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1691, 12 (Lyon)
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me.


MERCUR E807150
Colleg. lugd. 1. Trink
GALANT.
Soc. Jesu cat. In/c.
DECEMBRE 1691.
AVEC LA
RELATION
DU SIEGGEE
DE MONMEI A NUT
ET SA PRISE . FAUR DEL
LYON
*1893 *
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere au Mercure Galant.
M. DC. XCI.
Avec Privilege du Roy.
*- Avis pour placer les Figures.
La Medaille doit regarder la
page 178
L'Air doit regarder la page
215
T
MERCURE
REQUE DE LA
GALANE LYON
E
*
BIB
DECEMBRE 169T.
S
I le zele qui vous intereffe
à tout ce qui
touche la gloire du
Roy , vous fait toujours
lire avec plaiſir ce que je
vous dis de ce grand Monarque
, au commencement de
chacune de mes Lettres ,je ſuis
aſſuré , Madame , que vous
l'allez eſtre par la lecture de
Dec. 1691 . A
1
2 MERCVRE
l'excellent Diſcours que je
vous envoye . Le titre qu'on
luy peut donner de L'Alliance
de la Guerre&de la Iustice , vous
faitaſſez voir qu'il doit renfermer
un grand Eloge du Roy.
Comme la matiere eſt noble.
l'Auteur ne pouvoit la traiter
plusnoblement , & je ne ſcaurois
douter que vous ne donniez
à ce Diſcours la mesme
approbation qu'ila receuëd'une
nombreuſe Aſſemblée , dcvant
laquelle il fut prononcé
le 15. du mois paſſe , par Mr
Thiot Avocat du Roy au
Preſidial de la Fleche , à l'ouverture
du Palais . Voicy les
termes dont il ſe ſervit.
,
GALANT.
3
L'ALLIANCE
DE LA GUERRE
ET
DE LA JUSTICE .
MESSIEURS.
Pendant que la France est en
armes,ferons-nous dans l'inaction,
nous qui ſommes , tous obligezpar
ledevoir denos Chargesde rentrer
aujourd'huy au Palais , reveſtus de
la veritable Cotted'armes, Induti
loricam Juſtitiæ , comme parle
Saint Paul: Réveillons - nous donc
de l'aſſoupiſſement des Vacances.
Le quartier de rafraichiſſement eff
finy. Faiſons battre la diane , &
A 2
4
MERCVRE
ouvronsle Temple de la Guerre contre
l'injustice, dans lequelil est pera
mis à la Robe d'exércer lesfonctions
militaires , & sans répandre le
fang, donner des combats , & rem.
porterdes victoires , comme difois
ce Poëte dans le Panegyriquedefon
Prince.
Exercere togats
Munera militiælibet , & fine
ſanguinis hauſtu .
Mitia legitimo fua Judice bella
movere . Claud.
Ilsemble , Meſſicurs , que c'est
un Paradoxe de parler ainſi de la
Geurre & de la luftice , mais les
temps de guerre où nous sommes , &
les mouvemens militaires que nous
voyonsſiſouvent , me donnent occaſion
de vous faire voir que ces deux
profſſions,fifort opposéesenapparence
,Symbolifent entre elles , &
qu'elles ont des rapports & des conGALANT
.
venances admirables . Loin de faire
injure à ces deux profeſſions , en les
comparant l'une avec l'autre , elles
en recevrontdelagloire , & s'il est
wray,comme l'onn'en peut douter ,
que la profeſſion des armes , & celle
du Palais , font les emplois les plus
illustres & les plus éclatans , je ne
puis leurfaireplus d'honneur qu'en
faiſant voirleurs juſtes rapports &
leur étroite alliance..
Quand je parle de la guerre ,
je ne parle pas de celle du Prince
d'Orange, entrepriſe contreles loix
de la nature , & contre le droit des
gens ,sous lefaux pretexte de la
Religion , avec ſes Alliez , pourfe
maintenir parle bruit des armes ,
dont il étourdit la raison des Nations
, desquelles il veut se rendre
Souverain. teparleſeulement d'une
guerre iuste &legitime , comme la
noſtre , qui send au repos & à la
يف
A 3
6 MERCURE
confervation de l'Etat , & qui est
entrepriſepour maintenir la veritable
Religion de nos Ennemis ;&
en cesens , ie dis que laguerre ,foit
qu'on la conſidere dansson principe
Soit qu'on la regarde dansson execution,
foitqu'on l'envisage dansſa
fin , a des convenances admirables
avec la Iustice. Commençons par le
principede la guerre.
Dieu qui est lasourcede la Iustice
&la Iustice effentielle , n'est- ilpas
Luy meſme leDieude la Guerre,
parmy lestitres lesplus pompeux&
les plus auguſte, n'a-t- ilpas choiſa
celuy de Dieu des Armées ? Ledivin
Apoftre qui nous raconte les merveilles
qu'il avoit puisées dans le
fein de Iefus ,ne nous representet-
ilpas le Verbe de Dieu , comme
un Conquerant , accompagné de
tous les Escadrons de la Cavalerie
celeste , Exercitus qui funt in
GALANT:
7
coelo fequebantur cum in
equis albis ? Une épée à deux
tranchans ne fort-elle pas defa
bouche ? De ore ejus gladius
utraque parte acutus ? Et lors
que le Vorbe fortit , fans fortir, du
feindu Pere Eternel, ne je trouva
t-ilpasune multitude innombrable
de Milice celeste pour honorer Sa
naiſſance ,Et facta eſt multitudo
militiæ cæleftis laudantium
Deum ? Ouy , le mesme Dieu qui
a écrit ſes Loix de ſon doigt ſur les
tables de Moyfe , a folemnellement
approuvéla guerre dans l'ancienne
Loy, comme un acte de justice ,
ن م
l'a en quelque façon consacréepar
fes commandemens.
Lepremier acte de la lustice de
Dieu commença par détacher un
Archange avec un Escadron , pour
terraffer le Dragon deſes adherans
dans le fond de l'abisme. Si Diew
A 4
8 MERCVRE
veut empécher l'entree du Paradis
terrestre , ilmet à la porte un Cherubin
, avec un glaive de feu. S'il
veut punir un Peuple entier,un An
geExterminateur ena le commandement
, & Dien luy met les armes
dans la main. Je vous ferois
icy voir . Meſſicurs , avec unplai.
fir ſenſible le détail des guerres
& des Batailles du Seigneur , fo
le beau livre , intitulé , Liber
bellorum Domini , dont Moy-
Se fait mention au chapitre 21.
des Nombres , n'avoit point esté
perdu. Quand Dieu veut châtier les
Peuplesrebelles , &punir , comme
ilfait aujourd'huy , la fauſſe Religion
, il arme quelque main puisfante,&
fufcite des Heros pour ces
effet . Armabit creaturam ad ultioneminimicorum.
Les Conque
rans, ces foudres de la guerre,comme
LOUIS LE GRAND,
GALANT .
9
ont leur miſſion de Dieu , & nefont
que les Ministres defa lustice. Ces
bras viſibles , qui font tous les jours
Surles Terres de nos Ennemis ces
grandes défolations , nefont que les
instrumens d'une puiſſance invisible
qui l'ordonne a nſi.
Et de vray , nous voyons dans
le rôle des premiers Guerriers , les
Patriarches , les fuges , & toutes
les Perſonnes les plus justes de l'an.
cien Testament. Nous voyons à la
teste des Armées les Abrahams , les
Moyfes,les Tofuez , les Gedcons , les
Samfons , les Davids , les Matathias
,les Macabées , & pluſieurs
autres.
Si Dien n'avoit autorisé les
armes ; auroit- il commandé à ses
Apostres de vendre leurs tuniques
pour acheter des épées , Vendat
tunicam& emat gladium , com .
me le rapporte S. Luc ?
AS
10 MERCURE
Saint Lean Baptisten'a- til pas
donné la miſſion aux Soldats ,
approuvéla discipline militaire , en
leur faisant cette loy , ( lors qu'ils
luy demanderent lechemin pourarriverau
Ciel )dese contenterde leur
folde , & de ne piller personne. Si
cet estas n'avoitpas estédans l'ordre
de la justice , ne leur cust- il pas dits
de quitter les armes ,&d'embrasser
une autre profeſſion ?
Dieuparlant àfon Epouse dans
les Cantiques , ne luy dit- il pas
qu'elle est douce , &qu'elle est belles ,
mais qu'elle est avec tous fes charmes&
Ses attraits auffimaiestueuse
& aussi formidable qu'une Armée
rangée en bataille , qui marche
contre l'Ennemi , Enseignes deployées
, & Tambour battant
Terribilis ur caftrorum acies
ordinata ? Et cette divine Epouse
répondant aux careffes defon diGALANT.
II
7
د
vin Amant , & à la comparaison
qu'ilfait d'elle avec une Armée
n'a-t-ellepas institué divers Ordres
militaires , quoy qu'elle ne respire
que la douceur de la paix : Ces nobles
Chevaliers de ferusalem , de
Malthe, de S. lacques , de S. Lazare
, de lefus Christ en Portugal,
&tant d'autres Saints Capitaines,
ne prouvent - ils pas le fabre à la
main lafaintetéde leur mission ,&
lesrapports admirables de la Guerre
& de la luffice ? Cette veriténe
parut-ellepas auffiéclatanteque les
rayons du Soleil à la lucur de l'épée
de Godefroy de Boüillon , lors que
montant le premier à l'aſſaut fur les
murailles de Ierufalem, il triompha
de l'idolatrie , commefait auiourd'huy
Loüis le Grand , de l' Herefie,
&fittrembler toutes les Puiffances
delaterre..
C'est une chose remarquable ,
A 65
12 MERCVRE
qui fait bien connoistre l'alliance
qui a toujours esté entre les armes
&la Iustice , que parmy le peuple
deDieu, les luges &les Legislateurs
marchoient àla teste des Armées ,
& d'unemain foudrogante , sefaifoient
jour au travers des Ennemis .
S'ils tenoient les balances de la
Iustice dans unemain, ils en avoient
l'épéedans l'autre pour combattre.
Après avoir reglé les differens des
Peuples, ils se rendoient justice à
eax mesmes , en donnant des Ba.
sailles , & la mesme bouche qui
avoitprononcédes Arrests , animoit
& encourageoit des Soldats.
Cen'estpas seulement dans ces
premiers temps,&parmy le Peuple
deDieu , que l'on a veu l'étroite al
liance de ces deux profeſſions. L'experiencede
tous les autres Peuples ,
&de tous les âges du monde , nous
apprend que l'art militaire ,&la
GALANT.
13
Jurisprudence ont esté points enfemble.
Les Romains tiroient ordinairement
du corps du Senat, les Capitai
nes qui commandoient les Armées
de la Republique. Les Grecs nefeparotent
pas en deux Claſſes , ceux
qui estoient destinez à la conduite
des armées , & à l'admistration de
la lustice. Ne voit on pas encore
aujourd'huy dans l'Empire Othoman
que celuy qui est le Chefdes Avwè s
eſtauſfile Chefde la luštice dans le
Divan? Les Dignitez de ses deux
fonctions font reunies dans la per-
Sonnedu grand Visir .Parmi nous on
a souvent veu en mesme temps la
Lušticerenduë , & les Armées conduites
par un homme de Robe , &
quelquesfois mesmeparun Ecclefia-
Stique , comme entr'autres par le
Cardinal de Lorraine , tout ainſt
qu'en Espagne par le Cardinal In
fant , & en Allemagne par l'Evefque
de Munster.
14 MERCVRE
Maispourmieux comprendre le
rapport que les Armesont avec la
Iustice ,&l'eftroite alliance qu'elles
ont contractéeenfemble, il faut
confiderer que les armes font les
instrumens de la lustice que le sou--
verain ſe rend àfoy-mesme contre
un autre Souverain ,&lesigne le
plus effentiel du privilege qu'il a
d'estre luge danssa propre cause..
Ledroit des Armes&de la lustice
est indiviſible & inseparable dans
ba perſonne des Rois.
L'union de ces droits fait le plus
auguste caractere , que Dieu imprimefur
lefront des Monarques,,
&la plus belle effusion de la puis
Sance qu'il leur donnefur les hom.
mes.C'est la marque la plus expreffe,
& le traitle plus visible de
T'honneur que les Princes ont de le
representer , & d'eſtreſes Images
furlaterre ,de forte que la Guerre
GALANT.
15
&laLaſticese rencontrent là comme
dans le point de leur principe .
&dans le centre de leur union.
De plus ,ſi les armes que nous
portonspour la conſervation de noftre
vie , contre les attaques d'un..
Ennemi, ou pour la deffenſe de nos
biens contre les violences d'un Voleur
,font des Armesinnocentes&
permiſes dedroit divin , naturel &
humain , & s'il est encore uray ,
que la punition des meurtres & des .
brigandages est un effet de la ju
ſtice divine , naturelle& humai--
ne , exercée par les Magistrats ,
nest- ilpas encore plus vray que
les armes deffenfives & offensives
qui font dans la main des Rois ,
pour empefcher ou pour vanger lis
outrages,les invasions&les attentars
,font des armes que laſupréme
Iustice met dans la main des souverains
? D'où il est aiséde conclu
16 MERCVRE
re que Dieu , qui est l'auteur de la
Iustice que les Souverains distri
buent à leurs Peuples, est aussi l' auteur
de celles qu'ilsse font eux- mêmes
par les armes contre les autres
Souverains ; que l'une & l'autre a
les marques &le sceau de fon
approbations que l'usage des armes
, quand il eſt legitime , n'est
pas moins une vertu , que l'obfervation
des Loix quand elles font
bien disposées, & qu'enfin cesdeux
profeſſions ont des rapports & des.
convenances admirables .
C
Si la Guerre confiderée dans fon
principe , a tant de reſſemblance
&de conformité avec la Justice
vous allez voir , Messieurs , que
dans fon execution , elle est la figure
& le portrait de cet illustre
original. Et de fait , les Empereurs
Leon & Anthemius font la comparaiſondes
Avocats avec les SolGALANT.
17
1
dats, dansla Loy quatorziéme ds
- Code, au titre De Advocatis di-
. verſorum ludiciorum,&difent
- à laloüange du Barreau , que les
Avocats qui reglent& conduisent
ladestinéedouteuse des Procés ,
qui par la force de leur eloquence
- dans les affaires , tant publiques
que particulieres , empefchent la
- ruine & la decadence.de leurs Par
ties , & delivrens de la perfecution
ceux qui font opprimez , nesont pas
- moins neceſſaires à l'Estat, que s'ils
defendoient dans lesBatailles, aux
depens de leur vie , leur Famille&
leur Patrie. Lesparoles de cette Loy
Sont fiexpreſſives , qu'onneles peut
paſſerſous filence , Advocati qui
dirigunt ambigua fata caufarum
, ſuæ que defenfionis viribus
, in rebus fæpe publicis ac
privatis , lapſa erigunt , fatiga .
ta reparant , non minus provi
18 MERCURE
dent generi humano , quam fi
præliis atque vulneribus , patriam
parenteſque falvarent.
Ces deux Empereurs poursuivent
encoreplus vivement lamesmecom
paraiſon, car nous n'eſtimons pas ,
disent ils , qu'iln'y ait que ceux- là:
àcombattre fous nostre autorité,
quifefervent de leur Epée,de leurs
Boucliers , & de leurs Chiraffes..
parce que les Avocats ont les mesmes
avantages. Nec enim folos
noſtro Imperio militare credimus
illos , qui gladiis , clipeís
& toracibus nituntur , fed
etiamAvocatos. Car en verité ,
ajoûtent- ils , les Avocats combattent
, lors que par la force de leur
raisonnement éloquent , ils confer_
vent la vie , les biens, & l'honneur
de leurs Parties , & de leurs Succeffeurs.
Militant namque caufarum
Patroni , qui gloriofæ
GALANT. 19
vocis confifi munimine , laborantium
ſpem , vitam , & po
ſteros defendunt.
C'est par cette raison que plufieurs
loix du Code donnent aux
Avocats les mesmes privileges
exemptions qu'aux Gens d'armes.
La comparaiſon des uns &des au.
tres est si juste , que Martial&
Iuvenal, parlant d'Æmilius , nous
apprennent qu'autrefois lesAvocats.
estoient representezfous leurs portiques
en Chevaliers , &en. Statues.
debronzela lanceà lamain. Et de
vray, anciennementen France, il.g
enavoit qu'on appelloit. Chevaliers
de Loix, dontiless fait mention
dansle grand Coutumiergener
ral , autrefois composéparMrBou
teiller , Confeiller au Parlement:
Froiffard , ancien Historien , fait
aufſimention de cette illustre qualité
, qui a esté retenuë , & qui est
20 MERCVRE
encoreàpresent poſſedéepar Mr le
premier President du Parlement de
Paris , laquellele diftingue de tous
les autres Officiers du Royaume ,
dans le Catalogue de Mrsles Officiers
du Parlement , par ce mot ,
Miles , qui veut dire , Chevalier.
Ily a une si grande conformité
entre l'Art militaire & la furifprudence,
que celuy qui le premier
a donné au Publicfes Ouvragesfur
le Droit Civil, eftoit un homme de
guerre , comme nous l'apprend la
Loy derniere,paragraphe dernier
au Digeste , de origine Iuris.
Malfurtus Sabinusin Equestri
Ordine fuit ,&publicè primus
ſcripfit de Jure Civili ; & as
celuy qui a le mieux.
écrit de la Guerre , & qui sçavoie
l'Art militaire aussiparfaitement
quele Barreau , estoit un Avocats
contraire
د
GALANT. 21
qui
ouy , un Avocat des plus celebres,
&ce qui est de plus surprenant , un
Avocat qui triompha du Grand
Pompée dans la Theffalie , qui defit
- Ptolomée dans l'Egypte , qui renverſa
terraſſa tous les plus grands
-Conquerans defon fiecle, quiſubju
gua les Gaules , qui rendit tributaire
l'Angleterre , qui dompta
- les Allemans fur le Rhin
rangea l'Italie sous sa puiſſance ,
Soumit sousson pouvoir les Suiſſes ,
les Romains , les Egyptiens , les
Afriquains ,&les Aliatiques, qui
tua , comme le rapporte un de ses
Hiſtoriens , un million d'Ennemis ,
triompha d'un million d'autres , en
défit un nombre innombrable , prit
deforcebuit cens Villes , fubjugun
trente Nations differentes , & fut
enfin le premier Empereur des Rom
mains. Vous connoissezce celebre
Avocat, &voussçavez qu'il s'appelleLules
Cefar.
22 MERCVRE
Au veste, ne croyez pas que ce
Soientlà les feuls Conquerans que
le Palais ait produits , ny lesfeules
gens de Robe que la guerre ait
enfantez. Germanique Cefarrevenant
à Rome triomphant , entra
dans le Barreau , &y plaida plufieurs
caufes , etiam triumphalis
cauſas egit. Suetone dit la mesme
chose de l'Empereur Vespasien
Poſt triumphum cauſas egit. Il
dit aussi que Vespasien fon Fils ,
aprés avoir fait ses Campagnes .
Se donna à la plaidoirie. Poſt ſtipendiaForo
operam dedit.
Mais pour ne rapporter que des
exemples domestiques , la Robe ne
nous a-t-elle pas donné plusieurs
Maréchaux de France & n'avons
nous pas un grand Capitaine auffie
vaillant que les Cefars,fortide la
Robe pour commander l'Armée dre-
Roy dans la Savoye&dansle PiedGALANT.
23
mont , qu'il a presque entierement
aſſujetty Sous la puiſſance de Sa
Majesté ?
Avray dire,la Guerre & le
Palaisfont deux grands Theatres,
fur lesquels ceux qui ont de
la vertu la font paroistre. Les
grandes verius font là dans leur
jour. Le coeur de l'homme est caché,
& comme enseveli dans la poitrine,
mais la Guerre plus ingenieuſe
que tous les Peintres du monde, le
fait paroiſtre viſiblement & exte
rieurement dans toutes les parties
du corps. On voit là ce coeur dans
la reſte, où il inſpire des conſeils
guerriers ; dans le visage,où ilfor
me des traits& un coloris ecla.
sant , qui ne change point à la
Deuë des perils. On voit ce coeur
dans les yeux , d'où il lance des
feux &des flames; dans les mains,
d'où les foudres & les tonnerres
24
MERCVRE
partent à tout moment ; dans les
bras, qui portent la terreur & l'effroy
en tous lieux. On voitce caur
dans les playes , comme dans une
Source intariffable de gloirejon le
voit dans lesang , qui luy fait une
pourpre aussi belle que celle des
Rois; on le voit dans la contenance
avec laquelle il va affronter la
mort,&fur des montagnes de morts
chercher unevie qui nefinira jamais.
Les Poètes ont dit que cette
voyeluminense qui paroist la nuit
dans le ciel, estoit le chemin par lequellesHeros
ont paffèpourarriver
àl'immortalité. Nous pouvons di
re plus juſtement que la guerre est
un des veritables chemins de l'honneur
& de la gloire , & qu'au travers
des Bataillons &fur le ventre
des Ennemis , il s'est fait une route
brillante & lumineuse,par laquelle
on eſt autrefois parvenu à l'Empire
de tout le monde..
De
GALANT.
25
.
1
De mesme, la Iustice est une des
plus honorables profeſſions , & il
n'est point d'estar plusillustreparmy
les hommes ,ny de vertu dans
La ſocieté civile qui obtienne une
-plus grande portion de la gloire qui
s'y distribue. Dieu dans l'Ecriture
fait un divin Panegirique de la
Magistrature ,& l'éleve au deſſus
detoutes les conditions de la terre,
appellant par la bouche de fon
Prophete , les Magiftrats , des
Dieux . Les rayons de cette gloire
rejalliſſent de degré en degrésur
ceux qui en approchent ;le Palais ,
au sentiment de tous les Sages,
estant le Temple de l'honneur &
de la gloire , oùon recueille plus
abondamment la plus belle de
toutes les recompenfeshumaines ,&
où lenom de ceux qui en font les
plus illuftres appuis retentit plus
hautement dans la bouche de la
Dec. 1691 . B
26 MERCURE
renommée , en forte que plusieurs
peuples ont souvent choisi les plus
grands fufticiers pour leurs Maiftres
& pour leurs Souverains. Il
est confequemment vray de dire
que l'honneur& la gloire qui ſe
communique également aux gens
de Guerre & aux gens de Robe,fait
voir l'analogie de ces deuxprofef.
fions ,& combien elles fimboliſent
entre elles , & ont de justes rap.
ports.
LesAnciens nommerent la Guerre
.Bellum , comme une chose belle
parexcellence. Leur Theologie confirma
cette verité par une agreable
fiction de leurs poetes , qui firent
une Venus armée , pour nous dire
qu'il n'y avoit rien de plus beau que
la guerre. Et en effet , y at il rien
deplus charmant que la compagnie
de tant de Princes &de Seigneurs,
Le concours de tant de Nobleffe ,
GALANT. 29
l'assemblée de tant'de Cefars , de
tant de vaillans Capitaines,&de
tant dejeunes gens actifs &genereux
? que cette douce liberté, cette
conversationfansfaçon&fans ce
remonie ? que la veuë continuelle
de tant de nouveautez; & de tant
• de spectacles , que la varieté de
- tant d'actions diverſes ? ces mon
vemens militaires qui raviſſent
- l'esprit , cette courageuse harmonie
de la Musique guerriere qui char -
- me & enchante l'ame; ce bruit des
Tambours , ceſon des Trompettes ;
- cette innombrable multitude de
tant de milliers qui agiſſent tout à
lafois,& pour une mesmefin, cos
me les membres d'un corps qui n'est
animéque d'uneseule ame ?
LaIustice a les mesmes charmes,
les mesmes beautez, & les mesmes
plaisirs. Le plus grandGeme de la
natureadit que l' Aftre qui nous an-
B2
28 MERCVRE
4
nonce la lumiere du jour , n'est pas
fibeau que la Iuftice. Aussi la repreſentet-
on comme une belle Vierge,
dont l'integrité est pleine d'attraits
, &de laquelle ceux qui ont
l'honneur de la servir deviennent
les adorateurs. Et de vray , est il
riende plus agrable que cete grande
multitude des plus honnestesgens
de la Province aſſemblez dans le
Temple de Iustice?Ya- t- il rien qui
raviſſedavatage les coeurs que l'or,
dre de la luſtice , quand elle est bien
adminiftrée, quand chacun ſe tient
dans son devoir, & quand tous les
Ministres de la lustice s'acquitent
dignement de leurs fonctions ? Est- il
rien de plus charmant que cette
varieté&viciſſuude d'affaires &
de nouveaux incidens qui naiſſent
à toute heure dans le Palais ? que
ces combats & ces attaques , d'òn
la veritéfort toûjours victorienſe ?
GALANT.
29
د
11
10
C'est pourquoy il faut tirer cette
confequence,que la guerre dans fon
execution a des ressemblances admirables
avec la Iustice ; mais elles
conviennent encore mieux dans
leurfin ; carcen'est pas assez que
laguerre foit entrepriſe avec juſtice
,&foutenue avec vigueur ,fi elle
n'est enfin couronnéparuneglorieuse
paix , plus estimable qu'une infinité
de triomphes , Pax una
triumphis innumeris potior ;
cette paixſervant àrendre la guerre
d'autant plus triomphante &
d'autant plus conforme àla justice,
laquelle,comme dit un Prophete, ne
1. travaille qu'à la paix,Opus juſtitiæ
pax .
Si
(
لا
2
La Iustice est une vertu divis
nement inspirée aux hommes ینم
infuſe dans leurs eſprits , qui leur
enſeigne ce qui est juste ,&raisonnable
, & qui entretient par ce
B 3
30
MERCURE
moyen lafocietécivile dans la paix,
en est le veritable & folide fondement.
De mesme la guerre est un
fecours que Dieu leur envoye,&
dont il leur permet de ſeſervir ,
pourfaireregner la raison par la
forcedes armes ,& pour rejoindre
cettefocieté, lors qu'ellevient à eftre
rompue foit par les entrepriſes
dudehors , foit par les factions de
dedans ; Bella gerimus ob eam
caufam , ut in pace vivamus ,
dit le Prince des Philosophes.
Le but de la luſtice eftde rendre
àun chacun ce qui luy appartient
en puniſſant le coupable,jo en faifant
rendre à l'opprimé les biens quż
luy ont esté injustement enlevez.
Le but de la guerren'est- il pas tout
Semblable , puis qu'elle n'a point
d'autre fin que d'arrester le cours
des invasions & des attentats,de
proteger lesfoibles , contre la vio
GALANT.
3
lencedesplusforts , & deles empêcher
d'estre les victimes de leurs
vangeances , & la proye de leur
avarice.
Et en effet , lafeureté publique
dans laquelle nous vivons dans nos
Provinces , nest elle pas établie
par le fecours des armes , & par -
l'autorité des Loix de nostre invm.
cible Monarque; Sila Iustice rend
les Peuples paisibles dans leur trafic
- laguerre ne leur ouvre t-elle pas.
les paſſages pourle negoce, ne lear
rend- elle pas les navigations libres,
& ne rétablit ellepasenfin le com.
- merce ? La Guerre& la luſticene
concourent elles pas ensemble à
cultiver les Palmes& les Oliviers ?
N'eft.cepas laGuerre&la lustice
qui font fleurir les Arts & les
Manufactures , qui apportent l'abondance
, qui obligeront , commé
dit le Prophete Ifaye , les gens des
B 4
32
MERCURE
guerre à faire de leurs épéesdes
coutres de charuë , & du fer de
leurs piques & deleurs hallebardes
desfaucilles, Conflabunt gladios
fuos in ligones , & lanceashaſtaſque
ſuas in falces.
Nous avons veu sous le regne
incomparable de Louis le Grand ,
l'accompliſſement de ces éclatantes
&Surprenantes merveilles . Ouy ,
grandRoy ,le premier de tous les
Monarques du monde , l'amour
du Ciel , les delices de la terre ,
L'ornement des Histoires , l'appuy
de la Religion, lefoudre de la querre
, & le modelle de la Justice ; c'est
fousvoſtre heureux regne que l'on
voit la parfaite alliance de la
Guerre&de la lustice ; car aprés
avoir rétablipar vos Ordonnances
lajustice dansſon lustre, nous avons
vû fortir de vostre tešte Pallas le
querriere & Pallas la pacifique .
GALANT. .
33
plus veritablement que la Fable
ne l'avoit dit de la teſtede lupiter.
Nous avons veu , grand Prince ,
vos Ennemis vous cederpar de glorieux
traitez de Paix,les Pays que
vous aviez conquis par la force des
armes , & qui vous appartenoient
par le droit de la justice. Nous
avons encore veu vos armes
>
comme un torrent rapide , inonder
toutes les Provinces de ces Peuples
ingrats& infolens qui se difoient
les arbitres des Couronnes , & qui
avoient violé le respect deu à la
majesté de l'Empire François, &
aprés les avoir humiliez par une
guerre entrepriſe avec justice ,&
foutenue avec force , vous l'avez
genereusementfinie , en leur donnent
la paix , & leur en impos
Sant les loix , comme l'Arbittre
Souverain de la paix , & de la
Guerre , & comme le Pere com
BS
34
MERCVRE
mun de toutes les Nations. Nous
avonsvenſous voſtre regne la veritédes
Oracles qui nous avoient,
eftè annoncez parles Prophetes ,
que les Ennemis de la veritable
Religion s'armeront contre vous ,
&que vous enserezle vainqueur,
parceque le Dieu des Armées com
bat pour vous. Bellabunt adverfum
te , & non prævalebunt,..
quia ego tecum fum. Et en
effet , &nous
nous
nous avons veu ,
voyons encore toute l'Europe animée
de la fureur de la fauſſe Religion ,
conjurée contrevous, fairede vains
&d'inutiles efforts , &malgréses
Ligues &ses mouvemens
vous voyons,grand Monarque
victorieux dans trois sanglantes
Batailles &fur mer & sur terres
étendrevos conquestes ,& triompherdevos
Ennemis.
Puisfiez vous , &grand Prince 2
GALANT . 35
par la fuite continuelle de vos
heroiques exploits , entretenir pour
jamais en cette vigueur à l'ombre
devos Palmes &de vos Lauriers ,
la beauté devos Lis! Puiſſiez vous ,
aprés tant de victoires dont le Ciel
benitlajustice de vos armes cimenter
la Paix de la France dans le
fangde vos Ennemis! Puiffiez - vous
après avoir étoufféla Rebellion de
l'Herefie, élevée contre leCiel,&
contrevoſtre Couronne ,faire à ja
mais triompher la justice de vostre
regne!
Mais où est- ce que nous empor.
te ce discours ? Ce n'est pas merveille
, fi ce grand Prince entraine
nosparoles ,luy qui ravit &ena
leveſi puiſſamment nos coeurs dans
L'admiration deſes heroiques vertus.
Pour conclurre , il est évident
que la guerre a une entiere con-
B
36 MERCVRE
formité avec la Justice , l'ordre
Militaire a beaucoup de fimilitude
avec l'Ordre Iudiciaire, les Soldats
un grand rapport avec les Avocats,
&leChampde Bataillebeaucoup
de reffemblance avecle Barreau .
Or puis que la Guerre & la Iufsice
, comme deux Soeurs Germai
nes , n'ont qu'un mesme principe ,
puis que la guerre dans son execu
tion a unefi étroite alliance avec
la Iustice,&puis que l'une & l'autre
ont une entiere conformité dans
leur fin , vous devez , Avocats,
Procureurs tirer de là ces bellesconsequences
, que la guerre où
vous entrez aujourd'huy dans le
• Palais, ne doit avoir d'autre fonde.
ment que la justice des causes que
vous plaiderez; que dans tous vos
combats vous devezvous proposer
par deſſus toutes chofes , la gloire
devostre profeſſion ,& que vous ne
,
GALANT. 37
1
devez avoir dans tous vos deſſeins
d'autre fin , que d'affeurer le bien
des particuliers, le repos des Famil
les , & la paix & la tranquillité
publique.
Comme la profeſſion que vous
avez cmbraffee est une guerre de-
- clarée à l'injustice , au mensonge ,
& à la calomnie, vous ne devez
- auſſi prendre d'autre party , que
- celuy de lasuprême raison , embras-
- fer d'autres , interests que ceux de
laverité , ny entreprendre d'autre
défense que celle de l'innocence.La
raiſon foutenue de vos paroles vous
fera combatre vaillamment. La
verité appuyée de vostre éloquence
, vousfera vaincre; & l'innocen
ce protegée de voſtre zele , vous
fera triompher.
Courage donc , grands & genereux
Athletes ( car c'est ainſi que
Inſtinien vous appelledansla Let
38 MERCVRE
tre,adreſſée à ceux qui enſeignoient
leDroit ) courage , illustres Guerriers
, genereux Combattans ,pendant
que nostre grand&invincible
Monarque vous protege & vous
défend par la force de ses armes ,
combattez vaillamment sous les
Etendards de la Iustice dans ce
champ illustre du raisonnement.
Allezoù l'honneur vous appelle,&
montrezque vous estes icy,aussi bien
que les Soldatsfur les Frontieres ,
Les Boulevars des Villes,& les Rempartsdenos
Provinces.Vous acquit.
tant dignement de vos nobles fonc.
tions ,la justice sera rendue avec
plus d'éclat & demajesté , la voix
dela raison-ſefera ſeule entendre
parvos paroles ,vos plaidoiries ferontſes
victoires , vos attaques fes
conquestes & tous vos combats fes
triomphes .. C'est en cela principalement
que conſiſte l'exécution des
GALANT. 39
Ordonnances, dont nous demandons
- la lecture , & que vous faffiezle
- ferment accoutumé de les obſerver
fidellement .
ل
1 Vous ne ſerez point furpriſe
des beautez que vous venez
de trouver dans ce Difcours
, fi vous vous ſouvenez
des excellens Ouvrages que
je vous ay déja fait voir de Mr
Thiot , qui en eſt l'Auteur..
- Le Panegyrique ſur la Loyde
la Nature que vous avez tant
_ approuvé dans ma Lettre du
- mois de Decembre 1681. ef-
- toit de luy , auſſi-bien que ce
rare & merveilleux Tableau
' de la Verité , dont je vous fis
part dans celle de Decembre
1682. Il feroit à ſouhaiter
qu'un homme qui écrit ſi bien,,
& qui penſe toujours juſte ,
40 MERCURE
vouluſt laiſſer échaper de fon
Cabinet pluſieurs autres Piecesqu'il
ſe contente de montrer
à ſes Amis .
Les Vers que je vous envoyay
la derniere fois , far ce
qu'il n'est pas neceſſaire de
quitter le monde pour bien
travailler à ſon ſalut pourveu
qu'on y obſerve les Loix que
Dieu nous preſcrit , meritent
ſans doute l'eſtime que vous
me marquez en faire.En voicy
d'autres qui ne vous plairont
pas moins,fur l'utilité de la retraite
. Ils font d'un tres- habile
homme dont tous les Ouvrages
ont eu un applaudiffe
ment general.
GALANT. 4
A. Mr DE F ......
- SUR SA RETRAITE..
1
Stances Chreſtiennes.
To fuis la Cour & le Monde ,
& par cette conduite
Tu nous fais voir , Damon , que tu
veux to fauver.
Sans une fi prudente fuite
Souvent l'on cherche Dieu Sansle
pouvoir trouver.
UnPecheur que la Grace& preffe
&follicite ,
Entre le Monde& Dieu s'ilpartagefes
voeux ,
S'il demeure incertain, s'ilse trouble&
s'agite ,
42 MERCVRE
Il eft toûjours coupable, &toûjours
malheureux.
Quand on te voit content ,quand
on te voit tranquille ,
Tu dois, dit-on, trembler pourl'avenir.
Tel qu'on voit s'appuyerfar unro-
Seaufragile,
Croit que la main deDien nepeut
lefoûtenir.
J'entens quelquefois dire,belas que
peut-il faire
Danscedefert Sauvage , en un st
triſte lieu ?
Mondainsqui leplaignez,ilplaint
vôtremiſere ;
Le neant vous occupe , ilnepense
qu'à Dieu.
Ilacompris leſens de ce divin langaze
GALANT. 43
Quidetous les Chrétiens faitdeux
Peuples divers ,
Dont l'un ſuis le chemin où ſon erreur
l'engage ,
Et l'autre fuit le monde,&le fiecle
pervers.
Il a craint les grandeurs la gloire,
les richesses.
Il a craint des plaiſirs les dangereux
appas ,
Et n'a pas crû pouvoir, connoiſſant
fes foibleffes .
Ufer de tous fes biens , comme n'en
usant pas .
Peut-estre ſon propre naufrage
Dans son coeurpenitent aproduit
cét effort,
Laßé d'estre battu des vents&de
l'orage ,
Pour femettre à couvert il a cherché
leport.
44
MERCVRE
Mais je combats en vain ces Iuges
temeraires .
Qui blâment fans raiſon cequ'on
doitadmirer.
Qui des coups de la Grace ignorans
les miſteres ,
Dans leurs raisonnemens ne font
que s'égarer.
Comment les détromperdeleur cr
reus extreme , 4
Puis que contre Dieu- mêmeilsofent
difputer?
Iene penſe donc plus qu'à mìnſtruire
moy même ,
1
Pour teſuivre de loin, nepouvant
t'imiter.
Ton exemple ſouvent combattra
ma pareffe ,
Echauffera monZele , animera ma
foy :
Y
GALANT .
45
Et pour me foutenir & vaincre ma
foibleffe,
L'auray devant les yeux ,
Dieu fit pour toy .

ce que

Le te mediteray,jeferay monétude
Des bontez du Seigneur,de tafidelité
,
Et j'iray qu lquefois prendre en ta
Solitude
-UnSaint mépris du monde , & de
Sa vanité.
Heureux , qui comme toy , par un
grand Sacrifice
S'éloigne pour toûjours du tumulte
&du bruit ,
Qui n'écoute que Dieu , ne crainr
que fa justice ,
Etdeſaſainte Loy s'occupe jour&
nuit.
Il vous eſt aisé , Madame ,
-46 MERCVRE
de juger quel eſt l'Illuſtre Magiſtrat,
à qui ces Stances Chref
tiennes font adreſſées . L'entrée
que ſa retraite luy donne tous
les jours chez les Camaldules,
a fait demander à beaucoup
de gens ce que c'eſt que cet
Ordre , dont les Religieux ne
viventpas moins auſterement
que ceux de la Trape . Il fut
fondé ſur la fin du dixiéme
fiecle, par Saint Romuald , qui
donna à ſes Moines les Regles
de Saint Benoiſt , avec quelques
Conſtitutions particulieres
, & leur fit porter un habitblanc,
àcauſed'une viſion,
qu'il avoit cuë de pluſieurs
perſonnes veſtuës de cette
forte , qui montoient par une
échelle dont le bout touchoit
au Ciel. Ce faint Fondateur
eſtoitde Ravenne , d'une MaiGALANT.
47
د
ſon fort illuſtre,mais la pureté
de ſes moeurs , & la vie exem.
plaire qu'il mena le firent
confiderer encore plus que ſa
naiſſance. Il commença vers
l'an 1009.à bâtir dans les Monts
- Apennins , prés d'Arezzo , ce
celebre Monastere , appellé
-Camaldoli , qui adonné le nom
à tout l'Ordre . Il n'y a guerc
de Solitude plus affreuſe . Elle
s'appelloitCampe Maldoli,&apparemment
elle avoit pris ce
nom de celuy du Seigneur à
qui la Terre appartenoit . Ce
Monastere eſt dans la Romandiole
de l'Etat de Florence , au
deçà de l'Arne , & il y a un
petit Bourg dece meſme nom.
Nous n'avons en France qu'-
un Convent de Camaldules ,
auprés de Gros- bois. Un de
leurs Statuts porte que leurs
48
MERCVRE
Maiſons feront éloignées de
cing lieuës des grandes Villes.
La Congregation des Hermites
de Saint Romuald , ou du
mont de la Couronne , eſt une
branche de celuy de Camaldoli
avec lequel il fitunionen 1532 .
L'établiſſement en avoit eſté
commencé douze ans auparavant
parPaul Iustinien de Venife
, qui fonda le principal
Monastere dans l'Apennin , en
unlicu nommé le Mont de la
Couronne , à deux milles de
Perouſe. Il en dédia l'Egliſe au .
Sauveur du monde , en l'année
1555-
Je continuë à vous faire part
de ce qu'on publie ſur les Affaires
du temps . La Piece qui
ſuit ne merite pas moins voſtre
curiofité que beaucoup d'autres
que je vous ay déja envoyées
.
LETTRE
GALANT. 49
LETTRE
DV COMTE DE ...
Conſeiller d'Etat d'Angleterre ,
E
AU MARQUIS
DE CARMARTHEN.
De la Haye le 29. Oct. 1691.
N attendant, Milord, quej'aye
le plaisir de vous embrasser à
Londres , vous voulez bien que je
me réjoüiffe avec vous , de nous
voir au comble de nos souhaits ,
par la prise de Limerick , & de
n'avoir plus à craindre dorenavant,
que ces impertinens amateurs
de la liberté, qui onttoûjours
estéfifort en garde contre tout ce
qui tend au gouvernement arbi-
Dec. 1691.
C
MERCVRE
50
traire , & à l'autorité purement
despotique , ofent ouvrir la bouche
dans nos Aſſemblées de Parlement,
& faire la moindre opposition à
tout ce que nous voudrons entre.
prendre, Soit pour le changement .
on pour la fuppreffion des Loix &
Constitutions de l'Angleterre, qu's
ont toûjours fifort affoibli le pouvoirdes
Rois.
Enfin , Milord , laSoumiſſion de
l'Irlande aux volontez de nostre
Prince, afſujettit encore plusfortement
les Anglois &les Ecoſſois ,
mesme nos Provinces Unies. Cette
conqueste eſt , à vous dire le vray,
un Opium merveilleuxpour les rendre
inſenſibles à tous les maux
qu'unveritable esclavagedoit caufer
à des Peuples naturellement
trop libres ; & quoy qu'on vous
puiſſe dire que la reduction de ce
Royaume nous ofte un pretexte
GALANT.
SI
:
bien plausible de tirer du Parle
ment des sommes auffi exceffives
que celles qui ont déja fifort epui.
fé toutes les richeſſes de la Nation,
comptez que nous l'amuserons longtemps
de l'esperance d'affoiblir la
France , & qu'encore que cette
Campagne n'ait que tropfait voir
qu'il n'y a rien à gagnerpour nous.
contre un Roy, qui non contentd'avoir
acquis plus de gloire en trente
↓ années , par le nombre infini des
conquestes qu'il a faites , que tous
les plus grands Princes qui l'ont
precedé , en est encore tellement
affamé , qu'au lieu de joüir en repos
de fa reputation , il prendle
zemps que noftre Hevos s'enyore des
# fauſſes loüanges dont toutes les
* Puiſſances de l'Europe réunies con
of tre la France viennent l'encenfer
- à la Haye , & qu'elles luy font
tefperer tout ce qui flatte le plus
C 2
MERCVRE
52
Son ambition ; ilſe ſert , dis -je, de
cette occasion , malgré les rigueurs
d'unesaison trop peu avancée,pour
venir luy- mesme aſſieger & prendre
à noſtre vûë la plus importante
Place des Pays- Bas , & montrer à
tous fes Officiers & Soldats, par les
perils auſquels il s'expose, le mépris
qu'ils doivent faire de tous les
dangers qu'ils courent pour fon
Service.
Néanmoins, MILORD , quelque
peine que nous ayons à juſti.
fierauprésdes clairvoyans,la tranquille
inaction de nostre Maistre à
Noftre-Damede Hall,&lafoibleſſe
de ſes operations pendant le cours ,
& iusqu'à la fin de cette campagne,
nous n'avonspas laisséde le
bien faire valoir auprés defes Alliez
, en reiettant fur les Gouverneurs
generaux & particuliers
toutes les fautes qui devoient être
,
GALANT.
53 $
Sur nostre propre compte , & nous
attribuant la conſervation de touzes
les Places que le Roy de France
n'a pas eu deſſeind'attaquer. Vous
ne sçauriez croire , MILORD ,
combien ces supposicions , quoy
qu'entre nous ,assezgroſſieres, ont
trouvéde créance en Flandre& en
Hollande. J'apprens auſſi qu'onn'y
apas moins aioûté defoy en Angleterre;
&quoy que lesplusfenfez
nepuiſſent s'empêcherde dire
que cette campagne eft encoreplus
glorieuse au Roy de France , que
celles qui luy ont attiré l'admira
zion de toute l'Europe ,&laialou.
fie de tant de Puissances armées
contre luy , & qu'ils ne louënt pas
moins les effets qu'ont produit les
ordres & instructions quefa pré.
voyance , fon experience comfom
mée, & la parfaite connoiſſance
qu'ilade tout ce quise peut entre
C3
54
MERCVRE
prendre de part &d'autre , luy ont
fait donner defon Cabinet à fes
Generauxpendant cette campagne,
que l'intrepidité avec laquelle on
l'a veu agir , neanmoins nous pou.
vons nous vanter , que comme tout
Sonbut n'est que derétablir une parfaite
tranquillisé dans l'Europe ,
nous avons bien mieux réussi que
luy , parce que rien ne peut estre
contraire que la Paix aux deffeins
de nôtre Maître , & qu'on ne peut
pas mieux agir que nous faiſons
pour perpetuer la guerre. En effet ,
MILORD , neseroitcepas rendre
un beau service au Roy Guillaume
de la faire ceffer , & ne ferions
nous pas bien dignesdefa confidence
fi nous luy propoſions de s'ofter par
une Paix , quelque avantagense
qu'elle pust estre d'ailleurs aux
Peuples quile regardent commeleur
Liberateur , tout pretexte d'entreGALANT.
SS
5
tenir en Angleterre un corps de
Troupes affez purſſant poursefaire
craindre de toute la Nation ,
affermir pour toûjours l'autorité abfolue
qu'il a commencéd'y exercer ?
Pensez- vous qu'ilferoit bienaifede
la partager avec quatre ou cinq
cens Testes qui composent leParlement
, & qui se croiroient aussi
Souverains que luy s'il n'avoit
plus la force en main pour se faire
obeïr ? Se contenteroit il àvoſtre
avis du mediocre Secours d'argent
que les Anglois avoient accoutumé
de donner à leur Rois legitimes ,&
des bornes que cetteAffemblée d'uneNationfipaſſionnéepourſaliberté
mettoit ordinairementparſes Deliberations
& Actes au pouvoir
de leurs Maistres ? Afſurément ,
MILORD , de l'humeur que nous
be connoißons , de semblables caveçons
ne luy plairoient pas ,&
C 4
56 MERCVRE
quoy qu'il ait cy-devant publié
qu'ilnes'éloigneroit pas d'une bonne
Paix, fi on la pouvoit rendreſolide&
ftable , il nous a bien fait
connoistre que ce n'étoit que pour
confoler les Provinces-Unier, par
sette vaine especance , dela ruine
de leur Commerce,&dans le temps
qu'il estoit obligé d'avoir encore
quelque ménagement pour elles ;
mais comme elles sont à present
entierement affaretties , &qu'iln'y
aperſonne qui oſeſeulementfoûpiver
pour la liberté perduë , nous
pouvons lever le masque , & dire
hautement queleRoy Guillaume ne
veut point de Paix,&quepar confequent
aucun Anglois ni Hollandois
ne la peut defirer , Sans ſe declarer
en mesme temps coupable deHaute
Trahison.
Y
Voilà , MILORD , quel est mon
Sentiment ,&je crois que quand
GALANT.
57
cetteguerre nousseroit encorebeaucoup
plus malheureuse qu'elle n'a
efté jusqu'à present , nous la devons
faire durer tout le plus longtemps
qu'il nous fera poſſible , &
que c'est le meilleur parti que nous
puiſſions prendre , non seulement
pour reduire l'Angleterre &la
Hollande à une parfaite foûmiſſion
aux volontez abſoluës du Prince
noſtre Maistre, mais auſſipour met
tre laMaison d'Auſtriche,& tous
les Princes fes adherans ( malgré
La difference de Religion ,&l'intevest
qu'ils ont de maintenir celle
dont il font profeſſion , contre le
deſſein que nous avons de la ruiner)
dans la neceſſuéde ne pouvoirfaire
aucune autre démarche quecelle
que nous jugerons à propos , &de
reconnoistre leRoy Guillaume comme
leur Protecteur&l'unique ap.
puy de leurs Eftars. Et qui fçais
CS
58 MERCVRE
2.
fi dans lasuite de cette guerre ,
aprés qu'il ſe ſera rendu maistre ,
parla foibleſſe & l'imprudence des
Espagnols,de toutes ces belles Villes
qui leur restent dans les Pays Bas ,
ilne pourra pas les chaffer encore
des Indes Occidentales aveclesfor
ces des Anglois & des Hollandois
&diſpoſer absolument de ces Trefors
inépuisables , pour parvenir à
tout ce queson ambitieuseimagina.
zion luypeutfuggerer ?Manqueratil
de pretextes& de moyens pour
difpofer les Princes & Estats Preteſtansà
ofter la Couronne Imperiale
àune Maison qui nese l'est rendue
comme hereditaire que pour les reduire
à une aveugle obeiſſance ? Et
quoy qu'ils ayent plus à craindre de
luy que de celuy qui la poſſede , ne
Spamant il pas biense fervir du
manteau de la Religion pour leur
rouvrir les yeux,& les faire con.
GALANT.
19
courir àſes deſſeins ? Enfin MILORD
, ilya tout despererpour luy
dansla continuation de la guerre ,
&les mauvaisſuccezne tomberont
quefur ledosdenos Allie,z&des
Peuplesfoumis à la dominasion de
nostre Maistre ; mais bien loin de
lux porter prejudice , ils contribue
ront plutoſt à son agrandiſſement..
Jesuis ,&c.
On a eu icy avis de la mort
de Meffire Charles Maréchal ,
Abbé de Mortau , Chanoine
& Grand Archidiacre de la
Metropolitaine de Besançon ,
cy-devant Maistre des Reque.
ſtes au Parlement de la mesme
Ville. Il eſtoit homme de merite
& de probité , genereux ,
magnifique , & bon Amy-
Auffi eft il univerſellement.
regretéde tous ceux qui l'ont
-
C6
60 MERCVRE
connu. Il avoit un Frere ainé,
qui eſt mort Premier de la
Chambre des Comptes ( c'eſt
lenomqu'ondonne àceluyqui
eſtàla teſte de cette Compagnie
) & des Neveux confiderez
dansle Magiſtrat de Befançon
,& dans la même Eglife
dont il eſtoit la ſeconde perfon.
ne. Il eſtoit auſſi Oncle de Mr
de Charentenay , Capitaine de
Chevauxdans Rominville. Le
Chapitre de l'Egliſe de Beſançon
eſt compoſe d'un Doyen ,
d'un Archidiacre , d'un Chantre,
d'un Treſorier , de deux
Sous- Chantres , de quarante
trois Chanoines ,& de vingtquatre
Chapelains , ce qui le
rend fort confiderable. Tous les
Chanoines ſont perſonnes diſtinguées
par leur naiſſance. Ils
font veſtus d'une Soutane vioGALANT
. 61
leue ,doublée de taffetas , &
avec des boutons cramoiſi . Us
ontun Rochet ſur cette Soutane
, & par deſſus , un manteau
violet, dont la queuë eſt extremement
longue , & où il ya
autourdu cou un retrouſſis qui
forme un Camail. Ce manteau
eſt doublé de taffetas cramoiſi
en Eſté , & d'Hermine en Hi
ver.
: Je vous ay déja envoyéequelques
Ouvrages de Mr Pagot ,
Valet de Chambre de Son Alteſſe
Royale Monfieur , dont
vous m'avez témoigné eſtre
fort contente. Les Vers qui
ſuivent font encore de fa façon,
& jeme tiens afſuré qu'ils
vous plairont , tant par leur
matiere , que par la maniere
dont ils font tournez .
62 MERCVRE
SUR LE RETOUR
DE MONSIEUR LE DUC
DE CHARTRES.
H
Iver, tu me tiens lien de
testesfaifons.
tou
le cheris tesfrimats , & j'aime tes
glaçons.
Turamenes mon Prince , & la ri
gueur extrême ,
Pournous le redonner le dérobe à
foy mesme..
Pleind'un nouvel éclat ilparoist à
nos yeux ,
Et c'eſt toy dont nous vient un bien
fiprecieux.

L'agreable Printemps n'a pluspour
moyde charmes..
GALANT . 63
Ses beaux joursà mon coeur ont trop
coute de larmes .
Son approche funeste enleva mon
Heros.
L'Eſtenefut pas moins fatal àmon
repos.
Vn choc,une action,lamarched'une
Armée
Livroit mille combats àmon ame alarmée,
Et quand Mars en courouxfaifoit
rougir Cerés ,
Ie regrettois le verd de nos premiers
guerets...
:
Quellefut ma frayeur au retour de
l'Automne
Quand le Belge éprouva lafureur
de Bellone?
Quandle fer & le plomb pleuvant
detoutes parts ,
On vit ce jeune Prince au milieu.
des hazards ?
L'esprit toujours remply des nobless
funerailles,
64 MERCVRE
Qui couvrent de cyprès lesfuccès
des Batailles ,
Interdit & trouble. Ciellje n'ofey
penfer ,
L'enfens au mesmeinſtant tout mon
Sangseglacer.
En vain onme diſoit que conduit
parla gloire,
Mon PrinceSansdangerfortoit de
la victoire.
Mes eſprits éperdus ,& de ſoucy
( preſſez ,
Trembloient mesme au récit defes
travauxpaſſez .
Ouy, de tous ces travaux meretraçant
l'image ,
Ienepouvois le voir dans l'horreur
du carnage,
Etonnant l'Ennemy par cent faits
éclatans,
Sefaire diftinguer parmy les coma
battans ,
Sans que mon coeur ſaiſi d'une invincible
crainte
GALANT. 65
Me laiſſa dans ſa peur échaper
quelque plainte.
Quoy, fi- cost ? m'écriois-je. Ab
Prince! où courez vous?
Ménagez plus un sang que nous
adorons tous .
Nele prodiguez point dans un âge
Si tendre.
Voyeztous les Heros , regardez
Alexandre.
L'Empire que les Dieux luy faifotent
esperer ,
Lefaisoit , àquinze ans , à peine
foupirer.
Voulez- vous avant luy commencer
la carriere?
Avez- vous pour objet plus que la
terre entiere ?
Goûtez dans vos beaux jours les
douceurs du Printemps.
Vos exploitsſe pourront remettre à
d'autres temps.
Ceux dont on vante plus l'ardeur
&le courage ,
66 MERCURE
N'ont jamais endoßé la cuiraſſe à
vostre âge.
C'étoient là les discours que m'inf.
piroit la peur ,
Quand mon Prince,sur Leuze exerçoitsa
valeur.
Heureux , fi parle Ciel ma Mufe
chaque année
A ces tristes accens n'estoit point
condamnée,
Si CHARTRE Satisfait defes premiers
exploits ,
M'avoit fait soupirer pour la der
niere fois ;
Mais on neverrapointlapremie.
re Hirondelle ,
Qu'il ne coure aussi tost où fon
grand coeur l'appelle.
Les plus aimablesjeux,lesplus tendres
plaifirs
Ne pourront retenir l'ardeur de ses
defirs.
Lesfaits deſes Ayeux presens àfa
memoire ,
GALANT . 67
No I rendent touché que des traits
de la gloire.
PHILIPPE triomphant ſur les
bords de l'iffel ,
Philippe triomphant dans les
champs de Caffel,
Toujours victoricux, & toujours intrepide
,
Eft dans tousses defirs le feul Nord
qui leguide.
Brûlant de l'imiter , ſenſible àses
appas,
La grandeurdu peril ne l'arrestera
pas.
Encorfi dansl'horreur où ce penfer
me livres
Unseul deSesregards m'obligeoit à
leſuivre
Sim'attirant à luypar un heureux
effort ,
Il trompoit lesdeffeins de monfuneſtefort!
Mais trop frivole espoir ! Eloigné
decePrince ,
68 MERCVRE
Je languis dans le fond d'une trifte
Province ,
Oùdés que le Zephirparoiſtra dans
nos champs ,
lewayrecommencer sur ces mesmes
accens.
Voicy d'autres Versqui ont
eſté faits fur la mort des vail.
lans hommes qui ont payé de
leur ſang les avantages que
nous avons remportez au
Combat de Leuze.
MAgnanimes François , qu'une
genereuse
Signala dans ces lieux , où Bellone
en couroux ,
De cent Peuples divers forme unt
Ligue affreuse ,
Que vôtrefort fut beau , qu'ilvous
dût estre doux
Definirvos jours avec gloire
GALANT. 69
Suſem de la victoire !
:
Rangez avec plaiſirs deſſous vos
Etendars ,
Le grandnom de Louis vous menoit
aux alarmes ;
Vous avez fous ce nom affronté les
bazards ,
Sa fortune apar tout accompagné
vos armes.
Vous mourez sette mort, Guerriers,
Vaut lesplus beaux Lauriers.
Redevable aux efforts de vostre
courage,
La France adeſes pleurs honorévos
ciprés.
Cen estoit pas affez, Louis fait da
vantage.
Sa pietéfincereajoûte àfesregrets,
Et pour vous icy l'intereffe
Bienmieux que la tendreſſe.
70 MERCURE
1
Ilvousaimavivans , il vous donna
desfoins;
Au delà dutombeau cessoins pour
vous s'étendent ,
Ets'ilssont comparez ,les premiers
7 valent moins .
Chacun pourle bonheur que vos
Manes attendent ,
Afon exemple glorieux ,
Sollicite les Cieux.
Un trepas dont l'honneur avoit pour
vous des charmes ,
Ne devoit pas couser des pleurs à ce
Heros.
Vostre gloire offensée auroit blamé
ces larmes ;
Mais lors que ſes ſouhaits preſſent
vostre repos ,
Quel beau jour dans leurs antres
Sombres
Vient briller à vos Ombres !
GALANT. 71
1
1
d
Avecmoinsdeplaifir, quand le Ciel
tout d'airain
Refuſe à ses besoins les Secours de
lapluye,
AdeSoudaines eaux la terre ouvre
Sonfein
Qu'en cesfunebres lieux dont l'horreur
vous ennuye ,
Vos Manes bien- toft plus beurenx
Doivent ouir nos voeux.
Ministres des Autels,qu'à vos pieux
exemples .
DitLouis,tout le Peuple àprierexcité
,
Pourtant de vaillans Morts s'af-
Semble dans les Temples 5
Que to coutume enpaſſe àlapoſterité
;
Qu'à ceux qui pourmoyse hazardent
,
Les mêmes Soins se gardent.
72
MERCVRE
On t'obeit, grand Roy. Manes ,Soyez
contents
د
Et vous, braves Guerriers,qui pour
Sauverla France,
Prodiguez vostre vie en ces mala
heureux temps ,
Cheriffez, admirez cestereconnois.
fance ,
Qui craignant lefort desCombats
S'aſſure àvos trépas.
Le 12. du Mois paſſé , les
Confreres du Saint Sacrement
de Roanne firent un Service
folennel pour Mrle Mareſchal
Ducdela Feüillade . La Chapelle
étoittoute tenduë de noir
& éclairée de plus de mille
Flambeaux , avecles Armes de
la Maiſon d'Aubuſſon. Au milieu
étoit élevée une Repreſentation
ſur cinq marches ,
couronnée,
GALANT. 73
couronnée d'un Dais de ve.
lours noir à franges d'argent ,
) & orné de la Couronne Ducale,
&du Bâton de Marefchal de
France. Mr Duguét , Curé de
la Ville de Feurs en Foreſt ,
prononça l'Oraifon Funebre
avec un applaudiffement general
. Il prit pour Texte ces paroles,
Deum timeteRegem honorificate.
Craignez Dieu , honorezle
Roy . Il y trouva la divifion
, & fit voir que Mr de la
Feüillade avoiteſté un zelé de
fenſeur de la Couronne, & un
zelé defenſeur de la Religion .
Ilexagera d'abord cét attached
ment ſi empreſſé qu'on luy a
veu pour le Roy , dont il avoit
toûjours plus aimé la perſonne,
que la dignité , & dit qu'il n'y
avoit rien en cela de ſurprenant
, & qu'un Prince d'un me-
Dec. 1691 . D
74 MERCVRE
rite ſi extraordinaire , ſe faiſoit
adorer de toute la terre. Delà
il prit occaſion d'en faire l'éloge
, qu'il ramaſſa en peu de
mots , en diſant que ſi ſa naifſance
l'avoit fait regnerdans la
Monarchie du monde la plus
floriſſante , il s'eſtoit rendu digne
par luy même de commander
à tout l'Univers , que ſes
Ennemis ſeroient trop heureux
s'ils pouvoient devenir ſes
Sujets , & qu'il ne manque à
leurrepos que de le voir troublé
par ſes conqueſtes ; que
jamais Monarque n'en a fait de
plusrapides , qu'infulter& forcerune
Place , c'eſt pourluy la
même choſe ; & que tout ce
que l'Europe entiere conjurée
contreluy peut faire , c'eſt de
s'empeſcher d'eſtre vaincuë ,
qu'on peutrepeser en la faveur
GALANT .
75
ce que la Reine de Saba diſoit
autrefois de Salomon , que
Dieu l'avoit mis ſur le Trône ,
parce qu'il aimoit fon peuple ;
quela marque la plus particuliere
de la protection du Ciel
fur nous , c'eſt de nous avoir
donné un Roy , qui tout habile
qu'il eſt dans l'art de regner ,
eſt encore plus honneſte homme
, qu'il n'eſt grand Roy. II
ajoûta en rentrant dans ſon
fujet , que comme la tendreſſe
à la Cour eſt plus fondée ſurles
défauts de ceux qui aiment ,
que fur les bonnes qualitez de
ceux qu'on aime , & que c'eſt
moins par admiration pour les
gens, qu'on s'attache à eux que
par le beſoin qu'on ena , malgré
les qualitez heroïques de
ſa Majesté , l'attachement fi
defintereſſé , que Mr de la
D2
76 MERCURE
Feüillade avoit témoigné pour
Elle , luy faifoit honneur , &
meritoit des eloges ; que non
ſeulement il n'eſtoit pas fondé
fur les bienfaits qu'il en recevoit
, encore qu'il en euſt eſté
comblé , mais qu'il dépenſoit
même une partie de ſon bien
pour le faire mieux paroiſtre .
Il juſtifia ce dernier article par
la Place des Victoires. Tout ſon
diſcours eſtoit ſemé de traits
d'eſprit; les penſées en étoient
nobles , & les expreſſions heureuſes
. Telle étoit par exemple,
cette deſcription des Mines
que l'on avoit fait joüer au
Siége de Candie. La terrefondoit
fous les pieds des soldats , & les
enseveliſſoit tout vivans ,
ou ils
étoient emportez avec les postes
qu'ils occupoient iusque dans le
Camp des Ennemis qui en étoient
GALANT.
77
foudroyez , er les Victorieux demeuroient
ensevelisſous les vaincus. Il
finit par un trait de Morale fort
delicat. Après avoir parlé de
Mr le Duc d'Aubuſſon , Fils
de Mr le Marechal Duc de la
Feüillade , Ceferoit ( dit- il ) de
quoy nous conſoler de la perte du
Pere ,fi quelque chose estoit capable
de nous donner de la confolation
mais il faut l'avoüer , Mefſieurs
, la mort des GrandsHommes
Laiſſe un certain vuide dans le mon.
de , qu'on ne remplit jamais affez
bien ,Heureux ,si cette mort nous
fait apercevoir , que le monde n'est
luy méme qu'un grand vuide , qui
ne sçauroit nous remplir. LaGran.
deur flatte , & embarrasse :
Plaisirs divertiſſent &disparoiſſent.
Les Paffions nous occupent , & nous
tourmentent.Les chofes les plus douces
dégénérent en amertume : tout
les
D 3
78 MERCVRE
1
aſon poison . Salomon qui avoit tout
àsoubait , & qui nous avovë luymême
qu'il avoit vécu das la volupté
dans l'abondance, nous avoue en
même temps que tout n'est que vani.
té , & que rien ne l'a Satisfait.
Faute de chagrins , la Voluptémes
me nous chagrine. C'est une inquietudeperpetuelle;
ſoit que cela vien.
ne de la bizarrerie de nôtre esprit
éternellement importun aux autres,
& incommode à ſoy-mesme ; soit
que comme a remarqué Saint Amgustin
, nôtre ame n'estant faite
que pour Dicu , nepuiſſe trouverde
repos qu'en luy. Après tout ,Mesfleurs
, quand vous auriez tout ce
que vôtre coeur defire , quand ilſe.
roit icy bas de vrais plaisirs , une
felicité constante , tout cela nese
termineroit-il pas à la mort , & à
quoyſerviroit- il qu'à nous lavendre
plus amére? La pensée de la more
GALAN T.
79
ne viendroit- elle pas nous troubler
mille fois le jour , & ne serionsnous
pas reduits à nous écrier avec
ces impies dont il est parlé dans
l'Ecclesiastique. O mort, que ton
Souvenirest triste ! Ab , Meſſieurs ,
faiſons des reflexions plus juſtes,
Enpleurant laperte que nous avons
faite, prenons garde àne nous pas
perdrepour toûjours; & queje n'aye
interrompu nos facrez Mistéres ,
que pour vous faire interrompre le
cours devos vices & de vos debauches.
Lorsque vôtre Priere vous
porteà rendre des devoirs funébres
àun Mort Illuftre , vous devez vous
reſſouvenir qu'elle doit vous porter
àbienvivre. Pour vousy exhorter
efficacement , je finis par où j'ay
commence. Deum timete , Regem
honorificate , craignez
Dieu,honorez leRoy. C'estle précis
de tous vos devoirs ; c'est la vertu
D4
80 MERCVRE
vôtre Heros ; ce sera le sujet de
vôtregloire.
Je vous ay déja envoyé
quelques relations du voyage
de fix Vaiſſeaux du Roy aux
Indes . Elles vous ont fait
plaiſir , tant par les choſes curieuſes
qu'elles contiennent ,
que parce qu'elles ſont glorieuſes
à la France. C'eſt une
choſe digne de la plus haute
admiration, que de voirle Roy
porter la terreur de fon nom
juſqu'en des Climats ſi éloignez
, dans le meſme temps
qu'il a en teſte preſque toutes
les forces de l'Europe.Comme
il n'y a point de Relations ſur
un meſme ſujet , qui n'ayent
des circonstances differentes ,
& que les uns oublient ce que
les autres remarquent, j'ay cru
vous devoir encore envoyer
GALANT. 81
celle- cy , ces fortes de pieces
ſervant à faire connoître que
tous les Ennemis de Sa Majeſté
contribuëent à ſa gloire
en quelque lieu du monde
qu'ils foient.
APontichery le 20. Ianvier 1691.
NOussommes arrivez , graces
au Seigneur, à Pontichery , à
La Coste de Coromandel , aprés une
longue&penible navigation ; car,
comme vous l'avez pú sçavoir , ces
fix vaiſſeauxn'estoient armez que
ponrporter la guerre à nos Ennemis
juſques dans les pays les plus
reculez, & où ilsſembloient estre
entierement les Maistres,attaquer
& prendre leurs Vaisseaux , non
Seulement en pleine mer , & fur
leurs coftes , mais encore les aller
chercher juſque dans leurs Ports ,
&ſous leCanonde leurs meilleures
DS
82 MERCVRE
Fortereſſes. Je croy que vous ferez
bien aise devoir une petite defcription
de ce Voyage , autanten détail
que le temps me l'a pû permettre
dans un départ un peu précipité.
Nous partimes du Port Louis le
17. de Février de l'année 1690. &
nousfimes voile vers l'ifle de Madere
, où nous eſperions trouver
quelques Vaiſſeaux Ennemis , mais
foità cause des courans ou de la
Brume, nous depaſſamesſahauteur
fans la voir, après quoynous fimes
route vers les Canaries , entre lefquelles
nous paſſames le 10. & 11 .
de Mars , & de là nous allâmes
mouiller à Sant. Iago , Isle du Cap-
Vert , où refide le GouverneurGe
neral de toutes ces isles, quifont
Sous la domination des Portugais,
Lefeul mouillagede cette Isle estau
Sud,à une rade queles Habitans
GALANT. 83
appellent Praya , à trois lieuës de
la ville de Sant-Jago , qui donne
fonnom à toute l'Isle.
Nous eſperions y trouver toutes
fortes de rafraichiſſemens , & en
abondance , & mesme à vil prix ,
comme quelques uns quig avoient
mouillé autrefois nous l'avoientfait
croire ,mais l'on fut fort trompé
lors qu'on nous apprit que lafechereffe
qui continuoit depuis quatre
ans , avoit tellement brûlé le pays,
qu'àpeine pouvoit ontrouver quelques
Boeufs & quelques Cabrils,
نم
encore falloit- il les aller chercher
bien avant dans les terres ,
pour fruits & berbages quelques
Cocos, dontle Gouverneur fit prefens,
comme de quelque chose de
rare.
Ainsi , Mr Duquefne voyant
qu'on ne pouvoit rien avoir, quand
ony demeureroit plus long- temps
D 6
84 MERCURE
&de plus ,ayant appris du Gouverneur
qu'iln'y avoit que trois
jours que deux Vaisseaux Hollandois
, & un Anglois , en estoient
partis ; que les Hollandois avoient
Laissé une Lettre pour un troisième
Varſſeau qui devoity paſſer, afin de
l'avertir qu'ilsferoient petites voiles
iufques a Cap de Bonne Espe.
rance.Nous miſmes à la voile le 21
Mars , nous flatant de les pouvoir
trouver , aprés avoir demeuréseulement
trois jours en cette rade.
Nous paffames la Ligne le 8 d'Avril
, & doublâmes le Cap de Bon.
neEsperance le 27. de May ,Sans
trouver rien d'extraordinaire.
Ayant reconnu le Cap des Aiguitles
, nous fismes voile vers Madagascar
, pour entrer dans le Canal
de Mosambie. Nous la reconnûmes
le 19. Juin , & donnâmes
dans ce Canal pour aller nous raGALANT.
85
fraiſchir à Moely, qui est une iſhe
habitée par des Descendans d'Arabesqui
s'y sont fait un Roy. La
pluſpart font Mahometans , & le
refte Gentils. Ce sont des Peuples.
qui vivent dans l'oiſiveté ,& aiment
fort le repos, fe contentant de
ce que la terre leur produit ,fans
Se mettre en péine des autres com.
modisez qu'ilsen pourroient retirer,
s'ils la cultivoient. Nous y mouilla
mes le 21. Iuin. D'abord Mr Du
queſne envoyafon Canot avec un
Officier, afin de choisir un lieu commode
pour mettre nos Malades à
terre , & s'informer des Habitans.
où l'on pourroit faire commodement
de l'eau , & enfin offrir unpresent ,
Selon la coutume des Orientaux ,
an Roy du pays.Cepresent confiftoit
en une piece d'Indienne de Mafulipatan,&
ungros & vieux Moufqueton
; à quoy le Roy répondit par
86 MERCURE
une Vache , un Veau , &quelques
Fruits qu'il envoya au Commandant
de l'Escadre , par un des plus
grands Seigneurs defa Cour.
Nous eûmes toute forte de fatisfaction.
Les rafraichiſſemens ,
c'est à dire,les Boeufs,les Vaches,
cabrils, poules , fruits , &c. estoient
en abondance ,& nous avions ces
chofes pour du paprer, de la toile,
de vieux morceaux de fer ,&م
d'autres bagatelles, mais fur la fin
ils demanderent des Pataques , ON
Ecus d'Espagne. Nous en partimes
le premier de Iwillet , après avoir
faitnostre eau , er pris les rafrai
chiſſemens neceffaires , pour aller à
une autre Isle qu'on appelle
Amjouam , où les Anglois vontse
rafraichir ordinairement. CesInfulaires
de Moely nous avoient dit
qu'ilsy avoient trois de leurs Vaif
feaux mouillez
GALANT. 87
Le lendemain ſur les quaire
heuresduſoireſtant en veuë de la
rade , nous découvrismes un Vaif.
feau mouillé tout proche de terre ! Il
mit Pavillon Anglois ſi tost qu'il
eut apperceu le Pavillon Hollandois
que nous avions arboré. Nous
forçâmes de voiles pour l'enlever
avant la nuit ,ſi celasepouvoit,ne
doutant nullement que ce ne fust
quelque Vaisseau Marchand interloppe
, ainſi mal armé; & avec
peu de monde. Mais nous fuſmes
un pea Surpris lors que nous ayant
reconnus pour François , ilſe mit
àla voile , & se défendit contre
nous avec autant de vigaeur que
le defordre oùſon Vaiſſeau estoit le
pût permettre , ayantfes Batteries
embaraffées , maiss'st se défendoit
bien, il fut vigoureusement astaqué,
car nousfusmes un bon quart
d'heure vergue à luy lâcher nos
88 MERCVRE
bordées , dont ilne perdoit pasune
Seuleballe. Le combat dura prés de
deux heures & demie , l'un le
prenant lors que l'autre le quittoit :
aprés quoy Mr Duquesne appercevant
que nous nous incommodions
les uns & les autres , l'Ennemi
prenant toujours cette précaution
dese mettre au milieu de nous ,
envoya un Officier à tous les Vaif-
Seaux , pour avertirles Capitaines
de ceffer le feu , & de le garder
Seulement de prés jusques au jour .
Ainsi on discontinua , & chacun
pritsonposte. Ilcourut au large ,&
nous leſurvimes jusqu'à environ
minuit , qu'il mit coſté en travers ,
ce qu'appercevant un de nos Paif-
Seaux , illuylâche quelques coups
de Canon. Aufſi- toft on entenditde
fon Vaisseau comme des coups de
Mousquet , & on vitſa Poude en
un instant touteenfeu.Cefeumonta
GALANT. 89
,
en moins de rien aux Masts, aux
Voiles ,& aux cordages , en forse
qu'au milieu d'une grande obfcu.
rité, nous fûmes éclairez par un
flambeauxqui nous couta cher , &
que nous regretasmes beaucoup ;
car outre que nos Vaiſſeaux furent
un peu incommodez ,nous appriſmes
parun Soldat François quisesau
va defon bord à lanagedés lecommencement
du combat
quece
Vaiſſeau , nommé le Grand Albert
, percé pour soixante & dix
pieces de Canon en ayant cin.
quante quatrede montées ,appar.
tenoit àla CompagnieAngloiſe des
Indes Orientales , qu'il estoit chargéde
riches Marchandises , &de
beaucoup d'argent ; qu'il y avoit
deſſus deux cens cinquante hommes
d'Equipage, &qu'il alloit à Bom.
baye.
و
Le lendemain au matin noUS
१०
MERCVRĒ
fimes route pour les Maldives ,
entre lesquelles nous paſſames &
reconnumes la terre de Ceilon le
17. de fuillet. Le jourſuivant nous
primesune Flufte Hollandorse chargée
de Ris & de curiofitez de la
Chine&duJapon, avec cinquante
mille Richedalles,qui étoient lepagement
des Garnisons de cette iſle.
Ensuite la coffoyant , nous primes
encore un petit Bastiment Hollandois
qui n'avoit que du Leste.
Deià nous paſſames àla veüe de
Mecapatan , FortereffeHolladoise,
devant laquelle il y avoit s . VaiffeauxHollandois
quife rallierent
leplus proche de terre qu'ilspurent,
&ſous le Canonde leur Fortereffe,
prests à s'échoüer ft nous les euſſions
poursuivis , mais faute d'eau nous
nepûmes les joindre , & de plus ,
y ayant beaucoup de Bancs de fable
que nous ne connoiſſions pas , nous
GALANT . 91
jugeames à propos de paffer outre.
Deux heures aprés , nous paſſames
devant Trinquebarre , belle Forte.
reffe aux Danois , devant laquelle
ily avoit trois Vaisseaux de cette
Nation àl'ancre. De-là nous alla.
mesmouiller à lanvaripatan , où
les François ont un petit établiſſe.
ment depuis peu . Le Chef vint à
Bord & nous dit , que Mr des
Forges avec unepartie des Troupes
estoitretourné en France.
Le lendemain nous mouillames
àPontichery , qui nous falux de
onze coups de Canon . Nous lay en
rendimes neuf , & Mr Martin
ayant appris qu'ily avoit à Madras
onze Vaiſſeaux Hollandois &
-Anglois, en parlad Mrdu Quesne
& aux Capitaines de l'Escadre
qui reſolurent qu'aprés qu'on au
roit déchargé quelque chose qui
étoit dans les Vaisseaux pour Pon92
MERCVRE
tichery , & pris quelques autres
marchandises pour Bengale où nous
allions, on les iroit canonner .
Nous miſmes à la voile le 24.
Aoust , veille de la Feste de Saint
Louis , &le lendemainſur les dix
heures au matin , nous fumes en
venë des Ennemis qui étoient rangezlurune
Ligne ſous le Canon de
leur Fortereffe , bien munis de bons
& de gros Canons qui battent fur
la Mer. Nous les attaquames ,&
allames mouiller par leur travers .
On envoya un petit Bruſlot que nous
avions armé pourbrusler l' Amiral
Hollandois qu'il accrocha par les
Haubans demiſaine , mais foit que
lesGrappins quin'estoient que des
Cercles de fer courbezse redresserent
, & que les Ennemis à cause
de sa petiteſſe ,le poußerent au
large, il allabrusler en pleine Mer .
Sans faire effet. Ce Combat dura
GALANT. 93
plus de trois heures,aprés quoy nous
nous retirames hors de laportéedu
Canon, & les Ennemis de leur coště
s'approcherent tout proche de terre ,
craignant uneſeconde attaque. Nous
y paſſames la nuit , & le lendemain
nous miſmes à la voile ,&
allames prendre un de leurs Vaif-
Seaux à leur veuë que nous brûlamesensuite
, n'y ayant rien dedans ,
l'Equipage même s'estant Sauvé à
terrc.
Trois ou quatre jours après , on
apperçent un Vaisseau mouillé
dans une Anfe. On courut deſſus ,
mais ayant mis Pavillon Anglois ,
&fçachant de nos nouvelles , le
Capitaine fit échouer fon Vaiſſeau
àla Coste , & se sauva à terre
avec fon Equipage. Le Princede
ce pays les a retenus tous Prison.
niers , & s'eſt ſaiſi du Vaisseau &
des Marchandises . Ainsi voyant
94
MERCVRE
que nous ne pouvions l'avoir, nous
fimes routepour Bengale où nous arrivames
le 6. de Septembre.. Ily
avoit deux Vaiſſeaux Anglois à
cette rade, qui nous ayant apperceusſe
retirerent dans les braffes,à
L'embouchuredu Gange. Aprés qu'on
eut fait ce que l'on avoit àfaire ,
nous miſmes à la voile pour aller
croifer au tour de cette rade , mais
le gros toms nous Separa , & nous
fimes route pour Mergu) , où il nous
fat impossible d'arriverà causedes
calmes& desvents contraires.Nous
allames bivernerà Hegrailles àla
Coſteſdu Pegou , qui est une Isle
inhabitée,&où ily a quantité de
Buffles , de Cerfs, de Sangliers ,&
de toutes fortes deGibier. Nous fimes
là de l'eau & du bois , &y demourames
quinzejours pour laiffer
repoſer l'Equipage, aprés quoy nous
allames à Bengale , prendre les
GALANT. 95
Marchandises que l'on avoit deffein
d'envoyer en France. Nous y
Sejournames trois semaines , & retournames
àPonticheri. Nouspaf-
Sames auſſidevant Madras,où nous
apperceumes un Vaisseau Anglois
mouillé ſous la Fortereſſe. Il mit à
• la voile , & nous le poursuivimes
jusqu'au soir qu'il alla mouiller
fous une Pugode tout proche deter.
re. La Mer étant trop groffe , Mr
Duquesnepaſſa outre.
Nous arrivames le lendemain à
Pontichery . La Fortereffe nousfalua
de onze coups de Canon que nous luy
rendimes coup pour coup. Nous defcendimes
le Pere Tachard & moy ,
qui estions les seuls lefuites qui
avoient esté faire cette petite Campagnede
Merguy. Les autres de.
meurerent à Pontichery , où nous
apprimes que le Grand Mogol fait
continuellement laguerre au Prince
96 MERCVRE
de ce pays , qui est petit- Fils du
Grand Savazi ,& s'appelle Ram
Raja. Ce Prince a déja perdu beaucoup
de terre , &le General du
Mogol est devant Cingi , Capitale
de cet Etat, qui n'est qu'à quinze
ou feize lienes d'icy. Il l'affiegefort
étroitement , & envoye des Camps.
volans jusqu'aux environs de cette
Place. Ils'est retiré icy plus de quarante
mille hommes sous la protection
des François , pour qui leGeneval
du Mogol a tant d'égard ,
qu'ila envoyéà MrMartin,Dire-
Eteur Generalde la Royale Compagnie
de Francedans les Indes, tous
les prisonniers de Guerre qui ſe
font reclamez de Pontichery. Ces
pauvres Peuples qui fuyentdetout
coftez pour éviter l'esclavage , ou
pourse garantir de la fureur des
Soldats du Mogol , font icy dans
une extrême mifere,ayant esté pillez
GALANT.
97
lez & repillez , &plusieurs mesme
viennent bleſſez & meurtres de
coups de baston. Sinfi nos Peres
les vont visiter , & leur portent
quelques Remedes pour leursmala.
dies. On les invite mesme de venir
cheznous sefaire panser de leurs
bleßures , & on a fait de tres - belles
cures , mais ceferoit peu de chose ,
S'ilsn'en rapportoient que la gueri-
Sonde leurs corps, ou de leurs bleſſu
res. Il s'en trouve qui touchezdes
bontez qu'on les inftruiſe, mais comme
pas un de nos Peres nesçait encoreparfaitement
la languedu pays
on nepeutfaire de grands progress
outre que ces gens.cy ne sont pas
extremement curieux , & vivent
mesme dans unegrande indifferen
cede toutes chofes, mais c'est beaucoup
d'avoir entre chez eux , car
faisantſemblant de donnerdes Remedesà
leurs petits Enfans , on les
Dec. 1691. E
98 MERC VRE
baptiſe lors qu'on les voit en danger
de mort dont il y en a ungrand
nombre qui meurent de miſere , &
on a déja conferé ce Sacrement à
plus de trois cens , depuis deux ou
trois mois que nos Peres font icy .
Aprés que les Vaisseauxferont
partis, j'espere, moyennant la gracede
Dieu,m'attacher à apprendre
la Langue Malabare ,& quelque
peu de Chirurgie , afin de tâcher
de cooperer autant qu'il me fera
poſſible, au Salut & au foulagement
de ces pauvres Peuples , te fuis
voftre, &c. Moriſet , Novice de
la Compagnie de Jeſus .
☐ Il y a longtemps qu'on ſe
plaint de ce que les nouveaux
Syſtêmes , & les nouvelles dé
couvertes dans la Medecine
n'ont point apporté de changement
dans la maniere de
traiter les maladies , & que la
THEQUE
LYON
DE
THEQUE DE
GALANT.
fo
DYON
E pratique roule toûjours
certain cercle de remedes don
les Malades reçoivent peud'utilité.
Il ſemble que MrMinor,
Docteur en Medecine , ait entrepris
de faire ceſſer ces plaintes.
Il a commencé par donner
un nouveau Syſtème des Fiévres
, dans lequel il a faitune
belle Critique de la doctrine
de l'Ecole. Il examine fi le
ſang ſe corrompt dans les veines
,& il fait voirque cela n'eſt
pas poſſible pendant qu'il y
conſervequelque mouvement.
Il remarque qu'on nous impoſe
fur cette corruption apparente
, & fur ces diverſes couleurs
que l'on voit dans les palettes;
que les abſcés & les pustules
qui paroiſſent dans la petite
Verole & dans les autres Maladies
, ne prouvent point que
Ε
100 MERCVRE
le fang foit corrompu dans les
veines; que les vers même que
l'on en a vû ſortir , ne ſont pas
des effets de cette corruption ,
&il fait voir que tous les Inſe-
Aes viennent de ſemences.
Aprés avoir examiné la doctrine
de l'Ecole ſur la nature des
Fiévres, il propoſe ſon opinion .
Il dit qu'elles ſont cauſées par
un chile chargé de cruditez
qui fait boüillir le ſang,ou par
un ſang peu ſpiritueux , qui
digere avecpeine unbonchile.
Sur cette hypotheſe il examine
les differens eſtats de la Fiévre
ſuivant les differens degrez de
fermentation . Il rend raiſon de
tous les ſymptomes divers qui
arriventdans les fiévres , & il
explique la cauſe de leurs retours
periodiquesd'unemaniere
qui plaiſt à ceux quiaiment
GALANT . 101
laMedecine. Son Syſtemeainfi
établi , il répond à des objections
qu'onluy pourroit faire.
Il parle du Quinquina ,& de
pluſieurs experiences qu'il a
faites fur ce remede , & tους
cela ſert à confirmer ſon hypotheſe.
Cet Ouvrage a eſté tresbien
receu des Sçavans , mais
F'Auteur eſtant perfuadé que le
Public ne fe contente pas de
vaines ſpeculations , &vatoujours
àl'utile , il a donné cette
nouvelle Edition,dans laquelle
il propoſe une methode ſeure
&facile pour guerir prompte
ment les fievres . Il y explique
lelegitime uſage de la ſaignée ,
&en quel cas ce remede peut
contribuer à leur gueriſon . II
examine auſſien quoy conſiſte
la vertu des Purgatifs . Il fait
voir qu'ils n'ont point de ma-
E 3
102 MERCVRE
lignité ,&que la pluſpart ont
beaucoup de rapport avec nos
alimens ,&parlàil leve bien
des ſcrupules , dans lesquels
on a eſté juſqu'icy touchant
l'uſage des remedes purgatifs.
Sur ce fondement il établit
pour maxime certaine de pur--
ger , ou de faire vomir dans
les commencemens , contre la
pratique ordinaire. Il donne
des avis& des remedes contre
toutes les fiévres ,& il faic
desreflexions ſarlesHôpitaux
engeneral&particulierement
fur ceux de l'Armée , qui parouffent
fort atiles , & enfin il
donne le Quinquina comme
le plus aſſuré Febrifuge de la
Medecine. Il en propoſe des
préparations commodes , & il
prouvequ'il ne fixe ny ne fufpend
les humeurs qui cauſent
les fiévres.
GALANT . 103
L
Comme je vous parle de la
fecondeEdition de ce Livre, &
que toute la premiere a eſté
venduë , il y a ſujet de croire
que le Public en eſt tres content.
Il eſt dédié à Mr Fagon ,
premier Medecin de la feuë
Reine , & de Meſſeigneurs les
Enfans de France , fi generalement
approuvé , qu'il eſt eſtimé
même de ceux qui ſe déchaînenttous
lesjours contrela
Medecine. Ainfi l'on peut dire
que le Livre de Mr Minot doit
eſtre bon , pois qu'il a l'approbation
d'un auſſi habile homme
que Mr Fagon, & au ſentimeut
de qui le Public défere
ainſi que la Cour. Il ſe vend
chez le St Laurent Dhoury, ruë
S. Jacques , au S. Eſprit .
Suivant les ordres du Roy ,
envoyez à tous les Evêques &
E 4
104 MERCVRE
Ordinaires des lieux , de faire
dire un des jours de la premiere
Semaine de l'Avent par les
Preſtres de leur Dioceſe , une
Meſſe pour le repos des Ames
des Officiers , Soldats , & Matelots
qui auront eſtétuez , ou
qui font decedez pendant la
Campagne , Mrs de l'Eglife
Royale de S. Hilaire leGrand
de Poitiers , dont le Roy eſt
Abbé, ne ſe ſont pas contentez
dedonner lameſme marquede
leur reſpect,&de leur zele,que
donnent toutes les autres . Le
Vendredy 7. de ce mois , ils firent
un Service avec toute la
folemnité poſſible. Leur Egliſe
eſtoit tenduë de noir, & fort éclairée.
Mr de la Bourdonnaye
Intendant , ainſi que le Preſidial,
aſſiſta à ce Service , où une
grande Muſique ſe fit entendre
GALANT.
105
Mr l'Abbé de la Meſſelliere ,
Doyen de ce celebre Chapitre,
ycelebra la Meſſe reveſtu des
habits Pontificaux & la Mitre
en teſte , comme il a accouſtumé
de faire aux plus grandes
folemnitez.
Pour vous faire attendre un
Ouvrage digne d'eſtre leu , je
n'ay qu'à vous dire qu'il eſt
deMrde Templery , Gentilhomme
d'Aix en Provence. Je
vous en ay déja envoyé pluſieurs
de ſa façon , qui vous
en ont fait ſouhaiter d'autres .
Ainſi je ne doute point que
vous ne me ſcachiez gré dece
que je vous fait part de la Sat
tire qui fuit.
ES
106 MERCURE
SUR CES MOTS
D'HORACE ,
Dans ſa troiſiéme Satire , que
perſonne n'eſt exempt d'imperfection.
SATIRE MORALE
A
MADAME LA MARQUISE
JE
DE L'ANGLE'E .
E vous offre , Marquise , un fi
delle portrait ;
Où chacun de fonviceavoûra quel..
que trait ,
Et je ne vois que vousparmy l'hu
maine race ,
Qui puiſſeeſtre àl'abry du Proverbed'Horace..
GALANT.
107
Car il faut , pour trouver un esprit
bienSensé ,
Attendre l'avenir , ou fouiller le
passé.
Encor , parmy ces noms de qui l'Hiſtoire
éclate ,
Apeiney voyons- nous un Caton, un
Socrate,
Et ces Stoïciens qu Athenes publicit,
Sont des Originaux qu'Angely copioit.
Cequ'on dit,ſens commun, est un
terme barbare ,
Car loin d'eftre commun,iln'est rien
deſi rare ,
Et ce que l'on appelle esprit fubtil
que
& fin ,
Eftfifin & Subtil, qu'il s'exhale
la fin .
Tel croira du bon sens nous montrer
la metode,
Qu'il est de ce bon Sons luy-même
L'Antipode ,
E6
108 MERCVRE
Ettelfur la Sageſſe ofera mediter,
Que fur leridicule il pourroit commenter.
En un mot, il n'est point deſageſſe
accomplie ,
Et les plus sages mesmes ont un
graindefolie.
Un Avare , en effet , Semble estre
fortprudent
Quandpourſegarantirdeplus d'un
accident ,
Ilconferve un Metal que laNature
enferre,
Pour nous marquer fon prix , au
centre de la terre,
Mais ce Fou neanmoins ,
dans desflors d'or ,
nageant
Veut bien mourir de faim auprés de
Sontrésor ,
Au lieu des'en servir, il veut toû
jours l'accroître;
In'en est que l'esclave,&n'en eft
pasle Maiure..
GALANT.
109
Il l'adore, il l'encense ,&nejouit
belas!
Non-plus de ce qu'il a , que de ce
qu'iln'a pas.
Lemot de dépenser , pour luy c'est
un Blaspheme ,
Iln'a point d'ennemy plus facheux
que lay-même .
Tout jaune defon Or,il nesçauroit
guerir,
Etde la peur deperdre ,&duſoin
d'acquerir.
Leplus friand morceau luy paroift
infipide.
S'ilveut manger un oeufenfon rea
pasfordide,
1) pousse des soupirs , il pleure de
regret
De ce que par cet oeufilva perdre
un Poulet ,
Etnepeut empefcherſa douleurde
paroistre
Avoir,loin du Perou , que leCiel
L'ait fait naistre..
4
110 MERCVRE
1
Avare extravagant , degrace, repons-
moy..
Aquoyfert cet argent quifourmille
cheztoy?
Veux- tu fervir d'exemple à l'avide
Tantale,
Qui ſans ceſſe brûlant d'une foif
Sans égale ,
Nesçauroit l'étanchersur le bord
des ruiſſeaux,
Toujours altere cherche l'eau
dans leseaux ?
Ou comme l'Hydropique, enfléd'u
nehumeur noire ,
Plus tu bois,malheureux , &plus
tuvoudrois boire ,
Que tefervent tes biens , fi tu ne
t'enferspas ,
Ces Ecus amassezl'ansur l'autre
àgrandstas,
Cet or qu'au fond d'un Cofre en:
monceaux tu confines ?
Vatemettre avec ceux qui-travaillent
aux Mines »
4
GALANT. IIF
}
Qui poudreux d'un Metal qu'ils
ne peuvent ravir ,
Sont toujours avec l'Or , &n'osent
s'enfervir.
Entamort, Caron de l'autre bord
de l'Onde ,
Vouloit à prix d'argent te repaſſer
au Monde ,
Tuſerois ,j'en conviens, fort ſage
d'amaffer
Cet Or qui pourroit ſeul tefaire
repaffer ;
Mais puisque dès l'inſtant qu'on
entre dans få Barque ,
Ilnerepaße plus ni BergerniMonarque,
Aquoy tefert , Avare , avec tes
revenus
De vivre en Diogene , & mourir
en Crefus?
Voyonsun autre Foude differente
espece.
C'est un Ambitieux qui regardans
fans ceffe
4
112 MERCVRE
Ce que les autresont,&jamais ce
qu'ila ,
Voudroit voler plus haut 'qu'Icare
ne vola..
Ilcroit , ce temeraire , au moment
qu'il trébuche ,
Avoir des aisles d'Aigle,&n'ena
que d' Autruche ,
Et voulant s'élever àde trop hauts
obrets ,
On voit ses aisles fondre avec ses
vains projets.
D'honneurs , de dignitez , de vent
&de fumée ,
Il tâche de bâtırsa grande renom
mée,
Mais embrassant uneombre , ilne
s'apperçoit pas .
Que, comme un Yxion , il ne tient
qu'un brouillas.
Malcontent defon fort,il tâchede
paroistre,
Nople même qu'il eft,mais tel qu'il
voudroit estre..
GALANT. 113
Son defir est un Ver qui contre luy
S'aigrit ,
Et ronge inceſſamment le bois qui le
nourrit.
Il voudroit de fa terre étendre les
limites
Jusqu'au- deſſus du Gange, &confronter
les Scythes ,
Avoirtoutà la fois, tantson coeur
est hautain ,
Lesrangs de Boucherat,du Harlays
Pontchartrain ;
Ilvoudroit de LOVIS ...... Tay toy
Muse peu sage ,
Tay toysrespecte un Trôneà quitout
rend hommage.
Cherche de quelque Fou leportrait
racourcy;
MaisSans letrop chercher,ilfepre
Sente icy.
C'estun homme entêtédefahaute
Nobleffe,
Que sa presomption brouille avec
la Sagesse.
114
MERCVRE
On remarque en ſaRace un Fidercommis
D'un ridicule orgueil quiva de Pere
àFils.
Il croit que Mezeray,cettefçavante
plume ,
N'eustpåfansses Ayeux compofer un
volume ;
Quefans le bruit qu'ilfait àla Cour
àParis,
On verroit chez Gueront les Mercures
pourris.
Ilfuffoque les gens , les feche& les
chagrine ,
Par des Profnes glacez defa noble
origine ,
Et comme Tabarin, d'un ſtile extravagant
Ilvend aux idiotsſon baume &Son
onguent.
Puis , cet évaporé de la premiere
claffe ,
Compte avec des jettons les hauts
faitsdela race ,
GALANT.
115
Et quand il a compré milleéclatans
exploits .
Ilquitte lesjettons& comple aves
Jesdoigts.
Un tel de mes yeux ( dit il ) dans
I'Allemagne
En l'an lept cens & trois secourat
Charlemagne.
Un tel , Mestre de Camp , par des
faits inoüis,
Prit d'affaut Damiette auxyeux de
Saint Louis :
Cet autre, Colonel,au Siege de Pavie
Présde François Premier vit étendre
Lavie ,
Et mon vaillant Ayeul dont on
Sçait le renom ,
Sans luyHenryle Grand n'auroit
pas cefurnom.
Marquise, convenez qu'un tel Vifionnaire
N'a pas appris de vous le bel art de
Se taive,
116 MERCVRE
Et qu'aux fleaux dont le Ciel punit
lePeuple ingrat ,
On devroit ajoûter l'entretiende ce
fat.
Un auire fera néſage,honneste
paisible ;
Mais des impreſſions il esttropſuſce- .
ptible ,
Et cecaméleon se moulant fur autruy
,
Prendtoutes les couleurs qui s'offrent
devant luy .
C'est un miroir vivant ,une glace
volage,
Qui de tous les objets represente l'i
mage.
Bien quesonnaturelle porte à la
douceur ,
Auprés d'an esprit rude ilchangera
d'humeur.
S'il est avec un lâche ,il en retient
l'empreinte ,
Et sur un tel cachet il s'imprime la
crainte..
GALANT. 117
S'il est né fortsincère , estantprés
d'unmenteur ,
Pour mentir àsontour, ilvanteſa
candeur.
Avec un idiot il devient imbécile.
Enfin au changement il paroift fi
facile.
Que je ne doute point que s'il voit
desgaleux
D'abord il ne ſe porte àse grater
comme eux .
Mais c'est trop . A quoy bon en dire
davantage?
Paſſons , Muse, paſſonsà quelqu'-
autrefaux ſage.
Voyons un Nouvelliste , un esprit
- curieux
De qui la paſſionſe proméne en tous
lieux.
Toûjourspréoccupédefafolie extrême
,
Nest en mille endroits , &jamais en
luy- même ,
118 MERCVRE
1
Et voulant toutsçavoir juſques au
moindre bruit ,
Lignore te trouble ou son coeur eft
reduit.
Cet esprit morfondu par la rapide
course
Qu'ilfait inceſſamment du Midy
jusqu'à l'ourse,
Va voir dans la Hongrie inonder
l'Ottoman ,
Effrayerle Danube , & pâlir le
Sultan.
Il voitfaireà loisir le Siègede Belgrade,
Vaincre les Tranfilvainspar le Princede
Bade ,
Et fansraſſafierfon avide defir ,
Ilvoit dans un combat la mort dis
Grand Vizir ,
Et puis, dans le Piémont portant
Sonhumeurfole,
Il visite Verru, Verceil& Carmagnole.
GALANT.
119
Ilyfçait lesfecrets des affaires d'Etat
,
Ceuxdu Ducde Savoye,& ceux de
Catinat,
Enfin courant toûjours de nouvelle
en nouvelle ,
Ilveut bien de Venise épouser la
querelle.
Ilfuit Morozini, cet illuftre Guerrier
,
Qui va dans l'Archipel tout couvert
de laurier .
Voyons entrer en lice un autreAtrabilaire.
C'est un faux bel Esprit que la raifon
eclaire
Tantôt pardesrayons , tantôt par
defaux jours ,
Et quipourſeguinder ſe tourmente
toûjours.
Sesdiscours font enflez d'Antithese
forcées;
Ils font tout heriffez de pointes
émoussées.
120 MERCURE
Ilparlefans rien dire , ou plûtôt co
qu'il dit
Fait plaisir à l'oreille , & fatigue
l'esprit.
On n'entend qu'un beaufon, que des
accords frivoles ,
Et des riens affaiffez ſous un tas
deparoles.
Dés qu'àſonſouvenir s'offre un terme
empoulé ,
Ily tourne les gens comme en un
défilé ,
Etſes conceptions d'ordinaire eftant
baffes ,
Sont parmy ces grands mots des
Nains fur des échaſſes ,
Des atomes roulans fur des monts
exhauffez ,
Et de faux diamans dans de l'or
enchaffez.
S'il rencontre quelqu'un,il luy jette
àla teste
De
GALANT. 121
De termes à la mode une horrible
tempeste.
Onn'entend qu'encenſer,eſtre en
veuë, un goût fin ,
Vraiment, en bonne foy , fans
mentir, car enfin .
S'il aborde Silvie, il luy dira : ma
belle .
Vos appas enchantez ont fait
un infidelle.
J'ay deferte Philis, pour qui ma
pafsion
Faiſoit feu ſur toute autre , &
damoit le pion,
Je fis quelque chemin,& je l'ay
ſçû connoître.
J'étois, non fort heureux, mais
en paſſe de l'être ;
Maisdésqueje vous vviiss , VOS
attraits radieux
Prirentmon coeurd'emblée, en
me ſautant aux yeux ,
Enfin quandpar bazard on tombe
àSonpartage,
Dee. 1691 . F

122 MERCVRE
On se fauve Jauve enen frayeu frayeur , ainsi que
d'un naufrage;
Et l'avoir un quart- d'heure une
fois frequenté ,
Helas c'en est affez pour une éterniré.
Si jevoulois dreffer des sots la
lifte entière.
Le temps me manqueroit plutost
que la matière..
Sur cettevafte mer, ah, que j'irois
avant !
Le baiſſerois ta voile,& j'aurois trop
de vent.
Chaqueflot pouſſeroit tant deflots
defauxſages,
Que Neptune effrayégagneroitfes
rivages ;
Mais pour gagner moy même un
port tanssouhaité ,
Ne voyons plus icy qu'un autre ef.
prit gâté.
C'est un homme alteré des eaux
de l'Hypocrene ,
4
GALANT .
123
Vn bizarre Rimcur , dont la fterile
veine
Ne va que goutte àgoutte , &ne
: pouvant couler ,
Lafroideurdeſes vers l'obligeàſe
geler. 1
Ils'ezare à tout pas de cettenoble
trace
Qui conduisit Malherbe& Racan
au Parnaße.
Tiercelet de Poete, infecte d'apollon
Ilrampeſansvigueur dans leſacré
Vallon .
Les Muses en ſes Vers font toutes
dépouillées .
:
La Rime & la Raisony sont toûjours
brouillées :
Ils ne peuvent marcher for leurs
pieds froids & nus ,
Et semblent enfantez en dépit de
Phabus.
Au bout d'un foible versil enchaffe
Climene ,
4
F2
124
MERCVRE
Acauſe que ce mot rime avecque
ſa peine.
Aforcede machineilytire Philis,
Pour mettrefur fon teint les roſes
& les lis .
Ilréve quinze jours pour voircomme
à Caliſte :
Pourra s'apparier la vieamére&
trifte.
Il fuë & s'étourdit pour pouvoir
écarter
Deux mots d'un mesme son qui
voudroient se beurter.
Afon eſprit opaque ildonne la torture
Pourpar un mais hors d'oeuvre attraper
la mesure ,
Et pour faire qu'enfin les E qu'on
23
namme ouverts
Avec les E fermez ne viment de
travers.
Si fes vers font bouffis de pompeu-
Ses paroles ,
GALAN T.
125
Qu'importe qu'ilsfaient durs, que
leurs rimes forent moles?
Bien qu'on ne puiſſe ouir ses vers
impunément ,
Car un grand mal de tefte en est le
chaſtiment ,
CeNigaut toutefois , par certaines
Surpriſes ,
-Trouve d'autres Nigauts qui vantentſes
ſottiſes.
Il frequente , il connoît des gens
mesme d'éclat ,
Mais moy, qui , grace au Ciel , fuis
l'entretien d'un Fat ,
Avec les innocens jamais je ne me
risque ,
Et ne sçaurois aimer que ceux qu'on
met en bisque,
Peut être on me dira : Toy qui
parles des Sots ,
Je l'és- tu pas toy même avec ton
jeu de mots ? 4
Par ce mot d'Innocens joüant de
La parole,
F3
126 MERCVRE
Entapropre Satyre ajoûte encor ton
rôle
Je l'ay dit , il est vray ; mais un
terme plaisant
Pour m'égayer moy-mefme est- ce un
crimefi grand?
Si je devois icy fournir mon per-
Sonnage,
N'ay-je pas pour cela cent défauts
en partage?
N'ay-je pas une humeur à ne rien
endurer ,
Toûjours lente à complaire , &
promte à cenfurer ?
N'ay-je pas des dégouts qui vont
lamanie ?
Helas ! pour applaudir ay-je quelque
genie ?
Avec tous mes efforts ay-jepûsça
voir l'art
Defaire un composé de l'encens&
du fard?
Ay-je appris ce secret que par tout
on renomme
GALANT.
127
De travestir un Sot , & le rendre
habilehomme ?
ASouffrir un Rieur je n'ay point de
talent.
Avanter mes écrits jeſuis mesme
infolent .
Adraper nos Scavans quelquefoisje
me risque
Tout cela vaur bien moins qu'un innocentenbiſque.
Par là plus justement aux yeux de
mon Lecteur
Je pourrois prendre icy ce rôle d'un
Acteur,
Car enfin mes défauts paſſant l'Az
rithmetique ,
Fe puis les ranger tous par ordre alphabetique.
Mais quelque grands qu'ilsfoient
• Marquise , entre nous ,
Par unequalitéje les efface tous ,
Dont je fais plus de cas que de tous
tes les autres ?
F4
128 MERCURE
Et c'est la qualité de connoître les
vostres ,
De sçavoir refléchirfur cette honnesteté
Qui va d'un pas égal avec voftre
bonté,
De sçavoir admirer cette grande
droiture
Dont on nesçauroitfaire affez bien
la peinture ,
Cetteforce d'esprit, cette élevation
Que la France regarde avec attention,
Ces nobles sentimensà qui rien ne
déroge ,
Et dignes d'un autet , piutost que
d'un éloge ,
Cetterare candeur,& cette bonne
foy
Qui contraignent l'envie à parl
comme moy .
En un mot par ces Vers & par ma
voix encore ,
GALANT.
129
Je veux qu'on sçache enfin combien
ievous honore
Pour vos hautes vertus qui font de
figrands bruits ,
Nonautantque ie dois,mais autant
que ie puis.
Le Lundy 17. de ce mois ,
Mr Pavillon dont le merite eſt
fi generalement connu , fut
receu à l'Academie Françoiſe
en la place de Mr de Benferade.
L'Aſſemblée eſtoit fort nombreuſe
,&compoſée de perſon,
nes d'une tres -grande dictinction.
Il commença fon Complimentpar
un remerciment fore
poly à Mrs de l'Academie , &
leurdit avec ſa modeſtie ordi-
Saire , qu'il voyoit bien que le
choix qu'ils avoient fait de ſa
perſonne , pour remplir laplace
demeurée vacante ,
F
eſtoit
MERCURE
plûtoſt unemarque de la liber
té de leurs fuffrages , qu'une
preuve du merite qu'ils avoient
bien voulu croire en luy. Il fic
enſuite l'Eloge de Mr de Benſerade
à qui il a fuccedé , &
aprés avoir parlé des foins que
le Cardinal de Richelieu , Intituteur&
premier protecteur
de l'Academie avoit eus de
l'élever , il loüa ce grand Miniſtre
, qui paroiffoit pourtant
n'avoir fait que préparer les
voyes pour les grandes choſes
que le Roy fait tous lesjours ,
&n'avoir fondé l'Academie ,
qu'afin de former des gens ,
qui ſçeuffent mettre ces Merveilles
dans leur jour. Ildin
auſſi quelque choſe de Mr K
Chancelier Seguier , fecond
Protecteur , qui avoitcontinué
à favorifer cette Compagnie
GALANT. 131
dans les mêmes veuës de celuy
qui l'avoit inſtituée. Aprés
cela, il parla du Roy d'une ma,
niere où il ſembloit que l'on ne
fuſt point encore accouſtumé ,
& en faiſant voir la difference
de ce que nos Peres avoient
veu avec ceque nous voyons
aujourd'huy , il dit qu'on avoit
veu autrefois l'Eſpagne occuper
ſeule toutes les forcesdela
France , & que les Conqueſtes
duRoy l'avoient fi fortabatuë,
qu'à peine la comptions nous
préſentement au nombre des
Alliez qui ſe ſont liguez contre
ce Monarque. Il finiten diſante
àMrs de l'Academie , qu'éclairé
de leurslumieres ,& encou
ragé parleurs exemples , il tâ--
cheroit de contribuer à l'ous
vrage où ils ſe ſont deſtinez ,
qui eſt à tout ce qui regarde la
F6
132
MERCVRE
Gloire & la Grandeur de Sa
Majesté . Ce Diſcours eſtoit fi
1
beau , & fut prononcé d'une
mauiere fi noble , que les Auditeurs
ne ſe laffoient point de
7
marquer par leurs applaudiffemens
la fatisfaction qu'ils en .
recevoient. Je vous l'aurois
envoyé ſi j'avois pu en avoir
une Copie . Mr Charpentier
Juy répondit comme Doyen de
laCompagnie , en l'absence du
Directeur & du Chancelier.
Son Discours recent auſſi de
grandes loüanges , & le hazard
ayant fait qu'il me foit tombé
entre les mains, je n'aypas voula
vous laiſſer dans une plus
longue attented'une Pieced'E
loquence fi univerſellement
approuvée.
GALANT.
133
REPONCE.
=
All Remerciement de Mr Pavillon
lors qu'il fut receu à
l'Academie.
APrésladangereufe maladie
dont je frappé
l'Eté dernier , je ne croyois pas
Monfieur , me trouver aujourd'huy
en estat de vous introduire
dans l'Academie Françoiſe
, àla place vacante par le
- décésde Mr de Benferade. La
Compagniea perdu en luy un
- de ſes ornemens . C'eſtoit un
S
1
efprit original , & qui ne de-
- voitqu'àluy ſeul toute ſa repa
tation. Sans rien empranter
des Anciens , ny meſme les
avoir trop bien connus , illesa
égalez , & fi l'on apperçoitdans
134
MERCVRE
ſes Ecrits quelques -unes de
leurspenſées , c'eſt un effet du
hazard plûtoſt que de l'imitation.
Ila montré qu'il ſe pouvoit
faire encore quelque choſede
nouveau ſous le Soleil , & ce
caractere de nouveauté luy a
eſté ſi naturel , que ſi toſt qu'il
l'a voulu abandonner , il n'a
plus eſté le meſme , & le com
mercequ'ilavoit avec les Graces
, demeuroit interrompu
quandal travaillot ſurd'autres
idées que les fiennes . Cette
perte, Monfieur , eſt reparée
par l'union que vous prenez
avec l'Academie . L'eſtime que
vous vous eſtes acquiſe fait
remarquer en vous des talens
qui ne ſont pas moins précieux
que ceux de cet illustre Mort ,
quoy qu'ils fotent affez differens.
Vous avez joint à la vi
GALANT.
135
{
لا
٤٠
1
vacité de l'eſprit,& au brillant
de l'invention , la varieté d'une
profonde Litterature ;& la
comparaiſon qu'on peut faire
entre vous deux , justifie ce
que Ciceron a penſé de l'Elo
quence , quand il a dit que
deux Orateurs pouvoienteſtre
parfaits fans ſe reſſembler. La
Charge d'Avocat General du
Parlement de Mets , que vous
avez exercée avec un applau
diſſement univerſel , les excellentes
Pieces de Vers &de
Proſe qui vous font depuis
échapées dans le repos de vôtre
Cabinet , ont mis hors de
doute qu'il n'y a pas de genre
d'écrire où vous ne réufiffiez:
parfaitement.Comme c'eſt àce
merite que l'Academie eſt uni
quement attentive dans ſes
Elections , je ne m'arteſteray
136 MERCVRE
point , Monfieur , à confiderer
en vous l'étroite affinité que
vous avez avec un Miniſtre ,
dontl'intelligence & l'integri .
té connuës , font que le Roy ſe
repoſe ſur luy de ſes plus importantes
affaires , & particulierement
de la conduitede ſes
Finances , qui font les nerfs de
la guerre, ou pour mieux dire,
les principaux refforts de la
machine politique. Il ne faut
point chercher hors de vousmeſme
les choses qui vous rendent
eſtimable. Cependant ,
Monfieur , je ne puis m'empêcher
de refléchir ſur la memoire
d'un ſaint Evêque,avec
qui vous avez eſté ſi étroitement
uny par les liens du ſang.
L'éclat de ſa picté , & de ſes.
autres vertus , réjallira éter.
nellement fur vous , & tout le
GALANT. 137
Clergé de France , qui le regarde
comme une de ſes plus
vives lumieres ; le Dioceſe
d'Alet , qui a eſté l'heritage
que le Seigneur luy avoit donné
à cultiver ; en un mot , le
Royaume entier qui a fi ſouvent
profité de ſes inſtructions
& de ſes exemples , auront
toûjours une finguliere veneration
pour luy , & une eſtime
tres fincere pour tout ce qui
porte ſon nom. Vous ſçavez ,
Monfieur , que le Cardinal de
- Richelieu , qui l'avoit engen.
- dré en l'Epifcopat , a auffi jetté
- les premiers fondemens de l'A-
- cademie , & à moins que les
- choſes d'icy- bas ne ſoient tout
- à fait indifferentes à ces Ames
5 bien- heureuſes qui font en
poſſeſſion de laGloire, il ſemble
que le Grand Armand ne peut
KOTHEQUE
B
LYON E
*1893*
138 MERCURE
s'empêcher de ſe réjoüir , en
voyant entrerdans cette Com.
pagnie, qui a eſté ſon Ouvrage
chery , le Neveu d'un homme
qu'il avoit elevé à la premiere
dignité de l'Eglife,& qui a fait
tant d'honneur à fon choix.
L'oferois je dire , Meſieurs ,
que ce grand Cardinal s'applaudit
juſque dans le Ciel ,
d'une fi noble & fi utile inſtitution
que la voſtre , quand il
ſe repreſente les avantages que
toute la France en retire , ſoit
pour la prédication de l'Evan-
-gile, foit pour la défenſe de la
juſtice & des Loix ? Quel ſpe
ctacle pour luy de vous voir
occuper une partie de cePalais
auguſte , & qu'il vous foit permis
deformais de philoſopher
fous le Dais & dans la Pourprep
Mais avec quel étonnement
GALANT.
139
1
remarque - t'il que le Fils &
l'Heritier de ſon cher Maiſtre,
&de fon magnifique Bienfaicteur
, a bien voulu prendre
aprés luy la qualité de Prote
teur de l'Academie Françoiſe,
& ſe declarer par un pur effet
de l'amour des Lettres ,le Suc
ceſſeurd'un de ſes Sujets N'estce
pas par un effet de ce méme
amour qui ne s'éteindra jamais
en ſon coeur , que s'intereffans
à l'honneur de vos Elections ,
dont il vous laiſſe la liberté
toute entiere, il vous exhorte
de jetter toujours les yeux fur
des perſonnes d'un merite le
plus diſtingué ,ſans vous abandonner
ny au torrent des bri
gues , ny au panchant de vos
propres inclinations ,&ne s'en
eſt- il pas expliqué de la ſorte ,
lors que le Scrutin de cette
140 MERCVRE
derniere Election luy fut preſenté
?C'est ainſi que l'autorité
ſuprême , qui décide de tout
abfolument , & qui ne parle
que pour eſtre obeïe,veut bien
vous declarer ſes volontez ,
plûtoſt par maniere de conſeils
qu'en termes de commandes
ment , ce qui marque pour
vous de certains égards qui
vont , s'il faut ainſi dire , juſqu'à
la delicateſſe. Trouverat'on
rien de pareil dans cette
longue fuite de Monarques,qui
depuis plus de douze cens ans
ſe font affis fur le Trône des
François ? Il faut l'avouer,Meffieurs
, nos Anceſtres ont eu
peu de gouſt pour lesexercices
de l'efprit. Nos premiers Rois
les ont totalement negligez .
Les uns ont retenus longtempsjene
ſçayquelle teinture
GALANT. 141
1
de barbarie , qui n'a que trop
paru par les cruautez qu'ils ont
exercés ſur leur propre Sang .
D'autres , au contraire , ſe ſont
plongez dans une moleſſe qui
àla fin leur a eſté fatale , &
leur a fait perdre uneCouronne
dont leur faineantiſe les
rendoit indignes. La premiere
alliance des Armes & des Lettres
a paru parmy nous , ſous
le regne d'un grand Roy &
grand Empereur , dont les glorieuſes
inclinations auroient
cu fans doute tout le fuccés
qu'on en devoitattendre , files
guerres qui s'éleverent entre
ſes propres Enfans , n'euffent
empéché ces heureuſes ſemences
de germer. D'ailleurs , la
matiere mesme de l'Eloquence
n'eſtoitpas encore bien diſpoſée
à produire de grands effets .
142
MERCVRE
La Langue des François , à
qui je n'aurois pas olé pour
lors donner le nom de Langue
Françoise , n'eſtoit composée
que d'un bon Allemand & d'un
méchant Latin ; & que pouvoit-
il fortir d'excellent de ce
mélange ? Il eſtoit reſervé à
LOUIS LE GRAND , de bâtir
le Temple de l'Eloquence
Françoiſe , qui eſt un Ouvra
ged'autant plus admirable, que
c'eſt un pur Ouvrage de la
raifon. Ce lieu - cy , Monfieur,
ne retentit que des loüanges
de ce Prince , qui eſt l'Auteur
de tant de merveilles , & en
qui nous trouvons toutes les
caufes de noſtre bonheur. Tantoſt
on y celebre fon nom
fous le titre de Vainqueur
perpetuel , tantoſt ſous celuy
de Leg flateur. D'autrefois
GALANT. 143
nous le regardons' comme le
Défenſeur de la Religion , le
Vangeur des Loix , l'unique
Recours de l'innocence perfecutée
, l'infaillible Support
du merite infortuné. Penetrez
de ſes vertus nous en parlons
inceſſamment , & nous n'en
parlonsqu'avectranſport.Vous
- le verrez , Monfieur , toutes
- les fois que vous vous rendrez
icy. Vous ne nous prendrez
1 point au dépourveu. L'expetience
vous fera connoiſtre
que LOUIS LE GRAND eſt
le principal objet de nos entretiens
, & que tout ce qui ne
-nous parle point de luy , nous
femble indigne de nous occuper.
0
MrCharpentier ayant ceffé
de parler , demanda ſelon la
144 MER CVRE
coûtume , fi aucun des Academiciens
n'avoit rien à lire .
Mr l'Abbé dela Vau dit , que
quoyque ce jour fuſt en quelque
forte entierement deſtiné
au couronnement de Mr Pavillon
, il ne laiſſoit pas d'eſtre
celuy des obſegues de Mr
de Renferade , & qu'il croyoit
que la Compagnie feroit bien.
aiſe d'entendre quelques Ouvragesde
piété qu'il avoit faits
dans les derniers jours que le
mal dont il eſt mort avoit pû
luy laiſſer libres. Il leut enſuite
un Acte de foy , un Acte d'humilité
, & la Paraphrafe de
l'Oraiſon dont ſe ſert l'Eglife
lorsqu'elle prie pour le Roy.
Ces petites Pieces de Poëfie
receurent l'applaudiſſement
qu'elles meritolent; & aprés
celale même Mr l'Abbé de la
Vau
GALANT .
145
F
Vau leut le commencement
d'un Poëme de Mr Perrault,
La Creation du Monde.On y trouvadesDeſcriptionstres-
vives,
&tout le monde demeura d'accord
que fon Auteur eſtoitné
veritablement Poëte.
Il y a grande apparence que
le mois prochain il ſe fera à
l'Academie Françoiſeune cere-
-monie de cette même nature ,
pour remplir la place de Mrle
{ Clerc, morticyle8. de ce mois.
Il eſtoit natif d'Alby en Languedoc,
d'où il eſtoit venu fort
jeune à Paris , il s'y fit d'abord
connoiſtre par une Tragedie ,
| intitulée Virginie , qui eut un
fort grand ſuccés. Sa reputation
s'augmenta par la traduction
qu'il fit en Vers des cinq
premiers Livres de la Jerufalem
delivrée du Taſſe . Le bruit de
ل Dec.1691. G
146 MERCVRE
fon merite , & fur tout de ſa
probité , luy acquitl'eſtime de
quelques Seigneurs de la Cour
&les obligea,des'intereſſer das
ſa fortune , en l'attachant à eux
ſucceſſivement par des liens
utiles & agreables . La facilité
de ſes moeurs , &la bonne foy .
qu'il gardoit en toutes choſes
luy firent beaucoup d'Amis .
Il eſtoit undes anciens de l'Academie
Françoiſe , &il s'y eſt
diſtingué ſouvent par la lecture
de pluſieurs Ouvrages de Poë
ſie , qui ont fait honneur aux
Aſſemblées qu'on aaccoutumé
de faire toutes les fois qu'on
reçoit quelque Académicien
nouveau. Il s'eſt toujours attaché
àremplir tous les devoirs
d'honneſte homme , d'Amy , &
debon Chreftien. Sa pieté redoubla
ſur toutdans ſes dernieGALANT
.
147
-
i
X
res années , & lediſpoſa àcette
parfaite reſignation qu'ila fait
voir quand on luy a fait connoiſtre
qu'il ſe devoit réſoudre à
mourir.
On ne peut s'acquiter avec
plus d'affiduité, de travail, & de
vigilance , de l'employ de Secretaire
d'Etat du département
de la Guerre , que fait Mr de
Barbefieux . Toutes mes paroles
ſeroient inutiles pour le
prouver , & l'on ne feroit pas
obligé de m'en croire , ſi le
Roy nel'avoit marqué par des
effets , en donnant à ce jeune
Secretaire d'Etat la penſion de
Miniſtre, ce qui doit luy faire
eſperer, que s'il continue àtravailler
avec la même application
, il parviendra à cette glorieuſe
dignité, ſi toſt qu'il ſera
- plus avancéen âge. Feu Mr de
1
.
S
G2
148 MERCVRE
Louvois fon Pere , l'obtint à
trente& un an , & l'on a peu
vû de Miniſtres à cet age,mais
auſſi a-t- on peu vû d'hommes
s'acquitter d'un ſi penible employ
avecdes ſuccés ſiglorieux
&fi furprenans. le dis penible,
n'y en ayant point qui demande
un travail ſiaſſidu , quand
on le veut faire dans toute fon
étenduë , & avec tous les ſoins
qui font neceſſaires dans ces
hautes fonctions.
La Vertu a de grands charmes
, & elle ſe fait ſouvent des
Adorateurs de ceux meſmes
qui s'oublient affez pour la
vouloir attaquer. Vn Cavalier
eſtimé par ſon eſprit , & par
fes manieres , ainſi que par fa
naiſſance , &ce qui eſt encore
beaucoup plus confiderable ,
GALANT. 149
S
s
2
devenu fort riche par la mort
de ſon Ainé qui luy avoitlaiſſe
de grands biens , rencontra un
jour une fort jolie perſonne
chez une Dame de ſes Amies,
à qui il rendoit d'aſſez fre
quentes viſites . C'étoit une
Brune de fort belle taille , qui
jongnoit à une beauté piquante
, quoy qu'irreguliere , tout
ee qu'un efprie aiſé a d'engageantpour
ceux qui ſe ſentent
de la diſpoſition à la tendreſſe.
Dans tout ce qu'on luy diſoit ,
fes réponſes eſtoient vives, &
pour peu qu'on l'entretinſt ,elle
laſſoitechaper un enjouëmen
naturel qui la rendoit tout aimable.
Cesavantageseſtoient
ſoûtenus d'une grande modeſtie
, & c'eſtoit aſſez que de la
voir , pour eſtre perfuadé que
ſa conduite eſtoit pleine de ſa-
{
G3
150 MERCVRE
geffe. Tout cela parut au Cavalier
dans la converſation ,où
il la força d'entrer,& qu'il prolongea
le plus qu'il luy fut poffible.
Après qu'elle fut partie,il
parla fort long- temps d'elle, &
ne pouvant s'empeſcher d'en
faire l'éloge , il le fit avec des
termes qui marquerent à la
Dame qu'ilsétoient l'effet d'un
mouvement plus preſſant, que
celuy de rendre juſtice à la verité.
La Dameloüa ſon difcernement&
fon bon gouft , &
aprés avoir exageré le merite
de cette aimable perſonne , &
luy avoir dit qu'il ne luy manquoit
qu'une fortune proportionnée
à ſes belles qualitez ,
elle ajouta que c'eſtoit à un
homme comme luy de mettre
le comble à ceque le Ciel avoit
fait pour elle; qu'ayant recueilGALANT.
151
ly une Succeffion fort confiderable
, lors qu'il s'y eſtoit le
moinsattendu, il ſe montreroit
vraiment genereux s'il vouloit
luy en faire part en l'épouſant;
que ſon choix ne pourroitmanquer
d'eſtre approuvé de tous
ceux qui auroient le coeurbien
fait , puis qu'il tomberoit fur
une Fille de naiſſance , eſtimée
de tout le monde,& qui meri-
- toit plus qu'aucune autre ,
qu'on s'intereſſat à la rendre
heureuſe ; que luy étant obligéede
fa fortune, elle n'auroit
d'autre foin que de lui prouver
par ſes complaiſances & par ſa
sendreſſe , que ſon coeur ſeroit
veritablement à luy , & qu'en
fait de Mariage , la droiture de
l'eſprit , l'égalité de l'humeur,
&l'attachement à remplir tous
* ſes devoirs , estoient ce qu'il
G4
152 MERCVRE
falloit preferer à toutes choſes.
Le Cavalier répondit à ſon
Amie qu'il ſe conduiroit volontiers
par ſes conſeils , mais
que s'agiſſant d'un engagement
le plus important de toute
ſa vie , il eſtoit juſte qu'il
connuſt un peu à fond ce que
ſes yeux luy avoient peint fort
aimable , & que ſi pour acquerir
cette connoiſſauceelle vouloit
bien luy donner accez
chez la Demoiselle, il lui feroit
voir , pourveu qu'il euſt
l'avantage de luy plaire , que
fon peu de bien ne ſeroit point
un obſtacle à ce qu'elle pouvoit
ſe promettre du tendre amour
qu'il ſe ſentoit diſpoſé à prendrepour
elle.LaDame ſe chargea
avec plaifir de faire agréer
fes viſites à la Belle , qu'elle
diſpoſa à les recevoir avec l'aGALANT
. 153
1
C
r
,
grément que meritoient les
ſentimens favorables qu'il faifoit
paroiſtre. Elle étoit en
quelque façon ſotus la conduite
d'une Sorut Ainée bien plus
âgée qu'elle & qui estoit
Veuve depuis quelque temps ,
&l'une &L'autre dependoient
d'un Pere qui les faifoit fubſiſter
, ainſi que deux Fils qu'il
entretenoitdans les études, de
ce qu'il pouvoittirerd'un Employ
qu'il exerçoir,&dont les
appointemens faifoient toute
fa fortune. Quoy que le Cava
lier fuſt fort honneſte homme,.
&que la probité qui luy eſtoir
naturelle ſerviſt de regte à tou.
tes ſes actions, l'envie de s'engager
pour toujours luy faifoir
moins fouhaiter d'eſtre receu
Chez l'atmable Brune, que l'efperance
de ſe faire un amufe
G
154
MERCVRE
ment agreable pour paſſer certaines
heures , que beaucoup
de gens ſemblent trouver de
trop dans leur vie . Il eſtoit fort
liberal. On luy diſoit que la
Belle n'avoit preſque pas de
bien , & il croyoit qu'en luy
faiſant des Preſens utiles , il
viendroit à bout d'entrer dans
fa confidence , & l'engageroit
en ſe rendant neceſſaire , à ne
ſe pouvoir paſſer de le voir,ſans
qu'il faſt beſoin qu'il parlaſt de
Mariage. Ses viſites , quoy
que fort frequentes, furentagréées
,& il trouva dans l'une
&dans l'autre Scoeur , des honneſterez
qui le charmerent.
L'Ainée avoit beaucoup de
vertu , & l'eſprit bien fait , &
comme elle ſouhaitoit avec
paffion l'établiſſement de
Cadette , elle menageoit au
GALANT.
155

S
0

Cavalier toutes les occafions
de l'entretenir en particulier
que la bienſeance luy pouvoit
permettre. Il reconnut dans
cette jeune perſonne des ſentimens
élevez , & dignes de fa
naiſſance. Malgré l'enjouëmét
de ſon humeur , elle avoit toute
la ſolidité d'eſprit que font
Lacquerir les longues années ,
&quoy qu'elle euſt toûjours
une grande retenue dans tout
ce qu'elle luy diſoit de plus
obligeant , il luy fut aisé de
s'appercevoir en peu de temps ,
que quand il voudroit ſe declarer,
on luy répondroit favorablement
, mais ſon deſſein
dneſtantpas de fe haſter,il s'em-
$ preſſa ſeulement à fe rendre
familier avec la Belle , & luy
ayant fait des offres envelo
aspées qu'ellerenditinutiles, en
G6
156
MERCURE
détournant la matiere , ſans
vouloir l'entendre , il crut en
devoir venir aux effets d'une
maniere galante ,& qui ne la
puſt fâcher , afin de luy faire
voir qu'elle avoit en luy un
Amy à toute épreuve. Un ſoir
qu'il fortit exprés fort tard de
chez elle , il feignit de craindre
d'eſtre volé en s'en retournant
chez luy , & la pria de
vouloir bien luy garder ſa
Bourſe , où il avoit mis deux
cens Louïs. Elle s'en chargea
fans en faire aucun ſcrupule ,
&le lendemain elle recent un
Billet , par lequel il luy marquoit
qu'il eſtoit party pour
un voyage de huit ou dix jours,
dont il n'avoit pû ſe difpenfer.
Son argent qu'il luylaiffoit,
avec tant de confiance
luy fit connoiſtre qu'il avoit
GALANT . 157
لا

$1
choiſi ce temps à defſſein de
l'en rendre la maiſtreffe , &
elle en fut convaincuë , lors
qu'à ſon retourluy ayant rendu
une fort longue viſite , il
prit congé d'elle ſans luy en
parler. Il eſtoit déja dans l'antichambre
, & s'en alloit fort
content de ce qu'il ſembloit
qu'elle vouluſt bien ne ſe pas
ſouvenir qu'elle euſt ſa bourſe;.
mais elle avoit l'ame trop bien
faite pour luylaiffer cettejoye..
Elle courut aprés luy , & l'ayant
prié de s'arreſter , elle luy dit
en riant qu'elle vouloit dormir
en repos , que le dépoſt qu'elle
avoit entre ſes mains l'avoit
trop inquietée , fa caffette ne
luy ſemblant pas un lieu affez
feur pour en répondre , & qu'
Tentra un momenttandis qu'el.
le iron juſqu'en fa chambre . Sa
:
:
158 MERCVRE
réponſe fut qu'il avoit marqué
une heure pour terminer une
affaire quiluy eſtoir de la der .
niere importance , & il fortit
auſſi - toſt ſans rien vouloir
écouter de plus. La Belle ne le
vit pas plutoſt le lendemain ,
qu'elle luymontra ſa bourſe ,&
voulut qu'il la repriſt . Il s'en
défendit longtemps ,& la conjura
avec de grandes inſtances
de vouloir bien la garder jufqu'à
ce qu'il euſt beſoin de fon
argent , en luy laiſſant toutefois
la liberté toute entiere de
s'en ſervir , s'il arrivoit qu'elle
euſt quelque emplette à faire ;
mais il ne putluy faire entendre
raiſon ſur cet article. De
quelque maniere qu'il puſt
tourner ſa galanterie , elle ſe
montra inébranlable ſur le re
fus,&mefme un peu fierement
GALANT. 159
&'aprés de longues conteſtations
, il fut enfin obligé de
reprendre le depoſt. Il chercha
encore d'autres moyens de luy
faire des preſens , mais tous les
efforts qu'il fit là deſſus demeurerent
inutiles , & l'eſtime que
duy donna pour cette aimable
Perſonne une vertu fi peu ordinaire
, ayant redoubléſa paffion
, il eut pour elle l'attachementle
plus tendre & le plus
fincere qu'elle pouvoit defirer.
Cependanttrois ou quatre mois
s'étant écoulez ſans qu'il eût
produit ce qu'on avoit ſujet
d'en attendre , la Soeur aifnée
le força de s'expliquer, enluy
diſant que fon Pere , qui apprehendoitles
mauvais contes ,
vouloit , ou qu'il épouſaſt fa
Fille , ou qu'il renonçaſt entie-
11 rement à la voir. Elle ajoûta
.
e
-
e
CD
t
fe
160 MERCURE
que pour ne le point ſurpren
dre, il l'avoit encore chargée
deluy dire que s'il avoitdeſſein
d'en faire ſa Femme , il n'en
devoit attendre aucune autre
choſe que la part qu'elle pourroitavoir
à fon bien aprés fa
mort , ſes affaires ne pouvant
permettre qu'il luy fiſt aucune
avance. La condition n'embaraſſa
point le Cavalier. Il répondit
de tres bonne foy qu'il
ne ſouhaitoit rien avec plus.
d'ardeurque ce mariage , & la .
pria feulement de faire en forte
qu'onluy vouluſt bien accor--
der encore un mois avant que
de luy parler de rien conclurre
parce qu'illuy eſtoitd'une fort
grandeimportance de voirquel
fuccés auroit une affaire , dont
de jour en jour il attendoit des
nouvelles . La Belle ayant ape
GALANT. 161
pris de ſa Soeur ce qu'elle avoit
dit au Cavalier, fit allerencore
ſa ſincerité plus loin. Elle ajoûta
quela partque luy reſervoit fon
Pere ſur le bien qu'il laiſſeroit
en mourant , n'eſtoit qu'une
pureilluſion; qu'il étoit ſi vray
que s'ill'épouſoit , il ne devoit
compter que ſur ſa perfonne ,
que comme , malgré tout fon
enjoûment, elle avoit compris
dés ſes plus tendres annéesl'
nutilité de ce qui nous flatele
plus dans la vie , elle auroit dés
ce temps là ſuivi le panchant
qui l'attiroit dans un Monaſtere
, ſi elle avoit eu dequoy y
- pouvoir eſtre reçûë , qu'elle
vouloit bien luyavouër , que
cette vocation nes'eſtant point
allentie , elle ne demeuroit
es dans le monde que parce qu'il
luy eſtoit impoffible d'en fortir,
$
e
C
162 MERCVRE
& que quelque amour qu'il
euſt pour elle , il ne devoit
point eſtre jaloux des ſentimensqu'elle
luy marquoit,puis
que ſon coeur fuſt plus touché
de Dieu que des hommes. Le
Cavalier toujours plus charmé
d'une firare vertu , l'aſſura d'une
tendreſſe qui l'obligeroit de
contribuer toute ſa vie à ce qui
pourroit la rendre heureuſe , &
ayant continué à lay rendre
encore ſes ſoins quelque temps
avec des témoignagesd'amour
extraordinaires , il tomba tout
d'un coup dans un chagrin
dont la Belle fut ſurpriſe. Elle
ne voulut point luy dire d'abord
ce qu'elle en penſoit , &
le voyant plus refveur de jour
enjour , & moins empreſſé à
luy parlerde ſa paſſion , elle le
pria enfin de ne luy point dé .
GALANT . 163
guifer la cauſe du trouble qu'-
elle remarquoitdans ſon eſprit.
Le Cavalier ſoupira , & aprés
lay avoir ditd'an ton à perfuader
la plus incredule , que tant
qu'il vivroit elle feroit ce qu'il
auroit de plus cher , il luy découvritqu'eſtant
né Cadet &
avec fort peu de bien , il avoit
eſté à Rome , où des veuës
qu'il avoit euës pourdes Benefices
l'avoient obligé de le fai-
| re Abbé ; qu'il en avoit vaqué
quelques uns des plus importans
, qu'on ne pouvoit poffeder
ſans eſtre Sous diacre ; que
fur l'aſſurance que ſes Amis
luy avoient donnée de les luy
faire obtenir; il s'eſtoit soumis
à prendre cet Ordre ; qu'auſſi
toſt aprés ayant eu avis de la
mort de ſon Ainé , il eſtoit revenu
en France pour recueillir
164 MERCVRE
ſa ſucceſſion , qu'ily avoit pris
l'Epée , ne doutant point qu'-
on ne luy fiſt avoir la diſpenſe
de l'Ordre qu'il avoit pris , &
qu'aprés plus d'une année de
pourfuites , on luy mandoit
qu'on s'y eſtoir employé inutilement,&
qu'il ne devoit jamais
l'efperer , à caufe qu'il
avoit fait les fonctions de Sous-
Diacre en pluſieurs ceremonies
de l'Eglife . Il luy dit en
fuite que ce mauvais fuccés
Fayant fait rentrer en luymême
un peu ſerieusement,il
avoit conceuauſſi bien qu'elle
l'importance du ſalut, & qu'il
eſtoit réſolu entierementde ſe
rendre à fon devoiren menant
la vie d'un veritable Ecclefia.
ſtique , qu'il ne pouvoit luy
cacher que l'aimant fort tendrement
, il ne verroir point
GALANT. 165
ſans déplaiſir qu'un autre obtinſt
un bonheur où il ne luy
eſtoit plus permis de prétendre
, & que ſi ſa vocation duroit
toujours , comme il avoit
ſujet de le croire , elle n'avoit
= qu'à luy nommer leConvent
où elle voudroit entrer, qu'il ſe
chargeroit du reſte , & qu'il
- feroit là deſſus tout ce qu'on
pouvoit attendre d'un parfaic
Amy . La Belle ayant fait paroiſtre
pendant fon difcours ,
toute la tranquillitéd'un eſprit
qui ſe poſſede , luy répondit
avec des marques d'une joye
ſenſible, que ſi elle avoit refue
ſé obſtinément juſque- là tous
at les preſens qu'il avoit voulu
fit luy faire , elle avoit cru ſe de-
Iv voir permettre cette fierté pour
er des choſes qu'elle regardoit
il comme purement du monde ,
166 MERCURE
mais que s'agiſſant de luy ouvrir
une voye dans laquelle
elle avoit toujours ſouhaité
marcher , elle acceptoit avec
la plus forte &la plus fincere
reconnoiffance ce qu'il offroit
de faire pour elle.Je ne dis rien
des loüanges qu'elle luy donna
fur la reſolution qu'il avoit
priſe.Il n'en differal'execution
que pour s'acquitter de ſa parole:
Sitoſt qu'elle eut choisi le
Conventoù elle avoit deſſein
de paſſer ſa vie, aprés en avoir
eu la permiſſion de ſon Pere , il
y porta une ſomme affez conſiderable
pour la faire regarder
comme bienfa carice .Elle y prit
l'habitpeu de temps aprés , &
il alla s'enfermer dans un Seminaire
, où tous ſes ſoins fu
rent de ſe préparer à recevoir
Ordre de Preſtriſe. Le temps
GALANT. 167
0
= ,
où la jeune Religieuſe devoit
ſe rendre Profeſſe , étant arrivé,
il demanda à faire l'exhortation
dans cette ceremonie.
Comme on ſçavoitqu'ill'avoit
aimée fort tendrement , la curiofité
attira une tres - grande
aſſemblée . lamais Diſcours ne
fut plus touchant . If tira des
larmes de tous ceux qui l'entendirent
, & fit naiſtre meſme
àquelques-unsl'envie de quitter
le monde.
levous envoye une galanterie
qui a eſté faite pour Made
demoiselle de la Guerre dans
or laquelle on ſuppoſe que Mr
de Lully luy écrit des Champs
St Eliſées . L'Opera dont il eſt
fu parlé dans cet Ouvrage , n'a
a pas encore eſté repreſenté ,
mais il eſt trouvé digne de
168 MERCVRE
l'attention du Public , & ceux
qui aimentla Muſique , & qui
s'y connoiſſentle mieux , demeurent
d'accord que cette
admirable perſonne travaille
avec autant d'agrément que
de ſcience pour tout ce qui
regarde le Chant.
EPISTRE
GALANT. 169
C EPISTRE
DE MONSIEUR
DE LULLY
A MADEMOISELLE
DE LA GUERRE
Envoyée le jour de ſainte
Cecile par une Ombre,avec
une Couronne de Laurier,
accompagnée de jolis préfens
, enfermez dans une
boëte , fur laquelle eſtoit
cette inſcription.
A LA PREMIERE
MUSICIENNE
DU MONDE.
MVSE VSE , je vous écrits, des
Isles fortunées ,
Oùle Ciel revestu deſon plus bel
Azur ,
Dec. 169 1 . H
1
170
MER CVRE
D'un Printems éternel enchaine
les Années ,
Et conferve toûjours un air ferein
&pur .
Là la Terre riante étale dansſes
Plaines
leurs ,
Vn Tapis émaillé de toutes les cou.
Que par mille détours arroſent des
Fontaines
Dont les bords font parez des plus
aimablesfleurs.
Là , les bois toûjours verds cachent
Sous leur feuillage
Vn amas infini de voltigens Oi.
Seaux,
Dont sans cesse on entend l'harmonieuxramage
Se meſler au doux bruits des ga-
Zouillans Ruffeaux .
GALANT. 171
Là , les jeunes Garçons , & lestendres
Fillettes
Danfentsouvent ensemble aux folaires
Chansons,
Etformant un Concert d'agreables
Musettes ,
Vont bondiſſant sur l'herbe ani .
mezpar leurs fons.
Làl'appareilpompeuxdesplusfuperbes
Tables
Offre tout àsouhait pour les gouts
lesplusfins.
Onyfert quelque fois des Mets fi
delectables ,
Qu'iln'en est point de tels , même
auxBanquets divins.

Au reſte, on n'y connoist ny latriſte
Vieilleffe,
Ny les Mauxdéplaisans,ny lesfacheux
Soucis.
H2
172
MERCURE
Au contraire , ony voit la badine
Jeunesse
Toûjours accompagnée& des Jeux
&desRis.
Cès beaux lieux,en un mot,font les
Champs Elizées ,
Le séjour enchanté des biens les
plus parfaits,
Oùles Ames des Morts à vivre
apprivoisées
Sont si bien,que de là nulne revins
iamais.
Jevous dépeins ces lieux pourvous
en faire envie ,
Seur que vous y viendrez , comme
moy quelque iour,
Car tel eſt,toſt ou tard,le destin de
la vie
Que dans l'Vrne fatale on a chacun
fon tour.
GALANT.
173
20
di
ha
De quelques biens pourtant que ce
pays abonde ,
Croyez- moy,n'allez pointvoushâter
d'y venir.
Vivez , & confervez vos iourspour
l'autre monde.
Puiffentdes joursſichers de longtemps
nefinir,
Qu'ainsi foit. Permettez que ie
vous felicite
Sur un bruit qui commence àferepandre
icy.
Quelques Musiciens,gens du premier
merite ,
Vous offrent de leur pays des Com.
plimens aussi,
Du Train de l'Opera demandant
des nouvelles
Aux Mortelsdepuis peu deſcendus
icy bas ,
H3
1
174
MERCVRE
Ils m'en ont à l'envy debité des
plus belles ,
Et m'ont dit que là hautvousfaifiez
grand fracas.
Qu'onvantoit àla Cour,demesme
qu'à la Ville ,
In Opera nouveau , que vous avez
donné ,
Et quoy qu'on vous connust pour
femme tres-habile ,
Que d'un si grand travail on étoit
étonné,
7
L'entreprise, il estvray , n'eut iamais
de pareille.
C'est ce qu'en vostre Sexe aucun
Siecle n'a ven ,
Et puis qu'il devoit naistre une
telle Merveille ,
Au Regne de LOVIS ce prodige
étoit deu,
GALANT.
175
ige
AcefameuxHerosj'eus le bonheur
deplaire.
Ildaigna de tout temps , écouter
mes Concerts .
Cequej'ayfait pour luy, c'estàvous
de lefaire.
Vous devez fucceder à l'honneur
que je perds.
Deja ce Roypuiſſant connoistvoſtre
genie.
Déja plus d'unefois vous l'avez
Sçû charmer
Par les plus doux accords qu'enfana
te l'harmonie.
Et que faut il de pluspoursefaire
estimer?
C'est cegenieheureux , que hautement
j'admire ,
Quiſeul peut dignement divertir
ceGrand Roy .
H4
176 MERCVRE
L'effet justifira ce que je viens de
dire.
Sansdoutele Publicparleracomme
moy.
Muse, àla veritéje rends ce témoignage;
Et pour vous confirmerunfi fincere
aven ,
J'ay voulufur le champ vous envoyerungage,
Qui defoy vautbeaucoup , encor
qu il coufte peu.
C'est un petit Laurier , qui forme
uneCouronne.
D'un meriteparfait quelplus digneOrnement
!
Cette marque d'honneur que je
vous abandonne ,
Temoignéaſſezpourvousmon applaudiſſement.
ر گ
GALANT.
177
Je vois l'illustre Chefdes Fillesde
Memoire
Freſt à vous couronnerſurlefacré
Vallon;
Mais enfin, si j'en crois ce qu'on dit
àma gloire ;
L'estime de Lully vaut celle d'Apollon.
Cesoir, pourcelebrernotre commus
ne Feste ,
Nous devons largement boire àvô
treſanté,
Orphée,Amphion,Moy, Triod'Ombres
honneste.
di
Nous esperons aussi que de vôtre
costé
ap-
Vous nous ferezraison vostre Cou
ronneen teste..
Eſcrit aux Champs Eliziens:
Le grand jour des Moficiens.
Η
178 MERCVRE
Ie vous envoye une Medaille
qui a eſté frappée ſur les
Victoires remportées par ſa
Majesté l'année derniere .Elles
le firent appeller à juſte titre
Vainqueur ſur Terre & fur
Mer , puis qu'aprés la Bataille
de Fleurus il vainquit les Flotes
d'Angleterre & de Hollande,
unies contre nous , & que
ce Triomphe fut ſuivi des
avantages qui nous demeurerent
dans le Combat donné
proche de Staffarde. Ces ations
qui font dignes d'une
éternelle memoire , ne doivent
pas eſtre ſeulementgravées
ſur le Cuivre, mais fur le
Bronze , & fur tout ce qu'il
y a de plus durable pour les
tranfmettre à la Poſterité la
plus reculée s'il eſt poſſible
que ceux qui viendront plu
GALANT.
179
ſieurs Siecles aprés nous,donnent
croyance aux Prodiges
que nous avons peine à croire
nous mêmes , quoy que nous
en ſoyons tous les jours Témoins.
Tout Aveugle qu'eſt le Sçavant
Mr de Comiers , il ne
laiſſe pas d'écrire toûjours , &
ce qu'il écrit fait connoiſtre
que ſon eſprit eſt fort éclairé.
Voicy l'Extrait d'une de ſes
Lettres à une perſonne de vôare
Sexe , qui a eſté convertie
nouvellement par ſes ſoins. Il
prend occafion de ce que je
vous manday il y a deux mois
- d'une Ceremonie obſervée
dans la Synagogue d'Amſterdam
, pour parlerd'une de nos
Feſtes les plus folemnelles,que
l'Eglifea de coutume de celebrer
tous les ans le 8. de ce
mois..
H6
180 MERCVRE
LETTRE
DE Mr DE COMIERS..
V
1
Ous avezfait. Madame, une
judicieuse remarque furla folemnité
que les quifs d' Amſterdam
firent le 8. Octobredernier dans leur
Sinagogue , en presence du Rabin
Envoyé du Roy de Maroc. On cele
broit lamemoire dela Pommeman.
gée par Adam à la follicitation
d'Eve , dans le Paradis terrestre.
Les plus animezde l'esperance de
la venüe de leur pretendu Meffie ,
sencient en leur main une Pomme
d'Orange, avec une Palme ornée
depetitsrubans de la mesme couleur
de ce fruit. Vostre pensée n'est
pas éloignée de la mienne lors que
yous croyez que les luifs prennent
LePrince d'Orangepour leur Meffie.
GALANT. 181
}
En effet , le deffein de ceRoyfrap.
pé au coin de la Rebellion n'est au-
-zre que d'abolir la Religion Chrê
tienne. Ilest l'ennemy declaré de
l'Eglise Anglicane&de la Presby
verienne,pendatqu'il taſcheàs'ac-
- querir du credit auprés deceux qui
font profeſſion du Mahometisme..
Voila justement par quels degrez il
espire restablir le ludaifme.
4
Vousvoulez bien qu'aprés cette
-Solemnité luifve faiteà Amſterdam
, je vous parle d'une Feste
Chrestienne , celebrée dans le College
d'Harcourt par la NationNormande,
qui revient encore ausujet
de la Pomme mangée par Adam
-dansle Paradisterrestre , C'est la
Feftede l'ImmaculéeConception de
la Vierge ,que j'ay toujours creuë
&préchée pendant vingt ans
fondéprincipalement sur l'Ordonnance
divine , qui porte Sentence
>
182 MERCVRE
demort contre celuy qui maudira
fon Pere oufa Mere. Ainsi le Verbe
Incarné n'a pû laiſſer ſa Mere
dans la malediction du Peché originel.
L'Immaculée Conception ne dit
autre chose que l'exemption de ce
peché, que nous contractons dans
nostre naiſſance. Calvin le fait
confister dans la pente au pechè
actuel. Plusieurs Modernesfefondant
fur ce qu' Adamn'estpas feulement
le Chef physique de tout le
Genre kumain , maisencore leChef
moral , difent que le Peché originel
n'est que l'Imputation que Dieufait
du pechéd'Adam à tous ceux qui
en defcendent , ne pouvant s'imaginer
que la matiere de nos Peres
dont nous tirons noftre eſtre corporel
foitcapable depeché, & puiffe apporter
quelque tache ànoſtre Ame
laquelle ne peut fortirfoüillée de la
GALANT. 183
main du Createur ; mais il s'en
faut tenirà la decision de l'Eglife ,
qui porte que le peché originel n'est
autre chose que la privation de la
justice originelle.
Mr le Bailly , Docteur de Sorbonne
, prononça le Panegyrique
de la Vierge en fort beau Latin , &
pritpour texteles paroles de Saint
Paul aux Calloffiens Chap . 1. le
vous preſche un Miſtere qui a
eſtè cachéjuſques à cette heure
dans tous les Siecles ,& tous
les âges qui ont precedé , &
qui maintenanta eſté découvert
à ſes Saints. Ce que legrand
Apoftre preschot de l'incarnation
4. du Sauveur du Monde, il l'appli
1 qua au Mistere de l'immaculée
Conception desa Mere, qui ayant
• eſté inconnu pendant les douze premiers
Siecles , a efté reconnu depuis
d'une voix publique par tous les
1
4
184 MERCVRE
Chreftiens , &enfin approuvé par
l'Eglise qui en faitune Feftefolem.
nelle.
Pour mieux établir ce Mistere,
& le mettre dans son plus grand
jour, voicy les raisons qui semblent
s'y opposer , & d'autant queles
Objections les plusfortes font celles
qu'ontire des paſſages de la Sainte
Ecriture ,jem'envais les rapporter
accompagnez de leur explication.
Iob a dit qu'un Enfant d'un
jour,n'eſt pas exemt de foüillure
, & Saint Paulparle dansle
mesmeſens lors qu'ildit, que nous
naiſſons Enfans d'ire & de colere.
Ildonne ailleurs la raiso.n.
quand il prononce que tous ont
peché enAdam. Mais cespaßagesn'ont
rien d'affez fort pourcom.
battre le Misterede l'Immaculée
Conception , revele dans ces derniers
Siecles carcela nesepeut entendre
GALANT. 185
0
10
que de ceux dont lavolontéfut moralement
envelopéedans la volonté
d'Adam, Dieu ayant de toute Eter.
nitéſeparéde la volontéd'Adam,
la volonté de Marie pour eftre la
Fille creée du Pere , l'Epouse des
Saint Esprit,& la Mere duVerbe
incarné,ayant ainſipar un Privia
legeSpecial fait de grandes choses
enfaveur de Marie,taprefervant
du peché originel,car autrement
Le S. Esprit n'auroit pû dire dans
LeCantiquedes Cantiques, tota
pulchra es , c'est à dire , mon
Epouſe, vous eſtes toute belle.
Et comment Marie , l'Epouse du
Saint Esprit, auroit- elle esté toute
belle , stelle eust esté foüillée du

pechéoriginel ? Quoy , le Verbe incarné
auroit eu pour Mere une
Creature qui du moins lors de sa
Conception auroit esté ſujette da
Demon ? Et n'eft. il pas dit,avant
186 MERCVRE
qu'elle euft eſté conceue, qu'elle luy
écraseroit la teste ?
Quant aux Peres de l'Eglife, il
est vray qu'ils ont ignoré ceMistere
de l'Immaculée Conception, puis
qu'ils ont eu unsentiment contraire.
Saint Augustin dans son cinquiéme
Livre contre Julien lePelagien
, dit que lafeule Chair de
I. C. exempte de tout peché.
Sola Chriſti Caro non eft peccati
Caro. St. Fulgence & St,
Anselme font de même sentiment.
Albert legrand St.Thomas,l'Ange
de l'Escole ,& St. Bonaventurese
font formellement declarezcontre
'Immaculée Conception,& St.Bernard
furnommé le Devot de la
Vierge, écrit aigrementaux Cha.
noines de Lyon , leur reprochant
d'avoir introduit la Feſte de l'Im..
maculée Conception . Voicy festermes
Miramur fatis quod viſum
GALANT. 187

fuerit hoc tempore quibufdam
novam inducere celebritatem ,
quam Ecclefia vetus nefcit ,
non probat ratio , non commendat
antiqua traditio.
Tous ces Paffages des Peresn'ont
- rien d'aſſez fort contre le Mistere
- de l'Immaculée Conception , quà
n'estoit point encore reveléà l'Egliſe
de leur temps , outre qu'on les
peut facilement expliquer.Eneffet,
puiſque la Foy nous apprendque la
Chairde 1. C. est la Chairde Marie,
Caro Chriſti eſt Caro Ma
riæ, Saint Augustin & les autres
Peres ont eu fort grande raison de
dire que ſola Chriſti Caro non
1 eſt Peccati Caro , que la seule
A Chair de I. C. qui est la Chair de
Marie , est exempte de toutefouillure.
Si ces Peres vivoient dans cet
-beureux fiecle , où ce Mistere a été
reconnu , on les entendroitpar tout
188 MERCURE
prêcher l'Immaculée Conception
avec la mesme forse ,&la mesme
vivacité d'éloquence qu'ils em.
ployoient pour foûtenir les autres
Misteres de nôtre Religion,carils
auroient àpresent lamêmedéfe.
rence qu'ils ont toûjours euë pour
l'autoritédu Saint Siege ;& pour
cela, il suffit d'apporter l'exemple
deSaint Bernard , qui après avoir
aigrement repris les Chanoines de
Lyon d'avoir de leur autorité pri
vée établi la Solemnité de l'Immaculée
Conception , finit sa Lestre
par ces beaux termes Romanæ
Ecclefiæauthoritati atqueexamini
totumhoc refervo,ipfius,
fi quid aliter ſapio,paratus judicio
emendare. Je ſoumers
diſoit ce grand Saint , tous mes
fentimens à la deciſion du St.
Siege , & fi j'ay dit quelque
choſequi s'y trouve contraire.
GALANT. 189
je ſuis preſt de le retracter ,
Quantàl'autorité de l'Eglise,elle
eft formellement pour ce Mistere,
La Sacrée Faculté de Sorbonne en
l'année 1387. condamna lean de
Montaiſſon , Jacobin , qui avoit
ofefoûtenir que l'Immaculée Conception
étoit unDogme contraireà
laFoy.
Le Concile de Bafle en 1438 .
aprés un Examen d'une année en-
- siere , & aprés avoir confulté tous
les plus sçavans de la terre , prononça
que l'Immaculée Conception
de Marie étoit conforme àla Foyi
qu'il la falloit croire & en ſolem ,
nifer la Feste ; ce que le Concile de
Florence n'a pas desaprouvée ; &
Parce que quelques Thomistes n'obeiffant
pas au Concile de Bafle , y
avoient esté traitez comme Here.
tiques par ceux qui fuivoient la
Saine Doctrine de Scot ,le Pape
190
MERCVRE
Sixte IV. prononça Anatheme
contre ceux de l'un & de l'autre
party quise traiteroient d'Hereti.
ques , & donna même des Indulgences
à ceux qui affisterosent à
l'Office de l'Immaculée Conception.
Le Concile de Trente confirme les
Constitutions de cePape, &ordonne
de les fuivre Les Papes PaulVv.
Gregoire XIII. ont deffendu de
prêcher contre l'Immaculée Conception.
Ce Mistere étant àpreſentmanifesté
aux Saints , il faut non
Seulement le croire & l'enseigner ,
mais encore en folemnifer la Feste.
Lamaniere laplus agreable à Dieu
&àla Vierge , est d'apporter un
coeurexempt de lafouillure du Pe.
che Actuel aux pieds des Aurels
du Verbe Incarné, dont la Merea
esté prefervée du Peche Originel.
Je ſuis voſtre &c
GALANT.
191
On a perdu depuis peu un
faint Religieux dans la perſonne
du Pere René de Saint Albert
, Carme du Convent dit
des Billettes . Il eſt mort âgé de
quatre vingt deux ans. Ses
jours eſtoient pleins , & fes
exemples paroiſſfoient encore
neceffaires . Il eſtoit allié aux
premieres Maiſons de Bretagne,&
Oncle de Mr le Marquis
de Tizé , de Madame la Prefidente
de Cornuliers , de Ma
dame la Comteſſe des Nutumieres
,&de Mr de la Ville-
F gontie , Gentil homme d'une
distinction particuliere , &
er Senéchal de Fougeres ; mais
quelque brillante que fuſt ſa
naiſſance , ſa vertu eſtoit encore
plus recommandable.
Toutes ſesinclinations le portoientau
bien ,& il le prati-

D
192
MEROVRE
quoit avec plaiſir. La charité
ſembloit eſtre née avec luy , &
il en a donné des marques juſques
à ſa mort. L'étenduë de
ſon eſprit le fit choiſir à la fortie
de ſes études pour Profefſeur
de Philofophie & de Theologic
, & par l'aſcendant de ſon
merite ilnetarda pas à remplir
les plusconfiderables emplois
defonOrdre. Pluſieurs Provinces
l'ontdemandé pourpréſider
à leurs Aſſemblées en qualité
de Commiſſaire general , & il
s'en eſt toujours acquitté avec
zele , avec prudence , & avec
douceur. Ila dignement foutenu
dans ſa Province les Charges
de Provincial & de Prieur
des Convents de Paris,de Rennes
, de Nantes , d'Angers ,
d'Orleans , & meſme pluſieurs
fois . Dieu l'avoit gratifié de
ces
GALANT.
193
ees rares talens qui reglent les
confciences , & qui les reglent
felon la Loy& les Preceptes. Il
avoit un admirable difcernementdes
eſprits,& il le fit affez
connoiſtre dans une direction
fort delicate.Cette conjoncture
luy procurala connoiſſance de
Mr l'Eveſque de Meaux , &
depuis ce moment ce grand
Prelat luy a toujours donné
des marques de ſon eſtime ,
Voicy comme ila écrirau Pere
Marc de la Nativité , Prieur
des Carmes dits Billettes . Le
Serviteur de Dieu s'en estant allé
en paix , l'ay esté bien inspiré de
L'aller voir avant mon départ ;&
en luy disant le dernier adieu,
j'ay recen les dernieres marques de
fon amitié , &les derniers conſeils
deſaprudence consommée. C'estoit
unhomme qui ne travailloit qu'à
Dec. 1691.
I
194
MERCVRE
s'unirà Dieu , &ày unir tous ceux
qui l'approchoient. Ce fruit estoit
meur pour le Ciel&c. le n'ay rien
à ajoûter au témoignage d'un
Prelat auſſi éclairé que Mr de
Meaux.
Nous avons auſſi perdu
Meſſire Jean Baptiste de Selve.
Seigneur de Viliers le Chaſtel
,Cromieres &c. Il avoit
eſté receu Procureur General
en la Cour des Monnoyes en
1674. & a ſervy depuis ce
temps- là Sa Majesté fort affidument
, dans toutes les occa
fions fur le fait des Monnoyes,
ce qui luy avoit fait
querir l'eſtime du Conſeil. Il
eſtoit Fils de Jean Baptiste de
Selve, Sr de Cromieres , Ca
pitained'Infanterie, &Petit-
Fils de Jean de Selve , Sr de
Cromieres , Chevalier delOr
ac.
GALANT. 195
dre du Roy. Son Biſayeul ,
Georges de Selve , Sr de Cromieres
& de Viliers le Chaſtel,
avoit eu pour Pere Lazare de
Selve , St de Cromieres , que
l'on envoya Ambaſſadeur vers
les Suiſſes . Son Quart Ayeul
Jean de Selve , fut Preſident
au Parlement de Bordeaux en
1514 , enſuite premier Prefident
du Senat de Milan , &
Vice-Chancelier de ce Daché.
On le fit aprés cela premier
Preſident au Parlement
de Normandie , & en 1521.
premier Preſident au Parle-
1ment de Paris. On le mit au
nombre des Ambaſſadeurs envoyez
en Eſpagne pour la delivrance
du Roy François I.
Il y maintint les intereſts de
la Couronne avec force , &
François I. revint en France.
a
اد
:
196
MERCVRE
4
Cette Famille de Selve qui
porte d'azur à deux faces on.
dées d'argent , prit alliance a la
Maiſon de Canillac ily a plus
dedeux cens ans . Il ya eu un
Fabien de Selve Chevalier , qui
ſe ſignala beaucoup du temps
de Saint Loüis . Il vivoit en
1451. Mrde Selve qui vient de
mourir , laiſſe un Frere Capitaine
au Regiment de Picardie
qui a rendu de grands témoignages
de valeur en pluſieurs
occaſions.
Je vous appris il y a un mois
que Meffire Charles - François
de Montholon ,Seigneur d'Aubervilliers
prés Paris,Conſeiller
au Grand Confeil , avoit
eſté nommé premier Preſident
au Parlement de Roüen , en
confideration de ſes ſervices ,
&de ceux de ſes Anceſtres . Il
' GALANT. 197
1
en prêta le ſerment ces jours
paſſez , entre les mains de Sa
Majesté , & la connoiffance
qu'on a de ſes grandes qualitez
, ne laiſſe point à douter
qu'il ne rempliffe tres-dignement
les fonctions de cette
importanteCharge. Puis que
vous voulez que je vous parle
un peu en détail de ſa Famille,
je vous diray qu'il eſt Fils de
François de Montholon , mort
Doyen des Avocats du Parlement
de Paris , où il avoitparu
avec une grande réputation ,&
de Marie Lanier,Fille de René
Lanier , Avocat General au
Grand Confeil. Son Ayeul
lean de Montholon. Seigneur
d'Aubervilliers , avoit épousé
Loüife Colin , Fille d'un Conſeiller
au Parlement , & fon
Biſaycal, François de Montho
13
198 MERCVRE
lon,Garde des Sceaux de France
ſous Henry III. qui estoità
l'ouverture des Etats de Blois,
prit alliance avec Geneviève
Chartier , d'une Famille dont
eftoit Guillaume Chartier
Eveſque de Paris , & Alain
Chartier , fi recommandable
par ſes Ecrits , & Secretaire du
Roy Charles VII- Son Trifayeul
Francois deMontholon,
Avocat General , puis Prefident
à Mortier au Parlement
de Paris & enſuite Garde des
Sceaux de France ſous François
1. qui eut pour Femme
Marie Boudet , Niece de Michel
Boudet , Eveſque & Duc
de Langres , Pair de France ,
fut Fils de Nicolas de Montholon
, Avocat General au
Parlement de Bourgogne ſous
LoüisXII. &de JeanneChaper
GALANT.
199
ב
-
Fille du Lieutenant General
d'Autun . Cette Famille porte
d'azur au Belier d'or ,furmontéde
trois Roses dem ſme ,posées enchef,
&tire fon origine de Bourgogne
, où elle a poffedé la Chaſtellenie
& Seigneurie de
Montholon , prés d'Autun, dés
l'année 1326. pluſieurs de ceux
quien font , s'eſtant ſignalez
dans les Armées de nos Rois ,
& entre autres Triſtan , Sergneur
de Montholon , qui fur
tué à la Bataille d'Azincourt.
Il ya eu de cette meſme Famille
, Guillaumede Montholon
, Cardinal en 1350. mort
en 1355. Les Branches Cadettes
font demeurées en Bourgogne,
& ont donné pluſieurs Prefidens
, Confeillers , & Avocats
Generaux au Parlement de
Dijon , & un Ambaſſadeur en
Suiffe.
I 4
200 MERCURE
Mr de Maſſol vient d'eſtre
receu Avocat General de la
Chambre des Comptes de
Paris . Il eſt Fils de Mr de Maffol
, ancien Preſident en la
Chambre des Comptes de
Dijon. Son Ayeul & ſon Bifayeul,
ont auſſi eſte Preſidens
en la meſme Chambre. Cette
Famille a donné divers Con.
feillers au Parlement de Bourgogne
, & porte d'or à l'Aigle
éployé de fable , coupé de gucules
au dextrochere armés tenant une
maſſe mouvante d'une nuće d'argent
àfenestre.
Ie vais vous donner une
nouvelle que je ſuis perfuadé
que vous apprendrez avec
plaifir. le vous ay ouy, dire
pluſieurs fois que vous aviez
pris tant de fatisfaction à lire
Hiſtoiredu Comte Hippolite
GALANT . 201
de Duglas , les Memoires , & le
Voyage d'Eſpagne , que vous
ſouhaneriez que le publiceuſt
ſouvent des Ouvrages d'une
plume ſi delicate. La mefme
perſonne en vient de donner
unen trois volumes , qui ne
voitlejour que d'aujourd huy .
C'est l'Histoire de lean de Bourbon
, Prince de Carency. Madame
la Ducheſſe , & Madame da
Princeſſe de Conty en ayant vû
le commencement, en jugerent
d'une maniere ſi avantageuſe ,
qu'elles marquerent l'emprefſement
de la voir parfaite. Les
ſouhaits de ces Princeſſes pouvant
paſſer pour un ordre , on
a fini cette Hiſtoire le neſçay
ſi vous ſçavez qu'elle eſt d'une
Femme de qualité. C'eſt ce qui
doit en faire beaucoup attendre,
puiſque lorſquelesDames
Is
202 MERCVRE
s'élevent au deſſus de leur
Sexe , par des Ouvrages d'efprit,
elles ne font jamais rien
de mediocre. Cela fait voir
qu'elles iroient loin , ſi elles
s'appliquoient à l'étude ainſi
que les hommes . Ce qui doit
encore vous prevenir favorablement
pour cet Ouvrage ,
c'eſt que les Perſonnes dequalice
ont un certain air , & un
certain bon gouſt dans tout ce
qu'ils font , qui ne peut jamais
manquer de plaire ,& qu'il eſt
difficile d'attraper . Le Livre
dont je vous parle étant auſſi
nouveau queje viens de vous.
marquer , vous jugez bien que
je n'ay pas eu le temps de le
lire , eſtant trop occupé au
travail des Articles neceſſaires.
pour achever ceue Lettre ..
Cependant je croy vous en
GALANT.
203
devoir dire du bien , & vous le
pouvoirdire juſtement.Quand
pluſieurs ouvrages d'une mefme
perſonne , ont eſté recens
avec applaudiffement , & que
ces applaudiſſemens ont paru
juſtes, on peut bien , ſi l'on
continue de travailler , faire
des ouvrages moins agreables
les uns que les autres , ſelon
la diverſité & la beauté de la
matiere , & qui ne foient pas
- d'un gouſt general , parce qu'il
eſt mal aiſe qu'un meſme ouvrage
fatisfaffe tous les gouts
qui font toujours differens ſelon
les divers genies,mais il eſt
t comme impoſſible que l'on puif-
( ſe rien faire qui n'ait des beaurez
& je pourrois même dire
qui ne ſoit entierement bon,
- toute l'eau d'une meſme Sour
ce eſtant toujours également
e
16
204
MERCURE
bonne. Ces trois Volumes fe
vendent au Palais chez le. Sr
Barbin , & chez la Veuve Gucrout.
Il n'y a jamais eu d'exemplequ'aucun
Souverain ait entretenu
preſque un Royaume
entier , d'habits , d'armes , de
munitions de guerre , & en
partie de pain & de vin , pendant
trois années ; & fur tout
lorſque ces choſes ne pouvoient
eſttreenvoyées que par
mer, & avec de fi groſſes eſcortes,
queles Armées Navales de
France eſtoient moins confiderables
ſous les autres regnes,que
ces eſcortes ſeules.Elles ont paflé
&repaffé pendant le temps que
je viens de vous marquer,d'une
maniére tout à fait glorieuſe
pour la France › puiſque les
deux plus fiéres Nations ſur
-
GALANT.
205
,
Ja mer , & qui s'en eſtoient
attribué l'Empire , n'ont pû
ymettre obſtacle ,& ont eſté
pendant tout ce temps ſpectatrices
de la puiſſance du Roy.
Enfin l'affaire d'Irlande s'eſt
terminée
& quey que ce
Royaume ſoit demeuré au
Prince d'Orange , la guerre
qui s'y eſt faste ne laiſſe pas
d'eſtre avantageuſe au Rov ,
fi on regarde la ſituation de ſes
affaires dans la guerre prefen.
te. Ila empefché pendant trois
années que les meilleures
troupes du Prince d'Orange
ne groſſiſſent les armées qui
devoient envahir la France.
Les maladies en ont fait perir
la plus grande partie pendant
la premiere année , & les Sieges
& les Batailles ont beaucoup
fait diminuer le reſte.
206 MERCVRE
Le Marefchal de Schomberg y
a péri , ce fameux Generalqui
connoiſſoit ſi bien la Flandre ,
& qui auroit pû y ſervir le
Prince d'Orange fort utilement
, & auroit peut être empêché
par les grandes lumiéres
qu'il avoit dans le meſtier
de la guerre , que le combat de
Fleurus ne ſe fût donné.Enfin,
laguerre finit en Irlande quand
le Prince d'Orange n'y a plus
debonnes troupes , & qu'il a
perdu l'année derniéreau Siége
de Limeric tout ce qu'il
avoit de braves François refugiez
, qu'il expoſoit à tous les
affauts, les croyant plus intrepides
, & voulant épargner les
Anglois. Ainfi il a défait le
Roy de tous ceux qui estoient
capables d'entretenir des in
zelligences en France , & qui
GALANT. 207
par la bravoure naturelle aux
François , & par les leçons
qu'ils avoient priſes en Franec
dans le meſtier de la guerre ,
pouvoient apprendre à vain.
ere aux Etrangers qui combattoient
avec eux, & rendre aux
troupes du Roy les Victoires
plus difficiles . Outre tous ces
avantages , le Roy tire encore
d'Irlande treize ou quatorze
mille Irlandois , & ces troupes
doivent eſtre bonnes puis qu'-
elles viennent de leur plein
gré , & qu'elles font animées
du zele qu'inſpirent la fidelité,
la belle gloire , & la veritable
Religion.Il eſt conſtant que le
Prince d'Orange n'en ſçauroit
tirer autant d'Irlande ; parce
qu'il eſt obligé d'y en laiſſer
beaucoup pourgarder des Peuples
,dont la plupart ne recon
208 MERCVRE
noiffent la domination que
par force , & nele regardent
que comme un Vfurpateur.
amais aucune Hiſtoire n'a
parlé de ce qui eſt arrivé en
cette occafion. S'il avoit eu
des Vaiſſeaux pourtranſporter
tous les Irlandois ,& les faire
vivre dans le trajet , qui ſe
trouve quelquefois fort long à
fairequand on n'a pas les vents
favorables , on auroit vu toute
une Nation paſſer chez une
autre . J'ay vû des Lettres qui
aſſurent qu'il n'eſt pas paſſé en
France le quart de ceux qui
s'étoient proposé d'y venir.Ce
grand nombre a fait qu'on a
eſté obligé de mettre à bord
pluſieurs Invalides , pour faire
place aux autres , mais comme
eſtant à terre ils n'auroient
pas trouvé dequoy fubfifter ,
GALANT.
209
on leur a donné àtous des vivies
, ce qui a achevé de leur
gagner le coeur , & comme les
Troupes avoient beaucoup de
neceffité en arrivant à lacoſte
de la rivierede Limeric pour
s'embarquer , on leur a auſſi
envoyé une partie des vivres
qui estoient ſur les Vaiſſeaux
du Roy , afin de fournir à leur
ſubſiſtance, Il eſt encore demeuré
des Baſtimens dans la
riviere de Limeric pour pren.
dre des troupes , qui ſelon toutes
les apparences , doivent
eſtre arrivées à Breſt , & le
genereux Salsfield aprés avoir
refuſé tous les avantages que
le Prince d'Orange luy a voulu
faire , eſt demeuré pour attendre
le reſte de ces mêmes
troupes,& a voulu ne s'embarquer
que le dernier. Onaem-
1
210 MERCVRE
barqué fix pieces de canon de
fonte qui étoient dans Limeric
, de vingt-quatre livres de
bâle,&deux mortiers.Pendant
le trajet d'Irlande en France ,
les Officiers des Vaiſſeaux
François ont nourry à leurs
tables les Officiers Irlandois
qui eſtoient fur leurs bords , &
lesOfficiers des Vaiſſeaux An.
glois qui ont amené des troupes
, ſuivant les articles de la
capitulation , ont reçu deriches
preſens de la partduRoy,
&ont été traitez parles François
avec toutes les honnêtetez
imaginables.Je vous entretiendray
du débarquement qui
s'eſt fait à Breſt avec tout l'or .
dre qu'on pouvoit attendre les
Hopitanx ayant eſté mis à terre
les premiers. Je vous feray
part auffi de tout ce qui ſe ſera
GALANT. 21
paſſeau Voyage du Roy d'Angleterre
qui est allé faire la
Revuë de toutes les Troupes
arrivées à Breſt ,& leur donner
la conſolation de leur faire
voir leur Roy pour qui ils ont
une fidelité ſi inébranlable,que
plutôt que d'y manquer,ils ont
abandonné leur Patrie , leurs
biens , & leurs Parens,& viennent
expoſer leur vie pour fon
ſervice , & pour la défence de
la veritableReligion. Ainfiles
Alliez ne sçauroient foutenir
avec justice, que laGuerre qui
eſt aujourd'huy allumée en Europe
, ne ſoit pas uneGuerrede
Religion , lors que la Religion
fait que tant de Peuples quittent
leur Patrie.
Le vray mot de l'Enigme du
mois paſſe , eſtoit l'Anagramme,
&ceux qui l'ont expliquée ſur
212 MER CVRE
ce mot font Meſſieurs Bonnard
de l'Hôtel du Queſnoy , Place
Royale , Du Boccagel'afpirant
Bernard & Godard; Therraut
delaCoffonniere,Chanoinede
l'Eglife Royale de S. Pierre du
Mans ; l'Abbé de Lémoncourt,
les cinq Heros de la belle Gouvernante,
les deux inſeparables
Coquets du même lieu, de Foffecave,
Le beau Marquisde Levenet;
le Directeur & Electeur
des Conferences 'galantes de
l'Hôtel Duclothque , le grand
Arquois de la ruë faint Jean de
BeauvaispréslaPlace Maubert
leBean Roffconnet ,& l'Impipitoyablepetite
Brune deRennes;
le Vorſin de Jaquemart, la
plus aimable des Belles du Marais,
Vieille rue du Temple, la
Charmante Boucher de la ruë
des Quatre Fils ; la plus BrilGALANT
. 213
lante des deux Soeurs du bout
de la ruë de la Marche prés le
Boulevard , la voiſine de l'Orvietan
; & faClair voyante
amie ; La diſcrette Maulmont
du Culde ſac de St. Marcial ,
& fon aimable Voiſine , la
Triomphante Beaubourg de
la ruë aux Feves ; l'Obligeante
du Quay des Auguſtins ,
les neuf Muſes de Laurus ;
la Jeune Diane du Quay de
Treguier .
L'Enigme nouvelle que
vous allez lire , eſt de Mr du
Hamel de l'Hoſtel de Lyonne.
ENIGME .
Efuis fort menuë en ma Taille.
IngeSi c'est une beauté ;
Comme j'inſpire lafierté ,
Iehante fort pou la Canaille.
214 MERCVRE
Ieſuis de moy-mesme immobile ,
Etfais porter refpett aux Rois,
Je fais executer leurs Loix ,
Etje rens le plusfain, debile.
Parmoyle Crimeaſon ſalaire ,
Et si je plais aux Turbulens
Qui ſe declarent mes Galans ,
Beaucoup d'autres ne m'aiment
quere.
Quoy que l'on me donne une Garde,
Qui m'observe, &meſuit par tout,
Ien'en viens pas moins bien à bout
Desdeſſeins ouje mehazarde.
Je vous envoye une Chan
fon nouvelle que vous trouverez
du temps , & propre à
chanter à Table.
77
LYON
1893 *
mals
Place, nou
T
ment eſtimée
imprenable
qui ſembloit ne pouvoir
alliegéedans cette rude fa
P
B
Iz
emps , & propre à
oter à Table.
GALANT .
215
AIR NOUVEAV.
MAugré les Huguenots , & le
Prince d'Orange ,
lefaiſon enpaix la Vendange
Nostre bon Roy défend nostre
raisin
Ilont biau ly faire la Guerre
Ilne feront morguié que de lian
toute claire ,
4 Et nou, je feron de bon vin.
Vous auriez eſté ſurpriſe
avant le regne du Roy , ſi au
milieu de l'Hiver , & pendant
une forte gelée , je vous avois
envoyé la Relation d'un ſiege,
&mandé la priſe de la place ,
mais d'une place , non ſeulement
eſtimée imprenable,mais
qui ſembloit ne pouvoir eſtre
alliegéedans cette rude ſaiſon ,
216 MERCVRE
à cauſe de ſa ſituation ſur les
plus hautes Montagnes , & les
plus eſcarpées , & dans unlicu
où les plus intrepides n'oſeroient
preſque affronter les
Neges . Cependantc'eſt Monmelian
; c'eſt cette place redoutable
que les Armes du
Roy viennent de prendre en
preſence des Troupes Imperiales
, de celles de Baviere , &
de celles de Savoye , & malgré
tous les ſubſides , & toutes
les Inſtructions du prince
d'Orange , qui eſt l'intelligen.
ce qui fait mouvoir tant de
bras & tant de princes Chreſtiens
à la honte de la Religion
Catholique , ce qui fait que le
Cielles punit par les mauvais
fuccez dont leurs Armes ne
ceſſent point d'eſtre accompagnées
. Celles de Henry IV. &
de
GALANT.
217
de Loüis XIII . n'avoient pu
prendre cette redoutable &
importante Fortereſſe & il
,
ſembloit que la gloire en fuſt
refervée à Loüis le Grand. Les
Ennemis ayant aſſemblé des
Troupes quelques jours avant
la priſe , voulurent faire croire
qu'ils alloient marcher à fon
ſecours , ou faire quelque diverſion
; ils menaçoient tousles
paſſages par leſquels on pouvoit
la ſecourir , ils témoignoient
en vouloir à Suze , ils
vouloient bombarderPignerol
&cependant ils ne ſe ſont afſemblez
que pour recevoir en
corps les nouvelles de la priſe
de Monmelian comme s'ils
euſſent voulu par là faire plus
d'honneur aux Conqueſtes de
Sa Majesté en s'aſſemblant
pour en aprendre la nouvelle
en ceremonie. Il ſembloit
Dec. 1691.
,
K
218 MERCURE
meſme que l'Electeur de Baviere
n'attendiſt que cette
nouvelle pour partir , afin de
la porter en Allemagne où il
tâchera d'adoucir le chagrin
qu'elle peut caufer en faiſant
connoiſtre que ſi les François
ont pris Monmelian, ſes armes
victorieuſes aprés un Siege vigoureux
, ſe ſont emparées de
Carmagnole ,& que pourétendre
ſes Victoires , & triompher
des dépoüilles des François , il
a fait piller en ſortant la plus
grande partie de la garniſon ,
contre la foy de la Capitulation
, mais il auroit eſté impoſſible
qu'il en euſt en aucunes
dépoüilles s'il n'en euſt usé
de cette maniere . A l'égard de
Carmagnole , le Roy voulut
bien luy ceder une Conquête
qui ne nous avoitcoûté qu'un
jour , & il eſt à prefumer que
GALANT.
219
ceux qui ont pris Monmelian
auroient pû ſauver cette autre
Place , fi le Roy cuſt jugé qu'il
euſt eſté important de la conferver
pour le bien de ſesaffaires.
Quant à Montmelian , ou
Montmeillan , c'eſt une Ville
de Savoye , qui n'eſt qu'à deux
lieuës de Chambery,fur la rive
droite del'Iſere , qui luy eſtau
midy . Sa Fortereſſe eſt baſtie
fur la pointe d'un rocher efcarpé,
& commande le paſſage,
qui eſt fort étroit entre les
montagnes . Les Troupes du
Roy , compoſées de dix-huit
Bataillons , eſtant toutes arrivées
aux environs de la Place
le 22. du mois paſſe , furent
diſtribuées par brigades dans
des quartiers , à deux lieuës
autour. On ne laiſſa pas pendant
qu'elles arrivoient , de
K 2
220 MERCVRE
commencer à ouvrir la Tranchée
des le 17. quoy qu'on
n'euſt point encore de Canon ,
à cauſe que l'iſere eſtant trop
baſſe,n'avoit pû donper moyen
de remonter l'Artillerie , & les
munitions neceſſaires , auſſi
viſte qu'il avoit eſté projetté.
Cette Tranchée fut une ligne
de communication entre la
Place & la Montagne , pour
les deux attaques & pour les
quartiers. Huit cens Travailleurs
employez à cet ouvrage,
le pouſſerent affez prés d'une
Tenaille du Chaſteau , fans
que legrand feu de Mouſqueteriedes
Ennemis les puſt faire
diſcontinuer. Il n'y eut que
trois Officiers tuez ou bleſſez
&environ vingt Soldats . Commeon
ne pouvoit des enfiler,
àcauſe qu'on eſtoit ſi proche
d'une Place extrémement hau
GALANT. 225
te, on ſe trouva obligé de ſe retirer
un peu, & tout fut mis en
perfection , ſans autre perte
que detrois hommes tuez , &
de quatorze ou quinze qui farent
bleſſez pendant les trois
nuits ſuivantes. On travailla
le 22.à quatre Batteries de Canon
, & à une de Mortiers. La
premiere de deux pieces ,nommée
la Batterie de Henry I V.
qui estoitaumeſme endroit où
il avoit fait la ſienne lors qu'il
attaqua Montmelian ; l'autre
de fix pieces , ou Loüis XIII.en
avoit auſſi fait une à my- coſte
de la Montagne ; elle battoit à
revers les bas forts de ce coſtélà
; la troifiéme , de deux pieces
, commandée par le jeune
Mr des Touches , qui battoit
tous les petits ouvrages bas
d'où les Ennemis tiroient; la
quatrième , de fix pieces de
K 3
222 MERCURE
vingt- quatre , du coſté de l'attaque
de Chambery , & une
pour les Bombes qui enfiloient
la Place par la longueur. Toutes
ces Batteries furent en
eftat de tirer le vingt- cinq
& ce meſme jour on commença
de travailler à une autre
Batterie de trois pieces , à
ladroite de la hauteur de la
Batterie Royale de Henry IV.
&elletira la nuit du 26 au 27.
&la nuit précedente , c'eſt à
dire, du 25. au 16. la Tranchée
fut ouvette par le Regiment
de Navarre , à l'attaque de la
Ville ,& à celle de Francin ,
Mrdela Hoguette , Maréchal
de Camp , & Mr de la Ferté.
Brigadier , eſtant de jours. Il
n'y eut que trois Officiers , &
vingt cing ou trente Soldats
de bleſſez aux deux attaques .
On fit des logemens en deux
GALAN T.
223
endroits du coſté de la Ville ,
àun jet de pierre des ouvra
ges des Ennemis , & du coſté
de Francin fur une petite hauteur
à la petite portée du piſtolet
de la Place. Le 26. la
Tranchée fut relevée par Mr
de Saint Silvestre & par Mr de
Genlis.On travailla ce jour- là
à mettre les logemens en état
d'y placer des Moufquetaires ,
pour favorifer la marche de
la Tranchée , que l'on continua
d'avancer à la demy ſappe,
où elle fut pouffée la nuit
juſqu'à dix ou douze toiſes du
foffé de la place. On y trouva
un petit rideaude rocaille, qu'
on refolut de percer avec les
Mineurs pour arriver juſque
furleborddu Foffé . Cettemême
nuit, la teſtede la tranchée
de l'attaque de Francin , fut
pouffée fort avant. Il n'y eut
K 4
224
MERCVRE
qu'un ſeul homme de tué à
cette attaque , & huit du côté
de celle de la Ville. Le 27. les
Ennemis firent un fort gros
feu de moufqueterie & de canon
à la teſte de la ſappe. Il y
en eut un coup quiemportaMr
de Lignieres , Ayde de Camp
de Mr de Saint Silvestre , avec
un Soldat , & qui en bleſſa deux
autres. L'Aide de Camp de Mr
de Larey fut auſſi tué d'un coup
de canon derriere lemême Mr
de ſaint Silvestre , qui eſtoit
dans le boyau. Un autre coup
donna dans la batterie de la Peroufe
, & bleſſa dangereusement
Mr de Lucas , Capitaine
des Canonniers . Mr d'Antin
eut une contufion à la teſte ,
d'une pierre que le canon avoit
fait éclater , & le Major de fon
Regiment fut bleſſe de même
àla main. Pendant la nuit du
GALANT .
225
:
27.au 28.on ne fit qu'aprofondir
la teſte de la tranchée du
coſté de Francin. Cette meſme
nuit , on commença une batterie
de quatre pieces contre
le baſtion de Beauvoiſin , &
l'on retourna la batterie de la
Peroufe contre le même baſtion.
A tous ces Ouvrages il
n'y eut que treize hommesde
bleſſez & deux de tuez, la plus
part à la batterie de Beauvoifin.
Le 28. celle de la Perouſe
tira avec fuccez contre le baſtion
de Beauvoiſin,& pendant
le jour on avança toûjours à
la ſappe du coſté de la Ville ,
mais affez lentement, à cauſe
du grand feu du canon des Ennemis;
& du coſté de Francin
on perfectionna l'ouvrage qui
avoit eſté pouffé. Le 29. on
fit que perfectionner les fappes
qu'on avoit faites du coſté de
Ks
ne
226 MERCVRE
l'attaque de la Ville ; & l'on
pouſſa un boyau juſqu'au pied
du rocher de la Place du coſté
de Francin . La nuit ſuivante
on commença à faire tirer les
bombes de la premiere batterie.
La nuit du premier au ſecond
de ce mois , on travailla
à une batterie pour battre
le baſtion Beauvoifin , comme
eſtant l'endroit le plus foible
de la place , & par où elle pouvoit
eſtre plus aiſement prife.
On tita auſſi un boyau droit
au ſecond Fort du coſté de
l'attaque de la Campagne. Il
y eut ſeulement huit Soldats
tuez ou bleffez , les afſiegez
ayant fait beaucoup moins de
feu qu'à l'ordinaire . Le 7. à dix
heures du matin, on ſelogea fur
leborddu foſſfé , où l'on trouva
un forrbon terrain. La nuit du
GALANT. 227
au 10. on travailla à un
boyau pour ſouſtenir le logement
, aprés quoyles Mineurs
furent employez à pouſſer une
galerie & continuerent à
percer la contreſcarpe du côté
de l'attaque de la Ville. Trois
foldats qui fortirentde la place.
rapporterent que les Officiers
diſoient que dés que les
Aſſiegeans ſeroient maiſtres
du foſſe , ils croyoient que l'on
ſeroit forcé de ſe rendre ; que
le plus brave d'entr'euxeſtoit
bleſſé à la cheville du pied , &
qu'il ſe faisoit porter en chaiſe
au tour de la place , afin
d'encourager les Soldats. La
meſme nuit du 9. au 10. Mr
d'Alincourt Ingenieur , eut le..
bras emporté d'un coup de
canon des Ennemis,& mourut
dans le temps qu'on luy faiſoit
l'operation . Le 10. on fit une
K6
228 MERCVRE
4
Place d'armes pour tirer contre
les Afſiegez , & on perfectionna
les Ouvrages qui avoient
été faits du côtéde l'attaque de
la Ville . On avança peu du
coſté de Francin & feulement
pour faire diverſion du feu des
Ennemis. La nuit ſuivante fut
employée à pouſſer l'ouvrage
qui avoit eſté commencé la
precedente , afin de pouvolr
arriver fur le bord du foffé.
Le 11. fur les neuf heures du
foir , le Mineur trouva enfin
la muraille du revêtement du
foffe , & commença enfuite à
travailler à deux rameaux à
droite & à gauche pour faire fa
mine. Ils furentachevez le 12.
au foir , que l'on commença à
la charger . Cette même nuit
on avança une batterie de fix
mortiers qui tira le lendemain
pendant tous ces travaux où il
GALANT.
229
yeut fort peu de bleſſez ,la mine
qu'on avoit faite pour percer
le revêtement du follé étant
achevée le 13.fur les trois heu
res du foir , Mr de Catinat ſe
rendit à la Tranchée , afin d'y
donner ſes ordres pour faire le
logement , ſi toſt qu'elle auroit
fait fon effet . Il fit difpofer
toutes les Gardes de la Tranchée
dans les places d'armes, &
dans les lieux où l'on pouvoit
incommoder les Ennemis , &
divertir leur feu.llattendit que
la Mine joüaſt , ce qui ayant
eſté fait , l'on fortit en meſme
temps des Boyaux avec desfacs
à laine & des facs à terre. Mr
de Laparat conduiſit les Travailleurs
fur le bord du foſſé ,
&les plaçaluy meſme avec une
intrepidité ſurprenante . La
Compagnie des Grenadiers du
Regiment de la Sarre ayant eſté
230 MERCVRE
commandée pour fortir la premiere
, & aller s'emparer d'un
poſteoù elle devoitfoutenir les
Travailleurs, Mr de Saint Bon.
net leur Capitaine , entra dans
le foſſé avec quelques Grenadiers
, & poutſa ſi avant qu'il
prit trois Soldats des Ennemis
au milicu ,prés de leur fontaine
, ou ils venoient pour prendre
de l'eau, Il les ramena à Mr
de Catinat , qui eſtoit forty de
laTranchée malgré tout cequ'-
on luy diſoit de l'importance
de ſa conſervation , fut tres .
longtemps prés du logement à
faire mouvoir les Soldats qui
travailloient ,& à foutenir les
Grenadiers de la Sarre . Il eſtoit
ſuivy de Mrde la Hoguette, de
Mrs de S. Silvestre , de Cle
rambaut , de Thoy , qui eſtoit
de jour à la Tranché ,& du
LieutenantGeneral de l'Artil
GALANT.
231
.
lerie , avec lesquels il eſfuya le
feu des Grenades des Ennemis
qui eſtoit tres- vif , &les pierres
qu'ils jettoient. Pour leur
Mouſqueterie, elle ne pouvoit
tirer fi fort , à cauſe du grand
feu de la Tranchée , & des
Batteries de Canons & de Bombes
, qui fut continuel. Lelogement
s'avançoit quand Mr
de Catinat ordonna à Mr de
Thoy de faire mettre plus fur
la droite derriere le logement,
la Compagnie de la Sarre , qui
avoit demeuré à découvert à
eſſayer tout le feu qui s'eſtoit
fait. Mr de Brac, leurColonel,
aprés avoir efté toûjours à leur
teſte avec une grande fermeté,
fut tue dans le moment qu'il
recevoit les ordres de Mr de
Thoy , & roula le long du Rideau
au bas du logement , au
prés de la batterie des Bombe
232
MERCVRE
Sa Compagnie ne laiſſa pas de
demeurer ferme ainſi que les
Travailleurs , qui acheverent
lelogement avec beaucoup de
tranquillité , aprés quoy la
Garde de la Tranchée fut relevée.
Mrde Bercy , Major du
même Regiment , fut bleſſé
avecun Lieutenant de laCou.
ronne, un Ingenieur , &quinze
ou ſeize Soldats. Le 15. fur
les ſept heures du matin , le
Mineur fut attaché au Baftion
Beauvoiſin,malgré le grand feu
des Affiegez, tant de Grenades
& de Canon , que par des Barils
de poudre qui nous tuerenttrois
Mineurs, un Lieute.
nant& un Sous- Lieutenantde
Boüillon avec ſept Soldats. Il y
eut auffi trois Ingenieurs , &
vingt-cing Soldats bleſſez . Ce
fut Mr de S. Silvestre qui alla
faire attacher le Mineur.Ce ne
GALANT.
233
,
fut pas fans beaucoup de riſque , puis
qu'il penſa être tué d'une groſſe pier.
re , Mr de Catinat étant allé voir le
trou de la Mine , courut auſſi un fort
grand danger. Une Grenade creva à
un demy pied de ſon viſage,& il n'en
fut pointbieffé. La nuit ſuivante les
Ennemis ayant redoublé leur feu
bouleverferent la Galerie que l'on rétablit
incontinent. La muraille où le
Mineur fut attaché,eſtoit de 23. pieds
d'épaiffeur.Il en falloit percer 18.pour
fairejouer la Mine,& les Mineurs n'en
pouvoient faire que 3.pieds en 24. heures.
Pendant que l'on faiſoit cette Mine
au Baltion Beauvoiſin,les Affiegez
travailloient à creuſer un Fourneau au
deſſous, dans l'eſperance qu'aprés ſon
effet, les noſtres ne manqueroient pas
de s'y loger , & qu'en faiſant alors
joüer leurFourneau, ils feroient fauter
le logement & les Troupes; mais une
de nos Bombes étant tombée à l'endroit
de la Contreſcarpe minée , fit
crever la contreimine,& ſauter en même
temps une partie du Baſtion.M.de
Catinat détacha auſſi -tôt des Grenadiers
, pour aller reconnoiſtre en quel
eſtat ce Baſtion pouvoit eſtre,& ils s'y
234 MERCVRE
logerent fans aucun obſtacle. Les Affiegez
ne pouvant plus defendre la
Place , demanderent à capituler , & il
leur fut permis de fortir avecArmes &
Bagages,& z.pieces de Canon. Com.
me on n'en a pu tirer de la Fortereffe,
&que mesme il euſt eſté extremement
difficile de les conduire ſur les Monragnes
, on leur en a donné 3.pieces de
Pignerol. On a trouvé dans Monmelian
trois cens milliers de poudre avec
pluſieurs milliers de Mousquets. La
Garnison étoit de fix cens hommes,
dont il en eftmort 4. cens pendant le
Siege & le Blocus.Les 2.cens qui font
fortis étoient tout extenuez . Le 22.nos
Tronpes entrerent dans la Place , &
l'on fit de grandes honneſtetez au
Gouverneur .Le Roy receut la nouvelle
de cette reduction le 25. de ce mois
parMr le Chevalier de Carmein ,Aide
de Camp de Mr de Catinat. Je vous
envoyay le mois paſſé le détail des
Brigades des Troupes qui afſiegeoient
Monmelian,avec leurs quartiers .Ainfi
vous avez la Relation du Siege entier
en ces deux Volumes .
Depuis fix années les Imperiaux ne
s'entretenoient quedesTraitez de Paix
GALANT.
235
auſquels ils publient que les Turcs
font forts portez. Cependant la fuite
fait voir que les Turcs en ont bien
moins d'envie qu'eux. Cela eſt ſi vray
qu'ils ne veulent pas ſeulement entrer
en conference; de forte que l'Ambaſfadeur
de Veniſe qui estoit venu de
Viennepour ſe rendre au lieu où ſe
devoit faire la negociation , a eſté
obligé de s'en revenir. Si les Alliez
n'eſperent que par cemoyen eſtre
plusheureuxque les années precedenres
, ils n'ont pas ſujet de croire que
la fortune leur ſera plus favorable que
par le paflé.
Quelques Lettres portent que toute
l'Armée Polonoiſe a pery dans les
neiges en venant prendre des quartiers
d'hiver ,& qu'ily eſt demeuré trente
mille chevaux , tant de la Cavalerie
Polonoiſe que des équipages.
Si la jeunelle, le merite , la beauté ,
&tout ce qui peut rendreune Femme
aimable , estoient capables de flechir
la mort Madame de la Fare ſeroit
encore aujourd'huy pleine de vie,mais
il n'eſt point d'âge qui nous en puiſle
exempter, & une fiévre ſurvenuë dans
une couche luy a cauſe un tranſport
236 MERCURE
qui l'a emportée en fort peu de temps.
Tous ceux qui la connoiſloient la
regrettent , & c'eſt vous dire qu'elle
eft regrettée de tout le monde,puiſque
tout lemonde la conoiſſoir . Elle étoit
Fille de Mr de Vantelet,& Femine de
Mr le Marquis de la Fare , Capitaine
des Gardes de Monfieur. Je vous parlay
amplement de l'un &de l'autre ily
a 7.ou 8.ans,en vous aprenant ſonmariage.
Elle n'en avoit alorsque quinze.
Madame de la Vauguion eſt morte
auſſi . Je vous en diray davantage le
mois prochain.Je ſuis,Madame,vôtre,
&c.
AParis ce 31. Decembre 1691 .
On donnera le 25. de ce mois le huitiéme
Entretienfur lesAffaires du Temps en forme
dePaſquinades. Il contientl'hiſtoire du Prince
d'Orange en l'année 1672.Cette année là ayat
efté fecondeen évenemens, occupe ſeule plus
de place que douze autres , & ce huitieme
Entretieneſt remplyde pieces originales qui
empeſchent de douter des veritez qu'ony
trouve. On en donnera la ſuite le 25. de Janvier
; elle pourra aller juſques à l'invafion du
Prince d'Orange en Angleterre , & l'on fera
enforteque le dixiéme contienne le reſte de
fon higest inques à preſent, afin de paſſer
enfuite d'autres Entretiens ſur diverſes ma
tieru S
*1893*
TABLE .
Relude.
I
L'Alliancede la guerre & de la
Justice, Discours deMrThiot. 3
Stances de Mrl'Abbé Testu , à Mr
de Fieubet , fur lavetraite. 41
Ordre des Camaldules ,
46
Lettredu Comte de ... Confeiller
d'Etat d Angleterre, au Marquis
de Carmarthen.
Morts.
49
59
Versfur le retour de Mr le Duc de
Chartres. 62
Autres à la gloire de ceux quifont
morts au combat de Leuze . 68
Servicefolemnelfait à Roanne. 72
Relation écrite de Pontichery le 20
Ianvier dernier.
81
Nouveau Sisteme des fiévres , par
Mr Minot.
98
Satire fur ce que personne n'est
exempt d'imperfection .
Tout cequis'est passéàla reception
106
TABLE.
de Mr Pavillon à l'Academie
Françoise. 129
Pension de Ministre d'Etat donnée
parle Roy àM.de Barbefienx.147
Hiftoire. 148
Epitregalante. 169.
LettredeMrde Comiers. 180
Autre article de morts . 194
Serment de fidelitépreſté entre les
mainsdu Roy , par Mr deMontholon
premier President de Roüen
196
Jean de Bourbon Prince de Carency
201
Affaire d'Irlande. 204
Articledes Enigmes. 213
Journal du Siege de Mõtmelian.216
Nouvelles d'Allemagne. 234
Nouvelles de Pologne. 235
Troisième articlede Morts. 236
Avis. 236
Fin de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le