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1686, 08 (Lyon)
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Bibliothecæ quam Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GATANE
DE LA
VIL
DEDIE' A MONSEIGNEURI
LE DAUPHIN
AOUST
1686.N
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant ,
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
RON prie ceux qui en-
LL voyront des pieces pour
les Mercures Galant
d'affranchir les ports de
lettres , autrement it eft inutilede
les envoyer. L'on continue a distri
buer le Iournal des Sçavans pour
fix fols chaque Cahiers & les Nouvelles
de la Republique des lettres,
pour dix fols auffi chaque mois en
blanc , l'on vend auſſi dans laméme
Boutique toutes fortes de Livres
curieux que l'on ne met pas
dans les Catalogues des Mercures
n'estantpasnouveaux.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d Aoust 1686.
Journal du Palais
১
tome diinquarto
, fix livres,
les neuf premiers vollumes fe
vendent auſſi dans la mesme
Boutique pour fix livres chaque
volume.
Le deuxiéme tome du Meг-
cure Galant, du mois de luiller,
contenant la Relation exacte
de Monfieur de Chaumont
Ambaſſadeur du Roy & les
moeurs & coutume de pluſieurs
païs voiſins , le tout tres fidelement
écrit , indouze , 20. fols .
Pratique de Pieter, ou Entretiens
pour tous les lours de
l'Année , par le Pere le Maître,
de la Compagnie de Jefus augmenté
des Evangiles & de pluſſeurs
points de Meditation ,
toutes reveuës & recorrigée, indouze
, quatre vollumes, go. fols
& relié en deux vollumes , 2 .
livres.
LaMorale duMonde ou Converſations
par Mademoiſelle de
Scudery , indouze deux vollumes
, 6. liv .
Les Amours du Comte Tekely
nouvelle Hiſtorique , indouze
, 20. f.
Relation de l'Ambaſſade de
Monfieur leChevalier de Chaumont
àla Cour du Roy de Siam,
avec ce qui s'eſt paſſfé de plus
remarquable durant fon voyage,
avec pluſieurs figures en tailles
douce,indouze , 2. liv .
Entretiens Affectifs de l'ame
ã 3
avec Dieu , pendant les huit
jours des Exercices Spirituels
par Monſeigneur l'Eveſque
d'Alby , indouze , 30. fols.
Le Rendez-vous des Thilleries
ou le Coquet trompé , Comedie
par Monfieur le Baron ,
indouze , 20. fols.
Les Enlevemens Comedie,par
le meſme , indouze 20.fols.
Ce mois prochain , je vous
envoyray ſans manqué, le cinq ,
fix & ſept , huit , & neuvième
tome des Jugemens des Sçavans,
indouze , pour 10. liv. les cinq
derniers tomes , les quatre premiers
vollumes ſe vendrontdans
la meſme Boutique , pour 8. liv .
ce ſera les neufvollumes 18.liv.
Extrait du Privilege du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Conſeil, luNQUIERES. Ileſt,
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé eſt,
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces , Relation , Hiſtoires , Avantures
,& autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auffi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livreſans le confentement de
l'Expoſant,ny d'en extraire aucune Piece ,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livret
meſmed'envendre ſeparément ,& de donner
àlire ledit Livre;le toutà peine de fix mille
livres d'amende contre chacun des contrevenans
,&confifcation des Exemplaires,contrefaits
;ainſi que plus au long il ett porté
audit Privilege.
: Registré ſur le Livrede la Communauté le 14.
Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sieur J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry, Libraire à
Lyon ,pour en jouir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
MERCURE
}
MERCURE
GALANT
८
AOUST 1686. *
E Roy fait tant , & de
fi grandes choſes pour
l'intereft de l'Eglife ,
que depuis pluſieurs
années , je ne vous ay pas écrit
une ſeule fois , fans vous man
der quelque choſede nouveau
fur cette matiere , toûjours à la
gloire de cet Auguſte & Pieux
Monarque. Il n'agit pas ſeulement
dans ſon Royaume , mais
ſon zele s'étend par toute later-
Aoust 1686. A
2 MERCURE
re ,& ce n'eſt qu'en faveurde
la Religion qu'il employe ſon
credit auprésde ces grands Souverains,
qui charmez de tout ce
qu'il a fait de grand , ne luy
refuſent rien de ce qu'il demande.
Je parle meſme de ceux qui
ne fontque rarement des graces
aux Rois , & jamais aux Chrétiens
, comme le Grand Seigneur
, qui vient d'accorder au
Roy tout ce qu'il luy a demandé
pour des Religieux de la Terreſainte.
Que n'a- t-' il point fait
dansle Royaume de Siam , pour
y etablir la Religion Chrétienne
, pour y faire connoiſtre
le vray Dieu , puis que c'eſt à
cette ſeule confideration qu'il a
fait la dépenſe d'envoyer un
Ambaſſadeur avec une nombreuſe
ſuite'à fix mille lieuës de
ſonRoyaume. Auffi la Religion
GALANT.
3
Chreſtienne en a non ſeulement
reçeu des avantages tres-confiderables,
mais elle eſt ſur le point
d'en tirer encore de plus grands,
&il y a ſujet d'eſperer qu'elle
fera un jour un entier progrés
dans toutes les Indes. Pendant
que le Roy ſonge à l'établir en
Orient , il s'applique à l'affermir
dans ſes Etats , avec des dépenſes
qui répondent à la grandeur
de ſes foins ; & c'eſt une choſe
incroyable , que la quantité de
Livres qu'il a faît imprimer à ſes
dépens , & qu'on a diſtribuez
par ſon ordre à tous les nouveaux
Convertis ,dans toutesles
Provinces de fon Royaume.Cela
joint aux Miffions qu'il a fait
faire preſque dans toutes les Villes
, où les Prétendus Reformez
ont eſté en grand nombre , a
pour ainſi dire , converty une
ſeconde fois ceux qui n'eſtoient
B 2
4
MERCVRE
pas encore bien affermis dans
la croyance des Veritez Catholiques
, & je puis vous affeurer
que rien n'a mieux fait paroiſtre
le zele du Roy , ny produit
un plus grand fruit que ces Miffions
, & cette diſtribution de
Livres, ſi propres à éclairer lors
que l'on s'en ſert de bonne foy.
En effet, pourveu qu'on veüille
examiner ſerieuſement dequoy
il s'agit , ſans cette prévention
aveugle , qui perd tous les obſtinez
, il eft impoſſible qu'on ne ſe
détrompe , & que les Erreurs où
Calvin a engagé ceux de ſon Party,
ne paroiſſent manifeſtes.C'eſt
par là qu'une Dame tres-fpirituelle
& d'un grand merite,
Femme de Monfieur le Procureur
du Roy de Bergerac , a reconnu
l'eſtat déplorable , où l'a
retenuë long-temps le malheur
de ſa naiſſance. Voicy ce qu'elle
GALANT
دراه
a écrit ſur ſon changement , à
une Dame de ſes Parentes , Femme
d'un Conſeiller au Parlement
de Guyenne.
A MADAME
DE
DAns
RABAT.
le trouble où je me fuis
trouvée je vous ay cherchée
par tout , & dans le repos queje
commenceàgoûterje vous cherche
encore. Souffrez , Madame , queje
vous trouve , & que je justifie une
conduite , qui peut- estre vous a
paru criminelle. Ne croyezpas que
l'intereſt ou la crainte ayent part à
mon changement. Fay combatu ,
jay resisté , e vostre exemple,
Madame , me fortifioit fifort , que
je m'enServeis comme d'un Bouclies
A 3
6 MERCURE
àtous les affauts qu'on me livroit;
mais enfin ne vous pouvant imiter,
& me voyant feule dans un party
que chacun abandonnoit , j'ay cru
queje devois ferieusement l'examiner
. I'ay demandé à Dieu de me
conduire dans une voye affeurée ,&
je me suis heureuſement trouvée
dans le chemin que je cherchois
enfuyant , &queie cherchoisfans
le trouver. Si-toſt que j'eus com
mencé à ouvrir les yeux ,la Grace
commença de mesme à éclairer
mon esprit.Je'n'eus pas besoin d'un
miracle comme Saint Paul ; mais
imitant la Conversion de S. Augu.
ſtin , ie pris comme luy l'Ecriture
Sainte , & l'ayant leuë comme luy
avecfoûmiffion,les promeſſes que nôtre
Sauveura faites àfon Eglife,me
frapperent en la lifant. Ie connus
clairementfon infaillibilité , &fa
durée; Qu'elle estoit la Colomne
GALANT .
de la Verité , contre laquelle les
Portes d'Enfer ne peuvent prévaloir
; Qu'elle estoit cette Villefur
une Montagne qui ne peut estre cachée
; Qu'elle estoit une lumiere
fur un Chandelier , & non pas
Sous un Boiffeau Qu'elle est sans
tache & fansride, & que J. C. la
doit conduire iusqu'à la consommationdes
Stecles. De toutes ces Veri.
tezie tiray cette iuste consequence
quel'Eglife ne peut iamais tomber
en ruine ny en desolation , & qu'il
n'estoit pas vray que de nôtre temps
Dieu eustfufcité des hommes d'une
maniere extraordinaire pour la
redreſſer. Aprés un ſiſolide préju
gé, ie devois tous croire , & ne plus
rien confulter. Cependant estant
encore foible dans la Foy , mon efprit
se trouva embarrasse de la
prefence réelle de Iefus -Chrift dans
l'Eucharistie du S. Sacrifice de la
A 4
8 MERCURE
Mefle,& du retranchement de la
Coupe; mais pour mettre ma con-
Science en repos fur des points.de
cette importance où noftre falut eft
attaché, i'ay consulté les Lutheriens
qui font nos Freres , & nos
anciens Ministres commenos Peres.
Pluſt à Dieu, Madame , que vous
vouluſſicz entrerdans cette discution
! Vous verriez la realité eſtabliepar
les uns, & iugée fans crime
par les autres. Vous verriez b
Meſſepratiquée avec devotion par
les Lutheriens , & fon antiquité
publiéepar nos anciens Reformateurs.
Ilne restoit plus qu'à me
perfuaderfur le retranchement de
La Coupe.Mon efprit avoit cherché
Longtemps à estre vaincu fur ce
dernier Dogme commefur les au
tres, &j'ay appris que l'Inſtitution
de la Coupe n'a pas esté changée ;
mais seulement la maniere de l'uGALANT..
Sage , & qu'il en a esté ainsi du
Baptefme. On en a retenu l'ef
Sence ; mais la maniere de l'usage
a esté changée. Ilse faisoit autrefois
par une Immersionde laquelle
S. Paul parle , comme d'un grand
Mystere qui signifie que les Chre-
Stiens fon morts & enfevely avec
I. C. dans le Baptefme, &presentement
le Baptefme nesefait que
parunesimple effusion d'eau , où il
paroist que l'Eglife a toûjours crû
avoir droit de changer la maniere
quoyque pratiquée parles Apoftres,
retenant toute- fois l'eſſence des
Sacremens . Les premiers Chrêtiens
communioient indifferemment fous
l'une&Sous l'autre espece, &fouvent
fous les deux ; nos Reforma
teursont estéobligez d'imiter cette
ancienne pratique , & vous sça
vez , Madame, qu'on peut diſpenferdela
Coupe ceux qui ont aver-
AS
10 MERCURE
fion pour le Vin. L'Eglise peut bien
faire ce que nous avons fait ,&
comme elle nous a enfantez àf. C.
il faut luy laiſſer le droit de nourrir
&defevrerſes Enfans , & atten.
dre de nostre Mere qu'elle nous redonne
ce premier lait , lors que nos
estomachs feront plus propres à le
recevoir. Ie vous avoue que i'ay
estéfatisfaite de tous ces éclaircif-
Semens , & que ie ne mesuis pas
amuséeà critiquer sur les Images,
Sur les Interceſſions des Saints , ny
furleMeritedes bonnes oeuvres. Ie
Sçavois de bonne foy que les Catholiques
ne reconn affent aucuneDi
vinité dans les Images , & qu'elles
nefervent qu'à executer les
Idées des Saints qu'elles reprefensent.
le sçavois auſſi que l'Eglife
ne commandoit pas d'invoquer les
Saints ; mais qu'elle enseignoit
T
GALANT. 15
qu'on devoit les imiter,&qu'il étoit
utile de s'adreſſer à eux comme à
des Interceffeurs bien plus agreablesàDieu
que les Pecheursfur la
terre , où nous sommes les interceffeurs
les uns des autres , pour
conserver l'amour& l'union dans
l'Eglife. lesçavois que nos merites
font attachezaux feuls merites
du Sauveur du monde. Après l'examen
de toutes ces verite,zje n'ay
plus balancé à rentrer dans ce
grand Occean d'oùnous eftionsfortis.
L'ay regardé toutes ces Sectes
comme des Ruiſſeaux qui en font
dérivez , où les uns comme des torrens
retournant en ſeprecipitant,
les autres , commedes eauxpaifiblesy
coulent tout doucement par
des canaux fecrets de la Grace.
Dien permet Souvent que nous
·Soyons aveuglez pour nous éclairer
comme ilfit à l'égard de S. Paul .
A 6
MERCURE
4
Il nous laiffe mourir pour nous reffufciter
comme il reſucita leLazare.
Nous devons adorerſa conduite,
&je ne doute point , Madame,
que vous ne reſſentiez bien- toft les
effets defon amour. Mais Souffrez
que je vous diſe que pour trouver
laverité, ilfaut ſe ſouvenir que
nos Ministres qui ne veulent ny
ajoûter ny diminuer à l'Ecriture
Sainte rejettent cependant tous
les endroits qui en font les plus
clairs & les mieux établis , comme
l'Extreme Onction aux Malades ,
la Confeffion des pechez , l'Abfolution
fur les penitences ,& la neceffité
du Baptefme. I'efpere, Madame
, que mon changement ne changera
pas les diſpoſitions de vostre
coeur , qu'il sera toûjours le meſme
pour moy & que vous me ferez
T'honneur de me croire. Vostre , &c.
Le defir ardent que le Roy
A
GALANT.
13
aeu de mettre tous ſes Sujets
dans la ſeure & feule voye qui
peut conduire au ſalut , & les
peines qu'il a bien voulu ſedonner
pour rendre la France toute
Catholique , ayant eſté ſuivies
de l'heureux fuccés qu'on en
devoit eſperer , Sa Majesté n'a
épargné aucuns ſoins pour faire
de vrais Catholiques de ceux
quis'eſtoient rendus , ſans avoir
aſſez approfondy les inconteſtables
Veritez de la Religion
qu'ilsembraffoient ,& chacun
s'eſtant attaché , & ayant pris
plaiſir àſeconder un zele ſi ſaint,
ſuivant les talens que leCiel luy
a donnez , les uns ont employé
les raifons de vive voix ,& les
autres ontécrit . Ainfi il s'est fait
quantité de Livres,qui ont achevé
de convaincre les Religionnaires
les plus obſtinez . Mon
14 MERCURE
fieur Bellenger des Freſneaux
Avocat à Falaiſe , en compoſa
un l'année derniere , intitulé ,
Moyens faciles pour connoistre la
veritable Religion. Il eut un fuccés
ſiavantageux , qu'il fut cauſe
de la Converſion des principaux
Calviniſtes de la ville , &
entre autres , d'un Lecteur âgé
de ſoixante & cinq ans , & reconnu
pour tres - habile parmy
ceux de ſon Party. Son changement
en attira pluſieurs autres
qui ſuivirent ſon exemple. Ces
Converſions,qui font deuës pour
la pluſpart aux raiſons ſolides
dont tout ce Livre eſt remply ,
ont engagé ſon Auteur à nous
en donner un autre qu'il a mis
au jour , & dont le titre eſt, Ab.
bregéHistorique de l'Eucharistie,ou
-Preuves tirées de l'Histoire pour
la verité de l'Euchariftie. Il a
GALANT.
choiſi cette matiere comme renfermant
le point dont les nou
veaux Catholiques ont le plus
depeine àtomber d'accord; & il
les deſabuſe par làde quantitéde
faux préjugez dont ils eſtoient
prévenus. Tant de ſoins qu'on
prend pour les tirer tout - à - fait
d'erreur , & l'application avec
laquelle ils tâchentdes'éclaircir,
ſont cauſequ'on en trouve parmy
eux un fort grand nombre
quis'affermiſſent de jour en jour
dans noſtre Religion ; de forte
qu'en eſtant inſtruis beaucoup
plus à fond que pluſieurs perſonnes
qui l'ont profeſſée dés leur
naiſſance , ils inſtruiſent à preſent
, & ceux qui ne font pas
encore bien deſabuſez de la Religion
Proteftante qu'ils ontquittée
& les Catholiques meſmes.
Voilace qu'a produit le zele du
16 MERCURE
Roy pour la gloire de l'Eglife , &
pour le ſalut de ſes Sujets , Nous
en voyons tous les jours des
ſuites , qui le font de plus en
plus combler de benédictions ;
& l'on peut dire que bien que
toutes ſes actions ſoient treséclatantes
, rien ne marque
mieux ſa grandeur, que ce qu'il a
fait pour abbatre l'Herefie.C'eſt
cequi a donné lieu à ce Sonnet
deMonfieur Magnin.
L'HERESIE ABATUE .
L
EsTravaux immortels
ros de la France ,
duHe
De fon Nom glorieux ont remply
l'Univers ;
Onfçait,onsçaitpar tout les miracles
divers ,
Qui font, & reverer , & craindre
Sapuiſſance.
4
GALANT.
17
- Conduite par l'esprit de ſa ſageſſe
immense;
Elle applanitles Monts , & fait
joindre les Mers , (fers ,
:
Et de mille Captifs clle brife les
Du Corsaire Africain puniſſant
l'infolence.
L'éclat de ſes Vertus le bruit deſes
Exploits ,
Chez tous les Potentats font adorerfes
Loix ,
Maisfur ce viféclat puis-je fixer
ma veuë ?
Non , fur vouloir nombrer tant de
faits inoüis ,
Qui connoist l'Herefie , & la voit
abatuë ,
Connoist parfaitement la Grandeur
de LOUIS.
1
18 MERCURE
Le meſme Monfieur Magnin
toûjours zelé pour le Roy , eſt
entré dans un détail plus particulier
de ce qui le rend le plus
Grand de tous les hommes . Je
croy qu'aprés avoir leu ce petit
Ouvrage,vousdemeurerezd'accord
que c'eſt avec beaucoup
de raiſon qu'il l'intitule ,
LOUIS LE GRAND .
L
A Grandeur de LOUIS n'est
pasun de ces titres ,
Dont les Flateurs des Rois ſe rendent
les Arbitres ,
Lors que pour s'élever le premierde
leurs foins.
Eftde dire toûjours ce qu'ilspenſent
lemoins.
e
Loin d'icy loin d'icy cet encens mercenaire
,
Quiſur unfaux Autelnebrûle que
pour plaire.
GALANT.
19
n
LOUIS a- t- il beſoin de ces vaines
{{ - couleurs ,
لا
e
11
P
Qui rehauffent l'éclat des Heros des
Flateurs ?
Non ,Sans qu'on prenne ſoin d'em
bellir ſon Histoire ,
Tout est pur & réel dans le fonds de
Sa gloire. t
On n'a qu'àremonterjuſques àfon
berceau ,
On ne trouvera rien quede grand.
que de beau ,
Tout est d'une grandeur éclatante
&folide ,
Dans cette longue course on ne voit
point de vuide ,
GrandAir, grandes Vertus , gran
des perfections ,
Grands deſſeins appuyez de grandes
actions ,
Grands Reglemens , le fruit d'une
grandefageſſe;
Grande religion à gardersa promesse,
20 MERCURE
Grand Secret pour agir avec ces
grands refforts
Qui meuvent l'Univers par de fi
grands efforts ,
GrandsMagasinspar tout,par tout
grandes Armées ;
Les grandes Nations mesme enfont
alarmées ,
Grand Armement naval, beaucoup
de grands Vaiſſeaux ,
Par de grands Aqueducs forcer le
cours des eaux ,
Sefaire revererpartous lesGrands
du Monde,
Grand en tout , & par tout ,fur la
Terre , &fur l'onde ,
Avec un air affable un grand fond
de bonté ,
Maintenir hautement la grande
autorité
Crands Palais , grands Trefors,
grandemagnificence ,
Grand ordre à bien conduire une
grande dépense :
GALANT. 21
es
Grande reconnoiſſance envers le
grand Auteur ,
Qui par de grands bienfaits affer
mit sa grandeur;
Dans une grande Paix animéd'un
grand zele.
Immoler l'Hereſie àsa gloire immortelle
,
Mettre par un grandcoup cegrand
Monstre aux abois ,
Qui par de grands efforts brava
tant degrands Rois ,
D'un grand étonnement remplir
toute la Terre ,
En frapant ce grand Corps d'un
grand coup de Tonnerre ;
Grand & vivant Portrait de la
Divinité,
Toûjoursdans un grand calme ,&
voir tout agité,
Faireſes petitsfoins desplus grandes
affaires ,
Calmer de grands abus par des
ordres Severes,
i
22 MERCURE
Abolir des Duels l'implacable fureur
Au grand courage mesme en donner
de l'horreur;
Laiſſer des monumens d'une iufte
vangeance
Aux yeux d'un Peuple vain dont
l'audace l'offence ;
A
Rendrede toutes partsſesEtatsaffermis
,
Grand chez fes Alliezgrand chez
Ses Ennemis ,
Ioindre les Mers, changer l'ordre de
la Nature,
Mais qui les déniroit ; ces Grandeursfans
mesure ?
Leurs nombre leur éclat , tout char.
me , toutSurprend ,
Et flate- t- on LOVIS quand on le
nomme GRAND ?
Sidans les choſes où la Religion
eſt intereſſé , le Roy qu'on
GALANT. 23
voit marcher avec tantd'ardeur
fur les traces de Saint Loüis fait
plus quede remplir les devoirs
d'un veritable Chreſtien, il remplit
en meſme temps tous ceux
d'un grand Roy , & les longs
Conſeils auſquels il donne les
jours preſque entiers, n'ont point
empeſché que le mois paſſe il
n'ait eſté pluſieurs fois au Camp
d'Acheres faire la Reveuë des
plus belles & des plus leſtes
Troupes qui ſoient ſur la terre.
Elles ſont en cét eſtat, parce que
Sa Majesté ſe donnant la peine
de les voir ſouvent, les Officiers
en ont plus de ſoin , &que chacun
en fon particulier a plus
d'exactitude aſçavoir & à faire
tout ce qui dépend de ſon employ.
Ie vous aurois parlé plûtoſt
de ce Camp , ſi la Relation du
Voyage de Monfieur le Cheva
24 MERCURE
lierde Chaumont à Siam , qui a
remply la moitié de la premiere
partiedema Lettre de Juillet, &
la ſeconde Partie toute entiere,
ne m'avoit pas obligé à remettre
beaucoup de Nouvelles à ce
mois cy . Les Troupes dont le
Roy a fait la Reveuë , eſtoient
toutes commandées par Monſieur
leDuc de Noailles , pre
mier Capitaine des Gardes du
Corps , qui s'attira beaucoup de
loüanges par la maniere dont il
fouſtint ce Commandement. II
fit ſouvent faire l'Exercice ſans
oublier aucun des mouvemens
qui ſe pratiquent dans le grand
Artde la Guerre , & l'on va jufques
à dire qu'il ſembloit en
avoir inventé de nouveaux. Il
fut magnifique entout pendant
ce temps,& tint toûjours une
Table qui faisoit connoiſtre la
grandeur de ſon employ.
Tandis
GALANT.
25
Tandis qu'un a beau Camp
occupoit les foins de Sa Majesté,
ſans qu'Elle ceffaſt d'en donner
aux grandes Affaires de l'Eſtar,
Elle trouvoit encore le temps
de deſcendre dans les intereſts
des Particuliers , & examinoit
tout cequi regarde l'Edit por-
• tantCreation & Reglement d'une
Compagnie Generale pour
les Aſſeurances & groffes Avantures
de France en la Ville de
Paris. Cét Edit contient vingtneuf
Articles , & a eſté donné
fur ce que depuis le temps que
le Roy s'eſt appliqué à rétablir
le Commerce Maritime plus
fieurs Marchands ont trouvé
moyen d'éviterde grandes pertes
,moyennant des ſommes modiques
qu'ils ont payées pour
faire affeurer leurs Vaiffeaux &
Marchandises. Ainſi afin que les
Aoust 1686.
B
26 MERCURE
Negocians quivoudront ſe ſervirdu
meſme moyen, pour diminuer
les riſques qu'ils courent
dans leur Commerce ordinaire,
l'entreprennent& le continuent
avec plus de facilité& de ſeureté
Sa Majesté a trouvé à propos
d'ordonner l'Etabliſſement d'u
neChambreGenerale d'Aſſeurance
, en Corps de Compagnie,
Fonds& Signatures communes,
en tel endroitde Paris que les
Intereſſez trouveront le plus
convenable , pour y faire les
Aſſemblées neceffaires , & trai
terdes Affaires de leur Societé,
avec permiſſion aux Marchands,
Negocians & autres Particuliers
desVillesde Roüen , Nantes,
S. Malo,la Rochelle, Bordeaux,
Bayonne , Marseille & autres
lieux , qui font le meſme Com
GALANT.
27
merce des Aſſeurances & grofſes
Avantures , de le continuer
comme ils ont fait avant cér.
Edit, qui porte que la Compagnie
dont le fond capital doit
eſtre de trois cens mille livres,
neſera compoſée que de trente
Aſſociez , cinq deſquels ſeront
éleus à la pluralité des voix
pouren eſtre lesDirecteurs pen.
dant le temps qu'elle fixera.
Deux de ces cinq Directeurs
fortiront 6x mois aprés la pre
miere Election , & les trois autres
encore fix mois après ,&
ainſi ſucceſſivement de fix mois
en fix mois , & en la place de
ceux qui feront ſortis, on en élirad'autres
en pareil nombre , en
forte quedans la Direction il y
aura toûjours deux ou trois anciens
Directeurs qui ne pourront
eſtre continuez de ſuite
B 2
28 MERCURE
plus de deux fois , & entre lefquels
ſeront toûjours trois Negocians.
Le Contract de Societé
qui contient quarante- trois Articles
, à eſté preſenté au Roy ,
par les trente Afſociez , qui ſont
Meffieurs Delagny , Directeur
generaldu Commerce , Souller,
Deſvieux , le Févre , Rouſſeau,
Lejariel ,Mathé de Vitry la Ville
, T. de Lifle , Ch. le Brun,
Chauvin , Tardif , Pocquelin ,
Hebert , P. Chauvin , Cl. le
Brun, Paſquier, Paignon , A.Peletier
, Mollien , Baroy , Coufinet,
N. Soullet , Gaillard , de
Lubert, Franchepin, Heron, de
la Rivoire , Demeuves, & Cerberet,
auſquels Sa Majeſté avoit
accordé ſon agrément pour y
entrer. Ileſt fait pour fix années
conſecutives ſauf à le continuer
entre ceuxde la Compagnie qui
GALANT.
19
voudrot le faire,& afin qu'il plai
ſe à Dieu debenir cette entrepri
ſe,le dernier article de ce Cõtract
porte,qu'on tirera tous les ans de
la Caiſſe la ſomme de fix cens li
vres, pour être employée en oeuvrede
Pieté, ſelon ce que reglera
la Compagnie,qui avertit le public
qui ceux qui par défaut de
correſpondance ou autrement ,
ſeront en peine d'un domicile à
Paris , pour y faire leurs remiſes
& proviſion avec ſeureté pour
l'acquitement des Lettres &Billets
qu'ils auront acceptez ou
fournis , pourront s'ils le jugent
à propos , faire leurs acceptations
, élections de domiciles , &
Indications à payer dans leBureau
de la Compagnie , qui les
acquitera , moyenant les Provifions
& laCommiſſion de demy
pour cent , & elle eſcomptera
B 3
30 MERCURE
leurs rémiſes, s'ils les font àterme
, meſme fera recevoir leur
argent dans les Provinces , fuivantles
conditions donton conviendra
avee cux par Lettres.
le ne ſonge pas Madame
, que je vous parle une Langue
qui vous eſt fort peu connuë.
le la quitte pour vous faire
part d'une Chanſon que les
Connoiffeurs ont approuvée.
,
AIR NOUVEAU.
VNe indifference cruelle
Eloigne mon Berger de ces heureux
:
4
學
climats ,
Puis que l'ingrat ne revient pas,
Quene luy puis-je eftre infidelle?
Mais belasijeſens que mon coeur
Soupire encorpourfon Vainqueur,
Et malgrémoy luy iure une amour
éternelle.
GALANT.
31
Il eſt agreable de pouvoir
chanter ſur toutes fortes de tons .
C'eſt ce que fait Monfieur du
Perier. S'il reüſſit admirablement
dans le ſerieux , vous allez connoiſtre
qu'il ne réüſſit pas moins
dans un autre ſtile. L'illuſtre Madame
des Houlieres , dont vous
avez admiré les excellentes Ballades
,l'ayant prié d'en faire une,
il luy envoya celle qui fuit. Il
pouvoitchoiſir un autre refrein,
puis qu'on ne s'apperçoit pas
qu'ilait contraint ſon geniedans
un Ouvrage de cette nature.
32 MERCURE
BALADE
A MADAME
DES HOULIERES.
Q
Velle Musette ou quel tendre
pipeau
Peut égaler les accens de Climene ?
Bien elle fait & Balade & Rondeau
,
Chants qui soudain me feroient.
perdre haleine ,
Ce qui me met dans une étrange
peine ,
Carelle veut qu'aujourd'huy ie l'es
treine
D'une Balade,Air plaiſant,quoy que
vieux ,
Maispeusçavanten pareille bar.
monie,
Ieluy répons, noble Dame aux doux
Jeux,
GALANT.
33
Point onnedoit contraindre fon
Genie. i
Tel que preſſsé d'unpeniblefardeau
Le grand Iupin fit pour la Gent
Humaine,
Parrudes coups fortir de fon cerveau
Docte Déeffe , & des Arts Mere
&Reine ;
Pourray ie bienpour l'aimable Sireine
Qui m'a charmé, produire dema
Veine
Chants auffi doux que fes Chants
gracieux?
Non , de l'oferferoit pure manie ,
Le jeune Icare ainſi tomba des
Cieux;
Point on ne doit contraindre
fon Genie.
BS
1
34
MERCURE
SurHelicon , ou maint Sçavant
Troupeau
Sous vers Lauriers à pas lens ſe
promene.
Et vient puiſerfeu divin dans cet
te eau
Que d'un cheval fit ruade foudaine
Iaillir d'un roc , & nommer Hippocrene
,
Phebus départ de fon docte Domaine
Trompettes , Luts , Pipeaux delicieux
Il donne à l'un ce qu'à l'autre il
dénie ,
Et dit à tous ces Vers fententieux ,
Point on nedoit contraindre ſon
Genie.
Bien qu'en faveur de mon doux
Chalumeau
GALANT
35
Debeaux espritsfameuseQuarantaine
Ait décidé d'un prix rare &nouveau
,
Quand de LOUIS, qu' Alger, Tunis
&Gene
Virent punir entrepriſe tropvaine
L'eus publié puiſſance Souveraine ,
Maintien, témoin qu'il estdusang
des Dieux,
Valeur clemence , &ſageſſe infinie,
Lyre& Clairon me duiſent encor
mieux
Point on nedoit contraindre ſon
Genie.
ENVOY.
Voila pourtant Balade ronde
pleine, (ne
Reçoy-labien,Dame, quifur la Sei-
Fais oüir chant enjoñé, ferieux,
Tendre heroïque , & digne d'Ura
nie?
B 6
36
MERCVRE
Quant estde moy , ie publie en tous
lieux ,
Pointonnedoit contraindre ſon
Genie.
La galanterie& la magnificencede
Monfieur leDuc de Hanover
paroiffent par tout où il
eſt, chez les Etrangers , oudans
ſes Eſtats, lors qu'ily reçoit quelqu'un
, ou qu'il y fait quelque
Feſte. Celle qu'il fit àVeniſe le
25. de Iuin dernier , a trop fait
de bruit pour me diſpenſer de
vous en apprendre les particularitez.
Quoy qu'elle ait eſté
des plus ſuperbes , vous n'en
ferez point ſurpriſe, puiſque par
pluſieurs Relations de cette nature
que je vous ay déja envoyées
, il y a long temps que vous
ſçavez que ce Duc , Madame
laDuchefſe ſa Femme,Meſſieurs
GALANTA
37
-
les Princes ſes Fils , tout eſt di..
gne de loüange , & que dans
l'Illuſtre Maiſon de Brunfuvick,
on ne voit que magnificence ,
valeur , generofité, eſprit, beauté
& grandeur. Vous n'appren-
- drez rien de cette Feſte,dont
vous ayez ſujet de douter , puifque
la deſcription en a eſté faite
par un homme qui a ven ce
grand Spectacle,& qui en a écrit
encestermes à une Dame de la
Cour de Hanover.
AVeniſe ce s. de Juillet 1686.
me suis engagé à Douiſque je me
vous faire une Relation de la
de la magnifique Regate de Venise,
il est iuste que jevoustienne paro
le , mais n'attendezrien de moy qui
réponde àlagrandeur d'un Spestacle,
qui pendant fix heures a charmé
tous ceux qui s'y font trouvez
38
MERCURE
Nostre Langue toute abondante
qu'elle est ,me paroist sterile pour
en exprimer toute la pompe,& ie
Sens bienqu'ilmesera impoſſiblede
remplir affez vostre imagination
fur toutes les choses que j'ay àvous
dire. Il est bon d'abordde vous expliquer
ce que veut dire Regatte.
C'est une espece de divertiſſement
qui nesepeut donner qu'àVenise
qui toute finguliere dans ſafitua
tion , dans ſa politique , & dans
SonGouvernement,sefait desplai
firsde mesme nature. Onpeut nommer
celuy-cy un Carrousel fur les
'caux , où l'on propoſe des Prixpour
ceux ou celles ( carles Femmes qui
veulent vaincre par tout ,y font
veceuës ) qui par une adreſſe legiti
me arrivent avant les autres au
but proposé. Ily avoit deux mille
Ducats à diſtribuer pour les Prix,&
le nombre des Pretendans & des
GALANT
39
Pretendantes montoit à près de
fix cens. Ie n'entreray point dans
le détail des Vainqueurs , dontplu
- fieurs qui se glorifient d'honneurs
Semblables remportez par leurs
Ancestres , en confervent auſſifidel
- lement les marques dans leurs Familles
, que ces Peuples quian rap-
-port de divers Historiens , confervoientsoigneusement
laGenéalogie
de leurs Barbes. Il me fuffit de
vous direque l'or fit onze Regattes,
ou Courſes differentes ,&que pour
chacune ily avoit quatre Prix.
La premiere qui parui fut de
Copaniàfi rames.C'est une espece
de Bateau , dont les Rameurs voquent
comme les Galeriens,en tournant
le dos au lieu où ils veulent
arriver.
La seconde fut de Fizolieres à
une rame.
La troifiéme de Bateaux à deux
rames.
40
MERCURE
La quatrièmede Gondoles à une
rame.
La cinquième de Gondoles à deux
rames.
Lafixiéme de Gondoles àquatre
rames.
Laſeptiémede Fizolieres àquatre
rames.
La huitième de Gondoles de toute
espece , mais à deux rames , &
conduites par des Boffus. Ily en
avoit de fix contrefaits , que leur
differentes postures ne contribuerent
pas peu au divertiſſement de
cejour.
La neuvièmede Cappariolesàfix
rames...
La dixième de Scozères à fix
rames.
La onzièmede Bateaux conduits
par des Filles.
Vous remarquerez que le lieu
où cette course se fit , est un Ca
*
GALANT. 41
X
2
nal d'une largeur confiderable , نم
dont la longueur est de plus de deux
milles d'étenduë. Il traverſe en
Serpentant cette grande Ville dont
- tous les Palais ſont entourez d'eau ,
&paroiſſent comme autant de Fortereffes
. Le Magistrat toûjours vigilant
, aussi bien pour les plaiſirs
& les divertiſſemens, que pour la
gloire & la conſervation de la libertédu
Peuple , avoit ordonné que
l'on débaraſſast se Canal de tous
- les Baſtimens de charge qui appor
tent inceſſamment les provisions
neceſſaives à cette innombrable.
multitude d'Habitans qui fait renommer
Venise , & qui ce jour là
estoit beaucoup augmentée par le
concours de plus de trente mille
Estrangers que la curiosité avoit
attirez des Villes voisines ,mais ce
qui me parut le plus ſurprenant,
c'est que ce Canal , bordé d'une in
42
MERCURE
finitéde magnifiques Palais, avoit
toutes ses Fenestres & tousfes Bal
cons , qu'on dit qui se montent à
Soixante & quatre mille , garnis
de Tapis d'or & de Soye, & remplis
de Dames tant Venitiennes
qu'Etrangeres , qui par leur beauté
&leurs galans ornemens donnoient
un grand éclat à la Feſte. Tous les
toits estoient d'ailleurs fi chargez
de Peuple , qu'on nevoyoit par tout
que des teftes.
L'heure de dix-huit avoit efté
aſſignée pour commencer la Regatte
,&dans ce temps lagrandeMachine
qui avoit vogué deux heures
le long du Canal, & fur le bord
de laquelle estoient plantées les
Banderoles que l'on devoit donner
aux Vainqueurs , se rendit devant
le Palais Foscari. Ces Banderoles
estoient de differentes couleurs , &
toutes d'étoffes de Soye avec desflaGALANT.
43
mes d'or. Il y en avoit de rouges ,
& une Figure au milieu qui repre-
Sentoit la Renommée. On voyoit
l'Esperance representée dans les
blenës , le Temps dans les vertes ,
& la figure d'un Porcdans lesjaunes.
Cette immense&somptueuse
Machine que douze Syrenes precedoient
, estoit tirée par un pareil
nombre de Chevaux Marins , qui
portoient fur leur dos de petits Garçons
veſtus de Toile d'argent , &
qui nageantsur les eaux fans que
l'on puſt découvrir ce qui les faisoit
mouvoir , ne causoient pas moins
d'admiration que de ſurpriſe. Elle
faisoit voir une maniere de Conque
Marine , dans laquelle estoit un
Dauphin portant fur fon dos un
Neptune armé de fon Trident. Ce
Dauphin jetta une fontaine d'eau
pendant la Course , aussi bien que
-vingt- quatre Syrenes qui ornoient
44
MERCURE
le tour de la Machine. Surfa prouë
s'élevoit une Baleine d'une grandeur
Surprenante , qui iettoit auſſi
des eaux en fi grande quantité,que
les Barques que la carioſité faisoit
approcher de trop prés, les Chevaux
Marins qui la tiroient avec des
Cordons de ſoye , & les Syrenes qui
l'eſcortoient par honneur, en étoient
toutes couvertes. Dansſes concavi
tez étoient placez les Hautbois , les
Flutes douces , & les Trompettes ,
qui tour à tour pouffoient dans les
airs leur differente harmonie , &
quiparcette diverſité de Concerts ,
ne raviffoient pas moins les oreilles,
que la beauté&lanouvelle invention
de cette Machine Surprenoit
lesyeux. Elle estoit accompagnéede
fix Peotes que Monsieur le Duc de
Hanover avoit fait faire . & qui
estoient autant de petits Triomphes.
Leur magnificence&leur éclat ré.
GALANT.
45
01
12
pondoient parfaitement à la grandeur
de celuy qui les avoit commandées
, car vous sçavez que ce
Prince , dont les veuësfontſi longues
, & qui a le discernement fi
penetrant , n'est pas moins inimitable
à ordonner des Plaiſirs qu'à
gouverner un Estat , & à commander
à des Peuples. Auſſi peut-on
dire de luy fans exageration , ce
qu'on diſoit autrefois d'un des premiers
hommes de l'Antiquité , que
dansſes moindres actions ilparoisfoit
toûjours luy-même , & n'estoit
pas moins admirable en ramaſſant
des Coquilles au bord de la Mers
qu'en rangeant en bataille des Arnombreuſes.
λπου κά
La premiere de ces fix Peotes repreſentoit
le Triomphe de Mars.La
Figure de ce Dieu estoit fur la Poupe.
Il y paroiſſoit l'épée à la main
&ſembloit animerpar son geſte à
mées
46 MERCURE
acquerir de nouveaux avantages ,
pour les ajoûter à ceux que l'Empire
& la Republique de Venise ,
ont remportez dans les dernieres
Campagnes ſur l'Ennemy commun
des Chrestiens , par le Secours des
armes de Brunſvic. On voyoit dans
cette Peotes une infinitéde trophées,
& ces ornemens guerriers estoient
entrelaffez de Pertuisanes,d'Epées,
de Bombes , & de Carcaffes. Les
Rameurs ; auſſi bien que les Trom.
pettes qui annonçoientsa venuë ,
estoient vestus en Guerriers , d'étofes
tres riches d'or & d'argent &
de Soye , & avoient le casque en
teste.
Sur lafeconde paroiſſoit un Marais
environné deroſeaux dorez&
argentez, parmy lesquels estoit un
tres- grand nombre d'Oiseaux maritimes
, qui les ailes ouvertesſembloient
estre prests d'aller annoncer
GALANT.
47
àtoute la Terre les prérogativesde
la Republique. Les Ramears&les
Trompettes avoient leurs habits.
couverts de plumes incarnates &
blanches , & leur coëfure reprefentoit
un bec d'Oiseau de proye.
La troiſiéme Peote estoit le Triom
phede Diane. Cette Déesseparois
Soitfur la Poupe l'arc à la main .
&ſembloit poursuivre un Cerf qui
ornoit la Prove. C'estoit l'heureux
pronostic de cette Campagne , les
Galeres Venitiennes ayant accoûtu--
méde donner la chaffe à celles des
-Ottomans, La Peote estoit ornée de
festons de fleurs de toutes couleurs ,
& leur galante varieté imitoitfi
bien la Nature , qu'on croyoit voir
un Parterreflotant émaillédefleurs
Les Trompetes & les Rameurs
avoient des habits de Nimphes, tels
que l'on en donne à celles qui accom
pagnent Diane aufond des Forests.
:
48 MERCURE 1
La quatrième representoit le
Triomphe de Venus. Elle estoit fur
la Poupe ,& l'on voyoit un Amour
qui ſembloit promettre de nouvel
les conquestes à toutes les Belles
qui remplifſfoient les Barcons &fenestres.
Il avoit un arc en main,&
Setenantprest à tirerſesfléches , il
menaçoit tous les coeurs rebelles .
La cinquième faisoit voir une
Pallasfur la Poupe , d'où parfon
gefte elle ſembloit animer un Lion
que l'on voyoit fur la Proüe, ce qui
donnoit à entendre qu'elle favoriferoit
toûjours les iuftes deſſeins de
cette fameuse Republique , dont le
Lion represente les Armes , ainsi
quele coeur.p
Lasixième estoit un Grotesque,
ayant un Triton ſur la Poupe ,&
Sur la Proüe un Dragon marin.
L'un & l'autre fortant des eaux,
venoit rendre hommage à cette Ville
GALANT.
49
لا ملاعلا
le, Souveraine du Golphe Adriatique.
Ses Rameurs &Ses Trompettes
estoient converts d'écailles , argent
vert. 2
Pour empefcher les defordres,qui
Sont presque inseparables de toutes
les grandes Festes, Monsieur leDuc
de Hanover avoit ordonné aux
Geutilshommes de fa Maiſon , de
monter deuxfur chaque Peote, afin
d'en regler la marche mais cette
précaution fut inutile , puis qu'il
n'y eut aucune confufion. Comme ce
Prince est tres estimé de la Republique
, Ses principaux , & plus
dignes Suiets concoururent à l'envy
pour accompagnerses magnificences,
fans autre deffein que de pouvoir
l'imiter en quelque chose.Ainsi
beaucoup d'entre eux firent préparer
de magnifiques Peotes , qui ſe
fuccedant les unes aux autres ,
donnerent beaucoup d'éclat à cette
Aoust 1686. C
50
MERCURE
galante Feste. Monfieur le Comte
de Melgar , dont tout le monde connoist
la haute naiſſance & les ra
res qualitez, & quipaſſoit duGouvernement
de Milan à l'Ambaſſade
de Rome ,ne voulut pas laiſſer
échaper cette occaſion de donner
au public des marques de la galanterie
qui est naturelle à ceux defa
Nation. Il fit faire deux Peotes
ornées de peintures, & garnies de
riches étofes . Meſſieurs Foscari &
Julianienfirent faire d'admirables.
Celles de Meffieurs Pierre Delphin
Alexandre Molin estoient magnifiques
. L'une representoit un
Dauphinjettant de l'eau , & efloit
conduite par la Fortune ; l'autre
estoit en forme d'un Dragon qui
jettoit auſſi de l'eau , & dont la
testeformoit la provë ,& la queue
entortilléela Poupe. Les habits des
Rameurs & des Trompettesde tou
GALANT.
tes les deux, estoient faits d'étoffes
argent & vert , pour imiter les
couleurs des Monstres Marins.
Mefficurs lesMarquis & Comte de
Savorgniany firent une dépense confiderable
aussibien que Messieurs
Loredan, Valiere , Canal , Tiepo
lo , Correggion ,le Comte Ma
nin . Pesaro , Moncenigo , Aluifio
Delphin , Geronimo Dodo , &Antonio
Zenobrio. Enfin ils foûtinrent
tous avec grand éclat les avanta
ges de leur naiſſance , & chacun
d'eux auroit volontiers répandu
tousfestrésors pour faire honneur
àla Feste,si le Magistrat par fa
prudence ordinaire , n'eust mis des
bornes à cettedépense. :
Ie ne dois pas oublier à vous
dire que Madame la Princeſſe de
Hanover qui estoit placée sur un
Balcon du Palais Foscari ,au bas
duquella grandeMachineſevint
C2
$2
MERCURE
rendre , brilloit avec tant d'éclat ,
qu'elle attiroit tous les yeux. Elle
estoit environnée deſes Dames&
deſes Filles d'honneur, qui auroient
extremement paru ailleurs qu'au
prés d'elle. Ellesefit toûjours con
noistre elle mesme , c'est à dire avec
cet esprit vif, ce tourenjoüé ,
&ces manieres aisées qui luy ont
faitgagner les coeurs dans tout ce
Pays ,oùje voy que l'on apprehende
fon départ. Quoy qu'elle eust àmé
nager des Princes Etrangers , des
Dames confiderables , de grands
Seigneurs de toutes Nations , des
Cavaliers & des Nobles qu'on appelle
icy de la premiere Sphere ,
elle s'en tira avec un applaudis-
Sement general, &fans rien ofter
à la grandeur de fon rang , elle
contentafon humeur honneste &
civile , en forte que tout le monde
charméde la douceur de sa conGALANT.
53
11-
A
versation , &d'une aimable fierté
que luy donnoit sa naiſſance , admiroit
une Maiestési bienfoûtenuë.
La Feste , qui comme ie vous l'ay
déia marqué, dura fort long-temps,
Se termina par les Banderoles que
les Vainqueurs vinrent recevoirfur
lebordde la Machine , &par la
distribution des Prix.
re
Ceux qui ſont naturellement
de galans , ne perdent jamais les
toccaſions d'en donner des marques
. Un homme de qualité qui
fait icy une affez belle figure ,
receut il y a quelque temps une
viſire de Dames qu'il avoit engagées
à venir paſſer une apreſ
dinée chez luy . Elles viſiterent
ſon Apartement , dont elles
eurent ſujet d'admirer la propreté.
Il y avoit dans un Cabinet
un fort joly Coffre remply de
quantité deBijoux , &dans un
EY
de
C3
54
MERCURE
Tiroir de ce meſme Cabinet
eſtoient des Billets de Loterie. Il
les preſenta à quatre belles Demoiſelles
, qui tirerent toutesdes
Billets noirs. Les Lors eſtoient
un Coffre d'Angleterre garny
d'or , un Flacon avec unGobelet
d'or , un Benitier auffi d'or,
& plufieurs Eventails , Gans ,
Rubans & Bas de Soye. Cela
fut ſuivy d'une Colation auffi
propre que la Loterie eſtoit galante
, & le tout finit par un
Concert. Je ne puis vous dire ſi.
la Feſte ſe faiſoit en particulier
pour quelqu'une de ces aimables
Perſonnes , c'eſt ce qui n'eſt
pointde ma connoiſſance.
Vous me direz , s'il vous
plaiſt , voſtre ſentiment ſur la
Queſtion quieſt agitée dans les
Vers que vous allez lire. Ils ſont
de Monfieur Vignier.
GALANT.
SS
AVANTURE
DES TUILLERIES .
L
'Autre jour dans les Tuilleries
Me promenant Seul par
hazard,
L'apperceus deux Beautez aſſiſes, à
l'écart,
Quetoutes deux avoient des graces
infinies .
L'unefur tout avoit cet air charmant
Contre qui le plus frer se défend
vainement.
C
Pour diſſiper mes reſveries ,
Etpourgoûter à plus longs traits
Leplaisir devoir leurs attraits,
Ie m'aſſisfur le banc où caufoient
ces deux Belles.
Iene le puis diffimuler,
l'avois jugé d'abord qu'elles par
loient entre elles anal
CA
36
MERCURE
De Fontange, de Mode, ou d'autres
Bagatelles ,
Ou qu'elles se donnoient le ſoin de
contrôler
Sur les Figures differentes
Des allans, des venans, des Amans,
des Amantes . On
Mais leur discours ingenieux
Eftoit fur un sujet beaucoup plus
gracieux,
Quoy que leurs sentimens n'euſſent
rien de vulgaire ;
?
Ie pris la libertéd'y joindre aussi le
mien.
Et nous eufme's un entretien
Qui pourrane vous pas déplaire.
Aprés avoir parléfur diverſe ma
Enfin la conversation ( tiere ,
Tomba fur une Question
Qus paroiſſoit affez problemaz
tique, 25:18 x 20%
On demanda s'il estoit un Amour
Sans foins intereſſez, fans but-
Sans politique.
GALANT. 57
X
t
On n'en a point encor trouvé jus
qu'à ce jour ,
Repliquay-je à la plus aimable;
Mais commevous avez un merite
adorable,
Vous pourriez bien nousfaire voir
Ce que je ne puis mesme aisément
concevoir,
Ien'en veux point douter , me rê
pondit la Belle ,
Vous agiſſezen tout fort galam.
ment,
Mais je vous croy mauvais
Amant ,
Puisqu'uneflâme pure , innocente
&fidelle ,
Pour remplir voſtre coeur n'a rien
d'affez charmant.
Et quoy ,repris-je promptement,
Avez- vous de lafoy pour ces Gems
dont laflame
Eft fans nulle prétention ;
Et peut- on bien aimer une agreable
Femme
Cs
58 MERCURE
ンEt lavoirfans émotion ?
Vn Amant ne se peut détacher de
luy-mesme;
L'Amour propre Soûtient une ten
dreſſe extrême.
Quand une jeune Dame a ce je ne
Sçayquoy ,
Qui fait qu'à luy ceder onseplaist
malgrésoy,
Ie nesçay quoy de mesme en ce moment
anime ,
Et le coeur neſe peut arrêter àl'eftime.
It s'yforme mille defirs ,
Et que defire-t'on ? Mille tendres
plaisirs.
Ah: lors qu'on ade la delicateſſe.
Reprit elle aussi- toſt ſcachez qu'un
noble coeur
Defes propres deſirs eft toûjours le
vainqueur.
Quand on estime une maiſtreſſe,
Qu'on luy connoist de la pudeur,
On neforme aucunepenséc
GALANTA
Dont elle puiffe eftre bleffée.
Et bien , disje , il est vray , mais
peut- on s'offenfer
Lors qu'on brûle de mesmeflûme,
Des tendres mouvemens que l'As
mour ſçait tracer
Endépit denous dansnostre ame?
Une heureuſe union n'a t'elle pas
Defecretsagrémens ,aussi bien que
pour nous; ?
Etfifur cesujet voſtre coeur estfin
--3176876-JRRRRRRRRR ??????????
Comme l'Amournous plait, nepeut-
-ilpas vous plaine
Non, dit elle,& je puis l'aſſeurer
bardimenkimasaje
Ien'ay jamais fenty l'ombre d'une
foibleffen ser silen
Etfi pour moy l'on prend de la
tendresse ,
On l'on m'aimera fagement ,
On majuste deliceffe 20
N
60 MERCURE
Bannira bien - tost un Amant,
Si l'espoir des faveurs fait son at
tachement 2010.0
L'apprehenday de luy déplaire ,
Etje nevouluspas plus longtemps
Soûteniranog
Vne opinion témeraive , sh
27. Dont elle auroir pû me punir.
Deſes beaux sentimens mon ame
Safarise. An
Mais elle estsi bienfaite , a tant
Que cen'est pas unefoible entre-
- prife, tialg 2HoNTHOMA JIMMOD
Que de reglerfon coeurfelonsa vo-
L'oferay cependant, fuirveta belle
Quelle me donnede l'amour,
Trop beureuxfimaflame est unjour
Secondée.
Par lafinceritéd'uninnocent retour.
Sous le nom de l'aminevendre
La Dame m'a permis d'exprimer ce
GALANT 61
-beau feu;
Mais la Belle , peut estre , belas ,
s'enfait un jeu ,
Pendant que tout de bon mon cænr
s'est laiſſe prendre.
Le quatrième de ce mois
Monfieur Barentin , Fils aifné
deMonfieur Barentin, premier
Preſident du Grand Conſeil ,
foûtint ſous Monfieur de Chan
telon , Profeſſeur de Philoſophie
au College d'Harcourt , une
Thefe univerſelle de tout fon
Cours , avec l'applaudiffement
de tous ceux qui l'entendirent
L'Affemblée fur une des plus
nombreuſes, &desi plus illuftres
qu'on aitoveues depuis longu
temps:Monfieur le Cardinal de
Bonzi pluſieurs. Archeveſques
&&Evelques & beaucoup d'Abbez
d'une qualité diftinguée ,
s'y trouverent , auſſi-bien que le
62 MERCURE
K. Pere de la Chaiſe , & quantité
de perſonnes des differentes
Cours Souveraines, ayant à leur
ceſte Meſſieurs les Preſidens au
Mortier. La Diſpute fut ouverte
par Monfieur l'Abbé de Revol ,
dont la Famille eſt affez connuë
par les Prelats qu'elle a donnez
à l'Egliſe depuis quatre Siecles ,
par les Miniſtres d'Etat , & autres
grands Perſonages , qui ont
eu , & ont encore l'honneur de
ſervir nos Rois dans l'Epée &
dans la Robe. Cette action receut
un fort grand éclat par le
nombre des Dames de qualité
qui voulurent bien y affifter .
Quelques jours aprés on foû
tint une autreTheſe au College
de Beauvais avec la meſme
affluence d'Auditeurs& de Perſonnes
Illuſtres. La pluſpartde
Meſſieurs de l'Academie Fran
GALANT.
63
çoiſe s'y trouverent. Il n'y a pas
lieu de s'en étonner , puis que
la Theſe eſtoit dédiée à Monſieur
le Duc de S.Aignan. Vous
ſçavez qu'il s'eſt acquis une eſtime
generale , & que les manieres
toutes honneſtes , toutes obligeantes
, luy ont donné pour
Amis tous ceux que le vray me-
- rite eſt capable de toucher .
Comme ce Duc eſt toûjours galant
, on a voulu avoir ſon avis
touchant une Queſtion qu'il
pouvoit mieux décider qu'un
autre. Il répondit par un Inpromptu
, avec la vivacité d'efprit
qui brille en tout ce qu'il
faitde cette nature, & il l'envoya
fur l'heure à Madame le Camus
Femme de Monfieur le Camus ,
Conſeiller d'Etat , à laquelle il
écrivit ce Billet.
64
MERCURE
E vous dois , Madame , un hom
mage de tous mes Inpromtu. Vous
fçavez que les feules Chansons &
les Madrigaux font mon fait , &
que les grands & ferieux ouvrages
ne me conviennent pas . On
m'engagea hier dans une Compagnie
àdire mon avis furle champ
touchant une contestation qui partageoit
d'affez beau monde , &
l'on demandoit ce que devoit faire
un honneste homme , qui ne pouvant
s'empefcherd'aimer une Da.
me , se voyant preferer un Rival
d'un merite beaucoup inferieur au
fien On voulut ma décision , & on
la voulut en Vers ; & pour vous
dire la verité, Madame , comme
il arrive presque toûjours , les uns
Sembloient desirer que j'y reüſſiſſe,
&d'autres n'euffent pas esté marris
de m'y voir échouër. Voicy de quelle
maniere ie m'en tiray.
GALANT.
65
Lors que par un malheur terrible
L'Objet dont l'Amant eſt char.
mé ,
Se trouve pour luy peu ſenſible,
Et que ſon Rival eſt aimé ,
Dans cette avanture cruelle
Je croy qu'il ne feroit pas mal,
De mépriſer un peu la Belle,
Et debien froter le Rival. 4
Quand les ſoins , les voeux &
les larmes ,
Et tout ce qui touche le coeur ,
Ont pour nous d'inutiles armes ,
Et qu'il faut ceder au Vainqueur,
Au lieu d'une douleur mortelle
On ſe faitun bien fans égal ,
Demepriſer un peu la Belle ,
Etdebien froter le Rival.
66 MERCURE
Ie vais faire faire un Air , pour
habiller ce Madrigalen Chanson ;
mais ce ne ſont pas Chanſons quand
je vous affeure , Madame , que ie
Suis toûjours Vostre , &c.
Madame le Camus , quia infiniment
de l'eſprit , & dont je
vousay déja envoyé de fort agreables
Inpromptu , répondità
celuy-cy par un autre , mais en
attribuant l'avanture à Monſieur
le Duc de Saint Aignan ,
quoy qu'il n'y ait point d'autre
part , que d'avoir répondu fur
T'heure à la Queſtion. Voicy fon
Billet.
ces ,
E vous rends tres-humbles gra.
Monfieur , de l'honneur de
voſtre ſouvenir , & des galantes
choſes que vous m'avez envoyées.
Le vous reconnois bien aux petits
GALANT.
67
Vers que vous avezfaits. L'envie
de battre ceux qui le meritent , ne
vous quitte point, mais ie m'étonne
qu'un homme comme vous puiſſe
comprendre qu'un Rival luy puiſſe
estre prefere ,& que vous ayez decidé
là deſſus , ce qui ne pourroit
estre qu'unesimpathie de l'Amante
- & de l'Amant, qui meriteroit plûà
toſt vostre compaſſion que vostre
emportement contre le Rival. Pour
moy ie prendrois toûjours ce party.
e
ا
der
Lors que l'on ſçait ſa Maiſtreſſe
infidelle ,
*Le vray moyende s'en vanger,
C'eſtde ne parler jamais d'elle,
Et de voir ſans chagrin qu'elle
ait voulu changer.
Elle vous fait du bien lors qu'elte
vous préfere
Un Rival qui vaut moins que
vous ;
68 MERCURE
N'en ayez aucune colere
Et ſans en paroiſtre jaloux ,
Rendez grace à la deſtinée
De vous avoir delivré de ce
mal ,
Quevoſtre erreur ſoit ſi-toſt ter
minée ,
Et d'en avoir chargé voſtre
Rival.
C'est là , Monsieur ,Selon moy
le cas qu'on doit faire d'une Maitreſſe
de cette nature , & ne paroištre
point faché d'une avanture
fifavorable , puiſque l'Amant délaiſſé
est le plus heureux. Voilà ce
quepenſe là deſſus la perſonne du
monde qui connoiſt le mieux voſtre
merite. C'est assezvous dire combien
ie ſuis Vostre , &c.
le croy vous avoir appris
qu'un peu aprés la mortde Monſieur
de Morangis , Monfieur de
GALANT. 69
Gourgues fut nommé Intendantde
la Generalité de Caën .
Si - toſt qu'il y fut arrivé pour
prendre poffeffion de cette Intendance
, tous les Corps de la
Ville allerent le ſalüer ,l'Academie
ſe diſpoſoit à s'acquiter
dumefme devoir , mais il la prevint
obligeamment , en ſe rendantle
lundy 24.Juin chez Monfieur
de Segrais,lieu de l'Aſſemblée
, accompagné de quelques
Gentilshommesde la Ville . Il y
fut receu avec toutes les marques
de reconnoiſſance qui luy
eſtoient deuës , & Monfieur
Belin,Curé de Blainville luy parlade
cette forte au nom de tou-
-te la Compagnie.
MONSTE Nous priſmes part à la
-joye publique , lors qu'en perdant
70 MERCURE
un Magistrat , dont la memoire
nous feratoûjours chere , nous ſceûmes
que nous retrouverions envous
dequoy nous conſoler avantageusement
de cetteperte. Quand le nom
deGourgues nous auroit esté inconnu
; quand nous aurions ignoré
qu'il a marché tant de fois à la
teſte d'un des plus Auguſtes Senats
du Royaume, quand nousn'aurions
pas remarqué dans l'Histoire ,
qu'il tire autant d'éclatde lagloire
desArmes que de la Pourpre ,&
que la valeur n'estpas moins naturelleà
ceux de ce nom que l'amour
de la Justice; qu'enfin pour trouver
des exemples d'une rare fidelité au
Service du Prince ,&d'unzele ardent
pour la Patrie & pour le bien
public , vous n'avez point beſoin
de fortir de vôtre Maiſon ou ces
*
* Dominique de Gourgues , fameux dans
Hiſtoire.
GALANT. 71
vertus font hereditaires ; quand
dis- ie , l'éloignement nous auroit
dérobé ces connoiſſances , il suffit ,
Monfieur , quevous noussoyez envoyé
par LOUIS LE GRAND ,
le plus pradent , comme le plus
victorieux de tous tes Rois , pour
nous perfuader que nous trouverons
en vous l'integrité& les lumieres
qui forment un parfait
Magistrat.
Si le difcernement qui brille
dans le choix que cegrand Monarquefait
de ses Ministres , n'est pas
une des moindres parties de fon
Eloge , nous pouvons dire que ce
choix fait aussi le plus legitime
fondement des loüanges de ceux
qu'il honore de ſes Emplois. Vous
avez, Monsieur , dignement répondu
àce choix; vous l'avez glorieu-
Sement foutenu dans ces Provinces
que vous laiſſiezfi affligées de vous
१.
72
MERCURE
perdre , & dont les regrets affeurent
nostre bonheur. Nous sçavons
avec quel fuccez vos foins ont ſecondéles
pieuſes intentions de nôtre
religieux Monarque , & quels
avantages l'Eglise a receus de vos
travaux . 2
Ce grand Roy qui connoitsi bien
en quoy conſiſte le veritable bonneur
, vient enfin de lever le voile,
qui avoit iusqu'icy caché à toute
l'Europeſes intentions , dignes d'un
Roy tres- Chrestien , & du Fils
aisnéde l'Eglise, Ilſembloit qu'em
portéſeulement par le defir de sa
gloire propre , il n'avoit entrepris
tant de grandes choses que pour
S'affeurer cette gloire cependant il
nefongeoit qu'aux moyens d'affermir
la Religion. Une ſuitesi couſtante
de Victoires , l'admiration de
nostre âge & l'étonnement des Sic
cles à venir ,n'estoit que pour preparer
GALANT.
73
.
parer des Triomphes à l'Eglise.
Cette Paix glorieuse par laquelle
itſembloit s'estre defrobéà luy mefme
tant de Palmes , estoit le com
mencement d'une Guerre fainte&
non sanglante , où les vaincus trou
vent leur salut , & qui prepare au
CN Victorieux dans le Ciel une Couron
1. ne qui ne flétrira iamais . Enfin il
La n'avoit depuis si long temps iette
laterreur dans le coeur deſes Ennemis
, que pour donner entrée à la
Verité dans les coeurs defes Suiets,
1. qui l'avoient malheureusement
abandonnée. L'Eglise en retentit
is d'actions de graces iusque dans le
centre de la pierre qui en est lefonil
dement ; la Foy triomphe de l'er
1. reur dans toutes les parties de ce
4. Royaume ; c'est toute l'application
dt de ce grand Monarque , il inspire
la mesme ardeur à tous ſes Minie-
ftres.
ef Aoust 1686. D
74
MERCURE
Cemesme zele , Monfieur , vous
animoit dans ces Provinces qui vous
ont vû depuis peu menager les efprits
avec tant de prudence , &
gagner les coeurs par tant de douceur,
que les plus obſtinez font ren
trez dans l'obeiſſance qu'ils de
voient à Dieu & à cet Auguste
Prince, que ses vertus rendent digne
d'en estre nommé la plus par
faite image.
Nous esperons Monfieur , voir
icy les mesmes effets de ce grand
zele. Achevez ce que l'Illustre Per-
Sonne dont vous rempliffezfi digne.
ment laplace, avoit heureusement
commencé , mais fouffrez, Monfieur
, que nous vous invitions de
faire l'honneur à cette Compagnie,
devenir comme luy vousy délaffer
quelquefois de vos occupations. Il
I'honoroit defon eſtime. Il l'a mille
fois charmée parcette curieuse ri
GALANT.
75
P
cherche des plus beaux traits de
l'Antiquité , dont ilsçavait si bien
faire fentir la fineffe. Nous ozons
nous flater , Monsieur , que comme
vous avez récüeilly ſes derniers
Soûpirs , il vous aura inspiréunpeu
deson affection pour nous . Toute la
Compagnievousle demande, Monfieur
,&vous afſeure que noussom
mes tous avec beaucoup de respect,
Vos tres humbles & tres- oboiſſant
Serviteurs.
Monfieur de Gourgues , qui
ne , s'atendoit point à ce Compliment
, y répondit d'une maniere
fort libre , & qui marquoit
ibeaucoup de facilité & de deli
cateſſe d'eſprit ; & fi la Compafgnie
eut ſujet de ſe loüer de ſes
honneſtetez , elle ne fut pas
moins charmée de ſa modeſtie,
dans l'Eloge qu'il fit en peu de
D
76
MERCURE
mots ,mais juſtes& choiſis , de
feu Monfieur de Morangis qui
l'avoit precedé dans l'Intendance
de Caën .
L'Opera qui fait icy un de
nos plus agreables divertiſſe
mens , ne plaiſt pas moins à
Marseille , où vous ſçavez qu'il
eſt étably depuis peu d'années .
Pluſieurs Perſonnes eſtimées
pour la Danfe & pour le Chant,
partirent ces derniers jours dans
le deſſeinde s'y rendre, & on ne
doit pas douter que cette augmentation
n'y faffe gouter de
nouveaux plaifirs. Un Gentilhomme
de Provence qui en
peut trouver icy de toutes fortes,
marque beaucoup de chagrin
de ne pouvoir joüir de ceux de
Marseille. Il eſt vray qu'il ſe
plaint ſur tout du malheur qu'il
ad'eſtre éloigné d'une Danie
GALANT.
77
e
d'un fort grand merite , chez qui
il y a un concours continuel de
gens choiſis , tant de la Ville,
que perſonnes Etrangeres . C'eſt
Madame de Gardane , Veuve
d'un Gentilhomme de l'illustre
Maiſon de Fourbin. Les Vers
- que vous allez lire vous feront
connoiſtre ce que luy fait ſouffrir
ſon abſence . On m'aſſeure
que les loüanges qu'il donne à
cette Dame ſont fort ſinceres,
& meſme au deſſous de ſon
merite.
コ
es
ne
U
de
en
tes
ri
a
A IRIS.
DEs le premier moment que
j'apperasus vos charmes ,
Iris,fans balancer, jevous rendit
les armes,
D3
78
MERCVRE
Et Sous vos juſtes loix mon coeur ſe
vit foûmis :
Mais voyant que l'espoir ne m'eſtoit
pas permis ,
Qu'on ne vousgagnoit point parla
perseverance ,
Et que l'amour ſur vous n'avoit
nullepuiſſance ,
Il cru trouver ailleurs d'auffichar
mans appas ,
Et la pitié qu'en vous on ne rencontre
pas.
Mais malgré la douceur que j'é
prouvois en d'autres,
Leurs attraits n'estoient pas si touchans
que les vostres ;
Ils n'avoient pas pour moy ces divins
agrémens
Qui portent dans les coeurs de tendres
sentimens ,
Etje dis penetréd'une atteinte impreveuë,
Encor qu'un autre Obiet promette
unfort plus doux ,
GALANT.
79 :
L Iris aprés vous avoir venë,
On ne peut s'empeſcher de revenir
àvous.
Dans ce retour fans esperance,
Maltraité de l'amour i'écoutay la
prudence ,
Et ie voulus enfin m'attacher ſeulement
Avostre esprit rare& charmant.
Je le vis éclairé , net , brillant &
Solide.
N'ayant que la raiſon pourguide,
Remply de generofité.
Et toûiours agreable enson égalité.
Alors tout penetré d'une atteinte
impréveuë ;
Onsefait , dis ie, unfort bien
doux ,
Iris , aprés vous avoir venë
De ne plus s'éloigner de vous.
Mais quand le coeur remply d'une
plus nobleflame
D 4
80 MERCURE
Ievoulus admirer la beauté de voſtre
ame ,
Que ie visſous vos pieds les vices
abatus,
Que je vous vis briller de toutes les
vertus .
Sans y mêler rien de farouche ,
Quefans elles rien ne vous tou
che,
Ie connus bien qu'envous on nepeut
estimer
Que ce qu'on est forcè d'aimer.
Ainsi tout penetre d'une atteinte
impréveüe ,
Ie dis , il est sans doute auſſi inſte
que doux ,
Iris , après vous avoir veüe,
Dene penſer iamais à s'éloigner de
-
VOUS.
Si ie pouvois encor ioüir de vostre
venë ,
Incomparable Iris , que mon fort
Seroit doux !
GALANT 81
Mais mon absence , helas ! malgré
moy continuë.
Ah ! qu'on est malheureux d'estre
éloignéde vous.
:
Monfieur le Comte de Vermandois,
grand Amiral de France
, ayant eſté enterré au mois
deNovembre 1683. dans l'Egliſe
Cathedrale d'Arras , l'une
des plus nobles & des plus an-
-ciennes de France , puis qu'elle
a commencé avec la Monarchie
, Sa Majesté qui a reſolu de
faire une Fondation pour ce
Prince, a donné au Chapitre de
cette Egliſe dequoy faire unfond
pouren ſupporter les charges.
Elle vient meſme de luy accorder
la permiſſion de traiter d'une
Terre, & par le Brevet, Elle luy
remet les Droits de nouvel acqueſt
& d'amortiſſemens .
DS
82 MERCURE
Vous ſçavez ſans doute , que
le Conſeil Provincial d'Artois a
cela de commun avec les autres
Parlemens du Royaume , qu'il
eſt par ſon Inſtitution ſouverain
en matiere criminelle . Ha d'ailleurs
un Privilege particulier qui
l'exempte du droit de Committimus
, c'eſt à dire , que les luges
qui compoſent ce Conſeil , qui
font tous d'une équité & d'une
capacité connuë , puis qu'ils font,
du choix de Sa Majeſte , n'ont
point d'égard à ce droit , lors
qu'on prétend s'en ſervir pour ſe
tirer de leur Jurisdiction . Cependant
comme ils n'ont pas laiffé
d'eſtre attaquez depuis peu par
cesdeux endroits , le Procureur
General du meſme Conſeil s'en
eſt venu plaindre au Confeil du
Roy , & ils ont eſté confirmez
tout de nouveau dans leurs PriGALANT.
83
1
D
vileges , conformément àla Capitulation
de la Ville d'Arras.
Rome que l'on appelle la Sainte
, ſoûtient ce glorieux titre
dans toutes lesoccaſionsde pieté.
Il n'y a pointde lieu au Monde
, où l'on voye plus d'Affemblées
& de Confrairies publiques.
Chacune a fon habit particulier
, ſes Exercices de devotion
,& ſes Feſtes ſolemnelles ,
& quand il s'agit d'en celebrer
quelques- unes , elles cherchent
à l'envy à ſe diſtinguer par quel- .
que action de magnificence.
Telle a eſté cetteannéel'émulation
des Confreres du Scapulaire
de l'Ordre de noſtre Dame
des Carmes. Cette Confrairie
et établie dans l'Egliſe de Saint
Silvestre & de S. Martin des
El Monts , eſt fort ancienne , &
l'une des plus celebres de Rome,
D 6
84 MERCURE
,
tant par le grand nombre,que par
l'éminente qualité des Confreres.
Ils ont pourleur ChefMonfieur
le Cardinal Altieri qui
fait gloire d'en porter l'habit
comme eux dans les Aſſemblées
publiques . C'eſt une longue
Robe de couleur minime rougeâtre
, avec un Capuce pendant
par derriere juſqu'àla ceinture
, une eſpece de Camail
blanc ſur les épaules,& àlamain
un baſton ou bourdon argenté ,
dont l'extremité eſt armée d'une
croix,qui eſt la marque de ceux
qui font profeſſion de défendre
l'Egliſe & la Foy. Ils laiſſerent à
ladevotion des autres Confreres
établis en diferens Convens du
meſme Ordre , le ſeizième de
Juillet , jour de la Feſte du Scapulaire
, avec le Dimanche ſuiyant
, & choiſirent pour leur
GALAN T. 85
✓ Solemnité le Dimanche 28. du
meſme mois. Elle fut annoncée
déslematin par le bruit des Boëtes
, & par le ſondes Trompettes
& des cloches. Il y eut à la
GrandMeffe & aux Veſpres
deux Choeurs de Muſique &
d'Inſtrumens , & l'on diſtribua
desMedailles benites du S. Pere
- à tous ceux qui firent leurs De .
votions. Toutes choſes ayant
eſté diſpoſées pour la Proceſſion,
qu'on peut nommer generale ,
puis quelle fut celle des Cardinaux
, qui y envoyerent exprés
leurs Eſtafiers , des Prelats ,des
principaux Seigneurs , des Nobles,
des Bourgeois,&d'une infinité
de Peuple , tous en rang
& en habit de Confreres , elle
- fortit ſur les fix heures du ſoir de
l'Egliſe de S. Martin des Monts
des Religieux Carmes de la
86 MERCURE
黑
grande Obfervance , celebre
pour ſa beauté & pour ſon antiquité
, & ſe rendit à une heure
de nuit à l'Oratoire de la Confrairie
, bâty dans le Quartier de
l'Egliſe des douze Apoſtres, c'eſt
à dire , qu'elle fit plus d'une de
mie lieuë de tour, marchant toûjour
enbon ordre. On avoit tapiſſé
toutes les ruës par où elle
devoit paffer. De riches tapis
ornoient les Balcons & les feneſtres
, & pour empeſcher la confuſion
, Sa Sainteté avoit envoyé
une Eſcoüade de cent Suiſſes de
ſa Garde , qui faifoient ranger
le monde. D'abord parurent les
Guidons de la Confrairie ; des
Lanternes vitrées , éclairées par
des flambeaux de cire ; trois
Tambours & fix Trompettes ,
qui portoient les armes & la
livrée de Monfieur le Cardinal
GALANT. 87
Altieri.Enfuite marchoient deux
à deux, chacun avec un flambeau
de cire blanche , de ſept à
huitlivres à la main les Eſtafiers
des Prelats , & ceux que les Car
dinaux avoient envoyez . Le
nombre en eſtoit confiderable ,
puis qu'on en compta juſqu'à
vingt - quatre de la Livrée de
Monfieur le Cardinal d'Estrées .
Ceux de Monfieur le Cardinal
Altieri , protecteur de la Confrairie
, eſtoient meſlez en divers
endroits , comme pour ſervir de
guides aux autres . Aprés venoit
la Banniere, portée par fix Serviteurs
de Confrairie , avec une
grande Croix de huità dix pieds
de haut , qui estoit ſuiviede cent
Confreres Bourgeois tenant chacun
un Flambeau ,& veſtus en
Penitens. Ils precedoient une
autre grande Croix de Bois doré
88 MERCURE
portée par cing Gentilhommes ,
environnez de Tambours , de
Fifres , & de Trompetes , aux
Armes de Monfieur le Cardinal
Protecteur. Les Religieux Carmes
du Convent de S. Martin ,
&des autres Convensde la Ville
ſous leur Croix & leursBannieres,
ſuivoient deux à deux un
Cierge à la main, avec leurshabits
bruns , & leurs Manteaux
blancs . Le Crucifix de la Confrairie
marchoit aprés eux au
milieu d'un Choeur de Muſique,
precedéde vingt- quatre grands
Phanaux dorez. Ce font des
Chandeliers à diverſes branches
rangées par étages , fur chacun
deſquels estoient allumez trente
gros Cierges. Trois Prelats portoient
alternativement le Crucifix
, & ils eſtoient eſcortez de
plus de deux cens Gentilshom-
:
GALANT.
89.
e
1
mes de la premiere Nobleſſe de
la Ville , veſtus en Confreres, &
tenant auſſi chacun un Flambeau
de cire blanche. Leur train
qui les ſuivoit ou les precedoit ,
augmentoit l'éclat & la majeſté
decettemarche.Cinquantenouveaux
Confreres paroiſſoient
enſuite , portant des Flambeaux
dans des chandeliers dorez de
la hauteur d'un premier étage.
Aprés eux venoit un autre
Choeur de Muſique , qui precedoit
la grande Machine fur laquelle
estoit poſée l'Image de la
Vierge. Elle paroiſſoit dans une
Gloire , & jettoit de tous coſtez
de vifs rayons de lumiere qui
ébloüiffoient la veuë. La Machine
eſtoit portée par ſoixante
hommes qui ſe relevoient les
uns les autres , & accompagnée
devant & derrierre de deux
१० MERCURE
Compagnies des Gardes Suiſſes
de Sa Sainteté. Monfieur le Cardinal
Altieri ſuivoit en rang de
Premier Confrere , n'ayant pour
toute marque de ſa Dignité que
le ſeul Chapeau. Un fi grand
exemple eſtoit ſoûtenu par la ſuite
de quatre - vingt dix Prelats ,
auſquels il avoit envoyé l'Habit
&leBourdon de Confrere. On
auroit peine à s'imaginer quelle
eſtoit l'affluence de Peuple qui
terminoit la Proceffion.
Madame la Ducheſſe de
Mekelbourg aprés avoir travaillé
avec un fi grand fuccez à l'entiere
réünion de ſes Habitans de
la Ville de Chaſtillon ſur Loin ,
dont les deux tiers eſtoient Proteſtans
, a creu devoir mettre
laderniere main à cét Ouvrage ,
& qu'il ne fuffiſoit pas d'avoir
fait des Catholiques ſi elle ne
GALANT.
9
faiſoit de bons Catholiques.
Dans cette veuë , elle quitta les
Divertiſſemens de la Cour,pour
auſe rendre à Chaſtillon , & pric
Lit avec elle les Miſſionnaires qu'elad
le avoit déja employez , c'eſt à
a dire les Peres d'Urfé , Vignier
S & Molard,Preſtre de l'Oratoire,
confiderables par leur naiſſance
1 dans le Monde , & plus encore
par leurs frequentes Miffions
dans l'Eglife. Vn pareil ſecours
appuyé du zele de Madame de
Merelbourg , ne pouvoit produire
que de bons effets . Ils furent
tels qu'on les avoit attendus.
Cette Ducheſſe arrivée à
Chaſtillon peu de jours avant la
Feſte Dieu , fit l'ouverture de la
Miffion par les ordres qu'elleenvoya
aux Juges , Magiſtrats , &
principaux Officiers de la Ville
e nouvellement convertis , de ſe
.
92
MERCURE
trouver à la Proceffion du Saint
Sacrement avec leurs habits de
Ceremonie. Ainfi elle eut la
conſolation de voir le Dais porté
par quelques - uns de ces Officiers
convertis , & les autres
fuivre en ordre chacun un Cierge
à la main , comme pour faire
une Profeſſion publique de la
Foy de ce Myſtere , qu'ils
avoient eu tant de peine à croire.
Cét heureux commencement
fut d'un bon augure pour le fruit
qu'on eſperoit des Miſſionnaires,
La maniere dont ils s'acquiterent
de leurs fonctions fut ſi vive& fi
touchante, que plus de cinquante
de ceux qui avoient paru les
plus obſtinez & que leur naiffance
& leur employ diſtinguoient
des autres , ſe preſenterent
d'abord au Tribunal de la
Penitence. On faiſcit tous les
GALANT.
93
jouts deux fois le matin,&deux
fois le foir , des Exhortations,&
des Diſcours dans l'Eglife. Les
premiers eſtoient de Morale , &
les autres de Controverſe. Ces
Conferences publiques étoient
ſuivies des Conferences parti
culieres de Madame la Ducheſſe
de Mekelbourg , qui
faiſant une ſeconde Eglife
de ſon Chaſteau , en rendoit
l'accez libre à tout le monde.
C'eſtoit là que faiſant agir ces
manieres douces & infinuantes
qui luy ſont ſi naturelles , elle
defarmoit entierement ceux
qu'on ſoupçonnoit de ne s'eſtre
pas rendus de bonne foy ; en forte
que faiſant une Profeſſion libre
& puplique de la Religion ,
ils travailloient à perfuader les
autres.
Il eſt temps de vous parler
94 MERCURE
desAffaires Etrangeres. LesVenitiens
ont continué avec beaucoup
d'avantage les Conqueſtes
qu'ils commencerent à faire il y
a un an dans la morée , qui eſt
la Pen- Inſule que les Anciens
appelloient Peloponeſe.Le nombre
de ſes Republiques , fi fameuſes
dans l'Hiſtoire la rendoient
tres -confiderable parmy
les Grecs .On la diviſoit autrefois
en Achaïe propre , en Arcadie ,
Pays d'Argos , Corinthe , Elide ,
Sicionie , Laconie , & Meſſenie.
Elle est appellée preſentement
Morée , à cauſe qu'elle reſſemble
à une feüille de Meurier , & elle
a pour diviſion le Duché de Clarence
qui comprend l'Achaïe ,
la Sicionie & Corinthe; Belveder
autrefois , Elide & Meſſenie ; la
Saccanie , anciennement lePays
d'Argos , & la Tzaconie , ou
GALANT.
95
a
C
- eſtoient la Laconie & l'Arcadie.
Elle eſt attachée à la terre ferme
du coſté du Septentrion, par une
langue de terre,nommée l'Iſthme
de Corinthe. Elle adu coſté du
Couchant & du midy la Mer
Adriatique , & au Levant la mer
fde Candie. Sa longueur depuis
Corinthe juſques à Modon eſt de
- cent ſoixante & dix mille d'Italie.
Sa largeur eſt preſque de
meſme eſtenduë,& elle a fix cens
milles de tour.Les Villes deSparte
ou Lacedemone , d'Argos &
de Corinthe , qui estoient parmy
les Anciens les plus celebres du
Peloponeſe , ſont preſentement
ſous la domination des Turcs .
On appelle Lacedemone Misitra,&
Corinthe, Coranto . Aujourd'huy
les plus connuës font
- Coron , Modon , Clarence , Argos
, Navarin , Patras , Lepan
コ
1
96 MERCURE
te , Napoli de Romanie , &
Maina. Ce qu'on appelle aujourd'huy
Braccio di Maina eſt le
Pays des Mainotes. Ils habitent
une partie du Pays des anciens
Lecedemoniens le long de la
Mer ſur les coſtes du Golfe de
Coron ,& ce ſont les ſeuls entre
les Grecs qui ſe ſoient confervez
en Corps de Republique
contre la puiſſance des Ottomans.
L'âpreté de leurs Montagnes
jointe au voiſinage de la
Mer leur a procuré cét avantage.
Cependant la Ville de Can.
die ayant eſté priſe , ce qui arri
va en 1669. ils craignirent de
voir opprimer leur liberté , &
cette crainte fut cauſe qu'il y en
eut beaucoup qui chercherent
de nouvelles habitations afin
d'y vivre en repos . Les Genois
en receurent cinq ou fix cens
familles
GALANT. 97
Familles dans l'ifle de Corſe , &
le grand Duc de Florence donna
des Terres dans ſes Etats à
mille autres , qui s'y ſont établies
depuis peu d'années .
L'Iſtmede Corinthe qui attache
la Morée à la Grece entre le
Golfe de Lepante , & celuy
d'Engia , a fix milles d'étenduë.
Pluſieurs Princes ont fait leurs
efforts pour faire creuſer toute
cette terre , & la détacher du
continent. L'Empereur Neron
fit un Voyage exprés en Achaïe
pour cela. Il harangua toutes
ſes Troupes , ouvrit la terre luymeſme
avec un Rateau , & en
porta une Corbeille ſur ſes épaules
, mais fon deſſein ne pût
reüffir. La Morée eſtant tombée
en partage aux Deſpotes
que les Empereurs Grecs y nommoient,
fut en proye auxincur-
Aoust 1686.
E
७८
MERCURE
fions des Turcs , qui s'empare
rent facilement de tout le Pays
fous Mahomet I I. furnommé
Bojuc, c'eſt àdire, le Grand. Il fut
la terreur de toute l'Europe , &
le plus heureux Prince Infidelle,
qui ait jamais monté ſur le Trône.
Les feuls Venitiens qui
eſtoient maiſtres de Corinthe &
d'Argos, lay reſiſterent pendant
quelques années , ſous la conduite
de leur General Bertolde
d'Eſt , Prince tres-vaillant , &
de l'Illuſtre Maiſon qui regne
preſentement à Modene.Cetinfatigable
General entreprit avec
trente- fix mille Ouvriers de fajre
élever une muraille de fix
milles de long , dans toute l'é
tenduë de la langue de terre,
qu'on appelle l'iſthme de Corinthe
, avec trente - fix Tours
pour empeſcher les Courſes des
LYON
GALANT.
وو
T
Infidelles , mais ayant eſté malheureuſement
bleſſé à la teſte 1893 *
d'un coup de pierte au Siege de
Corinthe , il mourut en défendant
cette Ville , dont les Tures
ſe rendirent maiſtres enſuite ſans
beaucoup de peine en 1463. ce
qui obligea les Venitiens à ſe retirer
dans les Ifles voifines.
Monfieur Morosini , Genera
liffime des Armées de la Repu
blique de Venise , voulant aſſeurer
la conqueſte de Coron , &
des autres Places priſes ſur les
Turcs l'année derniere , reſolut
de faire le Siege de Navarin , &
arriva le 2. de Juin devant cette
Ville avec les Vaiſſeaux, lesCaleres
, les Galeaffes, & plufieurs
autres Baſtimens , qui faisoient
le nombre de deux cens Voiles.
Navarin eſt une Ville & Port
de Mer de la Morée , dans le
E2
100 MERCURE
7
petit Païs de Belveder. Elle est
prés de Maina , entre Modon
qu'elle a au Levant , & l'Arcadia.
On la croit eſtre ce que les
Anciens appelloient Pylus Meffeniaca.
Bajazet II . l'ayant priſe
en 1500. fur les Venitiens Dom
Jean d'Auſtriche , & les autres
Confederez , tâcherent de s'en
refaifir en 1572. Ils firent dé.
barquer huit mille homme , tant
Eſpagnols qu'Italiens , comman
dez par Alexandre Farneſe ,
Prince de Parme , qui avec dix
Canons la fit attaquer par terre
du coſté du Midy au commencement
d'Octobre. On battit la
Place pendant trois jours ,mais
le terrein qui étoit pierreux , ne
permettant pas aux Chreftiens
de ſe retrancher , & d'ailleurs
les Turcs ayant fait entrer dans
Navarin un ſecours confiderable
avec des munitions de guerre &
GALANT. 101
de bouche , on fut contraint
d'abandonner l'entrepriſe .
Aprés que les Troupes eurent
eſté miſes à terre , & que le
Comte de Konigſmark , Generaldu
Débarquement , leur eut
marqué les Poſtes qu'elles devoient
occuper , Monfieur Moroſini
Generaliſſime , envoya au
Commandant du vieux Navarin
, qui eſt une Ville peu confiderable
, malgré l'avantage de
ſa ſituation , pour le ſommer de
n'attendre pas à ſe rendre qu'il
euſt eſté attaqué dans les formes
, avec menaces de ne faire
quartier à perſonne , ſi la Garniſon
luy reſiſtoit. Ce Commandant
demanda le reſte du jour
- & le lendemain pour déliberer
ſur ſa réponſe ; & comme on
fut averty que le General de
l'Armée Ottomane dans la мо
E3
102 MERCURE
rée , marchoit vers la Place
pour la ſecourir , le Comte de
Konigſmarck eut ordre de faire
avancer des Troupes juſque ſous
le Canon de Navarin. L'entrée
du Port eſt couverte par une
langue de terre , fur laquelle un
Regiment fut poſté, & en même
temps quelques pieces d'Artillerie
furent tranſportées ſur de
groſſes Barques. Les Aſſiegez ,
que ces preparatifs intimiderent,
firent arborer l'Etendart blanc ,
& envoyerent des Députez à la
Galere generale . On regla les
Articles de la Capitulation , fuivant
leſquels ils ſortirent avec
armes & bagages au nombre de
quatre cens hommes.Il n'y avoit
que cent Soldats parmy eux , la
Place ſe pouvant défendre par
ſa ſituation avantageuſe , ſans
qu'elle euſt beſoin d'une plus
GALANT.
103
nombreuſeGarniſon. Ils demanderent
à eſtre portez à Alexandrie
, ce qui leur fut accordé.On
trouva dans cette Place quarante-
trois pieces de Canon &
quantité d'armes,avec beaucoup
de munitions de guerre & de
bouche. Aprés qu'on y eut laiffé
un Commandant & une Garnifon
de cent ſoixante hommes ,
le Generaliffime donna ordre
aux Galeres d'entrer dans le
Port, afin d'attaquer la nouvelle
Ville de Navarin. Elles n'y pûrent
entrer qu'en eſſuyant le feu
d'une Batterie à flear d'eau qui
estoit fur un Ravelin , mais elles
n'en furentpointendommagées,
ſeulement une des Galeres des
Ifles , que M. Cornaro, General
des Iſles , y fit entrer la nuit du
6.receut un coup de Canon qui
mit les rames en defordre. Les
A
E 4
104
MERCURE
Canons &les Mortiers furent
auſſi- toſt portez à terre avec les
munitions , &le Comte Konig
marck fit dreſſer deux Batteries ,
l'une de 20. pieces de Canon de
so. livres de bale , & l'autre
de dix- huit Mortiers pour jetter
des Bombes. Les Milices Grecques
de Coron , & quelques
autres des Places conquiſes, s'eftant
renduës au Camp , on travailla
à faire prendre les poſtes
& à diſtribuer les Attaques. La
Garniſon qui n'eſtoit que de mil.
lehommes , eſtoit commandée
par Zefer Aga , Officier d'une
grande experience. C'eſt ce
qu'on ſceut par un Grec forty
de la Place,& en meſme temps
on furprit un Renegat qui portoit
des Lettres du Seraskier de la
Morée à Zefer Aga, par leſquelles
il l'aſſuroit qu'il venoit à ſon
GALANT. 105
fecours. Sur ces nouvelles on
détacha le Comte de Konigſmar-
CK , pour aller au devant de luy
avec un Corps de Troupes choifies.
Les Coureurs de l'Armée
ayant découvert les Ennemis
aprés quelqueslieuës de marche,
ceComte fit alte , & rangea fes
Troupes en bataille. Il n'y eut
point alors de Combat , parce
quele Seraskier fit une contre
marche , & ſe retira. Le Comte
de Konigſmarck ne jugea pas à
propos de le poursuivre ,& revint
au Camp en fort bon ordre,
Le Generaliſſime ayant fait ſommer
inutilement le Commandant
, avant que de faire commencer
les attaques , fit mettre
en estat la Batterie des Mortiers .
Elle fut fi bien ſervie ſous les ordres
du Comte San Felice Mut.
toni,que les Bombes , qui ef
Es
106 MERCURE
toient de cing cens livres peſant,
mirent le feu en divers endroits,
ce qui épouvanta fort les Affie.
gez . La Batterie du Canon ſe
trouva en eſtat le 13. & ce mefme
jour on ſceut que le Seraskier
s'avançoit en diligence pour tâ
cher de ſurprendre les Affiegeans
dans leur Camp , & qu'il
n'en eſtoit éloigné que de fix
milles . Le Comte de Konigſmarck
fut détaché de nouveau
avec ſept mille hommes de pied,
cinq cens Chevaux , & les Dragons
du Marquis de Courbon ,
& du Comte Bernabo Viſconti.
Il marcha en fort bon ordre à
l'entrée de la nuit , & le lendemain
, il trouva les Infidelles au
nombre de huit mille hommes
de pied , & de deux mille che
vaux , retranchez dans un vallon
, où il eſtoit impoffible d'ar
GALANTA 107
river que par undéfilé fort étroit.
Les Dragons que le Marquis de
Courbon commandoit , & ceux
du Comte Bernabo Viſconti,qui
- s'avancerent d'abord , s'eſtant
poſtez avec avantage pour ſoû-
- tenir le premier choc des Ennemis
, donnerent aux Troupes
- qui les ſuivoient le temps de
paſſer le Défilé. Les Tures quil
auroient pû profiter de ce mou
vement , ne firent aucune atta
que. Ainſi le Comte de Konigmarck
rangea ſes Troupes en
bataille,& fit placer quatre Fauconneaux
ſur une hauteur, d'où
l'on fit un feu continuel ſur les
Turcs , qui voyant que lesDragons
marchoient à eux fierement
, crurent les enveloper en
détachant pluſieurs Eſcadrons.
Non ſeulement les Dragons foûtinrent
le choc avec beaucoup
E 6
108 MERCURE
de vigueur , mais ils mirent pied
àterre , & faiſant plier les Infideles
, ils les pourſuivirent fi
heureuſement, qu'ils les contraignirent
à ſe difperfer. Enfuite ils
enfoncerent leur Infanterie. Elle
ſe mit en defordre , & ce defordre
fut augmenté par les autres
Troupes qui marcherent aprés
les Dragons. Le Combat dura
deux heures , & finit par la fuite
des Ottomans , qui perdirent
plus de cinq cens hommes en
cette occafion , & en eurent un
grand nombre de bleſſez.Il y en
cut plufieurs qui fe rallierent,fur
ceque deux ou trois milleTurcs ,
raffemblez de divers endroits de
la Morée pour renforcer l'Armée
du Seraskier , arriverent
prés du Champde bataille , mais
ce fut en vain qu'ils revinrent
à la charge , ils furent encore
GALANT.
109
obligez de fuir , & abandonne--
rent leur gros bagage & leurs
Tentes. Il n'y eus que tres-peu
de Soldats tuez ou bleſſez du
coſté des Chreftiens. Le Prince
Maximilien de Brunſovick en
couragea ſes Troupes par fon
exemple , & fit paroiſtre à leur
teſte toute l'intrepidité dont on
peut eſtre capable .Pluſieurs Vo
lontaires d'une grande qualité
ſe ſignalerent auſſi dans la meſme
occafion. Cette défaite , dont les
Aſſiegez ne pûrent douter , lors
qu'ils virent les teſtes des Turcs
tuez dans la Bataille,& les Etendarts
que les Venitiens avoient
remportez , mit une conſterna-
- tion generale dans la Ville , &
comme ils perdirent toute eſperance
d'eſtre ſecourus , ils capitulerent
aprés pluſieurs conte
ſtations . Il leur fut permis de for110
MERCURE
tir de Navarin avec armes &
bagages , pour eſtre tranſportez
à Alexandrie . Ce fut le Comte
de Konigſmarck qui regla les
Articles de la Capitulation au
nomdu Generaliſſime . Pendant
qu'on achevoit de regler ceux
qui regardoient l'embarquement
des Troupes de la Garniſon , il
arriva un malheur qui penſa
caufer de grands defordres . Le
feu ſe mit à un Magaſin de poudres
qu'il fit ſauter en un mo
ment , & cent cinquante Turcs
furent brûlez ou accablez ſous
les ruines avec ſix Chreſtiens,
Le Commandant ſe trouva du
nombre. Il y en eut quinze autres
enlevez , & jettez hors de
la Place. On ne manqua pas de
dire auffi - toft , que les Turcs
avoient preparé exprés unFourpeau
dans le deſſein de faire
GALANT. 111
perir tous les Chreſtiens qu'ils
pourroient attirer en cet endroit
C'en eſtoit aſſez pour faire faire
main baſſe ſur eux , fi le Generaliſſime
n'eût appaiſé les Soldats.
Il receut les excuſes de deux des
principaux de la Place , qui en
luy apportant les clefs de la Ville,&
leurs Etendards , vinrent
luy demander permiſſion de ſe
justifier ſur cet accident. Onreconnut
en effet que le feu que
- les Bombes avoient mis dans
quelques maiſons , s'eſtant conſervé
ſous les ruines,eſtoit arrivé
à ce Magaſin par la ſeule negli
gence des Officiers , que le malheureux
eſtat de leurs affaires
avoit empefchez de pourvoir à
tout . La Garvifon eſtoit de mille
hommes' , qui s'embarquerent
avec environ deux mille autres
Turcs pour paffer à Alexandrie
112 MERCURE
Le 18.leGeneraliſſime entra dans
la Place , ainſi que le Comte de
Konigſmarck , & les principaux
Officiers de l'Armée , & l'on
choiſit la principale Moſquée ,
pour y rendre des actions de
graces à Dieu de cette conquête.
Elle fut ſuivie peu de jours
aprés de la priſe de Modon,Ville
fituée dans la Province de Belveder
, en l'une des extremitez
de la Morée. On l'appelloit autrefois
Methone. Les Venitiens
ayant aidé à prendre Conſtantinople
en 1204. Baudoüin ,
Comte de Flandre , qui fut élû
Empereur d'Orient , les récompenſa
de la part qu'ils avoient
euë aux perils du Siege , en leur
donnant l'iſſe de Candie , les
Villes de Modon & de Coron
dans la Morée , & celle de Durazzo
dans l'Albanic , aveclifle
GALANT. 113
00
|
1 de Corfou . Cette derniere Ile
eſtoit alors occupée par les Genois
, qui avoient pour Capitaine
un Leon Vetrano , fameux
e. Corſaire . Les Venitiens firent
voile vers Corfou l'année ſuivante
avec trente Galeres , &
ayant rencontré Vetrano au ſortir
du Golfe , ils l'attaquerent fi
heureuſement , que luy ayant
Et pris ſeptde ſes Galeres,ils mirent
les autres dans une entiere déroute
, aprés quoy ils n'eurent
aucune peine à ſe rendre maftres
de Corfou , & enfuite de
Modon & de Coron. Modonde.
meura ſous leur domination jul
qu'à l'année 1500. que Bajazet
II. Empereur des Turcs,l'attaqua
par Terre & par Mer ,
avec une Armée de cent qua-
- rante mille hommes , & plus de
deux cens vingt Voiles. Il y
J.
1
A
1
114
MERCVRE
eut une vigoureuſe reſiſtance ,
mais Contarin, Provediteur de la
Republique , craignant que les
Affiegez ne ſe rendiſſent , par la
crainte de n'eſtre pasſecourus ,
choiſit 5.de ſes meilleures Galeres
, & les ayant fait remplir de
munitions de guerre & de bouche
, dont il ſçavoit qu'ils manquoient,
il les envoya à Modon .
Il y en eut quatre qui entrerent
heureuſement dans le Port; mais
ce qui devoit ſauver la Ville, fut
la cauſe de ſa perte. Les Affiegez
eurent tant de joye de ce ſecours
, que pour le voir arriver
ils quitterent la défenſe de leurs
murailles . Les Turcs profiterent
de leur imprudence. Ily avoit
déja quelques bréches faites . Ils
y monterent , & n'y trouvant
qu'un fort petit nombre de Soldats
à les garder ,ils les taillerent
GALANT .
15
en pieces. Les Troupes qui eftoient
arrivées dans les Galeres,
voulurent leur réſiſter , mais ils
enfoncerent tout ce qui ſe prefenta
,& preſque toute la Ville
fut miſe à feu &àfang. Hs n'épargnerentny
le Commandant
de la Garniſon , ny les autres
Officiers , & firent couper la teſte
à André Falconi , Eveſque de
Modon ,qui eſtoit venu en habits
Pontificaux animer les Habitans
à ſe défendre .
Monfieur Moroſini , Generaliffime
, s'eſtant rendu devant
cette Place avec une partie des
Troupes leſoir du 22. de luin
dernier , viſita le Port le lende
main, & reconnut les endroits
propres pour le débarquement
du reſte de l'Armée. Ce débarquement
ſe fit en tres bon or
dre , & fans que les Infidelles fif
L
116 MERCURE
ſent grand effort pour s'y oppo
ſer. Les Lignes de circonvallation
furent commencées , & on
s'empara du Fauxbourg fans
beaucoup de réſiſtance. Deux
jours aprés , une Batrerie de dix
Mortiers s'eſtant trouvée en
eſtat , le Generaliſſime ne voulut
point les faire tirer , qu'il
n'euſt écrit auGouverneur de la
Place , pour luy faire voir le peu
d'eſperance qu'il devoit avoir
d'eſtre ſecouru par Ismaël Bacha
,General des Troupes de la
Morée ,qui venoit d'eſtre défait
prés de Navarin , & dont l'Infanterie
s'eſtoit diſſipée aprésla Bataille.
Illuy repreſentoit en mefme
temps ce qu'il devoit craindre
de ſon imprudente opiniatreté
, s'il refuſoit de ſe rendre
aprés tant d'heureux ſuccés des
armes de la République.Le Gou
GALANT. 117
verneut répondit avec fierté , &
aufſfi-toſt on fit joüer les Mortiers
, qui firent an feu continuel.
Il y eu grand nombre de
maiſons brûlées ,& pour empêcher
que cet Incendie n'épouvantaſt
trop les Habitans , on fit
mettre les Femmes & les Enfans
dans des Caves du Chaſteau qui
eſt vers la Marine. Les Soldats
feretirerent ſous les voûtes des
Tours , pour eſtre à couvert des
Bombes &des pierres ; & outre
plus de neuf cens hommes, dont
la Garniſon eſtoit compoſée , il
y avoit quantité de Canonniers.
C'eſt ce qu'on apprit d'unGrec
qui s'eſtoit rendu au Camp. Les
Affiegeans continuerent à faire
grand feu de toutes les Batteries
qu'ils avoient fait élever en diversendroits
; & fur ce que les
Ingenieurs promirent d'attacher
18 MERCURE
dans peu de jours le Mineur au
corps de la Place, le Generaliffime
envoya ſommer de nouveau
le Commandant.Ildemanda
une ſuſpenſion d'armes pour
toute la nuit afin de deliberer fur
la réponſequ'il avoit à faire.Elle
fut encore pleine de fierté , ce
qui fut cauſe qu'on pourſuivit
le travail . On avoit déja commencé
à ouvrir deux Boyaux
pour former deux attaques , &
l'ondreſſaune nouvelle Batterie
de trois Canons , qui tira avec
beaucoup de ſuccés. Monfieur
leChevalierde Vernede poufla
la Tranchée qu'il conduifoit,jufqu'au
pied de la Contreſcarpe.
Il fut impoſſible d'avancer également
le travail de l'autre , à
cauſe qu'on trouvoit le roc ou
du ſable mouvant en pluſieurs
endroits. Toute l'Artillerie des
,a
GALANT. 119
Affiegez ayant eſté démontée
par les Batteries , dont l'effet fur
tres-heureux , le Generaliffime
leur fit offrir encore une fois
une Capitulation favorable , s'ils
vouloient rendre la Place avant
que le Mineur y fuſt attaché. Ils
declarerent que leur reſolution
étoit de ſe défendrejuſqu'àla der.
niere extremité,& cette réponſe
obligea de pouſſer les deux attaques
juſqu'à la Contreſcarpe.On
fit la deſcente du foſſé , où l'on
ſe mit à couvert du feu des Ennemis.
Deux pieces de Canon
qu'on avoit portées ſur une hauteur
, commencerent à leur faire
un grand dommage , & alors
n'eſperant plus de ſecours,ny de
pouvoir plus long-temps défendre
la Place , ils firent paroiſtre
l'Etendard blanc.Deux des prin
cipaux de la Garniſon vinrent
120 MERCURE
trouver le Generaliffime , qui
remit au lendemain à regler les
Articles de la Capitulation. Il ne
leur envoya point d'Otage, mais
les Turcs en envoyerent fix à
bord de la Galere Capitane , &
ils y paſſerent la nuit.On apprit
d'eux que le Seraskier, qui avoit
fait entrer cinq cens Soldats , &
cent Canonniers dans la Place
avant que l'on en formaſt le
Siege , avoit mandé à Cidi
Achmet Aga , qui en eſtoit
Gouverneur , qui la défendiſt
pendant quinze jours , & qu'il
la rendiſt enſuite, s'il n'eſtoit pas
fecouru. Il executa cet ordre,
& ne demanda à capituler que
le 7. de Juillet , la Place ayant
eſté afſiegée dés le 23. du mois
précedent. La Capitulation fut
reglée le 8. à condition que les
clefs des Magaſins de munitions
feroient
GALANT
DE
LA
ANOTHEQUE
LYON
br
l'Eteudard de Saint Mare fut
Aouft 1686 . F
MERCURE
Ui
es
les
clets des Magaſins de munitions
feroient
GALANT.
DEC
VILLE
feroient remiſe le mesme jour
entre les mains de Monfieur Moroſini
; que les Turcs porteroient
tous leurs Etendards à bord de
la Galere Capitane ; qu'ils fortitoient
tous dans quatre jours , les
Soldats avec leurs armes , & autant
de bagage que chacun
d'eux en pourroit porter , & les
Habitansde la meſme forte avec
une partie de leurs meubles ;
qu'on leur donneroit des Vaifſeaux
pour les tranſporter en
quelque Port de la Coſte de Barbarie
; qu'ils laiſſeroient tous les
Eſclaves Chreſtiens , & que les
Negres & Negreſſes qui ſe trouveroient
alors dans Modon, demeureroient
eſclaves de la Republique.
Ces Articles ayant
eſté ſignez , on fit entrer cent
hommes dens le Chaſteau , où
l'Eteudard de Saint Marc fut
Aoust 1686 . F
122 MERCURE
arboré , & deux jours aprés les
Turcs fortirent de la Ville au
nombre de mille hommes capables
de porter les armes , avec
trois mille autres perfonnes . Il y
avoit dans la Place environ cent
pieces de Canon ,dont pluſieurs
eſtoient de fonte ,& quantité de
munitions dans les Magaſins.
Le 4. de ce mois Monfieur
l'Ambaſſadeur de Veniſe traita
quelques Miniſtres Etrangers
avec beaucoup de magnificence
,& fit faire des Feux de joye
devant ſon Hoſtel , avec de grandes
Illuminations dedans & dehors
, pour ſe réjoüirde ces bons
fuccez. Les Services du Repas
repreſentoient des Fortereſſes ,
des Vaiſſeaux , & d'autres choſes
, telles qu'en font les Italiens
dans leurs reſtins , & qu'ils appellent
Triomphes. Cet Ambaf
GALANT.
123
fadeur ſoûtient icy dignement
l'honneur de ſa Nation . Il eſt
magnifique , & tient une Table
auffi bonne & propre qu'elle eſt
delicate.
Quoy que la Province de Lu-
-xembourg ait une union natu .
relle avec la France , tant pour
fon voiſinage au centre de ce
Royaume , & pour ſa contiguité
à nos Frontieres , que pour la
poffeffion legitime qu'en ont evë
nos anciens Rois & Empereurs
François , toutefois en ayant été
détachée par la revolution des
- temps , elle ſembloit ignorer
qu'il y avoit eu en France un
Bien- heureux Pierre de Luxembourg
, qui eſtant originaire des
Ducs de ce nom , Seigneurs de
cette meſme Province, deſquels
deſcend l'Auguſte Maiſon des
Bourbons du coſté maternel ,
F2
124 MERCURE
s'eſtoit rendu encore plus confi
derable par la Sainteté de fa
Vie , que par la Nobleſſe de ſon
Sang.Ainſi il falloitdes François
dont les Ayeux l'avoient veu
Chanoine de Noftre-Dame de
Paris à l'âge de douze ans , Evêque
de Mets à quinze , & Cardinal
à dix- fept , pour faire connoiſtre
à tout ce Peuple , heureufement
revenu ſous la domination
de cette Couronne , l'obligation
qu'il a de le reverer.
C'eſt ce qu'ont fait les Peres Recolets
de Paris que Sa Majeſté
envoya il y a deux ans dans la
Ville de Luxembourg pour y occuper
le Convent de leurOrdre.
Le Bien- heureux Pierre de Luxembourg
eſtoit Fils de Guy
Comte de Saint Paul ,& de Matilde
de Chaſtillon. Il fut fait
Cardinal par Clement VII. Pape
GALAN T. 125
à Avignon en 1386. & mourut
l'année ſuivante en odeur de
fainteté , âgé ſeulement de dixhuit
ans. Quelques Autheurs
ont écrit qu'il a fait juſqu'à trois
mille miracles. Des choſes ſiextraordinaires
que publierent les
- Peres Recolets , ayant été écoûtées
avec reſpect , Meſſieurs du
- Conſeil en conceurent une idée
ſi relevée , qu'ils demeurerent
d'accord avec ces mêmes Religieux
, qu'on feroit une Solemnité
particuliere de ce Bienheureux
le s . de Juillet , jour
de fon deceds. Le Pere Olivier
Juvernay , Gardien de leur
Convent , fameux par ſes Predications
, jugea à propos de
commencer cette Feſte par une
Meſſe tres-folemnelle , & ce fut
Monfieur l'Abbé de Munster
qui officia, ce qu'il fit avec toute
F 3
126 MERCURE
,
la pompe, & toutes les ceremo
pies ordinaires àun Abbé croffe
& mître. La beauté de la Symphonie
répondit à celle des Voix
qui eſtoient en fort grand nom.
bre. Monfieur de la Bruyere,
Commandant de la Place en
l'absence de Monfieur le Mar
quis de Lambert , affiſta à ceu
Feſte , avec Meſſieurs du Conſeil
en Corps .A la fin dela-Meſſe
le Pere Gardien fit le Panegyri
que du Bien heureux , & prit
pour ſon Texte ce Verſet du
quatriéme Pſeaume. Scitote quo
viam mir ficavit Dominus Sanctum
fuum. Il fit connoiſtre que ſon
enfance avoit eſté remplie de
merveilles , ſa vie Angelique, &
ſa mort glorieuſe. De pluſieurs
endroits qui luy attirerent un
applaud ſſement general , il n'y
en ent point qui fatisfit davantaGALANT.
127
(
ge l'Aſſemblée , que celuy où il
dévelopa l'étroite alliance qui ſe
trouve entre la Province de Luxembourg
, & le Bien-heureux
dont il avoit entrepris l'Eloge.
On en avoit fait faire un Bufte
⚫tres-bien travaille,qui fut enſuite
porté en Proceſſion. Outre le
grand nombre de Religieux re
5 veſtus , quarante Enfans des premieres
Familles de la Ville richement
parez , environnerent
Je Saint Sacrement. La Ceremo
pie du matin fut terminée par
le Te Deum que l'on chanta ſolemnellement
, & aprés lequel
on donna la Benediction .
Toute l'apreſdinée de ce même
jour fut employée à une
Theſe, au haut de laquelle étoit
le Portrait du Bienheureux , &
aubas les Armes du Conſeil .Les
Poſitions estoient du Traité de
F 4
128 MERCURE
l'Eucharistie. On avoit choiſy
cette matiere comme la plus
convenable, pour ſeconder les
pieux deffeins de Sa Majefté ,
dans le ſoin qu'Elle prend de la
converfion des Calviniſtes , qui
ne ſe forment point de plus
grand obstacle que le Sacrifice
de la Meſſe. Afin de rendre cette
action plus utile , on avoit invité
les Lecteurs en Theologie
& les Perſonnes ſçavantes , tant
de la Ville que des lieux circonvoiſins,&
l'endroit où ſe fit cette
action fut l'Egliſe des meſmes
Religieux Recollets , dont le
Lecteur étoit dans la Chaire ,
où l'on a accoûtumà de preſcher.
Ily en avoir une autre plus baffe
pour le Religieux répondant . II
harangua d'abord le Conſeil,qui
eſtoit environné de tout ce qu'il
y avoit de Gens confiderables
GALANT. 129
C
par leur qualité & par leur me.
rite. La Diſpute fut bien ſoûtenuë
& bien reglée. On finit par
une Action de graces que le
Reſpondant rendit à ces me
@fieurs , & en meſme temps il
fleur preſenta la Théſe qui avoit
eſté expoſée tout le jour dans
l'Egliſe devant la Chaire du Predicateur
. Ils témoignerent la recevoir
avec joye,& la placerent
dans l'endroit le plus apparent
de la Chambredu Confeil. Elle
avoit eſté déja ſoûtenuë trois
ſemaines auparavant en preſence
de Monfieur le marquis de
Lambert , Gouverneur de Lu-
-xembourg , à qui elle étoit
dediée. Je croy que c'eſt la
derniere action publique à laquelle
il ait aſſiſté , ce Marquis
eſtant tombé peu de temps aprés
dans la maladie dont il eſt mort..
Fs
130
MERCURE
Il eſtoit Lieutenant Generaldes
Armées du Roy ,& avoit me.
rité ce Gouvernement par ſes
ſervices. Monfieur de Lambert
fon Pete avoit eſté auſſi Officier
General, & s'eſtoit acquis beaucoup
de reputation dans les
Armes. Sa Majesté a donné le
Gouvernement de Luxembourg
àMonfieur le Marquis de Bou-
Aers Lieutenant General de ſes
Armées , & ColonelGeneral de
ſes Dragons . Ce choix marque
tellement la Juſtice du Roy , qui
ne répand ſes faveurs que ſur le
veritable merite , que dans le
temps que Sa Majesté le nommoit
, le Public qui ne ſçavoit
point encore ſes intentions , le
jugeoit digne de cet important
Gouvernement. Le Roy adon
né à Monfieur de S. Rut les
apointemens qu'avoit Monfieur
GALANT. 131
de Bouflers. Il fert depuis fort
long-temps avec beaucoup de
diſtinction ; de valeur , & de
conduite.
Mademoiselle de S. Megrin
eſt morte icy le 16. du mois paf.
ſe , aprés avoir veſcu dans l'en.
tier détachement de toutes les
choſes du monde. Auſſi s'eſtoir
elle renduë tres- recommandable
pour ſa pieté & pour ſa vertu
parmy les Filles de Sainte Marie
du Faux-bourg Saint Germain ,
avec lesquelles elle a paffé prefque
toute ſa vie. Elle ſe nommoit
Marie de Quelen, & eſtoit
Fille de Barthelemy de Quelen ,
Comte du Broutay , Mareſchal
des Camps & Armées du Roy ,
Colonel du Regiment de Navarre
, & Capitaine des Chevaux
Legers de la Garde de la
feuë Reyne Mere , mort de la
E6
132
MERCURE
bleſſeure qu'il receut au Siege
de Tournay , aprés avoir ſervy
vingt-quatre ans avec beaucoup
de reputation . Il eſtoit Frere de
François de Quelen , Baron du
Broutay, LieutenantauxGardes,
tué à l'âge de vingt - ans,en commandant
les Enfans Perdus aus
Siege de la Baſſée , & Fils de
Gregoire de Quelen , Seigneur
du Broutay , Chevalier de l'Ordre,
Gentilhomme de la Chambre
, & Lieutenant du Roy au
Gouvernement de Rennes , &
de Claude Fouquet , Fille de
Chriftophe Fouquet , Seigneur
de Chalain , Conſeiller d'Eſtac
ordinaire , ſecond Prefident au
Mortier du Parlement de Bretagne
, Tante de. Madame la
Mareſchale de Bellefond , &
Tante à la mode de Bretagne de
Monfieur le Surintendant Fou
GALANT.
133
quet, Pere de Madame la Du
cheſſe de Charoft . Si Mademoi-
-ſelle de S. Megrin tiroit de grands
avantages de la Maiſon de Quelen
, dont j'aurois trop à vous
dire ſi j'en faifois un plus long .
détail , il ne luy eſtoit pas moins
glorieux d'eſtre Fille de Marie da
Stuart Cauffade , Comteſſe de
de la Vauguion , Princeſſe de
Carency , Marquiſe de S. Megrin
, qui a eſté Fille d'Honneur
de la feuë Reyne Mere , & qui
eſtoit Soeur de lacques Marquis
de S. Megrin, Capitaine General,
commandant en Chef les Armées
du Roy,Capitaine de deux
cens ChevauxLegers de laGarde
de SaMajesté , & de ceux de
la Reyne Mere , Colonel de...
deux Re gimens , l'un de Cavaleries&
l'autre d'Infanterie,cus
àla Bataille de Saint Antoine ,,
134 MERCURE
&enterré parordre duRoy dans
l'Egliſe de l'Abbaye de Saint
Denys.. Sa Veuve a épousé
Monfieur le Duc de Chaunes.
Il eſtoit forty , auſſi bien que la
Mere de Mademoiselle de S.
Megrin , du mariage de lacques
de Stuart de Cautfade , Comte
de la Vauguion , Chevalier des
Ordres du Roy , Capitaine des
deux cens Chevaux Legers de
fa Garde , grand Senéchal de
Guienne,avec Marie de Roquelaure
, de la Mere de feu Monfieur
le Mareſchal Duc de Gramont,
& de la Mere de feu мор-
fieur le Duc de Noailles, & Fille
de Mr le marefchal de Roquelaure
, Soeur de feu Monfieurle
Duc de Roquelaure, Ce lacques
de Stuart Comte de la Vauguion,
eſtoit Frere maternel de Loüife ,
Comteſſe de Maure, Mere de
feu Monfieur le Duc de Morte
GALANT.
135
mar , & Fils de Loüis de Stüart
de Cauffade, Comte de S. Megrin,
Chevalier de l'Ordre,Gentilhomme
ordinaire de la Chambre
, Mareſchal des Camps &
Armées , & Capitaine de cinquapte
hommes d'armes des Ordonnances
des Rois Henry IV..
& Loüis XIII . & de Diane Defcarts
, Princeffe de Carency ,
Comteſſe de la Vauguion,Veuve
de Charles Comte de Maure ,
Chevalier de l'Ordre du Roy ,
Soeurde Claude Deſcarts Prince
de Carency marié à Anne de
Caumont, Ducheffe de Fronfac
remariée à François d'Orleans
Comte de S. Paul, Frere du DUC
de Longueville, & Fille de Jean
Deſcarts , Prince de Carency
creé en 1586. Comte de la Vauguion
, Chevalier du S. Eſprit à
la premiere Promotion , Capitaine
de cent hommes d'armes ,
136 MERCVRE
& de cent Chevaux Legers des
Ordonnances de France , Colonel
d'un Regiment , Lieutenant
general des Armées des Rois
Charles IX. Henry III. & Henry
IV. Lieutenant General ,
Commandant en Chef pour le
Roy Charles IX. en Guienne ,
Mareſchal , Senechal , & Gouverneur
de Bourbonnois. La
Mere de cette Diane Defcarts ,
eſtoit Annede Clermont , Seoeur
de Henry nommé Duc de
Clermont & de Tonnerre , &
de Françoiſe de Clermont ,
Femme de Jacques de Cruffol
Duc d'Uſez , grande Tante de
Henry de Clermont Duc de
Luxembourg à cauſede ſa remme,&
Fille d'Antoine , Comte
de Clermont & de Tonnerre ,
Premier Baron , Conneſtable
grand Maiſtre & Gouverneur
de Dauphiné , & de Françoiſe
GALANT.
137
de Poitiers , Soeur de Diane de
• Poitiers , Duchefſe de Valenti-
■ nois . Ce Jean Deſcarts étoit Fils
unique de François Deſcarts ,
Seigneur de la Vauguion , &
d'lſabeau de Bourbon , heritiere
des Princes de Carency , puifnée
des Comtes de la Marche
& de Vandoſme, fortie puiſnée
I des Ducs de Bourbon .
Meffire Charles-Eftienne de
Boutenaz , Comte de Hombourg
, Baron de Lenty , Gentilhomme
ordinaire de la Chambre
du Roy , & Grand-Tranchant
de la Couronne, eſt mort
le 15. de ce mois âgé de 63.ans .
Il defcendoit de l'ancienne Famille
de Boutenaz Chaſtelier en
Touraine, alliée aux Maiſonsde
Maillé Brezé , Arquian- Monti
gny Cherman , Gondoüin ,
Montdoucer , Cangé , la Cour
d'Argi & Bleré , qui ont donné
,
138 MERCURE
France ,
, &
des Maréchaux & Amiraux de
&avoit épousé Dame
Marie Marguerite de Coligny ,
qui eſt morte fans avoir laiſſe
d'Enfans. Elle eſtoit Fille de
Charlesde Coligny , Marquis
d'Andelot , Chevalier des Ordres
du Roy ,& fon Lieutenant
General en Champagne
d'Huberte de Chaſtenay, Dame
d'Inteville , Baronne de Lenty ,
& avoit pour Ayeul & pour
Ayeule , Gaſpard , Comte de
Coligny, Seigneur de Chaſtillon ,
Chevalier de l'Ordre du Roy ,
Amiral de France , & Charlote
de Laval , sille de Guy XV..
du nom , Comte de Laval , &
d'Antoinette de Daillon ; pour
Biſayeul & pour Bifayeule,Gafpard
de Coligny , auſſi Chevalier
de l'Ordre , & Maréchal de France
, & Loüiſe de Montmorency ,
Soeur d'Anne de Montmorency ,
GALAN T.
139
Pair & Conneſtable de France ;
& pour Triſayeul & pour Triſayeule
, Jean de Coligny , Seigneur
de Coligny , d'Andelot &
de Chaſtillon , & Eleonore de
Courcelles , Fille de Pierre de
Courcelles,Seigneur de Liebault
& de Tanlay,&de Pregente de
Melun. Je vous ay déja marqué
bien des fois combien la Maiſon
- de Coligny eſt illuſtre,& que les
Comtes de Coligny ſont décendus
des anciens Ducs & Comtes
de Bourgogne. Elle porte de
guentes, à l'Aigle d'or , becqué ,
membré, & couronné d'azur , &
cellede Boutenaz porte degueule,
àla Bande d'argent , chargée de
trois Etoiles de fable, accompagnée
de trois Lys d'orau naturel.
Meffire Denys Defira,Docteur
en Theologie de la Faculté de
Paris ,& Curé de S. Coſme & S
140
MERCURE
Damien , mourut le meſme jour
13. Il eſtoit Fils de feu Monfieur
Defita , fameux Avocat au
Parlement de Paris ,& Frere de
Meffire Jacques Defira , Lieutenant
Criminel au Chaſteler de
Paris , & auparavant Procureur
Generalaux Requeſtes de l'Hoftel
.
Peu de joursau paravant on
avoit perdu un fort ſcavant
homme , appellé Jean Bapriſte
Cotelier. It estoit de Nimes , &
eſt mort icy , Profeſſeur Royal
en Langue Grecque , le. Lundy
12. de ce mois. Monfieur Coetlier
for Pere , qui avoit une penfion
du Clergé en qualité de
Miniſtre converty , ayant pris
un foin particalier de l'élever
dans l'Etude des Langues & des
Sciences , afin de le rendre capablede
ſervir un jour l'Eglife, pria
GALANT. 141
Monfieur l'Eveſque de Chartres
, dans le temps que l'Aſſem
bléeGenerale du Clergé ſe tenoit
a Mante en 1641.de témoi
gner à la Compagnie qu'ilauroit
eſté bien-aiſe de luy faire voir à
quoy il avoit employé l'argent
de ſa Penſion . Son fils , qui n'avoit
alors que douze ans, fut introduit
dans la Salle , où il farprit
toute l'Aſſemblée par les
marques qu'il donna d'une capacité
extraordinaire. Il expliqua
Ja Bible en Hebreu à l'ouverture
du Livre , rendit raiſon des difficultez
qui luy furent faites ,
tant fur la conſtruction de la
Langue , que de ce qui dépendoit
des Uſages des Juifs ; il fit
la même choſe , & avecla mefme
facilité , à l'égard du Nouveau
Teſtament Grec , & acheva
par quelques Démonſtra
142 MERCURE
zions de Mathematique en expli
quant les Définitions d'Euclides.
Celaparut comme un prodige
en fon âge , & la Compagnie
fouhaitant loy prêter quelque
fecours , afin qu'il continuaft
ſes Etudes , il fut reſolu , que
n'eſtant pas de la qualité requiſe
pour eſtre employé ſur l'Etat , &
fon Perey eſtant déja , couché
pour fix censlivres , cette Penſion
luy ſeroit augmentée jufqu'à
mille livres , pour luy don
ner moyen d'avancer ſon Fils
dans les Sciences .On luy ordonna
en même temps la fomme de
trois cens livres , qui luy fut
payée pour l'aider à acheter les
Livres qui luy eſtoient neceſſaires.
On peut juger de la grande
érudition qu'avoit Monfieur
Cotelier quand il eſt mort , par
ce qu'il ſçavoit dés ſon bas âge.
C
GALANT.
143
Voicy les Livres qu'il a donnez
au Public.Ioannis Chryfoftomi Homiliæ
quatuor , & Interpretio Danielis.
C'eſt un in quarto imprimé
en 1661. Opera Sanctorum Patru
qui temporibus Apostolicis floruerunt.
Ce font deux volumes in
folio , imprimez en 672.Ecclefia
Grace Monumenta , imprimez
en trois volumes in quarto en
1677.1681.81686 .
La neceſſité de mourir eſt indiſpenſable
pourtous les hommes
, & fi la mort en emporte
tousles jours un ſi grand nombre
ſans diſtinction d'âge , de naifſance
, de merite& de ſçavoir ,
ce n'est pasque l'on nous laiſſe
ignorer les choſes qui peuvent
procurer une longue vie. Monſieur
Emery eſt un de ceux qui
enteignentde plus ſeurs moyens
pour la prolonger ,& vous n'en
144 MERCURE
douterez pas , quand ce que j'ay
àvous en dire, vous aura appris
dans quelle eſtime il eſt là deffus.
Monfieur Emery eſtoit un
des Apoticaires du Roy , étably
àParis ſuivant la Cour. Il eſtoit
de la Religion P. R. & comme
Sa Majesté commença par ceux
qui estoient à ſon ſervice , & à
celuy de la Cour , à faire connoiſtre
ſes volontez , Monfieur
Emery ne fut pas des dernier à
obeïr. Il ſe défit de ſa Charge ,
de forte qu'on ne peut imputer
l'abjuration qu'il fit enſuite , à
d'autres motifs qu'à celuy d'avoir
eſté convaincu des Veritez
Evangeliques , qu'il n'eut pas
plûtoſt connuës , qu'il renonça
à l'Herefie de Calvin. Il s'est fait
Docteuren Medecine depuis ce
temps - là , & le Public ſouhaitant
qu'il repriſt ſes Laboratoi
res,
GALANT.
145
res , le Roy , à qui ſa capacité
eſt connuë, luy a donné un Brevet
, afin qu'il puiſſe faire fon
Cours de Chimie comme à l'ordinaire
. Il l'a recommencé dans la
ruë S.Jacques, proche la Fontaine
S.Severin,où il a étably ſon Laboratoire
. Tout le monde demeure
d'accord que l'on tient de luy les
plus belles lumieres de la Chimie
, & les Ouvrages qu'il a
donnez au Public ,& les nouvelles
experiences qu'il a faites ,
en font foy.
Il y a quelque temps que
☑ je vous envoyay une Air à la
loüange du Chocolat , compoſé
par Monfieur de Bacilly.Ses Amis
luy en ont demandé un en faveur
du Café, qui ne vous plaira
pas moins,non ſeulement pour
le chant,mais auſſi pour les paroles
, cet illuſtre Auteur réüffif
Aouft 1686.- G
146. MERCURE
ſant également en l'un & en l'au
tre.
Γ AIR NOUVEAU.
Café delicieux , dont la douce
M'aſceu garantir tant de fois
D'un impitoyable Rhume ,
Qui venoit deſoler ma voix.
le ferois un ingrat
Sije ne chantois à ta gloire,
Nargue du Chocolat ,
Ie n'en veux jamais boire ,
Fy du The ,
Et vive le Café.
Cet air eſt un recit de Baſſe ,
qui ne cede à aucun de plus de
cent que Monfieur de Bacilly a
compoſez depuis vingt- cinq ans
qu'il s'aviſa de faire de ces fortes
de recits de Baſſe , dont il eſt
GALANT.
147
'Inventeur. On peut en voir la
Liſte dans le ſecond Recüeil de
•ſes Airs Bachiques , qu'on vend
chez le Sieur de Luynes , & autres
Libraires du Palais , avec
tous les Livrestant de ſa Compoſition
, quede celle du fameux
Monfieur Lambert , auquel il a
adreſſé depuis peu une Lettre en
Vers&en Profe , pour remerciment
de l'eſtime particuliere
qu'il témoigne faire de luy en
toutes fortes de rencontres. En
effet la maniere dont Monfieur
Lambert en parle,fait affez connoiſtre
qu'il luy trouve tout ce
qu'on peut defirer dans un parfait
Maiſtre de Chant en tou
tes ſes circonftances. Je ne vois
repete point ce que je vous ay
déja dit de fon Livre de l'Art de
Chanter , ſi vanté non ſeulement
des muſiciens , mais encor
G 2
148 MERCURE
re de ceux qui faiſant prof ſſion
de parler en public , ont befoin
de bien ſçavoir la prononciation
& la quantité qu'il a establie ſur
les Sillabes des mots qui ſe rencontrent
dans le chant François,
&dans la declamation . Vous
ſçavez combien les deux Livres
de ſes Airs Spirituels sõt eſtimez .
Les Prefaces qu'il y a miſes font
voir la difference qu'il y a entre
un Air& un Chant Spirituel,qui
d'ordinaire n'étoit qu'un Cantique
ou Motet François , au lieu
que ſes airs outre la modulation,
ont un agrément que d'autres
que luy auroient peine à leur
donner.
Je ne cherche pas ſeulement
à vous faire part des nouvelles
de l'Europe , j'en ramaſſe encore
des autres parties du Monde , &
la Lettre ſuivante en eſt une
GALANT.
149
preuve. Elle eſt écrite de Surate,
qui eſt une Ville confiderable
dans les Etats du mogol , de la .
quelle je vous ay parlé fort amplement
dans la ſeconde Partie
de ma Lettrede Juillet , lors que
je vous ay fait la Deſcription de
la pluſpartdesPays où le Roy de
Siam trafique .
P
A Surate le 2. Ianvier 1686.
Endant les mois de Septembre
d'Octobre derniers, il arriva نم
cinq Navires Portugais à Goa , fur
lesquels on avoit fait embarquer à
Lisbone deux mille cinq cens Soldats
en vingi'deux Compagnies ; mais
ondit qu'il en est mort fix ou ſept
cens pendant le Voyage , &fept à
huit cens depuis leur arrivée ,
qu'ainsi il n'en reste pas le quart
en estat de porter les armes. C'est
un malheur affez ordinaire aux
G3
150
MERCURE
:
Portugais. Le Raia Saumagi, contre
lequel ils font en guerre , les
laiffe à present affez en repos, &
euxde leur cofténefont aucune entrepriſe
contre luy . C'est le Fils du
fameux Raja Sivagi. Quoy que ce
Prince ne poffede pas les grandes
qualitez de fon Pere , &que ses
forces ne soient pas comparables à
celles du Grand Mogol , il ne laiſſe
pasdeſe maintenir ,, & de faire
des courſes continuellesſurſesTer
res. Le Mogolest vieil, & il a pla
fieurs Enfans , qui attendent qu'il
foit mort pour s'emparer de l'Em
pire. Chacun faitsa brigue la plus
puiſſante qu'il peut , er plusieurs
Raias ou Princes Gentilssefontfoulevez.
Il y a quatre ou cinq ans que
le Mogol a quitté Agra & Deli .
Villes où il faitson ordinaire ſejour,
Il est campédepuis pres d'un anſur
Lesfrontieres des Royanmes de Vi
GALANT.. IST
ily
Siapour & de Golconde , dans la
croyance qu'il a que sa prefence
fera agir ſes Generaux avec plus
de vigueur qu'ils n'ont fait jusqu'à
preſent . Il envoya afept ou
huit mois Sultan Tarache , Son
Second Fils , avec dix - huit ou
vingt mille hommes pour afficger
la Ville de Viſiapour , mais apres
y'avoir perdu la plus grandepartie
de ſes Troupes , tant par les
maladies , que par la famine &
par le fer , il a esté obligé de lever
le Siege. On dit que la difettea
esté si grande dans le Camp des
Affiegeans , que la livre de bois à
braler a valujusqu'à un écu, &les
vivres à proportion . Le Roy deGolconde
craignant que si le Mogol
s'emparoit de Viſiapour , ilne lug
priſt envie d'en faire autant deſes
Etats, luy declara la guerre ily a
quatre ou cinq mois. Son Armée
G4
1.5.2
MERCURE
remporta d'abord quelque avantaä
ge, ce qui obligea le Mogol d'envoyer
contre luy Sultam Azem ,
l'ainéde fes Fils , avec de nouvel
les Troupes. On dit que quelques
Officiers generaux de l'Arméede
Golconde , & les Troupes qu'ils
commandoient , s'estant joints à
Darmée d'Azem , il prit la Ville
de Bagnagar,Capitale du Royaume
de Golconde , & que le Roy avoit
esté obligé dese retirer dans la Fortereſſe
qui porte le mesme nom ,&
qui n'est qu'à une licuë de Bagnagar.
C'est une choſe étonnante , que
depuis deux mois que cette Nouvelle
court , on ne peut sçavoir fi
elle est vraye en toutes ses circon
Stances , quoy que Surate ait grande
communication avec Bagnagar;
mais les chemins sont si bien fermez,
que l'on n'en reçoit aucunes
Lettres. On tient que le Mogol en
GALANT.
153
tretient toutes ces Guerres par politique
, & pour tenir toûjours ſes
Enfans , & les Grands de ſon Royaume
en haleine , & les empécher
de faire quelques complots contre
luy. Il a d'autant plus ſujet d'apprehender
que cela ne luy arrive ,
qu'il leur en a donné l'exemple , en
s'emparant de la Couronne aupréjudice
defon Pere , & de ses deux
Freres aifnez.
Vous sçavez que dans le temps
que le Tartareſerendit maistre de ...
La Chine , il obligea fes nouveaux
Sujets à ſe tenir toûjours la teste
rafée. Comme c'est le plus grand
affront que l'on puiſſe faire à un
Chinois , de luy couper les cheveux ;
quelques grands Seigneurs particu
liers , Sous pretexte de défendre la
Liberté que l'on opprimoit , ſe can.
tonnerent en divers endroits de ce
vaste Empire. Celuy qui a donnéle
G
154
MERCURE
plus de peine au Tartare, s'appelloit
Gofangoy. Celay- cy s'estant formé
un Royaume particulier dans trois
Provinces méridionales de la Chine
luy a réſiſté pendant plus de trente
ans. Coxinia , ce fameux Pirate ,
qui prit il y a quelques années l'Iſle
deFormosa fur les Hollandois , s'eſtoit
auſſi emparé de quelques Ifles
& de quelques Ports de Mer de la
Chine. Les Chinois qui fuivoient le
party de ces deux Seigneurs , portoient
les cheveux longs , maisGo-
Sangoy estant mort depuis quatre
ou cinq ans , ſes Enfans nese font
pas trouvez en pouvoir de ſe con-
Server avec la mesme vigueur que
leur Pere , & le Tartare s'est mis
en poffeffion de ces trois Provinces
meridionales , comme il avoit fait
auparavant de tout ceque Coxinia
poffedoit. On nous apprit mesme il
ya déja un an , que cet Empereur
GALANT 155
avoit conquis l'Iſle de Formofapar
une puiſſante Armée Navale qu'il
yavoit envoyée ,&par la trabifon
des Principaux Ministres d'un des
Fils de Coxinia , qui estoit monté
aprés la mort de fon Pere, fur le
Trône que ce grand Capitaine avoit
eu tant de peine à élever. Ainsi on
peut dire que les Chinois font à
preſent entierement Subiuguez, &
que le Tartare est le plus grand
Seigneur qu'ily ait en Orient .
La Compagnie Angloiſe a icy
neuf ou dix Navires à renvoyer en
Europe , mais il luy est impoffibie
d'en charger la moitié, parce qu'il
ne luy en est venu que trois cette
année , &fort peu de Capital.
Le Negoce de la Compagnie de
Hollande roule toûjours à l'ordi
naire. C'est un Corps fi fort &fi
bien composé , que quelque maladie
qui l'attaque , on n'y remarqueja-
G6
116 MERCURE
mais d'alteration . Aussifaut - il de
meurer d'accord que la maniere
avec laquelle les Hollandois Sçavent
ménager leurs forces , est admirable.
Ils s'emparerent de Bantam
il y a trois ou quatre ans ,&
en firent chaſſer les Nations d'Europe
, ce qui a fait perdre à la
Compagnie Angloiſe prés de la
moitié du profit qu'elle retiroit des
Indes. Ie vous manday par ma Let
tre du mois de Ianvier 1685.qu'a
yant trouvé la Fortereffe de l'Isle
de Quichemiche , qui est dans le
fein Persique , & peu éloignée d'Ormus
, fort mal pourveuë de Soldats ,
& des choses neceffaires pour fe
deffendre , ils s'en estoient rendus
maistres. Le ſujet qu'ils prirent
pour faire cette expedition , est
qu'autrefois ils payoient l'entrée des
Marchandises qu'ils apportoient
en Perfe ,&de celles qu'ils en ti-
"
GALANT.
157
roient. Ce droit estoit de dix pour
cent de l'entrée , & de quinze pour
cent de la fortie. Le Negoce qu'ils
faisoient alors en Perſe estant de
plus de cinquante mille Tomans
chaque année , ce qui montoit à
fept cens cinquante mille écus , à
prendre le Tomanà cinquante écus,
ils firent il y a vingt-cinq ou trente
ans un Traité avec le Roy de Perfe
par lequel ce Prince les exemptoi
de tous droits d'entrée & defortic,
condition que tous les ans ils ache.
teroient de luy trois cens charges de
Soye , chaque charge peſant trente
fix Mans de Perſe , ou quatre cens
trente-deux livres , poids de Fran
ce , à quarante-huit Tomans , ou
Sept cens vingt écus la Charge , qui
eftoit à la verité un prix un pem
plus haut qu'elle ne valoit dans le
Pays , mais l'exemption de droits
qu'ils avoient, & qui auroient mon
138 MERCURE
:
téà uneſomme confiderable à cau
fe du grand Commerce qu'ils fai-
Soient, estoit cauſe qu'ils trouvoient
encore mieuxleur compte àprendre
la Soye à ce prix là , qu'à payer lis
droits d'entrée &defortie. Leur comerce
ayant beaucoup diminué de
puis ce temps là dans toutes les Indes,&
particulierement dans la Per-
Se, où ilsn'enfortplus quepour trei
zeàquatorze mille Tomans au lieu
de cinquante mille , l'obligation de.
prendre unesi grande quantité de
Soye leur est devenue àcharge outre
que les Officiers du Roy ne leurdon
nent que celle qu'ils ne peuvent
vendre aux autres Marchands. Il
faut encore remarquer que depuis
pluſieurs années la Soye est beaucoup
diminuée de prix ,deforte que
files Hollandois pouvoient l'ache.
ter à leur volonté , ils l'auroient.
pour 360. écus la charge , au Lieu
GALANTI
159
i
de 420. qu'ils la payent, & cette
difference fur trois cens charges
monte àplus de cent mille écus cha..
que année. Aprés avoirfait plufleurs
plaintes de l'injustice que les
Officiers du Roy de Perſe leur fai
Soient , & demandé inutilement
que puisque le Negoce estoit dimi
nue, ainsi que le prix de la Soye, o
leur diminuaſt aussi quelque chose
de la quantité qu'ils en prenoient
& du prix qu'ils en payoient , ils
s'estoient emparez de plusieurs.
Marchandises appartenantes aux
Armeniens & à d'autre Suiets de
ce Prince , & avoient actuellement
huit ou dix Navives moüillezSous
la Fortereffe de Quichemiche, mais
ibsont esté obligez de la rendre
aussi bien que les Marchandises
dont il s'estoient faiſis , fans qu'il
ayent eu aucune fatisfaction fur
leurs demandes, on en impute la
160 MERCURE
faute à la mauvaiſe conduite du
Commandant de leur Escadre qui
eft mort en ce temps- là.
Il eſt arrivé depuis quelque
temps un differend d'une nature
affez extraordinaire. Quoy
que l'Intereffe euſt bon droit, il
a mieux aimé payer que d'intenter
un procés , & vous en
allez ſçavoir les raiſons .Unjeune
Marquis , qui n'avoit pas encore
eu le temps de ſe ruiner, parce
qu'il ne joüifſoit que du revenu
de ſon bien , & qu'il ne
trouvoit pas tout le credit dont
il auroit eu beſoin pour foûtenir
les exceſſives dépenſes où il
eſtoit naturellement porté , devint
éperdument amoureux d'une
jeune perſonne , qui n'eſtoit
Demoiſelle que par le privilege
qu'ont aujourd'huy toutes les
GALANT. 161
Filles de porter ee nom. Elle
avoit fort peu de bien,& n'ayant
Pere ny Mere , elle demeuroit
chez une Tante , dont la fortune
eſtoit mediocre , ce qui pouvoit
l'obliger à fermer les yeux fur
beaucoup de choſes , & à n'eſtre
pas fâchée que les viſites que ſa
Niepce recevoit luy fuſſent utiles.
Le Marquis, dés les premiers
jours de ſa paſſion, ſouhaita d'en
donner de ſolides marques par
quelque preſent de prix , & qui
ne luy coûtaſt guere. Ce n'eſt
pas qu'il euſt envie d'épargner ,
mais il n'avoit point d'argent ,
& ne ſçavoit où en prendre. Il
confulta fon Valetde chambre ,
qui eſtoit le confident de toutes
ſes affaires de coeur , & bien
ſouvent ſon Rival ſecret . C'eſt
l'ordinaire , & les maiſtres qui
font magnifiques , ſont ſujets à
162 MERCURE
faire des liberalitez , dont les
Valets de Chambre qui les procurent,
ſçavent quelquefois partagerle
fruit. Celui- ci dit au Mar--
quis qu'il ſçavoit des Colliers de
Perles, façon de fines,auſquelsles
Orfèvres étoient trompez tous
les jours,& que pour trois Louïs
tout au plus il luy en feroit avoir
un , qui ſeroit eſtimé deux mille
francs de tous ceux qui le verroient
; qu'on avoit beau moüiller
ces Colliers , & les grater
avec un couteau , qu'ils demeuroient
toujours dans le meſme
eſtat , que l'eau en eſtoit tresbelle
, ſemblable à celle des Per
les fines , changeante , faisoit la
gorge de Pigeon ; que la fueur
n'attachoit point ces Perles au
cou; qu'elles n'y tenoient point
meſme en les moüillant ,& qu'il
s'en falloit fort peu qu'elles EJ
:
مل
GALANT..
163
peſaſſent autantque les fines ;
que s'il vouloit en eſtre perfuadé
, il le meneroit à la ruë du
petit Lyon, proche cellede Sain:t
Denis , chezun Marchand appellé
Breton,& laquin ſon Affocié
, & que ces Marchands qui
vendoient ces Perles en gros c
en détail , donnoient un Biller
de garantte , par lequel ils affeuroient
qu'on les portoit fans
qu'elles changeaffent. Le Marquis
luy répondit qu'il avoit veu
de ces fortes de Colliers , mais
que la verité ſe découvrant aifés
ment, on ne les pouvoit donner
que pour tromper le public de
concert avec celles qui les réce
voient , & qu'ainſi ce n'eſtoit
pas le moyende gagner un coeur
que le manque de fortune pouvoitrendre
intereſſé. Le Valer
deschambre , qui ne manquois
164 MERCURE
ny d'adreſſe , ny d'eſprit , dit
à ſon maiſtre qu'il ne ſe miſt en
peine de rien , & qu'il donnaſt
le Collier ; qu'avant qu'il fuſt
reconnu pour faux , il pourroit
avoir letemps de gaguer le coeur
de ſa Maîtreſſe , qui auroit enfuite
de la peine à le reprendre,
&qu'en tout cas il ſe repoſaſt
fur luy ; qu'il produiroit un Vendeur
qui le tireroit d'affaire , en
avoüant qu'au lieu d'un Collier
de Perles fines qu'il auroit montré
d'abord, il luy en auroit livré
un faux , dont manque d'argent
il luy feroit un Billet de deux
cens Loüis payable en deux ans,
& que ce Billet remis entre les
mains de la Demoiselle , luy
tiendroit lieu de preſent , en attendant
qu'il fuſt en eſtat de le
retirer par un Preſent effectif
Le Marquis conſentit au ſtrata
GALANT.
165
geme. Après tout , ce n'eſtoit
qu'une Bourgeoiſe qu'il vouloit
tromper , & quand la choſe auroit
eſté ſçeuë , elle ne pouvoit
luy faire grand tort. Il acheta le
Collier , l'alla porter à la Belle ,
& en receut des remerciemens
tres gracieux. On luy marqua
tant de joye de ſa viſite qu'on
l'arreſta juſqu'au foir. Auffi-toft
qu'il fut forty , la Demoiselle
montra le Preſent. La Tanteaprés
luy avoir donné quelques
leçons de Sageſſe , la felicita fur
la liberalité du jeune marquis.
Elle trouva le Collier tres-beau ,
& le jugea fin. Unede ſes Amies
qui la vint voir le lendemain
au matin , & qui ne s'y connoifſoit
pas mieux que la Tante ,
fut du meſme ſentiment.Cependant
afin d'en ſçavoir le prix au
juſte , elle l'engagea à l'accom
166 MERCURE
pagner chez un Orfévre de ſa
connoiſſance , qui luy en diroit
la verité. La demoiſelle le mità
fon cou, & fe rendit chez l'Orfévre.
C'eſtoit un homme fort
accommodé , & que le grand
étalage de richeſſes qu'on voyoit
dans ſa Boutique , faifoit croire
experimenté dans ſon meſtier ,
mais heureuſement pour notre
Marquis c'eſtoit un des plus
ignorans de cette Profeffion. Les
grands biens de ſon pere l'avoient
empeſché de travailler à
ſe rendre habile , & il s'eſtoit
occupé à ſe divertir , comme
font preſque tous ceux qui ſont
aſſeurez de ſe voir riches. Le
pere eftant mort , il avoit pris
poffeffion&de ſes écus & de
fon argenterie , & le bien d'un
homme, quel que foit l'Art dont
il ſe mefle , de rendant toûjours
GALANT.
167
1
hahile, quand meſmeil ſçauroit
fort peu de choſe , on venoit
chezluy de toutes parts. L'Amie
de la Belle à qui il vouloit aſſez
de bien , s'en eſtant d'abord attiré
quelquedouceur, luy demanda
en riant s'il l'aimoit affez pour
luy vouloir donner un Collier
pareil à celuy de ſon Amie. Il le
regarda , & eſtant prié de dire
ce qu'il croyoit qu'il valuſtjaprés
l'avoir regardé au cou de la Belle
avec plus d'attention,il ditque
ſi on l'avoit eu pour deux mille
frans , on n'avoit pas fait un
méchant marché . Cela fut entendu
d'un homme qui entroit
dans la Boutique de l'Orfèvre,
& qui voyant quelquefois la
Demoiselle fit le connoiſſeur fur
le raport de l'Orfèvre, & l'aſſeura
qu'elle avoit un beau Collier,
C'eſtoit un de ces honneſtes
168 MERCURE
Vſuriers ou Préteurs fur gages,
qui croyent faire grace aux gens
quand ils veulent bien ſe contenter
de prendre chaque mois
2. ſols par écu. Il venoit ſçavoir
de quelle valeur pouvoit eſtre
un Diamant ſur lequel il avoit
preſté cinquante Piſtoles. Aprés
que l'Orfévre eut répondu à ce
qu'il luy demandoit ſelon l'étenduë
de ſon ignorance , il fortit
avec la Belle qui ayant la deman
geaiſon des jeunes perſonnes ,
qui veulent paroiſtre magnifiques
enhabits, l'avoit prié de luy
preſter del'argent,mais les gages
qu'elle luy avoit offerts ne s'eftant
pas trouvez ſuffifans pour
avoir la ſomme qu'elle vouloit
emprunter , l'affaire n'avoit pas
eſté concluë. Elle luy en fit reproche
, & l'Ufurier luy repartit
franchement qu'il ne preſtoit que
fur
GALANT.
169
ſur de la Vaiſſelle d'argent ; ou
fur des Bijoux , & que ſi elle
vouloit luy laiſſer ſon fil de Perles
, il luy donneroit juſqu'à mille
francs , mais que ſi elle eſtoit
dans ce deſſein , il falloit qu'elle
vinft chez luy ſur l'heure , parce
qu'il partoit ce meſme jour pour
un Voyage d'un mois. La Belle
vitbien que dans la crainte qu'on
ne changeaſt le Collier , il ne
vouloit point le perdre de veu .
L'argent offert la tenta . Ce qui
la fit balancer , ce fut la crainte
de chagriner le Marquis fi elle
eſtoit quelque temps ſans ſe
parer du Preſent qu'il luy avoit
fait de ſi bonne grace. Comme
elle avoit de l'eſprit elle eut
bien-toſt imaginé une excuſe,&
les habits à la mode touchant
plus fon coeur que toute autre
choſe , elle ſe rendit avec ſon
Aoust 1686. H
f
1
170 MERCVRE
Amie chez l'Ufurier , qui luy fit
cacheter ſon Collier par les deux
bouts . On le mit dans une Boëte
qu'elle cacheta encore de fon
cachet , & ayant receu les mille
francs , elle s'en alla fort ſatisfaite
, d'avoir dequoy donner
dans l'étoffe . Son impatience ne
luy permit pas de differer plus
long-temps. Elle en alla choiſir
des plus belles , & ſuivant l'ufage
d'aujourd'huy , elle parut
quelques jours aprés dans une
magnificence qui paffoit tout ce
que celles de ſa condition ſe peus
vent permettre. Le Marquis fut
écouté aſſez favorablement , &
la Belle voulants'excuſer auprés
deluy , le pria de ne la pas condamner
, ſi elle attendoit un peu
de temps à porter le fil de Perles.
Elle feignit qu'elle n'avoit ofé
parler de ce Preſent àſa Tante,
GALANT.
171
parce qu'eſtant trop confiderable
elle n'auroit pas manqué à la
gronder de l'avoir recen ; qu'elle
prendroit fon temps pour cela,
& qu'il falloit la trouverde bonne
humeur pour luy avoüer la
choſe. Le Marquis qui ne ſou
haitoit rientant que de l'empefcher
de montrer les Perles , la
pria de ne ſe point attirer d'af
faire ,& vit fans aucun chagrin
qu'elle ne parlaſt de ſon Preſent
à perſonne. Il redoubla ſes empreſſemens
, & le plaifir qu'elle
ſe faiſoit deles recevoir , l'en re.
compenſoit d'une maniere à luy
faire avoir quelque remords de
la tromperie qu'illuy avoit faite.
Cependant par le ſecours de
l'argent qu'elle avoit tiré de l'Ufurier
, elle ſe mitdansune grande
parure , & comme l'ajuſtement
donne toûjours un nouvel
H 2
172 MERCURE
:
éclat à la plus belle perſonne,ſes
charmes furent plus vifs , & en
peu de temps on vit augmenter
lenombre de ſes conqueſtes. Le
Marquis ne put fouffrir de Rivaux
ſans luy en montrer beaucoup
de chagrin. Sa jalouſie ne
ſervit qu'à reculer ſes affaires .
La Belle enteſtée de ſon merite ,
ne put ſe reſoudre à ſe priver des
douceurs qu'on luy venoit débiter
de toutes parts, & le Marquis
à qui elle refuſa le ſacrifice qu'il
luy demandoit , prit le party de
ſe retirer. Elle fit valoir à ſes
Amans la perte qu'ils luy caufoient,&
rien ne couſtantquand
on a le coeur touché , chacun
chercha à l'envy à ſignaler ſon
amour par ſes liberalitez . Ainfi
les Preſens luy venant en abondance,
elle ſe vit bien- toſt en
eſtat de retirer ſon collier.Celuy
GALANT.
173
qui l'avoit en gage , & qu'elle
envoya querir pour luy rendre
ſon argent , voulut bien aller
chezelle , contre l'ordinaire des
Preſteurs , chez qui on va toû
jours terminer ces fortes d'affaires.
Il la connoiſſoit depuis longtemps
, & il en avoit déja uſé
de la meſme forte en d'autres
occafions. Elle prit la boëte où
le collier eſtoit enfermé , & en
rompit le cachet , qu'elle reconnut
pour eſtre le même qu'elle
yavoit mis. Il demeuroit d'ailleurs
fort bien imprimé ſur les
deux bouts du ruban. Ils arréterent
enſemble le compte de l'intereſt
qu'il falloit joindre à la
ſomme principale , & la Belle
ouvroit ſa bourſe pour payer le
tout en Loüis d'or , lors qu'il entra
un Orfévre qui luy rapportoit
une Bague qu'il avoit remiſe
H3
174 MERCURE
en oeuvre. Elle la fit voir à l'Vfurier
, & demanda en meſme
temps à l'Orfèvre s'il trouvoit ſon
collier beau. Il répondit aprés
l'avoir regardé de prés , que les
Ouvriers de ces belles Perles
avoient un ſecret qui n'acommoderoit
pas les Joüailliers , & qu'il
croyoit que ce collier ,tout faux
qu'il eſtoit , valoit du moins trois
Loüis . La Demoiſelle ſurpriſe ,
foûtint que le collier eſtoit fin ,
& en donna pour garant le Prê-
Leur meſme , devant qui l'Orfévre
, chez qui il l'avoit trouvée',
l'avoit eſtímé deux cens Loüis.
Le Preſteur ne pût en diſconvenir.
Il avoüa qu'elle ne pouvoit
avoir changé le collier , puis
qu'elle l'avoit tiré de ſon cou
pour le luy remettre entre les
mains , ſans qu'il l'euſt quittée
un ſeul moment , mais il dit en
GALANT.
175
meſme temps qu'elle ne pouvoit
defavoüer que celuy qu'il raportoit,
ne fuſt le collier qu'elle avoit
mis elle-meſme dans la boëte ,
puis qu'elle avoit reconnu le
cachet en le rompant ,& que ce
cachet eſtoit encore tout entier
fur le ruban. Elle répondit qu'il
étoit abſolumet impoſſible qu'un
collier fuſt devenu faux dans la
boëte,mais qu'on pouvoitavoir
fait faire un cachet pareil au
- fien , & rompu la cire pour
changer le collier. Ils conteſterent
long- temps, & chacun foûtint
ſa cauſe avec beaucoup de
chaleur. L'Orfévre qui estoit
preſent , n'eut point de party à
prendre. Il dit ſeulement qu'il
avoit eſté obligé de répondre
ſur la demande qu'on luy avoit
faite , & qu'il n'avoit rien dit
que de veritable. Aprés une
H 4
176 MERCURE
grande & longue difpute , on
tomba d'accord que l'on iroit
chez l'Orfévre qui avoit crû fin
le collier qu'on trouvoit faux ,&
qu'on reſoudroit ce que l'on auroit
à faire , aprés qu'il auroit
parlé. On ne perdit point de
tems. Le Preſteur y accompagna
la Belle , mais on l'alla chercher
inutilement. Il eſtoit de la Reli
gion P.R. & avoit trouvémoyen
de s'échaper du Royaume. Ainfi
on perdit toute eſperance d'avoir
aucun éclairciſſement de ce
coſté-là.On porta le collier chez
d'autres Orfèvres , & il y en eut
qui ne voulurent point décider
s'il eſtoit faux qu'aprés qu'ils
l'eurent peſé , mais enfin ayant
eſté reconnu pour tel , cet article
ne fut plus à conteſter. Le
Preſteur dit alors à la Demoiselle,
qu'il falloit qu'elle nommaſt ceGALANT
177
luy qui luy avoit vendu ce Collier
, & que c'eſtoit le moyende
tirer quelques lumieres qui leur
pourroient eſtre utiles. Elle ré-
- pondit qu'un de ſes Amis luy
= avoit fait ce Preſent , & le Prefteur
repliqua que la choſe n'en
pouvoit aller que mieux , puis
- que celuy qui luy avoit donné le
Collier , n'ayant point d'argent
à rendre,quand il ſeroit faux, ne
ſe feroit pasde peine de dire la
verité , au lieu qu'un Orfevre refaſeroit
toûjours de la dire,moins
encore parce qu'on l'obligeroit
à reſtituer l'argent , que par
l'affront que luy feroit recevoir
une tromperie ſi criminelle. Le
Marquis qu'elle nomma, n'eſtoit
pas moins difficile à trouver que
l'Orfèvre Proteſtant. On ſcavoit
qu'il avoit quitté Paris , &
qu'il avoit pris employ dansl'Ar-
Η
178 MERCURE
mée des Venitiens. Le bruic
couroit meſme qu'il avoit eſté
tué; & quand la Nouvelle auroit
eſté fauſſe , la Belle dit qu'elle
n'eſtoit pas d'humeur à attendre
le payement de ſon Collier jufqu'à
fon retour ;& qu'on ne
ſe perfuaderoit pas dans le monde
qu'un habile Preſteur ſurgageseuſt
donné une ſomme confiderable
ſur un Collier faux ;
que ces Meſſieurs - la eſtoient
demy Joaüilliers , à cauſe de la
quatité de Pierreries qu'on leur
mettoittous les jours entre les
mains, & qu'enfin elle vouloit
leCollier fin qu'elle luy avoit
donné , ou la valeur du Collier.
Ils s'échauferent beaucoup, &fe
ſeparerent fans rien conclurre.
La belle estoit aſſeurée de ne
pas toutperdre , puis qu'elle devoit
mille francs à l'Ufurier ,&
GALANT. 179
les intereſts de cette fomme, qui
montoient fort haut. L'affaire
ayant commencé à eſtre ſçevë
dans le monde , le Preſteur craignitd'eſtre
trop connu pour ce
qu'il eſtoit. Un trop grand éclat
pouvoit porter préjudice aux
autres affaires qu'il avoit de cet
te meſme nature , & voyant que
la Demoiſelle eſtoit reſoluë à le
pour ſuivre ,il prit le party de
s'accommoder. Ce n'est pas qu'il
ne trouvaſt l'affaire aſſez bonne
pour pouvoir riſquer à la défendre
, mais la qualité de Preſteur
fur gages eſtant toûjours odieuſe
, il apprehenda de n'eſtre pas
traité favorablement s'il paroif
foit en Iuftice. Il fit parler à la
Demoiselle par des perſonne
qu'elle voyoit fort ſouvent. Elle
s'obſtina long- temps à vouloir la
ſomme entiere à laquelle le Col
H 6
180 MERCURE
lier avoit eſté priſé devant luy,
mais le Marquis l'ayant pû tromper
, & luy en donner un faux,
cequi estoit vray ſemblable par
la circonſtance de ſon cacherdemeuré
entier , elle jugea enfin à
propos de ſe contenter d'un Bijou
de cent écusque le Preſteur luy
donna , outre la ſomme qu'elle
avoit déja receuë.
Les Nouvelles que j'ay àvous
apprendre de Monfieur le Duc
de Mortemar , font une continuation
de ce que le Roy fait
d'avantageux pour la Reli
gion , pour ſes Sujets , &
mefme pour les Etrangers. Elles
fon tirées d'une Lettre écrite du
Cap Bon le 7. de ce mois, à bord
du Vaiſſeaudu Roy ,le Magnifique,
que monte ce Duc . Il arriva
le 28. de Juillet àTripoly ,
où une Tartane qui luy appor
4
GALANT 181
toit des ordrespour le Voyage
de Cadis , arriva auſſi le même
jour. Cela obligea Male Duc de
Mortemar à preſſer la Negociation
qu'il avoit à faire avec le
Dey de Tripoli. Il luy écrivit &
luy fit parler en des termes fi
preſſans , que le Divan s'eſtant
aſſemblé dés le jour meſme , reſolut
de luy accorder tout ce
qu'il luy demandoit, à la referve
de l'entier payement des foixan
te mille écus qu'ils doivent de
reſte , de cequ'ils ont promisde
payer par le Traitéde Paix que
fut fait l'annéederniere , à quoy
ils ne ſont pas encore en estar
de fatisfaire , tant à cauſe de la
mauvaiſe recolte , que par les
Guerres qu'ils ont euës entre
eux , & qui n'avoient elté ter
minées que peu de jour avant
l'arrivée de Monfieur de Mor
temar , par la mort du Bey , que
1821 MERCURE
les Maures avoient voulu rendre
Souveraindece Pays-là. Cependant
ils ont faittous leurs efforts
pour charger de bled un Vaifſeau
du Roy qui estoit dans leur
Port depuis fix ſemaines , & la
preſence de l'Eſcadre des François
, ſoûtenue des bons ordres
de celuy qui en eſt le General ,
leur a fait faire en quatre jours ,
ce qu'ils n'auroient pas fait en
deuxmois. Ils ont promis d'en
chargerdeux l'année prochaine,
juſqu'à l'entier payement de ce
qu'ils doivent ; & commeMonfieur
le Duc de Mortemar leur
demandoit vingtEſclavesEtrangers
, à la place des ſept François
, qu'ils ont vendus aprés la
Paix en divers endroits du Levant,
d'où il leur a eſté impoffible
de les retirer , ils ont envoyé
d'abord les vingt EtranGALANT
183
:
gers,avec quatre jeunes Mouſſes
de Provence qu'ils avoient fait
renier par force .C'eſt ce qui n'avoit
jamais eſté accordé par aucun
Traité fait avec ceux de
leur Loy. Mais ce n'eſt pas ſeulement
en cela qu'ils ont marqué
combien ils veulent eſtre
foûmis aux volontez du Roy ,&
juſqu'où va la confideration
qu'ils ont pour le General de ſes:
Galeres , ils ont encore donné
dix Eſclaves étrangers , outre les
vingt qu'il leur avoit demandez ,
& l'ont fait fupplier de vouloira
bien eſtre leur Protecteur auprés
de Sa Majesté , & de ſes Miniftres
.
Monfieur le Duc de Mortemar
trouva à ſon arrivée devant
Tripoli cing Vaiſſeaux de Guerre
& trois Flûtes Venitiennes,commandées
par un Noble Venitien
184 MERCURE
Ces Vaiſſeaux eſtoient venus
débarquer la Garniſon , & les
Habitans de Navarin & de Modon
, ces deux Places s'eſtant
renduës à compoſition au Ge..
neraliffime Moroſini. Ce Noble
avoit retenu quelques Femmes ,
fous pretexte qu'elles voulojent
ſe faire Chreſtiennes , &le Dey
de Tripoli qui avoit receu les
plaintesde leurs maris &de leurs
Parens , avoit retenu par reprefailles
une Chaloupe , avec tout
l'Equipage du Vaiſſeau du Commandant
, qui vint d'abord implorer
la protection de Monfieur
de Mortemar. Le Dey de ſon
coſté luy fit demander la même
grace , de forte qu'il fut l'Arbitre
de ce differend. Il fit rendre
les Femmes aux Turcs , & les
Matelots & laChaloupeaux Venitiens
, qui partirent le lende
GALANT. 185
main , aprés luy avoir rendu de
grands honneurs. Le jour précedent
il avoit envoyé vers ce
Commandant , pour luy faire
entendre avec beaucoup d'hon
neſteré , que la confideration
qu'il avoit pour la Republique ,
&pour luy en particulier , & les
raiſons de la conjoncture preſente
l'empeſchoient de faire vi
fiter ſes Vaiſſeaux,pour prendre
les Matelots François qui s'y
trouveroient, mais qu'il le prioit
d'en faire faire luy-meſme une
exacte recherche. Elle fut faite
ponctuellement, & le lendemain
le Commandant des Vaiſſeaux
Venitiens luy envoya deux François
, dont l'un eſtoit employé à
fon Canot.
L'Eſcadre commandée par
Monfieur le Duc de Mortemar
eſtant partie pour Cadis , les
186 MERCURE
Vents de Nordoüeſt l'obligerent
de courir bord fur bord pendant
trois jours fur le Cap Bon : &
elle fut jointe le 16. de ce mois
devant Porto- Farine par le Vaifſeau
appellé le Cheval Marin ,
quece Duc avoit envoyé par
avance àTunis , afin de n'y pas
moüiller. Il en apporta des Lertres
, qui luy apprirent que les
ſiennesy avoient produit lemeſme
effet , que ſa prefence euſt
pû faire auprés des nouvelles
Puiſſances de ce Royaume, qui
zémoignent vouloir faire toutes
choſes pour l'avantage du commerce
de la Nation. Ceux de
Tunisavoient envoyé le Sieur
Garinde au Cap Negre pour
s'y établir , & ils ont remis fur
fon Vaiſſeau tout le reſte des
Eſclaves qu'ils avoient à rendre,
& qui avoient eſté pris ſous le
GALANT. 187
- Pavillon de France. Le Conſul
ajoûte qu'ils ont donné des ordres
pour charger d'huile la
Fluſte du Roy qui eſt à Sour-
- ces , & qu'ils luy ont fait des
proteſtations de vouloir toute
leur vie , aux dépens meſme de
leurs propres intereſts , entretenir
une bonne & conſtante
Paix avec l'Empereur de France.
Monfieurle Duc de Mortemar
a mis en roure pour les Fourmentieres
, & doit conduite les
Galliotes juſque ſur le Cap-
Tollare , où il ſe ſeparera pour
repaſſer le Détroit, à moins qu'il
ne trouve des contre- ordresen
chemin. le vous envoye la copie
des Conventions qui ont eſté
faites avant ſon depart de Tri
poli.
188 MERCURE
*
CONVENTIONS PASSE'ES
entre Loüis de Rochechoüard, Duc
deMortemar,Pair de France,Prince
de Tonnay- Charante , General des
Galeres , & commandant les Vaifſeaux
du Tres - puiffant Tres - excellent
, & Tres- invincible Prince
Loüys XIV. par la grace de Dieu ,
Empereur de France , & Roy de
Navarre; & les tres- illuſtres Bacha,
Dey , Bey , Divan , & Milice de la
Ville & Royaume de Tripoli.
L
E dernier Traité fait par
Monsieur le Maréchal d'EStrées
, Sera obſervé de part &
d'autre dans toute son étenduë , &
comme par ledit Traité , lesdits
Dey, Bey , Divan , & Milice s'étoient
engagez à payer en Mars
chandises , dansfix mois du jour de
lafignature dudit Traité, les foixante
mille Piastres reftantes des
GALANT.
189
cinq cens mille livres . &ayant pa-
- ru au Duc de Mortemar que la
méchante recolte de cette année les
avoit empefchezd'y satisfaire , &
- que d'ailleurs lapauvreté&miſe
- re dudit Royaume de Tripoli les
- avoit mis hors d'état de tenir leur
paroles. Nous avons bien voulu lear
accorder un delayjusqu'àla recolte
de l'annéeprochaine pour achever
L'entierpayement,à condition toutefois
qu'ilfera verifiépar le Conful,
qu'ils feront dans l'impoſſibilité d'y
fatisfaire plûtoſt , ſoit en argent,
Soit en marchandises , & que cependant
le chargement de la Fuste
commandée par d'Arquin , qui ſe
fait presentement , fera achevé
dans dix jours d'aujourd'huy , du
meilleur blédu Pays& qu'ils chargeront
auſſide la mesme qualité de
bled un autre Navire qui pourra
venir de France avant la fin de
l'année.
190
MERCURE
41
Ayant estéverifié que leurs Vais.
feaux Corfaires avoient venduſept
Esclaves François , nous avons
voulu nous contenter de prendre en
leur place vingt Esclaves Chre-
Stiens de toutes Nations , à nostre
choix ; sçavoir un Maltois, nommé
Jaques de Han, & deux Capucins
Siciliens qui font àla Mer , & que
ledit Bey , & Divan remettront au
Conful à l'arrivée de leurs Vaif-
Seaux,& dix-sept que nous avons
fait embarquer.
Les trois François qui restent à
Derne, qu'on a envoyé chercher,
Seront remis inceſſamment entre les
mains dudit Conful.
CingFrançois Esclaves s'estant
faits Mahometans ,fans avoir declaré
devant le Conful François
qu'ils vouloiët renier leur Fois,com_
me ilſe doit pratiquer parl'Article
XXIII. du dernier Traité, nous
GALANT.
191
avons obligé ledit Dey , Bey &
Divan d'en envoyer erois chez le
Confuls quiſeſont trouvez en cette
Ville ,pour declarer en toute liberté
laReligion dont ilsfaisoientprofef.
fion;& ayant dit qu'il vouloient
estre Chrestiens nous les avons ema
barquez pour les paffer en France;
&à l'égard des deux autres ,lesdits
Bey& Divan les envoyeront chercher
inceſſamment pour estre auffi
remis entre les mains du Consul
Nous avons pareillement pris un
Esclave François qui s'est encore
trouvé en cette Ville.
Fait &publié en la Maiſon du
Roy à Tripoly , le Divan affemble
où estoient les tres- Illustres & magnifiques
Seigneurs Kali Bacha ,
Agia Abdalla Dey , Morat Bey ,
le Mufti , le Cadi , les gens de Loy
&de Iustice , & de toute la victo
rieuse Milice , & en presence des
192 MERCURE
Sieurs de Raymond Capitaine &
Major de la Marine ,le Maire
Conful , & Bref, Secretaire de M.
le Duc de Mortemar ,le premier
Aoust 1686.
Les Etrangers qu'on a retirez
au lieu des ſept François qui ont
eſté vendus au Levant , publieront
ſans ceſſe les bontezdenoſtre
Auguſte Monarque. En
voicy les Noms.
Jean Valelle, Michel de Floris,
& Benedict Marque , deMajorque.
Jean Plantin , Laurent Bray ,
& François de Bourtelaux , de
Veniſe.
Paul Moucalet , & Antoine
Dandiot , de Meffine.
Pierre Aureque, de Palerme.
Chriſtophe Alaura Mioty,Nicolas
Neque ,Chriſtophe Courdis,
GALANT.
193
dis,&Nicolas Setratis,de Zanie.
Alexandre Antipas , de Cefalonie.
Honoré Cournelle , & Jean
Podeſtat , de Malte.
George Alexandre , d'Antioche.
Angelo Brando , & Philippe
Terronnaux , de la Baſtide en
Corfe
Philippe lanis , de Corſe.
Loüis Pouleſdemon , de S.
Angelo en Poüille.
Iean - François Antoine de
Caillery.
Alphonse Aurivale , deMalgue
enEſpagne. &
Conſtantin André , Rouffiotte.
ne.
:
Pierre Chanfy , de Livour-
Nicolas Jannot Genois de S.
Reme.....
Aouft 1686 . I
194
MERCURE
Cesvingt - ſept Eſclaves que
l'on a rendus , joins au Maltois ,
& aux deux Capucins de Palerme
qu'on doit rendre, font le
nombre dont je vous ay parlé
au commencement de cétArticle.
Les quatre Mouſſes que l'on
a encore rendus , & qu'on avoit
fait renier par force , font lean
l'Etoile de Lyon , Gafpard Iacquier
de Marseille Fils de lean ,
âgé de 18. ans ; Charles Lagier
auſſi de Marseille , Fils de Jacques
, âgé de 14. ans , &Philippe
Simon de Caffis , Fils d'Antoine,
âgé de 16. ans .
Le 22. du mois paffé , Monſieur
le Preſidentde Chaſtillon
& Monfieur de Cluſel , Commiſſaire
General , Directeurs de
l'Hospital & Manufactures de
Perigueux; firent élever un Bufte
duRoy,dans cette Manufacture
6
GALANT.
195
avecbeaucoup de ceremonies ..
CeBuste a esté fait par un Frere
Iefuite ,& paffe pour un Chef
d'oeuvre. Les Maire & Confuls
avecleurs livrées ,auſſi bien que
les Adminiſtrateurs delHoſpital
& Manufactures , s'eſtant
rendus, à l'Eglife des Jefuites ,
ony chanta une Meſſe folemnelle
pour Sa Majeſté. Toutes
les Compagnies des Bourgeois
eſtoient ſous les Armes dans la
Court, & audevant du College
juſque dans leurs Jardins , au
nombrede douze cens hommes.
On portale Buſte à l'Hoſtel de
Ville for un Charde Triomphe,
remply d'Ornemens , & attelé
detresbeaux Chevaux. On le
laiſſa devant cét Hôtel pendant
quatre heures ,& l'on y fit une
Garde reguliere. Le Panegyrique
du Roy fut prononcée avec
I 2
1196 MERCURE
beaucoup d'éloquence par un
Pere Iefuite , & le Canon annonça
les Feux de loye qui terminerent
la Feſte
Ces Jours paſſez on reprefentadans
la Court du College de
laMarche , une Tragedie intitulée,
Le Triomphe de la Religion,
qui preceda la diſtribution des
prix . Le ſuccez en fut fort grand.
Comme cette Piece eſtoit moitié
Latine,& moitié Françoiſe, tout
lemonde eutdequoy ſe ſatisfaire.
Il yeut pour Intermede un
Balletqui avoit rapport à la Tragedie
, & où le Comique & le
Serieux estoient joints avec
grand art . Beaucoupde Perſon--
nes diſtinguées par leur naiſſance&
par leur rang , joüirent de
ce Spectacle ,& l'ordre que l'on
vit regner par tout , & qui fe
trouve fi rarement dans cesAfGALANT.
197
ſemblées nombreuſes , fit voir
quele Chef de ce College eſt
homme de teſte & d'experience .
C'eſt Monfieur le Fourt, auquel
Monfieur l'Archeveſque de Paris
a donné depuis peu cette
Principalité. S'il a fait paroiſtre
ſa capacité publiquement en
Sorbonne , lors qu'il a eſté auprés
des Enfans d'Honneur de
Monſeigneur le pauphin , il a
montré qu'il ne poſſedoit pas
moins la ſçience du monde que
celledel'Ecole. Les ſervices qu'il
a rendus a Monfieur l'Abbé de
Lyonne , auprés duquel il eſtoit
quand il quitta la France pour
accompagner Monfieur l'Evefque
d'Heliopolis dans ſes mifſions
, luy ont déja procuré des
Benefices confiderables , & il
aura toûjours cette gloire qu'on
ne fera jamais rien pour luy qui
13
198 MERCURE
ſoit au deſſous de ce qu'il merite.
I'ay encore àvous parler de
quelques Morts. Celle de Dame
Marie Sublet arriva dés la fin de
l'autre mois. Elle estoit Femme
de Meffire Julien le Bret , Seigneur
de Flacourt , & mere de
Meffire Pierre Cardin le Brest ,
receu Maiſtre des Requeſtes en
1676. aprés avoir eſté Confeiller
au grand Confeil ,& prefentement
Intendant de Juſtice en
Dauphiné. Les Ouvrages que
nous a laiſſez Meſſire Cardin le
Bret Avocat General au Parlement,
témoignentſa haute capacité,&
feront toûjours conferver
la mémoire de fon nom par les
Gens de Lettres. Quant à celuy
de Sublet, il n'y a perſonne à qui
le merite de feu Monfieur Subletde
Noyers, Baron de Dangu
GALANT.
199
- Secretaire d'Estat , & Surintendant
des Baſtimens de Sa Majef
té , ne l'ait fait connoiſtre. La
parfaite intelligence qu'il avoid ;
- des Sciences & des Arts, l'ont
rendu tres-renommé.
A
: Dame Loüife
Targer
mourir
dix ou douze
jours aprés . Elle eſtoit
Veuve
de Meffire
Char- les le Noir, Preſident
en la Cour des Aydes
de Paris , & Fille de feu Monfieur
Targer
Secretaire du Roy , qui avoit deux autres Filles , dont l'une a eſté mariée à feu Monfieur
Bazin
de Bezons Conſeiller
d'Estat
, & l'autre
à Monfieur
Doujat
, Conſeiller
de la grand' Chambre
Fils ailné de Madame
la Preſidente
le Noir ,
eſt Monfieur
le Noir Conſeiller au Parlement
de Mets , qui a épousé
la Fille de Monfieur Chercy
, Maistre
des Comptes
.
14
200 MERCURE
Feu Monfieur le Prefident le
Noir avoit deux Freres. L'un
eſt mort Conſeiller en la Cour
des Aydes , & l'autre eſt Monfieur
le Noir de Verneüil , Gentilhomme
ordinaire de Monfieur .
le Prince. Il eſtoit d'une Famille
qui depuis plus de ſix- vingt ans
a donné pluſieurs Avocats au
Parlement, recommandables par
leur vertu . L'Aiſpé de cette Famille
, eſtoit Monfieur le Noir ,
Doyen des Avocats du Parlement
, decedé l'année derniere.
Meſſire Martin de Bermond ,
Conſeiller en la grandChambre,
mourut le 16.de ce mois. Il y a
eu pluſieurs Conſeillers de ſon
nom au Parlement de Paris , &
dans les autres Compagnies.On
ſçait l'Alliance qu'il avoit avec
la Famille de Dreux , qui a auſſi
donné pluſieurs perſonnes conGALANT
201
fiderables , à l'Eglife , à l'Epée,
& à la Robe. Il avoit eſté receu
Conſeiller au Parlement le 29.
Novembre 1640. Meffire Jean-
François le Coq , Seigneur de
Goupilieres , receu le 29. May
1654. Conſeiller en la premiere
Chambre des Enqueſtes , eſt
monté à la grand Chambre par
la mort de Monfieur de Bermond.
Monfieur Mainbourg , fi fameux
par ſes Hiſtoires mourut
dans le meſme temps à l'Abbaye
de S. Victor , où il s'étoit retiré .
Il fut furpris tout à coup d'une
maniere d'étourdiſſement qui
luy oſta l'uſage de la parole. On
le porta ſur un lit ,& il expira
avant qu'on eut achevé de luy
donner l'Extreme Onction . Ses
Ouvrages font,
L'Arianiſme.
ri
Is
202 MERCURE
Les Iconoclaſtes...
Les Croiſades.
Le Schifme des Grecs.
Le grand Schifme d'Occident
La décadence de l'Empire.
Traité de l'Etabliſſement de
l'Egliſede Home.
Le Luteraniſmea.
Le Calvinifme.
L'Hiſtoire de la Ligue.
L'Histoire du Pontificat de
Saint Gregoire.
Le Sieur Barbin qui a imprimé
cette derniere Hiſtoire , débitera
dans fott peu de temps
celle du Pontificat de S. Leon ,
qu'on acheve d'imprimer.
Dimanche dernier 25. de ce
mois , MeTieurs de l'Academie
Françoiſe celebrerent à leur ordinaire
la Feſte de S. Loüis , dans
Ja Chapelle du Louvre. Ils fe
trouverent en fort grand nom
GALANT.
203
bre à cette Ceremonle , à laquelle
Monfieur l'Archeveſque
de Paris , quieſt de leur Corps ,
aſſiſta avec les marques de fa
Dignité , c'eſt à dire , en Camail
& en Rochet , & avec la croix .
Le reſte de l'Aſſemblée eſtoit
compoſéde quantité de perſonnes
confiderables par leur merite
& par leur naiſſance. Monſieur
l'Abbé de la Vau , preſen
tement Directeur de la Compagnie
, celebra la Meſſe , pendant
laquelle il y eut une ex.
cellente Muſique , de la compofition
de Monfieur Oudot. Le
Panegyrique du Saint fut prononcé
par Monfieur l'Abbé Robert,
Grand Penitencier de l'Egliſe
de Paris . Il prit ces paroles
pour ſon texte , Per me Reges re
gnant , & fit voir que bien loin,
que les Vertus Royales fuſſent
16
204 MERCURE
,
incompatibles avec celles d'un
veritable Chreſtien comme
Tertullien l'avoit creu , S. Loüis
n'avoit eſté veritablementChrêtien
, que parce qu'il avoit eſté
humble , qu'il n'avoit porté la
magnificence dans un haut degré
, que parce qu'il l'avoit accompagnée
d'actions de penitence
, & qu'il n'avoit poſſedé la
vraye prudence de la politique ,
que parce qu'il poffedoit la pureté
de la Foy . Ce fut le partage
de fon Difcours , dans lequel il
fit paroiſtre autant d'éloquence
que de netteté. Il dit qu'il ne
faifoit point l'application des
vertus de S. Loüis à celles de Sa
Majesté , parce qu'il croyoit que
ſes Auditeurs l'avoient prévenu,
& il s'attacha particulierement
à la conformité qu'on trouvoit
entre noſtre grand Monarque &
GALAN T.
205
ce Saint Roy touchant l'Herefie.
Il rapporta ce qui estoit arrivé
à Saint Loüis , qui afſiſtant un
jour à une Ceremonie de Baptê
me qu'on faifoit à Saint Denis ,
& un Ambaſſadeur du Roy de
Tunis qui s'y trouva , luy ayant
dit qu'il croyoit qu'on feroit
bien- toſt la meſme Ceremonie
en ſon Pays, avoit répondu qu'il
fouhaiteroit de tout ſon coeur
paſſer dans les fers tout le reſte
de fa vie , & avoir la conſolation
de voir le Roy ſon Maiſtre,
& tout le Peuple de TunisChrêtien.
Monfieur l'Abbé Robert
fit voir la conformité qu'avoit
en cela Louis le Grand avec S.
Loüis,puis qu'on luy avoit entendu
dire qu'il donneroit volontiers
un bras pour avoir la joye
de bannir entierement l'Herefie
de ſon Royaume. Il ajoûta que
206 MERCURE
Dieu avoit beny ſes deſſeins par
un fuccés qui paroiſſoit incroya
ble , & que s'il y avoit des Calviniſtes
qui ne ſe fuſſent pas
convertis d'abord de bonne foy ,
la pluſpart eſtoient revenus à
eux,& avoient connu que Dieu,
leur avoit veritablement envoyé
un Ange poue les delivrer.ll tira
ces paroles de ce qu'avoit dit
S. Pierre lors qu'il eſtoit forty de
priſon , ſans pouvoir d'abord
comprendre quelle étoit la main
qui avoit rompu ſes fers. Toute
l'Aſſemblée fut charmée de ce
Difcours , & il ſeroit difficile de
donner plus de loüanges que
l'on en donna de toutes parts à
Monfieur l'Abbé Robert. Il eſt
Frere de Monfieur Robert , Procureur
du Roy au Chaſtelet , &
de Monfieur Robert , qui fait
tous les jours éclater ſon éloGALANT.
207
quence au Barreau.Aprés la Ceremonie
, Monfieur le Maréchal
de Vivone , qui a un Appartement
au Louvre , traita Meſſieurs
de l'Academie avec ſa magnificence
ordinaire.
,
Monfieur le marquis d'antin ,
Fils de Loüis Henry d'Eſpagne
de Pardaillan & de Gondrin
Marquis de Monteſpan & d'antin
, & de Françoiſe Athenaïs de
Roche-chouart Mortemar , Sutintendante
de la Maiſon de la
feuë Reyne , épouſa ces derniers
jours Mademoiſelle d'Uſez , Fille
de Monfieur de Crufſol DUC
d'Uſez , Pair de France, Gouver
neur deXaintonge, & des Villes
d'Angouleſme, & deXaintes . Je
vous ay ſouvent parlé de ces
Illuſtres Perſonnes. Je vous ay
faitvoir la fermeté de Monfieur
le marquis d'Antin dans l'acci
208 MERCURE
dent qui luy arriva il y a quelques
mois , & vous avez vû le
Portrait de Mademoiselle d'Viez
dans les Vers du dernier Carrou .
ſel; ainſi je n'ay rien à vous en
dire davantage , ſinon que c'eſt
unbeau couple . Les Preſens de
Nopcequi ont eſté faits par Monſieur
le Marquis d'Antin ; fon
auſſi galans que magnifiques.
Iln'y a pas lieu de s'en étonner.
Ceux quis'en font mélez ont
le bon gouft , & l'ame grande.
Charles - François - Frederic
de Montmorency Luxembourg,
Fils de Fraçois Henry de Mont .
rency , Duc de Piné - Luxembourg.
Comte de Bouteville ,
Prince de Tingry , & Comte de
Ligny en Barrois , Pair & Marefchal
de France , Capitaine des
Gardes du Corps du Roy , & de
Madelaine - Charlotte Bonne
GALANT. 209
Thereſe de Clermont Tonnerre,
Ducheſſe de Luxembourg, épouſa
le 28.de ce mois Mademoiſelle
de Chevreuſe , Fille de Monſieur
d'Albert Duc deChevreuſe
, Capitaine Lieutenant des
Chevaux Legers de la Garde
- du Roy , & d'Henriette Colbert
, Fille de Monfieur Colbert,
- Secretaire & Miniſtre d'Etat ,
- Controleur General des Finances
, & grand Tréſorier desOrdres
du Roy.Cette jeuneMariée
= n'eſt encore âgée que de quatorze
ans, & comme elle eſt formée
ſur les vertus de Monfieur
le Duc & de Madame la Ducheſſe
de Chevreuſe, on ne peut
douter qu'elle ne ſe rende tresaccomplie
Quant à Monfieur le
Prince de Tingry , il a dans ſa
Maiſon de grands exemples à
ſuivre. Je vous ay envoyé ſon
210 MERCURE :
Portrait en Vers dans la Relation
du dernier Carouſel.
Dix ou douze jours auparavant,
il s'eſtoit faità Paris un autre
mariage. C'eſt celuy de Monſieur
d'Aligre, petit Fils de feu M²
d'Aligre , Chancelier de France
, qui a épousé Mademoiselle
deTurgot Saint Clair. Elle eſt
Fille de Monfieür Turgot Saint
Clair , Maistre des Requeſtes ,
&n'eſt encoreque dans ſa quatorziéme
année.
Peu de Perſonnes ont trouvé
levray ſens des deux Enigmes
propoſées dans le Mercure de
Iuin. La premiere eſtoit l'Occafion
Ceux qui l'ont expliquée ſont
Meſſieurs Dougan,Hibernois demeurant
à Caën ; C. Hutuge
d'Orleans ; l'Indifferent de la
ruë de l'Arbre- ſec , aſſocié avec
les Belles de la rue Saint Ho..
GALANT 211
nore, Meſdemoiſelles la Ieune des
ſept Voyes ;mignonne , du coin
de la ruë Etroite , & les trois
Amies de la ruë deBuſſy.
La ſeconde dont le mot étoit
le Respect , a eſté expliquez par
l'Amant de la Ville de Paris; la
plus jeune des Graces de la ruë
de la Coſfonerie, & Valie l'Her
mite , qui ont auſſi trouvé le
vray ſens de la premiere.
Je vous en envoye deux nouvelles
qui m'ont eſté adreſſées,
La premiere ſous le nom de la
Fauvete de Morlaix , & la ſeconde
ſous celuy du nouveau Lanois
perſecuté.
V
ENIGME.
Enez , fameux Devins , entendre
une merveille :
On me voit à Paris ,
Marseille ,
àToulon à 2
3
212
MERCVRE
Mesme en cent autres lieux,lors que
le jour est beau,
Quoy qu'unique , & toûjours produite
d'un seul Eſtre ,
4
A quatre pas de vous ,
voyez paroiſtre ,
vous me
Si vous estes au bord , dedans , ou
deffus l'eau.
AUTRE ENIGME.
E fuis pour l'usage
TE fuis
C
de l'hom.
On me voit à Paris , comme an me
voit à Rome ,
Mais on me voit par tout , & toujours
malheureux ;
Voicy ce qui fait ma miſere ,
Ieneſuisfait que pour les Gueux,
Et pour ce qu'on nomme Vulgaire.
Mes Freres plus heureux que
moy ,
Ont l'honneur d'avoir de l'employ
GALANT.
213
• Dans les Palais des Testes couronnées.
Ie ne sçaurois vous dire en quoy
Ils ont mieux merité ces belles desti-
: nées.
S'ils vantent leur fidelité ,
Commeeuxieſuisfans vanité,
Dire que je fuis fort fidelle.
Ie fers avec attachement ,
Et ne quitte pas d'un moment
Celuy dont le besoinm'appelle.
Voit- on fidelité plus grande ny plus
belle !
Ecoutez cependant la rigueur de
mon fort ,
Aprés tant de si bons offices ,
Et tant defignalez ſervices ,
Voicy comme on me traite à tort,
D'une affez cruelle maniere ;
D'abord je suis décapité
Lereſte demon corps enprison ar
resté
214 MERCURE
Nesçauroit plus voir la lumiere.
Mais tous ces maux me feroient
doux belas!
Si l'on me contraignoit pas
D'estre cruelenversma Mere.
Le 15. de ce mois , jour de
l'Affomption,le Roy choiſit pour
Abbeſſe du Monastere de Sain
te Geneviefve de Chaillor , de
l'Ordre de S. Auguſtin , Madame
de de Saint Louys , Prieure
de cette Maiſon,& le Pere de la
Chaife luy ayant fait ſçavoircet.
te nouvelle le lendemain, elle en
fit part à ſes Filles ,quizen temoignerent
beaucoup de joye,
ne pouvant admirer affez les
bontez du Roy , qui avoit bien
voulu remplir leur fouhaits , en
leur donnant pour Abbeſſe la
perſonne qu'elles savoient demandée
avec ardeur par unPlaGALANT.
219
cet reſpectueux, &dont la conduite
toûjours ſage & reguliere ,
leur donnoit ſujet d'eſperer à
l'avenir de grands avantages
pour leur Maiſon.
Vous aurez ſans doute appris
que les Religieuſes de l'Hôpital
de Vernon , Ordre de Saint Augustin
, Dioceſe d'Evreu , ont
perdu Madame Teſtu , leur Abbeffe.
Elle eſt morte au commencement
de ce mois , aprés
avoir paſſé dix ou douze années
dans de continuelles ſouffrances
avec une reſignation admirable.
Son merite a éclaté par les
grands exemples de vertu qu'elle
a donnez en tout temps à toutes
ces Filles,& fon nom vous faic
connoiſtre les avantages qu'elle
avoit du coſté de l'eſprit. Elle
eſtoit Soeur de Monfieur l'Abbé
Teſtu, de l'Academic Françoiſe,
216 MERCURE
ſi eſtimé pour la delicateſſe de
ſongouft , & pour la juſteſſe de
fondifcernementſur toutes fortes
d'Ouvrages. Cette Abbaye
a eſté donnée à Madame de Berthenay
, Religieuſe du meſme
Ordre ,& celle de Gif , Ordre
de S. Benoist , Dioceſe de Paris ,
à Madame d'Orval , Religieuſe
auſſidu meſme Ordre .
- Dans le meſme temps le RoyY
donna l'Abbaye de Juncell , Ordrede
Saint Benoiſt ,Dioceſede
Beziers , à Monfieur l'Eveſque
de Bethleem , & la Prevoſté reguliere
de Monſalvi, ordre de
S. Auguſtin à Monfieur des pluchers
, Chanoine Regulier de
S. Vicher. 1
Il eſt arrivé une choſe ſinguliere
qui fait connoiſtre avec
combien de ſincerité la plupart
des Calviniſtes ont abjuré l'herefie
GALANT.
217
refie Monfieur Guivard Prieur
de Bonneville preſchant le jour
de l'Aſſomption dans ſa Parroiſſe
deGuny en Picardie , eut pour
Auditeurs pluſieurs nouveaux
Convertis qui estoient venus en
ce lieu, là en Pelerinage. Il leur
fit voir les graces particulieres
que Dieu donne aux vrais Chêtiens
, & le ſecours qu'on doit
attendre du Ciel lors qu'on pofſede
la pureté de la Foy. Il en
apporta pour preuve la priſe de
Navarrin ſur les Turcs par les
Venitiens qui ont fi bien combatu
pour la défenſe de la veritable
Religion . e qu'il dit fut fi
touchant qu'auſſi toſt qu'il fiuy,
le peuple & ces nouveaux Convertis
antonnerent eux- mêmes
le TeDeum , pour rendre graces
à Dieu de ce qu'il luy avoit plû
Aoust 686. K
218 MERCURE
les mettre dans la bonne voye.
Mademoiselle Taverniez de
Coucy eſtoitde ce nombre.C'eſt
une veuve âgée d'environ cinquante
fix ans nouvellement
convertie. Sa conduite fait voir
tous les jours combien elle eſt
fortement perfuadée des veritez
Catholiques Jeudy dernier 29 .
de ce mois le Roy donna Audiance
aux deputez des Eſtats
de Languedoc.Monfieur le marquis
de Blainville Grand Maître
des Ceremonies , & Monfieur
de Saintôt Maiſtre des Ceremo
nies les y conduiſirent , & ils furent
preſentez par Monfieur le
Duc du Maine Gouverneur de
la Province , qui estoit accompagné
de Monfieur le Duc de
Noailles ,Commandant pour le
Roydans le Languedoc. Le Roy
GALANT.
219
ayant pris le Cahier des Estats
qu'ils luy preſenterent le remit
entre les mains de Monfieur le
Marquis de Châteauneuf Secre
taire d'Estat. Monfieur l'Eveſque
d'Uſez qui porta la parole en
qualité de Dépuré du Clergé
parla fort éloquemment , & les
applaudiſſemens qu'il receut
firent connoiſtre combien on
avoit eſté ſatisfait de ſon dif
cours. Les deputez eurent en--
ſuite audiance de Monseigneur
le Dauphin , & furent traitez
par Monfieur le duc du Maine
avec beaucoup de magnificence.
Vous me permettrez , Mada.
me , de ne point parler de Bude
que l'affaire ne ſoit finie.Je vous
en envoye ſeulement le Plan.
Il occupera ceux de vos Amis
qui ſçavent le mêţier de la Guer
120 MERCURE
re ,& ils pourront vous donner
quelques lumieres touchant le
Siege. Voicy l'explication de
cettePlanche.
A. Le Château.
B. Bude.
C. La baffe Ville.
D. Pest.
E. Endroit ou il y a quatre cens
hommes de Garnison.
F. Attaque de Monfieur le Prince
Charles de Lorraine.
G. Attaque de Monsieur l'Ele-
Eteur de Baviere.
H. Redoute.
I. Montagne de S. Gerbard.
L. Attaque des Troupes de Bran-
L debourg.
M. Endroit par où la baſſe Ville
a este prise.
N. Nouvelle baterie faitepar les.
Tures
GALANT. 221
O. Petit Ruisseau .
2. Endroit où estoit le Pont que
les Turcs ont brulé quand ils
ont abandonné Pest.
Q. Endroit Marécageux.
Non ſeulement le Roy eſt
fans fievre depuis quinze jours,
mais ſa ſanté eſt auſſi rétablie ,
& ce Monarque a autant de
forces , que s'il n'avoit point été
malade. Il a ſeul ſouffert de ſon
mal , fans que l'Estat s'en ſoit
reſſenty, puiſqu'il a toûjours travaillé
avec la meſme applica
tion ,& qu'il a ſouvent ofté à
ſon divertiſſement le temps que
ſa fievre luy avoit pris , afin de
remplir toutes les heuresde fon
travail ordinaire .
L'abondance de matiere m'oblige
de remettre à une autre
K 3
222 MERCURE
fois la troifiéme ſuite de l'hiſtoire
des Estampes . La ſatisfaction
que vous me témoignez avoir
receuë de ce que je vous ay parlé
fi amplement & avec tant d'exactitude
de l'Ambaſſade de
Monfieur le Chevalierde Chaumont
aupres du Roy de Siam ,
dans les deux Volumes de Siam ,
fera que ma Lettre de Septem
bre aura auſſi deux parties. La
ſeconde contiendra les receptions
faites aux Ambaſſadeurs
Siamois dans toutes les Villes de
France depuis Breſt juſqu'à Paris
, tout ce qu'ils y ont veu , les
complimens qui leur ont eſté
faits , leurs reſponſes , leur entrée
en cette Ville,leur audience
à Versailles & tout ce qui la regardera
& generalement tout
ce qu'ils diront & feront jufGALANT.
223
ques à la fin du mois prochain
.
Aujourd'huy ſamedy dernier
jour d'Aouſt , Madame la Dauphine
eſt accouchée d'un troiſieme
Prince à qui le Roy àdonné
le nom de Duc de Berry. Je
fuis , madame , Voftre&c.
AParis ce 31. Aoust 1686.
Depuis ma lettre écrite , j'ay
appris trois grandes nouvelles qui
Sont, que fix mille Turcs ont esté
defaits devant Bude ; que le grand
Visiraensuite trouvémoyen de jetter
duſecours dans la Place, &que
le Roy de Dannemarck à aſſiegé
Hambourg. l'ay auſſi appris que
Monsieur l'Abbé d'Harcourt estoit
mort fubitement . Ma premiere lettre
vous donnerale détailde toutes
ces nouvelles.
*
LYON
1893
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Relude
I
Lettre d'une nouvelle Convertie.
Suite du prélude.
S
12
Low's le Grand ouvrage deMon-
SieurMagnin. 16
Edit portant creation & Regle
ment d'une Compagnie Generale
des affeurances , & groſſeAvantures
de France en la Ville de
Paris.
Balade.
25
32
Lettre de Venise touchant les
grands divertiſſemens donnez
par Monsieur le Duc deHanover.
Galanterie.
37
53
TABLE.
Avanture.
Theſesſoûtenuës.
SS
61
Question galante avec laréponſe
64
Reception faite à Monsieur de
Gourgues Intendant de la Generalité
de Caën.
Galanterie.
Fondation faite parle Roy.
Ceremonie faite à Rome.
68
77
81
83
Miſſion faite à Châtillonſur Loin.
१०
Relation des Conquestes faites cette
année par les Venitiens. 93
Ceremonie faite à Luxembourg.
123
Morts.
129
Ouverture du Laboratoire de Mon.
fieurEmery.
Lettre de Surate.
Histoire.
143
149
160
Voyage de Monfieur le Duc de
Mortemar le long des Costes de
Avis pour placer les Figures.
L'Air qui commence par, Vue
indifference cruelle ,doit regarder
la page 30.
L'air qui commence par, Cafe
delicieux , doit regarder la page
146.
Le Plan de Bude , doit regarder
la page 120
TABLE.
Barbarie avec le détail de tout
ce qu'il a fait. 180
Buſte à L'honneur du Roy. 194
Tragedie. 196
Morts. 198
Noms de ceuxqui ont trouvéleſens
des deux Enigmes. 210
Enigmes. 212
Benefices donnez par le Roy. 212
Accouchement de Madame la
Dauphine. 223
Fin de la Table.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GATANE
DE LA
VIL
DEDIE' A MONSEIGNEURI
LE DAUPHIN
AOUST
1686.N
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant ,
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
RON prie ceux qui en-
LL voyront des pieces pour
les Mercures Galant
d'affranchir les ports de
lettres , autrement it eft inutilede
les envoyer. L'on continue a distri
buer le Iournal des Sçavans pour
fix fols chaque Cahiers & les Nouvelles
de la Republique des lettres,
pour dix fols auffi chaque mois en
blanc , l'on vend auſſi dans laméme
Boutique toutes fortes de Livres
curieux que l'on ne met pas
dans les Catalogues des Mercures
n'estantpasnouveaux.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d Aoust 1686.
Journal du Palais
১
tome diinquarto
, fix livres,
les neuf premiers vollumes fe
vendent auſſi dans la mesme
Boutique pour fix livres chaque
volume.
Le deuxiéme tome du Meг-
cure Galant, du mois de luiller,
contenant la Relation exacte
de Monfieur de Chaumont
Ambaſſadeur du Roy & les
moeurs & coutume de pluſieurs
païs voiſins , le tout tres fidelement
écrit , indouze , 20. fols .
Pratique de Pieter, ou Entretiens
pour tous les lours de
l'Année , par le Pere le Maître,
de la Compagnie de Jefus augmenté
des Evangiles & de pluſſeurs
points de Meditation ,
toutes reveuës & recorrigée, indouze
, quatre vollumes, go. fols
& relié en deux vollumes , 2 .
livres.
LaMorale duMonde ou Converſations
par Mademoiſelle de
Scudery , indouze deux vollumes
, 6. liv .
Les Amours du Comte Tekely
nouvelle Hiſtorique , indouze
, 20. f.
Relation de l'Ambaſſade de
Monfieur leChevalier de Chaumont
àla Cour du Roy de Siam,
avec ce qui s'eſt paſſfé de plus
remarquable durant fon voyage,
avec pluſieurs figures en tailles
douce,indouze , 2. liv .
Entretiens Affectifs de l'ame
ã 3
avec Dieu , pendant les huit
jours des Exercices Spirituels
par Monſeigneur l'Eveſque
d'Alby , indouze , 30. fols.
Le Rendez-vous des Thilleries
ou le Coquet trompé , Comedie
par Monfieur le Baron ,
indouze , 20. fols.
Les Enlevemens Comedie,par
le meſme , indouze 20.fols.
Ce mois prochain , je vous
envoyray ſans manqué, le cinq ,
fix & ſept , huit , & neuvième
tome des Jugemens des Sçavans,
indouze , pour 10. liv. les cinq
derniers tomes , les quatre premiers
vollumes ſe vendrontdans
la meſme Boutique , pour 8. liv .
ce ſera les neufvollumes 18.liv.
Extrait du Privilege du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Conſeil, luNQUIERES. Ileſt,
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé eſt,
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces , Relation , Hiſtoires , Avantures
,& autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auffi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livreſans le confentement de
l'Expoſant,ny d'en extraire aucune Piece ,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livret
meſmed'envendre ſeparément ,& de donner
àlire ledit Livre;le toutà peine de fix mille
livres d'amende contre chacun des contrevenans
,&confifcation des Exemplaires,contrefaits
;ainſi que plus au long il ett porté
audit Privilege.
: Registré ſur le Livrede la Communauté le 14.
Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sieur J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry, Libraire à
Lyon ,pour en jouir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
MERCURE
}
MERCURE
GALANT
८
AOUST 1686. *
E Roy fait tant , & de
fi grandes choſes pour
l'intereft de l'Eglife ,
que depuis pluſieurs
années , je ne vous ay pas écrit
une ſeule fois , fans vous man
der quelque choſede nouveau
fur cette matiere , toûjours à la
gloire de cet Auguſte & Pieux
Monarque. Il n'agit pas ſeulement
dans ſon Royaume , mais
ſon zele s'étend par toute later-
Aoust 1686. A
2 MERCURE
re ,& ce n'eſt qu'en faveurde
la Religion qu'il employe ſon
credit auprésde ces grands Souverains,
qui charmez de tout ce
qu'il a fait de grand , ne luy
refuſent rien de ce qu'il demande.
Je parle meſme de ceux qui
ne fontque rarement des graces
aux Rois , & jamais aux Chrétiens
, comme le Grand Seigneur
, qui vient d'accorder au
Roy tout ce qu'il luy a demandé
pour des Religieux de la Terreſainte.
Que n'a- t-' il point fait
dansle Royaume de Siam , pour
y etablir la Religion Chrétienne
, pour y faire connoiſtre
le vray Dieu , puis que c'eſt à
cette ſeule confideration qu'il a
fait la dépenſe d'envoyer un
Ambaſſadeur avec une nombreuſe
ſuite'à fix mille lieuës de
ſonRoyaume. Auffi la Religion
GALANT.
3
Chreſtienne en a non ſeulement
reçeu des avantages tres-confiderables,
mais elle eſt ſur le point
d'en tirer encore de plus grands,
&il y a ſujet d'eſperer qu'elle
fera un jour un entier progrés
dans toutes les Indes. Pendant
que le Roy ſonge à l'établir en
Orient , il s'applique à l'affermir
dans ſes Etats , avec des dépenſes
qui répondent à la grandeur
de ſes foins ; & c'eſt une choſe
incroyable , que la quantité de
Livres qu'il a faît imprimer à ſes
dépens , & qu'on a diſtribuez
par ſon ordre à tous les nouveaux
Convertis ,dans toutesles
Provinces de fon Royaume.Cela
joint aux Miffions qu'il a fait
faire preſque dans toutes les Villes
, où les Prétendus Reformez
ont eſté en grand nombre , a
pour ainſi dire , converty une
ſeconde fois ceux qui n'eſtoient
B 2
4
MERCVRE
pas encore bien affermis dans
la croyance des Veritez Catholiques
, & je puis vous affeurer
que rien n'a mieux fait paroiſtre
le zele du Roy , ny produit
un plus grand fruit que ces Miffions
, & cette diſtribution de
Livres, ſi propres à éclairer lors
que l'on s'en ſert de bonne foy.
En effet, pourveu qu'on veüille
examiner ſerieuſement dequoy
il s'agit , ſans cette prévention
aveugle , qui perd tous les obſtinez
, il eft impoſſible qu'on ne ſe
détrompe , & que les Erreurs où
Calvin a engagé ceux de ſon Party,
ne paroiſſent manifeſtes.C'eſt
par là qu'une Dame tres-fpirituelle
& d'un grand merite,
Femme de Monfieur le Procureur
du Roy de Bergerac , a reconnu
l'eſtat déplorable , où l'a
retenuë long-temps le malheur
de ſa naiſſance. Voicy ce qu'elle
GALANT
دراه
a écrit ſur ſon changement , à
une Dame de ſes Parentes , Femme
d'un Conſeiller au Parlement
de Guyenne.
A MADAME
DE
DAns
RABAT.
le trouble où je me fuis
trouvée je vous ay cherchée
par tout , & dans le repos queje
commenceàgoûterje vous cherche
encore. Souffrez , Madame , queje
vous trouve , & que je justifie une
conduite , qui peut- estre vous a
paru criminelle. Ne croyezpas que
l'intereſt ou la crainte ayent part à
mon changement. Fay combatu ,
jay resisté , e vostre exemple,
Madame , me fortifioit fifort , que
je m'enServeis comme d'un Bouclies
A 3
6 MERCURE
àtous les affauts qu'on me livroit;
mais enfin ne vous pouvant imiter,
& me voyant feule dans un party
que chacun abandonnoit , j'ay cru
queje devois ferieusement l'examiner
. I'ay demandé à Dieu de me
conduire dans une voye affeurée ,&
je me suis heureuſement trouvée
dans le chemin que je cherchois
enfuyant , &queie cherchoisfans
le trouver. Si-toſt que j'eus com
mencé à ouvrir les yeux ,la Grace
commença de mesme à éclairer
mon esprit.Je'n'eus pas besoin d'un
miracle comme Saint Paul ; mais
imitant la Conversion de S. Augu.
ſtin , ie pris comme luy l'Ecriture
Sainte , & l'ayant leuë comme luy
avecfoûmiffion,les promeſſes que nôtre
Sauveura faites àfon Eglife,me
frapperent en la lifant. Ie connus
clairementfon infaillibilité , &fa
durée; Qu'elle estoit la Colomne
GALANT .
de la Verité , contre laquelle les
Portes d'Enfer ne peuvent prévaloir
; Qu'elle estoit cette Villefur
une Montagne qui ne peut estre cachée
; Qu'elle estoit une lumiere
fur un Chandelier , & non pas
Sous un Boiffeau Qu'elle est sans
tache & fansride, & que J. C. la
doit conduire iusqu'à la consommationdes
Stecles. De toutes ces Veri.
tezie tiray cette iuste consequence
quel'Eglife ne peut iamais tomber
en ruine ny en desolation , & qu'il
n'estoit pas vray que de nôtre temps
Dieu eustfufcité des hommes d'une
maniere extraordinaire pour la
redreſſer. Aprés un ſiſolide préju
gé, ie devois tous croire , & ne plus
rien confulter. Cependant estant
encore foible dans la Foy , mon efprit
se trouva embarrasse de la
prefence réelle de Iefus -Chrift dans
l'Eucharistie du S. Sacrifice de la
A 4
8 MERCURE
Mefle,& du retranchement de la
Coupe; mais pour mettre ma con-
Science en repos fur des points.de
cette importance où noftre falut eft
attaché, i'ay consulté les Lutheriens
qui font nos Freres , & nos
anciens Ministres commenos Peres.
Pluſt à Dieu, Madame , que vous
vouluſſicz entrerdans cette discution
! Vous verriez la realité eſtabliepar
les uns, & iugée fans crime
par les autres. Vous verriez b
Meſſepratiquée avec devotion par
les Lutheriens , & fon antiquité
publiéepar nos anciens Reformateurs.
Ilne restoit plus qu'à me
perfuaderfur le retranchement de
La Coupe.Mon efprit avoit cherché
Longtemps à estre vaincu fur ce
dernier Dogme commefur les au
tres, &j'ay appris que l'Inſtitution
de la Coupe n'a pas esté changée ;
mais seulement la maniere de l'uGALANT..
Sage , & qu'il en a esté ainsi du
Baptefme. On en a retenu l'ef
Sence ; mais la maniere de l'usage
a esté changée. Ilse faisoit autrefois
par une Immersionde laquelle
S. Paul parle , comme d'un grand
Mystere qui signifie que les Chre-
Stiens fon morts & enfevely avec
I. C. dans le Baptefme, &presentement
le Baptefme nesefait que
parunesimple effusion d'eau , où il
paroist que l'Eglife a toûjours crû
avoir droit de changer la maniere
quoyque pratiquée parles Apoftres,
retenant toute- fois l'eſſence des
Sacremens . Les premiers Chrêtiens
communioient indifferemment fous
l'une&Sous l'autre espece, &fouvent
fous les deux ; nos Reforma
teursont estéobligez d'imiter cette
ancienne pratique , & vous sça
vez , Madame, qu'on peut diſpenferdela
Coupe ceux qui ont aver-
AS
10 MERCURE
fion pour le Vin. L'Eglise peut bien
faire ce que nous avons fait ,&
comme elle nous a enfantez àf. C.
il faut luy laiſſer le droit de nourrir
&defevrerſes Enfans , & atten.
dre de nostre Mere qu'elle nous redonne
ce premier lait , lors que nos
estomachs feront plus propres à le
recevoir. Ie vous avoue que i'ay
estéfatisfaite de tous ces éclaircif-
Semens , & que ie ne mesuis pas
amuséeà critiquer sur les Images,
Sur les Interceſſions des Saints , ny
furleMeritedes bonnes oeuvres. Ie
Sçavois de bonne foy que les Catholiques
ne reconn affent aucuneDi
vinité dans les Images , & qu'elles
nefervent qu'à executer les
Idées des Saints qu'elles reprefensent.
le sçavois auſſi que l'Eglife
ne commandoit pas d'invoquer les
Saints ; mais qu'elle enseignoit
T
GALANT. 15
qu'on devoit les imiter,&qu'il étoit
utile de s'adreſſer à eux comme à
des Interceffeurs bien plus agreablesàDieu
que les Pecheursfur la
terre , où nous sommes les interceffeurs
les uns des autres , pour
conserver l'amour& l'union dans
l'Eglife. lesçavois que nos merites
font attachezaux feuls merites
du Sauveur du monde. Après l'examen
de toutes ces verite,zje n'ay
plus balancé à rentrer dans ce
grand Occean d'oùnous eftionsfortis.
L'ay regardé toutes ces Sectes
comme des Ruiſſeaux qui en font
dérivez , où les uns comme des torrens
retournant en ſeprecipitant,
les autres , commedes eauxpaifiblesy
coulent tout doucement par
des canaux fecrets de la Grace.
Dien permet Souvent que nous
·Soyons aveuglez pour nous éclairer
comme ilfit à l'égard de S. Paul .
A 6
MERCURE
4
Il nous laiffe mourir pour nous reffufciter
comme il reſucita leLazare.
Nous devons adorerſa conduite,
&je ne doute point , Madame,
que vous ne reſſentiez bien- toft les
effets defon amour. Mais Souffrez
que je vous diſe que pour trouver
laverité, ilfaut ſe ſouvenir que
nos Ministres qui ne veulent ny
ajoûter ny diminuer à l'Ecriture
Sainte rejettent cependant tous
les endroits qui en font les plus
clairs & les mieux établis , comme
l'Extreme Onction aux Malades ,
la Confeffion des pechez , l'Abfolution
fur les penitences ,& la neceffité
du Baptefme. I'efpere, Madame
, que mon changement ne changera
pas les diſpoſitions de vostre
coeur , qu'il sera toûjours le meſme
pour moy & que vous me ferez
T'honneur de me croire. Vostre , &c.
Le defir ardent que le Roy
A
GALANT.
13
aeu de mettre tous ſes Sujets
dans la ſeure & feule voye qui
peut conduire au ſalut , & les
peines qu'il a bien voulu ſedonner
pour rendre la France toute
Catholique , ayant eſté ſuivies
de l'heureux fuccés qu'on en
devoit eſperer , Sa Majesté n'a
épargné aucuns ſoins pour faire
de vrais Catholiques de ceux
quis'eſtoient rendus , ſans avoir
aſſez approfondy les inconteſtables
Veritez de la Religion
qu'ilsembraffoient ,& chacun
s'eſtant attaché , & ayant pris
plaiſir àſeconder un zele ſi ſaint,
ſuivant les talens que leCiel luy
a donnez , les uns ont employé
les raifons de vive voix ,& les
autres ontécrit . Ainfi il s'est fait
quantité de Livres,qui ont achevé
de convaincre les Religionnaires
les plus obſtinez . Mon
14 MERCURE
fieur Bellenger des Freſneaux
Avocat à Falaiſe , en compoſa
un l'année derniere , intitulé ,
Moyens faciles pour connoistre la
veritable Religion. Il eut un fuccés
ſiavantageux , qu'il fut cauſe
de la Converſion des principaux
Calviniſtes de la ville , &
entre autres , d'un Lecteur âgé
de ſoixante & cinq ans , & reconnu
pour tres - habile parmy
ceux de ſon Party. Son changement
en attira pluſieurs autres
qui ſuivirent ſon exemple. Ces
Converſions,qui font deuës pour
la pluſpart aux raiſons ſolides
dont tout ce Livre eſt remply ,
ont engagé ſon Auteur à nous
en donner un autre qu'il a mis
au jour , & dont le titre eſt, Ab.
bregéHistorique de l'Eucharistie,ou
-Preuves tirées de l'Histoire pour
la verité de l'Euchariftie. Il a
GALANT.
choiſi cette matiere comme renfermant
le point dont les nou
veaux Catholiques ont le plus
depeine àtomber d'accord; & il
les deſabuſe par làde quantitéde
faux préjugez dont ils eſtoient
prévenus. Tant de ſoins qu'on
prend pour les tirer tout - à - fait
d'erreur , & l'application avec
laquelle ils tâchentdes'éclaircir,
ſont cauſequ'on en trouve parmy
eux un fort grand nombre
quis'affermiſſent de jour en jour
dans noſtre Religion ; de forte
qu'en eſtant inſtruis beaucoup
plus à fond que pluſieurs perſonnes
qui l'ont profeſſée dés leur
naiſſance , ils inſtruiſent à preſent
, & ceux qui ne font pas
encore bien deſabuſez de la Religion
Proteftante qu'ils ontquittée
& les Catholiques meſmes.
Voilace qu'a produit le zele du
16 MERCURE
Roy pour la gloire de l'Eglife , &
pour le ſalut de ſes Sujets , Nous
en voyons tous les jours des
ſuites , qui le font de plus en
plus combler de benédictions ;
& l'on peut dire que bien que
toutes ſes actions ſoient treséclatantes
, rien ne marque
mieux ſa grandeur, que ce qu'il a
fait pour abbatre l'Herefie.C'eſt
cequi a donné lieu à ce Sonnet
deMonfieur Magnin.
L'HERESIE ABATUE .
L
EsTravaux immortels
ros de la France ,
duHe
De fon Nom glorieux ont remply
l'Univers ;
Onfçait,onsçaitpar tout les miracles
divers ,
Qui font, & reverer , & craindre
Sapuiſſance.
4
GALANT.
17
- Conduite par l'esprit de ſa ſageſſe
immense;
Elle applanitles Monts , & fait
joindre les Mers , (fers ,
:
Et de mille Captifs clle brife les
Du Corsaire Africain puniſſant
l'infolence.
L'éclat de ſes Vertus le bruit deſes
Exploits ,
Chez tous les Potentats font adorerfes
Loix ,
Maisfur ce viféclat puis-je fixer
ma veuë ?
Non , fur vouloir nombrer tant de
faits inoüis ,
Qui connoist l'Herefie , & la voit
abatuë ,
Connoist parfaitement la Grandeur
de LOUIS.
1
18 MERCURE
Le meſme Monfieur Magnin
toûjours zelé pour le Roy , eſt
entré dans un détail plus particulier
de ce qui le rend le plus
Grand de tous les hommes . Je
croy qu'aprés avoir leu ce petit
Ouvrage,vousdemeurerezd'accord
que c'eſt avec beaucoup
de raiſon qu'il l'intitule ,
LOUIS LE GRAND .
L
A Grandeur de LOUIS n'est
pasun de ces titres ,
Dont les Flateurs des Rois ſe rendent
les Arbitres ,
Lors que pour s'élever le premierde
leurs foins.
Eftde dire toûjours ce qu'ilspenſent
lemoins.
e
Loin d'icy loin d'icy cet encens mercenaire
,
Quiſur unfaux Autelnebrûle que
pour plaire.
GALANT.
19
n
LOUIS a- t- il beſoin de ces vaines
{{ - couleurs ,
لا
e
11
P
Qui rehauffent l'éclat des Heros des
Flateurs ?
Non ,Sans qu'on prenne ſoin d'em
bellir ſon Histoire ,
Tout est pur & réel dans le fonds de
Sa gloire. t
On n'a qu'àremonterjuſques àfon
berceau ,
On ne trouvera rien quede grand.
que de beau ,
Tout est d'une grandeur éclatante
&folide ,
Dans cette longue course on ne voit
point de vuide ,
GrandAir, grandes Vertus , gran
des perfections ,
Grands deſſeins appuyez de grandes
actions ,
Grands Reglemens , le fruit d'une
grandefageſſe;
Grande religion à gardersa promesse,
20 MERCURE
Grand Secret pour agir avec ces
grands refforts
Qui meuvent l'Univers par de fi
grands efforts ,
GrandsMagasinspar tout,par tout
grandes Armées ;
Les grandes Nations mesme enfont
alarmées ,
Grand Armement naval, beaucoup
de grands Vaiſſeaux ,
Par de grands Aqueducs forcer le
cours des eaux ,
Sefaire revererpartous lesGrands
du Monde,
Grand en tout , & par tout ,fur la
Terre , &fur l'onde ,
Avec un air affable un grand fond
de bonté ,
Maintenir hautement la grande
autorité
Crands Palais , grands Trefors,
grandemagnificence ,
Grand ordre à bien conduire une
grande dépense :
GALANT. 21
es
Grande reconnoiſſance envers le
grand Auteur ,
Qui par de grands bienfaits affer
mit sa grandeur;
Dans une grande Paix animéd'un
grand zele.
Immoler l'Hereſie àsa gloire immortelle
,
Mettre par un grandcoup cegrand
Monstre aux abois ,
Qui par de grands efforts brava
tant degrands Rois ,
D'un grand étonnement remplir
toute la Terre ,
En frapant ce grand Corps d'un
grand coup de Tonnerre ;
Grand & vivant Portrait de la
Divinité,
Toûjoursdans un grand calme ,&
voir tout agité,
Faireſes petitsfoins desplus grandes
affaires ,
Calmer de grands abus par des
ordres Severes,
i
22 MERCURE
Abolir des Duels l'implacable fureur
Au grand courage mesme en donner
de l'horreur;
Laiſſer des monumens d'une iufte
vangeance
Aux yeux d'un Peuple vain dont
l'audace l'offence ;
A
Rendrede toutes partsſesEtatsaffermis
,
Grand chez fes Alliezgrand chez
Ses Ennemis ,
Ioindre les Mers, changer l'ordre de
la Nature,
Mais qui les déniroit ; ces Grandeursfans
mesure ?
Leurs nombre leur éclat , tout char.
me , toutSurprend ,
Et flate- t- on LOVIS quand on le
nomme GRAND ?
Sidans les choſes où la Religion
eſt intereſſé , le Roy qu'on
GALANT. 23
voit marcher avec tantd'ardeur
fur les traces de Saint Loüis fait
plus quede remplir les devoirs
d'un veritable Chreſtien, il remplit
en meſme temps tous ceux
d'un grand Roy , & les longs
Conſeils auſquels il donne les
jours preſque entiers, n'ont point
empeſché que le mois paſſe il
n'ait eſté pluſieurs fois au Camp
d'Acheres faire la Reveuë des
plus belles & des plus leſtes
Troupes qui ſoient ſur la terre.
Elles ſont en cét eſtat, parce que
Sa Majesté ſe donnant la peine
de les voir ſouvent, les Officiers
en ont plus de ſoin , &que chacun
en fon particulier a plus
d'exactitude aſçavoir & à faire
tout ce qui dépend de ſon employ.
Ie vous aurois parlé plûtoſt
de ce Camp , ſi la Relation du
Voyage de Monfieur le Cheva
24 MERCURE
lierde Chaumont à Siam , qui a
remply la moitié de la premiere
partiedema Lettre de Juillet, &
la ſeconde Partie toute entiere,
ne m'avoit pas obligé à remettre
beaucoup de Nouvelles à ce
mois cy . Les Troupes dont le
Roy a fait la Reveuë , eſtoient
toutes commandées par Monſieur
leDuc de Noailles , pre
mier Capitaine des Gardes du
Corps , qui s'attira beaucoup de
loüanges par la maniere dont il
fouſtint ce Commandement. II
fit ſouvent faire l'Exercice ſans
oublier aucun des mouvemens
qui ſe pratiquent dans le grand
Artde la Guerre , & l'on va jufques
à dire qu'il ſembloit en
avoir inventé de nouveaux. Il
fut magnifique entout pendant
ce temps,& tint toûjours une
Table qui faisoit connoiſtre la
grandeur de ſon employ.
Tandis
GALANT.
25
Tandis qu'un a beau Camp
occupoit les foins de Sa Majesté,
ſans qu'Elle ceffaſt d'en donner
aux grandes Affaires de l'Eſtar,
Elle trouvoit encore le temps
de deſcendre dans les intereſts
des Particuliers , & examinoit
tout cequi regarde l'Edit por-
• tantCreation & Reglement d'une
Compagnie Generale pour
les Aſſeurances & groffes Avantures
de France en la Ville de
Paris. Cét Edit contient vingtneuf
Articles , & a eſté donné
fur ce que depuis le temps que
le Roy s'eſt appliqué à rétablir
le Commerce Maritime plus
fieurs Marchands ont trouvé
moyen d'éviterde grandes pertes
,moyennant des ſommes modiques
qu'ils ont payées pour
faire affeurer leurs Vaiffeaux &
Marchandises. Ainſi afin que les
Aoust 1686.
B
26 MERCURE
Negocians quivoudront ſe ſervirdu
meſme moyen, pour diminuer
les riſques qu'ils courent
dans leur Commerce ordinaire,
l'entreprennent& le continuent
avec plus de facilité& de ſeureté
Sa Majesté a trouvé à propos
d'ordonner l'Etabliſſement d'u
neChambreGenerale d'Aſſeurance
, en Corps de Compagnie,
Fonds& Signatures communes,
en tel endroitde Paris que les
Intereſſez trouveront le plus
convenable , pour y faire les
Aſſemblées neceffaires , & trai
terdes Affaires de leur Societé,
avec permiſſion aux Marchands,
Negocians & autres Particuliers
desVillesde Roüen , Nantes,
S. Malo,la Rochelle, Bordeaux,
Bayonne , Marseille & autres
lieux , qui font le meſme Com
GALANT.
27
merce des Aſſeurances & grofſes
Avantures , de le continuer
comme ils ont fait avant cér.
Edit, qui porte que la Compagnie
dont le fond capital doit
eſtre de trois cens mille livres,
neſera compoſée que de trente
Aſſociez , cinq deſquels ſeront
éleus à la pluralité des voix
pouren eſtre lesDirecteurs pen.
dant le temps qu'elle fixera.
Deux de ces cinq Directeurs
fortiront 6x mois aprés la pre
miere Election , & les trois autres
encore fix mois après ,&
ainſi ſucceſſivement de fix mois
en fix mois , & en la place de
ceux qui feront ſortis, on en élirad'autres
en pareil nombre , en
forte quedans la Direction il y
aura toûjours deux ou trois anciens
Directeurs qui ne pourront
eſtre continuez de ſuite
B 2
28 MERCURE
plus de deux fois , & entre lefquels
ſeront toûjours trois Negocians.
Le Contract de Societé
qui contient quarante- trois Articles
, à eſté preſenté au Roy ,
par les trente Afſociez , qui ſont
Meffieurs Delagny , Directeur
generaldu Commerce , Souller,
Deſvieux , le Févre , Rouſſeau,
Lejariel ,Mathé de Vitry la Ville
, T. de Lifle , Ch. le Brun,
Chauvin , Tardif , Pocquelin ,
Hebert , P. Chauvin , Cl. le
Brun, Paſquier, Paignon , A.Peletier
, Mollien , Baroy , Coufinet,
N. Soullet , Gaillard , de
Lubert, Franchepin, Heron, de
la Rivoire , Demeuves, & Cerberet,
auſquels Sa Majeſté avoit
accordé ſon agrément pour y
entrer. Ileſt fait pour fix années
conſecutives ſauf à le continuer
entre ceuxde la Compagnie qui
GALANT.
19
voudrot le faire,& afin qu'il plai
ſe à Dieu debenir cette entrepri
ſe,le dernier article de ce Cõtract
porte,qu'on tirera tous les ans de
la Caiſſe la ſomme de fix cens li
vres, pour être employée en oeuvrede
Pieté, ſelon ce que reglera
la Compagnie,qui avertit le public
qui ceux qui par défaut de
correſpondance ou autrement ,
ſeront en peine d'un domicile à
Paris , pour y faire leurs remiſes
& proviſion avec ſeureté pour
l'acquitement des Lettres &Billets
qu'ils auront acceptez ou
fournis , pourront s'ils le jugent
à propos , faire leurs acceptations
, élections de domiciles , &
Indications à payer dans leBureau
de la Compagnie , qui les
acquitera , moyenant les Provifions
& laCommiſſion de demy
pour cent , & elle eſcomptera
B 3
30 MERCURE
leurs rémiſes, s'ils les font àterme
, meſme fera recevoir leur
argent dans les Provinces , fuivantles
conditions donton conviendra
avee cux par Lettres.
le ne ſonge pas Madame
, que je vous parle une Langue
qui vous eſt fort peu connuë.
le la quitte pour vous faire
part d'une Chanſon que les
Connoiffeurs ont approuvée.
,
AIR NOUVEAU.
VNe indifference cruelle
Eloigne mon Berger de ces heureux
:
4
學
climats ,
Puis que l'ingrat ne revient pas,
Quene luy puis-je eftre infidelle?
Mais belasijeſens que mon coeur
Soupire encorpourfon Vainqueur,
Et malgrémoy luy iure une amour
éternelle.
GALANT.
31
Il eſt agreable de pouvoir
chanter ſur toutes fortes de tons .
C'eſt ce que fait Monfieur du
Perier. S'il reüſſit admirablement
dans le ſerieux , vous allez connoiſtre
qu'il ne réüſſit pas moins
dans un autre ſtile. L'illuſtre Madame
des Houlieres , dont vous
avez admiré les excellentes Ballades
,l'ayant prié d'en faire une,
il luy envoya celle qui fuit. Il
pouvoitchoiſir un autre refrein,
puis qu'on ne s'apperçoit pas
qu'ilait contraint ſon geniedans
un Ouvrage de cette nature.
32 MERCURE
BALADE
A MADAME
DES HOULIERES.
Q
Velle Musette ou quel tendre
pipeau
Peut égaler les accens de Climene ?
Bien elle fait & Balade & Rondeau
,
Chants qui soudain me feroient.
perdre haleine ,
Ce qui me met dans une étrange
peine ,
Carelle veut qu'aujourd'huy ie l'es
treine
D'une Balade,Air plaiſant,quoy que
vieux ,
Maispeusçavanten pareille bar.
monie,
Ieluy répons, noble Dame aux doux
Jeux,
GALANT.
33
Point onnedoit contraindre fon
Genie. i
Tel que preſſsé d'unpeniblefardeau
Le grand Iupin fit pour la Gent
Humaine,
Parrudes coups fortir de fon cerveau
Docte Déeffe , & des Arts Mere
&Reine ;
Pourray ie bienpour l'aimable Sireine
Qui m'a charmé, produire dema
Veine
Chants auffi doux que fes Chants
gracieux?
Non , de l'oferferoit pure manie ,
Le jeune Icare ainſi tomba des
Cieux;
Point on ne doit contraindre
fon Genie.
BS
1
34
MERCURE
SurHelicon , ou maint Sçavant
Troupeau
Sous vers Lauriers à pas lens ſe
promene.
Et vient puiſerfeu divin dans cet
te eau
Que d'un cheval fit ruade foudaine
Iaillir d'un roc , & nommer Hippocrene
,
Phebus départ de fon docte Domaine
Trompettes , Luts , Pipeaux delicieux
Il donne à l'un ce qu'à l'autre il
dénie ,
Et dit à tous ces Vers fententieux ,
Point on nedoit contraindre ſon
Genie.
Bien qu'en faveur de mon doux
Chalumeau
GALANT
35
Debeaux espritsfameuseQuarantaine
Ait décidé d'un prix rare &nouveau
,
Quand de LOUIS, qu' Alger, Tunis
&Gene
Virent punir entrepriſe tropvaine
L'eus publié puiſſance Souveraine ,
Maintien, témoin qu'il estdusang
des Dieux,
Valeur clemence , &ſageſſe infinie,
Lyre& Clairon me duiſent encor
mieux
Point on nedoit contraindre ſon
Genie.
ENVOY.
Voila pourtant Balade ronde
pleine, (ne
Reçoy-labien,Dame, quifur la Sei-
Fais oüir chant enjoñé, ferieux,
Tendre heroïque , & digne d'Ura
nie?
B 6
36
MERCVRE
Quant estde moy , ie publie en tous
lieux ,
Pointonnedoit contraindre ſon
Genie.
La galanterie& la magnificencede
Monfieur leDuc de Hanover
paroiffent par tout où il
eſt, chez les Etrangers , oudans
ſes Eſtats, lors qu'ily reçoit quelqu'un
, ou qu'il y fait quelque
Feſte. Celle qu'il fit àVeniſe le
25. de Iuin dernier , a trop fait
de bruit pour me diſpenſer de
vous en apprendre les particularitez.
Quoy qu'elle ait eſté
des plus ſuperbes , vous n'en
ferez point ſurpriſe, puiſque par
pluſieurs Relations de cette nature
que je vous ay déja envoyées
, il y a long temps que vous
ſçavez que ce Duc , Madame
laDuchefſe ſa Femme,Meſſieurs
GALANTA
37
-
les Princes ſes Fils , tout eſt di..
gne de loüange , & que dans
l'Illuſtre Maiſon de Brunfuvick,
on ne voit que magnificence ,
valeur , generofité, eſprit, beauté
& grandeur. Vous n'appren-
- drez rien de cette Feſte,dont
vous ayez ſujet de douter , puifque
la deſcription en a eſté faite
par un homme qui a ven ce
grand Spectacle,& qui en a écrit
encestermes à une Dame de la
Cour de Hanover.
AVeniſe ce s. de Juillet 1686.
me suis engagé à Douiſque je me
vous faire une Relation de la
de la magnifique Regate de Venise,
il est iuste que jevoustienne paro
le , mais n'attendezrien de moy qui
réponde àlagrandeur d'un Spestacle,
qui pendant fix heures a charmé
tous ceux qui s'y font trouvez
38
MERCURE
Nostre Langue toute abondante
qu'elle est ,me paroist sterile pour
en exprimer toute la pompe,& ie
Sens bienqu'ilmesera impoſſiblede
remplir affez vostre imagination
fur toutes les choses que j'ay àvous
dire. Il est bon d'abordde vous expliquer
ce que veut dire Regatte.
C'est une espece de divertiſſement
qui nesepeut donner qu'àVenise
qui toute finguliere dans ſafitua
tion , dans ſa politique , & dans
SonGouvernement,sefait desplai
firsde mesme nature. Onpeut nommer
celuy-cy un Carrousel fur les
'caux , où l'on propoſe des Prixpour
ceux ou celles ( carles Femmes qui
veulent vaincre par tout ,y font
veceuës ) qui par une adreſſe legiti
me arrivent avant les autres au
but proposé. Ily avoit deux mille
Ducats à diſtribuer pour les Prix,&
le nombre des Pretendans & des
GALANT
39
Pretendantes montoit à près de
fix cens. Ie n'entreray point dans
le détail des Vainqueurs , dontplu
- fieurs qui se glorifient d'honneurs
Semblables remportez par leurs
Ancestres , en confervent auſſifidel
- lement les marques dans leurs Familles
, que ces Peuples quian rap-
-port de divers Historiens , confervoientsoigneusement
laGenéalogie
de leurs Barbes. Il me fuffit de
vous direque l'or fit onze Regattes,
ou Courſes differentes ,&que pour
chacune ily avoit quatre Prix.
La premiere qui parui fut de
Copaniàfi rames.C'est une espece
de Bateau , dont les Rameurs voquent
comme les Galeriens,en tournant
le dos au lieu où ils veulent
arriver.
La seconde fut de Fizolieres à
une rame.
La troifiéme de Bateaux à deux
rames.
40
MERCURE
La quatrièmede Gondoles à une
rame.
La cinquième de Gondoles à deux
rames.
Lafixiéme de Gondoles àquatre
rames.
Laſeptiémede Fizolieres àquatre
rames.
La huitième de Gondoles de toute
espece , mais à deux rames , &
conduites par des Boffus. Ily en
avoit de fix contrefaits , que leur
differentes postures ne contribuerent
pas peu au divertiſſement de
cejour.
La neuvièmede Cappariolesàfix
rames...
La dixième de Scozères à fix
rames.
La onzièmede Bateaux conduits
par des Filles.
Vous remarquerez que le lieu
où cette course se fit , est un Ca
*
GALANT. 41
X
2
nal d'une largeur confiderable , نم
dont la longueur est de plus de deux
milles d'étenduë. Il traverſe en
Serpentant cette grande Ville dont
- tous les Palais ſont entourez d'eau ,
&paroiſſent comme autant de Fortereffes
. Le Magistrat toûjours vigilant
, aussi bien pour les plaiſirs
& les divertiſſemens, que pour la
gloire & la conſervation de la libertédu
Peuple , avoit ordonné que
l'on débaraſſast se Canal de tous
- les Baſtimens de charge qui appor
tent inceſſamment les provisions
neceſſaives à cette innombrable.
multitude d'Habitans qui fait renommer
Venise , & qui ce jour là
estoit beaucoup augmentée par le
concours de plus de trente mille
Estrangers que la curiosité avoit
attirez des Villes voisines ,mais ce
qui me parut le plus ſurprenant,
c'est que ce Canal , bordé d'une in
42
MERCURE
finitéde magnifiques Palais, avoit
toutes ses Fenestres & tousfes Bal
cons , qu'on dit qui se montent à
Soixante & quatre mille , garnis
de Tapis d'or & de Soye, & remplis
de Dames tant Venitiennes
qu'Etrangeres , qui par leur beauté
&leurs galans ornemens donnoient
un grand éclat à la Feſte. Tous les
toits estoient d'ailleurs fi chargez
de Peuple , qu'on nevoyoit par tout
que des teftes.
L'heure de dix-huit avoit efté
aſſignée pour commencer la Regatte
,&dans ce temps lagrandeMachine
qui avoit vogué deux heures
le long du Canal, & fur le bord
de laquelle estoient plantées les
Banderoles que l'on devoit donner
aux Vainqueurs , se rendit devant
le Palais Foscari. Ces Banderoles
estoient de differentes couleurs , &
toutes d'étoffes de Soye avec desflaGALANT.
43
mes d'or. Il y en avoit de rouges ,
& une Figure au milieu qui repre-
Sentoit la Renommée. On voyoit
l'Esperance representée dans les
blenës , le Temps dans les vertes ,
& la figure d'un Porcdans lesjaunes.
Cette immense&somptueuse
Machine que douze Syrenes precedoient
, estoit tirée par un pareil
nombre de Chevaux Marins , qui
portoient fur leur dos de petits Garçons
veſtus de Toile d'argent , &
qui nageantsur les eaux fans que
l'on puſt découvrir ce qui les faisoit
mouvoir , ne causoient pas moins
d'admiration que de ſurpriſe. Elle
faisoit voir une maniere de Conque
Marine , dans laquelle estoit un
Dauphin portant fur fon dos un
Neptune armé de fon Trident. Ce
Dauphin jetta une fontaine d'eau
pendant la Course , aussi bien que
-vingt- quatre Syrenes qui ornoient
44
MERCURE
le tour de la Machine. Surfa prouë
s'élevoit une Baleine d'une grandeur
Surprenante , qui iettoit auſſi
des eaux en fi grande quantité,que
les Barques que la carioſité faisoit
approcher de trop prés, les Chevaux
Marins qui la tiroient avec des
Cordons de ſoye , & les Syrenes qui
l'eſcortoient par honneur, en étoient
toutes couvertes. Dansſes concavi
tez étoient placez les Hautbois , les
Flutes douces , & les Trompettes ,
qui tour à tour pouffoient dans les
airs leur differente harmonie , &
quiparcette diverſité de Concerts ,
ne raviffoient pas moins les oreilles,
que la beauté&lanouvelle invention
de cette Machine Surprenoit
lesyeux. Elle estoit accompagnéede
fix Peotes que Monsieur le Duc de
Hanover avoit fait faire . & qui
estoient autant de petits Triomphes.
Leur magnificence&leur éclat ré.
GALANT.
45
01
12
pondoient parfaitement à la grandeur
de celuy qui les avoit commandées
, car vous sçavez que ce
Prince , dont les veuësfontſi longues
, & qui a le discernement fi
penetrant , n'est pas moins inimitable
à ordonner des Plaiſirs qu'à
gouverner un Estat , & à commander
à des Peuples. Auſſi peut-on
dire de luy fans exageration , ce
qu'on diſoit autrefois d'un des premiers
hommes de l'Antiquité , que
dansſes moindres actions ilparoisfoit
toûjours luy-même , & n'estoit
pas moins admirable en ramaſſant
des Coquilles au bord de la Mers
qu'en rangeant en bataille des Arnombreuſes.
λπου κά
La premiere de ces fix Peotes repreſentoit
le Triomphe de Mars.La
Figure de ce Dieu estoit fur la Poupe.
Il y paroiſſoit l'épée à la main
&ſembloit animerpar son geſte à
mées
46 MERCURE
acquerir de nouveaux avantages ,
pour les ajoûter à ceux que l'Empire
& la Republique de Venise ,
ont remportez dans les dernieres
Campagnes ſur l'Ennemy commun
des Chrestiens , par le Secours des
armes de Brunſvic. On voyoit dans
cette Peotes une infinitéde trophées,
& ces ornemens guerriers estoient
entrelaffez de Pertuisanes,d'Epées,
de Bombes , & de Carcaffes. Les
Rameurs ; auſſi bien que les Trom.
pettes qui annonçoientsa venuë ,
estoient vestus en Guerriers , d'étofes
tres riches d'or & d'argent &
de Soye , & avoient le casque en
teste.
Sur lafeconde paroiſſoit un Marais
environné deroſeaux dorez&
argentez, parmy lesquels estoit un
tres- grand nombre d'Oiseaux maritimes
, qui les ailes ouvertesſembloient
estre prests d'aller annoncer
GALANT.
47
àtoute la Terre les prérogativesde
la Republique. Les Ramears&les
Trompettes avoient leurs habits.
couverts de plumes incarnates &
blanches , & leur coëfure reprefentoit
un bec d'Oiseau de proye.
La troiſiéme Peote estoit le Triom
phede Diane. Cette Déesseparois
Soitfur la Poupe l'arc à la main .
&ſembloit poursuivre un Cerf qui
ornoit la Prove. C'estoit l'heureux
pronostic de cette Campagne , les
Galeres Venitiennes ayant accoûtu--
méde donner la chaffe à celles des
-Ottomans, La Peote estoit ornée de
festons de fleurs de toutes couleurs ,
& leur galante varieté imitoitfi
bien la Nature , qu'on croyoit voir
un Parterreflotant émaillédefleurs
Les Trompetes & les Rameurs
avoient des habits de Nimphes, tels
que l'on en donne à celles qui accom
pagnent Diane aufond des Forests.
:
48 MERCURE 1
La quatrième representoit le
Triomphe de Venus. Elle estoit fur
la Poupe ,& l'on voyoit un Amour
qui ſembloit promettre de nouvel
les conquestes à toutes les Belles
qui remplifſfoient les Barcons &fenestres.
Il avoit un arc en main,&
Setenantprest à tirerſesfléches , il
menaçoit tous les coeurs rebelles .
La cinquième faisoit voir une
Pallasfur la Poupe , d'où parfon
gefte elle ſembloit animer un Lion
que l'on voyoit fur la Proüe, ce qui
donnoit à entendre qu'elle favoriferoit
toûjours les iuftes deſſeins de
cette fameuse Republique , dont le
Lion represente les Armes , ainsi
quele coeur.p
Lasixième estoit un Grotesque,
ayant un Triton ſur la Poupe ,&
Sur la Proüe un Dragon marin.
L'un & l'autre fortant des eaux,
venoit rendre hommage à cette Ville
GALANT.
49
لا ملاعلا
le, Souveraine du Golphe Adriatique.
Ses Rameurs &Ses Trompettes
estoient converts d'écailles , argent
vert. 2
Pour empefcher les defordres,qui
Sont presque inseparables de toutes
les grandes Festes, Monsieur leDuc
de Hanover avoit ordonné aux
Geutilshommes de fa Maiſon , de
monter deuxfur chaque Peote, afin
d'en regler la marche mais cette
précaution fut inutile , puis qu'il
n'y eut aucune confufion. Comme ce
Prince est tres estimé de la Republique
, Ses principaux , & plus
dignes Suiets concoururent à l'envy
pour accompagnerses magnificences,
fans autre deffein que de pouvoir
l'imiter en quelque chose.Ainsi
beaucoup d'entre eux firent préparer
de magnifiques Peotes , qui ſe
fuccedant les unes aux autres ,
donnerent beaucoup d'éclat à cette
Aoust 1686. C
50
MERCURE
galante Feste. Monfieur le Comte
de Melgar , dont tout le monde connoist
la haute naiſſance & les ra
res qualitez, & quipaſſoit duGouvernement
de Milan à l'Ambaſſade
de Rome ,ne voulut pas laiſſer
échaper cette occaſion de donner
au public des marques de la galanterie
qui est naturelle à ceux defa
Nation. Il fit faire deux Peotes
ornées de peintures, & garnies de
riches étofes . Meſſieurs Foscari &
Julianienfirent faire d'admirables.
Celles de Meffieurs Pierre Delphin
Alexandre Molin estoient magnifiques
. L'une representoit un
Dauphinjettant de l'eau , & efloit
conduite par la Fortune ; l'autre
estoit en forme d'un Dragon qui
jettoit auſſi de l'eau , & dont la
testeformoit la provë ,& la queue
entortilléela Poupe. Les habits des
Rameurs & des Trompettesde tou
GALANT.
tes les deux, estoient faits d'étoffes
argent & vert , pour imiter les
couleurs des Monstres Marins.
Mefficurs lesMarquis & Comte de
Savorgniany firent une dépense confiderable
aussibien que Messieurs
Loredan, Valiere , Canal , Tiepo
lo , Correggion ,le Comte Ma
nin . Pesaro , Moncenigo , Aluifio
Delphin , Geronimo Dodo , &Antonio
Zenobrio. Enfin ils foûtinrent
tous avec grand éclat les avanta
ges de leur naiſſance , & chacun
d'eux auroit volontiers répandu
tousfestrésors pour faire honneur
àla Feste,si le Magistrat par fa
prudence ordinaire , n'eust mis des
bornes à cettedépense. :
Ie ne dois pas oublier à vous
dire que Madame la Princeſſe de
Hanover qui estoit placée sur un
Balcon du Palais Foscari ,au bas
duquella grandeMachineſevint
C2
$2
MERCURE
rendre , brilloit avec tant d'éclat ,
qu'elle attiroit tous les yeux. Elle
estoit environnée deſes Dames&
deſes Filles d'honneur, qui auroient
extremement paru ailleurs qu'au
prés d'elle. Ellesefit toûjours con
noistre elle mesme , c'est à dire avec
cet esprit vif, ce tourenjoüé ,
&ces manieres aisées qui luy ont
faitgagner les coeurs dans tout ce
Pays ,oùje voy que l'on apprehende
fon départ. Quoy qu'elle eust àmé
nager des Princes Etrangers , des
Dames confiderables , de grands
Seigneurs de toutes Nations , des
Cavaliers & des Nobles qu'on appelle
icy de la premiere Sphere ,
elle s'en tira avec un applaudis-
Sement general, &fans rien ofter
à la grandeur de fon rang , elle
contentafon humeur honneste &
civile , en forte que tout le monde
charméde la douceur de sa conGALANT.
53
11-
A
versation , &d'une aimable fierté
que luy donnoit sa naiſſance , admiroit
une Maiestési bienfoûtenuë.
La Feste , qui comme ie vous l'ay
déia marqué, dura fort long-temps,
Se termina par les Banderoles que
les Vainqueurs vinrent recevoirfur
lebordde la Machine , &par la
distribution des Prix.
re
Ceux qui ſont naturellement
de galans , ne perdent jamais les
toccaſions d'en donner des marques
. Un homme de qualité qui
fait icy une affez belle figure ,
receut il y a quelque temps une
viſire de Dames qu'il avoit engagées
à venir paſſer une apreſ
dinée chez luy . Elles viſiterent
ſon Apartement , dont elles
eurent ſujet d'admirer la propreté.
Il y avoit dans un Cabinet
un fort joly Coffre remply de
quantité deBijoux , &dans un
EY
de
C3
54
MERCURE
Tiroir de ce meſme Cabinet
eſtoient des Billets de Loterie. Il
les preſenta à quatre belles Demoiſelles
, qui tirerent toutesdes
Billets noirs. Les Lors eſtoient
un Coffre d'Angleterre garny
d'or , un Flacon avec unGobelet
d'or , un Benitier auffi d'or,
& plufieurs Eventails , Gans ,
Rubans & Bas de Soye. Cela
fut ſuivy d'une Colation auffi
propre que la Loterie eſtoit galante
, & le tout finit par un
Concert. Je ne puis vous dire ſi.
la Feſte ſe faiſoit en particulier
pour quelqu'une de ces aimables
Perſonnes , c'eſt ce qui n'eſt
pointde ma connoiſſance.
Vous me direz , s'il vous
plaiſt , voſtre ſentiment ſur la
Queſtion quieſt agitée dans les
Vers que vous allez lire. Ils ſont
de Monfieur Vignier.
GALANT.
SS
AVANTURE
DES TUILLERIES .
L
'Autre jour dans les Tuilleries
Me promenant Seul par
hazard,
L'apperceus deux Beautez aſſiſes, à
l'écart,
Quetoutes deux avoient des graces
infinies .
L'unefur tout avoit cet air charmant
Contre qui le plus frer se défend
vainement.
C
Pour diſſiper mes reſveries ,
Etpourgoûter à plus longs traits
Leplaisir devoir leurs attraits,
Ie m'aſſisfur le banc où caufoient
ces deux Belles.
Iene le puis diffimuler,
l'avois jugé d'abord qu'elles par
loient entre elles anal
CA
36
MERCURE
De Fontange, de Mode, ou d'autres
Bagatelles ,
Ou qu'elles se donnoient le ſoin de
contrôler
Sur les Figures differentes
Des allans, des venans, des Amans,
des Amantes . On
Mais leur discours ingenieux
Eftoit fur un sujet beaucoup plus
gracieux,
Quoy que leurs sentimens n'euſſent
rien de vulgaire ;
?
Ie pris la libertéd'y joindre aussi le
mien.
Et nous eufme's un entretien
Qui pourrane vous pas déplaire.
Aprés avoir parléfur diverſe ma
Enfin la conversation ( tiere ,
Tomba fur une Question
Qus paroiſſoit affez problemaz
tique, 25:18 x 20%
On demanda s'il estoit un Amour
Sans foins intereſſez, fans but-
Sans politique.
GALANT. 57
X
t
On n'en a point encor trouvé jus
qu'à ce jour ,
Repliquay-je à la plus aimable;
Mais commevous avez un merite
adorable,
Vous pourriez bien nousfaire voir
Ce que je ne puis mesme aisément
concevoir,
Ien'en veux point douter , me rê
pondit la Belle ,
Vous agiſſezen tout fort galam.
ment,
Mais je vous croy mauvais
Amant ,
Puisqu'uneflâme pure , innocente
&fidelle ,
Pour remplir voſtre coeur n'a rien
d'affez charmant.
Et quoy ,repris-je promptement,
Avez- vous de lafoy pour ces Gems
dont laflame
Eft fans nulle prétention ;
Et peut- on bien aimer une agreable
Femme
Cs
58 MERCURE
ンEt lavoirfans émotion ?
Vn Amant ne se peut détacher de
luy-mesme;
L'Amour propre Soûtient une ten
dreſſe extrême.
Quand une jeune Dame a ce je ne
Sçayquoy ,
Qui fait qu'à luy ceder onseplaist
malgrésoy,
Ie nesçay quoy de mesme en ce moment
anime ,
Et le coeur neſe peut arrêter àl'eftime.
It s'yforme mille defirs ,
Et que defire-t'on ? Mille tendres
plaisirs.
Ah: lors qu'on ade la delicateſſe.
Reprit elle aussi- toſt ſcachez qu'un
noble coeur
Defes propres deſirs eft toûjours le
vainqueur.
Quand on estime une maiſtreſſe,
Qu'on luy connoist de la pudeur,
On neforme aucunepenséc
GALANTA
Dont elle puiffe eftre bleffée.
Et bien , disje , il est vray , mais
peut- on s'offenfer
Lors qu'on brûle de mesmeflûme,
Des tendres mouvemens que l'As
mour ſçait tracer
Endépit denous dansnostre ame?
Une heureuſe union n'a t'elle pas
Defecretsagrémens ,aussi bien que
pour nous; ?
Etfifur cesujet voſtre coeur estfin
--3176876-JRRRRRRRRR ??????????
Comme l'Amournous plait, nepeut-
-ilpas vous plaine
Non, dit elle,& je puis l'aſſeurer
bardimenkimasaje
Ien'ay jamais fenty l'ombre d'une
foibleffen ser silen
Etfi pour moy l'on prend de la
tendresse ,
On l'on m'aimera fagement ,
On majuste deliceffe 20
N
60 MERCURE
Bannira bien - tost un Amant,
Si l'espoir des faveurs fait son at
tachement 2010.0
L'apprehenday de luy déplaire ,
Etje nevouluspas plus longtemps
Soûteniranog
Vne opinion témeraive , sh
27. Dont elle auroir pû me punir.
Deſes beaux sentimens mon ame
Safarise. An
Mais elle estsi bienfaite , a tant
Que cen'est pas unefoible entre-
- prife, tialg 2HoNTHOMA JIMMOD
Que de reglerfon coeurfelonsa vo-
L'oferay cependant, fuirveta belle
Quelle me donnede l'amour,
Trop beureuxfimaflame est unjour
Secondée.
Par lafinceritéd'uninnocent retour.
Sous le nom de l'aminevendre
La Dame m'a permis d'exprimer ce
GALANT 61
-beau feu;
Mais la Belle , peut estre , belas ,
s'enfait un jeu ,
Pendant que tout de bon mon cænr
s'est laiſſe prendre.
Le quatrième de ce mois
Monfieur Barentin , Fils aifné
deMonfieur Barentin, premier
Preſident du Grand Conſeil ,
foûtint ſous Monfieur de Chan
telon , Profeſſeur de Philoſophie
au College d'Harcourt , une
Thefe univerſelle de tout fon
Cours , avec l'applaudiffement
de tous ceux qui l'entendirent
L'Affemblée fur une des plus
nombreuſes, &desi plus illuftres
qu'on aitoveues depuis longu
temps:Monfieur le Cardinal de
Bonzi pluſieurs. Archeveſques
&&Evelques & beaucoup d'Abbez
d'une qualité diftinguée ,
s'y trouverent , auſſi-bien que le
62 MERCURE
K. Pere de la Chaiſe , & quantité
de perſonnes des differentes
Cours Souveraines, ayant à leur
ceſte Meſſieurs les Preſidens au
Mortier. La Diſpute fut ouverte
par Monfieur l'Abbé de Revol ,
dont la Famille eſt affez connuë
par les Prelats qu'elle a donnez
à l'Egliſe depuis quatre Siecles ,
par les Miniſtres d'Etat , & autres
grands Perſonages , qui ont
eu , & ont encore l'honneur de
ſervir nos Rois dans l'Epée &
dans la Robe. Cette action receut
un fort grand éclat par le
nombre des Dames de qualité
qui voulurent bien y affifter .
Quelques jours aprés on foû
tint une autreTheſe au College
de Beauvais avec la meſme
affluence d'Auditeurs& de Perſonnes
Illuſtres. La pluſpartde
Meſſieurs de l'Academie Fran
GALANT.
63
çoiſe s'y trouverent. Il n'y a pas
lieu de s'en étonner , puis que
la Theſe eſtoit dédiée à Monſieur
le Duc de S.Aignan. Vous
ſçavez qu'il s'eſt acquis une eſtime
generale , & que les manieres
toutes honneſtes , toutes obligeantes
, luy ont donné pour
Amis tous ceux que le vray me-
- rite eſt capable de toucher .
Comme ce Duc eſt toûjours galant
, on a voulu avoir ſon avis
touchant une Queſtion qu'il
pouvoit mieux décider qu'un
autre. Il répondit par un Inpromptu
, avec la vivacité d'efprit
qui brille en tout ce qu'il
faitde cette nature, & il l'envoya
fur l'heure à Madame le Camus
Femme de Monfieur le Camus ,
Conſeiller d'Etat , à laquelle il
écrivit ce Billet.
64
MERCURE
E vous dois , Madame , un hom
mage de tous mes Inpromtu. Vous
fçavez que les feules Chansons &
les Madrigaux font mon fait , &
que les grands & ferieux ouvrages
ne me conviennent pas . On
m'engagea hier dans une Compagnie
àdire mon avis furle champ
touchant une contestation qui partageoit
d'affez beau monde , &
l'on demandoit ce que devoit faire
un honneste homme , qui ne pouvant
s'empefcherd'aimer une Da.
me , se voyant preferer un Rival
d'un merite beaucoup inferieur au
fien On voulut ma décision , & on
la voulut en Vers ; & pour vous
dire la verité, Madame , comme
il arrive presque toûjours , les uns
Sembloient desirer que j'y reüſſiſſe,
&d'autres n'euffent pas esté marris
de m'y voir échouër. Voicy de quelle
maniere ie m'en tiray.
GALANT.
65
Lors que par un malheur terrible
L'Objet dont l'Amant eſt char.
mé ,
Se trouve pour luy peu ſenſible,
Et que ſon Rival eſt aimé ,
Dans cette avanture cruelle
Je croy qu'il ne feroit pas mal,
De mépriſer un peu la Belle,
Et debien froter le Rival. 4
Quand les ſoins , les voeux &
les larmes ,
Et tout ce qui touche le coeur ,
Ont pour nous d'inutiles armes ,
Et qu'il faut ceder au Vainqueur,
Au lieu d'une douleur mortelle
On ſe faitun bien fans égal ,
Demepriſer un peu la Belle ,
Etdebien froter le Rival.
66 MERCURE
Ie vais faire faire un Air , pour
habiller ce Madrigalen Chanson ;
mais ce ne ſont pas Chanſons quand
je vous affeure , Madame , que ie
Suis toûjours Vostre , &c.
Madame le Camus , quia infiniment
de l'eſprit , & dont je
vousay déja envoyé de fort agreables
Inpromptu , répondità
celuy-cy par un autre , mais en
attribuant l'avanture à Monſieur
le Duc de Saint Aignan ,
quoy qu'il n'y ait point d'autre
part , que d'avoir répondu fur
T'heure à la Queſtion. Voicy fon
Billet.
ces ,
E vous rends tres-humbles gra.
Monfieur , de l'honneur de
voſtre ſouvenir , & des galantes
choſes que vous m'avez envoyées.
Le vous reconnois bien aux petits
GALANT.
67
Vers que vous avezfaits. L'envie
de battre ceux qui le meritent , ne
vous quitte point, mais ie m'étonne
qu'un homme comme vous puiſſe
comprendre qu'un Rival luy puiſſe
estre prefere ,& que vous ayez decidé
là deſſus , ce qui ne pourroit
estre qu'unesimpathie de l'Amante
- & de l'Amant, qui meriteroit plûà
toſt vostre compaſſion que vostre
emportement contre le Rival. Pour
moy ie prendrois toûjours ce party.
e
ا
der
Lors que l'on ſçait ſa Maiſtreſſe
infidelle ,
*Le vray moyende s'en vanger,
C'eſtde ne parler jamais d'elle,
Et de voir ſans chagrin qu'elle
ait voulu changer.
Elle vous fait du bien lors qu'elte
vous préfere
Un Rival qui vaut moins que
vous ;
68 MERCURE
N'en ayez aucune colere
Et ſans en paroiſtre jaloux ,
Rendez grace à la deſtinée
De vous avoir delivré de ce
mal ,
Quevoſtre erreur ſoit ſi-toſt ter
minée ,
Et d'en avoir chargé voſtre
Rival.
C'est là , Monsieur ,Selon moy
le cas qu'on doit faire d'une Maitreſſe
de cette nature , & ne paroištre
point faché d'une avanture
fifavorable , puiſque l'Amant délaiſſé
est le plus heureux. Voilà ce
quepenſe là deſſus la perſonne du
monde qui connoiſt le mieux voſtre
merite. C'est assezvous dire combien
ie ſuis Vostre , &c.
le croy vous avoir appris
qu'un peu aprés la mortde Monſieur
de Morangis , Monfieur de
GALANT. 69
Gourgues fut nommé Intendantde
la Generalité de Caën .
Si - toſt qu'il y fut arrivé pour
prendre poffeffion de cette Intendance
, tous les Corps de la
Ville allerent le ſalüer ,l'Academie
ſe diſpoſoit à s'acquiter
dumefme devoir , mais il la prevint
obligeamment , en ſe rendantle
lundy 24.Juin chez Monfieur
de Segrais,lieu de l'Aſſemblée
, accompagné de quelques
Gentilshommesde la Ville . Il y
fut receu avec toutes les marques
de reconnoiſſance qui luy
eſtoient deuës , & Monfieur
Belin,Curé de Blainville luy parlade
cette forte au nom de tou-
-te la Compagnie.
MONSTE Nous priſmes part à la
-joye publique , lors qu'en perdant
70 MERCURE
un Magistrat , dont la memoire
nous feratoûjours chere , nous ſceûmes
que nous retrouverions envous
dequoy nous conſoler avantageusement
de cetteperte. Quand le nom
deGourgues nous auroit esté inconnu
; quand nous aurions ignoré
qu'il a marché tant de fois à la
teſte d'un des plus Auguſtes Senats
du Royaume, quand nousn'aurions
pas remarqué dans l'Histoire ,
qu'il tire autant d'éclatde lagloire
desArmes que de la Pourpre ,&
que la valeur n'estpas moins naturelleà
ceux de ce nom que l'amour
de la Justice; qu'enfin pour trouver
des exemples d'une rare fidelité au
Service du Prince ,&d'unzele ardent
pour la Patrie & pour le bien
public , vous n'avez point beſoin
de fortir de vôtre Maiſon ou ces
*
* Dominique de Gourgues , fameux dans
Hiſtoire.
GALANT. 71
vertus font hereditaires ; quand
dis- ie , l'éloignement nous auroit
dérobé ces connoiſſances , il suffit ,
Monfieur , quevous noussoyez envoyé
par LOUIS LE GRAND ,
le plus pradent , comme le plus
victorieux de tous tes Rois , pour
nous perfuader que nous trouverons
en vous l'integrité& les lumieres
qui forment un parfait
Magistrat.
Si le difcernement qui brille
dans le choix que cegrand Monarquefait
de ses Ministres , n'est pas
une des moindres parties de fon
Eloge , nous pouvons dire que ce
choix fait aussi le plus legitime
fondement des loüanges de ceux
qu'il honore de ſes Emplois. Vous
avez, Monsieur , dignement répondu
àce choix; vous l'avez glorieu-
Sement foutenu dans ces Provinces
que vous laiſſiezfi affligées de vous
१.
72
MERCURE
perdre , & dont les regrets affeurent
nostre bonheur. Nous sçavons
avec quel fuccez vos foins ont ſecondéles
pieuſes intentions de nôtre
religieux Monarque , & quels
avantages l'Eglise a receus de vos
travaux . 2
Ce grand Roy qui connoitsi bien
en quoy conſiſte le veritable bonneur
, vient enfin de lever le voile,
qui avoit iusqu'icy caché à toute
l'Europeſes intentions , dignes d'un
Roy tres- Chrestien , & du Fils
aisnéde l'Eglise, Ilſembloit qu'em
portéſeulement par le defir de sa
gloire propre , il n'avoit entrepris
tant de grandes choses que pour
S'affeurer cette gloire cependant il
nefongeoit qu'aux moyens d'affermir
la Religion. Une ſuitesi couſtante
de Victoires , l'admiration de
nostre âge & l'étonnement des Sic
cles à venir ,n'estoit que pour preparer
GALANT.
73
.
parer des Triomphes à l'Eglise.
Cette Paix glorieuse par laquelle
itſembloit s'estre defrobéà luy mefme
tant de Palmes , estoit le com
mencement d'une Guerre fainte&
non sanglante , où les vaincus trou
vent leur salut , & qui prepare au
CN Victorieux dans le Ciel une Couron
1. ne qui ne flétrira iamais . Enfin il
La n'avoit depuis si long temps iette
laterreur dans le coeur deſes Ennemis
, que pour donner entrée à la
Verité dans les coeurs defes Suiets,
1. qui l'avoient malheureusement
abandonnée. L'Eglise en retentit
is d'actions de graces iusque dans le
centre de la pierre qui en est lefonil
dement ; la Foy triomphe de l'er
1. reur dans toutes les parties de ce
4. Royaume ; c'est toute l'application
dt de ce grand Monarque , il inspire
la mesme ardeur à tous ſes Minie-
ftres.
ef Aoust 1686. D
74
MERCURE
Cemesme zele , Monfieur , vous
animoit dans ces Provinces qui vous
ont vû depuis peu menager les efprits
avec tant de prudence , &
gagner les coeurs par tant de douceur,
que les plus obſtinez font ren
trez dans l'obeiſſance qu'ils de
voient à Dieu & à cet Auguste
Prince, que ses vertus rendent digne
d'en estre nommé la plus par
faite image.
Nous esperons Monfieur , voir
icy les mesmes effets de ce grand
zele. Achevez ce que l'Illustre Per-
Sonne dont vous rempliffezfi digne.
ment laplace, avoit heureusement
commencé , mais fouffrez, Monfieur
, que nous vous invitions de
faire l'honneur à cette Compagnie,
devenir comme luy vousy délaffer
quelquefois de vos occupations. Il
I'honoroit defon eſtime. Il l'a mille
fois charmée parcette curieuse ri
GALANT.
75
P
cherche des plus beaux traits de
l'Antiquité , dont ilsçavait si bien
faire fentir la fineffe. Nous ozons
nous flater , Monsieur , que comme
vous avez récüeilly ſes derniers
Soûpirs , il vous aura inspiréunpeu
deson affection pour nous . Toute la
Compagnievousle demande, Monfieur
,&vous afſeure que noussom
mes tous avec beaucoup de respect,
Vos tres humbles & tres- oboiſſant
Serviteurs.
Monfieur de Gourgues , qui
ne , s'atendoit point à ce Compliment
, y répondit d'une maniere
fort libre , & qui marquoit
ibeaucoup de facilité & de deli
cateſſe d'eſprit ; & fi la Compafgnie
eut ſujet de ſe loüer de ſes
honneſtetez , elle ne fut pas
moins charmée de ſa modeſtie,
dans l'Eloge qu'il fit en peu de
D
76
MERCURE
mots ,mais juſtes& choiſis , de
feu Monfieur de Morangis qui
l'avoit precedé dans l'Intendance
de Caën .
L'Opera qui fait icy un de
nos plus agreables divertiſſe
mens , ne plaiſt pas moins à
Marseille , où vous ſçavez qu'il
eſt étably depuis peu d'années .
Pluſieurs Perſonnes eſtimées
pour la Danfe & pour le Chant,
partirent ces derniers jours dans
le deſſeinde s'y rendre, & on ne
doit pas douter que cette augmentation
n'y faffe gouter de
nouveaux plaifirs. Un Gentilhomme
de Provence qui en
peut trouver icy de toutes fortes,
marque beaucoup de chagrin
de ne pouvoir joüir de ceux de
Marseille. Il eſt vray qu'il ſe
plaint ſur tout du malheur qu'il
ad'eſtre éloigné d'une Danie
GALANT.
77
e
d'un fort grand merite , chez qui
il y a un concours continuel de
gens choiſis , tant de la Ville,
que perſonnes Etrangeres . C'eſt
Madame de Gardane , Veuve
d'un Gentilhomme de l'illustre
Maiſon de Fourbin. Les Vers
- que vous allez lire vous feront
connoiſtre ce que luy fait ſouffrir
ſon abſence . On m'aſſeure
que les loüanges qu'il donne à
cette Dame ſont fort ſinceres,
& meſme au deſſous de ſon
merite.
コ
es
ne
U
de
en
tes
ri
a
A IRIS.
DEs le premier moment que
j'apperasus vos charmes ,
Iris,fans balancer, jevous rendit
les armes,
D3
78
MERCVRE
Et Sous vos juſtes loix mon coeur ſe
vit foûmis :
Mais voyant que l'espoir ne m'eſtoit
pas permis ,
Qu'on ne vousgagnoit point parla
perseverance ,
Et que l'amour ſur vous n'avoit
nullepuiſſance ,
Il cru trouver ailleurs d'auffichar
mans appas ,
Et la pitié qu'en vous on ne rencontre
pas.
Mais malgré la douceur que j'é
prouvois en d'autres,
Leurs attraits n'estoient pas si touchans
que les vostres ;
Ils n'avoient pas pour moy ces divins
agrémens
Qui portent dans les coeurs de tendres
sentimens ,
Etje dis penetréd'une atteinte impreveuë,
Encor qu'un autre Obiet promette
unfort plus doux ,
GALANT.
79 :
L Iris aprés vous avoir venë,
On ne peut s'empeſcher de revenir
àvous.
Dans ce retour fans esperance,
Maltraité de l'amour i'écoutay la
prudence ,
Et ie voulus enfin m'attacher ſeulement
Avostre esprit rare& charmant.
Je le vis éclairé , net , brillant &
Solide.
N'ayant que la raiſon pourguide,
Remply de generofité.
Et toûiours agreable enson égalité.
Alors tout penetré d'une atteinte
impréveuë ;
Onsefait , dis ie, unfort bien
doux ,
Iris , aprés vous avoir venë
De ne plus s'éloigner de vous.
Mais quand le coeur remply d'une
plus nobleflame
D 4
80 MERCURE
Ievoulus admirer la beauté de voſtre
ame ,
Que ie visſous vos pieds les vices
abatus,
Que je vous vis briller de toutes les
vertus .
Sans y mêler rien de farouche ,
Quefans elles rien ne vous tou
che,
Ie connus bien qu'envous on nepeut
estimer
Que ce qu'on est forcè d'aimer.
Ainsi tout penetre d'une atteinte
impréveüe ,
Ie dis , il est sans doute auſſi inſte
que doux ,
Iris , après vous avoir veüe,
Dene penſer iamais à s'éloigner de
-
VOUS.
Si ie pouvois encor ioüir de vostre
venë ,
Incomparable Iris , que mon fort
Seroit doux !
GALANT 81
Mais mon absence , helas ! malgré
moy continuë.
Ah ! qu'on est malheureux d'estre
éloignéde vous.
:
Monfieur le Comte de Vermandois,
grand Amiral de France
, ayant eſté enterré au mois
deNovembre 1683. dans l'Egliſe
Cathedrale d'Arras , l'une
des plus nobles & des plus an-
-ciennes de France , puis qu'elle
a commencé avec la Monarchie
, Sa Majesté qui a reſolu de
faire une Fondation pour ce
Prince, a donné au Chapitre de
cette Egliſe dequoy faire unfond
pouren ſupporter les charges.
Elle vient meſme de luy accorder
la permiſſion de traiter d'une
Terre, & par le Brevet, Elle luy
remet les Droits de nouvel acqueſt
& d'amortiſſemens .
DS
82 MERCURE
Vous ſçavez ſans doute , que
le Conſeil Provincial d'Artois a
cela de commun avec les autres
Parlemens du Royaume , qu'il
eſt par ſon Inſtitution ſouverain
en matiere criminelle . Ha d'ailleurs
un Privilege particulier qui
l'exempte du droit de Committimus
, c'eſt à dire , que les luges
qui compoſent ce Conſeil , qui
font tous d'une équité & d'une
capacité connuë , puis qu'ils font,
du choix de Sa Majeſte , n'ont
point d'égard à ce droit , lors
qu'on prétend s'en ſervir pour ſe
tirer de leur Jurisdiction . Cependant
comme ils n'ont pas laiffé
d'eſtre attaquez depuis peu par
cesdeux endroits , le Procureur
General du meſme Conſeil s'en
eſt venu plaindre au Confeil du
Roy , & ils ont eſté confirmez
tout de nouveau dans leurs PriGALANT.
83
1
D
vileges , conformément àla Capitulation
de la Ville d'Arras.
Rome que l'on appelle la Sainte
, ſoûtient ce glorieux titre
dans toutes lesoccaſionsde pieté.
Il n'y a pointde lieu au Monde
, où l'on voye plus d'Affemblées
& de Confrairies publiques.
Chacune a fon habit particulier
, ſes Exercices de devotion
,& ſes Feſtes ſolemnelles ,
& quand il s'agit d'en celebrer
quelques- unes , elles cherchent
à l'envy à ſe diſtinguer par quel- .
que action de magnificence.
Telle a eſté cetteannéel'émulation
des Confreres du Scapulaire
de l'Ordre de noſtre Dame
des Carmes. Cette Confrairie
et établie dans l'Egliſe de Saint
Silvestre & de S. Martin des
El Monts , eſt fort ancienne , &
l'une des plus celebres de Rome,
D 6
84 MERCURE
,
tant par le grand nombre,que par
l'éminente qualité des Confreres.
Ils ont pourleur ChefMonfieur
le Cardinal Altieri qui
fait gloire d'en porter l'habit
comme eux dans les Aſſemblées
publiques . C'eſt une longue
Robe de couleur minime rougeâtre
, avec un Capuce pendant
par derriere juſqu'àla ceinture
, une eſpece de Camail
blanc ſur les épaules,& àlamain
un baſton ou bourdon argenté ,
dont l'extremité eſt armée d'une
croix,qui eſt la marque de ceux
qui font profeſſion de défendre
l'Egliſe & la Foy. Ils laiſſerent à
ladevotion des autres Confreres
établis en diferens Convens du
meſme Ordre , le ſeizième de
Juillet , jour de la Feſte du Scapulaire
, avec le Dimanche ſuiyant
, & choiſirent pour leur
GALAN T. 85
✓ Solemnité le Dimanche 28. du
meſme mois. Elle fut annoncée
déslematin par le bruit des Boëtes
, & par le ſondes Trompettes
& des cloches. Il y eut à la
GrandMeffe & aux Veſpres
deux Choeurs de Muſique &
d'Inſtrumens , & l'on diſtribua
desMedailles benites du S. Pere
- à tous ceux qui firent leurs De .
votions. Toutes choſes ayant
eſté diſpoſées pour la Proceſſion,
qu'on peut nommer generale ,
puis quelle fut celle des Cardinaux
, qui y envoyerent exprés
leurs Eſtafiers , des Prelats ,des
principaux Seigneurs , des Nobles,
des Bourgeois,&d'une infinité
de Peuple , tous en rang
& en habit de Confreres , elle
- fortit ſur les fix heures du ſoir de
l'Egliſe de S. Martin des Monts
des Religieux Carmes de la
86 MERCURE
黑
grande Obfervance , celebre
pour ſa beauté & pour ſon antiquité
, & ſe rendit à une heure
de nuit à l'Oratoire de la Confrairie
, bâty dans le Quartier de
l'Egliſe des douze Apoſtres, c'eſt
à dire , qu'elle fit plus d'une de
mie lieuë de tour, marchant toûjour
enbon ordre. On avoit tapiſſé
toutes les ruës par où elle
devoit paffer. De riches tapis
ornoient les Balcons & les feneſtres
, & pour empeſcher la confuſion
, Sa Sainteté avoit envoyé
une Eſcoüade de cent Suiſſes de
ſa Garde , qui faifoient ranger
le monde. D'abord parurent les
Guidons de la Confrairie ; des
Lanternes vitrées , éclairées par
des flambeaux de cire ; trois
Tambours & fix Trompettes ,
qui portoient les armes & la
livrée de Monfieur le Cardinal
GALANT. 87
Altieri.Enfuite marchoient deux
à deux, chacun avec un flambeau
de cire blanche , de ſept à
huitlivres à la main les Eſtafiers
des Prelats , & ceux que les Car
dinaux avoient envoyez . Le
nombre en eſtoit confiderable ,
puis qu'on en compta juſqu'à
vingt - quatre de la Livrée de
Monfieur le Cardinal d'Estrées .
Ceux de Monfieur le Cardinal
Altieri , protecteur de la Confrairie
, eſtoient meſlez en divers
endroits , comme pour ſervir de
guides aux autres . Aprés venoit
la Banniere, portée par fix Serviteurs
de Confrairie , avec une
grande Croix de huità dix pieds
de haut , qui estoit ſuiviede cent
Confreres Bourgeois tenant chacun
un Flambeau ,& veſtus en
Penitens. Ils precedoient une
autre grande Croix de Bois doré
88 MERCURE
portée par cing Gentilhommes ,
environnez de Tambours , de
Fifres , & de Trompetes , aux
Armes de Monfieur le Cardinal
Protecteur. Les Religieux Carmes
du Convent de S. Martin ,
&des autres Convensde la Ville
ſous leur Croix & leursBannieres,
ſuivoient deux à deux un
Cierge à la main, avec leurshabits
bruns , & leurs Manteaux
blancs . Le Crucifix de la Confrairie
marchoit aprés eux au
milieu d'un Choeur de Muſique,
precedéde vingt- quatre grands
Phanaux dorez. Ce font des
Chandeliers à diverſes branches
rangées par étages , fur chacun
deſquels estoient allumez trente
gros Cierges. Trois Prelats portoient
alternativement le Crucifix
, & ils eſtoient eſcortez de
plus de deux cens Gentilshom-
:
GALANT.
89.
e
1
mes de la premiere Nobleſſe de
la Ville , veſtus en Confreres, &
tenant auſſi chacun un Flambeau
de cire blanche. Leur train
qui les ſuivoit ou les precedoit ,
augmentoit l'éclat & la majeſté
decettemarche.Cinquantenouveaux
Confreres paroiſſoient
enſuite , portant des Flambeaux
dans des chandeliers dorez de
la hauteur d'un premier étage.
Aprés eux venoit un autre
Choeur de Muſique , qui precedoit
la grande Machine fur laquelle
estoit poſée l'Image de la
Vierge. Elle paroiſſoit dans une
Gloire , & jettoit de tous coſtez
de vifs rayons de lumiere qui
ébloüiffoient la veuë. La Machine
eſtoit portée par ſoixante
hommes qui ſe relevoient les
uns les autres , & accompagnée
devant & derrierre de deux
१० MERCURE
Compagnies des Gardes Suiſſes
de Sa Sainteté. Monfieur le Cardinal
Altieri ſuivoit en rang de
Premier Confrere , n'ayant pour
toute marque de ſa Dignité que
le ſeul Chapeau. Un fi grand
exemple eſtoit ſoûtenu par la ſuite
de quatre - vingt dix Prelats ,
auſquels il avoit envoyé l'Habit
&leBourdon de Confrere. On
auroit peine à s'imaginer quelle
eſtoit l'affluence de Peuple qui
terminoit la Proceffion.
Madame la Ducheſſe de
Mekelbourg aprés avoir travaillé
avec un fi grand fuccez à l'entiere
réünion de ſes Habitans de
la Ville de Chaſtillon ſur Loin ,
dont les deux tiers eſtoient Proteſtans
, a creu devoir mettre
laderniere main à cét Ouvrage ,
& qu'il ne fuffiſoit pas d'avoir
fait des Catholiques ſi elle ne
GALANT.
9
faiſoit de bons Catholiques.
Dans cette veuë , elle quitta les
Divertiſſemens de la Cour,pour
auſe rendre à Chaſtillon , & pric
Lit avec elle les Miſſionnaires qu'elad
le avoit déja employez , c'eſt à
a dire les Peres d'Urfé , Vignier
S & Molard,Preſtre de l'Oratoire,
confiderables par leur naiſſance
1 dans le Monde , & plus encore
par leurs frequentes Miffions
dans l'Eglife. Vn pareil ſecours
appuyé du zele de Madame de
Merelbourg , ne pouvoit produire
que de bons effets . Ils furent
tels qu'on les avoit attendus.
Cette Ducheſſe arrivée à
Chaſtillon peu de jours avant la
Feſte Dieu , fit l'ouverture de la
Miffion par les ordres qu'elleenvoya
aux Juges , Magiſtrats , &
principaux Officiers de la Ville
e nouvellement convertis , de ſe
.
92
MERCURE
trouver à la Proceffion du Saint
Sacrement avec leurs habits de
Ceremonie. Ainfi elle eut la
conſolation de voir le Dais porté
par quelques - uns de ces Officiers
convertis , & les autres
fuivre en ordre chacun un Cierge
à la main , comme pour faire
une Profeſſion publique de la
Foy de ce Myſtere , qu'ils
avoient eu tant de peine à croire.
Cét heureux commencement
fut d'un bon augure pour le fruit
qu'on eſperoit des Miſſionnaires,
La maniere dont ils s'acquiterent
de leurs fonctions fut ſi vive& fi
touchante, que plus de cinquante
de ceux qui avoient paru les
plus obſtinez & que leur naiffance
& leur employ diſtinguoient
des autres , ſe preſenterent
d'abord au Tribunal de la
Penitence. On faiſcit tous les
GALANT.
93
jouts deux fois le matin,&deux
fois le foir , des Exhortations,&
des Diſcours dans l'Eglife. Les
premiers eſtoient de Morale , &
les autres de Controverſe. Ces
Conferences publiques étoient
ſuivies des Conferences parti
culieres de Madame la Ducheſſe
de Mekelbourg , qui
faiſant une ſeconde Eglife
de ſon Chaſteau , en rendoit
l'accez libre à tout le monde.
C'eſtoit là que faiſant agir ces
manieres douces & infinuantes
qui luy ſont ſi naturelles , elle
defarmoit entierement ceux
qu'on ſoupçonnoit de ne s'eſtre
pas rendus de bonne foy ; en forte
que faiſant une Profeſſion libre
& puplique de la Religion ,
ils travailloient à perfuader les
autres.
Il eſt temps de vous parler
94 MERCURE
desAffaires Etrangeres. LesVenitiens
ont continué avec beaucoup
d'avantage les Conqueſtes
qu'ils commencerent à faire il y
a un an dans la morée , qui eſt
la Pen- Inſule que les Anciens
appelloient Peloponeſe.Le nombre
de ſes Republiques , fi fameuſes
dans l'Hiſtoire la rendoient
tres -confiderable parmy
les Grecs .On la diviſoit autrefois
en Achaïe propre , en Arcadie ,
Pays d'Argos , Corinthe , Elide ,
Sicionie , Laconie , & Meſſenie.
Elle est appellée preſentement
Morée , à cauſe qu'elle reſſemble
à une feüille de Meurier , & elle
a pour diviſion le Duché de Clarence
qui comprend l'Achaïe ,
la Sicionie & Corinthe; Belveder
autrefois , Elide & Meſſenie ; la
Saccanie , anciennement lePays
d'Argos , & la Tzaconie , ou
GALANT.
95
a
C
- eſtoient la Laconie & l'Arcadie.
Elle eſt attachée à la terre ferme
du coſté du Septentrion, par une
langue de terre,nommée l'Iſthme
de Corinthe. Elle adu coſté du
Couchant & du midy la Mer
Adriatique , & au Levant la mer
fde Candie. Sa longueur depuis
Corinthe juſques à Modon eſt de
- cent ſoixante & dix mille d'Italie.
Sa largeur eſt preſque de
meſme eſtenduë,& elle a fix cens
milles de tour.Les Villes deSparte
ou Lacedemone , d'Argos &
de Corinthe , qui estoient parmy
les Anciens les plus celebres du
Peloponeſe , ſont preſentement
ſous la domination des Turcs .
On appelle Lacedemone Misitra,&
Corinthe, Coranto . Aujourd'huy
les plus connuës font
- Coron , Modon , Clarence , Argos
, Navarin , Patras , Lepan
コ
1
96 MERCURE
te , Napoli de Romanie , &
Maina. Ce qu'on appelle aujourd'huy
Braccio di Maina eſt le
Pays des Mainotes. Ils habitent
une partie du Pays des anciens
Lecedemoniens le long de la
Mer ſur les coſtes du Golfe de
Coron ,& ce ſont les ſeuls entre
les Grecs qui ſe ſoient confervez
en Corps de Republique
contre la puiſſance des Ottomans.
L'âpreté de leurs Montagnes
jointe au voiſinage de la
Mer leur a procuré cét avantage.
Cependant la Ville de Can.
die ayant eſté priſe , ce qui arri
va en 1669. ils craignirent de
voir opprimer leur liberté , &
cette crainte fut cauſe qu'il y en
eut beaucoup qui chercherent
de nouvelles habitations afin
d'y vivre en repos . Les Genois
en receurent cinq ou fix cens
familles
GALANT. 97
Familles dans l'ifle de Corſe , &
le grand Duc de Florence donna
des Terres dans ſes Etats à
mille autres , qui s'y ſont établies
depuis peu d'années .
L'Iſtmede Corinthe qui attache
la Morée à la Grece entre le
Golfe de Lepante , & celuy
d'Engia , a fix milles d'étenduë.
Pluſieurs Princes ont fait leurs
efforts pour faire creuſer toute
cette terre , & la détacher du
continent. L'Empereur Neron
fit un Voyage exprés en Achaïe
pour cela. Il harangua toutes
ſes Troupes , ouvrit la terre luymeſme
avec un Rateau , & en
porta une Corbeille ſur ſes épaules
, mais fon deſſein ne pût
reüffir. La Morée eſtant tombée
en partage aux Deſpotes
que les Empereurs Grecs y nommoient,
fut en proye auxincur-
Aoust 1686.
E
७८
MERCURE
fions des Turcs , qui s'empare
rent facilement de tout le Pays
fous Mahomet I I. furnommé
Bojuc, c'eſt àdire, le Grand. Il fut
la terreur de toute l'Europe , &
le plus heureux Prince Infidelle,
qui ait jamais monté ſur le Trône.
Les feuls Venitiens qui
eſtoient maiſtres de Corinthe &
d'Argos, lay reſiſterent pendant
quelques années , ſous la conduite
de leur General Bertolde
d'Eſt , Prince tres-vaillant , &
de l'Illuſtre Maiſon qui regne
preſentement à Modene.Cetinfatigable
General entreprit avec
trente- fix mille Ouvriers de fajre
élever une muraille de fix
milles de long , dans toute l'é
tenduë de la langue de terre,
qu'on appelle l'iſthme de Corinthe
, avec trente - fix Tours
pour empeſcher les Courſes des
LYON
GALANT.
وو
T
Infidelles , mais ayant eſté malheureuſement
bleſſé à la teſte 1893 *
d'un coup de pierte au Siege de
Corinthe , il mourut en défendant
cette Ville , dont les Tures
ſe rendirent maiſtres enſuite ſans
beaucoup de peine en 1463. ce
qui obligea les Venitiens à ſe retirer
dans les Ifles voifines.
Monfieur Morosini , Genera
liffime des Armées de la Repu
blique de Venise , voulant aſſeurer
la conqueſte de Coron , &
des autres Places priſes ſur les
Turcs l'année derniere , reſolut
de faire le Siege de Navarin , &
arriva le 2. de Juin devant cette
Ville avec les Vaiſſeaux, lesCaleres
, les Galeaffes, & plufieurs
autres Baſtimens , qui faisoient
le nombre de deux cens Voiles.
Navarin eſt une Ville & Port
de Mer de la Morée , dans le
E2
100 MERCURE
7
petit Païs de Belveder. Elle est
prés de Maina , entre Modon
qu'elle a au Levant , & l'Arcadia.
On la croit eſtre ce que les
Anciens appelloient Pylus Meffeniaca.
Bajazet II . l'ayant priſe
en 1500. fur les Venitiens Dom
Jean d'Auſtriche , & les autres
Confederez , tâcherent de s'en
refaifir en 1572. Ils firent dé.
barquer huit mille homme , tant
Eſpagnols qu'Italiens , comman
dez par Alexandre Farneſe ,
Prince de Parme , qui avec dix
Canons la fit attaquer par terre
du coſté du Midy au commencement
d'Octobre. On battit la
Place pendant trois jours ,mais
le terrein qui étoit pierreux , ne
permettant pas aux Chreftiens
de ſe retrancher , & d'ailleurs
les Turcs ayant fait entrer dans
Navarin un ſecours confiderable
avec des munitions de guerre &
GALANT. 101
de bouche , on fut contraint
d'abandonner l'entrepriſe .
Aprés que les Troupes eurent
eſté miſes à terre , & que le
Comte de Konigſmark , Generaldu
Débarquement , leur eut
marqué les Poſtes qu'elles devoient
occuper , Monfieur Moroſini
Generaliſſime , envoya au
Commandant du vieux Navarin
, qui eſt une Ville peu confiderable
, malgré l'avantage de
ſa ſituation , pour le ſommer de
n'attendre pas à ſe rendre qu'il
euſt eſté attaqué dans les formes
, avec menaces de ne faire
quartier à perſonne , ſi la Garniſon
luy reſiſtoit. Ce Commandant
demanda le reſte du jour
- & le lendemain pour déliberer
ſur ſa réponſe ; & comme on
fut averty que le General de
l'Armée Ottomane dans la мо
E3
102 MERCURE
rée , marchoit vers la Place
pour la ſecourir , le Comte de
Konigſmarck eut ordre de faire
avancer des Troupes juſque ſous
le Canon de Navarin. L'entrée
du Port eſt couverte par une
langue de terre , fur laquelle un
Regiment fut poſté, & en même
temps quelques pieces d'Artillerie
furent tranſportées ſur de
groſſes Barques. Les Aſſiegez ,
que ces preparatifs intimiderent,
firent arborer l'Etendart blanc ,
& envoyerent des Députez à la
Galere generale . On regla les
Articles de la Capitulation , fuivant
leſquels ils ſortirent avec
armes & bagages au nombre de
quatre cens hommes.Il n'y avoit
que cent Soldats parmy eux , la
Place ſe pouvant défendre par
ſa ſituation avantageuſe , ſans
qu'elle euſt beſoin d'une plus
GALANT.
103
nombreuſeGarniſon. Ils demanderent
à eſtre portez à Alexandrie
, ce qui leur fut accordé.On
trouva dans cette Place quarante-
trois pieces de Canon &
quantité d'armes,avec beaucoup
de munitions de guerre & de
bouche. Aprés qu'on y eut laiffé
un Commandant & une Garnifon
de cent ſoixante hommes ,
le Generaliffime donna ordre
aux Galeres d'entrer dans le
Port, afin d'attaquer la nouvelle
Ville de Navarin. Elles n'y pûrent
entrer qu'en eſſuyant le feu
d'une Batterie à flear d'eau qui
estoit fur un Ravelin , mais elles
n'en furentpointendommagées,
ſeulement une des Galeres des
Ifles , que M. Cornaro, General
des Iſles , y fit entrer la nuit du
6.receut un coup de Canon qui
mit les rames en defordre. Les
A
E 4
104
MERCURE
Canons &les Mortiers furent
auſſi- toſt portez à terre avec les
munitions , &le Comte Konig
marck fit dreſſer deux Batteries ,
l'une de 20. pieces de Canon de
so. livres de bale , & l'autre
de dix- huit Mortiers pour jetter
des Bombes. Les Milices Grecques
de Coron , & quelques
autres des Places conquiſes, s'eftant
renduës au Camp , on travailla
à faire prendre les poſtes
& à diſtribuer les Attaques. La
Garniſon qui n'eſtoit que de mil.
lehommes , eſtoit commandée
par Zefer Aga , Officier d'une
grande experience. C'eſt ce
qu'on ſceut par un Grec forty
de la Place,& en meſme temps
on furprit un Renegat qui portoit
des Lettres du Seraskier de la
Morée à Zefer Aga, par leſquelles
il l'aſſuroit qu'il venoit à ſon
GALANT. 105
fecours. Sur ces nouvelles on
détacha le Comte de Konigſmar-
CK , pour aller au devant de luy
avec un Corps de Troupes choifies.
Les Coureurs de l'Armée
ayant découvert les Ennemis
aprés quelqueslieuës de marche,
ceComte fit alte , & rangea fes
Troupes en bataille. Il n'y eut
point alors de Combat , parce
quele Seraskier fit une contre
marche , & ſe retira. Le Comte
de Konigſmarck ne jugea pas à
propos de le poursuivre ,& revint
au Camp en fort bon ordre,
Le Generaliſſime ayant fait ſommer
inutilement le Commandant
, avant que de faire commencer
les attaques , fit mettre
en estat la Batterie des Mortiers .
Elle fut fi bien ſervie ſous les ordres
du Comte San Felice Mut.
toni,que les Bombes , qui ef
Es
106 MERCURE
toient de cing cens livres peſant,
mirent le feu en divers endroits,
ce qui épouvanta fort les Affie.
gez . La Batterie du Canon ſe
trouva en eſtat le 13. & ce mefme
jour on ſceut que le Seraskier
s'avançoit en diligence pour tâ
cher de ſurprendre les Affiegeans
dans leur Camp , & qu'il
n'en eſtoit éloigné que de fix
milles . Le Comte de Konigſmarck
fut détaché de nouveau
avec ſept mille hommes de pied,
cinq cens Chevaux , & les Dragons
du Marquis de Courbon ,
& du Comte Bernabo Viſconti.
Il marcha en fort bon ordre à
l'entrée de la nuit , & le lendemain
, il trouva les Infidelles au
nombre de huit mille hommes
de pied , & de deux mille che
vaux , retranchez dans un vallon
, où il eſtoit impoffible d'ar
GALANTA 107
river que par undéfilé fort étroit.
Les Dragons que le Marquis de
Courbon commandoit , & ceux
du Comte Bernabo Viſconti,qui
- s'avancerent d'abord , s'eſtant
poſtez avec avantage pour ſoû-
- tenir le premier choc des Ennemis
, donnerent aux Troupes
- qui les ſuivoient le temps de
paſſer le Défilé. Les Tures quil
auroient pû profiter de ce mou
vement , ne firent aucune atta
que. Ainſi le Comte de Konigmarck
rangea ſes Troupes en
bataille,& fit placer quatre Fauconneaux
ſur une hauteur, d'où
l'on fit un feu continuel ſur les
Turcs , qui voyant que lesDragons
marchoient à eux fierement
, crurent les enveloper en
détachant pluſieurs Eſcadrons.
Non ſeulement les Dragons foûtinrent
le choc avec beaucoup
E 6
108 MERCURE
de vigueur , mais ils mirent pied
àterre , & faiſant plier les Infideles
, ils les pourſuivirent fi
heureuſement, qu'ils les contraignirent
à ſe difperfer. Enfuite ils
enfoncerent leur Infanterie. Elle
ſe mit en defordre , & ce defordre
fut augmenté par les autres
Troupes qui marcherent aprés
les Dragons. Le Combat dura
deux heures , & finit par la fuite
des Ottomans , qui perdirent
plus de cinq cens hommes en
cette occafion , & en eurent un
grand nombre de bleſſez.Il y en
cut plufieurs qui fe rallierent,fur
ceque deux ou trois milleTurcs ,
raffemblez de divers endroits de
la Morée pour renforcer l'Armée
du Seraskier , arriverent
prés du Champde bataille , mais
ce fut en vain qu'ils revinrent
à la charge , ils furent encore
GALANT.
109
obligez de fuir , & abandonne--
rent leur gros bagage & leurs
Tentes. Il n'y eus que tres-peu
de Soldats tuez ou bleſſez du
coſté des Chreftiens. Le Prince
Maximilien de Brunſovick en
couragea ſes Troupes par fon
exemple , & fit paroiſtre à leur
teſte toute l'intrepidité dont on
peut eſtre capable .Pluſieurs Vo
lontaires d'une grande qualité
ſe ſignalerent auſſi dans la meſme
occafion. Cette défaite , dont les
Aſſiegez ne pûrent douter , lors
qu'ils virent les teſtes des Turcs
tuez dans la Bataille,& les Etendarts
que les Venitiens avoient
remportez , mit une conſterna-
- tion generale dans la Ville , &
comme ils perdirent toute eſperance
d'eſtre ſecourus , ils capitulerent
aprés pluſieurs conte
ſtations . Il leur fut permis de for110
MERCURE
tir de Navarin avec armes &
bagages , pour eſtre tranſportez
à Alexandrie . Ce fut le Comte
de Konigſmarck qui regla les
Articles de la Capitulation au
nomdu Generaliſſime . Pendant
qu'on achevoit de regler ceux
qui regardoient l'embarquement
des Troupes de la Garniſon , il
arriva un malheur qui penſa
caufer de grands defordres . Le
feu ſe mit à un Magaſin de poudres
qu'il fit ſauter en un mo
ment , & cent cinquante Turcs
furent brûlez ou accablez ſous
les ruines avec ſix Chreſtiens,
Le Commandant ſe trouva du
nombre. Il y en eut quinze autres
enlevez , & jettez hors de
la Place. On ne manqua pas de
dire auffi - toft , que les Turcs
avoient preparé exprés unFourpeau
dans le deſſein de faire
GALANT. 111
perir tous les Chreſtiens qu'ils
pourroient attirer en cet endroit
C'en eſtoit aſſez pour faire faire
main baſſe ſur eux , fi le Generaliſſime
n'eût appaiſé les Soldats.
Il receut les excuſes de deux des
principaux de la Place , qui en
luy apportant les clefs de la Ville,&
leurs Etendards , vinrent
luy demander permiſſion de ſe
justifier ſur cet accident. Onreconnut
en effet que le feu que
- les Bombes avoient mis dans
quelques maiſons , s'eſtant conſervé
ſous les ruines,eſtoit arrivé
à ce Magaſin par la ſeule negli
gence des Officiers , que le malheureux
eſtat de leurs affaires
avoit empefchez de pourvoir à
tout . La Garvifon eſtoit de mille
hommes' , qui s'embarquerent
avec environ deux mille autres
Turcs pour paffer à Alexandrie
112 MERCURE
Le 18.leGeneraliſſime entra dans
la Place , ainſi que le Comte de
Konigſmarck , & les principaux
Officiers de l'Armée , & l'on
choiſit la principale Moſquée ,
pour y rendre des actions de
graces à Dieu de cette conquête.
Elle fut ſuivie peu de jours
aprés de la priſe de Modon,Ville
fituée dans la Province de Belveder
, en l'une des extremitez
de la Morée. On l'appelloit autrefois
Methone. Les Venitiens
ayant aidé à prendre Conſtantinople
en 1204. Baudoüin ,
Comte de Flandre , qui fut élû
Empereur d'Orient , les récompenſa
de la part qu'ils avoient
euë aux perils du Siege , en leur
donnant l'iſſe de Candie , les
Villes de Modon & de Coron
dans la Morée , & celle de Durazzo
dans l'Albanic , aveclifle
GALANT. 113
00
|
1 de Corfou . Cette derniere Ile
eſtoit alors occupée par les Genois
, qui avoient pour Capitaine
un Leon Vetrano , fameux
e. Corſaire . Les Venitiens firent
voile vers Corfou l'année ſuivante
avec trente Galeres , &
ayant rencontré Vetrano au ſortir
du Golfe , ils l'attaquerent fi
heureuſement , que luy ayant
Et pris ſeptde ſes Galeres,ils mirent
les autres dans une entiere déroute
, aprés quoy ils n'eurent
aucune peine à ſe rendre maftres
de Corfou , & enfuite de
Modon & de Coron. Modonde.
meura ſous leur domination jul
qu'à l'année 1500. que Bajazet
II. Empereur des Turcs,l'attaqua
par Terre & par Mer ,
avec une Armée de cent qua-
- rante mille hommes , & plus de
deux cens vingt Voiles. Il y
J.
1
A
1
114
MERCVRE
eut une vigoureuſe reſiſtance ,
mais Contarin, Provediteur de la
Republique , craignant que les
Affiegez ne ſe rendiſſent , par la
crainte de n'eſtre pasſecourus ,
choiſit 5.de ſes meilleures Galeres
, & les ayant fait remplir de
munitions de guerre & de bouche
, dont il ſçavoit qu'ils manquoient,
il les envoya à Modon .
Il y en eut quatre qui entrerent
heureuſement dans le Port; mais
ce qui devoit ſauver la Ville, fut
la cauſe de ſa perte. Les Affiegez
eurent tant de joye de ce ſecours
, que pour le voir arriver
ils quitterent la défenſe de leurs
murailles . Les Turcs profiterent
de leur imprudence. Ily avoit
déja quelques bréches faites . Ils
y monterent , & n'y trouvant
qu'un fort petit nombre de Soldats
à les garder ,ils les taillerent
GALANT .
15
en pieces. Les Troupes qui eftoient
arrivées dans les Galeres,
voulurent leur réſiſter , mais ils
enfoncerent tout ce qui ſe prefenta
,& preſque toute la Ville
fut miſe à feu &àfang. Hs n'épargnerentny
le Commandant
de la Garniſon , ny les autres
Officiers , & firent couper la teſte
à André Falconi , Eveſque de
Modon ,qui eſtoit venu en habits
Pontificaux animer les Habitans
à ſe défendre .
Monfieur Moroſini , Generaliffime
, s'eſtant rendu devant
cette Place avec une partie des
Troupes leſoir du 22. de luin
dernier , viſita le Port le lende
main, & reconnut les endroits
propres pour le débarquement
du reſte de l'Armée. Ce débarquement
ſe fit en tres bon or
dre , & fans que les Infidelles fif
L
116 MERCURE
ſent grand effort pour s'y oppo
ſer. Les Lignes de circonvallation
furent commencées , & on
s'empara du Fauxbourg fans
beaucoup de réſiſtance. Deux
jours aprés , une Batrerie de dix
Mortiers s'eſtant trouvée en
eſtat , le Generaliſſime ne voulut
point les faire tirer , qu'il
n'euſt écrit auGouverneur de la
Place , pour luy faire voir le peu
d'eſperance qu'il devoit avoir
d'eſtre ſecouru par Ismaël Bacha
,General des Troupes de la
Morée ,qui venoit d'eſtre défait
prés de Navarin , & dont l'Infanterie
s'eſtoit diſſipée aprésla Bataille.
Illuy repreſentoit en mefme
temps ce qu'il devoit craindre
de ſon imprudente opiniatreté
, s'il refuſoit de ſe rendre
aprés tant d'heureux ſuccés des
armes de la République.Le Gou
GALANT. 117
verneut répondit avec fierté , &
aufſfi-toſt on fit joüer les Mortiers
, qui firent an feu continuel.
Il y eu grand nombre de
maiſons brûlées ,& pour empêcher
que cet Incendie n'épouvantaſt
trop les Habitans , on fit
mettre les Femmes & les Enfans
dans des Caves du Chaſteau qui
eſt vers la Marine. Les Soldats
feretirerent ſous les voûtes des
Tours , pour eſtre à couvert des
Bombes &des pierres ; & outre
plus de neuf cens hommes, dont
la Garniſon eſtoit compoſée , il
y avoit quantité de Canonniers.
C'eſt ce qu'on apprit d'unGrec
qui s'eſtoit rendu au Camp. Les
Affiegeans continuerent à faire
grand feu de toutes les Batteries
qu'ils avoient fait élever en diversendroits
; & fur ce que les
Ingenieurs promirent d'attacher
18 MERCURE
dans peu de jours le Mineur au
corps de la Place, le Generaliffime
envoya ſommer de nouveau
le Commandant.Ildemanda
une ſuſpenſion d'armes pour
toute la nuit afin de deliberer fur
la réponſequ'il avoit à faire.Elle
fut encore pleine de fierté , ce
qui fut cauſe qu'on pourſuivit
le travail . On avoit déja commencé
à ouvrir deux Boyaux
pour former deux attaques , &
l'ondreſſaune nouvelle Batterie
de trois Canons , qui tira avec
beaucoup de ſuccés. Monfieur
leChevalierde Vernede poufla
la Tranchée qu'il conduifoit,jufqu'au
pied de la Contreſcarpe.
Il fut impoſſible d'avancer également
le travail de l'autre , à
cauſe qu'on trouvoit le roc ou
du ſable mouvant en pluſieurs
endroits. Toute l'Artillerie des
,a
GALANT. 119
Affiegez ayant eſté démontée
par les Batteries , dont l'effet fur
tres-heureux , le Generaliffime
leur fit offrir encore une fois
une Capitulation favorable , s'ils
vouloient rendre la Place avant
que le Mineur y fuſt attaché. Ils
declarerent que leur reſolution
étoit de ſe défendrejuſqu'àla der.
niere extremité,& cette réponſe
obligea de pouſſer les deux attaques
juſqu'à la Contreſcarpe.On
fit la deſcente du foſſé , où l'on
ſe mit à couvert du feu des Ennemis.
Deux pieces de Canon
qu'on avoit portées ſur une hauteur
, commencerent à leur faire
un grand dommage , & alors
n'eſperant plus de ſecours,ny de
pouvoir plus long-temps défendre
la Place , ils firent paroiſtre
l'Etendard blanc.Deux des prin
cipaux de la Garniſon vinrent
120 MERCURE
trouver le Generaliffime , qui
remit au lendemain à regler les
Articles de la Capitulation. Il ne
leur envoya point d'Otage, mais
les Turcs en envoyerent fix à
bord de la Galere Capitane , &
ils y paſſerent la nuit.On apprit
d'eux que le Seraskier, qui avoit
fait entrer cinq cens Soldats , &
cent Canonniers dans la Place
avant que l'on en formaſt le
Siege , avoit mandé à Cidi
Achmet Aga , qui en eſtoit
Gouverneur , qui la défendiſt
pendant quinze jours , & qu'il
la rendiſt enſuite, s'il n'eſtoit pas
fecouru. Il executa cet ordre,
& ne demanda à capituler que
le 7. de Juillet , la Place ayant
eſté afſiegée dés le 23. du mois
précedent. La Capitulation fut
reglée le 8. à condition que les
clefs des Magaſins de munitions
feroient
GALANT
DE
LA
ANOTHEQUE
LYON
br
l'Eteudard de Saint Mare fut
Aouft 1686 . F
MERCURE
Ui
es
les
clets des Magaſins de munitions
feroient
GALANT.
DEC
VILLE
feroient remiſe le mesme jour
entre les mains de Monfieur Moroſini
; que les Turcs porteroient
tous leurs Etendards à bord de
la Galere Capitane ; qu'ils fortitoient
tous dans quatre jours , les
Soldats avec leurs armes , & autant
de bagage que chacun
d'eux en pourroit porter , & les
Habitansde la meſme forte avec
une partie de leurs meubles ;
qu'on leur donneroit des Vaifſeaux
pour les tranſporter en
quelque Port de la Coſte de Barbarie
; qu'ils laiſſeroient tous les
Eſclaves Chreſtiens , & que les
Negres & Negreſſes qui ſe trouveroient
alors dans Modon, demeureroient
eſclaves de la Republique.
Ces Articles ayant
eſté ſignez , on fit entrer cent
hommes dens le Chaſteau , où
l'Eteudard de Saint Marc fut
Aoust 1686 . F
122 MERCURE
arboré , & deux jours aprés les
Turcs fortirent de la Ville au
nombre de mille hommes capables
de porter les armes , avec
trois mille autres perfonnes . Il y
avoit dans la Place environ cent
pieces de Canon ,dont pluſieurs
eſtoient de fonte ,& quantité de
munitions dans les Magaſins.
Le 4. de ce mois Monfieur
l'Ambaſſadeur de Veniſe traita
quelques Miniſtres Etrangers
avec beaucoup de magnificence
,& fit faire des Feux de joye
devant ſon Hoſtel , avec de grandes
Illuminations dedans & dehors
, pour ſe réjoüirde ces bons
fuccez. Les Services du Repas
repreſentoient des Fortereſſes ,
des Vaiſſeaux , & d'autres choſes
, telles qu'en font les Italiens
dans leurs reſtins , & qu'ils appellent
Triomphes. Cet Ambaf
GALANT.
123
fadeur ſoûtient icy dignement
l'honneur de ſa Nation . Il eſt
magnifique , & tient une Table
auffi bonne & propre qu'elle eſt
delicate.
Quoy que la Province de Lu-
-xembourg ait une union natu .
relle avec la France , tant pour
fon voiſinage au centre de ce
Royaume , & pour ſa contiguité
à nos Frontieres , que pour la
poffeffion legitime qu'en ont evë
nos anciens Rois & Empereurs
François , toutefois en ayant été
détachée par la revolution des
- temps , elle ſembloit ignorer
qu'il y avoit eu en France un
Bien- heureux Pierre de Luxembourg
, qui eſtant originaire des
Ducs de ce nom , Seigneurs de
cette meſme Province, deſquels
deſcend l'Auguſte Maiſon des
Bourbons du coſté maternel ,
F2
124 MERCURE
s'eſtoit rendu encore plus confi
derable par la Sainteté de fa
Vie , que par la Nobleſſe de ſon
Sang.Ainſi il falloitdes François
dont les Ayeux l'avoient veu
Chanoine de Noftre-Dame de
Paris à l'âge de douze ans , Evêque
de Mets à quinze , & Cardinal
à dix- fept , pour faire connoiſtre
à tout ce Peuple , heureufement
revenu ſous la domination
de cette Couronne , l'obligation
qu'il a de le reverer.
C'eſt ce qu'ont fait les Peres Recolets
de Paris que Sa Majeſté
envoya il y a deux ans dans la
Ville de Luxembourg pour y occuper
le Convent de leurOrdre.
Le Bien- heureux Pierre de Luxembourg
eſtoit Fils de Guy
Comte de Saint Paul ,& de Matilde
de Chaſtillon. Il fut fait
Cardinal par Clement VII. Pape
GALAN T. 125
à Avignon en 1386. & mourut
l'année ſuivante en odeur de
fainteté , âgé ſeulement de dixhuit
ans. Quelques Autheurs
ont écrit qu'il a fait juſqu'à trois
mille miracles. Des choſes ſiextraordinaires
que publierent les
- Peres Recolets , ayant été écoûtées
avec reſpect , Meſſieurs du
- Conſeil en conceurent une idée
ſi relevée , qu'ils demeurerent
d'accord avec ces mêmes Religieux
, qu'on feroit une Solemnité
particuliere de ce Bienheureux
le s . de Juillet , jour
de fon deceds. Le Pere Olivier
Juvernay , Gardien de leur
Convent , fameux par ſes Predications
, jugea à propos de
commencer cette Feſte par une
Meſſe tres-folemnelle , & ce fut
Monfieur l'Abbé de Munster
qui officia, ce qu'il fit avec toute
F 3
126 MERCURE
,
la pompe, & toutes les ceremo
pies ordinaires àun Abbé croffe
& mître. La beauté de la Symphonie
répondit à celle des Voix
qui eſtoient en fort grand nom.
bre. Monfieur de la Bruyere,
Commandant de la Place en
l'absence de Monfieur le Mar
quis de Lambert , affiſta à ceu
Feſte , avec Meſſieurs du Conſeil
en Corps .A la fin dela-Meſſe
le Pere Gardien fit le Panegyri
que du Bien heureux , & prit
pour ſon Texte ce Verſet du
quatriéme Pſeaume. Scitote quo
viam mir ficavit Dominus Sanctum
fuum. Il fit connoiſtre que ſon
enfance avoit eſté remplie de
merveilles , ſa vie Angelique, &
ſa mort glorieuſe. De pluſieurs
endroits qui luy attirerent un
applaud ſſement general , il n'y
en ent point qui fatisfit davantaGALANT.
127
(
ge l'Aſſemblée , que celuy où il
dévelopa l'étroite alliance qui ſe
trouve entre la Province de Luxembourg
, & le Bien-heureux
dont il avoit entrepris l'Eloge.
On en avoit fait faire un Bufte
⚫tres-bien travaille,qui fut enſuite
porté en Proceſſion. Outre le
grand nombre de Religieux re
5 veſtus , quarante Enfans des premieres
Familles de la Ville richement
parez , environnerent
Je Saint Sacrement. La Ceremo
pie du matin fut terminée par
le Te Deum que l'on chanta ſolemnellement
, & aprés lequel
on donna la Benediction .
Toute l'apreſdinée de ce même
jour fut employée à une
Theſe, au haut de laquelle étoit
le Portrait du Bienheureux , &
aubas les Armes du Conſeil .Les
Poſitions estoient du Traité de
F 4
128 MERCURE
l'Eucharistie. On avoit choiſy
cette matiere comme la plus
convenable, pour ſeconder les
pieux deffeins de Sa Majefté ,
dans le ſoin qu'Elle prend de la
converfion des Calviniſtes , qui
ne ſe forment point de plus
grand obstacle que le Sacrifice
de la Meſſe. Afin de rendre cette
action plus utile , on avoit invité
les Lecteurs en Theologie
& les Perſonnes ſçavantes , tant
de la Ville que des lieux circonvoiſins,&
l'endroit où ſe fit cette
action fut l'Egliſe des meſmes
Religieux Recollets , dont le
Lecteur étoit dans la Chaire ,
où l'on a accoûtumà de preſcher.
Ily en avoir une autre plus baffe
pour le Religieux répondant . II
harangua d'abord le Conſeil,qui
eſtoit environné de tout ce qu'il
y avoit de Gens confiderables
GALANT. 129
C
par leur qualité & par leur me.
rite. La Diſpute fut bien ſoûtenuë
& bien reglée. On finit par
une Action de graces que le
Reſpondant rendit à ces me
@fieurs , & en meſme temps il
fleur preſenta la Théſe qui avoit
eſté expoſée tout le jour dans
l'Egliſe devant la Chaire du Predicateur
. Ils témoignerent la recevoir
avec joye,& la placerent
dans l'endroit le plus apparent
de la Chambredu Confeil. Elle
avoit eſté déja ſoûtenuë trois
ſemaines auparavant en preſence
de Monfieur le marquis de
Lambert , Gouverneur de Lu-
-xembourg , à qui elle étoit
dediée. Je croy que c'eſt la
derniere action publique à laquelle
il ait aſſiſté , ce Marquis
eſtant tombé peu de temps aprés
dans la maladie dont il eſt mort..
Fs
130
MERCURE
Il eſtoit Lieutenant Generaldes
Armées du Roy ,& avoit me.
rité ce Gouvernement par ſes
ſervices. Monfieur de Lambert
fon Pete avoit eſté auſſi Officier
General, & s'eſtoit acquis beaucoup
de reputation dans les
Armes. Sa Majesté a donné le
Gouvernement de Luxembourg
àMonfieur le Marquis de Bou-
Aers Lieutenant General de ſes
Armées , & ColonelGeneral de
ſes Dragons . Ce choix marque
tellement la Juſtice du Roy , qui
ne répand ſes faveurs que ſur le
veritable merite , que dans le
temps que Sa Majesté le nommoit
, le Public qui ne ſçavoit
point encore ſes intentions , le
jugeoit digne de cet important
Gouvernement. Le Roy adon
né à Monfieur de S. Rut les
apointemens qu'avoit Monfieur
GALANT. 131
de Bouflers. Il fert depuis fort
long-temps avec beaucoup de
diſtinction ; de valeur , & de
conduite.
Mademoiselle de S. Megrin
eſt morte icy le 16. du mois paf.
ſe , aprés avoir veſcu dans l'en.
tier détachement de toutes les
choſes du monde. Auſſi s'eſtoir
elle renduë tres- recommandable
pour ſa pieté & pour ſa vertu
parmy les Filles de Sainte Marie
du Faux-bourg Saint Germain ,
avec lesquelles elle a paffé prefque
toute ſa vie. Elle ſe nommoit
Marie de Quelen, & eſtoit
Fille de Barthelemy de Quelen ,
Comte du Broutay , Mareſchal
des Camps & Armées du Roy ,
Colonel du Regiment de Navarre
, & Capitaine des Chevaux
Legers de la Garde de la
feuë Reyne Mere , mort de la
E6
132
MERCURE
bleſſeure qu'il receut au Siege
de Tournay , aprés avoir ſervy
vingt-quatre ans avec beaucoup
de reputation . Il eſtoit Frere de
François de Quelen , Baron du
Broutay, LieutenantauxGardes,
tué à l'âge de vingt - ans,en commandant
les Enfans Perdus aus
Siege de la Baſſée , & Fils de
Gregoire de Quelen , Seigneur
du Broutay , Chevalier de l'Ordre,
Gentilhomme de la Chambre
, & Lieutenant du Roy au
Gouvernement de Rennes , &
de Claude Fouquet , Fille de
Chriftophe Fouquet , Seigneur
de Chalain , Conſeiller d'Eſtac
ordinaire , ſecond Prefident au
Mortier du Parlement de Bretagne
, Tante de. Madame la
Mareſchale de Bellefond , &
Tante à la mode de Bretagne de
Monfieur le Surintendant Fou
GALANT.
133
quet, Pere de Madame la Du
cheſſe de Charoft . Si Mademoi-
-ſelle de S. Megrin tiroit de grands
avantages de la Maiſon de Quelen
, dont j'aurois trop à vous
dire ſi j'en faifois un plus long .
détail , il ne luy eſtoit pas moins
glorieux d'eſtre Fille de Marie da
Stuart Cauffade , Comteſſe de
de la Vauguion , Princeſſe de
Carency , Marquiſe de S. Megrin
, qui a eſté Fille d'Honneur
de la feuë Reyne Mere , & qui
eſtoit Soeur de lacques Marquis
de S. Megrin, Capitaine General,
commandant en Chef les Armées
du Roy,Capitaine de deux
cens ChevauxLegers de laGarde
de SaMajesté , & de ceux de
la Reyne Mere , Colonel de...
deux Re gimens , l'un de Cavaleries&
l'autre d'Infanterie,cus
àla Bataille de Saint Antoine ,,
134 MERCURE
&enterré parordre duRoy dans
l'Egliſe de l'Abbaye de Saint
Denys.. Sa Veuve a épousé
Monfieur le Duc de Chaunes.
Il eſtoit forty , auſſi bien que la
Mere de Mademoiselle de S.
Megrin , du mariage de lacques
de Stuart de Cautfade , Comte
de la Vauguion , Chevalier des
Ordres du Roy , Capitaine des
deux cens Chevaux Legers de
fa Garde , grand Senéchal de
Guienne,avec Marie de Roquelaure
, de la Mere de feu Monfieur
le Mareſchal Duc de Gramont,
& de la Mere de feu мор-
fieur le Duc de Noailles, & Fille
de Mr le marefchal de Roquelaure
, Soeur de feu Monfieurle
Duc de Roquelaure, Ce lacques
de Stuart Comte de la Vauguion,
eſtoit Frere maternel de Loüife ,
Comteſſe de Maure, Mere de
feu Monfieur le Duc de Morte
GALANT.
135
mar , & Fils de Loüis de Stüart
de Cauffade, Comte de S. Megrin,
Chevalier de l'Ordre,Gentilhomme
ordinaire de la Chambre
, Mareſchal des Camps &
Armées , & Capitaine de cinquapte
hommes d'armes des Ordonnances
des Rois Henry IV..
& Loüis XIII . & de Diane Defcarts
, Princeffe de Carency ,
Comteſſe de la Vauguion,Veuve
de Charles Comte de Maure ,
Chevalier de l'Ordre du Roy ,
Soeurde Claude Deſcarts Prince
de Carency marié à Anne de
Caumont, Ducheffe de Fronfac
remariée à François d'Orleans
Comte de S. Paul, Frere du DUC
de Longueville, & Fille de Jean
Deſcarts , Prince de Carency
creé en 1586. Comte de la Vauguion
, Chevalier du S. Eſprit à
la premiere Promotion , Capitaine
de cent hommes d'armes ,
136 MERCVRE
& de cent Chevaux Legers des
Ordonnances de France , Colonel
d'un Regiment , Lieutenant
general des Armées des Rois
Charles IX. Henry III. & Henry
IV. Lieutenant General ,
Commandant en Chef pour le
Roy Charles IX. en Guienne ,
Mareſchal , Senechal , & Gouverneur
de Bourbonnois. La
Mere de cette Diane Defcarts ,
eſtoit Annede Clermont , Seoeur
de Henry nommé Duc de
Clermont & de Tonnerre , &
de Françoiſe de Clermont ,
Femme de Jacques de Cruffol
Duc d'Uſez , grande Tante de
Henry de Clermont Duc de
Luxembourg à cauſede ſa remme,&
Fille d'Antoine , Comte
de Clermont & de Tonnerre ,
Premier Baron , Conneſtable
grand Maiſtre & Gouverneur
de Dauphiné , & de Françoiſe
GALANT.
137
de Poitiers , Soeur de Diane de
• Poitiers , Duchefſe de Valenti-
■ nois . Ce Jean Deſcarts étoit Fils
unique de François Deſcarts ,
Seigneur de la Vauguion , &
d'lſabeau de Bourbon , heritiere
des Princes de Carency , puifnée
des Comtes de la Marche
& de Vandoſme, fortie puiſnée
I des Ducs de Bourbon .
Meffire Charles-Eftienne de
Boutenaz , Comte de Hombourg
, Baron de Lenty , Gentilhomme
ordinaire de la Chambre
du Roy , & Grand-Tranchant
de la Couronne, eſt mort
le 15. de ce mois âgé de 63.ans .
Il defcendoit de l'ancienne Famille
de Boutenaz Chaſtelier en
Touraine, alliée aux Maiſonsde
Maillé Brezé , Arquian- Monti
gny Cherman , Gondoüin ,
Montdoucer , Cangé , la Cour
d'Argi & Bleré , qui ont donné
,
138 MERCURE
France ,
, &
des Maréchaux & Amiraux de
&avoit épousé Dame
Marie Marguerite de Coligny ,
qui eſt morte fans avoir laiſſe
d'Enfans. Elle eſtoit Fille de
Charlesde Coligny , Marquis
d'Andelot , Chevalier des Ordres
du Roy ,& fon Lieutenant
General en Champagne
d'Huberte de Chaſtenay, Dame
d'Inteville , Baronne de Lenty ,
& avoit pour Ayeul & pour
Ayeule , Gaſpard , Comte de
Coligny, Seigneur de Chaſtillon ,
Chevalier de l'Ordre du Roy ,
Amiral de France , & Charlote
de Laval , sille de Guy XV..
du nom , Comte de Laval , &
d'Antoinette de Daillon ; pour
Biſayeul & pour Bifayeule,Gafpard
de Coligny , auſſi Chevalier
de l'Ordre , & Maréchal de France
, & Loüiſe de Montmorency ,
Soeur d'Anne de Montmorency ,
GALAN T.
139
Pair & Conneſtable de France ;
& pour Triſayeul & pour Triſayeule
, Jean de Coligny , Seigneur
de Coligny , d'Andelot &
de Chaſtillon , & Eleonore de
Courcelles , Fille de Pierre de
Courcelles,Seigneur de Liebault
& de Tanlay,&de Pregente de
Melun. Je vous ay déja marqué
bien des fois combien la Maiſon
- de Coligny eſt illuſtre,& que les
Comtes de Coligny ſont décendus
des anciens Ducs & Comtes
de Bourgogne. Elle porte de
guentes, à l'Aigle d'or , becqué ,
membré, & couronné d'azur , &
cellede Boutenaz porte degueule,
àla Bande d'argent , chargée de
trois Etoiles de fable, accompagnée
de trois Lys d'orau naturel.
Meffire Denys Defira,Docteur
en Theologie de la Faculté de
Paris ,& Curé de S. Coſme & S
140
MERCURE
Damien , mourut le meſme jour
13. Il eſtoit Fils de feu Monfieur
Defita , fameux Avocat au
Parlement de Paris ,& Frere de
Meffire Jacques Defira , Lieutenant
Criminel au Chaſteler de
Paris , & auparavant Procureur
Generalaux Requeſtes de l'Hoftel
.
Peu de joursau paravant on
avoit perdu un fort ſcavant
homme , appellé Jean Bapriſte
Cotelier. It estoit de Nimes , &
eſt mort icy , Profeſſeur Royal
en Langue Grecque , le. Lundy
12. de ce mois. Monfieur Coetlier
for Pere , qui avoit une penfion
du Clergé en qualité de
Miniſtre converty , ayant pris
un foin particalier de l'élever
dans l'Etude des Langues & des
Sciences , afin de le rendre capablede
ſervir un jour l'Eglife, pria
GALANT. 141
Monfieur l'Eveſque de Chartres
, dans le temps que l'Aſſem
bléeGenerale du Clergé ſe tenoit
a Mante en 1641.de témoi
gner à la Compagnie qu'ilauroit
eſté bien-aiſe de luy faire voir à
quoy il avoit employé l'argent
de ſa Penſion . Son fils , qui n'avoit
alors que douze ans, fut introduit
dans la Salle , où il farprit
toute l'Aſſemblée par les
marques qu'il donna d'une capacité
extraordinaire. Il expliqua
Ja Bible en Hebreu à l'ouverture
du Livre , rendit raiſon des difficultez
qui luy furent faites ,
tant fur la conſtruction de la
Langue , que de ce qui dépendoit
des Uſages des Juifs ; il fit
la même choſe , & avecla mefme
facilité , à l'égard du Nouveau
Teſtament Grec , & acheva
par quelques Démonſtra
142 MERCURE
zions de Mathematique en expli
quant les Définitions d'Euclides.
Celaparut comme un prodige
en fon âge , & la Compagnie
fouhaitant loy prêter quelque
fecours , afin qu'il continuaft
ſes Etudes , il fut reſolu , que
n'eſtant pas de la qualité requiſe
pour eſtre employé ſur l'Etat , &
fon Perey eſtant déja , couché
pour fix censlivres , cette Penſion
luy ſeroit augmentée jufqu'à
mille livres , pour luy don
ner moyen d'avancer ſon Fils
dans les Sciences .On luy ordonna
en même temps la fomme de
trois cens livres , qui luy fut
payée pour l'aider à acheter les
Livres qui luy eſtoient neceſſaires.
On peut juger de la grande
érudition qu'avoit Monfieur
Cotelier quand il eſt mort , par
ce qu'il ſçavoit dés ſon bas âge.
C
GALANT.
143
Voicy les Livres qu'il a donnez
au Public.Ioannis Chryfoftomi Homiliæ
quatuor , & Interpretio Danielis.
C'eſt un in quarto imprimé
en 1661. Opera Sanctorum Patru
qui temporibus Apostolicis floruerunt.
Ce font deux volumes in
folio , imprimez en 672.Ecclefia
Grace Monumenta , imprimez
en trois volumes in quarto en
1677.1681.81686 .
La neceſſité de mourir eſt indiſpenſable
pourtous les hommes
, & fi la mort en emporte
tousles jours un ſi grand nombre
ſans diſtinction d'âge , de naifſance
, de merite& de ſçavoir ,
ce n'est pasque l'on nous laiſſe
ignorer les choſes qui peuvent
procurer une longue vie. Monſieur
Emery eſt un de ceux qui
enteignentde plus ſeurs moyens
pour la prolonger ,& vous n'en
144 MERCURE
douterez pas , quand ce que j'ay
àvous en dire, vous aura appris
dans quelle eſtime il eſt là deffus.
Monfieur Emery eſtoit un
des Apoticaires du Roy , étably
àParis ſuivant la Cour. Il eſtoit
de la Religion P. R. & comme
Sa Majesté commença par ceux
qui estoient à ſon ſervice , & à
celuy de la Cour , à faire connoiſtre
ſes volontez , Monfieur
Emery ne fut pas des dernier à
obeïr. Il ſe défit de ſa Charge ,
de forte qu'on ne peut imputer
l'abjuration qu'il fit enſuite , à
d'autres motifs qu'à celuy d'avoir
eſté convaincu des Veritez
Evangeliques , qu'il n'eut pas
plûtoſt connuës , qu'il renonça
à l'Herefie de Calvin. Il s'est fait
Docteuren Medecine depuis ce
temps - là , & le Public ſouhaitant
qu'il repriſt ſes Laboratoi
res,
GALANT.
145
res , le Roy , à qui ſa capacité
eſt connuë, luy a donné un Brevet
, afin qu'il puiſſe faire fon
Cours de Chimie comme à l'ordinaire
. Il l'a recommencé dans la
ruë S.Jacques, proche la Fontaine
S.Severin,où il a étably ſon Laboratoire
. Tout le monde demeure
d'accord que l'on tient de luy les
plus belles lumieres de la Chimie
, & les Ouvrages qu'il a
donnez au Public ,& les nouvelles
experiences qu'il a faites ,
en font foy.
Il y a quelque temps que
☑ je vous envoyay une Air à la
loüange du Chocolat , compoſé
par Monfieur de Bacilly.Ses Amis
luy en ont demandé un en faveur
du Café, qui ne vous plaira
pas moins,non ſeulement pour
le chant,mais auſſi pour les paroles
, cet illuſtre Auteur réüffif
Aouft 1686.- G
146. MERCURE
ſant également en l'un & en l'au
tre.
Γ AIR NOUVEAU.
Café delicieux , dont la douce
M'aſceu garantir tant de fois
D'un impitoyable Rhume ,
Qui venoit deſoler ma voix.
le ferois un ingrat
Sije ne chantois à ta gloire,
Nargue du Chocolat ,
Ie n'en veux jamais boire ,
Fy du The ,
Et vive le Café.
Cet air eſt un recit de Baſſe ,
qui ne cede à aucun de plus de
cent que Monfieur de Bacilly a
compoſez depuis vingt- cinq ans
qu'il s'aviſa de faire de ces fortes
de recits de Baſſe , dont il eſt
GALANT.
147
'Inventeur. On peut en voir la
Liſte dans le ſecond Recüeil de
•ſes Airs Bachiques , qu'on vend
chez le Sieur de Luynes , & autres
Libraires du Palais , avec
tous les Livrestant de ſa Compoſition
, quede celle du fameux
Monfieur Lambert , auquel il a
adreſſé depuis peu une Lettre en
Vers&en Profe , pour remerciment
de l'eſtime particuliere
qu'il témoigne faire de luy en
toutes fortes de rencontres. En
effet la maniere dont Monfieur
Lambert en parle,fait affez connoiſtre
qu'il luy trouve tout ce
qu'on peut defirer dans un parfait
Maiſtre de Chant en tou
tes ſes circonftances. Je ne vois
repete point ce que je vous ay
déja dit de fon Livre de l'Art de
Chanter , ſi vanté non ſeulement
des muſiciens , mais encor
G 2
148 MERCURE
re de ceux qui faiſant prof ſſion
de parler en public , ont befoin
de bien ſçavoir la prononciation
& la quantité qu'il a establie ſur
les Sillabes des mots qui ſe rencontrent
dans le chant François,
&dans la declamation . Vous
ſçavez combien les deux Livres
de ſes Airs Spirituels sõt eſtimez .
Les Prefaces qu'il y a miſes font
voir la difference qu'il y a entre
un Air& un Chant Spirituel,qui
d'ordinaire n'étoit qu'un Cantique
ou Motet François , au lieu
que ſes airs outre la modulation,
ont un agrément que d'autres
que luy auroient peine à leur
donner.
Je ne cherche pas ſeulement
à vous faire part des nouvelles
de l'Europe , j'en ramaſſe encore
des autres parties du Monde , &
la Lettre ſuivante en eſt une
GALANT.
149
preuve. Elle eſt écrite de Surate,
qui eſt une Ville confiderable
dans les Etats du mogol , de la .
quelle je vous ay parlé fort amplement
dans la ſeconde Partie
de ma Lettrede Juillet , lors que
je vous ay fait la Deſcription de
la pluſpartdesPays où le Roy de
Siam trafique .
P
A Surate le 2. Ianvier 1686.
Endant les mois de Septembre
d'Octobre derniers, il arriva نم
cinq Navires Portugais à Goa , fur
lesquels on avoit fait embarquer à
Lisbone deux mille cinq cens Soldats
en vingi'deux Compagnies ; mais
ondit qu'il en est mort fix ou ſept
cens pendant le Voyage , &fept à
huit cens depuis leur arrivée ,
qu'ainsi il n'en reste pas le quart
en estat de porter les armes. C'est
un malheur affez ordinaire aux
G3
150
MERCURE
:
Portugais. Le Raia Saumagi, contre
lequel ils font en guerre , les
laiffe à present affez en repos, &
euxde leur cofténefont aucune entrepriſe
contre luy . C'est le Fils du
fameux Raja Sivagi. Quoy que ce
Prince ne poffede pas les grandes
qualitez de fon Pere , &que ses
forces ne soient pas comparables à
celles du Grand Mogol , il ne laiſſe
pasdeſe maintenir ,, & de faire
des courſes continuellesſurſesTer
res. Le Mogolest vieil, & il a pla
fieurs Enfans , qui attendent qu'il
foit mort pour s'emparer de l'Em
pire. Chacun faitsa brigue la plus
puiſſante qu'il peut , er plusieurs
Raias ou Princes Gentilssefontfoulevez.
Il y a quatre ou cinq ans que
le Mogol a quitté Agra & Deli .
Villes où il faitson ordinaire ſejour,
Il est campédepuis pres d'un anſur
Lesfrontieres des Royanmes de Vi
GALANT.. IST
ily
Siapour & de Golconde , dans la
croyance qu'il a que sa prefence
fera agir ſes Generaux avec plus
de vigueur qu'ils n'ont fait jusqu'à
preſent . Il envoya afept ou
huit mois Sultan Tarache , Son
Second Fils , avec dix - huit ou
vingt mille hommes pour afficger
la Ville de Viſiapour , mais apres
y'avoir perdu la plus grandepartie
de ſes Troupes , tant par les
maladies , que par la famine &
par le fer , il a esté obligé de lever
le Siege. On dit que la difettea
esté si grande dans le Camp des
Affiegeans , que la livre de bois à
braler a valujusqu'à un écu, &les
vivres à proportion . Le Roy deGolconde
craignant que si le Mogol
s'emparoit de Viſiapour , ilne lug
priſt envie d'en faire autant deſes
Etats, luy declara la guerre ily a
quatre ou cinq mois. Son Armée
G4
1.5.2
MERCURE
remporta d'abord quelque avantaä
ge, ce qui obligea le Mogol d'envoyer
contre luy Sultam Azem ,
l'ainéde fes Fils , avec de nouvel
les Troupes. On dit que quelques
Officiers generaux de l'Arméede
Golconde , & les Troupes qu'ils
commandoient , s'estant joints à
Darmée d'Azem , il prit la Ville
de Bagnagar,Capitale du Royaume
de Golconde , & que le Roy avoit
esté obligé dese retirer dans la Fortereſſe
qui porte le mesme nom ,&
qui n'est qu'à une licuë de Bagnagar.
C'est une choſe étonnante , que
depuis deux mois que cette Nouvelle
court , on ne peut sçavoir fi
elle est vraye en toutes ses circon
Stances , quoy que Surate ait grande
communication avec Bagnagar;
mais les chemins sont si bien fermez,
que l'on n'en reçoit aucunes
Lettres. On tient que le Mogol en
GALANT.
153
tretient toutes ces Guerres par politique
, & pour tenir toûjours ſes
Enfans , & les Grands de ſon Royaume
en haleine , & les empécher
de faire quelques complots contre
luy. Il a d'autant plus ſujet d'apprehender
que cela ne luy arrive ,
qu'il leur en a donné l'exemple , en
s'emparant de la Couronne aupréjudice
defon Pere , & de ses deux
Freres aifnez.
Vous sçavez que dans le temps
que le Tartareſerendit maistre de ...
La Chine , il obligea fes nouveaux
Sujets à ſe tenir toûjours la teste
rafée. Comme c'est le plus grand
affront que l'on puiſſe faire à un
Chinois , de luy couper les cheveux ;
quelques grands Seigneurs particu
liers , Sous pretexte de défendre la
Liberté que l'on opprimoit , ſe can.
tonnerent en divers endroits de ce
vaste Empire. Celuy qui a donnéle
G
154
MERCURE
plus de peine au Tartare, s'appelloit
Gofangoy. Celay- cy s'estant formé
un Royaume particulier dans trois
Provinces méridionales de la Chine
luy a réſiſté pendant plus de trente
ans. Coxinia , ce fameux Pirate ,
qui prit il y a quelques années l'Iſle
deFormosa fur les Hollandois , s'eſtoit
auſſi emparé de quelques Ifles
& de quelques Ports de Mer de la
Chine. Les Chinois qui fuivoient le
party de ces deux Seigneurs , portoient
les cheveux longs , maisGo-
Sangoy estant mort depuis quatre
ou cinq ans , ſes Enfans nese font
pas trouvez en pouvoir de ſe con-
Server avec la mesme vigueur que
leur Pere , & le Tartare s'est mis
en poffeffion de ces trois Provinces
meridionales , comme il avoit fait
auparavant de tout ceque Coxinia
poffedoit. On nous apprit mesme il
ya déja un an , que cet Empereur
GALANT 155
avoit conquis l'Iſle de Formofapar
une puiſſante Armée Navale qu'il
yavoit envoyée ,&par la trabifon
des Principaux Ministres d'un des
Fils de Coxinia , qui estoit monté
aprés la mort de fon Pere, fur le
Trône que ce grand Capitaine avoit
eu tant de peine à élever. Ainsi on
peut dire que les Chinois font à
preſent entierement Subiuguez, &
que le Tartare est le plus grand
Seigneur qu'ily ait en Orient .
La Compagnie Angloiſe a icy
neuf ou dix Navires à renvoyer en
Europe , mais il luy est impoffibie
d'en charger la moitié, parce qu'il
ne luy en est venu que trois cette
année , &fort peu de Capital.
Le Negoce de la Compagnie de
Hollande roule toûjours à l'ordi
naire. C'est un Corps fi fort &fi
bien composé , que quelque maladie
qui l'attaque , on n'y remarqueja-
G6
116 MERCURE
mais d'alteration . Aussifaut - il de
meurer d'accord que la maniere
avec laquelle les Hollandois Sçavent
ménager leurs forces , est admirable.
Ils s'emparerent de Bantam
il y a trois ou quatre ans ,&
en firent chaſſer les Nations d'Europe
, ce qui a fait perdre à la
Compagnie Angloiſe prés de la
moitié du profit qu'elle retiroit des
Indes. Ie vous manday par ma Let
tre du mois de Ianvier 1685.qu'a
yant trouvé la Fortereffe de l'Isle
de Quichemiche , qui est dans le
fein Persique , & peu éloignée d'Ormus
, fort mal pourveuë de Soldats ,
& des choses neceffaires pour fe
deffendre , ils s'en estoient rendus
maistres. Le ſujet qu'ils prirent
pour faire cette expedition , est
qu'autrefois ils payoient l'entrée des
Marchandises qu'ils apportoient
en Perfe ,&de celles qu'ils en ti-
"
GALANT.
157
roient. Ce droit estoit de dix pour
cent de l'entrée , & de quinze pour
cent de la fortie. Le Negoce qu'ils
faisoient alors en Perſe estant de
plus de cinquante mille Tomans
chaque année , ce qui montoit à
fept cens cinquante mille écus , à
prendre le Tomanà cinquante écus,
ils firent il y a vingt-cinq ou trente
ans un Traité avec le Roy de Perfe
par lequel ce Prince les exemptoi
de tous droits d'entrée & defortic,
condition que tous les ans ils ache.
teroient de luy trois cens charges de
Soye , chaque charge peſant trente
fix Mans de Perſe , ou quatre cens
trente-deux livres , poids de Fran
ce , à quarante-huit Tomans , ou
Sept cens vingt écus la Charge , qui
eftoit à la verité un prix un pem
plus haut qu'elle ne valoit dans le
Pays , mais l'exemption de droits
qu'ils avoient, & qui auroient mon
138 MERCURE
:
téà uneſomme confiderable à cau
fe du grand Commerce qu'ils fai-
Soient, estoit cauſe qu'ils trouvoient
encore mieuxleur compte àprendre
la Soye à ce prix là , qu'à payer lis
droits d'entrée &defortie. Leur comerce
ayant beaucoup diminué de
puis ce temps là dans toutes les Indes,&
particulierement dans la Per-
Se, où ilsn'enfortplus quepour trei
zeàquatorze mille Tomans au lieu
de cinquante mille , l'obligation de.
prendre unesi grande quantité de
Soye leur est devenue àcharge outre
que les Officiers du Roy ne leurdon
nent que celle qu'ils ne peuvent
vendre aux autres Marchands. Il
faut encore remarquer que depuis
pluſieurs années la Soye est beaucoup
diminuée de prix ,deforte que
files Hollandois pouvoient l'ache.
ter à leur volonté , ils l'auroient.
pour 360. écus la charge , au Lieu
GALANTI
159
i
de 420. qu'ils la payent, & cette
difference fur trois cens charges
monte àplus de cent mille écus cha..
que année. Aprés avoirfait plufleurs
plaintes de l'injustice que les
Officiers du Roy de Perſe leur fai
Soient , & demandé inutilement
que puisque le Negoce estoit dimi
nue, ainsi que le prix de la Soye, o
leur diminuaſt aussi quelque chose
de la quantité qu'ils en prenoient
& du prix qu'ils en payoient , ils
s'estoient emparez de plusieurs.
Marchandises appartenantes aux
Armeniens & à d'autre Suiets de
ce Prince , & avoient actuellement
huit ou dix Navives moüillezSous
la Fortereffe de Quichemiche, mais
ibsont esté obligez de la rendre
aussi bien que les Marchandises
dont il s'estoient faiſis , fans qu'il
ayent eu aucune fatisfaction fur
leurs demandes, on en impute la
160 MERCURE
faute à la mauvaiſe conduite du
Commandant de leur Escadre qui
eft mort en ce temps- là.
Il eſt arrivé depuis quelque
temps un differend d'une nature
affez extraordinaire. Quoy
que l'Intereffe euſt bon droit, il
a mieux aimé payer que d'intenter
un procés , & vous en
allez ſçavoir les raiſons .Unjeune
Marquis , qui n'avoit pas encore
eu le temps de ſe ruiner, parce
qu'il ne joüifſoit que du revenu
de ſon bien , & qu'il ne
trouvoit pas tout le credit dont
il auroit eu beſoin pour foûtenir
les exceſſives dépenſes où il
eſtoit naturellement porté , devint
éperdument amoureux d'une
jeune perſonne , qui n'eſtoit
Demoiſelle que par le privilege
qu'ont aujourd'huy toutes les
GALANT. 161
Filles de porter ee nom. Elle
avoit fort peu de bien,& n'ayant
Pere ny Mere , elle demeuroit
chez une Tante , dont la fortune
eſtoit mediocre , ce qui pouvoit
l'obliger à fermer les yeux fur
beaucoup de choſes , & à n'eſtre
pas fâchée que les viſites que ſa
Niepce recevoit luy fuſſent utiles.
Le Marquis, dés les premiers
jours de ſa paſſion, ſouhaita d'en
donner de ſolides marques par
quelque preſent de prix , & qui
ne luy coûtaſt guere. Ce n'eſt
pas qu'il euſt envie d'épargner ,
mais il n'avoit point d'argent ,
& ne ſçavoit où en prendre. Il
confulta fon Valetde chambre ,
qui eſtoit le confident de toutes
ſes affaires de coeur , & bien
ſouvent ſon Rival ſecret . C'eſt
l'ordinaire , & les maiſtres qui
font magnifiques , ſont ſujets à
162 MERCURE
faire des liberalitez , dont les
Valets de Chambre qui les procurent,
ſçavent quelquefois partagerle
fruit. Celui- ci dit au Mar--
quis qu'il ſçavoit des Colliers de
Perles, façon de fines,auſquelsles
Orfèvres étoient trompez tous
les jours,& que pour trois Louïs
tout au plus il luy en feroit avoir
un , qui ſeroit eſtimé deux mille
francs de tous ceux qui le verroient
; qu'on avoit beau moüiller
ces Colliers , & les grater
avec un couteau , qu'ils demeuroient
toujours dans le meſme
eſtat , que l'eau en eſtoit tresbelle
, ſemblable à celle des Per
les fines , changeante , faisoit la
gorge de Pigeon ; que la fueur
n'attachoit point ces Perles au
cou; qu'elles n'y tenoient point
meſme en les moüillant ,& qu'il
s'en falloit fort peu qu'elles EJ
:
مل
GALANT..
163
peſaſſent autantque les fines ;
que s'il vouloit en eſtre perfuadé
, il le meneroit à la ruë du
petit Lyon, proche cellede Sain:t
Denis , chezun Marchand appellé
Breton,& laquin ſon Affocié
, & que ces Marchands qui
vendoient ces Perles en gros c
en détail , donnoient un Biller
de garantte , par lequel ils affeuroient
qu'on les portoit fans
qu'elles changeaffent. Le Marquis
luy répondit qu'il avoit veu
de ces fortes de Colliers , mais
que la verité ſe découvrant aifés
ment, on ne les pouvoit donner
que pour tromper le public de
concert avec celles qui les réce
voient , & qu'ainſi ce n'eſtoit
pas le moyende gagner un coeur
que le manque de fortune pouvoitrendre
intereſſé. Le Valer
deschambre , qui ne manquois
164 MERCURE
ny d'adreſſe , ny d'eſprit , dit
à ſon maiſtre qu'il ne ſe miſt en
peine de rien , & qu'il donnaſt
le Collier ; qu'avant qu'il fuſt
reconnu pour faux , il pourroit
avoir letemps de gaguer le coeur
de ſa Maîtreſſe , qui auroit enfuite
de la peine à le reprendre,
&qu'en tout cas il ſe repoſaſt
fur luy ; qu'il produiroit un Vendeur
qui le tireroit d'affaire , en
avoüant qu'au lieu d'un Collier
de Perles fines qu'il auroit montré
d'abord, il luy en auroit livré
un faux , dont manque d'argent
il luy feroit un Billet de deux
cens Loüis payable en deux ans,
& que ce Billet remis entre les
mains de la Demoiselle , luy
tiendroit lieu de preſent , en attendant
qu'il fuſt en eſtat de le
retirer par un Preſent effectif
Le Marquis conſentit au ſtrata
GALANT.
165
geme. Après tout , ce n'eſtoit
qu'une Bourgeoiſe qu'il vouloit
tromper , & quand la choſe auroit
eſté ſçeuë , elle ne pouvoit
luy faire grand tort. Il acheta le
Collier , l'alla porter à la Belle ,
& en receut des remerciemens
tres gracieux. On luy marqua
tant de joye de ſa viſite qu'on
l'arreſta juſqu'au foir. Auffi-toft
qu'il fut forty , la Demoiselle
montra le Preſent. La Tanteaprés
luy avoir donné quelques
leçons de Sageſſe , la felicita fur
la liberalité du jeune marquis.
Elle trouva le Collier tres-beau ,
& le jugea fin. Unede ſes Amies
qui la vint voir le lendemain
au matin , & qui ne s'y connoifſoit
pas mieux que la Tante ,
fut du meſme ſentiment.Cependant
afin d'en ſçavoir le prix au
juſte , elle l'engagea à l'accom
166 MERCURE
pagner chez un Orfévre de ſa
connoiſſance , qui luy en diroit
la verité. La demoiſelle le mità
fon cou, & fe rendit chez l'Orfévre.
C'eſtoit un homme fort
accommodé , & que le grand
étalage de richeſſes qu'on voyoit
dans ſa Boutique , faifoit croire
experimenté dans ſon meſtier ,
mais heureuſement pour notre
Marquis c'eſtoit un des plus
ignorans de cette Profeffion. Les
grands biens de ſon pere l'avoient
empeſché de travailler à
ſe rendre habile , & il s'eſtoit
occupé à ſe divertir , comme
font preſque tous ceux qui ſont
aſſeurez de ſe voir riches. Le
pere eftant mort , il avoit pris
poffeffion&de ſes écus & de
fon argenterie , & le bien d'un
homme, quel que foit l'Art dont
il ſe mefle , de rendant toûjours
GALANT.
167
1
hahile, quand meſmeil ſçauroit
fort peu de choſe , on venoit
chezluy de toutes parts. L'Amie
de la Belle à qui il vouloit aſſez
de bien , s'en eſtant d'abord attiré
quelquedouceur, luy demanda
en riant s'il l'aimoit affez pour
luy vouloir donner un Collier
pareil à celuy de ſon Amie. Il le
regarda , & eſtant prié de dire
ce qu'il croyoit qu'il valuſtjaprés
l'avoir regardé au cou de la Belle
avec plus d'attention,il ditque
ſi on l'avoit eu pour deux mille
frans , on n'avoit pas fait un
méchant marché . Cela fut entendu
d'un homme qui entroit
dans la Boutique de l'Orfèvre,
& qui voyant quelquefois la
Demoiselle fit le connoiſſeur fur
le raport de l'Orfèvre, & l'aſſeura
qu'elle avoit un beau Collier,
C'eſtoit un de ces honneſtes
168 MERCURE
Vſuriers ou Préteurs fur gages,
qui croyent faire grace aux gens
quand ils veulent bien ſe contenter
de prendre chaque mois
2. ſols par écu. Il venoit ſçavoir
de quelle valeur pouvoit eſtre
un Diamant ſur lequel il avoit
preſté cinquante Piſtoles. Aprés
que l'Orfévre eut répondu à ce
qu'il luy demandoit ſelon l'étenduë
de ſon ignorance , il fortit
avec la Belle qui ayant la deman
geaiſon des jeunes perſonnes ,
qui veulent paroiſtre magnifiques
enhabits, l'avoit prié de luy
preſter del'argent,mais les gages
qu'elle luy avoit offerts ne s'eftant
pas trouvez ſuffifans pour
avoir la ſomme qu'elle vouloit
emprunter , l'affaire n'avoit pas
eſté concluë. Elle luy en fit reproche
, & l'Ufurier luy repartit
franchement qu'il ne preſtoit que
fur
GALANT.
169
ſur de la Vaiſſelle d'argent ; ou
fur des Bijoux , & que ſi elle
vouloit luy laiſſer ſon fil de Perles
, il luy donneroit juſqu'à mille
francs , mais que ſi elle eſtoit
dans ce deſſein , il falloit qu'elle
vinft chez luy ſur l'heure , parce
qu'il partoit ce meſme jour pour
un Voyage d'un mois. La Belle
vitbien que dans la crainte qu'on
ne changeaſt le Collier , il ne
vouloit point le perdre de veu .
L'argent offert la tenta . Ce qui
la fit balancer , ce fut la crainte
de chagriner le Marquis fi elle
eſtoit quelque temps ſans ſe
parer du Preſent qu'il luy avoit
fait de ſi bonne grace. Comme
elle avoit de l'eſprit elle eut
bien-toſt imaginé une excuſe,&
les habits à la mode touchant
plus fon coeur que toute autre
choſe , elle ſe rendit avec ſon
Aoust 1686. H
f
1
170 MERCVRE
Amie chez l'Ufurier , qui luy fit
cacheter ſon Collier par les deux
bouts . On le mit dans une Boëte
qu'elle cacheta encore de fon
cachet , & ayant receu les mille
francs , elle s'en alla fort ſatisfaite
, d'avoir dequoy donner
dans l'étoffe . Son impatience ne
luy permit pas de differer plus
long-temps. Elle en alla choiſir
des plus belles , & ſuivant l'ufage
d'aujourd'huy , elle parut
quelques jours aprés dans une
magnificence qui paffoit tout ce
que celles de ſa condition ſe peus
vent permettre. Le Marquis fut
écouté aſſez favorablement , &
la Belle voulants'excuſer auprés
deluy , le pria de ne la pas condamner
, ſi elle attendoit un peu
de temps à porter le fil de Perles.
Elle feignit qu'elle n'avoit ofé
parler de ce Preſent àſa Tante,
GALANT.
171
parce qu'eſtant trop confiderable
elle n'auroit pas manqué à la
gronder de l'avoir recen ; qu'elle
prendroit fon temps pour cela,
& qu'il falloit la trouverde bonne
humeur pour luy avoüer la
choſe. Le Marquis qui ne ſou
haitoit rientant que de l'empefcher
de montrer les Perles , la
pria de ne ſe point attirer d'af
faire ,& vit fans aucun chagrin
qu'elle ne parlaſt de ſon Preſent
à perſonne. Il redoubla ſes empreſſemens
, & le plaifir qu'elle
ſe faiſoit deles recevoir , l'en re.
compenſoit d'une maniere à luy
faire avoir quelque remords de
la tromperie qu'illuy avoit faite.
Cependant par le ſecours de
l'argent qu'elle avoit tiré de l'Ufurier
, elle ſe mitdansune grande
parure , & comme l'ajuſtement
donne toûjours un nouvel
H 2
172 MERCURE
:
éclat à la plus belle perſonne,ſes
charmes furent plus vifs , & en
peu de temps on vit augmenter
lenombre de ſes conqueſtes. Le
Marquis ne put fouffrir de Rivaux
ſans luy en montrer beaucoup
de chagrin. Sa jalouſie ne
ſervit qu'à reculer ſes affaires .
La Belle enteſtée de ſon merite ,
ne put ſe reſoudre à ſe priver des
douceurs qu'on luy venoit débiter
de toutes parts, & le Marquis
à qui elle refuſa le ſacrifice qu'il
luy demandoit , prit le party de
ſe retirer. Elle fit valoir à ſes
Amans la perte qu'ils luy caufoient,&
rien ne couſtantquand
on a le coeur touché , chacun
chercha à l'envy à ſignaler ſon
amour par ſes liberalitez . Ainfi
les Preſens luy venant en abondance,
elle ſe vit bien- toſt en
eſtat de retirer ſon collier.Celuy
GALANT.
173
qui l'avoit en gage , & qu'elle
envoya querir pour luy rendre
ſon argent , voulut bien aller
chezelle , contre l'ordinaire des
Preſteurs , chez qui on va toû
jours terminer ces fortes d'affaires.
Il la connoiſſoit depuis longtemps
, & il en avoit déja uſé
de la meſme forte en d'autres
occafions. Elle prit la boëte où
le collier eſtoit enfermé , & en
rompit le cachet , qu'elle reconnut
pour eſtre le même qu'elle
yavoit mis. Il demeuroit d'ailleurs
fort bien imprimé ſur les
deux bouts du ruban. Ils arréterent
enſemble le compte de l'intereſt
qu'il falloit joindre à la
ſomme principale , & la Belle
ouvroit ſa bourſe pour payer le
tout en Loüis d'or , lors qu'il entra
un Orfévre qui luy rapportoit
une Bague qu'il avoit remiſe
H3
174 MERCURE
en oeuvre. Elle la fit voir à l'Vfurier
, & demanda en meſme
temps à l'Orfèvre s'il trouvoit ſon
collier beau. Il répondit aprés
l'avoir regardé de prés , que les
Ouvriers de ces belles Perles
avoient un ſecret qui n'acommoderoit
pas les Joüailliers , & qu'il
croyoit que ce collier ,tout faux
qu'il eſtoit , valoit du moins trois
Loüis . La Demoiſelle ſurpriſe ,
foûtint que le collier eſtoit fin ,
& en donna pour garant le Prê-
Leur meſme , devant qui l'Orfévre
, chez qui il l'avoit trouvée',
l'avoit eſtímé deux cens Loüis.
Le Preſteur ne pût en diſconvenir.
Il avoüa qu'elle ne pouvoit
avoir changé le collier , puis
qu'elle l'avoit tiré de ſon cou
pour le luy remettre entre les
mains , ſans qu'il l'euſt quittée
un ſeul moment , mais il dit en
GALANT.
175
meſme temps qu'elle ne pouvoit
defavoüer que celuy qu'il raportoit,
ne fuſt le collier qu'elle avoit
mis elle-meſme dans la boëte ,
puis qu'elle avoit reconnu le
cachet en le rompant ,& que ce
cachet eſtoit encore tout entier
fur le ruban. Elle répondit qu'il
étoit abſolumet impoſſible qu'un
collier fuſt devenu faux dans la
boëte,mais qu'on pouvoitavoir
fait faire un cachet pareil au
- fien , & rompu la cire pour
changer le collier. Ils conteſterent
long- temps, & chacun foûtint
ſa cauſe avec beaucoup de
chaleur. L'Orfévre qui estoit
preſent , n'eut point de party à
prendre. Il dit ſeulement qu'il
avoit eſté obligé de répondre
ſur la demande qu'on luy avoit
faite , & qu'il n'avoit rien dit
que de veritable. Aprés une
H 4
176 MERCURE
grande & longue difpute , on
tomba d'accord que l'on iroit
chez l'Orfévre qui avoit crû fin
le collier qu'on trouvoit faux ,&
qu'on reſoudroit ce que l'on auroit
à faire , aprés qu'il auroit
parlé. On ne perdit point de
tems. Le Preſteur y accompagna
la Belle , mais on l'alla chercher
inutilement. Il eſtoit de la Reli
gion P.R. & avoit trouvémoyen
de s'échaper du Royaume. Ainfi
on perdit toute eſperance d'avoir
aucun éclairciſſement de ce
coſté-là.On porta le collier chez
d'autres Orfèvres , & il y en eut
qui ne voulurent point décider
s'il eſtoit faux qu'aprés qu'ils
l'eurent peſé , mais enfin ayant
eſté reconnu pour tel , cet article
ne fut plus à conteſter. Le
Preſteur dit alors à la Demoiselle,
qu'il falloit qu'elle nommaſt ceGALANT
177
luy qui luy avoit vendu ce Collier
, & que c'eſtoit le moyende
tirer quelques lumieres qui leur
pourroient eſtre utiles. Elle ré-
- pondit qu'un de ſes Amis luy
= avoit fait ce Preſent , & le Prefteur
repliqua que la choſe n'en
pouvoit aller que mieux , puis
- que celuy qui luy avoit donné le
Collier , n'ayant point d'argent
à rendre,quand il ſeroit faux, ne
ſe feroit pasde peine de dire la
verité , au lieu qu'un Orfevre refaſeroit
toûjours de la dire,moins
encore parce qu'on l'obligeroit
à reſtituer l'argent , que par
l'affront que luy feroit recevoir
une tromperie ſi criminelle. Le
Marquis qu'elle nomma, n'eſtoit
pas moins difficile à trouver que
l'Orfèvre Proteſtant. On ſcavoit
qu'il avoit quitté Paris , &
qu'il avoit pris employ dansl'Ar-
Η
178 MERCURE
mée des Venitiens. Le bruic
couroit meſme qu'il avoit eſté
tué; & quand la Nouvelle auroit
eſté fauſſe , la Belle dit qu'elle
n'eſtoit pas d'humeur à attendre
le payement de ſon Collier jufqu'à
fon retour ;& qu'on ne
ſe perfuaderoit pas dans le monde
qu'un habile Preſteur ſurgageseuſt
donné une ſomme confiderable
ſur un Collier faux ;
que ces Meſſieurs - la eſtoient
demy Joaüilliers , à cauſe de la
quatité de Pierreries qu'on leur
mettoittous les jours entre les
mains, & qu'enfin elle vouloit
leCollier fin qu'elle luy avoit
donné , ou la valeur du Collier.
Ils s'échauferent beaucoup, &fe
ſeparerent fans rien conclurre.
La belle estoit aſſeurée de ne
pas toutperdre , puis qu'elle devoit
mille francs à l'Ufurier ,&
GALANT. 179
les intereſts de cette fomme, qui
montoient fort haut. L'affaire
ayant commencé à eſtre ſçevë
dans le monde , le Preſteur craignitd'eſtre
trop connu pour ce
qu'il eſtoit. Un trop grand éclat
pouvoit porter préjudice aux
autres affaires qu'il avoit de cet
te meſme nature , & voyant que
la Demoiſelle eſtoit reſoluë à le
pour ſuivre ,il prit le party de
s'accommoder. Ce n'est pas qu'il
ne trouvaſt l'affaire aſſez bonne
pour pouvoir riſquer à la défendre
, mais la qualité de Preſteur
fur gages eſtant toûjours odieuſe
, il apprehenda de n'eſtre pas
traité favorablement s'il paroif
foit en Iuftice. Il fit parler à la
Demoiselle par des perſonne
qu'elle voyoit fort ſouvent. Elle
s'obſtina long- temps à vouloir la
ſomme entiere à laquelle le Col
H 6
180 MERCURE
lier avoit eſté priſé devant luy,
mais le Marquis l'ayant pû tromper
, & luy en donner un faux,
cequi estoit vray ſemblable par
la circonſtance de ſon cacherdemeuré
entier , elle jugea enfin à
propos de ſe contenter d'un Bijou
de cent écusque le Preſteur luy
donna , outre la ſomme qu'elle
avoit déja receuë.
Les Nouvelles que j'ay àvous
apprendre de Monfieur le Duc
de Mortemar , font une continuation
de ce que le Roy fait
d'avantageux pour la Reli
gion , pour ſes Sujets , &
mefme pour les Etrangers. Elles
fon tirées d'une Lettre écrite du
Cap Bon le 7. de ce mois, à bord
du Vaiſſeaudu Roy ,le Magnifique,
que monte ce Duc . Il arriva
le 28. de Juillet àTripoly ,
où une Tartane qui luy appor
4
GALANT 181
toit des ordrespour le Voyage
de Cadis , arriva auſſi le même
jour. Cela obligea Male Duc de
Mortemar à preſſer la Negociation
qu'il avoit à faire avec le
Dey de Tripoli. Il luy écrivit &
luy fit parler en des termes fi
preſſans , que le Divan s'eſtant
aſſemblé dés le jour meſme , reſolut
de luy accorder tout ce
qu'il luy demandoit, à la referve
de l'entier payement des foixan
te mille écus qu'ils doivent de
reſte , de cequ'ils ont promisde
payer par le Traitéde Paix que
fut fait l'annéederniere , à quoy
ils ne ſont pas encore en estar
de fatisfaire , tant à cauſe de la
mauvaiſe recolte , que par les
Guerres qu'ils ont euës entre
eux , & qui n'avoient elté ter
minées que peu de jour avant
l'arrivée de Monfieur de Mor
temar , par la mort du Bey , que
1821 MERCURE
les Maures avoient voulu rendre
Souveraindece Pays-là. Cependant
ils ont faittous leurs efforts
pour charger de bled un Vaifſeau
du Roy qui estoit dans leur
Port depuis fix ſemaines , & la
preſence de l'Eſcadre des François
, ſoûtenue des bons ordres
de celuy qui en eſt le General ,
leur a fait faire en quatre jours ,
ce qu'ils n'auroient pas fait en
deuxmois. Ils ont promis d'en
chargerdeux l'année prochaine,
juſqu'à l'entier payement de ce
qu'ils doivent ; & commeMonfieur
le Duc de Mortemar leur
demandoit vingtEſclavesEtrangers
, à la place des ſept François
, qu'ils ont vendus aprés la
Paix en divers endroits du Levant,
d'où il leur a eſté impoffible
de les retirer , ils ont envoyé
d'abord les vingt EtranGALANT
183
:
gers,avec quatre jeunes Mouſſes
de Provence qu'ils avoient fait
renier par force .C'eſt ce qui n'avoit
jamais eſté accordé par aucun
Traité fait avec ceux de
leur Loy. Mais ce n'eſt pas ſeulement
en cela qu'ils ont marqué
combien ils veulent eſtre
foûmis aux volontez du Roy ,&
juſqu'où va la confideration
qu'ils ont pour le General de ſes:
Galeres , ils ont encore donné
dix Eſclaves étrangers , outre les
vingt qu'il leur avoit demandez ,
& l'ont fait fupplier de vouloira
bien eſtre leur Protecteur auprés
de Sa Majesté , & de ſes Miniftres
.
Monfieur le Duc de Mortemar
trouva à ſon arrivée devant
Tripoli cing Vaiſſeaux de Guerre
& trois Flûtes Venitiennes,commandées
par un Noble Venitien
184 MERCURE
Ces Vaiſſeaux eſtoient venus
débarquer la Garniſon , & les
Habitans de Navarin & de Modon
, ces deux Places s'eſtant
renduës à compoſition au Ge..
neraliffime Moroſini. Ce Noble
avoit retenu quelques Femmes ,
fous pretexte qu'elles voulojent
ſe faire Chreſtiennes , &le Dey
de Tripoli qui avoit receu les
plaintesde leurs maris &de leurs
Parens , avoit retenu par reprefailles
une Chaloupe , avec tout
l'Equipage du Vaiſſeau du Commandant
, qui vint d'abord implorer
la protection de Monfieur
de Mortemar. Le Dey de ſon
coſté luy fit demander la même
grace , de forte qu'il fut l'Arbitre
de ce differend. Il fit rendre
les Femmes aux Turcs , & les
Matelots & laChaloupeaux Venitiens
, qui partirent le lende
GALANT. 185
main , aprés luy avoir rendu de
grands honneurs. Le jour précedent
il avoit envoyé vers ce
Commandant , pour luy faire
entendre avec beaucoup d'hon
neſteré , que la confideration
qu'il avoit pour la Republique ,
&pour luy en particulier , & les
raiſons de la conjoncture preſente
l'empeſchoient de faire vi
fiter ſes Vaiſſeaux,pour prendre
les Matelots François qui s'y
trouveroient, mais qu'il le prioit
d'en faire faire luy-meſme une
exacte recherche. Elle fut faite
ponctuellement, & le lendemain
le Commandant des Vaiſſeaux
Venitiens luy envoya deux François
, dont l'un eſtoit employé à
fon Canot.
L'Eſcadre commandée par
Monfieur le Duc de Mortemar
eſtant partie pour Cadis , les
186 MERCURE
Vents de Nordoüeſt l'obligerent
de courir bord fur bord pendant
trois jours fur le Cap Bon : &
elle fut jointe le 16. de ce mois
devant Porto- Farine par le Vaifſeau
appellé le Cheval Marin ,
quece Duc avoit envoyé par
avance àTunis , afin de n'y pas
moüiller. Il en apporta des Lertres
, qui luy apprirent que les
ſiennesy avoient produit lemeſme
effet , que ſa prefence euſt
pû faire auprés des nouvelles
Puiſſances de ce Royaume, qui
zémoignent vouloir faire toutes
choſes pour l'avantage du commerce
de la Nation. Ceux de
Tunisavoient envoyé le Sieur
Garinde au Cap Negre pour
s'y établir , & ils ont remis fur
fon Vaiſſeau tout le reſte des
Eſclaves qu'ils avoient à rendre,
& qui avoient eſté pris ſous le
GALANT. 187
- Pavillon de France. Le Conſul
ajoûte qu'ils ont donné des ordres
pour charger d'huile la
Fluſte du Roy qui eſt à Sour-
- ces , & qu'ils luy ont fait des
proteſtations de vouloir toute
leur vie , aux dépens meſme de
leurs propres intereſts , entretenir
une bonne & conſtante
Paix avec l'Empereur de France.
Monfieurle Duc de Mortemar
a mis en roure pour les Fourmentieres
, & doit conduite les
Galliotes juſque ſur le Cap-
Tollare , où il ſe ſeparera pour
repaſſer le Détroit, à moins qu'il
ne trouve des contre- ordresen
chemin. le vous envoye la copie
des Conventions qui ont eſté
faites avant ſon depart de Tri
poli.
188 MERCURE
*
CONVENTIONS PASSE'ES
entre Loüis de Rochechoüard, Duc
deMortemar,Pair de France,Prince
de Tonnay- Charante , General des
Galeres , & commandant les Vaifſeaux
du Tres - puiffant Tres - excellent
, & Tres- invincible Prince
Loüys XIV. par la grace de Dieu ,
Empereur de France , & Roy de
Navarre; & les tres- illuſtres Bacha,
Dey , Bey , Divan , & Milice de la
Ville & Royaume de Tripoli.
L
E dernier Traité fait par
Monsieur le Maréchal d'EStrées
, Sera obſervé de part &
d'autre dans toute son étenduë , &
comme par ledit Traité , lesdits
Dey, Bey , Divan , & Milice s'étoient
engagez à payer en Mars
chandises , dansfix mois du jour de
lafignature dudit Traité, les foixante
mille Piastres reftantes des
GALANT.
189
cinq cens mille livres . &ayant pa-
- ru au Duc de Mortemar que la
méchante recolte de cette année les
avoit empefchezd'y satisfaire , &
- que d'ailleurs lapauvreté&miſe
- re dudit Royaume de Tripoli les
- avoit mis hors d'état de tenir leur
paroles. Nous avons bien voulu lear
accorder un delayjusqu'àla recolte
de l'annéeprochaine pour achever
L'entierpayement,à condition toutefois
qu'ilfera verifiépar le Conful,
qu'ils feront dans l'impoſſibilité d'y
fatisfaire plûtoſt , ſoit en argent,
Soit en marchandises , & que cependant
le chargement de la Fuste
commandée par d'Arquin , qui ſe
fait presentement , fera achevé
dans dix jours d'aujourd'huy , du
meilleur blédu Pays& qu'ils chargeront
auſſide la mesme qualité de
bled un autre Navire qui pourra
venir de France avant la fin de
l'année.
190
MERCURE
41
Ayant estéverifié que leurs Vais.
feaux Corfaires avoient venduſept
Esclaves François , nous avons
voulu nous contenter de prendre en
leur place vingt Esclaves Chre-
Stiens de toutes Nations , à nostre
choix ; sçavoir un Maltois, nommé
Jaques de Han, & deux Capucins
Siciliens qui font àla Mer , & que
ledit Bey , & Divan remettront au
Conful à l'arrivée de leurs Vaif-
Seaux,& dix-sept que nous avons
fait embarquer.
Les trois François qui restent à
Derne, qu'on a envoyé chercher,
Seront remis inceſſamment entre les
mains dudit Conful.
CingFrançois Esclaves s'estant
faits Mahometans ,fans avoir declaré
devant le Conful François
qu'ils vouloiët renier leur Fois,com_
me ilſe doit pratiquer parl'Article
XXIII. du dernier Traité, nous
GALANT.
191
avons obligé ledit Dey , Bey &
Divan d'en envoyer erois chez le
Confuls quiſeſont trouvez en cette
Ville ,pour declarer en toute liberté
laReligion dont ilsfaisoientprofef.
fion;& ayant dit qu'il vouloient
estre Chrestiens nous les avons ema
barquez pour les paffer en France;
&à l'égard des deux autres ,lesdits
Bey& Divan les envoyeront chercher
inceſſamment pour estre auffi
remis entre les mains du Consul
Nous avons pareillement pris un
Esclave François qui s'est encore
trouvé en cette Ville.
Fait &publié en la Maiſon du
Roy à Tripoly , le Divan affemble
où estoient les tres- Illustres & magnifiques
Seigneurs Kali Bacha ,
Agia Abdalla Dey , Morat Bey ,
le Mufti , le Cadi , les gens de Loy
&de Iustice , & de toute la victo
rieuse Milice , & en presence des
192 MERCURE
Sieurs de Raymond Capitaine &
Major de la Marine ,le Maire
Conful , & Bref, Secretaire de M.
le Duc de Mortemar ,le premier
Aoust 1686.
Les Etrangers qu'on a retirez
au lieu des ſept François qui ont
eſté vendus au Levant , publieront
ſans ceſſe les bontezdenoſtre
Auguſte Monarque. En
voicy les Noms.
Jean Valelle, Michel de Floris,
& Benedict Marque , deMajorque.
Jean Plantin , Laurent Bray ,
& François de Bourtelaux , de
Veniſe.
Paul Moucalet , & Antoine
Dandiot , de Meffine.
Pierre Aureque, de Palerme.
Chriſtophe Alaura Mioty,Nicolas
Neque ,Chriſtophe Courdis,
GALANT.
193
dis,&Nicolas Setratis,de Zanie.
Alexandre Antipas , de Cefalonie.
Honoré Cournelle , & Jean
Podeſtat , de Malte.
George Alexandre , d'Antioche.
Angelo Brando , & Philippe
Terronnaux , de la Baſtide en
Corfe
Philippe lanis , de Corſe.
Loüis Pouleſdemon , de S.
Angelo en Poüille.
Iean - François Antoine de
Caillery.
Alphonse Aurivale , deMalgue
enEſpagne. &
Conſtantin André , Rouffiotte.
ne.
:
Pierre Chanfy , de Livour-
Nicolas Jannot Genois de S.
Reme.....
Aouft 1686 . I
194
MERCURE
Cesvingt - ſept Eſclaves que
l'on a rendus , joins au Maltois ,
& aux deux Capucins de Palerme
qu'on doit rendre, font le
nombre dont je vous ay parlé
au commencement de cétArticle.
Les quatre Mouſſes que l'on
a encore rendus , & qu'on avoit
fait renier par force , font lean
l'Etoile de Lyon , Gafpard Iacquier
de Marseille Fils de lean ,
âgé de 18. ans ; Charles Lagier
auſſi de Marseille , Fils de Jacques
, âgé de 14. ans , &Philippe
Simon de Caffis , Fils d'Antoine,
âgé de 16. ans .
Le 22. du mois paffé , Monſieur
le Preſidentde Chaſtillon
& Monfieur de Cluſel , Commiſſaire
General , Directeurs de
l'Hospital & Manufactures de
Perigueux; firent élever un Bufte
duRoy,dans cette Manufacture
6
GALANT.
195
avecbeaucoup de ceremonies ..
CeBuste a esté fait par un Frere
Iefuite ,& paffe pour un Chef
d'oeuvre. Les Maire & Confuls
avecleurs livrées ,auſſi bien que
les Adminiſtrateurs delHoſpital
& Manufactures , s'eſtant
rendus, à l'Eglife des Jefuites ,
ony chanta une Meſſe folemnelle
pour Sa Majeſté. Toutes
les Compagnies des Bourgeois
eſtoient ſous les Armes dans la
Court, & audevant du College
juſque dans leurs Jardins , au
nombrede douze cens hommes.
On portale Buſte à l'Hoſtel de
Ville for un Charde Triomphe,
remply d'Ornemens , & attelé
detresbeaux Chevaux. On le
laiſſa devant cét Hôtel pendant
quatre heures ,& l'on y fit une
Garde reguliere. Le Panegyrique
du Roy fut prononcée avec
I 2
1196 MERCURE
beaucoup d'éloquence par un
Pere Iefuite , & le Canon annonça
les Feux de loye qui terminerent
la Feſte
Ces Jours paſſez on reprefentadans
la Court du College de
laMarche , une Tragedie intitulée,
Le Triomphe de la Religion,
qui preceda la diſtribution des
prix . Le ſuccez en fut fort grand.
Comme cette Piece eſtoit moitié
Latine,& moitié Françoiſe, tout
lemonde eutdequoy ſe ſatisfaire.
Il yeut pour Intermede un
Balletqui avoit rapport à la Tragedie
, & où le Comique & le
Serieux estoient joints avec
grand art . Beaucoupde Perſon--
nes diſtinguées par leur naiſſance&
par leur rang , joüirent de
ce Spectacle ,& l'ordre que l'on
vit regner par tout , & qui fe
trouve fi rarement dans cesAfGALANT.
197
ſemblées nombreuſes , fit voir
quele Chef de ce College eſt
homme de teſte & d'experience .
C'eſt Monfieur le Fourt, auquel
Monfieur l'Archeveſque de Paris
a donné depuis peu cette
Principalité. S'il a fait paroiſtre
ſa capacité publiquement en
Sorbonne , lors qu'il a eſté auprés
des Enfans d'Honneur de
Monſeigneur le pauphin , il a
montré qu'il ne poſſedoit pas
moins la ſçience du monde que
celledel'Ecole. Les ſervices qu'il
a rendus a Monfieur l'Abbé de
Lyonne , auprés duquel il eſtoit
quand il quitta la France pour
accompagner Monfieur l'Evefque
d'Heliopolis dans ſes mifſions
, luy ont déja procuré des
Benefices confiderables , & il
aura toûjours cette gloire qu'on
ne fera jamais rien pour luy qui
13
198 MERCURE
ſoit au deſſous de ce qu'il merite.
I'ay encore àvous parler de
quelques Morts. Celle de Dame
Marie Sublet arriva dés la fin de
l'autre mois. Elle estoit Femme
de Meffire Julien le Bret , Seigneur
de Flacourt , & mere de
Meffire Pierre Cardin le Brest ,
receu Maiſtre des Requeſtes en
1676. aprés avoir eſté Confeiller
au grand Confeil ,& prefentement
Intendant de Juſtice en
Dauphiné. Les Ouvrages que
nous a laiſſez Meſſire Cardin le
Bret Avocat General au Parlement,
témoignentſa haute capacité,&
feront toûjours conferver
la mémoire de fon nom par les
Gens de Lettres. Quant à celuy
de Sublet, il n'y a perſonne à qui
le merite de feu Monfieur Subletde
Noyers, Baron de Dangu
GALANT.
199
- Secretaire d'Estat , & Surintendant
des Baſtimens de Sa Majef
té , ne l'ait fait connoiſtre. La
parfaite intelligence qu'il avoid ;
- des Sciences & des Arts, l'ont
rendu tres-renommé.
A
: Dame Loüife
Targer
mourir
dix ou douze
jours aprés . Elle eſtoit
Veuve
de Meffire
Char- les le Noir, Preſident
en la Cour des Aydes
de Paris , & Fille de feu Monfieur
Targer
Secretaire du Roy , qui avoit deux autres Filles , dont l'une a eſté mariée à feu Monfieur
Bazin
de Bezons Conſeiller
d'Estat
, & l'autre
à Monfieur
Doujat
, Conſeiller
de la grand' Chambre
Fils ailné de Madame
la Preſidente
le Noir ,
eſt Monfieur
le Noir Conſeiller au Parlement
de Mets , qui a épousé
la Fille de Monfieur Chercy
, Maistre
des Comptes
.
14
200 MERCURE
Feu Monfieur le Prefident le
Noir avoit deux Freres. L'un
eſt mort Conſeiller en la Cour
des Aydes , & l'autre eſt Monfieur
le Noir de Verneüil , Gentilhomme
ordinaire de Monfieur .
le Prince. Il eſtoit d'une Famille
qui depuis plus de ſix- vingt ans
a donné pluſieurs Avocats au
Parlement, recommandables par
leur vertu . L'Aiſpé de cette Famille
, eſtoit Monfieur le Noir ,
Doyen des Avocats du Parlement
, decedé l'année derniere.
Meſſire Martin de Bermond ,
Conſeiller en la grandChambre,
mourut le 16.de ce mois. Il y a
eu pluſieurs Conſeillers de ſon
nom au Parlement de Paris , &
dans les autres Compagnies.On
ſçait l'Alliance qu'il avoit avec
la Famille de Dreux , qui a auſſi
donné pluſieurs perſonnes conGALANT
201
fiderables , à l'Eglife , à l'Epée,
& à la Robe. Il avoit eſté receu
Conſeiller au Parlement le 29.
Novembre 1640. Meffire Jean-
François le Coq , Seigneur de
Goupilieres , receu le 29. May
1654. Conſeiller en la premiere
Chambre des Enqueſtes , eſt
monté à la grand Chambre par
la mort de Monfieur de Bermond.
Monfieur Mainbourg , fi fameux
par ſes Hiſtoires mourut
dans le meſme temps à l'Abbaye
de S. Victor , où il s'étoit retiré .
Il fut furpris tout à coup d'une
maniere d'étourdiſſement qui
luy oſta l'uſage de la parole. On
le porta ſur un lit ,& il expira
avant qu'on eut achevé de luy
donner l'Extreme Onction . Ses
Ouvrages font,
L'Arianiſme.
ri
Is
202 MERCURE
Les Iconoclaſtes...
Les Croiſades.
Le Schifme des Grecs.
Le grand Schifme d'Occident
La décadence de l'Empire.
Traité de l'Etabliſſement de
l'Egliſede Home.
Le Luteraniſmea.
Le Calvinifme.
L'Hiſtoire de la Ligue.
L'Histoire du Pontificat de
Saint Gregoire.
Le Sieur Barbin qui a imprimé
cette derniere Hiſtoire , débitera
dans fott peu de temps
celle du Pontificat de S. Leon ,
qu'on acheve d'imprimer.
Dimanche dernier 25. de ce
mois , MeTieurs de l'Academie
Françoiſe celebrerent à leur ordinaire
la Feſte de S. Loüis , dans
Ja Chapelle du Louvre. Ils fe
trouverent en fort grand nom
GALANT.
203
bre à cette Ceremonle , à laquelle
Monfieur l'Archeveſque
de Paris , quieſt de leur Corps ,
aſſiſta avec les marques de fa
Dignité , c'eſt à dire , en Camail
& en Rochet , & avec la croix .
Le reſte de l'Aſſemblée eſtoit
compoſéde quantité de perſonnes
confiderables par leur merite
& par leur naiſſance. Monſieur
l'Abbé de la Vau , preſen
tement Directeur de la Compagnie
, celebra la Meſſe , pendant
laquelle il y eut une ex.
cellente Muſique , de la compofition
de Monfieur Oudot. Le
Panegyrique du Saint fut prononcé
par Monfieur l'Abbé Robert,
Grand Penitencier de l'Egliſe
de Paris . Il prit ces paroles
pour ſon texte , Per me Reges re
gnant , & fit voir que bien loin,
que les Vertus Royales fuſſent
16
204 MERCURE
,
incompatibles avec celles d'un
veritable Chreſtien comme
Tertullien l'avoit creu , S. Loüis
n'avoit eſté veritablementChrêtien
, que parce qu'il avoit eſté
humble , qu'il n'avoit porté la
magnificence dans un haut degré
, que parce qu'il l'avoit accompagnée
d'actions de penitence
, & qu'il n'avoit poſſedé la
vraye prudence de la politique ,
que parce qu'il poffedoit la pureté
de la Foy . Ce fut le partage
de fon Difcours , dans lequel il
fit paroiſtre autant d'éloquence
que de netteté. Il dit qu'il ne
faifoit point l'application des
vertus de S. Loüis à celles de Sa
Majesté , parce qu'il croyoit que
ſes Auditeurs l'avoient prévenu,
& il s'attacha particulierement
à la conformité qu'on trouvoit
entre noſtre grand Monarque &
GALAN T.
205
ce Saint Roy touchant l'Herefie.
Il rapporta ce qui estoit arrivé
à Saint Loüis , qui afſiſtant un
jour à une Ceremonie de Baptê
me qu'on faifoit à Saint Denis ,
& un Ambaſſadeur du Roy de
Tunis qui s'y trouva , luy ayant
dit qu'il croyoit qu'on feroit
bien- toſt la meſme Ceremonie
en ſon Pays, avoit répondu qu'il
fouhaiteroit de tout ſon coeur
paſſer dans les fers tout le reſte
de fa vie , & avoir la conſolation
de voir le Roy ſon Maiſtre,
& tout le Peuple de TunisChrêtien.
Monfieur l'Abbé Robert
fit voir la conformité qu'avoit
en cela Louis le Grand avec S.
Loüis,puis qu'on luy avoit entendu
dire qu'il donneroit volontiers
un bras pour avoir la joye
de bannir entierement l'Herefie
de ſon Royaume. Il ajoûta que
206 MERCURE
Dieu avoit beny ſes deſſeins par
un fuccés qui paroiſſoit incroya
ble , & que s'il y avoit des Calviniſtes
qui ne ſe fuſſent pas
convertis d'abord de bonne foy ,
la pluſpart eſtoient revenus à
eux,& avoient connu que Dieu,
leur avoit veritablement envoyé
un Ange poue les delivrer.ll tira
ces paroles de ce qu'avoit dit
S. Pierre lors qu'il eſtoit forty de
priſon , ſans pouvoir d'abord
comprendre quelle étoit la main
qui avoit rompu ſes fers. Toute
l'Aſſemblée fut charmée de ce
Difcours , & il ſeroit difficile de
donner plus de loüanges que
l'on en donna de toutes parts à
Monfieur l'Abbé Robert. Il eſt
Frere de Monfieur Robert , Procureur
du Roy au Chaſtelet , &
de Monfieur Robert , qui fait
tous les jours éclater ſon éloGALANT.
207
quence au Barreau.Aprés la Ceremonie
, Monfieur le Maréchal
de Vivone , qui a un Appartement
au Louvre , traita Meſſieurs
de l'Academie avec ſa magnificence
ordinaire.
,
Monfieur le marquis d'antin ,
Fils de Loüis Henry d'Eſpagne
de Pardaillan & de Gondrin
Marquis de Monteſpan & d'antin
, & de Françoiſe Athenaïs de
Roche-chouart Mortemar , Sutintendante
de la Maiſon de la
feuë Reyne , épouſa ces derniers
jours Mademoiſelle d'Uſez , Fille
de Monfieur de Crufſol DUC
d'Uſez , Pair de France, Gouver
neur deXaintonge, & des Villes
d'Angouleſme, & deXaintes . Je
vous ay ſouvent parlé de ces
Illuſtres Perſonnes. Je vous ay
faitvoir la fermeté de Monfieur
le marquis d'Antin dans l'acci
208 MERCURE
dent qui luy arriva il y a quelques
mois , & vous avez vû le
Portrait de Mademoiselle d'Viez
dans les Vers du dernier Carrou .
ſel; ainſi je n'ay rien à vous en
dire davantage , ſinon que c'eſt
unbeau couple . Les Preſens de
Nopcequi ont eſté faits par Monſieur
le Marquis d'Antin ; fon
auſſi galans que magnifiques.
Iln'y a pas lieu de s'en étonner.
Ceux quis'en font mélez ont
le bon gouft , & l'ame grande.
Charles - François - Frederic
de Montmorency Luxembourg,
Fils de Fraçois Henry de Mont .
rency , Duc de Piné - Luxembourg.
Comte de Bouteville ,
Prince de Tingry , & Comte de
Ligny en Barrois , Pair & Marefchal
de France , Capitaine des
Gardes du Corps du Roy , & de
Madelaine - Charlotte Bonne
GALANT. 209
Thereſe de Clermont Tonnerre,
Ducheſſe de Luxembourg, épouſa
le 28.de ce mois Mademoiſelle
de Chevreuſe , Fille de Monſieur
d'Albert Duc deChevreuſe
, Capitaine Lieutenant des
Chevaux Legers de la Garde
- du Roy , & d'Henriette Colbert
, Fille de Monfieur Colbert,
- Secretaire & Miniſtre d'Etat ,
- Controleur General des Finances
, & grand Tréſorier desOrdres
du Roy.Cette jeuneMariée
= n'eſt encore âgée que de quatorze
ans, & comme elle eſt formée
ſur les vertus de Monfieur
le Duc & de Madame la Ducheſſe
de Chevreuſe, on ne peut
douter qu'elle ne ſe rende tresaccomplie
Quant à Monfieur le
Prince de Tingry , il a dans ſa
Maiſon de grands exemples à
ſuivre. Je vous ay envoyé ſon
210 MERCURE :
Portrait en Vers dans la Relation
du dernier Carouſel.
Dix ou douze jours auparavant,
il s'eſtoit faità Paris un autre
mariage. C'eſt celuy de Monſieur
d'Aligre, petit Fils de feu M²
d'Aligre , Chancelier de France
, qui a épousé Mademoiselle
deTurgot Saint Clair. Elle eſt
Fille de Monfieür Turgot Saint
Clair , Maistre des Requeſtes ,
&n'eſt encoreque dans ſa quatorziéme
année.
Peu de Perſonnes ont trouvé
levray ſens des deux Enigmes
propoſées dans le Mercure de
Iuin. La premiere eſtoit l'Occafion
Ceux qui l'ont expliquée ſont
Meſſieurs Dougan,Hibernois demeurant
à Caën ; C. Hutuge
d'Orleans ; l'Indifferent de la
ruë de l'Arbre- ſec , aſſocié avec
les Belles de la rue Saint Ho..
GALANT 211
nore, Meſdemoiſelles la Ieune des
ſept Voyes ;mignonne , du coin
de la ruë Etroite , & les trois
Amies de la ruë deBuſſy.
La ſeconde dont le mot étoit
le Respect , a eſté expliquez par
l'Amant de la Ville de Paris; la
plus jeune des Graces de la ruë
de la Coſfonerie, & Valie l'Her
mite , qui ont auſſi trouvé le
vray ſens de la premiere.
Je vous en envoye deux nouvelles
qui m'ont eſté adreſſées,
La premiere ſous le nom de la
Fauvete de Morlaix , & la ſeconde
ſous celuy du nouveau Lanois
perſecuté.
V
ENIGME.
Enez , fameux Devins , entendre
une merveille :
On me voit à Paris ,
Marseille ,
àToulon à 2
3
212
MERCVRE
Mesme en cent autres lieux,lors que
le jour est beau,
Quoy qu'unique , & toûjours produite
d'un seul Eſtre ,
4
A quatre pas de vous ,
voyez paroiſtre ,
vous me
Si vous estes au bord , dedans , ou
deffus l'eau.
AUTRE ENIGME.
E fuis pour l'usage
TE fuis
C
de l'hom.
On me voit à Paris , comme an me
voit à Rome ,
Mais on me voit par tout , & toujours
malheureux ;
Voicy ce qui fait ma miſere ,
Ieneſuisfait que pour les Gueux,
Et pour ce qu'on nomme Vulgaire.
Mes Freres plus heureux que
moy ,
Ont l'honneur d'avoir de l'employ
GALANT.
213
• Dans les Palais des Testes couronnées.
Ie ne sçaurois vous dire en quoy
Ils ont mieux merité ces belles desti-
: nées.
S'ils vantent leur fidelité ,
Commeeuxieſuisfans vanité,
Dire que je fuis fort fidelle.
Ie fers avec attachement ,
Et ne quitte pas d'un moment
Celuy dont le besoinm'appelle.
Voit- on fidelité plus grande ny plus
belle !
Ecoutez cependant la rigueur de
mon fort ,
Aprés tant de si bons offices ,
Et tant defignalez ſervices ,
Voicy comme on me traite à tort,
D'une affez cruelle maniere ;
D'abord je suis décapité
Lereſte demon corps enprison ar
resté
214 MERCURE
Nesçauroit plus voir la lumiere.
Mais tous ces maux me feroient
doux belas!
Si l'on me contraignoit pas
D'estre cruelenversma Mere.
Le 15. de ce mois , jour de
l'Affomption,le Roy choiſit pour
Abbeſſe du Monastere de Sain
te Geneviefve de Chaillor , de
l'Ordre de S. Auguſtin , Madame
de de Saint Louys , Prieure
de cette Maiſon,& le Pere de la
Chaife luy ayant fait ſçavoircet.
te nouvelle le lendemain, elle en
fit part à ſes Filles ,quizen temoignerent
beaucoup de joye,
ne pouvant admirer affez les
bontez du Roy , qui avoit bien
voulu remplir leur fouhaits , en
leur donnant pour Abbeſſe la
perſonne qu'elles savoient demandée
avec ardeur par unPlaGALANT.
219
cet reſpectueux, &dont la conduite
toûjours ſage & reguliere ,
leur donnoit ſujet d'eſperer à
l'avenir de grands avantages
pour leur Maiſon.
Vous aurez ſans doute appris
que les Religieuſes de l'Hôpital
de Vernon , Ordre de Saint Augustin
, Dioceſe d'Evreu , ont
perdu Madame Teſtu , leur Abbeffe.
Elle eſt morte au commencement
de ce mois , aprés
avoir paſſé dix ou douze années
dans de continuelles ſouffrances
avec une reſignation admirable.
Son merite a éclaté par les
grands exemples de vertu qu'elle
a donnez en tout temps à toutes
ces Filles,& fon nom vous faic
connoiſtre les avantages qu'elle
avoit du coſté de l'eſprit. Elle
eſtoit Soeur de Monfieur l'Abbé
Teſtu, de l'Academic Françoiſe,
216 MERCURE
ſi eſtimé pour la delicateſſe de
ſongouft , & pour la juſteſſe de
fondifcernementſur toutes fortes
d'Ouvrages. Cette Abbaye
a eſté donnée à Madame de Berthenay
, Religieuſe du meſme
Ordre ,& celle de Gif , Ordre
de S. Benoist , Dioceſe de Paris ,
à Madame d'Orval , Religieuſe
auſſidu meſme Ordre .
- Dans le meſme temps le RoyY
donna l'Abbaye de Juncell , Ordrede
Saint Benoiſt ,Dioceſede
Beziers , à Monfieur l'Eveſque
de Bethleem , & la Prevoſté reguliere
de Monſalvi, ordre de
S. Auguſtin à Monfieur des pluchers
, Chanoine Regulier de
S. Vicher. 1
Il eſt arrivé une choſe ſinguliere
qui fait connoiſtre avec
combien de ſincerité la plupart
des Calviniſtes ont abjuré l'herefie
GALANT.
217
refie Monfieur Guivard Prieur
de Bonneville preſchant le jour
de l'Aſſomption dans ſa Parroiſſe
deGuny en Picardie , eut pour
Auditeurs pluſieurs nouveaux
Convertis qui estoient venus en
ce lieu, là en Pelerinage. Il leur
fit voir les graces particulieres
que Dieu donne aux vrais Chêtiens
, & le ſecours qu'on doit
attendre du Ciel lors qu'on pofſede
la pureté de la Foy. Il en
apporta pour preuve la priſe de
Navarrin ſur les Turcs par les
Venitiens qui ont fi bien combatu
pour la défenſe de la veritable
Religion . e qu'il dit fut fi
touchant qu'auſſi toſt qu'il fiuy,
le peuple & ces nouveaux Convertis
antonnerent eux- mêmes
le TeDeum , pour rendre graces
à Dieu de ce qu'il luy avoit plû
Aoust 686. K
218 MERCURE
les mettre dans la bonne voye.
Mademoiselle Taverniez de
Coucy eſtoitde ce nombre.C'eſt
une veuve âgée d'environ cinquante
fix ans nouvellement
convertie. Sa conduite fait voir
tous les jours combien elle eſt
fortement perfuadée des veritez
Catholiques Jeudy dernier 29 .
de ce mois le Roy donna Audiance
aux deputez des Eſtats
de Languedoc.Monfieur le marquis
de Blainville Grand Maître
des Ceremonies , & Monfieur
de Saintôt Maiſtre des Ceremo
nies les y conduiſirent , & ils furent
preſentez par Monfieur le
Duc du Maine Gouverneur de
la Province , qui estoit accompagné
de Monfieur le Duc de
Noailles ,Commandant pour le
Roydans le Languedoc. Le Roy
GALANT.
219
ayant pris le Cahier des Estats
qu'ils luy preſenterent le remit
entre les mains de Monfieur le
Marquis de Châteauneuf Secre
taire d'Estat. Monfieur l'Eveſque
d'Uſez qui porta la parole en
qualité de Dépuré du Clergé
parla fort éloquemment , & les
applaudiſſemens qu'il receut
firent connoiſtre combien on
avoit eſté ſatisfait de ſon dif
cours. Les deputez eurent en--
ſuite audiance de Monseigneur
le Dauphin , & furent traitez
par Monfieur le duc du Maine
avec beaucoup de magnificence.
Vous me permettrez , Mada.
me , de ne point parler de Bude
que l'affaire ne ſoit finie.Je vous
en envoye ſeulement le Plan.
Il occupera ceux de vos Amis
qui ſçavent le mêţier de la Guer
120 MERCURE
re ,& ils pourront vous donner
quelques lumieres touchant le
Siege. Voicy l'explication de
cettePlanche.
A. Le Château.
B. Bude.
C. La baffe Ville.
D. Pest.
E. Endroit ou il y a quatre cens
hommes de Garnison.
F. Attaque de Monfieur le Prince
Charles de Lorraine.
G. Attaque de Monsieur l'Ele-
Eteur de Baviere.
H. Redoute.
I. Montagne de S. Gerbard.
L. Attaque des Troupes de Bran-
L debourg.
M. Endroit par où la baſſe Ville
a este prise.
N. Nouvelle baterie faitepar les.
Tures
GALANT. 221
O. Petit Ruisseau .
2. Endroit où estoit le Pont que
les Turcs ont brulé quand ils
ont abandonné Pest.
Q. Endroit Marécageux.
Non ſeulement le Roy eſt
fans fievre depuis quinze jours,
mais ſa ſanté eſt auſſi rétablie ,
& ce Monarque a autant de
forces , que s'il n'avoit point été
malade. Il a ſeul ſouffert de ſon
mal , fans que l'Estat s'en ſoit
reſſenty, puiſqu'il a toûjours travaillé
avec la meſme applica
tion ,& qu'il a ſouvent ofté à
ſon divertiſſement le temps que
ſa fievre luy avoit pris , afin de
remplir toutes les heuresde fon
travail ordinaire .
L'abondance de matiere m'oblige
de remettre à une autre
K 3
222 MERCURE
fois la troifiéme ſuite de l'hiſtoire
des Estampes . La ſatisfaction
que vous me témoignez avoir
receuë de ce que je vous ay parlé
fi amplement & avec tant d'exactitude
de l'Ambaſſade de
Monfieur le Chevalierde Chaumont
aupres du Roy de Siam ,
dans les deux Volumes de Siam ,
fera que ma Lettre de Septem
bre aura auſſi deux parties. La
ſeconde contiendra les receptions
faites aux Ambaſſadeurs
Siamois dans toutes les Villes de
France depuis Breſt juſqu'à Paris
, tout ce qu'ils y ont veu , les
complimens qui leur ont eſté
faits , leurs reſponſes , leur entrée
en cette Ville,leur audience
à Versailles & tout ce qui la regardera
& generalement tout
ce qu'ils diront & feront jufGALANT.
223
ques à la fin du mois prochain
.
Aujourd'huy ſamedy dernier
jour d'Aouſt , Madame la Dauphine
eſt accouchée d'un troiſieme
Prince à qui le Roy àdonné
le nom de Duc de Berry. Je
fuis , madame , Voftre&c.
AParis ce 31. Aoust 1686.
Depuis ma lettre écrite , j'ay
appris trois grandes nouvelles qui
Sont, que fix mille Turcs ont esté
defaits devant Bude ; que le grand
Visiraensuite trouvémoyen de jetter
duſecours dans la Place, &que
le Roy de Dannemarck à aſſiegé
Hambourg. l'ay auſſi appris que
Monsieur l'Abbé d'Harcourt estoit
mort fubitement . Ma premiere lettre
vous donnerale détailde toutes
ces nouvelles.
*
LYON
1893
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Relude
I
Lettre d'une nouvelle Convertie.
Suite du prélude.
S
12
Low's le Grand ouvrage deMon-
SieurMagnin. 16
Edit portant creation & Regle
ment d'une Compagnie Generale
des affeurances , & groſſeAvantures
de France en la Ville de
Paris.
Balade.
25
32
Lettre de Venise touchant les
grands divertiſſemens donnez
par Monsieur le Duc deHanover.
Galanterie.
37
53
TABLE.
Avanture.
Theſesſoûtenuës.
SS
61
Question galante avec laréponſe
64
Reception faite à Monsieur de
Gourgues Intendant de la Generalité
de Caën.
Galanterie.
Fondation faite parle Roy.
Ceremonie faite à Rome.
68
77
81
83
Miſſion faite à Châtillonſur Loin.
१०
Relation des Conquestes faites cette
année par les Venitiens. 93
Ceremonie faite à Luxembourg.
123
Morts.
129
Ouverture du Laboratoire de Mon.
fieurEmery.
Lettre de Surate.
Histoire.
143
149
160
Voyage de Monfieur le Duc de
Mortemar le long des Costes de
Avis pour placer les Figures.
L'Air qui commence par, Vue
indifference cruelle ,doit regarder
la page 30.
L'air qui commence par, Cafe
delicieux , doit regarder la page
146.
Le Plan de Bude , doit regarder
la page 120
TABLE.
Barbarie avec le détail de tout
ce qu'il a fait. 180
Buſte à L'honneur du Roy. 194
Tragedie. 196
Morts. 198
Noms de ceuxqui ont trouvéleſens
des deux Enigmes. 210
Enigmes. 212
Benefices donnez par le Roy. 212
Accouchement de Madame la
Dauphine. 223
Fin de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères