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1685, 08 (Lyon)
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807156
MERCURE
GALANT
ELA VILLE
DE
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AOUST 1685 .
NO
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

::
LE LIBRAIRE
: AU LECTEUR .
E prie ceux qui envoyeront
des Ouvra
ges pour le Mercure ,
d'affranchir les Ports
de Lettres. L'on continue à diſtribuer
toutes les Semaines , le
Journal des Sçavans , pour fix
fols le Cahier.
L'on Avertit que le Sieur,
Dupleſſis du Verner , l'un des
fix Eſcuyers de la grande Ecurie
du Roy. Fait à ſçavoir
qu'il eſt étably preſentement ,
dans la Ville de Lyon, pour
22
?
y tenir l'Academie Royale par
ordre de Sa Majesté , & de
Monfieur le Comte d'Armagnac
grand Ecuyer de France ,
dans laquelle on apprendra à
monter à Cheval , à Danſer , à
faire des armes , à Voltiger , à
courre la Bague ,& les Teſtes ,
à rompre en Liffe , à tirer du
Piſtolet , & le combat àCheval ,
& à l'Epée .
Outre cela il aura des Maîtres
tres-habiles pour enſeigner
l'Hiſtoire , les Mathematiques ,
la Geographie , le Blaſon , l'Ariſmetique
, le Deſſein , les Fortifications
, le mouſquet , la Pique
, & le Drapeau .
L'on apprendra encore à connoiſtre
les bonnes & les mauvaiſes
qualitez des Chevaux
pour ne pas ſe laiſſer tromper ,
(
leur âge , leur Poil , leurs ма-
ladies , & la maniere de les traiter
où faire traiter quand ils ſeront
Malades . Comm'auſſi la
methode qu'il faut obſerver en
conduiſant un Equipage , & les
foins qu'on est obligé de prendre
pour bien gouverner les
Chevaux quand on eſt en vor
yage.
Enfin il Enſeignera tout ce
qui dépend de la Cavalerie , la
maniere d'emboucher les Chevaux
,& toutes les particulari,
tez de leurs Arnachemens par
leurs noms differens , & ils appliquera
tous ſes ſoins , afin que
ceux qui luy feront l'honneur
de venir dans ſon Academie , &
de ſe meture fous ſa conduite ,
ayent toute la ſatisfaction poffible
, & foient convaincus par
ã 3
leur propre experience de l'affection
qui porte au Public.
Le Sieur Dupleſſis du Vernet
, enſeignera exactement &
fidellement tous les choſes cydeſſus
mentionnées à prix raifonnable
, & fera une Compofition
tres-honneſte , tant pour
les Penſionnaires , que pour les
Externes.
* Ceux qui prendront tous les
Mercures où une bonne partie ,
l'on leur en fera une compofition
honneſte , le prix ſera toûjoursde
20. fols relié & les extraordinaire
, 30. fols.
***
LIVRES NOUVEAUX
du mois d'Aoust 1685 .
Ugemens des Sçavans fur les
Principaux Ouvrages des Autheurs,
tirée de la Bibliothe
que de feu Monfieur le premier
Preſident de la Moignon , indouze
, quatre volumes , 8. livres.
Les Ouvrages de Proſe & de
Poëfies des Sieurs de Maucroy
& de la Fontaine , indouze , 2.
vol . 4. liv.
Memoires contenant ce qui
s'eſt paſſe en France de plus
Confiderable depuis l'an 1608 .
juſqu'en l'année 1636. tiré des
Ecrit, de Monfieur le Feu Duc
d'Orleans , indouze , 40. fols.
ã 4
Le Portrait des Foibleſſe Humaine
de madame de Ville- Dieu
indouze , 30. fols.
Jeu où Methode Curicuſe
pour apprendre les Principes &
L'Orthographe de la Langue
Françoiſe , en loüant avec un
dez tres nrile pour les Demoifelles
& autres gens qui n'ont
pas étudié & pour les Etrangers
Curieux de l'apprendre , indoudouze
, 15. fols..
L'on continue à diſtribuer les
Conference de Luçon , indouze,
1. vol . 6. liv. s . fols.
L'Hiſtoire de François Premier
, de Monfieur de Varillas ,
indouze , quatre volumes , 6 .
livres.
L'Education des Princes de
Charlequint de Monfieur Varillas
, indouze , 2. volumes , 3. li
vres.
L'Hiſtoire du Regne deCharle
Neuf , de Monfieur Varillas ,
indouze , trois volumes , 3. liv.
10. fols.
Entretiens des Peintres , par
Monfieur Felibien , inquarto ,
4.vol. 14. liv.
Le quatrième volumes , ſe
vend ſeparé pour 4. liv.
******
TABLEA
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Preluden Ceremoniesfaites àla Pompe
funebre de Monsieur l'Ele-
Eteur Palatin.
Ouvrage de Monfieur
tenac.
5
de Can.
15
22 Autre du mesme Autheur.
Sujet du different des Habitans
d'Andaye &de Fontarabie. 26
Monseigneur le Duc de Bourgogne
diſne pour la premiere fois en
public avec Madame la Dauphine.
30
Bout de l'an de feuë Madame la
TABLE.
Princeſſe Palatine. 31
Morts.
32
Lettre en Vers & en Profe. 35
Relation de tout ce qui s'estpasséà paſſe
:
Tripoly. 38
Arrests & Declarations. 64
Discours prononcé au College des
Graffins. 103
Abjuration . 107
Suite des Converſions faites dans le
Bearn , pendant le mois de Iuin.
109
:
Tout ce qui s'eſt paßé à la Rece
ption de Monsieur de la Haye ,
Ambaſſadeur à Veniſe.
Affaires de Remiremont.
Histoires .
122
132
Fin de l'Assemblée du Clergé.
138
Relation contenant toutes les particularitez
du Mariage de
Monfieur le Duc de Bourbon.
139
1
BLE .
Epithalame.
Deviſes.
175
189
Relation contenant ce qui s'est pas-
Se pendant le ſejour que Mon-
Seigneurle Dauphin a fait à
Annet
194
Lettre d'un Academ. de Ricovrati.
196
Theses d'une invention finguliere.
198
Theses preſentées à l'Assemblée du
Clergé par Monsieur l'Abbé
de Lorraine , avec un Abregé
de l'Eloge du Roy fait parle
mefme . 200
Explication de la Fable Enigmatique
du dernier mois . 203
Noms de ceux qui l'ont devinée.
205
Enigme.
Autre Enigme.
206
208
Evêchez & Abbayes données par
le Roy. 209
TABLE.
Intendances données par Sa Mas
jesté. 211-
Conversion . 212
Mariages. 213
Nouvelles d'Angleterre. 216
Fin de la Table.
Extrait du Privilege du Roy.
ArGrace & Privilege du Roy , donné'à
PhChaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Conſeil , JUNQUIERES. Il eſt ,
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires ,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs
& aures , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſmc d'en vendre ſeparément,& de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
HEQUE
LYO
*1893
Avis pour placer les Figures.
L
'Air qui commence par ,
Dans un Bois lajeuneIris , doit
regarder la page 38
Le Plan de Tripoli , doit regarder
la page 190.
I
MERCURE
GALANT
AOUST
LYOU
1095
1685770778
E que vous me dites ,
Madame , que vous
avez ſenty en liſant le
commencement de ma Lettre
de Juillet , a eſté common à la
plus part de ceux qui l'ont levë.
Ce premier Article leur a fait
verſer des larmes de joye , & jajoûterois
qu'il a redoublé dans
leurs coeurs , ces vifs ſentimens
Aoust 1685 .
A
*
2 MERCURE
d'amour que les Sujets ont naturellement
pour leurs Princes , s'il
eſtoit poſſible que celuy que tous
les François ont pour le Roy, fût
encore capable de quelque augmentation.
le ne doute point
que cette meſme action que je
vous ay décrite la derniere fois,
& dont vous eſté ſi fortement
penetrée , n'ait produit le meſme
effet dans les coeurs d'une partiedes
Sujets de tous les Souverains
de l'Europe , puisqu'il y a
dans les Etats de toutes ces Puifſances
d'heureux infortunez,qui
ſe feront un plaiſir toute leur vie
de publier les loüanges de l'incomparable
Monarque , auquel
ils doivent une liberté , que par
toutes les raiſons que je vous ay
déja expliquées , ils étoient hors
d'eſperance de trouver jamais
les moyens de recouvrer. Ainfi
GALANT.
3
leur malheur ne pouvoit croiſtre,
puis qu'il n'y en a point de plus
grand que celuy de ne pouvoir
efperer aucun ſoulagement à fes
peines. Mais le Roy ne faiſant
rien que de grand , l'étonnement
doit ceſſer , pour faire place à
tout ce que l'admiration peut
produire de plus fort. En effet ,
on n'en ſçauroit trop avoir pour
une action auſſi ſurprenante que
cette derniere , qui a touché le
Divan d'Alger , c'eſt à dire , une
Aſſemblée de coeurs endurcis , &
qui n'avoient jamais connu ces
émotions , qu'on ne reſſent que
- lors qu'un parfait merite , & des
vertus vrayment extraordinaires
- les font naître. Les bontez du
Royn'en ſont pas demeurées à ce
s que je vous ay dit , touchant les
$ Eſclaves de toutes les Nations
i de l'Europe , qu'il a voulu que
S
A 2
4
MERCURE
les Algeriens ayent rendus . L'affaire
de Tripoli en eſt une ſuite
glorieuſe , meſme pour les malheureux
qui ne ſont pas nez ſes
Sujets.C'eſt ce qui a obligé Monſieur
Vignier à faire le Madrigal
ſuivant. Il eſt adreſſé aux Peres
de la Mercy , que leur Inſtitution
engage à employer tous leurs
foins pour le rachapt des Eſclaves.
M
, Es Peres vivez en repos ,
Cherchezun plus doux exercice
;
Ne vous exposez plus à la mercy
des flots ,
LOUIS LE GRAND fait voſtre
Office.
Alger de fon deſſein vit le commencement
;
A Tripoli preſentement ,
Des Esclaves Chrestiens il a finy les
Peines ;
GALANT .
5
Ses Bombes, ſes Canons ,
Sçavent bien mieux rompre leurs.
chrifnes ,
Que ne faisoient vos Patagons.
Je devrois icy , ſuivant ma coûtume
, vous dire ce qui s'eſt paſſé
à Tripoli , & enſuite vous entretenir
des Arreſts , Edits , Declarations
,& generalement de tout
ce que le Roy a fait depuis un
mois , pour le bien de ſes Sujets,
& pour l'avancement de la Religion
Catholique ; mais comme
j'attens encore quelque éclairciſſement
ſur ces diverſes matieres
, vous ne trouverez toutes ces
choſes que fur la fin dema Lettre.
Je vous ay appris la mort de
Monfieur l'Electeur Palatin . Voi
cy ce que j'ay tiré d'une Relation
tres exacte , touchant les Cere
A 3
6 MERCURE
monies qui ont eſté faites à la
Pompe Funebre de ce Prince.
Tous les Officiers de la Cour, qui
devoient y aſſiſter , s'étant rendus
le 10. du mois paſſe ſur les dix
heures & demie du ſoir dans la
grande Salle des Gardes , avec de
grands Manteaux trainans , le
Corps de S. A. E. fut tiré de la
Chambre des Empereurs , par
vingt quatre Seigneurs du Pays,
Vaſfaux de cet Electeur. Ils le
porterent fur leurs épaules jufqu'au
Char lugubre fur lequel il
devoit eſtre , & qui étoit attelé
au pied de l'Escalier de la Salle..
Ce Char étoit couvert de drap
noir, trainant juſqu'à terre. Si toſt
qu'on eut mis le Corps deſſus on
le couvrit auffi d'un grand drap
de velours noir, bordé d'hermine
aux extrémitez , & pendant
à terre comme le premier. La
GALANT. 7
marche fut commencée par fix
Gardes du Corps , qui faisoient
retirer la foule , afin de rendre
le paſſage libre. Deux Seigneurs
Vaſſaux ſuivoient , chacun avec
un Baſton de Commandement.
On voyoit enſuite deux à deux
les vingt quatre Seigneurs , qui
avoient porté le Corps fur le
Char funebre. Six Valets de pied
venoient aprés . Ils tenoient chacundeux
Flambeaux de cire bláche,&
marchoient devant Mrde
Richt , Ordonnateur des ordres
du Palais ,& grand Chambellan
de feu Monfieur l'Electeur , &
Monfieur Dorigny de Cormont,
Maiſtre d'Hoſtel de ce méme
- Prince , qui avoient chacun un
Baſton de Commandement à la
main . Quelques pas apres ſuivoit
✓le Char attelé de huit chevaux
caparaçonez de noir.Quatre Sei-
A4
8 MERCURE /
4
gneurs Vaffaux menoient les
quatre premiers: Monfieur de
Purcius ,& Monfieur de Geyder,
Gentilshommes de la Cour , en
menoient deux autres , & les
deux derniers , qui estoient les
plus proches de ce Char, étoient
menez par Meſſieurs de Chevrieres
Montauban , & par Meſſieurs
Colembahe , tous deux Gentilshommes
de la Chambre du feu
Prince , & Capitaines dans ſes
Gardes. Legrand Drap qui couvroit
le Char , étoit ſoûtenu aux
extrémitez de chaque coin par
Monfieur de Barſchs, grand maître
d'Hoſtel de Madame l'tlearice
Mere ; par Monfieur de
Flove , grand maiſtre d'Hoſtel de
Madame l'Electrice ; par Monſieur
de Berneſtein , grandBailly
d'Heidelberg ; & par Monfieur
Dedelſein , grand Bailly de мо-
GALANT.
و
1
ſbahc,& Ecuyerde feu Monfieur
l'Electeur. Il avoit par deſſus le
Char un Dais , que ſoûtenoient
fixGentilshommes de la Chambre
de l'Electeur Charles Loüis,
Pere du Defunt, & fix Seigneurs
du Pays. Ce Dais estoit de velours
noir , bordé d'hermines. De chaque
coſté du Char , marchoient
feizeGardes du Corps , & quatorzeTrabans,
ayant , à leur teſte
Monfieur de Feningen , Lieutenant
Colonel des Gardes , &
grand Veneur , & Monfieur de
Vakerbac, Capitaine Lieutenant
des Gardes du Corps. Vingt- quatre
Pages de laChambre, chacun
avec deux Flambeaux de cire
blanche , marchoient à coſté des
Gardes. Apres le Char , venoit
Monfieurle Baron de Steinkansfelds
grand maréchal de l'Electorat,
& grand Bailly du Duché de
AS
10 MERCURE
Simmeren , precedé par fix autres
Pages avec des Elambeaux. Le
Grand Maistre de l'Ordre Teutonique,
Fils de Monfieur le Duc
de Neubourg, à preſent Electeur,..
marchoit enfuite , precedé auffi
par huit pages avec des Flambeaux..
DouzeGardes du Corps:
étoient à coſté de ſa Perſonne ,
& la queuë de ſon Manteau étoit
portée par Monfieur de Krelſem,
Gentilhomme de la Chambre du
Defunt, & par Monfieur de Kreit
& d'Altemberg , deux de ſes
Gentilshommes. Quatre Pages
fuivoientencore la perfonne de
Monfieur leGrand Maiſtre, avec
douze Gardes Suiſſes armez de:
leurs Pertuiſanes ; apres quoy
venoit. Monfieur le Comte de
Staremberg , Frere du fameux
Gouverneur de Vienne , qui eſt
Lieutenant. General de l'Artille
GALANT. 11
rie Imperiale , & Gouverneurde
Philifbourg. Deux Pages le precedoient
avec des Flambeaux,&
la queuë de ſon Manteau eſtoit
portée par un autre Page. Monſieur
le Comte de Caſtel , premier
Miniſtre de feu S. A. Ec
Grand Maître de ſa Maiſon ,&
Comte de l'Empire , paroiſſoit
enfuite & precedoit trois Raugraves.
Les Ambaſſadeurs &
Miniſtres Etrangers marchoient
aprés eux , avec un grand nom.
bredeGentilshommes & de Pages.
Ils estoient accompagnez
des Envoyez des Princes ou
des Comtes Souverains Vaffaux
du Prince defunt , & de ceux
des Villes Imperiales ou Vaffales..
Aprestoute cette Troupe venoit
M. le Comte de Vikeftein,Grand
Ecuyerde S: A. E. accompagné
de tous les Officiers de la Cour,,
A 6
1.2 MERCURE
des Gouverneurs des Places du
Pays , des Baillis , & autres Commandans.
Quatre Pages le precedoient
avec des Flanbeaux. Il
eſtoit ſuivy du Confeil d'Etat en
Corps , du Conſeil Ecclefiaftique
auffi en Corps , des deux
Chambres de Juſtice,& des deux
Chambres des Comptes,menées
parM. le Baron Deſtein , Prefidentde
la premiere,& Surintendant
des Finances. Le Corps de
l'Univerſité avec ſon Sceptre de
luſtice particuliere , foivoit tous
ces Corps , & precedoit celuy
des Eccleſiaſtiques d'Heidelberg,
& Meſſieurs . du Magiftrat , qui
eſtoient accompagnez du Corps
des Doyens de chaque Mestier
de la Ville. Cette Troupe eſtoit
fuiviedes cent Dragons du Corps
menez par M. de Marcheville
qui en eſt le Capitaine Lieute
۱
GALAN T.
13
L
nant. Deux cens perſonnes,portant
des Flambeaux & de grands
Manteaux , marchoient deux à
deux , & finiffoient le Convoy
funebre . On partit de la baſſe-
Court du Chaſteau Electoral , à
l'heure que j'ay marquée au commencement
de cet article. Tous
les Valets de pied de feu Monfieur
l'Electeur, des deux Electri
ces , & des Officiers de la Cour,
marchoient en deux files fur les
ailes de tout ce Convoy. Ils
avoient de grands Manteaux , &
tenoient tous des Flambeaux
pour éclairer la Ceremonie. On
marchadans cet ordre là, depuis
le Palais Electoral juſques à l'Egliſe
du S. Eſprit , en paſſant le
long des remparts pour venir à
l'entrée de la Ville par la porte
du Fauxbourg,où l'on avoit commencé
à mettreen haye les Sol14
MERCURE
dats du Regiment des Gardes,
juſques àla porte de l'Eglife. Les
vingt- quatre Seigneurs Vaſſaux
qui avoient mis le Corps ſur le
Char , l'en ayant tiré , le porterent
au mouſolée qu'on luy avoit
preparé. Ils l'y placerent au bruit
de toute la Mouſqueterie des
Soldats , jointe à celle de la
Bourgeoiſie en armes , & à l'Artillerie
du Chaſteau & de la
Ville , qui firent dans ce moment
une décharge de tout leur
Canon.Cela eſtant fait,Monfieur
le Grand Maiſtre ſortit de l'Egliſe,
accompagné de toute la Cour,
& monta en Carroffe , ce que
firent la plupart de ceux qui s'étoient
trouvez à cette lugubre
Ceremonie , à cauſe du mauvais
temps qui ſurvint.
Le vous envoye un Ouvrage
GALANT.

S
enVers qui ne vous déplaira pas.
Ileſt de Monfieur de Cantenac,
aſſez connu par diverſes Pieces
qu'il a faites autrefois. Celle- cy
qui eſt contre l'Amour , marque
fon changement de profeſſion.
Fler Tyran des Mortels , dont
l'aveugle puiſſance
Precipite lamort , & regle la nais-
Sance
Qui viens avec adreſſe , & des
traits enchanteurs
Par lafoibleſſe humaine , àl'empire
des coeurs ;
Dieu des plaiſirs du monde,&Source
demespeine ,
Je t'abandonne , Amour ,&je brise
tes chaines.
Je connois ta malice , & trompé
mille fois,
Ie m'endurcis enfin au mépris de tes
Loix
16 MERCURE
Inhumain, dont la loy charmante à
lanature ,
Met lesſens en defordre , & l'ame
àla torture ,
Tes biens comme un éclair qu'on voit
ſi toſt finir ,
Sont lesfignes certains de la foudre
àvenir.
Le dégoût qui lesfuit enfait voir
l'imposture ,
Ce n'est qu'un faux brillant , qu'un
plaisir en peinture,
Qu'unfot amusement, qu'une vane
douceur ,
Qui desſens ébloüis eft le charme
& Verreur.
D'un faux bien toutefois l'ame pré-
оссирее ,
S'égare en le cherchant , & veut
estre trompée ,
Et les foibles Amans paſſent leurs
- tristes jours
En de vaines langueurs & defolles
amours,
L
GALAN T. 17
L'un foûpire en tremblant , & fon
esprit malade
Voudroit mourir cent fois pour une
douce oeillade.
In autre pleure , prie , & meurt à
tout propos ,
Et perdantsa raiſon , ſa bourse&
Son repos ,
Paſſeà poursuivre un bien qu'il ne
Sçauroit atteindre ,
La nuit àſe morfondre , & le jour
àſeplaindre.
Quelqu'autre moins captif d'un
objet plus humain ,
Fait confifterſa gloire à luy baifer
la main ,
Et s'enchainant des noeuds de quelque
treffe blonde ,
Préferefa folie à l'empire du monde.
Par combien de perils, d'erreurs &
de tourmens
Vient- on au dernier but des plus heureux
Amans ?
:
18 MERCURE
Mais tous ces feux legers, qu'un mo.
ment àfait naiſtre,
Pareils à ceux de l'air ,ſont moins à
disparoistre ,
Etj'en prens à témoin tant d'Epoux
malheureux ,
Qui fatiguent leur ame à valumer
leurs feux.
Ces Martyrs immolezau chagrin
dom ftique ,
Trouvent que leurfortune est un bien
chimerique.
Ainsi voit- on des fleurs qui brillent
au Printemps ,
Tromper par leur odeur le plus dowx
de nos fens ;
Et de leurriche émail n'estant plus
embellies,
Se fleſtrir par la main qui les avoit
cueillies.
D'où vient donc ce panchant d'une
amoureuse ardeur
Que la Nature imprime au fond de
nostre coeur ?
GALANT.
19
L'homme agit - il en brute , & Sa
raiſon perduë
Ne peut - elle combattre un poison
qui la tuë?
Qusic'est un venin dont on ne peut
guerir ,
D'où vient qu'il nousfait naître auſſi
bien que mourir ?
Ah , que ce plaisir coûte , &quefes
triſtes charmes
Ont remply l'Univers de malheurs
&de larmes !
Ils ont donné des fers aux plus fiers
Conquerans.
Des Rois les plus benins , ils ontfait
des Tyrans ,
D'un Sage un Idolatre,&d'un Saint
un Perfide ,
D'un Epoux un Bourreau , d'un Fils
un Parricide ,
Etfoüillant la Nature en leurs noirs
attentats ,
Ont d'un fleuve de ſang inondé les
Etats.
20 MERCURE
1
Quand le Cielen couroux prepare
Son tonnerre
Aux tranſports criminels des amours
de la terre ,
Le bruit du châtiment est à peine
entendu ,
Et l'on court plus au mal ,plus il est
défendu .
Un plaisir n'est plus doux dès qu'il
est legitime , (mele crime.
Le crime en est le charme,& le char-
Par l'orgueil des humains que rien
ne peut dompter ,
Les loix ont fait le crime , & no
peuvent l'oster.
En l'erreur de l'amour , la Nature
est à plaindre.
Falloit- iltant de loix , où les doitelle
enfraindre ?
Si rien fur ce panchant ne la peut
4
retenir ,
Pourquoy nous le donner , ou pourquoy
lepunir ?
GALANT.
Mais ces deſirs ardens des fureurs
amoureuses ,
Sont d'un crime plus grand lesfuites
malheureuſes ,
Et le Ciela permis pour punir nôtre
orgueil,
Qu'unplaisir d'un moment fuſt pour
nous un écueil ;
Que l'homme enſes defirs , esclave
de soy mesme,
De l' Amourfiſt un vice , &foüillaſt
ce qu'ilaime :
Et que rompant le frein de fafoible
raiſon ,
D'un remede innocent il se fist un
poison.
Pour moy, qui vois l'écueil , &
crains le naufrage ,
qui
Echapé de la mer , je gagne le ri
vage.
Adieu ,Superbe Iris , je triomphe à
mon tour ,
L'Amant qui peut vous fuir , est
maître de l'Amour.
22 MERCURE
Voicy une autre piece du méme
Autheur , faite ſur le grand
Tonneau de Heidelberg , qui
contient plus de 1200. muids,
que feu Monfieur l'Electeur Palatin
, Pere de Madame , a fait
conſtruire.
L
'Univers étonné vante encor
des miracles ,
Et des Temples fameux d'où fortoient
les Oracles ,
Où les Dieux adorez fur d'indignes
Autels,
Abusoient les esprits des profanes
Mortels ,
Admire icy, Paſſant , de plus rares,
merveilles ,
C'est le Thrône pompeux du grand
Dieu des Bouteilles ,
De ce Dieu bienfaisant qui charme
tous les coeurs .
Et répandſon eſprit furses adorateurs
,
}
23
GALANT.
Le puiſſant Iupiter enSſaagloirefupréme
,
Nous paroist redoutable au moment
qu'il nous aime ,
Et la Foudre à la main , verſe de
deux tonneaux
Sur les Humains tremblans , & les
biens & les maux.
Mais de cefeul Tonneaux dont Ba
chus fait fon Temple ,
Le bien eft ordinaire, & le malfans
exemple ,
Et ce Dieu qui folâtre , affis parmy
les Ieux .
Presente un prompt remede à tous
les malheureux.
Icy l'on voit bannir les ſoins de la
fortune,
Et des tristes Amans la langueur
importune.
Les folles paſſions , &les mornes
Soucis ,
Quelque obſtinez qu'ils soient , s'y
trouvent adoucis.
24
MERCURE
Mieux que l'ancien Vaiſſeaux qui
bravale Deluge ,
Ce grand Vase aux mortelferviroit
de refuge ,
Et les plus fiers aſſauts du perfide
Clement.
N'en approchent jamais ou le font
vainement .
C'est icy, chers Beuveurs,le Temple
de la Gloire ,
Quittez tout autresoin , &nefongez
qu'à boire ;
Et d'une vaste coupe arrofez àplein
fonds t
Vos poulmons alterez , & vos ventres
profonds.
Celebrez à l'envy dans le plaisir Bachique
,
D'un Ouvragefi beau l'Inventeurmagnifique,
2
Faites voler fa gloire en cent Cli
mats divers ,
Luy mesme est un miracle aux yeux
dc l'Univers.
Puis
GALANT.
25
Puis que les Nouvelles publiques
qui parlent de temps en
temps des Differens ſurvenus
entre les Habitans d'Andaye, &
ceux de Fontarabie , ne vous en
ont point donné un alfez entier
éclairciſſement , je vay vous apprendre
d'où provient ce Démeſlé
, qui a eſté cauſe de tant
de petits Combats. Les Habitans
de Fontarabie pretendent
que la Riviere de Bidafſoa ne ſoit
pas commune entre les François
& les Eſpagnols , quoy que la
ſeparation qu'elle fait des deux
Royaumes , & l'Iſle de la Conference
, foient des Titres qu'ils
ne ſçauroient conteſter. Ces pre--
tentions ſont ſi éloignées de la
vray - ſemblance , qu'il fuffit de
les marquer , pour faire connoiſtre
qu'il y a de la juſtice à s'y
oppoſer . C'eſt ce que fait le Roy,
Aoust 1685 . B
26 MERCURE
& ce que les Droits de ſa Couronne
l'obligent de faire pour les
maintenir. Voicy une Lettre, qui
vous fera voir l'état preſent de
l'Affaire .
A Andaye , ce 12. Juillet 1685 .
A Majesté pour maintenir ſes
SsujetsidAndage dans une pof-
Seſſion auſſi juſte que celle qu'ils ont
de la Riviere de Bidaſſoa , qui a
toûjours esté commune entre les deux
Nations , a envoyé trois Fregates
ſous le commandement de Monfieur
le Chevalier de Perinet , Capitaine
de Vaiſſeau ; qui eſtant arrivé le 9 .
de MaySous le Canon de Fontarabie
, ne falüa cette Place , ny n'envoya
aucun Officier. Don Agustin
de Robles , qui en est le Gouverneur,
ne laiſſa pas dés le lendemain
voyer le Major de la Place avec
deux Officiers desa Garnison , pour
d'en
GALANT.
27
offrir au Commandant tout ce qui
dépendoit de luy. Iugez s'il fut
agreablement furpris , en recevant
des avances que les Eſpagnols n'avoient
jamais faites . Ainsi pour y
répondre , il envoya dés le meſme
jour Monsieur de Roffel , Officier de
Marine , furfon Bord. Il estoit accompagné
de Gardes Marines , &
fut receu dans la Place auffi-bien
qu'il pouvoit l'estre. Malgré ce com.
merce de part & d'autre , comme
ceux de Fontarabie ont empefché
depuis peu une Chaloupe d' Andaye
defortir de la Riviere , Monsieur le
Chevalier de Perinet employe tous
ſesſoins & une vigilance extraordinaire
pour faire qu'aucune de leurs
Chaloupes n'entre ny ne forte ; &
il a bloqué par mer cette Place ,
d'une maniere qui l'affamera bientoft
, puis qu'elle est privée de la
Peſche ,qui est l'endroit par où elle
Subſiſte l'Esté.
B
28 MERCURE
Nos Pescheurs Françoisſe voyant
fi bien favoriſez par la prefence des
Vaisseauxde guerre , ne partent de
cette Rade- là , où ils prennent une
fort grande quantitéde Poiffon , &
ils tendent leurs filets juſqueſous le
Fort du Figuier; ce que les Espagnols
n'ont på endurer long- temps-
Sans en témoigner leur reſſentiment ,
jusque- là que le 23. de May , ils firent
deux décharges deMousqueterieſur
une Chaloupe des Sujets du
Roy. Incontinent Monfieur le Chevalier
de Perinet preſenta le costé
au Fort ; & ayant fait preparerfes
Batteries , & ordonné aux deux autres
Fregates d'en faire autant , il
commença a les chaſtier rudement
de leur infolence par un feu conti
nuel , qui eut bien- toſt délabré le
Fort , & démonté les pieces de Canon
qui y estoient. Aprés qu'on eut
canonnéune groſſe heure , le ComGALANT
.
29
mandant fit ceffer le feu ,pourfaire
armer deux Chaloupes , dont il donna
le commandement à Monfieur de
Roffel , en luy ordonnant d'aller lever
les filets , que les Pescheurs
avoient laiſſez tendus à une portée
de Pistolet du Fort. Les Gens qui
estoient dedans , voyant ces deux
Chaloupes fibien arméesnager vers
eux , crurent qu'elles s'avançoient
pour les infulter. L'Officier enfit lever
plus de quatre cens braſſes,fans
qu'ils ofaffent tirer un coup de
Moufquet . De's le lendemain les Efpagnols
commencerent à travailler
• dans leur Fort , pour mettre leur
Canon en estat , & beaucoup mieux
à couvert qu'iln'estoit auparavant .
Cependant les Fregates du Roy font
toûjours moüillées au meſme endroit,
& continuent à donner aux Habitans
d' Andaye une entiere protection
pour la Pefche, les Espagnols n'ofant
B 3
20 MERCURE
Sortir de deſſous les Bastions de Fon .
tarabie pour y aller.
Depuis que cette Relation a
eſté recenë icy , on mande que
le Roy a envoyé neuf Fluſtes
chargées de cent Canons , de
Mortiers , Bombes , Carcaſſes
& autres munitions de guerre.
Tout cela doit débarquer à Bayonne.
2
Monſeigneur le Duc de Bour
gogne ayant eu trois ans accomplis
le Lundy 6. de ce mois, diſna
pour la premiere fois le lendemain
en Public avec Madame la
Dauphine. Ce jeune Prince , qui
entroit ce jour là dans ſa quatriéme
année , fit connoiſtre par
ſes manieres de Grandeur , qu'il
ſentoit déja ce qu'il eſtoit. Il
donna mille marques d'eſprit, qui
parurent beaucoup au deſſus de
GALANT. 3
fon âge , à tous ceux qui curent
l'avantage de le voir .
Le Jeudy 9. de ce mois , on fit
un Service folemnel du bout de
l'an pour Madame la Princeſſe
Palatine. Il fut fait dans l'Egliſe
des Carmelites du grand Convent
du Fauxbourg Saint Jacques
, en preſence de Monfieur le
Duc , de Madame la Ducheſſe ,
&de Monfieur le Duc de Bourbon.
Je ne parle point de quantité
d'autres Perſonnes de tresgrande
qualité qui s'y trouverent.
Monfieur l'Eveſque de
Meaux prononça l'Oraiſon Funebre
, avec un fuccés qui ne
furprit point,puiſque l'éloquence
luy eſt naturelle, & qu'il eſt prefque
impoſſible d'aller au delà de
cequ'il fait. Tout cequi concernoit
la Pompe Funebre , eſtoit
tres-bien entendu ; & l'on peut
B4
32
MERCURE
dire qu'il y avoit de la beauté
dans le triſte éclat de cette lugubre
magnificence.
Ce ne ſera point changer de
matiere que de vous parler de
quelques Morts. Je commenceray
par celle de Dame Madeleine
Dorat , Femme de Meſſire Jean
du Bois , Seigneur du Menillet
& de Bailler , Conſeiller en la
Grand' Chambre du Parlement
de Paris . Cette mort eſt arrivée
ſur la fin du dernier mois. De
ſon Mariage avec Monfieur du
Bois du Menillet , ſont venus
quatre Enfans; ſçavoir , Meſſire
Nicolas du Bois , Seigneur de
Baillet en France , cy - devant
Avocat Generalen la Cour des
Aydes , puis receu en 1679 .
Maiſtre des Requeſtes , & prefentement
Intendant de Juſtice à
Montauban ; M. l'Abbé du Bois
GALANT.
33
de Menillet , Madame la Marquiſe
de Chantereine , & une Fille
Religieuſe à Long- Champ Monfieur
du Bois de Guedreville ,
Maiſtre des Requeſtes , & Prefident
au Grand Conſeil , eſt
Frere de Monfieur du Blois du
Menillet. Ils portent d'Argent au
Champ de Sinople ; au Chef d'Azur
, chargé de trois Croiſſans d'argent.
2
Le premier de ce mois mourut
Meffire François Bitaut , Seigneur
de Vaillé. Conſeiller au
Grand Confeil , & cette mort fut
ſuivie peu de jours aprés de celle
de Dame Catherine de Becde-
Liévre , veuve de Meſſire Thomas
de Franquetot , Seigneur de
Carquebuc , Vaffy & autres
lieux.
Le Dimanche 29. du mois
paffé , Monfieur l'Abbé de Mo-
B
34
MERCURE
ribond , pourveu d'une des quatre
premieres Abbayes , & Filles
de Ciſteaux , receut icy dans l'Egliſe
des Bernardins , la Benedition
Abbatiale par Monfieur
l'Abbé Genéral de Ciſteaux. Il
fut aſſiſté dans cette Cerémonie
de Meſſieurs les Abbez de la
Charité & du Pontifroid du mê
me Ordre.
Pluſieurs Ouvrages galans
que vous avez veus de Monfieur
Vignier , vous ont aſſez divertie,
pour me donner lieu de croire ,
que vous lirez la Lettre ſuivante
avec plaiſir. Il l'a écrite au commencement
de ce mois à une
Dame de ſes Amies..
GALANT..
35
J
A MADAME DE M.....
Ay , Madame , une extréme
paffion de vous aller voir dans
voſtre belle Maiſon de campagne
; mais les playes continuelles
qu'il fait s'y oppoſent, & me
retiennent icy ,
Où beaucoup de monde m'aſſure
Qu'il fait plus beau cent fois ,
Quand le mauvais temps dure ,
Que dans vos Prez &dans vos Bois.
Die
Ce dernier mois a eſté ſi déreglé
,que des gens auſſi ſuperſtitieux
que vous en connoiſſez
fe laiſſeroient facilement perfuader
, que quelques Conſtellations
favorables à Noſſeigneurs
du Parlement en ſont la cauſe,&
diroient
6
36 MERCURE
Peut - eftre que l'Eſté pretend ,
De ne faire fes diligences ,
Pour donner àchacun le plaisir qu'il
attend ,
Que quand on aura les Vacances.
Mais, Madame , cela ne m'accommoderoit
pas ; je ne pourrois
joüir dede ce ce beau temps ſans
chagrin. Tous ces Mrs partiront
en foule de Paris pour n'en perdre
aucun moment. Vous en aurez
pluſieurs dans voſtre Voiſinage
qui voudront en profiter,
&ſi je ſortois d'icy dans le même
temps , je vous trouverois affiegée
d'une partie de ces graves
Magiſtrats , qui ſçavent ſi bien ſe
défaire de leur habits longs ,&
paroiſtre avec des Cravates auffi
Cavaliers que nous.
GALANT.
$37
1
Ainfifoit aux Champs ,foit en Ville,
LeSoins que je prendrois feroit fort
inutile.
C'eſt pourquoy , Madame ,
Ie croy qu'ilvaut mieuxque j'attede,
Que l'apre Saiſon des frimas
Que tous ces Messieurs n'aimetpas,
Les rameine où je les demande.
Le mauvais temps que tout le monde
craint.
Nepeut faire la guerre
Auxfleurs de vostre teint ,
Commeaux fleurs de vôtre parterre.
Vous vous connoiſſez trop
bien en Muſique , pour n'eſtre
pas contente de l'Air nouveau
que je vous envoye. Ileſt d'un
fortſçavant Homme , eſtimé de
tout le monde.
38 MERCURE
AIR NOUVEAU.
DAns
un Bois la jeune Iris
Sur la verdure nouvelle ,
Carrefſoit l'autre joursfaplus chere
Brebis ;
Tircis y vient , & s'asfit auprés
d'elle,
Par les plus doux tranſports que l'amour
faſſe naistre ,
Ils exprimoient tous deux mille tendres
defirs ,
La Brebis troubloit leurs plaisirs,
Iris l'envoya paiſtre.
Amour, je me suis plaint cent fois
Des rigueurs de tes loix ,
Ton feu m'estoit insupportable ;
Maisje me trompois bien .
Un coeur est miserable
Depuis qu'iln'aime rien.
Vay ramaſſe avec ſoin toutes
GALANT.
39
les Lettres qui parlent de l'affaire
de Tripoli, afin de vous en donner
uneRelation plus ample que cel
les qui ont eſté veuë, c'eſt ce que
je fais toûjours , quand j'ay à trai
ter quelque matiere importante.
La Flote commandée par Me le
Maréchal d'Eſtrées Vice-Amiral
de France , eſtant partie le 17 .
de Juin de l'Ifle de Lampedouze,
arriva le 19. devant Tripoli , où
Monfieur le marquis d'Anfreville
croiſoit avec Monfieur de Nefmond.
L'on moüilla avec un tresbeau
temps , environ à deux
lieuës au large de la Ville ; mais
le fond s'étant trouvé fort mé
chant , Monfieur de Tourville ,
ſuivy de quelques Chaloupes
armées , alla la nuit pour ſonder
juſque ſous les murailles de Tripoli
; & ayant trouvé un plus ,
beau fond, Monfieur d'Anfrevil40
MERCVRE
.
le leva l'Ancre , & alla moüiller
avec un autre Vaiſſeau à une
lieuë de la Ville. Enſuite le reſte
de l'Armée appareilla pourvenir
moüiller ſur la meſme ligne. L'on
ne ſçauroit découvrir que les
murailles & les Fortereſſes , parce
que la Ville eſt baſſe , auffibien
que toute la Coſte , qui eſt
fi dangereuſe , qu'il y a eu quelques
uns de leurs Vaiſſeaux qui
s'y font perdus . Cette Ville qu'on
appelle Tripoli de Barbarie , eft
grande , fort ancienne , & la Ca.
pitale d'un Royaume de ce nom.
Elle a eſté baſtie par les Romains
ſous le Régne de Trajan , dont on
voit encore diverſes antiquitez.
Elle porte le nom de Tripoli , à
cauſe de trois grands Ecueils ou
Rochers à fleur d'eau , qui font à
l'entrée de ſon Port. Elle a eſté
aux Genois qui en furent chafGALANT.
41
ſez par les Eſpagnols.Ce fut Dom
Pedro Navarro qui la prit en
1503. Ce Capitaine Eſpagnol eſt
celuy qui s'eſt ſignalé dans les
Guerres que nous avons euës
en Italie. L'Empereur Charles-
Quint , donna Tripoli aux Chevaliers
de Jerufalem en 1525 .
aprés qu'ils eurent perdu l'iſle de
Rhodes en 1522. Sinam Baffa &
Dragut Amiraux de Soliman Empereur
des Tures , ayant afſiegé
Malthe inutilement , prirent Tripoli
en 1551. avec une Armée
Navale de cent cinquante Vaifſeaux
. Les Turcs en eſtant les
maiſtres,, en firent un Gouvernement
, où ils envoyerent un
Bacha ; mais les Peuples s'eſtant
apperceus que ces Bachas quin'y
demeuroient que trois ou quatre
ans emportoient des ſommes
confiderables , ce qui leur eſtoit
,
42 MERCURE
d'un grand préjudice , s'affranchirent
de ce dangereux Gouvernement
, & ſe mirent ſur le
pied de Republique , commandée
par un d'entr'eux , comme
Tunis & Alger , ce qui s'eſt
maintenu juſqu'à preſent ſous la
protection du Grand Seigneur.
La principale de leurs Fortereffes
,& qui avance le plus dans la
mer , s'appelle le Mandry. C'eſt
une groffe Tour garnie de Canon
,& bien bâtie. Il y en a pluſieurs
autres ſur le bord de la
Mer. Le Corps de la Place eſt
caché par deux grands Baſtions
aſſez forts , ſur leſquels il y a plufieurs
embraſeures. Ony compte
foixante quatre pieces de Canon
en batterie. L'Etat eſt affez grand
entre la Mer & le Royaume de
Tunis , mais il y a peu de Villes .
Outre une premiere Villede TriGALANT.
43
poli auſſi en Afrique , nommée
Tripoli Vecchio , qui eſt l'ancienne
Sabrata fur la Mer Mediterranée
, & dont l'air eſt ſi mauvais
, qu'elle eſt preſque demeurée
ſans Habitans , il ſe trouve
encore deux autres Villes de ce
mefme nom , qui appartiennent
au Turc. L'une eſt Tripoli de
Natolie , Ville de la Turquie d'Aſie
ſur la Mer noire , & l'autre
Tripoli de Surie , Ville & Port
de Mer d'Afie , ſur la Mediter
ranée.
Monfieur le Maréchal d'Eſtrées
ayant moüillé devant Tripoli,
& le mauvais temps ne per
mettant pas d'abord de rien entreprendre
, on ſe contentad'envoyer
toutes les nuits quelques
Chaloupes en garde , avec d'autres
petits Baſtimens , où les Genéraux
s'embarquerent pour re
44 MERCURE
connoiſtre l'entrée du Port , &
faire prendre un Plan de la Place
qui fuſt regulier. Cela ſe fizjuf
qu'au 22. de Juin , que l'on donna
ordre aux cinq Bombardes de
ſe préparer. Les Capitaines firent
démâter leurs Hunniers , & mirent
leurs Mortiers en place. Les
Chaloupes des Vaiſſeaux de
Guerre allerent moüiller des Ancres
à portée de Canon de la
Ville , afin de ſe pouvoir haler
fur ces Ancres pour tirer.On travailloit
avec une extréme dili-:
gence lors qu'on découvrit ſur
la Coſte trois Galiotes à Rames ,
commandées par Monfieur le
Motheux. Monfieur du Mené ,
& Monfieur de Septemes qui
avoient quitté l'Armée par ordre
la rejoignirent ce meſme jour ,
& fournirent des détachemens.
pour le foir. Ils furent compo
GALANT 45
ſez de quatorze grandes Chaloupes
à Rames , des trois Galiotes
, & de pluſieurs autres Bâ
timens pour le ſervice des Bombardes
, qui commencerent à ſe
haler fur les huit heures du foir.
Monfieur de Tourville qui commandoit
l'attaque , fit poſter les
Bâtimens armez à l'entrée du
Port , pour empeſcher les entre
priſes des Ennemis , & les Galiotes
à Bombes eſtant poſtées à
l'endroit marqué, commencerent
de jetter des Bombes dans la Ville
vers les dix heures de ce meſme
ſoir. Monfieur de Landoüillet ,
Commiffaire General , & commandant
une Compagnie de
Bombardiers , & Monfieur de
Pointy commandant les Galiotes
à Bombes , avoient ſi bien mis
toutes choses en état , qu'elles
réüffirent comme on ſe l'eſtoit
46 MERCURE
promis . Les Bombardiers tirerent
fort juſte; mais cette Ville qui les
autres nuits avoit fait un feu confiderable
de Mouſqueterie ſur
nos Chaloupes , qui n'en pouvoient
eſtre endommagées,changea
de conduite , & ne tira pas
un ſeul coup fur les Bombardes
qui en eſtoient fort proches , &
dontelle estoit tres- incommodée.
L'on continua de tirer juſqu'au
lendemain 23. à fix heures du
matin , que les détachemens ſe
retirerent avec les Bombardes ,
aprés avoir jetté cinq cens Bombes.
Pendant tout ce temps , ſoit
que le feu de ces Bombes qui
tomboient dans les Batteries des
Tripolins , les empeſchaft d'y
reſter , ſoit qu'ils fuſſent perfuadez
qu'il eſtoit inutile de tirer ,
ils furent toûjours dans une égale
tranquilité.
GALANT.
47
Les Bombardes demeurerent
au Poſte du moüillage juſques au
foir qu'elles eurent ordre de ſe
préparer avec les Détachemens
ordinaires . Elles prirent chacune
cent Bombes , & ce qui leur étoit
neceſſaire ; mais le vent s'eſtant
rafraiſchy , elles ne purent tirer
que ſur les deux heures aprés
minuit du 24. ce qu'elles firent,
ſans eſtre incommodées du Canon
de la Ville , non plus que le
jour précedent , quoy que les
Bombes y fuſſent jettées ſi juſte,
qu'on y vit le feu eu pluſieurs
endroits. Monfieur le Maréchal
d'Eſtrées ayant un autre deſſein
que de leur jetter de bombes,
commanda undétachement pour
aller ſonder juſque dans le Port
le fond qu'il pouvoit avoir , &
deſcendre ſur l'écueil le plus proche
de la Ville , afin de voir s'il y
48 MERCURE
auroit affez de terrain pour y
dreſſer une Batterie , d'où l'on
pût ruiner la Place & les Fortereſſes
. Monfieur de Landoüiller,
& M de Pointy s'embarquerent
dans une Chaloupe , & partirentà
dix heuresdu matin pour
allerau Port avec uneGalioteà
Rames , comniandée par monſieur
le motheux , & cinq Chaloupes
armées. Les Tripolins
commencerent alors à faire un
grand feu ; mais leur Canon ,
quoy que bien ſervy, n'empeſcha
pas que l'on n'abordaſt l'Ecueil,
qui eſt à une portée de Moufquet
de la Ville, par conſequent
expoſé à toutes leurs Batteries
Meſſieurs de Landoüillet & de
Pointy mirent pied à terre fur
FEcueil,& connurent tout qui
pouvoit ſervir au deſſein qu'on
avoit pris . Pendant que les cinq
Chalou
GALANT.
49
Chaloupes , malgré le feu violent
que faifoient les Ennemis,
ſonderent dans le Port, & à l'entour
de l'Ecueil , où l'on trouva
un beau fond , on vit au bord..
de la Mer quantité de Troupes
de Cavalerie & d'Infanterie , fur
leſquelles Monfieurde laGuiche
Lieutenant de Vaiſſeau , commandant
la premiere des cinq
Chaloupes , tira quelques coups
de Canon ; ce qui ſurprit d'autantplus
les Ennemis , qu'ils n'a.
voient jamais veu que des Chaloupes
euſſent du Canon. Ceux
qui étoient fur l'Ecueil, ayant remarqué
tout ce qu'ils vouloient
fçavoir , ſe rembarquerent , &
revinrent avec le détachement .
Pluſieurs Boulets de Canon porterent
dans la Galiote à Rames ,
de l'éclat de l'un deſquels ,Monfieur
le Motheux qui la com,
Aoust 1685. C
50
MERCURE
mandoit , eut la cuiſſe fracaſſée.
Trois Soldats ou Matelots y furent
auffi bleſſez. Il y eut plaſieurs
coups de Canon dans les
autres Chaloupes, mais elles n'en
receurent aucun dommage.Monſieur
le Comte d'Eſtrées , commandant
le Capable qui estoit à
la voile pendant cette affaire , revira
de bord ſur les Fortereſſes
pour les canonner ; mais les Chaloupes
s'eſtant retirées de deſſous
le feu de la Ville , & le Vent s'étant
rafraiſchy , il revint moüiller
auſſi bien que la Galiote qui
avoit tiré des Bombes juſqu'alors.
Il en tomba quelques - unes
dans la Ville , tandis que le peuple
eſtoit aſſemblé. Elles tuerent
✓ environ trente Hommes , & ce
fracas fit pouſſer des cris épouventables
. Les Tripolins déconcertez
par l'effet des Bombes , &
GALANT.
SI
د
incertains de ce qu'on vouloit
entreprendre dans leur Port
fongerent à ſe garantir d'une
Guerre, dont la fin ne leur pouvoit
eſtre que funeſte , ce qu'ils
jugeoient aisément par l'intrépidité
de ceux qui en plein jour ,
& malgré un feu continuel
avoient abordé un endroit , dont
ils ſe croyoient entierement maîtres.
Ainſi ils réſolurent d'envoyer
demander la Paix , & fur le
midy on vit fortir une Chaloupe
avec un Pavillon blanc. Elle vint
àbord de Monfieur le Maréchal
d'Eſtrées , & il parut un Vieillard
âgé de quatre - vingt quatorze
ans , qui aprés l'avoir faluë
, luy dit. Je suis l'infortuné
Trik , Beaupere de Baba hassan ,
chaffé d'Alger il y a deux ans ,
aprésy en avoir regnévingt en qualité
de Dey , & toujours Amy des
C 2
52
MERCURE
François. Je viens de la part du
Divan de Tripoli , poursçavoir ce
que vous souhaitez , & estre Médiateur
de la Paix. Cette propofition
fut fort bien receuë. Monſieur
le Maréchal d'Eſtrées répondit
, que les Tripolins n'ignorant
pas les raiſons qui obligeoient
les François à les attaquer
, pouvoient aisément s'imaginer
de quelle façon il falloit
agir pour faire finir la Guerre;
qu'il vouloit bien faire dreſſer
des Articles , fur lesquels ils auroient
à prendre leurs meſures ,
& que pour leur en faciliter les
moyens , non ſeulement il leur
accordoit une Tréve juſqu'au
lendemain midy ; mais meſme
*qu'il leur envoyeroit des Officiers
auſquels ils pourroient déclarer
leurs ſentimens ; mais que s'ils
vouloient profiter d'une occaſion
GALANT.
53
fi favorable , il falloit le faire fans
aucun delay , parce qu'il n'avois
pas envie de perdre un ſeul moment
de beau temps. Trik promit
de leur faire entendre pontuellement
ces circonstances ,
& aprés avoir aſſeuré Monfieur
le Maréchal d'Estrées qu'il avoit
laiſſe la Ville dans une entiere
diſpoſition à la Paix , il partit du
Vaiſſeau laiſſant pour Oſtage un
des principaux de Tripoli , qui
eſtoit venu avec luy , pendant
que Monfieur de Reymond ,
Major de l'Armée ,& Monfieur
de laCroix Interprete , iroient à
la Ville. On tira cinq coups de
Canon pour le ſalüer à ſon départ
, ce qui raſſeura les Habitans,
quel'effet des Bombesavoit
jettez dans une conſternation
inexprimable. Monfieurde Reymond
y partit dans le meſme
}
C3
54
MERCURE
temps avec Monfieur de la
Croix , & eſtant arrivé à la Ville,
il ſe rendit Chez le Dey , auquel
il dit de la part de Monfieur le
Vice- Amiral , que l'on eſtoit informé
du deſſein que les Tripolins
avoient de faire la Paix ,
&que s'il vouloit ſçavoir à quelles
conditions on la pouvoit obtenir
, il n'avoit qu'à préparer
fon Conſeil , auquel on viendroit
les expliquer le lendemain. Le
Dey témoigna beaucoup de joye
d'une déclaration ſi avantageuſes
il aſſeura qu'il employeroit tous
ſes ſoins pour mettreles Affaires
en état d'eſtre concluës au plûtoſt
, & comme les honneſtetez
font toûjours du bon préſage
dans le commencement d'un
Traité , il en fit beaucoup à
Monfieur de Reymond , qui en
s'embarquant y fut ſalué de plu.
ſieurs coups de Canon.
r
55
GALANT.
Trik qui estoit reſté la nuit
dans la Ville , vint dés le matin
du 25. à bord des Vaiſſeaux ,
pour prendre les Officiers chargez
des Conditions ſous leſquelles
Monfieur le Maréchal d'Eſtrées
accordoit la Paix aux Tripolins.
Ils allerent chez le Deyi
&les plus confiderables de Tripolis
s'y eſtant rendus , on leut
des articles. Les principaux confiſtoientàdonner
deux cens mil
le écus pour le dédommagement
des priſes qu'ils avoient faites ſur
Jes Marchands François,& à rendre
tous les Eſclaves Chreſtiens;
non ſeulement les François , mais
les autres pris ſous la Baniere de
France. Ils parurent étonnez de
cequ'on leurdemandoit pour ce
dédommagement. Ils dirent qu'à
la verité il avoient fait quelques
priſes mais qu'ils s'en falloit beau
C4
56
MERCURE
coup qu'elles n'allaſſent à une
fomme fi confiderable . Ils ajoûterent
qu'il leur feroit entierement
impoſſible de la trouver ;
& ayant offert cent mille écus, ils
prierent avec tant de ſoumiſſion
& d'inſtance qu'on diminuaſt la
ſomme qui leur étoit demandée,
que pour finir toute conteſtation,
on la modera à celle de cinq cens
mille livres ; ils tomberent d'accord
de la donner , avec tous les
Eſclaves François , & dirent qu'à
l'égardde la ſomme , ils en payeroient
une partie dés le lende
main , & qu'ils fourniroient le
reſte dans le terme de vingtjours .
On leur en accorde quinze , à
condition que pendant ce temps ,
ils envoyeroient des Booeufs chaque
jour pour la ſubſiſtance des
Equipages. Pour ce qui eſt des
Eſclaves , ils affeurerent qu'ils
GALANT.
57
alloient commencer à rendre tous
ceux qu'ils avoient dans la Ville
&ſes dependances , environ au
nombre de deux cens , & que
quatre cens autres eſtant partis
dans les ſept Vaiſſeaux qu'il
avoient au ſervice du Grand Seigneur
contre les Venitiens , ils
envoyeroient dix des Principaux
d'entr'eux pour Oftage en Frarce,
juſqu'à ce que le retour de ces
Vaiſſeaux les miſten pouvoir de
renvoyer ces Eſclaves. Ils en rendirent
cent quatre- vingt dés le
lendemain 26. & envoyerent
deux Oſtages . Monfieur Robert
Commiſſaire de la marine , alla
ce meſme jour à la Ville avec
Monfieur Bict , Secretaire de
Monfieur le maréchal d'Eſtrées,
pour recevoir cent cinquante
mille livres , qu'ils avoient promis
de donner. Ils manquerenc
C
58 MERCURE
de parole , & n'apporterent que
fort peu de choſe , alleguant des
difficultez que le Peuple avoit
fait naiſtre. C'eſtoient autant de
faufles raiſons , pour voir s'il n'y
auroit pas moyende diminuer la
ſomme. Cette conduite penſa
leur coûter de nouvelles pertes.
Les Galiotes à Bombes s'eſtoient
retirées d'auprés de la Ville. On
les avoit fait remaſter de leurs
Maſts de Hunes , & elles avoient
repris leurs voiles , & tout ce
qu'elles avoientquitté pour tirer.
Monfieurle Vice-Amiral voyane
les Tripolins enbalance, leur fit
dire qu'il trouveroient les moyens
de ſe faire tenir parole . En meſme
temps il ordonne aux Bombardes
de ſe tenir preſtes pour
jetter des Bombes au premier
fignal . En effet , elles mirent bas
leurs Maſts de Hune, & s'approGALANT.
59
cherent de la Ville. Cette diſpofition
effraya les Tripolins. Ils
avoient éprouvé à leurs dépens
ce qu'ils avoient à craindre des
Bombes; & le Dey voyant qu'on
alloit recommencer tout de bon
à en jetter , reſolut de tout remettre
en uſage pour en détourner
l'effet. Le peuple ſe laiſſa
perfuader aisément , & offrit de
contribuer autant qu'il pourroit
au payement d'une ſomme qui
devoit finir la guerre. On impoſa
une taxe , & quelques uns des
principaux ayant dit qu'il eſtoit
honteux d'accepter la Paix , &
de rendre les Eſclaves , le Dey fit
couper la teſte à quatre des plus
riches; & par cet exemple, cruel
à la verité , mais fort neceſſaire,
il donna lieu à la contribution de
la ſomme que les Tripolins
- avoient accordée. C'eſt ce qu'on
C6
60 MERCURE
apprit d'une Chaloupe qu'ilsenvoyerent
à bord. Le 27. outre
l'argent monnoyé , & les lingots,
ils apporterent des bagues , des
colliers, des diamans, & pluſieurs
autres joyaux de prix , qu'ils ne
faiſoient point difficulté d'ofter à
leurs femmes , pour aſſeurer leur
repos . Ils rendirent auſſi un Vaifſeau
Marchand du Capitaine
Jean Carle de Marſeille , qu'ils
avoient pris quelque temps auparavant.
Ils eurent juſqu'au
de Juillet, à fournir la ſomme entiere,
ſoit en argent, ſoit en marchandise;
& ils donnerent jufqu'aux
Lampes d'argent de la
Sinagogue des luifs auſquelles
ils ajoûtérent des Harnois enrichis
d'argent, les ornemens des
Mittres des laniſſaires, & la Pomme
d'argent doré du grand Etandard.
Monfieur le Vice - Amiral
GALANT. 6г
avoit reſolu de ne point ſigner
la Paix qu'aprés ce temps- là ;
mais ayant apris que le Peuple
qui avoit abandonné la Ville, ne
vouloit point y rentrer qu'on ne
l'euſt mis hors d'eſtat de craindre
les Bombes , envoya ſon Secretaire
àla maiſon du Dey , qui de
fon coſté luy envoya un Chaoux
pour ratifier la Paix. Ainfi Monfieur
de la Croix qui en avoit
mis les Articles en langue Turque,
les leut en plein Divan; &
aprés cette lecture , les Tripolins
la ſignerent,&y mirentte Sceau.
Ils tirerent vingt- cinq coups de
Canon , pour faire paroiſtre leur
réjoüiſſance ; & ils en tirerent
enfuite un pareil nombre pour
faluër Monfieur le maréchal d'Eſtrées
. Un Patron Maltois , forty
de leur Port , avoit aſſeuré qu'il
yavoit pluſieurs maiſons abat-
1
62 MERCURE
tuës, plus de trois cens perſonnes
tuées,& que les Habitans étoient
ſi épouvantez , qu'il n'y a rien
qu'ils n'euſſent donné pour avoir
laPaix. Ilsdemanderent un Conful
de la Nation Françoiſe , &
Monfieur Martinet fut nommé
pour cet Employ , en attendant
les ordres de Sa Majesté. Si-toft
que le Pavillon de France parut
fur ſa Maiſon , les Tripolins tirerent
encore vingt- cing coupsde
Canon pour le falüer.
Cette Relation vous ſembleroit
imparfaite , ſi je la finiſſois
ſans vous dire quelque choſe de
particulier de Monfieur le Motheux
, Capitaine de Fregate legere
, quia eſté le ſeul Officier
bleſſé. Il eut la cuiſſe caſſée en
deux endroits d'un éclat de boulet
deCanon , qui donna dans la
Galiete qu'il commandoit , com}
GALANT. 63
meje vous l'ay déja marqué.Monfieur
le Motheux eſt tres diſtingué
dans le Corps de la Marine.
Il n'a trouvé aucune occafion
de ſe ſignaler , qu'il n'ait embrafſée
avec une ardeur digne de ſon
zele. Il commandoit une Galiote
àl'affaire d'Alger;& il s'expoſoit
avectant d'intrepidité & de valeur
, que les Officiers Generaux
furent obligez de luy envoyer
dire qu'il ſe retiraſt ; à quoy il
répondit , qu'il eſtoit neceſſaire
qu'il occupaſt le poſte où il eſtoit
pour le ſervice de ſa Majesté. A
la deſcente qui fut faire àGenes,
il ſe trouva à la teſte des Grenadiers
, qui chafferent tout ce qu'il
y avoit de Troupes dans Saint
Pierre d'Arene ; & le reſte de la
Campagne , il eut le commandement
de trois Galiotes à Rames ,
avec leſquelles il prit dans la Ri
64 MERCVRE
viere de Genes pluſieurs petins
Baſtimens, qu'il aima mieux brû-
'ler que d'écouter aucune des propoſitions
que luy firent les Proprietaires
de ces Baſtimens , qui
ſe ſoûmettoient à luy payer tout
ce qu'il voudroit leur demander
pour les rendre. Il leur répondit,
que les Officiers qui avoient
T'honneur de commander les
Vaiſſeaux du Roy , eſtoient incapables
de conſentir à des com
poſitions qui leur fuſſent perſonnelles
, & fit mettre le feu à
leurs Baſtimens en leur prefence.
Il eſt temps de vous parler
des nouveaux Arreſts du Confeil
d'Estat , & des dernieres Declarations
du Roy contre les Pretendus
Reformez . Leur grand
nombre vous confirmera ce que
je vous ay dit pluſieurs fois , que
GALANT. 63
la deſtruction de l'Hereſfie eſt la
principale affaire à laquelle Sa
Majesté applique ſes ſoins ; &
que ce Monarque , qui ne ſe fait
pas moins admirer par ſa pieté
que par ſa ſageſſe , regarde le
falut des Ames de ſes Sujets ,
comme la conqueſte qui luy peut
donner le plus de gloire. Il a paru
trois Arreſts rendus au Confeil
d'Estat le neuvième , du mois
paſſe. Il y en avoit , déja un da
14. de May , par lequel Sa Majeſté
avoit fait defenſes à ceux
qui font commis pour la rece
ption des Imprimeurs & Librai
res , d'en admettre à l'avenir aucuns
de la Religion Pretenduë
Reformée. On empeſchoit par là
que les Libraires de cette Religion
, ne puffent , ainſiqu'ils ont
fait par le paſſé , vendre des Livres
,& autres Ecrits meflez de
66 MERCURE
-
Difcours ſcandaleux & diffamatoires
, contre le reſpect dû aux
veritez Catholiques ; ce qui leur
eſtoit naturel , non ſeulement
comme Libraires , mais comme
Partiſans zelez d'une Religion
contraire à la noſtre. Sa Majesté
s'étant fait repreſenter cet Arreft
, & ayant confideré qu'on
ne pouvoit apporter un entier
remede à ce deſordre , tant que
les Libraires & Imprimeurs qui
ont eſté cy-devant receus , continueroient
d'exercer la Librairie
, ordonna Que IArrest du qua
torziéme May dernier feroit executéfelonsa
forme & teneur ; &
y ajoûtaut , Ellea fait de tres-expreffes
Defenses à tous Libraires &
Imprimeurs de la Religion Preten,
duë Reformée, de faire à l'avenir
aucunes fonctions de Librairie , à
peinede confiscation de leurs Livres,
Formes , Marchandises , &c.
GALANT. 67
Le ſecond Arreſt rendu le 9 .
Juillet au Conſeil d'Etat , eſt fon .
dé ſur ce que ceux de la Religion
Pretenduë Reformée ont confervé
des Cimeteries en pluſieurs
Villes& Lieux du Royaume, où
l'Exercice de cette Religion a
eſté interdits ,& qu'ils conti->
nuent à y enterrer les corps
morts. Comme ils ne peuvent
faire ces Enterremens ſansy paroiftre
publiquement aſſemblez
ce qui eſt contraire aux Defenfes
de faire aucun Exercice , &
que d'ailleurs les Peuples n'étantplus
accoûtumez à voir dans
ces Lieux l'exercice d'une Religion
differente de la leur , de
pareils Enterremens pourroient
donner lieu à des émotions populaires
, Sa Majesté voulant y
pourvoir , A ordonné Que dans
Les Villes , Bourgs & Lieux du Ra
68 MERCURE
yaume où iln'y a plus d'exercicede
la Religion Pretenduë Reformée,
ceux de cette Religion ne pourront
y avoir de Cimetiere ,& qu'ils feront
obligez de délaiſſer dans fixe
mois ceux qu'ils y ont à préfent .
leur estant permis de ſe pourvoir
d'autres Cimetieres hors de ces
Villes , Bourgs & Lieux où il n'y a
plus d'Exercice ; & s'ils ne pou
voient trouver de lieux proprespour
cela , les luges Royaux leur enmarqueront
, moyennant quoy ils feront
tenus de payer ces lieux aux Proprietaires
,felon le rapport desExperts
, dont les Parties conviendront,
ou que les Iuges nommeront
d'office.
Le troifiéme Arreſt a eſté rendu
au Conſeil d'Etat le meſme
jour 9. Juillet , à la follicitation
de Meſſieurs los Archeveſques,
& autres Eccleſiaſtiques DepuGALANT.
69
tez à l'Aſſemblée Generale du
Clergé de France , tenuë à Saint
Germain en Laye. Ils ont repreſenté
qu'encore que le Clergé
en general ait deſſein den'affermer
les Biens Eccleſiaſtiques à
aucun de ceux de la Religion
Prétenduë Reformée voulant en
cela ſe regler fur ce qui a eſté fait
par Sa Majesté , qui a exclus
ceux de cette Religion de ſes
Fermes & Receptes générales de
ſes Finances , & Receptes particulieres
des Tailles , neanmoins
ils ont eſté informer que ſous differens
prétextes, pluſieurs Religionnaires
tiennent encore des
Fermes des Eccleſiaſtiques , ou
font Cautions de ceux qui les
font valoir. Le Roy ayant eſté
fupplié par eux d'y pourvoir , a
fait de tres expreſſes défenſes à tous
Les Ecclesiastiques du Royaume , de
70 MERCURE
donneràferme leurs biens Ecclefiaſtiques
à aucuns de la Religion Prétendue
Reformée , ny de les recevoir
pour Cautions de leurs Fermes , à
peine de confiscation au profit de
l'Hospital du lieu , ou de celuy qui
s'en trouvera le plus proche, des Revenusqui
leurferoient affermez , où
desquels ilsferoient Cautions , &de
mille livres damande contre les
Prétendus Reformez qui seroient
Fermiers on Cautions , applicable à
ces mesmesHospitaux. Sa Majeſté
ordonne par ce meſme Arreſt,
que dans un anpour tout delay , les
Ecclefiaftiques dont les Fermes font
preſentement tenuë par les Religionnaires
, ou dont ils font Cautions,
feront obligez de résoudre
leurs Baux àferme , & Actes de
cautionnement , ſans toutefois qu'ils
Soient déchargez de la garantie des
Fermes on cautionnement pour le
GALANT.
71
paffé , sur quoy les Eccleſiaſtiques.
- les pourront poursuivre. On ne
peut trop loüer Meſſieurs du
Clergé d'avoir demandé cét Arreſt
au Roy. Une fréquente communication
entre des Gens de
- Religion contraire eſt toûjours à
éviter , & c'eſt ce qui ſeroitdifficile
de faire à ceux que des intereſts
confiderables engageroient
àquelque commerce.
Le Roy par Arreſt de ſon
Conſeil du 4. de Mars 1683. ordonna
à tous les Officiers de fa
Maiſon , & des Maiſons Royales
, faiſant profeffion de la Reli->
gion Prétenduë Reformée , de ſe
démettre de leurs Charges , les
déclarant décheus de tous les
Privileges qui pourroient y eſtre
attribuez ; & comme il reſte
quelques Veuves d'Officiers décedez
dans cette Religion , qui
72
MERCVRE
1
joüiffent encore actuellement des
Privileges attribuez aux Charges
dont leurs Maris ont eſté pourveus
, il a eſté donné un nouvel
Arreſt du Conseil d'Etat le 13.du
mois paſſe , par lequel Sa Majesté
déclare toutes Veuves d'Officiers
de sa Maison & des Mai
Sons Royales , lesquelles font profeffion
de la Religion Prétenduë Reformée
, décheuës dès àprefent de
tous les Privileges attribuez aux
Charges que poffedoient leurs Maris
, leur faisant défenſes de s'en
Servir , & à tous Iuges d'y avoir
égard. Il n'y a rien de plus équitable
que cét Arreſt. Puis qu'il
eſt permis au moindre Particulier
d'employer à ſon ſervice telles
Perſonnes qu'il veut , il doit
eſtre encore bien plus libre au
Roy de ne ſe ſervir que de Catholiques
, & lors qu'il exclut les
Prétendus
GALANT. 73
!
Prétendus Reformez des Charges
de ſa Maiſon , les Privileges
qui y font attachez ne doivent
plus avoir aucun lieu.
Il y a eu cinq Déclarations du
Roy , enregiſtrées au Parlement
le 26. du meſme mois de Juillet.
La premiere a eſté donnée ſur
ce que les Catholiques qui fervent
ceux de la Religion Prétenduë
Reformée , en qualité de
Domeſtiques, ſont employés ſouvent
par leurs Maiſtres à des
occupations qui les empeſchent
de ſuivre ce qui eſt preſcrit par
les Commandemens de l'egliſe
pour l'obſervation des Feſtes , &
des jours de Jeûnes & l'Abſtinence
, & meſme ſur ce qu'il
arrive que pluſieurs de cette Religion,
après avoir perverty leurs
Domeſtiques Catholiques , les
obligent de paſſer dans les Pays
Aoust 1685 .
+ D
74
MERCURE
Etrangers pour quitter leur Religion
, & profeffer la Prétenduë
Reformée , tombant par là dans
les cas des peines portées par les
Edits de Sa Majeſté contre ceux
qui ſe pervertiſſent , ou qui ſortent
du Royaume ſans ſa permiffion
. Le Roy toûjoursremplyde
bonté pour ſes Sujets , voulant
ofter aux Catholiques les occafions
de desobeïr aux Commandemens
de l'Eglife , & d'encourir
les peines portées par ſes Edits , a
déclaré qu'il luy plaiſt , Qu'aucun
de fes Sujets Catholiques ne puiſſe
Sous quelque pretexte que cesoit ,
Servir en qualité de Domestique les
Pretendus Reformez auſquels il est
fait de tres expreſſes défenses de
les prendre à leurservice en quelque
qualité que ce soit , à peine de
mille livres d'amende pour chaque
contravention , & pour donner mo-
1
GALAN Τ.
75
yen aux Catholiques deſepourvoir,
& aux Pretendus Reformez de
prendre d'autres Domestiques que
des Catholiques , Sa Majesté leur
a accordé le temps de fix mois du
jour que cette Déclaration aura esté
publiée & enregistrée , aprés lequel
temps , Elle veut qu'ilfoit procedé
contre les Pretendus Reformez , qui
ſe trouveront avoir des Domesti
ques Catholiques , & qu'ils soient
condamnez à l'amende des mille
livres à la Requeste de fes Procu
reurs Genéraux , & de leurs subſtituts
, chacun dans l'étenduë de fa
Iurifdiction . Cette Déclaration a
d'autant plus de justice que ceux
qui font reduits à ſervir , eſtant
la pluſpart fort jeunes , & ne voyant
point de Catholiques chez
Religionnaires , il eſt fort aiſé
de les ſurprendre à cauſe de la
foibleſſe de l'âge.
les
D 2
76
MERCURE
Voicy le motif de la ſeconde
Déclaration. On a reconnu que
pluſieurs de la Religion Pretenduë
Reformée , après avoir eſté
perfuadez de leur erreur, avoient
eſté détournez de rentrer dans
le ſein de l'Egliſe Catholique par
les Miniſtres établis dans les lieux
de leur demeure ,qui par une
longue habitude s'emparent de
leurs eſprits , & leur inſpirent des
ſentimens contraires à leur Salut .
Pour empeſcher ce deſordre , le
Roy ordonna par ſon Edit du
mois d'Aouſt 1684. que les miniſtres
de la Religion Prétenduë
Reformée ne pourroient exercer
leur miniſtere durant plus de
ttois ans dans un meſme lieu , py
eſtre établis Miniſtres en d'autres
lieux , s'ils n'eſtoient au moins
éloignez de vingt lieuës de ceux
où ils auroient exercé leur MiniGALANT.
77
ftrre . Quoy que cét Edit ne porte
aucune exception , les Pretendus
Reformez ont voulu linterpreter
à leur avantage , & faire
entendre que les miniſtres qui
font exercice dans les Fiefs n'y
font pas compris , fe fondant fur
ce que ces Miniſtres doivent
eſtre regardez comme des Domeſtiques
à gages de ceux chez qui
ils exercent leur Miniſtere. Pour
remedier à cet abus , le Roya
déclaré qu'il luy plaiſt , Qu'a lavenir
les Ministres de la Religion
Pretenduë Reformée ne puiffent
exercer leur Ministere plus de trois
années conſecutives dans un mesmelieu
, ſoit d'exercices publics, réels,
ou de Fiefs, ni après ce temps , ny
mesme avant qu'ilsoit expiré , estre
envoyez pour faire la fonction de
Ministre en aucun lieu de la mesme
Province ou autre , qu'ilneſoit éloi
D3
78 MERCURE
gné au moins de vingt lieuës de tous
ceux où ils auront déja exercè leur
Ministere ,sans qu'ils puiffent retourner
en aucun des mesmes lieux
où ils en auront fait les fonctions
pour les y faire de nouveau , que
douze ans aprés en eſtreſortis, avec
expreffes défences de demeurer aprés
avoir ceffé l'exercice de leur Miniſtere
, ou de s'etablir dans la fuite
comme Particuliers , fous quelque
pretexte que ce foit , dans les lieux
où ils auront esté Ministres , ny plus
prés que defix lieües , le toutſous les
peines portées parcét Edit du mois
d' Aoust 1684. Les prétendus Reformez
n'õt aucun lieu de ſe plain
dre de cette nouvelle Déclaratio,
puis que le Roy ne leur ofte rien ,
&que les trois ans eſtant finis ,
d'autres Miniſtres prennent la
place de ceux qui font obligez
de ſe retirer.
GALANT.
79
Il n'y a rien de plus juſte que
Ja troifiéme Déclaration Pluſieus
Femmes Catholiques, veuves
de Maris qui faisoient profefſion
de la Religion Prétenduë
Reformée,eſtant inquietées dans
la conduite , & dans l'éducation
de leurs Enfans , par les Parens
de leurs Maris , qui leur font établir
des Tuteurs ou Subregez
Tuteurs , profeſſant leur meſme
Religion , le Roy voulant donner
à ces Veuves Catholiques
dans la perte de leurs Maris , la
conſolation de pouvoir en veillant
aux biens & à l'avantage de
leurs Enfans leur procurer celuy
d'eſtre inſtruits & élevez dans la
veritable Religion a déclaré
qu'il luy plaiſt , Que les enfans
ágez de quatorze ans & au dessous,
dont la Religion Pretenduë Refor
mée , & qui auront leurs Meres
,
D 4
80 MERCURE
Catholiques , foient élevez& inſtruits
dans la Religion Catholiques
& qu'il ne puiffe leur eftre donné
pourTuteurs ou Carateurs , d'autres
que des Catholiques , à peine contre
les Contrevenans , d'amande & de
banniſſement pour neuf ans du reffort
des Baillages , Senechauffées,
ou Justices Royales du lieu de leur
demeure , avec défences aux Mini-
Stres de la Religion Pretenduë Reformée,
& aux Anciens des Confiſtoires
, defouffrir les Enfans des
Meres Catholiques dans leurs Temples
, à peine contre les Ministres
qui les y auront Soufferts , d'estre
condamnez à l' Amande- honorable,
& au Banniſſement à perpetuisé
hors du Royaume , avec confifcation
de leurs biens , & interdiction
d'exercice pour toûjours dans les
lieux où la contravention aura esté
faite. On fuit par là les regles de
GALANT. 81
La Nature , qui veut qu'une
Mere de demeure veuve , ſoit
Maiſtreſſe de ſes Enfans pendant
leur minorité .
Le Roy par pluſieurs Edits , a
( exclus les Pretendus Reformez ,
de toutes Charges de Judicature ,
meſme de celles de Notaires,
Procureurs, Huiffiers & Sergens ;
&comme les Avocats ont beaucoup
de part dans la pourſuite
des Procez , à cauſe qu'ils donnent
leurs Avis aux Parties fur la
conduite qu'elles ont ày tenir, Sa
Majesté ne jugeant pas moins
neceſſaire d'exclure ceux de la
Religion Pretenduë Reformée
des fonctions d'Avocats , que des
autres Charges de Judicature, A
declaré qu'Elle veut qu'à l'avewir
ceux de cette Religion weferont
plus receus Docteurs aux Loix dans
les Univerſitez du Royaume , ny à
DJ
82 MERCURE
prefter Serment d'Avocats ; à quoy
Elle enjointàſes Avocats& Procureurs
Generaux, & leurs Substituts ,
de tenir la main.
Iln'a pas ſuffi à la pieté du Roy,
d'ordonner , à tous Notaires, Procureurs,
Huiffiers & Sergens qui
faifoient profeffion de la Religion
Pretenduë Reformée, deſe
démettre de leurs Offices en faveurdes
Catholiques; Sa Majesté
ayant eſté avertie que pluſieurs
de ceux qui poffedoient ces Offices,
s'étoient placez prés des Juges,
Avocats , & autres Officiers
de Juſtice, & continuoient leurs
fonctions ſous ce pretexte , ſe
m.flant journellement de plufieurs
Affaires , Elle a voulu y
pourvoir; & pour empefcher un
tel abus , Elle a deffendu tres- expreffement
à tous luges , Avocats,
Notaires Procureurs , Sergens, HutfGALANT.
83
fiers& Praticiens ,deſeſervir d'aucuns
Clercs de la Religion Pretenduë
Reformée , à peine de mille livres
d'amende contre les Contrevenans,
applicable à l'Hospitaldu lieu,
ou le plus proche de ce mesme lieu.
Cette Declaration eſtoit une
fuite neceſſairede la precedente.
Je viens d'en voir deux nouvelles
, qui ont eſté enregiſtrées
au Parlement le 14. de ce mois.
La premiere porte , que depuis
l'Interdiction de l'Exercice de la
Religion Pretenduë Reformée ,
&la démolition des Temples en
divers lieux du Royaume , ſoit
parce qu'ils y avoient eſté établis
au préjudice de l'Edit de Nantes,
ſoitparcequ'on avoit contrevenu
aux Edits & Declarations de Sa
Majesté , les Pretendus Reformez
viennent & abordent de dif
ferens Bailliages & Senéchauf
D 6
84
MERCURE
ſées aux Temples qui ſubſiſtent,
quoy qu'ils en ſoient éloignez de
trente lieuës ; en forte que cette
affluence de Peuples cauſe des
attroupemens dans les lieux où
l'Exercice eſt permis , du ſcandale
dans ceux où ils paſſent, par
les irreverences qu'ils commettent
devant les Egliſes , & des
querelles avec les Catholiques ,
par leur marche tant de nuit que
dejour,pendant laquelle ils chantent
leurs Pſeaumes à haute voix,
au prejudice des Défenſes qui en
ont eſté faites par divers Arreſts
&Declarations . Comme ces Afſemblées
tumultueuſes pourroient
avoir de fâcheuſes ſuites ,
Sa Majeſté , qui veut empeſcher
la continuation de ces defordres ,
Adeclaré qui luy plaiſt , Qu'aucunes
Perſonnes de la Religion Prerendue
Reformée ne puiſſent dores
GALANT. 85
navant aller à l'Exercice aux Tem.
ples qui se trouveront dans l'ètenduë
des Bailliages & Scnéchauffées
où elles n'ont pas leur principal da.
micile , ny fait leur demeure ordi
naire pendant un anSans diſcontinuation
, avec de tres- expreſſes Defenses
aux Ministres & Anciens de
les y recevoir , à peine d'interdi-
Etion de l'Exercice , & démolition
des Temples , & contre les Miniſtres
, d'estre privez pour toûjours
des fonctions de leur Miniſtere dans
le Royaume. La prudence veut ,
que dans un Etat bien police, on
empêche tout ce qui approche
de l'attroupement , & cela fait
voir avec combien d'équité cette
Declaration a eſté donnée.
La ſeconde qui a eſté enregi-
Arée au Parlement le même jour
14. de ce mois , regarde de cerzains
luges. Le Roy ayant trouvé
86 MERCURE
à propos d'oſter aux Conſeillers
de ſes Cours de Parlement, qui
font encore de la Religion Pretéduë
Reformée,la connoiſſance
des Procez Civils & Criminels
-des Eccleſiaſtiques , leurs faifant,
auſſi defenſes d'eſtre Rapporteurs
de ceux des perſonnes qui
auroient abjuré la meſme Religion
,& de connoiſtre des contraventions
aux Edits & Declarations
qui la concernent ; Sa
Majesté a eſté informée , que
quelques Officiers Catholiques,
qui ontleurs femmes de la Religion
Pretenduë Reformée, favoriſent
dans les Procez les particuliers
qui en font auſſi profefſio,
à cauſe de l'accés que cesParticuliers
trouvent auprés d'eux
par le moyen de leurs Femmes,
aux prieres & follicitations defquelles
ſe laiſſant ſouvent per
GALANT. 87
fuader , ils n'ont pas une entiere
exactitude , pour faire executer
regulierement ſes Edits , & foûtenir
l'intereſt de l'Eglife Catholique;
& voulant rompre le cours
d'un abus ſi dangereux , Elle a
declaré qu'il luy plaiſt , Que les
Officiers Catholiques defes Cours de
Parlement,&des Iuftices inferieures
, dont les Femmes font de la Religion
Pretenduë Reformée , ne puis-
Sent à l'avenir estre Rapporteurs
d'aucuns Procez , on des Ecclefiaftin
ques constituezdans les Ordres Sacrez
, ou Soudiacres , auront interest
Soitpour raiſon des Benefices qu'ils
conteſtent ,ou des droits de ceux dont
ilsfont en poffeffion ,foit pour vaifon
de leurs biens particuliers ou patrimoniaux
, en forte que les Ecclefiaftiques
les pourront recufer dans
Le lugement de tous les Procez où il
S'agirade la Discipline Ecclefiafti
88 MERCURE
que , & de l'ordre & celebration du
Service divin , en remontrant pour
toute raiſon que les Femmes de ces
Officiers font de la Religion Pretenduë
Reformée. Sa Majesté a pareillement
ordonné , Que ces mef.
mes Officiers ne pourront estre Rapporteurs
d'aucuns Procez Civils &
Criminels , où ceux qui se feront
convertis , feront Parties principales
ou intervenantes , Accusateurs
on Accufez , & qu'ils pourront estre
recusezpar la mesme raison , par
ceux qui auront abjuré la Religion
Pretenduë Reformée , dans les trois
ans avant la Plainte renduë , ou la
Demande intentée , aver defenses
àces meſmes Officiers , de connoistre
& de demeurer Iuges des Procez
Criminels inſtruits, ou qui pourroient
l'estre à l'avenir , tant aux Miniftres
de cette Religion , qu'aux Paxsiculiers
qui la profeffent, pour les
GALANT. 89
contraventions qu'ils pourront avoir
faites à ſes Edits & Declarations ,
ny de tous les autres Procez où il
s'agira de l'Exercice de la mesme .
Religion , & de la démolition ou
interdiction des Temples , pour quelque
cauſe que ce puiſſe estre.
Des foins fi continuels pour
ne laiſſer aucun lieu aux Heretiques
d'abuſer des Privileges qu'ils
ont obtenus pendant le malheur
des temps , ſont de fottes preuves
du zele ardent de Sa Majesté ,
pour les intereſts de la Religion
Catholique. C'eſt ce zele , de
plus en plus admirable , qui a
fourny à Monfieur Godeau Profeſſeur
en Rethorique , le ſujet
du Diſcours qu'il prononça le 10 .
de ce mois au College des Graffins.
La matiere eſtoit ſi vaſte ,
qu'il eut le champ libre pour faireéclater
ſon éloquence. Aufli re90
MERCURE
ceut- il de ſon Auditoire tous les
applaudiſſemens qu'il pouvoit
attendre. Il repreſenta d'abordle
Roy, avec toutes les grandes qualitez
qui peuvent contribuer à
rendre un Prince parfait , & foûtint
que l'Univerſité de Paris
avoit une obligation naturelle
d'employer toute la forcede ſes
Orateurs à publier en toutes les
Langues qu'elle enſeigne, les rares
vertus de cet Auguſte Monarque.
Il dit , Que loin d'estre
épouvanté par la grandeur du Sujet
qui paroiſſoit infiny , il éprouvoit au
contraire une extraordinaire faci-
Liteà le traiter , puis qu'il appelloit
àSonSecours une vertu , qui estoit
comme le centre ou ellese reünif-
Soient en la perſonne de Sa Majesté,
Sçavoirfon zele , &fon invincible
attachement à affermir la Religion
Catholiquepar leforcedeſes Armes
GALANT. وا
hors de l'Estat , &à la faire fleurir
dans l'Estat parſa ſageſſe. Le
partage de ſon Diſcours futjuftifié
dans toute ſon étenduë ; &
pour le faire , Monfieur Godeau
n'eut beſoin que de jetter la veuë
fur l'Hiſtoire de la vie du Roy.
Le Secours de Raab , qui chaffe
les Infidelles de la Chreſtienté en
1664. les rapides Conqueſtes en
Hollande , qui mirent en liberté
une infinité de Catholiques opprimez
, le Voyage fait à Straf
bourg , où Sa Majesté en recevant
les Soûmiſſions de ſes Sujets
, rendit à la Ville ſon legitime
Paſteur , & y rétablit le veritable
Culte ; enfin la Réduction
des Pirates d'alger & de Tripoli ,
trouverent leur place dans cet
excellent Difcours , auquel il
meſla tous les ornemens cара-
bles de mettre danson beau jour
92 MERCURE
les plus importantes matieres. La
feconde Partie conſiſta en une
expoſition de la conduite Chrefſtienne
du Roy pour la Converſion
des Heretiques. Il fit remarquer
qu'il n'y avoit que ce grand
Monarque qui puſt executer ce
falutaire Deffein . Il le prouva en
parcourant les Regnes de ſesPredeceſſeurs
, depuis la naiſſance
de l'Hereſre , & fit voir que Sa
Majeſte avoit ſuivy pas à pas les
premiers Empereurs , dont la
Pieté s'eſt exercée ſi laborieusement
à procurer l'unité de la Foy
parmy les Chreſtiens. Ce fut en
cet endroitqu'il fit pluſieurs belles
applications des paroles &des
maximes des Saints Peres , & entre
autres de Saint Cyprien , de
Saint Augustin , & de Saint Paulin.
Il finipar une Apoſtrophe
àl'Univerfit l'exhortant de tra
GALANT.
93
vailler à rendre immortel par ſes
Difcours & par ſes Hiſtoires le
ſouvenir des grands avantages
que la Religion Catholique avoit
receus de LoüISLE GRAND , &
promit pour elle qu'aprés les
avoir gravez dans les coeurs de
tous ſes Enfans , elle les confacreroit
encore par une Feſte ſolemnelle
à la memoire de tous les
Siecles.
Le meſme jour que ce Difcours
fut prononcé parMonfieur
Godeau , avec une entiere ſatisfaction
de ſes Auditurs , il ſe fit
une Abjuration tres-remarquable
dans l'Egliſe des Auguſtins Déchauſſez.
Ce fut celle deMonſieur
du Clos Medecin du Roy,
del'Academie Royale des Sciences.
Il fit profeſſion des Veritez
Catholiques , entre les
mains du Pere Amedée ,&vous
:
94
MERCURE
iugez bien qu'un Homme auffi
éclairé qu'il l'eſt , n'a pas fait ce
changement ſans eſtre fortement
perfuadé des erreurs qu'il
a quittées. Mais Madame , ie ne
dois pas oublier que je vous ay
promis la ſuite des Converſions
qui ſe ſont faites dans le Bearn ,
pendant le mois de luin. le
vous aurois tenu parole plûtoſt ,
ſans le temps qu'il m'a fallu employer
à concilier des Relations
que j'ay receuës de divers endroits
fur cette affaire . C'eſt ce
qui me fait vous aſſeurer que je
ne vous en écriray rien qui ne
ſoit certain. Je vous ay déja maqué
, que depuis le commenc 2
ment de Mars juſques à la fin de
May , plus de quatre mille cinq
cens Perſonnes avoient abjure
l'Heréſie de Calvin dans cette
Province. Ces heureux fuccez
GALANT.
95
ont toûjours continue , & les dix
premiers jours de Juin ont produit
plus de trois mille Abjura-
* tions de pluſieurs Villes, Bourgs,
& Villages , où Monfieur Foucault
, Commiſſaire departy par
Sa Majesté dans cette même Province
, a laiffé des Miffionnaires ,
& tous les ordres qu'il faut pour
prendre ſoin de l'inſtruction de
ceux qui ont demandé du temps.
Mais ce qui a donné un grand
mouvement aux Converſions qui
ont ſuivy , a eſté la reduction entiere
de la Ville de Salies , dans
laquelle parmy cinq cens Famil-
- les de la Religion Prétenduë Reformée
, il n'y en avoit pas vingt
Catholiques. Ce fut cette Ville
qui du temps de la Reyne leanne,
foûtint un long Siege ſur la religion
Catholique ; ce qui avoit
fait craindre d'abord qu'ilne fuſt
96 MERCURE
fort malaiſé d'en chaſſer l'Herefie
; mais les plus confiderables
d'entre les Gentilhommes & les
Bourgeois ayant abjuré , le Peuple
a fuivy , & en moins de trois
jours , il s'eſt converty plus de
deux mille perſonnes. Monfieur
le Préſident de Gaſſion eſtant
venu à Salies où il poſſede beaucoup
de bien , a extrémement
contribué aux Converfions dont
je vous parle , & comme toutes
Villes du Bearn avoient les yeux
ouverts ſur ce que feroit celle de
Salies ; ce changement genéral
de tous les Habitans les a ébranlées
; de forte que pour profiter
decesbonnes diſpoſitions ,Mon-
Geur Foucault a fait deux choſes .
La premiere , a eſté d'engager les
Seigneurs Catholiques qui ont
des terres où il avoit des religionnaires
, d'aller inceſſamment
travail
GALANT. 97
ler à leurConverſion, en quoy ils
ont agy ſi efficacement, qu'ils les
ont preſque tous ramenez à l'Eglife.
Monfieur le Préſident de
Gaffion,Meſſieurs Dorogne , de
Candau , S. Macary , & Senay,
Conſeillers du Parlement de Navarre
, Meſſieurs les Marquis de
Moneins , Senéchal du Pays de
Soulle , de la Taulade , Lieutetenant
de Roy , de Navarreux,
Mrs les Barons de Boeil & d'Affat,
beaucoup d'autres Officiers &
Gentilshommes , ont utilement
employé le credit qu'ils ont dans
leurs Paroiſſes , pour ſeconder les
intentions du Roy. Sur tout la
Famille de Monfieur le Baron
Darbomave , n'a rien épargné.
dans une occaſion ſi importante
de ce qui pouvoit ſignaler ſon zele
pour la religion Catholique,&
pour le ſervice de Sa Majesté.La
Aoust 1685.
E
98 MERCVRE
\.
ſeconde choſeque Monfieur Faucault
a faite , a eſté de ſe rendre
incontinent dans les Villes &
dans les Paroiſſes qui appartiennentau
Roy , comme auſſi dans
celles dont les Seigneurs font profeſſion
de la religion Prétenduë
Reformée , & pendant trois ſemaines
qu'il a employées à vifirer,
àexhorter , & à faire inſtruire les
Religionnaires , il s'eſt fait des
Converſions ſans nombre dans
tous les lieux où il a eſté. Mais ce
qu'il y a de bien glorieux pour
leRoy dans ce grand mouvement
de religion , c'eſt la ſoumiſſion
que les habitans d'Oleron , qui
eſt la plus grande Villede la Province
, ont témoignée à ſes Ordres
, faiſant voir par là qu'ils
eſtoient perfuadé qu'ils ne pouvoient
manquer en ſuivant les
volontez d'un Prince , dont tους
tes les entrepriſes paroiſſent viſil
RIBLIOTE
LYDA
GALANT.
QUE DE
1
YON
*
,
blement foûtenues du Ciel . Ce
ſage
& zelé Commiſſaire qui les
fit aſſembler en ſa preſence , ne
leur eut pas plûtoſt fait connoî
tre que l'intention de Sa Majeſté
eſtoit qu'il ſe fiſſent inſtruire des
Principes de l'Egliſe romaine ,
qu'ils demanderent quinze jours
pour le faire , & ce terme étant
expire , ils deputerent vers luy
Mr Colomits , l'un d'entr'eux
pour luy dire qu'ils étoient réſolus
d'embrafſfer la religion de leur
Souverain . C'eſt ce qu'ils firent
tous avec leurs Femmes & leurs
Enfans entre les mains de MIEveſque
d'Oleron , & le premier
de Juillet ils aſſiſterent tous à la
Meſſe pontificalement celebrée
par ce Prelat , & entendirent la
Predication du Pere Carriere leſuite,
ayant à leur teſte Monfieur
Goulard Miniſtre , qui s'eſtoir
را
B 2
100 MERCURE
i
converty quinze jours auparavant,
& qui leur avoit rendu raifon
des Motifs de fon Abjuration.
Ils vinrent auſſi le ſoir à l'Egliſe
, où l'on chanta le Te Deum,
en Action de graces de cette importante
Converſion. Monfieur
l'Eveſque y porta le Saint Sacrement
en Proceſſion , & y donna
la Benédiction aux nouveaux
Convertis , & aux autres Catholiques
, dont l'Egliſe ſe trouva
pleine , & pour mieux folemniſer
le jour heureux de la réünion
de tous les Habitans d'Oleron
ſousune meſme Communion, les
Iurats firent faire des Feux de
joye , & Monfieur Foucaut alluma
le Bucher de celuy qui fut
élevé à la Place publique , au
bruit du Canon & de la Moſqueterie
, & aux acclamations de
ViveleRoy. Huit jours avant le
GALANT. 101
1
retour des Prétendus Reformez
-d'Oleron à l'Egliſe , Monfieur
- Foucault retourna à Pau,ou dans
une Affemblée des Principaux
de la Ville , il leur fit connoiſtre
les Motifs preſſans qu'ils avoient
de ſuivre au plûtoſt l'exemple de
ceux d'Oleron . Ils luy demanderent
quinze jours pour achever
de ſe faire inſtruire. Ie n'ay pas
bien ſceu quels moyens il employa
pour réüſſir dans cette
derniere entrepriſe ; mais il eſt
certain que dés l'onzième jour,
les Habitans de Pau luy envoyerent
quatre Députez d'entr'eux.
Monfieur Vida encien Avocat
porta la parole , & luy dit , Que
leur Eglife , si on pouvoit encore
luy donner ce nom , venoit de les
députer pour luy faire connoistre ,
qu'aprés avoir meurement examiné
les Poinct's qui les avoient tenus fi
E 3
102 MERCURE
long- temps ſeparez de la Communion
Romaine , ils avoient ouvert
les yeux à la verité , qu'ils estoient
refolus de donner au Roy , la fatisfaction
de les voir rentrer ſous fon
-Auguste Regne dans le ſein de l'Eglife
Catholique Apostolique &Romaine;
qu'ils n'estoient plus ces Enfans
rebelles & capricieux , qui
mépriſoient la voix de leur Mere
, & qui ne vouloient écou
ter que la voix de l'Etranger ;
que le Roy qui se fait un honneur
d'estre le Fils aisné de l'Eglise , les
avoit anfin rangezſousses loix ,&
mis fous fa Difcipline , qu'il leur
faisoit prendre ce joug aisé , & ces
Salutaires chaiſnes que leurs Peres
avoientfi malheureusement brisés ;
qu'il ne falloit pas des mains moins
puiſſantes que les fiennes , pour rendre
la veüe a des Aveugles nez , &
pour les transporter des tenebres à
GALAN T.
103
la lumiere , & qu'il estoit reserve
àun Roy auffi pieux que l'eſt LOUIS
LEGRAND , d'éteindre dans
ieurs coeurs les fentimens d'une Re ..
ligion qu'ils avoient receue d'une
illustre Reyne. Ils finirent par
des ſouhaits , qu'aprés que noſtre
invincible Monarque aura eu
la fatisfaction de ramener dans
l'Egiiſe ſes Suiets , dévoyez, il ait
encore la gloire d'y ranger toutes les
Nations infidelles .
Aprés ce Diſcours , ces mefmes
Députez remirent à Monſieur
Foucault, un Acte de Déliberation
ſigné de tous les Chefs
de Famille , qui avoient aſſiſté à
leur Aſſemblée , conceu en ces
termes .
Ous Sous-fignez Habitans &
Nchefsde Famillede la Villede
E 4
104 MERCURE
Pau , ayant fait jusqu'à present
profeſſion de la Religion Pretenduë
Reformée , declarons que sur ce qui
nous a esté repreſentépar Monsieur
Foucault , Intendant de Bearn &
Navarre , que le Roy n'avoit rien
plus à coeur , que de voir tous ſes
Sujets reünis fous une mesme Com
munion , & ayant esté informez que
l'on nous avoit déguisé les veritas
bles Sentimens de l'Eglise Romaines
ce qui obligeoit Sa Majesté que
veille continuellement au bien & à
l'avantage de ſes Sujets , a defirer
que nous nous fiſſions instruire des
Veritez Catholiques , nous aurions.
Supplié ledit Sieur Foucault Intendant
, de nous permettre de nous
aſſembler pour déliberer sur une
proposition si importante à nostre
Salut ,& cette liberté nous ayant
efté accordée , nous noussommes af
ſemblez presque tous les jours penGALANT.
105
dant trois ſemaines chez le Sieur
de Navailles , Sindic du Pays de
Bearn , & premier furat de la Ville
de Pau , pour bien reconnoistre les
causes de noſtre ſeparation d'avec.
l'Eglise Romaine , & nous déterminerfur
le Party que nous avions
à ſuivre ; si bien qu'aprés avoir
meurement déliberè fur tous les
Poincts dans lesquels nous differons,
nous aurions tous d'un comun accord
convenu qu'il estoit de l'intereſt de
nos confciences d'embraſſer la Foy
Catholique , Apoftolique & Romaine.
Nous déclarons de plus qu'ento.
_re que le defirde faire nostre Salut ,
&la gloire de Dieu foient les Motifs
de noftre changement ; neanmoins
l'obeiſſance que nous devons
aux ordres de Sa Majesté , & la
reconnoiſſance que nous avons de fes
foins paternels , ont tres- utilement
Servy à nostre prompte détermins-
E
106 MERCVRE
tion , à quoy n'ont pas peu contribué
les ſages follicitations qui nous
ont eſté faites par ledit Sicur Intendant
, qui nous a pris charitablement
par la main pour nous remet_
tre dans l'Arche . Auſſi reconnois-
Sons- nous dans cette Conversion ,
que c'est par ſon Canal que nous
avons fenty les effets de la bonté
de nostre Auguste Monarque , comme
c'est par le Canal de ce grand
Prince , que nous avonsfenty les effets
de la Grace qui nous doit reünir
à l'Eglise Catholique , Apoftolique
& Romaine , que nous déclarons
vouloir profeffer fincerement & de
bonne foy , jusqu'au dernier moment
de noſtre vie en foy dequoy nous
avons signé la preſente Déliberation
à Pau ce 12. Juillet 1685 .
Ainsi figné Vidal Député , Faget
Avocat & Doyen , la Vie Avocat ,
Gruyer Avocat & Doyen , DogoGALANT.
107
vein , Faget , Larrieu Avocat , Remy
, Vignat , Cafaubon Medecin >
Blair Avocat , &c.
Cet Acte de Deliberation f
folemnel , fut ſuivy le Dimanche
15. Juillet , de leur Abjuration
, auquel jour on fit une
Proceſſion , où le Parlement &
tous les Corps de la Ville affiſterent.
Le Te Deum y fut auſſi
chanté , & les acclamations de
Vive le Roy , furent accompagnées
du bruit du Canon du
Château , & ſuivies d'un Feu
d'artifice , & de la décharge de
la Mouſqueterie. On peut dire
quela Converſion des Pretendus
Reformez de la Ville de Pau a
eſté generale , puis qu'il n'y reſte
preſentement que deux Familles
deGentils- hommes , & une d'un
Marchand, qui témoignent vou-
1
E6
108 MERCURE
loir perſeverer dans la Religion
Pretenduë Reformée , avec les
Femmes de trois Officiers du Parlement
, & de quatre autres
Bourgeois.
A l'égard des Pretendus Reformez
de la Ville d'Orthez , qui
avoient auſſi demandé quinze
jours pour achever de ſe faire
inſtruire , Monfieur Foucault
s'eſtant rendu à Orthez le lendemain
du jour de l'écheancedu
terme qu'il leur avoit accordé
pluſieurs des principaux Habitans
ſe convertirent à ſon arrivée
, & leur Converſion fut fuivie
le meſme jour de celle de
plus de mille perſonnes , le len-.
demain de mille autres , & en
trois jours il n'y reſta pas deux
cens perſonnes de la Religion
Pretenduë Reformée , de prés de
quatre mille qu'il y en avoit; de
GALANT.
rog
forte qu'ils font preſentement réduits
à dix ou douze Familles ,
qui avec une vingt- taine d'autres
s'eſtoient engagez par un Traité,
de demeurer fermes dans leur
Religion , quand meſme tous
ceux qui en faifoient profeffion
dans le Bearn , ſe feroient Catholiques
, ayant envoyé un Deputé
au Roy , pour le ſupplier de
leur permettre d'en continuer
l'Exercice ; mais ces 20.autres Familles
ſe ſont détachées , aprés
queMonfieur Foucaultleur a faits
connoiſtre que ce Traité tenois.
de la Faction..
Il y avoit encore cent Familles
de la Religion Pretenduë Reformée,
dans le Bourg d'Orthezs
mais Monfieur le Duc de Grammont,
qui en eſt Seigneur , leur
ayant écrit pour les engager à
ſuivre l'exemple de tous les au
110 MERCURE
tres lieux de Bearn , elles ſe ſont
converties , à la reſerve de trois
ou quatre qui ſont entrées dans
le Traité d'aſſociation de celles
qui perſeverent encore dans leur
opiniaſtreté à Orthez . Cependant
il y a lieu d'eſperer que ce
petit nombre , ainſi que quelques
Gentilshommes , & autres
poſſedans des biens nobles , qui
n'ont pû encore ſe déterminer ,
ouvriront bientoſt les yeux à la
verité , aprés un exemple ſi perfuafif
, &fi memorable. Les choſes
eſtant en ces termes, on peut
regarder preſentement le Bearn
comme une Province toute Catholique.
Huit cens Religionnaires
ou environ diſperſez dans
toutes ſes parties , doivent eſtre
comptez pour peu de choſe , ſi
l'on confidere que c'eſt le reſte
d'environ vingtdeux mille , qui
GALANT. III
rempliſſoient les meilleures Villes
& Bourgs de la Province , &
qui étoient les plus riches. Ioignez
à cela que parmy ces nouveaux
Convertis , il y a trois
Miniſtres des plus habiles qui
ont fait leur Abjuration depuis
un mois.
Monfieur de la Haye , choiſi
par Sa Majesté , pour ſucceder
àMonfieur Amelot dans l'Ambaſſade
de Veniſe , ayant réſolu
de faire ſon Entrée publique
le 8. du mois paſſe , le Senat auquel
il en fit donner avis le 27.
Iuin par M. Menault , Chanoine
de Saint Aignan d'Orleans , Se- '
cretaire de l'Ambaſſade , députa
Monfieur Iules Aſſanio Giuſti.
nianiChevalier , que nous avons
veu Ambaſſadeur de la Republique
à la Cour de France , pour
aller le recevoir à l'Iſle du Saint
112 MERCURE
Eſprit , avec ſoixante Senateurs.
Ce jour eſtant arrivé , Monfieur
l'Ambaſſadeur accompagné de
Monfieur Menault , & du Conful
de toute la Nation , s'embarqua
dans fa premiere Gondole .
Elle estoit d'une Sculpture dorée
, & garnie d'un Velours rouge
Cramoiſy ,remplyde Franges
d'or , avec la couverture brodée
d'or fort richement. Ses deux
Fers étoient les plus magnifiques
& les plus beaux qui euſſent jamais
paru à Veniſe. Il fut ſuivy
de quatre Gondoles dans lefquelles
ſe mirent ſes Gentilshommes
, Officiers , Pages , &
Valets de pied. Les trois premieres
de ces quatre autres Gondoles
eſtoient auſſi d'une Soulphare
dorée , l'une garnie d'un Velours
noir à ramage , avec
Creſpine tres-riche , l'autre d'uune
GALANT.
FLY
ne Velours Cramoiſy auffi à ramages
, & la troiſième d'un Velours
noir tout uny. La derniere
eſtoit plus commune. Ces cinq
Gondoles avoient chacune quatre
Rameurs vétus de livrées.
Tous les Gentishommes du Cortége
, & autres des principaux.
de la Nation qui demeurent à
Veniſe , ſuivirent avec leurs
Gondoles à Rames , au nombre.
deplus ſoixante. Monfieur l'Ambaffadeur
eſtant arrivé à l'Iſle du
Saint Eſprit , y fut receu par les,
Cordeliers qui l'habitent. Ils,
l'accompagnerent dans leurEgliſe
, précedé de tout ſon Cortège,
& aprés qu'il y eut fait ſa Priere
, ils le conduifurent dans un
appartement préparé & meublé
par ordre de la Republique , où
il recent auffi-toſt des Complimens
de la part de Monfieur
114
MERCURE
l'Ambaſſadeur d'Eſpagne , de la
Nonciature, & du Réſident de
Mantouë,
Monfieur le Chevalier Giufti
niani ayant mis pied à terre en
cette Ifle , avec les ſoixante Senateurs
, tous en Habits de cerémonie
, & venus chacun dans
une Gondole à quatre Rames ,
Monfieur l'Ambaſſadeur deſcendit
dans l'Egliſe , à la porte de
laquelle Monfieur Menaut ſe
rendit accompagné de trois Gentilshommes
, pour y recevoir ce
Chevalier. Il luy fit un Compli .
ment de peu de paroles , & Monfieur
l'Ambaffadeur le voyant
paroiſtre , s'avança juſqu'au milieu
de l'Eglife , où Monfieur le
Chevalier Giuſtiniani ſe trouva
en mefme temps. Les Complimens
furent reciproques , &
Monfieur l'Ambaſſadeur réponGALANT.
115
ہنم
dit tres obligeamment à ce que
ce Chevalier luy dit de la part
du Senat. Monfieur de la Haye,
auquel Monfieur Giustiniani
donna la main , ſortit de l'Eglife,
ſuivy immediatement du Secretaire
de l'Ambaſſade , avec le
premier Senateur , & du Conful
accompagné d'un autre Senateur
, & ainſi tout le reſte du
Cortége. Il monta le premier
dans la Gondole du Chevalier
ayant toûjours la droite ,& il n'y
entra aprés eux que le Secretaire
de la Republique en Veſte violette.
L'Ancien Senateur fit entrer
Monfieur Menault dans la
fienne , où il luy donna la droite
, comme les autres Senateurs
à tout le Cortège. On ſe rendit
au Palais de Monfieur l'Ambaſfadeur
, juſque dans la Chambre
d'Audience , qui estoit garnie
*
116 MERCURE
d'une Tapiſſerie de Velours Cramoiſy
à fond d'or tres riche , avec
le Portrait du Roy ſous un Dais
de pareille étoffe. Monfieur le
Chevalier Giuſtiniani l'y complimenta
tout de nouveau , &
Monfieur l'Ambaſſadeur luy répondit
avec beaucoup d'éloquence.
Il luy donna la main , &
l'accompagna hors de la porte
de ſon Palais , juſques proche ſa
Gondole , ſuivy de tous les Senateurs
, & du Cortége dans le même
ordre. Les Violons , Trompettes,
Haut- Bois , & Tambours
fonnerent en differens endroits
du Palais juſqu'à quatre heures.
de nuit , & pendant ce temps- là
on diſtribua quantité de Confitures
, d'Eaux fraiſches , & de
Liqueurs à tous ceux qui s'y
trouverent , tant en Maſque que
fans Maſque , ſur tout aux No
GALANT.
117
bles & Gentilshommes qui y
vinrent en grand nombre mafquez
& démaſquez .
Le lendemain 9. Juillet ,Monſieur
le Chevalier Giuſtiniani &
les Senateurs s'eſtant aſſemblez
àdix heures du matin dans
l'Egliſe de la Madonna del Horto,
proche le Palais de Monfieur
l'Ambaſſadeur , envoyerent le
Secretaire de la Republique en
Veſte violette luy faire compliment
, & prendre ſon heure pour
aller à l'Audiance. Il répondit
qu'il eſtoit tout preſt , & cependant
on fit mettre toute la
Livrée hors le Palais , & le Cortége
devant la Porte. Monfieur
Menault eſtoit à la teſte,& recent
Monfieur Giustiniani qui vint
par terre , ſuivy des Senateurs
deux à deux depuis l'Egliſe jufques
au Palais. Il l'accompagna
juſques au milieu de l'Escalier ,
118 MERCURE
où Monfieur l'Ambaſſadeur l'ayant
receu , il le conduifit à la
Chambre d'Audience. Aprés
quelques complimens de part &
d'autre , on remonta en gondole
comme le jour précedent juſqu'au
Palais de Saint Marc , &
l'on y mit pied à terre à la Piazzetta.
De là aprés avoir traverſé
la Court du Palais , on monta
l'Escalier des Geans,& Monfieur
l'Ambaſſadeur s'étant rendu àla
porte du College elle s'ouvrit le
Doge & le College eſtant debout.
Me de la Haye ayant fait
les réverances ordinaires , s'affit
àſa droite ,& fe couvrir. Il luy
preſenta la Lettre du Roy ; le
Doge la donna au Secretaire de
la Republique pour en faire la
lecture , aprés quoy Monfieur
l'Ambaſſadeur fit ſa Harangue
au Senat , & la prononça d'une
maniere tres - noble. Le Doge
GALANT.
119
1
,
repondit à ce Diſcours en des
termes qui marquoient une entiere
venération pour le Roy
& une eſtime particuliere
pour la Perſonne de Monfieur
l'Ambaſſadeur , qui ſe retira en.
ſuite toûjours àla droite de Monſieur
le Chevalier Giuſtiniani ,
qui le conduiſit dans ſa Gondole
comme auparavant , & l'accompagna
juſques dans la Chambre
d'Audience. La s'eſtant de nouveau
complimentez , Monfieur
l'Ambaſſadeur luy donna la
main , & l'ayant conduit juſqu'à
fa Gondole , il ſalua tous les Senateurs
qui paſſerent devant luy
en s'en retournant. Enſuite il
monta en haut ſuivy de tous les
Gentilshommes de fon Cortége
qu'il fit diſner avec luy. Quatre
Tables furent ſervies en meſme
temps avec beaucoup de magni
120 MERCURE
ficence . Il y eut quatre Services ,
& les Vins & les Liqueurs ne furent
point épargnez. L'on avoit
préparé dés le matin un grand
Bufet remply d'argenterie dans
le Portique , & de l'autre coſté
une grande Table couverte de
toute forte de Fleurs , de Fruits ,
&de Confitures à la Françoiſe.
Aprés le repas , les Violons &
autres Inftrumens recommencerent
à joüer , & on diſtribua à
tout le monde des Eaux , des Liqueurs
, & des Confitures comme
le jour précedent. La Feſte
finit à quatre heures de nuit ſans
eſtre troublée par aucun deſordre.
Monfieur de la Haye dont je
vous parle a eſté pluſieurs années
Ambaſſadeur au Levant , &
il a continué de ſervir le Roy
en pluſieurs Négotiations d'Etat
vers
GALANT. 121
vers les Princes d'Allemagne. Il
eſt Fils de feu Monfieur de la
Haye, qui a eſté long- temps Ambaſſadeur
à Conſtantinople , &
porte Party de deux chaque Party
chevronné,& contre- chevronnéd'or,
& de gueules de feize pieces . Madame
ſa Femme doit l'aller trouverdans
peu de temps . Elle s'appele
Loüiſe de Montholon , & eſt
de l'Illuſtre Famille des Montholons
, fi féconde en grands
Hommes , & qui a pris ſon nom
de Monthelon ou Montholon ,
Bourg de Bourgogne proche
d'Autun. Elle a donné un Cardinal
en 1350. ſous Clement VI.
deuxGardes des Sceaux de France
ſous François I. & Henry III .
pluſieurs Préſidens au mortier ,
Conſeillers & Avocats Genéraux
aux Parlemens de Paris & de
Bourgogne, Conſeillers d'Etat ,
Aoust 1685 .
F
122
MERCURE
Maiſtres des Requeſtes , & un
Ambaſſadeuren Suiſſe . Eſtalliée
aux Maiſons de Silly , de Thoulongeon
, d'Aubuſſon , de Ganay
, Chartier d'Alainville , de
Mégrigny , Molé , de Longueil-
Maiſons , Chaſſebras de Cramailles
, de Seve , de Bragelongue
, & autres.

Le 2 3. du dernier mois , Dame
Elifabeth Gabrielle Françoiſe
Rouxel de Medavy , preſta Serment
au Parlement de Mets ,
dans les formes ordinaires , & en
Habit de Ceremonie pour la Dignité
de Secrette ou Sacriftine ,
de l'llluſtre Collége , Chapitre ,
& Abbaye de Remiremont , à
laquelle elle avoit eſte élevë
dans l'Aſſemblée du 16. du même
mois , en conformité & en
conféquence d'un Arreſt rendu
quelques jours auparavant par
A
GALANT.
123
ce meſme Parlement. Comme
l'affaire a fort éclaté , il ſera bon
de vous l'expliquer en peu de
mots.
Dame Anne de Malin de Luz,
Fille de Monfieur le Baron de
Luz , Lieutenant Genéral de la
Province de Bourgogne , derniere
Secrette de Remiremont ,
eſtant morte au mois d'Avril
1684. aprés 48. ans de paiſible
poſſeſſion de cette Dignité de
Secrette , Madame la Princeſſe
de Salm Abbeſſe , appuya les intéreſts
de Madame la Princeſſe
Chriſtine de Salm ſa Soeur , Niecede
Prébende, qui s'étant pourveuë
en Cour de Rome , obtint
une Bulle comme ayant expoſé
la Vacance de ce Benefice , dans
un mois du Pape ; mais lors qu'elle
voulut en prendre poſſeſſion ,
il y eut oppoſition formée de la
F 2
124
MERCURE
part du Chapitre , qui ayant éleu
en meſme temps tumultuairement
& fans formalitez Madame
de Médavy , luy fit pareillement
prendre poffeffion le 18. Juillet
de la meſme année , malgré l'oppoſition
reciproque de Madame
la Princeſſe Chriſtine de Salm.
Le lendemain jour fixé pour l'Election
, Madame l'Abbeſſe de
Remiremont fit élire en cas de
beſoin , Madame la Princeſſe
Chriſtine ſa Soeur par quatre ou
cinq de ſes Dames & quelques
Nieces ; & les autres en bien
plus grand nombre , avec Madame
la Doyenne à leurteſte, éleurent
une ſeconde fois Madame
de Médavy. Les longues
conteſtations que l'on fit de
part & d'autres , furent enfin
portées au Parlement de mets,
on Monfieur Thorel parla pour
GALANT.
125
Madame de médavy , pendant
quatre Audiences avec autant de
grace que d'éloquence , & il fut
fecondédans la cinquième pour
l'intervention du Chapitre par
Monfieur Viry , un des plus fameux
Avocats de ce parlement,&
incomparable pour les matieres
Ecclefiaftiques. La ſrxiéme & la
ſeptiéme Audience furent remplies,
avec beaucoup d'érudition
&de politeſſe, par Monfieur Bour
fier Avocat de Madame la Princeſſe
Chriſtine ; & enfin aprés
que les repliques eurent eſté
achevées dans la huitième Audience
, une neufiéme termina la
difficulté. Elle futdignement occupée
par le plaidoyé de Monfieur
Corberon , Procureur Genéral
, au milieu d'une foule extraordinaire
de Perſonnes de tous
Sexes & de tous Etats. Il ſeroit
F
3
126 MERCURE
inutile de vous parler de la netteté
& de la force de ſon expreſſion
, puis qu'il ne peut rien fortir
du Conſeil que d'achevé , &
qu'aprés y avoir porté avec ſuccez
la parole pour le Roy , on eſt
toûjours aſſeuré de paroiſtre ailleurs
avec éclat. Aufſi la Cour
ſuivant ſes Coucluſions ordonna
leſecond du dernier mois , que
faiſant droit ſur l'Intervention
du Chapitre de Remiremont , il
ſeroit maintenu dans le pouvoir
d'élire une Secrette , & que fans
avoir égard à la Bulle de Madame
la Princeſſe Chriſtine , ny à
l'Election prétenduë faite de ſa
Perſonne , non plus qu'aux deux
autres Elections ; pareillemet prétenduës
faites de la Perſonne de
Madame de Medavy , il ſeroit
procedé le 1. de Iuillet à une
nouvelle Election d'une Secrette
GALAN T. 127
en la maniere ordinaire. Cette
Election ſe fit de nouveau ce
jour là 15. de l'autre mois en
faveur de Madame de Médavy
, qui joint à une. Illuftre
naiſſance un eſprit des plus
éclairez , & une vertu des
plus conſommées. Elle eſt Fille
de Mefire Guillaume de Rouxel
de Médavy , Comte de
Marey Frere de feu Monſieur
le Maréchal de Grancey,
& de Monfieur l'Archeveſque
de Roüen d'aujourd'huy , & de
Dame Marie d'Achey , Fille
d'Antoine d'Achy , Gouverneur
de la Ville de Dole. Ce Comte
de Marey , Maréchal des Camps
& Armées du Roy , mourut
affez jeune , d'une bleſſeure
receuë au Combat de Briare
en 1652. Monfieur le Comte de
F4
128 MERCURE
Médavy marié depuis peu à ма-
demoiselle de Maulévrier Colbert
, eſt Neveu à la mode de
Bretagne de madame de médavy,
Secrette de Remiremont. Monſieur
le Comte de marey tué en
Candie en 1668. eſtoit ſon Frere.
L'illuſtre College , Chapitre &
Abbaye de Remiront eſt auffi
ancien que fingulier. Plus de
cinquante Dames s'y trouvent
encore aujourd'huy , toutes de
tres- grande qualité . On n'y peut
entrer qu'apres avoir fait les meſmes
preuves de Nobleſſe que
font Meffieurs les Comtes de S.
Jean de Lyon ; auſſi donne-t'on à
ces Dames le Titre de Chanoineffes
Comteſſes de Remiremont
, qui eſt une petite Ville
des montagnes de la Vauge ſur
la Riviere de mozelle , ou le dernier
Tremblement de terre fic
GALANT. 129
ز
tant de ravage. Cette Abbaye
reconnoiſt pour Fondateur Ro
maric Comte d'Avent , qui eſtoit
l'un des principaux Seigneurs de
la Cour du Roy dd Mets . Il ſe
dépoüilla de ſon Comté , & de
tous ſes autres biens en faveur de
cét établiſſement au commencément
du ſixiéme Siecle. Ces
Dames Chanoineſſes Comteſſes
ne font point deVoeux ſolemnels
, à la réſerve de l'Abbeffe..
Elle peuvent ſe marier quand
bon leur ſemble , & poſſeder tous
leurs biens en propre , de meſme
que ſi elles n'avoient jamais quitté
la Maiſon de leurs Parens..
Elles ont droit apres quelques
années de prendre chez ellesune
ou pluſieurs Dames de tous
âges , qu'elles appellent Nieccs
de Prébende , & qui attendent
des places vacantes. Les
E
130
MERCURE
1
unes ny les autres ne portet point
d'habits differens des Dames
du monde , ſi ce n'eſt au Chooeur
où elle chantent , & paroiſſent
comme nos Chanoines Seculiers .
Un long Manteau traînant couvre
leurs épaules, & ce Manteau
ſe nouë par devant. Les Dignitez
, qui font l'Abbeſſe , la Doyenne
& la Secrette , portent
outre cela ce qu'elles appellent
le grand Couvrechef. C'eſt une
eſpece de Voile de toile empeſée
, qui s'attache avec leurs
Coifes. Il prend derriere la teſte ,
& pend juſqu'à terre . L'Abbeſſe
ajoûte à cela une bordure d'Hermine
à ſon Manteau , à ſa lupe ,
& aux coûtures de ſon Corps ,
avec une Croix de Diamans penduë
au col , & la Croſſe auprés
d'elle dans ſon Trône. Il y a dans
lePays , & meſme dans la Ville
GALANT.
131
j
de Mets quelques Maiſons de
Dames d'Egliſe, ( c'eſt ainſi qu'on
les appelle ) qui ſont de ce caratere.
Elles vont en Proceſſion de
leurs Egliſes à celle de S. Etienne,
Cathedrale de mets , lejour de la
Feſte , & après avoir chanté en
arrivant un Motet au Pulpitre,
elle ſe retirent dans une Chapelle
particuliere , d'où elles ne fortent
que lors que la grande
Meſſe eſt achevée ; ce qui eſtant
fait , elles s'en retournent chez
elledans le meſme ordre . La derniere
fois que cette Proceffion ſe
fit , qui fut le troiſième de ce
mois , Feſte de l'Invention de
Saint Estienne ; une des plus groffes
Cloches tomba fur les trois
heures aprés midy ſans ſe caſſer
ny faire aucun autre mal que de
rompre deux Planchers , & s'enfoncer
dans le dernier , qui tou

2
F6
132 MERCURE
che la voûte de l'un des Collate
raux.
Voſtre aimable Amie , dont
vous me demandez des nouvelles
, a fait un Voyage de deux
mois , & eſt de retour icy depuis
peu de jours . En rendant viſite
dans un Convent de Province ,
on luy a fait voir une Perfonne
fort bien faite , qui mene une vic
tres - exemplaire , après avoir
couru dans ſes premieres années,
le peril du plus grand deſordre
où une Fille ſoit capable de tomber.
Son Pere la voulant contraindre
d'épouſer un Homme
d'un âge fort avancé , elle reſiſta
à ſes volontez , & comme il
avoit l'affaire à coeur , & qu'il
eſtoit violent quand il s'emportoit
, il s'oublia tellement dans les
mauvais traitemens qu'il luy fit
fouffrir , que perdant enfin paGALANT.
133
tience , elle réſolut de fuir déguiſée
en Homme. Elle prit l'habit
d'un de ſes Freres , avec tout
l'argent dont elle put fe faifir , &
cét habit démentant ſon ſexe ,
elle s'éloigna du lieu où eſtoit
fon Pere , ſans qu'il puſt ſçavoir
ce qu'elle eſtoit devenuë. Elle
paſſa quelque temps à voyager ,
& la fin de ſon argent la rédui
fant à chercher employ , elle
s'enrolla dans un Regiment d'Infanterie
, où elle ſervit cinq années
entieres en ſimple Soldat ,
avec beaucoup plus d'exactitude
qu'aucun de ſes Camarades ; mais
fa gorge commençant à paroître,
un Sergent ſoupçonna qu'elle
eſtoit Fille. Il luy en dit quelque
choſe,& la crainte de voir éclatter
ſon deguiſement , l'engagea à
deferter. Elle s'enrôla dans le Regiment
deTournaiſis ,& elley fer134
MERCVRE
vit avec tant d'application , & de
bravoure pendant deux autres
années , qu'elle ſe fit diſtinguer
dans toutes les occaſions qui ſe
preſenterent. Elle ſe battit même
dans un combat fingulier où elle
eut tout l'avatage ,& quoy qu'elle
ne puſt ſe défendre d'avoir de la
liaiſon avec quelques - uns de
ceuxde ſon Regiment, elle ſe tint
toûjours i bien ſur ſes gardes,
que perſonne ne s'apperceut de
ſon ſexe. Enfin ſon malheur vou-
Iut qu'étant dans un lieude Garniſon
, elle inſpira de l'amour à la
Fille de ſon hoſte. Elle creut
qu'elle en ſeroit quitte pour ſe
divertir ſecrettement des avances
que luy faiſoit cette Fille. Elle y
répondoit d'une maniere qui
donnoit lieu à des converſations
aſſez agréables, & ne s'imaginant
pas que la pudeur permiſt à la
GALANT.
133
Belle de pouffer les chofes , elle
rioit des vaines prétentions qu'elle
avoit formées , fans pouvoir
croire qu'elle deuſt jamais les
expliquer. En effet il ſe paſſa
quelque temps ſans que les marques
que cette Fille luy donnoit
de ſon amour , l'engageaſſent à
autre choſe qu'à des complaiſances
, & à quelques petits ſoins
qu'elle luy rendoit avec plaifir ;
mais enfin la paſſion de la belle
fut ſi violente , que ne pouvant
plus la moderer , elle découvrit à
àſon prétendu Amant, la réſolution
qu'elle avoit priſe de l'épouen
ſecret , ſi ſon Pere à qui elle
le priade la demander , ne vouloit
pas conſentir à leur Mariage.
L'aimable Guerriere qu'une déclaration
fi peu attenduë mettois
dans un fort grand embarras , ſe
creut obligée de faire ceſſer cét
136
MERCURE
amour aveugle qui l'expoſeroit
àdes perfecutions continuelles ,
fi elle ne luy faiſoit pas connoître
l'impoſſibilité où elle eſtoit
d'y répondre . Elle exigea d'elle
tous les fermens qu'elle jugea neceſſaires
pour l'obliger au ſecret ,
& luy dit enſuite qu'elle estoit
Fille comme elle , ce qu'elle ne
juſtifia que trop bien pour le repos
de la Belle. La connoiſſance
qu'elle eutde ſon ſexe la mit dans
un deſeſpoir inconcevable. Elle
ne pouvoit luy pardonner , d'avoir
entretenu ſon erreur un ſeul
moment ; & quelques conſeils
que luy donnaſt ſa raiſon , elle ſe
trouva incapable de s'en ſervir..
Ainfi bien loin de luy garder le
fecret , elle prit plaifir à le publier
, & fon amour ſe tournant
en haine , elle fit croire qu'elle
n'avoit déguiſé ſon ſexe que pour
GALAN T.
137
s'abandonner avec moins de retenuë
au libertinage & à la dé.
bauche. Le Commandant fut in-
= ſtruit de tout. Il la fit venir , &
elle luy avoüa ce qui l'avoit obli-
-gée à fuir de la Maiſon de ſon
. Pere , le conjurant de s'informer
- de tous ceux qui avoient eu quel-
= que pratique avec elle , s'ils.
avoient trouvé le moindre déreglement
dans fa conduite. Son
innocence fut juſtifiée , & elle
demanda avec tant d'inſtance
. qu'on la miſt dans un Convent ,
qu'elle y fut menée quelques
jours aprés . C'eſt où voſtre Amie
l'a veuë. Elle a appris d'elle-même
tout ce que je viens de vous
conter. Vous jugez bien qu'on
donna avis au Pere de toute fon
Avanture , & qu'il ne s'oppoſa
pas au deſſein d'une retraite qui
ferme la bouche à la mediſance.
138 MERCURE
J'ay oublié de vous dire , que
l'Aſſemblée generale du Clergé
de France a finy les Seances
qu'elle tenoit à Saint Germain
en Laye , & que les Prelats &
les Deputez qui la compoſoient
allerent à Verſailles le 21. du dernier
mois , prendre leur Audience
de Congé du Roy. Monfieur
le marquis de Blainville , Grand
Maiſtre des Ceremonies, & Monfieur
de Saintot Maiſtre des Ceremonies
, les y conduifirent , &
ils furent preſentez par Monfieur
le marquis de Seignelay Secretaire
d'Estat , qui avoit eſté les prendre
dans leur Sale. Monfieur le
Coadjuteur de Roüen porta la
parole , avec un fuccés qui répondit
à tout ce que cette Illuſtre
Aſſemblée en pouvoit attendre.
Ie vous ay promis que je re-

GALANT.
139
chercherois avec ſoin toutes les
particularitez qui regardent le
Mariage de Monfieur le Duc de
Bourbon , & de Mademoiselle de
Nantes , afin de vous en donner
une Relation exacte; mais il eſt
bien difficile qu'il n'échape quelques
circonstances de tout ce qui
a précedé , accompagné , & fuivy
l'Union de ces deux Auguſtes
Perſonnes . Le Roy ne fait rien
qui ne marque fa Grandeur ;
Monfieur le Duc eft galant &
- magnifique , & tous ceux qui
touchent de prés au jeune Prince
&àla jeune Princeſſe que le
Mariage vient d'unir , aiment la
belle dépenſe. La Liberalité leur
eſt naturellesils n'épargnent rien
lors qu'il s'agit d'affaires d'éclat,
&il ſemble que le bon gouſt ſoit
né avec eux. Jugez aprés cela ,
s'il m'a pû eſtre facile de ramaf-
1
140
MERCURE
fer toutes les circonstances qui
ont rapport à ce Mariage ; mais
il y a plus encore , c'eſt qu'il s'eſt
fait avec un tel agrément , &
tant de joye de toute la Cour ,
que chacun en ſon particulier a
contribué autant qu'il a pû , à
l'éclat de cette Feſte , par des
Habits magnifiques, par des marques
de réjoüiffance , & meſme
par de ſomptueux repas , accompagnez
de divertiſſemens . Avant
que d'entrer dans ce détail , je
vous diray que Monfieur le Duc
de Bourbon eſt un jeune Prince,
qui commençant à entrer dans le
monde , n'y a fait encore aucun
pas qui n'ait marqué avec avantage
qu'il foûtiendra dignement,
& l'Auguſte Nom qu'il porte , &
la gloire des grands Hommes
qu'il a pour Ayeux. Il s'est fait
admirer dans ſes Etudes , & il
GALANT.
141
n'en eſtoit pas encore forty , qu'il
a brillé dans ſes Exercices. Ainfi
l'on peut dire qu'il y a paru habile
dans un temps où l'on en
voit peu qui ayent commencé
un ſi penible travail. Si fon application
luy a donné de l'adreſſe ,
le Sang de Bourbon , & le defir
de la gloire , luy ont donné la
force qu'il luy manquoit. Sa bonne
grace jointe àtoutes ces choſes
, l'a fait admirer dans le Carrouſel;
& il y a receu des applaudiſſemens
ſi publics , qu'ils ont
eſté entendus de toute l'Affemblée.
Un Prince ſi accomply,dans
un âge où les autres n'ont pas encore
reſpiré l'air du monde , meritoit
d'eſtre uny àune Princeſſe
| toute parfaite. Il l'a trouvée en
Mademoiselle de Nantes , qui ,
quoy que plusjeune que ce Prince
, a tout l'eſprit & toutes les
142
MERCURE
grandes qualitez que l'on pourroit
ſouhaiter dans une Princeſſe
beaucoup plus âgée. Elle ſçait
plufieurs fortes de Langues ; ſes
reparties font promptes & vives
fur quelque ſujet que ce puiſſe
eſtre , & elle attire l'admiration
de tout le monde , par la grace
&la juſteſſe avec laquelle elle
danſe. Ce n'eſt point à cauſe que
j'ay à vous entretenir de ſon mariage
que je vous en parle de
cette forte. Si vous voulez bien
vous ſouvenir de pluſieurs de
mes Lettres , vous connoiſtrez
que je vous ay fait la peinture
de toutes ces choſes en divers
endroits , & dans les temps où
cette Princeſſe ſurprenoit toute
la Cour en les faifant éclater.
C'eſt ce qui fait voir que la flaterie
n'a aucune part à ce que je
dis.
GALAN T.
143
1
Avant la Ceremonie des Epouſailles,
Monfieur le Ducde Bour
bon fit un Preſent à Mademoifelle
de Nantes , digne de la magnificence
&de la galanterie du
Sang dont ce Prince fort.
Une maniere de Table de demy
pied de haut , & qui pouvoit
eſtre poſée ſur une Table d'une
hauteur ordinaire , portoit dans
fon milieu une machine d'Or
phévrie toute à jour , élevée environ
de huit pouces , ſoûtenue
par pluſieurs petits pieds antiques
, & entourée d'une Campane
ornée d'Attributs ſur le Mariage
que l'on eſtoit preſt de faire.
Cette Campane bordoit le
haut de la Corniche. Sur le milieu
de cette machine il y avoit
I une élevation qui portoitun petit
Baſtiment de criſtal de roche ,
couvert en dôme ſurbaiffé , &
744
MERCVRE
orné de huit colomnes de criſtal.
Les enchaſſures d'orphévrie , &
le corps de l'Architecture de ce
petit Baſtiment de criſtal étoient
d'or. Au haut du dôme & en dedans
, pendoient en maniere de
chandeliers de criſtal deux pendans
d'oreilles de pendeloques
dediamans en cloches.Ils étoient
accompagnez d'une parure de
rubis & de diamans. Toute cette
machine euſt pû eſtre priſe pour
un des endroits délicieux du Palais
de Pſyché , puis qu'une Figure
d'or émaillé y repreſentoit
cette Princeſſe. Elle eſtoit couchée
, & regardoit ces Preſens
de la meſme ſorte que Pſyché
regardoit ceux de l'Amour , lors
que ce Dieu bornoit tous ſes
voeux au ſeul deſir de luy plaire.
Aux quatre faces de ce Bâtiment
, eſtoient quatre Caffettes
de
GALANT.
145
de cristal , dans chacune defquelles
il y avoit un Bracelet, des
Boucles de Ceintures , de Jartieres
& de Souliers de Pierreries ;
ſçavoirdes Diamans brillans dans
la premiere; dans la ſeconde des
Rubis & des Diamans , dans la
troifiéme des Emeraudes & des
Diamans ; & dans la quatrième
de toutes fortes de Pierreries ,
avec des Bracelets de Perles ,&
plufieurs petites Boucles d'oreil-
• les de Diamans , & d'autres de
- toutes fortes de Pierres de couleur.
Des Conſoles d'Orfevrie portoient
les Anglesdu Bâtiment du
milieu ; & fur chacun de ces
Angles qui avançoient entre les
Caffettes de criſtal , eſtoient éles
vées quatre Vrnes d'or ſur de
petits Socles. Le haut de ces Vra
nes eſtoit en forme de dôme ; il y
Aoust 1685 . G
146
MERCURE
(
avoit dedans des eſpeces de Baguiers
de velours noir , remplis
de Bagues de Diamans brillans ,
de pluſieurs Diamans de couleur
, & de toutes ſortes d'autres
Pierres .
Il y avoit auſſi huit vaſes de
Cryſtalde Roche ; ſçavoir deux
de chaque coſté des quatre Vaſes
d'or. Ils achevoient de remplir
les Angles du Bâtiment du
milieu ; les Bouchons de ces Vaſes
eſtoient d'or , & fur chaque
Bouchon il y avoit un Diamant
brillant .
La machine d'Orfévrerie qui
portoit tous ces Bijoux , faifoit
un plan extraordinaire , & qui
s'accommodoit à la ſituation de
toutes ces pieces. Toute cette
machine enſemble eſtoit portée
dans le milieu d'une maniere de
Table , haute de fix pouces . Elle
GALANT. 147
eſtoit ſoûtenuëpar des pieds d'argent,&
ornée autour de Points
d'Eſpagne , & autres agrémens
qui formoient des Feſtons .
Sur la meſme Table au defſous
de cette machine d'argent ,
il y avoit huit Corbeilles ; fçavoir
, quatre carrées , vis à vis de
chacune des faces de la grande
Machine , & quatre ovales ſur les
Angles ; mais qui ne cachoient
rien de toute la Machine du mi-
- lieu , qui eſtoit plus élevée que
Fces Corbeilles . Elles eſtoient toutes
de Brocard d'or , brodé d'argent.
Deux des grandes étoient
remplies d'Eventails , & les deux
autres de Jartieres de tiſſu d'or ,
& d'argent de toutes couleurs.
Il y avoit dans chacune des petites
, un Etui de Velours vert,
ſur lequel eſtoient des Bijoux de
Velours vert de toutes façons.
G 2
148 MERCURE
Chaque Etuy cachoit un Tablier
à travailler , de Taffetas vert ,
brodé d'or paſſé , & garny aux
poches de Boutons de Diamaus
brillans , avec tous les Etuis d'or,
garnis de ſemblables Diamans ,
&attachez à la ceinture du Tablier
avec de petites chaînes d'or .
Aux deux bouts de cette Table
eſtoient encore deux grandes
Corbeilles de Brocardd'or brodé
d'argent , & remplies de Gands
garnis , de Bas de Soye &de Rubans.
Ledeſſus de laTable qui portoit
toutes ces choſes , eſtoit
brodé d'or ſur un fonds de Velours
cramoiſy , avec des compar
timens de Rabeſques , dont la
broderie eſtoit plus relevée , &
en chaſſoit les Corbeilles ; de
forte qu'en les levant , on voyoit
les places de chacune. D'autres
GALAN T.
149
ornemens rempliſſoient ces places
; mais la broderie en eſtoir
plusplatte , afin que les Corbeilles
poſaſſent mieux deffus.
Cette Table faiſoit un plan
ſuivant l'arrengement des Cor.
beilles quarrées ou ovales , &
- ces Corbeilles en formoient un
qui s'accommodoit à la Machine
du milieu .
L On peut juger par la beauté,
& par la richeffe de ce Preſent ,
$ de toutes les choſes qui ont regardé
ce Mariage , & que la galanterie
& la magnificence n'y
- ont pas manqué.
1
Ie ne dois pas oublier , en vous
- parlant des Pierreriesqui faiſoiét
la principale partie de ce ſuperbe&
riche Prefent , que le Roy
en a donné plufieurs parures
d'un tres grands prix à Mademoiſelle
de Nantes , outre les
D3
150 MERCURE
avantages qu'il a faits à cette
Princeffe , & les biens , Charges
& Gouvernemens , dont il
luy a plu de gratifier ces deux
Auguſtes Epoux.
La Cerémonie des Fiançailles
ſe fit le 23.de luillet dans le
grand Salon de l'Appartement
du Roy. Toute la Maiſon Royale
s'y trouva , auffi bien que tous
les Princes,& Princeſſes du Sang
quiy avoient eſté invitées. Monfieur
le Duc de Bourbon &Mademoiselle
de Nantes , y furent
conduits par Monfieur le Marquis
de Blainville , Grand Maiſtre
des Cerémonies , qui avoit
auparavant eſté prendre ce Prin
ce & cette Princeſſe , chacun
dans leur Appartement.
Monfieur le Duc de Bourbon
, avoit un habit de brocard
d'or à fonds brun , avec de grofGALANT.
fes Fleurs d'or frifé , & tellement
relevées , quelles faiſoient
le meſme effet de la broderie.
L'habit de Mademoiselle de
Nantes eſtoit de Taffetas noir en
- broderie d'or , & doublé de Taffetas
couleur de feu , auſſi brodé
d'or. Quantité de Diamans cou
vroient le corps & les manches.
La Ceinture de la lupe , & le
retrouffis eſtoient de Diamans ,
la lupe de deſſous eſtoit de Bro-
- card d'argent brodé d'or , & cet
te broderie eſtoit liſerée de cou-
- leur de feu . Sa Mante dont la
- queuë eſtoit de ſix aulnesde long,
eſtoit de gaze d'or , & portée par
- Mademoiselle de Blois .
t
Le Roy avoit un habit brodé
d'argent , enrichy de Boutons de
Pierreries ., Son Baudrier & fon
Epée en étoient auffi garnis. Sa
Majesté ſe mit au bout de la Tat
G4
152
MERCVRE
ble qui avoit eſté dreſſée pour
cette Cerémonie.
Monſeigneur le Dauphin ,
Monfieur , Monfieur le Duc de
Chartres , Monfieur le Prince ,
Monfieur le Duc du Maine , &
Monfieur le Comte deThoulouze
ſe rangerent à la droite du
Roy Madame la Dauphine , ма-
dame , mademoiselle , madame la
Grande-Ducheffe de Toſcane ,
Madame la Ducheſſe, Madame la
Princeſſe de Conty,Mademoiselle
de Bourbon, mademoiselle d'Anguien
, Mademoiselle de Condé ,
Mademoiselle de Blois,& madame
deVerneüil veuve d'un Prince legitimé
de France, ſe placerent à la
gauche.le n'entreray dans aucun
détailde leurs habits,la defcriptio
en ſeroit ſeule auffi longue que
toute maRelation.Imaginez- vous
tout ce que la Broderie , & les
GALANT.
153
plus riches Brocards d'or , tous
1 differemment ornez de Pierreries
, peuvent former de plus
éclattant , & vous aurez encore
de la peine à vous bien reprefenter
le brillant effet que produifoit
l'ébloüiſſant amas de ces diverſes
richeſſes , tant il ſembloit
que chacun euſt pris plaiſir à ſe
parer à l'envy pour faire honneur
à la Feſte ,& pour marquer
la fatisfaction qu'il avoit de ce
- Mariage. Tous ces princes& ces
Princeſſes formerent un cercles
- & Monfieur le Duc de Bourbon
= & Mademoiselle de Nantes , ſe
rangerent auprés de la Table ,
■ au bout de laquelle estoit leRoy.
Monfieur le Marquis de Seignelay
Secretaire d'Etat & de la
Maiſon du Roy , fit la Lecture
du Contract , Monfieur Colbert
deCroiſſy , Miniſtre & Secretai
G
154
MERCURE
re d'Etat , eſtant preſent. Monſieur
de Seignelay preſenta enſuite
la plume à Sa Majesté , qui
le ſigna , aprés quoy il fut figné
par Monſeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine, Monfieur,
Madame , Monfieur le Duc de
Chartres , Mademoiselle , Madame
la Grande Ducheſſe de Tofcane
, Monfieur le Prince , Monfieur
le Duc , Madame la Ducheſſe,
Monfieur le Duc de Bourbon
, Madame la Princeſſe de
Conty , Mademoiſelle de Bourbon
; Mademoiſelle d'Anguien ,
Mademoiselle de Condé ,Monſieur
le duc du Maine , Monfieur
le Comte de Tholouſe,Mademoiselle
de Nantes , Mademoiſelle
de Blois , Madame la
Ducheſſe de Verneüil.Aprés que
le Contract eut eſté ſigné ,Monfieur
l'Eveſque d'Orleans , pre
GALANT.
155
mier Aumônier du Roy , fit la
Ceremonie des Fiançailles. Il
eſtoit en Camail & en Rochet
avec l'Etole. Cette Ceremonie
eſtant achevée , on ſe rendit à
Trianon , où le Roy donna à
Souper à toute la Maiſon Royale
,& aux Seigneurs&Damesde
la Cour. Ily eut auparavant une
Promenade ſur le Canal , que
l'on trouva tout couvert de Chaloupes
, Gondoles , Yacs , &
autres fortes de Bâtimens parez.
La Chaloupe où ſe mit
le Roy , eſtoit garnie deDamas
bleu , avec de grandes Creſpines
d'or. Les Carreaux estoient de
meſme, & les Tapis de Perſe , à
fonds d'or . La Chaloupe de Monſeigneur
le Dauphin , eſtoit de
Damas cramoiſy , & enrichie de
frange d'or. Monfieur en avoit
une de Damas vert , avec des
G6
156 MERCURE
franges or & argent. Celle de
Madame eſtoit aurore , avec des
franges d'argent. Toutes ces
Chaloupes avoient des Carreaux
demeſme Damas , avec de riches
Tapis. La Muſique eſtoit dans
un Vaiſſeau qui ſuivoit la Chaloupe
du Roy , & cette Chaloupe
de Sa Majesté eſtoitenvironnée
de toutes les autres. Les
hommes ſuivoient à cheval le
long du Canal , magnifiquement
veſtus. On y voyoit auſſi un
grand nombre de Caroffes , &
une affluence de peuple extraordinaire
. Pendant cette Promenade,
on eut le plaifir d'entendre
tout ce qu'il y ade plus belleMuſique
dans tous les Opera deMonſieur
de Lully . On arriva ſur les
neuf heures du ſoir aTrianon.
Le Roy monta par le degré du
Iardin,dont lesBerceaux étoient
GALANT.
157
de Chandeliers de criſtal . Il y
avoit dans les quatre Cabinets
qui les terminent , quatre Tables
de vingt- cing couverts chacune.
Le Roy en tenoit une , & Monfeigneur
le Dauphin,Monfieur &
Madame,tenoient les trois autres.
Il y en avoit auſſi deux dans le
Chaſteau pour les Seigneurs. Au
fortir de Table , le Roy fit quelques
tours de Jardin , & il retourna
ſur l'eau par le meſme degré
par lequel il eſtoit venu. La nuit
eſtoit affez ſombre, & cependant
le Canal ne laiſſoit pas de paroiſtre
fort brillant. Le réflechiſſement
des lumieres qu'on ne pouvoit
encore découvrir, le faifoit
paroiſtre comme une glace toute
lumineuſe. Quoy que l'on en
ſoupçonnaſt la cauſe, on n'en fut
éclaircy que lors qu'on fut à la
croiſée du Canal , d'où l'on con158
MERCURE
nut que le Château étoit éclairé
depuis le haut juſqu'au bas. Je
croy qu'il eſt à propos de vous
dire , qu'on appelle la croiſée du
Canal , l'endroit où l'on détourne
en revenant de Trianon , &
đoù l'on commence à découvrir
le Château de Versailles . Les
lumieres dont il étoit éclairé
étoient vives. On les nomme
ainſi lors qu'elles font découvertes
, &qu'elles ne ſont pointdans
des verres , ou derriere des papiers
ou toilles peintes & huilées
, qui faiſoient les anciennes
Illuminations , & dont on ſe ſert
peu aujourd'huy , fi ce n'eſt
qu'on les mefle avec les lumieres
vives. Celles qui faifoient briller
le Chaſteau de Verſailles , en profiloient
toutes les Corniches , &
marquoient l'Architecture . La
Galerie meſme qui occupe toute
GALAN T.
159
la face du Chaſteau qui donne
dans le Jardin , eſtoit éclairée par
dedans comme aux jours où l'on
tient Appartement , & ces lumieres
qui n'eſtoient veuës qu'au
travers des vitres , formoient un
corps plus reculé & moins vif
que celuy de l'Architecture , ce
qui faiſoit une agreable union.
Toutes les Rampes & les Efcaliers
de la Fontaine de Latone
étoient éclairez de lumieres telles
qu'eſtoient celles du Châ
teau ; ce qui les faiſoit paroître
du Canal comme un gros piedd'eſtal
de feu qui portoit leChâ
seau. A l'autre bout du Canal
qui donne dans la campagne , on
vitune Piramide de feu , formée
par ſept on huit mille lumieres ,
dont chacune étoit groſſe comme
un flambeau . Cette Piramide
avoit prés de cent coiſes de
160 MERCURE
face , & fa hauteur eſtoit pro
portionnée à ſa largeur. Il y avoit
ſur la pointe de cette Piramide
une boulede feu d'environ vingt
pieds de diametre. On tira de
derriere cette Piramide environ
vingt mille fuſées. Elles eſtoient
diſpoſées de telle ſorte qu'elles
paroiffoient partir de la boule
qui eſtoit ſur la pointe. On tira
d'abord pluſieurs groſſes fuſées
les unes aprés les autres , qui
produiſirent de differens & nouveaux
effets. Enſuite elles partirent
par trois , quatre , cing ,
& fix douzaines à la fois , & augmenterent
toûjours juſqu'au
dernier partement , qui fut de
neufà dix mille enſemble ; ce
qui fit une voûte de lumiere au
deſſus de Verſailles &des environs.
Aprés qu'on eut admiré la
GALANT. 16г
beauté & les effets de ce prodigieux
amas d'artifice , le Roy
remonta en Caleche, & retourna
au Château par le lardin. Tout
ce qui estoit ſur la route de Sa
Majesté , brilloit d'une infinité
de lumieres , & principalement
P'Allée des Cascades , la grande
Piece du bas de cette Allée , &
laPyramide d'eau qui eſt au haut
de la meſme Allée. Le feu paroiffoit
au travers de ſes Napes , &
Ton voyoit au deſſus au lieu du
gros jetd'eau , un gros boüillon
de lumieres. La face du Château
eſtoit illuminée de ce coſté là,
de la meſme maniere que celle
qu'on avoit admirée du Canal;
de forte qu'on ne voyoit que des
enfilades de lumieres , au bout
deſquelles le Chaſteau paroiffoit
comme une Montagne de feu ;
on y rentra à une heure aprés
minuit.
162 MERCURE
১ La Ceremonie des Epouſailles
ſe fit le lendemain 24. Juillet à
une heure apres midy. Monfieur
de Saintot alla prendre Monfieur
le Duc de Bourbon dans
fon Appartement , & le mena à
celuy de Mademoiſelle de Nantes.
Il les conduifit enſuite dans
la Galerie , où Madame la Dauphine
attendoit le Roy. On alla
de là à la Chapelle , chacun en
fonrang.
L'habit de Monfieur le Duc
de Bourbon eſtoit brodé d'or, fur
un fond de gros de Naples noir..
Ledeſſein de cette broderie eſtoir
d'une invention toute nouvelle,
Un bord d'un quartier de haut
regnoit autour du Manteau. La
broderie en eſtoit fort particuliere
, & compoſée de deux manieres
d'ornemens qui ſe contraſtoient.
Le fond de l'étoffe faifoie
1
GALANT. 163
}
en quelques endroits le fond des
ornemens , & en d'autres l'or faifoit
le fond , & l'étoffe les ornemens
, & dans les endroits où
elle en ſervoit , elle estoit ornée
d'Emeraudes & de Diamans enchaſſez
dans de petits ornemens
de broderie relevée. Tous les ornemens
du rebord de ce Manteau
estoient brodez de Perles
& les milieux des grands Fleurons
eſtoient ornez de plus grofſes
Perles , qui tournoient fuivant
les Tiges. Tout le plein du
Manteau estoit d'un ornement
pareil ; mais un peu plus petit-
Le revers eſtoit auffi d'une broderie
des plus riches.Les Chauſ
ſes estoient comme le Manteau
&le Pourpoint eſtoit blanc &
brodé d'or ; mais plus délicatement
. Le Cordon du Chapeau
de ce Prince eſtoit de gros Dia
mansa
164 MERCUR E
Mademoiſelle de Nantes avoit
un habit de Brocard d'argent ,
chamarré de Dentelles d'argent
pliffées , & tout ſemé de Rubis
& de Diamans , & le Corps& les
Manches en estoient entierement
couvertes , de meſme que
celuy des Fiançailles. La Jupe
de deſſous eſtoit de Brocardd'argent
, chamarrée de Dentelles
d'argent pliffées , entre leſquelles
eſtoientdes Boutonnieres d'Emeraudes
& de Diamans. Les
parures de teſte étoient aſſorties
aux Pierreries de l'habit .
Il ſeroit difficile de bien décrire
l'habit du Roy. La broderie
en eſtoit or& argent , & faite exprés
pour placer les Pierreries
dont il eſtoit tout feme ,de forte
qu'il paroiffoit qu'il fuſt tout brodéde
ces Pierreries .
Ie ne vous parleray point icy
GALANT. 165
des places que chacun occupa
dans la Chapelle , vous les ayant
dėja marquées dans les Relations
du Mariage de la Reyne d'Eſpagne,
&de celuy de Madame de
Savoye . La Muſique de la Chapelle
chanta pluſieurs Motets
pendant la Meſſe, & à l'Offertoire
Monfieur le Marquis de BlainvilleGrand
Maiſtre des Cerémonies
avertit Monfieur le Duc de
Bourbon d'aller à l'Offrande. Ce
Prince aprés avoir fait une revérance
à l'Autel , & une au Roy,
baiſa l'Anneau de l'Eveſque , &
luy preſenta un Cierge garny de
pluſieurs pieces d'or , qu'il avoit
receu du Grand Maiſtre des Cerémonies
, celuy- cy l'ayant pris
des mains de Monfieur Duché ,
Controlleur Genéral de l'argenterie
en année. Les meſmes Cerémonies
furent obſervées pour
166 MERCURE
Madame la Ducheſſe de Bourbon
, qui alla enſuite à l'Offrande.
Après le Pater , meſſieurs les
Abbez du Breüil & Milon , Aumôniers
du Roy , tous deux en
Rochet & en Manteau long ,
étendirent un Poële de Brocard
d'argent ſur la teſte de Monfieur
le Duc & de Madame la Ducheſſe
deBourbon , pendant que monſieur
l'Eveſque d'Orléans acheva
la Cerémonie des Epouſailles .
La meſſe eſtant finie , le Curé de
la Paroiſſe de Verſailles prefenta
au Roy le Regiſtre des mariages
, qui fut ſigné par Sa Majesté,
Monſeigneur le Dauphin , madame
la Dauphine , Monfieur , ма-
dame , Monfieur le Prince, Monſieur
le Duc , Madame la Duchefſe
, & Monfieur le Duc & madame
la pucheſſe de Bourbon . Au
fortir de la meſſe , on remonta
GALANT.
167
dans le meſme ordre qu'on eſtoit
venu , excepté que mademoiſelle
de Nantes , pour lors madame
la Ducheſſe de Bourbon , prit ſon
rang aprés Madame la Ducheſſe.
A huit heures du ſoir , le Roy ſe
trouva dans ſon grand appartement
, où toute la Cour ſe ren.
dit. Ie ne vous parle point de la
magnificence de cet appartement
; elle eſt generalement
connuë ,&je vous en ay envoyé
une deſcription particuliere. On
alla enſuite ſur le grand degré
de marbre. Toutes les Dames ſe
partagerent dans les deux Tribunes
,& tous les Hommes fur
les Rampes. La muſique eſtoit
en bas , & divertit juſques àdix
heures qu'on alla ſouper. La Table
eſtoit dans la grande Salledes
Gardes du Corps. Cette Salle
eſtoit tenduë d'une riche Tapif
1.68 MERCVRE
ſerie rehauſſée d'or , qui repreſentoit
l'Hiſtoire de Henry III.
Il y avoit à ce ſouper ,
Le Roy ,
Monseigneur le Dauphin .
Madame la Dauphine.
Monfieur.
Madame.
Monfieur le Duc de Chartre.
Madame la grande Ducheſſe.
Monfieur le Duc....
Madame la Ducheſſe.
Monfieur le Duc de Bourbon.
Madame la pucheſſe de Bourbon.
Mademe la Princeſſe de Conty.
Mademoiselle de Bourbon .
Monfieur le Duc du mayne.
Monfieur le Comte de Thoulouze.
Mademoiselle de Blois.
Madame le Ducheſſe de Verneüil.
Et
GALANT. 169
Et quatre-vingt Perſonnes de
la premiere qualité.
Il y eut quatre Services , & le
grand nombre de mets & de
Conviez n'empefcha pas le bon
ordre , & que l'abondance ne
paruſt avec la magnificence. Au
fortir de la Table, on revint dans
le grand Appartement du Roy,
où Monfieur l'Eveſque d'Orleans
benit le lit , puis on deshabilla
les mariez . Le Roy donna la
Chemiſe à Monfieur le Duc de
Bourbon , aprés qu'elle luy eut
eſté preſentée par Monfieur le
Duc , & Madame la Ducheſſe la
preſenta à Madame la Dauphine,
qui la donna enſuite à Madame
la Ducheffe de Bourbon. Le Roy
fitl'honneur à cette Princeſſe de
la viſiter le lendemain dans le
meſme Appartment de Sa Majeſté
, où elle avoit couché. Elle
Aoust 1685 . H
170 MERCURE
receut le meſme honneur de
Monſeigneur le Dauphin , & le
Complimens de toute la Cour,
& le foir elle alla ſouper chez
Monfieur le Prince , où on luy
donna le divertiſſement d'entendre
chanter des Vers que monfieur
l'Abbé Geneſt avoit compoſez
ſur ſon mariage , & dont
je vous feray part àla fin de cette
Relation. La Muſique étoitde M.
de la Lande , l'un des maiſtres de
Muſique de la Chapelle du Roy .
Le leudy , monſeigneur le
Dauphin donna un grand Soupé
dans ſon Appartement , & l'on
chanta enſuite l'Idille que je
vous ay envoyé en vous parlant
du divertiſſement de Sceaux.
Le Samedy le Roy alla diſner
à marly . Il y mena Madame la
Ducheſſe de Bourbon , Madame
la Princeſſe de Conty , & les DaGALANT.
171
mes qui estoient neceffaires pour
le petit Balet , que l'on y dança
le ſoir devant Madame la Datphine
, qui y vint ſouper avec un
grand nombre de Dames. Les
Vers de ce divertiſſement étoient
de Monfieur Moret , Valet de
Chambre de cette Princeſſe , &
la muſique de Monfieur de la
Lande. Madame la Duchefſe de
Bourbon , & madame la Princefſe
de Conty , dancerent des entrées
dans les Intermedes , &
l'une & l'autre s'y firent admirer
par leur bonne grace , & par la
juſteſſe de leur dance.
Le Dimanche Monfieurdonna
une grande Feſte à Saint
Cloud. Il y eut Collation , Muſique
, leu , Promenade , Bal ,
Souper , & Comédie. Il s'eſt fait
encore beaucoup d'autres Feſtes
devant & aprés ce Mariage , &
H 2
172
MERCURE
quiy ont toutes rapport par la
joye que la Cour a fait paroiſtre,
& par les marques d'amitié que
le Roy a données aux Mariez .
Quoy qu'il femble que rien ne
ſe puiſſe ajoûter à l'éclat dont la
Cour brille ordinairement on
,
و
peut dire que pendant quatre ou
cinq jours elle a paru avec
une magnificence extraordinaire.
Toutes les Perſonnes diſtinguées.
ont fait faire des habits tres- riches
, pour honorer cette Feſte ,
en y paroiſſant avec éclat. On
ne peut rien s'imaginer de plus
beau que ceux de Monfieur le
Duc de Bourbon ; ce Prince en
ayant changé de trois; ou quatre
en broderie , qui ont eſté beaucoup
moins eſtimez par leur richeſſe
, que par leur travail, &
par la nouveautéde leur deſſein;
mais on ne doit pas en eſtre ſurGALANT.
173
pris , puis qu'on ne fait riendans
cette Maiſon ſans ſe diftinguer,
de quelque nature d'affaire dont
il s'agiſſe.
Je ne vous diray rien davantage
de ce qui regarde la Princeſſe ,
touchant ces fortes de chofes,
puis qu'il eſt aiſe de s'imaginer
qu'on les a portées au plus haut
point,& que je n'en pourrois dire
aſſez . Monfieur le Prince , qui
fait ſon ſejour ordinaire dans ſa
délicieuſe Maiſon de Chantilly,a
demeuré pluſieursjours àlaCour,
avant& aprés ce Mariage & il y a
paru méme avec éclat,pour marquer
la fatisfaction qu'il en avoit.
Ie ne puis m'empeſcher de
dire icy , que Monfieur le Duc
a fait faire pluſieurs Carroffes
magnifiques, entre leſquels celuy
du Corps eſt d'une invention
auſſi galante que riche. Ler orne-
1
H3
174
MERCURE
*
mens y ſont ſans confufion , &
d'une maniere nouvelle. Il y a
meſme des choſes ſingulieres,
& qui doivent ſurprendre , parce
qu'elles ne ſont pas ordinaires
aux autres Carroſſes. Toute la
Ferrure eſt d'or mouluauſſi bien
que les Clouds; & tous les ornemens
de Cuivre , avec la dorure
de la Sculpture ſont d'or bruny
qui réſiſte à l'eau . Le Secret en
aeſté trouvé depuis peu , & l'on
ne s'en eſtoit point encore ſervy..
Ie ne vous dis rien des attelages
de tous ces Carroffes , dont les
Chevaux estoient d'une tresgrande
beauté. L'Epithalame qui
fuiteſtde Monfieur l'Abbé Geneſt
, dont je viens de vous parler.
Il a fait quantité d'autres.
beaux Ouvrages , dont les grands
fuccez ſont connus de tout le
monde.
175
EPITHALAME
POUR LES NOPCES
DE MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON ,
ETDE
MADEMOISELLE DE NANTES.
TROUPES DE DIVINITEZ DE
VERSAILLES , TROUPE DE
JEUNES NYMPHES , TROUPE
DE JEUNES NYMPHES .
V
UN DIEU chante,
Oicy les momens defirez .
Venez , charmant Himen,venés,doux
Himente ;
Allumez vos flambeaux facrez.
H 4
176 MERCURE
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez charmant Himen,venés,doux
Himenée.
CHOEUR.
Heureux Amans ! Nuitfortunée !
Venez,charmant Himen,venés,doux
Himenée,
LE DIEU.
Couronné defleurs immortelles
Triomphez avec les Amours ;
Amenez des plaiſirs qui renaiſſent
toûjours ,
Des tendreſſes toûjours nouvelles.
Chantez , Silvains , Nymphes ,
chantez ,
La jeune Epouse &ses Beautez,
Lejeune Epoux &Sa Conqueste.
Jamais en defi beaux lieux
Uneſi belle Feste.
N'affembla les Dieux.
LE CHOEUR .
Jamais en defi beaux lieux
GALANT. 177
Unesi belle Feste
N'affembla les Dieux .
LE DIEU & LE CHOEUR .
Venez , charmant Himen , venez ,
doux Himenée.
Quels doux plaisirs préparez- vous
Aces jeunes Epoих?
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez, charmant Himen , venez ,
doux Himenée.
LES DIVINITEZ DE
Verſailles danſfent,& l'on chante
ce Menuet.
Rienn'estsi doux
Que l'Himen qui vous lie ,
Rienn'est si doux
Pour deux jeunes Epoux.
Ofort heureux ! & douceur infinie
Pour deux coeurs l'un de l'autre
charmez!
Ofort heureux ! ô douceur infinie
Quand ces Næoeuds par l'Amour
font formez
Η
178
MERCURE
UNE JEUNE NYMPHE .
ſe détache de ſa Troupe , & chante.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous semble cruelle !
Tu viens ravir ànos jeux innocens
LaDeeffe
De la Ieunesse.
Tu viens ravirà nos jeux innocens
Ses Attraits encore naiſſfans.
Verrons nous fans verfer des larmes
Qu'on nous enleve ſon coeur ?
Qu'on livrefi- toſt ſes charmes
Aux transports d'un jeune Vainqueur?
Quelle rigueur !
Feſte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelles !
LE CHOEVR .
Feſte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous sembles cruelle !
VN JEVNE SILVAIN
ſedétache aufſſi de ſa Troupe,& chante
GALANT.
179
Nymphes, ſi l'éclat deſes yeux
Alloit embellir d'autres lieux .
Vostre douleur feroit plus juste.
Mille Estats , mille Rois
Auroient brigué l'honneur de vivre
Sousfes loix;
Mais Loüis par un plus beau choix
Veut qu'elle orneſa Cour Auguste.
Ce Roy , l'Arbitre des Mortels ,
L'arreſte ſur ces bordspar des noeuds
eternels.
L'Amour le ſeconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sangdu monde
Quise meste & se réünit.
LE COEUR.
L'Amour le feconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sangdu monde
Qui se mesle&se réuniť.
UNE NYMPHE.
Comme en la plaine odorante
La Rofe Reine des fleurs ,
H6
MERCURE
Est vive & riante
Tant qu'une chaleur brûlante
N'offense point fes couleurs ;
De mesme une Beauté tendre
Conſerve un éclat charmant .
Tant qu'elle ſçait ſe defendre
Des ardeurs d'un jeune Amant.
VN SILVAIN.
Comme en ces lieux où la glace
Dure trop long- temps ,
FloreSans appas &fans grace
Languit au milieu du Printemps ;
Ainsi la Beauté la plus rare
Languit & ne peut charmer ,
Si l' Amour ne la pare ,
Et deſesfeuxne la vient animer.
CHOEVR DES NYMPHES .
Feſte que l'on trouvesi belle
Que tu noussembles cruelle !
VNE NYMPHE.
Un jeune coeur doit être épouvate
Des noeuds où l'Himen engage.
Peut on quitter l'avantage
D'une douce liberté ?-
GALANT. 181
Vn jeune coeurdoit estre épouvaté
Des noeuds ou l'Himen engage.
Penſe- t'on dans l'Esclavage
Trouver la felicité ?
Vn jeune coeur doit estre épouväté
Des noeuds ou l'Himer engage.
VN SILVAIN.
Nymphes, vous aurezvostre tour;
Quandpar ces plaintes-
Vous blâmés l'Himen &l'Amour,
Cefont des feintes .
Lefort quevousdéplore,z
EnSecret vous le defirez .
VN AVTRE SILVAIN.
Entre la crainte & le defir ,
Vne jeune Beauté curieuse& timide
Tremble au nom d'un Epoux qu'on
parle de choisir ,
Mais elle écoute avec plaisir.
En attendant que le choixſe decide
,
Son coeur laiſſe échaper plusd'un
Joupir
182 MERCURE
Entre la crainte& le defir.
VNE NYMPHE..
Folleerreur !
SILVAIN.
Feintes vaines !
NYMPHE .
Trompeurs lugemens !
SILVAIN .
Faux Sentimens !
NYMPHE.
Redoutables chaines !
SILVAIN.
Noeuds charmans !
ENSEMBLE.
Noeuds cruels ! Redoutables chaînes !
Noeuds charmās!Agreables chaines !!
LE DIEV qui a chanté le premier.
Cedez Nymphes,rendez -vous.
Vniſſons tous nos voix,&chantez
avec nous..
De ces jeunes Amans le parfait
affemblage
Des Destins & des Dieux est
GALANT. 183
l'immortel ouvrage.
Celebrons ce noeudglorieux,
C'est l'Ouvrage immortel des De.
Stins& des Dieux .
LES NYMPHES& LES SILVAINS.
Celebrons ce noeud gloricux ,
C'est l'ouvrage immortel des Deſtins
& des Dicux.
LESNMYPHES & LES SILVAINS
danfent.
LESNYMPHES .
Divins accords ! celestes flames
LES SYLVAINS.
Heureux liens ! douces ardeurs !
LES NYMPHES.
Iamais des noeuds plus beaux
n'ont attaché deux ames.
LES SYLVAIN S.
Iamais de plus beaux feux n'ont
embrazé deux coeurs.
TOVS ENSEMBLE .
Iamais des noeuds plus beaux
n'ont attachédeux ames ,
184 MERCURE

Iamais deplus beaux feux n'ont
embrazé deux coeurs,
VN SILVAIN , VNE NYMPHE.
Quelles splendeurs les environ--
nent!
Que de Ris & de Ieux accompagnent
leurs pas !
Que d'attraits , de charmes
d'appas ,
De quels dons précieux les Graces
les couronnent !
VN SILVAIN & VNE NYMPHE.
A voir tant d'agremens
Nosyeux doutent toûjours ,
Si ce font deux Amans ,
Ou deux Amours.
VN SILVAIN & VNE NYMPHE.
Nos yeux doutent toûjours
Avoir tant d'agrémens .
Si se font deux Amours ,
Qu deux Amans .
TOYS ENSEMBLE
Repetent ce couplet des deux façons,
GALANT. 185
&l'on danſent dans les intervalles.
LE DIE V.
Nous qu'unfort immortelfixefur
ces rivages ,
Songeons qu'en leurs Deferts inconnus
&Sauvages
Nous estions ensevelis .
Mais aujourd'huy l'Olimpemême
Pourroit- ilfurpaffer cetteSplendeur
Suprême
Dont nos bords font embellis ?
VNE NYMPHE.
Rendons grace au Heros , qui de
ces grands spectacles
Charme nos eſprits & nos yeux,
VN SILVAIN .
Celebrons , beniſſons le Regneglorieux
Ounaiffent tant de Miracles.
VNE NYMPHE.
LOVIS est le Maistre des Rois ,
Ilfoûmet tout à l' Empire Fraçois .
On le craint, on l'implore, on le revere
, on l'aime.
186 MERCURE
Sa BontéSeule arreſteſes Exploits:
Plus grand par fes Vertus quepar
Son Diadéme ,
Vainqueur des Nations , & vain .
queur de luy- mesme .
LOVIS est le Maistre des Rois .
VN SYLVAIN.
6
Semblable au Dieu qui lance le
Tonnerre ,
LOVIS est le Maistre des Rois.
Tous les Dieux de la Terre
Obeiffent à ſa voix ;
Ils viennent àgenoux reconnoître
ſes Loix.
Semblable au Dieu qui lance le
Tonnerre ,
LOVIS est le Maiſtre des Rois .
VNE NYMPHE.
De cetteMajestéſurſonfröt reverée
Lajeune Epouse apris des traits ,
Et les Graces l'ont parée
De leurs divins Attraits.
GALAN T.
187
4
VN SILVAIN.
Le jeune Epoux animé
D'un Sang par la gloire enflamé ,
Plein des grāds Noms defa Race,
Du choix de ce grand Roy , de fes
Bontez charmé ,
Sent redoublersa belle audase ,
Et meſlera, bien toſt au gré de
tous ſes voeux
Les Lauriers de Bellonne aux
Mirthes amoureux .
CHOEVR .
Heureux Amans heureuſe destinée
Venezcharmant Himen,venez ,doux
Himenée.
TOVT DANSE
VNE NYMPHE & VN SILVAIN
chantent l'un apres l'autre .
Aquoy Sert la refiſtance ;
A quoy fervent les rigueurs ,
L'Amour doit sous sa puiſſance
Toft ou tard ranger vos coeurs ,
Sans le craindre ,
Sans vous plaindre .
188 MERCURE
Cedés, cedés àfes traits vainqueurs,
CHOEVR .
Heureux Amans heureuſedestinée
Venez , charmant Himen
doux Himenée.
, venez
VNE NYMPHE & VN SILVAIN
Venez jeunes Amans, que ces noeuds
pleins d'attraits
Qui commencent ſi.toft ne finiſſent
iamais ;
Que tous les jours les Deſtins favo
rables
Redoublent vos contentemens.
Vivez , viveztoûjours Amans ,
Tous les jours plus aimez , tous les
iours plus aimables ,
Que vos plaiſirsfoient auſſidurables
Qu'ilsfont charmans ;
Que les fiecles pourvous ne foient
que des momens ,
Vivez , vivezheureux Amans.
LES TROIS CHOE VRS .
Vivez, vivez, heureux Amans ,
GALAN T. 189
Qu'une flame fibelle
Soit immortelle ,
Que ces vives ardeurs
Aiamais , à iamais triomphent
vos coeurs.
Voicy deux Deviſes de Monſieur
Magnin , qui ont eſté faites
fur ce Mariage. Deux Palmiers
inclinez l'un vers l'autre ,
& fur leſquels le Soleil darde ſes
rayons.
HANC MENTEM SOL
IPSE FECIT .
Par un esprit Secret l'un vers l'autre
inclinez ,
S'ils paroiſſent épris d'une ardeur
innocente ,
De ces doux mouvemens la cauſe eſt
éclatante,
C'est l'aspect du Soleilqui les leur a
donnez
190
MERCURE
AVTRE DEVISE,
Le Soleil formant l'Arc - en
Ciel courbé fur deux Lys.
HOC FOEDERE LILIA
NECTIT.
Sous ce Signe qui les aſſemble ,
Par les foins de l'Aſtre du jour ,
La Gloire , la Paix & l'Amour
Semblent s'intereffer à les unir en-
Semble.
Dans le temps que je vous ay
parlé de l'Affaire de Tripoli, qui
fait un des grands Articles de
cette Lettre , je n'avois pas encore
le Plan de cette Place; je
l'ay receu depuis peu de jours ,
& l'ayant fait graver auſſi- toſt ,
je vous l'envoye , afin qu'en l'eGALANT
. 191
4
en
xaminant
vous goûtiez mieux
190 MERCURE
GALANT. 191
xaminant vous goûtiez mieux
le plaiſir qu'a deu vous donner
la Relation de ce que Monfieur
le Maréchal d'Eſtrées vient d'executer
. Ce Plan a eſté dreſſé
avec une entiere exactitude , &
je puis vous aſſurer qu'il n'y manque
riendece qu'y pourront ſouhaiter
les Curieux.
Le 10. de ce mois , Monfeigneur
le Dauphin partit de Verſailles
, pour aller prendre à Anet
le divertiſſement de la Chaffe .
Il y arriva ſur les onze heures .
Sa Table eſtoit préparée dans un
Salon qui eſt des plus beaux.
Elle estoit de quinze ou ſeize
Couverts. On ſervit fi -toſt que
ce Prince fut entrée , & à peine
le diſné fut-il finy qu'il monta
à Cheval , pour aller chaſſer
avec les Chiens de Monfieur le
Grand Prieur. On laiſſa courre
1192 MERCURE
1
un gros Cerf , qui aprés avoir
donné beaucoup de plaiſir , vint
ſe faire prendre à la Riviere , à
cent pas du Château. On l'apporta
dans la Court où l'on en
fit la curée. La nuit eſtant venuë
, Monſeigneur alla entendre
un Concert compofé d'une
douzaine des Perſonnes des plus
illuſtres. le ne dis rien du Soupé
qui fut magnifique. Ce Prince
avoit envoyé ſes Officiers à Anet.
Quoy que Monfieur le Duc de
Vendôme mangeaſt avec luy , il
avoit ſa Table ſervie délicatement
, & dont Monfieur l'Abbé
de Chaulieu faisoit tres-bien les
honneurs. Le lendemain Monfeigneur
le Dauphin alla courre le
Loup avec ſes Chiens , & ceux
de Monfieur le Duc de Ven
dôme . Cette Chaffe fut parfai
tement belle. Aprés qu'on eur
pris
GALANT.. 193
pris le Loup , dont la curée ſe fit
encore dans la Court du Chaſteau
, on revint diſner , & l'on
alla enfuite tirer dans le Parc , où
l'on trouva beaucoup de Gibier.
Il y eut encore Muſique le foir,
ainſi qu'aux deux jours ſuivans.
On paſſa le 12. à tirer matin &
foir. Le 13. il y eut chaffe du
Loup , & le 14. on courut le
Gerf. Monseigneur retourna ce
jour- là à Verſailles , où il arriva
fur les cinq heures.
Voicy quatre Couplets de
Chanſon fait in promptu l'un
des quatre ſoirs qu'il y eut Mufique.
Ils font ſur l'air des Zephirs
de Monfieur de Chambonniere.
Les deux premiers furent
faits par un Homme , que fon
eſprit ne diftingue pas moins
que ſa naiſſance & ſes Charges ,
& les deux autres par un Abbé
Aoust 1685. I
194
MERCURE
fort connu , & fort eſtimé dans
le beau monde.
"
Superba Anet , ornement de la
De nos Dauphins féiour iadis cheri.
Noftre LOVIS plus grand que vôtre
Henry ,
Vient embellir ces lieux deſa pre-
Sence, :
Redoublezdonc vostre magnificence
I
Lfaut charmer les yeux & les
oreilles ,
Chantres fameux , preparez luy des
Airs;
Quefa loüange éclate en vos Concerts.
Peintres , Sculpteurs,n'épargnez pas
vos veilles ,
Faites luy voirde nouvelles merveilles.
1 Ieux où jadis la
Ieux où jadis la Reyne de Cy
there
GALANT.
195
Vint établir fon Empire &fa Cour,
Souvenez- vous Seulement en ce jour,
Que ce Heros à qui vous devez
plaire ,
Aplus d'appas que l'amour&Sa
Mere.
Ous nos Bergers queesaprefence
T attire ,
Vont ranimer leurs amoureux defirs;
Nos Champs verront renaiſtre les
plaisirs ,
Et l'on verra fous cét heureux Empire
,
ChaqueAmarille avecqueſon Titire
Je vous ay mandez que Monfieur
le Duc de Saint Aignan
avoit eſté aggregé à l'Academie
de Padouë , avec de fort grands
honneurs. Voicy ce que Monſieur
Patin luy a écrit là-deſſus
de la part de ceux qui compofent
cette illuſtre Académie.
I 2
196 MERCURE
MONSEIGNEUR ,
L'honneur que vostre Grandeur
veut bien faire à l' Academie des
Ricovrati , a fait le mesme effet
dans toutes ses parties , que je l'avois
d'abord reſſenty , lors que mes
Amis me l'ont fait sçavoir. On y
estoit pleinement informé de vos heroïques
qualitez . On y sçavoit
qu'elles vous font aller de pair avec
ce Jules Cefar , qu'on ne reconnoit
pas moins dans la Republique des
Lettres , quedans l'Empire du monde
; mais on n'y avoit ofé efperer
qu'un Duc ở Pair de France , un
Protecteur de l'Academie d'Arles ,
& un Homme confideré de Loüis
LE GRAND , eust voulu meslerfon
Nom avec le nostre , & se venir
delafſer ſous les Lauriers de nostre
petit Parnaſſe , aprés en avoir tant
GALANT.
197
recueilly fur l'Olimpe. Auguste ne
dédaigna pas autrefois d'estre Conful
d'une petite Ville en Sicile ,
jene sçay que cet exemple de gene
reuſe modestie , qui ait quelque
rapport à la voſtre. Nôtre Acade
mie l'a admirée, & m'a donnéchar.
ge en mesme temps de remercier V.
G. de l'honneur qu'elle luy fait de
vouloir bien accepter le titred' Academico
Ricovrato , dont elle luy
envoye le témoignage . Elle prend
cette occafion de la prier d'estrefortement
perfuadée que l'Academie
Françoise ny celle d'Ailes n'auront
jamais pour V. G. ny plus d'estime
ny plus de respect qu'elle en a pour
vous , & que celles-là ne l'empor
teront sur la nostre , que par de
-plus grandes & de plus frequentes
occaſions de reconnoiſſance. Jefuis ,
Monseigneur,
1
D. V. G.
Le tres humble & tresobeyfant
ferviteur.
PATIN.
198 MERCURE
Les loüanges que l'on donne
icyàMonfieur de Saint Aignan ,
nedoivent pas vous ſurprendre.
On a raiſon de loüerce Duc , &
on le peut faire par tant d'endroits
, que fi l'on parloit de luy
aufli ſouvent que ce qu'il fait de
loüable donne ſujet d'en parler,
on ne finiroit jamais fur cequ'il
en faudroit dire. Il a fait depuis
un mois diverſes Chanſons , &
d'autres Ouvrages galant Inpromptu
, pour les plus Auguſtes Perſonnesde
la terre. On les a écoutez
avec beaucoup de plaiſir ;
mais comme ils ont eſté faits pour
des divertiſſemens de Cabiner,
&que cequ'on fait pour ces lieux
là en fort rarement, ils ne font pas
venu juſqu'à moy.
Monfieurdu Four, Profeſſeur
en Rhétorique au College
d'Harcourt , fit ſoûtenir le 10.de
GALAN T.
199
!
ce mois des Théſes fort fingulieres
.Monfieur Ricard fut le ſoûtenant.
C'eſt un jeune Gentilhomme
de Provence , âgé ſeulement
de quatorze ans. Il répondit ſur
toute la Rhetorique , ſur la Tragédie,
fur le Blaſon , ſur la Sphére
, ſur la Geographie , ſur l'Hi .
ſtoire Sainte & Prophane , fur
les Contradictions de l'Ecriture
touchant la Chronologie , & fur
d'autres matieres également curieuſes
& utiles. Il ſatisfit avec
tant de feu &t de netteté d'eſprit
à toutes les objections qui luy
furent faites , qu'on ne fut pas
étonné de luy voir faire à l'arrivée
de Monfieur le Nonce , une
courte , mais fort exacte récapitulation
de tout ce qu'il avoit
répondu aux difficultez qu'on
luy avoit oppoſées. L'Aſſemblée
eſtoit compoſée de pluſieurs Pré
14
200 MERCURE
lats ,& de quantité d'autres Per
ſonnes confiderables , qui a voüerent
qu'on ne pouvoit poffeder
plus folidement toutes ces matieres.
Quand je vous parlay de l'Action
que Monfieur l'Abbé de
Lorraine fit en Sorbonne il y a
un mois , j'oubliay de vous marquer
qu'il avoit eſté auparavant
à Saint Germain en Laye , où
il preſenta de ſes Théſes à
Meffieurs les Prélats & Députeza
de l'Aſſemblée Generale
du Clergé de France , aufquels
il fit un tres-beau Diſcours
Latin. Ce jeune Prince leur dit ,
Qu'il eust fouhaité avec paſſion ,
les avoir tous pour témoins des pre
miers eſſays de sa Theologie ; mais
qu'il n'avoit garde de les en prier ,
Sçachant de quelle importance
estoient les Affaires qui les occuGALANT.
201
!
poient , & qu'il s'agiſſoit du bien
de l'Eglife universelle , & des interests
du plus grand des Roys , qui
n'ayant point de defirs plus empref.
fez que de s'en montrer le Défenfeur,
que de la combler tous les jours.
de ſes bien - faits , & d'arracher
dans tout fon Royaume iusqu'aux
racines de l'Héreſfie , faiſoitfa pre.
miere affaire parmy tant d'autres
qui luy coûtoient tant de ſoins , de
reüßir dans ce loüable & pieux def.
fein. Il ajoûta , que ce grand Mo
narque avoit battu ſes Ennemis en
tous lieux , qu'il avoit mis une fin
auſſiglorieuse que surprenante, aux
guerres qu'il avoit euës en Flandre ,
en Allemagne , en Hollande , &
iusqu'en Affrique ; qu'ilavoitfecouxu
fes Alliez, & agrandy en meſme
temps ſes Etats , mais qu'il s'en fal-
Loit beaucoup que tout cela ne luy
cust coûté autant de peines & d'in
15
202 MERCURE
quiétudes que le defir d'augmenter
Le Patrimoine du Sauveurdu mon .
de , de foûmettre les Ennemis de la
Croix , & d'étouffer entierement
l'Herefie ; de forte que si elle reſpiroit
encore , il ne faloit pas s'imaginer
que ce qui luy restoit de vie
pust donner la moindre atteinte à
la gloire de Sa Majesté , qui dans
le degré où Elle estoit , auroit toû
jours moins de peine à couronnerfes
deſſeins , quà faire croire qu'il les
cust formez .
Monfieur l'Abbé de Lorraine
paſſa de la à l'Elogede Monfieur
l'Archeveſque de Paris , en difant
, Qu'il n'estoit pas besoin de
nommer celuy , qui aprés le Roy
avoit te plus depart dans ce qu'on
faifoit à l'avantage de la Religion
Catholique. Que cét illustre Prelat,
l'honneur du Clergé , & la lumiere
de l'Eglife Gallicane , dont on ne
GALANT.
203
Hi
J
t
pouvoit affez loüer la vigilance
extraordinaire & les ſoins infatigables,
faisoit tous les jours éclater
fon zelecontre l'Heréſie , &fon attachement
inviolable pour la perfonne
de Sa Majesté ; qu'il le touchoit
de trop prés pour parler deſa
naiſſance ; mais qu'ilpouvoit , dire
que quelque honneur que répandiffent
fur luy les grands fervices
queſes Ancestres avoient rendas à
l'Etat , l'éclatant merite qui le diftinguoit
, paſſoit de beaucoup tout
ce que l'on pouvoit dire d'eux , &
que personne avant luy n'avoit
trouvé le ſecret , de joindre tant de
délicatesse d'esprit à tant de profondeur
, ny tant_de facilité & de
grace , à tant de force & de pené..
tration.
le vous ay mandéque la Fable
énigmatique que je vous envoyay
le dernier mois , eſtoit de
16
204 MERCURE
1
M. B. D. de Thoulouze. Ie vous
l'ay dit ſur un faux Memoire. Elle
eſt de Monfieur Broüilhet du
Rocq , qui eſt de Blaye,, & non
de Thoulouze. le vous en envoye
l'explication faite par luy
meſme.
ONNdécrit icy les Travaux
De Seignelay , la derniere Campagne;
L
Par Aftres& Rayons on entend des
Vaiſſeaux ,
Par la Lune le Roy d'Espagne.
Venus figure les Genois.
Fieſque est l'Etoilegemiffante,
Et le Soleil nous represente
L'invincible LOUIS,le plus parfait
desRoys.
Enfin Saturne qui s'engage
Dans le penible ſoin d'un accommo
dement ,
GALANT.
205
De nostre Saint Pontife est une vive
Image.
En voila,cher Lecteur , plus quesuf
fisamment ,
Pour trouver de ma Fable un entier
dénoüement.
7
Ceux qui l'ont expliquée fur
Genes Soumise font Meffieurs
Vignier , Giraut de Sainville , de
- la Tronche de Roüen , Hutuge
d'Orleans , demeurant à Mets,
ces quatre en Vers , P. Carrier
de Roüen , l'Epinay Buret , de
Vitré ,la Beauté de Chalons ſur
Saone ; l'Inſenſible de Montalte,
&la Fidelle Solitaire deſolée .
On a expliqué cette meſme
Hiſtoire énigmatique fur la
Montre.
le vous envoye deux Enigmes
nouvelles. La premiere eſt du
Berger de Flore.
206 MERCURE
D
ENIGME.
Eux Soeurs d'antique extra-
Etion
Dont l'une eft pour la Paix, & l'autre
pour la Guerre ,
Sont d'une compagnie, où la diviſion
Forme depuis long- temps deux Partis
ſur la Terre.
Et chacuneà la liberté ,
Ou pour mieux dire, l'avantage
De s'employer pour l'un & pour l'autre
costé ,
Sans que l'on blâme cét usage.
La Justice, & la verité ,
En portent témoignage ,
Quine se rendroit pas àleur autho.
rité ?
Auffi chacune est de double figure ,
GALANT. 207
Etfans estre Monstre à deux corps ,
Les mettre en oeuvre à l'avanture
,
Comme ont fait presque tous les Vivans
les Morts ,
C'est unpeché contre nature .
Vous dire que ces Soeurs paroiſſent
autrement
Dans la jeuneſſe ,
Qu'elles nefont dans la vieilleffe ,
Vous le croirez facilement.
Rien n'estplus familierque cét évenement
,
Mais fi je, vous diſois ; les ris & la
trifteffe,
Les douceurs & les maux ne changentpoint
leurs traits ,
Ne douteriez- vous pointfi ces propos
font vrays?
R
Ils ne lefont que trop pour duper l'ef
perance
208 MERCVRE
Des mediocres Devineurs ;
La voſtre , nullement ,fameux Explicateurs
,
Nez au Pays de Sapience.
Trop vive eſt voſtre intelligence,
Rien ne luy sçauroit échaper.
Ie parle à vous , Rault, la Tronche,
Hermophile ,
Obligeant Alcidor , Gyges , Diéreville
,
Seroit bien fin qui vous pourroit
tromper.
AUTRE ENIGME .
Ous sommes trois de mesme
NONSnom ,
Mais de differente nature ,
L'un utile dans la froidure ,
En tout temps eft en fonction ,
Pour qui veut amol, lamatiere trop
dure
Et c'est aussi par luy qu'un barmanieux
fon
GALANT.
209
Grand plaisir quelquefois aux Cuvieux
procure.
L'autre en Automne , Hyver , Printemps
, Esté ,
Depuis quelque temps à la mode ,
Pour ceux qui dans les pieds n'ont
nulle agileté ,
Est d'un usage tres commode ,
Et le troisième enfin , cauſe de mille
morts ,
Quand le Fer eſt dedans,le fait met
tre dehors.
Le Roy voulant récompenfer
les Services que Monfieur l'Abbé
Deſmareſts , & Monfieur
l'Abbé de Befons , tous deux anciens
Agens du Clergé, ont rendus
à l'Eglife , a nommé le premier
àl'Eveſché de Riez, & l'au
tre àl'eveſché d'Aire. Je vous
ay parlé pluſieurs fois de Mon-
- ſieur l'Abbé Deſmareſts, dont les
210 MERCURE
belles qualitez ſurpaſſent tout le
bien qu'on en peut dire. Vous
fçavez qu'il a une honneſteré
toute engageante , & que fon
zele toûjours tres exact à remplir
tous ſes devoirs , le rend tresdigne
de l'Epiſcopat . Monfieur
l'Abbé de Beſons eſt Fils de feu
Monfieur de Befons , Conſeiller
d'Etat. Vous n'avez pas oublié
queje vous parlay de luy en vous
apprenant la mort de Monfieur
fon Pere.
L'Abbaye de Gimont , Ordre
de Ciſteaux , Dioceſe d'Auch,
a eſté donnée à Monfieur l'Archeveſque
de Thoulouze. Il eſt
d'une des plus anciennes Maiſons
du Royaume , dont il eſt
forty depuis pluſieurs Siecles de
tres grands Hommes , qui ont
remply les Miniſteres les plus
importans de l'Etat &de l'EgliGALANT.
211
e
0
er
2
ſe. CePrelat montre un zele infatigable
dans la conduite de ſon
Dioceſe , & a fait des Converfions
celébres depuis que la
Chambre de l'Edit a eſté incorporée
au Parlement de Thoulouze.
M. l'Archeveſque de Sens
eſt ſon Frere aifné. M. le Marquis
de Trajan, qui s'eſt diſtingué par
pluſieurs occafions glorieuſes ,
eſt auſſi ſon Frere .
Monfieur l'Abbé de Brochan
a eſté pourveu dans le meſme
temps du Prieuré de Boucachard
, Diocese de Roüen .
Monfieur de Baville à ſuccedé
à Monfieur d'Agueſſeau , Confeiller
d'Etat, dans l'Intendance
de Languedoc. Il eſt Fils de fen
Monfieur le premier Preſident
de Lamoignon , & Frere de Monfieur
Lamoignon Avocat Genéral.
Il parle tres- bien , & s'eſt
212 MERCURE
acquité avec un tres-grand fuc
cez de l'Intendance de Poitou ,
où il a contribué à quantité de
Converfions .
Monfieur Foucault va remplir
ſa place dans cette Intendance.
Vous ſcavez l'eſtime qu'il s'eſt
acquiſe dans celles de Montau.
ban , & de Bearn. Je vous ay
écrit ſi amplement de ce qu'il a
fait de glorieux & d'utile dans
l'une & dans l'autre , que je n'ay
rien à y ajoûter.
Monfieur de Vaubourg Maî.
tre des Requeſtes , eſt Inten .
dant de Bearn. Il eſt d'un merite
generalement connu , &
Frere de Monfieur l'Abbé pefmareſts
, dont je viens de vous
parler.
le vous ay fait part au mois
de luin , d'une Lettre de Monfieur
Gilbert cy - devant miniGALANT.
213
0
a
&
رات
ſtre , écrite à Monfieur de Salieres
fon Frere aiſné , Gontilhomme
de die en Dauphiné , prefentement
Commiſſaire Provincial
de l'Artillerie , par laquelle
, en luy expliquant les raiſons
qui l'ont obligé à ſe convertir , il
l'exhortoit à examiner ſericufement
les erreurs que ſa naiſſance
luy avoit fait ſuivre. Cette Lettre
a eu l'effet qu'il en avoit
attendu Monfieur de Salieres
s'eſt rendu à ſes raiſons ,& a fait
ſon Abjuration depuis peu de
jours entre les mains de monfieur
l'Archeveſque de Paris.
l'ay oublié de vous dire , que
Monfieur le Duc de Luynes
avoit épousé Madame de Manneville
depuis fix ſemaines. Elle
eſt Fille de feu Monfieur le
Chancelier d'Aligre. Monfieur
le Duc de Luynes eſt Pere de
214
MERCVRE
Monfieur le Duc de Chevreuſe,
deMadame la Princeſſe de Bournonville
, & de Madamela Com.
teſſe de Vervé.
Monfieur de Barbanſon , que
l'on appelloit toûjours Monfieur
le Chevalier de Nentoüillet ,
épouſa Mademoiſelle du Terron
Colbert , dans le meſme temps .
L'avantage que Paris a de
donner aux Provinces le modelede
toutes choſes , s'étend juſ. <
que ſur les Remedes , puis qu'à
l'exemple de cette grande Ville,
on prépara publiquement à
Roüen la Theriaque le 15. de
Iuillet. Mais ce qu'il y eut de
fingulier , fut que le ſieur Quil
lebeuf Apotiquaire , s'eſtant attiré
l'approbation generale d'une
ſcavante. Aſſemblée , par la
démonstraction exacte qu'il fit
des Remedes qui entrent dans
GALANT.
215
ا
cette compofition , tous dans
leur pureté , il fut obligé le lendemain
, d'en faire l'épreuve fur
luy- même , & il la fit tres-heureuſement
; car comme il travailloit
à la preparation des Viperes
, qui entrent en tres- grand
nombre dans cet Antidote , il y
en eut une qui luy mordit le
doigt , & luy enfonça ſi avant
les dents , qu'on nomme Canines,
qu'il fortit de chaque playe
pluſieurs goutes de ſang. Peu de
momens aprés , le doigt luy enfla
prodigieuſement , & devint tout
livide. L'enflure accompagnée
d'une grande douleur , s'étendic
fort promptement vers le bras ,
l'épaule & le ſein. Il eut despalpitations
de coeur frequentes, fon
poux fut bien- toſt intermittent ,
fil fut ſaiſi de ſincopes , & ſe ſen.
tit tres- aſſoupy. Tous ces acci-
0
216 MERCURE
par
dens ne le déconcerterent point ,
il fit promptement écraſer la Vipere
qui l'avoit mordu , & ſe la fit
appliquer ſur le doigt , mais ſans
foulagement. Il prit en moins de
vingt-quatre heures demie once
de Theriaque en pluſieurs doſes,
autant de poudre de Vipere ,
une dragme de leur ſel volatil , &
de ſel de chardon benit
l'avis de Monfieur du Perray ,
un des premiers Medecins de
Roüen ; ce qui ayant cauſe au
ſieur Quillebeuf des ſueurs tresabondantes
, diffipa l'enflure ,
la douleur , & tous les accidens
facheux dont il eſtoit attaqué.
Rien aſſurement ne peut mieux
faire voir & l'activité du venin
de la Vipere , & la force de la
Theriaque.
Ie n'ay rien à ajoûter à ce
que je vous ay déja dit tou
chant
GALAN T. 217
chant la mort du Duc de Montmouth
, ſi ce n'eſt que les Evêques
qui l'aſſiſterent fur l'Echafaut
, l'ayant preſſé de faire une
reconnoiſſance publique de fon
crime , il dit qu'il ſe remettoit
de tout ce qui regardoit ſa Rebellion
, à un Ecrit qu'il avoit
ſigné en leur prefence. Il declare
par cet Ecrit ; Qu'il n'avoit
pris le titre de Roy que par force ,
que ce fut contre ſon ſentiment
qu'il fut proclamé , & que le feu
Roy luy avoit dit que jamais il
- n'avoit épousé fa Mere; après laquelle
declaration , il eſperoit que
- le Roy qui regne preſentement , ne
feroit pas maltraiter ſes Enfans
fous ce pretexte. Vous aurez veu
des Relations qui portent qu'il
a témoigné de la fermeté en
* mourant , & qu'il eſt mort dans
Aouft 1685 . K
218 MERCURE
1
:
la Communion de l'Egliſe Anglicane
, ce qui eſt contraire à
ce que je vous en ay écrit. Cependant
ces meſmes Relations
nous font connoiſtre , que lors
qu'on luy montra l'ordre qu'on'
avoit de le remettre entre les
mains des Sherifs , qui ont ſoin
de faire executer les Sentences
criminelles , il changea de couleur
, demeura quelque temps
fans parole , & fit voir en un
moment la crainte de la mort
peinte ſur tout ſon viſage . Elles
nous marquent encore , que
lors qu'il vantoit le plus ſa fermeté,
& qu'il l'attribuoit à un
principe furnaturel , il ſe tourna
avec beaucoup d'inquietude
de coſté & d'autre , & qu'il
regardoit toûjours s'il ne venoit
aucun meſſage de la Cour ,
GALANT . 219
parce qu'il gardoit encore quelque
eſperance qu'on luy feroit
grace. Ainſi l'on peut dire que
s'il a fait voir quelque fermeté
par ſes paroles , il l'a auffi - toſt
démentie par ſes actions . Il a
pû ſe contrefaire pendant de
certains momens , afin que s'il
obtenoit grace , il ne paruſt
pas dans le monde comme un
homme que les frayeurs de la
mort avoient troublé ; mais fon
viſage l'a toûjours trahy , &
il luy a eſté impoſſible de cacher
les mouvemens de fon
ame.
Quant à la Religion Anglicane
dans laquelle on a publié que
ce Duc eſt mort , s'il y aun peu
plus d'apparence à le dire qu'à
foûtenir qu'il a montré un coeur
ferme , peut- eſtre ne croirat- on
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220 MERCURE
1
pas qu'il y ait plus de verité , a
l'on y veut faire reflexion. Le
Comte de Salſbury l'avoit engagé
dans toutes les méchantes
affaires qui ont eſté cauſe de
fa perte , & fon Party eſtoit fi
puiſſant , qu'il a meſme ſubſiſte
aprés ſa mort , & fait agir le
Duc de Montmouth. Il eſt ſi
vray que ce Comte haïſſoit les
Eveſque & la Religion Anglicane
, qu'il ne s'en cachoit pas,
meſme dans le temps qu'il eſtoir
encore bien en Cour , & jay
veu quantité de perſonnes qui
l'ont ouy s'emporter contre eux
par des diſcours qui faisoient
connoiftre le fond de ſon ame .
Le Duc de Montmouth a toûjours
eſté de ce party. Tous
les Manifeſtes des Rebelles ont
attaqué la Religion Anglicane,
GALAN T. 221
que ce Duc connoiffoit peu ,
parce qu'il avoit eſté élevé jufqu'à
quatorze ans dans la Religion
Catholique. Ainſi il entra
facilement dans des engagemens
contre elle avec le Comte
de Salſbury ; & iuſqu'au
jourde ſa priſe , il n'a veu que
des Miniſtres oppoſez a la Religion
Anglicane. S'il avoit eu
deſſeind'y mourir , il auroit deu
faire voir un retour plus éclatant
, au lieu qu'il ne nous paroiſt
rien autre choſe Gnon
qu'il répond qu'il meurt dans
la Religion Anglicane. Aprés
qu'il a fait cette réponſe , il ne
remplit aucun des devoirs où
cette Religion engage , & l'on
eſt contraint de le laiſſer mourir
fans luy donner la Benediction
qu'on donne en mourant
,
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222 MERCURE
!
à ceux qui en font profeſſion .
Si vous examinez tout cela ,
vous demeurerez d'accord que
je ne me ſuis pas trompé , en
vous écrivant il y a un mois ,
ce que je vous ay mandé fur
cet article , ſi ce n'eſt que l'on
pretende que ce Duc ſoit mort
ſans Religion.
La longueur de ma Lettre
m'empeſche de vous parler
aujourd'huy des grands avantages
que les Imperiaux ont
remportez ſur les Turcs , de la
priſe de Neuhauſel , & de la
mort de Monfieur le Duc du
Lude. Je ſuis , Madame , Voſtre
, &c.
A Paris, ce 31. Aoust 1685.
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LYON
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