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1684, 11 (Lyon)
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Bibliothecæ quam Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JES
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
A
MERCURE
GALANT , 807156
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
THEQUE
NOVEMBRE 1684.
*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
८
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
E plaiſir que je fais de vous
fatisfaire, cher Lecteur, eſt
plûtoſt pour vôtre fatisfaction
que pour mon intereft;
vous voyez par le grand nombre de
nouveautez que je vous envoye , que
malgré la rigueur de la Saiſon je n'épargne
rien pour les avoir en diligence;
ceux qui font du coſté du haut
& bas Languedoc ont eu beaucoup
de retardement par la negligence de
la Meſſagerie de Montpellier , qui
conduit les Marchandiſesjuſqu'à Narbonne
, Perpignan , Beziers , Toulouſe
, Bourdeaux , & quantité d'autres
Villes ſur la route : Mais àpreſent
ladite Meſſagerie eſt bien retablie,
& partira de Lyon regulierement
tous les Jeudis fans manqner ,& fera
a 2
diligence'; ainſi vous aurez vos Mercu
res,& autres Livres à l'avenir avec bien
plus d'exactitude, & à un prix honnête.
L'on continue à diſtribuer le Jour
nal des Scavans pour 6.fols le Cahier.
* Ceux qui prendront tous les Mercures
vieux , ouune bonne partie , on
leur en fera une compoſition honneſte.
Pour ceux que l'on diſtribuera demois
en mois , ou d'une année ou deux , ce
fera toûjours de 20. ſols relié , & les
Extraordinaires 30. fols .
LIVRES NOUVEAUX
du mois de Novembre 1684 .
Les Conferences Eccleſiaſtiques du Dioceſe
de Lugon, ſur le Sacrement de Peniten.
ce, Tome I V. & V. impreffion de Paris , 4 .
livres . On les imprime à Lyon , ils feront
achevez dans un mois. Les trois premiers
Volumes ſe trouvent auſſi dans la mesme
Boutique, tant de Paris que de Lyon .
Les Nouvelles de Montalban , ou les Mariages
mal aſſortis , in douze 2. Volumes,
2. livres.
Le Seculier Religieux , in douze , 15 .
fols.
Les Conferences de Perigueux, Tome III ..
30. fois
Epiſtre de S. Clement , par Monfieur Teffier,
in douze, 12. fols .
Le Grand Sophi , Nouvelle Allegorique,
par l'Autheur de 1 Hiſtoire du Grand Vifir,
in douze, 10. fols .
Les Travaux de Mars , ou l'Art de la
Guerre , augmenté d'un quart nouvellement,
parMonfieur Mallet, 8. 3. Vol. 15.liv .
Nouveau VoyagedeMonfieur Thevenot,
in quarto, Tome troifiéme, s livres .
Ioannis Harduini Soc. Iesu , Presbyteri
Numini Antiqui Populum Urbium illuftrati,
in quarto, 6 , livres .
Marii Mercatoris Opera , Authore Babufii,
in octavo , 3. liv.
Les Dames Galantes , ou la Confidence
reciproque , Livre en deux Tomes in douze,
d'autaut plus eſtimé qu'il contient les Avan
tures de deux Dames de qualité , qui ont
fait trop de bruit par le Monde pour croire
que les incidens tout furprenans qu'ils font,
ayent eſté inventez . Ce font les Memoires
écrites par l'une de ces Dames , dont on a
eu le ſoinde conſerver le ſtile fimple & naturel
; la verité de ces incidens le fait rechercher
avec empreſſement par tout ce
qu'il y a de Gens de qualité , il ſe vend
2. livres 10. f.
Armenius, Tragedie , in douze, 20.fols.
Le Cocher Comedien , de Monfieur de
Hauteroche, in douze, 15. fols.
Relation du Royaume de Siam, in douze,
25. fols.
23
Journal du Palais complet, en neuf Volumes
in quarto, 54. livres.
Idem le neuviéme Volume ſeparé
pour 6. livres.
L'on donnera toutes les années un nouveau
Volume,
Connoiffance des Temps , ou Calendrier
& Ephemerides, in douze , 20. fols..
Traité de Fortifications nouvelles , avec
pluſieurs. Figurres en taille douce , par
Monfieur Gauthier de Niſmes , in douze,
2.5. fols.
Extraordinaire du Mercure du quartier
Juillet, Aoutt & Septembre, in douze, 30.f.
Retraite fur l'Advent, du Pere Craffet , in
douze, 30, fols .
Et dans huit jours fans manquer , Traité
de l'Egliſe de Rome, & de ſes Evêques , par
MonfieurMainbourg, in 4. & in 12.
Mad. de larnac , en 4. Volumes in 12 .
L'Almanach de Milan & de Liege.
Le Caractere de l'Amour , en deux Volumes
indouze.
L'Illuſtre Génoiſe, de l'Autheur du Grand
Vifir, in 12.
En attendant inceſſamment l'Histoire de
François Premier , de M. de Varillas ; Les
Livres de Mad . de Villedieu ,& quantité de
Nouveautez dont je vous entretiendray le
mois prochain..
Il y a cent trente Volumes du Mercure,,
avec les Relations & les Extraordinaires ..
Il y a huit Relations qui contiennent,
Cequi s'eſt paflé à la Ceremonie du Ma
i
riage de Mademoiselle avec le Roy d'Eſpa
gne.
Le Mariage de Monſicur le Prince de
Conty avecMademoiſelle de Blois.
Le Mariage de Monseigneur le Dauphin
avec la Princeſſe Anne- Chreſtienne Victoire
de Baviere,
Le voyage du Roy en Flandre en 1680 .
LaNégotiation du Mariage de M. le Duc
de Savoye avec l'Infante de Portugal.
DeuxRelations des Réjoüiſſances qui ſe
font faites pur la naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne .
Une Deſcription entiere du Siege de Vienne,
depuis le commencementjuſqu'à la levée
du Siege en 1683 .
Traité de la Tranſpiration des Humeurs
qui font les cauſes des Maladies , ou la Methode
de guerir les Malades, ſans le triſte
ſecours de la frequente ſaignée. Difcours
Philofophique.
Il y a vingt ſept Extraordinaires, qui outre
les Queſtions galantes & d'érudition , &
les Ouvrages de Vers , contiennent pluſieurs
Diſcours, Traitez, & Origines ; ſçavoir,
Des Indices qu'on peut titer fur lamaniere
dont chacun forme ſon Ecriture, Des.
Deviſes, Emblèmes, & Revers de Medailles ..
De la Peinture ,& de la Sculpture. Du Parchemin,
&du Papier. Du Verre . Des Veritez
qui font contenues dans les Fables , & de
Pexcellence de la Peinture. De la Conteſtation.
Des Armes , Armoiries,& de leur progrés.
De l'Imprimerie. Des Rangs & Cere--
د
4
3
monies . Des Talismans. De la Poudre à
Canon. De la Pierre Philoſophale Des Feux
dont les Anciens ſe ſervoient dans leurs
Guerres , & de leur compoſition. De la fimpathie,&
de l'antipathie des Corps . De la
Dance,& de ceux qui l'ont inventée,& de fes
diférentes eſpeces. De ce qui contribuë le
plus des cinq cens de Nature à la fatisfaction
de l'Homme. De l'uſage de la Glace.
De la nature des Eſprits folets , s'ils font de
tous Païs, & ce qu'ils ont fait De l'Harmonie,
de ceux qui l'ont inventée , & de fes
effets. Du frequent uſage de la Saignée. De
la Nobleffe. Du bien & du mal que la frequente
Saignée peut faire. Des effets de
l'Eau minérale. De la Superstition , & des
Erreurs populaires. De la Chaſſe Des Metéores
, & de la Comete apparué en 1680.
Des Armes de quelques Familles de France.
Du fecret d'une Ecriture d'une nouvelle invention,
tres propre à eſtre rendus univerſelleavec
celuy d'une Langue qui en réfulte
, l'un & l'autre d'un uſage facile pour la
communication des Nations. De l'air du
Monde , de la veritable Politeſſe,& en quoy
il confifte. De la Medecine. Des progrés &
de l'état preſent de la Medecine. Des Peintres
anciens,& de leurs manieres. De l'Eloquence
ancienne & moderne. Du Vin. De
l'Honneſteté , & de la veritable Sageſſe . De
la Pourpre & de l'Ecarlate , de leur diférence,
& de leur uſage. De la marque la plus
eſſentiellede la veritable amitié. L'Abregé
duDictionnaire Univerſel. Du mépris de la
Mort, De l'origine des Couronnes , & de
leurs eſpeces. Des Machines anciennes &
modernes pour élever les Eaux. Des Lunetes
. Du Secret . De la Conversation. De la
Vie heureuſe. Des Cloches, & de leur antiquité.
Des bonnes & mauvaiſes qualitez de
l'Air, Des Bains. Du bon & du mauvais
ufage de la Lecture,De la facile conſtruction
de toutes fortes de Cadrans Solaires ; & des
Jeux,
Extrait du Privilege du Roy.
ArGrace &
P
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Confeil ,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour
la
premiere fois : Comme aulli défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de
l'Expoſanntt,, nyd'enextraire aucune Piece,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Privilege du Roy , donné à
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
,
S
2
t
-
Pa
e
y
-e,
er
fix
des
em-
Long
maute
ic.
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry ), Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Avis pour placer les Figures.
LA'Air qui commence par Veux
tu conferver ton Empire , doit
regarder la page 62
Le Plan de Bude doit regarder
la page 189
La Chanſon qui commence
par Bûvonsà longs traits , doit regarder
la page 212
I
MERCURE
GALANT.
YOR E
*
1837
*
91
NOVEMBRE 1684.
bit
er
ce Na bien ſujet , Maredame
, de ſe réjoüir
dans voſtre Province
des avantages que promet
la Tréve . Le Roy qui ne
ſonge qu'à la grandeur de la
France , & au foulagement de ſes
Peuples , donne tous ſes ſoins à
l'un & à l'autre ; & ſa pieté le
faiſant ſans ceſſe ſouvenir du glorieux
Titre qu'il a de Fils-Aîné
Novembre 1684. A
2 MERCURE
de l'Eglife , il fait ſa plus importante
occupation de tout ce qui
peut contribuer à entretenir le
culte de Dieu , & à ſoûtenir fa
gloire. Les Vaiſſeaux Marchands
deſtinez pour la Syrie , étant fur
le point de faire voile , ce grand
Prince n'a pas laiſſé perdre cette
occafion de donner des marques
du zéle ardent qui le fait s'intéreffer
dans toutes les choſes qui
regardent la Religion , ſur tout
en des Lieux ſantifiez par les
ſouffrances du Sauveur du Monde
. Quatre Cordeliers & Recolets
ſe ſont embarquez ſur un de
ces Vaiſſeaux , qui partirent de
Marseille au nombre de cinq le
douziéme du dernier mois. Ces
Peres portent la ſomme de vingt
mille livres , que Sa Majesté envoye
en Jérusalem , pour l'entretien
des Religieux commis à la
garde des Saints Lieux, & la fub
GALANT.
3
ſiſtance des Pauvres Catholiques
de la Palestine. Comme on fuit .
par tout l'exemple du Souverain,
& que ſes pieuſes actions multiplient
, parce qu'elles font toûjours
imitées , beaucoup de Particuliers
y ont envoyé divers
Ornemens par la méme voye.
Quand des Lieux fi faints n'en
manqueroient pas , on ne peut
trop faire pour leur donner de
l'éclat ; & c'eſt pour des Dons de
cette nature , qu'on ſeroit louable
d'eſtre liberal juſqu'à la profuſion.
Je ne vous parleray point des
autres liberalitez du Roy. La
plupart des Eglifes , & des Pauvres
du Royaume,qui en ſentent
les effets, en font retentir le bruit
par tout , & je vous dirois inutilement
ce que perſonne n'ignore.
Il y a peu que le leſuîte qui a
A 2
4
MERCURE
accompagné icy le jeune Chinois
dont je vous ay entretenuë , l'étant
allé ſalüer, ce Monarque luy
donna une ſomme confiderable
pour les Miſſions de la Chine.
Tant d'actions éclatantes , qui
ſont produites par des mouvemens
que l'on ne peut aſſez
eſtimer , l'ont mis au-deſſus de
tous les éloges ; & c'eſt avec
beaucoup de raiſon , que dans le
Sonnet que vous allez lire, Mª de
Grammont de Richelieu a dit
qu'il pouffe à bout le Parnaſſe.
POUR LE ROY.
ENfin LOUIS leGrandpouſſe
Soit qu'il faſſe la Guerre , ou qu'il
donne la Paix,
Sa grandeur l'ébloüit, &de tous ſes
hauts faits
GALANT.
5
S
1
Le nombre le ſurprend , & le choix
l'embarraffe.
222
Il n'est point de Héros que fa gloire
n'efface,
Il va fervir de Regle aux Roys les
plus parfaits ;
Et je crains qu'à son tour ma Muse
n'ait l'audace
- De luy donner auſſi quelques-uns de
e Ses traits.
a
Mais arreste- toy, Muse, & quite une
entrepriſe
Qui fait peur, mesme à ceux qu'Apollonfavoriſe,
Et qui prés de ſes Soeurs tiennent le
premier rang.
✓ Reprens un peu tes ſens,&fonge que
ta veine
-Est plus propre à loüer les beautez
de Climene,
A3
6 MERCURE
Σ
Quà chanter les Vertus d'un Monarquesi
grand.
Quoy qu'il foit fort difficile de
loüer le Roy , on n'a pas laiſſé
d'entreprendre ſon Portrait. Cet
autre Sonnet vous le fera voir .
SUR LES GRANDEURS
M
DU ROΥ.
Ontrerla Majestépeintefur
levisage,
Avoir l'air d'un Héros au - deſſus des
Humains,
Eftre plus genereux ,plus vaillant &
plus fage
Que ne furent jadis les Grecs ny les
Romains.
Aux Climats reculez fefaire rendre
hommage ,
GALANT.
7
et
S
147
Tenir inceſſamment la Victoire en
Ses mains ,
Des Potentats liguez mépriser l'avantage,
Les vaincre tout ainsi qu'un Geant
faitdes Nains.
Se faire redouter &Sur Mer & fur
Terre,
Eſtre Maître abſolu de la Paix , de
la Guerre,
Régler tout l'Univers,comme un Etat
Soûmis .
des Enfinfurmonter tout ,fans rencontrer
d'obstacles ,
La Nature , Soy - mesme , & tous ſes
Ennemis ;
C'est dans le Grand LOUIS qu'on
voit tous ces miracles.
Comme la Tréve eſt l'ouvrage
de cet auguſte Monarque , voicy
A 4
8 MERCURE
de quelle maniere on la fait parler
contre la Guerre .
LA TRE'VE AU ROY.
GRA
Rand Roy , c'est justement que
l'on fuit ma Rivale;
La fureur & les cris ſont ſes plus
beaux appas ;
Le Sang & le carnage accompagnentſes
pas ,
Et le débris des Murs est l'honneur
qu'elle étale.
Quel changement du ciel ! Dans
cette heurefatale
Que vos Armes perçoient le coeur
des Païs- bas,
La generofité vous détourna le Bras,
* Pour donner mes faveurs d'une main
liberale.
10%
La peur s'évanoüit , le monde fut
charmé.
GALANT.
9
Le Suprême bonheur est celuy d'estre
aimé ;
De vos Ennemis meſmes attendez
cet hommage.
to l'illustre Victoire ! ils font dans
mes liens , )
Pour y paſſer vingt ans à couvert
de l'orage ;
he Quelle riche conqueſte ! on vous doit
tousmes biens.
147
Voicy encore un Sonnet , que
l'on a fait fur la Tréve. Il eſt de
Monfieur de Malet - Graville .
Les Bouts- rimez ſont ſi à la mode,
que vous ferez bien aiſe d'en
evoir d'auſſi extraordinaires que
ans
BYAS
nat
:
ceux- cy.
A Guerre a trop long - temps
Lesplaiſirs vont remplir tout l'ordre
def Alphabétiques.
AS
10 MERCURE
L'Europe a de la Paix Bail emphiteotique,
Et Pallas a changé Sa Lance en
Eventail.
Nos Marchandsfans danger,en gros
comme en détail,
Trafiqueront plus loin que la Mer
Atlantique;
Et les Bergers aux Champs fous ce
droit autentique,
Sans craindre les Soldats , meneront
leurBétail.
Tous les Princes Chrétiens ſous le
ChefOrtodoxe
Kont détruire la Loy dont le faux
Paradoxe
Donne tout aux plaisirs du Sexe
mafculin.
Ils ont déja poußéjusqu'au Peloponéſe,
GALANT. II
6
4
Et le Muphti bien - toft,& le Mirabolin,
Brûleront l'Alcoran, pour ſuivre la
Geneſe.
Monfieur Amelot , Ambaffadeur
de France à Veniſe , a eſté
1 nommé pour aller en Portugal
en la meſme qualité. On peut
connoître par là , que Sa Majesté
a reçu une fatisfaction entiere
+ de ſes ſervices dans l'Employ
qu'Elle a bien voulu luy confier,
puis qu'Elle l'envoye auprés d'une
des premieres Teſtes Couronnées
de l'Europe.
Quoy que l'on ne parle prefque
plus de la Statuë d'Arles ,
depuis qu'elle a eſté reconnuë
pour une Venus , je croy que je
vous feray plaifir, en vous appre-
. nant de quelles raiſons ſe ſont
ſervis ceux qui ont appuyé ce
A 6
12 MERCURE
ſentiment. Ils diſent que l'on n'a
jamais repréſenté Diane avec
les jambes embaraffées ; qu'au
contraire elles ont toûjours eſté
dégagées & libres ; qu'en Bufte
meſme les Anciens ont habillé
Diane par le plus haut , mais
qu'ils n'ont pas continue la Draperie
au- deſſous du ſein ; qu'ils
y ont laiſſe quelque endroit nud,
pour marquer que le bas de cette
Divinité, quoy qu'en Buſte , doit
toûjours eſtre dégagé de l'embarras
des Draperies ;que Diane
n'a jamais eſté repreſentée , ſans
avoir la Ceinture qui tenoit ſfon
Carquois , quand même elle ne
portoit point de Carquois ; que
Diane n'a jamais eu de Bracelet,
& que toutes les Venus en ont
un , que la Coefure de la Venus
de Médicis a un double Ruban
feparé comme celle d'Arles ,que
GALAN Τ. 13
e
e
is
PL
tte
oi
m
ane
ans
fon
ne
que
eler
enos
uba
le Noeud qui eſt ſur la teſte de
la Figure, eſt trop petit,pour avoir
ſuporté unCroiſſant , & qu'il n'a
eſté fait que pour foûtenir une
Pierre de couleur , auffi -bien que
le Bracelet , où il paroît une enchaffûre
; & qu'enfin il y a une
belle Venus antique à Richelieu ,
habillée de meſme .
Monfieur Terrin , Conſeiller
au Préſidial d'Arles,dont je vous
ay parlé tant de fois , en vous expliquant
le diferent qu'a caufé
cette Statuë , a fait le Madrigal
que j'ajoûte icy.
SUR LE PRESENT
que la Ville d'Arles a fait
au Roy , d'une Venus antique..
DEuples, affez
Euples, affez long- temps agitek
de l'orage,
14 MERCURE
$
Nous avonssupporté les injures du
fort,
Le Ciel & la Terre d'accord
Ne montroient à nos Champs qu'un
funeste visage;
Mais enfin nos maux vont finir,
Pour nous favoriser les Dieux venlent
s'unir;
Le Soleil & Venus changent l'état
des choses.
Ils s'approchent, & leurs amours
Comme jadis nous préparent des
jours
Filezd'or, de Lys , &de Roses.
La Statuë d'Arles ayant perdu
à la Cour le nom de Diane , a
donné lieu aux deux Deviſes
qui ſuivent,dont la premiere fait
alluſion au nom de Monfieur
Terrin , qui s'eſt toûjours declaré
pour Venus. Le Corps eft la
la Lunesou Diane, qui s'éclipſe,
३
GALANT.
15
par l'oppofition de la Terre entre
le Soleil & cet Aftre. Ces
mots en font l'Ame . Eripuit mihi
Terra Jubar. Ils font expliquez
où Diane par ce Madrigal
parle.
১
Ous mes efforts font im
TO
Mes Rayons affoiblis , mes Courfiers
languiſſans,
Tout est funeste à ma lumiere,
Rien ne sçauroit l'empêcher de
pâlir,
Et monfort opposant la Terre àma
carriere,
Sous les yeux du Soleil on me voit
défaillir.
LeCorps de l'autre Deviſe eſt
Diane, ou la Lune, en Croiſſant,
qui s'approche du Soleil , & qui
diſparoît quand elle l'a joint. Ces
16 MERCURE
deux mots lay fervent d'Ame.
Acceffi peritura.
D
Un air ambitieux poursuivant
ma carriere,
Fay monté jusqu'au lieu d'où s'épand
la lumiere ;
Mais il m'en a coûté bien cher.
Sur unfi grand projet je devois me
connoître,
Puis qu'hélas ! du Soleil je n'ay pû
m'approcher,
Sans perdre mon éclat , &ceſſer de
paroître.
Quelques Sçavans d'un fort
grand merite ſe ſont plaints de
ce que je vous ay dit dans quelqu'une
de mes Lettres , qu'ils
croyoient que la Statuë d'Arles
fuſt une Vénus , & non pas une
Diane. En cela je vous ay mandé
ce que j'ay crû. A preſent que la
GALANT.
17
choſe eſt decidée , ils ne doivent
pas m'en vouloir de mal, puis que
je ne leur faifois point de tort,
en ſuppoſant qu'ils estoient du
bon Party .
Les diſputes où le brillant de
l'eſprit ſe fait patoître , ſont toûjours
fort agreables ; cependant
ſi nous en croyons une Illuſtre
de voſtre ſexe , il n'y a rien qui
ſoit plus à craindre , que de s'acquérir
le nom de bel Eſprit. Madame
des Houlieres , dont tous
les Ouvrages ſont ſi eſtimez , a
traité cette matiere avec un
agrément qui vous charmera.
C'eſt aſſez que de vous l'avoir
nommée , pour vous faire attendre
de la lecture de ce dernier,
tout le plaifir que vous ont donné
les autres.
18 MERCURE
3333333 103
EPITRE CHAGRINE
DE MADAME DES HOULIERES
A MADEMOISELLE ***
Q
Vel eſpoir vous ſéduit?Quelle
gloire vous tente?
Quel caprice!à quoy pensezvous?
Voulez- vous devenirſçavante?
Hélas!du bel Espritſçavez-vous les
dégoûts ?
Ce nom jadis fi beau , ſi reveré de
tous,
N'a plus rien,aimable Amarante,
Ny d'honorable ny de doux.
Si toſt que par la voix commune
De ce Titre odieux on se trouve
charge, (
De toutes les vertus n'en manquaft.
il pas- une, ১
GALANT. 19 ;
Suffit qu'en bel Esprit on vous ait
érigé,
Pour ne pouvoir pretendre à la
moindre Fortune.
Je ſçay bien que le Ciel a ſçû vous
départir
Ce qui ſoûtient l'éclat d'une illustre
naissance,
Quesans espoir de récompense
Vous ne travaillerez que pour vous
divertir.
C'est un malheur de moins , mais il
en est tant d'autres ,
Dont on ne peut fe garantir,
Que je vous verray repentir
D'avoir moins écouté mes raisons
que les vostres .
Pourrez- vous toûjours voir vostre
Cabinet plein,
Et de Pédans& de Poëtes ,
20 MERCURE
Qui vous fatigueront avec un front
Serein
Des fottiſes qu'ils auront faites?
Pourrezvous supporter qu'un Fat
de qualité,
Qui ſçait à peine lire , & qu'un
caprice guide,
De tous vos Ouvrages décide ?
Un esprit de malignité
Dans le monde asçûse répandre.
On achete un bon Livre,afin de s'en
moquer,
C'est des plus longs travaux le fruit
qu'il faut attendre ;
Perſonne ne lit pour apprendre,
On ne lit que pour critiquer.
Vous riez ! vous croyez ma frayeur
chimérique.
L'amour propre vous dit tout bas
Que je vous fais grand tort , que
vous ne devez pas
GALANT . 21
Du plus rude Cenfeur redouter la
critique.
Eh bien,confiderezque dans chaque
Maison
Où vous aura conduit un importun
usage,
Dés qu'un Laquais aura. prononcé
voštre nom,
C'eſt un bel Eſprit, diration ,
Changeons de voix & de langage.
Alors fur un précieux ton
Des plus grands mots faisant un
aſſemblage,
On ne vous parlera que d'Ouvrages
nouveaux,
On vous demandera ce qu'il faut
qu'on en pense ;
En face on vous dira que les vôtres
font beaux,
Et l'on pouſſera l'imprudence
Iuſques àvous preſſfer d'en dire des
morceanx .
22 MERCURE
Si tout voſtre diſcours n'eſt obfcur,
emphatique,
Onse dira tout bas, C'eſt- là ce bel
Eſprit!
Tout comme une autre elle
s'explique,
On entend tout ce qu'elle dit.
Irez- vous voir joüer une Pièce nouvelle,
Ilfaudra pour l' Autheur estre pleine
d'égards ;
Il expliquera tout , mines , gestes,
regards;
Et si sa Pièce n'est pas beile,
Ilvous imputera tout ce qu'on dira
d'elle,
Et de ſa colere immortelle
Il vous faudra courir tous les ba-
Zards.
Mais , me répondrez - vous , fortez
- d'inquietude,
GALANT.
23
Ne prenez point pour moy d'inutiles
frayeurs ;
Je me déroberay ſans peine à ces
malheurs,
En évitant la folle multitude.
Il est vray ; mais comment pourrez
vous éviter
Les chagrins qu'à la Cour un bel
Esprit attire?
Vous ne voulez pas la quitter ;
Cependant l'air qu'on y reſpire
Eft mortel pour les Gens qui se mêlent
d'écrire.
A réver dans un coin onse trouve
reduit ;
Cen'est point un conte pour rire.
Dés que la Renommée auraſeméle
bruit
Que voussçaveztoucher la Lyre,
Hommes 2 Femmes , tout vous
craindra,
24
MERCURE
Hommes , Femmes , tout vous
fuira,
Parce qu'ils ne sçauroient en mille
ans que vous dire .
Ils ont là-deſſus des travers
Qui ne peuvent fouffrir d'excufes;
Ils penfent , quand on a commerce
avec les Muſes,
Qu'onnesçait faire que des Vers.
Ce que prète la Fable à la haute
Eloquence,
Ce que l'Histoire a consacré ,
Ne vaut jamais rien à leur gré;
Ce qu'on Sçait plus qu'eux les
offense.
On diroit à les voir , de l'air pré.
Somptueux
Dont ils s'empreſſent pour entendre
Des
GALANT.
25
S
te
es
es
Des Vers qu'on ne lit point pour
eux ,
Qu'à décider de tout ils ont droitde
prétendre.
Sur se dehors trompeur on ne doit
point compter.
Bienſouventſans les écouter ,
Plusſouventfansy rien coprendre,
On les voit les blâmer , on les voit les
defendre.
Quelquesfaux brillas bien placés
Toute la Piéce est admirable ;
Un mot leur déplaiſt , c'eſt aſſez ,
Toute la Piéce est détestable.
Dans la débauche & dans le jeu
nourris ,
On les voit avec mesme audace
Parler & d'Homere & d'Horace,
Comparer leurs divins Ecrits ,
Confondre leurs beautez, leur tour,
leurs caracteres
Si connus &fi diférens ,
Novembre 1684 . B
226 MERCURE
Traiter des Ouvrages ſi grands,
De badinages , de chimeres ,
Et cruels ennemis desLangues Etrangeres,
Estre orgueilleux d'eſtre ignorans.
Quelques Seigneurs restez d'une
Cour plusgalante ,
Et moins dure aux Autheurs que celle
d'aujourd'huy ,.
Sont encore, il est vray , le genéreux
appuy
Dela Science étonnée&mourantes
Mais pour combien de temps aurezvous
leur fecours ?
Hélas ! j'en pâlis , j'enfriſſonnne.
Les trois fatales Soeurs qui n'épargnent
personne,
Sont preſtes à couper la trame de
leurs jours ,
Queferez- vous alors ? Vous rougirez
fans doute
GALANT .
17
De tout l'esprit que vous aurez
Amarante , vous chanterez ,
Sans que perſonne vous écoute.
Plus d'un exemple vous répond
- Des malheurs dont icy je vous ay me-
A
nacée.
Le sçavoir nuit à tout, la mode en eft
paffée;
On croit qu'un bel Esprit nesçauroit
estre bon.
De tant de veritezconſervezla mé
moire ;
Qu'ellesfervent à vaincre un avengle
défir,
Ne cherchezplus unefrivole gloire
Qui cauſe tant de peine,&fi peu de
plaisir.
Ie la connois , & vous m'en pouvez
croire.
Lamais dansHipocréne on ne m'auroitvû
boire .
B
28 MERCURE
Si le Ciel m'eust laißée en pouvoir
de choiſir;
Mais hélas ! de ſon fort perſonne
n'eſt le Maître ,
Lepanchant de nos coeurs est toujours
violent.
Fay Sçû faire des Vers , avant que
de connoître
Les chagrins attachez à ce maudit
talent.
Vous que le Ciel n'a point fait
naître
Avec ce talent que je hais,
Croyez- en mes conſeils,ne l'acquerez
jamais .
Monfieur le Duc de Vvirtemberg
, après avoir régalé ſa Cour
de tous les plaiſirs que peuvent
donner la Chaſſe , le Jeu , & la
Bonne- chere , voulut prendre le
15. du dernier mois un Divertiſſement
àla Françoiſe. Ce fut une
GALANT .
29
maniere de Balet & d'Opéra , qui
fut repreſenté à Stutgart le jour
que je viens de vous marquer.
Les Vers que l'on y chanra
étoient François; & le Ballet,qui
avoit pour titre , Le Rendez- vous
des Plaisirs , eſtoit diviſé en trois
Parties.
Dans la premiere , le Théatre
repréſentoit des Montagnes &
des Rochers. Dans l'enfoncement
eſtoit une Mer , où l'on
voyoit Neptune dans un Char
tiré par des Tritons . Une Nereïde
repreſentée par Mademoiselle
Courtel , Femme du Maiſtre à
dancer de Monfieur le Duc de
Vvirtemberg , fit l'ouverture de
ce Divertiſſement , en chantant
ces Vers , pour convier les Divinitez
des Eaux & de la Terre de
ſe trouver au Rendez- vous des
Plaiſirs , où lesCiclopes devoient
B 3
30
MERCURE
forger les Armes du Fils de
Thetis.
La gloire fuit par tout le Héros
qwen ces lieux
Le Deffin fait paroître.
Ovous , Divinitez & Dieux,
Employez aux plaisirs de nostre
auguste Maître
Vos momens les plus précieux.
E
Aprés que la Nereïde eut
chanté ces Vers , fix Dieux des
Fleuves parurent repreſentez par
Meſſieurs Moſer , Fils aîné du
Lieutenant Colonel de ce nom;
Garb , Fils aîné de feu Monfieur
Garb, Commiſſaire General dans
les Troupes de Monfieur l'Electeur
de Baviere ;de Monicart,
Secretaire de Monfieur de Bour
geauville, Envoyé Extraordinaire
du Roy en Allemagne , Rofe ,
GALANT.
31
Valet de Chambre de Monfieur
le Prince Jean- Frideric de Vvirtemberg
; Reinſal , Muſicien de
Monfieur le Duc de Vvirtemberg
; & Magg,Fils du Maître de
la Chapelle de la Cour. L'Entrée
de ces fix Divinitez qui dancerent
quelque temps, fut ſuivie de
trois autres ; l'une , de Prothée
feul , repreſenté par Monfieur de
Forſtner , Fils aîné de Monfieur
de Forſtner , Miniſtre d'Etat , &
Grand- Maréchal de la Cour ;
l'autre , de deux Tritons , repre
#fentez par Monfieur de Zorn,Page
de Madame la Ducheſſe Adminiſtratrice,
& par Monfieur de
Lau , Servant prés de la Perſonne
⚫ de Monfieur le jeune Duc; & la
derniere, de Palémon ſeul, repreſenté
par Monfieur Courtel , Mат-
tre à dancerde Monfieur de Vvir-
, temberg.Ces Entrées étant finies,
1
B 4
32 MERCURE
la meſme Nereïde parut de nouveau,
& chanta ces autres Vers .
Thétis , qui voit ſon Fils par le Ciel
destiné
A tenter de grandes Conquêtes,
A de mille foucis pour luy l'esprit
gêné.
En luy tenant des Armes prêtes
Vulcain remplit l'ordre donné.
Dans ces lieux où tout est tran
quille,
Imitons noftre grand Achille.
Le jeune viendra dansſon tems ;
Pouvons- nous estre plus contens ?
Cette premiere Partie ſe termina
par deux autres Entrées ;
l'une , de deux Nereïdes , repreſentées
par Mademoiselle de Stoc-
Khorn , Fille d'honneur des jeunes
Princeſſes , & par mademoiſelle
Bilau la cadete, Fille du PreGALAN
T.
كا
33
mier miniſtre d'Etat ; & l'autre,
de fix Ciclopes , repreſentez par
Meffieurs de Monicart , Reinſal,
Moſer , Barmeiſter , Fils aîné du
Procureur de la Chambre , Rofe ,
&Magg.
Dans la feconde Partie ,la мeг
ayant diſparu ,le Theatre ne laif
ſa plus voir qu'un Bois. meliffe,
Divinité des Foreſts, vint d'abord
chanter ces Vers .
Venez au Rendez - VOUS
Troupe champestre ,
د venez
Mille plaisirs nouveaux font icy
prests de naiſtre ;
Diane pour s'y rendre abandonne les
Bois.
Et vient fe réjoüir au fon de vos
Hautbois.
Il y eut en fuite ſept Entrées ;
la premiere , de Diane feule , re.
BS
34
MERCURE
preſentée par madame la Princeffe
Eberhardine - Loüiſe de
Vvirtemberg; la ſeconde , de fix
Nymphes , par Meſſieurs Garb ,
Moſer, de monicart , Backmeiſter,
Roſe, & magg ; la troifiéme,d'Endimion
ſeul , par Monfieur Courtel
, la quatrième , de quatre Faunes
, par Meſſieurs de minfinger,
Fils aîné du miniſtre d'Etat de ce
nom , Gelnits Page des Chaſſes,
de Zorn , & de Lau ; la cinquiéme
, de fix Bergers & Bergeres
héroïques , les Bergers par monfieur
le Duc Eberhard- Loüis de
Vvirtemberg , Monfieur de Forſtner
, & Monfieur de Reiſchach,
Fils de Monfieur l'Intendant des
Finances de la Cour ; & les Bergeres
, par madame la Princeſſe
Eberhadine Loüiſe de Vvirtemberg
, Madame la Princeſſe Guillaumine-
Magdelaine de Vvirtem
GALANT .
35
berg , & Mademoiselle de Forſtner
, Fille aînée du Grand Maréchal
de la Cour; la fixieme , de
deux Bucherons,par Monfieurde
Lau & Reinſal ; & la ſeptième,
dedeux Bohémiennes & de deux
Biſcaïns , les Bohémiennes par
Meffieurs Backmeiſter & de мо-
nicart , & les Biſcaïns par meffieursGarb
& Rofe.
Le Théatre ſe changea en un
Jardin magnifiquedans la troiſiéme
Partie , qui commença par
ces Vers que chanta Pomone.
Ilfaut nous réjoüir, Bergers,dans ce
Bocage,
Florefur ces Gazons amene les Zé
phirs.
Tout y paroît charmant , les amoureuxfoûpirs
Iferont noſtre ſeul langage.
३
. Ilfaut nous réjoüir, Bergers,dans ce
B 6 Bocage
36 MERCURE
Cette Chanſon fut ſuivie de
fix Entrées , la premiere,de Flore
ſeule , par Madame la Princeſſe
Guillaumine -
Magdelaine de
Vvirtemberg; la ſeconde,dedeux
la
Zéphirs , par meſſieurs de Forſtner
& Reiſchab ; la troiſieme,de
quatre Suivantes de Flore
quatrième , d'un Berger ruſtique
croteſque , la cinquième, de huit
Bergers portant des Feſtons ; &
la fixieme , de l'Amour ſeul , repreſente
par Monfieur le Duc de
Vvirtemberg. Les fanfares des
Trompetes jointe au bruit des
Timbales terminerent cette
Feſte.
د
Je me ſouviens de vous avoi
envoyé dans quelqu'une de mes
Lettres un Ouvrage de Monfieur
de Vin , qui nous explique d'un
ſtile aifé & galant , par quelle
avanture l'Amour est devenu
GALANT.
37
e
4
e
S
S
aveugle. En voicy un autre qui
justifie la naiſſance de ce Dieu .
Les Fables nous le dépeignent
bâtard, en faiſant Vulcain le ſeul
Epoux de Venus ; & c'eſt une
erreur que Monfieur le Vin a
pris la peine de détruire .
I
LA NAISSANCE
LEGITIME
DE L'AMOUR .
L n'est point de bonheur d'éternelle
durée.
La Paixregnoit dans l'Empyrée,
Es Et l'on n'y connoiffoit S ny lapeur,ny
Π
e
les maux,
Les Dieuxyfaifoient leurs délices
De goûter à long traits l'odeur des
Sacrifices
38
MERCURE
Qu'alloient sur leurs Autels offrir
quelques Devots,
Et chacun àfa fantaisie
Plein de Nectar & d'ambroiſie,
Cherchoit ſans embarras les feux,ou
le repos;
Lors qu'avec ſes Geants leSuperbe
Encelade
Fint contre leur attente y planter
l'Escalade,
Et faire trembler dans les Cieux
Jusqu'au plus résolu des Dieux .
Iupiter, Iupiter luy mesme
En eut telle frayeur , & les sens fi
perclus ,
Quejettant , pour mieux fuir , &
Sceptre & Diadéme ,
Il promitfa FilleVénus
A qui le tireroit de ce peril extréme.
Lecoeur revint auxplus poltrons .
Mars , Apollon, Vulcain , tous trois
amoureux d'elle,
GALANT.
39
نام
ا
X
Offrirent ausfitoft leurserviceà la
Belle,
Firent pour lors les Fanfarons,
Et flatez doucement par cette res
compense,
Reprirent leur valeur , en prenant
l'esperance.
En vain la Gloire & le Laurier
Animent un brave Guerrier,
Sa bravoure ſouvent deviendroit
languifſſante ;
Mais l'amoureux defir de plaire à
de beaux yeux,
L'échaufe , lafoûtient , la porte en
mille lieux,
Et la rend toûjours agiſſante.
Letendre Iupiter fçavoit àses dépens
Ce que peut fur les coeurs ce bean
defir de plaire.
Que n'avoit- il point fait ? Que ne
pouvoient pas faire
40 MERCURE
Ces Amans , ces Rivaux , qui pour
estre vaillans,
N'avoient mesme beſoin que de leur
jalousie?
Tous trois avecfuccésfervirent leur
Patrie,
Excitez l'un par l'autre , à l'envy
chamaillans,
D'aſſaillis qu'ils estoient , on les vit
affaillans ;
Ce Prix de leur amour redoubla leur
furie.
Aux endroits les plus dangereux,
Comme un ſimple Soldat , chacun
vole, s'expose ;
Tout branle , tout fuit devans
eux;
Pour eux venir,voir,craindre, eft ane
mesme choſe ;
Et tous cesHommes monstrueux,
Renverfezſous les coups d' un redoutable
foudre,
Qu'avoit l'ingénicux Vulcain
GALANT.
41
1-
1
1
Inventé tout exprés , &forgé de ſa
main,
Furent enfin reduits en poudre .
Jupiter eut quelque regret,
De ſe voir pour un Dieu fi laid
Obligé par ferment de tenir ſa promesse,
Si fidelle à ſa gloire , il en ſuivoit
les loix,
Infidelle à ſa Femme , il negligeoit
Ses droits ;
Il couroit icy- bas de Maistreſſe en
Maistreffe;
Et chacun ſçait qu'un Souverain
NeSoupire jamais en vain .
Il pouvoit tout ,fon coeur honoroit une
Belle;
La plus fiere , la plus cruelle,
Se rendant par orgueil à ses voeux
triomphans ,
Des fruits de fon ardeur & galante
&féconde,
42 MERCURE
En dépit de Iunon il peuploit tout
le monde.
Maisfur tous ſes autres Enfans
Il aimoit la belle Déeffe.
Il voyoit les justes dégoûts
Qu'elleauroit pour Vulcain, le prenant
pour Epoих;
Et Sa paternelle tendreſſe
Avoit peine à forcer fon coeur
A cette dure obeiſſance.
He quoy s'écrivit - il en ſa juſte
: douleur,
Faut- il qu'il foie l'appuy de ma
Toute-pulſſance ?
Faut- il qu'en prenant ma défenfe,
Il ait de ſes Rivaux effacé la
valeur ?
Ah ! pourquoy le péril m'a t'il
fait rien promettre ?
Quoy donc, il ſera dit qu'un Serment
indifcret
i
GALANT. 43
Contraindra Jupiter de mettre
Vénus entre les bras d'un Amant
ſi mal fait,
Et qu'immolant enfin cette pauvre
Victime,
J'en feray de ſes feux un objet
legitime !
Oüy,ce me doit eſtre un point
d'honneur,
Ma parole eſt irrevocable;
Et dust ma Fille en eſtre in
confolable,
De laNature humaine & leMat
tre & l'Autheur
Ne doit point à ſa,Créature
donner un exemple odieux
De perfidie , & de parjure .
Que diroient les Hommes des
Dieux ?
Oferions - nous aprés exiger &
pretendre
Ce que dans un preſſant
danger,
44
MERCURE
Soûmis & pleins d'ardeur ils font
voeu de nous rendre ?
Auroient- ils tort de negliger
Ce qu'ils nous ont promis au milieu
de l'orage ;
Et les voyant ingrats ſur le bord
du rivage,
Aurions- nous bonne grace alors
de nous vanger ?
Non,non, c'eſt une affaire faite.
Taiſez vous , ma tendreſſe, il n'y
faut plus ſonger,
J'ay combatu long- temps, foyezen
ſatisfaite ;
Ce politique honneur eſt plus
puiſſant que vous,
Etdemain de Vénus Vulcain ſera
l'Epoux .
C'est ainsi biensouvent qu'un Pere
facr fie
Sa Fille àfon propre interest,
Et par un dur Hymen la lie
GALANT. 45
A tel Homme qui luy déplaiſt ;
Mais àſon coeur forcé , malheureux
quise fie
Ilſe ſouvient toûjours qu'on l'a fait
confentir,
- C'est un effort tyran que jamais il
n'oublie ;
Son devoir est trop foible,il veut s'en
reffentir;
Et quiconque doit une Belle
A l'authorité paternelle,
Trouve qu'il a bien- toft lieu de s'en
repentir.
Vénus qui de son corps n'estoit pas la
Maistreffe,
En Fille obeiſſante en fit ce qu'on
voulut .
On ne diſpoſa pas ainsi deſa tedreſſe;
Iamais le fot Vulcain ne put
En tirer la moindre careſſe ;
Plus il se faisoit beau , plus il fe
décraffait,
46 MERCURE
Dans fon juste dépit plus elle s'aigriffoit
;
Plus il avoit d'ardeur pour elle,
Plus elle estoit pour luy dédaigneuse
&cruelle;
Pourſes fades baifers on n'eut que
des dégoûts ;
On ſe ſouvenoit trop de cette vio-:
lence,
Pour le laiſſer joüir de tous les droits
d'Epoux ;
Les plus ſenſibles, les plus doux
N'estoient point de ſa connois-
Sance;
On conſervoit toûjours des deſſeins
de vangeance,
Qu'aux dépens defon front la Belle
executa,
Etfon reſſentimet àtelpoint éclata,
Que deses premiers feux relantis-
Sant la force,
Ce malheureux enfin demanda le
divorce.
८
GALANT.
47
Le grand lupin eut beau crier ;
Ce trop funeste Mariage
Le rendit à la fin plusfage ;
Et peu content de ce premier,
Qu'avoit fait malgré luy sa divine
promesse,
Il ne voulut jamais se mesler du
dernier ;
Et fa Fillefut la Maîtreſſe
Dese faire un Epoux d'Apollon , on
de Mars.
L'un regnoit furle Mont Parnaffe,
Et dans un plein repos cultivoit les
beaux Arts;
L'autre toûjours actif, au milieu de
la Thrace
S'exerçoit aux Combats , à la Table,
àla Chaffe;
Ennemy declaré des tranquilles
plaisirs,
Ilſuivoit en tous lieuxſes turbulens
defirs,
48 MERCURE
(
Etfans ceſſe agité des fureurs de la
Guerre,
Avoit plûtoſt en main le Sabre que
le Verre.
L'un poly, doucereux, fouple, adroit,
&brillant,
Se faisoit rechercher de la plupart
des Belles;
Et le tour que donnoit aux petites
nouvelles
Ce Dieu grand Voyageur, curieux &
galant,
Charmoit juſques aux plus cruelles.
Il répandoit par tout un agrément
fecret,
Il affſaiſonnoit tout d'un feuSage&
difcret ;
On ne s'en laſſoit point , le bon gouft,
l'air du monde,
Déridoient égayoientſaſcience profonde;
Il estoit de tous les Cadeaux,
Sa
GALANT. 49
Sa Lyre raviſſoit , ſa voix étoit
divine,
On ne le voyoit point ſans quelques
Vers nouveaux.
Il en faisoit comme Racine ;
Sa raillerie utile , & délicate &
fine,
Egaloit dans ſes yeux celle de Defpreaux
;
Pour tout dire en un mot , c'estoit le
Benferade
Et le Voiture deſon temps.
L'autre emporté, fougueux, brusque,
fier & mauffade,
Ne manquoit pas de Partiſans ;
Son humeur libre & familiere,
Son intrépidité,ſa bonté,ſa candeur.
Sa taille,fa mine guerriere,
Parloient tout haut enſafaveur.
Si de la politeſſe il negligeoit les
charmes,
On l'admiroit d'ailleurs en un jour.
de Combat.
Novembre 1684 . C
50
MERCURE
Et jamais Homme ſous les Armes
Ne parut avec tant d'éclat.
Enfin il eſtoit difficile
De ne sepas tromper entre ces deux
Amans ;
On préfere aujourd'huy les petits
agrémens
Et le delectable à l'utile ;
Mais Venus estoit trop habile
Pour ſe méprendre en cet endroit .
En Gens mieux que perſonne elle se
connoiffoit ;
Elle en ſçavoit la diférence,
Instruite par l'expérience,
Et cherchant leſolide enſes tendres
defirs,
Apollon luy parut aimer trop les
plaisirs
Pour en donner beaucoup, & s'aimer
trop luy - meſme ,
Pour de l'afreux Hymen s'embarasfer
des foins .
GALANT.
5.1
Une Femme qui veut qu'on l'aime,
Veut aussi qu'on soit prest à remplir
Ses besoins.
Elle traitoit de bagatelle
Ce qu'il avoit de beau , de riche&
de brillant .
Il n'estoit bon que pour Galant
Mais pour Epoux non, felon elle.
Ilfaloit un autre talent.
Jamais avecſa Prophétie,
Sa Musique ,sa Poefie,
Son Char,faMedecine,&les autres
Emplois
Où l'attachoit sa destinée,
Etpeut- estrefon propre choix ;
Iamais , à tant de ſoins fon ame
abandonnée,
Il n'auroit le loiſir de s'aquiter des
droits
Qu'exigeroient de luy l'Amour &
I'Hymenée.
Trop clairvoyant d'ailleurs , pour
n'estre pas jaloux,
C 2
52
MERCURE
Il faudroit renoncer à la galanterie,
Sc priver avec luy des plaiſirs les
plus doux,
Ou s'exposer à la furie
D'un fâcheux & terrible Epoux.
Sa beauté , ſa délicateſſe,
Faifoit encor jugerà la belle Déeſſe,
Quesous les habits d'un Garçon,
D'une Fillefans force il cachoit la
moleffe ;
Cet air effeminé luy donnoit duSoup.
çon.
Un defaut de mauvais augure
Authorisoitſa conjecture ;
Il n'avoit point de barbe. Enfin
Au mépris du mignon & du charmant
Blondin,
Ce choix tomba fur Mars, qui moins
beau , que moinsfin,
Mais qui ne s'occupant que duſoin
de luy plaire.
Toûjours dans ſa mâle vigueur,
GALANT .
53
Et pendant la Paixfans affaire,
Luy feroit dansſa vive ardeur
Reffentir de l'Hymen la feconde
douceur.
En effet , malgré l'Hymenée,
Qui ſouvent en moins d'une
année
Trouble des coeurs unis les doux contentemens
,
Ces illustres Epoux furent toûjours
Amans.
On ne parla point de divorce ;
Et quoy que pust tentersur eux
Du changement la trop flateuſe
amorce,
Sur leur constante ardeur elle eut fi
peu de force,
Que l'Amour , le plus grund & le
plus beau des Dieux,
Fut enfin le fruit de leurs feux.
L'eſprit a ſes prodiges ainh
que toute autre choſe ;& com
C 3
54 MERCURE
me ce nom convient à tout ce
qui ſemble au deſſus de la Nature,
on le peut donner avec juſtice
à ce qu'a fait depuis peu le petit
Monfieur d'Ermain. C'eſt un Enfant
de ſept ans, Fils de Monfieur
de la Mothe le Myre, Lieutenant
de Roy de la Citadelle de Pignerol
. Quand il ne ſçauroit que lire
à fon âge , il n'y auroit pas lieu
de s'en étonner. Cependant non
ſeulement il a des idées generales
de toutes les Sciences , mais il
ſçait en particulier beaucoup de
Coſmographie & de Géographie
, un peu de l'Histoire, & eft
aſſez avancé dans l'étude de la
Langue Latine, pour n'avoir pas
beſoinde paſſer par les deux premieres
Claffes . On le prioit il y
a quelque temps dans une aſſez
grande Compagnie , de dire les
noms de tous les Fleuves, du
GALANT.
55
Monde ; & quand il fut venu à
ceux de la Moſcovie , quelqu'un
ic qui luy entendit nommer le Don
ou le Tanaïs, luy demanda ſi ces
deux Fleuves eſtoient fort éloignez
l'un de l'autre. Cette de-
# mande qui l'auroit embaraſſe , s'il
n'euſt conſulté que ſa memoire,
1 ne le déconcerta point. Il répon-
* dit que le Don eſtoit auſſi élogné
du Tanaïs , que le Demon
l'eſt du Diable ; le Diable & le
Demon n'eſtant qu'une meſme
choſe , comme le Don & le Tanaïs.
Je vous ſurprendray ſansdoute,
quand je vous diray qu'entre
quantité de choſes qu'il a
appriſes , il a ſi bien profité de
quelques Leçons de Phyſique ,
qu'il en donna des preuves publiquement
il y a un mois ou
deux , en ſoûtenant une Theſe
qu'il dédia à Monfieur le Mare
}
C4
56 MERCURE
quis d'Herleville, Gouverneur &
Lieutenant General pour le Roy
des Ville , Citadelle ,& Province
de Pignerol . Cette Théſe , qui
avoit ſes Armes en chef , avoit
eſté deſſinée avec toute la beauté
& la délicateſſe qu'on pouvoit
attendre de l'heureux génie du
Sieur Loüis Vanier, l'un des plus
fameux Peintre d'Italie. L'Epître
adreſſée à ce Marquis étoit cantonnée
de quatre Deviſes ſuivantes
, par l'Ame deſquelles
de Soûtenans imploroit ſa protection.
Une Montre à ſa Clef , Vis
operer, fer opem.
Un Fer à une Pierre d'Aiman
qui le ſoûleve, Si fecedis , cecidi.
Un Jeu d'Orgues à ſon Souflet,
Dal tuo Sforzo mia forza.
Une Bague à un Diamant
qui en eſt ſeparé , Poc' e mio
;
GALANT.
57
prezzo , se non sei appreſſo .
Voicy ce qui estoit au deſſous
de cette Epître .
Comme il y a de la Sympatie
entre lessemblables,on ne doit point
- trouver mauvais que le plus jeune
des Philofophes croye avec les plus
nouveaux.
ΟΡΙΝΙΟNS.
I.
Que c'est la Terre qui tourne
autour du Soleil, & non pas le Soleil
autour de la Terre.
I I.
Que les Bestes n'ont nulle connoiſſance
, & que c'est l'impreſſion
des Objets exterieurs qui determine
コleurs actions.
III.
Que la matiere eſt diviſible à
l'infiny , & qu'on ne conçoit pas
qu'on la puiſſe diviſer autant qu'elle
est diviſible.
CS
58 MERCURE
LV.
Que c'est à la pesanteur de l'air
qu'il faut attribuer les effets qu'on
attribue à l'horreur du vuide .
V.
Que les Corps n'ont point de
couleur , & qu'elle n'est qu'un pur
effet de la reflexion de la lumiere.
VL
Que le Feu n'a point plus de
chaleur en nous échaufant , qu'une
Epingle a de douleur en nous piquant.
VII.
Que c'est par la pesanteur de
Son propre Corps que la Lune cause
le flux de la Mer , & non par aucun
effet de sympatie.
Ces Opinions estoient bordées
de fix autres Deviſes,qui faiſoient
connoître la capacité du jeune
Soûtenant.
Sous un jeune Roſeau,demeu
GALAN T.
59
ré entier auprés d'autres plus
gros rompus par l'effort du vent,
eſtoient ces paroles , Moins il eft
vieux, plus il refiste...
Sous un Roffignol , Plus de
voix que de corps.
Sous un Rémora qui arreſte
un grand Vaiſſeau , Parvus , fed
grandiafiftit..
Sous une Mappemonde , plus
petite qu'une autre Carte , qui
ne contient qu'une Province ,
Plus minor.
Sous une Main armée d'une
Epée qui ne peut percer un petit
Moucheron en l'air , Non picolo
perch' e piccolo.
Sous un petit Oyſeau qui s'é- 1
chape des Filets , où de plus
gros reſtent pris , Sottil non resta
fotto.
L'Action ſe fit au Donjon,dans
une fort belle Salle de l'Aparte-
C6
60 MERCURE
ment de Monfieur de la Mothe.
Le petit Soûtenant proprement
paré avec l'Epée au coſté , des
Plumes blanches & couleur de
feu , & une Garniture fort riche
des meſmes couleurs , eſtoit fur
une Eſtrade haute de deux pieds.
Devant luy , à la diſtance de
quatre pas , il y avoit un Tapis
de pied, fur lequel eſtoient deux
Fauteüils pour Monfieur & Madame
d'Herleville . On avoit mis
àdroit & à gauche quantité de
Chaiſes à dos pour les Dames.
Tout le reſte de la Salle fut auſſi
remply de Chaiſes pour le reſte
de la Compagnie , qui ſe trouva
fort nombreuſe par la quantité
de Perſonnes de qualité ,de Sçavans
& de Curieux, qu'attira des
environs une nouveauté ſi ſorprenante.
Les Violons & les Haut-bois
GALAN T. 61
1
U
qui joüerent avant que ce petit
Soûtenant ouvriſt la Diſpute par
un Compliment Latin à Monſieur
le Marquis d'Herleville , ſe
firent encore entendre aprés chaque
Solution qu'il donna aux
Objections qui luy furent faites .
Cela ſervoit à luy faire prendre
haleine . Il n'y ent perſonne qui
ne l'admiraſt. C'eſtoit un charme
de voir ſes geſtes & ſes inflexions
, & de voir ſoûtenir ſi naturellement
les diferentes chofes
qu'il diſoit. Ses ſept Opinions,qui
répondoient aux ſept années de
-ſon âge, furent attaquées,& illes
defendit toutes avec beaucoup
d'eſprit & de grace . Aprés cela
il fit un ſecond Compliment à
Monfieur le Marquisd'Herleville
, ſur l'attention favorable qu'il
avoit bien voulu luy préter; & il
ne l'eut pas 5 plûtoſt achevé,qu'on
62 MERCURE
vitapporter dans la Salle une magnifique
Collation de plufieurs
grands Baffins , chargez de toutes
fortes de Confitures ſeches , &
d'Oranges de Portugal , avec des
Liqueurs en profuſion. Madame
la Mothe fit admirablement les
honneurs de cette Feſte , & toutes
les Dames , qui estoient en
fort grand nombre , furent trescontentes
de ſes manieres. Le
Bal fucceda à cette Collation , &
ainſi le reſte du jour fut employé
àdancer.
Je vous envoye à mon ordinaire
un Air nouveau d'un de
nos plus ſçavans Maîtres.
AIR NOUVEAU.
Eux- tu conferver ton Ema
pire?
CruelAmour,fouffre que je refpire
GALAN T. 63
IS
Et prens pitié de mon fort rigou
reux;
Autrement tous les coeurs prests de
porter tes chaînes,
Effrayez de mes peines,
Renonceront pour jamais à tes feux.
Les Administrateurs & Directeurs
de la Confrairie Royale
de Saint Michel du Mont de la
Mer, fondée en 1210. par le Roy
Philippe Augufte , dans ſa Chapelle,
Court du Palais, firent leur
Proceffion avec beaucoup de magnificence
, le Dimanche 22. du
dernier mois .Les Trompetes marchoient
à la tefte avec les Timbales
,& précedoient le Guidon,
aprés lequel paroiffoient plufieurs
Reliques portées dans des
Châſſes, & à coſté quantitéd'Enfans
habillez en Anges. LaMufique
de la Sainte Chapelle ſuivoir
64 MERCURE
& on alla dans cet ordre au Monaſtere
du Val de Grace , où la
Meſſe fut chantée. La coûtume
eſt que le Diacre chante luy ſeul
l'Evangile ; mais dans cette occaſion
il en chanta un Couplet au
ton ordinaire,& l'autre fut chanté
en Muſique par le Choeur.
Les Privileges de cette Confrerie
font affez particuliers. Ils ont eſté
accordez par pluſieurs Roys , &
renouvellez par Sa Majesté , qui
veut que deux Bourgeois de Paris
qui auront fait le Voyage du
Mont-Michel , en ſoient Adminiſtrateurs
.
J'oubliay de vous apprendre
dans ma derniere Lettre , que
Monfieur Maboul, Procureur General
aux Requeſtes de l'Hoſtel,
avoit épousé Mademoiselle de Catheu,
l'une des plus riches Héritieres
d'Anjou. Elle eſt jeune , a
GALANT. 65
- de la beauté , & joint à ces qualitez
qui la rendent toute aimable
, beaucoup de ſolidité & de
- délicateſſe d'eſprit. Monfieur Mа-
boul eſt d'une tres- bonne Maiſon
de Poitou . Comme il remplit la
fonction d'Avocat General , avec
celle de Procureur General , les
actions qu'il fait tous les jours,
luy ont donné une reputation
qui ne ſçauroit vous eſtre inconnuë.
Le Dimanche s . de ce mois,
Marie-Antoinete Godet de Soudé
, reçût le Voile noir aux Religieuſes
de la Congregation Nôtre-
Dame de Châlons en Champagne,
par les mains de Monfieur
de Noailles , Eveſque & Comte
de Châlons , Pair de France , qui
luy avoit fait l'honneur de luy
donner le Voile blanc il y a un
an , le 31. Octobre veille de la
66 MERCURE
Feſte de tous les Saints. Cette
Profeſſe , qui n'a pas encore dixhuitans,
fit cette action avec une
pieté qui édifia toute l'Affemblée.
Elle eſt Fille de Meffire
Henry Godet de Soudé, Vicomte
de Soudé Sainte-Croix , Seigneur
de Dommartin de Leſtrée,
des Ortillons ,des Bordes , &c . qui
mourut le 18. Mars 1681. en ſa
41. année ; & de Claude de S.
Sanflieu , Dame de Torcy & de
Chatelliersen Brie , Fille de feu
Meffire Antoine de S. Sanflieu ,
Maréchal des Camps & Armées
du Roy , Gouverneur de Donchery
ſur Meuſe ; & de Loüife
Oudinet de Dampierre,Dame de
Dampierre fur Pulne. L'Anyeul
de cette jeune Profeſſe, qui étoit
Gentilhomme ordinaire de la
Chambre du Roy, Maréchal des
Logis General de la Cavalerie
GALAN T. 67
X
1
Legere de France , & Maréchal
des Camps & Armées de Sa Majeſté,
avoit épousé en 1634. Ма-
rie Goujon de Tours fur Marne
, Dame de Tour ſur Marne ,
Fille de Meſſire Claude Goujon,
Gentilhomme Ordinaire de la
- Chambre du Roy ; & de Marie
de Cauchon , Dame de Condé
fur Suipra ; Et Guillaume Goder,
ſecond du nom , Vicomte de
- Soudé, Seigneur des Bordes,Deputé
de la Nobleſſe de Vitry le
- François aux Etats tenus à Blois,
s'eſtoit allié en 1983. à Antoinete
Hocquart d'Arfilieres , Fille
d'Antoine Hocquart , Seigneur
d'Arfilieres , & de Jeanne Char-
- tiet , Dame de Perthe. Je paſſe
ſes autres Anceſtres , & me contenteray
de vous dire que Pierre
Godet, ſon ſeptiéme Ayeul , Seigneur
de Baugé en Berry , fut
Fondateur en 1680. des Au68
MERCURE
guſtins de la Ville de Blanc dans
cette meſme Province , & qu'il
s'allia à marie de la Boiffiere . Cette
Famille de Godet , originaire
de Berry , s'établit en Champagne
vers l'an 1470. par les Alliances
qu'y prirent deux Freres,
dont l'un eſtoit Philbert Godet,
Seigneur de Faremont en Par
thois , de Marthée & d'Eſcury,
cinquiéme Aycul de celle dont
je vous parle. Il épouſa Jeanne
de Lambeſſon , Dame de Saint
Martin aux Champs , & d'Omé,
Fille de Guillaume de Lambeffon,
Seigneur de Couvrot, & Vidame
en partie de Châlons ; &
eſtoit Fils de Pierre Godet , Seigneur
de Bauge & de la Boiffiere
, & d'Iſabeau de Charaſſon,
Fille de Jean , Seigneur de Charaffon,&
de marguerite de Balüe,
Soeur du Cardinal Jean de Balüe,
GALANT. 69
SCL
5
R
a
12
Grand Aumônier de France , fi
connu du temps de Loüis XI.
Marie- Antoinete Godet de Soudé
, qui vient de faire Profeſſion
au monastere de la Congrega.
tion de Notre - Dame de Châlons,
premiere Maiſon de cet Ordre
établie en ce Royaume , a
trois Freres , ſçavoir Antoine-
Henry- François Godet de Soudé
, Vicomte de Soude ; Marc-
Antoine Godet de Soudé , reçû
Chevalier de malte en 1679. à
l'âge de fix ans ; & un autre
Marc- Antoine , que l'on deſtine
à l'Eglife . Cette Famille porte
pour Armes d'azur au Chevron
d'argent, accompagné de deux Pommes
de Pin d'or , deux en Chef, &
une en Pointe. Celle de S. Sanflieu
porte d'azur à la Croix d'or , cantonnée
de quatorze petites Croix de
même,huit en Chef.&fix en Pointe.
70 MERCURE
Vous ſçavez déja ſans doute
la mort de Madame la Ducheffe
de Luynes, arrivée le 29. du dernier
mois. Elle s'appelloit Anne
de Rohan , & eſtoit Fille d'Hercule
de Rohan , Duc de Montbafon
, Pair & Grand Veneur de
France , Chevalier des Ordres du
Roy, Gouverneur & Lieutenant
Genéral pour Sa Majeſté de la
Ville de Paris & de l'Iſle de Fran.
ce. De ſon premier Mariage avec
Magdeleine de Lenoncourt , Fille
unique de Henry de Lenoncourt,
Chevalier des Ordres du
Roy , & de Françoiſe de Laval-
Bois - Dauphin , il eut Loüis de
Rohan VII . du nom, Prince de
Guemené , Duc de Monbazon,
Pair & Grand Veneur de France,
Chevalier des Ordres du Roy,
mort en 1667. âgé de 68. ans,
laiſſant d'Anne de Rohan , fa
1
GALAN T. 71
,
Coufine Germaine , Charles &
Loüis de Rohan. Ce dernier qui
avoit eſté reçû le 9. Fevrier 1656.
en ſurvivance de la Charge de
Grand Veneur de France, s'en démit
l'an 1670. en faveur d'Antoine
- Maximilien de Bellefourriere
Marquis de Soyecourt.
Charles fon Erere , Duc de monbaſon
, Prince de Guemené ,
Comte de Montauban , prit Alliance
avec Jeanne- Armande de
Schomberg Fille puiſnée de
Henry Comte de Nanteüil - le
Haudoüin , maréchal de France,
&d'Anne de la Guiche , ſa ſeconde
Femme;dont il a eu Charles
Prince de Guemené , marié
en premieres Nôces avec Marie-
Anne Albert - Luynes , Fille de
Charles - Loüis Duc de Luynes,
& en ſecondes avec Charlote-
Elifabeth de Cochefilet , Fille de
د
72 MERCURE
Monfieur le Comte de Vauvineux.
Hercule de Rohan eut
encore de fon premier mariage
Marie de Rohan , qui en 1627,
épouſa Charles d'Arbert , Pair &
Conneſtable de France , & prit
une ſeconde Alliance en 2622 .
avec Claude de Lorraine,Duc de
Chevreuſe,Pair & Grand Chambellan
de France. Le meſmeHercule
de Rohan ayant épousé en
ſecondes Noces marie de Bretagne,
Fille deClaude de Bretagne,
Comte de Vertus , & de Catherine
Fouquet de la Varenne , en
eut François de Rohan , Prince
de Soubiſe, Lieutenant des Gendarmes
du Roy , & Anne de Ro
han, Tante & feconde Femme de
Loüis- Charles d'Albert , Duc de
Luynes, Pair de France , & Chevalier
des Ordres du Roy , qui
eſt celle dont je vous apprens la
mort.
GALANT.
73
mort . Elle estoitdans ſa 41 °. année,&
avoit eu ſept Enfans, deux
Garçons & cinq Filles , dont feu
Madame la Princeſſe de Guemené
, morte en 1699. âgée de 17.
ans , eſtoit l'une. Il y en a une
autre qui a épouſe Monfieur le
Duc de Bournonville, de la маі-
fon de Melun ; & une troiſieme,
mariée à Monfieur le Marquis de
Vérüe. L'aurois trop à vous dire,
ſi je raportois tous les avantages
de la maiſon de Rohan , qui eft
une des plus anciennes & des
plus illuſtres du Royaume , &
qui tire ſon origine des anciens
Princes de Bretagne , dont les
Defcendans eurent le Vicomté
de Pothoët. Guethenoc,Vicomte
de Pothoët, vivoit en 1008. Iofſelin
I. ſon Fils , épouſa la Scoeur
d'Alain Caignard , Comte de
Cornoüaille,dont il eut Eudes I.
Novembre 1684 . D
74 MERCURE
Vicomte de Pothoër. Eudes laiſſa
d'Anne de Leon ſa Femme,Ioffelin
II . Geofroy , & Alain I. Vicomte
de Rohan. Ce Seigneur
prit le nom de la Terre de Rohan
, qui eſt ſur la Riviere de
l'Aouſt,au- deſſus de Joſſelin,d'où
elle vient à Redon ſe joindre à la
Vilaine . Ceux de la Maiſon de
Rohan ont tenu roûjours un
rang fi élevé, que François I. du
nom , Duc de Bretagne , ayant
ordonné en mourant l'an 1450.
que ſes deux Filles fuffent mariées
aux deux plus proches Princes
du Sang de Bretagne ; Marguerite
l'aînée épouſa en 1455.
François II . du nom,Duc de Bretagne
, qui eut d'une ſeconde
Alliance avec Marguerite de
Foix , Anne Ducheſſe de Breta.
gne , femme des Roys Charles
VIII. & Loüis XII. Et Marie de
GALANT. 75
Bretagne la cadete , épouſa Jean
II . Vicomte de Roham .
Meffire Adrian de Hanivel ,
Comte de Manevillette , Marquis
deCrevecoeur , Baron de Belloy,
Seigneur de Chambray, Secretaire
des Commandemens de Monſieur,
eſt mort icy au commencement
de ce mois. Son honnêteté
, & ſes manieres pleines d'un
empreſſement zélé pour tous
ceux qu'il eſtimoit , luy avoient
acquis beaucoup d'Amis. Il avoit
fait d'abord quelques Campagnes
,& eſtoit entré enſuite dans
des Emplois conſiderables , qui
l'avoient conduit à celuy de Receveur
General du Clergé , dans
lequel il a toûjours ſervy avec
une égale fatisfaction du Roy &
du Clergé. Il a laiſſé deux Garcons,
dont l'un,qui eſt Conſeiller
au Grand Confeil,a la ſurvivance
D2
76
MERCURE
de la Charge de Secretaire des
Commandemens de ſon Alteffe
Royale; & l'autre, qu'on nomme
le marquis de Crevecoeur , eſt
Capitaine aux Gardes. Il a laiſſe
auſſi une Fille, qui n'eſt point encore
mariée . Madame de Manevillette
ſa Veuve , eſt Soeur de
Monfieur le Camus,Premier Préſident
de la Cour des Aydes , &
de Monfieur le Lieutenant Civil
de ce nom.
Meffire Guillaume de Paris ,
Maiſtre des Requeſtes Honorai
re , eſt mort environ dans le même
temps .
Je ne ſuis point étonné , Madame,
que les nouvelles Converſations
que Mademoiſelle de Scu
déry a données depuis peu au
Public , vous ayent plû autan
que vous me le témoignez. Tout
le monde y trouve ce caracten
GALANT.
77
noble & délicat qui eſt répandu
dans tous ſes Ouvrages ; & c'eſt
avec beaucoup de raiſon , que
Monfieur Sabatier de l'Académie
Royale d'Arles a dit qu'il
n'y a point de matiere qu'elle ne
puiſſe traiter avec une égale force
de génie. Je vous envoye les
Vers qu'il luy a adreſſez , ne doutant
pas que vous ne liſiez avec
plaifir les loüanges qu'il luy
donne.
A Mile DE SCUDERY.
L
Ecroiras- tu, Sapho ? L'on veut
que je m'engage
A t'écrire une Epitres en ay-je le
courage?
Ay je quelqne Parterre, où je trouve
des Fleurs
D 3
78 MERCURE
Qui foient peintes pour toy d'aſſez
vives couleurs ?
En ces Lieux reculez pres de la barbarie.
Puis je faire des Vers dignes de ton
génie?
En vain mon eſprit rêve à quelques
traits nouveaux
Aux bords d'une Fontaine , au murmure
des Eaux.
Loin du monde & du bruit, en vain
dans un Bois fombre
Le confulte ma Muſe àlafraîcheur
de l'ombre,
Tous ces foins nesçauroientſervirà
mon deffein.
Ce Bois est éloigné de ceux de Saint
Germain ,
Et les Eaux que répand cette claire
Fontaine ,
Nese vont pas mêler aux ondes de
la Seine.
Ainsi dois- je , Sapho ,ſans qu'il en
foit beſoin
GALANT.
79
Fatiguer mon esprit d'un inutile
Soin?
Pour louer tes vertus qu'Apollon
mesme chante ,
Dois-je employer ma voix & groffiere
&tremblante ?
Non , je ne prétens pas d'un esprit
égaré
Faire au pied du Parnasse un nau
frage afſuré.
C'est ainsi que Sur Mer un Nocher
témeraire
Rend,Sçachant le danger,ſa perte
volontaire.
De mes foibles efforts mon esprit
prévenu ,
N'agarde de donner contre un écueil
connu.
Puis-je, aidé foiblement des Filles
de Mémoire ,
Toucher à tant d'endroits qui ſoûtiennent
ta gloire ?
Ce n'est pas par les voeux d'unefoule
d'Amans ,
智
D 4
80
MERCURE
Que ton Sexe reçoit ſes plus beaux
ornemens ;
Ie ne compte pour rien qu'il tire par
Ses charmes
Ces frivole tribut des foûpirs & des
larmes.
Que ce Sexe eft orné de folides honneurs
,
Quand la feule vertu fait ſes Ado .
rateurs !
Que ne te doit- il pas quand ta vertu
Sublime
T'attire des Scavans le reſpect légitime
?
Leurs eſprits admirant tes Ouvrages
divers ,
Sont inſtruits parta Profe , & charmez
par tes Vees.
Quel est ton noblefeu ! quelle est ta
politeffe!
La délicate Rome , & l'éloquente
Grèce ,
Ont elles plus montré d'attraits dans
leur difcours
GALANT. 81
Qu'on en voit dans les tiens qui
brilléront toûjours ?
Nous veux tu prudemment remettre
en la mémoire
Les plus grands des Héros que célebre
l'Histoire ,
Ils ont dans tes Ecrits & leur air ,
&leur ton ;
Césarparle en César, Caton parle en
Caton.
Enfin quand ilte plaiſt , ton eſprit
nous rameine
Et la vertu des Grecs , & la grandeur
Romaine.
Tu fais encore plus ; tes Ecrits im
mortels
Sont dignes de LOUIS , ils parent
fesAutels.
Si tu veux quelquefois par unemain
>
habile
Redreſſfer de nos moeurs la route dif
ficile;
Si tu voeux, t'éloignant d'unſigrave
projet ,
Ds
82 MERCURE
De mille traits fleuris embellir un
Suiet ,
En quelques tours divers que ton
espritſe plie ,
génie ,
Tu montres ton folide & fertile
Ilse répand par tout , &fon cours
est heureux ,
Semblable en cet état à ce Fleuve
fameux
Qui nefort defon lit que pour rendre
féconde
Par le cours deſes eaux la Plaine
qu'il inonde.
Toute l'Europe Sçait , Sapho , ce que
tu vaux .
Dois- ie t'importuner par mes foibles
travaux ?
Je les connois affez ; n'est ce pas à
bon titre
Que je n'ay pas voulu t'adreffer une
Epitre ?
Cependant je finis , &jem'apperçois
bien
GALANT.
83
Qu'il faut à ton espritun plus noble
entretien.
Ienay tracé ces Vers , que pour te
pouvoir dire ,
Mon illustre Sapho , que je n'ofois
t'écrire.
Je trouve tant de plaiſir à vous
fatisfaire dans toutes les choſes
qui vous donnent de la curiofité,
queje me ſuis informé avec grand
ſoin de ce que c'eſt que la Prifonniere
de Soiffons qui a donné
lieu à l'Extrait de Lettre dont je
vous fis part il y a un mois. Il eſt
certaint que tout ce quieſt con
tenu dans cet Extrait eſt tresveritable,
mais ce ſont des actions
que la prétenduë Demoiſelle
Hollandoiſe oſe fauſſement s'attribuer.
Elles ſontd'uneHéroïne,
qui ayant pris l'habit de Garçon .
a fait diverſes Campagnes avec
beaucoup de courage & de bravoure
,ſous le nom du Chevalier
D 6
84 MERCURE
Baltafar. Celle qui eſt aujourd'huy
dans les Priſons de Soiffons,
eſt Fille d'un Artiſan appellé la
Foſſe , & née à Valenciennes , où
elle a eſté baptisée à la Paroiſſe de
Saint Giry , & nommée ſur les
Fonts Marie-Magdelaine. Elle a
préſentement vingt- huit ans , &
n'en avoit que quatre , quand fon
Pere & fa Mere moururent . Elle
fut miſe apres leur deceds dans
un Hôpital , où l'on reçoit les
Enfans abandonnez. Elle y demeura
juſqu'à l'âge de neuf ans,
&on ne l'en fit fortir que parce
qu'on ſceut qu'elle s'eſtoitdonnée
au Diable. Elle parut poſſedée,
&fit des choſes ſi extraordinaires
pendat pluſieurs années,que perſonne
ne pouvant plus la ſoufrir ,
& les exorcifmes qu'on luy faifoit
chez les Peres Dominicains
eſtant inutiles , on fut obligé de la
1
GALAN T. 85
mettre quelque temps dans les
Priſons de Valenciennes. Elle
vint à bout de s'entirer , && abandonnant
la Ville , elle alla à l'Armée
, où elle ſervit en qualite de
Soldat . Elle revint en ſuite à Valenciennes
, diſant qu'elle n'eſtoit
plus poſſedée, & enfin on trouva
moyen de l'y marier avec un Brodeur
appellé la Croix . Elle le
quitta quelque temps apres fon
mariage , & mena une vie affez
pleine de deſordres. Vers la fin
du mois de May de l'année 1681 .
elle vint à Versailles , & alla loger
d'abord au grand Cigne couronné
chez Madame Gourlier,où
elle paſſa environ deux mois .
Pendant ce temps , elle parla pluſieurs
fois à Monfieur le Curé de
Verſailles , à qui elle dit qu'elle
eſtoit Anabaptifte , & Fille de
Monfieur Antoinele Duc Grand-
7
86 MERCURE
Prevoſt de la Maréchauffée de
Flandre & de Hollande. Apres
qu'on l'eut fait inſtruire , on la
baprifa,& elle eut pour Marraine
Madame Gourlier ſon Hôtefle,
&Monfieur Baton pour Parrain.
La cerémonie de ſon Baptefme
ayanteſté faite , on la préſenta à
Madame la Ducheſſe de Coiflin,
fous le nom du Chevalier Baltaſar
, qu'elle diſoit avoir porté à
l'Armée. Cette Ducheſſe la préfenta
à la Reyne , & elle demeura
à la Cour , où l'on s'aperçût qu'elle
avoit la main fubtile. Elle difparut
quelque temps apres , &
emporta la valeur de quatre cens
livres àMadameGourlierſaMarraine.
De là elle revint à paris
aux Nouvelles Catholiques , ſe
diſant Lutherienne , & fit abjuration
entre les mains de Monfieur
l'Abbé de Saint Meſmin,
GALANT. 87
Aumônier du Roy. En la même
année , au mois d'Octobre , elle
fut préſentée à Monfieur l'Evefque
de Châlons ſur Saône , comme
eſtant Anabaptifte . On la fit
inſtruire tout de nouveau , & ce
prélat la baptiſa luy - méme en
prefence de Monfieur le Duc &
de Madamela Ducheſſe de Foix..
Elle ſouhaita d'avoir le nom de
Marie-Théreſe. Apres ce nouveau
Baptefme , elle revint à
Paris fur la Paroiſſe de S. Sulpice,
où Monfieur l'Abbé de la pérouze
prefchoit le Careſme. Elle
alla le trouver chez Monfieur le
Curé de S. Sulpice , où il logeoit,
&luy fit croire, comme elle avoir
déja fait ailleurs , qu'elle eſtoit:
Hollandoiſe , Fille d'Antoine le
Duc , Grand Prevoſt de la Maréchauffée
de Flandre & de Hollande
, qu'elle avoit ſa Grand
88 MERCURE
Mere à Valenciennes , riche de
plus de quatre cens mille livres ,
dont elle eſtoit l'unique Heritiere
; qu'elle avoit tout quitté
pour la foy , qu'elle avoit porté
les armes ſous un Capitaine nommé
de la Goncelle , & qu'elle
vouloit changer de conduite , &
mener une vie retirée. Comme
elle ſe diſoit née en Hollande, &
par conséquent de la Religion
desHollandois , Monfieurl'Abbé
de la Pérouze en prit ſoin , & la
mit chez des Perſonnes de pieté,
qui ſe chargerent de la faire inſtruire,
apres quoy, il luy fit faire
abjuration le Mardy des Feſtes
de Paſquesde l'année 1682. Elle
feignit d'eſtre fort touchée , &
luy rémoigna une grande ardeur
de ſe faire Religieuſe , afin de fe
donner toute à Dieu. Illa fit mertre
chez les Filles de NoftreGALANT.
89
Dame de Lieſſe , qui ſont des Benédictines
, dans le Faux-bourg
S. Germain. Elle y demeura trois
mois , & ſe ſervant de l'adreſſe de
ſes mains , elle déroba la valeur
de mille francs tant en hardes
qu'en argent , à une Demoiſelle
qui estoit Penſionnaire dans cette
Maiſon. On ne s'eſtoit pas encore
apperçu du vol , lors qu'elle en
fortit avec violence , menaçant
les Religieuſes de mettre le feu
dans le Convent , ſi on ne luy en
ouvroit la porte. Deux ans ſe
pafferent fans qu'on la reviſt. Elle
prit ce temps pour s'en aller à
Roüen , où elle s'adreſſa à Monfieur
le Curé de S. Vivien. Elle
abjura l'Héreſie de Calvin entre
ſes mains , & pour le remercier
des foins qu'il prit de l'inſtruire,
elleluy emporta cent écus. Eſtant
enfin revenue à Paris il y a fix'
)
१० MERCURE
mois , elle fut reconnue ,& on la
mit en priſon à l'Abbaye S. Germain,
Elle y fi connoiſſance avec
un jeune Cadet aux Gardes , qui
ſe trouva dans cette meſme Priſon.
Il crût ce qu'elle luy dit de
ſes grands Biens , & l'ayant fait
ſortir , dans la penſée qu'il l'épouferoit
à Valenciennes oùelle voulut
qu'ill'accompagnaſt, il ſe laiſſa
fi bien abuſer,qu'il dépenſa mille
écus dans cette recherche. Lors
qu'elle vit qu'il manquoit d'argent
, elle alla le livrer aux Eſpagnols
commeEſpion dans la Ville
de Mons , où il eſt encore priſonniers
. S'en eſtant défaite , elle ſe
rendità Soiffons, feignant encore
d'eſtre Anabaptifte, & pour la
troiſième fois elle demanda à ſe
faire baptifer, Comme on y avoit
eſté averty de ce qu'elle avoit
déja fait en d'autres Villes ,on l'a
de nouveau arreſtée en ce lieulà
,& on luy fait ſon procés. Lors
que j'en auray appris l'évenement
, je vous le feray ſçavoir.
-Cependant quoy que je ſçache
que vous connoiſſez les Anabapriſtes
, pour ceux qu'on appelle
Rebaptifans , je croy que vous ne
ferez pas fâchée qu'à l'occaſion
de la fauſſe Hollandoiſe qui s'eſt
dites pluſieurs fois Anabaptifte,
je vous explique enpeu de paroles
les erreurs de cette Secte ...
Ceux qui en font, improuvent
le Baptefme conferé aux petits
Enfans,& fe fondent fur ces paroles
de l'Ecriture , Celuy qui croira ,
&Sera baptisé,ſeraſauvé. Ils prétendent
que pour croire , & par
conféquent pour eſtre en étatde
recevoir le Baptefme,il fautjeſtre
parvenu en un âgé raiſonnable,
& ainſi ils rebaptiſent ceux qui
92
MERCURE
l'ont reçeu dans l'enfance , parce
qu'en cet âge- là ils ne pouvoient
pas avoir la foy actuelle. Outre
cette erreur,ils veulent que le Fils
de Dieu ne ſe ſoit point incarné.
Ils rejettent la Réalité & la Mefſe,
enſeignent qu'une Femme eſt
obligée de conſentir à la paſſion
de ceux qui la recherchent , &
condamnent le mariage des Perſonnes
qui font contraires à leurs
ſentimens. Ils trouvent que les
Souverains éteignent la liberté,
&qu'il eſt permis d'employer les
armes pour la recouvrer. Il y a diférentes
opinions touchant l'Autheur
de cettedangereuſe Cabale.
Les uns diſent que c'eſt Luther
, à cauſe qu' ecrivant aux
Vaudois , il dit qu'il vaut mieux
ne pas conférer le Baptefme , que
de le faire recevoir aux Enfans .
Les autres nomment Carloſtade,
GALANT.
93
pour l'Autheurde cette Secte ; &
quelques- uns , Zuingle , ou Mélancton.
Il eſt certain que Thomas
Muntzer , Diſciple de Nicolas
Scorkius , a eſté un des principaux
de ceux qui l'ont ſoûtenuë.
Cet Héreſiarque fit de
grands deſordres vers l'an 1324 .
Il affuroit que le S. Eſprit luy
avoit révele qu'il euſt à établir un
nouveau Royaume au Sauveur
du monde, avec le Glaive de
Gédcon que Dieu meſme luy
avoit mis entre les mains ; & il
trouva des Sectateurs ſi zélez ,
qu'ilsobligérent les Païſans d'Allemagne
à prendre les armes,
pour ſe tirer de la domination de
leurs Princes. Plus de cent mille
de ces Abuſez périrent dans cette
guerre , qui fut tres ſanglante.
On la nomma Guerre des Ruſteaux
. Thomas Muntzer y fut
94 MERCURE
pris,& eut la teſte coupée. Cette
défaite arrivée l'an 1525. n'abatie
point le courage de ceux qui
reſterent de ce Party. Ils reprirent
les armes dans la Vveſtphalie
en 1534. ayant pour Chef un
Tailleur de profeſſion , nommé
Bocold , a qui on donna' le nom
de Jean de Leiden à cauſe qu'il
eſtoit né à Leiden en Hollande .
Ce Malheureux qui n'eſtoit âgé
que de vingt-quatre ans , ſe joignit
à lean Mathien Boulanger,
quiPrenant le nom de Moïſe, tint
une Aſſemblée des Siens à Amſterdam;
& envoya douze de ſes
Diſciples, comme autant d'Apoſtres
, pour établir une nouvelle
Jérusalem , ſuivant le pouvoir
qu'il prétendoit en avoir reçeu du
Pere Eternel. Ces Fanatiques ſe
rendirent maiſtres de Munſter ,
où ils commirent des indignitez
GALANT.
95
inconcevables , profanant les
Egliſes , violant les Vierges , &
n'épargnant rien de ce qui eſtoit
ſacré, Ils enſeignoient laDoctrine
des Anabaptistes , qu'ils diſoient
leur avoir eſté revelée du Ciel , &
dont les principaux points étoient
la Communauté des biens , & la
pluralité des Femmes , qui ſelon
- cette Doctrine devoient eſtre
communes. Les Magiſtrats ayant
voulu s'oppoſer à leur fureur , il y
eut une ſanglante meſlée , dans
laquelle Jean Mathieu fut tué.
On mit en ſa place Jean de Leiden
, qui ſe croyant établir en
renverſant les Puiſſances légitimes,
prenoit le nom de Roy de
Justice & d'Iſraël . L'Eveſque de
Munſteraſſiégea ces Furieux , &
fut enfin introduit dans la Ville
par un Compagnondu faux Roy.
Il le prit , luy & les principaux
A
96 MERCURE
Miniſtres de ſes pernicieuſes erreurs,
qu'ils expiérent en 1635.par
de rigoureux ſuplices,apres qu'on
leseut promenez long- tems dans
les Païs circonvoiſins , pour les
faire ſervir de joüet aux Peuples.
L'erreur des Rebaptiſans a été
celle de quelques Heretiques
dans la Primitive Eglife . Les Novatiens,
les Cataphryges, les Donatiftes
, &t autres , avoient coûtume
de rebaptiſer ceux qu'ils
attiroient dans leur Party. Quelques
Prélats Catholiques commencérent
auſſi à obſerver la
meſme pratique envers ceux qui
abjuroient l'Herefie. Ce fut bientoft
comme une Loy generale.
Pluſieurs Eveſques de Cilicie , de
Cappadoce , de Galatie , & des
Provinces voiſines, s'étant aſſemblez
dans la Ville d'Iconie l'an
256. déclarérent que le Baptême
des
GALAN T.
97
des Heretiques eſtoit nul, & que
par conſequent il faloit le conferer
de nouveau . Le Pape Etienne
I. combatit cette opinion de
tout ſon pouvoir , & refuſa d'avoir
aucune communication avec
les Eveſques d'Orient. S.Cyprien
qui ſuivoit leurs ſentimens , afſembla
dans la meſme année un
Synode à Cartage , où l'on définit
que le Baptéme conferé
hors de l'Egliſe eſtoit invalide . Le
Pape s'eſtant declaré contre ces
Decrets , le meſme S. Cyprien
convoqua de nouveau une Alſemblée
des Prélats d'Afrique,de
Mauritanie , & de Numidie , au
nombre de 87. qui confirmérent
la Déciſion du premier Synode.
Tertullien dans ſon Livre du Baptême
, s'eſtoit déja expliqué
contre la validité de ce Sacrement
conferé par les Heréti-
Septembre 1684. E
98 MERCURE
ques. Ainſi ce ſentiment des Prélats
Orthodoxes donna beaucoup
de peine à l'Egliſe , mais enfin les
Eſprits ſe ſoûmirent à ſes ordres .
Elle trouva un tempérament
tres raiſonnable pour les calmer.
Ce fut d'interroger ceux qui étoient
nouvellement convertis ,
&de les rebaptiſer , ſi on trouvoit
qu'ils n'euſſent pas eſté baptiſez
au nom du Pere , du Fils , & du
S. Eſprit . L'Egliſe a obſervé cette
pratique depuis ce temps-là , &
elle l'obſerve encore aujourd'huy.
Cela fut cauſe que le premier
Concile genéral de Nicée
ordonna , que les Paulianiſtes ,
nommez ainſi pour eſtre les
Sectateurs de Paul de Samoſathe
Eveſque d'Antioche. qui établiſfoitdeux
Perſonnes diſtincte en
Nôtre - Seigneur , & les Cataphryges
qui corrompoient la for
T
GAALNT.
BIBLIOT
LYON
me du Baptefme , ſeroient
baptiſez lors qu'ils ſe converti
roient , parce que leur Baptefme
n'étoit pas bien conferé. Le Concile
de Laodicée fit un ſemblable
Decret pour quelques autres
Herétiques , qui n'obſervoient
pas ce qui eſt eſſentiel au Baptefme.
On a eu nouvelles par les Peres
léſuîtes qui font à la Cour de
Pekin , du Voyage que l'Empereur
de la Chine fit l'année derniere
dans la Tartarie Occidentale,
avec la Reyne ſon Ayeule,
qu'on appelle la Reyne Mere.
Cette partie de la Tartarie eſt
ſituée environ mille ſtades Chinoiſes
, qui font plus de trois cens
milles d'Europe, audelà de cette
prodigieuſe Muraille qui ſépare
- la Chine des Terres des Tertares
Occidentaux. Ces Tartares , qui
E2
100 MERCURE
commençant depuis l'Orient de
la Chine , l'entourent d'une multitude
preſque infinie de Peuples,
& la tiennent comme affiégée
du coſté du Septentrion & de
l'Ocident, ont eſté de tout temps
les Ennemis les plus redoutables
qu'elle ait eus . Ainſi ce fut pour
ſe mettre à couvert de leurs incurſions,
qu'un ancien Empereur
Chinois fit baſtir cette grande
Muraille . Ceux qui l'ont paffée,
& confiderée de prés , affurent
que les Sept Merveilles du monde
miſes enſemble , n'égalent
point cet Ouvrage , & que tout
ce que la Renommée en publie,
eſt infiniment audeſſous de ce
qu'ils ont vû . Ils y admirent particulièrement
deux choſes. L'une
eſt , que dans cette longue étendüe
de l'Orient à l'Occident ,
elle paſſe en pluſieurs endroits,
GALANT. 101
non ſeulement par de vaſtes
Campagnes , mais encore pardeſſus
des Montagnes tres hautes,
fur leſquelles elle s'éleve peu à
peu , fortifiée par intervalles de
groſſes Tours , qui ne ſont éloignées
les unes des autres que de
deux traits d'Arbaleſte. Dans un
Voyage qu'y fit un Pere léſuîte,
il eut la curiofité d'en muſurer la
hauteur en un endroit, & il tronvapar
le moyen d'un Inſtrument,
qu'elle avoit en ce lieu- là 1037.
pieds Geométriques au-deſſus de
l'horiſon. Ainſi on ne comprend
pas comment on a pû élever cet
énorme Boulevard juſques à le
hauteur où on le voit , dans des
lieux ſecs & pleins de Montagnes
, où il à falu apporter de fort
loin, & avec des travaux incroyables
, l'eau , la brique , le ciment,
&tous les autres matériaux né
E 3
102 MERCURE
ceffaires pour la conſtruction
d'un ſi grand Ouvrage. La feconde
choſe qui cauſe de la ſurpriſe
dans cette Muraille , c'eſt qu'elle
n'eſt pas continuée ſur une même
ligne, mais recourbée en divers
lieux , fuivant la diſpoſition des
Montagnes , de forte qu'au lieu
d'un Mur , on peut dire qu'il y en
atrois , qui entourent toute cette
grande partie de la Chine. Si
l'Empereur par les ſoins de qui la
longue Muraille dont je parle a
eſté bâtie , a fair quelque choſe
d'avantageux pour la fûreté de
ce vaſte Empire , le Monarque
qui de nos jours a reüny les Chinois&
les Tartares ſous une même
Domination , a fait encore
quelque choſe qui luy eſt plus
important. Apres avoir réduit
les Tartares Occidentaux , il les
a obligez d'aller demeurer à trois
GALAN T.
103
cens milles au delà de cette muraille
, & leur a diſtribué des
Terres & des Pâturages en cet
endroit- là , pendant qu'il a fait
habiter leur Païs par les autres
Tartares quiſont ſes Sujets .Cenx
qu'il ne pût fubjuguer par la forcede
ſes armes , il trouva moyen
de les vaincre par adrefle , en
engageant les Lamas dans ſesintéreſts
par ſes liberalitez , & par
des marques d'une finguliere
affection. Comme les Lamus, qui
ſont les Prètres de ces Peuples ,
ont un grand crédit fur ceux de
leur Nation , ils leur perfuaderent
aisément de ſe ſoumettre à la
dominationd'un fi grand Prince.
Ce ſervice rendu à l'Etat eft
cauſe que l'Empereur de la Chine
continüe à regarder ces Lamas
d'un oeil favorable , & qu'il leur
fait des largeſſes, ſe ſervant d'eux
F3
104
MERCURE
pour maintenir les Tartares dans
l'obeïſſance qu'ils luy doivent.
Ce font d'ailleurs Gens groffiers ,
& qui n'ayant aucune teinture
des Sciences ny des beaux Arts ,
ne ſont eſtimez que par politique.
En effet on a raiſon de les
ménager , puis qu'ils peuvent
tout ſur les eſprits des Tartares
Occidentaux , qui font toûjours
fi puiſſans , que s'ils s'accordoient
entre eux , ils pourroient encore
ſe rendre maiſtres de toute laChi.
ne , & de la Tartarie Orientale ,
de l'aveu même des Tartares
Orientaux . L'Empereur qui régne
aujourd'huy , & qui eſt préſentement
dans ſa 31. année , a diviſé
toute cette vaſte étenduë de Païs,
en quarante-huit Provinces , qui
luy ſont ſoûmiſes & tributaires .
Ainſi il peut eſtre appellé avec
uſtice le plus grand & le plus
GALAN T.
105
puiſſant Monarque de l'Afie ,
ayant tant de vaſtes Etats quiluy
obeïffent , fans qu'lls foient coupez
par les Terres d'aucun Prince
Etranger , & luy ſeul étant com.
me l'ame qui donne le mouvement
à tous les membres d'un fi
grand corps. Depuis qu'il s'eſt
chargé du Gouvernement , il
n'en a confié le ſoin à aucun des
Colaos ny des Grandsde fa Cour.
Il a choiſy le Prince ſon Oncle
pour fon premier Miniſtre , mais
il eſt inſtruit de tout , & donne
tous les ordres que ce Miniſtre
exécute. Il n'a jamais meſme
ſouffert que les Eunuques du Palais
, ny aucun de ſes Pages , ou
de jeunes Seigneurs qui ont eſté
élevez auprés de luy, diſpoſaſſent
-de rien au dedans de ſa Maiſon ,
& réglaſſent d'eux - meſmes aucune
choſe Ses Prédeceſſeurs ont
1
E 3
106 MERCURE
tenu une conduite ſi'oppoſée,que
cette nouvelle maniere de gouverner
paroiſt extraordinaire. Elle
eſt cependant toute pleine de juſtice.
Auffi l'Empereur a- t'il une
équité admirable . Lors que les
grands ont manqué , il les punit
auſſi bien que les petits. Il les
prive de leurs Charges , & les fait
defcendre du rang qu'ils tiennent
, proportionnant toûjours la
peine à la grandeur de la faute.
Aucune Affaire ne ſe traite au
Confeil Royal , ny dans les autres
Tribunaux, qu'il n'en prenne
connoiſſance , voulant qu'on luy
rende un conpte exact des Jugemens
qu'on y a portez. L'authorité
abfolüe qu'il s'eſt acquiſe, en
diſpoſant & ordonant de tout par
luy- méme , fans s'en repoſer fur.
fes miniſtres , eſt cauſe que les
perſonnes les plus qualifiées de
GALANT. 107
l'Empire , meſme les Princes du
Sang , ne paroiffent jamais en ſa
préſence qu'avec un ponfond
reſpect . Comme il a étably une
Paix ſolide dans tous ſes Eta's , il
a rappellé de chaque Province
fes meilleures Troupes , & réſolu
dans ſon Conſeil,de faire tous les
ans trois Voyages pour aller chafſer
en diférentes ſaiſons. Ces fortes
de Chaſſes ont plûtoſt l'air
d'Expéditions militaires , que de
Parties de divertiſſement , puis
qu'il s'y fait accompagner d'un
tres grand nombre de Chevaux,
& de Soldats , armez tous de Fléches
& de Cimeterres , diviſez
par Compagnies , & marchant
en ordre de Bataille , apres leurs
Enſeignes , au bruit des Tamhours
& des Trompetes. Pendant
leurs Chatfes , ils invifur les
Montagnes & les Foreits cantieres,
: E6
108 MERCURE
comme fi c'étoient des Villes
qu'ils vouluſſent affiéger. L'Empereur
partit le 6. de Juillet de
l'année derniere , avec plus de
foixante mille Hommes , & plus
de cent mille Chevaux. Cette
Armée avoit ſon Avantgarde ,
fon Arrieregarde , ſon Corps de
Bataille , ſon Aîle droite , & fon
Aîle gauche; tout cela commandé
par autat de Chefs & de petits
Roys. Pendant plus de ſoixante
& dix jours qu'elle fut en marche
, il falut conduire toutes les
Munitions de l'Armée , ſur des
Chariots , fur des Chameaux ,
fur des Chevaux & fur des Mulets
, par des chemins extrémement
difficiles , toute la Tartarie
Occidentale n'étant queMontagnes
, que Rochers , & q
Vallées. Il n'y a ny Villes , By
Bourgs , ny Villages , ny meſme
GALAN T. 109
aucunes Maiſons. Les Habitans
logent ſous des Tentes dreſſées
de tous coſtez dans les Plaines .
Ce ſont la plupart des Paſteurs ,
qui tranſportent leurs Tentes de
Vallée en Vallée , ſelon que les
Pâturages ſont meilleurs . Là ils
font paiſtre des Boeufs , des
Chevaux & des Chameaux. Ils
ne nourriffent aucun de ces Animaux
qu'on nourrit ailleurs dans
les Villages , comme des Pourceaux
, des Oyes & des Poules ;
mais ſeulement de ceux qu'une
terre inculte peut entretenir des
herbes qu'elle produit d'ellemeſme.
Comme ils ne ſement
ny ne cultivent la terre , ils ne
font auſſi aucune recolte , &
paſſent leur vie , ou à la Chafle ,
ou à ne rien faire. Ils viventde
lait , de frommage & de chair ,
& ont une eſpéce de vin aſſez
110 MERCURE
ſemblable à noſtre eau de vie .
Ce vin , dont ils s'enyvrent ſonvent,
fait leurs plus grands délices.
Ils ont leurs Lamas , qu'ils
reverent & reſpectent , & diférent
en cela des Tartares Orien
taux , dont la plus grande partie
ne croit point de Dieu. Les uns
& les autres font Eſclaves , &
dépendent en toutes chofes de
la volonté de leurs Maîtres , dont
ils ſuivent aveuglément la Religion
& les moeurs , ſemblables.
à leurs Troupeau , qui vont où
on les mene , & non pas où il
faut aller. L'Empereur marchoit
à cheval à la teſte de ſon Armée,
par ces Lieux déſerts , par des
Montagnes eſcarpées , & éloignées
du grand Chemin , expoſé
tout le jour aux ardeurs du Soleil,
aux pluyes , & à toutes les
injures de l'air. Une des raiſons
GALANT . III
qui luy firent entreprendte ce
Voyage , eſtoit pour entretenir
ſa Milice dansun exercice continuel
auffi bien pendant la Paix
que pendant la Guerre , & pour
empeſcher que le luxe de la
Chine , & un trop long repos, ne
fiffent degenerer ſes Soldats de
leur premiere valeur. Il reüffic
parfaitement en cela , puis qu'on
affure qu'ils foufrirent plus dans
cette Chaffe , qu'ils n'avoient
fait aux dernieres Guerres , &
qu'en leur faiſant pourſuivre les
Cerfs , les Tygres , les Sangliers
& les Ours , il leur apprenoit à
vaincre les Ennemis de l'Empire..
D'ailleurs il eſt convaincu qu'un
Voyage de cette nature , accompagne
de fatigues , contribuë à ſa
ſanté. En effet une longue expérience
luy a fait connoiſtre ,
quelors qu'il eſt trop long- temps
1
112 MERCURE
3
àPekin ſans en ſortir , il eſt attaqué
de diverſes maladies , &
il les évite par le moyen de ces
longues courſes , pendant lefquelles
il ne voit point de Femmes.
Ce qui pourra vous furprendre
, c'eſt qu'il n'en parut
aucune dans toute cette grande
Armée , excepté celles qui étoient
à la fuite de la Reyne
Mere ; encore eſtoit ce une cho
ſe fort nouvelle , qu'elle accompagnaſt
le Roy , cela ne s'eſtant
pratiqué qu'une feule fois , lors
qu'il mena les trois Reynes avec
luy juſqu'à la Ville Capitale de
la Province de Lead tum , pour
viſiter les Sepulcres de leurs
Anceſtres . L'Empereur & la
Reyne Mere prétendirent encore
en s'éloignant de Pekin , éviter
les exceſſives chaleurs qu'on
y ſent l'Eté pendant les jours CaGALANT.
113
niculaires , car dans cet endroit
de la Tartarie où ils allérent , il
régne au mois de Juillet &
d'Aouſt , un vent ſi froid , principalement
la nuit , que l'on eſt
contraint de prendre de gros habits
avec des fourrures. Un froid
fi extraordinaire vient de ce que
la Région eſt fort élevée , & plei
ne de Montagnes. Il y en aune
entr'autres,fur laquelle on monta
toûjours durant cinq ou fix jours
de marche. L'Empereur ayant
voulu ſçavoir de combien elle
furpaſſoit les Campagnes de
Pekin , éloignées de là d'environ
trois cens milles , le Pere
Ferdinand Verbiaft , & le Pere
Philippe Grimaldi , qui l'avoient
accompagné par ſon ordre ,
meſurérent la hauteur de plus
de cent Montagnes , qui étoient
fur la route , & trouvé
114
MERCURE
rent qu'elle avoit trois mille pas
geométriques d'élevation au deſſus
de la Mer la plus proche de
Pekin. On tient que le Salpeftre
dont ces Contrées ſont remplies
, contribuë encore à ce
grand froid , qui eſt ſi violent ,
qu'en creuſant la terre pendantle
voyage à trois ou quatre pieds
de profondeur , on en tiroit des
mottes toutes gelées , & des
morceaux de glace. Toutes les
raiſons que je viens de dire engagerent
Empereur à l'entreprendre
; mais ce qui l'y porta
plus qu'aucune choſe , ce fut le
deſſein de contenir les Tartares
Occidentaux dans leur devoir ,
& de prévenir les pernicieux
projets qu'on les voudroit obliger
à former contre l'Etat. Cette
venë qu'il eut l'obligea d'entrer
dans leur Païs avec une Armée
GALANT,
115
fi redoutable, & tous ces préparatifs
de guerre . On avoit conduit
pluſieurs Pieces d'artillerie, pour
en faire de temps en temps les
décharges dans les Vallées , &
par le bruit & le feu qui fortoit
de la gueule des Dragons qui
leur ſervoient d'ornement , jerter
par tout l'épouvante ſur ſa
route. Outre tout cet attirail , il
voulut encore eſtre accompagné
de toutes les marques de
grandeur qui l'environnent à la
Cour de Pekin , de cette moltitude
de Tambours , de Trompetes
, de Timbales ; & autres
Inſtrumens de Muſique , qui
forment des Concerts dans le
temps qu'il eſt à table , & au
bruit deſquels il entre dans fon
Palais , & en fort. Il fitmarcher
tout cela avec luy , pour étonner
ces Peuples barbares par cer
216 MERCURE
te pompe extérieure , & leur
imprimer avec la crainte le refpect
deû à la Majesté Impériale.
Pluſieurs petits Roys de la Tartarie
Occidentale vinrent de trois
cens , &meſme de cinq cens
milles , avec leurs Enfans , pour
ſalüer l'Empereur. Il s'en trouvoit
parmy eux qui avoient fait
le voyage de Pekin pour voir la
Cour. Peu de jours avant que
l'on arrivaſt à la Montagne , qui
eſtoit le terme du voyage , un
petir Roy qui revenoit de chez
l'Empereur , rencontra les deux
Jeſuites que je vous ay déja
nommez , & les ayant apperçus
, il s'arreſta avec toute ſa
Suite , & fit demander par ſon
Interprete , lequel des deux s'appelloit
Nauhoaij. Un de leurs
Valets ayant montré le Pere Ferdinand
Verbieſt , ce Prince l'aborda
avec beaucoup de civiGALANT.
117
1
lité , en luy diſant qu'il y avoit
longtemps qu'il ſçavoit ſon nom,
& qu'il defiroit de le connoiſtre.
Il parla au Pere Grimaldi
avec les meſmes marques d'affection
. Un accueil ſi favorable
donne beaucoup de lieu d'eſpérer
que la Religion Catholique
trouvera une entrée facile chez
ces Princes , fi on a ſoin de s'infinüer
dans leur eſprit par le
moyen des Mathématiques. Cette
Science eſt le charme des Chi-
- nois. L'Empereur luy- meſme
- l'a extrémement goûtée , & c'eſt
par là qu'il donne à ces Peres
des marques fingulieres de ſa
bienveillance dans toutes les
occaſions qui s'en ofrent , les
protégeant contre la Reyne Mere
, qui eſt une Femme âgée de
foixante & dix ans , & qui eſtant
du Païs des Lamas , a crû
118 MERCURE
ce que ces faux Preſtres luy ont
dit ſouvent,que la Secte dont elle
fait profeſſion , n'avoit point d'Ennemis
plus déclarez que ces Mifſionnaires.
Quoy que l'Empereur
ait de grands égards pour elle , il
n'a pas laiſſé de les combler juſqu'icy
d'honneurs & de graces ,
leur faiſant connoiſtre qu'il les
conſidéroit d'une autre maniere
que les Lamas. Il l'a marqué
meſme aux yeux de toute l'Ar
mée; & un jour qu'il les rencontra
dans une grande Vallée
, où ils meſuroient la diſtance
& la hauteur de quelques
Montagnes , il s'arreſta avec
toute la Cour , & les appellant
de fort loin , il leur demanda en
Langue Chinoiſe , Hao mo , c'eſt
à dire , vous portez- vous bien ?
En ſuite il leur fit pluſieurs queftions
en Langue Tartare ſur la
GALAN T. 219
hauteur de quelques montagnes,
& ils luy repondirent en la même
Langue. Toutes les fois que
dans le voyage il s'eſt rencontré
quelque gros Torrent , il a toûjours
voulu qu'ils l'ayent paflé
avec luy , quoy que les plus
grands Seigneurs , & les Princes
meſme, attendiſſent juſqu'au lendemain
à le paffer. Un foir entr'autres
eſtant arrivé au bord
d'un de ces Torrens , il le paſſa
feul avec le jeune Prince ſon Fils,
Héritier de l'Empire , ces Peres ,
& tres peu de fuite. Le Prince
ſon Oncle , qui eſt ſon Premier
Miniſtre , ayant demandé s'il ne
paſſeroit pas en même temps ,
parce que ces Peres mangeoient
à ſa Table , il ne voulut point le
permettre, &dit qu'il auroit ſoin
d'eux. Lors qu'il fut de l'autre
coſté , voyant le Ciel fort ferein ,
120 MERCURE
il s'arreſta ſur le bord , & y paſſa
une partie de la nuit à diſcourir
avec eux des Conſtellations qu'ils
découvroient , & du cours des
Aſtres , répétant ce qu'ils luy
avoient apprisen d'autres occafions.
Il leur envoyoit ſouvent
des mets de ſa Table, & quelquefois
meſme il les faiſoit manger
dans ſa Tente , ayant égard à
leurs jours de jeûne & d'abſtinance
, & ne leur faiſant ſervir
que des Viandes dont il ſçavoit
qu'ils pouvoient uſer. Le Prince
fon Fils à ſon exemple leur marquoit
auffi beaucoup de bonté.
Une chûte de cheval, dontil fut
bleſſé à l'épaule droite , l'ayant
contraint de s'arreſter plus de
dix jours , & une partie de l'Armée
dans laquelle eſtoient ces
Peres, l'ayant attendu , que l'Empereur
continuoit ſa Chaſſe avec
l'autre ,
GALANT. 121
l'autre , il ne manqua pas pendant
tout ce temps , de leur envoyer
tous les jours , & meſme
quelquefois deux fois le jour ,
des Viandes de ſa Table. Ils ſe
fervirent dans tout ce Voyage
des Chevaux de l'Empereur , &
de ſes Litieres , & furent toujours
logez ſous les Tentes du Prince
fon Oncle. Tous ces honneurs
n'empeſchérent pas qu'ils ne ſoufriffent
beaucoup , à cauſe des
lieux , du temps , & de pluſieurs
autres circonstances fâcheuſess
mais les intéreſts de Dieu qu'ils
cherchent en tout , les faisoient
ſoufrir avec courage , & ils comptoient
pour rien leurs fatigues,
lors que les ſoins qu'ils rendoient
à l'Empereur, leur donnoient lieu
d'eſperer que nôtre Religion en
recevroit quelques avantages.
Comme l'on ne revint point par
Novembre 1684. F
122 MERCURE
la même Route qu'on avoit priſe
en partant, on fit plus de fix cens
milles , avant que de rentrer à
Pekin . La Reyne Mere alloit en
Chaiſe ; & afin qu'elle fuſt portéeplus
commodement , l'Empereur
fit faire un grand Chemin
à travers les Montagnes & les
Vallées. Il fit encore jetter une
infinité de ponts fur les Torrens,
couper des Rochers , &des pointes
de Montagnes ; & tout cela
avec des dépenses & des peines
incroyables. Trois ou quatre mois
avant ſon départ , il avoit donné
au pere Ferdinand Verbieſt , &
aux autres léſuſtes qui ſont à rekin
, une marque éclatante de ſa
bienveillance. Un de leurs peres
eſtant mort , il voulut que ſes
Funérailles fuſſent faites à ſes
frais , avec toute la magnificence
que la Religion Catholiquepou
GALANT.
123
voit ſoufrir. Dans ce deſſein il
envoya un des premiers de ſa
Cour, pour ſçavoir d'eux quelles
Cerémonies elle permettoit , or
donnant qu'on fiſt tout ce qu'ils
fouhaiteroient , ſans y rien ajoûterny
diminuer. Tout cet Appareil
Funebre paſſa dans les plus
grandes Rües de pekin , précedé
d'une grande Croix , & la foule
qu'il attira fut fi grande, qu'on fut
obligé de faire venir des Gardes
de l'Empereur , pour empeſcher
la confufion , & faire ranger le
peuple , qui ne laiſſoit point
le paſſage libre.
Je vous envoye de tres jolis
Vers qui ont eſté faits ſur ce que
Monfieur le Comte de Toulouſe
a eſté depuis peu à l'Abbaïe
Royale de Fontevrault , où il entrat
avec Meſdemoiselles de
Nantes &de Blois.
F2
124 MERCURE
POUR
:
MONSIEUR
LE COMTE
DE TOULOUSE.
L
Aux Dames Religieuſes
de Fontevrault.
Es Gens deviennent - ils des
Loups
Parmy vos Bois & vos Bruyeres ,
Que vous mettezentr'eux & vous
Tant de Gardes & de Barrieres ?
Ah! Vestales ,je vous entens,
Vous craignez certaine avanture;
C'est bien fait mais iln'estplus temps
De défendre vôtre Clôture .
L'Amour est dedans , c'eſt lepis ;
Songezmoins à garder la Forte ,
Qu'àprendre un Thomas.a- Kempis
Pourparer les coups qu'onvous porte
GALAN T.
125
Nepensez pas que dans ce lieu
Fevienne débiter un conte ;
C'est choſefûre que ce Dieu
Eft chez vous ſous le nom de Comte.
ト
Pourse cacher il s'eſt montrè
Sans Flambeau , Sans Arc ,& Sans
Fléche.
Et doucement il est entré
Par la Porte ,&nonpar la Brèche.
Dansſesyeux qui fontfansBandeau
Vous pouviez découvrirſes Armes,
Et voir lefeu defon Flambeau ;
Mais vous ne voyez quefes charmes.
Non , voſtre oeil dans ce rare Enfans,
Nevoit quefa beauté divine ,
Que cet airfi doux &fi grand
Qu'il tire defon Origine.
t
Ah ! comme vous j'en suis charmé ;
Cependant ,Sans choquer perſonne
F3
126 MERCURE
S'il est trop long temps renfermé ,
Je nerépons d'aucune Nonne.
POUR MESDEMOISELLES
DE NANTES ET DE BLOIS.
Q
Veleffort pourroit arrêter
Les Exploits dont LOUIS
remplit la Terre & l'onde ,
Et quel coeur pourroit refifter
Acette belle Brune , à cette belle
Blonde ?
CeHéros se fait craindre , elles se
font aimer.
Le Pere est né pour conquerir le
Monde,
Et les Filles pour le charmer.
Les Venitiens on fait voir par
de nouvelles Conquestes , de
quelle importance eſtoit la Ligue
qu'ils ont faite contre les Turcs
avec l'Empereur & le Roy de
GALANT, 127
Pologne. Comme rien ne leur
eſt plus cher que le bien de la
Chreſtienté , ils n'ont point tardé
à la réſoudre quand elle leur
a eſté demandée ; & ſans épargner
aucune dépenſe , ils ont
profité du temps. Il y a quelques
mois que je vous parlay de la
priſe qu'ils ont faite de la Ville de
Sainte Maure. Ils ont fait depuis
peu celle de la Préveſa , & ont
eſté ſecondez en l'une & en
l'autre des Troupes auxiliaires
du Pape , du GrandDucdeTofcane
, & de la Religion de Malte.
Une pareille diverſion a eſté
tres utile à l'Allemagne , puis
qu'elle a fait partager les Troupes
, qu'on auroit toutes données
au Seraskier . M² le Genéral
Moroſini , apres avoir fait reparer
les Fortifications de Sainte
Maure il fit porter des Mor- د
F4
128 MERCURE
tiers , des Bombes , & toutes
les autres Munitions de guerre
& de bouche dont la Place
pouvoit avoir beſoin pourréſiſter
, en cas que les Tures en
entrepriſſont le Siege , & choifit
deux mille Hommes des
Troupes Venitiennes , qui furent
tout ce qui ſe trouva en
état de marcher , les maladies
&les fatigues en ayant mis beaucoup
hors de combat , & une
partie eſtant entrée en garniſon
dans Sainte Maure. Le Colonel
Angelo della Decima fut envoyé
dans la Campagne voiſine , pour
affembler tous les Grecs qu'il
trouveroit afin d'en fortifier
l'Armée ; & M² Morofini ayant
fait voile avecune partie de ſes
Troupes , alla au Port de Petala
attendre des nouvelles de ce
Colonel , qui s'eſtoit avancé à
GALANT. 129
fix- vingt milles de Sainte Maure.
De là il moüilla au Port deDragomette
, où l'Armée fit le débarquement.
Elle estoit compoſée
de deux mille Venitiens ,.
d'environ mille Hommes des
Troupes auxiliaires du Pape , de
Toſcane , & de Malte , & de
quinze ou ſeize cens Grecs.
Ces Troupes s'avancerent dans
le Plat païs ; & quelques Eſcadrons
Turcs , poſtez en divers
endroits pour la garde des Pafſages
, en ayant eſté chargez , ſe
retirérent ſans faire beaucoup
de défenſe . Saban Bacha , Gouverneur
de la Préveſa , avoit envoyé
ces Efcadrons pour obſerver
les mouvemens de l'Armée
Chreſtienne ; & celuy qu'elle
venoit de faire ayant donné
lieu de croire qu'elle n'avoit nul
deſſein d'attaquer la Place , il
FS
2
4
136 MERCURE
en eſtoit forty , pour ſe mettre
à la teſte de ces Troupes , afin
de harceler les Chrétiens , &
de les ſurprendre. Ceux- cy mi
rent le feu dans quatre ou cinq
Villages ,& vinrent ſe rembar
quer au Port de Petala , apres
avoir ravagé le Païs durant cinq
jours. Dans le meſme temps,
M.Morofini eſtoit allé avec les
Galeres à la veuë de Patras&de
Lépante! Sondeſſein eſtoit d'attirer
les Turcs de ce coſté-là..
En effet , ils avoient lieu d'efpérer
que pendant que les Trou
pes Venitiennes eſtoient difperſées
dans le Plat païs , il leur fe
roit fort aifé de les charger.
vint en ſuite au Port de Démata
,& aſſembla enfin le Conſeil,
dans lequel l'Attaque de la Préveſa
fut réſoluë. La conqueſte
de cette Place eſtoit le ſeult
If
GALANT.
131
moyen de mettre à couvert celle
de Sainte Maure , que la République
venoit de foûmettre , &
que ſans cela les Infidelles auroient
pû facilement affiéger. La
Fortereffe de Sainte Maure eſt
à douze lieuës du Golfe , que
les Anciens nommoient Golfe
d'Ambracie , ou d'Ambrachie ,
que les Modernes appellentGolfe
de Larta, ou de Préveſa .Larta,
- ou Ambracie , eſt une Villed'Epire
, qui a eu autrefois Eveſché,
Elle eſt ſituée à l'extrémité de
ceGolfe , quia vingt cinq lieuës
de tour , & qui peut contenir
un grand nombre de Vaiſſeaux,
C'eſtoit le Siege Royal de Pirus ,
au raport de Plutarque. Aléxandre
leGrand aſſura aux Ambraciens
la liberté qu'ils avoient recouvrée
depuis peu , en chaf
fant de leur Ville une Carnifon
}
F6
132
MERCURE
de Macedoniens. Le Golfe d'Ambrachie
eſt célebre par la Victoire
qu'Auguſte remporta fur Antoine
pres le Promontoire Acti
que le 2. Septembre de l'an 723 .
de Rome , environ 31.an avant
la naiſſance de Nôtre Seigneur.
Ce fut en memoire de cet avantage
qu'il fit bâtir en ce lieu-là
une Ville à laquelle il donna le
nom de Nicopolis , &c'eſt ſur ſes
Ruines qu'eſt aujourd'huy ſituée
la Fortereſſede la préveſa .On fait
mention de quatre autres Villes
qui ont porté le nom de Nicopolis.
La premiere en Mifie , que
l'Empereur Trajan fit bâtir, apres
qu'il eut, vaincu Decebale Roy
des Daces.Quelques- unsla nomment
Nigeboli , & les Tures Sciltaro.
La ſeconde eſt en Bulgarie
fur le Danube , vers la Valachie.
C'eſt où les Chrétiens furentbaGALAN
T.
133
2 tus par les Turcs en 1396.du
temps de Sigifmond Roy de Hongrie.
La troiſième , Ville d'Arménie
, ſous la Métropole de Sebaſte
, eſt nommée Gianich par
Castalde , & Chiourme par les autres
. Les Arriens y cauférent de
grands troubles en 370. apres la
mort de l'Evéque Theodore . Les
Herétiques y avoient introduit
Phorane, qui estoit de leur Party,
mais les Habitans de Nicopolisſe
ſéparérent de fa Communion, &
on fut contraint de leur donner
un Evêque Orthodoxe. La quatrième
, Ville Epiſcopale de la Iudée,
eſt la même qu'Emaüs, & on
l'appella Nicopolis, à cauſe que ce
nom veut dire Ville de la Vi-
Etoire.
Quant à la Fortereſſe de la
Preveſa , qui tient aujourd'huy la
place de l'ancienne Nicopolis de
134
MERCURE
PEpire , quoy qu'elle ſoit plus petite
que Sainte Maure , ſa ſituation
ne laiſſe pas d'eſtre aufi
avantageuſe , parce qu'elle commande
l'entrée du Golfe,& qu'on
n'en peut eſtre maître, fans l'eſtre
en meſme temps du commerce
qu'on fait à Larta,& qui eſt confidérable
. La réſolution de l'ataquer
ayant eſté priſe dans le Confeil
de Guerre , MonfieurMorofini
fit partir cing Galeres & fix ,
Galeaffes,& leur donna ordre de
s'aprocher des Châteaux que l'on
appelle le Goménizze. Comme ils
font à la vie de la Preveza , fon
deffein étoit d'obliger les Infideles
àdiviſer leurs forces , & à y renvoyer
les troupes qu'ils en
avoient tirées pour groffir leCorps
qu'ils avoient fait camper ſous le
Canon de la Place. Saban Bacha
perfuadé que les Vénitiens aras
GALANT . 135
queroient ces Châteaux, ne manqua
pas de le faire. Ainfi ily fie
rentrer la plupart des Troupes
qui estoient autour de la Préveſa.
Elles y forent reçües avec de
grandes démonſtrations de joye
&les Tures firent faire une Sal
ve genérale de tout leur Canon.
Cependant l'Armée eſtant partie
de Démata le 20. de Septembre ,
mouïlla à l'entrée du Golfe de
Larta fur les neuf heures du foir.
Le lendemain leCapitaineManeta
eftant entré dans le meſme
Golfe avec vingquatre Barques ,
& des Bringantins armez ,y debarqua
avec une partie de fes
Troupes. Les Turcs tâcherentde
l'empêcher par une décharge de
dixhuitPiéces de Canon,& d'environ
deux cens coups de Mouf
quet , dont il n'y eut perſonne
bleffe..A la pointe du jour , on
136 MERCURE
vit paroiſtre à la portée du Moufquet
de la Place les Galeres qui
avoient moüillé vis - à - vis une
Hauteur , que l'on appelle la
Colline de Mehemet Effendi.Ces
Galeres en faiſant diverſion , faciliterent
le débarquement à une
partie des Troupes qui s'avancérent
par terre , & traverſerent fur
des Galiotes un Bras de mer , qui
a environ un demy mille de largeur.
Pendant ce tems , le feu
continuel que les Galeres faifoient
de leurs Courſiers , ne permettoit
pas que les Turcs s'approchaffent
du Rivage.Ce fut ce
qui les trompa. Ils eſtoient perſuadez
que les Vénitiens avoient
deffein de mettre des Troupes à
terre par cet endroit- là , & cela
fut cauſe qu'ils y firent un grand
feu de Mouſqueterie & de Canon,
dontles Chrétiens reçûrent
GALANT. 137
1
>
peu de dommage. Par là il n'y eut
| aucun obſtacle au débarquement
- des Troupes, qui commencerent
à s'approcher de la Place ſous les
ordres du Genéral Straſoldo. Les
Turcs commandez pour empef
cher ce débarquement , connurent
la faute qu'ils avoient faite
& pour tâcher de la reparer , ils
donnérent ordre à cinq cens
Spahis qu'ils détacherent , d'aller
àtoute bride charger les Chrêtiens
, avant qu'ils euſſent achevé
de débarquer ; mais ils les trouvérent
déja en ordre de Bataille ,
& beaucoup furent tuez & bleffez
du grand feu qu'ils firent fur
ſes Infidelles. La frayeur ſaiſit les
autres , qui ſe retirerent fi fort
en deſordres qu'il fut impoffible
àla plupart d'entrer dans la Place.
Les Chreſtiens s'eſtant avancez
ſans aucune peine , ſe ſaiſirent du
138 MERCURE
Bourg , & ſe poſtérent ſur la Colline
de Méhemet Effendi; qui
commande la Ville. Le meſme
jour , Monfieur Moroſini fit encore
approcher de la Préveſa les
Galeres & lesGaliotes , & envoya
fommer les Turcs de rendre la
Place , avec menaces de ne leur
point faire de quartier , s'ils attendoient
qu'ils fuſſent réduits à
l'extrémité. L'officier qui y commandoit
en l'absence de Saban
Aga , qui en estoit party pour ſe
mettre à la teſte de quatre mille
Hommes , afin d'obſerver les mouvemens
des Chreſtiens , refuſa
de voir la Lettre de ce Generaliffime
, & fit tirer fur celuy qui
l'apportoit, ne doutant point que
le Gouverneur ne revinſt dans
peu de jours , & n'amenaſt affez
de Troupes pour faire lever le
Siege. Cette fierté obligea mon
GALANT.
139
ſieur Morofini à faire débarquer
des Canons & des Mortiers, que
l'on mit en baterie le jour fuivant.
Il vifita les Poftes , & ordonna
les Attaques ; & le 23-plu- .
fieurs Maiſons furent abatuës par
les Bombes , qui mirent le feu en
divers endroits , & qui démontérentquelques
Pieces de Canon
des Ennemis. Leur Artillerie ne
fit preſque aucun effet tant elle
eſtoit mal ſervie. Les Affiégeans
tirérent contre leurs Bateries
avec un fuccés ſi avantageux ,
que le ſoir meſme il ne reſta dans
la Place qu'une ſeule Piéce de
Canon qui puſt ſervir. On ne
perdit qu'un Soldat , & cing ſeulement
furent bleſſez . Le Generaliſſime
, apres avoir vifité les
Travaux & les Bateries le 14
donna les ordres pour la deſcente
du Foffé. On y fit un Loge140
MERCURE
ment , & la nuit ſuivante on at
tacha le Mineur à la groſſe Tour
de la Place , du coſté de terre
ferme. La Bréche s'eſtant trouvée
conſidérable dés le 26. on
continua les Travaux avec fuccés
, & le 28. on fit le Logement
dans le Foffé . Le méme jour on
donna les ordres pour aller à l'Afſaut,
parce qu'on vit que la Mine
eſtoit en étatde joüer. Les Turcs
n'en voulureut point attendre
l'effet. Ils arborérent un Drapeau
blanc le 29. pour marque qu'ils
vouloient capituler. Ils deman
doient la méme Capitulation que
Sainte Maure avoit obtenuë; mais
Monfieur Moroſini leur déclara
que tout ce qu'il pouvoit
leur accorder , eſtoit que trente
des plus conſidérables fortiroient
avec Armes & Bagage , & que
les autres n'emporteroient que
ぐ
GALANT.
141
ce que chacun d'eux pourroit
porter , ſans aucunes armes ; &
que l'on mettroit en liberté tous
les Eſclaves Chrêtiens .Les Turcs
ayant accepté ces conditions, for-
1 tirent le lendemain au nombre de
deux cens Hommes , par la Porte
de la Marine. On les eſcorta
juſqu'à quatre milles de Larta
avec quelques Barques des Grecs .
Monfieur Moroſinil donna ordre
en même temps , qu'on ſe ſaiſiſt
des Portes , & que l'on y miſt des
Gardes , ainſi qu'en d'autres endroits
, pour la conſervation des
Magazins , & pour empeſcher le
pillage. Trente Venitiens , vingt
Maltois , dix Soldats des Troupes
du Pape , & dix de celles des
Florentins , furent chargez de ce
ſoin. L'Etendard de S. Marc fut
arboré , & on abatit toutes les
Enſeignes des Turcs , qui furent
1
142
MERCURE
portées à la Galere Generale.
Douze cens Habitans , ou environ
, font demeurez dans la Place.
On y a trouvé quarante- fix
Pieces de Canon , dont il y en a
dix-huit de bronze , & de cinquante
livres de bale.Toutes fortes
de Vivres y estoient auſſi en
abondance , avec un grand nombre
de Mouſquets & de Boulets ,
&cinq cens quintaux de Poudre.
Les Turcs tiroient tous les ans
cent mille écus de la Peſche
qu'ils faiſoient de ce coſté là , &
ils les perdent en perdant la Préveſa
, dont la conqueſte met la
République en poffeffion du Golfe,
& de tous les lieux de la Côte.
Monfieur Bachili , qui commandoit
une partie des Troupes
de malte , fut tué d'un coup de
Mouſquet , lors qu'on travailloit
à faire le Logementdans le Foffé .
GALANT.
143
Je vous envoye l'Epitaphe d'un
-Animal qui a fait verſer des pleurs
à une Dame d'un fort grand
mérite. C'eſt d'une Guenon
qu'elle aimoit fort , & qui ayant
- fait quelque malice à un Page ,
eut le mal- heur de s'attirer fon
averſion. Le Page encore plus malicieux
qu'elle n'eſtoit , réſolut de
s'en vanger , & il n'en trouva
point de moyen plus propre que
de luy attacher un Petard au derriere.
Il y mit le feu , le Petard fit
fon effet , & les bleſſures que la
Guenon en reçeut la firent mourir
. C'eſt ce qui a donné lieu aux
Vers qui fuivent.Je ne vous diray
rien de l'Autheur , finon qu'il a
l'eſprit fort galant , quoy qu'il le
diſſimule ; mais il a beau vouloir
le cacher , de petits Ouvrages de
cette nature le trahiſſent quelquefois,
5
144 MERCURE
it
Ydeſſous git une Guenon ,
Qui n'avoit rien de petit que la mi-
Ellevécut en Héroïne, [ne,
Et mourut d'un coup de Canon:
Paſſant, calmez voſtre triſteſſe;
Son illustre Maîtresse
Vient de pleurerfa mort.
Pour mériter ces préticuſes larmes,
Bien des Gens distinguez dans le
Mestier des Armes
Enviroient un ſemblablefort.
Lors que je vous appris la mort
de Monfieur Colo dans ma Lettre
du dernier mois, j'oubliay de vous
marquer que lilluſtre François
Colo ſon Couſin eſtoit encore
pleinde vie. Ainsi , madame, vous
devez détromper ceux qui ſur ce
que je vous ay écrit de cette
mort pourroient ſe perfuader que
la race de ces grands Opérateurs
de
GALANT. 145
de la Pierre ſeroit finie. Celuy qui
reſte eſt le même que l'on ſurnomme
François Colo l'heureux,
& qui est tres -connu en Angleterre
, en Eſpagne , à Hambourg ,
en Allemagne , en Hollande , &
en Flandre . C'eſt luy qui a taillé
fi heureuſement Monfieur l'Evê
que de malines , qui eut le meſme
fuccés à Mayence en la perſonne
d'un proche Parent de Monfieur
l'Electeur , & qui fut mandé en
Allemagne pourtailler feu Monfieur
l'Evêque de Munſter. Si ce
Prélat mourut quelque tems
apres , ce fut parce qu'il avoit le
dedans du corps gâté , & non de
cette opération . Le meſme ataillé
1. depuis vingt - cinq ans tout ce
qu'il y a eu à Paris de Gens de
qualité , qui ont eu beſoin d'un
rel ſecours. Il a demeuré Ruë
Quinquempoix , & loge depuis
Septembre 1684.
e
G
346 MERCURE
deux ans au Fauxbourg S. Germain,
Ruë de Seine,proche l'Hôtel
de la Rochefoucaut. Je croy
que j'oblige le Public en luydonnant
cet avis. Monfieur Colo fon
Fils , digne Succeſſeur d'un Pere
qui s'eſt acquis la qualitéde grand
Colo, prend un ſoin tout particulier
de s'inſtruire , & à déja fait à
Paris , & à la Campagne , beaucoupd'operations
tres heureuſes.
Tous ceux qui ont connu Mr
Taconnet, Chanoine Regulier de
S. Victor , ont eſté ſenſiblement
touchez de fa perte. C'eſtoit un
Homme qui dés ſa tendre jeuneſſe
s'eſtoit donné tout entier à
Dieu,avec un zéle qu'il n'a jamais
dementy Son attachement àbien
remplir ſes devoirs depuis qu'il
eſtoit entré en Religion,luy avoit
acquis l'eſtime & la veneration
de toute laCommunauté. Il avoit
GALANT. 147
paffé par toutes les Charges de ſa
Mailon , & avoit eſté enfin choiſy
pour celle de Grand Prieur ,
dont il s'eſtoit acquite avec une
exactitude tres-édifiante. Elle fut
cauſe que quelques années apres
on le choiſit de nouveau pour exercer
cette meſme Charge ; mais
comme l'élevation faiſoit ſoufrir
ſa vertu , il fuplia ſes Confreres
un an apres qu'ils l'eurent élû ,
de le vouloir décharger d'un fardeau
ſi peu compatible avec ſon
humilité. Ils n'y conſentirentqu'apres
les grandes inſtances qu'il
leur en fit , & qu'ils eurent bien
connu que c'étoit le faire vivre
hors de luy- même,que de le mettre
audeſſus des autres. Ce fur
pour lors qu'il ne ſongea plus à
vivre que pour Dieu , dans la
pieté , & dans les auſteritez cachées
qu'il pratiquoit. Ces gran-
G 2
148 MERCURE
4
des vertus connues de Monfieur
l'Archeveſque de Paris , obligérent
ce Prelat à le choiſir pour
eſtre Supérieur des Religieuſes
du Port Royal des Champs. Il
mourut dés l'autre mois , regreté
de tous les honnêtes Gens, par la
réputation de Sainteté dans laquelle
il avoit toûjours veſcu.
Je vous ay déja envoyé quelques
Vers ſur la mort du fameux
Monfieur de Corneille. En voicy
d'autres qui me ſont tombez entre
les mains.On impute les belles
Comedies de Térence à Scipion
l'Africain, & à ſon infeparable
Amy Lélius. Scipion eſtoitde
l'illuſtre Famille des Cornéliens ,
qui estoit une des plus nobles de
Rome , & qui a produit les Cinna
, les Marius , & plufieurs autres
grands Perſonnages ; & c'eſt
ce rapportde noms qui adonné
lieu à ce Sonnet .
GALANT .
149
C
En est fait , il n'est plus , cet
illustre Corneille ,
L'ornement de Paris , les charmes
de la Cour ,
De nos Voiſins jaloux laſurpriſe &
L'amour ,
Et d'un Siecle poly la plus raremerveille.
Le Corneille Romain à ce bruit ſe
réveille ,
Et quitant Lélius dans le fombre
Sejour ,
Embraſſe ſa grande Ombre , & lay
jureàson tour
Une amitié d'estime àcette autre
pareille.
Par toy nous survivons ( dit- il )
nos travaux ,
De nos Ecrits Latinsles malheureux
lambeaux
G3
150
MERCURE
Font parler un Romain comme parle
un autre Homme.
Mais dans ses doctes Vers qu'envieroient
les Neuf Soeurs ,
A nos forbles Rivaux nous parlons
en Vainqueurs ,
Et ce n'est que dans eux que je reconnois
Rome.
Les deux Madrigaux qui fui
vent , onteſté faits ſur la meſme
mort. Le premier eſt de Monfieur
Etienne, Preſident du Grenier à
Sel à Senlis , & l'autre de Mon,
fieur Diereville.
MADRIGAL .
Orneille n'est pas mort comme
Corneille
l'on s'imagine ,
C'est envain que chacun regretefes
beaux jours;
GALAN T. 151
Son eſprit l'a rendu d'une eſſence
divine ,
Lamort n'empesche pas qu'ilne vive
toûjours.
N
AUTRE.
On, Philis , c'est en vain que tu
me follicites
Pour te faire de jolis Vers.
Helas ! Corneille est mort , & ce
triste revers
Rend les Muſes tout interdites .
Tout pleure ſon trepas dans le ſacré
Valon,
On voit gémir mesmeApollon ,
Puis- ie lay refuser des larmes
Tandis que le Parnasse est pour luy
tout en deüil?
Non, tes plaiſirs pour moy n'ont point
affezde charmes ,
le sçay ce que mon coeur doit rendre
àfon Cercueil.
Laiffe-moy donc pleurer , importune.
Bergere
4
G4
152 MERCURE
Le moyen deſe conſoler
D'un Homme quejamais , quoy que
l'onpuiſſefaire,
Nul autre nepeut égaler?
On me donne encore dans ce
moment un Sonnet & un Madrigal
fur ce meſme ſujet. Ils fontde
Monfieur Magnin .
SONNE T.
Muses,
Uſes, Corneille est mort, &
les pleurs du Parnaſſe
N'ont iamais eu,iamais,de plus iuste
Suiet;
Vous fustes deſes ſoins le cher &
digne objet ,
Il vous fervit longtemps , & de fi
bonne grace.
Qui peut d'un tel Autheur ofer
prendre la place ?
Quelleveine, quel art, fera se qu'il
afait ?
GALANT.
153
94
Est- il rien de fublime , est- il rien
de parfait ,
Est- il rien d'éclatant , que Corneille
n'efface ?
دروم
Qui n'a pas admiré les accords de
ſavoix ,
Et l'honneur du Théatre,& le char
me des Roys?
Il fust à vostre Cour , ilfust comble
degloire.
Cependant du trépas il afenty les
coups ,
EtSa mort nous apprend , ô Filles
de Mémoire ,
Que l'immortalité ne dépend pas
devous.
MADRIGAL .
Nfin le grand Corneille
Suby du trépas
La Loy néceſſaire & cruellep
G
154
MERCURE
Helas ! quand elle nous appelle ,
Le mérite & l'esprit , n'en garantiffent
pas.
Corneille en eustbeaucoup , il en
euſt de bonne heure ,
Il en eust mesme si longtemps .
Que le Ciel icy bas luy devoit fa
demeure
Iusqu'au dernier moment des
temps.
Toutefois il est mort, &Sa mort nous
fait croire ,
Quoy que l'on puiffe dire enfaveur
du bel Art ,
Qui donne quelque rang au Temple
de Mémoire ,
Qu'onpeut fur le Parnaffe acquérir.
de la gloire ,
Mais qu'ony meurt comme autre-
Part.
M. Moret S de la Fayolle,
Avocat au Parlemenr , fit le
GALANT.
ISS
mois paffé abjuration de l'Heréſie
entre les mains de M' l'Archeveſque
de Paris. Ildemeure
ordinairement à Poitiers , où ſon
changement doit d'autant plus
ébranler ceux de ſon Party , que
fon mérite , & la connoiſſance
qu'ils ont de ſes profondes lumiéres
, les avoient obligez plufieurs
fois de le charger du ſoint
de leurs Affaires les plus importantes
dans leurs Conſiſtoires &
Synodes. Vn Homme auſſi éclairé
& auſſi ſage que luy , n'a pû
prendre une ſemblable réfolution
, qu'apres avoir eſté parfaitement
convaincu des veritez
Catholiques.
L'Eglife , & le Convent pour
l'établiſſement de vingt- cinq
Récolets que Sa Majesté avoit
réſolu de mettre à Verſailles ,
ayant eſté baſtis en fix moiss
G6
156 MERCURE
avec une magnificence Royale ,
Me l'Abbé de la Motte , Archidiacre
de l'Egliſe de Paris ; eur
ordre de M'l'Archeveſque d'en
aller faire la Benediction , Ver
ſailles eſtant dans ſon Archidiaconé.
Il s'y rendit le 4. de
ce mois, & le lendemain la Cerémonie
commença à ſept heures
du matin , par une Procefſion
que cinquante Récolets >
ayant avec eux leur Provincial,
firent de leur petite Maiſon à la
nouvelle , où ils apporterent les
Reliques. Cette Proceffion eſtant
arrivée , on dit les Oraifons,
& on fit les Afperfions ordinaires
ſuivant le Rituel ; apres
quoy Mº l'Abbé de la Motte
chata'la Meſſejà la fin de laquelle
les quarate jours d'Indulgence
accordez par M'l'Archeveſque ,
furent publiez . Madame la MaGALANT.
1.
157
réchale de la Motte ſe trouva à
cette Ceremonie , avec quantité
de Perſonnes du prémier rang ,
- & une afluence de monde extraordinaire
. Il n'y eut pourtant
aucune confufion ,M Bontemps
ayant pris toutes les précautions
néceſſaires pour empeſcher les
defordres qui font preſque inſéparables
de la foule. La Cerémonie
eſtant achevée , il donna
à dîner à M'l'Abbé de la
Motte , & à pluſieurs autres
Perſonnes conſidérables qui y
avoient aſſiſté. Ledeſſeinde cette
nouvelle Egliſe , & des autres
Baſtimens des Religieux ,
eſt du fameux M Manſard
Architecte du Roy.
Vous neſerez pas ſurpriſe ,Madame,
quand vous aprendrez que
le Roy a donné à Monfieur l'Abbé
Flechier , Aumônier de Ma
*
158 MERCURE
dame la Dauphine , l'Abaye de
S Etienne de Baigne , Diocefe de
Xaintes , le Prieuré de S. Etienne
de Peirat , Dioceſe de Perigueux.
La haute réputation qu'il s'eſt
acquiſe par ſes Sermons , qui
charment de plus en plus, le rend
digne des plus grands bienfaits
d'un Prince quiatoûjours fait ſa
joye de récompenſer le vray méte.
Ces deux Benéfices estoient
vacans par la mort de Monfieur
de Sainte Maure , Preſtre de l'Oratoire.
Sa Majesté donna en
meſme temps à Monfieur l'Evêque
d'Aire , l'Abbaïe de S. Sever,
Ordre de S. Benoiſt, Diocéſe
d'Aire. Ce Prélat eſt celuy qui
s'eſt fait fi long temps admirer
dans les meilleures Chaires de
Paris, ſous le nom de Monfieur
l'Abbéde Fromentières. Monfieur
l'Abbé de Longuerve, Fils du
GALAN T.
159
Lieutenant de Roy de Charleville
, dont les ſarvices font affez
connus , a obtenu l'Abbaïe de
Jard Ordre de S. Auguſtin , Diocéſe
de Sens , que Monfieur l'E-
- veſque d'Aire poffedoit ; & Monfieur
l'Abbé Mouret , Fils de
Monfieur Mouret , Officier de la
Garderobe de Sa Majesté , aeſté
gratifié de l'Abbaïede' Preüilly en
Touraine, demeurée vacante par
la mort de Monfieur le Chevalier
de Humieres.
Quelque temps auparavant,
Madame de Berulle de Cerillly
avoit eſté nommée à l'Abbaïe
Royale d'Arzilles de Loudun ,
des Urbaniſtes Sainte Claire ,
Diocese de Narbonne. Cette
Abbaïe vaquoit par la tranflation
de Madame de la Vergne de
-- Montenar de Treffan à l'Abbaïe
de S. André des Ramiers , La
160 MERCURE
premiere eſt Fille de feu M. de
Bérulle Conſeiller d'Etat , petite
Niéce du Cardinal de Bérulle
, & Soeur de Madame l'Abbeſſe
du Monaſtére Royal de
SaintBarthelemy d'Aix . Mª de
Bérulle , Maiſtre des Requeſtes,
Intendant d'Auvergne , eſt Frere
de ces deux Dames. Madame
l'Abbeſſe de S. André des
Ramiers , eſt Sooeur de M'lEveque
du Mans , Premier Aumônier
de Monfieur auparavant
Eveſque de Vabres , Abbé de
Bonneval , & de Caffau .
Voicy quelques particularitez
de ce qui s'eſt fait dans letemps
du Mariage de Me Electoral de
Brandebourg avec Madame la
Princeſſe de Hanover. Ce Prince
eſtant arrivé à Hervenhaus ,
Maiſon de plaiſance de Monfieur
le Duc de Hanover , qui
GALANT. 161
eſt à un quart de lieüe de la Ville
, y demeura depuis le Mercredy
4. du dernier mois juſques
au Mardy ſuivant. Le Dimanche
8. il épouſa la Princeſſe ſans
aucune pompe , & leMardy 10.
il fit fon Entrée ſolemnelle dans
Hanover , précedé de toute la
Cour , qui confiſtoit en plus de
deux cens Gentilshomme à cheval
, & en un Cortége de quatrevingt
Carroffes . Les Gardes à
cheval , & trois Régimens de
Cavalerie , marchoient les prémiers
. Le Prince entra dans la
Ville au bruit du Canon, qui tira
pendant une heure . Il arriva au
Château entre deux Hayes que
formoient trois Régimens d'Infanterie.
Les Gardes à pied
eſtoient dans la Court par où il
paſſa au ſon des Timbales , des
Trompetes & des Hautbois. Les
162 MERCURE
Gentilshommes mirent pied a
terre dans cette Court, & ceux
qui rempliſſoient les Carroſſes ,
en deſcendirent pour attendre
ces illuftres Mariez , qui furent
enfuite conduitsdans leurs Apartemens
.La milice s'eſtant miſe en
Bataille dans une Place qui eſt
derriere le Chaſteau ,y fit trois
Décharges avant que de ſe retirer.
Il y eut en fuite un magnifique
Soupé , pendant lequel on
entendit une muſique compoſée
deTimbales & de Trompetes , au
lieu de Hautbois & de Violons.
Elle ſembloir exciter à boire les
Santez , qui furent toutes accompagnées
de trois volées de Canon
à mesure que chacun beuvoir.
Un Bal affez extraordinaire ſuivit
ce Soupé , & ony dança d'abord
au bruit de ces mêmes Instrumens.
Douze des principaux des
GALANT,
163
deux Cours dançoient d'abord ſe
tenant deux à deux par la main ,
& ayant dans l'autre chacun un
gros Flambeau de la hauteur de
fix pieds. Les Princes & les Princeſſes
ſuivoient , & fix autres ferroient
la file . Cette Dance , qui
eſt une ancienne Cerémonie du
Païs , dura environ deux heures ,
apres quoy les Violons & Hautbois
commencérent à joüer , &
l'on dança les Dances Françoifes.
Le lendemain on repréſenra
la Comédie l'Inconnu , embellie
de Dances , & de divers agrémens,
mais particulierementd'un
Prologue qui fut fait exprés,avec
plufieurs Machines & Entrées de
Balet.Le Vendredy 13. il y eutun
- Balet & une excellente Muſique
de Voix & d'Inſtrumens , avec
des Machines. Il fut dancé par
Meffieurs les deux jeunes Princes
(164 MERCURE
de Hanover , par le jeune Baron
de Platen , & pluſieursautres Enfans
de qualité de l'un & de l'autre
Sexe. Quelques jours apres
on repreſenta Pfiché , avec des
Machines & des Dances; & tant
que Monfieur le prince Electoral
a eſté à Hanover , il y a eu tous
les jours Comédie ou Bal , & bien
ſouvent l'un & l'autre. On tira
auſſi un tres-beau Feu d'artifice
dans la Place derriere le Château
Ce Feu eut tout le ſuccés qu'on.
en pouvoit ſouhaiter. La magnificence
fut toûjours jointe à la
propreté , & le delicat égala le
ſomptueux.
La Cour s'eſt fort divertie à
Fontainebleau. Le Roy a eſté
tirer de temps en temps ,& quelquefois
à laChaſſe. Monseigneur
y a eſté tous les jours,& ſouvent
deux fois en un ſeul jour. Il ya
GALANT. 165
1
eu alternativement Apartement,
Comédie Françoiſe , & Comédie
Italienne. Les jours qu'il
y avoitAppartement , il y avoit
auſſi Bal . Les Dames ont quelquefois
dancé dans les Entr'Actes
de la Comédie , ou pour y
ſervy de Prélude. Madame la
Princeſſe de Conty , & Mefdames
les Ducheſſes de Choifeüil
& de Roquelaure , avec
Mr le Comte de Brionne , dancerent
la Chacone d'Amadis ,
qui ſervit d'une eſpèce de Prologue
de Mithridate . Peu de jours
avant le depart , il yeut un inpromptu
fort agreable de Comédie
& dedance. Les Italiens
furent employez pour ce divertiffement.
Voicy le Sujet de la
Comédie , qui fut faite exprés
pour y mêler les Entrées que je
vay marquer.
166 MERCURE
Cintio , Fils du Roy Brandimarte
ayant eſté pris jeune
par des Corſaires , eſtoit devenu
amoureux de Lucende, Fille
du Roy Glaucias , dans la Cour
duquel il avoit eſté élevé , ſans
qu'on le connuſt , ny qu'il ſceuſt
luy-meſme ſa naiſſance. L'ayant
enfin découverte , il s'eſtoit
rendu à la Cour du Roy ſon
Pere , à qui l'on avoit auſſi appris
l'avanture de ſon Fils . Ainſi
ceRoy l'attendoit ; & pour terminer
une longue guerre qu'il
avoit cuë avec Adamante Roy
voiſin , il avoit promis que Cintio
épouſeroit une Fille d'Adamante.
Le Theatre ouvrit par
Cintio, qui ayant appris ce que
Brandimarte avoit réſolu , voulut
qu'Arlequin paſſaſt pour luy,
afin que ſi le Roy obſtinoit à ce
mariage , il fuſt en pouvoir de
GALANT. 167
ſe retirer , & d'eſtre toûjours fidelle
à Lucinde , dont il s'eſtoit
fait aimer. Il fit inſtruire
Arlequin de la Conduite qu'il
- devoit tenir pour tromper ſon
Pere , & confulta cependant des
Bohémiennes fur ce qui luy devoit
arriver. Les Bohémiennes
dancérent , & furent repréſentées
par
a
Madame la Princeſſe de Conty.
Madame la Ducheſſe de
Choifeüil ,
Madame la Ducheſſe de Roquelaure
,
Madame la Marquiſe de Seignelay
,
Mademoiselle de Pienne ,
Mademoiselle de Broüilly , fa
Soeur.
Le peu de fatisfaction que
Cintio reçut des Bohémiennes ,
168 MERCURE
۱
l'obligea d'aller chercher une
fameuſe magicienne. Pendant
ce temps , le Roy Brandimarte
ſon Pere fit entrer Arlequin ,
qu'on luy dit eſtre ſon Fils. Sa
figure le ſurprit , & plus encore
le compliment ridicule qu'il
luy fit. Le Roy s'eſtant retiré
apres qu'Arlequin ſe fut enfuy ,
Cintio revint avec la magicienne
, qui ayant pris de l'amour
pour luy , luy conſeilla de demeurer
toûjours inconnu ,& luy
promis de luy faire voir Lucinde
par enchantement. Comme elle
cherchoit à le détourner de la
paſſion qu'il luy faiſoit voir pour
cette Princeſſe , elle fit un charme
qui fit paroiſtre Lucinde dançant
avec un Rival , & donnant
des marques d'une grande
joye. Ce fut une ſeconde Entrée
, où il y eut une Chacone ,
que dançerent
Madame
GALAN T. 169
Madamela Princeſſe de Conty,
Madame la Ducheſſe de Choiſeüil,
Madame la Ducheſſe de Roquelaure.
- Monfieur le Comte de Brionne.
Les premieres Scenes du ſecond
Acte conſiſtérent en des
plaifanteries d'Arlequin crâu Cintio
, que l'Ambaſſadeur d'Adamante
vint complimenter ſur
fon mariage avec la Princeſſe
Fille de ce Koy ; apres quoy Cintio
parut , & ſe plaignit de l'infidélité
de Lucinde , avec laquelle
il témoigna à la magicienne qu'il
avoit deſſein de rompre. Pour
l'exécuter , il la pria de luy donner
des moyens de luy écrire,afin
qu'il puſt luy faire connoître la
réſolution où il eſtoit de ne plus
fonger à elle. La magicienne fit
auſſi toſt venir des Folets pour
Novembre 1684.
at
J
e
H
170
MERCURE
porter ſa Lettre ; & le voulant
occuper agréablement , elle ordonna
aux meſmes Folets de le
divertir par quelque Dance . Ces
Folets furent repréſentez par.
Mademoiſelle de Nantes,
M. le Comte de Brionne,
Mademoiselle d'Eſtrées ,
Mademoiselle Hamilton ,
Mrs
Favier ,
Pecour.
Dans le troiſième Acte , Arle
quin s'ennuyant dejoüer un Perſonnage
de Prince , qu'il ne pouvoit
ſoûtenir , avertit le Roy de
la tromperie qu'on luy avoit faite,
Lucinde que les Folets avoient
auſſi avertie du bruit qui couroit
du Mariage de Cintio , tranſportée
par l'art d'une autre Magicienne
, vint ſçavoir s'il eſtoit
vray que ſon Amant la trahit.
Le Roy la voyant fi belle , mon
GALANT.
171
tra la joye qu'il avoit de trouver
fon Fils dans Cintio ; & confentant
à leur Mariage , il dit àl'un
& à l'autre , qu'il ſe réſoudroit
plûtoſt à recommencer la Guerre
avec Adamante , qu'à rompre
leur union . La Magicienne à qui
Cintio s'étoit adreſſé , touchée
de la beauté de Lucinde,ſerepentit
d'avoir traverſé ces deux
Amans, 81 pour réparer ce qu'elle
avoit fait contre eux , elle appella
un Génie pour aſſiſter à la
Nôce , & contribuer à la rendre
heurenfe . Tous les Courtiſans
entrérent , & témoignérent leur
joye par des Chants & par des
Dances . L'Entrée fut de dix ,
qui étoient.
Mademoiselle de Nantes,
Mademoiselle de Leveſtin ,
Mademoiselle deCrufſol,
Mademoiselle d'Eſtrées,
Hz
172
MERCURE
Mademoiselle Hamilton ,
Monfieur le Comte de Brionne,
Monſicur le Prince de Tingry,
M. le marquis d'Alincour ,
Monfieur le Chevalier de Soyecourt
,
Monfieur le Comte de Coſſé.
Meffieurs Favier & Pecour firent
auſſi une Entrée , déguiſez
en magiciens & il y eut enſuite
un Baler general , compoſé de
tous ceux qui avoient déja
dancé.
Ceux qui chantérent dans les
Entr'Actes de ce Divertiſſement,
✓ furent
Gaye ,
Mrs Jonquet ,
Pluvigny,
Mademoiſelle de la Lande,
Mademoiselle Rebel .
Les Entrées avoient été faites
par Meſſieurs Favier & Pecour,
GALAN T.
173
tous deux Danceurs du Roy.
Rien neſçauroit eſtre plus agréa -
ble que le fut cet Inpromptu.
Madame la Princſſe de Conty , &
Mademoiselle de Nantes, s'attirérent
l'amiration de tout le monde,
eſtant impoffible de mieux dancer
qu'elles firent .
Monfieur Voillet de la Garde,
Intendant & Controlleur Gené
ral de l'Argenterie& des Menus-
Plaiſirs & Affaires de la Chambre
du Roy , avoit pris ſoin de ce
Divertiſſement , ſous les ordres
de Monfieur le Duc de Créquy
Premier Gentilhomme de la
Chambre en année.
S'il eſt des Nouvelles dont on
doit chercher juſques aux moindres
circonstances pour les mettre
dans leur jour , il en eſt ſur
leſquelles on eſt obligé de paſſer
legerement , afin , s'il ſe peut, de
H3
174 MERCURE
:
faire oublier ce qui ne ſçauroit
qu'entretenir un ſouvenir chagrinant.
Telle eſt la Levéedu Siége
de Bude. Je ne raiſonne point
là-deſſus . Il ſuffit de réüſſir , pour
eſtre justifié ; & quand le contraire
arrive , il ſemble que l'on
ait tort. Je ne dis pas que ce ſoit
injuſtement qu'on ait entrepris
ee Siege ; mais tout ce qui eſt
juſte , ne doit pas toûjours eſtre
entrepris , lors que le ſuccés en
eſt trop douteux. Je n'entre point
la-dedans. Chacun raiſonne felon
ſon génie ou ſa paffion ; mais
quelques raiſonnemens qu'on
faſſe, il eſt impoſſible de conclure
juſte , ſans avoir ſçû les raifons
de ceux que le malheur de
n'avoir pas réüffy , donne lieu
de condamner; & ces raiſons ne
font pas aiſées à penétrer. Il y a
peu d'Affaires dans le monde ,de
GALANT.
175
quelque nature qu'elles ſoient ,
où les intéreſts particuliers ne
foient pas meſlez aux genéraux ;
& c'eſt ſouvent ce qui gâte tout.
Je les laiſſe démeſler aux Inté-
- reſſez , & aux Politiques. Cepen
dant je ne ſçaurois m'empécher
de parler icy du Roy , & de faire
remarquer de quelle maniere il a
toûjours en en vûë les avantages
de la Chrétienté . Rien n'a
pû le détourner d'offrir la Paix ,
ou la Tréve. Il l'a fait, afin qu'on
ne puſt ſe diſpenſer de conſentir
à l'une ou à l'autre , & qu'il n'y
euſt aucune raiſon qui autoriſat
- à reculer, ſous prétexte des Traitez
qui traînent toûjours en longueur
; ce qui ne peut arriver lors
qu'il s'agit d'une Tréve , qui doit
toûjours ſe conclure promptement
, puis que dans laTréve on
n'a rien à difcuter. On n'a pas
H4
176
MERCURE
laiſſé de perdre beaucoup de
temps à ſe réfoudre ; & il eſt certain
qu'on n'en a que trop perdu.
Le Roy voyoit bien que la
Chrétienté en ſouftiroit , & la
Levée du Siége de Bude fait connoiſtre
que les Ennemis de ce
Monarque avoient moins de lumieres
que luy ſur les Affaires
de la Guerre , lors qu'ils ſe perſuadoient
que quand leurs forces
feroient partagées, elles ſuffiroient
pour vaincre la France , & pour
combatre les Turcs . Cependant
ce que nous venons de voir arriver,
eſt la preuve du contraire.
Si le Roy n'euſt pas agy en Roy
véritablement Chreſtien , il les
euſt laiſſez dans une erreur dont
il auroit profité ; au lieu que la
Levée du Siége de Bude fait voir
qu'il n'y eut jamais un procedé fi
glorieux , fi defintéreſſé , & dont
la Chrétienté puſt tirer tant d'aGALAN
Τ.
177
vantages. Si elle n'a pas triomphe,
elle l'auroit encore moins fait , &
auroit meſme pû faire des pertes
confiderables , ſi ſes Troupes
avoient eſté diviſées , & fi Monſieur
l'Electeur de Baviere fuft
demeuré fur le Rhin. Ce jeune
Souverain , qui par l'amour qu'il
a pour la gloire ,ſe montre ſi digne
du fang des Bourbons , qu'il
mefle à celuy de Baviere & de
Savoye , n'a rien oublié pour ſe
mettre en état de contribuer à la
Priſe de Bude. Il a ſacrifié ſes
Troupes , fans avoir épargné aucune
depenſe pour les entretenirs
& s'il n'eſt pas revenu couvert
de Lauriers , il eſt du moins revenu
tout chargé de gloire; car
ce n'eſt pas toûjours la victoire
qui en donne , & nous avons vu
des Héros plus eſtimez apres leur
defaite,que desVainqueurs apres
Leur triomphe. Cen'eſt pas que
H
178 MERCURE
l'on doive regarder le Siege de
Bude comme une entrepriſe qui
ait manqué à Monfieur l'Electeur
de Baviere. Il ne l'a point entrepris
, mais il l'a fait durer plus
long- temps qu'il n'auroit duré
fans luy ; & fi l'eau n'euſt pas
empeſché l'effet de ſes Mines ; il
auroit eu la gloire d'emporter la
Place. Lors que ſa valeur & ſa
pieté luy ont fait abandonner
ſes Etats pour venir hater ſa Priſe
, les Troupes Impériales eſtoient
fort affoiblies par les fréquentes
Sorties des Ennemis, &
leur Champ étoit tout remply
de Morts , de Mourans , & de
Malades ; on y manquoit de
Munitions de guerre & de bou
che , &d'Ingénieurs. Tout cela?
n'a point étonné Me l'Electeur
de Baviere ; & on peutdire qu'il
luy a eſté plus glorieux d'avoir
marché au ſecours d'une Armée
GALANT.
179
L
qui auroit achevé de périr ſans
luy, que s'il avoit gagné pluſieurs
Batailles , puis qu'en cette occaſion
la gloire de tout riſquer
pour rétablir une Affaire defefpérée
, eſtoit plus grande que
celle que donne la victoire en
d'autres temps. Il ſuffit à ce
Prince d'avoir levé une Armée
à ſes dépens , fans avoir reçu
d'argent comme les autres Puiffances
, & d'eſtre venu devant
Bude pour la commander ; &
l'animer par ſa préſence. Il a
cependant encore plus fait , &
par un zéle tout Chrêtien , il
s'eſt exposé à une infinité de
périls. Si le ſuccés ne s'eſt pas
trouvé heureux il n'eſt pas
toûjours aiſé de faire ce qui eſt
comme impoffible. La gloire
d'un grand Homme dépend de
luy meſme , mais la victoire n'en
dépend pas toûjours.
H6
180 MERCURE
La Ville de Bude, que les Al
leman's appellent Offen , eſtoit
autrefois la Capitale de tout le
Royaume de Hongrie , & le
Siege de ſes Roys. Elle eſt diviſée
en Baffe & en Haute. La
Baſſe eſt ſur la pente d'une Colline
, dont le Danube arroſe le
pied. La Haute eſt avantageuſement
ſituée ſur le haut de la
Colline. Les environs ſont fertiles
& fort agreables , & l'air
y eſt temperé. Elle eſt au 47.
degré de latitude , & au 42. de
longitude . Les grands & fuperbes
Bâtimens que l'on y voit
encore aujourd'huy , quoy qu'à
demy ruinez, font cõnoiſtre quelle
a eſté ſa beauté. Elie eſt fort
decheuë de cet éclat depuis qu'-
elle eſt ſous l'obeïſſance des Empereurs
Otomans. Comme elle
n'eſt le plus ſouvent habitée que
GALANT. 181
par des Soldats qui n'y font que
pour un temps , & dont la paye
fuffit à peine à les faire vivre , ils
ſe mettent peu en peine d'entretenir
les Maiſons , & ils ſont contens,
pourveu qu'ils foient à couvert.
Philippe , Eveſque de Fermo
, du S. Siege , envoyé par Nicolas
III . pour quelques Affaires
importantes qu'il avoità ménager
avec Ladiſlas I II. Roy de
Hongrie , y celebra un Concile
en 1279. Olderic Rainaldus en a
mis trente fix Ordonnances à la
fin du XIV. Tome des Annales
Ecclefiaftiques . Depuis que les
Tures font maiſtres de Bude,elle
a un Beglerbeyat le plus honorable
de tout l'Empire Otoman. Le
Bacha qui y commande , a plus
d'autorité que les autres,& d'ordinaire
la Garniſon y eſt de huis
ou dix mille Hommes. Bude, qui
182 MERCURE
eſt plus longue que large , & environ
grande comme Blois , eſt
une Motte de terre reveſtuë,eſcarpée
de tous coſtez , & flanquée de
gros Orillons , avec une Fauſſebraye
qui regne par tout. Elle
n'eſt commandée d'aucun endroit
affez proche pour la battre
; & le Grand Vizir y avoit
mis ſept mille Soldats , avec trois
des plus habiles Officiers qui fuffent
parmy les Tures. Cette Ville
fut aſſiegée en 1528. par Ferdinand
d'Autriche. Petit Fils de
l'Empereur maximilien , qui avoit
épousé Anne , Soeur de Loüis ,
Roy de Hongrie qui estoit mort
fans Enfans . Les accidens de la
naiſſance , de la vie, & de la mort
de ce Loüis, Fils du Roy Ladiſlas,
furent extraordinaires . Il nâquit
ſans peau,eutde la barbe à quinze
ans, les cheveux gris àdix- huit ,
:
GALANT. 183
&mourut à vingt dans un Marais
à Mohatz , pourſuivy par Soliman,
qui avoit paſſe la Save & la Drave.
Apres ſa mort , Jean Zapoliha
Comte de Sepuſe , Vaivode de
Tranſilvanie , trouva moyen de
ſe faire élire Roy. Ferdinand d'Autriche
, prétendant que la Couronne
luy appartenoit au droit de
ſa Femme , Soeur du Roy Loüis,
ſe préſenta devant Bude , &
ayant contraint Jean Zapoliha
de l'abandonner , il le chaffa entiérement
du Royaume. L'année
ſuivante , Soliman affiégea Bude
à la folicitation du Roy Jean , &
I s'eſtant rendu maiſtre de la Ville
& du Chaſteau , il le rétablit
dans ſes Etats , en luy mettant
fur la teſte la Couronne de S.
Etienne , qui fut le premier Roy
Chreſtien de Hongrie. Avant
que de retourner à Conſtantie
184 MERCURE
nople , il alla à Vienne , & y
mit le Siege , qu'il fut contraint
de lever. Apres ſon depart , Fer
dinand leva une groſſe Armée ,
ſous la conduite de Jean Rokendorf
Allemand , pour venir at
taquer Bude ; & afin de ne laiſſer
rien derriere luy , il força Strigo .
nie, Viſſegrade, & Vacia, Places
qui ſeroient tombées d'elles- mefmes
apres la priſe de la Capitale ;
ce qui donna temps au Roy
Jean d'aſſembler des Troupes ,
& d'en jetter dans Bude , pour
faire une vigoureuſe réſiſtance.
On forma le Siege ; les Allemans
dreſſerent trois Bateries ,
& pluſieurs Affauts furentdonnez.
Les Turcs quieſtoientdans
la Place au nombre de huit
mille , la défendirent fi bien ,
qu'ils obligérent les Affiégeans
d'abandonner l'entrepriſe. La
GALANT. 185
mort du Roy Jean , qui ne laiſſa
qu'un Fils ſous la Tutelle de la
Reyne Elizabeth , Fille de Sigiſmond
I. Roy de Pologne,donna
lieu à Ferdinand de fonger
tout de nouveau à conquérir la
Hongrie. Il envoya encore une
fois Rokendorf avec une puiffante
Armée , qui vint devant
Bude , où la Reyne , & Iean-
Sigifmond ſon Fils , estoient
enfermez . Elizabeth demanda
du ſecours à Soliman. Cet Empe
reur envoya Mehemet Bafla ,
qui donna bataille aux allemans
, & en défit vingt mille.
Dans ce meſme temps Soliman
fe rendit maiſtre abſolu de Bude
, & y mit une groſſe Garnifon
. Les Eglifes furent changées.
en Moſquées , & l'on profana
celle de S. Gerard , l'Apoftre
186 MERCURE
dece Royaume. On vit la Ville
remplie de Soldats , ce qui en
fit fortir la Nobleffe , & y cauſa
une deſolation entiere. La Reyne
& fon Fils ſe retirerent en
Tranfilvanie ſous la Protection
de Soliman. lls y eurent pour
Miniſtre un Moine appellé
George Martinufius , qui s'eſtant
ſaiſy de toute l'autorité ,
les fit tomber l'un & l'autre en
de grands malheurs ,
Je viens au Siége de Bude,
formée par l'armée Impériale
depuis quatre mois. Les Affiégeans
y ont fait paroiſtre toute
la vigueur qu'on pouvoit attendre
de Gens reſolus de le poufſer
juſqu'à la derniere extré
mité, mais enfin les Turcsayant
découvert l'ouverture de leurs
Mines, dont ils tirérent les Poudres
, & qu'ils ruinérent entiéreGALANT.
187
,
ment , lors que l'Affaut general
eſtoit preſt d'eſtre donné , Monfieur
le Prince Charles de Lorraine
fit afſſembler le Conſeil de
- Guerre le 29. du dernier mois ,
& les réſolutions qu'on devoit
prendre ayant eſté long-temps
agitées , la plupart des Officiers
tombérent d'accord qu'en donnant
l'Affaut on s'engageoit à
à combattre en meſme temps , &
contre les Affiégez & contre le
Seraſkier qui prendroit l'occafion
d'attaquer le Camp ; & pour
fauver ce qui reſtoit de l'Armée,
ils furent d'avis qu'on devoit ſe
retirer au meilleur ordre qu'on
pourroit le faire. En meſme tems
l'on conclut qu'on envoyeroit à
Sa Majesté Imperiale une exacte
relation de l'état où ſe trouvoient
les Affiegez & les Affiegeans , &
de la Marche du Serafkier avec
188 MERCURE
de nouvelles forces , afin qu'Elle
declaraſt ſi Elle vouloit qu'on levaſt
le Siege , ou qu'on le continuaſt
. Le 3. de ce mois, l'Empereur
apres un Conſeil de Guerre
qui dura quatre heures , depêcha
un Courrier à Monfieur le
Prince Charles de Lorraine. Ce
Courrier luy portoit l'ordre de
lever le Siege , apres qu'il auroit
fait conduire le gros Canon , le
Bagage & les Munitions de
Guerre en lieu de ſûreté avec
les Bleſſez & les Malades ; mais
tout continuant eſtre à contraire
aux Affiegeans , ils furent contraints
de ſe retirer des le 1 .
de ce mois. Les Bagages & l'Artillerie
furent tranſportez dans
l'ifle de S. André , ainſi que huit
mille Malades , ou Bleſſez , que
l'on embarqua fur divers Bâteaux
, pour remonter le Da
GALANT, 189
nube juſqu'à Gran ; & les Troupes
Impériales , avec les auxiliaires
, le paſſérent par le moyen
du Pont de Bâteaux , au nombre
de trente mille Hommes. Quelques
Piéces d'Artillerie qui manquoient
d'Afus, furent enterrées.
L'Armée prit ſa Marche par le
vieux Bude , pour ſe rendre prés
de Gran , & elle y paſſa le Pont,
ſans que les Turcs fiffent aucune
ſortie , ny le Seraſkier aucun
mouvement. Ainſi la retraite
ne fut point troublée. Le Siege
- de cette Place a fait tant de
bruit , que je croy que vous ſerez
bien aiſe d'en voir le Plan .
Ie l'ay fait graver , & je vous
l'envoye .
Je vous parle tous les ans d'un
autre Siege que font dans les
formes les Gentils-hommes de
l'academie de Mª Bernardy.
190 MERCURE
L'attaque du Fort a eſté faite depuis
quelques jours , & pluſieurs
d'entr'eux s'y ſont diftinguez
avec beaucoup d'avantage. Il y
avoit fur tout des Seigneurs
tres-jeunes ; mais n'eſtant pas
aſſez informé de toutes les circonſtances
de cette Attaque ,
je ſuis obligé de remettre au
mois prochain à vous en donnerun
entier détail . Quoy qu'on
ſcache que la Nobleſſe de France
, toûjours ardente à ſe ſignaler
, n'attende pas le nombre des
ans , pour s'expoſer aux périls ,
on ne laiſſe pas d'eſtre ſurpris de
voir tant de ces jeunes Seigneurs
i bien inſtruits en tout ce qui
regarde l'exercice de la Guerre ,
qu'ils pourroient en donner des
leçons , meſme à quelques- uns
de ceux qui ont porté les Armes
long-temps. Cela me fait
GALAN T.
191
ſouvenir d'une choſe qui marque
que dés le Berceau , ceux qu'u-
1 ne naiſſance illuſtre êleve audeffus
des autres , brûlent d'une
noble impatience de les avoir à
la main, & que lors qu'ils voyent
couler du ſang qui croyent de-
- voir vanger , ils ſongent aux
- moyens de le faire , avant que
d'en avoir la force. Madame la
Ducheſſe de S.Aignan ayanteſté
ſaignée il y a peu de temps , le
petit Comte ſon Fils , qui n'eſt
âgé que de deux ans , ayant vû
ſon ſang couler, & remarqué que
cela venoit de ce que le Chirurgien
l'avoit piquée , demanda
une Epée avec ardeur , ſans dire
ce qu'il avoit deſſein d'en faire ;
& apres bien des prieres ayant
obtenu ce qu'il demandoit , il
alla fraper le Chirurgien , qui en
fut bleffé. De pareilles actions
dans un âge où l'on peut à peine
192.
MERCURE
parler ,& ſe ſoûtenir , font connoiſtre
quel ſang coule dans les
veines de ceux quiles entreprennent
, & ce que le Prince & l'Etat
en doivent attendre un jour .
En vous parlant de Madame
la Ducheſſe de S. Aignan , je ne
dois pas oublier à vous apprendre
qu'elle eſt accouchée ces
derniers jours d'un ſecond Fils ,
que l'on nomme le Chevalier de
S. Aignan . Ce Chevalier n'aura
pas de peine à faire ſes preuves ,
puis que depuis l'an 1262. où un
Geofroy de Beauvilliers fit des
partages confiderables , dont on
a des Actes fort autentiques, juſqu'à
la preſente année 1684. en
laquelle est né cet Enfant , douze
Races des Seigneurs de ce
nom prouvent par des Actes in- ,
conteſtables le haut rang & l'antiquité
de leur Nobleſſe. Elles,
joignent
GALANT.
193
joignent à de grandes Alliances
l'honneur d'appartenir à plufieurs
Têtes Couronnées,&d'ailleur
Madame la Ducheſſe de
S.Aignan , qui eſt de la Maiſon
deRancé, dont elle porte le Nom
& les Armes, & qui en poſſfede la
Terre , a de ſon coſté toute la
Nobleſſe que l'on ſçauroit defirer
, quand il s'agitde rendre ſon
nom tres- confiderable Monfieur
le Ducde Saint Aignan a un merite
ſi generalement reconnu ,
qu'il donne lieu tous les jours à
toutes fortes d'Ouvrages d'eſprit.
En voicy un que vous aimerez .
Il eſt de Madame des Houlieres,
fur des Bouts - rimez qui ont
cours depuisdeux mois .
A Mr LE DUC DE S.AIGNAN.
tuSçais
FAvory
Avory des Neuf Soeurs
Plaire omnibus ;
د
Doux à qui t'est soumis, fatal àqui
tefache;
Septembre 1684- I
194
MERCURE
Tu fers LOVIS LE GRAND fans
espoir,fans relâche ,
Etde quatre tu ſcais donner la mort
tribus .
Tupourrois inſpirerla valeurauplus
lâche ;
Grand Duc , on voit revivre en toy
Gaston Phebus ;
TuSçais l'art d'employer noblement
ton quibus ;
A tes propres dépens plus d'un bel
Esprit mâche.
Le Sort pour toy constant , t'aime,
terit ; Item,
Te destine un Trésor ( c'est là le
tu autem)
Qu'au Etranger cacha durant une
grande ire.
Tu peu encore aimer , & faire dire
amo .
GALANT.
195
Que ton Hiſtoite un jourferaplaisir
à lire,
Si jamais on l'écrit fideli calamo !
Meffire Claude Foujeu , Seigneur
Decures , MaréchalGenéral
des Logis des Camps &
Armées de Sa Majesté , eſt mort
icy le 15. de ce mois. C'eſtoit le
troiſieme de ſa Famille , qui euſt
poſſedé la meſme Charge. Elle
eſt du Païs Chartrain , & fut
ennoblie par Henry IV. pour
des ſervices conſidérables que
luy avoit rendus celuy qui obtint
les Lettres d'Ennobliſſement. Il
luy arriva une choſe fort extraordinaire
dont tous les Hiſtoriens
de ce temps font mention en
parlant du Siége d'Amiens.
Les Ennemis firent une Mine
pour renverſer l'Ouvrage qui
eſtoit fort avancé , & ils y mi-
I 2
196 MERCURE
rent le feu dans le temps qu'on
eſtoit dans la Tranchée. Celuy
dont je parle y fut enlevé ſi haut,
& conſerva tant de jugement
dans ce peril , qu'il remarqua
que les Eſpagnols s'aſſembloient
dans la Place d'Armes pour faire
une fortie. Il en avertit les Officiers
qui commandoient à la
Tranchée , ſi toſt qu'il fut dégagé
des terres où il eſtoit prefque
enſevely. L'avis qu'il donna.
fut fi utile , que l'on renforça
l'Attaque , en ſorte que les Ennemis
furent repouſſez avec
beaucoup de vigueur , & avec
grande perte de leur coſté ; ce
qui avança la réſolution qu'ils
prirent de ſe rendre. La Charge
de Maréchal Genéral des
Logis eſt partagée , & Mrs de
Langlée en ont la moitié.
Me de Lhommeau , Seigneur
GALANT. 197
y
21 de Thury & de Fillerval , eſt
mort quatre jours apres M de
Foujeu. C'eſtoit un aucien Avocat
fort eſtimé , & qui poſſedoit
parfaitement la Juriſprudence.
1
e
Madame la Grande Ducheffe
de Toſcane a fait faire une celébre
Miſſion dans la Ville de
Dourdan , dont M'le Comte de
- Sainte Meſme , ſon Chevalier
d'Honneur , eſt Gouverneur .
Elle commença le 28. Septem-
= bre , & n'a finy que le 13.de
- ce mois. Dix Preſtres de l'Oratoire
y ont eſté employez avec
un tres- grand ſuccés. Ils ont
corrigé tous les deſordres publics
& particuliers , &donné une
- nouvelle face à la Ville. Les
5 Peuples des environs y font accourus
en ſi grande foule , que
les Portes de la grande Egliſe
où ſe faiſoit cette Miffion , e-
(
e
13
198 MERCURE
ſtoient toûjours affiégées longtemps
avant qu'on les cuſt ouvertes
, tant il y avoit d'impatience
de ſe ſaiſir des Confeffionaux
. Son Alteſſe Royale fit
diſtribuer de grandes aumônes ,
& l'on donna par fon ordre de
l'Argent , du Pain , des Paillafſes
, des Draps , des Couvertures
, & des Habits à ceux qui
n'en avoient point. Elle répandit
même ſes libéralitez ſur ceux
de la Religion prétendüe- reformée
, qu'elle envoyoit catéchifor
& inſtruire juſque dans les
Villages où ils estoient diſperſez ..
Comme cette Princeſſe a demeuré
pendant tout ce temps au
Chateau de Sainte Meſme , qui
eſt à une lieüe de Dourdan,elle a
voulu avoir auprés d'elle le Pere
Thorentin , Preſtre de l'Oratoire,
pour y faire à la Paroiffe
GALANT. 1990
TREQUE DELA VILLE
LYON
S
*
BIBLIO
200
GALANT. I
de Sainte Meſme les fonctions
que les autres Miſſionnaires faifoient
à Dourdan. C'eſt un ce
lébre Prédicateur , qui depuis
pluſieurs années a occupé les
plus confiderables Chaires de
Paris , & des Provinces de ce
Royaume & remply toutes,
les Charges de ſaCongrégation.
Il a continuellement prêché ,
adminiſtré les Sacremens , inſtruit
les Herétiques , & reçû
l'Abjuration de Mademoiselle
de Ramezay , dans la Grande
Egliſe de Dourdan. Madame la
Grande Ducheffe de Toscane
ne ſe contenta pas d'honorer de
ſa préſence la Cerémonie de
cette Converfion , elle fit encore
l'honneur à la nouvelle
Convertie , d'eſtre ſal Caution
envers l'Eglife , en luy ſervant
de Marraine , ſelon la pratique
14.
200 MERCURE
du Diocéſe de Chartres , où tout
cela s'eſt paffé.
Le Grand Vizir ayant envoyé
fon Secretaire à M de Guilleragues
, Ambaſſadeurde France,
pour le prierde ſe rendre à Andrinople
, où le Grand Seigneur
qui ſe diſpoſoit à partir pour Belgrade
, vouloit luy donner Audience
avant ſon depart , cer
Ambaſſadeur ſe mit en chemin
dans les derniers jours du mois
de Septembre , avec un grand
Cortége de Chariots & de Chevaux
, qui luy furent fournis
par l'ordre de Sa Hauteſſe . Il
arriva le 3. d'Octobre à Andrinople
, le Speiber Aga , &
le Chaoux Bachi ayant eſté
audevant de luy , ſuivis d'un
plus grand nombre de Spahis
1
:
GALANT . 201
&de Janiſſaire , qu'ils n'ont
accoûtumé d'en mener dans
une pareille occafion. Ils allérent
meſme le recevoir beaucoup
plus loin hors de la Ville
, que l'uſage ne le ſoufre , &
ils luy firent voir par là , qu'ils
luy rendoient les mémes hon.
neurs qu'aux Ambaffadeurs Extraordinaires.
Apres qu'on luy
eut fait les Complimens accoûtumez
, il monta ſur un des Chevaux
de Sa Hauteſſe. Rien
n'eſtoit plus riche que fon Harnois
, où les Pierreries brilloient
de tous côtez. Ces Officiers le
laiſſférent marcher ſeul , ſans luy
diſputer la main , & ils allérent
immédiatement aprés luy. Quarante
Chevaux de l'Ecurie furent
- donnez aux principaux de fa
Suite. Les Janiſſaires eſtoient
I
404 MERCURE
}
rangez en Haye dans la Ville ,
&il fut conduit au milieu d'eux
au Palais qui luy avoit eſté préparé.
Il y reçut des rafraîchiffemens
de toutes fortes de la part
d'un Officier du Tefrendar , ou
Grand. Tréſorier. Sa dépenſe
couſte au Grand Seigneur foixante
mille Aſpres tous les jours ,
& celle de ſes Drogmans , fix
mille. On luy a fourny quatre
vingt Chevaux de Baſts ou de
Şelle , & trente- huit Chariots ..
L'Ouverture du Parlement ,
qui ſe fait toûjours le lendemain
de la Feſte de Saint Martin , a
eſté faite le Lundy 15. de ce
mois , avec les Cerémoniesaccoutumées.
Vous ſçavez , Madame
, que cette Ouverture confiſe
en une meſſe du S. Eſprit, que
l'on chante folemnellement en
Muſique , à la Chapelle de la
GALANT.
203
en
& elle
Grande Salle du Palais , & à laquelle
le Parlement aſſiſte
Corps , & en Robes rouges.
CetteMeſſe eſt toûjours celébrée
par un Eveſque
l'a eſté cette année par M'l'Eveſque
de Troyes , Fils de M'de
Chavigny , Secretaire & Miniſtre
d'Etat . Mr le Nonce du Pape
s'y eſt trouvé. La Meſſe eſtant
achevée , toute la Compagnie
paſſa dans la Grand Chambre ,
où Monfieur de Novion,Premier
Préſident , remercia au nom de
■ l'auguſte Corps dont il eſt le
■ Chef, l'Evêque qui venoit d'of
e ficier. Il donna enſuite à dîner
- avec beaucoup de magnificence
- aux Principaux du Parlement, &
• à pluſieurs autres Perſonnes de
qualité. Quoy qu'on faſſel'Ouverture
du Parlement ce jour-là,
a qui eft appelé jour des Haran--
16
204 MERCURE
1
gues , c'eſt ſeulement quinze
jours apres , que l'on entre pour
plaider. Ce n'eſt pas que désle
lendemain de la S. Martin les
delais ne courent , & que les
Procureurs ne commencent à
faire des pourſuites , comme fi
l'on entroit. Le meſme lendemain
de la S. Martin on entre
à la Cour des; Aydes ; & comme
l'on continüe à entrer , &
qu'on plaide les jours ſuivans ,
ony fait les Harangues dés ce
mefme jour. M. le Camus , qui
en eſt Premier Préſident , fit
cette Ouverture par un Difcours
ſi poly & fi éloquent
qu'il n'y eut perſonne qui n'en
fut charmé. Il parla de l'obligation
étroite des Juges à refifter
aux tentations , & prit de
là occafion de faire l'éloge du
Roy , fur fon aplication, conti-
2
GALANT. ΣΟ
nuelle au bien de l'Etat, fur cette
affabilité qui luy affujettit tous
les coeurs , fur cette vigilance infatigable
, auſſi grande fur luymeſme
, que ſur les beſoins de ſes
Sujets ; fur cet Empire abſolu
qu'il prend fur fes paffions , aufh
glorieux que l'avantage de voir
ſes Ennemis ſoumis à ſes Loix; &
enfin fur cette victoire qu'il vient
de remporter ſur la plus grande
des tentations qui ayent jamais
flaté un auguſte Conquérant.
J'avois eſté mal inſtruit , quand je
vous manday il y a un mois que fen
Madame l'Abbeſſe de l'Abbaye aux
Bois, étoit Fille de Monfieur le Comte
de Lanoy , Gouverneur de Montreüil ,.
&Premier Maître d'Hoſtel de Sa Majefté.
Elle étoit ſa Scoeur , ce Comte
n'ayant eu qu'une Fille unique , qui
étoit Niéce, & non Soeur de cette Abbefle
, & qui fut mariée en premieres;
Nôces à Monfieur le Comte de laRocheguyon
, Fils unique de Monfieur le
206 MERCURE
Marquis de Liancour. De ce Mariage
vint une Fille , qui fut mariée à Monfieur
le Prince de Marfillac , aujourd'hay
Duc de la Rochefoucault , dont
les Enfans font Heritiers du Bien de
la Maiſon de Liancour. Aprés la mort
de Monfieur le Comte de la Rochegayon,
ſa Veuve , Fille de Monfieur le
Comte de Lanoy , épouſa en ſecondes,
Noces Monfieur le Duc d'Elbeuf, dont
elle eut deux Enfans,& mourut peu de
temps aprés. Ces deux Enfans font
Madame la Princeſſe de Vaudemont, &
Monfieur le Prince d'Elbeuf, infirme,
&retiré du monde. La Mere de Monfieur
le Comte de Lanoy n'a jamais
eté Dame d'Atour de la fenë Reyne
Mere . Elle fut Gouvernante de Mefdames
de France , Filles de Henry I V.
& accompagna en Eſpagne, en qualité
de Dame d'Honneur la premiere Femme
de Philippe IV . Pere de la feuë
Reyne. A fon retour , elle fut faite
Dame d'Honneur , & Sur-Intendante
de la Maiſon de la feuë Reyne Mere
duRoy . Madame l'Abbeſſe de Poiffy
eft Soeur de Madame de Chaune , préGALANT.
207
fentement Abbeffe de l'Abbaye aux
Bois, auſſi bien que Madame l'Abbefle
de Saint Pierre de Lyon .
> Le vray Mot de la premiere Enig
me du mois d'Octobre , étoit la Fufée
volante ; & ceux qui l'ont expliquée
font Monfieur le Chevalier de Montans;
Le Converty de la Compagnie
fructifiante en Beauvoiſis ; Le nouveau
Profeffeur de Neuchaſtel ; L'Exilé du
Parnaffe ; L'Heroïne de Dotmans ; &
la Dégoûtée de la Porte de Paris.
La ſeconde , dont le Mot étoit les
Feüilles des Arbres , a eſté expliquée
par,Meſſieurs Manicourt , de Fére en
Tartenois; Giroſt , de Dormans ; De
Fleſfel de Vermolet,de Doullens ; Mef
demoiſelles le Vaffeur , Filles de Monſieur
le Vaſſeur , Avocat du Roy à
- Amiens ; Petit , de Fére en Tartenois ;
- Le joly Correcteur des Comptes de
Luxembourg ; Le Frere & la Scoeur ;
- Le Rimeur à la mode ; L'Hermaphro-
- dite ; & la Veuve deſolée. En Vers,
Meſſieurs Brunet , de la Ruë du Temple
; Leger, de la Verbiffonne ; & Co.
- queloy Sanguin,Elû à Bar- fur- Seine.
e
e
208 MERCURE
Ceux qui ont expliqué les Enigmes
d'Octobre, font Monfieur de la Grefle,
Capitaine de la Ville de Charolle ; M.
Fournier ; Meſſieurs Damas ; De la
Faye ; De Lhoſpital , Lieutenant au
Grenier à Sel de Paris ; Ferroüillet, de
la Ruë des mauvaiſes paroles ; Gaudeloup
; Simon Lobbé , de Mirancourt
prés de Noyon ; Meſdemoiselles Marie
Thiery, de la Rüeau Fevre ; Máriane
de Quervelegan , de Quimper, âgée
de dix ans ; & De Monceaux la joune;
Les Rebutez du changement ; L'aimable
Solitaire de Xaintes ; L'Amant
Veufdepuis fix ſemaines ,d'auprés de
Soiffons ; Tamiriſte , de la Rüe de la
Cerifaye ; En Vers , Meſſieurs Rault,
de Roüen ; Le Pagnon , de la Rüe des
Carmes de la meſme Ville ; C.Hutuge,
d'Orleans ,demeurant à Metz;Avice
de Caen , de la Rüe de la Harpe ; Diéreville,
du Pont-l'Eveſque ; Le Moine,
de Dormans ; Le Roux , Medecin à
Vitré en Bretagne ; L'Epinay Buret,
Carriere , encore du meſme Lieu . Le
Clerc, de Buffy ; Baroler,St de Grandchamp
, de Beaune en Bourgogne ; Le
GALANT.
209
粉粉粉
Rival du Charbonnier de Reims , Il
Rafreddato ; L'heureux Pelerin , de la
Paroiffe S. Benoist ; Le Franc , Bourgeois
du Havre ; Gygés , & Alcidor,
de la meſme Ville ; La Femme ſans
regret ; L'aimable Minerve,de la Rüe
Gervais Laurent ; La belle Nourriture,
du Havre ; Sylvie ,& la petite Affemblée
, de la meſme Ville ; L'Enjoüée,
du Cul de ſac de Sainte Maurine ; Le
Pasteur fidele, d'Auxerre. 4
Des deux nouvelles Enigmes que
je vous envoye , la premiere eſt de
Me Diéreville du Pont l'Eve- que , &
la ſeconde de Sylvie du Havre.
210 MERCURE
ENIGME.
Ous autres Curieux qui voulez tout
Il faut contenter vostre envie.
Je ſuis un nouveau né , brunet , grifon,
blanc, noir,
La conleur ne dépend que de lafantaisie ,
Et chacun me diversifie
Selon qu'il en a le pouvoir.
Jeſers aux Champs comme à la Ville,
Et fuis de toutes les Saiſons;
Mais c'est dans le temps des glaçons
Qu'on me trouve le plus utile,
Jefais honneur à qui je fuis,
Je le distingue du vulgaire,
Ilsemble que je l'enrichis ;
Mais auſſi quelquefois je cacheſa miſere.
Ceux qu'on voit aujourd'huy ſoumis,
Parune castatrophe étranges
Faifoient jadis ſeul mon employ ;
Voyezun peu comme tout change..
Je ne suis pas juste , il est vray,
Mais en cela je vous diray
Que la mode eſt de ne pas l'estre,
Et qu'ainſi jeplais à mon Maistre.
GALANT. 211
AUTRE ENIGME .
DEtrois Enfans produits
de mesme
Je ſuis l'aîné , mais je n'en vaux pas
mieux ;
Sur moy l'on voit mon fecond Frere
Emporter le prix en tous lieux .
Pour mon Cadet,jepuisſans médiſance
Publier qu'on me doit fur luy lapré--
ference.
Comme aîné je devrois estre plus rigonreux,
Et ie neſuis ſouvent qu'un pauvre langoureux
Qui ne peux pas me conferver moymesme
;
Sans le secours du Frere de Vénus,
Mon teint & ma couleur font bientoft
devenus
Des obiets déplaifans , & d'un dégoust
extréme.
零
212 MERCURE
Quand ie fuis jeune , on m'estime meil-
Leur
Que quand devenu vieux je change de
couleur;
Il est peu de Festins où l'on ne nous
convie ,
Mes Freres aussi bien que moy ;
Et c'est là que toûjours nous finiſſons
la vie,
N'ayant pas cependant tous trois un
mesme employ .
Ie vous envoye un Air Bachique ,
qui a l'approbation des grands Connoiffeurs.
CHANSON A BOIRE .
B
Euvons à longs traits
De ce bon vin frais,
Sa ligueur fans pareille
Me réjoüit &me réveille.
GALANT.
213
T'estois tout languiſſant auprés
D'une jeune Merveille ;
Maisà l'abry de la Bouteille
Ie ne crains plus ſes attraits ,
Etje viens parmy vous , chers Amis ,
tout exprés
Pour noyer mon amour dans le jus de la
Treille.
Monfieur Talon s'étant démis volontairement
de ſa Charge de Secretaire
du Cabinet de Sa Majesté , Monſieur
Bergeret , Premier Commis de
Monfieur Colbert de Croiſſy, Miniftre
& Secretaire d'Etat, en a eſté pourveu,
&il en preſta le ferment accoutumé il
y a fort peu de jours. C'eſt un Homme
ſage & eſtimé. Je vous en dirois
davantage , ſi je ne vous avois pas entretenuë
amplement de luy , lors qu'il
entra auprés de Monfieur de Croiffy .
Monfieur Roſe , auffi Secretaire du
Cabinet , eft depuis peu Préſident des
Comptes. J'attens à vous en parler,
qu'il ſe ſoit fait recevoir dans cette
Charge.
214
MERCURE
Sa Majeſté a donné deux mille écus
de penſion àMonfieur de Riants , cydevant
Procureur du Roy au Châtelet.
C'eſt une marque qui luy est bien
glorieuſe de l'eftime que ce grandMonarque
fait de ſa perſonne,& des longs
ſervices qu'il luy a rendus, ayant commencé
à le ſervir des ſa plus grande
jeuneffe en qualité de Page de ſa
Chambre.
Le Roy de Siam eſtant en peine de
l'arrivée des Ambaſſadeurs qu'il envoya
en 1680. au Roy , & ayant appris
par toutes les Nouvelles de l'Europe,
que le Vaiſſeau ſur lequel ils s'étoient
embarquez eftoit perdu ,il choiſit deux
des Officiers de ſa Maiſon pour eftre
envoyez en France , & en cas que ces
Ambaſladeurs y fuſſent , leur remettre
la négotiation dont ils estoient chargez
pour l'établiſſement d'un Commerce
entre la Compagnie des Indes Orientales
, & les Sujets de ce Prince ; &
comme le Roy de Siam a beaucoup de
confiance aux MiſſionnairesApoftoliGALAN
T.
215
r
ques qui font en ce Païs-là , il pria M
l'Evefque de Metollopolis de joindre à
ces deux Officiers un Miſſionnaire pou
les accompagner dans ce Voyage. М
Vachet , ancien Miſſionnaire de Cochinchine
, ayant eſté choiſy , les deux
Envoyez Okonne Pichay Valhite , &
Khonne Pichise Onay tri , avec fix au -
tres Siamois , & un Interprete du Païs ,
partirent ſur un Vaiſſeau Anglois le 15 .
Janvier dernier , & apres avoir pallé
en Angleterre , ils arrivérent à Calais ,
où ils furent reçeus par les ordres que
Monfieur le Marquis de Seignelay
avoit donnez pour les faire conduire à
Paris aux dépens du Roy. Ce Marquis
leur envoya deux Carroffes , pour ſe
rendre à l'Audience qu'il leur adonnée,
& les reçeut dans ſon Cabinet. Ces
Envoyez , apres avoir fait trois réverences
la face en terre , & les deux
mains jointes , élevées juſques au fommet
de la teſte , en la maniere de leur
Païs , s'affirent ſur un Tapis , & cxpli
quérent les principaux Chefs de leur
216 MERCURE
négotiation pour ce qui regarde le
Commerce , & dirent en ſuite , Qu'ils
estoient chargez de la part de leur Roy ,
de témoigner ſa joye de la naiſſance de
Monseigneurle Duc de Bourgogne ;
que dans l'esperance que ce Prince avoit
conçue d'une Ambassade de la part de
Sa Majesté , il fait bastir une Maison
pour la recevoir , & une tres grande Eglife
pour les Chrétiens.
Mele Marquis de Seignelay , apres
les avoir remerciez de leur civilité ,
& leur avoir fait connoiſtre qu'ils avoient
eſté traitez par ordre du Roy ,
leur témoigna , Que c'eſtoit avec douleur
qu'il croyoit que le Vaiſſeau ſur lequel
estoit embarquez les Ambaſſadeurs
envoyez en 1680. estoit perdu ; qu'il
rendroit compte à Sa Majesté de ce
qu'ils luy avoient dit de la part du Roy
leur Maistre ; &qu'il pouvoit leur dire
par avance , que Sa Majesté esteit
disposée à luy envoyer une Ambaſſade
, pour luy donner des marques de
l'amitié que Sa Majesté luy accordoit
d'autant
GALANT. 1
217
d'autant plus volontiers , qu'Elle espé
roit que le Roy de Siam inſtruit des
erreurs de l'Idolatrie , affermiroit cette
amitié par le lien d'une mesme Religion.
Les Envoyez offrirent en fuite
leurs Préfens , & furent conduits
chez eux de la meſme maniere qu'ils
avoient eſté amenez .
Ie remets au mois prochain à vous
parler de ce que ces Envoyez ont fait à
Paris. Comme ils y doivent paſſer encore
quelque temps,j'auray plus de particularitez
à vous apprendre à la fois
de l'étonnement que la grandeur de la
France leur a caufé. Ie vous apprendray
enmeſme temps ce qui s'elt paflé quand
ils on vû le Roy , ce que je ne puis
faire préſentement , eſtant preſſe de
finir ma Lettre. Depuis ce que je vous
ay écrit des coûtumes & de la Religion
des Siamois , le St de Luyne Libraire
en a donné au Public une nou-
- velle Relation.
Le S' Blageart doit debiter dans
quatre ou cinq jours un Livre
Novembre 1684. K
218 MERCURE
nouveau , intitulé Les diferens
Caracteres de l'amour. Vous ne
douterez point qu'il ne foit tresbien
écrit , quand je vous diray
que ſon Autheur eſt de l'Academie
Françoiſe . Vous ſcavez ,
Madame , que ceux qui compoſent
cette illuftre Compagnie
, ont un talent tout particulier
pour donner aux chofes
ce tour noble & naturel qui
ſemble s'offrir ſans que l'on le
cherche , & qui eſt pourtant fi
difficile à trouver. Ils penſent
juſte , & s'expriment avec la
meſme juſteſſe qui paroiſt dans
ce qu'ils penſent. Les differens
Caractéres qui donnent le titre
à cetOuvrage , ſont expliquez
par des Avantures qui font connoiſtre
les divers effets que peut
produire l'amour , ſelon que
GALANT, 219
1
1-
Feſtime , l'inclination , ou la reconnoiſſance
le font agir. Des
Connoiffeurs délicats qui ont
lû le Manuſcrit , afſfurent qu'on
ne peut écrire plus finiment ,
ny ſoûtenir des Hiſtorietes par
des peintures plus vives.
& Le meſme Librire promet de
donner dans le meſme temps un
autre livre intitulé L'Illustre Genoise.
C'eſt une Nouvelle Galante
du meſme Autheur que le
Grand Vizir , qui vous a tant
plû. Elle eſt du temps , puis
I que tout ce qui s'eſt fait par
l'Armée Navale du Roy , ſe
trouve meſlé aux Avantures
tqui y ſont décrites , & que les
principaux incidens en ſon fondez
ſur des faits connus de tout
# le monde. Ainſi je puis vous
promettre par avance un forr
K 2
220 MERCURE
grand plaifir de la lecture de
cet Ouvrage , que j'auray ſoin
de vous envoyer fi toſt qu'il
fera en vente. Ceux qui aiment
les Hiſtorietes , font de
voſtre gouſt pour la Confidence
Reciproque , que vend le meſme
Libraire ; ils y eſtiment l'enchaînement
de tant d'actions, qui
naiſſent les unes des autres,& qui
occupent agréablement l'eſprit ,
ſans qu'on y rencontre aucun de
ees diſcours inutiles , dont la plûpartde
ees fortes de petites Nouvelles
ſe trouvent remplies. Je
fuis , Madame , Voſtre , &c.
AParis le 30. Novembre 1684.
e
4
il
TABLE
DES MATIERES
contenues dans ce
Volume.
:
Prélude
Sonnets,
page
6
Monsieur Amelot est nommé Ambassadeur
en Portugal, II
Raisonnemens & Madrigaux fur
la Vénus d'Arles, 13
Epître chagrine de Madame des
Houlieres, 18
Balet de la Cour de Vvirtemberg,
28
La Naiſſance légitime de l'Amour,
37
Prodige d'Esprit, :
53
TABLE
Ceremonie faite par la Confrerie de
Saint Michel, 63
Mariage de Monfieur le Procureur
General au Requeſtes de l'Hôtel.
64
Profeffion, 65
Mort de Madame La Ducheffe de
Luynes, 70
Mort de Monsieur de Manevilette,
75
Morts de Monsieur de Paris, 76
Epiſtre à Mademoiselle de Scudery,
77
Histoire, 83
Relation de la Chine, 99
Galanteries, 124
Priſe de la Préveſa, 133
Epitaphe, 144
Avis,
ibid.
Mort d'un Chanoine de S.Victor en
r odeur de fainteté, 146
Plusieurs Ouvrages en Vers fur la
mort de feu M.de Corneille, 149 .
DES MATIERES .
P
Festes de Hanover,
Conversion, 154
Benediction du Convent des Recolets
de Versailles, ISS
Benefices donnez par le Roy, 157
160
Divertiſſemens de Fontainebleau ,
164
Levée du Siege de Bude . 173
Attaque du Fort de Bernardy, 189
Accouchement de Madame la Ducheffe
de S.Aignan, " 1.92
Sonnet. 193
Mort de Monsieur Decures, 195
Mort de M. de Lhommeau, 196
Miffion, 197
Entrée de Monfieur de Guilleragues
àAndrinople, 200
Ouverture du Parlement & de la
Cour des Aydes ,
202
Remarques , 205
Noms de ceux qui ont trouvé le vray
Mot des Enigmes du mois paßé,
207
Enigmes,
TABLE DES MATIERES.
210.211
Monfieur Bergeret eft receu Secretaire
du Cabinet, 213
Monfieur Rofe President des Comptes,
ibid.
Penſion donnée par le Roy à Monfieur
de Riants, 214
Audience donnée par Monsieur le
Marquis de Seignelay aux Envoyez
de Siam, ibid.
Livres nouveaux. : 217
Fin de la Table.
DE
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JES
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
A
MERCURE
GALANT , 807156
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
THEQUE
NOVEMBRE 1684.
*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
८
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
E plaiſir que je fais de vous
fatisfaire, cher Lecteur, eſt
plûtoſt pour vôtre fatisfaction
que pour mon intereft;
vous voyez par le grand nombre de
nouveautez que je vous envoye , que
malgré la rigueur de la Saiſon je n'épargne
rien pour les avoir en diligence;
ceux qui font du coſté du haut
& bas Languedoc ont eu beaucoup
de retardement par la negligence de
la Meſſagerie de Montpellier , qui
conduit les Marchandiſesjuſqu'à Narbonne
, Perpignan , Beziers , Toulouſe
, Bourdeaux , & quantité d'autres
Villes ſur la route : Mais àpreſent
ladite Meſſagerie eſt bien retablie,
& partira de Lyon regulierement
tous les Jeudis fans manqner ,& fera
a 2
diligence'; ainſi vous aurez vos Mercu
res,& autres Livres à l'avenir avec bien
plus d'exactitude, & à un prix honnête.
L'on continue à diſtribuer le Jour
nal des Scavans pour 6.fols le Cahier.
* Ceux qui prendront tous les Mercures
vieux , ouune bonne partie , on
leur en fera une compoſition honneſte.
Pour ceux que l'on diſtribuera demois
en mois , ou d'une année ou deux , ce
fera toûjours de 20. ſols relié , & les
Extraordinaires 30. fols .
LIVRES NOUVEAUX
du mois de Novembre 1684 .
Les Conferences Eccleſiaſtiques du Dioceſe
de Lugon, ſur le Sacrement de Peniten.
ce, Tome I V. & V. impreffion de Paris , 4 .
livres . On les imprime à Lyon , ils feront
achevez dans un mois. Les trois premiers
Volumes ſe trouvent auſſi dans la mesme
Boutique, tant de Paris que de Lyon .
Les Nouvelles de Montalban , ou les Mariages
mal aſſortis , in douze 2. Volumes,
2. livres.
Le Seculier Religieux , in douze , 15 .
fols.
Les Conferences de Perigueux, Tome III ..
30. fois
Epiſtre de S. Clement , par Monfieur Teffier,
in douze, 12. fols .
Le Grand Sophi , Nouvelle Allegorique,
par l'Autheur de 1 Hiſtoire du Grand Vifir,
in douze, 10. fols .
Les Travaux de Mars , ou l'Art de la
Guerre , augmenté d'un quart nouvellement,
parMonfieur Mallet, 8. 3. Vol. 15.liv .
Nouveau VoyagedeMonfieur Thevenot,
in quarto, Tome troifiéme, s livres .
Ioannis Harduini Soc. Iesu , Presbyteri
Numini Antiqui Populum Urbium illuftrati,
in quarto, 6 , livres .
Marii Mercatoris Opera , Authore Babufii,
in octavo , 3. liv.
Les Dames Galantes , ou la Confidence
reciproque , Livre en deux Tomes in douze,
d'autaut plus eſtimé qu'il contient les Avan
tures de deux Dames de qualité , qui ont
fait trop de bruit par le Monde pour croire
que les incidens tout furprenans qu'ils font,
ayent eſté inventez . Ce font les Memoires
écrites par l'une de ces Dames , dont on a
eu le ſoinde conſerver le ſtile fimple & naturel
; la verité de ces incidens le fait rechercher
avec empreſſement par tout ce
qu'il y a de Gens de qualité , il ſe vend
2. livres 10. f.
Armenius, Tragedie , in douze, 20.fols.
Le Cocher Comedien , de Monfieur de
Hauteroche, in douze, 15. fols.
Relation du Royaume de Siam, in douze,
25. fols.
23
Journal du Palais complet, en neuf Volumes
in quarto, 54. livres.
Idem le neuviéme Volume ſeparé
pour 6. livres.
L'on donnera toutes les années un nouveau
Volume,
Connoiffance des Temps , ou Calendrier
& Ephemerides, in douze , 20. fols..
Traité de Fortifications nouvelles , avec
pluſieurs. Figurres en taille douce , par
Monfieur Gauthier de Niſmes , in douze,
2.5. fols.
Extraordinaire du Mercure du quartier
Juillet, Aoutt & Septembre, in douze, 30.f.
Retraite fur l'Advent, du Pere Craffet , in
douze, 30, fols .
Et dans huit jours fans manquer , Traité
de l'Egliſe de Rome, & de ſes Evêques , par
MonfieurMainbourg, in 4. & in 12.
Mad. de larnac , en 4. Volumes in 12 .
L'Almanach de Milan & de Liege.
Le Caractere de l'Amour , en deux Volumes
indouze.
L'Illuſtre Génoiſe, de l'Autheur du Grand
Vifir, in 12.
En attendant inceſſamment l'Histoire de
François Premier , de M. de Varillas ; Les
Livres de Mad . de Villedieu ,& quantité de
Nouveautez dont je vous entretiendray le
mois prochain..
Il y a cent trente Volumes du Mercure,,
avec les Relations & les Extraordinaires ..
Il y a huit Relations qui contiennent,
Cequi s'eſt paflé à la Ceremonie du Ma
i
riage de Mademoiselle avec le Roy d'Eſpa
gne.
Le Mariage de Monſicur le Prince de
Conty avecMademoiſelle de Blois.
Le Mariage de Monseigneur le Dauphin
avec la Princeſſe Anne- Chreſtienne Victoire
de Baviere,
Le voyage du Roy en Flandre en 1680 .
LaNégotiation du Mariage de M. le Duc
de Savoye avec l'Infante de Portugal.
DeuxRelations des Réjoüiſſances qui ſe
font faites pur la naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne .
Une Deſcription entiere du Siege de Vienne,
depuis le commencementjuſqu'à la levée
du Siege en 1683 .
Traité de la Tranſpiration des Humeurs
qui font les cauſes des Maladies , ou la Methode
de guerir les Malades, ſans le triſte
ſecours de la frequente ſaignée. Difcours
Philofophique.
Il y a vingt ſept Extraordinaires, qui outre
les Queſtions galantes & d'érudition , &
les Ouvrages de Vers , contiennent pluſieurs
Diſcours, Traitez, & Origines ; ſçavoir,
Des Indices qu'on peut titer fur lamaniere
dont chacun forme ſon Ecriture, Des.
Deviſes, Emblèmes, & Revers de Medailles ..
De la Peinture ,& de la Sculpture. Du Parchemin,
&du Papier. Du Verre . Des Veritez
qui font contenues dans les Fables , & de
Pexcellence de la Peinture. De la Conteſtation.
Des Armes , Armoiries,& de leur progrés.
De l'Imprimerie. Des Rangs & Cere--
د
4
3
monies . Des Talismans. De la Poudre à
Canon. De la Pierre Philoſophale Des Feux
dont les Anciens ſe ſervoient dans leurs
Guerres , & de leur compoſition. De la fimpathie,&
de l'antipathie des Corps . De la
Dance,& de ceux qui l'ont inventée,& de fes
diférentes eſpeces. De ce qui contribuë le
plus des cinq cens de Nature à la fatisfaction
de l'Homme. De l'uſage de la Glace.
De la nature des Eſprits folets , s'ils font de
tous Païs, & ce qu'ils ont fait De l'Harmonie,
de ceux qui l'ont inventée , & de fes
effets. Du frequent uſage de la Saignée. De
la Nobleffe. Du bien & du mal que la frequente
Saignée peut faire. Des effets de
l'Eau minérale. De la Superstition , & des
Erreurs populaires. De la Chaſſe Des Metéores
, & de la Comete apparué en 1680.
Des Armes de quelques Familles de France.
Du fecret d'une Ecriture d'une nouvelle invention,
tres propre à eſtre rendus univerſelleavec
celuy d'une Langue qui en réfulte
, l'un & l'autre d'un uſage facile pour la
communication des Nations. De l'air du
Monde , de la veritable Politeſſe,& en quoy
il confifte. De la Medecine. Des progrés &
de l'état preſent de la Medecine. Des Peintres
anciens,& de leurs manieres. De l'Eloquence
ancienne & moderne. Du Vin. De
l'Honneſteté , & de la veritable Sageſſe . De
la Pourpre & de l'Ecarlate , de leur diférence,
& de leur uſage. De la marque la plus
eſſentiellede la veritable amitié. L'Abregé
duDictionnaire Univerſel. Du mépris de la
Mort, De l'origine des Couronnes , & de
leurs eſpeces. Des Machines anciennes &
modernes pour élever les Eaux. Des Lunetes
. Du Secret . De la Conversation. De la
Vie heureuſe. Des Cloches, & de leur antiquité.
Des bonnes & mauvaiſes qualitez de
l'Air, Des Bains. Du bon & du mauvais
ufage de la Lecture,De la facile conſtruction
de toutes fortes de Cadrans Solaires ; & des
Jeux,
Extrait du Privilege du Roy.
ArGrace &
P
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Confeil ,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour
la
premiere fois : Comme aulli défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de
l'Expoſanntt,, nyd'enextraire aucune Piece,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Privilege du Roy , donné à
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
,
S
2
t
-
Pa
e
y
-e,
er
fix
des
em-
Long
maute
ic.
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry ), Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Avis pour placer les Figures.
LA'Air qui commence par Veux
tu conferver ton Empire , doit
regarder la page 62
Le Plan de Bude doit regarder
la page 189
La Chanſon qui commence
par Bûvonsà longs traits , doit regarder
la page 212
I
MERCURE
GALANT.
YOR E
*
1837
*
91
NOVEMBRE 1684.
bit
er
ce Na bien ſujet , Maredame
, de ſe réjoüir
dans voſtre Province
des avantages que promet
la Tréve . Le Roy qui ne
ſonge qu'à la grandeur de la
France , & au foulagement de ſes
Peuples , donne tous ſes ſoins à
l'un & à l'autre ; & ſa pieté le
faiſant ſans ceſſe ſouvenir du glorieux
Titre qu'il a de Fils-Aîné
Novembre 1684. A
2 MERCURE
de l'Eglife , il fait ſa plus importante
occupation de tout ce qui
peut contribuer à entretenir le
culte de Dieu , & à ſoûtenir fa
gloire. Les Vaiſſeaux Marchands
deſtinez pour la Syrie , étant fur
le point de faire voile , ce grand
Prince n'a pas laiſſé perdre cette
occafion de donner des marques
du zéle ardent qui le fait s'intéreffer
dans toutes les choſes qui
regardent la Religion , ſur tout
en des Lieux ſantifiez par les
ſouffrances du Sauveur du Monde
. Quatre Cordeliers & Recolets
ſe ſont embarquez ſur un de
ces Vaiſſeaux , qui partirent de
Marseille au nombre de cinq le
douziéme du dernier mois. Ces
Peres portent la ſomme de vingt
mille livres , que Sa Majesté envoye
en Jérusalem , pour l'entretien
des Religieux commis à la
garde des Saints Lieux, & la fub
GALANT.
3
ſiſtance des Pauvres Catholiques
de la Palestine. Comme on fuit .
par tout l'exemple du Souverain,
& que ſes pieuſes actions multiplient
, parce qu'elles font toûjours
imitées , beaucoup de Particuliers
y ont envoyé divers
Ornemens par la méme voye.
Quand des Lieux fi faints n'en
manqueroient pas , on ne peut
trop faire pour leur donner de
l'éclat ; & c'eſt pour des Dons de
cette nature , qu'on ſeroit louable
d'eſtre liberal juſqu'à la profuſion.
Je ne vous parleray point des
autres liberalitez du Roy. La
plupart des Eglifes , & des Pauvres
du Royaume,qui en ſentent
les effets, en font retentir le bruit
par tout , & je vous dirois inutilement
ce que perſonne n'ignore.
Il y a peu que le leſuîte qui a
A 2
4
MERCURE
accompagné icy le jeune Chinois
dont je vous ay entretenuë , l'étant
allé ſalüer, ce Monarque luy
donna une ſomme confiderable
pour les Miſſions de la Chine.
Tant d'actions éclatantes , qui
ſont produites par des mouvemens
que l'on ne peut aſſez
eſtimer , l'ont mis au-deſſus de
tous les éloges ; & c'eſt avec
beaucoup de raiſon , que dans le
Sonnet que vous allez lire, Mª de
Grammont de Richelieu a dit
qu'il pouffe à bout le Parnaſſe.
POUR LE ROY.
ENfin LOUIS leGrandpouſſe
Soit qu'il faſſe la Guerre , ou qu'il
donne la Paix,
Sa grandeur l'ébloüit, &de tous ſes
hauts faits
GALANT.
5
S
1
Le nombre le ſurprend , & le choix
l'embarraffe.
222
Il n'est point de Héros que fa gloire
n'efface,
Il va fervir de Regle aux Roys les
plus parfaits ;
Et je crains qu'à son tour ma Muse
n'ait l'audace
- De luy donner auſſi quelques-uns de
e Ses traits.
a
Mais arreste- toy, Muse, & quite une
entrepriſe
Qui fait peur, mesme à ceux qu'Apollonfavoriſe,
Et qui prés de ſes Soeurs tiennent le
premier rang.
✓ Reprens un peu tes ſens,&fonge que
ta veine
-Est plus propre à loüer les beautez
de Climene,
A3
6 MERCURE
Σ
Quà chanter les Vertus d'un Monarquesi
grand.
Quoy qu'il foit fort difficile de
loüer le Roy , on n'a pas laiſſé
d'entreprendre ſon Portrait. Cet
autre Sonnet vous le fera voir .
SUR LES GRANDEURS
M
DU ROΥ.
Ontrerla Majestépeintefur
levisage,
Avoir l'air d'un Héros au - deſſus des
Humains,
Eftre plus genereux ,plus vaillant &
plus fage
Que ne furent jadis les Grecs ny les
Romains.
Aux Climats reculez fefaire rendre
hommage ,
GALANT.
7
et
S
147
Tenir inceſſamment la Victoire en
Ses mains ,
Des Potentats liguez mépriser l'avantage,
Les vaincre tout ainsi qu'un Geant
faitdes Nains.
Se faire redouter &Sur Mer & fur
Terre,
Eſtre Maître abſolu de la Paix , de
la Guerre,
Régler tout l'Univers,comme un Etat
Soûmis .
des Enfinfurmonter tout ,fans rencontrer
d'obstacles ,
La Nature , Soy - mesme , & tous ſes
Ennemis ;
C'est dans le Grand LOUIS qu'on
voit tous ces miracles.
Comme la Tréve eſt l'ouvrage
de cet auguſte Monarque , voicy
A 4
8 MERCURE
de quelle maniere on la fait parler
contre la Guerre .
LA TRE'VE AU ROY.
GRA
Rand Roy , c'est justement que
l'on fuit ma Rivale;
La fureur & les cris ſont ſes plus
beaux appas ;
Le Sang & le carnage accompagnentſes
pas ,
Et le débris des Murs est l'honneur
qu'elle étale.
Quel changement du ciel ! Dans
cette heurefatale
Que vos Armes perçoient le coeur
des Païs- bas,
La generofité vous détourna le Bras,
* Pour donner mes faveurs d'une main
liberale.
10%
La peur s'évanoüit , le monde fut
charmé.
GALANT.
9
Le Suprême bonheur est celuy d'estre
aimé ;
De vos Ennemis meſmes attendez
cet hommage.
to l'illustre Victoire ! ils font dans
mes liens , )
Pour y paſſer vingt ans à couvert
de l'orage ;
he Quelle riche conqueſte ! on vous doit
tousmes biens.
147
Voicy encore un Sonnet , que
l'on a fait fur la Tréve. Il eſt de
Monfieur de Malet - Graville .
Les Bouts- rimez ſont ſi à la mode,
que vous ferez bien aiſe d'en
evoir d'auſſi extraordinaires que
ans
BYAS
nat
:
ceux- cy.
A Guerre a trop long - temps
Lesplaiſirs vont remplir tout l'ordre
def Alphabétiques.
AS
10 MERCURE
L'Europe a de la Paix Bail emphiteotique,
Et Pallas a changé Sa Lance en
Eventail.
Nos Marchandsfans danger,en gros
comme en détail,
Trafiqueront plus loin que la Mer
Atlantique;
Et les Bergers aux Champs fous ce
droit autentique,
Sans craindre les Soldats , meneront
leurBétail.
Tous les Princes Chrétiens ſous le
ChefOrtodoxe
Kont détruire la Loy dont le faux
Paradoxe
Donne tout aux plaisirs du Sexe
mafculin.
Ils ont déja poußéjusqu'au Peloponéſe,
GALANT. II
6
4
Et le Muphti bien - toft,& le Mirabolin,
Brûleront l'Alcoran, pour ſuivre la
Geneſe.
Monfieur Amelot , Ambaffadeur
de France à Veniſe , a eſté
1 nommé pour aller en Portugal
en la meſme qualité. On peut
connoître par là , que Sa Majesté
a reçu une fatisfaction entiere
+ de ſes ſervices dans l'Employ
qu'Elle a bien voulu luy confier,
puis qu'Elle l'envoye auprés d'une
des premieres Teſtes Couronnées
de l'Europe.
Quoy que l'on ne parle prefque
plus de la Statuë d'Arles ,
depuis qu'elle a eſté reconnuë
pour une Venus , je croy que je
vous feray plaifir, en vous appre-
. nant de quelles raiſons ſe ſont
ſervis ceux qui ont appuyé ce
A 6
12 MERCURE
ſentiment. Ils diſent que l'on n'a
jamais repréſenté Diane avec
les jambes embaraffées ; qu'au
contraire elles ont toûjours eſté
dégagées & libres ; qu'en Bufte
meſme les Anciens ont habillé
Diane par le plus haut , mais
qu'ils n'ont pas continue la Draperie
au- deſſous du ſein ; qu'ils
y ont laiſſe quelque endroit nud,
pour marquer que le bas de cette
Divinité, quoy qu'en Buſte , doit
toûjours eſtre dégagé de l'embarras
des Draperies ;que Diane
n'a jamais eſté repreſentée , ſans
avoir la Ceinture qui tenoit ſfon
Carquois , quand même elle ne
portoit point de Carquois ; que
Diane n'a jamais eu de Bracelet,
& que toutes les Venus en ont
un , que la Coefure de la Venus
de Médicis a un double Ruban
feparé comme celle d'Arles ,que
GALAN Τ. 13
e
e
is
PL
tte
oi
m
ane
ans
fon
ne
que
eler
enos
uba
le Noeud qui eſt ſur la teſte de
la Figure, eſt trop petit,pour avoir
ſuporté unCroiſſant , & qu'il n'a
eſté fait que pour foûtenir une
Pierre de couleur , auffi -bien que
le Bracelet , où il paroît une enchaffûre
; & qu'enfin il y a une
belle Venus antique à Richelieu ,
habillée de meſme .
Monfieur Terrin , Conſeiller
au Préſidial d'Arles,dont je vous
ay parlé tant de fois , en vous expliquant
le diferent qu'a caufé
cette Statuë , a fait le Madrigal
que j'ajoûte icy.
SUR LE PRESENT
que la Ville d'Arles a fait
au Roy , d'une Venus antique..
DEuples, affez
Euples, affez long- temps agitek
de l'orage,
14 MERCURE
$
Nous avonssupporté les injures du
fort,
Le Ciel & la Terre d'accord
Ne montroient à nos Champs qu'un
funeste visage;
Mais enfin nos maux vont finir,
Pour nous favoriser les Dieux venlent
s'unir;
Le Soleil & Venus changent l'état
des choses.
Ils s'approchent, & leurs amours
Comme jadis nous préparent des
jours
Filezd'or, de Lys , &de Roses.
La Statuë d'Arles ayant perdu
à la Cour le nom de Diane , a
donné lieu aux deux Deviſes
qui ſuivent,dont la premiere fait
alluſion au nom de Monfieur
Terrin , qui s'eſt toûjours declaré
pour Venus. Le Corps eft la
la Lunesou Diane, qui s'éclipſe,
३
GALANT.
15
par l'oppofition de la Terre entre
le Soleil & cet Aftre. Ces
mots en font l'Ame . Eripuit mihi
Terra Jubar. Ils font expliquez
où Diane par ce Madrigal
parle.
১
Ous mes efforts font im
TO
Mes Rayons affoiblis , mes Courfiers
languiſſans,
Tout est funeste à ma lumiere,
Rien ne sçauroit l'empêcher de
pâlir,
Et monfort opposant la Terre àma
carriere,
Sous les yeux du Soleil on me voit
défaillir.
LeCorps de l'autre Deviſe eſt
Diane, ou la Lune, en Croiſſant,
qui s'approche du Soleil , & qui
diſparoît quand elle l'a joint. Ces
16 MERCURE
deux mots lay fervent d'Ame.
Acceffi peritura.
D
Un air ambitieux poursuivant
ma carriere,
Fay monté jusqu'au lieu d'où s'épand
la lumiere ;
Mais il m'en a coûté bien cher.
Sur unfi grand projet je devois me
connoître,
Puis qu'hélas ! du Soleil je n'ay pû
m'approcher,
Sans perdre mon éclat , &ceſſer de
paroître.
Quelques Sçavans d'un fort
grand merite ſe ſont plaints de
ce que je vous ay dit dans quelqu'une
de mes Lettres , qu'ils
croyoient que la Statuë d'Arles
fuſt une Vénus , & non pas une
Diane. En cela je vous ay mandé
ce que j'ay crû. A preſent que la
GALANT.
17
choſe eſt decidée , ils ne doivent
pas m'en vouloir de mal, puis que
je ne leur faifois point de tort,
en ſuppoſant qu'ils estoient du
bon Party .
Les diſputes où le brillant de
l'eſprit ſe fait patoître , ſont toûjours
fort agreables ; cependant
ſi nous en croyons une Illuſtre
de voſtre ſexe , il n'y a rien qui
ſoit plus à craindre , que de s'acquérir
le nom de bel Eſprit. Madame
des Houlieres , dont tous
les Ouvrages ſont ſi eſtimez , a
traité cette matiere avec un
agrément qui vous charmera.
C'eſt aſſez que de vous l'avoir
nommée , pour vous faire attendre
de la lecture de ce dernier,
tout le plaifir que vous ont donné
les autres.
18 MERCURE
3333333 103
EPITRE CHAGRINE
DE MADAME DES HOULIERES
A MADEMOISELLE ***
Q
Vel eſpoir vous ſéduit?Quelle
gloire vous tente?
Quel caprice!à quoy pensezvous?
Voulez- vous devenirſçavante?
Hélas!du bel Espritſçavez-vous les
dégoûts ?
Ce nom jadis fi beau , ſi reveré de
tous,
N'a plus rien,aimable Amarante,
Ny d'honorable ny de doux.
Si toſt que par la voix commune
De ce Titre odieux on se trouve
charge, (
De toutes les vertus n'en manquaft.
il pas- une, ১
GALANT. 19 ;
Suffit qu'en bel Esprit on vous ait
érigé,
Pour ne pouvoir pretendre à la
moindre Fortune.
Je ſçay bien que le Ciel a ſçû vous
départir
Ce qui ſoûtient l'éclat d'une illustre
naissance,
Quesans espoir de récompense
Vous ne travaillerez que pour vous
divertir.
C'est un malheur de moins , mais il
en est tant d'autres ,
Dont on ne peut fe garantir,
Que je vous verray repentir
D'avoir moins écouté mes raisons
que les vostres .
Pourrez- vous toûjours voir vostre
Cabinet plein,
Et de Pédans& de Poëtes ,
20 MERCURE
Qui vous fatigueront avec un front
Serein
Des fottiſes qu'ils auront faites?
Pourrezvous supporter qu'un Fat
de qualité,
Qui ſçait à peine lire , & qu'un
caprice guide,
De tous vos Ouvrages décide ?
Un esprit de malignité
Dans le monde asçûse répandre.
On achete un bon Livre,afin de s'en
moquer,
C'est des plus longs travaux le fruit
qu'il faut attendre ;
Perſonne ne lit pour apprendre,
On ne lit que pour critiquer.
Vous riez ! vous croyez ma frayeur
chimérique.
L'amour propre vous dit tout bas
Que je vous fais grand tort , que
vous ne devez pas
GALANT . 21
Du plus rude Cenfeur redouter la
critique.
Eh bien,confiderezque dans chaque
Maison
Où vous aura conduit un importun
usage,
Dés qu'un Laquais aura. prononcé
voštre nom,
C'eſt un bel Eſprit, diration ,
Changeons de voix & de langage.
Alors fur un précieux ton
Des plus grands mots faisant un
aſſemblage,
On ne vous parlera que d'Ouvrages
nouveaux,
On vous demandera ce qu'il faut
qu'on en pense ;
En face on vous dira que les vôtres
font beaux,
Et l'on pouſſera l'imprudence
Iuſques àvous preſſfer d'en dire des
morceanx .
22 MERCURE
Si tout voſtre diſcours n'eſt obfcur,
emphatique,
Onse dira tout bas, C'eſt- là ce bel
Eſprit!
Tout comme une autre elle
s'explique,
On entend tout ce qu'elle dit.
Irez- vous voir joüer une Pièce nouvelle,
Ilfaudra pour l' Autheur estre pleine
d'égards ;
Il expliquera tout , mines , gestes,
regards;
Et si sa Pièce n'est pas beile,
Ilvous imputera tout ce qu'on dira
d'elle,
Et de ſa colere immortelle
Il vous faudra courir tous les ba-
Zards.
Mais , me répondrez - vous , fortez
- d'inquietude,
GALANT.
23
Ne prenez point pour moy d'inutiles
frayeurs ;
Je me déroberay ſans peine à ces
malheurs,
En évitant la folle multitude.
Il est vray ; mais comment pourrez
vous éviter
Les chagrins qu'à la Cour un bel
Esprit attire?
Vous ne voulez pas la quitter ;
Cependant l'air qu'on y reſpire
Eft mortel pour les Gens qui se mêlent
d'écrire.
A réver dans un coin onse trouve
reduit ;
Cen'est point un conte pour rire.
Dés que la Renommée auraſeméle
bruit
Que voussçaveztoucher la Lyre,
Hommes 2 Femmes , tout vous
craindra,
24
MERCURE
Hommes , Femmes , tout vous
fuira,
Parce qu'ils ne sçauroient en mille
ans que vous dire .
Ils ont là-deſſus des travers
Qui ne peuvent fouffrir d'excufes;
Ils penfent , quand on a commerce
avec les Muſes,
Qu'onnesçait faire que des Vers.
Ce que prète la Fable à la haute
Eloquence,
Ce que l'Histoire a consacré ,
Ne vaut jamais rien à leur gré;
Ce qu'on Sçait plus qu'eux les
offense.
On diroit à les voir , de l'air pré.
Somptueux
Dont ils s'empreſſent pour entendre
Des
GALANT.
25
S
te
es
es
Des Vers qu'on ne lit point pour
eux ,
Qu'à décider de tout ils ont droitde
prétendre.
Sur se dehors trompeur on ne doit
point compter.
Bienſouventſans les écouter ,
Plusſouventfansy rien coprendre,
On les voit les blâmer , on les voit les
defendre.
Quelquesfaux brillas bien placés
Toute la Piéce est admirable ;
Un mot leur déplaiſt , c'eſt aſſez ,
Toute la Piéce est détestable.
Dans la débauche & dans le jeu
nourris ,
On les voit avec mesme audace
Parler & d'Homere & d'Horace,
Comparer leurs divins Ecrits ,
Confondre leurs beautez, leur tour,
leurs caracteres
Si connus &fi diférens ,
Novembre 1684 . B
226 MERCURE
Traiter des Ouvrages ſi grands,
De badinages , de chimeres ,
Et cruels ennemis desLangues Etrangeres,
Estre orgueilleux d'eſtre ignorans.
Quelques Seigneurs restez d'une
Cour plusgalante ,
Et moins dure aux Autheurs que celle
d'aujourd'huy ,.
Sont encore, il est vray , le genéreux
appuy
Dela Science étonnée&mourantes
Mais pour combien de temps aurezvous
leur fecours ?
Hélas ! j'en pâlis , j'enfriſſonnne.
Les trois fatales Soeurs qui n'épargnent
personne,
Sont preſtes à couper la trame de
leurs jours ,
Queferez- vous alors ? Vous rougirez
fans doute
GALANT .
17
De tout l'esprit que vous aurez
Amarante , vous chanterez ,
Sans que perſonne vous écoute.
Plus d'un exemple vous répond
- Des malheurs dont icy je vous ay me-
A
nacée.
Le sçavoir nuit à tout, la mode en eft
paffée;
On croit qu'un bel Esprit nesçauroit
estre bon.
De tant de veritezconſervezla mé
moire ;
Qu'ellesfervent à vaincre un avengle
défir,
Ne cherchezplus unefrivole gloire
Qui cauſe tant de peine,&fi peu de
plaisir.
Ie la connois , & vous m'en pouvez
croire.
Lamais dansHipocréne on ne m'auroitvû
boire .
B
28 MERCURE
Si le Ciel m'eust laißée en pouvoir
de choiſir;
Mais hélas ! de ſon fort perſonne
n'eſt le Maître ,
Lepanchant de nos coeurs est toujours
violent.
Fay Sçû faire des Vers , avant que
de connoître
Les chagrins attachez à ce maudit
talent.
Vous que le Ciel n'a point fait
naître
Avec ce talent que je hais,
Croyez- en mes conſeils,ne l'acquerez
jamais .
Monfieur le Duc de Vvirtemberg
, après avoir régalé ſa Cour
de tous les plaiſirs que peuvent
donner la Chaſſe , le Jeu , & la
Bonne- chere , voulut prendre le
15. du dernier mois un Divertiſſement
àla Françoiſe. Ce fut une
GALANT .
29
maniere de Balet & d'Opéra , qui
fut repreſenté à Stutgart le jour
que je viens de vous marquer.
Les Vers que l'on y chanra
étoient François; & le Ballet,qui
avoit pour titre , Le Rendez- vous
des Plaisirs , eſtoit diviſé en trois
Parties.
Dans la premiere , le Théatre
repréſentoit des Montagnes &
des Rochers. Dans l'enfoncement
eſtoit une Mer , où l'on
voyoit Neptune dans un Char
tiré par des Tritons . Une Nereïde
repreſentée par Mademoiselle
Courtel , Femme du Maiſtre à
dancer de Monfieur le Duc de
Vvirtemberg , fit l'ouverture de
ce Divertiſſement , en chantant
ces Vers , pour convier les Divinitez
des Eaux & de la Terre de
ſe trouver au Rendez- vous des
Plaiſirs , où lesCiclopes devoient
B 3
30
MERCURE
forger les Armes du Fils de
Thetis.
La gloire fuit par tout le Héros
qwen ces lieux
Le Deffin fait paroître.
Ovous , Divinitez & Dieux,
Employez aux plaisirs de nostre
auguste Maître
Vos momens les plus précieux.
E
Aprés que la Nereïde eut
chanté ces Vers , fix Dieux des
Fleuves parurent repreſentez par
Meſſieurs Moſer , Fils aîné du
Lieutenant Colonel de ce nom;
Garb , Fils aîné de feu Monfieur
Garb, Commiſſaire General dans
les Troupes de Monfieur l'Electeur
de Baviere ;de Monicart,
Secretaire de Monfieur de Bour
geauville, Envoyé Extraordinaire
du Roy en Allemagne , Rofe ,
GALANT.
31
Valet de Chambre de Monfieur
le Prince Jean- Frideric de Vvirtemberg
; Reinſal , Muſicien de
Monfieur le Duc de Vvirtemberg
; & Magg,Fils du Maître de
la Chapelle de la Cour. L'Entrée
de ces fix Divinitez qui dancerent
quelque temps, fut ſuivie de
trois autres ; l'une , de Prothée
feul , repreſenté par Monfieur de
Forſtner , Fils aîné de Monfieur
de Forſtner , Miniſtre d'Etat , &
Grand- Maréchal de la Cour ;
l'autre , de deux Tritons , repre
#fentez par Monfieur de Zorn,Page
de Madame la Ducheſſe Adminiſtratrice,
& par Monfieur de
Lau , Servant prés de la Perſonne
⚫ de Monfieur le jeune Duc; & la
derniere, de Palémon ſeul, repreſenté
par Monfieur Courtel , Mат-
tre à dancerde Monfieur de Vvir-
, temberg.Ces Entrées étant finies,
1
B 4
32 MERCURE
la meſme Nereïde parut de nouveau,
& chanta ces autres Vers .
Thétis , qui voit ſon Fils par le Ciel
destiné
A tenter de grandes Conquêtes,
A de mille foucis pour luy l'esprit
gêné.
En luy tenant des Armes prêtes
Vulcain remplit l'ordre donné.
Dans ces lieux où tout est tran
quille,
Imitons noftre grand Achille.
Le jeune viendra dansſon tems ;
Pouvons- nous estre plus contens ?
Cette premiere Partie ſe termina
par deux autres Entrées ;
l'une , de deux Nereïdes , repreſentées
par Mademoiselle de Stoc-
Khorn , Fille d'honneur des jeunes
Princeſſes , & par mademoiſelle
Bilau la cadete, Fille du PreGALAN
T.
كا
33
mier miniſtre d'Etat ; & l'autre,
de fix Ciclopes , repreſentez par
Meffieurs de Monicart , Reinſal,
Moſer , Barmeiſter , Fils aîné du
Procureur de la Chambre , Rofe ,
&Magg.
Dans la feconde Partie ,la мeг
ayant diſparu ,le Theatre ne laif
ſa plus voir qu'un Bois. meliffe,
Divinité des Foreſts, vint d'abord
chanter ces Vers .
Venez au Rendez - VOUS
Troupe champestre ,
د venez
Mille plaisirs nouveaux font icy
prests de naiſtre ;
Diane pour s'y rendre abandonne les
Bois.
Et vient fe réjoüir au fon de vos
Hautbois.
Il y eut en fuite ſept Entrées ;
la premiere , de Diane feule , re.
BS
34
MERCURE
preſentée par madame la Princeffe
Eberhardine - Loüiſe de
Vvirtemberg; la ſeconde , de fix
Nymphes , par Meſſieurs Garb ,
Moſer, de monicart , Backmeiſter,
Roſe, & magg ; la troifiéme,d'Endimion
ſeul , par Monfieur Courtel
, la quatrième , de quatre Faunes
, par Meſſieurs de minfinger,
Fils aîné du miniſtre d'Etat de ce
nom , Gelnits Page des Chaſſes,
de Zorn , & de Lau ; la cinquiéme
, de fix Bergers & Bergeres
héroïques , les Bergers par monfieur
le Duc Eberhard- Loüis de
Vvirtemberg , Monfieur de Forſtner
, & Monfieur de Reiſchach,
Fils de Monfieur l'Intendant des
Finances de la Cour ; & les Bergeres
, par madame la Princeſſe
Eberhadine Loüiſe de Vvirtemberg
, Madame la Princeſſe Guillaumine-
Magdelaine de Vvirtem
GALANT .
35
berg , & Mademoiselle de Forſtner
, Fille aînée du Grand Maréchal
de la Cour; la fixieme , de
deux Bucherons,par Monfieurde
Lau & Reinſal ; & la ſeptième,
dedeux Bohémiennes & de deux
Biſcaïns , les Bohémiennes par
Meffieurs Backmeiſter & de мо-
nicart , & les Biſcaïns par meffieursGarb
& Rofe.
Le Théatre ſe changea en un
Jardin magnifiquedans la troiſiéme
Partie , qui commença par
ces Vers que chanta Pomone.
Ilfaut nous réjoüir, Bergers,dans ce
Bocage,
Florefur ces Gazons amene les Zé
phirs.
Tout y paroît charmant , les amoureuxfoûpirs
Iferont noſtre ſeul langage.
३
. Ilfaut nous réjoüir, Bergers,dans ce
B 6 Bocage
36 MERCURE
Cette Chanſon fut ſuivie de
fix Entrées , la premiere,de Flore
ſeule , par Madame la Princeſſe
Guillaumine -
Magdelaine de
Vvirtemberg; la ſeconde,dedeux
la
Zéphirs , par meſſieurs de Forſtner
& Reiſchab ; la troiſieme,de
quatre Suivantes de Flore
quatrième , d'un Berger ruſtique
croteſque , la cinquième, de huit
Bergers portant des Feſtons ; &
la fixieme , de l'Amour ſeul , repreſente
par Monfieur le Duc de
Vvirtemberg. Les fanfares des
Trompetes jointe au bruit des
Timbales terminerent cette
Feſte.
د
Je me ſouviens de vous avoi
envoyé dans quelqu'une de mes
Lettres un Ouvrage de Monfieur
de Vin , qui nous explique d'un
ſtile aifé & galant , par quelle
avanture l'Amour est devenu
GALANT.
37
e
4
e
S
S
aveugle. En voicy un autre qui
justifie la naiſſance de ce Dieu .
Les Fables nous le dépeignent
bâtard, en faiſant Vulcain le ſeul
Epoux de Venus ; & c'eſt une
erreur que Monfieur le Vin a
pris la peine de détruire .
I
LA NAISSANCE
LEGITIME
DE L'AMOUR .
L n'est point de bonheur d'éternelle
durée.
La Paixregnoit dans l'Empyrée,
Es Et l'on n'y connoiffoit S ny lapeur,ny
Π
e
les maux,
Les Dieuxyfaifoient leurs délices
De goûter à long traits l'odeur des
Sacrifices
38
MERCURE
Qu'alloient sur leurs Autels offrir
quelques Devots,
Et chacun àfa fantaisie
Plein de Nectar & d'ambroiſie,
Cherchoit ſans embarras les feux,ou
le repos;
Lors qu'avec ſes Geants leSuperbe
Encelade
Fint contre leur attente y planter
l'Escalade,
Et faire trembler dans les Cieux
Jusqu'au plus résolu des Dieux .
Iupiter, Iupiter luy mesme
En eut telle frayeur , & les sens fi
perclus ,
Quejettant , pour mieux fuir , &
Sceptre & Diadéme ,
Il promitfa FilleVénus
A qui le tireroit de ce peril extréme.
Lecoeur revint auxplus poltrons .
Mars , Apollon, Vulcain , tous trois
amoureux d'elle,
GALANT.
39
نام
ا
X
Offrirent ausfitoft leurserviceà la
Belle,
Firent pour lors les Fanfarons,
Et flatez doucement par cette res
compense,
Reprirent leur valeur , en prenant
l'esperance.
En vain la Gloire & le Laurier
Animent un brave Guerrier,
Sa bravoure ſouvent deviendroit
languifſſante ;
Mais l'amoureux defir de plaire à
de beaux yeux,
L'échaufe , lafoûtient , la porte en
mille lieux,
Et la rend toûjours agiſſante.
Letendre Iupiter fçavoit àses dépens
Ce que peut fur les coeurs ce bean
defir de plaire.
Que n'avoit- il point fait ? Que ne
pouvoient pas faire
40 MERCURE
Ces Amans , ces Rivaux , qui pour
estre vaillans,
N'avoient mesme beſoin que de leur
jalousie?
Tous trois avecfuccésfervirent leur
Patrie,
Excitez l'un par l'autre , à l'envy
chamaillans,
D'aſſaillis qu'ils estoient , on les vit
affaillans ;
Ce Prix de leur amour redoubla leur
furie.
Aux endroits les plus dangereux,
Comme un ſimple Soldat , chacun
vole, s'expose ;
Tout branle , tout fuit devans
eux;
Pour eux venir,voir,craindre, eft ane
mesme choſe ;
Et tous cesHommes monstrueux,
Renverfezſous les coups d' un redoutable
foudre,
Qu'avoit l'ingénicux Vulcain
GALANT.
41
1-
1
1
Inventé tout exprés , &forgé de ſa
main,
Furent enfin reduits en poudre .
Jupiter eut quelque regret,
De ſe voir pour un Dieu fi laid
Obligé par ferment de tenir ſa promesse,
Si fidelle à ſa gloire , il en ſuivoit
les loix,
Infidelle à ſa Femme , il negligeoit
Ses droits ;
Il couroit icy- bas de Maistreſſe en
Maistreffe;
Et chacun ſçait qu'un Souverain
NeSoupire jamais en vain .
Il pouvoit tout ,fon coeur honoroit une
Belle;
La plus fiere , la plus cruelle,
Se rendant par orgueil à ses voeux
triomphans ,
Des fruits de fon ardeur & galante
&féconde,
42 MERCURE
En dépit de Iunon il peuploit tout
le monde.
Maisfur tous ſes autres Enfans
Il aimoit la belle Déeffe.
Il voyoit les justes dégoûts
Qu'elleauroit pour Vulcain, le prenant
pour Epoих;
Et Sa paternelle tendreſſe
Avoit peine à forcer fon coeur
A cette dure obeiſſance.
He quoy s'écrivit - il en ſa juſte
: douleur,
Faut- il qu'il foie l'appuy de ma
Toute-pulſſance ?
Faut- il qu'en prenant ma défenfe,
Il ait de ſes Rivaux effacé la
valeur ?
Ah ! pourquoy le péril m'a t'il
fait rien promettre ?
Quoy donc, il ſera dit qu'un Serment
indifcret
i
GALANT. 43
Contraindra Jupiter de mettre
Vénus entre les bras d'un Amant
ſi mal fait,
Et qu'immolant enfin cette pauvre
Victime,
J'en feray de ſes feux un objet
legitime !
Oüy,ce me doit eſtre un point
d'honneur,
Ma parole eſt irrevocable;
Et dust ma Fille en eſtre in
confolable,
De laNature humaine & leMat
tre & l'Autheur
Ne doit point à ſa,Créature
donner un exemple odieux
De perfidie , & de parjure .
Que diroient les Hommes des
Dieux ?
Oferions - nous aprés exiger &
pretendre
Ce que dans un preſſant
danger,
44
MERCURE
Soûmis & pleins d'ardeur ils font
voeu de nous rendre ?
Auroient- ils tort de negliger
Ce qu'ils nous ont promis au milieu
de l'orage ;
Et les voyant ingrats ſur le bord
du rivage,
Aurions- nous bonne grace alors
de nous vanger ?
Non,non, c'eſt une affaire faite.
Taiſez vous , ma tendreſſe, il n'y
faut plus ſonger,
J'ay combatu long- temps, foyezen
ſatisfaite ;
Ce politique honneur eſt plus
puiſſant que vous,
Etdemain de Vénus Vulcain ſera
l'Epoux .
C'est ainsi biensouvent qu'un Pere
facr fie
Sa Fille àfon propre interest,
Et par un dur Hymen la lie
GALANT. 45
A tel Homme qui luy déplaiſt ;
Mais àſon coeur forcé , malheureux
quise fie
Ilſe ſouvient toûjours qu'on l'a fait
confentir,
- C'est un effort tyran que jamais il
n'oublie ;
Son devoir est trop foible,il veut s'en
reffentir;
Et quiconque doit une Belle
A l'authorité paternelle,
Trouve qu'il a bien- toft lieu de s'en
repentir.
Vénus qui de son corps n'estoit pas la
Maistreffe,
En Fille obeiſſante en fit ce qu'on
voulut .
On ne diſpoſa pas ainsi deſa tedreſſe;
Iamais le fot Vulcain ne put
En tirer la moindre careſſe ;
Plus il se faisoit beau , plus il fe
décraffait,
46 MERCURE
Dans fon juste dépit plus elle s'aigriffoit
;
Plus il avoit d'ardeur pour elle,
Plus elle estoit pour luy dédaigneuse
&cruelle;
Pourſes fades baifers on n'eut que
des dégoûts ;
On ſe ſouvenoit trop de cette vio-:
lence,
Pour le laiſſer joüir de tous les droits
d'Epoux ;
Les plus ſenſibles, les plus doux
N'estoient point de ſa connois-
Sance;
On conſervoit toûjours des deſſeins
de vangeance,
Qu'aux dépens defon front la Belle
executa,
Etfon reſſentimet àtelpoint éclata,
Que deses premiers feux relantis-
Sant la force,
Ce malheureux enfin demanda le
divorce.
८
GALANT.
47
Le grand lupin eut beau crier ;
Ce trop funeste Mariage
Le rendit à la fin plusfage ;
Et peu content de ce premier,
Qu'avoit fait malgré luy sa divine
promesse,
Il ne voulut jamais se mesler du
dernier ;
Et fa Fillefut la Maîtreſſe
Dese faire un Epoux d'Apollon , on
de Mars.
L'un regnoit furle Mont Parnaffe,
Et dans un plein repos cultivoit les
beaux Arts;
L'autre toûjours actif, au milieu de
la Thrace
S'exerçoit aux Combats , à la Table,
àla Chaffe;
Ennemy declaré des tranquilles
plaisirs,
Ilſuivoit en tous lieuxſes turbulens
defirs,
48 MERCURE
(
Etfans ceſſe agité des fureurs de la
Guerre,
Avoit plûtoſt en main le Sabre que
le Verre.
L'un poly, doucereux, fouple, adroit,
&brillant,
Se faisoit rechercher de la plupart
des Belles;
Et le tour que donnoit aux petites
nouvelles
Ce Dieu grand Voyageur, curieux &
galant,
Charmoit juſques aux plus cruelles.
Il répandoit par tout un agrément
fecret,
Il affſaiſonnoit tout d'un feuSage&
difcret ;
On ne s'en laſſoit point , le bon gouft,
l'air du monde,
Déridoient égayoientſaſcience profonde;
Il estoit de tous les Cadeaux,
Sa
GALANT. 49
Sa Lyre raviſſoit , ſa voix étoit
divine,
On ne le voyoit point ſans quelques
Vers nouveaux.
Il en faisoit comme Racine ;
Sa raillerie utile , & délicate &
fine,
Egaloit dans ſes yeux celle de Defpreaux
;
Pour tout dire en un mot , c'estoit le
Benferade
Et le Voiture deſon temps.
L'autre emporté, fougueux, brusque,
fier & mauffade,
Ne manquoit pas de Partiſans ;
Son humeur libre & familiere,
Son intrépidité,ſa bonté,ſa candeur.
Sa taille,fa mine guerriere,
Parloient tout haut enſafaveur.
Si de la politeſſe il negligeoit les
charmes,
On l'admiroit d'ailleurs en un jour.
de Combat.
Novembre 1684 . C
50
MERCURE
Et jamais Homme ſous les Armes
Ne parut avec tant d'éclat.
Enfin il eſtoit difficile
De ne sepas tromper entre ces deux
Amans ;
On préfere aujourd'huy les petits
agrémens
Et le delectable à l'utile ;
Mais Venus estoit trop habile
Pour ſe méprendre en cet endroit .
En Gens mieux que perſonne elle se
connoiffoit ;
Elle en ſçavoit la diférence,
Instruite par l'expérience,
Et cherchant leſolide enſes tendres
defirs,
Apollon luy parut aimer trop les
plaisirs
Pour en donner beaucoup, & s'aimer
trop luy - meſme ,
Pour de l'afreux Hymen s'embarasfer
des foins .
GALANT.
5.1
Une Femme qui veut qu'on l'aime,
Veut aussi qu'on soit prest à remplir
Ses besoins.
Elle traitoit de bagatelle
Ce qu'il avoit de beau , de riche&
de brillant .
Il n'estoit bon que pour Galant
Mais pour Epoux non, felon elle.
Ilfaloit un autre talent.
Jamais avecſa Prophétie,
Sa Musique ,sa Poefie,
Son Char,faMedecine,&les autres
Emplois
Où l'attachoit sa destinée,
Etpeut- estrefon propre choix ;
Iamais , à tant de ſoins fon ame
abandonnée,
Il n'auroit le loiſir de s'aquiter des
droits
Qu'exigeroient de luy l'Amour &
I'Hymenée.
Trop clairvoyant d'ailleurs , pour
n'estre pas jaloux,
C 2
52
MERCURE
Il faudroit renoncer à la galanterie,
Sc priver avec luy des plaiſirs les
plus doux,
Ou s'exposer à la furie
D'un fâcheux & terrible Epoux.
Sa beauté , ſa délicateſſe,
Faifoit encor jugerà la belle Déeſſe,
Quesous les habits d'un Garçon,
D'une Fillefans force il cachoit la
moleffe ;
Cet air effeminé luy donnoit duSoup.
çon.
Un defaut de mauvais augure
Authorisoitſa conjecture ;
Il n'avoit point de barbe. Enfin
Au mépris du mignon & du charmant
Blondin,
Ce choix tomba fur Mars, qui moins
beau , que moinsfin,
Mais qui ne s'occupant que duſoin
de luy plaire.
Toûjours dans ſa mâle vigueur,
GALANT .
53
Et pendant la Paixfans affaire,
Luy feroit dansſa vive ardeur
Reffentir de l'Hymen la feconde
douceur.
En effet , malgré l'Hymenée,
Qui ſouvent en moins d'une
année
Trouble des coeurs unis les doux contentemens
,
Ces illustres Epoux furent toûjours
Amans.
On ne parla point de divorce ;
Et quoy que pust tentersur eux
Du changement la trop flateuſe
amorce,
Sur leur constante ardeur elle eut fi
peu de force,
Que l'Amour , le plus grund & le
plus beau des Dieux,
Fut enfin le fruit de leurs feux.
L'eſprit a ſes prodiges ainh
que toute autre choſe ;& com
C 3
54 MERCURE
me ce nom convient à tout ce
qui ſemble au deſſus de la Nature,
on le peut donner avec juſtice
à ce qu'a fait depuis peu le petit
Monfieur d'Ermain. C'eſt un Enfant
de ſept ans, Fils de Monfieur
de la Mothe le Myre, Lieutenant
de Roy de la Citadelle de Pignerol
. Quand il ne ſçauroit que lire
à fon âge , il n'y auroit pas lieu
de s'en étonner. Cependant non
ſeulement il a des idées generales
de toutes les Sciences , mais il
ſçait en particulier beaucoup de
Coſmographie & de Géographie
, un peu de l'Histoire, & eft
aſſez avancé dans l'étude de la
Langue Latine, pour n'avoir pas
beſoinde paſſer par les deux premieres
Claffes . On le prioit il y
a quelque temps dans une aſſez
grande Compagnie , de dire les
noms de tous les Fleuves, du
GALANT.
55
Monde ; & quand il fut venu à
ceux de la Moſcovie , quelqu'un
ic qui luy entendit nommer le Don
ou le Tanaïs, luy demanda ſi ces
deux Fleuves eſtoient fort éloignez
l'un de l'autre. Cette de-
# mande qui l'auroit embaraſſe , s'il
n'euſt conſulté que ſa memoire,
1 ne le déconcerta point. Il répon-
* dit que le Don eſtoit auſſi élogné
du Tanaïs , que le Demon
l'eſt du Diable ; le Diable & le
Demon n'eſtant qu'une meſme
choſe , comme le Don & le Tanaïs.
Je vous ſurprendray ſansdoute,
quand je vous diray qu'entre
quantité de choſes qu'il a
appriſes , il a ſi bien profité de
quelques Leçons de Phyſique ,
qu'il en donna des preuves publiquement
il y a un mois ou
deux , en ſoûtenant une Theſe
qu'il dédia à Monfieur le Mare
}
C4
56 MERCURE
quis d'Herleville, Gouverneur &
Lieutenant General pour le Roy
des Ville , Citadelle ,& Province
de Pignerol . Cette Théſe , qui
avoit ſes Armes en chef , avoit
eſté deſſinée avec toute la beauté
& la délicateſſe qu'on pouvoit
attendre de l'heureux génie du
Sieur Loüis Vanier, l'un des plus
fameux Peintre d'Italie. L'Epître
adreſſée à ce Marquis étoit cantonnée
de quatre Deviſes ſuivantes
, par l'Ame deſquelles
de Soûtenans imploroit ſa protection.
Une Montre à ſa Clef , Vis
operer, fer opem.
Un Fer à une Pierre d'Aiman
qui le ſoûleve, Si fecedis , cecidi.
Un Jeu d'Orgues à ſon Souflet,
Dal tuo Sforzo mia forza.
Une Bague à un Diamant
qui en eſt ſeparé , Poc' e mio
;
GALANT.
57
prezzo , se non sei appreſſo .
Voicy ce qui estoit au deſſous
de cette Epître .
Comme il y a de la Sympatie
entre lessemblables,on ne doit point
- trouver mauvais que le plus jeune
des Philofophes croye avec les plus
nouveaux.
ΟΡΙΝΙΟNS.
I.
Que c'est la Terre qui tourne
autour du Soleil, & non pas le Soleil
autour de la Terre.
I I.
Que les Bestes n'ont nulle connoiſſance
, & que c'est l'impreſſion
des Objets exterieurs qui determine
コleurs actions.
III.
Que la matiere eſt diviſible à
l'infiny , & qu'on ne conçoit pas
qu'on la puiſſe diviſer autant qu'elle
est diviſible.
CS
58 MERCURE
LV.
Que c'est à la pesanteur de l'air
qu'il faut attribuer les effets qu'on
attribue à l'horreur du vuide .
V.
Que les Corps n'ont point de
couleur , & qu'elle n'est qu'un pur
effet de la reflexion de la lumiere.
VL
Que le Feu n'a point plus de
chaleur en nous échaufant , qu'une
Epingle a de douleur en nous piquant.
VII.
Que c'est par la pesanteur de
Son propre Corps que la Lune cause
le flux de la Mer , & non par aucun
effet de sympatie.
Ces Opinions estoient bordées
de fix autres Deviſes,qui faiſoient
connoître la capacité du jeune
Soûtenant.
Sous un jeune Roſeau,demeu
GALAN T.
59
ré entier auprés d'autres plus
gros rompus par l'effort du vent,
eſtoient ces paroles , Moins il eft
vieux, plus il refiste...
Sous un Roffignol , Plus de
voix que de corps.
Sous un Rémora qui arreſte
un grand Vaiſſeau , Parvus , fed
grandiafiftit..
Sous une Mappemonde , plus
petite qu'une autre Carte , qui
ne contient qu'une Province ,
Plus minor.
Sous une Main armée d'une
Epée qui ne peut percer un petit
Moucheron en l'air , Non picolo
perch' e piccolo.
Sous un petit Oyſeau qui s'é- 1
chape des Filets , où de plus
gros reſtent pris , Sottil non resta
fotto.
L'Action ſe fit au Donjon,dans
une fort belle Salle de l'Aparte-
C6
60 MERCURE
ment de Monfieur de la Mothe.
Le petit Soûtenant proprement
paré avec l'Epée au coſté , des
Plumes blanches & couleur de
feu , & une Garniture fort riche
des meſmes couleurs , eſtoit fur
une Eſtrade haute de deux pieds.
Devant luy , à la diſtance de
quatre pas , il y avoit un Tapis
de pied, fur lequel eſtoient deux
Fauteüils pour Monfieur & Madame
d'Herleville . On avoit mis
àdroit & à gauche quantité de
Chaiſes à dos pour les Dames.
Tout le reſte de la Salle fut auſſi
remply de Chaiſes pour le reſte
de la Compagnie , qui ſe trouva
fort nombreuſe par la quantité
de Perſonnes de qualité ,de Sçavans
& de Curieux, qu'attira des
environs une nouveauté ſi ſorprenante.
Les Violons & les Haut-bois
GALAN T. 61
1
U
qui joüerent avant que ce petit
Soûtenant ouvriſt la Diſpute par
un Compliment Latin à Monſieur
le Marquis d'Herleville , ſe
firent encore entendre aprés chaque
Solution qu'il donna aux
Objections qui luy furent faites .
Cela ſervoit à luy faire prendre
haleine . Il n'y ent perſonne qui
ne l'admiraſt. C'eſtoit un charme
de voir ſes geſtes & ſes inflexions
, & de voir ſoûtenir ſi naturellement
les diferentes chofes
qu'il diſoit. Ses ſept Opinions,qui
répondoient aux ſept années de
-ſon âge, furent attaquées,& illes
defendit toutes avec beaucoup
d'eſprit & de grace . Aprés cela
il fit un ſecond Compliment à
Monfieur le Marquisd'Herleville
, ſur l'attention favorable qu'il
avoit bien voulu luy préter; & il
ne l'eut pas 5 plûtoſt achevé,qu'on
62 MERCURE
vitapporter dans la Salle une magnifique
Collation de plufieurs
grands Baffins , chargez de toutes
fortes de Confitures ſeches , &
d'Oranges de Portugal , avec des
Liqueurs en profuſion. Madame
la Mothe fit admirablement les
honneurs de cette Feſte , & toutes
les Dames , qui estoient en
fort grand nombre , furent trescontentes
de ſes manieres. Le
Bal fucceda à cette Collation , &
ainſi le reſte du jour fut employé
àdancer.
Je vous envoye à mon ordinaire
un Air nouveau d'un de
nos plus ſçavans Maîtres.
AIR NOUVEAU.
Eux- tu conferver ton Ema
pire?
CruelAmour,fouffre que je refpire
GALAN T. 63
IS
Et prens pitié de mon fort rigou
reux;
Autrement tous les coeurs prests de
porter tes chaînes,
Effrayez de mes peines,
Renonceront pour jamais à tes feux.
Les Administrateurs & Directeurs
de la Confrairie Royale
de Saint Michel du Mont de la
Mer, fondée en 1210. par le Roy
Philippe Augufte , dans ſa Chapelle,
Court du Palais, firent leur
Proceffion avec beaucoup de magnificence
, le Dimanche 22. du
dernier mois .Les Trompetes marchoient
à la tefte avec les Timbales
,& précedoient le Guidon,
aprés lequel paroiffoient plufieurs
Reliques portées dans des
Châſſes, & à coſté quantitéd'Enfans
habillez en Anges. LaMufique
de la Sainte Chapelle ſuivoir
64 MERCURE
& on alla dans cet ordre au Monaſtere
du Val de Grace , où la
Meſſe fut chantée. La coûtume
eſt que le Diacre chante luy ſeul
l'Evangile ; mais dans cette occaſion
il en chanta un Couplet au
ton ordinaire,& l'autre fut chanté
en Muſique par le Choeur.
Les Privileges de cette Confrerie
font affez particuliers. Ils ont eſté
accordez par pluſieurs Roys , &
renouvellez par Sa Majesté , qui
veut que deux Bourgeois de Paris
qui auront fait le Voyage du
Mont-Michel , en ſoient Adminiſtrateurs
.
J'oubliay de vous apprendre
dans ma derniere Lettre , que
Monfieur Maboul, Procureur General
aux Requeſtes de l'Hoſtel,
avoit épousé Mademoiselle de Catheu,
l'une des plus riches Héritieres
d'Anjou. Elle eſt jeune , a
GALANT. 65
- de la beauté , & joint à ces qualitez
qui la rendent toute aimable
, beaucoup de ſolidité & de
- délicateſſe d'eſprit. Monfieur Mа-
boul eſt d'une tres- bonne Maiſon
de Poitou . Comme il remplit la
fonction d'Avocat General , avec
celle de Procureur General , les
actions qu'il fait tous les jours,
luy ont donné une reputation
qui ne ſçauroit vous eſtre inconnuë.
Le Dimanche s . de ce mois,
Marie-Antoinete Godet de Soudé
, reçût le Voile noir aux Religieuſes
de la Congregation Nôtre-
Dame de Châlons en Champagne,
par les mains de Monfieur
de Noailles , Eveſque & Comte
de Châlons , Pair de France , qui
luy avoit fait l'honneur de luy
donner le Voile blanc il y a un
an , le 31. Octobre veille de la
66 MERCURE
Feſte de tous les Saints. Cette
Profeſſe , qui n'a pas encore dixhuitans,
fit cette action avec une
pieté qui édifia toute l'Affemblée.
Elle eſt Fille de Meffire
Henry Godet de Soudé, Vicomte
de Soudé Sainte-Croix , Seigneur
de Dommartin de Leſtrée,
des Ortillons ,des Bordes , &c . qui
mourut le 18. Mars 1681. en ſa
41. année ; & de Claude de S.
Sanflieu , Dame de Torcy & de
Chatelliersen Brie , Fille de feu
Meffire Antoine de S. Sanflieu ,
Maréchal des Camps & Armées
du Roy , Gouverneur de Donchery
ſur Meuſe ; & de Loüife
Oudinet de Dampierre,Dame de
Dampierre fur Pulne. L'Anyeul
de cette jeune Profeſſe, qui étoit
Gentilhomme ordinaire de la
Chambre du Roy, Maréchal des
Logis General de la Cavalerie
GALAN T. 67
X
1
Legere de France , & Maréchal
des Camps & Armées de Sa Majeſté,
avoit épousé en 1634. Ма-
rie Goujon de Tours fur Marne
, Dame de Tour ſur Marne ,
Fille de Meſſire Claude Goujon,
Gentilhomme Ordinaire de la
- Chambre du Roy ; & de Marie
de Cauchon , Dame de Condé
fur Suipra ; Et Guillaume Goder,
ſecond du nom , Vicomte de
- Soudé, Seigneur des Bordes,Deputé
de la Nobleſſe de Vitry le
- François aux Etats tenus à Blois,
s'eſtoit allié en 1983. à Antoinete
Hocquart d'Arfilieres , Fille
d'Antoine Hocquart , Seigneur
d'Arfilieres , & de Jeanne Char-
- tiet , Dame de Perthe. Je paſſe
ſes autres Anceſtres , & me contenteray
de vous dire que Pierre
Godet, ſon ſeptiéme Ayeul , Seigneur
de Baugé en Berry , fut
Fondateur en 1680. des Au68
MERCURE
guſtins de la Ville de Blanc dans
cette meſme Province , & qu'il
s'allia à marie de la Boiffiere . Cette
Famille de Godet , originaire
de Berry , s'établit en Champagne
vers l'an 1470. par les Alliances
qu'y prirent deux Freres,
dont l'un eſtoit Philbert Godet,
Seigneur de Faremont en Par
thois , de Marthée & d'Eſcury,
cinquiéme Aycul de celle dont
je vous parle. Il épouſa Jeanne
de Lambeſſon , Dame de Saint
Martin aux Champs , & d'Omé,
Fille de Guillaume de Lambeffon,
Seigneur de Couvrot, & Vidame
en partie de Châlons ; &
eſtoit Fils de Pierre Godet , Seigneur
de Bauge & de la Boiffiere
, & d'Iſabeau de Charaſſon,
Fille de Jean , Seigneur de Charaffon,&
de marguerite de Balüe,
Soeur du Cardinal Jean de Balüe,
GALANT. 69
SCL
5
R
a
12
Grand Aumônier de France , fi
connu du temps de Loüis XI.
Marie- Antoinete Godet de Soudé
, qui vient de faire Profeſſion
au monastere de la Congrega.
tion de Notre - Dame de Châlons,
premiere Maiſon de cet Ordre
établie en ce Royaume , a
trois Freres , ſçavoir Antoine-
Henry- François Godet de Soudé
, Vicomte de Soude ; Marc-
Antoine Godet de Soudé , reçû
Chevalier de malte en 1679. à
l'âge de fix ans ; & un autre
Marc- Antoine , que l'on deſtine
à l'Eglife . Cette Famille porte
pour Armes d'azur au Chevron
d'argent, accompagné de deux Pommes
de Pin d'or , deux en Chef, &
une en Pointe. Celle de S. Sanflieu
porte d'azur à la Croix d'or , cantonnée
de quatorze petites Croix de
même,huit en Chef.&fix en Pointe.
70 MERCURE
Vous ſçavez déja ſans doute
la mort de Madame la Ducheffe
de Luynes, arrivée le 29. du dernier
mois. Elle s'appelloit Anne
de Rohan , & eſtoit Fille d'Hercule
de Rohan , Duc de Montbafon
, Pair & Grand Veneur de
France , Chevalier des Ordres du
Roy, Gouverneur & Lieutenant
Genéral pour Sa Majeſté de la
Ville de Paris & de l'Iſle de Fran.
ce. De ſon premier Mariage avec
Magdeleine de Lenoncourt , Fille
unique de Henry de Lenoncourt,
Chevalier des Ordres du
Roy , & de Françoiſe de Laval-
Bois - Dauphin , il eut Loüis de
Rohan VII . du nom, Prince de
Guemené , Duc de Monbazon,
Pair & Grand Veneur de France,
Chevalier des Ordres du Roy,
mort en 1667. âgé de 68. ans,
laiſſant d'Anne de Rohan , fa
1
GALAN T. 71
,
Coufine Germaine , Charles &
Loüis de Rohan. Ce dernier qui
avoit eſté reçû le 9. Fevrier 1656.
en ſurvivance de la Charge de
Grand Veneur de France, s'en démit
l'an 1670. en faveur d'Antoine
- Maximilien de Bellefourriere
Marquis de Soyecourt.
Charles fon Erere , Duc de monbaſon
, Prince de Guemené ,
Comte de Montauban , prit Alliance
avec Jeanne- Armande de
Schomberg Fille puiſnée de
Henry Comte de Nanteüil - le
Haudoüin , maréchal de France,
&d'Anne de la Guiche , ſa ſeconde
Femme;dont il a eu Charles
Prince de Guemené , marié
en premieres Nôces avec Marie-
Anne Albert - Luynes , Fille de
Charles - Loüis Duc de Luynes,
& en ſecondes avec Charlote-
Elifabeth de Cochefilet , Fille de
د
72 MERCURE
Monfieur le Comte de Vauvineux.
Hercule de Rohan eut
encore de fon premier mariage
Marie de Rohan , qui en 1627,
épouſa Charles d'Arbert , Pair &
Conneſtable de France , & prit
une ſeconde Alliance en 2622 .
avec Claude de Lorraine,Duc de
Chevreuſe,Pair & Grand Chambellan
de France. Le meſmeHercule
de Rohan ayant épousé en
ſecondes Noces marie de Bretagne,
Fille deClaude de Bretagne,
Comte de Vertus , & de Catherine
Fouquet de la Varenne , en
eut François de Rohan , Prince
de Soubiſe, Lieutenant des Gendarmes
du Roy , & Anne de Ro
han, Tante & feconde Femme de
Loüis- Charles d'Albert , Duc de
Luynes, Pair de France , & Chevalier
des Ordres du Roy , qui
eſt celle dont je vous apprens la
mort.
GALANT.
73
mort . Elle estoitdans ſa 41 °. année,&
avoit eu ſept Enfans, deux
Garçons & cinq Filles , dont feu
Madame la Princeſſe de Guemené
, morte en 1699. âgée de 17.
ans , eſtoit l'une. Il y en a une
autre qui a épouſe Monfieur le
Duc de Bournonville, de la маі-
fon de Melun ; & une troiſieme,
mariée à Monfieur le Marquis de
Vérüe. L'aurois trop à vous dire,
ſi je raportois tous les avantages
de la maiſon de Rohan , qui eft
une des plus anciennes & des
plus illuſtres du Royaume , &
qui tire ſon origine des anciens
Princes de Bretagne , dont les
Defcendans eurent le Vicomté
de Pothoët. Guethenoc,Vicomte
de Pothoët, vivoit en 1008. Iofſelin
I. ſon Fils , épouſa la Scoeur
d'Alain Caignard , Comte de
Cornoüaille,dont il eut Eudes I.
Novembre 1684 . D
74 MERCURE
Vicomte de Pothoër. Eudes laiſſa
d'Anne de Leon ſa Femme,Ioffelin
II . Geofroy , & Alain I. Vicomte
de Rohan. Ce Seigneur
prit le nom de la Terre de Rohan
, qui eſt ſur la Riviere de
l'Aouſt,au- deſſus de Joſſelin,d'où
elle vient à Redon ſe joindre à la
Vilaine . Ceux de la Maiſon de
Rohan ont tenu roûjours un
rang fi élevé, que François I. du
nom , Duc de Bretagne , ayant
ordonné en mourant l'an 1450.
que ſes deux Filles fuffent mariées
aux deux plus proches Princes
du Sang de Bretagne ; Marguerite
l'aînée épouſa en 1455.
François II . du nom,Duc de Bretagne
, qui eut d'une ſeconde
Alliance avec Marguerite de
Foix , Anne Ducheſſe de Breta.
gne , femme des Roys Charles
VIII. & Loüis XII. Et Marie de
GALANT. 75
Bretagne la cadete , épouſa Jean
II . Vicomte de Roham .
Meffire Adrian de Hanivel ,
Comte de Manevillette , Marquis
deCrevecoeur , Baron de Belloy,
Seigneur de Chambray, Secretaire
des Commandemens de Monſieur,
eſt mort icy au commencement
de ce mois. Son honnêteté
, & ſes manieres pleines d'un
empreſſement zélé pour tous
ceux qu'il eſtimoit , luy avoient
acquis beaucoup d'Amis. Il avoit
fait d'abord quelques Campagnes
,& eſtoit entré enſuite dans
des Emplois conſiderables , qui
l'avoient conduit à celuy de Receveur
General du Clergé , dans
lequel il a toûjours ſervy avec
une égale fatisfaction du Roy &
du Clergé. Il a laiſſé deux Garcons,
dont l'un,qui eſt Conſeiller
au Grand Confeil,a la ſurvivance
D2
76
MERCURE
de la Charge de Secretaire des
Commandemens de ſon Alteffe
Royale; & l'autre, qu'on nomme
le marquis de Crevecoeur , eſt
Capitaine aux Gardes. Il a laiſſe
auſſi une Fille, qui n'eſt point encore
mariée . Madame de Manevillette
ſa Veuve , eſt Soeur de
Monfieur le Camus,Premier Préſident
de la Cour des Aydes , &
de Monfieur le Lieutenant Civil
de ce nom.
Meffire Guillaume de Paris ,
Maiſtre des Requeſtes Honorai
re , eſt mort environ dans le même
temps .
Je ne ſuis point étonné , Madame,
que les nouvelles Converſations
que Mademoiſelle de Scu
déry a données depuis peu au
Public , vous ayent plû autan
que vous me le témoignez. Tout
le monde y trouve ce caracten
GALANT.
77
noble & délicat qui eſt répandu
dans tous ſes Ouvrages ; & c'eſt
avec beaucoup de raiſon , que
Monfieur Sabatier de l'Académie
Royale d'Arles a dit qu'il
n'y a point de matiere qu'elle ne
puiſſe traiter avec une égale force
de génie. Je vous envoye les
Vers qu'il luy a adreſſez , ne doutant
pas que vous ne liſiez avec
plaifir les loüanges qu'il luy
donne.
A Mile DE SCUDERY.
L
Ecroiras- tu, Sapho ? L'on veut
que je m'engage
A t'écrire une Epitres en ay-je le
courage?
Ay je quelqne Parterre, où je trouve
des Fleurs
D 3
78 MERCURE
Qui foient peintes pour toy d'aſſez
vives couleurs ?
En ces Lieux reculez pres de la barbarie.
Puis je faire des Vers dignes de ton
génie?
En vain mon eſprit rêve à quelques
traits nouveaux
Aux bords d'une Fontaine , au murmure
des Eaux.
Loin du monde & du bruit, en vain
dans un Bois fombre
Le confulte ma Muſe àlafraîcheur
de l'ombre,
Tous ces foins nesçauroientſervirà
mon deffein.
Ce Bois est éloigné de ceux de Saint
Germain ,
Et les Eaux que répand cette claire
Fontaine ,
Nese vont pas mêler aux ondes de
la Seine.
Ainsi dois- je , Sapho ,ſans qu'il en
foit beſoin
GALANT.
79
Fatiguer mon esprit d'un inutile
Soin?
Pour louer tes vertus qu'Apollon
mesme chante ,
Dois-je employer ma voix & groffiere
&tremblante ?
Non , je ne prétens pas d'un esprit
égaré
Faire au pied du Parnasse un nau
frage afſuré.
C'est ainsi que Sur Mer un Nocher
témeraire
Rend,Sçachant le danger,ſa perte
volontaire.
De mes foibles efforts mon esprit
prévenu ,
N'agarde de donner contre un écueil
connu.
Puis-je, aidé foiblement des Filles
de Mémoire ,
Toucher à tant d'endroits qui ſoûtiennent
ta gloire ?
Ce n'est pas par les voeux d'unefoule
d'Amans ,
智
D 4
80
MERCURE
Que ton Sexe reçoit ſes plus beaux
ornemens ;
Ie ne compte pour rien qu'il tire par
Ses charmes
Ces frivole tribut des foûpirs & des
larmes.
Que ce Sexe eft orné de folides honneurs
,
Quand la feule vertu fait ſes Ado .
rateurs !
Que ne te doit- il pas quand ta vertu
Sublime
T'attire des Scavans le reſpect légitime
?
Leurs eſprits admirant tes Ouvrages
divers ,
Sont inſtruits parta Profe , & charmez
par tes Vees.
Quel est ton noblefeu ! quelle est ta
politeffe!
La délicate Rome , & l'éloquente
Grèce ,
Ont elles plus montré d'attraits dans
leur difcours
GALANT. 81
Qu'on en voit dans les tiens qui
brilléront toûjours ?
Nous veux tu prudemment remettre
en la mémoire
Les plus grands des Héros que célebre
l'Histoire ,
Ils ont dans tes Ecrits & leur air ,
&leur ton ;
Césarparle en César, Caton parle en
Caton.
Enfin quand ilte plaiſt , ton eſprit
nous rameine
Et la vertu des Grecs , & la grandeur
Romaine.
Tu fais encore plus ; tes Ecrits im
mortels
Sont dignes de LOUIS , ils parent
fesAutels.
Si tu veux quelquefois par unemain
>
habile
Redreſſfer de nos moeurs la route dif
ficile;
Si tu voeux, t'éloignant d'unſigrave
projet ,
Ds
82 MERCURE
De mille traits fleuris embellir un
Suiet ,
En quelques tours divers que ton
espritſe plie ,
génie ,
Tu montres ton folide & fertile
Ilse répand par tout , &fon cours
est heureux ,
Semblable en cet état à ce Fleuve
fameux
Qui nefort defon lit que pour rendre
féconde
Par le cours deſes eaux la Plaine
qu'il inonde.
Toute l'Europe Sçait , Sapho , ce que
tu vaux .
Dois- ie t'importuner par mes foibles
travaux ?
Je les connois affez ; n'est ce pas à
bon titre
Que je n'ay pas voulu t'adreffer une
Epitre ?
Cependant je finis , &jem'apperçois
bien
GALANT.
83
Qu'il faut à ton espritun plus noble
entretien.
Ienay tracé ces Vers , que pour te
pouvoir dire ,
Mon illustre Sapho , que je n'ofois
t'écrire.
Je trouve tant de plaiſir à vous
fatisfaire dans toutes les choſes
qui vous donnent de la curiofité,
queje me ſuis informé avec grand
ſoin de ce que c'eſt que la Prifonniere
de Soiffons qui a donné
lieu à l'Extrait de Lettre dont je
vous fis part il y a un mois. Il eſt
certaint que tout ce quieſt con
tenu dans cet Extrait eſt tresveritable,
mais ce ſont des actions
que la prétenduë Demoiſelle
Hollandoiſe oſe fauſſement s'attribuer.
Elles ſontd'uneHéroïne,
qui ayant pris l'habit de Garçon .
a fait diverſes Campagnes avec
beaucoup de courage & de bravoure
,ſous le nom du Chevalier
D 6
84 MERCURE
Baltafar. Celle qui eſt aujourd'huy
dans les Priſons de Soiffons,
eſt Fille d'un Artiſan appellé la
Foſſe , & née à Valenciennes , où
elle a eſté baptisée à la Paroiſſe de
Saint Giry , & nommée ſur les
Fonts Marie-Magdelaine. Elle a
préſentement vingt- huit ans , &
n'en avoit que quatre , quand fon
Pere & fa Mere moururent . Elle
fut miſe apres leur deceds dans
un Hôpital , où l'on reçoit les
Enfans abandonnez. Elle y demeura
juſqu'à l'âge de neuf ans,
&on ne l'en fit fortir que parce
qu'on ſceut qu'elle s'eſtoitdonnée
au Diable. Elle parut poſſedée,
&fit des choſes ſi extraordinaires
pendat pluſieurs années,que perſonne
ne pouvant plus la ſoufrir ,
& les exorcifmes qu'on luy faifoit
chez les Peres Dominicains
eſtant inutiles , on fut obligé de la
1
GALAN T. 85
mettre quelque temps dans les
Priſons de Valenciennes. Elle
vint à bout de s'entirer , && abandonnant
la Ville , elle alla à l'Armée
, où elle ſervit en qualite de
Soldat . Elle revint en ſuite à Valenciennes
, diſant qu'elle n'eſtoit
plus poſſedée, & enfin on trouva
moyen de l'y marier avec un Brodeur
appellé la Croix . Elle le
quitta quelque temps apres fon
mariage , & mena une vie affez
pleine de deſordres. Vers la fin
du mois de May de l'année 1681 .
elle vint à Versailles , & alla loger
d'abord au grand Cigne couronné
chez Madame Gourlier,où
elle paſſa environ deux mois .
Pendant ce temps , elle parla pluſieurs
fois à Monfieur le Curé de
Verſailles , à qui elle dit qu'elle
eſtoit Anabaptifte , & Fille de
Monfieur Antoinele Duc Grand-
7
86 MERCURE
Prevoſt de la Maréchauffée de
Flandre & de Hollande. Apres
qu'on l'eut fait inſtruire , on la
baprifa,& elle eut pour Marraine
Madame Gourlier ſon Hôtefle,
&Monfieur Baton pour Parrain.
La cerémonie de ſon Baptefme
ayanteſté faite , on la préſenta à
Madame la Ducheſſe de Coiflin,
fous le nom du Chevalier Baltaſar
, qu'elle diſoit avoir porté à
l'Armée. Cette Ducheſſe la préfenta
à la Reyne , & elle demeura
à la Cour , où l'on s'aperçût qu'elle
avoit la main fubtile. Elle difparut
quelque temps apres , &
emporta la valeur de quatre cens
livres àMadameGourlierſaMarraine.
De là elle revint à paris
aux Nouvelles Catholiques , ſe
diſant Lutherienne , & fit abjuration
entre les mains de Monfieur
l'Abbé de Saint Meſmin,
GALANT. 87
Aumônier du Roy. En la même
année , au mois d'Octobre , elle
fut préſentée à Monfieur l'Evefque
de Châlons ſur Saône , comme
eſtant Anabaptifte . On la fit
inſtruire tout de nouveau , & ce
prélat la baptiſa luy - méme en
prefence de Monfieur le Duc &
de Madamela Ducheſſe de Foix..
Elle ſouhaita d'avoir le nom de
Marie-Théreſe. Apres ce nouveau
Baptefme , elle revint à
Paris fur la Paroiſſe de S. Sulpice,
où Monfieur l'Abbé de la pérouze
prefchoit le Careſme. Elle
alla le trouver chez Monfieur le
Curé de S. Sulpice , où il logeoit,
&luy fit croire, comme elle avoir
déja fait ailleurs , qu'elle eſtoit:
Hollandoiſe , Fille d'Antoine le
Duc , Grand Prevoſt de la Maréchauffée
de Flandre & de Hollande
, qu'elle avoit ſa Grand
88 MERCURE
Mere à Valenciennes , riche de
plus de quatre cens mille livres ,
dont elle eſtoit l'unique Heritiere
; qu'elle avoit tout quitté
pour la foy , qu'elle avoit porté
les armes ſous un Capitaine nommé
de la Goncelle , & qu'elle
vouloit changer de conduite , &
mener une vie retirée. Comme
elle ſe diſoit née en Hollande, &
par conséquent de la Religion
desHollandois , Monfieurl'Abbé
de la Pérouze en prit ſoin , & la
mit chez des Perſonnes de pieté,
qui ſe chargerent de la faire inſtruire,
apres quoy, il luy fit faire
abjuration le Mardy des Feſtes
de Paſquesde l'année 1682. Elle
feignit d'eſtre fort touchée , &
luy rémoigna une grande ardeur
de ſe faire Religieuſe , afin de fe
donner toute à Dieu. Illa fit mertre
chez les Filles de NoftreGALANT.
89
Dame de Lieſſe , qui ſont des Benédictines
, dans le Faux-bourg
S. Germain. Elle y demeura trois
mois , & ſe ſervant de l'adreſſe de
ſes mains , elle déroba la valeur
de mille francs tant en hardes
qu'en argent , à une Demoiſelle
qui estoit Penſionnaire dans cette
Maiſon. On ne s'eſtoit pas encore
apperçu du vol , lors qu'elle en
fortit avec violence , menaçant
les Religieuſes de mettre le feu
dans le Convent , ſi on ne luy en
ouvroit la porte. Deux ans ſe
pafferent fans qu'on la reviſt. Elle
prit ce temps pour s'en aller à
Roüen , où elle s'adreſſa à Monfieur
le Curé de S. Vivien. Elle
abjura l'Héreſie de Calvin entre
ſes mains , & pour le remercier
des foins qu'il prit de l'inſtruire,
elleluy emporta cent écus. Eſtant
enfin revenue à Paris il y a fix'
)
१० MERCURE
mois , elle fut reconnue ,& on la
mit en priſon à l'Abbaye S. Germain,
Elle y fi connoiſſance avec
un jeune Cadet aux Gardes , qui
ſe trouva dans cette meſme Priſon.
Il crût ce qu'elle luy dit de
ſes grands Biens , & l'ayant fait
ſortir , dans la penſée qu'il l'épouferoit
à Valenciennes oùelle voulut
qu'ill'accompagnaſt, il ſe laiſſa
fi bien abuſer,qu'il dépenſa mille
écus dans cette recherche. Lors
qu'elle vit qu'il manquoit d'argent
, elle alla le livrer aux Eſpagnols
commeEſpion dans la Ville
de Mons , où il eſt encore priſonniers
. S'en eſtant défaite , elle ſe
rendità Soiffons, feignant encore
d'eſtre Anabaptifte, & pour la
troiſième fois elle demanda à ſe
faire baptifer, Comme on y avoit
eſté averty de ce qu'elle avoit
déja fait en d'autres Villes ,on l'a
de nouveau arreſtée en ce lieulà
,& on luy fait ſon procés. Lors
que j'en auray appris l'évenement
, je vous le feray ſçavoir.
-Cependant quoy que je ſçache
que vous connoiſſez les Anabapriſtes
, pour ceux qu'on appelle
Rebaptifans , je croy que vous ne
ferez pas fâchée qu'à l'occaſion
de la fauſſe Hollandoiſe qui s'eſt
dites pluſieurs fois Anabaptifte,
je vous explique enpeu de paroles
les erreurs de cette Secte ...
Ceux qui en font, improuvent
le Baptefme conferé aux petits
Enfans,& fe fondent fur ces paroles
de l'Ecriture , Celuy qui croira ,
&Sera baptisé,ſeraſauvé. Ils prétendent
que pour croire , & par
conféquent pour eſtre en étatde
recevoir le Baptefme,il fautjeſtre
parvenu en un âgé raiſonnable,
& ainſi ils rebaptiſent ceux qui
92
MERCURE
l'ont reçeu dans l'enfance , parce
qu'en cet âge- là ils ne pouvoient
pas avoir la foy actuelle. Outre
cette erreur,ils veulent que le Fils
de Dieu ne ſe ſoit point incarné.
Ils rejettent la Réalité & la Mefſe,
enſeignent qu'une Femme eſt
obligée de conſentir à la paſſion
de ceux qui la recherchent , &
condamnent le mariage des Perſonnes
qui font contraires à leurs
ſentimens. Ils trouvent que les
Souverains éteignent la liberté,
&qu'il eſt permis d'employer les
armes pour la recouvrer. Il y a diférentes
opinions touchant l'Autheur
de cettedangereuſe Cabale.
Les uns diſent que c'eſt Luther
, à cauſe qu' ecrivant aux
Vaudois , il dit qu'il vaut mieux
ne pas conférer le Baptefme , que
de le faire recevoir aux Enfans .
Les autres nomment Carloſtade,
GALANT.
93
pour l'Autheurde cette Secte ; &
quelques- uns , Zuingle , ou Mélancton.
Il eſt certain que Thomas
Muntzer , Diſciple de Nicolas
Scorkius , a eſté un des principaux
de ceux qui l'ont ſoûtenuë.
Cet Héreſiarque fit de
grands deſordres vers l'an 1324 .
Il affuroit que le S. Eſprit luy
avoit révele qu'il euſt à établir un
nouveau Royaume au Sauveur
du monde, avec le Glaive de
Gédcon que Dieu meſme luy
avoit mis entre les mains ; & il
trouva des Sectateurs ſi zélez ,
qu'ilsobligérent les Païſans d'Allemagne
à prendre les armes,
pour ſe tirer de la domination de
leurs Princes. Plus de cent mille
de ces Abuſez périrent dans cette
guerre , qui fut tres ſanglante.
On la nomma Guerre des Ruſteaux
. Thomas Muntzer y fut
94 MERCURE
pris,& eut la teſte coupée. Cette
défaite arrivée l'an 1525. n'abatie
point le courage de ceux qui
reſterent de ce Party. Ils reprirent
les armes dans la Vveſtphalie
en 1534. ayant pour Chef un
Tailleur de profeſſion , nommé
Bocold , a qui on donna' le nom
de Jean de Leiden à cauſe qu'il
eſtoit né à Leiden en Hollande .
Ce Malheureux qui n'eſtoit âgé
que de vingt-quatre ans , ſe joignit
à lean Mathien Boulanger,
quiPrenant le nom de Moïſe, tint
une Aſſemblée des Siens à Amſterdam;
& envoya douze de ſes
Diſciples, comme autant d'Apoſtres
, pour établir une nouvelle
Jérusalem , ſuivant le pouvoir
qu'il prétendoit en avoir reçeu du
Pere Eternel. Ces Fanatiques ſe
rendirent maiſtres de Munſter ,
où ils commirent des indignitez
GALANT.
95
inconcevables , profanant les
Egliſes , violant les Vierges , &
n'épargnant rien de ce qui eſtoit
ſacré, Ils enſeignoient laDoctrine
des Anabaptistes , qu'ils diſoient
leur avoir eſté revelée du Ciel , &
dont les principaux points étoient
la Communauté des biens , & la
pluralité des Femmes , qui ſelon
- cette Doctrine devoient eſtre
communes. Les Magiſtrats ayant
voulu s'oppoſer à leur fureur , il y
eut une ſanglante meſlée , dans
laquelle Jean Mathieu fut tué.
On mit en ſa place Jean de Leiden
, qui ſe croyant établir en
renverſant les Puiſſances légitimes,
prenoit le nom de Roy de
Justice & d'Iſraël . L'Eveſque de
Munſteraſſiégea ces Furieux , &
fut enfin introduit dans la Ville
par un Compagnondu faux Roy.
Il le prit , luy & les principaux
A
96 MERCURE
Miniſtres de ſes pernicieuſes erreurs,
qu'ils expiérent en 1635.par
de rigoureux ſuplices,apres qu'on
leseut promenez long- tems dans
les Païs circonvoiſins , pour les
faire ſervir de joüet aux Peuples.
L'erreur des Rebaptiſans a été
celle de quelques Heretiques
dans la Primitive Eglife . Les Novatiens,
les Cataphryges, les Donatiftes
, &t autres , avoient coûtume
de rebaptiſer ceux qu'ils
attiroient dans leur Party. Quelques
Prélats Catholiques commencérent
auſſi à obſerver la
meſme pratique envers ceux qui
abjuroient l'Herefie. Ce fut bientoft
comme une Loy generale.
Pluſieurs Eveſques de Cilicie , de
Cappadoce , de Galatie , & des
Provinces voiſines, s'étant aſſemblez
dans la Ville d'Iconie l'an
256. déclarérent que le Baptême
des
GALAN T.
97
des Heretiques eſtoit nul, & que
par conſequent il faloit le conferer
de nouveau . Le Pape Etienne
I. combatit cette opinion de
tout ſon pouvoir , & refuſa d'avoir
aucune communication avec
les Eveſques d'Orient. S.Cyprien
qui ſuivoit leurs ſentimens , afſembla
dans la meſme année un
Synode à Cartage , où l'on définit
que le Baptéme conferé
hors de l'Egliſe eſtoit invalide . Le
Pape s'eſtant declaré contre ces
Decrets , le meſme S. Cyprien
convoqua de nouveau une Alſemblée
des Prélats d'Afrique,de
Mauritanie , & de Numidie , au
nombre de 87. qui confirmérent
la Déciſion du premier Synode.
Tertullien dans ſon Livre du Baptême
, s'eſtoit déja expliqué
contre la validité de ce Sacrement
conferé par les Heréti-
Septembre 1684. E
98 MERCURE
ques. Ainſi ce ſentiment des Prélats
Orthodoxes donna beaucoup
de peine à l'Egliſe , mais enfin les
Eſprits ſe ſoûmirent à ſes ordres .
Elle trouva un tempérament
tres raiſonnable pour les calmer.
Ce fut d'interroger ceux qui étoient
nouvellement convertis ,
&de les rebaptiſer , ſi on trouvoit
qu'ils n'euſſent pas eſté baptiſez
au nom du Pere , du Fils , & du
S. Eſprit . L'Egliſe a obſervé cette
pratique depuis ce temps-là , &
elle l'obſerve encore aujourd'huy.
Cela fut cauſe que le premier
Concile genéral de Nicée
ordonna , que les Paulianiſtes ,
nommez ainſi pour eſtre les
Sectateurs de Paul de Samoſathe
Eveſque d'Antioche. qui établiſfoitdeux
Perſonnes diſtincte en
Nôtre - Seigneur , & les Cataphryges
qui corrompoient la for
T
GAALNT.
BIBLIOT
LYON
me du Baptefme , ſeroient
baptiſez lors qu'ils ſe converti
roient , parce que leur Baptefme
n'étoit pas bien conferé. Le Concile
de Laodicée fit un ſemblable
Decret pour quelques autres
Herétiques , qui n'obſervoient
pas ce qui eſt eſſentiel au Baptefme.
On a eu nouvelles par les Peres
léſuîtes qui font à la Cour de
Pekin , du Voyage que l'Empereur
de la Chine fit l'année derniere
dans la Tartarie Occidentale,
avec la Reyne ſon Ayeule,
qu'on appelle la Reyne Mere.
Cette partie de la Tartarie eſt
ſituée environ mille ſtades Chinoiſes
, qui font plus de trois cens
milles d'Europe, audelà de cette
prodigieuſe Muraille qui ſépare
- la Chine des Terres des Tertares
Occidentaux. Ces Tartares , qui
E2
100 MERCURE
commençant depuis l'Orient de
la Chine , l'entourent d'une multitude
preſque infinie de Peuples,
& la tiennent comme affiégée
du coſté du Septentrion & de
l'Ocident, ont eſté de tout temps
les Ennemis les plus redoutables
qu'elle ait eus . Ainſi ce fut pour
ſe mettre à couvert de leurs incurſions,
qu'un ancien Empereur
Chinois fit baſtir cette grande
Muraille . Ceux qui l'ont paffée,
& confiderée de prés , affurent
que les Sept Merveilles du monde
miſes enſemble , n'égalent
point cet Ouvrage , & que tout
ce que la Renommée en publie,
eſt infiniment audeſſous de ce
qu'ils ont vû . Ils y admirent particulièrement
deux choſes. L'une
eſt , que dans cette longue étendüe
de l'Orient à l'Occident ,
elle paſſe en pluſieurs endroits,
GALANT. 101
non ſeulement par de vaſtes
Campagnes , mais encore pardeſſus
des Montagnes tres hautes,
fur leſquelles elle s'éleve peu à
peu , fortifiée par intervalles de
groſſes Tours , qui ne ſont éloignées
les unes des autres que de
deux traits d'Arbaleſte. Dans un
Voyage qu'y fit un Pere léſuîte,
il eut la curiofité d'en muſurer la
hauteur en un endroit, & il tronvapar
le moyen d'un Inſtrument,
qu'elle avoit en ce lieu- là 1037.
pieds Geométriques au-deſſus de
l'horiſon. Ainſi on ne comprend
pas comment on a pû élever cet
énorme Boulevard juſques à le
hauteur où on le voit , dans des
lieux ſecs & pleins de Montagnes
, où il à falu apporter de fort
loin, & avec des travaux incroyables
, l'eau , la brique , le ciment,
&tous les autres matériaux né
E 3
102 MERCURE
ceffaires pour la conſtruction
d'un ſi grand Ouvrage. La feconde
choſe qui cauſe de la ſurpriſe
dans cette Muraille , c'eſt qu'elle
n'eſt pas continuée ſur une même
ligne, mais recourbée en divers
lieux , fuivant la diſpoſition des
Montagnes , de forte qu'au lieu
d'un Mur , on peut dire qu'il y en
atrois , qui entourent toute cette
grande partie de la Chine. Si
l'Empereur par les ſoins de qui la
longue Muraille dont je parle a
eſté bâtie , a fair quelque choſe
d'avantageux pour la fûreté de
ce vaſte Empire , le Monarque
qui de nos jours a reüny les Chinois&
les Tartares ſous une même
Domination , a fait encore
quelque choſe qui luy eſt plus
important. Apres avoir réduit
les Tartares Occidentaux , il les
a obligez d'aller demeurer à trois
GALAN T.
103
cens milles au delà de cette muraille
, & leur a diſtribué des
Terres & des Pâturages en cet
endroit- là , pendant qu'il a fait
habiter leur Païs par les autres
Tartares quiſont ſes Sujets .Cenx
qu'il ne pût fubjuguer par la forcede
ſes armes , il trouva moyen
de les vaincre par adrefle , en
engageant les Lamas dans ſesintéreſts
par ſes liberalitez , & par
des marques d'une finguliere
affection. Comme les Lamus, qui
ſont les Prètres de ces Peuples ,
ont un grand crédit fur ceux de
leur Nation , ils leur perfuaderent
aisément de ſe ſoumettre à la
dominationd'un fi grand Prince.
Ce ſervice rendu à l'Etat eft
cauſe que l'Empereur de la Chine
continüe à regarder ces Lamas
d'un oeil favorable , & qu'il leur
fait des largeſſes, ſe ſervant d'eux
F3
104
MERCURE
pour maintenir les Tartares dans
l'obeïſſance qu'ils luy doivent.
Ce font d'ailleurs Gens groffiers ,
& qui n'ayant aucune teinture
des Sciences ny des beaux Arts ,
ne ſont eſtimez que par politique.
En effet on a raiſon de les
ménager , puis qu'ils peuvent
tout ſur les eſprits des Tartares
Occidentaux , qui font toûjours
fi puiſſans , que s'ils s'accordoient
entre eux , ils pourroient encore
ſe rendre maiſtres de toute laChi.
ne , & de la Tartarie Orientale ,
de l'aveu même des Tartares
Orientaux . L'Empereur qui régne
aujourd'huy , & qui eſt préſentement
dans ſa 31. année , a diviſé
toute cette vaſte étenduë de Païs,
en quarante-huit Provinces , qui
luy ſont ſoûmiſes & tributaires .
Ainſi il peut eſtre appellé avec
uſtice le plus grand & le plus
GALAN T.
105
puiſſant Monarque de l'Afie ,
ayant tant de vaſtes Etats quiluy
obeïffent , fans qu'lls foient coupez
par les Terres d'aucun Prince
Etranger , & luy ſeul étant com.
me l'ame qui donne le mouvement
à tous les membres d'un fi
grand corps. Depuis qu'il s'eſt
chargé du Gouvernement , il
n'en a confié le ſoin à aucun des
Colaos ny des Grandsde fa Cour.
Il a choiſy le Prince ſon Oncle
pour fon premier Miniſtre , mais
il eſt inſtruit de tout , & donne
tous les ordres que ce Miniſtre
exécute. Il n'a jamais meſme
ſouffert que les Eunuques du Palais
, ny aucun de ſes Pages , ou
de jeunes Seigneurs qui ont eſté
élevez auprés de luy, diſpoſaſſent
-de rien au dedans de ſa Maiſon ,
& réglaſſent d'eux - meſmes aucune
choſe Ses Prédeceſſeurs ont
1
E 3
106 MERCURE
tenu une conduite ſi'oppoſée,que
cette nouvelle maniere de gouverner
paroiſt extraordinaire. Elle
eſt cependant toute pleine de juſtice.
Auffi l'Empereur a- t'il une
équité admirable . Lors que les
grands ont manqué , il les punit
auſſi bien que les petits. Il les
prive de leurs Charges , & les fait
defcendre du rang qu'ils tiennent
, proportionnant toûjours la
peine à la grandeur de la faute.
Aucune Affaire ne ſe traite au
Confeil Royal , ny dans les autres
Tribunaux, qu'il n'en prenne
connoiſſance , voulant qu'on luy
rende un conpte exact des Jugemens
qu'on y a portez. L'authorité
abfolüe qu'il s'eſt acquiſe, en
diſpoſant & ordonant de tout par
luy- méme , fans s'en repoſer fur.
fes miniſtres , eſt cauſe que les
perſonnes les plus qualifiées de
GALANT. 107
l'Empire , meſme les Princes du
Sang , ne paroiffent jamais en ſa
préſence qu'avec un ponfond
reſpect . Comme il a étably une
Paix ſolide dans tous ſes Eta's , il
a rappellé de chaque Province
fes meilleures Troupes , & réſolu
dans ſon Conſeil,de faire tous les
ans trois Voyages pour aller chafſer
en diférentes ſaiſons. Ces fortes
de Chaſſes ont plûtoſt l'air
d'Expéditions militaires , que de
Parties de divertiſſement , puis
qu'il s'y fait accompagner d'un
tres grand nombre de Chevaux,
& de Soldats , armez tous de Fléches
& de Cimeterres , diviſez
par Compagnies , & marchant
en ordre de Bataille , apres leurs
Enſeignes , au bruit des Tamhours
& des Trompetes. Pendant
leurs Chatfes , ils invifur les
Montagnes & les Foreits cantieres,
: E6
108 MERCURE
comme fi c'étoient des Villes
qu'ils vouluſſent affiéger. L'Empereur
partit le 6. de Juillet de
l'année derniere , avec plus de
foixante mille Hommes , & plus
de cent mille Chevaux. Cette
Armée avoit ſon Avantgarde ,
fon Arrieregarde , ſon Corps de
Bataille , ſon Aîle droite , & fon
Aîle gauche; tout cela commandé
par autat de Chefs & de petits
Roys. Pendant plus de ſoixante
& dix jours qu'elle fut en marche
, il falut conduire toutes les
Munitions de l'Armée , ſur des
Chariots , fur des Chameaux ,
fur des Chevaux & fur des Mulets
, par des chemins extrémement
difficiles , toute la Tartarie
Occidentale n'étant queMontagnes
, que Rochers , & q
Vallées. Il n'y a ny Villes , By
Bourgs , ny Villages , ny meſme
GALAN T. 109
aucunes Maiſons. Les Habitans
logent ſous des Tentes dreſſées
de tous coſtez dans les Plaines .
Ce ſont la plupart des Paſteurs ,
qui tranſportent leurs Tentes de
Vallée en Vallée , ſelon que les
Pâturages ſont meilleurs . Là ils
font paiſtre des Boeufs , des
Chevaux & des Chameaux. Ils
ne nourriffent aucun de ces Animaux
qu'on nourrit ailleurs dans
les Villages , comme des Pourceaux
, des Oyes & des Poules ;
mais ſeulement de ceux qu'une
terre inculte peut entretenir des
herbes qu'elle produit d'ellemeſme.
Comme ils ne ſement
ny ne cultivent la terre , ils ne
font auſſi aucune recolte , &
paſſent leur vie , ou à la Chafle ,
ou à ne rien faire. Ils viventde
lait , de frommage & de chair ,
& ont une eſpéce de vin aſſez
110 MERCURE
ſemblable à noſtre eau de vie .
Ce vin , dont ils s'enyvrent ſonvent,
fait leurs plus grands délices.
Ils ont leurs Lamas , qu'ils
reverent & reſpectent , & diférent
en cela des Tartares Orien
taux , dont la plus grande partie
ne croit point de Dieu. Les uns
& les autres font Eſclaves , &
dépendent en toutes chofes de
la volonté de leurs Maîtres , dont
ils ſuivent aveuglément la Religion
& les moeurs , ſemblables.
à leurs Troupeau , qui vont où
on les mene , & non pas où il
faut aller. L'Empereur marchoit
à cheval à la teſte de ſon Armée,
par ces Lieux déſerts , par des
Montagnes eſcarpées , & éloignées
du grand Chemin , expoſé
tout le jour aux ardeurs du Soleil,
aux pluyes , & à toutes les
injures de l'air. Une des raiſons
GALANT . III
qui luy firent entreprendte ce
Voyage , eſtoit pour entretenir
ſa Milice dansun exercice continuel
auffi bien pendant la Paix
que pendant la Guerre , & pour
empeſcher que le luxe de la
Chine , & un trop long repos, ne
fiffent degenerer ſes Soldats de
leur premiere valeur. Il reüffic
parfaitement en cela , puis qu'on
affure qu'ils foufrirent plus dans
cette Chaffe , qu'ils n'avoient
fait aux dernieres Guerres , &
qu'en leur faiſant pourſuivre les
Cerfs , les Tygres , les Sangliers
& les Ours , il leur apprenoit à
vaincre les Ennemis de l'Empire..
D'ailleurs il eſt convaincu qu'un
Voyage de cette nature , accompagne
de fatigues , contribuë à ſa
ſanté. En effet une longue expérience
luy a fait connoiſtre ,
quelors qu'il eſt trop long- temps
1
112 MERCURE
3
àPekin ſans en ſortir , il eſt attaqué
de diverſes maladies , &
il les évite par le moyen de ces
longues courſes , pendant lefquelles
il ne voit point de Femmes.
Ce qui pourra vous furprendre
, c'eſt qu'il n'en parut
aucune dans toute cette grande
Armée , excepté celles qui étoient
à la fuite de la Reyne
Mere ; encore eſtoit ce une cho
ſe fort nouvelle , qu'elle accompagnaſt
le Roy , cela ne s'eſtant
pratiqué qu'une feule fois , lors
qu'il mena les trois Reynes avec
luy juſqu'à la Ville Capitale de
la Province de Lead tum , pour
viſiter les Sepulcres de leurs
Anceſtres . L'Empereur & la
Reyne Mere prétendirent encore
en s'éloignant de Pekin , éviter
les exceſſives chaleurs qu'on
y ſent l'Eté pendant les jours CaGALANT.
113
niculaires , car dans cet endroit
de la Tartarie où ils allérent , il
régne au mois de Juillet &
d'Aouſt , un vent ſi froid , principalement
la nuit , que l'on eſt
contraint de prendre de gros habits
avec des fourrures. Un froid
fi extraordinaire vient de ce que
la Région eſt fort élevée , & plei
ne de Montagnes. Il y en aune
entr'autres,fur laquelle on monta
toûjours durant cinq ou fix jours
de marche. L'Empereur ayant
voulu ſçavoir de combien elle
furpaſſoit les Campagnes de
Pekin , éloignées de là d'environ
trois cens milles , le Pere
Ferdinand Verbiaft , & le Pere
Philippe Grimaldi , qui l'avoient
accompagné par ſon ordre ,
meſurérent la hauteur de plus
de cent Montagnes , qui étoient
fur la route , & trouvé
114
MERCURE
rent qu'elle avoit trois mille pas
geométriques d'élevation au deſſus
de la Mer la plus proche de
Pekin. On tient que le Salpeftre
dont ces Contrées ſont remplies
, contribuë encore à ce
grand froid , qui eſt ſi violent ,
qu'en creuſant la terre pendantle
voyage à trois ou quatre pieds
de profondeur , on en tiroit des
mottes toutes gelées , & des
morceaux de glace. Toutes les
raiſons que je viens de dire engagerent
Empereur à l'entreprendre
; mais ce qui l'y porta
plus qu'aucune choſe , ce fut le
deſſein de contenir les Tartares
Occidentaux dans leur devoir ,
& de prévenir les pernicieux
projets qu'on les voudroit obliger
à former contre l'Etat. Cette
venë qu'il eut l'obligea d'entrer
dans leur Païs avec une Armée
GALANT,
115
fi redoutable, & tous ces préparatifs
de guerre . On avoit conduit
pluſieurs Pieces d'artillerie, pour
en faire de temps en temps les
décharges dans les Vallées , &
par le bruit & le feu qui fortoit
de la gueule des Dragons qui
leur ſervoient d'ornement , jerter
par tout l'épouvante ſur ſa
route. Outre tout cet attirail , il
voulut encore eſtre accompagné
de toutes les marques de
grandeur qui l'environnent à la
Cour de Pekin , de cette moltitude
de Tambours , de Trompetes
, de Timbales ; & autres
Inſtrumens de Muſique , qui
forment des Concerts dans le
temps qu'il eſt à table , & au
bruit deſquels il entre dans fon
Palais , & en fort. Il fitmarcher
tout cela avec luy , pour étonner
ces Peuples barbares par cer
216 MERCURE
te pompe extérieure , & leur
imprimer avec la crainte le refpect
deû à la Majesté Impériale.
Pluſieurs petits Roys de la Tartarie
Occidentale vinrent de trois
cens , &meſme de cinq cens
milles , avec leurs Enfans , pour
ſalüer l'Empereur. Il s'en trouvoit
parmy eux qui avoient fait
le voyage de Pekin pour voir la
Cour. Peu de jours avant que
l'on arrivaſt à la Montagne , qui
eſtoit le terme du voyage , un
petir Roy qui revenoit de chez
l'Empereur , rencontra les deux
Jeſuites que je vous ay déja
nommez , & les ayant apperçus
, il s'arreſta avec toute ſa
Suite , & fit demander par ſon
Interprete , lequel des deux s'appelloit
Nauhoaij. Un de leurs
Valets ayant montré le Pere Ferdinand
Verbieſt , ce Prince l'aborda
avec beaucoup de civiGALANT.
117
1
lité , en luy diſant qu'il y avoit
longtemps qu'il ſçavoit ſon nom,
& qu'il defiroit de le connoiſtre.
Il parla au Pere Grimaldi
avec les meſmes marques d'affection
. Un accueil ſi favorable
donne beaucoup de lieu d'eſpérer
que la Religion Catholique
trouvera une entrée facile chez
ces Princes , fi on a ſoin de s'infinüer
dans leur eſprit par le
moyen des Mathématiques. Cette
Science eſt le charme des Chi-
- nois. L'Empereur luy- meſme
- l'a extrémement goûtée , & c'eſt
par là qu'il donne à ces Peres
des marques fingulieres de ſa
bienveillance dans toutes les
occaſions qui s'en ofrent , les
protégeant contre la Reyne Mere
, qui eſt une Femme âgée de
foixante & dix ans , & qui eſtant
du Païs des Lamas , a crû
118 MERCURE
ce que ces faux Preſtres luy ont
dit ſouvent,que la Secte dont elle
fait profeſſion , n'avoit point d'Ennemis
plus déclarez que ces Mifſionnaires.
Quoy que l'Empereur
ait de grands égards pour elle , il
n'a pas laiſſé de les combler juſqu'icy
d'honneurs & de graces ,
leur faiſant connoiſtre qu'il les
conſidéroit d'une autre maniere
que les Lamas. Il l'a marqué
meſme aux yeux de toute l'Ar
mée; & un jour qu'il les rencontra
dans une grande Vallée
, où ils meſuroient la diſtance
& la hauteur de quelques
Montagnes , il s'arreſta avec
toute la Cour , & les appellant
de fort loin , il leur demanda en
Langue Chinoiſe , Hao mo , c'eſt
à dire , vous portez- vous bien ?
En ſuite il leur fit pluſieurs queftions
en Langue Tartare ſur la
GALAN T. 219
hauteur de quelques montagnes,
& ils luy repondirent en la même
Langue. Toutes les fois que
dans le voyage il s'eſt rencontré
quelque gros Torrent , il a toûjours
voulu qu'ils l'ayent paflé
avec luy , quoy que les plus
grands Seigneurs , & les Princes
meſme, attendiſſent juſqu'au lendemain
à le paffer. Un foir entr'autres
eſtant arrivé au bord
d'un de ces Torrens , il le paſſa
feul avec le jeune Prince ſon Fils,
Héritier de l'Empire , ces Peres ,
& tres peu de fuite. Le Prince
ſon Oncle , qui eſt ſon Premier
Miniſtre , ayant demandé s'il ne
paſſeroit pas en même temps ,
parce que ces Peres mangeoient
à ſa Table , il ne voulut point le
permettre, &dit qu'il auroit ſoin
d'eux. Lors qu'il fut de l'autre
coſté , voyant le Ciel fort ferein ,
120 MERCURE
il s'arreſta ſur le bord , & y paſſa
une partie de la nuit à diſcourir
avec eux des Conſtellations qu'ils
découvroient , & du cours des
Aſtres , répétant ce qu'ils luy
avoient apprisen d'autres occafions.
Il leur envoyoit ſouvent
des mets de ſa Table, & quelquefois
meſme il les faiſoit manger
dans ſa Tente , ayant égard à
leurs jours de jeûne & d'abſtinance
, & ne leur faiſant ſervir
que des Viandes dont il ſçavoit
qu'ils pouvoient uſer. Le Prince
fon Fils à ſon exemple leur marquoit
auffi beaucoup de bonté.
Une chûte de cheval, dontil fut
bleſſé à l'épaule droite , l'ayant
contraint de s'arreſter plus de
dix jours , & une partie de l'Armée
dans laquelle eſtoient ces
Peres, l'ayant attendu , que l'Empereur
continuoit ſa Chaſſe avec
l'autre ,
GALANT. 121
l'autre , il ne manqua pas pendant
tout ce temps , de leur envoyer
tous les jours , & meſme
quelquefois deux fois le jour ,
des Viandes de ſa Table. Ils ſe
fervirent dans tout ce Voyage
des Chevaux de l'Empereur , &
de ſes Litieres , & furent toujours
logez ſous les Tentes du Prince
fon Oncle. Tous ces honneurs
n'empeſchérent pas qu'ils ne ſoufriffent
beaucoup , à cauſe des
lieux , du temps , & de pluſieurs
autres circonstances fâcheuſess
mais les intéreſts de Dieu qu'ils
cherchent en tout , les faisoient
ſoufrir avec courage , & ils comptoient
pour rien leurs fatigues,
lors que les ſoins qu'ils rendoient
à l'Empereur, leur donnoient lieu
d'eſperer que nôtre Religion en
recevroit quelques avantages.
Comme l'on ne revint point par
Novembre 1684. F
122 MERCURE
la même Route qu'on avoit priſe
en partant, on fit plus de fix cens
milles , avant que de rentrer à
Pekin . La Reyne Mere alloit en
Chaiſe ; & afin qu'elle fuſt portéeplus
commodement , l'Empereur
fit faire un grand Chemin
à travers les Montagnes & les
Vallées. Il fit encore jetter une
infinité de ponts fur les Torrens,
couper des Rochers , &des pointes
de Montagnes ; & tout cela
avec des dépenses & des peines
incroyables. Trois ou quatre mois
avant ſon départ , il avoit donné
au pere Ferdinand Verbieſt , &
aux autres léſuſtes qui ſont à rekin
, une marque éclatante de ſa
bienveillance. Un de leurs peres
eſtant mort , il voulut que ſes
Funérailles fuſſent faites à ſes
frais , avec toute la magnificence
que la Religion Catholiquepou
GALANT.
123
voit ſoufrir. Dans ce deſſein il
envoya un des premiers de ſa
Cour, pour ſçavoir d'eux quelles
Cerémonies elle permettoit , or
donnant qu'on fiſt tout ce qu'ils
fouhaiteroient , ſans y rien ajoûterny
diminuer. Tout cet Appareil
Funebre paſſa dans les plus
grandes Rües de pekin , précedé
d'une grande Croix , & la foule
qu'il attira fut fi grande, qu'on fut
obligé de faire venir des Gardes
de l'Empereur , pour empeſcher
la confufion , & faire ranger le
peuple , qui ne laiſſoit point
le paſſage libre.
Je vous envoye de tres jolis
Vers qui ont eſté faits ſur ce que
Monfieur le Comte de Toulouſe
a eſté depuis peu à l'Abbaïe
Royale de Fontevrault , où il entrat
avec Meſdemoiselles de
Nantes &de Blois.
F2
124 MERCURE
POUR
:
MONSIEUR
LE COMTE
DE TOULOUSE.
L
Aux Dames Religieuſes
de Fontevrault.
Es Gens deviennent - ils des
Loups
Parmy vos Bois & vos Bruyeres ,
Que vous mettezentr'eux & vous
Tant de Gardes & de Barrieres ?
Ah! Vestales ,je vous entens,
Vous craignez certaine avanture;
C'est bien fait mais iln'estplus temps
De défendre vôtre Clôture .
L'Amour est dedans , c'eſt lepis ;
Songezmoins à garder la Forte ,
Qu'àprendre un Thomas.a- Kempis
Pourparer les coups qu'onvous porte
GALAN T.
125
Nepensez pas que dans ce lieu
Fevienne débiter un conte ;
C'est choſefûre que ce Dieu
Eft chez vous ſous le nom de Comte.
ト
Pourse cacher il s'eſt montrè
Sans Flambeau , Sans Arc ,& Sans
Fléche.
Et doucement il est entré
Par la Porte ,&nonpar la Brèche.
Dansſesyeux qui fontfansBandeau
Vous pouviez découvrirſes Armes,
Et voir lefeu defon Flambeau ;
Mais vous ne voyez quefes charmes.
Non , voſtre oeil dans ce rare Enfans,
Nevoit quefa beauté divine ,
Que cet airfi doux &fi grand
Qu'il tire defon Origine.
t
Ah ! comme vous j'en suis charmé ;
Cependant ,Sans choquer perſonne
F3
126 MERCURE
S'il est trop long temps renfermé ,
Je nerépons d'aucune Nonne.
POUR MESDEMOISELLES
DE NANTES ET DE BLOIS.
Q
Veleffort pourroit arrêter
Les Exploits dont LOUIS
remplit la Terre & l'onde ,
Et quel coeur pourroit refifter
Acette belle Brune , à cette belle
Blonde ?
CeHéros se fait craindre , elles se
font aimer.
Le Pere est né pour conquerir le
Monde,
Et les Filles pour le charmer.
Les Venitiens on fait voir par
de nouvelles Conquestes , de
quelle importance eſtoit la Ligue
qu'ils ont faite contre les Turcs
avec l'Empereur & le Roy de
GALANT, 127
Pologne. Comme rien ne leur
eſt plus cher que le bien de la
Chreſtienté , ils n'ont point tardé
à la réſoudre quand elle leur
a eſté demandée ; & ſans épargner
aucune dépenſe , ils ont
profité du temps. Il y a quelques
mois que je vous parlay de la
priſe qu'ils ont faite de la Ville de
Sainte Maure. Ils ont fait depuis
peu celle de la Préveſa , & ont
eſté ſecondez en l'une & en
l'autre des Troupes auxiliaires
du Pape , du GrandDucdeTofcane
, & de la Religion de Malte.
Une pareille diverſion a eſté
tres utile à l'Allemagne , puis
qu'elle a fait partager les Troupes
, qu'on auroit toutes données
au Seraskier . M² le Genéral
Moroſini , apres avoir fait reparer
les Fortifications de Sainte
Maure il fit porter des Mor- د
F4
128 MERCURE
tiers , des Bombes , & toutes
les autres Munitions de guerre
& de bouche dont la Place
pouvoit avoir beſoin pourréſiſter
, en cas que les Tures en
entrepriſſont le Siege , & choifit
deux mille Hommes des
Troupes Venitiennes , qui furent
tout ce qui ſe trouva en
état de marcher , les maladies
&les fatigues en ayant mis beaucoup
hors de combat , & une
partie eſtant entrée en garniſon
dans Sainte Maure. Le Colonel
Angelo della Decima fut envoyé
dans la Campagne voiſine , pour
affembler tous les Grecs qu'il
trouveroit afin d'en fortifier
l'Armée ; & M² Morofini ayant
fait voile avecune partie de ſes
Troupes , alla au Port de Petala
attendre des nouvelles de ce
Colonel , qui s'eſtoit avancé à
GALANT. 129
fix- vingt milles de Sainte Maure.
De là il moüilla au Port deDragomette
, où l'Armée fit le débarquement.
Elle estoit compoſée
de deux mille Venitiens ,.
d'environ mille Hommes des
Troupes auxiliaires du Pape , de
Toſcane , & de Malte , & de
quinze ou ſeize cens Grecs.
Ces Troupes s'avancerent dans
le Plat païs ; & quelques Eſcadrons
Turcs , poſtez en divers
endroits pour la garde des Pafſages
, en ayant eſté chargez , ſe
retirérent ſans faire beaucoup
de défenſe . Saban Bacha , Gouverneur
de la Préveſa , avoit envoyé
ces Efcadrons pour obſerver
les mouvemens de l'Armée
Chreſtienne ; & celuy qu'elle
venoit de faire ayant donné
lieu de croire qu'elle n'avoit nul
deſſein d'attaquer la Place , il
FS
2
4
136 MERCURE
en eſtoit forty , pour ſe mettre
à la teſte de ces Troupes , afin
de harceler les Chrétiens , &
de les ſurprendre. Ceux- cy mi
rent le feu dans quatre ou cinq
Villages ,& vinrent ſe rembar
quer au Port de Petala , apres
avoir ravagé le Païs durant cinq
jours. Dans le meſme temps,
M.Morofini eſtoit allé avec les
Galeres à la veuë de Patras&de
Lépante! Sondeſſein eſtoit d'attirer
les Turcs de ce coſté-là..
En effet , ils avoient lieu d'efpérer
que pendant que les Trou
pes Venitiennes eſtoient difperſées
dans le Plat païs , il leur fe
roit fort aifé de les charger.
vint en ſuite au Port de Démata
,& aſſembla enfin le Conſeil,
dans lequel l'Attaque de la Préveſa
fut réſoluë. La conqueſte
de cette Place eſtoit le ſeult
If
GALANT.
131
moyen de mettre à couvert celle
de Sainte Maure , que la République
venoit de foûmettre , &
que ſans cela les Infidelles auroient
pû facilement affiéger. La
Fortereffe de Sainte Maure eſt
à douze lieuës du Golfe , que
les Anciens nommoient Golfe
d'Ambracie , ou d'Ambrachie ,
que les Modernes appellentGolfe
de Larta, ou de Préveſa .Larta,
- ou Ambracie , eſt une Villed'Epire
, qui a eu autrefois Eveſché,
Elle eſt ſituée à l'extrémité de
ceGolfe , quia vingt cinq lieuës
de tour , & qui peut contenir
un grand nombre de Vaiſſeaux,
C'eſtoit le Siege Royal de Pirus ,
au raport de Plutarque. Aléxandre
leGrand aſſura aux Ambraciens
la liberté qu'ils avoient recouvrée
depuis peu , en chaf
fant de leur Ville une Carnifon
}
F6
132
MERCURE
de Macedoniens. Le Golfe d'Ambrachie
eſt célebre par la Victoire
qu'Auguſte remporta fur Antoine
pres le Promontoire Acti
que le 2. Septembre de l'an 723 .
de Rome , environ 31.an avant
la naiſſance de Nôtre Seigneur.
Ce fut en memoire de cet avantage
qu'il fit bâtir en ce lieu-là
une Ville à laquelle il donna le
nom de Nicopolis , &c'eſt ſur ſes
Ruines qu'eſt aujourd'huy ſituée
la Fortereſſede la préveſa .On fait
mention de quatre autres Villes
qui ont porté le nom de Nicopolis.
La premiere en Mifie , que
l'Empereur Trajan fit bâtir, apres
qu'il eut, vaincu Decebale Roy
des Daces.Quelques- unsla nomment
Nigeboli , & les Tures Sciltaro.
La ſeconde eſt en Bulgarie
fur le Danube , vers la Valachie.
C'eſt où les Chrétiens furentbaGALAN
T.
133
2 tus par les Turcs en 1396.du
temps de Sigifmond Roy de Hongrie.
La troiſième , Ville d'Arménie
, ſous la Métropole de Sebaſte
, eſt nommée Gianich par
Castalde , & Chiourme par les autres
. Les Arriens y cauférent de
grands troubles en 370. apres la
mort de l'Evéque Theodore . Les
Herétiques y avoient introduit
Phorane, qui estoit de leur Party,
mais les Habitans de Nicopolisſe
ſéparérent de fa Communion, &
on fut contraint de leur donner
un Evêque Orthodoxe. La quatrième
, Ville Epiſcopale de la Iudée,
eſt la même qu'Emaüs, & on
l'appella Nicopolis, à cauſe que ce
nom veut dire Ville de la Vi-
Etoire.
Quant à la Fortereſſe de la
Preveſa , qui tient aujourd'huy la
place de l'ancienne Nicopolis de
134
MERCURE
PEpire , quoy qu'elle ſoit plus petite
que Sainte Maure , ſa ſituation
ne laiſſe pas d'eſtre aufi
avantageuſe , parce qu'elle commande
l'entrée du Golfe,& qu'on
n'en peut eſtre maître, fans l'eſtre
en meſme temps du commerce
qu'on fait à Larta,& qui eſt confidérable
. La réſolution de l'ataquer
ayant eſté priſe dans le Confeil
de Guerre , MonfieurMorofini
fit partir cing Galeres & fix ,
Galeaffes,& leur donna ordre de
s'aprocher des Châteaux que l'on
appelle le Goménizze. Comme ils
font à la vie de la Preveza , fon
deffein étoit d'obliger les Infideles
àdiviſer leurs forces , & à y renvoyer
les troupes qu'ils en
avoient tirées pour groffir leCorps
qu'ils avoient fait camper ſous le
Canon de la Place. Saban Bacha
perfuadé que les Vénitiens aras
GALANT . 135
queroient ces Châteaux, ne manqua
pas de le faire. Ainfi ily fie
rentrer la plupart des Troupes
qui estoient autour de la Préveſa.
Elles y forent reçües avec de
grandes démonſtrations de joye
&les Tures firent faire une Sal
ve genérale de tout leur Canon.
Cependant l'Armée eſtant partie
de Démata le 20. de Septembre ,
mouïlla à l'entrée du Golfe de
Larta fur les neuf heures du foir.
Le lendemain leCapitaineManeta
eftant entré dans le meſme
Golfe avec vingquatre Barques ,
& des Bringantins armez ,y debarqua
avec une partie de fes
Troupes. Les Turcs tâcherentde
l'empêcher par une décharge de
dixhuitPiéces de Canon,& d'environ
deux cens coups de Mouf
quet , dont il n'y eut perſonne
bleffe..A la pointe du jour , on
136 MERCURE
vit paroiſtre à la portée du Moufquet
de la Place les Galeres qui
avoient moüillé vis - à - vis une
Hauteur , que l'on appelle la
Colline de Mehemet Effendi.Ces
Galeres en faiſant diverſion , faciliterent
le débarquement à une
partie des Troupes qui s'avancérent
par terre , & traverſerent fur
des Galiotes un Bras de mer , qui
a environ un demy mille de largeur.
Pendant ce tems , le feu
continuel que les Galeres faifoient
de leurs Courſiers , ne permettoit
pas que les Turcs s'approchaffent
du Rivage.Ce fut ce
qui les trompa. Ils eſtoient perſuadez
que les Vénitiens avoient
deffein de mettre des Troupes à
terre par cet endroit- là , & cela
fut cauſe qu'ils y firent un grand
feu de Mouſqueterie & de Canon,
dontles Chrétiens reçûrent
GALANT. 137
1
>
peu de dommage. Par là il n'y eut
| aucun obſtacle au débarquement
- des Troupes, qui commencerent
à s'approcher de la Place ſous les
ordres du Genéral Straſoldo. Les
Turcs commandez pour empef
cher ce débarquement , connurent
la faute qu'ils avoient faite
& pour tâcher de la reparer , ils
donnérent ordre à cinq cens
Spahis qu'ils détacherent , d'aller
àtoute bride charger les Chrêtiens
, avant qu'ils euſſent achevé
de débarquer ; mais ils les trouvérent
déja en ordre de Bataille ,
& beaucoup furent tuez & bleffez
du grand feu qu'ils firent fur
ſes Infidelles. La frayeur ſaiſit les
autres , qui ſe retirerent fi fort
en deſordres qu'il fut impoffible
àla plupart d'entrer dans la Place.
Les Chreſtiens s'eſtant avancez
ſans aucune peine , ſe ſaiſirent du
138 MERCURE
Bourg , & ſe poſtérent ſur la Colline
de Méhemet Effendi; qui
commande la Ville. Le meſme
jour , Monfieur Moroſini fit encore
approcher de la Préveſa les
Galeres & lesGaliotes , & envoya
fommer les Turcs de rendre la
Place , avec menaces de ne leur
point faire de quartier , s'ils attendoient
qu'ils fuſſent réduits à
l'extrémité. L'officier qui y commandoit
en l'absence de Saban
Aga , qui en estoit party pour ſe
mettre à la teſte de quatre mille
Hommes , afin d'obſerver les mouvemens
des Chreſtiens , refuſa
de voir la Lettre de ce Generaliffime
, & fit tirer fur celuy qui
l'apportoit, ne doutant point que
le Gouverneur ne revinſt dans
peu de jours , & n'amenaſt affez
de Troupes pour faire lever le
Siege. Cette fierté obligea mon
GALANT.
139
ſieur Morofini à faire débarquer
des Canons & des Mortiers, que
l'on mit en baterie le jour fuivant.
Il vifita les Poftes , & ordonna
les Attaques ; & le 23-plu- .
fieurs Maiſons furent abatuës par
les Bombes , qui mirent le feu en
divers endroits , & qui démontérentquelques
Pieces de Canon
des Ennemis. Leur Artillerie ne
fit preſque aucun effet tant elle
eſtoit mal ſervie. Les Affiégeans
tirérent contre leurs Bateries
avec un fuccés ſi avantageux ,
que le ſoir meſme il ne reſta dans
la Place qu'une ſeule Piéce de
Canon qui puſt ſervir. On ne
perdit qu'un Soldat , & cing ſeulement
furent bleſſez . Le Generaliſſime
, apres avoir vifité les
Travaux & les Bateries le 14
donna les ordres pour la deſcente
du Foffé. On y fit un Loge140
MERCURE
ment , & la nuit ſuivante on at
tacha le Mineur à la groſſe Tour
de la Place , du coſté de terre
ferme. La Bréche s'eſtant trouvée
conſidérable dés le 26. on
continua les Travaux avec fuccés
, & le 28. on fit le Logement
dans le Foffé . Le méme jour on
donna les ordres pour aller à l'Afſaut,
parce qu'on vit que la Mine
eſtoit en étatde joüer. Les Turcs
n'en voulureut point attendre
l'effet. Ils arborérent un Drapeau
blanc le 29. pour marque qu'ils
vouloient capituler. Ils deman
doient la méme Capitulation que
Sainte Maure avoit obtenuë; mais
Monfieur Moroſini leur déclara
que tout ce qu'il pouvoit
leur accorder , eſtoit que trente
des plus conſidérables fortiroient
avec Armes & Bagage , & que
les autres n'emporteroient que
ぐ
GALANT.
141
ce que chacun d'eux pourroit
porter , ſans aucunes armes ; &
que l'on mettroit en liberté tous
les Eſclaves Chrêtiens .Les Turcs
ayant accepté ces conditions, for-
1 tirent le lendemain au nombre de
deux cens Hommes , par la Porte
de la Marine. On les eſcorta
juſqu'à quatre milles de Larta
avec quelques Barques des Grecs .
Monfieur Moroſinil donna ordre
en même temps , qu'on ſe ſaiſiſt
des Portes , & que l'on y miſt des
Gardes , ainſi qu'en d'autres endroits
, pour la conſervation des
Magazins , & pour empeſcher le
pillage. Trente Venitiens , vingt
Maltois , dix Soldats des Troupes
du Pape , & dix de celles des
Florentins , furent chargez de ce
ſoin. L'Etendard de S. Marc fut
arboré , & on abatit toutes les
Enſeignes des Turcs , qui furent
1
142
MERCURE
portées à la Galere Generale.
Douze cens Habitans , ou environ
, font demeurez dans la Place.
On y a trouvé quarante- fix
Pieces de Canon , dont il y en a
dix-huit de bronze , & de cinquante
livres de bale.Toutes fortes
de Vivres y estoient auſſi en
abondance , avec un grand nombre
de Mouſquets & de Boulets ,
&cinq cens quintaux de Poudre.
Les Turcs tiroient tous les ans
cent mille écus de la Peſche
qu'ils faiſoient de ce coſté là , &
ils les perdent en perdant la Préveſa
, dont la conqueſte met la
République en poffeffion du Golfe,
& de tous les lieux de la Côte.
Monfieur Bachili , qui commandoit
une partie des Troupes
de malte , fut tué d'un coup de
Mouſquet , lors qu'on travailloit
à faire le Logementdans le Foffé .
GALANT.
143
Je vous envoye l'Epitaphe d'un
-Animal qui a fait verſer des pleurs
à une Dame d'un fort grand
mérite. C'eſt d'une Guenon
qu'elle aimoit fort , & qui ayant
- fait quelque malice à un Page ,
eut le mal- heur de s'attirer fon
averſion. Le Page encore plus malicieux
qu'elle n'eſtoit , réſolut de
s'en vanger , & il n'en trouva
point de moyen plus propre que
de luy attacher un Petard au derriere.
Il y mit le feu , le Petard fit
fon effet , & les bleſſures que la
Guenon en reçeut la firent mourir
. C'eſt ce qui a donné lieu aux
Vers qui fuivent.Je ne vous diray
rien de l'Autheur , finon qu'il a
l'eſprit fort galant , quoy qu'il le
diſſimule ; mais il a beau vouloir
le cacher , de petits Ouvrages de
cette nature le trahiſſent quelquefois,
5
144 MERCURE
it
Ydeſſous git une Guenon ,
Qui n'avoit rien de petit que la mi-
Ellevécut en Héroïne, [ne,
Et mourut d'un coup de Canon:
Paſſant, calmez voſtre triſteſſe;
Son illustre Maîtresse
Vient de pleurerfa mort.
Pour mériter ces préticuſes larmes,
Bien des Gens distinguez dans le
Mestier des Armes
Enviroient un ſemblablefort.
Lors que je vous appris la mort
de Monfieur Colo dans ma Lettre
du dernier mois, j'oubliay de vous
marquer que lilluſtre François
Colo ſon Couſin eſtoit encore
pleinde vie. Ainsi , madame, vous
devez détromper ceux qui ſur ce
que je vous ay écrit de cette
mort pourroient ſe perfuader que
la race de ces grands Opérateurs
de
GALANT. 145
de la Pierre ſeroit finie. Celuy qui
reſte eſt le même que l'on ſurnomme
François Colo l'heureux,
& qui est tres -connu en Angleterre
, en Eſpagne , à Hambourg ,
en Allemagne , en Hollande , &
en Flandre . C'eſt luy qui a taillé
fi heureuſement Monfieur l'Evê
que de malines , qui eut le meſme
fuccés à Mayence en la perſonne
d'un proche Parent de Monfieur
l'Electeur , & qui fut mandé en
Allemagne pourtailler feu Monfieur
l'Evêque de Munſter. Si ce
Prélat mourut quelque tems
apres , ce fut parce qu'il avoit le
dedans du corps gâté , & non de
cette opération . Le meſme ataillé
1. depuis vingt - cinq ans tout ce
qu'il y a eu à Paris de Gens de
qualité , qui ont eu beſoin d'un
rel ſecours. Il a demeuré Ruë
Quinquempoix , & loge depuis
Septembre 1684.
e
G
346 MERCURE
deux ans au Fauxbourg S. Germain,
Ruë de Seine,proche l'Hôtel
de la Rochefoucaut. Je croy
que j'oblige le Public en luydonnant
cet avis. Monfieur Colo fon
Fils , digne Succeſſeur d'un Pere
qui s'eſt acquis la qualitéde grand
Colo, prend un ſoin tout particulier
de s'inſtruire , & à déja fait à
Paris , & à la Campagne , beaucoupd'operations
tres heureuſes.
Tous ceux qui ont connu Mr
Taconnet, Chanoine Regulier de
S. Victor , ont eſté ſenſiblement
touchez de fa perte. C'eſtoit un
Homme qui dés ſa tendre jeuneſſe
s'eſtoit donné tout entier à
Dieu,avec un zéle qu'il n'a jamais
dementy Son attachement àbien
remplir ſes devoirs depuis qu'il
eſtoit entré en Religion,luy avoit
acquis l'eſtime & la veneration
de toute laCommunauté. Il avoit
GALANT. 147
paffé par toutes les Charges de ſa
Mailon , & avoit eſté enfin choiſy
pour celle de Grand Prieur ,
dont il s'eſtoit acquite avec une
exactitude tres-édifiante. Elle fut
cauſe que quelques années apres
on le choiſit de nouveau pour exercer
cette meſme Charge ; mais
comme l'élevation faiſoit ſoufrir
ſa vertu , il fuplia ſes Confreres
un an apres qu'ils l'eurent élû ,
de le vouloir décharger d'un fardeau
ſi peu compatible avec ſon
humilité. Ils n'y conſentirentqu'apres
les grandes inſtances qu'il
leur en fit , & qu'ils eurent bien
connu que c'étoit le faire vivre
hors de luy- même,que de le mettre
audeſſus des autres. Ce fur
pour lors qu'il ne ſongea plus à
vivre que pour Dieu , dans la
pieté , & dans les auſteritez cachées
qu'il pratiquoit. Ces gran-
G 2
148 MERCURE
4
des vertus connues de Monfieur
l'Archeveſque de Paris , obligérent
ce Prelat à le choiſir pour
eſtre Supérieur des Religieuſes
du Port Royal des Champs. Il
mourut dés l'autre mois , regreté
de tous les honnêtes Gens, par la
réputation de Sainteté dans laquelle
il avoit toûjours veſcu.
Je vous ay déja envoyé quelques
Vers ſur la mort du fameux
Monfieur de Corneille. En voicy
d'autres qui me ſont tombez entre
les mains.On impute les belles
Comedies de Térence à Scipion
l'Africain, & à ſon infeparable
Amy Lélius. Scipion eſtoitde
l'illuſtre Famille des Cornéliens ,
qui estoit une des plus nobles de
Rome , & qui a produit les Cinna
, les Marius , & plufieurs autres
grands Perſonnages ; & c'eſt
ce rapportde noms qui adonné
lieu à ce Sonnet .
GALANT .
149
C
En est fait , il n'est plus , cet
illustre Corneille ,
L'ornement de Paris , les charmes
de la Cour ,
De nos Voiſins jaloux laſurpriſe &
L'amour ,
Et d'un Siecle poly la plus raremerveille.
Le Corneille Romain à ce bruit ſe
réveille ,
Et quitant Lélius dans le fombre
Sejour ,
Embraſſe ſa grande Ombre , & lay
jureàson tour
Une amitié d'estime àcette autre
pareille.
Par toy nous survivons ( dit- il )
nos travaux ,
De nos Ecrits Latinsles malheureux
lambeaux
G3
150
MERCURE
Font parler un Romain comme parle
un autre Homme.
Mais dans ses doctes Vers qu'envieroient
les Neuf Soeurs ,
A nos forbles Rivaux nous parlons
en Vainqueurs ,
Et ce n'est que dans eux que je reconnois
Rome.
Les deux Madrigaux qui fui
vent , onteſté faits ſur la meſme
mort. Le premier eſt de Monfieur
Etienne, Preſident du Grenier à
Sel à Senlis , & l'autre de Mon,
fieur Diereville.
MADRIGAL .
Orneille n'est pas mort comme
Corneille
l'on s'imagine ,
C'est envain que chacun regretefes
beaux jours;
GALAN T. 151
Son eſprit l'a rendu d'une eſſence
divine ,
Lamort n'empesche pas qu'ilne vive
toûjours.
N
AUTRE.
On, Philis , c'est en vain que tu
me follicites
Pour te faire de jolis Vers.
Helas ! Corneille est mort , & ce
triste revers
Rend les Muſes tout interdites .
Tout pleure ſon trepas dans le ſacré
Valon,
On voit gémir mesmeApollon ,
Puis- ie lay refuser des larmes
Tandis que le Parnasse est pour luy
tout en deüil?
Non, tes plaiſirs pour moy n'ont point
affezde charmes ,
le sçay ce que mon coeur doit rendre
àfon Cercueil.
Laiffe-moy donc pleurer , importune.
Bergere
4
G4
152 MERCURE
Le moyen deſe conſoler
D'un Homme quejamais , quoy que
l'onpuiſſefaire,
Nul autre nepeut égaler?
On me donne encore dans ce
moment un Sonnet & un Madrigal
fur ce meſme ſujet. Ils fontde
Monfieur Magnin .
SONNE T.
Muses,
Uſes, Corneille est mort, &
les pleurs du Parnaſſe
N'ont iamais eu,iamais,de plus iuste
Suiet;
Vous fustes deſes ſoins le cher &
digne objet ,
Il vous fervit longtemps , & de fi
bonne grace.
Qui peut d'un tel Autheur ofer
prendre la place ?
Quelleveine, quel art, fera se qu'il
afait ?
GALANT.
153
94
Est- il rien de fublime , est- il rien
de parfait ,
Est- il rien d'éclatant , que Corneille
n'efface ?
دروم
Qui n'a pas admiré les accords de
ſavoix ,
Et l'honneur du Théatre,& le char
me des Roys?
Il fust à vostre Cour , ilfust comble
degloire.
Cependant du trépas il afenty les
coups ,
EtSa mort nous apprend , ô Filles
de Mémoire ,
Que l'immortalité ne dépend pas
devous.
MADRIGAL .
Nfin le grand Corneille
Suby du trépas
La Loy néceſſaire & cruellep
G
154
MERCURE
Helas ! quand elle nous appelle ,
Le mérite & l'esprit , n'en garantiffent
pas.
Corneille en eustbeaucoup , il en
euſt de bonne heure ,
Il en eust mesme si longtemps .
Que le Ciel icy bas luy devoit fa
demeure
Iusqu'au dernier moment des
temps.
Toutefois il est mort, &Sa mort nous
fait croire ,
Quoy que l'on puiffe dire enfaveur
du bel Art ,
Qui donne quelque rang au Temple
de Mémoire ,
Qu'onpeut fur le Parnaffe acquérir.
de la gloire ,
Mais qu'ony meurt comme autre-
Part.
M. Moret S de la Fayolle,
Avocat au Parlemenr , fit le
GALANT.
ISS
mois paffé abjuration de l'Heréſie
entre les mains de M' l'Archeveſque
de Paris. Ildemeure
ordinairement à Poitiers , où ſon
changement doit d'autant plus
ébranler ceux de ſon Party , que
fon mérite , & la connoiſſance
qu'ils ont de ſes profondes lumiéres
, les avoient obligez plufieurs
fois de le charger du ſoint
de leurs Affaires les plus importantes
dans leurs Conſiſtoires &
Synodes. Vn Homme auſſi éclairé
& auſſi ſage que luy , n'a pû
prendre une ſemblable réfolution
, qu'apres avoir eſté parfaitement
convaincu des veritez
Catholiques.
L'Eglife , & le Convent pour
l'établiſſement de vingt- cinq
Récolets que Sa Majesté avoit
réſolu de mettre à Verſailles ,
ayant eſté baſtis en fix moiss
G6
156 MERCURE
avec une magnificence Royale ,
Me l'Abbé de la Motte , Archidiacre
de l'Egliſe de Paris ; eur
ordre de M'l'Archeveſque d'en
aller faire la Benediction , Ver
ſailles eſtant dans ſon Archidiaconé.
Il s'y rendit le 4. de
ce mois, & le lendemain la Cerémonie
commença à ſept heures
du matin , par une Procefſion
que cinquante Récolets >
ayant avec eux leur Provincial,
firent de leur petite Maiſon à la
nouvelle , où ils apporterent les
Reliques. Cette Proceffion eſtant
arrivée , on dit les Oraifons,
& on fit les Afperfions ordinaires
ſuivant le Rituel ; apres
quoy Mº l'Abbé de la Motte
chata'la Meſſejà la fin de laquelle
les quarate jours d'Indulgence
accordez par M'l'Archeveſque ,
furent publiez . Madame la MaGALANT.
1.
157
réchale de la Motte ſe trouva à
cette Ceremonie , avec quantité
de Perſonnes du prémier rang ,
- & une afluence de monde extraordinaire
. Il n'y eut pourtant
aucune confufion ,M Bontemps
ayant pris toutes les précautions
néceſſaires pour empeſcher les
defordres qui font preſque inſéparables
de la foule. La Cerémonie
eſtant achevée , il donna
à dîner à M'l'Abbé de la
Motte , & à pluſieurs autres
Perſonnes conſidérables qui y
avoient aſſiſté. Ledeſſeinde cette
nouvelle Egliſe , & des autres
Baſtimens des Religieux ,
eſt du fameux M Manſard
Architecte du Roy.
Vous neſerez pas ſurpriſe ,Madame,
quand vous aprendrez que
le Roy a donné à Monfieur l'Abbé
Flechier , Aumônier de Ma
*
158 MERCURE
dame la Dauphine , l'Abaye de
S Etienne de Baigne , Diocefe de
Xaintes , le Prieuré de S. Etienne
de Peirat , Dioceſe de Perigueux.
La haute réputation qu'il s'eſt
acquiſe par ſes Sermons , qui
charment de plus en plus, le rend
digne des plus grands bienfaits
d'un Prince quiatoûjours fait ſa
joye de récompenſer le vray méte.
Ces deux Benéfices estoient
vacans par la mort de Monfieur
de Sainte Maure , Preſtre de l'Oratoire.
Sa Majesté donna en
meſme temps à Monfieur l'Evêque
d'Aire , l'Abbaïe de S. Sever,
Ordre de S. Benoiſt, Diocéſe
d'Aire. Ce Prélat eſt celuy qui
s'eſt fait fi long temps admirer
dans les meilleures Chaires de
Paris, ſous le nom de Monfieur
l'Abbéde Fromentières. Monfieur
l'Abbé de Longuerve, Fils du
GALAN T.
159
Lieutenant de Roy de Charleville
, dont les ſarvices font affez
connus , a obtenu l'Abbaïe de
Jard Ordre de S. Auguſtin , Diocéſe
de Sens , que Monfieur l'E-
- veſque d'Aire poffedoit ; & Monfieur
l'Abbé Mouret , Fils de
Monfieur Mouret , Officier de la
Garderobe de Sa Majesté , aeſté
gratifié de l'Abbaïede' Preüilly en
Touraine, demeurée vacante par
la mort de Monfieur le Chevalier
de Humieres.
Quelque temps auparavant,
Madame de Berulle de Cerillly
avoit eſté nommée à l'Abbaïe
Royale d'Arzilles de Loudun ,
des Urbaniſtes Sainte Claire ,
Diocese de Narbonne. Cette
Abbaïe vaquoit par la tranflation
de Madame de la Vergne de
-- Montenar de Treffan à l'Abbaïe
de S. André des Ramiers , La
160 MERCURE
premiere eſt Fille de feu M. de
Bérulle Conſeiller d'Etat , petite
Niéce du Cardinal de Bérulle
, & Soeur de Madame l'Abbeſſe
du Monaſtére Royal de
SaintBarthelemy d'Aix . Mª de
Bérulle , Maiſtre des Requeſtes,
Intendant d'Auvergne , eſt Frere
de ces deux Dames. Madame
l'Abbeſſe de S. André des
Ramiers , eſt Sooeur de M'lEveque
du Mans , Premier Aumônier
de Monfieur auparavant
Eveſque de Vabres , Abbé de
Bonneval , & de Caffau .
Voicy quelques particularitez
de ce qui s'eſt fait dans letemps
du Mariage de Me Electoral de
Brandebourg avec Madame la
Princeſſe de Hanover. Ce Prince
eſtant arrivé à Hervenhaus ,
Maiſon de plaiſance de Monfieur
le Duc de Hanover , qui
GALANT. 161
eſt à un quart de lieüe de la Ville
, y demeura depuis le Mercredy
4. du dernier mois juſques
au Mardy ſuivant. Le Dimanche
8. il épouſa la Princeſſe ſans
aucune pompe , & leMardy 10.
il fit fon Entrée ſolemnelle dans
Hanover , précedé de toute la
Cour , qui confiſtoit en plus de
deux cens Gentilshomme à cheval
, & en un Cortége de quatrevingt
Carroffes . Les Gardes à
cheval , & trois Régimens de
Cavalerie , marchoient les prémiers
. Le Prince entra dans la
Ville au bruit du Canon, qui tira
pendant une heure . Il arriva au
Château entre deux Hayes que
formoient trois Régimens d'Infanterie.
Les Gardes à pied
eſtoient dans la Court par où il
paſſa au ſon des Timbales , des
Trompetes & des Hautbois. Les
162 MERCURE
Gentilshommes mirent pied a
terre dans cette Court, & ceux
qui rempliſſoient les Carroſſes ,
en deſcendirent pour attendre
ces illuftres Mariez , qui furent
enfuite conduitsdans leurs Apartemens
.La milice s'eſtant miſe en
Bataille dans une Place qui eſt
derriere le Chaſteau ,y fit trois
Décharges avant que de ſe retirer.
Il y eut en fuite un magnifique
Soupé , pendant lequel on
entendit une muſique compoſée
deTimbales & de Trompetes , au
lieu de Hautbois & de Violons.
Elle ſembloir exciter à boire les
Santez , qui furent toutes accompagnées
de trois volées de Canon
à mesure que chacun beuvoir.
Un Bal affez extraordinaire ſuivit
ce Soupé , & ony dança d'abord
au bruit de ces mêmes Instrumens.
Douze des principaux des
GALANT,
163
deux Cours dançoient d'abord ſe
tenant deux à deux par la main ,
& ayant dans l'autre chacun un
gros Flambeau de la hauteur de
fix pieds. Les Princes & les Princeſſes
ſuivoient , & fix autres ferroient
la file . Cette Dance , qui
eſt une ancienne Cerémonie du
Païs , dura environ deux heures ,
apres quoy les Violons & Hautbois
commencérent à joüer , &
l'on dança les Dances Françoifes.
Le lendemain on repréſenra
la Comédie l'Inconnu , embellie
de Dances , & de divers agrémens,
mais particulierementd'un
Prologue qui fut fait exprés,avec
plufieurs Machines & Entrées de
Balet.Le Vendredy 13. il y eutun
- Balet & une excellente Muſique
de Voix & d'Inſtrumens , avec
des Machines. Il fut dancé par
Meffieurs les deux jeunes Princes
(164 MERCURE
de Hanover , par le jeune Baron
de Platen , & pluſieursautres Enfans
de qualité de l'un & de l'autre
Sexe. Quelques jours apres
on repreſenta Pfiché , avec des
Machines & des Dances; & tant
que Monfieur le prince Electoral
a eſté à Hanover , il y a eu tous
les jours Comédie ou Bal , & bien
ſouvent l'un & l'autre. On tira
auſſi un tres-beau Feu d'artifice
dans la Place derriere le Château
Ce Feu eut tout le ſuccés qu'on.
en pouvoit ſouhaiter. La magnificence
fut toûjours jointe à la
propreté , & le delicat égala le
ſomptueux.
La Cour s'eſt fort divertie à
Fontainebleau. Le Roy a eſté
tirer de temps en temps ,& quelquefois
à laChaſſe. Monseigneur
y a eſté tous les jours,& ſouvent
deux fois en un ſeul jour. Il ya
GALANT. 165
1
eu alternativement Apartement,
Comédie Françoiſe , & Comédie
Italienne. Les jours qu'il
y avoitAppartement , il y avoit
auſſi Bal . Les Dames ont quelquefois
dancé dans les Entr'Actes
de la Comédie , ou pour y
ſervy de Prélude. Madame la
Princeſſe de Conty , & Mefdames
les Ducheſſes de Choifeüil
& de Roquelaure , avec
Mr le Comte de Brionne , dancerent
la Chacone d'Amadis ,
qui ſervit d'une eſpèce de Prologue
de Mithridate . Peu de jours
avant le depart , il yeut un inpromptu
fort agreable de Comédie
& dedance. Les Italiens
furent employez pour ce divertiffement.
Voicy le Sujet de la
Comédie , qui fut faite exprés
pour y mêler les Entrées que je
vay marquer.
166 MERCURE
Cintio , Fils du Roy Brandimarte
ayant eſté pris jeune
par des Corſaires , eſtoit devenu
amoureux de Lucende, Fille
du Roy Glaucias , dans la Cour
duquel il avoit eſté élevé , ſans
qu'on le connuſt , ny qu'il ſceuſt
luy-meſme ſa naiſſance. L'ayant
enfin découverte , il s'eſtoit
rendu à la Cour du Roy ſon
Pere , à qui l'on avoit auſſi appris
l'avanture de ſon Fils . Ainſi
ceRoy l'attendoit ; & pour terminer
une longue guerre qu'il
avoit cuë avec Adamante Roy
voiſin , il avoit promis que Cintio
épouſeroit une Fille d'Adamante.
Le Theatre ouvrit par
Cintio, qui ayant appris ce que
Brandimarte avoit réſolu , voulut
qu'Arlequin paſſaſt pour luy,
afin que ſi le Roy obſtinoit à ce
mariage , il fuſt en pouvoir de
GALANT. 167
ſe retirer , & d'eſtre toûjours fidelle
à Lucinde , dont il s'eſtoit
fait aimer. Il fit inſtruire
Arlequin de la Conduite qu'il
- devoit tenir pour tromper ſon
Pere , & confulta cependant des
Bohémiennes fur ce qui luy devoit
arriver. Les Bohémiennes
dancérent , & furent repréſentées
par
a
Madame la Princeſſe de Conty.
Madame la Ducheſſe de
Choifeüil ,
Madame la Ducheſſe de Roquelaure
,
Madame la Marquiſe de Seignelay
,
Mademoiselle de Pienne ,
Mademoiselle de Broüilly , fa
Soeur.
Le peu de fatisfaction que
Cintio reçut des Bohémiennes ,
168 MERCURE
۱
l'obligea d'aller chercher une
fameuſe magicienne. Pendant
ce temps , le Roy Brandimarte
ſon Pere fit entrer Arlequin ,
qu'on luy dit eſtre ſon Fils. Sa
figure le ſurprit , & plus encore
le compliment ridicule qu'il
luy fit. Le Roy s'eſtant retiré
apres qu'Arlequin ſe fut enfuy ,
Cintio revint avec la magicienne
, qui ayant pris de l'amour
pour luy , luy conſeilla de demeurer
toûjours inconnu ,& luy
promis de luy faire voir Lucinde
par enchantement. Comme elle
cherchoit à le détourner de la
paſſion qu'il luy faiſoit voir pour
cette Princeſſe , elle fit un charme
qui fit paroiſtre Lucinde dançant
avec un Rival , & donnant
des marques d'une grande
joye. Ce fut une ſeconde Entrée
, où il y eut une Chacone ,
que dançerent
Madame
GALAN T. 169
Madamela Princeſſe de Conty,
Madame la Ducheſſe de Choiſeüil,
Madame la Ducheſſe de Roquelaure.
- Monfieur le Comte de Brionne.
Les premieres Scenes du ſecond
Acte conſiſtérent en des
plaifanteries d'Arlequin crâu Cintio
, que l'Ambaſſadeur d'Adamante
vint complimenter ſur
fon mariage avec la Princeſſe
Fille de ce Koy ; apres quoy Cintio
parut , & ſe plaignit de l'infidélité
de Lucinde , avec laquelle
il témoigna à la magicienne qu'il
avoit deſſein de rompre. Pour
l'exécuter , il la pria de luy donner
des moyens de luy écrire,afin
qu'il puſt luy faire connoître la
réſolution où il eſtoit de ne plus
fonger à elle. La magicienne fit
auſſi toſt venir des Folets pour
Novembre 1684.
at
J
e
H
170
MERCURE
porter ſa Lettre ; & le voulant
occuper agréablement , elle ordonna
aux meſmes Folets de le
divertir par quelque Dance . Ces
Folets furent repréſentez par.
Mademoiſelle de Nantes,
M. le Comte de Brionne,
Mademoiselle d'Eſtrées ,
Mademoiselle Hamilton ,
Mrs
Favier ,
Pecour.
Dans le troiſième Acte , Arle
quin s'ennuyant dejoüer un Perſonnage
de Prince , qu'il ne pouvoit
ſoûtenir , avertit le Roy de
la tromperie qu'on luy avoit faite,
Lucinde que les Folets avoient
auſſi avertie du bruit qui couroit
du Mariage de Cintio , tranſportée
par l'art d'une autre Magicienne
, vint ſçavoir s'il eſtoit
vray que ſon Amant la trahit.
Le Roy la voyant fi belle , mon
GALANT.
171
tra la joye qu'il avoit de trouver
fon Fils dans Cintio ; & confentant
à leur Mariage , il dit àl'un
& à l'autre , qu'il ſe réſoudroit
plûtoſt à recommencer la Guerre
avec Adamante , qu'à rompre
leur union . La Magicienne à qui
Cintio s'étoit adreſſé , touchée
de la beauté de Lucinde,ſerepentit
d'avoir traverſé ces deux
Amans, 81 pour réparer ce qu'elle
avoit fait contre eux , elle appella
un Génie pour aſſiſter à la
Nôce , & contribuer à la rendre
heurenfe . Tous les Courtiſans
entrérent , & témoignérent leur
joye par des Chants & par des
Dances . L'Entrée fut de dix ,
qui étoient.
Mademoiselle de Nantes,
Mademoiselle de Leveſtin ,
Mademoiselle deCrufſol,
Mademoiselle d'Eſtrées,
Hz
172
MERCURE
Mademoiselle Hamilton ,
Monfieur le Comte de Brionne,
Monſicur le Prince de Tingry,
M. le marquis d'Alincour ,
Monfieur le Chevalier de Soyecourt
,
Monfieur le Comte de Coſſé.
Meffieurs Favier & Pecour firent
auſſi une Entrée , déguiſez
en magiciens & il y eut enſuite
un Baler general , compoſé de
tous ceux qui avoient déja
dancé.
Ceux qui chantérent dans les
Entr'Actes de ce Divertiſſement,
✓ furent
Gaye ,
Mrs Jonquet ,
Pluvigny,
Mademoiſelle de la Lande,
Mademoiselle Rebel .
Les Entrées avoient été faites
par Meſſieurs Favier & Pecour,
GALAN T.
173
tous deux Danceurs du Roy.
Rien neſçauroit eſtre plus agréa -
ble que le fut cet Inpromptu.
Madame la Princſſe de Conty , &
Mademoiselle de Nantes, s'attirérent
l'amiration de tout le monde,
eſtant impoffible de mieux dancer
qu'elles firent .
Monfieur Voillet de la Garde,
Intendant & Controlleur Gené
ral de l'Argenterie& des Menus-
Plaiſirs & Affaires de la Chambre
du Roy , avoit pris ſoin de ce
Divertiſſement , ſous les ordres
de Monfieur le Duc de Créquy
Premier Gentilhomme de la
Chambre en année.
S'il eſt des Nouvelles dont on
doit chercher juſques aux moindres
circonstances pour les mettre
dans leur jour , il en eſt ſur
leſquelles on eſt obligé de paſſer
legerement , afin , s'il ſe peut, de
H3
174 MERCURE
:
faire oublier ce qui ne ſçauroit
qu'entretenir un ſouvenir chagrinant.
Telle eſt la Levéedu Siége
de Bude. Je ne raiſonne point
là-deſſus . Il ſuffit de réüſſir , pour
eſtre justifié ; & quand le contraire
arrive , il ſemble que l'on
ait tort. Je ne dis pas que ce ſoit
injuſtement qu'on ait entrepris
ee Siege ; mais tout ce qui eſt
juſte , ne doit pas toûjours eſtre
entrepris , lors que le ſuccés en
eſt trop douteux. Je n'entre point
la-dedans. Chacun raiſonne felon
ſon génie ou ſa paffion ; mais
quelques raiſonnemens qu'on
faſſe, il eſt impoſſible de conclure
juſte , ſans avoir ſçû les raifons
de ceux que le malheur de
n'avoir pas réüffy , donne lieu
de condamner; & ces raiſons ne
font pas aiſées à penétrer. Il y a
peu d'Affaires dans le monde ,de
GALANT.
175
quelque nature qu'elles ſoient ,
où les intéreſts particuliers ne
foient pas meſlez aux genéraux ;
& c'eſt ſouvent ce qui gâte tout.
Je les laiſſe démeſler aux Inté-
- reſſez , & aux Politiques. Cepen
dant je ne ſçaurois m'empécher
de parler icy du Roy , & de faire
remarquer de quelle maniere il a
toûjours en en vûë les avantages
de la Chrétienté . Rien n'a
pû le détourner d'offrir la Paix ,
ou la Tréve. Il l'a fait, afin qu'on
ne puſt ſe diſpenſer de conſentir
à l'une ou à l'autre , & qu'il n'y
euſt aucune raiſon qui autoriſat
- à reculer, ſous prétexte des Traitez
qui traînent toûjours en longueur
; ce qui ne peut arriver lors
qu'il s'agit d'une Tréve , qui doit
toûjours ſe conclure promptement
, puis que dans laTréve on
n'a rien à difcuter. On n'a pas
H4
176
MERCURE
laiſſé de perdre beaucoup de
temps à ſe réfoudre ; & il eſt certain
qu'on n'en a que trop perdu.
Le Roy voyoit bien que la
Chrétienté en ſouftiroit , & la
Levée du Siége de Bude fait connoiſtre
que les Ennemis de ce
Monarque avoient moins de lumieres
que luy ſur les Affaires
de la Guerre , lors qu'ils ſe perſuadoient
que quand leurs forces
feroient partagées, elles ſuffiroient
pour vaincre la France , & pour
combatre les Turcs . Cependant
ce que nous venons de voir arriver,
eſt la preuve du contraire.
Si le Roy n'euſt pas agy en Roy
véritablement Chreſtien , il les
euſt laiſſez dans une erreur dont
il auroit profité ; au lieu que la
Levée du Siége de Bude fait voir
qu'il n'y eut jamais un procedé fi
glorieux , fi defintéreſſé , & dont
la Chrétienté puſt tirer tant d'aGALAN
Τ.
177
vantages. Si elle n'a pas triomphe,
elle l'auroit encore moins fait , &
auroit meſme pû faire des pertes
confiderables , ſi ſes Troupes
avoient eſté diviſées , & fi Monſieur
l'Electeur de Baviere fuft
demeuré fur le Rhin. Ce jeune
Souverain , qui par l'amour qu'il
a pour la gloire ,ſe montre ſi digne
du fang des Bourbons , qu'il
mefle à celuy de Baviere & de
Savoye , n'a rien oublié pour ſe
mettre en état de contribuer à la
Priſe de Bude. Il a ſacrifié ſes
Troupes , fans avoir épargné aucune
depenſe pour les entretenirs
& s'il n'eſt pas revenu couvert
de Lauriers , il eſt du moins revenu
tout chargé de gloire; car
ce n'eſt pas toûjours la victoire
qui en donne , & nous avons vu
des Héros plus eſtimez apres leur
defaite,que desVainqueurs apres
Leur triomphe. Cen'eſt pas que
H
178 MERCURE
l'on doive regarder le Siege de
Bude comme une entrepriſe qui
ait manqué à Monfieur l'Electeur
de Baviere. Il ne l'a point entrepris
, mais il l'a fait durer plus
long- temps qu'il n'auroit duré
fans luy ; & fi l'eau n'euſt pas
empeſché l'effet de ſes Mines ; il
auroit eu la gloire d'emporter la
Place. Lors que ſa valeur & ſa
pieté luy ont fait abandonner
ſes Etats pour venir hater ſa Priſe
, les Troupes Impériales eſtoient
fort affoiblies par les fréquentes
Sorties des Ennemis, &
leur Champ étoit tout remply
de Morts , de Mourans , & de
Malades ; on y manquoit de
Munitions de guerre & de bou
che , &d'Ingénieurs. Tout cela?
n'a point étonné Me l'Electeur
de Baviere ; & on peutdire qu'il
luy a eſté plus glorieux d'avoir
marché au ſecours d'une Armée
GALANT.
179
L
qui auroit achevé de périr ſans
luy, que s'il avoit gagné pluſieurs
Batailles , puis qu'en cette occaſion
la gloire de tout riſquer
pour rétablir une Affaire defefpérée
, eſtoit plus grande que
celle que donne la victoire en
d'autres temps. Il ſuffit à ce
Prince d'avoir levé une Armée
à ſes dépens , fans avoir reçu
d'argent comme les autres Puiffances
, & d'eſtre venu devant
Bude pour la commander ; &
l'animer par ſa préſence. Il a
cependant encore plus fait , &
par un zéle tout Chrêtien , il
s'eſt exposé à une infinité de
périls. Si le ſuccés ne s'eſt pas
trouvé heureux il n'eſt pas
toûjours aiſé de faire ce qui eſt
comme impoffible. La gloire
d'un grand Homme dépend de
luy meſme , mais la victoire n'en
dépend pas toûjours.
H6
180 MERCURE
La Ville de Bude, que les Al
leman's appellent Offen , eſtoit
autrefois la Capitale de tout le
Royaume de Hongrie , & le
Siege de ſes Roys. Elle eſt diviſée
en Baffe & en Haute. La
Baſſe eſt ſur la pente d'une Colline
, dont le Danube arroſe le
pied. La Haute eſt avantageuſement
ſituée ſur le haut de la
Colline. Les environs ſont fertiles
& fort agreables , & l'air
y eſt temperé. Elle eſt au 47.
degré de latitude , & au 42. de
longitude . Les grands & fuperbes
Bâtimens que l'on y voit
encore aujourd'huy , quoy qu'à
demy ruinez, font cõnoiſtre quelle
a eſté ſa beauté. Elie eſt fort
decheuë de cet éclat depuis qu'-
elle eſt ſous l'obeïſſance des Empereurs
Otomans. Comme elle
n'eſt le plus ſouvent habitée que
GALANT. 181
par des Soldats qui n'y font que
pour un temps , & dont la paye
fuffit à peine à les faire vivre , ils
ſe mettent peu en peine d'entretenir
les Maiſons , & ils ſont contens,
pourveu qu'ils foient à couvert.
Philippe , Eveſque de Fermo
, du S. Siege , envoyé par Nicolas
III . pour quelques Affaires
importantes qu'il avoità ménager
avec Ladiſlas I II. Roy de
Hongrie , y celebra un Concile
en 1279. Olderic Rainaldus en a
mis trente fix Ordonnances à la
fin du XIV. Tome des Annales
Ecclefiaftiques . Depuis que les
Tures font maiſtres de Bude,elle
a un Beglerbeyat le plus honorable
de tout l'Empire Otoman. Le
Bacha qui y commande , a plus
d'autorité que les autres,& d'ordinaire
la Garniſon y eſt de huis
ou dix mille Hommes. Bude, qui
182 MERCURE
eſt plus longue que large , & environ
grande comme Blois , eſt
une Motte de terre reveſtuë,eſcarpée
de tous coſtez , & flanquée de
gros Orillons , avec une Fauſſebraye
qui regne par tout. Elle
n'eſt commandée d'aucun endroit
affez proche pour la battre
; & le Grand Vizir y avoit
mis ſept mille Soldats , avec trois
des plus habiles Officiers qui fuffent
parmy les Tures. Cette Ville
fut aſſiegée en 1528. par Ferdinand
d'Autriche. Petit Fils de
l'Empereur maximilien , qui avoit
épousé Anne , Soeur de Loüis ,
Roy de Hongrie qui estoit mort
fans Enfans . Les accidens de la
naiſſance , de la vie, & de la mort
de ce Loüis, Fils du Roy Ladiſlas,
furent extraordinaires . Il nâquit
ſans peau,eutde la barbe à quinze
ans, les cheveux gris àdix- huit ,
:
GALANT. 183
&mourut à vingt dans un Marais
à Mohatz , pourſuivy par Soliman,
qui avoit paſſe la Save & la Drave.
Apres ſa mort , Jean Zapoliha
Comte de Sepuſe , Vaivode de
Tranſilvanie , trouva moyen de
ſe faire élire Roy. Ferdinand d'Autriche
, prétendant que la Couronne
luy appartenoit au droit de
ſa Femme , Soeur du Roy Loüis,
ſe préſenta devant Bude , &
ayant contraint Jean Zapoliha
de l'abandonner , il le chaffa entiérement
du Royaume. L'année
ſuivante , Soliman affiégea Bude
à la folicitation du Roy Jean , &
I s'eſtant rendu maiſtre de la Ville
& du Chaſteau , il le rétablit
dans ſes Etats , en luy mettant
fur la teſte la Couronne de S.
Etienne , qui fut le premier Roy
Chreſtien de Hongrie. Avant
que de retourner à Conſtantie
184 MERCURE
nople , il alla à Vienne , & y
mit le Siege , qu'il fut contraint
de lever. Apres ſon depart , Fer
dinand leva une groſſe Armée ,
ſous la conduite de Jean Rokendorf
Allemand , pour venir at
taquer Bude ; & afin de ne laiſſer
rien derriere luy , il força Strigo .
nie, Viſſegrade, & Vacia, Places
qui ſeroient tombées d'elles- mefmes
apres la priſe de la Capitale ;
ce qui donna temps au Roy
Jean d'aſſembler des Troupes ,
& d'en jetter dans Bude , pour
faire une vigoureuſe réſiſtance.
On forma le Siege ; les Allemans
dreſſerent trois Bateries ,
& pluſieurs Affauts furentdonnez.
Les Turcs quieſtoientdans
la Place au nombre de huit
mille , la défendirent fi bien ,
qu'ils obligérent les Affiégeans
d'abandonner l'entrepriſe. La
GALANT. 185
mort du Roy Jean , qui ne laiſſa
qu'un Fils ſous la Tutelle de la
Reyne Elizabeth , Fille de Sigiſmond
I. Roy de Pologne,donna
lieu à Ferdinand de fonger
tout de nouveau à conquérir la
Hongrie. Il envoya encore une
fois Rokendorf avec une puiffante
Armée , qui vint devant
Bude , où la Reyne , & Iean-
Sigifmond ſon Fils , estoient
enfermez . Elizabeth demanda
du ſecours à Soliman. Cet Empe
reur envoya Mehemet Bafla ,
qui donna bataille aux allemans
, & en défit vingt mille.
Dans ce meſme temps Soliman
fe rendit maiſtre abſolu de Bude
, & y mit une groſſe Garnifon
. Les Eglifes furent changées.
en Moſquées , & l'on profana
celle de S. Gerard , l'Apoftre
186 MERCURE
dece Royaume. On vit la Ville
remplie de Soldats , ce qui en
fit fortir la Nobleffe , & y cauſa
une deſolation entiere. La Reyne
& fon Fils ſe retirerent en
Tranfilvanie ſous la Protection
de Soliman. lls y eurent pour
Miniſtre un Moine appellé
George Martinufius , qui s'eſtant
ſaiſy de toute l'autorité ,
les fit tomber l'un & l'autre en
de grands malheurs ,
Je viens au Siége de Bude,
formée par l'armée Impériale
depuis quatre mois. Les Affiégeans
y ont fait paroiſtre toute
la vigueur qu'on pouvoit attendre
de Gens reſolus de le poufſer
juſqu'à la derniere extré
mité, mais enfin les Turcsayant
découvert l'ouverture de leurs
Mines, dont ils tirérent les Poudres
, & qu'ils ruinérent entiéreGALANT.
187
,
ment , lors que l'Affaut general
eſtoit preſt d'eſtre donné , Monfieur
le Prince Charles de Lorraine
fit afſſembler le Conſeil de
- Guerre le 29. du dernier mois ,
& les réſolutions qu'on devoit
prendre ayant eſté long-temps
agitées , la plupart des Officiers
tombérent d'accord qu'en donnant
l'Affaut on s'engageoit à
à combattre en meſme temps , &
contre les Affiégez & contre le
Seraſkier qui prendroit l'occafion
d'attaquer le Camp ; & pour
fauver ce qui reſtoit de l'Armée,
ils furent d'avis qu'on devoit ſe
retirer au meilleur ordre qu'on
pourroit le faire. En meſme tems
l'on conclut qu'on envoyeroit à
Sa Majesté Imperiale une exacte
relation de l'état où ſe trouvoient
les Affiegez & les Affiegeans , &
de la Marche du Serafkier avec
188 MERCURE
de nouvelles forces , afin qu'Elle
declaraſt ſi Elle vouloit qu'on levaſt
le Siege , ou qu'on le continuaſt
. Le 3. de ce mois, l'Empereur
apres un Conſeil de Guerre
qui dura quatre heures , depêcha
un Courrier à Monfieur le
Prince Charles de Lorraine. Ce
Courrier luy portoit l'ordre de
lever le Siege , apres qu'il auroit
fait conduire le gros Canon , le
Bagage & les Munitions de
Guerre en lieu de ſûreté avec
les Bleſſez & les Malades ; mais
tout continuant eſtre à contraire
aux Affiegeans , ils furent contraints
de ſe retirer des le 1 .
de ce mois. Les Bagages & l'Artillerie
furent tranſportez dans
l'ifle de S. André , ainſi que huit
mille Malades , ou Bleſſez , que
l'on embarqua fur divers Bâteaux
, pour remonter le Da
GALANT, 189
nube juſqu'à Gran ; & les Troupes
Impériales , avec les auxiliaires
, le paſſérent par le moyen
du Pont de Bâteaux , au nombre
de trente mille Hommes. Quelques
Piéces d'Artillerie qui manquoient
d'Afus, furent enterrées.
L'Armée prit ſa Marche par le
vieux Bude , pour ſe rendre prés
de Gran , & elle y paſſa le Pont,
ſans que les Turcs fiffent aucune
ſortie , ny le Seraſkier aucun
mouvement. Ainſi la retraite
ne fut point troublée. Le Siege
- de cette Place a fait tant de
bruit , que je croy que vous ſerez
bien aiſe d'en voir le Plan .
Ie l'ay fait graver , & je vous
l'envoye .
Je vous parle tous les ans d'un
autre Siege que font dans les
formes les Gentils-hommes de
l'academie de Mª Bernardy.
190 MERCURE
L'attaque du Fort a eſté faite depuis
quelques jours , & pluſieurs
d'entr'eux s'y ſont diftinguez
avec beaucoup d'avantage. Il y
avoit fur tout des Seigneurs
tres-jeunes ; mais n'eſtant pas
aſſez informé de toutes les circonſtances
de cette Attaque ,
je ſuis obligé de remettre au
mois prochain à vous en donnerun
entier détail . Quoy qu'on
ſcache que la Nobleſſe de France
, toûjours ardente à ſe ſignaler
, n'attende pas le nombre des
ans , pour s'expoſer aux périls ,
on ne laiſſe pas d'eſtre ſurpris de
voir tant de ces jeunes Seigneurs
i bien inſtruits en tout ce qui
regarde l'exercice de la Guerre ,
qu'ils pourroient en donner des
leçons , meſme à quelques- uns
de ceux qui ont porté les Armes
long-temps. Cela me fait
GALAN T.
191
ſouvenir d'une choſe qui marque
que dés le Berceau , ceux qu'u-
1 ne naiſſance illuſtre êleve audeffus
des autres , brûlent d'une
noble impatience de les avoir à
la main, & que lors qu'ils voyent
couler du ſang qui croyent de-
- voir vanger , ils ſongent aux
- moyens de le faire , avant que
d'en avoir la force. Madame la
Ducheſſe de S.Aignan ayanteſté
ſaignée il y a peu de temps , le
petit Comte ſon Fils , qui n'eſt
âgé que de deux ans , ayant vû
ſon ſang couler, & remarqué que
cela venoit de ce que le Chirurgien
l'avoit piquée , demanda
une Epée avec ardeur , ſans dire
ce qu'il avoit deſſein d'en faire ;
& apres bien des prieres ayant
obtenu ce qu'il demandoit , il
alla fraper le Chirurgien , qui en
fut bleffé. De pareilles actions
dans un âge où l'on peut à peine
192.
MERCURE
parler ,& ſe ſoûtenir , font connoiſtre
quel ſang coule dans les
veines de ceux quiles entreprennent
, & ce que le Prince & l'Etat
en doivent attendre un jour .
En vous parlant de Madame
la Ducheſſe de S. Aignan , je ne
dois pas oublier à vous apprendre
qu'elle eſt accouchée ces
derniers jours d'un ſecond Fils ,
que l'on nomme le Chevalier de
S. Aignan . Ce Chevalier n'aura
pas de peine à faire ſes preuves ,
puis que depuis l'an 1262. où un
Geofroy de Beauvilliers fit des
partages confiderables , dont on
a des Actes fort autentiques, juſqu'à
la preſente année 1684. en
laquelle est né cet Enfant , douze
Races des Seigneurs de ce
nom prouvent par des Actes in- ,
conteſtables le haut rang & l'antiquité
de leur Nobleſſe. Elles,
joignent
GALANT.
193
joignent à de grandes Alliances
l'honneur d'appartenir à plufieurs
Têtes Couronnées,&d'ailleur
Madame la Ducheſſe de
S.Aignan , qui eſt de la Maiſon
deRancé, dont elle porte le Nom
& les Armes, & qui en poſſfede la
Terre , a de ſon coſté toute la
Nobleſſe que l'on ſçauroit defirer
, quand il s'agitde rendre ſon
nom tres- confiderable Monfieur
le Ducde Saint Aignan a un merite
ſi generalement reconnu ,
qu'il donne lieu tous les jours à
toutes fortes d'Ouvrages d'eſprit.
En voicy un que vous aimerez .
Il eſt de Madame des Houlieres,
fur des Bouts - rimez qui ont
cours depuisdeux mois .
A Mr LE DUC DE S.AIGNAN.
tuSçais
FAvory
Avory des Neuf Soeurs
Plaire omnibus ;
د
Doux à qui t'est soumis, fatal àqui
tefache;
Septembre 1684- I
194
MERCURE
Tu fers LOVIS LE GRAND fans
espoir,fans relâche ,
Etde quatre tu ſcais donner la mort
tribus .
Tupourrois inſpirerla valeurauplus
lâche ;
Grand Duc , on voit revivre en toy
Gaston Phebus ;
TuSçais l'art d'employer noblement
ton quibus ;
A tes propres dépens plus d'un bel
Esprit mâche.
Le Sort pour toy constant , t'aime,
terit ; Item,
Te destine un Trésor ( c'est là le
tu autem)
Qu'au Etranger cacha durant une
grande ire.
Tu peu encore aimer , & faire dire
amo .
GALANT.
195
Que ton Hiſtoite un jourferaplaisir
à lire,
Si jamais on l'écrit fideli calamo !
Meffire Claude Foujeu , Seigneur
Decures , MaréchalGenéral
des Logis des Camps &
Armées de Sa Majesté , eſt mort
icy le 15. de ce mois. C'eſtoit le
troiſieme de ſa Famille , qui euſt
poſſedé la meſme Charge. Elle
eſt du Païs Chartrain , & fut
ennoblie par Henry IV. pour
des ſervices conſidérables que
luy avoit rendus celuy qui obtint
les Lettres d'Ennobliſſement. Il
luy arriva une choſe fort extraordinaire
dont tous les Hiſtoriens
de ce temps font mention en
parlant du Siége d'Amiens.
Les Ennemis firent une Mine
pour renverſer l'Ouvrage qui
eſtoit fort avancé , & ils y mi-
I 2
196 MERCURE
rent le feu dans le temps qu'on
eſtoit dans la Tranchée. Celuy
dont je parle y fut enlevé ſi haut,
& conſerva tant de jugement
dans ce peril , qu'il remarqua
que les Eſpagnols s'aſſembloient
dans la Place d'Armes pour faire
une fortie. Il en avertit les Officiers
qui commandoient à la
Tranchée , ſi toſt qu'il fut dégagé
des terres où il eſtoit prefque
enſevely. L'avis qu'il donna.
fut fi utile , que l'on renforça
l'Attaque , en ſorte que les Ennemis
furent repouſſez avec
beaucoup de vigueur , & avec
grande perte de leur coſté ; ce
qui avança la réſolution qu'ils
prirent de ſe rendre. La Charge
de Maréchal Genéral des
Logis eſt partagée , & Mrs de
Langlée en ont la moitié.
Me de Lhommeau , Seigneur
GALANT. 197
y
21 de Thury & de Fillerval , eſt
mort quatre jours apres M de
Foujeu. C'eſtoit un aucien Avocat
fort eſtimé , & qui poſſedoit
parfaitement la Juriſprudence.
1
e
Madame la Grande Ducheffe
de Toſcane a fait faire une celébre
Miſſion dans la Ville de
Dourdan , dont M'le Comte de
- Sainte Meſme , ſon Chevalier
d'Honneur , eſt Gouverneur .
Elle commença le 28. Septem-
= bre , & n'a finy que le 13.de
- ce mois. Dix Preſtres de l'Oratoire
y ont eſté employez avec
un tres- grand ſuccés. Ils ont
corrigé tous les deſordres publics
& particuliers , &donné une
- nouvelle face à la Ville. Les
5 Peuples des environs y font accourus
en ſi grande foule , que
les Portes de la grande Egliſe
où ſe faiſoit cette Miffion , e-
(
e
13
198 MERCURE
ſtoient toûjours affiégées longtemps
avant qu'on les cuſt ouvertes
, tant il y avoit d'impatience
de ſe ſaiſir des Confeffionaux
. Son Alteſſe Royale fit
diſtribuer de grandes aumônes ,
& l'on donna par fon ordre de
l'Argent , du Pain , des Paillafſes
, des Draps , des Couvertures
, & des Habits à ceux qui
n'en avoient point. Elle répandit
même ſes libéralitez ſur ceux
de la Religion prétendüe- reformée
, qu'elle envoyoit catéchifor
& inſtruire juſque dans les
Villages où ils estoient diſperſez ..
Comme cette Princeſſe a demeuré
pendant tout ce temps au
Chateau de Sainte Meſme , qui
eſt à une lieüe de Dourdan,elle a
voulu avoir auprés d'elle le Pere
Thorentin , Preſtre de l'Oratoire,
pour y faire à la Paroiffe
GALANT. 1990
TREQUE DELA VILLE
LYON
S
*
BIBLIO
200
GALANT. I
de Sainte Meſme les fonctions
que les autres Miſſionnaires faifoient
à Dourdan. C'eſt un ce
lébre Prédicateur , qui depuis
pluſieurs années a occupé les
plus confiderables Chaires de
Paris , & des Provinces de ce
Royaume & remply toutes,
les Charges de ſaCongrégation.
Il a continuellement prêché ,
adminiſtré les Sacremens , inſtruit
les Herétiques , & reçû
l'Abjuration de Mademoiselle
de Ramezay , dans la Grande
Egliſe de Dourdan. Madame la
Grande Ducheffe de Toscane
ne ſe contenta pas d'honorer de
ſa préſence la Cerémonie de
cette Converfion , elle fit encore
l'honneur à la nouvelle
Convertie , d'eſtre ſal Caution
envers l'Eglife , en luy ſervant
de Marraine , ſelon la pratique
14.
200 MERCURE
du Diocéſe de Chartres , où tout
cela s'eſt paffé.
Le Grand Vizir ayant envoyé
fon Secretaire à M de Guilleragues
, Ambaſſadeurde France,
pour le prierde ſe rendre à Andrinople
, où le Grand Seigneur
qui ſe diſpoſoit à partir pour Belgrade
, vouloit luy donner Audience
avant ſon depart , cer
Ambaſſadeur ſe mit en chemin
dans les derniers jours du mois
de Septembre , avec un grand
Cortége de Chariots & de Chevaux
, qui luy furent fournis
par l'ordre de Sa Hauteſſe . Il
arriva le 3. d'Octobre à Andrinople
, le Speiber Aga , &
le Chaoux Bachi ayant eſté
audevant de luy , ſuivis d'un
plus grand nombre de Spahis
1
:
GALANT . 201
&de Janiſſaire , qu'ils n'ont
accoûtumé d'en mener dans
une pareille occafion. Ils allérent
meſme le recevoir beaucoup
plus loin hors de la Ville
, que l'uſage ne le ſoufre , &
ils luy firent voir par là , qu'ils
luy rendoient les mémes hon.
neurs qu'aux Ambaffadeurs Extraordinaires.
Apres qu'on luy
eut fait les Complimens accoûtumez
, il monta ſur un des Chevaux
de Sa Hauteſſe. Rien
n'eſtoit plus riche que fon Harnois
, où les Pierreries brilloient
de tous côtez. Ces Officiers le
laiſſférent marcher ſeul , ſans luy
diſputer la main , & ils allérent
immédiatement aprés luy. Quarante
Chevaux de l'Ecurie furent
- donnez aux principaux de fa
Suite. Les Janiſſaires eſtoient
I
404 MERCURE
}
rangez en Haye dans la Ville ,
&il fut conduit au milieu d'eux
au Palais qui luy avoit eſté préparé.
Il y reçut des rafraîchiffemens
de toutes fortes de la part
d'un Officier du Tefrendar , ou
Grand. Tréſorier. Sa dépenſe
couſte au Grand Seigneur foixante
mille Aſpres tous les jours ,
& celle de ſes Drogmans , fix
mille. On luy a fourny quatre
vingt Chevaux de Baſts ou de
Şelle , & trente- huit Chariots ..
L'Ouverture du Parlement ,
qui ſe fait toûjours le lendemain
de la Feſte de Saint Martin , a
eſté faite le Lundy 15. de ce
mois , avec les Cerémoniesaccoutumées.
Vous ſçavez , Madame
, que cette Ouverture confiſe
en une meſſe du S. Eſprit, que
l'on chante folemnellement en
Muſique , à la Chapelle de la
GALANT.
203
en
& elle
Grande Salle du Palais , & à laquelle
le Parlement aſſiſte
Corps , & en Robes rouges.
CetteMeſſe eſt toûjours celébrée
par un Eveſque
l'a eſté cette année par M'l'Eveſque
de Troyes , Fils de M'de
Chavigny , Secretaire & Miniſtre
d'Etat . Mr le Nonce du Pape
s'y eſt trouvé. La Meſſe eſtant
achevée , toute la Compagnie
paſſa dans la Grand Chambre ,
où Monfieur de Novion,Premier
Préſident , remercia au nom de
■ l'auguſte Corps dont il eſt le
■ Chef, l'Evêque qui venoit d'of
e ficier. Il donna enſuite à dîner
- avec beaucoup de magnificence
- aux Principaux du Parlement, &
• à pluſieurs autres Perſonnes de
qualité. Quoy qu'on faſſel'Ouverture
du Parlement ce jour-là,
a qui eft appelé jour des Haran--
16
204 MERCURE
1
gues , c'eſt ſeulement quinze
jours apres , que l'on entre pour
plaider. Ce n'eſt pas que désle
lendemain de la S. Martin les
delais ne courent , & que les
Procureurs ne commencent à
faire des pourſuites , comme fi
l'on entroit. Le meſme lendemain
de la S. Martin on entre
à la Cour des; Aydes ; & comme
l'on continüe à entrer , &
qu'on plaide les jours ſuivans ,
ony fait les Harangues dés ce
mefme jour. M. le Camus , qui
en eſt Premier Préſident , fit
cette Ouverture par un Difcours
ſi poly & fi éloquent
qu'il n'y eut perſonne qui n'en
fut charmé. Il parla de l'obligation
étroite des Juges à refifter
aux tentations , & prit de
là occafion de faire l'éloge du
Roy , fur fon aplication, conti-
2
GALANT. ΣΟ
nuelle au bien de l'Etat, fur cette
affabilité qui luy affujettit tous
les coeurs , fur cette vigilance infatigable
, auſſi grande fur luymeſme
, que ſur les beſoins de ſes
Sujets ; fur cet Empire abſolu
qu'il prend fur fes paffions , aufh
glorieux que l'avantage de voir
ſes Ennemis ſoumis à ſes Loix; &
enfin fur cette victoire qu'il vient
de remporter ſur la plus grande
des tentations qui ayent jamais
flaté un auguſte Conquérant.
J'avois eſté mal inſtruit , quand je
vous manday il y a un mois que fen
Madame l'Abbeſſe de l'Abbaye aux
Bois, étoit Fille de Monfieur le Comte
de Lanoy , Gouverneur de Montreüil ,.
&Premier Maître d'Hoſtel de Sa Majefté.
Elle étoit ſa Scoeur , ce Comte
n'ayant eu qu'une Fille unique , qui
étoit Niéce, & non Soeur de cette Abbefle
, & qui fut mariée en premieres;
Nôces à Monfieur le Comte de laRocheguyon
, Fils unique de Monfieur le
206 MERCURE
Marquis de Liancour. De ce Mariage
vint une Fille , qui fut mariée à Monfieur
le Prince de Marfillac , aujourd'hay
Duc de la Rochefoucault , dont
les Enfans font Heritiers du Bien de
la Maiſon de Liancour. Aprés la mort
de Monfieur le Comte de la Rochegayon,
ſa Veuve , Fille de Monfieur le
Comte de Lanoy , épouſa en ſecondes,
Noces Monfieur le Duc d'Elbeuf, dont
elle eut deux Enfans,& mourut peu de
temps aprés. Ces deux Enfans font
Madame la Princeſſe de Vaudemont, &
Monfieur le Prince d'Elbeuf, infirme,
&retiré du monde. La Mere de Monfieur
le Comte de Lanoy n'a jamais
eté Dame d'Atour de la fenë Reyne
Mere . Elle fut Gouvernante de Mefdames
de France , Filles de Henry I V.
& accompagna en Eſpagne, en qualité
de Dame d'Honneur la premiere Femme
de Philippe IV . Pere de la feuë
Reyne. A fon retour , elle fut faite
Dame d'Honneur , & Sur-Intendante
de la Maiſon de la feuë Reyne Mere
duRoy . Madame l'Abbeſſe de Poiffy
eft Soeur de Madame de Chaune , préGALANT.
207
fentement Abbeffe de l'Abbaye aux
Bois, auſſi bien que Madame l'Abbefle
de Saint Pierre de Lyon .
> Le vray Mot de la premiere Enig
me du mois d'Octobre , étoit la Fufée
volante ; & ceux qui l'ont expliquée
font Monfieur le Chevalier de Montans;
Le Converty de la Compagnie
fructifiante en Beauvoiſis ; Le nouveau
Profeffeur de Neuchaſtel ; L'Exilé du
Parnaffe ; L'Heroïne de Dotmans ; &
la Dégoûtée de la Porte de Paris.
La ſeconde , dont le Mot étoit les
Feüilles des Arbres , a eſté expliquée
par,Meſſieurs Manicourt , de Fére en
Tartenois; Giroſt , de Dormans ; De
Fleſfel de Vermolet,de Doullens ; Mef
demoiſelles le Vaffeur , Filles de Monſieur
le Vaſſeur , Avocat du Roy à
- Amiens ; Petit , de Fére en Tartenois ;
- Le joly Correcteur des Comptes de
Luxembourg ; Le Frere & la Scoeur ;
- Le Rimeur à la mode ; L'Hermaphro-
- dite ; & la Veuve deſolée. En Vers,
Meſſieurs Brunet , de la Ruë du Temple
; Leger, de la Verbiffonne ; & Co.
- queloy Sanguin,Elû à Bar- fur- Seine.
e
e
208 MERCURE
Ceux qui ont expliqué les Enigmes
d'Octobre, font Monfieur de la Grefle,
Capitaine de la Ville de Charolle ; M.
Fournier ; Meſſieurs Damas ; De la
Faye ; De Lhoſpital , Lieutenant au
Grenier à Sel de Paris ; Ferroüillet, de
la Ruë des mauvaiſes paroles ; Gaudeloup
; Simon Lobbé , de Mirancourt
prés de Noyon ; Meſdemoiselles Marie
Thiery, de la Rüeau Fevre ; Máriane
de Quervelegan , de Quimper, âgée
de dix ans ; & De Monceaux la joune;
Les Rebutez du changement ; L'aimable
Solitaire de Xaintes ; L'Amant
Veufdepuis fix ſemaines ,d'auprés de
Soiffons ; Tamiriſte , de la Rüe de la
Cerifaye ; En Vers , Meſſieurs Rault,
de Roüen ; Le Pagnon , de la Rüe des
Carmes de la meſme Ville ; C.Hutuge,
d'Orleans ,demeurant à Metz;Avice
de Caen , de la Rüe de la Harpe ; Diéreville,
du Pont-l'Eveſque ; Le Moine,
de Dormans ; Le Roux , Medecin à
Vitré en Bretagne ; L'Epinay Buret,
Carriere , encore du meſme Lieu . Le
Clerc, de Buffy ; Baroler,St de Grandchamp
, de Beaune en Bourgogne ; Le
GALANT.
209
粉粉粉
Rival du Charbonnier de Reims , Il
Rafreddato ; L'heureux Pelerin , de la
Paroiffe S. Benoist ; Le Franc , Bourgeois
du Havre ; Gygés , & Alcidor,
de la meſme Ville ; La Femme ſans
regret ; L'aimable Minerve,de la Rüe
Gervais Laurent ; La belle Nourriture,
du Havre ; Sylvie ,& la petite Affemblée
, de la meſme Ville ; L'Enjoüée,
du Cul de ſac de Sainte Maurine ; Le
Pasteur fidele, d'Auxerre. 4
Des deux nouvelles Enigmes que
je vous envoye , la premiere eſt de
Me Diéreville du Pont l'Eve- que , &
la ſeconde de Sylvie du Havre.
210 MERCURE
ENIGME.
Ous autres Curieux qui voulez tout
Il faut contenter vostre envie.
Je ſuis un nouveau né , brunet , grifon,
blanc, noir,
La conleur ne dépend que de lafantaisie ,
Et chacun me diversifie
Selon qu'il en a le pouvoir.
Jeſers aux Champs comme à la Ville,
Et fuis de toutes les Saiſons;
Mais c'est dans le temps des glaçons
Qu'on me trouve le plus utile,
Jefais honneur à qui je fuis,
Je le distingue du vulgaire,
Ilsemble que je l'enrichis ;
Mais auſſi quelquefois je cacheſa miſere.
Ceux qu'on voit aujourd'huy ſoumis,
Parune castatrophe étranges
Faifoient jadis ſeul mon employ ;
Voyezun peu comme tout change..
Je ne suis pas juste , il est vray,
Mais en cela je vous diray
Que la mode eſt de ne pas l'estre,
Et qu'ainſi jeplais à mon Maistre.
GALANT. 211
AUTRE ENIGME .
DEtrois Enfans produits
de mesme
Je ſuis l'aîné , mais je n'en vaux pas
mieux ;
Sur moy l'on voit mon fecond Frere
Emporter le prix en tous lieux .
Pour mon Cadet,jepuisſans médiſance
Publier qu'on me doit fur luy lapré--
ference.
Comme aîné je devrois estre plus rigonreux,
Et ie neſuis ſouvent qu'un pauvre langoureux
Qui ne peux pas me conferver moymesme
;
Sans le secours du Frere de Vénus,
Mon teint & ma couleur font bientoft
devenus
Des obiets déplaifans , & d'un dégoust
extréme.
零
212 MERCURE
Quand ie fuis jeune , on m'estime meil-
Leur
Que quand devenu vieux je change de
couleur;
Il est peu de Festins où l'on ne nous
convie ,
Mes Freres aussi bien que moy ;
Et c'est là que toûjours nous finiſſons
la vie,
N'ayant pas cependant tous trois un
mesme employ .
Ie vous envoye un Air Bachique ,
qui a l'approbation des grands Connoiffeurs.
CHANSON A BOIRE .
B
Euvons à longs traits
De ce bon vin frais,
Sa ligueur fans pareille
Me réjoüit &me réveille.
GALANT.
213
T'estois tout languiſſant auprés
D'une jeune Merveille ;
Maisà l'abry de la Bouteille
Ie ne crains plus ſes attraits ,
Etje viens parmy vous , chers Amis ,
tout exprés
Pour noyer mon amour dans le jus de la
Treille.
Monfieur Talon s'étant démis volontairement
de ſa Charge de Secretaire
du Cabinet de Sa Majesté , Monſieur
Bergeret , Premier Commis de
Monfieur Colbert de Croiſſy, Miniftre
& Secretaire d'Etat, en a eſté pourveu,
&il en preſta le ferment accoutumé il
y a fort peu de jours. C'eſt un Homme
ſage & eſtimé. Je vous en dirois
davantage , ſi je ne vous avois pas entretenuë
amplement de luy , lors qu'il
entra auprés de Monfieur de Croiffy .
Monfieur Roſe , auffi Secretaire du
Cabinet , eft depuis peu Préſident des
Comptes. J'attens à vous en parler,
qu'il ſe ſoit fait recevoir dans cette
Charge.
214
MERCURE
Sa Majeſté a donné deux mille écus
de penſion àMonfieur de Riants , cydevant
Procureur du Roy au Châtelet.
C'eſt une marque qui luy est bien
glorieuſe de l'eftime que ce grandMonarque
fait de ſa perſonne,& des longs
ſervices qu'il luy a rendus, ayant commencé
à le ſervir des ſa plus grande
jeuneffe en qualité de Page de ſa
Chambre.
Le Roy de Siam eſtant en peine de
l'arrivée des Ambaſſadeurs qu'il envoya
en 1680. au Roy , & ayant appris
par toutes les Nouvelles de l'Europe,
que le Vaiſſeau ſur lequel ils s'étoient
embarquez eftoit perdu ,il choiſit deux
des Officiers de ſa Maiſon pour eftre
envoyez en France , & en cas que ces
Ambaſladeurs y fuſſent , leur remettre
la négotiation dont ils estoient chargez
pour l'établiſſement d'un Commerce
entre la Compagnie des Indes Orientales
, & les Sujets de ce Prince ; &
comme le Roy de Siam a beaucoup de
confiance aux MiſſionnairesApoftoliGALAN
T.
215
r
ques qui font en ce Païs-là , il pria M
l'Evefque de Metollopolis de joindre à
ces deux Officiers un Miſſionnaire pou
les accompagner dans ce Voyage. М
Vachet , ancien Miſſionnaire de Cochinchine
, ayant eſté choiſy , les deux
Envoyez Okonne Pichay Valhite , &
Khonne Pichise Onay tri , avec fix au -
tres Siamois , & un Interprete du Païs ,
partirent ſur un Vaiſſeau Anglois le 15 .
Janvier dernier , & apres avoir pallé
en Angleterre , ils arrivérent à Calais ,
où ils furent reçeus par les ordres que
Monfieur le Marquis de Seignelay
avoit donnez pour les faire conduire à
Paris aux dépens du Roy. Ce Marquis
leur envoya deux Carroffes , pour ſe
rendre à l'Audience qu'il leur adonnée,
& les reçeut dans ſon Cabinet. Ces
Envoyez , apres avoir fait trois réverences
la face en terre , & les deux
mains jointes , élevées juſques au fommet
de la teſte , en la maniere de leur
Païs , s'affirent ſur un Tapis , & cxpli
quérent les principaux Chefs de leur
216 MERCURE
négotiation pour ce qui regarde le
Commerce , & dirent en ſuite , Qu'ils
estoient chargez de la part de leur Roy ,
de témoigner ſa joye de la naiſſance de
Monseigneurle Duc de Bourgogne ;
que dans l'esperance que ce Prince avoit
conçue d'une Ambassade de la part de
Sa Majesté , il fait bastir une Maison
pour la recevoir , & une tres grande Eglife
pour les Chrétiens.
Mele Marquis de Seignelay , apres
les avoir remerciez de leur civilité ,
& leur avoir fait connoiſtre qu'ils avoient
eſté traitez par ordre du Roy ,
leur témoigna , Que c'eſtoit avec douleur
qu'il croyoit que le Vaiſſeau ſur lequel
estoit embarquez les Ambaſſadeurs
envoyez en 1680. estoit perdu ; qu'il
rendroit compte à Sa Majesté de ce
qu'ils luy avoient dit de la part du Roy
leur Maistre ; &qu'il pouvoit leur dire
par avance , que Sa Majesté esteit
disposée à luy envoyer une Ambaſſade
, pour luy donner des marques de
l'amitié que Sa Majesté luy accordoit
d'autant
GALANT. 1
217
d'autant plus volontiers , qu'Elle espé
roit que le Roy de Siam inſtruit des
erreurs de l'Idolatrie , affermiroit cette
amitié par le lien d'une mesme Religion.
Les Envoyez offrirent en fuite
leurs Préfens , & furent conduits
chez eux de la meſme maniere qu'ils
avoient eſté amenez .
Ie remets au mois prochain à vous
parler de ce que ces Envoyez ont fait à
Paris. Comme ils y doivent paſſer encore
quelque temps,j'auray plus de particularitez
à vous apprendre à la fois
de l'étonnement que la grandeur de la
France leur a caufé. Ie vous apprendray
enmeſme temps ce qui s'elt paflé quand
ils on vû le Roy , ce que je ne puis
faire préſentement , eſtant preſſe de
finir ma Lettre. Depuis ce que je vous
ay écrit des coûtumes & de la Religion
des Siamois , le St de Luyne Libraire
en a donné au Public une nou-
- velle Relation.
Le S' Blageart doit debiter dans
quatre ou cinq jours un Livre
Novembre 1684. K
218 MERCURE
nouveau , intitulé Les diferens
Caracteres de l'amour. Vous ne
douterez point qu'il ne foit tresbien
écrit , quand je vous diray
que ſon Autheur eſt de l'Academie
Françoiſe . Vous ſcavez ,
Madame , que ceux qui compoſent
cette illuftre Compagnie
, ont un talent tout particulier
pour donner aux chofes
ce tour noble & naturel qui
ſemble s'offrir ſans que l'on le
cherche , & qui eſt pourtant fi
difficile à trouver. Ils penſent
juſte , & s'expriment avec la
meſme juſteſſe qui paroiſt dans
ce qu'ils penſent. Les differens
Caractéres qui donnent le titre
à cetOuvrage , ſont expliquez
par des Avantures qui font connoiſtre
les divers effets que peut
produire l'amour , ſelon que
GALANT, 219
1
1-
Feſtime , l'inclination , ou la reconnoiſſance
le font agir. Des
Connoiffeurs délicats qui ont
lû le Manuſcrit , afſfurent qu'on
ne peut écrire plus finiment ,
ny ſoûtenir des Hiſtorietes par
des peintures plus vives.
& Le meſme Librire promet de
donner dans le meſme temps un
autre livre intitulé L'Illustre Genoise.
C'eſt une Nouvelle Galante
du meſme Autheur que le
Grand Vizir , qui vous a tant
plû. Elle eſt du temps , puis
I que tout ce qui s'eſt fait par
l'Armée Navale du Roy , ſe
trouve meſlé aux Avantures
tqui y ſont décrites , & que les
principaux incidens en ſon fondez
ſur des faits connus de tout
# le monde. Ainſi je puis vous
promettre par avance un forr
K 2
220 MERCURE
grand plaifir de la lecture de
cet Ouvrage , que j'auray ſoin
de vous envoyer fi toſt qu'il
fera en vente. Ceux qui aiment
les Hiſtorietes , font de
voſtre gouſt pour la Confidence
Reciproque , que vend le meſme
Libraire ; ils y eſtiment l'enchaînement
de tant d'actions, qui
naiſſent les unes des autres,& qui
occupent agréablement l'eſprit ,
ſans qu'on y rencontre aucun de
ees diſcours inutiles , dont la plûpartde
ees fortes de petites Nouvelles
ſe trouvent remplies. Je
fuis , Madame , Voſtre , &c.
AParis le 30. Novembre 1684.
e
4
il
TABLE
DES MATIERES
contenues dans ce
Volume.
:
Prélude
Sonnets,
page
6
Monsieur Amelot est nommé Ambassadeur
en Portugal, II
Raisonnemens & Madrigaux fur
la Vénus d'Arles, 13
Epître chagrine de Madame des
Houlieres, 18
Balet de la Cour de Vvirtemberg,
28
La Naiſſance légitime de l'Amour,
37
Prodige d'Esprit, :
53
TABLE
Ceremonie faite par la Confrerie de
Saint Michel, 63
Mariage de Monfieur le Procureur
General au Requeſtes de l'Hôtel.
64
Profeffion, 65
Mort de Madame La Ducheffe de
Luynes, 70
Mort de Monsieur de Manevilette,
75
Morts de Monsieur de Paris, 76
Epiſtre à Mademoiselle de Scudery,
77
Histoire, 83
Relation de la Chine, 99
Galanteries, 124
Priſe de la Préveſa, 133
Epitaphe, 144
Avis,
ibid.
Mort d'un Chanoine de S.Victor en
r odeur de fainteté, 146
Plusieurs Ouvrages en Vers fur la
mort de feu M.de Corneille, 149 .
DES MATIERES .
P
Festes de Hanover,
Conversion, 154
Benediction du Convent des Recolets
de Versailles, ISS
Benefices donnez par le Roy, 157
160
Divertiſſemens de Fontainebleau ,
164
Levée du Siege de Bude . 173
Attaque du Fort de Bernardy, 189
Accouchement de Madame la Ducheffe
de S.Aignan, " 1.92
Sonnet. 193
Mort de Monsieur Decures, 195
Mort de M. de Lhommeau, 196
Miffion, 197
Entrée de Monfieur de Guilleragues
àAndrinople, 200
Ouverture du Parlement & de la
Cour des Aydes ,
202
Remarques , 205
Noms de ceux qui ont trouvé le vray
Mot des Enigmes du mois paßé,
207
Enigmes,
TABLE DES MATIERES.
210.211
Monfieur Bergeret eft receu Secretaire
du Cabinet, 213
Monfieur Rofe President des Comptes,
ibid.
Penſion donnée par le Roy à Monfieur
de Riants, 214
Audience donnée par Monsieur le
Marquis de Seignelay aux Envoyez
de Siam, ibid.
Livres nouveaux. : 217
Fin de la Table.
DE
Qualité de la reconnaissance optique de caractères