignoroit .,
Or le principal fruit que je prétens
retirer de tous ces biens , c'eſt l'avancement
de ma Philoſophie;& voiei
comment . Vous ſçavez que les
Lappons , par le moyen de leurs tambours
magiques, ſont portez en eſprit
par tout où ils veulent , & que dans
vingt-quatre heures ils en rapportent
des nouvelles certaines , & des marques
reconnoiſſables. J'enverray ces
gens-là à la découverte. Je ſcauray
quel ſera l'état de ma Secte à Paris ,
à Leyde , à Urrect , & ce qu'on dira .
de moy à Stockholm, & felon les be-
C3
54
MERCV RE
foinsjem'y tranſporteray. Je me ferai
connoître à mes ſages Amis , & à
mes fidelles Diſciples. Je leur donnerai
les conſeils ,& les preceptes neceſſaires
pour la propagation de ma
Secte , & pour l'extirpation du Peripateticifme.
Quand quelque homme
de mauvais ſens s'élevera contre ma
Doctrine ,je lui ſuſciterai des Adverfaires
à qui je fournirai des distinctions
captieuſes , des termes équivoques ,
des expreffions ambigues , propres à
arrêter tout court les plus fins Diale-
Aiciens : dont pourtant je ne laiſſerai
pas de défendre l'uſage par mes preceptes
, pour pouvoir m'en ſervir plus
feurement. Je les aguerritai contre
toutes fortes d'objections , & quand
ils. feroient pris en flagrante contradi-
Aion , comme il m'eſt arrivé quelquefois
, je leur épaiſſirai le front pour
ne s'en point étonner , & pour ſe ſauver
hardiment fur quelque ſolution
ſpecieuſe. Et je n'attendrai pas autant
de fiecles qu'Ariftote pour avoir une
auſſi longue liſte de Commentateurs
GALANT.
55
que lui. En cinq cens ans de vie , on
fait bien des affaires .
Quelque bonne opinion que M.
Chanut euſt de la ſageſſe deM. des
Cartes , il ne laiſſa pas d'eſtre choqué
de l'irregularité de tous ces deffeins ,
&il voulut quaſi ſe repentir de ſon
eſtime , & croire que la meditation
continuelle ,&la longue contention
de cet eſprit ſublime, en avoit un peu
relâché les refforts. Il aima mieux
neanmoins ſe défier du ſien ,ſelon ſa
modeſtie ordinaire. Il ne laiſſa pas
pourtant de luy repreſenter les inconveniens
de cette entrepriſe , combien
elle estoit indigne de la ſincerité
d'un Philoſophe , à combien d'accufations
, de reproches, & de railleries il
expoſeroit ſa Secte ; combien la
Reine& toute la Cour ſeroient choquées
, quand elles le verroient abufer
de la ſimplicité de ſes Sujets , & employer
des moyens , que le Chriſtianiſme
juge criminels,& qu'il tâche d'abolir
, pour fatisfaire une vaine curiofité
. M. des Cartes n'eſtoit pas hom
C 4
56
MERCVRE
me à ſe rendre à de telles raiſons , il
tint bon contre de ſi ſages remontrances
, & crut , ou feignit de croire
qu'elles ne venoient que du défaut
d'amitié. M. Chanut ne pût refifter
à un ſoupçon ſi injurieux. Puiſque
vous expliquez ſi mal , dit-il , les
avertiſſemens d'un Ami fidelle , je
veuxbien ſacrifier mon devoir pour
vous. Prenez telle refolution qu'il
vous plaira ; je vous promets , non
pas de l'approuver , mais de ne m'y
oppoſer point , & de vous garder le
fecrer. C'eſtrout ce que l'amitié peut
exiger de moy. Mais aprés tout, com
ment efperez - vous donc fortir d'icy ,
Difparoiftrez - yous tout d'un coup
devant la Reine , comme fit Apolloniusdevant
Domitien ? Prendrez vous
congé d'elle?Luy ferez -vous confidence
du lieu de voſtre retraite ? Rien de
tout cela , repart M. des Cartes . J'ay
imaginé un moyen plus ſeur & plus
commode que tous ceux que vous me
pourriez propoſer. Je vous le communiquerois
volontiers , fije ne crai
GALANT.
17
gnois d'inquieter la délicateſſe de voſtre
morale , & de mettre à une épreuve
trop difficile , la gravité de voſtre
caractere. Vous trouverez donc bon,
s'il vous plaiſt ,queje ne vous en dife '
rien . M. Chanut le trouva meilleur
que M. des Cartes ne vouloit , craignant
d'entrer dans une conduite qui
luy paroiſſoit s'écarter un peu des
routes ordinaires de la droite raiſon ,
Le moyen que le Philoſophe imagina
pour fortir de Suede , fut de faire
ſemblant d'eſtre malade , puis de
mourir , de ſe faire enfin enterrer ; &
cependant de ſe retirer incognito chez
ſon Lappon. Il ne reçut dans cette
confidence que ſon fidelle Valet
Schluter pour les ſervices ordinaires ;
un François de ſa Secte moitié Chirurgien
, moitié Medecin , pour le
gouverner dans ſa maladie ,& le
faire mourir par les formes ; &
pour avoir ſoin de ſon ame , un Eccleſiaſtique
Savoyard , enfariné de la
Philofophie ancienne , & curieux de
la nouvelle , qui ſe trouva à Sto-
CS
58
MERCURE
ckholm fous un habit de Cavalier , &
qui s'étoit fait connoître àlui. Il af
ſembla ces trois Perſonnages , & aprés
les avoir engagez au ſecret par de
grands fermens , il leur propofa ce
nouveau Syſteme de fupercherie qu'il
avoit imaginé . Ces Meſſieurs en admirerent
la fubtilité , & l'affurerent
du ſecours de leur miniſtere . Il fut arrêté
entr'eux , qu'il commenceroit à
ſe trouver mal dés le lendemain, qu'il
garderoit le lit , & qu'il feroit femblant
d'être aſſoupi , & d'avoir le cera
veau attaqué pour avoir lieu de ne
parler à perſonne , non pas meſime à
fon Hôte & fon Ami M. Chanut , &
encore moins à Madame l'Ambaſſadri .
ce , fans avoir égard aux droits ſacrez
de l'Hospitalité; & de ne ſe laiſſer
voir qu'à ceuxqui ſeroient du complot
& qu'il feroit venir cependant fon
nouveau Diſciple Store (car c'eſt ainſi
que s'appelloit ſon Lappon ) qu'il
s'embarqueroit avec lui , & iroit fur
gir à la coſte d'Uma, Ville de Lappo--
ffie , prés du Golfe Botique, VonS
GALANT.
59
n'y ſongez pas , l'interrompit le Prêtre
Savoyard : cette Mer eſt preſentement
toute glacée. Je ne ſongeois pas
en effet àcela , repart M. des Cartes
mais les traîneaux tirez par des Rennes
ne nous manqueront pas. Mon
Lappon ſera mon guide ; il aura ſoin
de l'équipage ; d'Uma il me conduira
dans ſa cabanne , & fera bien fin qui
m'y découvrira , & de peur que cela
n'arrive , je prendray un autre nom .
Ce ſera là le ſiege de la verité ,& la
Metropole de la bonne Philofophie,
Elle n'eſt pas éloignée de l'Ecole de
Lykſala , d'où Store m'amenera plufieurs
de ſes anciens Camarades qui
y étudient , & pluſieurs de ceux qu'il
vient de quitter àUpſal , & qu'il ſe
promet de faire revenir dans ce quar.
tier- là ; & comme Ovide apprit aux.
Getes à faire des Vers , j'apprendray
aux Lappons à ſe ſervir fiutilement
de leur raifon , qu'il n'y aura point
d'Hibernois heriffé de Syllogifines ,
qui tienne devant eux.
:
Pour executer les choſes comme
G6
60 MERCURE
elles avoient eſté propofées , M. des
Cartes commença dés le lendemain à
ſe plaindre d'un grand mal de teſte. 11
ne mangea point pendant tout le dî--
ner , quelque foin que prit Madame
l'Ambaſſadrice de lui fervir tout ce
qu'elle croyoit plus propre à réveiller
ſon appetit. Il ſe mit au lit l'apréſdînée.
On laiffa le moins de jour que
l'on' put dans la chambre pour tenir
cachée la bonne couleur du Malade ;
&le foir , quand le monde fut retiré ,
M. des Cartes ſe leva en robe de
chambre ,& foupa fort bien avec ſon
Medecin ,de ce que ſon Valet avoit
apporté en cachette dans une Garderobe.
Cela ſe pratiquoit ainſi d'ordi--
naire dans la ſuite , & ce Medecin ne
laiſſoit pas de referver encore affez
d'appetit ; pour ſouper une ſeconde
fois avec M. & M. Chanut, lors qu'il
alloit leur rendre compte du progrés
de ſa viſite : & il ne perdoit pas cette
occaſion de leur faire entendre que la
teſte & la poitrine du Malade eſtant
principalement attaquées , il eſtoic.
GALANT. 61
tres-important qu'il viſt fort peu de
monde , & ne parlaſt point du tout
Le Savoyard venoit de temps en temps
au commencement comme Amy , &
enfuite comme Miniſtre neceffaire à
un homme qu'on jugeoit en danger
de mort , & prenoit part cependant
à ces petits foupers ſur l'affiette , qui
ſe faifoient à la dérobée dans la chambre
de M. des Cartes , & Dieu ſçait
comme ils ſe divertiſſoient du ſucces
de cette farce , aux dépens des bons-
Suedois , & quelquefois meſine deM..
Chanut avec ſes ſcrupules. Les viſites
de M. VVealles , Hollandois , Medecin
de la Reine , & envoyé par elle
les embarraſſa , Mais M. des Car.
tes ſe tira d'affaires en le querellant ,
& le chaffant fort rudement de ſa
chambre , & défendant d'y rentrer.
LeMedecin,qui depuisqu'ils s'eſtoient
connus en Hollande ne l'aimoit
guere , & ne l'eſtimoit point du tout ,
n'eut pas de peine à avoir cette complaiſance
pour luy ; & de ce jour il ne
gouvernaſamaladie que par l'entremi
,
62 MERCVRE
fe& fur les rapports du Medecin François.
Cefut for ces rapports qu'ilfir
fon pronoftic , & condamna le Malade
à mourir dans trois jours. Dans
le conſeil ſecret qui ſetint le ſoir
entre les Acteurs de la Comedie
onne jugea pas à propos de perdre
l'occaſion que leut preſenta ce pronoſtic
, pour rendre la mort de M. des
Cartes plus vrai - ſemblable. Elle fut
arreſtée au troiſième jour ; mais l'indifcretion
de Schluter penſa gâtez
tout le miſtere. Le Malade touiours
bien beuvant & bien mangeant , cut
envie demanger des panais lejour qui
luy avoit eſté marqué pour mourir.
Schluter , an lieu de les lny apprêter
dans ſa garderobe ? comme il luy appreſtoit
tous les jours à manger , pria
le Cuiſinier de Chanut de les luy faire
cuire , pendant qu'il alloit à quelque
autre commiſſion. Les Domestiques
qui virent préparer ce mets , & qui
Içavoient qu'il eſtoit au gouft de M..
desCartes , crurent aſſurément qu'il
eftoit guery ,n'ayant jamais vu d'a
GALANT. 6.3
1
+
goniſant manger des panais . Schluter
qui reconnat la fottiſe , eut bien de la
peine à la réparer , en jurant qu'il
les avoitfait apprêter pour luy meſme,
& que fon Maiſtre luy avoit appris à
les aimer ;& pour le mieux perfuader
il les mangea devant eux , & en alla
promptement faire cuire d'autres dans
fa chambre. Enfin l'heure fatale du
trépas arriva. On eut ſoin de tenir
toujours les rideaux bien fermez.
L'Ecclefiaftique qui l'aſſiſtoit dans
cette extremité , & qui estoit bon
Predicateur , s'étendit en longues remontrances
, & fort pathetiques . M.
des Cartes attendoit qu'elles fuffent
finies pour le dernier ſoupir , & l'Eccleſiaſtique
attendoit qu'il le rendiſt
pour finir , faute d'avoir bien concer
té cet acte important de la piece. Enfin
ce dernier ſe lalla , & finir , & couvrit
le visage da Mort. Les Valets
pleurérent, Schluter fit le deſoſperé ,&
M. & M Chanut touchez d'une veritable
douleur , s'enfermeront , & ne
voalvrent voir perfenne. Mais quand
64 MERCURE
tout le monde fut retiré , les trois
Confidens remonterent fecretement
pour voir comment ſe portoit le Défunt.
Ils le trouverent en mauvaiſe
humeur contre ce bon Ecclefiaftique ,
de ſa longue exhortation. A quoy
penfiez- vous donc , Monfieur , luy
dit- il , de me tenir ſi long-temps en
cet état ? Où en eftions nous s'il m'avoit
pris envie de touffer ou d'éternuër
? Croyez vous qu'on puiſſe fournir
à eſtre quatre heures à l'agonie ?
Il ne s'agit plus de cela , interrompit
l'Eccleſiaſtique ; il faut penſer à voſtre
enterrement. J'y ay pensé , répondit
M. des Cartes , vous pouvez me rendre
un tres-bon office, & contribuer
àmettre ma Secte en grande réputation
, ſi vous pouvez perfuader à M..
Chanut , qu'avec ſon adreſſe ordinaire
il obtienne de la Reine qu'elle ne
faffe enterrer dans l'Egliſe de l'Iſle des
Chevaliers , où l'on a coutume d'en--
terrer les Rois & les Grands Seigneurs
du Royaume , & qu'elle veüille honorer
ma fepulture de quelque MonuGALANT.
65
ment , qui marque au public ,& à la
Poſterité , la veneration qu'a euë cette
Princeſſe pour la ſaine & veritable
Philoſophie. A ce diſcours le Preſtre
complaiſant part de la main , & va
travailler auprés de M. Chanut , pour
fatisfaire la noble ambition du Philoſophe.
Il n'y travailla pas longtemps
. M. Chanut eſtoit facile , & il
eſtimoit le Défunt: Il promit tour ce
qu'on voulut , & des l'apreſdînée il
alla voir la Reine ; & aprés luy avoir
rendu compte de ce qu'il croyoit ſçavoir
de la maladie & de la mort de
M. des Cartes ; Comme je ne doute
pas , Madame , dit-il , que voſtre
Majesté ne veüille permettre qu'un
homme que ſon meritea mis hors du
commun des autres hommes pendant
ſa vie , ſoit diftingué d'eux aprés ſa
mort , & qu'il ſoit enterré avec les
Seigneurs de voſtre Royaume , je me
fuis refervé pour ma part d'en faire
toute la dépense ; & je pretens loy
faire dreffer un tombeau de Marbre le
plus magnifique qu'il me fera poſſible .
66 MERCURE
Ce diſcours ne fut pas reçû de laReine
comme il avoit cru. Elle répondit froidement
que le Marbre ſeroit difficile
à trouver en Suede, & les Ouvriersencore
plus . M. Chanut voyant ſon artifice
inutile , ſe repentit de s'eſtre ſi
fort engagé ; mais enfin la qualité de
Philoſophe , le mépris des honneurs
&des pompes du monde furent les
prétextes dont on ſe ſervit pour faire
des Funerailles ſans ceremonie. Tandis
que les choſes ſe diſpoſoient , une
buſche emmaillottée proprement par
les foins de Schluter , aidé de l'Eccleſiaſtique
, fut honorée du caracterérepreſentatifdu
Prince des Philoſophes
, & enfermée dans une biere .
M. des Cartes cependant caché dans
un grenier prêtoit attentivement l'oreillé
aux regrets & aux éloges , qu'il
ne doutoit pas que le Public ne fift
de luy ;mais du lieu où il eſtoit il n'en-.
tendit rien. S'il n'eut pas ce plaifir ,
il en eut un autre affez rare , qui fut
de voir paſſer ſon enterrement. La magnificence
du ſepulcre ſe reduifit par
GALANT . 67
proviſion à une machine de bois couverte
de toile peinte , & chargée ſur
les quatre faces de ſuperbes Infcriptions
,& de loüanges demeſurées ;
le tout à jufte prix . M. des Cartes qui
s'étoit chargé du ſoin de compofer ces
Ouvrages , ne ſe les étoit pas épar.
gnez , fondé ſur l'ancienne maxime
qu'on doit louer les gens aprés leur,
mort . Mais il arriva quelques jours :
aprés qu'un certain Peripateticien
d'Osnabrug , qui voyageoit en Suede,
ſçeut je ne ſçais comment que M. des
Cartes avoit fait luy-meſme ces Infcriptions
pendant ſa maladie , & ignorant
les regles des Epitaphes , qui appelient
les choſes par des noms honorables
, & lifant ces paroles , fub boc
lapide ; Est-ce ainſi , dit - il , que le
Reſtaurateur de la verité nousen donne
à garder encot aprés mort ? & il
ajoûta furtivement & mechamment ce
mot avec du charbon , ligneo.
Cependant le Lappon Store avoit
preparé des traiſneaux pour porter M..
des Cartes en ſon pais. Il les poſta:
68 MERCVRE
prés de Stockholm , dans un Village
dont on étoit convenu ,& vint querir
M.des Cartes dans l'obſcurité de la
nuit. Il partit avec ſon valet Schluter
&fon futur Diſciple Store , aprés les
avoir chargez tous deux de ſon petit
équipage Philoſophique. A l'aide des
Rennes , & à la faveur des glaces&
des neiges que la rigueur du froid
avoitfort endurcies , ils arriverent en
peu de jours à Uma ,& de- là dans la
cabane de Store. Les Lappons reçoi.
vent charitablement tous les Etrangers.
Cette inclination jointe à la recommandation
&aux ſoins de Store
fit que M. des Cartes fut reçu avec
beaucoup de careſſes. Cet accueil le
charma. Il fut logé dans une cabane
ſeparée,qui luy avoit été dreſſée.Tandis
qu'il s'y accommodoit , Store retourne
à Upfal pour lui lever des Difciples.
Il leur dit qu'un grand Docteur
étoit venu de bien loin dans leur païs,
qui promettoit de leur apprendre tout
ce qui eſt , ce qui a été, & ce qui fera;
qui ſe moquoit de tous les Profeſſeurs
GALANT . 69
d'Upfal , & de leur Philofophie , qui
n'étoit pas ſi ſevere qu'eux , quov que
ce qu'il diſoit fuſt bien plus difficile
à comprendre , & encore plus difficile
à croire que ce qu'ils diſoient; que c'étoit
un fort bon homme , affez fait
comme eux , & qu'ils prendroient aisément
pour un de leurs Compatriotes,
à la petiteſſe de ſa taille,à lagrofſeur
de ſa teſte , à la noirceur de ſon
poil , & à la couleur olivaſtre de fon
teint. Il en débaucha ſept ou huit par
ces diſcours. Quatre ou cinq autres fur
de pareilles remontrances deferterent
l'Ecole de Lyrſala , & le ſuivirent.
Quand ils ſe furent tous rendus auprés
de leur nouveau Maiſtre , il ne tarda
pas à faire l'ouverture de ſes leçons .
Vous envoyer des Vers de
l'Illustre Madame des Houlieres,
c'eſt vous faire un vray preſent.
En voicy de ſa façon,pour
M. l'Abbé de Lavau , au jour de
S. Loüis , qui estoit celuy de ſa
Feſte.
に
70
MERCURE
BOVQVET .
Left aujourd'huy
Et de ces agreables fl
est aujourd'huy vostre Feste,
UYS ,
Dont le temps nesçauroit effacer les
couleurs ,
Mamain devroit Abbé couronner
vôtre tête.
Mais belas ! depuis quelques jours
Ie cherche en vain furle Parnasse
Ces vives fleurs , que rien n'efface.
Et que vous y cueilleztoûjours.
Que vous donner donc en leur
place ?
Un simple bon jour ? C'est trop
peu.
Mon coeur ? C'est unpeu trop, quoy
queſaſaiſon paſſe ,
Il ne faut mesme pas,de vostre propre
aveu ,
Quejamais defon coeur mon Sexe
Se défalse;
Etd'ailleurs, dans le train oùvous a
misla Grace ,
GALANT.
71
Train, quichez vous n'estpoint
un jeu ,
Lepresent d'un coeur embaraſſe.
Iesçay que depuisquelque temps
On donne pour Bouquet des Bijoux
importans;
Mais quand vous verrez la fortune
,
Demandez- luy si dans ces lieux
Où les Mufes chantent le mieux ,
Elle daigneen mettre quelqu'une
En pouvoir de donner des Bijoux
precieux.
Pas une des neuf Soeurs par cllen'est
aidée.
Abbé, le nom debel eſprit
Icy ne donne point d'idée ,
Degloire , d'aise , de credit ,
Comme de certains noms , qui d'abord
qu'on les dit ,
Toutpauvres qu'ils font par euxmesmes
;
1
72
MERCVRE
Rempliffent l'esprit de tresors,
Devoluptez,d'honneurssuprêmes;
Par tout excellens paſſe- ports
Des vices de l'ame & du corps.
Iem'égare, & je moraliſe
Peut- estre un peu hors de ſaiſon.
Qu'y faire ? malgré la raison,
Dans tout ce qu'on écrit onse caracteriſe.
Cependant revenons à nous ,
Tâchons par des ſouhaits à nous
tirer d'affaire.
Ie sçay que c'est ne donner quere
Mais ceux que la Nature aformez,
comme nous ,
D'un limon moins großier que le li.
mon vulgaire ,
Trouvent des charmes auffi doux
Dans les ſouhaits d'un coeurfincere,
Quedans les plus riches Bijoux.
Ce
GALANT.
73
Ce n'est ny du Sçavoir, ny de l'esprit
Solide ,
Nyde la pieté qu'ilfaut vous souhaiter
,
Vous en avez affez, Abbé , pour en
prêter.
Est-ce une conduite rigide ?
Eft.ce une probité sur quoy pouvoir
compter ?
Encor moins ; voſtre coeur jamais ne
vous expose.
Aux déreglemens,aux noirceurs
Que lafoibleſſehumainecause,
Etfur le merite& les moeurs
On pourroit défierles plusfins Connoiffeurs
De voussouhaiter quelque chose.
Tout ce qu'une Femme resout ,
Arrive , bien ou mal , comme il est
danssa reste.
Je veux par des souhaits celebrer
voſtre Feste
Sept.1692 D
74
MERCURE L
Et j'en trouve un àfaire enfinfelon
mongoust.
Je nesçay s'ilſera du Vostre.
Abbé, te voicy fansfaçon.
Saint Louiseft voſtre Patron ,
Louisle Granden estun autre ,
Au gréde bien des gens pour lemoins
auſſi bon.
Que pour vous faire un fort qui
foitdigned'envie ,
Learsſoins à voſtre égardse partagent
ainsi.
Que l'un , lors qu'à cent ans vous
Sortirezd'ity ,
Vous procure les biens de l'Eternelle
Vie,
Et que l'autre vous rende heureux
danscelle- cy.
Je vous parlay dans ma Lettre
du mois paffé , de la înort
de M. le Marquis de Saint-
André , premier Preſident au
GALANT.
75
Parlement de Dauphiné. Depuis
ce temps-là j'ay receu la
Lettre dont je vous fais part.
Elle est de M. Allard , Prefident
en l'Election de Grenoble
, & vous inſtruira plus à
fond de ce qui regarde la Perfonne
& la Famille de cet illuſtre
Défunt.
L
E22. dumoisd'Aoust 1692.
àonze heures duSoir est mort
agé de 63. ans , Meffire Nicolas
de Prunier , Chevalier , Mar
quis de Virieu , Seigneurde S. Andrẻ,
Conseillerdu Roy en tous fes
Conseils , Premier President au
Parlement de Grenoble , Commandant
dans le Dauphiné, en l'absence
du Gouverneur & du Lieutenant
General ; cy- devant Ambas-
Sadeur, pourle Roy auprès de la
République de Venise. Il estoit ce-
D 2
76
MERCURE
revere dans
lebre par une fageſſe admirable ,
illustre parsa naiſſance , renommé
parsa conduite , profond par fon
Sçavoir, estimé du Roy , conſideré
par ses Ministres ,
Son Corps , & aimé de tous le monde,
avoit esté Conseiller ence Par .
lement , dont ilfut fait Preſident
en 1650. & enfin Premier Presi
dent en 1680. & dans ces Charges
il a toûjours fait connoistre tant
de justice & de probité qu'il en
avoit acquis le titre d'un parfait
Magistrat.
Pendant qu'ila commandé dans
cette Province , tous les foins que
la politique , la raison , la bonne
foy , & la vigilance ont pû demander
dans un fipenible employ , il les
atoujours également & judicieusement
employez , & jamais pruden.
cen'a esté conſiderée avec plus de
veneration & de respect , que la
GALANT.
77
fienne l'aesté parmy les Venitiens,
qui en ont toujourspratiqué les maximes
, &qui font les plus ſages
Republicains du monde .
Sa famille est originaired'Anjou,
& porte de Gueules à la Tour
d'Argent, portillée & crenelée
de Sable , furmontée d'une autre
Tour de meſme .
Pierrede Prunier , Seigneur de
Prunier en Anjou,&de laBresche-
Perſey, prés de l'Isle Bouchard , vi
voit l'an 1450. & eut pour femme
Rollette de Beauucide semblancey
en Touraine.
leande Prunier Confeiller du Roy
&General de Iustice des Aides de
Languedoc, & Seigneurde la Brefche
fut son fils , & vivoit l'an
1460. 11 épousa Peronne de Bouhailte,
Fille de lacques de Bouhaille,
Inge General de Touraine, &de
Leannede Briçonnet.
D 3
78 MERCV RE
Ican-Pierre de Prunier, Seigneur
de la Bresche- Persey , & de Fouchaux
en Touraine , nâquit de ce
mariage en 1496. Il est doux
femmes, l'une , nommée Marie des
Rollans , Dame de Fouchaux ,fille
de Cleriardus des Rollans , Vicomte
de Gisors ,& l'autre appelléeMarie
de Reiz d'une famille d' Anjou,
Il eut de la premiere lean de Prunier
qui continua la branche aînée,
Philippe qui mourut fans alliance,
& Anne qui en 15 21. épousaGilbert
de Fillol , Seigneur de la Fauconniere
; & du second lit il fat
Pere d'Artus , qui afait les branches
de Dauphiné.
Iean de Prunier II. du nom Seigneur
de Fouchaux &d'Ecouffieux
en Forest vivoit l'an 1530, Ilprit
pour femme Leonarde Fournier
Dame d'Ecouffieux , d'une famille
de Lyon , de laquelle il cut lean de
GALANT.
79
Prunier,& Claude de Prunier , Epouse
de lean Henry , Baron de la
Salle en Lionnois.
Iean de Prunier 111. du nom ,
Seigneur des mesmes lieux, fut l'Epoux
de leanne de Renoard Dame
de Verney ,&le Pere d'Artus de
Prunier qui mourut jeune , & de
Marie de Prunier, Epouse de Pompone
de Bellicure , Chancelier de
France.
Artus de Prunier,fils duſecond
lit de Lean- Pierre de Prunier vint
en Dauphiné,où il épousa Leannede
la Colombiere, Fille unique de François
de la Colombiere , Treforier &
Receveur General unique de cette
Province, dont il eut fa Chargeaprésluy,&
fut Seigneur de S.André,
de Virieu, de la Cluſe , d'Agnieres ,
de la Bußiere, & de Bellecombe . Il
eut pour enfans deux fils & deux
filles,sçavoirArtus& Laurent de
D 4
80 MERCVRE
Prunier Seigneurde Montavilde la
Buffiere& de Bellecombe.Ce dernier
épousa Claudine de Bullion , Fille
de Jean de Bullion , Surintendant
des Finances , & en eut deux Filles
, Lucrece mariée à Philippes de
Chabo , Seigneur de l'Echerenne
en Savoye , & Louise qui cut pour
mary Claude de la Porte , Seigneur
de l' Artaudiere en Dauphiné. Madelaine
de Prunierfut la fille aifnée
d'Artus , & eut pour mary
Jean de Bellieure. Bonne de Prumier
, autre fille d'Artus , épousa
Laurent Alleman , Seigneur d'Allieres.
Artus de Prunier II, du nom
Seigneurdes mesmes lieux , premier
President au Parlement de
Grenoble , & en celny de Provence,
prit alliance avec Honorade de simiane
, de laquelle il eut Laurent
qui continua la branche aisnée ,
GALANT. 81
Adrian qui afancelle du Seigneur
de Lemps. Anne,femme de François
Pascaldu Colombier , Guigonne
Epouse de Gilbert de Vauſeche ,
Baron de la Tourrette. Claire cut
pourmary Gabriel de Montchenu ,
Seigneur de Thodure. Marie-
Pamphinefut alliée à Adrien de
Bazemont , Gasparde à François
de Virieu , Seigneurde Pupetieres ,
&Lucrece& Françoifefurent Religieuses
à Montfleury .
ment
Laurent de Prunier , Seigneur
de S. André , de Viricu , de Beauchefne
, de Bellecombe , de la Buiffiere,
President au mesme Parle-
, a eu pour femme Marguerite
de Bellievre , fillede Pom-
-pone , Chancelier de France , & de
Marie Prunier. Il en a laissépour
enfant Nicolas quivientde mourir,
Gabriel de Prunier , Honorade de
Pruniermariće à Ennemondde Va
Ds
82 MERCURE
chon , Seigneur de Belmont , Con
Seillerau mesme , Parlement ,&
Marie de Prunier , Epouse deHenry
de la Poype ,Baron de Corfant.
Nicolas de Prunier , Seigneur
de S. Andrê , Marquis de Virieu ,
avoit épouse Marie du Faure ,fille
d'Antoine du Faure , President au
mesme Parlement , & de Laurence
Frere , fille de Claude Frere, premier
President au mesme Parlement.
Iln'ena que deux filles , l'une
Justine , mariéea Joseph Louis-
Alphonse Marquis de Saffenage.
La Cadette n'est pas encore mariée.
Gabrielde Prunier Seigneur de
Beauchesne , de la Buiſfiere & de
Bellecombe , Frere de Nicolas , est
aujourd'huy President au mesme
Parlement , &s'est alliéavec An
ne de la Croix de Chevrieres , Fille
de Jeande la Croix de Chevrieres
GALANT. 83
refilent au mesme Parlement ,
de laquelle il a eu des enfans. L'un
est mort Conseiller en ce Parlement
Gily en a deux au Service du
Roy dans ſes Armées , & quelques
Filles.
Adrien de Prunier , autre fils
d' Artus II.a eftè Seigneur de Lemps
d' Agnieres & de la Cluſe , & d'Ifabeau
Roux sa femme , il a eu
Adrien qui fuit ; & Marie de
prunier , Epouse d' Aimarde Blanc,
Seigneur de Blanville.
Adrien de Prunier , ſecond du
nom , Seigneur des mesmes lieux ,
aépousé MariedeMonchenu, dont
il a des enfans. Deux fervent le
Roydansſes Armées , & un autre
est Chevalier deMalthe.
Vos Mercures, Monfieur , ont fou.
went esté remplis des éloges de ce
Grand Homme. Il en a donnépendant
sa vie une matière glorieuse
.
D 6
84
MERCVRE
&fertile , & vient de quitter ane
Province à laquelle il a toûjours
fait goûter les douceurs de lapaix,
& qui le perd dans un temps où les
defordres de la Guerre luy rendoient
fes conseils & ses foins utiles &
neceſſaires . Aussi , Monfieur , elle
gémit , & les larmes des Dauphinois
nefont pas moins abondantes
que celles de fa famille.
AGrenoble ce 24. Aouſt 1692 .
Vous ſçavez , Madame , que
le 18. de l'autre mois , Madame
la Ducheſſe accoucha d'un
Prince , qu'on appelle Duc
d'Anguien. La joye en a eſté
grande à Dijon , & la Relation
que je vous envoye vous
l'apprendra.Je la laiſſe dans les
mefme termes que je l'ay receuë.
Parmy toutes les réjoüiſſances
qu'on a fait paroiſtre dans
GALANT. 85
د
Dijon,pour l'heureuſe naiſsace
de Monfieur le Ducd'Anguien
celles qui ſe ſontfaites au Chaſteau
n'ont cedé en rien à celles
de la Ville . M. Durandde Fontenay
, Major de cette Place
Gentilhomme de merite connu
par ſes ſervices dans les
Troupes , & qui ayant eſté
choiſi de S. A. S. Monfieur
le Prince pour un de ſes Aides
de Camp au Siege de Namur ,
s'eſt acquitté de cet employ avecbeaucoup
d'honneur , voulant
donner des marques publiques
de fa reconnoiffance pour
les bontez de ce grand Prince',
eut à peine appris l'accouchement
de Madame la Ducheffe ,
qu'il donna les ordres pour faire
le lendemain une Feſte dans
le Chaſteau , qui fut d'autant
plus agreable qu'elle fut prom
86 MERCVRE
pre , & executée avec autant
d'ordre & de diverſité , que fi
l'on euſt employé beaucoupde
temps à la préparer,
Il fit orner la grande Salle de
l'appartement du Gouverneur,
de tapiſſeries fort magnifiques ,
avec quantité de Luftres pour
la rendre plus éclairée .On expoſa
ſous un Dais le Portrait de
Son Alteſſe Sereniffime Monfieur
le Prince , & celuy de
Monfieur le Duc , au bas duquel
étoient ces Vers .
Plein d'esprit &d'ardeur, né pour
vaincre & pour plaires
Charmant par mes vertus , estimé
demon Roy;
C'est par là qu'on me voit digne
Fils de mon Pere ,
Et qu'un jour on verra mon Fils di
gnede may.
GALANT . 87
Au deſſous de ces Portraits
on mit deux riches fauteuils ,
élevez fur deux marches couvertes
de tapis , pour marquer
la place de ces deux Princes.Le
foir ſur les huit à neufheures ,
toutes les perſonnes de confideration
de la Ville, de l'ur & de
l'autre Sexe , qui avoient eſté
invitées , s'affemblerent dans
cette Salle avec la parure la
pplluuss propre à augmenter la
beauté des Dames ; de forte
qu'ilſembloitque le Dieu d'Amour
pour lors ne commandoit
pas moinsdans cette Place,que
celuy de la Guerre . Madame
de Fontenay , qui a beaucoup
d'agrémens dans ſa perfonne &
dans fes manieres , eut le foin
de faire placer les Dames , tandis
que M.de Fontenay prenoit
celuy de recevoir les hommes
88 MERCVRE
les plus qualifiez qui s'y rendirent.
Lors que chacun fut placé
, ſans que le grand nombre
cauſaſt de confufion , les Vers
& les Inſtrumens commencerent
l'Opera du Triomphe de
l'Amour , que l'on avoit choiſi
pour eſtre le plus convenable
au ſujet de cette réjoüiſſance.
Cet Opera fut précedé d'un
Prologue qui répondoit à la
gloire que Monfieur le Duc
vient nouvellement d'acquerir
au Combat donné en Flandre ,
& à la joye qu'il ade ſe voirPere
d'un Fils ſouhaité avec tant
d'empreſſement. Les Vers & le
Chant furent faits le même
jour , de cette maniere .
PROLOGUE.
PREMIER RECIT.
Chers Habitans de la Cité des
Dieux,
GALANT . 89
Préparezune Feste,&marquezvôtre
Zele,
Pour un Prince brillant d'unegloire
nouvelle ,
Et qui doit faire unjour le bonheur
de ces lieux.
SECOND RECIT.
Marchantfur les pas glorieux
De fon Pere & de ſes Ayeux ,
Du plus grand Roy du monde il a
remply l'attente ,
Par les faits surprenans qu'a produitsfon
grand coeur ,
Dans cette Bataillesanglante
Dont il revient vainqueur.
TROISIE ME RECIT.
Aprés une illustre victoire ,
Ce Heros de retour ,
Goûte les premiers fruits deSa nouvelle
gloire ,
Et ceux de fon amour.
Vne Princeſſe aimable & belle ,
Qui charmeseule &son coeur &
Ses yeux ;
१० MERCVRE
Luydonnedansun Fils , digne pre-
Sentdes Cieux ,
Un gage précieux
Defon amour tendre &fidelle.
Chers Habitans de la citédes
Dieux ,
Préparez sous une Feste nouvelle.
CHOEU R.
Chers Habitans de la Cité des
Dieux,
Quechacun devous en ces lieux
A la joye , au plaisir aujourd'huy
s'abandonne.
Uniſſonsnos coeurs & nos voix ,
PourcejeuneHeros,fameuxparfes
exploits ,
Et chantons mille & mille fois
Le gage précieux queson amour luy
donne.
Ce Prologue fini , on commença
incontinent l'Opera du
Triomphe de l'Amour . Ce
Dieu en effet ne triomphe- t- il
GALANT. 91
pas en ce rencontre , & ne merite-
t- il pas beaucoup de gloire
d'avoir donné un ſucceſſeur à
un des plus grands Princes de
la premiere Cour du monde ?
Cet Opera fut executé avec
beaucoup de juſteſſe,& la Symphonie
en fut admirable . Les
Dames allérent enſuite reſpirer
la fraiſcheur de l'air dans la place
d'Armes , où le bruit des
Canons fuccedant à l'harmonie
des voix & des inſtrumens, redoubla
la joye que l'on reſſentoit.
Aprés pluſieurs décharges
coup fur coup réïterées , on fut
agréablement ſurpris de voir le
ſommet des tours couronné de
lanternes ,à travers leſquelles on
découvroit des noeuds d'amour ,
& des Chiffres qui marquoient
les noms de leurs Alteſſes Sereniſſimes
; mais le plaifir de la
92
MERCVRE
ſurpriſe augmenta merveilleuſement,
lors qu'on apperçut fur
les meſmes tours, des feux d'artifices
qui les bordoient,& que
l'on en vit partir une infinité
de lances à feu ,& de fuſées volantes
entremêlées de grenades
, qui de toutes parts s'élevant
dans l'air, répandirent par
tout l'éclat & la lumiere , avec
une diverſité de figures , & un
nombre infini d'étoiles brillantes
, qui paroiſſant dans l'eau du
foffé, ſembloient faire l'alliance
de deux élemens ennemis , &
on eût dit que du fond des eaux
&du haut des airs, il fortoit de
differens feux qui faifoient un
nouveau jour au milieu de la
nuit la plus ſombre . Tout le
peuple de la Ville eſtoit accou -
ru au bruit de cette Feſte , &
bordoit les foſſez du Château
GALANT . 93
en foule , avec tant de cris &
d'acclamations que le ſon confus
des voix ſe mêlant au bruit
de l'artifice , ce mélange donnoit
autant de plaiſir dans ſa
confufion que la Muſique en avoit
donné par fon harmonie.
Le Feu d'artifice eſtant fini , &
la grande foule du peuple écoulée,
les Dames demeurerent au
Château , & elles eurent envie
d'aller ſur le ſommet d'une des
Tours , où elles trouverent un
nouveau plaifir.M.de Fontenay
y avoit fait trouver les violons
qui joüerent les Pieces les plus
belles & les plus ſçavantes des
- Maîtres les plus habiles . Cela
dura juſques à une heure aprés
minuit , que chacun ſe retira
content du plaiſir qu'il avoit eu
dans cette Feſte, fi bien ordonnée
, & executée avec tant de
94
MERCURE
propreté & d'agrément ; mais
Envain l'amour avec ses charmes ,
Etle Dieu Mars avec fes armes ,
Se joignent en un mesme temps
Pourrendre une Festeafſorties
Tous leurs plaiſirs ſont languiſſans
Si Bacchus n'eft de la parsie.
En effet,tandis que le concert
& les feux d'artifices occupoiét
ceux qui estoient invitez ,& qui
avoient accouru à cette Feſte,le
vin animoit les uns & les autres,&
fourniffoit à la Garniſon
dequoy prendre partau plaifir .
M. de Fontenay fit largeſſe du
meilleur de ſa cave aux Soldats
qui faluërent la ſanté du Roy &
de leurs Alteſſes Sereniffimes ,
& répondirent affez bien de
leur part , à tout ce qu'on fit
d'ailleurs pour remplir cette
GALANT. 95
Feſte , à laquelle ſuccederent
le repos & le ſommeil.
On apprend de Bordeaux
qu'ony a celebré dans l'Egliſe
du Couvent de l'Obſervance
de S. François , la folemnité de
la Canoniſation des Saints
Jean de Capiftran , & Pafcal
Baylon , Religieux du meſme
Ordre . L'ouverture s'en fit le
3. du mois paffé par une Proceffion
magnifique du Chapitre
de la Cathedrale & des Religieux
, où aſſiſtérent le Parlement
& la Cour des Aides en
- Robes rouges , les Jurats & le
Corps de Ville. Le Chapitre y
celebra la Meſſe , qui fut chantée
par la Muſique. M. l'Archevêque
de Bordeaux y alla dire
la Meſſe le quatrième jour,
Cette Octave a eſté prêchée
par huit Predicateurs de divers
96 MERCUR E
Ordres , qui y font venus chacun
à leur tour faire l'Office ,
& elle a eſté enfin terminée
par une folemnelle Proceſſion ,
ſuivie d'un feu de joye allumé
par les Jurats , au bruit des
Trompettes , & de la Moufqueterie.
La Priere pour le
Roy fut chantée par ces bons
Religieux , & le ſoir il y eut
des illuminations au Clocher
de leur Eglife , avec grand
nombre de Boëte & de Fuſées
volantes .
La mefme ſolemnité s'eſt
faite auſſi à Toulouſe avec
beaucoup d'éclat , dans l'Eglife
du grand Couvent de l'Obfervance.
On en fit l'ouverture
le 30. Juin , & rien ne fut oublié
pendant l'Octave de ce qui
pouvoit exciter la devotion des
Peuples .
On
GALANT .
97
On ne ſe taiſt point ſur les
Affaires du Temps. Elles font
d'une importance qui oblige
tout le monde d'en parler , &
je manquerois à ce que je ſçay
que vous attendez de moy ,
fi je negligeois de vous faire
part de ce que vous allez lire .
LETTRE
D'UN CAPITAINE
Hollandois à un de ſes
Amis à Breda .
L
E temps estoitvenu Monfieur ,
où nous allions nous vanger,&
de Mons, & de Fleurus,& de Leuze
, & de Namur . Le Roy d' Angleterre
qui estoit trop habile pour
attaquer les Ennemis pendant que
Sept. 1692 . E
98
MERCURE
leurs forces estoient reünies , & que
le Roy de France combattoit à leur
teste , avoit ſagement attendu que
leurs Troupes fuffent separées par
les détachemens qu'ils ont faits depuis
l'aewensuite l'adreſſe de donner,
de la jalonſie à des Places fort
importantes, fignant qu'il vouloit
aßieger,tantost Dunquerque,tantôt
Namur,& quelquefois Ypres , pour
obliger les ennemis à afforblir leur
Armée, enjettant du fecours dans
ces Places , & comme ilſcait que
la Cavalerie Françoise est superieure
à la nôtre , ce Prince a fait
pluſieurs mouvemens pour attirer
les Ennemis dans un Païs où l'in-
-fanterieseule peut combattre.Ayat
heureusement conduit tous ces grans
projets , il faisoit déja marcher les
Troupes pour ſe ſaiſir d'un poste
qui nous promettoit une victoire
presque aſſeurée,lorsque les Françou
LYON
1000
i
GALANT.
THELVE DE
Se font avisezde nous dire paſſage d'un petit ruisseau , ElwkeyTT!!
combat a estéfort long &fort opi
niâtre , avec un feu presque égal ,
jusqu'à ceque les Ennemisfont venus
ànous l'épée à la main , & ont
rompu & defait entierement pluficurs
de nos Bataillons. Le Roy
d'Angleterre qui vouloit éviter
fur toutes choses d'en venir aux
mains avec la Cavalerie Françoise,
voyant qu'elle marchoit pour nous
environner , & peut- efire pour
engagerune affairegenerale , a fait
retirer le reste de l'Armée avec le
moins de confusion qu'ila esté poſſible.
Je n'oferois vous dire tout ce
que nous y avons perdu , parce
qu'il importe pour la reputation
de nos affaires que cette perte ne
foitpas connuë ; mais il est certain
que nostre meilleure Infanterie a
peri dans ce combat. Cependantil
E 2
ICO MERCURE
est bon de publier que nous avons en
tout l'avantage, ou tout au moins
que la perte est égale , & les bons
Flamans le croiront encore , à moins
que nôtre retraite précipitée, la
perte du Champ de Bataille , &
-celle du Canon ne leurfaffentfoupçonner
la verité.
Ce combatse donna Dimanche
dernier auprés d'Enguyen. J'ay remarquédepuis
le commencementde
la Guerre que toutes les actionsoù
les François ont eu quelque avantage,
ſeſont paßées le Dimanche ;
cequi mefait croire que ce jour est
außi heureux au Roy de France, que
celuy de Saint Mathias l'efloit à
Charles- Quint, aveccette difference
qu'il n'y a qu'un jour de Saint
Mathias dans l'année, & qu'ily a
pluſieurs Dimanches.Cette reflexion
feroit capable d'embaraſſer de peritseſprits
qui pourroient coniectuGALANT.
JOI
ver que le Cielse déclareroit pour les
François mais cela ne mefait aucune
peine,fur tout lorſque je fon.
gequenous combattons pour la bon.
ne cause, &pour les interests d'un
Prince qui est le Protecteur de tant
defaintes Religions,au lieu que le
Roy de France a l'inhumanitéde
n'en vouloir ſouffrir qu'une seule,
l'efpere pourtant que la Campagne
ne finira pointsans que nous ayons
nôtre revanche, car nos Troupesfont
encore belles , & nous avons besoin
defaire quelque chosepour raſſenrer
ces Peuples qui commencentà
perdre courage. Iefuis , Monfieur,
&c.
Je vous ay déja parlé de M.
l'Abbé de Beuvron , qui mourat
au Camp devant Namur.
Sa Charge d'Aumônier du
Roy eſtant demeurée vacante
E 3
102 MERCURE
3
par ſon décés , & le Roy ayant
acheté toutes ces Charges il
y a quelques années , afin que
ne ſe vendant plus , il en puſt
gratifier les plus dignes , Sa
Majesté en a pourvû M. l'Abbéde
Tonnerre . Neveu de M.
l'Eveſque Comte de Noyon .
Ce choix prouve ſon merite
perſonnel , & que fa naiſſance
eſtdes plus illuftres , le Roy ne
donnant ces Charges qu'aux
perſonnes de la premiere qualité,
dont la vie exemplaire répond
à la pieté édifiante qu'il
fouhaite dans les Ecclefiaftiques
, & fur tout dans ceux qui
ſemblent eſtre deſtinez plûtoſt
que les autres pour avoir un
jour la conduite des Egliſes de
France.
Je vous envoyeun Dialogue
de Lucien , mais en Vers par
GALANT.
103.
M. l'Abbé Jacquelot , ſur ce qu'-
une grande Renommée vaut
mieux qu'un magnifique Tombeau
.
DIOGENE , MAUSOLE .
DIOGENE.
MAnſole, d'ontevient lorgueil. qui te poſſede ?
Tu veux que parmy nous tout le
monde te cede.
MAVSOLE.
Dela Caric entiereonſçait que j'eſtois
Roy ,
C'est de moy qu'en Lydie on recevoit
la loy s
Plus d'une the ſevit par mon bras
affervie ,
Je pris Miles d'aſſaut , ravageay
I'lonie.
Un air fier , un air grand relevoit
mes appas ,
J'eſtois né pour l'amour,commepour
les combats ,
E 4
104
MERCVRE
Mais le plus bel endroit oùma gloi.
re se fonde ,
C'estmonfameux Tombeau la merveille
du monde.
Pourla matiere& l'art rien n'est
Si précieux ,
Ny les Palais des Rois,ny les Temples
des Dieux , 1
Etfous une firiche &noble architecture
,.
Un peu d'orgueil fied bien jufqu'en
lafepulture.
DIOGENE.
Voicy donc tes raisons,ta valeur,ta
beauté ,
Ton Empire , & fur tout ton Tom.
beau fi vante ?
MAVSOLE.
Ouy , voila mes raiſons.
DIOGENE.
Omoupauvre Mausole,
Peux-tu dans ce lieufombre avoir
l'amefi folle ?
GALANT.
105 I
Ilne te reſte plus deforces, ny d'attraits.
Qu'un luge , si tu veux , examine
nos traits ,
De ton crane&du mien quelle est
la difference?
Tous deux nous ſommes laids , mais
laids à toute outrance ,
Sansnarines,fansyeux, nous allongeons
lesdents.
Mais quoy,tonMausolée étonne les
paffans !
Que l'Univers l'admire avecHalicarnaffe
,
Ce n'est pour t'opprimer qu'une pefance
masse.
MAVSOLE.
Tout cela n'est donc rien ,&nous
Sommes égaux ?
DIOGENE.
Ne le croy pas ; pour toy, je prevois
mille maux
DaSouvenir cruelde tes frêles de-
Lices
Ε
106 MERCVRE
Tandis que je riray de tesjuſtesfupplices.
Artemiſe qui fut ton Epouse&ta
Seur ,
D'un Saperbe Tombeau t'a rendu
poffeffeur;
Ermoy , quiſceus d'un Muid jadis
me faire un Louvre.
Iene m'informe pointfi laterreme
couvre .
Pourdire plus enfin ; ton Tombeau
doit perir ,
Et mon nom glorieux ne peut jamais
mourir.
Voicy une Epigramme du
meſme Auteur , que vous trouverez
agreablement imitéede
celle du premier Livre de Martial
, qui commence par , Garris
in aurem .
Paul nous dit bon jour enfearet
GALANT. 107
4 Et dit toujours, tant est discret,
Parlons bas, on peut nous entendre.
Des humains leplus importun,
Al'Oreilleilvient nous apprendre
Ce que prône le bruit commun;
Mesme il vientvous direà l'oreille
Que du vaſte Univers LOUIS est
lamerveille..
Le Gouvernement d'Arras ,
& la Lieutenance de Roy de
la Province d'Artois ayant vacqué
par la mort de M. le Marquis
de Tilladet , dont je vous
ay parlédans une autre Lettre
Sa Majesté en a gratifié M. le
Comte de Montchevreüil
Commandeur de l'Ordre de
S. Lazare , Maréchal de ſes
Camps & Armées , & Colonel
de ſon Regiment. Perſonne
n'ignore les marques de diftin-
E 6
108 MERCURE
Aion qu'il a données à la teſte
dece Regiment , qui eſt l'un
des plus beaux du Royaume ,
parles foins qu'il en a pris depuis
pluſieurs années , & du
nombre de ceux qui fe font le
plus fignalez dans touteslesoccaſions
, oùil s'eſt agy de faire
voir de la conduite , de la valeur
, & de l'intrepidité . M. le
Comte de Montchevreüil , eſt
Frere de M. le Marquis de
Montchevreuil , Chevalier des..
Ordres du Roy , Gouverneur
du Chaſteau de SaintGermain
en Laye& d'une naiſſance qui
luy fait meriter tous ces avantages
, auffi bien qu'une ſageſſe
reconnue & eſtimée de toute
la Cour , qui l'avoit fait choiſir
par le Roy pour Gouverneur
de Monfieur le Duc du Maine...
Le nom de M. l'Abbé DefGALANT
.
109
1
landes , Grand Archidiacre &
Chanoine de Treguier , & Vicaire
General , vous eft connu
par beaucoup d'ouvrages , où
vous avez vû briller l'eſprit ,
l'érudition & l'éloquence. Cela
m'oblige à vous envoyer la
copie d'une Lettre qu'il a écrite
à M. le Chevalier Deflandes ,
fon Neveu , Garde de la Marine
au département de Breft ,
furune matiere qui ne vous eſt
pas indifferente . Elle parle affez
à ſon avantage , pour me
difpenfer de vous prévenir en
fafaveur.
I
Ly alongtemps , mon cher Neveu
, que je connois le merite
de M. les Officiers de la Marine ,
& je suis perfuadé que plufi urs
disputeroient de delicateffe d'esprit
avecnos plus celebres Academicions
10 MERCURE
len'en veux point d'autre preuve
que la conversation où vous vous
eſtestrouvé. Eny parlant des cho-
Ses Surprenantes que fait l'Empe.
reur des François pour les interests.
de la Religion & pour la gloire de
laFrance , on n'a pas oublié comme
vous me le dites,de remarquer que
LOUIS LE GRAND est lefeulqui
Soûtient l'Eglife ,& que la France
est laseule qui ait fourni de sçavans
Prelats, & des Docteurs infatigables
pour défendre l'honneur
du s. Suge.
L'un de vos Officiers a parléavec
beaucoup d'esprit , en disant qu'il
aimeroit mieux estre né Sauvage
que d'eftre né Espagnol , & qu'il
préferois l'honneur d'eſtre ſujet du
plus grand Roy du monde , à celug
d'eftre de la Maison d'Espagne. La
raiſon qu'il en donne est sensible. Il
dit qu'il rougiroit de honte s'ilétait
GALANT. ১
Grand d'Espagne , ou Prince Allemand,
d'estre dans une alliance auffi
odieuse & auſſi honteuse que celle
d'un vfurpateur & d'un Tyran.Cet
Officier avaifon&ce sera un reproche
éternel& une tache ineffaçableicefera
une defolationàlaMaifon
d'Autriche d'avoir unifes Armes&
fes forces avec celles des Ennemis
déclarez de l'Eglise Romaine.
Vous me dites qu'insensiblement
dans lafuite de la conversation on
a demandé si Mrs de la Religion
Prétenduë Reformée croyent fincérement
que ceux qu'ils nomment
Romains , foient exclus du sa'ut ,
lorſqu'ils vivent &qu'ils meurent
dans la Religion de leurs Ancestres.
Puisque vous voulez fçavoir ce
que je pense de cette propofition ,je
vous diray que M. Iurien croit que
Kon peut sesauver dansla Religion
Romaine. Ce fameux Ministre le
ΙΙΣ MERCURE
croit ſiſincèrement , qu'ilse récrie
quel'opinion contraire eft inhumaine,
cruelle, barbare ; en un mot que
c'est une opinion de bourreau . C'est
lafin defon Systéme.
Vn nommé Calixte,le plus célébre&
le plus sçavant des Lutheriens
d'Allemagne , adonnéde nos
jours de la vogue à cette opinion;&
il dir, qu'ily auroit de l'injustice de
retrancher de la Communion des
Fidelles l'Eglife Romaine,puis qu
elle a toûjours conservé le fonde.
ment de la Foy.
Dans mon longséjour en Anjou,
j'ay connu feu M.d'Huiffeau , Ministre
de Saumur . C'étoit un sçavat
homme, d'unegrande douceur, d'un
caractere obligeant,à qui il ne manquoit
que de connoître la Verité.Ce
docte Ministre fitbeaucoup parler
de luy dans toute l'Europe par le
Plan de Réunion des Chrétiens de 1
GALANT.
113
toutes les Sectes qu'il propoſa. M.
Jaricu se déclarefon partijan , &
fait souventson éloge.
M. Pajon , qui a esté Ministre
d'Orleans , dans sa Réponse à la
Lettre Pastoraledu Clergéde France,
n'a pas crû pouvoirfoutenir l'idée
de l'Eglise que M.Claude avoit
défenduë . Ilprend une route toute
differente en s'attachant à l'Univerfalité
de l'Eglise. M. Juricu
quitte M.Claude, &suit M.rajon;
&il decide que toutes les Societez
font unies au Corps de l'Eglife , &
nomme toujours parmy ces Societez
l'Eglife Romaine.
Pour entendre la pensée de M.
Jurien , il faut fuppofer la diftin-
Etion de l'Eglise selon son corps, &
Selon fon am a profeſſion du Chriſtianismesuffit,
selon luy,pourfaire
partie du Corps de l'Eglife , ce qu'il
avancecontre M. Claude qui ne
114
MERCURE
compose le Corps de l'Eglife que des
vrais Fidelles;mais pour avoir part
àl'ame de l'Eglise , il faut estre en
grace. Il faut avoir la Charité.
Enfin M. Iurien dit fort distinctement
dans son Syſtème & dans ses
Préingez legitimes , qu'on peut se
Sauver ense convertiſſant de bonne
foy du Calvinisme à l'Eglise Romaine.
Voilà,moncher Neveu,une déci
fion qui nous est fort avantageuse,
& nos Freres Separez ne doivent
plusse faire aucune difficulté de
venir dans la Communion de l'Eglife
Romaine. Ils ne doivent plus
differerde se rendre parmy nous de
bonne foy ; puisque leurs Ministres
lour ont levé le plus grand obstacle ,
&presque le seul qu'ils nous alléguent.
Ces Mrs ne doivent plus nous
regarder comme des Idolâtres ; car
on n'ajamais cru ny pensé qu'onpût
GALANT.
15
4
Sauver un Idolâtre,ſous pretextede
la bonnefoy,anesigroffiore erreur ne
compatit pas avec la bonne confcience.
Je vous l'avonë , voila une
diſſertation affez longue pour un
Matin, mais on atoujours beaucoup
à dire, quandc'eſt de la verité qu'on
par'e. Ic fuis ,&c.
Jamais homme n'a eſté ſi
dangereux que le Prince d'Orange
, pour s'emparer du pouvoir
qui ne luy appartient pas .
S'il n'a oſé prendre le titre de
Souverain de Hollande , il en
a ufurpé l'autorité . Il s'eſt mis
au nombre des Tirans pour regner
en Angleterre : & non
content de commander à deux
grandes Nations , & d'agir en
maiſtre pour tout ce qui regarde
les affaires de la ligue ,
il voudroit commander auffi
116 MERCVRE
aux Puiſſances qui ont pris le
party de la neutralité , & que
les Rois de Suede & de Dannemarck
ſuiviſſent ſes ordres , &
épouſaſſent ſes paffions. Enfin
il voudroit que leurs Sujets
n'euffent aucun commerce avec
la France , & donne ordre aux
Hollandois de les inquieter , &
d'arreſter leurs Vaiſſeaux. Ils
les ont ſouvent pris , & voicy
un Memoire preſenté aux Etats
de Hollande fur ce Sujet , par
l'Envoyé de Dannemarck .
HAtuts & Puiffans Seigneurs
.
Par le grand nombre deMe.
moires presentez à vos Hautes
Puiſſances , ellessont suffisamment
informées des injustices & violences
faites aux Sujets du Royde Da....
GALANT.
117
nemarc & de Norvegue mon Maiftre
, & àceux du Roy de Suede ,
ence qu'on a pris leurs Vaiſſeaux ,
qu'on les a pillez & confiſquez ,
mis en prison , & traité cruellement
leurs équipages. Nonseulement
le droit des gens & de la
neutralité dans laquelle leurs Maiſtresse
trouvent , aété violé par
ceste conduite , mais les Trailez
&les conventionsparticulieresfaites
entre Sa Majesté le Roy mon
Maistre&vos H. P. ont esté en
fraintes& renversées , & comme
ils prennent avec raison cette affaire
à coeur , & qu'ils ont d'autant
plus deraison de s'en plaindre hautement
qu'ils ont fait folliciter
&chercher inutilement jusqu'à
aujourd'huy , tant auprés des Ministres
de V. H. P. à Coppenhague
& à Stockolm , qu'auprés d'ellesmesmes,
lasatisfaction qu'ils pou-
,
ト
!
:
118 MERCVRE
voient prétendre en tous droits &
felon les traitez, ilsſe ſont veus
obligez en vertu de ceux qu'ils
ont faits ensemble , deſe donner la
-main dans cette cause commune ,
&de fongér aux moyens de faire
avoir une juſtefatisfaction à leurs
Sujets opprime.z C'est pour cette
fin qu'ils ont encore voulu faire
re des instances reiterées auprés de
V. H. P. afin que selon leur équité
ordinaire& leur zele pour mainte-
-nir la Justice , elles faſſent obtenir
aux mesmes sujets la fatisfaction
si juste qu'ils ont jusqu'à present
fait demanderſans aucun fruit,&
qu'illeur plaiſede reprimer à l'avenir
l'infolence de leurs Armateurs
detelle façon que leurs Sujets, ainsi
-que le veut la bonnefoy des Traisez
& des Conventions , ne soient
plus troublez par eux dansleur na.
vigation&commerce. Le nombre
1
GALANT .
119
1
A
2
des vaisseaux des sujets du Roy
mon Maistre qui ont eu le malheur
de tomber entre leurs mains,se trouveſpecifiédans
les Memoires precedens
, & il ſe reſerve d'y joindre
ceux qui peuvent encore avoir esté
prisfans qu'ilen ait connoissance ,
ou quiferont pris à l'avenir. Bien
que quelques- uns d'eux ayent esté
relâchez, ceux qui y font interef-
Sezn'ont pourtant pas estéjuſques
à présent dédommagez des pertes
qu'on leur a fait souffrir iniustement.
Quant aux autres , contre
lesquels on allegue de certainsfaits,
comme s'ils avoient agi contre les
Traitez& les Conventions, ce que
pourtant les Intereffez & les Reclamans
nient constamment,le Roy
mon Maistre a trouvé bon de commander
àfon Amirauté d'en faire
les recherches neceſſaires,& en cas
qu'elle trouve quelqu'un qui eust
120 MERCURE
fait contre les Conventions, ou obtenu
des Paſſeports de S. M.Sons de
faux pretextes, Elle a ordonné qu'on
lefist punirſeverement pour fervir
•d'exemple aux autres ; mais comme
d'un autre costé S. M. le Roy mon
Maistre , de mesme que S. M. le
Roy de Suede,ne pourront pas s'empescher
de prendre la protection de
ceux de leurs Sujets qui ont esté attaqueziniustement,&
auſquels l'on
a fait tort , & de les aſſiſter pour
leurfaire avoir fatisfaction fur les
dommages & oppreßions fouffertes.
Leurs Maiestez se promettent de
l'obtenir d'autant plus facilement
de la Iustice & de l'équitéde V.H.
P. que la Foy publique des Traittez
la demande,& que la bonne correfpondance
dans laquelle Elles fouhaitent
de vivre avec V. H. P. s'établira&
Se confirmera par là davantage,
leurs Maiestez ne se pouvant
GALANT. 121
vant pas perfuader qu'on prefere à
leur amitié l'intereft de quelques
particuliers , qui ne cherchent que
des profits iniustes & inexcufables,
C'est ce que parordre exprésdu Roy
Son Maître le souſſignén'a pus'empêcherde
representer tres-humblement
à V.H. P. Fait à la Haye ,
le 27. Août 1692.
Les meſmes plaintes ont eſté
ſi ſouvent réïterées par les deux
Rois , que l'affaire eſt ſar le
point de s'aigrir , s'ils ne reçoivent
la fatisfaction qui leur eſt
deuë. Aufſi n'eſt il pas juſte
que deux grands Monarques
- foient foûmis aux volontez
d'une . Republique , & d'un
Ufurpateur , & qu'ils en reçoivent
des Loix , & qui leur font
- prejudiciables , & à leurs Sujers
, comme s'ils y étoient
Sept.1692 F
122 MERCVRE
obligez , & que l'indépendance
ne fuft pas le plus beau &
le premier droit des Couron
nes.
Quoy que l'Armée du Roy
en Allemagne , & l'Armée de
l'Empereur & des Alliez , n'ayent
pas fait de grandes exp: -
ditions depuis l'ouverture de la
Campagne , celle de France a
neantmoins toujours confervé
fes avantages , & la fuperiorité
qu'elle a toujours enë. Elle a
paru la premiere , elle a vêcu
aux dépensde ſes Ennemis ; &
tout ce qui s'eſt paffé en ce
pays-là , quoy que peu confiderable
, n'a pas laiſſé de tourher
toujours à ſa gloire. Cependant
toutes les Cours des
Alliez, & toutes leurs Nouvelles
publiques ont retenty
depuis que la Campagne eft
GALANT.
123
ouverte , des grandes expedi-
( tions qu'ils devoient faire cette
année en Allemagne ,& ils ne
ſepromettoient pas moins que
d'emporter Philisbourg ou
Landau , & leur Armée eſtant
plus nombreuſe que la noftre
du moins felon leurs Ecrits ,
devoit faire encore de plus
grands progrés , ſi nous eſtions
auſſi foibles qu'ils l'ont publié ,
& qu'ils le publient encore
cous les jours. Il y a de la honte
, & l'on peut meſine dire de
la lâcheté pour eux ,den'avoir
mis en execution aucun de leurs
grands projets ; ou ſi noſtreArmée
ſe trouve auſſi nombreuſe
que la leur , c'eſt une autre ef- .
pecede lâchété que de publier
ce qui n'eſt pas .Ainh d'une ou
d'autremaniere,une ſemblable
conduite ne tourne pas à la
F2
124
MERCUR E
Ja
gloire de ceux qui tiennent les
mêmes diſcours toutes les an
nées,& qui font voir autant de
fois, qu'ils n'ont pas plus de fincerité
que de valeur.co
Vous avez fans doute oüy
parler de ce qui s'eſt paffé depuis
peu avec les Imperiaux.
Comme on n'en a point donné
d'ample détail au Public , je
vous en envoye un qui a eſté
fait par un Officier de l'Armée
de M. le Maréchal de Lorge ,
auquel je ne change rien ...
Le 3 il du mois d'Aouſt,nous
marchâmes pour gagner le défilé
de Turkeim , ſur l'avis que
M. le Maréchal de Lorge receut
que les Ennemis avoient
faitdes ponts dans l'Iſle de Santhoffen
, où nous avions eu un
détachementde cinq cens Chevaux
, & un Regiment de DraGALANT.
125
gonsavec deux Brigades d'Infanterie
,ſous les ordres de M.
de Feuquieres , parce que M.
de Melac,qui avoit commandé
ce Corps depuis plus de fix ſe.
maines , s'eſtoit trouvé tres- incommodé,
& avoit eſté obligé
d'aller à Neuſtat .
Nous nous emparâmes du
défilé ſans obſtacle,& marchâ
mes enfuite à Neuſtat , incer
tains fi nous paſſerions le Rhin
à Philisbourg , ou au Fort-
Loüis . M.le Maréchal qui étoit
allé à Philisbourg, & qui avoit
dit qu'il nous réjoindroit le
mefme jour , y fejourna , & le
lendemain que l'on croyoit
prendre la route du Forta
Louïs , nous prîmes celle de la
petite Hollande , M. de la Bréteſche
qui estoit de jour, marcha
avec les Gardes,&le cam-
F3
426 MERCVRE
pement quelque temps avant
l'Armée. M.de Gobert fut dé
taché avec quatre cens Chevaux
pour la couvrir , prenant
fon cheminle long du Ruiffeau
de Spierbach ; les quatreRegi
mens de Dragons que nous avons
, partirent auffi-toſt pour
gagner le défilé des Capucins
au-delà du Rhin& de mettre à
la teſte des gros équipages . Il
femble que toutes les Troupes
que je nomme devoient arri
verenmeſime temps: ceperidant
cela ne fut pas. Les Gardes furent
les premiers qui arrives
rent. Nous eſtions à peine à
vûë de la petite Hollande que
nous reçûmesdes ordres de M.
leMaréchalde nous hater,parce
que les Ennemis paroiffoient ,
& vouloient gagner les poftes
de Spire , qui leur estoientd'us
GALANT. 127
ne groſſe conſequence pour
paffer le Spierbach. Cela fit que
nous nous preffâmes d'arriver ,
& nous le fifines affez heureuſement
pour l'empêcher,ou du
moins pour les tenir en bride
juſqu'à ce que toute l'Armée
arriva. Quelques curieux qui
s'eſtoient avancez , rapporte
rent que les Ennemis s'éten
doient dans la plaine au delà
du Ruiſſeau , & qu'ils avoient
déja pris la Teſte d'Epine , qui
eſt à la teſtedu Pont.M.de Melac
, fur cet avis , oublia qu'il
étoit malade , & s'y porta avec
beaucoup de diligence pour la
garantir de l'inſulte des Ennemis
, qui commençoient à parlementer
avec le Lieutenant
qui la défendoit,& qui ne pouvoit
la ſoûtenir,n'y ayant point,
de barriere qui la fermaſt , &
(
F4
128 MERCVRE
manquant de poudre. Il raſſura
le Lieutenant , en luy diſant
qu'il eſtoit ſoûtenu de toute
l'Armée , quoy qu'elle fuſt à
plus de trois lieuës de là . Joubliois
à dire qu'il eſtoit ſuivy de
cinq ou fix Officiers, d'un Maréchal
des logis , & de huit Cavaliers
qu'il fit mettre fur le
Pont,& fittirer fur une troupe
de Cavalerie qu'il obligea de ſe
retirer.Les Ennemis das ce tems
là firent mettre pied à terre à
quatre cens Dragons pour téter
un paſſage fur la gauche. Il y eut
auſſi vingt de nos Dragons qui
avancerent. Ils firent feu fur les
Ennemis ,qui n'auroient pas
laiffé de tenter le paſſage du
Ruiffeau , s'il ne nous estoit
venu du ſecours. Les Troupes
deM.de Feuquieres,qui avoiét
déja gagné la petite Hollande ,
1
GALANT. 129
àdeſſeinde paſſer le Rhin avant
que l'Armée fuſt arrivée , eurent
le temps de venir , parce
qu'on fit mettre pied à terre à
quelques Troupesde Cavalerie
pour efcarmoucher,qui tinrent
les Ennemis en bride. Il nous
arriva même une piece de Cas
non qu'on fit tirer , & qui les
obligea à quitter les hayesqu'ils
occupoient. Ils prirent pour lors
la réſolution de nous tâter par
un autre endroit,& ayant dreffé
une Batterie du côté de la Tour
de Spire, pour nous faire croire
qu'ils ne vouloient nous attaquer
que par-là , ils firent marcher
desTroupes ſur leur droi.
te au traversdubois,pour ſe rendre
maiſtres du Village de Dudenhoven,
qui estoit un paſſage
fur la Riviere de Spierbach. Ils
y établirent quatre Bataillons
F
130 MERCVRE
Suedois,& une Batteriede trois
pieces deCanon.Il ne leurmanquoit
plus pour nous couper en .
tierement avec les Troupes de
M. de Feuquieres , que de gagner
la Tourde Dudenhoven ,
qui eſt à portée de la Carabine
du Village,& qui a un pont fur
le bras du même Ruiſſeau , qui
eſt impraticable par tout ; mais
M.de laBrereſche y arriva affez
heureuſement avec cinq ou fix
Officiers pour ſauver ce poſte,
où il établit un Bataillon Irlan
dois.Cela ne ſe paſſapoint fans
eſcarmoucher de part & d'autre
, &ces efcarmouches donnerent
le temps d'arriver aux
Troupes de M. d'Uxelles ,&
enfin à toute noſtre Armée..
Pour lors on fe rangea enbataille.
Toutenoſtre Infanterie
fe mir à convert d'aun Landvert
GALAN T. 131
qui regnoit depuis Spire juf
que par de-là le Village de
Dudenhoven. On y établit des
Batteries dans les lieux qui pa,
roiſſoient les plus garnis d'Ennemis
, & l'on commença à ſe
canonner affez vivement. Le
feu de la Mouſqueterie ne fut
pas moindre , & toute cette
journée ſe paſſade cette forte ,
&meſime une partie de la nuit.
Le lendemain,on trouva que les
Ennemisqui n'avoient pû foutenir
dans Dudenhoven ,
cauſe de noſtre grand feu , l'avoientquitté.
On y fit des Prifonniers,
qui nous rapporterent
que les Ennemis qui attaquerent
le Landvert , furent ſi é
tourdis du feu qu'ils y effſuyerent
, que deux Bataillons Sue
dois en mirent les armes bas
&s'enfuirent avec affez de de
F6
232
MERCVRE
fordre. Cela nousa paru par le
nombre de Spontons qu'on y a
trouvez ,& par leurs chevaux
de frize avec des tambours
Nous nous faiſifines de ce poſte,
&les Ennemis des le moment
fe retirerenthors de portéedu
Canon ,& fe camperent aprés
avoir mis un Ravindevanteux,
Nous en fifmes de mefme .
Tout cela paroiffoitun complimens
pour qui décamperoit le
premier. Nous paffames la nuit
partie de l'Armée au Biouac
&dés le point du jour on s'apperçut
que les tentes des Ennemis
étoient à bas , & que
leur Armée étoit en bataille ..
Nous étions affez prés pour
voir leur mouvement , & nous
ne fûmes pas long- temps à re
marquer qu'ils faifoient une
retraite . D'ailleurs , on avoit
GALANT. 1.33
entendu leur gros équipage &
l'Artillerie défiler. On alla en
avertirM. le Maréchal qui s'avança
pour les voir , & pour
prendre fon party,mais comme
ilavoit refolu de paſſer leRhin ,
nous marchâmes pour gagner
le Fort- Louis .J'oubliois à dire,
qu'il nous fut aifé de caffer le
cou à un Bataillon des Ennemis
qui étoit reſté à portée du
Mouſquet de nous , dans de
groffeshayes auprés de la Tour
de Spire , parce qu'il avoit une
Plaine à traverſer avantque de
gagner le gros de leur Armée ,
& qu'il n'etoit ſoûtenu que
d'une troupe de Cavalerie que
noſtre Canon avoit obligé de
fe retirer. Ce Bataillon ne paroiffoir
pas peu embaraffé, mais
M. le Maréchal qui vouloit
gagner chemin,ne voulut point
1
) 134 MERCURE
laiſſer de la Cavalerie , qui ſoutenuë
par quelques Compagnies
de Grenadiers , auroit
fait cette expedition.Ils prirent
leparty de gagner la Plaine , &
pour lors on laiſſa fortir lesGrenadiers
quine purent les join .
dre. Une garde de Cavalerie
s'avança , maistroptard , & ils
fe retirerent fous le feu d'une
Tour qu'ils occupoientencore .
Ils eſſuyerent quelques coups
de Canonqui leur emporterent
pluſieurs Soldats. Quelques
Officiers les fuivirent pour les
joindre , & on fit fortir un Regiment
de Dragons qui ſe mie
en Bataille dans cette petite
Plaine devant leur Armée ,qui
fe retiroit toujours. Ils vulderent
la Tour qu'ils avoient , &
ymirent le feu. Nous fufmes
fort long-temps affez prés d'eux
GALANT.
135
témoins de leur retraite , aprés
quoy nous partîmes pour gagner
le Fort Louis. Cette affaire
peut bien leur avoir couté
cinq à fix cens hommes &
pluſieurs chevaux. Nous y en
avons perdu cinquante , du
nombre deſquels eſt un Capitaine
de Fufeliers , un Capitaine
de Charoy d'Artillerie , &
deux Officiers Irlandois. Voila
le détail d'une affaire qu'on
croyoit devoir eſtre plus ſe-
Tieufe .
La muit du 4. on détacha
M. du Mafel , Mestre de Camp
de Cavalerie , avec trois cens
chevaux. Il paſſa le Rhin &
trouva les Ennemis. De Lille ,
Capitaine de Carabiniers de
Vivans , qui en commandoit
trente les chargea , & en tila
une vingtaine qui étoientCui
naffiers..
3
136
MERCURE
(
Le 8. de ce mois , le Roy
d'Angleterre vint à Paris , &
logea chez les Peres , de la
Doctrine Chrétienne , que Sa
Majesté a voulu encore honorer
cette année d'une viſite en
leur maiſon de S. Charles fur
les Foffez de S. Victor . C'eſt
une maiſon tres - bien ſituée
& d'un bel afpect . Co Prince
y fut regalé avec beaucoup de
magnificence , par M. le Duc
de Lauzun , pendant trois jours
qu'il y fejourna , & reçu en fon
entrée, & complimenté par le
P. General de la congregation,
à la teſte de ſa Communauté ,
avec tout le reſpect qui luy eſt
deu.
Le Dimanche 31. du mois
paffé , Mrs les Eveſques de
Tournay, d'Amiens & deClermont
, furent facrez à Paris
د
GALANT.
137
& M. l'Eveſque de Chartres
fut facré à S. Cyr. le meſme
Jour , par M. l'Archeveſque
de Paris , fon Metropolitain ,
qui avoit pour Aſſiſtans M.
*d'Orleans , & M. de Meaux .
Le lendemain ce Prelat preſta
ferment de fidelité entre les
mains du Roy , ce qu'ont fait
auſſi les autres Eveſques aprés
leur Sacre , felon la coutume .
Ce ferment ſe préte dans la
Chapelle , au lieu que les Officiers
de la Couronne,le principaux
Officiers du Roy le
prétent dans l'appartement de
Sa Majeſté . Les preſens que
font ceux - cy vont aux Officiers
de chambre , & ceux que font
les Eveſques, vont aux Officiers
de la Chapelle.
Vous ne ferez pas fâchée de
voir quels font les ſentimens
138
MERCVRE
de tous ceux du Diocese de
Chartres touchant l'Illuftre
Prelat qui leur a eſté donné ,
& que vous avez connu fous
le nom de M. l'Abbé Defmarais
, qui s'étoit retiré à S. Cyr .
Je vous ay parlé dans d'autres
Lettres de ſes grandes qualitez
& je ne ſçaurois douter que
vous n'en voyiez avec plaiſir
une nouvelle peinture dans
l'Elegie que je vous envoye.
Elle eſt de la compoſitionde
M. Danchet .
hình thành
LA BEAUCE .
ELEGIE.
D'o Nfuneste cyprés triſtement
couronnée 7
GALANT. 139
Ames ennuis mortels en proye abandonnée,
Jepleurois mon Pasteurque la Parque
en couroux ,
Enlevoit aux dépens de mes voeux
lesplus doux.
Moncoeur estoit asteint de la douleur
amere,
Qu'une Fille reffent à la mort de
Son Pere.
Ehin'éprouvois -jepas unſemblable
malheur ,
Ne me fervoit-il pas de Pere &de
Pasteur ?
Mes yeux à tous momens estoient
ouverts auxlarmes ,
Mes plus aimables lieux avoient
perdu leurs charmes.
Jem'en prenors ausort, & m'affligeois
toûjours ;
De mes vives douleurs rien n'arrêtoit
le cours .
OCiel! de mes regrets témoin impitoyable
,
140 MERCURE
Difois je , quel forfait m'a pûrendre
coupable ?
-Les voeux que je faisois vous ontils
irrité ?
Rendez moyle Pasteur
m'avezôté ;
que vous
-Vous n'avez pů souffrir le bonheur
dema vie.
f'ay perdu mon Prélat , ma gloire
m'est ravie.
Si la vertu pouvoit empêcher de
perir.
Il estoit digne, helas ! de ne jamais
mourir.
De la juſte douleurdont je ſuis pof-
Sedée,
Quel Succeffeur pourra détourner
mon idée?
Mais LOVIS devenu ſenſible à
mes malheurs ,
A calmé mes ennuis,a deſſeché mes
pleurs ;
Ilarrache aurepos d'uneSainte retraite
९
GALANT. 141
Vn digne succeſſeur , dont la vertu
parfaite
tiré,
Vouloit s'enſevelir dans un lieu re
1
Ou de l'Amour divince Prelat penetré
,
Animé du beau feu d'une foy pure
& vive ,
Joüiffoit des douceurs de lavie unitive.
Mais inutilemene ilſe vouloit ca.
cher ,
LOVIS l'a découvert, il l'eſt alle
chercher ,
Er par un juste choix à nos foubaits
propice ,
Luyfait voir qu'au merite ilſcait
rendre justice.
Quoy que l'illustreſang deses nobles
Ayeux
Lepust faire monter à ce rang glo
ricux ,
Sur tousfes Concurrens il a la préference,
142
MERCURE
C'est la seule vertu que Louis réa
compense.
Dans les murs de Saint -Cyr reglé
parsa vertu ,
Deſes Habitsfacrez on le voit revestu.
Il s'appreste àvenir couronnernotrejoye.
Meritons le bonheur que le ciel
nous envoye.
Comme onvoit une Vigne en unfecret
vallon ,
A l'aide d'un Ormeau méprisant
l'Aquilon ,
Porter Superbement ſes branches
dans la nuë ,
Ainsi de mon Prelatmagloirefoutenuë
,
•
Croiſtra dejour en iour an mepris
de l'erreur ,
Etdemes Ennemis bravera lafureur,
Le conçois de fon nom un fortuné
préſage,
GALANT . 143
Dema felicitéfon merite estlegage
Defes discours touchans les lâches
coeurs frappez,
i
Duſoin de leurfalut feront plus occupez
,
Et rallumant les feux d'une foy
preſque éteinte ,
Il leur inspirera l'amour avec la
crainte.
Ilva leur découvrir parses vares
vertus ,
Du celeste séjour les sentiers peu
barius.
Les conduisant luy-même au milieu
des orages ,
Illes garantira des funestes naufra.
ges.
Ils peuvent à ce Guide abandonner
leur fort.
LeVaisseaufans peril eſtſeur d'al
ler au port.
Ceux qu'un amour impur captive
dans ses chaines ,
G
i
1
1
1
144
MERCURE
HO
Trembleront au recit des infernales
2 Reines
Etvoyant leurPasteur brûler d'un
Saint amour,
Ilsvoudront commencer d'en brûler
à leur tour.
Ce Furieux qu'irrite une legere offense,
Queflate dansson coeur l'espoir de
Sa wangeance ,
Levoyaut aux gensux de ses fiers
Ennemis.
Pleurera le malheur où fes tranf.
ports l'ont mis.
Le pauvreenfa cabane où le destin
L'accable ,
Attendra Sans ſe plaindre unfecours
charitable.
LeRiche enfon Palais au combledu
bonheur ,
Conferveratoûjours lapauvretédu
coeur.
Detoutes les vertus c'est leparfait
modelle.
GALANT.
145
On voleen l'imitant àla Gloire Eternelle.
Heureuse de jouir d'an bienfi precieux
;
Mon coeur n'affireplus qu'à le voir
en ces lieux.
Momens, qui prolongez trop longtempsson
absence ,
Que vous paroissez longs à mon
impatience !
Déjames Habitans courent de tous
costez
Et témoignent l'ardeur dont ils font
transportez , i ) ,
Giel de nostre deſtin ne troublezpas
les charmes.
Et ne nous causezplus de funestes
alarmes.bg
:
Protegez ce Prelat , comblezle de
vos biens ,
Retranchezde nos jours pour prolonger
les fiens.
Sept. 1692 . G
J
146 MERCVRE
C
M. du Cambour , Marquis
de Coiflin & de Pont- Chafteau
, & Fils de M. le Duc de
Coiflin , vient de perdre Marie
Loüiſe d'Alegre , ſa femine
aprés treize mois de maladie ,
pendant leſquels elle a fait paroître
beaucoup de pieté , de
conſtance , & de reſignation .
Elle a eſté inhumée aux grandes
Carmelites , où elle avoit
choiſi ſa ſepulture. Elle eſtoit
Soeur de M. le Marquis d'Alegre
, Colonel de Dragons , qui
vientde paroiſtre avec tant de
diſtinction dans le Combat de
Stein Kerke. Ils eſtoient procheparensdelapremiere
Femme
de feu M. le Marquis de
Seignelay , & en avoient hérité
de grands biens , dont M. Je
Marquis d'Alegre demeure
unique heritier par la mort de
GALANT .
147
Madame la Marquiſe de Coiflin
ſa Scoeur. Je ne vous diray
rien de ces deux illuſtres Maifons
, l'une en Bretagne & l'autre
en Auvergne , vous en
ayant déja parlé en pluſieurs
occafions.
Voicy les noms de quelques
autres perſonnes confiderables
que nous avons perduës dans le
meſme temps.
Meſſire François de Rouſſelé
Marquis de Sache , Chevalier
d'honneur de Son Alteſſe
Royale Madame. Il eſtoitd'une
tres- illuftre Maiſon , & Parent
de ce qu'il y a de plus diftingué
enFrance.
Meſſire Michel de Ligny ,
Sieurde la Breteſche,Capitaine
de Vaiſſeau du Roy. Il eſtoit
Neveu de feu M. de Ligny ,
Evefque de Meaux
:
し
G 2
148 MERCURE 1
Meffire Anet d'Eſcars , Marquis
de ce meſme lieu , Baron
de la Motte , Saint Sever , &
Ocanville. Il eſtoit Gouverneur
de Honfleur.
Meſſire Nicolas Brulart , Baron
de la Borde , Premier Prefident
au Parlement de Dijon,
où il fut reçu en 1657. Ilyaeu
en ce Parlement divers pre .
miers Preſidens de cette Famille;
ſçavoir,Denis Brulart , Baron
de la Motte , qui ayant eſté
mis en poſſeſſion de cette mportante
Charge l'an 1570. la
reſigna en 1610. à Meſſire
Nicolas Brulart ſon Fils. Cette
Famille eſt originaire d'Artois .
Jacques Brulart , Baron de
Heez & d'Agnets au Comté
d'Artois , fat Preſident aux Enqueſtes
du Parlementde Paris ,
fous le regne de Philippes de
GALANT.
149
Valois. Nicolas Brulart , Marquis
de Sillery , Vicomte de
Puifieux , & Baron de Bourfault
, fut Maiſtre des Requeftes
& Ambaſſadeur en Suiffe ,
aprés quoy Henry IV. le fit
Preſident au Parlement de Paris
, enfuite Garde de Sceaux ,
& enfin Chancelier de France .
Noël Brulart ſon Fils , fut Procureur
General au Parlement
de Paris , &Pierre Brulart, Seigneur
de Croſne & de Genlis
exerçala Charge de Secretaire
d'Estat ſous Charles IX. Il y a
eu un autre Pierre Brulart
Seigneur de Sillery , auffi Secretaire
d'Estat ſous le regne
du Roy Henry IV. Brulart
porte de gueules à la bande d'or
chargée d'une traiſnée de cinq Barigues
de fable. C
Les Vers que je vous envoye
د
G3
150 MERCVRE
1
fur la mort de M. Brulart premier
Prefident au Parlement
de Bourgogne , vous feront
connoître combien il eſtoit
aimé & eſtimé dans cette Province.
SUR LA MORT
De M. Brulart , Premier Prefident
de Dijon.
IDILLE.
Delfon triſte &fatalvient de
_frapertes airs?
Helas vest- ce vousqueje perds ?
Brulart, la Parque inexorable
Vient- elle de trancher des jours fi
précieux , SOLA EF
-Et la terre trop miserable
Eft-elle enfin reduite à vous ceder
aux Cieux?
Ah! jen'en doute plus les vertus
éplorées ,
Par vous constammenthonorées,
GALANT.
151
Me ledisent assezpar leur abaticment
.
LaJustice en ce dur moment
Deſes tremblantes mains voit tomber
la balance ;
On implore en vainſon pouvoir ,
Ellen'écoute point lescris de l'innocence,
Et ſemble en cet inſtant oublierfon
devoir. :
La Pietéſa Soeur,triste,mais plus
constante,
Proſternée au pied des Autels,
Prioit en vain les Immortels
Pour votreſanté languiſſante.
Elle connoîtqueses efforts
Nepeuventranimer les debiles ref
forts
D'unemachine chancelante ,
Les Arrêtsdu Ciel Cont trop forts.
Par de profonds foupirs qu'un Zele
ardent enflame,
G4
152 MERCURE
Les voeux qu'elle faisoit pour lefalut
du corps ,
Sont donnez auſalut de l'ame.
Vers elle je vois dans ces lieux
D'un pas ferme avancer l'intrepide
Constance.
Sur son front paroist l'aſſurance .
Elleveut imiter les inftans glorieux,
Et laſagefierté de vos derniers adieux
,
Mais bien tost d'elle mesme elle
n'est plus maistreffe ,
Et cede enfin àsatendreſſe.
Ses yeux remplis de pleurs sont converis
de fa main ;
Mais sandis qu'elle veut nous cacher
ſa foibleſſe ,
Ses larmes inondent fonfein.
**
Peut- on representer l'affliction extrême
De toutes les autres Vertus ?
GALANT .
153
Quand on voitfuccomber la Con.
stance elle- mesme ,
Quels coeurs nefont point
2
abattus !
Présde vostre Epouſe fidelle
Toutes courent remplir un trop juste
devoir ,
Et retenirson deſeſpoir.
Sans leurSecours que feroit-elle?
Leurs foins toûjours actifs l'arrachent
au trèpas ,
Mais ſa vive douleurnesemodere
Pas ;
Elle ſemble au contraire estre plus
violente. A
Quelspleurs & quels sanglots! quel-
1 le plainte touchante !
Mais envainſesſoupirs voudroient
vous rappeller
En d'eternels ennuis elle se voit
plongée. t
O Ciel , qui l'avez affligée,
Vous pouvez seul la conſoler..
G
154
MERCURE
**
Vous, tendres rejettons d'une union
fi belle ,
Enfans d'un (ipurſang produits,
Meditezvostre Pere&les jours&م
les nuits ,
C'est pour vous un parfait modelle,
Tous vos pas feront feurs par ce
Guide conduits.
Ilvous dira que la noblesse ,
Que ceque lafortune àde pompeux
debors,
Que les grandeurs,quela richeſſe
Ne font rien au prix des trefors
Que donne l'exacte ſageſſe.
Et pour vous, & grande Ame,accor--
dezmoy l'honneur ,
De vous rendre encor cethommage..
A diffinguer ma voix dans ce com
munmalheur ,
La reconnoiſſancem'engage..
Mes Vers n'ont pasla vanité
GALANT.
Depretendre paſſfer à la posterité.
Et deſervir àvoſtregloire.
Lesbelles actions d'un Herosſivăté.
Sans le foible fecours des Filles de
Memoire,
Vous répondent affez del'immorta--
lité.
Il n'y a point de jour que
l'on doive celebrer avec plus
d'ardeur que celuy de la naifſance
du Roy qui arrive tous
les ans le 5. de ce mois. C'eſt
un devoir dont Mademoiselle
l'Heritier de Villandon s'eſt
acquittée par ces Vers. Je vous
aydéja parlédumeritede cette
Demoiselle , qui eſteſtiméede
beaucoup de Perſonnes de qualité
,& qui joint à une grande
vertu un ſçavoir peu ordinaire.
LE JOUR POUR
de la Naiſſance du Roy.
RAffembleZaujourd'huy les plaša
firs& lesjeux.
G6
56 MERCVRE
Qu'en ces célebres murs on allume
des feux ,
Et que tout le Peuple déploye
Les vifs & doux transports d'une
éclatante joje.
- France,c'est dans cet heureux iour
Que Louisreceut lalumiere.
Si toft qu'il commençason auguste
carriere ,
Ilfut de tous les coeurs& l'espoir&
l'amour,
Mais de quelque vaste esperance
Qu'il ait pu nous combler dansfon
aimable enfance
Illa furpaſſe bienencor..
Toûjours à la vertu propice ,
Parfa bonté , parsa iustice ,
Il ramene le siecle d'or..
たし
Son regne est un tissu de furprenanss
miracles,
En vain les folles unions-
Decentialouses Nationss
GALANT. 157
Pretendoient luy servir d'obſtacles
;
Ildonneàl'Univers les merveilleux
?
Spectacles
De mille augustes actions.
En vain l'Ufurpateur quifit naiſtre
la Ligue,
Oppose àce Vainqueur&laforce&
la brigue..
Nostre grand RoySeul contre tous,
Accable se Tyran par d'intrepides
comps..
Nous verronsſous leur poidsfuccomber
un perfide ,
Iladérafenti d'aſſeZrudesrevers.
Nostre vaillant Heros , àl'exemple
d'Alcide ,
Des Monstres odieux veut purge
l'Univers,
La prise de Namur , le Combat de
Tubize
En ont presque achevé la fameuse:
entreprise
198
MERCVRE
Mais tandisque Louis,rempliſſant
Sesprojets ,
Fait reffentirpar tout lepouvoirde
Ses armes,
Il'empeſche que Mars &Ses tristes
allarmes
Ne viennent troubler ſes Suicts.
Nous levoyons montrerfans ceffe
Aux Peuples fortunez qui vivent
Sous Ses loix
Que leur bonheurſeull'intereſſe,
Et qu'il est le plus grand&le meilleurdesRois..
Gelebrons doncle jour où le Ciel àla
Terre
Afaitpreſent de ce Heros",
Aufſi ſage au milieu des horreurs
de laguerre
Qu'occupé noblement dans le ſein
du repos.
Prionspour luyle Cield'une ardeur
vive& pure.
GALANT.
159
Ah ! s'il veut nous donner un bonbeur
assuré,
Qu'il faffeseulement ( propice àla
Nature)
Quede Louis leGrand,le charmant
regne dure
T
Encor plus qu'iln'a duré..
Le Pape Alexandre V III.
a canoniſé le Bien heureux
Jean de Dieu , Fondateur de
l'Ordre des Religieux de la.
Charité , ſi utile au Public pour
l'aſſiſtance continuelle qu'ils
rendentjour &nuitaux homes.
malades dans leurs Hopitaux ,
où ils font panſez , nourris &
médicamentez avec grandfoin.
Ces Hôpitaux font en fort
grand nombre en France , en
Eſpagne , & en Italie ,& autres
Pays de laChreſtienté. Les
Religieux de la Charitéde Pa
ris ont fait pour la folemnité
160 MERCURE
de la Feſte de ce Saint Fondateur
, une Octave folemnelle
en leur Egliſe au Fauxbourg
Saint Germain des Prez lez
Paris . On commença le 1 6. du
mois paffé , & l'ouverture s'en
fit par les premieres Vefpres ,
où M. l'Archeveſque d'Alby
officia. Le lendemain Dimanche
la grande Meſſe y fut celebrée
en Muſique , & les jours
fuivans pluſieurs Chapitres &
Paroiſſes de Paris y font venus
celebrer la grande Meſſe , ſçavoir,
le Lundy la Paroiffſe Saint
Sulpice , Mardy les Peres Auguſtins
Reformez du Fauxbourg
S. Germain , le Mercredy
la Paroiſſe Saint Eustache ,
le Jeudy, le Chapitre & Paroif-
'fe de Saint Benoiſt , le Vendredy
l'Archipreſtre & Paroiffe de
Saint Severin ; le Samedy la
GALANT . 161
Paroiſſe de Saint Louis en l'Iſle,
& le Dimanche 24. du meſme
mois , jour de l'Octave & clôture
, le Chapitre & paroiffe
Saint Germain l'Auxerrois.Plu .
fieurs celebres Predicateurs
y ont preſché pendant cette
Octave, ſçavoir Dom Charlier ,
Religieux Benedictin de l'Abbaye
de S. Germain des Prez
M. Tougard , Docteur
Theologie , Curé de Conflans
& du Bourg de Charenton ; le
Pere Loir , Religieux Augufin
Reformé du Faux-bourg
Saint Germain,le Pere Alexis
du Buc , Superieur des Clerc
Reguliers Theatins de Sainte
Anne la Royale; le Pere Guibers
, preftrede l'Oratoire . le
pere Sablé
د
en
,
Jefuite ; Dom
Hierôme , Feüillant ; & M.
Hideux , Curé de la Paroiffe
des Saints Innocens .
162 MERCVRE
Le Roy de Pologne ayant
toujours nommé au Cardinalat
des Sujets dignes de remplir
ces premiers rangs de l'Eglife ,
ceux qui ont eu ces avantages ,
ont toujours eſté agréez de Sa
Sainteté , & comme Sa Majeſté
Polonioſe y vient de nom .
mer M. le Marquis d'Arquien ,
Pere de la Reine ſon Epouſe ,
il y a lieu de croire que le Pape
témoignera beaucoup de fatisfaction
de ce choix , & que
dans la premiere Promotion
qui ſe ferapour les Couronnes ,
Sa Sainteté n'oubliera pas d'en
donner des marques .
Preſque en meſme temps
que le Roy de Pologne eut fait
cette nomination , M. le Marquisd'Arquien
receutune nou.
velle qui luy fut fort agreable,
puis qu'il apprit que le Roy de
GALANT. 163
France ayant aſſiegéNamur en
perfonne , s'en eſtoit rendu le
Maiſtre. Ce Marquis voulant
en marquer ſa joye , choiſit le
temps que tous les Seigneurs
du Royaume , & les Grands
Officiers de la Couronne eftoient
aſſemblez à Javarovv
pour un grand Confeil , au ſujer
des propoſitions de Paix , dont
l'Ambaffadeur du Kan des
Tartares eſtoit chargé . Il les
traita avec beaucoup de magnificence.
Il y avoit deux
tables de quatorze couverts
chacune. On entendit pendant
le repas une agreable ſimphonie
, & l'on y but delicieuſement.
Le Roy de Pologne qui
fçavoit à quelle occafion ſe faifoit
la Feſte,leur avoit envoyé.
de fon meilleur vin. On y but
pluſieurs fois pendant le repas
1
164 MERCVRE
à la ſanté de Sa Majesté Tres-
Chreftienne , & M.le Marquis
d'Arquien , parlant de ce Monarque
, l'appella toujours fon
bon Maistre . On employa la plus
grande partie du temps que
Pon fut à table ,à parler de ſes
Conquestes , & des avantages
qu'il y a de ſervir un fi grand
Roy ,& d'eſtre de ſes Amis.
< Je vous envoyay le mois paffé
une Lettre de Lion touchant
l'hiſtoire de la Baguette qui
fait aujourd'huy tant de bruit
par tout. Non feulement cette
Lettre a paru curieuſe à tous
ceux qui l'ont veuë , mais on l'a
trouvée fort bien écrite , ce qui
a fait ſouhaiter les Ouvrages
qui partent de la meſme Plume.
C'eſt ce qui m'engage à vous
envoyer une ſeconde Lettrede
la meſme perſonne fur cette
meſime matiere .
GALANT . 165
I
ALyon ce 6. Septembre 1692 .
E commenceray Monfieur , par
vous dire, que le nombre de ceux
qui ont la verta de la baguette,augmente
icy tous les jours. Ilyen a
déjaſept ou huit reconnus pour tels,
par des experiences,dont j'ay moymesme
été le témoin , &je n'ay eu
depuis cinq ou fix jours de commerce
qu'avec eux. Cela me met en état
de répondre aux questions que vous
me faites sur cette matiere touchant
les fairs . Je voudrois ben
que ces éclairciſſemens là nous
en puſſent donner quelques - uns
pour les causes immediates de ces
effets, mais c'est ce que je defire plus
que je ne l'espere,&ilnous manque
pour cela des organes que la raison
ne peutfuppléer.Je viens auxfaits.
Toute forte de bois est susceptible
de l'impreſſion que ceux qui ont la
1
166 MERCVRE
vertu defaire tourner la baguette
dans leurs mains luy donnent nasurellement
. Le bois vert neanmoins
reçoit plusfacilement cette
impression que lefec , c'est-à-dire ,
qu'une baguette de bois vert tourne
plus viste & plus promptement
qu'une de boisſec&plus le bois eft
poreux, plus la bague tourneviste.
La baguette dont on sefert eft
faite ordinairement en fourchette
que l'on tient par les deux bouts.
On peut neanmoinssefervir d'une
simple , & la tenir dans ses deux
mains un peu ployée en arc , afin
qu'elle en tourne plus promptement.
Quand elle neseroit pas ployée, on
que mesme on ne la tiendroit que
dans une main , elle ne laiſſerost
pas de tourner , mais plus infenfiblement.
La baguette n'est qu'un signe
indicatif du mouvement qui est
GALANT. 167
excité dans celuy qui la tient , par
les eſprits de quelques corps étrangers
qui se trouvent avoir avectel
ou tel homme , une proportion determinéeà
exciter tel ou tel mou.
vement.
Dans les cas où les mouvemens
font vifs, par exempledans les affaffinats
, on peut se paffer de baguette
pour ſuivreles Meurtriers ,
&l'on se sent affez averty par le
mouvement& l'agitation interieure
; mais dans les cas où cette agitation
interieure n'est pas affezsenfible
, par exemple , quand on veut
trouver de l'argent, la baguette eft
neceſſaire pour manifeſter ce qui
n'estpas assez connu ; & à parler
proprement , c'est elle qui ſonne
theure. Il faws neanmoins encore
remarquer , qu'il y a des personnes
qui s'en paßent pluſtoſt que d'au
tres ,c'est àdire, ceux où l'impref-
!
168 MERCURE
fion des esprits étrangers est plus
forte, car ceuxfur lesquels elle est
moins fortenesententpas aßez de
mouvemens&d'agitation pour estre
determinez interieurement , & ils
ont beſoin de cefigne exterieur qui
les determine.
Par les recherches que j'ayfaizes
, ilne me paroist pas que la fubtilitédes
sens, la delicateſſe des organes,
le regime de vie , les paffions
L'éducation , contribuent en rien à
cette vertu , ayant trouvé tout cela
fort different dans ceux qui lapoffedent
, & rien d'extraordinaire
dans aucun d'eux , & il y a bien
apparence qu'elle conſiſte dans une
certaine proportiondes eſprits étrangers
avec ceux duſujet dans lequel
elle agite ,mais que ceste proportion
échappe à nos fens, Partout ce
quej'ay venjusqu'icy , il me paroist
que dans ceux qui ont cette vertu,
les
GALANT. 169
les Simptomesfont plas violens pour
lemeurtre que pour toute autre chofe.
Quelques-uns d'eux m'ont dit
neanmoins qu'ils étoient presque
pareils pour la decouverte des limites
, mais je n'ay fait encore
d'experiences que fur le meurtre ,
levol, les metaux, & les eaux.Ce
Simptome ordinaire est une agitation
interieure qui produit dans
quelques-uns des tremblemens, des
Sueurs,des mauxde teſte&preſque
dans tous, des palpitations de coeur,
&de frequens battemens d'arteres,
mais je n'ay observé ces Simptomes
que dans le casdu meurtre, car dans
Les autres cas, ceux qui ont cette
vertu ne reffentent qu'une agitation
interieure que la pluſpart mê.
me ne remarquent que parce que
la baguette tourne.
L'agitation & les ſymptomes
qui laſuiventſont plus violens fur
Sept.1692 H
170
MERCURE
la terre quefur l'eau ; mais cela est
égal dans une cave ou en plein air,
demesme que pendant laSanté ou
l'indifpofition de ceux qui ont cette
vertu.Je n'ay pas remarquéjusques
icy que la jeuneſſe ou la vieilleſſe
Serviſſent de quelque chose à augmenter
ou à diminuer cette vertu
, ny que les simptomes en foient
plus violens dans ceux qui ont
mangé que dans ceux qui sont à
jeun.
Je n'ay fait d'experience juſques
àpreſent de cette vertu que dans
les cas des meurtres, des métaux&
descaux ; mais il est certain qu'elle
s'étend außi à la découverte des limites
. Jesçais encore qu'ily a des
gens qui en ontfait icyfur des Dames
& Demoiselles de la petite
verou ; mais je n'en ay pas esté té.
moin & je crois que l'usage de cetse
expérienceseroit un peu dangeGALANT.
171
reux . D'ailleurs,pourquoy s'enferviroit
-on plûtoſt à l'égard des fem
mes que des hommes?Je crois en ve
rité que sur cette matierele meil
leur est pour les uns&pour les autres
, de laiſſer la baguette en repos.
Voila, Monfieur, tout ce que je
puisrépondre aux questions quevous
me faites.F'espere quevous ne m'en
ferez plus , &que vous aurez déja
trouvé cinquante perſonnes à Paris
qui ont cette mesme vertu.
Un des Complices du meurtre qui
adonné occaſion à la ſcene de la
Baguette , & que l'on avoit ſuivi
jusqu'à Beaucairepar cemoyen-là,
a esté rompu vif icy depuis deux
jours . Il a tout avoüé,&sa confef-
Sion s'est trouvéeſi conforme à tout
ce que la Baguette avoit indiqué ,
&àcinquante antres preuves &
circonstances que l'on avoit cuës
d'ailleurs , que jamais affaire de
H 2
172
MERCURE
ceste nature n'a esté mieux éclair.
cie. On a ſuivi les autres Complices
plus de trente lieuës en mer avec la
Baguette;mais quand on a esté affaré
qu'ils prenoient la route de
Gennes, on eft revenu , & on a bien
fait, car on ne les auroitpû arrêter
àGennes , & peut-estre auroit on
mis à l'Inquisition l'homme de la
Baguette.
Si dans lafuite il arrive icy quel.
que chofe de nouveau qui regarde
cette matiere , ie ne manqueraypas
de vous en informer , estant , Monfieur,
Voftre, &c .
Lesbelles perſonnes ne font
pas toûjours les plus aimables ,
& ce queje vais vous dire vous
convaincra qu'il eſt quelquefois
dangereux pour elles de
ſe prévaloir trop de cet avantage.
Un Cavalier affez délicat
dans ſes ſentimens , & fort efti
GALANT .
173
mé par ſon eſprit& par ſa naif.
fance , s'eſtant un jour rencontré
à l'Opera auprés d'une
jeune blonde dont les yeux
eſtoient fort vifs , fut comme
éblouy tout à coup de fa beau
té. Il la regarda attentivement
& les évenemens de la Piece
qu'on repreſentoit luy donnant
ſujet de l'entretenir , il s'y attacha
d'une maniere qui fit connoiſtre
à la Belle les impreſſions
qu'elle faiſoit fur ſon coeur.
C'eſtoit un de ces viſages que
l'on peut dire avoir eſté faits
au tour. Elle avoit le teint uny,
&d'un éclat à ſurprendre ,&
le brillant répondoit à la regularité
des traits. Il ne ſe paffa
rien dans tout l'Opera qui ne
leur fourniſt quelque matiere
de dire des chofes agreables , &
jamaistemps ne coula ſi viſte.
H 3
174
MERCURE A
La Belle ſe fit un plaifir de paroiſtre
aimable au Cavalier ,
& le Cavalier ceda malgré luy
au charme qui l'entraiſnoit.
Avant que de la quitter il ſceut
qu'elle demeuroit avec une
Tante , qui prenant ſoin de la
divertir l'avoit menée à l'Opera.
Il les conduifit à leur Carroſſe
, ayant obtenu permiffion
de les voir chez elles , il y alla
dés le lendemain . La Belle de
ſon coſté , qui le vit parler à
quelques perſonnes , qu'elle
connoiffoit , fut informée de
fon nom , & le receut comme
un homme qui ne pouvoit que
luy faire honneur par ſes vifites.
Elle eut pour luy des airs
d'agrément , & de complaifance
, qui le rendirenten fort peu
detemps le plus amoureux de
tous les hommes , La Belle n'aGALANT.
175
voit qu'à ſe ménager pour afſujettir
entierement le Cavalier
à ſes volontez . Le party
eſtoit tres-avantageux pour
elle , & elle avoit une Amie
qui luy donnoit là- deſſus de
fortbons conſeils . C'eſtoit une
Fille d'un fort grand merite ,
& qui par la bonté de ſon coeur,
&par la droiture de ſes ſentimens
l'emportoit ſur la pluſpart
des perfonnes de ſon Sexe ;
mais elle avoit un défaut qui
s'oppoſoit à l'eſtime que l'on
auroit euë pour ſes belles qualitez
, fi on euſt voulu les examiner.
Elle estoit fort laide , &
cette laideur , causée en partie
par la petite Verole qui l'avoit
fort- maltraitée , empêchoit
qu'on n'euſt envie de
s'attacher à connoiſtre ce qu'-
elle valoir. Le Cavalier qui les
Η 4
176 MERCURE
rencontroit fort fouvent enſemble
, diſoit à la Belle en
plaiſantant ,aprés qu'elle eſtoit
partie , qu'elle avoit grand tort
de ſe defier de fa beauté ; que
les avantages qu'elle avoit receus
de la Nature eſtoient afſez
grands pour n'avoir pas beſoin
d'eſtre relevez par une oppoſition
fi defagréable , & qu'en
leur donnant un ſemblable relief,
elle oublioit qu'elle ne
laiſſoit gotter qu'à demy l'extrême
plaifir qu'il y avoit à la
voir. La Belle luy repondoit
fur le mefme ton , que quand
on avoit quelque agrément capable
de plaire , on eſtoit contraint
de ſe retrancher fur quelque
laide perſonne , ſi on vouloit
avoir une Amie ,parce que
la jalouſie eſtoit ſi commune
entre toutes celles qui ſe pi
GALANT.
177
quoient de beauté , qu'elles alloient
quelquefois juſqu'à la
haine , ce qui les portoit le plus
ſouvent à ſe déchirer les unes
les autres. Cependant le Cavalier
n'avoit jamais à ſouffrir
long-temps de la veuë de fon
Amie. Comme il ſe contentoit
de la faluër en arrivant , elle fe
retiroit preſque auffitoſt de la
même forte , ſans ſe vouloir
mettre de leur conversation ,
& il ſe faiſoit un petit triomphe
de ce qu'il voyoit que fa pre
fence l'obligeoit à fuir. Si le
plaiſir qu'il ſentoit à eſtre auprés
de la Belle n'eſtoit point
troublé de ce coſté- là , il eut
d'autres peines qui luy furent
plus ſenſibles . Elle ne ſe fut
pas plûtoſt apperceuë de l'entier
pouvoir qu'elle avoit fur
luy , que ceffantde ce contrain
Η
178 MERCVRE
dre,& negligeant les avis de fon
Amie , elle n'eut plus aucun
foin de déguifer les defauts qui
luy eſtoient naturels. C'eſtoit
la perſonne du monde la plus
inégale , & qui s'abandonnoit
le plus au caprice. Le Cavalier
eftoit quelquefois ſurpris de la
trouver dans une froideur pour
luy qui approchoit de l'indifference
, & quand il luy demandoit
en quoy il pouvoit
luy avoir déplu , elle luy répondoit
d'un tonaigre , qu'elle
ne comprenoit pas pourquoy il
vouloit ſeplaindre d'elle , puis
qu'elle agiffoit toujours de la
meſime forte , & que fi cela luy
paroiffoit autrement , il falloit
qu'il euſt quelque choſe dans
la teſte qui le dérangeoit , &
dont elle n'avoit pas envie de
fe rendre refponfable. Un pro
GALANT. 179
cedé fi bizarre ayant obligé le
Cavalier à la vouloir mieux
connoiſtre avant que d'aller
plusloin ſur les diſpoſitions de
mariage qu'il avoit déja commencé
à faire , il luy fut aiſé de
remarquer qu'il n'y avoit rien
de reglé dans ſon eſprit , & que
la beauté de ſon viſage luy faifoit
prendre un orgueil mal digeré
qui luy laiſſoit croire que
tout luy devoit eſtre permis .
Pendant ce temps , un jeune
étourdy luy rendit quelques
devoirs , & le plaifir qu'elle
eut de s'entendre dire des douceurs
par une nouvelle bouche
le fit recevoir affez agréablement
. Le Cavalier ſe plaignit
à elle des viſites trop affiduës
qu'elle luy fouffroit , & la Belle
perfuadée qu'il y alloit de ſes
avantages de l'accoutumer à la
H6
180 MERCVRE
laiſſer maiſtreſſe de ſes volontez
, luy dit fierement que le
commerce des honneſtes gens
n'avoit jamais eſté défendu , &
qu'elle ne croyoit pas qu'il la
vouluſt épouſer pour l'aſſujettit
àne voir perſonne. Des réponſes
ſi contraires à ce qu'il pouvoit
attendre d'elle , luy firent
connoiſtre qu'il rifquoit beaucoup
s'il s'obſtinoit dans ſa paffion.
Il ſe fit un combat fort
violent dans ſon ame , & pour
cahner l'agitation qu'il y fentit,
il alla chez ſon Amie , & luy
expliqua tous ſes chagrins , en
luy avoüant que ſes manieres
luy donnoientun tel dégouſt ,
qu'il ne sçavoit pas fi tout l'amour
qu'il avoit pour elle , ſeroit
affez fort pour l'emporter
fur ce que l'inégalitéde ſon huaneur
luy faiſoit craindre. Son
GALANT. 181
Amie , fage & judicieuſe , luy
repreſenta toutes les raiſons
qui le devoient engager à ne
pas rompre l'engagement où il
ſe trouvoit. Elle luy fit voir
qu'il eſtoit fort naturel à une
jeune perſonne , flatée , & par
fa beauté ,& par les douceurs
qu'on luy difoit , de n'eſtre pas
toujours fur ſes gardes pour
obferver s'il n'entroit point un
peu de préfomption dans les
ſentimens qu'elle avoit de fon
merite , qu'il falloit toujours
luy pardonner quelque choſe
enfaveur des avantages dont la
nature avoit pris plaifir à la
combler , mais qu'aprés tout
elle répondoit du coeur de la
Belle qu'elle ſçavoit eſtre tout
à luy ,& qu'il verroitle profit
qu'elle tireroit de ſes leçons ,
quand il feroit tout à fait en
182 MERCVRE
droit de luy en donner. Elle
parla avec une éloquence admirable
, & en prenant le party
de fon Amie, elle affoiblit avec
tant d'adreſſe les ſujets qu'il
croyoit avoir de n'en eſtre pas
content , qu'aprés un entretien
de deux heures , il fortit plus
affermy que jamais dans le defſein
de l'aimer toujours. Cependant
elle crut ne pouvoi
ſervir plus utilement la Belle
qu'en luy rendant compte de
ce qui s'eſtoit paſſé. Ce qu'elle
luy dit fut accompagné de remontrances
fur ce qu'elle hazardoit
à manquer de complaifance
pour le Cavalier que
trop de fierté pouvoit rebuter
&de qui la jalouſie eſtoit obligeante
, puis que l'ombre d'un
Rival alarmoit toujours quand
on aimoit veritablement. La
GALANT. 183
Belle luy répondit qu'elle prenoit
des inquietudes inutiles ;
que le Cavalier eſtoit tropbien
pris pour pouvoir rompre ſes
chaînes , qu'il eſtoit bon de
mettre les choſes ſur un certain,
pied , dont on puſt tirer ſes
avantages , & que trop de complaiſance
ne pouvoit ſervir
qu'à gaſter les hommes. Pleine
de ces fentimens que ſa vanité
luy inſpiroit , non ſeulement
elle negligea de ſe corriger
deſes defauts , mais ne diminuant
rien de ſes fantaifies
bizarres , elle plaiſanta le Cavalier
ſur le regale qu'il s'eſtoit
donné par ſa viſite , encontemplant
à loiſur les laideurs de fon
Amie. La plaiſanterie fut poufſée
ſi loin , qu'il ne put enfin
s'empêcher de dire , que ſi ſon
Amie n'eſtoit pas belle , elle
184 MERCVRE
réparoit avec beaucoup d'avantage
par une humeur douce&
par un eſprit folide , l'injuſtice
que la nature luy avoit
faite , & que c'eſtoit peu de
choſe que les yeux ne fuffent
pas tout- à-fait contens quand
on eſtoit auprés d'elle , puis
que l'agrement de ſa converfation
,& la beauté de fon ame
avoient de quoy fuppléer à ce
qui manquoit à leur plaifir.
Comme ces loüanges étoient
autant de reproches pour la
Belle , qui eftoit bien éloignée
de luy reſſembler par l'humeur
&par l'eſprit , elle s'en fit une
offenſe qu'elle fentit vivement,
de forte que fon Amie , à qui
le Cavalier eſtoit allé faire de
nouvelles plaintes , eſtant vemnël'avertir
une autre fois du
peril qu'elle couroit de le per
GALANT. 185
dre par ſon obſtination à le chagriner,
elle la menaça fierement
de rompre avec elle , fi elle
continuoit à recevoir ſes viſites
. Le Cavalier , quiluy ayant
reconnu un merite fingulier ,
prenoit plaiſir à l'entretenir ,
ne manqua pas de luy en rendre
encore une peu de jours
aprés , & fut fort ſurpris de la
priere qu'elle luy fit de ne la
plus voir , parce que c'eſtoit la
broüiller avec la Belle , à qui
elle ne vouloit point donner
ſujet , s'ils avoient enſemble
quelque differend , de l'accufer
d'en eſtre la cauſe. Elle ajouſta
que quelque grand qu'il puſt
eftre , l'amour prendroit ſoinde
le terminer , & qu'il n'y avoit
aucune neceffité qu'elle ſe
maſlaſt plus long temps de
leurs affaires. Le Cavalier ré
186 MERCVRE
pondit que malgré les deffenſes
de la Belle , il la verroit
comme il avoit commencé
& que fi les marques d'eſtime
qu'il eſtoit ravy de luy donner
, luy faifoient perdre une
Amie , il luy offroit en luy un
Amy parfait qui pourroit luy
donner lieu de ne la pas regretter.
Les inſtances qu'elle fit
pour l'obliger à ſuſpendre jufqu'aprés
fon mariage les témoignages
d'amitié dont il la
flatoit, furent inutiles . Il s'obſtina
à la voir , & luy fit toûjours
paroiſtre un grand dégouſt
pour la Belle , en faveur
de qui elle ne ceſſa de luy parler.
Cette intelligence qui ne
pouvoit aller qu'à ſon avantage
, la bleſſa mortellement &
non ſeulement elle traita fon
Amie avec beaucoup de froi-
,
GALANT. 187
-
deur , mais elle railla le Cavalier
fur fon bon goût , en luy
diſant qu'elle voyoit bien qu'il
avoit pris de l'amour pour cette
Amie, & qu'elle ne pouvoit
que luy applaudir d'avoir eu
d'affez bons yeux pour faire un
fi digne choix . Toutes ces choſes
ne firent qu'aigrir le Cavalier,
qui admirant tous les jours
de plus en plus la droite raiſon
de cette Fille ,& l'égalité qu'elle
avoit en tout , en fut enfin
tellement touché qu'il crut
qu'ayant à prendre un engage .
ment qui devoit durer toute fa
vie, il ne pouvoit rien faire de
- mieux que de l'épouſer. Inſen.
fiblement il s'eſtoit accoûtumé
à ſa laideur qui ne luy paroif-
- ſoit plus avoir rien de dégou .
tant. Elle avoit la taille fine , la
gorge belle , de belles mains ,
188 MERCVRE
de beaux bras, & ce qui estoit
beaucoup plus confiderable, il
ne luy manquoit rien du coſté
de l'ame de ce qui pouvoit rendre
un homme heureux. Ainfi
il luy declara la penſée où il
eſtoit & elle en fut ſi ſurpriſe
que l'imputant à un defir de
vangeance mal examiné,& qui
feroit infailliblement ſuivy
d'un prompt repentir , elle le
pria de confiderer la difference
qu'il y avoit d'elle à la charmante
perſonne qu'il vouloit
quitter. Il l'affeura qu'il avoit
fait de longues reflexions fur
ce qu'il luy propofoit & que
c'étoit après un ſerieux examen
, & fans nul deſſein de ſe
vanger , qu'il en vouloit à fon
coeur. Il eut beau pourtant luy
donner cette afſeurance , elle
demanda un mois pour luy ré
GALANT . 189
pondre , & voulut pendant ce
temps qu'il s'éprouvaſt auprés
de la Belle, afin de voir ſi ſes
charmes ne le rappelleroient
point.C'eſtoit beaucoup hazarder
, & une autre qu'elle euſt
preſſé les chofes au lieu de les
reculer. Une conduite ſi ſage
redoublant l'eſtime du Cavalier
, il ne cacha point ce qu'il
avoit refolu de faire,& la Bel.
le écouta d'abord l'avis qu'on
luy en donna comme une plaifanterie
qui ne devoit point lui
cauſer d'alarmes ; mais quand
elle apprit avec certitude que
leMariage eſtoit arrefté,lechagrin
de voir qu'une auſſi laide
- perſonne que fon Amie euſt
eſté capable de la ſupplanter ,
luy fit tout mettre en ufage
pourſe garantir de cette eſpece
d'affront. Elle offrir au Ca
t
1
190
MERCVRE
valier de bannir tous ceux qui
luy déplairoient , & d'étudier
fi bien tout ce qui pourroit luy
faire plaifir , que ſes ſentimens
regleroient toûjours les ſiens ,
mais il fut inexorable . Il voyoit
trop bien qu'elle ne vouloit que
ledérober à ſon Amie , & le
ſolide l'emporta fur le brillant.
LeMariage ſe fit , & troisjours
auparavant , la Belle qui ne
pouvoit ſoûtenir ce qu'on luy
diſoit de tous coſtez , alla s'enfermer
dans un Couvent. Quelques
uns veulent que ſon def.
ſein ſoitde s'y conſacrer à Dieu
mais elle est trop inégale pour
prendre avec forceune réſolution
de cette nature .
Il paroit depuis peu un Livre
intitulé , Voyages Historiques de
l'Europe , contenant l'origine ,
la Religion ,les moeurs , les Cou
GALANT.
191
tumes , & Forces de tous les Peuples
qui l'habitent , & une Relation
exacte de tout ce que chaque
Pays renferme de plus digne de la
curiosité d'un Voyageur. Ce Livre
doit avoir huit Volumes. Le
premier qui ſe debite preſentement
à Lyon chez le Sieur
Amaulry Libraire , comprend
tout ce qu'il y a de plus curieux
en France . On y trouve une
Carte generale de cet Etat , &
une autre des environs de Paris .
La Préface de ce Volume fait
connoiſtre que l'Auteur a eſté
douze à treize ans dans les
Pays Etrangers ; qu'il en a employé
une partie à voyager ,&
l'autre à l'exercice d'un employ
qui luy a donné beaucoup
de connoiſſance & d'habitude
dans les principales
- Cours de l'Europe ; ce qui luy
192
MERCURE
a donné lieu de faire pluſieurs
remarques curieuſes touchant
la Religion , les Coutumes ,
les moeurs , & les forces de diverſes
Nations , auſſi bien que
fur les raretez qui ſe trouvent
dans leur Pays. Les huit Volumes
qui doivent compofer
cet Ouvrage , feront tellement
détachez les uns des autres ,
qu'il n'y aura que la ſeule curioſité
de ſçavoir generalement
tout ce qu'il y a de re.
marquable en Europe , qui engagera
à les avoir tous. Le premier
, comme je l'ay dit, n'eſt
remply que de ce qu'il y a de
curieux en France. Avant que
d'entrer dans le détail des remarques
que l'Auteur a faites
il donne d'abord une idée ' generale
de la ſituation de l'Europe
. Ce Livre que l'Auteur
a
GALANT.
193
a dédié au Roy , ſe vend à Paris
chez le S. Brunet , dans la
Galerie , neuve du Palais , au
Dauphin .
Le Roy ayant conſideré de
tout temps les ſervices que luy
rendent les Officiers de fon
Regiment des Gardes Françoifes
, avoit donné le Gouvernement
de Bapaume à M.d'Orty
, qui avoit ſervy pluſieurs
années dans ce Corps ; & ce
Gouverneur eſtant décedé ,
Sa Majesté vient de donner ce
Gouvernement à M. le Marquis
de Congis , ancien Capitaine
dans le meſme Regiment,&
Maréchal de ſesCamps
&Armées . Cette qualitéd'Officier
general , qui ne s'acquiert
que par des ſervices de diftinction
, fait voir ceux de ce
Marquis.
Sept. 1692 .
I
i
194
MERCURE
Les Ennemis s'eſtant éloignez
de la rade de S. Malo ,
cinq Vaiſſeaux du Roy en fortirent
; ſçavoir le More , le
Moderé , la Perle , le Serieux ,
& le Fleuron , commandez par
M. des Augers , d'Eury , le
Chevalier de Forbin le jeune ,
&les Marquis de Blenac & de
Mongon. Le 27. du mois paffé
ils moüillerent à quatorze
lieuës de S. Malo , & coururentle
28. aux coſtes d'Angleterre.
Le 29. ils virent à la
pointe du jour treize Navires
au vent à eux , qui ne vinrent
point les reconnoiſtre . Le 30.
ils en virent cinq qui ne les reconnurent
pas. Le Serieux& le
Fleuron ſe ſeparerent des trois
autres à l'ouverture du Paquet
de la Cour. Ils devoient aller
en Province , & les trois qui
I
GALANT.
195
1
reſtoient , devoient aller croifer
vers le Cap de Finiftere.Aprés
leur ſeparation , les trois
premiers qui estoient de 48
50 & 52 Canons , apperceurent
au large une Flote de 86.
Voiles à quatre lieuës au Sud-
Oüeft da Cap Lezard , ſur la
coſte d'Angleterre.Cette Flore
venoit de Setubal en Portugal.
Elle étoit eſcortée par deux
Vaiſſeaux de guerre Holladois,
l'un nommé le Castricum , de
cinquante quatre Canons , &
l'autre , Marie Elizabeth , de
quarante huit. Les noſtres
ayant crû d'abord que c'eſtoit
l'Armée Ennemie, firent ſignal
aux Vaiſſeaux qui les avoient
quittez , mais ces Vaiſſeaux ne
s'en eſtant point apperceus cõtinuerent
leur route. Ainsi les
trois qui reſtoient ſe reſolurent
I 2
196 MERCURE
à foutenir le combat,& ils pri
rent mefme enfuite le party
d'attaquer les Ennemis , quand
ils eurent reconnu que c'étoit
une Flote marchande eſcortée
par deux Navires de guerre .Le
Maure que commandoit M. le
Chevalier des Augers , & le
Moderé , commandé par M.
d'Eury , s'attacherent aux deux
Vaiſſeaux de guerre , & M. le
Chevalierde Forbin, commandant
la Perle , ſuivit les Vaifſeaux
marchands ; mais ayant
remarqué que le Vaiſſeau de
48. Canons , ſe défendoit trop
bien, il crut eſtre obligé de venir
deſſus & à l'abordage , luy
faiſant deuxdéchargesde moufquererie
, aprés leſquelles le
Vaiſſeau ſe rendit , & M. des
Augers ſe rendit en meſimetemps
Maiſtre de l'autre qui
GALANT.
197
étoit de cinquante-quatre Canons
,& tous enſemble s'emparerent
d'une Fluſte,chargée de
fel . Le Combat commença à
trois heures aprés midy , & ne
ceffa qu'à ſept. On ſe tint toujours
à la petite portée du piftolet,
& les Ennemis refuſerent
l'abordage. Il y a eu de part &
d'autre plus de quatre-vingts
hommes bleſſez dans cette
action fans ceux qui ont eſté
tuez . Le Capitaine Amiraldes
Ennemis a eſté tué aprés s'eftre
tres-bien deffendu , & nous
n'avons eu de noſtre part que
Mr Lupé , Lieutenant de Vaif
ſeau , bleſſe dangereuſement ,
&M. Hennequin , Fils de M.
le Procureur General du Grand
Conſeil , bleffé legerement.
J'ay cru vous devoir mander'
les particularitez de ce Combat '
I 3
198
MERCVRE
A dont vous avez ouy parler fans
en avoir eu aucundétail.
M. le Marquis d'Harcourt
s'eſt acquis beaucoup de glợi .
re par une action dont je vais
vous faire part. Il eſtoit venu
camper à Roumont le 8. de ce
mois , entre Bastogne & Marche
en Famine , & il y apprit
que les Ennemis , qui estoient
beaucoup fuperieurs , & du
moins au nombre de dix mille
hommes , tant des Troupes de
Neubourg & de Zel , que de
celles de Cologne , en avoient
détaché quatre mille , qui marchoient
fans Bagage , Tambours
, Trompettes , ny Etendards
, croyant le ſurprendre &
l'accabler , L'avis qu'il en eutle
fit tenir ſur ſes gardes , & ſe préparer
à les recevoir vigoureuſement.
Ils n'eſtoient ſeparez
GALANT.
12
DELA VILLE
les uns des autres
que
Ruiſſeau de la Riviere d'Outte .
Les Ennemis formerent trente
Eſcadrons lors qu'ils approcherent,
& il y eut une partie de
leurs Dragons qui mit à pied à
terre , pour jouir de l'avantage
des hayes en efcarmouchant.
M. le Marquis d'Harcourt les
fit pouffer par quelques- uns de
fes Dragons qui estoient auffi
à pied , & voyant que les Ennemis
n'avoient aucun deſſein
d'avancer , il fit paſſer le Ruifſeau
aux Gardes du Corps du
Roy d'Angleterre , & aux Regimens
de Dragons du Chevalier
d'Alsfeld & de Rannes.
Il eſtoit à la teſte de la premiere
Compagnie de cesGardes
, & M. de S. Fremont à la
teſte de la ſeconde. La vigueur
avec laquelle on chargea les
14
200 MERCURE
Ennemis les étonna, Ils furent
renverſez preſque auſſi toſt ,
&la pluſpart de leurs Dragons
ayant abandonné leurs chevaux
pour ſe ſauverpar la fuite , on
en prit environ mille . On les
pourſuivit long temps , & ils
eurent plus de quatre cens hommes
tuez , du nombre deſquels
fut le Commandant, avec deux
Meſtres de Camps , & pluſieurs
Officiers , On fit deux cens Prifonniers
,& entre autres le Com
te de Vvhelen, qui commandoit
lesTroupesde Neubourg,deux-
Capitaines de Dragons , &
pluſieurs autres Officiers Subalternes
. Noftre perte a eſté
fort peu confiderable ; les Ennemis
mefme ne la font monter
qu'à cent trente hommes , tuez
ou bleſſez.M.le Marquis d'Harcourt
s'eſt fort diftingué dans
GALANT. 201
cette action , auſſi bien que M.
de S. Fremont.
La nuit du 7.au 8.de ce mois,
M. de Bercour, Colonel, & M.
de Marefcot, Lieutenant Colonel
du Royal Etranger , ayant
eſté commandez pour aller reconnoiſtre
ſi l'Armée des Ennemis
qui étoit à Monnenheim
à huit lieuës de noſtre Camp
de Belheim , ne faiſoit point
quelquemouvement,découvrirent
fur les fix heures du matin
, la Garde de leur Camp ,
qu'ils poufferent. M.deMarefcot,
qui apperceut ſous Neuſtat
dansle milieud'une petite plai- .
ne , huit Huſſars en alte , les
envoya reconnoiſtre par un
Brigadier. Ils prirent d'abord la
fuite,la moitié pliant à gauche,
& l'autre tout droit. Le Brigadier
ſuivit la droite , & M. de
Is
202 MERCURE
}
Marefcot alla aprés luy avec ſa
troupe qui estoit de quarante
Maiſtres . La ſeconde troupe
prit àgauche à laſuite desHuffars
qui s'eſtoient ſauvez de ce
coſte-là ,& tout le reſte de nos
Troupes la ſuivit ,de forte que
M. de Marefcot demeura feul
avec ſes quarante Cavaliers.Un
moment aprés il ſe trouva fort
embaraffe , trois cens Huſſars
s'eſtant tout à coup débuſquez
d'un Bois . Il ne laiſſa pas de les
tenir en échec pendantplus d'une
heure, eſperant toujours que
nos Troupes reviendroient . Il
effuya un grand feu , fans que
ceux qu'il commandoits'ébran
laffent . Il fit faire pluſieurs ap
pels , & toucher la charge à un
Trompette afin d'avertir ; mais
perſonne ne venoit,& les Huffars
qui estoient toujours ena
と
GALANT. 203
mouvement devant luy , luy
en avoient envoyé quelquesuns
ſur ſon flanc droit pour
découvrir ſes derrieres. Il luy
vint enfin une petite troupe de
Dragons , qu'il poſta à une
troüée d'une groſſe haye fur la
gauche , qu'il deſtinoit à ſa retraite
, mais les Dragons ayant
paffé outre , il ſe mit avec fa
Troupe en estat de n'en eſtre
point ſurpris ; & dans le temps
qu'il la faiſoit entrer dans la
troüée, tous les Hufſars fondirent
fur luy . Comme il faifoit
l'arriere garde, il eſſuyatout le
feu des Ennemis , & fut pris &
bleſſé en deux endroits de
coups de Sabre . Les Huſſars qui
entrerent dans le défilé furent
1 paſſez par les armes par ſes Ca--
valiers , qui en tuerent douze .
Les autres qui entendirent le
I. 6
204
MERCVRE
feun'y entrerent point. SonBrigadier
eſt demeuré ſur la place .
Au lieu d'une Médaille fur
quelque action du Roy,comme
je vous en envoye ordinairement
, vous n'aurez aujourd'huy
que quelques Vers mis en Muſique
à la loüange de ce grand
Monarque.
AIR NOUVEAU.
REtirez vous,Tirans, qui nourriffez
la guerre ,
Cedez à la valeur du plus puiſſant
des Rois .
Louis dont le Ciel afait choix
Sera toûjours l'Arbitre de la Terre.
Ilfait tout ce qu'il veut,ses foudres
fontſes loix.
Quen'a- t-il passoumis à l'Empire
François ?
Acegrand Conquerant iln'est rien
d'impoffible.
Son courage est invincible.
GALANT. 205
Dans les combats il est terrible,
Ilreduit la Flandre aux abois .
Il est ardent, il est penible.
Ses Ennemis vaincus admirentfes
exploits.
Il arrive quelquefois de fort
grands defordres par une legere
caufe , & ce qu'on nous a mandé
de Poſnanie, Capitale de la
grande Pologne , en eſt une
preuve.Un Gentilhomme ayat
acheté fix aunes de drap chez
le Bourguemeſtre les mit entre
lesmains d'un Tailleur pour
luy faire un habit. Le Tailleur
mouilla le drap, qui ſe raccourcît
eſtant ſeché , en forte que
launage ne s'y trouva plus . Le
Gentilhomme le rapporta chez
le Marchand, & le voulut obliger
à le reprendre. Le Marchand
pretendit avec raiſonluy
;
206 MERCURE
avoir fourny le drap bien auné,
& ne devoir pas eſtre refponſable
du peu d'habileté du Tailleur.
La conteſtations'échauffa
fifort , que le Gentilhomme
donna un fouflet au Bourgue .
meſtre.Celuy- cy allas'en plaindre
auſſitôt au Magiftrat , qui
ſuivant le privilege qu'il a en
ce Pays- là de proceder contre
la Nobleſſe , ordonna qu'on arreſteroit
le Gentilhomme , се
qui fut executé . Les Gardes le
conduifirent à la Maiſon de
Ville , où le Magiſtrat eſtoit afseblé.
On luy enjoignit d'abord
d'ôter ſon bonnet & fon fabre
&le Gentilhomme au lieu d'obeir
courut àune feneſtre , d'où
il cria que le Bourgeois le violentoit
, & qu'on vinſt à ſon ſecours.
Un grand nombre de
Gentilshommes dont la Ville
GALANT. 207
eſtoit remplie à cauſe de l'entrée
du Palatin , affiegerent en
tumulte la Maiſon de Ville ,
firent enfoncer les portes quis
avoient eſté fermées , & tuerenten
entrant quatre Gardes.
& trois Confeillers . Les autres
Officiers ſe ſauverent dans une
Tour,& les Gentils-homes vo
yant qu'il leur eſtoit impoſſible
de les y forcer , tournerent leur
fureur contre les Archives , &
déchireret tous les Papiers,parmy
lefquels estoient les Privileges
du Magiftrat , qu'on dit
meſme avoir eſté le veritable
fujet de l'emportement qu'ils
firent paroiſtre . LesMutins forcerent
auffi les coffres , & en
enleverenttous les deniers . Enfin
le tumulte alla fi loin , que
la Ville couroit riſque d'eſtre
pillée ,files Religieux pourlef
208- MERCVRE
quels on aun fort grand reſpect
en Pologne , n'euffent marché
en Proceffion avec la Croix
pour appaiſer la Nobleſſe , dont
le Palatin n'avoit pû venir à
bout.On a rapporté l'affaire au
Roy de Pologne , mais il n'a
voulu s'en meſler que pour tacher
d'accommoder les chofes
parles voyes de la douceur.
Je viens à l'Article des Priſes
qui ont eſté faites par nos Armateurs
. Le nombre en eſt ſi
grand que j'auray peine à leur
trouver place Cent Maîtres de
Bâtimens Anglois ont eſté pris
au commencement de ce mois ,
par trois Armateurs de Dunkerque.
Il faut vous apprendre
pour éclaircir cet article , que
ces Maiſtres de Baſtiment ſont
fur des Barques qui leur appartiennent
, & que pour ne fe
GALANT.
209
point charger des Baſtimens on
prend ſeulement les Maiſtres ;
qui en payant leur rançon,donnent
auſſi une ſomme pour les
Barques qu'on n'a pas voulu ſe
donner la peine d'emmener.
Preſque dans le meſme tems
un Armateur de S.Malo a amené
au Havre de Grace un Armateur
de Fleſſingue. Dans les
premiers jours de ce mois , un
Armateur y a auffi amené fept
priſes en deux fois , & le 11.un
autre Armateur de Roſcofy en
amena ſept autres. Une Tartane
de S.Valery a conduit à Broſt
une Flute Angloiſe de deux
cens tonneaux .UnArmateur de
Dunkerque en aamené àNantes
un autre de Roterdam . Un
autre Armateur de S. Malo y a
amené deux Priſes. Vous pouvez
avoir appris tous ces avan210.
MERCVRE
tages par les Nouvelles publiques,
mais elles n'ont encore
rien dit de ce que vous allez
liredans les extraits de Lettres
que je vous envoye,
DeBreſt le 20. Sept. 1692 .
Il est arrivé icy ily a quatre ou
cinq jours quatre priſes Angloiſes ,
riches de deux cens milleécus ,faites
par un Malouin,&quelques autres
à Morlaix , dans lesquelles on a
trouvé cinquantes mille Piastres
qui estoient avecie teft.
De S. Malo le 19. Sept. 1692 .
La pluſpart denos Corfaires qui
fontpresentement en mer ont tous
faitcapture, &ily apresentement
plus de vingt Prises depuis Brest
jasques icy. Le Petitoù jefais intereſsé
en afait trois , Nous en avons
une icy , & les deux autres à la
cofte
GALANT. 211
De S.Malo le 22.de Sept.1692
Il arriva hier un de nos petits
Corfaires,nommé l'Egipte,qui afait
trois Priſes. Ily en a déja une d'arrivée.
Ce Corfaire n'a qu'une doubleChaloupe.
On a avis de Brestque
LeNavire nommé la Victoire, & le
Beauregard,y ont amenécing Priſes
venues de la Jamaïque,chargées de
Sucre& de Tabac , &qu'ils y ont
pris aussi un Corfaire de dix- huit
Canons. L'Invincible, la Cachefidelle,&
un autre Vaiſſeau ont fais
troisPriſes confiderables , qui font
prefentement à Nantes. Elles font
chargées de Sucre , Indigo , Cochenille
, & autres marchandises we
nuës de la Jamaïque. Ils'y est trou-
Véenviron pour vingt mille écus
d'argent. Les trois sont estimées
cent mille écus. L'unede ces priſes
estoit de vingt.fix Canons; l'autre
de vingt ,& la troisième de dix- i
212 MERCURE
huit. Le Certain &le Soleil ont
amené à Morlaix,cinq ou fix Prifes
chargées de Tabac &de Sucre.Plufieurs
petits Corfaires en ont auffi
amené plusieurs au Havre entre
lesquelles ily en a de confiderables.
Joignéz à toutes ces Prifes
celles de quatre gros Vaiſſeaux
dont je vous ay déja parlé, faites
ſur les Eſpagnols , Anglois
&Hollandois ,par Meſſieurs de
Levy,des Augers,Forbin ,d'Eury
,& par le Vaiſſeau l'Invinci
ble. Voila plus de deux cens
pieces deCanon, fans celles qui
eſtoient fur tous les Bâtimens
qu'on a pris . Ainſi nous pouvons
dire , que nous en avons beatucoup
plus qu'à l'ouverture de la
Campagne,puiſque dans le malheur
que le vent nous avoit at->
tiré, en l'ouvrant , nous n'avons
perdu que quelques corps de
GALANT.
213
Vaiſſeaux fans perdre aucuns
Canons , ceux qui estoient demeurez
dans la Mer, ayant eſté
retirez . Nous pouvons meſme
dire , que nous avons perdu
quatre Vaiſſeaux de moins ,
puiſque les quatre que nous
avons pris peuvent nous tenir
lieu de quatre de ceux que nous
n'avons pu ſauver. Il y a plus .
La France en eſt récompensée
par des richeſſes immenſes qui
nous viennent de ce nombre
preſque infiny de Bâtimens ,
que les Vaiſſeaux du Roy , &
nos Armateurs ontenlevez, de
forte que quand on nous nenaçoit
de defcente,nous triomphions
tous les jours,quoy que
nous n'euffions point d'Armée
Navale en Mer,ce qui doit être
extrêmement honteux aux Anglois,&
aux Hollandois,qui.ont
214
MERCURE
eu de grandes Flotes , pendant
tout l'Eté,dontils n'ont tiré aucun
avantage. Il eſt vray que
nous nous fommes mis en état
comme eux de faire une def.
cente,mais il nous a eſté impoffible
d'aller contre les vents qui
ſeuls y ont mis obſtacle ,comme
toute l'Europeen convient , au
lieu que les defcentes dont ils
nous menaçoientn'ont eſté arrétées
que par la peur de ſe voir
trop vivement repouſſez.Commeils
fontaccoûtumez aux menaces
, auffi bien que leurs Alliez
, ils ont paffé toute la Campagne
à menacer nos Coſtes
ainſi que Namur & Dunkerque.
Les Allemans en ont fait
de même de Philisbourg & de
Landau , & cependant ils ſe
font laiſſe battre à Steinkerque
par M.de Luxembourg, enfuite
GALAN Τ .
215
par M. le Maréchal de Lorges ,
& depuis peu par M. le Marquis
d'Harcourt , & encore en
pluſieurs petits partis . Outre
les Bâtimens dont je viens de
vous parler , ils ont laiſſe prendre
quantité de Vaiſſeaux Marchands,
les Armateurs de S.Malo
ayant pris ſeize groſſes Flûtes
d'une Flote Marchande ,qui
-appartenoit aux Hollandois,un
autre Armateur du mefine lieu
ayant auſſi pris trois autres Flûtes
Marchandes , & d'autres un
Bâtiment d'Oftende , chargé
d'étoffes, de toiles , & de dentelles.
Pour furcroift de malheur,les
Anglois viennent d'apprendre
que le reſte de la Jamaïque eſt
entierement fubmergé , ce qui
ajoute une perte de dix- huit
millions à toutes celles qui ont
216 MERCUR E
enrichy nos Armateurs. J'eſpe
re vous entretenir le mois prochain
de tout ce qui regarde la
Jamaïque,& le tremblement
terre nouvellement arrivé .
de
Voicy les nouvelles venuës
de l'Armée de M. de Luxem.
bourg pendant ce mois. Elles
font tirées de pluſieurs Lettres ,
&je vous en fais part dans les
meſmes termes qu'elles font
écrites .
Le premier de ce mois M. le
Feure,Capitainede Carabiniers,re
vint de party avec une vingtaine
de chevaux prissur les Ennemis ,
&cinq ou fix prisonniers.
Les Lettres du 15. contien
nent ce qui fuit.
On est icy fort tranquille. Les
Ennemis font de fort gros mouvemens
; ils fortifient Furnes& Deinſe,&
nous Courtray. On y fait des
foffez
GALANTИ 217
foffez , des chemins converts , &
onl'entoure de Paliffades . La Cavalerie
y porte tous les jours des
fascines, &buit à dix mille Payfansy
travaillent fortement , avec
trois Soldats par Compagnies , de
toute l'Armée. On afait quantité
de détachemens , & il est forty de
nostre Armée plus de 80.Escadrons,
Les unsfont alleZavec M. de Bouflers,
les autres avec M. de Choi
Seul qui est campé entre Dunkerque,
& Dixmude , d'autres vers Ipres ,
où ily a à preſent douze Bataillonss
d'autres ont joint M. de la Valette,
& de Mauleurier , & plusieurs
font allez à d'Obigny prés le Pont
despierres avec lesgros équipages.
On apprit hier la nouvelle d'un
Combat proche de Namur. M.le
MarquisdHarcour estoit campe à
trois lienes de cette Place affez,
avantageusement. Les Ennemis
Sept.1694.
218 MERCVRE
vinrent attaquerfa garde avec des-
Troupes de Munster , de Heffe , &
de Liege. Il fit paſſer des Dragons
àpieddans un chemin couvert , &
fu monter le piquet à cheval. Ces
Dragons donnerent le temps au Piquet
devenir , &ayant en mesmetemps
fait monter toutefa Cavalerie
à cheval quise trouva aunombre
de 26. Efcadrons , pendant que
lePiquet,& les Dragonsfoutenoient
lespremiers efforts ,il les prit
en flanc , &les chargeasi brusquement
qu'ilneteur donnapas letemps
de se reconnoistre ; ilsfurent d'abord
rompus , & pouſſez d'une maniere
qui les empefchade ſe valtier. Il les
poursuivit pendant deux grandes
lienës ,fans qu'ils regardaſſent der.
riere eux ; ensuite ayant fait faire
alte , il fit an détachement confidérable
pour les ſuivre encore quelque
tmes. On fait monter la perte
des Ennemis àfix cens hommes.
GALANT.
219
Les Lettres du 16. portent
ce quiſuit.
LePrince d'Orangefaitfortifier
Dixmude pour y prendre des quartiersd'Hiver.
Comme il menacortde
bombarder Dunkerque , onafaitdes
travaux avancez, dans lesquels on
laiſſevingt Bataillons. Ainsion ne
craint point du tour de ce costé là.
Courtray est hors d'infulte ; toutes
lespaliſſadesſontpostées du coſtédes
portesde l'ifle , Tournay & Harlebecq
,& onfait de nouveaux chemins
couverts avec une espece de
glacis de ce coſté-là.
AutreExtraitdes Lettresdu 21.
Vendredy un Gentilhomme du
costé de Rofchec , vint donner avis
àM. de Luxembourg, que les Ennemisfourageoient
au Village entre
Rouffelar&Rofchec . Il se rencontra
chezM.leMaréchaldans ce moment
un Exempt des Gardes de la
K 2
220 MERCURE
Compagnie, nommé M. Philippe,
qui luy demanda à y aller , mais
comme on avoit dit à M. de Luxembourg
, que leur Escorte estoit
tres -forte , & qu'il apprehendoit
d'engager les Troupes dans quelque
affaire, il luy dit , qu'ilvouloit bien
luy permettre d'y aller pour luy en
rapporter des nouvelles , mais qu'il
ne prift avec luy que peu de gens, ce
qu'ilfit. Ily alla avec trente Gardes
du Roy , cing Gendarmes , cinq
Chevaux Legers ,dix Grenadiers du
Roy & quatre Dragons, Quand il
fut vers Roſebec , il apperçut audelà
d'un Ruiſſeau deux Escadrons
de l'Efcorte des Ennemis , dont l'un
avoit mis pied àterre. Commele
Ruisseau n'estoit pas quéable, il
chercha un gué qu'il trouva un
quart de lieuë plus bas & tomba
fur eux à l'heure qu'ilsy pensoient
lemoins. Illes pouſſa d'une telle.
<
GALANT. 221
vigueur , que celuy qui estoit pied
àterre ne put monter àcheval. Il
eut affaireàl'autre Escadron qu'il
enfonça. Il en tua 27.00 28. il fit
35. Prisonniers dont il en mourut
deux en chemin , & prit 36. chevaux.
Cette actionſepaſſa à lavûë
de douze Escadrons qui foûtenoient
les deux autres .
On a pris plus de 255. chevaux
depuis trois jours .
Quoy que la derniere fois
j'aye commencé à vous parler
des affaires du Dauphiné, vous
ne ferez pas fâchée que je reprenne
cette matiere par fon
commencement,& que je vous
faſſe part d'un Journal que j'ay
reçu de Grenoble , contenu en
pluſieurs Lettres .
K3
222 MERCVRE
AGrenoble, ce 3.Septemb.1692 .
3
E trouve ſi peu de fidelité ,
Monfieur ,dans toutes les Relations
que les Etrangers ont
faites dans leurs Nouvelles publiques
, au ſujet de la deſcente
de M.le Duc de Savoye dans le
Dauphiné,que j'ay crû vous en
devoir mieux inftruire par les
connoiffances que je me fuis
efforcé d'acquerir ; mais avant
que je vous parle des legeres
Conqueſtes de ce Duc , il faut
vous inftruire du Pays où il les
a faites .
Les Alpes font diviſées en
deux parties. L'une eſt connuë
fous le nom des Alpes Cortiennes
qu'elle a eu de Cottus l'un de
fes Rois qui fut allié du Peuple
Romain,& Amy d'Octave . Su
GALANT . 123
ze eſtoit la Capitale de fon
Païs , qui s'eſtendoit depuis le
Mont de Vis , juſqu'au Mont-
Cenis,& douze petites Provin
ces en dépendoient. L'autre
partie eſtoit compoſée des Alpes
Maritimes, qui s'eſtendoient
bien avant dans la Provence,
Ambrun en eſtoit la Ville Ca,
pitale,& huit Peuples differens
les habiterent, comme on l'apprend
par l'Itineraire d'Antonin.
C'a eſté par les Alpes Cottiennes
que le Duc de Savoye
eft entré dans les Maritimes.
M.de Catinat qui commandoit
l'Armée du Roy en Piemont ,
n'avoit garde de croire que ce
Prince qui avoit commencé à
inveſtir Pignerol & qui menaçoit
Suze d'un Siege , deuſt
avoir d'autres deſſeins que de
K 4
114 MERCVRE
reprendre des Places qui avoienteſté
de fon Etat ,& qui
eſtoient de ſa bienséance , ny
qu'il deuſt paffer dans le Dauphine,
dont les avenuës eſtoient
bien gardées ; mais les Barbets;
qui comme des Sauvages&des
Bandits avoient pratiqué les
endroits les plus folitaires , &
les plus difficiles accés de ces
Montagnes , ſceurent montrer
au Duc de Savoye des lieux &
des chemins impraticables , &
dont l'afpreté eſtoit un garant
certain d'une deffence affurée
& naturelle de ce coſté-là. Ce
Prince qu'ils inſtruifirent , fit
mine d'aller à Cony,& d'élogea
avec une partie de ſes Troupes
d'auprés de Pignerol , àla fin
du mois de Juillet , & fous la
conduite de ces Vagabons , il
prit le chemin des Alpes. , & la
GALANT. 225
difficulté des chemins , ny les
oppofitions des Rochers ne le
purentarreſter. Enfin il luy fut
facile avec vingt- quatre mille
hommes de ſe ſaiſir d'un méchant
Bourg , appellé Guilleſtre
, dont les foibles murailles ,
eſtoient le reſte d'un travail de
pluſieurs fiecles ,& qui ne fubſiſta
que par la force & le bras
de quelques Troupes Irlandoifes
& de la Milice du Dauphiné
, qui pendant trois jours reſiſta
à une nombreuſe Armée ,
fous M. de Chalandreu , Gentilhomme
de cette Province ,
qui fut obligé de ſe rendre à
difcretion..
Cette Conquefte auſſi celebre
que celle de Beaumont en
Flandre qui finit la Campagne
de 1691. en faveut du Prince
d'Orange , perfuada au Duc de
K
1
226 MERCVRE
4
:Savoye , & à fon Armée , que
rien ne pourroit leur refiſker.
Ils inveſtirent Ambrun , Ville
peu fortifiée,dont les murailles
ne font point terraffées , dont
les Foffez estoient cõblez & de
petit ufage , & dont laGarniſon
n'eſtoit que de bien ſéance,
plûtoſt pour y garder quelques
proviſions de grains que l'ony
tenoit comme en dépoſt pour
les faire porter à l'Armée d'Italie
, lors qu'il en ſeroit beſoin ,
que pour ſecourirune Place que
l'oncroyoitenſeureté. Cepen.
dant M. de Larray , Lieutenant
General , eutle temps d'y faire:
entrer quelques Troupes &
quelques petites pieces de Ca--
non de fer , mais il ne put en
avoir un favorable pour garnir
cette Place de Boulets & de
Plomb , de forte que le plomb
GALANT. 8227
qu'on y trouva ne fut ſuffifant
que pour neufjours de Siege ,
& ce defaut obligea ce brave
Commandant de capituler.
Monfieur le Duc de Savoye
ayant apprisque cette munition
de plomb manquoit , voulut
s'obſtiner à ce que la Garniſon
fe rendiſt àdifcretion, maisM..
de Larray perfuadé de la valeur
des Officiers & de la bonne vo
lonté des Soldats , écrivit à ce
Prince,quelay &ceux quicompo.
foient la Garnison , ne manquoient
ny de coeur ny &'épées,& qu'ilssçau
roient s'ouvrir un paſſage honorable
par leur valeur ouse laiſſeroiet
enfevelirdans les ruines de laVille.
Cette intrepidité toucha le
Duc de Savoye ; il ne voulut
point profiter de ſa Victoire ,&
peut - eſtre auffi que ſe ſouve
nant de cette judicieuſe maxi.
K 6 i
228 MERCVRE
me,qu'il faut faire un Pontd'or
pour faciliter la retraite des Ennemis,
il confentit que la Garniſon
ſortiſt avec ordre , tambour
battant,mécheallumée &
tout ſon équipage , à condition
qu'elle ne ferviroit contre luy
de fix ſemaines ,& qu'elle fe retireroit
dans la Ville de Grenoble
où elle eſt . Cette fortie ſe
fit le 19. du meſme mois.. La .
Garniſon estoitde 2800.hom
mes,& composée du Regiment
de Quercy,de celuy de Milice
d'Argenſon ,d'un d'Irlandois,de
quelques Compagnies de ceux
de Navarre & de la Marine , &
de deux Compagnies des Dragons
de Gramonte
Diverſes ſorties qu'elle avoit
faites , & dans l'une deſquelles
le Prince de Commercy, reçut
un coup de mousquet à la jouë
GALANT .
229
qui luy caffa trois dents ,avoiét
fouvent nettoyé les Tranchées
des Ennemis ,& la perte queM..
de Savoye y a faite eſt de plus
-de quatre mille hommes , compris
un grand nombre de Deſerteurs
qui tous les jours pafſent
à Grenoble , où ils prennent
des Paffeports pour ſe retirer
en leurs maiſons , eſtant
François & ſe repentant de leur
faute& de leur rebellion. Ce
fut dans la derniere ſortie que
M.d'Amanzé,d'une illuſtre Famille
de Bourgogne , Colonel
du Regimentde Quercy , & le
Majordu meſme Regiment furent
tuez. C'eſt la plus grande
perte que les Afliegez ayent
faite,car en quatre grandes forties
ils n'ont pas perdu trente
hommes.
M.de Larray a reconnu dans
(230
MERCURE
fa retraite,que la vertu &lemerite
n'ont jamais manqué d'approbateurs
parmy les Ennemis
mêmes, puis qu'il reçut deM.le
Duc de Savoye toute l'honnêteté
& tout l'accueil favorable
qu'il eût pû attendre d'un Allié
-ou d'un François . Il fut carefſfé
& loüé de ce Prince , & traité
magnifiquement à ſa table.
Aprés la priſe d'Ambrun, tous
les Villages voiſins ontreffenty
les effets redoutables d'un bras
victorieux. Ce n'est pas ainſi
qu'en ontufé les François dans
les Conquêtes qu'ils ont faites.
en Savoye & en Piémont. Cependant
M. de Catinat qui n'a--
voit des Troupes que pour la
deffenfe de Pignerol & de Suze,
que le reſte de celles deMonfieur
de Savoye tenoit comme
bloquez, ne put fi-toit s'oppoGALANT..
231
fer aux progrés de ce Duc, qui
à la teſte de ſes nombreuſes
Troupes , faiſant le degát dans
les Villages qui font entre la
Ville d'Ambrun & celle de
Gap,n'a rien trouvé qui ſe ſoit
oppoſé à fon paſſage.Comme la
crainte avoit fait abandonner
cette Ville à tous les Habitans,
il y eſt entré ſans réſiſtance.On
ne croit pas qu'il pretende qu'-
une ſi legere Victoire faſſe le
plus bel endroit de ſa vie , &
que par-là il puiſſe acquerir le
:nom d'un redoutable Ennemy.
On ne ſe rend pas digne de la
gloire d'un triomphe à conquerir
des Villages où des Villes
foibles & fans reſiſtance , il faut
prendre des Places telles que
Mons & Namur à la veuë de
foixante Princes affemblez , &
de cent mille hommes levez
<
232 MERCURE
pour l'empêcher, comme a fair
noſtre Auguſte Souverain. ;
La conqueſte d'un fauxbien
ne repare pas la perte d'un bien
veritable , & quelques Places
qu'onne peut garder n'effacent
pas le chagrin d'en avoir perdu,
que l'on ne peut recouvrer.On
dit par tout que Monfieur le
Duc de Savoye fait porter des
armes pour armer des Proteſtas
dont il attendoit la revolte,mais
l'experience luy a fait voir, que
les eſperances font trompeuſes,
puiſque dans le grand nombre
de nouveaux Convertis qu'il
a trouvez dans l'Ambrunois ,
aucun n'a voulu ſe déclarer pour
luy , & il n'a pû y trouver dequoy
augmenter le nombre des
Infidelles Barbets , dont les
Chefs nommez Julien & Mallet
ont reconnu leur faute ,& fe
GALANT.
233
font remis à l'obeïſſance du
Roy. Il y a fans doute beaucoup
d'apparence à croire que Monfieur
le Duc de Savoye n'eſt pas
fans fe repentir de s'eſtre ainfi
engagé dans des Montagnes ,
dont la fortie ne luy sçauroit
eſtre avantageufe .
Je ſouhaite , Monfieur que je
puiſſe vous donner bientôt de
plusagreables nouvelles , & avoir
lieu de vous dire , que le
Dauphiné ſera redevenu tout
François , que Monfieur le Duc
de Savoye par une Paix avantageuſe
aura ſuivy l'exemple de
fes Peres , & connu que jamais
fon Etat n'a eſté en repos que
fous la protection de la France,
&ne s'eſt trouvédans le defordre
& dans la confufion , que
lors qu'on y a veu les Allemans
& les Eſpagnols. Je ſuis Mon
fieur , &c.
234 MERCURE
Be
A Grenoble le 12. de Sept. 1692 .
Ienque le Duc de Savoye
Ine fe foit guere fatigué à la
priſedu Village de Guilleſtre,
àcelle de la Ville d'Ambrun
fans munitions , & à celle de
Gap fans Soldats & fans Habitans,
neanmoins ileſt tombé malade
d'une fievre- tierce & de la
petite Verole . On tient que le
repentir de s'eſtre engage dans
les montagnes de Dauphiné ,
& la crainte d'une retraite malheureuſe
luy ont cauſé un chagrin
quia nuy à ſa ſanté , Il s'eſt
fait porter à Ambrun , & mettre
au College des Jefuites , où
il attend ſa guerifon pour fonger
à ſa retraite. Quant à ſes
Troupes ,elles campent depuis
Ambrun jufques à Gap. Il y a
des Allemans , des Eſpagnols ,
des Italiens ,& des Piemontois
GALANT.
235
que Capraracommande en l'abfence
de ce Prince. Parmy les
Jautres Chefs font le Prince de
Commercy,le Marquis de Louvigny
,&le Marquis de Montbrun.
Celuy-cy commande les
Barbets. Ce n'eſt pas le ſeul de
ſa Famille qui s'eſt vû à la teſte
des rebelles Proteftans . Charles
Dupuy,Seigneur de Montbrun,
ſe fit Chefdes Huguenots fous
le regne de Charles IX. & en
cette qualité ayant pillé le ва-
gage de Henry III . qui revenoit
de Pologne , il eut la témerite
de répondre à la Reine
Catherine de Medicis ,
qui luy en fit des plaintes
que les Armes & le Jeu rendoient
les perſonnes égales.Enfin
ayant eſté pris dans une Bataille
que le Baron de Gordes ,
Lieutenant au Gouvernement
236 MERCVRE
de Dauphiné luy donna , il fut
mené à Grenoble où il eut la
teſte couppée. Louis Alleman
du Puy,Marquis de Montbrun
fon Fils , fut auffi un Protecteur
jurédes Huguenots , & dans les
Guerres de la Religion , quatre
des Enfans de ce Louis ont fourtenu
en faveur des meſmes Religionnaires
, des Batailles &
des Sieges dans le Languedoc,
dans la Provence & dans le
Dauphiné contre les Troupes
de leur Roy.Il ne faut donc pas
s'étonner , fi le Marquis de
Montbran d'aujourd'huy , s'eſt
declaré contre ſon Prince,puifque
la rebellion eſt hereditaire
dans ſa Famille. Comme ſa terre
de Montbrun eſt dans les Baronnies
de Dauphiné au Bailliage
du Buis , & qu'elle luy a
eſté confiſquée , il menace inGALANT.
237
ceſſamment de paffer aux Baronnies
pour en avoir raiſon ,
mais on l'y attend avec des
Troupes . Celles du Duc de
Savoye ſont toûjours en repos,
& l'on ne ſçait encore quel
chemin elles prendront.Il n'y a
que deux endroits pour venir
àGrenoble, l'un par les Coſtes
de Cor,qui eſt un défilé, gardé
par M. de Catinat avec quatorze
mille hommes, l'autre par la
Croix Saintre dont les Cevennés
font occupées par de grands
a:bres dont les Payſans ont croifé
les chemins , & qu'ils ont
comblez avec de groſſes pierd
res qu'ils ont détachées des Rochers
voiſins. Outre cela , ces
chemins ſont défendus par
quelques Dragons , & par cinq
cens Païfans armez qui font
conduits par le Vicomte de
238 MERCVRE
Trieves de la Maiſon de Bardonnanche
, & par le Seigneur
de S.Guillaume de celle de Bucher.
Ainfi Grenoble ne les
craint pas, outre que l'on y fait
actuellement des réparations
qui la mettent hors d'état d'être
ſurpriſe . Comme les Ennemis
ont pillé & faccagétous les villages
qui font autour d'Ambrun
& de Gap, & que d'ailleurs ces
lieux ont eſté abandonnez par
les Habitans , ils ne trouvent
plus de quoy s'entretenir ,& le
vin qui manque en toutes ces
Montagnes , fait que les Allemans
en murmurent.
E
De Grenoble ce 14.de Sept. 1692 .
Nfin les Troupes du Duc
de Savoye ont abandonné la
Ville de Gap ,aprés avoir chargé
trois censMulets de ſes dépoüilles
, & y avoir mis le feu
GALANT 239
en quatre endroits.Elles ſe font
retirées vers Ambrun : mais
avantqu'elles quittentnosmontagnes
, il faut vous faire une
deſcription,entre autres de celles
du Marquiſat d'Ambrun,&
de la Comté de Gap.L'Ambrunois
estoit de l'ancien patrimoine
des Dauphins, mais avat
le regnede ces Princes, c'eſtoit
une contrée habitée par lesAmbrofiens
, à qui Plutarque donne
la qualité de Peuple belliqueux.
Ils ſe joignirent aux
Teutons , qui pafferent en
Dauphiné pour entrer en Italie,
& ſe diftinguerent en la Batail
le que Teutobocus leur Chef,
donna à Marius fur le bord dur
Rhoſne . Ils y furent neanmoins
vaincus par ce Romain , bien
qu'ils fuflenttrente mille hommes.
Leur Camp& leur Baga-
ردا
240
MERCURE
ge eſtoient cependant gardez
par leurs Femmes , qui ſe défendirent
long - temps , mais
enfin elles ſuccomberent , &
leurs Maris s'eſtant ralliez , furent
défaits encore une fois.
Quant à la Ville, le Roy & l'Archeveſque
en font Seigneurs
en partie. Elle est compoféede
cinquante feux. L'Empereur
Neron luy donna le droit de
Latinité , & Galba fit alliance
avec elle. Son nom Latin eſt
Ebredunum . Dans la Table de
Peutingen elle eft nommée
Eberodunum. Il y a un Archeveſque
. Son Egliſe Cathedrale
eſt dédiée à la Sainte Vierge.
Son premier Prelat a eſté Saint
Marcellin. Il y a auffi un Bailliage
appellé le Palais d'Am.
brun. Les Armoiries de la Ville
font d'azuràla Croix d'argent.
Quant
GALANT 241
Quant au Gapenois , il faifoit
autrefois une partie du Patrimoine
du Comté de Provence,
& eſtoit ſous la protection des
Dauphins. Ce fut en cette qualité
que le Dauphin Louis de
France , fit arborer fon Etendart
dans la Ville de Gap. Il y
avoit anciennement des Comtes
de Gap , dont la Famille
finit enGatiende , qui porta fon
Païs à Guillaume , Comte de
Forcalquier , fon Mary. C'eſt
par cette alliance que les Comtesde
Forcalquier, puis de Provence,
ont pretendu la Souveraineté
deGap , mais les Dâuphins
la leur ont toujours difpurez
depuis que Beatrix , Petite
fillede Gatiende , &Fillede:
Rainier de Clauftrai ,& de Gatiende
de Forcalquier , Fille de
Gatiende , Comteffe de Gap,
Sept.1692 . L
242
MERCURE
fut mariée avec Guigues André
Dauphin. Les pretentions
reciproques de ces deux Familles
en ont fait naiſtre aux
deux Parlemens de Grenoble
& d'Aix pour la Jurisdiction ;
mais Louis XII. par ſes Lettres
patentes de l'année 1509. l'a
attribuée & conſervée à celuy
de Grenoble , ce qui fut confirmé
par une aſſemblée des
Habitans duGapenois , du 24.
Aouſt 1511 & par d'autres
Lettres du mois de Decembreq
ſuivanth sing simplοστολοδιοί
Pour la Ville , fon nom Latin
eft Papincum, comme on le trou-.
ve en la Table de Peuringne.
Ily a un Eveſque ,dont le premier
fut Saint Demetrius. Son
Eglife Cathedrale eſt dédiée à
la Sainte Vierge. Elle avoit
beaucoup de Reliquaires , de
1.
GALANT.
243
Chaffes , & de Vaſes ſacrez
d'argent , dont les Troupes de
Savoye ſe ſont ſaiſies avec ſacrilege.
Elle a esté ſaccagée avec
autant de cruauté & de violencequ'elle
le futl'an 973. par les
Sarrafins , & l'an 1oos. par
Adrian , Marquis d'Yvrée , petit
Fils de Berenger , dernier
Empereur d'Italie. L'Empereur
FredericI. la donna à Gregoire
II. l'un de ſes Eveſques, avec
tous ſes droits de Regale , l'an
1188.
Je croy pouvoir vous dire ,
aprés avoir laiffé parler les
autres , que le Duc de Savoye
a fort mal connu ſes intereſts
lorſqu'il a refolu de paffer
en France. Il devoit prévoir
quelle ſeroit la fin de cette entrepriſe
qui ne pouvoit eſtre
que fa retraite.Ildevoit exami
L 2
244
MERCURE
ner qu'un auſſi puiſſantMonarque
que le Roy de France , &
auſſi aimé de ſes Sujets ,ne manqueroit
pas de forces pour l'obliger
à repaſſer les Monts , &
il raifonngit fur de méchans
principes s'il comptoit ſur le
foûlevement des Nouveaux
Convertis, ſansen eſtre ſeur,&
fans avoir une partie faite avec
eux. Cela n'eſtant pas , il n'en
devoit rien attendre.Il ſe trompecomme
pluſieurs quipenſent
que tous les Nouveaux Convertis
ne le ſont pas. C'eſt une
injure que l'on fait à la plûpart,
qui le font effectivement
de bonne foy , & ils viennent
d'en donner des témoignages
affez parlans . Ce n'eſt pas qu'on
n'affecte de dire qu'il n'y en a
aucun qui ne ſoit Proteftant
dans l'ame , ce qui est abſoluGALANT.
245
ment faux ; mais ceux qui font
encore attachez à leurs premieres
erreurs , font tous leurs efforts
pour le faire croire , & le
Duc de Savoye a pû eſtre abufé
là-deſſus comme beaucoup
d'autres. Cependant un plus
habile Politique auroit dû faire
reflexion que le Roy eſt tourpuiſſant
en France, & que ſuppoſé
qu'il y euſt en Dauphiné
de faux Convertis , il n'y avoit
point d'apparence qu'étant fans
Chefs , ils s'oſaſſent ſoûlever.
D'ailleurs , il devoit confiderer
qu'eſtant Catholique , il entreprenoit
d'établir la Religion
Proteftante , en ruinant celle
dont il fait profeſſion , & qu'en
faiſant faire le Preſchedans les
Egliſes , il s'attiroit la haine da
Ciel ſans pouvoir meriter l'eftime
de ceux- meſmes qu'il fer
L3
246 MERCURE
voit en deſſervant ſa Religion ,
&il eſtoit ſeur que le Roy qui
juſques icy avoit plaint fon aveuglement
, & qui n'avoit pas
voulu le pouffer cette année ,
afin de luy donner lieu de rentrer
en luy-meſme , employeroit
de nouvelles forces pour
vanger ſa Religion dont il eſt
Protecteur . Enfin il auroit eſté
plus avantageux àM.de Savoye,
de prendreun Village chez luy
qui auroit pû lay demeurer ,
que d'irriter la pieté du Roy ,
en voulant détruire ce qu'elle
a fait pour établir le vray culte
dans toute la France. Comme
les crimes heureux ne laiſſent
pas d'inquieter quelquefois les
confciencés de ceux qui les ont
commis , elles font ordinairement
plus tourmentées , quand
on les a faits fans fruit , & que
GALANT. 247
l'on ſent qu'on a merite d'eſtre
blamé generalement. C'eſt ce
qui peut caufer la maladiede ce
Prince. On peut dire que pendant
qu'elle a duré il a reçû
beaucoup d'honneſterez des
Sujets du Roy. M. de Savoye
ayant beſoin de grenades,& de
firop de ce fruit , à cauſe de ſa
diſſenterie, il en fit demander à
M.de Grignan, qui luy envoya
des firops en abondance , mais
les grenades n'eſtant pas encore
en maturité , on n'en put
trouver que deux douzaines
qui fuſſent en estat de luy être
preſentées . Apeine ce Prince
a-t- il commencé à ſe mieux
porter , que pluſieurs raiſons
l'ont obligé de partir,la bonne
manoeuvre que M.de Catinat a
faite pour l'empeſcher de penetrer
plus avant dans le Dau-
L 4
248 MERCURE
$
"
:
3
phiné, & celle de M. le Comte
de Grignan pour luy fermer les
paffages de Provence ;l'approche
du renfort que le Roy en- E
voye à M.de Catinat ; la faim ,
parce que ſes Troupes ne trouvoient
plus dequoy ſubſiſter ; a
les maladiesqui commençoient
à regner parmy elles , & la de- 0
ſertion de la plus grande partie
des François qui avoient pris
party dans ſes Troupes par un
motif de Religion ou par d'autres
confiderations , & qui n'a- n
voient ofé quitter eſtant en e
Piedmont, s'étant ſervis de l'occafion
pour deferter .
M. de Savoye ayant quitté
Ambrun y laiſſa le Comte de
Caprara qui fit joüer trois mines
avant que d'en fortir ; elles
ne firent pas tout l'effet qu'il
en avoit attendu . Le 21. fon
GALANT.
249
4
Arriere- garde eſtoit à Guilleſtre.
Quant àGap,il en eſt reſté
une bonne partie, quoy que les
Ennemis ayent misle feu à qua
tre endroits , mais il a mal fecondé
leurs intentions. Ils ont
auſſi mis le feu à quelques
Bourgs à huit lieuës aux envi
rons,
Le zele qu'à fait paroiſtre Mademoiselle
Philisde la Charffe,
nouvelle Convertie en Dauphiné
, pour le ſervice du Roy ,
nedoit pas eſtre oublié. Elle a
empêché la déſertion des Peuples
depuis les environs deGap
juſqu'aux Baronnies. Elle s'eſt
miſe à leur teſte , a fait couper
les ponts , gardé les paſſages ,
empêché les Ennemis de pe--
netrer au de là de Gap. Cette
Amazone ayant informé les
L5
250 MERCVRE
1
Generaux de tout ce qu'elle
avoit fait , en fut approuvée , &
complimentée , &de leur aveu
elle fit armer tout ce qu'elle pût
de monde , pour le ſervice du
Roy & la fureté de la Province..
Madame la Marquiſe
de la Charfſe ſa Mere exhortoit
les Peuples de la Plaine à
ſe maintenir dans le devoir ,
pendant que fa Fille reſiſtoit
aux. Ennemis dans la Montagne.
Madame d'Urtis ſon Aînee
, fit d'un autre côté cou--
per toutes les cordes des Bateaux
qui traverſoient la Durance,
afin que les Ennemis ne
s'en puffent emparer. Ce n'eſt
pas d'aujourd'huy que ceux de
cette Illustre Maiſon out fignalé
leur zele pour le ſervice de:
Etat.. Ils ont de tout temps:
GALANT.
251
donné des marques de la valeur
& de l'intrepidité ſi ordi.
naire à la Maiſon de la Tour
du Pin , autrefois Souveraine
de Dauphiné , dont ils ſont
fortis. Pendant que Madame
la Marquiſe de la Charffe &
ſes Filles marquent ſi bien leur
fidelité dans leur Province )
Monfieur le Marquis & Monfieur
le Comte de la Charffe
Fils , qui font actuellement
dans le Service , auſſi bien que
fes Gendres & fes petits-Fils ,
font connoiſtre leur valeur &
leur courage. Monfieur le Mar+
quis de la Charſſe fit luy mefme
il y a quelques années ruiner
la Terre dont il porte le
nom , à cauſe que les Religion .
naires y avoient fait des affemblées
contre les ordres du Roy,
L 6
252
MERCVRE
& puis que nous en ſommes
fur les actions glorieuſes de
cette Famille , on ne doit pas
paffer fous filence le courage
& l'intrepidité avec laquelle
Mademoiselle Dalerac de la
Charffe , Cadette de cette
Maiſon , ſoutint le party des
Catholiques contre les mutins
qui s'eſtoient affembléz en
Dauphiné,proche de Bordeaux.
& qui avoient baptiſé leur Afſemblée
du nom de Camp de
l'Eternel. Cette Demoifelfe eſt
preſentement à Paris où elle
fait briller ſon eſprit, fa pieté
&fes autres vertus , & l'on dit
qu'elle voudroit eſtre en Dau+
phiné , pour partager avec fa
Famille , la gloire qu'elle s'eſt
acquifedans cette derniere ren
contre..
GALANT.
253
Si je voulois vous parler de
tous les nouveaux Convertis
qui ont fait éclater leur zele
pour le ſervice du Roy , je ne
finirois point cette Lettre. Je
me contenteray de marquer
icy ce que j'ay lû dans une de
celles de Monfieur de S. Feriol
, Gouverneur de Die. Ce
Gouverneur , aprés avoir par-
- lé du bon état où se trouvoit
Ciſteron , dit , qu'ilvoudroitque
Sa Place fuft außi bonne ; àquoy
il ajoûte , qu'en tout cas le zen
Le des nouveaux Convertis luy
fervira de Citadelle , qu'il en eft
tout à fait content ,& que dans
la conjoncture preſente , ilsse com
portentparfait ment bien.
Meſſieurs de Geneve ayant
fceu la marche du Duc de Savoye,
dans le Dauphiné ,&
254
MERCVRE
qu'il menoit avec luy des Miniſtres
Proteftans , qui préchoient
la révolte contre leur
prince , firent dreffer par leurs
Miniſtres qui ont le plus de
credit , une Lettre Paftorale ,
par laquelle ils exhortent les
Proteftans de France , de demeurer
inviolablement attachez
à l'obeïfſance qu'ils doivent
à leur Souverain , & que
pour quelque prétexte que ce
foit , & qu'on puiffe leur don-
ン
ner , leur Religion ne permet
pas qu'ils ſe révoltent jamais.
Je vous laiſſe faire toutes les
reflexions que cette exhortationmerite.
Quantité de perſonnes ayant
inutilement cherchéle fens de
l'Enigme du mois d'Aouſt , ont
cru qu'elle estoit inexplicable ,
GALANT. 295
ce qui n'eſt pas , puis qu'il a eſté
trouvé par Monfieur Filliere ,
ruë de la Verrerie ; Sombret
du quartier Saint Paul ; l'aimable
Soriz du Mans , & fa chere
Soeur de Verſailles. C'eſtoit le
Serain qui tombe le foir.
En voicy une nouvelle , dont
Monfieur Diereville eſt l'Auteur..
ENIGME..
E dois ma naiſſance & mon
TE dois
estre
Moinsàlanature qu'à l'art
Je ſuis un enfant du hazard
Que lefeul capricea fait naître.
Le beau Sexe pour moy marque
beaucoup d'amour ..
Dans mon commencement j'avois
peu de Mattreſſes ,,
256 MERCVRE
Etj'en ay maintenant de toutes les
efpices
Sans me donner le ſoin de leur
faire la cour.
Pay pourtant tous les airs de laGalanterie
Lorsque je suis à leurs genoux ,
Jefuis humble , civil & doux ,
Et propre à la badinerie.
DesBeautezque jefers , vous qui
Suivez la loy ,
Et que mon fecret embarasse ,
Si l'on voussouffroit à ma place ,
Vous pourriez y trouver plus de
plaisir que moy.
Cequi est fait à la loüange du
Roy ne laffe jamais , puiſqu'il
n'y a point d'éloges qu'il ne
merité. Ainfi vous ne ferez pas
fâchée d'avoir encore à chânter
les Vers qui ſuivent pour
LYON
*
GALANT .
257
い
vous réjoüir avec tous les François
, des avantages de ce grand
Monarque .
AIR NOUVEAU. '
L
4
Ors que Lossis est en couroux
,
Tout cede au pouvoir de ſes ar.
mes.
Vous qui luy reſiſtez de fa gloire
jaloux ,
coups ;
Princes liguez , craignez fes
Il jette dans les coeurs de mortelles
allarmes.
e
Vos Sujets qui verſent des larmes ,
Forcezdeſuivre Mars, murmurens
contre vo16 .
François , réjouissons nous.
Sous LouisleGrand, la France
Jouit d'un repos bien doux..
1
258 MERCVRE
François, réjouiſſons- nous.
Namur dans l'obeiffance
Publie en ce jourfa puiſſance.
Le plus grand des Heros triomphe
feulde tous ;
François , réjouissons-nous.
Je finis par pluſieurs nouvelles
, dont je n'ay point le temps
de vous faire le detail .
Les dernieres Lettres de
Vienne 13. de ce mois , contiennent
que le Grand Viſir
eftoit réfolu d'aller au devant
de l'Arméc Imperiale , pour la
combattre , & que le Prince
Loüis de Bade s'avançoit vers
Petri V Varadin , auſſi a deſſein
d'attaquer les Turcs. Le Comte
de Tekeli , & le Bacha Ali
font arrivez à Belgrade avec
environ trois cens Barques
GALANT.
25.9
chargées demunitionsdeguerre
& de bouche qui devoient
eſtre ſuivie de pluſieurs autres.
ont
Il y a des, Lettres qui portent
que les Venitiens
eſté fort maltraitez dans la
Morée , en un Combat donné
ſous Corinthe , contre le
Seraskier de Negrepont , qui
eſtoit demeuré maiſtre du
champ de Bataille , & avoit
fait piller les Fauxbourgs , ainſi
que pluſieurs Villages des environs.
La plupart des Lettres de
Flandre diſent que le Prince
d'Orange en devoit partir le
vingt-fix pour ſe rendre à Loo ,
où il devoit regler l'état de
guerre pour l'année prochaine.
:
260 MERCVRE
チー
Les Lettres de Grenoble
du 2 3. portent que les Enne.
mis s'eſtoient entierement retirez
du Dauphiné , & qu'ils
n'avoient point brûlé Guilleftre,
dont la ſituation ſe trouve
propre pour faireune tres- forte
Place , & c'eſt ce que M. de
Vauban qui eſt à Grenoble ,
affeure de faire .
La priſe de Namur nous
donnant lieu d'étendre les
contributions
د Monfieur le
Marquis de Bouflers a eſté
avec un gros Corps juſques à
la hauteur de Louvain , ce qui
a fort étonné Levve & les
Mairies de Bolduc , Breda , &
Bergopſom. Il détacha M. le
Marquis d'Harcourt , qui s'étendit
dans tout le Pays pour
faire payer les contributions ,
GALANT. 261
& alla juſques à une lieuë &
demie 7de Maſtric. Pluſieurs
Villages ont payé , d'autres
ont donné des Oftages , & cinquante
autres , ou environ
croyant eſtre ſecourus
fouffert les executions mili-
د
ont
taires , ſuivant les loix de la
guerre, Cela s'eſt fait à la vuë
des Troupes de Liege & de
Brandebourg , beaucoup plus
fortes que celles du Marquis
d'Harcourt,
AParis ce 30. Septembre 1692 .
APOSTILLE.
M. de Blanfac vient d'arriver
, qui a apporté la nouvelle
de la défaite de cinquante
Eſcadrons , & de la priſe
de vingt- cinq pieces de Ca-
LYON
262 MERCURE
non , avec le Bagage & les
Tentes des Ennemis , par M.
de Lorge.
On ma averty de plusieurs
fautes qu'on a remarquées dans
ma Lettre du mois d' soust. On
y eftfujet, puis queles Imprimeurs
en laiſſent ſouvent qu'on a corrigées
,&que d'ailleurs il s'en trouve
quelquefois dans les Memoires
qui font envoyez , & qu'il y a
bien des choses où il est aisé de se
tromper.
Cefut Monsieur l'Abbéde Chaſtres
qui prefha aux fefuites le
jour de S. Louis , & non Monſieur
l'Abbéde caftres.
On a mis le Regiment de Dragons
de Salis , au lieu de Sailly.
En parlant de M. de Murcé ,
jay prétendu dire que Madame
GALANT.
263
de Quelus estoitsa soeur. Si celafe
trouvemalexpliqué , ilfaut reformer
l'Article.
Monfieur Titon dont j'ay parlè
la derniere fois , est Procureur
duRoy de la Ville , &non Avocat
duRoy.
Dans l'article du Vaisseau Efpagnol
pris par M. de Levy , il y
a qu'il avoit quatre- vingt- dix
hommes d'équipage , il faut lire ,
quatre cens cinquante.
N
Qualité de la reconnaissance optique de caractères