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1687, 12 (Lyon)
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MERCURE
807156
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LEI
MELUT DEL
DECEMBRE 16 -
YONE
#
1993
avs
A LYON
Chez THOMAS AMAULRY, ruë
Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXVII
AVEC PRIVILEGE DU ROY
WEKONVE
VAEG LKIATFCE DO KE
CUU DC XXXLIT
JUАМА ГАМОHT У ГЛОИ
DECEWEYE
1
яционноMAJINIU
*
LE LIBRAIRE
au Lecteur.
'On continüe à representer
dans l'Academic Royalede
, avec
Musique de Lyon , Phaëton ,
avec toutes ses Décorations&
changemens de Theatre
un fuccès extraordinaire
l'on peut dire qu'il est aussibien
representé qu'à Paris
pourtoutes choses.
*************
LIVRES NOUVEAUX
du mois de Decembre 1687.
Hiſtoire de Louis Dou-
22
ziéme de Monfieur Varillas
inquarto , 3. vol. 18. livres
.
La vie du Pere Colon , de
la Compagnie de Jésus
Confeffeur des Roys Henry
quatrième , & Louis
Treiziéme , par le Pere
Dorleans , inquarto , 4. liv
10. fols .
La maniere de bien penfer
dans les Ouvrages d'Efprit
Dialogues , inquarto ,
5. livr,
Job , traduit en François,
inoctavo , 4. liv.
Penſées Chrétiennes fur
divers ſujets de pieté , in
octavo , 30. fols .
Traité des Statuts , des
Origines , Noms definition
& diviſion des Statuts , indouze
, 2. liv.
Lettre d'une Dame Chrêtienne
de la Chine , ou par
occaſion les uſages de ces
Peuples , l'établiſſement de
la Religion , les manieres.
des Miſſionnaires , & les
exercices de Pieté des Nouveaux
Chreſtiens ſont ex- T
pliquez , indouze , 20. f.
Aphorifmes de Contro
verſe où Inſtructions Catholiques
, tirées de l'Ecriture
des Conciles & des
Saints Peres , indouze , 40.
fols.
Hiſtoire Poëtique de la
Guerre , nouvellement declarée
entre les Anciens &
Modernes , indouze , 2. liv .
Le quiétiſte où les Illu .
fions de la nouvelle Oraiſon
de Quiétude , indouze , 30 .
fols.
L
3
23
Reflexions ſur ce qusp
Plaire où déplaire dans le
Commerce du Monde , indouze
, 2. liv .
Continuation des Eſſais
de Morale , tome Premier
de la premiere Partie , contenant
des Reflexions Morales
, fur les Epiſtres &
Evangiles depuis le premier
Dimanche de l'Avent jufqu'au
Mercredy des Cendres
, indouze , so . fols.
Le Chevalier à la Mode
Comedie de M. d'Ancourt ,
indouze , 25.f.
La Deſolation des loücuſes
de Monfieur d'Ancourt ,
indouze , 20.f.
Oraiſon Funebre de Mr
le Prince de Condé par le
Pere d'Aubeuton , leſuite
inquarto, 10. fols..
Lettre curieuſe à un Amy
dans laquelle on fait l'Analife
de la nouvelle Theolo - T
gie Mystique du Docteur
Molinos , inquarto , 10.fols.
Le Journaldes Scavans ſe
diftribue toutes les Semaines
pour huit fols , quatre
Cahiers
27 ५६
+
1
4
1
L
1
L302
13:03
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Extrait du Privilege du Roy .
ArGrace&
Ph
Rubb
Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18, luillet 1683. Signé , Par
leRoy en ſon Confeil JuNQUIERES. Ileft
permis à I. D. Ecuyer Sieur de Vizé de
faire imprimer tous les Mois unLivre in
titulé MERCURE GALANT contenant
pluſieurs Pieces , Relation, Hiſtoires Avantures
,& autres Ouvrages hiſtorique , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres amé Fils LE. DAUPHIN ,
pendant le temps & eſpace de dix années
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Gravents&
autres,d'imprimer graver & debiter
ledit Livre ſans le confentement de
l'Expoſant,ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livres
meſmed'en vendre ſeparément,& de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confifcation des Exemplaires,
contrefaits ; ainſi que plus au long
I eſt porté audit Privilege,
Registréfur le Livre de la Communauté le 14
Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledir Sicur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé, a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon, pour enjoüir ſuivant l'accord fais
MERCURE
GALANT.
LYON
DECEMBRE
Aurois , Madame ,
de tres - belles cho-
J ſes à vous dire du
Roy ſelon ma coûtume
, ſi je pouvois raporter au
commencement de cette Lettre
tout ce qui fut dit au Parlement
à la gloire de ce Prince,
le jour de la Mercuriale. Mon -
fieur le Procureur General fic
Decembre 1687 . A
2 MERCURE
un Diſcours qui luy attira de
grands applaudiſſemens. Il fit
voir quele plus bel apanage de
l'homme eſtoit l'efprit : mais
que l'on devoit s'en défier à
cauſe du coeur qui le ſeduiſoit.
Il s'étendit ſur le ſoin que nous
devons tous avoir de travailler
ànous connoiſtre nous- mémes ,
&fur ce que chacun oſe ſe mefler
de juger des autres. Il dit
que dans les differentes profeffrons
que l'on pouvoit embraſ--
fer , de tous ceux qui les exerçoient
iln'y en avoit point de
plus expoſez à la cenfure des
hommes que les luges ; que
chacun parloit des Jugemens
qu'ils rendoient , ſans ſçavoir
leurs raifons, leurs intentions
le fond& la verité des affaires
- dont il s'agiſſoit ,& qu'ainfi' il
eſtimoirles Juges malheureux ;
,
GALANT.
3
=
-
5
&particulierement lesbons luges.
Ilajoûta qu'ils eſtoient les
Miniſtres des Loix , mais qu'ils
n'en estoient nyles Auteurs ny
les Maiſtres , & que cela appar
tenoit au Roy , ce qui luy donna
occafion d'en faire un tresbel
éloge , en parlant de la maniere
dont Sa Majestéle ſoumet
aux Loix & aux Conſeils .
Quand on auroit eu aſſez de
-memoire pour en retenir toutes
-les penſées,&me les redire exactement
, je ne voudrois pas
me hazader à vous en faireicy
le détail , puis qu'elles per-
-droient beaucoup de leur prix,
Jeſtant dépoüillées del'éloquence
aveclaquelle cet illuſtreMagiſtrat
les mit dans leur jour.
Monfieur le premier Prefidentdit
beaucoupde choſes en
-peu de paroles ſuivantſa ma
A. 2
4
MERCVRE
maniere ordinaire. Il fit rematquer
entre autres chofes , que
comme Dieu n'avoit jamais
tant fait pour aucun Monarque
que pour le Roy , jamais aufii
aucun Monarque n'avoit tant
fait pour les intereſts de Dieu .
SonDifcours roula fur la retraite
du Cabinet , c'eſt à dire , ſur
l'application au travail , & il fit
voir que ces fortes de retraites
valoient ſouvent mieux que
celles où l'eſprit ſe recüeille entierement
pour l'Oraifon.
Monfieur le Pelletier , Confeiller
au Parlement , Fils de
Monfieur le Controleur General
, Preſident au Mortier , fut
receų ce jour- là en ſurvivance
. Il eſtoit placé où Meſſieurs
les Gens du Roy ont accoûtamé
de ſe mettre , & Monfieur
le premier Prefidentayant parGALANT.
S
1
S
lé de ſon merite,& dit qu'il falloit
haſter ſa Reception , il vint
occuper la place de Monfieur le
Pellerier fon Pere. Ily demeura
un peude temps, aprés quoy
Monfieur le Controleur General
la reprit. En fuite le Parlement
ſe leva , ce qui finit la
Séance de ce jour. A
Il eſt difficile que vous n'ayez
entendu parlerd'une Requeste
des vieilles Fontaines de Paris
contreles nouvelles . C'eſt une
Ode Latine de Monfieur de
Santeüil , Chanoine Regulier
de Saint Victor. Tous ſes Ouvrages
ſont ſi eſtimez qu'ils ne
manquent pas de trouver des
Traducteurs , mais , Madame,
ce ne font iamais des Tradu-
Cteurs inconnus. Les plus
grands Poëtes ſe font toûjours
un plaisir de mmeettttrree ſes Vers
20121
A3
6 MERCURE
en noſtre Langue , & vousn'en
douterez pas quand vous ſcaurez
que Monfieur de la Monnoye
, fameux par divers prix
remportez à l'AcademieFrancoiſe
, a fait la Traduction
que vous allez lire .
********
A MONSIEUR
**
DE FOURCY,
PREVOST DES MARCHANDS
Requeſte des vieilles Fontaines
de Paris contre les nouvelles .
L
Es Nymphes des vieilles Fon
taines
SP
Viennent,grand Magistrat , vous
adreffer leurs cris.
Heureuses , fi vos Soins vouloient
rendre à leurs vaines
"
GALANT.
1
Cesliquides tresors, qu'en recueillois
17
Paris.
Helas! noussommes , diſent - elles ,
Contraintes de quitter nos arides
Canaux;
Tandis quedans ces lieux centNaia.
des nouvelles ,
Semblent , courant par tout , infulter
ànosmaux.
Nos fontaines cefontnos larmes.
D'où vient cechangement ? quel est
nostre forfait ?
Dresses autrefois, Nymphes pleines
de charme's ;
Il ne nous reste plus que des noms
Sans effet.
LeMarbre
logenos rivales ,
Palais,

L'Illustre Pelletier leur bâtit des
Et les Muſes encore à nostre honneurfatales
A 4
8 MERCURE
Ont ajouté des Vers qui ne mourront
jamais.
e
Chaque Naiade àſon domaine ,
Sur la teſte chacune a des fleurs à
l'enuy ,
Et chacune reglant le tours de la
Fontaine,
Loüit enpaix du bien qu'elles nous a
ravy.
L'une du poſte à l'avantage,
L'autrevante aux paſſans le cristal
defon cau;
De fon urne à leurs yeux l'autre
étale l'ouvrage;
Et leur fait admirer l'adreſſe du
cifcau.
Qui de nous , fans estre chagrine,
Peut voir par leurorgueil nos noms
ainfi bravez,
.....
GALANT.
Lars que connus à peine en leur propreorigine
Les leurs brillent fur l'or fuperbement
gravez ?
1.
Cependant noftre Onde inutile
Pardessentiers confus dansles Rochersfeperd,
Etce tributflottantrefervé pour la
2
Arroſefansprofitunsterile defert.
Que la fortune est inégale
CeMagistratjadis nous traita beau-
Qui pour nous attirer dans la Ville
Royale, sy
Nous fit tailleren l'air un chemin
-Spacieuxaid soillanov
Vous , digne choix d'un grand
Monarque ,
A vostre premier rang fi quelque
égard est dew ,

As
MERCURE
PE
Daignez nous en laisser une éters
nelle marque ,
En nous rendant l'éclat que nous
avonsperdu.
Que si par vostre heureux fuffrageteg
Le retour à nos eaux estoit ouvert
icy
Toutes feroient alors dans leur
bruyant langage torgana slove
Iour&nuitreſonner le grand nom
deFourcy.
le vous envoye une Lettre
qui a bien dequoy contenter
les Curieux. Il y a des choſes
dans les ſujets qu'elle traite,
que vous ferez bienaiſe d'apprendre.
!

C
GALANT.
LE BERGER DE FLORE
A MADAΜΕ ...
Vous avez uy
Ous avez oûy parler en gros ,
Tombeaux qu'on
a découverts dans mon voisinage ,
&vous en defirez un plusparticulier
éclairciſſement. Il m'est facile de vous
le doner,j'ay cu la curiofitédeles voir
&le foin de les examiner ; &ievaJ
vous rendre compte de ce que j'en ay
ouy dire , &de ce que i'en pense. M.
Perrel, Avocat du Roy à Bar -fur-
Seine faisant provigner une de ses
vignes l'Hiver dernier , & ſes ouuriers
creufant leurs fofſſes assezà
fond, commencerent par hazard cette
découverte qui fut ensuite continuée
par fes ordres. On a trouvé dans
cette vigne, qui est à un bon quars
A6
10 MERCURE
de lieuë de Bar-fur - Seine,fur lepan
chant d'un coſteau , neuf Cercueils
de pierre , rangeztrois à trois , de
bout en bout , entravers de lavigne
&du costean ,& vers le milieu ,
Sanspresque aucun espace wuide entre-
cux , avec des murailles à leurs
costez& à l'un de leurs bouts ; &
une groffe pierre faite comme un
ancien Autelà l'autre bout ; le tout
posésur un fond defable ,&convert
de deux pieds de terre au
plus.
F'ay vû cing de ces Cercueils en
leur entier , les autres ont esté rompus
en les tirant de leur place, ou
"l'estoient déja. Ils sont d'unepierre
blanche , meſléede petits brillans ,
tout auffi belle que si elle venoit de
fortirde la carriere; & quoy qu'ellefoit
affez tendre , elle n'apas esté
unie par l'ouvrier , mais feulewent
banchée au marteau. Les
1
GALANT
Connoisseurs fent que c'est de
la pierre de Ricey, qui n'est éloignée
de là que d'une bonne lieuë ; & le
mot de Ricey , Madame, comprend
ordinairement les trois gros
Bourgs de mesme nom , dont la reputation
merite l'éclairciffement
que je vous donnerny , quandj'auray
fing l'articledes Cercueils. Ils estoient
Lous de mesme grandeur &de méme
figure , &ont dans oeuvre cing pied
&demy de long , un pied & demy
de large, avec un pied de grüe à
L'un des bouts , buits pouces de large
de creux à l'autre bout ,&deuxpouces
d'épaisseurpar tout. Leurs couvertures
estoient de la mesmepierre
& du mesme travail ,figurées en
rond par le dehors , & creusés de
fix pouces par le dedans ; mais toutes
ont estérompues,&l'on n'en voit
quedes morceaux , par où l'on juge
de leur nature & de leur façon.
L
14 MERCURE
Quantal Autel, il emenſon entier,
tout d'une piece ,&de la mesme
pierreSeulement ébauchée.Ilaquatre
pieds & demy de long , vingt
pouces de larges & quatorze de
hauteur. Il s'est trouvé des testes&
des osdanstous ces Cercueils , avec
de la terre quiy estoitfans doute entréedepuis
la rupture de leurs couvertures
, mais rien de plus. Les
morts àqui appartiennent ces restes,
estoient tournez vers l'Orient , &
avoient l'Autel ateur teste ; & c'est
apparemment pour les tourner de
la forte, que les Cercueils avoient
esté rangez ,nonpas du haut en bas
du côteau ; mais en travers , comme
je l'ay obſervé. Ce côteau se nomme
Devoye , & eft du finage de Mesrey,
Village autrefois l'un des Fauxbourgs
de Bar-fur- Seine , d'une situation
tres belle & tres - avantageuse,fur
le doux panchant d'une colline qui a
GALANT.
l'ourse d'un costé ,&l'Arce de l'au
tre , avec la Seine àsespieds ,où ces
deux premieres Rivieres ſe jettent
en moins de mille pas de distance ,
Quelques-uns disent que le nom de
Meſrey vient de Meſreim ,l'un
des Petits fils deNoë ; maisles au
tres ne remontantpasfihaut, peutestre
à cause de la difficulté de la
preuve,se contentent de l'atribuer
Mithra , Dien on Deeffe des
Gaulois , comme ils attribuent celuy
de Baleno , Village voisin , àBelenus
, autre Dieu de nos Ancestres
&ceux de Polifi, appellé Choiseuil
depuis quelques années ,& de Polifo;
Terres du mesme voisinage ,à
Ifis ,& à Ofiris , en joignant les
noms de cesdeux Divinitezau mot
Pol ,ou Polus , qui (ignifie Ciel ou
refidence . A quoyils ajoûtent que
Devoye s'exprimant en Latin par
Deorum via, on vicus , ce qui
16 MERCURE
Signifie en nostre Langue, la voye,
lechemin, la Bourgade, ou la de
meure des Dieux , ily a lieu de
croire que ce côteau estoit un bospice
ou une habitation des Dieux,&que
lescorps que contenoiet les Cercueils,
avec l'Autel à leur teſte , estoient
celles de quelques petites Divinitez
du pays ; mais enveritéjene pense
pas qu'on leur doive faire tant
d'honneur , & j'ay plus depanchant
à me perfuader , avec le Maistre de
la Vigne , qui est homme d'esprit .
que comme ce côteau produis du vin
d'une bontéfinguliere,ilestoit foulement
consacréà Bacchus , & aux
Dieux defafuite ; &que les morts
des Cercueils n'estoient que quelques
Sacrificateurs de ces DiviniteZbiberonnes,
Druides on autres. Et voilà
Madame, ce que j'en sçay,& ce
que j'en juge. Quant aux trois
Bourgs qui portent le nomde Rices its
+
GALANT.
17
!
t
l'ont receu d'un Chefdes Helvetiens
c'est à dire , Suiſſes , appellé Ric. Les
Troupes qu'il commandoit estoient
de trois differens Cantons.Elles inonderent
nos Campagnes ,&Cesar qui
les repoussa,ayantpermis à quelquesuns
de ces peuplesvaincus , d'habiter
cette contrée , ils bâtirent trois
grands Bourgs , qui sont ceux dont
ie vous parle. Ce que l'on croit de
l'origine des Riftons , ou Ricelois , a
degrandes apparences de verité ,&
confirme bien ce qu'on nous diſoit
dernierement deBar-fur- Seine&de
Bar-fur-Aube , que ces deux Villes
aſſiſesſur deux Rivieres , estoient les
barres ou barrieres des Heduens ou
anciensAutunois , & les Ambo-Barriens
ou Ambarriens de Cefar , contre
le sentiment ordinaire de ses
Interpretes. Iully-fur- Saree , Village
de ce voisinage , où sont lesveftes
d'un ancien &fort Chastean , qu'on
18 MERCVRE
attribueà cetEmpereur , auffib-ien
que lenom de ce lieu , appellé en Latin
Juliacum , aide encore à la
mesme preuve. La montagne de
Chaté qui est à la veuë de Buffieres
, Village voisin ,& qu'on tient
avoir esté un des Camps de Cefar,
ne la fortifie pas peu ; & l'on peut
direencore queles Chemins Romains
qui traverſent ce pays de toutes
parts ,&les Medailles que l'on y
rencontre , en font de bonnes marques.
Cequi pourroit auffifairecroire
queles Cercueils de Devoye contenoient
plutoſt des corps de Komains,
que des corps de nos Ancestres .
Mais je me trompe , ce ne devoit
estre ny des uns ny des autres , parce
que les Gaules brûloient les Morts,
au rapport mesme de Cefar,& que
les Romains mettoient à la bouche de
ceux qu'ils enterroient , de petites
pieces d'or , d'argent ,&de cuivre ,
GALANT. 19
pour payer à Caron le paſſage du
fleuve d'Oubly,& enfermoient quelquefois
des lampes ardentes avec
eux,pourferviràleurconduitedans
les tencbres de l'autre monde , &
l'onn'a trouvédans tous les Cercueils
que desos & de la terre ,ſuivant
l'observation quei en ayfaite.Neanmoins
on pourroit penfer que comme
les Romains brûloient par honneur
quelques -uns de leurs Morts, les
Gaulois parlameſmeraiſon , enterroient
quelques - uns des leurs , &que
ceax des Cercueils estoient de cenom
bre ,& apparemment de quelque
illustrefamille de Bar-fur- Seine,qui
avoit choiſiſafepulture danssa Vigne
, comme le bon Pere Abraham
choifit la sienne,& celle de fes Enfans,
dansſon Champ . Mais c'est
trop,Madame,entretenir de morts &
de fepulchres ane Perſonne comme
20 MERCVRE
vous , qui est dans le plus belâge de
lavie. Agréez donc que je change
dediscours ,&que , &c.
5.
Comme je vous parlay le
mois paffé du Mariage de Monfieur
le Comte de Tonnerre,
premier Gentilhomme de la
Chambre de Monfieur , avec
Mademoiselle de Manevillette,
je dois vous dire auiourd'huy
que ce Mariage eſt preſentement
consommés que la ceremonie
en a eſté faitedans l'une
des Chapelles du Palais Royal,
& que Monfieur , & toute ſa
Cour y ont afſiſté ; ce que je
vous ay déia dit de ce Mariage
m'empeſche de vous en entretenir
plus au long dans cette
Lettre.
Il s'en eſt fait un autre de
Monfieur le Marquis de Nefle,
GALANT. $21
Fils de Monfieur le Comte de
Mailly , avec Mademoiselle de
Coligny. Ils font tous deuxd'une
tres illuftre naiſſance , &
Monfieur le Marquis de Neſle
a toûjours paſſe pour un tresgalant
homme , & qui a beaucoup
de coeur , & d'efprit. II
fit voir ſon adreſſe au dernier
Carousel , & difputa fort longtempsle
prix. Il eſt Colonel du
Regimentde Navarre. Mademoiſelle
de Coligny eft ieune,
&tres - bien faite , & quoy
qu'elle n'ait point eſté élevée à
la Cour, elle ne laiſſe pas d'avoir
l'eſprit delicat , & auſſi bon
air que fi elle y avoit toûjours
demeuré. Cependant elle n'a
pointquitté Monfieur le Comte
de Coligny fon pere , qui depuis
pluſieurs années s'eſtoit
retiré dans une de ſes Terres ,
22 MERCURE
A
)
pour ſe repofer aprés fes glorieuſes
fatigues ,& pour y vivre
dans une retraite où il puſt
apprendre à bien mourir , & à
ſe vaincre luy- meſme , aprés
avoir combattu pour la gloire
en pluſieurs occafions ,& remporté
des Victoires éclatantes.
Je vous en parlay amplement
quand je vous appris la mort.
Ainfi je ne vous en diray pas
davantage aujourd'huy. Mademoiſelle
de Coligny , au lieu
d'aller briller à la Cour aprés
qu'elle eut perdu Monfieur le
Comte de Coligny ſon pere ,
ſe retira dans le Couvent des
Filles de l'Aſſomption ,preferant
cette retraite aux plaifirs
qui ſont permis à fon âge , & la
iugeant plus conforme à l'eftat
oùla mettoit cette mort. Monfieur
de Coligny , fon Frere
GALANT
23
1
1
/ unique, eſtoit alors Abbé ; mais
comme le Teſtament de feu
Monfieur de Coligny luy donnoit
une année pour ſe déter
miner à s'atacher entierement
à ce party , ou à prendre celuy
de l'épée afin de perpetuer un
auſſi grand nom que le ſien;qui
ſeroit demeuré enſevely aprés
la mort du Comte fon pere ,
parcequ'il n'y avoit plus aucun
mafle qui le portaſt, il reſolut
pour ſuivre les dernieres volontez
de celuy à quiil devoit
la vie , & qui bien qu'il ne
l'euſt pas expreſſément ordonné
, ſembloit pancher de ce
coſté- là , de quitter ſes Benefices,
pour ſe ſacrifier à la gloire
de fon nom & ſe mettre en
eftat de le foutenir glorieufement.
C'eſt à quoy on luy voit
preſentement donner tous ſes
foins.
د
24 MERCURE
4
Vous avez raiſon de plaindre
ceux qui font leurbonheurd'aimer.
L'inconſtance , l'infidelité,
la perfidie, ſontdes ſuites ſi ordinaires
de cette dangereuſe paſſion
, qu'on ne voit preſque perſonne
qui ne ſe repente de s'y
eſtre abandonné . Mais & l'Amour
étoit tel que l'a peint un
excellent homme qui en a fait
le portrait , je doute fort que
vous vouluſſiez le condamner .
Jevous laiſſe lire ,& aprés cette
lecture vous m'apprendrez
quels feront vos ſentimens .
LE
GALANT. 25
LE PORTRAIT
DV PUR AMOUR
Al'infenfible Amariliis.
E pur Amour est bien rare,
Leu Amouret
de vous en donner le portrait
que vous demandez.Neſcavezvous
pas qu'on a paffé en maxime
, qu'il en eft commede l'apparition
des Eſprits ; tout le
monde en parle , perſonne n'en
voit. Si voſtre coeur eſtoit auffi
tendre que voſtre ame eſt belle,
vous trouveriez chez vous les
plus beaux traits qu'il faudroit
pour finir ce grand ouvrage ,
mais par malheur pour l'Amour
, vous n'en voulez con
Decembre 1687 . B
26 MERCURE
T
noiſtre que la peinture. Qu'en
ferez- vous ſi vous n'aimez pas ?
Enfin je m'en vais vous le faire.
Ce portrait fidelle&fincere,
Vous le voulez, il y faut con-
Sentir;
Mais l'Amour est un grand
mistere,
En juge- t-on fans le sentir ?
Heureux l'Amant belle
Amarillis , qui ſçaura vous apprendre
à connoiſtre lesdéfauts
de cette peinture , & à trouver
dans vos ſentimens de quoy les
reparer & la mieux finir. Iufqu'à
ce que vous ſoyez plus
amplement inſtruite fur cette
matiere , il est bon en tout cas
que vous ſçachiez que ce n'eſt
pas icy qu'il faut chercher le
brillantde l'eſprit. Il n'en faut
point dans les affaires du coeur,
c'eſt un broüillon qui ne ſert
GALAN T.
27
qu'à les gater , il faitordinairement
beaucoup de Comediens;
de vrais Amans , point du tout.
Défiez vous des Amans
Qui se piquent de bien dire ,
Dans les tendres sentimens
Qu'un sincere Amour inspire.
Si l'on a devrais tourmens ,
L'onse tait, & l'onsoupire.
Aux dépens de l'Amour ſous de
trompeurs appas ,
L'Espritse fait valoir ,pouffe de
grands belas ,
Entaſſe les Zephirs fur les Lis &
les Rofes
Ndit mille belles chofes ,
Mais le coeur ne les fent pas.
Ne vous y trompez donc pas
Amarillis , tout eſt plein deces
faux Amans qui parlent beaucoup,&
ne fentent rien , &qui
fans s'émouvoir de ce qu'ils
difent veulent voir juſqu'a
2
>
B2
28 MERCURE
quel degré d'émotion , & de
ſenſibilité ils reduiront les
coeurs qu'ils attaquent. Vous
ne pourrez jamais bien les déméler
, ces Comediens du tendre
, que vous n'ayez eſté vous
meſme veritablement attendrie.
Voyez ſi vous ſeriez mal
de ſentir une partie de ce que
je vous vais dire. Peſez chaque
mot ;&confultez voſtre coeur ;
le mien s'accõmoderoitde tout
cela , s'il trouvoit avec qui faire
demoitié ,& de quelque cho.
ſe de moins , ſi le commerce
eſtoit avec vous. Quand l'Amour
occupe une ame , il l'occupe
toute : il eſtpur , il eſt vif,
il eſt agiſſant , il eſt ſpirituel
comme elle , il touche le coeur
fans le corrompre , il éleve l'eſ
prit ſans l'égarer. Content de
foy-méme , il ſe regarde , il ſe
medites il ſe contemple , & ne
1
GALANT . 29
fait que cela . Plusil ſe connoift,
P p
lus il aime à fe connoiſtre,plus
il s'examine, plus il a de plaiſirs ,
C'eſtune circulation continuel.
lede ſentimens,de reflexions,de
defirs ,de ſoy-meſme à fon objet,
de fon objetià foy-mefme. Il en
étudie les inclinations , il en
recherche lesbeautez ,il en démeſle
les ſimpaties , il en defire
les felicitez , il en aime tout.
C'eſt un enchantement qui
éleve l'homme au deſſus deluymeſme
, qui luy découvre une
vaſte étenduë de biens & de
plaiſirs , inconnus à ceux qui
ne ſçavent pas aimer. Son imagination
eſt toûjours remplie ,
toûjours contente , toûjours
charméc. Son efprit eſt toûjours
diverty,fon coeur toûjours attedry,
Plus il aime,plus il voudroit
aimer , rien n'eſt plus vaſte ,
B 3
30 MERCURE
plus piquant , & plus ſenſible
que ſes defirs , rien n'eſt plus
delicieux que ſes joyes , plus
penetrant que fa tendreſſe.
Rien n'échape àſa curiofité,
rien neſurprend ſa vigilance ,
rien ne ſuſpend ſon activité . S'il
n'interrompt les affaires , il eſt
au deſſus ; par tout il trouve fon
objet , comme le Cadran fon
pole ; il le voit par tout,par tout
il le cajole ,ſans ceſſe il l'admire
, il le cherche, il le ſuit, il
lecontemple, il l'adore.Le plaifir
de l'Amour , c'eſt L'Amour.
Aimer pour aimer c'eſt le terme
de l'Amour. De toutes les
paſſions ,de toutes les vertus ,
l'Amour est cellequi eſt la_plus
contente d'elle-meſme. Quand
elle a produit l'Amour , elle a
tout fait ,&ne veut que cela.
GALANT.31
ر
Qui demande plus , merite
moins , qui ne cherche que
foy- meſme dans ſon amour , eft
indigne de celuy d'autruy ; qui
veut outrer les plaiſirs , les perd .
La débauche des ſens eft à l'Amour
, ce quel'excés du vin eſt
àla raiſon . Les voluptez les plus
innocentes & les plus pures ,
font les plus douces , les plus
ſenſibles , les plus piquantes ,
& les plus longues.
Par tout où l'emportement
des ſens domine , l'Amour s'éteint,
ou n'eſt qu'un faux amour
qui ufurpe lestitres d'honneur
qui neluy conviennent pas . Il
eft fragile , il eſt injufte , il eſt
volage , il eſt corrompu comme
ſa ſource. Les plaiſirs du pur
Amour font d'un autre ordre ;
plaire & charmer font toute fa
joye.
B 4
32 MERCURE
Vn coeur qui ſçait aimer , ne
ſçait que cela , & fçait tour.
Fixé ſur ſon objet , il n'eſt que
là , & il eſt par tout; rien ne
le trouble , rien ne l'étonne ,
rien ne le lafſſe, rien ne le diſſipe,
rien ne le dégoûte. Il s'éleve ,
il s'abaiſſe , il s'aneantit
s'afflige , il ſe réjoüit , ſuivant
les impreſſions de ſon objet; c'eſt
un Cameleon qui en prend
toutes les couleurs .
il
Mais ſi l'on répond à ſa ſenſibilité,
ſi l'intelligence ſe forme
entre deux coeurs, s'ils font également
touchez, s'ils font tédres ,
s'ils font fidelles , il n'y a rien de
plus piquatque leurs plaiſirs ,&
tels que mon idée meles repreſente
, je n'en conçois point de
pareils, car pour l'experience ,
amoy n'appartient , Amarillis ,
* de l'avoir euë ; vous m'en direz
GALANT. $33
desnouvelles ſi vous y parve.
nez . Voicy cependant comme
je m'imagine que doivent eſtre
les fentimens dans un ſi doux
commerce.
Deux coeurs bien touchez
& bien unis , ſe trouvent par
tout. Dans l'abſence tout parle
d'eux , dans le filence tout parle
pour eux.Plus leurs plaiſirs font
inconnus , plus ils font ſenfibles
; moins on devine leurs
joyes , plus elles croiffent.
En compagnie ils ne comprent
qu'eux, tout eſt abſent pour eux,
ils s'entendent , ils ſe devinent ,
ils s'expliquent. Leurattention
eſt fidelle , leur intelligence eft
fine,tout ce qui ne dit rien pour
les autres , parle pour eux.L'amour
couvre la perfonne aimée
de mille chiffres, mille gens les
voyent un ſeul en a laClef,un
B. 3
34
MERCURE
coupd'oeil, un geſte , un ſoufrire
, un ſoupir , tout cela dit
beaucoup à qui ſçait l'entendre.
Les plus petits fignes
font de longs diſcours qui charment
, qui entretiennent , qui
occupent , mille foins inviſibles
reüſſiſſent engagent ,
plaiſent , mille deſirs ſecrets
enflament.
Il y a dans le commerce des
vrais Amans une langueur ſans
triſteſſe , une inquietude ſans
chagrin, un tranſport ſans emportement
, un trouble fans
agitation une reſverie ſans
diſtraction , des plaiſirs fans
douleur , des ſoûpirs ſans amertume
, des fureurs ſans deſefpoir.
Tout ce qu'ils fentent ne
ſe ſent que par eux ; ils font
dans lemonde comme ſi le mon -
de n'eſtoit fait que pour eux ,
GALANT. 35.
leur amour est une extafe qui
les éleve,qui les enchante , qui
les ravit; il leur fait des images
qui reprefentent tout ce qu'ils
veulent, qui diſenttoutcequ'ils
i
penſent , qui expriment tout ce
qu'ils imaginent.
C'eſt une feconde ame , une
double vie , les foûpirs de l'un
font mouvoir le poulx delautre.
C'eſt un air celeſte dont l'influence
agite ſes pensées , enflame
fes defirs, redouble fatendreſſe;
c'eſt une harmonie qui
fait treffaillir les ames , qui les
captive , qui les enchante.
Lenomde laperſonne aimée
eſt comme le mot du guết du
coeur. Par tout où l'on le prononce
, il s'ément , il s'arreſte ,
il ſe plaift; il le repete en fecret,
il luy forme un portrait en nu
inſtant le fon de ſa voix eft
B 6
36 MERCURE
une ſimphonie melodieuſe ; en
frappant l'oreille il donne au
coeur , quand il l'entend il n'entend
que cela , tout ce qu'on
ditde grand du merite des perfonnes
excellentes on le voit ,
ou l'on croit le voir dans celle
qu'on aime, l'Amour est comme
la Manne , il a tous les gouts.
Deux perſonnes qui s'aiment
ne peuvent imaginer
d'autre joye ny d'autre felicité
quedans leur amour , hors
de là ils ne découvrent qu'un
néant affreux . C'eſt une immenſité
de bon-heur qui couvre
toute forte de miſeres . Les
penſées naiſſent l'une de l'au.
tre , leur fource ne tarisjamais,
elles ont toûjours lagrace dela
nouveauté. Rien n'eſt ſi vaſte ,
rien n'eſt ſi fecond. Leurs paroles
ſont des effets , leur cour
GALANT. 37
eft dans toutes leurs actions ,
l'amour est à leur ame ce que la
lumiere eſt à la veuë. C'eſt le
bon ſens de la volupté , le chef
d'oeuvre de la raiſon , le beau
jour & la ferenité de l'ame. Il
en eſt de l'Amour comme du
Printemps , touty fleurit jufqu'aux
épines , c'eſt la plus infatiable
de toutes les paſſions ,,
plus on a d'amour plus on en
voudroit avoir , c'eſt la grande
affaire du coeur , qui la fait
bien, ſcait tout faire. Mais je
vous l'ay dit ,Amarillis , ou en
trouvé quelques copies ; des
originaux , point du tout..
le vous tiens parole touchant
la Relation, que je vous.
avois promiſe du Siege de
Caſtelnovo. Celle que vous allez
lire a eſté envoyée àMonficur
le Prince de Conty pat
38 MERCVRE
Monfieur le Chevalier de Pouf
ſemothe de Terſanville , Aide
de Camp du Bataillon de Malthe
, quia ſervy dans les Troupes
de France , & en Hongrie
au Siege de Neuhaufel , où
Monfieur le Prince de Conty a
eſté témoin de la maniere dont
il s'eſt diſtingué . Vous jugez
bien que ceChevalier a travaillé
à rendre cette Relation exaête
, puis qu'il l'a faite pour un
Prince qui ſçaitnon feulement
le meſtier de la Guerre à cauſe
de l'application aveclaquelle il
s'y eſt attaché toutes les fois
qu'il en apû trouver l'occafion',
mais qui a meſme beaucoup de
cedifcernement , qui fait juger
juſte de toutes fortes d'ouvrages.
GALANT
39
**************
RELATION
Du Siegede Castelnovo
en Dalmatie.
Lerand
E Comte Herbeſtheim ,
grand Prieur deHongrie ,
&General des Galeres de Malthe
, lequel , outre fon Efcadre
dehuitGaleres , avoit auſſi ſous
fon Commandement les fept
Galeres du Pape , ayant recen
ordre exprés de Sa Sainteté &
du grand Maiſtre , de ne point
s'incorporer avec l'Armée Ve
nitienne de la Morée , commandée
par le Generalifſime
Morofini , à cauſe des ſoupçons
de peſte qui ſe confirmoienttous
les jours , ſe voyoit
40 MERCURE
hors d'eſtat d'employer utilement
ſes forces pour le fervice
de laChrétienté , & aprés avoir
battu le Mers l'eſpacede trois
mois , il n'attendoitplus que les
ordres du Grand Maiſtre pour
s'en retourner à Malthe , lors
qu'il receut en Calabre le 2. du
mois d'Aouſt un Paquet deRome,
par lequel il apprit que Sa
Sainteté avoit reſolu quelque
entrepriſe ſur quelqu'une des
Places que les Turcs tiennent
dans la Dalmatie le long du
Golphe de Venite.
1
Cette nouvelleluy ayant fait
faire voile en diligence de ce
coſté-là , il s'y rendit le ſeptiéme
d'Aouſt , & ayant donné
auffi - toſt avis de ſon arrivée au
General Geronimo Cornaro ,
qui estoit à Spalatro occupé
à raffembler ſes forces , il alla
GALANT.
41
moüiller vers l'Ifle de Lezina
pour l'y attendre , d'où s'eftant
reciproquement écrit pluſieurs
fois , ils refolurent enſemble le
Siege de Caſtelnovo,mais quelle
que fuſt l'application duGeneral
Cornaro , il ne put eſtre
en eſtat d'agir que dans les derniers
jours de ce meſme mois .
Caſtelnovo eſt une Place ,
tres - importante des Turcs , fituée
vers l'entrée du Golphe ,
ditde Cataro,qui prend ſon nom
d'une autre Place appartenante
à la Republique , laquelle eſt
dans le fond du meſme Golphe ,
dontlaGarniſon auſſi -bien que
les Habitans des lieux voiſins,
ſuiets des Venitiens ſont tous
les jours aux mains avec les
Milices de Castelnovo CC
qui fait que ces Infidelles ſont
aguerris , & qui paſſent pour les
,
42 MERCURE
,
plus braves & les plus déterminé
de ce Pays là .Cette Place eſt
ſituée ſur le bord de la Mer
&s'étend fur deux lignes , dont
l'une regardel'Albanie ,& l'autre
la Ville de Raguſe , & vers
l'endroitoù elle s'avance le plus
loin en terre, elle a un Chasteau
quidomine toute la Ville. Outre
ce Chaſteau , il y en a encore
un autre , ou fi vous voulez
, un Fort à l'Antique , qui
eſt détaché,&en couvre& deffend
les avenues. La Place eft
environnée de murailles baſties
auſſi àl'antique d'une maçonerie
épaiſſe & folide,& flanquée
pardegroſſes Tours, entre lefquelles
il y en a d'autres moindres,&
bien qu'elle n'ait aucuns
dehors,le terrain d'allentour eft
d'une ſituation ſi avantageuſe
par ſes inegalitez , qui forment
GALANT.
43
naturellement certains rideaux
où il eſt aiſe de ſe retrancher ,
qu'il n'eſt pas croyable combien
les approches en fontdangereufes&
difficiles .
L'Armée Chreftienne , compoſée
de plus de cent Voiles ,
arriva à la veuë dela Place le 2 .
de Septembre verslefoir , plus
forte en apparence qu'en effet ,
puis qu'à la reſerve de quatre
Galeres&dedeux Vaiſſeaux de
Guerre de la Republique ,&de
quinze Galeres de Malthe, tout
le reſte n'eſtoit quedes baſtimens
de Charge , &de peu de
confideratio . Dés le lendemain
l'on s'occupa avec beaucoup de
diligence à faire débarquer les
Troupes . Celles de la republique
au nombre de fix à ſept mille
hommes , choiſirent pour cet
effer un lieu éloigné de quel
44 MERC VRE
14
ques milles de la Place pour taire
leur defcente , & les Malthois
& Papalins qui ne faifoient
qu'un meſme Corps d'environ
quinze cens ſoldats , & de fixvingts
Chevaliers ,ſous le Commandement
du Chevalier de
Mechatin , General des Troupes
de Malthe , mirent pied
à terre dans une Plage qui
étoitbeaucoup plus proche, ou
une petite Plaine fort découverte,
donnoit le moyen de tenir
les infidelles éloignez des Marines
par le Canon des Galeres ,
ayant pris ſelon la coûtume ; le
poſte d'honneur pour allerles
premiers aux Ennemis .
Nos Gens alors ne tarderēt pas
à éprouver que la reputation de
bravoure en laquelle étoient les
Habitatis & la Garniſon de Caſtelnovo
n'eſtoit pas tout-à- fait
A
GALANT. 45
mal fondée , car ces Infidelles
s'étant poſtez fur deux Colines
qui ſe commandoient l'une à
l'autre,& qui ſont ſeparées d'un
grand Vallon qu'il falloit traverſer
auffi -bien que les Colines
, par des chemins rudes &
difficiles pour pouvoir arriver à
la Ville, commencerent ày faire
feu de tous côtez ſur les nôtres ,
pour les empeſcher de s'avan
cer, mais le Chevalierde Mechatin
ayant fait deux fortsdétachemens
, l'un commandé par
leChevalier de Mareüil,accopagné
d'ú gros de Chevaliers,avec
leſquels eſtoit l'Etendart de la
Religion , porté par le Commandeur
de la Tour Maubourg,
& l'autre par le Chevalier de
- Luſignan Lezay , premier Majordu
Bataillon de Malthe,avec
lequel eſtoient une partie des
14
د
46 MERCVRE
Troupes de Sa Sainteté condui
tes ſous luy , par le Comte de
Montevecchi, ils'pouſferentde
part&d'autre les Ennemis avec
tant de vigueur & de ſuccés ,
qu'ils furent contraints aprés
une reſiſtance fort opiniaſtre ,
d'abandonner en defordre les
poftes qu'ils avoient occupez ,
& de ſe retirer fort à la hafte
ſous leurs murailles , avec perte
de beaucoup des leurs. Lesnoſtres
alors ſe rendirent maiſtres
de quelques Maiſons & autres
lieux avantageux à la grande
portéedu Mouſquet dela Ville,
où ils firent alte à l'entrée de la
nuit , ce qui donna lieux aux
Ennemis de revenir dans l'obfcurité
& de ſe retrancher fur
des hauteurs , & dans des Maifons
d'où l'on eutbien dela peineà
les chaffer. Cependant le
GALANT. 47
Comte de S. Paul& le Chevalier
de Mechatin s'avancerent
en bon ordre avec legros des
Troupes , qui ſe rangeoient en
Bataille à mesure qu'elles arrivoient
des Marines . La refolution
avec laquelle le Chevalier
de Mareüil& le Chevalier de
Luſignan allerentaux Ennemis,
fut telle que l'on peut dire qu'elle
commença dés lors à donner
à ces infidelles la terreur , qui
cauſa dans la ſuite l'heureux
ſuccés de l'entrepriſe ; mais
commele feu fut grand & qu'il
dura preſque tout le jour , cela
ne ſe put faire ſans perte , il en
coûta la vie entre autres , aux
Chevaliers de Richebourg , de
Barin,& de Guiran la Brillanne,
qui moururent peu de jours aprés
des grandes bleſſures qu'ils
reccurent ; les Chevaliers de
48 MERCURE
Pernac , de Loumieres , Ventura
, Carafa , & Belacoeuil , y
furent auſſi bleſſez .
Depuisle troiſième jour jufqu'au
huitieme , l'on s'occupa
à former le Camp & les Lignes ,
&à faire débarquer l'Artillerie
& les Mortiers à Bombes , les
pluyes preſque continuelles
ayant caufé beaucoup d'incommodité
, & par ordre du General
S. Paul l'on commença à
mettre deux pieces de Canon
en batterie , pour ruiner une
maiſon dans laquelle les Turcs
s'eſtoient fortifiez à cinquante
pas de nos Retranchemens ,
mais ces Infidelles ne s'ébranlant
point nonobſtant le feu du
Canon , & nous incommodant
beaucoup de leur Mouſqueterie;
l'on reſolut le huitiéme au
matin de faire un détachement
des
GALANT. 49
:
des Troupes du Pape & de Malthe
, ſous le commandement du
Chevalier de Mareüil , & de
s'en ſervir pour chaffer les
Turcs de ce poſte . Les Grenadiers
commandez par le Chevalierde
Seire ,& les Fuſeliers
par leChevalier de Paulmy , s'avancerent
les premiers , &tout
donna avec tant de vigueur ,
que les Ennemis ne pouvant
foutenir ce choc , prirent honteuſement
la fuite aprés quelques
décharges d'un affez grand
feu; & abandonnerent le poſte ,
dont on s'empara dans le méme
temps . Le gros du Bataillon de
Malthe s'y avança alors avec
l'Etendard de la Religion , à la
veuë duquel de grands cris de
joye en ſigne de victoire , s'étant
fait entendre , un nombre
de Chevaliers & de Soldats
Decembre 1687 . C
50
MERCURE -
prirentde là occaſion de s'avancer
davantage,&poufferent les
Ennemis avec une ardeur incroyable
juſqu'à une autre
grande maiſon , éloignée d'environ
vingt- cinq pas de leurs
murailles , où ils s'eſtoient retranchez
, & en demeurerent
les Maiſtres. Cet avantage nous
coûta cher ; car bien que les
Turcs n'euſſent pas la hardieſſe
d'y tenir ferme , neanmoins
comme les avenues de ce poſte
eftoient commandées par un
terrein ſuperieur qui alloit toûjours
en s'élevant en forme
d'amphiteatre , d'où les Tures
faifoientun feu terrible , auffibien
quedu haut des murailles
de la Ville & des Chaſteaux
pluſieurs des noſtres y demeu .
rerent fur la place , entre lefquels
ſe trouverent vingt- ſept
GALANT.
15
Chevaliers , quatre de tuez fur
la place , & vingt-trois bleſſez
dangereuſement. Le Chevalier
de Méchatin s'eſtant alors apperceu
que le courage de ſes
Gens les portoit trop loin ; s'avança
à propos pour les moderer
, & pour les faire retourner
au gros ; mais les Turcs faiſant
un feu continuel de toutes
parts, bleſſerent encore le Chevalier
de Lufignan , premier
Major , le Chevalier de Seire ,
Capitaine des Grenadiers , & le
Chevalier de Senicourt de Sefſeval
, lequel mourut peu de
jours aprés, ſenſiblement regreté
de toute l'Armée , pour les
rares qualitez qui le diſtinguoient.
Cependant le meſmejour8.
de Septembre , pour caufer de
la diverſion à l'Ennemy , &
C 2
52
MERCURE
1
pour empeſcher les Aſſiegez de
tenir toutes leurs forces unies
vers la principale attaque , qui
ſe faifoit du côté de la Place
qui regarde l'Albanie,les Galeres
s'étant approchées des murailles
, firent du coſté de la
Mer un fort grand feu de leur
Canon , pendant lequel on mit
à terre du coſté qui regarde la
Ville de Raguſe , un gros de
Troupes ſous le commandement
du Comte du Monſtier,
Fils du General S. Paul , lefquels
firent leurs retranchemens
vers le Fort détaché de la
Place , & continuerent leurs
Travaux comme pour en former
l'attaque.
Les jours ſuivans une batterie
de onze groſſes pieces de
Canon , que l'on dreſſa pour la
principale attaque , & une
GALAN T.
53
grande quantité de Bombes
qu'on jetta ſans ceſſe dans la
Place , incommoderent extraordinairement
les Affiegez ,
pendant que les noſtres s'étant
logez & fortifiez dans les poſtes
qu'ils avoient gagnez , s'occupoient
à avancer leur Travaux
avec diligence pour pouvoir
attacher le Mineur à la Tour
principale du Chaſteau , pendant
que le Canon faiſoit une
breche confiderable à la Ville ,
le deſſein étant de donner l'affaut
à l'un & à l'autre en méme
temps.
Cependant le General Cornaro
eut nouvelles qu'il venoit
fix mille hommes de ſecours
aux Afliegez , ſous le comman--
dement du Bacha de Boſnie &
d'Arcigovine , c'eſt pourquoy
il fit occuper toutes les hau-
C3
54
MERCURE
:
د
teurs & tous les poſtes avantageux
pour l'empefcher de paffer
outre , & neanmoins toutes
les précautions qu'il avoit ' priſes
n'empeſcherent pas que les
Ennemis
aprés avoir forcé
tous les paſſages qui n'eſtoient
gardez que par des Morlaques,
Troupes qui font plûtôt accoutuméesà
fuir qu'à combatre ,
ne parufſfent le 15. ſur les deux
heures aprés midy , à la teſte de
nos premiers retranchemens ,
avecleurs cris ordinaires . Les
premieres Troupes que nous
avions de ce coſte- là,furent d'abord
ébranlées de la furie avec
laquelle les Turcs fondirent ſur
elles ; mais le Comte du Monſtier
qui n'en eſtoit pas éloigné,
les ayant fait foûtenir à propos
par d'autres Troupes fraîches,
elles retournerent à la charge
GALANT.
55
d'une maniere ſi vigoureuſe ,
que les Turcs ſe renverſerent
auffi- toſt les uns fur les autres ;
& comme ils ne pouvoient ſe
retirer que par des défilez , les
noſtres profitant de leur defordre
& de leur épouvante , en
firent une grande boucherie.
Huità neuf cens demeurerent
fur la place , dont les Morlaques
revenus de leur premiere
frayeur , apporterent felon
leur coutume , cinq cens teſtes
au General Cornaro en ſigne
d'une Victoire ſignalée,avec un
nombre d'eſclaves auſquels ils
avoient conſervé la vie. L'on
prit auſſi huitDrapeauxTures,
& nous ne perdiſmes en cette
occafion que trente hommes ,
entre leſquels il n'y eut perſonne
de marque.
Le lendemain l'on expoſa fur
C4
56 MERCURE
des piques toutes les teſtes que
l'on avoit coupées , pour intimider
les Aſſiegez , & pour leur
faire connoiſtre que le ſecours
qu'ils attendoient avoit eſté
battu . On les fit ſommer , mais
ils répondirent à coups de Canon&
à coup de Mouſquet, de
forte que les noftres recommencerent
leur feu , & continuerent
leurs Travaux avec
plus d'ardeur qu'auparavant.
Le 19. nous viſmes arriver
avec joye vingt Baſtiment qui
nous amenoient dix-huit cens
hommes de ſecours. Nous
montâmes la Tranchée le méme
foir , & le Chevalier Zandodari
, homme d'un merite
fingulier , y fut tué.
Le puits ſe trouvoit alors
perfectionné & l'on avoit
mefine déja conduit la galerie
,
GALANT
57
juſqu'au pied de la muraille ,
avec eſperance de pouvoir
bien-toſt en voir l'effet , lors
qu'on s'apperceut avec ſurpriſe
que la maçonnerie en eſtoit
d'une dureté ſi prodigieuſe ,
qu'il eſtoit impoſſible d'en arracher
un morceau qu'avec une
peine incroyable , ce qui ne
s'accommodant pas avec l'impatience
qu'on avoit de venir
au plûtoft aux mains avec les
Ennemis , d'autant plus que la
ſaiſon commençoit à ſe faire
rigoureufe par les pluyés continuelles
, & par les orages qui
ſe formoient tous les jours
tous ces deſſeins ſe tournerent
à mettre la brêche en estat de
donner l'aſſaut par le moyen
du Canon ; & pendant qu'on
eſtoit occupé dans l'execution
de ce projet , il arriva deux
C
9
58 MERCVRE
د qui choſesextraordinaires
nous furent avantageuſes .
La premiere fut , que deux
Turcs qui avoient fuy de la
Place , vinrent trouver le General
Cornaro , & l'affeurerent
que s'il vouloit leur accorder
un traitement favorable , ils feroient
en forte que pluſieurs
de ceux qui estoient dans la
Ville , viendroient ſe rendre ,
ce qui ayant porté le General
Cornaro à les bien traiter , l'un
d'eux reſta volontairement en
ſon pouvoir comme pour oftage
, & l'autre accompagné d'un
Morlaque , en qui l'on avoit
une entiere confiance , rentra
dans la Ville , & y conclut la
negociation avec tant de fuccés
, qu'il revint deux ou trois
heures aprés avec deux cens
quarante autres Turcs bien ar
GALANT. 59
mez & équipez , qui furent receus
agreablement dans noftre
Armée . Une avanture fi bizarre
donna lieu à un autre accident,
qui auroit achevé de laſſer la
conſtance d'une Garniſon
moins opiniâtre à ſupporter les
plus fâcheuſes extremitez ; car
le General Cornaro voyant
leurs forces ſi confiderablement
diminuées , & en ayant pris
occafion de les ſommer de ſe
rendre , en les menaçant s'ils
attendoient l'aſſaut , deles faire
tous paſſer par le fil de l'épée , ils
répondirent avec leur fierté accoutumée
, qu'ils eſtoient réfolus
de ſe défendre juſqu'à la
derniere extremité.Ainsi le feu
recommença de noſtre partavec
beaucoup de furie ,& le hazard
ayant conduit une de nos Bombes
dans un petitFort ſitué far
C6
60 MERCVRE
le bord de la Mer , où les Affiegez
tenoient des poudres , & où
une partie de leurs Femmes &
Enfans s'étoient retirez comme
dans le lieu qui paroiſſoit le
moins expoſé , le feu qui prit à
ces poudres fit fauter le Fort , &
tout ce qui eſtoit dedans , d'une
maniere qui forma un ſpectacle
tel qu'on ſe le peut imaginer.
Le meſme jour 28. la bréche
paroiſſant enfin raifonnablement
ouverte , on prit la refolution
de profiter de la conſternation
dans laquelle une fi étrange
avanture devoit avoir jetté
les Ennemis , & de donner l'af
faut en deux endroits . L'on difpoſa
pour cet effet un Corps de
douze cens hommes . Les détachemens
du Bataillon de Malthe
& des Troupes du Pape ,
quienfaisoient une partie, com
GALANT. 6x
mandées par le Chevalier de
Paulmy , devoient donner les
premiers ſur la droite du coſté
du Chaſteau de la Ville , où l'on
pretendoit faire le plus grand
effort , pendant que les Florentins
accompagnez d'autres
Troupes Venitiennes , ſous le
commandement du Marquis
Borry , devoient donner ſur la
gauche plus vers la Mer , à l'endroit
où eſtoit une groffe Tour
fort endommagée par le Canon
.
Mais la tentative de la droite
ne put réuſſir , quelque effort
quel'on y fift , parce que
la bréche ne s'y trouva pas
pratiquable , ny dans la difpoſition
qu'on s'eſtoit imaginé.
En effet , aprés que le Chevalier
de Paulmy , accompagnéde
pluſieurs Chevaliers , & des
62 MERCURE
détachemens de Malthe & du
Pape qu'il commandoit , eut
monté ſur la brécheavec beaucoup
de vigueur , il remarqua
fort diſtinctement , nonobſtant
legrand feu des Turcs, que cet
endroit fondoit comme en
precipice du coſté des Affiegez
, & qu'ily avoit une forte
paliſſade , derriere laquelle les
Turcs eftoient retranchez ; ce
que l'on a verifiéavec plus de
commodité aprés la priſe de la
Ville. Ce luy fut une neceſſité
de ſe contenter des preuves
qu'il avoitdonnées de fa valeur,
&ſe trouvantmeſme dans l'impoſſibilité
de faire un logement
en cetendroit de la muraille ,
qui estoit batu en ruine par le
Chasteau , & découvert de
plufieurs autres lieux , il fut
contraint de ſe retirer avec fa
GALANT. 63
troupe fort diminuée. Le Chevalier
Dom Emmanuel Brou ,
Capitaine , fut tué ſur la place ,
& les Chevaliers d'Estaing, du
Terrail , de Gleiſpach, de Schenaud
, & de Glandeves , furent
fortbleſſez .
On tâcha pendant ce tempslà
d'ébranler la conſtance des
Afſiegez , & de les attirer du
coſté de la Mer par le grand
feu du Canon que firent les
Galeres , dont les Caïques s'avancerent
fous les murailles
avec des échelles , comme fi
l'on avoit eu deſſein d'y donner
l'eſcalade; mais ce fut alors que
l'on connut particulierement
que ces Infidelles n'eſtoient pas
gens à prendre aisément l'alarme
, car bien loin de donner
dans le piege qu'on leur tendoit
,ils en parurent au con
64 MERCURE
traire plus furieux , & fe défendirent
fur la bréche en deſeſperez
.
Mais d'un autre coſté l'attaque
du Marquis de Borry, de
laquelle on avoit eu moins d'efperance
, réuſſit avec beaucoup
plus de facilité , car les ruines
de la groſſe Tour ſe trouverent
telles , qu'il eut le moyen d'y
monter , & de s'y loger , ſans
que les Turcs puſſent faire
qu'une fort legere réſiſtance ,
les deux flancs de la mesme .
Tour dont il n'y avoit que le
front d'endomagé , luy ayant
ſervy d'épaulement pour s'y
couvrir du feu du Chaſteau &
des autres lieux voiſins , de
maniere que l'on commença à
connoiſtre que c'eſtoit le ſeul
endroit où il falloit s'attacher.
Les Troupes de Malthe qui
GALANT. 65
avoient coulé le long delabreche
, s'eſtant avancées pour y
prendre leur poſte , il fut facile
de voir que l'on ne tarderoit
pas à pouffer la Victoire plus
loin.
En effet , le lendemain plu
ſieurs Soldats s'eſtant poſtez en
divers endroits de la muraille,
d'où ils battoient les Affiegez,
& pluſieurs meſme ayant trouvéle
moyen de deſcendre dans
la Place , d'abord les Turcs firent
ferme , & en afſommerent
un aſſez grand nombre ; mais
voyant quele courage des noſtres
ne ſe ralentiſſoit point ;&
quell'on entroit inceſſamment
nonobſtant le grand feu qu'ils
faifoient ; ils reſolurent enfin
de ſe retirer dans le Chaſteau ,
& d'abandonner la Ville , qui
demeura de cette forte en noſtre
pouvoir.
66 MERCURE
Il y avoit des Turcs qui s'étoient
refugiez dans les groſſes
Toursde la Ville , & qui obtinrent
auffitoft par compofition
la vie & la liberté . Le lendemain
30. de Septembre , ceux
des Chaſteaux ayant auffi demandé
à capituler , ſe rendirent
à condition qu'ils fortiroient
avec leurs armes , qu'il
leur ſeroit permis d'emporter
tout ce qu'ils pourroient porter
fur leurs épaules , & qu'il leur
feroit donné des Baſtimens de
l'Armeé pour les meneren Albanie
, ce qui fut ponctuellement
executé le premier d'Octobre.
Il ſortit plus de neuf
cens hommes bien armez , qui
s'embarquerent avec environ
mille Fémes où Enfans,donton
tient qu'ils avoient envoyé dehors
la plus grande partie avant
GALAN Τ. 67
le Siege pour ſe décharger des
bouches inutiles ; aprés quoy
l'on s'occupa à rendre grace à
Dieu , & à benir deux Mofquées
qui estoient dans la Ville
, dont l'une fut dédiée à la
Vierge,& l'autre à S. Ierôme .
Nous partiſmes de Caſtelnovo
le 4. Octobre , & ie vent
nous ayant eſté favorable ,
aprés nous eſtre ſeparez des
Galeres du Pape à la hauteur
du Phare de Meſſine , nous
nous rendiſmes heureuſement
le9. dans le port de Malthe.
Admirez , Madame , la modeſtie
de celuy qui a écrit cette
Relation . Il ne parle point de
luy , quoy qu'il ſe ſoit trouvé à
un nombre infiny d'occaſions
périlleuſes . On n'en peut douter,
puis queles Aides de Camp
du Bataillon de Malthe nepor
68 MERCURE
tent pas ſeulement les ordres ,
qu'ils combattent à la teſte des
Corps auſquels ils les portent,
pour commencer à les metsre
en execution . Ainſi il eſt impoſſible
que ceux qui ſont chargez
de ces glorieux emplois ,
ne foient continuellement expoſez
à toutes fortes de perils .
J'ajoûteray à cette Relation
que Monfieur le Chevalier de
Leſcheraine , Fils de Monfieur
le Marquis de Leſcheraine
premier Preſident dela Chambre
des Comptes de Savoye , &
Frere de Monfieur le Marquis
de Leſcheraine , Preſident à
Turin , Conſeiller d'Estat &
Secretaire du Cabinet de Son
Alteſſe Royale de Savoye , s'eſt
fort diſtingué dans l'aſſaut que
le Bataillon de Malthe donna à
une maiſon proche de la Ville,
GALANT. 69
où cing Chevaliers furent tuez ,
& vingt- cinq bleſſez . Malgré
la forte reſiſtance des Ennemis,
ces bravesChevaliers ne laiſſerent
pas de ſe rendre Maiſtres
de cette maiſon .
le vous envoyayle mois paffé
le plan de Caſtelnovo , & je
vous envoye aujourd'huy celuy
d'Athenes que vous m'avez
demandé . On ne peut trop
publier la gloire des Venitiens ,
qui ont finy la Campagne par
ces deux grandes conqueſtes ,
&qui auroient ſansdoute poufſe
leurs avantages plus loin , ſi
leurs continuelles Victoires n'avoient
point ſervy d'obſtacle à
celles qu'ils auroient encore pû
remporter , c'est-à- dire , s'ils
n'avoient point eu beſoin de
trop de Troupes pour mettre
dans les Places conquiſes .
70
MERCURE
Le Conte qui fuit , eſt écrit
de ce ſtile aiſé qui vous plaiſt
tant. Ainſi je ne doute point
que vous ne preniez plaifir à le
lire. L'Auteur qui cache ſon
nom , doit eſtre content de fon
Ouvrage.
LE FAUX NOBLE .
LAfor
Noblesse fait bien des
Tirfis , l'Histoire en est remplie.
Combien en voit- on parmy nouS
Enteſtez, de cette folie ?
Autrefois laſeule vertu
Faisoit le vray merite & distinguoit
les Hommes ;
Mais fon empire est abbatu ,
Laricheſſe annoblit dans le Siecle on
noussommes.
GALANT.!
71
Vnfihonteux renversement
Meritebien qu'on moraliſe ,
Plusieurs l'ont fait , mais vainement
,
C'estune erreur que l'argent autho.
rife;
Quand contre cet abus Apollon
parleroit ,
Aujourd'huy le monde en riroit.
Laiſſons-le doncfans enrien dire,
Et pourquoy m'en embarraſſer ?
Chacun en penſera ce qu'il voudra
penser ,
Pour moy Tirsis , j'en pretens
rire.
Quine riroit devoir la vanité,
D'un Noble né dans la roture ?
C'est uneplaifante avanture ;
Ilveut , quoy qu'il en coûte , estre de
qualité.
Ce Fat estnéd'un certainhomme
Qui s'engraiſſa mettant fomme
SurSomme.
72
MERCVRE
Son Fils enflé d'un bien peut - estre
mal acquis ,
S'imagina que fa richesse
L'eleveroit à la Nobleſſe ,
Il parut d'abord en Marquis.
Il vouloit cacher sa naiſſance
Par l'eclat & par la dépense.
Il mépriſent Voiſfins , Parens
mis,
,
AEt
parson bien se croyant tout
permis
Affectoit en tout lieux unefotte arrogance.
Oubliant la baſſeſſe où l'avoit mis
Son Sang ,
Ilſe mefloit parmy les gens derang,
On connoiſſoit fa maladie.
Il faisoit le plaisir des personnes
d'esprit ,
Qui s'en donnoient la Comedie.
Certain Gentilhomme le vit ,
Connut fon foible , & s'enfervit .
Voilà mon fait,la proye est priſe,
C'est
GALANT. 73

C'est ce qu'il faut, dit - il, à des gens
2
comme moy.
LeGentilhomme estoit Noble comme
LeRoy ,
Mais aussi queux qu'unrat d'Eglife
D'ailleurs jeune , bien -fait , tresheureux
en amour,
D'unehumeur polie& coquette ;
Aussi sçavoit -il plus d'un tour ,
Pour mettre à profit la fleurete.
Ilavoit fceu toucher mainte Dame
bien faite,
:
Plusieurs Maris s'en estoient
plaints.
Ce Galant tel queje le peins
Fit bien valoir cette folie.
Le Roturier eft riche , il a femme
jolie
Le Noble ne cherchoit pas mieux ,
C'est ce qui fait le plaisir de la
vie
AC
Et ce qu'on trouve en peu de
lieux.
Decembre 1687. D
74
MERCVRE
:
D'abord nostre Galant s'occupe
Aflaterson illufion
Et pour bien prendre cette duppe
Illuy fit voir queson extraction
Eftoit illuftre & tres- antique ,
Qu'il l'avoit veu dans certaine
Chronique ;
Moy -mesme , luy dit-il , je vous enв
fuis garant มย์ ร
Alors it luy fit uneHistoire
Plus obscure que le Grimoire,
Et luy prouva qu'il estoit son Parent
.
Ah ! je le fentois bien , dit le Viſionnaire
,
En embraſſant lefin matois ,
Mon coeur m'a dit plus de cent
foi's
r
Queje n'estois pas du vulgaire.
Depuis ilne le quittoit pas,
Il le fuivoit commefon ombre ,
Illuy donnoit de bonsrepas
Etfifouveut qu'onn'en sçait pas le
nombre.
JAGRO 1 RRRRRRRR
GALANT!
75
petit prefent; Toujours quelque
Le Noble , pour luy complaisant ,
Parvint enfin à voirsa femme.
Elle estoit belle , elle luy plut ,
D'abord il resolut
-Deartachor pres dela Dame ;
Tout paroiſſoit aisé dans un projet
Le Mary n'estoit point jaloux
La Dame estoit jeune &
le,
coquet-
Et n'estoit querefatisfaite
De l'humeur de fon fot Epoux.
Hentretint souvent la Belle,
Soûpira quelque - temps d'un air
plein de langueur ,
fi- Parla vla d'amour , promit d'efſtre fue
La Belle enfut touchée & luy donna
fon coeur.
Elle fit bien denese pas deffendre ,
Car pourquoy rebuter un Galant
jeune & tendre ?
D 2
76
MERCVRE
Elle avoit du difcernement
Et fe connoiffoit en merite,
En luy rendant viſite ſur visite ,
On nesçaitpas ce qu'en obtint l'Ae
mant
asle Mais il eft , feur que dans le voi-
Sinage
Lachofe fit éclat, le monde en murmuroit
.
L'Epoux qui chaque jour voyoit le
badinage
Estoit lefeul qui l'ignoroit .
Certain Parentfage &fincere
L'alla trouver chez luy , luy déclara
l'affaire ,
Lay parlaferme & luy trancha
lemot.
Ignorez vous ,
dit - il , ce qu'on dit
dans la Ville,
Et voulez- vous paffer pour fot ?
Ne vous échauffezpas la bile ,
Interrompit le Fat tranquille ,
le sçaycequ'on veut dire , & n'en
fuispasSurpris
GALANT
77號
Le Peuple est une beste ,& ces pesitsesprits
-Nesçavent pas que la Nobleffe
-Ne-commet iamais de baſſeſſe
Le connois mon Confin , il
genereux ,
est trop
Sonfang luy donne unebelle ame.
Quoy qu'on dife , il peut voir
Jormafemmebel homigasta
Un homme tel que luy n'est quere
dangereuxoshup 38
Fort bien dit be Parent malgré
- vostrenaissances חכס ןוחב
Ce cher Cousinfur vous répand Sa
qualivé
Vous luy devez de la reconnois
Et vous ne ſpauriez mieux payer
la parente - grosso
Lors qu'il m'est arrivede
vous parler dans quelquesunes
demes Leteres , de per
D3
78 MERCVRE
fonnes, condamnées ppaarrkKiinnss
quifition , cela vousa toûjours
obligée à me demander beaucoup
d'éclairciffemens touchantce
Tribunal. Mais comment
aurois - je pû fatisfaire
voſtre curiofité,puis que les Inquifiteurs
ont toûjours affecté
un tres-grand fecret pour tout
ce qui a rapport à leurs Tribu
naux, & qu'ils font perfuadez
qu'il leur oft tres -important de
tenir caché tout ce quides regarde.
Cependant ce n'eſt plus,
un fecret preſentement , puis
qu'un François geconnu pour
un homme d'eſprit ,& de me
rite,& fort eftimé en France ,
qui a eſté long - temps retenu
dans l'Inquifition de Goa , Ville
capitale de l'Etat des Portugais
aux Indes , n'a pas cru devoir
priver le Public d'une connoif-
α
1
GALANT. 79
fance qui ne peut lay eſtre que
d'une tres -grande utilité . En
effer il eſt important que les
perſonnes que la curioſité , où
les affaires obligent d'aller, ou
de vivre dans les lieux , où le
faintOffice exerce ſa Jurisdiction
, foient informées de ce
qu'il faut éviter ou faire,pour
ne pas tomber entre les mains
des Inquifiteurs,qui pourroient
leur faire éprouver un malheur
pareil à celuy qui fait le Mujer.
de la Relation qui vient d'eſtre
publice. Voicy les formalitez
que l'on obſerve dans cette formidable
Inquifition , qui ont
eſtétenuës ſi ſecretes iuſqu'à
preſent. le ne vous dis point
qu'elles ſontjuſtes commele diſet
les Inquifiteurs ,&tous ceux
quiont des raiſons pourdeffendre
l'Inquifition. Jenevous dis
D 4
80 MERCURE
point auſſi qu'il y ait de l'injustice
, comme le pretendene
ceux qu'elle a fait fouffrir . Les
uns& lesautres font trop intereſſez
pour eftre crus ,& avant
qued'en juger , on doit examiner
les ſecrets qu'on vient de
nous découvrir ; mais quelque
jugement que vous ou vos
Amis en puiſſiez faire,il eſtévident
que l'Inquifition ne ſcauroit
eſtre blamable en elle-même
. Au contraire , il ya fujer
de croire que l'inſtitution en
eft bonne , eſtant certain que
dans les lieuxd'où elle tire fon
origine ,elle n'exerce pas une
ſeverité ſi grande que dans
l'Eſpagne & le Portugal,&dans
les Terres qui dépendentde ces
deux Couronnes. Les établiſſemens
que font les hommes,
quelques ſaints qu'ils puiſſent
GALANT
eftre , font ſujets aux relâche
mens , & aux abus. Cene feroit
pas une choſe ſurprenantequ'il
s'en fuft gliffe dans les Tribunaux
du faint Office. Ce que
je vais vous apprendre pourra
vous faire démeſler la verité.
Mais prenez garde , s'il vous
plaiſt , que vous avez la liberté
de juger ;& que je ne décidede
rien . Je ne veux pointprévenir
voſtre jugement , ny celuy de
vos Amis , j'aime mieux vous
citer des faits,que d'entrer dans
de longs raiſonnemens pour
vous ſeduire. Voicy les faits ,
c'eſt à vousà les examiner at
tentivement& à faire vos reflexions.
-La Maiſon de l'Inquifition
deGoa , appellée par les Por
tugais Santa Cafa, eft grande &C
magnifique , & à trois portess
D
82 MERCURE
dans ſa face...Elle eſt ſituéerà
un des coſtez de la grande Place
, qui eſt devant l'Eglife
thedrale dedice à Sainte Ca
therine. La porte du milieu
eſt plus grande que les autres ,
& l'on va par la au grand Esca
lier qui conduit à une Salle, où
des manieres de Forgerons
ôtent les fers aux Prifonniers ,
lors qu'on les appellen à l'aur
dience.De cette Salleonies fait
paffer dans une antichambre
& de là dans un licu auquel les
Portugais donnent le nom de
Mseado fanto Officio , c'eſt à dire
Table du Saint Office. C'est làque,
le grand Inquifiteur des Indes,
interroge ces malheureux placé
dans in fauteuil à leur draite.
Colicueſt tapiſſé de pluſieurs
bandes de taffetas , les unes
bleuës , les autres couleurs de
GALANT 83

citron ,& à l'un des bouts eſt
un grand Crucifix en relief,
élevé preſque juſques au plancher.
Au milieu de la chambre
on voit une table. longue d'environ
quinze pieds , & large
dequatre. Elle eſt poſée ſur une
grande eſtrade ,& tout autour
il y a des fauteüils auſſi ſur l'eſtrade.
Le Secretaire eſt aſſis.
furun fiege pliant à l'un des
bouts de la table du côté du
Crucifix ,& ceux que l'on doit
interroger font à l'autre bout,
vis à vis du Secretairex Les
portes des coſtez de cette faina
teMaiſonmenent aux appartemens
des Inquifiteurs. Il y en
adeux à Goa.Le premier fique
l'on nomme le grand Inquifi
teur , eſt toûjours un Preſtre
feculier ,& le fecond , un Religieux
de l'Ordre de S.Domi
D6
84 MERCURE
que. Ils ont chacun un appar
tement affez grand pour y loger
un train raiſonnable. Il y en a
pluſieurs autres au dedans pour
les Officiers de la Maiſon ; &
plusavant , on trouve ungrand
Baſtiment , qui eſt deviſé en
pluſieurs corps de logis à deux
étages. Des baffe courts les
ſeparent les uns des autres.
Dans chaque étage il y a une
eſpece de Dortoir où font fepe
ou huit petites chambres ou
cellules. Chaque chambre eft
de dix pieds en quarré , & le
nombre en tout peut aller jufd
qu'à deux cens. C'eſt où l'on
met les Priſonniers de l'Inquifition
, & comme ils n'en peuvent
fortir que dans le temps
d'un Auto da Fé , & que cette
triſte ceremonic ne fe fait tout
au plûtoſt que de deux ans en
2
GALANT. 85
deux ans ; ceux que l'on y met
de bonne heure ſont extremement
à plaindre . Il y a dans
l'un de ces Dortoirs des cellu
les qui n'ontaucunes feneſtres ,
&outrel'obfcurité qui y regne
tout le jour , elles font fort perites
&fort baſſes . Celles des
autres Dortoirs ſont plus elevées
, & reçoivent la lumiere
par le moyen d'une petite feneſtre
grillée qui ne ferme
point , & à laquelle le plus
grand homme ne sçauroit atteindre.
Elles font voutées ,
blanchies & affez propres . Les
murailles ont par tout cinq
pieds d'épaiſſeur , & chaque
Cellule ferme à deux portes,
L'une eſt en dedans & l'autre
endehors de la muraille. Celle
dededans eſt à deux batans ,
forte bien ferreé ,& ouverte
86- MERCURE
par la moitiéd'en bas en forme
de grille. Elle a en haut une
petite feneftre par où les Pri
fonniers reçoivent ce qu'on
leur donne àmanger , leur lin
ge , & toutes les autres choſes
dontils ontbeſoin, & qui peuvent
paffer par cette ouvertu
re. Elle a une petite porte qui
ſe ferme avec de gros verroux.
La porte qui est endehors de la
muraille , n'eſt ny fi forte ny a
épaiſſe que l'autre , mais elle
eſt entiere & fans aucune ou
verture. On la laiſſe ordinai
rement ouverte depuis fix heu
res du matinjuſqu'à onze , afin
que le vent qui entre par les
fentes de l'autre apurificallair
de la chambre Outre les deuxi
Inquifiteurs dond je vins de
vous parler , le faint Office ai
encore divers autres Officiers.
?
GALANT 87
Ceux qui font eu plus grand
nombre , s'appellent. Deputatos
doSanto Officio , & il y en a de
tous les Ordres Religieux,
Quoy qu'ils aſſiſtent au jugement
des criminels , & à
l'examen & à l'inſtruction
deleurs procés,il ne leur eft
point permis de venir au Tribunal
ſi les Inquifiteurs ne les
mandent. Il y en a d'autres
qu'on nomme Calificadores do
Santo Officio , & ceux- cy ont le
ſoin d'examiner dans les Livres
, les propoſitions qui font
fufpectes ,& où l'on croitqu'il
y ait des choſes contraires à la
pureté de la foy. Ils n'affiftent
point aux Jugemens , & ils ne
viennent an Tribunal que,
pour faire leur rapport fur l'examen
qu'ils ont fait. Ilya encoreun
Promoteur ,un Procu
88 MERCURE
reur , & des Avocats pour les
Prifonniers qui en demandent,
mais la protection qu'ils peuvent
efpererde ces Avocats ne
leur ſçauroit eſtre utile , puis
que leurs luges , ou d'autres
perſonnes choiſie pour affiſter
à leur Conference , font toû
jours prefens quand ils leur
parlent. Les Officiers qu'on
appelle Familiares do fanéto Officio,
font proprement les Huif
fiers du Tribunal de l'Inquifition.
Cependant les perfon
nes de toute condition juſques
aux Ducs & aux Princes fi cela
ſe rencontroit , ne dedaignent
point cette fonction . On les
employe pour aller arrefter
ceux qui font dénoncez aux
Inquifiteurs ,& dans Pordinai
re le Familiar qu'on envoye , eft
d'une condition pareille à ce
GALANTA 89
luy qu'on veut faire prendre.
Comme ils font gloire d'avoir
à ſervir un Tribunal qui eſt
eſtimé fi faint , ils donnent
leurs foins fans en tirer aucun
intereſt , & porrent tous comme
une marque d'honneur une
Medailled'or fur laquelle font
gravées les Armes du faint
Office. Ils vont ſeuls quand il
s'agit d'arreſter quelqu'un , &
celuy pour qui ils ont receu
l'ordre , eſt obligé de les ſuivre
dés qu'ilsluy ont declaré qu'ils
parlent au nom des Inquifiteurs.
La reſiſtance ſeroit in
utile , puis que chacun preſteroit
main forte pour faire executer
les ordres du faint Office
Il ne laiffe pas d'y avoit
de veritables Huifiers , nommez
Meirinhos , avec des Secretaires
, un Alcaide ou Geolier
१०
MERCURE
& des Gardes . Ces derniers
veillent fur les Prifonniers ,&
ont ſoinde leur porter toutes les
chofes qui leur peuvent eſtre,
neceſſaires . Voicy à peu prés
ce que l'on donne à ces mal--
heureux. Un pot de terre plein
d'eau pour ſe laver, un autre
plus propre , de ceux qu'on appelle
Gurguleta, auſſi plein d'eau
pour boire , un Pucaro ou taſſe ,
faite d'une eſpece de terre Sigillée
qu'on trouve fort communement
aux Indes , un baffin
pour tenir leur Cellule propre;
une nate qui ſert à couvrir
l'eſtrade ſur laquelle ils
couchent ; un grand baſſin que
lon change tous les quatre.
jours,& un pot pour le couvrir.
Ce pot a encore un autre
uſage , on y met toutes les ordures
qu'on a balayées &
GALANT.M
91
quantiau Pucaresdont je viens
de vous parler , il a cela de
particulier , que quand on y
Jaiffe Beaupun peu de temps
elles'y trouveextremement ra-1
fraîchie. Les Prifonniers font
trois repas chaque jour &
foncaffez bien nourrisols dél
jennent à fix heures du matin,
difnenteardixo, & foupent fur
les quatre heures du foir Les
Blanks fono mioux traitez que
les Noirs,qui n'ont à leur dél
jeune qu'une cau de ris épaiffe
que l'on appelle Cangé , & du
ris&du poiffon aux autres re
pas: Le matinil on portepaux:
Blanes un petit pain tendre ,
peſantenviron trois conces
aveci dulipoiffon frit & des
fruits. Siicieſt le Dimanche ,on
leur donnez une Sauciffe , ce
qu'on fait auſſi aſſez ſouvent le
1
92 MERCURE
Jeudy. Ces deux meſmes jours
ils ont dela viande & un petit
pain à difner , avecun plat de
ris , &quelque ragouſt où l'on
met beaucoup de fauffe , pour
meſler avecle ris qui n'eſt cuitt
qu'avec de l'eau &du fel . Dans
les autres jours ils n'ont que du
poiſſon àdifner. Leurſoupé cóſiſte
en quelque poiffon,accompagnéd'un
platde ris,&d'un rasi
goût de poiffon ou d'oeufs, dont
la ſauſſe puiſſe eſtremefléc
avec le ris. Ce dernier repas
eft toûjours ſans viande , &
on ne leur en donne pas mê
me le jour de Paſques. C'eſt
peut- eſtre par épargne ,lepoif
ſon eſtant à tres - bon marché
dans les Indes , mais ils difents
qu'il eſtjuſte de mortifier ceux
qui ont encourul'excommunifcation
majeure , & ils pretenGALANT.
93
dent d'ailleurs que cela les garantit
du faſcheux mal que les
Indiens appellent Mordechi.
C'eſt proprement l'indigeftion .
Elle eft frequente , & fort dangereuse
en ce Pays -là , & fur
tout pour ceux qui ne font
point d'exercice. On ne refuſe
-auxMalades aucune des chofes
donton voit qu'ils ont beſoin.
Ils ont Medecins & Chirup ?
giens dés que le mal preffe ,&
s'il y a quelque danger pour
la vie , on leur fait venir des
Confeffeurs , mais quoy que
cetteMaiſonſoit appellée Sainte
, onn'y adminiſtre à perfonne
ny le Viatique ny l'Extreme
Onction ; & mefme on n'y
entend jamais ny Sermon ny
Meſſe. C'eſt apparemment à
cauſe qu'on y regarde tous les
Prifonniers , comme des per94
MERCURE
fonnes excommuniées. Cela
eft cauſe qu'on nelaiſſe point de
Bréviaire auxPreſtres qui ont
le malheur d'y eftre enfermez.
S'il arrive que quelqu'un des
Prifonniers, meure pendant le
temps qu'on travaille à fon pro
cés,on l'enterre dans la mai
ſon ſans y obſerver aucune ce
remonie , & s'il se trouve du
nombre de ceux qu'on juge
dignes de mort ſelon les maximes
de ce Tribunal , on le de
foffe ,& l'on conſerve ſes offemens
pour les brufler quand
l'Acte de foy ſe fait. Il n'y a
perſonne dans ces Prifons àqui
l'on donne desLivres ,& com
me on n'a pas beſoin de feu à
cauſe qu'il fait toûjours fort
chaud dansles Indes, ceux que
l'on met dans ces triſtes lieux
ne voyent jamais d'autre lu-
A
GALANT.
95
miere que celle du jour. Deux
Perſonnes ſe trouvent quel
quefois fenfermées enſemble
ſelon qu'il y a neceſſité de
de faire , & cela eft caufe
que chaque Cellule à deux
eſtrades ou les Priſonniers fe
peuvent coucher. Outre la nate
qu'on donne à chacun , les
Européens ont pour matelas
une couverture piquée. Ils
n'en ontjamais beſoin pour ſe
couvrir , fi ce n'eſt pour évi
ter la perfecution des moucherons
appellez Cousins , qui
font là en tres grand nombre ,
& qui caufent une des plus
cquelles incommoditez qu'on
ait à fouffrir. Tous les Prifonniers
eſtant ſeparez , parce qu'il
arrive rarement qu'on en mette
deux enſemble, on en peut garder
deux cens ſans y employer
>
96 MERCVRE
beaucoup de perſonnes . On eft
obligé d'obſerver dans l'Inqui
fition un filence fort exact &
preſque perpetuel.Si quelqu'un
ſe plaint , ou qu'il parle un peu
trop haut , quand ce ſeroit mêmeen
priant Dieu , les Gardes
accourent au lieu où ils entendentle
bruit pour avertir qu'on
ſe taiſe , & fi l'on continue à
parler , ils ouvrent les portes ,
&frapent àcoups de houſſines
ſans que la pitié les puiſſe
émouvoir. Cela ſert& à corriger
ceux qu'on châtie,& à intimider
tous les autres , qui entendant
les coups & les cris ,
àcauſedu profond filence qui
regne par tout, craignent qu'on
neles traite de la meſme forte,
s'ils donnent contre eux le mefme
ſujet de plainte . L'Alcaïde
&les Gardes ne fortent iamais
des
GALANT . 67
!
des égaleries & ils y paſſentla
nuit. Tous les Prifonnicts
font viſitez de deux mois en
deux mois par l'inquifiteur,
qui étant acompagné d'un
Secretaire & d'un Interprete,
va leur demander s'ils n'ont
pas beſoin de quelque choſe ,
ſi on leur porte àmanger aux
heures preſcrites & s'ils n'ont
pointdeplaintesà faire contre
les Officiers que l'on employe
auprés d'eux. Cela leur ſeroit
d'un fort grand foulagement
fi l'on avoit ſoin de remedier
aux injustices u'ils ſouffrent
mais quelques plaintes qu'ils
faſſent , on les écoute , & ils
n'en ſont pas traitez avec plus
d'humanitez . Le Saint Offce
confiſque ordinairement
tous les biens meubles &
immeubles de ceux qu'il fait
Decembre 1687.
*
E
1
28
1 MERCVRE
د
arréter , & c'eſt ce qui luy
établit un revenu pour nourrir
ceux qui n'ont aucun
bien. La nourriture eſt égale
pour les uns & pour les autres
. Toutes les . perſonnes
qu'on amene dans les priſons
de l'Inquisition , font inter.
rogées d'abord , & on leur
demande leur nom leur
profeſſion ou leur qualité,
aprés quoy on les exhorte
à faire une exacte declara
tion de tous leurs biens.
On les affeure de la part de
Dieu que ſi leur innocence
paroiſt on leur rendra fora
fidellement tout ce qu'ils auront
declaré , & qu'au con
traire , quand meme
reconnoiſtroit qu'ils ne feroient
point coupables , on
confiformpit tout ce qu'on
on
LYON
*
1899 *
THEATE DE GALANT . 99
découvriroit dans la
Cepcho
E
il eſt rare qu'ils retirent aucune
des chofes qu'ils ont
déclarées. Ceux qui s'accufent
de leur propre mouvement
, & qui font paroiftre
qu'ils ſe repentent avant
qu'on les ait ſaiſis , demeurentlibres
, & on neles peut
mener en prifon , mais on
regarde comme criminels
ceux qui ne s'accuſent point
avant qu'on les empriſonne,
& on les condamne comme
cels. Il est vray que dans l'Inquifition
, perſonne n'eſt jamais
puny d'aucune peine
temporelle qui aille à la
mort , à la referve de ceux
qui ſont convaincus manifeſtement.
Il faut pour cela
que le nombre des témoins
E2
100 MERCVRE
A
aille du moins juſqu'à ſept
j'entens pour faire condam-
"ner un homme , car deux
fuffiſent pour decreter la priſe
de corps.Quoy que le coupable
foit pleinement con.
vaincu , & que l'énormité du
crime parle contre luy , le
Saint Office ſe contente de
la peine Ecclefiaſtique de
l'Excommunication & de
د
Tentiere confiſcation des
biens ; & à l'égarddes peines
temporelles & corporelles
que la Justice Laïque luy
doit impoſer , s'il avouë fon
crime , cet aveu le fauve. Le
Saint Office ſuſpend le bras
feculier , en intercedant pour
luy , & il n'y a rien qu'on ne
faſſe pour l'obliger à ſe garantir
par là de toute peine.
S'il eſt aſſez malheureux pour
GALANT. 101
1
retomber dans le meſme crime
, l'Inquifition , n'eſt plus
en pouvoir de le ſauver. Il
faut qu'elle l'abandonne au
bras feculier , ce qu'elle ne
fait jamais qu'aprés avoir
fait promettre aux Juges Laïques
que s'ils puniffent de
mort le criminel relaps , ce
ſera au moins fans effuſion de
fang , comme fi brûler un
un homme , n'eſtoit pas plus
que deluy couper la teſte . Si
e'eft quelque choſe d'humain
& d'avantageux de ne pouvoir
eſtre condamné que par
ſept témoins , il y a cela de
fort fâcheux qu'il ne font jamais
confrontez à l'Accuſé ;
& qu'on reçoit à dépoſer
contre luy toutes fortes de
perſonnes ,juſqu'à celles mêmes
qui ont intereſt à le faire
C
E 3
102 MERCURE
condamner. Il n'eſt point rećeu
dans les reproches qu'il
trouve à faire contre des témoins
, quelque indigne
qu'ils les faſſe voir d'eſtre
écoutez, On comprenddans
ce nombre de ſept non feulement
les complices pretendus
, qui ne dépofent que
quand ils font appliquez à la
queſtion,& qu'ils ne peuvent
fauver leur vie qu'en avouant
, ce qu'ils n'ont pas
fait, mais encore l'Acuſe , qui
avoüant à la torture le crime
qu'il n'a point commis , eft
reputé témoin contre ſoyméme.
Il arrive meſmeaſſez
ſouvent , que de ce nombre
de ſept il n'y a aucun témoin
que l'on ait ſujet de croire,
puis que ce ſont tous des
complices pretendus , qui ,
GALANT.
103
quoy qu'innocens du crime
qu'on leur impoſe , font forcez
ou par les menaces du
feu , on par la rigueur de la
torture , àfe déclarer coupables
, & à charger l'innocent
pour s'exempter de la mort.
Entre les crimes dont l'In
quifition la droit de connoiſtre
, il y en a dont on peut
u'avoir aucun complice
comme le Blafpheme & l'Impieté.
Il y en a d'autres qu'on
ne peut commettre ſeul
comme le peché de Sodomie ,
&d'autre enfin vous menent
plus loin , & vous engagent
à avoir pluſieurs complices.
Cesderniers fontd'avoir afſifté
au Sabath Judaïque , ou à
ces Aſſemblées ſuperſtitieuſes
que les Idolâtres conver
: Ez
104 C
MERCVRE
tis quittent avectant de peine
, & que l'on traite de Sorcellerie
& de Magie , parce
qu'on les tient pour découvrir
les chofes fecretes , &
pour avoir connoiſſance de
l'avenir en employant des
moyens qui donnent commerce
avec le Diable . C'eſt
particulierement contre les
crimes qu'on ne peut commettre
ſeul , que les procedures
du Saint Office font
plus extraordinaires & plus
rigoureuſes . Ceux que l'on
appelle Chreftiens nouveaux
y font expoſez plus que les
autres . Ce font Familles de
gens defcendus des luifs convertis
que l'on a toûjours
diftinguées des Familles
Chreftiennes . Ainfi , quoy
que quelques- uns d'entre eux
,
( 195
GALANT.
ayent contracté alliance avec
les anciens Chreftiens , &
que leurs Ayeuls & leurs Bifayeuls
ayent eſté veritablement
Chreſtiens , le nom de
Juif qui eſt odieux par toute
la terre , l'eſt tellement en ce
pays -là , que ces malheureux
n'ont pû encore obtenir d'eſtre
admis an nombre des
Criſtiams Velhos , qui veut dire
Vieux Chrestiens. Ferdinand ,
Roy d'Arragond , & Iſabelle,
Reine de Caſtille ſa Femme,
chafferent les Juifs de toute
l'Eſpagne, & ces malheureux
fe refugierent en Portugal, où
il leur fut permis de demeurer
en embraſſant le Chriſtianiſme,
ce qu'ils firent tous,du
moins leur couverſion fut apparente.
Comme les Familles
venuës directement ou en
Es
106 MERCURE
partie de ces Juifs , font diftin
ctement connues dans tous
les Estats de la dépendance
du Portugal , la haine qu'on
a pour elles les engage à s'unir
enſemble fort étroitement
, pour ſe rendre les fervices
mutuels qu'elles ne
peuvent attendre des autres ,
& cette union augmentant
encore lemépris & l'averſion
qu'on leur fait paroiſtre , eft
la cauſe la plus ordinaire de
leurs diſgraces . Quand quelque
Chreftien nouveau,mais.
qui pourtant eſt tres - veritablement
Chreſtien , ſe voit
arreſté par ordre de Pinquifition
, la certitude qu'il a de
fon innocence ,dont il eſpere
donner des preuves inconteſtables
, fait qu'il n'a pas
de peine à declarer en quoy
GALANT.
107
:
tous ſes biens confiftent parce
qu'il ne doute point qu'ils
ne luy foient fort fidellement
rendus ; à peine pourtant eſtil
enfermé dans ſon cachot
qu'on fait tout vendre à l'encan,
en forte qu'il n'en retire
jamais aucune choſe . On le
laiſſe là pendant quelques
mois ſans luy rien dire, aprés
quoy il eſt appellé à l'audience.
On luy demande s'il ſçait
pourquoy on l'a arreſté. Il
répond que non , parce qu'il
eft innocent, & qu'il ne peut
deviner de quoy on l'accuſe..
Cette réponſe le fait renvoyer
dans ſa logette ,& om
l'exhorte auparavant de penfer
à luy ſerieuſement , &de
confeffer fon crime, puis qu'il
n'y a point d'autre moyen
de voir finir fon malheur.
E6
108 MERCURE
Quelque temps aprés on l'appelle
encore à l'audience , &
on l'interroge ainſi pluſieurs
fois , juſqu'à ce quele temps
de l'Au to da Fé s'approchant,
ſans go'on ait pû luy faire
avouër ce qu'il n'a garde de
dire , puis qu'il ne l'a point
commis le Promoteur ſe
preſente , & luy declare que
pluſieurs Témoins l'accuſent
d'avoir judaïfé , c'eſt à dire
d'avoir obſervé les ceremonies
de la Loy Moſaï que, qui
conſiſtent à ne point manger
ger de pourceau , de lièvre,
&de poiſſon ſans écaille , de
s'étre aſſemblé , d'avoir folemniſé
le jour du Sabath
mangé l'agneau Pafcal , &
ainſi du reſte . On le conjure
par tout ce qu'il ya de plus.
facré ,de répondre aux bon-
6

GALAN T. 109
tez du Saint Office , qui ne
demande la confeſſion de ſes
crimes , que pour les luy pardonner
, & pour luy ſauver
la vie , ce qu'on ne peut faire
s'il ne s'accuſe volontairement
. Si cet innocent Perſiſte
à ne vouloir point ſe dire
coupable , on le condamne
, comme convicto negativo
c'eſt à dire , convaincu , mais
qui n'avouë pas à eſtre Livré
au bras feculier , qui doit le
punir felon les Loix , & en
cela , il nes s'agit pas de moins
que d'eſtre brûle . On ne laiffe
pas de continuer toûjours.
à l'exhorter d'avouër ſes crimes
, & pourveu qu'il confente
à s'accuſer , ne fuſt ce
qu'avant le jour qui precede
fa fortie , il peut encore éviter
la mort ; mais s'il refifte
A.
110 MERCURE
à toutes les exhortations
qu'on luy fait & que le
tourment de la queſtion ne
l'oblige point à s'accuſer , on
luy fignifie enfin fon arreſt..
Un Huiffier de la luſtice feculiere
qui eft preſent àcette
fignification , jette un cordon
fur lesmains de ce pretendu
coupable , pour marque qu'il
en prend poffeſſion, aprés que
la Justice Ecclefiaftique l'a
abandonné . Un Confeffeur
entre dans ce meſme temps
& ne quitte plus le condamné.
Il eſt avec luy le jour &
la nuit , & le preſſe de nouvean
de ſauverſa vie , en s'avouant
criminel des chofes
dont on l'accuſe .On doit luy
avoir prononcé fon Arreſt le
Vendredy,& s'il perſiſte à
nierjusqu'auDimanche ,qui
GALANT. in
eſt le jour où ſe fait l'acte de
foy , il ne ſçauroit plus éviter
le feu . D'un autre coſté ſi la
crainte de la mort luy fait
prendre le party de s'accuſer,
il devient infame , & eſt miferable
tout le reſte de ſes.
jours.. C'eſt un terrible ſujet
d'embarras pour un innocent.
S'il ſe reſout àſauver fa
vie en s'accufant, il fautqu'il
demande à eſtre écouté , &
on le conduit auſſi toſt à
l'Audience. Lors qu'il eſt:
devant ſes luges , il'eſt obligé
de leur faire le détail de
fes crimes pretendus ,& de demander
mifericorde pour les
refus qu'il a fait de les declarer
d'abord.Il faitcedétail fun
les depoſitions de ſes témoins
qu'on luy a ſignifiées , c'eſt
à dire qu'il demeure d'ac12
MERCURE
!
cord de toutes les choſes
dont- ila ſçeu qu'ils l'ont accuſé
, quoy qu'en effet il ne
les ait pas commiſes. Il n'en
eſt pas quitte pour cela.
Comme il avouë , par exemple
, qu'ila aſſiſté à des Afſemblées
le jour du Sabath ,
on pretend que ceux qui
l'ont accuſé s'y foient trouvez
, & on veut que pour témoigner
combien fon repentir
eſt ſincere , non ſeulement
il les nomme , mais
encore tous ceux qu'il doit
avoir veus à ces meſmes afſemblées.
Cela l'oblige à
nommer ſes Parens , fes
Amis ,ou ſes Voiſins,& enfin
tous ceux d'entre les Chreftiens
nouveaux avec qui ila
le plus de commerce,n'eſtant
pas poſſible qu'il devine juſte
GALANT. 113
les fix ou ſept témoins qui
l'ont accufe . Il devient par
là luy meſme un témoin
contre eux ; & cela ſuffit fouvent
pour donner occafion
d'envoyer les arreſter , ce qui
eſtant fait , on les garde dans
les priſons , juſqu'à ce que le
mefme nombre de témoins
ait eſté trouvé pour leur
faire faire leur procés comme
au premier Accuſé.
Quant aux anciens Chrétiens
, ils ne ſont preſque jamais
foupçonnez , ny repris
de Iudaïfme. Les meſmes
choſes ſont obſervées à
l'égard de ceux que l'on a
rendus ſuſpects de fortilege ,
parce qu'on pretend qu'ils
ont aſſiſté à des Aſſemblées
ſuperſtitieuſes . Ils font encore
plus embaraſſez à de114
MERCURE
{
viner leurs témoins que ne
le font les nouveaux Chrétiens
à cauſe qu'ils n'ont pas
comme eux à les chercher
dans une certaine eſpece
d'hommes . Il faut qu'ils les
trouvent au hazard dans
toutes les perſonnes qu'ils
connoiffent, ſoit qu'ils foient
amisou ennemis ,& c'eſt ce
qui embaraſſe un bien plus -
grand nombre d'Innocens
dans ces accufations qu'on
fait malgré foy & par hazard.
Ceux que l'on punit
de mort,& ceux qui évitent
d'eſtre condamnez en s'accuſant
, fon également reputez
coupables ,& les biens
des uns ne ſont pas moins
confiſquez que les biens des
autres . C'eſt à cauſe de cette
confiſcation qu'on veut
1
GALANT.15
toûjours que les perfonnes
qu'on fauve , car il n'y a que
les ſeules Relaps qu'on abandonne
au bra's feculier , de
clarent qu'ils font coupa
bles , & qu'on employe la
plus rude queſtion pour les
forcer d'avouër , ce que l'on
pretend qu'ils ayent commis .
Aprés cet aveu il n'y a perfonne
qui murmure de voir
leurs biens confifquez , & on
eſt entierement convaincu
de la Sainteté & de la dou
ceur de ce Tribunal , lors
qu'on y remet la peine de
mort à des accuſez qui difent
eux-mefmes qu'ils l'ont
meritée. Aprés qu'ils font
fortis des Priſons , ils font
obligez de ſe loüer de la
clemence dont on a ufé pour
eux, &f un homme qui s'eft
;
116. MERCVRE
déclaré coupable , vouloit ſe
justifier quand il n'eſt plus
entre les mains des Inquifiteurs
, il feroit auffi - toſt denonce
& arreſté , & il ne
manqueroit pas d'eſtre brûlé
au premier Acte de foy . On
met encore dans les Priſons
de l'inquifition , les Mahometans
, Gentils ou autres
étrangers , de quelque Reli
gion qu'ils foient , qui ayant
receu le Baptefme , obfervent
encorequelques ſuperſtitions
du Paganiſme , & uſent de
certaines ceremonies , comme
pour ſçavoir quel doit
eſtre le fuccés d'une maladie
ou d'une affaire , ce qu'une
choſe qu'on aura volée ſera
devenuë , fi on eſt aimé ou
non , & on les punit de mort
la ſeconde fois s'ils ont con
GALANT. 117
feflé la premiere , & dés la
premiere s'ils perſiſtent à
nier. Cela eſt cauſe que ces
Prifons font toujours extrémement
remplies puis qu'on
voit bien plus de Mahometans
& de Centils que de
Chrétiens,dans les terres que
les Portugais poffedent aux
Indes. Il y a quatre Inquifitions
dans tous les Pays de
leur domination,trois en Portugal,
qui font à Lisbonne , à
Coimbre & à Devora , & une
à Goa dans les Indes Orientales
. Cette derniere étend ſa
Iurifdiction fur tous les Pays
dont le Roy de Portugal eſt
Maiſtre au delà du Cap de
Bonne Efperance. Outre ces
quatre 'Tribunaux qui font
Souverains,& connoiffent de
toutes les affaires qui arri118
MERCURE
vent dans les lieux dépendans
de leur reffort , il ya
encore le grand Conſeil de
l'Inquifition où preſide l'In .
quiſiteurGeneral. Ce Tribunaleſt
leChefde tous les autres
, & l'on ne fait rien ailleurs
dont on ne l'informe.
Le Roy nomme tous les Inquifiteurs
,& lePapeles confirme
en leur envoyant des
Bulles . On leur rend beaucoup
d'honneurs &leur
authorité eſt fort grande.
Le grand: Inquifiteur eſt le
ſeul dans Goa qui ait le
droit de ſe faire porter en
Chaiſe , & on a pour luy plus
de reſpect que pour l'Archeveſque
ou le Viceroy. Ils ne
reconnoiſſent pas pourrant
fon pouvoir , non plus que le
GrandVicairede l'Archevef-
د
GALANT. 119
que,qui est un Evefque ordinairement
, & les Gouverneurs
, quand le Viceroy eft
mort , quoy que cet Inquifiteur
puiſſe les faire tous arre+
ſter aprés en avoir donné avis
àlaCourde Portugal ,& receu
des ordres ſecrets du Conſeil
fouverain de l'Inquifition de
Lisbonne . Toutes les autres
perſonnes , de quelque rang
qu'elles foient , Laïques ou
Eccleſiaſtiques , ſont ſoûmiſes
à l'autorité de ce Tribunal.
Le Conſeil ſouverain de
l'Inquifition de Lisbonne
ne s'affemble que de quinze
joursen quinze jours , fi ce
n'eſtque quelque cauſe extraordinaire
l'y oblige ; & les
Confeils ordinaires font afſemblez.
regulierement deux
fois chaque jour , le matin
i
1
120 MERCURE
depuis huit heures juſqu'à
onze , & l'apréſimidy , depuis
deux heures juſqu'à quatre ,
& quelquefois bien plus tard,
fur tout quand le temps des
Actes de foy approche. Les
Audiences font alors affez
ſouvent prolongées. juſqu'à
dix heures du foir. Non feulement
ceux que l'on appelle
Deputados , aſſiſtent au juge.
ment des caufes ; mais les
Archeveſques ou Evefques
des lieux où l'Inquifition eſt
établie , ont droit de ſe trouveran
Tribunal , & d'y prefider.
Il me reſte à vous parler
des Ceremonies que l'on obſervelors
qu'il ſe faitun Acte
de foy ; & pour vous en faire
un détail fidelleje n'ay qu'à
vous rapporter ce qui ſe paſſa
le
GALANT. 121
le jour que l'Auteur de la
Relation de tout ce que je
viens de vous apprendre, for.
tit des Priſons de lInquifition
de Goa , aprés y avoir
languy prés de deux ans . Les
Curieux verront dans ſon
Livrela cauſe qui l'avoit fait
arreſter. Elle eſtoit des plus
legeres & n'euſt pas ſuffi à
donner de luy le moindre
foupçon , ſi desintereſts particuliers
n'euſſent fait agir ſes
ennemis . Le 11. Janvier qui
étoit un Samedy , tous les
Prifonniers apprirent un peu
avant minuit , que l'Auto da
Fé ſe feroit le lendemain. Ils
furent furpris d'entendre ouvrir
les verroux de leurs cellules
, & d'y voir des gens
qui portoient de la lumiere.
C'eſtoit l'Alcaide , qui accom-
Decembre 1687 . F
1
122 MERCURE
pagné des Gardes venoit donner
à chacun un habit , qui
conſiſtoit à une Veſte , dont
les manches alloient juſques
au poignet. Il y avoit auſſi un
caleçon qui deſcendoit jufque
ſur les talons , & le tout
eſtoit de toile noire rayée de
blanc. Il leur ordonna à tous
de ſe reveſtir de cet habit,&
aprés leur avoir dit qu'ils ſe
tinſſent preſts quand on les
feroit appeller, il ſe rerira laiffant
une lampe allumée dans
chaque Cellule . Ce meſme
Alcaïde revint avec les Gardes
fur les deux heures du matin
, & fit conduire tous les
Priſonniers dans une longue
Galerie , où ils furentarrangez
debout contre la muraille
au nombre de deux
cens hommes , fans qu'aucun
!
GALANT .
123
d'eux proferaſt une parole.
Ce lieu n'eſtoit éclairé que
parunpetit nombre de lampes
d'où ſortoit une lumiere
lugubre qui faiſoit trembler
d'horreur. Les Femmes
furent menées dans un autre
Galerie veſtuës dela mesme
étoffe que les hommes , &
dans un Dortoir plus éloigné
, il y avoit quelques Prifonniers
avec des perſonnes
habit long qui ſe promenoient
de temps en temps .
C'eſtoient ceux qui devoient
eſtre brûlez , auſquels on avoit
envoyé des Confeffeurs.
Chacun s'eftant mis entang
contre la muraille de la Galerie
on leur donna à tous
un cierge de cire jaune , &
enfuite on apporta un pa .
quet d'habits faits comme
F2
124 MERCURE
des Dalmatiques , ou de
grands Scapulaires. Ils étoient
de toile jaune avec des Croix
de Saint André peintes en
rouges devant & derriere.On
les appelle sambenitos , & on
les donne à ceux qui ont
commis ou que l'on pretend
avoir commis des crimes
contre la foy , ſoit Juifs , Mahometans
, Sorciers , ou Heretiques
qui ont fait auparavant
profeſſion des veritez
Catholiques . On distribua
vingt de ces grands Scapulaires
à des Noirs qu'on accuſoit
de magie , & deux à
deux autres . Il ya une autre
eſpece de Scapulaire appellé
Samarra , que l'on fait porter
àceux qui eſtant tenus pour
convaincus , perſiſtent à nier
les crimes qu'on leur impuGALANT.
125
د
&
te,ou qui ſont relaps. Lefond
en eſt gris , & l'on voit le
Portrait au naturel de celuy
qu'on doit brûler repreſenté
devant& derriere. Ce Portrait
aubasduquel leurs noms
& leurs crimes font écrits, eſt
poſé ſur des tiſons , avec des
flames qui s'élevent
des Demons tout autour. Les
Samarras de ceux qui s'accuſent
aprés leur Sentence prononcée
, & avant leur fortie
de la prifon , ou qui ne
ſont pas relaps , ont des flames
renverſées la pointe en
bas ,& cela s'appelle Fogo revolto
. La diſtribution de ces
divers Scapulaires ayant eſté
faite , on apporta cinq bonnets
de carton , élevez en
pointe à la façon d'un painde
fucre. Ils eſtoient tout,
F3
126 MERCURE
couverts de Diables & de fla-
د
mes avec un écriteau où
eſtoitle motde Feiticero , qui
fignifie Sorcier . Ces bonnets
qu'on appelle Carochas furent
mis fur la teſte des cinq
plus coupables d'entre ceux
qu'onaccufoit de Magie , &
quand tous les Prifonniers
curent eſté ornez de la forte ,
felon que leurs crimes étoient
plus ou moins énormes , on
leur permit de s'aſſeoir par
terre en attendant des ordres
nouveaux. A quatre heures
du matin , des Serviteurs de
cette fainte Maiſon accompagnerent
lesGardes , & diſtribuerent
du pain & des figues
à ceux qui voulurent
bien en recevoir. Le Soleil
n'étoit pas encore levéquand
on entendit fonner la groffe
GALANT. 127
Cloche de la Cathedrale . C'étoit
un ſignal qui avertiſſoit
les Peuples , qu'ils devoient
-voir ce jour là l'auguſte ceremonie
de l'Acte de foy . D'abord
on fit fortir un à un tous
les priſonniers . Ils entrerent
- dans la Grande Salle. L'Inquifiteur
eſtoit aſſis à la porte
, & avoit auprés de luy un
Secretairé debout , tenant
dans ſes mains une Liſte où
eftoient écrits les noms de
pluſieurs Habitans de Goa ,
qui estoient auſſi dans cette
* Salle , & à mesure qu'on faifoit
fortir un Prifonnier, l'Inquifiteur
nommoit un des
Habitans , qui fe mettoit au
coſté du criminel ,& l'accompagnoit
pour luy ſervir de
Parrain en l'Acte de foy . Ces
-Parrains ſe font un fortgrand
F 4
128 MERCVRE
honneur d'eſtre choiſis pour
une pareille fonction , &
quand la Feſte eſt finie , ils
font obligez de répondre
des perfonnes qu'ils accompagnent&
de les repreſenter.
La Proceſſion commença
par la Communauté des Dominiquains
. C'eſt un Privilege
qu'ils ont à cauſe que
Saint Dominique leur Fondateur
, l'a auſſi eſté de l'Inquifition.
La Baniere du
Saint Office eſtoit portée devant
eux. Saint Dominique
qu'on y voit repreſenté , &
dont l'Image eſt d'une tresriche
broderie tient un
glaive à la main , & de l'autre
une branche d'Olivier
avec cette Inſcription, Iuftitia
& mifericordia. Aprés cés
Religieux marchoient tous
د
GALANT. 129
:
les Priſonniers l'un aprés
l'autre , chacun ayant fon
Parrain à ſon coſté,& tenant
un cierge. Les moins couppaabbles
alloient les premiers.
La marche dura plus d'une
grande heure , & comme ils
marchoient pieds nuds , la
quantité de petits cailloux
qui ſe rencontrent dans toutes
les ruës de Goa les faifoit
fouffrir cruellement . Enfin
on arriva en l'Egliſe de Saint
François , où l'on devoit cefebrer
pour cette fois l'Auto
dafé. Il y avoit fur le grand
Autel qu'on avoit paré de
noir fix Chandeliers d'argentgarnis
de cierges de cire
blanche , & aux deux coſtez
eſtoient deux manieres de
Trônes , l'un à droite pour
l'Inquifiteur & fes Confeil-
FS
130 MERCURE
lers , & l'autre pour le Viceroy
& ceux de fa Cour. On
avoit dreſſé un autre Autel
à l'oppoſite du grand. Il en
eſtoit à quelque diſtance , &
avançoit un peu vers la porte.
On y avoit mis dix Miffels
ouverts , & de là juſques
à la porte de l'Eglife , on avoit
fait une Galerie fermée
d'un balustre de chaque
coſté . Elle estoit large d'environ
trois pieds , & de parr
& d'autre on avoit placé des
bancs fur lesquels les Crimi
nels & leurs Parrains alloient
s'affeoir à mesure qu'ils entroient
dans cette Eglife.
Ainſi les premiers venus
étoient les plus proches de
l'Autel . Ceux à qui l'on avoit
donné les Carochas ar
riverent les derniers , & im-
1
GALANT.
131
mediatement aprés eux parut
un grand Crucifix , dont
la face eftoit tournée du coſté
de ceux qui le precedoient ,
pour marquer la mifericorde
dont le Saint Office uſoit à
leur égard , en les délivrant
de la mort qu'ils meritoient ,
& le Crucifix eſtoit ſuivy de
deux perſonnes ,& de quatre
Statuës à hauteur d'homme ,
attachées chacune au bout
d'une longue perche ,& accompagnées
d'autant de caffettes
remplies des offemens
de ceux qui eſtoient reprefentez
par les Statuës . Ces
Caffettes eſtoient portées par
un pareil nombre d'hommes ,
& le Crucifix qui tournoit
dos aux criminels qui marchoient
enſuite , faisoit connoiſtre
qu'ils n'avoient plus
{
F6
132 MERCURE
de pardon à eſperer. Ces petits
cofres remplis d'oſſemens
font une marque du grand
pouvoir de l'Inquifition , qui
ne s'étend pas ſeulement fur
les perſonnes vivantes ; ou
fur celles qui font mortes
pendant le procés , mais en
core fur des gens qui ſont
morts pluſieurs annéesavant
qu'on ait déposé contre eux ,
de forte qu'ils font chargez
de quelque grand crime a.
prés leur mort on les déterre
, & on brûle leurs oſſemens
dans l'Acte de foy s'ils demeurent
convaincus .La con .
fiſcation de tous leurs biens
fuit leur condamnation , &
on les reprend ſur les Heritiers
qui ont déja partagez
entre eux. Quand chacun eut
pris ſa place dans l'Egliſe où
GALANT. 133
ſe devoit faire la Ceremonie,
l'Inquiſiteur ſuivi de ſes Officiers
, entra , & alla occuper
le Tribunal qu'on luy avoit
préparé au coſté droit de
l'Autel. On poſa le Crucifix
entre les fix Chandeliers , &
alors le Provincial des Auguſtins
monta en chaire , &
fitundiſcours d'environ une
demy-heure.Il compara l'Inquiſition
avec l'Arche de
Noé , & il y mit cette difference,
que les Animaux qui
eſtoient entrez dans l'Arche,.
en ſortirent avec leur meſme
nature , & qu'au contraire
l'Inquisition avoit cette admirable
proprieté de changer
de telle forte toutes les perſonnes
qu'on y enfermoit,que
ceux qui avoient paru des
loups&des lions furieux en
134 MERCVRE
f
y entrant , en fortoient auſſi
doux que des Agneaux. Lors
qu'il fut defcendu de Chaire,
deux Lecteurs y monterent
touràtour , pour y lire publiquement
les procésdes criminels
, & declarer àchacun les
penitences qui luy eſtoient
impoſées. Pendant ce temps
celuy dont on lifoit le procés
eſtoit conduit par l'Alcaïde
au milieu de la Galerie, & il
y reftoit debout tenant un
cierge allumé juſqu'à ce que
fa Sentence luy cuſt eſté prononcée;
& cela fait , on le
menoit au pied de l'Autel ,
où eſtoient les dix Miſſels,
furiundeſquels on luy faifoit
mettre les mains . Il demeuroit
à genoux tenant
toûjours les mains fur le Livre
,juſqu'à ce qu'ilfuſt ve
GALAN T. 139
nu autant de perfonnes qu'il
y avoitde Miſſels , & alors le
Lecteur diſcontinua la lecturedes
procés , pour prononcer
àhaute voix une Confefſion
de foy , que les coupables
furent exhortez de reciter
de coeur & de bouche
dans le mefme temps. Aprés
cela , chacun alla reprendre
fa place , & on fit la meſme
choſe pour dix autres ,jufqu'à
ce qu'on euſt lu tous
les procés. Les uns furent
condamnez au foüet , & les
autres aux Galeres. Il y en
eut aufſi beaucoup d'exilez..
Auffi-toft qu'on cut achevé
de lire les procés de ceux à
qui on ſauvoit la vie , l'Inquifiteur
fortit de fon Tribunal
,& alla ſe reveſtir d'une
Aube & d'une Etole , aprés
136 MERCVRE
quoy il vint dans le milieu
de l'Egliſe accompagné
de vingt Preſtres qui tenoient
chacun une houſſine..
Il y recita diverſes prieres ,
&donna enfuite l'abſolution
aux Criminels , comme ayant
eſté excommuniez . Les Pretres
donnerent auſſi à chacun
un coup de houſſine ſur
fon habit ; & leurs parrains
qui n'avoient point voulu
leur parlerdurant la marche,
commencerent à les embraf.
fer , & les reconnoiſtre pour
leurs Freres. A cette Ceremonie
fucceda la funeſte
condamnation de ceux qui
devoient eſtre brûlez . C'étoit
un homme & une femme
, tous deux Indiens , Noirs
& Chreftiens aucuſez de Magie
, & condamnez comme
GALANT.
137
ریغ
eſtant relaps . L'Inquifiteur
s'eſtant remis dans ſon Tribunal
, on les fit venir l'un
aprés l'autre. On leut leur
procés , & on marquoit ſur la
fin de leur Sentence que leur
recheute avoit mis le Saint
Office dans l'impoſſibilité de
leur faire grace , & qu'encore
qu'il ne puſt ſe diſpenſer de
les peunir ſelon la rigueurdes
Loix , c'eſtoit pourtant à regret
qu'il les livroit au bras
feculier. Alors l'Alcaide de
l'Inquifition leur donna un
petit coup ſur la poitrine ,
pour faire connoiſtre qu'elle
les abandonnoit , & l'Huiſſier
de la luſtice ſeculiere s'approcha
d'eux afin d'en prendre
poſſeſſion . Il y avoit auſſi
quatre Statuës d'hommes
morts avec les caffettes où
138 MERCURE
:
!
leurs offemens eſtoient renfermez
. Deux de ces Statuës
repreſentoient deux hommes
tenus pour convaincus de
Magie ; & les deux autres ,
deux Chreftiens nouveaux ,
que l'on pretendoit avoir obſervé
la Loy de Moyfe. L'un
eſtoit mort dans les Priſons
du Saint Office , & l'autre
dans ſa maiſon . Il y avoit
fort long-temps que ce dernier
eſtoit enterré dans ſa Paroiffe
. Il avoit laiſſe des biens
fort confiderables , & une accuſation
de Judaïsme faite
contre luy depuis ſa mort ,
avoit donné lieu à le faire
déterrer pour brûler ſes osen
l'Acte de foy . Les deux malt
heureux dont je viens de
vous parler , furent conduits
fur le bordde la Riviere , où
GALANT.
139
le Viceroy & fa Cour s'étoient
rendus . Voicy ce que
l'on pratique à l'égard de
ceux que l'on fait mourir.
Si - toſt qu'ils font arrivez au
lieu où l'execution ſe doit
faire par l'ordre des Juges ſeculiers
qui s'y aſſemblent , on
leur demande en quelle Religion
ils veulent mourir. On
ne revoit jamais leurs procés,
parce qu'on les croit fort jus
ſtement condamnez , & que
perfonne ne doute que l'Inquifition
ne ſoit infaillible.
Aprés qu'ils ont répondu à
cette unique demande , l'Executeur
ſe ſaiſit deleurs perſonnes
, les attache à des pôteaux
fur le bucher qu'on a
prepare le jour precedent , &
il les étrangle s'ils meurent
Chreftiens ; s'ils perfiſtene
140 MERCVRE
dans le Iudaïfine ou dans
l'Herefie, ils ſont brûlez vifs .
Le iour qui ſuit l'execution ,
on porte leurs portraits dans
lesEgliſes des Dominiquains .
On n'y reprefente que leur
teſte , mais au naturel . On
poſe ces teſtes ſur des tiſons
embraſez , & l'on met leur
nom au bas avec celuy de
leur pere & de leur pays , le
genre du crime qui les a fait
condamner, l'année , le mois,
& le iour où ils ont eſté executez
. Ces effroyables repreſentations
font l'ornement
de la Nef. On en met auffi
au deſſus de la grande porte
de l'Eglife , comme autant de
marques du noble triomphe
qui eſt remporté par le Saint
Office ; & quand cette face
de l'Egliſe en eſt remplie , on
GALANT.
141
les étend ſur les aiſles proche
de la porte. Ceux que l'on
about , vont recevoir quelques
iours aprés des mains de
l'Inquifiteur les penitences
qui leur font preſcrites. On
les fait mettre à genoux , &
iurer , les mains ſur les Evangiles
, qu'ils garderont inviolablement
le ſecret fur
toutes les choſes qui ſe ſont
paſſees depuis leur détention.
Le Public doit ſe tenir obligé
à celuy qui s'eſt donné
la peine de faire cette Relation
, & il eſt facile de iuger
parlesmorceaux que ie vous
en envoye , de ce que peut
eſtre l'Ouvrage entier. Toute
l'Hiſtoire de ce qui luy eſt
arrivé pendant les deux années
qu'il a demeuré à l'In142
MERCURE
quifition, y eſt naturellement
dépeinte , & fait connoiſtre
par des faits ce que je viens
de marquer des manieres d'agir
de l'Inquifition , & de
tout ce qui ſe paſſe dans les
Tribunaux du Saint Office .
Les Figures meſme qu'on y
trouve en aſſez grand nombre
& qui font tres - bien
gravées , font voir le genie ,
& les ceremonies de ces Tribunaux
. CetOuvrage eſt encore
remply de pluſieurs
choſes curieuſes , & l'Auteur
ya joint de courtes Defcriptionsde
tous les lieux où il a
paffé .
:
د
Ie ne vous dis rien à l'a .
vantage de l'Air nouveau
que je vous envoye ; vous en
connoiſtrez les beautez en le
chantant,
GALANT. 143
AIR NOVVEAV.
CLymene me manque de foy,
L'ingrate a changé , je le
voy ,
Tout me dit qu'elle est infidelle.
Je n'ay , pour m'en vanger , qu'à
faireun autre choix ,
Mais en vain je vivrois fous de
plus douces Loix ,
Puis-je estre heureux ,si je ne
vis pour elle ?
On est bien malheureux
en aimant quand on ne ſcauroit
ſe dégager , & qu'on n'a
que des rigueurs à attendre .
Cetriſte eſtat eſt fort naturellement
dépeint dans les
1 Vers qui ſuivent , & vous
plaindrez fans doute le trop
amoureux Tircis que de
144
MERCURE
1
longs mépris ne rebutent
point.
*****
EGLOGUE.
Ous
Vo
quin'avezpaass une ame
Al'épreuve du mepris ,
Gardez qu'elle ne s'enflame
Pour la fiere Amarillis.
Quandon aime cette Belle,
Quepeut-on attendre d'elle ,
Si pour le tendre Tircis
Elle est toûjours ficruelle ,
Qu'au plus fort de son tourment
Iln'oſeà cette inhumaine
Faire connoiſtreſa peine
Par unsoupirseulement ?
Eftime, respect , tendresse ,
Tout l'offense , tout la bleße,
Tout ce quivient àſa Cour
Sous l'Etendart del'Amour ,
Eft
!
GALANT. 145
Est receu d'un airsevere ,
Et le Berger abeau faire ,
Elle le verra mourir
Sansfe laiffer attendrir.
Vne ardeurfans esperance
Doitfignalerfa constance...
Lemalheureux ! il voit bien
Ce qu'il faudra qu'il endure ,
Mais une Amourſans mesure
Ne s'épouvante de rien
QuAmarillisfoit contente,
Que tout réponde àſes voeux ,
CetAmant qu'elle tourmente
Se croira toûjours heureux.
Dans l'excés defa tendreffe.
Nul autrefoin nele preffe ;
Ilvoudroit dans fon transport
Il voudroit pour la Cruelle
Souffrir cent fois unemort ,
Qui la duftrendre immortelle.
S'ilfalloit ,pour couronner
Ce cher objetdefespeines.
S'aller metire dans les chaisnes
Novembre 1687 . G
146
MERCVRE
Nulsfupplices, nulles geſnes
Ne le pourroient étonner.
Cependant, est- ilpoſſible ?
Amarillis inſenſible
Voit ces difcretes langueurs ,
Sans moderer ses rigueurs,
La crainte reſpectueuse
Dece fidelle Berger ,
Sa tendreſſe ingenieuse
Qui ne ceſſe deſonger
A ce qui peut l'obliger
Rienne lasçauroit changer.
Toûjoursfiere , &ferieuse
Elle prend ſoin d'éviter
De levoir , de l'écoûter :
Elie jouë avec Acante,
Et rit avec Licidas ;
MaissiTircisſepreſente.
Atout autre complaisante ,
Elle ne l'écoutepas .
De cette injuste malice
Quand pour demander justice
Il cherche de toutes parts
GALANT .
147
1.
1
A rencontrerses regards ;
L'inhumaine prevenue
Du deffeinde cet Amant ,
Ménage sibienfa veuë ,
Qu'il la cherche vainement.
Lors qu'il vient sursa Musette,
La plus douce du Hameau ,
Entonner un Air nouveau ,
Affectant d'estre distraite ,
Elle écoute avec Lyſette
Quelque groffier Chalumeau.
Quand ildarfeà quelque Feste,
Tout s'approche , tout s'arreſte ;
Elle fente avec dedain
S'éloigne , tourne la teste ,
Et le trouve trop badin .
Combien de Fleurs répanduës
Asa porteſousses pas,
Soins inutiles, belas !
Ce nefont que fleurs perduës,
L'ingrate ne les voit pas.
Dans cette rigueur extrême ,
Conferver pour ce qu'on aime
G 2
148 MERCURE
i
Toûjours le mesme panchant ,
Est- il rien de fi touchant ?
Ce transport inconcevable
Dans un Sieclefizastė ,
Est d'un prix inestimable ,
Et cette fiere Beauté
N'en verra point de ſemblables
Trouve- t-on beaucoup d'Amans
A l'épreuve des tourmens ,
D'unfi cruel efclavage ?
Et toutefois le Berger ,
Bien loin de se dégager ,
Voudroit fouffrir davantage ,
Pour (ignaler chaque jour
Sa tendreſſe &fon Amour.
Cette Eglogue eſt de M.
Magnin , & je vous l'envoye ,
non ſeulement parce que
c'eſt un ouvrage tres.digne
de fon Autheur , mais parce
que vous aimez tout ce qui
eſt pastoral. Ainſi je croy
:
GALANT.
149
vous donner une agreable
nouvelle, en vous apprenant
que j'efpere vous envoyer au
commencement de l'année ,
le recueil d'Eglogues de M.
de Fontenelle , dont je vous
parlay quand je vous fis part
du portrait deClarice , quia
paru à tout le monde d'une
nouveauté ſi ſinguliere. Ce
Eglogues qui ont eſté veuës
de quantité de perſonnes
d'eſprit , font extremement
eſtimées ,& tout ce que la
Vie champeſtre peut offrir
d'idées qui touchent , s'y
trouve depeint d'une manie.
re ſimple & naturelle , qui
nelaiſſe pas d'avoir toute la
beauté qu'on peut ſouhaitér
dans ce genre de Poësie.
L'Autheuryjoint un Traité
fortcurieux fur la nature des
G3
150
MERCURE
(
Eglogues , & parle de tous
ceux quien ont fait, en commençat
par Theocrite . Vous
ſçavez comment il écrit en
Profe C'est un ſtile aiſé, qu'il
trouve toûjours moyen de
rendre agreable ,meſme dans
les choſes les plus ſerieuſes .
M. le Marquis del Carpio ,
Viceroy de Naples , eſt mort
aprés une longue maladie ,
pendant le cours de laquelle
on a deſeſperé fort ſouvent
duretour de ſa ſanté , quoy
qu'on ait eu auſſi quelquefois
ſujet de croire qu'il en reviendroit.
Il avoit pour le
ſervice de ſon Prince une
activité qu'il ſeroit difficile
de bien exprimer.Comme il
ne ſe contentoit point de
ſçavoir par autruy ſi les ordres
qu'il donnoit eſtoient
GALANT..
151
bien executez , il deſcendoit
ſouvent de fon rang , pour
aller luy - meſme ſans qu'on
le connuſt , eſtre témoin de
l'execution de ce qu'il avoit
ordonné . Il eſtoit magnifique
& galant , & n'a
laiſſé échaper aucune occafion
d'en donner des marques
, en forte que fa galanterie
a éclaté dans des chofes
que le plus galant auroit eu.
peine à imaginer , quand il
auroit meſme reſolu de n'e
pargner rien pour la faire paroiſtre
dans le degré le plus
haut; mais on ne doit pas
s'en étonner.Un Eſpagnoleſt
toûjours plus galant qu'un
autre quand il ſe pique de
l'eſtre , & les manieres de ce
Viceroy ont eſté ſi extraordinaires
là- deſſus , qu'elles
G4
152
MERCURE
ont caufé de l'admiration &
de la ſurpriſe.Nousenavons
unexemple dans la reception
qu'il fit à Naples àMadame
la Ducheffe de Bracciane,&
dont je vous ay donné le détail.
Il ne feroit pas aiſé de
trouver tien d'égal ailleurs,
non pas meſme dans les Ouvrages
où l'on fait agir l'effort
de l'imagination , pour
feindre des galanteries qui
n'ont jamais eſté ,& dont on
ne croit pas qu'aucun homme
ſoit capable. M. le Marquis
del Carpio a eſté Ambaffadeur
extraordinaire à Rome
, avant que d'eſtre Viceroy
de Naples , & il a foutenu
cette dignité avec toute la
vigueur qu'on est obligé d'avoir
ende ſemblables emplois.
Il eſtoit Fils de Dom
GALANT.
153
ر
Loüis de Haro ,premier Miniſtre
d'Eſpagne , qui se trouva
das l'iſfle des Faisās,aujourd'huy
nommé de la Confe
rence , avec le Cardinal Mazarin
, ou la Paix , & le Mariage
du Roy furent conclus.
Iln'y a pas lieu d'eſtre ſurpris
que le Fils d'un pareil
Miniſtre ait fait paroître tant
' d'habileté en ſervant l'Eſpagne
avecun zele tout extraordinaire
. Il fit brûler un peu
avant que de mourir , un
paquet dans lequel on dit
qu'il y avoit beaucoup d'ordres
ſecrets qu'il avoit receus
du Roy fon Maiſtre . On
trouva dans un autre paquet,
que M. le Conneſtable Colonne
eſtoit nommé Viceroy
deNaples per interim , l'uſage
des Eſpagnoles eſtant lors
Gj
2
154
MERCURE
qu'ils nomment un Viceroy ,
ou un Gouverneur General
dans des Pays étrangers , de
nommer en mefme temps un
Succeffeur , & d'en mettre
les Proviſions dans un paquet
cacheté, qui ne s'ouvre
qu'aprés la mort du Viceroy,
ou du Gouverneur . Celuy
qu'on nomme eſt ordinairement
ſur les lieux , ou n'en
eſt pas éloigné , & cela ſe
pratique pour éviter les longueurs
qu'il faudroit pour
aller en Eſpagne , & pour
en revenir. Les Gouverneurs
qui font ainſi nommez
per interim , ne fontpas toujours
confirmez , & on en
nomme quelquefois d'autres
auſſi toſt qu'on a appris la
mort dudernier ; ce qui fait
qu'il y a des temps où le res
GALANT.
155
une
gne de celuy qui a eſté nommé
perinterim, eſt tres - court
La nomination de M.le Conneftable
Colomne ſe trouve
avoir eſté faite il y a trois
ans , qui eft le temps porté
dans les Proviſions qui ne
font pas per interim ; & quoy
que ce Conneſtable ne foit
aujourd'huy Viceroy de Naples
qu'en attendant
confirmation , ou qu'un autre
ſoit nommé , pour remplir
la place qu'il occupe prefentement
, on peut dire.
qu'il y a trois ans qu'il eſt
Viceroy fans en avoir fait
aucune fonction . Cechoixa
paru d'autant plus jadicieux,
que M.le Conneſtable
Colomne eft Conneſtable du
Royaume de Naples , & que
cette grande Charge eſt la
G6
156
MERCURE
premiere dignité de cet Etat.
L'oubliay de vous apprendre
il y a un mois la mort
de Meſſire lean de Raudy ,
Marquis de S. Diery , Baron
de Rudaye , Sollinac,Montplaifir
& autres lieux , arrivéeicy
le 26. de Novembre.
Il eſtoit Meſtre de Camp de
Cavalerie , & Maréchal des.
Camps & Armées du Roy.
Meffire Estienne
Bourg - Labbé , ancien Curé
de Nanteüil le Haudoin
mourut dans le même temps
en la Maiſon de Sorbonne
dontil eſtoitDocteur & Sepieur.
Ileſtoit auſſi Doyen
dela Faculté de Theologie
deParis.
du
Ie vous envoye un Fragment
de Lettre qui m'a paru
affez curieux. La Lettre eft
GALANT.
157
d'un Voyageur nouveau
Converty , qui rend compre
de ce qu'il'a veu àun autre
nouveau Converty. le ne
vous dis point le nom de la
Ville d'où elle a eſté écrites
Si vous ne pouvez le deviner
, il eft du moins impof
fible que la connoiſſance du
pays vous en échape .
Fay passé icy avec trente ou
quarante perfonnes , & nous y
avons trouvé les charitez tresminces
quoy que la Ville foit une
des plus richesdu pays. LesMa
gistrats ont défendu à chaque
particulier de donner plus de
vingt- cinq livres & un Miniſtre
eut la prévoyance de dire
en Chaire , qui ne faloit rien
donner du tout. D'ailleurs l'argent
be vaut icy que comme en Angleterre
trois pour cent tout aw
158 MERCVRE
plus , & il ne vaut qu'un &
demy fi on le veut placer feurement
. Outre cela les especes
diminuent de la fixième partie.
Les Louis d'or ne valent que
neuf livres dix fols. Ilfaut encore
payer tres -fouvent les deux
centiémes deniers de tous les
biens qu'on poſſede , ce qu'on a
veu arriver jusques à trois fois
en une année , pendant la der.
niere Guerre. Il n'y a rien icy
quine paye quelque droit . Une
paire de fouliers paye un fol ,
une paire de bottes , deux ; un
muid de vin , vingt-fix livres.
Si on veut avoir des Valets &
des chevaux , on paye fix livres
par anpour chacun. Si la terre
est bonne , elle paye jusqu'à dix
livres l'arpent . Un fac de bled
pesant cent foixante livres
paye quatre livres d'entrée ,&
GALANT.
159
1
le reste de denrées à proportion .
La biere ne vaut rien 6 parce
que les eaux font mauvaiſes ;
ainsi quiconque n'en peut boire
&ne veut pas faire la dépense
d'acheter du vin , est obligée , à
l'exemple de quantité de perfonnes
de ma connoiffance , de boire
du lait. Après cela fi quelqu'un
vous vante ce pays- cy , répondez-
luy fans befiter qu'il ne dit
pas vray. Iln'y a point de bois .
les herbes fentent mauvais ; il
est vray qu'on s'y accoûtume
mais je doute fi le cerveau &
les poulmons s'en trouvent
bien. S'il y avoit du moins
de la ſocieté , ce feroit une confolation
,mais il n'y ena aucune
à esperer avec les Habitans
de toutle pays. On n'y voit aucune
pieté, pas mesme à la Huguenote
, car on y travaille les
160 MERCVRE
Dimanches , & l'on va lire les
Gazetes dans les Eglifes. L'y vu
mesme dernierement un Devideur
de foye avec fon roüct. On
ne trouve pas quatre Ministres
du mesme sentiment . Il y a une
Secte de gens qui ne vont jamais
au Preſche. Ils difent qu'un
Predicateur ne peut que gaster
P'Ecriture en l'expliquant , &
qu'ilvaut mieux demeurer chez
Soy à la live. Peut- estre croyezvous
que j'exagere , mais au com
traire je referve beaucoup de chofes
touchant l'estat de la Religion,
que jevous diray à monretour.
7 Je vous laiſſe faire vos reflexions
là-deſſus . Elles ne
peuvent eſtre qu'avantageufes
à laFrance , & à la veritable
Religion , qui eſt la ſeule
qu'on y profeſſe aujourd'huy.
1
GALANT 161
4
>
Envous apprenantla mort
de Mr de Lamivoye , arrivée
il y a fort peu de temps , je
vous parlay de l'Abbaye de
Baffefontaine , qu'il laiffoit
vacante. Le Roy l'a donnée
à Mr Beuthillier de Champigny
, Bachelier en Theologie
, & Chanoine de l'Eglife
de Tours. Il eſt Neveu
de M. l'Eveſque de Troye ,
& petit-Neveu de M. Bouthillier
Archeveſque de
Tours. Quoy qu'il s'appliquebeaucoup
à ſe rendre habile
en. Theologie , & qu'il
donneune partiede ſon tems
à enſeigner la Philofophie , il
ne laiſſe pas d'en trouver encore
pour preſcher. Cette
grande application & ce
grand travail donnent lieu
de croire qu'il fera de tres-
د
J62 MERCVRE
utiles progrés dans les Sciences
& dans l'Eglife .
Voicy une Fable dont la
moralité peut faire rentrer
beaucoup de gens en euxmeſmes
. Le deſſein en eſttiré
des Emblèmes d'Alciat .
L'ASNE ET L'AVARE .
VN
IN Afne portoit fur fondos
Quătitedefriads morceaux,
Du gibier de toute maniere ,
Tout ce qu'il faut enfin pourfaire
bonnechere...
Comme il alloitfon grand chemin,
Etque defonfardeau le poids aſſez
honneste
Chez luy parle travail eut excité
lafaim ,
Afes yeux un chardonsefaitvoir
&l'arreste.
GALAN T. 163
:
!
i
1
1
A cet aspect il redreſſe la teste ,
S'avance , &le devore enfin.
In Avare , homme riche autant
qu'on le peut eftre ,
Voyant qu'unsi maigre repas ,
A pour fon appetit defi touchant
appas,
Tandis que fur fon dos l'Animal
faitparoistre
Tant de mets des plus délicats ,
D'unſi bizarrefortſe prend à rire,
éclate ?
Mais l'Afne , qui pretendne luy
ceder enrien , 1
Dequelqueheureux deftin quetou
esprit ſeflatte ,
Ton fort n'est pas , dit- il, fort dif
ferent dumien
3
El toûjours malheureux efclave,
Des biens qu'avec travail tes
mains ont amaſſez ,
Content de voir brillertes Loüis
entaffez
164 MERCURE
Tun'as pourtout regal qu'une méchante
rave.
On a fait dans l'Egliſe de
S. Sulpice le Service du bout
de l'an de feu Monfieur le
Prince . Monfieur le Prince ,
Monfieur le Duc ; & Mada
mela Ducheſſe y affifterent
ainſi que toute la Cour , avec
un fort grand nombre de ce
qu'il y a de perſonnes diſtinguées
en cette Ville. Monfieur
le Prince traita enfuite
àdiſner,tous ceux qui voulurent
venir manger chez luy.
Ily eut huit tables , qui furent
ſervies avec beaucoup
de magnificence , de delicareffe,
& d'ordre , ce Prince
n'ayant jamais rien fait , où
toutes ces choses neſe foient
trouvées . On peut dire à ſa
1
GALANT. 165
V
gloire , que jamais Fils n'a
travaillé avec plus de ſoin
ny avec plus d'éclat à tout
ce que ſon devoir l'engageoit
de faire , pour éternifer la
memoire d'un auſſi grand
homme que feu Monfieur le
Prince ſon pere. On n'a rien
vû de plus beau à Noſtre-
Dame , que le Mausolée que
ce Prince y fit faire lors que
toutes les Cours Superieures
aſſiſterent au Service qui fut
fait dans cette Egliſe pour le
repos de fon ame. On en a
fait dans beaucoup d'Egliſes
du Royaume , avec des Oraifons
funebres qui ont eſté
prononcées par les plus celebres
Predicateurs . Tous les
lieux où l'on a fait ces pompes
funebres , ont cité décorez
avec tout l'éclat conve
166 MERCURE
nable à de pareilles Ceremonies
, & Monfieur le Prince
fait graver tous ces orne
mens , & imprimer toutes
ces Oraiſons Funebres , co
que l'on verra enſemble dans
un ſeul Volume. Ainſi ces
Ouvrages ramaffez en un
corps , rendront immortelle
la memoire du Prince défunt
, & marqueront à la poſterité
le zele de Monfieur le
Prince , & le tendre amour
d'un Fils , pour un Pere dont
il a eſté fi tendrement aimé.
Monfieur le Prince fait plus
encore. Il fait travailler à
pluſieurs Figures de Bronze ,
qui formeront un Groupe ,
au milieu duquel ſera le
Coeur de feu Monfieur le
Prince. Cet Ouvrage ſera
dans l'Egliſe de Saint Louis ,
GALANT. 167
ruë Saint Antoine , où eſt le
Coeur de Henry de Bourbon ,
Prince de Condé ,ſon Grand .
pere.
Le Pere Bouhours , qui
écrit toûjours d'une maniere
ſi juſte , aprés nous avoir
donné des Remarques nouvelles
fur la Langue , dans
leſquelles on trouve de ſeurs
éclairciſſemens fur pluſieurs
doutes qu'on pourroit avoir ,
a bien voulu nous apprendre
la maniere de bien penſer dans
les Ouvrages d'esprit , en faiſant
paroiſtre un Livre excellent
de ſa façon qui porte ce titre
. Je n'entreray pointdans
le détail des beautez qui s'y
rencontrent , la voix publique
vous en inſtruira. Ie vous
diray ſeulement que cet Ouvrage,
qui eſt eſtimé de tout
168 MERCVRE
le monde , a donné lieu à ce
Madrigal.
Boubours, par tes divins écrits
Nous devrions avoir appris
L'Art de parler avec délicateſſe,
Et de penser avec iuſteſſe,
Mais que tefert- ild'expliquer
Dans mille leçons agreables
D'un Ouvrage parfait les regles
veritables ?
Donnes-tu ton secret pour les bien
pratiquer ?
Quoy qu'il ſoit fort dangereux
de trop écouter l'amour,
il faut quelquefois s'y
abandonner pour vivre heureux
, & un peu d'égarement
eſt favorable aux coeurs qu'il
prend ſoind'unir . VnCavalier
à qui ſon eſprit & fes
manieres donnoient dans le
monde une reputation avanrageuſe
, fut touché de la
beauté
GALANT. 167
beauté d'une jeune Demoiſelle,
qui n'ayant encore que
quatorze ans , ne laiſſa pas
de luy inſpirer une paffion
tres - forte. Il la vit , il luy
parla ,& ne trouvant rien
en elle qui n'augmentaſt ſon
amour , il la demanda en
mariage. Le Pore & la Mere
receurent cette propoſition
avec plaifir. Ils convinrent
des articles , & tout eſtoit,
preſt d'eſtre ſigné,lors qu'un
differend de Famille qui
furvint,les obligea de changer
de ſentiment. Ils firent
prier le Cavalier de ne plus
venir chez eux,& quoy qu'il
puſt faire pour les adoucir ,
l'aigreur qui les animoit leur
fit proteſter ſi hautement que
jamais ils ne conſentiroient
à ce mariage, qu'aprés avoir
Decembre 1687 . H
168 MERCURE
-
tenté inutilement divers
moyens pour le faire réuſſir ,
il perdit enfin toute eſperance.
Cette rupture cauſa aux
Amans une douleur qui ne
ſe peut exprimer , & ce qu'ils
ſe dirent de touchant dans
deux entreveuës ſecrettes
qu'ils vinrent à bout de ſe
ménager , laiſſa dans l'un &
dans l'autre une impreffion
d'amour que le temps n'effaça
point. La Mere qui s'apperceutde
ces rendez - vous,
y mit ſi bon ordre qu'ils ne
purent plus ſe voir. Elle ne
perdit point ſa Fille de veuë,
& le Cavalierque le chagrin
accabloit, chercha à le diſſiper
en voyageant. Il paſſa
pluſienrs années hors du
Royaume , & pendant ce
temps il ſe preſenta divers
1
GALANT.
169
i
Partis pour la Belle. Comme
ſa beauté eſtoit ſoûtenuë
d'un veritable merite , chaque
Pretendant luy offroit
des avantages qui devoient
l'accommoder , mais il leur
manquoit à tous cejeneſçay
quoyqui l'avoit frapée dans
le Cavalier , & elle aima
mieux demeurer libre , que
de s'engager ſans eſtre contente.
Six ans ſe pafferent
fans que ce premier Amant
qui n'avoit quitté le Royaume
, que pour s'arracherlamour
qu'il avoit pour elle ,
luy euſt fait ſçavoir ce qu'il
eftoit devenu. Elle le croyoit
toûjours dans quelque Cour
Etrangere,& les idées qu'elle
en conſervoit,s'eſtoientaſſez
affoiblies pour l'empeſcher
de penſer à luy du moins,ou
H 2
170 MERCVRE
d'y penſer comme à un homme
avec qui elle deuſt jamais
rentrer dans aucun engagement.
Les choſes eſtoient en
cet eſtat , lors que ſa Mere
eſtant un jour chez une de
ſes Amies ; où elle l'avoit accompagnée
, futobligée d'en
fortir peu de tems aprés pour
une affaire preſſée dont on
eſtoit venu luy donner avis .
Comme il n'y avoit aucun
temps à perdre , & qu'il euſt
eſté inutile de la mener en
unlieu où elle n'euſt fait que
s'ennuyer, elle la laiſſa chez
ſon Amie , qui ſe chargea de
la renvoyer le ſoir . LeMary
de cette Amie eſtant revenu ,
conta quelques douceurs à la
Belle , & lors qu'il fut temps
de la remener , il ſe ſouvint
qu'en rentrant chez luy , il
GALANT.
171
!
avoit veu dans la ruë le Caroſſe
d'un de ſes Amis qui
eſtoit dans une maiſon voifine
. Il l'alla trouver dans
cette maiſon pour emprunter
ſon Caroffe ; & luy ayant
dit que c'eſtoit pour une
tres -jolie perfonne, cetAmy,
ſans luy demander ſon nom ,
fut curieux dela voir , & il
le ſuivit pour eſtre dela partie
, ſi on vouloit le ſouffrir ,
ou pour demeurer auprés de
ſa Femme, en attendant qu'il
fuſt revenu. Jugez quel fut
l'étonnement de la Belle ,
lorsqu'en les voyant entrer ,
elle reconnut celuy qu'elle
avoitaimé fi tendrement ,&
dont il y avoit plus de fix
ans qu'elle n'avoit entendu
parler. Le Cavalier fit paroi .
ſtre une joye inconcevable,
H3
172
MERCURE
& le Mary , & la Femme, qui
n'avoientrien ſceu de ce qui
s'eſtoit paſſe entre eux, ne les
connoiffant que depuis fort
peu de temps , furent tresfurpris
d'apprendre qu'ils
avoient eſté ſur le point de
s'époufer. Cette rencontre
que le hazard avoit faite ,leur
parut un coup du Ciel . Ils
dirent que puis qu'ils s'aimoient
encore comme le
plaifir qu'ils marquoient de
fe revoir le faifoit affez connoiſtre
, il falloit ſonger à
renoüer cette affaire ; & leur
offrirent tout ce que leurs
foins y pourroient contribuer.
La Belle leur répondit
que la diviſion s'eſtant toûjours
augmentée entre leurs
Familles, il n'y avoit aucune
apparence qu'on puſt remertre
les choſes au premier
GALANT.
173
état , & que la moindre propoſition
qu'on en feroit , y
apporteroit de nouveaux obſtacles
qu'ils ne pourroient
furmonter. Ainſi il fut arrêté
qu'ils ſe verroienten ſecret
chez cette Amie, juſqu'à
ceque le tems leur euſt apris
ce qu'il y auroit à faire pour
affeurer leur bonheur. Ils ſe
virent pluſieurs fois ,& leur
amour ſe fortifiat de telle fortc
, qu'ils ſe promirent,quoy
que l'on puſt faire,de n'eſtre
jamais que l'un à l'autre.Cependant
le Pere & la Mere
de la Belle ayant ſceu que le
Cavalier eſtoit de retour,luy
firent de nouvelles défenſes
de n'avoir jamais aucun commerce
avec luy , Ellerépondit
ſans heſiter qu'elle ne ſe
ſouvenoit pas meſme de ſon
H 4
174 MERCURE
nom , & éloigna les ſoupçons
qu'ils auroient pu former
d'elle, par l'extreme indifference
qu'elle leur marqua
. Quelques jours aprés
elle en parla à la Dame qui
favoriſoit ſa paffion , & on
tint conſeil fur ce qu'il falloit
refoudre. Le mary y
ayant eſté appellé , leur propoſa
un mariage fecret , &
la Belle qui estoit déja toute
gagnée par l'amour, n'eut pas
la force de s'y oppofer. Elle
comprit que l'on pouvoit
s'obſtiner à ne pas permetrre
un mariage qui eftoit à faire,
mais que quand il étoit fait,
il arrivoit rarement quelon
cherchaſt à le rompre. On
prit des meſures, & malgré
le manque de formalitez , on
trouva un Preſtre qui les
GALANT. 175
maria ſur le témoignage du
Mary & de la Femme. Ce
qu'il y eut de particulier ,
c'eſt que la Mere que la haine
qu'elle avoit pour la Famille
du Chevalier, n'empeſchoit
pas d'eſtre fort devote, ayant
apris de ſa Fille qu'elle avoit
envie d'allerle lendemain à
une Egliſe un peu éloignée ,
où il y avoit quelque devotion
particuliere , l'y voulut
accompagner . C'eſtoit où le
mariage devoit eſtre fait . La
Dame qui avoit la confidence
, ayant eſté avertie de cet
obstacle , ne changea point
de deſſein . Elle ſe trouva
comme par hazard dans cette
Eglife , & eſtant venuë ſaluer
la mere , elle la pria , puis
que la rencontre luy eſtoit ſi
favorable de luy vouloir bien
Η
176 MERCVRE
donner ſa Fille pourlui aider
à choiſir quelques étofes, luy
promettant qu'elles viendroient
la rejoindre avant
qu'elle euſt finy toutes ſes
prieres .L'Amie obtint la permiſſion
qu'elle demandoit ,
&fortit avec la Fille. Elles
rentrerent auffi - toſt par une
autre porte de l'Eglife , & fe
coulerent dans une Chapelle
oùle rendez - vous eſtoit donné.
Le Chevalier & leMaryde
la Dame les y attendoient
avec le Preſtre. La
Chapelle fut fermée ; elle
eſtoit bien cloſe , & on ne
pouvoity eſtre veu.. Si-toft
que le mariage eur eſté fair ,.
elles allerent reprendre la
Mere , qui ramena ſa Fille
chez elle, en parlant d'étofes
qu'il faloit venir chercher
GALANT.
177
77
plus à loiſir , parce que la
crainte de la faire trop attendre
ne leur avoitpas permis
d'en examiner un affez
grand nombre. Le Cavalier
futcharmé de ſon bonheur..
La difficulté de voir une aimable
Femme qu'il aimoit
plusque ſoy-meſme , luy en
rendoit le plaifir plus piquant
& plus ſenſible. Il
eſtoit Mary & Amant tout
à la fois ,& les privileges de
l'un ſe trouvoiet aſſaiſonnez
de tout ce qu'ontde plus vif
les deſirs de l'autre .On n'eut
aucun ſoupçon de ce mariage,
& le fecret fut entierement
gardé , quoy que la
Belle cuſt eſté forcée de le
decouvrir à une Femme de
Chambre qui luy eſtoit neceſſaire
, où pour ſortir avec
H6
178 MERCURE
,
elle quand quelque pretexte
luy donnoit occafion de voir
fonMary , ou pour l'envoyer
de temps en temps enunlieu
particulier , où il eſtoit convenu
qu'elle auroit toûjours
de ſes nouvelles . Les chofes
feroient encore demeurées
en cet eſtat ſansun incident
qui l'obligea de parler. Le
Cavalier conclut une affaire
qui luy eſtoit fortavantageufe.
Il falloit payer une groſſe
fomme , & il eut beſoin de
deux cens Loüis pour la
fournir. La Belle qui le vit
dans quelqueembarras, chercha
les moyens de l'en tirer.
Son Pere avoit beaucoup
d'argent inutile , & il luy avoit
montré pluſieurs fois
un fac remply de Louis , à
quoy il ne touchoit point ,
GALANT. 179
,
&
& qu'il deſtinoit pour fon
mariage. Elle engagea la
Femmede Chambre à prendre
dans ſa poche la clef de
ſon Cabinet après qu'il ſeroit
couché. Elle le fit , la Belle
entra dans le Cabinet
prit les deux cens Loüis dont
elle crut que fon Pere ne
s'appercevroit au moins de
long-temps. Un mois s'eſtoit
àpeine paffé, que l'envie d'ajoûter
encore cent autres
Louis à cette ſomme , luy fir
compter fon argent. Ayant
trouvé qu'il luyenmanquoit
deux cens , il fit grand bruit
fur le vol & foupçonna d'abord
la Femme de Chambre;;
parce qu'il n'y avoit qu'elle
qui euſt pû prendrela clefde
fon cabinet. Vn Laquais
qu'elle avoit fait maltraiter
180 MERCURE
pour quelque friponnerie,
rapporta qu'il n'y avoit pas
long-temps qu'il avoit entendu
ouvrir le Cabinet de
fon Maiſtre pendant qu'il
eftoit couché . Ce fut aſſez
pour luy faire croire qu'elle
eſtoit coupable. Illa fit mertre
en prifon voyant qu'elle
perſiſtoit toujours à nier ,
quoy qu'il luy euſt promis
de luy pardonner , pourven
qu'elle luy rendiſt les deux
cens Loüis. On l'interrogea
trois ou quatre fois , mais
fansluy faireavouër aucune
choſe , & enfin on luy fit
connoiſtre que la dépoſition
du Laquais eſtoit ſuffiſante
pour la faire mettre à la
Question . Elle changea de
couleur, & fut fi épouvantée
de cette menace , que non
GALANT. 181
ſeulement elle declara que
fa jeune Maiſtreſſe avoit pris
l'argent qu'on demandoit ,
mais encore qu'elle s'eſtoit
mariée ſecretement. LePere
furpris ne ſceut que s'imaginer.
Il tint d'abord la choſe
impoſſible ,mais les circonſtances
qu'elle expliqua, parurent
ſi poſitives, qu'il commença
de craindre qu'elle
n'euſt dit vray. Il alla trouverſa
Fille , la preſſa de l'éclaircir
fur ce mariage,& remarquant
qu'elle eſtoit tremblante&
toute interdite , il
entra contre elle dans une
telle fureur,que ſi elle n'euſt
trouvé moyen de s'échaper,
clie euſt eſté en peril d'en
porter les marques. Elle ſe
fauva chez ſon Mary, qui ne
croyant plus devoir garden
182 MERCVRE
:
1
le ſecret envoya un homme
d'un rang diftingué pour appaiſer
ſon beau- Pere. Cet
homme qui avoit beaucoup
d'eſprit , & que chacun eſtimoit
pour ſa prudence , luy
repreſenta que ce mariage
devoit avoir eſté arreſté au
Ciel , puis qu'il s'eſtoit fait
aprés que les deux Amans
avoient eſté ſeparez plus de
fix années . Il répondit tout
tranſporté de colere qu'il le
feroit rompre , & qu'il en
fçauroit trouver les moyens .
Cela eſtoit fortaiſé , puis
que les formalitez n'y avoient
pas été obſervées.Celuy
qui prenoit les intereſts
de fon Gendre , ne fit ceffer
fes emportemens qu'en difant
qu'ils estoient juſtes ;
mais enfin il menagea ſom
GALANT. 183
م
eſprit avec tant d'adreſſe
qu'il tira parole , qu'avant
que d'en croire fon reſſentiment
, il prendroit avis deſa
Famille . Ce Pere affligé le
fit , & il affembla tout ce
qu'il avoit d'Amis.Ils le plaignirent
de ce que ſa Fille s'étoit
oubliée juſques au point
de diſpoſer d'elle - meſme
malgré luy , mais ils le prierent
en meſme temps d'examiner
ce que peut une violente
paiſion ſur une jeune
perſonne . Quoy qu'elle fuſt
extremement condamnable ,
elle eſtoit toûjours fa Fille ,
& il ne pouvoit rien faire
contre elle qui ne tournaſt à
ſa honte. Un motif de confcience
ſe joignit à ces raifons
. Ce mariage approuvé
réüniſſoit deux Familles , &
184 MERCVRE
le plus avantageux estoit de
ne faire aucun éclat. On le
fléchit , & il pardonna. La
Femme de Chambre fortit
de priſon. Lemariage , quoy
que déja fait , fut celebré
de nouveau dans toutes les
formes , & on n'en vit jamais
un , où il y euſt ny plus d'union,
ny un bonheur plus
parfait.
Je vous ay mandé peu de
nouvelles de Pologne pendant
toute la Campagne ,
parce qe'lles ont toujours
eſté fort incertaines , & que
ce qu'unOrdinaire avoit ap .
portée, étoit détruit pas l'autreOrdinaire.
Ainſi ce qui
s'en trouve dans les nouvel .
les publiques pourroit ſuffire
àremplir pluſieurs Volumes .
Je demeure d'acord que la
GALANT. 185
verité s'y rencontre preſque
entiere , mais comme pour
la démeſler il faut lire beaucoup
de choſes fauſſes , &
inutiles , j'ay cru devoir la
mettre icy toute pure. Vous
la trouverez dans la Lettre
que je vous envoye , où tout
ce qui s'eſt paſſé dans la
derniere Campagne des Polonois
, eſt renfermé en pen
de paroles . Elle eſt d'un fort
habile homme , qui a eſté
témoin de toutes les choſes
qu'il a écrites .
186 MERCVRE
*************
AU CAM P
Sur le Nieſter à trois
lieuës de Caminiek ,
le 7. Septembre 1687 .
L
A Campagne a eu des
commencemens si peu remarquables
, que j'ay attendu
qu'elle m'ait fourny quelque
particularité digne de vous eftre
écrite, pour ofer vous fatiguer
d'une Relation outre que depuis
noſtre retour des Bains de
Silefie , nous avons efté dans
un mouvement continuel , avec
peu deſejour , & de frequentes
alarmes des Tartares , qui n'ont
abouty qu'à nous teniren haleine
, & toûjours ſous les armes.
GALANT. 187
)
1
Voicy donc un petit détail de
ce qui s'eſt paſſé dans nostreArmée.
Le Grand General l'avoit
mandée au 27. Avril , pour em
peſcher les Convois de Valaquie
d'entrer dans Caminick , qui
estoit la seule expedition que
nous pouvions envisager. Cependant
au commencement de
Iuillet , qu'il eut avis certain
de la marche de fix mille Tartares
, qui eſcortoiont douze cens
chariots de vivres &de munitions
, il ne put ramaffer que trois
mille chevaux,& dix- huit mille
hommes de pied , avec lesquels
neanmoins il s'avança dans les
Boucovines pendant fix jours ,
mais le Convoy ayant pris une
autre route , &estant heureusement
arrivé à Caminiek Sans
aucun obstacle ,le grand General
revint surses pas , & crut
88 MERCURE
devoir faire le degast autourde
la Place , où les Turis ont une
lieñe de pays bien cultivé , &
bien fertile ,ilfit faire aupara .
vant quelque executionsde Colonels
& de Huffars , & cet
exemple defeverité fit que les
pareſſeux se hâterent de joindre
leurs Entendarts , & que toute
l'Armée eut une foumiffion extraordinaire
pour tous les ordres
du grand General. D'un autre
costé une Compagnie de Hussars
venant au Camp ,&apprenant
que l'on y coupoit des teſtes fans
nul égard aux perſonnes,deferta
toute entiere , & l'on envoya
desTroupesfur les Terres de ceux
qui la compofoient , poury demeurer
en garnison.
Le grand General mena en-
Suite l'Armée à Caminick , d'où
la Garnison fortit , &se mit en
GALAN T. 189
bataille à un quart de lieve au
delà de la Contreſcarpe. Ilfe
paſſapendant quelque jours des
affaires de petite consequence ,
&aprés cela il y en eut unegenerale
qui fut opiniatrée , &vigoureusement
soutenuë . La Place
faisoit un feud'artillerie épouvoutable
; mais enfin la Cavalerie
Polonoise mit en defordre
celles des Tarrares Lipka , qui
faisoient l'Avant garde des En.
nemis , & tout fut renversepeſlemeſle
dans le foſſe de la Ville
avec tant de fureur , que si l'on
euſt cu de l'Infanteriepoursefaifir
des postes avancez , on feroiz
entré dedans avec les fuyards ,
dont un grand nombre demeura
dehors ; le Bacha ayant fait lever
les pontspour éviter un plus
grand malheur. Depuis ce jour-
Là les Turcsſe tinrent derriere
,
190
MERCURE
!
i
1
1
leurs murailles , &se contente.
rent d'envoyer de petits Partis
de Tartares , qui firent des priſes
à la verité , & mesme une
fois , de cinq cens quatre-vingt
chevaux du grand General, que
fon Ecuyer avoit envoyez paiftre
au delà du Niefter , un peu
loin du Camp ; mais cela n'empescha
pas que l'on ne fourra
geast les environs pendant fix
Semaines que l'Armée a campéà
deux lieues.
Dans ces entrefaites les Tartares
de Krimée , & ceux de
Budziac allerent vers le Boristhene
, où les Moscovites devoient
faire une grande diverfion.
En effet , ils se mirent en
campagne à lafin de fuin avec
trois cens mille hommes , & cinq
cens pieces de Canon quatrevingt
mille Cofaques qui en a
voient
!
191
GALANT.
!
voient cent pieces , dix mille
hommes pour ta poster , vingt
mille pour creuser des puits dans
les deferts , & trente mille Volontaires
quimarchoient devant
pour découvrir. Quand ils furent
en marche , les Clars en.
voyerent au Roy de Pologne
pourſe plaindre duretardement
de fon Armée , qui felon les Articles
du Traité de Ligue , rati.
fié à Leopol au mois Decembre
paffé, devoit entrer en Budziac.
pour enveloper les Tartares des
deux coſtez . Cet Envoyé trouva
la Cour à Zolkicuv , où il eut
audience le g. Aoust. Le Roy en
partit le 10. & mena leMofcovite
jusqu'à l'entrée de la Po..
dolie , afin qu'il pust affeurer
fes maistres de la bonne diſpoſizionde
Sa Majesté. On marcha
ensuite à grandes journées jus-
Decembre 1687 .
I
192 MERCVRE
ques àBouchacz , àdix lieuës de
Caminiek , oùle Roy manda les
Generaux pour tenir Confeil.
Ils s'y rendirent de l'Armée le
20. d'Aoust ,&le lendemainle
Roy les affembla avec quelques
Palatins Evesques , & Castelans
qui l'avoient ſuivy , où l'on
conclut que Sa Majesté ne devoit
point aller à l'Armée , qui
estoit trop peu nombreuse pour
pouvoir entreprendre quelque
choſe digne deſa prefence , les
Ennemis neparoiſſant pas d'ailleurs
encore en campagne. Ce
Confeil fut fuivy de plusieurs.
autres, qui allerent àfaire conſtruire
des ponts fur le Niester ,
pour passer ce fleuve , & contenter
en quelque façon lesMofcovites.
En attendant on refolut
de bombarder Caminiek&pour
l'execution de cette entreprise,le
GALANT . 193
Grand Generalpria le Roy d'e.n..
voyer à l'Armée le Princefon
Fils aisnée , auquel il voulut bien
diferer le Commandement
t Pendant que l'on raiſonnoit
minsi à Bouchacz, on eus avis
que cette prodigieuse Arméedes
Moscovites s'estoit retirée , non
fans quelque soupçon qu'ils euffent
fait leur accommodement
avec la Porte. On scout par
gens venus de ce Pais- là , que
le General Moscowite ayant
marché fort avant dans les deferts
fans pouvoir trouver de
L'eau suffisamment , la peste s'étoit
miſe dansson Camp , &a
voit enlevé quarante mille hom
mes ; que Sultan Nuradin s'étoit
avancé avec quatre-vingtmille
Tartares feulement ; que
cesdeux Armées s'estoient entreregardées
defangfroidſans s'en-
I 2
194 MERCURE
voyer reconnoistre ; que le Tartare
avoit fait unefauffe marche
vers Kiovie , pour donner
de lajalousie au Moscovite, ce
qui avoit reüſſi , & obligé ce
General de courir au secours de
ce Pays- là ,& qu'il avoit dit
enſeretirant , qu'on devoit d'abord,
comme les Chaffeurs , reconnoistre
le Fort avant que de
Lancer la Beste , mais que la prochaine
Campagne on verroit....
Sur ce qu'on luy obiecta que
peut - eſtre les Czars ne luy donneroient
plus de commandement
des Armées , il repondit qu'en ce
cas ilſeferoit Moine , & ilparsit
là-deſſus. On aioûte qu'en
entrant en Campagne il déplovoit
charitablement la destinée
du Kam , qu'il alloit enveloper
par cette multitude d'hommes
qu'il trainoit aprèsſoy .
GALANT . 195
4
Ces nouvelles ne changerent
rien aux reſolutions du Confeil.
Onse prepara à recevoir Sultan
Nuradin , qui felon les apparences
devoit bien-toft nous tomberfur
les bras aprés laretraite
des Moscovites qui le tenoient
en échec fur le Boristene. Le
Roy fit parsirle Prince fon Fils
pour l'Armée , où il fut receu
avec toutes les démonstrations
imaginables de foûmiſſion & de
déference. Il partit luy-mesme
le lendemain , &poſtaſon Camp
à Yaslovikz , Place autrefois
confiderable , qu'il repritfur les
Turcs l'année qui fuivit le fecours
donné à Vienne , où il ne
s'est rien passé de confiderable ,
que defrequentes échafourées des
Tartares qui venoient tafter nos
Troupes. Ily en avoit cinq cens
dehors lors que l'Armée s'appro-
I 3
196 MERCVRE
cha de Caminiek . Comme ils
n'y purent rentrer , ils tinrent les
Bots des environs de nostre
Camp, &le harcelerent toutes les
nuits : La moitié de cette Horde
S'avança en Volinie , d'où elle
ramenoit huit cens Paysans
mais où elle rencontra un General
Coſaque nommé Paly avec
un Seigneur Polonois , Frere du
Chevalier Lubomirski , qui luy
ofterent ces infortunez Esclaves ,
&défirent entierementle Party
Tartare , à vingt ou vingt- cinq
prés qui se fauverent de viteſſfe
de cheval.
Cependant on cut des avis
certains queles Tartares estoient
au Budziac , de retour des bords
du Boriſtene ; que le Seraskier
avoit envoyéun gros Party vers
Caminiek pour apprendre des
nouvelles de nostre Armée, lequel
Party avoitpassé leNiester
GALAN T. 197
bien au deſſous de la Place ,
quenos Pontsfur ceficuve estoiet
fort avancez. Cependant noftre
Armée groſſiſoit tous les jours ,
&le Princey avoit amené l'Artillerie.
Elle conſiſtoit ensoixante
pieces , & huit mille fix cens
Bombes ou Carcaffes ,le Roy ne
S'estant reservé auprés de luy
quefix Compagnies dePancernes
, trois de Reiſtres , deux
d'Infanterie , quatrede Dragons,
deux de Ianiſſaires , deux de
Heiduques , avec un Tabor de
neuf cens Chariots. Le Samedy
30. Le Prince& les Generaux
posterent leur Campà unquart
de lieuë de Caminiek , & rem
connurent le mesme jour la
Place pour trouver le lieu a.
vantageux pour la Batterie que
fut jugétel audelàde la Rivieze
de Sinotrix, laquellefait une
14
$98 MERCURE
presquifle de la butte où cette
Ville est bastie. Le Dimanche
l'Armée paſſa le defiléde cette
Riviere & du Valon , & fit la
Batterie contre laPlace du coſté
de la Valaquie , contre l'attente
des Turcs & de tout le monde
qui a cru juſques icy que Caminieck
n'estoit prenable que
par une teste de Plate-forme ,
où font les Chasteaux dont la
Ville est couverte ; de forte que
toute leur Artillerie eſtant dans
ces Forts , on ne tirafur nous
que de trois endroits , avecneuf
pieces de Canon ſeulement , quatre
en un endroit , trois en un
autre ,& deux fur une Tour ,
& les gens hors d'oeuvre ont
compté cent cinquante volées le
Samedy ,& un peu plus de trois
cens le lendemain. LeLundy 1.
Septembre à midy , la premiere
L
GALANT. 199
Bombe fut tirée. Les Turcs qui
s'y attendoient, ou avoient abatu
les toits des Maisons, ou se tenoient
preſts à éteindre le feu ,
car quoy que nos Bombardiers
adreſſaſſent affez juste , & que
nous ayons veu les effets ordinaires
sur des Maiſons de bois ,
un moment après tout estoit étoufé.
Les Turcs cependant firent
ramener l'Artillerie des
Chasteaux fur les Ramparts de
la Ville , & nous les voyions
dans un fortgrand mouvement ,
car nos Batteries estoientfiprés
qu'on distinguoit , & la couleur
des habits , & la fituation des
hommes qui estoient aux murail.
les ou dans les ruës. VousSçavez
qu'on voit ce qui s'y paſſe
de deſſus les hauteurs dont la
Place est commandée. LeMardy
2. on pouſſa la Batteriejuf-
12
200 MERCURE
ques à la portée du fufil , du
bord de ces hauteurs qui tiennent
lieu de contrefcarpe , & on en
fit deux de douze Mortiers. On
tiva mesme quantitéde boulets
rouges, dont l'effet fur empefché
par une fort grande pluye qu'il
fit depuis fix beures dufoirjusques
à midydu lendemain. ٢٠
Pendant ce temps , les Tarta
resinformez de ce qui fe paſſoit
devant la Place qu'ils creurent
affiegée, partirent du Budziat ,
&s'avancerent a nous à grandes
journées ; ce qui obligea le
Roy de mander au Princededécamper
& de revenir en deça
du Senotrix , pour n'estre point
enfermé entre l'Armée ennemie
& Caminiek. Le Roy luy mesme
alla chercher un pofte vers le
Niefterle Mecredy 3.pour s'apprecherde
nos ponts , &lespaſſer
SGALANT. 201
afin de retenir les Tartares en
Valaquie,ar leur deffeineſtoit de
traverſer la Riviere au deſſous
de Caminiek , & demarcherfur
nos Terres. Le Roy estant arrivé
auNieſter,quipaffe à deux lieuës
de fon Camp de Yaſlovicks .
trouva un retranchement dans
lebois des environs , &des Payfans
enfermezquigardoient ces
vives , &un Bac contre les Ennemis.
Le Roy apprit en ce lieu
qu'ily avoit de l'autre costé un
Envoyé Tartare de lapartde
Sultan Nuradin , qui demandoit
àvenir au Camp. Il refolut de
l'aller attendre dans celuy de
Yaſloviks , & Sa Majesté y
retourna le jour mesmeà onze
heures dufoir. Cependant l'Armée
ſuivantſes ordres , repaffa
en deça du Sinotrixle Meroredy;
dans le Tabor pour se dif
16
202 MERCVRE
poser à paſſer en Valaquie , au
devant des Ennemis , qui le
lendemain Leudy envoyérent un
Party confiderable pour taster
nos Forrageurs , & apprendre
ce qui ſepaſſoit parmy nous. Le
Vendredy , nous nous approchames
des Ponts du Niester, dans
le deſſein depaſſer ce Fleuve le
iour ſuivant , ce qui a estédifferé
, aussi bien que la Reception
de l'EnvoyéTartare, qui est dans
une petite Ville furle Niester
à deux lieuës du Camp de Yaslovichs
où le Roy attend les
nouvelles affeurées de laMarche
de Sultan Nuradin , comme
tous les ordres de Sa Maieste
pour continuer lanoftre.
Il ya quelques années que
je vous parlay de l'établiffementde
l'opera deMarfeil
GALANT. 203
le. l'ay à vous dire aujourd'huy
qu'un fort habile
homme en établit unà
Lion , dont les premieres
repreſentations commenceront
au mois de Ianvier
prochain. Il y a ſujet de
croire que le fuccés en ſera
grand ,puis qu'on a couru
aux repetitions avec beaucoup
d'empreſſement , &
que ceux qui en ont vũ
les premieres , y ont pris tant
de plaiſir , que la foule ayant
augmenté , on a eſté obligé
de prendre de l'argent aux
dernieres qu'on a faits , le
Public ayant demandé en
grace qu'on le receuft . Phaëton
eſt le premier Opera qui
fera reprefente , & l'on doit
continuer ces divertiſſemens,
par l'Opera de Bellerophon
204 MERCURE
1
M. le Comte de S. Vallier
s'eſtant démis volontairement
de ſa Charge de Capitaine
desGardes de la Porte,
M. le Comte de la Chaiſe ,
Senéchal du Lionnois &
Frere du Pere de la Chaife,
Jeſuite , Confeſſeur du Roy,
en a preſté le ferment entre
les mains de Sa Majeſté.
CeComte eſt Cadet de
ſaMaiſon , qui eſt ancien .
ne ,& alliée aux meilleures
Maiſons du Lionnois ; Beaujolois
, Bourbonnois , &Auvergne.
Il eſt auſſi allié des
Maiſons d'Alegre & d'Urfé .
On vient dem'apprendre
lamortde Madame de Charny
. Elle s'appeloit Loüife
Larcher, & eſtoit Femme de
Meffire Nicolas-Louis-Francois
Lotin , Seigneur de
GALANT. 205
i
1
Charny, Saint Pery Avy, Vai .
re,& autres lieux,Chaſtelain
de Chauny , Preſident en la
Cour des Aides de Paris ,&
auparavant Conſeiller au
Parlementde Mets.Ce Prefi
dent eſt d'une ancienne Famille
dans la Robe,qui porte
échiqueté d'argent & d'azur.
Robert Lotin,St de Charny ,
receu en 1480.Conſeiller au
Parlement de Paris , eſtoit
fon quatrième Ayeul. Il
épouſa Marie Aguenin le
Duc , d'une Famille qui a
donné un Preſidentau Mortier
, un ProcureurGeneral,
&autres Officiersau Pariement
de Paris , & il en eut
Robert Lotin, St' de Charny,
Confeiller en la Cour des Aides,
qui de Loüife Hurault,
de la Famille des Hurault de
206 MERCURE
Chiverny , dontil y a euun
Chancelier de France , laiſſa
GuillaumeLotin,St de Char
ny , Maistre des Comptes à
Paris . Ce dernier ayant
épousé leanne Bochart, de la
Famille des Bochart , St de
Champigny & Sarron , dont
il y a eu un premier Preſident
au Parlement de Paris , fut
Pere d'un autre Guillaume
Lotin , St de Charny , Prefident
aux Requeſtes du mef.
me Parlement,lequel s'eſtant
marié avec Magdeleine Morin,
fille de lean Morin , St de
Martilly , en eut François
Lotin,S'de Charny,Conſeiller
en la Grand' Chambre
du Parlementde Paris . C'eftoitle
Pere de M.le Preſident
de Charny, & de Meffire Ifi
dore Lotin de Charny,Con-
L
GALANT . 207
1
feiller au Grand Confeil ,&
en la Chambre Souveraine
de l'Arsenal. Ils font tous
deux Fils de Dame Elizabeth
Gamin,Fille d'un Conſeiller
au Parlement de Paris .Cette
Famille eſt alliée aux deLongueil
, le Prevoſt , le lau , de
Halus, Acaric', de Soulfour,
de Lauzon , Berziau ,Huault
de Montmagny , de Marles
&autres.
Comme vous me marquez
avoir leu avec plaifir toutes
les Nouvelles que je vous
ay madées des Ambaſſadeurs
de Siam ,depuis leur départ
de France , j'y dois ajoûter ,
que les Jefuites qui en ont
toujours de tres -curieuſes ,
&de tres-fidelles , en ont eu
depuis celles qui ſont venuës
duCapdeBonne-Efperance,
G
208 MERCURE
&qu'ils ont receu des Lertres
qui marquent l'arrivée
des Ambaſſadeurs, & de nôtre
Flote devant Bantam. Je
n'en ſçay pas encore bien le
détail; mais il me paroiſt par
tout ce que j'en ay entendu
direque leGouverneura fait
aux François un accueil
beaucoup meilleur que la
derniere fois qu'ils pafferent
devant cette Place.Ceux qui
ontdes Parensou des Amis
fur cette Flote , ou qui par
d'autres intereſts doivent
ſouhaiter qu'elle arrive heureuſement
à Siam , ont lieu
de ſe réjouir de ces nouvelles.
Onne peutrien ajouter à
la deſolation dans laquelle
ſe trouve la Ville d'Alger ,
par la priſe de la moitié des
GALANT. 209
vingt- fixVaiſſeauxCorſaires
qu'elle avoit en Mer.Ce malheurlaprive
non ſeulement
des priſesdont ces Vaiſſeaux
l'enrichiffoient tous les ans ,
mais encore des Vaiſſeaux
meſmes,qui ne luy rapporteront
plus rien & qui auroient
puluy valoir beaucoup . Ce
n'eſt pas encoretout; les autres
Vaiſſeaux de ces Barba .
res font tellement épouvantez
, qu'ils n'oſent plus ſe
montrer de peur d'eſtre pris
parceux du Roy de forte
qu'il n'en eſt que tres- peu
retourné à Alger ; & pour
furcroiſt de crainte , ils en->
tendent parler d'un nouvel
Armement de Mer capable
d'exterminer des Puiſſances
qui feroient beaucoup fuperieures
à la leur. Cette ma
210 MERCURE
niere de le poursuivre vivement
les met hors de toutes
meſures . Leurs Vaiſſeaux avoienttoujours
été meilleurs
voiliers que les noſtres ,& ils
ne croyoient pas que nous
leur puiſſions jamais faire de
dommage confiderable fur
Mer ; mais tout eſt changé
ſous le Regne du Roy , &
mille choſes qui juſquesicy
avoient paru impoffibles ,
font devenuës aiſées dés que
ceMonarque a voulu les entreprendre
, tant elles font
bien concertées & bien executées
. Le dernier Vaiſſeau
que les Algeriensont perdu
a eſté pris par Mrle Marquis
d'Amfreville , Chef d'Eſcadrequi
commande le Vaifſeau
le Serieux. Il le rencon
tra fur la fin du mois paſſé
GALAN T. 211
dans les Mers de Sardaigne ,
& le gros temps qu'il faiſoit,
ne l'ayant point empefché
de l'attaquer , il le fit d'une
maniere ſi vigoureuſe , que
les Corſaires ayant eſté mis
hors d'eſtat de combattre ,
furent contraints de le faire
échoüer vers la coſte Meridionale
de Sardaigne du côté
de l'ifle de Saint Antioco ,
prés de la petite Ifle de Vacca.
Ce Vaiſſeau eſtoit monté
de trente- fix pieces de Canon&
de trois cens hommes .
Il y avoit quarante- fix Efclaves
Chreſtiens , preſque
tous François . Mrle Marquis
d'Amfreville les délivra , &
ramena à Toulon cent quatre
- vingts Turcs . Il y arriva
le 4. de ce mois . Le Vaiſſeau
Corfaire fut relevé & remis
212 MERCVRE
enMer,mais un coup de vét
l'ayant ſeparéde ce Marquis,
ilalla échouerfur les coſtes
du Languedoc. Tous les
hommes ontété ſauvez avec
les Canons & les Agrets .
Levraymotde la premiere
Enigme du dernier mois étoitl'Ancre
, & il a eſté trouvé
par MrDigeon de la Fontaine
des Blancs- manteaux ;
le beau Cler de la ruë Sainte
Avoye , & la charmante &
incomparable Nannon Gloquedu
Ponteau de Mer.
- La ſeconde a eſté expliquée
ſur le Balay qui en eſtoit
le vray ſens , parMrs Morel
de la Chapelle , Officier de
la Marine ; Loüis Cimard
Ecolier en Droit,ruë Percée;
le fidelle Amant de la charmance
Aimée de la Place
GALANT.
213
Maubert ; l'Homme armé
prés les Blancs -manteaux ;
le Conquerant dans fon
quartier d'Hiver; le Jardinier
fincere de Troye; le Gendre
diſgracié de la meſme Ville,
ou l'Amoureux de la Belle
Agnes de Sezane , l'Hiſtorien
du Vivien de la ruë de
l'Arbre ſec ; le Coeur brodé
de la ruë Comteſſe d'Artois ;
l'Eſtempois du Crucifix S.
Jacques ; Mademoiselle M.
M. D.TH. Lyonnoiſe , âgée
de 14. ans ; l'Aimable Brune
deMontagny de Flye; l'Afſemblée
jolie de la ruë de
l'Arbre fec , & la trop Fiere
du Chapeau rouge de la ruë
des Lombards .
Ceux qui ont expliqué
l'une& l'autre Enigme, font
Mrs l'Abbé Harcoüet ; Bou
214 MERCVRE
:
chet , ancien Curé de Nogentle
Roy; de Beauregard;
Viole de la ruë Baubourg ;
Gruon de Neuville ; Bobance
proche Caudebec; I.
Creſpean ruë de Lamoignon ;
Lourdet ; le joyeux Voifin
de la ruëde Bailleul ; Dire-
Aeur du Palais de Bachus de
la ruëde l'Arbre- fec; leRemaide
de la ruë des Petits-
Champs ; le Genie ; l'Inconſtant
puny & fon aimable
Couſine ; le grand Maistre de
l'Obſervatoire de S. Germer
de Flye ; le Berger Nicaife,
Hermite de Fontevraut;Nicolas
le grand Vencur ; le
Chevalier de Sainte Anné
mort& refufcité parles ſoins
de l'aimable Angelique de
Mante , le Chevalier des E
chaudez de la ruedel'Arbrefec
GALANT.
215
fec; le bon Amy des Muſes
de Lyon, Meſdemoiselles de
Marcilly de Bernay ; Gaillot
ruë Saint Martin; Nicot Romaine;
Querven de Brest ; de
Fatonville de faint Legerdes
Preaux ; Boquet de Dieppe ;
l'Aimable & fpirituelle Fille
du plus genereux Amy ; la
Belle de Troyes à l'Anagrame
Raye te Heros inutile ; la fidelle
Fanchon ,& la grande
Anachorete, la Belle indifferente
de la rue des Petits
Champs; la Belle Marguerite
de la ruëde loüy la belle Britne
du coin de la ruë aux
Ours ; la charmante Voiſine
de l'Argus de la rue Saint
Martin; l'aimable Clarice de
la vieille ruë du Temple ,
l'Inconſtante de la Clef d'argent
de la ruë S. Denis; l'Ai-
Decembre 1687. K と
216 MERCVRE
1
mable inconnuë du quartier
S. lacques; l'Aimable Lyſette
de la ruë S. Loüis du Marais,
la Belle & fpirituelle Librai
re de la ruë S.Jacques, le petit
Antoine de Picardie , le
plus jeune Commis ati
Greffe du Parlement , & les
grands Devineurs d'Abbeville.
2
**************
EXPLICATION DES
:: Enigmes du Mercure precedent
par M.M.M.Lyonnoife.
I.
Quelque obfcur & profond qu'on trouve monſéjour
Jefais affez de bruitfur la terre
&fur l'onde ,
Pourestre reconnu des plus grands
Rois du Monde, ma
1
GALANT. 217
Etje mefait mieux voir àminuit
que de jour.
Plus on veut m'enfermer plus ic
deviens le Maître 1
Je ne reconnois point ny barriere ,
ny Loy;
Il n'est point de Heros quin'ait
besoin de moy ,
Ny de fort Boulevart , qui refifte
Lau Selpetre.
12202
7
II. E ne parois iamaisfansfervante
ou Laquay ,
On m'introduit ſouvent par tout
juſques au Louvre
Mille estre tres-fuperflus redou-
: tent mon abord
2
7
Il n'est point de Fenêtre & de
Porte qu'on n'ouvre.
Ieneparois iamais fans fervante
ou Laquay,
K 2
218 MERCURE
ر
Quand ie marche tout fuit le
Roy même m'évite ,
Et ie donne la chasse au plus
charmant merite
Ie fais bien du fracas pour un
SimpleBalay.
C'eſt une jeune Lyonnoiſe
de qualité , qui promet
beaucoup dans la republique
des Lettres , elle poſſede
la Cofmographie en toutes
ſes parties , la ſcience Heraldique
, l'Arithmetique, la
Geometrie , les Fortifications
, la Langue Françoiſe ,
elle commence d'entrer dans
la belle Philofophie ; c'eſt
une jeune Muſe qui ne
charme pas moins par les
qualitez de l'eſprit , que par
les traits du corps ; ſon naturel
& fon éducation l'élevent
:
GALANT. 219
audeſſus des perſonnes de
fon âge & de ſon ſexe. Elle
nous fait enfin eſperer le rétabliſſement
des belles Sciences
dans la Ville de Lyon .
Lesdeux nouvellesEnigmes
que je vous envoye, ſont
de M. Charon , Principal du
College de Cumery en
Champagne .
:
ENIGME.
Voy que tout feul d'une
ventrée ,
I'ay des soeurs& Freres de l'ait ;
L'ay des Parens , & de nom &
d'effet
Quinefontpointde ma lignée.
K 3
220 MERCVRE
}
Suis -je petit ? le plais affez aux
yeux ,
Avec moy quelquefois on s'amuse,
on badine ,
Mais à coup de bâton l'on me
graiſſe l'échine :
Lors que ie fuis un peu plus
vieux.
Ie fais pitiè, nonpas envie ,
Monfort nefaitpoint de ialoux,
Puis queie reçois mille coups ,
Après ma mort ; comme pendant
ma vie.
1
En moy j'ay de fort grand défauts
Quoy qu'en rendant debons fervices
,
Mais ma pareffe , & mes caprices
M'attirent presque tous mes
maux.
C
GALANT. 221
e
Quelques mépris cependant que
j'endure ,
Iepuis mevanterdel'honneur
D'avoirfervy de Char, ouplûtoft
de monture
Au triomphe d'un grand Seigneur.
AUTRE ENIGME .
E couche toûjoursfur
le
la dure ,
Je ne me fers jamais de lit ,
Mon veftement estfans coûture ,
Iene change jamais d'habit.
Comme je n'aime pas le monde ,
Le lon du iourie ſuischezmoy ;
Vois -je quelqu'un faisant ma
ronde
Le rentre , où ie demeure coy.
L'on me faitune rude guerre,
K 4
222 MERCURE
Bien que mon naturel foit doux ,
Etpour me garantir des coups
Ieme cache aufond de la terre.
Mais belas quelleſeurete!.
Dans ce noir creux à peinej'entre
Qu'on a pour moy la dureté
De m'y chercherjusqu'en son
centre.
Vn fâcheux Sergent tout velu
Vient m'aſſigner à domicile ,
Et me pouffant d'un airfort refolu
M'oblige bien de faire gille.
Alors fansnul menagement
Lorsqu'on me tien ont refoutmon
Supplice,
Corde, fen ,fer , font le tourment
Que demes ennemis prepare l'artifice.
Quoy que toutes les Nou
GALANT .
223
velles publiques foient remplies
dudétail de l'Entrée de
Mrle Marquis de Lavardin à
Rome, & qu'on en voye une
infinité de Relations ,je croy
que vous ne laiſſez pas d'en
attendre une de moy. Je n'ay
cependantautre choſeà vous
apprendre que ce que celles
qui font veritables vous en
ont raporté ; car il y a un
certain ordre , & de certains
faits qui doivent eſtre ſemblablesdans
toutes les Relations
, à moins qu'elles ne
foient fauſſes ; mais il y a
ſouvent mille petites particularitez
, auſquelles ceux
qui ont meſme eſté témoins
de ce qu'ils écrivent , ne
prennent pas toûjours garde,
&ce font ces particularitez
qui jointes à un détail fort
K
224
MERCURE
exact , & à beaucoup de cho
ſes dõtles unes ont eſté omiſes
dans une Relation , & les
autres dans une autre , compoſent
celle que vous allez
lire. Vous la trouverez mé
me beaucoup plus ampledas
fon commencement puis
queje remonte plus hautque
n'ont fait les autres Rela
tions.
د
Le 16. Novembre dernier ,
Mrl'Ambaſſadeur & Madame
l'Ambaſſadrice , aprés
avoir entendu la Meſte à
Storta , petit Village à huir
milles de Rome , en partirent
fur les onze heures du
matin avec tout le grand
équipagedont je vous donneray
le détail dans la fuite
de cette Relation.Ils allerent
depuis Storta juſqu'à Pontes
7
GALANT. 225
mole , dans les Litieres de
Monfieur le GrandDuc. M.
l'Ambaffadeur receut dans
ce dernier lieu un Courier
de M. leCardinal d'Eſtrées,
&il apprit dans ce meſme
temps , que M. le Cardinal
Madalchini arrivoit avec
trois Caroffes à fix chevaux;
pour luy faire cortege , &
que ces Caroſſes eſtoient
remplisde perſonnesde qualité.
Ce Cardinal & M. de
Lavardin mirent pied à terre.
Ils s'embrafferent , & fe
firentdes complimens reci
proques. Ces complimens
n'eſtoient pas encore finis
lors que M. le Cardinal d'Eſtrées
atriva avec un cortege
de fix Caroffes à fix chevaux.
Monfieur l'Abbé de
Geſvres Protonotaire Parti
226 MERCVRE
cipant , & M. l'Abbé d'Hervault
, Auditeur , de Rote ,
eſtoientavecluy .M.le Cardi
nal d'Estrées ſe ſeroit rendu
plûtoſt auprés de Mrl'Ambaffadeur
, mais il avoiteſté
le matin à l'Audience de Mr
le Cardinal Cibo.ce qui avoit
retardé ſa fortie de Rome de
plus de deux heures. Cette
Eminence & Mr de Lavardin
s'embrafferent,& ſe firent les
complimens qu'il eſtaiſé de
s'imaginer .Les Gentilshommes
qui accompagnoient les
deux Cardinaux , estoient
d'une propreté à laquelle on
pourroit donner encore un
nom plus avantageux , &
leurs livrées pouvoiet paſſer
pour belles . Les Caroffes de
tous les Repreſentans s'étoient
auſſi rendu au meſme
GALANT. ¥27
2 lieu de Ponte-mole , ſavoir
ceux de Mrle Commandeur
Sachetti , Ambaffadeur de
Malthe ; de Mrs les Envoyez
de Veniſe , & de Savoye , &
de Mrs les Reſidens d'Angie.
terre , & de Portugal. Mr
l'Ambaſſadeur d'Eſpagne n'y
envoya point , parce qu'il eſt
incognito dans Rome ; mais
la maniere dont il en ufaaprés
l'Entrée de Mr de Lavardin,
fait connoiſtre l'honneſteté
de ſon procedé , ſa.
magnifique galanterie, s'il eſt
permis de parler ainfi , & la
parfaite intelligence qui eſt.
entre l'un & l'autre Ambaffadeur.
Entre tous les Caroffesdontje
viens de vous parler
, qui ſe rendirent à Pontemole
, tous àſi chevaux,&
avec quelque Domestiques
238 MERCVRE
deceux qui les avoient en
voyez,on y trouva auffi ceux
de Mr le Ducde Bracciano ,
de Mrle Prince de Belmonte
,&de pluſieurs autres perſonnes
attachées à la France
par affection , ou autrement.
On appelle à Rome Nationaux
ceux qui fontdans les
intereſts de quelque Souverain
, qu'on regarde comme
toute la Nation qui eſt ſoftmiſe
au Prince dans les intereſts
, duquel ils font. Les
Caroſſes de Mr l'Abbé de
Gevres, Fils de Mrle Duc de
Geſvres , premier Gentilhomme
de la Chambre de
Sa Majefté , & Gouverneur
de Paris , & celuy de Monfieur
l'Abbé d'Hervault étant
arrivez pour augmenuer
le cortege , & tous les
GALANT. 22219
:

complimens de ceux qui devoient
accompagner Mr
l'Ambaffadeur eſtant finis ,
on commença une nouvelle
marche à Pontemole , à la
veuë d'une foule extraordi - 1
naire du peuple des environs
& de Rome meſme , que la
curiofité ,&l'obligeant defir
de revoir un Ambaſſadeur
de France dans l'Estat Eccleſiaſtique
, avoient attiré
juſqu'en ce lieu- là.Ne foyez
pas ſurpriſe , Madame , ſi je
me ſuis fervy du mot de nouvelleMarche,
c'eſt parce qu'il
s'en eſtoit déja fait une depuis
Storta juſqu'à Pontemole
, & mefme affez reguliérepour
donner au peuple,
fans autre accompagnement,
le ſpectacle d'une magnifique
Entrée à mais il en fallut
:
230 MERCURE
changer l'ordre à Pontemole
, afin de joindre à la nombreuſe
& fuperbe ſuite de M.
l'Ambaſſadeur , tout ce qui
eſtoit venu de Rome pour
l'accompagner. le vous dé
criray l'ordre de cette Marche,
quand je vous auray appris
deux choſes qui devroient
eſtre renduës publiques
à toute la terre , & qui
marquentlajuſtice & la prudente
prévoyance du Roy ,
ainſi que la regularité avec
laquelle M.de Lavardin execute
les ordres de ce Monarque
, & l'exacte application
qu'il a à ne rien ſouffrir qui
luy puiffe eftre contraire.On
le pria d'agréer qu'on donnaſt
un vieil habit de ſes livrés
à un malheureux Banny
,qui defiroit rentrer dans
GALAN T.
231
;
Rome par ee moyen , qu'il
regardoit comme une choſe
qui devoit ſe mettre à cou.
vert de toutes fortes d'infultes.
Mrl'Ambaſſadeur voulut
eſtre pleinement & feurement
informé de quoy cet
homme banny eftoit coupable
,parce que fi c'euſt eſté
un cas fortuit & digne
degrace , il auroit put en ſuivant
la bonté de ſon naturel
, ſe ſervir des Privileges
que les Ambaſſadeurs de
France ont merité du Saint
Siege; mais ayant ſcen que
c'eſtoit un Affaffin , il fit de
grands reproches à ceux qui
luyavoient fait cette demande
, & fit dire à cet homme ,
Que s'il mettoit le pied dans le
lieu de fa Iurfdiction , il l'en
feroit chaffer. Ilarriva encore
232 MERCURE
une autre affaire qui a fair
connoiſtre que le Roy ne
veut rien qui ne foit juſte ,
& qu'on ne peut ſurprendre
Mr l'Ambaſſadeur. Il s'apperçeut
en voyant défiler
les Caléches & les Mulets
qui portoient fon équipage ,
qu'ily enavoit deux ou trois
qui n'eſtoient point à luy ,
& il voulut ſçavoir la caufe
de cette augmentation de
fuite. Il apprit que cesMu+
lets chargez de Bagage appartenoient
àquelques Marchands
François qui pretendoient
les faire paſſer francs.
Il les obligea auſſi -toſt de ſe
retirer, en les traitant comme
ils le meritoient pour la fraudequ'ils
vouloient commettre,&
fit connoiſtre qu'à l'égard
des Doüaniers il n'avoit
GALANT .
233
aucun deſſein d'abuſer des
franchiſes dont joüiffent les
Ambaſſadeurs de Sa Majesté ,
& qu'on le verroit toujours
auſſi délicat là-deſſus , que
ferme à foûtenir les droits
dela Couronne de France .
Je viens à l'ordrede fa Marche
qui ſe fit de la maniere
ſuivante.
Cinquante Gentilshommes
à cheval estoient à la
teſte,& marchoient fix à fix .
Quinze Caleches paroif
foient enfuite qui estoient
conduites chacune par un
homme , & dans lesquelles
eſtoient trente Gentilshom
mes .
On voyoit aprés,vingt- trois
Chariots de Bagage appellez
Stangues par les Italiens , &
conduits de mefme. Il ya234
MERCVRE
voit encore de monde dans
cinq de ces Chariots .
Deux Suiſſes de Mr l'Ambaſſadeur
, de ceux qui doivent
garder la porte de fon
Palais à Rome .
Un Domeſtique de Mr
l'Ambaſſadeur allant & venantacheval
, pour faire obſerver
l'ordre de la Marche ..:
Quarante Chevaux de baſts
bien chargez .
Vingt Mulets avec de riches
couvertures aux Armes
de Mr l'Ambaſſadeur .
Un autre Domeſtique allant
de tous coſtez comme
le premier pour faire marcher
en ordre .
:
Un Sous -Ecuyer .
Quatre Attelages de chevaux
pommelez .
Deux Attelages de che-
:
GALANT.
235
vaux noirs , les uns & les
autres menez par des Palfreniers.
- Quinze Caléches.
Un Carroſſe à huit chevaux
.
J
Un autre Carroſſe à fix chevaux.
Deux Littieres . Toutes ces
Voitures eſtoient remplies
des Officiers de leurs Excellences
, de pluſieurs Secretaires
, d'un Medecin , de deux
Chirurgiens , de pluſieurs
Valets de Chambre , de quatre
Tailleurs , & des Filles
qui ſervent Madame l'Ambaffadrice
.
Un Ecuyer.
Deux Trompettes.
Vingt Pages bien montez
& en habit de Campagne ,
Layant des Chapeaux bordez
236 MERCVRE
de plumes blanches, des boutonsd'orfevrerie
,& des Houſ
ſes rouges bordées d'argent.
Aux deux coſtez des Carroffes
, des Caleches , des Litieres
& des Pages que je
viens de vous marquer , étoient
quarante à cinquante
Eſtafiers , auſſi fort proprement
veſtus en habit de Campagne.
Vn grand Carroſſe emballé
, tiré par huit chevaux gris
de ſouris.
Deux autres à demy defemballez
.
Vn grand Carroſſe doré.
Le Carroſſe de Mr le Cardinal
d'Eſtrées dans lequel
eſtoient Madame l'Ambaffadrice
& Mademoiselle de
Lavardin avec Mrle Cardinal
d'Estrées dans le fond
GALANT. 237
aumilieu d'Elles . Mr l'Ambaſſadeur
estoit dans l'autre
fond vis à vis de Madame de
Lavardin , & avoit Mrle Cardinal
Madalchini à coſté de
luy. Mr de Geſvres eſtoit à
la portiere la plus proche de
leurs Excellences , & Mr
d'Hervault à l'autre portiere.
Ce Carroſſe eſtoit attelé de
huit chevaux , & entouré
d'un grand nombre d'Officiers
Domeſtiques à cheval ,
parmy leſquels eftoient ceux
de Mr le Cardinal d'Eſtrées
qui estoient tres bien mon.
tez.
Cinq Caroſſez de Mr le
Cardinal d'Eſtrées , remplis
deGentilhommes .
Trois de Mr le Cardinal
Madalchini , auffi remplisde
Nobleſſe .
1
210 MERCURE
Les Caroffes des Ambaffadeurs
, Envoyez, & Reſidens
dont je vous ay déja parlé
ainſi que ceux des Princes
Romains ,&des autres per .
fonnes affectionnée à la
<
Ilby avoit plus de deuxi
cens Eſtafiers depuis la teſte
juſqu'à la queuë , de tout ce
qui compoſoit cette mar-i
che
Elle dura deux petites
heures ,& fe fit depuis Pontemolejuſques
à la porte del
Popolo ,au milieu d'un peuple
extraordinairement nobreux
& d'un double rang
de Caroffes , remplis de perſonnes
de qualité. La foule
fe trouva encore plus grande
dans Rome toute la Ville
ayant voulu voir cette En-
,
GALANT. 239
tré qui ſe fit lentement avec
un ordre admirable ,& beaucoupde
modeſtie. Jamais le
Peuple Romain ne s'eſtoit
trouvé ſaiſy de tant de joyes
auſſi la fit-il connoiſtre par
des acclamations continuelles.
,
En arrivant au Palais Farnefe
on y vit les Armes
- du Pape , du Roy , & de M.
l'Ambaſſadeur , que Son excellence
y avoit faitarborrer
Tous les Gentilshommes qui
avoient accompagné Mr
l'Ambaſſadeur , ſe rangerent
à droit & à gauche dans la
Place , pour faire honneur au
Cortege , & pour faire entrer
le Bagage & pluſieurs
environnerent le palais. Son
Excellence fit faire encore
Decembre 1687. K
240
MERCVRE
:
:
une nouvelle viſite du Bagage
avant qu'on le déchargeaſt
, afin de voir de nouveau
, s'iln'y avoit rien qui
deuſt quelque choſe à la
Doüane . Mr de Lavardin fut
à peine entré dans le Palais ,
qu'il vint deux Gentilshommes
de Mr l'Ambaſſadeur
d'Eſpagne , l'un pourle complimenter
, & l'autre pour
rendre en meſme temps les
mêmes civilitez à Madame
l'Ambaſſadrice.Il receut auſſi
des complimens de tous les
Miniſtres Etrangers . Mr le
Cardinald'Estrés le traita le
ſoir à Soupé, & le lendemain
àDiſné,avec toute laMaiſon
dans le Palais Farnese. Ce fut
avec une magnificence extraordinaire
. Dés le ſoit de
GALANT. 241
ſon arrivee , cette Eminence
fic apporter dans la Galerie
de ce Palais , par cent cinquante
Officieirs , un regale
'de tout ce qu'on peuttrouver
de plus exquis en Italie.M.le
Cardinal Madalchini , &M.
l'Ambaſſadeur d'Eſpagne luy
en envoyerent auſſi le lendemain,&
ils furent tels, qu'il
eſt plus facile de ſe les imaginer
que de les déſcrire ,
Mr l'Ambaſſadeur tient une
grand Table matin & foir.
Toute ſa ſuite , quoy que
tres -nombreuſe , vitavec un
ordre ,&une ſageſſe qui édifie
tout le mon de. On fait
la Priere le matin , & on dit
tous les jours pluſieurs Mefſes
au Palais , où tous ceuxde
laMaiſon ſont obligez d'af
K 2
242 MERCURE
ſiſter , ainſi qu'à la Priere du
foir. Il eſt défendu de s'éloiner
duQuartier ſans permifſion
,&on prend tout le ſoin
imaginable pour faire connoiſtre
que la Juſtice regne
par tout où Sa Majesté a
quelque pouvoir.
Voicy un autre Air nouveauque
vous ne trouverez
pas moins beau que le premier
.
AIR NOVVEAV.
Aquiſçait bien aimer iln'est
rien d'impoſſible ,
Tircis a tant perſeveré ,
Ils'estplaint tantdefois,il atant
Soupiré ,
Qu'il a rendu mon coeurſenſible.
Ie languis quand il est loin de
moy ;
-
GALANT. 243
:
Lors que ie le revoy
Mon plaisir eft extrême ,
Iamais je n'aimer rien ,& cependant
je rog
Que c'est ainsi qu'on aime. }
Le Roy a donné pendant
tout l'Advent , & le jour de
Noël , l'exemple qu'il a coutume
de donner à toute fa
Cour dans les temps de devotion
; & Sa Majesté a fouvent
entendu les Predications
du Pere de la Ruë , Jeſuite,
qui a prêché à Verſailles
avec beaucoup de zele ,
d'érudiction & d'éloquence.
Quand on fatisfait des Auteursauffi
delicats que ceux
qui l'ont écouté pendant
trois ſemaines ,on doit avoir
un merito que l'envie eſt
છ?ે??

1
244 MERCURE
forcée de reſpecter.
Les mouvemes font grands
dans un Empire , lors qu'on
en dépoſſedele legitime Souverain
. C'eſt ce qui vient
d'arriver dans l'Empire
Othoman , ou le Grand Seigneur
a eſté depoſſede. On
tientqu'avantquedele faire;
envoya demander par écrit
au Muphti , fi on pouvoit
chaſſerdu Trôneun Sultan,
qui bien loin d'étendre fes
Erats , n'alloit jamais à la
Guerre ,& qu'il écrivit au
bas, Que celafoitfait , qui eft
leur maniere de répondre.
fur l'avis de rapproche
des Révoltez , il crut qu'on
reſpecteroit en luy le Sang
Othoman , s'il n'en reſtoit
Patt
plus July,&il ordonna
au Boftangi -Bachi de faire
GALANT.
245
, ny
étrangler ſon Fils & fon
Frere ; à quoy le Boftangi
répondit , Tu n'es plus en
pouvoir de me commander
moy obligé de t'obeïr. Le
Sultan tout en colere
vouloit que les Eunuques
Noirs l'étranglaſſent , & voyant
qu'ils mépriſoient ſes
ordres , il tira ſonCimeterre,
& en bleſſa quelques -uns .
On aſſeure que le Viſir
Solyman , & Ibrahim fon
Predeceſſeur relegué à Rhodes
, ont été étranglez, auſſibien
que le Caimacan , &
quelques-uns des pricipaux
Officiers de la Porte , par les
ordres de Siaoux Pacha , qui
eſt preſentement Grand Vifir
, & qui avoit marché à
Conſtantinople à la teſte de
K4
346 MERCURE
l'Armée. Le Prince Solyman,
Frere du Grand Seigneur dépoſſedé
, a eſté mis fur le
Thrône , ſans qu'un ſigrand
changem ut ait cauſe le
moindre defordre dans laVille
, les Boutiques n'y ayant
pas
pas été fermées unmoment.
La depenſe pour les Femmes
&lesChiensmontoit à quinze
millions , & on la reduite
à trois . Le nouveau Sultan
a promis qu'il ſe mettroit à
la teſte de l'armée ; & Mahomet
IV. ayant eſté arrété
avec ſes Enfans , iladit que
puis qu'il avoit épargné ſa
vie , il épargneroit auſſi la
fienne,&le tiendroit ſeulement
prifonnier pendat tout
fon regne comme il l'avoit
tenu pendant tout le ſien.
Une auſſi grande affaire que
GALANT. 347
1
oelle là merite un ample
détail , & comme il eſt im
poſſible de le donner qu'apres
des éclairciſſemens
qu'on ne peut encore avoir
je ſuis obligé de le remettre
au mois prochain.
Je vous parleray en ce
temps-là du mariage deMademoiselle
de Bellefon avec
M. le Marquis du Chatelet
& celuy de Monfieur le
Comte de Florenſac avec
Mademoiselle de Sennecter .
re , du Couronnement du
Royde Hongrie , & des Benefices
par le Roy.
Je vous envoye le Chevalier
à la Mode & la Desolation
des Ioueuſes , qui ont fait tant
de fois le divertiſſement de
tout Paris , & que le Sieur
248 MERCVRE
Guerout , Libraire dans la
Cour- neuve du Palais, commence
à debiter.Je ſuis,Madame,
voſtre , &c .
AParis, ce 31.Decembre 1687.
THEQUE DE
LYON
A
キキキキキキ・
TABLE
Reluderer
Prelude
Mercuriale du Parlement 3
M.lePelletier,Confeillerau Parlement
, est receu enſurvivance
de la Chargede President au
Mortier. 5110341
Requeste des vieilles Fontaines de
Paris contre les nouvelles . 6
Leotre curieuseseing the
Mariage de M. le Comte de Ton-
3
P
20
Mariage de M. le Marquis de
Nefle .
Le Portraitdu pur Amour. 25
Relation du Siege de Castelno.
125.
Le faux Nobles conten
39
Particularitezcurieuſes touchant
५०० १५
:
TABLE.
le Tribunal de l' Inquisition. 77
Eglogue. $44
Morts.
150
Lettre d'un nouveau Converty.
157
Abbaye donnéparle Roy. 161
Fable. 102
Service du bout de l'an de feu
*
Monsieur le Prince. 164
!
Madrigal... 168
Histoire, 169
Relationde toute la Campagne
des Polonois. 186
Etabliſſement de l'Opera à Lyon.
202
M.le Comte de la Chaise eest receu
Capitaine des Gardes de
La Porte. 204
Mort. 205
Arrivée des Ambassadeurs de
SiamàBantam. 207
Etat des affaires d'Alger. 208
Noms de ceux qui ont devine les
Enigmes. 209
TABLE.
220 Enigmes,
Description de l'EntréedeM.le
Marquis de Lavardin àRome.
225
Exemple de pieté du Roy , &de
toute la Cour pendant l'Avent,
226
Nouvelles de Constantinople. 227
Fin de la Table.
:
i
Avis pourplacerles Figures.
A Ville d'Athenes doit
Lregarder la page 69
L'Airqui commence par Climene
me manque defoy , doit
regarder la page 143
L'Air qui commence par , A
qui fçait bien aimeril n'est rien
d'impoſſible , doit regarder la
page 242
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le