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1685, 05 (Lyon)
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Bibliothecæ quam illuftriflimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
M A
1685 .
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Avis pour placer les Figures.
LAir commence p
'Air qui commence par Si
paf..
fionsfecrettes ,doit regarde la page94.
La Figure doit regarde la page
151.
L'Air qui commence par Ce qui
fait le Printemps, doit regarder la
page 211 .
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
L
E. Mercure à retardé ce
mois de huit jours à cauſe
des ordres que l'Autheur à
receu de la Cour , pour travailler
à la Relation du Carroufel entrepris
par Monſeigneur le Dauphin ,
qui ſe vendra ſeparé , il a fallu dérober
au Mercure le temps qu'on à employé
au travail de cét Ouvrage , on
y trouvera deux grands Articles fur
Jeſquels on croit n'avoir rien laiſſé à
dire : c'eſt celuy du Couronnement du
Roy d'Angleterre & celuy qui contient
tout ce qui s'eſt paflé depuis l'arrivée
du Doge à Paris juſques à fon
départ , la longueur de ces Articles
ayant pris la place de beaucoup d'autres
, on a eſté obligé de les reſerver
pour le mois prochain dans lequel on
parlera encore du Carrousel. Je refer
á 2
AV LECTEUR .
ve auſſi pour le même mois le Catalogue
des livres nouveaux . L'on à diſtribué
à Paris en deux jours prés de
deux milles Relation dudit Carrousel
à 30.fols & je le donneray à Lyon pour
15. ſols &il eſt auſſi bien Imprimé &
de même lettre qu'a Paris , ainſi vous
voyez que ce n'eſt pas l'intereſt que je
cherche , ceux qui prendront tous les
Mercure où une bonne partie l'on leur
en fera une compoſition honnête de
même que l'Extraordinaire.
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
Rélude contenantplusieurs Nou.
Prélude.co velles , 1
Ouvrages de Monfieur VenderMeulen
, 10
Paris ancien & nouveau , 16
Lettre concernant le Temple de Gre.
noble , 19
Autre Lettrefur leſujet de la Religion
, 26
Article touchant la Démolition du
Temple de Chastillonsur Loing ,
36
Autre de Montelimart , touchant
le mesme ſujet , 41
Sonnet , 53
Jeux Floreaux, &leur origine, avec
plusieurs Piéces faitessur cefujet
, 64
TABLE.
Particularitez touchant la Méque
Plainte pour un Mouton à ſa Bergere,
115
Troisième Dialogue des choses difficiles
à croire , 119
Morts,
150
Couronnement du Roy d'Angleterre ,
contenant plusieurs particularitez
qui n'ont point encore efté
Scenes , 171
Panégyrique du Roy , prononcépar
Monfieurle Recteur ,
203
Converſions , 208
Mariage , 210
Morts , 211
Tont ce qui s'est paſſedepuis l'arri
véedu Dogejuſques àfon départ.
212
Noms de ceux qui ont expliqué les
Enigmes , 274
Enigmes , 275
Sermon en Grecpar MonfieurlAbbé
Barentin ,
Fin de la Table.
276
Extrait du Privilege du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en ſon Confeil , UNQUIERES. Il eſt ,
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs&
aures , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planehes ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'en vendre ſeparément,& de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre châcun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registrésur le Livre de la Communauté
le 14, Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon, pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
I
MERCURE
GALANT
REQUE
DE
LA
LYON
ΜΑΥ 1685.180
UELQUE éclat qui ait
accompagné le grand
nombre de Victoires
que le Roy a remportées
ſur l'Europe preſque entiere
liguée contre luy , il ne s'eſt jamais
acquis tant de gloire , que
lors qu'il rendit contre luy-mefme
en faveur de ſes Sujets , le
fameux Arreſt dont tout le monde
a parlé avec autant d'amira-
May 1685. A
2 MERCURE
tion que de ſurpriſe. Je ne repéteray
point les particularitez de
cette Action genéralement connuë.
Elles ont remply pluſieurs
de mes Lettres ; & fi j'en fais
ſouvenir icy , c'eſt pour dire
qu'on chercha alors dans toute
l'antiquité quelque Action qui
pût eſtre comparée à celle que
Sa Majesté venoit de faire , &
qu'il fut impoſſible d'en trouver.
Il n'apartenoit qu'à ce grand
Monarque , ſeul comparables à
luy- meſme,& fi accoûtumé àfairedes
choſes inoüies,d'en fournir
encore une autre de meſme nature
, afin que les Siécles à venir
puſſent travailler à en faire des
paralelles. Nous l'avons veuë
depuispeu de jours , vous en allez
demeurer d'accord , quand
je vous l'auray expliquée dans
toutes ſes circonstances. Il s'a
GALANT.
3
giſſoit d'accorder une Remiſe à
pluſieurs de ſes Sujets , & Sà
M. a bien voulu la faire de plus
de ſept cens mille livres chaque
année d'un Bail qui ne doit finir
que dans trois ans. Sid'un coſté
on ne fait réflexion que ſur la
valeurde la Remiſe , quoy que
tres- cõſidérable,& que de l'autre
on regarde le panchant naturel
qui porte le Roy à faire du bien,
cette Action ne fera pas naiſtre
d'abord toute la ſurpriſe qu'elle
doit cauſer ; mais elle redoublera,
ſi - toſt qu'on aura appris que
cette Remiſe a eſté faite à des
Sous- Fermiers, c'eſt à dire, à des
Gens d'Affaires , puis qu'il eſt
certain qu'encore qu'on foit
perfuadé qu'ils peuvent perdre
enquelques occafions , le Public
ne croit pas qu'on foit obligé
pour cela de leur accorder aucu
A2
4
MERCVRE
nes Remiſes. On prétend qu'ils
gagnent en plus d'Affaires qu'ils
ne perdent , & cette raiſon fait
dire que l'on ne doittenir compte
d'aucune perte à des perſonnes
qui n'en tiennent pas des
grands gains qu'ils font. Cependant
le Roy , par une bonté extraordinaire
& inoüie juſques à
ce jour, abien voulu entrer dans
les intéreſts de ceux qui luy ont
repreſenté qu'ils perdoient. Il
s'eſt donné la peine d'examiner
luy- meſme l'Affaire dont ils ſe
ſont plaints, & s'n eſtant fait faire
des raports fidelles par d'équitables
Miniſtres qui luy ont fait
connoiſtre la veriré , ce Prince
auſſi genéreux que juſte , n'a
voulu jetter les yeux que ſur les
pertes qu'avoient à ſoufrir les
Intéreſſez . Ils'en eſt laiſſé toucher
; &craignant que quelques
GALANT.
5
Malheureux , qui peut - eſtre
n'avoient jamais gagné d'ailleurs
avec luy , s'y trouvant envelo
pez , ne fuſſent ruinez d'une maniere
à ne s'en pas relever , &
que leur ruine n'entraînaſt encore
celle de quelques autres Familles
, il leur a remis les ſept
cens mille livres & plus dont je
viens de vous parler ; ce qui
monte à plus de deux millions
pendanttrois années.Cette bonté
toute magnanime regarde plus
de quarante Perſonnes , qui font
nommées dans l'Arreſt du Conſeil
d'Etat donné le 17. du dernier
mois , & imprimé depuis ce
temps- là.
Il ne faut pas s'étonner ſi une
ſuite ſi continuelle d'Actions qui
font au deſſus de toutes fortes
d'éloges , en attire tant tous les
jours au Roy , non ſeulement de
A 3
6 MERCURE
ſes Sujets , mais encore des Nations
les plus éloignées , où le
bruit de ſa grandeur s'eſt répandu
. On ne la peut mieux connoiſtre
que par le Livre intitulé
Paralelle de LOVIS LE GRAND
avec les autres Princes qui ont esté
Surnommez Grands . Cet Ouvrage
eſt de Monfieur de Vertron de
l'Académie Royale d'Arles . Il
fait voir que le Roy a toutes leurs
vertus , ſans avoir aucun de leurs
defauts , & l'on y trouve les plus
beaux traits de l'Hiſtoire univerſelle.
Il finit avec ces paroles divines
, qui font l'ame d'une Deviſe
qui a le Soleil pour corps.
Nonfurrexit major.
Rien ne pouvoit mieux finir un
Livre dont le but eſt de prouver
que le Roy eſt audeſſus de tout
ce qui a jamais porté le nom de
Grand. Le meſme jour que monGALANT.
7
ſieur de Vertron préſenta ce Paralelle
à Sa Majesté , il eut l'honneur
de luy donner en meſme
tems un Dictionnaire Hiſtorique
de ſes Conqueſtes depuis 1643 .
juſques en 1679. Je ne ſçay fi
celles de toutes les Puiſſances du
Monde miſes enſemble depuis un
fiécle, compoſeroient un Volume
qui approchaſt de la groſſeur de
celuy dont je vous parle. Ce Dictionnaire
n'eſt encore qu'en
manuſerit. Je ne vous dis point
de quelle maniere le Roy le receut.
Il a toûjours beaucoup de
retenuë fur ce qui le louë ; &
l'on ſçait qu'un de nos plus illuftres
Autheurs luy ayant préſenté
un Ouvrage qui renfermoit ſon
Eloge , & qui avoit eſté recité en
Public avec de grands applaudiffemens
, ce Prince luy dit , Qu'il
Le loüeroit dariantage , s'ily estoit
A 4
8 MERCURE
moins loüé. Ce Monarque pouvoit
dire la meſme choſe àMonfieur
de Vertron. C'eſt encore
luy qui a fait l'Inſcription ſuivante
pour le Palais de Verſailles .
Non eft aqua domus Regi. Quid majus
in Orbe?
Naturam fuperat LODOIX,Supe
ravit & artem.
Ces deux Vers ont eſté traduits
de cette forte.
Tout merveilleux qu'est ce Palais,
Iln'a rien d'égalàfon Maistre.
LOVIS,le plus grand Roy que l'on ait
vù jamais ,
Donne l'ame aux beautez que l'ony
voit paroiſtre.
A tout ce qui le forme un goust exquis
a part ,
Et dansſaſuperbeſtructure -
GALANT.
و
.
CeMonarque afurpaſſelArt,
Comme ilfurpaſſe la Nature.
On n'a point encore choiſy
les Inſcriptions qu'on doit mettre
au Louvre & à Versailles . La
beauté de la matiere , le defir de
la gloire , & fur tout l'envie de
faire quelque choſe qui puiſſe
plaire à Sa Majefté , ont engagé
quantité de beaux Eſprits à travailler
fur ces grands ſujets. Voicy
une Infcription pour le Louvre
, faite par un Autheur qui
m'eſt inconnu. On ſuppoſe une
Renommée au - deſſus de ce
grand Portail. Elle doit tenir le
Portrait du Roy d'une main , &
de l'autre ſa Trompette , avec
ces Versdans la Banderole.
Monde , viens voir ce quejevoy .
Etceque le Soleil admire ,
>
A3
10 MERCURE
)
Rome dans un Palais , dans Paris un
Empire ,
Et tous les Céfarsdans un Roy.
Entre tous ceux qui employent
les talens où ils excellent ,
pour immortaliſer les actions de
Sa Majesté , Monfieur Vauder
Mulen avec ſon Pinceau , ſi bien
imité par le Burin , a fans doute
merité un des premiers rangs. Il
eſt ſi fort pour ce qu'il veut exprimer
, que l'imagination eſt
auffi- toſt remplie de ce qu'il repreſente
, &il ne faut qu'un coup
d'oeil pour concevoir ce qu'on
auroit de la peine à bien comprendre
aprés la lecture de plufieurs
Volumes. Si nous avons
des Peintres fameux pour les
Portraits , comme Meſſieurs Mignard
, de Troyes , de Larfiliere,
Ferdinand , & Rigaut , on peut
GALAN T.
dire qu'il eſt preſque l'unique
pour la reſſemblance des actions
confuſes , telles que font les
Combats , les Sieges , les Entrées
publiques ,& genéralement pour
les Portraits des grandes & éclatantes
actions. Quoy qu'il fois
permis aux Peintres auffi bien
qu'aux Poëtes , d'inventer beaucoup
de choſes , Monfieur Vander
Meulen n'a aucun beſoin de
fiction pour ſes Ouvrages. Ce
qui part de ſon Pinceau , ne repreſente
jamais que la verité , &
l'on reconnoit au premier coup
d'oeil ce qu'il a deſſein de faire
voir. C'eſt par là qu'on l'a choiſy
pour peindre les glorieuſes conqueſtes
de Sa Majeſté. Outre les
Tableaux qu'il a faits en ſi grand
nombre , qu'ils peuvent remplir
:
pluſieurs appartemens dans des
Palais les plus ſomptueux , une
A
12 MERCURE
grande partie eſtant déja placée
au Chaſteau de Marly , où ils
font l'admiration des Curieux ,
il a pris encore le ſoin de faire
graver ſes deſſeins par de treshabiles
Graveurs , afin que les
Etrangers puiffent avoir l'avantage
d'en joüir comme ils ont
fait dans les années précedentes .
Voicy les dernieres Estampes qui
ont paru de luy depuis un mois.
L'Arrivée du Roy devant
Doüay , que Sa Majefté fait inveſtir
par la Cavalerie en 1667.
L'Entrée de la Reyne dans
Arras en l'année 1667 .
La Veuë de la Ville , & du
Siege d'Oudenarde où le Roy
commandoit en perſonne en
l'année 1667 .
La Veuë de Courtray , du co.
ſté du vieux Chaſteau , avec la
marche de l'Armée en l'anpée
1667.
GALNAT.
13
La Veuë de l'Armée du Roy
campée devant Doüay du coſté ..
de la Porte Noſtre Dame , en la
meſme année.
La Priſe de Dole dans la premiere
conqueſte que le Roy a
faite de la Franche Comté
en 1668 .
1
L'Arrivée du Roy au Camp
de devant Maſtric en l'année
1673 .
La veuë de Tournay du cô
té du vieux Chaſteau .
La veuë de la Ville de gray
en Franche- Comté.
La veuë de la Ville & du Port
deCalaisdu coſté de la Terre .
La veuë de la Ville de l'iſſe,
du coſté du Prieuré de Fives , &
l'Armée du Roy devant la Place.
La veuë de Saint Omer du
coſté da Fort de Bournonville,
afſiegé , & pris par l'Armée du
14
MERCURE
Roy , ſous le commandement de
Son Alteſſe Royale en Avril
1667. Deſſigné fur les , lieux ,&
peintdans undes coſtez du grand
Eſcalier du Chaſteau de Verfailles.
L'Armée du Prince d'Orange
défaite devant Moncaffel par
l'Armée du Roy , commandée
encore par Monfieur en 1678 .
Ce Tableau eſt defſigné ſur le
naturel ,&peint dans le grand
Eſcalier de Versailles.
La Veuë de la Ville& Citadelle
de Cambray , aſſiegées , &
priſes par le Roy au mois d'Avril
de la même année , defſignées
fur les lieux , & peintes pour le
Roy dans un des côtez du grand
Eſcalier du Château de Verfailles.
La veuë de la Ville d'Ardres
du coſté de Calais , deſſignée fur
le naturel pour le Roy.
GALANT.
15
e
ㅓ
Toutes ces Estampes ſe diſtribuent
à Paris par l'Autheur , en
l'Hoſtel des Manufactures Royales
des Gobelins ,& dans la Ruë
Saint Jacques , & je ne croy pas
qu'il ſoit poſſible de voir rien de
plus beau de cette nature. Elle
ſont meſme tres grandes ,& peuvent
avec des Bordures ſervir à
orner des Galeries , & de grandes
Sales . Monfieur de Vander
Meulen promet d'en donner de
temps en temps de nouvelles ,
juſqu'à ce qu'il ait remply tour
le grand nombre des Conqueſtes
de Sa Majesté , & des Maiſons
Royales de France; ce qui pourra
former un des plus grands ,
&des plusbeaux Volumes qu'on
ait jamais veus , & quimarquera
le mieux les avantages du Regne
du Roy , fur les Regnes precedens.
Je n'entreprends pas de
16 MERCURE
décrire la beauté de tant d'écla
tantes Pieces , où l'exactitude de
la forme des Baſtimens , l'ordonnance
des Figures , leurs touchantes
expreſſions , les grands
effets des lumieres &des ombres ,
& la merveilleuſe conduite du
tout enſemble , font un effet fi
ſenſible, que la veuë en eſt auſſitoſt
charmée que frappée. Puis
que ces Ouvrages ſont devenus
publics , je laiſſe au Publicà en
Juger.
Si par ces Eſtampes on voit ce
que le Roy a fait pour l'agrandifſement
& pour l'embelliſſement
de ſon Royaume , on apprend ce
que Paris luydoit dans un Livre
quiſe vend depuis peu de jours
chez le Sieur Girard à l'Enſeigne
del'Envie au Palais. Il eſtdivisé
en troisVolumes , & porte pour
Titre Paris Ancien & Nouveau.
GALAN T.
17
On y voit lafondation , les accrois-
Semens lenombre des Habitans ,&
des Maiſons de cette grande Ville,
avec une Description nouvellede ce
qu'ily a de plus remarquable dans
toutes les Eglises , Communautez
& Colléges, dans les Palais , Hoſtels
& Maiſons des Particuliers , dans
les Ruës & dans les Places publi
ques,& ce qu'il y ade ſurprenant,
c'eſt qu'il s'est fait plus d'Edifices
nouveaux, plus d'embelliſſemens
àParis, depuis le glorieux Regne
de Sa Majesté , qu'il ne s'y en
étoit fait auparavant en pluſieurs
Siecles. Les grandes actions de
ce Monarque ont eſté cauſe
qu'on a rebaty preſque toutes les
Portes de cette ſuperbe Ville,
afin de les y marquer, & la beauté
de ces Portes a donné lieu de
travailler à l'embelliſſement des
Ramparts , & à l'élargiſſement
18 MERCURE
des Ruës. On a fait en meſme
temps des Fontaines nouvelles,
&l'on a relevé des Quays. On
a fait des Hôpitaux pour les Pauvres
Mandians , &le Roy a pris
le ſoinde tout ce qui a regardé le
logement & la ſubſiſtance des
Invalides . Tout cela ſe voitdans
ces trois Volumes , qui font un
éloge d'autant plus grand de ce
Prince , ſans luy donner pourtant
aucune loüange , que les
choſes par leſquelles on auroit
pû le loüer parlent elles meſmes,
&n'ont pas beſoin que l'on ajoûte
qu'elles font autant d'effets de
ſa bonté pour ſes Peuples , &de
ſa magnificence. l'aurois dequoy
faire plufieurs Volumes ce mois
cy , en ne parlant ſeulement que
de ce qu'il fait à l'avantage de la
veritable Religion , ſi je voulois
entrer dans toutes les particularitez
où ce grand Monarque
GALANT. 19
-
veut bien ſe donner la peine de
deſcendre , en faveur de ſes Sujers
aveuglez par une fatale ob
ſtination , Voicy ce qui m'a eſté
envoyé imprimé , fur un de ces
- Articles de Religion .
>
LETTRE
A L'AUTEUR
DU MERCURE GALANT .
Concernant le Temple de Grenoble.
ONSIEVR ,
Il n'est point de Province en
France où la Religion Prétenduë
Reformée ait esté plûtoft receuë
qu'en Dauphiné. F'en trouve trois
cauſes principales. L'une , c'est
qu'elle a produitles premiersMi20
MERCURE
1
nistres de cette Religion , parmy
lesquels a esté Guillaume Farel.
L'autre , c'est que le Baron des
Adrets , le Marquis de Monbrun,
& le Connestable de Lefdiguieres ,
trois Chefs Protestans tres-puiſſans
& redoutez , en attirerent plus par
Les armes , &par leur autorité, que
les Ministres par leur éloquence ;
&la troifiéme , que le Calvinifme
yayant trouvé quelque levain de la
Secte des Vaudois , il luy a estéfacile
de ſe répandre , & de s'estendre
en pluſieurs endroits ; d'oùvient que
partout on avoit basty des Temples ,
mesme contre la diſpoſition des
Edits.
7 Avant que Grenoble en eust un ,
les Huguenots , après qu'ils eurent
abbatu la pluſpart des Eglifes , fi.
rent prescher en celle des Cordeliers,
puis ils éleverent un Temple à lafin
du dernier fiecle dans un lieu qui
4
GALANT 21
estoit alors hors de la Ville , &que
le fameux Leſdiguieres fit comprendre
dans un nouvel agrandiffement.
L'an 1671. le Roy étant pleinement
instruit de quelle maniere la
choſe s'estoit paffée , &d'ailleurs ce
Temple estant fort proche du Palais
Epiſcopal , & de l'Eglife Cathedrale
, en ordonna la démolition,
& permit qu'on le rétabliſt au
Fauxbourg de Tracloiſtre.
On ne ſuivit pas tout-à-fait les
ordres de Sa Majesté, car au lieu
qu'il devoit eftre élevé en ce Fauxbourg
, il le fut dans une Prairie
voisine , à une portée de Pistolet des
Murailles , & des Ramparts de la
Ville', &fiproche du College des Fé-
Suites , du grand Convent des Re .
collects , de celuy des Carmes Dé-
.chauſſez, du ſecond Monaftere de
laVisitation , de celuy des Bernar
22 MERCURE
dines : &de la Maiſon des Orphelines
, que lors que les Huguenots
chantent leurs Pfeaumes, on ne peut
dans ce Collége , ces Convents &ces
Monasteres, étudier avec attention.
ny faire le Service Divin ,ſans en
eftre interrompu.
Comme ces inconveniens en ont eſtè
representez au Roy , ce PieuxMONAR
QUE avoulu en eftre mieux
informé par un Procez verbal dreſſé
fur l'experience, ſur une defcente
des lieux , dont Sa Majesté donna
ily a quelques mois ſa Commiſſion
àMonsieur le Bret , Intendant en
cette Province & à Monsieur le
Marquis d'Arzeliers , l'un des plus
confiderables Gentilshommes parmy
ceux de cette Religion , lesquels firent
leur procedure hier Vendredy
fixième de ce mois , d'une maniere
qui merite qu'ellefoit racontée.
Pour éviter le tumulte , on logen
GALAN T.
23
. aux avenues du Temple une Compagnie
de Milice , composée de cent
Hommes , puisſur les deux heures
aprés midy on donna la liberté à
- tout le monde d'y entrer. Ce fut
pourtant avec quelque peine , parce
que la clef de la grande Portefe
trouvant perduë , égarée , ou cachée
àdeſſein , il falut paffer par une
petite Porte, l'un après l'autre.
Plusieurs Ecclesiastiques , Seculiers
& Religieux , grand nombre
de Catholiques , & quelques Huguenots,
occuperent d'abord tous les
Bancs &toutes les Chaises du Temple.
Cependant comme il est grand
&vaste , il ne fut point remply,
bienque la procedure ne finiſt qu'à
Sept heures dufoir , & que chacun
y pust entrer librement.
Il s'y trouva pourtant affez de
monde pour faire connoiſtre par les
Hymnes , les Antiennes,&pluſieurs
24
MERCURE
Prieres de l'Eglise Catholique, Apoſtolique
& Romaine , qui y furent
chantées , qu'on pouvoit estre entendu
distinctement de toutes les
Eglises & Monasteres que je viens
de nommer ; ce qui fut facilement
connu par les Commiſſaires qui s'y
trouverent , & qui y avoient passé
pendant que l'on chantoit dans le
Temple.
Cette experience a fort étonné
les Huguenots , & ils craignent tous
que leur Temple nesoit démoly. On
voit viſiblement que Dieu se laſſe
de leurféparation, & qu'il leur tend
les bras. Les plus éclairez le connoiffent
, les autres le mépriſent ;
mais leur obſtination estsigrande ,
qu'ils ne veulent point consentirà
estre instruits . Ils publient qu'ils le
fontafſfez , fans confiderer que leurs
Miniſtres ne leur ont presché que
leur Religion , & n'ont eu garde de
leur
GALANT.
25
0
1.
leur faire voir la bonté de la noſtre.
Ils les ont élevez dans des erreurs
qui leurplaiſent , ils leur ont caché
des veritez qui les éclaireroient s'ils
les connoiſſoient. Peut estre que le
Saint Esprit les touchera , & qu'ils
l'écouteront. Cependant nous devons
tous prier DIEU pour leur conver
ſion , benir noſtre AUGUSTE Mо-
NARQUE qui s'y employe avec
tant de zele , loüer ſon Conſeil des
empreſſemens qu'il témoigne pour
cela , demander au Ciel le don de
persuasion en faveur de ceux qui
travaillent à les instruire, & la per-
Séverance en nos Prélats pour achever
le grand ouvrage de la reünion
Leſuis voſtre , &c.
ALLARD , ancien Préſident
en l'Eflection de Grenoble.
AGrenoble ce 7. d'Avril 1685.
Le meſme Monfieur Allard
May 1685. B
26 MERCURE
m'a fait encore l'honneur de m'adreſſer
la Lettre ſuivante , & la
Copie que j'en ay receuë eſtoit
auſſi imprimée.
LETTRE.
SUR LE PRONOSTIC
du Sieur de la Riviere , Medecin
du Roy Henry IV. touchant
la Religion Proteftante
en France.
M
AGrenoble le 28. d'Avril 1685.
ONSIEUR ,
Toute la Terre admireroit la facilité
que vous avez à loüer incef-
Samment , & toûjours diferemment
nostre auguste Monarque , fi ce
grand Roy ne renouvelloit tous les
GALAN T.
27
jours par ses belles & genéreuses
actions , par les marques defa fuſtice
& par les témoignages de ſa
Pieté, les amples matieres & les
vaſtes ſujets par lesquels il remplit
fi dignement tous les Panégyriques
que l'on fait de luy. Il eſtſans doute
bien aisé de le loüer de cette maniere
; mais quand on l'a voulufaire
avant Sanaiſſance, &qu'on a voulu
penétrer l'avenir , il a falu alors
que le Ciel s'en ſoit meſlé , & que
les heureuſes destinées de Sa Majeſté
agent prévenu ſes Faits héroïques
& pieux , pour les publier
avant qu'ils fuſſent arrivez .
Vous avez fans doute lû les Mémoires
de Monsieur de Sully ; mais
je nesçaysi vous avezremarque le
Pronostic fait par le Sieur de la Riviere
, Médecin du Roy Henry IV.
lors de la naiſſance du feu Roy , on
prévoyant lafin de la Religion Pro
B 2
28 MERCURE
testante en France, il l'attribue aux
Soins & à l'application de LOUIS
le Grand. Il est dans le ſecond Volume
imprimé à Amsterdam in fol.
ch.s. pag.36. en ces termes .
Mais retournant à la ſuite de
nos narrations , de laquelle nos
déplaiſirs de voir toutes chofes
aller , ce nous ſemble-t-il , en
depériſſant , nous avoient tirez ;
nous vous ramentevons pour
achever ces Mémoires de l'année
1601. comme le Roy & la
Reyne receurent une extréme
joye le 27.de Septembre par la
naiſsace d'un Dauphin que Dieu
leur envoya , àlaquelle allegreſſe
participa toute la France, & vous
notamment, tant les proſpéritez
du Roy & de l'Etat vous eſtoient
ſenſibles , chacun eſpérant que
d'un Prince tant genereux , debonnaire
& prudent , il viendroit
GALANT. 29
des Enfans à luy ſemblables ,
ce que le Roy confirmoit par
- les projets de le nourrir comme
il avoit eſté,&de n'obmettre nul
foin pour eſſayer à luy faire prendre
ſon exemple pour regle de ſa
conduite ; & comme il s'eſt fort
peu veu de grandes joyes & lieffes
qui ayent eſté entiérement
épurées de tous ſoucis & folilcitudes
, voire n'ayent eſté entremêlées
ou ſuivies de déplaiſirs
&traverſes , auffi arriva-t- il ors,
qu'une curioſité non neceffaire
diminua en quelque ſorte l'extréme
contentement du Roy ;
dont la cauſe fut telle. Sa majeſté
ayant un premier Médecin nommé
la Riviere , lequel n'avoit pas
grandeReligion, mais neanmoins
inclinoit plus à la Reformée qu'à
la Romaine , & qui ſe mefloit de
faire des Nativitez , en quoy il
a
1
S
B 3
30
MERCURE
!
avoit ſouvent bien rencontré ,
Elle luy commanda lors qu'Elle
vit la Reyne ſa Femme en travail
, de mettre une Montre bien
ajuſtée ſur la Table , pour connoître
certainement l'heure &
la minute que l'Enfant viendroit
au monde ; que ſi c'eſtoit un Fils,
d'en tirer une Heure natale , ce
qu'il promit de faire , & neanmoins
fut quinze jours fans en
parler ; dequoy Sa Majeſté ſe refſouvenant
lors que vous luy parlâtes
de la Broſſe , autrefois voſtre
Précepteur , quiſe meſloit
auſſi de prédire , il appella ledit
Sieur de la Riviere , & l'ayant tiré
à part, luy dit devant vous , Mais
à propos , Monfieur de la Riviere
, vous ne me dites rien ſur la
naiſſance de mon Fils le Dauphin.
Qu'en avez- vous trouvéa
SIRE , répondit- il , j'en avois
GALANT. 31
commencé quelque choſe , mais
J'ay tout laiſſe là, ne me voulant
plus amufer à cette Science , que
j'ay en partie oubliée , l'ayant
toûjours reconnuë grandement
fautive. O ! dit le Roy , je vois
bien que ce n'eſt paslà où il vous
tient , car vous n'eftes pas de ces
tant ſcrupuleux , mais c'eſt en
effet que vous ne m'en voulez
rien dire, crainte de mentir ou de
me fâcher ; mais quoy qu'il y ait,
je le veux ſçavoir , voire vous
commande , fur peine de m'offenſer
, de m'en parler librement .
Sur quoy le Sieur de la Riviere
ſe voyant preſſé , apres trois ou
quatre autres refus , finalement
comme tout en colere , luy dit .
SIRE , voſtre Fils vivra âge
d'Homme , regnera plus que
vous ; mais vous & luy ferez
tous diferens en inclinations &
B 4
32
MERCURE
Paix
humeurs. Il aimera ſes opinions
& fantaifies & quelquefois
celles d'autruy ; plus penſer que
dire fera de ſaiſon , defolations
menacent vos anciennes aſſiſtances
, vos ménagemens feront
déménagez, il exécutera choſes
grandes; fera fort heureux en ſes
deſſeins , fera fort parler de luy
dans la Chrêtientéstoûjours
&Guerre de lignée,il en aura,&
apres luy les choſes empireront ;
qui eſt tout ce que vous en ſçaurez
de moy,& plus que je ne m'étois
reſolu de vous en dire. Sur
quoy le Roy s'eſtant mis à reſver,
aſſés mélancolique, il luy dit. Vous
entendez les Huguenots , je le
vois bien ; mais vous dites cela
parce que vous en tenez. Sire ,
dit Monfieur de la Riviere j'entens
tout ce qu'il vous plaira ,
mais vous n'en ſçaurez pas da
GALANT.
S
S
S
F
S
33
vantage de moy ; & comme tour
mutiné ſe retira . Puisle Roy vous
ayant pris par la main , vous mena .
dans le creux d'une Feneſtre , où
il vous entretint affez longtemps
ſur ce ſuiet , comme nous
l'avons entendu de vous- meſme,
fans neanmoins en avoir rien ſceu
davantage, ce que vous fuppléerez
quand il vous plaira .
Desquatre Autheurs qui ont re...
cüeilly les Mémoires de Monfieurde
Sully , quelques- uns témoignent en
plusieurs endroits , qu'ils estoient de
la R. P. R. Cependant ils parlent
de ce Proniſtic fort naturellement..
Monfieur de Sully l'estoit aussi, le
Livre acefté imprimé en une Ville
Protestante , &par conséquent il
en doitparoiſtre moinssuspect. Que
dites-vous, Monfieur , de celuy qui
l'afait ? Trouvez-vous qu'ilait de
winé ? Ces affistances données par
34 MERCURE
Henry IV. auxHuguenots, ont- elles
eftè de quelque conſidération ſous
Jon Succeffeurs ? N'a- t- on pas veu
que Louis XIII. a bien Sceu déména
ger les ménagemens deſon Pere , &
par l'abatement d'un nombre infiny
deTemples, pardes Converſions continuelles
, & par la décadence des
Affaires des Huguenots ? Le Sieurde
la Rivieren'a- t- ilpas bienjugéque
LOUIS XIV. en feroit plus quefon
Prédeceffeur , & que sous la lignée
de celuy cy les choses des Huguenots
empireroient. Nos Prétendus auront
beau chercher quelque détour &
quelque explication à cet Entretien .
qui leurfoit favorable ;je croy qu'ils
y reüffiront auſfimal, qu'ils ont reüffy
à trouver dans la Sainte Ecriture
leurs Dogmes & leurs Erreurs. Ily
a apparence quefi le Sieur de la Ri
viere avoit voulus'expliquer , ilan
roit prédit de grands événemenslàdeſſus
; mais comme il eſtoit mutinė
GALANT.
35
de ce que fa fcience luy en avoit
trop apris & qui liſoit trop bien
dans l'avenir que la ruine de ſa
Religion estoit refervée aux pieux
deffeins du Roy , il aima mieuxse
taire, que dese trouver obligé de
dire des chofes qui le chagrinoient ,
qui auroient étonné ceux de fon
temps , & préparé tout le monde à
voir reüffir ce qu'il avoit préveu . Je
voudrois bien , Monfieur , que nos
Scavans vouluſſent un peu raifonner
fur la Science des Horoscopes , &
apprendre au Public par voſtre moyen
, si elle est afſeurée ou non. Je
Suis persuadé avec bien de Gens ,
que les Constellations qui régnent au
temps des naiſſances , peuvent inspirer
des inclinations particulieres , &
former la bonne ou la mauvaiſe fortune
; mais que sur des Figures trasées
, que fur l'examen d'une Etoile.
que fur l'influence d'un Signe , on
B6
36 MERCURE
puiſſe fonder quelque certitude pour
les actions futures des Enfans de
celuy qui naist , c'est ce qui me paſſe.
Cependant le Sieur de la Riviere ,
en faisant l'Horoscope de Loüis le
Iufte , a fait connoiſtre ce que Loüis
LE GRAND fon Fils devoit faire
apres luy ; & non content d'avoir
appris à Henry IV. que fon Fils attaqueroit
l'Heréſie , il afait connoi
ſtre qu'elle seroit aux aboisſous le
Régne defon Petit.fils. Pour moy, je
crois que pour tout autre que pour le
Roy , de ſemblables Prophetiesfevoient
impoffibles ; mais il faut que
pour un Prince extraordinaire , tout
ce qui le regardefoit extraordinaire..
Iefuis , &c.
Vous voyez , Madame , que
par ce qui eſt rapporté dans cette
Lettre , on connoiſt qu'au moment
de la Naiſſance de Loüis
XIII . on découvrit ce que Loürs
1
GALANT.
37
ر
a
-
!
LE GRAND devoit faire un jour
pour l'Extirpation de l'Heréſie..
La quantité de Perſonnes qui
continüent de ſe convertir , donne
lieu de dire qu'elle eſt aux
abois. Vous ſçavez déja peuteſtre
ce qui est arrivé depuis trois
mois en la Ville de Chaſtillon fur
Loing. Par l'Edit figné au Châ
teau d'Amboiſele 19.Mars 1563 .
on permit aux Gentilshommes
d'avoir des Preſches chez eux.
Les Seigneurs de Chaſtillon joüisent
de ce Privilège , & enfin
Gaspard de Coligny , Petit Fils
de l'Amiral , ſe trouvant incommodé
du grand nombre de Peuple
qui ſe rendoit en fon Chaſteau
de Chaſtillon pour affiſter
au Preſche , fit transferer cec
Exercice dans la Ville vers l'annee
1615. & en 1619. il acheta
un Jardin, où fut baſty le Tem
1
MERCURE 38
ple des Prétendus Reformez .
Ainfi à l'exemple de pluſieurs
autres Seigneurs , il fit un Exercice
public d'un Exercice qui
n'étoit que perſonel. On a prouvé
par Piéces juſtificatives , que
les Prétendus Reformez n'ont
commencé à faire leurs Preſches
dans la Ville de Châtillon qu'en
1615. dans laquelle année ils
loüérent deux Chambres pour y
faire leur Exercice , & que la Placeoù
ils ont baſty leur Temple,
ne fut achetée qu'en 1619. par
Gaspardde Coligny. Il. eft conſtant
qu'avant ce temps - là ,
l'Exercice de leur Religion avoit
toûjours eſté fait hors de la Ville,
dansla Maifon du Seigneur , qui
payoit la principale portion de
l'entretenement du Miniſtre , &
que cet Exercicedépendoit tellement
dela perſonne , qu'onn'auGALANT.
39
e
1 roit ofé y rien changer qu'il ne
l'euſt permis. Toutes ces chofes
ayant eſté meurement examinées,
le Roy par ſon Arreſt du
Conſeil d'Etat du 12. Fevrier
dernier , a interdit pour toûjours
l'Exercice public de la Religion
Prétenduë Reformée en la Ville
de Chaſtillon fur Loing ,& or
donné que le Temple qui y eft
- conſtruit ſera démoly juſqu'aux
fondemens.
5
Cet Arreſt , & pluſieurs autres
de meſme nature , confirment
bien ceque le Pere Alexis du Buc,
Theatin , a dit à la loüange du
Roy dans une de ſes Controverfes.
On ne dira pas de ce grand
Monarque , comme d'Aza Roy d'Ifrael
, Verumtamen non abftulit
excella. Aza estoit pieux ; il avoit
du zéle pour le culte du vray Dien.
Fecit Aza , dit l'Ecriture , rectum
40 MERCVRE
1
ante conſpectum Domini. Mais
quelque grand que fustSonZélepour
exterminer l'Idolatrie, non abſtulit
excelſa , il n'abatit pas les Temples
que Salomon avoit fait bastir aux
Idoles. Henry le Grand , dans un
temps fâcheux , &dans l'impoſſibi
lité dese vanger des outrages de
ceux de la Religion Prétendue Reformée,
figna en leur faveur l'Edit
deNantes,& leur accorda le Temple
de Charenton , qui est contraire à
l'Article 14.de cet Edit , qui défend
de faire aucun Exercicepublic dela
Religion , plus prés de Paris que
cuatre lieues . Loüis le fuste , à qui
Dieu avoit preſteſon Bras pour ôter
la Rochelle aux Prétendus Refor
mez, n'abatit pas les Temples qu'ils
y avoient , verumtamen non abſtulit
excelſa ; mais LoüiSLE
GRAND imitant la pieté & le
zele du Saint Roy Iofias ,qui ôta les
GALANT. 41
Les
作
Autels des faux Dieux , & chassa
Dit les faux Prophetes , fait démolir les
Preſches , par tout son Royaume , detruit
les Colléges où l'on enſeignoit
'Heréſie , dans tous les endroit où
l'on n'a point de droit d'en avoir, &
i employe Sa puiſſance àexterminer ce
Monstre du sein defes Etats.
X
1.
t
e
۱
4
Il y a lieu d'eſperer qu'il en
ſera bien-tôt tout- à- fait banny.
Ill'eſt déja de Montelimard. La
Province de Dauphiné par la
proximité du Vivarets&du Languedoc
, ayant toûjours efté le
Théatre de la Guerre , pendant
les Troubles que les Prétendus
Reformezexciterent dans le Royaume
, cette Ville fut regardée
dés lors par les Chefs les plus
puiſſans du Party , comme le lieu
qu'ils jugeoient le plus propre
pour le maintenir. Ce fut dans
cét eſprit que Monfieur le Con
42 MERCVRE
neſtable de Leſdiguieres , aprés
s'en eſtre rendu le Maiſtre , trouvant
dans cette Place qu'il appelloit
communément fon Boulevard
de la Plaine , tout ce qui
pouvoit faciliter l'execution de
fes deſſeins , non ſeulement par
la force de ſa Citadelle , mais encore
par ſa ſituation avantageuſe
qui n'eſt qu'à un quart de lievë
du Roſne , y fit bâtir un Temple
l'an 1599. qu'il fonda de vingtquatre
mille livres. Los Particuliers
ſuivant ſon exemple , contribuerent
chacun à l'envy à le
rendre un des plus beaux & des
plus confiderables de la Province .
C'eſtoit bien aſſez qu'il euſt ſubſiſté
dans tout ſon éclat pendant
prés d'un Siecle. Le temps de ſa
chûte eſtoit arrivé,& Dieu l'avoit
réſervé au glorieux Regne de
LOUIS le Grand , qui ne goûte
1
GALAN T. 143
טי
a
D
1
le
e
jamais un plus doux triomphe ,
que lors qu'il le remporte ſur les
Ennemis de la Religion. Le zele
qu'il a pour la faire reconnoiſtre
dans toute la France , luy donnant
un juſte diſcernement pour
le choix des Prelats capables de
la ſoûtenir , fit tomber le ſien ſur
Meffire Daniel de Coſnac , à preſent
Eveſque de Valence , &
Comte de Die, Sa Maiſon eſt fort
illuſtre , & a donné des Cardinaux
à l'Egliſe. Pour ſa Perſonne,
je n'ay point d'autre éloge à vous
en faire qu'en vous diſant , que
depuis qu'il a eſté nommé par Sa
Majesté , il n'a rien épargné pour
détruire l'Heréſie dans ſon Dioceſe.
Un tres-grand nombre de
Temples que l'on y a abattus par
le ſoin qu'il a pris de faire voir des
contraventions manifeſtes aux
Edits,& aux Déclarations du Roy,
1
44 MERCURE
parlent mieux de ſa gloire , que
tout ce que je pourrois vous en
dire , fans qu'il ſoit beſoin que je
vous faffe ſouvenir de celle qu'il
s'acquit dans une des dernieres
Aſſemblées du Clergé , dans laquelle
il ne donna pas moins de
marques de ſa piete , que de fon
eſprit. Mais pour ne vous arreſter
pas davantage ſur cét article qui
me meneroit trop loin, je paſſe à
cequi a donné lieu à la demolition
du Temple de Montelimard.
Le Sieur Chirou qui en eſtoit le
Miniſtre , ayant receu à ſa Com
munion la nommée Amabile
Chaufin, Relapse, contre les Or
donnances , fut obligé avec tout
le Coniſtoire de répondre au
Procez qui luy fut intenté au
Parlement de Grenoble. Monfieurde
Valence montra le zele
d'un veritable Paſteur dans tout
GALANT.
45
0
ce Procez , dont il commit la
poursuite à Me Faure Prieur
de Saint Marcel , & Viſiteur
Genéral de l'Ordre de Cluny,
pendant que d'autres affaires de
fon Diocese , auſſi importantes
de que celle là, l'appelloient ailleurs
es
01
a
U
d
de temps en temps. Monfieur
# Faure fit toutes les diligences neceffaires
. Les Défenſes des Prétendus
Reformez furent écoutées
. On examina les Ordonnances
, & enfin le 12. luillet de
kl'année derniere , le Parlement
de Grenoble donna Arreſt , portant
que l'Exercice de la Religion
Prétenduë Reformée ſeroir pour
toûjours interdit dans la Ville de
Montelimard , le Temple raze,
& qu'au milieu de ſa place , il
ſeroit élevé une Croix de Pierre
ſur un pied d'eſtal , pour y demeurer
à perpetuité ; le Miniſtre
le
1
46 MERCURE
Chirou , & la Relapſe , condamnez
au Banniſſement. Quoy que
le coup fuſt rude aux Pretendus
Reformez , il falut qu'il obeïffent ,
&ils abatirent eux- meſmes leur
Temple dés le mois d'Aouſt dernier
; mais comme les fondemens
qui en reſtoient leur laiſſoient
quelque eſperance de le revoirun
jour ſur pied, il leur fut
ordonné par un fecond Arreſt du
mois de Septembre ſuivant, d'arracher
les fondations des murailles
du Temple , & d'en porter
les Materiaux hors de la Ville ,
ce qui ayant eſté fait , il ne manquoit
plus pour l'execution entiere
de ces Arreſts , que de faire
élever une Croix au milieu de
la place où l'on avoit abatu le
Temple , qui fuſt un monument
éternel de la victoire qu'elle a
remportée ſur l'Heréſie , MonGALANT.
47
S
t
S
t
. lieur de Valence ayant voulu
e aller luy meſme en perſonne
rendre compte de toutes ces
choſes à Sa Majesté , en remit la
Ceremonie juſqu'au 16. Avril
dernier , qu'elle ſe fit à Montelimard
avec beaucoup d'éclat &
de pompe. On n'épargna aucu-
✓ ne dépenſe pour embellir cette
Croix. Aux quatre faces de ſon
pied d'eſtal , on litde fort belles
Inſcriptions Latines de la com-
_ poſition du Pere le Brun léſuite,
qui a preſché tout le Careſme
dans l'Eglife Collégiale de cette
Ville-là , avec l'applaudiſſement
- general de ſon Auditoire. Une
partie de ces Inſcriptions marque
le fait, & l'autre eſt àla loüange
du Roy. Toutes choſes ayant
eſté diſpoſées , Monfieur l'Eveſque
ſe rendit à Montelimard ,
1
non ſeulement pour la Benedi-
:
48 MERCURE
tion de la Croix , mais pour celle
d'ane Cloche qui ſervoit au
Temple des Religionnaires , par
un privilege qu'ils avoient ufurpé.
Par les Declarations de Sa
Majeſté des années 1666.& 1669 .
il leur est défendu de s'aſſembler
au fon de la Cloche dans les
lieux où il y'a Citadelle ou Garniſon
, ce qui donna lieu à Mefſieurs
du Chapitre de Sainte
Croix, de ſe pourvoir en 1680.
devant Monfieur d'Herbigny,
Intendant alors en Dauphiné ,
pour faire ordonner qu'en conformité
de ces Déclarations , le
Clocher du Temple ſeroit démoly
, & la Cloche ſequeſtrée.
Monfieur Bauteac, fameux Avocat
de Montelimard , entreprit
cette Affaire au nom du Chapitre
, &la mit en état par deux
Diſcours publiquement faits en
prefence
GALAN T.
49
au
Da
コ
S
و
es
۲۰
ell preſence de Monfieur d'Herbigny;
de forte que les Religion.
naires ſe tenant pour condamnez
, ofterent leur Cloche dans
le delay qui leur fut donné pour
répondre , & l'enterrerent dans
une Cave. Cette Cloche ayant
eſté remiſeà Meſſieurs du Chapitre
, par les ſoins de Monfieur
Remond l'un des Chanoines ,
Monfieur Fargier en fut le Parrain
au nom de la Ville , & Madame
de Combeaumont la Maraine
. C'eſt une Dame convertie
depuis environ quatre ans, d'une
pieté exemplaire , & d'un fi
- grand zele pour la Religion
Catholique , qu'elle l'a fait
- embraſſer à toute ſa famille ,
- composée de trois Fils & de
cing Filles. Monfieur l'Evefque
à ſon arrivée fut haran-
May 1685 .
e
C
50
MERCURE
1
gué par Monfieur Baile Lieutenant
General , à la teſte de tout
fon Corps ; fon Diſcours fut
fort poly , & prononcé avec
beaucoup de grace . Quoy qu'il
ait à peine vingt ſeptans , il s'eſt
acquis l'eſtime de tout le monde
dans la fonction de ſa Charge .
Monfieur du Claux Préfident à
l'Election qui parla enſuite, fit un
Compliment dont on ne fut pas
moins fatisfait. C'eſt un Homme
d'un merite diftingué , & qui a
beaucoup de délicateſſe d'eſprit .
Monfieur de Valance qui fut
auſſi complimenté par les Confuls
, avant que de ſe rendre à
la place du Temple , entendit
dans l'EgliſeCollégialede Sainte
Croix , dont le Chapitre l'avoit
eſté prendre en Corps, la Predication
qui y fut prononcée par
Monfieur Faure. On peut dire
GALANT.
51
1
a
- qu'il ſe ſurpaſſa luy-meſme en
cette occafion. Il prit pour ſon
Texte , Abfit mihi gloriam niſi in
Cruce Domini , & finit par l'Eloge
du Roy , en s'adreſſant à Monſieur
l'Eveſque qu'il loua d'une
maniere fort éloquente ſur ſon
zele pour la Religion . Il receut
de grands applaudiſſement de
コtoute l'Aſſemblée qui ſe trouva
fort nombreuſe. Enſuite Mon-
= ſieur de Valence reveſtu de ſes
- Habits Pontificaux , précedé de
- tous les Corps Religieux & du
- Chapitre , partit en Proceſſion
pour aller à la Place du Temple,
pendant que la nouvelle Cloche&
les anciennes ſonnoient à
la fois. Monfieur le Comte de
Virvile , Gouverneur de Montelimard
, qui avoit regalé ce
Prélat magnifiquement , avoit
fait mettre ſous les armes une
C2
52
MERCURE
partie de la Bourgeoisie aufli bien
que la Garniſon de la Citadelle.
L'une & l'autre fit une fort belle
décharge. La Benédiction faite
avec les Ceremonies ordinaires ,
Monfieur de Valence receut au
pied de la Croix l'Abjuration
d'une Femme. Il avoit auparavant
receu celle d'un Gentilhomme
dans un autre lieu.Aprés
qu'il luy eut fait faire ſa Profeffion
de Foy, il retourna à l'Egliſe
dans le meſme ordre qu'il eſtoit
party. La Muſique qu'on avoit
fait venir des Villes voiſines ,
entonna le Te Deum , & la Benédiction
du Saint Sacrement fut
donnée par Monfieur l'Eveſque,
qui fut remené chez luy par
Meſſieurs du Chapitre , & par
tous les Corps religieux .
La Démolition du Temple
de Montelimard a donné lieu à
GALANT.
53
உ
e
le
0
.
e
1
ce Sonnet de Monfieur l'Abbé
du Claux , Chanoine de Sainte
Croix de Montelimard. C'eſt un
digne Frere du Préſident dont
je viens de vous parler. Vous
vous ſouviendrez que le nom de
Monfieur l'Eveſque de Valence
eſt Daniel..
Difice autrefois defuperbe truca,
ture ,
Qu'avoient fait l'Herèſie&la Re
bellion ,
Temple , des plus fameux de la Religion,
- Où long- temps ont regnél'erreur &
1 l'imposture.
Tu neprévoyois pas une telle avans
ture ;
Tes Pasteurs t'affeuroient que toy
Sainte Sion ,
N'estant jamaissujette àla corrup
tion ,
C3
54 MERCURE
1.
Tes Murs netomberoient qu'avecque
la Nature.
Mais où sont ces longs jours dont
Souvent t'ontflaté
Ces Ministres zélez contre la Vea
rité ?
Tonfort perpétuel n'estoit donc rien
qu'un Songe ?
Malgré le Pronostic tes Murs font
démolis.
Peuples qui le voyez , n'enfoyez pas
Surpris ,
Danielſceut toujours triompher du
mensonge.
Les Vers qui ſuivent ſont du
jeuneGentilhomme dontje vous
envoyay dans ma Lettre du der
nier mois l'Ouvrage galant qui
vous a tant pleu , ſur ce qu'Iris
en mourant avoit ordonné àDaGALANT.
mon d'aimer Celimene. Vous ne
l'approuverez peur- eſtre pas
moins dans le ſérieux que dans
l'enjoüé .
A MONSEUR
L'EVESQUE DE VALENCE
Sur fon zéle pour la
Religion.
Lluftre &grand Prélat , dont la
Sagesse exquise
5
Sert avec tant d'éclat d'ornementà
l'Eglife ,
Que tufçais bien regler parmy tant
d'Ennemis
Le peuple que le Ciel à tagardea
commis!
De deux Religions malgré la diference
,
Chacun voit les effets de tarare pru
dence...
C-4
56
MERCURE
Ton oeilveillantà tous, l'Heréfie aux
abois
Apprendde nos Edits à respecter tes
Loix ;
Et tandis que LOVIS pour ouvrir la
Campagne
Enleve en Conquerant Luxembourg
à l'Espagne .
Qu'auSuperbe Génois ilfait craindreſes
coups ,
Ton zéle luy prépare un Triomphe
plus doux.
Déja Montelimart t'en fournit la
matiere ,
C'est par toy que ſon Temple est réduit
en pouffire ;
L'Herétique enfrémit , & le voyaut
tomber
Avec tout le Party s'attend àfuccomber.
Poursuis , &nous verrons bien- toft
d'autres miracles ;
Ta pieté jamais ne craignit les obstacles
,
GALAN T.
57
*
A
On luy réſiſte en vain, cent Temples
abatus
Ont affezà la France annoncé tes
vertus ..
Le meſme adreſſe ces autres
Vers aux Prétendus Reformez,
ſur la démolition de leur Temple..
C
Alviniſte obſtiné dans
ta Secte
Coffe pourle Seigneur de t'armer
d'unfaux zéle ,
Ouvre les yeux enfin ; ton culte luy
deplaist ,
Pour abatre ton Temple il a donné
L.Arrest.
S'il paroist prononcéparune bouche
humaine,
Le Cielpour te punir en ordonna la
peine,
Et ne l'auroit pas fait, fi dans ce
triste lien
C
58 MERCURE
Turendois les honneurs que l'on doit
auvray Dieu.
Mais ne te trompe pas ; pour le rendre
propice ,
Tel qu'il l'offrit luy- mesme ilfaut
un Sacrifice.
C'eſt par là qu'on luy plaift , & tes
Chants languiſſans
Ne luy tiennent point licu ny d'Autel
ny d'encens.
Qui te retient le bras, quand ilfaut
qu'il s'appreſte
Arenverſer ce Temple, autrefois ta
Conqueste?
d
Frape ſans t'émouvoir , tous delais
feroient vains ,
Il est juste aujourd'huy qu'il tombe
partes mains ,
Et que ton Heréſie oùfe joint le blafphême
,
Par Ses propres Enfansſe détruiſe
elle-mefime.
GALNAT.
59
t
sa
el
A
Se
م
fe
-
Un Illuftre , connu & eſtimé
de toute la France par ſes Ouvrages
galans , a fait ce qui fuit
fur la Démolition de ce meſme
Temple..
Hers Dévoyez , mes pauvres
Chery Des
2
F'entre dans vosvives douleurs ;
Tous les Aftres voussont contraires,
Je ne vois par tout que malheurs
Regner dans vos tristes affaires.
4
Noftre ferme& pieux Prélat ,
Dont le zélefait tant d'éclat ,
Dont l'ardeur n'est point hypocrite ,
Qui depuis trente ansvous combat,
Eleveſonfameux mérite
Amesure qu'il vous abat.
Ilvous fait une juſte guerre
Sur l'appuy d'unefauffe Pierre
Voyez combien vous hazardez ;
C6
60 MERCURE
Vos Baſtimens les mieuxfondez ,
Ou vont tomber , oufont par terre.
Vous n'avez fceu que trop ofer ;
Ne prétendez plus abufer.
De vos Edits , de vos Franchiſes.
Vos Temples vous vont écraser ,
Souvez- vous vite en nos Eglifes.
Je ne ſçaurois finir cet Article
ſans vous faire part d'un Madrigal
qui enferme une Réponſe
auſſi juſte que ſpirituelle , faite
par un Miniſtre de la Religion
Prétenduë Reformée dans le Païs
des Sevenes , Homme fort eſtimé
parmy ceux de ſon Party , mais
qui a fait voir une fidélité particuliere
pour fon Prince en tontes
fortes d'occaſions , quelque préoccupation
qu'il ait pour la Religion
qu'il profeſſe. Le Madrigal
explique le Faite
GALANT. 64
e
e
Ans une certaine Province ou
D nôtre incomparable Prince
Souffre encor ceux qu'on dit Reformez
Prétendus ,
2
Qù les Preſches publics ne font pas
défendus ,
En un Lieu qu'on a veu peusouvent
dans l'Histoire ,
Il arriva debat dedans le Conſiſtoire.
L'on reçoit dans ce Corps des Gens de
tout état ,
Le petit Artisan , tout comme l'Avocat
,
1 Et mesme à cet honneur la force du
s
S
S
Sufrage
Mieux que la pieté peutfrayer le
passage.
Cependant un Tailleur ayant esté
nommé ,
Ce choix par quelques- uns ne fut
Pas confirmé.
Sur ce Fait , au lieu de Sentence,
Le Ministre est priéde dire cequ'il
pense.
62 MERCURE
Mes Freres , répont- il , leparty le
meilleur , ১
Malgré des Oppoſans les raiſons
mal conçuës ,
C'eſt de recevoir le Tailleur ,
Nos Affaires ſont découſuës .
Tout le monde eſt ſi fort charmé
du Roy , que ceux meſme qui
ne s'occupoient qu'à des Vers
galans , ſemblent n'en pouvoir
plus faire que pour luy. Ce Sonnet
de Monfieur de Grammont
de Richelieu en eſt une preuve.
Il eſt ſur des Bouts - rimez , envoyez
par la Dame meſme à qui
il s'adreſſe .
BOUTS-RIMEZ
POUR MADAME DE R ...
NE foyez pas furpriſe, adorable
Climéne ,
GALANT.
63
1. De n'avoir plus de moy ny Sonnet ny
1
10
Chanfon ..
Le moyen d'approcher maintenant
d'Hypocréne ?
LOUIS occupe ſeul tout lefacre
Vallon.
Fay millefois pour vousfollicitéma
Veine,
es Et pour vous mille fois monté sur
Dit
Π
t
11
'Hélicon ;
Autant de fois pour moy l'entrepriſe
fut vaine;
De ce Prince on n'y peut Séparer
Apollon.
Aujourd'huy , par unfort que je ne
puis comprendre ,
Ce Sonnet que pour vous je voulois
entreprendre ,
Seva trouver encor tout entier pour
monRoy ,
64 MERCURE
Ne vous en fâchez pas ; &Songez
quefes charmes
Triomphent en tous lieux aussi bien
quefes Armes ,
Etque ce Prince estnépour nous donner
la Loy.
Je vous ay parlé il y a déja
quelques années de divers Ieux
qui ſe font en pluſieurs Villes le
premier jour de ce mois. Ceux
qu'on nomme Floreaux ou Floraux
, font de ce nombre. Ils fe
fontdans la Ville de Thoulouſe
Capitale de Languedoc, &tirent
leur origine de ce qu'autrefois
au commencement de ce meſme
mois de May , toute la leuneſſe
du Pays & des Provinces voiſines
s'y aſſembloit , dansun certain
lieu choiſy , où l'on recito't toute
forte de Poëfies , Odes , MadriGALANT.
65
2
1
2
a
gaux, Stances , Elogies, Sonnets ,
& fur tout des Chants Royaux.
Cela ſe faiſoit pendant trois jours,
leſquels eftant expirez , les Anciens
recuëilloient les voix pour
donner le prix. Celuy qu'on en
jugeoit digne, recevoit une Couronne
de Laurier , & on l'appelloit
l'Amant Fidelle de la Cour
d'Amour. Il y avoit meſme des
Dames qui compoſoient ainſi
que les Hommes, mais afin qu'on
ne creuſt pas que la complaiſanceengageaſt
les Juges à leur eftre
favorables , elles renonçoient au
prix . Enfin aprés un fort grand
nombre d'années , une Femme
de qualité appellée Clemence ,
entraînée par le panchant qu'elle
avoit pour la Poëſie , forma le
deſſein d'éterniſer ſa memoire en
inſtituant une Feſte remarquable
, qu'on nomma les Jeux Fleu66
MERCVRE
reaux,, & qu'elle voulut eſtre
celebrée le premier, & troiſième
jour de May. Elle laiſſa pour cela
la plus grande partie de ſon bien
àMeſſieursde Ville , à condition
que tous lesans ils feroient faire
quatre Fleurs de Vermeil qui feroient
, l'Eglantine , le Soucy ; la
Violette & l'Ociller. Les trois
premieres qui valent au moins
quinze Piſtoles chacune , ſont
pour les jeunes Gens que l'on
trouve dignes de les remporter
par le merite de leurs Ouvrages.
Elles ſont d'une coudée de hauteur
, &repreſentent la Fleur
dont elles portent le nom , avec
un piedde Vermeil, où les Armes
de la Ville font gravées. La quatrième
qui eſt plus petite que les
autres, eſt pour les petits Enfans,
& ſe donne par faveur. L'Hoſtel
de Ville qui est tres-beau , tresGALANT.
67
grand & tres - ſpacieux , eſtoit la
maiſon de cette Dame. Elle la
donna pour y celebrer ces Jeux,
en ainſi que la Place du Marché
Do que l'on appelle La Pierre. C'eſt
rt un lieu couvert , où quantité
de Marchands étalent leurs
Marchandiſes. On commence
of cette cerémonie tous les ans le
premier jour du mois où nous
ſommes , par une Meſſe folem
nelle qu'on chante en muſique ,
& à laquelle tout le Corps de
Ville aſſiſte. Pendanttout cejour
chacun recite les Vers qu'il a
compoſez , & le troiſième du
meſme mois , on convie quantité
de Perſonnes des plus confiderables
de Thoulouſe à un diſné
magnifique, aprés lequel on examine
tous les Ouvrages qui ont
- eſté recitez , & chacun donne ſa
- voix pour les Prix. Ils'y trouve
toûjours un Préſident au Mortier
10
S
S
68 MERCVRE
& quatre Conſeillers au Parlement.
Cependant on enferme
dans une grande Sale tous ceux
qui aſpirent aux Prix, & chacun
y travaille en particulier à ce
qu'on appelle l'Effay. C'eſt un
Sonnet qu'ils font ſur un Vers
qui leur est donné , & par lequel
ils font obligez de le finir. La derniere
fois qu'on diſtribua les prix,
voicy les Vers que l'on donna
pour l'Effay .
Quiconque espere en Dieu n'est jamais
confondu.
に
Vous ne ſerez pas fachée
fans doute de voir ce que firens
làdeſſus ceux qui eurent les
trois Prix.
GALANT. 69
20
ce
لا
el
r
Di
1
ما
SONNET
DE ME BROUILHET DU Roce
Qui remporta l'Eglantine.
C'eſt le Viennois qui parle.
Torgueilleux Ottoman , pour rea
parer l'outrage
Qui le couvrit de honte aux pieds
denos Ramparts ,
Contre nous puiſſamment s'arme de
toutes parts;
Mais le Ciel de nouveau détruira
fon ouvrage.
Qu'il médite en Secret un horrible
carnage ,
Ila beau dansfon fiel empoisonner
Ses Dards ;
En vain pour regagner ſes riches
Etendarts
Dansfafureur extreme il met tout
enusage.
72 MERCURE
Ce cruel Ennemy nous veut charger
de Fers ,
Et le funeste état deſon dernier revers
Nous répond des effets d'une entiere
vangeance.
Anos vives douleurs le Seigneur s'eft
rendu ,
En luy ſeul deformais mettons noftre
espérance ,
Quiconque eſpere en Dieu n'eſt
jamais confondu.
SONNET.
DE M DE RAYMOND ,
Qui remporta le Soucy.
Enonçons aux plaisirs , fortons
R du précipice;
Dans un cruel panchant le Demon
nous conduit ,
GALANT .
73
10
Il vient couvrir nos yeux d'une éternelle
nuit ,
Pour nous faire trouver des douceurs
dans levice.
Ce n'est plus dans mon ame oùson
poison se gliffe,
Et ce coeurque le crime a tant defois
Séduit ,
Détrompé maintenant , & par la
Grace instruit ,
Fait à Dieu deses maux un entier
Sacrifice.
Funestes mouvemens , plaiſirs trop
criminels ,
Ie quitte vos appas pour des biens
éternels ,
Le Seigneur deformaisfera toute ma
gloire.
On ne me verraplus àl'aimerſuspendu
, 1
72
MERCURE
Le garderay toûjours empreint en ma
mémoire
Quiconque eſpere en Dieu n'eſt
jamais confondu .
DE
SONNET
M D'ABBATIA ,
Qui remporta la Violete.
D
Un bonheur apparent
giles appas ,
lesfra-
Entraînoient à leur gré mon ame
vagabonde ;
L'ay voqué jusqu'icy Sur une Mer
profonde,
Et j'ay trouvé par tout des écueils
fur mes pas.
Le Ciel m'a préſervé de mille affreux
trepas ,
C'est en luy ſeul auſſi que mon eſpoir
Se fonde.
Depuis qu'ilm'afait voir les vanitez
du Monde ,
Ie
GALANT.
73
1
Ie le voisàtoute heure , &je ne le
Suis pas.
Dans cefuneste état ma déplorable
vie
De troubles violensfut toûjours pour-
Suivie ,
Mais le calmeà lafin vient dem'eſtre
rendu.
A
Seigneur , je le vois bien, ta bontéme
l'envoye,
C'estpour aller au Ciel une agréable
voye.
Quiconque eſpere en Dieu n'eſt
jamais confondu .
Ces divers Eſſays à la findefquels
chaque Autheur écrit fon
nom , ſervent à déterminer les
Juges qui ont à prononcer ſur les
prix. Aprés qu'ils ont décidé de
tout, on leur apporte une collation
May 1685 . D
74 MERCVRE
fort magnifique , & l'on en fert
une autre ſeparément à la Jeuneſſe
qui a recité des Vers . On
ſe rend enſuite dans la grande
Sale , où eſt la Statuë de Dame
Clemence dans une Niche contre
la muraille. Elle eſt de Marbre
blanc , couronnée de Fleurs,
& ceinte auſſi d'une Ceinture
de Fleurs qui va juſqu'en bas.
Les Capitouls au nombre de
huit ſe mettent ſur leurs Siéges
ordinaires , & Meſſieurs du
Parlement prennent leurs Places
de l'autre coſté . Monfieur le Préfident
fait ſa Harangue , aprés
quoy un Huiſſier de Ville appelle
tout haut celuy qui a merité le
prix de l'Eglantine. Il vient le
recevoir de la main du Chef du
Conſiſtoire de la Ville , qui eſt
celuy qui préſide aux Jeux .Touse
l'Aſſemblée fait de grandes
GALANT.
75
acclamations , qui ſont ſuivies
des fanfares des Trompettes. Les
Hautbois & les Violons qui leurs
répondent, font retentir le triomphe
du Vainqueur. Toute cette
Simphonie le mene chez luy accompagné
de tous ſes Amis , &
de quantité de Gardes de l'Hoſtel
de Ville avec leurs Caſaques
& leurs Halebardes. C'eſt un
Huiffier qui porte fa Fleur. On
rend les meſmes honneurs à ceux
qui ont remporté les Prix dela
Violette & du Soucy. Chacun
d'euxtraite ſes Amisle jour de la
Trinité , & ſe promene l'apreſdinée
par la Ville avec une longue
ſuite de Carroffes. Les Capitouls
de Thoulouſe ont deux
Robes , l'une ordinaire , & l'autre
de cerémonie. L'ordinaire eſt
my - partie d'Ecarlate & Noir.
L'Habit de cerémonie eſt un
D 2
76 MERCURE
long Manteau tout d'Ecarlate,
doublé de Satin blanc , avec des
Hermines ſur les deux épaules's
chaque coſté eſt de fix bandes,
trois d'Hermines,& troisde Nates
d'or , & chaque bande large de
trois doigts . Les Maiſtres aux Jeux
Fleureaux ſont ceux qui ont eu
les trois Fleurs . Ils ont droit d'af.
ſiſter tous les ans aux Aſſemblées
qu'on fait pour ces Jeux, de donner
leurs voix pour les Prix, &
d'eſtre de toutes les Feſtes de certe
nature. Ceux qui prétendent
aux Prix font diverſes Pieces ,
parmy leſquelles il a toûjours un
Chant Royal. Voicy quelquesunes
de celles qui ont ſervy à les
faire remporter.
GALANT .
77
ن
:
LA DE'FAITE
DE PORUS
ROY DES INDES.
CHANT ROYAL.
Na beau du Destin mépriser la
puiſſance ,
La valeurbrave en vain ſes ordres
diférens ,
Rien ne peut les changer, courage ny
prudence ;
Mille exemples fameux en font de
Seurs garands.
Souvent les hauts deffeins qu'un He
ros envisage
Sont de l'ambition un Superbe étalage.
On abeauſe fieràdes biens fi legers >
1
D3
78 MERCURE
Lesplus grandsfont tombez dans la
honte des fers ;
Et quoy que la valeurpuiſſe tout entreprendre
,
Hélas! n'a- t-on pas veupar un triſte
revers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre ?
Porus, ce grandHéros ,dont laſeule
préſence
Donnoit de la terreur aux Roys les
plus puissans ;
Ce Prince infortuné , mais remply
d'aſſeurance ,
Attend fans s'effrayer le Vainqueur
des Perfans.
La Paix qu'on luy présente offense
Son courage ,
Ellefait àſa gloire un trop ſenſible
outrage ,
Pour l'honneur seulement il a les
yeux ouverts;
GALANT. 79
SE
Le feul bruit de fon Nomfait trembler
l'Univers ;
Mais quelque heureuxfuccés quefon
coeurpuiſſe attendre ,
Bellone a refervé pour des deštins
amers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
<
Sur lebord de l'Hydaspe ilparoist , il
S'avance ,
Tous lesflotsſont couverts de cadaures
ſanglans.
ار Ilfait par mille morts reſſentirfa
vaillance ,
On nesçauroit donner des coups plus
violens.
fe Millefiers Elephans animez au carnage
le Secondent des Soldats l'impitoyable
rage.
Maislefier Alexandre oppoſansſes
Coursiers
D 4
80 MERCURE
Encourage les fiens parſes Exploits
guerriers ,
Et ce genéreux Chefqu'on nesçauroit
Surprendre ,
Court & vole à l'instant attaquer
des premiers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
Alexandre tout plein d'une noble
espérance ,
Affronte fiérement les périls les plus
grands.
Dans ce cruel Combat on le voit qui
Se lance ,
Il enfonce , il poursuit les Ennemis
errans .
Dans le Campde Porus il fond com
me un Orage ,
Par tout ſon Bras vainqueur &foudroye
& ravage ,
Par tout ce Conquérant moiſſonne
des Lauriers ,
GALANT.
Ce Heros vaut luy ſeul des Batail
lons entiers.
En vain les Ennemis tâchent de s'en
défendre ,
Ilmenace déjapar des regards altiers
#Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
Enfin on ne voit plus la Victoire en
balance ,
On n'entend que les cris des Soldats
expirans.
Porus dans ce Combat preſque ſans
Tout baigné dans fon Sangfur le
défense ,
corps des Mourans.
- Alexandre pour lors le preffe davantage,
Atravers fes Soldats itse fait un
passage,
Il renverſe les Tours dont ils marchent
couverts.
D
82 MERCURE
On voit couler leurfangpar cent en
droits divers ,
La crainte& la foibleſſe à l'envy
les font rendre.
Ils livrent aux hazards des plus
wiſtes dangers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre .
ALLEGORIE.
LOUIS toûjours vainqueur , meſme
audelà des Mers ,
Part & va conquerir le reste de la
Flandre ,
Etfon Roy justement répréſente en
ceVers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
GALNAT. 83
BALADE
Servant de Réponſe à celle que
Madamedes Houlieres a faite
fur les meſmes Rimes.
A
Tous chagrins les Maris font
Sujets,
Cette Sentence en ma teste est écrite.
Ils ont toûjours mille remordsfecrets,
Femmen'a plus que la mine benite,
Toûjours en trouble avec elle on ha
bite,
Brefon ne voit que Ménages maudits;
Car à tel point l'inconstance eft
venuë ,
Que loyauté dans l'Hymen eft perduë
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoic
jadis
D6
84 MERCURE
Onveut avoir Habits, Meubles, Va
lets,
Le Sexe au Luxe attache le mérite.
De coqueter les deſirs indifcrets
Ont tout gaſté; la Grande; la Petite,
Partout Païs ,Soit jeune , ou decrépite
,
Aime à charmer; Galans font applaudis
,
Pauvre Mary se voit paſſer pour
Gruë ,
Ases dépens faveur est obtenuë.
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoir
jadis.
Ieunes Beautez nous tendent des
filets,
Mais évitons cette engeances mau
dite.
NeSçait- onpas que parmy tels Objets
L'un veut tromper, l'autresefélicite
7
GALANT. 83
D'avoir fçû faire à propos l'Hypo-
: crite?
Nous paſſons tous pour de francs
1 Etourdis ;
Maissi prés d'eux jamais on s'ha
bituë
Pour le Contrat qu'on n'ait aucune
vevë ,
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoir
jadis.
Dans l'Hymenée on voit horribles
Faits ,
En Ville , aux Champs , par tous ors:
les débite.
Plutoſt que vivre avec Esprits co.
quets ,
Si l'on m'en croit , ilfaut sefaire
Hermite.
1
Nepensezpas qu'àce deffein j'invite
Parce que j'ay mes defirs refroidis ,
Ou que je suis de quelque humeur
bourruë ,
86 MERCURE
Non ; c'eſt , mafoy , que jeune, & que
chenue ,
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoit
jadis.
ENVOY.
Cher Licidas , ſonge à tes intéreſts ,
Epargne-toy de tristes camouflets.
Defuivre Iris enfin difcontinuë.
Ignores- tu qu'au Siécle d' Amadis
De maint Croiſſant Famille estoit
pourveuë ?
Apire état la chose estparvenuë.
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoic
jadis.
१
GALANT. 87
L'EPERVIER
ET
LA PERDRIX.
UN
FABLE .
certain jour Maistre
Epervier
Eut deffein de se marier ,
Et dans la Troupe Volatille
Cherchant unė Femme gentille ,
Dame Perdrix luy plût d'abord ;
Mais raisonnant en Oyseaufage,
le croy , dit-il , qu'avec le Parentage
Je n'auraypas de peine à demeurer
d'accord.
Voyons plutoſt ſi c'eſt mon
avantage.
88 MERCURE
Dame Perdrix eſt jeune , elle eſt
d'un beau plumage ,
Elle n'a point le vol trop haut,
Elle a l'humeur douce & l'air
fage ,
Pour Femme c'eſt ce qu'il me
faut...
Quandfar cette agreable idée
Nostre Epervier eut ainsi raisonné,
Pour accomplir l'hymen tout fut bien
ordonné.
Dame Perdrix fut demandée
Bar un jeune Perdreau qui parfoûmiſſion
Endoſſa la Commiffion.
Enforme ilva voirſa Parente,
Dit que Sire Epervier , de venufon
Amant ,.
Veut estrefon Epoux, pourveu qu'elle
y conſente.
La Perdrixà ce Compliment
Répondit affez froidement .
GALANT. 89
Je ne veux pas eſtre Eperviere
;
Mais par un étrange malheur
Elle vit arriverſon Pere ,
Qui trouva qu'Epervier luyfaisoit
de l'honneur.
222
Le Perdreau s'en retourne,& le Pere
àfa Fille
Fait remarquer que de tout temps
La Cohorte Eperviere amoindritSa
Famille
Pardes combats & des meurtres
fréquens;
Si bien, dit- il, qu'il faut par voſtre
mariage
Eviter un pareil carnage ,
Afin qu'à l'avenir nous vivions
en repos.
N'ayant plus d'Ennemis , nous
n'aurons rien à craindre .
Quand la pauvre Perdrix entendis
cepropos
१०
MERCURE
4
Ellese trouva fort àplaindre.
Elle poussa quelques sanglots ,
Ensuite répandit des larmes;
Mais cefurent defoibles armes
Pour vaincre un Pere intereſſė.
Je vous trouve , dit - il, grandementdégouſtée.
On ne demande point ſi vous
êtes dotée,
Et je veux qu'aujourd'huy le
Contrat foit paſſé.
Vous ne voyez pas l'avantage
Qui doit nous revenir de vôtre
mariage.
Sçachez que pour vous c'eſt
un bien ;
Epouſant l'Epervier vous ne
manquez de rien .
Vous entrez dans une Famille
Qui toûjours l'a porté fort
beau
Parmy les Volatils ; confiderez,
ma Fille,
GALANT.
وا
Qu'il vous faudroit ramper ,
épouſant un Perdreau,
Et tenir fort maigre Cuiſine,
- Soit dit , ajoûta - t- il , & qu'on s'y
détermine.
-L'Epervierefuture a beauſe deſoler;
Elle a beau s'en vouloir défendre,
Loin de la conſoler
Le Perc trop cruelne daigne pas l'entendre
,
Mais la quite fort bruſquement,
Difant , Quand l'Oyſeau de
- rapine
Viendra vous voir , faites- luy
bonne mine.
Car autrement....
Tandis que tenoit ce langage
Nostre Beaupere prétendu ,
Vientle Gendre futur en pompeux
équipage;
Bref, l'hymenfut bien- toft conclu,
Apres quoy l'Epervier emmena l'EPerviere.
92
MERCURE
Entr'eux la Paix ne dura guere.
Noftre Epoux en ufoit tres-mal ,
Il estoit colere & brutal ,
Atout moment faisoit querelle
Ala malheureuse Femelle ,
Et l'obligeapar maint debat
Avivre dans le celibat ,
De forte que la pauvre Femme
Avoit mille chagrins dans l'ame.
Afon Pere à lafin elle les fit fça
voir.
Danspeude temps ilvient la voir,
Et parce qu'il estoit Beaupere .
Il voulut paroiſtre en colère
Contre Maistre Epervier ,
Qui luy répondit d'un ton fier,
Aprens, foible Animal,que quand
j'ay pris ta Fille ,
Fay trop honoré ta Famille.
Le Pereàce discours connut bien le
malheur
OùSans aucun retourfa Fille estoit
livrée.
GALANT .
93
Il s'enfuit de honte & de peur,
Noftre Perdrix fut devorée ,
Et l'Epervier fut comme auparavant
A l'égard des Perdrix un Oyſeau raviſſant.
Pere, qui veux choisir un Gendre.
N'écoutepoint lavanité,
Choisis-le de ta qualité ;
Maissi ta Fille n'est pas tendre ,
Garde- toy biende la donner.
Cette Fable te doit apprendre
QueSon coeur plus que tout ilfaut
examiner.
Aujourd'huy l'intéreſt a de grandes
amorces ,
C'està quoyſeulement les Parens ont
égard ,
Toute tendreſſe eſt mise à part ;
Maisſçache que de la naiſſent tous
les divorces.
94 MERCURE
Je ne doute point , Madame,
que toutes ces Piéces ne vous
donnent une eſtime particuliere
pour les Muſes Toulouſaines.
Ilya beaucoupde feu , & un tour
fort naturel , dans ce qui part
d'elles;& j'eſpere que de temps en
temps je pourray vous procurer
le plaiſir de voir leurs produ-
Etions .
En voicy une d'un de nos IIluſtres
en Muſique. Quand elle
n'en ſeroit pas , vous l'aimeriez
par la beauté des paroles.
AIR NOUVEAU.
I l'Hyver vous tenezvos paſſions
STIHyver
Vous les publiez au Printemps.
Petits Oyseaux , quand vous estes
contens ,
Vos ardeurs nefontplus difcretes.
GALANT. 95
ال
er
Pour moy,dans l'Empire amoureux
Je me plains du Destin àmes defirs
contraire ;
Mais si j'estois heureux ,
Jesçaurois bien me taire.
Je vous ay promis de vous faire
part de ce qu'Hadgi Mehemet
Envoyé du Dey d'Alger , a
raconté icy de la Méque , où il a
paſſé quelques années ; il faut
vous tenir parole. La Meque eſt
une Ville fort ancienne de l'Arabie
Deferte , pour laquelle les
Mahometansontunetelle venération
, qu'ils croyent que tous
ceux qui ne ſont pas de leur
Secte , ſont indignes d'y entrer.
Ainſi ils ne leur permettent pas
d'en approcher , meſme de quelques
journées , & fi un Chrétien
étoit ſurpris fur cette Terre qu'ils
eſtiment Sainte , ce ſeroit un fa
96
MERCURE
crilege , que le feu ſeul pourroit
expier. La dévotion porte quantité
de Muſulmans à entreprendre
ce Pelerinage. Il s'en rencontre
beaucoup qui le font pour
trafiquer , car les Marchands
viennent de tous les coſtez du
monde debar quer au Port de
Ziden ſur la Mer Rouge , à douze
lieuës de la méque ; mais ce qui
attire encore grand nombre de
Pelerins , c'eſt que ce Voyage
abſout de tout ,& que quand on
l'a pû faire , quelque grand crime
que l'on ait commis on n'en
ſçauroit plus eſtre recherché. Il
part tous les ans cinq Caravannes
qui vont à la Méque; ſçavoir
celle du Caire , qui eſt compoſée
des Egyptiens, & de tous
ceux qui viennent de Conſtantinople
, & des autres lieux voifins;
cellede Damas qui emmene
tous
GALANT.
97
tous ceux qui ſont de Syrie ;
Celle des Magrebins ou Ponentaux
, comprenant tous les
Pelerins de Barbarie , Fez &
Maroc qui s'aſſemblent au
Caire; celle de Perſe , & celle
des Indes ou du Mogol. Letemps
ou doit partir la Caravanne du
Caire eſtant arrivé , on fait la
deſcente de la Veſte de Mahomet.
C'eſt ainſi qu'on appelle les
préſens que le Grand Seigneur
envoye tous les ans à laMeque.
Ces Preſens que l'on travaille au
Chaſteau du Caire , ſont portez
par la Ville en grandepompe àla
Maiſon de l'Emir Adge , ou Chef
de la Caravanne des Pelerins de
la Méque. Cét Emir qui fait le
Voyagetous les ans, mene d'ordinaire
quinze cens Chameaux
à luy pour porter ſes hardes,
& auſſi pour en vendre ou loüer
May 1685 . E
98 MERCURE
àceux qui en manquent , car
il en meurt beaucoup par les
chemins. Il y en a cinq cens qui
ne ſervent qu'à porter de l'Eau
pour ſa Famille , & on les charge
d'Eau nouvelle toutes les fois
qu'on en trouve. Aprés que les
Preſens ont eſté deux jours chez
luy , il fort de la Ville encore avec
pompe,pour aller camper dehors .
Un Chameau richement enharnaché
, porte un grand Pavillon
ouTabernacle de Satin Cramoify
tout brodé d'or , & principalement
en certains endroits où il
y a de groſſes Lettres Arabes ,
auſſi en broderie d'or. Sous ce
Pavillon quieſt fait en maniere
de Clocher , & quia une pomme
dorée à la pointe,& quatre autres
àl'entour , ſont les Preſens de ſa
Hauteſſe , parmy leſquels il y a
ordinairement quatre pieces de
Velours Cramoiſy fort longues,
GALANT .
toutes brodées de groſſes Lettres
Arabes d'or , larges & épaiſſes
comme le doigt.Chacun ſe preſſe
pour baiſer , ou du moins pour
toucher ce Pavillon , auquel les
Mahometans portent le meſme
refpect que nous portons aux
Saintes Reliques. On paſſe plufieurs
jours ſous des Tentes pro
che de la Ville , aprés quoy on
va camper à douze milles , proched'un
Etang appellé la Birque.
C'eſt le Rendez- vous de toute
la Caravanne qui eſt ſouvent
compoſéede cent mille Pelerins.
On ne marche que de nuit, pour
éviter la chaleur qui eſt preſque
inſupportable , & lors que la
Lune n'éclaire pas on porte plu..
fieurs Falots devant chaque Caravanne.
Les Chameaux font
attachez queuë à queuë. Ainſi
on peut leslaiſſer aller fans qu'il
E 2
100 MERCVRE
foit beſoin de les conduire. Il y a
trente- ſept journées du Caire à
la Méque , & tout ce chemin ſe
fait par des Deſerts. Comme on
ny trouve aucuns rafraiſchifſemens
, on ne mange que ce
que l'on a porté. Il y a peu d'Eau ;
encore eſt - elle mauvaiſe ; mais
ce qui eſt plus fâcheux que tout
cela , ce ſont des Vents chauds
qui ôtent la reſpiration & qui
font mourir en fort peu de
temps. Ceux qui peuvent réſiſter
aux fatigues de ce Voyage,
reviennent ſi maigres, qu'à peine
on les reconnoiſt. Cependant il
ne ſe paſſe point d'année qu'il
n'y ait des Femmes & des Enfans
qui le faſſent. Quand ils en
font revenus , on les nomme
Adgy, c'eſt à dire Pelerins,& it
font fort reſpectez toute leur vic.
Tant que l'on marche , on chante
des Verſets de l'Alcoran , &
GALANT. ΙΟΙ
l'on s'y applique avec tant de
zele , que l'on voit quantité de
Perſonnes tomber tout à coup
de leurs Chameaux par l'exceffive
fatigue , & mourir en les
chantant. Deux jours avant que
d'arriver à la Méque , chacun
ſe dépoüille preſque nud par plus
de reſpect , & prend des Sandales
pour ne pas fouler une
Terre qu'ils croyent ſi ſainte.
Ils demeurent ainſi huit jours ,
pendant leſquels ils font obligez
de vivre dans la plus étroite régularité
. Ceux qui ſont malades
font quelques aumônes au lieu
de ſe dépoüiller.
4 La Méque eſt une Ville de la
grandeur de Marſeille , environnée
de grandes & hautes Montagnes
, & toute bâtie de Pierre
& de Mortier . Au milieu eſt le
Kiaabe , ou Beytullah , c'eſt àdire
E 3
102 MERCURE
Maiſon de Dieu , que les Turcs
diſent avoir eſté baty par les
Anges, vifité par Adam , & tranfporté
au ſixiéme Ciel durant le
Déluge , afin qu'il fuſt préſervé
des Eaux , depuis rebaſty par
Abraham , ſur le modelle de
l'autre qui luy fut envoyé du
Cicl. Ils ont une tres-grande
veneration pour ce Temple ,
ainſi que pour une Pierre noire,
nommée Alkible , ou Aliette, qui
eſt à main droite en entrant, proche
la porte. Ils prétendent qu'elle
n'eſt devenuë noire que par
les pechez des Hommes ; qu'elle
eſtoit Blanche lors que l'Ange
Gabriel l'apporta au Patriarche
Abraham ; qu'elle luy ſervoit
d'échafaut quand il batiſſoit cette
Maiſon , & qu'elle ſe hauſſoit
& ſe baiſſoit à ſa volonté , afin
qu'il ne fiſt aucuns trous à la
GALANT.
103
&
Muraille. Cette Maiſon qui eſt
haute de cinq braſſes , ſelon ce
qu'en a dit Adgi Mehemet , a
quinze pas ou environ de longueur
, & onze ou douze de
largeur. Le ſeüil de la Porte
eſt fort élevé de terre ,
à peine un Homme y peut- il
atteindre avec la main. La Porte
eſt d'argent maſſif. Elle s'ouvre
en deux , & eſt large d'une
braſſe , & haute à peu prés d'une
braſſe & demie. L'on y monte
avec une Echelle que ſoutiennent
quatre Rouës. Il y en a
deux attachées au bas de cette
Echelle , & les deux autres le
ſont à deux pieces de bois , où
elle eſt attachée par le milieu.
Quand on veut entrer dans le
Kiaabe , on approche l'Echelle
de la Muraille par le moyen de
ces Rouës. Trois Colomnes de
E 4
104
MERCURE
figure Octogone , & environ de
trois braffes & demie , ſoutiennent
cette Maiſon . Elles font
de Bois d'Aloës , de la groſſeur
d'un Homme, & chacune d'une
piece. Le dedans eſt tapiſſé d'Etoffes
de Soye rouge & blanche,
& le dehors d'une Etoffe de
Soye noire , qui eſt un eſpece de
Damas. Il y a tout autour une
Muraille qui en empefche l'abord
, avec un eſpace entre la
Muraille & la Maiſon. Deux
ceintures d'or ceignent le Kiaabe
L'une eſt vers le bas , & l'autre
vers le haut , & à l'un des coſtez
de la Terraſſe qui le couvre , on
voit une Goutiere d'or mafif
qui avance dehors de la longueur
d'une braſſe , pour jetter
loin les Eaux des pluyes qui tombent
de la Terraſſe dans cette
Goutiere.
GALANT.
105
Les Pelerins eſtant arrivez à
la Méque , y paſſent trois jours,
& celuy qui peut baiſer le premier
la Pierre noire dont je
viens de vous parler , eſt tenu
pour Saint , mais il faut qu'il le
faſſe au meſme temps qu'on ſe
dit l'un à l'autre le Selam , aprés
qu'on a finy la Priere appellée
Klouschlouk, le jour du Vendredy
quiſe rencontre pendant les trois
jours. Chacun auſſi toſt ſe jette
à ſes pieds pour les luy baifer ,
&bien ſouvent il meurt ſur le
champ à cauſe de la grande foule
qui l'étouffe . On est obligé pendant
ce temps- là de faire tept fois
un chemin aſſez long qui va
autour du Kiaabe. Un Iman qui
va devant enſeigne comme il
faut le faire , & tout le monde
a les yeux fur luy , pour l'imiter
dans toutes ses actions. Il va
Es
106 MERCVRE
tout
d'abord doucement marmotant
quelques Prieres , puis il court
&faute àde certains intervales ,
en remuant les épaules d'une
façon ridicule , aprés quoy il
recommence à marcher
doucement , & continuë enſuite
à ſauter. Tous les ans on oſte les
vieilles Etoffes qui entourent le
Kiaabe , pour y en mettre de
neuves , & elles ſont pour le
Grand Seigneur lors que le petit
Bairam ou Paſques d'immolation
arrive le Vendredy. Il en donne
des morceaux aux Moſquées
neuves , & pes morceaux leur
fervent de Dédicace. Lors que
le petit Bairam arrive à un autre
jour que le Vendredy, ces vielles
Etoffes appartiennent au Sultan
Scherif qui commande là. Il en
oſte l'or , & les coupe par petits
mourceaux qu'il vend pour Re
GALANT. 107
liques au prix de pluſieurs Sequins.
X
Apres trois jours de ſejour
fait à la Méque , les Pelerins
vont coucher à un lieu nommé
Minnet , où ils arrivent la veille
du petit Bairam , & le jour de ce
Bairam , ils immolent des Moutons
chacun ſelon ſon pouvoir,
& les diſtribuent la pluſpart aux
Pauvres. Ce jour-là meſme ils
reprennent leurs habits , & fe
remettent dans le meſme état où
ils eſtoient huitjours auparavant.
Cela eſtant fait, ils vont au Mont
Arafat , éloigné d'une journée,
& ils s'y arreſtent auſſi trois
jours ; Le premier , aprés avoir
prié quelque temps au pied de
cette Montagne , ils y jettent ſept
Pierres. Le fecond ils en jettent
quatorze , & le troiſième ils en
jettent vingt & une. Ils diſent
E6
108 MERCURE
qu'ils jettent toutes ces Pierres à
la teſte du Diable , qui vint tenter
Ahraham en cet endroit, lors
qu'il eſtoit preſt de ſacrifier ſon
Fils Ismaël , car ils prétendent
que ce fut fur ce Mont Arafat
qu'il mena ſon Fils pour le ſacrifier
, & que ce Fils eſtoit Ismaël,
&non pas Ifaac . Ils veulentencore
qu'Adam & Eve ayant eſté
ſeparez par punition de leur
peché , ſe chercherent deux
cens vingt ans fur cette Montagne
, l'un y montant pendant que
l'autre en deſcendoit d'un autre
coſté , & qu'enfin aprés un fi
grand nombred'années ils ſe rencontrerent
ſur le ſommet. Les
Pelerins eftant tout affemblez
dans la Plaine qui eſt auprés de
cette montagne , y font une affez
longue Priere environ une demie
heure avant le Soleil couchant.
GALANT. 109
Ils levent les mains au Ciel , &
implorent la miſfericorde Divine
croyant obtenir la remiffion de
leurs pechez, comme ils font perſuadez
que Dieu pardonna à nos
premiers Parens à la meſme heure
, & au meſme lieu. Cette Priere
achevée , le Sultan Scherif
qui vient toûjours avec eux, leur
donne la Benediction , & chacun
répond Amen . Ce Scherif , qui
gouverne la Méque pour le Spirituel
comme pour le Temporel ,
prend pour Titre , Alaman Alhafsemi
, c'eſt à dire , deſcendu de
Haſcem Biſayeul de Mahomer .
Il eſtoit autrefois Sujet du Sultan
d'Egypte , & il l'eſt aujourd'huy
du Grand Seigneur , mais
de telle ſorte qu'il retient toujours
une grande autorité
leTurc ſe dit humble Sujet de la
Méque , ſans s'en vouloir appel
د
car
110 MERCURE
ler Seigneur. Aprés ces Ceremo
nies ,on part en haſte , & on retourne
coucher à Minnet. Ce
Village eſt au milieu d'une autre
Plaine , où il y a une Roche dans
laquelle on voit une Caverne,où
les Turcs tiennent que leur
Prophete faifoit ſouvent Oraifon,&
meſme ils montrent dans
la partie ſupérieure de ceste Caverne
, un enfoncement qui repréſente
la forme du haut de la
teſte d'un Homme , qu'ils affeurent
y avoir eſté fait , lors que
Mahomet s'eſtant proſterné
en ce lieu , toucha de ſa teſte en
fe relevant contre le haut de la
Caverne qui estoit un peu baſſe.
Ils prétendent que la Pierre s'amolit
, comme si c'euſt eſté de
la Cire , & que la figure de la
teſte y eſt demeurée depuis ce
temps- là. Pour conferver la me
د
GALANT . II
moire de ce prétendu miracle,
-ils ont baſty une Moſquée en ce
meſme lieu. Ily en a une partie
édifiée ſur la Roche , & elle contient
la Caverne dans ſon enclos ,
ce qui fait que ce lieu là leur eſt
en tres grande veneration .
:
La pluſpart de ceux qui vont
àlaMéque, font en meſme temps
le Voyage de Médine , mais ils
le font volontairement , & fans
y eſtre obligez . C'eſt auſſi une
Ville de l'Arabie Deſerte , que
l'on appelloit autrefois Iefrab.
Elle eſt à trois journées de la Mer
Rouge, & beaucoup moins grande
que la méque . Au milieu de
cette Ville eſt une Moſquée , au
coindelaquelle on voit le Sepulchre
de Mahomet . Il eſt de
Marbre blanc , avec les Tombeaux
Ebubeker , Aly , Omar, &
Orman Califs , ſucceſſeurs de ce
112 MERCURE
faux Prophete , chacun ayant
auprés de ſoy les Livres de ſa vie
& de ſa Secte , qui font fort divers.
Ilya là un tres- grand nombre
de Lampes , qui brulent toûjours.
Ce Sepulchre eſt dans une
petite Tour , ou Baſtiment rond,
couvert d'un Dome que les
Turcs appellent Turbé. Ce Baſtiment
eſt ouvert depuis le
milieu juſques à ce Dome , &
tout autour il y a une petite
Galerie , dont la Muraille de
dedans eſt percée de pluſieurs
Feneſtres qui ont des Grilles
d'argent. Celle de dedans qui
eſt la Muraille de la Tour , eſt
parée d'une infinité de pierres
précieuſes , à l'endroit où répond
la teſte du Sepulchre. On
-y voit entr'autres un gros Diamant,
large de deux doigts , &
long à proportion & au deſſus
GALANT.
113
د
eſt le Diamant que Sultan Ofman
Fils d'Achmet y envoya,
& qui eſt pareil à celuy que portent
les Empereurs Ottomans.
Ces deux Diamans n'en faiſoient
'autrefois qu'un, que ce Sultan fit
ſcier par le milieu . Il y a plus bas
une Demy- lune d'or,où ſont attachez
d'autres Diamans d'un fort
grand prix. La Porte par où l'on
entre dans la Galerie qui eſt autour
du Turbé eſt d'argent maſſif,
auſſi bier que celle par où l'on
entre de la Galerie dans le Turbé.
On ne l'ouvreque quand il n'y a
point de confufion d'Etrangers,
c'eſt àdire quelque temps aprés
ledépart des Pelerins, qui ne voyent
que la Galerie & les richeſſes
qui font dedans , par les Feneſtres
&Grilles d'argent. Vous aurez
ſans doute entendu dire que le
Tõbeau de Mahomet eſt dans une
114 MERCURE
Chambre , dont les Murailles
font entierement couvertes d'aiman
, & que ce Cercueil quieſt
de Fer , reſte ſuſpendu en l'air
par la vertu de cette Pierre qui
l'attire de tous coſtez . Cela n'eſt
pas vray. Ce Tombeau eſt à trois
degrez de Terre , & ces degrez
font auffi de Marbre blanc .
Quoy que les Moutons ſoient
doux, ils ſe plaignent quelquefois
. Les Vers qui ſuivent nous
le font connoître. Ils font de
MonfieurVignierde Richelieu .
GALANT.
115
PLAINTE
POUR UN MOUTON
à ſa Bergere.
il n'est rien moins que
Bergere il
De s'enfermer dans le Hameau ,
Quand vostre Mouton tout en nage
Eft couru des Chiens du Village ,
Et vient pour ſe ſauver chez vous
De ces Chiens pires que des Loups ,
En vain il bêle, en vain il gratte
En vain il s'écorche la patte ,
Vous aviez enjoint à Nannon
De n'ouvrirpoint à ce Mouton .
Depuis un traitement fi rude
Plein d'ennuy , plein d'inquiétude ,
On croit à le voir qu'il est fou.
Sans manger le quart de ſon ſou ,
Il ne fait que tourner fans ceſſe ,
Tant fon petit coeur est en preffe ,
116 MERCURE
Et pour vous le dire entre nous ,
Je ne sçay s'il n'est point jaloux ,
Car vous sçavez bien qu'une Beste,
Comme l'Homme a martel en teste .
Il craint , & non pas Sans raiſon ,
Qu'estantsur l'arriere Saifon ,
Cela veut dire deson âge ,
Sa Bergere ne ſoit volage.
Mais qu'elle ne s'y trompe pas ,
Un vieux Mouton ,fors en un cas ,
Doit l'emporter prés d'une Belle ,
Sur jeune Mouton fans cervelle ;
Et je suis bien feur que Buscon ,
S'il voyoit un autre Mouton ,
Fapperoit d'une telle forte ,
Qu'il luy feroit paſſer la porte
Beaucoup plus vite que le pas ,
Quand vous ne le voudriez pas .
Ce Chien vous_aime, il est fidelle ,
Mais de voir une Amour nouvelle ,
Fust- il du Mouton de Colchos
La Toiſon d'or deſſus le dos ,
Ily feroit entrersa grife ,
GALANT. 117
Et cela n'est point apocrife.
Alors quel fracas, quel conflit ,
S'il approchoit de vostre Lit
Dans le temps que Dame Pareſſe
Ou quelque petite foibleſſe ,
Vous retiennent à ruminer ,
Sans pouvoir vous déterminer ,
F'entens à quiter vostre Couche ,
Où comme ailleurs toûjoursfarouche,
Vous feriez enrager l' Amour ,
S'il vousySurprenoit un jour !
C'est là qu'imitantSa Maiſtreſſe ,
Aussi Tygre qu'elle est Tygreſſe ,
N'eſtant point de ſes Dépendans ,
Il le mordroit à belles dents.
Ie croy deplus, que vostre Chatte
Feroit ſon devoir de ſa patte,
En miolant d'un triſte ton ,
A l'aspect de ce fin Mouton ,
Pour le vostre perdez l'envie
De le changer de voſtre vie ;
Puis que vous sçavez ce qu'ilvaut,
Traitez- le toûjours comme ilfaut ;
118 MERCURE
Autrement la mutinerie
Se mettant dans la Bergerie ,
Bergere, les Chiens & les Chats
Vous laiſſeroient piller & manger par
lesRats.
Voicy un troifiéme Entretien
de Monfieur B ... Vous y trouverez
tant de choſes curieuſes ,
que je ſuis ſeur qu'il ne vous
plaira pas moins que les deux
premiers que vous avez veus .
GALANT. 119
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE .
DIALOGUE TROISIE'ΜΕ .
BELOROND , LAMBRET
BELOROND .
Depuis noſtre dernier entre j'ay pris un plaifir fingulier
à lire quelques Relations ,
de la verité deſquelles je ne
doute point' , parce que ceux
qui ont bien voulu les donner
au Public , & qui nous affeurent
avoir eſté témoins de ce qu'ils
y rapportent font trop obligez à
ne la point trahir , tant par leur
eſprit que par leur état , puis
qu'ils font une profeſſion parti
120 MERCURE
culiere de la ſoûtenir juſques aux
extrémitez du monde .
LAMBRET .
C'eſt un auſſi grand défaut
d'ajoûter foy avec trop de facilité
àtoutes fortes de Relations , que
de ne rien croire de ce qu'elles
contiennent .
BELOROND .
Je l'avouë ; mais avoüez auſſi
qu'il faut concevoir comme un
Axiome certain , que ceux qui
tiennent pour Fables tout ce qui
ſe dit des coûtumes differentes
des nôtres , des effets extraordinaires
, & des merveilles de la
Nature , ſe rendent enfin euxmeſmes
la Fable des Gens d'efprit,
qui cõnoiſſent mieux qu'eux
les changemens & les varietez
dont l'eſprit humain eſt capable ,
& le pouvoir de cette Nature
dont il nous eſt impoſſible de
penetrer
GALANT.
131
penetrer ny de meſurer toute l'étenduë.
Quand on lit, par exemple
, dans de certains Autheurs ,
qu'il y a eu des Hommes qui ont
vécu des mois & meſme des années
ſans manger , un ignorant
qui veut paſſer pour eſprit fort ,
traitera de Fables ces fortes d'Hiſtoires
, pendant qu'un Pomponace
, ce grand Sectateur d'Ariſtote
, & d'autres Philoſophes ne
s'en étonneront pas , à cauſe de
cette réflexion , que tout ce qui
ſe voit au reſte des Animaux la
Nature ſe plaiſt à le réaliſer en
quelque Homme. C'eſt pourquoy
ils ne ſont pas ſurpris quand
ils apprennent qu'il y a eu des
Hommes qui ont vécu longtemps
ſans manger , puis que l'étude
qu'ils ont fait de la Nature,
leur a appris que non ſeulement
les Serpens , les Mouches , les
May 1685. F
2
132
MERCURE
Marmottes & les Hirondelles ,
mais encore les Ours meſmes , &
les Crocodiles , tous grands qu'ils
font , paſſent une partie de l'année
ſans manger.
LAMBRET.
Vous voulez bien qu'à ce propos
j'interrompe le recit de ce
que vous avez leu dans les Relations
dont vous venez de parler
, en vous diſant ce que j'ay
appris ils n'y a pas long- temps ,
de quelques Perſonnes qui ont
vécu pluſieurs jours , & meſme
pluſieurs années ſans manger.
BELOROND .
Parlez , me voila preſt à vous
écouter.
LAMBRET .
Alexandre Beneicus Medecin,
écrit qu'un Vénitien demeura
quarante jours ſans boire ny
manger. On apprenddans noſtre
GALAN T.
135
Mercure François , que la Fille
d'un Maréchal de Confolent en
Angoumois appellée Jeanne Belon
, a vécu plus de dix-huit mois
de ſuite , ſans prendre aucune
nourriture. Tout ce qu'elle faiſoit,
c'eſtoit d'ouvrir au matin les
Fenêtres de ſa Chambre , & de
ſe tenir à l'air. Hermolaüs Barbarus
dit que du temps de Leon
X. un Preſtre a vécu quarante
ans à Rome de la reſpiration de
l'air ; ce que ce Pape verifia en
préſence de pluſieurs Princes.
Albert le Grand affeure avoir
veu dans la Ville de Cologne un
Fol qui paſſa ſept ſemaines ſans
rien manger , beuvant ſeulement
quelquefois de l'eau. Du temps
de Gregoire XI. un jeune Ecolier
qui étudioit à Lubech , ſe
retira en un lieu ſecret pour dormir
, & là il dormit pendantſept
F2
134 MERCURE
ans , tout le monde croyant qu'il
s'étoit retiré hors de la Ville.
Krentz . Vandal.1.8 . c. 36. Pontanus
nous affeure auſſi avoir veu
un Homme qui ne bût jamais en
ſa vie ny Eau ny Vin. Je puis mettre
dans le meſme rang ce que
nous apprend lamblique c.3 .
De Vita Pyth. quand il dit que
Pythagore demeura tros jours &
deux nuits dans une meſme poſture
ſans boire , ſans manger&
ſans dormir,ce que je crois facilementquand
je fais reflexion aux
fréquetes abſtractions & aux élevations
d'eſprit de ce Philoſophe.
BELORON D.
Tous ces Gens-là n'avoient
pas apparemment mangé d'un
certainAnimal qui ſe trouve en
Suede appelé Filfros ou Roſomach,
c'eſt à dire le Goulu , au rapportde
Cardan , & du Medecin LomGALANT.
135
bard Megabenus. Ils diſent que
e cet animal a toûjours faim ſans ſe
jamais raſſafier , avec cette proprieté
, que ſi l'on ſe couvre de ſa
peau , l'on a auſſi toûjours envie
de boire & de manger, ſans qu'on
puiſſe eſtre raſſafie .
L'AMBERT.
,
&
Il faut plûtoft croire qu'ils ſe
ſeroient ſervis, s'ils l'avoient ſceu,
- du fruit nommé Goca ou Coco,
ſemblable à un Melon , qui ſe
- trouve au Perou en l'Iſle Zebut,
parce qu'il a toutes fortes de
. gouſts ſans en avoir aucun
- que ceux qui le portent dans leur
bouche ne ſont ſujets à avoir ny
faim ny foifice qui me fait reſſouvenir
d'un autre Fruit nommé
Peci , qui fe cueille à la Chine,
&dont parle le Pere Martini. Il
dit avoir fait pluſieurs fois l'experience
qu'en le mettant dans
la bouche avec une Monnoye de
1
コ
F3 t
#36 MERCURE
cuivre , les dents la rompent avec
la meſme facilité que ce Fruit,
réduiſant le tout en une ſubſtance
bonne à manger. Les Malabares,
Peuples des indes Orientales
, paſſent bien tout le jour
fans manger , en prenant deux
grains d'une Paſte qu'ils appellent
Anfian , & qu'ils font venir
de Cambaye ; mais ils font obligez
de continuer cette nourriture
, car fi une fois ils l'avoient
quitée , ils ne pourroient pas vivre
quatre jours , quand meſme
ils uſeroient d'autres viandes.
Maiscela ſuffit ſur cette matiere.
Venons , je vous prie , à ce que
vous avez remarqué dans les
Relations que vous avez leuës .
BELOROND .
Ces Relations ſont celle d'un
Pere Jéſuîte touchant ce qui
s'eſt paſſé en Canada aux années
GALANT.
137
1657. & 1658. & celle de Mandeſſo,
Voicy ce que j'ay trouvé
deplus curieux dans la premiere
Chez les Peuples qui habitent
ce Païs , on ſe cicatriſe & on ſe
barboüille le viſage , pour le
rendre plus agreable. Les cheveux
noirs , roides , & luiſans de
graiſſe , ſont eſtimez les plus
beaux. Au lieu de poudre de
Chipre on ſe ſert pour les poudrer,
de duvet ou de petites plumes
d'Oyſeaux. Le Muſc put à
leur nez. Le petit Oyſeau qui
ſe trouve dans les oeufs que nous
appellons couvis, leur eſt de tresbon
gouft . Ils hument l'écume
du Pot,& boivent la graiſſe avec
volupté. Le potage s'y ſert le
dernier. Le pain ſe mange ſeparément
ſans le meſler avec les
autres viandes , & ou n'y boit
qu'apres le repas. La chemiſe
1 F4
138 MERCURE
ſe met pardeſſus l'habit. C'eſt
une galanterie chez eux , que
d'avoir les ongles tres - grands.
Lors qu'ils dancent , ils ſe tiennent
fort courbez afin d'avoir
bonne grace. Ils enterrent leurs
Morts avec pluſieurs hardes ,
s'imaginant qu'ils s'en ferviront
en l'autre Monde ; & en les enterrant
ils leur font garder dans
la foſſe où ils les mettent la meſme
poſture & affiere qu'ils tenoient
dans le ventre de leur
Mere. Ces coûtumes ſont à préſent
la plupart détruites , comme
le raportent ceux qui reviennent
de ces Païs-là , parce qu'elles
font trop oppoſées à celles des
François qui y habitent , & qui
n'ont pas eu moins de ſoin de
policer ces Peuples , que de les
inſtruire dans la veritable Religion.
l'ay remarqué dans la ſeGALANT.
139
conde Relation, que la main gauche
eſt reputée la plus honorable
chez les Japonnois ; que les
Filles Banianes des Indes Orientales
ſe marient dés l'âge de ſept
ou huit ans, parce que celles qui
en ont douze , ſont reputées
furannées ; qu'elles font gloire
d'avoir les dents noires , & que
tout le Clergé de l'iſle Formoſe
eſt féminin , n'y ayant que ce
Sexe qui ſe meſle de la Religion .
Ne m'obligez pas , je vous prie,
à vous faire un plus long recit
de toutes ces bizarreries , parce
que je ne puis reſiſter plus longtemps
à la curioſité d'aprendre
quelque choſe de la vie & des
opinions de Pytagore , queje me
ſuis toujours repréſenté comme:
un Homme extraordinaire .. Ce
que vous m'avez déja dit de ce
Philoſophe , me donne ſujet de:
FS
140
MERCVRE
croire qu'il vous ſera aiſe de
m'inſtruire de ce que j'ay envic
de ſçavoir.
LAMBRET.
Jele feray volontiers , autant
que je pourray rappeller dans ma
mémoire ce que j'en ay leu chez
Diogenes Laërce , Iamblique ,
Diodore de Sicile , Ciceron , T.
Live , Joſephe , Plutarque , Clement
Alexandrin , S. Ambroiſe,
Eusébe , Philoſtrate , S. Thomas ,
&Voffius.
Pytagore eſtoit de Samos , &
vivoit du tempsde Tullius Hoſtilius
, felon T. Live , & de rarquin
le Superbe , ſelon Ciceron
& Aulogelle , S. Ambroiſe prérend
qu'il eſtoit Juifd'extraction ,
& Clement Alexandrin dit qu'il
s'eftoit laiſſe circoncire par le
Preſtres d'Egypte , pour eſtre
* inſtruit en leur Philoſophie, qu'ils
GALANT.
141
tenoient des Juifs , & c'eſt à propos
de cette Circoncifion , qu'il
rapporte l'opinion de ceux qui
l'ont meſme pris pour le Prophete
Ezechiel. Joſephe luy donne
le premier rang entre tous les
Philoſophes , & veut qu'il ait tiré
les plus beaux traits de ſa Philofophie
, de la Synagogue des
Hébreux. Il fit pluſieurs Voyages
, pour s'inſtruire de tout ce
qu'il y avoit de plus curieux de
fon temps dans toutes les Sciences
, & il reüffit fi heureuſement
dans cette avidité de ſçavoir, qu'il
ſe rendit extrémement habile
dans la morale , la Politique , la
Phyſique , la Medecine , les Méchaniques
, l'Aftrologie , laGeographie,
la Muſique , l'Arithmétique
, la Geométrie , & en tout
ce qu'il y a de plus rare dans les
Mathematiques. Voicy bes preu-
F6
142
MERCURE
ves que nous donne ſon Hiſtoire
de ſon habileté dans toutes ces
Sciences.
Pour la Morale, il ne faut que
faire reflexion ſur les beaux préceptes
& fur les Symboles énigmatiques
qu'il en a donnez , &
entre autres ſur ceux- cy .
Ou taiſezvous , ou dites quelque
choſe qui foit meilleur que lefilence,
pour faire connoiſtre qu'on doit
prendre garde à ne parler que
bien à propos.
Ne foyez pas moins fidelle à garder
le depoft d'un Secret , que celuy
d'un Trésor. Cet avis n'eſt pas de
moindre importance que le premier
pour la vie civile .
Touchelza Terre , quand il tonne,
pour faire entendie le beſoin
que nous avons de nous humilier
devant le Ciel , autant de fois
qu'il nous marque fa colere par
GALAN Τ . 143
les adverfitez dont ils nous
afflige.
Ne combatez jamais pour obtenir
la victoire, parce qu'on ne ſcauroit
éviter avec trop de ſoin l'enviequi
la ſuit.
Ne cheminez pas dans les grands
Chemins. C'est à dire , ne ſuivez
pas les ſottes opinions du Vulgaire.
Ne vous affeyezjamais à table,
que le Sel n'y ait esté mis auparavant.
C'eſt à dire, faites provifion
de juftice & de ſageſfe avant
que de vous mettte à manger ,
parce que c'eſt dans ce temps
qu'on en a le plus de beſoin.
Toutes chofes doivent estre com
munes entre les Amis , parce qu'un
Amy doit regarder ſon Amy commeun
autre ſoy mefme.
Regardezles Loix comme les
Couronnes des Villes , auſquelles on
neneur toucher ſans crime..
144 MERCURE
Ne frapez pas dans la main de
toutes Perſonnes indiféremment ,
c'eſt à dire , ne proſtituez pas
voſtre amitié.
د
Ne foufrez point d'Hyrondellefur
le toit pour montrer que nous
devons nous défier de ceux qui
ne nous font des careſſe que
dans la profperité.
Abſtenez- vous des Féves.Il vouloit
enſeigner par ce Précepte ,
qu'il ne faut pas rechercher les
Magiſtrarures , parce qu'elles ſe
donnoient par des ſufrages dont
les Féves eſtoient les marques.
Ne mangez point de Porffons ,
pour faire voir combien ceux qui
aimoient le filence luy estoient
chers.
Ne mangez jamais de la main
gauche. Ses Diſciples ont entendu
par ce Précepte prohibitif ,
qu'il ne faloit jamais tirer la fubGALAN
T.
145
ſiſtance d'un gain illégitime , ny
d'actions qui fuſſent contre la
justice& l'équité. 4
Gratez le dedans de voſtre tefte
en fortant du Logis , & le derriere
quand vousy entrez . L'une & l'autre
action ſignifioit ſelon ma
penſée , qu'il faut le matin , lors
qu'on va dehors , ſonger attentivement
à ce qu'on doit faire, &
le ſoir en ſe retirant , faire réflection
ſur les actions , de la
journée , pour remédier à celles
qui auroient eſté obmiſes .
Nefortezjamais d'un Carroffe
les pieds joints. C'eſt à cauſe que
cette poſture oblige à une defcente
précipitée,& qui s'exécute
tout d'un coup. Il vouloit apprendre
par là à ceux qui changent
de réſolution , & qui quitent
un deſſein , ou un employ pour
en prendre un autre , qu'ils doi
146 MERCURE
vent exécuter ce changement
petit à petit , & preſque inſenſi
blement , afin d'éviter par cette
prudence & cette circonſpection
tout ce qu'on y peut trouver de
ſurprenant.
3
Si l'on a veu Pytagore exceller
dans la Morale , les autres Sciences
n'ont pas moins contribué à
rendre ſon nom fameux. Diogénes
raporte que la Médecine
luy doit beaucoup. On ne peut
douter de ſon habileté dans la
Politique puis qu'il eut part au
Gouvernemét des Villes de Crotone
, de Metapont, & de Tarente
où il demeuroit ordinairement.
Dans la Phyſique ; il prédit un
tremblement de terre par la faveur
de l'eau d'un Puits dont
il avoit beu. Dans les Mecaniques
; Ariſtoxenus a écrit que les
Grecs tenoientde lay leurs Poids
GALANT.
147
&leurs Mefures. Dans l'Aftrologie;
il s'aperceut le premier ,
que Veſper , & Phoſphore ou
Lucifer n'eſtoient qu'une même
Etoile. Dans la Geographie ; il
aſſura qu'il y avoit des Antipodes.
Dans la Muſique ; il la faiſoit
fervir pour la Morale , adouciſſant
les plus violentes paſſions
de l'ame par la mélodie ; témoin
ce jeunes Homme deſeſperé d'amour
, qu'il remit dans fon bon
ſens avec un Air Spondaïque
ou Sacrifical. Dans l'Arithmetique
; il en inventa de nouvelles
Régles. Dans la Geométrie ; il la
mit en ſa perfection , lors qu'elle
n'avoit que les premiers élémens
qu'un certain Mæris avoit donnez
. C'eſt luy qui a trouvé ce
beau Theoréme qui ſe voit dans
la 47. Proportion du premier Livre
des Elémens d'Euclide.
148 MERCVRE
Ce grand Homme , tout profond
& univerſel qu'il étoit dans
les Sciences , eut pourtant aſſez
d'humilité pour eſtre le premier
qui refuſa le nom de Sage, diſant
que ce Titre n'appartenoit qu'à
Dieu ſeul. Il ſe contentade celuy
de Philoſophe, c'eſt à dire, d'amy
de la Sageſſe , ſe faiſant pour ainſi
dire , le Parrain de la Philoſophie.
Quoy qu'il ait affez bien
penſé de Dieu , que ce ſoit le premier
des Philoſophes qui ait ſoutenu
l'Immortalité de l'ame , &
que Saint Thomas le reconnoiſſe
avec Socrate pour les deux plus
vertueux Hommes qu'ait eu le
Paganiſme, il ne laiſſe pas d'eſtre
tres -digne de cenſure,à cauſe de
ſa Métempſicoſe , ou Tranſmigration
des Ames. On l'a accuſé
de Magie; mais les contes dont
on s'eſt ſervy pour authorifer
GALAN T. 147
cette accuſation, ſont ſi ridicules ,
qu'ils ne méritent pas la peine
d'etre refutez; ſi on veut pourtant
avoir cette ſatisfaction , on
n'a qu'à lire la ſçavante Apologie
de Monfieur Naudé. Les Gno.
ſtiques & une certaine Marcelline
adoroient ſon Image au rapportde
Saint Irenée & de Saint
Auguſtin. Juſtin dit que ceux de
Metapont l'adorerent comme un
Dieu. On ne ſçait point certainement
de quelle maniere il eſt
mort. Quelques -uns diſent qu'il
fut aſſaſſine ſur le bord d'un
Champ ſemé de Féves , parce
qu'il n'oſoit y mettre le pied, mais
cette Hiſtoire eſt ſi indigne
de ce grand Homme , que je
ne la regarde que comme un
Conte fait à plaiſir par ſes Ennemis.
D'autres diſent qu'il perit
de faim&de miſeres aprés qua
-
150
MERCURE
rante jours de priſon. Il y en a
enfin qui aſſeurent qu'un Homme
à qui il n'avoit pas voulu enſeigner
ſa Philoſophie , le brûla
avec ſes Diſciples dans la maiſon
où ils eſtoient. La fin de la vie
de ce Philoſophe , ſera s'il vous
plaiſt , celle de noſtre converſation.
Meffire Paul Phelipeaux Seigneur
de Pontchartrain , Préſident
en la Chambre des Comptes
, mourut icy le dernier de
l'autre mois âgé de 72. ans. IlI
estoit Fils de Monfieur de Pontchartrain
Secretaire d'Etat , &
Pere de Monfieur de Pontchartrain
aujourd'huy Premier Préfident
au Parlement de Bretagne.
Cette mort fut ſuivie le lendemain
, premier de ce mois de
celle de Dame Françoiſe de Sesmaifons
, veuve de Meffire Guy
GALNAT .
151
de aval Maronic de la Pleffe ,
&
1
i
| -
ح
e
t
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é
t
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1-
e
Ily a long- temps qu'on preparoit
tout ce qui estoit neceſſaire
GALNAT. 151
de Laval , Marquis de la Pleſſe ,
& Mere de Madamela Duchefle
de Roquelaure.
Peu dejours aprés mourut auſſi
Meffire Jean Godefroy , Conſeil.
ler du Roy en ſes Conſeils , &
Maiſtre ordinaire en ſa Chambre
des Comptes de Paris. C'eſtoit
un Homme fort curieux en médailles.
Je vous ay tant de fois parlé
de la Venus d'Arles , qu'il eſt
difficile que vous n'ayez ſouhaité
d'en voir la Figure. Je vous l'envoye,
mais ſeulement telle qu'elle
a eſté faite ſur ſa Statuë quand on
la trouvée , c'eſt à dire avec le
bras gauche ſeulement. Une autrefois
je vous envoyeray la mefme
Figure de la maniere que
Monfieur Girardon reſtaurée.
Il y a long- temps qu'on préparoit
tout ce qui estoit neceſſaire
150
MERCURE
pour la Cerémonie du Couronnement
du Roy d'Angleterre.
Elle fut faite avec grande pompe
le 23. d'Avril , Feſte de Saint
Georges ſelon l'ancien Calendrier
, & felon nous le 3. de ce
mois . Tous les Seigneurs & principaux
Officiers avoient eſté
avertis de ſe tenir preſts , pour y
paroiſtre ſelon le rang que leur
Dignité leur donne. La préſéance
entre les Pairs d'Angleterre
eſt reglée de cette maniere . A prés
les Princes du Sang , c'eſt à dire
aprés les Fils , Petits Fils , Freres ,
Oncles & Neveux du Roy , ( car
l'on ne reconnoit pas ceux qui
ſont d'un degré plus éloigné , )
les Ducs ont la premiere place,
Aprés eux vont les Marquis, puis
les Fils aiſnez des Ducs , enſuite
les Comtes , les Fils aiſnez des
Marquis , les puiſnez des Ducs
GALANT.
les Vicomtes ; les Fils aiſnez des
Comtes, les Fils puiſnez des marquis
; les Barons ; les Fils aiſnez
des Vicomtes ; les Fils puiſnez
des Comtes ; les Fils aiſnez des
Barons ; les Fils puiſnez des Vi
comtes , & les puiſnez des Barons.
Le nombre des Lords , ou
Seigneurs Temporels en Angleterre
eft preſentement de 170.ou
environ ; ſçavoir , dix Ducs , trois
Marquis , foixante huit Comtes ,
neuf Vicomtes , & foixante
& dix- huit Barons. Le jour du
Couronnement étant arrivé ,
le Roy & la Reyne firent le
matin leurs Devotions en particulier
, & s'étant rendus enſuite
de VVitheal au Palais de VVeſtminſter
; ils allerent à l'Appartementdu
Prince,& de là à la Chabredes
Seigneurs. Les Officiers
de tous les Ordres s'y eſtoient
154
MERCURE
aſſemblez , ainſi que les Pairs ,
mais fans aucun de leurs Fils qui
ne prirent point de rang dans
cette Ceremonie. Ils eſtoient tous
reveſtus des habits de leur Dignité
, ainſi que les Dames , &
les autre Perſonnes qui quelque
fonction appartenoit. Sur les
onze heures , leurs Majeſtez defcendirent
dans la grande Salle de
ce Palais , & ſe placerent fur un
Trône qui avoit eſté preparé
ſous un Dais. L'Habit du Roy
eſtoit de Velours Cramoiſy , fouré
d'hermine. Il avoit unBonnet
de meſme , & la Reyne eftoit
revétuë d'un Manteau Royal.
LeDuc de Grafton , grand Conneſtable
, ayant pris des mains du
Maiſtre ou Garde des Joyaux ,
l'Epée de l'Etat , l'Epée appelée
Curtana , qui eft courte ,& fans
pointe , & deux autres Epées
pointuës
GALANT. 155
pointuës dans leurs Fourreaux ,
les donna au Duc d'Ormond ,
grand Steuvard , ou grand Sené.
chal du Royaume , & ce Duc
les mit ſur une Table devant le
Roy. La meſme choſe fut faite
des Eperons d'or. Le grandConneſtable
eſt le ſfixiéme grand Officier
d'Angleterre. Son pouvoir
eſtoit anciennement d'une ſi vaſte
eſtenduë , qu'aprés la mort
d'Edoüard Bohun , Duc de Bukinkan
, dernier Conneſtable, on
jugea qu'il eſtoit trop grand pour
un Sujet ; mais depuis ce tempslà
à l'occaſion des Couronnemens,
oudes Combats ſolemnels,
on fait un grand Conneſtable
pour cette fois là ſeulement. Le
Comte de Northumberland le
fut au Couronnementdu dernier
Roy , ainſi que Robert , Comte
deLindſcy, au Combat folemnel
May 1685.
G
156
MERCURE
quiſe fit en 1631. entre Rey &
Rameſey. Legrand Steuvart, eſt
le dernier des huit grands Officiers
d'Angleterre. Cette importante
Charge à eſte ſupprimée à
cauſequ'elle donnoit un pouvoir
qui approchoit trop de celuy du
Roy. Le dernier qui l'ait poſſedée
en titre d'Office , & comme par
droit de ſucceffion hereditaire,
futHenry de Bullinarooc Fils &
heritierde ce grandDuc de Lan
claſtre , Jean deGand, quia eſté
Roy d'Angleterre. Depuis ce
temps- là , on n'a fait un grand
Stevvard , que pour aſſiſter au
Sacre des Roys. En vertu da
cette Charge , il tient la Séance
folemnelle dans ſa Cour du Roy
àVveſtminster , où il reçoit tou
tes les Requêtes des Gentilhom
mes qui préiendent devoir ſervir
àcette Ceremonie, à cauſe des
GALAN T.
157
Fiefs qu'ils tiennent . On fait auffi
un grand Stevvard , quand un
Pair du Royaume , ſa femme , ou
fa Veuve ſont accuſez de trahiſon
. C'eſt luy qui les juge. Pendantle
Procez , il eſt aſſis ſousun
Dais , & ceux qui parlent à luy,
le traitent de vostre Grace. Tant
qu'il a la qualité de Stevvard , il
porte à la main un Bâton blanc.
Sa Charge finit avec le procez ,
&alors il rompt le Bâton.
Le Doyen & les Chanoines
de Vveſtminſter apporterent en
Proceffion folemnelle de l'Egliſe
Collégiale à la grande Salle du
Palais de Vveſtminster , les Couronnes
& les autres marques de
la Royauté. Ils eſtoient précedez
des Pourſuivans , Heraults , &
Roys d'Armes , devant lesquels
marchoient les Muſiciens de la
Chapelle en Manteaux d'Ecar-
G2
158
MERCVRE
late ,& des Chantres du Chapitre
en Surplis . Le Doyen portait
la Couronne de S. Edoüard , &
les Chanoines portoient deux
Sceptres , l'un orné d'une Croix,
&l'autre d'une Colombe , avec
e Globe orné auſſi d'une Croix ,
& le Bâton de Saint Edoüard .
Tous s'arreſterent à l'entrée de
cette Salle pour faire une profonde
réverence à leurs Majeſtez,
&ils en firent une autre au milicu.
Les Chantres qui s'étoient
avancez deux à deux , s'ouvrirent
en haye pour donner pafſage
au Doyen & aux Chanoines
, qui s'approcherent du
Trône précedez par les Herauts
, & per les Roys d'Armes.
Ils firent une troiſième réverence
aux Roy , en luy preſentant
laCouronne , & les autres
marques de la Dignité Royale.
1
GALANT.
159
Le grand Conneſtable qui les
receut de leurs mains , les mit
entre celles du grand Senéchal,
&ce dernier les mit ſur la Table
auprés des Epées .
Le nom de S. Edoüard doit
eſtre ſi ſouvent employé dans le
recit que j'ay à vous faire,que je
croydevoir vous en dire quelque
choſe. Il eſtoit Fils d'Ethelred ,
deſcendu du Roy Egbert , Prince
d'un fort grand mérite , qui vers
l'an 801. reünit en un ſeul Etat
ſous le nom d'Ergleland, qui veut
dire Angleterre , les ſept Royaumes
que l'on avoit établis en
l'ifle ,& qui estoient gouvernez
chacun pardes Roysparticuliers.
On les appelloit de Kent , de
Nortumberland , de Suſſex, d'Efſex
, de Mercie , de Vvetſex , &
d'Eſtangle . Les Guerres excitées
par les Danois , ayant obligé le
G3
160 MERCURE
Prince Edoüard , auſſi -bien que
fon Frere Alfred , tous deux nez
d'une ſeconde Femme d'Ethelred
, nommée Emmé , Soeur de
Richard Duc de Normandie , à
chercher azile en ce Païs-là , il
ydemeura juſqu'à ce qu'il fut
rappellé en Angleterre , pour
remplir le Trône qu'avoient occupé
ſes Prédeceſſeurs. Godvvin
Comte Anglois , alla le chercher
en Normandie , pour diffiper le
bruit qui couroit , que dans le
deſſein de faire regner ſon vils
Harald , il avoit fait aſſaſſiner
Alfred , que les Anglois avoient
apellé d'abord, comme l'aîné des
Fils d'Ethelred, & qui fut tué far
lechemin , lors qu'il eſtoit preſt
de rentrer à Londres. Edoüard
ayant eſté couronné en 1044.
épouſala pille de Godvvin, nommée
Edgite. Quelque temps
GALANT. 161
apres , Eustache Comte de Boulogne
, qui avoit épousé la Soeur
d'Edoüard , eſtant paſſfé en Angleterre
, receut quelque outrage
en la prrſonne de ſes Officiers
,dans la Ville de Cantorbery.
Le Roy voulut vanger cer
affront ſur les Habitans. Godvvin
en prit le party , & n'ayant pû
eſtre le plus fort , il fut contraint
de ſe retirer en Flandre . Il trouva
enfin moyen de calmer l'orage,
&de ſe remettre dans lesbonnes
graces du Roy , mais il en joüic
fort peu de temps. Eftantun jour
àſa Table, & quelqu'un ayant
parlé de la mort du Prince Alfred
, il s'apperceut qu'Edoüard
jetta l'oeil fur luy en ſoûpirant.
Il prit ce regard pour un reproche,&
dit que ſes Ennemis l'avoient
ſoupçonné de ce Parricide
, mais qu'il prioit Dieu que le
G
162 MERCURE
morceau qu'il avoit avoit dans la
bouche l'étranglaſt , s'il eſtoit
coupable. Il tomba mort ſans le
pouvoir avaler , & Dieu permit
que ſon propre jugement fuſt
exécuté ſur l'heure. Edouard
eut quantité de guerres , qui ſe
terminérent preſque toûjours à
fon avantage ; mais comme il
n'eſtoit pas né pour les Armes,
ſes Capitaines en remportérent
toute la gloire. Il veſcut dans
une perpetuelle continence avec
ſa Femme; & ſe ſouvenant des
aſſiſtances qu'il avoit recenës
pendant ſon exil de Guillaume
Duc de Normandie , il luy laiſſa
ſa Couronne. Il mourut le 4. de
Ianvier 1066. Le Pape Alexan.
dre I II . le fit mettre au Catalogue
des Saints , à cauſe de ſes
vertus ,&des miracles qui ſe faifoient
continuellement à ſon
Tombeau .
GALANT.
163
La Couronne , & toutes les
autres marques de la Royauté
ayant eſté diſtribuées par le Roy
meſme à ceux qu'il nomma pour
les porter , la marche commença
par les Tambours & par les
Trompetes qui alloient quatre à
quatre de front. Les premiers
eſtoient fuivis du Tambour Major
, & les derniers du Premier
Trompete. Apres eux venoient
les fix Clercs de la Chancellerie,
les quatre plus jeunes d'abord , &
les deux anciens enſuite. Ils précédoient
les quarante- huit Chapélains
ordinaires ou Aumôniers
du Roy , qui font la plupart Docteurs
en Theologie , & le plus
ſouvent Doyens ou Chanoines.
Il y en a quatre qui ſervent par
mois,& qui preſchent leDimanche&
les jours de Feſte dans la
Chapelle en prefence du Roy.
Gs
1641 MERCURE
Ils preſchent auffi pour le Commun
le matin de chaque Dimanche.
Ces Chapelains précédoient
les Aldermans ou Echevins de
Londres , qui marchoientcomme
eux quatre à quatre avec les autres
Officiers de Ville chacun en
fon rang , ainsi que les douze
Maiſtres de la Chancellerie , &
les Sergens ou Conſeillers en
Loy. Le Solliciteur General , &
l'Attorney ou Procureur General
de Sa Majesté marchoiét enſemble
, & les deux plus anciens
Sergens de Loy de méme. On
voyoit paroiftre enfuite , auffi
quatre à quatre ,les Ecuyers du
Corps dont l'office eſt de garder
leRoy pendant la nuit , de poſer
la Garde , & de donner le Mot,&
apres cux, lesGentilshõmes de la
Chabre Privée, quifontau nombre
de quarante huit,& qui fere
ر پ
GALANT. T
-vent par Quartier. Il s'en trouve
toûjours douze auprés du Roy
dans ſon Palais , & dehors tant
qu'il eſt à pied. Ils le fervent , &
portent la Viande quand il man-
-ge dans la Chambre Privée , ou
dans l'Antichambre. Ily en a tou
jours deux qui couchent dans
l'Antichambre. Ils ſervent auſſi
aux Audiences des Ambaſſadeurs.
Les quatre Maiſtres des
Requeſtes marchoient apres eux
fuivis des Juges & Chefs de luftice.
Enfuite venoient les Pages de
la Muſique de la Chapelle du
Roy , les Chantres de Vveſtmin-
-ſter , les Gentilshommes de la
-Chapelle du Roy , les douze
Chanoines & le Doyen de l'Egliſe
Cathedrale de Vveſtminſter,
en Surplis & avecleurs Habits
de Choeur , le Maître ou
Garde des loyaux du Roy ,& les
G6
166 MERCURE
Conſeillers d'Etat qui ne font
point Pairs du Royaume. Aprés
ceux- là venoient deux Officiers
d'armes , qui précedoient les
Baronnes ou Femmesdes Lords ,
reveſtuës de Robes de Velours
cramoifi , fourrées d'Hermine.
Elles eſtoient ſuivies des Barons,
Pairs du Royaume , veſtus auſſi
de Robes de Velours cramoiſy,
avec leurs Bonnets de méme Etofe
fourrez d'Hermine, qu'ils portoient
à la main. Tous les Barons
n'étoient pas autrefois Pairs du
Royaume , mais ſeulement ceux
qui tenoientdu Roy une Baronnie
entiere compoſée de treize
Fiefs& un tiers , relevant diretement
de la Couronne. Chaque
Fief eſtoit de vingt livres
ſterling ; cela faiſoit quatre cens
marcs , & celuy qui poſſedoit
Cette fomme eſtoit convié de ſe
GALAN T. 167
trouver au Parlement ; mais aujourd'huy
l'Heritier d'un Baron
devient Baron , quand meme il
ne poſſederoit point la valeur de
quatre cens marcs. Le Roy fait
quelquefois des Barons par un
ſimple acte , en les conviant de
venir prendre féance au Parlement
dans la Chambre Haute ;
mais le plus ſouvent il le fait par
Lettres Patentes .
Les Barons étoient ſuivis des
Evéques chací en Habit Epifcopal.
Celuy de Londres a le premier
rang , aprés les Archevefques
de Cantorbery & d'York ,
puis les Eveſques de Durhan &
de Vvincheſter. Tous les autres
prennent rang ſelon l'ordre de
leur Confecration, ſi ce n'eſt que
quelqu'un d'eux foit fait Chancelier,
Treforier,Garde du Privé
Sceau, au Secretaire d'Etat , ce
३
168 ME RCVRE
qui arrivoit ſouvent autrefois
, l'intégrité de leur vie
les faiſant juger plus propres à
ces Fonctions , que les Laïques.
Quand un Eveſque eſt fait Chancelier,
il prend place immediatement
aprés l'Archeveſque de
Cantorbery,& celuy d'York. S'il
eſt Secretaire d'Etat , il a rang
aprés l'Eveſque de Vvincheſter.
Tous les Eveſques ont Séance
en la Chambre Haute du Parlement
, comme Barons & Pairs du
Royaume , & font Lords , où
Seigneurs fpirituels.
Deux autres Officiersd'Armes
ſuivoient les Eveſques , & précedoient
les Vicomteffes , qui
marchoient devant les Vicomtes .
Ceux- cy avoient des Robes de
Velours doublées d'hermines ,
&tenoient leurs Couronnes à la
main. Le Roy fait un Vicomte
GALAN T. 169
par des Lettres Patentes. Quelques-
uns tiennent que Jean
Beaumont a eu le premier cette
- qualité , & qu'elle luy fut don-
-née par Henry VI. dans la dix-
- huitième année de ſon Regne.
Cependant on trouve que dés le
Regne de Henry V. Robert
Brent fut fait Vicomte.
Deux Herauts d'Armes du Titre
de Sommerſet & de Chester ,
avec leurs Cottes d'Armes , marchoient
devant les Comtefles ,
qui étoient en Robes de Velours .
Les Comtes venoient enſuite en
Robes longues d'Ecarlate , &
fourrées , la queuë portée à chacun
parun Gentilhomme , avec
les Bonnets de meſme , & une
petite Couronne à la main. Tous
les Comtes d'Angleterre font
nommez des Provinces , Villes
ou Places , dont ils portent le
170
MERCURE
Titre , à la réſerve de deux , dont
l'un eſt perſonnel ; ſçavoir le
Comte Maréchal d'Angleterre ,
& l'autre eſt particulier à l'Illuftre
Famille de Rivers , dont l'aifné
porte le titre de Comte. Le ROY
fait un Comte en luy mettant
l'Epée au coſté , un Manteau de
Comte , un Bonnet ſur la teſte ,
& ſes Lettres Patentes entre les
mains.
Aprés venoient les Marquiſes,
précedées de deux Herauts ,
d'Armes du Titre de Richemont
& de Vvindfor ; puis les Marquis
en Robes de Cerémonies ,
&tenant leurs Couronnes à la
main . Marchio ou Marquis eſtoit
autrefois ainſi nommé du Gouvernement
des Marches ou Frontieres.
Le premier Marquis qu'ait
cu l'Angleterre , fut Robert Verc
Comte d'Oxford , qui fut fait
GALANT. 171
- Marquis de Dublin ſous Henry
11. On fait un Marquis en luy
ceignant l'Epéeau coſté , & en
luy mettant unBonnet avecune
Couronne de Marquis ſur la
teſte.
Leurs
Deux Herauts d'Armes du
Titre de Lancaſtre & d'York
marchoient devant les Duchefſes.
Les Ducs fuivoient, couverts
du Manteau Ducal , avec leurs
Couronnes à la main .
queuës eſtoient plus longues que
celles des autres , & ſoûtenuës de
deux Gentilshommes . Les Ducs
eſtoient anciennement Genéraux
ou Conducteurs d'Armée.
en temps de Guerre, ou Gardiens
des Frontieres , & Gouverneurs )
de Province en temps de Paix.
Apres cela on les leur donna en
Fiefpour les tenir à vie , & enfin
Is furent faits heréditaires &
!
172 MERCURE
titulaires, Edoüard ſurnommé le
Prince noir , a eſté le premier
Duc d'Angleterre aprés Guillau
me le Conquerant. Ce fut
Edoüard III . que le fit Duc. Le
Roy crée un puc par ſes Lettres
Patentes , en luy mettant l'Epée
au côté , un Bonnet avec une
Couronne Ducale fur la teſte , &
une Verge d'or en la main.
Les differens degrez de Nobleſſe
d'Angleterre ſont diftinguez
par leurs Titres & par les
marques d'honneur. On donne
au Duc le titre de Grace , & en
luy écrivant on l'appelle tres puif.
Sant & noble Prince. On appelle
un Marquis & un Comte tres.
noble & puiſſant Seigneur ; un
Vicomte veritablement noble
& puissant Seigneur , & un Baron
veritablement noble Seigneur
Leurs Couronnes font toutes dif-
,
GALANT.
173
ferentes , & cela s'eſt obſervé au
Sacre du Roy. La Couronne des
Barons eſt un Cercle ou Bourlet
à fix Perles , celle des Vicomtes
un Chapelet de Perles ſans nombre;
celle des Comtes un Cercle
d'or à hautes pointes ſoûtenant
des Perles , celle des Marquis
une ovale de feüilles de Fraifier,
&les Couronnes des Ducs font
des Fleurops , ou des feüillages
fans Perles. Ils font auſſi diſtinguez
dans leurs Habits de Cerémonie
par les Bordures ſur les
épaules de leurs Mantelines. Un
Baron n'en a que deux ; un Vicomte
en a deux & demy ; un
Comte , trois , un Marquis trois
& demy , & un Duc quatre.
Les deux Herauts d'Armes
qu'on appelle Provinciaux, & qui
font du Titre de Clarence , & de
Norroy , marchoient devant le
174 MERCURE
Comte de Clarendon Garde du
Sceau Privé,& le Marquis d'Hallifax
Préſident du Conſeil Privé
faiſant une même ligne. Ils étoient
ſuivis du Comte de Rocheſter
grand Treſorier , & de l'Archeveſque
d'York , qui faisoient une
autre ligne , qui précedoientMilord
North , Garde du grand
Sceau , & l'Archeveſque deCantorbery
premier Pair , & Primat
du Royaume. Aprés eux marchoient
deux Gentilshommes ,
repreſentant les pucs d'Aqui .
taine & de Normandie. Avant
le regne des Saxons en
Angleterre , les Chrétiens Bretons
avoient trois Archeveſques ;
ſçavoir ; de Londres , d'York , &
de Caerleon , grande Ville en ce
temps-là ſur la Riviere d'Vſke, en
la partie la plus Meridionale de
Galles. Le Siege Epifcopal de
GALANT.
175
Londres & celuy de Caerleon furent
transferez , l'un à Cantorbery
à cauſe de Saint Auguſtin le
Moine , qui y preſcha le premier
l'Evangile aux Saxons Payens,&
l'autre à Saints Davids en la Province
de Pembroc. Ce dernier
fucenſuite aſſujetty tout à fait au
Siege de Cantorbery,& depuis ce
temps là il n'y a euque deux Acheveſques
en Angleterre, celuy
de Cantorbery , & celuy d'York .
L'Archeveſque de Cantorbery
eſtoit autrefois conſideré comme
la ſeconde Perſonne du Royaume
; il avoit rang avant les Prin
ces du Sang. Il eſt aujourd'huy le
premier Pair d'Angleterre , &
aprés la Famille Royale, il précede
non ſeulement les Ducs , mais
auſſi tous les grands Officiers.
C'eſt à luy à couronner le Roy.
L'Eveſque de Londres eſt ſon
176 MERCURE
Doyen Provincial ; l'Eveſque de
Vvincheſter ſon Chancelier , &
l'Eveſque de Rocheſter ſon Chapelain
. L'Archeveſque d'York
eſt la ſeconde Perſonne dans l'Egliſe
d'Angleterre. Il a encore la
préſeance devant tous les Ducs
qui ne ſont pasdu Sang Royal, &
devant tous les grands Officiers
du Royaume , à la réſerve du
grand Chancelier.
Aprés ceux que j'ay nommez
marchoient le Vice-Chambellan
& le grand Chambellan de la
Reyne , qui estoient ſuivis du
Comte de Dorſet portant la Baguette
d'Yvoire , ou le petit Sceptre
de Sa Majesté , du Comte
Rutland portant fon grand Sceptre,&
du Duc de Beaufort portant
ſa Couronne. Les Sergens
d'Armes, & les Gentilshommes
Penſionnaires ſuivoient en haye
GALNAT. 177
des deux coſtez , & divifez par
Brigades .Ils précedoient la reyne
qui marchoit ſous un Dais , porte
par ſeize Barons des cinq Ports.
Elle estoit reveſtuë des Habits
Royaux , & avoit un Cercle d'or
fur la teſte. La jeune Ducheſſe de
Norfole portoit ſa queue avec
quatre Filles de Comtes.Les Evê
ques de Londres & de Vvinche-
Aer marchoient à coſté de cette
Princeſſe , qui eſtoit ſuivie de
deux dames d'honneur , & de
deux Femmes de la Chambre du
lit.
Enſuite on voyoit paroiſtre les
Seigneurs qu'on avoit chargez
des marques de la royauté du
Roy.Le Baſton de S.Edoüard étoit
porté par le Comtes d'Alefbury';
les Eperons par MilordGrey, & le
Sceptre orné d'une Croix , par le
Comte de Perteboroug. Ils mar-
STROM
178 MERCURE
choient tous trois ſur la mesme
Ligne. Le Comte de Pembrok
portoit la troifiéme Epée,le Comte
de Derby portoit la ſeconde,&
le Comte de Shrevvbury qui
marchoit entre les deux , portoit
celle qu'on appelle Curtana , autrement
l'Epée ſans pointe.Garter,
premier Royd'Armes, venoit
apres eux, entre leGrand Huifier
du Parlement , appellé de la Verge
noire,& Milord Maire de Londres
. Ce dernier eſtoit reveſtude
ſa robe d'Ecarlate , & portoit la
Maſſe de la Ville. Le Comtede
Lindſey, ſuivoit ſeul en qualité de
Grand Chambellan. C'eſt le cinquiéme
Grand Officier d'Angleterre.
Quand on couronne leRoy,
on luy donne quarantes aunes de
Velours cramoiſy pour une Robe
, & avantque le Roy ſe leve
le jour du Couronnement , il luy
apporte
GALANT.
179
apporte ſa Chemiſe,ſaCoëfe,& fa
Kobe , apres qu'il l'a habillé , il a
pour fon Droit le Lit , les Meubles
de la Chambre du Lit , &
toutfon Des- habillé. Aux Cerémonies
du Couronnement , il
porte la Coëfe , les Gands , & le
Lingedont le Roy ſe ſert , comme
l'Epée & le Fourreau , les
Piéces d'or que le Roy doit offrir
à l'Autel , la Robe Royale , & la
Couronne. Il le ſert tout ce jourlà
, en luydonnant à laver devant
&apres dîner , & prend pour ſon
Droit le Baffin,& la Serviette Les
Comtes d'Oxford ont poſſedé
long-tems cette Dignité de puis le
temps du Roy Henry I. par une
eſpecede ſuceſſion hereditaire ;
mais aux deux derniers Couronnemens,
cesCeremonies ont eſté
faites par les Comtes de Lindſey,
qui prétendent que la dignité
May 1685 . H
180 MERCURE
de Grand Chambellan leur eft
deuë , comme deſcendus d'une
Fille ,Heritiere univerſelle .
Le Comte de Lyndſey étoit
ſuivy du Comte d'Oxford, portat
l'Epée de l'Etat , entre le Duc de
Grafton , Grand Conneſtable,
& le Duc de Norfolk , Grand
Maréchal. Ceux- cy précédoient
le Duc d'Ormond , Grand Senefchal
, portant la Couronne de
Saint Edoiard,& marchant entre
les Ducs d'Albemarle & de Sommerfer.
Le premier portoit le
Sceptre , au deſſus duquel il ya
une Colombe ,& l'autre le Globe
orné d'une Croix .
Le Roy reveſtu de ſes habits
Royaux fourrez d'Hermine , &
ayant unBonnet de Velours for
la reſte , marchoit apres ces Seigaurs
fous un magnifique Dais,
poris comme celuy de la Reyne,
Far icize Barons des cinq Ports.
GALANT.
181
1
H avoit àſes côtez les Eveſques
de Durham & de Bathe . Quatre
Fils aînez de Comtes , aſſiſtez
du Grand Maiſtre de la Garderobe
, portoient la Queuë du
Manteau Royal de Sa Majeſté.
Derriere le Roy eſtoit le Duc de
Northumberland , Capitaine des
Gardes du Corps, entre le Comte
de Huntingdon Capitaine de la
Compagnie des Gentilshommes
Penſionnaires , & le Vicomte
Grandiſon , Capitaine des Yeomans
ou Gardes de la Manche.
Milord Churchil, Gentilhomme
de la Chambre du Lit du Roy,
marchoit ſeul. Il eſtoit ſuivy de
deux Valets de Chambre de Sa
Majesté, & ceux- là des Yeomans
ou Gardesde la Manche qui fermoient
la Marche. Les Sergens
d'armes marchoient en haye
devant le Roy & devant la Rey-
H2
214 MERCURE
me contre le Vainqueur , qui a
pris de nous quelque forte de
vangeance : mais ce qui arrive
ordinairement à l'égard du commun
des Hommes , ne devoit
pas eſtre une regle pour ceux qui .
avoient à faire avec le Roy , &
c'eſt par cette raiſon qu'en déliberant
dans le Senat de Genes
fur la fatisfaction qu'exigeoit Sa
Majesté , le Doge fit l'éloge de
ce Prince , & dit qu'il falloit que
La République de Genes le reconnust
pour un tres puiſſant & victorieux
Monarque , & qu'elle ne devoit
point balancer à faire les mesmes
pas que plusieurs autres Nations
avoient faits en divers temps . I
ne diſoit rien que de veritable . Si
l'on examine tout ce qui s'eſt
paffé à cét égard , on verra que
les Jaloux de ſa gloire , & fes impuiſſans
Rivaux font venus re
GALANT.
215
connoiſtre ſa grandeur , & que
les Nations les plus reculées ont
traverſé des Mers par l'admiration
qu'elles en ont euë , pourluy
venir demander ſon amitié. La
République de Genes en imitant
les uns & les autres , s'eſt d'autant
plus acquis de gloire, qu'elle
s'eſt égalée par là aux Puiſſances
les plus redoutables. La juſtice
des prétentions du Roy , la Majeſté
de ſon Trône , le merite de
ſa Perfonne , & les Eloges éclatansque
le Doge en fit , porterent
le Senat à ſe réſoudre de ſe
priver quelque temps de fon
ChefSouverain , pour l'envoyer
en France , avec quaire de ſes
principaux Senateurs , & huit
Gentilshommes des plus qualifiez,
avec le titre de Gentilshommes
Camarades.
Le Doge ſe nomme François
204 MERCVRE
1
à la fois ces deux qualitez depuis
long- temps , quoy qu'elle ſoit
compoſée de quantité de Perſonnes
d'un profond ſçavoir,& d'un
merite extraordinaire . La dignité
de Prieur de Sorbonne l'engageoit
àdeux grands Diſcours publics
qui ſe font à l'ouverture de
la premiere& derniere Sorbonique
,& à plus de ſoixantes Eloges
particuliers qu'il luy a fallu faire
ſuivant le nombre des Sorboniquesqu'il
à toutes faites par luymeſme
, ce que perſonne avant
luy n'avoit fait, lors que ces Actes
eſtoient en ſi grand nombre. II
prononçale Panegyrique du Roy
le jour que je viens de vous marquer
, dans l'Ecole exterieure de
Sorbone, en preſence d'un grand
nombre de Prélats, entre leſquels
eſtoient Monfieur l'Archevesque
de Paris , & Meſſieurs les
GALANT.
185
el
poids d'une livre , que leur preſenta
le Treſorier de leur Maiſon,
& que receut l'Archeveſque ,
auquelles marques de la Dignité
Royale furent auſſi préſentées
par tous les Seigneurs qui les
portoient . Alors deux Eveſques,
chanterent les Litanies eſtant à
genoux fur les premiers degrez
de l'Autel , & le Choeur leur
répondit. Le Doyen de Vveſtminster
eſtoit auffi à genoux
auprés du roy à ſa gauche. Cela
eſtant fait , le Docteur Turner
Eveſque d'Ely , & grand Aumônier
, monta en Chaire , & parla
fort éloquemment de l'excellence
du Gouvernement Monarchique.
Il remontra au Peuple
combien il devoit s'eſtimer heureux
de le voir entre les mains
d'un Roy dont les vertus , & les
rares qualitez luy eſtoient ſi bien
H 4
206 MERCURE
bre. Autour du Recteur , ſurune
Eſtrade élevée de part & d'autre,
eſtoient les principaux Officiers
de l'Univerſité , au nombre de
quatorze , dans leurs Habits de
Cerémonie. Le reſte de l'Univerſité
, c'eſt à dire plus de deux
cens Docteurs en Théologie, les
Docteurs de Medecine & de
Droit, les Bacheliers, les Regents
&autres , ſe placerent comme
ils purent. Monfieur Berthe expoſa
dans ſon Exodele deſſein &
les cauſes du Panegyrique qu'il
faiſoit. Il loüa la Ville dn moyen
ingénieux qu'elle avoit trouvé
d'immortaliſer le Roy d'une façon
finguliere , en confiant un ſi
illuftre dépoſt à un Corps qui ne
périroit jamais , & dont le zele
pour la gloire de ſes Princes ,
avoit mérité que ce fuſtdans ſon
ſein qu'on élevaſt un Autel au
GALANT. 207
mérite incomparable de noſtre
auguſte Monarque. Il entreprit
dans la ſuite de juſtifier les deux
Titres que toute la Terre donne
au Roy , celuy de Grand , & celuy
deTres- Chrétien. Il s'attacha
à établir d'abord la grandeur du
Roy fur une idée generale de tout
ce qui avoit jamais manqué aux
Princes qui ont eu le nom de
Grand , & fit voir que rien de
tout cela n'avoit manqué à Sa
Majesté, qui réuniſſoit en fa Perſonne
tout ce qui avoit mérité
cemeſmeTitre de Grand, & qui
poſſedoit ſans aucun defaut, tout
ce qu'il y a , & tout ce qu'il peut
y avoir d'extraordinaire dans la
vraye Grandeur. Il montra enfuite
que le Roy eſtoit en effet
Tres- Chrétien , qu'il avoit fait ,
& qu'il faiſoit encore tous les
jours pour l'Egliſe , plus qu'au
13
208 MERCURE
cun des Princes qui l'ont précedé.
Il entra dans ce détail non
pasen Hiſtorien , mais en habile
Orateur , & finit par des voeux
au Ciel pour la Conſervation de
la Perſonne ſacré de ſa Majeſté .
Les Converſions qui ſe font
toûjours en tres- grand nombre ,
font une preuve du zele du ROY
pour ce qui regarde la religion.
Celle de Monfieur l'Arpent , Miniſtre
de la Ville de Sez en Normandie
, eſt remarquable. Aprés
avoir profeffé ſon Miniſtere pendant
plusde vingt cinq ans parmy
les Prétendus Reformez , il a con .
nu fon erreur , & il en fit Abjuration
le Dimanche 20. do dernier
mois , dans l'Egliſe de noſtre-
Dame , entre les mains de Monſieur
l'Archeveſque de Paris. Le
Vendredy ſuivant , il fut préſenté
au Roy par ce grand Prelat. Sa
GALANT . 209
12
Majesté luy marqua qu'Elle voyoit
avec beaucoup de plaifir
qu'il euſt pris le bon Party , &
qu'Elle ſouhaitoit avec ardeur
que tous ſes autres Sujets de la
Religion de Calvin fuffent dans
la meſme voye , à quoy Elle travailloit
de tout fon pouvoir. Elle
Paſſeura à fon égard qu'Elle prendroit
ſoin de luy. Dans le mefme
temps . Monfieur l'Archevefque
preſenta au Roy Monfieur Descheſnes
, Lieutenant Genéral des
Eaux & Forests d'alençon , qui
avoit fort contribué au changementde
ce nouveau Catholique.
Ce Prince luy dit avec beaucoup
de bonté , qu'il luy feroit plaifir
decontinuer , & qu'il ſe ſouviendroit
des ſervices qu'il rendroit à
l'Eglife.
Ona eu avis que le Lundy 7.
de ce mois Monfieur le Marquis
14
190
MERCURE
Pierre, qui eſt la Chaiſe ancienne
de ce meſme S. qu'on avoit poſée
au milieu du Choeur. Ѕа маје-
ſté s'y eſtant aſſiſe,l'Archeveſque
de Cantorbery prit ſur l'Autel la
Couronne de Saint Edoüard,
qu'il benit par une courte Priere.
Trois heures ſonnerent dans le
temps qu'il la luy mit ſur la teſte.
Alors les Tambours & les Trompettes
ſe joignant aux acclamationsde
toute la Nobleſſe & du
Peuple ,qui cria pluſieurs fois ,
Dieufauve le Roy , firent retentir
toute l'Eglife. Ce Spectacle parut
d'autant plus auguſte , qu'en
meſme temps les Ducs , les Marquis
, les Comtes , les Vicomtes,
les Barons & les Roysd'Armes
, mirent auſſi leur Bonnets
& leurs Couronnes. Au fignal
qui fut donné , le Canon du
Parc de S. James , & celuy de
GALAN T.
191
la Tour de Londres , annoncérent
à la Ville le Couronnement
du Roy par pluſieurs décharges
. Ce furent par tout des
cris qui marquoient la joye du
Peuple. L'Archevêque de Cantorbery
mit enſuite l'Anneau benit
au quatriéme doigt de ſa Majeſté
, qui receut les Gands de fil
des mains du Grand Chambellan
. Ce meſme Grand Chambellan
déceignit l'Epée au Roy , &
la porta en offrande fur l'Autel.
Le Chambellan de la Maiſon Royale
la racheta auſſi toft , & elle
fut portée nue devant Sa Majesté
juſqu'à la fin de cette Cerémo-
- nie. Le Seigneur de Vvorſcop
dans le Comté de Notingham ,
préſenta au Roy un riche Gand.
Il le mit à ſa main droite , & ce
Gentilhomme par le droit de fon
Fief, ſoûtint cependant le bras
192 MERCVRE
de ſa Majeſté. Il ne reſtoit plus
que les deux Sceptres. L'Archeveſque
de Cantorbery les
prit ſur l'Autel, & miten la main
droite du Roy celuy qui eſtoit or
né d'une Croix , & dans la main
gauche , celuy au deſſus duquel
eſtoit la Colombe. Sa Majesté à
genoux , tenant ces deux Sceptres
, receut la Benédiction ordinaire
, & alla enſuite à l'Autel
faire ſa ſeconde Offrande. C'étoit
une piece d'or peſant un Marc ,
qu'Elle preſenta dans un Baffin.
Le Roy s'eftant remis dans la
Chaiſe de Saint Edoüard , il ſe
fit un grand filence. Il avoit la
Verge & le Sceptre en main , le
Globe à l'unde ſes coſtez , & de
P'autre les trois Epées, portées par
autantde Comtes,hautes,& nues,
mais rompuës à demy , pour fignifier
la mifericorde. Alors l'ArGALANT.
213
Thonneur de ſon rang , & la gloire
de fon Etat , l'on obligé de s'en
repentir, mais vous ignorez peuteſtre
ce que le Doge dit dans le
Senat, lorsqu'il fut queſtion d'y
réſoudre , ſi la Republique l'envoyeroit
en France avec quatre
de ſes Senateurs , poury faire les
foumiſſions dont la modération
du Roy vouloit bien ſe contenter.
Ce Doge y fit l'Eloge de Sa
Majesté , & c'eſt une circonſtancedignede
remarque, puis qu'en
de ſemblables occaſions , il ſemble
qu'on ſe plaint toûjours de
fon Vainqueur. En effet , quelque
juſte ſujet qu'il ait eut de
nous attaquer , il eſt naturel aux
Hommesde ne demeurer jamais
d'accod de leurs fautes, fur tout
aprés qu'ils en ont eſté punis.
Outre que la gloire ſouffre à ſe
confeffer coupable , le dépit ani
16
214
MERCURE
me contre le Vainqueur , qui a
pris de nous quelque forte de
vangeance : mais ce qui arrive
ordinairement à l'égard du commun
des Hommes , ne devoit
pas eſtreune regle pour ceux qui .
avoient à faire avec le Roy , &
c'eſt par cette raiſon qu'en déliberant
dans le Senat de Genes
fur la fatisfaction qu'exigeoit Sa
Majesté , le Doge fit l'éloge de
ce Prince , & dit qu'il falloit que
La République de Genes le reconnust
pour un tres puiſſant & victorieux
Monarque , & qu'elle ne devoit
point balancer à faire les mesmes
pas que plusieurs autres Nations
avoient faits en divers temps. I
ne diſoit rien que de veritable. Si
l'on examine tout ce qui s'eſt
paffé à cét égard , on verra que
les Jaloux de ſa gloire , & fes impuiſſans
Rivaux font venus re
GALANT.
195
grand Chambellan le dépoüilla
des Habits Royaux , qu'il délivra
au Doyen de Vveſtminster ,& le
reveſtit d'autres tres riches de
Velours Violet, préparez pour ce
jour- là. Avec ce nouvel Habit
Sa Majeſté ſe rendit à la grande
Salle de Vveſtminster , ayant fur
la teſte la grande Couronne couverte
de Pierreries , le Sceptre
dans la main droite , & le Globe
dans la gauche. Il n'y eut aucun
changement dans l'ordre de cette
marche , ſinon que leurs Majeſtez,
les Seigneurs & les Dames
avoient leurs Couronnes fur leurs
teſtes, & que les Pairs quiavoient
porté les marques de la Royauté,
marchoient ſelon le rang de leur
digniré. A l'entrée de leurs Majeſtez
dans ce Palais , les fanfares
des Trompettes recommencerent
avec le bruit Tambours.El.
196 MERCURE
les furent conduite ſous le Dais
juſqu'au bout de la grande Salle,
où diverſes Tables avoient eſté
ſervies avant que l'on fuſt venu,
excepté celle de leurs Majeſtez ,
qui ſe retirerent pendant quelque
temps dans une Chambre
voiſine. Cette Salle capable de
contenir plus de trente mille Perſonnes
, eſtoit tenduë de riches
Tapifferies,& environnée d'Amphithéatres.
Le Peuple fut placé
dans les plus bas , & les Gens de
qualité & les Dames occuperent
les plus élevez . Lors qu'il fallut
ſervir la Table du Roy ,les Contrôleurs
, les autres Officiers de
bouche , avec des Robes & des
Toques de Velours noir , & fix
Sergens d'Armes s'avancerent les
premiers. Les Plats du premier
Service furent portez chacun par
deux Chevaliers des Bains , conGALANT.
217
,
Les huit Gentilshommes Camarades
qui furent auffi nommez
, font Meſſieurs les Marquis
de Doria Centurione Negrone
de Salus , Durazzo ,
Monfieur le Comte d'Aſte , &
Mefieurs les Marquis de Franzone.
Tous ces Meffieurs en
choifirent plufieurs autres qui
ne furent point nommez par la
République , & qu'on appelle
Gentilshommes de Suite. Ce
choix ayant eſté fait , les ordres
furent envoyez à Paris pour travailler
à un équipage , qui puſt
répondre à la qualité du Doge ,
& àl'éclat avec lequel elle dcvoit
eſtre ſoûtenuë dans la premier
Cour de l'Europe.
Ils partirent quelque temps
apres , & pafférent par les Etats
deMonfieur le Duc de Savoye ,
où ce Prince les fit regaler , &
198 MERCURE
Les deux Ecuyers du Corps ſe
placerent aux pieds de ſa Majeſté
, & les Officiers de ſa Maiſon
autour de la Table,avec les Seigneurs
& les Dames , les Ecuyers
tranchans , & les Comtes portant
les Coupes.Le Seigneur d'Addigton
dans le Comté de Surrey,fervitunpotage
ſur la Table de leurs
Majeſtez , ſuivant le droit de ſon
Fief. Il eſtoit conduit par le grand
Chambellan. Le Roy ayant demandé
à boire , le Seigneur de
Vvidmondeley dans le Comté
d'Herfort , luy en preſenta dans
une Coupe de Vermeil doré , qui
luy fut donnée pour recompenſe.
On avoit dreſſé pluſieurs autres
Tables . A la premiere qui
eſtoit à droite , furent traitez les
Barons des Cing Ports d'Angleterre
, avec les Maiſtres & Secretairede
la Chancellerie ; à la ſer
GALANT. 219
د
connoiſtre qu'il appartenoit à
cing Perſonnes entre lefquels
Ornemens ceux du Doge
dominoient. Le dedans eſtoit
de Velours cramoiſy à fonds
d'or , & garny d'une Campane
d'or , formant les Chifres &
les Armes de Sa Serenité. Le
derriere eſtoit enrichy d'une
magnifique Sculpture toute dorée.
Le grand Paneau d'enhaut
repréſentoit le Temple de Janus,
que l'on dit eſtre Fondateur de
Génes .La StatuëdeJanus paroiffoit
ſur un Pied deſtal auprés de
la Porte de ce Temple, qui eſtoit
fermée. La Paix eſtoit afſiſe auprés
le Pied deſtal. Elle accompagnoit
le Dieu des Richeſſes ,
& pluſieurs Amours fermoient
un Groupe , & brifoient des Armes.
On voyoit ſur le devant des
Trophées de Paix , & dans le
220 MERCURE
lointain le Monstre de la Guerre
terraffé par la Force & par la Valeur
, & des Soldats qui fuyoient
voyant le Temple fermé. LesPaneaux
d'en -bas eſtoient une ſuite
du meſme ſujet. Dans l'un la
France accompagnée de la Valeur
, ſoûtenoit les Armes du Doge
, qui estoient ſoûtenuës dans
l'autre Paneau par la Ligurie , &
par un Fleuve qui repréſentoit
la Mer Méditerranée. On voyoit
encore les Armes de Sa Serenité
dans les deux Paneaux des Portieres
. D'un coſté de ces Armes
dans l'un de ces Paneaux , on remarquoit
une Femme qui repréfentoit
la Splendeur. Elle estoie
veſtuë de pourpre , tenant un
Flambeau & une Maffe ; & de
l'autre coſté paroiffoit une autre
Femme qui tenoit une Couronne
de feüilles de Cheſne , & reGALANT.
221
préſentoit le Gouvernement de
la Republique. Aux coſtez des
meſmes Armes de Sa Serenité ,
qui eſtoient à l'autre Paneau des
Portieres , on distinguoit la Magnanimité
, qui tenoit un Sceptre,
& qui avoit un Lion auprés d'elle;
& la Magnificence ayant une
Palme à la main , & derriere elle
des Bâtimens & des Pyramides .
Aux quatre petits coſtez
eſtoient les Armes des Senateurs ,
attachéesà des Palmiers , & àdes
Oliviers , ornez d'Amours , & de
tout ce qui peut faire remarquer
les Arts liberaux.
Les quatre Montans qui font
aux coſtez des Glaces , eſtoient
remplis de tout ce qui peut repreſenter
les quatre Elemens. La
Peinture de tous ces Paneaux
eſtoit tres belle , & tres - fine .
La Sculpture du Train du Car222
MERCURE
roſſe eſtoit entierement dorée ,&
l'Imperiale couverte de Plaques
dorées , & de cartouches repreſentant
les Armes de quatre Senateurs,
celles de Sa Serenité dans
lemilieu.
Le ſecond Caroſſe eſtoit audi
fort grand. Le dedans eftoit de
Velours vert & blanc , avec les
Armes du Doge , & des quatre
Senateurs formées en divers en.
droits de la Campane . La Sculpture
du derriere , eſtoit un peu
moins riche que celle du premier
,des Conſoles en beaucoup
d'endroits y tenant la place des
Figures . Il eſtoit entierement doré.
Toutes les Peintures de ce
Caroffe convenoient à la Terre
& à la Mer . Ony voyoit des Sy.
rénes , des Maſques de Dieu marin
, des Fontaines , des Coquilles
, du Corail , des Fruits , & des
GALANT. 223
1
Fleurs qui entouroient pluſieurs
petits Camayeux verds rehaufſez
d'or , repreſentant tous le
Temple de Janus , ou des Nimphes
de la Terre & de la Mer ,
portoient des Preſens. D'autres
Habitans de la Terre & des Eaux
quittoient leurs armes ,& toutes
les marques qui les faifoient reconnoiſtre
pour ſe réjoüir autourde
ceTemple . Un Dieu marin
l'ornoit de preſens , une Nimphe
, de guirlandes , & ainſi des
autres. Le Train eſtoit tout de
Sculpture. Les Montans eſtoient
quatreDieux marins qui tenoient
les Armes de quatre Senateurs ,
&des Grifons tenoient à l'entretoiſe
les Armes de Sa Serenité.
L'Imperiale eſtoit garnie de Plaques
,&de Bouquets dorez .
Le troifiéme Carroſſe tout à
fondd'or , & fculpté , eſtoit un
224 MERCURE
peu moins beau que le ſecond ,
mais tous les ornemens ſe rapportoient
au meſme ſujet. Le dedans
eſtoit de Velours Cramoiſy
auſſi bien que les Caleches , &
tout le Train doré & ſculpté .
Les Armes du Doge font partagées
en deux ; la premiere partie
d'argent à l'Aigle déployé , &
couronné entre deux bandes de Sable,
l'autre partie d'argent à trois Faces
de Gueule. Elles ſont timbrées
d'une Couronne fermée , à cauſe
de la Souveraineté de Génes , &
du Royaume de Corſe ſoumis à
la republique. La Couronne eſt
fermée par une petite Boule , au
deſſus de laquelle il y a une
Croix.
Le premier Senateur porte d'or ,
à l'Arbre de Sinople , & un Lion
naturel comme rampant à cet Arbre.
Le ſecond porte Facédegucule
GALANT. 225
& d'argent , au Chefd'azur chargé
de trois Fleurs de Lys d'or . Le troifiéme
porte coupé d'or & de gueule ;
& le quatrième porte d'argent ,
an Bouclier rond de fable remply
d'un Lion d'argent.
Les Livrées du Doge étoient
d'un prap de Hollande écarlate ,
avec des Galons & des Agrémens
bleus , couleur d'or , & cramoify.
Rien n'étoit mieux entendu . Elles
répondoient à labeauté des Carroſſes
, qui ont eſté faits ſur les
deſſeins qu'en a donnez Monſieur
Bourdin , fort intelligent en
Peinture , & qui a eu toute la
conduite de cet Equipage. Il a
eſté depuis long - temps Ecuyer
des Envoyez de Génes en France
, & il l'eſtoit de Monfieur le
Marquis Marini avant l'arrivée du
Doge , qui dans cette occaſion l'a
choiſy pourfon Premier Ecuyer.
A
206 MERCURE
bre. Autour du Recteur , ſurune
Eſtrade élevée de part & d'autre,
eſtoient les principaux Officiers
de l'Univerſité , au nombre de
quatorze , dans leurs Habits de
Cerémonie. Le reſte de l'Univerſité
, c'eſt à dire plus de deux
cens Docteurs en Théologie, les
Docteurs de Medecine & de
Droit, les Bacheliers, les Regents
&autres , ſe placerent comme
ils purent. Monfieur Berthe expoſadans
ſon Exodele deſſein &
les cauſes du Panégyrique qu'il
faiſoit. Il loüa la Ville dn moyen
ingénieux qu'elle avoit trouvé
d'immortaliſer le Roy d'une façon
finguliere , en confiant un ſi
illuftre depoſt à un Corpsqui ne
périroit jamais , & dont le zele
pour la gloire de ſes Princes ,
avoit mérité que ce fuſt dans ſon
ſein qu'on élevaſt un Autel au
GALAN T.
207
mérite incomparable de noſtre
auguſte Monarque. Il entreprit
dans la ſuite de juſtifier les deux
Titres que toute la Terre donne
au Roy , celuy de Grand , & celuy
de Tres- Chrêtien.Il s'attacha
à établir d'abord la grandeur du
Roy furune idée generalede tout
ce qui avoit jamais manqué aux
Princes qui ont eu le nom de
Grand , & fit voir que rien de
tout cela n'avoit manqué à Sa
Majesté, qui réuniſſoit en ſa Perſonne
tout ce qui avoit mérité
cemeſme Titre de Grand,& qui
poffedoit ſans aucun defaut, tout
ce qu'il y a , & tout ce qu'il peut
y avoir d'extraordinaire dans la
vraye Grandeur. Il montra enfuite
que le Roy eſtoit en effet
Tres- Chrétien , qu'il avoit fait ,
&qu'il faiſoit encore tous les
jours pour l'Eglife , plus qu'au
I 3
228 MERCURE
de Velours , parce qu'elles ont
quelque choſe de plus venérable,
&que s'agiſſant de paroiſtre devant
le Roy , il falloit s'y montrer
avec tout ce qui pouvoit repréſenter
la Republique de Génes
dans fon plus auguſte éclar.
Monfieur le marquis de Marini
, Envoyé de Génes , Meffieurs
les Marquis Durazzo , &
de Salus , & MonfieurGiraut qui
faifoit les honneurs du Carroffe
de Madame la Dauphine , y prirent
place. Celles du premier
Carroſſe de Sa Serenité ne furent
point occupées , & fon ſecond
fut remply de Monfieur le Maг-
quis Negrone , de Monfieur le
Comte d'Aſte , & de Meſſieurs
les Marquis Franzone , Duras ,
Doria ,& Centurione. Les Gentilshommes
de Suite monterent
dans un troifiéme Carroſſe dú
GALANT. 209
Majesté luy marqua qu'Elle voyoit
avec beaucoup de plaifir
qu'il euſt pris le bon Party , &
qu'Elle ſouhaitoit avec ardeur
que tous ſes autres Sujets de la
Religion de Calvin fuffent dans
la meſme voye , à quoy Elle travailloit
de tout fon pouvoir. Elle
Paffeura à fon égard qu'Elle prendroit
ſoin de luy. Dans le mefme
temps. Monfieur l'Archeveſque
preſenta au Roy Monfieur Descheſnes
, Lieutenant Genéral des
Eaux & Forests d'alençon , qui
avoit fort contribué au changementde
ce nouveau Catholique.
Ce Prince luy dit avec beaucoup
de bonté , qu'il luy feroit plaifir
decontinuer , & qu'il ſe ſouviendroit
des ſervices qu'il rendroit à
l'Eglife.
* On a eu avis que le Lundy 7.
de ce mois Monfieur le Marquis
1
14
210 MERCURE
de Verac avoit auſſi abjuré entre
les mains de Monfieur l'Eveſque
de Poitiers. C'eſt un des plus
grands Seigneurs de cette Province.
Monfieur de Vigny , Lieutenant
Genéral de l'Artillerie , &z
Lieutenant Colonel , commandant
le Regiment des Fuzeliers
Bombardiers du Roy , épouſa fur
la fin du dernier mois Mademoifelle
Piques , Fille aînée de monſieur
Piques Conſeiller en la
Cour des Aydes , & cy- devant
Réſident pour Sa Majesté en
Suéde , lors que la Reyne Chriſtine
poſſedoit cette Couronne.
Monfieur de Vigny eſt un Homme
fingulier. Je vous en ay parlé
pluſieurs fois ,& les relations des
Sieges de Valenciennes, de Cambray
, & de Luxembourg font
fon éloge.
GALAN T.
231
Salle de Descente , parce qu'en
arrivant ils vont s'y repoſer quelque
temps avant que d'aller à
l'Audience. Apres que le Doge y
eut demeuré environ une heure
& demie , Monfieur de Bonneüil
qui eſtqit allé prendre l'ordre de
Sa majelté , le vint avertir qu'Elle
eſtoit preſte à luy donner audience.
L'Escalier du grand Apartement
du Roy eſtant vis- à- vis
de la Salle des Ambaſſadeurs , il
faloit pour s'y rendre , traverſer la
Court à pied ; & elle eſtoit tellement
remplie de monde , que les
Gardesde la Prevoſté eurent bien
de la peine à tenir le paſſage
libre , en y faiſant une Haye des
deux coſtez . Les cent Suiffes
bordoient le grand Escalier , &
les Gardes du Corps eſtoient en
Haye , & fous les armes , dans
leur Salle . Les Valets de pied
K3
ةرك
232 MERCURE
marchérent les premiers deux à
deux , & reſtérent dans la premiere
Sale , les Pages marcherent
en meſme ordre . Ils avancerent
un peu davantage , & demeurerent
comme les Valets de Pied.
Monfieur Giraut parut enfuite
conduiſant les gentilshommes ,
qui marchoient en ordre , & felon
leur rang. Ils eſtoient ſuivis
des gentilshommes Camarades
nommez par la République , &
dont je vous ay parlé. Le Doge
paroiſſoit enſuite , ayant un Senateur
à ſa droite , & à fa gauche
Monfieur de Bonneüil. Les trois
autres Senateurs ſuivoient fur
meſme ligne . Aprés que l'on eut
monté le magnifique Eſcalier qui
conduit au grand Appartement
de Sa Majesté , on le traverſa en
cét ordre. Cét Appartement eſt
de toute la longueur d'une des
GALANT .
233
aîles de Verſailles. On entra dans
le Salon qui eſt au bout , & qui
joint la Galerie , & de ce Salon
on tourna dans la Galerie , au
bout de laquelle eſtoit le Roy
dans le Salon qui fait face à celuy
par lequel on venoit de paſ.
fer. Deux choſes ſont à remarquer;
l'uneque cet Appartement
& cette Galerie eſtoient magnifiquement
meublez , & qu'il y
avoitpour pluſieurs millions d'argenterie
; l'autre que la foule
eſtoit également grande par tout,
quoy que ces Appartemens &
cette Galerie enſemble puſſent
contenir autant de monde que
leplus vaſte Palais. Quelque ordre
qu'on euſt apporté pour laiffer
un paſſage libre le long de la
Galerie , le Doge eut beaucoup
de peine à la traverſer. Monfieur
le Maréchal Duc de Duras Capi
K4
214
MERCURE
me contre le Vainqueur , qui a
pris de nous quelque forte de
vangeance : mais ce qui arrive
ordinairement à l'égard du commun
des Hommes , ne devoit
pas eſtre une regle pour ceux qui .
avoient à faire avec le Roy , &
c'eſt par cette raiſon qu'en déliberant
dans le Senat de Genes
fur la fatisfaction qu'exigeoit Sa
Majesté , le Doge fit l'éloge de
ce Prince , & dit qu'il falloit que
La République de Genes le reconnust
pour un tres- puiſſant & victorieux
Monarque , & qu'elle ne devoit
point balancer à faire les mesmes
pas que plusieurs autres Nations
avoient faits en divers temps . I
ne diſoit rien que de veritable. Si
l'on examine tout ce qui s'eſt
paſſé à cét égard , on verra que
les Jaloux de ſa gloire , & fes impuiſſans
Rivaux ſont venus re
GALANT.
235
ça encore quelque pas , & fit enfuite
, & les Senateursen meſme
temps deux profondes reverences
à Sa Majeſté. Le Roy ſe leva,
& répondit à ces réverences en
levant un peu ſon Chapeau,aprés
quoy ſe Monarque leur fit figne
d'approcher , comme en les appellantde
la main. Le Dogemonta
alors fur le premier degré du
Trône où il fit une troiſième réverence
, ainſi que les quatre
Senateurs . Le Roy & le Doge fe
couvrirent enfuite .Tous les Princes
en firent de meſme , & les
quatre Senateurs demeurerent
découverts. Voicy le Diſcours du
Doge en Italiens dans les meſmes
termes qu'il a eſté prononcé.
SIRE
Lamia Republicahhaàsempre ha
Ks
216 MERCURE
Marie Imperiale Lercari ; il eſt
d'une des plus illuftres Familles
d'Italie. Lercari eſt le nom d'un
Fief confiderable , où il fait battre
Monnoye.
Le premier des Senateurs envoyez
s'appelle Gianettino Garibaldi.
Il eſt auſſi d'une Maiſon
tres- illuftre .
Le ſecondeſt Marcello Durazzo.
Il y a eu des Cardinaux dans
cette Famille , qui a toûjours eſté
honorée des plus grands emplois.
Le troiſième ſe nommeAuguftino
Lomellini . Il eſt d'une Famille
ſi ancienne qu'il fuffit de
la nommer pour la faire reconnoiſtre.
Le dernierqui s'appelle Paris-
Maria Salvago , a fait en Franee
la fonction d'Envoyé pendant
trois années . Il eſt d'one ancienne
Nobleſſe , qui s'eſt toûjours
conſervée dans la pureté.
:
GALAN Τ.
217
Les huit Gentilshommes Camarades
qui furent auffi nommez
, font Meſſieurs les Marquis
de Doria Centurione Negrone
, de Salus , Durazzo ,
Monfieur le Comte d'Aſte , &
Meffieurs les Marquis de Franzone.
Tous ces Meffieurs en
choifirent plufieurs autres qui
ne furent point nommez par la
République & qu'on appelle
Gentilshommes de Suite. Ce
choix ayant eſté fait , les ordres
furent envoyez à Paris pour travailler
à un équipage , qui puſt
répondre à la qualité du Doge ,
&àl'éclat avec lequel elle devoit
eſtre ſoûtenuë dans la premier
Cour de l'Europe.
د
Ils partirent quelque temps
apres , & pafférent par les Etats
deMonfieur le Duc de Savoye ,
où ce Prince les fit regaler , &
218 MERCURE
reconnut le premier le Doge de
Génes pour Chef ſouverain de
cette Republique. Ils arrivérent
de là à Lyon , où le Doge ne
voulut point eſtre reconnu pour
cequ'il eſtoir , ce qui l'obligea à
ſe mettredans la Diligence , pour
ſe rendre à Paris. Il y demeura
pluſieurs femaines incognito , un
auffi grand Equipage que celuy
avec lequel il devoit paroiſtre
pour mieux repréſenter toute la
Republique , & donner plus d'éclatà
la ſoûmiſſion qu'il devoit
faire , ne pouvant eſtre preſt en
peu de temps. Vous en jugerez
par le travail des Carroffes , dont
je vay vous faire la deſcription.
Le premier, qui estoit fortgrand,
attiroit les yeux , non ſeulement
par ſa Peinture auffi brillante que
miſtérieuſe , mais encore par divers
Ornemens qui faisoient
GALANT. 219
د
lefconnoiſtre
qu'il appartenoit à
cing Perſonnes entre
quels Ornemens ceux du Doge
dominoient. Le dedans eſtoit
de Velours cramoiſy à fonds
d'or , & garny d'une Campane
d'or , formant les Chifres &
les Armes de Sa Serenité. Le
derriere eſtoit enrichy d'une
magnifique Sculpture toute dorée.
Le grand Paneau d'enhaut
repréſentoit le Temple de Janus ,
que l'on dit eſtre Fondateur de
Génes. La StatuëdeJanus paroiffoit
ſur un Pieddeſtal auprés de
la Porte de ce Temple, qui eſtoit
fermée . La Paix eſtoit aſſiſe auprés
le Pied deſtal. Elle accom
pagnoit le Dieu des Richeſſes,
& pluſieurs Amours fermoient
un Groupe , & brifoient des Armes
. On voyoit ſur le devant des
Trophées de Paix , & dans le
240
MERCURE
mot François ne fignifie quelquefois
plus ou moins. Je ne laif
ſe pas de vous envoyer celle qui
aeſté faite de ce Difcours , & je
prens ce ſoins en faveur de vos
Amies. Quand il y auroit quelques
endroits auſquels on pourroit
donner un ſens opposé à celuydu
Doge , cela ne ſeroit d'aucune
conſequence , puis qu'en
confrontant l'Italien , on connoi
ſtroit aisément qu'on n'ya voulu
augmenter ny diminuer aucune
choſe.
TRADUCTION DU DISCOURS
du Doge.
SIRE ,
Ma République a toûjours tenu
Pour une des maximes les plus fandamentales
de fon gouvernement
GALANT . 221
préſentoit le Gouvernement de
la Republique. Aux coſtez des
meſmes Armes de Sa Serenité ,
qui eſtoient à l'autre Paneau des
Portieres , on diftinguoit la Magnanimité
, qui tenoit un Sceptre,
& qui avoit un Lion auprés d'elle;
& la Magnificence ayant une
Palme à la main , & derriere elle
des Bâtimens & des Pyramides .
Aux quatre petits coſtez
eſtoient les Armes des Senateurs ,
attachéesà des Palmiers , & àdes
Oliviers , ornez d'Amours , &de
tout ce qui peut faire remarquer
les Arts liberaux .
Les quatre Montans qui ſont
aux coſtez des Glaces , eſtoient
remplis de tout ce qui peut repreſenter
les quatre Elemens. La
- Peinture de tous ces Paneaux
eſtoit tres belle , & tres - fine .
La Sculpture du Train du Car
222 MERCURE
roſſe eſtoit entierement dorée , &
l'Imperiale couverte de Plaques
dorées , & de cartouches repreſentant
les Armes de quatre Senateurs,
celles de Sa Serenité dans
lemilieu.
Le ſecond Caroſſe eſtoit auh
fort grand. Le dedans eftoit de
Velours vert & blanc , avec les
Armes du Doge , & des quatre
Senateurs formées en divers en.
droits de la Campane. La Sculpture
du derriere , eſtoit un peu
moins riche que celle du premier
, des Conſoles en beaucoup
d'endroits y tenant la place des
Figures. Il eſtoit entierement doré.
Toutes les Peintures de ce
Caroffe convenoient à la Terre
& à la Mer . Ony voyoit des Sy.
rénes , des Maſques de Dieu marin
, des Fontaines , des Coquilles
, du Corail , des Fruits ,& des
GALANT. 223
4
Fleurs qui entouroient pluſieurs
petits Camayeux verds rehaufſez
d'or , repreſentant tous le
Temple de Janus , ou des Nimphes
de la Terre & de la Mer ,
portoient des Prefens. D'autres
Habitans de la Terre & des Eaux
quittoient leurs armes ,& toutes
les marques qui les faifoient reconnoifſtre
pour ſe réjoüir autourde
ceTemple . Un Dieu marin
l'ornoit de preſens , une Nimphe
, de guirlandes , & ainſi des
autres. Le Train eſtoit tout de
Sculpture. Les Montans eſtoient
quatreDieux marinsqui tenoient
les Armes de quatre Senateurs ,
&des Grifons tenoient à l'entretoiſe
les Armes de Sa Serenité.
L'Imperiale eſtoit garnie de Plaques,&
de Bouquets dorez.
Le troifiéme Carroſſe tout à
fondd'or , & fculpté , eſtoit un
224
MERCURE
peu moins beau que le ſecond ,
mais tous les ornemens ſe rapportoient
au meſme ſujet. Le dedans
eſtoit de Velours Cramoiſy
auſſi bien que les Caleches , &
tout le Train doré & ſculpté .
Les Armes du Doge font partagées
en deux ; la premiere partie
d'argent à l'Aigle déployé , &
couronnéentredeux bandes de Sable,
l'autre partie d'argent à trois Faces
de Gueule. Elles ſont timbrées
d'une Couronne fermée , à cauſe
de la Souveraineté de Génes , &
du Royaume de Corſe ſoumis à
la republique. La Couronne eſt
fermée par une petite Boule , au
deſſus de laquelle il y a une
Croix.
Le premier Senateur porte d'or,
à l'Arbre de Sinople , & un Lion
naturel comme rampant à cet Arbre.
Le ſecond porte Facédegucule
GALANT.
245
que comme il avoit eftéfaché d'avoir
eu sujet de faire éclater fon
reffentiment contre elle, il eſtoit bien
aife de voir les chofes au point où
elles estoient , parce qu'il croyoit
qu'à l'avenir ily auroit une tres bonne
correspondance ; qu'il vouloit ſe
la promettre de la bonne conduite
de la république tiendroit , & que
l'estimant beaucoup il luy donneroit
dans toutes les occafions des marques
du retour defa bien- veillance. A
l'égard du noge , Sa Majesté
parla de ſon merite perſonnel
avec beaucoup de bonté, luy faifant
connoiſtre qu'Elle luy donneroit
avec plaiſir des témoignages
de l'eſtime particulierequ'El
le en faifoit.
Aprés cette réponſe du Roy,
les quatre Senateurs luy firent
leurs Complimens chacun ſelon
fon rang, & Sa Majesté repondit
1
246 MERCURE
à chacun en particulier à mefure
qu'il acheva , parlant à tous
en termestres obligeans, & principalement
à Monfieur Salvago,
qui avoit demeuré pluſieurs années
en France en qualité d'Envoyé
de Genes .L'Audience finie,
le Rov ne ſalua le noge , baiffa
fon Chapeau plus qu'il n'avoir
fait lors que fa Serenité eſtoit ar-.-
rivée. Le Doge fit trois profondes
réverence en ſe retirant. Les Senateurs
firent tous la meſme choſe,&
lors qu'il ſe creut affez éloigné
du Roy pour n'en eſtre plus
veu, il ſe couvrit, & les Senateurs
auſſi. Ils vinrent dans le meſme
ordre, & trouverent par toutune
auſſi grande affluence de Peuple ;
de forte qu'ils eurent de la peine
àentrer dans les divers endroits,
où ils trouverent des Tables preſtes
à ſervir.
GALANT.
247
A peine l'Audience fut - elle
finie , que toute la Cour & tout
le Peuple qui rempliſſoit Verſailles
, apprirent que le Roy eſtoit
tres fatisfait du Doge , & que le
Doge eſtoit charme de tout ce
qu'il avoit remarqué d'auguſte &
d'engageant dans Sa Majesté.
Onne s'entretint d'aucune autre
choſe le reſte du jour. Le Roy
mefme pendant fon dîner parla
avantageuſement du Doge , en
preſence d'une grande partie de
la Cour. On luytrouva un air civil&
fpirituel , une contenance
qui n'avoitrien d'embarraffé ,de
la grandeur ſans abaiſſement, &
de l'abaiſſement ſans baſſeffe. Le
Perſonnage qu'il avoit à ſoûtenir
n'eſtoit pasaifé , & l'on peut dire
que de la maniere dontil en eſt
forty , merite tous les applaudiſ
ſemens qu'il en a receus. Sonef248
MERCVRE
(
prit s'eſt fait remarquer en ce qu'il
n'a point paru chagrin de la fon -
tion qu'il avoit à remplir. L'amertume
en eſtoit adoucie par la
grandeur de celuy à qui il devoit
faire la fatisfaction , & la gloire
de l'acquerir à ſa Republique , &
de meriter ſon eſtime , banniſfoit
de ſon eſprit , tout ce qui auroie
pu laiſſer du chagrin dans celuy
d'un Homme moins ſpirituel , &
moins clairvoyant. Pendant que
tout retentiſſoit de ſes loüanges ,
on fervit , & il ſe mit à Table ,
aprés avoir quitté ſa Robe de
Cerémonic à cauſe de l'exceſſive
chaleur , qui estoit encore augmentée
par laquantité du Peuple
qui s'eſtoit rendu à Versailles . Il
parut vétu d'un Habit violet , &
s'afit dans un Fauteüil qui luy
avoiteſté preparé. Je ne parleray
point du Repas. Le Roy le donGALANT.
249
noit , & il eſtoit appreſté , &
ſervy par ſes Officiers. Le Doge
beut à la fanté des Dames qui
s'eſtoient empreſſée à le voir dî.
ner , & leur preſenta au Deffert
leplus beau Fruit de la Table.
Sur les trois heures, il fut mené
à l'Audience de Monſeigneur le
Dauphin , dans le meſme ordre
qu'il avoit eſté conduit chez le
Roy , & tout s'y paſſa de la meſme
forte. Eſtant enſuite monté par le
fuperbe Eſcalier qui répond à cet
luy du grand Appartement de Sa
Majesté , & par lequel on va chez
Madame la Dauphine , il fut conduit
à l'Appartement de cette
Princeſſe , qu'il trouva environ
néede Princeſſes , de Ducheſſes,
& genéralement de tout ce que
la Cour a de Dames plus qualifiées.
Aprés avoir fait trois profondes
réverencesv,il porta fon
230 MERCURE
leurs , & pluſieurs gentilshommes
génois qui estoient depuis
quelque temps en France. On
arriva à Verſailles ſur les onze
heures du matin. Tout le chemin
estoit fi couvert de monde,
& toutes les Courts du Châ
teau en étoient ſi remplies , que
les Gardes de la porte eurent
beaucoup de peine à faire ranger
le Peuple. On vit d'abord entrer
douze Pages bien montez , marchantdeux
àdeux puis foixante
&dix Valets de pied , auſſi deux
àdeux,& veſtus des Livrées que
j'ay décrites. Outre ces Valets
de pied , il y en avoit encore de
Monfieur le marquis de marini ,
Envoyé de Genes. Apres cela
marchoient tous les Carrolfes ,
dans l'ordre que je viens de vous
marquer. On deſcendit dans la
-fane des Ambaſſadeurs, appellée
GALAN T.
231
Salle de Descente , parce qu'en
arrivant ils vont s'y repoſer quelque
temps avant que d'aller à
l'Audience. Apres que le Dogey
eut demeuré environ une heure
& demie , Monfieur de Bonneüil
qui eſtqit allé prendre l'ordre de
Sa majeſté , le vint avertir qu'Elle
eſtoit preſte à luy donner audience.
L'Efcalier du grand Apartement
du Roy eſtant vis - à- vis
de la Salle des Ambaſſadeurs , il
faloit pour s'y rendre , traverſer la
Court à pied ; & elle eſtoit tellement
remplie de monde , que les
Gardes dela Prevoſté eurent bien
de la peine à tenir le paſſage
libre , en y faiſant une Haye des
deux coſtez . Les cent Suiffes
bordoient le grand Efcalier , &
les Gardes du Corps eſtoient en
Haye , & fous les armes dans
leur Salle. Les Valets de pied
K3
232
MERCURE
marchérent les premiers deux à
deux , & reſtérent dans la premiere
Sale , les Pages marcherent
en meſme ordre . Ils avancerent
un peu davantage , & demeurerent
comme les Valets de Pied.
Monfieur Giraut parut enfuite
conduiſant les gentilshommes ,
qui marchoient en ordre , & felon
leur rang. Ils eſtoient ſuivis
des gentilshommes Camarades
nommez par la République , &
dont je vous ay parlé. Le Doge
paroiſſoit enſuite , ayant un Senateur
à ſa droite , & à fa gauche
Monfieur de Bonneüil. Les trois
autres Senateurs ſuivoient fur
meſme ligne . Aprés que l'on eut
monté le magnifique Eſcalier qui
conduit au grand Appartement
de Sa Majesté , on le traverſa en
cét ordre. Cét Appartement eſt
de toute la longueur d'une des
1
GALANT .
233
aîles de Verſailles. On entra dans
le Salon qui eſt au bout , & qui
joint la Galerie , & de ce Salon
on tourna dans la Galerie , au
bout de laquelle eſtoit le Roy
dans le Salon qui fait face àceluy
par lequel on venoit de paſ.
fer. Deux choſes ſont à remarquer;
l'une que cét Appartement
& cette Galerie eſtoient magnifiquement
meublez , & qu'il y
avoitpour pluſieurs millions d'ar
genterie ; l'autre que la foule
eſtoit également grande par tout,
quoy que ces Appartemens &
cette Galerie enſemble puſſent
contenir autant de monde que
le plus vaſte Palais. Quelque ordre
qu'on euſt apporté pour laiffer
un paſſage libre le long de la
Galerie , le Doge eut beaucoup
de peine à la traverſer. Monfieur
le Maréchal Duc de Duras Capi
K 4
234
MER CURE
taines des Gardes du Corps en
Quartier , qui l'avoit receu à la
portede leur Sale , l'accompagna
juſqu'au pied du Trône de Sa
Majeſté. Il eſtoit d'argent , &
élevé ſeulement de deux degrez..
Monfeigneur le Dauphin , &
Monfieur estoient aux coſtez du
Roy , & Sa Majesté eſtoit environnée
de tous les Princes du
Sang , & de ceux de ſes grands
Officiers qui ont rang proche de
ſa Perſonne en de pareilles Cerémonies.
La fuite du Doge eſtant
fort nombreuſe , comme je vous
l'ay marqué la plus grande partie
ne le put ſuivre juſqu'au Trône ,
& remplit vuide de la Galerie ,
qu'on avoit tâché de tenir libre
pour le laiffer paffer. Dés que le
Doge eut apperceu le Roy
remarqué qu'il en pouvoit eſtre
reconnu il ſe découvrit. Ilavan-
,
&
GALANT.
255
1
lie. Ils furent furpris de l'extraordinaire
quantité de Médailles
qu'on leur montra , ſur tout de
celles qui ont eſté frapées en
France, & par leſquelles ils virent
en peu de temps toute l'Hiſtoire
du Roy. Ils la virent encore d'une
autre maniere , & ne pûrent ſe
laffer d'admirer les Livres des
Campagnes de Sa Majeſté ; mais
ce qui redoubla leur étonnement,
ce fut le Cabinet des Bijoux , où
le travail du grand nombre de
Piéces curieuſes qu'il renferme ,
eſt ſi brillant& fi beau, que quoy
que tout y ſoit preſque couvert
de Diamans & d'autres Pierres
précieuſes , il ſemble que c'eſt ce
qu'il y a demoins furprenant dans
cet abregé des Richeſſes du Mone
de. Toutes ces choſes leur farent
montrées avec beaucoup d'ordre,
chaque Officier des Apartemens
L3
256 MERCURE
étantà fon Poſte pour leur faire
voir ce qui concernoit ſa Charge
Monfieur le Marquis de Livry
, Premier Maistre d'Hoſtel ,
les conduifit enſuite dans le Lieu
que l'on avoit préparé pour le
Dîner. Il fut ſervy un quartd'heure
apres. Ce fut un Repas tresmagnifique
en Poiffon. LeDoge
ſe mit à la premiere place ; il n'y
eut point de rang pour les autres
Monfieur le Prince de Monaco
mangea avec eux , auffi bien que
pluſieurs autres Seigneurs de la
Cour. Au fortir de table , le Doge
alla au Dîner du Roy , où il eut
l'honneur de s'entretenir avec
Sa Majesté preſque pendant tout
le Repas. Une heure apres , les
Caléches du Roy , conduites par
un Ecuyer de ſa Majesté , le vinrent
prendre. Le Doge monta
dans la premiere , attelée de huit
GALAN T.
257
Chevaux , & toute ſa Suite dans
les autres ontraverſa le Parc pour
ſe rendre à Trianon. Tous les Officiers
des Jardins l'accompagnérent
à cheval . Le Doge&ſa Suite
virent le dedans de ce Lieudélicieux
, dont les Eaux joüérent
pendant tout ce temps. On remonta
en Carroſſe , & l'on vint
deſcendre auprés du grand Canal,
ſur lequel toutes les Galiotes
&Gondoles estoient parées. On
entra dedans , on fit le tour du
Canal , & l'on remonta dans les
Caléches pour entrer dans la
Ménagerie , où l'on vit un grand
nombre d'Animaux fort rares ,
&venus de toutes les Parties du
Monde. On monta enſuite dans
le Sallon , & l'on y beut toutes
fortes d'Eaux glacées . On ſe remit
apres en Caleche , pour ſe
sendre au Potager. On s'y pro-
L4
258 MERCURE
mena long temps dans un Labirynthe
de Jardins , & non pas
dans un Labirynthe fait dans
un Jardin . Tous ces Jardins ,
tres-bien entretenus , & remplis
d'un nombre prodigieux d'Arbres
fruitiers,onttantd'agrémens
joints à leurs grandes beautez ,
qu'on peut affeurer qu'il eft impoſſible
de voirrien de plus agréable
, &de plus beau pour le Jardinage.
Du Porager on retourna
au Château , où l'on trouva une
Collation de Fruits les plus exquis
, & les plus nouveaux. Le
Doge dit en parlant de Versailles,
qu'ily avoit plus d'Ouvriers & plus
d'Officiers , que d'affez puiſſans
Souverains n'avoient de Sujets.
Aprés cette Colation , il monta
en Caroffe pour s'en retourner à
Paris. Commeil avoit un Carofſe
neuf , & des Chevaux neufs ,
il verſa dans le chemin. LeRoy
GALANT.
259
l'apprit peu de temps aprés , &
demanda avec un empreſſement
obligeant , & avec cet air debonté
qui luy eſt ſi naturel , s'il n'eſtoit
point bleſſé. Cette cheute
feroit affez inutile dans une narration
de cette nature , fi elle ne
fervoit à faire voir la continuation
de toutes les bontez du Roy
pour le Doge.
Le 19. Monfieur Aubert Introducteur
des Ambaſſadeurs
prés de Monfieur , le mena avec
les Senateurs , & toute leur Suite
à Saint Cloud , dans la Maiſonde
fon Alteffe Royale , dont il leur
fit voir d'abord tous les apparte
mens. Monfieur ſe trouva à l'un
des bouts de la Galerie lors qu'ils
y entrerent. Ce Prince avançı
vers le milieu où ils lay firent
compliment , & aprés luy avoir
témoigne qu'il eſtoit bien aifé de
Ls
260 MERCURE
leur faire voir ſa Maiſon , il ordonna
à Monfieur le Chevalier
de Chaſtillon , premier Gentilhomme
de ſa Chambre , de les
accompagner par tout. Ils trouverent
les Caléches au bas du
degré , monterent , dedans , &
allerent voir les Jardins; les Eaux
joüerent pendant tout le temps
de leur promenade. Après avoir
pris beaucoup de plaiſir à voir
toutes les beautez de cette délicieuſe
Maiſon , ils monterent
dans leurs Carroſſes pour revenir
àParis.
Le 23. ils ſe trouverent au lever
du Roy , & Sa Majesté eut la
bonté de parler plufieurs fois au
Doge. Ils allerent enſuite voir la
grande & petite Ecurie , qui par
leur grandeur , & la fingularité
de leur Architecture , peuvent
diſputer de beauté avec les plus
GALANT. 261
magnifiques Palais de l'Europe .
Ils furent furpris de la beauté , &
de la propreté des Chevaux, dont
tous les Crins eſtoient bien peignez
, & retrouſſez avec des Rubans
de Couleur de Feu. Ils furent
enſuite traitez à dîner , & il
y eut pluſieurs Tables magnifiquement
ſervies. L'apreſdînée
Monfieur de Bonneüil les conduiſit
au Jardin , pour voir les
Feaux , parce que le ſoir qu'ils
eſtoient allez à Trianon & à la
Ménagerie , ils n'avoient veu que
les Eaux de dehors , c'eſt àdire
celles qui font dans les Allées ,
car il y a un grand nombre de
lieux enfermez , remplis de Statuës
, de Vaſes , de Portiques , &
de quantité d'autres ornemens ,
où l'Art fait faire à l'Eau tout ce
que la nature ne luy donne pas.
Tous ces lieux ont chacun lear
L6
262 MERCURE
nom , comme la Renommée , le
Marais & le Theatre d'Eaux , les
trois Fontaines , la Salle des
Feſtins & du Bal , l'Arc de
Triomphe , & pluſieurs autres.
Tous les Officiers qui commandent
à tant d'endroits differens ,
fe trouverent chacun à leur poſte
, afin que le Doge & les Senateurs
puſſent tout voir, & meſme
commodément. Après avoir
veu toutes ces Eaux , ils furent
conduits dans la Sale des Ambaffadeurs,
où il y avoit quantité de
rafraichiſſemens préparez . Ils
allerent le foir au Bal , où ils furent
placez par l'ordre de Sa Majeſte
, dans un endroit fortavantageux
pour voir toute la Cour.
Elle estoit extrémement parée ,
&la beauté des Dames eſtant relevée
par tout ce qui pouvoit la
faire briller , on peut dire qu'om
GALANT. 263
ne ſçauroit rien voir deplus éclatant
que l'étoit cette Affemblée.
Le Roy fit l'honneur au Dogede
buy parler fort obligeamment
aprés le Bal , & fa Serenité comblée
de tantde bontez , retourna
à Paris le foir meſme avec les
Senateurs , Monfieur l'Envoyé
de Genes , & toute leur Suite.
Le 25. Monfieur le Duc accompagné
de Monfieur le Duc
de Bourbon que Monfieur de
Bonneüil avoit eſté prendre à
Hoſtel de Condé , vint fur les
trois heures aprés midy chez le
Doge , qui s'eſtoit revétu de ſa
Robe de Cerémonie , ainſi que
les Senateurs . Ils receurent ſon
Alteſſe Sereniffime à la porte de
la premiere Salle,& s'affirent dans
trois Fauteüils dans le grand Cabinet
du Doge, & les Senateurs
fur des Sieges pliants. La viſue
264 MERCVRE
faite , ils reconduifirent Monſieur
le Dac juſqu'à fon Carroffe.
Une heure aprés , le Doge
& les Senateurs conduits par
Monfieur de Bonneüil , monterentdans
leur Caroſſe avecMonſieur
l'Envoyé de Genes , & toute
leur Suite , & allerent à l'Hoſtel
de Soiſſons. Un Caroſſe à fix
Chevaux où étoient ſes Ecuyers,
paroiſſoit à la teſte. Tous les Valets
de Pied marchoient enſuite ,
& le Caroffe du Corps où eſtoit
ſa Serenité , les Senateurs , &
Monfieur de Bonneül , venoit
aprés eux. Monfieur Giraut
eſtoit dans le ſecond Caroffe ,
avec les Gentilshommes Camarades
, & deux autres Caroffes
remplis de Gentilshommes le
fuivoient. Les Gentilhommes de
Madame la Princeſſe de Carignan
les attendoient au bas du degré ,
L
GALAN T.
265
&Mademoiselle de Soiſſons &
Mademoiselle de Carignan les receurent
àla porte de la Chambre.
Le Doge les ſalua. Madame la
Princeſſe de Carignan eſtoit auprésde
ſon lit. On s'affit dans des
Fauteüils & fur des Sieges plians,
comme on avoit fait en pluſieurs
autres Audiences , & le Doge &
les Senateurs furent reconduits
de la meſme ſorte qu'ils avoient
eſté receus. Le 26. le Doge eut
fon Audience de Congé , & fot
conduits à Verſailles avec les mémes
Ceremonies qu'ill'avoit eſté
lejourde la premiere Audience.
Voicy ce qu'il dit au Roy.
SIRE,
Sono ſi abondanti e ſingolari le
gratie che la M.V.s'è degnata di coferirenella
mia Perſona,& di questi
246 MERCURE
à chacun en particulier à me
fure qu'il acheva , parlant à tous
en termes tres obligeans, & principalement
à Monfieur Salvago,
qui avoit demeuré pluſieurs années
en France en qualité d'Envoyé
de Genes.L'Audience finie,
leRov ne ſalua le noge , baiſſa
fon Chapeau plus qu'il n'avoir
fait lors que fa Serenité eſtoit ar--
rivée. Le Doge fit trois profondes.
réverence en ſe retirant. Les Senateurs
firent tous la meſme choſe,&
lors qu'il ſe creut aſſez éloigné
du Roy pour n'en eſtre plus
veu,il ſe couvrit, & les Senateurs
auſſi . Ils vinrent dans le meſme
ordre , & trouverent par tout une
auſſi grande affluence de Peuple ;
de forte qu'ils eurent de la peine
à entrer dans les divers endroits,
où ils trouverent des Tables preſtes
à ſervir.
GALANT.
247
A peine l'Audience fut - elle
finie , que toute la Cour & tout
le Peuple qui rempliſſoit Verſailles
, apprirent que le Roy eſtoit
tres fatisfait du Doge , & que le
Doge eſtoit charmé de tout ce
qu'il avoit remarqué d'auguſte &
dd
'engageant dans Sa Majesté.
Onne s'entretint d'aucune autre
choſe le reſte du jour. Le Roy
mefme pendant fon dîner parla
avantageuſement du Doge , en
preſence d'une grande partie de
la Cour. On luytrouva un air civil
& fpirituel , une contenance
qui n'avoit rien d'embarraffé , de
la grandeur ſans abaiflement, &
de l'abaiſſement ſans baſſeffe. Le
Perſonnage qu'il avoità ſoûtenir
n'eſtoit pasaifé , & l'on peutdire
que de la maniere dontil en eſt
forty , merite tous les applaudiſ
ſemens qu'il en a receus. Sonef
248 MERCVRE
prit s'eſt fait remarquer en ce qu'il
n'a point paru chagrin de la fontion
qu'il avoit à remplir. L'amertume
en estoit adoucie par la
grandeur de celuy à qui il devoit
faire la fatisfaction , & la gloire
de l'acquerir à ſa Republique , &
de meriter ſon eſtime , banniffoit
de ſon eſprit , tout ce qui auroit
pu laiſſer du chagrin dans celuy
d'unHomme moins fpirituel , &
moins clairvoyant. Pendant que
tout retentiſſoit de ſes loüanges ,
on fervit , & il ſe mit à Table ,
aprés avoir quitté ſa Robe de
Cerémonic à cauſe de l'exceſſive
chaleur , qui estoit encore augmentée
par la quantité du Peuple
qui s'eſtoit rendu à Versailles . Il
parut vétu d'un Habit violet , &
s'affit dans un Fauteüil qui luy
avoiteſté préparé. Je ne parleray
pointdu Repas. Le Roy le donGALANT.
249
noit , & il eſtoit appreſté , &
ſervy par ſes Officiers. Le Doge
beut à la fanté des Dames qui
s'eſtoient empreſſée à le voir dî.
ner , & leur preſenta au Deffert
leplus beau Fruit de la Table.
Sur les trois heures, il fut mené
à l'Audience de Monſeigneur le
Dauphin , dans le meſme ordre
qu'il avoit eſté conduit chez le
Roy , & tout s'y paſſa de la meſme
forte. Eſtant enſuite monté par le
fuperbe Eſcalier qui répond à cet
luy du grand Appartement de Sa
Majesté , & par lequel on va chez
Madamela Dauphine , il fut conduit
à l'Appartement de cette
Princeſſe , qu'il trouva environnéede
Princeſſes , de Ducheſſes ,
& genéralement de tout ce que
la Cour a de Dames plus qualifiées.
Aprés avoir fait trois profondes
réverences , il porta fon
250
MERCURE
bras ſur l'extrémité de ſa teſte ,
ce qu'il fit àdeux ou trois diverſes
repriſes , comme s'il euſt voulu
ſe couvrir, ce que neantmoins il
ne fit pas. Il dit à Madame la Dauphine
en termes genéraux , que
venant en France , il eſtoit heureux
de luy rendre ſes tres- humbles
reſpects. Elle répondit en
François à ce Compliment , & la
converſation s'étant ensuite étenduëfur
la beauté , & fur la magnificence
de Paris, de Verſailles , &
de la Cour , cette Princeſſe répondit'en
Italien avec tant d'agrément
& d'eſprit , que le Doge témoigna
publiquement le plaifir
qu'il recevoit de la convertation.
Au fortir de là , il fut conduit de
la mefme maniere chez Monfeigneur
leDucde Bourgongne , &
chez Monseigneur le Duc d'Anjou,
& enſuite chez Monfieur par
Monfieur
GALANT.
251
Monfieur Aubert Introducteur
des Ambaſſadeurs de ce Prince ,
où l'Audience ſe paſſa comme
elle s'eſtoit paſſée chez le Roy.
Il alla chez Madame il fut conduit
par le meſme Introducteur.
Monfieur de Bonneüil & Monſieur
Giraut ne laiſſerent pas de
l'accompagner en marchant un
peu devant. On paſſa enſuite
chez Monſeigneur le Duc de
Chartres où tous les Senateurs ſe
couvrirent , & aprés cela chez
Mademoiselle , que le Doge baiſa.
Il fut enſuite conduit chez Mademoiſelle
d'Orleans , puis chez
Madame de Guiſe où eſtoit Madame
la Grande Ducheſſe de
Toſcane. Ces Princeſſes vinrent
un peu au devant de luy , & il les
ſalua auſſi en les baiſant. Au fortir
de chez ces Princeſſes , on le
mena chez Monfieur le Duc. Ce
May 1685 . L
252 MERCURE
Prince eſtoit accompagné de
Monfieur le Duc de Bourbon fon
Fils , &t le receur à la porte de fon
Antichambre. Sa Serenité marcha
au milieu des deux Princes .
Ils allerent s'aſſeoirdans trois Fauteüils
, dans la Chambre de M
le puc , & les Senateurs fur des
Sieges pliants. Aprés quelques
Complimens ,le Doge & les Senateurs
pafferent chez madame
la Ducheffe. Cette Princeſſe eſtoit
dans ſon lit , & Mademoiselle de
Bourbon fa Fille les receur à la
porte , accompagnée de pluſieurs
Dames. Le Doge les ſalua , s'affic
dans un Fauteüil , Mademoiselle
de Bourbon fur le lit de madame
la Ducheffe , & les Senateurs fur
des Sieges pliants. L'Audience
finie , ils furent conduits par mademoiselle
de Bourbon juſques où
ils avoient eſté receus. Leurs vi
GALANT. 253
fites ſe terminerent par celle
qu'ils rendirent à madame la Princeſſe
de Conty. Madame la Comteſſe
de Bury , ſa Dame d'honneur
, les receut à la porte de la
Chambre . Cette Princeſſe eſtoit
fur fon lit , & tout ſe paſſa à cette
Audience , comme à celle de ма-
dame la Ducheſſe. Comme en
rendant toutes ces viſites , ils firent
differens tours dans Verfailles
, le Doge appercent une Dame
dont l'éclat & l'air majestueux le
furprirent. Il en demanda le nom,
& ayant appris que c'étoit Madame
de Louvois , il s'avança quelques
pas , & luy fit un compliment
, qui marqua ſon bon gouft
&ſa preſence d'eſprit. Apréstoutes
ces Audiences , le poge & les
Senateurs ſe repoſerent , & prirent
quelques rafraichiſſemens ,
aprés quoy ils furent reconduits à
L 2
254 MERCURE
Paris dans le meſme ordre qu'on
les avoit amenez. Le lendemain
le Doge ne ſortit point , & dit
qu'il eſtoit fi remply des bontez
& de la grandeur du Roy , qu'il
prenoit tout ce jour là pour y penfer
,& pour en écrire à Genes.
Le 18. le Doge partit le matin
deParis dans ſes Carroſſes , avec
les Senateurs , & arriva à Verſailles
fur les dix- heures . Monfieur
de Bonneüil qui les attendoit , les
conduifit aux Apartemens. La
beauté des Meubles ,& la grande
quantité d'Argenterie , les ſurprirent
moins que la délicate du travail
, à laquelle il eſt impoſſible
de rien ajoûter. Ils furent ſurpris
du grand nombre de Tableaux
Originaux , & dirent que le Roy
poffedoit feul preſque tout cequi
faisoit avant ſon Regne les plus
conſidérables ornemens de l'Ita
GALANT.
255
lie. Ils furent furpris de l'extraordinaire
quantité de Médailles
qu'on leur montra , ſur tout de
celles qui ont eſté frapées en
France, & par leſquelles ils virent
en peu de temps toute l'Hiſtoire
du Roy. Ils la virent encore d'une
autre maniere , & ne pûrent ſe
laffer d'admirer les Livres des
Campagnes de Sa Majeſté ; mais
cequi redoubla leur étonnement,
ce fut le Cabinet des Bijoux , où
le travail du grand nombre de
Piéces curieuſes qu'il renferme ,
eſt ſi brillant& fi beau, que quoy
que tout y ſoit preſque couvert
de Diamans & d'autres Pierres
précieuſes , il ſemble que c'eſt ce
qu'ily a demoins furprenant dans
cet abregé des Richeſſesdu Mone
de. Toutes ces choſes leur farent
montrées avecbeaucoup d'ordre,
chaque Officier des Apartemens
L3
256 MERCURE
étant à ſon Poſte pour leur faire
voir ce qui concernoit ſa Charge
Monfieur le Marquis de Livry
, Premier Maiſtre d'Hoſtel ,
les conduiſit enſuite dans le Lieu
que l'on avoit préparé pour le
Dîner.Il fut ſervy un quartd'heure
apres. Ce fut un Repas tresmagnifique
en Poiffon. Le Doge
ſe mit à la premiere place ; il n'y
eut point de rang pour les autres
Monfieur le Prince de Monaco
mangea avec eux , auffi bien que
pluſieurs autres Seigneurs de la
Cour. Au fortir de table ,le Doge
alla au Dîner du Roy , où il eut
l'honneur de s'entretenir avec
Sa Majesté preſque pendant tout
le Repas . Une heure apres , les
Caléches du Roy , conduites par
un Ecuyer de ſa Majesté , le vinrent
prendre. Le Doge monta
dans la premiere , attelée de huit
GALAN T.
257
Chevaux , & toute ſa Suite dans
les autres on traverſa le Parc pour
ſe rendre à Trianon. Tous les Officiers
des Jardins l'accompagnérent
à cheval . Le Doge& ſa Suite
virent le dedans de ce Lieudélicieux
, dont les Eaux joüérent
pendant tout ce temps. On remonta
en Carroſſe , & l'on vint
deſcendre auprés du grand Canal
, ſur lequel toutes les Galiotes
&Gondoles estoient parées. On
entra dedans , on fit le tour du
Canal , & l'on remonta dans les
Caléches pour entrer dans la
Ménagerie , où l'on vit un grand
nombre d'Animaux fort rares ,
&venus de toutes les Parties du
Monde. On monta enſuite dans
le Sallon , & l'on y beut toutes
fortes d'Eaux glacées. On ſe remit
apres en Caléche , pour
sendre au Potager. On s'y profe
L4
258
MERCURE
mena long temps dans un Labirynthe
de Jardins , & non pas
dans un Labirynthe fait dans
un Jardin . Tous ces Jardins ,
tres-bien entretenus , & remplis
d'un nombre prodigieux d'Arbres
fruitiers,ont tantd'agrémens
joints à leurs grandes beautez ,
qu'on peut affeurer qu'il eſt impoſſiblede
voir rien de plus agréable
, & de plus beau pour le Jardinage.
Du Porager on retourna
au Château , où l'on trouva une
Collation de Fruits les plus exquis
, & les plus nouveaux. Le
Doge dit en parlant de Verfailles,
qu'ily avoit plus d'Ouvriers & plus
d'Officiers que d'aſſez puiſſans
Souverains n'avoient de Sujets.
Aprés cette Colation , il monta
en Caroffe pour s'en retourner à
Paris . Comme il avoit un Caroffeneuf
, & des Chevaux neufs ,
il verſa dans le chemin. Le Roy
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GALANT.
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l'apprit peu de temps aprés , &
demanda avec un empreſſement
obligeant , & avec cet air debonté
qui luy eſt ſi naturel , s'il n'eſtoit
point bleſſé . Cette cheute
feroit affez inutile dans une narration
de cette nature , fi elle ne
fervoit à faire voir la continuation
de toutes les bontez du Roy
pour le Doge.
Le 19. Monfieur Aubert Introducteur
des Ambaſſadeurs
prés de Monfieur , le mena avec
les Senateurs, & toute leur Suite
à Saint Cloud , dans la Maiſonde
fon Alteffe Royale , dont il leur
fit voir d'abord tous les apparte
mens . Monfieur ſe trouva à l'un
des bouts de la Galerie lors qu'ils
y entrerent. Ce Prince avançı
vers le milieu où ils lay firent
compliment , & aprés luy avoir
témoigne qu'il eſtoit bien aifé de
Ls
260 MERCURE
leur faire voir ſa Maiſon , il ordonna
à Monfieur le Chevalier
de Chaſtillon , premier Gentilhomme
de ſa Chambre , de les
accompagner par tout. Ils trouverent
les Caleches au bas du
degré , monterent , dedans , &
allerent voir les Jardins; les Eaux
joüerent pendant tout le temps
de leur promenade. Après avoir
pris beaucoup de plaiſir à voir
toutes les beautez de cette délicieuſe
Maiſon , ils monterent
dans leurs Carroſſes pour revenir
àParis.
Le 23. ils ſe trouverent au lever
du Roy , & Sa Majesté eut la
bonté de parler plufieurs fois au
Doge. Ils allerent enſuite voir la
grande & petite Ecurie , qui par
leur grandeur , & la fingularité
de leur Architecture , peuvent
diſputer de beauté avec les plus
GALANT. 261
magnifiques Palais de l'Europe.
Ils furent furpris de la beauté , &
de la propretédes Chevaux, dont
tous les Crins eſtoient bien peignez
,& retrouſſez avec des Rubans
de Couleur de Feu . Ils furent
enſuite traitez à dîner , & il
y eut pluſieurs Tables magnifiquement
fervies. L'apreſdînée
Monfieur de Bonneüil les conduiſit
au Jardin , pour voir les
Feaux , parce que le ſoir qu'ils
eſtoient allez à Trianon & à la
Ménagerie , ils n'avoient veu que
les Eaux de dehors , c'eſt àdire
celles qui ſont dans les Allées ,
car ily a un grand nombre de
lieux enfermez , remplis de Stal
tuës , de Vaſes , de Portiques ,&
de quantité d'autres ornemens ,
où l'Art fait faire à l'Eau tout ce
que la nature ne luy donne pas.
Tous ces lieux ont chacun leur
L6
262 MERCURE
nom , comme la Renommée , le
Marais & le Theatre d'Eaux , les
trois Fontaines , la Salle des
Feſtins & du Bal , l'Arc de
Triomphe , & pluſieurs autres.
Tous les Officiers qui commandent
à tant d'endroits differens ,
fe trouverent chacun à leur pofte
, afin que le Doge & les Senateurs
puſſent tout voir, & meſme
commodément. Après avoir
veu toutes ces Eaux , ils furent
conduits dans la Sale des Ambaffadeurs
, où il y avoit quantité de
rafraichiſſemens préparez . Ils
allerent le foir au Bal , où ils furent
placez par l'ordre de Sa Majeſté
, dans un endroit fortavantageux
pour voir toute la Cour.
Elle estoit extrémement parée ,
&la beauté des Dames erant relevée
par tout ce qui pouvoit la
faire briller , on peut dire qu'on
GALANT. 263
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ne ſçauroit rien voir deplus éclatant
que l'étoit cette Affemblée.
Le Roy fit l'honneur au Doge de
buy parler fort obligeamment
aprés le Bal , & fa Serenité comblée
de tant de bontez , retourna
à Paris le ſoir meſme avec les
Senateurs , Monfieur l'Envoyé
de Genes , & toute leur Suite.
Le 25. Monfieur le Duc accompagné
de Monfieur le Duc
de Bourbon que Monfieur de
Bonneüil avoit eſté prendre à
Hoſtel de Condé , vint fur les
trois heures aprés midy chez le
Doge , qui s'eſtoit revétu de ſa
Robe de Cerémonie , ainſi que
les Senateurs. Ils receurent ſon
Alteſſe Sereniffime à la porte de
la premiere Salle,& s'affirent dans
trois Fauteüils dans le grand Cabinet
du Doge , & les Senateurs
fur des Sieges pliants. La viſue
264 MERCVRE
faite , ils reconduifirent Monfieur
le Dac juſqu'à fon Carroffe.
Une heure aprés , le Doge
& les Senateurs conduits par
Monfieur de Bonneüil , monterentdans
leur Caroſſe avec Monſieur
l'Envoyé de Genes , & toute
leur Suite , & allerent à l'Hoſtel
de Soiſſons. Un Caroſſe à fix
Chevaux où étoient ſes Ecuyers,
paroiſſoit à la teſte. Tous les Valets
de Pied marchoient enfuite ,
& le Caroffe du Corps où eſtoit
ſa Serenité , les Senateurs , &
Monfieur de Bonneül , venoit
aprés eux. Monfieur Giraut
eſtoit dans le ſecond Caroffe ,
avec les Gentilshommes Camarades
, & deux autres Caroffes
remplis de Gentilshommes le
fuivoient . Les Gentilhommes de
Madame la Princeſſe de Carignan
les attendoient au bas du degré ,
L
GALAN T.
265
&Mademoiselle de Soiſſons &
Mademoiselle de Carignan les receurent
àla porte de la Chambre.
Le Doge les ſalua. Madame la
Princeſſe de Carignan eſtoit auprésde
ſon lit.On s'affit dans des
Fauteüils & fur des Sieges plians ,
comme on avoit fait en pluſieurs
autres Audiences , & le Doge &
les Senateurs furent reconduits
de la meſme ſorte qu'ils avoient
eſté receus. Le 26. le Doge eut
fon Audience de Congé , & fut
conduits à Verſailles avec les mémes
Ceremonies qu'il l'avoit eſté
le jourde la premiere Audience.
Voicy ce qu'il dit au Roy.
SIRE,
Sono ſi abondanti e ſingolari le
gratie che la M.V.s'è degnata di co
ferirenella mia Perſona,& di questi
266 MERCURE
1
fignori Senatori alla mia Republica,
che superano di gran lungale ſperanze
che la Medefimane haveva
conceptio.La generosità è la magnanimità
come tutte le altre virtu
Eroiche riſplendono nella M.V. accedone
à talſegno la proportione
dell' humana capacità , che non è
meraviglia che la mia lingua non
babbia maniera d'efprimerne la
grandezza. Tuttoquello ch' iosaprà
rapresentarne alla mia Republica,
per quanto ſtudio ch'io vi vi ponga,
non ne farà mai che una minima
parte. Questaperòfarà piu che ba-
Stevole per obligarla perpetuamente
aSegnalaſifra tutti gli altri Prencipi
nella offervazadovuta alla M...
& ad effere intenta à confervare il
pegno pretiofiffimo dellasua gratia
the con tanta benignitàsi compiace
di darlez eſe bene il poßeſſo di tatto
cio che habbiamo al mondo di piu
GALANT. 267
pretiofo èsempre congiunto a qualche
anſioſo timore di perderle , la
mia Republica perlo contrarioficuriſſima
di non doveo mai fau cofa
alcuna dafe che poſſa attirarle una
fi estrema digracia , altro non hau.
rebbe da tamere , se non chelefue
rette intentioni , e lefuefinceriſſime
operationi poteffero per aventura
comparire alla V. M.ſtante la lon.
tananza , con faccia diverſa da
quella che partano inse medesime,fe
dall' altra parte non foße affidata
che l'occhio perspicaciſſimo di V.M.
penetrando nel di lei cuore, diſſiperà
con i fuoi viviffimi raggi tutte quelle
ombre eſtraniere che poteßerò inforgere
per denigrarlo. Piene di questa
fiducia auguro a V.M. il poffeffo perpetuo
della felicità e della gloria
che col corſo non mai interrotto delle
fue meravi gliofe attioni ha cost
bene conseguito.
268 MERCURE
Ce compliment a eſté ainſi
traduit.
SIRE,
Les graces qu'il a pleu à V.M.
de faire à ma République , tant en
ma Perſonne qu'en cellede ces quatre
Senateurs ,fontſi abondante,&م
fifingulieres qu'elles surpassent de
beaucoup les esperances qu'elle en
avoit conceues . La genérosité& la
magnanimité, comme toutes les autres
vertus heroïques qui éclatent
en V. M.estant audeſſus de tout ce
qui s'en peut imaginer , cen'est pas
unechoſeſurprenante quejenepuis.
Setrouverdes termes pour en expri
mer la grandeur. Tout ce que j'en
pourray representer àma Républi
que, quelque effort que j'y employe,
n'enſera qu'une tres foible partie.
Ellefera cependant plus que suffi-
-
GALANT.
269
Sante pour l'obliger perpetuellement
àſe ſignaler entre les autres Princes
dans le respect qui est deu à V.M.
à s'appliquer avecſoin à conferver
l'avantage glorieux de ſes bonnes
graces, qu'Elle a bien voulu luy accorder
avec tant de marquesde bon.
té. Quoy que la poſſeſſion de tout ce
que nous avons au monde deplus prétieux,
foit toujours mélée de quelque
inquiete crainte de le perdre , ma
République,ſe tenantfort afſſeurée de
ne rien faire jamais qui puiße luy
attirer unefi fâcheuse disgrace,elle
n'auroit autre chose à craindrefinon
que ſes droites intentions , & fes
actions les plusfinceres, ne paruffent
autre par l'éloignement des lieux
qu'elles ne font en elles mesmes , si
elles n'estoit affeurée que l'Oeil tresperçant
de V. M. diſſipera avec ſes
vifs rayons toutes les ombres étrangeres
qui pourroient s'opposer àfa
270 MERCURE
clarté , Sur cette confiance paugure à
V. M.lapoſſfeſſion du bonheur , & de
la gloire qu'Elle s'est si iustement
acquiſe par le cours continueldefes
merveilleuses actions.
Sa Majeſté marqua par lestermes
les plus obligeans , qu'Elle
étoit contentedu Doge , des Senateurs
, & de la République.
prés l'Audience , ils furent traitez
comme ils l'avoient eſté la
premiere fois , &tout fut regalé
juſques aux Valets de Pied pour
qui ily eut pluſieurs Tables. On
s'en retourna à Paris dans le meſme
ordre qu'on eſtoit venu .
Le 28.Monfieur de Bonneüil
&Monfieur Giraut, vinrent de la
part du Roy apporter au Doge
un Portrait de Sa Majesté tout
garny de Diamans, &deux tentures
de Tapiſſerie rehauffées
GALAN T.
271
d'or , dont l'une repreſente les
douze Signes & les maiſons du
Roy,& l'autre les divertiſſemens
de Sa Majesté ſuivant les Saiſons .
Les Senateurs eurent auſſi chacun
un Portrait enrichy de Diamans
, & une tenture de Tapiſſerie
, le tout un peu moins riche
que ce qu'on avoit donné au
Doge.
Après une difcreption auſſi
exacte, les raiſonnemens ſeroient
inutile de ma part. C'eſt à vous ,
Madame , & à vos Amies à les
faire.
1
La Quenoüille eſtoit le vray
mot de la premiere des deux Enigmes
dudernier mois. Voicy les
noms de ceux qui l'ont expliquée.
Meſſieurs de L'hoſpital ;
Boilleau le Cadet de la Ruë de
Richelieu ; Ageron , Avocat au
Parlementde Dauphiné ; P.Car
272
MERCURE
rier,de Roüen ; l'Abbé H ; Leger
de la Verbiſſonne ; Sorbiere , de
la Ruëdes cinq Diamans ; Vallée,
de Dinan en Bretagne ; Guerin
&Dannony ; Le gros Campagnardd'auprés
S.Merry ; LeCapitaine
de Foreſts ; Meſdemoiselles
Angelique mortier ; La Princeſſe
d'Atipata de la Foreſt d'Alcleon ;
Nanon Cheſſeret , de la vieille
Ruë du Temple ; Anne Dannonville
; Madelon Provais ; L'Amant
affligé de la petite ... En
Vers , Meſſieurs Rault, de Roüen ;
L.Boucher , ancien Curé de No.
gent-le-Roy ; Coqueley-Saingevin
, Eleu à Bar-fur- Seine. L'Archange
de Lyon, Amant d'Arianne;
Alcidor & Gyges , du Havre;
Hutuge d'Orleans , demeurez à
Metz; Meſdemoiselles la Favorite
de l'Hermite du Vaududon;
Sylvie ; La petite Aſſembléc
GALANT.
273
A, La petite AffembléeG , & la
Belle Nourriture , duHavre .
La ſeconde a eſté expliquée
fur l'Ecriviſſe , qui en eſtoit le
vray mot , par Meſſieurs leanfon
de Berné , Promoteur & ancien
Chanoine de Troyes ; Taffu de
Couldreau , Ecolier au Mans ;
Dela Faye , L'aimable la Chappelle
Poitevine ; Le beau Colin ,
de la Ruë de la Harpe ; La Femme
fans regret . En vers, meſſieurs
Diéreville ; Ichon , de la Ruë de
la Harpe ; L'Archange, de Bourbon-
l'Archambault ; Le Berger
de Breffoles,& le Rival du Charbonnier
de Kheims .
Les meſmes ont auffi trouvé le
vray ſens de la premiere.
le vous en envoye deux
nouvelles. La premiere eſt de
Monfieur de Grammont de Kichelieu.
274 MERCURE
ENIGM Ε .
Efuis fi merveilleux aux yeux de tous
J les Hommes ,
Qu'au temps passé comine au Siecle ou
noussommes ,
On n'a pû concevoir mes fecrets mouvemens.
Le corp's qui me gouverne est tout plein
d'inconstance.
Jesuis reglé pourtant ; & quandſur mon
effence
Jefais faire aux Docteurs mille raiſonnemens
Qui n'ont aucune reſſemblance ,
Jepartage leurssentimens.
Mais on a beau chercher les causes de mon
Estre ,
Onne sçauroit jamais pleinement me connoistre
,
Iefuis le Fleau fatal des Eſprits curieux;
Ainfi, de m'obscurcir lapeine eſt inutile ;
Quand je découvrirois mon nom au plus
habile ,
Ilne m'en connoiſtroit pas mieux.
AUTRE
GALANT.
275
AUTRE ENIGME .
QVoy que jefois affez petit,
Iefaisfuir bien des Gens , fi- toſt que je
memontre ,
Etpartout remply d'apétit,
€
Ieme nourris ſans choix de ce que je
rencontre...
Lebas âge toûjours fait crier apres ſoy ,
Lors qu'il fait des Préſens de moy.
Pourme faire périr , quand ma mort se
propofe ,
On fefert du plus noirmoyens
Et cependant jeſuis ſi peu de choſe ,
Qu'en certains cas qui meprend,neprend
rien.
Je ne vous ay point encore
parléd'un Sermon extraordinaire
qui ſe faittous les ans aux Cordeliers
le Dimanchede Quasimodo.
La Confrairie des Pelerins de lérufalem
, établie dans l'Egliſe de
May 1685.
M
276 MERCURE
ces Peres , y fait dire ce jour- là
une grande Meſſe que l'on chante
en Grec , au milieu de laquelle on
preſche en la même Langue. L'uſage
eſt depuis long-temps de
choiſir pour cet employ de jeunes
Ecoliers de qualité , diſtin .
guez par le progrés qu'ils ont fait
dans leurs Etudes. Ils montent
en Chaire , reveſtus d'habits Eccléſiaſtiques
, & font un Sermon
dans les formes . Meſſieurs de Lamoignon
& Talon l'ont fait dans
leurs temps ; & Monfieurl'Abbé
Barentin , Fils de Monfieur Barentin
Premier Preſidet du Grand
Conſeil , a eſté choiſy cette année
pour ce meſme employ. On
ne peut s'en acquiter avec plus
de grace qu'il a fait , ſoit pour le
geſte & les flexions de voix , ſoit
pour les autres talens qui ſont
propres àla Chaire. Il y avoit une
GALANT. 277
tres nombreuſe Aſſemblée de
Gens de marque, qui en ſortirent
charmez . Monfieur de Barentin
fon aîné , qui n'a encore que quatorze
ans , répondit la méme ſemaine
de ſa premiere année de
Philofophie au College d'Harcourt,
& fit voir qu'il ſuffit d'eſtre
de cette Famille , pour s'acquiter
tres- parfaitement de toutes chofes.
Pour vous, Madame , vous en
ſerez moins ſurpriſe qu'un autre,
car je vous ay ſouvent entendu
dire,qu'un Pere & une Mere auſſi
fpirituels & auffi polis que Monfieur&
Madame de Barentin , ne
pouvoient avoir que des Enfans
tres-parfaits.
Je vous envoye une Traduction
nouvelle de la seconde Philippique
de Ciceron , faite par Monfieur
Gillet Avocat au Parlement . Il a
conſervé toutes les beautez de
M 2
278 MERC. GALANT.
l'Original,& ce n'eſt pas une petite
gloire pour luy, puis que cette
Piece paſſe pour le Chefd'oeuvre
de ce grand maiſtre de l'Eloquence
Je ſuis, Madame, voſtre, & c.
FIN
QUE
DELA
LYON
"
7893
*
こ
ERC GALANT
cen'estpasunepei
urlay, puisquecene
Pour le Chefdcoeure
niftredefEloquenme,
volire,&c.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
M A
1685 .
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Avis pour placer les Figures.
LAir commence p
'Air qui commence par Si
paf..
fionsfecrettes ,doit regarde la page94.
La Figure doit regarde la page
151.
L'Air qui commence par Ce qui
fait le Printemps, doit regarder la
page 211 .
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
L
E. Mercure à retardé ce
mois de huit jours à cauſe
des ordres que l'Autheur à
receu de la Cour , pour travailler
à la Relation du Carroufel entrepris
par Monſeigneur le Dauphin ,
qui ſe vendra ſeparé , il a fallu dérober
au Mercure le temps qu'on à employé
au travail de cét Ouvrage , on
y trouvera deux grands Articles fur
Jeſquels on croit n'avoir rien laiſſé à
dire : c'eſt celuy du Couronnement du
Roy d'Angleterre & celuy qui contient
tout ce qui s'eſt paflé depuis l'arrivée
du Doge à Paris juſques à fon
départ , la longueur de ces Articles
ayant pris la place de beaucoup d'autres
, on a eſté obligé de les reſerver
pour le mois prochain dans lequel on
parlera encore du Carrousel. Je refer
á 2
AV LECTEUR .
ve auſſi pour le même mois le Catalogue
des livres nouveaux . L'on à diſtribué
à Paris en deux jours prés de
deux milles Relation dudit Carrousel
à 30.fols & je le donneray à Lyon pour
15. ſols &il eſt auſſi bien Imprimé &
de même lettre qu'a Paris , ainſi vous
voyez que ce n'eſt pas l'intereſt que je
cherche , ceux qui prendront tous les
Mercure où une bonne partie l'on leur
en fera une compoſition honnête de
même que l'Extraordinaire.
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
Rélude contenantplusieurs Nou.
Prélude.co velles , 1
Ouvrages de Monfieur VenderMeulen
, 10
Paris ancien & nouveau , 16
Lettre concernant le Temple de Gre.
noble , 19
Autre Lettrefur leſujet de la Religion
, 26
Article touchant la Démolition du
Temple de Chastillonsur Loing ,
36
Autre de Montelimart , touchant
le mesme ſujet , 41
Sonnet , 53
Jeux Floreaux, &leur origine, avec
plusieurs Piéces faitessur cefujet
, 64
TABLE.
Particularitez touchant la Méque
Plainte pour un Mouton à ſa Bergere,
115
Troisième Dialogue des choses difficiles
à croire , 119
Morts,
150
Couronnement du Roy d'Angleterre ,
contenant plusieurs particularitez
qui n'ont point encore efté
Scenes , 171
Panégyrique du Roy , prononcépar
Monfieurle Recteur ,
203
Converſions , 208
Mariage , 210
Morts , 211
Tont ce qui s'est paſſedepuis l'arri
véedu Dogejuſques àfon départ.
212
Noms de ceux qui ont expliqué les
Enigmes , 274
Enigmes , 275
Sermon en Grecpar MonfieurlAbbé
Barentin ,
Fin de la Table.
276
Extrait du Privilege du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en ſon Confeil , UNQUIERES. Il eſt ,
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs Graveurs&
aures , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planehes ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'en vendre ſeparément,& de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre châcun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registrésur le Livre de la Communauté
le 14, Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon, pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
I
MERCURE
GALANT
REQUE
DE
LA
LYON
ΜΑΥ 1685.180
UELQUE éclat qui ait
accompagné le grand
nombre de Victoires
que le Roy a remportées
ſur l'Europe preſque entiere
liguée contre luy , il ne s'eſt jamais
acquis tant de gloire , que
lors qu'il rendit contre luy-mefme
en faveur de ſes Sujets , le
fameux Arreſt dont tout le monde
a parlé avec autant d'amira-
May 1685. A
2 MERCURE
tion que de ſurpriſe. Je ne repéteray
point les particularitez de
cette Action genéralement connuë.
Elles ont remply pluſieurs
de mes Lettres ; & fi j'en fais
ſouvenir icy , c'eſt pour dire
qu'on chercha alors dans toute
l'antiquité quelque Action qui
pût eſtre comparée à celle que
Sa Majesté venoit de faire , &
qu'il fut impoſſible d'en trouver.
Il n'apartenoit qu'à ce grand
Monarque , ſeul comparables à
luy- meſme,& fi accoûtumé àfairedes
choſes inoüies,d'en fournir
encore une autre de meſme nature
, afin que les Siécles à venir
puſſent travailler à en faire des
paralelles. Nous l'avons veuë
depuispeu de jours , vous en allez
demeurer d'accord , quand
je vous l'auray expliquée dans
toutes ſes circonstances. Il s'a
GALANT.
3
giſſoit d'accorder une Remiſe à
pluſieurs de ſes Sujets , & Sà
M. a bien voulu la faire de plus
de ſept cens mille livres chaque
année d'un Bail qui ne doit finir
que dans trois ans. Sid'un coſté
on ne fait réflexion que ſur la
valeurde la Remiſe , quoy que
tres- cõſidérable,& que de l'autre
on regarde le panchant naturel
qui porte le Roy à faire du bien,
cette Action ne fera pas naiſtre
d'abord toute la ſurpriſe qu'elle
doit cauſer ; mais elle redoublera,
ſi - toſt qu'on aura appris que
cette Remiſe a eſté faite à des
Sous- Fermiers, c'eſt à dire, à des
Gens d'Affaires , puis qu'il eſt
certain qu'encore qu'on foit
perfuadé qu'ils peuvent perdre
enquelques occafions , le Public
ne croit pas qu'on foit obligé
pour cela de leur accorder aucu
A2
4
MERCVRE
nes Remiſes. On prétend qu'ils
gagnent en plus d'Affaires qu'ils
ne perdent , & cette raiſon fait
dire que l'on ne doittenir compte
d'aucune perte à des perſonnes
qui n'en tiennent pas des
grands gains qu'ils font. Cependant
le Roy , par une bonté extraordinaire
& inoüie juſques à
ce jour, abien voulu entrer dans
les intéreſts de ceux qui luy ont
repreſenté qu'ils perdoient. Il
s'eſt donné la peine d'examiner
luy- meſme l'Affaire dont ils ſe
ſont plaints, & s'n eſtant fait faire
des raports fidelles par d'équitables
Miniſtres qui luy ont fait
connoiſtre la veriré , ce Prince
auſſi genéreux que juſte , n'a
voulu jetter les yeux que ſur les
pertes qu'avoient à ſoufrir les
Intéreſſez . Ils'en eſt laiſſé toucher
; &craignant que quelques
GALANT.
5
Malheureux , qui peut - eſtre
n'avoient jamais gagné d'ailleurs
avec luy , s'y trouvant envelo
pez , ne fuſſent ruinez d'une maniere
à ne s'en pas relever , &
que leur ruine n'entraînaſt encore
celle de quelques autres Familles
, il leur a remis les ſept
cens mille livres & plus dont je
viens de vous parler ; ce qui
monte à plus de deux millions
pendanttrois années.Cette bonté
toute magnanime regarde plus
de quarante Perſonnes , qui font
nommées dans l'Arreſt du Conſeil
d'Etat donné le 17. du dernier
mois , & imprimé depuis ce
temps- là.
Il ne faut pas s'étonner ſi une
ſuite ſi continuelle d'Actions qui
font au deſſus de toutes fortes
d'éloges , en attire tant tous les
jours au Roy , non ſeulement de
A 3
6 MERCURE
ſes Sujets , mais encore des Nations
les plus éloignées , où le
bruit de ſa grandeur s'eſt répandu
. On ne la peut mieux connoiſtre
que par le Livre intitulé
Paralelle de LOVIS LE GRAND
avec les autres Princes qui ont esté
Surnommez Grands . Cet Ouvrage
eſt de Monfieur de Vertron de
l'Académie Royale d'Arles . Il
fait voir que le Roy a toutes leurs
vertus , ſans avoir aucun de leurs
defauts , & l'on y trouve les plus
beaux traits de l'Hiſtoire univerſelle.
Il finit avec ces paroles divines
, qui font l'ame d'une Deviſe
qui a le Soleil pour corps.
Nonfurrexit major.
Rien ne pouvoit mieux finir un
Livre dont le but eſt de prouver
que le Roy eſt audeſſus de tout
ce qui a jamais porté le nom de
Grand. Le meſme jour que monGALANT.
7
ſieur de Vertron préſenta ce Paralelle
à Sa Majesté , il eut l'honneur
de luy donner en meſme
tems un Dictionnaire Hiſtorique
de ſes Conqueſtes depuis 1643 .
juſques en 1679. Je ne ſçay fi
celles de toutes les Puiſſances du
Monde miſes enſemble depuis un
fiécle, compoſeroient un Volume
qui approchaſt de la groſſeur de
celuy dont je vous parle. Ce Dictionnaire
n'eſt encore qu'en
manuſerit. Je ne vous dis point
de quelle maniere le Roy le receut.
Il a toûjours beaucoup de
retenuë fur ce qui le louë ; &
l'on ſçait qu'un de nos plus illuftres
Autheurs luy ayant préſenté
un Ouvrage qui renfermoit ſon
Eloge , & qui avoit eſté recité en
Public avec de grands applaudiffemens
, ce Prince luy dit , Qu'il
Le loüeroit dariantage , s'ily estoit
A 4
8 MERCURE
moins loüé. Ce Monarque pouvoit
dire la meſme choſe àMonfieur
de Vertron. C'eſt encore
luy qui a fait l'Inſcription ſuivante
pour le Palais de Verſailles .
Non eft aqua domus Regi. Quid majus
in Orbe?
Naturam fuperat LODOIX,Supe
ravit & artem.
Ces deux Vers ont eſté traduits
de cette forte.
Tout merveilleux qu'est ce Palais,
Iln'a rien d'égalàfon Maistre.
LOVIS,le plus grand Roy que l'on ait
vù jamais ,
Donne l'ame aux beautez que l'ony
voit paroiſtre.
A tout ce qui le forme un goust exquis
a part ,
Et dansſaſuperbeſtructure -
GALANT.
و
.
CeMonarque afurpaſſelArt,
Comme ilfurpaſſe la Nature.
On n'a point encore choiſy
les Inſcriptions qu'on doit mettre
au Louvre & à Versailles . La
beauté de la matiere , le defir de
la gloire , & fur tout l'envie de
faire quelque choſe qui puiſſe
plaire à Sa Majefté , ont engagé
quantité de beaux Eſprits à travailler
fur ces grands ſujets. Voicy
une Infcription pour le Louvre
, faite par un Autheur qui
m'eſt inconnu. On ſuppoſe une
Renommée au - deſſus de ce
grand Portail. Elle doit tenir le
Portrait du Roy d'une main , &
de l'autre ſa Trompette , avec
ces Versdans la Banderole.
Monde , viens voir ce quejevoy .
Etceque le Soleil admire ,
>
A3
10 MERCURE
)
Rome dans un Palais , dans Paris un
Empire ,
Et tous les Céfarsdans un Roy.
Entre tous ceux qui employent
les talens où ils excellent ,
pour immortaliſer les actions de
Sa Majesté , Monfieur Vauder
Mulen avec ſon Pinceau , ſi bien
imité par le Burin , a fans doute
merité un des premiers rangs. Il
eſt ſi fort pour ce qu'il veut exprimer
, que l'imagination eſt
auffi- toſt remplie de ce qu'il repreſente
, &il ne faut qu'un coup
d'oeil pour concevoir ce qu'on
auroit de la peine à bien comprendre
aprés la lecture de plufieurs
Volumes. Si nous avons
des Peintres fameux pour les
Portraits , comme Meſſieurs Mignard
, de Troyes , de Larfiliere,
Ferdinand , & Rigaut , on peut
GALAN T.
dire qu'il eſt preſque l'unique
pour la reſſemblance des actions
confuſes , telles que font les
Combats , les Sieges , les Entrées
publiques ,& genéralement pour
les Portraits des grandes & éclatantes
actions. Quoy qu'il fois
permis aux Peintres auffi bien
qu'aux Poëtes , d'inventer beaucoup
de choſes , Monfieur Vander
Meulen n'a aucun beſoin de
fiction pour ſes Ouvrages. Ce
qui part de ſon Pinceau , ne repreſente
jamais que la verité , &
l'on reconnoit au premier coup
d'oeil ce qu'il a deſſein de faire
voir. C'eſt par là qu'on l'a choiſy
pour peindre les glorieuſes conqueſtes
de Sa Majeſté. Outre les
Tableaux qu'il a faits en ſi grand
nombre , qu'ils peuvent remplir
:
pluſieurs appartemens dans des
Palais les plus ſomptueux , une
A
12 MERCURE
grande partie eſtant déja placée
au Chaſteau de Marly , où ils
font l'admiration des Curieux ,
il a pris encore le ſoin de faire
graver ſes deſſeins par de treshabiles
Graveurs , afin que les
Etrangers puiffent avoir l'avantage
d'en joüir comme ils ont
fait dans les années précedentes .
Voicy les dernieres Estampes qui
ont paru de luy depuis un mois.
L'Arrivée du Roy devant
Doüay , que Sa Majefté fait inveſtir
par la Cavalerie en 1667.
L'Entrée de la Reyne dans
Arras en l'année 1667 .
La Veuë de la Ville , & du
Siege d'Oudenarde où le Roy
commandoit en perſonne en
l'année 1667 .
La Veuë de Courtray , du co.
ſté du vieux Chaſteau , avec la
marche de l'Armée en l'anpée
1667.
GALNAT.
13
La Veuë de l'Armée du Roy
campée devant Doüay du coſté ..
de la Porte Noſtre Dame , en la
meſme année.
La Priſe de Dole dans la premiere
conqueſte que le Roy a
faite de la Franche Comté
en 1668 .
1
L'Arrivée du Roy au Camp
de devant Maſtric en l'année
1673 .
La veuë de Tournay du cô
té du vieux Chaſteau .
La veuë de la Ville de gray
en Franche- Comté.
La veuë de la Ville & du Port
deCalaisdu coſté de la Terre .
La veuë de la Ville de l'iſſe,
du coſté du Prieuré de Fives , &
l'Armée du Roy devant la Place.
La veuë de Saint Omer du
coſté da Fort de Bournonville,
afſiegé , & pris par l'Armée du
14
MERCURE
Roy , ſous le commandement de
Son Alteſſe Royale en Avril
1667. Deſſigné fur les , lieux ,&
peintdans undes coſtez du grand
Eſcalier du Chaſteau de Verfailles.
L'Armée du Prince d'Orange
défaite devant Moncaffel par
l'Armée du Roy , commandée
encore par Monfieur en 1678 .
Ce Tableau eſt defſigné ſur le
naturel ,&peint dans le grand
Eſcalier de Versailles.
La Veuë de la Ville& Citadelle
de Cambray , aſſiegées , &
priſes par le Roy au mois d'Avril
de la même année , defſignées
fur les lieux , & peintes pour le
Roy dans un des côtez du grand
Eſcalier du Château de Verfailles.
La veuë de la Ville d'Ardres
du coſté de Calais , deſſignée fur
le naturel pour le Roy.
GALANT.
15
e
ㅓ
Toutes ces Estampes ſe diſtribuent
à Paris par l'Autheur , en
l'Hoſtel des Manufactures Royales
des Gobelins ,& dans la Ruë
Saint Jacques , & je ne croy pas
qu'il ſoit poſſible de voir rien de
plus beau de cette nature. Elle
ſont meſme tres grandes ,& peuvent
avec des Bordures ſervir à
orner des Galeries , & de grandes
Sales . Monfieur de Vander
Meulen promet d'en donner de
temps en temps de nouvelles ,
juſqu'à ce qu'il ait remply tour
le grand nombre des Conqueſtes
de Sa Majesté , & des Maiſons
Royales de France; ce qui pourra
former un des plus grands ,
&des plusbeaux Volumes qu'on
ait jamais veus , & quimarquera
le mieux les avantages du Regne
du Roy , fur les Regnes precedens.
Je n'entreprends pas de
16 MERCURE
décrire la beauté de tant d'écla
tantes Pieces , où l'exactitude de
la forme des Baſtimens , l'ordonnance
des Figures , leurs touchantes
expreſſions , les grands
effets des lumieres &des ombres ,
& la merveilleuſe conduite du
tout enſemble , font un effet fi
ſenſible, que la veuë en eſt auſſitoſt
charmée que frappée. Puis
que ces Ouvrages ſont devenus
publics , je laiſſe au Publicà en
Juger.
Si par ces Eſtampes on voit ce
que le Roy a fait pour l'agrandifſement
& pour l'embelliſſement
de ſon Royaume , on apprend ce
que Paris luydoit dans un Livre
quiſe vend depuis peu de jours
chez le Sieur Girard à l'Enſeigne
del'Envie au Palais. Il eſtdivisé
en troisVolumes , & porte pour
Titre Paris Ancien & Nouveau.
GALAN T.
17
On y voit lafondation , les accrois-
Semens lenombre des Habitans ,&
des Maiſons de cette grande Ville,
avec une Description nouvellede ce
qu'ily a de plus remarquable dans
toutes les Eglises , Communautez
& Colléges, dans les Palais , Hoſtels
& Maiſons des Particuliers , dans
les Ruës & dans les Places publi
ques,& ce qu'il y ade ſurprenant,
c'eſt qu'il s'est fait plus d'Edifices
nouveaux, plus d'embelliſſemens
àParis, depuis le glorieux Regne
de Sa Majesté , qu'il ne s'y en
étoit fait auparavant en pluſieurs
Siecles. Les grandes actions de
ce Monarque ont eſté cauſe
qu'on a rebaty preſque toutes les
Portes de cette ſuperbe Ville,
afin de les y marquer, & la beauté
de ces Portes a donné lieu de
travailler à l'embelliſſement des
Ramparts , & à l'élargiſſement
18 MERCURE
des Ruës. On a fait en meſme
temps des Fontaines nouvelles,
&l'on a relevé des Quays. On
a fait des Hôpitaux pour les Pauvres
Mandians , &le Roy a pris
le ſoinde tout ce qui a regardé le
logement & la ſubſiſtance des
Invalides . Tout cela ſe voitdans
ces trois Volumes , qui font un
éloge d'autant plus grand de ce
Prince , ſans luy donner pourtant
aucune loüange , que les
choſes par leſquelles on auroit
pû le loüer parlent elles meſmes,
&n'ont pas beſoin que l'on ajoûte
qu'elles font autant d'effets de
ſa bonté pour ſes Peuples , &de
ſa magnificence. l'aurois dequoy
faire plufieurs Volumes ce mois
cy , en ne parlant ſeulement que
de ce qu'il fait à l'avantage de la
veritable Religion , ſi je voulois
entrer dans toutes les particularitez
où ce grand Monarque
GALANT. 19
-
veut bien ſe donner la peine de
deſcendre , en faveur de ſes Sujers
aveuglez par une fatale ob
ſtination , Voicy ce qui m'a eſté
envoyé imprimé , fur un de ces
- Articles de Religion .
>
LETTRE
A L'AUTEUR
DU MERCURE GALANT .
Concernant le Temple de Grenoble.
ONSIEVR ,
Il n'est point de Province en
France où la Religion Prétenduë
Reformée ait esté plûtoft receuë
qu'en Dauphiné. F'en trouve trois
cauſes principales. L'une , c'est
qu'elle a produitles premiersMi20
MERCURE
1
nistres de cette Religion , parmy
lesquels a esté Guillaume Farel.
L'autre , c'est que le Baron des
Adrets , le Marquis de Monbrun,
& le Connestable de Lefdiguieres ,
trois Chefs Protestans tres-puiſſans
& redoutez , en attirerent plus par
Les armes , &par leur autorité, que
les Ministres par leur éloquence ;
&la troifiéme , que le Calvinifme
yayant trouvé quelque levain de la
Secte des Vaudois , il luy a estéfacile
de ſe répandre , & de s'estendre
en pluſieurs endroits ; d'oùvient que
partout on avoit basty des Temples ,
mesme contre la diſpoſition des
Edits.
7 Avant que Grenoble en eust un ,
les Huguenots , après qu'ils eurent
abbatu la pluſpart des Eglifes , fi.
rent prescher en celle des Cordeliers,
puis ils éleverent un Temple à lafin
du dernier fiecle dans un lieu qui
4
GALANT 21
estoit alors hors de la Ville , &que
le fameux Leſdiguieres fit comprendre
dans un nouvel agrandiffement.
L'an 1671. le Roy étant pleinement
instruit de quelle maniere la
choſe s'estoit paffée , &d'ailleurs ce
Temple estant fort proche du Palais
Epiſcopal , & de l'Eglife Cathedrale
, en ordonna la démolition,
& permit qu'on le rétabliſt au
Fauxbourg de Tracloiſtre.
On ne ſuivit pas tout-à-fait les
ordres de Sa Majesté, car au lieu
qu'il devoit eftre élevé en ce Fauxbourg
, il le fut dans une Prairie
voisine , à une portée de Pistolet des
Murailles , & des Ramparts de la
Ville', &fiproche du College des Fé-
Suites , du grand Convent des Re .
collects , de celuy des Carmes Dé-
.chauſſez, du ſecond Monaftere de
laVisitation , de celuy des Bernar
22 MERCURE
dines : &de la Maiſon des Orphelines
, que lors que les Huguenots
chantent leurs Pfeaumes, on ne peut
dans ce Collége , ces Convents &ces
Monasteres, étudier avec attention.
ny faire le Service Divin ,ſans en
eftre interrompu.
Comme ces inconveniens en ont eſtè
representez au Roy , ce PieuxMONAR
QUE avoulu en eftre mieux
informé par un Procez verbal dreſſé
fur l'experience, ſur une defcente
des lieux , dont Sa Majesté donna
ily a quelques mois ſa Commiſſion
àMonsieur le Bret , Intendant en
cette Province & à Monsieur le
Marquis d'Arzeliers , l'un des plus
confiderables Gentilshommes parmy
ceux de cette Religion , lesquels firent
leur procedure hier Vendredy
fixième de ce mois , d'une maniere
qui merite qu'ellefoit racontée.
Pour éviter le tumulte , on logen
GALAN T.
23
. aux avenues du Temple une Compagnie
de Milice , composée de cent
Hommes , puisſur les deux heures
aprés midy on donna la liberté à
- tout le monde d'y entrer. Ce fut
pourtant avec quelque peine , parce
que la clef de la grande Portefe
trouvant perduë , égarée , ou cachée
àdeſſein , il falut paffer par une
petite Porte, l'un après l'autre.
Plusieurs Ecclesiastiques , Seculiers
& Religieux , grand nombre
de Catholiques , & quelques Huguenots,
occuperent d'abord tous les
Bancs &toutes les Chaises du Temple.
Cependant comme il est grand
&vaste , il ne fut point remply,
bienque la procedure ne finiſt qu'à
Sept heures dufoir , & que chacun
y pust entrer librement.
Il s'y trouva pourtant affez de
monde pour faire connoiſtre par les
Hymnes , les Antiennes,&pluſieurs
24
MERCURE
Prieres de l'Eglise Catholique, Apoſtolique
& Romaine , qui y furent
chantées , qu'on pouvoit estre entendu
distinctement de toutes les
Eglises & Monasteres que je viens
de nommer ; ce qui fut facilement
connu par les Commiſſaires qui s'y
trouverent , & qui y avoient passé
pendant que l'on chantoit dans le
Temple.
Cette experience a fort étonné
les Huguenots , & ils craignent tous
que leur Temple nesoit démoly. On
voit viſiblement que Dieu se laſſe
de leurféparation, & qu'il leur tend
les bras. Les plus éclairez le connoiffent
, les autres le mépriſent ;
mais leur obſtination estsigrande ,
qu'ils ne veulent point consentirà
estre instruits . Ils publient qu'ils le
fontafſfez , fans confiderer que leurs
Miniſtres ne leur ont presché que
leur Religion , & n'ont eu garde de
leur
GALANT.
25
0
1.
leur faire voir la bonté de la noſtre.
Ils les ont élevez dans des erreurs
qui leurplaiſent , ils leur ont caché
des veritez qui les éclaireroient s'ils
les connoiſſoient. Peut estre que le
Saint Esprit les touchera , & qu'ils
l'écouteront. Cependant nous devons
tous prier DIEU pour leur conver
ſion , benir noſtre AUGUSTE Mо-
NARQUE qui s'y employe avec
tant de zele , loüer ſon Conſeil des
empreſſemens qu'il témoigne pour
cela , demander au Ciel le don de
persuasion en faveur de ceux qui
travaillent à les instruire, & la per-
Séverance en nos Prélats pour achever
le grand ouvrage de la reünion
Leſuis voſtre , &c.
ALLARD , ancien Préſident
en l'Eflection de Grenoble.
AGrenoble ce 7. d'Avril 1685.
Le meſme Monfieur Allard
May 1685. B
26 MERCURE
m'a fait encore l'honneur de m'adreſſer
la Lettre ſuivante , & la
Copie que j'en ay receuë eſtoit
auſſi imprimée.
LETTRE.
SUR LE PRONOSTIC
du Sieur de la Riviere , Medecin
du Roy Henry IV. touchant
la Religion Proteftante
en France.
M
AGrenoble le 28. d'Avril 1685.
ONSIEUR ,
Toute la Terre admireroit la facilité
que vous avez à loüer incef-
Samment , & toûjours diferemment
nostre auguste Monarque , fi ce
grand Roy ne renouvelloit tous les
GALAN T.
27
jours par ses belles & genéreuses
actions , par les marques defa fuſtice
& par les témoignages de ſa
Pieté, les amples matieres & les
vaſtes ſujets par lesquels il remplit
fi dignement tous les Panégyriques
que l'on fait de luy. Il eſtſans doute
bien aisé de le loüer de cette maniere
; mais quand on l'a voulufaire
avant Sanaiſſance, &qu'on a voulu
penétrer l'avenir , il a falu alors
que le Ciel s'en ſoit meſlé , & que
les heureuſes destinées de Sa Majeſté
agent prévenu ſes Faits héroïques
& pieux , pour les publier
avant qu'ils fuſſent arrivez .
Vous avez fans doute lû les Mémoires
de Monsieur de Sully ; mais
je nesçaysi vous avezremarque le
Pronostic fait par le Sieur de la Riviere
, Médecin du Roy Henry IV.
lors de la naiſſance du feu Roy , on
prévoyant lafin de la Religion Pro
B 2
28 MERCURE
testante en France, il l'attribue aux
Soins & à l'application de LOUIS
le Grand. Il est dans le ſecond Volume
imprimé à Amsterdam in fol.
ch.s. pag.36. en ces termes .
Mais retournant à la ſuite de
nos narrations , de laquelle nos
déplaiſirs de voir toutes chofes
aller , ce nous ſemble-t-il , en
depériſſant , nous avoient tirez ;
nous vous ramentevons pour
achever ces Mémoires de l'année
1601. comme le Roy & la
Reyne receurent une extréme
joye le 27.de Septembre par la
naiſsace d'un Dauphin que Dieu
leur envoya , àlaquelle allegreſſe
participa toute la France, & vous
notamment, tant les proſpéritez
du Roy & de l'Etat vous eſtoient
ſenſibles , chacun eſpérant que
d'un Prince tant genereux , debonnaire
& prudent , il viendroit
GALANT. 29
des Enfans à luy ſemblables ,
ce que le Roy confirmoit par
- les projets de le nourrir comme
il avoit eſté,&de n'obmettre nul
foin pour eſſayer à luy faire prendre
ſon exemple pour regle de ſa
conduite ; & comme il s'eſt fort
peu veu de grandes joyes & lieffes
qui ayent eſté entiérement
épurées de tous ſoucis & folilcitudes
, voire n'ayent eſté entremêlées
ou ſuivies de déplaiſirs
&traverſes , auffi arriva-t- il ors,
qu'une curioſité non neceffaire
diminua en quelque ſorte l'extréme
contentement du Roy ;
dont la cauſe fut telle. Sa majeſté
ayant un premier Médecin nommé
la Riviere , lequel n'avoit pas
grandeReligion, mais neanmoins
inclinoit plus à la Reformée qu'à
la Romaine , & qui ſe mefloit de
faire des Nativitez , en quoy il
a
1
S
B 3
30
MERCURE
!
avoit ſouvent bien rencontré ,
Elle luy commanda lors qu'Elle
vit la Reyne ſa Femme en travail
, de mettre une Montre bien
ajuſtée ſur la Table , pour connoître
certainement l'heure &
la minute que l'Enfant viendroit
au monde ; que ſi c'eſtoit un Fils,
d'en tirer une Heure natale , ce
qu'il promit de faire , & neanmoins
fut quinze jours fans en
parler ; dequoy Sa Majeſté ſe refſouvenant
lors que vous luy parlâtes
de la Broſſe , autrefois voſtre
Précepteur , quiſe meſloit
auſſi de prédire , il appella ledit
Sieur de la Riviere , & l'ayant tiré
à part, luy dit devant vous , Mais
à propos , Monfieur de la Riviere
, vous ne me dites rien ſur la
naiſſance de mon Fils le Dauphin.
Qu'en avez- vous trouvéa
SIRE , répondit- il , j'en avois
GALANT. 31
commencé quelque choſe , mais
J'ay tout laiſſe là, ne me voulant
plus amufer à cette Science , que
j'ay en partie oubliée , l'ayant
toûjours reconnuë grandement
fautive. O ! dit le Roy , je vois
bien que ce n'eſt paslà où il vous
tient , car vous n'eftes pas de ces
tant ſcrupuleux , mais c'eſt en
effet que vous ne m'en voulez
rien dire, crainte de mentir ou de
me fâcher ; mais quoy qu'il y ait,
je le veux ſçavoir , voire vous
commande , fur peine de m'offenſer
, de m'en parler librement .
Sur quoy le Sieur de la Riviere
ſe voyant preſſé , apres trois ou
quatre autres refus , finalement
comme tout en colere , luy dit .
SIRE , voſtre Fils vivra âge
d'Homme , regnera plus que
vous ; mais vous & luy ferez
tous diferens en inclinations &
B 4
32
MERCURE
Paix
humeurs. Il aimera ſes opinions
& fantaifies & quelquefois
celles d'autruy ; plus penſer que
dire fera de ſaiſon , defolations
menacent vos anciennes aſſiſtances
, vos ménagemens feront
déménagez, il exécutera choſes
grandes; fera fort heureux en ſes
deſſeins , fera fort parler de luy
dans la Chrêtientéstoûjours
&Guerre de lignée,il en aura,&
apres luy les choſes empireront ;
qui eſt tout ce que vous en ſçaurez
de moy,& plus que je ne m'étois
reſolu de vous en dire. Sur
quoy le Roy s'eſtant mis à reſver,
aſſés mélancolique, il luy dit. Vous
entendez les Huguenots , je le
vois bien ; mais vous dites cela
parce que vous en tenez. Sire ,
dit Monfieur de la Riviere j'entens
tout ce qu'il vous plaira ,
mais vous n'en ſçaurez pas da
GALANT.
S
S
S
F
S
33
vantage de moy ; & comme tour
mutiné ſe retira . Puisle Roy vous
ayant pris par la main , vous mena .
dans le creux d'une Feneſtre , où
il vous entretint affez longtemps
ſur ce ſuiet , comme nous
l'avons entendu de vous- meſme,
fans neanmoins en avoir rien ſceu
davantage, ce que vous fuppléerez
quand il vous plaira .
Desquatre Autheurs qui ont re...
cüeilly les Mémoires de Monfieurde
Sully , quelques- uns témoignent en
plusieurs endroits , qu'ils estoient de
la R. P. R. Cependant ils parlent
de ce Proniſtic fort naturellement..
Monfieur de Sully l'estoit aussi, le
Livre acefté imprimé en une Ville
Protestante , &par conséquent il
en doitparoiſtre moinssuspect. Que
dites-vous, Monfieur , de celuy qui
l'afait ? Trouvez-vous qu'ilait de
winé ? Ces affistances données par
34 MERCURE
Henry IV. auxHuguenots, ont- elles
eftè de quelque conſidération ſous
Jon Succeffeurs ? N'a- t- on pas veu
que Louis XIII. a bien Sceu déména
ger les ménagemens deſon Pere , &
par l'abatement d'un nombre infiny
deTemples, pardes Converſions continuelles
, & par la décadence des
Affaires des Huguenots ? Le Sieurde
la Rivieren'a- t- ilpas bienjugéque
LOUIS XIV. en feroit plus quefon
Prédeceffeur , & que sous la lignée
de celuy cy les choses des Huguenots
empireroient. Nos Prétendus auront
beau chercher quelque détour &
quelque explication à cet Entretien .
qui leurfoit favorable ;je croy qu'ils
y reüffiront auſfimal, qu'ils ont reüffy
à trouver dans la Sainte Ecriture
leurs Dogmes & leurs Erreurs. Ily
a apparence quefi le Sieur de la Ri
viere avoit voulus'expliquer , ilan
roit prédit de grands événemenslàdeſſus
; mais comme il eſtoit mutinė
GALANT.
35
de ce que fa fcience luy en avoit
trop apris & qui liſoit trop bien
dans l'avenir que la ruine de ſa
Religion estoit refervée aux pieux
deffeins du Roy , il aima mieuxse
taire, que dese trouver obligé de
dire des chofes qui le chagrinoient ,
qui auroient étonné ceux de fon
temps , & préparé tout le monde à
voir reüffir ce qu'il avoit préveu . Je
voudrois bien , Monfieur , que nos
Scavans vouluſſent un peu raifonner
fur la Science des Horoscopes , &
apprendre au Public par voſtre moyen
, si elle est afſeurée ou non. Je
Suis persuadé avec bien de Gens ,
que les Constellations qui régnent au
temps des naiſſances , peuvent inspirer
des inclinations particulieres , &
former la bonne ou la mauvaiſe fortune
; mais que sur des Figures trasées
, que fur l'examen d'une Etoile.
que fur l'influence d'un Signe , on
B6
36 MERCURE
puiſſe fonder quelque certitude pour
les actions futures des Enfans de
celuy qui naist , c'est ce qui me paſſe.
Cependant le Sieur de la Riviere ,
en faisant l'Horoscope de Loüis le
Iufte , a fait connoiſtre ce que Loüis
LE GRAND fon Fils devoit faire
apres luy ; & non content d'avoir
appris à Henry IV. que fon Fils attaqueroit
l'Heréſie , il afait connoi
ſtre qu'elle seroit aux aboisſous le
Régne defon Petit.fils. Pour moy, je
crois que pour tout autre que pour le
Roy , de ſemblables Prophetiesfevoient
impoffibles ; mais il faut que
pour un Prince extraordinaire , tout
ce qui le regardefoit extraordinaire..
Iefuis , &c.
Vous voyez , Madame , que
par ce qui eſt rapporté dans cette
Lettre , on connoiſt qu'au moment
de la Naiſſance de Loüis
XIII . on découvrit ce que Loürs
1
GALANT.
37
ر
a
-
!
LE GRAND devoit faire un jour
pour l'Extirpation de l'Heréſie..
La quantité de Perſonnes qui
continüent de ſe convertir , donne
lieu de dire qu'elle eſt aux
abois. Vous ſçavez déja peuteſtre
ce qui est arrivé depuis trois
mois en la Ville de Chaſtillon fur
Loing. Par l'Edit figné au Châ
teau d'Amboiſele 19.Mars 1563 .
on permit aux Gentilshommes
d'avoir des Preſches chez eux.
Les Seigneurs de Chaſtillon joüisent
de ce Privilège , & enfin
Gaspard de Coligny , Petit Fils
de l'Amiral , ſe trouvant incommodé
du grand nombre de Peuple
qui ſe rendoit en fon Chaſteau
de Chaſtillon pour affiſter
au Preſche , fit transferer cec
Exercice dans la Ville vers l'annee
1615. & en 1619. il acheta
un Jardin, où fut baſty le Tem
1
MERCURE 38
ple des Prétendus Reformez .
Ainfi à l'exemple de pluſieurs
autres Seigneurs , il fit un Exercice
public d'un Exercice qui
n'étoit que perſonel. On a prouvé
par Piéces juſtificatives , que
les Prétendus Reformez n'ont
commencé à faire leurs Preſches
dans la Ville de Châtillon qu'en
1615. dans laquelle année ils
loüérent deux Chambres pour y
faire leur Exercice , & que la Placeoù
ils ont baſty leur Temple,
ne fut achetée qu'en 1619. par
Gaspardde Coligny. Il. eft conſtant
qu'avant ce temps - là ,
l'Exercice de leur Religion avoit
toûjours eſté fait hors de la Ville,
dansla Maifon du Seigneur , qui
payoit la principale portion de
l'entretenement du Miniſtre , &
que cet Exercicedépendoit tellement
dela perſonne , qu'onn'auGALANT.
39
e
1 roit ofé y rien changer qu'il ne
l'euſt permis. Toutes ces chofes
ayant eſté meurement examinées,
le Roy par ſon Arreſt du
Conſeil d'Etat du 12. Fevrier
dernier , a interdit pour toûjours
l'Exercice public de la Religion
Prétenduë Reformée en la Ville
de Chaſtillon fur Loing ,& or
donné que le Temple qui y eft
- conſtruit ſera démoly juſqu'aux
fondemens.
5
Cet Arreſt , & pluſieurs autres
de meſme nature , confirment
bien ceque le Pere Alexis du Buc,
Theatin , a dit à la loüange du
Roy dans une de ſes Controverfes.
On ne dira pas de ce grand
Monarque , comme d'Aza Roy d'Ifrael
, Verumtamen non abftulit
excella. Aza estoit pieux ; il avoit
du zéle pour le culte du vray Dien.
Fecit Aza , dit l'Ecriture , rectum
40 MERCVRE
1
ante conſpectum Domini. Mais
quelque grand que fustSonZélepour
exterminer l'Idolatrie, non abſtulit
excelſa , il n'abatit pas les Temples
que Salomon avoit fait bastir aux
Idoles. Henry le Grand , dans un
temps fâcheux , &dans l'impoſſibi
lité dese vanger des outrages de
ceux de la Religion Prétendue Reformée,
figna en leur faveur l'Edit
deNantes,& leur accorda le Temple
de Charenton , qui est contraire à
l'Article 14.de cet Edit , qui défend
de faire aucun Exercicepublic dela
Religion , plus prés de Paris que
cuatre lieues . Loüis le fuste , à qui
Dieu avoit preſteſon Bras pour ôter
la Rochelle aux Prétendus Refor
mez, n'abatit pas les Temples qu'ils
y avoient , verumtamen non abſtulit
excelſa ; mais LoüiSLE
GRAND imitant la pieté & le
zele du Saint Roy Iofias ,qui ôta les
GALANT. 41
Les
作
Autels des faux Dieux , & chassa
Dit les faux Prophetes , fait démolir les
Preſches , par tout son Royaume , detruit
les Colléges où l'on enſeignoit
'Heréſie , dans tous les endroit où
l'on n'a point de droit d'en avoir, &
i employe Sa puiſſance àexterminer ce
Monstre du sein defes Etats.
X
1.
t
e
۱
4
Il y a lieu d'eſperer qu'il en
ſera bien-tôt tout- à- fait banny.
Ill'eſt déja de Montelimard. La
Province de Dauphiné par la
proximité du Vivarets&du Languedoc
, ayant toûjours efté le
Théatre de la Guerre , pendant
les Troubles que les Prétendus
Reformezexciterent dans le Royaume
, cette Ville fut regardée
dés lors par les Chefs les plus
puiſſans du Party , comme le lieu
qu'ils jugeoient le plus propre
pour le maintenir. Ce fut dans
cét eſprit que Monfieur le Con
42 MERCVRE
neſtable de Leſdiguieres , aprés
s'en eſtre rendu le Maiſtre , trouvant
dans cette Place qu'il appelloit
communément fon Boulevard
de la Plaine , tout ce qui
pouvoit faciliter l'execution de
fes deſſeins , non ſeulement par
la force de ſa Citadelle , mais encore
par ſa ſituation avantageuſe
qui n'eſt qu'à un quart de lievë
du Roſne , y fit bâtir un Temple
l'an 1599. qu'il fonda de vingtquatre
mille livres. Los Particuliers
ſuivant ſon exemple , contribuerent
chacun à l'envy à le
rendre un des plus beaux & des
plus confiderables de la Province .
C'eſtoit bien aſſez qu'il euſt ſubſiſté
dans tout ſon éclat pendant
prés d'un Siecle. Le temps de ſa
chûte eſtoit arrivé,& Dieu l'avoit
réſervé au glorieux Regne de
LOUIS le Grand , qui ne goûte
1
GALAN T. 143
טי
a
D
1
le
e
jamais un plus doux triomphe ,
que lors qu'il le remporte ſur les
Ennemis de la Religion. Le zele
qu'il a pour la faire reconnoiſtre
dans toute la France , luy donnant
un juſte diſcernement pour
le choix des Prelats capables de
la ſoûtenir , fit tomber le ſien ſur
Meffire Daniel de Coſnac , à preſent
Eveſque de Valence , &
Comte de Die, Sa Maiſon eſt fort
illuſtre , & a donné des Cardinaux
à l'Egliſe. Pour ſa Perſonne,
je n'ay point d'autre éloge à vous
en faire qu'en vous diſant , que
depuis qu'il a eſté nommé par Sa
Majesté , il n'a rien épargné pour
détruire l'Heréſie dans ſon Dioceſe.
Un tres-grand nombre de
Temples que l'on y a abattus par
le ſoin qu'il a pris de faire voir des
contraventions manifeſtes aux
Edits,& aux Déclarations du Roy,
1
44 MERCURE
parlent mieux de ſa gloire , que
tout ce que je pourrois vous en
dire , fans qu'il ſoit beſoin que je
vous faffe ſouvenir de celle qu'il
s'acquit dans une des dernieres
Aſſemblées du Clergé , dans laquelle
il ne donna pas moins de
marques de ſa piete , que de fon
eſprit. Mais pour ne vous arreſter
pas davantage ſur cét article qui
me meneroit trop loin, je paſſe à
cequi a donné lieu à la demolition
du Temple de Montelimard.
Le Sieur Chirou qui en eſtoit le
Miniſtre , ayant receu à ſa Com
munion la nommée Amabile
Chaufin, Relapse, contre les Or
donnances , fut obligé avec tout
le Coniſtoire de répondre au
Procez qui luy fut intenté au
Parlement de Grenoble. Monfieurde
Valence montra le zele
d'un veritable Paſteur dans tout
GALANT.
45
0
ce Procez , dont il commit la
poursuite à Me Faure Prieur
de Saint Marcel , & Viſiteur
Genéral de l'Ordre de Cluny,
pendant que d'autres affaires de
fon Diocese , auſſi importantes
de que celle là, l'appelloient ailleurs
es
01
a
U
d
de temps en temps. Monfieur
# Faure fit toutes les diligences neceffaires
. Les Défenſes des Prétendus
Reformez furent écoutées
. On examina les Ordonnances
, & enfin le 12. luillet de
kl'année derniere , le Parlement
de Grenoble donna Arreſt , portant
que l'Exercice de la Religion
Prétenduë Reformée ſeroir pour
toûjours interdit dans la Ville de
Montelimard , le Temple raze,
& qu'au milieu de ſa place , il
ſeroit élevé une Croix de Pierre
ſur un pied d'eſtal , pour y demeurer
à perpetuité ; le Miniſtre
le
1
46 MERCURE
Chirou , & la Relapſe , condamnez
au Banniſſement. Quoy que
le coup fuſt rude aux Pretendus
Reformez , il falut qu'il obeïffent ,
&ils abatirent eux- meſmes leur
Temple dés le mois d'Aouſt dernier
; mais comme les fondemens
qui en reſtoient leur laiſſoient
quelque eſperance de le revoirun
jour ſur pied, il leur fut
ordonné par un fecond Arreſt du
mois de Septembre ſuivant, d'arracher
les fondations des murailles
du Temple , & d'en porter
les Materiaux hors de la Ville ,
ce qui ayant eſté fait , il ne manquoit
plus pour l'execution entiere
de ces Arreſts , que de faire
élever une Croix au milieu de
la place où l'on avoit abatu le
Temple , qui fuſt un monument
éternel de la victoire qu'elle a
remportée ſur l'Heréſie , MonGALANT.
47
S
t
S
t
. lieur de Valence ayant voulu
e aller luy meſme en perſonne
rendre compte de toutes ces
choſes à Sa Majesté , en remit la
Ceremonie juſqu'au 16. Avril
dernier , qu'elle ſe fit à Montelimard
avec beaucoup d'éclat &
de pompe. On n'épargna aucu-
✓ ne dépenſe pour embellir cette
Croix. Aux quatre faces de ſon
pied d'eſtal , on litde fort belles
Inſcriptions Latines de la com-
_ poſition du Pere le Brun léſuite,
qui a preſché tout le Careſme
dans l'Eglife Collégiale de cette
Ville-là , avec l'applaudiſſement
- general de ſon Auditoire. Une
partie de ces Inſcriptions marque
le fait, & l'autre eſt àla loüange
du Roy. Toutes choſes ayant
eſté diſpoſées , Monfieur l'Eveſque
ſe rendit à Montelimard ,
1
non ſeulement pour la Benedi-
:
48 MERCURE
tion de la Croix , mais pour celle
d'ane Cloche qui ſervoit au
Temple des Religionnaires , par
un privilege qu'ils avoient ufurpé.
Par les Declarations de Sa
Majeſté des années 1666.& 1669 .
il leur est défendu de s'aſſembler
au fon de la Cloche dans les
lieux où il y'a Citadelle ou Garniſon
, ce qui donna lieu à Mefſieurs
du Chapitre de Sainte
Croix, de ſe pourvoir en 1680.
devant Monfieur d'Herbigny,
Intendant alors en Dauphiné ,
pour faire ordonner qu'en conformité
de ces Déclarations , le
Clocher du Temple ſeroit démoly
, & la Cloche ſequeſtrée.
Monfieur Bauteac, fameux Avocat
de Montelimard , entreprit
cette Affaire au nom du Chapitre
, &la mit en état par deux
Diſcours publiquement faits en
prefence
GALAN T.
49
au
Da
コ
S
و
es
۲۰
ell preſence de Monfieur d'Herbigny;
de forte que les Religion.
naires ſe tenant pour condamnez
, ofterent leur Cloche dans
le delay qui leur fut donné pour
répondre , & l'enterrerent dans
une Cave. Cette Cloche ayant
eſté remiſeà Meſſieurs du Chapitre
, par les ſoins de Monfieur
Remond l'un des Chanoines ,
Monfieur Fargier en fut le Parrain
au nom de la Ville , & Madame
de Combeaumont la Maraine
. C'eſt une Dame convertie
depuis environ quatre ans, d'une
pieté exemplaire , & d'un fi
- grand zele pour la Religion
Catholique , qu'elle l'a fait
- embraſſer à toute ſa famille ,
- composée de trois Fils & de
cing Filles. Monfieur l'Evefque
à ſon arrivée fut haran-
May 1685 .
e
C
50
MERCURE
1
gué par Monfieur Baile Lieutenant
General , à la teſte de tout
fon Corps ; fon Diſcours fut
fort poly , & prononcé avec
beaucoup de grace . Quoy qu'il
ait à peine vingt ſeptans , il s'eſt
acquis l'eſtime de tout le monde
dans la fonction de ſa Charge .
Monfieur du Claux Préfident à
l'Election qui parla enſuite, fit un
Compliment dont on ne fut pas
moins fatisfait. C'eſt un Homme
d'un merite diftingué , & qui a
beaucoup de délicateſſe d'eſprit .
Monfieur de Valance qui fut
auſſi complimenté par les Confuls
, avant que de ſe rendre à
la place du Temple , entendit
dans l'EgliſeCollégialede Sainte
Croix , dont le Chapitre l'avoit
eſté prendre en Corps, la Predication
qui y fut prononcée par
Monfieur Faure. On peut dire
GALANT.
51
1
a
- qu'il ſe ſurpaſſa luy-meſme en
cette occafion. Il prit pour ſon
Texte , Abfit mihi gloriam niſi in
Cruce Domini , & finit par l'Eloge
du Roy , en s'adreſſant à Monſieur
l'Eveſque qu'il loua d'une
maniere fort éloquente ſur ſon
zele pour la Religion . Il receut
de grands applaudiſſement de
コtoute l'Aſſemblée qui ſe trouva
fort nombreuſe. Enſuite Mon-
= ſieur de Valence reveſtu de ſes
- Habits Pontificaux , précedé de
- tous les Corps Religieux & du
- Chapitre , partit en Proceſſion
pour aller à la Place du Temple,
pendant que la nouvelle Cloche&
les anciennes ſonnoient à
la fois. Monfieur le Comte de
Virvile , Gouverneur de Montelimard
, qui avoit regalé ce
Prélat magnifiquement , avoit
fait mettre ſous les armes une
C2
52
MERCURE
partie de la Bourgeoisie aufli bien
que la Garniſon de la Citadelle.
L'une & l'autre fit une fort belle
décharge. La Benédiction faite
avec les Ceremonies ordinaires ,
Monfieur de Valence receut au
pied de la Croix l'Abjuration
d'une Femme. Il avoit auparavant
receu celle d'un Gentilhomme
dans un autre lieu.Aprés
qu'il luy eut fait faire ſa Profeffion
de Foy, il retourna à l'Egliſe
dans le meſme ordre qu'il eſtoit
party. La Muſique qu'on avoit
fait venir des Villes voiſines ,
entonna le Te Deum , & la Benédiction
du Saint Sacrement fut
donnée par Monfieur l'Eveſque,
qui fut remené chez luy par
Meſſieurs du Chapitre , & par
tous les Corps religieux .
La Démolition du Temple
de Montelimard a donné lieu à
GALANT.
53
உ
e
le
0
.
e
1
ce Sonnet de Monfieur l'Abbé
du Claux , Chanoine de Sainte
Croix de Montelimard. C'eſt un
digne Frere du Préſident dont
je viens de vous parler. Vous
vous ſouviendrez que le nom de
Monfieur l'Eveſque de Valence
eſt Daniel..
Difice autrefois defuperbe truca,
ture ,
Qu'avoient fait l'Herèſie&la Re
bellion ,
Temple , des plus fameux de la Religion,
- Où long- temps ont regnél'erreur &
1 l'imposture.
Tu neprévoyois pas une telle avans
ture ;
Tes Pasteurs t'affeuroient que toy
Sainte Sion ,
N'estant jamaissujette àla corrup
tion ,
C3
54 MERCURE
1.
Tes Murs netomberoient qu'avecque
la Nature.
Mais où sont ces longs jours dont
Souvent t'ontflaté
Ces Ministres zélez contre la Vea
rité ?
Tonfort perpétuel n'estoit donc rien
qu'un Songe ?
Malgré le Pronostic tes Murs font
démolis.
Peuples qui le voyez , n'enfoyez pas
Surpris ,
Danielſceut toujours triompher du
mensonge.
Les Vers qui ſuivent ſont du
jeuneGentilhomme dontje vous
envoyay dans ma Lettre du der
nier mois l'Ouvrage galant qui
vous a tant pleu , ſur ce qu'Iris
en mourant avoit ordonné àDaGALANT.
mon d'aimer Celimene. Vous ne
l'approuverez peur- eſtre pas
moins dans le ſérieux que dans
l'enjoüé .
A MONSEUR
L'EVESQUE DE VALENCE
Sur fon zéle pour la
Religion.
Lluftre &grand Prélat , dont la
Sagesse exquise
5
Sert avec tant d'éclat d'ornementà
l'Eglife ,
Que tufçais bien regler parmy tant
d'Ennemis
Le peuple que le Ciel à tagardea
commis!
De deux Religions malgré la diference
,
Chacun voit les effets de tarare pru
dence...
C-4
56
MERCURE
Ton oeilveillantà tous, l'Heréfie aux
abois
Apprendde nos Edits à respecter tes
Loix ;
Et tandis que LOVIS pour ouvrir la
Campagne
Enleve en Conquerant Luxembourg
à l'Espagne .
Qu'auSuperbe Génois ilfait craindreſes
coups ,
Ton zéle luy prépare un Triomphe
plus doux.
Déja Montelimart t'en fournit la
matiere ,
C'est par toy que ſon Temple est réduit
en pouffire ;
L'Herétique enfrémit , & le voyaut
tomber
Avec tout le Party s'attend àfuccomber.
Poursuis , &nous verrons bien- toft
d'autres miracles ;
Ta pieté jamais ne craignit les obstacles
,
GALAN T.
57
*
A
On luy réſiſte en vain, cent Temples
abatus
Ont affezà la France annoncé tes
vertus ..
Le meſme adreſſe ces autres
Vers aux Prétendus Reformez,
ſur la démolition de leur Temple..
C
Alviniſte obſtiné dans
ta Secte
Coffe pourle Seigneur de t'armer
d'unfaux zéle ,
Ouvre les yeux enfin ; ton culte luy
deplaist ,
Pour abatre ton Temple il a donné
L.Arrest.
S'il paroist prononcéparune bouche
humaine,
Le Cielpour te punir en ordonna la
peine,
Et ne l'auroit pas fait, fi dans ce
triste lien
C
58 MERCURE
Turendois les honneurs que l'on doit
auvray Dieu.
Mais ne te trompe pas ; pour le rendre
propice ,
Tel qu'il l'offrit luy- mesme ilfaut
un Sacrifice.
C'eſt par là qu'on luy plaift , & tes
Chants languiſſans
Ne luy tiennent point licu ny d'Autel
ny d'encens.
Qui te retient le bras, quand ilfaut
qu'il s'appreſte
Arenverſer ce Temple, autrefois ta
Conqueste?
d
Frape ſans t'émouvoir , tous delais
feroient vains ,
Il est juste aujourd'huy qu'il tombe
partes mains ,
Et que ton Heréſie oùfe joint le blafphême
,
Par Ses propres Enfansſe détruiſe
elle-mefime.
GALNAT.
59
t
sa
el
A
Se
م
fe
-
Un Illuftre , connu & eſtimé
de toute la France par ſes Ouvrages
galans , a fait ce qui fuit
fur la Démolition de ce meſme
Temple..
Hers Dévoyez , mes pauvres
Chery Des
2
F'entre dans vosvives douleurs ;
Tous les Aftres voussont contraires,
Je ne vois par tout que malheurs
Regner dans vos tristes affaires.
4
Noftre ferme& pieux Prélat ,
Dont le zélefait tant d'éclat ,
Dont l'ardeur n'est point hypocrite ,
Qui depuis trente ansvous combat,
Eleveſonfameux mérite
Amesure qu'il vous abat.
Ilvous fait une juſte guerre
Sur l'appuy d'unefauffe Pierre
Voyez combien vous hazardez ;
C6
60 MERCURE
Vos Baſtimens les mieuxfondez ,
Ou vont tomber , oufont par terre.
Vous n'avez fceu que trop ofer ;
Ne prétendez plus abufer.
De vos Edits , de vos Franchiſes.
Vos Temples vous vont écraser ,
Souvez- vous vite en nos Eglifes.
Je ne ſçaurois finir cet Article
ſans vous faire part d'un Madrigal
qui enferme une Réponſe
auſſi juſte que ſpirituelle , faite
par un Miniſtre de la Religion
Prétenduë Reformée dans le Païs
des Sevenes , Homme fort eſtimé
parmy ceux de ſon Party , mais
qui a fait voir une fidélité particuliere
pour fon Prince en tontes
fortes d'occaſions , quelque préoccupation
qu'il ait pour la Religion
qu'il profeſſe. Le Madrigal
explique le Faite
GALANT. 64
e
e
Ans une certaine Province ou
D nôtre incomparable Prince
Souffre encor ceux qu'on dit Reformez
Prétendus ,
2
Qù les Preſches publics ne font pas
défendus ,
En un Lieu qu'on a veu peusouvent
dans l'Histoire ,
Il arriva debat dedans le Conſiſtoire.
L'on reçoit dans ce Corps des Gens de
tout état ,
Le petit Artisan , tout comme l'Avocat
,
1 Et mesme à cet honneur la force du
s
S
S
Sufrage
Mieux que la pieté peutfrayer le
passage.
Cependant un Tailleur ayant esté
nommé ,
Ce choix par quelques- uns ne fut
Pas confirmé.
Sur ce Fait , au lieu de Sentence,
Le Ministre est priéde dire cequ'il
pense.
62 MERCURE
Mes Freres , répont- il , leparty le
meilleur , ১
Malgré des Oppoſans les raiſons
mal conçuës ,
C'eſt de recevoir le Tailleur ,
Nos Affaires ſont découſuës .
Tout le monde eſt ſi fort charmé
du Roy , que ceux meſme qui
ne s'occupoient qu'à des Vers
galans , ſemblent n'en pouvoir
plus faire que pour luy. Ce Sonnet
de Monfieur de Grammont
de Richelieu en eſt une preuve.
Il eſt ſur des Bouts - rimez , envoyez
par la Dame meſme à qui
il s'adreſſe .
BOUTS-RIMEZ
POUR MADAME DE R ...
NE foyez pas furpriſe, adorable
Climéne ,
GALANT.
63
1. De n'avoir plus de moy ny Sonnet ny
1
10
Chanfon ..
Le moyen d'approcher maintenant
d'Hypocréne ?
LOUIS occupe ſeul tout lefacre
Vallon.
Fay millefois pour vousfollicitéma
Veine,
es Et pour vous mille fois monté sur
Dit
Π
t
11
'Hélicon ;
Autant de fois pour moy l'entrepriſe
fut vaine;
De ce Prince on n'y peut Séparer
Apollon.
Aujourd'huy , par unfort que je ne
puis comprendre ,
Ce Sonnet que pour vous je voulois
entreprendre ,
Seva trouver encor tout entier pour
monRoy ,
64 MERCURE
Ne vous en fâchez pas ; &Songez
quefes charmes
Triomphent en tous lieux aussi bien
quefes Armes ,
Etque ce Prince estnépour nous donner
la Loy.
Je vous ay parlé il y a déja
quelques années de divers Ieux
qui ſe font en pluſieurs Villes le
premier jour de ce mois. Ceux
qu'on nomme Floreaux ou Floraux
, font de ce nombre. Ils fe
fontdans la Ville de Thoulouſe
Capitale de Languedoc, &tirent
leur origine de ce qu'autrefois
au commencement de ce meſme
mois de May , toute la leuneſſe
du Pays & des Provinces voiſines
s'y aſſembloit , dansun certain
lieu choiſy , où l'on recito't toute
forte de Poëfies , Odes , MadriGALANT.
65
2
1
2
a
gaux, Stances , Elogies, Sonnets ,
& fur tout des Chants Royaux.
Cela ſe faiſoit pendant trois jours,
leſquels eftant expirez , les Anciens
recuëilloient les voix pour
donner le prix. Celuy qu'on en
jugeoit digne, recevoit une Couronne
de Laurier , & on l'appelloit
l'Amant Fidelle de la Cour
d'Amour. Il y avoit meſme des
Dames qui compoſoient ainſi
que les Hommes, mais afin qu'on
ne creuſt pas que la complaiſanceengageaſt
les Juges à leur eftre
favorables , elles renonçoient au
prix . Enfin aprés un fort grand
nombre d'années , une Femme
de qualité appellée Clemence ,
entraînée par le panchant qu'elle
avoit pour la Poëſie , forma le
deſſein d'éterniſer ſa memoire en
inſtituant une Feſte remarquable
, qu'on nomma les Jeux Fleu66
MERCVRE
reaux,, & qu'elle voulut eſtre
celebrée le premier, & troiſième
jour de May. Elle laiſſa pour cela
la plus grande partie de ſon bien
àMeſſieursde Ville , à condition
que tous lesans ils feroient faire
quatre Fleurs de Vermeil qui feroient
, l'Eglantine , le Soucy ; la
Violette & l'Ociller. Les trois
premieres qui valent au moins
quinze Piſtoles chacune , ſont
pour les jeunes Gens que l'on
trouve dignes de les remporter
par le merite de leurs Ouvrages.
Elles ſont d'une coudée de hauteur
, &repreſentent la Fleur
dont elles portent le nom , avec
un piedde Vermeil, où les Armes
de la Ville font gravées. La quatrième
qui eſt plus petite que les
autres, eſt pour les petits Enfans,
& ſe donne par faveur. L'Hoſtel
de Ville qui est tres-beau , tresGALANT.
67
grand & tres - ſpacieux , eſtoit la
maiſon de cette Dame. Elle la
donna pour y celebrer ces Jeux,
en ainſi que la Place du Marché
Do que l'on appelle La Pierre. C'eſt
rt un lieu couvert , où quantité
de Marchands étalent leurs
Marchandiſes. On commence
of cette cerémonie tous les ans le
premier jour du mois où nous
ſommes , par une Meſſe folem
nelle qu'on chante en muſique ,
& à laquelle tout le Corps de
Ville aſſiſte. Pendanttout cejour
chacun recite les Vers qu'il a
compoſez , & le troiſième du
meſme mois , on convie quantité
de Perſonnes des plus confiderables
de Thoulouſe à un diſné
magnifique, aprés lequel on examine
tous les Ouvrages qui ont
- eſté recitez , & chacun donne ſa
- voix pour les Prix. Ils'y trouve
toûjours un Préſident au Mortier
10
S
S
68 MERCVRE
& quatre Conſeillers au Parlement.
Cependant on enferme
dans une grande Sale tous ceux
qui aſpirent aux Prix, & chacun
y travaille en particulier à ce
qu'on appelle l'Effay. C'eſt un
Sonnet qu'ils font ſur un Vers
qui leur est donné , & par lequel
ils font obligez de le finir. La derniere
fois qu'on diſtribua les prix,
voicy les Vers que l'on donna
pour l'Effay .
Quiconque espere en Dieu n'est jamais
confondu.
に
Vous ne ſerez pas fachée
fans doute de voir ce que firens
làdeſſus ceux qui eurent les
trois Prix.
GALANT. 69
20
ce
لا
el
r
Di
1
ما
SONNET
DE ME BROUILHET DU Roce
Qui remporta l'Eglantine.
C'eſt le Viennois qui parle.
Torgueilleux Ottoman , pour rea
parer l'outrage
Qui le couvrit de honte aux pieds
denos Ramparts ,
Contre nous puiſſamment s'arme de
toutes parts;
Mais le Ciel de nouveau détruira
fon ouvrage.
Qu'il médite en Secret un horrible
carnage ,
Ila beau dansfon fiel empoisonner
Ses Dards ;
En vain pour regagner ſes riches
Etendarts
Dansfafureur extreme il met tout
enusage.
72 MERCURE
Ce cruel Ennemy nous veut charger
de Fers ,
Et le funeste état deſon dernier revers
Nous répond des effets d'une entiere
vangeance.
Anos vives douleurs le Seigneur s'eft
rendu ,
En luy ſeul deformais mettons noftre
espérance ,
Quiconque eſpere en Dieu n'eſt
jamais confondu.
SONNET.
DE M DE RAYMOND ,
Qui remporta le Soucy.
Enonçons aux plaisirs , fortons
R du précipice;
Dans un cruel panchant le Demon
nous conduit ,
GALANT .
73
10
Il vient couvrir nos yeux d'une éternelle
nuit ,
Pour nous faire trouver des douceurs
dans levice.
Ce n'est plus dans mon ame oùson
poison se gliffe,
Et ce coeurque le crime a tant defois
Séduit ,
Détrompé maintenant , & par la
Grace instruit ,
Fait à Dieu deses maux un entier
Sacrifice.
Funestes mouvemens , plaiſirs trop
criminels ,
Ie quitte vos appas pour des biens
éternels ,
Le Seigneur deformaisfera toute ma
gloire.
On ne me verraplus àl'aimerſuspendu
, 1
72
MERCURE
Le garderay toûjours empreint en ma
mémoire
Quiconque eſpere en Dieu n'eſt
jamais confondu .
DE
SONNET
M D'ABBATIA ,
Qui remporta la Violete.
D
Un bonheur apparent
giles appas ,
lesfra-
Entraînoient à leur gré mon ame
vagabonde ;
L'ay voqué jusqu'icy Sur une Mer
profonde,
Et j'ay trouvé par tout des écueils
fur mes pas.
Le Ciel m'a préſervé de mille affreux
trepas ,
C'est en luy ſeul auſſi que mon eſpoir
Se fonde.
Depuis qu'ilm'afait voir les vanitez
du Monde ,
Ie
GALANT.
73
1
Ie le voisàtoute heure , &je ne le
Suis pas.
Dans cefuneste état ma déplorable
vie
De troubles violensfut toûjours pour-
Suivie ,
Mais le calmeà lafin vient dem'eſtre
rendu.
A
Seigneur , je le vois bien, ta bontéme
l'envoye,
C'estpour aller au Ciel une agréable
voye.
Quiconque eſpere en Dieu n'eſt
jamais confondu .
Ces divers Eſſays à la findefquels
chaque Autheur écrit fon
nom , ſervent à déterminer les
Juges qui ont à prononcer ſur les
prix. Aprés qu'ils ont décidé de
tout, on leur apporte une collation
May 1685 . D
74 MERCVRE
fort magnifique , & l'on en fert
une autre ſeparément à la Jeuneſſe
qui a recité des Vers . On
ſe rend enſuite dans la grande
Sale , où eſt la Statuë de Dame
Clemence dans une Niche contre
la muraille. Elle eſt de Marbre
blanc , couronnée de Fleurs,
& ceinte auſſi d'une Ceinture
de Fleurs qui va juſqu'en bas.
Les Capitouls au nombre de
huit ſe mettent ſur leurs Siéges
ordinaires , & Meſſieurs du
Parlement prennent leurs Places
de l'autre coſté . Monfieur le Préfident
fait ſa Harangue , aprés
quoy un Huiſſier de Ville appelle
tout haut celuy qui a merité le
prix de l'Eglantine. Il vient le
recevoir de la main du Chef du
Conſiſtoire de la Ville , qui eſt
celuy qui préſide aux Jeux .Touse
l'Aſſemblée fait de grandes
GALANT.
75
acclamations , qui ſont ſuivies
des fanfares des Trompettes. Les
Hautbois & les Violons qui leurs
répondent, font retentir le triomphe
du Vainqueur. Toute cette
Simphonie le mene chez luy accompagné
de tous ſes Amis , &
de quantité de Gardes de l'Hoſtel
de Ville avec leurs Caſaques
& leurs Halebardes. C'eſt un
Huiffier qui porte fa Fleur. On
rend les meſmes honneurs à ceux
qui ont remporté les Prix dela
Violette & du Soucy. Chacun
d'euxtraite ſes Amisle jour de la
Trinité , & ſe promene l'apreſdinée
par la Ville avec une longue
ſuite de Carroffes. Les Capitouls
de Thoulouſe ont deux
Robes , l'une ordinaire , & l'autre
de cerémonie. L'ordinaire eſt
my - partie d'Ecarlate & Noir.
L'Habit de cerémonie eſt un
D 2
76 MERCURE
long Manteau tout d'Ecarlate,
doublé de Satin blanc , avec des
Hermines ſur les deux épaules's
chaque coſté eſt de fix bandes,
trois d'Hermines,& troisde Nates
d'or , & chaque bande large de
trois doigts . Les Maiſtres aux Jeux
Fleureaux ſont ceux qui ont eu
les trois Fleurs . Ils ont droit d'af.
ſiſter tous les ans aux Aſſemblées
qu'on fait pour ces Jeux, de donner
leurs voix pour les Prix, &
d'eſtre de toutes les Feſtes de certe
nature. Ceux qui prétendent
aux Prix font diverſes Pieces ,
parmy leſquelles il a toûjours un
Chant Royal. Voicy quelquesunes
de celles qui ont ſervy à les
faire remporter.
GALANT .
77
ن
:
LA DE'FAITE
DE PORUS
ROY DES INDES.
CHANT ROYAL.
Na beau du Destin mépriser la
puiſſance ,
La valeurbrave en vain ſes ordres
diférens ,
Rien ne peut les changer, courage ny
prudence ;
Mille exemples fameux en font de
Seurs garands.
Souvent les hauts deffeins qu'un He
ros envisage
Sont de l'ambition un Superbe étalage.
On abeauſe fieràdes biens fi legers >
1
D3
78 MERCURE
Lesplus grandsfont tombez dans la
honte des fers ;
Et quoy que la valeurpuiſſe tout entreprendre
,
Hélas! n'a- t-on pas veupar un triſte
revers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre ?
Porus, ce grandHéros ,dont laſeule
préſence
Donnoit de la terreur aux Roys les
plus puissans ;
Ce Prince infortuné , mais remply
d'aſſeurance ,
Attend fans s'effrayer le Vainqueur
des Perfans.
La Paix qu'on luy présente offense
Son courage ,
Ellefait àſa gloire un trop ſenſible
outrage ,
Pour l'honneur seulement il a les
yeux ouverts;
GALANT. 79
SE
Le feul bruit de fon Nomfait trembler
l'Univers ;
Mais quelque heureuxfuccés quefon
coeurpuiſſe attendre ,
Bellone a refervé pour des deštins
amers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
<
Sur lebord de l'Hydaspe ilparoist , il
S'avance ,
Tous lesflotsſont couverts de cadaures
ſanglans.
ار Ilfait par mille morts reſſentirfa
vaillance ,
On nesçauroit donner des coups plus
violens.
fe Millefiers Elephans animez au carnage
le Secondent des Soldats l'impitoyable
rage.
Maislefier Alexandre oppoſansſes
Coursiers
D 4
80 MERCURE
Encourage les fiens parſes Exploits
guerriers ,
Et ce genéreux Chefqu'on nesçauroit
Surprendre ,
Court & vole à l'instant attaquer
des premiers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
Alexandre tout plein d'une noble
espérance ,
Affronte fiérement les périls les plus
grands.
Dans ce cruel Combat on le voit qui
Se lance ,
Il enfonce , il poursuit les Ennemis
errans .
Dans le Campde Porus il fond com
me un Orage ,
Par tout ſon Bras vainqueur &foudroye
& ravage ,
Par tout ce Conquérant moiſſonne
des Lauriers ,
GALANT.
Ce Heros vaut luy ſeul des Batail
lons entiers.
En vain les Ennemis tâchent de s'en
défendre ,
Ilmenace déjapar des regards altiers
#Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
Enfin on ne voit plus la Victoire en
balance ,
On n'entend que les cris des Soldats
expirans.
Porus dans ce Combat preſque ſans
Tout baigné dans fon Sangfur le
défense ,
corps des Mourans.
- Alexandre pour lors le preffe davantage,
Atravers fes Soldats itse fait un
passage,
Il renverſe les Tours dont ils marchent
couverts.
D
82 MERCURE
On voit couler leurfangpar cent en
droits divers ,
La crainte& la foibleſſe à l'envy
les font rendre.
Ils livrent aux hazards des plus
wiſtes dangers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre .
ALLEGORIE.
LOUIS toûjours vainqueur , meſme
audelà des Mers ,
Part & va conquerir le reste de la
Flandre ,
Etfon Roy justement répréſente en
ceVers
Porus qui fuccomba ſous le bras
d'Alexandre.
GALNAT. 83
BALADE
Servant de Réponſe à celle que
Madamedes Houlieres a faite
fur les meſmes Rimes.
A
Tous chagrins les Maris font
Sujets,
Cette Sentence en ma teste est écrite.
Ils ont toûjours mille remordsfecrets,
Femmen'a plus que la mine benite,
Toûjours en trouble avec elle on ha
bite,
Brefon ne voit que Ménages maudits;
Car à tel point l'inconstance eft
venuë ,
Que loyauté dans l'Hymen eft perduë
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoic
jadis
D6
84 MERCURE
Onveut avoir Habits, Meubles, Va
lets,
Le Sexe au Luxe attache le mérite.
De coqueter les deſirs indifcrets
Ont tout gaſté; la Grande; la Petite,
Partout Païs ,Soit jeune , ou decrépite
,
Aime à charmer; Galans font applaudis
,
Pauvre Mary se voit paſſer pour
Gruë ,
Ases dépens faveur est obtenuë.
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoir
jadis.
Ieunes Beautez nous tendent des
filets,
Mais évitons cette engeances mau
dite.
NeSçait- onpas que parmy tels Objets
L'un veut tromper, l'autresefélicite
7
GALANT. 83
D'avoir fçû faire à propos l'Hypo-
: crite?
Nous paſſons tous pour de francs
1 Etourdis ;
Maissi prés d'eux jamais on s'ha
bituë
Pour le Contrat qu'on n'ait aucune
vevë ,
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoir
jadis.
Dans l'Hymenée on voit horribles
Faits ,
En Ville , aux Champs , par tous ors:
les débite.
Plutoſt que vivre avec Esprits co.
quets ,
Si l'on m'en croit , ilfaut sefaire
Hermite.
1
Nepensezpas qu'àce deffein j'invite
Parce que j'ay mes defirs refroidis ,
Ou que je suis de quelque humeur
bourruë ,
86 MERCURE
Non ; c'eſt , mafoy , que jeune, & que
chenue ,
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoit
jadis.
ENVOY.
Cher Licidas , ſonge à tes intéreſts ,
Epargne-toy de tristes camouflets.
Defuivre Iris enfin difcontinuë.
Ignores- tu qu'au Siécle d' Amadis
De maint Croiſſant Famille estoit
pourveuë ?
Apire état la chose estparvenuë.
Femme n'eſt plus ce qu'elle eſtoic
jadis.
१
GALANT. 87
L'EPERVIER
ET
LA PERDRIX.
UN
FABLE .
certain jour Maistre
Epervier
Eut deffein de se marier ,
Et dans la Troupe Volatille
Cherchant unė Femme gentille ,
Dame Perdrix luy plût d'abord ;
Mais raisonnant en Oyseaufage,
le croy , dit-il , qu'avec le Parentage
Je n'auraypas de peine à demeurer
d'accord.
Voyons plutoſt ſi c'eſt mon
avantage.
88 MERCURE
Dame Perdrix eſt jeune , elle eſt
d'un beau plumage ,
Elle n'a point le vol trop haut,
Elle a l'humeur douce & l'air
fage ,
Pour Femme c'eſt ce qu'il me
faut...
Quandfar cette agreable idée
Nostre Epervier eut ainsi raisonné,
Pour accomplir l'hymen tout fut bien
ordonné.
Dame Perdrix fut demandée
Bar un jeune Perdreau qui parfoûmiſſion
Endoſſa la Commiffion.
Enforme ilva voirſa Parente,
Dit que Sire Epervier , de venufon
Amant ,.
Veut estrefon Epoux, pourveu qu'elle
y conſente.
La Perdrixà ce Compliment
Répondit affez froidement .
GALANT. 89
Je ne veux pas eſtre Eperviere
;
Mais par un étrange malheur
Elle vit arriverſon Pere ,
Qui trouva qu'Epervier luyfaisoit
de l'honneur.
222
Le Perdreau s'en retourne,& le Pere
àfa Fille
Fait remarquer que de tout temps
La Cohorte Eperviere amoindritSa
Famille
Pardes combats & des meurtres
fréquens;
Si bien, dit- il, qu'il faut par voſtre
mariage
Eviter un pareil carnage ,
Afin qu'à l'avenir nous vivions
en repos.
N'ayant plus d'Ennemis , nous
n'aurons rien à craindre .
Quand la pauvre Perdrix entendis
cepropos
१०
MERCURE
4
Ellese trouva fort àplaindre.
Elle poussa quelques sanglots ,
Ensuite répandit des larmes;
Mais cefurent defoibles armes
Pour vaincre un Pere intereſſė.
Je vous trouve , dit - il, grandementdégouſtée.
On ne demande point ſi vous
êtes dotée,
Et je veux qu'aujourd'huy le
Contrat foit paſſé.
Vous ne voyez pas l'avantage
Qui doit nous revenir de vôtre
mariage.
Sçachez que pour vous c'eſt
un bien ;
Epouſant l'Epervier vous ne
manquez de rien .
Vous entrez dans une Famille
Qui toûjours l'a porté fort
beau
Parmy les Volatils ; confiderez,
ma Fille,
GALANT.
وا
Qu'il vous faudroit ramper ,
épouſant un Perdreau,
Et tenir fort maigre Cuiſine,
- Soit dit , ajoûta - t- il , & qu'on s'y
détermine.
-L'Epervierefuture a beauſe deſoler;
Elle a beau s'en vouloir défendre,
Loin de la conſoler
Le Perc trop cruelne daigne pas l'entendre
,
Mais la quite fort bruſquement,
Difant , Quand l'Oyſeau de
- rapine
Viendra vous voir , faites- luy
bonne mine.
Car autrement....
Tandis que tenoit ce langage
Nostre Beaupere prétendu ,
Vientle Gendre futur en pompeux
équipage;
Bref, l'hymenfut bien- toft conclu,
Apres quoy l'Epervier emmena l'EPerviere.
92
MERCURE
Entr'eux la Paix ne dura guere.
Noftre Epoux en ufoit tres-mal ,
Il estoit colere & brutal ,
Atout moment faisoit querelle
Ala malheureuse Femelle ,
Et l'obligeapar maint debat
Avivre dans le celibat ,
De forte que la pauvre Femme
Avoit mille chagrins dans l'ame.
Afon Pere à lafin elle les fit fça
voir.
Danspeude temps ilvient la voir,
Et parce qu'il estoit Beaupere .
Il voulut paroiſtre en colère
Contre Maistre Epervier ,
Qui luy répondit d'un ton fier,
Aprens, foible Animal,que quand
j'ay pris ta Fille ,
Fay trop honoré ta Famille.
Le Pereàce discours connut bien le
malheur
OùSans aucun retourfa Fille estoit
livrée.
GALANT .
93
Il s'enfuit de honte & de peur,
Noftre Perdrix fut devorée ,
Et l'Epervier fut comme auparavant
A l'égard des Perdrix un Oyſeau raviſſant.
Pere, qui veux choisir un Gendre.
N'écoutepoint lavanité,
Choisis-le de ta qualité ;
Maissi ta Fille n'est pas tendre ,
Garde- toy biende la donner.
Cette Fable te doit apprendre
QueSon coeur plus que tout ilfaut
examiner.
Aujourd'huy l'intéreſt a de grandes
amorces ,
C'està quoyſeulement les Parens ont
égard ,
Toute tendreſſe eſt mise à part ;
Maisſçache que de la naiſſent tous
les divorces.
94 MERCURE
Je ne doute point , Madame,
que toutes ces Piéces ne vous
donnent une eſtime particuliere
pour les Muſes Toulouſaines.
Ilya beaucoupde feu , & un tour
fort naturel , dans ce qui part
d'elles;& j'eſpere que de temps en
temps je pourray vous procurer
le plaiſir de voir leurs produ-
Etions .
En voicy une d'un de nos IIluſtres
en Muſique. Quand elle
n'en ſeroit pas , vous l'aimeriez
par la beauté des paroles.
AIR NOUVEAU.
I l'Hyver vous tenezvos paſſions
STIHyver
Vous les publiez au Printemps.
Petits Oyseaux , quand vous estes
contens ,
Vos ardeurs nefontplus difcretes.
GALANT. 95
ال
er
Pour moy,dans l'Empire amoureux
Je me plains du Destin àmes defirs
contraire ;
Mais si j'estois heureux ,
Jesçaurois bien me taire.
Je vous ay promis de vous faire
part de ce qu'Hadgi Mehemet
Envoyé du Dey d'Alger , a
raconté icy de la Méque , où il a
paſſé quelques années ; il faut
vous tenir parole. La Meque eſt
une Ville fort ancienne de l'Arabie
Deferte , pour laquelle les
Mahometansontunetelle venération
, qu'ils croyent que tous
ceux qui ne ſont pas de leur
Secte , ſont indignes d'y entrer.
Ainſi ils ne leur permettent pas
d'en approcher , meſme de quelques
journées , & fi un Chrétien
étoit ſurpris fur cette Terre qu'ils
eſtiment Sainte , ce ſeroit un fa
96
MERCURE
crilege , que le feu ſeul pourroit
expier. La dévotion porte quantité
de Muſulmans à entreprendre
ce Pelerinage. Il s'en rencontre
beaucoup qui le font pour
trafiquer , car les Marchands
viennent de tous les coſtez du
monde debar quer au Port de
Ziden ſur la Mer Rouge , à douze
lieuës de la méque ; mais ce qui
attire encore grand nombre de
Pelerins , c'eſt que ce Voyage
abſout de tout ,& que quand on
l'a pû faire , quelque grand crime
que l'on ait commis on n'en
ſçauroit plus eſtre recherché. Il
part tous les ans cinq Caravannes
qui vont à la Méque; ſçavoir
celle du Caire , qui eſt compoſée
des Egyptiens, & de tous
ceux qui viennent de Conſtantinople
, & des autres lieux voifins;
cellede Damas qui emmene
tous
GALANT.
97
tous ceux qui ſont de Syrie ;
Celle des Magrebins ou Ponentaux
, comprenant tous les
Pelerins de Barbarie , Fez &
Maroc qui s'aſſemblent au
Caire; celle de Perſe , & celle
des Indes ou du Mogol. Letemps
ou doit partir la Caravanne du
Caire eſtant arrivé , on fait la
deſcente de la Veſte de Mahomet.
C'eſt ainſi qu'on appelle les
préſens que le Grand Seigneur
envoye tous les ans à laMeque.
Ces Preſens que l'on travaille au
Chaſteau du Caire , ſont portez
par la Ville en grandepompe àla
Maiſon de l'Emir Adge , ou Chef
de la Caravanne des Pelerins de
la Méque. Cét Emir qui fait le
Voyagetous les ans, mene d'ordinaire
quinze cens Chameaux
à luy pour porter ſes hardes,
& auſſi pour en vendre ou loüer
May 1685 . E
98 MERCURE
àceux qui en manquent , car
il en meurt beaucoup par les
chemins. Il y en a cinq cens qui
ne ſervent qu'à porter de l'Eau
pour ſa Famille , & on les charge
d'Eau nouvelle toutes les fois
qu'on en trouve. Aprés que les
Preſens ont eſté deux jours chez
luy , il fort de la Ville encore avec
pompe,pour aller camper dehors .
Un Chameau richement enharnaché
, porte un grand Pavillon
ouTabernacle de Satin Cramoify
tout brodé d'or , & principalement
en certains endroits où il
y a de groſſes Lettres Arabes ,
auſſi en broderie d'or. Sous ce
Pavillon quieſt fait en maniere
de Clocher , & quia une pomme
dorée à la pointe,& quatre autres
àl'entour , ſont les Preſens de ſa
Hauteſſe , parmy leſquels il y a
ordinairement quatre pieces de
Velours Cramoiſy fort longues,
GALANT .
toutes brodées de groſſes Lettres
Arabes d'or , larges & épaiſſes
comme le doigt.Chacun ſe preſſe
pour baiſer , ou du moins pour
toucher ce Pavillon , auquel les
Mahometans portent le meſme
refpect que nous portons aux
Saintes Reliques. On paſſe plufieurs
jours ſous des Tentes pro
che de la Ville , aprés quoy on
va camper à douze milles , proched'un
Etang appellé la Birque.
C'eſt le Rendez- vous de toute
la Caravanne qui eſt ſouvent
compoſéede cent mille Pelerins.
On ne marche que de nuit, pour
éviter la chaleur qui eſt preſque
inſupportable , & lors que la
Lune n'éclaire pas on porte plu..
fieurs Falots devant chaque Caravanne.
Les Chameaux font
attachez queuë à queuë. Ainſi
on peut leslaiſſer aller fans qu'il
E 2
100 MERCVRE
foit beſoin de les conduire. Il y a
trente- ſept journées du Caire à
la Méque , & tout ce chemin ſe
fait par des Deſerts. Comme on
ny trouve aucuns rafraiſchifſemens
, on ne mange que ce
que l'on a porté. Il y a peu d'Eau ;
encore eſt - elle mauvaiſe ; mais
ce qui eſt plus fâcheux que tout
cela , ce ſont des Vents chauds
qui ôtent la reſpiration & qui
font mourir en fort peu de
temps. Ceux qui peuvent réſiſter
aux fatigues de ce Voyage,
reviennent ſi maigres, qu'à peine
on les reconnoiſt. Cependant il
ne ſe paſſe point d'année qu'il
n'y ait des Femmes & des Enfans
qui le faſſent. Quand ils en
font revenus , on les nomme
Adgy, c'eſt à dire Pelerins,& it
font fort reſpectez toute leur vic.
Tant que l'on marche , on chante
des Verſets de l'Alcoran , &
GALANT. ΙΟΙ
l'on s'y applique avec tant de
zele , que l'on voit quantité de
Perſonnes tomber tout à coup
de leurs Chameaux par l'exceffive
fatigue , & mourir en les
chantant. Deux jours avant que
d'arriver à la Méque , chacun
ſe dépoüille preſque nud par plus
de reſpect , & prend des Sandales
pour ne pas fouler une
Terre qu'ils croyent ſi ſainte.
Ils demeurent ainſi huit jours ,
pendant leſquels ils font obligez
de vivre dans la plus étroite régularité
. Ceux qui ſont malades
font quelques aumônes au lieu
de ſe dépoüiller.
4 La Méque eſt une Ville de la
grandeur de Marſeille , environnée
de grandes & hautes Montagnes
, & toute bâtie de Pierre
& de Mortier . Au milieu eſt le
Kiaabe , ou Beytullah , c'eſt àdire
E 3
102 MERCURE
Maiſon de Dieu , que les Turcs
diſent avoir eſté baty par les
Anges, vifité par Adam , & tranfporté
au ſixiéme Ciel durant le
Déluge , afin qu'il fuſt préſervé
des Eaux , depuis rebaſty par
Abraham , ſur le modelle de
l'autre qui luy fut envoyé du
Cicl. Ils ont une tres-grande
veneration pour ce Temple ,
ainſi que pour une Pierre noire,
nommée Alkible , ou Aliette, qui
eſt à main droite en entrant, proche
la porte. Ils prétendent qu'elle
n'eſt devenuë noire que par
les pechez des Hommes ; qu'elle
eſtoit Blanche lors que l'Ange
Gabriel l'apporta au Patriarche
Abraham ; qu'elle luy ſervoit
d'échafaut quand il batiſſoit cette
Maiſon , & qu'elle ſe hauſſoit
& ſe baiſſoit à ſa volonté , afin
qu'il ne fiſt aucuns trous à la
GALANT.
103
&
Muraille. Cette Maiſon qui eſt
haute de cinq braſſes , ſelon ce
qu'en a dit Adgi Mehemet , a
quinze pas ou environ de longueur
, & onze ou douze de
largeur. Le ſeüil de la Porte
eſt fort élevé de terre ,
à peine un Homme y peut- il
atteindre avec la main. La Porte
eſt d'argent maſſif. Elle s'ouvre
en deux , & eſt large d'une
braſſe , & haute à peu prés d'une
braſſe & demie. L'on y monte
avec une Echelle que ſoutiennent
quatre Rouës. Il y en a
deux attachées au bas de cette
Echelle , & les deux autres le
ſont à deux pieces de bois , où
elle eſt attachée par le milieu.
Quand on veut entrer dans le
Kiaabe , on approche l'Echelle
de la Muraille par le moyen de
ces Rouës. Trois Colomnes de
E 4
104
MERCURE
figure Octogone , & environ de
trois braffes & demie , ſoutiennent
cette Maiſon . Elles font
de Bois d'Aloës , de la groſſeur
d'un Homme, & chacune d'une
piece. Le dedans eſt tapiſſé d'Etoffes
de Soye rouge & blanche,
& le dehors d'une Etoffe de
Soye noire , qui eſt un eſpece de
Damas. Il y a tout autour une
Muraille qui en empefche l'abord
, avec un eſpace entre la
Muraille & la Maiſon. Deux
ceintures d'or ceignent le Kiaabe
L'une eſt vers le bas , & l'autre
vers le haut , & à l'un des coſtez
de la Terraſſe qui le couvre , on
voit une Goutiere d'or mafif
qui avance dehors de la longueur
d'une braſſe , pour jetter
loin les Eaux des pluyes qui tombent
de la Terraſſe dans cette
Goutiere.
GALANT.
105
Les Pelerins eſtant arrivez à
la Méque , y paſſent trois jours,
& celuy qui peut baiſer le premier
la Pierre noire dont je
viens de vous parler , eſt tenu
pour Saint , mais il faut qu'il le
faſſe au meſme temps qu'on ſe
dit l'un à l'autre le Selam , aprés
qu'on a finy la Priere appellée
Klouschlouk, le jour du Vendredy
quiſe rencontre pendant les trois
jours. Chacun auſſi toſt ſe jette
à ſes pieds pour les luy baifer ,
&bien ſouvent il meurt ſur le
champ à cauſe de la grande foule
qui l'étouffe . On est obligé pendant
ce temps- là de faire tept fois
un chemin aſſez long qui va
autour du Kiaabe. Un Iman qui
va devant enſeigne comme il
faut le faire , & tout le monde
a les yeux fur luy , pour l'imiter
dans toutes ses actions. Il va
Es
106 MERCVRE
tout
d'abord doucement marmotant
quelques Prieres , puis il court
&faute àde certains intervales ,
en remuant les épaules d'une
façon ridicule , aprés quoy il
recommence à marcher
doucement , & continuë enſuite
à ſauter. Tous les ans on oſte les
vieilles Etoffes qui entourent le
Kiaabe , pour y en mettre de
neuves , & elles ſont pour le
Grand Seigneur lors que le petit
Bairam ou Paſques d'immolation
arrive le Vendredy. Il en donne
des morceaux aux Moſquées
neuves , & pes morceaux leur
fervent de Dédicace. Lors que
le petit Bairam arrive à un autre
jour que le Vendredy, ces vielles
Etoffes appartiennent au Sultan
Scherif qui commande là. Il en
oſte l'or , & les coupe par petits
mourceaux qu'il vend pour Re
GALANT. 107
liques au prix de pluſieurs Sequins.
X
Apres trois jours de ſejour
fait à la Méque , les Pelerins
vont coucher à un lieu nommé
Minnet , où ils arrivent la veille
du petit Bairam , & le jour de ce
Bairam , ils immolent des Moutons
chacun ſelon ſon pouvoir,
& les diſtribuent la pluſpart aux
Pauvres. Ce jour-là meſme ils
reprennent leurs habits , & fe
remettent dans le meſme état où
ils eſtoient huitjours auparavant.
Cela eſtant fait, ils vont au Mont
Arafat , éloigné d'une journée,
& ils s'y arreſtent auſſi trois
jours ; Le premier , aprés avoir
prié quelque temps au pied de
cette Montagne , ils y jettent ſept
Pierres. Le fecond ils en jettent
quatorze , & le troiſième ils en
jettent vingt & une. Ils diſent
E6
108 MERCURE
qu'ils jettent toutes ces Pierres à
la teſte du Diable , qui vint tenter
Ahraham en cet endroit, lors
qu'il eſtoit preſt de ſacrifier ſon
Fils Ismaël , car ils prétendent
que ce fut fur ce Mont Arafat
qu'il mena ſon Fils pour le ſacrifier
, & que ce Fils eſtoit Ismaël,
&non pas Ifaac . Ils veulentencore
qu'Adam & Eve ayant eſté
ſeparez par punition de leur
peché , ſe chercherent deux
cens vingt ans fur cette Montagne
, l'un y montant pendant que
l'autre en deſcendoit d'un autre
coſté , & qu'enfin aprés un fi
grand nombred'années ils ſe rencontrerent
ſur le ſommet. Les
Pelerins eftant tout affemblez
dans la Plaine qui eſt auprés de
cette montagne , y font une affez
longue Priere environ une demie
heure avant le Soleil couchant.
GALANT. 109
Ils levent les mains au Ciel , &
implorent la miſfericorde Divine
croyant obtenir la remiffion de
leurs pechez, comme ils font perſuadez
que Dieu pardonna à nos
premiers Parens à la meſme heure
, & au meſme lieu. Cette Priere
achevée , le Sultan Scherif
qui vient toûjours avec eux, leur
donne la Benediction , & chacun
répond Amen . Ce Scherif , qui
gouverne la Méque pour le Spirituel
comme pour le Temporel ,
prend pour Titre , Alaman Alhafsemi
, c'eſt à dire , deſcendu de
Haſcem Biſayeul de Mahomer .
Il eſtoit autrefois Sujet du Sultan
d'Egypte , & il l'eſt aujourd'huy
du Grand Seigneur , mais
de telle ſorte qu'il retient toujours
une grande autorité
leTurc ſe dit humble Sujet de la
Méque , ſans s'en vouloir appel
د
car
110 MERCURE
ler Seigneur. Aprés ces Ceremo
nies ,on part en haſte , & on retourne
coucher à Minnet. Ce
Village eſt au milieu d'une autre
Plaine , où il y a une Roche dans
laquelle on voit une Caverne,où
les Turcs tiennent que leur
Prophete faifoit ſouvent Oraifon,&
meſme ils montrent dans
la partie ſupérieure de ceste Caverne
, un enfoncement qui repréſente
la forme du haut de la
teſte d'un Homme , qu'ils affeurent
y avoir eſté fait , lors que
Mahomet s'eſtant proſterné
en ce lieu , toucha de ſa teſte en
fe relevant contre le haut de la
Caverne qui estoit un peu baſſe.
Ils prétendent que la Pierre s'amolit
, comme si c'euſt eſté de
la Cire , & que la figure de la
teſte y eſt demeurée depuis ce
temps- là. Pour conferver la me
د
GALANT . II
moire de ce prétendu miracle,
-ils ont baſty une Moſquée en ce
meſme lieu. Ily en a une partie
édifiée ſur la Roche , & elle contient
la Caverne dans ſon enclos ,
ce qui fait que ce lieu là leur eſt
en tres grande veneration .
:
La pluſpart de ceux qui vont
àlaMéque, font en meſme temps
le Voyage de Médine , mais ils
le font volontairement , & fans
y eſtre obligez . C'eſt auſſi une
Ville de l'Arabie Deſerte , que
l'on appelloit autrefois Iefrab.
Elle eſt à trois journées de la Mer
Rouge, & beaucoup moins grande
que la méque . Au milieu de
cette Ville eſt une Moſquée , au
coindelaquelle on voit le Sepulchre
de Mahomet . Il eſt de
Marbre blanc , avec les Tombeaux
Ebubeker , Aly , Omar, &
Orman Califs , ſucceſſeurs de ce
112 MERCURE
faux Prophete , chacun ayant
auprés de ſoy les Livres de ſa vie
& de ſa Secte , qui font fort divers.
Ilya là un tres- grand nombre
de Lampes , qui brulent toûjours.
Ce Sepulchre eſt dans une
petite Tour , ou Baſtiment rond,
couvert d'un Dome que les
Turcs appellent Turbé. Ce Baſtiment
eſt ouvert depuis le
milieu juſques à ce Dome , &
tout autour il y a une petite
Galerie , dont la Muraille de
dedans eſt percée de pluſieurs
Feneſtres qui ont des Grilles
d'argent. Celle de dedans qui
eſt la Muraille de la Tour , eſt
parée d'une infinité de pierres
précieuſes , à l'endroit où répond
la teſte du Sepulchre. On
-y voit entr'autres un gros Diamant,
large de deux doigts , &
long à proportion & au deſſus
GALANT.
113
د
eſt le Diamant que Sultan Ofman
Fils d'Achmet y envoya,
& qui eſt pareil à celuy que portent
les Empereurs Ottomans.
Ces deux Diamans n'en faiſoient
'autrefois qu'un, que ce Sultan fit
ſcier par le milieu . Il y a plus bas
une Demy- lune d'or,où ſont attachez
d'autres Diamans d'un fort
grand prix. La Porte par où l'on
entre dans la Galerie qui eſt autour
du Turbé eſt d'argent maſſif,
auſſi bier que celle par où l'on
entre de la Galerie dans le Turbé.
On ne l'ouvreque quand il n'y a
point de confufion d'Etrangers,
c'eſt àdire quelque temps aprés
ledépart des Pelerins, qui ne voyent
que la Galerie & les richeſſes
qui font dedans , par les Feneſtres
&Grilles d'argent. Vous aurez
ſans doute entendu dire que le
Tõbeau de Mahomet eſt dans une
114 MERCURE
Chambre , dont les Murailles
font entierement couvertes d'aiman
, & que ce Cercueil quieſt
de Fer , reſte ſuſpendu en l'air
par la vertu de cette Pierre qui
l'attire de tous coſtez . Cela n'eſt
pas vray. Ce Tombeau eſt à trois
degrez de Terre , & ces degrez
font auffi de Marbre blanc .
Quoy que les Moutons ſoient
doux, ils ſe plaignent quelquefois
. Les Vers qui ſuivent nous
le font connoître. Ils font de
MonfieurVignierde Richelieu .
GALANT.
115
PLAINTE
POUR UN MOUTON
à ſa Bergere.
il n'est rien moins que
Bergere il
De s'enfermer dans le Hameau ,
Quand vostre Mouton tout en nage
Eft couru des Chiens du Village ,
Et vient pour ſe ſauver chez vous
De ces Chiens pires que des Loups ,
En vain il bêle, en vain il gratte
En vain il s'écorche la patte ,
Vous aviez enjoint à Nannon
De n'ouvrirpoint à ce Mouton .
Depuis un traitement fi rude
Plein d'ennuy , plein d'inquiétude ,
On croit à le voir qu'il est fou.
Sans manger le quart de ſon ſou ,
Il ne fait que tourner fans ceſſe ,
Tant fon petit coeur est en preffe ,
116 MERCURE
Et pour vous le dire entre nous ,
Je ne sçay s'il n'est point jaloux ,
Car vous sçavez bien qu'une Beste,
Comme l'Homme a martel en teste .
Il craint , & non pas Sans raiſon ,
Qu'estantsur l'arriere Saifon ,
Cela veut dire deson âge ,
Sa Bergere ne ſoit volage.
Mais qu'elle ne s'y trompe pas ,
Un vieux Mouton ,fors en un cas ,
Doit l'emporter prés d'une Belle ,
Sur jeune Mouton fans cervelle ;
Et je suis bien feur que Buscon ,
S'il voyoit un autre Mouton ,
Fapperoit d'une telle forte ,
Qu'il luy feroit paſſer la porte
Beaucoup plus vite que le pas ,
Quand vous ne le voudriez pas .
Ce Chien vous_aime, il est fidelle ,
Mais de voir une Amour nouvelle ,
Fust- il du Mouton de Colchos
La Toiſon d'or deſſus le dos ,
Ily feroit entrersa grife ,
GALANT. 117
Et cela n'est point apocrife.
Alors quel fracas, quel conflit ,
S'il approchoit de vostre Lit
Dans le temps que Dame Pareſſe
Ou quelque petite foibleſſe ,
Vous retiennent à ruminer ,
Sans pouvoir vous déterminer ,
F'entens à quiter vostre Couche ,
Où comme ailleurs toûjoursfarouche,
Vous feriez enrager l' Amour ,
S'il vousySurprenoit un jour !
C'est là qu'imitantSa Maiſtreſſe ,
Aussi Tygre qu'elle est Tygreſſe ,
N'eſtant point de ſes Dépendans ,
Il le mordroit à belles dents.
Ie croy deplus, que vostre Chatte
Feroit ſon devoir de ſa patte,
En miolant d'un triſte ton ,
A l'aspect de ce fin Mouton ,
Pour le vostre perdez l'envie
De le changer de voſtre vie ;
Puis que vous sçavez ce qu'ilvaut,
Traitez- le toûjours comme ilfaut ;
118 MERCURE
Autrement la mutinerie
Se mettant dans la Bergerie ,
Bergere, les Chiens & les Chats
Vous laiſſeroient piller & manger par
lesRats.
Voicy un troifiéme Entretien
de Monfieur B ... Vous y trouverez
tant de choſes curieuſes ,
que je ſuis ſeur qu'il ne vous
plaira pas moins que les deux
premiers que vous avez veus .
GALANT. 119
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE .
DIALOGUE TROISIE'ΜΕ .
BELOROND , LAMBRET
BELOROND .
Depuis noſtre dernier entre j'ay pris un plaifir fingulier
à lire quelques Relations ,
de la verité deſquelles je ne
doute point' , parce que ceux
qui ont bien voulu les donner
au Public , & qui nous affeurent
avoir eſté témoins de ce qu'ils
y rapportent font trop obligez à
ne la point trahir , tant par leur
eſprit que par leur état , puis
qu'ils font une profeſſion parti
120 MERCURE
culiere de la ſoûtenir juſques aux
extrémitez du monde .
LAMBRET .
C'eſt un auſſi grand défaut
d'ajoûter foy avec trop de facilité
àtoutes fortes de Relations , que
de ne rien croire de ce qu'elles
contiennent .
BELOROND .
Je l'avouë ; mais avoüez auſſi
qu'il faut concevoir comme un
Axiome certain , que ceux qui
tiennent pour Fables tout ce qui
ſe dit des coûtumes differentes
des nôtres , des effets extraordinaires
, & des merveilles de la
Nature , ſe rendent enfin euxmeſmes
la Fable des Gens d'efprit,
qui cõnoiſſent mieux qu'eux
les changemens & les varietez
dont l'eſprit humain eſt capable ,
& le pouvoir de cette Nature
dont il nous eſt impoſſible de
penetrer
GALANT.
131
penetrer ny de meſurer toute l'étenduë.
Quand on lit, par exemple
, dans de certains Autheurs ,
qu'il y a eu des Hommes qui ont
vécu des mois & meſme des années
ſans manger , un ignorant
qui veut paſſer pour eſprit fort ,
traitera de Fables ces fortes d'Hiſtoires
, pendant qu'un Pomponace
, ce grand Sectateur d'Ariſtote
, & d'autres Philoſophes ne
s'en étonneront pas , à cauſe de
cette réflexion , que tout ce qui
ſe voit au reſte des Animaux la
Nature ſe plaiſt à le réaliſer en
quelque Homme. C'eſt pourquoy
ils ne ſont pas ſurpris quand
ils apprennent qu'il y a eu des
Hommes qui ont vécu longtemps
ſans manger , puis que l'étude
qu'ils ont fait de la Nature,
leur a appris que non ſeulement
les Serpens , les Mouches , les
May 1685. F
2
132
MERCURE
Marmottes & les Hirondelles ,
mais encore les Ours meſmes , &
les Crocodiles , tous grands qu'ils
font , paſſent une partie de l'année
ſans manger.
LAMBRET.
Vous voulez bien qu'à ce propos
j'interrompe le recit de ce
que vous avez leu dans les Relations
dont vous venez de parler
, en vous diſant ce que j'ay
appris ils n'y a pas long- temps ,
de quelques Perſonnes qui ont
vécu pluſieurs jours , & meſme
pluſieurs années ſans manger.
BELOROND .
Parlez , me voila preſt à vous
écouter.
LAMBRET .
Alexandre Beneicus Medecin,
écrit qu'un Vénitien demeura
quarante jours ſans boire ny
manger. On apprenddans noſtre
GALAN T.
135
Mercure François , que la Fille
d'un Maréchal de Confolent en
Angoumois appellée Jeanne Belon
, a vécu plus de dix-huit mois
de ſuite , ſans prendre aucune
nourriture. Tout ce qu'elle faiſoit,
c'eſtoit d'ouvrir au matin les
Fenêtres de ſa Chambre , & de
ſe tenir à l'air. Hermolaüs Barbarus
dit que du temps de Leon
X. un Preſtre a vécu quarante
ans à Rome de la reſpiration de
l'air ; ce que ce Pape verifia en
préſence de pluſieurs Princes.
Albert le Grand affeure avoir
veu dans la Ville de Cologne un
Fol qui paſſa ſept ſemaines ſans
rien manger , beuvant ſeulement
quelquefois de l'eau. Du temps
de Gregoire XI. un jeune Ecolier
qui étudioit à Lubech , ſe
retira en un lieu ſecret pour dormir
, & là il dormit pendantſept
F2
134 MERCURE
ans , tout le monde croyant qu'il
s'étoit retiré hors de la Ville.
Krentz . Vandal.1.8 . c. 36. Pontanus
nous affeure auſſi avoir veu
un Homme qui ne bût jamais en
ſa vie ny Eau ny Vin. Je puis mettre
dans le meſme rang ce que
nous apprend lamblique c.3 .
De Vita Pyth. quand il dit que
Pythagore demeura tros jours &
deux nuits dans une meſme poſture
ſans boire , ſans manger&
ſans dormir,ce que je crois facilementquand
je fais reflexion aux
fréquetes abſtractions & aux élevations
d'eſprit de ce Philoſophe.
BELORON D.
Tous ces Gens-là n'avoient
pas apparemment mangé d'un
certainAnimal qui ſe trouve en
Suede appelé Filfros ou Roſomach,
c'eſt à dire le Goulu , au rapportde
Cardan , & du Medecin LomGALANT.
135
bard Megabenus. Ils diſent que
e cet animal a toûjours faim ſans ſe
jamais raſſafier , avec cette proprieté
, que ſi l'on ſe couvre de ſa
peau , l'on a auſſi toûjours envie
de boire & de manger, ſans qu'on
puiſſe eſtre raſſafie .
L'AMBERT.
,
&
Il faut plûtoft croire qu'ils ſe
ſeroient ſervis, s'ils l'avoient ſceu,
- du fruit nommé Goca ou Coco,
ſemblable à un Melon , qui ſe
- trouve au Perou en l'Iſle Zebut,
parce qu'il a toutes fortes de
. gouſts ſans en avoir aucun
- que ceux qui le portent dans leur
bouche ne ſont ſujets à avoir ny
faim ny foifice qui me fait reſſouvenir
d'un autre Fruit nommé
Peci , qui fe cueille à la Chine,
&dont parle le Pere Martini. Il
dit avoir fait pluſieurs fois l'experience
qu'en le mettant dans
la bouche avec une Monnoye de
1
コ
F3 t
#36 MERCURE
cuivre , les dents la rompent avec
la meſme facilité que ce Fruit,
réduiſant le tout en une ſubſtance
bonne à manger. Les Malabares,
Peuples des indes Orientales
, paſſent bien tout le jour
fans manger , en prenant deux
grains d'une Paſte qu'ils appellent
Anfian , & qu'ils font venir
de Cambaye ; mais ils font obligez
de continuer cette nourriture
, car fi une fois ils l'avoient
quitée , ils ne pourroient pas vivre
quatre jours , quand meſme
ils uſeroient d'autres viandes.
Maiscela ſuffit ſur cette matiere.
Venons , je vous prie , à ce que
vous avez remarqué dans les
Relations que vous avez leuës .
BELOROND .
Ces Relations ſont celle d'un
Pere Jéſuîte touchant ce qui
s'eſt paſſé en Canada aux années
GALANT.
137
1657. & 1658. & celle de Mandeſſo,
Voicy ce que j'ay trouvé
deplus curieux dans la premiere
Chez les Peuples qui habitent
ce Païs , on ſe cicatriſe & on ſe
barboüille le viſage , pour le
rendre plus agreable. Les cheveux
noirs , roides , & luiſans de
graiſſe , ſont eſtimez les plus
beaux. Au lieu de poudre de
Chipre on ſe ſert pour les poudrer,
de duvet ou de petites plumes
d'Oyſeaux. Le Muſc put à
leur nez. Le petit Oyſeau qui
ſe trouve dans les oeufs que nous
appellons couvis, leur eſt de tresbon
gouft . Ils hument l'écume
du Pot,& boivent la graiſſe avec
volupté. Le potage s'y ſert le
dernier. Le pain ſe mange ſeparément
ſans le meſler avec les
autres viandes , & ou n'y boit
qu'apres le repas. La chemiſe
1 F4
138 MERCURE
ſe met pardeſſus l'habit. C'eſt
une galanterie chez eux , que
d'avoir les ongles tres - grands.
Lors qu'ils dancent , ils ſe tiennent
fort courbez afin d'avoir
bonne grace. Ils enterrent leurs
Morts avec pluſieurs hardes ,
s'imaginant qu'ils s'en ferviront
en l'autre Monde ; & en les enterrant
ils leur font garder dans
la foſſe où ils les mettent la meſme
poſture & affiere qu'ils tenoient
dans le ventre de leur
Mere. Ces coûtumes ſont à préſent
la plupart détruites , comme
le raportent ceux qui reviennent
de ces Païs-là , parce qu'elles
font trop oppoſées à celles des
François qui y habitent , & qui
n'ont pas eu moins de ſoin de
policer ces Peuples , que de les
inſtruire dans la veritable Religion.
l'ay remarqué dans la ſeGALANT.
139
conde Relation, que la main gauche
eſt reputée la plus honorable
chez les Japonnois ; que les
Filles Banianes des Indes Orientales
ſe marient dés l'âge de ſept
ou huit ans, parce que celles qui
en ont douze , ſont reputées
furannées ; qu'elles font gloire
d'avoir les dents noires , & que
tout le Clergé de l'iſle Formoſe
eſt féminin , n'y ayant que ce
Sexe qui ſe meſle de la Religion .
Ne m'obligez pas , je vous prie,
à vous faire un plus long recit
de toutes ces bizarreries , parce
que je ne puis reſiſter plus longtemps
à la curioſité d'aprendre
quelque choſe de la vie & des
opinions de Pytagore , queje me
ſuis toujours repréſenté comme:
un Homme extraordinaire .. Ce
que vous m'avez déja dit de ce
Philoſophe , me donne ſujet de:
FS
140
MERCVRE
croire qu'il vous ſera aiſe de
m'inſtruire de ce que j'ay envic
de ſçavoir.
LAMBRET.
Jele feray volontiers , autant
que je pourray rappeller dans ma
mémoire ce que j'en ay leu chez
Diogenes Laërce , Iamblique ,
Diodore de Sicile , Ciceron , T.
Live , Joſephe , Plutarque , Clement
Alexandrin , S. Ambroiſe,
Eusébe , Philoſtrate , S. Thomas ,
&Voffius.
Pytagore eſtoit de Samos , &
vivoit du tempsde Tullius Hoſtilius
, felon T. Live , & de rarquin
le Superbe , ſelon Ciceron
& Aulogelle , S. Ambroiſe prérend
qu'il eſtoit Juifd'extraction ,
& Clement Alexandrin dit qu'il
s'eftoit laiſſe circoncire par le
Preſtres d'Egypte , pour eſtre
* inſtruit en leur Philoſophie, qu'ils
GALANT.
141
tenoient des Juifs , & c'eſt à propos
de cette Circoncifion , qu'il
rapporte l'opinion de ceux qui
l'ont meſme pris pour le Prophete
Ezechiel. Joſephe luy donne
le premier rang entre tous les
Philoſophes , & veut qu'il ait tiré
les plus beaux traits de ſa Philofophie
, de la Synagogue des
Hébreux. Il fit pluſieurs Voyages
, pour s'inſtruire de tout ce
qu'il y avoit de plus curieux de
fon temps dans toutes les Sciences
, & il reüffit fi heureuſement
dans cette avidité de ſçavoir, qu'il
ſe rendit extrémement habile
dans la morale , la Politique , la
Phyſique , la Medecine , les Méchaniques
, l'Aftrologie , laGeographie,
la Muſique , l'Arithmétique
, la Geométrie , & en tout
ce qu'il y a de plus rare dans les
Mathematiques. Voicy bes preu-
F6
142
MERCURE
ves que nous donne ſon Hiſtoire
de ſon habileté dans toutes ces
Sciences.
Pour la Morale, il ne faut que
faire reflexion ſur les beaux préceptes
& fur les Symboles énigmatiques
qu'il en a donnez , &
entre autres ſur ceux- cy .
Ou taiſezvous , ou dites quelque
choſe qui foit meilleur que lefilence,
pour faire connoiſtre qu'on doit
prendre garde à ne parler que
bien à propos.
Ne foyez pas moins fidelle à garder
le depoft d'un Secret , que celuy
d'un Trésor. Cet avis n'eſt pas de
moindre importance que le premier
pour la vie civile .
Touchelza Terre , quand il tonne,
pour faire entendie le beſoin
que nous avons de nous humilier
devant le Ciel , autant de fois
qu'il nous marque fa colere par
GALAN Τ . 143
les adverfitez dont ils nous
afflige.
Ne combatez jamais pour obtenir
la victoire, parce qu'on ne ſcauroit
éviter avec trop de ſoin l'enviequi
la ſuit.
Ne cheminez pas dans les grands
Chemins. C'est à dire , ne ſuivez
pas les ſottes opinions du Vulgaire.
Ne vous affeyezjamais à table,
que le Sel n'y ait esté mis auparavant.
C'eſt à dire, faites provifion
de juftice & de ſageſfe avant
que de vous mettte à manger ,
parce que c'eſt dans ce temps
qu'on en a le plus de beſoin.
Toutes chofes doivent estre com
munes entre les Amis , parce qu'un
Amy doit regarder ſon Amy commeun
autre ſoy mefme.
Regardezles Loix comme les
Couronnes des Villes , auſquelles on
neneur toucher ſans crime..
144 MERCURE
Ne frapez pas dans la main de
toutes Perſonnes indiféremment ,
c'eſt à dire , ne proſtituez pas
voſtre amitié.
د
Ne foufrez point d'Hyrondellefur
le toit pour montrer que nous
devons nous défier de ceux qui
ne nous font des careſſe que
dans la profperité.
Abſtenez- vous des Féves.Il vouloit
enſeigner par ce Précepte ,
qu'il ne faut pas rechercher les
Magiſtrarures , parce qu'elles ſe
donnoient par des ſufrages dont
les Féves eſtoient les marques.
Ne mangez point de Porffons ,
pour faire voir combien ceux qui
aimoient le filence luy estoient
chers.
Ne mangez jamais de la main
gauche. Ses Diſciples ont entendu
par ce Précepte prohibitif ,
qu'il ne faloit jamais tirer la fubGALAN
T.
145
ſiſtance d'un gain illégitime , ny
d'actions qui fuſſent contre la
justice& l'équité. 4
Gratez le dedans de voſtre tefte
en fortant du Logis , & le derriere
quand vousy entrez . L'une & l'autre
action ſignifioit ſelon ma
penſée , qu'il faut le matin , lors
qu'on va dehors , ſonger attentivement
à ce qu'on doit faire, &
le ſoir en ſe retirant , faire réflection
ſur les actions , de la
journée , pour remédier à celles
qui auroient eſté obmiſes .
Nefortezjamais d'un Carroffe
les pieds joints. C'eſt à cauſe que
cette poſture oblige à une defcente
précipitée,& qui s'exécute
tout d'un coup. Il vouloit apprendre
par là à ceux qui changent
de réſolution , & qui quitent
un deſſein , ou un employ pour
en prendre un autre , qu'ils doi
146 MERCURE
vent exécuter ce changement
petit à petit , & preſque inſenſi
blement , afin d'éviter par cette
prudence & cette circonſpection
tout ce qu'on y peut trouver de
ſurprenant.
3
Si l'on a veu Pytagore exceller
dans la Morale , les autres Sciences
n'ont pas moins contribué à
rendre ſon nom fameux. Diogénes
raporte que la Médecine
luy doit beaucoup. On ne peut
douter de ſon habileté dans la
Politique puis qu'il eut part au
Gouvernemét des Villes de Crotone
, de Metapont, & de Tarente
où il demeuroit ordinairement.
Dans la Phyſique ; il prédit un
tremblement de terre par la faveur
de l'eau d'un Puits dont
il avoit beu. Dans les Mecaniques
; Ariſtoxenus a écrit que les
Grecs tenoientde lay leurs Poids
GALANT.
147
&leurs Mefures. Dans l'Aftrologie;
il s'aperceut le premier ,
que Veſper , & Phoſphore ou
Lucifer n'eſtoient qu'une même
Etoile. Dans la Geographie ; il
aſſura qu'il y avoit des Antipodes.
Dans la Muſique ; il la faiſoit
fervir pour la Morale , adouciſſant
les plus violentes paſſions
de l'ame par la mélodie ; témoin
ce jeunes Homme deſeſperé d'amour
, qu'il remit dans fon bon
ſens avec un Air Spondaïque
ou Sacrifical. Dans l'Arithmetique
; il en inventa de nouvelles
Régles. Dans la Geométrie ; il la
mit en ſa perfection , lors qu'elle
n'avoit que les premiers élémens
qu'un certain Mæris avoit donnez
. C'eſt luy qui a trouvé ce
beau Theoréme qui ſe voit dans
la 47. Proportion du premier Livre
des Elémens d'Euclide.
148 MERCVRE
Ce grand Homme , tout profond
& univerſel qu'il étoit dans
les Sciences , eut pourtant aſſez
d'humilité pour eſtre le premier
qui refuſa le nom de Sage, diſant
que ce Titre n'appartenoit qu'à
Dieu ſeul. Il ſe contentade celuy
de Philoſophe, c'eſt à dire, d'amy
de la Sageſſe , ſe faiſant pour ainſi
dire , le Parrain de la Philoſophie.
Quoy qu'il ait affez bien
penſé de Dieu , que ce ſoit le premier
des Philoſophes qui ait ſoutenu
l'Immortalité de l'ame , &
que Saint Thomas le reconnoiſſe
avec Socrate pour les deux plus
vertueux Hommes qu'ait eu le
Paganiſme, il ne laiſſe pas d'eſtre
tres -digne de cenſure,à cauſe de
ſa Métempſicoſe , ou Tranſmigration
des Ames. On l'a accuſé
de Magie; mais les contes dont
on s'eſt ſervy pour authorifer
GALAN T. 147
cette accuſation, ſont ſi ridicules ,
qu'ils ne méritent pas la peine
d'etre refutez; ſi on veut pourtant
avoir cette ſatisfaction , on
n'a qu'à lire la ſçavante Apologie
de Monfieur Naudé. Les Gno.
ſtiques & une certaine Marcelline
adoroient ſon Image au rapportde
Saint Irenée & de Saint
Auguſtin. Juſtin dit que ceux de
Metapont l'adorerent comme un
Dieu. On ne ſçait point certainement
de quelle maniere il eſt
mort. Quelques -uns diſent qu'il
fut aſſaſſine ſur le bord d'un
Champ ſemé de Féves , parce
qu'il n'oſoit y mettre le pied, mais
cette Hiſtoire eſt ſi indigne
de ce grand Homme , que je
ne la regarde que comme un
Conte fait à plaiſir par ſes Ennemis.
D'autres diſent qu'il perit
de faim&de miſeres aprés qua
-
150
MERCURE
rante jours de priſon. Il y en a
enfin qui aſſeurent qu'un Homme
à qui il n'avoit pas voulu enſeigner
ſa Philoſophie , le brûla
avec ſes Diſciples dans la maiſon
où ils eſtoient. La fin de la vie
de ce Philoſophe , ſera s'il vous
plaiſt , celle de noſtre converſation.
Meffire Paul Phelipeaux Seigneur
de Pontchartrain , Préſident
en la Chambre des Comptes
, mourut icy le dernier de
l'autre mois âgé de 72. ans. IlI
estoit Fils de Monfieur de Pontchartrain
Secretaire d'Etat , &
Pere de Monfieur de Pontchartrain
aujourd'huy Premier Préfident
au Parlement de Bretagne.
Cette mort fut ſuivie le lendemain
, premier de ce mois de
celle de Dame Françoiſe de Sesmaifons
, veuve de Meffire Guy
GALNAT .
151
de aval Maronic de la Pleffe ,
&
1
i
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ح
e
t
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1-
e
Ily a long- temps qu'on preparoit
tout ce qui estoit neceſſaire
GALNAT. 151
de Laval , Marquis de la Pleſſe ,
& Mere de Madamela Duchefle
de Roquelaure.
Peu dejours aprés mourut auſſi
Meffire Jean Godefroy , Conſeil.
ler du Roy en ſes Conſeils , &
Maiſtre ordinaire en ſa Chambre
des Comptes de Paris. C'eſtoit
un Homme fort curieux en médailles.
Je vous ay tant de fois parlé
de la Venus d'Arles , qu'il eſt
difficile que vous n'ayez ſouhaité
d'en voir la Figure. Je vous l'envoye,
mais ſeulement telle qu'elle
a eſté faite ſur ſa Statuë quand on
la trouvée , c'eſt à dire avec le
bras gauche ſeulement. Une autrefois
je vous envoyeray la mefme
Figure de la maniere que
Monfieur Girardon reſtaurée.
Il y a long- temps qu'on préparoit
tout ce qui estoit neceſſaire
150
MERCURE
pour la Cerémonie du Couronnement
du Roy d'Angleterre.
Elle fut faite avec grande pompe
le 23. d'Avril , Feſte de Saint
Georges ſelon l'ancien Calendrier
, & felon nous le 3. de ce
mois . Tous les Seigneurs & principaux
Officiers avoient eſté
avertis de ſe tenir preſts , pour y
paroiſtre ſelon le rang que leur
Dignité leur donne. La préſéance
entre les Pairs d'Angleterre
eſt reglée de cette maniere . A prés
les Princes du Sang , c'eſt à dire
aprés les Fils , Petits Fils , Freres ,
Oncles & Neveux du Roy , ( car
l'on ne reconnoit pas ceux qui
ſont d'un degré plus éloigné , )
les Ducs ont la premiere place,
Aprés eux vont les Marquis, puis
les Fils aiſnez des Ducs , enſuite
les Comtes , les Fils aiſnez des
Marquis , les puiſnez des Ducs
GALANT.
les Vicomtes ; les Fils aiſnez des
Comtes, les Fils puiſnez des marquis
; les Barons ; les Fils aiſnez
des Vicomtes ; les Fils puiſnez
des Comtes ; les Fils aiſnez des
Barons ; les Fils puiſnez des Vi
comtes , & les puiſnez des Barons.
Le nombre des Lords , ou
Seigneurs Temporels en Angleterre
eft preſentement de 170.ou
environ ; ſçavoir , dix Ducs , trois
Marquis , foixante huit Comtes ,
neuf Vicomtes , & foixante
& dix- huit Barons. Le jour du
Couronnement étant arrivé ,
le Roy & la Reyne firent le
matin leurs Devotions en particulier
, & s'étant rendus enſuite
de VVitheal au Palais de VVeſtminſter
; ils allerent à l'Appartementdu
Prince,& de là à la Chabredes
Seigneurs. Les Officiers
de tous les Ordres s'y eſtoient
154
MERCURE
aſſemblez , ainſi que les Pairs ,
mais fans aucun de leurs Fils qui
ne prirent point de rang dans
cette Ceremonie. Ils eſtoient tous
reveſtus des habits de leur Dignité
, ainſi que les Dames , &
les autre Perſonnes qui quelque
fonction appartenoit. Sur les
onze heures , leurs Majeſtez defcendirent
dans la grande Salle de
ce Palais , & ſe placerent fur un
Trône qui avoit eſté preparé
ſous un Dais. L'Habit du Roy
eſtoit de Velours Cramoiſy , fouré
d'hermine. Il avoit unBonnet
de meſme , & la Reyne eftoit
revétuë d'un Manteau Royal.
LeDuc de Grafton , grand Conneſtable
, ayant pris des mains du
Maiſtre ou Garde des Joyaux ,
l'Epée de l'Etat , l'Epée appelée
Curtana , qui eft courte ,& fans
pointe , & deux autres Epées
pointuës
GALANT. 155
pointuës dans leurs Fourreaux ,
les donna au Duc d'Ormond ,
grand Steuvard , ou grand Sené.
chal du Royaume , & ce Duc
les mit ſur une Table devant le
Roy. La meſme choſe fut faite
des Eperons d'or. Le grandConneſtable
eſt le ſfixiéme grand Officier
d'Angleterre. Son pouvoir
eſtoit anciennement d'une ſi vaſte
eſtenduë , qu'aprés la mort
d'Edoüard Bohun , Duc de Bukinkan
, dernier Conneſtable, on
jugea qu'il eſtoit trop grand pour
un Sujet ; mais depuis ce tempslà
à l'occaſion des Couronnemens,
oudes Combats ſolemnels,
on fait un grand Conneſtable
pour cette fois là ſeulement. Le
Comte de Northumberland le
fut au Couronnementdu dernier
Roy , ainſi que Robert , Comte
deLindſcy, au Combat folemnel
May 1685.
G
156
MERCURE
quiſe fit en 1631. entre Rey &
Rameſey. Legrand Steuvart, eſt
le dernier des huit grands Officiers
d'Angleterre. Cette importante
Charge à eſte ſupprimée à
cauſequ'elle donnoit un pouvoir
qui approchoit trop de celuy du
Roy. Le dernier qui l'ait poſſedée
en titre d'Office , & comme par
droit de ſucceffion hereditaire,
futHenry de Bullinarooc Fils &
heritierde ce grandDuc de Lan
claſtre , Jean deGand, quia eſté
Roy d'Angleterre. Depuis ce
temps- là , on n'a fait un grand
Stevvard , que pour aſſiſter au
Sacre des Roys. En vertu da
cette Charge , il tient la Séance
folemnelle dans ſa Cour du Roy
àVveſtminster , où il reçoit tou
tes les Requêtes des Gentilhom
mes qui préiendent devoir ſervir
àcette Ceremonie, à cauſe des
GALAN T.
157
Fiefs qu'ils tiennent . On fait auffi
un grand Stevvard , quand un
Pair du Royaume , ſa femme , ou
fa Veuve ſont accuſez de trahiſon
. C'eſt luy qui les juge. Pendantle
Procez , il eſt aſſis ſousun
Dais , & ceux qui parlent à luy,
le traitent de vostre Grace. Tant
qu'il a la qualité de Stevvard , il
porte à la main un Bâton blanc.
Sa Charge finit avec le procez ,
&alors il rompt le Bâton.
Le Doyen & les Chanoines
de Vveſtminſter apporterent en
Proceffion folemnelle de l'Egliſe
Collégiale à la grande Salle du
Palais de Vveſtminster , les Couronnes
& les autres marques de
la Royauté. Ils eſtoient précedez
des Pourſuivans , Heraults , &
Roys d'Armes , devant lesquels
marchoient les Muſiciens de la
Chapelle en Manteaux d'Ecar-
G2
158
MERCVRE
late ,& des Chantres du Chapitre
en Surplis . Le Doyen portait
la Couronne de S. Edoüard , &
les Chanoines portoient deux
Sceptres , l'un orné d'une Croix,
&l'autre d'une Colombe , avec
e Globe orné auſſi d'une Croix ,
& le Bâton de Saint Edoüard .
Tous s'arreſterent à l'entrée de
cette Salle pour faire une profonde
réverence à leurs Majeſtez,
&ils en firent une autre au milicu.
Les Chantres qui s'étoient
avancez deux à deux , s'ouvrirent
en haye pour donner pafſage
au Doyen & aux Chanoines
, qui s'approcherent du
Trône précedez par les Herauts
, & per les Roys d'Armes.
Ils firent une troiſième réverence
aux Roy , en luy preſentant
laCouronne , & les autres
marques de la Dignité Royale.
1
GALANT.
159
Le grand Conneſtable qui les
receut de leurs mains , les mit
entre celles du grand Senéchal,
&ce dernier les mit ſur la Table
auprés des Epées .
Le nom de S. Edoüard doit
eſtre ſi ſouvent employé dans le
recit que j'ay à vous faire,que je
croydevoir vous en dire quelque
choſe. Il eſtoit Fils d'Ethelred ,
deſcendu du Roy Egbert , Prince
d'un fort grand mérite , qui vers
l'an 801. reünit en un ſeul Etat
ſous le nom d'Ergleland, qui veut
dire Angleterre , les ſept Royaumes
que l'on avoit établis en
l'ifle ,& qui estoient gouvernez
chacun pardes Roysparticuliers.
On les appelloit de Kent , de
Nortumberland , de Suſſex, d'Efſex
, de Mercie , de Vvetſex , &
d'Eſtangle . Les Guerres excitées
par les Danois , ayant obligé le
G3
160 MERCURE
Prince Edoüard , auſſi -bien que
fon Frere Alfred , tous deux nez
d'une ſeconde Femme d'Ethelred
, nommée Emmé , Soeur de
Richard Duc de Normandie , à
chercher azile en ce Païs-là , il
ydemeura juſqu'à ce qu'il fut
rappellé en Angleterre , pour
remplir le Trône qu'avoient occupé
ſes Prédeceſſeurs. Godvvin
Comte Anglois , alla le chercher
en Normandie , pour diffiper le
bruit qui couroit , que dans le
deſſein de faire regner ſon vils
Harald , il avoit fait aſſaſſiner
Alfred , que les Anglois avoient
apellé d'abord, comme l'aîné des
Fils d'Ethelred, & qui fut tué far
lechemin , lors qu'il eſtoit preſt
de rentrer à Londres. Edoüard
ayant eſté couronné en 1044.
épouſala pille de Godvvin, nommée
Edgite. Quelque temps
GALANT. 161
apres , Eustache Comte de Boulogne
, qui avoit épousé la Soeur
d'Edoüard , eſtant paſſfé en Angleterre
, receut quelque outrage
en la prrſonne de ſes Officiers
,dans la Ville de Cantorbery.
Le Roy voulut vanger cer
affront ſur les Habitans. Godvvin
en prit le party , & n'ayant pû
eſtre le plus fort , il fut contraint
de ſe retirer en Flandre . Il trouva
enfin moyen de calmer l'orage,
&de ſe remettre dans lesbonnes
graces du Roy , mais il en joüic
fort peu de temps. Eftantun jour
àſa Table, & quelqu'un ayant
parlé de la mort du Prince Alfred
, il s'apperceut qu'Edoüard
jetta l'oeil fur luy en ſoûpirant.
Il prit ce regard pour un reproche,&
dit que ſes Ennemis l'avoient
ſoupçonné de ce Parricide
, mais qu'il prioit Dieu que le
G
162 MERCURE
morceau qu'il avoit avoit dans la
bouche l'étranglaſt , s'il eſtoit
coupable. Il tomba mort ſans le
pouvoir avaler , & Dieu permit
que ſon propre jugement fuſt
exécuté ſur l'heure. Edouard
eut quantité de guerres , qui ſe
terminérent preſque toûjours à
fon avantage ; mais comme il
n'eſtoit pas né pour les Armes,
ſes Capitaines en remportérent
toute la gloire. Il veſcut dans
une perpetuelle continence avec
ſa Femme; & ſe ſouvenant des
aſſiſtances qu'il avoit recenës
pendant ſon exil de Guillaume
Duc de Normandie , il luy laiſſa
ſa Couronne. Il mourut le 4. de
Ianvier 1066. Le Pape Alexan.
dre I II . le fit mettre au Catalogue
des Saints , à cauſe de ſes
vertus ,&des miracles qui ſe faifoient
continuellement à ſon
Tombeau .
GALANT.
163
La Couronne , & toutes les
autres marques de la Royauté
ayant eſté diſtribuées par le Roy
meſme à ceux qu'il nomma pour
les porter , la marche commença
par les Tambours & par les
Trompetes qui alloient quatre à
quatre de front. Les premiers
eſtoient fuivis du Tambour Major
, & les derniers du Premier
Trompete. Apres eux venoient
les fix Clercs de la Chancellerie,
les quatre plus jeunes d'abord , &
les deux anciens enſuite. Ils précédoient
les quarante- huit Chapélains
ordinaires ou Aumôniers
du Roy , qui font la plupart Docteurs
en Theologie , & le plus
ſouvent Doyens ou Chanoines.
Il y en a quatre qui ſervent par
mois,& qui preſchent leDimanche&
les jours de Feſte dans la
Chapelle en prefence du Roy.
Gs
1641 MERCURE
Ils preſchent auffi pour le Commun
le matin de chaque Dimanche.
Ces Chapelains précédoient
les Aldermans ou Echevins de
Londres , qui marchoientcomme
eux quatre à quatre avec les autres
Officiers de Ville chacun en
fon rang , ainsi que les douze
Maiſtres de la Chancellerie , &
les Sergens ou Conſeillers en
Loy. Le Solliciteur General , &
l'Attorney ou Procureur General
de Sa Majesté marchoiét enſemble
, & les deux plus anciens
Sergens de Loy de méme. On
voyoit paroiftre enfuite , auffi
quatre à quatre ,les Ecuyers du
Corps dont l'office eſt de garder
leRoy pendant la nuit , de poſer
la Garde , & de donner le Mot,&
apres cux, lesGentilshõmes de la
Chabre Privée, quifontau nombre
de quarante huit,& qui fere
ر پ
GALANT. T
-vent par Quartier. Il s'en trouve
toûjours douze auprés du Roy
dans ſon Palais , & dehors tant
qu'il eſt à pied. Ils le fervent , &
portent la Viande quand il man-
-ge dans la Chambre Privée , ou
dans l'Antichambre. Ily en a tou
jours deux qui couchent dans
l'Antichambre. Ils ſervent auſſi
aux Audiences des Ambaſſadeurs.
Les quatre Maiſtres des
Requeſtes marchoient apres eux
fuivis des Juges & Chefs de luftice.
Enfuite venoient les Pages de
la Muſique de la Chapelle du
Roy , les Chantres de Vveſtmin-
-ſter , les Gentilshommes de la
-Chapelle du Roy , les douze
Chanoines & le Doyen de l'Egliſe
Cathedrale de Vveſtminſter,
en Surplis & avecleurs Habits
de Choeur , le Maître ou
Garde des loyaux du Roy ,& les
G6
166 MERCURE
Conſeillers d'Etat qui ne font
point Pairs du Royaume. Aprés
ceux- là venoient deux Officiers
d'armes , qui précedoient les
Baronnes ou Femmesdes Lords ,
reveſtuës de Robes de Velours
cramoifi , fourrées d'Hermine.
Elles eſtoient ſuivies des Barons,
Pairs du Royaume , veſtus auſſi
de Robes de Velours cramoiſy,
avec leurs Bonnets de méme Etofe
fourrez d'Hermine, qu'ils portoient
à la main. Tous les Barons
n'étoient pas autrefois Pairs du
Royaume , mais ſeulement ceux
qui tenoientdu Roy une Baronnie
entiere compoſée de treize
Fiefs& un tiers , relevant diretement
de la Couronne. Chaque
Fief eſtoit de vingt livres
ſterling ; cela faiſoit quatre cens
marcs , & celuy qui poſſedoit
Cette fomme eſtoit convié de ſe
GALAN T. 167
trouver au Parlement ; mais aujourd'huy
l'Heritier d'un Baron
devient Baron , quand meme il
ne poſſederoit point la valeur de
quatre cens marcs. Le Roy fait
quelquefois des Barons par un
ſimple acte , en les conviant de
venir prendre féance au Parlement
dans la Chambre Haute ;
mais le plus ſouvent il le fait par
Lettres Patentes .
Les Barons étoient ſuivis des
Evéques chací en Habit Epifcopal.
Celuy de Londres a le premier
rang , aprés les Archevefques
de Cantorbery & d'York ,
puis les Eveſques de Durhan &
de Vvincheſter. Tous les autres
prennent rang ſelon l'ordre de
leur Confecration, ſi ce n'eſt que
quelqu'un d'eux foit fait Chancelier,
Treforier,Garde du Privé
Sceau, au Secretaire d'Etat , ce
३
168 ME RCVRE
qui arrivoit ſouvent autrefois
, l'intégrité de leur vie
les faiſant juger plus propres à
ces Fonctions , que les Laïques.
Quand un Eveſque eſt fait Chancelier,
il prend place immediatement
aprés l'Archeveſque de
Cantorbery,& celuy d'York. S'il
eſt Secretaire d'Etat , il a rang
aprés l'Eveſque de Vvincheſter.
Tous les Eveſques ont Séance
en la Chambre Haute du Parlement
, comme Barons & Pairs du
Royaume , & font Lords , où
Seigneurs fpirituels.
Deux autres Officiersd'Armes
ſuivoient les Eveſques , & précedoient
les Vicomteffes , qui
marchoient devant les Vicomtes .
Ceux- cy avoient des Robes de
Velours doublées d'hermines ,
&tenoient leurs Couronnes à la
main. Le Roy fait un Vicomte
GALAN T. 169
par des Lettres Patentes. Quelques-
uns tiennent que Jean
Beaumont a eu le premier cette
- qualité , & qu'elle luy fut don-
-née par Henry VI. dans la dix-
- huitième année de ſon Regne.
Cependant on trouve que dés le
Regne de Henry V. Robert
Brent fut fait Vicomte.
Deux Herauts d'Armes du Titre
de Sommerſet & de Chester ,
avec leurs Cottes d'Armes , marchoient
devant les Comtefles ,
qui étoient en Robes de Velours .
Les Comtes venoient enſuite en
Robes longues d'Ecarlate , &
fourrées , la queuë portée à chacun
parun Gentilhomme , avec
les Bonnets de meſme , & une
petite Couronne à la main. Tous
les Comtes d'Angleterre font
nommez des Provinces , Villes
ou Places , dont ils portent le
170
MERCURE
Titre , à la réſerve de deux , dont
l'un eſt perſonnel ; ſçavoir le
Comte Maréchal d'Angleterre ,
& l'autre eſt particulier à l'Illuftre
Famille de Rivers , dont l'aifné
porte le titre de Comte. Le ROY
fait un Comte en luy mettant
l'Epée au coſté , un Manteau de
Comte , un Bonnet ſur la teſte ,
& ſes Lettres Patentes entre les
mains.
Aprés venoient les Marquiſes,
précedées de deux Herauts ,
d'Armes du Titre de Richemont
& de Vvindfor ; puis les Marquis
en Robes de Cerémonies ,
&tenant leurs Couronnes à la
main . Marchio ou Marquis eſtoit
autrefois ainſi nommé du Gouvernement
des Marches ou Frontieres.
Le premier Marquis qu'ait
cu l'Angleterre , fut Robert Verc
Comte d'Oxford , qui fut fait
GALANT. 171
- Marquis de Dublin ſous Henry
11. On fait un Marquis en luy
ceignant l'Epéeau coſté , & en
luy mettant unBonnet avecune
Couronne de Marquis ſur la
teſte.
Leurs
Deux Herauts d'Armes du
Titre de Lancaſtre & d'York
marchoient devant les Duchefſes.
Les Ducs fuivoient, couverts
du Manteau Ducal , avec leurs
Couronnes à la main .
queuës eſtoient plus longues que
celles des autres , & ſoûtenuës de
deux Gentilshommes . Les Ducs
eſtoient anciennement Genéraux
ou Conducteurs d'Armée.
en temps de Guerre, ou Gardiens
des Frontieres , & Gouverneurs )
de Province en temps de Paix.
Apres cela on les leur donna en
Fiefpour les tenir à vie , & enfin
Is furent faits heréditaires &
!
172 MERCURE
titulaires, Edoüard ſurnommé le
Prince noir , a eſté le premier
Duc d'Angleterre aprés Guillau
me le Conquerant. Ce fut
Edoüard III . que le fit Duc. Le
Roy crée un puc par ſes Lettres
Patentes , en luy mettant l'Epée
au côté , un Bonnet avec une
Couronne Ducale fur la teſte , &
une Verge d'or en la main.
Les differens degrez de Nobleſſe
d'Angleterre ſont diftinguez
par leurs Titres & par les
marques d'honneur. On donne
au Duc le titre de Grace , & en
luy écrivant on l'appelle tres puif.
Sant & noble Prince. On appelle
un Marquis & un Comte tres.
noble & puiſſant Seigneur ; un
Vicomte veritablement noble
& puissant Seigneur , & un Baron
veritablement noble Seigneur
Leurs Couronnes font toutes dif-
,
GALANT.
173
ferentes , & cela s'eſt obſervé au
Sacre du Roy. La Couronne des
Barons eſt un Cercle ou Bourlet
à fix Perles , celle des Vicomtes
un Chapelet de Perles ſans nombre;
celle des Comtes un Cercle
d'or à hautes pointes ſoûtenant
des Perles , celle des Marquis
une ovale de feüilles de Fraifier,
&les Couronnes des Ducs font
des Fleurops , ou des feüillages
fans Perles. Ils font auſſi diſtinguez
dans leurs Habits de Cerémonie
par les Bordures ſur les
épaules de leurs Mantelines. Un
Baron n'en a que deux ; un Vicomte
en a deux & demy ; un
Comte , trois , un Marquis trois
& demy , & un Duc quatre.
Les deux Herauts d'Armes
qu'on appelle Provinciaux, & qui
font du Titre de Clarence , & de
Norroy , marchoient devant le
174 MERCURE
Comte de Clarendon Garde du
Sceau Privé,& le Marquis d'Hallifax
Préſident du Conſeil Privé
faiſant une même ligne. Ils étoient
ſuivis du Comte de Rocheſter
grand Treſorier , & de l'Archeveſque
d'York , qui faisoient une
autre ligne , qui précedoientMilord
North , Garde du grand
Sceau , & l'Archeveſque deCantorbery
premier Pair , & Primat
du Royaume. Aprés eux marchoient
deux Gentilshommes ,
repreſentant les pucs d'Aqui .
taine & de Normandie. Avant
le regne des Saxons en
Angleterre , les Chrétiens Bretons
avoient trois Archeveſques ;
ſçavoir ; de Londres , d'York , &
de Caerleon , grande Ville en ce
temps-là ſur la Riviere d'Vſke, en
la partie la plus Meridionale de
Galles. Le Siege Epifcopal de
GALANT.
175
Londres & celuy de Caerleon furent
transferez , l'un à Cantorbery
à cauſe de Saint Auguſtin le
Moine , qui y preſcha le premier
l'Evangile aux Saxons Payens,&
l'autre à Saints Davids en la Province
de Pembroc. Ce dernier
fucenſuite aſſujetty tout à fait au
Siege de Cantorbery,& depuis ce
temps là il n'y a euque deux Acheveſques
en Angleterre, celuy
de Cantorbery , & celuy d'York .
L'Archeveſque de Cantorbery
eſtoit autrefois conſideré comme
la ſeconde Perſonne du Royaume
; il avoit rang avant les Prin
ces du Sang. Il eſt aujourd'huy le
premier Pair d'Angleterre , &
aprés la Famille Royale, il précede
non ſeulement les Ducs , mais
auſſi tous les grands Officiers.
C'eſt à luy à couronner le Roy.
L'Eveſque de Londres eſt ſon
176 MERCURE
Doyen Provincial ; l'Eveſque de
Vvincheſter ſon Chancelier , &
l'Eveſque de Rocheſter ſon Chapelain
. L'Archeveſque d'York
eſt la ſeconde Perſonne dans l'Egliſe
d'Angleterre. Il a encore la
préſeance devant tous les Ducs
qui ne ſont pasdu Sang Royal, &
devant tous les grands Officiers
du Royaume , à la réſerve du
grand Chancelier.
Aprés ceux que j'ay nommez
marchoient le Vice-Chambellan
& le grand Chambellan de la
Reyne , qui estoient ſuivis du
Comte de Dorſet portant la Baguette
d'Yvoire , ou le petit Sceptre
de Sa Majesté , du Comte
Rutland portant fon grand Sceptre,&
du Duc de Beaufort portant
ſa Couronne. Les Sergens
d'Armes, & les Gentilshommes
Penſionnaires ſuivoient en haye
GALNAT. 177
des deux coſtez , & divifez par
Brigades .Ils précedoient la reyne
qui marchoit ſous un Dais , porte
par ſeize Barons des cinq Ports.
Elle estoit reveſtuë des Habits
Royaux , & avoit un Cercle d'or
fur la teſte. La jeune Ducheſſe de
Norfole portoit ſa queue avec
quatre Filles de Comtes.Les Evê
ques de Londres & de Vvinche-
Aer marchoient à coſté de cette
Princeſſe , qui eſtoit ſuivie de
deux dames d'honneur , & de
deux Femmes de la Chambre du
lit.
Enſuite on voyoit paroiſtre les
Seigneurs qu'on avoit chargez
des marques de la royauté du
Roy.Le Baſton de S.Edoüard étoit
porté par le Comtes d'Alefbury';
les Eperons par MilordGrey, & le
Sceptre orné d'une Croix , par le
Comte de Perteboroug. Ils mar-
STROM
178 MERCURE
choient tous trois ſur la mesme
Ligne. Le Comte de Pembrok
portoit la troifiéme Epée,le Comte
de Derby portoit la ſeconde,&
le Comte de Shrevvbury qui
marchoit entre les deux , portoit
celle qu'on appelle Curtana , autrement
l'Epée ſans pointe.Garter,
premier Royd'Armes, venoit
apres eux, entre leGrand Huifier
du Parlement , appellé de la Verge
noire,& Milord Maire de Londres
. Ce dernier eſtoit reveſtude
ſa robe d'Ecarlate , & portoit la
Maſſe de la Ville. Le Comtede
Lindſey, ſuivoit ſeul en qualité de
Grand Chambellan. C'eſt le cinquiéme
Grand Officier d'Angleterre.
Quand on couronne leRoy,
on luy donne quarantes aunes de
Velours cramoiſy pour une Robe
, & avantque le Roy ſe leve
le jour du Couronnement , il luy
apporte
GALANT.
179
apporte ſa Chemiſe,ſaCoëfe,& fa
Kobe , apres qu'il l'a habillé , il a
pour fon Droit le Lit , les Meubles
de la Chambre du Lit , &
toutfon Des- habillé. Aux Cerémonies
du Couronnement , il
porte la Coëfe , les Gands , & le
Lingedont le Roy ſe ſert , comme
l'Epée & le Fourreau , les
Piéces d'or que le Roy doit offrir
à l'Autel , la Robe Royale , & la
Couronne. Il le ſert tout ce jourlà
, en luydonnant à laver devant
&apres dîner , & prend pour ſon
Droit le Baffin,& la Serviette Les
Comtes d'Oxford ont poſſedé
long-tems cette Dignité de puis le
temps du Roy Henry I. par une
eſpecede ſuceſſion hereditaire ;
mais aux deux derniers Couronnemens,
cesCeremonies ont eſté
faites par les Comtes de Lindſey,
qui prétendent que la dignité
May 1685 . H
180 MERCURE
de Grand Chambellan leur eft
deuë , comme deſcendus d'une
Fille ,Heritiere univerſelle .
Le Comte de Lyndſey étoit
ſuivy du Comte d'Oxford, portat
l'Epée de l'Etat , entre le Duc de
Grafton , Grand Conneſtable,
& le Duc de Norfolk , Grand
Maréchal. Ceux- cy précédoient
le Duc d'Ormond , Grand Senefchal
, portant la Couronne de
Saint Edoiard,& marchant entre
les Ducs d'Albemarle & de Sommerfer.
Le premier portoit le
Sceptre , au deſſus duquel il ya
une Colombe ,& l'autre le Globe
orné d'une Croix .
Le Roy reveſtu de ſes habits
Royaux fourrez d'Hermine , &
ayant unBonnet de Velours for
la reſte , marchoit apres ces Seigaurs
fous un magnifique Dais,
poris comme celuy de la Reyne,
Far icize Barons des cinq Ports.
GALANT.
181
1
H avoit àſes côtez les Eveſques
de Durham & de Bathe . Quatre
Fils aînez de Comtes , aſſiſtez
du Grand Maiſtre de la Garderobe
, portoient la Queuë du
Manteau Royal de Sa Majeſté.
Derriere le Roy eſtoit le Duc de
Northumberland , Capitaine des
Gardes du Corps, entre le Comte
de Huntingdon Capitaine de la
Compagnie des Gentilshommes
Penſionnaires , & le Vicomte
Grandiſon , Capitaine des Yeomans
ou Gardes de la Manche.
Milord Churchil, Gentilhomme
de la Chambre du Lit du Roy,
marchoit ſeul. Il eſtoit ſuivy de
deux Valets de Chambre de Sa
Majesté, & ceux- là des Yeomans
ou Gardesde la Manche qui fermoient
la Marche. Les Sergens
d'armes marchoient en haye
devant le Roy & devant la Rey-
H2
214 MERCURE
me contre le Vainqueur , qui a
pris de nous quelque forte de
vangeance : mais ce qui arrive
ordinairement à l'égard du commun
des Hommes , ne devoit
pas eſtre une regle pour ceux qui .
avoient à faire avec le Roy , &
c'eſt par cette raiſon qu'en déliberant
dans le Senat de Genes
fur la fatisfaction qu'exigeoit Sa
Majesté , le Doge fit l'éloge de
ce Prince , & dit qu'il falloit que
La République de Genes le reconnust
pour un tres puiſſant & victorieux
Monarque , & qu'elle ne devoit
point balancer à faire les mesmes
pas que plusieurs autres Nations
avoient faits en divers temps . I
ne diſoit rien que de veritable . Si
l'on examine tout ce qui s'eſt
paffé à cét égard , on verra que
les Jaloux de ſa gloire , & fes impuiſſans
Rivaux font venus re
GALANT.
215
connoiſtre ſa grandeur , & que
les Nations les plus reculées ont
traverſé des Mers par l'admiration
qu'elles en ont euë , pourluy
venir demander ſon amitié. La
République de Genes en imitant
les uns & les autres , s'eſt d'autant
plus acquis de gloire, qu'elle
s'eſt égalée par là aux Puiſſances
les plus redoutables. La juſtice
des prétentions du Roy , la Majeſté
de ſon Trône , le merite de
ſa Perfonne , & les Eloges éclatansque
le Doge en fit , porterent
le Senat à ſe réſoudre de ſe
priver quelque temps de fon
ChefSouverain , pour l'envoyer
en France , avec quaire de ſes
principaux Senateurs , & huit
Gentilshommes des plus qualifiez,
avec le titre de Gentilshommes
Camarades.
Le Doge ſe nomme François
204 MERCVRE
1
à la fois ces deux qualitez depuis
long- temps , quoy qu'elle ſoit
compoſée de quantité de Perſonnes
d'un profond ſçavoir,& d'un
merite extraordinaire . La dignité
de Prieur de Sorbonne l'engageoit
àdeux grands Diſcours publics
qui ſe font à l'ouverture de
la premiere& derniere Sorbonique
,& à plus de ſoixantes Eloges
particuliers qu'il luy a fallu faire
ſuivant le nombre des Sorboniquesqu'il
à toutes faites par luymeſme
, ce que perſonne avant
luy n'avoit fait, lors que ces Actes
eſtoient en ſi grand nombre. II
prononçale Panegyrique du Roy
le jour que je viens de vous marquer
, dans l'Ecole exterieure de
Sorbone, en preſence d'un grand
nombre de Prélats, entre leſquels
eſtoient Monfieur l'Archevesque
de Paris , & Meſſieurs les
GALANT.
185
el
poids d'une livre , que leur preſenta
le Treſorier de leur Maiſon,
& que receut l'Archeveſque ,
auquelles marques de la Dignité
Royale furent auſſi préſentées
par tous les Seigneurs qui les
portoient . Alors deux Eveſques,
chanterent les Litanies eſtant à
genoux fur les premiers degrez
de l'Autel , & le Choeur leur
répondit. Le Doyen de Vveſtminster
eſtoit auffi à genoux
auprés du roy à ſa gauche. Cela
eſtant fait , le Docteur Turner
Eveſque d'Ely , & grand Aumônier
, monta en Chaire , & parla
fort éloquemment de l'excellence
du Gouvernement Monarchique.
Il remontra au Peuple
combien il devoit s'eſtimer heureux
de le voir entre les mains
d'un Roy dont les vertus , & les
rares qualitez luy eſtoient ſi bien
H 4
206 MERCURE
bre. Autour du Recteur , ſurune
Eſtrade élevée de part & d'autre,
eſtoient les principaux Officiers
de l'Univerſité , au nombre de
quatorze , dans leurs Habits de
Cerémonie. Le reſte de l'Univerſité
, c'eſt à dire plus de deux
cens Docteurs en Théologie, les
Docteurs de Medecine & de
Droit, les Bacheliers, les Regents
&autres , ſe placerent comme
ils purent. Monfieur Berthe expoſa
dans ſon Exodele deſſein &
les cauſes du Panegyrique qu'il
faiſoit. Il loüa la Ville dn moyen
ingénieux qu'elle avoit trouvé
d'immortaliſer le Roy d'une façon
finguliere , en confiant un ſi
illuftre dépoſt à un Corps qui ne
périroit jamais , & dont le zele
pour la gloire de ſes Princes ,
avoit mérité que ce fuſtdans ſon
ſein qu'on élevaſt un Autel au
GALANT. 207
mérite incomparable de noſtre
auguſte Monarque. Il entreprit
dans la ſuite de juſtifier les deux
Titres que toute la Terre donne
au Roy , celuy de Grand , & celuy
deTres- Chrétien. Il s'attacha
à établir d'abord la grandeur du
Roy fur une idée generale de tout
ce qui avoit jamais manqué aux
Princes qui ont eu le nom de
Grand , & fit voir que rien de
tout cela n'avoit manqué à Sa
Majesté, qui réuniſſoit en fa Perſonne
tout ce qui avoit mérité
cemeſmeTitre de Grand, & qui
poſſedoit ſans aucun defaut, tout
ce qu'il y a , & tout ce qu'il peut
y avoir d'extraordinaire dans la
vraye Grandeur. Il montra enfuite
que le Roy eſtoit en effet
Tres- Chrétien , qu'il avoit fait ,
& qu'il faiſoit encore tous les
jours pour l'Egliſe , plus qu'au
13
208 MERCURE
cun des Princes qui l'ont précedé.
Il entra dans ce détail non
pasen Hiſtorien , mais en habile
Orateur , & finit par des voeux
au Ciel pour la Conſervation de
la Perſonne ſacré de ſa Majeſté .
Les Converſions qui ſe font
toûjours en tres- grand nombre ,
font une preuve du zele du ROY
pour ce qui regarde la religion.
Celle de Monfieur l'Arpent , Miniſtre
de la Ville de Sez en Normandie
, eſt remarquable. Aprés
avoir profeffé ſon Miniſtere pendant
plusde vingt cinq ans parmy
les Prétendus Reformez , il a con .
nu fon erreur , & il en fit Abjuration
le Dimanche 20. do dernier
mois , dans l'Egliſe de noſtre-
Dame , entre les mains de Monſieur
l'Archeveſque de Paris. Le
Vendredy ſuivant , il fut préſenté
au Roy par ce grand Prelat. Sa
GALANT . 209
12
Majesté luy marqua qu'Elle voyoit
avec beaucoup de plaifir
qu'il euſt pris le bon Party , &
qu'Elle ſouhaitoit avec ardeur
que tous ſes autres Sujets de la
Religion de Calvin fuffent dans
la meſme voye , à quoy Elle travailloit
de tout fon pouvoir. Elle
Paſſeura à fon égard qu'Elle prendroit
ſoin de luy. Dans le mefme
temps . Monfieur l'Archevefque
preſenta au Roy Monfieur Descheſnes
, Lieutenant Genéral des
Eaux & Forests d'alençon , qui
avoit fort contribué au changementde
ce nouveau Catholique.
Ce Prince luy dit avec beaucoup
de bonté , qu'il luy feroit plaifir
decontinuer , & qu'il ſe ſouviendroit
des ſervices qu'il rendroit à
l'Eglife.
Ona eu avis que le Lundy 7.
de ce mois Monfieur le Marquis
14
190
MERCURE
Pierre, qui eſt la Chaiſe ancienne
de ce meſme S. qu'on avoit poſée
au milieu du Choeur. Ѕа маје-
ſté s'y eſtant aſſiſe,l'Archeveſque
de Cantorbery prit ſur l'Autel la
Couronne de Saint Edoüard,
qu'il benit par une courte Priere.
Trois heures ſonnerent dans le
temps qu'il la luy mit ſur la teſte.
Alors les Tambours & les Trompettes
ſe joignant aux acclamationsde
toute la Nobleſſe & du
Peuple ,qui cria pluſieurs fois ,
Dieufauve le Roy , firent retentir
toute l'Eglife. Ce Spectacle parut
d'autant plus auguſte , qu'en
meſme temps les Ducs , les Marquis
, les Comtes , les Vicomtes,
les Barons & les Roysd'Armes
, mirent auſſi leur Bonnets
& leurs Couronnes. Au fignal
qui fut donné , le Canon du
Parc de S. James , & celuy de
GALAN T.
191
la Tour de Londres , annoncérent
à la Ville le Couronnement
du Roy par pluſieurs décharges
. Ce furent par tout des
cris qui marquoient la joye du
Peuple. L'Archevêque de Cantorbery
mit enſuite l'Anneau benit
au quatriéme doigt de ſa Majeſté
, qui receut les Gands de fil
des mains du Grand Chambellan
. Ce meſme Grand Chambellan
déceignit l'Epée au Roy , &
la porta en offrande fur l'Autel.
Le Chambellan de la Maiſon Royale
la racheta auſſi toft , & elle
fut portée nue devant Sa Majesté
juſqu'à la fin de cette Cerémo-
- nie. Le Seigneur de Vvorſcop
dans le Comté de Notingham ,
préſenta au Roy un riche Gand.
Il le mit à ſa main droite , & ce
Gentilhomme par le droit de fon
Fief, ſoûtint cependant le bras
192 MERCVRE
de ſa Majeſté. Il ne reſtoit plus
que les deux Sceptres. L'Archeveſque
de Cantorbery les
prit ſur l'Autel, & miten la main
droite du Roy celuy qui eſtoit or
né d'une Croix , & dans la main
gauche , celuy au deſſus duquel
eſtoit la Colombe. Sa Majesté à
genoux , tenant ces deux Sceptres
, receut la Benédiction ordinaire
, & alla enſuite à l'Autel
faire ſa ſeconde Offrande. C'étoit
une piece d'or peſant un Marc ,
qu'Elle preſenta dans un Baffin.
Le Roy s'eftant remis dans la
Chaiſe de Saint Edoüard , il ſe
fit un grand filence. Il avoit la
Verge & le Sceptre en main , le
Globe à l'unde ſes coſtez , & de
P'autre les trois Epées, portées par
autantde Comtes,hautes,& nues,
mais rompuës à demy , pour fignifier
la mifericorde. Alors l'ArGALANT.
213
Thonneur de ſon rang , & la gloire
de fon Etat , l'on obligé de s'en
repentir, mais vous ignorez peuteſtre
ce que le Doge dit dans le
Senat, lorsqu'il fut queſtion d'y
réſoudre , ſi la Republique l'envoyeroit
en France avec quatre
de ſes Senateurs , poury faire les
foumiſſions dont la modération
du Roy vouloit bien ſe contenter.
Ce Doge y fit l'Eloge de Sa
Majesté , & c'eſt une circonſtancedignede
remarque, puis qu'en
de ſemblables occaſions , il ſemble
qu'on ſe plaint toûjours de
fon Vainqueur. En effet , quelque
juſte ſujet qu'il ait eut de
nous attaquer , il eſt naturel aux
Hommesde ne demeurer jamais
d'accod de leurs fautes, fur tout
aprés qu'ils en ont eſté punis.
Outre que la gloire ſouffre à ſe
confeffer coupable , le dépit ani
16
214
MERCURE
me contre le Vainqueur , qui a
pris de nous quelque forte de
vangeance : mais ce qui arrive
ordinairement à l'égard du commun
des Hommes , ne devoit
pas eſtreune regle pour ceux qui .
avoient à faire avec le Roy , &
c'eſt par cette raiſon qu'en déliberant
dans le Senat de Genes
fur la fatisfaction qu'exigeoit Sa
Majesté , le Doge fit l'éloge de
ce Prince , & dit qu'il falloit que
La République de Genes le reconnust
pour un tres puiſſant & victorieux
Monarque , & qu'elle ne devoit
point balancer à faire les mesmes
pas que plusieurs autres Nations
avoient faits en divers temps. I
ne diſoit rien que de veritable. Si
l'on examine tout ce qui s'eſt
paffé à cét égard , on verra que
les Jaloux de ſa gloire , & fes impuiſſans
Rivaux font venus re
GALANT.
195
grand Chambellan le dépoüilla
des Habits Royaux , qu'il délivra
au Doyen de Vveſtminster ,& le
reveſtit d'autres tres riches de
Velours Violet, préparez pour ce
jour- là. Avec ce nouvel Habit
Sa Majeſté ſe rendit à la grande
Salle de Vveſtminster , ayant fur
la teſte la grande Couronne couverte
de Pierreries , le Sceptre
dans la main droite , & le Globe
dans la gauche. Il n'y eut aucun
changement dans l'ordre de cette
marche , ſinon que leurs Majeſtez,
les Seigneurs & les Dames
avoient leurs Couronnes fur leurs
teſtes, & que les Pairs quiavoient
porté les marques de la Royauté,
marchoient ſelon le rang de leur
digniré. A l'entrée de leurs Majeſtez
dans ce Palais , les fanfares
des Trompettes recommencerent
avec le bruit Tambours.El.
196 MERCURE
les furent conduite ſous le Dais
juſqu'au bout de la grande Salle,
où diverſes Tables avoient eſté
ſervies avant que l'on fuſt venu,
excepté celle de leurs Majeſtez ,
qui ſe retirerent pendant quelque
temps dans une Chambre
voiſine. Cette Salle capable de
contenir plus de trente mille Perſonnes
, eſtoit tenduë de riches
Tapifferies,& environnée d'Amphithéatres.
Le Peuple fut placé
dans les plus bas , & les Gens de
qualité & les Dames occuperent
les plus élevez . Lors qu'il fallut
ſervir la Table du Roy ,les Contrôleurs
, les autres Officiers de
bouche , avec des Robes & des
Toques de Velours noir , & fix
Sergens d'Armes s'avancerent les
premiers. Les Plats du premier
Service furent portez chacun par
deux Chevaliers des Bains , conGALANT.
217
,
Les huit Gentilshommes Camarades
qui furent auffi nommez
, font Meſſieurs les Marquis
de Doria Centurione Negrone
de Salus , Durazzo ,
Monfieur le Comte d'Aſte , &
Mefieurs les Marquis de Franzone.
Tous ces Meffieurs en
choifirent plufieurs autres qui
ne furent point nommez par la
République , & qu'on appelle
Gentilshommes de Suite. Ce
choix ayant eſté fait , les ordres
furent envoyez à Paris pour travailler
à un équipage , qui puſt
répondre à la qualité du Doge ,
& àl'éclat avec lequel elle dcvoit
eſtre ſoûtenuë dans la premier
Cour de l'Europe.
Ils partirent quelque temps
apres , & pafférent par les Etats
deMonfieur le Duc de Savoye ,
où ce Prince les fit regaler , &
198 MERCURE
Les deux Ecuyers du Corps ſe
placerent aux pieds de ſa Majeſté
, & les Officiers de ſa Maiſon
autour de la Table,avec les Seigneurs
& les Dames , les Ecuyers
tranchans , & les Comtes portant
les Coupes.Le Seigneur d'Addigton
dans le Comté de Surrey,fervitunpotage
ſur la Table de leurs
Majeſtez , ſuivant le droit de ſon
Fief. Il eſtoit conduit par le grand
Chambellan. Le Roy ayant demandé
à boire , le Seigneur de
Vvidmondeley dans le Comté
d'Herfort , luy en preſenta dans
une Coupe de Vermeil doré , qui
luy fut donnée pour recompenſe.
On avoit dreſſé pluſieurs autres
Tables . A la premiere qui
eſtoit à droite , furent traitez les
Barons des Cing Ports d'Angleterre
, avec les Maiſtres & Secretairede
la Chancellerie ; à la ſer
GALANT. 219
د
connoiſtre qu'il appartenoit à
cing Perſonnes entre lefquels
Ornemens ceux du Doge
dominoient. Le dedans eſtoit
de Velours cramoiſy à fonds
d'or , & garny d'une Campane
d'or , formant les Chifres &
les Armes de Sa Serenité. Le
derriere eſtoit enrichy d'une
magnifique Sculpture toute dorée.
Le grand Paneau d'enhaut
repréſentoit le Temple de Janus,
que l'on dit eſtre Fondateur de
Génes .La StatuëdeJanus paroiffoit
ſur un Pied deſtal auprés de
la Porte de ce Temple, qui eſtoit
fermée. La Paix eſtoit afſiſe auprés
le Pied deſtal. Elle accompagnoit
le Dieu des Richeſſes ,
& pluſieurs Amours fermoient
un Groupe , & brifoient des Armes.
On voyoit ſur le devant des
Trophées de Paix , & dans le
220 MERCURE
lointain le Monstre de la Guerre
terraffé par la Force & par la Valeur
, & des Soldats qui fuyoient
voyant le Temple fermé. LesPaneaux
d'en -bas eſtoient une ſuite
du meſme ſujet. Dans l'un la
France accompagnée de la Valeur
, ſoûtenoit les Armes du Doge
, qui estoient ſoûtenuës dans
l'autre Paneau par la Ligurie , &
par un Fleuve qui repréſentoit
la Mer Méditerranée. On voyoit
encore les Armes de Sa Serenité
dans les deux Paneaux des Portieres
. D'un coſté de ces Armes
dans l'un de ces Paneaux , on remarquoit
une Femme qui repréfentoit
la Splendeur. Elle estoie
veſtuë de pourpre , tenant un
Flambeau & une Maffe ; & de
l'autre coſté paroiffoit une autre
Femme qui tenoit une Couronne
de feüilles de Cheſne , & reGALANT.
221
préſentoit le Gouvernement de
la Republique. Aux coſtez des
meſmes Armes de Sa Serenité ,
qui eſtoient à l'autre Paneau des
Portieres , on distinguoit la Magnanimité
, qui tenoit un Sceptre,
& qui avoit un Lion auprés d'elle;
& la Magnificence ayant une
Palme à la main , & derriere elle
des Bâtimens & des Pyramides .
Aux quatre petits coſtez
eſtoient les Armes des Senateurs ,
attachéesà des Palmiers , & àdes
Oliviers , ornez d'Amours , & de
tout ce qui peut faire remarquer
les Arts liberaux.
Les quatre Montans qui font
aux coſtez des Glaces , eſtoient
remplis de tout ce qui peut repreſenter
les quatre Elemens. La
Peinture de tous ces Paneaux
eſtoit tres belle , & tres - fine .
La Sculpture du Train du Car222
MERCURE
roſſe eſtoit entierement dorée ,&
l'Imperiale couverte de Plaques
dorées , & de cartouches repreſentant
les Armes de quatre Senateurs,
celles de Sa Serenité dans
lemilieu.
Le ſecond Caroſſe eſtoit audi
fort grand. Le dedans eftoit de
Velours vert & blanc , avec les
Armes du Doge , & des quatre
Senateurs formées en divers en.
droits de la Campane . La Sculpture
du derriere , eſtoit un peu
moins riche que celle du premier
,des Conſoles en beaucoup
d'endroits y tenant la place des
Figures . Il eſtoit entierement doré.
Toutes les Peintures de ce
Caroffe convenoient à la Terre
& à la Mer . Ony voyoit des Sy.
rénes , des Maſques de Dieu marin
, des Fontaines , des Coquilles
, du Corail , des Fruits , & des
GALANT. 223
1
Fleurs qui entouroient pluſieurs
petits Camayeux verds rehaufſez
d'or , repreſentant tous le
Temple de Janus , ou des Nimphes
de la Terre & de la Mer ,
portoient des Preſens. D'autres
Habitans de la Terre & des Eaux
quittoient leurs armes ,& toutes
les marques qui les faifoient reconnoiſtre
pour ſe réjoüir autourde
ceTemple . Un Dieu marin
l'ornoit de preſens , une Nimphe
, de guirlandes , & ainſi des
autres. Le Train eſtoit tout de
Sculpture. Les Montans eſtoient
quatreDieux marins qui tenoient
les Armes de quatre Senateurs ,
&des Grifons tenoient à l'entretoiſe
les Armes de Sa Serenité.
L'Imperiale eſtoit garnie de Plaques
,&de Bouquets dorez .
Le troifiéme Carroſſe tout à
fondd'or , & fculpté , eſtoit un
224 MERCURE
peu moins beau que le ſecond ,
mais tous les ornemens ſe rapportoient
au meſme ſujet. Le dedans
eſtoit de Velours Cramoiſy
auſſi bien que les Caleches , &
tout le Train doré & ſculpté .
Les Armes du Doge font partagées
en deux ; la premiere partie
d'argent à l'Aigle déployé , &
couronné entre deux bandes de Sable,
l'autre partie d'argent à trois Faces
de Gueule. Elles ſont timbrées
d'une Couronne fermée , à cauſe
de la Souveraineté de Génes , &
du Royaume de Corſe ſoumis à
la republique. La Couronne eſt
fermée par une petite Boule , au
deſſus de laquelle il y a une
Croix.
Le premier Senateur porte d'or ,
à l'Arbre de Sinople , & un Lion
naturel comme rampant à cet Arbre.
Le ſecond porte Facédegucule
GALANT. 225
& d'argent , au Chefd'azur chargé
de trois Fleurs de Lys d'or . Le troifiéme
porte coupé d'or & de gueule ;
& le quatrième porte d'argent ,
an Bouclier rond de fable remply
d'un Lion d'argent.
Les Livrées du Doge étoient
d'un prap de Hollande écarlate ,
avec des Galons & des Agrémens
bleus , couleur d'or , & cramoify.
Rien n'étoit mieux entendu . Elles
répondoient à labeauté des Carroſſes
, qui ont eſté faits ſur les
deſſeins qu'en a donnez Monſieur
Bourdin , fort intelligent en
Peinture , & qui a eu toute la
conduite de cet Equipage. Il a
eſté depuis long - temps Ecuyer
des Envoyez de Génes en France
, & il l'eſtoit de Monfieur le
Marquis Marini avant l'arrivée du
Doge , qui dans cette occaſion l'a
choiſy pourfon Premier Ecuyer.
A
206 MERCURE
bre. Autour du Recteur , ſurune
Eſtrade élevée de part & d'autre,
eſtoient les principaux Officiers
de l'Univerſité , au nombre de
quatorze , dans leurs Habits de
Cerémonie. Le reſte de l'Univerſité
, c'eſt à dire plus de deux
cens Docteurs en Théologie, les
Docteurs de Medecine & de
Droit, les Bacheliers, les Regents
&autres , ſe placerent comme
ils purent. Monfieur Berthe expoſadans
ſon Exodele deſſein &
les cauſes du Panégyrique qu'il
faiſoit. Il loüa la Ville dn moyen
ingénieux qu'elle avoit trouvé
d'immortaliſer le Roy d'une façon
finguliere , en confiant un ſi
illuftre depoſt à un Corpsqui ne
périroit jamais , & dont le zele
pour la gloire de ſes Princes ,
avoit mérité que ce fuſt dans ſon
ſein qu'on élevaſt un Autel au
GALAN T.
207
mérite incomparable de noſtre
auguſte Monarque. Il entreprit
dans la ſuite de juſtifier les deux
Titres que toute la Terre donne
au Roy , celuy de Grand , & celuy
de Tres- Chrêtien.Il s'attacha
à établir d'abord la grandeur du
Roy furune idée generalede tout
ce qui avoit jamais manqué aux
Princes qui ont eu le nom de
Grand , & fit voir que rien de
tout cela n'avoit manqué à Sa
Majesté, qui réuniſſoit en ſa Perſonne
tout ce qui avoit mérité
cemeſme Titre de Grand,& qui
poffedoit ſans aucun defaut, tout
ce qu'il y a , & tout ce qu'il peut
y avoir d'extraordinaire dans la
vraye Grandeur. Il montra enfuite
que le Roy eſtoit en effet
Tres- Chrétien , qu'il avoit fait ,
&qu'il faiſoit encore tous les
jours pour l'Eglife , plus qu'au
I 3
228 MERCURE
de Velours , parce qu'elles ont
quelque choſe de plus venérable,
&que s'agiſſant de paroiſtre devant
le Roy , il falloit s'y montrer
avec tout ce qui pouvoit repréſenter
la Republique de Génes
dans fon plus auguſte éclar.
Monfieur le marquis de Marini
, Envoyé de Génes , Meffieurs
les Marquis Durazzo , &
de Salus , & MonfieurGiraut qui
faifoit les honneurs du Carroffe
de Madame la Dauphine , y prirent
place. Celles du premier
Carroſſe de Sa Serenité ne furent
point occupées , & fon ſecond
fut remply de Monfieur le Maг-
quis Negrone , de Monfieur le
Comte d'Aſte , & de Meſſieurs
les Marquis Franzone , Duras ,
Doria ,& Centurione. Les Gentilshommes
de Suite monterent
dans un troifiéme Carroſſe dú
GALANT. 209
Majesté luy marqua qu'Elle voyoit
avec beaucoup de plaifir
qu'il euſt pris le bon Party , &
qu'Elle ſouhaitoit avec ardeur
que tous ſes autres Sujets de la
Religion de Calvin fuffent dans
la meſme voye , à quoy Elle travailloit
de tout fon pouvoir. Elle
Paffeura à fon égard qu'Elle prendroit
ſoin de luy. Dans le mefme
temps. Monfieur l'Archeveſque
preſenta au Roy Monfieur Descheſnes
, Lieutenant Genéral des
Eaux & Forests d'alençon , qui
avoit fort contribué au changementde
ce nouveau Catholique.
Ce Prince luy dit avec beaucoup
de bonté , qu'il luy feroit plaifir
decontinuer , & qu'il ſe ſouviendroit
des ſervices qu'il rendroit à
l'Eglife.
* On a eu avis que le Lundy 7.
de ce mois Monfieur le Marquis
1
14
210 MERCURE
de Verac avoit auſſi abjuré entre
les mains de Monfieur l'Eveſque
de Poitiers. C'eſt un des plus
grands Seigneurs de cette Province.
Monfieur de Vigny , Lieutenant
Genéral de l'Artillerie , &z
Lieutenant Colonel , commandant
le Regiment des Fuzeliers
Bombardiers du Roy , épouſa fur
la fin du dernier mois Mademoifelle
Piques , Fille aînée de monſieur
Piques Conſeiller en la
Cour des Aydes , & cy- devant
Réſident pour Sa Majesté en
Suéde , lors que la Reyne Chriſtine
poſſedoit cette Couronne.
Monfieur de Vigny eſt un Homme
fingulier. Je vous en ay parlé
pluſieurs fois ,& les relations des
Sieges de Valenciennes, de Cambray
, & de Luxembourg font
fon éloge.
GALAN T.
231
Salle de Descente , parce qu'en
arrivant ils vont s'y repoſer quelque
temps avant que d'aller à
l'Audience. Apres que le Doge y
eut demeuré environ une heure
& demie , Monfieur de Bonneüil
qui eſtqit allé prendre l'ordre de
Sa majelté , le vint avertir qu'Elle
eſtoit preſte à luy donner audience.
L'Escalier du grand Apartement
du Roy eſtant vis- à- vis
de la Salle des Ambaſſadeurs , il
faloit pour s'y rendre , traverſer la
Court à pied ; & elle eſtoit tellement
remplie de monde , que les
Gardesde la Prevoſté eurent bien
de la peine à tenir le paſſage
libre , en y faiſant une Haye des
deux coſtez . Les cent Suiffes
bordoient le grand Escalier , &
les Gardes du Corps eſtoient en
Haye , & fous les armes , dans
leur Salle . Les Valets de pied
K3
ةرك
232 MERCURE
marchérent les premiers deux à
deux , & reſtérent dans la premiere
Sale , les Pages marcherent
en meſme ordre . Ils avancerent
un peu davantage , & demeurerent
comme les Valets de Pied.
Monfieur Giraut parut enfuite
conduiſant les gentilshommes ,
qui marchoient en ordre , & felon
leur rang. Ils eſtoient ſuivis
des gentilshommes Camarades
nommez par la République , &
dont je vous ay parlé. Le Doge
paroiſſoit enſuite , ayant un Senateur
à ſa droite , & à fa gauche
Monfieur de Bonneüil. Les trois
autres Senateurs ſuivoient fur
meſme ligne . Aprés que l'on eut
monté le magnifique Eſcalier qui
conduit au grand Appartement
de Sa Majesté , on le traverſa en
cét ordre. Cét Appartement eſt
de toute la longueur d'une des
GALANT .
233
aîles de Verſailles. On entra dans
le Salon qui eſt au bout , & qui
joint la Galerie , & de ce Salon
on tourna dans la Galerie , au
bout de laquelle eſtoit le Roy
dans le Salon qui fait face à celuy
par lequel on venoit de paſ.
fer. Deux choſes ſont à remarquer;
l'uneque cet Appartement
& cette Galerie eſtoient magnifiquement
meublez , & qu'il y
avoitpour pluſieurs millions d'argenterie
; l'autre que la foule
eſtoit également grande par tout,
quoy que ces Appartemens &
cette Galerie enſemble puſſent
contenir autant de monde que
leplus vaſte Palais. Quelque ordre
qu'on euſt apporté pour laiffer
un paſſage libre le long de la
Galerie , le Doge eut beaucoup
de peine à la traverſer. Monfieur
le Maréchal Duc de Duras Capi
K4
214
MERCURE
me contre le Vainqueur , qui a
pris de nous quelque forte de
vangeance : mais ce qui arrive
ordinairement à l'égard du commun
des Hommes , ne devoit
pas eſtre une regle pour ceux qui .
avoient à faire avec le Roy , &
c'eſt par cette raiſon qu'en déliberant
dans le Senat de Genes
fur la fatisfaction qu'exigeoit Sa
Majesté , le Doge fit l'éloge de
ce Prince , & dit qu'il falloit que
La République de Genes le reconnust
pour un tres- puiſſant & victorieux
Monarque , & qu'elle ne devoit
point balancer à faire les mesmes
pas que plusieurs autres Nations
avoient faits en divers temps . I
ne diſoit rien que de veritable. Si
l'on examine tout ce qui s'eſt
paſſé à cét égard , on verra que
les Jaloux de ſa gloire , & fes impuiſſans
Rivaux ſont venus re
GALANT.
235
ça encore quelque pas , & fit enfuite
, & les Senateursen meſme
temps deux profondes reverences
à Sa Majeſté. Le Roy ſe leva,
& répondit à ces réverences en
levant un peu ſon Chapeau,aprés
quoy ſe Monarque leur fit figne
d'approcher , comme en les appellantde
la main. Le Dogemonta
alors fur le premier degré du
Trône où il fit une troiſième réverence
, ainſi que les quatre
Senateurs . Le Roy & le Doge fe
couvrirent enfuite .Tous les Princes
en firent de meſme , & les
quatre Senateurs demeurerent
découverts. Voicy le Diſcours du
Doge en Italiens dans les meſmes
termes qu'il a eſté prononcé.
SIRE
Lamia Republicahhaàsempre ha
Ks
216 MERCURE
Marie Imperiale Lercari ; il eſt
d'une des plus illuftres Familles
d'Italie. Lercari eſt le nom d'un
Fief confiderable , où il fait battre
Monnoye.
Le premier des Senateurs envoyez
s'appelle Gianettino Garibaldi.
Il eſt auſſi d'une Maiſon
tres- illuftre .
Le ſecondeſt Marcello Durazzo.
Il y a eu des Cardinaux dans
cette Famille , qui a toûjours eſté
honorée des plus grands emplois.
Le troiſième ſe nommeAuguftino
Lomellini . Il eſt d'une Famille
ſi ancienne qu'il fuffit de
la nommer pour la faire reconnoiſtre.
Le dernierqui s'appelle Paris-
Maria Salvago , a fait en Franee
la fonction d'Envoyé pendant
trois années . Il eſt d'one ancienne
Nobleſſe , qui s'eſt toûjours
conſervée dans la pureté.
:
GALAN Τ.
217
Les huit Gentilshommes Camarades
qui furent auffi nommez
, font Meſſieurs les Marquis
de Doria Centurione Negrone
, de Salus , Durazzo ,
Monfieur le Comte d'Aſte , &
Meffieurs les Marquis de Franzone.
Tous ces Meffieurs en
choifirent plufieurs autres qui
ne furent point nommez par la
République & qu'on appelle
Gentilshommes de Suite. Ce
choix ayant eſté fait , les ordres
furent envoyez à Paris pour travailler
à un équipage , qui puſt
répondre à la qualité du Doge ,
&àl'éclat avec lequel elle devoit
eſtre ſoûtenuë dans la premier
Cour de l'Europe.
د
Ils partirent quelque temps
apres , & pafférent par les Etats
deMonfieur le Duc de Savoye ,
où ce Prince les fit regaler , &
218 MERCURE
reconnut le premier le Doge de
Génes pour Chef ſouverain de
cette Republique. Ils arrivérent
de là à Lyon , où le Doge ne
voulut point eſtre reconnu pour
cequ'il eſtoir , ce qui l'obligea à
ſe mettredans la Diligence , pour
ſe rendre à Paris. Il y demeura
pluſieurs femaines incognito , un
auffi grand Equipage que celuy
avec lequel il devoit paroiſtre
pour mieux repréſenter toute la
Republique , & donner plus d'éclatà
la ſoûmiſſion qu'il devoit
faire , ne pouvant eſtre preſt en
peu de temps. Vous en jugerez
par le travail des Carroffes , dont
je vay vous faire la deſcription.
Le premier, qui estoit fortgrand,
attiroit les yeux , non ſeulement
par ſa Peinture auffi brillante que
miſtérieuſe , mais encore par divers
Ornemens qui faisoient
GALANT. 219
د
lefconnoiſtre
qu'il appartenoit à
cing Perſonnes entre
quels Ornemens ceux du Doge
dominoient. Le dedans eſtoit
de Velours cramoiſy à fonds
d'or , & garny d'une Campane
d'or , formant les Chifres &
les Armes de Sa Serenité. Le
derriere eſtoit enrichy d'une
magnifique Sculpture toute dorée.
Le grand Paneau d'enhaut
repréſentoit le Temple de Janus ,
que l'on dit eſtre Fondateur de
Génes. La StatuëdeJanus paroiffoit
ſur un Pieddeſtal auprés de
la Porte de ce Temple, qui eſtoit
fermée . La Paix eſtoit aſſiſe auprés
le Pied deſtal. Elle accom
pagnoit le Dieu des Richeſſes,
& pluſieurs Amours fermoient
un Groupe , & brifoient des Armes
. On voyoit ſur le devant des
Trophées de Paix , & dans le
240
MERCURE
mot François ne fignifie quelquefois
plus ou moins. Je ne laif
ſe pas de vous envoyer celle qui
aeſté faite de ce Difcours , & je
prens ce ſoins en faveur de vos
Amies. Quand il y auroit quelques
endroits auſquels on pourroit
donner un ſens opposé à celuydu
Doge , cela ne ſeroit d'aucune
conſequence , puis qu'en
confrontant l'Italien , on connoi
ſtroit aisément qu'on n'ya voulu
augmenter ny diminuer aucune
choſe.
TRADUCTION DU DISCOURS
du Doge.
SIRE ,
Ma République a toûjours tenu
Pour une des maximes les plus fandamentales
de fon gouvernement
GALANT . 221
préſentoit le Gouvernement de
la Republique. Aux coſtez des
meſmes Armes de Sa Serenité ,
qui eſtoient à l'autre Paneau des
Portieres , on diftinguoit la Magnanimité
, qui tenoit un Sceptre,
& qui avoit un Lion auprés d'elle;
& la Magnificence ayant une
Palme à la main , & derriere elle
des Bâtimens & des Pyramides .
Aux quatre petits coſtez
eſtoient les Armes des Senateurs ,
attachéesà des Palmiers , & àdes
Oliviers , ornez d'Amours , &de
tout ce qui peut faire remarquer
les Arts liberaux .
Les quatre Montans qui ſont
aux coſtez des Glaces , eſtoient
remplis de tout ce qui peut repreſenter
les quatre Elemens. La
- Peinture de tous ces Paneaux
eſtoit tres belle , & tres - fine .
La Sculpture du Train du Car
222 MERCURE
roſſe eſtoit entierement dorée , &
l'Imperiale couverte de Plaques
dorées , & de cartouches repreſentant
les Armes de quatre Senateurs,
celles de Sa Serenité dans
lemilieu.
Le ſecond Caroſſe eſtoit auh
fort grand. Le dedans eftoit de
Velours vert & blanc , avec les
Armes du Doge , & des quatre
Senateurs formées en divers en.
droits de la Campane. La Sculpture
du derriere , eſtoit un peu
moins riche que celle du premier
, des Conſoles en beaucoup
d'endroits y tenant la place des
Figures. Il eſtoit entierement doré.
Toutes les Peintures de ce
Caroffe convenoient à la Terre
& à la Mer . Ony voyoit des Sy.
rénes , des Maſques de Dieu marin
, des Fontaines , des Coquilles
, du Corail , des Fruits ,& des
GALANT. 223
4
Fleurs qui entouroient pluſieurs
petits Camayeux verds rehaufſez
d'or , repreſentant tous le
Temple de Janus , ou des Nimphes
de la Terre & de la Mer ,
portoient des Prefens. D'autres
Habitans de la Terre & des Eaux
quittoient leurs armes ,& toutes
les marques qui les faifoient reconnoifſtre
pour ſe réjoüir autourde
ceTemple . Un Dieu marin
l'ornoit de preſens , une Nimphe
, de guirlandes , & ainſi des
autres. Le Train eſtoit tout de
Sculpture. Les Montans eſtoient
quatreDieux marinsqui tenoient
les Armes de quatre Senateurs ,
&des Grifons tenoient à l'entretoiſe
les Armes de Sa Serenité.
L'Imperiale eſtoit garnie de Plaques,&
de Bouquets dorez.
Le troifiéme Carroſſe tout à
fondd'or , & fculpté , eſtoit un
224
MERCURE
peu moins beau que le ſecond ,
mais tous les ornemens ſe rapportoient
au meſme ſujet. Le dedans
eſtoit de Velours Cramoiſy
auſſi bien que les Caleches , &
tout le Train doré & ſculpté .
Les Armes du Doge font partagées
en deux ; la premiere partie
d'argent à l'Aigle déployé , &
couronnéentredeux bandes de Sable,
l'autre partie d'argent à trois Faces
de Gueule. Elles ſont timbrées
d'une Couronne fermée , à cauſe
de la Souveraineté de Génes , &
du Royaume de Corſe ſoumis à
la republique. La Couronne eſt
fermée par une petite Boule , au
deſſus de laquelle il y a une
Croix.
Le premier Senateur porte d'or,
à l'Arbre de Sinople , & un Lion
naturel comme rampant à cet Arbre.
Le ſecond porte Facédegucule
GALANT.
245
que comme il avoit eftéfaché d'avoir
eu sujet de faire éclater fon
reffentiment contre elle, il eſtoit bien
aife de voir les chofes au point où
elles estoient , parce qu'il croyoit
qu'à l'avenir ily auroit une tres bonne
correspondance ; qu'il vouloit ſe
la promettre de la bonne conduite
de la république tiendroit , & que
l'estimant beaucoup il luy donneroit
dans toutes les occafions des marques
du retour defa bien- veillance. A
l'égard du noge , Sa Majesté
parla de ſon merite perſonnel
avec beaucoup de bonté, luy faifant
connoiſtre qu'Elle luy donneroit
avec plaiſir des témoignages
de l'eſtime particulierequ'El
le en faifoit.
Aprés cette réponſe du Roy,
les quatre Senateurs luy firent
leurs Complimens chacun ſelon
fon rang, & Sa Majesté repondit
1
246 MERCURE
à chacun en particulier à mefure
qu'il acheva , parlant à tous
en termestres obligeans, & principalement
à Monfieur Salvago,
qui avoit demeuré pluſieurs années
en France en qualité d'Envoyé
de Genes .L'Audience finie,
le Rov ne ſalua le noge , baiffa
fon Chapeau plus qu'il n'avoir
fait lors que fa Serenité eſtoit ar-.-
rivée. Le Doge fit trois profondes
réverence en ſe retirant. Les Senateurs
firent tous la meſme choſe,&
lors qu'il ſe creut affez éloigné
du Roy pour n'en eſtre plus
veu, il ſe couvrit, & les Senateurs
auſſi. Ils vinrent dans le meſme
ordre, & trouverent par toutune
auſſi grande affluence de Peuple ;
de forte qu'ils eurent de la peine
àentrer dans les divers endroits,
où ils trouverent des Tables preſtes
à ſervir.
GALANT.
247
A peine l'Audience fut - elle
finie , que toute la Cour & tout
le Peuple qui rempliſſoit Verſailles
, apprirent que le Roy eſtoit
tres fatisfait du Doge , & que le
Doge eſtoit charme de tout ce
qu'il avoit remarqué d'auguſte &
d'engageant dans Sa Majesté.
Onne s'entretint d'aucune autre
choſe le reſte du jour. Le Roy
mefme pendant fon dîner parla
avantageuſement du Doge , en
preſence d'une grande partie de
la Cour. On luytrouva un air civil&
fpirituel , une contenance
qui n'avoitrien d'embarraffé ,de
la grandeur ſans abaiſſement, &
de l'abaiſſement ſans baſſeffe. Le
Perſonnage qu'il avoit à ſoûtenir
n'eſtoit pasaifé , & l'on peut dire
que de la maniere dontil en eſt
forty , merite tous les applaudiſ
ſemens qu'il en a receus. Sonef248
MERCVRE
(
prit s'eſt fait remarquer en ce qu'il
n'a point paru chagrin de la fon -
tion qu'il avoit à remplir. L'amertume
en eſtoit adoucie par la
grandeur de celuy à qui il devoit
faire la fatisfaction , & la gloire
de l'acquerir à ſa Republique , &
de meriter ſon eſtime , banniſfoit
de ſon eſprit , tout ce qui auroie
pu laiſſer du chagrin dans celuy
d'un Homme moins ſpirituel , &
moins clairvoyant. Pendant que
tout retentiſſoit de ſes loüanges ,
on fervit , & il ſe mit à Table ,
aprés avoir quitté ſa Robe de
Cerémonic à cauſe de l'exceſſive
chaleur , qui estoit encore augmentée
par laquantité du Peuple
qui s'eſtoit rendu à Versailles . Il
parut vétu d'un Habit violet , &
s'afit dans un Fauteüil qui luy
avoiteſté preparé. Je ne parleray
point du Repas. Le Roy le donGALANT.
249
noit , & il eſtoit appreſté , &
ſervy par ſes Officiers. Le Doge
beut à la fanté des Dames qui
s'eſtoient empreſſée à le voir dî.
ner , & leur preſenta au Deffert
leplus beau Fruit de la Table.
Sur les trois heures, il fut mené
à l'Audience de Monſeigneur le
Dauphin , dans le meſme ordre
qu'il avoit eſté conduit chez le
Roy , & tout s'y paſſa de la meſme
forte. Eſtant enſuite monté par le
fuperbe Eſcalier qui répond à cet
luy du grand Appartement de Sa
Majesté , & par lequel on va chez
Madame la Dauphine , il fut conduit
à l'Appartement de cette
Princeſſe , qu'il trouva environ
néede Princeſſes , de Ducheſſes,
& genéralement de tout ce que
la Cour a de Dames plus qualifiées.
Aprés avoir fait trois profondes
réverencesv,il porta fon
230 MERCURE
leurs , & pluſieurs gentilshommes
génois qui estoient depuis
quelque temps en France. On
arriva à Verſailles ſur les onze
heures du matin. Tout le chemin
estoit fi couvert de monde,
& toutes les Courts du Châ
teau en étoient ſi remplies , que
les Gardes de la porte eurent
beaucoup de peine à faire ranger
le Peuple. On vit d'abord entrer
douze Pages bien montez , marchantdeux
àdeux puis foixante
&dix Valets de pied , auſſi deux
àdeux,& veſtus des Livrées que
j'ay décrites. Outre ces Valets
de pied , il y en avoit encore de
Monfieur le marquis de marini ,
Envoyé de Genes. Apres cela
marchoient tous les Carrolfes ,
dans l'ordre que je viens de vous
marquer. On deſcendit dans la
-fane des Ambaſſadeurs, appellée
GALAN T.
231
Salle de Descente , parce qu'en
arrivant ils vont s'y repoſer quelque
temps avant que d'aller à
l'Audience. Apres que le Dogey
eut demeuré environ une heure
& demie , Monfieur de Bonneüil
qui eſtqit allé prendre l'ordre de
Sa majeſté , le vint avertir qu'Elle
eſtoit preſte à luy donner audience.
L'Efcalier du grand Apartement
du Roy eſtant vis - à- vis
de la Salle des Ambaſſadeurs , il
faloit pour s'y rendre , traverſer la
Court à pied ; & elle eſtoit tellement
remplie de monde , que les
Gardes dela Prevoſté eurent bien
de la peine à tenir le paſſage
libre , en y faiſant une Haye des
deux coſtez . Les cent Suiffes
bordoient le grand Efcalier , &
les Gardes du Corps eſtoient en
Haye , & fous les armes dans
leur Salle. Les Valets de pied
K3
232
MERCURE
marchérent les premiers deux à
deux , & reſtérent dans la premiere
Sale , les Pages marcherent
en meſme ordre . Ils avancerent
un peu davantage , & demeurerent
comme les Valets de Pied.
Monfieur Giraut parut enfuite
conduiſant les gentilshommes ,
qui marchoient en ordre , & felon
leur rang. Ils eſtoient ſuivis
des gentilshommes Camarades
nommez par la République , &
dont je vous ay parlé. Le Doge
paroiſſoit enſuite , ayant un Senateur
à ſa droite , & à fa gauche
Monfieur de Bonneüil. Les trois
autres Senateurs ſuivoient fur
meſme ligne . Aprés que l'on eut
monté le magnifique Eſcalier qui
conduit au grand Appartement
de Sa Majesté , on le traverſa en
cét ordre. Cét Appartement eſt
de toute la longueur d'une des
1
GALANT .
233
aîles de Verſailles. On entra dans
le Salon qui eſt au bout , & qui
joint la Galerie , & de ce Salon
on tourna dans la Galerie , au
bout de laquelle eſtoit le Roy
dans le Salon qui fait face àceluy
par lequel on venoit de paſ.
fer. Deux choſes ſont à remarquer;
l'une que cét Appartement
& cette Galerie eſtoient magnifiquement
meublez , & qu'il y
avoitpour pluſieurs millions d'ar
genterie ; l'autre que la foule
eſtoit également grande par tout,
quoy que ces Appartemens &
cette Galerie enſemble puſſent
contenir autant de monde que
le plus vaſte Palais. Quelque ordre
qu'on euſt apporté pour laiffer
un paſſage libre le long de la
Galerie , le Doge eut beaucoup
de peine à la traverſer. Monfieur
le Maréchal Duc de Duras Capi
K 4
234
MER CURE
taines des Gardes du Corps en
Quartier , qui l'avoit receu à la
portede leur Sale , l'accompagna
juſqu'au pied du Trône de Sa
Majeſté. Il eſtoit d'argent , &
élevé ſeulement de deux degrez..
Monfeigneur le Dauphin , &
Monfieur estoient aux coſtez du
Roy , & Sa Majesté eſtoit environnée
de tous les Princes du
Sang , & de ceux de ſes grands
Officiers qui ont rang proche de
ſa Perſonne en de pareilles Cerémonies.
La fuite du Doge eſtant
fort nombreuſe , comme je vous
l'ay marqué la plus grande partie
ne le put ſuivre juſqu'au Trône ,
& remplit vuide de la Galerie ,
qu'on avoit tâché de tenir libre
pour le laiffer paffer. Dés que le
Doge eut apperceu le Roy
remarqué qu'il en pouvoit eſtre
reconnu il ſe découvrit. Ilavan-
,
&
GALANT.
255
1
lie. Ils furent furpris de l'extraordinaire
quantité de Médailles
qu'on leur montra , ſur tout de
celles qui ont eſté frapées en
France, & par leſquelles ils virent
en peu de temps toute l'Hiſtoire
du Roy. Ils la virent encore d'une
autre maniere , & ne pûrent ſe
laffer d'admirer les Livres des
Campagnes de Sa Majeſté ; mais
ce qui redoubla leur étonnement,
ce fut le Cabinet des Bijoux , où
le travail du grand nombre de
Piéces curieuſes qu'il renferme ,
eſt ſi brillant& fi beau, que quoy
que tout y ſoit preſque couvert
de Diamans & d'autres Pierres
précieuſes , il ſemble que c'eſt ce
qu'il y a demoins furprenant dans
cet abregé des Richeſſes du Mone
de. Toutes ces choſes leur farent
montrées avec beaucoup d'ordre,
chaque Officier des Apartemens
L3
256 MERCURE
étantà fon Poſte pour leur faire
voir ce qui concernoit ſa Charge
Monfieur le Marquis de Livry
, Premier Maistre d'Hoſtel ,
les conduifit enſuite dans le Lieu
que l'on avoit préparé pour le
Dîner. Il fut ſervy un quartd'heure
apres. Ce fut un Repas tresmagnifique
en Poiffon. LeDoge
ſe mit à la premiere place ; il n'y
eut point de rang pour les autres
Monfieur le Prince de Monaco
mangea avec eux , auffi bien que
pluſieurs autres Seigneurs de la
Cour. Au fortir de table , le Doge
alla au Dîner du Roy , où il eut
l'honneur de s'entretenir avec
Sa Majesté preſque pendant tout
le Repas. Une heure apres , les
Caléches du Roy , conduites par
un Ecuyer de ſa Majesté , le vinrent
prendre. Le Doge monta
dans la premiere , attelée de huit
GALAN T.
257
Chevaux , & toute ſa Suite dans
les autres ontraverſa le Parc pour
ſe rendre à Trianon. Tous les Officiers
des Jardins l'accompagnérent
à cheval . Le Doge&ſa Suite
virent le dedans de ce Lieudélicieux
, dont les Eaux joüérent
pendant tout ce temps. On remonta
en Carroſſe , & l'on vint
deſcendre auprés du grand Canal,
ſur lequel toutes les Galiotes
&Gondoles estoient parées. On
entra dedans , on fit le tour du
Canal , & l'on remonta dans les
Caléches pour entrer dans la
Ménagerie , où l'on vit un grand
nombre d'Animaux fort rares ,
&venus de toutes les Parties du
Monde. On monta enſuite dans
le Sallon , & l'on y beut toutes
fortes d'Eaux glacées . On ſe remit
apres en Caleche , pour ſe
sendre au Potager. On s'y pro-
L4
258 MERCURE
mena long temps dans un Labirynthe
de Jardins , & non pas
dans un Labirynthe fait dans
un Jardin . Tous ces Jardins ,
tres-bien entretenus , & remplis
d'un nombre prodigieux d'Arbres
fruitiers,onttantd'agrémens
joints à leurs grandes beautez ,
qu'on peut affeurer qu'il eft impoſſible
de voirrien de plus agréable
, &de plus beau pour le Jardinage.
Du Porager on retourna
au Château , où l'on trouva une
Collation de Fruits les plus exquis
, & les plus nouveaux. Le
Doge dit en parlant de Versailles,
qu'ily avoit plus d'Ouvriers & plus
d'Officiers , que d'affez puiſſans
Souverains n'avoient de Sujets.
Aprés cette Colation , il monta
en Caroffe pour s'en retourner à
Paris. Commeil avoit un Carofſe
neuf , & des Chevaux neufs ,
il verſa dans le chemin. LeRoy
GALANT.
259
l'apprit peu de temps aprés , &
demanda avec un empreſſement
obligeant , & avec cet air debonté
qui luy eſt ſi naturel , s'il n'eſtoit
point bleſſé. Cette cheute
feroit affez inutile dans une narration
de cette nature , fi elle ne
fervoit à faire voir la continuation
de toutes les bontez du Roy
pour le Doge.
Le 19. Monfieur Aubert Introducteur
des Ambaſſadeurs
prés de Monfieur , le mena avec
les Senateurs , & toute leur Suite
à Saint Cloud , dans la Maiſonde
fon Alteffe Royale , dont il leur
fit voir d'abord tous les apparte
mens. Monfieur ſe trouva à l'un
des bouts de la Galerie lors qu'ils
y entrerent. Ce Prince avançı
vers le milieu où ils lay firent
compliment , & aprés luy avoir
témoigne qu'il eſtoit bien aifé de
Ls
260 MERCURE
leur faire voir ſa Maiſon , il ordonna
à Monfieur le Chevalier
de Chaſtillon , premier Gentilhomme
de ſa Chambre , de les
accompagner par tout. Ils trouverent
les Caléches au bas du
degré , monterent , dedans , &
allerent voir les Jardins; les Eaux
joüerent pendant tout le temps
de leur promenade. Après avoir
pris beaucoup de plaiſir à voir
toutes les beautez de cette délicieuſe
Maiſon , ils monterent
dans leurs Carroſſes pour revenir
àParis.
Le 23. ils ſe trouverent au lever
du Roy , & Sa Majesté eut la
bonté de parler plufieurs fois au
Doge. Ils allerent enſuite voir la
grande & petite Ecurie , qui par
leur grandeur , & la fingularité
de leur Architecture , peuvent
diſputer de beauté avec les plus
GALANT. 261
magnifiques Palais de l'Europe .
Ils furent furpris de la beauté , &
de la propreté des Chevaux, dont
tous les Crins eſtoient bien peignez
, & retrouſſez avec des Rubans
de Couleur de Feu. Ils furent
enſuite traitez à dîner , & il
y eut pluſieurs Tables magnifiquement
ſervies. L'apreſdînée
Monfieur de Bonneüil les conduiſit
au Jardin , pour voir les
Feaux , parce que le ſoir qu'ils
eſtoient allez à Trianon & à la
Ménagerie , ils n'avoient veu que
les Eaux de dehors , c'eſt àdire
celles qui font dans les Allées ,
car il y a un grand nombre de
lieux enfermez , remplis de Statuës
, de Vaſes , de Portiques , &
de quantité d'autres ornemens ,
où l'Art fait faire à l'Eau tout ce
que la nature ne luy donne pas.
Tous ces lieux ont chacun lear
L6
262 MERCURE
nom , comme la Renommée , le
Marais & le Theatre d'Eaux , les
trois Fontaines , la Salle des
Feſtins & du Bal , l'Arc de
Triomphe , & pluſieurs autres.
Tous les Officiers qui commandent
à tant d'endroits differens ,
fe trouverent chacun à leur poſte
, afin que le Doge & les Senateurs
puſſent tout voir, & meſme
commodément. Après avoir
veu toutes ces Eaux , ils furent
conduits dans la Sale des Ambaffadeurs,
où il y avoit quantité de
rafraichiſſemens préparez . Ils
allerent le foir au Bal , où ils furent
placez par l'ordre de Sa Majeſte
, dans un endroit fortavantageux
pour voir toute la Cour.
Elle estoit extrémement parée ,
&la beauté des Dames eſtant relevée
par tout ce qui pouvoit la
faire briller , on peut dire qu'om
GALANT. 263
ne ſçauroit rien voir deplus éclatant
que l'étoit cette Affemblée.
Le Roy fit l'honneur au Dogede
buy parler fort obligeamment
aprés le Bal , & fa Serenité comblée
de tantde bontez , retourna
à Paris le foir meſme avec les
Senateurs , Monfieur l'Envoyé
de Genes , & toute leur Suite.
Le 25. Monfieur le Duc accompagné
de Monfieur le Duc
de Bourbon que Monfieur de
Bonneüil avoit eſté prendre à
Hoſtel de Condé , vint fur les
trois heures aprés midy chez le
Doge , qui s'eſtoit revétu de ſa
Robe de Cerémonie , ainſi que
les Senateurs . Ils receurent ſon
Alteſſe Sereniffime à la porte de
la premiere Salle,& s'affirent dans
trois Fauteüils dans le grand Cabinet
du Doge, & les Senateurs
fur des Sieges pliants. La viſue
264 MERCVRE
faite , ils reconduifirent Monſieur
le Dac juſqu'à fon Carroffe.
Une heure aprés , le Doge
& les Senateurs conduits par
Monfieur de Bonneüil , monterentdans
leur Caroſſe avecMonſieur
l'Envoyé de Genes , & toute
leur Suite , & allerent à l'Hoſtel
de Soiſſons. Un Caroſſe à fix
Chevaux où étoient ſes Ecuyers,
paroiſſoit à la teſte. Tous les Valets
de Pied marchoient enſuite ,
& le Caroffe du Corps où eſtoit
ſa Serenité , les Senateurs , &
Monfieur de Bonneül , venoit
aprés eux. Monfieur Giraut
eſtoit dans le ſecond Caroffe ,
avec les Gentilshommes Camarades
, & deux autres Caroffes
remplis de Gentilshommes le
fuivoient. Les Gentilhommes de
Madame la Princeſſe de Carignan
les attendoient au bas du degré ,
L
GALAN T.
265
&Mademoiselle de Soiſſons &
Mademoiselle de Carignan les receurent
àla porte de la Chambre.
Le Doge les ſalua. Madame la
Princeſſe de Carignan eſtoit auprésde
ſon lit. On s'affit dans des
Fauteüils & fur des Sieges plians,
comme on avoit fait en pluſieurs
autres Audiences , & le Doge &
les Senateurs furent reconduits
de la meſme ſorte qu'ils avoient
eſté receus. Le 26. le Doge eut
fon Audience de Congé , & fot
conduits à Verſailles avec les mémes
Ceremonies qu'ill'avoit eſté
lejourde la premiere Audience.
Voicy ce qu'il dit au Roy.
SIRE,
Sono ſi abondanti e ſingolari le
gratie che la M.V.s'è degnata di coferirenella
mia Perſona,& di questi
246 MERCURE
à chacun en particulier à me
fure qu'il acheva , parlant à tous
en termes tres obligeans, & principalement
à Monfieur Salvago,
qui avoit demeuré pluſieurs années
en France en qualité d'Envoyé
de Genes.L'Audience finie,
leRov ne ſalua le noge , baiſſa
fon Chapeau plus qu'il n'avoir
fait lors que fa Serenité eſtoit ar--
rivée. Le Doge fit trois profondes.
réverence en ſe retirant. Les Senateurs
firent tous la meſme choſe,&
lors qu'il ſe creut aſſez éloigné
du Roy pour n'en eſtre plus
veu,il ſe couvrit, & les Senateurs
auſſi . Ils vinrent dans le meſme
ordre , & trouverent par tout une
auſſi grande affluence de Peuple ;
de forte qu'ils eurent de la peine
à entrer dans les divers endroits,
où ils trouverent des Tables preſtes
à ſervir.
GALANT.
247
A peine l'Audience fut - elle
finie , que toute la Cour & tout
le Peuple qui rempliſſoit Verſailles
, apprirent que le Roy eſtoit
tres fatisfait du Doge , & que le
Doge eſtoit charmé de tout ce
qu'il avoit remarqué d'auguſte &
dd
'engageant dans Sa Majesté.
Onne s'entretint d'aucune autre
choſe le reſte du jour. Le Roy
mefme pendant fon dîner parla
avantageuſement du Doge , en
preſence d'une grande partie de
la Cour. On luytrouva un air civil
& fpirituel , une contenance
qui n'avoit rien d'embarraffé , de
la grandeur ſans abaiflement, &
de l'abaiſſement ſans baſſeffe. Le
Perſonnage qu'il avoità ſoûtenir
n'eſtoit pasaifé , & l'on peutdire
que de la maniere dontil en eſt
forty , merite tous les applaudiſ
ſemens qu'il en a receus. Sonef
248 MERCVRE
prit s'eſt fait remarquer en ce qu'il
n'a point paru chagrin de la fontion
qu'il avoit à remplir. L'amertume
en estoit adoucie par la
grandeur de celuy à qui il devoit
faire la fatisfaction , & la gloire
de l'acquerir à ſa Republique , &
de meriter ſon eſtime , banniffoit
de ſon eſprit , tout ce qui auroit
pu laiſſer du chagrin dans celuy
d'unHomme moins fpirituel , &
moins clairvoyant. Pendant que
tout retentiſſoit de ſes loüanges ,
on fervit , & il ſe mit à Table ,
aprés avoir quitté ſa Robe de
Cerémonic à cauſe de l'exceſſive
chaleur , qui estoit encore augmentée
par la quantité du Peuple
qui s'eſtoit rendu à Versailles . Il
parut vétu d'un Habit violet , &
s'affit dans un Fauteüil qui luy
avoiteſté préparé. Je ne parleray
pointdu Repas. Le Roy le donGALANT.
249
noit , & il eſtoit appreſté , &
ſervy par ſes Officiers. Le Doge
beut à la fanté des Dames qui
s'eſtoient empreſſée à le voir dî.
ner , & leur preſenta au Deffert
leplus beau Fruit de la Table.
Sur les trois heures, il fut mené
à l'Audience de Monſeigneur le
Dauphin , dans le meſme ordre
qu'il avoit eſté conduit chez le
Roy , & tout s'y paſſa de la meſme
forte. Eſtant enſuite monté par le
fuperbe Eſcalier qui répond à cet
luy du grand Appartement de Sa
Majesté , & par lequel on va chez
Madamela Dauphine , il fut conduit
à l'Appartement de cette
Princeſſe , qu'il trouva environnéede
Princeſſes , de Ducheſſes ,
& genéralement de tout ce que
la Cour a de Dames plus qualifiées.
Aprés avoir fait trois profondes
réverences , il porta fon
250
MERCURE
bras ſur l'extrémité de ſa teſte ,
ce qu'il fit àdeux ou trois diverſes
repriſes , comme s'il euſt voulu
ſe couvrir, ce que neantmoins il
ne fit pas. Il dit à Madame la Dauphine
en termes genéraux , que
venant en France , il eſtoit heureux
de luy rendre ſes tres- humbles
reſpects. Elle répondit en
François à ce Compliment , & la
converſation s'étant ensuite étenduëfur
la beauté , & fur la magnificence
de Paris, de Verſailles , &
de la Cour , cette Princeſſe répondit'en
Italien avec tant d'agrément
& d'eſprit , que le Doge témoigna
publiquement le plaifir
qu'il recevoit de la convertation.
Au fortir de là , il fut conduit de
la mefme maniere chez Monfeigneur
leDucde Bourgongne , &
chez Monseigneur le Duc d'Anjou,
& enſuite chez Monfieur par
Monfieur
GALANT.
251
Monfieur Aubert Introducteur
des Ambaſſadeurs de ce Prince ,
où l'Audience ſe paſſa comme
elle s'eſtoit paſſée chez le Roy.
Il alla chez Madame il fut conduit
par le meſme Introducteur.
Monfieur de Bonneüil & Monſieur
Giraut ne laiſſerent pas de
l'accompagner en marchant un
peu devant. On paſſa enſuite
chez Monſeigneur le Duc de
Chartres où tous les Senateurs ſe
couvrirent , & aprés cela chez
Mademoiselle , que le Doge baiſa.
Il fut enſuite conduit chez Mademoiſelle
d'Orleans , puis chez
Madame de Guiſe où eſtoit Madame
la Grande Ducheſſe de
Toſcane. Ces Princeſſes vinrent
un peu au devant de luy , & il les
ſalua auſſi en les baiſant. Au fortir
de chez ces Princeſſes , on le
mena chez Monfieur le Duc. Ce
May 1685 . L
252 MERCURE
Prince eſtoit accompagné de
Monfieur le Duc de Bourbon fon
Fils , &t le receur à la porte de fon
Antichambre. Sa Serenité marcha
au milieu des deux Princes .
Ils allerent s'aſſeoirdans trois Fauteüils
, dans la Chambre de M
le puc , & les Senateurs fur des
Sieges pliants. Aprés quelques
Complimens ,le Doge & les Senateurs
pafferent chez madame
la Ducheffe. Cette Princeſſe eſtoit
dans ſon lit , & Mademoiselle de
Bourbon fa Fille les receur à la
porte , accompagnée de pluſieurs
Dames. Le Doge les ſalua , s'affic
dans un Fauteüil , Mademoiselle
de Bourbon fur le lit de madame
la Ducheffe , & les Senateurs fur
des Sieges pliants. L'Audience
finie , ils furent conduits par mademoiselle
de Bourbon juſques où
ils avoient eſté receus. Leurs vi
GALANT. 253
fites ſe terminerent par celle
qu'ils rendirent à madame la Princeſſe
de Conty. Madame la Comteſſe
de Bury , ſa Dame d'honneur
, les receut à la porte de la
Chambre . Cette Princeſſe eſtoit
fur fon lit , & tout ſe paſſa à cette
Audience , comme à celle de ма-
dame la Ducheſſe. Comme en
rendant toutes ces viſites , ils firent
differens tours dans Verfailles
, le Doge appercent une Dame
dont l'éclat & l'air majestueux le
furprirent. Il en demanda le nom,
& ayant appris que c'étoit Madame
de Louvois , il s'avança quelques
pas , & luy fit un compliment
, qui marqua ſon bon gouft
&ſa preſence d'eſprit. Apréstoutes
ces Audiences , le poge & les
Senateurs ſe repoſerent , & prirent
quelques rafraichiſſemens ,
aprés quoy ils furent reconduits à
L 2
254 MERCURE
Paris dans le meſme ordre qu'on
les avoit amenez. Le lendemain
le Doge ne ſortit point , & dit
qu'il eſtoit fi remply des bontez
& de la grandeur du Roy , qu'il
prenoit tout ce jour là pour y penfer
,& pour en écrire à Genes.
Le 18. le Doge partit le matin
deParis dans ſes Carroſſes , avec
les Senateurs , & arriva à Verſailles
fur les dix- heures . Monfieur
de Bonneüil qui les attendoit , les
conduifit aux Apartemens. La
beauté des Meubles ,& la grande
quantité d'Argenterie , les ſurprirent
moins que la délicate du travail
, à laquelle il eſt impoſſible
de rien ajoûter. Ils furent ſurpris
du grand nombre de Tableaux
Originaux , & dirent que le Roy
poffedoit feul preſque tout cequi
faisoit avant ſon Regne les plus
conſidérables ornemens de l'Ita
GALANT.
255
lie. Ils furent furpris de l'extraordinaire
quantité de Médailles
qu'on leur montra , ſur tout de
celles qui ont eſté frapées en
France, & par leſquelles ils virent
en peu de temps toute l'Hiſtoire
du Roy. Ils la virent encore d'une
autre maniere , & ne pûrent ſe
laffer d'admirer les Livres des
Campagnes de Sa Majeſté ; mais
cequi redoubla leur étonnement,
ce fut le Cabinet des Bijoux , où
le travail du grand nombre de
Piéces curieuſes qu'il renferme ,
eſt ſi brillant& fi beau, que quoy
que tout y ſoit preſque couvert
de Diamans & d'autres Pierres
précieuſes , il ſemble que c'eſt ce
qu'ily a demoins furprenant dans
cet abregé des Richeſſesdu Mone
de. Toutes ces choſes leur farent
montrées avecbeaucoup d'ordre,
chaque Officier des Apartemens
L3
256 MERCURE
étant à ſon Poſte pour leur faire
voir ce qui concernoit ſa Charge
Monfieur le Marquis de Livry
, Premier Maiſtre d'Hoſtel ,
les conduiſit enſuite dans le Lieu
que l'on avoit préparé pour le
Dîner.Il fut ſervy un quartd'heure
apres. Ce fut un Repas tresmagnifique
en Poiffon. Le Doge
ſe mit à la premiere place ; il n'y
eut point de rang pour les autres
Monfieur le Prince de Monaco
mangea avec eux , auffi bien que
pluſieurs autres Seigneurs de la
Cour. Au fortir de table ,le Doge
alla au Dîner du Roy , où il eut
l'honneur de s'entretenir avec
Sa Majesté preſque pendant tout
le Repas . Une heure apres , les
Caléches du Roy , conduites par
un Ecuyer de ſa Majesté , le vinrent
prendre. Le Doge monta
dans la premiere , attelée de huit
GALAN T.
257
Chevaux , & toute ſa Suite dans
les autres on traverſa le Parc pour
ſe rendre à Trianon. Tous les Officiers
des Jardins l'accompagnérent
à cheval . Le Doge& ſa Suite
virent le dedans de ce Lieudélicieux
, dont les Eaux joüérent
pendant tout ce temps. On remonta
en Carroſſe , & l'on vint
deſcendre auprés du grand Canal
, ſur lequel toutes les Galiotes
&Gondoles estoient parées. On
entra dedans , on fit le tour du
Canal , & l'on remonta dans les
Caléches pour entrer dans la
Ménagerie , où l'on vit un grand
nombre d'Animaux fort rares ,
&venus de toutes les Parties du
Monde. On monta enſuite dans
le Sallon , & l'on y beut toutes
fortes d'Eaux glacées. On ſe remit
apres en Caléche , pour
sendre au Potager. On s'y profe
L4
258
MERCURE
mena long temps dans un Labirynthe
de Jardins , & non pas
dans un Labirynthe fait dans
un Jardin . Tous ces Jardins ,
tres-bien entretenus , & remplis
d'un nombre prodigieux d'Arbres
fruitiers,ont tantd'agrémens
joints à leurs grandes beautez ,
qu'on peut affeurer qu'il eſt impoſſiblede
voir rien de plus agréable
, & de plus beau pour le Jardinage.
Du Porager on retourna
au Château , où l'on trouva une
Collation de Fruits les plus exquis
, & les plus nouveaux. Le
Doge dit en parlant de Verfailles,
qu'ily avoit plus d'Ouvriers & plus
d'Officiers que d'aſſez puiſſans
Souverains n'avoient de Sujets.
Aprés cette Colation , il monta
en Caroffe pour s'en retourner à
Paris . Comme il avoit un Caroffeneuf
, & des Chevaux neufs ,
il verſa dans le chemin. Le Roy
4
GALANT.
259
l'apprit peu de temps aprés , &
demanda avec un empreſſement
obligeant , & avec cet air debonté
qui luy eſt ſi naturel , s'il n'eſtoit
point bleſſé . Cette cheute
feroit affez inutile dans une narration
de cette nature , fi elle ne
fervoit à faire voir la continuation
de toutes les bontez du Roy
pour le Doge.
Le 19. Monfieur Aubert Introducteur
des Ambaſſadeurs
prés de Monfieur , le mena avec
les Senateurs, & toute leur Suite
à Saint Cloud , dans la Maiſonde
fon Alteffe Royale , dont il leur
fit voir d'abord tous les apparte
mens . Monfieur ſe trouva à l'un
des bouts de la Galerie lors qu'ils
y entrerent. Ce Prince avançı
vers le milieu où ils lay firent
compliment , & aprés luy avoir
témoigne qu'il eſtoit bien aifé de
Ls
260 MERCURE
leur faire voir ſa Maiſon , il ordonna
à Monfieur le Chevalier
de Chaſtillon , premier Gentilhomme
de ſa Chambre , de les
accompagner par tout. Ils trouverent
les Caleches au bas du
degré , monterent , dedans , &
allerent voir les Jardins; les Eaux
joüerent pendant tout le temps
de leur promenade. Après avoir
pris beaucoup de plaiſir à voir
toutes les beautez de cette délicieuſe
Maiſon , ils monterent
dans leurs Carroſſes pour revenir
àParis.
Le 23. ils ſe trouverent au lever
du Roy , & Sa Majesté eut la
bonté de parler plufieurs fois au
Doge. Ils allerent enſuite voir la
grande & petite Ecurie , qui par
leur grandeur , & la fingularité
de leur Architecture , peuvent
diſputer de beauté avec les plus
GALANT. 261
magnifiques Palais de l'Europe.
Ils furent furpris de la beauté , &
de la propretédes Chevaux, dont
tous les Crins eſtoient bien peignez
,& retrouſſez avec des Rubans
de Couleur de Feu . Ils furent
enſuite traitez à dîner , & il
y eut pluſieurs Tables magnifiquement
fervies. L'apreſdînée
Monfieur de Bonneüil les conduiſit
au Jardin , pour voir les
Feaux , parce que le ſoir qu'ils
eſtoient allez à Trianon & à la
Ménagerie , ils n'avoient veu que
les Eaux de dehors , c'eſt àdire
celles qui ſont dans les Allées ,
car ily a un grand nombre de
lieux enfermez , remplis de Stal
tuës , de Vaſes , de Portiques ,&
de quantité d'autres ornemens ,
où l'Art fait faire à l'Eau tout ce
que la nature ne luy donne pas.
Tous ces lieux ont chacun leur
L6
262 MERCURE
nom , comme la Renommée , le
Marais & le Theatre d'Eaux , les
trois Fontaines , la Salle des
Feſtins & du Bal , l'Arc de
Triomphe , & pluſieurs autres.
Tous les Officiers qui commandent
à tant d'endroits differens ,
fe trouverent chacun à leur pofte
, afin que le Doge & les Senateurs
puſſent tout voir, & meſme
commodément. Après avoir
veu toutes ces Eaux , ils furent
conduits dans la Sale des Ambaffadeurs
, où il y avoit quantité de
rafraichiſſemens préparez . Ils
allerent le foir au Bal , où ils furent
placez par l'ordre de Sa Majeſté
, dans un endroit fortavantageux
pour voir toute la Cour.
Elle estoit extrémement parée ,
&la beauté des Dames erant relevée
par tout ce qui pouvoit la
faire briller , on peut dire qu'on
GALANT. 263
1
ne ſçauroit rien voir deplus éclatant
que l'étoit cette Affemblée.
Le Roy fit l'honneur au Doge de
buy parler fort obligeamment
aprés le Bal , & fa Serenité comblée
de tant de bontez , retourna
à Paris le ſoir meſme avec les
Senateurs , Monfieur l'Envoyé
de Genes , & toute leur Suite.
Le 25. Monfieur le Duc accompagné
de Monfieur le Duc
de Bourbon que Monfieur de
Bonneüil avoit eſté prendre à
Hoſtel de Condé , vint fur les
trois heures aprés midy chez le
Doge , qui s'eſtoit revétu de ſa
Robe de Cerémonie , ainſi que
les Senateurs. Ils receurent ſon
Alteſſe Sereniffime à la porte de
la premiere Salle,& s'affirent dans
trois Fauteüils dans le grand Cabinet
du Doge , & les Senateurs
fur des Sieges pliants. La viſue
264 MERCVRE
faite , ils reconduifirent Monfieur
le Dac juſqu'à fon Carroffe.
Une heure aprés , le Doge
& les Senateurs conduits par
Monfieur de Bonneüil , monterentdans
leur Caroſſe avec Monſieur
l'Envoyé de Genes , & toute
leur Suite , & allerent à l'Hoſtel
de Soiſſons. Un Caroſſe à fix
Chevaux où étoient ſes Ecuyers,
paroiſſoit à la teſte. Tous les Valets
de Pied marchoient enfuite ,
& le Caroffe du Corps où eſtoit
ſa Serenité , les Senateurs , &
Monfieur de Bonneül , venoit
aprés eux. Monfieur Giraut
eſtoit dans le ſecond Caroffe ,
avec les Gentilshommes Camarades
, & deux autres Caroffes
remplis de Gentilshommes le
fuivoient . Les Gentilhommes de
Madame la Princeſſe de Carignan
les attendoient au bas du degré ,
L
GALAN T.
265
&Mademoiselle de Soiſſons &
Mademoiselle de Carignan les receurent
àla porte de la Chambre.
Le Doge les ſalua. Madame la
Princeſſe de Carignan eſtoit auprésde
ſon lit.On s'affit dans des
Fauteüils & fur des Sieges plians ,
comme on avoit fait en pluſieurs
autres Audiences , & le Doge &
les Senateurs furent reconduits
de la meſme ſorte qu'ils avoient
eſté receus. Le 26. le Doge eut
fon Audience de Congé , & fut
conduits à Verſailles avec les mémes
Ceremonies qu'il l'avoit eſté
le jourde la premiere Audience.
Voicy ce qu'il dit au Roy.
SIRE,
Sono ſi abondanti e ſingolari le
gratie che la M.V.s'è degnata di co
ferirenella mia Perſona,& di questi
266 MERCURE
1
fignori Senatori alla mia Republica,
che superano di gran lungale ſperanze
che la Medefimane haveva
conceptio.La generosità è la magnanimità
come tutte le altre virtu
Eroiche riſplendono nella M.V. accedone
à talſegno la proportione
dell' humana capacità , che non è
meraviglia che la mia lingua non
babbia maniera d'efprimerne la
grandezza. Tuttoquello ch' iosaprà
rapresentarne alla mia Republica,
per quanto ſtudio ch'io vi vi ponga,
non ne farà mai che una minima
parte. Questaperòfarà piu che ba-
Stevole per obligarla perpetuamente
aSegnalaſifra tutti gli altri Prencipi
nella offervazadovuta alla M...
& ad effere intenta à confervare il
pegno pretiofiffimo dellasua gratia
the con tanta benignitàsi compiace
di darlez eſe bene il poßeſſo di tatto
cio che habbiamo al mondo di piu
GALANT. 267
pretiofo èsempre congiunto a qualche
anſioſo timore di perderle , la
mia Republica perlo contrarioficuriſſima
di non doveo mai fau cofa
alcuna dafe che poſſa attirarle una
fi estrema digracia , altro non hau.
rebbe da tamere , se non chelefue
rette intentioni , e lefuefinceriſſime
operationi poteffero per aventura
comparire alla V. M.ſtante la lon.
tananza , con faccia diverſa da
quella che partano inse medesime,fe
dall' altra parte non foße affidata
che l'occhio perspicaciſſimo di V.M.
penetrando nel di lei cuore, diſſiperà
con i fuoi viviffimi raggi tutte quelle
ombre eſtraniere che poteßerò inforgere
per denigrarlo. Piene di questa
fiducia auguro a V.M. il poffeffo perpetuo
della felicità e della gloria
che col corſo non mai interrotto delle
fue meravi gliofe attioni ha cost
bene conseguito.
268 MERCURE
Ce compliment a eſté ainſi
traduit.
SIRE,
Les graces qu'il a pleu à V.M.
de faire à ma République , tant en
ma Perſonne qu'en cellede ces quatre
Senateurs ,fontſi abondante,&م
fifingulieres qu'elles surpassent de
beaucoup les esperances qu'elle en
avoit conceues . La genérosité& la
magnanimité, comme toutes les autres
vertus heroïques qui éclatent
en V. M.estant audeſſus de tout ce
qui s'en peut imaginer , cen'est pas
unechoſeſurprenante quejenepuis.
Setrouverdes termes pour en expri
mer la grandeur. Tout ce que j'en
pourray representer àma Républi
que, quelque effort que j'y employe,
n'enſera qu'une tres foible partie.
Ellefera cependant plus que suffi-
-
GALANT.
269
Sante pour l'obliger perpetuellement
àſe ſignaler entre les autres Princes
dans le respect qui est deu à V.M.
à s'appliquer avecſoin à conferver
l'avantage glorieux de ſes bonnes
graces, qu'Elle a bien voulu luy accorder
avec tant de marquesde bon.
té. Quoy que la poſſeſſion de tout ce
que nous avons au monde deplus prétieux,
foit toujours mélée de quelque
inquiete crainte de le perdre , ma
République,ſe tenantfort afſſeurée de
ne rien faire jamais qui puiße luy
attirer unefi fâcheuse disgrace,elle
n'auroit autre chose à craindrefinon
que ſes droites intentions , & fes
actions les plusfinceres, ne paruffent
autre par l'éloignement des lieux
qu'elles ne font en elles mesmes , si
elles n'estoit affeurée que l'Oeil tresperçant
de V. M. diſſipera avec ſes
vifs rayons toutes les ombres étrangeres
qui pourroient s'opposer àfa
270 MERCURE
clarté , Sur cette confiance paugure à
V. M.lapoſſfeſſion du bonheur , & de
la gloire qu'Elle s'est si iustement
acquiſe par le cours continueldefes
merveilleuses actions.
Sa Majeſté marqua par lestermes
les plus obligeans , qu'Elle
étoit contentedu Doge , des Senateurs
, & de la République.
prés l'Audience , ils furent traitez
comme ils l'avoient eſté la
premiere fois , &tout fut regalé
juſques aux Valets de Pied pour
qui ily eut pluſieurs Tables. On
s'en retourna à Paris dans le meſme
ordre qu'on eſtoit venu .
Le 28.Monfieur de Bonneüil
&Monfieur Giraut, vinrent de la
part du Roy apporter au Doge
un Portrait de Sa Majesté tout
garny de Diamans, &deux tentures
de Tapiſſerie rehauffées
GALAN T.
271
d'or , dont l'une repreſente les
douze Signes & les maiſons du
Roy,& l'autre les divertiſſemens
de Sa Majesté ſuivant les Saiſons .
Les Senateurs eurent auſſi chacun
un Portrait enrichy de Diamans
, & une tenture de Tapiſſerie
, le tout un peu moins riche
que ce qu'on avoit donné au
Doge.
Après une difcreption auſſi
exacte, les raiſonnemens ſeroient
inutile de ma part. C'eſt à vous ,
Madame , & à vos Amies à les
faire.
1
La Quenoüille eſtoit le vray
mot de la premiere des deux Enigmes
dudernier mois. Voicy les
noms de ceux qui l'ont expliquée.
Meſſieurs de L'hoſpital ;
Boilleau le Cadet de la Ruë de
Richelieu ; Ageron , Avocat au
Parlementde Dauphiné ; P.Car
272
MERCURE
rier,de Roüen ; l'Abbé H ; Leger
de la Verbiſſonne ; Sorbiere , de
la Ruëdes cinq Diamans ; Vallée,
de Dinan en Bretagne ; Guerin
&Dannony ; Le gros Campagnardd'auprés
S.Merry ; LeCapitaine
de Foreſts ; Meſdemoiselles
Angelique mortier ; La Princeſſe
d'Atipata de la Foreſt d'Alcleon ;
Nanon Cheſſeret , de la vieille
Ruë du Temple ; Anne Dannonville
; Madelon Provais ; L'Amant
affligé de la petite ... En
Vers , Meſſieurs Rault, de Roüen ;
L.Boucher , ancien Curé de No.
gent-le-Roy ; Coqueley-Saingevin
, Eleu à Bar-fur- Seine. L'Archange
de Lyon, Amant d'Arianne;
Alcidor & Gyges , du Havre;
Hutuge d'Orleans , demeurez à
Metz; Meſdemoiselles la Favorite
de l'Hermite du Vaududon;
Sylvie ; La petite Aſſembléc
GALANT.
273
A, La petite AffembléeG , & la
Belle Nourriture , duHavre .
La ſeconde a eſté expliquée
fur l'Ecriviſſe , qui en eſtoit le
vray mot , par Meſſieurs leanfon
de Berné , Promoteur & ancien
Chanoine de Troyes ; Taffu de
Couldreau , Ecolier au Mans ;
Dela Faye , L'aimable la Chappelle
Poitevine ; Le beau Colin ,
de la Ruë de la Harpe ; La Femme
fans regret . En vers, meſſieurs
Diéreville ; Ichon , de la Ruë de
la Harpe ; L'Archange, de Bourbon-
l'Archambault ; Le Berger
de Breffoles,& le Rival du Charbonnier
de Kheims .
Les meſmes ont auffi trouvé le
vray ſens de la premiere.
le vous en envoye deux
nouvelles. La premiere eſt de
Monfieur de Grammont de Kichelieu.
274 MERCURE
ENIGM Ε .
Efuis fi merveilleux aux yeux de tous
J les Hommes ,
Qu'au temps passé comine au Siecle ou
noussommes ,
On n'a pû concevoir mes fecrets mouvemens.
Le corp's qui me gouverne est tout plein
d'inconstance.
Jesuis reglé pourtant ; & quandſur mon
effence
Jefais faire aux Docteurs mille raiſonnemens
Qui n'ont aucune reſſemblance ,
Jepartage leurssentimens.
Mais on a beau chercher les causes de mon
Estre ,
Onne sçauroit jamais pleinement me connoistre
,
Iefuis le Fleau fatal des Eſprits curieux;
Ainfi, de m'obscurcir lapeine eſt inutile ;
Quand je découvrirois mon nom au plus
habile ,
Ilne m'en connoiſtroit pas mieux.
AUTRE
GALANT.
275
AUTRE ENIGME .
QVoy que jefois affez petit,
Iefaisfuir bien des Gens , fi- toſt que je
memontre ,
Etpartout remply d'apétit,
€
Ieme nourris ſans choix de ce que je
rencontre...
Lebas âge toûjours fait crier apres ſoy ,
Lors qu'il fait des Préſens de moy.
Pourme faire périr , quand ma mort se
propofe ,
On fefert du plus noirmoyens
Et cependant jeſuis ſi peu de choſe ,
Qu'en certains cas qui meprend,neprend
rien.
Je ne vous ay point encore
parléd'un Sermon extraordinaire
qui ſe faittous les ans aux Cordeliers
le Dimanchede Quasimodo.
La Confrairie des Pelerins de lérufalem
, établie dans l'Egliſe de
May 1685.
M
276 MERCURE
ces Peres , y fait dire ce jour- là
une grande Meſſe que l'on chante
en Grec , au milieu de laquelle on
preſche en la même Langue. L'uſage
eſt depuis long-temps de
choiſir pour cet employ de jeunes
Ecoliers de qualité , diſtin .
guez par le progrés qu'ils ont fait
dans leurs Etudes. Ils montent
en Chaire , reveſtus d'habits Eccléſiaſtiques
, & font un Sermon
dans les formes . Meſſieurs de Lamoignon
& Talon l'ont fait dans
leurs temps ; & Monfieurl'Abbé
Barentin , Fils de Monfieur Barentin
Premier Preſidet du Grand
Conſeil , a eſté choiſy cette année
pour ce meſme employ. On
ne peut s'en acquiter avec plus
de grace qu'il a fait , ſoit pour le
geſte & les flexions de voix , ſoit
pour les autres talens qui ſont
propres àla Chaire. Il y avoit une
GALANT. 277
tres nombreuſe Aſſemblée de
Gens de marque, qui en ſortirent
charmez . Monfieur de Barentin
fon aîné , qui n'a encore que quatorze
ans , répondit la méme ſemaine
de ſa premiere année de
Philofophie au College d'Harcourt,
& fit voir qu'il ſuffit d'eſtre
de cette Famille , pour s'acquiter
tres- parfaitement de toutes chofes.
Pour vous, Madame , vous en
ſerez moins ſurpriſe qu'un autre,
car je vous ay ſouvent entendu
dire,qu'un Pere & une Mere auſſi
fpirituels & auffi polis que Monfieur&
Madame de Barentin , ne
pouvoient avoir que des Enfans
tres-parfaits.
Je vous envoye une Traduction
nouvelle de la seconde Philippique
de Ciceron , faite par Monfieur
Gillet Avocat au Parlement . Il a
conſervé toutes les beautez de
M 2
278 MERC. GALANT.
l'Original,& ce n'eſt pas une petite
gloire pour luy, puis que cette
Piece paſſe pour le Chefd'oeuvre
de ce grand maiſtre de l'Eloquence
Je ſuis, Madame, voſtre, & c.
FIN
QUE
DELA
LYON
"
7893
*
こ
ERC GALANT
cen'estpasunepei
urlay, puisquecene
Pour le Chefdcoeure
niftredefEloquenme,
volire,&c.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères