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1688, 10 (partie 1, complétée par les Affaires du temps) (Lyon)
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EX BIBLIOTHECA
AUGUSTINIANA
LVGDUNENSI
T
807156
DEV MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
DE
E1688 . OCTOBEYON
*1893*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY , ruê
Merciere au Mercure Galant .
M. DC. LXXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
1
1
TABLE.
Prelude.. 2.
Sonnet..
14
Buste de Sa Majesté élevéà Poi.
tiers au lieu appellé, la Cour
des Marchands. 16
Feste donnée par Monfieur Trobat
, Intendant du Roussillon..
19
Nouvelle fuite d'Avis aux Ioücurs
d'Echecs... 28
Description des Bains d'Aix en
Savoye. 40
Grand travail ordonnépar le Roy
àPerpignan. 49
Morts.
55
Lettre de Monsieur de Fontenelle.
65
Lettre contenant un abregé de la
vie de feu Monfieurle Ma
réchal Duc de Vivonne. 72
TABLE.
1
Transport du Corps de ce Duc
ام . 153
Regiment de Vivonne donné à
Monficur le Marquis de Thian.
ge.. 54
Sermon . 155
Reception faites à Limoges à
Messieurs de la Chambre pour
la reformation de la Iufti-
--ce. 161
AutresMorts $ 163
Avis qui fera plaisir aux Gaûteux.
167
Mode nouvelle .. 171.
Histoire, 174
Ieu d'Armoiries où tous les termes
du Blason font expli..
quez. 209 .
Cartes nouvelies & dutemps. 212.
Noms de ceux qui ont divine les.
Enigmes. 213
Enigmes03 9215
Prise de Climb 9277
Siege de Philisbourg. 213
MERC.
I
MERCURI DEL
=
LYON =
OCTOBRE 1688 .
J
E ne dis rien de nouveau
, Madame , en
vous diſant que toute
la Terre eſt remplie
de la reputation du Roy. Mille
actions quiéblouiſſent juſques
aux laloux de ſa grandeur ,
leur arrachent les loüanges
qu'il eſt impoſſible de refuſer
à la verité . Elles ſont dans la
Octobre 1688 . A
23
MERCVRE
bouche des Peuples les plus
éloignez , dont les Souverains
luy ont envoyé des Ambaſſadeurs
pour eſtre témoins des
merveilles de ſa vie. Ses Sujets
qui luy doivent plus que les
Nations Etrangeres , parlent à
toute heure avec admiration
de les grandes qualitez ; mais
quelques juſtes que foient les
divers Eloges qui luy ſont
donnez de toutes parts , il eſt
certain que l'on n'en voit
point de meilleur gouft , que
ceux qu'on trouve employez
dans les Ouvrages qui remportent
les Prix propoſez par
les Academies des Gens de
Lettres . Il n'y en a aucuneaujourd'huy
, qui ne choiſiſſe
quelque action de ce grand
Monarque pour le ſujet de ces
Prix , & comme la matiere eſt
GALANT.
1
3
toûjours belle , que l'émulation
de ceux qui travaillent eſt
grande , & que les luges font
fort éclairez , il ne faut pas s'étonner
ſi les Ouvrages de cette
nature sõt plus reguliers,& plus
achevez que beaucoup d'autres.
Voicy celuy qui a rempor
té cette année le prix de Poë-
• fie,par le jugement de l'Academie
Royale d'Angers . Elle
avoit marqué pour Sujet , les
ſentimens de reſpect & d'admiration
dont les Peuples les plus
éloignez ont donné des témoignages
au Roy par de celebres
Ambaſſades. La Priere
que vous trouverez à la fin de
cette Piece , eſt d'une obligation
indiſpenſable , & c'eſt par
là que doivent finir tous ceux
qui veulent entrer dans cette
forte de lice .
A2
21 MERCVRE
Vous
ODE
Ous , qui guidez nos pas au
Temple de la Gloire ,
Vous , Sans qui les Mortels font
d'impuiſſans efforts ,
Sçavantes Filles de Memoire ,
Inſpirez - nous icy vos celestes tranſ.
ports.
On nous aveus fans crainte au milieu
des alarmes
Faire entendre nos voix parmyle
bruit des armes,
Et chanter les combats du plus
grand des Vainqueurs.
Pourrions-nous demeurer dans un
honteuxfilence ,
Quandles Peuples Surpris deſa
magnificence
Viennent detoutes parts admirerſes
grandeurs?
-
5
GALANT.
C'est peu qu'Alger tremblant,que
Genes confonduë ,
Viennent à ses genoux soumettre
leur fierté ;
C'est peu que l'Europe èperdue
Ait veu mille Ennemis implorerſa
bonté.
LOVIS , de ces ingrats dédaignant
Les hommages
"
Demande à l'Univers de plus beaux
témoignages
Que ceux que la frayeur &le
trouble ont formez.
Il veut des sentimens &d'amour
&d'estime.
C'est de vous qu'il attend ce tribut
legitime,
Peuples , quesa valeurn'ajamais
alarmez.
Si-tost qu'avec cent voix laprompteMeffagere
A 3 :
6 MERCURE
Fait par tout retentir ſes faitsprom
digieux ,
De l'un&de l'autre hemisphere
Chacun vient contempler ce Heros
glorieux.
Dans ces brulans Climats où bornant
Sa carriere
Le Soleil va dans l'onde éteindrefa
lumiere ,
Le More 1. impatient ne peut plus
s'arrester.
Ilpart,il fend les eaux d'une courſe
rapide ,
EtSurpris à l'Aspect de ce nouvel
Alcide ,
Ilprefere LOVIS,au Fils de Jupiter.
Sortez , 2. fiers Habitans des
Climats de l' Aurore ,
Traverſez pour le voir levaſteſein
des Mers ,
1. Les Ambaſſadeurs de Maroc.
2. Les Ambaſſadeurs de Siam.
GALANT.
7
Et vous direz avec le More
Que vous n'avez rien veu d'égal
en l'Univers.
Le pompeux appareil de sa gloire
éclatante,
attente,
Son esprit,Sabonté, paſſerontvôtre
Sur fon auguste front vous lirezſes
hauts faits ,
Vous verrez cette main qui lance le
Tonnerre ,
Après avoircalmé les fureurs de la
Guerre,
Verfer mille faveurs dans lefein de
la Paix.
Quelspectacledéja fur lebordde
La Seine!
Je vous vois obſerver ces Palais . I.
orgueilleux,
1. Le Louvre , le College des
Quatre- Nations , &c.
A 4
8 MERCURE
1. Ces Rivages 2.& cettePlaine
Où Mars 3.offre un azile au Soldat
malheureux . (conde
Cette grande Citéfibelle&fife-
Paris ,vous paroist moins une Ville
qu'un Monde ;
Cent miracles divers s'offrent de
toutes parts ,
D'Archimedes 4. nouveaux une
Troupe éclairée ,
Vous fait porter les yeux dans la
voûte azurée
Où des feux s . inconnus brillent
vos regards.
1. La Seine au fortir de Paris
eſt une des plus belles chofes
du monde.
2. La Plaine de Grenelle .
3. L'Hôtel des Invalides .
4. L'Obſervatoire .
5. On fit voir aux Ambaſſadeurs
de Sia les deux Satellites
qu'on a découverts depuis peu .
L
GALANT
9
Parmy tant de beautez que rien
ne vous arreste ,
N'y fixez pas long-temps vos re
gards curieux.
Ces que Versailles vous appreſte
N'est pas moins furprenant que le
Palais des Dieux .
Ce Louvre, ces Jardins, ces Figures
charmantes. 6
Ces Travaux ,ce Canal, ces Ondės
jailliſſantes ,
Ces. Concerts , tout enchante en cet
heureuxSéjour .. 3
L'art tout- puiſſant y Sçait applas
nir les Montagnes ,
Et fait naiſtre des fleurs au milien
des Campagnes
Onn'en pourroitformer lebel Aftre
du jour..
Mais si tout charme icy Dors
yeux&vos oreilles
A
10 MERCURE
Si dans ce beau Séjour vous eſtes
Al'aspect de tant de merveilles,
Que ne sera- ce pointà l'aspect de
LOUIS ?
Haſtez- vous d'approcher defonfuperbe
Trône
Voyez àses coſtez& Minerve &
Bellone
Maintenirles beaux Arts dans un
parfait accord ,
L'injustice & l'erreur à ses pieds
enchaînées ,
Et toutes les Vertus par fa main
couronnées,
A l'abry pour jamais des outrages
dufort.
C'estainsi qu'adorédansunepaix
profonde
LeplusfagedesRois ,leplusgrand
des Mortels ,
Salemon , vit la Terre& l'onde
Asa hautefageſſe élever des Au
tris.
GALANT . 11
Au bruit qu'en répandoit par tout
la Renommée ,
D'un genereux tranſportune Reyne
animée
Sortit pour l'admirer du fond de
fes Etats.
Quelferoit aujourd'huy l'excés de
Sa Surprise
Si ſes yeux pouvoient voir ce que la
Terre éprise
Aprésunfilong âge admire en nos
Climats !!
Mais quel troublefoudain, quelle
morne triſteſſe
Viennent forcer vos coeurs à pouffer
des soupirs , διστα
Tandis qu'une vive allegreffe
N'offre de tous coſtez que pompe &
queplaifirs ?
Sans doute de LOVIS vostre am
poffedée
D'un triste éloignement ne peut
Souffrir l'idée ,
A 6
10 MERCURE
Si dans ce beau Séjour vous estes
A l'aspect de tant de merveilles,
Que ne sera- ce pointà l'aspectde
LOUIS ?
Haſtez- vous d'approcherdeſonſuperbeTrône
Voyez àses coſtez& Minerve&
Bellone
Maintenirles beaux Arts dans un
parfait accord ,
L'injustice & l'erreur à ses pieds
enchaînées ,
Et toutes les Vertus par fa main
couronnées,
A l'abry pour jamais des outrages
dufort.
C'est ainsi qu' adorédans unepaix
profonde
Leplusfagedes Rois , leplusgrand
des Mortels ,
Salemon , vit la Terre & l'onde
ASa haute ſageſſe élever des Au
tris.
GALANT . 11
Au bruit qu'en répandoit par tout
la Renommée ,
D'un genereux transportune Reyne
animée
Sortit pour l'admirer du fond de
fes Etats.
Quelferoit aujourd'huy l'excés de
Sa Surprise
Sifesyeux pouvoient voir ceque la
Terre éprise
Aprés unfi long âge admire en nos
Climats !!
Mais quel troublefoudain, quelle
morne triſteſſe
Viennent forcer vos coeurs à pouffer
des foupirs ,
Tandis qu'une vive allegreffe
N'offre de tous coftez que pompe&
queplaifirs ?
Sans doute de LOVIS voſtre am
poffedée
D'un triste éloignement ne peut
Soufrir l'idée ,
A 6
12 MERCURE
Vous quittez à regret des lieux fi
pleins d'appas .
Mais unjuſte devoir au retour vous
engage,
Et l'Asie a besoinde vostre témoi
gnage
Four croire des grandeurs qu'elle ne
comprend pas.
Allez , heureux temoins d'une fi
belle vie,
Auxyeux de vostre Prince entracer
Le tableau ,
Tout l'Orient brusle d'envie
D'apprendre le fuccés d'un voyage
fibean...
Etalez ces vertus , dont la vive
lumiere
Va d'un nouvel éclat embellir l' Inde
4
entiere
2
Vous devez cetreſor àla pofterité.
De l'Auguste LOVIS éternifez la
2
gloire 15
$
1
GALANT..
13
Vos noms avec le fien consacrez.
dans l'Histoire,
S'ouvriront un chemin à l'immertalité.
PRIERE POVR LE ROY
Source éternelle de lumiere
Seigneur , exauce ma priere ,
Finvoque ta bonté pour le plus
grand des Rois..
Répans toûjoursfur luy ta ſageſfe
profonde.
Et l'on ne verra vien fur la terre
&fur l'onde
Qui nesoitsoumis à tes loix.
Ce Prince qu'en tous lieux a ſuivg
la victoire ,
Te-consacre tous ſes hautsfaits,
Et met ſon bonheur&Sagloire
Ate faire regner au coeur de fes
Sujets.
Que pourrions- nous , Seigneur, des
mander davantage ,
$
14 MERCURE
Sinon qu'aprés avoir accomply ton
Ouvrage,
Tu ne l'abandonnesjamais ?
Cette Piece eſt de Monfieur
l'Abbé de Maumenet , dont je
vous ay envoyé un fort bel
Ouvrage au commencement:
de ma Lettre du mois de Juillet
dernier. J'ajoute un Sonnet
qui a eſté preſenté au Roy,
&queMonfieur Mallemantde
Meſſange , qui en eſt l'Auteur,
a fait à fon retour de Rome..
Vous ſçavez par pluſieurs
Ouvrages que je vous ay envoyez
de luy qu'il abeaucoup
d'érudition , & qu'il ſçait faire
autre choſe que des.Vers.
Vous qui fans redouter le dan
ger ny la peine,
Pour voir de l'Univers les plus
beaux ornemens,
GALANT.
19
Paffez d'affreux rochers , ou bien
augré des Vens,
Dans un fragilebois , coupez l'hu
mide Plaine ;
Si fur les bords du Tibre unpareil
ſoin vous mene ,
Afin d'y contemplerdans ces vieux
Monumens
Sur des Marbresſauvez de l'outra
gedes temps ,
Les restes orgueilleux de la grandeur
Romaine
Après avoir louè les Siecles des
Cefars,
Tournez fur celuy- cy vos curieux
regards;
Vous ne vanterezplus ce que l'Hi
ſtoire admire.
Vos esprits éclairez&vos yeux
éblouiss
16 MERCURE
Obligeront enfin vostre bouche de
dire ,
Qu'on n'a jamais rien veu de ſt
grand que LOVIS..
Je vous ay appris il y a
déja longtemps que le jour
de SaintLouis de l'année der
niere , la Communauté des
Marchands de la Ville de Poi
tiers avoit fait ériger à ſes dépens
une Statu ëdu Roy , dans
laplus grande & plus belle Place
de la Ville , qui a quité le
nom de Marché vieit , qu'elle
avoit auparavant , pour prendre
celuy de Place Royale , à
cauſe du glorieux ornement
qu'elle poſſfede . Cette meſma
Compagnie des Marchands a
donné cette année , au meſme:
jour de Saint Loüis , de nou--
velles marques de fon zele
GALANT.
17
pour la gloire de cet Auguſte
Monarque, & de ſa juſte reconnoiffance
de la protection qu'il
daigne accorder àtouslesNegocians
de ſes Etats. Ils ont
fait mettre un Buſte de Sa Majeſté
, relevé en or , fur la porte
&principale entrée de leurJurifdiction
Confulaire, appellée
vulguairementla Cour des Marchands.
Ce Buftea deux autres
Figures enreliefà ſes coſtez ;
lune eſt de Themis tenant
dans ſa droite une épée;&
dans ſa gauche la Balance
fymbole de la Justice ,& l'autre
Figure eſt celle de la Pradence
qui prefente au Roy une Cou
Fone. Cette erection fe fitavec
des acclamations extraordinaires
, aux cris de Vive le Roy , ac
compagnez d'un concert de
Vois &d'Inſtrumens .La Cere
و
18 MERCURE
20
monie fut fuivie d'une Meffe
chantée en Muſique dans la
belle Chapelle de la Cour des
Marchans , qui fut ce jour- là
richement ornée. Tous les
Marchands s'y trouverent en
Corps. Monfieur Faucoult
Intondant de la Province , dont
le zele ne peut eſtre plus ardent
pour tout ce qui regarde
le Roy , ne manqua pas de s'y
rendre. Il y vint accompagné
de Monfieur le Preſident du
Preſidial , & de pluſieurs autres
Perſonnes de qualité .La Meſſe
eſtant achevé , on chantaleTe
Deum & l'Exaudiat ensuite . Le
reftedu jour fut employé à des
réjoüiſſances que les Marchands
aſſemblez en Corps firentdans
leur Maiſon commune.
On y entendit pluſieurs
concerts d'Inſtrumens , qui
GALANT.
19
durerent juſques à minuit ,
&l'on en tint toutes portes
ouvertes afin que tout le
monde put prendre part à la
Fefte.
Quoy que l'uſage de France
n'ait jamais eſté de celebrer le
jourde la naiſſance des Rois ,
comme on y fait tous les jours
des choses extraordinaires
pour un Monarque auſſi diftingué
que LOUIS LE
GRAND , cet ufage a commencé
à s'introduire depuis
quelques années. Ily a beaucoup
dejuſtice à faire ces fortes
de Feſtes pour la naiſſance
des Princes , puisque les Particuliers
en faisoient autrefois
pour des Perſonnes privées.
Ils celebroient ces naiſſances
par des ſacrifices , afin que la
beauté de ces jours ne fut pas
^
20 MERCURE
foüillée par le mélange du
fang des victimes , on y repandoit
ſeulement du vin. Cet uſage
s'étendit juſqu'à celebrer
le jour de la fondation des Villes
, & qu'on appelloit Paliles
ou Pariles ; & comme il ne trouvoit
pas proprement ſa place
dans la mediocrité de ces fortes
de ſujets , il paſſa enfin jufques
aux Princes. On ne ſe
contenta pas de faire des Feftes
pour ſe réjoüir de leur naif
ſance , on fit des pareilles ceremonies
pour marquer le jour
que leur Empire avoit commencé.
Monfieur le Preſident
deTrobat Intendantdu Rouf
fillon, mieux inſtruitque perſonne
de tout ce qui s'eſt paſſe
dans l'antiquité , renouvelle
tous les ans cette maniere de
Feſte le 5. Septembre , jour
GALANT. 21
7
dela naiſſance du Roy;& comme
la reduction de Perpignan
fous l'obeiſſance de Louis XIII.
& la réunion de ce Pays-là à la
Couronne , ſe fit le 9. de ce
meſme mois , il joint dans fon
zele la grandeur de ces deux
journées ſi proches l'une de
l'autre , pour une ſeule rejouïfſance
, afin d'inſpirer aux Peuples
du Rouſſillon ce qu'ils
doivent ſentir ,& pour la naiffance
de leur Prince,& pour le \
bonheur d'eſtre rentrez ſous la
dominationde leurs premiers
Maiſtres . Ainſi le 4. du mois
paffé , la ceremonie de cette
Feſte fut annoncée pourle lendemain
, felon la coutume du
Pays , par les Crieurs publics à
cheval , au bruits des tambours
& aux fanfares des trompettes
de la Ville. Ces trompettes &
22 MERCVRE
,
ces tambours recommencerent
ſe faire entendre le matin du
jour ſuivant & un grand
Peuple accourut àla Place de
la Loge , qui ſe trouva tapiſſée
de bout en bout. L'hostel de
Ville qui fait une des faces de
la Loge , fut paré dedans &
dehors avec une magnificence
extraordinaire .A coſté de l'entrée
de cet Hoſtel , Monfieur
l'Int ndant avoit fait faire
uneniche à la ruſtique garnie
de verdure , du milieu de laquelle
,& du bout d'un Sceptre
terminé par une Fleurde Lys ,
fortoit une Fontaine d'excellent
vin, qui tomboitdans un
baffin , qu'on avoit pratiqué au
deffous , & où le vin regorgeoitpourtout
le Peuple qui
en vouloit boire. Beaucoup de
Tableaux & deFigures fai
GALANT.. 23
foient connoiſtre qu'on avoit
dédié cette journée à la gloire
du plusgrandPrince du monde.
A neufheures du matin , le
Conſeil Souverain de ce Payslà
fortitdu Palais en robes rouges
. A la teſte eſtoit Monfieur
le Comte de Chaſeron, LieutenantGeneraldela
Province, au
milieu de Mrs les Preſidens de
Sagarre & de Trobat.Les Confeillers
, & les autres Officiers
marchoient enſuite .Ils eſtoient
ſuivis de l'Univerſité de la
Ville dans ſes habits de ceremonie
, & le College des Avocats
fermoit cette marche.
Toute cette Troupe ſe rendit
au bruit des tambours & des
trompettes , à l'Egliſe Cathedrale
de Saint Jean , où
Monfieur l'Eveſque de Perpignan
officia. Il celebra la Meſſe
24
MERCVRE
en habits Pontificaux , & elle
fut chantée par quatre Choeurs
de Muſique , placez en differens
endroits de l'Eglife . On ne
l'eut pas plûtoſt commencée
qu'on entendit une décharge
de Boëtes quel'on avoit rangées
tout autour . La meſme décharge
ſe fit à l'élevation & à
la fin de la Meſſe ,aprés laquelle
le Pere Vaiſſiere , Correcteur
des Minimes , monta en chaire
, & parla d'une maniere fine
& delicate qui luy attira beaucoup
d'applaudiſſemens . Il fit
voir l'obligation qu'ont les Sujets
de méler à la crainte de
Dieu l'honneur & l'obeiſſance
qu'ils doivent à leur Souverain.
Les Colonnels & autres
Officiers des Troupes , aſſiſterent
à cette Ceremonie avec
toute la Nobleſſe du Pays . Les
Confuls
}
25
GALANT.
Confuls & Officiers de Ville s'y
trouverent auſſi avec leurs li
vrées, & quand tout fut achevé
le Conſeil Souverain retourna
au Palais dans la mefme
pompe qu'il eſtoit venu.
Monfieur l'Intendant deTrobat
donna enfuite un magnifique
repas à Monfieur le Comte de
Chaſeron , aux Colonels , &
aux Officiers les plus confiderables
des Troupes. Deux
grandes tables , chacune de
vingt couverts , furent ſervies
avec beaucoup d'abondance &
de propreté , & tous les Conviez
beurent debout à la ſanté
du Roy. Pendant le repas il y
eut de tres beaux Concertsde
Muſique , de Violons , & de
Flûtes douces. On fit des réjouiſſances
publiques dans
tout le reſte du jour , & ce ne
Octobre 1688 . B
26 MER CVRE
furent que danſes à la Placede
la Loge. Quatre échafauts qu'o
avoit dreſſez aux quatre coins;
eſtoient remplis de Hautbois
& de Flûtes douces , & les
Trompettes interrompoientde
tempsen temps cette harmonie.
Les Dames placées aux
Balcons de l'Hoſtel de Ville,
&aux fenestres de toutes les
Maiſons qui aboutiſſent à cette
Place , y faifoient un agreable
ornement. Lors que la nuit fut
venuë , on entendit une décharge
du Canon de la Ville &
de la Citadelle,&plusde mille
flambeaux furent allumez fur
cette Place. Les feux dejoye
augmenterentla clarté ,& divers
feux d'artifice donnerent
en l'air uneagreable ſpectacle.
Toute la Ville fut illaminée ,
&pendant que tout y estoit
GALANT.
27
S
en mouvement , Monfieur l'Intendant
fit ſervir aux meſmes
Officiers qu'ilavoit déja traitez
, une Collation des plus
magnifiques . Aprés cela , on ſe
rendit à l'Hoſtel de Ville , où
il y eut un bal public. Toutes
les Dames y vinrent parées, &
les ligueurs & le confitures n'y
manquerent pas . La profuſion
que l'on en fit parut extraordinaire
, & l'on donna mille
loüanges à Monfieurle Prefident
de Trobat , quiavoit fait
voir tant de zele à celebrer la
naiſſance de noſtre Auguſte
Monarque.
Les Echees eſtant regardez
come un exercice noble beaucoup
plus que comme un Jeu;
ceque je vousay déja envoyé
touchantla maniere d'y jouer ,
a eſté ſi bien receu , qu'on m'a
B2
28 MERCURE
adreſſe de nouveaux Avis dont
je vous fais part .
LXXXI.
NOUVELLE SUITE
Stufe
2
d' avis aux Joüeurs d'Echecs.
'Il ſe rencontre au milieu
du leu , que voſtre Chevalier
eſtant à la quatrième Caſe
de la Dame de l'autre , & que
cette Dame ſe trouve à la cinquiéme
Caſe de ſa tour , dans
le meſme travers que ſon Roy ,
pouſſez vôtre Fou quoy que
non appuyé , entre ſon Roy &
elle, il faudra que cetteDame
vous prenne , pour oſter ſon
Roy d'Echec , & voſtre Chevalier
prenant alors le pion de
fon Fou , mettra le Roy de l'autre
en Echec , & donnera en
meſme temps ſur la Dame ,
qui ne pourra éviter d'eſtre
priſe.
1 13
GALANT.
19
Pinggo LXXXII.
Dans le Jeu du Gambit , lors
que vous avez avancé le pion
de voſtre Chevalier deux Cafes
,pour ſoûtenir voſtre pion ,
qui a pris celuy de l'autre , ne
pouſſez pas voſtre pion ſur le
Chevalierde ll''aauutre quis'eſt avancé,
c'eſt un faux coup,dont
ta fuite cauſe la perte duJeu.
LXXXIII
" Quand voſtreDame ſe trouvepreffe
par le Chevalier de
l'autre qui donne deſſus , fans
qu'elle puiſſe ſe remuer en
lieu où elle ne ſoit pas en priſe
, ſi ce Ghevalier ſe trouvedevant
ſon Roy , mettez une
de vos pieces qui donne fur ce
Chevalier , il ne pourra prendre
voſtre Dame , car ſon Roy
feroit en Echec , & vous au
premier coup , vous prendrez
B 3
30
MERCURE
fon Chevalier, ce qui dégagera
voftreDame.
LXXXIV.
On ne sçauroit mener à Dame
avec la tour , un pion qui
reſte , ſi l'autre a fon Roy prochece
pion ,& fa tour derrie
re : c'eſt là un refait.
LXXXV.
Lors qu'il ne vous reſte qu'un
Fou à la fin du jeu , tenez vos
pions fur desCafes de la mefme
couleur que ce Fou , juf
qu'à ce que yous ayez amené
voſtre Roy auprés d'un d'eux
pour le conduire à Dame.
LXXXVI.
Si vous avez une piece enfermée
, dont vous ne pouvez
éviter la priſe , tâchez de reparer
cette perte, ſoit en avançant
un pion qui va à Dame,
foit en avançant un deffein
GALANT
31
1
S
}
ر
1
que vous aviez formé .
LXXXVII .
Quand on vous donne un
pion à prendre par le voſtre ,
remarquez ſi en le prenant cela
n'ouvre pasla rangée aux piecesde
l'autre , commeDame.
Tour,ou Fou , & fi cela ne découvre
pas voſtre Roy , car en
ce cas là , loin de prendre le
pion de l'autre, il faut pouffer
plus avant vôtre pion ,& de ce
pion-là , vous en ferez une
barriere avec ce qui le ſous
tient.
LXXXVIII.
Lorsqu'il vous manque une
Tour , pour doubler celle que
vous avez conduite avec un
Chevalierdans la rangée des
pions de l'autre, amenez enco
re un Chevalier , & vous mat
terez ſon Roydans la derniere
B 4
32
MERCVRE
Cafe de la rangée où il à roqué.
LXXXIX.
Le Fou eſtant ſujet dans les
premiers coups du Jeu à eſtre
renfermé dans ſes propres
pions par ceux de l'autre , il
faut avancer le pion de la Tour
une Cafe; pour luy faire une
place de referve .
X C.
Jouëz avec un air libre &
hardy , car lors qu'on craint
celuy avec qui l'on jouë , fans
dire que la peur fait des illuſions
, elle porte à prendre des
précautions qui gènent & qui
gaſtent le Jeu.
XCI.
Si vous jouëz toûjours vite,
il vous échape bien des coups
qui ne ſepeuvent voir d'abord ,
& quelquefois on fait de grof
GALANT .
33
S
e
S
نا
C
1-
s
es
11
,
S
1
ſes fautes . Si vous révez trop ,
vous fatiguez celuy avec qui
vous jouëz, vous vous éblouif
ſez vous - meſme. La main peut
feule jou ër les premiers coups,
l'eſprit doit penſerdans le milieu
du jeu oùſe font lesgrands
deffeins ,& où ſe rencontrent
les coups difficiles; & fur la fin
il faut bien regarder à chaque
piece qu'on jouë , pour ne faire
aucune perte , & pour ne
pas manquer le coup qui ſe
rencontre , car aprés cela il n'y
a plus de reſſource.
XCII.
Le Pion de voſtre Tour
avancé juſqu'à la troifiémeCaſe
de la Tour de l'autre du
A
coſté qu'il a roqué , pourra fer
vir à luy donner mat avecvos
treDame,
:
F
B
34
MERCURE
XCIII.
Il ne faut pas avancer d'abord
le Pionde la Dame , non
plus que celuy du Fou du
Roy , ce ſont comme deux
Gardes du Corps qui empefchent
les premiers échecs
qu'on pourroit luy donner des
deux coſtez .
XCIV.
Lors que vous avez avancé
le Pion de voſtre Roy deux
Cafes, leChevalierdu Roy àla
troiſième caſe du Fou,& leFou
àla quatriéme Cafe du Fou de
la Reine qui eft une bonne
• maniere d'ouvrir lejeu,avācez
lePion duFou de la Reine en
Cafe, afin de faire paffervoſtre
Reinederriere le Fou de voſtre
Roy, vous ferez par ce moyen
une attaque fâcheuſeàl'autre.
GALANT.
35
XCV.
Empeſchez l'autre de ros
,
quer autant que vous le pourrez
en commençant à luy
donner des échecs ; car vous
pouvez ensuite l'obliger de
fortirde la rangée& ſe trouver
avoir derriere luy ſes Pions ,
qui doiventeſtre au devant
vos pieces qui viendront tomber
ſur luy , enfin l'enfermeront&
luy donneront mat..
XCVI.
Quand le fou de l'autre
eſtantdans ſa place , vous empêche
d'approcher voſtre Dame
dans le meſme travers, pour
donner Echec & pour ſuis
vre voſtre premier deſſein ,
prenez avec vôtre fou le pion
de ſon Chevalier , car alors on
il laiſſera voſtre Fou , qui pren
dra ſa Tour ; ou s'il prend voftre
Fou , vous aurez la liberté
B6
36 MERCURE
d'approcher voſtre Dame,& de
continuer juſqu'à ce qu'il foit
mat.
XCVII.
Quandl'autre n'a remué ny
ſa Dame , ny fon pion , ny le
Founy le Pion du Roy , & que
le pion de ſon Fou ſe trouve
avancé , perdez pluſieurs pieces
, juſqu'à voſtreDame mefme
, pour trouver le moyen de
faire aller voſtre Fou dans le
travers donner échec& matau
Roy , ne pouvant ſe couvrir.
XCVIII.
Quand l'autre a roqué
avancéz un Chevalier vers
luy , s'il pouffe lepion de ſa
Tour une Caſe ſur voſtreChevalier
, pouſſez le pion de voftre
Tour deux caſes , car s'il
prend voſtre Chevalier avec
ſon pion , vous reprendrez fon
GALANT.
37
pion avec le voſtre , & par ce
moyen donnerez lieu à vo
ſtre Dame de ſe venir joindre
avec voſtre Tour , & de mate
ter l'autre.
XCIX:
Il eſt bon aprés avoir requé,,
de mettre àl'autre coup voſtre
Tour à la caſe du Roy .
C
Lors que vous avez trois
pions qui vontà Dame , & qui
font éloignez de voſtre Roy ,.
qui eſt occupé à empeſcher
ceux de l'autre de damer , il
faut qu'il ſe trouve furla finen:
triangle , & alors pouſſez le
pion de la Tour àDame, leRoy
de l'autre le prendra ; & vous
aprés pouſſez le pion du Fou à
Dame , quiluy donnera mat..
CI
Lors que vous faites une
24
38 MERCURE
groſſe piece qui n'eſt pas appuyée;
ſi l'autre couvre l'échec
d'une piece qui peut prendre
la voſtre , prenez cette piecelà
, quand meſme ce ne feroit
qu'un pion , car vous ferez
affez à temps pour prendre celle
pour laquelle s'eſt fait la découverte
.
CII.
à
On ne peut donnermatavec
un Chevalier ſeul ,s'il ne reſte
à l'autre aucune piece ; mais
s'il a un pion qu'il conduit à
Dame; que ſon Roy ſe trouve
Inderniere cafe de la Tour , &
fon pion à la caſe derniere ,&
que voſtreRoy ſoit à la caſede
voſtre Fou, mettez voſtre Chevalier
à la ſeconde cafe de voftre
Fou devantyoſtreRoy , il
mattera l'autre..
GALANT.
39
CIII.
Quand il reſte à chacun fa
Dame avec le Roy , celuy-là
gagnera , qui donnerale premier
échec , & reduira l'autге
à mettre ſon Roy à la caſe du
Chevalier & ſa Dame à la cafe
du Fou ; car s'il a conduit ſon
Roy à la troifiéme caſe du Chevalier
de l'autre Roy , & fa Dame
à la deuxième caſe du Roy
de l'autre , il luy donnera mat
au premier coup, ou au ſecond ,
ſi l'autre perd ſa Dame.
CIV .
Ceux qui étudient les diver .
ſes manieres dejoüer du Carrera,
du Saliva , & du Calabrois ,
doivent remarquer certains
faux coups qu'ils font faire à
celuy qu'on veurqui perde...
Aprés vous avoir parlé dans.
pluſieurs Lectures des avantages
40
MERCURE
qu'on tire des eaux minerales
pour beaucoup de maladies , je
vous envoye aujourd'huy une
defcription des Bains d'Aix en
Savoye , quia eſté luëicy avec
plaifir.On m'affureque la peinture
des lieux y eſt fort juſte .
黎黎黎黎深
BAINS D'AIX
EN SAVOYE ..
C'est dans
paffe
la Villed'Aixque
mes jours ,
jer
د
De ces brulantes eauxj'attens tout
mon fecours..
L'Auteurde l'Univers qui les pouffe
&lesguide,
Amis dans leurs conduits uneflame
liquide ,
Dont les membresperclus oùmanque
Lachaleur
GALANT.
41
Reçoivent dans leurs nerfs une nou
velle ardeur.
Ces canauxfousterrains qui portent
dans leurs veines
Avec l'ardeur du feu le cristal des
fontaines ,
Portent en mesme temps par un
- effet soudain
Aux maux les plas cachez un Remede
certain .
Les Romains autrefois , Maistres
de tout leMonde ,
Soumirent à leurs loix cette terre
feconde ,
Et ce qui reste encor* de pompeux
Monumens
Dont ils ornoient les lieux de leurs
Gouvernemens ,
Nous estde leur grandeurune mar
que éclatante,
* On voit les reſtes d'un ancien
Temple & d'un Arc de
Triomphe.
42 MERCVRE
MaiscesBainsmerveilleux,&dont
l'eausurprenante
Dansſonbrazier liquide enfermant
tant d'effets ,
Confond du Medecin&l'art & les
fecrets ,
CesBainsjadis fans doute en leur
richeſtructure
Faifoient voircomme l'art peut orner
la nature ,
Et ces Vainqueurs inſtruits duſecrez
de ces eaux
S'yvenoient delaſſer de leurs nobles
travaux,
Debleſſures couverts , bien souvent
fansautreayde
Ilsy trouvoient ensemble ,&plaisir
&remede ,
Etqueris deleurs coups ,fort Sains
&bien remis ,
Retournoient attaquerde nouveanx
Ennemis..
GALANT. 43
Fort prochede ce lieu d'or un La: 1 .
pacifique,
Dont le bordest charmant autant
qu'il estrustique ;
Son onde àla couleur de celle de la
Mer,
Sans en avoirpourtant ny l'odeur ny
l'amer.
C'est une cau transparente,où l'oeil
pourroit fans peine...
Penetrerjusqu'aufond de sa paisiblearene
,
Si l'obstacle qu'y met fa grande
profondeur C
Pouvoit permettre àl'oeil d'en percerlahauteur
.
Parmy tant de poiſſons donttout ce
Lac abonde,
Le Lavaret fe plait seulement
dans cette onde,
1
Le Lac du Bourger.
2 EſpecedePoiſſon qu'on ne
trouve que dans.ce Lac .
44 MERCVRE
Et luy feul dédaignant de nager en
autre cat ,
Par tout ailleurs eft rare autant
qu'il est nouveau ,
Ainsi que le Phinix unique onfon
espece ,
Constant dans ſa demcure ityreste
Sans ceffe.
Desdeux coſtezdu Lac ,des Ro
chersfourcilleux
Elevent à l'envy leurs testes jasqu'aux
Cieux
EtdesRocs inégauxrefferrant le rivage,
Par dessentiers étroits limitent le
passage..
Du coſté du couchant on voit le
Montdu Chat.
Quiſembleavec les Cieux vouloir
livrercombat.
C'est desflancs de ce Mont quefort
cette* Fontaine
* La Fontaine des Merveilles..
GALANT .
45
01
1
Celebre, & merveilleuse enſa cour
Jeincertaine.
En retenant icyle cristal de ces
eaux ,
Ailleurs hors deſonſein lespouſſant
àgrands flots ,
Cette onde tantoft libre& tanioft
prisonniere
Fournit à raisonner une riche ma
tiere.
Soit qu'en prenant d'abordſon cours
dans un détroit
Pour Sonflux abondant trop petit ,
trop étroit.
Cette eau qui pourfortir tente mille
entrepriſes
Nepuiſſe's'échaper qu'à diverſes repriſes
,
Ainsi que dans un vaſe où le col
refferrè ,
Ne donne àla liqueur qu'un cours
reiterez ,
Soit que cet élement s'amaſſent gouteàgoute
46 MERCVRE
Se dégorge parfois ,parfois ceffe
faroute,
Suivant qu'un Reservoir dans le
Roc enfermé
Par la cheute des eaux est ouvert on
fermé,
Oufoit quel'eauvenantde laneige
fonduë
Dans de certains détours foit par
fois retenuë ,
Ou que l'a'r introduit dans fon
étroit Canal
N'enpuiſſe fondre affez pourfaire
un cours égal ,
Ou bienqu'une vapeur trop épaisse
&groffiere
Afaroutes'opposeainsi qu'une Barriere
,
Soit qu'ainsi que laMerellefaffeun
reflux ,
Ou que dans fon Canal certains
vens retenus.
Luy ferment tourà tour,& donnent
lepaſſage
GALANT.
47
1
3
Dans ce flux inconstant la raison
fait naufrage.
2
En la mesme Contrée un Temple 1.
auguste &viesx
Que fervent à l'envy de faints
Religieux ,
Construit après que l'are eut perdu
tout son lustre ,-
Fait voir l'Antiquité d'un Edifice
illuftre...
Dans ce Temple ancien fous de riches
Tombeaux
4.
Des Princes Savoyards font enfermezles
os.
Invincibles Ayeux de cette jeune 2
Alteffe,
En qui la vertu brille avecque la
Sageffe.
Aux deux extremitez du Lac&
de ces Monts
S'étendent de plaifans &fertiles
Vallons,
1. L'Abbaye de Haute Combe .
2. Monfieur le Duc de Savoye .
48 MERCURE
Où fans beaucoup depeine&Sans
grandeculture
Le terroir abondant produit avec
usure ,
Et les effets divers deſafecondité
Deces aimables lieux maintiennent
Labeauté.
Des Ruiſſeauxferpentans dans ces
Plaines charmantes
Iforment de Cristaldes veines on.
doyantes,
Etdehauts Peupliers nourris par la
fraîcheur
De l'humide rivage éloignent la
chaleur.
D'un coſté, de Ceressefait voir la
rich fle
D'autre costé , Bacchus inſpire l'allegreffe
,
Et tous deux de concert conſpirent
touràtour.
A
GALANT.
49
A qui rendrafeconds les Cofteaux
d'alentour.
Flore dans la Prairie amene la
verdure ,
Et les Nymphes des eauxy font un
doux murmure.
D'un autre coſté Pan avecles Dieux
des Bois, (iufte choix
De cent lieux differens a fait un
Voilà l'endroit , Oronte ,oùjefais
maretraite ,
Trop heureuxfi j'y trouve uneſanté
parfaite ,
Et si l'eau redonnant malgré les
Medecins
Unevigueur entiere à mes membres
mal-Sains ,
Ce bonheur rempliſſant enfin mon
efperance
Mefait joüir bien- toſt de ta chere
prefence
Le Roy qui donne des foins
Octobre 1688 . C
50
MERCVRE
,
continuels à ce qui regarde la
gloire & la ſeureté de ſon Eſtat ,
ne fonge pas moins aux choſes
qui peuvent contribuer aux
avantages & à la commodité
de ſes Sujets . Ainſi , ſoit en
Paix , foit en Guerre , il veille
à tout il pourvoit à tout
& ſes affaires ne ſont jamais
en danger d'eſtre alterées
. Legrand travail du prolongement
du pont de Perpiguan
, ſur la Riviere de Later,
ayanteſté propoſé , Sa Majesté
en a goufte les raiſons , & a
donné ſes ordres pour le faire
commencer . On remediera par
là aux frequentes inondations
qui arrivent dans ce pays - là
par la cheute des eaux qui defcendentdes
montagnes. Cette
Riviere , qui n'eſt proprement
qu'untorrent , prenant ſa fource
du coſté du Mont- Loüis , la
2
GALANT.
51
-
hauteur du terrain du coſté de
Saint Esteve contribuë extremement
au debordement de
l'eau ſur la campagne. C'eſt
pour cela qu'on doit faire des
digues & des épics de l'autre
coſté de la Riviere pour la retenirdans
ſon lit , & pour mettre
la campagne en ſeureté
contre les ravages que ces
inondations y font ordinairement
trois ou quatre fois l'année.
Comme elles ont ſouvent
= fermé le paſſage aux Courriers
- qui apportoient les ordres du
Roy , en forte que Monfieur
l'Intendant de Trobat , pour
n'en pas retarder l'exécution ,
a eſté obligé de faire paſſer plufieurs
fois des hommes à la
nâge , qui mettoient les paquets
de la Cour ſur leur teſte,
cequi arrivant dans un temps
C2
52 MERCURE
de guerre , pourroit avoir des
ſuites fâcheuſes pour le ſervice
de Sa Majesté , cet obſtacle
ceſſera lors que le pont'aura
eſté prolongé . Ioignez à cela
que le Commerce qui vient
preſque tout du coſté de France,
a eſté ſouvent interrompu
, les Marchands , & autres
gens d'affaires ayant eſté arreſtez
quelquefois cinq ou fix
jours dans les lieux voiſins de
la Ville avec beaucoup d'incommodité
, en attendant que
les eaux baiſſaſſent . La Ville
meſme a auſſi beaucoup fouffert
en pluſieurs occafions, les
Payſans n'y pouvant apporter
de vivres,& les Habitans manquant
de bois , & des autres
choſes neceſſaires pour la vie.
Toutes ces raiſons ont obligé
Monfieur de Trobat à faire
GALANT .
53
2
a
e
S
1
:
commencer un ſi utile travail
fi - toſt qu'il en a receu les derniers
ordres de Sa Majeſté .
Ce prolongement ſera de cent
trente- cing toiſes de longueur
ſur ſeize pieds de largeur , à
commencer depuis le parement
de la pile de la derniere
arche del'ancien pont. Il commencera
par une chauffée qui
auratrente toiſes de longueur ,
ſuivie de trois arches , qui
avec leurs piles , bajoyers ou
culée auront vingt- cing toiſes
de long. Cela ſera continué
tout de ſuite par une autre
chauffée de la longueur de
vingt-cing toiſes , aprés laquelle
il y aura trois autres
arches de la meſme longueur
& ſtructure que les premieres ,
ce qui ſera finy & terminez par
une autre chauffée qui aura
C 3
54
MERCURE
vingt-huittoiſes de long. On
travaille prefentement à l'excavation
du terrain pour la
premiere chauffée , & à la fondation
de la pile qui doit foutenir
les trois premieres arches
&comme l'eau de cette Riviere
accoutumé au ravage & ennemie
des bornes qu'on luy
veut donner , fait renaiſtre ſes
fources pour empeſcher la
fondation de cette pille , le
principal ſoin a eſté de vuider
fes eaux pour parvenir à cette
fondation; mais nonobſtant cet
tereſiſtance on n'a pas laiſſé de
planter cent dix pilots , &foixante
ou quatre vingt palplan
che autour des pilots , qu'on
enfonce dans la terre par trois
marmoutons , qui les ont mis
dėja au niveau du grillage .
Huitmoulins à chapelet wa
}
55
GALANT.
vaillet inceſſamment à vuider
les eaux renaiſſantes , & trois
cens quatre vingt hommes
qui fe relevent de demy- heure
en demy-heure , font employé
à bien affermir cette fondation
. On doit travailler au
premierjour à la maçonnerie ,
&l'on verra bien- toſt élever
fur la terre , malgré la reſiſtan
ce de l'eau , ce ſuperbe baſtiment
, qui fera paffer àla pofterité
le nom & la gloire de
fesAuteurs. Les Dames de la
Ville font leurs Cours de ce
coſté- là , & tous les Etrangers
qui arrivent ,viennent admirer
labeauté de ce deſſein..
Nous avons appris la mort
de Dame Anne de Choiſeul de
Pralain , Abbeſſe de Noftre-
Dame de Troye. Elle entra
dansla Religion au moisde
C4
$6
MERCURE
Septembre 1609. agée ſeulement
de vingt- deux mois , prit
l'habit de Religieuſele 7. Novembre
de l'année ſuivante, fit
profeffion le 7. Novembre 1623 .
fut Coadjutrice , de Madame
Claude de Choiſeul ſa Scoeuren
1627. fut benite Abbeſſe le 29 .
Septembre 1667. & mourut le
29. Aouſt dernier , regretée
generalement de ſa Commupauté
qu'elle a conduite pendant
vingt & un an avec la
derniere douceur , & dans toute
la regle de ſon Ordre. Le
deüil particulier de cette Maifon
a paſſe juſque dans la Ville,
qu'elle avoit édifiée par la ſainte
vie des Religieuſes dont
Dieu luy avoit donné le ſoin ,
& par les charitez continuelles
qu'elles faiſoit faire aux
GALANT.
57
>
pauvres. On n'eut pas plûtoſt
appris ſa mort, qu'on entendit
toutes les cloches des Chapitres
, Paroiſſes , & Communautez
mêler leur fon lugubre aux
larmes qu'on verſoit ailleurs
ce qui dura ce jour- là , & le
lendemain , qui fut celuy de
ſon enterrement. L'Eglife & le
Choeur des Religieuſes qui
fut choiſipour le lieu deſa ſepulture
, eſtoient tendus depuis
le haut juſqu'au bas de
draps noirs , chargez d'Ecuffons
de la Maiſon de Choiſeul..
Ondreſſa dans cet endroit une
Chapelle ardente , qui fut ornée
de cent chandeliers d'argent.
Sur les neuf heures du
matin , le Pere Superieur de
L'Oratoire , qui officia , accompagné
de douze Preſtres , fir
CF
58 MERCVRE
tranſporter le corps de la Défunte
, de fon logis Abbatial
dans le lieu que l'on avoit preparé
, & eſtant retourné pour
faire le ſervice il fut obligé de
differer plus d'une heure à
cauſe de la foule des perfonnes
de toutes fortes de conditions
qui estoient dans l'Eglife
dés le grand matin , pour avoir
la conſolation de voir au vifage
, celle que la ſeule renom.
mée leur avoit fait connoiſtre .
Ils y virent auſſi une choſe qui
les ſurprit. Ce fut qu'aprés plus
de vingt- quatre heures que
cette Dame fut morte
د
fes
mains & fon viſage parurent
auſſi frais , que fi elle euſt eſté
dans une ſanté parfaite . Cette
merveille , & la pompe funebre
qu'on luy fit , attirerenu
des gens du ſexe mefme fur
GALANT..
59
-
les voûtes , & fur les toits de
l'Egliſe qu'on découvroit , &
dont on levoit les vitres pour
voir plus aisément les honneurs
qu'on rendoit à cette
digne Abbeffe . Aprés que la
Meſſe , qui fut chantée par la
Muſique de S. Eftienne , fut
achevée , on entra en proceffion
dans le Convent pour aller
faire fes Obſeques. Il y
avoit plus de cent trente Eccleſiaſtiques
en ſurplis. Les
Chanoines de l'Eglife Papale
& Collegiale de S. Urbain , s'y
trouverent tous , ainſi que les
deux Communautez des Preſtres
de l'Oratoire de S. Loup
& de S. Martin; les Peres Benedictins
de Montier- la Celle ,
de Fontevraut , de la Trinité ,
dite de la Mercy , les Jacobins
& les Cordeliers . Depuis ce
C6
60 MERCVRE
temps - là les Paroiſſes & les
Communautez n'ont point
ceſſé de faire faire dans l'Egliſe
de l'Abbaye des Services
pour le repos de fon ame.L'Oraiſon
funebre ſera prononcée
par le Pere Superieur de l'Oratoire
, ſon Confeſſeur , lors
que les Dames Religieuſes
pourront s'acquitter elles-mêmes
de ce que la douleur ne
leur a pas permis de faire jufques
à preſent. Cette illuftre
Abbeſſe eſtoit Fille de Charles
de Choiſeul , Marquis de Prâlain
, Baron de Chaource ,
Chevalier des Ordres du Roy ,
Maréchal de France , Gouverneur
de Xaintonge & du Païs
d'Aunis , & Lieutenant geneneral
au
Gouvernement de
Champagne. Cette Maiſon eſt
une des plus anciennes de cet
GALANT.. 61
te Province , & prouve ſa
Nobleſſe depuisl'an 1080. Elle
a eu des Maréchaux de France,
des Lieutenans Generaux des .
Armées du Roy , des Gouverneurs
de Provinces , des Evéques
, des Abbez , des Abbef
ſes , &c . Jean II. Seigneur de
Choiſeul & d'Aigremont, étoit
Conneſtable de Bourgogne en.
1297. François de Choiſeul
Marquis de Pralain , Lieutenant
general au Gouvernement
de Champagne , auBail
Hage de Troyes & de Langres ,
& Gouverneur particulier de
la Ville de Troyes , eſt Fils de
Charles de Choiseul ,Maréchalde
France , & le dernier
de cette branche. Il eſt. Frere
de Meffire Gilbertde Choiſeul,,
Eveſque de Tournay , & de
Loüife de Choiſeul Abbeſſedu
62 MERCURE
Sauvoir ſous Laon. Outre plu
fieurs avantages tres - confiderables
de cette Maiſon , elle a
celuyd'avoir été alliée au Sang
de nos Rois , par le Mariage
d'Alix de Dreux , Petite - fille
du Roy Loüis le Gros. Elle a
donné de grands hommes
dont pluſieurs ont eſté tuez
ou bleſſez pour le ſervice de la
France & de la Religion , &.
entre autres Jean de Choiſeul ,
Chevalier de Malthe , tué en
1555. au Siege de cette Place
& Roger de Choifeul , Marquis
de Pralain , tué à la Bataille
de Sedan en 1640. Ils.
portent d'azur à la Croix d'or ,
cantonnée de dix-huit billetes de
mesme .
و
L'eſtime generale que s'étoit
acquiſe le Pere Berger, Jefuite,
vous fera fans doute aprendre
1.
GALANT.. 63
!
ſa mort plutoſt que je ne puis
vous l'aprendre .Elle eſt arrivée
au commencement de ce mois ..
Il fut furpris d'une apoplexic
qui l'emporta. Il eſtoit Confeffeur
de feu Monfieur le
Prince,& avoit eſté Precepteur
de Monfieur le Prince d'aujourd'huy
. C'eſtoit un homme
d'une grande pieté , qui aimoit
à obliger , & qui le faifoit de
bonne grace. Ilavoitbeaucoup
d'érudition & de belles Lettres
& comme il s'eſtoit fait quan
tité d'Amis , on ne doit pas s'étonner
s'il eſt regreté de beaucoupde
monde.
Je vous envoye une Lettre:
qui ne sçauroit manquer de
vous plaire, puis qu'elle eſt de
Monfieur de Fontenelle dont
vous eſtimez tant tous lesOnvrages.
En rendant viſite à
64 MERCURE
Monfieur l'Envoyé de Suede
il fut ſurpris de la beauté d'un
Portrait qu'il vit chez luy.,
C'eſtoit celuy d'une fort jeune
perſonne. Il croyoit qu'en le
faiſant ,le Peintre n'avoit ſuivy
que ſa ſeule idée , quand
Monfieur l'Envoyé l'aſſeura
que la perſonne dont il voyoit
le Portrait , loin d'avoir eſté
flatée , eſtoit encore plus belle
qu'on ne la repreſentoit ; que
c'eſtoit une Demoiselle Suedoiſe
, auffi eftimable par fon
eſprit que par ſa naiſſance,que
toutes les Langues luy eſtoient
connuës , & qu'elle avoit leu
avec grand plaifir les Dialogues
des Morts , & les Entretiens
fur la pluralité des Mondes.
Ce fut fur cette nouvelle
peinture , que Monfieur de
Fontenelle forma le deſſein de
GALANT. 65
1
:
luy écrire. Monfieur l'Envoyé
de Suede voulutbien ſe charger
du ſoin de luy faire tenir
ſa Lettre . En voicy la copie.
MADEMOISELLE ,
Je ne sçay si en me donnant
l'honneur de vous écrire j'écris à
quelqu'un . Sur vostre nom qui est
fortillustre ,il faut que je vous
croye Suedoife. Sur les grands
yeux noirs que j'ayveus dans vostre
Portrait,&qui doivent estrepleins
de feu dans l'original ,je vous croy
Espagnole. Sur de fort jolis Vers
François que l'on m'a montrezde
vous,je vous croy Françoise. Sur
d'autres quifont Italiens , je vous
croy Italienne. Sur tout cela enfem.
blevous n'eſtes d'aucun Pays.
Pourrendrele miracle encor
plus achevé ,
66 MERCVRE
Dix ſept ans à peu prés , c'eſt
Tâge qu'on vous donne .
Dix ſept ans juſqu'icy n'avoient
gaſté perſonne ,
Pour vous , ils vous font tort;
l'eſprit fi cultivé
Et dix- sept ans , font que je
vous foupçonne
De n'eſtre , Dieu me le pardonne
,
Que quelque objet en l'air
qu'un Poëte a reſvé..
Cependant it est certain que
Monfieur l'Envoyéde Suede prend
L'affaireferieusement ,&fil'on aà
croire des prodiges ,ce doit estre plûtoſt
ſur ſon autorité que fur celle
d'aucun autre. Ilfoutient que vous
estes à stokolm que mille gensvous
y ont vuë&vousy ont parlé. Il dit
mesme que vostre Portrait qui repreſenteleplus
charmant visagedu
monde , ne represente pas le vostre
GALANT. 67
ز
dans toute sa beauté , & que les
Peintres de Suede neflatentjamais .
Mais pourquoy , nous qui sommes
dans le Pays de la beauté , de l'efprit,&
des agrémens , n'aurionsnous
jamais rien veu de pareil à
une Perſonne fi accomphe ? Voilà ce
que la varité Françoise nous fait
dire auſſi tost . A cela je ne sçay
qu'uneseule réponse qui puiffe nous
aider à croire tout ce qui fe dit
de vous.
L'Amour , ailleurs fi redoutable
,
Ne trouve pas fans doute un
climat favorable
Sous leCielde Suede ,& fi pres
des Lapons .
Les coeurs y font glacez ,& pour
fondre ces glaces ,
N'a - t- il pas deu produire un
Chefd'oeuvre où les Graces
Eufſent répandu tous leurs
dons ?
68 MERCURE
Si nos climats n'ontrien qui
ne vous cede
Soit en eſprit,ſoit en attraits ,
C'eſt qu'Amour y foûmet les
coeurs à moins de frais
Qu'il ne pourroit faire en Suede.
Voilà , Mademoiselle,tout ce
que j'ay pú imaginer pour me perfuader
que vous soyez une chose
uray-femblable. Tirez-moy d'em
barras ,je vous en conjure,& ayez la
boréde mefairesçavoir sivous étes.
Quevostre modestie nevous empesche
point de me l'avoüer naturellement
je vous promets de n'en parler
àpersonne,car je n'aimerois pas
qu'on me traitaſt de Viſionnaire ,
&deplus , moy qui me pique d'estre
bon François , je ne voudrois pas
qu'on ſceust que j'eusse intelligence
avec uneEtrangere qui triomphexoit
de toutes les Françoiſes ,& qui
GALAN T. 69
A
effaceroit l'honneur de la Nation.
Ceferoitlà un affez grand crime
contre ma Patric.Cependant ie ma.
coûtume peu àpeu den faire encore
un plus grand. Tous mesfoûpirs à
l'heure qu'ilestfortent de France,
&vont du coſte du Nort.
Lieux deſolez , où l'Hyver
tient fon fiege
Sur de vaſtes amas de nege ;
Oùles Aquilons violens ,
Etles frimats & les Ours blancs
Compoſent ſon triſte cortege ,
Merglaciale affreux Climats ,
C'eſt aprés vous que je ſoûpire;
Leslieux où regne un eternel
Zephire
:
Le ſéjour de Venus , Cypre ne
vous vaut pas .
Vous voyez , Mademoiselle , que
mon coeura déia bien fait du chemin
, quoy que ie doute encore que
vous soyez au monde .
70
MERCVRE
Mais c'eſt destendres coeurs
l'ordinaire defaut ,
Ils ſe haſtent toûjours un peu
plus qu'il ne faut ,
De ſuivre une agreable idée ;
Avecardeur il courent la ſaiſir ,
Etdes charmes trop doux leur
oſtent le loiſir
De s'aſſeurer qu'elle ſoit bien
fondée.
Cetteidéefeule que i'ay de vous
afaitsur moy l'effet que pourroient
faire les Belles mesmes dece Pays-.
cy. Vous pouvez conquerir la Suede
parvous mesme, &le reste du mondepar
les deux Portraits que nous
avons veus ; car ie comptepourun
Portrait vos Vers où voſtre esprit
s'estsi bien peint. Je me flate que
mes hommages quine seroient pas
affeurement digne de vous à Stokolm
deviendront de quelqueprix en tra
verfant quatre cens lieuë de Pays
ام {
GALANT.
71
1
i
,
U
He
pour aller iusques à vous , & que
s'il est triſte de vous adorerdefi
loin , ce mefera du moins auprès de
vous une eſpsce de merite. Je n'en
ay point d'autre à vous faire valoir,
& ie ne croy feulement pas que
vous puissiez iamais sçavoirque ie
fuis,
Si ce n'eſt que peut- eſtre un
coup de la fortune
Ait porté juſque ſur vos
bords
Le nom de l'anchanteur qui
fait parler les Morts ,
Et qui voyage dans la Lune.
Voicy un Air d'un habile
Maiſtre , qui n'a encore eſté
veu que de peu de monde .
72
MERCURE
AIR NOUVEAU.
TIrcis par mille foins me fait
voir fon amour ,
Ilvientſous nos ormeauxme chercher
chaque iour ,
Et me dit tendrement tout ce qui
peut meplaire.
Ah, qu'un Berger est dangereux
Auprés de fa Bergere ,
Quand ilmerite d'estre heureux !
Monfieur le Maréchal Duc
de Vivonne , dontje vous appris
la mort il y a un mois , s'eſt
fait affez connoiſtre par les
grandes choſes qu'il a faites ,
pour n'avoir beſoin d'aucun
autre éloge . En effet, il eſt aſſez
loüé par ſes actions , & le détail
que j'en pourrois faire icy ſeroit
affez inutile. Cependant
comme
GALANT.
73
-
comme un Abbé d'un fort grand
merite , qu'on ſçait avoir eſté
toujours attaché auprés deluy,
a fait dans une Lettre fort belle
& fort curieuſe un abregé de
la Vie de cet Illuſtre Défunt ,
je croy vous obliger en vous
faiſant part de ce qui merite
d'eſtre vû de tout le monde
Cette Lettre eſt adreſſe à Mon
ſieur l'Eveſque de Treguier
nommé à l'Eveſché de Poi-'
tiers , pour ſervir de Memoire à
celuy qui fera l'Oraiſon funebre
de ce Maréchal aux Cordeliers
de Poitiers,où ſon corps
a eſté porté dans la magnifique
ſepulture de ſes Anceſtres. Outre
ce qu'elle vous apprendra
de ſes actions , vous y verrez
bien des choſes qui regardent
l'hiſtoire du regne de Sa Majefté
.
Octobre 1688 . D
L
74
MERCVRE
MONSEIGNEUR,
د
La France vient de perdre un
homme. C'eft Monsieur le Duc de
Vivonne , Pair & Mareschal de
France , Gouverneurde Champagne
Brie , General des Galeres . Ce
Seigneur illustre par tant de Tures
glorieux, & d'actions éclatantes
avoit toutes les qualitez qu'on cherchedansles
Grands Hommes, & en
mesme temps toutes celles qui font
neceſſaires pour la focieté. On ne
pent avoir l'esprit d'une plas grande
étenduë , l'avoir plus vif ,
plus penetrant , ny plus juste ,
&jamais on n'en eut un meilleur.
Mais ilne s'estoit pas contenté
d'un beau naturel , admiré de tout
lemonde,il avoit cuſoinde le cal
tiver , par toutes les connoiffances
qui pouvoient servir aux emplois
GALANT .
75
de
M
C
گر
۱۰
$$
1
1
les plus relevez & de ce qui en
mesme temps le pouvoitrendre plus
agreable dans les conversations,&
feconder ce genie merveilleux avec
lequelilestoit né. Il connoiffoit parfaitement
le prix des Autheurs anciens
, & modernes , il en ingeoit
avec beaucoupdediscernement , &
il cheriffoit fur tout les gens deLettres;
il ſeplaifoit dans leur com .
pagnie, &fi samodestie l'empeschoit
de leurfaireparoiſtre les connoiſſances
qui avoit acquises par
l'eſtude, ils'entretenait neantmoins
avec eux de façon qui s'appercevoient
aisément qu'il n'y avoit rien
de perdu des belles choses qu'ils tuy
disoient , & qu're Spauoit gouster
cequilaprenoitd'eux.
१
S
Il estoit liberal & magnifique
jusqu'à la profusion , pourven qu'il
ne luy en coutaſt pas quelque in
instice, dont fa confcience & San
Da
76 MERCURE
honneurluy fiſſent des reproches. La
veritable gloire avoit de grands
charmes pour son coeur ,mais ilfe
contentoit de la meriter , & ne prenoit
aucun ſoin de faire valoir ce
qu'il faisoit pouren acquerir. Sa
paffion pour le Roy ne ſe peutfigurer
auſſigrande qu'elle estoit ,&il com
proit pourſi peu tout ce qu'il faisoit
-poursonservice, quandily estoilt e
plus employé, que lors qu'il estoit
preſsé parses amis , d'informer au
moins le monde deſes actions pour en
retirer l'honneur que lesautres recherchent
avec tant d'artifices , il
avoit accoutumé de leurrépondre en
ces propres termes. Le Roy eſt
ſervy , nous ſommes icy pour
cela , noſtre affaire eſt achevée.
La valeur de Mr de Vivonne
a estéſouvent éprouvée , & dans
les occafionsoù il s'est trouvé sur
GAL ANT.
77
Terre &Sur Mer , onne peut avoir
fais paroiſtreplus d'intrepidité. Il
Sçavoit precifément tout se quires
gardoit la Guerre ; il n'avoit auffi
jamais negligé aucuneoccafion de s'y
instruire , & il avoit ſouvent mis
en oeuvre ce qu'il avoit appris. 11
avoit voulusçavoir ce qu'il formoit
un habile Ingeniteur aussi bien que
ce qui faisoit un excellent Capisaine,
&ilprenoit un foin particu
bier d'apprendre ce qu'ilpouvoit de
ceux qui se distinguoientle plus
dans leur emplois , ou pourle pratiquer
ou pour iuger plus faintement.
des actions & mieuxopiner dans les
conſeils. Ilétudioitfurtoutes choses
les actions defeu Monfieurle Prinse,
qu'il croyoit preferable à ceux
qui ont fait l'admiration des Nations
iusques à luy ,&puis celles de
MonficurdeTurenne.
La Paix dont joüiſſoit la Fran
D 3
78
MERCURE
ce après le Mariage du Roy & le
Traité des Pirenées qu'il preveyoit
devoir durer long- temps , lefit refoudre
en 1663. à s'attacher à la
Mer , où il croyoit trouver des occafions
designaler fon zele pour le
Service defon Maître. Il y apprit
bien - toft , non seulement ce qui
avoit contribué à la gloire desplus
renommez Capitaines ; mais ce
que doivent sçavoir les Pilotes les
plus experimentez . Ilne negligea
pas auffi de s'inſtruire dans tout ce
qui estoit neceſſaire pour bien bâtir
des Vaisseaux , & ceux qu'on a
faitsfurses deffeins ont eu l'appro
bation des plus habiles . Mais il
s'estoit encore plus particulierement
attaché à la construction des Ga
leres , oùsa Charge de Generall'obligeoit
d'avoir plus d'application ,
& les Capitaines qui les montent ,
Sollicitent aujourd buyle Ministre
GALANT.
79
de là Mer, pour avoir de celles qui
font de son invention. Tant de
- grandes qualitez le faisoient efti
mer dans le Corps de la Marine ,
- composé des plus braves gens div
monde , & remply de perſonnes de
qualité . Il cheriffoit ce Corps iltustre
, dont il estoit parfaitement
aimé , & il prenoit un plaisir fin .
gulier àvanter le merite de ceux
qui s'y estoient le plus distinguez . Il
n'inſultoit jamais à ceux qui n'avoient
encore pû se former aumétier
, & qui ne s'y seroient pas
engagez , s'il avoient connu lapeine
qu'ily a d'y réüssir , & il ne
pouvoit se refoudre à découvrir les
défauts d'aucun Officier , s'il n'étoit
fort important pour le fervice
Au Roy. Cesraiſons ne contribuoient
pas peu à l'attachement qu'on
avoit pour luy , outre qu'il eſtoir
toûjours civil , facile à aborder
1
D4
80 MERCVRE
&familier fans rien perdre defa
dignité , & enfin ces braves gens
ne pouvoient s'empeſcher d'avoir
une violente amitié pour un General
, le premier qui leur avoit
appris àvaincre fur laMer.
Cependant tant de grandes
qualité auroient eſtè moins confiderables
, s'il n'y avoit joint les vertus
par où les Chrestiens ſont ſt
preferables à ceux qui nefont pas
éclairez des lumieres de la Foy . Il
reconnoiſſoit tenir de la main de
Dieu les avantages dont iljouiſſoit,
& comme il estoit persuadé que les
traverſes que la fortune luy avoit
ſuſcitées , estoient des châtimens
du Ciel, dans cette pensée il les
Souffroit avec patience. Ces graces
luy avoient este attirées d'en haut
par les prieres d'une Mere dont la
pieté exemplaire , & la vertu folide
n'ont iamais esté en doute , non
GALANT.
pas mesme auprès des perſonnes les
plus faciles à former des foupçons.
Cette fage Mere , comparable à
celle dont l'Ecriture nous donne
l'histoire avec des éloges , luy avoit
inspiré des ſentimens pour Dieu ,
qui n'ont pas peu fervy à l'éloigner
des routes contraires à celles des
bons Chreftiens. Elle luy avoit in-
Spiré l'heureuse coûtume qu'il a
toûjours confervée de se recomman
der à Dieu Soir & matin , & de
n'attendre pas les temps de Pâ
ques àfaire ſes Devotions , pour
fatisfaire seulement au precepte...
Il avoit accoustumé d'entendre la
Melle avec attention , & toûjours
à genoux. Il faisoit des aumoſnes
confiderables , &Scevësseulement
deceux qui les recevoient , & qui
ont mieux aimé découvrir les be..
foinsoù ils sefont trouvez, que de
cacher la main dont ils avoient effe
D1
82 MERCURE
fecourus. Mais il prenoit lesſommes
neceſſaires pour fournir ces fecours
aux miferables ,fur ce qu'ils'estoit
reſervédeses revenus du conſentement
deſes Créanciers , qui aprés
l'avoirmis àla teſtede leurs affaires
communes , estoient devenus fes
amis,son conseil , &fes Tuteurs.
S'il faisoit des aumoſnes publiques
, c'estoit dans la créance , que
tout homme constitué en dignité
comme luy, devoit des exemples de
toutes manicres au public. Sa bonté
pourses Domestiques & les soins
qu'il prenoit de les faire foulager
quand ils estoient malades
pouvoit s'étendreplus loin , ilfouffront
leurs deffauts avec indulgence,
trouvant dela duretéàfaire aper
sevoir de leur estatpar de mauvais
traitemens , desgens affez malheureux
pour estreobligez àfervir, &
àobcirau caprice des autres quand
lanature les afait naiſtres libres ..
د
ne
GALANT.. 83
dans la mesme condition que
leurs Maistres à l'égard de Dieu,
apud quem non eſt acceptio
perfonarum ..
Ce Seigneur tel que je vous le
dépeins , est mort après avoirdonné
dans le cours d'une maladie desept
iours , qui ne paroiſſoitpas dange
reuſe , des marques d'une pietéfoli
de ,&d'une vertuHeroique. Ceux
qui l'ont veupendant ces mal-heu
reux jours ,le publient , & celuy
qui après l'avoir confesse , &recew
desa bouchetoutes les marques d'un
coeur veritablement contrit , &
penetréde l'amourde Dieu, le laiſſa
dans la reſolution defaire encore
quelques heures après une Confeſſion:
generale de toutesa vie , affeure
qu'iln'a jamais trouvé de Penitent
plus exact às'accufer, plus refolsa
de s'éloigner de tout ce qui pouvoiz
nuire àsonfalut , &qui eust moins
D6
84
MERCVRE
d'indulgences pour ses foibleſſes, ny
pour ses paſſions , non pas mesme
pour celles où ilfe laiſſoit plus facim
lement emporter. Avec les fentimens
que je vient de vous dire , on
n'aura pas de peine à perfuader
qu'il aimoit la Religion. Il l'aimoit
en effer , & depuis qu'il avoit
eſté une fois General de l'Eglise ,
il ſouhaitoit toûjours paſſionnément
la servir , & malgré ses preventions
contre l'Astrologie judiciaire,
il ne pouvoit s'empeſcher d'estre
flatte de la Prediction d'un Astrologue
, qui luy avoit dit qu'aprés
avoir utilement combattu pour elle,
il perdroit la teſte pour la Foy.
Monsieur de Vivonne estoit ne
le jour de Saint Loüis de l'année
1636. A peine estoit - il hors du
Berceau qu'il fut mis auprés du
Rox. Ilne parloit pas encore qu'il
estoit Capitaine d'Infanterie , &il
GALAN T. 85
n'avoit quesept ans lors qu'il fut
choisy pour estre ſeul Enfant d'honneur
de Sa Majesté , & receu en
Survivance de la Charge de Premier
Gentilhomme de laChambre ,
qu'avoit Monsieur le Duc de Mortemarſon
pere,delafameuseMai-
Son de Rochechoüart,cette Maison
fi ancienne , &fi illustre , dont la
France, l'Angleterre, l'Escoffe ,&
l'Irlande ont tiré tant de Grands:
Hommes , dont les actionsfont ad.
mirées dans les Histoires , par des
grands ,&finguliers évenemens ,
où ceux de cette racesiglorieuse ons
eu laprincipalepart..
Pendant fon enfance il donua
zouioursdes marquesde ce qu'il de
voit eſtre ; ſon esprit&son courageparureut
en mille occasions &
dès qu'il eut affez de force pour
porter les armes ,ilalla volontaire
àla Guerre de Flandre. Il fervit
86 MERCVRE
fe
aprés pendant quelques années,de
Capiiaines de Chevaux Legers dans
le Regimentdu Roy ; il s'y diftinqua
toûjours & particulierement
aux lignes d'Avas , à la prise de
Condé, &aux Sieges de Valencienmes
, & de Landrecy ,&c. Il fut
enfuite Mestre de Camp de Cavalerie
,&fervit avecfon Regiment
en Italie,& par tout il se figna.
la par des actions de valeur
& par une forte application àſe
perfectionner dans le mestier fans
en negliger aucune occafion. Feu
Monfieurle Mareschal d'estrade
fous qui il fervoit , en parloit fouvent
,&ilavoit accoustumé de le
donnerparexemple. Fen Monfiens
lePrince de Conty. Pere de Mon
fieur lePrince de Conty d'aniours
d'huy , &feu Monsieur le Duc de
Modene qui commandoient les Ar.
mées du Roy en qualitéde Genera
GALANT. 879
1
4
Iſſimes,ont ſouvent informé la Cour
de ce qu'on en devoit esperer , &
leplaisir qu'ils avoient à le garder
avec eux ,faisoit aßezvoir des lors
le cas qu'on en devoitfaire àl'ave.
nir.
La Paix des Pirenées parut
long-temps avoir eſtably le repos
dans toute l'Europe ,& la France
en iouiſſoit fans crainte de levoir
troubler , quand Monsieur de Vivonne
, Premier Gentil-homme de
la Chambre , aimé de toute la
Cour , ieune , & dans le temps où
l'on s'abandonne aux plaisirs ,&
qu'on ſçait mieux les goufterparfaitement
bien avec le Roy , (
quel Roy ? ) se laſſa de l'oifiveté
inseparable des delices de la Cour ,
®arda la gloire comme lafeule
guide des actions par où il devoit
meriter l'estime& les bonte
defon Maistre. Plein decette nor
88 MERCURE
ble ambition , il supplia SaMa
iesté en 1663. de confentir qu'il
allast volontaire dans fon Armée
Navale, commandée parfeu Monfieur
le Duc de Beaufort , Amiral
de France , & au retour de la Campagne
où il avoit appris à connoiſtre
la mer, il obtint du Roy lecommandement
d'un Vaisseau ,mais ce
Prince clair -voyant , connoiffant
que sa valeur , & son experience
le mettoient fort au deſſus d'unpareil
employ , luy en confia un beaucoup
plus important,&l'envoya en
qualité de Mareschal de Camp à
l'expedition deGigeri. Il n'y aperfonne
qui n'y ait louéſa conduite
außi bien que fon intrepiditédans
un danger presque continuel. Une
gravelle incommode , & accompa
gnéedes douleurs les plus aiguës , le
forçoit souvent àſe tenir dans une
chaise,mais elle ne luy fervit ia-
ود
GALANT. 89
mais de pretexte pour negliger
aucune occaſion importante ou pe
rilleuse ,&fon courage le soustenoit
feul quand ſes douleursl'accabloient.
Ceux qui conſervent comme
ilfaisoit tout leur fens froid dans
Les lieux où le danger est plusgrand
&qui s'y trouverent souvent aved
tuy dansle cours de cette Campa
gue ,ne purent s'empefcher de le
publier au retour , & ils le publient
encore tous les jours. Monfiear
de Gadaigne qui ſervoit de
Lieutenant Generalacette Guerre,
cet homme dont la valeur aefte
miſe à tant d'épreuves, que le dangerle
plus affeuré , le plus grand
feu , &la plus épaißefumée n'ont
iamais empefchéde bien inger de
ce quiſe paſſoit autour de luy , en
arendu un témoignage qui vaut
encoreplus queceluy de tous les au
tres ,personne ne iugeantmieux de
१०
MERCVRE
la vraye valeur & des belles actions
, que les hommes comme luy ,
dont lavie en est toute pleine ,
qui ne peuvent rien voir dont ils
puißent prendre de l'ombrage, ou
avoir de laialoufie .
Aprés l'expedition de Gigeri
Le Roy ayant de nouvelles rai-
Sonsd'avoir encore plus d'opiniondu
courage, & de la conduite de Monfieurde
Vivonne , luy confia le commandement
de ſes Galeres , & luy
enfit exercer la Charge de General
par Commiffion.Cefut encette qualitéqu'après
avoirfervy avecfuccés
L'année 1665. il commença à réta
blirce Corpsfi redoutable aux Enuemis
de la France , & aux Pirates
de Barbarie. L'année 1666 .
agant rencontréles Galeres d'Espane
desarmées avec toutes les mar
ques de commandement,mais chargées
des Robes de l'Imperatrice
GALANT.
91
Soeurde la Reyne , il demanda le
Salut ſuivantfes instructions ,&la
iuſte pretention de la Couronne. Le
General Espagnol n'estoit pas en
eftat de le refuser,&nepouvoitse
zefondre à le faire , ce qui obligea
Monsieur de Vivonnedeſe conten.
de le faire passer sous le vent ,&
de luy envoyer dire que s'ileust esté
dans un estat, où ily eust cu quelque
honneur àlevaincre, ill'auroit for-.
cé derendre à Sa Majesté Tres-
Chreftienne le respect qui luy est
deupar toutes les Nations.
Après cette avanture nostre
Deneral courut danger de se perdre.
Les Galeres faisant Canal,&
approchant du detroit , la Reale
qu'il montoit toucha un Rocher ca
chéſous l'eau , dont ellefut telle
ment endommagée , qu'on ne douta
point qu'elle ne deust couler àfond.
Ilestoit nuit ,L'obscurité augmen
92 MERCURE
toit le peril , & ne le cachoit
point . Ilparut d'abord auffi grand
qu'il eſtoit , ce qui fit fonger à
mettre le General en seureté ,
mais il empeſcha qu'on ne fist le
Signalneceſſaire pour faire approcher
les autres Galeres ; car pen..
dant qu'on fongeoit àla confervation
du General ,le Generalnefongeoit
qu'àſauver la Galere du Roy,
avec les braves gens qui la montoient
avec luy ,&il pensoit à em
peſcher la confusion qui auroit pû
enprecipiter la perte. Ilfut encore
occupé d'un autreſoinque luy donnoit
fon zele pour la gloire de Sa
Maiefté toujours plus vif dans ſon
coeur que les paſſions les plus violentes
, dont les hommes font agitez.
Ilapprehenda que la Galere ve.
nant àfe perdredans cette Mer ,
les Espagnols, Maistres de toutes les
Costes ,ne vouluſſent ſe vanger de
GALANT .
93
a
la mortification qu'ils venoient de
recevoir en manquant au respect
deû à l'étendart de France ; il lefit
détacher, &se le fit mettre autour
du corps ,afin que s'il faloit perir,
l'Etendart fut enfevely dans la
Mer avec luy , &qu'il le pustgarantirparlà
des outrages qu'il auroit
pu recevoir d'une Nation fi
fiere.
Peu de temps après en l'année
1667. le Roy declara la Guerre à
l'Espagne pour les juftes pretentions
de la Reyne , dont il avoit demandéplusieursfois
qu'on luy fit raiſon ,
&toûjours inutilement. Monfieur
de Vivonné , informé qu'ily auroit
moins d'occaſions importantes fur la
Mer que dans l'Armée deTerre ,
Supplia Sa Majesté de luy donner de
l'employ en Flandre , pour ioüir de
l'avantagefi defirèdes vrais braves
, d'avoir fon Maistre pour té
1
94 MERCURE
moin deſes aasions. Ilyfervir en
qualité de Marechalde Camp ,
ilſe trouva à tous les Sieges,où il répondit
toûjours à ce qu'on devoit
attendre de luy . Cefut encetemps.
là que feu Monsieur deTurenne .
qu'on voyoit rarement se tromper .
dans les iugemens qu'il faisoit des
hommes, luy confia quelques Commandemens,
dont il eut lieu de concevoir
des idées avantageuses de
lui à qui illes confioit &' qui mar
quoit affez l' estime qu'il faisoit de
faprudence & de fa fermeté.
La Campagne de 1667. finie
heureusement il ne crut pointque ce
fust affezpour luy d'y avoir remply
tous ses devoirs &de n'avoir rien
oublié pour la gloire ny pour
marquerfon zele. Ilvoulut paffer
L'Hyveren Flandre,&ilſe perfua .
da qu'ily feroit plus utile au fervice,
que's ilretournoit à la Cour où les
GALANT.
95
!
plaisirs attiroient la plupart des
autres . Les incommoditezqu'il cus
à Lisle , où il commandoit ſous
Monfieurle Maréchal de Humies
res , ny une longue maladie fuivie du
poupre , &mesme de la peste, ne le
firent point changer de deffein. Il
n'avoit impatience de voir avancersa
guerifon , que pour estre plûtoft
en estat de fervir ,&ce nefut
qu'au milieu de l'année 1668. que
la Paixtraitéeà Aix-la-Chapelle
ayant esté publiée par tout ,ilfe
rendit auprés du Roy , où ne trow.
vant que desplaisirs,& rien àfaire
pourfatisfairefon courage , il supplia
Sa Majesté de lwy permettre
d'armer deux Vaisseaux , &d'aller
en courſe pour aider à nettoyer nos
Mers des Pirates quiles infectoient.
Le Roy ne defaprouva pas fa re-
Solution , &non seulement il luy
permit d'armer deux Vaisseaux ,
96
MERCURE
dont le
mais il luy en donna un des fiens .
afin de le rendre plus redoutable
aux Ennemis qu'il alloit chercher.
CetArmementfait , il estoit àpei
ne en estat defortir du Port , & de
fe mettre àla Voile, qu'il eut ordre
de la Cour d'aller devant Alger
pourforcer les Barbares àfaire un
Traité , qui miſt en feureté les
Sujets de la France
Commerce est la principale occupation
, & pour retirer de leurs Forts
une infinité de Chreftiens . Cette
Paix ordonnéese conclut dans les
formes ordinaires , & comme ilconvientà
un si puiſſant Monarque ,
de la faire avec cette Nation indigne
de mesurerſes Armes avec
les fiennes.
AprésceTraité , il retourna à
Marseillesemettre en estat d'obeir
au Roy , qui luy ordonnoit de prendre
le Commandement des Galeres ,
Sa
GALANT.
97
SaMajesté ayant trouvé à propos
dechanger cette Charge de General
avec cellede PremierGentilhomme
de la Chambre , dont il estoit pour
veu en fervivance de Mr le Duc
de MortemarSon Pere. Apeine en
avoit-ilpris poffeffion , qu'il falut
partir pour Candie , & porter avec
les Vaisseaux commandezpar feu
Monfieur de Beaufort Amiral,le fecours
que le Roy envoyoit aux Venitiens
, reduits aux dernieres extre
mitezpar les Armes Ottomanes. Il
alla à cette expedition en qualité
de General de l'Eglise en 1669.&
quand Monsieurle Duc de Beauforteut
esté tué , il monta l'admi
ral,&aprés avoir donné denouvelles
preuvesde favaleur ordinaire ,
&deſaprudence dans les Conſeils,
auffi- bien que defa fermetéàfou
tenir les reſolutions lesplus hardics
Octobre 1688 . E
98 MERCURE
que l'ony prenoit , ilfit faire cette
-fameuse canonade , où malgré le feu
continuel des Tures, dont l'artillerie
eft terrible , il fit perir un nombre
prodigieux de ces infidelles,quoy que
leurCamp fut comme enterré. Le
fameux Morofini que tant d'actions
éclatantes ont élevéàladignité de
Doge de Venise , tout absent qu'il
estort .cet homme à qui la Chreftienté
dreffe des Statues & qui vient
defaire de nouvelles actions dont
l'Europe est étonné , aprés avoir
donnéà Monsieur de Vivonne de
grands éloges dans une Lettre écrite
desa main quiſegarde precieusement
, en donna part à ſa Republique,
& luy écriviten des termes
fi preßant , qui l'obligerent à faire
remercierle Roy par ſon Ambaſſadeur
du Secours envoyé en Candie ,
&de parler du General de l'Eglife
GALANT.
d'une maniere qui marquet
la grandeur de l'action , &
qu'elle enrecevoit .
Laſaiſon estant déja avancée
&les Troupes n'estant plus neceffaires
aux deſſeins des Venitiens ,
Monfieur de Vivonne eut permiſſion
d'aller à Rome rendre compte aux
pieds de Clement I X. de ce qui
s'estoit fait pour ſeconder le Zele de
Sa Sainteté pendant cette Guerre ,
vù D. Vincent Rospigliozi fon Neven
Generalde fes Galeres
mandoit en qualité de General sfi
me. Cegrand Pontife , dé ainformé
de ce qu'avoit fait le General des
Galeres de France , le recent comme
un homme qui venoit de combattre
pour la Religion , &dont il avoit
plut à Dieu de ſe Servir pourremporterdeglorieux
avantagesfur les
Ennemis de fon nom. Cefaint Pape
com-
E
2
E 2
100 MERCURE
7
ne s'arreſtapas mesme à des demon
Strations particulieres , il en donna
encore de publiques , & voulantreconnoistre
en quelquefaçon dans la
perfonne de Monsieur de Vivonne
le plaisir que le Roy luy avoit
fait d'envoyer du secours aux Ven
nitiens à ſa priere , sa Sainteté
T'honora du Confalon , pour le porter
dans ſes Armes , luy & Sa Pofterité.
Il partit de Rome comblé des
graces , & des honneurs queluy fit
ce Pape , & retourna en France , on
l'Hyver qui approchoit , rendant la
navigation des Galeres dangereuses,
il revint à la Cour ; mais il n'y féiourna
que le temps qu'ilfaloit recevoir
de nouveaux ordres de femet
tre en Mer , & d'y faire les courſes
accoûtumées , pendant lesquelles il
remporta toûjours quelque nouvel
GALANT.. 101
-
avantagefur les Ennemis , ousur les
ialoux de la France . Il travailla
aussiàse perfectionner de plus en
plus dans l'art de la Navigation ,
& il n'oubliarien de ce qui pouvoit
luy fournir des lumieres pour la
rendre plus feure , & mettre les
Bastimens qu'il commandoitplus en
- estat d'executer les choses qui ef-
_ toient avantageuſes pour lefervice,
& pour la gloire des Armes du plus
grand Roy , qui ait ramais regné.
Ce Roy dont lafageffe,& l'activité
doivent Servir de modelle aux Conquerans
,&qu'il eust renduſes conquestesfans
bornes fa moderation
ne luy eut pasfait preferer le repos
de l'Europe au pl . fir de vaincre,
apprendra aux Prin es qui aiment
la veritable gloire , le chemin qu'ils
doivent suivre pou y parvenir
infailliblement , de nesme que fa
3
3
3
1
E
3
102 MERCVRE
3
pieté, fon zelepour la Religion ,&
Safinceresoumission à l'Eglise , qui
ont paru dans la destructionde l'Herefie
, &dans le respect&l'obeisfancefiliale
qu'ilatoûjours renduë
au Saint Siege,feront voirà tous les
Monarques les fentimens que doivent
avoir ceux qui occupent les
premiers Thrônes du monde s'ils
Deulens eftrefelon le coeur de Dieu ,
Roy veritablement grand , dont
l'Antiquiténesçauroit donner d'exemple,
qu'à l'avenirilfera difficile
d'imiter , ce que je dirois impoſſible
s'iln'avoit un Fils , qui nous
donne une ferme esperance qu'il
paffera au moins tous les autres , s'il
n'estpas poſſible d'arriveràſon Auguste
Pere .
L'année 1672. le Roy ayant declaré
la guerre aux Hollandois, &
Monsieur de Vivonne ne recevant
GALANT.
103
مق
1
$
aucun ordre de la Cour dese met
we en Mer , où d'ailleurs il ne
voyoit point d'ennemis , contre qui
- l'on pust former des entrepriſes
dignes de la grandeur deJa Majeté,
il lafupplia de luy permettre
de se rendre auprés d'Elle poar la
Suivre à cette Guerre. Une telle
priere ne pouvoit estre ſuivie d'un
refus , & il n'est pas plutost la
permission qu'il soubaittoit , qu'il
vola , pour ainſi dire , auprés defa
Majesté, où il arriva affez toft pour
fe trouver àce fameux paſſage du
Khin , dont il fit le trajet d'une
maniere qui n'est ignorée de per.
Sonne. Dés qu'il fut de l'autre
coſtè où les Hollandois ne pouvoient
reſiſterà des Troupes qui n'avoient
pas accoustumé d'estre vaincues,&
qui avoient le plus grand Prince
de la Terre pour ſpectateur , qui
E. 4
104
MERCVRE
leur donnoit ſes ordres au milieu
du peril qu'il ne regardoit que pour
elles, ilſuivitfeu Monfieur le Prince
, perjuadé que c'estoit auprés de
luy ,& de Monfieur le Duc fon
Fils , qu'on apprenoit àbienfervir
le Roy , & qu'on pouvoit trouver
cettegloire dont il eſtoitfi avide. Il
fut blessé d'un coup de mousqueton
dontil cut l'épaule fracaffée à une
Barriere que Monsieur le Prince
força ,&où ce grandhomme receut
aussi une bleſſure dangereuse , qui
n'alarma pas mediocrement ceux
que le courage& le zele pour leur
Roy menoit à cetteGuerre.
Une auffi grande bleſſure que
celle de Monfieur de Vivonne , &
qu'on crut long.temps mortelle , le
mit hors d'estat d'agir,&de ſuivre
les mouvemens de fon coeur, qui luy
faisoit compterpour perdus les mo-
;
GALANT.
105
f
لب
ir
40
eut
X
CHY
ប់
le
10-
/
mens qu'iln'employoit pas au fervice
defon Maistre ,& il fallut
qu'il donnast le reste dela Campa..
gne , &tout l'Hyveràfa querison;
ellefut neantmoins haftée par les
foins defagenereuse Soeur, Madame
de Tiange,qui partit de la Cour
malgré les incommoditezd'unefai--
fonfacheuſe, traverſa les Pays Ennemis
avec mille incommoditez
mille dangers ,&se rendit au
prés de cet illustre Frere qu'elle aimoit
avec une tendreffe , qui auroit
toûjours eſtéà l'épreuve de ce
qui a accoûtumé de la détruire
parmy les proches ..
Il n'attendit pas quefes forces
fuſſent entierement rétablies pour
Suivre le Roy au Siege de Mastrik,
où n'eſtant que volontaire , il ne
laiſſapasdese trouver par tout
comme s'il eust en besoin defaire
E
106 MERCVRE
voir qu'en perdant presque tout
SonSang parsa bleſſure , iln'avoit
rien perdu de ſa valeur. Après la
priſe de Maſtrik dont Sa Maje.
ſté fit le Siege , & où Elle ne fut
qu'obere par ses Generaux , Elle
vint à Nancy , où la bleſſure de
Monfieur de Vivonne s'estant 104 .
verteil eut beſoin de toutson courage
poursefoutenir contre les douleurs
causées par les cruelles &frequentes
operations qu'il falut luy
faire. Il fut pluſieurs fois en cet
eſtat , où il eut toûjours recours à
Dieu poursa gueriſon , ce qu'il fit
paroiſtre , en se preparant par le
Sacrement de Penitence à aller
rendre compte de ses actions ace
Juge terrible , mais équitable, qui
nenous ayant créez que pour luy ,
nous panit avec ſeverité , fi nous
abusons des graces que nous en
GALANT. 107
11
avons receuës , Sa bleſſurefutàpei
ne guerie , qu'ilfut obligé de partirpourla
Provence,fur l'avis qu'on
eut que les Hollandois avoient fait
pafferdesforces confiderables dans
la Mediterranée , pour joindre à
celles des Espagnols qui s'estoient
déclarez pour eux. Il monta les
06.
fre.
cel
Vaisseaux , & porta au fien le
Pavillon au grand mast , pour
aller chercher les Ennemisiusqu'au
détroit ; mais fa courſe ne ſervit
qu'à établir la ſeuretédu commerce.
Les Hollandois ny les Espagnols
qui avoient porté la terreur dans
ces Mers quandilsy estoient seuls,
aller
ne parurent point furfa route ,&
il revint en Provencesepreparer
au voyage de Sicile pour porter du
fecours àla Ville de Mesfine.
Cette Ville ayant secouéle ioug 20
des Espagnols , implora la prote
E6
108 MERCURE
Etion du Roy ,non seulement comme
de l'arbitre de l'Europe ,
mais de l'Heritier des fes Mai.
ſtres legitimes . Monsieur de Vivonne
partit de Toulon ſuivant
Ses ordres , le 2. Fevrier 1674.
deux & se mit en. Mer avec
Vaiſſeaux de Guerre , trois Brulots,
quantitéde Bastimens chargez
de bled, & des autres munitions
neceffaires pour une Ville dont toutes
les provifions estoient confumées,
&qui n'en pouvoit tirer de fa
propre terre , quelque abondance
qu'ily euſt, ny des Etrangers ,par
ce qu'elle se trouvoit bloquée de
tous costez Il arriva avecſapetite
Floteàlavenë de celle des Espa.
gnols beaucoup plus nombreuſe , qui
l'attendoitpour luy deffendre l'entrée
du Fare de Mesfine. Les Ennemis
avoient vingt- deux Vaisseaux
GALANT.
109
間
deGuerre commandez par D. Mel
chior de la Gueva , &feize Galeres
, dont la Reale étoit montéepar
le Marquis del Vizo, qui.commandoit
toute l'Armée.
Ce grand nombre de Vaiſſeaux
&de Galeres n'effraya point le General
François , qui ne s'étoit pas.
attendu àfaire paſſer ſon Convoy
Sans y trouver des difficultez ; il
eut bien- toftprisfon party , & ce
fut celuy de combattre. Sa refo
lution eut leſuccès qu'ellemeritoit.
&ilvainquit aprés un combat de
plusieurs heures opiniairé de part
&d'autre.La Victoire que la France
remporta en cette occafion fut
DA. complete , & les Ennemis craignant
d'estre entierement défaits s'ils
reſiſtoient plus long - temps , &
ſe voyant encore chargez par fix
Vaisseauxfortis de Meſſine ſous le
me
ite
۱۰
l
110 MERCVRE
commadement du Chevalier de
Valbelle , Chef d'Escadre , ils se
retirerent avec tant de precipitation
, d'épouvante , &de defordre,
qu'on leur prit un Vaiffcau de
quarante pieces de Canon , & les
autres furent tellement endommagez,
qu'ily en eut quatre des plus
grosqu'illeur fut impoſſible d'empeſcher
de coulerà fond pendant la
nuit. Ce qui envestoit avec les Ga
leres ent besoin que le Vainqueur
ceffaft de poursuivresa Victoire,.
Sur l'avis de Monsieur deValavoir,
Commandant pour le Roy dans
Mesfine, qui iny apprenoit l'extreme
neceffité des Habitans , dont la
vie languiſſante n'estoit plus foûtenuëquepar
un reste du cuir des
Carroffes , après que la chair des
Mules qui fervoientà les traiſner
eust esté toute confumée. Il fallus
GALANT . ML
laiſſerfuir les Eſpaguols pour aller
chaſſer tafaim, devenuë un Ennemy.
plus redoutable à ces nouveaux Sujets
de la France,
Monfieur de Vivonne entra dans
le Port de Mesfine avec tous fes
Baſtimens , mais comme il falloit
aporter quelque ordre à la diftri.
bution des Vivres ,& que cet ordre
empefchoit le promptSecours dont le
peuplemourant avoit beſoin , il fit
prendretout ce qu'il avoit de Proviſions
poursa Maison , &achepta
Sur le champ ce qu'on luy en voulut
fournirdes autres Vaiffeaux , qu'il
fit distribuer avant que d'aller
chercher lereposdont il avoit be-
Soin ,dans le Palais des Vice-Rois
qu'on luy avoitpreparè , & il ou
blia trois contuſions dangereuses ,..
avec les meurtrifures dontfon corps
estoit tout plein,pour fecourir luy1.12
MERGURE
mesme de ſapropre main plusieurs
perſonnes , àqui une longue inanition
avoit ostélaforce dese retirer
chez eux.
L'avantage qu'il remporta dans
ce Combat fut grand & gloricux
dans toutesses circonstances , mais
ilne put éviter defaire une perte
confiderable , & ily eut beaucoup
d'Officiers , & de ses principaux
Domestiques qui furent tuez auprés
de luy.Monfieur le Bailly d'Harcour,
Prince de qui tout le monde
connoist la valeur , & d'une race
où l'on n'en a point encore veu qui
ne portaffent la bravoure au plus
haut point , estoit preſent à cette
fameusejournée. Il y fut bleſſe ,
&comme il est de ceux à quiles
perilsne font point voir les objets
autrement qu'ils font , on pourroit
s'entenir au témoignage qu'il en
GALANT..
13
arendu , quandmefme la voix de
tant de vaillants Hommes qui s'y
trouverent avec luy , & les Lettres
interceptées des Ministres & des
Generaux d'Espagne,n'en auroient
- pas parlé auſſi avantageusement
quele peuventsouhaitter ceux qui
- fontles plus avides de loüanges .
Aprés avoir eu quelques tours
pour goûter le plaisir d'une Vic
toire dont il sçavoit que le Roy
recevoit beaucoup de joje , ce qui
- faisoit presque toute la sienne , یب
- après avoir en quelque façon reta .
bly le repos dans une Ville agitée de
- de continuelles alarmes , & où la
mort estoit devenuë le feul objet
qui frappoit l'imagination des
Habitans , Monsieur de Vivonne
pour répondre à l'estime que sa
Majestémarquoit pour luy , enl'honorant
de la qualité de Vice-Roy
114 MERCURE
avecfon autorite, fur les nouveaux
Sujets qui s'étoient donnez à Elle ,
&pourfaire encore quelque chose
digne de lareputation de ſes Armes,
fortit de Meſſine avec les Vaiſſeaux,
qu'il avoit menez , ceux qui s'y
trouvoient avant fon arrivée ,&
toutes les Galeres arrivées depuis
peu,ilfortit dis - je ,pour une entrepriſe
qui auroitfans doutefiny pour
toûjours la Guerre en Italie , s'il
euft esté poſſible de la faire réüffir...
L'enreconnut l'impossibilitéavecles
principaux de ceux qui comman
doientfous luy,& ceux qui avoient
Leplus d'empressement pour l'execuzer.
Il loua neanmoinsfort ceux qui
en avoient donné le deſſein , qu'il
n'estoit pas permis de ſuivre à un
General qui répond des évenemens
& il dit obligeamment en parlant
d'eux , que leur zele pour le ſere
GALANT .
115
:
هالا
AN
-
LAS
fer
vice du Roy , & leur valeur ne
leur laiſſoientpoint imaginer
deriſques , & leur fermoient
meſmeles yeux pour les diſficultez
les plus infurmontables
.
Une entreprise manquécne l'empescha
pas defonger à d'autres. It
retourna à Mesfine,où quelques Pais
feauxarrivezde Francefortiterent
fon Armée , & il en partit le 15 .
d'Aoust avec tout ce qui compoſoir
lfa Flotte de Vaiffeaux& de Gate.
res. Il arriva le 17. devant Au
gouste qu'il prit en moins de cing
heures, auffi-bien que trois autres
Fortereſſes , toutes capables de te
nir contre une Armée, L'opinionque
ceux qui y commandoient eurent de
nosforces , ralentit la vigoureuse
resistance qu'ils firent d'abord , &
Monsieur de Vivonne s'estantap .
16 MERCURE
perceu du trouble où il estoient , en
fceu profiter si utilement , & difpoſa
fi bien ſes Troupes , qu'ils ne
purent fortir d'erreur.Ilſe rendit en-
Lievement maistre de cette place, ب&
deſes dependances, er ayant trouvé
Le Port d'Augouste un des plus beaux
Ports du monde , & commode pour
donner unc entrée en Sicileplus ai
Sée que celle de Mesfine , le jugea
àpropos de l'oster aux ennemis qui
auroient pû s'y retirer, principalement
l' Amiral Ruyter , dont lava-
Leur & l'experience faisoient laplus
grande force des Espagnols. Ilfut
dans cette pensée qu'aprés s'estre
affeuré d'Auguste, &deses Fortereffes,
prévoyat tout ce que les Ennemis
pourroient faire pour nous en chaf
fer,il enrétablit nonfeulement les
Fortifications , mais ilen ajoûta de
nouvelles , & les munit. d'aſſez
GALANT.
117
-d'Artillerie pour les deffendre contre
les entrepriſes qu'on feroit. Il n'en
demeura pas là , il ſeſaiſit encore
de deux Châteaux fortifiez , éloignez
seulement de deux ou trois
milles,dont ileut avis que les Espa
gnols vouloient sefervirpourfaire
venirdes Troupes dont ils auroient
1 -pufurpendre les François , & leur
faire le mesme affront qu'ils venoient
d'enrecevoir.
. Depuis la prise d' Augouste , &
Le retour du Viceroyà Mesfine , il
ilnes'y paſſa rien de confiderable
pendant quelque temps si l'on ne
compte beaucoup lesfoins qu'ilpre-
-noit defaire tout ce que l'eftat où
cette Ville estoit reduite , exigeoit
pour la Seuretédu Peuple. On y décourroit
tous les jours quelque nou-
-velle confpiration. Il fallostse pre
cautionner contre les Religieux les
運注8 MERCURE
en
plus austeres. Les Vierges les plas
retirées dans les Convents les plses
reguliers , avoient des intelligences
avecles Ennemis ; les vivres ſe-con-
Sumoient & il falost avoir une
continuelle application pour
faire venir par le commerce , ou en
pendresur les Ennemis , en faiſant
fairedes coursesfur cux ; ces reffourcesn'estoient
pas affearées , & les
Espagnols bien avertisfaisoient tous
les jours quelque nouvelle entreprise.
Le 25. de Mars 1676. ils
tenterent de prendre un Fort conconstruit
par les ordres de Monfieur
de Vivonne pour laſeureté d'un pofte
fiderable. La grande resistance
qu'y fitfon Regiment ne les rebuta
point; mais ayant reconnu qu'un
autre poſte ſur le bord de la Mer..
Le Salvador des Grecs leur
convenoit davantage, ils tournerent
GALANT. 119
,
tous leurs deffeins de ce coſté-là.
Le Viceroy toujours vigilant ,
averty à propos fortit
de Mesfine avec une partie de
Ses Troupes , & un Regiment de
Meſſinois commandé par le Marquis
Galidoro. Il chargeafi àpropos
les Ennemis , qu'il les défit entiere.
ment. On fit quantité de Prisonniers.
Le Comte de Bucquoy , qui
commandoit les Allemans , y fut
tue, & les Meſſinoisy combattirent
avec tant de valeur , qu'ils furent
admirez des François , qui demeurerent
perfuadezdés lors qu'il
y auroit de la gloire àacquerir avec
eux. Le Comte D.Jacques Daverne
&le Chevalier Caffaro s'y distin
querent , &firent des actions com.
1 parables à celles qu'on vante le
plus , cette Victoire fut remportée
le 30. Mars 1676. le Dimanche
des Rameaux , & M. de Vivonne ,
120
MERCURE
Si toft qu'ilfut rentré dans la Ville
s'achemina vers la grande Eglife,
afin d'offrir aux pieds des Autels
avec les Meſſinois victorieux , la
gloire qu'il venoit d'acquerir dans
un Combat , dont le fuccés faisoit
voir aux Peuples qui luy estoient
confiez qu'ils avoient des Protecteurs
quime pouvoient estre vaincus
par leurs Ennemis. Il trou .
va dans fon chemin le Clergé qui
faisoitsa Procession accoutumée en
ce grandjour , &le Prelat quiy
prefidoit luy ayant offert des Palmes
comme onfait d'ordinaire aux
Vicerois,illesrefusa en disant , que
cejour- là , elles devoient eſtre
données aux Meſſinois à qui la
Victoire eſtoit entierement
duë.
3
Cette action galante ne déplut
pas au Peuple de Meſſine , qui estoit
fur
GALANT. 121
S
لا
fur tout charmé de voir que son
Viceroy ne s'appliquoit pas moins à
vendre justice aux particuliers ,&
à fecourir les moindres Habitans ,
qu'aux actions éclatantes, qui powvoient
augmentersa reputation. Il
ne faisoit pas paroiſtre moins de
Sageſſe que de valeur. Il en avoit
besoin aussi avec cette Nation jalouse&
soupçonneuse ,&dans un
lieu où les Eſpagnols avoient plu.
fieurs creatures attentivesà trou
ver les moyens de le ſurprendre.
Dans des conjonctures ſi épineuses ,
Son efprit s'élevoit davantage , &
Sapenetration augmentoit . Ilfçavoit
demeſler la verité des rapports
qui luy estoient faits , il prenoit
aprés les reſolutions qui estoient
à prendre , & il n'a jamais fait
paroiſtre aucune crainte , quelque
hazard qu'ilait pu courir. Il al-
Octobre 1688 . F
۱
122 MERCVRE
loit ordinairementſeul en Chaise,
fuivy de peu de Laquais Sans
armes , ou quelquefois accompagné
d'un Amy , & dans cet estat il
marquoit la confiance qu'il avoit à
ce Peuple qu'il raſſeuroit mesme
par là contre les terreurs , qu'on luy
vouloit inspirer. Ileſtonnoit encore
parſafermeté ceux qui avoient
quelque deſſeinſurſa vie ,& il est
arrivéplus d'une fois que le poignard
est tombé des mains des
Aſſaſfins qu'on luyavoit envoye,z
dans l'esperance quefamort pourroit
changer les affaires. Sa porte
estoit ouverte toute la nuit auffibien
que lejour, àceux qui avoient,
ou quelque avis ou quelque memoire
àluy donner , & on abuſoitfifort de
fa facilité, qu'il paſſoit presque
toutes les nuits fans dormir , ou il
ne dormoit que d'unſommeil interGALANT.
12
レ
11
ilh
rompu . Quand il paſſoit dans les
ruës , il s'arrestoit pour la moindre
personne qui vouluſt luy parler ,
ou luy presenter un placet , & ilve
ſe ſervoit de ſes Gardes que pour
affifter aux Ceremonies , ou pour
executer les ordres du Roy.
On arreſta un Gentilhomme,allié
non seulement aux principaux de
la Ville , mais à ceux qui tiennent
les premiersrangs dans ce Royaume,
qui avoit voulu livrerſapatrie.
Satrabifonestoit découverte ; & il
estoit convaincu . La nouvelle de fa
perfidie avoit excité de la fureur,
maisdés qu'onse representa qu'il
alloit mourir , on en eut de la compaſſion
. On n'osoit cependant demandersa
grace , & on ne pouvoit
consentiràſa perte. Meſſieurs de
Meſſine ſeduits par les Emiſſaires
Secrets des Espagnols , prirent là-
F 2
124 MERCVRE
deßus un party bizarre. Ils allerent
au Palais au nombre de plus de
deux cens , armez de carabines &
de pistolets. Il étoit nuit , les Officiers
de Marine s'estoient retirez ,
les autres difperfez en divers endroits
ſe trouvoient auſſi éloignez .
Monsieur de Vivonne estoit avec
peu de Gardes ,&quelques Domeſtiques
. Upenetra d'abord leur deffein,&
ilne leur eut pas plûtoft
parlé qu'ilsse troublerent. Il s'en
apperceut fansenrien faire paroiſtre
; il les entretint comme il avoit
accoûtumé , il loüa la fidelité des
ans , l'application des autres au
Gouvernement , & la valeur de
ceux qui s'estoient diftinguez dans
les occafions. Safermeté eut lefuccés
qu'il en avoit eſperé, ce qu'ayant
bien obſervé , il les entretint du
mauvais deſſein du Prisonnier , de
4
GALANT... 1525
!
Lanoirceux de fon action , qui eust
fait égorger toute laNobleffeMeffinoise
,& illeur dit obligeamment
que ſi ce Criminel n'avoit eu
dedeſſein que ſur ſa vie , &
" que ce ne fuſt pas à ſes propres
Compatriotes qu'il ſe fuſt attaqué
, il l'auroit renvoyé aux
Ennemis,qui ne fongeant qu'à
1 vaincre par des trahisons ,
avoient beſoin de pareils Miniſtres
de leurs injustices; mais
que le Roy qui affectionnoit
ſes nouveaux Suiets , ne luy
pardonneroit pas s'il uſoit de
clemence en cette occafion .
Il ajoûta que cette raiſon l'avoit
obligé de donner ordre qu'on execu-
-taſt promptement la Sentence des
Juges ; aussi croyoit- il alors que ce
perfide avoit eſté étrangle ,& que
le lendemain on expoferoitson corps
:
F3
126 MERCURE
dans lagrande placefur un Efchafaut
tendu de noir , pour servir
d'exemple aux Traitres ,&de con-
Solation aux Sujets fidelles , qui
connaiſtroient avec quel foin on
s'appliquoit àleur confervation. It
n'eut pas plûtoft achevé de leur
parier, que cette Troupe étonnée
Se diſſipa fans qu'ilen reſtaſt aucun
, & on vit le jour ſuivant le
corps du Criminel exposésur l'échaffaut.
Monfieur de Vivonne recent peu
de temps après une grande mortifi
cation. Les Espagnols& lesHollandois
commandez par l'Amiral
Ruyter paroiſſoient à la veuë de
Mesfine; Armée Navale de France
estoit en estat de les combattre,
&il ne doutoit point de la Victoire.
Il avoit déja monté le Vaisseau
Amiral, & ilestoit prest à fortir
+
GALANT 1 127
du Port quand le Senat qui l'avoit
déiaSupplié par plusieurs députations
dene pointfortir de la Ville ,
affiegée par les Ennemis , preſſsée
parla faim ,& troublée par des
diſſenſions , vint en Corps luyfaire
- des protestations qu'il le rendroit
responsable de tous les malheurs
- qui arrivcroient pendant fon ab-
Sence ,& qu'il alloit envoyer en
France Sa Protestation . Aprés une
longue resistance ilfalut ceder, fortir
du Vaisseau,ſuivre les Meſſinois,
- &laiſſer l'honneur de la Victoire à
un autre . Mais cette Victoirefameufe
par la perte du redoutable
Ruiter, donna ensuite à Monfieur
de Vivonne une autre belle occa.
fion de faire connoistre à toute l'Europe
qu'il sçavoit gouverner des
Peuples , veiller àleurfeureté , &
executer les entrepriſes les plus
F4
128 MERCURE
4
hardies , que leperil fait paroiſtre
impoffibles aux autres.
LesGaleres estoient arrivées de
France,les Vaiſſeaux vainqueurs
rentrezdans le Port , & les Ennemis
estoientſous le Canon de Palerme.
Leur Armée estoit encore confiderable
; il se faisoit continuellement
des conspirations dans la
Ville ; les Creatures des Espagnolsy
estoient puiſſantes ,&le Peuple se
voyoit reduit àpeu d'onces de pain.
Il venoit à la veritè un grand
Convoy de France , mais il pou
voit estre arresté par les Ennemis
Si les Vaisseaux retournoient àToulon
, comme il paroiſſoit neceffaire ,
parcequ'ilne leurreſtoit presque de
toutesfortes de munitions que pour
cevoyage. Ces confiderations firent
refoudre Monsieur de Vivonne à
proposer d'aller combatre de nou
GALANT.
129
veau les Espagnols & les Hollandois
, quoy qu'ils paruſſenten estat ,
non seulement de difputer la vie
Etoire , mais de rendre vaine fon
entreprise , &de nousfaire retourner
avec honte. Il estoit bien averty,
il ne doutoit point que favorisé,
comme ilétoit toujours de l'eſtoile du
Roy,Sonprojetne réuſſiſt.Lapropo
fition parut d'abord terrible dans
le confeildeguerre ,mais ilſceutf
bien en faire voir la neceſſité,&
lever les difficultez qui y paroif
forent,que cette expeditionfameuse
fut refoluë. Il partit de Mesfine le
28. May 1676, avec trente& un
Vaisseaux de guerre , neuf Brulots,
&vingt- cing Galeres. It arriva
devant Palerme le premier deJuin
reconnut que tout ce qu'on luy
avoitrapporté estoit veritable. Il
asiaqua l'Armée ennemie encore
F
130 MERCURE
plus nombreuſe que la sienne ,&
qui avecſes forces estoit défenduë
par le Canon de Palerme. Laveuё
du perilne l'effraya point ; il s'approcha
de l'Amiral d'Espagne , &
de celuy de Hollandeàla portée du
piſtolet. Le combatfut long,&foutenude
part &d'autre avec une
valeur étonante. L' Amirald'Espagnese
défendit juſquà ce qu'il fust
entierement brûlé , & il n'avoit
plusd'esperance deſeſauver,qu'il
faisoit comme s'il avoit encore
esperé de vaincre : mais il falut
ceder aux armes toujours victorieufes
d'un Roy que le Ciel n'a pas fait
naiſtre pour eftre vaincu. La perte
des Ennemis fut grande; presque
tous leurs Vaisseaux&leurs Galeres
furent consumezpar lefeu , ou mis
bors d'estat de leur fervir de long .
temps ,àla veuë de tous les Peuples
GALANT. 131
de Sicile , accourus de tous coſtez
pour estre témoins de leur malheur.
Cette grande affaire achevée le
General François ayant laißé à M.
du Teron , Intendant , qui s'en retournoit
en France avec les Vaif-
Seaux, le ſoin de l'apprendre à la
Cour , il s'en revint à Meſſine , qui
trembloit dans la crainte qu'une
entrepriſe ſi hardic n'eust pas le
Succés qu'on luy faisoit esperer.
Nos Vaiſſeaux qui paſſoient à fa
vevë , & qui n'entroient point
dansle Port , augmentoient fa
crainte , mais la peur se diffipa
bientoſt par l'arrivée de fon Viceroy
. Ilfut recen avecles acclamations
du Peuple , qui le porta en
triomphe jusques à la grandeEgli-
Se de Nostre- Dame, où il voulut
commencer par rendre graces à la
Mere de Dieu, Protectrice de Mef-
1
E6
132 MERCVRE
Sine, de la Victoire qu'il croyoit devoir
àson inrerceffion .
Le Convoy de vivre arriva de
France incontinent aprés. Les Ennemis
qui estoient aux portes ,
avertis de l'estat de la Ville ſe retirerent
, & ils laifferent Mesfine
joüir pendant quelques jours du
fruit de la victoire , & du repos
qu'elle avoit perdu depuis longtemps.
Au retour de cette fameuse
journée qui fit trembler les Ennemis
de la France , & qui porta la
terreur juſque dans Constantinople,
Monfieur de Vivonne apprit que le
Roy l'avoit honoré du baston de
Maréchal de France , qu'on peut
dire à la honte des faiseurs de libelles
que la Hollande souffre, qu'il
avoit merité autant qu'aucun aus
tre ,&par la longueurdeses fervis
GALANT.
133
cestoujours rendus fansnulle interruption
, & par leur importance.
Mais comme ces libeiles attaquent
les choses les plus saintes , & les
Monarquesles plus auguſtes , il ne
fautpoints'étonner s'ils affectent de
ternirla reputation desplus Illuſtres
particuliers. S'ils vouloient donner
quelque couteur à leurs impostures
ils devroient mieux obſerver qu'ils
nefont la Geographie , la Chronologie&
marquer plus juſtement les
personnes , qu'ils intereſſent , ou
font ſpetratrices des évenemens
car d'ordinaire l'Historien qui ne
l'observepas estsuspect de maligni
té , aussi bien qu'il est convaincu
d'ignorance.
Aprés tantde ſuccès heureux ,
les PeuplesdeMeſſine auroient jouy
Lune longue tranquillité , s'ils
avoient veu retablir leur commerce
$34 MERCURE
ou par
& s'ils avoient pû eſtre aſſeurez de
Subsister autrement que par des
Convois , les priſes qui se
faisoientfur la Mer. Ce n'estoit pas
auſſi affez pour affurerce poſteà la
France que d'avoirdesforces pour le
deffendre. Monsieur de Vivonne
orut qu'ilestoitàpropos de faire de
nouvelles conquestes , qui miſſent
lesMesfinois enestat de n'estre plus
preſſez par la faim, & qui ouvris
Sent enmesmetemps uncheminpar
où le Roy ſepust rendre Maistre de
toute l'Isle. Cefut dans cette penfee
qui fortit de Meſſine vers lafin du
mois d'Octobre 1678. & qu'estant
entré par Augouste dans le dedans
du Royaume,ilprit malgré les efforts
desEspagnols , commandezavec de
bonnes Troupes& les Milices du
Païsparle Marquisde Castel Ro
drigo leur Vice- roy ,Sept Places en
GALANT.
135
र
trois semaines , qui auroient dew
occuperune Armée entiere pendant .
Lecourd'une année.
Tauromine fut une des principales
de celles qu'il prit. Elle est à deux
lieuës de Catagne de l'autre côtédu
Mont - Gibel , ſituéfurune Montagne
d'un accés difficile , de plus def
fenduë par deux Forts , fur deux
rochers eſcarpez d'une hauteurin
concevable , dont l'un ſe nomme la
Garde , & l'autre la Mole . Il
prit ensuite le Château de Saint
Alexis , dont laſituation eu deu ef
frayer les plus hardis , qui nele re
buta point . Il ſe rendit aprés
Maistre d'une Placenommela Force,&
attaqua Savoca,dont lesHabitans
ont la reputation d'estre les
Soldats les plus determinez de toute
l'iſle ; mais que leur valeur & leur
opiniatreté , avec lefecours de leur
136 MERCVRE
Garnison fuffisante pour deffendre
Seule la Place , ne purent empescher
deſe rendre au General François. Il
nes' arreſtapas à la prisede Savoca,
mais toûjours guidé par l'étoile de
SonMaître.ilattaqua&forçal'Efcalete
, aſſiſe entre deuxprécipices
affreuxfur lapointe d'un rocher ,&
défenduë par deux petits Fortsfi
elevez , qu'ilneparoiffent inacceffibles
qu'aux oyſeaux ...
Jeſerors trop longsi je vous racontois
tout ce que Monsieurde Vi
vonnefit pendant cette Campagne ,
Jans entrermesme en aucun détail
il donna des marques d'une valeur
&d'une patience , dont les plus
bardisfurent étonnez. Les mauvais
temps , la difette de toutes choses
les efforts des Eennemis , l'impazience
des Officiers de Merque le
semps ,&lepeu de vivres qui leur
1
GALANT.
137
restoient obligeoient à preſſer leur
retour , la difficulté des chemins , où
il falloitpresque toûjours marcher
àpied , nyfes incommoditez ne le
purent forceràfe relâcherun moment.
Aprés avoir envoyé au Roy
par les Vaisseaux qui s'en retour
noient en France , les Capitulations
defept Placesilrentra dans Mesfine
poury pourvoirà tout ce qui estoit du
Service de Sa Majesté , & à ce qu'il
eftoit à propos defaire pour la con-
Servation de ſes Conquestes&ta
Seuretèdes Peuples.
Je ne vous entretiendray point
de ce qui ſe paſſa en Sicile en l'année
1677. ny des actions qui se
firent pour maintenir les Places
conquiſes , ou pour garantir Meffine
des ſurpriſes des Espagnols.
L'estat des affaires fit ſouhaiter à
Monfieur de Vivonne de retourner
138. MERCURE
en France pour en entretenir le Roy
de vive voix ; il demanda fon con.
gé que Sa Majesté luy accorda ,
&ilrevint enfin à la Cour , où il
receut toutes les marques d'estime&
de bien veillance qu'ilpouvoit defirer
de fon Maistre , qui n'étant
accoûtumé qu'à faire de grandes
chofes,ſçait aussi mieux qu'aucun
Prince du monde reconnoiſtre celles
qu'on fait pour luy.
L'année 1678. quoy qu'on traitast
la Paix à Nimegue,le Roy
ayant quelque ſujet deſe défierde
la bonne foy des Ennemis , dont les
furpriſes faisoientſouvent les prin
cipalesforces marcha avecfon Armée
& choisit , Monfieur de Vivonne
pour un des Mareschaux de
France qui commanderoient fous
tuy. Sa Majesté reconnutàla maniere
dont ilconduisoituneArmée
GALANT. 139
aux ordres qui donnoit pour les
marches & pour les campemens
qu'il eſtoit capablede tout ,& qu'il
n'y avoit point de commandement
qu'on ne pust luy confier.
CetteCampagnefinis promptement
, auſſi ne fut - elle faite que
pourforcer les puiſſances armées à
consentir au repos , que le Roy
vouloit bien donner à l'Europe , en
Leur imposant les conditions d'une
Paix , ou tout estoit pour elles&م
pour ſes Alliez , par où iln'estoit
pas difficile dejuger que ce grand
Prince n'avoit combattu que pour
la seule gloire , & pour asseurer à
Ses Peuples ce mesme repos dont
il alloit faire ioüir tout le Monde
Chreftion. Quand Sa Maiestefut
de retour , on ne penfa qu'à goû
ter la tranquillité qui s'établiſſoit
partout ,&Monfieur de Vivonne
140
MERCURE
eut fuiet de prendre plus de part
àcette Paix qu'aucun autre;car ce
fut dans ce temps-là qu'on songea
à affermir la grandeurdefa Maifon,
en afſeurant ſes Charges ,&
ſes dignitez àsa posterité ,on les
fit passer à Monsieur le Duc de
Mortemarfon Fils , qui dans une
tendre ieuneſſe donnoit de belles
esperances , qui n'ont point esté
trompeuses. Sa Maiesté aioura en
core des biens considerables aux
dignitez ,& confentit àun mariage,
dont le Proiet auroit esté formé,
dans la pensée d'unir la Maifonde
Mortemar à une Famille
toute dévoüée au Roy.Onnesçauroit
troplower les perfonnes qui prirent
cettefageprecaution , qui prouvent
autant qu'aucune autre chose l'attachement
veritable, & la paſſion
qu'on a toûjours eue dans cette race
GALANT.
141
illustre , de donner à nos Roys des
preuves d'une fidelité , & d'un Zele
qui ont toûjours estéfans bornes.
4 LeMariagede Monsieur leDuc
de Mortemarfut fait avec la Fille
de M. Colbert , ce Miniſtre ſi zelé
qui auroit tout facrifiépour affeurer
Son Maistre de son dévoüement ,
qui atant laiſſe de marques defa
paßionpour son Service& poursa
gloire , & dont il reste dans tous
Les Etats du Royaume , außi
bien que dans les märbres , des
monumens glorieux quele temps
ne pourront détruire. Après ces
heureuſes Nopces , Monsieur de
Vivonnefit encore deux Campagnes
avec les Galeres ; mais il ne
trouva dans ſes courses que des
orages & des mauvais temps à
combattre , qui auroient coûté la
perte infaillible d'une partie de
142 MER CURE
ce beau Corps s'il neust eu autant
de prévoyance , pour segarantir
de ces fortes d'Ennemis qu'il
avoit de hardieſſe pour attaquer les
autres.
Ces deux Campagnes finies , il
obtint que Monsieur de Mortemar
commanderoit en ſa place, ce que
fit cejeune Seigneur avec tant de
Succés & de gloire , que Monsieur
deVivonne augmentapour luy l'estime
qu'il avoit en ſujet d'en avoir
dé's son enfance. Auſfile perdit - il ,
quand la mort le lay ofta , avec un
regret de Pere , & d'Amy. Il fut
charmédefa vertu dans une longuemaladie;
&fa conduite ,&sa
fermeté qui luy faisoient regarder
une mort certaineſans en estre
trouble, luy donnerent de l'admiration.
Si quelque chose l'eustpu con-
Soler, c'est l'amitié qu'il trouva
GALANT.
143
:
dans toutes les personnes qui composent
l'illustre Famille , où il eſtoit
entré parle Mariage defon Fils ,
les marques de confiance &
de cordialité qu'il recent de Monfieur
le Marquis de Seignelay,digne
heritier de feu M. Colbert , ce
qui luy fit esperer qu'ayant de
nouvelles occaſions defervir le Roy ,
il auroit celles de meriter des graces
pourdeux petits Fils que Monsieur
le Duc de Mortemar luy laißoit. Il
y afujet de croire qu'avec l'exemple
de leur Pere , &celuy d'un Ayeul
dont la vie est pleine d'actions
memorables ,& qui leurauroitdonné
tous fesfoins ,ils feroient rendus
dignes de la protection& des
bontez de Sa Majesté, comme l'on
doit l'esperer encoredes foins que
Monfieur de Seignelay leur Oncle
en prend , qui marque aussi par
148 MERCVRE
tout ce qu'ilfaitpour eux , par com
bien d'endroitsils luyfont chers .
Monfieurde Vivonneavoit teûiours
cu de l'inclination pour la
perfonne de Madame la Duchefſſe
de Mortemar sa belle- Fille , &
beaucoup d'estime pourſavertu ;
maiselle s'estoit fort accruepar le
commerce plus particulier qu'il
avoit eu avec elle pendant la mala.
diede Monsieur le Duc de MortemarSon
Mary , & elle ne s'estoit
paspeu augmenté depuis sa mort.
Aussipeut-on direàla loüange de
cette ieune Dame qu'on nepeut donner
un meilleur exemple aux Femmes
pour vivre avec leur Epoux , ny
pour se conduire quand la mort les
en aseparées. 1
La perte de Monsieur leMareſchal
de Vivonne , & celle de
Mr ſon Fils ,ont bien faitrépandr
des
GALANT. 149
larmes . On Sçait le regret de la
Cour; des Provinces enticres ont
fait paroiſtre leur deüil par des de.
monstrations qui ne permettentpas.
de douter de leur douleur. La Provence
ne se confole point ; Monfieur
de Vivonne y estoit uniquement
aimé , Marseille , où sa
Charge de General desGaleres luy
faisoitfaireplus defejour ,ne ceffe
point de le pleurer . Il est vray qu'il
avoit un grand amour pour cette
Ville, &fon attachement ne venoit
pas dela beauté du climat , ny de
celle deses édifices , paroùpluſieurs
personnesyfont attirées. Ily avoit
trouvé tant d'hommes de merite ,
qu'il s'en est pas éloigné sans douleur
, & il se faisoit toûjours un
plaisir tres-fenfible d'y retourner .
On l'y aimoit aussi beaucoup ; la
Nobleffe&le Peuple donnoient à
l'envy des demonstrations de l'affec-
Octobre 1688 . G
150
MERCVRE
tion qu'ils avoient pour luy & lear
amitiése répandoit encorefur fes
Domestiques, & fur ceux qui luy
estoient plus particulierement attachez.
Ce Peuplévenu de la Phocide
a confervé toute la politeße ,
&tout l'esprit dejustice deſa premiere
patrie , & l'alliance de l'ancienne
Rome qui mettoit Marseille
au nombre des Villes à qui cette
Maistreffe du monde donnoit le titre
Superbe de sa soeur , elle n'ajamais
rien fait par où elleait pu ceffer de
meriter les avantages qu'elle a eus
par deſſus les autres Citez . Iln'y
apoint de lieu où l'esprit foit plus
Penetrant, &où l'on connoiſſe plus
promptement le merite des perfonnes
, & on ne le connoist point fans
lefaire paroître &Sans luy rendre
ce qu'on luy doit . Rien n'estoit échapé
ace Peuple des grandes qualitez ac
Monsieur de Vivonne,on se plaiſoit
GALANT.
151
àluy endonnerdes marques ; il en
avoit auſſioneſenſibilitéfi grande ,
qu'il ne pouvoit à fongré trouver
aſſez d'occaſions de faire paroiſtre
combien il s'applaudiffſoit d'enestre
almée,parce qu'il connoiffoit tout le
prix de l'amitié qu'on avoitpour
luy. Mais aprés celajene dois rien
dire;iene cefferay pourtant pas de
vous entretenir , Monseigneur ,
pour ne trouver plus de matiere.
La vie de cet homme illustre est
unbeau champ pour les Panegy.
vistes , quand on prendra Soin
d'en recueillir toutes les particularitez
, & elle fournira de beaux
endroits à ceux qui voudront donner
degrandsexemples àlaposteri
té. le nedoute pas que fa mort ne
faffe verfer beaucoup de larmes
dans vostre Province. Le ſouvenir
de ce qu'on y doit àſa Maiſon, qui
en a esté pendant desfiecles leprin-
G2
152 MERCURE
i
cipal ornement , & ce que les peu
ples devoient à la postérité de ses
Ancestres, leur fera ſans doute accorder
ſans peine les prieres que
vous leur demanderez pour luy . Ses
emplois &Ses affaires le privant
de lafatisfaction qu'il auroit euë de
vivre avec eux,ila toûjours foûhaité
quefes cendres fuſſent con-
Servées à Poitiers dans le Tombeau
de ſes Peres , & ilferegardoit commeEtrangeren
quelque autre lieu
qu'ilpust estre.
Vous connoiſfiez Monsieur le
Mareſchal de Vivonne comme moy,
Monseigneur ; ilvous honoroitparfaitement
, & j'efpere que vous
joindrez vos prieres à celles des
Fidellesdu Diocese que la Providence
a commis à vosſoins. Le ſuis
avec un profond respect ,
MONSEIGNEUR ,
:
Voſtre tres-humble & tresobeiffant
Serviteur.
A Paris le 25. Septembre 1688 .
GALANT.
153
Le 18. du mois paffé ,Monfhear
l'Eveſque de Noyon s'eftant
rendu à Challiot , en la
maiſon de feu Monfieur le
Marefchalde Vivonne, leva le
Corps qui estoit fur unLit de
Parade,& il le fit tranſporter
en l'EgliſeAbbatiale des Dames
Chanoineffes de Sainte Geneviefve
de Challiot où il dit la
Meffe-Toutes les Ceremonies
de la Depofition furent faites
en prefence de plaſieurs per
fonnes dequalité , qui ne purent
retenir leurs larmes à la
veuë de ce lugubre ſpectacle .
Ce Prelat preſenta enfuite le
Coeur de cet illuſtre Maréchal
à l'Abbeſſe du Convent , qui
eſt une Dame d'un merite diftingué.
Elle recent ce depoft
d'un air qui marquoit combien
elle eſtoit touchée Auſſi Mon-
G
3
154
MERCVRE
fieur de Vivonne avoit - ileu
pour elle pendant ſon vivant
beaucoup d'eſtime & de confideration
.
lene ſçay ſi vous ſçavez que
ce Maréchal avoit fait un Re
giment en Sicile qui portoid
fon nom. Il eſtoit pourtant
François. Les Drapeaux y
'avoient ſes armes , ce que
le Roy avoit permis ainfi
qu'aux Tambours qui estoient
auſſi veſtusde ſes Livrées. Il en
avoit pris grand foin,& c'eſt
un des Regimens du Royaume
où la difcipline eſt mieux
obſervée. Il n'y avoitrien épargné
, & il avoit eſté bien ſe.
condé par Monfieur le Che
valier Paroſt quien eſt Major
& depuis encore par
Monfieur de la Tour , Lieu.
tenant Colonel . Le Roy l'a ac-
3
GALANT.
155
cordé aprés ſa mort à Monfieur
le Marquis de Tiange
fon neveu , l'undes Menins de
Monseigneur le Dauphin , Si
Monfieur le Mareſchal de Vivonne
avoit diſpoſe de quelque
choſe des Emplois qu'il
avoit , il auroit donné ce Regiment
à Monfieur de Tiange
qu'il aimoit & eſtimoit beaucoup
, parce qu'il connoiffoit
l'attachementqu'il avoit pour
luy ,& qu'avec tout le courage
,& toute la valeur poſſible
on ne peut trouver plus de probité
, ny s'attacher plus à faire
justice , qui eſtoit une des choſes
qui le touchoient davantage.
Comme vous aimez tout ce
qui parle du Roy, je ne sçaurois
m'empefcher de vous dire
quelque choſe d'un Sermon
G4
156 MERCURE
qui fut preſché par le P. Simon
de la Vierge , Prieur des Carmesdela
Rochelle, le 29 Septembre,
jour de Saint Michel,
dans l'Eglife des Peres Recolets,
qui le reconnoiffent pour
titulaire de leur Maiſon. Il
prit pour texte ces paroles de
Daniel, Et coce Michael , unus de
Principibusprimis,venit in adjatorium
meum ,& après avoir remarqué
qu'il n'y avoit nul
rapport de nos connoiffances
qui font ſenſibles; à ces eſprits
qui font purs , & des qualitez
des Anges aux expreſ
fions des hommes , faiſant re
flexion qu'un Dieu s'eſt uny à
la nature humaine preferablement
à la nature Angelique , il
ſe perfuada que l'homme pouvoit
parler d'un Ange , & que
le merite de Saint Michel ne
GALANT.
157
1
perdoit rien entre les mains
des Predicateurs , & mefme
que l'entrepriſe eſtoit facile
depuis qu'un Ange avoitparlé
àune Vierge. Dans le ſecond
exorde , il parla de la création
des Anges, de la ſeparation des
bons d'avec les mauvais , &
faifant connoiſtre que la chûte
de ceux- cy a exercé le zele de
ceux-là, quellegrandeur,dit-il
eft comparable à celle de Saint Michel!
Dieu luy a mis entre les mains
ce qu'ileſtime le plus ,ſagloirepour
la defendre ,ſon Eglise pour lafoû
tenir , fon peuple pour le proteger..
Les preuves de la premiere
partie furent brillantes , morales
, & pleine de feu . Aprés
avoir obſervé dans la ſeconde
que Dieu a toûjours employé
Saint Michel dans la conduite:
de ſonEgliſe lors meſme qu'els
GS
158 MERCVRE
le n'eſtoit encore que figurée
dans les Anciens Ifraëlites , ik
continua fon difcours par ces
paroles. Dans quel Siecle ce bienheureux
Archange n'at-t- il pas
pris les intereſts de l'épouse du Sauveur
du monde ? C'est luy qui brisa
Leschaiſnés de Saint Pierre ,&mit
en liberté cet Apoftre pour la conſolation
des Fidelles ; c'eſt luy qui fut
donnéà Saint Paulpour l'accompagner
dans des voyagesoùilne s'agifſoitde
rien moins quedela converſion
de l'Univers , & pour tout
dire dans unefeuleparole ,c'eſt luy
qui ſous les ordres du Seigneur regle
toutes les demarches de Loüis le
Grand par uneſuiterapidedevertus
& de victoires . Combien de
vons nous estimer , combien devons
nous cherir un Prince qui travail-
Lantpour l'état , travaillefans ceffe
Pour l'Eglise , & se montre tresGALANT.
159
Chreftien dans toutes ses oeuvres ?
N'est- il pas nostre confolation &
noſtre joye , luy qui réjouit tous les
joursle Ciel& la Terre par la réünion
des nos Frères qui s'estoient
trop facilement separez , & pouvons-
nous n'estre pas touchez pendant
qu'il excite les uns parfes
pieuſes liberalitez , attire les autres
par les marques deſa bienveillance
, relevefa douceurparfa Maje.
ſté, moderela ſeveritéde ſes Edits
parfa clemence , aiment ſes Sujets
hait leurs erreurs , ramene les
efprits à la verité par la perfuafion
les coeurs à la charitépar la
crainte ; gagne tout le monde pour
faire regnerpar tout le maistre du
Ciel & de la Terre? Mais que
nous fert d'avoir un Prince religieux,
si nous n'avons pas plus de
religion ? Que nous fert d'avoir un
Roy Zelé, sinous reſiſtons àfon ze
G6
160 MERCVRE
Le? Que nousfert de voir les Tem
ples de l'erreur demolis parſesſoins,
fi nous les relevonspar nos defirs ?
Que nousfert de le voir triompher
des ennemis de l'Eglife ,fi nous ne
triomphons des paſſions de nostre
coeur ? Que nous fert d'applaudir
au fameuxordre de Chevalerieque
les Rois fes ayeux ont étably fous le
nom de Saint Michel , si nous ne
respondonsà la protection que cet
Archange offre dans toutes les rencontres
au Peuple de Dieu ?
Pour continuer à vous faire
part de toutes les grandes actions
de la vie du Roy , marquées
par autant de Medailles
, frapées exprés pour faire
une ſuite de cette belle vie
je vous envoye celle qui regardelaMarine,
que ce Prince
a tellement augmentée pendant
fon regne qu'elle n'a jaBELLO
ET
1.Doliuarfecit
NAVTARV
LX- MILL
CONSCRIPT
COMMERCIO
MDCLXXX.
D
GYYXX
ВЕГГО
EI .
GALANT. 161
1
mais eſté ſi floriſſante ſous
ceux de tous ſes Predeceffeurs
enſemble.
L'amour que les Peuples ont
pour ce grand Monarque , fait
que tous ceux qui vont de fa
partdans les Provinces, y font
receus avec des demonſtrations
de joye extraordinaire.
Le Lundy 4. de ce mois , Mef
ſieurs de la Chambre pour la
Reformation des abus de la
justice , s'eftant rendus à lai
Maiſon - Rouge , à trois lieuës
endeça de la Ville de Limoges..
Monfieurde Fieubet,Prefident
de cette illuftre Chambre , y
arriva ce meſme jour à midy ,
eſtant eſcorté du Fils de Monfieur
Aufillon avec ſa Compagnie
, que le Roy a nommé
pour ſervir en qualité de Prevoſt
auprés de ces Meſſieurs.
162 MERCURE
Le Prevoſt de la Mareſchauffée
de la Province du Limoſin,
& le Vice- Senéchal s'y trouverent
, chacun avec ſes Officiers
& Archers. Il y avoit
encore trois cens notables
Bourgeois à Cheval avec les
Officiers de Juſtice. Ces derniers
haranguerent Monfieur
le Preſident; aprés quoy on
commença às'avancer vers la
Ville. La Compagnie de la
Mareſchauffée marchoitla premiere
, & eſtoit ſuiviede celle
du Vice-Senechal. Enfuite on
voyoit le Carroſſe deMonfieur
de Fieubet, dans lequel il étoit
avec Monfieur Bignon , Monfieur
de Marillac ,& Monfieur
l'Abbé le Pelletier, Conſeillers:
d'Estat . Tous ceux de la Compagnie
de Monfieur Aufillon ,
l'épée àla main, environnoient
GALANT. 16-3
ce Carroffe , qui eſtoit à huic
Chevaux . Deux autres de M.
de la Briffe , Procureur General
de la Chambre , ſuivoient
celuy - cy;il eſtoit dans lepre
mier , & fes Officiers dans le
fecond. Aprés ceux- cy marchoientles
Carroſſes des Confeillers
d'Estat , celuy de l'In
tendant de la Province,& ceux
des Maiſtres des Requeſtes
tous à fix chevaux . Ils eſtoient
futvisdes Officiers de la Chancellerie
, & de la Chambre ,&
les trois cens notables Bour
geois fermoient la marche .Lors
qu'on aprocha de la Ville , le
Canon tira toujours juſqu'à ce
que Monfieur le Preſident fuft
entrédans ſon Hoſtel.
Nous avons perdu ce moiscy
Monfieur Perrault , Docteur
en Medecine , & de l'A
164 MERCURE
}
cademie des Sciences . Il eſtoit
forthabile dans tout ce qui regarde
les beaux Arts , & le
Public luy est obligé de la belle
traduction qu'il luy a donné de
Vitruve. Elle eſt extrémement
recherchée & a fait plaifir à
beaucoup d'Architectes.
Perrault n'eſtoit pas ſeulement
ſçavant dans la belle Architec.
ture,mais ila ſceu mettre cette
Science en pratique. L'Arcde
Triompher a efté fait fur fon
Mr.
deſſein,auſſi -bien quela façade.
du Louvre ornée du beau perif
tille qui l'accompagne.C'eſtun
Ouvrage fort eſtimé de tous,
ceux qui s'y connoiffent , &
que les Etrangers regardent
avecétonnement. Il a auſſi fait
baſtir l'Obfervatoire , dont la
conſtruction qui eſt ſinguliere ,
demandoit un genie , qui euſt
GALANT .
165
{
une parfaite connoiſſance des
Sciences pour lesquelles on a
élevé ce Baſtiment. Je vous
en ay donné un ample & curieuſe
deſcription , dans l'une
de mes quatre Lettres touchant
l'Ambaffade de Siam en
France , où l'on voit , comme
vous ſçavez , des choſes tres
particulieres qui n'avoientjamais
eſté ſceuës , quoy que
l'Obfervatoire ſoit conna de
puis long- temps.Outre lesdix
Livresd'Architecture deVitruve
, traduits en noftre Langue,
avec des Notes & des Figu
res,dont on a fait une ſeconde
édition in folio , corrigée & au.
gmentée , Monfieur Perrault
a donné les Ordonnances des
cinq eſpeces de Colomnes felon
la Methode des Anciens
auſſi infolio avec des Figures ,
166 MERCURE
& des Eſſais de Phyſique , ou
Recueil de pluſieurs Traitez
touchant les choſes naturelles ,
quatre volumes in douze avec
des Figures. Il a laiſſeun nouvel
Ouvrage de Phyſique qu'o
va debiter. Les lumieres qu'il
avoit fur toutes choſes faifoient
qu'on le regardoit come
un homme rare ; auſſi eſtoit- il
d'une Famille qui a toujours
eſté tout eſprit. Monfieur Perrault
fon Frere , qui eſt de l'Academie
Françoiſe , en rend
un témoignage qu'on ne sçauroit
conteſter. 3
Monfieur le Fouyn eft mort
peu de jours aprés . Il eſtoit
Secretaire du Roy , Greffier
du Confeil , & Secretaire General
de la Marine , & avoit
une fi grande penetration pour
les affaires ,qu'il les concevoit
GALANT. 167
!
T
fur le moindre recit qu'on luy
en faiſoit , ce qui ayant eſté reconnu
par Monfieur Colbert ,
dont l'activité eſtoit extrême
entoutes chofes,& qui ne chera
choit que des gens quien eufſent
beaucoup pour le ſervice
de Sa Majefté,il ſe fit un plaiſir
de contribuer à ſon élevation,
qu'on doit regarder comme un
effetde ſon grand travail.
Pendant que les uns fortent
à regret du monde , d'autres y
demeurent avec douleur. Les
Goûteux font de ce nombre .
Il eſt peu de gens qui y ſouffrent
davantage , & comme
on donneroit volontiers tout
fon bien pour ſe délivrer des
douleurs aiguës que cauſe
la goûte , l'eſpoir du gain a fait
chercher detout temps de remedes
pour ce mal . On en a
168 MERCURE
1
2
trouvé qui l'adouciffent , mais
on n'a pû encore en trouve
qui le gueriffent entierement.
Entre tous ceux qui ont
travaillé à chercher de ces remedes
, il ſemble qu'aucun n'a
mieux réuſſi,que Mr Menard.
premier Chirurgien dela feuë
Reine Mere. Comme le Baumedont
il a trouvé le ſecret
n'a jamais cſté diſtribué au
Public , & qu'il l'a laiſſe en
mourant à Mademoiselle Guyet
ſa niece , Femme de Mr
de Vaffefont , ilsontcru qu'on
leur feroit redevable ,s'ils en
faifoient pars à ceux que la
goute attaqueroit&dans cette
veuë , ils ont fupplié le Roy
de leur en donner le Privilege.
Sa Majesté qui n'accorde rien
fans être bien informée de l'utilité
de ce qu'elle accorde ,
GALANT. 169
donna ordre à fon premierMedecin
de prendre connoiffan
ce de la faculté & des effets de
ce Baume. Monfieur Daquin,
aprés en avoir fait faire pluſieurs
experiences pendant
deux ans , a donné ſon avis
par lequel il paroiſt que tous
les Malades qui ſe ſont ſervis
de ce remede , en ont receu
June entiere guerifon , ce qui a
obligé le Roy à permettre que
ce Baume foit diſtribué dans
tout ſon Royaume. J'ay veu
& leu tous les Certificats &
Jes Memoires où ſont les
noms de tous ceux qui en ont
eſté gueris & fans cela je ne
vous endiroisrien, n'ayantpas
accoutumé de vous parler de
ces fortes de remede , à moins
que je ne fois ſur qu'ils vien
nent de bonne part , & que
les effets en font certains .D'ail-
ما
170
MERCURE
leurs Monfieur de Vallefont
eſtant homme de Service , &
paſſant pour Gentilhomme , il
nedoit point eſtreau nombre
deceux qui ne débitent que de
faux remedes. Ila paſſé plus de
dix-huit ans dans les Armées ,
en qualité de Volontaire , Officier
d'Infanterie , de Cavalerie
, & autres emplois confiderables
. 11demeure à l'Hoſtel
de Luſſan , ruë des Petits-
Champs , & on aura chez luy
tous les éclairciſſemens neceffaires
touchant fon Baume.
Ce n'eſt pas ſeulement dans
lesArmées qu'on a la gloire de
mourir pour ſon Roy.Ceux qui
facrifient auſſi leur vie pour le
bien de l'Etat font digues de
trouver place parmy les Illuftres.
C'eſt cequ'à merité Monfieur
Johin ; fort eſtimé dans
-
GALANT.
171
Paris pour ſa probité , & qui
eſt mort depuis peu àXaintes ,
où il accompagnoit Monfieur
de Pomereu , Conſeiller d'Ef
tat ordinaire , dontila eſté Se
cretaire pendant vingt- trois
ans. L'Application extrême
qu'il a eu ë à travailler aux affaires
, & au foulagement de
cette Province ,& de tous les
autres lieux que Monfieur de
Poremeu a viſitez avec ſon activité
accoutumée , & ce zele
extréme qu'il a pour ce qui regarde
le ſervice de Sa Majesté ,
lay a cauſe une groſſe fiévre ,
qui jointe au mauvais air qu'il
avoit pris à la Rochelle ,
l'a emporté en fort peu de
jours. :
Il y a une nouvelle mode
demanchons qui faitdu bruit.
Ils font d'Obuzer. C'eſt un pe172
MERCURE
1
tit animal que l'on ne trouve
que dans des Pays tres éloignez.
Il a la peau fi fine & fi belle
, qu'on n'en a point veu de
ſemblables , ny quil'égalenten
beauté. Sa couleur est admirable
,& d'une teinte naturelle ,
qui n'eſt ny rayée ny mouchetée
, mais jaſpée d'une maniere
toute particuliere , & qui
eſt fort agreable , ayant cela de
propre qu'on ne peut la contrefaire
par aucun luſtre , ny
paraucune peinture. Ce qu'il
ya de plus extraordinaire
dans cette fourure d'Obuzer ,
c'eſt de ſe pouvoir coucher de
tous fens , & mefme d'eſtre
encore plus belle à contre- poil
quedans le ſens qui luy eft na
turel . Le cuir en eſt fortmince
&d'une grande douceur , ce
que les gens du métier expriment
GALANT.
173
ment par le terme de Molet. II
n'eſt point facile à ſe déchirer
ayant de plus cette proprieté
fort finguliere , de n'eſtre point
fujet aux vers & aux inſectes
qui ont coutume deſe trouver
dans les autres peaux , & de
les ronger , & ce qui fait ordinairement
tomber le poil , &
gâte les plus belles fourures.
Ces manchons d'Obuzer n'ont
pas beſoin d'étuis pour étre
confervez . On peut meſme
les mettre & le chifonner dans
la poche , ſans que cela leur fafſe
rien perdre de leur forme ,
oude leurbeauté naturelle .On
a preſenté au Roy le premier
de cette eſpece qui ait paru en
Europe , & Sa Majesté a eu la
bonté de l'agréer. Le Sieur du
Tremble , Marchand Foureur
de Paris , qui a toujours eſté
Octobre 1688 . H
174
MERCVRE
extremement curieux d'avoir
debelles fourures, eſt le ſeul en
France qui ait de ces manchons
d'Obufer . Il les a fait venir de
fort loin , &avec beaucoup de
peine. Il demeureau bout de
la ruë Dauphine du coſté du
Fauxbourg Saint Germain , à
l'Enſeigne du Grand Monarque.
La beauté conduit à tout
quand on a affez d'eſprit pour
la menager avec adreſſe . Ces
deux avantages s'eſtant rencontrez
dans une jeune Perſonne
qui manquoit de bien
&de naiſſance , elle en a ſcen
ſi bien profiter , qu'ils l'ont
élevée à une fortune qu'elle
ſoûtient aujourd'huy admirablement.
Le nomd'Angelique
qui luy fut donné , répondoit
aux agrémens qui la tendoient
GALANT .
175
toute aimable . Elle n'avoitque
douze ans lors qu'elle perdit
fon Pere & ſa Mere. En cemalheureux
eftat , une Tante qui
ſçavoit le monde & qui n'avoit
point d'Enfans , la fit veniravec
elle . Quoy qu'elle fut
affez peu accommodée , & que
la dépenſe qu'il luy faloit faire
pour l'entretenir ſe puſt nommer
une charge , elle avoit ſes
veuës en la prenant. C'étoit
une Femme de beaucoup d'intrigue
. Sa Niece eſtoit belle , &
ſembloit avoir ce je ne ſçay
quoy qui eſtencore plus piquant
que la beauté. Ainfiş'il
luy devoit couter quelque..
choſe pour la tenir propre &
dans un estat àfaire valoir fes
charmes , elle efperoit s'en dédommager
par les Amis qu'elle
pourroit luy donner un
H2
176 MERCURE
1
4
jour. En effet , à peine eutelle
atteint ſa quinziéme
année , qu'on ne parla plus
que de la belle Angelique.
La fraiſcheur de la jeuneſſe
jointe aux traits les plus
touchants la fit regarder
avec des yeux d'admiration.
On eut de l'empreſſement à
trouver accés chez elle , &
comme perſonne n'y pouvoit
eſtre receu ſans avoir gagné la
Tante , elle eut bien-toſt le
plaisirde ſe voir faire la cour.
C'eſtoit ce qu'elle attendoit
depuis long temps. Elle ne fut
pas inexorable. On prenoit
divers pretextes pour aller la
voir , & la Niece eſtant toû
jours de la conversation , &
diſant les choſes de la maniere
du monde la plus agreable , on
GALANT.. 177
eſtoit charmé de l'entretenir
; maisſice charmes attiroit,
on n'alloit pas loin ſans
eſtre arreſté . Aprés deux ou
trois viſites , la Tante oppoſoit
des regles de bien ſeance dont
on ne s'affranchiſſoit que par
des voyes utiles pour elle. On
n'ignoroit pas que ſa fortune
eſtoit mediocre , & les preſents
applaniffoient les difficultez.
Elle avoit l'adreſſe , non ſeulementde
s'en attirer , mais de ſe
faire impofer une eſpece de
contrainte pour ſe reſoudre à
les recevoir. Cependant ils ne
ſervoient qu'à faire obtenir la
permiſſion d'un entretien general
, & il falloit payer cherement
un teſte à teſte , quand
pour l'accorder elle feignoit
quelque affaire qui l'obligeoit
à quitter ſa Niece. Mais ſi la
H 3
&
178 MERCURE
belle Angelique demeuroit
alors ſur ſa bonne fov ,l'Amant
qui ſembloit favoriſé n'en ti
roitpas ungrand avantage. La
Tante qui luy donnoit de bonnes
leçons , luy avoit ſouvent
reïteré , que la fierté ſeule luy
pourroit faire trouver un Mary
, & que tout ſon bien conſiſtant
dans ſa beauté , c'eſtoit
à elle à étudier le foible de
ceux qu'elle luy attireroit pour
reünir dans quelque établiſſement.
Elle ajoûtoit que la tendreſſe
de coeur eſtoit la perte
desFilles ,& que pour ſe mettrebien
avec la fortune , il ne
falloit jamais rien aimer. Ces
maximes eſtoient aſſez dai
gouft d'Angelique ; auſſi les
pratiquoit elle fort heureuſement.
Elle avoit l'eſprit auſſi
fin que penetrant , & il luy
८
GALANT. 179
eſtoit aiſée de demeſler que
toutl'attachementque luy faifoient
voir ceux qui en avoient
le plus pour elle , eſtoit
fondé ſur les eſperances d'une
liaiſon de galanteric. Ils s'en
Haterent inutilement. Leurs
plus ardentes proteſtations demeurerent
fans, pouvoit , elle
ne ſeſaiſſat ébloüir d'aucune ,
&toutes les offres qui luy fas
rent faites , & qu'on luy faifoit
d'autant plusouvertementque
fa condition qui estoit fort
baffe , ſemblojit les autorifer ,
mela purent faire conſentir à
aucun engagement. La Tante
prenoit toujours , & Angelique
feignoit de n'en rien ſçavoir.
Quand elle auroit pû fouffrir
que l'on enſt fait quelque dépenſe
pour elle il n'y euſt eu
rien d'aſſez ſolide pour remplir
H 4
180 MERCURE
l'ambition dont elle eſtoit tour
mentée . Elle avoit beſoin de
rencontrer une Dupe qui luy
vouluſt tout ſacrifier. C'eſt ce
qu'on ne trouve pas toujours
aifément. Les hommes, s'accoustument
de bonne heure à
ſe tenir fur leurs gardes , &
quand il s'agit de mariage les
plus amoureux y penſent plus
d'une fois . D'ailleurs quoy
qu'Angelique paruſt d'une
vertu fort exacte , comme elle
voyoit beaucoup de monde ,
chacun ne ſe croyoit refuſe
que parce qu'un autre eſtoit
plus heureux que luy , & les
vifites qu'elle recevoit engageanttoujours
à quelque Tri
but enversla Tante , fi on ne
la mettoit pas au rang des Filles
d'une reputation douteuſe, elle
GALANT. 181
د quis
paſſoit au moins pour une coquette.
Trois ans s'eſtant coulez
dela forte , ſans quelle euſt
trouvé un épouſeur , elle reconnut
que cette conduite ne
luy eſtoit pas avantageuſe , &
que fiuntour d'eſprit ne fecondoit
ſa beauté , elle eſtoit en
riſque de ne pas changer d'eftat
. On luy parla d'un vieux
Marquis de Province
s'eſtaut déja marié deux fois ,
avoit la tentation de faire une
troifiéme folie. C'eſtoit un
homme fort riche , demeurant
àune Terre àquinzelieuës de
Paris. Il eſtoit facileà s'enflas
mer ,& s'eſtoit laiſſe duper par
ſes deux premieres femmes ,
qu'un enteſtement d'amour
luy avoit fait épouſer.Angelique
ayant appris qu'il avoie
lecoeur ſenſible , crut qu'elle
L
H's
182 MERCVRE
L en pouvoit entreprendre la
conqueſte. Elle inventa un
Roman qu'elle concerta avec
faTante , & un jour qu'elle
furent averties qu'il diſneroit
à un certain Bourg , au
retour d'un court voyage qu'il
faifoitde temps en temps , elles
ſe rendirent à l'Hôtellerie où il
avoit accoûtumé de deſcendre .
La beauté d'Angelique eſtant
de celles qui brillent& qui furprennent
, l'Hôteſſe qui en fut
frappée la mit dans une chambre
fort propre , & s'empreſſa
à luy demander ce qu'elle vouloit.
Elle affecta un air de langueur
qui la rendoit encore
plus belle ,& luy répondit en
foûpirant qu'il ne falloit à difner
que pour la Demoiſelle qui
l'accompagnoit , parce qu'elle
eſtoit dans un eſtat qui luy
JGALANT. 183
oſtoite kenvie de månger.
L'Hôteffe entra dans ſon déplaifir
, quoy qu'elle n'oſſaſt
Juy en demander la cauſe , &
luyayantdit toutce qu'elle put
pour adoucir ſes chagrins , elle
la quita au bruit d'un Carroffe
qu'elle entenditarriver. C'eſtoit
le Marquis. Elle luy dit
auffi -toſt qu'elle avoit chez elle
la plus belle Fille qu'elle cuſt
jamais veuë , mais fi affligée
que cela faiſoit pitié. Le Marquis
fut attendry , & dans l'Impatience
qu'il eutde la voir , il
pria l'Hoteſſe de le mener dans
ſa chambre. Il prit pour pretexte
une liberté de Voyageur,
&luy demanda ſi elle voudrait
fouffrir qu'il euſt l'honneurde
dîner avec elle.L'Hôteſſe l'ayat
aſſeurée que c'eſtoit un Gentilhomme
des plus eſtimez de
(
184 MER CURE
tout le Pays , ſortit un moment
aprés pour donner ordre
au repas . La Belle repor
pondant civilement à toutes
les honneſterez du vieux Marquis,
le pria de s'épargner l'ennuy
qu'ilauroitde paſſer deux
heures avec unemalheureuſe ,
dont la converfſation ne pouvoit
qu'eſtre importune. Sa
beauté fit ſur ſon coeur l'effet
qu'elle en attendoit.Il en parut
vivementtouché ,& commençant
à s'intereſſer dans ſa fortune
, il la conjura de luy découvrir
qui elle eſtoit. Elle fut
long- temps às'en défendre ſur
ce qu'il luy eſtoit importantde
demeurer inconnue , & cei refusle
rendant plus curieux , il
lapreſſa tantqu'elleluydit que
depuiſſantes raiſonsluy impofoient
la neceſſité de cacher
fon nom ,&que tout ce qu'elle
GALANT. 185
pouvoit luy apprendre en
general , c'eſtoit qu'eſtant demeurée
fans Pere ny Mere
avec douze mille livres de
rente lors qu'elle n'avoitencore
que dix ans , ſon Tuteurqui
estoit fon Heritier , l'avoir
enfermée dans un Convent ,
où il avoit fait tous ſes efforts
pour l'obliger à prendre
l'Habit ; que n'ayant pu en
venir à bout , il avoit voulu
luy faire épouſer un de ſes Fils,,
homme mal fait & de nul merite
,& qu'enfin par le confeil
d'une Tante qui estoit la
ſeule de tous ſes Parens qui
prenoit ſes intereſts , elle avoit
trouvé moyen de s'échaper du
Convent , & qu'elle alloit à
Paris ſe cacher chez la Demoiſelle
dont il la voyoit accompagnée,
en attendant qu'an.
1
186 MERCVRE
euſt pris dejuſtes meſurespour
la garantir de la perfecution
de fon Tuteur. Tout cela fut
dit avec des marques d'un fi
grand accablement , & d'une
maniere fi noble , que le Marquis
ayant donné dans le
piege , ne douta point qu'Angelique
ne fuft une Fille de
qualité . L'amour échauffant
déja ſon coeur , il la pria de
venir chez luy , l'affeurant
qu'elle y trouveroittout le ſe-
-cours qu'elle devoit s'en promettre
. La Belle luy témoignant
beaucoup de reconnoiffancede
cette offre , dit qu'elle
feroit fachée de l'enveloper
dans fon malheur , que ſes Ennemis
étoient d'une humeur
*fort violente ,& que dans le
-deſeſpoir où ils ſeroient lors
qu'on leur auroit appris qu'el
GALANT . 187
le s'eſtoit tirée du Convent , il
n'y avoit rien qu'ils ne fuſſent
capables d'entreprendre contre
ceux qui auroient favorifé fon
évaſion . La Tante qui n'avoit
point encore parlé , comme
ſe tenant dans le reſpect , dit
alors à Angelique que dans
l'eſtat où ſes affaires estoient ,
"elle ne feroit pas mal d'accepter
les offres que luy faiſoit
Monfieur le Marquis ; que
comme on ne pourroitdeviner
qu'il la connuſt , la maiſon ſe
roit un lieu où perſonne ne
*s'aviferoit de la chercher , au
lieu qu'eſtant cachée à Paris
chez elle , ſes Parens qui mettroient
par tout des eſpions,
pourroient découvrir qu'elle
yferoit ,& la tireroient d'entre
ſes mains fans qu'illuy fuſt
poffible de la défendre contre
188 MERCVRE
eux , comme pourroit faire
Monfieur le Marquis dont la
qualité ſeroit reſpectée. Le rai--
fonnement fut trouvé bon ,
&le Marquis l'ayant appuyé
avec beaucoup de chaleur ,la
Belle fut obligée de ſe rendre,
à la charge qui luy donneroitun
Appartement , où elle
ne ſeroit venë que de quelques-
unsde ſes Domestiques ..
La condition fut acceptée . On
ſervit le diſné , & le Marquis
luy fit de ſi inſtantes prieresde
moderer fon chagrin , qu'elle
reſolut pour l'amour de luy de
reprendre la gayeté qui luy
eſtoit naturelle. Il eſtoitravy
d'avoir àgarder un ſi precieux
trefor ,& tenoit fans ceſſe les
yeux attachez fur elle. Lors
qu'elle futarrivée chez luy ,..
il la logea dans un fort beau
Pavillon , où il la voyoit à tous
GALAN T. 189
4
te
د
momens. Elle le pria d'abord
de trouver bon qu'elle fiſt ſçavoir
toutes chofes à cette Tanqui
luy avoit conſeillé
d'abandonner le Convent , afin
de pouvoir apprendre par elle
dans quel ſentiment ſeroient
ſes autres Parens. Il le permit
avec joye, & la veritable Tante
qui étoit auprés d'elle , &
qu'elle nommoit ſa Gouvernante
, ſe chargea du ſoin de
faire venir la réponſe avee
d'autres Lettres de differente
écriture , felon qu'elles en auroient
beſoin pour le fuccés de
la tromperie. Elle les concertoit
avec Angelique , & un
Correſpondant de Paris les
renvoyoit dans les meſmes termes
qu'elle luy marquoit de
les faire écrire . La choſe eſtoit
conduite avec tant d'adreſſe,
190 MERCVRE
que toutes ces Lettres venoient
par le Courier de Bretagne
, qui pafſoit à unelieuë
de la Terre du Marquis , où
il les laiſſoir. C'eſtoit là que
la belle Fugitive luy avoit dit
qu'eſtoit tout fon bien. Elle
luy avoit fur tout parlé d'un
vieux Chaſteau , ce qui mar
quoit une ancienne Nobleſſe.
La réponſe de la Tante pretenduëqui
vintquelquesjours
aprésfous une envelope particuliere
pour le Marquis , fai ,
foit connoiſtre la joye qu'elle
reſſentoit de la retraite qu'elle
avoit trouvée. Elle l'exhortoit
àſebien cacher,parce que fon
Tuteur deſeſperé de ſa fuite ,
avoit envoyé aux environsdu
Convent pour découvrir où
elle s'eſtoit refugiée, & que s'il
pouvoit venir àbout de ſe reſai
GALANT .
191
fir de ſa perfonne, elle en devoit
craindre toute forte de malheurs
. Cette Lettre luy ayant
eſté apportée par le Marquis ,
elle la leut devant luy , & il
témoigna une forte refolution
de la défendre contre l'injuftice.
Cependant comme il étoit
toujours avec elle , ſes manieres
qui estoient toutes char
mantes l'engageoient de plus
en plus , & elle connut bientoſt
que l'amour ſeul avoit part
aux foins empreſſez qu'il luy
rendoit. Elle profita de ces
diſpoſitions pour l'enflamer
encore davantage , & de nouvelles
Lettres de la Tante pretenduë
fervirent beaucoup à
le faire declarer . Elles portoient
qu'on ſe vantoitde ſçavoir
où elle eſtoit ; que pour
ſe mettre à couvert des vio192
MERCURE
lences qu'elle avoit à redouter
, elle luy conſeilloit de ſe
marier ſans retardement dans
la maiſon meſme du Marquis;
que c'eſtoit l'avis de ceux qui
demeuroient dans ſes interêts;
que quand elle paroiſtroitavec
un Mary , les plus emportez
n'auroient rien à dire ; que
pour cela elle avoit jetté les
yeux ſur un jeune Gentilhomme
qui avoit du bien , &
qui l'ayant vûë avant qu'elle
entrât dans le Convent , eſtoit
fort content de ſa perſonne ,
mais que ſon Tuteur & fes
enfans qu'il falloit avoir pour
ennemis , luy faifoientunpeu
de peine , & qu'au premier
jour elle l'inſtruiroit de toutes
choſes . Cette Lettre fit dire
auMarquis qu'elle trouveroit
des gens qui s'expoſeroient
GALANT.
193
avec plaifir à l'inimitié de ſon
Tuteur. Six jours aprés on receut
une autre Lettre qui s'adreſſoit
à luy -meſme; le caractere
eſtoit different. On
l'avertiſſoit qu'on luy viendroit
demander une jeune Demoiſelle
qu'il gardoit chez luy
depuis quelque temps , & on
le prioit de la remettre ſans
bruit entre les mains de ceux
qu'il verroit autoriſez par un
ordre de juſtice , avec menace
s'il refuſoit de la rendre , de ſe
ſervir de toutes ſortes de
voyes pour le mettre à la raiſon.
La pretenduë Tante écrivit
en meſme temps que le
Gentilhomme qu'elle vouloit
luy faire épouſer eſtoit tout
preſt de partir , lors qu'il avoit
eſté retenu par certaines procedures
que l'on diſoit avoir
194
MERCVRE
eſté faites ſur ſa fuite du Convent
, & quelle tacheroit de
s'en éclaircir pour luy en donnerdes
nouvelles ſeures . Toutes
ces choſes convainquirent
le Marquis du bien & de la
naiſſance de ſa belle Prifonniere.
Il s'abandonna à fon
amour , & luy remontrant
qu'elle n'avoit point de temps
à perdre , il luy dit que ſi ſes
années ne luy faifoient point
de peur , il étoit tout preſt de
Tépouſer , que ce mariage feroit
avorter les deſſeins de
fon Tuteur , & que peut - eſtre
y alloit il de ſes intereſts d'y
conſentir , puiſqu'il voyoit
bien que ce Tuteur s'eſtoit
fait fi redoutable , qu'elle auroit
peine à trouver dans le
pays un homme affez reſolu
pour ſe vouloir faire des affaiGALANT.
195
:
res avec lui .La belle affectat de
fauſſes larmes , dit au Marquis
qu'aprés toutes les bontés qu'il
avoit pour elle, il ſeroit injuſte
qu'elle en abuſaſt ; que luy
eſtant auſſi obligée qu'elle l'étoit
, elle ne pouvoit ſouffrir
qu'il pritun engagement dont
les fuites ne pouvoient qu'eftre
facheuſes , & qu'il valoit
mieux qu'on l'abandonnaſt à
toute la malignité de ſon étoile.
Ce feint refus ne ſervant
qu'à luy donner plus d'amour ,
il la preſſa de telle maniere
qu'elle fut enfin forcée de ſe
rendre mais à la charge qu'il
luy donneroit le temps de demanderle
conſentement de ſa
Tante &de quelques autresde
ſes Parens , afin que la choſe
euſt plus de force . Ce ne fut
pas fans beaucoup de peine
196 MERCURE
qu'il ſupporta ce délay qui luy
paroiſſoit un fiecle. Le confentement
qu'elle demandoit ayanteſté
envoyé dans toutes
les formes avecdegrandes ſignatures
de faux notaires , le
mariage ſe fit. Le Marquis
charmé de ſa conqueſte mit ſa
Priſonniere en liberté , & déclarant
qu'elle eſtoit ſa femme,
il receut les complimens de
toute la Nobleſſe desenvirons.
La jeune Marquiſe fort ſatisfaited'an
titre qu'elle avoit ſi
ardemment ſouhaité , réponditde
fi bonne grace , & avec
tantd'honneſteté aux marques
d'eſtime qu'on luy donna , que
la beauté ayant d'ailleurs un
charme attirant pour tout le
monde , elle gagna tous les
coeurs . Elle affectoit beaucoup
de ſimplicité dans ſes manieres
GALANT.
197
res ,&elle yméloitde certains
airs nobles qui faisoientdire
que l'éducation du Convent
ne luy avoit rien ofté de ce
qu'elle tenoit de ſa naiſſance.
Elle cut ſurtout pour le vieux
Marquis des complaiſances
qui luy donnerent tout pouvoir
ſur ſon eſprit , il y alloit
de ſes intereſts de luy
inſpirer beaucoup d'amour ,
puiſqu'il luy eſtoit impofii
ble d'éviter que la trom
peric ne fuſt bientoſt découverte
, & qu'à moins qui ne
l'aimaſt paſſionnément , cette
connoiſſance devoit produire
deméchans effets pour elle. Le
mal que l'on craint arrivant
toujours trop toſt , elle employa
toutes fortes de moyens
pour le tenir long temps en
erreur ,& aprés quelques Let-
Octobre 1688 . I
198 MERCURE
tres de la fauſſe Tante qui la
felicitoit ſur ſon Mariage , &
luy donnoit d'utiles confeils
pour ſa conduite , il en vint
une qui luy apprenoit que fon
Tuteur avoit été averty de
tout; qu'il en eſtoit dans une
fureur inconcevable , & que
les menaces qu'il faiſoit luy
donnant ſujet de craindre que
la viedu Marquis ne fuft pas
en ſeureté,elle devoit l'obliger
àne point fortir qu'avec bonne
eſcorte. Le Marquis luy dit
fur cette menace , que c'eſtoit
un feu qui n'auroit point de
durée ,& laiſſa paffer encore
fix mois , pendant leſquels
tous les avis qu'on recent , furent
que le Tuteur pretendoit
avoir mis fi bon ordre à toutes
choſes , que la Marquiſe ne
joüiroit de ſon bien qu'aprés
THEQUE D
GALANT.
de terribles avanture Cela
*18
n'étonna point le Marquis .
Les menaces luy paroiſſent aiſées
à faire de loin , & il ne
pouvoit ſe perfuader qu'on
vouluſt riſquer affez pour en
venir aux effets . Ainfila ſaifon
eftant fort belle , &douze
mille livres de rente valent
bien la peine de les demander
, il refolut d'aller ſe
mettre en poffefſion du bien
de la Femme. Quoy qu'il euſt
pour elle toute la tendreſſe
imaginable , fa crainte ne put
le retenir plus long - temps.
Tout ce qu'elle obtint , ce fut
d'avoir encore des nouvelles
de ſa Tante , qui luy manda
que tout eſtoit affez calme ;
'qu'elle croyoit que fes ennemis
ſe rendroient à la raiſon ,
&que s'il n'arrivoit rien qui
I 2
200 MERCURE
changeaſt l'eſtat des choſes ,
elle ne manqueroit pas de les
venir recevoir à la derniere
couchée. Ils partirent là-defſus,
le Marquis faiſant accompagner
ſon caroſſe d'un aſſez
grand nombre de ſes Domeſtiques
bien armez; & ils avoient
déja fait quarante liûës
lors que la Marquiſe, toujours
de concert avecla vraye Tante
qui écrivoit pour la fauſſe ,
cherchant à parer , ou à reculerdu
moins ce dernier coup ,
fit paroiſtre un Envoyé avec
une Lettre , qui portoit que
ſon Tuteur ayant eſté averty
de ſon départ , avoit fait mettre
le grand Prevoſt en campagne
avec quantité d'Archers
pour arreſter le Marquis,
qu'il avoit traité ſon mariage.
de rapt , & obtenu un decret; 12
201 . GALAN31T
,
que la Juſtice alloit fort vite
en Bretagne , où l'on faifoit
couper la teſte à un homme
avant qu'il euſt le temps de ſe
reconnoiftre , & qu'ayant à ſe
défendre du crime qu'on luy
vouloit imputer , il valoit
mieux qu'il le fiſt de loin
tout eſtant à craindre pour
Juy dans un lieu où il n'auroit
que fon bon droit pour
appuy , & où ſa Partie eſtoit
puiffante. Cette nouvelle mit
tout en defordre. La Marquiſe
qui trouvoit des larmes
quand elle vouloit ; n'en fut
point avare-Elle pria ſon Mary
d'une maniere touchante
de luy épargner le deſeſpoir
où elle ſeroit , fi ſa vie couroit
le moindre danger , & comme
elle estoitdans un commencement
de groſſeſſe , cequi don-
1
I3
202 MERCVRE
noit beaucoup de joye an
Marquis , il nela voulut point
expoſer àde plus longues frayeurs
.D'un autre coſté l'accuſation
du Raptavoit de la vraiſemblance'
; c'eſtoit une Fille
de qualité tirée d'un Convent ;
il l'avoit tenuë cachée chez
luy , & il crut devoir prendre
ſes précautions contre les pourfuitesdont
on luy donnoitavis .
Il jugea donc à propos de ne
pas aller plus loin, & donna fes
ordres pour retourner à ſa Terre
, jurant à ſa famme qu'il renonceroit
pluſtoſt toute la vie
àfon bien que de la mettre
jamais danslesalarmes où il la
voyoit , mais il ne fit pas tout
le chemin fans apprendre ce
qu'on luy cachoit avec tantde
foin , & la même Hoſtellerie
où ſon amour avoit commenGALANT
1203
cée, ſervit à le tirer del'erreur
où il eſtoitdepuis fi long- tems .
Il y eſtoit à peine arrivé qu'un
Cavalierde ſa connoiſſance y
arriva comme luy. Vn de ſes.
gens qu'il trouva en décendant
de Cheval luy ayant dit
que ſonMaître eſtoit en haut,
il monta incontinent à fa
chambre ,& ne luy eut pas dit
plutoſtquelques mots , qu'appercevantAngelique
il alla à
elle,&luy demandaavecbeaucoup
de ſurpriſe , ce qu'elle
faifoit avec le Marquis. Elle
fut embaraffée,& auroit peuteſtre
feint de ne l'avoirjamais
veu fi dans ce moment ſa
Tante ne fuſt entrée. Le Cavalier
luy parla avecla meſme
familiarité qu'il avoit faitala
Niece ,& toutes deux rougif
fant , & fe regardant fans ofer
14
204 MERCVRE
-1
1
riendire , le Marquis que ce
miſtere rendit inquiet ne voulant
point d'éclairciſſement
qui fiſt éclat , priale Cavalier
de décendre , parce qu'il ſeroit
bien aiſe de l'entretenir.
Quandils furent feuls , il le pria
deluy dire d'où il connoiffoit
les Demoiſelles qu'il venoit de
voir. Le Cavalier ayant eſté
un de ceux qui avoient paru
les plus empreſſez auprés
d'Angelique , ne fit aucune
façon de luy en conter l'Hiſtoire.
Il ajoûta que ne luy
voyant ny bien ny naiſſance,
il s'eſtoit flaté que la conqueſte
ne ſeroit pas difficile, & que les
preſens que la Tante recevoit
l'avoient fortifié dans cette
eſperance, maisqu'aprés beaucoup
de foins & de proteſtatiens
d'amour ayant reconna
GALANT.
105
t
qu'il n'y avoit rien à faire , à
moinsqu'il ne parlaſt une lan..
gue qui ne luy convenoit pas
if s'en eſtoit retiré ; qu'il ſçavoit
quela meſme choſe étoit
arrivée à pluſieurs perſonnes
quil'avoient auſſi aimée paffionnement
, & qui avoient:
quittéla partie ſans avoir pû.
obtenir la moindre faveur ;
qu'aprés cela ilavoit eſté ſurpris
de la trouver dans ſa
Chambre , & que s'il eſtoit
venu àbout de ſurmonter fa
fierté , il falloit qu'il l'euſt
ébloüie par quelque établiſfement
fort confiderable . Le:
Marquis voyant que ſa deſtinée
étoitd'être toujours dupe,
trouva au moins quelque con
ſolation dansl'affeurance qu'on
luydonnoit de la vertu de fa
femme. Ill'aimgit avecexcés
206 MERCVRE
!
&comme elle n'oublioit riem
de ce qui pouvoit l'en rendre
digne , il luy estoit impoffible
de l'abandonner. Dans cette
agitation d'eſprit , il fit encore
quelques queſtionsau Cavaher
pour trouver le temps de.
fe remettre de la forpriſe qu'il
avoit laiſſe paroiſtre,& s'eſtant
enfin déterminé à luy faire
croire qu'ayant formé le deffein
de l'épouſer il n'avoit rien
fait qu'en connoiſſance de
cauſe,il luy ditque cette belle
perſonne luy ayant paru d'une
fageſſeinvincible,ilavoit voulu
fatisfaire ſon amour en la
prenant pour ſa femme ,mais
que pour s'en faire honneur
dans le monde, ilavoit dit que
c'eſtoit une Fille de qualité de
Bretagne qui avoit du bien, &
qu'il le prioitde ne pas détrui
GALANT. 207
re ce qu'il avoit publié. Le
Cavalier luy en ayant donné
ſa parole , il le mena àſa Femme
, qui n'eſtoit pas moins
embaraſſée que fa Tante,d'une
rencontre qui découvroit ce
qu'elles estoient . Pour raffurer
la jeune Marquiſe ,il luy dit
d'abordd'un air libre & fort
content ,que puisque le Cavalier
la connoiſſoit depuis fi
long temps , il ne vouloit pas
qu'elle devinſt Bretonne pour
luy , qu'elle devoit l'eſtre ſeulement
pour tous les autres à
qui il eſtoitbon decacherqu'il
s'eſtoit laiſfé ſurprendre affez
à l'amour , pour avoir bien
voulu époufer une perfonne
d'une naiſſance ſi inégale à la
fienne . La Tante & la Niéce
comprirent par- làle tour qu'il
avoitdonné à fon Mariage.Le
L6
108 MERCURE
Cavalier fit ſon compliment à
laMarquiſe ſur l'état avantageuxoù
il la trouvoit ,& il le
fit en des termes qui firent
connoiſtre qu'il l'eſtimoit veritablement.
Il diſnerent tous
enſemble , & quand le Cavalier
fut party , la Tante & la
Niece ſe jetterent aux pieds
duMarquis , pour luy demander
pardon de la tromperie
qu'on luy avoit faite. Il réponditque
chacun devant travailler
pour ſa fortune , il n'avoit
point à ſe plaindre d'elles ,&
la Marquiſequi eſtoit en larmes
, ne fe haſtantpoint de ſe
relever , il l'affura qu'il oublieroit
tout avec plaiſir , pourveu
qu'elle euſt ſoin de fe conſerver
dans ſa groſſeſſe. Elle
luy donna un Fils,qui fut pour
luy un fujetde joye , qu'il fic
GALANT. 209
1
éclater par toutes fortes de
réjouiſſances .De cinq Enfans
que ſes deux premieres Femmes
luy avoient donnez , il ne
luy en reſtoit point à qui laifſer
la ſucceſſion . Trois Filles
s'eſtoient faites Religieufes ,&
deux Fils qu'il avoit eus , eftoient
morts pour le ſervice
du Roy pendant les dernieres
Guerres. Cet heureux gage
del'amourde la Marquiſe redoubla
celuy qu'il avoit pour
elle ,& il l'eſtime aujourd'huy
&la conſidere d'autant plus ,
qu'elle paroiſt eſtre née ce
qu'il l'a faite , tantfa conduite
&ſes manieres douces& hon- >
neſtes font d'une perſonne de
qualité .
Je vous ay ſouvent parlé
de Monfieur Gauthier , ena
vous envoyant des Deviſes
210 MERCURE
de ſa compoſition que vous
avez toûjours trouvées tresjustes.
Comme il y a peu
d'hommes en France qui
ayent une plus parfaite connoiſſance
du Blafon que luy ,
il vient de faire un jeu d'Armoiries
, où tous les termes du
Blazon ſont expliquez & rangez
parordre.Il s'eſt ſervy pour
celad'unjeu de cartes qui n'eſt
remply: que du nombre des
cartes ordinaires , auſquelles
il a laiſſe la meſme difpofition.
Les couleurs qui les diftinguét
font celles qui ſont uſitées dans
le Blafon , & au lieu des marques
qui ferventà compter les
points,ce fontdes hachuresqui
font la difference des quatre
couleursdans ce jeu nouveau.
La premiere eſt Sable,la feconde
sinople la troiſieme Azur,
GALANT. 21F
&la quatriéme Gueules . L'or &
L'Argent ſe trouvent partout
indifferemment. Chaquepar.
tie a quatre cartes qui fervent
de Roy ,de Dame , de Valet
& d'As , dans lesquelles on a
mis les élemens du Blafon .
Rien n'eſt plus curieux&plus
utile que ce jeu de cartes ,
parce qu'en ſe divertiffanton
ſe trouve inſtruit dans une
fcience qui demande beaucoup
d'application , & qu'on
retient mieux ce que l'on apprend
de cette forte , que ce
qu'on apprend à force d'étude
Le Public doit eſtre obligé à
ceuxqui luy donnentdes ouvrages
de cette nature , pour
leſquels il faut de longues reflexions
. Celuy- cyaefté preſentéà
Monſeigneur le Duc
de Bourgogne, parce qu'illuy
212 MERCURE
peut- eſtre fort utile. Il ſe trouve
chez le Sieur Valet , ruë
Saint Jacques au Buſte de
Loüis XIV .
Dans la conjoncture preſente
je croy vous faire plaifir
, & à ceux de vosAmis qui
s'attachent aux affaires du
temps , en vous diſant , que
le Sieur Langlois , ruë Saint
Jacques à la Victoire , vend
trois Cartes particulieres.
L'Eveſché de Spire où eſt,
Philiſbourg , avec ſon Plan ,
& une partie du Palatinat du
Rhin.
L'Eveſché de Vvormes avec
une partie du Palatinat du
Rhin , & de l'Archeveſché de
Mayence...
Les environs de la Ville de
Strasbourg , avec les Campemens
des Batailles de feu Mr.
A
GALANT.
213
de Turenne en Alface .
Meſſieurs le Preſident Etienne;
le Chevalier des Maronniers
rue de l'Arbre ſans feüilles
, & l'aimable Voiſine da
Pont Noftre Dame , à l'Anagramme
, Je t'aime , ma chere
ont expliqué la premiere des
deux Enigmes du mois paffé
fur la Chandelle allumée , qui en
eſtoit le vray ſens .
Le Parasol ou Parapluye qui
eſtoit celuy de la ſeconde , a
eſté trouvé par Meſſieurs Digeon
, de la ruë des Blancs-
Manteaux; le Fidelle du brave
Saxon à la Deviſe , Gode, etaci,
amore vuol cofi ; Grapinian& la
Rapiniere du Chapeau rouge
dela rue des Lombards:leClerc
du jeu duMonde fur les Terreauxde
Lyon : l'Amant dont
le coeurn'eſt pas toûjours tour
6
214 MERCVRE
né au Nord , & la charmante
Jeuneffe au retour de la
Chaffe .
Ceux qui ont expliqué l'une
& l'autre dans leur vray
fens , font Meſſieurs Lourdet :
Hongnant:Firmini de la ruë de
Gefvre : Querouriou de Cho-
Jennet de Morlaix : P. B. R.
de Poitiers , à l'Anagramme ,
Pour estre bon &cher: le Berger
Tirfis à l'Anagramme , Siecle
d'Amour:le Pere de l'Ecole du
Salut de Roüen : P. Martin :
le Voiſin de la Fontaine de la
ruë de Richelieu : Coeffé ,
Bourgeois du Château du Loir,
& le mieux nourry des Chappelains-
Je vous envoye deux autres
Enigmes . La premiere eft de
Pomone , & la feconde de la
Bergere Fleurete .
GALANT .
215
ENIGM *
1803
3 LYON
E
Lfaut dufeu pournous forger;
TLfaut
Nous sommes maſles ou
melles ;
fe-
• Nous avons des piedsſans bouger,
Bien que nous couvions les ruelles.
On nous y voitsouvent à la gloire
des Belles ;
Mais par fois auffipour vanger
Des Amans malfatisfaitsd'elle.
Cherchez-vous noftre nom ?n'invoquezpas
les Dieux ,
Vous nous avez devant lesyeux.
AUTRE ENIGME.
Ovine se fert de moy, qu'à foxce
de me battre
216 MERCVRE
!
1
Et d'autant mieux ie fers que ie
fuismieux battu.
On peut me redreſſfer ; mais on ne
peut m'abbatre ,
Iefuis en moins de rien , fourchu ,
droit,& tortu.
L'Air qui ſuit eſt du fameux
Monfieur de Bacilly. Il en a
meſme fait les paroles ,ainſi
qued'uneinfinité d'autres Recits
deBaſſe , dontil eſt l'original
& l'Inventeur. Il y a
quelques Vers irreguliers ,
mais il les a fait exprésde cet-/
temeſure,parce qu'ils s'accommodentmieux
au chant.
[ RECIT DE BASSE.
مه
EElleebbrroonnss le verreà
Ces Vandanges,
lamain
GALANT.
217
M
اما
.
Qui nousfournissent tantdeVin.
Autant que nous voyons de Bled
dansnosgranges ,
Autant nous allonsvoir nos caves
Jansfin
Seremplirde ce jus divin.
L'Empire Othoman s'affoiblit
de jour en jour , & tandisque
les Imperiaux ſe reſaiffiſent
du reſte de la Hongrie,
les Venitiens fontdeleur coſté
degrandes conqueſtes. Il y a
grande apparenceque Negrepontdont
vous ſçavez que le
Doge à formé le Siege , ne leur
échapera pas & cependant on
acu nouvelleque le Provediteur
General Cornaro s'eſt
rendu maiſtre de Clim. C'eſt
une Place de la Dalmatie
, vers laquelle il s'avança ,
après avoir fait débarquer ſes
218 MERCVRE
Troupes & fon Canon à Scardonna
, où il fut joint par le
Capitaine general des Troupes
de Zara avec la Cavalerie ,
l'Infanterie , & les Milices . Les
Turs voulurentluy diſputer le
paſſage d'une Riviere , par l'avantage
d'un Fort qu'ils avoientconſtruit
nouvellement
mais il la paſſa malgré les Efforts
qu'il firent pour l'en em.
peſcher.Illes chaſſade leurpofte
,&ayant fait faire le degaft
àla campagne, il fit marcher du
coftédeClim , qui étoit comme
bloqué par la Garniſon
Venitienne du Fort de Dernis.
Le Bacha d'Ertzegovina ,
que les Turcs de celle de Clim
avoient appellléé à leur ſecours,
tira quatre cens Chevaux de
diverſes Places , & parut le
foir du 16. Aouſtaux environs
a
GALANT. 219
4.
de Dernis . Le lendemain il en
fit avancer ſoixante & dix
pour attirer les Venitiens dans
la Plaine , eſperant qui les enveloperoit
avec le reſte de ſes
troupes qu'il avoit miſes en
embuscade , mais le Commandant
de Dernis ayant eu avis
de ſon deſſein , envoya ordre
à celles qui estoient arrivées
de Scardona le jour precedent
de charger les Turcs ,
lorſqu'ils quitteroient leur
embuſcade pour attaquer les
détachemens qu'il feroit fortir
du Fort. Cela fut executé
fort heureuſement , & la défaite
des Ennemis fut entiere.
Quantité furent tuez dont on
emporta les teſtes , & les autres
s'eſtant ſauvez vers les
Bois , furent contraints d'abandonner
leurs chevaux ,
220 MERCURE
parce qu'il eſtoit impoſſible
d'y entrer qu'à pied . On fit
16. Priſonniers , & l'on emporta
pluſieurs Drapeaux &Timbales.
Enfuite le fiege deClim
ayant eſté fait dans toutes les
formes , le Provediteur Cornaro
fit fur tout battre la Place
du coſté du couchant , &
la breche paroiſſant eſtre élargie
à la gauche pour donner
Paſſaut, on fit ſommer les Afſiegez
de ſe rendre. Il promirent
de remettre la Place au
bout de huit jours , ſi dans ce
temps là il ne recevoient point
un ſecours qu'on leur faiſoit
eſperer. Cependant les Venitiens
s'emparerent de la Portereſſe
de Verlich ; elleeſtentre
Clim & Sing. Le 2. de Septembre
Mr Cornaro s'étant mis
à la teſte de ſes troupes , alla
C
julqu'aux
f
GALANT. 221
juſqu'aux retranchemens des
Ennemis dont il eſſuyale feu
avec beaucoup d'intrepidité ;
ce feu ne diſcontinua point,
tant du canon que de la Moufqueterie.
Le Marquis Borri
monta ſur la breche ſuivy de
quelques Volontaires, de quarante
Grenadiers , & d'autres
Troupes ; & pendant ce temps
Monfieur Grimani donna de
l'autre coſté de la Riviere avec
une vigueur qui ſurprit les
Aſſiegez , & qui les força aprés
quelque reſiſtancede ſe retirer
des poſtes qu'ils defendoient,
ce qui donna lieu aux Affiegeans
d'entrer de toutes parts
dans la Place. Ils l'auroient
faitfans beaucoup de perte , fi
le pillage ne les euſt pas d'abord
arreſtez . Ils s'y attacherent
tellement , que lesTurcs
Octobre 1688 . K
222 MERCURE
étant fortis d'une retirade en
tuerent un grand nombre qu'ils
chargerent bruſquement. Les
autres prirent la faite en defordre
vers lá bréche , & au ,
roient eu peine à revenir attaquer
les Turcs , fi Monfieur
Cornaro ne fuſt accouru l'épée
à la main. Il les ranima par
ſon courage , & fon exemple
leur donnant de la vigueur
, ils chafferent les Affiegez
du ſecond retranchement.
Ceux - cy furent obligez
de ſe ſauver au Chaſteau
, où ils arborerent le
Drapeaublanc. Monfieur Cor.
naro ne les voulut recevoir
qu'à difcretion. Alors Attavich
Bacha vint ſe jetter,à
ſes pieds avec ſon Fils , & fon
Neveu , Sangiac de Cherka ,
&demeura prifonnier , ainſi
GALANT. 223
que cinq autres Bachas , &le
Commandant de la Fortereffe
de Verlich . Cette conquefte
n'a couté aux Venitiens que
deux cens hommes ou environ
, la pluſpart Morlaques .
On tient que les Infidelles en
ontperdu quinze cens pendant
ce Siege. On delivra trois cens
Eſclaves Chreſtiens , & plus de
mille perſonnes fortirent de
Clim. Trois cens Soldats qui
paroiſſoient hommes de défenfe
, furentde ce nombre.
Je devrois , en vous parlant
du Siege de Philisbourg , reprendre
les choſes deplushaut,
pour ſuivre l'usage que j'ay
toujours obſervé , n'ayant jamais
manqué depuis que je
vous écris , à prendre les choſes
dés leur fource. Je devrois
donc vous parler des motifs
K 2
214 MERCURE
qui ont engagé le Roy à cette
entrepriſe , mais comme il les
adéja donnez au Public,& que
d'ailleurs mes Lettres ſur les
Affaires du Temps vous en inftruiront
, je paſſe d'abord à ce
qui regarde le Siege. Il n'y a
preſentement que le Roy affez
puiſſant pour entreprendre la
conqueſted'une Place de cette
importance ,dans une ſaiſon ſi
avancée; & des François ſeuls
eſtoient capables de l'executer
, puis qu'au ſentiment
des plus habiles Ingenieurs ,
Philisbourg eſt aujourd'huy
la plus forte Place de l'Europe;
mais il fuffit que le Roy veüille
une choſe ; les mesures font
priſes ſi juſte , que l'execution
en eſt toujours feure , ce qui
fait voir la moderation de ce
Prince quand il n'étend pas ſes
GALANT.
225
conqueſtes . Cette entrepriſe
qui poura affermir le repos de
l'Europe , ſi les propoſitions de
Sa Majesté ne font point rejettées
, parce qu'Elle auroit
trop de gloire en facrifiane
encore fes intereſts pour le
bien public , ayant eſté arreſtée
par ce Monarque , elle
fut tenuë ſecrete,à la maniere
ordinaire , & qui n'eſt connuë
en France que depuis fon
regne , c'eſt à dire, que perſonnen'en
eut connoiffance , &
qu'elle n'éclata icy quelors que
Philisbourg euteſté inveſty.Le
départde MonſeigneurleDauphin
, pour commander à ce
Siege ,ne fut ſceu qu'un jour
avantque ce Prince deuſt partir.
Le Roy parut alors tendre
Pere , & grand Monarque , &
fi la nature parla par des mou
K 3
226 MERCURE
vemens de tendreſſe , il ne luy
échapa aucune parole dans
tout ce qu'il dit à Monſeigneur,
en declarant qu'ildevoit
aller commander ſon Armée
furleRhin, ny dans le moment
que partit ce Prince , qui ne
regardaſt uniquementla gloire.
Il ſeroit difficile de dépeindre
tous les mouvemens dont
Monſeigneur fut agité , mais
chacun remarqua que ceux
que luy inſpira la joye furent
les plus forts ,&qu'il s'y abandonnna
entierement , aprés
avoir donné au fang , & à la
tendreſſe ce qu'il leur devoit.
CePrince partit avecune gayeté
qui préſageoit qu'il couroit
à la Victoire. Il alla àpetites
journées non ſeulement
parceque ceux qui l'accompagnoient
n'auroient pu le ſui
GALANT.
227
} vre , mais encore parce qu'il
auroit été inutile qu'il ſe fuſt
haſté , la ſaiſon ne permettant
pas que toutes choſes ſe
trouvaſſent preſtes pour ouvrir
la Tranchée , avant le temps
que l'on avoit arreſté qu'il arriveroit
devant Philisbourg.
On travailloit à pluſieurs choſes
en meſme temps . Monfeigneur
avançoit d'un coſté
les preparatifs du Siege ſe faifoient
de l'autre , & Monfieur
de Bouflers avec un corps
d'Armée ſeparé , faiſoit entrer
des Garnifons dans pluſieurs
Places le long & aux environs
du Rhin. Philisbourg
fut inveſty le 28. Septembre à
deux heures aprés midy par
Monfieur de Monclar. Ladili
gencede la pluſpart des Trou
K40
228 MER CURE
pes quil'inveſtirent fut extraordinaire
, puiſqu'elles firent
dix-huit lieuës fans s'arreſter
qu'un quartd'heures pour repaiſtre
. Il n'y avoit que deux
heures que le Gouverneur
eſtoit rentré dans la Place ;
c'eſt un fortbrave homme , &
fort eſtimé pour ſa conduite&
pour fon eſprit , il eſt frere du
Comte de Staremberg qui a
défendu Vienne en 1683 .
L'Armée demeura en bataille
devant la Place & effuya plufieurs
volée'de Canon , dont il
y eut deux Gendarmes & plufieurs
chevaux tuez . Pendant
ce temps Meſſieurs de Monclar
&Catinat reconnurent laPlace
,&diſtribuerent enſuite les
quartiers .Le Fort qui eſt au deçà
du Rhin fut attaqué le4. de
cemois, avec deux petites ReGALANT
229
doutes par Monfieur le Marquis
d'Vxelles , & aprés 24.
heures de tranchée , les Ennemis
y mirent le feu & l'aban
donnerent. On n'y perditque
3. Soldats & Monfieur de la
Loge , Capitaine dans leRegiment
de Picardie. La priſe de
ceFort donna licu aux Troupes
qui avoientinveſtyla Place
de ſe communiquer. Monfeigneur
arriva le 6. aprés une
marche de quinze heures . Ce
Prince eſtant monté à cheval
dés la pointe du jour le 7. fit
letourdes Lignes ,& alla voir
un Pont que l'on conſtruiſoit
au deſſous de Philisbourg ; on
voit ouvert la Tranchée aux
deux coſtez de la Villele long
du Rhin à deux fauſſes attaques
cinq jours avantl'arrivée
de Monſeigneur. Mef
KS
230 MERCURE
fieurs de la Londe & Pigeon
Ingenieurs eſtant allez reconnoiſtre
la Place , furent
tuez d'un coup de Canon ,
derriere un buiſſon d'où
ils l'obſervoient. La grande
Tranchée fut ouverte le 10.
Monseigneur y demeura pendanttrois
heures ; il fitbeaucoup
de largeſſes , & anima
encore plus les Soldats par ſa
prefence , & par ſon intrepidité.
Comme il y avoit un
grand nombre de Volontaires
à l'Armée qui ſe ſeroientexpoſez
à tous momens , le Roy
avoit ordonné qu'ils ſeroient
diſtribuez dans les Regimens ,
&qu'ils n'iroient àla tranchée
quequand leurs Regimens la
monteroient, cequi s'execute
tous les jours. Monfieur le
Marquis de Gerſey cut la
GALANT.
231
1
main droite emportée d'un
coup de Canon. On en mit
pluſieurs Pieces en batteries ,
&quelques Mortiersaux deux
coſtez de la Tranchée , & on
travailla à une Place d'Armes .
Monſeigneur ſe trouva par
tout , &demeura plus de neuf
heures à cheval. Toutes ces
choſes ſe firentpendantlejour,
& la nuit on pouſſa la Tranchée
à la grande attaque jufqu'à
30. toiſes de la Contrefcarpe.
Les nuits ſuivantes on
avança les batteries ,& vingt
Grenadiers ſe rendirent maiftres
d'un chemincouvert palliſſadé
. Les Aſſiegez firent une
fortiela meſme nuit , ils eurent
d'abord quelque avantage ,
mais ils furent repouſſez avec
vigueur. Monfieur leMarquis.
de Prefle , Colonel du Regi
232 MERCURE
ment d'Auvergne , fut bleſſé
en cette occafion. Monfieur le
Marquis de Nefle qui venoit
de relever la Tranchée , fut
auſſi bleffé ; il a eſté trepané.
On travailla à placer , & affurer
quelques Batteries. Monfieur
du Bordage recent un
coup de mouſquet dans la
Tranchée , dont il mourut
quatre heures aprés. La nuit
du 20.au 21. Monfieurle Marquisd'Harcourt
, Golonel du
Regimentde Picardie, attaqua
l'ouvrage à corne. On avoit
commandé quatre Compagnies
de Grenadiers pour cette
expedition ; ſçavoir ,dePicardie,
de Champagne , du Regiment
du Roy , & de celuy
de Monseigneur. Une ſaignée
que l'on avoit faite facilita
fort la priſe de cet Ouvrage.
GALANT.
233
1
Les approches furent ft bien
concertées que les Ennemis
furent trompez , & ne s'en
apperceurent point de forte
qu'on eſtoit aux paliſfades
avant qu'ils euſſent remarqué
qu'on alloit à eux. On eſtoit
demeuré d'accord qu'on jetteroit
deux bombes chargées &
enſuitedeux qui ne le ſeroient
pas . Ces deux dernieres devoient
ſervir de ſignal pour
attaquer les Ennemis. On
eſtoit aſſuré de les ſurprendre,
&d'entrer fans qu'ils fuffent
en eſtat de reſiſter , parce que
dés qu'on voit une Bombe en
l'air ,la coutume eſt de fe cou
cher le ventre à terre , pour
éviter d'eſtre bleſſé des éclats
qui s'enſeparent. Les François
entrerent dans lemoment que
ceux qui défendoient l'Ous
234
MERCVRE
vrage à corne eſtoient dans
cette poſture. On ſe meſla & le
combat fut cruel de part &
d'autre. Monfieur le Marquis
d'Eſte qui commandoit ſous le
Gouverneur qui eſtindiſpoſé,
& qui agiſſoit le plus dans la
Place , & ſe donnoit le plus de
mouvement , fut tué. Mr Spaheim
qui défendoit cetouvrage
fut pris fort bleſſé , &mourut
dans la Tente de Monfeigneur.
On ne fit qu'environ
vingt Prisonniers , preſque
tous ceux qui défendoient
cet ouvrage ayant eſté tuez .
Monfieur de Sandricour,Lieutenant
Colonel du Regiment
de Picardie , & Brigadier , y
a eu la machoire emportée.
Monfieur le Chevalier Courtin
y a receu un coup de Pertuifane
, & un autre coup de
GALANT.
235
:
}
bayonnette , dont il eſt mort .
Il ya eu un Capitaine de
Champagne tué , & pluſieurs
Officiers , ainſi que des Compagnies
de Grenadiers qui
eſtoient à cette attaque .Monſieur
le Marquis d'Vxelles y a
eu un coup de Moaſquet dans
l'épaule qui n'a fait que couler
, parce qu'il eſtoit panché
en ce moment , & qu'il regardoit
dans le foſſé . Il ne voulut
point ſe retirer , & fut panfé
dans la Tranchée,mais n'ayant
pû s'empeſcher d'agir, ſa playe
ſe rouvrit , & on l'obligea
d'aller chercher du repos. Sitoſt
qu'on eut pris l'Ouvrage à
corne , on travailla à s'en
aſſurer , afin que les Ennemis
ne puffent le repren
dre , parce qu'il arrive fouvent
que de pareils Ouvrages
236 MERCURE
1
{
1
font pris & repris pluſieurs
fois dans le cours d'un mefme
Siege. Monſeigneury demeura
pendant quatre heures .
Le 25. on ſe rendit maiſtre
d'une Redoute nommée Redoutede
la Londe. C'est un ouvrage
fort confiderable ,& qui
donne lieu de battre à revers
le Chemin couvert de la Contreſcarpe.
Cette priſe rend
inutile la plus grande partie
du Canon des Ennemis . On
n'a perdu que trois Soldats ,
dans cette attaque , & Monfieur
Durand ,Ingenieur.
Vous voulez bien Madame,
que je ne pouſſe pas plus loin
cet article. le ne l'ay pas mis
dans ſon entiere étendue pour
me referver à vous decrire
dans une autre Lettre toute la
premiere Campagne deMonGALANT.
1
237
ſeigneur' le Dauphin. Vous
- l'aurez un peu aprés que la
- nouvelle de la priſe de Philif-
.bourg aura eſté aportée. Ainſi
ceque je viens de vous dire,
eſt ſeulement pour fatisfaire
voſtre curioſité , en attendantt
que je vous l'envoye accompagné
de toutes les circonſtances
qui doivent y eſtre
jointes , & dont on n'eſt jamais
aſſez bien inſtruit par les
premieres nouvelles. Je ſuis ,
Voftre , &c .
FIN
B
THEAVE
LYON
*189397TD
4
Avis pour placer les Figures.
Air nouveau qui commencé
Tircis, par doit regarder la
Page 72,
LaFigurede laMedailledoit regarder
la p . 160.
Le Recit de baffe qui commence
par Celebrons , doit regarderla
Page216.
AUGUSTINIANA
LVGDUNENSI
T
807156
DEV MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
DE
E1688 . OCTOBEYON
*1893*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY , ruê
Merciere au Mercure Galant .
M. DC. LXXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
1
1
TABLE.
Prelude.. 2.
Sonnet..
14
Buste de Sa Majesté élevéà Poi.
tiers au lieu appellé, la Cour
des Marchands. 16
Feste donnée par Monfieur Trobat
, Intendant du Roussillon..
19
Nouvelle fuite d'Avis aux Ioücurs
d'Echecs... 28
Description des Bains d'Aix en
Savoye. 40
Grand travail ordonnépar le Roy
àPerpignan. 49
Morts.
55
Lettre de Monsieur de Fontenelle.
65
Lettre contenant un abregé de la
vie de feu Monfieurle Ma
réchal Duc de Vivonne. 72
TABLE.
1
Transport du Corps de ce Duc
ام . 153
Regiment de Vivonne donné à
Monficur le Marquis de Thian.
ge.. 54
Sermon . 155
Reception faites à Limoges à
Messieurs de la Chambre pour
la reformation de la Iufti-
--ce. 161
AutresMorts $ 163
Avis qui fera plaisir aux Gaûteux.
167
Mode nouvelle .. 171.
Histoire, 174
Ieu d'Armoiries où tous les termes
du Blason font expli..
quez. 209 .
Cartes nouvelies & dutemps. 212.
Noms de ceux qui ont divine les.
Enigmes. 213
Enigmes03 9215
Prise de Climb 9277
Siege de Philisbourg. 213
MERC.
I
MERCURI DEL
=
LYON =
OCTOBRE 1688 .
J
E ne dis rien de nouveau
, Madame , en
vous diſant que toute
la Terre eſt remplie
de la reputation du Roy. Mille
actions quiéblouiſſent juſques
aux laloux de ſa grandeur ,
leur arrachent les loüanges
qu'il eſt impoſſible de refuſer
à la verité . Elles ſont dans la
Octobre 1688 . A
23
MERCVRE
bouche des Peuples les plus
éloignez , dont les Souverains
luy ont envoyé des Ambaſſadeurs
pour eſtre témoins des
merveilles de ſa vie. Ses Sujets
qui luy doivent plus que les
Nations Etrangeres , parlent à
toute heure avec admiration
de les grandes qualitez ; mais
quelques juſtes que foient les
divers Eloges qui luy ſont
donnez de toutes parts , il eſt
certain que l'on n'en voit
point de meilleur gouft , que
ceux qu'on trouve employez
dans les Ouvrages qui remportent
les Prix propoſez par
les Academies des Gens de
Lettres . Il n'y en a aucuneaujourd'huy
, qui ne choiſiſſe
quelque action de ce grand
Monarque pour le ſujet de ces
Prix , & comme la matiere eſt
GALANT.
1
3
toûjours belle , que l'émulation
de ceux qui travaillent eſt
grande , & que les luges font
fort éclairez , il ne faut pas s'étonner
ſi les Ouvrages de cette
nature sõt plus reguliers,& plus
achevez que beaucoup d'autres.
Voicy celuy qui a rempor
té cette année le prix de Poë-
• fie,par le jugement de l'Academie
Royale d'Angers . Elle
avoit marqué pour Sujet , les
ſentimens de reſpect & d'admiration
dont les Peuples les plus
éloignez ont donné des témoignages
au Roy par de celebres
Ambaſſades. La Priere
que vous trouverez à la fin de
cette Piece , eſt d'une obligation
indiſpenſable , & c'eſt par
là que doivent finir tous ceux
qui veulent entrer dans cette
forte de lice .
A2
21 MERCVRE
Vous
ODE
Ous , qui guidez nos pas au
Temple de la Gloire ,
Vous , Sans qui les Mortels font
d'impuiſſans efforts ,
Sçavantes Filles de Memoire ,
Inſpirez - nous icy vos celestes tranſ.
ports.
On nous aveus fans crainte au milieu
des alarmes
Faire entendre nos voix parmyle
bruit des armes,
Et chanter les combats du plus
grand des Vainqueurs.
Pourrions-nous demeurer dans un
honteuxfilence ,
Quandles Peuples Surpris deſa
magnificence
Viennent detoutes parts admirerſes
grandeurs?
-
5
GALANT.
C'est peu qu'Alger tremblant,que
Genes confonduë ,
Viennent à ses genoux soumettre
leur fierté ;
C'est peu que l'Europe èperdue
Ait veu mille Ennemis implorerſa
bonté.
LOVIS , de ces ingrats dédaignant
Les hommages
"
Demande à l'Univers de plus beaux
témoignages
Que ceux que la frayeur &le
trouble ont formez.
Il veut des sentimens &d'amour
&d'estime.
C'est de vous qu'il attend ce tribut
legitime,
Peuples , quesa valeurn'ajamais
alarmez.
Si-tost qu'avec cent voix laprompteMeffagere
A 3 :
6 MERCURE
Fait par tout retentir ſes faitsprom
digieux ,
De l'un&de l'autre hemisphere
Chacun vient contempler ce Heros
glorieux.
Dans ces brulans Climats où bornant
Sa carriere
Le Soleil va dans l'onde éteindrefa
lumiere ,
Le More 1. impatient ne peut plus
s'arrester.
Ilpart,il fend les eaux d'une courſe
rapide ,
EtSurpris à l'Aspect de ce nouvel
Alcide ,
Ilprefere LOVIS,au Fils de Jupiter.
Sortez , 2. fiers Habitans des
Climats de l' Aurore ,
Traverſez pour le voir levaſteſein
des Mers ,
1. Les Ambaſſadeurs de Maroc.
2. Les Ambaſſadeurs de Siam.
GALANT.
7
Et vous direz avec le More
Que vous n'avez rien veu d'égal
en l'Univers.
Le pompeux appareil de sa gloire
éclatante,
attente,
Son esprit,Sabonté, paſſerontvôtre
Sur fon auguste front vous lirezſes
hauts faits ,
Vous verrez cette main qui lance le
Tonnerre ,
Après avoircalmé les fureurs de la
Guerre,
Verfer mille faveurs dans lefein de
la Paix.
Quelspectacledéja fur lebordde
La Seine!
Je vous vois obſerver ces Palais . I.
orgueilleux,
1. Le Louvre , le College des
Quatre- Nations , &c.
A 4
8 MERCURE
1. Ces Rivages 2.& cettePlaine
Où Mars 3.offre un azile au Soldat
malheureux . (conde
Cette grande Citéfibelle&fife-
Paris ,vous paroist moins une Ville
qu'un Monde ;
Cent miracles divers s'offrent de
toutes parts ,
D'Archimedes 4. nouveaux une
Troupe éclairée ,
Vous fait porter les yeux dans la
voûte azurée
Où des feux s . inconnus brillent
vos regards.
1. La Seine au fortir de Paris
eſt une des plus belles chofes
du monde.
2. La Plaine de Grenelle .
3. L'Hôtel des Invalides .
4. L'Obſervatoire .
5. On fit voir aux Ambaſſadeurs
de Sia les deux Satellites
qu'on a découverts depuis peu .
L
GALANT
9
Parmy tant de beautez que rien
ne vous arreste ,
N'y fixez pas long-temps vos re
gards curieux.
Ces que Versailles vous appreſte
N'est pas moins furprenant que le
Palais des Dieux .
Ce Louvre, ces Jardins, ces Figures
charmantes. 6
Ces Travaux ,ce Canal, ces Ondės
jailliſſantes ,
Ces. Concerts , tout enchante en cet
heureuxSéjour .. 3
L'art tout- puiſſant y Sçait applas
nir les Montagnes ,
Et fait naiſtre des fleurs au milien
des Campagnes
Onn'en pourroitformer lebel Aftre
du jour..
Mais si tout charme icy Dors
yeux&vos oreilles
A
10 MERCURE
Si dans ce beau Séjour vous eſtes
Al'aspect de tant de merveilles,
Que ne sera- ce pointà l'aspect de
LOUIS ?
Haſtez- vous d'approcher defonfuperbe
Trône
Voyez àses coſtez& Minerve &
Bellone
Maintenirles beaux Arts dans un
parfait accord ,
L'injustice & l'erreur à ses pieds
enchaînées ,
Et toutes les Vertus par fa main
couronnées,
A l'abry pour jamais des outrages
dufort.
C'estainsi qu'adorédansunepaix
profonde
LeplusfagedesRois ,leplusgrand
des Mortels ,
Salemon , vit la Terre& l'onde
Asa hautefageſſe élever des Au
tris.
GALANT . 11
Au bruit qu'en répandoit par tout
la Renommée ,
D'un genereux tranſportune Reyne
animée
Sortit pour l'admirer du fond de
fes Etats.
Quelferoit aujourd'huy l'excés de
Sa Surprise
Si ſes yeux pouvoient voir ce que la
Terre éprise
Aprésunfilong âge admire en nos
Climats !!
Mais quel troublefoudain, quelle
morne triſteſſe
Viennent forcer vos coeurs à pouffer
des soupirs , διστα
Tandis qu'une vive allegreffe
N'offre de tous coſtez que pompe &
queplaifirs ?
Sans doute de LOVIS vostre am
poffedée
D'un triste éloignement ne peut
Souffrir l'idée ,
A 6
10 MERCURE
Si dans ce beau Séjour vous estes
A l'aspect de tant de merveilles,
Que ne sera- ce pointà l'aspectde
LOUIS ?
Haſtez- vous d'approcherdeſonſuperbeTrône
Voyez àses coſtez& Minerve&
Bellone
Maintenirles beaux Arts dans un
parfait accord ,
L'injustice & l'erreur à ses pieds
enchaînées ,
Et toutes les Vertus par fa main
couronnées,
A l'abry pour jamais des outrages
dufort.
C'est ainsi qu' adorédans unepaix
profonde
Leplusfagedes Rois , leplusgrand
des Mortels ,
Salemon , vit la Terre & l'onde
ASa haute ſageſſe élever des Au
tris.
GALANT . 11
Au bruit qu'en répandoit par tout
la Renommée ,
D'un genereux transportune Reyne
animée
Sortit pour l'admirer du fond de
fes Etats.
Quelferoit aujourd'huy l'excés de
Sa Surprise
Sifesyeux pouvoient voir ceque la
Terre éprise
Aprés unfi long âge admire en nos
Climats !!
Mais quel troublefoudain, quelle
morne triſteſſe
Viennent forcer vos coeurs à pouffer
des foupirs ,
Tandis qu'une vive allegreffe
N'offre de tous coftez que pompe&
queplaifirs ?
Sans doute de LOVIS voſtre am
poffedée
D'un triste éloignement ne peut
Soufrir l'idée ,
A 6
12 MERCURE
Vous quittez à regret des lieux fi
pleins d'appas .
Mais unjuſte devoir au retour vous
engage,
Et l'Asie a besoinde vostre témoi
gnage
Four croire des grandeurs qu'elle ne
comprend pas.
Allez , heureux temoins d'une fi
belle vie,
Auxyeux de vostre Prince entracer
Le tableau ,
Tout l'Orient brusle d'envie
D'apprendre le fuccés d'un voyage
fibean...
Etalez ces vertus , dont la vive
lumiere
Va d'un nouvel éclat embellir l' Inde
4
entiere
2
Vous devez cetreſor àla pofterité.
De l'Auguste LOVIS éternifez la
2
gloire 15
$
1
GALANT..
13
Vos noms avec le fien consacrez.
dans l'Histoire,
S'ouvriront un chemin à l'immertalité.
PRIERE POVR LE ROY
Source éternelle de lumiere
Seigneur , exauce ma priere ,
Finvoque ta bonté pour le plus
grand des Rois..
Répans toûjoursfur luy ta ſageſfe
profonde.
Et l'on ne verra vien fur la terre
&fur l'onde
Qui nesoitsoumis à tes loix.
Ce Prince qu'en tous lieux a ſuivg
la victoire ,
Te-consacre tous ſes hautsfaits,
Et met ſon bonheur&Sagloire
Ate faire regner au coeur de fes
Sujets.
Que pourrions- nous , Seigneur, des
mander davantage ,
$
14 MERCURE
Sinon qu'aprés avoir accomply ton
Ouvrage,
Tu ne l'abandonnesjamais ?
Cette Piece eſt de Monfieur
l'Abbé de Maumenet , dont je
vous ay envoyé un fort bel
Ouvrage au commencement:
de ma Lettre du mois de Juillet
dernier. J'ajoute un Sonnet
qui a eſté preſenté au Roy,
&queMonfieur Mallemantde
Meſſange , qui en eſt l'Auteur,
a fait à fon retour de Rome..
Vous ſçavez par pluſieurs
Ouvrages que je vous ay envoyez
de luy qu'il abeaucoup
d'érudition , & qu'il ſçait faire
autre choſe que des.Vers.
Vous qui fans redouter le dan
ger ny la peine,
Pour voir de l'Univers les plus
beaux ornemens,
GALANT.
19
Paffez d'affreux rochers , ou bien
augré des Vens,
Dans un fragilebois , coupez l'hu
mide Plaine ;
Si fur les bords du Tibre unpareil
ſoin vous mene ,
Afin d'y contemplerdans ces vieux
Monumens
Sur des Marbresſauvez de l'outra
gedes temps ,
Les restes orgueilleux de la grandeur
Romaine
Après avoir louè les Siecles des
Cefars,
Tournez fur celuy- cy vos curieux
regards;
Vous ne vanterezplus ce que l'Hi
ſtoire admire.
Vos esprits éclairez&vos yeux
éblouiss
16 MERCURE
Obligeront enfin vostre bouche de
dire ,
Qu'on n'a jamais rien veu de ſt
grand que LOVIS..
Je vous ay appris il y a
déja longtemps que le jour
de SaintLouis de l'année der
niere , la Communauté des
Marchands de la Ville de Poi
tiers avoit fait ériger à ſes dépens
une Statu ëdu Roy , dans
laplus grande & plus belle Place
de la Ville , qui a quité le
nom de Marché vieit , qu'elle
avoit auparavant , pour prendre
celuy de Place Royale , à
cauſe du glorieux ornement
qu'elle poſſfede . Cette meſma
Compagnie des Marchands a
donné cette année , au meſme:
jour de Saint Loüis , de nou--
velles marques de fon zele
GALANT.
17
pour la gloire de cet Auguſte
Monarque, & de ſa juſte reconnoiffance
de la protection qu'il
daigne accorder àtouslesNegocians
de ſes Etats. Ils ont
fait mettre un Buſte de Sa Majeſté
, relevé en or , fur la porte
&principale entrée de leurJurifdiction
Confulaire, appellée
vulguairementla Cour des Marchands.
Ce Buftea deux autres
Figures enreliefà ſes coſtez ;
lune eſt de Themis tenant
dans ſa droite une épée;&
dans ſa gauche la Balance
fymbole de la Justice ,& l'autre
Figure eſt celle de la Pradence
qui prefente au Roy une Cou
Fone. Cette erection fe fitavec
des acclamations extraordinaires
, aux cris de Vive le Roy , ac
compagnez d'un concert de
Vois &d'Inſtrumens .La Cere
و
18 MERCURE
20
monie fut fuivie d'une Meffe
chantée en Muſique dans la
belle Chapelle de la Cour des
Marchans , qui fut ce jour- là
richement ornée. Tous les
Marchands s'y trouverent en
Corps. Monfieur Faucoult
Intondant de la Province , dont
le zele ne peut eſtre plus ardent
pour tout ce qui regarde
le Roy , ne manqua pas de s'y
rendre. Il y vint accompagné
de Monfieur le Preſident du
Preſidial , & de pluſieurs autres
Perſonnes de qualité .La Meſſe
eſtant achevé , on chantaleTe
Deum & l'Exaudiat ensuite . Le
reftedu jour fut employé à des
réjoüiſſances que les Marchands
aſſemblez en Corps firentdans
leur Maiſon commune.
On y entendit pluſieurs
concerts d'Inſtrumens , qui
GALANT.
19
durerent juſques à minuit ,
&l'on en tint toutes portes
ouvertes afin que tout le
monde put prendre part à la
Fefte.
Quoy que l'uſage de France
n'ait jamais eſté de celebrer le
jourde la naiſſance des Rois ,
comme on y fait tous les jours
des choses extraordinaires
pour un Monarque auſſi diftingué
que LOUIS LE
GRAND , cet ufage a commencé
à s'introduire depuis
quelques années. Ily a beaucoup
dejuſtice à faire ces fortes
de Feſtes pour la naiſſance
des Princes , puisque les Particuliers
en faisoient autrefois
pour des Perſonnes privées.
Ils celebroient ces naiſſances
par des ſacrifices , afin que la
beauté de ces jours ne fut pas
^
20 MERCURE
foüillée par le mélange du
fang des victimes , on y repandoit
ſeulement du vin. Cet uſage
s'étendit juſqu'à celebrer
le jour de la fondation des Villes
, & qu'on appelloit Paliles
ou Pariles ; & comme il ne trouvoit
pas proprement ſa place
dans la mediocrité de ces fortes
de ſujets , il paſſa enfin jufques
aux Princes. On ne ſe
contenta pas de faire des Feftes
pour ſe réjoüir de leur naif
ſance , on fit des pareilles ceremonies
pour marquer le jour
que leur Empire avoit commencé.
Monfieur le Preſident
deTrobat Intendantdu Rouf
fillon, mieux inſtruitque perſonne
de tout ce qui s'eſt paſſe
dans l'antiquité , renouvelle
tous les ans cette maniere de
Feſte le 5. Septembre , jour
GALANT. 21
7
dela naiſſance du Roy;& comme
la reduction de Perpignan
fous l'obeiſſance de Louis XIII.
& la réunion de ce Pays-là à la
Couronne , ſe fit le 9. de ce
meſme mois , il joint dans fon
zele la grandeur de ces deux
journées ſi proches l'une de
l'autre , pour une ſeule rejouïfſance
, afin d'inſpirer aux Peuples
du Rouſſillon ce qu'ils
doivent ſentir ,& pour la naiffance
de leur Prince,& pour le \
bonheur d'eſtre rentrez ſous la
dominationde leurs premiers
Maiſtres . Ainſi le 4. du mois
paffé , la ceremonie de cette
Feſte fut annoncée pourle lendemain
, felon la coutume du
Pays , par les Crieurs publics à
cheval , au bruits des tambours
& aux fanfares des trompettes
de la Ville. Ces trompettes &
22 MERCVRE
,
ces tambours recommencerent
ſe faire entendre le matin du
jour ſuivant & un grand
Peuple accourut àla Place de
la Loge , qui ſe trouva tapiſſée
de bout en bout. L'hostel de
Ville qui fait une des faces de
la Loge , fut paré dedans &
dehors avec une magnificence
extraordinaire .A coſté de l'entrée
de cet Hoſtel , Monfieur
l'Int ndant avoit fait faire
uneniche à la ruſtique garnie
de verdure , du milieu de laquelle
,& du bout d'un Sceptre
terminé par une Fleurde Lys ,
fortoit une Fontaine d'excellent
vin, qui tomboitdans un
baffin , qu'on avoit pratiqué au
deffous , & où le vin regorgeoitpourtout
le Peuple qui
en vouloit boire. Beaucoup de
Tableaux & deFigures fai
GALANT.. 23
foient connoiſtre qu'on avoit
dédié cette journée à la gloire
du plusgrandPrince du monde.
A neufheures du matin , le
Conſeil Souverain de ce Payslà
fortitdu Palais en robes rouges
. A la teſte eſtoit Monfieur
le Comte de Chaſeron, LieutenantGeneraldela
Province, au
milieu de Mrs les Preſidens de
Sagarre & de Trobat.Les Confeillers
, & les autres Officiers
marchoient enſuite .Ils eſtoient
ſuivis de l'Univerſité de la
Ville dans ſes habits de ceremonie
, & le College des Avocats
fermoit cette marche.
Toute cette Troupe ſe rendit
au bruit des tambours & des
trompettes , à l'Egliſe Cathedrale
de Saint Jean , où
Monfieur l'Eveſque de Perpignan
officia. Il celebra la Meſſe
24
MERCVRE
en habits Pontificaux , & elle
fut chantée par quatre Choeurs
de Muſique , placez en differens
endroits de l'Eglife . On ne
l'eut pas plûtoſt commencée
qu'on entendit une décharge
de Boëtes quel'on avoit rangées
tout autour . La meſme décharge
ſe fit à l'élevation & à
la fin de la Meſſe ,aprés laquelle
le Pere Vaiſſiere , Correcteur
des Minimes , monta en chaire
, & parla d'une maniere fine
& delicate qui luy attira beaucoup
d'applaudiſſemens . Il fit
voir l'obligation qu'ont les Sujets
de méler à la crainte de
Dieu l'honneur & l'obeiſſance
qu'ils doivent à leur Souverain.
Les Colonnels & autres
Officiers des Troupes , aſſiſterent
à cette Ceremonie avec
toute la Nobleſſe du Pays . Les
Confuls
}
25
GALANT.
Confuls & Officiers de Ville s'y
trouverent auſſi avec leurs li
vrées, & quand tout fut achevé
le Conſeil Souverain retourna
au Palais dans la mefme
pompe qu'il eſtoit venu.
Monfieur l'Intendant deTrobat
donna enfuite un magnifique
repas à Monfieur le Comte de
Chaſeron , aux Colonels , &
aux Officiers les plus confiderables
des Troupes. Deux
grandes tables , chacune de
vingt couverts , furent ſervies
avec beaucoup d'abondance &
de propreté , & tous les Conviez
beurent debout à la ſanté
du Roy. Pendant le repas il y
eut de tres beaux Concertsde
Muſique , de Violons , & de
Flûtes douces. On fit des réjouiſſances
publiques dans
tout le reſte du jour , & ce ne
Octobre 1688 . B
26 MER CVRE
furent que danſes à la Placede
la Loge. Quatre échafauts qu'o
avoit dreſſez aux quatre coins;
eſtoient remplis de Hautbois
& de Flûtes douces , & les
Trompettes interrompoientde
tempsen temps cette harmonie.
Les Dames placées aux
Balcons de l'Hoſtel de Ville,
&aux fenestres de toutes les
Maiſons qui aboutiſſent à cette
Place , y faifoient un agreable
ornement. Lors que la nuit fut
venuë , on entendit une décharge
du Canon de la Ville &
de la Citadelle,&plusde mille
flambeaux furent allumez fur
cette Place. Les feux dejoye
augmenterentla clarté ,& divers
feux d'artifice donnerent
en l'air uneagreable ſpectacle.
Toute la Ville fut illaminée ,
&pendant que tout y estoit
GALANT.
27
S
en mouvement , Monfieur l'Intendant
fit ſervir aux meſmes
Officiers qu'ilavoit déja traitez
, une Collation des plus
magnifiques . Aprés cela , on ſe
rendit à l'Hoſtel de Ville , où
il y eut un bal public. Toutes
les Dames y vinrent parées, &
les ligueurs & le confitures n'y
manquerent pas . La profuſion
que l'on en fit parut extraordinaire
, & l'on donna mille
loüanges à Monfieurle Prefident
de Trobat , quiavoit fait
voir tant de zele à celebrer la
naiſſance de noſtre Auguſte
Monarque.
Les Echees eſtant regardez
come un exercice noble beaucoup
plus que comme un Jeu;
ceque je vousay déja envoyé
touchantla maniere d'y jouer ,
a eſté ſi bien receu , qu'on m'a
B2
28 MERCURE
adreſſe de nouveaux Avis dont
je vous fais part .
LXXXI.
NOUVELLE SUITE
Stufe
2
d' avis aux Joüeurs d'Echecs.
'Il ſe rencontre au milieu
du leu , que voſtre Chevalier
eſtant à la quatrième Caſe
de la Dame de l'autre , & que
cette Dame ſe trouve à la cinquiéme
Caſe de ſa tour , dans
le meſme travers que ſon Roy ,
pouſſez vôtre Fou quoy que
non appuyé , entre ſon Roy &
elle, il faudra que cetteDame
vous prenne , pour oſter ſon
Roy d'Echec , & voſtre Chevalier
prenant alors le pion de
fon Fou , mettra le Roy de l'autre
en Echec , & donnera en
meſme temps ſur la Dame ,
qui ne pourra éviter d'eſtre
priſe.
1 13
GALANT.
19
Pinggo LXXXII.
Dans le Jeu du Gambit , lors
que vous avez avancé le pion
de voſtre Chevalier deux Cafes
,pour ſoûtenir voſtre pion ,
qui a pris celuy de l'autre , ne
pouſſez pas voſtre pion ſur le
Chevalierde ll''aauutre quis'eſt avancé,
c'eſt un faux coup,dont
ta fuite cauſe la perte duJeu.
LXXXIII
" Quand voſtreDame ſe trouvepreffe
par le Chevalier de
l'autre qui donne deſſus , fans
qu'elle puiſſe ſe remuer en
lieu où elle ne ſoit pas en priſe
, ſi ce Ghevalier ſe trouvedevant
ſon Roy , mettez une
de vos pieces qui donne fur ce
Chevalier , il ne pourra prendre
voſtre Dame , car ſon Roy
feroit en Echec , & vous au
premier coup , vous prendrez
B 3
30
MERCURE
fon Chevalier, ce qui dégagera
voftreDame.
LXXXIV.
On ne sçauroit mener à Dame
avec la tour , un pion qui
reſte , ſi l'autre a fon Roy prochece
pion ,& fa tour derrie
re : c'eſt là un refait.
LXXXV.
Lors qu'il ne vous reſte qu'un
Fou à la fin du jeu , tenez vos
pions fur desCafes de la mefme
couleur que ce Fou , juf
qu'à ce que yous ayez amené
voſtre Roy auprés d'un d'eux
pour le conduire à Dame.
LXXXVI.
Si vous avez une piece enfermée
, dont vous ne pouvez
éviter la priſe , tâchez de reparer
cette perte, ſoit en avançant
un pion qui va à Dame,
foit en avançant un deffein
GALANT
31
1
S
}
ر
1
que vous aviez formé .
LXXXVII .
Quand on vous donne un
pion à prendre par le voſtre ,
remarquez ſi en le prenant cela
n'ouvre pasla rangée aux piecesde
l'autre , commeDame.
Tour,ou Fou , & fi cela ne découvre
pas voſtre Roy , car en
ce cas là , loin de prendre le
pion de l'autre, il faut pouffer
plus avant vôtre pion ,& de ce
pion-là , vous en ferez une
barriere avec ce qui le ſous
tient.
LXXXVIII.
Lorsqu'il vous manque une
Tour , pour doubler celle que
vous avez conduite avec un
Chevalierdans la rangée des
pions de l'autre, amenez enco
re un Chevalier , & vous mat
terez ſon Roydans la derniere
B 4
32
MERCVRE
Cafe de la rangée où il à roqué.
LXXXIX.
Le Fou eſtant ſujet dans les
premiers coups du Jeu à eſtre
renfermé dans ſes propres
pions par ceux de l'autre , il
faut avancer le pion de la Tour
une Cafe; pour luy faire une
place de referve .
X C.
Jouëz avec un air libre &
hardy , car lors qu'on craint
celuy avec qui l'on jouë , fans
dire que la peur fait des illuſions
, elle porte à prendre des
précautions qui gènent & qui
gaſtent le Jeu.
XCI.
Si vous jouëz toûjours vite,
il vous échape bien des coups
qui ne ſepeuvent voir d'abord ,
& quelquefois on fait de grof
GALANT .
33
S
e
S
نا
C
1-
s
es
11
,
S
1
ſes fautes . Si vous révez trop ,
vous fatiguez celuy avec qui
vous jouëz, vous vous éblouif
ſez vous - meſme. La main peut
feule jou ër les premiers coups,
l'eſprit doit penſerdans le milieu
du jeu oùſe font lesgrands
deffeins ,& où ſe rencontrent
les coups difficiles; & fur la fin
il faut bien regarder à chaque
piece qu'on jouë , pour ne faire
aucune perte , & pour ne
pas manquer le coup qui ſe
rencontre , car aprés cela il n'y
a plus de reſſource.
XCII.
Le Pion de voſtre Tour
avancé juſqu'à la troifiémeCaſe
de la Tour de l'autre du
A
coſté qu'il a roqué , pourra fer
vir à luy donner mat avecvos
treDame,
:
F
B
34
MERCURE
XCIII.
Il ne faut pas avancer d'abord
le Pionde la Dame , non
plus que celuy du Fou du
Roy , ce ſont comme deux
Gardes du Corps qui empefchent
les premiers échecs
qu'on pourroit luy donner des
deux coſtez .
XCIV.
Lors que vous avez avancé
le Pion de voſtre Roy deux
Cafes, leChevalierdu Roy àla
troiſième caſe du Fou,& leFou
àla quatriéme Cafe du Fou de
la Reine qui eft une bonne
• maniere d'ouvrir lejeu,avācez
lePion duFou de la Reine en
Cafe, afin de faire paffervoſtre
Reinederriere le Fou de voſtre
Roy, vous ferez par ce moyen
une attaque fâcheuſeàl'autre.
GALANT.
35
XCV.
Empeſchez l'autre de ros
,
quer autant que vous le pourrez
en commençant à luy
donner des échecs ; car vous
pouvez ensuite l'obliger de
fortirde la rangée& ſe trouver
avoir derriere luy ſes Pions ,
qui doiventeſtre au devant
vos pieces qui viendront tomber
ſur luy , enfin l'enfermeront&
luy donneront mat..
XCVI.
Quand le fou de l'autre
eſtantdans ſa place , vous empêche
d'approcher voſtre Dame
dans le meſme travers, pour
donner Echec & pour ſuis
vre voſtre premier deſſein ,
prenez avec vôtre fou le pion
de ſon Chevalier , car alors on
il laiſſera voſtre Fou , qui pren
dra ſa Tour ; ou s'il prend voftre
Fou , vous aurez la liberté
B6
36 MERCURE
d'approcher voſtre Dame,& de
continuer juſqu'à ce qu'il foit
mat.
XCVII.
Quandl'autre n'a remué ny
ſa Dame , ny fon pion , ny le
Founy le Pion du Roy , & que
le pion de ſon Fou ſe trouve
avancé , perdez pluſieurs pieces
, juſqu'à voſtreDame mefme
, pour trouver le moyen de
faire aller voſtre Fou dans le
travers donner échec& matau
Roy , ne pouvant ſe couvrir.
XCVIII.
Quand l'autre a roqué
avancéz un Chevalier vers
luy , s'il pouffe lepion de ſa
Tour une Caſe ſur voſtreChevalier
, pouſſez le pion de voftre
Tour deux caſes , car s'il
prend voſtre Chevalier avec
ſon pion , vous reprendrez fon
GALANT.
37
pion avec le voſtre , & par ce
moyen donnerez lieu à vo
ſtre Dame de ſe venir joindre
avec voſtre Tour , & de mate
ter l'autre.
XCIX:
Il eſt bon aprés avoir requé,,
de mettre àl'autre coup voſtre
Tour à la caſe du Roy .
C
Lors que vous avez trois
pions qui vontà Dame , & qui
font éloignez de voſtre Roy ,.
qui eſt occupé à empeſcher
ceux de l'autre de damer , il
faut qu'il ſe trouve furla finen:
triangle , & alors pouſſez le
pion de la Tour àDame, leRoy
de l'autre le prendra ; & vous
aprés pouſſez le pion du Fou à
Dame , quiluy donnera mat..
CI
Lors que vous faites une
24
38 MERCURE
groſſe piece qui n'eſt pas appuyée;
ſi l'autre couvre l'échec
d'une piece qui peut prendre
la voſtre , prenez cette piecelà
, quand meſme ce ne feroit
qu'un pion , car vous ferez
affez à temps pour prendre celle
pour laquelle s'eſt fait la découverte
.
CII.
à
On ne peut donnermatavec
un Chevalier ſeul ,s'il ne reſte
à l'autre aucune piece ; mais
s'il a un pion qu'il conduit à
Dame; que ſon Roy ſe trouve
Inderniere cafe de la Tour , &
fon pion à la caſe derniere ,&
que voſtreRoy ſoit à la caſede
voſtre Fou, mettez voſtre Chevalier
à la ſeconde cafe de voftre
Fou devantyoſtreRoy , il
mattera l'autre..
GALANT.
39
CIII.
Quand il reſte à chacun fa
Dame avec le Roy , celuy-là
gagnera , qui donnerale premier
échec , & reduira l'autге
à mettre ſon Roy à la caſe du
Chevalier & ſa Dame à la cafe
du Fou ; car s'il a conduit ſon
Roy à la troifiéme caſe du Chevalier
de l'autre Roy , & fa Dame
à la deuxième caſe du Roy
de l'autre , il luy donnera mat
au premier coup, ou au ſecond ,
ſi l'autre perd ſa Dame.
CIV .
Ceux qui étudient les diver .
ſes manieres dejoüer du Carrera,
du Saliva , & du Calabrois ,
doivent remarquer certains
faux coups qu'ils font faire à
celuy qu'on veurqui perde...
Aprés vous avoir parlé dans.
pluſieurs Lectures des avantages
40
MERCURE
qu'on tire des eaux minerales
pour beaucoup de maladies , je
vous envoye aujourd'huy une
defcription des Bains d'Aix en
Savoye , quia eſté luëicy avec
plaifir.On m'affureque la peinture
des lieux y eſt fort juſte .
黎黎黎黎深
BAINS D'AIX
EN SAVOYE ..
C'est dans
paffe
la Villed'Aixque
mes jours ,
jer
د
De ces brulantes eauxj'attens tout
mon fecours..
L'Auteurde l'Univers qui les pouffe
&lesguide,
Amis dans leurs conduits uneflame
liquide ,
Dont les membresperclus oùmanque
Lachaleur
GALANT.
41
Reçoivent dans leurs nerfs une nou
velle ardeur.
Ces canauxfousterrains qui portent
dans leurs veines
Avec l'ardeur du feu le cristal des
fontaines ,
Portent en mesme temps par un
- effet soudain
Aux maux les plas cachez un Remede
certain .
Les Romains autrefois , Maistres
de tout leMonde ,
Soumirent à leurs loix cette terre
feconde ,
Et ce qui reste encor* de pompeux
Monumens
Dont ils ornoient les lieux de leurs
Gouvernemens ,
Nous estde leur grandeurune mar
que éclatante,
* On voit les reſtes d'un ancien
Temple & d'un Arc de
Triomphe.
42 MERCVRE
MaiscesBainsmerveilleux,&dont
l'eausurprenante
Dansſonbrazier liquide enfermant
tant d'effets ,
Confond du Medecin&l'art & les
fecrets ,
CesBainsjadis fans doute en leur
richeſtructure
Faifoient voircomme l'art peut orner
la nature ,
Et ces Vainqueurs inſtruits duſecrez
de ces eaux
S'yvenoient delaſſer de leurs nobles
travaux,
Debleſſures couverts , bien souvent
fansautreayde
Ilsy trouvoient ensemble ,&plaisir
&remede ,
Etqueris deleurs coups ,fort Sains
&bien remis ,
Retournoient attaquerde nouveanx
Ennemis..
GALANT. 43
Fort prochede ce lieu d'or un La: 1 .
pacifique,
Dont le bordest charmant autant
qu'il estrustique ;
Son onde àla couleur de celle de la
Mer,
Sans en avoirpourtant ny l'odeur ny
l'amer.
C'est une cau transparente,où l'oeil
pourroit fans peine...
Penetrerjusqu'aufond de sa paisiblearene
,
Si l'obstacle qu'y met fa grande
profondeur C
Pouvoit permettre àl'oeil d'en percerlahauteur
.
Parmy tant de poiſſons donttout ce
Lac abonde,
Le Lavaret fe plait seulement
dans cette onde,
1
Le Lac du Bourger.
2 EſpecedePoiſſon qu'on ne
trouve que dans.ce Lac .
44 MERCVRE
Et luy feul dédaignant de nager en
autre cat ,
Par tout ailleurs eft rare autant
qu'il est nouveau ,
Ainsi que le Phinix unique onfon
espece ,
Constant dans ſa demcure ityreste
Sans ceffe.
Desdeux coſtezdu Lac ,des Ro
chersfourcilleux
Elevent à l'envy leurs testes jasqu'aux
Cieux
EtdesRocs inégauxrefferrant le rivage,
Par dessentiers étroits limitent le
passage..
Du coſté du couchant on voit le
Montdu Chat.
Quiſembleavec les Cieux vouloir
livrercombat.
C'est desflancs de ce Mont quefort
cette* Fontaine
* La Fontaine des Merveilles..
GALANT .
45
01
1
Celebre, & merveilleuse enſa cour
Jeincertaine.
En retenant icyle cristal de ces
eaux ,
Ailleurs hors deſonſein lespouſſant
àgrands flots ,
Cette onde tantoft libre& tanioft
prisonniere
Fournit à raisonner une riche ma
tiere.
Soit qu'en prenant d'abordſon cours
dans un détroit
Pour Sonflux abondant trop petit ,
trop étroit.
Cette eau qui pourfortir tente mille
entrepriſes
Nepuiſſe's'échaper qu'à diverſes repriſes
,
Ainsi que dans un vaſe où le col
refferrè ,
Ne donne àla liqueur qu'un cours
reiterez ,
Soit que cet élement s'amaſſent gouteàgoute
46 MERCVRE
Se dégorge parfois ,parfois ceffe
faroute,
Suivant qu'un Reservoir dans le
Roc enfermé
Par la cheute des eaux est ouvert on
fermé,
Oufoit quel'eauvenantde laneige
fonduë
Dans de certains détours foit par
fois retenuë ,
Ou que l'a'r introduit dans fon
étroit Canal
N'enpuiſſe fondre affez pourfaire
un cours égal ,
Ou bienqu'une vapeur trop épaisse
&groffiere
Afaroutes'opposeainsi qu'une Barriere
,
Soit qu'ainsi que laMerellefaffeun
reflux ,
Ou que dans fon Canal certains
vens retenus.
Luy ferment tourà tour,& donnent
lepaſſage
GALANT.
47
1
3
Dans ce flux inconstant la raison
fait naufrage.
2
En la mesme Contrée un Temple 1.
auguste &viesx
Que fervent à l'envy de faints
Religieux ,
Construit après que l'are eut perdu
tout son lustre ,-
Fait voir l'Antiquité d'un Edifice
illuftre...
Dans ce Temple ancien fous de riches
Tombeaux
4.
Des Princes Savoyards font enfermezles
os.
Invincibles Ayeux de cette jeune 2
Alteffe,
En qui la vertu brille avecque la
Sageffe.
Aux deux extremitez du Lac&
de ces Monts
S'étendent de plaifans &fertiles
Vallons,
1. L'Abbaye de Haute Combe .
2. Monfieur le Duc de Savoye .
48 MERCURE
Où fans beaucoup depeine&Sans
grandeculture
Le terroir abondant produit avec
usure ,
Et les effets divers deſafecondité
Deces aimables lieux maintiennent
Labeauté.
Des Ruiſſeauxferpentans dans ces
Plaines charmantes
Iforment de Cristaldes veines on.
doyantes,
Etdehauts Peupliers nourris par la
fraîcheur
De l'humide rivage éloignent la
chaleur.
D'un coſté, de Ceressefait voir la
rich fle
D'autre costé , Bacchus inſpire l'allegreffe
,
Et tous deux de concert conſpirent
touràtour.
A
GALANT.
49
A qui rendrafeconds les Cofteaux
d'alentour.
Flore dans la Prairie amene la
verdure ,
Et les Nymphes des eauxy font un
doux murmure.
D'un autre coſté Pan avecles Dieux
des Bois, (iufte choix
De cent lieux differens a fait un
Voilà l'endroit , Oronte ,oùjefais
maretraite ,
Trop heureuxfi j'y trouve uneſanté
parfaite ,
Et si l'eau redonnant malgré les
Medecins
Unevigueur entiere à mes membres
mal-Sains ,
Ce bonheur rempliſſant enfin mon
efperance
Mefait joüir bien- toſt de ta chere
prefence
Le Roy qui donne des foins
Octobre 1688 . C
50
MERCVRE
,
continuels à ce qui regarde la
gloire & la ſeureté de ſon Eſtat ,
ne fonge pas moins aux choſes
qui peuvent contribuer aux
avantages & à la commodité
de ſes Sujets . Ainſi , ſoit en
Paix , foit en Guerre , il veille
à tout il pourvoit à tout
& ſes affaires ne ſont jamais
en danger d'eſtre alterées
. Legrand travail du prolongement
du pont de Perpiguan
, ſur la Riviere de Later,
ayanteſté propoſé , Sa Majesté
en a goufte les raiſons , & a
donné ſes ordres pour le faire
commencer . On remediera par
là aux frequentes inondations
qui arrivent dans ce pays - là
par la cheute des eaux qui defcendentdes
montagnes. Cette
Riviere , qui n'eſt proprement
qu'untorrent , prenant ſa fource
du coſté du Mont- Loüis , la
2
GALANT.
51
-
hauteur du terrain du coſté de
Saint Esteve contribuë extremement
au debordement de
l'eau ſur la campagne. C'eſt
pour cela qu'on doit faire des
digues & des épics de l'autre
coſté de la Riviere pour la retenirdans
ſon lit , & pour mettre
la campagne en ſeureté
contre les ravages que ces
inondations y font ordinairement
trois ou quatre fois l'année.
Comme elles ont ſouvent
= fermé le paſſage aux Courriers
- qui apportoient les ordres du
Roy , en forte que Monfieur
l'Intendant de Trobat , pour
n'en pas retarder l'exécution ,
a eſté obligé de faire paſſer plufieurs
fois des hommes à la
nâge , qui mettoient les paquets
de la Cour ſur leur teſte,
cequi arrivant dans un temps
C2
52 MERCURE
de guerre , pourroit avoir des
ſuites fâcheuſes pour le ſervice
de Sa Majesté , cet obſtacle
ceſſera lors que le pont'aura
eſté prolongé . Ioignez à cela
que le Commerce qui vient
preſque tout du coſté de France,
a eſté ſouvent interrompu
, les Marchands , & autres
gens d'affaires ayant eſté arreſtez
quelquefois cinq ou fix
jours dans les lieux voiſins de
la Ville avec beaucoup d'incommodité
, en attendant que
les eaux baiſſaſſent . La Ville
meſme a auſſi beaucoup fouffert
en pluſieurs occafions, les
Payſans n'y pouvant apporter
de vivres,& les Habitans manquant
de bois , & des autres
choſes neceſſaires pour la vie.
Toutes ces raiſons ont obligé
Monfieur de Trobat à faire
GALANT .
53
2
a
e
S
1
:
commencer un ſi utile travail
fi - toſt qu'il en a receu les derniers
ordres de Sa Majeſté .
Ce prolongement ſera de cent
trente- cing toiſes de longueur
ſur ſeize pieds de largeur , à
commencer depuis le parement
de la pile de la derniere
arche del'ancien pont. Il commencera
par une chauffée qui
auratrente toiſes de longueur ,
ſuivie de trois arches , qui
avec leurs piles , bajoyers ou
culée auront vingt- cing toiſes
de long. Cela ſera continué
tout de ſuite par une autre
chauffée de la longueur de
vingt-cing toiſes , aprés laquelle
il y aura trois autres
arches de la meſme longueur
& ſtructure que les premieres ,
ce qui ſera finy & terminez par
une autre chauffée qui aura
C 3
54
MERCURE
vingt-huittoiſes de long. On
travaille prefentement à l'excavation
du terrain pour la
premiere chauffée , & à la fondation
de la pile qui doit foutenir
les trois premieres arches
&comme l'eau de cette Riviere
accoutumé au ravage & ennemie
des bornes qu'on luy
veut donner , fait renaiſtre ſes
fources pour empeſcher la
fondation de cette pille , le
principal ſoin a eſté de vuider
fes eaux pour parvenir à cette
fondation; mais nonobſtant cet
tereſiſtance on n'a pas laiſſé de
planter cent dix pilots , &foixante
ou quatre vingt palplan
che autour des pilots , qu'on
enfonce dans la terre par trois
marmoutons , qui les ont mis
dėja au niveau du grillage .
Huitmoulins à chapelet wa
}
55
GALANT.
vaillet inceſſamment à vuider
les eaux renaiſſantes , & trois
cens quatre vingt hommes
qui fe relevent de demy- heure
en demy-heure , font employé
à bien affermir cette fondation
. On doit travailler au
premierjour à la maçonnerie ,
&l'on verra bien- toſt élever
fur la terre , malgré la reſiſtan
ce de l'eau , ce ſuperbe baſtiment
, qui fera paffer àla pofterité
le nom & la gloire de
fesAuteurs. Les Dames de la
Ville font leurs Cours de ce
coſté- là , & tous les Etrangers
qui arrivent ,viennent admirer
labeauté de ce deſſein..
Nous avons appris la mort
de Dame Anne de Choiſeul de
Pralain , Abbeſſe de Noftre-
Dame de Troye. Elle entra
dansla Religion au moisde
C4
$6
MERCURE
Septembre 1609. agée ſeulement
de vingt- deux mois , prit
l'habit de Religieuſele 7. Novembre
de l'année ſuivante, fit
profeffion le 7. Novembre 1623 .
fut Coadjutrice , de Madame
Claude de Choiſeul ſa Scoeuren
1627. fut benite Abbeſſe le 29 .
Septembre 1667. & mourut le
29. Aouſt dernier , regretée
generalement de ſa Commupauté
qu'elle a conduite pendant
vingt & un an avec la
derniere douceur , & dans toute
la regle de ſon Ordre. Le
deüil particulier de cette Maifon
a paſſe juſque dans la Ville,
qu'elle avoit édifiée par la ſainte
vie des Religieuſes dont
Dieu luy avoit donné le ſoin ,
& par les charitez continuelles
qu'elles faiſoit faire aux
GALANT.
57
>
pauvres. On n'eut pas plûtoſt
appris ſa mort, qu'on entendit
toutes les cloches des Chapitres
, Paroiſſes , & Communautez
mêler leur fon lugubre aux
larmes qu'on verſoit ailleurs
ce qui dura ce jour- là , & le
lendemain , qui fut celuy de
ſon enterrement. L'Eglife & le
Choeur des Religieuſes qui
fut choiſipour le lieu deſa ſepulture
, eſtoient tendus depuis
le haut juſqu'au bas de
draps noirs , chargez d'Ecuffons
de la Maiſon de Choiſeul..
Ondreſſa dans cet endroit une
Chapelle ardente , qui fut ornée
de cent chandeliers d'argent.
Sur les neuf heures du
matin , le Pere Superieur de
L'Oratoire , qui officia , accompagné
de douze Preſtres , fir
CF
58 MERCVRE
tranſporter le corps de la Défunte
, de fon logis Abbatial
dans le lieu que l'on avoit preparé
, & eſtant retourné pour
faire le ſervice il fut obligé de
differer plus d'une heure à
cauſe de la foule des perfonnes
de toutes fortes de conditions
qui estoient dans l'Eglife
dés le grand matin , pour avoir
la conſolation de voir au vifage
, celle que la ſeule renom.
mée leur avoit fait connoiſtre .
Ils y virent auſſi une choſe qui
les ſurprit. Ce fut qu'aprés plus
de vingt- quatre heures que
cette Dame fut morte
د
fes
mains & fon viſage parurent
auſſi frais , que fi elle euſt eſté
dans une ſanté parfaite . Cette
merveille , & la pompe funebre
qu'on luy fit , attirerenu
des gens du ſexe mefme fur
GALANT..
59
-
les voûtes , & fur les toits de
l'Egliſe qu'on découvroit , &
dont on levoit les vitres pour
voir plus aisément les honneurs
qu'on rendoit à cette
digne Abbeffe . Aprés que la
Meſſe , qui fut chantée par la
Muſique de S. Eftienne , fut
achevée , on entra en proceffion
dans le Convent pour aller
faire fes Obſeques. Il y
avoit plus de cent trente Eccleſiaſtiques
en ſurplis. Les
Chanoines de l'Eglife Papale
& Collegiale de S. Urbain , s'y
trouverent tous , ainſi que les
deux Communautez des Preſtres
de l'Oratoire de S. Loup
& de S. Martin; les Peres Benedictins
de Montier- la Celle ,
de Fontevraut , de la Trinité ,
dite de la Mercy , les Jacobins
& les Cordeliers . Depuis ce
C6
60 MERCVRE
temps - là les Paroiſſes & les
Communautez n'ont point
ceſſé de faire faire dans l'Egliſe
de l'Abbaye des Services
pour le repos de fon ame.L'Oraiſon
funebre ſera prononcée
par le Pere Superieur de l'Oratoire
, ſon Confeſſeur , lors
que les Dames Religieuſes
pourront s'acquitter elles-mêmes
de ce que la douleur ne
leur a pas permis de faire jufques
à preſent. Cette illuftre
Abbeſſe eſtoit Fille de Charles
de Choiſeul , Marquis de Prâlain
, Baron de Chaource ,
Chevalier des Ordres du Roy ,
Maréchal de France , Gouverneur
de Xaintonge & du Païs
d'Aunis , & Lieutenant geneneral
au
Gouvernement de
Champagne. Cette Maiſon eſt
une des plus anciennes de cet
GALANT.. 61
te Province , & prouve ſa
Nobleſſe depuisl'an 1080. Elle
a eu des Maréchaux de France,
des Lieutenans Generaux des .
Armées du Roy , des Gouverneurs
de Provinces , des Evéques
, des Abbez , des Abbef
ſes , &c . Jean II. Seigneur de
Choiſeul & d'Aigremont, étoit
Conneſtable de Bourgogne en.
1297. François de Choiſeul
Marquis de Pralain , Lieutenant
general au Gouvernement
de Champagne , auBail
Hage de Troyes & de Langres ,
& Gouverneur particulier de
la Ville de Troyes , eſt Fils de
Charles de Choiseul ,Maréchalde
France , & le dernier
de cette branche. Il eſt. Frere
de Meffire Gilbertde Choiſeul,,
Eveſque de Tournay , & de
Loüife de Choiſeul Abbeſſedu
62 MERCURE
Sauvoir ſous Laon. Outre plu
fieurs avantages tres - confiderables
de cette Maiſon , elle a
celuyd'avoir été alliée au Sang
de nos Rois , par le Mariage
d'Alix de Dreux , Petite - fille
du Roy Loüis le Gros. Elle a
donné de grands hommes
dont pluſieurs ont eſté tuez
ou bleſſez pour le ſervice de la
France & de la Religion , &.
entre autres Jean de Choiſeul ,
Chevalier de Malthe , tué en
1555. au Siege de cette Place
& Roger de Choifeul , Marquis
de Pralain , tué à la Bataille
de Sedan en 1640. Ils.
portent d'azur à la Croix d'or ,
cantonnée de dix-huit billetes de
mesme .
و
L'eſtime generale que s'étoit
acquiſe le Pere Berger, Jefuite,
vous fera fans doute aprendre
1.
GALANT.. 63
!
ſa mort plutoſt que je ne puis
vous l'aprendre .Elle eſt arrivée
au commencement de ce mois ..
Il fut furpris d'une apoplexic
qui l'emporta. Il eſtoit Confeffeur
de feu Monfieur le
Prince,& avoit eſté Precepteur
de Monfieur le Prince d'aujourd'huy
. C'eſtoit un homme
d'une grande pieté , qui aimoit
à obliger , & qui le faifoit de
bonne grace. Ilavoitbeaucoup
d'érudition & de belles Lettres
& comme il s'eſtoit fait quan
tité d'Amis , on ne doit pas s'étonner
s'il eſt regreté de beaucoupde
monde.
Je vous envoye une Lettre:
qui ne sçauroit manquer de
vous plaire, puis qu'elle eſt de
Monfieur de Fontenelle dont
vous eſtimez tant tous lesOnvrages.
En rendant viſite à
64 MERCURE
Monfieur l'Envoyé de Suede
il fut ſurpris de la beauté d'un
Portrait qu'il vit chez luy.,
C'eſtoit celuy d'une fort jeune
perſonne. Il croyoit qu'en le
faiſant ,le Peintre n'avoit ſuivy
que ſa ſeule idée , quand
Monfieur l'Envoyé l'aſſeura
que la perſonne dont il voyoit
le Portrait , loin d'avoir eſté
flatée , eſtoit encore plus belle
qu'on ne la repreſentoit ; que
c'eſtoit une Demoiselle Suedoiſe
, auffi eftimable par fon
eſprit que par ſa naiſſance,que
toutes les Langues luy eſtoient
connuës , & qu'elle avoit leu
avec grand plaifir les Dialogues
des Morts , & les Entretiens
fur la pluralité des Mondes.
Ce fut fur cette nouvelle
peinture , que Monfieur de
Fontenelle forma le deſſein de
GALANT. 65
1
:
luy écrire. Monfieur l'Envoyé
de Suede voulutbien ſe charger
du ſoin de luy faire tenir
ſa Lettre . En voicy la copie.
MADEMOISELLE ,
Je ne sçay si en me donnant
l'honneur de vous écrire j'écris à
quelqu'un . Sur vostre nom qui est
fortillustre ,il faut que je vous
croye Suedoife. Sur les grands
yeux noirs que j'ayveus dans vostre
Portrait,&qui doivent estrepleins
de feu dans l'original ,je vous croy
Espagnole. Sur de fort jolis Vers
François que l'on m'a montrezde
vous,je vous croy Françoise. Sur
d'autres quifont Italiens , je vous
croy Italienne. Sur tout cela enfem.
blevous n'eſtes d'aucun Pays.
Pourrendrele miracle encor
plus achevé ,
66 MERCVRE
Dix ſept ans à peu prés , c'eſt
Tâge qu'on vous donne .
Dix ſept ans juſqu'icy n'avoient
gaſté perſonne ,
Pour vous , ils vous font tort;
l'eſprit fi cultivé
Et dix- sept ans , font que je
vous foupçonne
De n'eſtre , Dieu me le pardonne
,
Que quelque objet en l'air
qu'un Poëte a reſvé..
Cependant it est certain que
Monfieur l'Envoyéde Suede prend
L'affaireferieusement ,&fil'on aà
croire des prodiges ,ce doit estre plûtoſt
ſur ſon autorité que fur celle
d'aucun autre. Ilfoutient que vous
estes à stokolm que mille gensvous
y ont vuë&vousy ont parlé. Il dit
mesme que vostre Portrait qui repreſenteleplus
charmant visagedu
monde , ne represente pas le vostre
GALANT. 67
ز
dans toute sa beauté , & que les
Peintres de Suede neflatentjamais .
Mais pourquoy , nous qui sommes
dans le Pays de la beauté , de l'efprit,&
des agrémens , n'aurionsnous
jamais rien veu de pareil à
une Perſonne fi accomphe ? Voilà ce
que la varité Françoise nous fait
dire auſſi tost . A cela je ne sçay
qu'uneseule réponse qui puiffe nous
aider à croire tout ce qui fe dit
de vous.
L'Amour , ailleurs fi redoutable
,
Ne trouve pas fans doute un
climat favorable
Sous leCielde Suede ,& fi pres
des Lapons .
Les coeurs y font glacez ,& pour
fondre ces glaces ,
N'a - t- il pas deu produire un
Chefd'oeuvre où les Graces
Eufſent répandu tous leurs
dons ?
68 MERCURE
Si nos climats n'ontrien qui
ne vous cede
Soit en eſprit,ſoit en attraits ,
C'eſt qu'Amour y foûmet les
coeurs à moins de frais
Qu'il ne pourroit faire en Suede.
Voilà , Mademoiselle,tout ce
que j'ay pú imaginer pour me perfuader
que vous soyez une chose
uray-femblable. Tirez-moy d'em
barras ,je vous en conjure,& ayez la
boréde mefairesçavoir sivous étes.
Quevostre modestie nevous empesche
point de me l'avoüer naturellement
je vous promets de n'en parler
àpersonne,car je n'aimerois pas
qu'on me traitaſt de Viſionnaire ,
&deplus , moy qui me pique d'estre
bon François , je ne voudrois pas
qu'on ſceust que j'eusse intelligence
avec uneEtrangere qui triomphexoit
de toutes les Françoiſes ,& qui
GALAN T. 69
A
effaceroit l'honneur de la Nation.
Ceferoitlà un affez grand crime
contre ma Patric.Cependant ie ma.
coûtume peu àpeu den faire encore
un plus grand. Tous mesfoûpirs à
l'heure qu'ilestfortent de France,
&vont du coſte du Nort.
Lieux deſolez , où l'Hyver
tient fon fiege
Sur de vaſtes amas de nege ;
Oùles Aquilons violens ,
Etles frimats & les Ours blancs
Compoſent ſon triſte cortege ,
Merglaciale affreux Climats ,
C'eſt aprés vous que je ſoûpire;
Leslieux où regne un eternel
Zephire
:
Le ſéjour de Venus , Cypre ne
vous vaut pas .
Vous voyez , Mademoiselle , que
mon coeura déia bien fait du chemin
, quoy que ie doute encore que
vous soyez au monde .
70
MERCVRE
Mais c'eſt destendres coeurs
l'ordinaire defaut ,
Ils ſe haſtent toûjours un peu
plus qu'il ne faut ,
De ſuivre une agreable idée ;
Avecardeur il courent la ſaiſir ,
Etdes charmes trop doux leur
oſtent le loiſir
De s'aſſeurer qu'elle ſoit bien
fondée.
Cetteidéefeule que i'ay de vous
afaitsur moy l'effet que pourroient
faire les Belles mesmes dece Pays-.
cy. Vous pouvez conquerir la Suede
parvous mesme, &le reste du mondepar
les deux Portraits que nous
avons veus ; car ie comptepourun
Portrait vos Vers où voſtre esprit
s'estsi bien peint. Je me flate que
mes hommages quine seroient pas
affeurement digne de vous à Stokolm
deviendront de quelqueprix en tra
verfant quatre cens lieuë de Pays
ام {
GALANT.
71
1
i
,
U
He
pour aller iusques à vous , & que
s'il est triſte de vous adorerdefi
loin , ce mefera du moins auprès de
vous une eſpsce de merite. Je n'en
ay point d'autre à vous faire valoir,
& ie ne croy feulement pas que
vous puissiez iamais sçavoirque ie
fuis,
Si ce n'eſt que peut- eſtre un
coup de la fortune
Ait porté juſque ſur vos
bords
Le nom de l'anchanteur qui
fait parler les Morts ,
Et qui voyage dans la Lune.
Voicy un Air d'un habile
Maiſtre , qui n'a encore eſté
veu que de peu de monde .
72
MERCURE
AIR NOUVEAU.
TIrcis par mille foins me fait
voir fon amour ,
Ilvientſous nos ormeauxme chercher
chaque iour ,
Et me dit tendrement tout ce qui
peut meplaire.
Ah, qu'un Berger est dangereux
Auprés de fa Bergere ,
Quand ilmerite d'estre heureux !
Monfieur le Maréchal Duc
de Vivonne , dontje vous appris
la mort il y a un mois , s'eſt
fait affez connoiſtre par les
grandes choſes qu'il a faites ,
pour n'avoir beſoin d'aucun
autre éloge . En effet, il eſt aſſez
loüé par ſes actions , & le détail
que j'en pourrois faire icy ſeroit
affez inutile. Cependant
comme
GALANT.
73
-
comme un Abbé d'un fort grand
merite , qu'on ſçait avoir eſté
toujours attaché auprés deluy,
a fait dans une Lettre fort belle
& fort curieuſe un abregé de
la Vie de cet Illuſtre Défunt ,
je croy vous obliger en vous
faiſant part de ce qui merite
d'eſtre vû de tout le monde
Cette Lettre eſt adreſſe à Mon
ſieur l'Eveſque de Treguier
nommé à l'Eveſché de Poi-'
tiers , pour ſervir de Memoire à
celuy qui fera l'Oraiſon funebre
de ce Maréchal aux Cordeliers
de Poitiers,où ſon corps
a eſté porté dans la magnifique
ſepulture de ſes Anceſtres. Outre
ce qu'elle vous apprendra
de ſes actions , vous y verrez
bien des choſes qui regardent
l'hiſtoire du regne de Sa Majefté
.
Octobre 1688 . D
L
74
MERCVRE
MONSEIGNEUR,
د
La France vient de perdre un
homme. C'eft Monsieur le Duc de
Vivonne , Pair & Mareschal de
France , Gouverneurde Champagne
Brie , General des Galeres . Ce
Seigneur illustre par tant de Tures
glorieux, & d'actions éclatantes
avoit toutes les qualitez qu'on cherchedansles
Grands Hommes, & en
mesme temps toutes celles qui font
neceſſaires pour la focieté. On ne
pent avoir l'esprit d'une plas grande
étenduë , l'avoir plus vif ,
plus penetrant , ny plus juste ,
&jamais on n'en eut un meilleur.
Mais ilne s'estoit pas contenté
d'un beau naturel , admiré de tout
lemonde,il avoit cuſoinde le cal
tiver , par toutes les connoiffances
qui pouvoient servir aux emplois
GALANT .
75
de
M
C
گر
۱۰
$$
1
1
les plus relevez & de ce qui en
mesme temps le pouvoitrendre plus
agreable dans les conversations,&
feconder ce genie merveilleux avec
lequelilestoit né. Il connoiffoit parfaitement
le prix des Autheurs anciens
, & modernes , il en ingeoit
avec beaucoupdediscernement , &
il cheriffoit fur tout les gens deLettres;
il ſeplaifoit dans leur com .
pagnie, &fi samodestie l'empeschoit
de leurfaireparoiſtre les connoiſſances
qui avoit acquises par
l'eſtude, ils'entretenait neantmoins
avec eux de façon qui s'appercevoient
aisément qu'il n'y avoit rien
de perdu des belles choses qu'ils tuy
disoient , & qu're Spauoit gouster
cequilaprenoitd'eux.
१
S
Il estoit liberal & magnifique
jusqu'à la profusion , pourven qu'il
ne luy en coutaſt pas quelque in
instice, dont fa confcience & San
Da
76 MERCURE
honneurluy fiſſent des reproches. La
veritable gloire avoit de grands
charmes pour son coeur ,mais ilfe
contentoit de la meriter , & ne prenoit
aucun ſoin de faire valoir ce
qu'il faisoit pouren acquerir. Sa
paffion pour le Roy ne ſe peutfigurer
auſſigrande qu'elle estoit ,&il com
proit pourſi peu tout ce qu'il faisoit
-poursonservice, quandily estoilt e
plus employé, que lors qu'il estoit
preſsé parses amis , d'informer au
moins le monde deſes actions pour en
retirer l'honneur que lesautres recherchent
avec tant d'artifices , il
avoit accoutumé de leurrépondre en
ces propres termes. Le Roy eſt
ſervy , nous ſommes icy pour
cela , noſtre affaire eſt achevée.
La valeur de Mr de Vivonne
a estéſouvent éprouvée , & dans
les occafionsoù il s'est trouvé sur
GAL ANT.
77
Terre &Sur Mer , onne peut avoir
fais paroiſtreplus d'intrepidité. Il
Sçavoit precifément tout se quires
gardoit la Guerre ; il n'avoit auffi
jamais negligé aucuneoccafion de s'y
instruire , & il avoit ſouvent mis
en oeuvre ce qu'il avoit appris. 11
avoit voulusçavoir ce qu'il formoit
un habile Ingeniteur aussi bien que
ce qui faisoit un excellent Capisaine,
&ilprenoit un foin particu
bier d'apprendre ce qu'ilpouvoit de
ceux qui se distinguoientle plus
dans leur emplois , ou pourle pratiquer
ou pour iuger plus faintement.
des actions & mieuxopiner dans les
conſeils. Ilétudioitfurtoutes choses
les actions defeu Monfieurle Prinse,
qu'il croyoit preferable à ceux
qui ont fait l'admiration des Nations
iusques à luy ,&puis celles de
MonficurdeTurenne.
La Paix dont joüiſſoit la Fran
D 3
78
MERCURE
ce après le Mariage du Roy & le
Traité des Pirenées qu'il preveyoit
devoir durer long- temps , lefit refoudre
en 1663. à s'attacher à la
Mer , où il croyoit trouver des occafions
designaler fon zele pour le
Service defon Maître. Il y apprit
bien - toft , non seulement ce qui
avoit contribué à la gloire desplus
renommez Capitaines ; mais ce
que doivent sçavoir les Pilotes les
plus experimentez . Ilne negligea
pas auffi de s'inſtruire dans tout ce
qui estoit neceſſaire pour bien bâtir
des Vaisseaux , & ceux qu'on a
faitsfurses deffeins ont eu l'appro
bation des plus habiles . Mais il
s'estoit encore plus particulierement
attaché à la construction des Ga
leres , oùsa Charge de Generall'obligeoit
d'avoir plus d'application ,
& les Capitaines qui les montent ,
Sollicitent aujourd buyle Ministre
GALANT.
79
de là Mer, pour avoir de celles qui
font de son invention. Tant de
- grandes qualitez le faisoient efti
mer dans le Corps de la Marine ,
- composé des plus braves gens div
monde , & remply de perſonnes de
qualité . Il cheriffoit ce Corps iltustre
, dont il estoit parfaitement
aimé , & il prenoit un plaisir fin .
gulier àvanter le merite de ceux
qui s'y estoient le plus distinguez . Il
n'inſultoit jamais à ceux qui n'avoient
encore pû se former aumétier
, & qui ne s'y seroient pas
engagez , s'il avoient connu lapeine
qu'ily a d'y réüssir , & il ne
pouvoit se refoudre à découvrir les
défauts d'aucun Officier , s'il n'étoit
fort important pour le fervice
Au Roy. Cesraiſons ne contribuoient
pas peu à l'attachement qu'on
avoit pour luy , outre qu'il eſtoir
toûjours civil , facile à aborder
1
D4
80 MERCVRE
&familier fans rien perdre defa
dignité , & enfin ces braves gens
ne pouvoient s'empeſcher d'avoir
une violente amitié pour un General
, le premier qui leur avoit
appris àvaincre fur laMer.
Cependant tant de grandes
qualité auroient eſtè moins confiderables
, s'il n'y avoit joint les vertus
par où les Chrestiens ſont ſt
preferables à ceux qui nefont pas
éclairez des lumieres de la Foy . Il
reconnoiſſoit tenir de la main de
Dieu les avantages dont iljouiſſoit,
& comme il estoit persuadé que les
traverſes que la fortune luy avoit
ſuſcitées , estoient des châtimens
du Ciel, dans cette pensée il les
Souffroit avec patience. Ces graces
luy avoient este attirées d'en haut
par les prieres d'une Mere dont la
pieté exemplaire , & la vertu folide
n'ont iamais esté en doute , non
GALANT.
pas mesme auprès des perſonnes les
plus faciles à former des foupçons.
Cette fage Mere , comparable à
celle dont l'Ecriture nous donne
l'histoire avec des éloges , luy avoit
inspiré des ſentimens pour Dieu ,
qui n'ont pas peu fervy à l'éloigner
des routes contraires à celles des
bons Chreftiens. Elle luy avoit in-
Spiré l'heureuse coûtume qu'il a
toûjours confervée de se recomman
der à Dieu Soir & matin , & de
n'attendre pas les temps de Pâ
ques àfaire ſes Devotions , pour
fatisfaire seulement au precepte...
Il avoit accoustumé d'entendre la
Melle avec attention , & toûjours
à genoux. Il faisoit des aumoſnes
confiderables , &Scevësseulement
deceux qui les recevoient , & qui
ont mieux aimé découvrir les be..
foinsoù ils sefont trouvez, que de
cacher la main dont ils avoient effe
D1
82 MERCURE
fecourus. Mais il prenoit lesſommes
neceſſaires pour fournir ces fecours
aux miferables ,fur ce qu'ils'estoit
reſervédeses revenus du conſentement
deſes Créanciers , qui aprés
l'avoirmis àla teſtede leurs affaires
communes , estoient devenus fes
amis,son conseil , &fes Tuteurs.
S'il faisoit des aumoſnes publiques
, c'estoit dans la créance , que
tout homme constitué en dignité
comme luy, devoit des exemples de
toutes manicres au public. Sa bonté
pourses Domestiques & les soins
qu'il prenoit de les faire foulager
quand ils estoient malades
pouvoit s'étendreplus loin , ilfouffront
leurs deffauts avec indulgence,
trouvant dela duretéàfaire aper
sevoir de leur estatpar de mauvais
traitemens , desgens affez malheureux
pour estreobligez àfervir, &
àobcirau caprice des autres quand
lanature les afait naiſtres libres ..
د
ne
GALANT.. 83
dans la mesme condition que
leurs Maistres à l'égard de Dieu,
apud quem non eſt acceptio
perfonarum ..
Ce Seigneur tel que je vous le
dépeins , est mort après avoirdonné
dans le cours d'une maladie desept
iours , qui ne paroiſſoitpas dange
reuſe , des marques d'une pietéfoli
de ,&d'une vertuHeroique. Ceux
qui l'ont veupendant ces mal-heu
reux jours ,le publient , & celuy
qui après l'avoir confesse , &recew
desa bouchetoutes les marques d'un
coeur veritablement contrit , &
penetréde l'amourde Dieu, le laiſſa
dans la reſolution defaire encore
quelques heures après une Confeſſion:
generale de toutesa vie , affeure
qu'iln'a jamais trouvé de Penitent
plus exact às'accufer, plus refolsa
de s'éloigner de tout ce qui pouvoiz
nuire àsonfalut , &qui eust moins
D6
84
MERCVRE
d'indulgences pour ses foibleſſes, ny
pour ses paſſions , non pas mesme
pour celles où ilfe laiſſoit plus facim
lement emporter. Avec les fentimens
que je vient de vous dire , on
n'aura pas de peine à perfuader
qu'il aimoit la Religion. Il l'aimoit
en effer , & depuis qu'il avoit
eſté une fois General de l'Eglise ,
il ſouhaitoit toûjours paſſionnément
la servir , & malgré ses preventions
contre l'Astrologie judiciaire,
il ne pouvoit s'empeſcher d'estre
flatte de la Prediction d'un Astrologue
, qui luy avoit dit qu'aprés
avoir utilement combattu pour elle,
il perdroit la teſte pour la Foy.
Monsieur de Vivonne estoit ne
le jour de Saint Loüis de l'année
1636. A peine estoit - il hors du
Berceau qu'il fut mis auprés du
Rox. Ilne parloit pas encore qu'il
estoit Capitaine d'Infanterie , &il
GALAN T. 85
n'avoit quesept ans lors qu'il fut
choisy pour estre ſeul Enfant d'honneur
de Sa Majesté , & receu en
Survivance de la Charge de Premier
Gentilhomme de laChambre ,
qu'avoit Monsieur le Duc de Mortemarſon
pere,delafameuseMai-
Son de Rochechoüart,cette Maison
fi ancienne , &fi illustre , dont la
France, l'Angleterre, l'Escoffe ,&
l'Irlande ont tiré tant de Grands:
Hommes , dont les actionsfont ad.
mirées dans les Histoires , par des
grands ,&finguliers évenemens ,
où ceux de cette racesiglorieuse ons
eu laprincipalepart..
Pendant fon enfance il donua
zouioursdes marquesde ce qu'il de
voit eſtre ; ſon esprit&son courageparureut
en mille occasions &
dès qu'il eut affez de force pour
porter les armes ,ilalla volontaire
àla Guerre de Flandre. Il fervit
86 MERCVRE
fe
aprés pendant quelques années,de
Capiiaines de Chevaux Legers dans
le Regimentdu Roy ; il s'y diftinqua
toûjours & particulierement
aux lignes d'Avas , à la prise de
Condé, &aux Sieges de Valencienmes
, & de Landrecy ,&c. Il fut
enfuite Mestre de Camp de Cavalerie
,&fervit avecfon Regiment
en Italie,& par tout il se figna.
la par des actions de valeur
& par une forte application àſe
perfectionner dans le mestier fans
en negliger aucune occafion. Feu
Monfieurle Mareschal d'estrade
fous qui il fervoit , en parloit fouvent
,&ilavoit accoustumé de le
donnerparexemple. Fen Monfiens
lePrince de Conty. Pere de Mon
fieur lePrince de Conty d'aniours
d'huy , &feu Monsieur le Duc de
Modene qui commandoient les Ar.
mées du Roy en qualitéde Genera
GALANT. 879
1
4
Iſſimes,ont ſouvent informé la Cour
de ce qu'on en devoit esperer , &
leplaisir qu'ils avoient à le garder
avec eux ,faisoit aßezvoir des lors
le cas qu'on en devoitfaire àl'ave.
nir.
La Paix des Pirenées parut
long-temps avoir eſtably le repos
dans toute l'Europe ,& la France
en iouiſſoit fans crainte de levoir
troubler , quand Monsieur de Vivonne
, Premier Gentil-homme de
la Chambre , aimé de toute la
Cour , ieune , & dans le temps où
l'on s'abandonne aux plaisirs ,&
qu'on ſçait mieux les goufterparfaitement
bien avec le Roy , (
quel Roy ? ) se laſſa de l'oifiveté
inseparable des delices de la Cour ,
®arda la gloire comme lafeule
guide des actions par où il devoit
meriter l'estime& les bonte
defon Maistre. Plein decette nor
88 MERCURE
ble ambition , il supplia SaMa
iesté en 1663. de confentir qu'il
allast volontaire dans fon Armée
Navale, commandée parfeu Monfieur
le Duc de Beaufort , Amiral
de France , & au retour de la Campagne
où il avoit appris à connoiſtre
la mer, il obtint du Roy lecommandement
d'un Vaisseau ,mais ce
Prince clair -voyant , connoiffant
que sa valeur , & son experience
le mettoient fort au deſſus d'unpareil
employ , luy en confia un beaucoup
plus important,&l'envoya en
qualité de Mareschal de Camp à
l'expedition deGigeri. Il n'y aperfonne
qui n'y ait louéſa conduite
außi bien que fon intrepiditédans
un danger presque continuel. Une
gravelle incommode , & accompa
gnéedes douleurs les plus aiguës , le
forçoit souvent àſe tenir dans une
chaise,mais elle ne luy fervit ia-
ود
GALANT. 89
mais de pretexte pour negliger
aucune occaſion importante ou pe
rilleuse ,&fon courage le soustenoit
feul quand ſes douleursl'accabloient.
Ceux qui conſervent comme
ilfaisoit tout leur fens froid dans
Les lieux où le danger est plusgrand
&qui s'y trouverent souvent aved
tuy dansle cours de cette Campa
gue ,ne purent s'empefcher de le
publier au retour , & ils le publient
encore tous les jours. Monfiear
de Gadaigne qui ſervoit de
Lieutenant Generalacette Guerre,
cet homme dont la valeur aefte
miſe à tant d'épreuves, que le dangerle
plus affeuré , le plus grand
feu , &la plus épaißefumée n'ont
iamais empefchéde bien inger de
ce quiſe paſſoit autour de luy , en
arendu un témoignage qui vaut
encoreplus queceluy de tous les au
tres ,personne ne iugeantmieux de
१०
MERCVRE
la vraye valeur & des belles actions
, que les hommes comme luy ,
dont lavie en est toute pleine ,
qui ne peuvent rien voir dont ils
puißent prendre de l'ombrage, ou
avoir de laialoufie .
Aprés l'expedition de Gigeri
Le Roy ayant de nouvelles rai-
Sonsd'avoir encore plus d'opiniondu
courage, & de la conduite de Monfieurde
Vivonne , luy confia le commandement
de ſes Galeres , & luy
enfit exercer la Charge de General
par Commiffion.Cefut encette qualitéqu'après
avoirfervy avecfuccés
L'année 1665. il commença à réta
blirce Corpsfi redoutable aux Enuemis
de la France , & aux Pirates
de Barbarie. L'année 1666 .
agant rencontréles Galeres d'Espane
desarmées avec toutes les mar
ques de commandement,mais chargées
des Robes de l'Imperatrice
GALANT.
91
Soeurde la Reyne , il demanda le
Salut ſuivantfes instructions ,&la
iuſte pretention de la Couronne. Le
General Espagnol n'estoit pas en
eftat de le refuser,&nepouvoitse
zefondre à le faire , ce qui obligea
Monsieur de Vivonnedeſe conten.
de le faire passer sous le vent ,&
de luy envoyer dire que s'ileust esté
dans un estat, où ily eust cu quelque
honneur àlevaincre, ill'auroit for-.
cé derendre à Sa Majesté Tres-
Chreftienne le respect qui luy est
deupar toutes les Nations.
Après cette avanture nostre
Deneral courut danger de se perdre.
Les Galeres faisant Canal,&
approchant du detroit , la Reale
qu'il montoit toucha un Rocher ca
chéſous l'eau , dont ellefut telle
ment endommagée , qu'on ne douta
point qu'elle ne deust couler àfond.
Ilestoit nuit ,L'obscurité augmen
92 MERCURE
toit le peril , & ne le cachoit
point . Ilparut d'abord auffi grand
qu'il eſtoit , ce qui fit fonger à
mettre le General en seureté ,
mais il empeſcha qu'on ne fist le
Signalneceſſaire pour faire approcher
les autres Galeres ; car pen..
dant qu'on fongeoit àla confervation
du General ,le Generalnefongeoit
qu'àſauver la Galere du Roy,
avec les braves gens qui la montoient
avec luy ,&il pensoit à em
peſcher la confusion qui auroit pû
enprecipiter la perte. Ilfut encore
occupé d'un autreſoinque luy donnoit
fon zele pour la gloire de Sa
Maiefté toujours plus vif dans ſon
coeur que les paſſions les plus violentes
, dont les hommes font agitez.
Ilapprehenda que la Galere ve.
nant àfe perdredans cette Mer ,
les Espagnols, Maistres de toutes les
Costes ,ne vouluſſent ſe vanger de
GALANT .
93
a
la mortification qu'ils venoient de
recevoir en manquant au respect
deû à l'étendart de France ; il lefit
détacher, &se le fit mettre autour
du corps ,afin que s'il faloit perir,
l'Etendart fut enfevely dans la
Mer avec luy , &qu'il le pustgarantirparlà
des outrages qu'il auroit
pu recevoir d'une Nation fi
fiere.
Peu de temps après en l'année
1667. le Roy declara la Guerre à
l'Espagne pour les juftes pretentions
de la Reyne , dont il avoit demandéplusieursfois
qu'on luy fit raiſon ,
&toûjours inutilement. Monfieur
de Vivonné , informé qu'ily auroit
moins d'occaſions importantes fur la
Mer que dans l'Armée deTerre ,
Supplia Sa Majesté de luy donner de
l'employ en Flandre , pour ioüir de
l'avantagefi defirèdes vrais braves
, d'avoir fon Maistre pour té
1
94 MERCURE
moin deſes aasions. Ilyfervir en
qualité de Marechalde Camp ,
ilſe trouva à tous les Sieges,où il répondit
toûjours à ce qu'on devoit
attendre de luy . Cefut encetemps.
là que feu Monsieur deTurenne .
qu'on voyoit rarement se tromper .
dans les iugemens qu'il faisoit des
hommes, luy confia quelques Commandemens,
dont il eut lieu de concevoir
des idées avantageuses de
lui à qui illes confioit &' qui mar
quoit affez l' estime qu'il faisoit de
faprudence & de fa fermeté.
La Campagne de 1667. finie
heureusement il ne crut pointque ce
fust affezpour luy d'y avoir remply
tous ses devoirs &de n'avoir rien
oublié pour la gloire ny pour
marquerfon zele. Ilvoulut paffer
L'Hyveren Flandre,&ilſe perfua .
da qu'ily feroit plus utile au fervice,
que's ilretournoit à la Cour où les
GALANT.
95
!
plaisirs attiroient la plupart des
autres . Les incommoditezqu'il cus
à Lisle , où il commandoit ſous
Monfieurle Maréchal de Humies
res , ny une longue maladie fuivie du
poupre , &mesme de la peste, ne le
firent point changer de deffein. Il
n'avoit impatience de voir avancersa
guerifon , que pour estre plûtoft
en estat de fervir ,&ce nefut
qu'au milieu de l'année 1668. que
la Paixtraitéeà Aix-la-Chapelle
ayant esté publiée par tout ,ilfe
rendit auprés du Roy , où ne trow.
vant que desplaisirs,& rien àfaire
pourfatisfairefon courage , il supplia
Sa Majesté de lwy permettre
d'armer deux Vaisseaux , &d'aller
en courſe pour aider à nettoyer nos
Mers des Pirates quiles infectoient.
Le Roy ne defaprouva pas fa re-
Solution , &non seulement il luy
permit d'armer deux Vaisseaux ,
96
MERCURE
dont le
mais il luy en donna un des fiens .
afin de le rendre plus redoutable
aux Ennemis qu'il alloit chercher.
CetArmementfait , il estoit àpei
ne en estat defortir du Port , & de
fe mettre àla Voile, qu'il eut ordre
de la Cour d'aller devant Alger
pourforcer les Barbares àfaire un
Traité , qui miſt en feureté les
Sujets de la France
Commerce est la principale occupation
, & pour retirer de leurs Forts
une infinité de Chreftiens . Cette
Paix ordonnéese conclut dans les
formes ordinaires , & comme ilconvientà
un si puiſſant Monarque ,
de la faire avec cette Nation indigne
de mesurerſes Armes avec
les fiennes.
AprésceTraité , il retourna à
Marseillesemettre en estat d'obeir
au Roy , qui luy ordonnoit de prendre
le Commandement des Galeres ,
Sa
GALANT.
97
SaMajesté ayant trouvé à propos
dechanger cette Charge de General
avec cellede PremierGentilhomme
de la Chambre , dont il estoit pour
veu en fervivance de Mr le Duc
de MortemarSon Pere. Apeine en
avoit-ilpris poffeffion , qu'il falut
partir pour Candie , & porter avec
les Vaisseaux commandezpar feu
Monfieur de Beaufort Amiral,le fecours
que le Roy envoyoit aux Venitiens
, reduits aux dernieres extre
mitezpar les Armes Ottomanes. Il
alla à cette expedition en qualité
de General de l'Eglise en 1669.&
quand Monsieurle Duc de Beauforteut
esté tué , il monta l'admi
ral,&aprés avoir donné denouvelles
preuvesde favaleur ordinaire ,
&deſaprudence dans les Conſeils,
auffi- bien que defa fermetéàfou
tenir les reſolutions lesplus hardics
Octobre 1688 . E
98 MERCURE
que l'ony prenoit , ilfit faire cette
-fameuse canonade , où malgré le feu
continuel des Tures, dont l'artillerie
eft terrible , il fit perir un nombre
prodigieux de ces infidelles,quoy que
leurCamp fut comme enterré. Le
fameux Morofini que tant d'actions
éclatantes ont élevéàladignité de
Doge de Venise , tout absent qu'il
estort .cet homme à qui la Chreftienté
dreffe des Statues & qui vient
defaire de nouvelles actions dont
l'Europe est étonné , aprés avoir
donnéà Monsieur de Vivonne de
grands éloges dans une Lettre écrite
desa main quiſegarde precieusement
, en donna part à ſa Republique,
& luy écriviten des termes
fi preßant , qui l'obligerent à faire
remercierle Roy par ſon Ambaſſadeur
du Secours envoyé en Candie ,
&de parler du General de l'Eglife
GALANT.
d'une maniere qui marquet
la grandeur de l'action , &
qu'elle enrecevoit .
Laſaiſon estant déja avancée
&les Troupes n'estant plus neceffaires
aux deſſeins des Venitiens ,
Monfieur de Vivonne eut permiſſion
d'aller à Rome rendre compte aux
pieds de Clement I X. de ce qui
s'estoit fait pour ſeconder le Zele de
Sa Sainteté pendant cette Guerre ,
vù D. Vincent Rospigliozi fon Neven
Generalde fes Galeres
mandoit en qualité de General sfi
me. Cegrand Pontife , dé ainformé
de ce qu'avoit fait le General des
Galeres de France , le recent comme
un homme qui venoit de combattre
pour la Religion , &dont il avoit
plut à Dieu de ſe Servir pourremporterdeglorieux
avantagesfur les
Ennemis de fon nom. Cefaint Pape
com-
E
2
E 2
100 MERCURE
7
ne s'arreſtapas mesme à des demon
Strations particulieres , il en donna
encore de publiques , & voulantreconnoistre
en quelquefaçon dans la
perfonne de Monsieur de Vivonne
le plaisir que le Roy luy avoit
fait d'envoyer du secours aux Ven
nitiens à ſa priere , sa Sainteté
T'honora du Confalon , pour le porter
dans ſes Armes , luy & Sa Pofterité.
Il partit de Rome comblé des
graces , & des honneurs queluy fit
ce Pape , & retourna en France , on
l'Hyver qui approchoit , rendant la
navigation des Galeres dangereuses,
il revint à la Cour ; mais il n'y féiourna
que le temps qu'ilfaloit recevoir
de nouveaux ordres de femet
tre en Mer , & d'y faire les courſes
accoûtumées , pendant lesquelles il
remporta toûjours quelque nouvel
GALANT.. 101
-
avantagefur les Ennemis , ousur les
ialoux de la France . Il travailla
aussiàse perfectionner de plus en
plus dans l'art de la Navigation ,
& il n'oubliarien de ce qui pouvoit
luy fournir des lumieres pour la
rendre plus feure , & mettre les
Bastimens qu'il commandoitplus en
- estat d'executer les choses qui ef-
_ toient avantageuſes pour lefervice,
& pour la gloire des Armes du plus
grand Roy , qui ait ramais regné.
Ce Roy dont lafageffe,& l'activité
doivent Servir de modelle aux Conquerans
,&qu'il eust renduſes conquestesfans
bornes fa moderation
ne luy eut pasfait preferer le repos
de l'Europe au pl . fir de vaincre,
apprendra aux Prin es qui aiment
la veritable gloire , le chemin qu'ils
doivent suivre pou y parvenir
infailliblement , de nesme que fa
3
3
3
1
E
3
102 MERCVRE
3
pieté, fon zelepour la Religion ,&
Safinceresoumission à l'Eglise , qui
ont paru dans la destructionde l'Herefie
, &dans le respect&l'obeisfancefiliale
qu'ilatoûjours renduë
au Saint Siege,feront voirà tous les
Monarques les fentimens que doivent
avoir ceux qui occupent les
premiers Thrônes du monde s'ils
Deulens eftrefelon le coeur de Dieu ,
Roy veritablement grand , dont
l'Antiquiténesçauroit donner d'exemple,
qu'à l'avenirilfera difficile
d'imiter , ce que je dirois impoſſible
s'iln'avoit un Fils , qui nous
donne une ferme esperance qu'il
paffera au moins tous les autres , s'il
n'estpas poſſible d'arriveràſon Auguste
Pere .
L'année 1672. le Roy ayant declaré
la guerre aux Hollandois, &
Monsieur de Vivonne ne recevant
GALANT.
103
مق
1
$
aucun ordre de la Cour dese met
we en Mer , où d'ailleurs il ne
voyoit point d'ennemis , contre qui
- l'on pust former des entrepriſes
dignes de la grandeur deJa Majeté,
il lafupplia de luy permettre
de se rendre auprés d'Elle poar la
Suivre à cette Guerre. Une telle
priere ne pouvoit estre ſuivie d'un
refus , & il n'est pas plutost la
permission qu'il soubaittoit , qu'il
vola , pour ainſi dire , auprés defa
Majesté, où il arriva affez toft pour
fe trouver àce fameux paſſage du
Khin , dont il fit le trajet d'une
maniere qui n'est ignorée de per.
Sonne. Dés qu'il fut de l'autre
coſtè où les Hollandois ne pouvoient
reſiſterà des Troupes qui n'avoient
pas accoustumé d'estre vaincues,&
qui avoient le plus grand Prince
de la Terre pour ſpectateur , qui
E. 4
104
MERCVRE
leur donnoit ſes ordres au milieu
du peril qu'il ne regardoit que pour
elles, ilſuivitfeu Monfieur le Prince
, perjuadé que c'estoit auprés de
luy ,& de Monfieur le Duc fon
Fils , qu'on apprenoit àbienfervir
le Roy , & qu'on pouvoit trouver
cettegloire dont il eſtoitfi avide. Il
fut blessé d'un coup de mousqueton
dontil cut l'épaule fracaffée à une
Barriere que Monsieur le Prince
força ,&où ce grandhomme receut
aussi une bleſſure dangereuse , qui
n'alarma pas mediocrement ceux
que le courage& le zele pour leur
Roy menoit à cetteGuerre.
Une auffi grande bleſſure que
celle de Monfieur de Vivonne , &
qu'on crut long.temps mortelle , le
mit hors d'estat d'agir,&de ſuivre
les mouvemens de fon coeur, qui luy
faisoit compterpour perdus les mo-
;
GALANT.
105
f
لب
ir
40
eut
X
CHY
ប់
le
10-
/
mens qu'iln'employoit pas au fervice
defon Maistre ,& il fallut
qu'il donnast le reste dela Campa..
gne , &tout l'Hyveràfa querison;
ellefut neantmoins haftée par les
foins defagenereuse Soeur, Madame
de Tiange,qui partit de la Cour
malgré les incommoditezd'unefai--
fonfacheuſe, traverſa les Pays Ennemis
avec mille incommoditez
mille dangers ,&se rendit au
prés de cet illustre Frere qu'elle aimoit
avec une tendreffe , qui auroit
toûjours eſtéà l'épreuve de ce
qui a accoûtumé de la détruire
parmy les proches ..
Il n'attendit pas quefes forces
fuſſent entierement rétablies pour
Suivre le Roy au Siege de Mastrik,
où n'eſtant que volontaire , il ne
laiſſapasdese trouver par tout
comme s'il eust en besoin defaire
E
106 MERCVRE
voir qu'en perdant presque tout
SonSang parsa bleſſure , iln'avoit
rien perdu de ſa valeur. Après la
priſe de Maſtrik dont Sa Maje.
ſté fit le Siege , & où Elle ne fut
qu'obere par ses Generaux , Elle
vint à Nancy , où la bleſſure de
Monfieur de Vivonne s'estant 104 .
verteil eut beſoin de toutson courage
poursefoutenir contre les douleurs
causées par les cruelles &frequentes
operations qu'il falut luy
faire. Il fut pluſieurs fois en cet
eſtat , où il eut toûjours recours à
Dieu poursa gueriſon , ce qu'il fit
paroiſtre , en se preparant par le
Sacrement de Penitence à aller
rendre compte de ses actions ace
Juge terrible , mais équitable, qui
nenous ayant créez que pour luy ,
nous panit avec ſeverité , fi nous
abusons des graces que nous en
GALANT. 107
11
avons receuës , Sa bleſſurefutàpei
ne guerie , qu'ilfut obligé de partirpourla
Provence,fur l'avis qu'on
eut que les Hollandois avoient fait
pafferdesforces confiderables dans
la Mediterranée , pour joindre à
celles des Espagnols qui s'estoient
déclarez pour eux. Il monta les
06.
fre.
cel
Vaisseaux , & porta au fien le
Pavillon au grand mast , pour
aller chercher les Ennemisiusqu'au
détroit ; mais fa courſe ne ſervit
qu'à établir la ſeuretédu commerce.
Les Hollandois ny les Espagnols
qui avoient porté la terreur dans
ces Mers quandilsy estoient seuls,
aller
ne parurent point furfa route ,&
il revint en Provencesepreparer
au voyage de Sicile pour porter du
fecours àla Ville de Mesfine.
Cette Ville ayant secouéle ioug 20
des Espagnols , implora la prote
E6
108 MERCURE
Etion du Roy ,non seulement comme
de l'arbitre de l'Europe ,
mais de l'Heritier des fes Mai.
ſtres legitimes . Monsieur de Vivonne
partit de Toulon ſuivant
Ses ordres , le 2. Fevrier 1674.
deux & se mit en. Mer avec
Vaiſſeaux de Guerre , trois Brulots,
quantitéde Bastimens chargez
de bled, & des autres munitions
neceffaires pour une Ville dont toutes
les provifions estoient confumées,
&qui n'en pouvoit tirer de fa
propre terre , quelque abondance
qu'ily euſt, ny des Etrangers ,par
ce qu'elle se trouvoit bloquée de
tous costez Il arriva avecſapetite
Floteàlavenë de celle des Espa.
gnols beaucoup plus nombreuſe , qui
l'attendoitpour luy deffendre l'entrée
du Fare de Mesfine. Les Ennemis
avoient vingt- deux Vaisseaux
GALANT.
109
間
deGuerre commandez par D. Mel
chior de la Gueva , &feize Galeres
, dont la Reale étoit montéepar
le Marquis del Vizo, qui.commandoit
toute l'Armée.
Ce grand nombre de Vaiſſeaux
&de Galeres n'effraya point le General
François , qui ne s'étoit pas.
attendu àfaire paſſer ſon Convoy
Sans y trouver des difficultez ; il
eut bien- toftprisfon party , & ce
fut celuy de combattre. Sa refo
lution eut leſuccès qu'ellemeritoit.
&ilvainquit aprés un combat de
plusieurs heures opiniairé de part
&d'autre.La Victoire que la France
remporta en cette occafion fut
DA. complete , & les Ennemis craignant
d'estre entierement défaits s'ils
reſiſtoient plus long - temps , &
ſe voyant encore chargez par fix
Vaisseauxfortis de Meſſine ſous le
me
ite
۱۰
l
110 MERCVRE
commadement du Chevalier de
Valbelle , Chef d'Escadre , ils se
retirerent avec tant de precipitation
, d'épouvante , &de defordre,
qu'on leur prit un Vaiffcau de
quarante pieces de Canon , & les
autres furent tellement endommagez,
qu'ily en eut quatre des plus
grosqu'illeur fut impoſſible d'empeſcher
de coulerà fond pendant la
nuit. Ce qui envestoit avec les Ga
leres ent besoin que le Vainqueur
ceffaft de poursuivresa Victoire,.
Sur l'avis de Monsieur deValavoir,
Commandant pour le Roy dans
Mesfine, qui iny apprenoit l'extreme
neceffité des Habitans , dont la
vie languiſſante n'estoit plus foûtenuëquepar
un reste du cuir des
Carroffes , après que la chair des
Mules qui fervoientà les traiſner
eust esté toute confumée. Il fallus
GALANT . ML
laiſſerfuir les Eſpaguols pour aller
chaſſer tafaim, devenuë un Ennemy.
plus redoutable à ces nouveaux Sujets
de la France,
Monfieur de Vivonne entra dans
le Port de Mesfine avec tous fes
Baſtimens , mais comme il falloit
aporter quelque ordre à la diftri.
bution des Vivres ,& que cet ordre
empefchoit le promptSecours dont le
peuplemourant avoit beſoin , il fit
prendretout ce qu'il avoit de Proviſions
poursa Maison , &achepta
Sur le champ ce qu'on luy en voulut
fournirdes autres Vaiffeaux , qu'il
fit distribuer avant que d'aller
chercher lereposdont il avoit be-
Soin ,dans le Palais des Vice-Rois
qu'on luy avoitpreparè , & il ou
blia trois contuſions dangereuses ,..
avec les meurtrifures dontfon corps
estoit tout plein,pour fecourir luy1.12
MERGURE
mesme de ſapropre main plusieurs
perſonnes , àqui une longue inanition
avoit ostélaforce dese retirer
chez eux.
L'avantage qu'il remporta dans
ce Combat fut grand & gloricux
dans toutesses circonstances , mais
ilne put éviter defaire une perte
confiderable , & ily eut beaucoup
d'Officiers , & de ses principaux
Domestiques qui furent tuez auprés
de luy.Monfieur le Bailly d'Harcour,
Prince de qui tout le monde
connoist la valeur , & d'une race
où l'on n'en a point encore veu qui
ne portaffent la bravoure au plus
haut point , estoit preſent à cette
fameusejournée. Il y fut bleſſe ,
&comme il est de ceux à quiles
perilsne font point voir les objets
autrement qu'ils font , on pourroit
s'entenir au témoignage qu'il en
GALANT..
13
arendu , quandmefme la voix de
tant de vaillants Hommes qui s'y
trouverent avec luy , & les Lettres
interceptées des Ministres & des
Generaux d'Espagne,n'en auroient
- pas parlé auſſi avantageusement
quele peuventsouhaitter ceux qui
- fontles plus avides de loüanges .
Aprés avoir eu quelques tours
pour goûter le plaisir d'une Vic
toire dont il sçavoit que le Roy
recevoit beaucoup de joje , ce qui
- faisoit presque toute la sienne , یب
- après avoir en quelque façon reta .
bly le repos dans une Ville agitée de
- de continuelles alarmes , & où la
mort estoit devenuë le feul objet
qui frappoit l'imagination des
Habitans , Monsieur de Vivonne
pour répondre à l'estime que sa
Majestémarquoit pour luy , enl'honorant
de la qualité de Vice-Roy
114 MERCURE
avecfon autorite, fur les nouveaux
Sujets qui s'étoient donnez à Elle ,
&pourfaire encore quelque chose
digne de lareputation de ſes Armes,
fortit de Meſſine avec les Vaiſſeaux,
qu'il avoit menez , ceux qui s'y
trouvoient avant fon arrivée ,&
toutes les Galeres arrivées depuis
peu,ilfortit dis - je ,pour une entrepriſe
qui auroitfans doutefiny pour
toûjours la Guerre en Italie , s'il
euft esté poſſible de la faire réüffir...
L'enreconnut l'impossibilitéavecles
principaux de ceux qui comman
doientfous luy,& ceux qui avoient
Leplus d'empressement pour l'execuzer.
Il loua neanmoinsfort ceux qui
en avoient donné le deſſein , qu'il
n'estoit pas permis de ſuivre à un
General qui répond des évenemens
& il dit obligeamment en parlant
d'eux , que leur zele pour le ſere
GALANT .
115
:
هالا
AN
-
LAS
fer
vice du Roy , & leur valeur ne
leur laiſſoientpoint imaginer
deriſques , & leur fermoient
meſmeles yeux pour les diſficultez
les plus infurmontables
.
Une entreprise manquécne l'empescha
pas defonger à d'autres. It
retourna à Mesfine,où quelques Pais
feauxarrivezde Francefortiterent
fon Armée , & il en partit le 15 .
d'Aoust avec tout ce qui compoſoir
lfa Flotte de Vaiffeaux& de Gate.
res. Il arriva le 17. devant Au
gouste qu'il prit en moins de cing
heures, auffi-bien que trois autres
Fortereſſes , toutes capables de te
nir contre une Armée, L'opinionque
ceux qui y commandoient eurent de
nosforces , ralentit la vigoureuse
resistance qu'ils firent d'abord , &
Monsieur de Vivonne s'estantap .
16 MERCURE
perceu du trouble où il estoient , en
fceu profiter si utilement , & difpoſa
fi bien ſes Troupes , qu'ils ne
purent fortir d'erreur.Ilſe rendit en-
Lievement maistre de cette place, ب&
deſes dependances, er ayant trouvé
Le Port d'Augouste un des plus beaux
Ports du monde , & commode pour
donner unc entrée en Sicileplus ai
Sée que celle de Mesfine , le jugea
àpropos de l'oster aux ennemis qui
auroient pû s'y retirer, principalement
l' Amiral Ruyter , dont lava-
Leur & l'experience faisoient laplus
grande force des Espagnols. Ilfut
dans cette pensée qu'aprés s'estre
affeuré d'Auguste, &deses Fortereffes,
prévoyat tout ce que les Ennemis
pourroient faire pour nous en chaf
fer,il enrétablit nonfeulement les
Fortifications , mais ilen ajoûta de
nouvelles , & les munit. d'aſſez
GALANT.
117
-d'Artillerie pour les deffendre contre
les entrepriſes qu'on feroit. Il n'en
demeura pas là , il ſeſaiſit encore
de deux Châteaux fortifiez , éloignez
seulement de deux ou trois
milles,dont ileut avis que les Espa
gnols vouloient sefervirpourfaire
venirdes Troupes dont ils auroient
1 -pufurpendre les François , & leur
faire le mesme affront qu'ils venoient
d'enrecevoir.
. Depuis la prise d' Augouste , &
Le retour du Viceroyà Mesfine , il
ilnes'y paſſa rien de confiderable
pendant quelque temps si l'on ne
compte beaucoup lesfoins qu'ilpre-
-noit defaire tout ce que l'eftat où
cette Ville estoit reduite , exigeoit
pour la Seuretédu Peuple. On y décourroit
tous les jours quelque nou-
-velle confpiration. Il fallostse pre
cautionner contre les Religieux les
運注8 MERCURE
en
plus austeres. Les Vierges les plas
retirées dans les Convents les plses
reguliers , avoient des intelligences
avecles Ennemis ; les vivres ſe-con-
Sumoient & il falost avoir une
continuelle application pour
faire venir par le commerce , ou en
pendresur les Ennemis , en faiſant
fairedes coursesfur cux ; ces reffourcesn'estoient
pas affearées , & les
Espagnols bien avertisfaisoient tous
les jours quelque nouvelle entreprise.
Le 25. de Mars 1676. ils
tenterent de prendre un Fort conconstruit
par les ordres de Monfieur
de Vivonne pour laſeureté d'un pofte
fiderable. La grande resistance
qu'y fitfon Regiment ne les rebuta
point; mais ayant reconnu qu'un
autre poſte ſur le bord de la Mer..
Le Salvador des Grecs leur
convenoit davantage, ils tournerent
GALANT. 119
,
tous leurs deffeins de ce coſté-là.
Le Viceroy toujours vigilant ,
averty à propos fortit
de Mesfine avec une partie de
Ses Troupes , & un Regiment de
Meſſinois commandé par le Marquis
Galidoro. Il chargeafi àpropos
les Ennemis , qu'il les défit entiere.
ment. On fit quantité de Prisonniers.
Le Comte de Bucquoy , qui
commandoit les Allemans , y fut
tue, & les Meſſinoisy combattirent
avec tant de valeur , qu'ils furent
admirez des François , qui demeurerent
perfuadezdés lors qu'il
y auroit de la gloire àacquerir avec
eux. Le Comte D.Jacques Daverne
&le Chevalier Caffaro s'y distin
querent , &firent des actions com.
1 parables à celles qu'on vante le
plus , cette Victoire fut remportée
le 30. Mars 1676. le Dimanche
des Rameaux , & M. de Vivonne ,
120
MERCURE
Si toft qu'ilfut rentré dans la Ville
s'achemina vers la grande Eglife,
afin d'offrir aux pieds des Autels
avec les Meſſinois victorieux , la
gloire qu'il venoit d'acquerir dans
un Combat , dont le fuccés faisoit
voir aux Peuples qui luy estoient
confiez qu'ils avoient des Protecteurs
quime pouvoient estre vaincus
par leurs Ennemis. Il trou .
va dans fon chemin le Clergé qui
faisoitsa Procession accoutumée en
ce grandjour , &le Prelat quiy
prefidoit luy ayant offert des Palmes
comme onfait d'ordinaire aux
Vicerois,illesrefusa en disant , que
cejour- là , elles devoient eſtre
données aux Meſſinois à qui la
Victoire eſtoit entierement
duë.
3
Cette action galante ne déplut
pas au Peuple de Meſſine , qui estoit
fur
GALANT. 121
S
لا
fur tout charmé de voir que son
Viceroy ne s'appliquoit pas moins à
vendre justice aux particuliers ,&
à fecourir les moindres Habitans ,
qu'aux actions éclatantes, qui powvoient
augmentersa reputation. Il
ne faisoit pas paroiſtre moins de
Sageſſe que de valeur. Il en avoit
besoin aussi avec cette Nation jalouse&
soupçonneuse ,&dans un
lieu où les Eſpagnols avoient plu.
fieurs creatures attentivesà trou
ver les moyens de le ſurprendre.
Dans des conjonctures ſi épineuses ,
Son efprit s'élevoit davantage , &
Sapenetration augmentoit . Ilfçavoit
demeſler la verité des rapports
qui luy estoient faits , il prenoit
aprés les reſolutions qui estoient
à prendre , & il n'a jamais fait
paroiſtre aucune crainte , quelque
hazard qu'ilait pu courir. Il al-
Octobre 1688 . F
۱
122 MERCVRE
loit ordinairementſeul en Chaise,
fuivy de peu de Laquais Sans
armes , ou quelquefois accompagné
d'un Amy , & dans cet estat il
marquoit la confiance qu'il avoit à
ce Peuple qu'il raſſeuroit mesme
par là contre les terreurs , qu'on luy
vouloit inspirer. Ileſtonnoit encore
parſafermeté ceux qui avoient
quelque deſſeinſurſa vie ,& il est
arrivéplus d'une fois que le poignard
est tombé des mains des
Aſſaſfins qu'on luyavoit envoye,z
dans l'esperance quefamort pourroit
changer les affaires. Sa porte
estoit ouverte toute la nuit auffibien
que lejour, àceux qui avoient,
ou quelque avis ou quelque memoire
àluy donner , & on abuſoitfifort de
fa facilité, qu'il paſſoit presque
toutes les nuits fans dormir , ou il
ne dormoit que d'unſommeil interGALANT.
12
レ
11
ilh
rompu . Quand il paſſoit dans les
ruës , il s'arrestoit pour la moindre
personne qui vouluſt luy parler ,
ou luy presenter un placet , & ilve
ſe ſervoit de ſes Gardes que pour
affifter aux Ceremonies , ou pour
executer les ordres du Roy.
On arreſta un Gentilhomme,allié
non seulement aux principaux de
la Ville , mais à ceux qui tiennent
les premiersrangs dans ce Royaume,
qui avoit voulu livrerſapatrie.
Satrabifonestoit découverte ; & il
estoit convaincu . La nouvelle de fa
perfidie avoit excité de la fureur,
maisdés qu'onse representa qu'il
alloit mourir , on en eut de la compaſſion
. On n'osoit cependant demandersa
grace , & on ne pouvoit
consentiràſa perte. Meſſieurs de
Meſſine ſeduits par les Emiſſaires
Secrets des Espagnols , prirent là-
F 2
124 MERCVRE
deßus un party bizarre. Ils allerent
au Palais au nombre de plus de
deux cens , armez de carabines &
de pistolets. Il étoit nuit , les Officiers
de Marine s'estoient retirez ,
les autres difperfez en divers endroits
ſe trouvoient auſſi éloignez .
Monsieur de Vivonne estoit avec
peu de Gardes ,&quelques Domeſtiques
. Upenetra d'abord leur deffein,&
ilne leur eut pas plûtoft
parlé qu'ilsse troublerent. Il s'en
apperceut fansenrien faire paroiſtre
; il les entretint comme il avoit
accoûtumé , il loüa la fidelité des
ans , l'application des autres au
Gouvernement , & la valeur de
ceux qui s'estoient diftinguez dans
les occafions. Safermeté eut lefuccés
qu'il en avoit eſperé, ce qu'ayant
bien obſervé , il les entretint du
mauvais deſſein du Prisonnier , de
4
GALANT... 1525
!
Lanoirceux de fon action , qui eust
fait égorger toute laNobleffeMeffinoise
,& illeur dit obligeamment
que ſi ce Criminel n'avoit eu
dedeſſein que ſur ſa vie , &
" que ce ne fuſt pas à ſes propres
Compatriotes qu'il ſe fuſt attaqué
, il l'auroit renvoyé aux
Ennemis,qui ne fongeant qu'à
1 vaincre par des trahisons ,
avoient beſoin de pareils Miniſtres
de leurs injustices; mais
que le Roy qui affectionnoit
ſes nouveaux Suiets , ne luy
pardonneroit pas s'il uſoit de
clemence en cette occafion .
Il ajoûta que cette raiſon l'avoit
obligé de donner ordre qu'on execu-
-taſt promptement la Sentence des
Juges ; aussi croyoit- il alors que ce
perfide avoit eſté étrangle ,& que
le lendemain on expoferoitson corps
:
F3
126 MERCURE
dans lagrande placefur un Efchafaut
tendu de noir , pour servir
d'exemple aux Traitres ,&de con-
Solation aux Sujets fidelles , qui
connaiſtroient avec quel foin on
s'appliquoit àleur confervation. It
n'eut pas plûtoft achevé de leur
parier, que cette Troupe étonnée
Se diſſipa fans qu'ilen reſtaſt aucun
, & on vit le jour ſuivant le
corps du Criminel exposésur l'échaffaut.
Monfieur de Vivonne recent peu
de temps après une grande mortifi
cation. Les Espagnols& lesHollandois
commandez par l'Amiral
Ruyter paroiſſoient à la veuë de
Mesfine; Armée Navale de France
estoit en estat de les combattre,
&il ne doutoit point de la Victoire.
Il avoit déja monté le Vaisseau
Amiral, & ilestoit prest à fortir
+
GALANT 1 127
du Port quand le Senat qui l'avoit
déiaSupplié par plusieurs députations
dene pointfortir de la Ville ,
affiegée par les Ennemis , preſſsée
parla faim ,& troublée par des
diſſenſions , vint en Corps luyfaire
- des protestations qu'il le rendroit
responsable de tous les malheurs
- qui arrivcroient pendant fon ab-
Sence ,& qu'il alloit envoyer en
France Sa Protestation . Aprés une
longue resistance ilfalut ceder, fortir
du Vaisseau,ſuivre les Meſſinois,
- &laiſſer l'honneur de la Victoire à
un autre . Mais cette Victoirefameufe
par la perte du redoutable
Ruiter, donna ensuite à Monfieur
de Vivonne une autre belle occa.
fion de faire connoistre à toute l'Europe
qu'il sçavoit gouverner des
Peuples , veiller àleurfeureté , &
executer les entrepriſes les plus
F4
128 MERCURE
4
hardies , que leperil fait paroiſtre
impoffibles aux autres.
LesGaleres estoient arrivées de
France,les Vaiſſeaux vainqueurs
rentrezdans le Port , & les Ennemis
estoientſous le Canon de Palerme.
Leur Armée estoit encore confiderable
; il se faisoit continuellement
des conspirations dans la
Ville ; les Creatures des Espagnolsy
estoient puiſſantes ,&le Peuple se
voyoit reduit àpeu d'onces de pain.
Il venoit à la veritè un grand
Convoy de France , mais il pou
voit estre arresté par les Ennemis
Si les Vaisseaux retournoient àToulon
, comme il paroiſſoit neceffaire ,
parcequ'ilne leurreſtoit presque de
toutesfortes de munitions que pour
cevoyage. Ces confiderations firent
refoudre Monsieur de Vivonne à
proposer d'aller combatre de nou
GALANT.
129
veau les Espagnols & les Hollandois
, quoy qu'ils paruſſenten estat ,
non seulement de difputer la vie
Etoire , mais de rendre vaine fon
entreprise , &de nousfaire retourner
avec honte. Il estoit bien averty,
il ne doutoit point que favorisé,
comme ilétoit toujours de l'eſtoile du
Roy,Sonprojetne réuſſiſt.Lapropo
fition parut d'abord terrible dans
le confeildeguerre ,mais ilſceutf
bien en faire voir la neceſſité,&
lever les difficultez qui y paroif
forent,que cette expeditionfameuse
fut refoluë. Il partit de Mesfine le
28. May 1676, avec trente& un
Vaisseaux de guerre , neuf Brulots,
&vingt- cing Galeres. It arriva
devant Palerme le premier deJuin
reconnut que tout ce qu'on luy
avoitrapporté estoit veritable. Il
asiaqua l'Armée ennemie encore
F
130 MERCURE
plus nombreuſe que la sienne ,&
qui avecſes forces estoit défenduë
par le Canon de Palerme. Laveuё
du perilne l'effraya point ; il s'approcha
de l'Amiral d'Espagne , &
de celuy de Hollandeàla portée du
piſtolet. Le combatfut long,&foutenude
part &d'autre avec une
valeur étonante. L' Amirald'Espagnese
défendit juſquà ce qu'il fust
entierement brûlé , & il n'avoit
plusd'esperance deſeſauver,qu'il
faisoit comme s'il avoit encore
esperé de vaincre : mais il falut
ceder aux armes toujours victorieufes
d'un Roy que le Ciel n'a pas fait
naiſtre pour eftre vaincu. La perte
des Ennemis fut grande; presque
tous leurs Vaisseaux&leurs Galeres
furent consumezpar lefeu , ou mis
bors d'estat de leur fervir de long .
temps ,àla veuë de tous les Peuples
GALANT. 131
de Sicile , accourus de tous coſtez
pour estre témoins de leur malheur.
Cette grande affaire achevée le
General François ayant laißé à M.
du Teron , Intendant , qui s'en retournoit
en France avec les Vaif-
Seaux, le ſoin de l'apprendre à la
Cour , il s'en revint à Meſſine , qui
trembloit dans la crainte qu'une
entrepriſe ſi hardic n'eust pas le
Succés qu'on luy faisoit esperer.
Nos Vaiſſeaux qui paſſoient à fa
vevë , & qui n'entroient point
dansle Port , augmentoient fa
crainte , mais la peur se diffipa
bientoſt par l'arrivée de fon Viceroy
. Ilfut recen avecles acclamations
du Peuple , qui le porta en
triomphe jusques à la grandeEgli-
Se de Nostre- Dame, où il voulut
commencer par rendre graces à la
Mere de Dieu, Protectrice de Mef-
1
E6
132 MERCVRE
Sine, de la Victoire qu'il croyoit devoir
àson inrerceffion .
Le Convoy de vivre arriva de
France incontinent aprés. Les Ennemis
qui estoient aux portes ,
avertis de l'estat de la Ville ſe retirerent
, & ils laifferent Mesfine
joüir pendant quelques jours du
fruit de la victoire , & du repos
qu'elle avoit perdu depuis longtemps.
Au retour de cette fameuse
journée qui fit trembler les Ennemis
de la France , & qui porta la
terreur juſque dans Constantinople,
Monfieur de Vivonne apprit que le
Roy l'avoit honoré du baston de
Maréchal de France , qu'on peut
dire à la honte des faiseurs de libelles
que la Hollande souffre, qu'il
avoit merité autant qu'aucun aus
tre ,&par la longueurdeses fervis
GALANT.
133
cestoujours rendus fansnulle interruption
, & par leur importance.
Mais comme ces libeiles attaquent
les choses les plus saintes , & les
Monarquesles plus auguſtes , il ne
fautpoints'étonner s'ils affectent de
ternirla reputation desplus Illuſtres
particuliers. S'ils vouloient donner
quelque couteur à leurs impostures
ils devroient mieux obſerver qu'ils
nefont la Geographie , la Chronologie&
marquer plus juſtement les
personnes , qu'ils intereſſent , ou
font ſpetratrices des évenemens
car d'ordinaire l'Historien qui ne
l'observepas estsuspect de maligni
té , aussi bien qu'il est convaincu
d'ignorance.
Aprés tantde ſuccès heureux ,
les PeuplesdeMeſſine auroient jouy
Lune longue tranquillité , s'ils
avoient veu retablir leur commerce
$34 MERCURE
ou par
& s'ils avoient pû eſtre aſſeurez de
Subsister autrement que par des
Convois , les priſes qui se
faisoientfur la Mer. Ce n'estoit pas
auſſi affez pour affurerce poſteà la
France que d'avoirdesforces pour le
deffendre. Monsieur de Vivonne
orut qu'ilestoitàpropos de faire de
nouvelles conquestes , qui miſſent
lesMesfinois enestat de n'estre plus
preſſez par la faim, & qui ouvris
Sent enmesmetemps uncheminpar
où le Roy ſepust rendre Maistre de
toute l'Isle. Cefut dans cette penfee
qui fortit de Meſſine vers lafin du
mois d'Octobre 1678. & qu'estant
entré par Augouste dans le dedans
du Royaume,ilprit malgré les efforts
desEspagnols , commandezavec de
bonnes Troupes& les Milices du
Païsparle Marquisde Castel Ro
drigo leur Vice- roy ,Sept Places en
GALANT.
135
र
trois semaines , qui auroient dew
occuperune Armée entiere pendant .
Lecourd'une année.
Tauromine fut une des principales
de celles qu'il prit. Elle est à deux
lieuës de Catagne de l'autre côtédu
Mont - Gibel , ſituéfurune Montagne
d'un accés difficile , de plus def
fenduë par deux Forts , fur deux
rochers eſcarpez d'une hauteurin
concevable , dont l'un ſe nomme la
Garde , & l'autre la Mole . Il
prit ensuite le Château de Saint
Alexis , dont laſituation eu deu ef
frayer les plus hardis , qui nele re
buta point . Il ſe rendit aprés
Maistre d'une Placenommela Force,&
attaqua Savoca,dont lesHabitans
ont la reputation d'estre les
Soldats les plus determinez de toute
l'iſle ; mais que leur valeur & leur
opiniatreté , avec lefecours de leur
136 MERCVRE
Garnison fuffisante pour deffendre
Seule la Place , ne purent empescher
deſe rendre au General François. Il
nes' arreſtapas à la prisede Savoca,
mais toûjours guidé par l'étoile de
SonMaître.ilattaqua&forçal'Efcalete
, aſſiſe entre deuxprécipices
affreuxfur lapointe d'un rocher ,&
défenduë par deux petits Fortsfi
elevez , qu'ilneparoiffent inacceffibles
qu'aux oyſeaux ...
Jeſerors trop longsi je vous racontois
tout ce que Monsieurde Vi
vonnefit pendant cette Campagne ,
Jans entrermesme en aucun détail
il donna des marques d'une valeur
&d'une patience , dont les plus
bardisfurent étonnez. Les mauvais
temps , la difette de toutes choses
les efforts des Eennemis , l'impazience
des Officiers de Merque le
semps ,&lepeu de vivres qui leur
1
GALANT.
137
restoient obligeoient à preſſer leur
retour , la difficulté des chemins , où
il falloitpresque toûjours marcher
àpied , nyfes incommoditez ne le
purent forceràfe relâcherun moment.
Aprés avoir envoyé au Roy
par les Vaisseaux qui s'en retour
noient en France , les Capitulations
defept Placesilrentra dans Mesfine
poury pourvoirà tout ce qui estoit du
Service de Sa Majesté , & à ce qu'il
eftoit à propos defaire pour la con-
Servation de ſes Conquestes&ta
Seuretèdes Peuples.
Je ne vous entretiendray point
de ce qui ſe paſſa en Sicile en l'année
1677. ny des actions qui se
firent pour maintenir les Places
conquiſes , ou pour garantir Meffine
des ſurpriſes des Espagnols.
L'estat des affaires fit ſouhaiter à
Monfieur de Vivonne de retourner
138. MERCURE
en France pour en entretenir le Roy
de vive voix ; il demanda fon con.
gé que Sa Majesté luy accorda ,
&ilrevint enfin à la Cour , où il
receut toutes les marques d'estime&
de bien veillance qu'ilpouvoit defirer
de fon Maistre , qui n'étant
accoûtumé qu'à faire de grandes
chofes,ſçait aussi mieux qu'aucun
Prince du monde reconnoiſtre celles
qu'on fait pour luy.
L'année 1678. quoy qu'on traitast
la Paix à Nimegue,le Roy
ayant quelque ſujet deſe défierde
la bonne foy des Ennemis , dont les
furpriſes faisoientſouvent les prin
cipalesforces marcha avecfon Armée
& choisit , Monfieur de Vivonne
pour un des Mareschaux de
France qui commanderoient fous
tuy. Sa Majesté reconnutàla maniere
dont ilconduisoituneArmée
GALANT. 139
aux ordres qui donnoit pour les
marches & pour les campemens
qu'il eſtoit capablede tout ,& qu'il
n'y avoit point de commandement
qu'on ne pust luy confier.
CetteCampagnefinis promptement
, auſſi ne fut - elle faite que
pourforcer les puiſſances armées à
consentir au repos , que le Roy
vouloit bien donner à l'Europe , en
Leur imposant les conditions d'une
Paix , ou tout estoit pour elles&م
pour ſes Alliez , par où iln'estoit
pas difficile dejuger que ce grand
Prince n'avoit combattu que pour
la seule gloire , & pour asseurer à
Ses Peuples ce mesme repos dont
il alloit faire ioüir tout le Monde
Chreftion. Quand Sa Maiestefut
de retour , on ne penfa qu'à goû
ter la tranquillité qui s'établiſſoit
partout ,&Monfieur de Vivonne
140
MERCURE
eut fuiet de prendre plus de part
àcette Paix qu'aucun autre;car ce
fut dans ce temps-là qu'on songea
à affermir la grandeurdefa Maifon,
en afſeurant ſes Charges ,&
ſes dignitez àsa posterité ,on les
fit passer à Monsieur le Duc de
Mortemarfon Fils , qui dans une
tendre ieuneſſe donnoit de belles
esperances , qui n'ont point esté
trompeuses. Sa Maiesté aioura en
core des biens considerables aux
dignitez ,& confentit àun mariage,
dont le Proiet auroit esté formé,
dans la pensée d'unir la Maifonde
Mortemar à une Famille
toute dévoüée au Roy.Onnesçauroit
troplower les perfonnes qui prirent
cettefageprecaution , qui prouvent
autant qu'aucune autre chose l'attachement
veritable, & la paſſion
qu'on a toûjours eue dans cette race
GALANT.
141
illustre , de donner à nos Roys des
preuves d'une fidelité , & d'un Zele
qui ont toûjours estéfans bornes.
4 LeMariagede Monsieur leDuc
de Mortemarfut fait avec la Fille
de M. Colbert , ce Miniſtre ſi zelé
qui auroit tout facrifiépour affeurer
Son Maistre de son dévoüement ,
qui atant laiſſe de marques defa
paßionpour son Service& poursa
gloire , & dont il reste dans tous
Les Etats du Royaume , außi
bien que dans les märbres , des
monumens glorieux quele temps
ne pourront détruire. Après ces
heureuſes Nopces , Monsieur de
Vivonnefit encore deux Campagnes
avec les Galeres ; mais il ne
trouva dans ſes courses que des
orages & des mauvais temps à
combattre , qui auroient coûté la
perte infaillible d'une partie de
142 MER CURE
ce beau Corps s'il neust eu autant
de prévoyance , pour segarantir
de ces fortes d'Ennemis qu'il
avoit de hardieſſe pour attaquer les
autres.
Ces deux Campagnes finies , il
obtint que Monsieur de Mortemar
commanderoit en ſa place, ce que
fit cejeune Seigneur avec tant de
Succés & de gloire , que Monsieur
deVivonne augmentapour luy l'estime
qu'il avoit en ſujet d'en avoir
dé's son enfance. Auſfile perdit - il ,
quand la mort le lay ofta , avec un
regret de Pere , & d'Amy. Il fut
charmédefa vertu dans une longuemaladie;
&fa conduite ,&sa
fermeté qui luy faisoient regarder
une mort certaineſans en estre
trouble, luy donnerent de l'admiration.
Si quelque chose l'eustpu con-
Soler, c'est l'amitié qu'il trouva
GALANT.
143
:
dans toutes les personnes qui composent
l'illustre Famille , où il eſtoit
entré parle Mariage defon Fils ,
les marques de confiance &
de cordialité qu'il recent de Monfieur
le Marquis de Seignelay,digne
heritier de feu M. Colbert , ce
qui luy fit esperer qu'ayant de
nouvelles occaſions defervir le Roy ,
il auroit celles de meriter des graces
pourdeux petits Fils que Monsieur
le Duc de Mortemar luy laißoit. Il
y afujet de croire qu'avec l'exemple
de leur Pere , &celuy d'un Ayeul
dont la vie est pleine d'actions
memorables ,& qui leurauroitdonné
tous fesfoins ,ils feroient rendus
dignes de la protection& des
bontez de Sa Majesté, comme l'on
doit l'esperer encoredes foins que
Monfieur de Seignelay leur Oncle
en prend , qui marque aussi par
148 MERCVRE
tout ce qu'ilfaitpour eux , par com
bien d'endroitsils luyfont chers .
Monfieurde Vivonneavoit teûiours
cu de l'inclination pour la
perfonne de Madame la Duchefſſe
de Mortemar sa belle- Fille , &
beaucoup d'estime pourſavertu ;
maiselle s'estoit fort accruepar le
commerce plus particulier qu'il
avoit eu avec elle pendant la mala.
diede Monsieur le Duc de MortemarSon
Mary , & elle ne s'estoit
paspeu augmenté depuis sa mort.
Aussipeut-on direàla loüange de
cette ieune Dame qu'on nepeut donner
un meilleur exemple aux Femmes
pour vivre avec leur Epoux , ny
pour se conduire quand la mort les
en aseparées. 1
La perte de Monsieur leMareſchal
de Vivonne , & celle de
Mr ſon Fils ,ont bien faitrépandr
des
GALANT. 149
larmes . On Sçait le regret de la
Cour; des Provinces enticres ont
fait paroiſtre leur deüil par des de.
monstrations qui ne permettentpas.
de douter de leur douleur. La Provence
ne se confole point ; Monfieur
de Vivonne y estoit uniquement
aimé , Marseille , où sa
Charge de General desGaleres luy
faisoitfaireplus defejour ,ne ceffe
point de le pleurer . Il est vray qu'il
avoit un grand amour pour cette
Ville, &fon attachement ne venoit
pas dela beauté du climat , ny de
celle deses édifices , paroùpluſieurs
personnesyfont attirées. Ily avoit
trouvé tant d'hommes de merite ,
qu'il s'en est pas éloigné sans douleur
, & il se faisoit toûjours un
plaisir tres-fenfible d'y retourner .
On l'y aimoit aussi beaucoup ; la
Nobleffe&le Peuple donnoient à
l'envy des demonstrations de l'affec-
Octobre 1688 . G
150
MERCVRE
tion qu'ils avoient pour luy & lear
amitiése répandoit encorefur fes
Domestiques, & fur ceux qui luy
estoient plus particulierement attachez.
Ce Peuplévenu de la Phocide
a confervé toute la politeße ,
&tout l'esprit dejustice deſa premiere
patrie , & l'alliance de l'ancienne
Rome qui mettoit Marseille
au nombre des Villes à qui cette
Maistreffe du monde donnoit le titre
Superbe de sa soeur , elle n'ajamais
rien fait par où elleait pu ceffer de
meriter les avantages qu'elle a eus
par deſſus les autres Citez . Iln'y
apoint de lieu où l'esprit foit plus
Penetrant, &où l'on connoiſſe plus
promptement le merite des perfonnes
, & on ne le connoist point fans
lefaire paroître &Sans luy rendre
ce qu'on luy doit . Rien n'estoit échapé
ace Peuple des grandes qualitez ac
Monsieur de Vivonne,on se plaiſoit
GALANT.
151
àluy endonnerdes marques ; il en
avoit auſſioneſenſibilitéfi grande ,
qu'il ne pouvoit à fongré trouver
aſſez d'occaſions de faire paroiſtre
combien il s'applaudiffſoit d'enestre
almée,parce qu'il connoiffoit tout le
prix de l'amitié qu'on avoitpour
luy. Mais aprés celajene dois rien
dire;iene cefferay pourtant pas de
vous entretenir , Monseigneur ,
pour ne trouver plus de matiere.
La vie de cet homme illustre est
unbeau champ pour les Panegy.
vistes , quand on prendra Soin
d'en recueillir toutes les particularitez
, & elle fournira de beaux
endroits à ceux qui voudront donner
degrandsexemples àlaposteri
té. le nedoute pas que fa mort ne
faffe verfer beaucoup de larmes
dans vostre Province. Le ſouvenir
de ce qu'on y doit àſa Maiſon, qui
en a esté pendant desfiecles leprin-
G2
152 MERCURE
i
cipal ornement , & ce que les peu
ples devoient à la postérité de ses
Ancestres, leur fera ſans doute accorder
ſans peine les prieres que
vous leur demanderez pour luy . Ses
emplois &Ses affaires le privant
de lafatisfaction qu'il auroit euë de
vivre avec eux,ila toûjours foûhaité
quefes cendres fuſſent con-
Servées à Poitiers dans le Tombeau
de ſes Peres , & ilferegardoit commeEtrangeren
quelque autre lieu
qu'ilpust estre.
Vous connoiſfiez Monsieur le
Mareſchal de Vivonne comme moy,
Monseigneur ; ilvous honoroitparfaitement
, & j'efpere que vous
joindrez vos prieres à celles des
Fidellesdu Diocese que la Providence
a commis à vosſoins. Le ſuis
avec un profond respect ,
MONSEIGNEUR ,
:
Voſtre tres-humble & tresobeiffant
Serviteur.
A Paris le 25. Septembre 1688 .
GALANT.
153
Le 18. du mois paffé ,Monfhear
l'Eveſque de Noyon s'eftant
rendu à Challiot , en la
maiſon de feu Monfieur le
Marefchalde Vivonne, leva le
Corps qui estoit fur unLit de
Parade,& il le fit tranſporter
en l'EgliſeAbbatiale des Dames
Chanoineffes de Sainte Geneviefve
de Challiot où il dit la
Meffe-Toutes les Ceremonies
de la Depofition furent faites
en prefence de plaſieurs per
fonnes dequalité , qui ne purent
retenir leurs larmes à la
veuë de ce lugubre ſpectacle .
Ce Prelat preſenta enfuite le
Coeur de cet illuſtre Maréchal
à l'Abbeſſe du Convent , qui
eſt une Dame d'un merite diftingué.
Elle recent ce depoft
d'un air qui marquoit combien
elle eſtoit touchée Auſſi Mon-
G
3
154
MERCVRE
fieur de Vivonne avoit - ileu
pour elle pendant ſon vivant
beaucoup d'eſtime & de confideration
.
lene ſçay ſi vous ſçavez que
ce Maréchal avoit fait un Re
giment en Sicile qui portoid
fon nom. Il eſtoit pourtant
François. Les Drapeaux y
'avoient ſes armes , ce que
le Roy avoit permis ainfi
qu'aux Tambours qui estoient
auſſi veſtusde ſes Livrées. Il en
avoit pris grand foin,& c'eſt
un des Regimens du Royaume
où la difcipline eſt mieux
obſervée. Il n'y avoitrien épargné
, & il avoit eſté bien ſe.
condé par Monfieur le Che
valier Paroſt quien eſt Major
& depuis encore par
Monfieur de la Tour , Lieu.
tenant Colonel . Le Roy l'a ac-
3
GALANT.
155
cordé aprés ſa mort à Monfieur
le Marquis de Tiange
fon neveu , l'undes Menins de
Monseigneur le Dauphin , Si
Monfieur le Mareſchal de Vivonne
avoit diſpoſe de quelque
choſe des Emplois qu'il
avoit , il auroit donné ce Regiment
à Monfieur de Tiange
qu'il aimoit & eſtimoit beaucoup
, parce qu'il connoiffoit
l'attachementqu'il avoit pour
luy ,& qu'avec tout le courage
,& toute la valeur poſſible
on ne peut trouver plus de probité
, ny s'attacher plus à faire
justice , qui eſtoit une des choſes
qui le touchoient davantage.
Comme vous aimez tout ce
qui parle du Roy, je ne sçaurois
m'empefcher de vous dire
quelque choſe d'un Sermon
G4
156 MERCURE
qui fut preſché par le P. Simon
de la Vierge , Prieur des Carmesdela
Rochelle, le 29 Septembre,
jour de Saint Michel,
dans l'Eglife des Peres Recolets,
qui le reconnoiffent pour
titulaire de leur Maiſon. Il
prit pour texte ces paroles de
Daniel, Et coce Michael , unus de
Principibusprimis,venit in adjatorium
meum ,& après avoir remarqué
qu'il n'y avoit nul
rapport de nos connoiffances
qui font ſenſibles; à ces eſprits
qui font purs , & des qualitez
des Anges aux expreſ
fions des hommes , faiſant re
flexion qu'un Dieu s'eſt uny à
la nature humaine preferablement
à la nature Angelique , il
ſe perfuada que l'homme pouvoit
parler d'un Ange , & que
le merite de Saint Michel ne
GALANT.
157
1
perdoit rien entre les mains
des Predicateurs , & mefme
que l'entrepriſe eſtoit facile
depuis qu'un Ange avoitparlé
àune Vierge. Dans le ſecond
exorde , il parla de la création
des Anges, de la ſeparation des
bons d'avec les mauvais , &
faifant connoiſtre que la chûte
de ceux- cy a exercé le zele de
ceux-là, quellegrandeur,dit-il
eft comparable à celle de Saint Michel!
Dieu luy a mis entre les mains
ce qu'ileſtime le plus ,ſagloirepour
la defendre ,ſon Eglise pour lafoû
tenir , fon peuple pour le proteger..
Les preuves de la premiere
partie furent brillantes , morales
, & pleine de feu . Aprés
avoir obſervé dans la ſeconde
que Dieu a toûjours employé
Saint Michel dans la conduite:
de ſonEgliſe lors meſme qu'els
GS
158 MERCVRE
le n'eſtoit encore que figurée
dans les Anciens Ifraëlites , ik
continua fon difcours par ces
paroles. Dans quel Siecle ce bienheureux
Archange n'at-t- il pas
pris les intereſts de l'épouse du Sauveur
du monde ? C'est luy qui brisa
Leschaiſnés de Saint Pierre ,&mit
en liberté cet Apoftre pour la conſolation
des Fidelles ; c'eſt luy qui fut
donnéà Saint Paulpour l'accompagner
dans des voyagesoùilne s'agifſoitde
rien moins quedela converſion
de l'Univers , & pour tout
dire dans unefeuleparole ,c'eſt luy
qui ſous les ordres du Seigneur regle
toutes les demarches de Loüis le
Grand par uneſuiterapidedevertus
& de victoires . Combien de
vons nous estimer , combien devons
nous cherir un Prince qui travail-
Lantpour l'état , travaillefans ceffe
Pour l'Eglise , & se montre tresGALANT.
159
Chreftien dans toutes ses oeuvres ?
N'est- il pas nostre confolation &
noſtre joye , luy qui réjouit tous les
joursle Ciel& la Terre par la réünion
des nos Frères qui s'estoient
trop facilement separez , & pouvons-
nous n'estre pas touchez pendant
qu'il excite les uns parfes
pieuſes liberalitez , attire les autres
par les marques deſa bienveillance
, relevefa douceurparfa Maje.
ſté, moderela ſeveritéde ſes Edits
parfa clemence , aiment ſes Sujets
hait leurs erreurs , ramene les
efprits à la verité par la perfuafion
les coeurs à la charitépar la
crainte ; gagne tout le monde pour
faire regnerpar tout le maistre du
Ciel & de la Terre? Mais que
nous fert d'avoir un Prince religieux,
si nous n'avons pas plus de
religion ? Que nous fert d'avoir un
Roy Zelé, sinous reſiſtons àfon ze
G6
160 MERCVRE
Le? Que nousfert de voir les Tem
ples de l'erreur demolis parſesſoins,
fi nous les relevonspar nos defirs ?
Que nousfert de le voir triompher
des ennemis de l'Eglife ,fi nous ne
triomphons des paſſions de nostre
coeur ? Que nous fert d'applaudir
au fameuxordre de Chevalerieque
les Rois fes ayeux ont étably fous le
nom de Saint Michel , si nous ne
respondonsà la protection que cet
Archange offre dans toutes les rencontres
au Peuple de Dieu ?
Pour continuer à vous faire
part de toutes les grandes actions
de la vie du Roy , marquées
par autant de Medailles
, frapées exprés pour faire
une ſuite de cette belle vie
je vous envoye celle qui regardelaMarine,
que ce Prince
a tellement augmentée pendant
fon regne qu'elle n'a jaBELLO
ET
1.Doliuarfecit
NAVTARV
LX- MILL
CONSCRIPT
COMMERCIO
MDCLXXX.
D
GYYXX
ВЕГГО
EI .
GALANT. 161
1
mais eſté ſi floriſſante ſous
ceux de tous ſes Predeceffeurs
enſemble.
L'amour que les Peuples ont
pour ce grand Monarque , fait
que tous ceux qui vont de fa
partdans les Provinces, y font
receus avec des demonſtrations
de joye extraordinaire.
Le Lundy 4. de ce mois , Mef
ſieurs de la Chambre pour la
Reformation des abus de la
justice , s'eftant rendus à lai
Maiſon - Rouge , à trois lieuës
endeça de la Ville de Limoges..
Monfieurde Fieubet,Prefident
de cette illuftre Chambre , y
arriva ce meſme jour à midy ,
eſtant eſcorté du Fils de Monfieur
Aufillon avec ſa Compagnie
, que le Roy a nommé
pour ſervir en qualité de Prevoſt
auprés de ces Meſſieurs.
162 MERCURE
Le Prevoſt de la Mareſchauffée
de la Province du Limoſin,
& le Vice- Senéchal s'y trouverent
, chacun avec ſes Officiers
& Archers. Il y avoit
encore trois cens notables
Bourgeois à Cheval avec les
Officiers de Juſtice. Ces derniers
haranguerent Monfieur
le Preſident; aprés quoy on
commença às'avancer vers la
Ville. La Compagnie de la
Mareſchauffée marchoitla premiere
, & eſtoit ſuiviede celle
du Vice-Senechal. Enfuite on
voyoit le Carroſſe deMonfieur
de Fieubet, dans lequel il étoit
avec Monfieur Bignon , Monfieur
de Marillac ,& Monfieur
l'Abbé le Pelletier, Conſeillers:
d'Estat . Tous ceux de la Compagnie
de Monfieur Aufillon ,
l'épée àla main, environnoient
GALANT. 16-3
ce Carroffe , qui eſtoit à huic
Chevaux . Deux autres de M.
de la Briffe , Procureur General
de la Chambre , ſuivoient
celuy - cy;il eſtoit dans lepre
mier , & fes Officiers dans le
fecond. Aprés ceux- cy marchoientles
Carroſſes des Confeillers
d'Estat , celuy de l'In
tendant de la Province,& ceux
des Maiſtres des Requeſtes
tous à fix chevaux . Ils eſtoient
futvisdes Officiers de la Chancellerie
, & de la Chambre ,&
les trois cens notables Bour
geois fermoient la marche .Lors
qu'on aprocha de la Ville , le
Canon tira toujours juſqu'à ce
que Monfieur le Preſident fuft
entrédans ſon Hoſtel.
Nous avons perdu ce moiscy
Monfieur Perrault , Docteur
en Medecine , & de l'A
164 MERCURE
}
cademie des Sciences . Il eſtoit
forthabile dans tout ce qui regarde
les beaux Arts , & le
Public luy est obligé de la belle
traduction qu'il luy a donné de
Vitruve. Elle eſt extrémement
recherchée & a fait plaifir à
beaucoup d'Architectes.
Perrault n'eſtoit pas ſeulement
ſçavant dans la belle Architec.
ture,mais ila ſceu mettre cette
Science en pratique. L'Arcde
Triompher a efté fait fur fon
Mr.
deſſein,auſſi -bien quela façade.
du Louvre ornée du beau perif
tille qui l'accompagne.C'eſtun
Ouvrage fort eſtimé de tous,
ceux qui s'y connoiffent , &
que les Etrangers regardent
avecétonnement. Il a auſſi fait
baſtir l'Obfervatoire , dont la
conſtruction qui eſt ſinguliere ,
demandoit un genie , qui euſt
GALANT .
165
{
une parfaite connoiſſance des
Sciences pour lesquelles on a
élevé ce Baſtiment. Je vous
en ay donné un ample & curieuſe
deſcription , dans l'une
de mes quatre Lettres touchant
l'Ambaffade de Siam en
France , où l'on voit , comme
vous ſçavez , des choſes tres
particulieres qui n'avoientjamais
eſté ſceuës , quoy que
l'Obfervatoire ſoit conna de
puis long- temps.Outre lesdix
Livresd'Architecture deVitruve
, traduits en noftre Langue,
avec des Notes & des Figu
res,dont on a fait une ſeconde
édition in folio , corrigée & au.
gmentée , Monfieur Perrault
a donné les Ordonnances des
cinq eſpeces de Colomnes felon
la Methode des Anciens
auſſi infolio avec des Figures ,
166 MERCURE
& des Eſſais de Phyſique , ou
Recueil de pluſieurs Traitez
touchant les choſes naturelles ,
quatre volumes in douze avec
des Figures. Il a laiſſeun nouvel
Ouvrage de Phyſique qu'o
va debiter. Les lumieres qu'il
avoit fur toutes choſes faifoient
qu'on le regardoit come
un homme rare ; auſſi eſtoit- il
d'une Famille qui a toujours
eſté tout eſprit. Monfieur Perrault
fon Frere , qui eſt de l'Academie
Françoiſe , en rend
un témoignage qu'on ne sçauroit
conteſter. 3
Monfieur le Fouyn eft mort
peu de jours aprés . Il eſtoit
Secretaire du Roy , Greffier
du Confeil , & Secretaire General
de la Marine , & avoit
une fi grande penetration pour
les affaires ,qu'il les concevoit
GALANT. 167
!
T
fur le moindre recit qu'on luy
en faiſoit , ce qui ayant eſté reconnu
par Monfieur Colbert ,
dont l'activité eſtoit extrême
entoutes chofes,& qui ne chera
choit que des gens quien eufſent
beaucoup pour le ſervice
de Sa Majefté,il ſe fit un plaiſir
de contribuer à ſon élevation,
qu'on doit regarder comme un
effetde ſon grand travail.
Pendant que les uns fortent
à regret du monde , d'autres y
demeurent avec douleur. Les
Goûteux font de ce nombre .
Il eſt peu de gens qui y ſouffrent
davantage , & comme
on donneroit volontiers tout
fon bien pour ſe délivrer des
douleurs aiguës que cauſe
la goûte , l'eſpoir du gain a fait
chercher detout temps de remedes
pour ce mal . On en a
168 MERCURE
1
2
trouvé qui l'adouciffent , mais
on n'a pû encore en trouve
qui le gueriffent entierement.
Entre tous ceux qui ont
travaillé à chercher de ces remedes
, il ſemble qu'aucun n'a
mieux réuſſi,que Mr Menard.
premier Chirurgien dela feuë
Reine Mere. Comme le Baumedont
il a trouvé le ſecret
n'a jamais cſté diſtribué au
Public , & qu'il l'a laiſſe en
mourant à Mademoiselle Guyet
ſa niece , Femme de Mr
de Vaffefont , ilsontcru qu'on
leur feroit redevable ,s'ils en
faifoient pars à ceux que la
goute attaqueroit&dans cette
veuë , ils ont fupplié le Roy
de leur en donner le Privilege.
Sa Majesté qui n'accorde rien
fans être bien informée de l'utilité
de ce qu'elle accorde ,
GALANT. 169
donna ordre à fon premierMedecin
de prendre connoiffan
ce de la faculté & des effets de
ce Baume. Monfieur Daquin,
aprés en avoir fait faire pluſieurs
experiences pendant
deux ans , a donné ſon avis
par lequel il paroiſt que tous
les Malades qui ſe ſont ſervis
de ce remede , en ont receu
June entiere guerifon , ce qui a
obligé le Roy à permettre que
ce Baume foit diſtribué dans
tout ſon Royaume. J'ay veu
& leu tous les Certificats &
Jes Memoires où ſont les
noms de tous ceux qui en ont
eſté gueris & fans cela je ne
vous endiroisrien, n'ayantpas
accoutumé de vous parler de
ces fortes de remede , à moins
que je ne fois ſur qu'ils vien
nent de bonne part , & que
les effets en font certains .D'ail-
ما
170
MERCURE
leurs Monfieur de Vallefont
eſtant homme de Service , &
paſſant pour Gentilhomme , il
nedoit point eſtreau nombre
deceux qui ne débitent que de
faux remedes. Ila paſſé plus de
dix-huit ans dans les Armées ,
en qualité de Volontaire , Officier
d'Infanterie , de Cavalerie
, & autres emplois confiderables
. 11demeure à l'Hoſtel
de Luſſan , ruë des Petits-
Champs , & on aura chez luy
tous les éclairciſſemens neceffaires
touchant fon Baume.
Ce n'eſt pas ſeulement dans
lesArmées qu'on a la gloire de
mourir pour ſon Roy.Ceux qui
facrifient auſſi leur vie pour le
bien de l'Etat font digues de
trouver place parmy les Illuftres.
C'eſt cequ'à merité Monfieur
Johin ; fort eſtimé dans
-
GALANT.
171
Paris pour ſa probité , & qui
eſt mort depuis peu àXaintes ,
où il accompagnoit Monfieur
de Pomereu , Conſeiller d'Ef
tat ordinaire , dontila eſté Se
cretaire pendant vingt- trois
ans. L'Application extrême
qu'il a eu ë à travailler aux affaires
, & au foulagement de
cette Province ,& de tous les
autres lieux que Monfieur de
Poremeu a viſitez avec ſon activité
accoutumée , & ce zele
extréme qu'il a pour ce qui regarde
le ſervice de Sa Majesté ,
lay a cauſe une groſſe fiévre ,
qui jointe au mauvais air qu'il
avoit pris à la Rochelle ,
l'a emporté en fort peu de
jours. :
Il y a une nouvelle mode
demanchons qui faitdu bruit.
Ils font d'Obuzer. C'eſt un pe172
MERCURE
1
tit animal que l'on ne trouve
que dans des Pays tres éloignez.
Il a la peau fi fine & fi belle
, qu'on n'en a point veu de
ſemblables , ny quil'égalenten
beauté. Sa couleur est admirable
,& d'une teinte naturelle ,
qui n'eſt ny rayée ny mouchetée
, mais jaſpée d'une maniere
toute particuliere , & qui
eſt fort agreable , ayant cela de
propre qu'on ne peut la contrefaire
par aucun luſtre , ny
paraucune peinture. Ce qu'il
ya de plus extraordinaire
dans cette fourure d'Obuzer ,
c'eſt de ſe pouvoir coucher de
tous fens , & mefme d'eſtre
encore plus belle à contre- poil
quedans le ſens qui luy eft na
turel . Le cuir en eſt fortmince
&d'une grande douceur , ce
que les gens du métier expriment
GALANT.
173
ment par le terme de Molet. II
n'eſt point facile à ſe déchirer
ayant de plus cette proprieté
fort finguliere , de n'eſtre point
fujet aux vers & aux inſectes
qui ont coutume deſe trouver
dans les autres peaux , & de
les ronger , & ce qui fait ordinairement
tomber le poil , &
gâte les plus belles fourures.
Ces manchons d'Obuzer n'ont
pas beſoin d'étuis pour étre
confervez . On peut meſme
les mettre & le chifonner dans
la poche , ſans que cela leur fafſe
rien perdre de leur forme ,
oude leurbeauté naturelle .On
a preſenté au Roy le premier
de cette eſpece qui ait paru en
Europe , & Sa Majesté a eu la
bonté de l'agréer. Le Sieur du
Tremble , Marchand Foureur
de Paris , qui a toujours eſté
Octobre 1688 . H
174
MERCVRE
extremement curieux d'avoir
debelles fourures, eſt le ſeul en
France qui ait de ces manchons
d'Obufer . Il les a fait venir de
fort loin , &avec beaucoup de
peine. Il demeureau bout de
la ruë Dauphine du coſté du
Fauxbourg Saint Germain , à
l'Enſeigne du Grand Monarque.
La beauté conduit à tout
quand on a affez d'eſprit pour
la menager avec adreſſe . Ces
deux avantages s'eſtant rencontrez
dans une jeune Perſonne
qui manquoit de bien
&de naiſſance , elle en a ſcen
ſi bien profiter , qu'ils l'ont
élevée à une fortune qu'elle
ſoûtient aujourd'huy admirablement.
Le nomd'Angelique
qui luy fut donné , répondoit
aux agrémens qui la tendoient
GALANT .
175
toute aimable . Elle n'avoitque
douze ans lors qu'elle perdit
fon Pere & ſa Mere. En cemalheureux
eftat , une Tante qui
ſçavoit le monde & qui n'avoit
point d'Enfans , la fit veniravec
elle . Quoy qu'elle fut
affez peu accommodée , & que
la dépenſe qu'il luy faloit faire
pour l'entretenir ſe puſt nommer
une charge , elle avoit ſes
veuës en la prenant. C'étoit
une Femme de beaucoup d'intrigue
. Sa Niece eſtoit belle , &
ſembloit avoir ce je ne ſçay
quoy qui eſtencore plus piquant
que la beauté. Ainfiş'il
luy devoit couter quelque..
choſe pour la tenir propre &
dans un estat àfaire valoir fes
charmes , elle efperoit s'en dédommager
par les Amis qu'elle
pourroit luy donner un
H2
176 MERCURE
1
4
jour. En effet , à peine eutelle
atteint ſa quinziéme
année , qu'on ne parla plus
que de la belle Angelique.
La fraiſcheur de la jeuneſſe
jointe aux traits les plus
touchants la fit regarder
avec des yeux d'admiration.
On eut de l'empreſſement à
trouver accés chez elle , &
comme perſonne n'y pouvoit
eſtre receu ſans avoir gagné la
Tante , elle eut bien-toſt le
plaisirde ſe voir faire la cour.
C'eſtoit ce qu'elle attendoit
depuis long temps. Elle ne fut
pas inexorable. On prenoit
divers pretextes pour aller la
voir , & la Niece eſtant toû
jours de la conversation , &
diſant les choſes de la maniere
du monde la plus agreable , on
GALANT.. 177
eſtoit charmé de l'entretenir
; maisſice charmes attiroit,
on n'alloit pas loin ſans
eſtre arreſté . Aprés deux ou
trois viſites , la Tante oppoſoit
des regles de bien ſeance dont
on ne s'affranchiſſoit que par
des voyes utiles pour elle. On
n'ignoroit pas que ſa fortune
eſtoit mediocre , & les preſents
applaniffoient les difficultez.
Elle avoit l'adreſſe , non ſeulementde
s'en attirer , mais de ſe
faire impofer une eſpece de
contrainte pour ſe reſoudre à
les recevoir. Cependant ils ne
ſervoient qu'à faire obtenir la
permiſſion d'un entretien general
, & il falloit payer cherement
un teſte à teſte , quand
pour l'accorder elle feignoit
quelque affaire qui l'obligeoit
à quitter ſa Niece. Mais ſi la
H 3
&
178 MERCURE
belle Angelique demeuroit
alors ſur ſa bonne fov ,l'Amant
qui ſembloit favoriſé n'en ti
roitpas ungrand avantage. La
Tante qui luy donnoit de bonnes
leçons , luy avoit ſouvent
reïteré , que la fierté ſeule luy
pourroit faire trouver un Mary
, & que tout ſon bien conſiſtant
dans ſa beauté , c'eſtoit
à elle à étudier le foible de
ceux qu'elle luy attireroit pour
reünir dans quelque établiſſement.
Elle ajoûtoit que la tendreſſe
de coeur eſtoit la perte
desFilles ,& que pour ſe mettrebien
avec la fortune , il ne
falloit jamais rien aimer. Ces
maximes eſtoient aſſez dai
gouft d'Angelique ; auſſi les
pratiquoit elle fort heureuſement.
Elle avoit l'eſprit auſſi
fin que penetrant , & il luy
८
GALANT. 179
eſtoit aiſée de demeſler que
toutl'attachementque luy faifoient
voir ceux qui en avoient
le plus pour elle , eſtoit
fondé ſur les eſperances d'une
liaiſon de galanteric. Ils s'en
Haterent inutilement. Leurs
plus ardentes proteſtations demeurerent
fans, pouvoit , elle
ne ſeſaiſſat ébloüir d'aucune ,
&toutes les offres qui luy fas
rent faites , & qu'on luy faifoit
d'autant plusouvertementque
fa condition qui estoit fort
baffe , ſemblojit les autorifer ,
mela purent faire conſentir à
aucun engagement. La Tante
prenoit toujours , & Angelique
feignoit de n'en rien ſçavoir.
Quand elle auroit pû fouffrir
que l'on enſt fait quelque dépenſe
pour elle il n'y euſt eu
rien d'aſſez ſolide pour remplir
H 4
180 MERCURE
l'ambition dont elle eſtoit tour
mentée . Elle avoit beſoin de
rencontrer une Dupe qui luy
vouluſt tout ſacrifier. C'eſt ce
qu'on ne trouve pas toujours
aifément. Les hommes, s'accoustument
de bonne heure à
ſe tenir fur leurs gardes , &
quand il s'agit de mariage les
plus amoureux y penſent plus
d'une fois . D'ailleurs quoy
qu'Angelique paruſt d'une
vertu fort exacte , comme elle
voyoit beaucoup de monde ,
chacun ne ſe croyoit refuſe
que parce qu'un autre eſtoit
plus heureux que luy , & les
vifites qu'elle recevoit engageanttoujours
à quelque Tri
but enversla Tante , fi on ne
la mettoit pas au rang des Filles
d'une reputation douteuſe, elle
GALANT. 181
د quis
paſſoit au moins pour une coquette.
Trois ans s'eſtant coulez
dela forte , ſans quelle euſt
trouvé un épouſeur , elle reconnut
que cette conduite ne
luy eſtoit pas avantageuſe , &
que fiuntour d'eſprit ne fecondoit
ſa beauté , elle eſtoit en
riſque de ne pas changer d'eftat
. On luy parla d'un vieux
Marquis de Province
s'eſtaut déja marié deux fois ,
avoit la tentation de faire une
troifiéme folie. C'eſtoit un
homme fort riche , demeurant
àune Terre àquinzelieuës de
Paris. Il eſtoit facileà s'enflas
mer ,& s'eſtoit laiſſe duper par
ſes deux premieres femmes ,
qu'un enteſtement d'amour
luy avoit fait épouſer.Angelique
ayant appris qu'il avoie
lecoeur ſenſible , crut qu'elle
L
H's
182 MERCVRE
L en pouvoit entreprendre la
conqueſte. Elle inventa un
Roman qu'elle concerta avec
faTante , & un jour qu'elle
furent averties qu'il diſneroit
à un certain Bourg , au
retour d'un court voyage qu'il
faifoitde temps en temps , elles
ſe rendirent à l'Hôtellerie où il
avoit accoûtumé de deſcendre .
La beauté d'Angelique eſtant
de celles qui brillent& qui furprennent
, l'Hôteſſe qui en fut
frappée la mit dans une chambre
fort propre , & s'empreſſa
à luy demander ce qu'elle vouloit.
Elle affecta un air de langueur
qui la rendoit encore
plus belle ,& luy répondit en
foûpirant qu'il ne falloit à difner
que pour la Demoiſelle qui
l'accompagnoit , parce qu'elle
eſtoit dans un eſtat qui luy
JGALANT. 183
oſtoite kenvie de månger.
L'Hôteffe entra dans ſon déplaifir
, quoy qu'elle n'oſſaſt
Juy en demander la cauſe , &
luyayantdit toutce qu'elle put
pour adoucir ſes chagrins , elle
la quita au bruit d'un Carroffe
qu'elle entenditarriver. C'eſtoit
le Marquis. Elle luy dit
auffi -toſt qu'elle avoit chez elle
la plus belle Fille qu'elle cuſt
jamais veuë , mais fi affligée
que cela faiſoit pitié. Le Marquis
fut attendry , & dans l'Impatience
qu'il eutde la voir , il
pria l'Hoteſſe de le mener dans
ſa chambre. Il prit pour pretexte
une liberté de Voyageur,
&luy demanda ſi elle voudrait
fouffrir qu'il euſt l'honneurde
dîner avec elle.L'Hôteſſe l'ayat
aſſeurée que c'eſtoit un Gentilhomme
des plus eſtimez de
(
184 MER CURE
tout le Pays , ſortit un moment
aprés pour donner ordre
au repas . La Belle repor
pondant civilement à toutes
les honneſterez du vieux Marquis,
le pria de s'épargner l'ennuy
qu'ilauroitde paſſer deux
heures avec unemalheureuſe ,
dont la converfſation ne pouvoit
qu'eſtre importune. Sa
beauté fit ſur ſon coeur l'effet
qu'elle en attendoit.Il en parut
vivementtouché ,& commençant
à s'intereſſer dans ſa fortune
, il la conjura de luy découvrir
qui elle eſtoit. Elle fut
long- temps às'en défendre ſur
ce qu'il luy eſtoit importantde
demeurer inconnue , & cei refusle
rendant plus curieux , il
lapreſſa tantqu'elleluydit que
depuiſſantes raiſonsluy impofoient
la neceſſité de cacher
fon nom ,&que tout ce qu'elle
GALANT. 185
pouvoit luy apprendre en
general , c'eſtoit qu'eſtant demeurée
fans Pere ny Mere
avec douze mille livres de
rente lors qu'elle n'avoitencore
que dix ans , ſon Tuteurqui
estoit fon Heritier , l'avoir
enfermée dans un Convent ,
où il avoit fait tous ſes efforts
pour l'obliger à prendre
l'Habit ; que n'ayant pu en
venir à bout , il avoit voulu
luy faire épouſer un de ſes Fils,,
homme mal fait & de nul merite
,& qu'enfin par le confeil
d'une Tante qui estoit la
ſeule de tous ſes Parens qui
prenoit ſes intereſts , elle avoit
trouvé moyen de s'échaper du
Convent , & qu'elle alloit à
Paris ſe cacher chez la Demoiſelle
dont il la voyoit accompagnée,
en attendant qu'an.
1
186 MERCVRE
euſt pris dejuſtes meſurespour
la garantir de la perfecution
de fon Tuteur. Tout cela fut
dit avec des marques d'un fi
grand accablement , & d'une
maniere fi noble , que le Marquis
ayant donné dans le
piege , ne douta point qu'Angelique
ne fuft une Fille de
qualité . L'amour échauffant
déja ſon coeur , il la pria de
venir chez luy , l'affeurant
qu'elle y trouveroittout le ſe-
-cours qu'elle devoit s'en promettre
. La Belle luy témoignant
beaucoup de reconnoiffancede
cette offre , dit qu'elle
feroit fachée de l'enveloper
dans fon malheur , que ſes Ennemis
étoient d'une humeur
*fort violente ,& que dans le
-deſeſpoir où ils ſeroient lors
qu'on leur auroit appris qu'el
GALANT . 187
le s'eſtoit tirée du Convent , il
n'y avoit rien qu'ils ne fuſſent
capables d'entreprendre contre
ceux qui auroient favorifé fon
évaſion . La Tante qui n'avoit
point encore parlé , comme
ſe tenant dans le reſpect , dit
alors à Angelique que dans
l'eſtat où ſes affaires estoient ,
"elle ne feroit pas mal d'accepter
les offres que luy faiſoit
Monfieur le Marquis ; que
comme on ne pourroitdeviner
qu'il la connuſt , la maiſon ſe
roit un lieu où perſonne ne
*s'aviferoit de la chercher , au
lieu qu'eſtant cachée à Paris
chez elle , ſes Parens qui mettroient
par tout des eſpions,
pourroient découvrir qu'elle
yferoit ,& la tireroient d'entre
ſes mains fans qu'illuy fuſt
poffible de la défendre contre
188 MERCVRE
eux , comme pourroit faire
Monfieur le Marquis dont la
qualité ſeroit reſpectée. Le rai--
fonnement fut trouvé bon ,
&le Marquis l'ayant appuyé
avec beaucoup de chaleur ,la
Belle fut obligée de ſe rendre,
à la charge qui luy donneroitun
Appartement , où elle
ne ſeroit venë que de quelques-
unsde ſes Domestiques ..
La condition fut acceptée . On
ſervit le diſné , & le Marquis
luy fit de ſi inſtantes prieresde
moderer fon chagrin , qu'elle
reſolut pour l'amour de luy de
reprendre la gayeté qui luy
eſtoit naturelle. Il eſtoitravy
d'avoir àgarder un ſi precieux
trefor ,& tenoit fans ceſſe les
yeux attachez fur elle. Lors
qu'elle futarrivée chez luy ,..
il la logea dans un fort beau
Pavillon , où il la voyoit à tous
GALAN T. 189
4
te
د
momens. Elle le pria d'abord
de trouver bon qu'elle fiſt ſçavoir
toutes chofes à cette Tanqui
luy avoit conſeillé
d'abandonner le Convent , afin
de pouvoir apprendre par elle
dans quel ſentiment ſeroient
ſes autres Parens. Il le permit
avec joye, & la veritable Tante
qui étoit auprés d'elle , &
qu'elle nommoit ſa Gouvernante
, ſe chargea du ſoin de
faire venir la réponſe avee
d'autres Lettres de differente
écriture , felon qu'elles en auroient
beſoin pour le fuccés de
la tromperie. Elle les concertoit
avec Angelique , & un
Correſpondant de Paris les
renvoyoit dans les meſmes termes
qu'elle luy marquoit de
les faire écrire . La choſe eſtoit
conduite avec tant d'adreſſe,
190 MERCVRE
que toutes ces Lettres venoient
par le Courier de Bretagne
, qui pafſoit à unelieuë
de la Terre du Marquis , où
il les laiſſoir. C'eſtoit là que
la belle Fugitive luy avoit dit
qu'eſtoit tout fon bien. Elle
luy avoit fur tout parlé d'un
vieux Chaſteau , ce qui mar
quoit une ancienne Nobleſſe.
La réponſe de la Tante pretenduëqui
vintquelquesjours
aprésfous une envelope particuliere
pour le Marquis , fai ,
foit connoiſtre la joye qu'elle
reſſentoit de la retraite qu'elle
avoit trouvée. Elle l'exhortoit
àſebien cacher,parce que fon
Tuteur deſeſperé de ſa fuite ,
avoit envoyé aux environsdu
Convent pour découvrir où
elle s'eſtoit refugiée, & que s'il
pouvoit venir àbout de ſe reſai
GALANT .
191
fir de ſa perfonne, elle en devoit
craindre toute forte de malheurs
. Cette Lettre luy ayant
eſté apportée par le Marquis ,
elle la leut devant luy , & il
témoigna une forte refolution
de la défendre contre l'injuftice.
Cependant comme il étoit
toujours avec elle , ſes manieres
qui estoient toutes char
mantes l'engageoient de plus
en plus , & elle connut bientoſt
que l'amour ſeul avoit part
aux foins empreſſez qu'il luy
rendoit. Elle profita de ces
diſpoſitions pour l'enflamer
encore davantage , & de nouvelles
Lettres de la Tante pretenduë
fervirent beaucoup à
le faire declarer . Elles portoient
qu'on ſe vantoitde ſçavoir
où elle eſtoit ; que pour
ſe mettre à couvert des vio192
MERCURE
lences qu'elle avoit à redouter
, elle luy conſeilloit de ſe
marier ſans retardement dans
la maiſon meſme du Marquis;
que c'eſtoit l'avis de ceux qui
demeuroient dans ſes interêts;
que quand elle paroiſtroitavec
un Mary , les plus emportez
n'auroient rien à dire ; que
pour cela elle avoit jetté les
yeux ſur un jeune Gentilhomme
qui avoit du bien , &
qui l'ayant vûë avant qu'elle
entrât dans le Convent , eſtoit
fort content de ſa perſonne ,
mais que ſon Tuteur & fes
enfans qu'il falloit avoir pour
ennemis , luy faifoientunpeu
de peine , & qu'au premier
jour elle l'inſtruiroit de toutes
choſes . Cette Lettre fit dire
auMarquis qu'elle trouveroit
des gens qui s'expoſeroient
GALANT.
193
avec plaifir à l'inimitié de ſon
Tuteur. Six jours aprés on receut
une autre Lettre qui s'adreſſoit
à luy -meſme; le caractere
eſtoit different. On
l'avertiſſoit qu'on luy viendroit
demander une jeune Demoiſelle
qu'il gardoit chez luy
depuis quelque temps , & on
le prioit de la remettre ſans
bruit entre les mains de ceux
qu'il verroit autoriſez par un
ordre de juſtice , avec menace
s'il refuſoit de la rendre , de ſe
ſervir de toutes ſortes de
voyes pour le mettre à la raiſon.
La pretenduë Tante écrivit
en meſme temps que le
Gentilhomme qu'elle vouloit
luy faire épouſer eſtoit tout
preſt de partir , lors qu'il avoit
eſté retenu par certaines procedures
que l'on diſoit avoir
194
MERCVRE
eſté faites ſur ſa fuite du Convent
, & quelle tacheroit de
s'en éclaircir pour luy en donnerdes
nouvelles ſeures . Toutes
ces choſes convainquirent
le Marquis du bien & de la
naiſſance de ſa belle Prifonniere.
Il s'abandonna à fon
amour , & luy remontrant
qu'elle n'avoit point de temps
à perdre , il luy dit que ſi ſes
années ne luy faifoient point
de peur , il étoit tout preſt de
Tépouſer , que ce mariage feroit
avorter les deſſeins de
fon Tuteur , & que peut - eſtre
y alloit il de ſes intereſts d'y
conſentir , puiſqu'il voyoit
bien que ce Tuteur s'eſtoit
fait fi redoutable , qu'elle auroit
peine à trouver dans le
pays un homme affez reſolu
pour ſe vouloir faire des affaiGALANT.
195
:
res avec lui .La belle affectat de
fauſſes larmes , dit au Marquis
qu'aprés toutes les bontés qu'il
avoit pour elle, il ſeroit injuſte
qu'elle en abuſaſt ; que luy
eſtant auſſi obligée qu'elle l'étoit
, elle ne pouvoit ſouffrir
qu'il pritun engagement dont
les fuites ne pouvoient qu'eftre
facheuſes , & qu'il valoit
mieux qu'on l'abandonnaſt à
toute la malignité de ſon étoile.
Ce feint refus ne ſervant
qu'à luy donner plus d'amour ,
il la preſſa de telle maniere
qu'elle fut enfin forcée de ſe
rendre mais à la charge qu'il
luy donneroit le temps de demanderle
conſentement de ſa
Tante &de quelques autresde
ſes Parens , afin que la choſe
euſt plus de force . Ce ne fut
pas fans beaucoup de peine
196 MERCURE
qu'il ſupporta ce délay qui luy
paroiſſoit un fiecle. Le confentement
qu'elle demandoit ayanteſté
envoyé dans toutes
les formes avecdegrandes ſignatures
de faux notaires , le
mariage ſe fit. Le Marquis
charmé de ſa conqueſte mit ſa
Priſonniere en liberté , & déclarant
qu'elle eſtoit ſa femme,
il receut les complimens de
toute la Nobleſſe desenvirons.
La jeune Marquiſe fort ſatisfaited'an
titre qu'elle avoit ſi
ardemment ſouhaité , réponditde
fi bonne grace , & avec
tantd'honneſteté aux marques
d'eſtime qu'on luy donna , que
la beauté ayant d'ailleurs un
charme attirant pour tout le
monde , elle gagna tous les
coeurs . Elle affectoit beaucoup
de ſimplicité dans ſes manieres
GALANT.
197
res ,&elle yméloitde certains
airs nobles qui faisoientdire
que l'éducation du Convent
ne luy avoit rien ofté de ce
qu'elle tenoit de ſa naiſſance.
Elle cut ſurtout pour le vieux
Marquis des complaiſances
qui luy donnerent tout pouvoir
ſur ſon eſprit , il y alloit
de ſes intereſts de luy
inſpirer beaucoup d'amour ,
puiſqu'il luy eſtoit impofii
ble d'éviter que la trom
peric ne fuſt bientoſt découverte
, & qu'à moins qui ne
l'aimaſt paſſionnément , cette
connoiſſance devoit produire
deméchans effets pour elle. Le
mal que l'on craint arrivant
toujours trop toſt , elle employa
toutes fortes de moyens
pour le tenir long temps en
erreur ,& aprés quelques Let-
Octobre 1688 . I
198 MERCURE
tres de la fauſſe Tante qui la
felicitoit ſur ſon Mariage , &
luy donnoit d'utiles confeils
pour ſa conduite , il en vint
une qui luy apprenoit que fon
Tuteur avoit été averty de
tout; qu'il en eſtoit dans une
fureur inconcevable , & que
les menaces qu'il faiſoit luy
donnant ſujet de craindre que
la viedu Marquis ne fuft pas
en ſeureté,elle devoit l'obliger
àne point fortir qu'avec bonne
eſcorte. Le Marquis luy dit
fur cette menace , que c'eſtoit
un feu qui n'auroit point de
durée ,& laiſſa paffer encore
fix mois , pendant leſquels
tous les avis qu'on recent , furent
que le Tuteur pretendoit
avoir mis fi bon ordre à toutes
choſes , que la Marquiſe ne
joüiroit de ſon bien qu'aprés
THEQUE D
GALANT.
de terribles avanture Cela
*18
n'étonna point le Marquis .
Les menaces luy paroiſſent aiſées
à faire de loin , & il ne
pouvoit ſe perfuader qu'on
vouluſt riſquer affez pour en
venir aux effets . Ainfila ſaifon
eftant fort belle , &douze
mille livres de rente valent
bien la peine de les demander
, il refolut d'aller ſe
mettre en poffefſion du bien
de la Femme. Quoy qu'il euſt
pour elle toute la tendreſſe
imaginable , fa crainte ne put
le retenir plus long - temps.
Tout ce qu'elle obtint , ce fut
d'avoir encore des nouvelles
de ſa Tante , qui luy manda
que tout eſtoit affez calme ;
'qu'elle croyoit que fes ennemis
ſe rendroient à la raiſon ,
&que s'il n'arrivoit rien qui
I 2
200 MERCURE
changeaſt l'eſtat des choſes ,
elle ne manqueroit pas de les
venir recevoir à la derniere
couchée. Ils partirent là-defſus,
le Marquis faiſant accompagner
ſon caroſſe d'un aſſez
grand nombre de ſes Domeſtiques
bien armez; & ils avoient
déja fait quarante liûës
lors que la Marquiſe, toujours
de concert avecla vraye Tante
qui écrivoit pour la fauſſe ,
cherchant à parer , ou à reculerdu
moins ce dernier coup ,
fit paroiſtre un Envoyé avec
une Lettre , qui portoit que
ſon Tuteur ayant eſté averty
de ſon départ , avoit fait mettre
le grand Prevoſt en campagne
avec quantité d'Archers
pour arreſter le Marquis,
qu'il avoit traité ſon mariage.
de rapt , & obtenu un decret; 12
201 . GALAN31T
,
que la Juſtice alloit fort vite
en Bretagne , où l'on faifoit
couper la teſte à un homme
avant qu'il euſt le temps de ſe
reconnoiftre , & qu'ayant à ſe
défendre du crime qu'on luy
vouloit imputer , il valoit
mieux qu'il le fiſt de loin
tout eſtant à craindre pour
Juy dans un lieu où il n'auroit
que fon bon droit pour
appuy , & où ſa Partie eſtoit
puiffante. Cette nouvelle mit
tout en defordre. La Marquiſe
qui trouvoit des larmes
quand elle vouloit ; n'en fut
point avare-Elle pria ſon Mary
d'une maniere touchante
de luy épargner le deſeſpoir
où elle ſeroit , fi ſa vie couroit
le moindre danger , & comme
elle estoitdans un commencement
de groſſeſſe , cequi don-
1
I3
202 MERCVRE
noit beaucoup de joye an
Marquis , il nela voulut point
expoſer àde plus longues frayeurs
.D'un autre coſté l'accuſation
du Raptavoit de la vraiſemblance'
; c'eſtoit une Fille
de qualité tirée d'un Convent ;
il l'avoit tenuë cachée chez
luy , & il crut devoir prendre
ſes précautions contre les pourfuitesdont
on luy donnoitavis .
Il jugea donc à propos de ne
pas aller plus loin, & donna fes
ordres pour retourner à ſa Terre
, jurant à ſa famme qu'il renonceroit
pluſtoſt toute la vie
àfon bien que de la mettre
jamais danslesalarmes où il la
voyoit , mais il ne fit pas tout
le chemin fans apprendre ce
qu'on luy cachoit avec tantde
foin , & la même Hoſtellerie
où ſon amour avoit commenGALANT
1203
cée, ſervit à le tirer del'erreur
où il eſtoitdepuis fi long- tems .
Il y eſtoit à peine arrivé qu'un
Cavalierde ſa connoiſſance y
arriva comme luy. Vn de ſes.
gens qu'il trouva en décendant
de Cheval luy ayant dit
que ſonMaître eſtoit en haut,
il monta incontinent à fa
chambre ,& ne luy eut pas dit
plutoſtquelques mots , qu'appercevantAngelique
il alla à
elle,&luy demandaavecbeaucoup
de ſurpriſe , ce qu'elle
faifoit avec le Marquis. Elle
fut embaraffée,& auroit peuteſtre
feint de ne l'avoirjamais
veu fi dans ce moment ſa
Tante ne fuſt entrée. Le Cavalier
luy parla avecla meſme
familiarité qu'il avoit faitala
Niece ,& toutes deux rougif
fant , & fe regardant fans ofer
14
204 MERCVRE
-1
1
riendire , le Marquis que ce
miſtere rendit inquiet ne voulant
point d'éclairciſſement
qui fiſt éclat , priale Cavalier
de décendre , parce qu'il ſeroit
bien aiſe de l'entretenir.
Quandils furent feuls , il le pria
deluy dire d'où il connoiffoit
les Demoiſelles qu'il venoit de
voir. Le Cavalier ayant eſté
un de ceux qui avoient paru
les plus empreſſez auprés
d'Angelique , ne fit aucune
façon de luy en conter l'Hiſtoire.
Il ajoûta que ne luy
voyant ny bien ny naiſſance,
il s'eſtoit flaté que la conqueſte
ne ſeroit pas difficile, & que les
preſens que la Tante recevoit
l'avoient fortifié dans cette
eſperance, maisqu'aprés beaucoup
de foins & de proteſtatiens
d'amour ayant reconna
GALANT.
105
t
qu'il n'y avoit rien à faire , à
moinsqu'il ne parlaſt une lan..
gue qui ne luy convenoit pas
if s'en eſtoit retiré ; qu'il ſçavoit
quela meſme choſe étoit
arrivée à pluſieurs perſonnes
quil'avoient auſſi aimée paffionnement
, & qui avoient:
quittéla partie ſans avoir pû.
obtenir la moindre faveur ;
qu'aprés cela ilavoit eſté ſurpris
de la trouver dans ſa
Chambre , & que s'il eſtoit
venu àbout de ſurmonter fa
fierté , il falloit qu'il l'euſt
ébloüie par quelque établiſfement
fort confiderable . Le:
Marquis voyant que ſa deſtinée
étoitd'être toujours dupe,
trouva au moins quelque con
ſolation dansl'affeurance qu'on
luydonnoit de la vertu de fa
femme. Ill'aimgit avecexcés
206 MERCVRE
!
&comme elle n'oublioit riem
de ce qui pouvoit l'en rendre
digne , il luy estoit impoffible
de l'abandonner. Dans cette
agitation d'eſprit , il fit encore
quelques queſtionsau Cavaher
pour trouver le temps de.
fe remettre de la forpriſe qu'il
avoit laiſſe paroiſtre,& s'eſtant
enfin déterminé à luy faire
croire qu'ayant formé le deffein
de l'épouſer il n'avoit rien
fait qu'en connoiſſance de
cauſe,il luy ditque cette belle
perſonne luy ayant paru d'une
fageſſeinvincible,ilavoit voulu
fatisfaire ſon amour en la
prenant pour ſa femme ,mais
que pour s'en faire honneur
dans le monde, ilavoit dit que
c'eſtoit une Fille de qualité de
Bretagne qui avoit du bien, &
qu'il le prioitde ne pas détrui
GALANT. 207
re ce qu'il avoit publié. Le
Cavalier luy en ayant donné
ſa parole , il le mena àſa Femme
, qui n'eſtoit pas moins
embaraſſée que fa Tante,d'une
rencontre qui découvroit ce
qu'elles estoient . Pour raffurer
la jeune Marquiſe ,il luy dit
d'abordd'un air libre & fort
content ,que puisque le Cavalier
la connoiſſoit depuis fi
long temps , il ne vouloit pas
qu'elle devinſt Bretonne pour
luy , qu'elle devoit l'eſtre ſeulement
pour tous les autres à
qui il eſtoitbon decacherqu'il
s'eſtoit laiſfé ſurprendre affez
à l'amour , pour avoir bien
voulu époufer une perfonne
d'une naiſſance ſi inégale à la
fienne . La Tante & la Niéce
comprirent par- làle tour qu'il
avoitdonné à fon Mariage.Le
L6
108 MERCURE
Cavalier fit ſon compliment à
laMarquiſe ſur l'état avantageuxoù
il la trouvoit ,& il le
fit en des termes qui firent
connoiſtre qu'il l'eſtimoit veritablement.
Il diſnerent tous
enſemble , & quand le Cavalier
fut party , la Tante & la
Niece ſe jetterent aux pieds
duMarquis , pour luy demander
pardon de la tromperie
qu'on luy avoit faite. Il réponditque
chacun devant travailler
pour ſa fortune , il n'avoit
point à ſe plaindre d'elles ,&
la Marquiſequi eſtoit en larmes
, ne fe haſtantpoint de ſe
relever , il l'affura qu'il oublieroit
tout avec plaiſir , pourveu
qu'elle euſt ſoin de fe conſerver
dans ſa groſſeſſe. Elle
luy donna un Fils,qui fut pour
luy un fujetde joye , qu'il fic
GALANT. 209
1
éclater par toutes fortes de
réjouiſſances .De cinq Enfans
que ſes deux premieres Femmes
luy avoient donnez , il ne
luy en reſtoit point à qui laifſer
la ſucceſſion . Trois Filles
s'eſtoient faites Religieufes ,&
deux Fils qu'il avoit eus , eftoient
morts pour le ſervice
du Roy pendant les dernieres
Guerres. Cet heureux gage
del'amourde la Marquiſe redoubla
celuy qu'il avoit pour
elle ,& il l'eſtime aujourd'huy
&la conſidere d'autant plus ,
qu'elle paroiſt eſtre née ce
qu'il l'a faite , tantfa conduite
&ſes manieres douces& hon- >
neſtes font d'une perſonne de
qualité .
Je vous ay ſouvent parlé
de Monfieur Gauthier , ena
vous envoyant des Deviſes
210 MERCURE
de ſa compoſition que vous
avez toûjours trouvées tresjustes.
Comme il y a peu
d'hommes en France qui
ayent une plus parfaite connoiſſance
du Blafon que luy ,
il vient de faire un jeu d'Armoiries
, où tous les termes du
Blazon ſont expliquez & rangez
parordre.Il s'eſt ſervy pour
celad'unjeu de cartes qui n'eſt
remply: que du nombre des
cartes ordinaires , auſquelles
il a laiſſe la meſme difpofition.
Les couleurs qui les diftinguét
font celles qui ſont uſitées dans
le Blafon , & au lieu des marques
qui ferventà compter les
points,ce fontdes hachuresqui
font la difference des quatre
couleursdans ce jeu nouveau.
La premiere eſt Sable,la feconde
sinople la troiſieme Azur,
GALANT. 21F
&la quatriéme Gueules . L'or &
L'Argent ſe trouvent partout
indifferemment. Chaquepar.
tie a quatre cartes qui fervent
de Roy ,de Dame , de Valet
& d'As , dans lesquelles on a
mis les élemens du Blafon .
Rien n'eſt plus curieux&plus
utile que ce jeu de cartes ,
parce qu'en ſe divertiffanton
ſe trouve inſtruit dans une
fcience qui demande beaucoup
d'application , & qu'on
retient mieux ce que l'on apprend
de cette forte , que ce
qu'on apprend à force d'étude
Le Public doit eſtre obligé à
ceuxqui luy donnentdes ouvrages
de cette nature , pour
leſquels il faut de longues reflexions
. Celuy- cyaefté preſentéà
Monſeigneur le Duc
de Bourgogne, parce qu'illuy
212 MERCURE
peut- eſtre fort utile. Il ſe trouve
chez le Sieur Valet , ruë
Saint Jacques au Buſte de
Loüis XIV .
Dans la conjoncture preſente
je croy vous faire plaifir
, & à ceux de vosAmis qui
s'attachent aux affaires du
temps , en vous diſant , que
le Sieur Langlois , ruë Saint
Jacques à la Victoire , vend
trois Cartes particulieres.
L'Eveſché de Spire où eſt,
Philiſbourg , avec ſon Plan ,
& une partie du Palatinat du
Rhin.
L'Eveſché de Vvormes avec
une partie du Palatinat du
Rhin , & de l'Archeveſché de
Mayence...
Les environs de la Ville de
Strasbourg , avec les Campemens
des Batailles de feu Mr.
A
GALANT.
213
de Turenne en Alface .
Meſſieurs le Preſident Etienne;
le Chevalier des Maronniers
rue de l'Arbre ſans feüilles
, & l'aimable Voiſine da
Pont Noftre Dame , à l'Anagramme
, Je t'aime , ma chere
ont expliqué la premiere des
deux Enigmes du mois paffé
fur la Chandelle allumée , qui en
eſtoit le vray ſens .
Le Parasol ou Parapluye qui
eſtoit celuy de la ſeconde , a
eſté trouvé par Meſſieurs Digeon
, de la ruë des Blancs-
Manteaux; le Fidelle du brave
Saxon à la Deviſe , Gode, etaci,
amore vuol cofi ; Grapinian& la
Rapiniere du Chapeau rouge
dela rue des Lombards:leClerc
du jeu duMonde fur les Terreauxde
Lyon : l'Amant dont
le coeurn'eſt pas toûjours tour
6
214 MERCVRE
né au Nord , & la charmante
Jeuneffe au retour de la
Chaffe .
Ceux qui ont expliqué l'une
& l'autre dans leur vray
fens , font Meſſieurs Lourdet :
Hongnant:Firmini de la ruë de
Gefvre : Querouriou de Cho-
Jennet de Morlaix : P. B. R.
de Poitiers , à l'Anagramme ,
Pour estre bon &cher: le Berger
Tirfis à l'Anagramme , Siecle
d'Amour:le Pere de l'Ecole du
Salut de Roüen : P. Martin :
le Voiſin de la Fontaine de la
ruë de Richelieu : Coeffé ,
Bourgeois du Château du Loir,
& le mieux nourry des Chappelains-
Je vous envoye deux autres
Enigmes . La premiere eft de
Pomone , & la feconde de la
Bergere Fleurete .
GALANT .
215
ENIGM *
1803
3 LYON
E
Lfaut dufeu pournous forger;
TLfaut
Nous sommes maſles ou
melles ;
fe-
• Nous avons des piedsſans bouger,
Bien que nous couvions les ruelles.
On nous y voitsouvent à la gloire
des Belles ;
Mais par fois auffipour vanger
Des Amans malfatisfaitsd'elle.
Cherchez-vous noftre nom ?n'invoquezpas
les Dieux ,
Vous nous avez devant lesyeux.
AUTRE ENIGME.
Ovine se fert de moy, qu'à foxce
de me battre
216 MERCVRE
!
1
Et d'autant mieux ie fers que ie
fuismieux battu.
On peut me redreſſfer ; mais on ne
peut m'abbatre ,
Iefuis en moins de rien , fourchu ,
droit,& tortu.
L'Air qui ſuit eſt du fameux
Monfieur de Bacilly. Il en a
meſme fait les paroles ,ainſi
qued'uneinfinité d'autres Recits
deBaſſe , dontil eſt l'original
& l'Inventeur. Il y a
quelques Vers irreguliers ,
mais il les a fait exprésde cet-/
temeſure,parce qu'ils s'accommodentmieux
au chant.
[ RECIT DE BASSE.
مه
EElleebbrroonnss le verreà
Ces Vandanges,
lamain
GALANT.
217
M
اما
.
Qui nousfournissent tantdeVin.
Autant que nous voyons de Bled
dansnosgranges ,
Autant nous allonsvoir nos caves
Jansfin
Seremplirde ce jus divin.
L'Empire Othoman s'affoiblit
de jour en jour , & tandisque
les Imperiaux ſe reſaiffiſent
du reſte de la Hongrie,
les Venitiens fontdeleur coſté
degrandes conqueſtes. Il y a
grande apparenceque Negrepontdont
vous ſçavez que le
Doge à formé le Siege , ne leur
échapera pas & cependant on
acu nouvelleque le Provediteur
General Cornaro s'eſt
rendu maiſtre de Clim. C'eſt
une Place de la Dalmatie
, vers laquelle il s'avança ,
après avoir fait débarquer ſes
218 MERCVRE
Troupes & fon Canon à Scardonna
, où il fut joint par le
Capitaine general des Troupes
de Zara avec la Cavalerie ,
l'Infanterie , & les Milices . Les
Turs voulurentluy diſputer le
paſſage d'une Riviere , par l'avantage
d'un Fort qu'ils avoientconſtruit
nouvellement
mais il la paſſa malgré les Efforts
qu'il firent pour l'en em.
peſcher.Illes chaſſade leurpofte
,&ayant fait faire le degaft
àla campagne, il fit marcher du
coftédeClim , qui étoit comme
bloqué par la Garniſon
Venitienne du Fort de Dernis.
Le Bacha d'Ertzegovina ,
que les Turcs de celle de Clim
avoient appellléé à leur ſecours,
tira quatre cens Chevaux de
diverſes Places , & parut le
foir du 16. Aouſtaux environs
a
GALANT. 219
4.
de Dernis . Le lendemain il en
fit avancer ſoixante & dix
pour attirer les Venitiens dans
la Plaine , eſperant qui les enveloperoit
avec le reſte de ſes
troupes qu'il avoit miſes en
embuscade , mais le Commandant
de Dernis ayant eu avis
de ſon deſſein , envoya ordre
à celles qui estoient arrivées
de Scardona le jour precedent
de charger les Turcs ,
lorſqu'ils quitteroient leur
embuſcade pour attaquer les
détachemens qu'il feroit fortir
du Fort. Cela fut executé
fort heureuſement , & la défaite
des Ennemis fut entiere.
Quantité furent tuez dont on
emporta les teſtes , & les autres
s'eſtant ſauvez vers les
Bois , furent contraints d'abandonner
leurs chevaux ,
220 MERCURE
parce qu'il eſtoit impoſſible
d'y entrer qu'à pied . On fit
16. Priſonniers , & l'on emporta
pluſieurs Drapeaux &Timbales.
Enfuite le fiege deClim
ayant eſté fait dans toutes les
formes , le Provediteur Cornaro
fit fur tout battre la Place
du coſté du couchant , &
la breche paroiſſant eſtre élargie
à la gauche pour donner
Paſſaut, on fit ſommer les Afſiegez
de ſe rendre. Il promirent
de remettre la Place au
bout de huit jours , ſi dans ce
temps là il ne recevoient point
un ſecours qu'on leur faiſoit
eſperer. Cependant les Venitiens
s'emparerent de la Portereſſe
de Verlich ; elleeſtentre
Clim & Sing. Le 2. de Septembre
Mr Cornaro s'étant mis
à la teſte de ſes troupes , alla
C
julqu'aux
f
GALANT. 221
juſqu'aux retranchemens des
Ennemis dont il eſſuyale feu
avec beaucoup d'intrepidité ;
ce feu ne diſcontinua point,
tant du canon que de la Moufqueterie.
Le Marquis Borri
monta ſur la breche ſuivy de
quelques Volontaires, de quarante
Grenadiers , & d'autres
Troupes ; & pendant ce temps
Monfieur Grimani donna de
l'autre coſté de la Riviere avec
une vigueur qui ſurprit les
Aſſiegez , & qui les força aprés
quelque reſiſtancede ſe retirer
des poſtes qu'ils defendoient,
ce qui donna lieu aux Affiegeans
d'entrer de toutes parts
dans la Place. Ils l'auroient
faitfans beaucoup de perte , fi
le pillage ne les euſt pas d'abord
arreſtez . Ils s'y attacherent
tellement , que lesTurcs
Octobre 1688 . K
222 MERCURE
étant fortis d'une retirade en
tuerent un grand nombre qu'ils
chargerent bruſquement. Les
autres prirent la faite en defordre
vers lá bréche , & au ,
roient eu peine à revenir attaquer
les Turcs , fi Monfieur
Cornaro ne fuſt accouru l'épée
à la main. Il les ranima par
ſon courage , & fon exemple
leur donnant de la vigueur
, ils chafferent les Affiegez
du ſecond retranchement.
Ceux - cy furent obligez
de ſe ſauver au Chaſteau
, où ils arborerent le
Drapeaublanc. Monfieur Cor.
naro ne les voulut recevoir
qu'à difcretion. Alors Attavich
Bacha vint ſe jetter,à
ſes pieds avec ſon Fils , & fon
Neveu , Sangiac de Cherka ,
&demeura prifonnier , ainſi
GALANT. 223
que cinq autres Bachas , &le
Commandant de la Fortereffe
de Verlich . Cette conquefte
n'a couté aux Venitiens que
deux cens hommes ou environ
, la pluſpart Morlaques .
On tient que les Infidelles en
ontperdu quinze cens pendant
ce Siege. On delivra trois cens
Eſclaves Chreſtiens , & plus de
mille perſonnes fortirent de
Clim. Trois cens Soldats qui
paroiſſoient hommes de défenfe
, furentde ce nombre.
Je devrois , en vous parlant
du Siege de Philisbourg , reprendre
les choſes deplushaut,
pour ſuivre l'usage que j'ay
toujours obſervé , n'ayant jamais
manqué depuis que je
vous écris , à prendre les choſes
dés leur fource. Je devrois
donc vous parler des motifs
K 2
214 MERCURE
qui ont engagé le Roy à cette
entrepriſe , mais comme il les
adéja donnez au Public,& que
d'ailleurs mes Lettres ſur les
Affaires du Temps vous en inftruiront
, je paſſe d'abord à ce
qui regarde le Siege. Il n'y a
preſentement que le Roy affez
puiſſant pour entreprendre la
conqueſted'une Place de cette
importance ,dans une ſaiſon ſi
avancée; & des François ſeuls
eſtoient capables de l'executer
, puis qu'au ſentiment
des plus habiles Ingenieurs ,
Philisbourg eſt aujourd'huy
la plus forte Place de l'Europe;
mais il fuffit que le Roy veüille
une choſe ; les mesures font
priſes ſi juſte , que l'execution
en eſt toujours feure , ce qui
fait voir la moderation de ce
Prince quand il n'étend pas ſes
GALANT.
225
conqueſtes . Cette entrepriſe
qui poura affermir le repos de
l'Europe , ſi les propoſitions de
Sa Majesté ne font point rejettées
, parce qu'Elle auroit
trop de gloire en facrifiane
encore fes intereſts pour le
bien public , ayant eſté arreſtée
par ce Monarque , elle
fut tenuë ſecrete,à la maniere
ordinaire , & qui n'eſt connuë
en France que depuis fon
regne , c'eſt à dire, que perſonnen'en
eut connoiffance , &
qu'elle n'éclata icy quelors que
Philisbourg euteſté inveſty.Le
départde MonſeigneurleDauphin
, pour commander à ce
Siege ,ne fut ſceu qu'un jour
avantque ce Prince deuſt partir.
Le Roy parut alors tendre
Pere , & grand Monarque , &
fi la nature parla par des mou
K 3
226 MERCURE
vemens de tendreſſe , il ne luy
échapa aucune parole dans
tout ce qu'il dit à Monſeigneur,
en declarant qu'ildevoit
aller commander ſon Armée
furleRhin, ny dans le moment
que partit ce Prince , qui ne
regardaſt uniquementla gloire.
Il ſeroit difficile de dépeindre
tous les mouvemens dont
Monſeigneur fut agité , mais
chacun remarqua que ceux
que luy inſpira la joye furent
les plus forts ,&qu'il s'y abandonnna
entierement , aprés
avoir donné au fang , & à la
tendreſſe ce qu'il leur devoit.
CePrince partit avecune gayeté
qui préſageoit qu'il couroit
à la Victoire. Il alla àpetites
journées non ſeulement
parceque ceux qui l'accompagnoient
n'auroient pu le ſui
GALANT.
227
} vre , mais encore parce qu'il
auroit été inutile qu'il ſe fuſt
haſté , la ſaiſon ne permettant
pas que toutes choſes ſe
trouvaſſent preſtes pour ouvrir
la Tranchée , avant le temps
que l'on avoit arreſté qu'il arriveroit
devant Philisbourg.
On travailloit à pluſieurs choſes
en meſme temps . Monfeigneur
avançoit d'un coſté
les preparatifs du Siege ſe faifoient
de l'autre , & Monfieur
de Bouflers avec un corps
d'Armée ſeparé , faiſoit entrer
des Garnifons dans pluſieurs
Places le long & aux environs
du Rhin. Philisbourg
fut inveſty le 28. Septembre à
deux heures aprés midy par
Monfieur de Monclar. Ladili
gencede la pluſpart des Trou
K40
228 MER CURE
pes quil'inveſtirent fut extraordinaire
, puiſqu'elles firent
dix-huit lieuës fans s'arreſter
qu'un quartd'heures pour repaiſtre
. Il n'y avoit que deux
heures que le Gouverneur
eſtoit rentré dans la Place ;
c'eſt un fortbrave homme , &
fort eſtimé pour ſa conduite&
pour fon eſprit , il eſt frere du
Comte de Staremberg qui a
défendu Vienne en 1683 .
L'Armée demeura en bataille
devant la Place & effuya plufieurs
volée'de Canon , dont il
y eut deux Gendarmes & plufieurs
chevaux tuez . Pendant
ce temps Meſſieurs de Monclar
&Catinat reconnurent laPlace
,&diſtribuerent enſuite les
quartiers .Le Fort qui eſt au deçà
du Rhin fut attaqué le4. de
cemois, avec deux petites ReGALANT
229
doutes par Monfieur le Marquis
d'Vxelles , & aprés 24.
heures de tranchée , les Ennemis
y mirent le feu & l'aban
donnerent. On n'y perditque
3. Soldats & Monfieur de la
Loge , Capitaine dans leRegiment
de Picardie. La priſe de
ceFort donna licu aux Troupes
qui avoientinveſtyla Place
de ſe communiquer. Monfeigneur
arriva le 6. aprés une
marche de quinze heures . Ce
Prince eſtant monté à cheval
dés la pointe du jour le 7. fit
letourdes Lignes ,& alla voir
un Pont que l'on conſtruiſoit
au deſſous de Philisbourg ; on
voit ouvert la Tranchée aux
deux coſtez de la Villele long
du Rhin à deux fauſſes attaques
cinq jours avantl'arrivée
de Monſeigneur. Mef
KS
230 MERCURE
fieurs de la Londe & Pigeon
Ingenieurs eſtant allez reconnoiſtre
la Place , furent
tuez d'un coup de Canon ,
derriere un buiſſon d'où
ils l'obſervoient. La grande
Tranchée fut ouverte le 10.
Monseigneur y demeura pendanttrois
heures ; il fitbeaucoup
de largeſſes , & anima
encore plus les Soldats par ſa
prefence , & par ſon intrepidité.
Comme il y avoit un
grand nombre de Volontaires
à l'Armée qui ſe ſeroientexpoſez
à tous momens , le Roy
avoit ordonné qu'ils ſeroient
diſtribuez dans les Regimens ,
&qu'ils n'iroient àla tranchée
quequand leurs Regimens la
monteroient, cequi s'execute
tous les jours. Monfieur le
Marquis de Gerſey cut la
GALANT.
231
1
main droite emportée d'un
coup de Canon. On en mit
pluſieurs Pieces en batteries ,
&quelques Mortiersaux deux
coſtez de la Tranchée , & on
travailla à une Place d'Armes .
Monſeigneur ſe trouva par
tout , &demeura plus de neuf
heures à cheval. Toutes ces
choſes ſe firentpendantlejour,
& la nuit on pouſſa la Tranchée
à la grande attaque jufqu'à
30. toiſes de la Contrefcarpe.
Les nuits ſuivantes on
avança les batteries ,& vingt
Grenadiers ſe rendirent maiftres
d'un chemincouvert palliſſadé
. Les Aſſiegez firent une
fortiela meſme nuit , ils eurent
d'abord quelque avantage ,
mais ils furent repouſſez avec
vigueur. Monfieur leMarquis.
de Prefle , Colonel du Regi
232 MERCURE
ment d'Auvergne , fut bleſſé
en cette occafion. Monfieur le
Marquis de Nefle qui venoit
de relever la Tranchée , fut
auſſi bleffé ; il a eſté trepané.
On travailla à placer , & affurer
quelques Batteries. Monfieur
du Bordage recent un
coup de mouſquet dans la
Tranchée , dont il mourut
quatre heures aprés. La nuit
du 20.au 21. Monfieurle Marquisd'Harcourt
, Golonel du
Regimentde Picardie, attaqua
l'ouvrage à corne. On avoit
commandé quatre Compagnies
de Grenadiers pour cette
expedition ; ſçavoir ,dePicardie,
de Champagne , du Regiment
du Roy , & de celuy
de Monseigneur. Une ſaignée
que l'on avoit faite facilita
fort la priſe de cet Ouvrage.
GALANT.
233
1
Les approches furent ft bien
concertées que les Ennemis
furent trompez , & ne s'en
apperceurent point de forte
qu'on eſtoit aux paliſfades
avant qu'ils euſſent remarqué
qu'on alloit à eux. On eſtoit
demeuré d'accord qu'on jetteroit
deux bombes chargées &
enſuitedeux qui ne le ſeroient
pas . Ces deux dernieres devoient
ſervir de ſignal pour
attaquer les Ennemis. On
eſtoit aſſuré de les ſurprendre,
&d'entrer fans qu'ils fuffent
en eſtat de reſiſter , parce que
dés qu'on voit une Bombe en
l'air ,la coutume eſt de fe cou
cher le ventre à terre , pour
éviter d'eſtre bleſſé des éclats
qui s'enſeparent. Les François
entrerent dans lemoment que
ceux qui défendoient l'Ous
234
MERCVRE
vrage à corne eſtoient dans
cette poſture. On ſe meſla & le
combat fut cruel de part &
d'autre. Monfieur le Marquis
d'Eſte qui commandoit ſous le
Gouverneur qui eſtindiſpoſé,
& qui agiſſoit le plus dans la
Place , & ſe donnoit le plus de
mouvement , fut tué. Mr Spaheim
qui défendoit cetouvrage
fut pris fort bleſſé , &mourut
dans la Tente de Monfeigneur.
On ne fit qu'environ
vingt Prisonniers , preſque
tous ceux qui défendoient
cet ouvrage ayant eſté tuez .
Monfieur de Sandricour,Lieutenant
Colonel du Regiment
de Picardie , & Brigadier , y
a eu la machoire emportée.
Monfieur le Chevalier Courtin
y a receu un coup de Pertuifane
, & un autre coup de
GALANT.
235
:
}
bayonnette , dont il eſt mort .
Il ya eu un Capitaine de
Champagne tué , & pluſieurs
Officiers , ainſi que des Compagnies
de Grenadiers qui
eſtoient à cette attaque .Monſieur
le Marquis d'Vxelles y a
eu un coup de Moaſquet dans
l'épaule qui n'a fait que couler
, parce qu'il eſtoit panché
en ce moment , & qu'il regardoit
dans le foſſé . Il ne voulut
point ſe retirer , & fut panfé
dans la Tranchée,mais n'ayant
pû s'empeſcher d'agir, ſa playe
ſe rouvrit , & on l'obligea
d'aller chercher du repos. Sitoſt
qu'on eut pris l'Ouvrage à
corne , on travailla à s'en
aſſurer , afin que les Ennemis
ne puffent le repren
dre , parce qu'il arrive fouvent
que de pareils Ouvrages
236 MERCURE
1
{
1
font pris & repris pluſieurs
fois dans le cours d'un mefme
Siege. Monſeigneury demeura
pendant quatre heures .
Le 25. on ſe rendit maiſtre
d'une Redoute nommée Redoutede
la Londe. C'est un ouvrage
fort confiderable ,& qui
donne lieu de battre à revers
le Chemin couvert de la Contreſcarpe.
Cette priſe rend
inutile la plus grande partie
du Canon des Ennemis . On
n'a perdu que trois Soldats ,
dans cette attaque , & Monfieur
Durand ,Ingenieur.
Vous voulez bien Madame,
que je ne pouſſe pas plus loin
cet article. le ne l'ay pas mis
dans ſon entiere étendue pour
me referver à vous decrire
dans une autre Lettre toute la
premiere Campagne deMonGALANT.
1
237
ſeigneur' le Dauphin. Vous
- l'aurez un peu aprés que la
- nouvelle de la priſe de Philif-
.bourg aura eſté aportée. Ainſi
ceque je viens de vous dire,
eſt ſeulement pour fatisfaire
voſtre curioſité , en attendantt
que je vous l'envoye accompagné
de toutes les circonſtances
qui doivent y eſtre
jointes , & dont on n'eſt jamais
aſſez bien inſtruit par les
premieres nouvelles. Je ſuis ,
Voftre , &c .
FIN
B
THEAVE
LYON
*189397TD
4
Avis pour placer les Figures.
Air nouveau qui commencé
Tircis, par doit regarder la
Page 72,
LaFigurede laMedailledoit regarder
la p . 160.
Le Recit de baffe qui commence
par Celebrons , doit regarderla
Page216.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères