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1686, 06 (Lyon)
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807156
MERCUR
GALANT
LE
DEDIE' A MONSEIGNEUR
DE
IND
LE DAUPHIN
JVIN 1686. C
DE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
Cahiet.
On continue à diſtribuer
tous le quinze jours le
Journal des Scavans ,
pour fix fols chaque
**********
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Juin 1686 .
Hiftoire Iſtoire des Avanturiers qui ſe
ſont ſignalez dans les Indes, contenant
ce qu'ils ont fait de plus remarquable
depuis 20. Années; avec la vie,
les moeurs , les coûtumes des Habitans
de Saint Domingue & de la Tortuë ;
&une Deſcription exacte de ces lieux,
où l'on voit l'Etabliſſement d'une
2
• Chambre des Comptes dans les Indes,
&in Etat tiré de cette Chambre ; des
Offices tant Ecclefiaftiques que Seculieres,
où le Roy d'Eſpagne pourvoit les
Revenus qu'il tire de l'Amerique ; &
ce que les plus grands Princes de l'Europe
y poffedent. Le tout enrichi de
Cartes Geographiques &de pluſieurs
Figures on Taille douce. Indouze deux
Volumes 4. liv.
Hiftoire des Troubles de Hongrie ,
Tome quatrieme , contenant le Siege
de Bude ,la Priſe de Neuhauſel & tout
ce qui s'eſt paffé entre les Armées des
Imperiaux & des Troupes Ottomanes
jaſqu'en l'Année 1686. indouze 30. f.
Les trois premiers Volumes ſe trouvent
dans la même Boutique pour 4.1.10.f.
Difcours prononcé au grand Conſeil
le 14.Mars 1686 par Monfieur le Maiſtre
de Ferriere , pour la Preſentation
des Lettres de Monfeigneur le Chancellier
, inquarto to. fols.
Apologie pour l'Egliſe Catholique,
où l'on justifie ſa croyance ,ſon culte
de fon gouvernement, par les Principes
meme des Proteftans;par le fieur Vigne,
cy-devant Miniſtre de Grenoble , pour
ſervir à l'inſtruction des nouveaux Catholiques
, indouze 25. fols.
Entretiens aff ctifs de l'Ame avec
Dieu ſur les Pſeaumes de la Penitence,
pour l'uſage des nouveaux Catholiques
, indouze 20. fols.
3
***********
TABLE
Des Matieres contenuës
dans ce Volume.
Relude
Prelude I
Priere pour rendre grace à
Dieu du retour de la Santé du
Roy.
3
Lettre adreſſée aux Pasteurs fugitifs
qui font diſperſez dans les
Pais étrangers. 5
Vers d'Homere à Mademoiselle de
Scudery , en luy envoyant une
Agathe , où ja figure est en
relief.
25
Réponse de Mademoiselle de Scudery.
28
TABLE.
Histoire de l'Enfant supposé , declaré
impoſteur par le Parle.
ment .
29
L'Aſne , le Vieillard&fon Fils,
Fable.
So
Discours fait àMonfieur le Chancellier
par Meſſieurs les Grands
Audienciers , Contrôleurs Generaux
du Sceau , Gardes des
Rôles, Confervateurs des Hypoteques
& Cenfes ,& Treforier
du Sceau , en luy preſentant
fa Medaille qu'ils ont faitfraper.
SA
62
Suite de la défaite des Protestans
des Vallées de Lucerne.
Lettre contenant les particularitez
du Baptefme des Tures
amenez de Coron par Mon-
Steur le Prince Philippe de
Savoye 480 16
Conversion 88
TABLE .
Grande Feste donnée à Rome par
Monsieur le Cardinal d'E.
ftrée. 104
Lettre touchant de nouveaux In-
Sectes. 120
Traduction d'une Ode d'Anacreon.
125
Tout ce qui s'est passéà la Recepdes
quatre nouveaux Chevaliersde
l'Ordre. 2126
Miffion faite à Sommieres , Ville
du Diocese de Nifmes. 162
Mort.
174
Defy fait par Monfieur le Duc de
S. Aignan. 178-
Carteld'Arface.. 180
Discours touchant l'Histoire des
Estampes. 182
Histoire des Estampes. 185
Prieres faites àToulouse , & aux
Theatins à Paris , pour rendre
graces à Dieu du retour de la
Santédu Roy. 207
TA BLE.
Particularitez touchant le Voyagede
Monsieur le Chevalier de
Chaumont à Siam.
Modes nouvelles.
209
225
Nons de ceux qui ont expliqué les
Enigmes.
Enigmes,
Finde laTable ..
232
233
P
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donnéà
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé , Par
le Roy en fon Conſeil, luNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces , Relation , Hiſtoires , Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le confentement de
l'Expoſant,ny d'en extraire aucune Piece , ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'envendre ſeparément ,& de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix mille
livres d'amende contre chacun des contrevenans
,&confiſcation des Exemplaires contrefaits
; ainſi que plus aulong il eſt porté
audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I, D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé& tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulty , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'cux.
Avis pour placer les Figures.
L
AMedaille doit regarder la
page 55 .
L'Air qui commence par , Le
Printemps commence à paroiſtre ,
doit regarder la page 124.
L'Air qui commence par,Pen
fers tristes &Sombres , doit regarder
la page 231 .
MERCURE
GALANT
JUIN 1686. *
Ene ſuispas étonné, Madame
, qu'on ait fait des
Prieres dans vôtre Province
pour l'entier rétabliſſement
de la Santé de noſtre Auguſte
Monarque , puis que Paris
a donné l'exemple à toutes les
Villes du Royaume. L'amour des
François pour Sa Majesté à fait
voir quelque choſe de nouveau
Juin 1686 . A
2 MERCURE
dans ces Prieres. Elles ne ſe faifoient
autrefois que par un Mandement
exprés des Eveſques, &
pour implorer le ſecours du Ciel,
quand les Souverains eſtoient
en peril, & non pas pour de legeres
indiſpoſitions , telle qu'a eſté
celle du Roy ; & ces Prieres
finies , on ne rendoit point de
Graces publiques pour leur Santé
recouvrée ; mais ce qui s'eſt
fait en cette occafion pour ce
Prince , eſt venu du zele ardent
que ſes Sujets ont pour luy ; &
ce qu'il y a encor de fort ſingulier
dans ces Prieres c'eſt qu'on
en a fondé en pluſieurs Egliſes,
pour y eſtre dites tous les ans , &
cela ne s'eſtoit point encore veu.
Ce n'eſt pas qu'on n'en diſequelques-
unes pour d'autres Rois ſes
Predeceſſeurs , mais elles ont
eſté ou fondées , ou ordonnées
MERGURE
3
par ces Souverains ; & LOUIS LE
GRAND eſt le ſeul Monarque
pour qui les Peuples en ayent
fondé de leur propre mouve
ment. Il n'y a pas lieu d'en eſtre
furpris. Il eſt naturel de faire des
choſes nouvelles pour un Prince
qui en fait tous les jours d'extraordinaires
, non ſeulement
pour la gloire & le bien de ſes
Sujets, mais encore pour le repos
& l'utilité de toute la Terre. On
continuë ces Prieres , &t le Chapitre
de S. Marcel donna des
marques de fon zele ſur la fin du
mois paſſé , par un Salut qui fut
chanté en Muſique dans cette
Eglife. Elle estoit ornée ce jourlàdes
plus belles Tapiſſeries dela
Manufacture Royale des Gobelins
. Le S. Sacrement y fut expoſé,&
Monfieur le Doyen le porta
en Proceffion. Les Chanoines,
A 2
4
MERCVRE
Chapelains, & Eccleſiaſtiques
de la Communauté de ce Chapitre
y aſſiſterent au nombre de
quatre vingt , tous en Chapes,
& la Ceremonie ſe termina par
le Te Deum , en action de graces
de l'entier recouvrement d'une
Santé ſi pretieuſe à la France. Elle
eſt ſi parfaitement rétablie , que
le Roy a monté à cheval pour
aller tirer dans le Parc de Verfailles
. 7
Le ſoin que prend ce Monarque
de toutes les choſes qui
regardent l'affermiſſement de la
vraye Religion , donne lieu de
jour en jour à des Ouvrages qui
font d'une grande utilité pour les
nouveaux Convertis , puis qu'ils
leur font voir combien les Miniſtres
qui les ont abandonnez ,
ont une conduite éloignée de
celle des vrais Paſteurs. En voicy
GALANT.
5
un de cette nature , que vous ne
ferez pas fâchée de voir.
LETTRE CHRESTIENNE ,
& Catholique , adreſſée aux
faux Pasteurs fugitifs , qui
ſont diſperſez dans les Pays
Etrangers.
A Jesus- Christ, notre
Leuracedetefus chriftique ,
Mediateur , vous faſſe connoistre,
mes Freres abuſez , la Verité defa
Sainte Parole. Ie veux croire qu'ily
en aparmy vous qui font trompez
de bonnefoy , & qui marchent au
milieu des tenebres & des ombres
de la Mort , croyant estre dans la
lumiere de l'Evangile , & dans le
jour de la vie qui est en Jesus-
Christ ; mais permettez que l'amour
ardent que nous avons pour vostre
Salut , nous ouvre la bouche , &
A3
6 MERCURE
que la charité qui nous preſſe, cette
charitéfi tendre qui n'est autre cho-
Se que l'Esprit de Dieu répandu
dans nos coeurs , pour parler comme
l'Ecriture ,faffe auprés de vous une
derniere tentative , en vous adref-
Sant de la part d'un grand Prince
ces paroles ſi touchantes d'un S.
Prophete & d'un grand Roy. Jufqu'à
quand , juſqu'à quand aurez-
vous le coeur peſant, obſtiné
& endurcy ? Pourquoy aimezvous
fi fort la vanité , & d'où
vient que vous cherchez avec
tant d'ardeur le Menſonge, pour
vous tromper vous- meſmes &
pour tromper les autres ? Pfal.4 .
On a beau vous éclairer , vous
reſſemblez à ces Gens dont parle
l' Apoſtre S. Paul , qui ne ferment
pas seulement les yeux à la veritable
lumiere , mais qui mettent encore
leurs mains deſſus, pour s'empes.
GALANT.
ר
cher de voir la moindre lucur qui
feroit capable de faire ceffer leur
aveuglement. Vous estes des Aveugles,&
vous voulez conduire d'autres
aveugles. Quelleſera dont la fin de
vos égaremens?Ahfin funeste&déplorable,
quele Sauveur du Monde
amarquée luy mesme dansſa ſainte&
divine Parole ! Vous tomberezi
n'en doutez nullement , dansle fond
du precipice , & vousy ferez tomber
les autres aprés vous. Voštre chûte
Sera d'autant plus malheureuse
qu'elle en fera tomber pluſieurs qui
croyent marcher ſeurement en vous
prenant pour leurs Guides. Pauvres
Peuples ! Malheureux Conducteurs,
qui conduisez ſans Ordre , qui parlezfans
authorité , &qui preſchez
Sans Miſſion , combien trompez vous
de pauvres ames , dont vous rendrez
compte un jour au juste lugement
de Dieu ? C'est làoùje vous appelle,
A 4
8 MERCURE
c'eſt là où je vous attens. Ouy , vous
y rendrez compte de ces Ames rache_
tées par le ſangd'un Dieu , pour qui
Iesus Christ est mort , &pour lefalut
desquelles il feroit encore tout
prest de mourir.
Iuſqu'à quand , encor une fois ,
n'écouterez- vous point la voix de
voſtre Dieu , de vostre Roy , & de
vos veritables Pasteurs , qui vous
exhortent depuis si long- temps de
rentrer dans le ſein de l'Eglife vôtre
Mere , dont vous estes injustement
fortis ? juſqu'à quand vous égarerez
-vous dans les voyes de l'Iniquité
& dans les routes criminelles de
Babilone , pour parler avec un Prophete
? Si vous eſtiez de veritables
Pasteurs , comme vous en ufurpez le
nom , que neferiez-vous pas, ou plûtoft
que n'auriez vous point fait ?
Le veritable Pasteur, dit I. C. donne
Savie pour fes Brebis, Voilà l'idée la
GALANT .
9
plusjuſte & la marque la plus cer
taine d'un veritable Paſteur donnée
pour la vraye Foy.
Celafuppofé , dites moy , jevous
prie , pauvres Freres abusez , où
trouve- t - on parmy vous ce caractere
de Pasteur ? Qui font ceux d'entre-
vous qui le portent avecjustice?
A-t- on veu unseul Ministre qui ait
donné sa vie pour ſon Troupeau ?
Citez- nous.en un ſeul , marqueznous
fon zele, racontez- nous legenre
de fon Martyre. N'avez-vous pas
au contraire quitté la Houlette &
abandonné le Bercail , comme des
Pasteurs mercenaires ? Nos Troupeaux
Seduits , nos Brebis abuſées,
font, dites-vous, errantes & vagabondes
, étonnées & Surpriſes de
voir hors du danger ceux qui devroient
les encourager par leur prudence
& qui font obligez parleur titre
de Pasteur de les défedre jusqu'à
A
10
MERCVRE
la derniere goute de leur fang. Que
diront après cela les perfonnes éclai
rées qui ſeſont converties de bonne
foy ? Que diront les gens d'esprit &
de bonfens ? Ils riront de voſtre in -
fidelité , & ils auront toûjours dans
le fonds du coeur une juſte indignation
contre leurs Ministres qui ont
fuy,&qui ont démentyſi lâchement
par leurs actions la Doctrine qu'ils
avoient enseignée par leurs paroles.
Ne dites point que vous avez
obey au Prince , & que vous vous
estes accommodez au temps . Vous
avezſagement fait pour vos interests
particuliers , mais où eft ce zele
ardent , ce courage intrepide de ces
genereux Pasteurs , de nos anciens
Evesques , qui pendant les plus
violentes perfecutions ſeſont expo-
Sez aux tourmens & à la mort
mesme , à l'exemple deJeſus- Chrift
le Souverain Pasteur qui a donné
GALANT. II
Sa vie pourſes Brebis ? Helas !
bien loin deſuivre ces grands extm.
ples de Sainteté , ces courages tous
heroïques qui ont versé leurfang
pourfoûtenirles interêts de la verité
de nôtrefainteReligion,vous ne vous
Servez de vostre esprit & de vos
plumes que pourſemer l'yvroie & la
Zizanie dans le ſein de l'Eglise.
Vous estes semblables à cet homme
Ennemy dont il est parlé dans l'Evangile
, puisque vous n'écrivez
aux nouveaux Convertis à la Foy
Catholique , que pour les détourner
de rendre àDieu & à leur Prince ce
qu'ils leur doivent. Vos Lettres fous
de belles paroles ne cachent que de
mauvais deſſeins . Elles fomentent
l'esprit de revolte & de Sedition
espritsifort opposéà celuy de Jesus-
Chriſt qui nous a dit àtous, Apprenez
de moy que je ſuis doux, یم
rendez àCefar ce qui eſt à Cefar,
A6
12 MERCURE
& à Dieu ce qui eſt à Dieu. Vous
avez la voix de Iacob , mais vos
mains font des mains d'Esaü , &
Sous lapeau de Brebis , vous portez
les dents du Loup.
Les raiſons specieuses que vous
infinuez , fi doucement , nefont propres
qu'àſurprendre les foibles , &
à tromper les ignorans mais les
habiles s'en moquent , & vous di .
Sent par ma bouche : Venez nous
prefcher de plus prés ce que vous
nous écrivez de trop loin nous vous
connoiſtrons alors pour de veritables
Pasteurs , si vous en faites les
oeuvres , &fi vous donnezvostre
vie pour vos Troupeaux. Pourquoy
traitez- vous de Prostituée , d'Adul
tere & de Corrompuë la fainte
Egliſe Romaine , quenous reconnois-
Sons à present pour estre la veritable
Eglife ? Nous n'y trouvons rien
aufonds ny dans la Doctrine , ny
GALANT.
13
dans les moeurs , de tout ce que vous
nous avez dit autrefois . Le Portrait
affreux que vous nous en avez fait,
n'estoit pas fidelle. C'estoit plûtoft
un effet de vostre Zéle amer & de
vostre emportement outré , qu'une
expreſſion ſincere de la pure veri
té. En effet , si l'on en juge fans
paſſion &Sans enteſtement , qui ne
Serapersuadé, pour peu qu'ilait de
connoiſſance de la venerable Antiquité,
que l'Eglise Romaine est celle
qui a toûjours confervé toute pure la
Doctrine desfaints Apostres , & la
Foy Orthodoxe , par une Tradition
constante & non interrompuë, qu'elle
a esté de tout temps reconnue &
appeliée par les faints Peres , la
Tige , le Tronc ,le Chef des Egli
fes, la grande Eglife , la premiere
Chaire , l'Eglife Mere & Matrice
de toutes les autres ? Quiſquis à
Matricediſceſſerit , dit S. Cyprien,
14
MERCURE
د
feorfum vivere & fpirare non
poteft & ſubſtantiam falutis
amittit. Pefez bien ces paroles ,
peut- on rien trouver de plus fort &
de plus formel , quand on les lit
Sans aigreur , & dans le defir de
fairefonfalut ?
S. Paul ne dit-il pas que la Foy
des Romains fera annoncée par tout,
&quand on vouloit autrefois marquer
un veritable Chrestien ne luy
donnoit on pas le ſurnom de Romain
, commeon voit dans les Actes
du Concile d'Ephese au chapitre
dixième, où l'Empereur Theodoje le
Ieune appelle la Foy Catholique , la
Religion Romaine ?
,
Les Ennemis mesme de l'Eglise
ont Senty ,& reconnu malgré eux
cette verité incontestable. C'est ce
qu'on voit dans Victor, au livre premier
de la perfecution des Vandales,
Locundus Arien parlant àTheodoric. í
GALANT.
15
La Raiſon qui les portoic à cela,
c'est qu'ils voyoient que de tout
temps le gros des Chreftiens estoit
dans la Communion Romaine , &
qu'ilsy accouroient en foule de tous
les endroirs de la Terre ; car dans la
confufion des sectes quiſe vantoient
d'estre Chrestiennes , Dieu ne manqua
jamais à ſon Eglife , il ſceut
luy conferver une marque d'autorité
que les Heretiques ne pouvoient
prendre. Elle est Apostolique , la
Suite , lafucceſſion , l'autoritéprimi
tiveluy appartiennent . Elle est Catholique
& Univerſelte , elle embrafſſe
tous les temps , elle s'étend
de tous côtez , & tous ceux qui
l'ont quittée , l'ont premierement
reconnue , & ne peuvent effacer le
caractere de leur Nouveautény celuy
de leur Rebellion . S. Irenée ne ditilpas
encore qu'il est neceffaire que
touses les Eglises s'uiſſent& con16
MERCURE
viennent avec la Romaine , parce
19
que la plus puiſſante Principauté
refide en elle ? Prenez lifez .
Ce ſontſes propres paroles , qui
font bien differentes de celles des
Ministres fugitifs , qui ont une
aversion terrible& presque insurmontable
pour l'Eglise Romaine ;
Ad hanc Ecclefiam propter potentiorem
principalitatem neceffe
eft omnem convenire Ecclefiam
, hoc eft eos qui ſunt undique
fideles . C'est pourquoy S.
Cyprien reprend ceux qui adherent
àune autre Chaire qu'à celle de S.
Pierre , qu'il appelle l'Eglife principale
, d'où eft ſortie l'unité Sacerdotale.
Ie ne vous rapporte point icy le
témoignage de S. Ambroise , dans
l'Oraiſon Funebredefon Frere Saty-
, ny celuy de S. Lerôme dans
l'Apologie contre Rufin , ny celuy de
re
GA LAN T.
17
S. Augustin dans la Lettre cent
Soixante - deuxième , parlant de
l'Evesque Cicilian ; Vous pouvez
vous mesme aller chercher ces autoritez
dans leurs Sources , de crain
te que je nevous fois suspect dans
mes citations.
Mais après tant de preuves de
la plus pure & de la plus faine
Antiquité , qui doutera un seul
moment que c'est estre Heretique ou
Schifmatique que de ſe ſeparer de
l'Eglise Romaine , où S. Pierre le
premier des Apoſtres , a étably Son
Siege, comme dans le centre de l'Univers.
C'est ce qui fait qu'optat
conclut en ces termes. Igitur negare
non potes ſcire te in Vrbe
Roma Petro Cathedram Epifcopalem
eſſe collatam , in qua federit
omnium Apoftolorum Caput
, Petrus, unde & Cephas ap18
MERCURE
pellatuseft , in qua una Cathedra
, unitas ab omnibus fervaretur
, ne finguli Apoftoli fingulas
fibi quiſque deffederent , ut
jam Schifmaticus & peccator
eſſet qui contra eam fingularem
Cathedram alteram collocarer.
C'est neanmoins ce qu'ont fait de
tout temps les Heretiques qui sefont
Separez de la Communion Romaine,
comme les Ariens , Donatiftes , Ne-
Storiens , Eutichéens , Monotelites,
Luciferiens, Lutheriens, Calviniſtes,
& pluſieurs autres , qui ont tous injustement
élevé la Chaire du Men_
fonge contre la Chaire de la Verité,
rompant ainsifacrilegement lafainte
Unité de l'Egliſe ſi ſouvent recommandéepar
lesus Chrift ,&déchirant
fans honte la Robeſans coû
ture ; en cela plus condamnables
GALAN T.
19
que les Soldats qui la jetterent au
fort à la Mort du Sauveur. Com
ment donc vous autres Ministres
d'iniquité , qui vous piquez deſçavoir
les Ecritures . & de les pene .
trer à fonds , ofez-vous dire que
l'Eglise de Dieu , cette ancienne
Eglife que Iefus- Chrift a fondée fur
le rocherferme &fur la pierre inébranlable
, comment ofez-vous dire
que cette Egliſe eſt corrompuë ,qu'elle
est töbée en décadence,& que le Pape
qui lagouverne est l'Ante-Chrifl?
Quel horrible Blasphéme ! quel sacrilege
plus épouvantabl , & quelle
calomnie moins foûtenable , que
celle. là ! L'Ante Chrift doit estre
un homme particulier , felon les
Saintes Ecritures. Ilfedirale Meffie,
il doit être Iuifde Natio,de la Tribu
de Dan par extraction , il doit estre
reconnu &ſuivy des Iuifs , il doit
20 MERCURE
faire de faux miracles , se faire
Roy fe dire le Christ , nier leſus-
Christ, ne regner que trois ans , en
fin il doit faire mourir Enoc نم
Elie , & mourir luy-mesme par le
Soufle de la bouche de Dieu comme
parle S. Iean dans ſon Apocalypse.
Voila le caractere de l'Ante- Christ ,
voila quel fera l'homme de peché
& le Fils de perdition dont parle
Saint Paul ; caractere qui ne peut
jamais convenir au Succeſſfeur de
S. Pierre au Vicaire de Jesus-
Christ au faint Pere qui gouverne
aujourd'huy l'Eglise de Dieu avec
tant de zele , de picté , & d'édification
, qui n'employe ſes biens &
ceux de l'Eglise que pour soulager
les miserables , nourrir les Pauvres,
& faire la guerre au Turc , l'Ennemy
du nom Chrestien ; un Pape
dont les éclatantes vertus brillent
,
GALANT.
21
de tous côtez , & portent par tout
le Monde la gloire du Chriſtianif
me avec la bonne odeur de Jeſus-
Chriſt. Vous connoiſſez la verité de
ce que je dis , & je suis perfuade
que si vous n'étoufiezpas la voix
Secrete de vostre confcience , vous
reviendriez bien- toſt dans l'Arche
du Seigneur pour vous sauver du
Deluge qui vous environne , & qui
vous fera perir ſans reſſource , fi
vous n'y prenez garde. Rentrez
donc , mes Freres abusez, rentrez
au plûtoſt dans l'Arche , c'est à
dire, dans l'Eglife Catholique,Ape
Stolique & Romaine , mais rentrezycomme
la Colombe avec unrameau
d'olive , Symbole de la Paix , c'est
àdire , dans un esprit de douceur
& de charité pour affermir l'union
qui s'y trouve , & non pas pour la
rompre & pour la détruirepar vos
22 MERCVRE
Ecrits feditieux. N'imitez pasle
Corbeau , en vous attachant à des
corps morts à la grace par le peché ,
jeveux dire ,en suivant les Heretiques
obſtinez , ces eſprits de chair
& de fang , qui corrompent les Fidelles
par la mauvaiſe odeur de leur
doctrine empoisonnée. Venez, encore
une fois , dans nos Temples , dent
laseule Antiquité vous perfuadera
que vos Peres & vos Ancêtres profeffoient
une mesme doctrine ,
participoient avec nous aux meſmés
Sacremens. Vous y trouverezencore
leurs noms, leurs cendres , ou leurs
tombeaux.
Quesi malgré toutes ces raiſons
vous continuezà fomenter un esprit
d'erreur & de Rebellion parmy les
nouveaux Convertis , encore chancelans
dans la vraje Foy ,Souvenez-
Tous que l'on vous regardera comme
GALANT.
23
des Perturbateurs du repos public ,
des ennemis du Chriftianiſme , des
membres gâtez & corrompus qu'il
fautnecessairement retrancher avec
lefer & le feu.
Enfin, faites reflexion que perdant
plusde trois cens ans entiers qu'ont
duré les perfecutions dans l'Eglise,
on n'a jamais veu aucun Catholique,
aucun veritable Chrétien qui ſe
Soitfoûlevé, ny qui ait forméaucune
Sedition contreſon Prince legitime,
comme ont fait depuis peu ces
Eſprits feditieux , ces Protestans
rebelles dans l'Empire ſous Tekeli ,
en Angleterreſous le DucdeMontmouth
, en France dans les Sevenes,
& en Savoye dans les Vallées , qui
ont tous si bien profité de vos pernicieux
conſeils , & de vos mauvaiſes
instructions. Les veritables
Chreſtiens aiment bien mieux end
durer en paix & en patience toutes
24
MERCURE
fortes de tourmens , qué demanquer
ainsi à la Foy de Iefus - Christ , & à
Ses Saintes Maximes , en n'obeis-
Santpas de tout leur coeur àleur Souverain
comme à Dieu mesme , dont
il est la fidelle Image.
Incraffatum eſt cor populi
hujus , & auribus graviter audierunt
, & oculos fuos clauferunt,
nequando videant , & auribus
audient , & corde intelligant , &
convertantur, & fanem eos .
Mat. c. 13. v. 15 .
Les Vers qui ſuivent ſont fort
eſtimez . Ils furent faits dans le
temps que le Roy prit Luxembourg
; & comme ce qui eſt
bon , eſt toûjours nouveau , je
vous en fais part , ne croyant pas
que vous les ayez veus.
HOMERE
GALANT.
25
L
HOMERE
A MADEMOISELLE
DE SCUDERY ,
En luy envoyant une Agathe où
ſa Figure eſt en relief.
Sije pouvois, Sapho , m'éloigner
de ces champs
Que la Parque a peuplez de nos
Manes errans ,
Iecourroisàmon tourààvoſtre aima.
ble Feste,
De cent nouvelles fleurs jornerois
vostre teste
Et j'irois entouré des Ieux & des
Amours
Paeffr encorchezvous les plusbeaux
demes jours,
. Si Pluton n'oppoſoit ſes loix à mon
courage,
Juin 1686. B
26 MERCURE
Le volerois auſſiſur vostre heureux
rivage ,
Pour chanter d'un Heros les Explois
inoüis.
Mais peindrois- je afſés bien le Regne
de LOVIS.
Et ma trop foible main pourroitelle
entreprendre
De deſfiner l' Affiete ainsi que Scamandre?
C'est vous qui par des traits tous
nouveaux, tous divers ,
Pouvez à voſtre gré montrer à
l'Univers
Durant cette Campagne en Lauriers .
fifertile ,
LOUIS plus grand qu'Hector ,
LOUIS plus grand qu'Achille.
Ie vous cede , Sapho ; vos Heros
fontmieux peints ,
Leurgloire plus brillante augmente
entre vos mains , くのいいお
Et vous seule pouvezpar un rare
avantage ,
GALANT.
27
Achever de LOUIS une éternelle
Image.
Mais comme les Heros , vous pei
gnez les Amours ,
Et Flore ſous vos mains trouve de
plus beauxjours.
Tout charme en vos Portraits,&les
Gracesplus belles ,
Désquevous les pare,z ont desgraces
nouvelles.
Ah !fije revenois encor chez les
Mortels,
Ceferoit pour pouvoir vous dreffer
des Autels ,
Etpeignantvoſtre Espritsi fameux
Sur la Seine,
Phebus de tout fon feu rechaufereit
maVeine?
Mais unſi douxplaisir n'estant pas
un des biens
Qu'une Ombre puiſſe attendre aux
Champs Eliziens ,
Ce que je puis , Sapho , pour vous
I marque mon zele ,
B 2
28 MERCVRE
C'est de vous envoyer mon Image
fidelle.
Lyſippe , ce Sculpteur fi celebre
autrefois.
Qui luy-mesme avec nous erre en
nosfombres Bois.
A,juſque dans le coeur de cette
Agate dure ,
Sceu trouver tous mes traits , mon
air , & ma Figure.
Samain nous fait revivre , & noUS
remontre tous :
Mais rien nepeut tracer mon estime
pourvous.
Mademoiselle de Scudery
repondit à ces Vers par ce Madrigal.
SAPHO A HOMERE.
Omere VOUS ,
H
dormez encore
Comme vous dormiez autrefois.
GALANT.
29
LeHeros que la France adore
Est trop grand pour ma foible voix,
Sivous l'aviezeu pour modelle
Au lieu de vos Heros Gregeois ,
L'Iliade en feroit plus belle;
Carfans ce grand Cheval de bois,
Et par uneplus nocle voye ,
Ilvient defoûmettre àſes Loix
Luxembourgbienplusfort que Troye,
Et de l'y foûmettre en un mois.
Jevous ay promis de vous parler
d'un plaidoyé de Monfieur
Lordelot , fameux Avocat , touchant
un Enfant ſuppoſé que le
Parlement a declaré Impoſteur.
Voicy le fait. Monfieur Marſault
de Suzencourt en Champagne,
ayant eſté élevé à Paris aprés la
mort de fon Pere , chez Monſieur
Marſault ſon Oncle , Contrôleur
des Rentes de l'Hoſtel
de Ville , épouſa au mois de
B 3
30 MERCURE
९
Novembre 1655. une Fille de
Monfieur Sauvage , Capitaine de
Cavalerie. Le mariage eſtant
fait , ils demeurerent à Suzencourt
pendant un an & demy,
& au mois de May 1657. Monfieur
Marſault voulant , comme
fon Beaupere , ſuivre la profeffion
des Armes , s'engagea dans
la Compagnie de Cavalerie de
Monfieur du Moulinet. Cette
Compagnie ayant eſté reformée,
il fut obligé de revenir en Champagne
au mois de Novembre
ſuivant. Un an aprés il vint s'établir
à Paris,où il s'engagea dans
'Hoſtel de Ville. Il y travailla
avec beaucoup d'application
pendant vingt années , ce qui
luy a fait amaſſer beaucoup de
bien. En 1679. il acheta une
Charge de Contrôleur desGuerres
, & à meſme temps des Heri
GALANT.
31
tages à la campagne , auprés de
ceux qu'il avoit eus de patrimoine.
Il y paſſoit une partie de
l'année avec ſaFemme , qui dans
cet eſtat n'avoitque le ſeul chagrinde
ne ſe point voir d'Enfans.
Elle ſe promenoitenChaiſe le 7 .
May de l'année derniere dans le
Village de Sexfontaine , lors que
l'Impoſteur dont il s'agit arreſta
fa Chaiſe , voulut y monter par
force , & luy demanda de l'argent
, en luy diſant qu'il eſtoit
fon Fils . L'effroy la ſaiſit. Elle
appella du ſecours,& fut accablée
d'injures & de menaces par
ce pretendu Fils , qui prit une
conduite tout à fait contraire aux
ſentimens que la nature doit inſpirer
, puis qu'il employa d'abord
la violence pour ſe faire
reconnoiſtre. Le ne vous parleray
pointdes plaintes qui fürent ren-
:
B 4
32 MERCVRE
duës contre cette violence devant
le Juge de Sexfontaine ; il
ſuffit que je vous diſe qu'aprés
avoir ſoûtenu, avant que la Cauſe
euſt eſté portée par appel au
Parlement , qu'il eſtoit né dans
le ſeptième mois du mariage de
Monfieur Marſault , qui ayant
pris de facheux ſoupçons touchant
la conduite de ſa Femme
& ne croyant pas eſtre Pere de
l'Enfant dont elle eſtoit accouchée
, avoit non ſeulement negligé
les ſoins qu'il devoit avoir
de ſon éducation , mais pris toutes
les precautions poſſibles pour
luy dérober la connoiſſance de
ſon eſtat ; il changea ce fait qui
luy eſtoit deſavantageux , parce
qu'en le fabriquant il n'avoit pas
pris garde qu'il jettoit des doutes
ſur ſa naiſſance ,& fe déclaroit
luy-meſme un Enfant illegitime.
GALANT.
33
Ainſi dans une Requête qu'il
donna le 15. Septembre dernier
il dit que Monfieur Marſault &
ſa Femme apprehendant que le
peu de temps qu'il y avoit entre
leur mariage & ſa naiſſance , ne
donnaſt occaſion à quelques difcours
dans le public contre leur
honneur , s'eſtoient dépoüillez
des ſentimens de Pere & de mere,
& avoiet pris le deſſeinde cacher
à tout le monde qu'ils euff ntun
Fils. Les faits dont il appuya cette
impoſture ſont , qu'auſſi - toſt qu'il
futné , trois Cavaliers vinrenc
l'enlever,& le porterent au Villa-.
ge de Bergere où il fut baptifé
long - temps aprés pendant la
nuit ; qu'il fut nommé lacques ,
né en legitime mariage de Claude
Marfault , & d'Eleonore Sauvage(
Il avoit dit dans une pre-
BS L
34
MERCURE
miere Requeſte qu'on l'avoit ba
priſe ſous le nomde Leonore ſauvage,&
fous celuyd'un Pere fuppoſé
, ſans rapporter aucun Extrait
Baptiftaire , pretendant que
les Regiſtres de la Paroiffe de
Bergereavoient eſté ſouſtraits ou
perdus)Qu'il fut confié dix- huit
mois aux ſoins d'une Nourrice
de ce Village, qu'il eſtoit proprement
veſtu d'une Kobbe blanche
; que durant ce temps la
Femme de Monfieur Marſault alla
le voir pluſieurs fois le recom
mandant à cette Nourrice ;
qu'ayant eſté ramené à Suzencourt
, elle en prit ſoin , qu'elle
le promenoitpar la main , & diſoit
àſes Voiſins que fon Fils é
toit plus beau que les autres;
que ſon Pere s'eſtant engagé dans
le ſervice du Roy , & retiré enſuite
à Paris ſans l'emmener avec
GALANT.
35
uy , le Seigneur de Suzencourt
eut la charité de le faire élever
dans ſa Maiſon ; que lors qu'il
eut aſſez d'âge pour pouvoir
fervir , il fut mis Laquais chez
Monfieur de la Barre , Secretaire
du Conſeil de Monfieur ;que fa
Mere alla le recommander à la
Femme de Chambre ; que pour
recompenſe de ſes ſervices , on
luy fit apprendre le métier de
Menuifier chez le nomméNico
las le Roux ; qu'il y demeura
quatorze mois , pendant leſquels
ſa Mere alla le viſiter pluſieurs
fois , & le recommander à fon
Maiſtre , & que la nommée le
Vert l'obligea de changer fon
nom de Jacques Marſault en celuyde
lacques loublot. En effet,
dans le Brevet d'Apprentiſſage
qui a eſté produit au Procés, il
prendle nom deJacques Joublor,
B6
36 MERCURE
Fils d'Antoine Joublot Vigneron
à Suzencort , & de Françoiſe
Sauvage , & il a porté ce nom
juſques au temps qu'il a voulu
faire reüffir ſon impoſture. Il
dit encore qu'eſtant forty d'apprentiſſage
, il travailla dans pluſieurs
Boutiques ; qu'aprés une
longue abſence il revint dans la
Province , ou il apprit ſa naiſſance
par fa Marraine , que le produifit
à ſes Parens , & que tous le
reconnurent pour l'Enfant dont
la Femme de Monfieur Marſault
eſtoit accouchée ſept mois aprés
ſon mariage , & qui fut misen
Nourrice au Village de Bergere,
&enſuite élevé à Suzencourt.
Monfieur Lordelot détruiſit
admirablement par ſon plaidoyé
tous les faits que l'Impoſteuralleguoit.
Il fit voir que s'il avoit eſté
le Fils de celle qu'il arreſta d'aborddans
ſaChaiſe,& à laquelle
GALANT.
37
il demanda de l'argent d'une
maniere toute furieuſe , il ne ſeroit
forty de ſa bouche que des
paroles de ſoûmiffion parce que
les premieres recherches de la
Nature ſont toûjours remplies
*de douceur & de reſpect. Cefont,
dit- li lespremiers mouvemens qu'el
le inspire. Un Enfant ſeſent doucement
attirévers celle qu'il croit
estre fa Mere. Ilaccompagne cette
douceur de termes civils & refpe-
Etueux, &parcesménagemens innocens
,la Natureſe trouble dans
cettepremiere veüe. Il seforme une
émotion involontaire, qui forcefouvent
la Mere de reconnoiftre fon
Fils , &qui engage le Fils àfe jetter
amoureusement entretes bras &
dans le sein de fa Mere. Mais
quand celuy qui pretend eſtre Fils
s'adreſſeàsa Mere dans des tranfports
de colere&de fureur , qu'il
38 MERCURE
manque au premier devoir que la
Nature inspire à un Fils , c'est une
marque évidente de ſon imposture,
parce que ce n'est pas la Nature qui
parle en luy , c'est unepaſſion étrangere
qui ne sçauroitse contraindre
qui voulant se cacherſous les apparences
de la verité,est découverte au
premier mouvement du coeur,& à la
premiere parole quifort delabouche.
Sur ceque cet Impoſteur pretendoit
avoir eſté exposé par la
crainte commune du Mary &
de la Femme , qui apprehendoient
qu'un Enfant né dans le
ſeptième mois de leur mariage,
ne fiſt répandre des bruits fa
cheux contre leur honneur
Monfieur Lordelot fit connoiſtre
que ce terme de tept mois eſtane
un terme naturel pour la naiſſancedes
Enfans , les Loix Civiles
& Canoniques reconnoiffant
GALANT..
39
eeggiittimes tous ceux qui y naiffent,
parce que toutes les Femmes
ſont ſujettes à ces fortes
d'Accouchemens, qui ne dépendent
que de la force ou de la
foibleſſe de leur temperament
il n'y avoit aucun lieu de croire
qu'une Mere , dont l'innocence
& l'honneur eſtoient à couvert,
&à laquelle on ne pouvoit faire
le moindre reproche ſans paſſer
pour Calomniateur ſe fuft
reſoluë à devenir impie , cruelle,
inhumaine , en expoſant fon
Enfant, pour éviter des foupçons
qu'elle n'avoit point ſujet de
craindre. Il fit remarquer aprés
cela combien il eſtoit peu vrayſemblable
qu'on euſt employé
trois Cavaliers pour enlever un
Enfant, dans un temps où il n'y
avoit n'y empeſchement ny réſiſtance
, & demanda d'où fe-
و
40
MERCURE
roient venus ces Cavaliers, pour
ſe trouver à propos dans un Village
,& durant la nuit , puis que
l'accouchement eſtoit incertain
& precipité , & que ces fortes
de deſſeins s'executant toûjours
toûjours fans éclat , le miniftere
d'une ſeule Femme eût eſté plus
feur& plus utile. Il paſſa de là
à la contrarieté qui ſe trouvoit
dans les autres faits , & fur tour ,
en ce que la Partie adverſe ſe
diſoit tantoſt Fils d'un Pere ſuppoſé,
tantôt celuy d'un vray
Pere , eſtant difficile de concevoir
comment il avoit fceu qu'il
s'appelloit lacques Marſault ,
puis qu'il ne rapportoit pas d'Extrait
Baptiftaire , & comment il
s'eſtoit laillé perfuader de changer
ce nom en celuy de Jacques
loublot , puis qu'il diſoit qu'il
n'avoit appris la naillance , que
GALANT.
41
lors qu'il eſtoit revenu dans la
Province aprés une longue abſence
, c'eſt à dire , âgé de prés
de trente ans. Il n'eſtoit point
d'ailleurs vray ſemblable qu'une
Mere , qui avoit formé le deſſein
de l'expoſer, qui pour cacher fa
naiſſance s'étoit dépoüillée de
tous les ſentimens de la Nature,
& qui s'obſtinoit juſqu'à la fin
à ne le pas reconnoiſtre , proteſtant
qu'elle n'avoit jamais eu
d'Enfans Iny euſt fait des carefſes
publiques pendant ſon enfance
, ainſi qu'il le ſuppoſoit ,
l'euſt promené par la main ,
euſt dit que ſon Fils eſtoit plus
beau que les autres , & euſt pû
enfuite luy voir porter les Livrées
, & apprendre le métier
de Menuifier tandis qu'elle ,
auroit veu les Domeſtiques de
ſa Maiſon beaucoup plus heus
42
MERCVRE
reux que n'auroit eſte ſon propre
Fils . A l'égard des Parens
qui l'avoient reconnu pour l'Enfant
dont elle eſtoit accouchée
le ſeptième mois de fon mariage,
Monfieur Lordelot fit voir l'impoſſibilité
de ce fait , puis qu'il
auroit fallu que les Témoins qui
avoient eſté interrogez , cuffent
déposé qu'il eſtoit ce mefme
Enfant qu'on diſoit né à ſept
mois , qui avoit eſté nourry an
Village de Bergere, élevé juſqu'à
neuf ans à Suzencourt dans la
Maiſon du Seigneur ( ce qui l'en
avoit fait croire le Pere ) & qui
depuis ce temps là avoit diſparu
juſques à trente . De ſemblables
choſes n'auroient pû eſtre ſceuës
que de ceux qui ne l'auroient
point quitté , & qui l'auroient
veu dans tous ſes divers eſtats ,
eſtant impoſſible de reconnoiſtre
GALANT.
43
1
à trente ans celuy qu'on n'a
point veudepuis neuf, à cauſe
que la delicateſſe du corps d'un
Enfant ,& la blancheur de fon
teint , quand on en auroit conſervé
l'idée , ne paroiffent plus
dans la force d'un corps robuſte ,
& ſur un viſage formé , que les
cheveux , la barbe , & la vie penible
& laborieuſe d'un Artiſan ,
ont entierement changé. Ainfi il
conclut qu'on ne pouvoit s'arreſter
au témoignage de ceux
qui avoient appuyé cette impofture
, & qu'il y auroit lieu de s'é
tonner qu'ils l'euſſent fait , s'il
ne ſe trouvoit pas tous les jours
des miferables qui vendent juſqu'à
leurs paroles , & dont les
bouches ſont comme des ſepulchres
ouverts , d'où l'on ne voit
fortir que la corruption & la
mort.
44
MERGURE
Aprés que tous les Avocats
eurent eſté entendus pendant
quatre Audiences,Monfieur Talon
, Avocat General , fit un recit
de toutes les charges avec
une entiere netteté ,& venant à
la dépoſition des Témoins , il
dit qu'il eſtoit difficile de ſe perfuader
que ce qu'ils aſſuroient
tous ſans heſiter , fuſt veritable ;
ſçavoir , qu'ils avoient reconuu
celuy qui ſe pretendoit Fils de
Monfieur Marfaut auſſi-toſt qu'ils
l'avoient veu , ce qui ne pouvoit
arriver naturellement , les traits
du visage d'un Enfant au deſſous
de huit àneufans eſtant ſi changez
à l'âge de trente , qu'il eſtoit
impoſſible de les difcerner , & de
les reconnoiſtre ainſi en un moment
; que la demeure de cet En
fant dans la maiſon du Seigneur
de Suzencourt juſqu'à l'âge de
GALANT.
45
neuf ans , ſans qu'aucun de ſes
pretendus Parens l'euſt reclamé,
eſtoit une forte préſomption qu'il
eſtoit le Fils naturel de ce Seigneur
; que Moïſe aïant eſté éle
vé dans la Maiſon de Pharaon,
avoit eu beſoin d'une revelation
divine pour croire qu'il n'eſtoit
pas fon Fils. Fide credidit ſe non
effefilium Pharaonis; qu'au fonds,
la ſeule preuve par Témoins n'eſtoit
pas ſuffiſante dans les Queſtions
d'eſtat ; que fi cette voye
eſtoit admiſe , elle ſeroit d'une
conſequence dangereuſe pour le
Public , & qu'il n'y auroit plus
de ſeureté dans les Familles ; que
tous les plus ſages Peuples de la
Terre avoient voulu qu'il y euſt
des témoignages publics de la
naiſſance des Enfans ; que les
Iuits avoient toûjours eu grand
ſoin que cette naiſſance fuſt exa-
1
46 MERCURE
tement écrite dans les Regiſtres
publics , pour conſerver la memoire
du nombre & la diſtin-
Ction des Tribus , & fçavoir dans
quelle Famille le Meſſie naiſtroit ;
que Platon ordonnoit dans ſes
Loix , que la premiere année de
la vie des Enfans ſeroit marquée
dans un lieu ſacré de la Maiſon
paternelle , & qu'on écriroit fur
une muraille blanche le jour de
la naiſſance de ceux qui viendroient
au monde , afin que l'on
ſceuſt leur âge, qu'à Athenes les
Peres alloient declarer aux Magiſtrats
qu'il leur eſtoit né un
Fils en legitime Mariage , & que
ſur cette declaration des Peres,
confirmée par leur ferment , le
nom de l'Enfant eſtoit écrit ſur le
Regiſtre public;que les Romains
avoient étably que les Peres au
roient un Regiſtre , où il écri
GALANT.
47
roient la naiſſance de leurs Enfans
, & que l'Empereur Antonin
avoit ajoûté , pour affeurer l'eſtat
de tous ſes Sujets , que les
Peres declareroient devant le
Garde des Regiſtres , qu'il leur
eſtoit né un Enfant , & le nom
qu'ils luy donnoient dans les
trente jours de ſa naiſſance ; que
le Roy François I. avoit ordonné
par l'Edit de 15 39. que les Curez
des Paroiſſes auroient des Regiſtres
de la naiſſance &de la mort
de tous ſes Sujets , & que cette
Ordonnance avoit eſté renouvel-:
lée par celle de 1667 avec de
nouvelles formalitez encore plus
exactes ; que lors que quelqu'un
ſe pretendoit Fils , il falloit qu'il
apportaſt quelque preuveque celay
qu'il diſoit être ſon Perel'euſt
reconnu en cette qualité , au
moins pendant quelque temps ,
48 MERCVRE
mais que celuy dont il s'agiſſoit ,
ne faiſoit point voir que le Sieur
Marſaut l'euſt avoüé un ſeul moment
pour ſon Fils depuis trente
ans; que l'Ecriture nous marquoit
que le Sauveur du Monde voulant
faire connoiſtre ſa Divinité
auxJuifs , pria ſon Pere de le reconnoiſtre
publiquement pour
ſon Fils , Pater , glorifica me , &
qu'auffi-toſt on entendit en l'air
une voix qui dit ces paroles , Glorificavi
,& iterum glorificabo , &
que les luifs eſtant ſurpris de cette
merveille , il leur dit que ce
n'eſtoit pas pour luy qu'il avoit
prié fon Pere de le glorifier,& de
rendre témoignage qu'il eſtoit
fon Fils , parce qu'il ſe connoiſſoit
bien , mais pour eux-meſmes, afin
qu'ils en fuſſent perfuadez , Non 4
propterme rogavi Patrem ,fed proptervos.
Monfieur Talon s'étendit
GALANT. 49
ditenfuite ſur la nullité des Procedures
qui avoient eſté faites
devant les luges des lieux, & par
l'Arreſt qui intervint , & qui fut
conforme à ce qu'il avoit conclu ,
il fut fait défenſes au nommé
Joublot de prendre le nom de
Jacques Marſault, ny de ſe dire
Fils de Claude Marſault & d'Eleonor
Sauvage , à peine de punition
corporelle.
Ce n'eſt pas fans raiſon que
l'on a dit il y a long temps , Autant
de Teſtes , autant d'Avis. La
Fable qui fuit nous le fait connoiſtre.
:
2
Iuin 1686 . C
30
MERCURE
L'ASNE , LE VIEILLARD,
ET SON FILS .
N Vieillard de paisible bu
UNmeur,
Avec ſon Fils faiſant voyage ,
Fortoit sur fon dos son bagage;
Tant de fouler fon Afne il avoit
peur.
La Politique estoit honneste .
De tous les deux l' Aſneſuivy
Marchoit gayment levät la teſte,
Sans rie porter,dont il estoit ravy,
Maisfon bonheurne dura quere.
Apeine eut- il cent pas en avant
cheminé,
Qu'un hommeparhazardfurfaroute
amené ,
S'addreſſant au Vieillard , luy dit
d'un ton severe ,
GALANT.
Bon homme as-tu perdu leſens,
Devouloirà ton Afne accorder du
bon temps ,
Quandprest àfuccomberſous lefaix
que tu traiſnes ,
Par un procedé tout nouveau ,
Bien loin qu'ilfoulage tes peines,
Tu lefais allerfans fardeau ?
Il estfort,& pourroit vous porter l'un
l'autre.
Fe croy que Monsieur a raiſon ,
Dit le Vieillard, l'avis eft bon ,
Et grandefortise est la nofire,
D'allerà pied quand Iafne afi
..... bon dos ..
Tous deux montent deſſus dés qu'il a
dit ces mots de
Tandis que l'Afne marche, & quel
quefois s'arreste ,
Survient un autre à l'oeil hagard.
Qui voyant de loin le Vitillard
Et fon Fals tous deux für la beste,
Où donc est voſtre jugement?
C 2
52
MERCURE
Vous ferezcrever ce pauvreAſne.
Que l'un de vous , dit- il , defcende
promptement
Ou bien vousfentirez ce que pese ma
canne.
2
Fairefigne au petit Garçon ,
Eft du bon homme la replique.
Le Fils ne fait point de façon
Pour defcendre de la Bourique ,
Mais comme ilfuit àpetits pas
Preſque ſans force &Sans haleine,
Et que se traiſnant avec peine,
Il fait connoistre qu'il est las
Un troisième paſſant parle de cette
forte
Au bon homme que l' Aſne porte.
Ma foy ,Monsieur au cheveux
gris ,
Il vous est malfeant avec vostre
vieilleffe ,
D'avoirsi peu d'égard à la tendre
jeunesse,
GALANT.
53
Et devousfairefuivre ainſi parvotre
Fils.
Le Vieillard honteux du reproche
Qu'en termes fort clairs il en
tend,
Descendde l'Aſne au mesme in-
Stant ,
Et crie à fon Fils qu'il approche.
Le Fils qui n'estoit pas manchot ,
Profitant de la remontrance ,
Montantsur l'Afne endiligence,
Et va fon trainfans dire mot.
Lepauvre bon bomme derriere
Sur les pas de l'Aſnon fon alleure
regloit
Et de temps en tëps luy fangloit
De vilains coups furla croupiere .
Là deſſus an Rebarbatif
Dont le tres vefrogné visage
Aparlerrudement montroit un homme
vif, ...
Arrive, & luy tient ce langage.
Dis moy, gros coquin,gros cheval,
54
MERCURE
... Pourquoy frapes-tu cette Befte ?
Encore si c'estoit ce petit Animal .
( Il luy montroit fon Fils) lefaitferoit
bonneste.
Mais batre qui ne tefais rien,
Et qui mesme au besoin te peut rendreService
,
C'est faire le mal pour le bien ,
Et payer mal un bon office :
Frape ,je ne te diray mot ,
Si tu veux donnersur l'épaule
A coups de tricot &de gaule .
Aton Fils, à ce petit Sot ,
Qui laiſſe aller à pied fon vieux
barbon de Pere,
Sans en paroiſtre inquieté ,
Tandis que fur l' Afne monté
Le fripon ſe doune carriere .
Ce discours les précedens
Auroient mis tout autre en colere,
Mais le Vieillard tout au contraikes
S'il n'en rit pas tout hast , on rit
entre fes dents.
LIOTHÈQUE
DED
ue.
ue,
GALAN T.
؟؟
Ma foy , dit- il en fon langage
Bien sensé , quoy que de Village
,
On doit prendre peu garde aux paroles
d'autruy .
Bienhupé qui pourroit éviter la Sa.
tyre ,
On se tourmenteroit vainement au
jourd'huy
Pour embeſcher les Gens de rire.
Ainsi c'est joüer au plus fin
Dene pas s'arrêter àce que l'on peut
dire ,
Et d'aller droit fon grand ches
min.
Je vous tiens parole touchant
la Medaille de Monfieur le Chacelier
, que Meffieurs les Grands
Officiers de la Chancellerie de
France ont fait graver , & je
vous l'envoye avec les additions
qui la rendentdifferente de celle
C 4
56 MERCUR E
que je vous envoyay le mois paffé
, & dans laquelle il n'y avoit
point de Vers au bas du Portrait
de ce grand Homme. Je ne vous
dis rien de la difference de la graveure
, il vous eſt aiſé de la remarquer.
Ces Grands Officiers
qui luy ont preſenté cette Medaille
, font
Meſſieurs de Fremont ,
Mathé de Vitry la. Ville ,
Le Menestrel ,
Le Mire ,
Grands Audienciers .".
Meſſieurs de lunquiere ,
Pirota
Benoiſt ,
De Leſtre ,
Contrôleurs Generaux .
Meſſieurs Aubourg ,
Henin ,
De Préval ,
P
GALANT.
$7
Bouquor ,
Gardes des Rôles.
Meſſieurs Perotin de Barmond,
Robert ,
Gallois ,
Moufle Lambert ,
Confervateurs des Hypoteques de
Rentes.
Monfieur Bertin ,
Treforier du Sccau
N
Monfieur de Fremont, Doyen
des Grands Audienciers, porta la
parole , lors qu'ils preſenterent
cette medaille à m'le Chancelier.
Voicy le Compliment qu'il luy
fit.
MLONSEIGNEUR ,
3
-Encore que la plus belle & la
BS
$8 MERCURE
plus folide recompense des grandes
Actions foit renfermée dans lafa..
tisfaction interieure de les avoir
faites, puis que les Vertus nefont
point mercenaires , neanmoins il
Semble que ceux qui font affez heureux
pour en eſtre les Témoins,com
mettroient une notable injustice.
Se rendroient coupables de la plus
noire ingratitude , fi par quelques
Monumens publics & éternels , ils
ne s'efforçoient d'en consacrer la
memoire àla poſterité, afin de l'exciter
par autant de vives peintures
à les imiter , & ameriter de fembles
reconnoiffances
Et Pater Anchiſes ,& Avunculus
exciter Hector.
Eſtant vray de dire que la loüange
est la Mere nourrice de la Vertu.
C'est auſfice qui s'eft heureusement
pratiqué dans les Siecles paffez ,
dont toutes lesHistoires les plus an-
&
GALANT.
59
ciennes , aussi bien que le modernes
nous rendent de fidelles témoignages.
Nous y remarquons que les
principaux évenemens qui y font
décrits , ont esté particulierement.
autoriſez par la foy des Medailles
qui ont este frapées dans l'instant
que les plus grandes Actions ſe
font passées , & par là d'autant
moins suspectes de flaterie & de
diffimulation. Nous y voyons auffi
avec plaisir que les plus illustres
Perſonnages qui ont remply dans
tous les temps les plus grandes &
les plus belles Dignitez, n'ont pas
refuſe les éloges quele Public lear
a donnez , & dont il a voulu laiffer
des preuves authentiques , & glorieuſes
aux Siecles à venir , en les
imprimant sur des Metaux capables
de braver l'injure du temps ,
comme un tribut neceſſaire qui étoit
devà leur vertu
C6
60 MERCURE
Dignum laude virom Muſa
vetat mori.
Et nous nous trouvons d'autant plus
agreablement conviez d'en ufer de
mesme à l'endroit de V.G. qu'iln'y
apas un de nous qui ayant l'honweur
de l'approcher ſouvent par le
privilege deſa Charge , nesoit plus
obligé par sa propre connoiſſance
d'admirer & de respecter avectoute
la France ſon rare merite , &
Ses grandes &fublimes qualitez ,
qui n'ayant esté jusques icy que le...
gerement occupées dans les differens
Emplois où elle a eftéappellée
pour le ſervice du Roy & du Public,
&toûjours avecſuccés, étoient
enfin réservées pour remplirpar le
choix ,&le difcernement du plus
grand Prince du Monde , la plus
grande&la plus importante Charge
de l'Estat , Mais , Monseigneur,
quelque lumiere qui vous environ
GALANT. 61
ne ,vous avez bien voulu , par une
bonté toute paternelle , & une affabilité
sans égale , nous en éclai
rer fans nous ébloüir , & en dißimulant
nos défauts, vous nous avez
donné des inſtructions fi utiles &fi
neceſſaires , pour nous acquiter avec
dignité de nos fonctions , que nous
en ferons redevables à V. G. toute
noſtre vie ; &pour luy en marquer
en quelqae façon nostre reconnois
fance , &aussi afin que ceux qui
viendront après nous , puiffent connoistre
quel a esté nestre bonheur ,
nous la fupplions tres-humblement
d'agréer la pensée que nous avons
cuë pour leur exprimer au revers de
cette Medaille , par des caracteres
ineffaçables , que jamais perſonne
avec tant de pouvoir , n'a eu plus
d'inclination à rendre lajustice à
tout le monde pour l'amour de la
Iuftice , ny plus de prudence&de
62 MERCURE
magnanimité à diſpenſer les graces
toutes Royales dont Sa Majesté
l'a fait lesouverain dépositaire.
Ce Difcours fut tres - bien
receu .& Monfieur le Chancelier
y répondit avec ſa bonté ordinaire,&
en des termes qui firent
connoiſtre combien il en estoit
fatisfait.
S'il eſt glorieux à tous les Souverains
d'aller eux meſmes à la
teſte de leurs Troupes , & d'immortaliſer
leur nom en ſe couvrant
de Lauriers , leur gloire eſt
beaucoup plus grande , lors que
ces Lauriers ſont cueillis dans
une Guerre legitime , mais à
quelque haut point qu'elle puiſſe
monter par là , elle reçoit encore
de l'éclat lors qu'un Souverain,
en étoufant une Rebellion
affeure la tranquillité de ſes fidelles
Sujets , & fait triompher
>
GALANT. 63
la vraye Eglife. C'eſt ce que
Monfieur leDuc de Savoye vient
de faire , & c'eſt par là que ce
Prince a mis le comble à la gloire
dont il s'eſt couvert dés ſa premiere
Campagne. On ne parlera
plus que dans l'Histoire d'une
Révolte qui a coûté tantde ſang,
& qui a fouvent réſiſté aux premieres
Puiſſances du Monde ,&
l'on n'en parlera qu'à l'avantage ,
du Souverain , à qui l'intrepidité,
& le zele pour la Religion
ont fait faire une entrepriſe fo
heroïque, & dont ſa valeur & fa
conduite luy ont affeuré le fuccés.
Comme c'eſt de làque toutes
choſes dépendent , & qu'on ne
peut ſe promettre dejonin tran
quillement du fruit de la Victoi
re ,qu'aprés l'entiere défaited'un
Ennemy opiniâtre , Monfieur le
Ducde Savoye peut goûter pre
15
64 MERCUR.E
Favant queje
ſentement dans un plein repos
les avantages qu'il a remportez .
C'eſt dequoy ne pourrontdouter
ceux qui liront cette ſuite de la
Relation que je vous envoyay
le mois patſe; mais avant
l'acheve , je dois faire voir l'in
vincible obſtination de ces Rebelles
, qui n'ont pas voulu ſe
rendre aux raiſons des Envoyez
deZurich&de Berne auprés de..
Monfieur le Duc Savoye. Ces
Envoyez leur écrivirent , Que
le party de la retraite que leur .
offroit leur Souverain , leur estoit
avantageux , & que puis qu'il leur
estoit permis de faire un choix, ils
eftoient plus heureux que les Rois,
&les Princes qui font quelquefois
obligezde ceder à la force , & de
quitter leurs Couronnes ,& les Etats
que leurs Ancestres ont poffedez
Joûtenus auce la perte de leur fang
GALAN T. 65
que leur obſtination les feroit abandonner
de tous les Princes , Etats
Proteftans , qui leur conſeilloient.
de quiter plûtoft que de resister
témerairement par les armes , pour
devenir criminels d'Etat , qu'ils ne
devoient pas esperer que la Provi
dence Divine qui n'agit pas miracu
leusement comme autrefois parmy
Les Ifraëlites , voulût faire de leurs
Ennemis ce qu'ellefit de Sennache.
rib , & que la Parole de Dieu leur
avoit appris que se jetter dans les
dangers fans prevoir humainement
aucun moyen d'en pouvoir fortir
c'estoit tenter Dieu , qu'il laiſſois
perirceux qui aimoient naturelle
ment le danger. Ils ajoûterent à
ces raiſons , Qu'ils les prioientde
ne ſe point opiniâtrer par des con
fiderations contraires à la prudence
chrestienne , & à la charité
qu'ils se devoient à eux-mêmes ,
+
66 MERCVRE
,
comme ils la devoient à leursFem_
mes & à leurs Enfans. La meſme
Lettre marquoit qu'ils n'avoient
point lieu d'aprehender que cette
fortie des Etats de leur Souverain
Leur fût offerte pour leur rendreun
piege , & pour les tromper afin de
les accabler , &de les perdre , puifque
la Cour de Savoye leur donnoit
des feuretez qui levoient toute
crainte & qui les devoient
perfuader de lafinceritédeses intentions
; que son Alteffe Royale
ne voudroit pas permettre des
actions contraires àlaparole qu' El
le leur avoit donnée , ce qui flé
trivoit sa gloire & sa reputation
par une perfidie publique,& manquer
aux égards qu'Elle avoit toujours
bien voulu avoir pour les Etats
de Berne & de Zurich leurs Souverains
Seigneurs , & quesi on ies
çust voulu ſurprendre , c'eust esté
4
GALAN T.
67
dans le commencement que S.A.R.
le pouvoit , mais qu'Elle ne l'avoit
pas permis , & qu'elle ne le permettroit
pas à l'avenir. Ils finif
foient en leur diſant qu'ils avoient
la parole de Monsieurle Marquis
de S. Thomas Ministre , & Secretaire
d'Etat , que personne ne les
inquieteroit s'ils obeiſſoient aux ordres
de leur Souverain , auſquels
ils pouvoient ſe confier. Cene Lettre
qui estoit ſignée de Gaspard
de Muray de Zurich,& de Bers
nard de Muray de Berne , contenoit
encore beaucoup d'autres
raiſons qui leur faifoient connoi
ſtre non ſeulement qu'ils ne devoient
point s'opiniâtrer à une
deffenſe dont la ſuite ne pouvoit
que leur eſtre deſavantageuſe ,
mais qu'ils n'avoient aucun ſujet
de ſe plaindre de ce que Sorr Al
teffe Royale exigeoit de Jeug
68 MERCURE
obeïſſance , & qu'ils auroient pû
eſtre plus malheureux. Comme
elle eſt écrite pardes Proteftans,
qui estoient envoyez pour cette
affaire à la Cour de Savoye , &
qui par conſequent en pouvoient
parler juſte , & avec beaucoup
de connoiffance elle fait voir que
Monfieur le Duc de Savoye a eu
pour ſes Sujets Rebelles toutes
les bontez que peut avoir un
Prince clement& tendre,& qu'ils
ont eux -meſmes cherché leur
ruïne par leur invincible opinia
treté , S. A. R. qui avoit la caufe
de la veritable Egliſe à foûtenir ,
ne pouvant rien ajouter aux graces
qu'Elle leur a pluſieurs fois
offertes.
Aprés la derniere expedition
dontje vous parlay ily a un mois
&pour laquelle les Troupes de
Savoye commencerent à marGALANT.
69
cher le 6. de May , il ſembloit
que ce jeune Prince dût aller ſe
repoſer à Turin aprés de ſi
grands Travaux , & que ſes
Generaux pouvoient achever
de vaincre un reſte de Rebelles,
qui ne meritoient pas que leur
Souverain en priſt luy- meſme
la peine. Cependant comme il
prefere au repos les fatigues qui
conduiſent à la gloire , & qu'il
eſt perfuadé que le meſtier
de Souverain n'eſt pas moins
fait pour le Travail que pour
le Commandement , il voulut
refter au Camp de Lucerne ,
&vaincre par lay meſme , ainfi.
qu'il gouverne ſes Etats par ſes
propres lumieres . Ce fut dans
ce Camp qu'il donna audiance
le 13. du meſme mois à Monſieur
le Comte de Berka,Envoyé
de l'Empereur , qui étoit arrivé
70
MERCURE
le 10. àTurin ,& ce fut en même
tems une choſe bien glorieuſe
pour ce jeune Souverain,
que de donner audience dans
un Champ de Bataille , & au
milieu de ſes Triomphes à l'Envoyéd'un
Empereur.Oét Envoyé
fut à peine retourné à Turin
qu'une Troupe affez nombreuſe
de Rebelles parut encore dans
la Valée de S. Martin. Monfieur
le Duc de Savoye donna auffi
toſt ſes ordres pourles attaquer,
&on les pouſſa avec beaucoup
de vigueur. Quelques Officiers
&quelques Soldats furent blef.
ſez, &ily en eut cinq ou fix tuez
par des pierres jettée avec des
Fourneaux Ces Rebelles furent
forcez dans leurs poſtes ,& obli
gez de ſe rendre àdifcretion ainfi
que ceux de Bolbi , & de Villar,
dont le nombre étoit de plus de
GALANT
71
cinq cens. Son Alteſſe Royale,
fit enſuite partager ſes Troupes
en pluſieurs détachemens , qui
détruiſfirent les Maiſons qui.
eſtoient ſur les Montagnes , &
couperent les Bleds , & les vignes
, afin d'oſter tout moyen
de ſubſiſter à ceux qui voudroient
s'y retirer. On arrêta un
Miniſtre , & les Marquis de Voghera
& de Beül , allerent avec
leurs Regimens dans des Charbonnieres
, où l'on diſoit que
pluſieurs Rebelles s'eſtoient cachez,
mais on n'y en trouva point.
Monfieurde Catinat eſtant de
ſon côté party de Malanoti pour
chercher quelques - uns de ces
Revoltez qui s'étoient retirez ſury
une des plus hautes Montagnes
des Alpes , fortit de fon quartier
le 17. de may avec trois cens
hommes détachez des Regimens
72.
MERCURE
de Dampierre , & de Limofin ,
&il donna ordre à cent hommes
du Regiment de Pleſſis Beliere
de ſe trouver à Bacciglia. Il
prit le meſme jour en paſſant à
Macel cent cinquante hommes
du Regiment de Provence qui
eſtoit la en quartier , & avec ces
Troupes , il ſe rendit à Colmiano
d'aſſez bonne heure pour reconnoiſtre
luy- meſme les chemins
qui pouvoient donner la fuperiorité
ſur cette Montagne , que
les Rebelles diſoient eſtre une
fortereffe faite de la main de
Dieu. Il trouva moyen de gagner
les hauteurs ſur ce poſte , & fit
enfuite partir à l'entréede la nuit
pluſieurs détachemens pour envelopper
les Rebelles. Ceux de
ſes Partis , qui devoient s'élever
juſques au haut d'une Montagne
qui ſembloit impratiquable , &
qui
GALANT.
73
qui eſt couverte de neige toute
l'année , ſe trouverent fur la Cime
à la pointe du jour , & en
eſtat de tomber ſur ces opiniâtres
Revoltez , & qui ſe voyant entourez
& fans nul eſpoir de ſe
ſauver , n'eurent d'autres foins
que de ſe cacher à demy- coſte ,
les uns d'un coſté , les autres de
l'autre, & les autres dans des Rochers
où ils ne croyoient pas
qu'on les puſt trouver. Ils furent
trompez , & ainſi leur opiniatre
té les fit perir. MonfieurCatinat
n'eut qu'un Soldat bleſſe d'un
coup de piſtolet , & un Officier
froiffé avec deux autres Soldats ,
parce qu'ils avoient roulé le long
des Rochers. Cette derniere
action a donné une telle épouvante
aux Rebelles , qu'elle en a
entierement nettoyé le Païs où
les Troupes de France devoient
Juin 1686 . D
t
74 MERCURE
aller; rien n'eſt plus extraordi
naire , & plus forprenant que
cederniermouvement.Les François
ont eſté juſque ſur la cime
desMontagnes les plus élevées ;
& où les Chévres meſme ont de
la peine à grimper...
On n'a pas laiſſé d'envoyerencore
quelques Détachemens depuis
cette grande Action , pour
achever d'épurer ces Montagnes
& ces Rochers juſque dans
leurs plus inacceffibles hauteurs.
Onya perdu à diverſes fois trois
ou quatre Officiers , & environ
quarante Soldats. Le 22. on y
perdit un Sergent avec deux
Soldats de Dampierre. Meſſieurs
de Biron & de Gontaut font
preſque entierement gueris , &
fortent preſentement de leur
chambre. Monfieur Deſguers ,
Major de Provence , mourut de
GALANT.
75
ſes bleſſures dés le 19. de maу.
Les autres Officiers qui ont eſté
bleſſez , ſe portent allez bien, &
l'on ne croit pas qu'aucun d'eux
en meure. Quoy que les Troupesde
Savoye ayent faitdes choſes
ſurprenantes , comme je vous
l'ay marqué dans ma derniere
Relation , & qu'animées par la
preſencede leur Souverain, elles
ſe ſoient expoſées aux plus grāds
perils, elles n'ont perdu que quatre
Officiers des Gardes. Quelques
Officiers de divers Regi
mens ont eſté bleffez , avec environ
cent Soldats. Monfieur le
Marquis Dogliani , Lieutenant
General de ces Troupes , que je
vous ay déja marqué avoit ſervy
avec tant d'application,qu'il étoit
tombé malade au Camp,des fatigues
qu'il avoit effayees , accſté
tranſporté à Turin. Le 21. plus
D 2
76 MERCURE
de ſept cens Rebelles, tant hommes
que femmes,& enfans,pref
ſez par la faim , & par les continuelles
alarmes que leur donnoit
le peril d'eſtre ſurpris dans les
lieux où ils s'eſtoient cachez , fe
rendirent au Campde Monfieur
le Duc de Savoye à Lucerne , &
implorerent la clemence de ce
Prince. Ils ont eſté ſuivis de plufieurs
autres, quifont venus par
troupes , & qui ſe ſont rendus à
diverſes fois ; de forte que ceux
qui ont eſté faits priſonniers dans
les differens combats qui ſe ſont
donnez , & ceux qui ſe font rendus
chaquejour , montent à plus
de douze mille , & ſelon toutes
les apparences , le peu qui reſte
ſuivra bien-toſt un exemple ſi
falutaire , eſtant preſſé par la
faim , & par des Troupes , qui
agiſſant de tous coſtez ſous les
GALANT . 77
ordres , & à la veuë de leur Souverain
, trouvent moyen de penetrer
dans les lieux les plus
inacceſſibles & les plus cachez .
Ainſi on ne parlera bien - toſt
plus dans les Etats de Monfieur
le Duc de Savoye de la race des
Vaudois , dont ces Peuples révol
tez eſtoient iſſus. Ceux qui ne
veulent pas ajoûter foy à des
nouvelles ſi certaines, ou qui foignent
de ne les pas croire , afin
d'avoir lieu de publier le contraire
, pour flater ceux de leur Religion
, ont beau dire qu'il a eſté
impoſſible de monter ſur la cime
de tous les rochers , & de penetrer
juſqu'au fond de toutes les
cavernes , où les Rebelles ſe ſont
retirez , & qu'ainſi on ne peut
dire qu'on les ait détruits entierement.
Leur raiſonnement n'eſt
pas juſte, quoy qu'il ſemble avoir
D 3
78 MERCVRE
quelque vray-ſemblance. Je demeure
d'accord qu'on n'a pû les
vaincre tous en combattant,parce
qu'ils n'ont pas tous combattu
; & que l'on n'a pû les joindre
tous ; mais triompher d'une partie
les armes à la main ,& mettre
le reſte dans la neceſſité de ſe
rendre à diſcretion , & d'avoir
recours à la bontéde leurSouverain
, c'eſt avoir remporté une
Victoire auſſi pleine & auffi entiere
, que fi on les avoit tous fait
perir par le fer , & par le feu , &
cette Victoire eſt d'autant plus
avantageuſe au Vainqueur, qu'aprés
avoir fait voir la valeur , &
fon intrepidité , & celle de ſes
Troupes , elle lay donne moyen
de faire agir fa clemence. M
le Duc de Savoye qu'il a fait
connoiſtre qu'il poffedoit au
plus haut poiut toutes ces qua
GALAN T.
79
litez i dignes d'un Souverain,
a donné auſſi des marques de
la liberalilé qui eſt naturelle à
tous ceux de ſa Maiſon , en faiſant
preſent de ſon Portrait enrichy
de Diamans à Meſſieurs
de Melac, de Longueval , & de
Naves , Officiers Generaux des
Troupes Françoiſes. Meſſicurs
lesColonelsen ont eu auſſichacun
un de moindre prix . Ce
Prince a donné en meſme temps
à Monfieur de Villevieille ,
Lieutenant ( olonel du Regiment
de Limoges , dont je vous
ay parlé dans ma derniere Relation
,& qui s'eſt diſtingué par
une Action d'un grand éclat,
un fort beau cheval richement
enharnaché avec de tresbeaux
Piſtolets , dans les foureaux
deſquels étoient deux
bourſes remplies de Loüis d'or .
D 4
80 MERGURE
Si j'apprens encore quelque choſede
nouveau touchant cette
affaire , je vous en feray part ,
avant que de fermer ma Lettre.
Vous m'avez demandé des
nouvelles de la belle Grecque ,
que Monfieur le Prince Philippe
de Savoye amena en France
dans le tempsde la priſe de Coron.
La Lettre que vous allez
lire vous en apprendra d'affez
importantes. Elle est de Monfieur
Vignier.
A MONSIEUR L'ABBE
1 DE SAZILLY.
A Paris ce 8. Juin 1686.
Comme il n'est point
de temps
ne doive publier ce qui
GALANT .
4 81
peut fervir à la gloire de Dieu , je
vi'ai pas crû que le triſte estat où je
me trouve, me puſt diſpenſer de vous
apprendre la fuite de l'Histoire de
la belle Ismy , Veuve du Gouverneur
de Coron. C'est aussi , Monsieur , ce
que vostre pieté à ſouhaité le plus
de sçavoir, ne doutant point que
dans les lumieres de la Foy que cette
aimable Perſonne pouvoit recevoir,
elle ne dust trouver des tréſors qui
reparaſſent avantageusement la
perte qu'elle a faite &defon Mary,
& de ses biens. Je vous ay déja
mandé qu'en revenantde Richelieu
nous la trouvâmes à Châtres , où
elle accoucha d'une Fille , qui peu
de jours aprés eut le bonheur d'en
trer dans l'Eglise parle Baptefme.
Monfieurde Raban prit ceſoin là,
& celuy de ramener la Mere à
Paris fitoft qu'elle fut en estat de
Souffrir le Carroffe. Sa joye futgrap
Ds
82 MERCVRE
de de rejoindre la jeune Fatmé &
le reste de fa Troupe qui estoit dans
la Maison de Monficur de Raban.
Elles nemanquerent pas toutes deux
de recevoir force Viſites de l'un&
de l'autre sexe , fur le bruit qui
s'estoit répandu par tout de leur
merite ; mais on remarquoit fur lear
visage que si celles des Dames leur
faisoient plaisir , elles n'en recevoient
des hommes qu'avec chagrin
&avec contrainte. On fut quelque
tempsfans leur parler de nostre Religion
afin de ne les pas afflfiger. Elles
ne pouvoient fouffrir que l'on fit le
figne de la Croix devant elles ,&
Se desesperoient quand on diſoit
quelque chose contre leur faux Prophete.
Deux enfans de Monfieurde
Raban , dout l'aisné n'a que treize
ans,&qui ont tous deux beaucoup
d'esprit pour leur âge, s'attacherent
àleur faire connoître l'estat miferaGALANT.
83
ble où elles estoient par leurs Erreurs
, & trouvant la Moresque
Cadmé plus diſposée à les écouter
que les autres , ils la preſſoient de ſe
faire Chrestienne ;sur quoy elle leur
diſoit de prendre bien garde que
Madame Ismy ne ſceuſt pas qu'ils.
buy parloient ,parce qu'elle la mal-
-traiteroit ; mais pour luy ofter cette
crainte , ils l'affeuroient qu'elle n'avoit
plus de pouvoirfur elle , ce qui
La rendit aßezbardie pour s'ouvrir
à la petiteZoula qui est preſentement
avec Madame la Ducheffe de
Portmouth , & qui est celle làmesme
que Dieu avoit preſervée de la
fureur d'un Soldat qui avoit le Ci-
- meterre levépour la fendre en deux.
-Cette perite Fille receut volontiers
Lapropoſition qui luy fut faite d'em
braffer le Chriftianisme ; mais la
petiteAtigén'y confentit pas sans
-werfer des larmes. Ce fut dansce
-
D 6
84 .
MERCVRE
temps-là que Madame la Princeſſe
de Carignan , & Monsieur le Prince
Philippe prierent le Pere de Bizance
, Prêtre de l'Oratoire, de les voir.
Il le fit & comme la Langue Turque.
luy est naturelleparce qu'il est né à
Constantinople,il s'addreſſa d'abord
à celuy de cette Troupe qui luy paru
avoir plus d'esprit. Il s'appelloit
Haly , grand Garçon bien fait &
fort opiniatre. Pour le convaincre
plus facilement de la fauſſfeté de fa
creance, il sefervit d'un Alcoran
que Monsieur de Villeray, Efcuier
deMonsieurle Prince Philippe, luy
avoit mis entre les mains , & que
ce jeune Ture avoit donné lay mesme
àMonsieurde Villeray dans Covon.
Cet Alcoran estoit écriten Arbe
avec une explication Turque en
interligne ; mais quoy que les Tures
faffent bien plus de cas de ceux qui
nofont qu'en Arabe, parce, difentGALANT.
85
ils ,qu'il faut croire tout ce qu'àdit
leur grand Prophète fans aucune
glofe; ce fut pourtantpar cette explication
Turque , que le Père de
Bizance fit connoistre à Haly les
-Dogmes ridicules de cét Impoſteur ;
& il le fit avec tant d'efficace, que
ce jeune homme detestafur le chấp
ce qu'il avoit foutenu avec tant
d'obstination . Il couru le dire à fes
Camarades Hamet , Bekir , Mehemet
& Ibrahim , & les exhorta à
Se faire Chrestiens. Cela fit un grand
effetfur les esprits d'Ismy& de Fatmé
, qui receurent aver plus de do
cilité l'explication de nos Miſteres
que le Pere de Bizance leur faifoit
vvec beaucoup denetteté.Comme
il fut obligé de faire un petit
Voyage,les Enfans de Monsieur
de Raban dont je vous ay parlé,
continuerent à leur infinuer les Veritez
Chrétiennes; ils leurpropofe
86 MERCURE
rent mesme d'aller à l'Eglise dans
le temps de Vefpres , afin qu'elles
puſſent estre touchées parla Majeſtédenos
ceremonies Fatmé s'habilla
trois ou quatrefois àla Françoiſe
poury aller ,& s'accoûtumapeu à
peuàfaire lesigne de la Croixdont
elle avoit eu tant d'horreur ; mais
il fut impoſſible de faire refoudre
Iſmy à en faire autant. Il est vray
qu'ellefe feparoit ſouvent des autres
pourfairefes prieres,& qu'elle
demandoit à Dieu la grace de lay.
faire connoistre la Verité. Elle fut
exaucée. Le Pere de Bizance estant
de retour redoubla ſes affiduite
pour l'instruire , & fon coeurfut st
bien disposé à recevoir tout ce qu'il
luy dit d'un Dieu fait Homme &
crucifié pour l'amour de nous qu'il
m'aſſura la derniere fois que j'eus
I'honneur de le voir , qu'elle estoit
entierement defabusée de toutes les
GALANT . 87
damnables reſveries du Mahometisme
, & tres- bonne Chreftienne.
Ila la mesme opinion de tous les
autres, & comme il ne manquoit
plus que le Batesme pour achever ce
grand Ouvrage , ils le receurent Sain
medy dernier Veille de la Pentecofte
dans l'Eglise de faint Eutache.
Sept eurent l'honneur d'être nommez
par Madame la Princeſſe de
Carignan, &par Monsieur le Prince
Philippefon petit Fils. Haly fut
nommé Thomas ; Hamet Eugene i
Bekir, Philippe ( c'est le Fils de Carabas
qui est General de la Mer )
Mehemet , Philbert , & le petit
More Ibrahim , Charles. Ifmy fut
nommée Marie-Philippé,& Fatmé,
Loüife-Eugene. La petite Atigé&
Cadmé Moresques, furent nommées
par Monfieur le Vicaire de Saint
Eustache ,& par Mesdames de
Saint Martin & Chevalier lapre
88 MERCURE
miere Jeanne-Hortence , & la fe
conde Loüife- Philberte. Elles étoient
toutes vestuës de blanc, & elles s'attirerent
par leur modestie les benedictions
& les voeux d'un nombre
infiny de monde qu'un ſi rare Spe-
-Etacle avoit attiré de tous les endroits
de Paris . Voilà , Monsicur ,
-ce que je vous avois promis .Si j'avois
tardé encore quelque temps à vous
-écrire, j'aurois pù joindre à cette
belle er jeune Troupe , trois ou qua
tre autres Turcs que le Pere de Bi-
-Zance a auſſi convertis . Jeſuis Votre
, &c.
2. Je ne vous dis pointque Madame
la Princeſſe de Carignan
eſt une Princeſſe du Sang
de France , & qu'elle s'appelle
Marie de Bourbon ; cela
eſt connu de tout le monde.
Elle eſt Fille de Charles de
-Bourbon , Comte de Soiffons ,
GALAN T. 89
Couſin Germain de Henry IV.
Roy de France & de Navarre,
& d'Anne de Montafiere , &
avoit épousé Thomas François
de Savoye Prince de Carignan,
Fils de Charles Emanuel , Duc
de Savoye, Prince de Piedmont,
Roy de Chipre,& de l'Infante
-Catherine Michelle d'Autriche,
Fille de Philippe II. Roy d'Efpagne
, & d'Elizabeth de France
, Fille de Henry II. Roy de
France , & de Catherine de Medicis.
Cette Princeſſe joint à ſa
naiſſance une grandeur d'ame
digne de fon rang, une affabilité
qui fait que tout le monde l'approche
, & quoy qu'elle traite
avecdiftintion tous ceux qui ont
l'honneurde la voir , jamais il ne
fort perſonne d'auprés d'elle qui
ne foit content. Elle aime ſes
Amis, aun plaifir fingulier à en
4
१०
MERCVRE
1
faire , & les aide dans tous leurs
beſoins. Il y a dans fon Palais ,
&danstout ce qu'elle fait un air
de magnificence qui fait bien
connoiſtre qu'elle eſt du Sang
des Bourbons. Sa pieté & fon
zele pour la Religion dont elle
donne tous les jours des marques,
ne ſe peuvent affez loüer.
La reſignation qu'elle a toûjours
fait paroiſtre pour les volontez
du Ciel , dans les pertes qu'elle
a faites , & dans les traverſes
que la fortune hay a autrefois
fufcitées , eſt à imicer. Sa fermeté
ſouvent éprouvée , a peu
d'exemple , & rien n'approche
de la charité qu'elle a pour les
malheureux & pour les pauvres.
Monfieur le Chevalier de
Savoye ſon Petit fils, trouve pas
tout dans fon Sang ce qu'il y a
GALANT.
95
de plus auguſte dans la Chreſtienté
; c'eſt à dire, des Empereurs,
des Rois , de grands Souverains
& des Heros . Il ne dégenere
point, & fa valeur , quia
déja éclaté en pluſieurs fortes
decombats , le fait voir digne du
Sang dont il fort , & digne Fils
de feu Monfieur le Comte de
Soiffons. Ce jeune Prince ne
trouvant plus icy dequoy s'occuper
ſelon ſon genie qui le
porte aux grandes Actions , alla
l'an paſſe ſervir la Religion dans
l'Armée des Venitiens. Il affiſta
à toutes les entrepriſes qui ſe firent
dans la Morée , & malgré
les fatigues plus extraordinaires
qu'elles ne l'avoient encore eſté,
il fut preſent à tout. Il luy en
penſa coûter la vie d'une bleſſu.
re dangereuſe qu'il recent à Coron;
mais le mal qu'il avoit ne
92 MERCURE
l'empeſchoit pas d'eſtre ſenſible
à celuy des autres. Il ſauva autant
de ces miferables Infidelles
qu'il le put , particulierement
dans l'efperance que lestirant
de ce lieux , où tout eſt plein de
Mahometans , il en pourroit faire
des Chreſtiens. C'eſt par ce
mouvement de pieté qu'il a arraché
à la mort ces pauvres infortunées
, qui ne le peuvent
plus eſtre deſormais , puis qu'il a
pleu à Dieu leur faire la grace
de recevoir le Baptefme , &
qu'elles font entre les mains
d'un Prince ſi genereux,
Madame la Princeſſe de Bade
accompagnoit Madame la Princeſſe
de Carignan ſa Mere,dans
cette Ceremonie. On connoift
les grandes qualitez de cette illuſtre
Princeſſe , dont la vertu
doit ſervir d'exemples aux auGALANT.
93
tre,& dont le courage ne ſe peut
aſſez vanter , Elle a de l'eſprit
autant que celles qui en ont le
plus . Elle l'a vif, juſte & penetrant.
Il eſt cultivé parla lecture
de toutes fortes de bons Livres ,
& perſonne n'en juge mieux
qu'elle . On ne peut avoir plus de
Politeſſe , ny marquer plus de
generoſité dans les occaſios. Elle
eſt fidelle& tres-bonne amie , &
elle ne connoiſt point de raiſons
qui puiſſent l'empeſcher de l'eſtre
, quand elle l'a promis ou
qu'elle croit le devoir.
Madame la Princeſſe de Carignan
eſtoit auſſi accompagnéede
Mademoiſelle de Soiſſons ſa Petite-
Fille,jeune Princeſſe qui pourroit
faire la fortune d'un grand
Prince, fi elle eſtoit veuë& connuë.
Elle eſt élevée auprés de
Madame ſa Grand'. Mere ; c'eſt
94
MERCURE
affez pour s'aſſeurer qu'elle a
une ſolide vertu..Elle jointencore
àune beauté pleine d'agremens
toutes les graces qu'on
peut defirer dans une perfonne
aimable. Son eſprit eſt fin &délicat
,& fort audeſſus de ſon âge,
& elle a beaucoup d'application
àle cultiver par toutes les bonnes
choses qui luy conviennent..
Elle a un entier attachement à
fon devoir , & c'eſt par là qu'elle
paſſe la meilleure partie de fon
temps auprés de Madame de
Carignan , ne connoiffant rien
qui luy puiſſe , être plus avanrageux
pour ſe perfectionner
dans les grandes qualitez qui
mettent les grandes Princeffes
autant au deſſus des autres que
peut faire leur naiſſance. Elle
paſſe le reſte du temps avec Mademoiſelle
de Carignan fa Secur
GALANT.
95
qu'elle aime fort, & qui est tres-
- digne d'eſtre aimé. Enfin c'eſt
une Princeſſe toute parfaite , &
- qu'on ne peut voir fans découvrir
tout ce qu'on peut attendre
de grand du Sang Illuſtre dont
elle eſt formée .
Vous ſçavez , Madame, que
Monfieur le Comte de Roye
eſt heureux en Enfans , & que
Meſſieurs les Comtes de Rouſſy
&de Blanſac ſes Fils , font regardez
dans le Mõde avec beaucoup
de diſtinction. Ils estoient
tous deux du Carroufel,& vous
pouvez voir ce qu'on en a dit
dans les Portraits qui ont eſté
faits de tous les Chevaliers &
detoutes les Dames qui compofoient
cette heroïque & galante
Feſte. Ils ont trois Soeurs dans le
Convent de Noſtre Dame de
Soiſſons, où elles eſtoient ene
96 MERCURE
trées pour y eſtre inſtruites des
veritez Catholiques , Monfieur
l'Abbé Huet nommé à l'Evefché
de Soiſſons, qui avoit eſté
choiſy pour ce glorieux employ
à cauſe de ſa profonde
érudition , les a ſi pleinement
convaincuës de la fauſſeré des
Maximes de Calvin , qu'elles en
firent abjuration entre ſes mains
le premier jourde ce mois, en
preſence d'un grand nombrede
perſonnes de qualité ;la pieté
aveclaquelle elles s'acquiterent
de cette action , édifia extrémement
toutel'Aſſemblée. Quatre
jours aprés,deuxde leurs Freres,
Penſionnaires au College de
LOUIS LE GRAND ( C'est ainſi
que l'on appelle preſentement le
College de Clermont ) firent
la même abjuratton entre les
mainsdu Pere Recteur du même
College. Je
GALANT.
97
Je vous appris il y a un mois
: la Converſion de Monfieur le
Duc de la Force. Depuis ce
temps-là quatre des Fils de ce
Duc, & le Fils unique de Monſieur
le Marquis du Bordage, qui
étoient auſſi Penſionnaires dans
ce College , ont fait profeſſion
des Veritez Catholiques .La Ceremonie
de leur abjuration ſe fit
ces jours paſſez dans l'Egliſe de
Saint Loüis , entre les mains du
Pere de la Chaiſe , Confeffeur
duRoy.
La revocation de l'Edit de
Nantes ayant obligé Madame
de S. Gile à quitter le Calviniſme
, on avoit quelque ſujet de
douter que ſa Converfion fuſt
fincere, parce qu'elle estoit âgée
de quatre- vingt neuf ans &
qu'elle avoit eſté juſque-là attachée
à ſes Erreurs avec une opi
Juin 1686 . E
98 MERCURE
niâtreté invincible. Feu Monſieur
le Mareſchal de Schulemberg
ſon Frere avoit fait tous ſes
efforts pour l'y faire renoncer
pendant qu'il étoit Gouverneur
d'Arras. Il lay avoit ſouvent envoyé
les plus habiles Gens de
tout le Pays , & aucun d'eux ne
l'avoit perfuadée. Ayant eſté
attaquée de Pourpre depuis
quelque temps , & les Medecins
deſeſperant de ſa guerifon , elle
envoya chercher ſon Curé de
ſon propre mouvement, ſe confeſſa
avec toutes les marques
d'un vray repentir , & fit paroiſtre
une devotion toute édifiante
en recevant la Communion.
Malgré cette grande
maladie , & fon grand âge , elle
s'eſt tirée d'affaires,& continuë
dans tous les exercices de pieté
qui peuvent faire connoiſtre
GALAN T. 99
VILLE
une veritable Catholique. Elle
demeure en un lieu qui s'appelle
Binarville , & qui eſt du Dioceſe
deRheims.
Parmy le grand nombre
d'Abjurations qui ont eſté faites,
on a veu pluſieurs perſonnes
converties par des voyes qu'il
ſemble qu'on n'auroit pas deu
chercher,&dont meſme on auroit
cru ne pasdevoir attendre
beaucoup. Cependant ces voyes
onteſté plus promptes quelquefois
que celles qui étoient plus
dans les formes , & Dieu a voulu
montrer par là que tout le monde
eſtant obligé de bien ſçavoir
ſa Religion ,les plus ſimples n'ont
pas moins de droit de l'enſeigner
que les plus habiles. C'eſt ce
qui fut cauſe que les Apoſtres
preſcherent avec de ſi grands
luccés. Comme perſonne ne
E
100 MERCURE
ſçauroit ſe diſpenſer de ſonger à
ſon ſalut , les femmes ne doivent
pas eſtre moins inſtruites que les
hommes , des choſes qui le régardent.
Il faut cependant demeuter
d'accord qu'elles ne le
font pas toûjours , mais on peut
dire à leur gloire , qu'il ſuffit
qu'elles s'appliquent à ce qu'elles
ont envie de ſçavoir , pour le
poſſeder parfaitement. UneDemoiſelle
de Cologne , appellée
Marie- Agnés de Noë nous en
fournit un exemple. Elle eſt
Catholique, & peu de perſonnes
font inſtruites plus à fond
de la verité de nos Myſteres , &
desErreursdes nouvelles Sectes ,
C'eſt une de ces Femmes agifſantes
qui ſçavent beaucoup de
choſes , que rien n'embaraſſe ,
& qui obligent quantité de
Gens. Son humeur accommoGALANT.
101
dante luy a donné pour Amies
toutes les Dames de la premiere
qualité de Cologne. Il y a même
beaucoup de Princeſſes Allemandes
pour qui elle fait ſouvent
des Voyages à Paris , &
qui ont en elle une entiere confiance.
Elles la chargent de leur
faire faire tout ce qu'elle juge à
propos , afin qu'elles puiſſent
fuivre les modes de France , &
elles luy donnent leur argent,
pour leur acheter juſques à des
Pierreries . Ce ſont des ſervices
qu'elle leur rend plûtoſt ſur le
pied d'Amie , que d'une autre
forte, & toûjours de bonne grace
, & avec beaucoup d'intelligence.
Elle parle pluſieurs Langues
,& le François luy eſt auſſi
naturel qu'à ceux du Pays.Dans
le temps que cette Demoiſelle
devoit venir à Paris la derniere
E 3
102 MERCURE
1
fois , un Gentilhomme Allemand
, nommé Jean-Juſte de
Bourchers , & plus connu ſous
le nom de Beauregard , parce
qu'il a une Terre en Vveſtphalie
qui porte ce nom , y devoie
venir auffi . Il eſtoit Lutherien
& Amy de tous les Catholiques
Romains de fon Pays .Le hazard
ayant voulu qu'ils ſe fuſſent
concertez pour partir enſemble,
toutes les Perſonnes de qualité
qui connoiſſoient cette Demoi
felle , & le tour de ſon eſprit ,
la prierent de travailler pendant
le chemin à la converfion de ce
Gentilhomme. Elle s'y engagea,
& y reüffit ſi bien, qu'en arrivant
à Paris , il ne reſtoit plus
qu'à lay, donner l'éclairciſſement
de quelques points, far
lesquels il inſiſtoit. La Demoifelle
ayant appris l'eſtar où
J
GALANT.
103
eſtoient les choſes au Sieur la
Quille fon Commiſſionaite , il
mena le Gentilhomme chez
Monfieurde Blampignon , DO-
&eur de Sorbonne ,& Curé de
la Paroiſſe de S.Mederic. Ils eurent
enſemble une conference
de deux heures , & Monfieur
de Blampignon luy leva tous ſes
ſcrupules avec tant de force &
de netteté , que ce Gentilhomme
s'eſtant jetté à ſes pieds , le
conjura les larmes aux yeux de
luy faire faire abjurations de ſes
Erreurs dés ce meſme jour , ce
qui fut fait , ſans attendre au
lendemain ,le Mardy 11. de ce
mois , dans le Choeur de l'Egliſe
de S. Mederic. Monfieur de
Blampignon l'inſtruiſit plus amplement
des Veritez Catholiques
pendant les trois jours ſuivans.
Le Samedy 15. du mois il
E 4
104 MERCVRE
fit une confeffion generale , &
le Dimanche de l'Octave du S.
Sacrement , il communia pour
la premiere fois avec tant de zele&
de ferveur , qu'il combla de
joye tous les Aſſiſtans . Ce ſont
des coups de la Grace . Heureux
ceux qu'elle va ainſi chercher .
Je vous ay déja fait part de
tout ce qui s'eſt paſsé à Rome à
l'occaſion de la Feſte Generale,
faite pour la Réünion des Proteſtans
de France àl'Egliſe Catholique.
Il me reſte à vous parler
d'une Feſte particuliere , qui a
fait connoiſtre le zele de Monfieur
le Cardinal d'Eſtrées . Il
choiſit pour cela l'Egliſe de la
Trinité du Mont , parce qu'il en
eſt Titulaire. Vous ſçavez, Madame
, que tous les Cardinaux
ayant chacun le nomd'une Egliſe
, on dit Cardinal au tiltre de,
GALANT.
1ος
&c. Vous jugez bien que la Feſte
fut d'une magnificence extraordinaire
, puis qu'on ne peut
foûtenir les intereſts & la gloire
de la France avec plus d'éclat ,
plus de grandeur , plus de prudence
& plus de conduite que
font Monfieur le Duc d'Eſtrées,
&Monfieur le Cardinal ſon Frere.
Le 1 2. du dernier mois , jour
deſtiné pour la Feſte , eſtant arrivé
, ce Cardinal partit du Palais
Farnéſe à neuf heures du
matin , pour ſe rendre à l'Eglife
de la Trinité ,fondée parCharles
VIII. Roy de France ,& appellée
du Mont ,à cauſe qu'elle
eſt baſtie ſur le Mont Pincius. Il
eſtoit accompagné de Monfieur
Altoviti Patriarche , & d'un
tres-grand nombre de Prelats,&
d'autres Perſonnes qualifiées ,
cequi faifoit un Cortege de plus
Ε
106 MERCURE
de fix - vingt Carroffes. Cette
Egliſe eſtoit ornée d'une Tapif
ſerie du deſſein de Raphael , où
l'Hiſtoire des Apoſtres eſtoit repreſentée.
Toute la voûte en
eftoit couverte d'un Damas cramoify
, fur lequel il y avoit
quantité de Fleurs-de-Lys , &
de Roſes de Tafetas de meſme
couleur.On avoitplacé les Portraits
du Pape & du Roy au
deſſus de la Corniche vers l'Autel.
Celuy de Monfieur leCardinal
d'Eſtrées eſtoit au deſſous
d'une grille dorée , qui environnoit
un grand échafaut couvert
de Damas Gramoiſy galonné
d'or , que l'on avoit fait pour la
Muſique. On voyoit ſes Armes
en relief ſur le ceintre principal
de 1 Eglife , & l'écuſſon en étoit
foutenu par quatre figures
d'Anges argentée. Je n'entreray
GALANT.
107
point dans l'entier détaildes ornemens
de la face exterieure de
cette Eglife. le vous diray ſeulement
qu'entre lesdeuxClochers
que l'on avoit peints en couleur
de Marbre blanc , un grand piedeſtal
de figure exagone , regnoit
depuis la Balustrade du
cornichon du ſecond ordre juſqu'en
haur , & qu'une Hydre ,
qui repreſentoit l'Hereſie entierement
abbatuë avec pluſieurs
teſtesde coſté& d'autre , eſtoir
fur labaſede ce piedestal. Ony
voyoit la Religion affiſe , les bras
étendus. Elle tenoit deux Couronnes,
l'une de Laurier, & l'auare
d'Etoiles. Un ſecond piedeſtal
de meſme figure que le premier,
s'élevoit fur cette grande
Machine. Il y avoit une grande
Croix blanche ,& un Drapeau
de Taferas bleu auprés d'un
E6
108 MERCURE
Hercule , qui répreſentoit les
traits du Roy. Il eſtoit aſſis fur
des Trophées à la droite , & vis
à vis paroiſſoit la France. Elle
eſtoit auſſi ſur des Trophées.
Ces deux Figures tenoient les
deux Clefs de la Religion , qui
eſtoit aſſiſe au deſſus d'un Palmier
, & avoit une Tiare & une
chape. Tout cela étoit émbelly
d'Inſcriptions. On voyoit le Portraits
du Roy en couleur de
bronze dorédans l'une des deux
Arcades des Clochers , & la figurede
la Pietédans l'autre.Des
Feſtons de feüillages rehauſſez
d'or,&couronnez de chandeliers
dorez garnis de cierges de
cire blanche , ornoient les pilaſtres
& le ceintre de ces deux
Arcades. Un grand Tableau ,
placé au deſſous de la plus haute
balustrade , repreſentoient les
L
GALANT. 109
Livres brûlez des Heretiques ,
les Predications des Miſſionnaires
, & les aumûnes qui ont eſté
faites aux Convertis ,& à coſté
de ce grand Tableau , deux autres
de meſme hauteur repreſentoient
ladémolition desTemples
des Calviniſtes , & la conſtruction
des Egliſes baſties nouvellement
pour les nouveaux
Catholiques. Entre les pilaſtres
d'ordre Corinthien étoit une Arcade
de chaque coſté.Un grand
Tableau où la cheute desIdoles
eſtoit peinte , paroiſſoit dans l'une
, & au milieu de l'Arcade un
peu au deſſus de ce Tableau,on
voyoit un Medaillon de Clovis.
Il eſtoit de bronze doré , & la
bordure eſtoit de relief , auſſi
dorée. Il y avoit un autre Ta
bleau de meſme grandeur dans
l'autre Arcade. Il faifſoit voir les
1101 MERCURE
Saxons domptez , & recevant
le Baptefme par les ſoins de
Charlemagne.Deux Anges ſoûtenoient
une fort grande Medaille
ſur l'architrave de la Porte.
Elle estoit environnée de Palmes
& de Lauriers , & reprefentoit
faint Loüis à cheval ,
combatantà la teſtede ſes Troupes.
Les deux Colomnes de la
Porte eſtoient auſſi fort ornées
dans leurs chapiteaux & dans
leurs bafes . Pour marquer les
foins que le Roy a pris de faire
donner à ſes Sujets de la Religion
Pretenduë Reformée les
Inſtructions qui leur étoient neceſſaires
, on fit paroiſtre un Soleil
illuminé , ſur le haut de la
balustrade de l'eſcalier. Cét
Aſtre , qui eſt la deviſe de Sa
Majeſté , avoit pour ame des
mots Latins qui ignificient ,
GALANT.
f'ay fervy d'oeil à l'Aveugle. Il y
avoit un écriteau au deſſous
contenant d'autres mots Latins
qui vouloient dire, nous avons
veu la lumiere par ta lumiere. Il'eſt
facile de voir le rapport de ces
paroles. Au deſſous de la baluſtrade
du meſme Eſcalier , dans
les ornemens duquel entroient
deux grandes Médailles , l'une
de l'Empereur Conftantin , &
l'autre de l'EmpereurTheodofe,
eſtoit un grand Tableau qui faiſoit
connoiſtre comment le Roy
Philippe Auguſte avoit purgé
la France de Juifs. On voyoit
le Portraitde ceMonarque au
haut de ce Tableau dans une
Medaille d'or. Il eſtoit accompagné
d'une Inſcription Latine
qui faiſoit entendre qu'un Roy
Sage vient à bout de diſſiper les
Impics ne
112 MERCVRE
Avant que Monfieur le Cardinal
d'Eſtrées arrivaſt à l'Egliſe
de la Trinité , Monfieur l'Audiditeur,
& Monfieur le Treſorier
de la Chambre , qui ne vont
jamais aux Corteges , s'y étoient
déja rendus. Ils ſe mirent à la
teſte de tous les Prelats , parmy
leſquels ils tiennent le premier
rang , & ils ſe rangerent tous
aux deux coſtez du Choeur fur
des bancs à doffiers couverts de
Tapis. Monfieur le Cardinal
eſtant arrivé , prit ſa Chape àla
porte de l'Eglife ,& alla ſe placerſous
un Dais qui eſtoit prés
de l'Autel , du coſté de l'Evangile.
Monfieur le Duc d'Eſtrées
ſe mit dans une Tribune
, ainſi que Monfieur le Duc
de Mantoüe , & Madame la
Ducheffe de Modene. Aprés
la Meffe , que Monfieur Caſati,
GALANT. 113
, Archeveſque de Trebiſonde
celebra pontificalement , & qui
fut chantée par deux Choeurs
de plus de ſoixante & dix Muficiens
. On entonna le Te Deum,
qui fut auſli chanté en Muſique,
aux fanfares des Trompettes, &
au bruit des Boëtes ; des Tambours
& des Timbales , La Ceremonie
finit par un excellent
Diſcours Latin , que le Pere
Hemery Jeſuite prononça à la
gloire de Sa Majeſté. Lors qu'elle
fut achevée , Monfieur le Cardinal
d'Eſtrées regala magnifiquement
un grand nombre de
Perſonnes de qualité dans la
grande Salle du College de Propaganda
Fide. Il eſt ſitué au bas
de la montagne , fort prés de
l'Egliſe de la Trinité , & à une
des extremitez de la Place d'Efpagne.
Ce repas fut ſuivy d'une
114 MERCURE
belle ſymphonie , & d'un recit
en Vers Italiens à la loüange du
Roy , que quatre des plus belles
voix de Rome chanterent dans
une autre Salle , où ce Cardinal
avoit fait paſſer la Compagnie.
Une fontainede vin à cinq Jets ,
qui repreſentoient une Fleur-de-
Lys , coula juſqu'à la nuit , pour
le Peuple , au bout de la meſme
Place d'Eſpagne , fur laquelle la
veuë de la Salle s'étendoit.L'obſcurité
commençant à cacher
tous les objets , une Illumination
des plus ſurprenantes fit paroiſtre
avec un nouvel éclat tout
ce qui ornoit la façade de l'Eglife.
On voyoit un ſuperbe frontiſpice
formé de deux grands
Pilaſtres , dont les Portraits du
Pape & du Roy , tout tranſparens
de lumieres , eſtoient ſoûtenus
, avec des Inſcriptions ſur
GALANT.
115
les Piedeſtaux & ſur les Pilaftres .
Une Tiare Pontificale , & une
Couronne Royale , accompagnées
des Armes de Sa Sainteté
& de Sa Majesté , terminoient
cette Illumination.On avoit conſtruit
avec des fuëillages & de la
verdure cinquante autres Pilaſtres
derriere & vis-à- vis des
deux grands , afin de garder de
la ſymetrie. Ils eſtoient plantez
en droite ligne , & s'étendoient
juſqu'au haut d'une Plateforme
qui ſert de Place à l'Eglife . Les
arbres qui couvrent la pente de
la Montagne , ſoûtenoient des
Coupes & des Fleurs de Lys ,
&les Chandeliers à branches ,
dont elles estoient accompagnées
,portoient chacun trente
à quarante lumieres.Il y en avoit
quantité d'autres en forme de
grandes Etoiles , fur les arbres
116 MERCVRE
naturels qui font au bord du
chemin. La façade de l'Egliſe ,
auſſi bien que le Perron par où
l'on y entre , eſtoient éclairez
d'un nombre infiny d'autres
flambeaux , diſpoſez de telle
forte , qu'ils repreſentoient en
quelque façon l'architecture de
cet Edifice . Outre les atbres naturels
que l'on avoit remplis de
lumieres, on en avoit planté d'artificiels
des deux coſtez de l'Eglife
, & le long de la Plate-forme.
Ils eſtoient garnis de Pots à
feu , & formoient un demy cercle.
Joignez à cela le grand
nombre de Lanternes dont les
fenestres du Convent de la
Trinité , & les maiſons des ruës
qui aboutiſſoient à la Plate- forme
& la Place, étoient éclairées,
& vous concevrez ſans peine la
beautéde ce Spectacle. La ſitua-
1
GALANT.
117
tion avantangeuſe du lieu y contribuoit
beaucoup. Pluſieurs
chambres qui regardoient fur
la Place , avoient eſté tenduës
de Damas cramoiſy afin d'y placer
les Perſonnes diftinguées,&
il y avoit d'ailleurs des Balcons
& des Echaffaux le long & à la
hauteur du premier étage des
Maiſons. Tout cela fut occupé,
& un peu aprés que l'Illumination
eut paru , on entendit un
concert de Tambours & de
Trompettes. Il fut ſuivy d'un
autre de Violons , aprés lequel
divers Inſtrumens firent une
Symphonie tres- agreable , pendant
qu'une des plus belles voix
deRome chantoit un Récit à la
loüange du Roy. Ces réjoüiſſances
ne finirent qu'aprés un Regale
de pluſieurs grands Baſſins
defruits &de confitures en py-
4
118 MERCURE
ramide , & que l'on preſenta à
la Compagnie avec toutes fortes
de liqueurs. La plus grandede
ces Pyramides fut jettée au Peuple.
Monfieur le Cardinal d'Eſtrées
fit auſſi porter des Baffins
ſemblables & des Eaux glacées
aux Princeſſes Pamphile & de
Venafro , qui estoient placées
dans quelques Maiſons voiſines,
On avoitdiſtribué par ſon ordre
le jour précedent toutes fortes
de proviſions à tous les Convents
de Religieux Mandians,
&aux Seminaires de propaganda
Fide, &le jour de cette Feſte on
fit au Palais Farneſe des aumônes
en argent à plus de huit mille
Pauvres. Ainſi ce Cardinal fir
paroiſtre enmeſme temps fa magnificence&
ſa charité ,& rien
ne fut épargne de cequi pouvoit
faire connoiſtre combien il eſt
GALANT. 119
ſenſible aux avantages que Sa
Majesté a procurées à l'Egliſe
par l'Extinction de l'Hereſie.
Il me ſouvient que je vous
_ parlay il ya un an de certains
Inſectes , qui avoient faitde fort
grands degaſts aux bleds dans
quelques Villages du Dauphi
né. La Lettre qui fuit vous apprendra
combien on a encore
ſujet de les craindre. Elle eſt de
Monfieur de Joſſaud, Conſeiller
au Prefidial de Niſmes &
adreſſée à Monfieur deCoucols
laGorce.
১
1,20 MERCVRE
D'Aramonten Languedoc,le 29.May 1686.
Duiſque vous medemandezune
Relation des Infectes qui mangerent
nostre Recolte l'annéepasfée
& qui nous donnerent tant
de peines à les chaffer , je vay
vous la faire avec le plusd'exacti
tude que je pourray. Ces Animaux
ſont ſans doute d'une espece
particuliere , quoy qu'il n'y paroiſſe
rien à les voir , & qu'ils ne diffe
rent des Sauterelles qu'en ce qu'il
volent comme les Oyfeaux. Ilsfont
gris ; & ont environ un pouce de
longueur , c'est à dire douze ligncs.
On en voyoit ily a un an la terre
couvertede quatre doigts d'épaisfeurtout
les matins avant que le
Soleil se montrast; mais dés que la
chaleursefaisoitsentir , ils s'envo
loient
GALANT.
121
loient &se jettoient fur les bleds,
dont ils mangeoient le grain& la
paille, maisfi promptement à cause
de leur grand nombre , qu'en moins
de trois heures ils devoroient tout
le bled d'un champ. Après cela ils
voloient , & leurs troupes estoient
fiépaiſſes qu'elles couvroient le Soleil
comme un nuage. Ilne leurfalloit
pas moins de deux heures pour
pajfer. Ils alloient contre le vent &
voloient au deſſus du Chasteau, qui
comme vous sçavez, est fort elevé.
& s'alloient jetter sur un autre
bled qu'ils devoroient comme le
premier. Après avoir mangé tous
nos bleds, ils mangerent les legumes,
les vignes , les faules ,& inſques
aux chanvres malgré leur amertume.
Enfinfur la fin du mois d' Aouſt
ils cefferent de voler, & la Femelle
enfonçoit fon derriere dans la terte
La plus dure , où elle jettoit une
Juin 1686. F
122 MERCURE
1
1
1}
bave, qui avec la terre formoit un
tuyau gros commeune plume aécrirede
la longueur du pouce , dans
lequel ellefaisoitfes oeufs qui font
gros comme des grains de Millet. Il
s'en trouve jusques à cinquante
dans ces tuyaux qui font luttezde
la mesme terre, enforte que l'eau ne
les perce point. Ensuite tous ces
Animaux moururent dans les chaps,
&répandirent une tres-mauvaise
odeur. Ils ont commencéà éclore
cette année au mois d'Avril , & il
y en a qui écloſent encore. On s'est
avisé dans le mois de Mars de faire
amaſſer ces oeufs, qui nefont enfoncez
dans la terre que de l'épaisfeur
d'un travers de doigt. L'on en
a ofté cent quatre-vingt quintaux
pesant, &il nous auroit esté avan
tageux que l'on s'enfust avisé plûtoft.
Depuis qu'ils éclofent, ona pris
plus de trois cens quintaux de ces
GALANT.
123
2
空
Sauterelles , qui ne sont pas encore
plus groſſes que des mouches. Il en
reste beaucoup qu'on ne sçauroit
prendre , parce qu'elles font dans
les bleds , qui font fort avancez,&
que l'on craindroit de les gaſter ſi
ony entroit. Ces Infectes ont ruiné
sette Communauté qui n'eut point
de Recolte l'année derniere , & qui
peut- estre n'en aura point celle- cy,
quoy qu'il luy en couſte plus de mille
- écus des ſeuls frais qu'elle a esté
obligée de faire pour les faire ra
maſſer. On en a pris une grande
quantité dans les Villages voiſins ,
&Sans les precautions que l'on a
priſes , ily en avoit affezpour de
vorer tous les bleds de la Pro-
Vous devez eſtre contente de
l'Air nouveau que je vous envoye
, puis qu'une perſonne des
plus difficiles en Muſique , &
124
MERCURE
qui chante avec le plus de ju
ſteſſe , l'a appellé fon Air favory.
AIR NOUVEAU.
E Printemps commence à
LePrintem ,
Il s'eft enfin rendu le maiſtre
De l'Hyver contre luysi long-temps
révolté.
Amour, amour fais-en de même;
Contre le coeur d'une ingrate beauté
Toûjours plein de ſeverité ,
Faisfentir ton pouvoir extrême.
24
Vous ſçavez dans quelle eſtime
eſt Anacreon pour la dou
ceur de ſes Vers. Voicy la Traduction
d'une de ſesOdes. Vous
trouverez qu'elle a confervé fes
graces en noſtre Langue.
GALANT .
125
ODE D'ANACREON
SUR LAMOUR.
A
Imer , &n'aimer pas, l'un &
l'autre est fâcheux ,
MaisSelon moy ce qui l'eſt davantage
,
C'est d'estre auprés d'une beauté
volage
QuipartageantSon coeurſe mocque
denosfeux.
Quefert-il aux Amans d'avoir de
la naiſſance ?
N'y la valeur , ny la Science
N'ont en elles rien d'engageant .
Dans l'Age de fer où nous sommes
,
On voit que la pluſpart des hommes
F 3
726 MERCURE
Ne confiderent que l'argent.
Que le nom du premier Avare
Qui trouva ce Metal digne defon
ardeur
Soità l'avenir en horreur
Chez le monde poly , comme chez
le Barbare.al
Ce funeste Metal cause des diffe-
Entre les plus proches Parens ,
Ilnous rend bienfouvět rebelles
Auxvolontez de ceux dont nous tenons
le jour.
C'est de luy tous les jours que naif-
Sent les querelles,
Les Meurtres , les Duels , & les
Guerres cruelles ; 1
Enfin c'eſt luy qui trouble un commerce
d'amour. t
Le Roy ayant receu le jour de
GALAN T. 127
la Pentecoſte Monfieur le Duc
de Chartres , Monfieur le Duc
- de Bourbon , Monfieur le Prin
ce de Conty , & Monfieur le
Duc du Maine , Chevaliers du
S. Eſprit , je croy vous devoir
parler de l'Inſtitution de cetOrdre
, avant que d'entrer dans le
détail des Ceremonies que l'on
obſerva en les recevant , parce
que l'on conçoit mieux & qu'on
a meſme plus de plaiſir à lire les
choſes dont on connoiſt l'origine.
Je vous ay déja marqué
dans ma Lettre de Janvier 1682.
quand Monſeigneur le Dauphin
fut fait Chevalier , que cet Ordre
avoit eſté creé par Henry
III . Roy de France & de
Pologne. Mais les raiſons qui
l'obligerent à l'inſtituer ne font
peut - eſtre pas generalement
connuës, & ceux meſme qui les
F 4
128 MERCVRE
ſcavent , feront bien - aiſes de
voir l'original de cette creation .
En voicy les termes.
ENRY par lagracedeDieu
Roy de France & de Pologne,
A tous prefens & à venir. Comme
en toutes choses creéesſe reconnoist
la
A
toute-puiſſance de Dieu , ainſi
en leur diſpoſition , cours& conduite
ne ſe peutdeſavoüerfafainte
& éternelle Providence , de la
quelle dépend entierement toute nô-n
tre felicité; & n'y a rien en ce bas
Monde qui de là ne reçoive tour.
Son bonbeur , & le vray mojen de
Sebien regir&gouverner. Quesi
les moindres creatures ne se peuvent
foustraire de sa puiſſance ,les
plus grandes & constituées en plus
grande autorité, ne peuvent aussi
prosperer &se bien conduire fans
Sa Grace& Providence. C'est pourGALANT.
129
4
quoy dés nos jeunes ans l'ayant ainſi
crû & connu , nous avons adresé
nos voeux & colloqué nostre princi
pale& entierefiance enfa Divine
bonté , de laquelle reconnoissant
avoir& tenir tout le bonheur de
noſtre vie , il est bien raisonnable
que nous le remettant en memoire,
nous nous efforçions auſſi de luy en
- rendre graces immortelles , &que
nous témoignions à toute nostre pofterité
ses grands bienfaits ,fingu-
- lierement en ce qu'illuy a plù entre
tant de contraires &diverſesopinions
, qui ont exercé leurs plus
grandes forces en nostre temps,nous
conferver en la connoiffance defon
Saint nom , avec une profeſſion d'u
neseule Foy Catholique ,&en l'union
d'une seule Eglise Apostolique
& Romaine , en laquelle nous vou
lons , s'il luy plaiſt , vivre &mous
rir ; de ce qu'il luy a plû auſſi par
Es
130
MERCURE
}
l'inspiration du benoist S. Esprit
au jour & Feste de la Pentecofte ,
unir tous les coeurs & volontez de
la Noblesse Polonorse , & ranger
tous les Etats de ce puiſſant & renommé
Royaume &grand Duché
de Lithanie , à nous élire pour leur
Roy , & depuis à mesme jour &
Feſte , nous appeller au Regime &
Gouvernement de cette Couronne
tres- Chrestienne , par sa volonté ,
&droit Succeffif. Au moyen de quoy,
en memoration des choſes ſuſdites ,
& pour toujours fortifier & maintenir
davantage la Foy & la Religion
Catholique; pareillement auſſi
pour décorer & honorer de plus en
plus l'ordre & estat de la Nobleffe
en cettuy nostre dit Royaume , &le
remettre en fon ancienne dignite
& Splendeur , comme celuy auquel
par inclination naturelle & par
raiſon , nous avons toûjours porté
GALANT.
131
tres - grand amour & affection ,
parce qu'en luy conſiſte nostre prin
cipale force & authorité Royale ,
que pour avoir devant & depuis
noſtre avenement à la Couronne ,
fait preuve en pluſieurs grandes ,
hazardeuſes &memorables Victoires
, de cette ancienne loyauté &
generofité & valeur qui la rend il
lustre & recommandable entre toutes
les Nations étrangeres ; Nous
avons avisé avecnostre tres-hono->
rée Dame & Mere , à laquelle nous
reconnoifſſons avoir , aprés Dieu ,
noſtre principale & entiere obliga.
tion ; les Princes de noftre Sang,&
autres Princes & Officiers de Nôtre
Couronne, & les Seigneurs deNôtre
Conſeil eftant prés de Nous,d'ériger
un ordre Militaire en cettuy nôtre
dit Royaume, outre celuy de Mon..
fieur S. Michel , lequel Nous Voulons
& entendons demeurer en fa
F
132
MERGURE
force & vigueur , & estre obſervé
tout ainsi qu'il a esté depuis sa premiere
Institution juſques àpresent;
lequel Ordre nous creons &inſti.
tuons en l'honneur &sous le nom
& titre du benoist S. Efprit , par
L'inſpiration duquel comme il aplû
à Dieu cy-devant diriger nos meilleures
& plus heureuſes actions ,
Nous le fupplions auſſi qu'il nous
false la grace que nous voyions
bren tost tous nos Sujets réünis en
la Foy& Religion Catholique , &
vivre à l'avenir en bonne amitié
&concorde les uns avec les autres,
Sous l'observation entiere de nos
Loix ,& l'obeiſſance de Nous &
nos Succeffeurs Rois , à fon honneur
& gloire , à la loüange des
bons , & confusion des mauvais ,
qui est le but auquel toutes nos pen_
Sées&aitions tendent, comme au
comble de nostre plus grand heur&
felicité
GALANT.
133
Vous voyez , Madame , que
cet Ordre a eſté particulierement
inſtitué dans la veuë d'obtenir
de Dieu la réünion des Pretendus
Reformez à l'Egliſe Catholique.
Un fi glorieux deſſein
eftoit digne de la pieté de nos
Rois , mais ce grand Ouvrage
eſtoitrefervé aux ſoins & au zele
de Louis XIV.
Le Roy , ChefSouverain , &
Grand Maistre de cet Ordre ,
nomma de luy-meſme , & fans
qu'on l'en euſt ſollicité , les quatre
Princesdontje viens de vous
parler, fuivant le ſeiziéme Article
deſes Statuts , qui porte en
terme exprés.
Nous feulement , & aprés nous,
les Rois nos Succeffeurs , Grands
Maistres dudit Ordre , choiſions,
& proposerons ceux que bon nous
Semblera, pour entrer audit Ordre,
134
MERCURE
&ne sera loiſibleàperſonne quel
conque de le requerir & poursuiwre
pourſoy oupour autruy , declarant
dés à present indignes d'y
parvenir ceux qui le demanderont,
ou le feront demander pour eux ,
afin que ce grade d'honneur , que
nous entendous eſtre distribué par
grace & merite ne foit fujet à
brigues&àmonopoles.
Sa Majesté ayant donné ordre
àMonfieur de Meſmes , Prefident
au Mortier du Parlement
de Paris , & Grand Maiſtre des
Ceremonies de l'Ordre, de faire
tout preparer pour la reception
des quatre nouveaux Chevalier .
qu'Elle vouloit faire, aſſembla le
Chapitredans ſonCabinet le 30.
du mois paſſé, Les Commandeurs
s'y rendirent auſſi bien
queles Prelats Aſſociez à l'Ordre
, & les grands Officiers , &
GALANT.
135
Monfieur du Pré Huiffier de
l'Ordre , par qui Monfieur de
Meſmes les avoit fait inviter,
tint la clef du Cabinet pendant
le Chapitre . Le Roy y propoſa
Monfieur le Duc de Chartres ,
Monfieur le Duc de Bourbon ,
Monfieur le Prince deConty,&
Monfieur le Duc du Maine ,,
pour eſtre receus à l'Ordre , &
auffi -toſt le Grand Maiſtre des
Ceremonie alla dans le Salon où
ces quatre Princes attendoient
que Sa Majesté les fiſt appeller.
Il les avertit de la propoſition
qui venoit d'eſtre faite dans le
Chapitre aſſemblé , & les conduifit
au Cabinet. Comme la
Naiſſance de ces Illuftres Novi.
ces les diſpenſoit de faire preuve
de Nobleſſe, il n'eſtoit beſoin
pour eux que de faire les informations
accoûtumées de vie &
>
136
MERCURE
2.
de mooeurs. Le Roy ordonna à
Monfieur le Marquis de Louvois
, Chancelier de l'Ordre
d'en dreſſer une Commiſſion
& elle fut adreſſée à Monfieur
l'Archeveſque de Paris. Ces Informations
furent faites comme
elles avoient eſté ordonnées , &
voicy les noms de ceux qui rendirent
témoignage pour cesquatre
Princes. Vous remarquerez ,
Madame, qu'entre les trois Témoins
qui font neceſſaires ,il faut
qu'il y en ait un d'Eglife.
Pour Monsieur le Ducde Chartres.
Monfieur l'Evêquedu Mans.
Monfieur le Duc de Beauvilliers.
Monfieur le Duc de la Vieu
ville.
Pour Monfieur le Duc de Bourbon,
Monfieur de la Barmondiere ,
GALANT. 137
Curé de S.Sulpice.
MonfieurleDuc de S.Aignan .
Monfieur le Duc de Coiflin .
PourMonfieurle Prince de Conty.
Le Pere Bergier , Jeſuite.
Monfieur le Duc de la Tremoüille.
Monfieur le Duc de Luxem
bourg.
PourMonsieur le Duc du Maine.
Monfieur l'Eveſque d'Orleans.
Monfieur le Duc de Montaufier.
Monfieur le marquis de Var
des.
Le 2.de ce mois, jour de la Pentecofte
, leRoy aſſembla encore
dans ſon Cabinet les Commandeurs
, & les Grands Officiers
de l'Ordre , & Monfieur le Preſident
de Meſmes y conduiſit les
138 MERCURE
quatre Princes , aprés les avoir
eſté prendre dans le Salon, comme
il avoit fait la premiere fois.
Ils avoient tous quatre l'habit de
Novices,qui eſt de toile d'argent,
les chauſſes retrouſſées , des bas
de ſoye gris de Perle , des Jaretieres
& des Eſcarpins auſſi de toile
d'argent, &des mules de velours
noir. Il y avoit des dentelles
d'argent ſur les Jaretieres , & le
Pourpoint en eſtoit tout chamarré.
Il eſtoitde toile d'argent
comme les chauſſes. Leur Rabat
eſtoit de Point de France , & ils
avoient un Capot de velours
noir en broderie de ſoye noire,
tout parfemé de Diamans & de
Perles . Leur Toque eſtoit auſſi
de velours noir avec des attaches&
des cordons de Perles &
deDiamans. Une riche agraffe
de Diamans relevoit le bord de
GALANT.
139
cette Toque , qui eſtoit ornée
d'une maſſe de Heron , du pied
de laquelle ſortoient trois ou
quatre Plumes blanches. Les
quatre Novices trouverent le
Roy dans ſon Fauteüil. Ils y furent
conduits , & ſe mirent à
genoux pour recevoir l'Ordre
de S. Michel. Sa Majesté tira ſon
-épée, & leur en donna un coup
= fur chaque épaule , en diſant à
- chacun d'eux , Depar Saint George
& par S. Michel , je vous fais
Chevalier. Cet Ordre de S. Michel
eſt appellé l'Ordre du Roy.
On peut estre Ghevalier de
Saint Michel ſans eſtre Chevalier
du S.Eſprit , mais on ne peut
eſtre Chevalier du S. Eſprit, ſans
l'eſtre de S. Michel & meſme les
preuves de Chevalier de S.
Michel ſuffiſent pour eſtre fait
Chevalier du Saint Eſprit , fans
140 MERCURE
qu'il ſoit beſoin d'en faire d'autres
Loüis XI. qui inſtitua cet
Ordre en 1469. afin de réünir
les eſprits par un Ordre de Fraternité
militaire , luy donna le
nom de l'Archange S. Michel
Gardien & Protecteur de la
France.
,
Cette premiere Ceremonie
eſtant achevée, on alla à laChapelle
dans l'ordre qui fuit. >>
Monfieur du Pré , Huiffier de
l'Ordre .
Monfieur du Pont Heraultde
l'Ordre .
Monfieur le Preſident de
Meſmes , Prevoſt & Grand
Maiſtre des Ceremonies de l'Ordre.
Il avoit à ſa droite Monfieur
le Marquis de Seignelay ,
Grand Tréſorier de l'Ordre , &
àſa gauche Monfieur le Marquis
de Chateau- neuf, Secretaire de
l'Ordre.
GALANT.
141
Monfieur le marquis de Lou-
- vois , Chancelier de l'Ordre.
Aprés cela marchoient deux à
deux , en manteau noir ,& avec
le Collier de l'Ordre .
Meſſieurs les marquis de Vardes
&deGamaches.
Meſſieurs les Ducs de Montaufier&
de Nevers .
Meſſieurs les Ducs de Crequi
&de S. Aignan.
Meſſieurs les Ducsde Chaunes
&de S. Simon כ .ד
Selon les Statuts de l'Ordre ;
les quatre Novices devoient être
àla teſte de la marche , mais le
Roy les en ayant diſpenſez à
cauſe de leur Naillance, ils mar
cherent de cette forte felon leur
rang , aprés les Commandeurs
que je viens de vous nommer.
Monfieur le Ducdu Maine,feul.
Il eſtoit tout brillant des pierre142
MERCURE
1
i
ries dont on avoit couvert ſon
habit , mais le grand nombre
n'empeſchoit pas qu'on ne remarquaſt
le bon gouft aveclequel
elles étoient placées. On
peut dire meſme que la bonne
gracede ce jeune Prince, & un
certain eſprit naturel qui paroiſt
dans ſes manieres , attiroient
plus les regards que tout l'éclat
étranger que luy donnoit ſa
parure.
Il eſtoit ſuivy de Monfieur le
Duc, qui avoit à la droite Monſieur
le Duc de Bourbon, & à ſa
gauche Monfieur le Prince de
Conty. le ne vous dis rien de
Monfieur le Duc de Bourbon ,
parce que je vous en ay ſouvent
parlé , & mefme encore depuis
peu dans la Relation du Carroufel
. Ce Prince , outre ſes maniexes
& ſa magnificence naturel
GALANT. 143
le , a un grand exemple dans
Monfieur le Duc. On ſçait qu'il
y a peu de Princes fur la terre
qui faſſent les choſes avec
plus de grandeur , & qui ayent
meilleur gouft. Monfieur le
Prince de Conty n'eſtoit pas
ſeulement paré par les pierreries
dont il éclatoit ; il l'eſtoit
encore par ſa bonne grace &
ſa bonne mine. le puis le dire
aprés le Roy qui aime toûjours
à rendre juſtice.
-Monfieur le Duc de Chartres
marchoit aprés eux. Il eſtoic
feul ,& tout éclatant de pierreries.
le croy vous avoir déja dit
qu'aprés le Roy , Monfieur eſt
le Prince du monde qui en a
la plus belles , & qui eſt je
plus magnifique. Vous ſçavez
que Monfieur le Duc deChartres
a toûjours fait voir un ef
144 MERCURE
prit infiniment au deſſus de
ſon âge. C'eſt ce qui luy a fait
meriter une amitié particuliere
du Roy , qu'il ne doit pas tour
à fait à l'honneur qu'il a d'eſtre
deſon Sang.
Monfieur , qui ſuivoit Monſieur
le Duc de Chartres , mar
choit auſſi ſeulen
Monſeigneurle Dauphin
marchoit enfuite , pareillement
ſeul, & il precedoit Sa Majesté,
devant laquelle marchoient les
Huilliers de la Chambre , te
nant leurs Maſſesd'or. Monfieur
le mareſchal Duc de Duras ,Can
pitaine des Gardes du Corps
en quartier , ſuivoit le Roy , &
avoit Monfieur le Duc d'Aumont
, premier Gentilhomme
de la Chambre à ſa droite
Monfieur le pud de la Rochefoucaut
,Grand Maiſtre de la
S
Garderobe,
GALANT. 145
Garderobe , à ſa gauche. Enſuite
venoient tous les Seigneurs
de la Cour , qui fermoient la
Marche.
La Chapelle du Chaſteau
que l'on avoit preparée pour
cette Ceremonie , eſtoit tenduë
de Tapifſſeries de la Couronne
à fond d'or. Les Ornemens
de l'Ordre qui font fort riches
, faisoient la parure de
- l'Autel . Ils font à fond d'or
& vert , parfemez de flâmes
& de chiffres en Broderie , aux
Armes de Henry III . écartelées
de France & de Fologne. On
avoit placé le Trône du Roy à
la gauche de l'Autel , & l'on
y montroit par trois degrez ,
qui estoient couverts de Velours
violet à Fleurs de Lys
dor. Ce Trône eſtoit ſous un
Iuin 1686. G
146 MERCURE
;
Dais auſſi à fond d'or & vert ,
avec les meſmes Armes écartelées
.
Le Roy eſtant arrivé à laChapelle
,ſe mit à ſon Prie Dieu.
Monfieur l'Evêque d'Orleans ,
premier Aumoſnier de Sa Majeté
, eſtoit auprés d'Elle , &
fit en cette Ceremonie les fontiens
de Grand Aumoſnier de
l'Ordre , en l'absence de Monſieur
le Cardinal de Boüillon ,
qui par les Statuts de l'Ordre
en eſt le Grand Aumoſnier ,
en qualité de grand Aumoſnier
de France. Monſeigneur le Dauphin
& Monfieur ſe mirent
dans leurs places ordinaires ,&
Monfieur le Prince qui ſe trouva
dans laChapelle , prit auſſi la
ſienne , ainſi que Monfieur le
Duc. Il y avoit des bancs pour
GALANT. 147
les Commandeurs à droite & à
gauche du Prie-Dieu du Roy ;
des Placets pour les Grands Officiers
entre le Prie Dieu &
l'Autel du coſté du Trône , &
des Tabourets couverts de velours
violet à Fleurs de Lys d'or,
avec des Carreaux de meſme
velours, pour les quatres Novientre
le Prie-Dieu &
l'Autel , du coſté de l'Evangile.
ces
,
Toutes ces places eſtant remplies
, les quatre Grands Officiers
, precedez de Monfieur
- du Pré , Huiſſier , & de Monſieur
du Pont , Heraut de l'Ordre
, conmencerent les genufle-
= xions & les reverences ordonnée
par les Statuts , à l'Autel,
au Roy, & aux Commandeurs.
Les quatre Novices firent de
.
G 2
148 MERCURE
:
ſemblables reverances , Monſieur
l'Archeveſque de Paris,
Prelat Commandeur de l' Ordre
, eſtant arrivé , revétus de ſes
habits Pontificaux , commençale
Veni Creator, que la Muſique du
Roy continua. Aprés que l'on
eut chanté cet Hymne , Monſieur
le Preſident de Meſmes
fit une reverance à Sa Majeſté
, à laquelle Monfieur l'Archeveſque
apporta l'Eau benite
avant que de commencer la
Meffe.
A l'Offertoire les quatre
Grands Officiers recommencerent
leurs reverences, à l'Autel,
au Roy , & aux Commandeurs
eſtant encore precedez par
l'Huiffier & par le Heraut. Enfuite
Monfieur de Louvois, Monſieur
de Seignelay , & Monfieur
GALANT . 149
de Chasteau - neuf s'eſtant remis
à leurs places , Monfieur le
- Preſident de Meſmes , Grand
Maiſtre des Ceremonies, fit une
autre reverence à Sa Majeſté
pour l'avertir d'aller à l'Offrande.
Il en fit auſſi une à Monſeigneur
le Dauphin , & une
- à Monfieur , afin qu'ils accompagnaſſent
le Roy , qui fut
précedéj juſques à l'Autel par
1 Monfieur le Preſident de mefmes.
Sa Majesté ayant fait une
reverence à l'Autel , prit des
mains de monſeigneur le Dauphin
l'Offrande , que le Grand
Maiſtre des Ceremonies luy
avoit donnée , & aprés avoir
baiſé la Patene , Elle fit une
ſeconde reverence à l'Autel ,
& revint à ſon Prie- Dieu , en
ſe tournant vers les Comman-
G. 3 :
150
MERCURE
deurs à droite & à gauche.
Cette offrande eſtoit d'autant
d'écus d'or que Sa Majefté a
d'années.
Les reverances des quatre
Grands Officiers , à l'Autel , au
Roy , & aux Commandeurs ,
furent reïterées à la fin de la
Meſſe , aprés quoy Monfieur
le Preſident de meſmes, précedé
de l'Huiffier & du Heraut ,
en fit une au Roy pour l'avertir
d'aller à ſon Trône , ou il devoit
achever la Ceremonie. Sa
Majesté y alla precedée des
Huiffiers de la Chambre avec
leurs Maſſes d'or , monieur-le
Mareſchal Duc de Duras ,&
Meſſieurs les Ducs d'Aumont
&de la Rochefoucault la fuivirent,&
ſe placerent derricre
le Fauteüil. Monfieur le
GALANT.
ISI
- Marquis de Louvois, Chancelier
de l'Ordre , étoit à la droite
du Roy, & avoit auprés de luy
Monfieur le Marquis de Seignelay
, Grand Treforier Monſieur
le Preſident de Meſmes .
Prevoſt & Grand Maistre des
Ceremonies , étoit à la gauche.
Il avoit auprés de luy Monfieur
le marquis de Chaſteau neuf,
Secretaire de l'Ordre. Alors
Monfieur le Preſident de Mef
1
mes ſe détacha , & ayant fait
la reverence à l'Autel , au Roy,
& au Commandeurs , toûjours
precedé de Monfieur du Pré
&de Monfieur du Pont , il en
fit une particuliere à Monfieur
le Duc de Chartres ,&d'autres
àMonſeigneur le Dauphin &
àMonfieur , afin de les avertir
de conduire ce Prince au
G4
152 MERCVRE
+
i
i
Trône du Roy. Monfieur le
Duc de Chartres fit les mefmes
reverences & fut preſenté
parMonſeigneur le Dauphin,&
par Me quien firent de pareilles,
& qui luy ſervirent de Parrains
en cette Ceremonie. Il ſe mit
à genoux , & ayant les mains
fur l'Evangile , que luy preſenta
& que tint Monfieur de
Louvois , ſuivant le Statut qui
veutque le Chancelier de l'Ordre
le preſente & le tienne , &
que le Novice ait les deux mains
poſées deſſus en faiſant ſon voeu
&ferment, il leut à haute voix ce
#vooeu & ce ferment dans la forme
que Mr le Marquis de Châteauneuf
, Secretaire , les luy
preſenta écrits en parchemin ;
aprés quoy il en figna la Cedule
de ſa main , & la preſenta au
GALANT.
153
-
Roy. Cette Cedule eſt enſuite
enregiſtrée par le Secretaire au
Regiſtre de l'Ordre , pour fervir
de témoignage du jour de la
reception du Novice , & l'Original
de la Cedule eſt mis au
Treſor des Chartres du meſme
Ordre , où il eſt gardé. le ne
mets point icy le ſerment dans
les termes qu'il fut fait , parce
que je vous l'ay envoyé entier
dans ma Lettre de lanvier 1682 .
avec quantité dechoſes curieuſes
touchant cet Ordre , que je
Ane veux par repeter.
Aprés cela , Sa Majeſté luy
mit le manteau de l'Ordre , que
luy preſenta le Grand Maiſtre
des Ceremonies,& dit ces paroles
, qu'elle acheva en faiſant
le figne de la Croix. L'Ordre vous
revêt& couvre du Manteau defon
G
154
MERCURE
amiable Compagnie & union fraternelle
à l'exaltation de noftre
Foy &Religion Catholique , au
nom du Pere , du Fils &du S. Ef.
prit.
Alors Monfieur le marquis
de Seignelay , preſenta au Roy
le Collier de l'Ordre avec la
Croix , & Sa Majesté le mit a
Monfieur le Duc de Chartres
en luy difant , ſelon les termes
preſcrits dans le 34. Statut de
l'Ordre. Recevez de nostre main
le Collierde nostre Ordre du Benoist
Saint Esprit , auquel Nous ,
comme Souverain Grand Maistre,
vous recevos, &ayezen perpetuelle
Souvenance la Mort & Passion de
noftre Seigneur & Redempteur Iefus
Chrift , en figne dequoy nous
vous ordonnons de porter à amais
confueen vos habits exterieurs la
۰۹
GALANT.
155
Croix d'iceluy ,& la Croix d'orau
col avec un ruban de couleur
bleu- celefte , &Dieu vousfaſſe la
grace de ne contrevenir jamais aux
veux &fermens que vous venez
de faire , lesquels ayezperpetuellement
en voſtre coeur ; estant certain
que si vous y contrevenezen
aucuneforte ,vous ferez privé de
cette Compagnie , & encourrez
les peines par le Statuts de l'Ordre.
Au nom du Pere , du Fils , & du
Saint Esprit. A quoy Monfieur le
Duc de Chartres répondit fuivantlesmeſmes
Statuts , Si Dieu
m'en donne la grace , & plutest la
mort que jamais y faillir , remerciant
tres humblement voſtre Majesté
de l'honneur & bien qu'il
vous a pleu mefaire , & en achevant
il baiſa la main du Roy .
Cette Ceremonie étantache-
G6
156L
MERCVRE
4
vée
د Monfieur le Duc de
Chartres fit encore les meſmes
reverences , & alla prendre la
place que luy donne ſa naiſſance
, ſans ſe remettre à celle
qu'il avoit occupée pendant la
Meſſe.
Les meſmes Ceremonies.farent
obſervées pour les trois
autres Novices Monfieur le
Duc de Bourbon eut pour Parrains
Monfieur le Prince &
Monfieur le Duc. Ceux de
Monfieur le Prince de Conty
furent Meſſieurs les Ducs de
Chaune & de S. Simon , &
Monfieur le Duc du Maine eut
pour les ſiens , Meſſieurs les
Ducs de Crequi & de S. Aignan.
Toutes chofes eſtant faites
, le Roy revint à ſon Prie-
Dieu ,& fut reconduit en ſon
GALANT.
157
Apartement dans le meſme
ordre qu'il eſtoit venu. Monſieur
l'Archeveſque de Paris ,
qui n'avoit pû eſtre de la
marche lors qu'on eſtoit party
du Cabinet de Sa Majesté , à
cauſe qu'il devoit officier , étoit
à coſté d'Elle en s'en retournant.
On ne peut trop dire à la
loüange de cet Ordre , fi l'on
conſidere tout le bien que ſont
obligez de faire ceux qu'on y
reçoit.Vous en jugerez par l'Article
88. de ſes Statuts , dont
voicy les termes.
و نم
Et pource qu'il est raisonna
ble que ceux qui se veulent principaloment
dedier à Dieu
en porter signe exterieur , foient
astraints à plus grandes prieres
& exercices Spirituels que les
158 MERCVRE
;
autres. Nous prions & exhortons
tant qu'il nous eft poffible tous
ceux dudit Ordre , à fe rendre
Soigneux d'aſſiſter chacun jour de
votement au S. Sacrifice de la
Meſſe s'ils ont le moyen & le
loisir, & aux jours de Festes à la
celebration du Service Divin ;mais
Sçachant qu'ils font obligez à
dire chacun jour un Chapelet
d'un dixain qu'ils porteront ordi.
nairement sur eux , & les Heures
du S. Esprit avec les Hymnes &
Oraiſons qui seront dedans un
Livre que nous leur donnerons à
leur Reception , ou bien les ſept
Pleaumes Penitentiaux , avec les
Oraiſons qui seront faitesfur chaque
Pſeaume , la Litanie Survic
des Oraiſons ordinaires qui feront
aussi dans ledit Livre , & où ils
Seront deffaillans aux chosessuf
1
GALANT.
159
-
dites , feront obligez de donner
une aumosne aux pauvres. Plus
leur enjoignons de ne faillir deux
fois l'an pour le moins ,se confeffer
à personnes constituées en authe..
rité en l'Eglise , & recevoir le
precieux Corps de Nostre Seigneur
Jesus - Christ au premier jour de
Janvier , & Feſte de la Pentecôte
, ordonnant qu'esdits jours &
tous autres esquels par devotion
ils communieront en quelque heu
- qu'ils se trouvent , ils foient tenus
durant la Messe & icelle communion
porter le Colier dudit Ordre,
fur peine contre ceux qui deffandront
en une mesme année à com
munier esdits deux jours , de perdre
le revenus de leur Commande
durant ladite année, & où il aviendroit
qu'aucuns defdits Commandeurs
& Officiers perfeveraffent
160 MERCURE
1
trois années conſecutives àne communier
esdits jours , en ce cas la
Croix & l'Habit dudit Ordre leur
Seront ofte,z&pour telle volonté
endurcieferont privez de l'Ordre ;
Mais si aucuns d'euxy faut feulement
à l'une desdites deux fois
en une année ,Sera retenu des
fruits de sa Commande la cin
quiémepartie durevenu d'une année,
laquelle nous avonsdés àpre
Sent aumosnée aux Augustins.
Partant les Cardinaux & Prelats
Seront tenus jurer tous les ans au
Chapitrefur leurs Saints Ordres ,
&les Commandeurs&Officiersfur
les faints Evangiles , avoir fait
leurs Pasques esdits deux jours de
Fefte.
Le meſme jour de cette
Ceremonie le Roy accompagné
de toute Sa Cour , en-
د
GALANT. 161
tendit dans la Chapelle du
Chaſteau de Versailles la Predication
de Monfieur l'Abbé
Deniſe , Chanoine dans la Cathedrale
de Troye , & Clerc de
la Chapelle de Sa Majesté , qui
témoigna eſtre fort contente ,
tant du Sermon , que du Compliment
qu'illuy fit. Ilrecentde
grands applaudiſſemens de toute
la Cour. C'eſt le meſme AbbéDeniſe
qui fatisfit fort Mefſieurs
de l'Academie Françoiſe
le jour de la Feſte de S. Loüis
1684. & qui quelques mois auparavant
avoit fait l'Oraiſon
Funebre de la Reine à S. Euſtache
avec un pareil ſuccés.
Les Peres lefuites , qui connoifſent
parfaitement la vraye Eloquence
, l'ayant entendu prefcher,
l'ont retenu pour faire le
162 MERCURE
:
jour de S. Loüis prochain , le
Panegyrique de ce faint Roy ,
dans leur Eglife de la ruë S.
Antoine.
( Je ne ſçay , Madame, ſi vous
avez pris garde à une choſe à
laquelle j'ay fait pluſieurs fois
reflexion , & que j'ay preſque
toûjours trouvée veritable; c'eſt
à l'avantage que les Peuples
tirent des Miſſions , qui n'ont
jamais manqué de produire
des fruits extraordinaires , pour
le ſalut des Ames . S'il s'agit des
anciens Catholiques , elles font
rentrer en cux meſmes les
plus obſtinez Pecheurs , & fi
on les fait pour les nouveaux
Convertis , elles les affermifſent
dans la croyance des veritez
dont on les a convaincus, &
leur adouciſſent la peine qu'ils
GALANT.
163
,
ont d'abord à ſe réſoudre de
faire les fonctions de la Religion
qu'on leur a fait embraf
ſer. Ce n'eſt pas qu'ils ne les
croyent neceffaires , mais on
ſe trouve toûjours embaraſfé
lors qu'il faut faire de certaines
choſes auſquelles on n'eſt
pas accoûtumé. Telle eſt la
Confeffion qui fait meſme
de la peine à pluſieurs perſonnes
qui font nées Catholiques .
Ainſi l'on a tort de dire que
parce que quelques nouveaux
Convertis viennent lentement
à ces Sacremens , leurs converſions
ne font point ſinceres.
Il n'y a rien dans la vie
qu'on ne faſſe par degrez. Ils
Cont reconnu la fauſſeté de ce
que leur avoit enſeigné Calvin
,& la verité de la Religion
164 MERCVRE
!
Catholique. Il s'agit de la profefſſerdans
tous ſes points. C'eſt
ce que font les nouveaux
Convertis , mais aujourd'huy
ils gagnent une choſe ſur eux,
&demain une autre , & les
Miſſions ſont pour cela d'une
grande utilité , puis que nous
voyons tous les jours qu'elles
font de ces Nouveaux Convertis
des Catholiques plus
fervens , que les plus anciens
Catholiques ne le font. La Ville
de Sommieres , du Dioce
ſe de Niſmes , ayant toûjours
eſté regardée comme la clef
des Sevennes , & comme celle
dont l'exemple ſeroit ſuivy
de toutes les autres , avoit
beſoin de pareilles Miffions.
Monfieur de Baville , intendant
de Languedoc , perfuaGALANT.
169
dé qu'il eſtoit tres - important
d'y en établir , choiſit le Pere
de Chevigny , Preſtre de l'Oratoire
, pour cet Employ , le
connoiſſant pour un des hommes
du monde le plus capable
de s'en acquiter. Il a eſté
Capitaine aux Gardes , & Gouverneur
d'Ypres , & a renoncé
à tous les honneurs qu'il
poſſedoit , & à ceux qu'il eſtoit
en eſtat d'obtenir , pour mener
une vie retirée en ſe faiſant
Preſtre de l'Oratoire. Un tel
Miſſionnaire peut beaucoup
perfuader , il connoiſt le monde
, & ſes manieres ; il ſçait par
quels endroits il les faut combattre
, & comme il preſche
par ſon exemple , ils n'a pas
de peine à perfuader. Le Pere
de Chevigny mena avec luy fix
166 MERCURE
Perſonnes , qui tous agirent fi
bien dans cette Miſſion ſelon
leur talent & leur caractere ,
qu'il ne faut pas s'étonner s'ils
eurent un grand ſuccez. Le Pere
Moët Preſtre de l'Oratoire , &
Monfieur l'Abbé Pecquot ,Doteur
de Sorbonne , & Chanoine
de l'Egliſe de Paris , faiſoient
les Conferences publiques
for les matieres conteſtées
, avec autant d'érudition
&de force que de netteté &
de douceur. Le Pere Guibert ,
Prêtre de l'Oratoire , préchoit
tous les jours d'une maniere
tres- vive & tres - touchante.
Monfieur l'Abbé Robert Chanoine
de Chartres , preſchoit
auſſi tres-éloquemment. Il faifoit
de Sçavans Catechismes ,
& par les manieres infinuantes
GALANT .
167
qu'il prenoit dans ſes viſites , il
avoit le don de perfuader les
plus difficiles , & de reduire les
plus endurcis. Il eſt Frere de
Monfieur Robert , Procureur
du Roy au Chaſtelet. Monfieur
Tabouret Eccleſiaſtique , expliquoit
les Prieres & les Ceremonies
de la Meſſe , & fai
foit la Priere publique foir &
matin avec tant de zele qu'il
inſpiroit de la devotion à tous
ceux qui l'entendoient. Monſieur
le Preſident Saunier , qui
eſtoit venu de Paris avec le
Pere de Chevigny ſon Direteur
, édifioit également les
anciens & les Nouveaux Catholiques
, par ſon exactitude
à communier tous les jours ,
& par ſon application à ſoulager
les Pauvres. Le Pere Ven
168 MERCURE
2
४
A
tron Preſtre de l'Oratoire &
fort habile homme , fut envoyé
en la place du Pere Guibert
, qui fut dangereuſement
malade , & eut diverſes récheutes
, parce qu'il aima mieux
ſuivre ſon zele pour les Nouveaux
Catholiques , que d'obeïr
aux Medecins de Monte
pellier qui luy défendoient tout
exercice de miſſion. Voilà quelles
eſtoient les principales fon
Ctions de ces dignes Ouvriers.
Il eſtoient tous les jours de
plus en plus animez au travail
par l'exemple du Pere de Chevigny
qui ne manquoit à rien
de tout ce qu'on peut attendre
de la plus ardente charité ,
&de la plus fage conduite. II
encourageoit les uns , cultivoit
avec
GALANT .
169
1
or
avecdouceur les bonnes diſpofitions
des autres , menageoit
les eſprits difficiles , prenoit
quelquefois un ton de Capitaine
avec les mutins , & porroit
toûjours un coeur de Pere pour
ceux qui cherchoient de bonne
foy le verité , ſans ſe rebuter de
la peine qu'ils avoient à quitter
leur état. Il répandoit ſes aumones
avec autant d'intelligence
que de profufion , ayant
donné cinq cens piſtoles de ſon
bien pour la propreté des Autels,
pour la penſion des Filles
qu'il faifoit inſtruire dans le
Monastere des Urfolines , pour
létabliſſement des petites Ecoles
, pour le foulagement des
Pauvres honteux , & pour la
ſubſiſtance des mandians ; &
quand Monfieur de Baville luy
voulut faire des complimens
Juin 1686. H
170 MERCURE
Y
i
1
fur cette liberalité. J'aurois grand
tort , Monfieur , luy répondit- il
de donner ma perſonne , & de ménager
mon argent. Ce qui eſt enco .
re plus admirable, c'eſt qu'on ne
vit jamais tant d'humilité au
milieu d'un ſi grand ſuccez. Il
croyoit toûjours n'eſtre bon à
rien , attribuant tout le bien qui
ſe faiſoit à Soumieres , tantoſt
au travail de ſes Collegues , &
tantoſt aux ſoins & aux bons
exemples de ceux qui eſtoient
en autorité dans la Ville. En effet
on leur feroit injustice ſi on
ne tomboit d'accord qu'ils ont
agy avec toute la ſincerité &
tout le zele poſſible. Monfieur
de Villevieille homme de qualité,
Lieutenant de Roy,& Frere
de Monfieurde Villevieille , qui
s'eſt tout recemment diſtingué
GALANT.
ا
en Savoye pour la meſme cauſe,
&dont je vous mandayla grande
action il y a un mois , donnoit
ſes ordres avec autant de
prudence que d'exactitude.Monſieur
de Boſanguet , premier
Conful & Gentilhomme qui a
eſté dans le ſervice , ne perdoit
pas une ſeule occafion de donner
bon exemple , & ne ſe fervoit
de ſon credit dans la Ville
que pour engager les Habitans
à bien faire leur devoir. Monfieur
Philippes Conſeiller à
Montpellier) , fe fit honneur
d'eſtre de la Miſſion de Sommieres
,&crut que rien n'eſtoit plus
glorieux pour luy que de travailler
à retirer ſa Patrie des
tenebres de l'erreurd'où il eſtoit
luy même ſorty il y avoit déja
acing ans. M Perfin Greffier
de la maison de Ville donna des
H2
172
MERCURE
avis tres importans , & fut tresutile
par ſon application & par
fon eſprit. Madame de Prugneron
,Hôteſſe du Pere de
Chevigny , & la plus confiderée
entre toures les Dames
de la Religion fut la premiere
à profiter des Exhortations
de ſon Hoſte , & à le prier de
vouloir bien recevoir la confeffion
, ce qui donna tant de
joye à ſon Mary , bon Gentilhomme
,& ancien Catholique,
qu'il appella toûjours depuis le
Pere de Chevigni ſon Bien-faiteur
, parce qu'il avoit converty
la Femme , ce qui estoit la
choſe du monde qu'il ſouhaitoit
le plus ardemment. Les Principaux
de la Ville conſpirant fi
heureuſement avec les Miſſionnaires
, on vit en peu de temps
un merveilleux changement,&
٤
GALANT. 173
e
-
de deux mille cinq cens nouveaux
Convertis qui compo
ſoient preſque toute la Ville , &
qui paroifſſoient douter encore
des veritez de noſtre Religion
par le peu d'empreſſement qu'ils
avoient d'en faire les fonctions :
il n'y en a preſque pas à preſent
qui
qui n'aſſiſtent ſouvent à la Meſſe
, qui ne ſe ſoient confeſſez ,
& qui n'ayent receu la Commanion.
Il y en a meſme pluſieurs
qui ont communié deux
fois depuis Paſques. En un mot ,
il ne s'en trouve pas dix qui ne
foientbons Catholiques.
Il ya eu une autre Miffion de
l'Oratoire à Allez au mesme
Dioceſede Niſmes, dont le Pere
de la Mirande eſtoit le Chef ,
& qui a eu beaucoup de fuccez.
Le Pere de Poüilly y a eſté retenu
pour y faire ce que Mon-
H3
174 MERCURE
i
fieur l'Abbé Robert fait à Sommieres
, où il a eſté demandé
par une déliberation de la Ville
pour y reſider encore quelque
temps , afin d'achever ce qui
reſte à faire. Il mande que les
choſes vont toujours de mieux
en mieux.
Le 13. de ce mois mourut icy
Dame Madelaine Graffeteau .
Elle estoit Femme de Meſſire NicolasColbert,
Seigneur de Turgy
, Conſeiller du Roy , & Maître
ordinaire en ſa Chambre des
Comptesde Paris.
2
Peu de jours apres mourutDa
ma Gabrielle de Leſvar Veuve
deMeffire Charles le Jay, Baron
de la Maiſon rouge , Tilly , S.
Fargeau, Villiers & les Salles ,
Maistre des Requeſtes.
-.. Ces morts ont eſté ſuiviesde
cellede Dame Anne Bailly,VeuGALANT
175.
ve de Meſſire Nicolas le Prêtre,
Seigneur & Baron du Bourg le
Prêtre , & Prefident en la Cout
des Aydes de Paris , mort il y a
trois ans. Elle estoit Fille de
Monfieur Bailly , qui eſt mort
Doyende laChambre des Comptes
de Paris; petite Fille & arriere
petite Fille de deux autres
Bailly , tous deux Preſidens en la
meſme Chambre , & Soeur de
MonfieurBailly , qui s'eſt acquis
tant de gloire pendant plus de
quarante ans dans les fonctions
de la Charge d'Avocat General
du grand Confeil.
Je vous ay envoyé quelques
Ouvrages de Monfieur de la
Barmondiere Gentilhomme de
Beaujolois , & l'un de ceux de
l'Academie qu'on a eſtablie depuis
quelque temps à Villefranche.
On me mande qu'il y
H 4
176 MERGURE
eſt mortle 24. du dernier mois ,
âgé ſeulement de quarante quatre
ans, & qu'il eſt generalement
regretté dans la Province. Il n'avoit
pas moinsde pieté que d'érudition
& d'eſprit , & vous le
croirez quand je vous diray
qu'il eſtoit digne Frere de Monſieur
de la Barmondiere , Curé
de S. Sulpice. Voicy un Sonnet
qu'il fit au mois d'Octobre derpier
, ſur le ſujet que donna
Monfieur de Vertron du Paralelle
de Sa Majesté avecles Princes
qui ont porté le ſurnom de
Grand.
AV ROY.
Sur lexarone des
Ur le Trône des Lys plus de
A
3
GALANT. 177
LOVIS,jusqu'à tes jours ont porté
La Couronne';
Quelque éloge éclatant que l'Hiſtoire
leur donne ,
Ellen'a crûdevoir lenom de Grand
qu'à trois .
Clovis l'a merité ,ſoûmettant àla
Croix A
Avec tous ſes Estatsfon augufte
Perfonne;
Charlemagne joignant le Germain
au François
Henry brisant l'effort d'une Ligue
felonne.
Aux fiers Confederez,leurs Bataillons
épais
Rompus&rreennvveerrfſeezz, tufis figner
laPaix ,
Le Raab est témoin que l'Aigle
chancelante.
-5803છછછ RlH.
1781 MERCURE
1
Tomboitfans ton appuy , Sous l'orgueilleux
Croiffant.
Nous voyons à tes pieds l'Hereſie
expirante
AL
L'Histoirete devra trois fois lenom
deGrand.
A peine le Carrouſel fot il
achevé , que Monfieur leDuc
de S. Aignan , dont vous avez
veu un Portrait affez reſſemblant
dans les Vers qui ont eſté
faits pour cette ſuperbe Feſte ,
fit un Défy digne de ſa vigueur
&de fa galanterie. Il feignit
qu'un Chevalier inconnu , attiré
par la haute réputation des
Chevaliers François , venoit à
la Cour de noſtre incomparable
Monarque , pour les défier à
quatre fortes de Combats, ſçavoir
à courre les Teſtes , à romGALANT.
179
pre au Faquin , à rompre en Lice
, & à rompre trois Piques à
pied au Combat à la Barriere.
Une ſi galante invention pour
le divertiſſement de Sa Majesté ,
n'a pû qu'eſtre fort approuvée ;
mais le peu d'uſage que lesChevaliers
ont eu de ces trois derniers
Défis , a fait que juſqu'a
preſent ſon Cartel n'a point eſté
accepté. Je vous l'envoye. Vous
y devez prendre part , puis qu'il
eſt fait pour ſoûtenir l'intereſt
des Dames .
180 MERCURE
CARTEL D'ARSACE
fous le nom du Chevalier
Diſcret , aux Indiſcrets , s'il y
en a quelqu'un qui le puiffe
eſtre.
G
Verviers audacieux , de qui
lingratitude
D'abufer des faveurs s'est fait une
babitude ,
Qui des plus beaux objets cher-
د
chant l'affection 2004
Nelapayezſouvent que d'indifcretion
, }
Vous qui donnez à tout , & que la
beauté touche
Mais dont le coeur en dit beaucoup
moins que la bouche ,
Que le merite seul d'abord pent
émouvoir ,
Sans jamais vous reduire aux termes
du devoir ,
GALANT. 181
Qui par un goust bizarre & bien
digne de blâme ,
Bleſſant également vostre honneur
&vostre ame ,
A vanter des faveurs trouvez plus
de plaisirs ,
Qu'un autreàcontenterpleinement
Ses defirs.
Vous dont les plus Vaillans eſtiment
le courage,
Dont l'intrepide coeur n'en est pas
moins volage ,
Quand portant du Dieu Mars la
Superbe fierté,
Il ne tient rien d' Amour quela legereté,
Un Chevalier Difcret , qui pourroit
enfilence
Du feu le plus ardent cacher la
violence ,
Par un noble deſſein qu'on ne peut
trop lover,
182 MERCURE
Vous offre le combat, pourvousfaire
avoüer
Que toûjours le beau Sexe eft en
droitde nous plaire ,
Que plus on est heureux , &plus
on doit se taire ,
Qu'enfin pour estre aimé , c'est le
meilleurSecret
D'eſtre constant ,Soumis , complaifant,&
discret....
Aprés ce que j'écrivis il y a
quelques mois dans un avis particulier
à l'avantage des Eſtampes
, je croy n'avoir rien à dire
de plus pour en faire voir l'utilité.
Le public avoit témoigné
par pluſieurs Lettres écrites de
diverſes Provinces , qu'il ſouhaitoit
qu'on parlaſt de la maniere
que l'on a promis dans cét Avis ,
&les mesures quel'on avoit priſes
pour le faire étoient affez
GALANT.M
183
juſtes , mais il s'y eſt trouvé divers
obſtacles qui ne viennent
pas de ma part. La Politique
n'eſt pas ſeulement pour les
Souverains , & pour ceux qui
gouvernent les Etats; elle regne
auffi parmy les Arts , dans les
Communautez , dans les Familles
, & ſouvent un ſeul particulier
a ſa politique à part. Les
Graveurs& les Imagers , ou du
moins une fi grande partie qu'elle
peut eſtre priſe pour le tout ,
ayant eu la leur en cette occafion
, n'ont pas jugé à propos
que le Public ſceuſt le Prix de
leurs Eſtampes. Je ne veux ny
penetrer ny combattre leurs raifons
, quoy qu'il me fuſt aiſe de
le faire. D'autres ont eſté chagrins
de ce deſlein , parce qu'ayant
de moins belles Estampes
que leurs Confreres,& en moins
184 MERCVRE,
grand nombre , ils ont apprehendé
qu'on ne marquaſt ladifference
qu'il y a entre eux , &
d'autres ont crû qu'ils devoient
cux - meſmes faire des Catalogues
de ce qui les regarde pour...
en profiter. Ceux-là font les plus
raiſonnables ,&je leur fuis obligé
, puiſqu'en m'oſtant la peine
de faire ceque le Public ſouhaitoit
de moy, ils la prendronteuxmeſmes,
& n'empeſcheront pas
que le Public ne me ſcache
quelque gré d'avoir eſté cauſe
qu'il aura au moins une partie
dece qu'ila ſi ardemment ſouhaité.
Cependant malgré tous
ces obſtacles & toutes les choles
qui manqueront au projet que
j'avois fait , puiſque vous voulez
quejevous entretienne fur cette
matiere , je vay vousdonner un
commencement de l'Hiſtoire
GALANT. 183:
P
コ
des Eſtampes , qui bien qu'il ne
ſoit quaſi qu'une maniere de
Catalogue , ne laiſſera pas d'eſtre
curieux , & affez beau ,
pour faire juger de ce que cette
Hiſtoire auroit eſté , ſi j'avois
eu toutes les chofes neceſſaires)
pour la mettre dans ſon jour ,
&que l'on m'coſt éclaircy fur
beaucoup de choſes que j'ay
demandées , & for leſquelles
les Graveurs & Imagers mêmes
manquent de lumieres.
HISTOIRE DES
Estampes.
Pure
Our épargner d'abord la
peine au Public d'aller chez
un grand nombre de Marchands
chercher de diffe
rentes Estampes , je doy l'avertir
d'un licu , où il trouvera
186 MERCURE
preſque tout ce qu'il y en a de
belles au monde. C'eſt chez le
Sieur Perou , Concierge de
l'Academie Royale de Peinture
&de Sculpture.Cette Academie
ſe tient dans l'Aifle de la court
du Palais Royal qui donne dans
la ruë de Richelieu ,
On ytrouvera la Vie de leſus-
Chriſt , les Hermites , les Peres
des Deſerts , & lesdouze Empereurs
, avec autant d'Imperatri
ces d'aprés le Titien , & pluſieurs
Hiſtoires d'aprés le méme
Titien, le Baffans,& leCarache,
le tout gravé par Salder. Ces
Eſtampes eſtoient fort rares &
fort cheres, & l'on n'en trouvoit
plus depuis un grand nombre
d'années, parceque les Planches
ontpaſſé endeux ou trois Famil
les, fansque ceux qui en avoient
herité, ayent voulu en faire imGALANT
187
0
primer. Elles viennent d'eſtre
venduës , & ceux qui les ont
achetées , en ont fait tirer , pour
fatisfaire l'impatience , & la cusiofité
du Public...
Tous les curieux ſçavent que
les quatre plus beaux Tableaux
que l'Albane ait jamais faits ,
eſtoientdans leCabinetdeMonfieur
Falconier , & qu'ilne s'en
eſtoit point voulu défaire , quoy
que pluſieurs Souverains l'en
euffent follicité. Tout ce que
-Monfieur Falconier fit il ya
quelques années , fut d'en faire
graver des Planches , afin que
par le moyen des Estampes le
Public puſt admirer ces quatre
Chef-d'oeuvres qui font à prefent
au Roy. Voicy à peu prés
ce qu'ils reprefentent.
1. Venus deſcenduëdu Ciel,
fur le bord d'une Riviere pour
188 MERCURE
chercher Adonis , ſe reſout à
demeurer en terre. Les Graces
s'empreſſent à la parer , afin
quelle puiſſe plaire à ſon Amant.
Les Amours fatiguez d'avoir
tiré ſon Char , ſe delaſſent dans
les nuës en bevant de l'Ambrofie.
2. Des Amours forgent de
nouvelles fléches par le commandement
de Venus , & les
empoiſonnent en les aiguifant.
D'autres s'occupent à faire des
arcs pourAdonis, & d'autres s'étudient
à décocher des fléches
dans un coeur. Vulcain eſt
couché prés du lit de Venusร
tandis que ſa forge eſt occupée
par les Amours. Diane fort des
nuës en colere . & voyant les
Amours attachez à des plaifirs
qui ne ſont pas de ſon caractere,
elle les menace de les punir ſe- 2
GALANT. 189
- verement s'ils ne les quittent.
3. Venus fatiguée d'avoir couru
aprés Adonis , vient ſe repoſer
dans un lieu delicieux , où
les Zephirs agitent l'air. Des
AmoursvontquerirAdonis pendant
ſon ſommeil. Adonis paroît
timide. Tandis qu'une partie
des Amours eſt occupée autour
d'eux , les autres cüeillent des
fruits .
一口
4. La vangeance que Diane
avoit promis de prendre de Ve
nus , paroiſt dans ce Tableau.
Elle envoye des Nymphes pour
inquieter les Amours , couper
leurs aifles , rompre leurs arcs&
leurs carquois , & jetter leurs
fléches au feu of
Monfieur Baudet a gravé ces
beaux Tableaux. Le Sieur Perou
a les premieres Eſtampes qui en
-ont eſtê tirées ,& comme elles
190 MERCURE
f
font les plus noires , elles font
auſſi les plus belles. Il a auffi des
Estampes de pluſieurs autres
Tableaux de devotion , & d'Hiſtoire,
des plus eſtimez de l'Albane
,& diverſes Estampes d'aprés
le Carache, Pierre de Cortone
, le Dominicain ,le Titien,
&le Cortege tu
2. Ily a quelques années que feu
Monfieur Colbert , ayant fait
graver les plus beaux Tableaux,
&les plus belles Tapiſſeries du
Roy, on fit beaucoup de preſens
aux Etrangers , des Elem-
-pes que l'on en tira. Quelques
curieux trouverent moyen d'en
acheter . Elles font devenuës
tres-rares , le Sieur Perou eft celuy
qui en a' le plus de ſuite , &
je ne ſçaymeſme fi l'on enpourroit
trouver ailleurs . Celle du S.
Michel de Raphaël eſt de co
GALANT. 191
e
je
コ
nombre. Il fit ce Tableau exprés
pour François I. à qui il en
fit preſent. C'eſt le plus beau
qui ſoit au monde. Le Roy l'a
fait tirer de ſon Cabinet des Tableaux
à Paris , & Sa Majesté
l'a fait placer dans ſon grand
Apartement de Versailles.
On trouve auſſi chez le Sieur
Perou vingt - huit ou trente
Eſtampes d'aprés le Pouſſin,gravées
par Monfieur Audran , &
par feu Monfieur Chateau. On
y vend pareillement pluſieurs
Portraits de la maiſon Royalle
par feu Mr de Nanteüil ,& plufieurs
autres gravez d'aprés les
meilleurs Peintres im
Vn Crucifix de Champagne ,
gravé par Monfieur Edelink.
Le martyre de S.Laurent , de
Monfieur le Sueur , gravé par
Monfieur Audran , & qui fert
192 MERCURE
e
de pendant d'oreille au Martyre
de Sainte Agnés , du Dominicain
, gravé par le meſme
Monfieur Audran .
Tonte la Vie de S. Bruno ,
peinte dans le Cloiſtre des
Chartreux , & gravée par feu
Monfieur Chateau.
Les Friſes de Monfieur de la
Phage, gravées par Monfieur
-Audran.
Les Bas- reliefs de Iules Romain,
gravez par le meſme.
Le Baptefme de Noftre Seigneur
de Monfieur de Lichery
2. Les quatre Morceaux du
Dominicain , & les Plafonds
de Pierre de Cortone , tous
Ouvrages gravez par Monfieur
Audran
La Cene de Monfieur Audran,
Peintre gravée par Monfieur
GALANT.
193
fieat Audran , Graveur.
On trouve auſſi chez le Sieur
Perou , tous les Ouvrages gravez
d'aprés les Tableaux peints
par Monfieur Vander- Meulen .
Comme j'en donnay un Catalogue
il y a un an , je ne repeteray
point tout ce que j'en ay
dit en ce temps-là , & ne parleray
que des deux derniers .
Le premier eſt la vetëde Cambray
, & l'Attaque de la Citadelle
de la meſme Ville par le
Roy en perſonne. Cet Ouvrage
a eſté deſſine ſur les lieux , &
Monfieur Vander - Meulen en
ayant fait un Tableau pour le
Roy , c'eſt d'aprés ce Tableau
que l'Eſtampe a eſté gravée.
Le ſecond repreſente Leuve,
Place tres - forte dans le Brabant
, ſituée au milieu d'un Marais,
attaquée & forcée de nuit
Iuin 1686 . I
194 MERCVRE
1
par les François. Tous les Ouvrages
que M. Vander- Meulen
a fait de cette nature , ont eſté
deſſinez ſur les lieux par ordre
du Roy , & meſme pendant les
Actions & les mouvemens, qui
y font marquez. Ainfi l'on peut
avoir par le moyen de ces Eſtampes
toutes les Conquêtes de Sa
Majesté,ſe répondre de les avoir
dans la derniere exactitude, puis
que tout eſt gravé d'aprés ces
Tableaux. On peut dire que
M.de Vander - Meulen eſt non
ſeulement le plus habile que
nous ayons pour ces fortes
d'Ouvrages , mais encore qu'il :
eſt l'unique , & que c'eſt un
talentqui luy eſt particulier.On
ne doitpas s'étonner aprés cela
ſi ce merveilleux talent luy a
fait meriter un logement dans
l'Hoſtel des Gobelins , & unc
penſion du Roy.
-
>
GALANT.
195
Le meſme Concierge del'Academie
des Peintres & Sculpteurs
vend une Eſtampe fort
finguliere. Elle est d'aprés un
Tableau de Monfieur Hoüaffe;
en voicy l'Hiſtoire .Un Seigneur
des plus qualifiez de la Cour ,
voulant avoir un Tableau qui
excitaſt de l'horreur & du mé
pris pour la vie , pria Monfieur
Hoüaſſe d'inventer ſur ce ſujet
tout ce qu'il croiroit le plus capable
de produire ces effets.
Monfieur Hoüaſſe y reſva , &
crut devoir s'arreſter à ce que je
vais vous dire. Il repreſente un
Tombeau Antique , avec un
Soldat , qui dans l'eſperanee de
trouver un Tréſor vientd'ouvrir
ce Tombeau. On voit les pierres
renversées , & les inſtrumens
qui ont ſervy à les lever,
Une Lampe eſt ſuſpenduë
J
८-
196 MERCURE
dans ceTombeau ſuivant l'uſa .
ge aucien. Comme la nuit eſt
obfcure , & qu'il n'y a point
d'autreclarté, cette Lampe dont
la lumiere ne ſçauroit s'étendre
bien loin ,éclaire ſeulement tout
leCadavre , & quelque peu des
envirõsdu Tōbeau. Ce Cadavre
qui eſt celuyd'un fort grand home,
paroit étendu, & couché fur
ledos. Come il ne reſte plus que
quelques petits morceaux de fon
linceul , parce qu'il a eſté uſé
par le temps , on voit non ſeulement
tout un Corps qui a
commencé à pourir , mais encore
des vers qui en fortentde tous
coſtez ,&dont quelques-uns ſe
répandent fur les bords duTombeau
,& les autres paroiffent
attachez à manger la chair dont
ils viennent d'eſtre produits.
Le Soldat frappé d'horreur à
GALANT. 197
コ
D
1
cette veuë, paroît à demy tourné
pour prendre la fuite, ayant
déja un pied hors de la marche
fur laquelle le Tombeau eſt élevé
, & quoy que l'attitude où il
eſt , doive l'empeſcher de voir
cét horrible objet, ayant la teſte
beaucoup plus tournée que le
dos , il ne laiſſe pas d'avoir le viſage
tout caché de l'une de ſes
mains , ce qui marque la crainte
qu'il a de voir & de ſentir ce
Cadavre. L'action qu'il fait avec
ſon atutte main , ſert auſſi à découvrir
tous les mouvemens
dont ſon ame eſt agitée dans le
moment qu'il commence à fuir.
L'Eſtampe de ce Tableau eſt
toute gravée au Burin par Monfieur
Baudet . Elle est fort nouvelle
auſſi -bien que celle qui repreſente
Jean Vviclef, Jean Hus,
Jeroſme de Prague , Martin Lu-
13
198 MERCRE
4
41
1.
i
t
1
ther , Ulric Zuingle , Jean Oecolumpade
, Martin Bucer , Philippe
Melanchton, Pierre Martir
, ou Pierre Vermilly , Bernardin
Occhin , lean Calvin , lean
Crox , Henry Butinger, lerofme
Zanchi , & Theodore Beze. Il
feroir peut-eſtre bien difficile de
trouver encore une Eſtampe où
l'on puſt voir quinze Portraits
auſſi reſſemblans que le ſont
ceux de ces quinze faux Docteurs.
On a fait une recherche
exacte dans tous les lieux où ils
ont eſté peints , & ils ont prefques
tous eſté gravez d'aprés de
bons Tableaux, ou d'aprés quelque
Eſtampe faite de leur temps;
de maniere qu'on peut compter
fur une fidelle reſſemblance.Ce
qu'il y a encore de ſurprenant
dans cette Eſtampe , c'eſt qu'on
trouve au deſſous de ces PorGALANT,
ا و و
traits , le nom & le lieu de la
- naiſſance de ces Hereſiarques ,
leurs hereſies , le temps & la
maniere de leur mort , & que
le plus long de ces abregez n'eſt
que de cinq lignes .Cette Eſtampe
eſt encore du nombre de celles
qui ſe trouvent chez le Sieur
Perou. Nous en verrons: bientoſt
un autre que le Public fouhaite
depuis long-temps. C'eſt
le Portrait d'un Illuſtre , d'un
caractere bien different de tous
ceux qui viennent d'être nommez
, puiſque c'eſt celuy de
Monfieur Maimbourg. Il a eſté
gravé par Monfieur Hebert qui
s'attache uniqnement aux Portraits.
Il en a déja un grand nombre
des plus conſiderables de
l'Europe. Il demeure au bout de
la ruë S. Jacques proche la Fontaine
S. Severin , à l'Image S.
14
200 MERCURE
François , où il débitera incefſamment
ce Portrait de Monfieur
Maimbourg avec celuy de
Monfieurde Santeüil Chanoine
Regulier de S. Victor de Paris,
connu par ſes Hymnes , & par
les belles Infcriptions Latines ,
qui ſont au deſſous de la plus
grande partie des Fontaines de
Paris.
Comme en matiere de Portraits
, le Graveur qui fait le
mieux reſſembler , eſt celuy
qu'on doit le plus rechercher
lors qu'on veut des Ouvrages
de cette nature , je ne dois pas
oublier à vous dire qu'il y a un
Allemand à Paris nommé Jean
Huinzelman qui réüſſit beaucoup
en Portraits; c'eſt le même
qui a gravé celuy de Monfieur
le Chancelier au bas duquel il y
a quelques Vers , & quieſt dans
1
GALANT. 201
cette Lettre. Il a depuis peu gravé
le Portrait de Monfieur de
Louvois d'aprés Monfieur ferdinand
Voet , qui a paru fort
bien aux yeux des connoiffeurs,
ainſi que le Roy de Pologne qu'il
grava il y a deux ans , fur un
Portrait fait d'aprés le naturel .
Il a auſſi gravé le Portrait du
Grand Seigneur , dont je ne
voudrois pas vous garantir la
parfaite reſſemblance, parce que
ſuivant un des Articles de la Loy
de Mahomet , il eſt défendu à
tous les Turcs de ſe faire peindre.
Quant au Portraitdu Comte
Tekely qu'il a auſſi gravé , il
aſſeure qu'il l'a fait d'aprés ſon
Original , qui luy a eſté envoyé
d'Allemagne , & la choſe eſt afſez
facile à croire , puis qu'il eſt
Allemand. Il a auſſi gravé le
Portrait de l'Empereur , & celuy
202 MERCURE
du Comte de Staremberg , d'aprés
les Originaux qui luy ont
eſté confioz ; Monfieur le Contrôleur
General , & pluſieurs
autres du nombre deſquels eſt
Monfieur Tavernier en veritable
habitPerfan. Il reüſſit auſſi beaucoup
dans l'Hiſtoire , dans le
Païfage , & dans l'Architecture.
ſoit en Taille douce , ou en Eau
forte. Il demeure dans la ruë
Galande , proche la Place-Maubert.
Monfieur Picard le Romain,
Graveurordinaire des Tableaux
duCabinetdu Roy ,demeurant
ruë S. lacques , au Buſte de
Monſeigneur le Dauphin, vend
pluſieurs Estampes qu'il a gravées.
Il y en a trois d'aprés de
tres-beaux Tableaux de Monſieur
le Sueur. L'une repreſente
la Magdeleine aux pieds de
GALANT. 20
?
Jeſus-Chriſt chez Marthe , dont
la compoſition est tres- belle ,&
de grande maniere. La Magdeleine
repreſente une perſonne
contrite , & deja entierement
détachée du monde & d'ellemême
,& qui ne fonge plus qu'à
Dieu,& à écouter ſa Parole. Les
autres Figures ne ſont pas moins
belles . Leurs attitudes ſont differentes&
naturelles , & leurs
airs de teſte ,beaux , triſtes , &
differens .
dur Le ſecond Tableau reprefente
S.Paul qui preſche devant le
Temple d'Epheſe, & fait brûler
tous les Livres de curioſité. La
-compoſition de ce tableau eſt
grande , & les expreſſions & les
attitudes belles & variées. Les
• Figures font bien drapées , &
pluſieurs reprefentent des actes
particuliers , comme l'Aumône,
3100
16
204
MERCVRE
l'Impoſition des mains , la Priere,
l'Oraiſon , &c.
Le dernier de ces trois Tableaux
repreſente leſus-Chriſt
que l'on met dans le Tombeau.
Toutes les Figures , &
leurs expreſſions font fi belles,
qu'elles produiſent aiſémét l'effet
quele Peintre s'eſt propoſé.
On remarque meſme qu'il a affecté
de faire voir ſur le viſage
du Sauveur une eſpece debouffiſſeure
, s'il eſt permis de parler
ainſi , qui arrive ordinairement
aux perſonnes mortes.Le même
vend une quatrième Eſtampe ,
qu'il a gravée d'aprés un Tableau
de Monfieur de Montaigne
, qui repreſente Saint Paul,
•& Sillas en priſon qui conver--
tiffent leGeolier , lequel on voit
* profterné aux pieds de S. Paul ,
2
GALANT. 205
ce qui fait connoiſtre qu'il eſt
déja touché des paroles de ce
Saint. Sillas qu'on voit à coſté
les bras ouverts & la face élevée
vers le Ciel , marque fort
bien qu'il prie le Seigneur de
leur accorder la converfion de
ce malheureux. Toutes les Figures
expriment parfaitement la
ſurpriſe &l'étonnement où elles
font de voir un miracle ſi inopiné.
Le ſujet eſt éclairé d'un
flambeau , parce que toute cette
action ſe paſſe la nuit. Elle eft
cauſée par un tremblement de
terre , qui fit que toutes les por
tesde la Prifſon s'ouvrirent. Les
fers tomberent des pieds & des
mains de tous les Priſonniers ,
& leur laifferent la liberté de
ſe ſauver. Cette Eſtampe eſt de
la meſme grandeur que les
??????? ?????????????????????છ છુ છછછ??????
206 MERCURE
"
trois precedentes qui ont deux
pieds de large , & vingt & un
pouce de haut.
On trouve chez le meſme
pluſieurs autres belles Estampes
de meſme grandeur , reprefentant
divers ſujets de devotion ,
gravez d'aprés pluſieurs reintresd'Italie
, commeauffi quantité
d'autres de ſa main ſur des
ſujets differens , & gravez d'aprés
le Pouffin , le Guide , le
Cortege , l'Albane , & autres
grands Maiſtres . Il a auffi le
Portraitde Monſeigneur leDauphin
,pour accompagner celuy
du Roy qu'il a gravé,&dont les.
Connoiffeurs , la Cour , & le
public ont eſté contens. Je vous
donneray le mois prochain la
fuite de cette Hiſtoire des Eſtapes
,&n'oublieray pas celles qui
ont eſté gravées d'après Monfieur
le Brun.
GALANT. 207
Les Prieres pour le rétabliſſement
de la Santé du Roy , non
ſeulemet continuent dans toutes
les Villes du Royaume , mais elles
ſontdevenuës ſi ſolemnelles,
que les Parlemens y aſſiſtent en
Corps, les Evêques & Archevêques
y officiết eux-mêmes, & les
Villes n'épargnent pas leur Artil.
lerie pour témoigner la joye qu'-
elles ont du retour d'une Santé
qui eſt prétieuſe à l'Europe entiere
Tout ce que je dis viết d'arriver
à Toulouſe. L'Archevêque
de cette Ville-là ayant , ordonne
de pareilles Prieres dans toutes
les Egliſes de fon Dioceſe,je
croy que je puis vous en parler
comme de Prieres qui ont eſté
déja faites; puis que le zele des
Sujets du Roy ne leur permet
pasde differer d'obeïr àdes ordres
qu'ils s'impoſcroient cux,
208 MERCURE
1
meſmes , s'ils ne les recevoient
pas. Il s'eſt fait une grande
Ceremonie à Paris pour le même
ſujet , & les Theatins de
Sainte Anne la Royale celebrerent
le 24. de ce mois un Salut,
où l'on chanta le Te Deum en
Muſique , de la compoſition de
Monfieur Lorenzani , Maiſtre
de Muſique de la feu Reyne.
Monfieur le Nonce du pape y
officia , & donna la Benediction
du S. Sacrement. Le bruit qui
s'eſtoit répandu de cette Ceremonie
, attira quantité de Perſonnes
de la premiere qualité ,
du nombre deſquelles eſtoient
Monfieur le Prince de Mekelbourg
, & Monfieur le Duc de
S. Aignan. Il y eut le ſoir une
grande Illumination , au milieu
de laquelle parut un Soleil tresbrillant.
Cette Illumination fut
GALANT.
209
accompagnée d'un Feu d'artifice
,& le Pere Alexis du Buc ,
Superieur de ce Convent, n'oublia
riende tout ce qui dépendoit
de ſes ſoins pour augmenter
l'éclat de la Feſte. Ces Peres qui
ont toûjours eu beaucoup de
zele pour la Maiſon Royale , &
particulierement pour Sa Majeſté,
doivent faire celebrer tous
les ans à pareil jour une Meſſe
folemnelle pour la conſervation
du Roy.
Je ne croyois pas qu'en fermant
ma Lettre, je vous apprendrois
des nouvelles de Monfieur
le Chevalier de Chaumont Ambaſſadeur
de France auprés du
Roy de Siam . On le croyoit encore
à fix mille lieuës d'icy lors
qu'il arriva à Versailles le 24. de
ce mois . Il en a fait douze mille
en moins d'un an , & n'a em
210 MERCURE
ployé que 15. mois & demy en
tout ſon Voyage. Il partit de
Breſt le 3. Mars de l'année derniere
, avec un Vaiſſeau du Roy
nommé Loyfeau , monté de 36,
pieces de Canon , & la Fregare
nommée la Maligne, montée de
24. Il arriva en dix jours auTropique
du Cancer du meſme
vent ,dont il avoit appareillé au
fortir du Port , aprés quoy il
doubla le Cap de bonne Eſpetance
ſans le reconnoiſtre. Il
arriva à Batavia le 1. Aouſt , & à
l'entrée du Royaume de Siam
au commencement de Septembre.
Comme il y a peu d'habitations
ſur cette route , & que
l'on va par eau juſques à Siam ,
le Roy avoit fait bâtir , & meubler
des Maiſons de cinq lieuës
en cinq lieuës pour le recevoir,
& avoit envoyé des Officiers
GALANT. 211
pour le traiter. Il partoit tous
les jours deux nouveaux Mandarins
de Siam qui venoient l uy
faire compliment de la part du
Roy , & plus il approchoitde
cette Capitale, plus les Mandarins
qu'on envoyoit au devant
de luy , étoient élevez en dignité
,& un des deux derniers qui
vint le complimenter , eſt l'un
des trois Ambaſſadeurs que ce
Monarque a nommez pour venir
en France , & que Sa Majesté a
euvoyé querir à Breſt . Monfieur
Le Chevalier de Chaumont
trouva un Palais à Siam quiavoit
eſté baſty exprés & meublé
pour luy. Sa Table y a toûjours
eſté ſervie en vaiſſelle d'or , &
les Tables de ceux de ſa ſuite en
vaiſſelle d'argent. Comme les
environs de Siam ſont inondez
fix mois de l'année , & que l'on
212 MERCURE
eſtoit au temps de cette inondation
, il y avoit ſur la Riviere un
nombre infiny de petits Bateaux
dorez que les Siamois appellent
Balons. On y voit une eſpece de
Trône dans le milieu ,oùles plus
conſiderables ont accoûtumé de
ſe placer. Ces Bâtimens tiennent
environ dix ou douze perſonnes.
Le jour que Monfieur le
Chevalier de Chaumont eut
Audience , le Roy de Siam en
envoya vingt des ſiens qui
eſtoient d'une tres-grande magnificence
, pour luy & ſa ſuite.
Il y eut ce jour - là cent mille
hommes de Milices commandez
pour luy faire plus d'honneur.
Cette Audience fut remarquable
par trois circonſtances
qui furent d'un grand éclat
pour la gloire de la France
, & particulierement pour
GALANT.
213
Is Perſonne du Roy , en faveur
de qui le Roy de Siam ſe dépoüilla
de tout ce qui fait paroiſtre
ſa grandeur en de pareil .
les occaſions . Les Abaſſadeurs
ont de coûtume d'entrer ſeuls à
fon Audience , & douze Gentilshommes
que Monfieur le
Chevalier de Chaumont avoit
menez avec luy , l'accompagnerent
, & furent afſſis ſur des
Tabourets durant l'Audience ,
pendant que toute la Cour étoit
couchée le ventre & la face
contre terre. Les Ambaſſadeurs
ont auſſi coûtume de ſe porſternerainfi
, & Monfieur le Che
valier de Chaumont en fut difdiſpenſé
quay que le Favory &
le premier Miniſtre du Roy
fuſſent proſternez . Les Roys de
Siam ne prennent jamis de Lettres
de la main d'aucun Ambaf214
MERCURE
!
fadeur , & ce Monarque prit la
Lettre de Sa Majesté de la propremain
de Monfieur leChevalier
de Chaumont. Il demanda :
des nouvelles de la Santé du
Roy , de celle de Monſeigneur
le Dauphin , de Madame la
Dauphine , de Monſeigneur le:
Duc de Bourgogne ,de Monfeigacar
le Duc d'Anjou , & det
Monfieur. L'audience finie , Mr
l'Ambaſſadeur ,& toute ſa ſuite
furent traitez dans le Palais avec :
toute la magnificence imagina
ble, ſuivant les manieres du Païs,
& le Roy pour luy marquer une
plus grande diſtinction , luyen
voya trois plats des Mets les plus
exquis de fa Table. Après cette
Audience folemnelle , Monfieur
de Chaumont en cut pluſieurs
particulieres de ce Roy , dans
leſquelles il caufa familierements /
GALANT.
215
avec luy. Ce Prince fit paroître
beaucoup d'eſprit, & de bons
ſens. Il parla du Roy avec admiration
, & fit voir que toutes ſes
grandes actions ne luy eſtoient
pas inconnues ,& je puis vous**
dire fur cet Article ,que j'appris
dés le temps que ſes deux En-
- voyez eſtoient icy , que се мо.
narque faifoit traduire en Siamois
tout ce qu'on imprime des
merveilles de la Vie du Roy, &
que ce que je vous en ay ſouvent
mandé , & que vous me permet
tez de rendre public, aprés vous
l'avoir envoyé , avoit eſte auffi
mis en cette Langue. Le Royde
- Siam pria Monfieur le Chevalier
de Chaumont de viſiter quelques-
unes de ſes Places , & de
permettre qu'un Ingenieur qu'il
avoit amené avec luy , en allaſt
voir quelques autres, pour rey
216 MERCURE
marquer le defaut des Fortifications.
Monfieur le Chevalier de
Chaumont a mené avec luy juſques
à Siam fix leſuites des plus
habiles de leur Ordre en toutes
les parties de mathematiques ,
fur tout en Aftronomie , ſi eſtimée
en la Chine , où ils ſont
principalement deſtinez , & où
ces connoiſſances peuvent eſtre
d'une grande utilité pour achever
d'y établir leChriſtianiſme.
Ils y vont pourveus de Lunettes
d'approche , &d'Inſtrumens de
Mathematique d'une nouvelle
conſtruction , pour faire desObſervations,
qu'ils ont ordre d'envoyer
icià l'Academiedes Sciences
, par toutes les occaſions
qu'ils en auront. Ilsdoivent joindre
à la Chine les Peres de leur
Ordre , à qui ces fortes de Sciences
GALANT. 217
ces ont acquis les bonnes graces
du Prince Tartare qui gouverne
aujourd'huy ce grand Empire.
Sa Majesté , outre leur Paffage ,
& les Inſtrumens dont Elle les a
fait fournir abondamment , leur
donne des Penſions annuelles ,
afin que rien ne leur manque, &
qu'ils ne foient à charge à perfonne.
Ils ont ordre auſſi d'entrer
dans la connoiſſance des Arts ,
&de tout ce qui peut contribuer
à faire fleurir icyice qui eſt encore
ſuſceptible de quelque perfection;
de forte que ce projet
peut eſtre mis au nombre d'une
infinité d'autres qui s'executent,
& qui marquent que le Roy n'épargne
ny foin ny dépenſe pour
le bien de l'Egliſe , & pour augmenter
la gloire de fon Regne ,
& la felicité de ſes Peuples.
Le Roy de Siam ayant ſceu
Juin 1686 . K
218 MERCURE
t
que ces fix lefuites eſtoient ve
nus avec Monfieur de Chau
mont, les voulut entretenir , &
comme il arriva une Eclipſe en
ce temps - là , ces Peres firent
voir à ce monarque, par le moyen
de leurs Lunettes ,des choſes
qui te furprirent extrême
ment , de maniere qu'il offrit de
leur faire bâtir une Eglife80
une Maiſon ,& de les entretenir,
s'ils vouloient demeurer à Siam,
mais comme ils ne pouvoient
accepterdes offres fi avantageuſes
, eſtant deſtinez pour la
Chine , il fut reſola que l'una
d'eux reviendroit en France &
qu'il en ameneroit fix autres Pe
res quad les Ambaſſadeurs s'en
retournerent . Ce choix eſt tombé
fur le Pere Tâchard , qui apporte
au Pere de la Chaife, de
la partde ce Prince, un CruciGALANT..
219
fix dent le Chriſt eſt d'or , & la
Croix d'un bois que les Siamois
eſtiment plus que l'or meſme , à
cauſedes grandes vertus qu'on
lay attribuë.
LeRoy de Siam nourrit dix
mille Elephans , ce qui luy doic
revenirà des ſommes immenfes ,
puis que l'entretien d'un Ele
phant revient icy à deux mille
écus. Mais quand on les nourrisoit
à meilleur compte en ce
Païs-là , leur nourriture ne doit
pas laiſſer que de coûter beau
coup. Ce Monarque eſt veuf,
&n'a qu'une Fille qu'on appelle
la Princeſſe Reyne. Elle atrois
grande Provinces for leſquelles
elle regne ſouverainement, aufli
bien que fur toute faMaiſon.
Unedes Filles qui la ſervésayant
ditdes chofes dont elle ne den
voit pas parler , cette Princoffe
K 2
220 MERCURE
1
-
lajugea elle meſine , & ordonna
qu'elle auroitla bouche coufuë.
L'estime que le Roy ſon pere a
pour le Roy , luy en ayant fait
prendre beaucoup pour tous les
François , comme je vous l'ay
marqué pluſieurs fois , il en demanda
dix ou douze à Monfieur
le Chevalier de Chaumont
quelque temps avant que cet
Ambaſſadeur partiſt de Siam.
Monfieur Fourbin , Lieutenant
de Vaiſſeau , eſt de ce nombre,
avec un Ingenieur , un Trompete,&
pluſieurs autres , qui
connoiſſant l'inclination que ce
Roy a pour la France, & fur tout
pour Sa Majesté, n'ont point fait
de difficulté de le ſatisfaire , en
demeurant à Siam . Il à honoré
Monfieur le Chevalier de Chaumont
de la premiere Dignité de
fon Royaume , & l'a fait Oya. Je
GALANT. 221
ne ſuis pas encore aſſez inſtruit
de ce que c'eſt que cette Dignité
, pour vous en dire davanta
ge, mais j'eſpere vous en éclaircir
ce mois prochain. Comme il
falloit pour eſtre receu,faire devant
le Roy beaucoup de Figures
qui approchoient de la ge
nuflexion , & ſe profterner plufieurs
fois, ce Prince en diſpenſa
Monfieur de Chaumont. , & luy
envoya les marquesde cette Di-
• gnité. Outre tous les Prefens
qu'illuy a faits , & luy a donné,
quand il eſt party, tous les meubles
du Palais où il eftoit logé ,
-mais Monfieur de Chaumont
n'ena pris qu'une partie , & a
donné ceux qu'il avoit apportez
de France, pour ſe meubler une
Chambre , avec une Chaiſe à
porteurs fort magnifique , au
Favory du Roy de Siam, qui eſt
K3
222 MERCURE
est né Grec ,& qui fait profef
fion de la Religion Catholique.
Ge Favory eſt élevé à une Di
gnité quieſt audeſſus du premier
Miniſtre , appellé le Barcalon. Mr
le Chevalier de Chaumonta fait
de grandes liberalitez à ceux qui
luy ont apporté des Preſens de
ce Monarque , & a donné un
tres beau miroir à la Princeſſe
Reyne. lamais on n'a vu un fi
bon ordre que celuy qu'il avoit
misdans ſa Maiſon. Ses Dome- .
ſtiques n'ont fait aucun defordre,&
il avoit impoſé des peines
pour châtier ſur l'heure ceux
qui contreviendroient à ſes Reglemens
; de forte qu'il eſt party
de ce royaume là avec l'admiration
de laCour & des Peuples.
Le Favory du Roy le vint conduire
juſques au lieu où il s'eſt
rembarqué , qui eſt à plus de 40.
GALANT.
223
lieuës de Siam , & le regala magnifiquement.
Aprés quoyMonſieur
de Chaumont s'embarqua
avec les trois Ambaſſadeurs Siat
mois qui viennent en France, &
qui ont cinquante perſonnes à
leur fuite. Si-toſt qu'il fut embarqué
, il ſalüa de cinquante
volées de Canon ceux qui l'avoient
accompagné juſqu'à fon
embarquement . Ces Ambaſſadeurs
apportent beaucoup de
Preſens pour le Roy, pour toute
la Maiſon royale , & pour les
Minitres. Je ne vous en feray
point aujourd'huy ledénombrement,
mais je ne sçauroism'empêcher
de vous dire que parmy
ces Preſens il ya de tres beaux
Canons fondus à Siam , dont
toute la garniture eſt d'argent.Il
y auffi de riches étofes , une in
finité de Porcelaines fingulieres,
:
K 4
214 MERGURE
des Cabinets de la Chine , &
quantité d'Ouvrages des plus
curieux des Indes , & du lapon .
Monfieur de Chaumont arriva
le 19.de ce moisdans le Port de
Breſt , & depuis que Vaſco de
Gama a doublé le Cap de Bonne
Eſperance ; & que Criſtophe
Colomba découvert l'Americ
que, il n'y a aucun exemple d'une
plus grandediligence navale
en fait de Navigation de long
cours. Mais l'Etoile du Roy guidoit
cet Ambaſſadeur,& c'eſtoit
aſſez , puis qu'elle regne ſur les
Mers comme ſur la Terre.Si cette
Relation n'eſt pas tout- à - fait
exacte , vous n'en devez pas être
furpriſe. A peine ay-je pû avoir
deux jours pour ramaſſer ce que
je vous mande,& apparemment
vous n'attendiez pas de moy ce
mois-ey tant de recherches cu
GALANT.
225
rieuſes ſur cette matiere.Je continueray
le mois prochain,& fi je
me ſuis abuſé en quelque chofe,
je vous le feray ſçavoir...
le viens à l'Article des modes ,
dont j'ay accoûtumé de vous
parler deux fois chaque année .
Les chaleurs ayant eſté quelque
temps fans ſe faire fentir, les
hommes ont fait faire des habits
de drap au commencement de
cét eſté , & l'on croyoit mefme
que toute cette Saiſon ſe paffe
roit fans qu'ils en portaflent d'au.
tres , mais les chaleurs eftant
tout à coup devenues exceſſives,
il a falu recourir à des habits
plus legers. Ils font fort modea
ſtes, & l'on ne porte point d'ba,
bits de foye , comme de Brocard,
de Cordonnet, & autres de cette
natore.On en voit beaucoup
de droguet,& de peτiμες έτρες
K5
226 MERCVRE
de laine brune nommées Raz de
Caſtor. Ilsfont doublez de Tafetas
dela même couleur ,& les
Veſtes sõtdu même raferas.Ces
habits font garnisde Boutons,&
de boutonnieres d'argent. Les
uns ymettentun paſlepoil d'on
petit galon leger en double , ou
bienun galon tout plat fort leger
qui eſt fait d'un cordonnet
d'argent avec deux lames au
bort. On la nommé d'abord Galon
de Paille, & enſuite Galon du
Loup à cauſe qu'on en voyoit fur
les habits de tous ceux qui all
loient à cette forte de Chaffe
avecMonseigneur leDauphin. Il
elt devenu ſi commun qu'il a
etté ordonné à ceux qui ont
l'honneur de l'accompagner
quand il va prendre ce divertif
ſement, de mettre de ce Galon
fur un drap de Hollande vert ;
GALANT.. 227
de forte que ce Prince y a déja
eſté pluſieurs fois à la teſte de
trente Perſonnes veſtus de ces
Huſte-au- corps. Quant aux habits
de Droguet ils font ornez
de la meſme maniere que
les autres habits que je viensde
vous marquer , excepté qu'ils
font doublez de toile de Batiſte
blonde & fort fine ; les
Veſtes ſont de meſme. On voit
quelques habits de droguet or
&laine , &d'autres laine& argent.
Tous les Jufte au corps
bleus font fi modeftes qu'il
n'y a que des boutons , & des
boutonnieres d'or. Les Bords
font bordez d'un Galon dor,
mais il n'y a rien ſur le Corps. La
Coupe eſt toûjours de meſme,
c'eſt à dire , large par le bas.
Les manches font à botes avec
deux plis , &un galon ou paffe-
K 6
228 MERCURE
1
poil au bout de la mache,quand
meſme Thabit ſeroit tout uny.
Les rubans de la couleur appellée
Amarante ſont fort à la mode.
Les Chapeaux ſont toûjours
noirs. On porte plus de Cordons
d'argent que d'or ,& les tours de
plumesblancs ſont forten uſage
pour ceux qui ſe peuvent ſervir
de plumes , mais les baudriers
n'y ſont point du tout , &l'on ne
ſe ſert que de Porte-épées. Les
bas fontde ſoye ou de Barbarie ,
dontla jambe n'eſt plus meſlée ,
mais feulement cequi ſe roule.
Les Femmes qui font magnifiques
dans le autres faiſons ne peuvent l'eſtre
dans celle cy , parce que l'épaiffut
des riches étoffes les incommoderoit.
Ainfi elles font obligées d'avoir
recours) aux Taffetas. Preſque
tous ceux qu'elles portent cette année
font glacez & changeants. Les
plius, à la mode font amarante , &
021
GALANT. 229
و
blen,& il entre de l'amarante preſque
avec toutes les autres couleurs. C'eſt
celle qui regne cette année ,& l'on
voit meſme beaucoup d'étoffes qui
ne ſont qu'amarante. On voit auſſi
des Taffetas rayez, dont les rayes font
des Taffetas au lieu d'eſtre de ſatin
ce qui peut paffer pour une grande
nouveauté. Ily en a d'autres rayez
d'argent ,qui n'ont que la largeur des
Brocards. Toutes les autres étoffes
faites pour l'uſage des Femmes font à
bandes ,juſques aux Damas . On voit
quelques manteaux & quelques jupes.
du meſme taffetas , mais la plus grande
mode eſt d'avoir le manteau d'une
couleur & la jupe d'une autre .On voit
quantité de jupes blanches , ou garnies
d'argent , où d'une étoffe moflée
d'argent. Onoy qquuee la chaleur ait eßé
grande , porte peu degazes. Peut
eſtre qu'il n'y en a encore guere
nouvelles , à cauſe qu'on ne commen
ce ordinairement à en voir que vers le
mois d'Aouſt , ainſi il n'y avoit que
là grande chaleur qui cu puft faire
porter plutoſt.. On voit toujours des
de
230
MERCVRE
jupes de point de France ,& cette ri.
che mode n'a point ceſſé depuis plufieurs
années qu'elle a commencé.
Voilà quelles font les étoffes des
manteaux & des jupes. Quant à la
maniere de faire les manteaux , & de
garnir les uns& les autres , il n'y a
pas beaucoup de choſes à dire. On
porte les gorges rondes ou en pointes
,cela dépend du gouft , & de la
maniere dont les Dames ont la gorge
fournie ou non , car ce qui vient bien
àune maigre,ne ſfied pas à une graffe.
Les manteaux qui ont le moins de plis
font les plus à la mode. Chaque Femme
fait tourner les plis differemment,
mais on en voit beaucoup qui ont
deux plis tournez vers l'eſpaule, &un
vers le milieu du dos. On porte des
franges , des galons , &des dentelles,
mais les galons larges font les plus à
la mode, On voit quelques jupes galonnées
juſques au genouil , avec du
galon & de la dentelle placée alternativement,&
d'autres avec de la frange,
du galon,& du Frangeon.Il y en a qui
mettent de la campane à la place de la
}
GALANT,
231
frange.On commence à voir des corps
avec des frangeons doubles. La cou-
?
Air
conaju-
1
THEO
17
ncor
rent
in- 1
Est- ce icy qu'ilfalloit venir ?
Ces affreuſes forests,ces noires foli
tudes
Nefont que les entretenir.
230
MERCVRE
jupes de point de France ,& cette ri.
che mode n'a point ceffé depuis plufieurs
années on'elle
Voil
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man
A
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Pas
porte
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frang
mais
la mode, On voit quelques jupes galonnées
juſques au genouil , avec du
galon & de la dentelle placée alternativement,&
d'autres avec de la frange,
du galon,& du Frangeon.Ily en a qui
mettent de la campane à la place de la
GALANT,
231
frange.On commence à voir des corps
avec des frangeons doubles. La couleur
de pourpre eſt depuis peu à la
mode.
:
Je ne vous dis rien du ſecond Air
queje vous envoye. Vous vous connoiflez
affez en Mufique pour enjuger
par vous meſme.
AIR NOUVEAU.
Denferstristes & fombres,
Venez- vous m'accabler encor
1 i
parmy ces Ombres ?
Penfers cruels , penfers jaloux,
Ne puis-je estre un moment
Sans vous ?
Pour arrefter le cours de mes in
quietudes
Est- ce icy qu'ilfalloit venir ?
Ces affreuſes forests,ces noires folitudes
Ne font que les entretenir.
2.32
MERCURE
Ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme dodernier mois ſur le Sonnet,
ont fort approché du ſens que l'Auteur
luy donne. Monfieur Hougant,
Hybernois ,demeurant à Caen, eſt le
ſeul qui l'ait trouvé. Le nombre des
Vers de cette Enigme en marquoit
lemot.C'eſtoit le Sixain . Il eſt impoffible
qu'un Sixain ſoit Sixain ,
s'il paſſe ſix Vers .
La ſeconde Enigme a eſté expliquée
ſur le Procés , quien estoit le
vray ſens , par Meſſieurs C. F. Lourdet,
duQuartier de la Place Maubert;
la Tronche de Rouen ; C. Hutugé
d'Orleans, demeurant à Mets ; B. F.
'de la Chaize Dieu d'Auvergne ; l'Intime
Amyde l'Amant de la belle &
jeune Blondedu Maure de la ruë Gift,
le Coeur ; Cuiſpin , Sicar du bal
Eſprit;le Berger donneur de Trop
fincere de larue S. Antoine ; l'indiffirentde
la rue de l'Arbre ſec , affocié
avec les Belles de la rue S.Honoré ; le
petitCercle noir& blancila plus jeune
des Gracesdela ruë dela Colsonerie;
GALANT.
233
la petite Coquette ; l'Epouſe amoureuſe
; l'Indifferente ;les Flamandes
de l'Hoſtel Guyonnet ,& de l'Hoſtel
Royer ; les trois Mangeuſes de poules
de la ruë de Buſſy ; & la Spirituelle
E. de la Riviere de la rue des Carmes
de la Place Maubert.
Ie vous envoye deux Enigmes nou
velles. L'une & l'autre eſt de monfieur
Lourdet.
لف
ENIGME.
Ememontre
JE
ntre à chacun &belle&
favorable
Souvent sans qu'on me cherche , on
me trouve traitable ,
Et pour un servicefi grand
L'homme reste méconnoiſſant ;
Comme Ennemic il me maltraite,
2 .
Me tire,meprend aux cheveux :
734
MERCURE
1
Encore aprés l'injure faite 3
Il dit , & j'y confens , qu'il n'a på
faire mieux.
J
AUTRE ENIGME..
Efuis grand&de bonne mine,
Mais fort grave&fortferieux.
Dans chaque endroit où je chemine
La modestie est dans mes yeux.
Je n'ay point d'yeux pourtant en
certainé figure
Qu'à prendre depuis peu quelques
gens m'ont reduit ,
Onse met fur moy, je l'endure ,
Et mis auplus bas rang,je n'enfais
point de bruit.
La quatriéme Partie de l'Histoire
des Troubles de Hongrie , a eſté imprimée
un mois plus tard que je ne croyois.
Elle ſe debite preſentement chez
le Sieur de Luynes , au Palais , à la
Juſtice ,&en la Boutique de laVeuve
GALAN T.
235
C.Blageart. Elle contient tout ce qui
s'eſt patlé en Hongrie entre les Imperiaux
& les Turcs pendant les années
1684.& 1685.Je ſuis,Madame,
voſtre , &c.
A Paris , ce 30. Juin 1686.
Iamais les Questions galantes,&
les Ouvrages d'érudition n'ont esté
pouſſez plus loin,que dans les tron
te deux Recueils qui ont esté donnez
au Public ſous le nom d'Extraordinaires
, & ceux qui chercheront
quelques Eclairciſſemens
Sur la plupart des matieres que
l'on peut traiter de quelque Science
que se puiſſe estre , & fur les
origines les plus inconnuës de beaucoup
d'Arts , &de beaucoup d'autres
chofes , qui pour n'estre point
du nombre des Arts, ne laiſſent pas
d'estre fort en usage , font ſeurs de
les trouver dans ces trente-deux
Volumes , & de s'épargner par là
236 MERCURE
beaucoup de recherches qu'ils pourroient
faire dans les Bibliotheques ,
Sans être afſfeurez de trouver ce
qu'ils chercheroient. Ces Recücils
auroient pû estre pouffez encore plus
loin , mais on a jugé à propas d'en
interrompre le cours pendant quelque
temps, pour ne se pas donner
toûjours de la peine , lors que les
Etrangers , qui impriment tous les
Ouvrages nouveaux qui ont quel
ques cours, en emportent tout le profit.
Peut- estre que ce retranchement
de travailfera cauſe qu'on donnera
quelquefois , mais dans des temps
non reglez , comme l'estoient ceux
des Extraordinaires , quelques se-
-condes Parties du Mercure, ou
quelques Volumes mesmes sous le
titre d'Extraordinaires , qui contiendront
beaucoup d'Histoires , qui
pour estre trop longues , n'ont pù
jusqu'icy trouver place dans les
Mercures..
GALANT.
237
3
On est averti que l'Academie
de Lyon est tres - bien retablie
depuis un an , comme l'on a peu
voir dans le Mercure Galant du
Mois de .... de l' Année 1685, avec
l'Agrément de Sa Majesté, &Sous
les Ordres de Monsieurle Comte
d'Armagnac , Grand Efcuyer de
France. En faveur du Sieur du
Plefsis du Vernet, un defix Vfcuyers
de la grande Escurie du Roy,&le
feul qui àla Permiffion de tenir
Academie dans cette Ville.
Ony aprend à monter à cheval
dans toute forte de Manege Particulierement
pour ce qui regarde
la Guerre , les Fêtes galantes,la
Course des tétes & de la bague ;
pour entrer & rompre en lice ; pour
faire un Carrousel & former une
belle quadrille ; pour bien connoître
les chevaux,les dreſſer, &pour -
joindre parfaitement la qualité
238 MERCVRE
d'Eſcuyer à cellede Maréchal,
On y enseigne autre leManege
l'Arithmetique en toutes ses Parties
; la Geometrie Theorique &
Pratique; les fortifications regulieres&
irregulieresfelon touteforte
de methode; la Statique ou lesforces
mouvantes : & en particulier on
aprend à ceux qui veulent la Cof
mographie en toutes ses Parties ,
avecla Sphere ,& les Principaux
Sistemes du Monde ,le Blafon avec
les Loix Heraldiques & Civiles ,
'Histoire Sainte&Prophane, avec
toutes les Religions &tous le états
de l'Univers ; la Rhetorique Francoife&
Latine; la Poësie , lavraye
Rhilosophie ,&c. Le tout par vai
Sonnement& d'une maniere aisée,
Jans charger trop la memoire , ni
fatiguer l'esprit.
Les autres Maitresyfonttreshabiles
à montrer àfaire des Ar
GALANT.
239
mes , à voltiger , à faire l'Exerciçe
de la Pique , du Drapeau , da
Mousquet; à danser&à donner le
bon air dans tous les Exercices quiregardent
l'éducation des Centilshommes.
On y a grandfoin des Academi
ſtes, pour cequi concerne la nourri
ture , les meurs , & generalement
pour tout ce qui peut contribuer à
faire un honnêteHomme.. 4
On est enfin averti qu'ily a un
tres - grand nombre de bons Chevaux
; deux Maneges des plus
beaux qu'ily ait en France , l'un
couvert & l'autre découvert . dont
l'espace d'une grande étenduë , &
les carrieres tres-regulieres ,&fort
longues, donnent la liberté defaire
aiſement touteforte de Manege.
FIN.
MERCUR
GALANT
LE
DEDIE' A MONSEIGNEUR
DE
IND
LE DAUPHIN
JVIN 1686. C
DE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXVI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
Cahiet.
On continue à diſtribuer
tous le quinze jours le
Journal des Scavans ,
pour fix fols chaque
**********
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Juin 1686 .
Hiftoire Iſtoire des Avanturiers qui ſe
ſont ſignalez dans les Indes, contenant
ce qu'ils ont fait de plus remarquable
depuis 20. Années; avec la vie,
les moeurs , les coûtumes des Habitans
de Saint Domingue & de la Tortuë ;
&une Deſcription exacte de ces lieux,
où l'on voit l'Etabliſſement d'une
2
• Chambre des Comptes dans les Indes,
&in Etat tiré de cette Chambre ; des
Offices tant Ecclefiaftiques que Seculieres,
où le Roy d'Eſpagne pourvoit les
Revenus qu'il tire de l'Amerique ; &
ce que les plus grands Princes de l'Europe
y poffedent. Le tout enrichi de
Cartes Geographiques &de pluſieurs
Figures on Taille douce. Indouze deux
Volumes 4. liv.
Hiftoire des Troubles de Hongrie ,
Tome quatrieme , contenant le Siege
de Bude ,la Priſe de Neuhauſel & tout
ce qui s'eſt paffé entre les Armées des
Imperiaux & des Troupes Ottomanes
jaſqu'en l'Année 1686. indouze 30. f.
Les trois premiers Volumes ſe trouvent
dans la même Boutique pour 4.1.10.f.
Difcours prononcé au grand Conſeil
le 14.Mars 1686 par Monfieur le Maiſtre
de Ferriere , pour la Preſentation
des Lettres de Monfeigneur le Chancellier
, inquarto to. fols.
Apologie pour l'Egliſe Catholique,
où l'on justifie ſa croyance ,ſon culte
de fon gouvernement, par les Principes
meme des Proteftans;par le fieur Vigne,
cy-devant Miniſtre de Grenoble , pour
ſervir à l'inſtruction des nouveaux Catholiques
, indouze 25. fols.
Entretiens aff ctifs de l'Ame avec
Dieu ſur les Pſeaumes de la Penitence,
pour l'uſage des nouveaux Catholiques
, indouze 20. fols.
3
***********
TABLE
Des Matieres contenuës
dans ce Volume.
Relude
Prelude I
Priere pour rendre grace à
Dieu du retour de la Santé du
Roy.
3
Lettre adreſſée aux Pasteurs fugitifs
qui font diſperſez dans les
Pais étrangers. 5
Vers d'Homere à Mademoiselle de
Scudery , en luy envoyant une
Agathe , où ja figure est en
relief.
25
Réponse de Mademoiselle de Scudery.
28
TABLE.
Histoire de l'Enfant supposé , declaré
impoſteur par le Parle.
ment .
29
L'Aſne , le Vieillard&fon Fils,
Fable.
So
Discours fait àMonfieur le Chancellier
par Meſſieurs les Grands
Audienciers , Contrôleurs Generaux
du Sceau , Gardes des
Rôles, Confervateurs des Hypoteques
& Cenfes ,& Treforier
du Sceau , en luy preſentant
fa Medaille qu'ils ont faitfraper.
SA
62
Suite de la défaite des Protestans
des Vallées de Lucerne.
Lettre contenant les particularitez
du Baptefme des Tures
amenez de Coron par Mon-
Steur le Prince Philippe de
Savoye 480 16
Conversion 88
TABLE .
Grande Feste donnée à Rome par
Monsieur le Cardinal d'E.
ftrée. 104
Lettre touchant de nouveaux In-
Sectes. 120
Traduction d'une Ode d'Anacreon.
125
Tout ce qui s'est passéà la Recepdes
quatre nouveaux Chevaliersde
l'Ordre. 2126
Miffion faite à Sommieres , Ville
du Diocese de Nifmes. 162
Mort.
174
Defy fait par Monfieur le Duc de
S. Aignan. 178-
Carteld'Arface.. 180
Discours touchant l'Histoire des
Estampes. 182
Histoire des Estampes. 185
Prieres faites àToulouse , & aux
Theatins à Paris , pour rendre
graces à Dieu du retour de la
Santédu Roy. 207
TA BLE.
Particularitez touchant le Voyagede
Monsieur le Chevalier de
Chaumont à Siam.
Modes nouvelles.
209
225
Nons de ceux qui ont expliqué les
Enigmes.
Enigmes,
Finde laTable ..
232
233
P
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donnéà
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé , Par
le Roy en fon Conſeil, luNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces , Relation , Hiſtoires , Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le confentement de
l'Expoſant,ny d'en extraire aucune Piece , ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'envendre ſeparément ,& de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix mille
livres d'amende contre chacun des contrevenans
,&confiſcation des Exemplaires contrefaits
; ainſi que plus aulong il eſt porté
audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I, D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé& tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulty , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'cux.
Avis pour placer les Figures.
L
AMedaille doit regarder la
page 55 .
L'Air qui commence par , Le
Printemps commence à paroiſtre ,
doit regarder la page 124.
L'Air qui commence par,Pen
fers tristes &Sombres , doit regarder
la page 231 .
MERCURE
GALANT
JUIN 1686. *
Ene ſuispas étonné, Madame
, qu'on ait fait des
Prieres dans vôtre Province
pour l'entier rétabliſſement
de la Santé de noſtre Auguſte
Monarque , puis que Paris
a donné l'exemple à toutes les
Villes du Royaume. L'amour des
François pour Sa Majesté à fait
voir quelque choſe de nouveau
Juin 1686 . A
2 MERCURE
dans ces Prieres. Elles ne ſe faifoient
autrefois que par un Mandement
exprés des Eveſques, &
pour implorer le ſecours du Ciel,
quand les Souverains eſtoient
en peril, & non pas pour de legeres
indiſpoſitions , telle qu'a eſté
celle du Roy ; & ces Prieres
finies , on ne rendoit point de
Graces publiques pour leur Santé
recouvrée ; mais ce qui s'eſt
fait en cette occafion pour ce
Prince , eſt venu du zele ardent
que ſes Sujets ont pour luy ; &
ce qu'il y a encor de fort ſingulier
dans ces Prieres c'eſt qu'on
en a fondé en pluſieurs Egliſes,
pour y eſtre dites tous les ans , &
cela ne s'eſtoit point encore veu.
Ce n'eſt pas qu'on n'en diſequelques-
unes pour d'autres Rois ſes
Predeceſſeurs , mais elles ont
eſté ou fondées , ou ordonnées
MERGURE
3
par ces Souverains ; & LOUIS LE
GRAND eſt le ſeul Monarque
pour qui les Peuples en ayent
fondé de leur propre mouve
ment. Il n'y a pas lieu d'en eſtre
furpris. Il eſt naturel de faire des
choſes nouvelles pour un Prince
qui en fait tous les jours d'extraordinaires
, non ſeulement
pour la gloire & le bien de ſes
Sujets, mais encore pour le repos
& l'utilité de toute la Terre. On
continuë ces Prieres , &t le Chapitre
de S. Marcel donna des
marques de fon zele ſur la fin du
mois paſſé , par un Salut qui fut
chanté en Muſique dans cette
Eglife. Elle estoit ornée ce jourlàdes
plus belles Tapiſſeries dela
Manufacture Royale des Gobelins
. Le S. Sacrement y fut expoſé,&
Monfieur le Doyen le porta
en Proceffion. Les Chanoines,
A 2
4
MERCVRE
Chapelains, & Eccleſiaſtiques
de la Communauté de ce Chapitre
y aſſiſterent au nombre de
quatre vingt , tous en Chapes,
& la Ceremonie ſe termina par
le Te Deum , en action de graces
de l'entier recouvrement d'une
Santé ſi pretieuſe à la France. Elle
eſt ſi parfaitement rétablie , que
le Roy a monté à cheval pour
aller tirer dans le Parc de Verfailles
. 7
Le ſoin que prend ce Monarque
de toutes les choſes qui
regardent l'affermiſſement de la
vraye Religion , donne lieu de
jour en jour à des Ouvrages qui
font d'une grande utilité pour les
nouveaux Convertis , puis qu'ils
leur font voir combien les Miniſtres
qui les ont abandonnez ,
ont une conduite éloignée de
celle des vrais Paſteurs. En voicy
GALANT.
5
un de cette nature , que vous ne
ferez pas fâchée de voir.
LETTRE CHRESTIENNE ,
& Catholique , adreſſée aux
faux Pasteurs fugitifs , qui
ſont diſperſez dans les Pays
Etrangers.
A Jesus- Christ, notre
Leuracedetefus chriftique ,
Mediateur , vous faſſe connoistre,
mes Freres abuſez , la Verité defa
Sainte Parole. Ie veux croire qu'ily
en aparmy vous qui font trompez
de bonnefoy , & qui marchent au
milieu des tenebres & des ombres
de la Mort , croyant estre dans la
lumiere de l'Evangile , & dans le
jour de la vie qui est en Jesus-
Christ ; mais permettez que l'amour
ardent que nous avons pour vostre
Salut , nous ouvre la bouche , &
A3
6 MERCURE
que la charité qui nous preſſe, cette
charitéfi tendre qui n'est autre cho-
Se que l'Esprit de Dieu répandu
dans nos coeurs , pour parler comme
l'Ecriture ,faffe auprés de vous une
derniere tentative , en vous adref-
Sant de la part d'un grand Prince
ces paroles ſi touchantes d'un S.
Prophete & d'un grand Roy. Jufqu'à
quand , juſqu'à quand aurez-
vous le coeur peſant, obſtiné
& endurcy ? Pourquoy aimezvous
fi fort la vanité , & d'où
vient que vous cherchez avec
tant d'ardeur le Menſonge, pour
vous tromper vous- meſmes &
pour tromper les autres ? Pfal.4 .
On a beau vous éclairer , vous
reſſemblez à ces Gens dont parle
l' Apoſtre S. Paul , qui ne ferment
pas seulement les yeux à la veritable
lumiere , mais qui mettent encore
leurs mains deſſus, pour s'empes.
GALANT.
ר
cher de voir la moindre lucur qui
feroit capable de faire ceffer leur
aveuglement. Vous estes des Aveugles,&
vous voulez conduire d'autres
aveugles. Quelleſera dont la fin de
vos égaremens?Ahfin funeste&déplorable,
quele Sauveur du Monde
amarquée luy mesme dansſa ſainte&
divine Parole ! Vous tomberezi
n'en doutez nullement , dansle fond
du precipice , & vousy ferez tomber
les autres aprés vous. Voštre chûte
Sera d'autant plus malheureuse
qu'elle en fera tomber pluſieurs qui
croyent marcher ſeurement en vous
prenant pour leurs Guides. Pauvres
Peuples ! Malheureux Conducteurs,
qui conduisez ſans Ordre , qui parlezfans
authorité , &qui preſchez
Sans Miſſion , combien trompez vous
de pauvres ames , dont vous rendrez
compte un jour au juste lugement
de Dieu ? C'est làoùje vous appelle,
A 4
8 MERCURE
c'eſt là où je vous attens. Ouy , vous
y rendrez compte de ces Ames rache_
tées par le ſangd'un Dieu , pour qui
Iesus Christ est mort , &pour lefalut
desquelles il feroit encore tout
prest de mourir.
Iuſqu'à quand , encor une fois ,
n'écouterez- vous point la voix de
voſtre Dieu , de vostre Roy , & de
vos veritables Pasteurs , qui vous
exhortent depuis si long- temps de
rentrer dans le ſein de l'Eglife vôtre
Mere , dont vous estes injustement
fortis ? juſqu'à quand vous égarerez
-vous dans les voyes de l'Iniquité
& dans les routes criminelles de
Babilone , pour parler avec un Prophete
? Si vous eſtiez de veritables
Pasteurs , comme vous en ufurpez le
nom , que neferiez-vous pas, ou plûtoft
que n'auriez vous point fait ?
Le veritable Pasteur, dit I. C. donne
Savie pour fes Brebis, Voilà l'idée la
GALANT .
9
plusjuſte & la marque la plus cer
taine d'un veritable Paſteur donnée
pour la vraye Foy.
Celafuppofé , dites moy , jevous
prie , pauvres Freres abusez , où
trouve- t - on parmy vous ce caractere
de Pasteur ? Qui font ceux d'entre-
vous qui le portent avecjustice?
A-t- on veu unseul Ministre qui ait
donné sa vie pour ſon Troupeau ?
Citez- nous.en un ſeul , marqueznous
fon zele, racontez- nous legenre
de fon Martyre. N'avez-vous pas
au contraire quitté la Houlette &
abandonné le Bercail , comme des
Pasteurs mercenaires ? Nos Troupeaux
Seduits , nos Brebis abuſées,
font, dites-vous, errantes & vagabondes
, étonnées & Surpriſes de
voir hors du danger ceux qui devroient
les encourager par leur prudence
& qui font obligez parleur titre
de Pasteur de les défedre jusqu'à
A
10
MERCVRE
la derniere goute de leur fang. Que
diront après cela les perfonnes éclai
rées qui ſeſont converties de bonne
foy ? Que diront les gens d'esprit &
de bonfens ? Ils riront de voſtre in -
fidelité , & ils auront toûjours dans
le fonds du coeur une juſte indignation
contre leurs Ministres qui ont
fuy,&qui ont démentyſi lâchement
par leurs actions la Doctrine qu'ils
avoient enseignée par leurs paroles.
Ne dites point que vous avez
obey au Prince , & que vous vous
estes accommodez au temps . Vous
avezſagement fait pour vos interests
particuliers , mais où eft ce zele
ardent , ce courage intrepide de ces
genereux Pasteurs , de nos anciens
Evesques , qui pendant les plus
violentes perfecutions ſeſont expo-
Sez aux tourmens & à la mort
mesme , à l'exemple deJeſus- Chrift
le Souverain Pasteur qui a donné
GALANT. II
Sa vie pourſes Brebis ? Helas !
bien loin deſuivre ces grands extm.
ples de Sainteté , ces courages tous
heroïques qui ont versé leurfang
pourfoûtenirles interêts de la verité
de nôtrefainteReligion,vous ne vous
Servez de vostre esprit & de vos
plumes que pourſemer l'yvroie & la
Zizanie dans le ſein de l'Eglise.
Vous estes semblables à cet homme
Ennemy dont il est parlé dans l'Evangile
, puisque vous n'écrivez
aux nouveaux Convertis à la Foy
Catholique , que pour les détourner
de rendre àDieu & à leur Prince ce
qu'ils leur doivent. Vos Lettres fous
de belles paroles ne cachent que de
mauvais deſſeins . Elles fomentent
l'esprit de revolte & de Sedition
espritsifort opposéà celuy de Jesus-
Chriſt qui nous a dit àtous, Apprenez
de moy que je ſuis doux, یم
rendez àCefar ce qui eſt à Cefar,
A6
12 MERCURE
& à Dieu ce qui eſt à Dieu. Vous
avez la voix de Iacob , mais vos
mains font des mains d'Esaü , &
Sous lapeau de Brebis , vous portez
les dents du Loup.
Les raiſons specieuses que vous
infinuez , fi doucement , nefont propres
qu'àſurprendre les foibles , &
à tromper les ignorans mais les
habiles s'en moquent , & vous di .
Sent par ma bouche : Venez nous
prefcher de plus prés ce que vous
nous écrivez de trop loin nous vous
connoiſtrons alors pour de veritables
Pasteurs , si vous en faites les
oeuvres , &fi vous donnezvostre
vie pour vos Troupeaux. Pourquoy
traitez- vous de Prostituée , d'Adul
tere & de Corrompuë la fainte
Egliſe Romaine , quenous reconnois-
Sons à present pour estre la veritable
Eglife ? Nous n'y trouvons rien
aufonds ny dans la Doctrine , ny
GALANT.
13
dans les moeurs , de tout ce que vous
nous avez dit autrefois . Le Portrait
affreux que vous nous en avez fait,
n'estoit pas fidelle. C'estoit plûtoft
un effet de vostre Zéle amer & de
vostre emportement outré , qu'une
expreſſion ſincere de la pure veri
té. En effet , si l'on en juge fans
paſſion &Sans enteſtement , qui ne
Serapersuadé, pour peu qu'ilait de
connoiſſance de la venerable Antiquité,
que l'Eglise Romaine est celle
qui a toûjours confervé toute pure la
Doctrine desfaints Apostres , & la
Foy Orthodoxe , par une Tradition
constante & non interrompuë, qu'elle
a esté de tout temps reconnue &
appeliée par les faints Peres , la
Tige , le Tronc ,le Chef des Egli
fes, la grande Eglife , la premiere
Chaire , l'Eglife Mere & Matrice
de toutes les autres ? Quiſquis à
Matricediſceſſerit , dit S. Cyprien,
14
MERCURE
د
feorfum vivere & fpirare non
poteft & ſubſtantiam falutis
amittit. Pefez bien ces paroles ,
peut- on rien trouver de plus fort &
de plus formel , quand on les lit
Sans aigreur , & dans le defir de
fairefonfalut ?
S. Paul ne dit-il pas que la Foy
des Romains fera annoncée par tout,
&quand on vouloit autrefois marquer
un veritable Chrestien ne luy
donnoit on pas le ſurnom de Romain
, commeon voit dans les Actes
du Concile d'Ephese au chapitre
dixième, où l'Empereur Theodoje le
Ieune appelle la Foy Catholique , la
Religion Romaine ?
,
Les Ennemis mesme de l'Eglise
ont Senty ,& reconnu malgré eux
cette verité incontestable. C'est ce
qu'on voit dans Victor, au livre premier
de la perfecution des Vandales,
Locundus Arien parlant àTheodoric. í
GALANT.
15
La Raiſon qui les portoic à cela,
c'est qu'ils voyoient que de tout
temps le gros des Chreftiens estoit
dans la Communion Romaine , &
qu'ilsy accouroient en foule de tous
les endroirs de la Terre ; car dans la
confufion des sectes quiſe vantoient
d'estre Chrestiennes , Dieu ne manqua
jamais à ſon Eglife , il ſceut
luy conferver une marque d'autorité
que les Heretiques ne pouvoient
prendre. Elle est Apostolique , la
Suite , lafucceſſion , l'autoritéprimi
tiveluy appartiennent . Elle est Catholique
& Univerſelte , elle embrafſſe
tous les temps , elle s'étend
de tous côtez , & tous ceux qui
l'ont quittée , l'ont premierement
reconnue , & ne peuvent effacer le
caractere de leur Nouveautény celuy
de leur Rebellion . S. Irenée ne ditilpas
encore qu'il est neceffaire que
touses les Eglises s'uiſſent& con16
MERCURE
viennent avec la Romaine , parce
19
que la plus puiſſante Principauté
refide en elle ? Prenez lifez .
Ce ſontſes propres paroles , qui
font bien differentes de celles des
Ministres fugitifs , qui ont une
aversion terrible& presque insurmontable
pour l'Eglise Romaine ;
Ad hanc Ecclefiam propter potentiorem
principalitatem neceffe
eft omnem convenire Ecclefiam
, hoc eft eos qui ſunt undique
fideles . C'est pourquoy S.
Cyprien reprend ceux qui adherent
àune autre Chaire qu'à celle de S.
Pierre , qu'il appelle l'Eglife principale
, d'où eft ſortie l'unité Sacerdotale.
Ie ne vous rapporte point icy le
témoignage de S. Ambroise , dans
l'Oraiſon Funebredefon Frere Saty-
, ny celuy de S. Lerôme dans
l'Apologie contre Rufin , ny celuy de
re
GA LAN T.
17
S. Augustin dans la Lettre cent
Soixante - deuxième , parlant de
l'Evesque Cicilian ; Vous pouvez
vous mesme aller chercher ces autoritez
dans leurs Sources , de crain
te que je nevous fois suspect dans
mes citations.
Mais après tant de preuves de
la plus pure & de la plus faine
Antiquité , qui doutera un seul
moment que c'est estre Heretique ou
Schifmatique que de ſe ſeparer de
l'Eglise Romaine , où S. Pierre le
premier des Apoſtres , a étably Son
Siege, comme dans le centre de l'Univers.
C'est ce qui fait qu'optat
conclut en ces termes. Igitur negare
non potes ſcire te in Vrbe
Roma Petro Cathedram Epifcopalem
eſſe collatam , in qua federit
omnium Apoftolorum Caput
, Petrus, unde & Cephas ap18
MERCURE
pellatuseft , in qua una Cathedra
, unitas ab omnibus fervaretur
, ne finguli Apoftoli fingulas
fibi quiſque deffederent , ut
jam Schifmaticus & peccator
eſſet qui contra eam fingularem
Cathedram alteram collocarer.
C'est neanmoins ce qu'ont fait de
tout temps les Heretiques qui sefont
Separez de la Communion Romaine,
comme les Ariens , Donatiftes , Ne-
Storiens , Eutichéens , Monotelites,
Luciferiens, Lutheriens, Calviniſtes,
& pluſieurs autres , qui ont tous injustement
élevé la Chaire du Men_
fonge contre la Chaire de la Verité,
rompant ainsifacrilegement lafainte
Unité de l'Egliſe ſi ſouvent recommandéepar
lesus Chrift ,&déchirant
fans honte la Robeſans coû
ture ; en cela plus condamnables
GALAN T.
19
que les Soldats qui la jetterent au
fort à la Mort du Sauveur. Com
ment donc vous autres Ministres
d'iniquité , qui vous piquez deſçavoir
les Ecritures . & de les pene .
trer à fonds , ofez-vous dire que
l'Eglise de Dieu , cette ancienne
Eglife que Iefus- Chrift a fondée fur
le rocherferme &fur la pierre inébranlable
, comment ofez-vous dire
que cette Egliſe eſt corrompuë ,qu'elle
est töbée en décadence,& que le Pape
qui lagouverne est l'Ante-Chrifl?
Quel horrible Blasphéme ! quel sacrilege
plus épouvantabl , & quelle
calomnie moins foûtenable , que
celle. là ! L'Ante Chrift doit estre
un homme particulier , felon les
Saintes Ecritures. Ilfedirale Meffie,
il doit être Iuifde Natio,de la Tribu
de Dan par extraction , il doit estre
reconnu &ſuivy des Iuifs , il doit
20 MERCURE
faire de faux miracles , se faire
Roy fe dire le Christ , nier leſus-
Christ, ne regner que trois ans , en
fin il doit faire mourir Enoc نم
Elie , & mourir luy-mesme par le
Soufle de la bouche de Dieu comme
parle S. Iean dans ſon Apocalypse.
Voila le caractere de l'Ante- Christ ,
voila quel fera l'homme de peché
& le Fils de perdition dont parle
Saint Paul ; caractere qui ne peut
jamais convenir au Succeſſfeur de
S. Pierre au Vicaire de Jesus-
Christ au faint Pere qui gouverne
aujourd'huy l'Eglise de Dieu avec
tant de zele , de picté , & d'édification
, qui n'employe ſes biens &
ceux de l'Eglise que pour soulager
les miserables , nourrir les Pauvres,
& faire la guerre au Turc , l'Ennemy
du nom Chrestien ; un Pape
dont les éclatantes vertus brillent
,
GALANT.
21
de tous côtez , & portent par tout
le Monde la gloire du Chriſtianif
me avec la bonne odeur de Jeſus-
Chriſt. Vous connoiſſez la verité de
ce que je dis , & je suis perfuade
que si vous n'étoufiezpas la voix
Secrete de vostre confcience , vous
reviendriez bien- toſt dans l'Arche
du Seigneur pour vous sauver du
Deluge qui vous environne , & qui
vous fera perir ſans reſſource , fi
vous n'y prenez garde. Rentrez
donc , mes Freres abusez, rentrez
au plûtoſt dans l'Arche , c'est à
dire, dans l'Eglife Catholique,Ape
Stolique & Romaine , mais rentrezycomme
la Colombe avec unrameau
d'olive , Symbole de la Paix , c'est
àdire , dans un esprit de douceur
& de charité pour affermir l'union
qui s'y trouve , & non pas pour la
rompre & pour la détruirepar vos
22 MERCVRE
Ecrits feditieux. N'imitez pasle
Corbeau , en vous attachant à des
corps morts à la grace par le peché ,
jeveux dire ,en suivant les Heretiques
obſtinez , ces eſprits de chair
& de fang , qui corrompent les Fidelles
par la mauvaiſe odeur de leur
doctrine empoisonnée. Venez, encore
une fois , dans nos Temples , dent
laseule Antiquité vous perfuadera
que vos Peres & vos Ancêtres profeffoient
une mesme doctrine ,
participoient avec nous aux meſmés
Sacremens. Vous y trouverezencore
leurs noms, leurs cendres , ou leurs
tombeaux.
Quesi malgré toutes ces raiſons
vous continuezà fomenter un esprit
d'erreur & de Rebellion parmy les
nouveaux Convertis , encore chancelans
dans la vraje Foy ,Souvenez-
Tous que l'on vous regardera comme
GALANT.
23
des Perturbateurs du repos public ,
des ennemis du Chriftianiſme , des
membres gâtez & corrompus qu'il
fautnecessairement retrancher avec
lefer & le feu.
Enfin, faites reflexion que perdant
plusde trois cens ans entiers qu'ont
duré les perfecutions dans l'Eglise,
on n'a jamais veu aucun Catholique,
aucun veritable Chrétien qui ſe
Soitfoûlevé, ny qui ait forméaucune
Sedition contreſon Prince legitime,
comme ont fait depuis peu ces
Eſprits feditieux , ces Protestans
rebelles dans l'Empire ſous Tekeli ,
en Angleterreſous le DucdeMontmouth
, en France dans les Sevenes,
& en Savoye dans les Vallées , qui
ont tous si bien profité de vos pernicieux
conſeils , & de vos mauvaiſes
instructions. Les veritables
Chreſtiens aiment bien mieux end
durer en paix & en patience toutes
24
MERCURE
fortes de tourmens , qué demanquer
ainsi à la Foy de Iefus - Christ , & à
Ses Saintes Maximes , en n'obeis-
Santpas de tout leur coeur àleur Souverain
comme à Dieu mesme , dont
il est la fidelle Image.
Incraffatum eſt cor populi
hujus , & auribus graviter audierunt
, & oculos fuos clauferunt,
nequando videant , & auribus
audient , & corde intelligant , &
convertantur, & fanem eos .
Mat. c. 13. v. 15 .
Les Vers qui ſuivent ſont fort
eſtimez . Ils furent faits dans le
temps que le Roy prit Luxembourg
; & comme ce qui eſt
bon , eſt toûjours nouveau , je
vous en fais part , ne croyant pas
que vous les ayez veus.
HOMERE
GALANT.
25
L
HOMERE
A MADEMOISELLE
DE SCUDERY ,
En luy envoyant une Agathe où
ſa Figure eſt en relief.
Sije pouvois, Sapho , m'éloigner
de ces champs
Que la Parque a peuplez de nos
Manes errans ,
Iecourroisàmon tourààvoſtre aima.
ble Feste,
De cent nouvelles fleurs jornerois
vostre teste
Et j'irois entouré des Ieux & des
Amours
Paeffr encorchezvous les plusbeaux
demes jours,
. Si Pluton n'oppoſoit ſes loix à mon
courage,
Juin 1686. B
26 MERCURE
Le volerois auſſiſur vostre heureux
rivage ,
Pour chanter d'un Heros les Explois
inoüis.
Mais peindrois- je afſés bien le Regne
de LOVIS.
Et ma trop foible main pourroitelle
entreprendre
De deſfiner l' Affiete ainsi que Scamandre?
C'est vous qui par des traits tous
nouveaux, tous divers ,
Pouvez à voſtre gré montrer à
l'Univers
Durant cette Campagne en Lauriers .
fifertile ,
LOUIS plus grand qu'Hector ,
LOUIS plus grand qu'Achille.
Ie vous cede , Sapho ; vos Heros
fontmieux peints ,
Leurgloire plus brillante augmente
entre vos mains , くのいいお
Et vous seule pouvezpar un rare
avantage ,
GALANT.
27
Achever de LOUIS une éternelle
Image.
Mais comme les Heros , vous pei
gnez les Amours ,
Et Flore ſous vos mains trouve de
plus beauxjours.
Tout charme en vos Portraits,&les
Gracesplus belles ,
Désquevous les pare,z ont desgraces
nouvelles.
Ah !fije revenois encor chez les
Mortels,
Ceferoit pour pouvoir vous dreffer
des Autels ,
Etpeignantvoſtre Espritsi fameux
Sur la Seine,
Phebus de tout fon feu rechaufereit
maVeine?
Mais unſi douxplaisir n'estant pas
un des biens
Qu'une Ombre puiſſe attendre aux
Champs Eliziens ,
Ce que je puis , Sapho , pour vous
I marque mon zele ,
B 2
28 MERCVRE
C'est de vous envoyer mon Image
fidelle.
Lyſippe , ce Sculpteur fi celebre
autrefois.
Qui luy-mesme avec nous erre en
nosfombres Bois.
A,juſque dans le coeur de cette
Agate dure ,
Sceu trouver tous mes traits , mon
air , & ma Figure.
Samain nous fait revivre , & noUS
remontre tous :
Mais rien nepeut tracer mon estime
pourvous.
Mademoiselle de Scudery
repondit à ces Vers par ce Madrigal.
SAPHO A HOMERE.
Omere VOUS ,
H
dormez encore
Comme vous dormiez autrefois.
GALANT.
29
LeHeros que la France adore
Est trop grand pour ma foible voix,
Sivous l'aviezeu pour modelle
Au lieu de vos Heros Gregeois ,
L'Iliade en feroit plus belle;
Carfans ce grand Cheval de bois,
Et par uneplus nocle voye ,
Ilvient defoûmettre àſes Loix
Luxembourgbienplusfort que Troye,
Et de l'y foûmettre en un mois.
Jevous ay promis de vous parler
d'un plaidoyé de Monfieur
Lordelot , fameux Avocat , touchant
un Enfant ſuppoſé que le
Parlement a declaré Impoſteur.
Voicy le fait. Monfieur Marſault
de Suzencourt en Champagne,
ayant eſté élevé à Paris aprés la
mort de fon Pere , chez Monſieur
Marſault ſon Oncle , Contrôleur
des Rentes de l'Hoſtel
de Ville , épouſa au mois de
B 3
30 MERCURE
९
Novembre 1655. une Fille de
Monfieur Sauvage , Capitaine de
Cavalerie. Le mariage eſtant
fait , ils demeurerent à Suzencourt
pendant un an & demy,
& au mois de May 1657. Monfieur
Marſault voulant , comme
fon Beaupere , ſuivre la profeffion
des Armes , s'engagea dans
la Compagnie de Cavalerie de
Monfieur du Moulinet. Cette
Compagnie ayant eſté reformée,
il fut obligé de revenir en Champagne
au mois de Novembre
ſuivant. Un an aprés il vint s'établir
à Paris,où il s'engagea dans
'Hoſtel de Ville. Il y travailla
avec beaucoup d'application
pendant vingt années , ce qui
luy a fait amaſſer beaucoup de
bien. En 1679. il acheta une
Charge de Contrôleur desGuerres
, & à meſme temps des Heri
GALANT.
31
tages à la campagne , auprés de
ceux qu'il avoit eus de patrimoine.
Il y paſſoit une partie de
l'année avec ſaFemme , qui dans
cet eſtat n'avoitque le ſeul chagrinde
ne ſe point voir d'Enfans.
Elle ſe promenoitenChaiſe le 7 .
May de l'année derniere dans le
Village de Sexfontaine , lors que
l'Impoſteur dont il s'agit arreſta
fa Chaiſe , voulut y monter par
force , & luy demanda de l'argent
, en luy diſant qu'il eſtoit
fon Fils . L'effroy la ſaiſit. Elle
appella du ſecours,& fut accablée
d'injures & de menaces par
ce pretendu Fils , qui prit une
conduite tout à fait contraire aux
ſentimens que la nature doit inſpirer
, puis qu'il employa d'abord
la violence pour ſe faire
reconnoiſtre. Le ne vous parleray
pointdes plaintes qui fürent ren-
:
B 4
32 MERCVRE
duës contre cette violence devant
le Juge de Sexfontaine ; il
ſuffit que je vous diſe qu'aprés
avoir ſoûtenu, avant que la Cauſe
euſt eſté portée par appel au
Parlement , qu'il eſtoit né dans
le ſeptième mois du mariage de
Monfieur Marſault , qui ayant
pris de facheux ſoupçons touchant
la conduite de ſa Femme
& ne croyant pas eſtre Pere de
l'Enfant dont elle eſtoit accouchée
, avoit non ſeulement negligé
les ſoins qu'il devoit avoir
de ſon éducation , mais pris toutes
les precautions poſſibles pour
luy dérober la connoiſſance de
ſon eſtat ; il changea ce fait qui
luy eſtoit deſavantageux , parce
qu'en le fabriquant il n'avoit pas
pris garde qu'il jettoit des doutes
ſur ſa naiſſance ,& fe déclaroit
luy-meſme un Enfant illegitime.
GALANT.
33
Ainſi dans une Requête qu'il
donna le 15. Septembre dernier
il dit que Monfieur Marſault &
ſa Femme apprehendant que le
peu de temps qu'il y avoit entre
leur mariage & ſa naiſſance , ne
donnaſt occaſion à quelques difcours
dans le public contre leur
honneur , s'eſtoient dépoüillez
des ſentimens de Pere & de mere,
& avoiet pris le deſſeinde cacher
à tout le monde qu'ils euff ntun
Fils. Les faits dont il appuya cette
impoſture ſont , qu'auſſi - toſt qu'il
futné , trois Cavaliers vinrenc
l'enlever,& le porterent au Villa-.
ge de Bergere où il fut baptifé
long - temps aprés pendant la
nuit ; qu'il fut nommé lacques ,
né en legitime mariage de Claude
Marfault , & d'Eleonore Sauvage(
Il avoit dit dans une pre-
BS L
34
MERCURE
miere Requeſte qu'on l'avoit ba
priſe ſous le nomde Leonore ſauvage,&
fous celuyd'un Pere fuppoſé
, ſans rapporter aucun Extrait
Baptiftaire , pretendant que
les Regiſtres de la Paroiffe de
Bergereavoient eſté ſouſtraits ou
perdus)Qu'il fut confié dix- huit
mois aux ſoins d'une Nourrice
de ce Village, qu'il eſtoit proprement
veſtu d'une Kobbe blanche
; que durant ce temps la
Femme de Monfieur Marſault alla
le voir pluſieurs fois le recom
mandant à cette Nourrice ;
qu'ayant eſté ramené à Suzencourt
, elle en prit ſoin , qu'elle
le promenoitpar la main , & diſoit
àſes Voiſins que fon Fils é
toit plus beau que les autres;
que ſon Pere s'eſtant engagé dans
le ſervice du Roy , & retiré enſuite
à Paris ſans l'emmener avec
GALANT.
35
uy , le Seigneur de Suzencourt
eut la charité de le faire élever
dans ſa Maiſon ; que lors qu'il
eut aſſez d'âge pour pouvoir
fervir , il fut mis Laquais chez
Monfieur de la Barre , Secretaire
du Conſeil de Monfieur ;que fa
Mere alla le recommander à la
Femme de Chambre ; que pour
recompenſe de ſes ſervices , on
luy fit apprendre le métier de
Menuifier chez le nomméNico
las le Roux ; qu'il y demeura
quatorze mois , pendant leſquels
ſa Mere alla le viſiter pluſieurs
fois , & le recommander à fon
Maiſtre , & que la nommée le
Vert l'obligea de changer fon
nom de Jacques Marſault en celuyde
lacques loublot. En effet,
dans le Brevet d'Apprentiſſage
qui a eſté produit au Procés, il
prendle nom deJacques Joublor,
B6
36 MERCURE
Fils d'Antoine Joublot Vigneron
à Suzencort , & de Françoiſe
Sauvage , & il a porté ce nom
juſques au temps qu'il a voulu
faire reüffir ſon impoſture. Il
dit encore qu'eſtant forty d'apprentiſſage
, il travailla dans pluſieurs
Boutiques ; qu'aprés une
longue abſence il revint dans la
Province , ou il apprit ſa naiſſance
par fa Marraine , que le produifit
à ſes Parens , & que tous le
reconnurent pour l'Enfant dont
la Femme de Monfieur Marſault
eſtoit accouchée ſept mois aprés
ſon mariage , & qui fut misen
Nourrice au Village de Bergere,
&enſuite élevé à Suzencourt.
Monfieur Lordelot détruiſit
admirablement par ſon plaidoyé
tous les faits que l'Impoſteuralleguoit.
Il fit voir que s'il avoit eſté
le Fils de celle qu'il arreſta d'aborddans
ſaChaiſe,& à laquelle
GALANT.
37
il demanda de l'argent d'une
maniere toute furieuſe , il ne ſeroit
forty de ſa bouche que des
paroles de ſoûmiffion parce que
les premieres recherches de la
Nature ſont toûjours remplies
*de douceur & de reſpect. Cefont,
dit- li lespremiers mouvemens qu'el
le inspire. Un Enfant ſeſent doucement
attirévers celle qu'il croit
estre fa Mere. Ilaccompagne cette
douceur de termes civils & refpe-
Etueux, &parcesménagemens innocens
,la Natureſe trouble dans
cettepremiere veüe. Il seforme une
émotion involontaire, qui forcefouvent
la Mere de reconnoiftre fon
Fils , &qui engage le Fils àfe jetter
amoureusement entretes bras &
dans le sein de fa Mere. Mais
quand celuy qui pretend eſtre Fils
s'adreſſeàsa Mere dans des tranfports
de colere&de fureur , qu'il
38 MERCURE
manque au premier devoir que la
Nature inspire à un Fils , c'est une
marque évidente de ſon imposture,
parce que ce n'est pas la Nature qui
parle en luy , c'est unepaſſion étrangere
qui ne sçauroitse contraindre
qui voulant se cacherſous les apparences
de la verité,est découverte au
premier mouvement du coeur,& à la
premiere parole quifort delabouche.
Sur ceque cet Impoſteur pretendoit
avoir eſté exposé par la
crainte commune du Mary &
de la Femme , qui apprehendoient
qu'un Enfant né dans le
ſeptième mois de leur mariage,
ne fiſt répandre des bruits fa
cheux contre leur honneur
Monfieur Lordelot fit connoiſtre
que ce terme de tept mois eſtane
un terme naturel pour la naiſſancedes
Enfans , les Loix Civiles
& Canoniques reconnoiffant
GALANT..
39
eeggiittimes tous ceux qui y naiffent,
parce que toutes les Femmes
ſont ſujettes à ces fortes
d'Accouchemens, qui ne dépendent
que de la force ou de la
foibleſſe de leur temperament
il n'y avoit aucun lieu de croire
qu'une Mere , dont l'innocence
& l'honneur eſtoient à couvert,
&à laquelle on ne pouvoit faire
le moindre reproche ſans paſſer
pour Calomniateur ſe fuft
reſoluë à devenir impie , cruelle,
inhumaine , en expoſant fon
Enfant, pour éviter des foupçons
qu'elle n'avoit point ſujet de
craindre. Il fit remarquer aprés
cela combien il eſtoit peu vrayſemblable
qu'on euſt employé
trois Cavaliers pour enlever un
Enfant, dans un temps où il n'y
avoit n'y empeſchement ny réſiſtance
, & demanda d'où fe-
و
40
MERCURE
roient venus ces Cavaliers, pour
ſe trouver à propos dans un Village
,& durant la nuit , puis que
l'accouchement eſtoit incertain
& precipité , & que ces fortes
de deſſeins s'executant toûjours
toûjours fans éclat , le miniftere
d'une ſeule Femme eût eſté plus
feur& plus utile. Il paſſa de là
à la contrarieté qui ſe trouvoit
dans les autres faits , & fur tour ,
en ce que la Partie adverſe ſe
diſoit tantoſt Fils d'un Pere ſuppoſé,
tantôt celuy d'un vray
Pere , eſtant difficile de concevoir
comment il avoit fceu qu'il
s'appelloit lacques Marſault ,
puis qu'il ne rapportoit pas d'Extrait
Baptiftaire , & comment il
s'eſtoit laillé perfuader de changer
ce nom en celuy de Jacques
loublot , puis qu'il diſoit qu'il
n'avoit appris la naillance , que
GALANT.
41
lors qu'il eſtoit revenu dans la
Province aprés une longue abſence
, c'eſt à dire , âgé de prés
de trente ans. Il n'eſtoit point
d'ailleurs vray ſemblable qu'une
Mere , qui avoit formé le deſſein
de l'expoſer, qui pour cacher fa
naiſſance s'étoit dépoüillée de
tous les ſentimens de la Nature,
& qui s'obſtinoit juſqu'à la fin
à ne le pas reconnoiſtre , proteſtant
qu'elle n'avoit jamais eu
d'Enfans Iny euſt fait des carefſes
publiques pendant ſon enfance
, ainſi qu'il le ſuppoſoit ,
l'euſt promené par la main ,
euſt dit que ſon Fils eſtoit plus
beau que les autres , & euſt pû
enfuite luy voir porter les Livrées
, & apprendre le métier
de Menuifier tandis qu'elle ,
auroit veu les Domeſtiques de
ſa Maiſon beaucoup plus heus
42
MERCVRE
reux que n'auroit eſte ſon propre
Fils . A l'égard des Parens
qui l'avoient reconnu pour l'Enfant
dont elle eſtoit accouchée
le ſeptième mois de fon mariage,
Monfieur Lordelot fit voir l'impoſſibilité
de ce fait , puis qu'il
auroit fallu que les Témoins qui
avoient eſté interrogez , cuffent
déposé qu'il eſtoit ce mefme
Enfant qu'on diſoit né à ſept
mois , qui avoit eſté nourry an
Village de Bergere, élevé juſqu'à
neuf ans à Suzencourt dans la
Maiſon du Seigneur ( ce qui l'en
avoit fait croire le Pere ) & qui
depuis ce temps là avoit diſparu
juſques à trente . De ſemblables
choſes n'auroient pû eſtre ſceuës
que de ceux qui ne l'auroient
point quitté , & qui l'auroient
veu dans tous ſes divers eſtats ,
eſtant impoſſible de reconnoiſtre
GALANT.
43
1
à trente ans celuy qu'on n'a
point veudepuis neuf, à cauſe
que la delicateſſe du corps d'un
Enfant ,& la blancheur de fon
teint , quand on en auroit conſervé
l'idée , ne paroiffent plus
dans la force d'un corps robuſte ,
& ſur un viſage formé , que les
cheveux , la barbe , & la vie penible
& laborieuſe d'un Artiſan ,
ont entierement changé. Ainfi il
conclut qu'on ne pouvoit s'arreſter
au témoignage de ceux
qui avoient appuyé cette impofture
, & qu'il y auroit lieu de s'é
tonner qu'ils l'euſſent fait , s'il
ne ſe trouvoit pas tous les jours
des miferables qui vendent juſqu'à
leurs paroles , & dont les
bouches ſont comme des ſepulchres
ouverts , d'où l'on ne voit
fortir que la corruption & la
mort.
44
MERGURE
Aprés que tous les Avocats
eurent eſté entendus pendant
quatre Audiences,Monfieur Talon
, Avocat General , fit un recit
de toutes les charges avec
une entiere netteté ,& venant à
la dépoſition des Témoins , il
dit qu'il eſtoit difficile de ſe perfuader
que ce qu'ils aſſuroient
tous ſans heſiter , fuſt veritable ;
ſçavoir , qu'ils avoient reconuu
celuy qui ſe pretendoit Fils de
Monfieur Marfaut auſſi-toſt qu'ils
l'avoient veu , ce qui ne pouvoit
arriver naturellement , les traits
du visage d'un Enfant au deſſous
de huit àneufans eſtant ſi changez
à l'âge de trente , qu'il eſtoit
impoſſible de les difcerner , & de
les reconnoiſtre ainſi en un moment
; que la demeure de cet En
fant dans la maiſon du Seigneur
de Suzencourt juſqu'à l'âge de
GALANT.
45
neuf ans , ſans qu'aucun de ſes
pretendus Parens l'euſt reclamé,
eſtoit une forte préſomption qu'il
eſtoit le Fils naturel de ce Seigneur
; que Moïſe aïant eſté éle
vé dans la Maiſon de Pharaon,
avoit eu beſoin d'une revelation
divine pour croire qu'il n'eſtoit
pas fon Fils. Fide credidit ſe non
effefilium Pharaonis; qu'au fonds,
la ſeule preuve par Témoins n'eſtoit
pas ſuffiſante dans les Queſtions
d'eſtat ; que fi cette voye
eſtoit admiſe , elle ſeroit d'une
conſequence dangereuſe pour le
Public , & qu'il n'y auroit plus
de ſeureté dans les Familles ; que
tous les plus ſages Peuples de la
Terre avoient voulu qu'il y euſt
des témoignages publics de la
naiſſance des Enfans ; que les
Iuits avoient toûjours eu grand
ſoin que cette naiſſance fuſt exa-
1
46 MERCURE
tement écrite dans les Regiſtres
publics , pour conſerver la memoire
du nombre & la diſtin-
Ction des Tribus , & fçavoir dans
quelle Famille le Meſſie naiſtroit ;
que Platon ordonnoit dans ſes
Loix , que la premiere année de
la vie des Enfans ſeroit marquée
dans un lieu ſacré de la Maiſon
paternelle , & qu'on écriroit fur
une muraille blanche le jour de
la naiſſance de ceux qui viendroient
au monde , afin que l'on
ſceuſt leur âge, qu'à Athenes les
Peres alloient declarer aux Magiſtrats
qu'il leur eſtoit né un
Fils en legitime Mariage , & que
ſur cette declaration des Peres,
confirmée par leur ferment , le
nom de l'Enfant eſtoit écrit ſur le
Regiſtre public;que les Romains
avoient étably que les Peres au
roient un Regiſtre , où il écri
GALANT.
47
roient la naiſſance de leurs Enfans
, & que l'Empereur Antonin
avoit ajoûté , pour affeurer l'eſtat
de tous ſes Sujets , que les
Peres declareroient devant le
Garde des Regiſtres , qu'il leur
eſtoit né un Enfant , & le nom
qu'ils luy donnoient dans les
trente jours de ſa naiſſance ; que
le Roy François I. avoit ordonné
par l'Edit de 15 39. que les Curez
des Paroiſſes auroient des Regiſtres
de la naiſſance &de la mort
de tous ſes Sujets , & que cette
Ordonnance avoit eſté renouvel-:
lée par celle de 1667 avec de
nouvelles formalitez encore plus
exactes ; que lors que quelqu'un
ſe pretendoit Fils , il falloit qu'il
apportaſt quelque preuveque celay
qu'il diſoit être ſon Perel'euſt
reconnu en cette qualité , au
moins pendant quelque temps ,
48 MERCVRE
mais que celuy dont il s'agiſſoit ,
ne faiſoit point voir que le Sieur
Marſaut l'euſt avoüé un ſeul moment
pour ſon Fils depuis trente
ans; que l'Ecriture nous marquoit
que le Sauveur du Monde voulant
faire connoiſtre ſa Divinité
auxJuifs , pria ſon Pere de le reconnoiſtre
publiquement pour
ſon Fils , Pater , glorifica me , &
qu'auffi-toſt on entendit en l'air
une voix qui dit ces paroles , Glorificavi
,& iterum glorificabo , &
que les luifs eſtant ſurpris de cette
merveille , il leur dit que ce
n'eſtoit pas pour luy qu'il avoit
prié fon Pere de le glorifier,& de
rendre témoignage qu'il eſtoit
fon Fils , parce qu'il ſe connoiſſoit
bien , mais pour eux-meſmes, afin
qu'ils en fuſſent perfuadez , Non 4
propterme rogavi Patrem ,fed proptervos.
Monfieur Talon s'étendit
GALANT. 49
ditenfuite ſur la nullité des Procedures
qui avoient eſté faites
devant les luges des lieux, & par
l'Arreſt qui intervint , & qui fut
conforme à ce qu'il avoit conclu ,
il fut fait défenſes au nommé
Joublot de prendre le nom de
Jacques Marſault, ny de ſe dire
Fils de Claude Marſault & d'Eleonor
Sauvage , à peine de punition
corporelle.
Ce n'eſt pas fans raiſon que
l'on a dit il y a long temps , Autant
de Teſtes , autant d'Avis. La
Fable qui fuit nous le fait connoiſtre.
:
2
Iuin 1686 . C
30
MERCURE
L'ASNE , LE VIEILLARD,
ET SON FILS .
N Vieillard de paisible bu
UNmeur,
Avec ſon Fils faiſant voyage ,
Fortoit sur fon dos son bagage;
Tant de fouler fon Afne il avoit
peur.
La Politique estoit honneste .
De tous les deux l' Aſneſuivy
Marchoit gayment levät la teſte,
Sans rie porter,dont il estoit ravy,
Maisfon bonheurne dura quere.
Apeine eut- il cent pas en avant
cheminé,
Qu'un hommeparhazardfurfaroute
amené ,
S'addreſſant au Vieillard , luy dit
d'un ton severe ,
GALANT.
Bon homme as-tu perdu leſens,
Devouloirà ton Afne accorder du
bon temps ,
Quandprest àfuccomberſous lefaix
que tu traiſnes ,
Par un procedé tout nouveau ,
Bien loin qu'ilfoulage tes peines,
Tu lefais allerfans fardeau ?
Il estfort,& pourroit vous porter l'un
l'autre.
Fe croy que Monsieur a raiſon ,
Dit le Vieillard, l'avis eft bon ,
Et grandefortise est la nofire,
D'allerà pied quand Iafne afi
..... bon dos ..
Tous deux montent deſſus dés qu'il a
dit ces mots de
Tandis que l'Afne marche, & quel
quefois s'arreste ,
Survient un autre à l'oeil hagard.
Qui voyant de loin le Vitillard
Et fon Fals tous deux für la beste,
Où donc est voſtre jugement?
C 2
52
MERCURE
Vous ferezcrever ce pauvreAſne.
Que l'un de vous , dit- il , defcende
promptement
Ou bien vousfentirez ce que pese ma
canne.
2
Fairefigne au petit Garçon ,
Eft du bon homme la replique.
Le Fils ne fait point de façon
Pour defcendre de la Bourique ,
Mais comme ilfuit àpetits pas
Preſque ſans force &Sans haleine,
Et que se traiſnant avec peine,
Il fait connoistre qu'il est las
Un troisième paſſant parle de cette
forte
Au bon homme que l' Aſne porte.
Ma foy ,Monsieur au cheveux
gris ,
Il vous est malfeant avec vostre
vieilleffe ,
D'avoirsi peu d'égard à la tendre
jeunesse,
GALANT.
53
Et devousfairefuivre ainſi parvotre
Fils.
Le Vieillard honteux du reproche
Qu'en termes fort clairs il en
tend,
Descendde l'Aſne au mesme in-
Stant ,
Et crie à fon Fils qu'il approche.
Le Fils qui n'estoit pas manchot ,
Profitant de la remontrance ,
Montantsur l'Afne endiligence,
Et va fon trainfans dire mot.
Lepauvre bon bomme derriere
Sur les pas de l'Aſnon fon alleure
regloit
Et de temps en tëps luy fangloit
De vilains coups furla croupiere .
Là deſſus an Rebarbatif
Dont le tres vefrogné visage
Aparlerrudement montroit un homme
vif, ...
Arrive, & luy tient ce langage.
Dis moy, gros coquin,gros cheval,
54
MERCURE
... Pourquoy frapes-tu cette Befte ?
Encore si c'estoit ce petit Animal .
( Il luy montroit fon Fils) lefaitferoit
bonneste.
Mais batre qui ne tefais rien,
Et qui mesme au besoin te peut rendreService
,
C'est faire le mal pour le bien ,
Et payer mal un bon office :
Frape ,je ne te diray mot ,
Si tu veux donnersur l'épaule
A coups de tricot &de gaule .
Aton Fils, à ce petit Sot ,
Qui laiſſe aller à pied fon vieux
barbon de Pere,
Sans en paroiſtre inquieté ,
Tandis que fur l' Afne monté
Le fripon ſe doune carriere .
Ce discours les précedens
Auroient mis tout autre en colere,
Mais le Vieillard tout au contraikes
S'il n'en rit pas tout hast , on rit
entre fes dents.
LIOTHÈQUE
DED
ue.
ue,
GALAN T.
؟؟
Ma foy , dit- il en fon langage
Bien sensé , quoy que de Village
,
On doit prendre peu garde aux paroles
d'autruy .
Bienhupé qui pourroit éviter la Sa.
tyre ,
On se tourmenteroit vainement au
jourd'huy
Pour embeſcher les Gens de rire.
Ainsi c'est joüer au plus fin
Dene pas s'arrêter àce que l'on peut
dire ,
Et d'aller droit fon grand ches
min.
Je vous tiens parole touchant
la Medaille de Monfieur le Chacelier
, que Meffieurs les Grands
Officiers de la Chancellerie de
France ont fait graver , & je
vous l'envoye avec les additions
qui la rendentdifferente de celle
C 4
56 MERCUR E
que je vous envoyay le mois paffé
, & dans laquelle il n'y avoit
point de Vers au bas du Portrait
de ce grand Homme. Je ne vous
dis rien de la difference de la graveure
, il vous eſt aiſé de la remarquer.
Ces Grands Officiers
qui luy ont preſenté cette Medaille
, font
Meſſieurs de Fremont ,
Mathé de Vitry la. Ville ,
Le Menestrel ,
Le Mire ,
Grands Audienciers .".
Meſſieurs de lunquiere ,
Pirota
Benoiſt ,
De Leſtre ,
Contrôleurs Generaux .
Meſſieurs Aubourg ,
Henin ,
De Préval ,
P
GALANT.
$7
Bouquor ,
Gardes des Rôles.
Meſſieurs Perotin de Barmond,
Robert ,
Gallois ,
Moufle Lambert ,
Confervateurs des Hypoteques de
Rentes.
Monfieur Bertin ,
Treforier du Sccau
N
Monfieur de Fremont, Doyen
des Grands Audienciers, porta la
parole , lors qu'ils preſenterent
cette medaille à m'le Chancelier.
Voicy le Compliment qu'il luy
fit.
MLONSEIGNEUR ,
3
-Encore que la plus belle & la
BS
$8 MERCURE
plus folide recompense des grandes
Actions foit renfermée dans lafa..
tisfaction interieure de les avoir
faites, puis que les Vertus nefont
point mercenaires , neanmoins il
Semble que ceux qui font affez heureux
pour en eſtre les Témoins,com
mettroient une notable injustice.
Se rendroient coupables de la plus
noire ingratitude , fi par quelques
Monumens publics & éternels , ils
ne s'efforçoient d'en consacrer la
memoire àla poſterité, afin de l'exciter
par autant de vives peintures
à les imiter , & ameriter de fembles
reconnoiffances
Et Pater Anchiſes ,& Avunculus
exciter Hector.
Eſtant vray de dire que la loüange
est la Mere nourrice de la Vertu.
C'est auſfice qui s'eft heureusement
pratiqué dans les Siecles paffez ,
dont toutes lesHistoires les plus an-
&
GALANT.
59
ciennes , aussi bien que le modernes
nous rendent de fidelles témoignages.
Nous y remarquons que les
principaux évenemens qui y font
décrits , ont esté particulierement.
autoriſez par la foy des Medailles
qui ont este frapées dans l'instant
que les plus grandes Actions ſe
font passées , & par là d'autant
moins suspectes de flaterie & de
diffimulation. Nous y voyons auffi
avec plaisir que les plus illustres
Perſonnages qui ont remply dans
tous les temps les plus grandes &
les plus belles Dignitez, n'ont pas
refuſe les éloges quele Public lear
a donnez , & dont il a voulu laiffer
des preuves authentiques , & glorieuſes
aux Siecles à venir , en les
imprimant sur des Metaux capables
de braver l'injure du temps ,
comme un tribut neceſſaire qui étoit
devà leur vertu
C6
60 MERCURE
Dignum laude virom Muſa
vetat mori.
Et nous nous trouvons d'autant plus
agreablement conviez d'en ufer de
mesme à l'endroit de V.G. qu'iln'y
apas un de nous qui ayant l'honweur
de l'approcher ſouvent par le
privilege deſa Charge , nesoit plus
obligé par sa propre connoiſſance
d'admirer & de respecter avectoute
la France ſon rare merite , &
Ses grandes &fublimes qualitez ,
qui n'ayant esté jusques icy que le...
gerement occupées dans les differens
Emplois où elle a eftéappellée
pour le ſervice du Roy & du Public,
&toûjours avecſuccés, étoient
enfin réservées pour remplirpar le
choix ,&le difcernement du plus
grand Prince du Monde , la plus
grande&la plus importante Charge
de l'Estat , Mais , Monseigneur,
quelque lumiere qui vous environ
GALANT. 61
ne ,vous avez bien voulu , par une
bonté toute paternelle , & une affabilité
sans égale , nous en éclai
rer fans nous ébloüir , & en dißimulant
nos défauts, vous nous avez
donné des inſtructions fi utiles &fi
neceſſaires , pour nous acquiter avec
dignité de nos fonctions , que nous
en ferons redevables à V. G. toute
noſtre vie ; &pour luy en marquer
en quelqae façon nostre reconnois
fance , &aussi afin que ceux qui
viendront après nous , puiffent connoistre
quel a esté nestre bonheur ,
nous la fupplions tres-humblement
d'agréer la pensée que nous avons
cuë pour leur exprimer au revers de
cette Medaille , par des caracteres
ineffaçables , que jamais perſonne
avec tant de pouvoir , n'a eu plus
d'inclination à rendre lajustice à
tout le monde pour l'amour de la
Iuftice , ny plus de prudence&de
62 MERCURE
magnanimité à diſpenſer les graces
toutes Royales dont Sa Majesté
l'a fait lesouverain dépositaire.
Ce Difcours fut tres - bien
receu .& Monfieur le Chancelier
y répondit avec ſa bonté ordinaire,&
en des termes qui firent
connoiſtre combien il en estoit
fatisfait.
S'il eſt glorieux à tous les Souverains
d'aller eux meſmes à la
teſte de leurs Troupes , & d'immortaliſer
leur nom en ſe couvrant
de Lauriers , leur gloire eſt
beaucoup plus grande , lors que
ces Lauriers ſont cueillis dans
une Guerre legitime , mais à
quelque haut point qu'elle puiſſe
monter par là , elle reçoit encore
de l'éclat lors qu'un Souverain,
en étoufant une Rebellion
affeure la tranquillité de ſes fidelles
Sujets , & fait triompher
>
GALANT. 63
la vraye Eglife. C'eſt ce que
Monfieur leDuc de Savoye vient
de faire , & c'eſt par là que ce
Prince a mis le comble à la gloire
dont il s'eſt couvert dés ſa premiere
Campagne. On ne parlera
plus que dans l'Histoire d'une
Révolte qui a coûté tantde ſang,
& qui a fouvent réſiſté aux premieres
Puiſſances du Monde ,&
l'on n'en parlera qu'à l'avantage ,
du Souverain , à qui l'intrepidité,
& le zele pour la Religion
ont fait faire une entrepriſe fo
heroïque, & dont ſa valeur & fa
conduite luy ont affeuré le fuccés.
Comme c'eſt de làque toutes
choſes dépendent , & qu'on ne
peut ſe promettre dejonin tran
quillement du fruit de la Victoi
re ,qu'aprés l'entiere défaited'un
Ennemy opiniâtre , Monfieur le
Ducde Savoye peut goûter pre
15
64 MERCUR.E
Favant queje
ſentement dans un plein repos
les avantages qu'il a remportez .
C'eſt dequoy ne pourrontdouter
ceux qui liront cette ſuite de la
Relation que je vous envoyay
le mois patſe; mais avant
l'acheve , je dois faire voir l'in
vincible obſtination de ces Rebelles
, qui n'ont pas voulu ſe
rendre aux raiſons des Envoyez
deZurich&de Berne auprés de..
Monfieur le Duc Savoye. Ces
Envoyez leur écrivirent , Que
le party de la retraite que leur .
offroit leur Souverain , leur estoit
avantageux , & que puis qu'il leur
estoit permis de faire un choix, ils
eftoient plus heureux que les Rois,
&les Princes qui font quelquefois
obligezde ceder à la force , & de
quitter leurs Couronnes ,& les Etats
que leurs Ancestres ont poffedez
Joûtenus auce la perte de leur fang
GALAN T. 65
que leur obſtination les feroit abandonner
de tous les Princes , Etats
Proteftans , qui leur conſeilloient.
de quiter plûtoft que de resister
témerairement par les armes , pour
devenir criminels d'Etat , qu'ils ne
devoient pas esperer que la Provi
dence Divine qui n'agit pas miracu
leusement comme autrefois parmy
Les Ifraëlites , voulût faire de leurs
Ennemis ce qu'ellefit de Sennache.
rib , & que la Parole de Dieu leur
avoit appris que se jetter dans les
dangers fans prevoir humainement
aucun moyen d'en pouvoir fortir
c'estoit tenter Dieu , qu'il laiſſois
perirceux qui aimoient naturelle
ment le danger. Ils ajoûterent à
ces raiſons , Qu'ils les prioientde
ne ſe point opiniâtrer par des con
fiderations contraires à la prudence
chrestienne , & à la charité
qu'ils se devoient à eux-mêmes ,
+
66 MERCVRE
,
comme ils la devoient à leursFem_
mes & à leurs Enfans. La meſme
Lettre marquoit qu'ils n'avoient
point lieu d'aprehender que cette
fortie des Etats de leur Souverain
Leur fût offerte pour leur rendreun
piege , & pour les tromper afin de
les accabler , &de les perdre , puifque
la Cour de Savoye leur donnoit
des feuretez qui levoient toute
crainte & qui les devoient
perfuader de lafinceritédeses intentions
; que son Alteffe Royale
ne voudroit pas permettre des
actions contraires àlaparole qu' El
le leur avoit donnée , ce qui flé
trivoit sa gloire & sa reputation
par une perfidie publique,& manquer
aux égards qu'Elle avoit toujours
bien voulu avoir pour les Etats
de Berne & de Zurich leurs Souverains
Seigneurs , & quesi on ies
çust voulu ſurprendre , c'eust esté
4
GALAN T.
67
dans le commencement que S.A.R.
le pouvoit , mais qu'Elle ne l'avoit
pas permis , & qu'elle ne le permettroit
pas à l'avenir. Ils finif
foient en leur diſant qu'ils avoient
la parole de Monsieurle Marquis
de S. Thomas Ministre , & Secretaire
d'Etat , que personne ne les
inquieteroit s'ils obeiſſoient aux ordres
de leur Souverain , auſquels
ils pouvoient ſe confier. Cene Lettre
qui estoit ſignée de Gaspard
de Muray de Zurich,& de Bers
nard de Muray de Berne , contenoit
encore beaucoup d'autres
raiſons qui leur faifoient connoi
ſtre non ſeulement qu'ils ne devoient
point s'opiniâtrer à une
deffenſe dont la ſuite ne pouvoit
que leur eſtre deſavantageuſe ,
mais qu'ils n'avoient aucun ſujet
de ſe plaindre de ce que Sorr Al
teffe Royale exigeoit de Jeug
68 MERCURE
obeïſſance , & qu'ils auroient pû
eſtre plus malheureux. Comme
elle eſt écrite pardes Proteftans,
qui estoient envoyez pour cette
affaire à la Cour de Savoye , &
qui par conſequent en pouvoient
parler juſte , & avec beaucoup
de connoiffance elle fait voir que
Monfieur le Duc de Savoye a eu
pour ſes Sujets Rebelles toutes
les bontez que peut avoir un
Prince clement& tendre,& qu'ils
ont eux -meſmes cherché leur
ruïne par leur invincible opinia
treté , S. A. R. qui avoit la caufe
de la veritable Egliſe à foûtenir ,
ne pouvant rien ajouter aux graces
qu'Elle leur a pluſieurs fois
offertes.
Aprés la derniere expedition
dontje vous parlay ily a un mois
&pour laquelle les Troupes de
Savoye commencerent à marGALANT.
69
cher le 6. de May , il ſembloit
que ce jeune Prince dût aller ſe
repoſer à Turin aprés de ſi
grands Travaux , & que ſes
Generaux pouvoient achever
de vaincre un reſte de Rebelles,
qui ne meritoient pas que leur
Souverain en priſt luy- meſme
la peine. Cependant comme il
prefere au repos les fatigues qui
conduiſent à la gloire , & qu'il
eſt perfuadé que le meſtier
de Souverain n'eſt pas moins
fait pour le Travail que pour
le Commandement , il voulut
refter au Camp de Lucerne ,
&vaincre par lay meſme , ainfi.
qu'il gouverne ſes Etats par ſes
propres lumieres . Ce fut dans
ce Camp qu'il donna audiance
le 13. du meſme mois à Monſieur
le Comte de Berka,Envoyé
de l'Empereur , qui étoit arrivé
70
MERCURE
le 10. àTurin ,& ce fut en même
tems une choſe bien glorieuſe
pour ce jeune Souverain,
que de donner audience dans
un Champ de Bataille , & au
milieu de ſes Triomphes à l'Envoyéd'un
Empereur.Oét Envoyé
fut à peine retourné à Turin
qu'une Troupe affez nombreuſe
de Rebelles parut encore dans
la Valée de S. Martin. Monfieur
le Duc de Savoye donna auffi
toſt ſes ordres pourles attaquer,
&on les pouſſa avec beaucoup
de vigueur. Quelques Officiers
&quelques Soldats furent blef.
ſez, &ily en eut cinq ou fix tuez
par des pierres jettée avec des
Fourneaux Ces Rebelles furent
forcez dans leurs poſtes ,& obli
gez de ſe rendre àdifcretion ainfi
que ceux de Bolbi , & de Villar,
dont le nombre étoit de plus de
GALANT
71
cinq cens. Son Alteſſe Royale,
fit enſuite partager ſes Troupes
en pluſieurs détachemens , qui
détruiſfirent les Maiſons qui.
eſtoient ſur les Montagnes , &
couperent les Bleds , & les vignes
, afin d'oſter tout moyen
de ſubſiſter à ceux qui voudroient
s'y retirer. On arrêta un
Miniſtre , & les Marquis de Voghera
& de Beül , allerent avec
leurs Regimens dans des Charbonnieres
, où l'on diſoit que
pluſieurs Rebelles s'eſtoient cachez,
mais on n'y en trouva point.
Monfieurde Catinat eſtant de
ſon côté party de Malanoti pour
chercher quelques - uns de ces
Revoltez qui s'étoient retirez ſury
une des plus hautes Montagnes
des Alpes , fortit de fon quartier
le 17. de may avec trois cens
hommes détachez des Regimens
72.
MERCURE
de Dampierre , & de Limofin ,
&il donna ordre à cent hommes
du Regiment de Pleſſis Beliere
de ſe trouver à Bacciglia. Il
prit le meſme jour en paſſant à
Macel cent cinquante hommes
du Regiment de Provence qui
eſtoit la en quartier , & avec ces
Troupes , il ſe rendit à Colmiano
d'aſſez bonne heure pour reconnoiſtre
luy- meſme les chemins
qui pouvoient donner la fuperiorité
ſur cette Montagne , que
les Rebelles diſoient eſtre une
fortereffe faite de la main de
Dieu. Il trouva moyen de gagner
les hauteurs ſur ce poſte , & fit
enfuite partir à l'entréede la nuit
pluſieurs détachemens pour envelopper
les Rebelles. Ceux de
ſes Partis , qui devoient s'élever
juſques au haut d'une Montagne
qui ſembloit impratiquable , &
qui
GALANT.
73
qui eſt couverte de neige toute
l'année , ſe trouverent fur la Cime
à la pointe du jour , & en
eſtat de tomber ſur ces opiniâtres
Revoltez , & qui ſe voyant entourez
& fans nul eſpoir de ſe
ſauver , n'eurent d'autres foins
que de ſe cacher à demy- coſte ,
les uns d'un coſté , les autres de
l'autre, & les autres dans des Rochers
où ils ne croyoient pas
qu'on les puſt trouver. Ils furent
trompez , & ainſi leur opiniatre
té les fit perir. MonfieurCatinat
n'eut qu'un Soldat bleſſe d'un
coup de piſtolet , & un Officier
froiffé avec deux autres Soldats ,
parce qu'ils avoient roulé le long
des Rochers. Cette derniere
action a donné une telle épouvante
aux Rebelles , qu'elle en a
entierement nettoyé le Païs où
les Troupes de France devoient
Juin 1686 . D
t
74 MERCURE
aller; rien n'eſt plus extraordi
naire , & plus forprenant que
cederniermouvement.Les François
ont eſté juſque ſur la cime
desMontagnes les plus élevées ;
& où les Chévres meſme ont de
la peine à grimper...
On n'a pas laiſſé d'envoyerencore
quelques Détachemens depuis
cette grande Action , pour
achever d'épurer ces Montagnes
& ces Rochers juſque dans
leurs plus inacceffibles hauteurs.
Onya perdu à diverſes fois trois
ou quatre Officiers , & environ
quarante Soldats. Le 22. on y
perdit un Sergent avec deux
Soldats de Dampierre. Meſſieurs
de Biron & de Gontaut font
preſque entierement gueris , &
fortent preſentement de leur
chambre. Monfieur Deſguers ,
Major de Provence , mourut de
GALANT.
75
ſes bleſſures dés le 19. de maу.
Les autres Officiers qui ont eſté
bleſſez , ſe portent allez bien, &
l'on ne croit pas qu'aucun d'eux
en meure. Quoy que les Troupesde
Savoye ayent faitdes choſes
ſurprenantes , comme je vous
l'ay marqué dans ma derniere
Relation , & qu'animées par la
preſencede leur Souverain, elles
ſe ſoient expoſées aux plus grāds
perils, elles n'ont perdu que quatre
Officiers des Gardes. Quelques
Officiers de divers Regi
mens ont eſté bleffez , avec environ
cent Soldats. Monfieur le
Marquis Dogliani , Lieutenant
General de ces Troupes , que je
vous ay déja marqué avoit ſervy
avec tant d'application,qu'il étoit
tombé malade au Camp,des fatigues
qu'il avoit effayees , accſté
tranſporté à Turin. Le 21. plus
D 2
76 MERCURE
de ſept cens Rebelles, tant hommes
que femmes,& enfans,pref
ſez par la faim , & par les continuelles
alarmes que leur donnoit
le peril d'eſtre ſurpris dans les
lieux où ils s'eſtoient cachez , fe
rendirent au Campde Monfieur
le Duc de Savoye à Lucerne , &
implorerent la clemence de ce
Prince. Ils ont eſté ſuivis de plufieurs
autres, quifont venus par
troupes , & qui ſe ſont rendus à
diverſes fois ; de forte que ceux
qui ont eſté faits priſonniers dans
les differens combats qui ſe ſont
donnez , & ceux qui ſe font rendus
chaquejour , montent à plus
de douze mille , & ſelon toutes
les apparences , le peu qui reſte
ſuivra bien-toſt un exemple ſi
falutaire , eſtant preſſé par la
faim , & par des Troupes , qui
agiſſant de tous coſtez ſous les
GALANT . 77
ordres , & à la veuë de leur Souverain
, trouvent moyen de penetrer
dans les lieux les plus
inacceſſibles & les plus cachez .
Ainſi on ne parlera bien - toſt
plus dans les Etats de Monfieur
le Duc de Savoye de la race des
Vaudois , dont ces Peuples révol
tez eſtoient iſſus. Ceux qui ne
veulent pas ajoûter foy à des
nouvelles ſi certaines, ou qui foignent
de ne les pas croire , afin
d'avoir lieu de publier le contraire
, pour flater ceux de leur Religion
, ont beau dire qu'il a eſté
impoſſible de monter ſur la cime
de tous les rochers , & de penetrer
juſqu'au fond de toutes les
cavernes , où les Rebelles ſe ſont
retirez , & qu'ainſi on ne peut
dire qu'on les ait détruits entierement.
Leur raiſonnement n'eſt
pas juſte, quoy qu'il ſemble avoir
D 3
78 MERCVRE
quelque vray-ſemblance. Je demeure
d'accord qu'on n'a pû les
vaincre tous en combattant,parce
qu'ils n'ont pas tous combattu
; & que l'on n'a pû les joindre
tous ; mais triompher d'une partie
les armes à la main ,& mettre
le reſte dans la neceſſité de ſe
rendre à diſcretion , & d'avoir
recours à la bontéde leurSouverain
, c'eſt avoir remporté une
Victoire auſſi pleine & auffi entiere
, que fi on les avoit tous fait
perir par le fer , & par le feu , &
cette Victoire eſt d'autant plus
avantageuſe au Vainqueur, qu'aprés
avoir fait voir la valeur , &
fon intrepidité , & celle de ſes
Troupes , elle lay donne moyen
de faire agir fa clemence. M
le Duc de Savoye qu'il a fait
connoiſtre qu'il poffedoit au
plus haut poiut toutes ces qua
GALAN T.
79
litez i dignes d'un Souverain,
a donné auſſi des marques de
la liberalilé qui eſt naturelle à
tous ceux de ſa Maiſon , en faiſant
preſent de ſon Portrait enrichy
de Diamans à Meſſieurs
de Melac, de Longueval , & de
Naves , Officiers Generaux des
Troupes Françoiſes. Meſſicurs
lesColonelsen ont eu auſſichacun
un de moindre prix . Ce
Prince a donné en meſme temps
à Monfieur de Villevieille ,
Lieutenant ( olonel du Regiment
de Limoges , dont je vous
ay parlé dans ma derniere Relation
,& qui s'eſt diſtingué par
une Action d'un grand éclat,
un fort beau cheval richement
enharnaché avec de tresbeaux
Piſtolets , dans les foureaux
deſquels étoient deux
bourſes remplies de Loüis d'or .
D 4
80 MERGURE
Si j'apprens encore quelque choſede
nouveau touchant cette
affaire , je vous en feray part ,
avant que de fermer ma Lettre.
Vous m'avez demandé des
nouvelles de la belle Grecque ,
que Monfieur le Prince Philippe
de Savoye amena en France
dans le tempsde la priſe de Coron.
La Lettre que vous allez
lire vous en apprendra d'affez
importantes. Elle est de Monfieur
Vignier.
A MONSIEUR L'ABBE
1 DE SAZILLY.
A Paris ce 8. Juin 1686.
Comme il n'est point
de temps
ne doive publier ce qui
GALANT .
4 81
peut fervir à la gloire de Dieu , je
vi'ai pas crû que le triſte estat où je
me trouve, me puſt diſpenſer de vous
apprendre la fuite de l'Histoire de
la belle Ismy , Veuve du Gouverneur
de Coron. C'est aussi , Monsieur , ce
que vostre pieté à ſouhaité le plus
de sçavoir, ne doutant point que
dans les lumieres de la Foy que cette
aimable Perſonne pouvoit recevoir,
elle ne dust trouver des tréſors qui
reparaſſent avantageusement la
perte qu'elle a faite &defon Mary,
& de ses biens. Je vous ay déja
mandé qu'en revenantde Richelieu
nous la trouvâmes à Châtres , où
elle accoucha d'une Fille , qui peu
de jours aprés eut le bonheur d'en
trer dans l'Eglise parle Baptefme.
Monfieurde Raban prit ceſoin là,
& celuy de ramener la Mere à
Paris fitoft qu'elle fut en estat de
Souffrir le Carroffe. Sa joye futgrap
Ds
82 MERCVRE
de de rejoindre la jeune Fatmé &
le reste de fa Troupe qui estoit dans
la Maison de Monficur de Raban.
Elles nemanquerent pas toutes deux
de recevoir force Viſites de l'un&
de l'autre sexe , fur le bruit qui
s'estoit répandu par tout de leur
merite ; mais on remarquoit fur lear
visage que si celles des Dames leur
faisoient plaisir , elles n'en recevoient
des hommes qu'avec chagrin
&avec contrainte. On fut quelque
tempsfans leur parler de nostre Religion
afin de ne les pas afflfiger. Elles
ne pouvoient fouffrir que l'on fit le
figne de la Croix devant elles ,&
Se desesperoient quand on diſoit
quelque chose contre leur faux Prophete.
Deux enfans de Monfieurde
Raban , dout l'aisné n'a que treize
ans,&qui ont tous deux beaucoup
d'esprit pour leur âge, s'attacherent
àleur faire connoître l'estat miferaGALANT.
83
ble où elles estoient par leurs Erreurs
, & trouvant la Moresque
Cadmé plus diſposée à les écouter
que les autres , ils la preſſoient de ſe
faire Chrestienne ;sur quoy elle leur
diſoit de prendre bien garde que
Madame Ismy ne ſceuſt pas qu'ils.
buy parloient ,parce qu'elle la mal-
-traiteroit ; mais pour luy ofter cette
crainte , ils l'affeuroient qu'elle n'avoit
plus de pouvoirfur elle , ce qui
La rendit aßezbardie pour s'ouvrir
à la petiteZoula qui est preſentement
avec Madame la Ducheffe de
Portmouth , & qui est celle làmesme
que Dieu avoit preſervée de la
fureur d'un Soldat qui avoit le Ci-
- meterre levépour la fendre en deux.
-Cette perite Fille receut volontiers
Lapropoſition qui luy fut faite d'em
braffer le Chriftianisme ; mais la
petiteAtigén'y confentit pas sans
-werfer des larmes. Ce fut dansce
-
D 6
84 .
MERCVRE
temps-là que Madame la Princeſſe
de Carignan , & Monsieur le Prince
Philippe prierent le Pere de Bizance
, Prêtre de l'Oratoire, de les voir.
Il le fit & comme la Langue Turque.
luy est naturelleparce qu'il est né à
Constantinople,il s'addreſſa d'abord
à celuy de cette Troupe qui luy paru
avoir plus d'esprit. Il s'appelloit
Haly , grand Garçon bien fait &
fort opiniatre. Pour le convaincre
plus facilement de la fauſſfeté de fa
creance, il sefervit d'un Alcoran
que Monsieur de Villeray, Efcuier
deMonsieurle Prince Philippe, luy
avoit mis entre les mains , & que
ce jeune Ture avoit donné lay mesme
àMonsieurde Villeray dans Covon.
Cet Alcoran estoit écriten Arbe
avec une explication Turque en
interligne ; mais quoy que les Tures
faffent bien plus de cas de ceux qui
nofont qu'en Arabe, parce, difentGALANT.
85
ils ,qu'il faut croire tout ce qu'àdit
leur grand Prophète fans aucune
glofe; ce fut pourtantpar cette explication
Turque , que le Père de
Bizance fit connoistre à Haly les
-Dogmes ridicules de cét Impoſteur ;
& il le fit avec tant d'efficace, que
ce jeune homme detestafur le chấp
ce qu'il avoit foutenu avec tant
d'obstination . Il couru le dire à fes
Camarades Hamet , Bekir , Mehemet
& Ibrahim , & les exhorta à
Se faire Chrestiens. Cela fit un grand
effetfur les esprits d'Ismy& de Fatmé
, qui receurent aver plus de do
cilité l'explication de nos Miſteres
que le Pere de Bizance leur faifoit
vvec beaucoup denetteté.Comme
il fut obligé de faire un petit
Voyage,les Enfans de Monsieur
de Raban dont je vous ay parlé,
continuerent à leur infinuer les Veritez
Chrétiennes; ils leurpropofe
86 MERCURE
rent mesme d'aller à l'Eglise dans
le temps de Vefpres , afin qu'elles
puſſent estre touchées parla Majeſtédenos
ceremonies Fatmé s'habilla
trois ou quatrefois àla Françoiſe
poury aller ,& s'accoûtumapeu à
peuàfaire lesigne de la Croixdont
elle avoit eu tant d'horreur ; mais
il fut impoſſible de faire refoudre
Iſmy à en faire autant. Il est vray
qu'ellefe feparoit ſouvent des autres
pourfairefes prieres,& qu'elle
demandoit à Dieu la grace de lay.
faire connoistre la Verité. Elle fut
exaucée. Le Pere de Bizance estant
de retour redoubla ſes affiduite
pour l'instruire , & fon coeurfut st
bien disposé à recevoir tout ce qu'il
luy dit d'un Dieu fait Homme &
crucifié pour l'amour de nous qu'il
m'aſſura la derniere fois que j'eus
I'honneur de le voir , qu'elle estoit
entierement defabusée de toutes les
GALANT . 87
damnables reſveries du Mahometisme
, & tres- bonne Chreftienne.
Ila la mesme opinion de tous les
autres, & comme il ne manquoit
plus que le Batesme pour achever ce
grand Ouvrage , ils le receurent Sain
medy dernier Veille de la Pentecofte
dans l'Eglise de faint Eutache.
Sept eurent l'honneur d'être nommez
par Madame la Princeſſe de
Carignan, &par Monsieur le Prince
Philippefon petit Fils. Haly fut
nommé Thomas ; Hamet Eugene i
Bekir, Philippe ( c'est le Fils de Carabas
qui est General de la Mer )
Mehemet , Philbert , & le petit
More Ibrahim , Charles. Ifmy fut
nommée Marie-Philippé,& Fatmé,
Loüife-Eugene. La petite Atigé&
Cadmé Moresques, furent nommées
par Monfieur le Vicaire de Saint
Eustache ,& par Mesdames de
Saint Martin & Chevalier lapre
88 MERCURE
miere Jeanne-Hortence , & la fe
conde Loüife- Philberte. Elles étoient
toutes vestuës de blanc, & elles s'attirerent
par leur modestie les benedictions
& les voeux d'un nombre
infiny de monde qu'un ſi rare Spe-
-Etacle avoit attiré de tous les endroits
de Paris . Voilà , Monsicur ,
-ce que je vous avois promis .Si j'avois
tardé encore quelque temps à vous
-écrire, j'aurois pù joindre à cette
belle er jeune Troupe , trois ou qua
tre autres Turcs que le Pere de Bi-
-Zance a auſſi convertis . Jeſuis Votre
, &c.
2. Je ne vous dis pointque Madame
la Princeſſe de Carignan
eſt une Princeſſe du Sang
de France , & qu'elle s'appelle
Marie de Bourbon ; cela
eſt connu de tout le monde.
Elle eſt Fille de Charles de
-Bourbon , Comte de Soiffons ,
GALAN T. 89
Couſin Germain de Henry IV.
Roy de France & de Navarre,
& d'Anne de Montafiere , &
avoit épousé Thomas François
de Savoye Prince de Carignan,
Fils de Charles Emanuel , Duc
de Savoye, Prince de Piedmont,
Roy de Chipre,& de l'Infante
-Catherine Michelle d'Autriche,
Fille de Philippe II. Roy d'Efpagne
, & d'Elizabeth de France
, Fille de Henry II. Roy de
France , & de Catherine de Medicis.
Cette Princeſſe joint à ſa
naiſſance une grandeur d'ame
digne de fon rang, une affabilité
qui fait que tout le monde l'approche
, & quoy qu'elle traite
avecdiftintion tous ceux qui ont
l'honneurde la voir , jamais il ne
fort perſonne d'auprés d'elle qui
ne foit content. Elle aime ſes
Amis, aun plaifir fingulier à en
4
१०
MERCVRE
1
faire , & les aide dans tous leurs
beſoins. Il y a dans fon Palais ,
&danstout ce qu'elle fait un air
de magnificence qui fait bien
connoiſtre qu'elle eſt du Sang
des Bourbons. Sa pieté & fon
zele pour la Religion dont elle
donne tous les jours des marques,
ne ſe peuvent affez loüer.
La reſignation qu'elle a toûjours
fait paroiſtre pour les volontez
du Ciel , dans les pertes qu'elle
a faites , & dans les traverſes
que la fortune hay a autrefois
fufcitées , eſt à imicer. Sa fermeté
ſouvent éprouvée , a peu
d'exemple , & rien n'approche
de la charité qu'elle a pour les
malheureux & pour les pauvres.
Monfieur le Chevalier de
Savoye ſon Petit fils, trouve pas
tout dans fon Sang ce qu'il y a
GALANT.
95
de plus auguſte dans la Chreſtienté
; c'eſt à dire, des Empereurs,
des Rois , de grands Souverains
& des Heros . Il ne dégenere
point, & fa valeur , quia
déja éclaté en pluſieurs fortes
decombats , le fait voir digne du
Sang dont il fort , & digne Fils
de feu Monfieur le Comte de
Soiffons. Ce jeune Prince ne
trouvant plus icy dequoy s'occuper
ſelon ſon genie qui le
porte aux grandes Actions , alla
l'an paſſe ſervir la Religion dans
l'Armée des Venitiens. Il affiſta
à toutes les entrepriſes qui ſe firent
dans la Morée , & malgré
les fatigues plus extraordinaires
qu'elles ne l'avoient encore eſté,
il fut preſent à tout. Il luy en
penſa coûter la vie d'une bleſſu.
re dangereuſe qu'il recent à Coron;
mais le mal qu'il avoit ne
92 MERCURE
l'empeſchoit pas d'eſtre ſenſible
à celuy des autres. Il ſauva autant
de ces miferables Infidelles
qu'il le put , particulierement
dans l'efperance que lestirant
de ce lieux , où tout eſt plein de
Mahometans , il en pourroit faire
des Chreſtiens. C'eſt par ce
mouvement de pieté qu'il a arraché
à la mort ces pauvres infortunées
, qui ne le peuvent
plus eſtre deſormais , puis qu'il a
pleu à Dieu leur faire la grace
de recevoir le Baptefme , &
qu'elles font entre les mains
d'un Prince ſi genereux,
Madame la Princeſſe de Bade
accompagnoit Madame la Princeſſe
de Carignan ſa Mere,dans
cette Ceremonie. On connoift
les grandes qualitez de cette illuſtre
Princeſſe , dont la vertu
doit ſervir d'exemples aux auGALANT.
93
tre,& dont le courage ne ſe peut
aſſez vanter , Elle a de l'eſprit
autant que celles qui en ont le
plus . Elle l'a vif, juſte & penetrant.
Il eſt cultivé parla lecture
de toutes fortes de bons Livres ,
& perſonne n'en juge mieux
qu'elle . On ne peut avoir plus de
Politeſſe , ny marquer plus de
generoſité dans les occaſios. Elle
eſt fidelle& tres-bonne amie , &
elle ne connoiſt point de raiſons
qui puiſſent l'empeſcher de l'eſtre
, quand elle l'a promis ou
qu'elle croit le devoir.
Madame la Princeſſe de Carignan
eſtoit auſſi accompagnéede
Mademoiſelle de Soiſſons ſa Petite-
Fille,jeune Princeſſe qui pourroit
faire la fortune d'un grand
Prince, fi elle eſtoit veuë& connuë.
Elle eſt élevée auprés de
Madame ſa Grand'. Mere ; c'eſt
94
MERCURE
affez pour s'aſſeurer qu'elle a
une ſolide vertu..Elle jointencore
àune beauté pleine d'agremens
toutes les graces qu'on
peut defirer dans une perfonne
aimable. Son eſprit eſt fin &délicat
,& fort audeſſus de ſon âge,
& elle a beaucoup d'application
àle cultiver par toutes les bonnes
choses qui luy conviennent..
Elle a un entier attachement à
fon devoir , & c'eſt par là qu'elle
paſſe la meilleure partie de fon
temps auprés de Madame de
Carignan , ne connoiffant rien
qui luy puiſſe , être plus avanrageux
pour ſe perfectionner
dans les grandes qualitez qui
mettent les grandes Princeffes
autant au deſſus des autres que
peut faire leur naiſſance. Elle
paſſe le reſte du temps avec Mademoiſelle
de Carignan fa Secur
GALANT.
95
qu'elle aime fort, & qui est tres-
- digne d'eſtre aimé. Enfin c'eſt
une Princeſſe toute parfaite , &
- qu'on ne peut voir fans découvrir
tout ce qu'on peut attendre
de grand du Sang Illuſtre dont
elle eſt formée .
Vous ſçavez , Madame, que
Monfieur le Comte de Roye
eſt heureux en Enfans , & que
Meſſieurs les Comtes de Rouſſy
&de Blanſac ſes Fils , font regardez
dans le Mõde avec beaucoup
de diſtinction. Ils estoient
tous deux du Carroufel,& vous
pouvez voir ce qu'on en a dit
dans les Portraits qui ont eſté
faits de tous les Chevaliers &
detoutes les Dames qui compofoient
cette heroïque & galante
Feſte. Ils ont trois Soeurs dans le
Convent de Noſtre Dame de
Soiſſons, où elles eſtoient ene
96 MERCURE
trées pour y eſtre inſtruites des
veritez Catholiques , Monfieur
l'Abbé Huet nommé à l'Evefché
de Soiſſons, qui avoit eſté
choiſy pour ce glorieux employ
à cauſe de ſa profonde
érudition , les a ſi pleinement
convaincuës de la fauſſeré des
Maximes de Calvin , qu'elles en
firent abjuration entre ſes mains
le premier jourde ce mois, en
preſence d'un grand nombrede
perſonnes de qualité ;la pieté
aveclaquelle elles s'acquiterent
de cette action , édifia extrémement
toutel'Aſſemblée. Quatre
jours aprés,deuxde leurs Freres,
Penſionnaires au College de
LOUIS LE GRAND ( C'est ainſi
que l'on appelle preſentement le
College de Clermont ) firent
la même abjuratton entre les
mainsdu Pere Recteur du même
College. Je
GALANT.
97
Je vous appris il y a un mois
: la Converſion de Monfieur le
Duc de la Force. Depuis ce
temps-là quatre des Fils de ce
Duc, & le Fils unique de Monſieur
le Marquis du Bordage, qui
étoient auſſi Penſionnaires dans
ce College , ont fait profeſſion
des Veritez Catholiques .La Ceremonie
de leur abjuration ſe fit
ces jours paſſez dans l'Egliſe de
Saint Loüis , entre les mains du
Pere de la Chaiſe , Confeffeur
duRoy.
La revocation de l'Edit de
Nantes ayant obligé Madame
de S. Gile à quitter le Calviniſme
, on avoit quelque ſujet de
douter que ſa Converfion fuſt
fincere, parce qu'elle estoit âgée
de quatre- vingt neuf ans &
qu'elle avoit eſté juſque-là attachée
à ſes Erreurs avec une opi
Juin 1686 . E
98 MERCURE
niâtreté invincible. Feu Monſieur
le Mareſchal de Schulemberg
ſon Frere avoit fait tous ſes
efforts pour l'y faire renoncer
pendant qu'il étoit Gouverneur
d'Arras. Il lay avoit ſouvent envoyé
les plus habiles Gens de
tout le Pays , & aucun d'eux ne
l'avoit perfuadée. Ayant eſté
attaquée de Pourpre depuis
quelque temps , & les Medecins
deſeſperant de ſa guerifon , elle
envoya chercher ſon Curé de
ſon propre mouvement, ſe confeſſa
avec toutes les marques
d'un vray repentir , & fit paroiſtre
une devotion toute édifiante
en recevant la Communion.
Malgré cette grande
maladie , & fon grand âge , elle
s'eſt tirée d'affaires,& continuë
dans tous les exercices de pieté
qui peuvent faire connoiſtre
GALAN T. 99
VILLE
une veritable Catholique. Elle
demeure en un lieu qui s'appelle
Binarville , & qui eſt du Dioceſe
deRheims.
Parmy le grand nombre
d'Abjurations qui ont eſté faites,
on a veu pluſieurs perſonnes
converties par des voyes qu'il
ſemble qu'on n'auroit pas deu
chercher,&dont meſme on auroit
cru ne pasdevoir attendre
beaucoup. Cependant ces voyes
onteſté plus promptes quelquefois
que celles qui étoient plus
dans les formes , & Dieu a voulu
montrer par là que tout le monde
eſtant obligé de bien ſçavoir
ſa Religion ,les plus ſimples n'ont
pas moins de droit de l'enſeigner
que les plus habiles. C'eſt ce
qui fut cauſe que les Apoſtres
preſcherent avec de ſi grands
luccés. Comme perſonne ne
E
100 MERCURE
ſçauroit ſe diſpenſer de ſonger à
ſon ſalut , les femmes ne doivent
pas eſtre moins inſtruites que les
hommes , des choſes qui le régardent.
Il faut cependant demeuter
d'accord qu'elles ne le
font pas toûjours , mais on peut
dire à leur gloire , qu'il ſuffit
qu'elles s'appliquent à ce qu'elles
ont envie de ſçavoir , pour le
poſſeder parfaitement. UneDemoiſelle
de Cologne , appellée
Marie- Agnés de Noë nous en
fournit un exemple. Elle eſt
Catholique, & peu de perſonnes
font inſtruites plus à fond
de la verité de nos Myſteres , &
desErreursdes nouvelles Sectes ,
C'eſt une de ces Femmes agifſantes
qui ſçavent beaucoup de
choſes , que rien n'embaraſſe ,
& qui obligent quantité de
Gens. Son humeur accommoGALANT.
101
dante luy a donné pour Amies
toutes les Dames de la premiere
qualité de Cologne. Il y a même
beaucoup de Princeſſes Allemandes
pour qui elle fait ſouvent
des Voyages à Paris , &
qui ont en elle une entiere confiance.
Elles la chargent de leur
faire faire tout ce qu'elle juge à
propos , afin qu'elles puiſſent
fuivre les modes de France , &
elles luy donnent leur argent,
pour leur acheter juſques à des
Pierreries . Ce ſont des ſervices
qu'elle leur rend plûtoſt ſur le
pied d'Amie , que d'une autre
forte, & toûjours de bonne grace
, & avec beaucoup d'intelligence.
Elle parle pluſieurs Langues
,& le François luy eſt auſſi
naturel qu'à ceux du Pays.Dans
le temps que cette Demoiſelle
devoit venir à Paris la derniere
E 3
102 MERCURE
1
fois , un Gentilhomme Allemand
, nommé Jean-Juſte de
Bourchers , & plus connu ſous
le nom de Beauregard , parce
qu'il a une Terre en Vveſtphalie
qui porte ce nom , y devoie
venir auffi . Il eſtoit Lutherien
& Amy de tous les Catholiques
Romains de fon Pays .Le hazard
ayant voulu qu'ils ſe fuſſent
concertez pour partir enſemble,
toutes les Perſonnes de qualité
qui connoiſſoient cette Demoi
felle , & le tour de ſon eſprit ,
la prierent de travailler pendant
le chemin à la converfion de ce
Gentilhomme. Elle s'y engagea,
& y reüffit ſi bien, qu'en arrivant
à Paris , il ne reſtoit plus
qu'à lay, donner l'éclairciſſement
de quelques points, far
lesquels il inſiſtoit. La Demoifelle
ayant appris l'eſtar où
J
GALANT.
103
eſtoient les choſes au Sieur la
Quille fon Commiſſionaite , il
mena le Gentilhomme chez
Monfieurde Blampignon , DO-
&eur de Sorbonne ,& Curé de
la Paroiſſe de S.Mederic. Ils eurent
enſemble une conference
de deux heures , & Monfieur
de Blampignon luy leva tous ſes
ſcrupules avec tant de force &
de netteté , que ce Gentilhomme
s'eſtant jetté à ſes pieds , le
conjura les larmes aux yeux de
luy faire faire abjurations de ſes
Erreurs dés ce meſme jour , ce
qui fut fait , ſans attendre au
lendemain ,le Mardy 11. de ce
mois , dans le Choeur de l'Egliſe
de S. Mederic. Monfieur de
Blampignon l'inſtruiſit plus amplement
des Veritez Catholiques
pendant les trois jours ſuivans.
Le Samedy 15. du mois il
E 4
104 MERCVRE
fit une confeffion generale , &
le Dimanche de l'Octave du S.
Sacrement , il communia pour
la premiere fois avec tant de zele&
de ferveur , qu'il combla de
joye tous les Aſſiſtans . Ce ſont
des coups de la Grace . Heureux
ceux qu'elle va ainſi chercher .
Je vous ay déja fait part de
tout ce qui s'eſt paſsé à Rome à
l'occaſion de la Feſte Generale,
faite pour la Réünion des Proteſtans
de France àl'Egliſe Catholique.
Il me reſte à vous parler
d'une Feſte particuliere , qui a
fait connoiſtre le zele de Monfieur
le Cardinal d'Eſtrées . Il
choiſit pour cela l'Egliſe de la
Trinité du Mont , parce qu'il en
eſt Titulaire. Vous ſçavez, Madame
, que tous les Cardinaux
ayant chacun le nomd'une Egliſe
, on dit Cardinal au tiltre de,
GALANT.
1ος
&c. Vous jugez bien que la Feſte
fut d'une magnificence extraordinaire
, puis qu'on ne peut
foûtenir les intereſts & la gloire
de la France avec plus d'éclat ,
plus de grandeur , plus de prudence
& plus de conduite que
font Monfieur le Duc d'Eſtrées,
&Monfieur le Cardinal ſon Frere.
Le 1 2. du dernier mois , jour
deſtiné pour la Feſte , eſtant arrivé
, ce Cardinal partit du Palais
Farnéſe à neuf heures du
matin , pour ſe rendre à l'Eglife
de la Trinité ,fondée parCharles
VIII. Roy de France ,& appellée
du Mont ,à cauſe qu'elle
eſt baſtie ſur le Mont Pincius. Il
eſtoit accompagné de Monfieur
Altoviti Patriarche , & d'un
tres-grand nombre de Prelats,&
d'autres Perſonnes qualifiées ,
cequi faifoit un Cortege de plus
Ε
106 MERCURE
de fix - vingt Carroffes. Cette
Egliſe eſtoit ornée d'une Tapif
ſerie du deſſein de Raphael , où
l'Hiſtoire des Apoſtres eſtoit repreſentée.
Toute la voûte en
eftoit couverte d'un Damas cramoify
, fur lequel il y avoit
quantité de Fleurs-de-Lys , &
de Roſes de Tafetas de meſme
couleur.On avoitplacé les Portraits
du Pape & du Roy au
deſſus de la Corniche vers l'Autel.
Celuy de Monfieur leCardinal
d'Eſtrées eſtoit au deſſous
d'une grille dorée , qui environnoit
un grand échafaut couvert
de Damas Gramoiſy galonné
d'or , que l'on avoit fait pour la
Muſique. On voyoit ſes Armes
en relief ſur le ceintre principal
de 1 Eglife , & l'écuſſon en étoit
foutenu par quatre figures
d'Anges argentée. Je n'entreray
GALANT.
107
point dans l'entier détaildes ornemens
de la face exterieure de
cette Eglife. le vous diray ſeulement
qu'entre lesdeuxClochers
que l'on avoit peints en couleur
de Marbre blanc , un grand piedeſtal
de figure exagone , regnoit
depuis la Balustrade du
cornichon du ſecond ordre juſqu'en
haur , & qu'une Hydre ,
qui repreſentoit l'Hereſie entierement
abbatuë avec pluſieurs
teſtesde coſté& d'autre , eſtoir
fur labaſede ce piedestal. Ony
voyoit la Religion affiſe , les bras
étendus. Elle tenoit deux Couronnes,
l'une de Laurier, & l'auare
d'Etoiles. Un ſecond piedeſtal
de meſme figure que le premier,
s'élevoit fur cette grande
Machine. Il y avoit une grande
Croix blanche ,& un Drapeau
de Taferas bleu auprés d'un
E6
108 MERCURE
Hercule , qui répreſentoit les
traits du Roy. Il eſtoit aſſis fur
des Trophées à la droite , & vis
à vis paroiſſoit la France. Elle
eſtoit auſſi ſur des Trophées.
Ces deux Figures tenoient les
deux Clefs de la Religion , qui
eſtoit aſſiſe au deſſus d'un Palmier
, & avoit une Tiare & une
chape. Tout cela étoit émbelly
d'Inſcriptions. On voyoit le Portraits
du Roy en couleur de
bronze dorédans l'une des deux
Arcades des Clochers , & la figurede
la Pietédans l'autre.Des
Feſtons de feüillages rehauſſez
d'or,&couronnez de chandeliers
dorez garnis de cierges de
cire blanche , ornoient les pilaſtres
& le ceintre de ces deux
Arcades. Un grand Tableau ,
placé au deſſous de la plus haute
balustrade , repreſentoient les
L
GALANT. 109
Livres brûlez des Heretiques ,
les Predications des Miſſionnaires
, & les aumûnes qui ont eſté
faites aux Convertis ,& à coſté
de ce grand Tableau , deux autres
de meſme hauteur repreſentoient
ladémolition desTemples
des Calviniſtes , & la conſtruction
des Egliſes baſties nouvellement
pour les nouveaux
Catholiques. Entre les pilaſtres
d'ordre Corinthien étoit une Arcade
de chaque coſté.Un grand
Tableau où la cheute desIdoles
eſtoit peinte , paroiſſoit dans l'une
, & au milieu de l'Arcade un
peu au deſſus de ce Tableau,on
voyoit un Medaillon de Clovis.
Il eſtoit de bronze doré , & la
bordure eſtoit de relief , auſſi
dorée. Il y avoit un autre Ta
bleau de meſme grandeur dans
l'autre Arcade. Il faifſoit voir les
1101 MERCURE
Saxons domptez , & recevant
le Baptefme par les ſoins de
Charlemagne.Deux Anges ſoûtenoient
une fort grande Medaille
ſur l'architrave de la Porte.
Elle estoit environnée de Palmes
& de Lauriers , & reprefentoit
faint Loüis à cheval ,
combatantà la teſtede ſes Troupes.
Les deux Colomnes de la
Porte eſtoient auſſi fort ornées
dans leurs chapiteaux & dans
leurs bafes . Pour marquer les
foins que le Roy a pris de faire
donner à ſes Sujets de la Religion
Pretenduë Reformée les
Inſtructions qui leur étoient neceſſaires
, on fit paroiſtre un Soleil
illuminé , ſur le haut de la
balustrade de l'eſcalier. Cét
Aſtre , qui eſt la deviſe de Sa
Majeſté , avoit pour ame des
mots Latins qui ignificient ,
GALANT.
f'ay fervy d'oeil à l'Aveugle. Il y
avoit un écriteau au deſſous
contenant d'autres mots Latins
qui vouloient dire, nous avons
veu la lumiere par ta lumiere. Il'eſt
facile de voir le rapport de ces
paroles. Au deſſous de la baluſtrade
du meſme Eſcalier , dans
les ornemens duquel entroient
deux grandes Médailles , l'une
de l'Empereur Conftantin , &
l'autre de l'EmpereurTheodofe,
eſtoit un grand Tableau qui faiſoit
connoiſtre comment le Roy
Philippe Auguſte avoit purgé
la France de Juifs. On voyoit
le Portraitde ceMonarque au
haut de ce Tableau dans une
Medaille d'or. Il eſtoit accompagné
d'une Inſcription Latine
qui faiſoit entendre qu'un Roy
Sage vient à bout de diſſiper les
Impics ne
112 MERCVRE
Avant que Monfieur le Cardinal
d'Eſtrées arrivaſt à l'Egliſe
de la Trinité , Monfieur l'Audiditeur,
& Monfieur le Treſorier
de la Chambre , qui ne vont
jamais aux Corteges , s'y étoient
déja rendus. Ils ſe mirent à la
teſte de tous les Prelats , parmy
leſquels ils tiennent le premier
rang , & ils ſe rangerent tous
aux deux coſtez du Choeur fur
des bancs à doffiers couverts de
Tapis. Monfieur le Cardinal
eſtant arrivé , prit ſa Chape àla
porte de l'Eglife ,& alla ſe placerſous
un Dais qui eſtoit prés
de l'Autel , du coſté de l'Evangile.
Monfieur le Duc d'Eſtrées
ſe mit dans une Tribune
, ainſi que Monfieur le Duc
de Mantoüe , & Madame la
Ducheffe de Modene. Aprés
la Meffe , que Monfieur Caſati,
GALANT. 113
, Archeveſque de Trebiſonde
celebra pontificalement , & qui
fut chantée par deux Choeurs
de plus de ſoixante & dix Muficiens
. On entonna le Te Deum,
qui fut auſli chanté en Muſique,
aux fanfares des Trompettes, &
au bruit des Boëtes ; des Tambours
& des Timbales , La Ceremonie
finit par un excellent
Diſcours Latin , que le Pere
Hemery Jeſuite prononça à la
gloire de Sa Majeſté. Lors qu'elle
fut achevée , Monfieur le Cardinal
d'Eſtrées regala magnifiquement
un grand nombre de
Perſonnes de qualité dans la
grande Salle du College de Propaganda
Fide. Il eſt ſitué au bas
de la montagne , fort prés de
l'Egliſe de la Trinité , & à une
des extremitez de la Place d'Efpagne.
Ce repas fut ſuivy d'une
114 MERCURE
belle ſymphonie , & d'un recit
en Vers Italiens à la loüange du
Roy , que quatre des plus belles
voix de Rome chanterent dans
une autre Salle , où ce Cardinal
avoit fait paſſer la Compagnie.
Une fontainede vin à cinq Jets ,
qui repreſentoient une Fleur-de-
Lys , coula juſqu'à la nuit , pour
le Peuple , au bout de la meſme
Place d'Eſpagne , fur laquelle la
veuë de la Salle s'étendoit.L'obſcurité
commençant à cacher
tous les objets , une Illumination
des plus ſurprenantes fit paroiſtre
avec un nouvel éclat tout
ce qui ornoit la façade de l'Eglife.
On voyoit un ſuperbe frontiſpice
formé de deux grands
Pilaſtres , dont les Portraits du
Pape & du Roy , tout tranſparens
de lumieres , eſtoient ſoûtenus
, avec des Inſcriptions ſur
GALANT.
115
les Piedeſtaux & ſur les Pilaftres .
Une Tiare Pontificale , & une
Couronne Royale , accompagnées
des Armes de Sa Sainteté
& de Sa Majesté , terminoient
cette Illumination.On avoit conſtruit
avec des fuëillages & de la
verdure cinquante autres Pilaſtres
derriere & vis-à- vis des
deux grands , afin de garder de
la ſymetrie. Ils eſtoient plantez
en droite ligne , & s'étendoient
juſqu'au haut d'une Plateforme
qui ſert de Place à l'Eglife . Les
arbres qui couvrent la pente de
la Montagne , ſoûtenoient des
Coupes & des Fleurs de Lys ,
&les Chandeliers à branches ,
dont elles estoient accompagnées
,portoient chacun trente
à quarante lumieres.Il y en avoit
quantité d'autres en forme de
grandes Etoiles , fur les arbres
116 MERCVRE
naturels qui font au bord du
chemin. La façade de l'Egliſe ,
auſſi bien que le Perron par où
l'on y entre , eſtoient éclairez
d'un nombre infiny d'autres
flambeaux , diſpoſez de telle
forte , qu'ils repreſentoient en
quelque façon l'architecture de
cet Edifice . Outre les atbres naturels
que l'on avoit remplis de
lumieres, on en avoit planté d'artificiels
des deux coſtez de l'Eglife
, & le long de la Plate-forme.
Ils eſtoient garnis de Pots à
feu , & formoient un demy cercle.
Joignez à cela le grand
nombre de Lanternes dont les
fenestres du Convent de la
Trinité , & les maiſons des ruës
qui aboutiſſoient à la Plate- forme
& la Place, étoient éclairées,
& vous concevrez ſans peine la
beautéde ce Spectacle. La ſitua-
1
GALANT.
117
tion avantangeuſe du lieu y contribuoit
beaucoup. Pluſieurs
chambres qui regardoient fur
la Place , avoient eſté tenduës
de Damas cramoiſy afin d'y placer
les Perſonnes diftinguées,&
il y avoit d'ailleurs des Balcons
& des Echaffaux le long & à la
hauteur du premier étage des
Maiſons. Tout cela fut occupé,
& un peu aprés que l'Illumination
eut paru , on entendit un
concert de Tambours & de
Trompettes. Il fut ſuivy d'un
autre de Violons , aprés lequel
divers Inſtrumens firent une
Symphonie tres- agreable , pendant
qu'une des plus belles voix
deRome chantoit un Récit à la
loüange du Roy. Ces réjoüiſſances
ne finirent qu'aprés un Regale
de pluſieurs grands Baſſins
defruits &de confitures en py-
4
118 MERCURE
ramide , & que l'on preſenta à
la Compagnie avec toutes fortes
de liqueurs. La plus grandede
ces Pyramides fut jettée au Peuple.
Monfieur le Cardinal d'Eſtrées
fit auſſi porter des Baffins
ſemblables & des Eaux glacées
aux Princeſſes Pamphile & de
Venafro , qui estoient placées
dans quelques Maiſons voiſines,
On avoitdiſtribué par ſon ordre
le jour précedent toutes fortes
de proviſions à tous les Convents
de Religieux Mandians,
&aux Seminaires de propaganda
Fide, &le jour de cette Feſte on
fit au Palais Farneſe des aumônes
en argent à plus de huit mille
Pauvres. Ainſi ce Cardinal fir
paroiſtre enmeſme temps fa magnificence&
ſa charité ,& rien
ne fut épargne de cequi pouvoit
faire connoiſtre combien il eſt
GALANT. 119
ſenſible aux avantages que Sa
Majesté a procurées à l'Egliſe
par l'Extinction de l'Hereſie.
Il me ſouvient que je vous
_ parlay il ya un an de certains
Inſectes , qui avoient faitde fort
grands degaſts aux bleds dans
quelques Villages du Dauphi
né. La Lettre qui fuit vous apprendra
combien on a encore
ſujet de les craindre. Elle eſt de
Monfieur de Joſſaud, Conſeiller
au Prefidial de Niſmes &
adreſſée à Monfieur deCoucols
laGorce.
১
1,20 MERCVRE
D'Aramonten Languedoc,le 29.May 1686.
Duiſque vous medemandezune
Relation des Infectes qui mangerent
nostre Recolte l'annéepasfée
& qui nous donnerent tant
de peines à les chaffer , je vay
vous la faire avec le plusd'exacti
tude que je pourray. Ces Animaux
ſont ſans doute d'une espece
particuliere , quoy qu'il n'y paroiſſe
rien à les voir , & qu'ils ne diffe
rent des Sauterelles qu'en ce qu'il
volent comme les Oyfeaux. Ilsfont
gris ; & ont environ un pouce de
longueur , c'est à dire douze ligncs.
On en voyoit ily a un an la terre
couvertede quatre doigts d'épaisfeurtout
les matins avant que le
Soleil se montrast; mais dés que la
chaleursefaisoitsentir , ils s'envo
loient
GALANT.
121
loient &se jettoient fur les bleds,
dont ils mangeoient le grain& la
paille, maisfi promptement à cause
de leur grand nombre , qu'en moins
de trois heures ils devoroient tout
le bled d'un champ. Après cela ils
voloient , & leurs troupes estoient
fiépaiſſes qu'elles couvroient le Soleil
comme un nuage. Ilne leurfalloit
pas moins de deux heures pour
pajfer. Ils alloient contre le vent &
voloient au deſſus du Chasteau, qui
comme vous sçavez, est fort elevé.
& s'alloient jetter sur un autre
bled qu'ils devoroient comme le
premier. Après avoir mangé tous
nos bleds, ils mangerent les legumes,
les vignes , les faules ,& inſques
aux chanvres malgré leur amertume.
Enfinfur la fin du mois d' Aouſt
ils cefferent de voler, & la Femelle
enfonçoit fon derriere dans la terte
La plus dure , où elle jettoit une
Juin 1686. F
122 MERCURE
1
1
1}
bave, qui avec la terre formoit un
tuyau gros commeune plume aécrirede
la longueur du pouce , dans
lequel ellefaisoitfes oeufs qui font
gros comme des grains de Millet. Il
s'en trouve jusques à cinquante
dans ces tuyaux qui font luttezde
la mesme terre, enforte que l'eau ne
les perce point. Ensuite tous ces
Animaux moururent dans les chaps,
&répandirent une tres-mauvaise
odeur. Ils ont commencéà éclore
cette année au mois d'Avril , & il
y en a qui écloſent encore. On s'est
avisé dans le mois de Mars de faire
amaſſer ces oeufs, qui nefont enfoncez
dans la terre que de l'épaisfeur
d'un travers de doigt. L'on en
a ofté cent quatre-vingt quintaux
pesant, &il nous auroit esté avan
tageux que l'on s'enfust avisé plûtoft.
Depuis qu'ils éclofent, ona pris
plus de trois cens quintaux de ces
GALANT.
123
2
空
Sauterelles , qui ne sont pas encore
plus groſſes que des mouches. Il en
reste beaucoup qu'on ne sçauroit
prendre , parce qu'elles font dans
les bleds , qui font fort avancez,&
que l'on craindroit de les gaſter ſi
ony entroit. Ces Infectes ont ruiné
sette Communauté qui n'eut point
de Recolte l'année derniere , & qui
peut- estre n'en aura point celle- cy,
quoy qu'il luy en couſte plus de mille
- écus des ſeuls frais qu'elle a esté
obligée de faire pour les faire ra
maſſer. On en a pris une grande
quantité dans les Villages voiſins ,
&Sans les precautions que l'on a
priſes , ily en avoit affezpour de
vorer tous les bleds de la Pro-
Vous devez eſtre contente de
l'Air nouveau que je vous envoye
, puis qu'une perſonne des
plus difficiles en Muſique , &
124
MERCURE
qui chante avec le plus de ju
ſteſſe , l'a appellé fon Air favory.
AIR NOUVEAU.
E Printemps commence à
LePrintem ,
Il s'eft enfin rendu le maiſtre
De l'Hyver contre luysi long-temps
révolté.
Amour, amour fais-en de même;
Contre le coeur d'une ingrate beauté
Toûjours plein de ſeverité ,
Faisfentir ton pouvoir extrême.
24
Vous ſçavez dans quelle eſtime
eſt Anacreon pour la dou
ceur de ſes Vers. Voicy la Traduction
d'une de ſesOdes. Vous
trouverez qu'elle a confervé fes
graces en noſtre Langue.
GALANT .
125
ODE D'ANACREON
SUR LAMOUR.
A
Imer , &n'aimer pas, l'un &
l'autre est fâcheux ,
MaisSelon moy ce qui l'eſt davantage
,
C'est d'estre auprés d'une beauté
volage
QuipartageantSon coeurſe mocque
denosfeux.
Quefert-il aux Amans d'avoir de
la naiſſance ?
N'y la valeur , ny la Science
N'ont en elles rien d'engageant .
Dans l'Age de fer où nous sommes
,
On voit que la pluſpart des hommes
F 3
726 MERCURE
Ne confiderent que l'argent.
Que le nom du premier Avare
Qui trouva ce Metal digne defon
ardeur
Soità l'avenir en horreur
Chez le monde poly , comme chez
le Barbare.al
Ce funeste Metal cause des diffe-
Entre les plus proches Parens ,
Ilnous rend bienfouvět rebelles
Auxvolontez de ceux dont nous tenons
le jour.
C'est de luy tous les jours que naif-
Sent les querelles,
Les Meurtres , les Duels , & les
Guerres cruelles ; 1
Enfin c'eſt luy qui trouble un commerce
d'amour. t
Le Roy ayant receu le jour de
GALAN T. 127
la Pentecoſte Monfieur le Duc
de Chartres , Monfieur le Duc
- de Bourbon , Monfieur le Prin
ce de Conty , & Monfieur le
Duc du Maine , Chevaliers du
S. Eſprit , je croy vous devoir
parler de l'Inſtitution de cetOrdre
, avant que d'entrer dans le
détail des Ceremonies que l'on
obſerva en les recevant , parce
que l'on conçoit mieux & qu'on
a meſme plus de plaiſir à lire les
choſes dont on connoiſt l'origine.
Je vous ay déja marqué
dans ma Lettre de Janvier 1682.
quand Monſeigneur le Dauphin
fut fait Chevalier , que cet Ordre
avoit eſté creé par Henry
III . Roy de France & de
Pologne. Mais les raiſons qui
l'obligerent à l'inſtituer ne font
peut - eſtre pas generalement
connuës, & ceux meſme qui les
F 4
128 MERCVRE
ſcavent , feront bien - aiſes de
voir l'original de cette creation .
En voicy les termes.
ENRY par lagracedeDieu
Roy de France & de Pologne,
A tous prefens & à venir. Comme
en toutes choses creéesſe reconnoist
la
A
toute-puiſſance de Dieu , ainſi
en leur diſpoſition , cours& conduite
ne ſe peutdeſavoüerfafainte
& éternelle Providence , de la
quelle dépend entierement toute nô-n
tre felicité; & n'y a rien en ce bas
Monde qui de là ne reçoive tour.
Son bonbeur , & le vray mojen de
Sebien regir&gouverner. Quesi
les moindres creatures ne se peuvent
foustraire de sa puiſſance ,les
plus grandes & constituées en plus
grande autorité, ne peuvent aussi
prosperer &se bien conduire fans
Sa Grace& Providence. C'est pourGALANT.
129
4
quoy dés nos jeunes ans l'ayant ainſi
crû & connu , nous avons adresé
nos voeux & colloqué nostre princi
pale& entierefiance enfa Divine
bonté , de laquelle reconnoissant
avoir& tenir tout le bonheur de
noſtre vie , il est bien raisonnable
que nous le remettant en memoire,
nous nous efforçions auſſi de luy en
- rendre graces immortelles , &que
nous témoignions à toute nostre pofterité
ses grands bienfaits ,fingu-
- lierement en ce qu'illuy a plù entre
tant de contraires &diverſesopinions
, qui ont exercé leurs plus
grandes forces en nostre temps,nous
conferver en la connoiffance defon
Saint nom , avec une profeſſion d'u
neseule Foy Catholique ,&en l'union
d'une seule Eglise Apostolique
& Romaine , en laquelle nous vou
lons , s'il luy plaiſt , vivre &mous
rir ; de ce qu'il luy a plû auſſi par
Es
130
MERCURE
}
l'inspiration du benoist S. Esprit
au jour & Feste de la Pentecofte ,
unir tous les coeurs & volontez de
la Noblesse Polonorse , & ranger
tous les Etats de ce puiſſant & renommé
Royaume &grand Duché
de Lithanie , à nous élire pour leur
Roy , & depuis à mesme jour &
Feſte , nous appeller au Regime &
Gouvernement de cette Couronne
tres- Chrestienne , par sa volonté ,
&droit Succeffif. Au moyen de quoy,
en memoration des choſes ſuſdites ,
& pour toujours fortifier & maintenir
davantage la Foy & la Religion
Catholique; pareillement auſſi
pour décorer & honorer de plus en
plus l'ordre & estat de la Nobleffe
en cettuy nostre dit Royaume , &le
remettre en fon ancienne dignite
& Splendeur , comme celuy auquel
par inclination naturelle & par
raiſon , nous avons toûjours porté
GALANT.
131
tres - grand amour & affection ,
parce qu'en luy conſiſte nostre prin
cipale force & authorité Royale ,
que pour avoir devant & depuis
noſtre avenement à la Couronne ,
fait preuve en pluſieurs grandes ,
hazardeuſes &memorables Victoires
, de cette ancienne loyauté &
generofité & valeur qui la rend il
lustre & recommandable entre toutes
les Nations étrangeres ; Nous
avons avisé avecnostre tres-hono->
rée Dame & Mere , à laquelle nous
reconnoifſſons avoir , aprés Dieu ,
noſtre principale & entiere obliga.
tion ; les Princes de noftre Sang,&
autres Princes & Officiers de Nôtre
Couronne, & les Seigneurs deNôtre
Conſeil eftant prés de Nous,d'ériger
un ordre Militaire en cettuy nôtre
dit Royaume, outre celuy de Mon..
fieur S. Michel , lequel Nous Voulons
& entendons demeurer en fa
F
132
MERGURE
force & vigueur , & estre obſervé
tout ainsi qu'il a esté depuis sa premiere
Institution juſques àpresent;
lequel Ordre nous creons &inſti.
tuons en l'honneur &sous le nom
& titre du benoist S. Efprit , par
L'inſpiration duquel comme il aplû
à Dieu cy-devant diriger nos meilleures
& plus heureuſes actions ,
Nous le fupplions auſſi qu'il nous
false la grace que nous voyions
bren tost tous nos Sujets réünis en
la Foy& Religion Catholique , &
vivre à l'avenir en bonne amitié
&concorde les uns avec les autres,
Sous l'observation entiere de nos
Loix ,& l'obeiſſance de Nous &
nos Succeffeurs Rois , à fon honneur
& gloire , à la loüange des
bons , & confusion des mauvais ,
qui est le but auquel toutes nos pen_
Sées&aitions tendent, comme au
comble de nostre plus grand heur&
felicité
GALANT.
133
Vous voyez , Madame , que
cet Ordre a eſté particulierement
inſtitué dans la veuë d'obtenir
de Dieu la réünion des Pretendus
Reformez à l'Egliſe Catholique.
Un fi glorieux deſſein
eftoit digne de la pieté de nos
Rois , mais ce grand Ouvrage
eſtoitrefervé aux ſoins & au zele
de Louis XIV.
Le Roy , ChefSouverain , &
Grand Maistre de cet Ordre ,
nomma de luy-meſme , & fans
qu'on l'en euſt ſollicité , les quatre
Princesdontje viens de vous
parler, fuivant le ſeiziéme Article
deſes Statuts , qui porte en
terme exprés.
Nous feulement , & aprés nous,
les Rois nos Succeffeurs , Grands
Maistres dudit Ordre , choiſions,
& proposerons ceux que bon nous
Semblera, pour entrer audit Ordre,
134
MERCURE
&ne sera loiſibleàperſonne quel
conque de le requerir & poursuiwre
pourſoy oupour autruy , declarant
dés à present indignes d'y
parvenir ceux qui le demanderont,
ou le feront demander pour eux ,
afin que ce grade d'honneur , que
nous entendous eſtre distribué par
grace & merite ne foit fujet à
brigues&àmonopoles.
Sa Majesté ayant donné ordre
àMonfieur de Meſmes , Prefident
au Mortier du Parlement
de Paris , & Grand Maiſtre des
Ceremonies de l'Ordre, de faire
tout preparer pour la reception
des quatre nouveaux Chevalier .
qu'Elle vouloit faire, aſſembla le
Chapitredans ſonCabinet le 30.
du mois paſſé, Les Commandeurs
s'y rendirent auſſi bien
queles Prelats Aſſociez à l'Ordre
, & les grands Officiers , &
GALANT.
135
Monfieur du Pré Huiffier de
l'Ordre , par qui Monfieur de
Meſmes les avoit fait inviter,
tint la clef du Cabinet pendant
le Chapitre . Le Roy y propoſa
Monfieur le Duc de Chartres ,
Monfieur le Duc de Bourbon ,
Monfieur le Prince deConty,&
Monfieur le Duc du Maine ,,
pour eſtre receus à l'Ordre , &
auffi -toſt le Grand Maiſtre des
Ceremonie alla dans le Salon où
ces quatre Princes attendoient
que Sa Majesté les fiſt appeller.
Il les avertit de la propoſition
qui venoit d'eſtre faite dans le
Chapitre aſſemblé , & les conduifit
au Cabinet. Comme la
Naiſſance de ces Illuftres Novi.
ces les diſpenſoit de faire preuve
de Nobleſſe, il n'eſtoit beſoin
pour eux que de faire les informations
accoûtumées de vie &
>
136
MERCURE
2.
de mooeurs. Le Roy ordonna à
Monfieur le Marquis de Louvois
, Chancelier de l'Ordre
d'en dreſſer une Commiſſion
& elle fut adreſſée à Monfieur
l'Archeveſque de Paris. Ces Informations
furent faites comme
elles avoient eſté ordonnées , &
voicy les noms de ceux qui rendirent
témoignage pour cesquatre
Princes. Vous remarquerez ,
Madame, qu'entre les trois Témoins
qui font neceſſaires ,il faut
qu'il y en ait un d'Eglife.
Pour Monsieur le Ducde Chartres.
Monfieur l'Evêquedu Mans.
Monfieur le Duc de Beauvilliers.
Monfieur le Duc de la Vieu
ville.
Pour Monfieur le Duc de Bourbon,
Monfieur de la Barmondiere ,
GALANT. 137
Curé de S.Sulpice.
MonfieurleDuc de S.Aignan .
Monfieur le Duc de Coiflin .
PourMonfieurle Prince de Conty.
Le Pere Bergier , Jeſuite.
Monfieur le Duc de la Tremoüille.
Monfieur le Duc de Luxem
bourg.
PourMonsieur le Duc du Maine.
Monfieur l'Eveſque d'Orleans.
Monfieur le Duc de Montaufier.
Monfieur le marquis de Var
des.
Le 2.de ce mois, jour de la Pentecofte
, leRoy aſſembla encore
dans ſon Cabinet les Commandeurs
, & les Grands Officiers
de l'Ordre , & Monfieur le Preſident
de Meſmes y conduiſit les
138 MERCURE
quatre Princes , aprés les avoir
eſté prendre dans le Salon, comme
il avoit fait la premiere fois.
Ils avoient tous quatre l'habit de
Novices,qui eſt de toile d'argent,
les chauſſes retrouſſées , des bas
de ſoye gris de Perle , des Jaretieres
& des Eſcarpins auſſi de toile
d'argent, &des mules de velours
noir. Il y avoit des dentelles
d'argent ſur les Jaretieres , & le
Pourpoint en eſtoit tout chamarré.
Il eſtoitde toile d'argent
comme les chauſſes. Leur Rabat
eſtoit de Point de France , & ils
avoient un Capot de velours
noir en broderie de ſoye noire,
tout parfemé de Diamans & de
Perles . Leur Toque eſtoit auſſi
de velours noir avec des attaches&
des cordons de Perles &
deDiamans. Une riche agraffe
de Diamans relevoit le bord de
GALANT.
139
cette Toque , qui eſtoit ornée
d'une maſſe de Heron , du pied
de laquelle ſortoient trois ou
quatre Plumes blanches. Les
quatre Novices trouverent le
Roy dans ſon Fauteüil. Ils y furent
conduits , & ſe mirent à
genoux pour recevoir l'Ordre
de S. Michel. Sa Majesté tira ſon
-épée, & leur en donna un coup
= fur chaque épaule , en diſant à
- chacun d'eux , Depar Saint George
& par S. Michel , je vous fais
Chevalier. Cet Ordre de S. Michel
eſt appellé l'Ordre du Roy.
On peut estre Ghevalier de
Saint Michel ſans eſtre Chevalier
du S.Eſprit , mais on ne peut
eſtre Chevalier du S. Eſprit, ſans
l'eſtre de S. Michel & meſme les
preuves de Chevalier de S.
Michel ſuffiſent pour eſtre fait
Chevalier du Saint Eſprit , fans
140 MERCURE
qu'il ſoit beſoin d'en faire d'autres
Loüis XI. qui inſtitua cet
Ordre en 1469. afin de réünir
les eſprits par un Ordre de Fraternité
militaire , luy donna le
nom de l'Archange S. Michel
Gardien & Protecteur de la
France.
,
Cette premiere Ceremonie
eſtant achevée, on alla à laChapelle
dans l'ordre qui fuit. >>
Monfieur du Pré , Huiffier de
l'Ordre .
Monfieur du Pont Heraultde
l'Ordre .
Monfieur le Preſident de
Meſmes , Prevoſt & Grand
Maiſtre des Ceremonies de l'Ordre.
Il avoit à ſa droite Monfieur
le Marquis de Seignelay ,
Grand Tréſorier de l'Ordre , &
àſa gauche Monfieur le Marquis
de Chateau- neuf, Secretaire de
l'Ordre.
GALANT.
141
Monfieur le marquis de Lou-
- vois , Chancelier de l'Ordre.
Aprés cela marchoient deux à
deux , en manteau noir ,& avec
le Collier de l'Ordre .
Meſſieurs les marquis de Vardes
&deGamaches.
Meſſieurs les Ducs de Montaufier&
de Nevers .
Meſſieurs les Ducs de Crequi
&de S. Aignan.
Meſſieurs les Ducsde Chaunes
&de S. Simon כ .ד
Selon les Statuts de l'Ordre ;
les quatre Novices devoient être
àla teſte de la marche , mais le
Roy les en ayant diſpenſez à
cauſe de leur Naillance, ils mar
cherent de cette forte felon leur
rang , aprés les Commandeurs
que je viens de vous nommer.
Monfieur le Ducdu Maine,feul.
Il eſtoit tout brillant des pierre142
MERCURE
1
i
ries dont on avoit couvert ſon
habit , mais le grand nombre
n'empeſchoit pas qu'on ne remarquaſt
le bon gouft aveclequel
elles étoient placées. On
peut dire meſme que la bonne
gracede ce jeune Prince, & un
certain eſprit naturel qui paroiſt
dans ſes manieres , attiroient
plus les regards que tout l'éclat
étranger que luy donnoit ſa
parure.
Il eſtoit ſuivy de Monfieur le
Duc, qui avoit à la droite Monſieur
le Duc de Bourbon, & à ſa
gauche Monfieur le Prince de
Conty. le ne vous dis rien de
Monfieur le Duc de Bourbon ,
parce que je vous en ay ſouvent
parlé , & mefme encore depuis
peu dans la Relation du Carroufel
. Ce Prince , outre ſes maniexes
& ſa magnificence naturel
GALANT. 143
le , a un grand exemple dans
Monfieur le Duc. On ſçait qu'il
y a peu de Princes fur la terre
qui faſſent les choſes avec
plus de grandeur , & qui ayent
meilleur gouft. Monfieur le
Prince de Conty n'eſtoit pas
ſeulement paré par les pierreries
dont il éclatoit ; il l'eſtoit
encore par ſa bonne grace &
ſa bonne mine. le puis le dire
aprés le Roy qui aime toûjours
à rendre juſtice.
-Monfieur le Duc de Chartres
marchoit aprés eux. Il eſtoic
feul ,& tout éclatant de pierreries.
le croy vous avoir déja dit
qu'aprés le Roy , Monfieur eſt
le Prince du monde qui en a
la plus belles , & qui eſt je
plus magnifique. Vous ſçavez
que Monfieur le Duc deChartres
a toûjours fait voir un ef
144 MERCURE
prit infiniment au deſſus de
ſon âge. C'eſt ce qui luy a fait
meriter une amitié particuliere
du Roy , qu'il ne doit pas tour
à fait à l'honneur qu'il a d'eſtre
deſon Sang.
Monfieur , qui ſuivoit Monſieur
le Duc de Chartres , mar
choit auſſi ſeulen
Monſeigneurle Dauphin
marchoit enfuite , pareillement
ſeul, & il precedoit Sa Majesté,
devant laquelle marchoient les
Huilliers de la Chambre , te
nant leurs Maſſesd'or. Monfieur
le mareſchal Duc de Duras ,Can
pitaine des Gardes du Corps
en quartier , ſuivoit le Roy , &
avoit Monfieur le Duc d'Aumont
, premier Gentilhomme
de la Chambre à ſa droite
Monfieur le pud de la Rochefoucaut
,Grand Maiſtre de la
S
Garderobe,
GALANT. 145
Garderobe , à ſa gauche. Enſuite
venoient tous les Seigneurs
de la Cour , qui fermoient la
Marche.
La Chapelle du Chaſteau
que l'on avoit preparée pour
cette Ceremonie , eſtoit tenduë
de Tapifſſeries de la Couronne
à fond d'or. Les Ornemens
de l'Ordre qui font fort riches
, faisoient la parure de
- l'Autel . Ils font à fond d'or
& vert , parfemez de flâmes
& de chiffres en Broderie , aux
Armes de Henry III . écartelées
de France & de Fologne. On
avoit placé le Trône du Roy à
la gauche de l'Autel , & l'on
y montroit par trois degrez ,
qui estoient couverts de Velours
violet à Fleurs de Lys
dor. Ce Trône eſtoit ſous un
Iuin 1686. G
146 MERCURE
;
Dais auſſi à fond d'or & vert ,
avec les meſmes Armes écartelées
.
Le Roy eſtant arrivé à laChapelle
,ſe mit à ſon Prie Dieu.
Monfieur l'Evêque d'Orleans ,
premier Aumoſnier de Sa Majeté
, eſtoit auprés d'Elle , &
fit en cette Ceremonie les fontiens
de Grand Aumoſnier de
l'Ordre , en l'absence de Monſieur
le Cardinal de Boüillon ,
qui par les Statuts de l'Ordre
en eſt le Grand Aumoſnier ,
en qualité de grand Aumoſnier
de France. Monſeigneur le Dauphin
& Monfieur ſe mirent
dans leurs places ordinaires ,&
Monfieur le Prince qui ſe trouva
dans laChapelle , prit auſſi la
ſienne , ainſi que Monfieur le
Duc. Il y avoit des bancs pour
GALANT. 147
les Commandeurs à droite & à
gauche du Prie-Dieu du Roy ;
des Placets pour les Grands Officiers
entre le Prie Dieu &
l'Autel du coſté du Trône , &
des Tabourets couverts de velours
violet à Fleurs de Lys d'or,
avec des Carreaux de meſme
velours, pour les quatres Novientre
le Prie-Dieu &
l'Autel , du coſté de l'Evangile.
ces
,
Toutes ces places eſtant remplies
, les quatre Grands Officiers
, precedez de Monfieur
- du Pré , Huiſſier , & de Monſieur
du Pont , Heraut de l'Ordre
, conmencerent les genufle-
= xions & les reverences ordonnée
par les Statuts , à l'Autel,
au Roy, & aux Commandeurs.
Les quatre Novices firent de
.
G 2
148 MERCURE
:
ſemblables reverances , Monſieur
l'Archeveſque de Paris,
Prelat Commandeur de l' Ordre
, eſtant arrivé , revétus de ſes
habits Pontificaux , commençale
Veni Creator, que la Muſique du
Roy continua. Aprés que l'on
eut chanté cet Hymne , Monſieur
le Preſident de Meſmes
fit une reverance à Sa Majeſté
, à laquelle Monfieur l'Archeveſque
apporta l'Eau benite
avant que de commencer la
Meffe.
A l'Offertoire les quatre
Grands Officiers recommencerent
leurs reverences, à l'Autel,
au Roy , & aux Commandeurs
eſtant encore precedez par
l'Huiffier & par le Heraut. Enfuite
Monfieur de Louvois, Monſieur
de Seignelay , & Monfieur
GALANT . 149
de Chasteau - neuf s'eſtant remis
à leurs places , Monfieur le
- Preſident de Meſmes , Grand
Maiſtre des Ceremonies, fit une
autre reverence à Sa Majeſté
pour l'avertir d'aller à l'Offrande.
Il en fit auſſi une à Monſeigneur
le Dauphin , & une
- à Monfieur , afin qu'ils accompagnaſſent
le Roy , qui fut
précedéj juſques à l'Autel par
1 Monfieur le Preſident de mefmes.
Sa Majesté ayant fait une
reverence à l'Autel , prit des
mains de monſeigneur le Dauphin
l'Offrande , que le Grand
Maiſtre des Ceremonies luy
avoit donnée , & aprés avoir
baiſé la Patene , Elle fit une
ſeconde reverence à l'Autel ,
& revint à ſon Prie- Dieu , en
ſe tournant vers les Comman-
G. 3 :
150
MERCURE
deurs à droite & à gauche.
Cette offrande eſtoit d'autant
d'écus d'or que Sa Majefté a
d'années.
Les reverances des quatre
Grands Officiers , à l'Autel , au
Roy , & aux Commandeurs ,
furent reïterées à la fin de la
Meſſe , aprés quoy Monfieur
le Preſident de meſmes, précedé
de l'Huiffier & du Heraut ,
en fit une au Roy pour l'avertir
d'aller à ſon Trône , ou il devoit
achever la Ceremonie. Sa
Majesté y alla precedée des
Huiffiers de la Chambre avec
leurs Maſſes d'or , monieur-le
Mareſchal Duc de Duras ,&
Meſſieurs les Ducs d'Aumont
&de la Rochefoucault la fuivirent,&
ſe placerent derricre
le Fauteüil. Monfieur le
GALANT.
ISI
- Marquis de Louvois, Chancelier
de l'Ordre , étoit à la droite
du Roy, & avoit auprés de luy
Monfieur le Marquis de Seignelay
, Grand Treforier Monſieur
le Preſident de Meſmes .
Prevoſt & Grand Maistre des
Ceremonies , étoit à la gauche.
Il avoit auprés de luy Monfieur
le marquis de Chaſteau neuf,
Secretaire de l'Ordre. Alors
Monfieur le Preſident de Mef
1
mes ſe détacha , & ayant fait
la reverence à l'Autel , au Roy,
& au Commandeurs , toûjours
precedé de Monfieur du Pré
&de Monfieur du Pont , il en
fit une particuliere à Monfieur
le Duc de Chartres ,&d'autres
àMonſeigneur le Dauphin &
àMonfieur , afin de les avertir
de conduire ce Prince au
G4
152 MERCVRE
+
i
i
Trône du Roy. Monfieur le
Duc de Chartres fit les mefmes
reverences & fut preſenté
parMonſeigneur le Dauphin,&
par Me quien firent de pareilles,
& qui luy ſervirent de Parrains
en cette Ceremonie. Il ſe mit
à genoux , & ayant les mains
fur l'Evangile , que luy preſenta
& que tint Monfieur de
Louvois , ſuivant le Statut qui
veutque le Chancelier de l'Ordre
le preſente & le tienne , &
que le Novice ait les deux mains
poſées deſſus en faiſant ſon voeu
&ferment, il leut à haute voix ce
#vooeu & ce ferment dans la forme
que Mr le Marquis de Châteauneuf
, Secretaire , les luy
preſenta écrits en parchemin ;
aprés quoy il en figna la Cedule
de ſa main , & la preſenta au
GALANT.
153
-
Roy. Cette Cedule eſt enſuite
enregiſtrée par le Secretaire au
Regiſtre de l'Ordre , pour fervir
de témoignage du jour de la
reception du Novice , & l'Original
de la Cedule eſt mis au
Treſor des Chartres du meſme
Ordre , où il eſt gardé. le ne
mets point icy le ſerment dans
les termes qu'il fut fait , parce
que je vous l'ay envoyé entier
dans ma Lettre de lanvier 1682 .
avec quantité dechoſes curieuſes
touchant cet Ordre , que je
Ane veux par repeter.
Aprés cela , Sa Majeſté luy
mit le manteau de l'Ordre , que
luy preſenta le Grand Maiſtre
des Ceremonies,& dit ces paroles
, qu'elle acheva en faiſant
le figne de la Croix. L'Ordre vous
revêt& couvre du Manteau defon
G
154
MERCURE
amiable Compagnie & union fraternelle
à l'exaltation de noftre
Foy &Religion Catholique , au
nom du Pere , du Fils &du S. Ef.
prit.
Alors Monfieur le marquis
de Seignelay , preſenta au Roy
le Collier de l'Ordre avec la
Croix , & Sa Majesté le mit a
Monfieur le Duc de Chartres
en luy difant , ſelon les termes
preſcrits dans le 34. Statut de
l'Ordre. Recevez de nostre main
le Collierde nostre Ordre du Benoist
Saint Esprit , auquel Nous ,
comme Souverain Grand Maistre,
vous recevos, &ayezen perpetuelle
Souvenance la Mort & Passion de
noftre Seigneur & Redempteur Iefus
Chrift , en figne dequoy nous
vous ordonnons de porter à amais
confueen vos habits exterieurs la
۰۹
GALANT.
155
Croix d'iceluy ,& la Croix d'orau
col avec un ruban de couleur
bleu- celefte , &Dieu vousfaſſe la
grace de ne contrevenir jamais aux
veux &fermens que vous venez
de faire , lesquels ayezperpetuellement
en voſtre coeur ; estant certain
que si vous y contrevenezen
aucuneforte ,vous ferez privé de
cette Compagnie , & encourrez
les peines par le Statuts de l'Ordre.
Au nom du Pere , du Fils , & du
Saint Esprit. A quoy Monfieur le
Duc de Chartres répondit fuivantlesmeſmes
Statuts , Si Dieu
m'en donne la grace , & plutest la
mort que jamais y faillir , remerciant
tres humblement voſtre Majesté
de l'honneur & bien qu'il
vous a pleu mefaire , & en achevant
il baiſa la main du Roy .
Cette Ceremonie étantache-
G6
156L
MERCVRE
4
vée
د Monfieur le Duc de
Chartres fit encore les meſmes
reverences , & alla prendre la
place que luy donne ſa naiſſance
, ſans ſe remettre à celle
qu'il avoit occupée pendant la
Meſſe.
Les meſmes Ceremonies.farent
obſervées pour les trois
autres Novices Monfieur le
Duc de Bourbon eut pour Parrains
Monfieur le Prince &
Monfieur le Duc. Ceux de
Monfieur le Prince de Conty
furent Meſſieurs les Ducs de
Chaune & de S. Simon , &
Monfieur le Duc du Maine eut
pour les ſiens , Meſſieurs les
Ducs de Crequi & de S. Aignan.
Toutes chofes eſtant faites
, le Roy revint à ſon Prie-
Dieu ,& fut reconduit en ſon
GALANT.
157
Apartement dans le meſme
ordre qu'il eſtoit venu. Monſieur
l'Archeveſque de Paris ,
qui n'avoit pû eſtre de la
marche lors qu'on eſtoit party
du Cabinet de Sa Majesté , à
cauſe qu'il devoit officier , étoit
à coſté d'Elle en s'en retournant.
On ne peut trop dire à la
loüange de cet Ordre , fi l'on
conſidere tout le bien que ſont
obligez de faire ceux qu'on y
reçoit.Vous en jugerez par l'Article
88. de ſes Statuts , dont
voicy les termes.
و نم
Et pource qu'il est raisonna
ble que ceux qui se veulent principaloment
dedier à Dieu
en porter signe exterieur , foient
astraints à plus grandes prieres
& exercices Spirituels que les
158 MERCVRE
;
autres. Nous prions & exhortons
tant qu'il nous eft poffible tous
ceux dudit Ordre , à fe rendre
Soigneux d'aſſiſter chacun jour de
votement au S. Sacrifice de la
Meſſe s'ils ont le moyen & le
loisir, & aux jours de Festes à la
celebration du Service Divin ;mais
Sçachant qu'ils font obligez à
dire chacun jour un Chapelet
d'un dixain qu'ils porteront ordi.
nairement sur eux , & les Heures
du S. Esprit avec les Hymnes &
Oraiſons qui seront dedans un
Livre que nous leur donnerons à
leur Reception , ou bien les ſept
Pleaumes Penitentiaux , avec les
Oraiſons qui seront faitesfur chaque
Pſeaume , la Litanie Survic
des Oraiſons ordinaires qui feront
aussi dans ledit Livre , & où ils
Seront deffaillans aux chosessuf
1
GALANT.
159
-
dites , feront obligez de donner
une aumosne aux pauvres. Plus
leur enjoignons de ne faillir deux
fois l'an pour le moins ,se confeffer
à personnes constituées en authe..
rité en l'Eglise , & recevoir le
precieux Corps de Nostre Seigneur
Jesus - Christ au premier jour de
Janvier , & Feſte de la Pentecôte
, ordonnant qu'esdits jours &
tous autres esquels par devotion
ils communieront en quelque heu
- qu'ils se trouvent , ils foient tenus
durant la Messe & icelle communion
porter le Colier dudit Ordre,
fur peine contre ceux qui deffandront
en une mesme année à com
munier esdits deux jours , de perdre
le revenus de leur Commande
durant ladite année, & où il aviendroit
qu'aucuns defdits Commandeurs
& Officiers perfeveraffent
160 MERCURE
1
trois années conſecutives àne communier
esdits jours , en ce cas la
Croix & l'Habit dudit Ordre leur
Seront ofte,z&pour telle volonté
endurcieferont privez de l'Ordre ;
Mais si aucuns d'euxy faut feulement
à l'une desdites deux fois
en une année ,Sera retenu des
fruits de sa Commande la cin
quiémepartie durevenu d'une année,
laquelle nous avonsdés àpre
Sent aumosnée aux Augustins.
Partant les Cardinaux & Prelats
Seront tenus jurer tous les ans au
Chapitrefur leurs Saints Ordres ,
&les Commandeurs&Officiersfur
les faints Evangiles , avoir fait
leurs Pasques esdits deux jours de
Fefte.
Le meſme jour de cette
Ceremonie le Roy accompagné
de toute Sa Cour , en-
د
GALANT. 161
tendit dans la Chapelle du
Chaſteau de Versailles la Predication
de Monfieur l'Abbé
Deniſe , Chanoine dans la Cathedrale
de Troye , & Clerc de
la Chapelle de Sa Majesté , qui
témoigna eſtre fort contente ,
tant du Sermon , que du Compliment
qu'illuy fit. Ilrecentde
grands applaudiſſemens de toute
la Cour. C'eſt le meſme AbbéDeniſe
qui fatisfit fort Mefſieurs
de l'Academie Françoiſe
le jour de la Feſte de S. Loüis
1684. & qui quelques mois auparavant
avoit fait l'Oraiſon
Funebre de la Reine à S. Euſtache
avec un pareil ſuccés.
Les Peres lefuites , qui connoifſent
parfaitement la vraye Eloquence
, l'ayant entendu prefcher,
l'ont retenu pour faire le
162 MERCURE
:
jour de S. Loüis prochain , le
Panegyrique de ce faint Roy ,
dans leur Eglife de la ruë S.
Antoine.
( Je ne ſçay , Madame, ſi vous
avez pris garde à une choſe à
laquelle j'ay fait pluſieurs fois
reflexion , & que j'ay preſque
toûjours trouvée veritable; c'eſt
à l'avantage que les Peuples
tirent des Miſſions , qui n'ont
jamais manqué de produire
des fruits extraordinaires , pour
le ſalut des Ames . S'il s'agit des
anciens Catholiques , elles font
rentrer en cux meſmes les
plus obſtinez Pecheurs , & fi
on les fait pour les nouveaux
Convertis , elles les affermifſent
dans la croyance des veritez
dont on les a convaincus, &
leur adouciſſent la peine qu'ils
GALANT.
163
,
ont d'abord à ſe réſoudre de
faire les fonctions de la Religion
qu'on leur a fait embraf
ſer. Ce n'eſt pas qu'ils ne les
croyent neceffaires , mais on
ſe trouve toûjours embaraſfé
lors qu'il faut faire de certaines
choſes auſquelles on n'eſt
pas accoûtumé. Telle eſt la
Confeffion qui fait meſme
de la peine à pluſieurs perſonnes
qui font nées Catholiques .
Ainſi l'on a tort de dire que
parce que quelques nouveaux
Convertis viennent lentement
à ces Sacremens , leurs converſions
ne font point ſinceres.
Il n'y a rien dans la vie
qu'on ne faſſe par degrez. Ils
Cont reconnu la fauſſeté de ce
que leur avoit enſeigné Calvin
,& la verité de la Religion
164 MERCVRE
!
Catholique. Il s'agit de la profefſſerdans
tous ſes points. C'eſt
ce que font les nouveaux
Convertis , mais aujourd'huy
ils gagnent une choſe ſur eux,
&demain une autre , & les
Miſſions ſont pour cela d'une
grande utilité , puis que nous
voyons tous les jours qu'elles
font de ces Nouveaux Convertis
des Catholiques plus
fervens , que les plus anciens
Catholiques ne le font. La Ville
de Sommieres , du Dioce
ſe de Niſmes , ayant toûjours
eſté regardée comme la clef
des Sevennes , & comme celle
dont l'exemple ſeroit ſuivy
de toutes les autres , avoit
beſoin de pareilles Miffions.
Monfieur de Baville , intendant
de Languedoc , perfuaGALANT.
169
dé qu'il eſtoit tres - important
d'y en établir , choiſit le Pere
de Chevigny , Preſtre de l'Oratoire
, pour cet Employ , le
connoiſſant pour un des hommes
du monde le plus capable
de s'en acquiter. Il a eſté
Capitaine aux Gardes , & Gouverneur
d'Ypres , & a renoncé
à tous les honneurs qu'il
poſſedoit , & à ceux qu'il eſtoit
en eſtat d'obtenir , pour mener
une vie retirée en ſe faiſant
Preſtre de l'Oratoire. Un tel
Miſſionnaire peut beaucoup
perfuader , il connoiſt le monde
, & ſes manieres ; il ſçait par
quels endroits il les faut combattre
, & comme il preſche
par ſon exemple , ils n'a pas
de peine à perfuader. Le Pere
de Chevigny mena avec luy fix
166 MERCURE
Perſonnes , qui tous agirent fi
bien dans cette Miſſion ſelon
leur talent & leur caractere ,
qu'il ne faut pas s'étonner s'ils
eurent un grand ſuccez. Le Pere
Moët Preſtre de l'Oratoire , &
Monfieur l'Abbé Pecquot ,Doteur
de Sorbonne , & Chanoine
de l'Egliſe de Paris , faiſoient
les Conferences publiques
for les matieres conteſtées
, avec autant d'érudition
&de force que de netteté &
de douceur. Le Pere Guibert ,
Prêtre de l'Oratoire , préchoit
tous les jours d'une maniere
tres- vive & tres - touchante.
Monfieur l'Abbé Robert Chanoine
de Chartres , preſchoit
auſſi tres-éloquemment. Il faifoit
de Sçavans Catechismes ,
& par les manieres infinuantes
GALANT .
167
qu'il prenoit dans ſes viſites , il
avoit le don de perfuader les
plus difficiles , & de reduire les
plus endurcis. Il eſt Frere de
Monfieur Robert , Procureur
du Roy au Chaſtelet. Monfieur
Tabouret Eccleſiaſtique , expliquoit
les Prieres & les Ceremonies
de la Meſſe , & fai
foit la Priere publique foir &
matin avec tant de zele qu'il
inſpiroit de la devotion à tous
ceux qui l'entendoient. Monſieur
le Preſident Saunier , qui
eſtoit venu de Paris avec le
Pere de Chevigny ſon Direteur
, édifioit également les
anciens & les Nouveaux Catholiques
, par ſon exactitude
à communier tous les jours ,
& par ſon application à ſoulager
les Pauvres. Le Pere Ven
168 MERCURE
2
४
A
tron Preſtre de l'Oratoire &
fort habile homme , fut envoyé
en la place du Pere Guibert
, qui fut dangereuſement
malade , & eut diverſes récheutes
, parce qu'il aima mieux
ſuivre ſon zele pour les Nouveaux
Catholiques , que d'obeïr
aux Medecins de Monte
pellier qui luy défendoient tout
exercice de miſſion. Voilà quelles
eſtoient les principales fon
Ctions de ces dignes Ouvriers.
Il eſtoient tous les jours de
plus en plus animez au travail
par l'exemple du Pere de Chevigny
qui ne manquoit à rien
de tout ce qu'on peut attendre
de la plus ardente charité ,
&de la plus fage conduite. II
encourageoit les uns , cultivoit
avec
GALANT .
169
1
or
avecdouceur les bonnes diſpofitions
des autres , menageoit
les eſprits difficiles , prenoit
quelquefois un ton de Capitaine
avec les mutins , & porroit
toûjours un coeur de Pere pour
ceux qui cherchoient de bonne
foy le verité , ſans ſe rebuter de
la peine qu'ils avoient à quitter
leur état. Il répandoit ſes aumones
avec autant d'intelligence
que de profufion , ayant
donné cinq cens piſtoles de ſon
bien pour la propreté des Autels,
pour la penſion des Filles
qu'il faifoit inſtruire dans le
Monastere des Urfolines , pour
létabliſſement des petites Ecoles
, pour le foulagement des
Pauvres honteux , & pour la
ſubſiſtance des mandians ; &
quand Monfieur de Baville luy
voulut faire des complimens
Juin 1686. H
170 MERCURE
Y
i
1
fur cette liberalité. J'aurois grand
tort , Monfieur , luy répondit- il
de donner ma perſonne , & de ménager
mon argent. Ce qui eſt enco .
re plus admirable, c'eſt qu'on ne
vit jamais tant d'humilité au
milieu d'un ſi grand ſuccez. Il
croyoit toûjours n'eſtre bon à
rien , attribuant tout le bien qui
ſe faiſoit à Soumieres , tantoſt
au travail de ſes Collegues , &
tantoſt aux ſoins & aux bons
exemples de ceux qui eſtoient
en autorité dans la Ville. En effet
on leur feroit injustice ſi on
ne tomboit d'accord qu'ils ont
agy avec toute la ſincerité &
tout le zele poſſible. Monfieur
de Villevieille homme de qualité,
Lieutenant de Roy,& Frere
de Monfieurde Villevieille , qui
s'eſt tout recemment diſtingué
GALANT.
ا
en Savoye pour la meſme cauſe,
&dont je vous mandayla grande
action il y a un mois , donnoit
ſes ordres avec autant de
prudence que d'exactitude.Monſieur
de Boſanguet , premier
Conful & Gentilhomme qui a
eſté dans le ſervice , ne perdoit
pas une ſeule occafion de donner
bon exemple , & ne ſe fervoit
de ſon credit dans la Ville
que pour engager les Habitans
à bien faire leur devoir. Monfieur
Philippes Conſeiller à
Montpellier) , fe fit honneur
d'eſtre de la Miſſion de Sommieres
,&crut que rien n'eſtoit plus
glorieux pour luy que de travailler
à retirer ſa Patrie des
tenebres de l'erreurd'où il eſtoit
luy même ſorty il y avoit déja
acing ans. M Perfin Greffier
de la maison de Ville donna des
H2
172
MERCURE
avis tres importans , & fut tresutile
par ſon application & par
fon eſprit. Madame de Prugneron
,Hôteſſe du Pere de
Chevigny , & la plus confiderée
entre toures les Dames
de la Religion fut la premiere
à profiter des Exhortations
de ſon Hoſte , & à le prier de
vouloir bien recevoir la confeffion
, ce qui donna tant de
joye à ſon Mary , bon Gentilhomme
,& ancien Catholique,
qu'il appella toûjours depuis le
Pere de Chevigni ſon Bien-faiteur
, parce qu'il avoit converty
la Femme , ce qui estoit la
choſe du monde qu'il ſouhaitoit
le plus ardemment. Les Principaux
de la Ville conſpirant fi
heureuſement avec les Miſſionnaires
, on vit en peu de temps
un merveilleux changement,&
٤
GALANT. 173
e
-
de deux mille cinq cens nouveaux
Convertis qui compo
ſoient preſque toute la Ville , &
qui paroifſſoient douter encore
des veritez de noſtre Religion
par le peu d'empreſſement qu'ils
avoient d'en faire les fonctions :
il n'y en a preſque pas à preſent
qui
qui n'aſſiſtent ſouvent à la Meſſe
, qui ne ſe ſoient confeſſez ,
& qui n'ayent receu la Commanion.
Il y en a meſme pluſieurs
qui ont communié deux
fois depuis Paſques. En un mot ,
il ne s'en trouve pas dix qui ne
foientbons Catholiques.
Il ya eu une autre Miffion de
l'Oratoire à Allez au mesme
Dioceſede Niſmes, dont le Pere
de la Mirande eſtoit le Chef ,
& qui a eu beaucoup de fuccez.
Le Pere de Poüilly y a eſté retenu
pour y faire ce que Mon-
H3
174 MERCURE
i
fieur l'Abbé Robert fait à Sommieres
, où il a eſté demandé
par une déliberation de la Ville
pour y reſider encore quelque
temps , afin d'achever ce qui
reſte à faire. Il mande que les
choſes vont toujours de mieux
en mieux.
Le 13. de ce mois mourut icy
Dame Madelaine Graffeteau .
Elle estoit Femme de Meſſire NicolasColbert,
Seigneur de Turgy
, Conſeiller du Roy , & Maître
ordinaire en ſa Chambre des
Comptesde Paris.
2
Peu de jours apres mourutDa
ma Gabrielle de Leſvar Veuve
deMeffire Charles le Jay, Baron
de la Maiſon rouge , Tilly , S.
Fargeau, Villiers & les Salles ,
Maistre des Requeſtes.
-.. Ces morts ont eſté ſuiviesde
cellede Dame Anne Bailly,VeuGALANT
175.
ve de Meſſire Nicolas le Prêtre,
Seigneur & Baron du Bourg le
Prêtre , & Prefident en la Cout
des Aydes de Paris , mort il y a
trois ans. Elle estoit Fille de
Monfieur Bailly , qui eſt mort
Doyende laChambre des Comptes
de Paris; petite Fille & arriere
petite Fille de deux autres
Bailly , tous deux Preſidens en la
meſme Chambre , & Soeur de
MonfieurBailly , qui s'eſt acquis
tant de gloire pendant plus de
quarante ans dans les fonctions
de la Charge d'Avocat General
du grand Confeil.
Je vous ay envoyé quelques
Ouvrages de Monfieur de la
Barmondiere Gentilhomme de
Beaujolois , & l'un de ceux de
l'Academie qu'on a eſtablie depuis
quelque temps à Villefranche.
On me mande qu'il y
H 4
176 MERGURE
eſt mortle 24. du dernier mois ,
âgé ſeulement de quarante quatre
ans, & qu'il eſt generalement
regretté dans la Province. Il n'avoit
pas moinsde pieté que d'érudition
& d'eſprit , & vous le
croirez quand je vous diray
qu'il eſtoit digne Frere de Monſieur
de la Barmondiere , Curé
de S. Sulpice. Voicy un Sonnet
qu'il fit au mois d'Octobre derpier
, ſur le ſujet que donna
Monfieur de Vertron du Paralelle
de Sa Majesté avecles Princes
qui ont porté le ſurnom de
Grand.
AV ROY.
Sur lexarone des
Ur le Trône des Lys plus de
A
3
GALANT. 177
LOVIS,jusqu'à tes jours ont porté
La Couronne';
Quelque éloge éclatant que l'Hiſtoire
leur donne ,
Ellen'a crûdevoir lenom de Grand
qu'à trois .
Clovis l'a merité ,ſoûmettant àla
Croix A
Avec tous ſes Estatsfon augufte
Perfonne;
Charlemagne joignant le Germain
au François
Henry brisant l'effort d'une Ligue
felonne.
Aux fiers Confederez,leurs Bataillons
épais
Rompus&rreennvveerrfſeezz, tufis figner
laPaix ,
Le Raab est témoin que l'Aigle
chancelante.
-5803છછછ RlH.
1781 MERCURE
1
Tomboitfans ton appuy , Sous l'orgueilleux
Croiffant.
Nous voyons à tes pieds l'Hereſie
expirante
AL
L'Histoirete devra trois fois lenom
deGrand.
A peine le Carrouſel fot il
achevé , que Monfieur leDuc
de S. Aignan , dont vous avez
veu un Portrait affez reſſemblant
dans les Vers qui ont eſté
faits pour cette ſuperbe Feſte ,
fit un Défy digne de ſa vigueur
&de fa galanterie. Il feignit
qu'un Chevalier inconnu , attiré
par la haute réputation des
Chevaliers François , venoit à
la Cour de noſtre incomparable
Monarque , pour les défier à
quatre fortes de Combats, ſçavoir
à courre les Teſtes , à romGALANT.
179
pre au Faquin , à rompre en Lice
, & à rompre trois Piques à
pied au Combat à la Barriere.
Une ſi galante invention pour
le divertiſſement de Sa Majesté ,
n'a pû qu'eſtre fort approuvée ;
mais le peu d'uſage que lesChevaliers
ont eu de ces trois derniers
Défis , a fait que juſqu'a
preſent ſon Cartel n'a point eſté
accepté. Je vous l'envoye. Vous
y devez prendre part , puis qu'il
eſt fait pour ſoûtenir l'intereſt
des Dames .
180 MERCURE
CARTEL D'ARSACE
fous le nom du Chevalier
Diſcret , aux Indiſcrets , s'il y
en a quelqu'un qui le puiffe
eſtre.
G
Verviers audacieux , de qui
lingratitude
D'abufer des faveurs s'est fait une
babitude ,
Qui des plus beaux objets cher-
د
chant l'affection 2004
Nelapayezſouvent que d'indifcretion
, }
Vous qui donnez à tout , & que la
beauté touche
Mais dont le coeur en dit beaucoup
moins que la bouche ,
Que le merite seul d'abord pent
émouvoir ,
Sans jamais vous reduire aux termes
du devoir ,
GALANT. 181
Qui par un goust bizarre & bien
digne de blâme ,
Bleſſant également vostre honneur
&vostre ame ,
A vanter des faveurs trouvez plus
de plaisirs ,
Qu'un autreàcontenterpleinement
Ses defirs.
Vous dont les plus Vaillans eſtiment
le courage,
Dont l'intrepide coeur n'en est pas
moins volage ,
Quand portant du Dieu Mars la
Superbe fierté,
Il ne tient rien d' Amour quela legereté,
Un Chevalier Difcret , qui pourroit
enfilence
Du feu le plus ardent cacher la
violence ,
Par un noble deſſein qu'on ne peut
trop lover,
182 MERCURE
Vous offre le combat, pourvousfaire
avoüer
Que toûjours le beau Sexe eft en
droitde nous plaire ,
Que plus on est heureux , &plus
on doit se taire ,
Qu'enfin pour estre aimé , c'est le
meilleurSecret
D'eſtre constant ,Soumis , complaifant,&
discret....
Aprés ce que j'écrivis il y a
quelques mois dans un avis particulier
à l'avantage des Eſtampes
, je croy n'avoir rien à dire
de plus pour en faire voir l'utilité.
Le public avoit témoigné
par pluſieurs Lettres écrites de
diverſes Provinces , qu'il ſouhaitoit
qu'on parlaſt de la maniere
que l'on a promis dans cét Avis ,
&les mesures quel'on avoit priſes
pour le faire étoient affez
GALANT.M
183
juſtes , mais il s'y eſt trouvé divers
obſtacles qui ne viennent
pas de ma part. La Politique
n'eſt pas ſeulement pour les
Souverains , & pour ceux qui
gouvernent les Etats; elle regne
auffi parmy les Arts , dans les
Communautez , dans les Familles
, & ſouvent un ſeul particulier
a ſa politique à part. Les
Graveurs& les Imagers , ou du
moins une fi grande partie qu'elle
peut eſtre priſe pour le tout ,
ayant eu la leur en cette occafion
, n'ont pas jugé à propos
que le Public ſceuſt le Prix de
leurs Eſtampes. Je ne veux ny
penetrer ny combattre leurs raifons
, quoy qu'il me fuſt aiſe de
le faire. D'autres ont eſté chagrins
de ce deſlein , parce qu'ayant
de moins belles Estampes
que leurs Confreres,& en moins
184 MERCVRE,
grand nombre , ils ont apprehendé
qu'on ne marquaſt ladifference
qu'il y a entre eux , &
d'autres ont crû qu'ils devoient
cux - meſmes faire des Catalogues
de ce qui les regarde pour...
en profiter. Ceux-là font les plus
raiſonnables ,&je leur fuis obligé
, puiſqu'en m'oſtant la peine
de faire ceque le Public ſouhaitoit
de moy, ils la prendronteuxmeſmes,
& n'empeſcheront pas
que le Public ne me ſcache
quelque gré d'avoir eſté cauſe
qu'il aura au moins une partie
dece qu'ila ſi ardemment ſouhaité.
Cependant malgré tous
ces obſtacles & toutes les choles
qui manqueront au projet que
j'avois fait , puiſque vous voulez
quejevous entretienne fur cette
matiere , je vay vousdonner un
commencement de l'Hiſtoire
GALANT. 183:
P
コ
des Eſtampes , qui bien qu'il ne
ſoit quaſi qu'une maniere de
Catalogue , ne laiſſera pas d'eſtre
curieux , & affez beau ,
pour faire juger de ce que cette
Hiſtoire auroit eſté , ſi j'avois
eu toutes les chofes neceſſaires)
pour la mettre dans ſon jour ,
&que l'on m'coſt éclaircy fur
beaucoup de choſes que j'ay
demandées , & for leſquelles
les Graveurs & Imagers mêmes
manquent de lumieres.
HISTOIRE DES
Estampes.
Pure
Our épargner d'abord la
peine au Public d'aller chez
un grand nombre de Marchands
chercher de diffe
rentes Estampes , je doy l'avertir
d'un licu , où il trouvera
186 MERCURE
preſque tout ce qu'il y en a de
belles au monde. C'eſt chez le
Sieur Perou , Concierge de
l'Academie Royale de Peinture
&de Sculpture.Cette Academie
ſe tient dans l'Aifle de la court
du Palais Royal qui donne dans
la ruë de Richelieu ,
On ytrouvera la Vie de leſus-
Chriſt , les Hermites , les Peres
des Deſerts , & lesdouze Empereurs
, avec autant d'Imperatri
ces d'aprés le Titien , & pluſieurs
Hiſtoires d'aprés le méme
Titien, le Baffans,& leCarache,
le tout gravé par Salder. Ces
Eſtampes eſtoient fort rares &
fort cheres, & l'on n'en trouvoit
plus depuis un grand nombre
d'années, parceque les Planches
ontpaſſé endeux ou trois Famil
les, fansque ceux qui en avoient
herité, ayent voulu en faire imGALANT
187
0
primer. Elles viennent d'eſtre
venduës , & ceux qui les ont
achetées , en ont fait tirer , pour
fatisfaire l'impatience , & la cusiofité
du Public...
Tous les curieux ſçavent que
les quatre plus beaux Tableaux
que l'Albane ait jamais faits ,
eſtoientdans leCabinetdeMonfieur
Falconier , & qu'ilne s'en
eſtoit point voulu défaire , quoy
que pluſieurs Souverains l'en
euffent follicité. Tout ce que
-Monfieur Falconier fit il ya
quelques années , fut d'en faire
graver des Planches , afin que
par le moyen des Estampes le
Public puſt admirer ces quatre
Chef-d'oeuvres qui font à prefent
au Roy. Voicy à peu prés
ce qu'ils reprefentent.
1. Venus deſcenduëdu Ciel,
fur le bord d'une Riviere pour
188 MERCURE
chercher Adonis , ſe reſout à
demeurer en terre. Les Graces
s'empreſſent à la parer , afin
quelle puiſſe plaire à ſon Amant.
Les Amours fatiguez d'avoir
tiré ſon Char , ſe delaſſent dans
les nuës en bevant de l'Ambrofie.
2. Des Amours forgent de
nouvelles fléches par le commandement
de Venus , & les
empoiſonnent en les aiguifant.
D'autres s'occupent à faire des
arcs pourAdonis, & d'autres s'étudient
à décocher des fléches
dans un coeur. Vulcain eſt
couché prés du lit de Venusร
tandis que ſa forge eſt occupée
par les Amours. Diane fort des
nuës en colere . & voyant les
Amours attachez à des plaifirs
qui ne ſont pas de ſon caractere,
elle les menace de les punir ſe- 2
GALANT. 189
- verement s'ils ne les quittent.
3. Venus fatiguée d'avoir couru
aprés Adonis , vient ſe repoſer
dans un lieu delicieux , où
les Zephirs agitent l'air. Des
AmoursvontquerirAdonis pendant
ſon ſommeil. Adonis paroît
timide. Tandis qu'une partie
des Amours eſt occupée autour
d'eux , les autres cüeillent des
fruits .
一口
4. La vangeance que Diane
avoit promis de prendre de Ve
nus , paroiſt dans ce Tableau.
Elle envoye des Nymphes pour
inquieter les Amours , couper
leurs aifles , rompre leurs arcs&
leurs carquois , & jetter leurs
fléches au feu of
Monfieur Baudet a gravé ces
beaux Tableaux. Le Sieur Perou
a les premieres Eſtampes qui en
-ont eſtê tirées ,& comme elles
190 MERCURE
f
font les plus noires , elles font
auſſi les plus belles. Il a auffi des
Estampes de pluſieurs autres
Tableaux de devotion , & d'Hiſtoire,
des plus eſtimez de l'Albane
,& diverſes Estampes d'aprés
le Carache, Pierre de Cortone
, le Dominicain ,le Titien,
&le Cortege tu
2. Ily a quelques années que feu
Monfieur Colbert , ayant fait
graver les plus beaux Tableaux,
&les plus belles Tapiſſeries du
Roy, on fit beaucoup de preſens
aux Etrangers , des Elem-
-pes que l'on en tira. Quelques
curieux trouverent moyen d'en
acheter . Elles font devenuës
tres-rares , le Sieur Perou eft celuy
qui en a' le plus de ſuite , &
je ne ſçaymeſme fi l'on enpourroit
trouver ailleurs . Celle du S.
Michel de Raphaël eſt de co
GALANT. 191
e
je
コ
nombre. Il fit ce Tableau exprés
pour François I. à qui il en
fit preſent. C'eſt le plus beau
qui ſoit au monde. Le Roy l'a
fait tirer de ſon Cabinet des Tableaux
à Paris , & Sa Majesté
l'a fait placer dans ſon grand
Apartement de Versailles.
On trouve auſſi chez le Sieur
Perou vingt - huit ou trente
Eſtampes d'aprés le Pouſſin,gravées
par Monfieur Audran , &
par feu Monfieur Chateau. On
y vend pareillement pluſieurs
Portraits de la maiſon Royalle
par feu Mr de Nanteüil ,& plufieurs
autres gravez d'aprés les
meilleurs Peintres im
Vn Crucifix de Champagne ,
gravé par Monfieur Edelink.
Le martyre de S.Laurent , de
Monfieur le Sueur , gravé par
Monfieur Audran , & qui fert
192 MERCURE
e
de pendant d'oreille au Martyre
de Sainte Agnés , du Dominicain
, gravé par le meſme
Monfieur Audran .
Tonte la Vie de S. Bruno ,
peinte dans le Cloiſtre des
Chartreux , & gravée par feu
Monfieur Chateau.
Les Friſes de Monfieur de la
Phage, gravées par Monfieur
-Audran.
Les Bas- reliefs de Iules Romain,
gravez par le meſme.
Le Baptefme de Noftre Seigneur
de Monfieur de Lichery
2. Les quatre Morceaux du
Dominicain , & les Plafonds
de Pierre de Cortone , tous
Ouvrages gravez par Monfieur
Audran
La Cene de Monfieur Audran,
Peintre gravée par Monfieur
GALANT.
193
fieat Audran , Graveur.
On trouve auſſi chez le Sieur
Perou , tous les Ouvrages gravez
d'aprés les Tableaux peints
par Monfieur Vander- Meulen .
Comme j'en donnay un Catalogue
il y a un an , je ne repeteray
point tout ce que j'en ay
dit en ce temps-là , & ne parleray
que des deux derniers .
Le premier eſt la vetëde Cambray
, & l'Attaque de la Citadelle
de la meſme Ville par le
Roy en perſonne. Cet Ouvrage
a eſté deſſine ſur les lieux , &
Monfieur Vander - Meulen en
ayant fait un Tableau pour le
Roy , c'eſt d'aprés ce Tableau
que l'Eſtampe a eſté gravée.
Le ſecond repreſente Leuve,
Place tres - forte dans le Brabant
, ſituée au milieu d'un Marais,
attaquée & forcée de nuit
Iuin 1686 . I
194 MERCVRE
1
par les François. Tous les Ouvrages
que M. Vander- Meulen
a fait de cette nature , ont eſté
deſſinez ſur les lieux par ordre
du Roy , & meſme pendant les
Actions & les mouvemens, qui
y font marquez. Ainfi l'on peut
avoir par le moyen de ces Eſtampes
toutes les Conquêtes de Sa
Majesté,ſe répondre de les avoir
dans la derniere exactitude, puis
que tout eſt gravé d'aprés ces
Tableaux. On peut dire que
M.de Vander - Meulen eſt non
ſeulement le plus habile que
nous ayons pour ces fortes
d'Ouvrages , mais encore qu'il :
eſt l'unique , & que c'eſt un
talentqui luy eſt particulier.On
ne doitpas s'étonner aprés cela
ſi ce merveilleux talent luy a
fait meriter un logement dans
l'Hoſtel des Gobelins , & unc
penſion du Roy.
-
>
GALANT.
195
Le meſme Concierge del'Academie
des Peintres & Sculpteurs
vend une Eſtampe fort
finguliere. Elle est d'aprés un
Tableau de Monfieur Hoüaffe;
en voicy l'Hiſtoire .Un Seigneur
des plus qualifiez de la Cour ,
voulant avoir un Tableau qui
excitaſt de l'horreur & du mé
pris pour la vie , pria Monfieur
Hoüaſſe d'inventer ſur ce ſujet
tout ce qu'il croiroit le plus capable
de produire ces effets.
Monfieur Hoüaſſe y reſva , &
crut devoir s'arreſter à ce que je
vais vous dire. Il repreſente un
Tombeau Antique , avec un
Soldat , qui dans l'eſperanee de
trouver un Tréſor vientd'ouvrir
ce Tombeau. On voit les pierres
renversées , & les inſtrumens
qui ont ſervy à les lever,
Une Lampe eſt ſuſpenduë
J
८-
196 MERCURE
dans ceTombeau ſuivant l'uſa .
ge aucien. Comme la nuit eſt
obfcure , & qu'il n'y a point
d'autreclarté, cette Lampe dont
la lumiere ne ſçauroit s'étendre
bien loin ,éclaire ſeulement tout
leCadavre , & quelque peu des
envirõsdu Tōbeau. Ce Cadavre
qui eſt celuyd'un fort grand home,
paroit étendu, & couché fur
ledos. Come il ne reſte plus que
quelques petits morceaux de fon
linceul , parce qu'il a eſté uſé
par le temps , on voit non ſeulement
tout un Corps qui a
commencé à pourir , mais encore
des vers qui en fortentde tous
coſtez ,&dont quelques-uns ſe
répandent fur les bords duTombeau
,& les autres paroiffent
attachez à manger la chair dont
ils viennent d'eſtre produits.
Le Soldat frappé d'horreur à
GALANT. 197
コ
D
1
cette veuë, paroît à demy tourné
pour prendre la fuite, ayant
déja un pied hors de la marche
fur laquelle le Tombeau eſt élevé
, & quoy que l'attitude où il
eſt , doive l'empeſcher de voir
cét horrible objet, ayant la teſte
beaucoup plus tournée que le
dos , il ne laiſſe pas d'avoir le viſage
tout caché de l'une de ſes
mains , ce qui marque la crainte
qu'il a de voir & de ſentir ce
Cadavre. L'action qu'il fait avec
ſon atutte main , ſert auſſi à découvrir
tous les mouvemens
dont ſon ame eſt agitée dans le
moment qu'il commence à fuir.
L'Eſtampe de ce Tableau eſt
toute gravée au Burin par Monfieur
Baudet . Elle est fort nouvelle
auſſi -bien que celle qui repreſente
Jean Vviclef, Jean Hus,
Jeroſme de Prague , Martin Lu-
13
198 MERCRE
4
41
1.
i
t
1
ther , Ulric Zuingle , Jean Oecolumpade
, Martin Bucer , Philippe
Melanchton, Pierre Martir
, ou Pierre Vermilly , Bernardin
Occhin , lean Calvin , lean
Crox , Henry Butinger, lerofme
Zanchi , & Theodore Beze. Il
feroir peut-eſtre bien difficile de
trouver encore une Eſtampe où
l'on puſt voir quinze Portraits
auſſi reſſemblans que le ſont
ceux de ces quinze faux Docteurs.
On a fait une recherche
exacte dans tous les lieux où ils
ont eſté peints , & ils ont prefques
tous eſté gravez d'aprés de
bons Tableaux, ou d'aprés quelque
Eſtampe faite de leur temps;
de maniere qu'on peut compter
fur une fidelle reſſemblance.Ce
qu'il y a encore de ſurprenant
dans cette Eſtampe , c'eſt qu'on
trouve au deſſous de ces PorGALANT,
ا و و
traits , le nom & le lieu de la
- naiſſance de ces Hereſiarques ,
leurs hereſies , le temps & la
maniere de leur mort , & que
le plus long de ces abregez n'eſt
que de cinq lignes .Cette Eſtampe
eſt encore du nombre de celles
qui ſe trouvent chez le Sieur
Perou. Nous en verrons: bientoſt
un autre que le Public fouhaite
depuis long-temps. C'eſt
le Portrait d'un Illuſtre , d'un
caractere bien different de tous
ceux qui viennent d'être nommez
, puiſque c'eſt celuy de
Monfieur Maimbourg. Il a eſté
gravé par Monfieur Hebert qui
s'attache uniqnement aux Portraits.
Il en a déja un grand nombre
des plus conſiderables de
l'Europe. Il demeure au bout de
la ruë S. Jacques proche la Fontaine
S. Severin , à l'Image S.
14
200 MERCURE
François , où il débitera incefſamment
ce Portrait de Monfieur
Maimbourg avec celuy de
Monfieurde Santeüil Chanoine
Regulier de S. Victor de Paris,
connu par ſes Hymnes , & par
les belles Infcriptions Latines ,
qui ſont au deſſous de la plus
grande partie des Fontaines de
Paris.
Comme en matiere de Portraits
, le Graveur qui fait le
mieux reſſembler , eſt celuy
qu'on doit le plus rechercher
lors qu'on veut des Ouvrages
de cette nature , je ne dois pas
oublier à vous dire qu'il y a un
Allemand à Paris nommé Jean
Huinzelman qui réüſſit beaucoup
en Portraits; c'eſt le même
qui a gravé celuy de Monfieur
le Chancelier au bas duquel il y
a quelques Vers , & quieſt dans
1
GALANT. 201
cette Lettre. Il a depuis peu gravé
le Portrait de Monfieur de
Louvois d'aprés Monfieur ferdinand
Voet , qui a paru fort
bien aux yeux des connoiffeurs,
ainſi que le Roy de Pologne qu'il
grava il y a deux ans , fur un
Portrait fait d'aprés le naturel .
Il a auſſi gravé le Portrait du
Grand Seigneur , dont je ne
voudrois pas vous garantir la
parfaite reſſemblance, parce que
ſuivant un des Articles de la Loy
de Mahomet , il eſt défendu à
tous les Turcs de ſe faire peindre.
Quant au Portraitdu Comte
Tekely qu'il a auſſi gravé , il
aſſeure qu'il l'a fait d'aprés ſon
Original , qui luy a eſté envoyé
d'Allemagne , & la choſe eſt afſez
facile à croire , puis qu'il eſt
Allemand. Il a auſſi gravé le
Portrait de l'Empereur , & celuy
202 MERCURE
du Comte de Staremberg , d'aprés
les Originaux qui luy ont
eſté confioz ; Monfieur le Contrôleur
General , & pluſieurs
autres du nombre deſquels eſt
Monfieur Tavernier en veritable
habitPerfan. Il reüſſit auſſi beaucoup
dans l'Hiſtoire , dans le
Païfage , & dans l'Architecture.
ſoit en Taille douce , ou en Eau
forte. Il demeure dans la ruë
Galande , proche la Place-Maubert.
Monfieur Picard le Romain,
Graveurordinaire des Tableaux
duCabinetdu Roy ,demeurant
ruë S. lacques , au Buſte de
Monſeigneur le Dauphin, vend
pluſieurs Estampes qu'il a gravées.
Il y en a trois d'aprés de
tres-beaux Tableaux de Monſieur
le Sueur. L'une repreſente
la Magdeleine aux pieds de
GALANT. 20
?
Jeſus-Chriſt chez Marthe , dont
la compoſition est tres- belle ,&
de grande maniere. La Magdeleine
repreſente une perſonne
contrite , & deja entierement
détachée du monde & d'ellemême
,& qui ne fonge plus qu'à
Dieu,& à écouter ſa Parole. Les
autres Figures ne ſont pas moins
belles . Leurs attitudes ſont differentes&
naturelles , & leurs
airs de teſte ,beaux , triſtes , &
differens .
dur Le ſecond Tableau reprefente
S.Paul qui preſche devant le
Temple d'Epheſe, & fait brûler
tous les Livres de curioſité. La
-compoſition de ce tableau eſt
grande , & les expreſſions & les
attitudes belles & variées. Les
• Figures font bien drapées , &
pluſieurs reprefentent des actes
particuliers , comme l'Aumône,
3100
16
204
MERCVRE
l'Impoſition des mains , la Priere,
l'Oraiſon , &c.
Le dernier de ces trois Tableaux
repreſente leſus-Chriſt
que l'on met dans le Tombeau.
Toutes les Figures , &
leurs expreſſions font fi belles,
qu'elles produiſent aiſémét l'effet
quele Peintre s'eſt propoſé.
On remarque meſme qu'il a affecté
de faire voir ſur le viſage
du Sauveur une eſpece debouffiſſeure
, s'il eſt permis de parler
ainſi , qui arrive ordinairement
aux perſonnes mortes.Le même
vend une quatrième Eſtampe ,
qu'il a gravée d'aprés un Tableau
de Monfieur de Montaigne
, qui repreſente Saint Paul,
•& Sillas en priſon qui conver--
tiffent leGeolier , lequel on voit
* profterné aux pieds de S. Paul ,
2
GALANT. 205
ce qui fait connoiſtre qu'il eſt
déja touché des paroles de ce
Saint. Sillas qu'on voit à coſté
les bras ouverts & la face élevée
vers le Ciel , marque fort
bien qu'il prie le Seigneur de
leur accorder la converfion de
ce malheureux. Toutes les Figures
expriment parfaitement la
ſurpriſe &l'étonnement où elles
font de voir un miracle ſi inopiné.
Le ſujet eſt éclairé d'un
flambeau , parce que toute cette
action ſe paſſe la nuit. Elle eft
cauſée par un tremblement de
terre , qui fit que toutes les por
tesde la Prifſon s'ouvrirent. Les
fers tomberent des pieds & des
mains de tous les Priſonniers ,
& leur laifferent la liberté de
ſe ſauver. Cette Eſtampe eſt de
la meſme grandeur que les
??????? ?????????????????????છ છુ છછછ??????
206 MERCURE
"
trois precedentes qui ont deux
pieds de large , & vingt & un
pouce de haut.
On trouve chez le meſme
pluſieurs autres belles Estampes
de meſme grandeur , reprefentant
divers ſujets de devotion ,
gravez d'aprés pluſieurs reintresd'Italie
, commeauffi quantité
d'autres de ſa main ſur des
ſujets differens , & gravez d'aprés
le Pouffin , le Guide , le
Cortege , l'Albane , & autres
grands Maiſtres . Il a auffi le
Portraitde Monſeigneur leDauphin
,pour accompagner celuy
du Roy qu'il a gravé,&dont les.
Connoiffeurs , la Cour , & le
public ont eſté contens. Je vous
donneray le mois prochain la
fuite de cette Hiſtoire des Eſtapes
,&n'oublieray pas celles qui
ont eſté gravées d'après Monfieur
le Brun.
GALANT. 207
Les Prieres pour le rétabliſſement
de la Santé du Roy , non
ſeulemet continuent dans toutes
les Villes du Royaume , mais elles
ſontdevenuës ſi ſolemnelles,
que les Parlemens y aſſiſtent en
Corps, les Evêques & Archevêques
y officiết eux-mêmes, & les
Villes n'épargnent pas leur Artil.
lerie pour témoigner la joye qu'-
elles ont du retour d'une Santé
qui eſt prétieuſe à l'Europe entiere
Tout ce que je dis viết d'arriver
à Toulouſe. L'Archevêque
de cette Ville-là ayant , ordonne
de pareilles Prieres dans toutes
les Egliſes de fon Dioceſe,je
croy que je puis vous en parler
comme de Prieres qui ont eſté
déja faites; puis que le zele des
Sujets du Roy ne leur permet
pasde differer d'obeïr àdes ordres
qu'ils s'impoſcroient cux,
208 MERCURE
1
meſmes , s'ils ne les recevoient
pas. Il s'eſt fait une grande
Ceremonie à Paris pour le même
ſujet , & les Theatins de
Sainte Anne la Royale celebrerent
le 24. de ce mois un Salut,
où l'on chanta le Te Deum en
Muſique , de la compoſition de
Monfieur Lorenzani , Maiſtre
de Muſique de la feu Reyne.
Monfieur le Nonce du pape y
officia , & donna la Benediction
du S. Sacrement. Le bruit qui
s'eſtoit répandu de cette Ceremonie
, attira quantité de Perſonnes
de la premiere qualité ,
du nombre deſquelles eſtoient
Monfieur le Prince de Mekelbourg
, & Monfieur le Duc de
S. Aignan. Il y eut le ſoir une
grande Illumination , au milieu
de laquelle parut un Soleil tresbrillant.
Cette Illumination fut
GALANT.
209
accompagnée d'un Feu d'artifice
,& le Pere Alexis du Buc ,
Superieur de ce Convent, n'oublia
riende tout ce qui dépendoit
de ſes ſoins pour augmenter
l'éclat de la Feſte. Ces Peres qui
ont toûjours eu beaucoup de
zele pour la Maiſon Royale , &
particulierement pour Sa Majeſté,
doivent faire celebrer tous
les ans à pareil jour une Meſſe
folemnelle pour la conſervation
du Roy.
Je ne croyois pas qu'en fermant
ma Lettre, je vous apprendrois
des nouvelles de Monfieur
le Chevalier de Chaumont Ambaſſadeur
de France auprés du
Roy de Siam . On le croyoit encore
à fix mille lieuës d'icy lors
qu'il arriva à Versailles le 24. de
ce mois . Il en a fait douze mille
en moins d'un an , & n'a em
210 MERCURE
ployé que 15. mois & demy en
tout ſon Voyage. Il partit de
Breſt le 3. Mars de l'année derniere
, avec un Vaiſſeau du Roy
nommé Loyfeau , monté de 36,
pieces de Canon , & la Fregare
nommée la Maligne, montée de
24. Il arriva en dix jours auTropique
du Cancer du meſme
vent ,dont il avoit appareillé au
fortir du Port , aprés quoy il
doubla le Cap de bonne Eſpetance
ſans le reconnoiſtre. Il
arriva à Batavia le 1. Aouſt , & à
l'entrée du Royaume de Siam
au commencement de Septembre.
Comme il y a peu d'habitations
ſur cette route , & que
l'on va par eau juſques à Siam ,
le Roy avoit fait bâtir , & meubler
des Maiſons de cinq lieuës
en cinq lieuës pour le recevoir,
& avoit envoyé des Officiers
GALANT. 211
pour le traiter. Il partoit tous
les jours deux nouveaux Mandarins
de Siam qui venoient l uy
faire compliment de la part du
Roy , & plus il approchoitde
cette Capitale, plus les Mandarins
qu'on envoyoit au devant
de luy , étoient élevez en dignité
,& un des deux derniers qui
vint le complimenter , eſt l'un
des trois Ambaſſadeurs que ce
Monarque a nommez pour venir
en France , & que Sa Majesté a
euvoyé querir à Breſt . Monfieur
Le Chevalier de Chaumont
trouva un Palais à Siam quiavoit
eſté baſty exprés & meublé
pour luy. Sa Table y a toûjours
eſté ſervie en vaiſſelle d'or , &
les Tables de ceux de ſa ſuite en
vaiſſelle d'argent. Comme les
environs de Siam ſont inondez
fix mois de l'année , & que l'on
212 MERCURE
eſtoit au temps de cette inondation
, il y avoit ſur la Riviere un
nombre infiny de petits Bateaux
dorez que les Siamois appellent
Balons. On y voit une eſpece de
Trône dans le milieu ,oùles plus
conſiderables ont accoûtumé de
ſe placer. Ces Bâtimens tiennent
environ dix ou douze perſonnes.
Le jour que Monfieur le
Chevalier de Chaumont eut
Audience , le Roy de Siam en
envoya vingt des ſiens qui
eſtoient d'une tres-grande magnificence
, pour luy & ſa ſuite.
Il y eut ce jour - là cent mille
hommes de Milices commandez
pour luy faire plus d'honneur.
Cette Audience fut remarquable
par trois circonſtances
qui furent d'un grand éclat
pour la gloire de la France
, & particulierement pour
GALANT.
213
Is Perſonne du Roy , en faveur
de qui le Roy de Siam ſe dépoüilla
de tout ce qui fait paroiſtre
ſa grandeur en de pareil .
les occaſions . Les Abaſſadeurs
ont de coûtume d'entrer ſeuls à
fon Audience , & douze Gentilshommes
que Monfieur le
Chevalier de Chaumont avoit
menez avec luy , l'accompagnerent
, & furent afſſis ſur des
Tabourets durant l'Audience ,
pendant que toute la Cour étoit
couchée le ventre & la face
contre terre. Les Ambaſſadeurs
ont auſſi coûtume de ſe porſternerainfi
, & Monfieur le Che
valier de Chaumont en fut difdiſpenſé
quay que le Favory &
le premier Miniſtre du Roy
fuſſent proſternez . Les Roys de
Siam ne prennent jamis de Lettres
de la main d'aucun Ambaf214
MERCURE
!
fadeur , & ce Monarque prit la
Lettre de Sa Majesté de la propremain
de Monfieur leChevalier
de Chaumont. Il demanda :
des nouvelles de la Santé du
Roy , de celle de Monſeigneur
le Dauphin , de Madame la
Dauphine , de Monſeigneur le:
Duc de Bourgogne ,de Monfeigacar
le Duc d'Anjou , & det
Monfieur. L'audience finie , Mr
l'Ambaſſadeur ,& toute ſa ſuite
furent traitez dans le Palais avec :
toute la magnificence imagina
ble, ſuivant les manieres du Païs,
& le Roy pour luy marquer une
plus grande diſtinction , luyen
voya trois plats des Mets les plus
exquis de fa Table. Après cette
Audience folemnelle , Monfieur
de Chaumont en cut pluſieurs
particulieres de ce Roy , dans
leſquelles il caufa familierements /
GALANT.
215
avec luy. Ce Prince fit paroître
beaucoup d'eſprit, & de bons
ſens. Il parla du Roy avec admiration
, & fit voir que toutes ſes
grandes actions ne luy eſtoient
pas inconnues ,& je puis vous**
dire fur cet Article ,que j'appris
dés le temps que ſes deux En-
- voyez eſtoient icy , que се мо.
narque faifoit traduire en Siamois
tout ce qu'on imprime des
merveilles de la Vie du Roy, &
que ce que je vous en ay ſouvent
mandé , & que vous me permet
tez de rendre public, aprés vous
l'avoir envoyé , avoit eſte auffi
mis en cette Langue. Le Royde
- Siam pria Monfieur le Chevalier
de Chaumont de viſiter quelques-
unes de ſes Places , & de
permettre qu'un Ingenieur qu'il
avoit amené avec luy , en allaſt
voir quelques autres, pour rey
216 MERCURE
marquer le defaut des Fortifications.
Monfieur le Chevalier de
Chaumont a mené avec luy juſques
à Siam fix leſuites des plus
habiles de leur Ordre en toutes
les parties de mathematiques ,
fur tout en Aftronomie , ſi eſtimée
en la Chine , où ils ſont
principalement deſtinez , & où
ces connoiſſances peuvent eſtre
d'une grande utilité pour achever
d'y établir leChriſtianiſme.
Ils y vont pourveus de Lunettes
d'approche , &d'Inſtrumens de
Mathematique d'une nouvelle
conſtruction , pour faire desObſervations,
qu'ils ont ordre d'envoyer
icià l'Academiedes Sciences
, par toutes les occaſions
qu'ils en auront. Ilsdoivent joindre
à la Chine les Peres de leur
Ordre , à qui ces fortes de Sciences
GALANT. 217
ces ont acquis les bonnes graces
du Prince Tartare qui gouverne
aujourd'huy ce grand Empire.
Sa Majesté , outre leur Paffage ,
& les Inſtrumens dont Elle les a
fait fournir abondamment , leur
donne des Penſions annuelles ,
afin que rien ne leur manque, &
qu'ils ne foient à charge à perfonne.
Ils ont ordre auſſi d'entrer
dans la connoiſſance des Arts ,
&de tout ce qui peut contribuer
à faire fleurir icyice qui eſt encore
ſuſceptible de quelque perfection;
de forte que ce projet
peut eſtre mis au nombre d'une
infinité d'autres qui s'executent,
& qui marquent que le Roy n'épargne
ny foin ny dépenſe pour
le bien de l'Egliſe , & pour augmenter
la gloire de fon Regne ,
& la felicité de ſes Peuples.
Le Roy de Siam ayant ſceu
Juin 1686 . K
218 MERCURE
t
que ces fix lefuites eſtoient ve
nus avec Monfieur de Chau
mont, les voulut entretenir , &
comme il arriva une Eclipſe en
ce temps - là , ces Peres firent
voir à ce monarque, par le moyen
de leurs Lunettes ,des choſes
qui te furprirent extrême
ment , de maniere qu'il offrit de
leur faire bâtir une Eglife80
une Maiſon ,& de les entretenir,
s'ils vouloient demeurer à Siam,
mais comme ils ne pouvoient
accepterdes offres fi avantageuſes
, eſtant deſtinez pour la
Chine , il fut reſola que l'una
d'eux reviendroit en France &
qu'il en ameneroit fix autres Pe
res quad les Ambaſſadeurs s'en
retournerent . Ce choix eſt tombé
fur le Pere Tâchard , qui apporte
au Pere de la Chaife, de
la partde ce Prince, un CruciGALANT..
219
fix dent le Chriſt eſt d'or , & la
Croix d'un bois que les Siamois
eſtiment plus que l'or meſme , à
cauſedes grandes vertus qu'on
lay attribuë.
LeRoy de Siam nourrit dix
mille Elephans , ce qui luy doic
revenirà des ſommes immenfes ,
puis que l'entretien d'un Ele
phant revient icy à deux mille
écus. Mais quand on les nourrisoit
à meilleur compte en ce
Païs-là , leur nourriture ne doit
pas laiſſer que de coûter beau
coup. Ce Monarque eſt veuf,
&n'a qu'une Fille qu'on appelle
la Princeſſe Reyne. Elle atrois
grande Provinces for leſquelles
elle regne ſouverainement, aufli
bien que fur toute faMaiſon.
Unedes Filles qui la ſervésayant
ditdes chofes dont elle ne den
voit pas parler , cette Princoffe
K 2
220 MERCURE
1
-
lajugea elle meſine , & ordonna
qu'elle auroitla bouche coufuë.
L'estime que le Roy ſon pere a
pour le Roy , luy en ayant fait
prendre beaucoup pour tous les
François , comme je vous l'ay
marqué pluſieurs fois , il en demanda
dix ou douze à Monfieur
le Chevalier de Chaumont
quelque temps avant que cet
Ambaſſadeur partiſt de Siam.
Monfieur Fourbin , Lieutenant
de Vaiſſeau , eſt de ce nombre,
avec un Ingenieur , un Trompete,&
pluſieurs autres , qui
connoiſſant l'inclination que ce
Roy a pour la France, & fur tout
pour Sa Majesté, n'ont point fait
de difficulté de le ſatisfaire , en
demeurant à Siam . Il à honoré
Monfieur le Chevalier de Chaumont
de la premiere Dignité de
fon Royaume , & l'a fait Oya. Je
GALANT. 221
ne ſuis pas encore aſſez inſtruit
de ce que c'eſt que cette Dignité
, pour vous en dire davanta
ge, mais j'eſpere vous en éclaircir
ce mois prochain. Comme il
falloit pour eſtre receu,faire devant
le Roy beaucoup de Figures
qui approchoient de la ge
nuflexion , & ſe profterner plufieurs
fois, ce Prince en diſpenſa
Monfieur de Chaumont. , & luy
envoya les marquesde cette Di-
• gnité. Outre tous les Prefens
qu'illuy a faits , & luy a donné,
quand il eſt party, tous les meubles
du Palais où il eftoit logé ,
-mais Monfieur de Chaumont
n'ena pris qu'une partie , & a
donné ceux qu'il avoit apportez
de France, pour ſe meubler une
Chambre , avec une Chaiſe à
porteurs fort magnifique , au
Favory du Roy de Siam, qui eſt
K3
222 MERCURE
est né Grec ,& qui fait profef
fion de la Religion Catholique.
Ge Favory eſt élevé à une Di
gnité quieſt audeſſus du premier
Miniſtre , appellé le Barcalon. Mr
le Chevalier de Chaumonta fait
de grandes liberalitez à ceux qui
luy ont apporté des Preſens de
ce Monarque , & a donné un
tres beau miroir à la Princeſſe
Reyne. lamais on n'a vu un fi
bon ordre que celuy qu'il avoit
misdans ſa Maiſon. Ses Dome- .
ſtiques n'ont fait aucun defordre,&
il avoit impoſé des peines
pour châtier ſur l'heure ceux
qui contreviendroient à ſes Reglemens
; de forte qu'il eſt party
de ce royaume là avec l'admiration
de laCour & des Peuples.
Le Favory du Roy le vint conduire
juſques au lieu où il s'eſt
rembarqué , qui eſt à plus de 40.
GALANT.
223
lieuës de Siam , & le regala magnifiquement.
Aprés quoyMonſieur
de Chaumont s'embarqua
avec les trois Ambaſſadeurs Siat
mois qui viennent en France, &
qui ont cinquante perſonnes à
leur fuite. Si-toſt qu'il fut embarqué
, il ſalüa de cinquante
volées de Canon ceux qui l'avoient
accompagné juſqu'à fon
embarquement . Ces Ambaſſadeurs
apportent beaucoup de
Preſens pour le Roy, pour toute
la Maiſon royale , & pour les
Minitres. Je ne vous en feray
point aujourd'huy ledénombrement,
mais je ne sçauroism'empêcher
de vous dire que parmy
ces Preſens il ya de tres beaux
Canons fondus à Siam , dont
toute la garniture eſt d'argent.Il
y auffi de riches étofes , une in
finité de Porcelaines fingulieres,
:
K 4
214 MERGURE
des Cabinets de la Chine , &
quantité d'Ouvrages des plus
curieux des Indes , & du lapon .
Monfieur de Chaumont arriva
le 19.de ce moisdans le Port de
Breſt , & depuis que Vaſco de
Gama a doublé le Cap de Bonne
Eſperance ; & que Criſtophe
Colomba découvert l'Americ
que, il n'y a aucun exemple d'une
plus grandediligence navale
en fait de Navigation de long
cours. Mais l'Etoile du Roy guidoit
cet Ambaſſadeur,& c'eſtoit
aſſez , puis qu'elle regne ſur les
Mers comme ſur la Terre.Si cette
Relation n'eſt pas tout- à - fait
exacte , vous n'en devez pas être
furpriſe. A peine ay-je pû avoir
deux jours pour ramaſſer ce que
je vous mande,& apparemment
vous n'attendiez pas de moy ce
mois-ey tant de recherches cu
GALANT.
225
rieuſes ſur cette matiere.Je continueray
le mois prochain,& fi je
me ſuis abuſé en quelque chofe,
je vous le feray ſçavoir...
le viens à l'Article des modes ,
dont j'ay accoûtumé de vous
parler deux fois chaque année .
Les chaleurs ayant eſté quelque
temps fans ſe faire fentir, les
hommes ont fait faire des habits
de drap au commencement de
cét eſté , & l'on croyoit mefme
que toute cette Saiſon ſe paffe
roit fans qu'ils en portaflent d'au.
tres , mais les chaleurs eftant
tout à coup devenues exceſſives,
il a falu recourir à des habits
plus legers. Ils font fort modea
ſtes, & l'on ne porte point d'ba,
bits de foye , comme de Brocard,
de Cordonnet, & autres de cette
natore.On en voit beaucoup
de droguet,& de peτiμες έτρες
K5
226 MERCVRE
de laine brune nommées Raz de
Caſtor. Ilsfont doublez de Tafetas
dela même couleur ,& les
Veſtes sõtdu même raferas.Ces
habits font garnisde Boutons,&
de boutonnieres d'argent. Les
uns ymettentun paſlepoil d'on
petit galon leger en double , ou
bienun galon tout plat fort leger
qui eſt fait d'un cordonnet
d'argent avec deux lames au
bort. On la nommé d'abord Galon
de Paille, & enſuite Galon du
Loup à cauſe qu'on en voyoit fur
les habits de tous ceux qui all
loient à cette forte de Chaffe
avecMonseigneur leDauphin. Il
elt devenu ſi commun qu'il a
etté ordonné à ceux qui ont
l'honneur de l'accompagner
quand il va prendre ce divertif
ſement, de mettre de ce Galon
fur un drap de Hollande vert ;
GALANT.. 227
de forte que ce Prince y a déja
eſté pluſieurs fois à la teſte de
trente Perſonnes veſtus de ces
Huſte-au- corps. Quant aux habits
de Droguet ils font ornez
de la meſme maniere que
les autres habits que je viensde
vous marquer , excepté qu'ils
font doublez de toile de Batiſte
blonde & fort fine ; les
Veſtes ſont de meſme. On voit
quelques habits de droguet or
&laine , &d'autres laine& argent.
Tous les Jufte au corps
bleus font fi modeftes qu'il
n'y a que des boutons , & des
boutonnieres d'or. Les Bords
font bordez d'un Galon dor,
mais il n'y a rien ſur le Corps. La
Coupe eſt toûjours de meſme,
c'eſt à dire , large par le bas.
Les manches font à botes avec
deux plis , &un galon ou paffe-
K 6
228 MERCURE
1
poil au bout de la mache,quand
meſme Thabit ſeroit tout uny.
Les rubans de la couleur appellée
Amarante ſont fort à la mode.
Les Chapeaux ſont toûjours
noirs. On porte plus de Cordons
d'argent que d'or ,& les tours de
plumesblancs ſont forten uſage
pour ceux qui ſe peuvent ſervir
de plumes , mais les baudriers
n'y ſont point du tout , &l'on ne
ſe ſert que de Porte-épées. Les
bas fontde ſoye ou de Barbarie ,
dontla jambe n'eſt plus meſlée ,
mais feulement cequi ſe roule.
Les Femmes qui font magnifiques
dans le autres faiſons ne peuvent l'eſtre
dans celle cy , parce que l'épaiffut
des riches étoffes les incommoderoit.
Ainfi elles font obligées d'avoir
recours) aux Taffetas. Preſque
tous ceux qu'elles portent cette année
font glacez & changeants. Les
plius, à la mode font amarante , &
021
GALANT. 229
و
blen,& il entre de l'amarante preſque
avec toutes les autres couleurs. C'eſt
celle qui regne cette année ,& l'on
voit meſme beaucoup d'étoffes qui
ne ſont qu'amarante. On voit auſſi
des Taffetas rayez, dont les rayes font
des Taffetas au lieu d'eſtre de ſatin
ce qui peut paffer pour une grande
nouveauté. Ily en a d'autres rayez
d'argent ,qui n'ont que la largeur des
Brocards. Toutes les autres étoffes
faites pour l'uſage des Femmes font à
bandes ,juſques aux Damas . On voit
quelques manteaux & quelques jupes.
du meſme taffetas , mais la plus grande
mode eſt d'avoir le manteau d'une
couleur & la jupe d'une autre .On voit
quantité de jupes blanches , ou garnies
d'argent , où d'une étoffe moflée
d'argent. Onoy qquuee la chaleur ait eßé
grande , porte peu degazes. Peut
eſtre qu'il n'y en a encore guere
nouvelles , à cauſe qu'on ne commen
ce ordinairement à en voir que vers le
mois d'Aouſt , ainſi il n'y avoit que
là grande chaleur qui cu puft faire
porter plutoſt.. On voit toujours des
de
230
MERCVRE
jupes de point de France ,& cette ri.
che mode n'a point ceſſé depuis plufieurs
années qu'elle a commencé.
Voilà quelles font les étoffes des
manteaux & des jupes. Quant à la
maniere de faire les manteaux , & de
garnir les uns& les autres , il n'y a
pas beaucoup de choſes à dire. On
porte les gorges rondes ou en pointes
,cela dépend du gouft , & de la
maniere dont les Dames ont la gorge
fournie ou non , car ce qui vient bien
àune maigre,ne ſfied pas à une graffe.
Les manteaux qui ont le moins de plis
font les plus à la mode. Chaque Femme
fait tourner les plis differemment,
mais on en voit beaucoup qui ont
deux plis tournez vers l'eſpaule, &un
vers le milieu du dos. On porte des
franges , des galons , &des dentelles,
mais les galons larges font les plus à
la mode, On voit quelques jupes galonnées
juſques au genouil , avec du
galon & de la dentelle placée alternativement,&
d'autres avec de la frange,
du galon,& du Frangeon.Il y en a qui
mettent de la campane à la place de la
}
GALANT,
231
frange.On commence à voir des corps
avec des frangeons doubles. La cou-
?
Air
conaju-
1
THEO
17
ncor
rent
in- 1
Est- ce icy qu'ilfalloit venir ?
Ces affreuſes forests,ces noires foli
tudes
Nefont que les entretenir.
230
MERCVRE
jupes de point de France ,& cette ri.
che mode n'a point ceffé depuis plufieurs
années on'elle
Voil
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man
A
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Pas
porte
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mani
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deux
vers 1
frang
mais
la mode, On voit quelques jupes galonnées
juſques au genouil , avec du
galon & de la dentelle placée alternativement,&
d'autres avec de la frange,
du galon,& du Frangeon.Ily en a qui
mettent de la campane à la place de la
GALANT,
231
frange.On commence à voir des corps
avec des frangeons doubles. La couleur
de pourpre eſt depuis peu à la
mode.
:
Je ne vous dis rien du ſecond Air
queje vous envoye. Vous vous connoiflez
affez en Mufique pour enjuger
par vous meſme.
AIR NOUVEAU.
Denferstristes & fombres,
Venez- vous m'accabler encor
1 i
parmy ces Ombres ?
Penfers cruels , penfers jaloux,
Ne puis-je estre un moment
Sans vous ?
Pour arrefter le cours de mes in
quietudes
Est- ce icy qu'ilfalloit venir ?
Ces affreuſes forests,ces noires folitudes
Ne font que les entretenir.
2.32
MERCURE
Ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme dodernier mois ſur le Sonnet,
ont fort approché du ſens que l'Auteur
luy donne. Monfieur Hougant,
Hybernois ,demeurant à Caen, eſt le
ſeul qui l'ait trouvé. Le nombre des
Vers de cette Enigme en marquoit
lemot.C'eſtoit le Sixain . Il eſt impoffible
qu'un Sixain ſoit Sixain ,
s'il paſſe ſix Vers .
La ſeconde Enigme a eſté expliquée
ſur le Procés , quien estoit le
vray ſens , par Meſſieurs C. F. Lourdet,
duQuartier de la Place Maubert;
la Tronche de Rouen ; C. Hutugé
d'Orleans, demeurant à Mets ; B. F.
'de la Chaize Dieu d'Auvergne ; l'Intime
Amyde l'Amant de la belle &
jeune Blondedu Maure de la ruë Gift,
le Coeur ; Cuiſpin , Sicar du bal
Eſprit;le Berger donneur de Trop
fincere de larue S. Antoine ; l'indiffirentde
la rue de l'Arbre ſec , affocié
avec les Belles de la rue S.Honoré ; le
petitCercle noir& blancila plus jeune
des Gracesdela ruë dela Colsonerie;
GALANT.
233
la petite Coquette ; l'Epouſe amoureuſe
; l'Indifferente ;les Flamandes
de l'Hoſtel Guyonnet ,& de l'Hoſtel
Royer ; les trois Mangeuſes de poules
de la ruë de Buſſy ; & la Spirituelle
E. de la Riviere de la rue des Carmes
de la Place Maubert.
Ie vous envoye deux Enigmes nou
velles. L'une & l'autre eſt de monfieur
Lourdet.
لف
ENIGME.
Ememontre
JE
ntre à chacun &belle&
favorable
Souvent sans qu'on me cherche , on
me trouve traitable ,
Et pour un servicefi grand
L'homme reste méconnoiſſant ;
Comme Ennemic il me maltraite,
2 .
Me tire,meprend aux cheveux :
734
MERCURE
1
Encore aprés l'injure faite 3
Il dit , & j'y confens , qu'il n'a på
faire mieux.
J
AUTRE ENIGME..
Efuis grand&de bonne mine,
Mais fort grave&fortferieux.
Dans chaque endroit où je chemine
La modestie est dans mes yeux.
Je n'ay point d'yeux pourtant en
certainé figure
Qu'à prendre depuis peu quelques
gens m'ont reduit ,
Onse met fur moy, je l'endure ,
Et mis auplus bas rang,je n'enfais
point de bruit.
La quatriéme Partie de l'Histoire
des Troubles de Hongrie , a eſté imprimée
un mois plus tard que je ne croyois.
Elle ſe debite preſentement chez
le Sieur de Luynes , au Palais , à la
Juſtice ,&en la Boutique de laVeuve
GALAN T.
235
C.Blageart. Elle contient tout ce qui
s'eſt patlé en Hongrie entre les Imperiaux
& les Turcs pendant les années
1684.& 1685.Je ſuis,Madame,
voſtre , &c.
A Paris , ce 30. Juin 1686.
Iamais les Questions galantes,&
les Ouvrages d'érudition n'ont esté
pouſſez plus loin,que dans les tron
te deux Recueils qui ont esté donnez
au Public ſous le nom d'Extraordinaires
, & ceux qui chercheront
quelques Eclairciſſemens
Sur la plupart des matieres que
l'on peut traiter de quelque Science
que se puiſſe estre , & fur les
origines les plus inconnuës de beaucoup
d'Arts , &de beaucoup d'autres
chofes , qui pour n'estre point
du nombre des Arts, ne laiſſent pas
d'estre fort en usage , font ſeurs de
les trouver dans ces trente-deux
Volumes , & de s'épargner par là
236 MERCURE
beaucoup de recherches qu'ils pourroient
faire dans les Bibliotheques ,
Sans être afſfeurez de trouver ce
qu'ils chercheroient. Ces Recücils
auroient pû estre pouffez encore plus
loin , mais on a jugé à propas d'en
interrompre le cours pendant quelque
temps, pour ne se pas donner
toûjours de la peine , lors que les
Etrangers , qui impriment tous les
Ouvrages nouveaux qui ont quel
ques cours, en emportent tout le profit.
Peut- estre que ce retranchement
de travailfera cauſe qu'on donnera
quelquefois , mais dans des temps
non reglez , comme l'estoient ceux
des Extraordinaires , quelques se-
-condes Parties du Mercure, ou
quelques Volumes mesmes sous le
titre d'Extraordinaires , qui contiendront
beaucoup d'Histoires , qui
pour estre trop longues , n'ont pù
jusqu'icy trouver place dans les
Mercures..
GALANT.
237
3
On est averti que l'Academie
de Lyon est tres - bien retablie
depuis un an , comme l'on a peu
voir dans le Mercure Galant du
Mois de .... de l' Année 1685, avec
l'Agrément de Sa Majesté, &Sous
les Ordres de Monsieurle Comte
d'Armagnac , Grand Efcuyer de
France. En faveur du Sieur du
Plefsis du Vernet, un defix Vfcuyers
de la grande Escurie du Roy,&le
feul qui àla Permiffion de tenir
Academie dans cette Ville.
Ony aprend à monter à cheval
dans toute forte de Manege Particulierement
pour ce qui regarde
la Guerre , les Fêtes galantes,la
Course des tétes & de la bague ;
pour entrer & rompre en lice ; pour
faire un Carrousel & former une
belle quadrille ; pour bien connoître
les chevaux,les dreſſer, &pour -
joindre parfaitement la qualité
238 MERCVRE
d'Eſcuyer à cellede Maréchal,
On y enseigne autre leManege
l'Arithmetique en toutes ses Parties
; la Geometrie Theorique &
Pratique; les fortifications regulieres&
irregulieresfelon touteforte
de methode; la Statique ou lesforces
mouvantes : & en particulier on
aprend à ceux qui veulent la Cof
mographie en toutes ses Parties ,
avecla Sphere ,& les Principaux
Sistemes du Monde ,le Blafon avec
les Loix Heraldiques & Civiles ,
'Histoire Sainte&Prophane, avec
toutes les Religions &tous le états
de l'Univers ; la Rhetorique Francoife&
Latine; la Poësie , lavraye
Rhilosophie ,&c. Le tout par vai
Sonnement& d'une maniere aisée,
Jans charger trop la memoire , ni
fatiguer l'esprit.
Les autres Maitresyfonttreshabiles
à montrer àfaire des Ar
GALANT.
239
mes , à voltiger , à faire l'Exerciçe
de la Pique , du Drapeau , da
Mousquet; à danser&à donner le
bon air dans tous les Exercices quiregardent
l'éducation des Centilshommes.
On y a grandfoin des Academi
ſtes, pour cequi concerne la nourri
ture , les meurs , & generalement
pour tout ce qui peut contribuer à
faire un honnêteHomme.. 4
On est enfin averti qu'ily a un
tres - grand nombre de bons Chevaux
; deux Maneges des plus
beaux qu'ily ait en France , l'un
couvert & l'autre découvert . dont
l'espace d'une grande étenduë , &
les carrieres tres-regulieres ,&fort
longues, donnent la liberté defaire
aiſement touteforte de Manege.
FIN.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères