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1684, 08 (Lyon)
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< 36614138850017
✓ Bayer . Staatsbibliothek 2
MERCURE
GALANT ,
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
AOUST 1684.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
L
Avis pour placer les Figures .
EMauſolée doit regarder la
L'Air qui commence par
p. Sz
LeRof
fignol que l'on admire , doit regarder la
page tos
L'Air qui commence par Il n'est
point de jour, doit regarder la page 240
Bayerische
Staatsbibliothek
München
ITSO
دنتسم м 501
гола IVA
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
J
2
E ne puis m'empeſcher de
redire ce que j'ay dit cydevant
pluſieurs fois , que
ceux qui m'écriront pour
avoir des Mercures affranchiront , s'il
leur plaît , les ports de Lettres . L'on
tient un Regiſtre fidel de ceux qui
payent les Mercures d'avance , & l'on
leur envoyra fort diligemment quand
leur argent ſera fini , qu'ils ayent ſoin
✓ d'en faire tenir d'autre à Lyon , franc
de port , s'ils veulent que je continuë.
Si j'en uſois autrement, cela ſeroit une
confufion.
-L'on continuë à diſtribuer le Journal
des Sçavans pour fix ſols chaque
Cahier. Vous aurez , ſans manquer,
dans quinze jours l'Eccleſiaſtique, traduit
de ces Meſſieurs , à un prix tresmodique,
en ayant traité d'un nombre;
2
ainfi les Particuliers de Province &
Marchands , peuvent s'adreſſer chez le
Sieur Amaulry , qui en fera une com
poſition honneſte ,& ils les auront de
la premiere main ; & les Conferences
Ecclefiaftiques du Dioceſe de Luçon,
fur les Sacremens de Penitence , de
l'Euchariftie & Mariage , que vous aurez
ſans faute le mois prochain ; &
la Saint Martin ſans aucune remiſe,
'Hiſtoire de François Premier , deM
Varillas ; dans huit jours Mademoi
ſelle de.Jarnac,qui fera un Livre coma
la Princeſſe de Cleve ; Les Ouvrages
Nouveaux de Madame de Ville-dieu
&quantitéd'autres nouveautez,comme
l'Hiſtoire des Herefies, de Monfieur de
Varillas ,& autres que je vous entre
tiendray le mois prochain.Vous voyez
que j'ay ſoin de vous fournir tout ce
qu'il y ade bons Livres , &.de toutes
Sciences ; vous en verrez quelquesuns
ce mois
Livres Nouveaux du mois d'. Aoust 1684.
Philofophia vetus & nova,in 4. 2.vol . 10.1.
Vie du Pere Jean Chrifoftome , Religieux
• Penitent, in octavo , 2.1. 10.fols .
Oracles des Sibilles,augmentéd'une réponſe
à la Critique par ler.Craffet,in 12. 30.f.
Traité duNivelement , par M. Picard , de
l'Academie Royale des Science,inf12.30.f.
LaGeometriePratique, par M. Ozanan Profeſſeur
enMathematique, in 12. 30.f.
Hiſtoria Civilis & Eccleſiaſtica , Authore
Petro Iofepho Cantelio , è Societatis
Iesus, in 4. 5.liv.
Extraordinaire du Quartier d'Avril,May, 8
Iuin, in 12. 30.fols.
Traité de Paix avec les Algériens,in 4. 7.f.
Diſcours d'Eufebe de Cefarée , touchant les
Miracles attribuez par les Payens , deM.
Voiſin, in 12 20.fols.
Traité de Controverſe pour convaincre les
Heretiques , par M. Nicole , Autheurdes
Eſſais de Morale , & autres Ouvrages
pleins d'érudition, in 12. 45.f.
Quatre Dialogues ſur l'Immortalité , parM.
l'Abbéd'Engeau , & M. P'Abbé de Choifit,
in 12. 30.f.
Hiſtoirede Charles VIII. par M.Godefroy,
fol . 18.liv.
Relation Hiſtorique , contenant ce qui a éré
fait devant Genes par l'Armée de Sa Majefté,
avec une grande Figure, in 12. 2o.f.
Hiftoire du Siege de Luxembourg , avec une
Figure, in 12. 20.f.
Ceux qui voudront tous les Mercures , ou
une bonne partie , on leur en accommodera
àunprixhonneſte.
23
Table des Matieres.
P
Rélude, 1 . Sonnet, 3
Vers libres ſur une Dispute excitée entre
-les Sçavans s Quatrin , 15
Lettre en forme de Manifeſte , touchant l'Af-
•faire de Gironne, 18
Madrigal, 39. Deviſes, 40
Sur l'Affaire de Génes , 41
AM. le Duc de Bourbon, apres avoir achevé
ſes Etudes , 43
Liberalité du Roy , 44
Morts , parmy leſquelles eſt celle de M. de
Pradelle , dont on s'eſt retracté dans la fin
dece Volume , 45
Guériſon de M. le Marquis du Queſne,
Sonnet , 54
M. Roulié eſt reçen Procureur General de la
Chambre des Comptes ,
MariagedeMademoiselle Bourlon ,
MariagedeMademoiselle Barentin ,
55
56
19
Arrivée & chargemens de quatre Vaiſſeaux
pour le compte de la Compagnie des Indes
Orientales , 60
Lettre deRome contenant diverſes nouvelles
, 63
Bout- de- l'ande la Reyne fait à S.Denys , 82
Services faits en divers endroits du Royaumc
, 85 Hiſtoire , 86
Détail de tout ce qui s'eſt paſſé pendant la
Negotiation de laPaix d'Alger ; l'arrivée
de l'Ambaſſadeur de cet Etat en Frances
fon Voyage, ſon Audiance, ſes Harangues,
ce qu'il adit ſur tout ce qu'il a vů dans ce
Table des Matieres.
Royaume , fon Départ,& les Préfens qui
luy ont eſté faits , &à tous ceux de ſa
Suite,
106
Tout ce qui s'eſt pafféà l'occaſion d'un Panégyrique
du Roy , fondé à perpetuité par
Mefficurs les Prevoft & Echevins de la
Ville de Paris & tout ce qui s'eſt fait dans
l'Univerſité à ce ſujet , avec tous les embelliſſemens
que M. de Pommereu a fait
à Paris pendant qu'il a eſté Prevoſt des
- Marchands, 183
M. le Preſident de Fourcy eſt élû Prevoſt des
Marchands ; avec le Discours de M. le
Preſident Briffonnet fait au Roy en cette
occafion,
Maladie de Madame la Dauphine,
204
210
Madame la Ducheſſe de Modene part de
Bruxelles pour retourner en Italie, 215
Pluſieurs particularitez de ce qui s'eſt paflé
à Paris& à Versailles , touchant la Statue
d'Arles ; avec la Déciſion du diférend qui
216
'eſt entre les Sçavans ſur ce ſujet,
Sermon fait le jour de Saint Louis devant
Meſſieurs de l'Académie Françoiſe , par
M. l'Abbé Denife,
b
2
Nouvelles de Conſtantinople,
Nouvelles de Canada,
223
225
233
Explicationde l'Enigme de l'autre mois, 240
Enigmes, 242. Courſe de Bague, 244
Mariage deM.d'Elbeuf, 224444.. Conclufion.
१८
FIN.
ء
-
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
cule
Roy en fon Conſeil,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques ,
rieux & galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſidéfenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'envendre ſeparément, & de donner
àlire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
;
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sicur 1. D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
gatr'cux.
I
MERCURE
GALANT.
AOUST 1684.
2 - 333 , ?????MOJ
Ln'eſt pas beſoin,
Madame , que je vous
apprenne les raiſons
qui m'obligent à remettre
encore juſqu'au mois
prochain , ce que je vous avois
promis pour celuy- cy au commencement
de ma Lettre de
Juillet. Vous les pouvez aifément
connoiſtre , ſans que je
২
m'explique ; mais ficer Article
Aoust 1684. A
2 MERCURE
diféré recule pour quelque
temps le plaiſir que vous vous
eſtiez promis de ce qu'il doit
renfermer de glorieux pour le
Roy , vous aurez au moins celuy
de lire l'éloge de ce grand monarque
dans ce Sonnet de Monfieur
Magnin. Il a eſté fait à l'occaſion
de la Statue que meſſieursd'Arles
luy ont envoyée.
I
TRUON
E Regne de LOVIS , le plus
LE Brand Roydu monde
Semble avoir reüny les grands éve-
م
memensD
Il brave les Saifons , dompte les
Elémens , رد A
Ioint les Mers,àſes Loix foûmet
la Terre &l'onde.qm
:
Son Royaume paisible en milleBiens
abonde alim
GALANT.
3
Ildonne à ses grandeurs d'eternels
fondemens;
Et Diane & Vénus quittant leurs
Monumens ,
Viennent pour admirer ſa ſageſſe
profonde.
L'ane&l'autre s'empreſſe , &difpute
aujourd'huy ,
Poursefaire connoistre , &se donner
à Luy ; :
Et nos Neveux charmez , en lifant
Son Histoire ,
Dans les Siecles futurs se diront
tour-à-tour ,
Les Hommes n'ayant rien pour répondre
àſagloive ,
Les Dieux mirent leurs foins à luy
faire laCour.
Il eſt aſſez ſurprenant qu'un
fujet qui a ſi peu de raport avec
;
A 2
4 MERCVRE
les loüanges de Sa Majesté , ait
pû donner lieu de les étendre
d'une maniere fi agreable & fi
naturelle. Voicy d'autres Vers de
Monfieur Magnin ſur cette mefme
Statue. Vous les trouverez
de ce caractere aiſe qui fait connoiſtre
qu'on est né pour la Poëfie
. Ils font adreſſez à Monfieur
de Vertron , de l'Académie Royale
d'Arles .
३
GALANT .
5
:
REFLEXION
SUR LA DISPUTE
DES SCAVANS ,
Pour ſçavoir fi la Statuë que la ville
d'Artes a eu l'honneur de donner au
Roy , repréſente Diane ou Vénus.
VERS LIBRES .
Diane est chaste , elle est modešte
,
En bonne part on prend toûjours
Sonnom..
Vénus estfur un autre ton ;
Dés qu'on la nomme
lereſte ,
, on devine
Et ce reste n'estpas fort bon.
Venus donnoit azile aux Filles débauchées,
}
A
3
6 MERCURE
Diane prude aidoit aux Femmes
accouchées ;
Celle cy cherchoit les Forests ,
Et la chaffe &la Solitude
Eftoientfa plus chere habitude ;
Les Amans tendres & difcrets
En estoient regardez d'un airfevere
&rude,
Charmante toute fois à donner de
l'amour
Mais malheur à celuy qui s'aviſoit
d'en prendre ,
Car elle fçavoit sfee défendre,
Et nous ne liſons pas qu'elle en prift
àson tour.
Ne donner rien à la tendreſſe ,
Regarder indiféremment.
Les tristes langueurs d'un Amant
Quiſoûpire &seplaintfans ceffe,
Celaſe voit tres- rarement.
Les grands coeurs n'ont- ils pas leur
petite foibleffe ,
GALANTM
7
:
Et peuvent- ils ausecret mouvement
Qui les follicite & les preffe ,
Réſiſter eternellement ?
C'est ce quefit Diane ,& lefit bautement;
L'on peut apres cela croire fort
Seûrement
Que ce n'est pas pour rien qu'elle
Se fit Déeffe.
Vénus pour s'établir àson tour dans
les Cieux
S'y prit tout d'une autre maniere ;
* Et ces Hommes ambitieux
Qui se font avifez de fabriquer
des Dieux ,
De bonne foy ne s'y connoiſſoient
guére.
Cette Vénus fameuse , avec un peu
dappas
Dont elle fit méchant usage ,
Fit du bruit dansſon voisinage ,
A4
8 MERCURE
Et ce bruit ne luy nuifit pas.
Elle estoit fort coquete, elle en avoit
la mine;
Avec desregards affétez
D'un Troupeau d' Amas enchätez
Elle machinoit la ruine,
Et les Sots qu'ils estoient, adoroient
la Machine こ
Coquete ainſi tambour batant .
Elle en contentoit un, elleen dupoit
un autre.
2
C'estoitfort malfait ; mais pourtant
Le ſtile de fon temps n'a- t-ilpoint
l'air du nostre ?
Ie n'examine point les choses detrop
pres ;
Maisfans avoirdes fentimens profanes,
Onpeut bien s'aſſurer qu'on ne verra
jamais
Moins de Vénus que de Dianes.
GALANT.
9
Avec un airfi diférent ,
Airfi propre à les reconnoistre
Au momět qu'on les voit paroiſtre,
D'où vient donc que l'on s'y méprend?
D'oùvient queſous LOVIS , le plus
grand Roy du monde ,
LOVIS, quifur tous les Humains,
Répand sans cesse , & comme à
pleines mains,
La ſageſſe dont il abonde ;
D'où vient que ſous un Roy qui paroist
estre né
Pour faire naître les merveilles,
Sur des difficultez pareilles ,
Tout le monde se tientsi longtemps
obstiné,
Et qu'on ne conclut rien apres de
longues veilles ?
L
Pour les Dieux de l'Antiquité ,
A
10
MERCURE
Ie ne me suis jamais mêlé de leurs
affaires.
Qu'ilssoient d'accord , qu'ils soient
contraires ,
Ien'ensuis point inquiété ,
De bon coeur je les laiſſe en leurs demeures
fombres ;
Tout l'éclat dont brilloit leurfauffe
majesté ,
Aupres du Grand LOVIS neferoit
que des ombres.
Encore un coup , qu'ils ne prétendent
pas
Occuper de mes Vers les Rimes mefurées
,
AceMonarque consacrées;
Cefoinfeulpourma Musead'engageansappas.
3
C
Toutefois puis que cetteHistoire
Me peut fournir dequoy chanter
Quelques beaux endroits de fa
gloire .
GALANT II
Elle peut bien un moment m'arrefter.
Helas ! qu'il est de Gens d'Epée &
de Soutane , 24
En faveur de Venus tous prests à
disputer !
Mais l'apparence est pour Diane,
Ils ne sçauroient le contester.
Ellefuit du Soleil la pompeuse carriere
,
Et peut- estre en jettantfes regards
fur LOVIS,
4.0
Il parut fi brillant de gloire& de
lumiere ,
Quesesyeuxfurent ébloüis ,
Enfin manquantfa route au dela du
১৯ Tonnerre ,
Elle a crû qu'Apollon habitoit fur
la Terrex
Et l'on peut dire aſſurément ,
Quesi l'avanture est étrange ,
Cen'est pas malheureusement
Que la Déeſſeapris le change.
i
A 6
12 MERCURE
Vénus n'est pas d'affez bon sens
Pour s'égarer avec tant d'avatage,
Si quelque Avanturier luy donne
de l'encens ,
Inconstante qu'elle est, il l'arreste
an paffage ;
Diane erre , il est vray , mais fon
erreur est sageti
3-102
Onnesçauroit mesme l'eftre platost ,
Pais qu'au moment que Sa Mere
Latone
C
Accousha d'Apollon , ellefit ce qu'il
faut
Pour la bien releverfans aide de
perfonne;
Ellefut Sage- Femme ,&jamais ne
C'estoit bien lafa destinée ,
Puis qu'on dit qu'elle commença
-Le lendemain qu'elle fut née.
,
GALANT.
13.
Sage dés le Berceau , loin de nous
étonner,
Foiblesaveugles que nousſommes,
- Diſons qu'elle vientse donner
Auplusſagede tous les Hommes.
Plaide pour Vénus qui voudra ,
A la Cour de LOVIS sa Cause est
deplorées
Chacun dit qu'elle l'y perdra ,
AvecDiane àtaxt elles'eft meſurée.
OToy qui tiens tonrangdans lefatré
Vallon ,
Genéreux Défenseur de ta chafte
Déesse; 50
Leparty de Diane est celuy d'Apollon,
L
Decettechere Soeur la Gloire t'intéreffers
Sipour elle aujourd'huy ton grand
Zele s'empresse
14
MERCURE
Jecrois que c'est avecraiſon.
Arles, Villefortunée ,
Dont l'heureuſe destinée
Fut de garder ce Dépost si longtemps,
A l'honneur d'Apollon le Parnaſſe
t'invite $..
D'enfaire valoir le mérite.
L'Illustre Saint Aignanfoûtient tes
Sentimens,
Du contraire Party ce fuffragetacquite,
Il est fuge, & tres- éclairé,
Il a l'esprit , l'intelligence ,
Ilse connoist en Dieux,&dans cette
Science
Elevé presque dés l'enfance,
Est- il quelque Seigneur en France
Qui luy puiſſe estre comparé ?
Cedigne Protecteur avec toydéclaré,
Au Party de Diane attire tant de
monde
GALANT.
Que,surquoy que VénusſSeeffoonnddee,,
Je croy lefien desesperé.
Monfieur de Vertron , qui
s'eſt fait voir en toutes rencontres
le Défenfeur du beau Sexe , a
fait le Quatrain ſuivant en faveur
de Diane , & des Dames
d'Arles . Calliſtene à qui vous
voyez qu'il adreſſe la parole , eſt
celuy qui prend les intéreſtsde
Vénus dans le Livre que Mon
fieur Terrin a fait fur cette Dif
pute.
S
Ilence, Calliftene,& ne dispute
plus.
Tesfentimensfont trop profanes,
Dans Arles c'est àtoraque tu cherches
Vénus ,
L'on n'y trouve que des Dianes.
:
--Apres vous avoir parlé de la
16 MERCURE
Statuë, qui a excité, & qui excite
encore tous les jours tantde difputes
parmis les Savans , je paſſe
à une Affaire qui n'a pas moins
formé de conteſtations parmy
les Braves. Quoy qu'elle ſe ſoit
paſſée ilya déja trois mois , les
choſes que je vay vous en apprendre
ſont ſi peu connuës ,
qu'elles feront un Article auſſi
nouveau que vous le trouve,
rez curieux . C'eſt du Siege de
Gironne que je prétens vous
entretenir. Les Ennemis de la
France ont eu fi peu d'occaſions
de parler contre nos armes toûjours
victorieuſes , qu'il ne faut
pas s'étonner , ſi voulant groſſir
les choſes , ils ſe ſont ſaiſis
du moindre deſavantage qu'on
nous pourroit imputer. Quoy
qu'une entrepriſe manqée ne
puiſſe paſſer pour une perte , fur
GALANTM
17
tout lorsqu'on n'y a employé que
peude jours , ils ont vanté leur
triomphe comme s'ils avoient
conquis la plus forte Place de
l'Europe. Le grand bruit qu'ils
en ont fait , a eſté cauſe que la
verité n'a pû ſe faire entendre en
beaucoup de lieux . Comme elle
eſtoit étoufée ſous le grand nombrede
fauſſetez qui ſe debiroient,
un Homme de la premiere qualité
,&que fon rang diftingue à
la Cour , a voulu eſtre éclaircy à
fondde toutes les circonſtances
de cette Affaire. Dans ce defſcin
, il a écrit à un de ſes Amis
qui s'eſt trouvé à ce Siege , & l'a
prié de luy en mander la verité.
La Réponſe qu'il en a reçenë,
eft tombée entre mes mains , &
je vous l'envoye. C'eſt une Rela,
tion & unManifeſte tout- enfemble
,quimérite que la Poſterité
18 MERCURE
le conferve. 11 détruit les diver
fes impoſtures qui ont eſté publiées
fur ce ſujer.
36 25. 3
M
1 .
ONSEIGNEUR
Vous m'ordonnez de faire le détail
auvray de ce qui s'est pafféde
vant Gironne,& de vous mander
les raiſons que l'on a evës d'en en
treprendre le Siege. Ie voudrois
avoir lesecret des Affaires , pour
répondre mieux à vos fouhaits
Cependant comme jene vous écriray
que ce qui s'est fait&dit publique.
ment dans l'Armée , je puis vous
assurer que je ne vous diray rien
qui nefoit tres veritable, &qu'une
infinité de Témoins tres-dignes de
foynevous confirme quand vous les
confuiterez. Monfieur le Maréchal
de Belfonds regardoit Gironne, comme
le feul endroit propre à luy
GALANT.
19
Servirdeplace d'armes, &dans lequel
il pourroit loger enfcûretéfon
Artillerie ,Ses Munitions , & fes
Malades, & mettre une partiedefes
Troupes en quartier de rafraîchif-
Sement,foit pendant les chaleurs
de l'Eté , foit pendant l'Hyver.
Tout ce qui restoit d'Infanterie à
l'Espagne , &laseule qui fuft en
Catalogne , s'estoit réfugiée dans
cette Place apres ladéroute duPont-
Major ; de forte qu'estant encore
toute consternée de cette déroute il
avoitſujet de croire qu'il en viendroit
plus facilement à bout ,&
qu'en se rendant maistre de ce
Corps de Troupes & de ce Poſte ,
non feulement il le feroit en fort
peu de temps du plat - Païs , mais
qu'il s'ouvriroit un chemin pour
conquérir toute la Province avec
autant de facilité quc de promptitude,
Les Gens qui n'ont pas
20 MERCURE
penetré d'abord ſes intentions ,
ou qui n'ont pas sceu les choses
comme elles se font paſſees , en ont
fait divers raisonnemens , & la
plupart tres- contraires àla verité.
Monsieur le Maréchal de Belfonds
ne voulant pas s'en tenir à
l'avantage qu'il avoit remportéfur
Ses Ennemis au Pont Major , ny
borner en cet endroit là la gloire des
armes du Roy , & ne voyant pour
lors que la Ville de Gironne contre
laquelle ilpust les faire agir , parce
que l'Armée navale n'estoit pas encore
arrivée , il réſolut detenter la
priſe de cette Place ; mais n'ayant
pas affezde Troupes pour y faire
une Circonvalation reguliere où il
auroit falu renfermer la montagne,
& ne jugeant pas d'ailleurs qu'il
fuſt à propos de s'engagerà un Siege
dans les formes ordinaires , il entreprit
de le faire par une voye plus
GALAN T. 2Γ
courte& de moins dangereuse con-
Sequence ; & en effet , depuis l'ouverture
de la Tranchée, on neſongea
point à avancer aucun Logement,
mais seulement à perfectionner un
grand Travail qui avoit esté fait
la premiere nuit ; de forte que jusques
àl' Attaque , nous n'avions pas
perdu vingt Hommes.
Quelques Officiers de l'Armée
ne comprenoient pas que l'on pust
affiéger une Place , & en laisser
pendant trois ou quatre jours le tiers
de la Circonvalation libre ; mais
l'abatement où Monsieur le Maréchal
de Belfonds voyoit les Ennemis
la situation du païs , & les idées
qui luy étoient demeurées du premier
Siége de cette Ville où il s'étoit
trouvé ily avoit trente-un an
déterminerentà ce party. Auffin'en
est il arrivé rien de fâcheux , & la.
Suitefera voirqu'iln'en avoitpoint
le
22 MERCURE
de meilleur àprendre. Il avoit lien
d'esperer d'y réüſfir en peu de jours,
parce qu'il sçavoit que la Muraille
n'étoit point terraffée , que les Ouvrages
en estoient detachez , &
& qu'il n'y estoient fermez à la
gorge que par de simples paliſſades.
Il distribua donc les Quartiers ,
aprés avoir fait faire des Ponts de
Communication fur la Riviere du
Ter. Il fit tirer une Ligne de Circonvalation
depuis un côté de la
Montagne jusqu'à l'autre , par les
endroits où il ta croyoit neceſſaire.
Ilfit monter fur la Montagne des
Bataillons, des Dragons, &des Miquelets,
avec ordre de s'y retrancher
fur les paſſages , afin de fermer les
Forts&d'empeſcherles Ennemis d'y
jetter du ſecours dedehors. Il avoit
Laiſſéde l'Infanterie&de la Cavalerie
avec les munitions au Pont-
Major. On employa quatre jours à
GALANT.
23
!
tous ces preparatifs.
Le 21. May les Ennemis firent
Sortir deux Troupes de Cavalerie,
mais Monsieur le Marquis de Toi
vas avec un Escadron de Cravates ,
& un de Condé , les repoufſa jusqu'à
La Porte. Il leur tua quelques Gens ,
&n'en perdit aucun desfiens , quoy
qu'il effuyaft beaucoup de feu du
Canon & du Mousquet. Le Soir
de ce mesme jour on ouvrit la Tranchée
fort heureusement , car l'on y
fit unfort grand Travail ,& l'on n'y
perdit personne.va
Le 22. on mit huit Piéces de Cawon
en baterie , & ce Canon ruina
dés le mesme jour le Parapet de la
Courtine ,& les Défenses des Baftions
des deux côter.
Le 23. il batit en bréche entre
les deux Tours de la gauche , mais
fi baut qu'elle ne fut point jugée rai-
Sonnable , de forte qu'il continua
24
MERCURE
le 14. entre les deux Tours de la
droite , &y ayant fait une Bréche
qui se trouva ſur le ſoir fort baffe ,
l'on ne crut pas devoir diferer l'Attaque
. L'on commanda donc aux
trois Bataillons qui devoient relever
la Tranchée , de foûtenir ceux
qui étoient de garde , & l'on difposa
l'Attaque de cette forte.
Monsieur de Chaferon Lieute
nant General , Monsieur du Saussay
Maréchal de Camp , & Monsieur
de Stoup Brigadier, étoient de jour.
Piémont avoit la droite de tout , &
devoit marcher au Bastion revétu
pour le prendre par la gorge. Un
Bataillon de Stoup avoit la gauche
de tout , & attaquoit auſſi par la
gorge le Bastion qui n'étoit point
revetu ; & les Fuſeliers à qui on
avoit joint les Grenadiers de Sainte
Maure , marchoient au milieu droit
àla Bréche. Monsieurle Maréchal
de
1
GALAN T.
25
de Belfonds avoit ordonné qu'ils
s'arreteroient fur la Brêche , afin
qu'ils euſſent le temps deſe remettre
tous enſemble , & de jetter un grand
nombre de Faſcines à celle de la
gauche , dont il avoit jugé que la
décente feroit dificile ,parce qu'elle
estoit fort haute , quoy qu'il fust
facile d'y monter à cause des Decombres
de la muraille que le
Canony avoit fait tomber de nostre
côté.
Les deux Bavaillons de la droite
& de la gauche emporterent avec
facilité les deux Bastions , & prirent
le Colonel,les Capitaines
Les Soldats du Regiment de la Députation
de Barcelonne , avec ceux
d'un autre Regiment qui y étoient
de garde ; tout le reſte y fut tué.
Mais les Fuſeliers n'executerent pas
ſiponctuellement ce qu'on leur avoit
preſcrit ; car au lieu de faire halte
Aouſt 1684. B
26 MERCURE
ſur la Brêche , où ils n'eſſuyoient
aucun feu , à cauſe que nous eftions
maîtres des deux Bastions qui
estoient de part & d'autre , &de se
remettre tous ensemble, ils entrerent
les premiers avec peu d'ordre dans
la Ville , &cependant ne laifferent
pas de pouffer les Ennemis par delà
leurs Retranchemens , mais ils furent
chargez par quelque Cavalerie
, & les Gens d'une Tour que les
Ennemis tenoient encore , ayantpris
ce temps pour leur jetter de la Poudre
& des Grenades , comme d'ail
leurs ils ne ſe trouverent pointfoûtenus
à cauſe qu'ils n'avoient pas
laiſſéà ceux qui les ſuivoient , le
loisir qu'il leur falloit pour les joindre
, ils furent contraints de quiter
la Brêche , & d'en fortir. Cependant
Monsieur le Maréchalde Belfons
ayant vû les deux Bastions pris,
&les Nostres dans la Ville , envoya
GALAN Τ.
27
bâter les trois Bataillons qui les
devoient foûtenir ; mais au lieu
d'aller droit à la Brêche , ils marcherent
, celuy de Castres & un de
Stoup , au Baſtion de la gauche , &
celuy de Fuſtemberg à celuy de la
droite, & s'y arrêterent , quoy qu'ils
n'y euſſent que faire , puis que nous
étions déja maîtres de l'un & de
l'autre. Cette mépriſe arriva parce
que Monsieur le Marquis de Larré,
qui prenoit ſoin de cette Ligne ſous
Monsieur de la Motte , se trouva
bleßé.
Il est vray que celuy de Castres
marcha à la Brêche , quand on lug
dit qu'on l'avoit eut destiné- là;mais
il estoit déja à demy rompu , & par
confequent peu en état d'y faire le
feu dont nous avions beſoin,de forte
que l'on fut contraint de faire venir
l'autre Bataillon de Fustemberg,que
Monsieur du Sauſſay voulut encore
B 2
28 MERCURE
faire donner. Il entra affez bien
par la Brêche de la droite ; mais une
foule de Gens des Bataillons de la
gauche eſtant entrez par la Brêche
gauche, &se rejettantfur eux par
devant la Brèche droite, les mirent
dans la mesme confusion ; ce quż
obligea Monsieur le Maréchal de
Belfonds de les faire revenirſur la
Brêche , où ils estoient affez enfeureté
, avec ordre de s'y retrancher ;
mais voyant que les Travailleurs y
étoient confondus avec les Troupes,
& qu'ilferoit perilleux d'y demeurer
plus long- temps ſans communication
avec la Tranchée , il jugea
qu'il estoit plus à propos de se retirer
, & envoya ordre de le faire ;
mais comme cet ordre ne fut pas
affez promptement executé , les Af-
Siégez s'en prévalurent , & estant
montez dans les Tours , d'où ils
voyoient nos Gens à découvert dans
GALANT. 29
Les Bastions , ils en tuerent & blefferent
pluſieurs .
Le Regiment de Dampierre in-
-Sulta une Demi- Lune , & défit tous
ceux qui estoient dedans ; mais le
Lieutenant Colonel qui avoit l'ordre
, ayant esté mis d'abord hors de
- combat sans qu'il eust informé les
autres Officiers que ce ne devoit
estre qu'une fauſſe Attaque , ils la
crurent veritable , & quoy qu'ils
n'eussent ny Outils, ny Travailleurs,
ils s'obstinerent à y demeurer , &y
perdirent encore pluſieurs Gens.
i
Les Ennemis avoient jetté au
pied de la Brêche gauche des Planches
lardées de grands clous la pointe
en haut , dont quelques-uns de
nos gensse trouverent incommodez ;
ce qui neseroit pas arrivéſi les Fu-
Seliers euffent donné le temps d'y
jetter des Faſcines qui avoient esté
ordonnées. Enfin s'ils n'avoient pas
B 3
30
MERCURE
eu tant de chaleur , cette entrepriſe
auroit indubitablement reüſſi, & la
Garnison , quoy que fort nombreuſe,
n'auroit pû éviter d'estre au moins
prifonniere de Guerre , Sans qu'il
nous en eust coûté que tres-peu de
monde ; car nous avions déja deux
Bastions, une Demi- Lune , & deux
grandes Brêches dont nous étions
maîtres, & nous n'avions pas enco
re perdu trente Hommes depuis le
commencement de l'Attaque juſquelà.
Nous ne commençâmes à en perdre
beaucoup que depuis que l'on
eut ceßé d'executer les ordres .
Mais au fond , il s'en faut beaucoup
que nôtre perte n'ait esté ſi
grande que celle des Ennemis , puis
que nous n'y avons eu qu'environ
deux cens Hommes tuez ſur la place
, & cinq cens cinquante bleffez,
quifont déja presque tous guéris&
retournez à leurs Drapeaux,& que
GALANT.
31
1
les Ennemis avoüent qu'ils avoient
prés de douze cens Hommes tant dans
les deux Bastions que dans la Demi-
Lune. Il est certain qu'ils y furent
tous tuezou faits prisonniers , Sans
qu'il en pust échaper unseul , parce
que , comme il a déja esté remarqué,
L'on y entra par la gorge.
On ſçait qu'après que les Fuſeliers
furent fortis de la Brêche , les
Affiegez eurent leur part de la confusion
, & qu'ils se batirent les uns
contre les autres dans leurs Retranchemens
, ceux d'un bout prenant
ceux de l'autre pour des François ;
ce qui augmenta conſiderablement
le nombre de leurs Morts & de leurs
Bleſſez, que l'on aſſure avoir eſtéde
plus de dix- huit cens Hommes.
Les Ministres d'Espagne , à ce
que publient les Gazettes de Bruxelles
& les Memoires de Hollande,
n'ont pas laissé d'en crier Victoire,
B 4
32
MERCURE
& d'en faire bien du bruit dans les
Païs éloignez; mais , Monseigneur,
vous voyez bien que ç'a estè ſans
raifon. Ce n'est pas que l'on ne doi
ve convenir que ce fut beaucoupgagner
pour eux que d'éviter comme
ils firent la perte d'une affez grande
Ville, de leurs meilleures Troupes,
& mesme de toute la Catalogne ;
car onſçait que leurs Places les plus
importantes estoient dépourvûës de
monde pour les défendre , & que fi
celle de Gironne avoit esté emportée
de cette forte , il n'auroit fallu que
Se preſenter devant les autres pour
s'en rendre maîtres .
C'estoit une partie des vûës où
la défaite des Ennemis au Pont-
Major avoit fait entrer Monsieur
le Maréchal de Belfonds , & où il
n'auroit pû manquer de réüſfir,ſi les
ordres qu'il avoit fort bien expliquez
en les donnant , avoient esté
GALANT.
33
exactement ſuivis ; car encore un
coup ,fi une partie du Bataillon des
Fuſeliers , quoy qu'entré avec peu
d'ordre , fut capable de poufſfer les
Ennemis juſques au delà de leur Retranchement
, il est hors de doute
que quand le Bataillon entier & remis
ensembley feroit entré, &qu'il
auroit esté ſoûtenu par les autres
qui estoient commandez pour cela,
& qui seroient auſſi entrez par la
Brêche gauche, aprés que la defcente
en auroit esté renduë praticable
par le moyen des Fascines ; il est
hors de doute, dis- je , que les Enne
mis auroient estéforce,z &la Ville
emportée d'affaut. C'estoit là le projet
de Monsieur le Maréchal de
Belfonds , à ce qu'il a paru ; & la
grande Affaire qu'il auroit cuë
aprés cela auroit esté d'en empécher
tepillage.
Après ce recit, qui est tres- veri
BS
34
MERCURE
table, vous avoüerez , Monseigneur,
&perſonne ne le peut contester, que
l'Entrepriſe de Gironne estoit de la
derniere importance , qu'on pouvoit
L'executer avec un entier fuccés,
qu'il est fort honorable de l'avoir
tentée.
Mais au reste , quel avantage
peut- on tirer en faveur des Enne.
mis de la Levée de ce Siege , hors
celuy d'avoir évité leur pertegenerale
? Peut- on nier que toute leur
Armée n'ait esté mise en déroute
au Pont- Major ? que nous n'ayons
taillé en pieces tout ce qui estoit
dans les deux Bastions & dans la
Demy-Lune ? que nous ne nous en
Soyons retirez fans que l'on nous en
ait chaffez ? que nous ne ſoyons
reftez quatre jours dans nôtre Camp
Sous la portée du Canon de la Ville,
apres avoir retire la Tranchée ,Sans
que les Ennemis ayent ofé fortir
GALANT .
35
pour la rafer , ce qu'ils n'ont fait
qu'apres que nous avons eu repaße
la Riviere pour venir au Quartier
de Dampierre, où nous avons encore
demeuré cinq jours ? Il est certain
qu'ils ont perdu dans l'Attaque
deux fois plus de monde que nous ;
qu'en quittant le Camp de Gironne,
& pendant que nous y avons esté,
ils n'ont jamais paru ny en gros ny
en détail ; que depuis ceta le plus
prés qu'ils se foient approchezde
nous , c'est d'eſtre venu d'Oftelric ſe
camper à Palau , entre les chemins
d'Ostelric & de Palamos à Gironne;
- qu'ils se font seulement avancez
Salra lors qu'ils ont appris que nous
attaquions Cap de Quiers , laiſſant
entre- eux & nous deux Rivieres,
derriere lesquelles ils se font bien
retranchez au pied de la Monta.
gne ; que nous n'avons reçû aucun
renfort'ny par terre, ny par mer.&
B 6
36 MERCURE
que cependant ils n'ont ofé faire
aucun mouvement pour venir à la
moindre Action ny avant ny aprés,
ny pendant que nôtre Armée estoit
partagée au Siege de Cap de Quiers,
&au Blocus de Rose , quoy qu'ils
euffent receu mille Chevaux & deux
mille Hommes de pied de renfort,
tant la conſternation où nous les
avons jettez a esté grande.
Tous ces Faits là font de notorieté
publique , & iln'y a perſonne
parmynous, ny dans le Païs, ny dans
Gironne , ny dans l' Armée d'Espa
gne mesme , qui en puiſſe contester
aucun de bonne foy. Il n'y a donc
qu'à les oppoſer aux fauffetez
que les Ennemis de l'Etat , & les
Jaloux de fes profperitez, ont pris
foin de répandre dans le Monde.
Tous les Defintereſſez avoüeront que
cette Entreprise estoit la plus grande,
la plus belle la plus importan
GALAN Τ.
37
te , & mesme la ſeule Affaire que
l'on pust tenter pour tirer de l'a
vantage de celle du Pont - Major ,
& que si elle a manqué , ce n'a esté
ny par le trop grand nombre, ny par
le trop grand feu des Ennemis , ny
parce que les ordres n'eussent pas
esté bien donnez , ny les mesures
affez bien priſes de nôtre part, mais
Seulement par le trop de valeurde
nos Troupes. Il faut encore que l'on
avoue que l'ayant manquée , on ne
pouvoit rien faire ny de pius prudent,
ny de plusfage, que ce que fit
Monfieur le Maréchal de Belfonds,
qui fut de ne s'y pas opiniâtrer ,&
dene tenter pas de nouveaux moyens,
pourfaire réüffirſon entrepriſe, qui
auroit pû devenir dans la suite
plus difficile , & d'une plus dangereuſe
conſequence , mais de fonger
auſſi tofſt à la retraite ; ce qu'il fit
executer le lendemain par l'ordre
38 MERCVRE
qu'il donna à Monsieur de Calvo
de retirer la Tranchée & le Canon.
Celaſe fit à la veuë des Affiegez,
fans qu'ils ofaſſent y apporter le
moindre obstacle , my faire paroître
qu'ilsfuſſent dans aucun deſſein d'en
profiter. Par ce moyen il a conſervé
les Troupes en état & en volonté
d'agir autant qu'on les y ait jamais
vevës ; & fi les maladies ne les
affoibliffent point , nous esperons les
faireſervir utilement dans laſuite
de la Campagne.
16. Juillet 1684 .
Cette matiere me donne lieu
d'ajoûter icy un Madrigal de
Monfieur Diéreville , fur ce qui
fut publié d'un Eſpagnol dans le
temps de la Priſe de Luxembourg.
GALAN T.
39
-
AU ROY.
Tors que de Luxembourg on vous
e
vit triompher,
Un Eſpognol surpris d'un reversfi
terrible ,
Dit qu'a voſtre valeur rien n'estoit
impoſſible ,
Et quesi vous vouliez , vous prendriez
l'Enfer.
Grand Roy , fi redoutéfur le terre &
fur l'onde ,
Apres mille Exploits glorieux ,
Pour le falut de tout le monde ,
Détruisez ces horribles Lieux.
Monfieur Magnin a fait deux
Deviſes ſur la vangeance que le
Roy a tirée des Genois. L'unea
pour corps un Rhinocerot , qui
met en fuiteune Troupe d'Ours,
Ces paroles qui luy ſervent
40 MERCURE
d'ame , Tarda quidem ira , fed inſont
gens , expliquées par ce
Madrigal .
Voy que fort
Qoy
&robuste ,
affez paisible,
il est
Des moindres Animaux il fouffre
affez longtemps
Depetits mécontentemens ;
Mais s'il s'irrite enfin,ſon couroux
eft terrible.
Apres avoirfouffert de vous
De longs & ſenſibles outrages ,
Le Grand LOVIS , Génois , vous
montre ſon couroux ;
Tremblez pour l'avenir, & devenez
plus fages.
Le corps de l'autre Deviſe eſt
une Ville , dont la Foudre abat
les plus hautes Tours. Ces mots
en ſont l'ame , Opus praludia fiznant.
GALANT. 41
E
ب
:
Vand par un mouvement
aveugle & teméraire,
Mortels, vous offensez leMonarque
des Cieux ,
S'ilvous donne du temps , s'il vous
regarde faire,
Souvent c'est pour vous punir
mieux.
Au moindrefigne de colere
Qui commenceàfrapervosyeux,
Haftez- vous de le Satisfaire.
Cettereflexion, Génois , s'adreſſe à
vous ,
LOVIS LE GRAND estjuste , il est
bon , il est doux ;
Mais c'est une terrible affaire ,
Que LOVIS LE GRAND en
couroux.
Voicy d'autres Vers dont
l'Autheur m'eſt inconnu. Ils
font auſſi fur le châtiment de
Génes .
42 MER CURE
1
Ar le funeste effet d'une aveugle
infolence
Génes vient d'éprouver le pouvoir
de la France.
CetteSuperbe Nation
Reconnoift , mais trop tard , que la
protection
Du Lion rugiſſant est pour elle inutile
;
LOUIS ,
Jamais impunément on n'offenfa
On voit en moins de rien de cette
forte Ville
Les somptueux Palais brûlez oh
démolis ;
Du fer & de la flâme elle devient
laproye ,
Le deſeſpoiry regne autant qu'il fit
à Troye ;
Et le plus intrépide , effrayé de fon
Sort ,
Abandonne Ses Biens pour éviter
La mort.
GALANT.
43
10
$
Génes , aux pieds d'un Roy craint de
toute la Terre ,
Viens donc teproſterner , tune peux
faire mieux ,
Ce Monarque des Lys eft le Dieu de
la Guerre ,
Et ce n'est qu'en priant qu'on deſarme
les Dieux.
Vous avez ſçeu avec quel
ſuccés Monfieur le Duc de Bour
bon a fait ſes Etudes. Ce jeune
Prince eſt forty du College depuis
peu de temps , & c'eſt ſur
cette fortie que Mr Louchault
a fait le Madrigal que je vous
envoye.
A MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON.
Duc, dont l'esprit devance
l'âge ,
44 MERCURE
:
Minerve icy dans peu , ſous le nom
de Pallas ,
Changeant deſtile& de langage,
Va, pleinede nouveaux appas ,
Vous montrer un autre viſage.
Alors une plus grande & noble
paffion
Enflâmera voštre jeune courage ;
Et le Ciel répondant à voſtre am .
bition ,
A la gloire bien - toſt vous doit
faire un paffage.
Pour la valeur, elle est née avec
vous;
Les Bourbons , les Enguins ,ſans un
plus long usage,
Par vaincre dés les premiers coups
Commencent leur apprentiſſage.
Vous vous ſouvenez , Madame
, que lors que le Roy eut le
Bras démis , ce malheur qui fit
trembler tout le monde , fut reGALANT.
45
لا
paré par Monfieur Félix , Premier
Chirurgien de Sa Majesté , qui y
toucha ſeul , & qui l'ayant remis
tres- heureuſement , habilla ce
Prince juſqu'à ſon entiere guérifon.
Cette Cure vient de recevoir
une récompenfe proportionnée
à la grandeur du Souve-
• rain qui l'a faite. Monfieur Félix
a eſté gratifié de la ſomme de
cent mille livres en argent comptant.
Quel Monarque ſur la
Terre reconnoît ainſi de pareils
ſervices ? Le pouvoir ne ſuffit
pas pour faire de tels preſens , ſi
la generoſité ne les ordonne.
Je fus ſi preſſé de finir ma
Lettre le dernier mois , que j'oubliay
à vous parler de pluſieurs
Morts , & fur tout de celle de
Monfieurde Gravel , Ambaſſadeur
Extraordinaire du Roy auprés
des Cantons Suiſſes, Il mou-
,
46 MERCURE
rut à Soleure le 30. Juin , âgé de
72. ans , aprés en avoir paffé
quarante en pluſieurs Negotiations
tres - importanres . Cela
marque ſa capacité , & le zele
qu'il avoit pour le ſervice du
Roy. Sa Majesté qui avoit nommé
Monfieur de Gravel de Marly
ſon fils , pour aſſiſter en qualité
de ſon Envoyé Extraordinaire à
la Diete des meſmes Cantons
qui ſe tient à Bade, l'envoye prés
de l'Electeur de Cologne , à la
place de Monfieur Tambonneau,
qui étoit Envoyé Extraordinaire
aauupprrééss de cet Electeur,& a nommé
Monfieur Tambonneau pour
aller en qualité d'Ambaſſadeur
vers les Cantons Suiſſes .
Monfieur de Pradelle , Gouverneur
de S. Quentin , a ſuivy
Monfieur de Gravel , ayant vécu
juſqu'à plus de 80. ans. Il avoit
GALAN T.
47
eſté Capitaine dans Picardie ,
dans Piemont , & dans le Regiment
des Gardes , & étoit devenu
Lieutenant Colonel de ce
dernier , & Lieutenant General
de l'Armée de Sa Majeſté.
Meſſire Gabriel de Briqueville
, marquis de la Luzerne, eſt
mort dans le meſme temps, quoy
qu'il fuſt d'un âge bien moins
avancé. Il eſtoit Lieutenant de
Roy en Normandie, & avoit eſté
Gouverneur de Mr le Comte de
Vermandois . Sa majeſté a donné
ſa Lieutenance de Roy à un de
Meſſieurs ſes Fils .
Voicy les noms des autres
Perſonnes dont il me reſte à vous
apprendre la mort.
Monfieur de Forcadel , Secretaire
du Roy , & Commiſſaire
General aux Saifies Réelles. II .
y a déja long- temps que l'un de
48
MERCURE
Meſſieurs ſes Fils rempliſſoit les
fonctions de cette derniere Charge.
Il en a laiſſé un autre ControlleurGeneral
de la Maiſon de
Monfieur , qui a épousé mademoiſelle
de Chemeraut , dont la
naiſſance eſt aſſez connuë.
Meire Achilles le Petit de
Gournay , cy - devant Abbé de
Noftre- Dame d'Evron, & Prieur
de Sainte Opportune de mouſſy
le neuf. Il a preſché dans les
meilleures Chaires de Paris , où
il a toûjours eſté fort ſuivy . Sa
Morale eſtoit rigide , & tres- éloignée
du relâchement. Il eſt mort
le 29. de Juillet.
Monfieur Mitton, Tréſorierdu
Regiment des Gardes Suiſſes de
Sa majeſté, mort le 3.de ce mois.
Il eſtoit Frere de Monfieur Mitton,
ſi connu par ſon eſprit,& par
ce merite diftingué qui luy a fait .
acquerir
GALANT. 49
2
1
১
acquerir l'eſtime des Perſonnes
les plus qualifiées de l'un & de
l'autre Sexe. Les deux autres
Tréſoriers de ce meſme Regiment
des Gardes Suiſſes ſont
morts auſſi depuis le commencement
de cette année.
Dame Françoiſe Guillimin .
Elle estoit Femme de Melfire
Charles Fleuriau, Seigneur d'Armenonville
, Secretaire du Roy ,
1 & Belle - mere de Monfieur le
Pelletier , Controlleur General
des Finances. Il y eut un tresgrand
monde au Service qui ſe
fit pour elle à S. Gervais le Lundy
7. jour de ce mois. Tout le
Conſeil s'y trouva.
•Meſſire André le révre, d'Ormeſſon
, Maistre des Requeſtes,
& Intendant de Juſtice à Lyon,
mort le 13. de ce mois. Il avoit
eſté Conſeiller au Grand Con-
Juillet 1680C
50
MERCURE
1
feil , & auparavant Avocat du
Roy au Chaſtelet , & c'eſtoit
acquis beaucoup d'eſtime dans
tous ſes Emplois par ſa vertu,
& par cette probité qui eſt heréditairedans
ſa Famille. Monfieur
d'Ormeſſon fon Pere , eſt Maiſtre
des Requeſtes Honnoraire. Son
Ayeul eſtoit Doyen des Con
ſeillers d'Etat , & fon Bifayeul,
Préſidentsenota:Chambre des
Comptes , & Sur- Intendantides
Finances. Il ya trois Branches
de cette Famille des le Févre.
La premiere ceſt celle des Sei
gneurs d'Eau -bonnel; la ſecon
de,des Seigneurs d'Ormeffon';
& la troiſieme , des Seigneurs de
Lezeau. Ils portent , d'azur , à
trois Lys de Fardin d'argent , &
font alliez avec les d'Aleſſo ,
Hennequin , le Prevoſt ,Hinfe
lin , de Verthamout , de Fourcy,
Pommereu , le Mairat , & autres .
GALANT
SI
コ
e
A
el
C
다
Monfieur d'Ormelon , quivient
de mourir , avoie épousé Eleonor
le Maistre , Fille de Jerôme le
Mailtre, Sieur de Bellejamme ,
Préſident en la Quatrième
Chambre des Enqueſtes , & de
Marie Françoiſe Feydeau , Paren
te de toute la famille des Feydeau
, qui deſcend des anciens
Fondateurs de la Maiſon & Col
legedeBoiſſy àParis ,& eft allié ,
aux de Melgrigny , Molé de
Champlatreux , de Montholon ,
deThumery de Boiſtiſe ,le Coigneux
Maréchal , Baillet , de
Vaugrenan , de Longueil - de
Maiſons ,de Belleforiere de Soye
court, Chaffebras- du Breau , le
Doux-de melle-ville ,de Bragelongne
, de Saintes, de Maillard,
de Berbiſey , de Séve , Tronſon ,
&c. L'Ayeul de madame d'Ormeffon
eftoit Conſeiller d'Etat ;
C 2
52 MERCURE
,
& fon Bifayeul , Conſeiller au
Parlement de Paris. Le Maiſtre
porte, d'azur, à trois Soucis d'or.
Meffire Hippolite d'Argentré,
Seigneur de Betton, Gofne ,
Chambalan Baron d'Orgere ,
mort le 17. de ce mois. Il eſtoir
Doyen de Meſſieurs les Conſeil
lers du Grand Confeil , fort in
telligent dans les Affaires ,& d'une
des meilleures Maiſons de
Bretagne. Le beau Commentaire
que nous avons ſur la Coûtume
de cette Province , a eſté fait par
une Perſonne de cette Famille.
Le Parlement de Bretagne a
auſſi perdu depuis quelques jours
Monfieur le Preſtre- Lezanet, qui
en eſtoit le Doyen, Monfieur fon
Fils, aprés y avoir paru icy longtemps
dans le Barreau avec beaucoup
de ſuccés, a eſté receu Avo
cat General au Grand Confeil.
GALANT.
53
Il s'en est fort peu fallu que
Monfieur le marquis du Queſne,
Lieutenant General des Armées
Navales du Roy, n'ait augmenté
le nombre de tant de Morts . Son
grand age , & une groſſe fievre ,
faifoient craindre pour fa vie.
Cependant il s'eſt guéry par an
Remede tres - particulier qu'il
s'eſt ordonné luy meſme , con
noiffant affez ſon tempérament
pour en eſperer un bon fuccés.
Ce Remede a eſté de prendre
cinq ou fix grands verres d'eau
a la glace toutes les fois que le
friffon le tenoit. La Medecine raifonnera
là deſſus comme il luy
plaira. Il eſt certain que les meſmes
maux ſe gueriſſent quelquefois
de diférentes manieres, ſelon
les divers tempéramens des Malades.
Les Eaux minerales en
font une preuve. On les fait
2
C3
54
MERCURE
prendre à pluſieurs Perſonnes
attaquées du mesme mal, & toutes
n'en reçoivent pas le meſme
foulagement . Cela vient peur.
eſtre de ce que chacun n'eſt pas
exact dans le régime de vivre
qu'il faut obſerver en bûvant ces
Eaux. Un Inconnu l'a peint afſez
naturellement à l'égard de
celles de Bourbon , dans le Son
net que vous allez lire.
4
01915
7
Toujours boire SansSoif, faire
Du Medecin Griffet demander le
confeil,
Voir de mille Perclus le funeste
appareil,
Et se voir avec eux compagnon de
ઝંઝાસ્વ .
Si-toſt qu'on a diné ne sçavoirplus
3. que faires 237 છ … ??????
GALANT.
SS
ES
e
Eviter avec ſoin les rayons du Soleil
, :
Se garder duſerain, reſiſter au ſom
meil,
Et voir pour tout regale arriver
l'Ordinaire;
Quoy qu'on meure de faim , n'ofer
mangerson fou.
Tendre docilement les pieds , les
bras , le cou,
Defſſous un Robinet auſſi chaud que
la braize;
Ne manger aucun Fruit, ny Paſté,
ny Jambon,
S'ennuyer tout le jour affis dans une
Chaize,
Voilà , mes chers Amis , les plaiſirs
deBourbon..
Monfieur Roulié a eſté reçeu
Procureur General de la Cham-
2
C 4
36
MERCURE
bredes Comptes. C'eſt un Homme
d'un eſprit vif& penetrant,
qui a brillé dans le Grand Conſeil
, où il s'eſt acquis beaucoup
d'eſtime. Il y eſtoit Conſeiller,
& Référendaire dece Corps .
Le Dimanche 13. de ce mois
Mademoiselle de Bourlon , Fille
de feu meffire Mathieu de Bourlon
, maistre des Comptes , &
d'Anne de monſigor , qui eſtoit
Fille de feu Monfieur de мои-
figot , auſſi maiſtre des Comptes,
& Secretaire des Commandemens
de feu Monfieur le Duc
d'Orleans , Oncle du Roy, épouſa
Monfieur de Riants. Comte
de Romelart , Baron de Vauré
au Perche , Neveu de Monfieur
de Riants , Procureur du Roy de
l'ancien Chaſtelet. La Cerémonie
du mariage ſe fit en l'Egliſe S.
Eustache , dans la Chapelle de
GALANT.
57
د
Bourlon, par Monfieur l'Eveſque
de Soiffons ,Oncle de la Mariće,
qui eſt Petite Fille de Meffire
Mathieu de Bourlon Maiſtre des
Comptes & de Chreſtienne
Bailly, Fille de Charles , & Petite-
Fille de Guillaume Bailly , tous
: deux Préſidens en la Chambre
des Comptes de Paris. La Maiſon
de Riants eſt diſtinguée dans
la Robe. Le Pere & l'Ayeul du
Matić , ont eſté maiſtres des Requeſtes.
Gilles de Riants , fon
Bilayeul , fut Préfident au Mortier
au Parlement de Paris &
Denys de Riants , fon Trifayenl,
Baron de Villeré , apres avoir
exercé la Charge d'Avocat General
au meſme Parlement avec
beaucoup de capacité & de gloi
re , fut honoré en 1556. d'une
Charge de Préfident au Mortier
en la meſnieCour par Henry II .
C
S
58 MERCURE
en reconnoiſſance de ſes ſervices.
Quant aux Alliances , Marie de,
Riants épouſa Iean de Bloffet,
Baron de Torcy , Chevalier des
Ordres du Roy, Conſeiller d'Etat
ordinaire , & une autre marie de
Riants fut mariée en 161 2. avec
Urbain de Laval , Marquis de
Laval , Marquis de Sablé & de
Boiſdauphin... Catherine de
Riants fut Femme du Comte de
Boifrufin , de la Maiſon de Montmorency
. Celle de Riants eſt
encore alliée aux maiſons d'An
gennes de Maintenon , du Bou
chet Marquis de Sourches , de
Beauxoncles , de Fumée des
Roches de S. Quentin , de Cré
vant , de Humieres , de Freſnel,
de Tournebulle , de Moucy , &
de Rebé. Elle porte, d'azur,femé
de Trefics d'or , à deux Bars adoſſfez
de mesme , & Bourlon porte d'or,
GALANT.
59
à la Bande d'azur , chargée de
trois Annelets d'or.
J'avois à vous apprendre dés
le dernier mois le Mariage de
Mademoiselle de Barentin , Fille
de Monfieur de Barentin , Doyen
de la Troifiéme des Enqueſtes ,
& Niece de Monfieur de Baren-
- tin , Premier Préſident du Grand
Conſeil. Elle a épousé Monfieur
le marquis de maliſſy , qui eſt
dans les Gardes depuis vingt ans.
Il en a cinq ou fix qu'il eſt Capitaine
en la place de Monfieur
- de Maliſſy ſon Frere. Monfieur
fon:Pere avoit eſté Capitaine
dans ce meſme Corps , auffi-bien
que fon Grand - Pere , & un
Grand- Oncle , qui fut fait Gouverneur
de Pignerol , & pour
lequel le feu Roy avoit beaucoup
de confideration . Madame de
Louvoys donna la Chemife le
60 MER CURE
foir à la mariée, dont elle eſt Coufine
germaine, & fit les honneurs
de cette Nôce. Monfieur le marquis
de maliſſy a eſté élevé Page
du Roy. Mademoiselle de Barentin,
à préſent Madame de Maliſſy,
abeaucoup d'eſprit , de douceur
&de conduite.
Quatre Vaiſſeaux chargez
pour le compte de la Compagnie
des Indes Orientales de France,
arrivérent le mois paſſe au Port
Loüis , ſçavoir , le Prudent , le S.
François , le Blampignon , & le
Vautour. Les deux premiers étoiét
partis de la Côte de Coromandel
, l'un le 9. Octobre , & l'autre
le 1. de Fevrier , & les deux
derniers eſtoient partis de Surate
le 12. du mesme mois. Voicy un
Etat des Marchandiſes qu'ils ont.
apportées , & dont la vente doit
eſtre faite à Roüen le 18.Septem
bre prochain.
GALANT. 61
:
29110 Pieces Toilles Doutis blancs
de diferentes qualitez .
495 P. Baffetas blancs .
13658 P. Guinées .
20782 P. Salampouris .
16278 P. Betilles .
6040 P. Percales .
1880 P. Socretons .
340 P. Mauris .
>
こい}
2126 P. Doutis bleus .
28511 P. Chittes d'Amadabat .
$8490 P. Chittes Seronge diverſes.
7286 P. Tapis Palampoux...
260 Couvertures Chittes .
390 P. Mouchoirs de ſoye.
51710 livres Cotton filé.
28900 liv. Terra Merita.
5850 liv . Selpeſtre .
6530 liv. Benjoin.
660 onces Mufc.
6600 liv . Canelle.
12000 liv. Bois de Sapan.
42000 liv . Terre rouge.
11290 liv. Cire à cacheter.
133900 Talfes de Porcelaine de la
Chine.
62 MERCURE
La Bravoure de Monfieur de
Relingues , Capitaine du Vaifſeau
le Bon , qui avec ce ſeul Vaifſeau
a ſoûtenu le Combat contre
les trente- fix Galeres d'Eſpagne
& de Génes , eſt quelque choſe
de ſi extraordinaire , que le bruit
s'en eſt répandu par tout. Voicy
l'Extrait d'une Lettre venuë de
Rome fur cette grande Action .
Elle eſt d'un François , qui écrit
à ſon Amy pluſieurs circonſtances
curieuſes que l'on en publie
en ce Païs- là.Je vous en fais part,
ſcachant que vous en prenez
plus que perſonne à la gloire des
vrais Braves.
GALANT 63
313 - 4 MEHS
A Rome ce 7.Aouft 1684.00
Prés vous avoir parlé d'Af-
Afaires particulieresje nesçaurois
m'empeſcher de parler des ge-
= nerales , & de vous mander que le
• Courrier Mancini a rapporté icy les
ا
.
nouvelles d'un Combat entre un
• Vaiſſeau François , & toutes les
Galeres d'Espagne &de Génes. Ce
qu'il en a dit n'auroit pas esté crû
en ce Païs ,si l'on n'avoit ſçeu qu'étant
dans le mesme Vaisseau , il a
esté témoin de tout ce qui s'y est
paßé. Comme vous en devez avoir
appris le détail, je ne vous le manderay
point ; mais peut- estre que la
modeštie du Capitaine l'aura fait
paffer par deſſus beaucoup de particularitex
que le Sieur Mancini,
64 MERCURE
qui n'estoit que Spectateur en qua.
lité de Paſſager , a eu le loisir de
remarquer ; & peut- estre aussi que
ce Courrier estle feul qui ait eu
le temps de le faire , parce que
tous ceux qui estoient dans le Vaiffeau,
estoient trop en mouvement ,
pour s'appliquer à autre chose qu'au
Combat. Voicy ce qu'il en a dit icy
de particulier. Ausfi tost que le Pi
lote eut apperçû ce grand nombre
de Galeres , il vint dire àMonsieur
de Relingues , qui commandoit le
Vaisseau , que c'estoit toute l'Armée
d'Espagne , & qu'il faloit revirer
Il fut bien furpris de trouver Monfieur
de Relingues d'un fentiment
entiérement oppofé , & de le voir
plus animé au combat , qu'alarmé
d'un fi grand nombre d'Ennemis . I
aria Vive le Roy , & dit à tous
ceux qui estoient dans le Vaisseau,
Qu'il faloit vaincre pou mouris
GALANT.
65
pour un fi grand Prince. Ces paroles
furent cent fois repetées , &
chacun s'estant affermy dans la ré
folution de ſe bien défendre , on
s'appresta au Combat. Les Galeres
en firent autant de leur costé ,&نم
tinrent une espece de Conseil de
guerre. On s'en apperçût par le manége
qu'on reconnut que faisoient
les Chaloupes , qui alloient & revenoient
d'une Galere à l'autre ;
pour porter & rapporter les Avis .
Elles se mirent en Croiſſant , &
Monfieur de Relingues vint auffitoſt
ſalüer d'une bordée fur chacune
des pointes de ce Croiſſant. Le
defordre fut fi grand , & la perte
fi confiderable fur les Galeres qui
estoient à ces pointes , qui s'en éleva
d'effroyables cris. La ſurpriſe
d'un ſi mauvais traitement contribua
fans- doute à ce bruit . En effet ,
on n'est pas peu étonné de fe voir
66 MERCURE
batu après que l'on s'est tenu aſſuré
de la victoire. Les Galeres avoient
tout lieu deſe lapromettre, puis que
parmy les trente -fix ily avoit quatre
Capitaines , sçavoir celles de
Naples , de Sicile , de Sardaigne ,
&de Génes. Je paſſe tout ce que
Le Courrier a rapporté des Manauures
du Vaiſſeau pendant le Com
bat ,& de la maniere dont il mit
toutes ces Galeres en defordres. Ily
en eut d'abord deux fi endommagées
, qu'elles se retirerent. Elles
furent bien- toft ſuivies de fix autres
qui ne parurent pas en meilleur
état. Enfin la nuit approchant,
elles cacherent leur feu. Monfieur
de Relingues en fit encore beaucoup;
mais les croyant retirées, ilſe retira
aussi. Comme pendant le Combat il
avoit laißé aller ſa Chaloupe à la
Mor , de peur que si les Ennemis
s'enfaiſiſſfoient, ils nese vantaſſent
GALANT; 67
1
d'un avantage aussi peu confiderable
qu'enst esté celuy de la prise de
cette Chaloupe , il dit qu'il ne vou
loit pas la perdre , & que quatre
Hommes de fon Vaiſſeau s'estant
auffi-tost jettez dans la Mer , ils
l'allerent chercher àla nage , & la
ramenerent, Il continua sa route
vers Livourne , & les Ennemis
ayant paru à la venë de cette Ville
le matin du jour ſuivant, le Gouverneur
l'envoya prier d'entrer dans
le Port , afin qu'estant à couvert
- Sous le Canon de la Place , il pust
éviter le Combat. Monsieur de Relingues
le remercia de fa civilité,
&ne laiſſa pas d'apareiller , tant
il avoit d'impatience deſe ſignaler
encore. Elle luy fut inutile , &les
Ennemis prirent une route diféren
te de celle que naturellement ils devoient
tenir. Ce qu'il y a de furprenant,&
qu'on aura peine à croi
68 MERCURE
re , quoy qu'il foit tres - veritable,
c'est qu'il n'y a cu que quatre Hommes
de bleſſez, & trois de tuez,
dans le Vaisseau de Monfieur de
Relingues ; & que si le vent n'eust
point renvoyé la fumée à ses canonniers
, il auroit entièrement ruiné
ce grand nombre de Galeres. On
aSçeu depuis le Combat , que l'Admiral
d'Espagne avoit eu beaucoup
de peine à s'y résoudre , & que lors
qu'on luy representoit qu'il avoit
trente -fix Galeres , & qu'il ne s'agifſoit
que de combatre un Vaiſſeau,
il répondoit , qu'il n'avoit point
d'ordre de riſquer fon Armée, &
que ce Vaiſſeau eſtoit un Démon.
Il entendoit fans- doute parler
de la bravoure & de l'intrepidité
des François ; mais il ne croyoit
pas dire fi vray qu'il diſoit en cette
occaſion . Comme il est inoüy que jamais
des Gens de guerre axent recen
ALANT. 69
}
j
un affront pareil à celuy de voir
trente fix Galeres, parmy lesquelles
font quatre Capitaines , batues par
un seul Vaisseau , & qui n'est pas
mesme du premier rang, les Espagnols
& les Genois ne manqueront
Pas d'employer toutes les couleurs
que la fubtilité de leur esprit leur
pourra faire trouver pour déguiser
leur honte aux yeux de toute l'Europe.
Ce Vaiſſeau, qu'onpeut doresnavant
appeller la terreur des Mers,
venoit , à ce que nous a dit le mefme
Courrier, à Civitavecchia, pour
escorter en France les Flûtes qui y
chargent pour Sa Majesté. Nous
avons veu isy la Statuë equestre du
- Roy qu'elles y doivent porter. Elle
n'a pas fait plus de chemin pendant
huit jours , qu'il y en a à Paris
depuis la Porte S.Honoré juſques
à la Place du Palais Royal. Elle
est un peu panchée , parce que le
t
70 MERCURE
Cheval commence à atteindre la
pointe d'un Rocher , où l'on voit
qu'il est parvenu malgré toute la
difficulté qu'il y avoit d'y arriver.
Le Chevalier Bernin a voulu faire
connoître par là , que ce Monarque
avoit atteint le plus haut point de
la gloire , malgré toutes les difficultez
qui empefchent d'y monter ;
ce qu'il a pretendu representer par
la peine qu'il y a de parvenir à la
pointe de ce Rocher. Comme cet
Homme tout merveilleux , & qui
estoit ensemble fameux Architecte
fameux Sculpteur , pouvoit auſſi
paſſer pour bel Esprit , il n'a pas
eu besoin d'une autreplume que de
lafienne pour faireune Infcription
Latine , qui accompagne ce grand
Chef- d'oeuvre de sculpture.
Je ne sçaurois mempefcher de
vous dire avant que de finir cette
Lettre , que nous avons veu depuis
GALANT.
7r
1
7
F
peu de jours un Livre intitulé,
Relation Hiſtorique de tout ce
qui a eſté fait devant Genes par
l'Armée Navale de Sa Majesté ,
imprimé à Lyon chez le Sieur
Amaulry. Quoy que le détail en
ait paru fort curieux , & remply
de circonstances que l'on ignoroit ,
ce n'est pas tout ce qui a fait re
chercher icy ce Livre, mais ce qu'on
y a trouvé qui marquoit la justice
du procede du Roy. Il a plis dés
Les premieres lignes de la Préface,
par lesquelles on eft convaincu que
la grandeur & la haute reputation
que s'est acquis ce Monarque , font
lesfeutes choses qui excitent l'En
vie à noircir tout ce qu'il fait de
pius beau. Ce quel Autheur avance
pour te prouver , eft foûtenu de
deux exemples anciens , qui con
viennent tellement au sujet , qu'on
ne sçauroit s'empascher de tomber
72
MERCURE
d'accord d'une verité si bien établie.
On voit au commencement du
Livre la revolte des Genois contre
Charles VI. leur repentir fous le
Regne de Loüis XI. &le pardon
que leur accorde Charles VIII. contre
lequel ils ſe revoltent encore ,
aprés quoy ils font obligez d'implorerſa
clemence la corde au col , de
crainte d'estre punis comme Sujets
vebelles , ce qui ne les empeſche pas
de retomber dans la revolte ſous le
Regne de François I. Tous ces traits
d'Histoire , que l'on ne pourroit
trouver fans lire celle de plusieurs
Regnes diférens,font renfermez en
fort peu de pages , &font voir que
les Gènois ſe font tant de fois revoltez
contre la Franceſans aucune
cause , qu'on n'y peut fonger qu'avec
indignation. On est surpris de
voir aprés cette peinture , que le
Roy a la bonté de nese point fouvenir
GALANT
73.
-
-
2
venir de toutes les offenfes faites à
Ses predeceffeurs, &de ne point re
garder les Génois comme des Sujets
revoltez ; de maniere que s'ils n'a
voient pas donné lieu tout de nouveau
à Sa Majesté de ſe plaindre
d'eux , ils auroient pû joüir d'un repos
qui ne doit pas estre fait pour
- des Rebelles. La derniere de leurs
revoltes ayant estésous le Regnede
• François I. me fait souvenir de
l'Histoire de ce Monarquefaite par
Monsieur de Varillas , que l'on a
mandé icy que le Sieur Barbinim
primoit & qui se distribue à Lyon
auſſi chez le sieur Amaulry . Si- toft
qu'on en commencera le debit , je
vous priede m'en envoyer un Exem-
- plaire par la plus commode occafion.
On a icy grande impatience de la
- voir , parce qu'on aſſure que l'on y
dépeint dans toute fon étendue la
perfidie d'André Doria , lors qu'il
Aoust 1684. D
74 MERCURE
Se revolta , & fit revolter les Genois
contre la France. Je reviens à
la Relation dont je vous parlois
tout-à- l'heure. Ony a lû avecbeau
coup de plaisir les raiſons convaincantes
qui font voir que l'onnepeut
donner le nom de ſurpriſe à ce qui
a esté executé devant Genes . Cet
endroit a fait ouvrir les yeux , &
connoistre qu'il ne s'y est rien paſſe
que felon les Loix de la bonne
Guerre. Ily en a cent autres qui
excitent de la curiosité , &qu'on
ne rencontre point dans tout ce qui
a esté écrit fur ce sujet , comme ce
qui s'est fait à l'occasion de l'entrepos
des Sels de France à Savone,
que les Génois & leurs Alliez
avoient publié tout autrement.
Quant au moüillage de l'Armée ,
qui est dépeint dans une Taille douce
, on s'est fait un plaisir d'y remarquer
jusqu'au moindre BâtiGALANT.
75
:
a
t
1
ا
ment . Mais c'est trop vous entretenir
de ce que vous avezfans doute
vù. Je pay eu deffein en vous en
parlant , que de vous apprendre les
bons effets que cette Relation a produits
, en détrompant le Public de
beaucoup de choses. La Harangue.
que Monfieur de S.Olon fit auxGénois
lors qu'il prit congé de cette
Republique , & que l'on trouve à
la fin de la mesme Relation , nous a
fait connoître lafauſſetéde ce qu'ils
ont dit, en publiant que cet Envoyé
les avoit menacez dans cette Ha
rangue.
Il fait icy des chaleurs fi exceffives
depuis que l'Etéa commence,
que depuis dix heures du matin
jusqu'àcinq heures apres- diner, l'on
ne peut quaſi ſortir. Le Lundy 10.
dumois dernier , Sa Saintetévient
logerau PalaisdeMonte- Cavello ,
qui est à peu pres au milieu de
D2
76 MERCURE
Rome. Elle estoit portée dans une
Chaise couverte , à deux Porteurs ,
& donnoit la Benédiction à tout le
monde qui fe rencontroit fur le che
min , &quiſe jettoit àgenoux pour
la recevoir. Ses Chevaux - Legers,
fes Officiers, & quantité de Princes
Romains, Gentilshommes , & Cavaliers,
luy faisoient Cortége àcheval.
Le Cardinal Cibo , en qualité de
Cardinal Patron ,fuivoit en Carroffe
, & l'on menoit en parade
quelques Chevaux de main de Sa
Sainteté, Sa Litiere &fon Carroffe
estoient tout enrichis de broderie&م
& de dorures.
Le Mercredy du mesme mois , fur
les huit heures du matinſelon l'Horloge
de France , il fit un orage &
une pluye épouvantable , avec un
Tonnerre furieux , qui dura jusqu'à
midy. Le Foudre tomba en quatre
endroits , dont l'un fut l'Eglisede la
: G
GALANT
77
Trinité du Mont. C'est un Convent
de Minimes, tous François , au nombre
de cinquante fix. Il paſſa par
le Clocher , entra dans la Chambre
d'un Religieux , brûla la moitié de
Son Capuce , rompit le Réveil ma .
tin , fondit un morceau de Cuivre.
qui tenoit le batant , perça la Voû
se de I Eglife , entra dans une Cha
pelle, fit un trou à un des Piliers.
rompit un coin de Corniche, & vint
Se perdre dans la Nef , où l'on di
foit encore des Meſſes. Il y avoit,
cing Perſonnes dans le Clocher , un
Religieux, trois Artisans, & un petit
Apprentif, qui ceſſoient de fonner,
( car cefut dans ce moment
qu'il tomba. ) Le Religieux eut l'eftomach
meurtry , un Artisan la
- cuiffe brûlée d'un coſté ſans danger
neantmoins , un autre la joüe grillée,
le petit Garçon un Soulier brûlé,
&l'entre- deus des doigts du pied
4
D 3
78 MERCURE
droit tout rofty , & l'autre Artiſan
n'eut que lapeur. Quoy que le Religieuxfuſt
le plus dangereusement
bleßé , on en a preſentement bonne
esperance ; mais pourle petit Garçon
, on croit qu'il en boitera, pourveu
qu'il n'arrive rien de pis. Il
tomba encore dans le Palais du Cardinal
Carpegna , Grand Vicaire ,
fans bleſſer personne. Ilpaſſa dans
pluſieurs Chambres , brûla des Franges
d'or de Tapifferies ,fortitpar le
gros Mur, entra fur la Montée
d'un Marchand Libraire, traverſa
la muraille deſa Chambre , rompit
deux Tableaux , perça le Plancher,
rentra par le gros Mur dans le Palais
du Cardinal , & le perça une
troisième fois pour ſe venir perdre
dans la Boutique ,Sansfaire d'autre
dommage. Il y eut seulement un
Marchand de Fromage , qui s'étant
mis là auprés à convert de la pluye,
3
GALANT 79
tomba de frayeur ,& se caſſa ta
teste. Pour les deux autres endroits
je n'en Sçay pas le particulier.
Vous ne sçauriez croire combien
Le nombre des Nouvellistes est augmenté
icy depuis le retardement des
- Courriers de France , parce qu'ils
ne peuvent plus paffer ny par l'Etat
de Genes, ny par les Terresd'Ef
pagne. Les Banquiers qui ont tres-
- peu d'Expeditions àfaire,ſont plus
Souvent dans la Place Navone que
chezeux ; & il est à craindre que
s'ils prennent goût à cette occupа-
tion, ils n'abandonnent doreſnavant
le gouvernement de leurs affaires
domestiques , pour prendre celuy des
Etats de tous les Souverains du
Monde. Vous ne croiriez peut- estre
pas aussi la mauvaiſe chere qu'on
- fait dans les Auberges de Rome ,
dopuis que ces Courriers font retardez.
Cela provient de ce qu'on n'y
a
D 4
80 MERCURE
1
re oit point de Lettres de change,
ce qui oblige les Maîtres des Au
berges dy faire crédit ; & comme
ceux à qui l'on fait cette grace n'oferoient
fi plaindre, on ne laiffe pas
échaper cette occasion de leur fervir
beaucoup de chofes qu'on n'auroit
ofé leur preſenter dans un au
tre temps. Mais ce qu'ily a de plus
plaisant en tout cela, c'est que ceux
qui manquent d'argent , n'oferoient
plus aller chez un certain nombre .
de Dames,d'avec lesquelles ilseroit
mal-bonneste dese retirer fans en
avoir payé la conversation.
Cette Lettre finit par d'autres
Articles qui ne regardent que la
Perſonne à qui elle eſt adreſſée.
Quoy que l'on ait dit de la belle
Action de Monfieur de Relin
gues , elle en découvre de nou
velles particularitez , & qui font
GALANT. 8г
t
d'autant plus croyables qu'on les
a ſçevës d'un Homme qui eſtoic
dans le Vaiſſeau. Les Eſpagnols,
les Génois , & les Partilans des
uns&des autres , ne manqueront
pas de publier le contraire , puis
qu'ils ont déja commencé de
tourner cette Action à leur avantage;
mais ils ne prennent pas garde
qu'il faut neceſſairemét qu'ils
ayent eſté batus , puis qu'ils n'ont
pas pris le Vaiſſeau , eftant abſolument
impoſſible que trente fix
Galeres euffent l'avantage dú
Combat , & du nombre , ſur un
ſeul Bâtiment , & qu'elles le laiſ
ſaſſent échaper. Quant à ce qui
regarde ma Relation de Génes,
dont il eſt auſſi parlé dans cette
Lettre , j'ay balancé quelque
temps fi je retrancherois cet
endroit , comme je retranche
ordinairement tous ceux qui me
DS
82 MERCURE
donnent des loüanges que je ne
mérite pas ; mais j'ay crû que cet
Ouvrage regardant la justification
du procedé de la France
plus que toute autre choſe , je
ne devois pas fuprimer ce qu'en
écrivoient ceux qui n'en parloient
que fur ce pied-là. L'Action
de Monfieur de Relingues
vous ayant fait ſouhaiterde le
connoiſtre , je m'en ſuis informé,
& n'en ay pû encore apprendre
autre choſe , finon qu'il eſt Neveu
de feu Monfieur de Legue,
qui a fait autrefois affez de bruit
dans le monde , & qui estoit à
feuë Madame de Chevreuſe .
Le Lundy denier jour du
mois de Juillet , on fit le Service
du Bout - de - l'an de la, Reyne,
dans l'Egliſe de Saint Denys.
Elle estoit toute tenduë de noir,
avec deux Lez de Velours
GALANT. 83
1
1
des Ecuſſons aux Armes de cette
Princeffe . Il y en avoit trois Lez
dans le Choeur , & de pareils
Ecuffons , & au milieu estoit la
Repréſentation dans un magnifique
Mauzolée. Monfieur Berrin
en avoit fait le Deſſein ,
je vous l'envoye gravé. Le Sieur
le Liévre Roy d'Armes , le Sieur
le Blanc de Bernac Premier Héraut
d'Armes, & les Sieurs Charpentier
& Lucas auſſi Hérauts
d'Armes , furent aſſis pendant le
Service , les deux premiers aux
deux coins de ce Mauzolée du
coſté de l'Antel; & les deux autres
, aux deux autres coins du
coſté de l'entrée du Choeur,
ayant chacun une grande Robe
de Drap noir fur leurs Habits ,
leurs Cottes d'Armes furices Robes,
& un Capuchon noir fur
leur teſte , à quenë pendante
D 6
84 MERCURE
fur leurs Cottes d'Armes . Ils te
noient en main leurs Baſtons
Royaux couverts de Crêpe , &
leurs Toques estoient auffi cou
vertes de Crêpes deſſus &def.
fous , avec le Cordon pendant
Ils avoient aſſiſté le jour précedent,
& tentu lamefme place aux
Vigiles , qui furent dites par les
Religieux de l'Abbaye fur les fix
heures du foir. Ce jour-là enke
Service fut celebré par Monfiear
le Cardinal de Bonzi , quoffie
cia pontificalement. Il commen
ça à dix heures & demiex du
matin, & ne finitiqu'à une heure
Ce fut la Mofique du Roy qui
chanta la Meffe. Monſeigneur le
Dauphin y affiftas, accompagné
de Monfieur de Monfieurle Due,
de Monfieur dePrince deConty ,
&de Monfieur le Duc du Maine.
Madame s'y trouva pareillement,
د
GALANT. 85
S
accompagnée de Madame la
GrandDucheſſe de Toscane , de
Madame la Princeſſe de Contys,
de Mademoiselle de Bourbon ,
&de Mademoiselle de Nantes!
Tous les Officiers qui étoient en
état de s'y trouver , y afſiſtérent
auffi , comme plufieurs avoient
fair aux Vigiles le Dimanche. ἱ
Le meſme Lundy 31. Juillet ,
les Miffionnaires de Versailles fis
fent un Bout de l'ant dans la
Chapelle du Chatean.bai
-Monfieur l'Abbé de la Bouli-
J diere , Aumônier de la feuë Reynengo&
Tréſorier de la Sainte
Chapelle de Bourges , a eſté un
des premiers que l'on ait veus
s'acquiter du meſme devoir. Son
zele luyen a fait meſme préve
ninde temps , puis que dés le 29 %
de Juillet il fit celebrer un pas
reil Service , où les Principaux
コ
86 MERCURE
1
de la Ville & de la Province ſe
trouvérent. Cet Abbé y officia
avec la Mître && la Croſſe..
Le meſme zele a paru dans
l'empreſſement de Monfieur l'Eveſque
d'Autun , à faire auffi celebrerun
Service du Bout-de- l'an
dans ſa Cathédrale. Il fut fait
le 6. de ce mois. Le Chapitre &
le Corps de Ville s'y trouverent,
& ce Prélat y officia en Habits
pontificaux.La meſme choſe s'eſt
faite dans tout le Royaume . 19
- Ily a de la deſtinée dans l'Amour
, & quelquefois les plus
forts engagemens ſe font contre
toute forte d'aparence. L'Avanture
dont je vay vous faire part
en eſt une preuve. Un jeune
Gentilhomme de Provence
ayant fait deſſein de venir paſſer
quelques années à Paris pour s'y
perfectionner aux exercices pro
GALANT. 87
コ
र
لا
e
pres à la Nobleſſe , & y prendre
en meſme temps l'air de politefſe
qu'on n'acquiert preſque ja
mais avec les Provinciaux , partit
de Marseille , & s'eſtant rendu
à Avignon , il s'y arréta trois ou
quatre jours pour voir les raretez
de la Ville . Il ſe diſpoſoit à en
partir ,lors qu'on luy vint dire
qu'un jeune Homme fort bienfait
cherchoit voiture ,& compas
↑ gnie pour Paris. Le plaifin d'a
voir quelqu'un avec qui parler
pendant la route , obligea le Gavalier
d'aler chercher l'inconnu
Il le trouva qui faifoitale prix
d'une Litière . Il s'offrit d'y prendre
place & d'en payer la moitié;
&unje ne ſçay quoy qui frape
ſouvent , d'abord , les ayant touchez
également l'un pour l'autre
dés cette premiere vue ils l'arréterent
enſemble. Leur départ
83 MERCURE
fat réſolu pour le lendemain ,&
il ſe trouva entr'eux un fi grand
raport d'humeur & d'eſprit,qu'aprés
quelques jours de marche,
ils fe jurerent la plus étroite
amitié. Le Cavalier ne fit aucune
façon de ſe déclarer à l'Inconnu.
Il eſtoit d'une Maiſon
qu'une ancienne Nobleſſe rendoitfort
conſidérable. L'inconnu
demeura plus reſervé,& cachant
fon nom par quelques raiſons
qui l'obligeoient au fecret,il dit
ſeulement au Cavalier
estoitFilsd'un Gentilhomme des
environs d'Aix ; que fon Pere
qui estoit impérieux , avoit vou
lu le contraindre d'épouſer une
Demoiselle qui avoit beaucoup
de bien , mais dont la laideur
estoit des plus dégoûtantes ; que
pour ſe mettre à couvert de la
violence que l'on prétendoitlay
د qu'il
GALANT. 89
faire , il avoit pris le party de
fuïr ; qu'il s'en alloit à Paris , où
il avoit une Tante qui ménageroit
ſa paix , qu'elle estoit venuë
depuis un an chez ſon Pere , fur
l'eſprit de qui elle pouvoit tout ,
& que tandis qu'elle s'employe
roit pour l'adoucir , il profiteroit
de l'avantage de paffer un peu
detemps dans la Capitale du Royaume.
Le Cavalier répondit à
Pinconnu , qu'il ne pouvoit concevoir
qu'eſtant fait comme il
1 eftoit , on euſt voulu l'affortir à
une laide Perſonne. En effet , fi
Pinconnu avoit un défaut , c'é
toit celuy de trop de beauté. IF
avoit les traits réguliers & déli-
• cats , la bouche belle , les yeux
grands & bien fendus , la taille
fort dégagée , & une blancheur
de teint , qui auroit pû difputer
d'éclat avec celuy des plusbelles
$
-
१०
MERCURE
Femmes. L'amitié s'augmentant,
de jour en jour entre l'un & l'au.
tre , ils trouvoient tant de douceur
à s'entretenir , qu'ils ne s'a
percevoient point de la longueur,
du voyage , quoy qu'ils le fiſſent
dans une Saiſon fort rude. C'étoient
à toute heure de nouvelles
proteſtations de s'aimer toûjours
; & chacun encheriſſant
fur les ſouhaits de la plus forte
union , le Cavalier demanda un
jour à l'Inconnu, s'il n'avoit point
une Soeur , ajoûtant qu'il regarderoit
une alliance qui le rendroit
ſon Beaufrere , comme le
plus grand de tous les bonheurs.
Cette propoſition donna quelque
temps à réver à l'Inconnu. Il
en montra cependant beaucoup
de joye, & la recevant d'une ma.
niere agreable , il luy parla d'une
Sooeur qu'il ne trouveroit peutGALANT.
94
t
.
te
preeſtrepas
indigne de ſa recherche,
& qui luy eſtoit d'autant plus
chére , qu'étant nez Jumeaux ,
ils avoient tous deux les meſmes
inclinations , & des traits fi ref
ſemblans , que dans leur enfance
, avant que l'Habit marquaſt
la diférence du Sexe , on les
noit ſouvent l'un pour l'autre.
Le Cavalier qui ne trouvoit rien
de ſi beau que l'Inconnu , exa
mina tous ſes traits avec plus d'at
tention,& ayant appris que cette
Soeur les avoit encore plus vifs
& plus délicats , il s'en forma
une idée toute charmante qui ne
l'abandonna plus. Il apprit en
7. core avec beaucoup de plaifir ,
que ſes inclinations étoient toutes
nobles, qu'elle aimoit laChafſe
plus quetoutes choſes , qu'elle
y avoit pris l'habitude de tirer ,
ce qu'elle faiſoit avec une adreſſe
コ
D
le
S.
1
P
ود
MERCURE 2
merveilleuſe; & que fi fon Sexe
luy avoit permis de porter l'Epée,
elle s'en feroit ſervie avec honneur.
Le Cavalier tout remply
d'amour par cette peinture , pria
l'inconnu de vouloir bien le fervir
auprés de cette aimable Perfonne
, ce qui luy feroit aifé s'il
luy écrivoit en fa faveur ,& faifoit
agir l'amitié particuliere qui
eſtoit entr'eux , en attendant
qu'ils retournaſſent enſemble en
Provence, où il l'accompagneroit
fitôt que la paix ſeroit faite avec
fon Pere. L'Inconnu ſoûrit d'un
empreſſement ſi paſſionné , &dit
au Cavalier , que s'il eſtoit vray
qu'il fuſt amoureux fans avoirvû,
it n'auroit pas longtemps à ſouffrir
de l'impatience qui ſembloit
le tourmenter , puis que ſa Soeur
eſtoit à Paris , où la Tante qui
eſtoit Soeur de ſon Pere , l'avoit
GALANT.
93
= amenée avec elle de Provence ,
au dernier voyage qu'elle y avoit
- fait. Ce fut alors que le Cavalier
ne ſe ſentit plus de joye. Il embraſſa
l'Inconnu , luy faiſant promeure
qu'il le ſerviroit de tout
fon pouvoir. Il eut beau pourtant
ſouhaiter la fin de fon voyage.
- Comme il le faiſoit dans le mois
ide Mars dernier , pendant le plus
rigoureux Hyverque nous ayons
eu depuis long-temps , le dégel
furvint , & les chemins furent
tout à coup fi peu praticables,que
quoy que nos Voyageurs ne fuf
ſent qu'à une petite journée de
Châlons , ils eurent beaucoup,
de peine à y arriver. Ce fut pour
eux une neceffite indiſpenſable
- d'y faire quelque ſéjour. Le Cam
valier paſſoit les jours entiers
avec l'inconnu ,,& luy parleic
inceſſamment de fa, Soeur. Un
0
C
94 MERCURE
ſoir qu'ils s'étoient quitez ( ce
qu'ils faifoient affez rarement ) le
Cavalier retournant à ſon Auberge
, lors que la nuit commençoit
à s'approcher , entendit un
bruit d'Epées au bout d'une Ruë
deſerte. Il jetta les yeux ſur deux
Cavaliers qui ſe batoient , & remarqua
l'inconnu qui pouſſoit
fort vivement un Homme qui
reculoit. Il courut àluy ,& dans
ce moment l'Ennemy de l'Inconnu
tomba par terre , percé d'un
grand coup d'Epée. Comme ils
étoient Etrangers , & qu'on pouvoitles
embaraſſer ſur une affaire
de cette nature , ils laiſſerent le
foinde ſecourir le Bleſſfé au premier
qui paſſeroit , & ſe retirerent.
Le Gavalier l'avoit enviſagé
un moment , & voyantunHomme
fort laid , & de tres-méchante
mine , il l'avoit pris pour quel
GALANT.
95
!
ב ו
que Voleur , qui rencontrantfon
Amy dans une Rue écartée, avoit
voulu profiter de l'occaſion ; mais
-l'inconnu luy apprit que c'étoit
un Gentilhomme de ſon voiſinage
, qu'il l'avoit malheureuſement
trouvé ſur ſes pas ,& qu'ils
avoient pris querelle ſur un anicien
diferent de Famille dont il
luy avoit parlé. Il pouvoit mourir
de ſa bleffure ,& les Informaotions
eſtant à craindre pour eux,
quoy qu'il leur paruſt que l'a-
Etion s'étoit paffée ſans témoin ,
ils jugerent à propos de s'éloigner.
Ainfi ils prirent la poſte
dés le meſme foir , favoriſez de
la Lune , qui heureuſement fervoit
à les éclairer. Vous pouvez
juger avec quelle joye le Cavas
lier ſe réſolut à partir malgré la
difficulté des chemins rompus .
Ils allerent loger enſemble à Pa
UL
a
20
96 MERCURE
ris , où ils arriverent ſans qu'on
les euſt pourſuivis . Le lendemain .
l'Inconnu fortit pour aller cher
cher ſa Tante, mais ce ne fut pas
ſans que le Cavalier euſt pris ſa
parole , qu'ils ſeoreverroient le
meſme jour , & qu'il viendroit
luy apporter des nouvelles de
cette charmante Soeur qu'il brûloit
d'envie de voir. Ce fut nean
moins inutilement qu'il l'atten.
dit. Il s'en paſſa meſme cinq ou
fix ſans que l'Inconnu paruſt. Le
Cavalier, en estoit au deſeſpoir ,
& ne ſcachant qu'en penfer , il
ne ſe pardonnoit point de ne
l'avoir pas ſuivy juſques auLogis
de cette Tanterellefturayaquel
l'Inconnu l'avoit conjure de n'env
rien faire ,& qu'il luy avoitcaché
fon nom , auſſi bien que le Quar- l
tier où il ſcavoit qu'elle demeu
roit. Il avoit euſes raifons pour!!
luy
a
1
GALANT.
97
2
S
a
16
e
1
لال
e
is
E
luy en faire un myſtere , & les
avoit fait approuver à ſon Amy.
Hs) vivoient enſemble dans une
fi étroite liaiſon , que le Cavalier
ne croyoit pas que la défiance luy
fuſt permiſe. Auſſi peut- on dire
qu'il n'en avoit point de luy ,
mais il n'en recevoitaucunes nouvelles
, & comme il n'avoit pû
éviter une rencontre à Châlons,
il craignoit qu'il n'en euſt eu
quelqu'autre à Paris ,& que l'évenement
n'en euſt pas eſté
heureux. Enfin aprés qu'il eut
fouffert au delà de tout ce
qu'on en peut croire , on luy
apporta un Billet de l'Inconnu
, qui l'avertiſſoit de ſe tenir
preſt au lendemain , & qu'il ne
manqueroit pas de le venir
prendre pour la viſite qu'il avoit
deſſein; de faire. La Małtreffe
de l'Auberge avoit reçû
Juillet 1680.
Bayerloche
Staatsbibliothek
München
E
;
98 MERCURE
ce Billet , & le Meſſager s'en
eſtant allé ſans demander de réponſe,
le Cavalier ne comprenoit
pas à quoy tout ce grand myſtere
devoit aboutir. Il ne laiſſa pas
de ſe préparer au Rendez- vous.
Le jour ſuivant il prit un Habic
fort propre , & à peine cut- il
diné qu'il vit entrer l'Inconnu.
La joye qu'il en eut ne l'empef
cha pas de lay faire des reproches.
Il luy expliqua tout ce
qu'il s'eſtoit imaginéde fâcheux,
& il luy peignit ſi fottement les
inquiétudes où il l'avoir mis ,
qu'il l'obligea d'avoüer qu'il avoit
tort. L'Inconnu prit pourexcuſe
les ſcrupules deſa Soeur, qui ne
voulant pointparoître devant un
Amant trop prévenu , avoit reſiſté
longtemps à la prière qu'il
loy avoit faite de recevoir ſa vi
fite. Il ajoûra qu'effectivement
201
GALANT.
99
v
S
S
ic
1.
D
il l'avoit trouvée un peu moins,
brillante qu'à fon ordinaire ,
que la connoiffance qu'elle en
avoit , l'ayant renduë incertaine
ſur la réſolution de ſe laifſer
voir , il avoit mieux aimé
le laiſſer dans quelque peine
il pendant trois ou quatre jours ,
que de lay donner le chagrin
d'apprendre que l'on balançoit
àconfentir à ſes eſpérances,
Le Cavalier fut content de ces
raiſons , & ayant reçû les aſſurances
des favorables diſpoſitions
de la Soeur , & de l'appuy que la
Tante eſtoit réſoluë de préter à
fon amour , il monta dans un
Carroſſe que l'Inconnu avoit
amené. Il fut introduit chez cette
Tante , avec laquelle il demeura
ſeul, tandis que le Frere alla préparer
la Soeur à faire un accueil
obligeant à ſon amy. La Tante
e
ES
E 2
100 MERCURE
eſtoit une Femme qui avoit
beaucoup d'eſprit , & qui connoiffant
la Maiſon du Cavalier
, trouvoit le party avantageux
pour ſa Niece. Ainſi elle
n'eut aucune peine à luy promettre
de prendre ſes intéreſts en
rout ce qu'elle pourroit , ſi leur
premiere entrevûë ne détruiſoit
rien des fentimens où il l'affuroit
qu'il eſtoit pour elle. Cette converſation
dura plus d'une heure
fans que l'inconnu revinſt. Le
Cavalier le demanda trois ou
quatre fois , & la Tante remarquant
que l'impatience le faiſoit
ſouffrir , envoya dire à ſa Niéce
qu'elle ſe faiſoit trop attendre.
Elle parut un moment aprés ; &
le Cavalier , quoy que preparé à
beaucoup de reſſemblance , fut
furpris de celle qui frapa ſes
yeux. C'étoient tous les traits de
A
GALAN T. 101
-
l'inconnu que l'Habit de Femme
- avoit adoucis.Il lui fit d'abord fon
compliment avec ce trouble or
dinaire àceux qui parlent la pre
miere fois à une maiſtreſſe. La
Belle luy répondit un peu moins
déconcertée ; & ce qui augmen
tta fort la ſurpriſe de l'Amant , cel
fut d'entendre le ſon de ſa voix,
qui eſtoit entiérement ſemblable
à celuy de l'Inconnu. Il continua
# de le demander pour les voir
l'un avec l'autre , & la Belle n'ayant
pû ſe contraindre aſſez pour
s'empécher d'éclater de rire , on
ne pût ſe défendre plus longtemps
d'avoüer au Cavalier
- qu'elle & l'Inconnu n'étoient
- qu'une même choſe. Son Pere
ayant voulu l'obliger à recevoir i
pour Mary l'Homme du monde
le plus dégoûtant , elle s'étoit
réſoluë à fuïr ; & pour le faire
E
3
102 MERCURE
avec plus de ſeûreté , elle avoit
caché fon Sexe ſous un faux Habit.
Le Gentilhomme qu'elle
avoit bleffé à Châlons , eſtoit cét
Amant fi laid , qui avoit cru devoir
courir aprés elle. L'Habit
d'Homme qu'elle avoit pris ne
Favoit point empeſché de la
reconnoiſtre. Il l'avoit ſuivie , &
ſçavoit l'Auberge où elle logeoit;
mais voyant toûjours le Cavalier
avec elle , il avoit voulu attendre
qu'il la trouvat ſeule; cela's'eſtoit
enfin rencontré. Vous pouvez
juger: quels reproches il luy
fit de la voir ainſi traveſti en
Homme. Il avoit voulu uſer de
force pour la ramener; & la
Belle qui ſçavoit fort bien manier
l'Epée , avoit repouffé la violence
, de la maniere que je vous
l'ay dit. Elle avoit écrit fur le
chemin pour avertir ſa Tante
GALANT.
103
8
bit
10
de ſon avanture , pour la prier
de la traiter de Garçon à ſon arrivée.
Elle en avoit conſervé
l'Habit cinq ou fix jours tandis
-qu'on luy en faiſoit un autre de
Femme; & fitôt que ce nouvel
Habit avoit eſté fait , elle avoit
-tenu parole au Cavalier , en le
venant prendre pour le Rendezvous
qu'elle luy avoit promis.
Une Suivante à qui ſon vray
Sexe avoit eſté découvert ,
l'avoit habillée pendant qu'il
entretenoit la Tante. Je ne vous
dis point ce qui ſe paſſa pendant
le reſte de cette journée. Ilvous
eſt facile de vous figurer quelles
furent les reflexions du Cavalier
fur ce long voyage fait
avec une aimable Fille, qui avoit
eu juſque.là l'adreſſe de l'abufer
, qui s'eſtoit batuë contre un
Amant qu'elle haïſſoit , & qu
1
E 4
104
MERCURE
changeoit d'une maniere fi
agreable pour luy le perfonnage
d'Ami en celuy d'une Maiſtreſſe
fi digne de ſon amour . La Tante
luy apprit qui elle eſtoit. Ils connoiffoient
la Famille l'un de l'au-
& le Cavalier convient , qu'en
conſultant toute fa raiſon,il n'auroit
pû faire un meilleur choix
que celuy que le hazard luy
avoit fait faire. La Tante écrivit
d'abord en Provence une
partie de ce qui estoit arrivé.
Le Pere marqua par ſa réponſe
toute la colere imaginable de la
fuite de ſa Fille ; mais comme le
temps raccommode tout , l'A- 1
mant bleſſe à Châlons ſe trouvant
guéry , & luy ayant rendu
ſa parole , les chofes furent ménagées
avec tant d'adreſſe , que
le Cavalier , dont on connoiſſoit
le bien, la naiſſance & le mérite,
GALANT. 105
obtint enfin ce qu'il demandoit.
On conſentit à ſon Mariage ; &
L
E Roſſignol que l'on a
Et dont on vante tant la
Se tairoit pour vous laiſſer a
E
S
r
104 MERCURE
changeoir d'une maniere fi
a
d
perfonnage
ctant d'adreſſe , que
ier , dont on connoiffoit
en, la naiſſance & le mérite,
GALANT. 105
obtint enfin ce qu'il demandoit.
On conſentit à ſon Mariage ; &
la Tante ayant reçeu une Procuration
du Pere , pour le figner
Tuivant les Articles qu'on luy
avoit envoyez , il fut celebré
avec une joye inexprimable de
l'Amante & de l'Amant. Ils font
partis depuis peu pour retourner
en Provence , où tous leurs Amis
leur font venus faire compliment
ſur leur bonheur.
Voicy un Air nouveau , qui a
icy une grande vogue. Vous
n'en ferez pas ſurpriſe , quand
je vous auray appris qu'il eſt du
fameux Monfieur Lambert .
AIR NOUVEAU.
7
E Rossignol que l'on admire ,
Et dont L onvante tant la voix,
Se tairoit pour vous laiſſer dire,
Es
:
106 MERCURE
Si vous alliez chanter au Bois.
Iris , allez-y quelque jour;
Etpuis qu'il en coûte la vie
A ceux que vostre voix a penetrez
d'amour,
Qu'ilmeure au moins de jalousic.
L'Etat du Gouvernement
d'Alger & des forces de ce
Royaume queje vous ay envoyé !
د
dans ma Lettre de luillet , vous
ayant donné une entiere connoiſſance
du Païs ,&des manieres
de ſes Habitans , j'ay lieu de
croire que ce qu'il me reſte à
vous dire de la Paix que l'on
vient de conclure , vous caufera
un plaifir , que vous n'auriez
goûté qu'imparfaitement , fi je
vous avois laiſſfé ignorer toutes
cés choſes.
e Il y'a trois mois que je vous
écrivis touchant cette Paix &
GALANT. 107
t
e
e
لا
1
}
1
1
vous appris ſeulement qu'elle
eſtoit faite. Mon deſſein eſt aujourd'huy
de vous en faire ſçavoir
juſqu'aux moindres circon-
Aances , & ce font là des morceaux
d'Hiſtoire auſquels on
peut travailler quelque tems
aprés les évenemens , parce qu'il
ne s'agit pas de publier la nouvelle
d'un Traité ; mais d'expliquer
en fidelle Hiſtorien tout
ce qui s'eſt fait dans la négotiation
, & à l'occaſion de ce Traité.
Comme on ne peut eſtre inſtruit
de tout qu'avec le temps ,
& que l'Affaire d'Alger eſt remplie
de beaucoup de particularitez
glorieuſes pour le Roy , j'ay
cru devoir diférer à vous en
entretenir , afin de le faire , &
plus à fonds , & plus fûrement.
Il ſeroit meſme beſoin que pour
mieux entrer dans cet Article ,
:
E 6
108 MERCURE
vous remiffiez dans votre me
moire tout ce qui a donné lieu à
ce que je vay vous raconter. Il
faut pour cela que vou's rapelliez
ee que je vous ay mandé , touchant
les deux Voyages que
Monfieur le Marquis du Queſne
a faits devant Alger. Je vous
envoyay en ce temps- là deux
Plans de la Place gravez exprés,
avec le moüillage de l'Armée
Navale du Roy , je vous parlay
de la mort de Baba- Affan qui
empeſcha la concluſion de la
Paix , qu'il jugeoit abſolument
neceſſaire au repos des peuples
dont il avoit le Gouvernement.
Hadgi Huſſein , connu ſous le
nom de Mezomorto , fut étably
Dey. Sitôt qu'il poſſfeda cette
Dignité , il fit voir des ſentimens
entiérement oppoſez à ceux que
Baba- Affan avoit eus . Ce n'eſt
GALANT. 109
S
pas qu'il les condamnaſt dans le
fonds de l'ame ; mais il ſe crut
obligé d'agir de la forte , parce
qu'il ſçavoit que le Peuple, amoureux
des nouveautez, eſt toûjours
perfuadé que celuy qui ſuit des
maximes contraires à celles de
ſon Prédeceſſeur , ne le fait que
parce qu'il en a étudié les défauts,
& qu'il a des lumieres plus
parfaites. Voila fur quels fondemét
Mézomorto dit qu'il ne faloit
point faire de paix avec les François
, & qu'on trouveroit bien
les moyens de leur refifter. II
penſoit tout autrement ; mais il
vouloit ſe rendre maiſtre de l'efprit
des Peuples , & ne pas marquer
qu'il fuſt dans les meſmes
ſentimens , qu'une fine Politique
luy avoit fait condamner en
Baba-Affan. Il eſtoit Homme de
Mer, & par là les Forces mariti
110 MERCURE
mes de France luy étoient connuës.
Il ſçavoit que les Vaiſſeaux
s'y trouvent conſtruies ſi-tôt que
le Roy l'a commandé , & que les
Magazins qui font dansſes Ports,
font toûjours remplis de tout ce
qu'il faut pour en équiper un
fort grand nombre. C'étoit affez
pour luy faire ſouhaiter la Paix
avec les François. Il la vouloit
donc , mais il croyoit que le
moyen fûr d'y parvenir , eſtoit de
s'y faire voir opposé. C'eſt ce que
vous remarquerez dans toutes
les démarches qu'il a faites pour
y reüffir , & que je ne puis bien
vous expliquer fans reprendre
les chofes de plus haut , & fans
vous entretenir du Baſtion de
France , dont ila eſte ſi ſouvent
parlé dans toutes les Relations
des années précedentes. CeBaſtion
eſt ſur la Côte d'Alger , &
GALANT. FIF
ר
ר
F
2
il en eſt éloigné de cent lieüesou
environ. Monfieurdu Sault a permiffion
d'y faire la Peſche du
Corail ,& dans tous les lieux qui
en dépendent , moyennant un
certain tribut payable tous les
deux mois. Monfieurdu Queſne
voyant que non ſeulement la
Négotiation de Paix eſtoit rompuë
avec les Algériens , mais encore
que les choſes étoient tellement
aigries , que le Peuple
agiſſoit en Maiſtre dans Alger ,
crut devoir faire enlever tous les
Effets que Monfieur du Sault
avoit au Baſtion de France , afin
de ne ſe pas laiſſer prévenir. La
prudence vouloit que ce General
en uſaft de cette forte , parce
qu'encore qu'il ne paruſt pas que
les Puiffances d'Algerlenffent
deffein d'inquiéter les François
qui eftoient en ce lieu-là , elles
444 MERCURE
:
pouvoit n'eſtre, pas maiſtreſſes
d'un Peuple émû & revolté.
Cette conduite , quoy que dans
les formes , ne laiſſa pas d'aporter
quelque forte de dommage à
Monfieur du Sault, à cauſequ'on
n'eut que deux heures pour en
lever les Effets ; que ces Effers
eſtoient ſéparez ; que le temps
eſtoit court,& la confufion grande.
De plus, l'interruption de ſon
commerce luy eſtoit fort ruïneuſe
, & il avoit lieu de craindre
qu'elle nele fuſt encore davanta
& elle duroit plus longtemps.
Toutes ces choſes l'obligerentà
travailler à ſon rétabliſſement ,
& le firent refoudre d'aller à
Alger où il eſtoit fort connu par
fon commerce , qui l'avoit fouς
vent engagé à y faire des Voyages
pendantqu'il eſtoit au Baſtion
de France. Il moüilla devant le
GALANT. MF3
Portle 14. mars 1684. Le Capitaine
de ce Port vint à Bord en
mefinetemps,& luy dit qu'il n'avoit
qu'à faire entrer ſa Barque.
On temoigna beaucoupde joye
de ſon arrivée. Il rendit plus de
quatre - vingts Lettres dont il
savoit bien voulu ſe charger. Elles
étoient des Turcsd'Alger qui
font fur les Galeres de France . Il
y en avoit non ſeulement pour
- leurs Parens , mais auſſi pour le
Bacha, le Dey , & autre Principaux
de la république . On a ſçeu
depuis la conclufion de la Paix ,
que ces Lettres parloient preſque
toutes des grands Armemans de
-Mer qu'on faiſoit en France , &
qu'elles avertiſſoient les Algériensdu
riſque qu'ils couroient,
s'il ne travailloient à leur répos
en demandant la Paix. Le défir
qu'ils avoient de la conclure
14
MERCURE
eſtoit fi grand , que le Khiaïa edit
à Monfieur du Sault , Que s'il
avoit quelque chose à dire , il feroit
affemblerle Divan General pour
l'entendre. Il luy répondit , que
Monfieur le Chevalier de Tourville
devoit arriver dans quelque temps
pour croiser dans ces Mers , & que
s'ils avoient quelque propoſition à
faire, ils pourroient s'adreſſer à luy.
On dit là- deſſus à Monfieur du
Sault, de la part du Divan , que
puis qu'il avoit une maiſon dans
Alger , il pouvoit y demeurer.
Le Dey l'envoya querir le
lendemain , pour l'entretenir en
particulier. Il luy parla toujours
des affaires de France , & Monfieur
du Sault de celle du Baftion.
Il faut remarquer que ce
premier n'avoit encor pû faire
aucune démarche pour la Paix,
& qu'il ſe ſaiſit de la premiere
GALANT. 115
occaſion favorable qui ſe prefenta
pour en parler. Sur la fin
de ce premier entretien , Mézomorto
fit entendre à Monfieur."
du Sault que ſes affaires avoient
une telle connexité avec celles
qui regardoient la France , qu'il
falloit conclure la Paix avec elle,
avant que de prendre aucunes
meſures pour fon rétabliſſement.
Il luy parla toûjours du Roy
avec une grande veneration , &
luy fit connoître qu'il n'ignoroit
pas qu'on doit le reſpecter , &
craindre ſes armes. Il ajoûta : Si
j'avois aujourd'huy la Paix avec
La France , j'envoyerois à l'instant
des Officiers pour te rétablir. Il
s'ouvrit en ſuite à luy , & luy
marqua combien il ſouhaitoit la
Paix , & les raiſons genérales &
particulieres qui le portoient à la
defirer , l'affurant qu'il n'avoit
16 MERCURE
pas de plus forte paffion que de
la conclure. Surquoy Monfieur
du Sault luy dit, Qu'on avoit fait
Scavoirà Monsieur le Chevalier de
Tourville , Lieutenant General des
Armées Navales de France , &
qui devoit venir croiſer dans leurs
Mers, à quelles conditions l'Empereur
de France vouloit bien leur ac
corder cette Paix , en cas qu'ils la
demandaffent. Le Dey luv répan
dit , Que si l'Empereur de France
la ſouhaitoit une fois , il la fouhaitort
Sept ; Qu'il estoit Homme de
Mer ,& que l'expérience luy avoit
appris que Sa République pouvoit
avoir la guerre avec tous les Prin
ces Chrétiens , excepté avec l'Empereur
de France , qui en est le premier,
&le plus puiſſant. Il s'érendit
en fuite fur la ponctualité avec
laquelle on exécute les Traitez en
France, blamant en cela la conduite
:
GALANT. 117
de Baba- Affan , qui avoit declaré
fi legérement la guerre,contre l'avis
des Capitaines de cette République
experimentée à la Marine , de la
quelle ce mesme Baba-Affan n'avoit
aucune connoiſſance , puis qu'il
n'avoit jamais esté à la Mer
Qu'enfin ausfitoft que Monsieur de
Tourville paroîtroit , il apporteroit
defapart toutes les facilitez poſſi.
bles pour arriver à une bonne Paix.
Monfieur du Sault luy dit , Que
puis qu'il connoiſſoit si parfaitement
l'injustice de cette Guerre ,&
le préjudice que ſa Republique en
recevoit , il croyoit qu'ilferoit bien
aiſe de la voir finir. Après cela ,
ille pria de permettre queMonfieur
de Choiſeuil , encore Eſcla
ve à Alger , vinſt en fon Logis,
s'offrant à luy en répondre en cas
d'évaſion. Le Dey repliqua , Qu'il
n'en estoit pas feulement le maître,
118 MERCURE
mais qu'il pouvoit encore y faire
venir tous ceux qu'il voudroit. Ce
fut chez luyun concours continuel
de Gens, qui s'empreſſerent
à luy témoigner la joye que l'efperance
de cette Paix avoit répanduë
dans tout Alger , & l'impatience
qu'on avoit de l'arrivée
de Monfieur le Chevalier de
Tourville. Cependant on n'oublioit
rien pour tâcher de décou
vrir les conditions auſquelles le
Roy vouloit bien donner la Paix .
Enfin le 2. Avril à midy , Monſieur
le Chevalier de Tourville
moüilla à la Rade d'Alger. Monfieur
du Sault alla le trouver , &
luy apprit la joye que ſon arrivée
cauſoit dans la Ville. Il luy dit
que le Dey avoit nommé deux
Capitaines pour le venir complimenter
à ſon Bord. Cela fut exe
cuté dés le lendemain. Ils ne luy
GALANT: 119
parlérent d'aucune affaire, parce
que les premieres viſites ſe paſ
ſent ordinairement en civilitez,
fur tout lors qu'on reconnoît
pour Superieur celuy à qui on
- les rend. Le Capitaine qui fit la
-belle Action dont je vous ay par
lé dans mes Relations d'Alger,&
- qui ſauva Monfieur de Choifeüil
- de l'emportement du Peuple, accompagnoit
les deux Deputez.
Ils furent traitez à dîner , & s'en
-retournerent le ſoir fort fatisfaits,
non ſeulement de la bonne che
re , mais encore de la maniere
honneſte avec laquelle Monfieur
de Tourville les avoit reçeus
. Il les fit ſalüer de ſept coups
lors qu'ils ſe rembarquerent L'Amiral
d'Alger qui avoit appris
par Monfieur du Sault qu'on les
devoit ſaluër , eſtoit demeuré à
la Marine , & avoit fait mettre
120 MERCURE
Pavillon à tous les Vaiſſeaux
pour répondre à ce ſalut . Tout
cela ſe paſſa le 5. Le 6. Monfieur
le Marquis d'O , & Monſieur
Hayet , Commiſſaire General
de la Marine , allérent
complimenter le Dey de la part
de Monfieur le Chevalier de
Tourville. Le meſme jour leDey
luy écrivit , pour ſçavoir à quelles
conditions l'Empereur de
France leur vouloit donner la
Paix. Il pria Monfieur du Sault
de porter la Lettre. Voicy ce
qu'elle contenoit..
١٤٠٠
: AMr
GALANT. 121
2
A MONSIEUR
LE CHEVALIER
■ DE TOURVILLE
!
E
:
Lieutenant Genéral des Armées
Navales du Tres- excellent
& Tres- Puiſſant Empereur
de France; Dieu perpetuë
ſon Regne & ſa proſperité.
Ainſi ſoit il .
Oy Agi-Huſſen , Tres-Excellent
& Tres - Puiſſant Chef
& Gouverneur du Royaume d' Alger;
Dieu perpetuë Son Regne &sa Poſterité.
Ainsi foit- il. Ayant appris
par le Sieur du Sault , Gouverneur
du Baftion de France , de la dépendancede
ce Royaume , venu en cette
Ville pour ses affaires , que vostre
Aouſt 1684 . F
112 MERCURE
Empereur vous avoit donné le com
mandement de ſes Armées en ces
Mers , mesme que vous deviez paroiſtre
en cette Rade , je députay
hyer vers Vostre Excellence deux
Capitaines de Vaisseaux , pour vouS
témoigner ma joye d'un si juste
choix , & vous demander la continuation
de l'amitié qui est entre
nous depuis si longtemps. Ils font
revenus fi contens de l'accueil que
vous leur avez fait , que je vous
en remercie. Ils m'ont auffifait connoiſtre
que vous aviez le pouvoir de
traiter de Paix fur la Guerre que
nous avons avec la France. En ce
cas je vous prie de me fairesçavoir
par le mefme Sieur du Sault , qui
vous rendra la Presente , les intentions
de vostre Empereur fur cette
conciliation , afin que cette mesme
amitié entre nous puiſſe opérer celle
que nous avions cy - devant aver
voſtre Empereur , au contentement
1
GALANT. 123
reciproque des ſujets des deux Royaumes.
Fait à noſtre Ville d'Alger
le 21. de Rabitager , l'an 1095. qui
est le 6. Avril 1684.
Monfieur de Tourville char- .
gea Monfieur du Saultde dire au
Dey de fa part , qu'il envoyeroit
Monfieur le Commiſſaire General
pour déclarer au Divan les
intentions de ſon Empereur. Cependant
s'étant ouvert fur quelques
conditions pour eftre rap.
portées au Dey de vive voix ,
elles furent agitées , & le Dey
donna beaucoup de raiſon pour
faire connoiſtre que le Gouvernement
n'avoit point de part au
traitement qui avoit eſté fait
l'année précedente au Pere le
Vacher , & aux autres François
qui avoient ſouffert la melme
peine. On conclut qu'on envo
yeroit un Otage à bord , ce qui
F 2
124 MERCURE
fut executé. Monfieur Hayer
vint à terre. Il parla au Divan,&
Monfieur du Sault y fut auſſi en
ſuite écouté. On y conclut à la
pluralité des voix , d'abandonner
le tout à ce que le Dey jugeroit
à propos. La Négociation dura
quelques jours , & demeura comme
ſuſpenduë . Me de Tourville
écrivit au Dey, qu'il avoit dit ſes
dernieres intentions à Monfieur
du Sault pour les luy faire ſcavoir
; que c'eſtoit à luy à prendre
fon party,& qu'il alloit mettre à
la voile. Voicy la Réponſe que
le Dey fit à cette Lettre .
:
33 33-2
7
:
GALANT.
125
AU
GENERAL DE L'ARMEE
de France , Monfieur le Chevalier
de Tourville , qui eft
l'exemple des Grands , & le
foûtien de la gloire des Seiogneurs
de la Religion des
Chrétiens ;Que vôtre profperité
ſoit augmentée.
N
Ous vous donnons avis avec
touteforte d'amitié , que l'agreable
Lettre que vous nous avez
écrite estheureusement arrivéevers
nous , qui ſommes vos Amis . Nous
l'avons levë d'un bout à l'autre, &
nous en avons parfaitement compris
la teneur , par laquelle vous nous
donnez à connoître les moyens de
finir la Guerre qui est entre nous, de
la changer en bonne union & ami
F 3
126 MERCURE
tié,& de mettre en repos &en paix
l'un & l'autre Party. Surquoy je
vous diray , comme à mon bon Amy,
que fi Voštre Excellenceſouhaite une
fois la Paix , nous la voulons , & la
defirons dix fois davantage. Vous
n'avez qu'à demander au Gentilhomme
du Bastion , de quelle maniere
j'ay employé tous mes soins&
toute mon étude pour cette affaire;
il vous dira ce qui en est,& comme
tout s'est passé , afin que vous n'en
doutiez nullement.
Le milieu de cette Lettre étoit
remply de divers Articles , qui
regardoient le Traité de Paix. Je
ne les mets point icy , parce que
la fin de ce Difcours vous éclaircira
de tout. Le reſte de la Lettre
eſtoit conçeu en ces termes.
Cependant,mon cher Amy , quelque
foin &diligence ; quelque peine&
exactitude que vous obſerviez
GALANT. 127
àl'égard de cette Paix, je fçay que
voſtre parole est écoutée favorablement
chez vostre Empereur , یم
mesme que ce que vous dites ne
manque pas d'avoir fon effet , de
quelque maniere que la chose réüfſiſſe
, aprés avoir fait toutes vosς
diligences. Vostre Excellence n'a
-point de prétextes ny d'excuses à
chercher , ny de difconrs des uns &
des autres à craindre , parce que
toutes ces Affaires ont esté remiſes
à voſtre disposition, & voſtre Empereur
donnera ſon conſentement à
tout ce que vous ferez. Ce que nous
vemons de dire a esté receu de toute
la victorieuse Milice , & de nos
Enfans , qui font à preſent dans
Alger. Ils y ont confenty , & ont
donné leur parole. Pour ce qui est
de nos autres Enfans quifont dehors
au Camp victorieux,nous leur avons
écrit pour leurfairesçavoir en quel
F 4
128 MERCURE
2
étatfont les affaires de cette Paix,
afin qu'ilsfoient informez & parti
cipans de ce qui ſe paſſfe. Nous en
aurons , s'il plaiſt à Dieu , réponſe
dans cinq ou fix jours , & il est
tres-affuréque nôtre union & amitié
fera plus grande & plus ſtable qu'ellen'a
jamais esté. Lefalut de Paix
vous foit donné. Ecrit au commencement
du mois Guimazilevel , l'an
1095. qui est le 18. Avril 1684 .
Cependant pour avancer les
affaires de la Paix, le Dey fit faire
une publication , qui ordonnoit à
tous les Particuliers qui avoient
des Eſclaves François , de les
amener à la Maiſon du Roy pour
en ſçavoir le veritable prix , &
pour chercher les moyens de le
rembourcer en les rendant. Les
Marabous vinrent trouver le Dey
en corps, pour luy expliquer que
GALAN T. 129
l'Alcoran défend preciſement de
rendre les Chrétiens ſans argent;
& les Confuls de deux ou trois
- Nations luy dirent , Que s'il faifoit
la Paix aux conditions que la
France preſcrivoit , leurs Maistres
- employroient toutes leurs forces pour
avoir les mesmes avantages. Ils
ajoûterent , Que le Dey n'avoit
qu'à demander tout ce qu'ilsoubaitoit
pour se défendre contre la France,&
qu'ils le fourniroient. Il ren.
voya les premiers avec menaces,
& dit aux autres , Qu'il craignoit
l'Empereur de France , & non pas
leurs Maistres , avec lesquels il
n'avoit nulles mesures à garder.
Cependant le Traité demeurant
toûjours ſuſpendu , le Dey dit,
Qu'il écriroit à l'Empereur de France,
àfon Amiral, & à Monfieur de
Seignelay. Il ajoûta , Qu'il avoit
une telle confiance en la justice de
F
130
MERCURE
Sa Majesté , qu'il en paſſeroit par
tout ce qu'il luy plairoit d'ordonner.
On étoit preſque d'accord d'une
Tréve de deux mois ; mais comme
il ne s'agiſſoit que d'un Article
, il s'accommoda, & la Paix fe
conclut. On envoya des Orages
àbord. Cependant Me Hayet, &
M de la Croix Secretaire- Interprete
du Roy, eſtant venus à Alger
, ſe rendirent au Divan avec
Monfieur du Sault , où ils trouverent
toutes les Puiſſances de
l'Etat affemblées. Ceferoit icy le
lieu de vous décrire le Divan , &
le rang de ceux qui le compofent
, fi je ne vous en avois pas
fait une ample peinture dans ma
Lettre de Juiller. :
Mr Hayet s'eſtant avancé, dit
au Dey, Qu'il venoit de la part du
General de la Flote de l'Empereny
de France, pour luy apporter les Ar
GALANT.
131
tictes de la Paix qu'il accordoit au
Divan , ở à la Milice d'Alger, au
nom de l'EmpereurSon Maitre , afin
que s'ils estoient refolus de les recevoir,
ils lesfignaſſent , &lesfiffent,
fceller en la forme accoûtumée. Il
preſenta en ſuite trois Copies du
Traité traduites enTurc. LeDey
prit alors la parole , &dit en s'adreſſant
à M² de la Croix , Sed
cretaire de l'Empereur de France ,
approche , & lis à ce Public les Ar
ticles de la Paix que ton Empereur
nous accorde. Cette lecture ayant
eſté faite, le Dey appella tous les
Reys ou Capitaines de Vaiſſeaux,
&leur dit : Capitaines , cette Paix
vous regarde particulierement, vous
en avez entendu les Articles. Si
vous y trouvez quelque difficulté ,
c'est à present que vous la devez
propoſert Ils témoignerent qu'ils
approuvoient le Traité , & vine
F 6
132 MERCURE
rent tous baiſer les mains au Bacha
, au Dey , & puis au Capigi-
Bachi . Ils s'avancerent en ſuite
juſqu'au milieu de la Court, afin
d'eſtre mieux entendus, & dirent
aux Milices : Le Secretaire de
l'Empereur de France vous a lû les
Articles du Traité de Paix qu'il
nous accorde. Estes- vous contens de
l'executer aux conditions que vous
venez d'entendre ? Toutes leurs
voix s'éleverent en meſme temps
pour marquer qu'ils en eſtoient
fatisfaits. Puis qu'il est ainsi , dic
alors le Dey , jurez donc que vous
promettez de l'executer.Aprés cela
ils dirent le Fatah, qui eſt la premiere
Priere de l'Alcoran , par
laquelle les Mahométans croyent
attirer la benediction de Dieu
fur toutes les affaires qu'ils commancent.
Toutes les Mitices ré
pondirent, Amin,& jurérent avec
GALANT.
133
de grands cris de joye, qu'ils obſerveroient
à jamais la Paix qui
venoit d'eſtre concluë. Le Dey
ayant fait en ſuite apporter du
Sorbet , dit à Ma Hayet , aprés
l'en avoir regalé , Qu'il allast se
reposer chez Monfieur du Sault ;
que cependant ils alloient à la Marine
pour témoigner la joye qu'ils
avoient de cette Paix ; & qu'afin
que toute l'Europe sçeuſt la diférence
qu'ils faisoient de l'Empereur
de France & des autres Puiſſances
Chrétiennes , au lieu de neuf coups
de Canon qu'ils avoient accoutumé
de tirer lors qu'ils publioient la Paix
concluë entr'eux & les Princes
Chrétiens , ils alloient faire tirer
tout le Canon de leur Ville,de toutes
leurs Fortereſſes , & de tous leurs
Vaiffeaux. Ils en ont enviton trois
cents Pieces , que l'on tira plufieurs
fois. Leurs Vaiſſeaux furent
.
134
MERCURE
ornez de leurs Enſeignes,de leurs
Drapeaux , & de leurs Flames.
Les Noſtres répondirent à ces
Salves par plufieurs décharges
de tout leurCanon & de toute la
Mouſqueterie,& le falut leur fut
rendu par toute l'Artillerie que
je viens de vous marquer. Le 24.
Monfieur Hayet, & Meſſieurs du
Sault & la Croix , accompagnez
de pluſieurs Officiers , & précedez
par-les Trompettes de Monſieur
le Chevalier de Tourville,
allérent rendre viſte au Dey &
au Bacha , & leur portérent le
Traité , afin qu'ils le fignaffent,
&le ſcellaffent chacun de leur
Sceau ; ce qui fut fait le lendemain,
aprés qu'on y eut ajoûté la
forme du Serment , & la datte
du jour auquel la Paix avoit eſté
publiée. Le 26. Mele Marquis
d'Amfreville vint à Terre avec
GALANT.
135
d'autres Officiers. Ils allérent
auſſi viſiter le Dey, qui les reçeut
tres - obligeamment , & leur fit
rendre tous les honneurs qu'ils
en pouvoient eſperer. Aprés leur
avoir fait des Preſens de jeunes
Lions, d'Echarpes, & de quelques
autres Ouvrages du Païs , tiffus
d'or & de Soye , il les convia à
dîner , & leur dit , qu'afin qu'ils
fuſſent regalez à leur maniere, il
avoit prié Mª du Sault d'avoir
ſoin du Repas , & de le donner
chez luy. Il envoya pluſieurs
Capitaines pour leur tenir compagnie.
Ces Capitaines furent
placez à table entre les François.
Monfieur du Sault avoit fait arborer
le Pavillon blanc au deſffas
de lamaifon . Les Trompettes ſe
firent entendre pendant tout le
Repas. Le Peuple accourut à ce
bruit , & donna de nouvelles
marques de la joye qu'il reffen
136
MERCURE
toit du Traité conclu. En voicy
les principaux Articles. Je ne les
mets point dans le ſtile ordinaire,
pour ne pas groſſir ma Lettre. Il
ſuffit de vous apprendre ce que
contient chaque Article. Je retranche
meſme ceux qui font
communs à tous les Traitez de
Paix , & je croy qu'il eſt inutile
de dire que tous Actes d'hoſtilité
doivent ceſſer entre des Etats qui
viennent de conclure une Paix.:
Les Capitulations accordées entre
l'Empereur de France & les Grands
Seigneurs, ou leurs Prédeceffeurs ,feront
fincerement obſervées de part
& d'autre. Ils rendront tous les
François generalement detenus Efclaves
dans le Royaume & Domination
d'Alger , & on leur rendrafeulement
les famiſſaires de Levant qui
fontfur les Galeres de France, & du
Corps dela Milice , lansy compren.
dre ceux qui font nez dans ledit
GALANT.
137
Royaume. Les Vaisseaux & Algerne
pourront faire de Priſes dans l'étenduë
de dix licuës des Costes de
France. Tous les François pris parles
Ennemis de l'Empereur de France ,
qui feront conduits à Alger, & autres
Ports de ce Royaume , feront
mis ausfitoft en liberté ,fans pouvoir
estre retenus Esclaves. Les Etrangers
, paffagers fur les Vaiſſeaux
François , ny pareillement les François
pris sur les Vaiſſeaux Etran
gers , ne pourront estre faits Eſclaves
, ſous quelque prétexte que ce
puiſſe eſtre , quand meſme les Vaif-
Seaux fur lesquels ils auroient esté
pris seferoient défendus . Si quelque
Vaiſſeau François ſe perdoit fur les
Coſtes de la dépendance d'Alger ,
foit qu'il fust poursuivy par les Ennemis
, ou forcé par le mauvais tems,
ilferafecouru de tout ce dont il aura
besoin pour estre remis en Mer , &
pour recouvrer les Marchandises.
de son chargement , en payant le
138 MERCURE
travail des journées qui y auront
esté employées ,sans qu'on puiffe
exiger aucun droit ny tributpour les
Marchandises qui seront mises à
terre , à moins qu'elles ne foient
vendues dans les Ports de ce Royaume.
Il ne fera donné aucun ſecours
ny protection contre les François
Aux Corfaires de Barbarie qui ſevont
en guerre avec eux , ny à ceux
qui auront arméſous leur Commis.
fion ; & feront les Dey , Bacha,
Divan, Milice d'Alger , défenfes
à tous leurs Sujets d'armer fous
Commißion d'aucun Prince ennemy
dela Couronne de France ; comme
aussi empefcheront que ceux contre
lesquels l'Empereur de France , ſera
enguerre , puiſſent armerdans leurs
Corps pourcourrefurleurs Sujets. Les
François nepourront estre contraints,
pour quelque cauſe ou prétexteque
foit,àchargerfur les Vaiſſeaux au
cune choſe contre leur volőté, nyfaire
GALANT.
139
-
aucun voyage aux Lieux où ilsn'auront
pas deſſein d'aller. Toutes les
fois qu'un Vaisseau de Guerre de
l'Empereur de France viendra
moüiller devant la Rade d'Alger ,
auffitoft que le Conſulen aura avertyle
Gouverneur , ce Vaisseau Sera
Salüé à proportion de la marque de
Commandement qu'il portera , par
les Chasteaux & les Forts de la
Ville , & d'un plus grand nombre
de coups que ceux de toutes les au
tres Nations. La mesme choſe ſe
pratiquera dans la rencontre des
Vaiſſeaux de Guerre à la Mer. Si
la Paix venoit à estre rompuë , tous
les Marchands François qui feront
dans l'étenduë du Royaume d' Alger,
pourrontſe retirer par tout où bon
leur ſemblera ,Sans qu'ils puiſſent
estre arrestez pendant le temps de
trois mois.
Ce Traité eſt pour cent ans.
Il y en a un particulier fait avec
140 MERCURE
Monfieur du Sault , dans lequel
il elt marqué , Que les Algériens
reconnoiſſant les ſervices conſidéra.
bles qu'il arendus dans la Négotiation
du Traité de Paix, ils le declarent
Propriétaire incommutable des
Places du Bastion de France , la
Cale, Capde Rofe , Bone , &autres
qui en dépendent , poury faire la
Peſche du Corail , & toutle Commerce
dépendant defdus Lieux ,
excluant toute autre Perſonne d'y
prétendre , ny d'y faire aucun tra
fic,sansson aveu ou permission expreffe.
Il luy eſt permis par ce
Traité de rétablir le Baſtion &
les Lieux delabrez . Tous les
avantages qu'il peut ſouhaiter
pour fon commerce , luy font .
donnez. Les droits qu'il s'engage
de payer, y font marquez . Mefmequand
il y auroit rupture , il
ne ſera point recherché ny inquiété
dans ſon établiſſement ,
GALANT. 141
& ſera maintenu en paiſible
poffeffion & joüiffance du Baſtion
& des autres Places . Tour
tes ces chofes qui font employées
dans des Traitez publics , font
affez connoître avec quel em.
preſſement les Algériens ſe ſont
portez à la Paix. Ils ne s'en font
point cachez. Le Dey l'a mar.
qué dans toutes ſes Lettres. H
s'en est expliqué ouvertement
avec les Confuls de diverſes Na
tions ,& jamais le Peuple n'a
témoigné tant de jove. Il paroiſt
eſtre dans la réſolution d'obſer
ver ce Traité inviolablement , &
dit, Que les Enfans de leurs En
fans ſe fouviendront qu'il ne faut
jamais choquerle Pavillon de
Rien n'eſt plus fort que ce
qu'ont dit les Algériens dans
cette Negotiation à l'avantage
142
MERCURE
du Roy. Toutes les paroles de
Mézomorto ont marqué ſon empreſſement
pour la Paix ; & les
éloges qu'il a faits de Sa Majesté,
&dont vous venez de lire une
partie , ont eſté en termes ſi
reſpectueux & fi expreffifs, qu'il
ſeroit impoſſible aux François ,
tous zelez qu'ils font pour leur
Souverain , de rien dire , ny de
plus avantageux , ny de plus
ſpirituel. Auſſi le meſme Mézomorto
a-t- il ſouvent dit, Qu'il
connoiſſoit l'Europe , & les forces de
tous les Souverains ; mais qu'encore
que celle de France fuſſent les plus
redoutables , la pure estime qu'il
avoit pour le Roy , dont il connoiſſoit
le mérite perſonnel , estoit ce qui
l'avoit le plus engagé à faire la
Paix. On convint en la traitant,
queles Algériens envoyeroient
une Ambaſſade célebre pour
GALANT .
143
demander pardon à Sa Majesté,
tant de la rupture avecla France,
que de ce qui s'eſtoit paſſé à la
mort du Pere le Vacher. Le Dey
choiſit, pour cette Ambaſſade le
plus honneſte Homme , & le
plus diſtingué qu'il put trouver
dans Alger. Il en a eſté Gou
verneur; il a commandé l'Armée
, & s'eſt acquité de plufieurs
Ambaſſades avec la répu
tation d'un Homme auſſi ſage
qu'expérimenté. On nomma en
meſme temps douze Capitaines,
ou Officiers , pour l'accompa
gner. C'eſtoient tous Gensde re
marque parmy eux , &il n'y en
avoit aucun qui n'euſt eſté bleſſé
fur mer ou furterre. Avant leur
depart , le Dey demanda à Monfieur
du Sault le nom de celuy
qui estoit préſentement Amiral
de France,& ayant ſçen que c'é
30
144 MERCURE
il
toit Monfieur le Comte de Toulouſe
, il ordonna à l'Ambaffadeur
de luy rendre les reſpects
dûs à la naiſſance & à ſon rang ,
&dit , Que pour obtenir plus facilement
des graces des Peres ,
faloit faire interceder leurs Enfans.
Lors que l'on fut preſt à s'embarquer,
leDey dit à ce meſme Ambaſſadeur
, Qu'il l'envoyoit pour
voir le Monde , & luy fit connoître
en peu de mots , que voir la
France , c'eſtoit plus que de voir
le Monde entier. Il partit enfin
avec ſa Suite,& trouva à Toulon
Monfieur de la Buſſiere , Gentilhomme
ordinaire de la Maiſon
du Roy, pour l'accompagner, &
le fairedéfrayer. Ce n'étoit point
par une marque de distinction
pour luy,mais parce qu'on fait la
meſme choſe en Europe à tous
lesAmbaſſadeurs des Princes qui
nen
GALANT.
145
I
n'en font pas , & qu'ils défrayent
chez eux tous les Ambaſſadeurs
qui viennent d'Europe. L'établiſſement
de cette coûtume vient
du peu de fréquentation qu'on
a lesuns chez les autres , ce qui
fait qu'on ne ſçait pas affez les
manieres du Païs pour trouver
ſans peine ce qui eft neceſſaire
à chacun. Joignez à cela , qu'il y
a beaucoup de Lieux deſerts dans
l'Aſie & dans l'Affrique. L'Ambaſſadeur
ayant veu l'Armée
Navale, & les Magazins de Toulon
, dit , Que c'estoit une merveil
leuſe ignorance,de vouloir la Guerre
avec le plus puiſſant Prince de la
Mer ,& qui estoit toû ours prest à
armer des Vaiſſeaux , & à faire
Sentirſon indignation àſes Ennemis.
Il fut en ſuite ſurpris , ainſi
que ceux de ſa Suite , de trouver
toutes les Hôtelleries de leur
Aouft 1684. G
146 MERCURE
1
route pleines de toutes les choſes
dont ont peut avoir beſoin ; au
lieu qu'en leur Païs on eſt obligé
de porter avec ſoy tout ce qui
eſt neceſſaire pour la vie. Ils remarquérent
dans tous les Fran- |
çois, des manieres curieuſes,mais
accompagnées de beaucoup de
civilité.LesDames s'empreſſerent
à les voir, & leur donnerent plufieurs
fois les Violons. On peut
dire qu'ils arriverent à Paris entre
deux hayes de monde,les che.
mins en ayant preſque toûjours
eſté bordez depuis Toulon jufques
à Paris. Je ne vous rapporteray
point tout ce que l'Ambaffadeur
a dit,qui mériteroit d'eſtre |
remarqué. Je ſuis trop preſſé du
temps , pour pouvoir entrer dans
tout ce détail. Ie marqueray ſeulement
icy quelques reparties fur
pluſieurs choſes diférentes , pour
,
1
1
GALANT.
147
-vous faire connoiſtre ſon eſprit ;
& ce qu'il a penſé du Roy , & de
la France. En cela je ne diray
rien qui ne ſoit tres veritable,
J'ay eſté témoin d'une partie ; &
de la maniere que je ſçay le reſte,
je puis le garantir auſſi vray que
ſi je l'avois entendu moy meſme.
Quelqu'un luy ayant demandé
ce qu'il penſoit de Paris , il répondit,
Que comme à l'Ouvrage on
connoiſſoit l'Ouvrier, on devoit juger
de la chose admiréeſuiyant que celuy
qui l'admiroit s'y pouvoit connoître
; & qu'on devoit estre per
fuadé qu'il trouvoit Paris la plus
belle Ville du Monde , puis qu'il
parloit avec connoiſſance de ce qu'il
diſoit ,& qu'ayant beaucoup voya .
gé , il demeuroit d'accord qu'iln'avoit
rien veu de fi beau que cette
Ville. Il y estoit arrivé le vingt
neufiéme de Juin ;& le quatrié-
G 2
148 MERCURE
1
me de Juillet il fut conduit à
l'Audience du Roy à Versailles
par Monfieur de Bonneüil ; Introducteur
des Ambaſſadeurs ,
qui l'avoit eſté prendre à Paris à
l'Hôtel des Ambaſſadeurs , avec
les Carroſſes de Sa Majesté , &
de Madame la Dauphine. On le
mena d'abord ſe repoſer dans la
Salle des Ambaſſadeurs , qu'on
appelle la Salle de Descente. Il
alla en ſuite chez Monfieur de
Croiſſy , Miniſtre & Secretaire
d'Etat & chez Monfieur le Marquis
de Seignelay Secretairc
d'Etat. Quoy que ces ambaſſadeurs
n'ayent audience que des
Miniſtres pour traiter des Affaires
qui les aménent , & du Roy,
pour luy rendre leurs foûmiffions,
& qu'ils n'aillent point comme
ceux de l'Europe à l'audience
de toute la famille Royale, celuycy
avoit demandé à voir MonGALANT.
149
a
ſieur le Comte de Toulouſe. Il
en avoit ordre de Mézomorto,
comme je vous l'ay déja marqué;
&d'ailleurs comme on ne peut
avoir de démeſlez avec les Algériens
que pour des affaires qui
regardent la Navigation
avoient crû que leur Ambaſſadeur
devoit luy demander ſa pro-
د
ils
tection . Il fut donc conduit à
l'audience de ce Prince , qui le
reçeut en qualité de Grand Amiral
. L'Ambaſſadeur le trouva accompagné
d'une groffe Cour, &
luy fit ce Compliment.
ô
LA bonté genereuſe, o tres digne
,
laquelle le plus grand & le plus
redoutable de tous les Princes de la
Loy des Chrétiens , ton Excellent &
Auguste Pere, vient de me recevoir;
& en moy toute l'illustre & victorieuse
République des Algériens , me
G3
150
MERCURE
comble d'une joye , que je ne puis
m'empeſcher de te témoigner. Cette
joye est fondéesur l'heureuse échange
que nous faisons de la crainte
continuelle de fes Armes , avec le
defir ardent de les voir deſormais
Profperersur tous ſes Ennemis. Elle
eft encore augmentéepar l'esperance
que nous donne ta jeuneſſe admirable,
d'eftre unjour fidelle imitateur
des grandes Actions du grand &
magnanime Empereur qui t'a donné
la vie, lors que l'âge aurafait croi
tre les femences de vertu qu'il a
tranſmiſes en Toy,&formé ce grand
Arbrede valeur qui doit couvrir un
jour toute la vaſte étenduë des deux
Mers. Noftre joye cependant ne peut
estre accomplie, tant qu'ily aura de
nos Compatriotes qui gémiront dans
tes Galeres ſous le poids de leurs
fers. Il faut donc , ô tres- digne &
tres - noble Amiral , que tu nous
GALANT .
151
accordes ta protection auprés de ton
Excellent & Auguste Pere , & que
tu nous aides à en obtenir leurli
berté. Noussommes afſfurez qu'il te
l'accordera , & qu'il ne pourra refuser
une chose si juſte & si digne
de ſa generosité , à un Prince ſi ai
mable &fi remply de toute forte de
perfections.
Monfieur le Comte de Toulouſe
répondit , Que tant qu'ils
auroient les sentimens qu'ils devoient
avoir, & qu'ils feroient dans
Les bonnes graces du Roy,il tâcheroit
de leur rendre tous les bons offices
qui seroient en fon pouvoir. Cette
Réponſe fut faite avec un air
dont la majeſté accompagnoit
la bonne grace ; & ce Prince
étant fort jeune, & parfaitement
beau, les Algériens,& tous ceux
qui le virent, furent remplisd'ad
miration , & luy donnérent mille
G4
152
MERCURE
loüanges . Quelque temps aprés ,
toute la Cour s'eſtant renduë
dans le grand Apartement du
Roy , l'Ambaſſadeur y fut conduit
par le grand Escalier , qui
mene à l'Apartement qu'occupe
Madame la Dauphine. Il traverſa
la Salle des Gardes , & le petit
Apartement de Sa Majesté , & en
fuite la Galerie & le Sallon qui
* eſt au bout. A peine fot il entré
dans la Galerie , qu'on luy en
voulut faire remarquer les beautez
& les richeſſes. Il répondit,
Qu'il alloit voir le plus grand Roy
du Monde,& que c'estoit affez pour
ce jour- là. Le Roy le reçut dans
ſon Trône . Il fit à ſa Majesté le
Diſcours ſuivant en LangueTurque,
& il fut interpreté par Monſieur
de la Croix Fils , Secretaire-
Interprete du Roy .
GALANT.
153
TRES-HAUT, TRES-EXCELLENT
, TRES - PUISSSANT ,
TRES-MAGNANIME , ET TRESINVINCIBLE
PRINCE , LOUIS
!
QUATORZIE ME , EMPEREUR
DES FRANÇOIS ; DIEU PERPETUE
TON REGNE ET TA PROSPERITE
.
Je viens aux pieds de ton ſublime
Trône Imperial, pour t'exprimer
la joye de nostre République , & du
Dey mon Maistre, d'avoir conclu la
Paix avec tes Lieutenans , & le
defir ardent qu'ils ont , qu'il plaiſe
àta Haute Majesté d'y mettre le
Sceau de ton dernier confentement .
La force de tes Armes tres-puis-
Santes , & l'éclat de ton Sabre toû .
jours victorieux , leur afait connoître
quelle a esté la faute de Baba-
Affan d'avoir declaré la Guerre à
tes sujets ; & je suis députépour
GS
MERCURE
254
t'en venir demander pardon , & te
proteſter que nous n'aurons à l'avenir
d'autre intention, que de meriter
par noftre conduite l'amitié du plus
grand Empereur qui foit,& qui ait
jamais esté dans la Loy de Jefus, &
le feul que nous redoutions.
Nous pourrions appréhender que
l'excés détestable commis en la per-
Jonne de ton Conful ne fust unobštacle
à la Paix, fi ton eſprit , dont les
Lumieres ſemblables à celles du So-
Icil, penetrant toutes chofes ,ne connoiſſoit
parfaitement dequoy eft capable
une Populace émuë & en fureur
, qui au milieu de ſes Concitoyens
écrasez par tes Bombes, oùfe
trouvent des Peres,des Freres,&des
Enfans,ſe voir enleverſes Esclaves,
le plus beau de fes Biens ; à qui,
pour comble de malheur , on refuse
en échange la liberté de fes Compatriotes,
qu'elle avoit efperée.Quel
GALAN T.. I
155
1
quesmotifs que puiſſe avoir eucette
violence , je viens te prier de dé
tourner pour jamais tes yeux facrez
de deſſus une Action que tous les
Gens de bien parmy nous ont deteſtée
, & principalement les Puisfances,
àqui il neseroit pas raison
nable de l'imputer.
Nous esperons, ô grand Empereur,
auſſi puiſſant que Gemschid , auſſi
riche que Caroun , auſſi magnifique
que Salomon , & auffi genéreux
qu Akemtay , cette grace de tes
bontez .
د
Etmesme dans la haute opinion
que nous avons de ta generofité incomparable
, nous n'avons garde de
douter que tu ne rendes libres tous
seux de nos Freres qui fe trouveront
arreſtez dans tes fers , comme nous
remettons en pleine libertétous ceux
de tes sujets qui font entre nos
mains , & meſme tous ceux qui onts
G6
156 MERCURE
esté honorezde l'ombre de ton Nom,
afin que la joye de cette heureuse
Paix foit égale & univerſelle.
Et en cela,que demandons- nous,
finon d'ouvrirun plus grand nombre
de bouches à ta loüange ; & que
dans le temps que les tiens rendus à
leur Patrie te beniront profternez à
tes pieds , les nostres ſe répandant
dans les vaſtes Païs de l'Afrique,
aillent y publier ta magnificence,&
femer dans les coeurs de leurs Enfans
une profonde veneration pour tes
vertus incomparables ?
Ce sera là le fondement d'une
éternelle Paix , que nous conferverons
de nostre part par une obfervation
exacte & religieuse de toutes
les conditions fur lesquelles elle a
esté établie ; ne doutant point que
par l'obeiſſance parfaite que tu te
fais rendre , tes Sujets ne prennent
be mesme ſoin de la conferuer....
i
GALAN T. 157
Veüille le Createur tout- puiſſant
& mifericordieux , y donner la benediction
, & maintenir une union
perpetuelle entre le Tres - Haut,Tres.
Excellent , Tres- Puiffant , Tres-
Magnanime , & Tres - Invincible
Empereur des François ; & les illustres
& magnifiques Pacha , Dey ,
Divan , & victorieuses Milices de
la République des Algériens .
Par ſon tres- humble Serviteur ,
ſouhaitant la profperité de Sa
Majesté,HAGDI JAFER AGA,
Ambaſſadeur d'Alger.
Il preſenta en ſuite au Roy fa
Lettre de Créance , qui eſtoir
dans un Sac de Brocard d'or. Sa
Majeſté répondit, Qu'elle approuvoit
le Traité conclu avec le Chevalier
de Tourville ; qu' Elle esperoit
que les Algériens feroient de leur
costé tout ce qui seroit neceſſaire
158 MERCURE
pour entretenir la Paix , & qu'Elle
ordonneroit à ſes Sujets de ne les
plus inquiéter.
Comme on croyoit l'Audience
finie , on fut ſurpris d'entendre
l'Ambaſſadeur , qui au lieu de ſe
retirer, reprit la parole , & dit au
Roy, Qu'il prenoit la libertéde luy
témoigner la joye qu'il reffentoit de
lagrande Conqueste qu'ilvenoit de
faire par la prise de Luxembourg,
qui estoit une Ville redoutable dans
l'Allemagne , & connue de toute
l'Europe ; qu'il souhaitoit que fon
Sabre fust toûjours victorieux , &
qu'il vinst à bout de tous ſes Ennemis.
Ce Compliment inpromptu
fut fort applaudy , & l'on trouva
qu'il eſtoit fait à propos. L'Am
baffadeur traverſa en ſuite tout
le reſte de l'Apartement , par lequel
il n'avoit point encore pal
1
GALAN T. 159
fé. La foule y étoit ſi grande,qu'il
ne put y remarquer qu'un nombre
infiny de monde. Il deſcendit
par le grand Escalier , dont la
beauté le ſurprit fi fort , qu'il ne
put s'empefcher d'en témoigner
de l'étonnement. Monfieur le
Brun s'y rencontra par hazard.
On dit à l'Ambaſſadeur , en le
luy montrant , que c'eſtoit luy
qui avoit fait cet Eſcalier. Il répondit,
Qu'il n'avoit pas besoin de
voirfa Perſonne pour l'admirer,&
qu'il luy ſuffifoit de voir ſon Ouvrage.
Il fut magnifiquement traité
à dîner par les Officiers de Sa
Majesté , & remené à Paris avec
les meſmes ceremonies. Il dit à
fon retour , Que la majesté du Roy
l'avoit tellement frapé & intimidé.
qu'il anroit eu peine à se raſſurer...
ſi au travers de tant de grandeur
de tant d'éclat ce Prince ne luy
160 MERCURE
avoit paru tout aimable. On le
félicita fur la beauté de ſa Harangue
, & il répondit , Qu'il en
auroit fait une plus longue, s'il n'a
voit point apprehendé d'ennuyer un
figrand Empereur.
Les noms de Gemſchid , de
Caroun, & d'Akemtay , qui ſont
employez dans cette Harangue,
vous auront paru barbares . J'ay
fait des recherches fur ces noms,
& voicy ce que l'on m'en a
appris.
Gemſchid eft chez les Mahometans
le quatrième Roy de Perſe
aprés Cioumarats. Ils reconnoiſſent
de luy l'invention des
Artsles plus neceſſaires à la vie
humaine , & diſent qu'il fortoit
des rayons de ſon viſage , & que
c'eſt de là qu'eſt venu fon nom,
Scheid en Perfar , fignifiant le
Soleil. Il paffe pour an. Homme
GALANT . 161
tres- prudent , qui a fait ceindre
les Villes de Murailles , & donné
ſes ſoins à faire exercer l'agriculture
. La Medecine commença à
eſtre connuë ſous fon regne. Il
voulut qu'on luy rendiſt le culte
dû à la Divinité, & envoya ſa Statuë
dans les Provinces de ſa domination
, afin qu'on l'y adoraſt.
Caroun , Oncle de Moïse , eft
apparemment le Coré , dont la
Geneſe fait mention. Il eut de
grands Biens. Les Mahometans
tiennent qu'il les amaſſa par la
Chymie .
Akemtay , ou Catamtay , eft
le nom d'un grand Seigneur fort
brave , & d'un eſprit ſi galant ,
qu'on cite encore de ſes Vers.
Sa libéralité a donné lieu à une
façon de parler proverbiale , &
dontles Autheurs Arabes ſe fervent
ſouvent , en diſant , auffi li
162 MERCURE
béral que Catemtay, pourdire treslibéral.
Le Roy de Perſe luy envoya
un jour un Ambaſſadeur pour
luy demander un Cheval de ſon
Haras qu'on luy avoit fort vanté .
Akemtay qui estoit à la Campagne
, ayant ſçeu l'arrivée de cet
Envoyé , ſans ſçavoir le ſujet de
fon voyage,& ſes Gens luy ayant
dit qu'il n'y avoit pas dequoy
régaler ce nouvel Hoſte , il com.
manda auſſitoſt qu'on tuaſt ce
beau Cheval , & qu'on l'apreſtat
en diférentes manieres. Apres le
Repas , l'Envoyé fit ſa demande
de la part du Roy ſon Maiſtre.
AKemtay luy dit que c'eſtoit cet
Animal qu'il luy avoit fait ſervir,
croyant le mieux régaler. L'Ambaſſadeur
en fut fort ſurpris , &
retournant vers le Royde Perſe,
il luy rendit comte de la genéroſité
de ce Seigneur,qui avoitdéja
GALANT . 163
fait grand bruit dans tout l'Orient
.
Pour Salomon , dont tout le
monde connoiſt la grandeur
auſſi-bien que la ſageſſe , je n'ay
rien à vous en dire , finon qu'il
eſt dans la meſme eſtime chez les
Mahométans,que chez les Chrétiens..
Quelques jours apres celuy
del'Audiance de l'Ambaſſadeur,
on le mena à Verſailles avec toute
ſa Suite , pour voir les beautez
de ce ſuperbe & dilicieux Palais.
On le conduiſit d'abord à la
Grande& petite Ecurie du Roy,
qui font , comme chacun ſçait,
deux Chefd'oeuvres ſurprenans.
Il y a peu de Palais au Monde
qui ſoient auffi beaux que ces
deux Ecuries. Elles font grandes
& ſpatieuſes tant dehors que
dedans , agreables , à la veuë , &
:
164 MERCURE
d'une Architecture nouvelle . La
Menuiserie du dedans en eſt
fort bien travaillée. Ces Ecuries
font à doubles rangs. Il y a des
Galeries d'où l'on voit faire le
Manege aux Chevaux , & une
maniere de Sallon au milieu ,
d'où l'on voit auſſi de tous coſtez .
L'Ambassadeur tout étonné de
ce qu'il voyoit , dit , qu'il estoit
difficile de trouver des paroles pour
bien lower ce qui cauſoit la plus
grande admiration. Ce qu'il y a
de ſurprenant , & qui neantmoins
ne l'eſt pas pour ceux qui
ſçavent que les Algériens ont de
tres beaux Chevaux en leur
Païs , c'eſt que l'Ambaſſfadeur
remarqua tous les plus beaux , &
qu'il ne ſe méprit à aucun de
ceux qu'il mit de ce nombre. il
vit'a Galerie,& les grands Apartemens
du Château ; & comme
GALANT. 165
il s'arreſtoit à regarder la cizelure
des Serrures des Pottes & des
Feneſtres , quelqu'un luy voulut
faire remarquer la grandeur , la
beauté ,& le nombre des Ouvrages
d'argenterie qui ſont dans
cette longue enfilade de Pieces .
toutes également remplies. Il dit,
Qu'il n'estoit point étonné du furprenant
amas de tant de Richeſſes,
puis que le plus grand Roy de la
Terre lespouvoit avoir ; mais qu'en
regardant ces Serrures , il remarquoit
qu'ily avoit de la délicateſſe
& de l'esprit dans tout ce qui ſe
faisoit en France. On luy montra
le Trône où eſtoit Sa Majesté le
jour qu'il eut Audience. Il dit,
Qu'il neſeſouvenoit point d'avoir
veu ce Trône , & qu'il n'avoit remarqué
que le Roy ce jour - là.
L'Ambaſſadeur , & ceux de ſa
Suite , virent dîner Sa Majesté,
166 MERCURE
& paroccaſion le Lieutenant du
Bacha d'Alger , qui eſt la ſeconde
Perſonne de l'Ambaſſade , &
qui eſtoit envoyé par ce Bacha,
fit preſens de pluſieurs Mouchoirs
de ſon Païs , à tous ceux
qui eſtoient à table avec le Roy.
Le meſme jour eſtant montez
en Chaloupe ſur le Canal pour
aller à Trianon,ils rencontrerent
Madame la Princeſſe de Conty .
On leur demanda , s'ils ſeroient
bien- aiſes de faire une ſi belle
Priſe . L'Ambaſſadeur répondit,
Que non , parce qu'elle cauferoit
la deftruction entiere de leur Patrie.
Un de ſa Suite ajoûta , Que la
Merde Versailles estoit la Merde
l'Empereurdu Monde , que l'on y
portoit respect , &qu'on n'y faisoit
point de Prife. Le meſme jour ,
comme il achevoit de voir le
nombre preſque infiny de diférens
Jets d'eau qui ſont à VerſailGALANT.
167
les , quelqu'un luy dit , Qu'il
n'avoit pas veu une seule goute
d'eau que l'artifice & l'industrie
n'eussent fait venir en ce Lieu- là,
- pour le plaisir de Sa Majesté.A
- quoy il répondit , Qu'ilne s'étonnoit
pas que le Maistre des Mers en
euſt fait venir une pour ſon divertiſſement.
Il dit enfin , apresavoir
- admire Verſailles , Qu'il estoit
juste que le plus beau Palais du
Monde appartint au plus riche &
au plus noble Empereur, qui fuſtſur
la Terre. Quelques jours apres ,
on le mena au Chaſteaü de Marly.
Il fut furpris de le voir peint
en dehors comme en dedans , &
dit , Que les François qui alloient
voyager , méritoient une punition
rigoureuse , parce que tout n'estoit
que queuſeries aux autres Païs , en
comparaison de ce qu'ils voyoient en
France. Il dit de la Machine de
168 MERCURE
de Monfieur de Ville , qui éleve
des eaux pour Verſailles , & qui
eſt un peu en deça de Marly ,
Que jusqu'à présent les François
avoient esté amoureux de leur Em.
pereur, mais qu'apres des grandeurs
&des dépenses comme celles qu'il
voyoit , tout l'Univers devoit auſſi
l'estre. Il a pris beaucoup de plai.
fir à voir toutes les Machines qui
font monter les Eaux , comme il
avoit fait auparavant à voir la
Pompe du Pont Noſtre- Dame .
Des le meſme jour qu'il alla à
l'Audiance du Roy à Verſailles,
comme il ſe trouva remply d'admiration
pour la magnificence
des meubles dont ce Château eſt
orné , il luy prit envie de voir le
Lieu où S. M. les fait faire. Il
choiſit le 7. de luillet pour ſatisfaire
ſa curioſité , & fit avertir
Monfieur le Brun , qui eſt Dire-
Cteur
GALANT. 169.
Aeur de l'Hoſtel Royal des Gobelins
, qu'il s'y rendroit ce jourlà
avec tous ceux de ſa Suite.
Monfieur le Brun les reçent à
l'entrée des Salles de Peinture,
où ils deſcendirent de Carroffe.
Ils y allérent d'abord , & s'arreſtérent
longtemps fur les diférens
Ouvrages que l'ony fait pour le
Roy. Ils témoignerent beaucoup
de fatisfaction detout ce qu'ils
virent ; & la joye qu'ils paroifſoient
en reſſentir , fit qu'ils ne
refuſérent pas de prendre avec
les Dames qui ſe rencontrerent,
là , un Régale de Caffé & de
-Biere des Gobelins qu'on leur
préſenta. Cela les fit entrer en
converſation avec elles , & ils
leur dirent des choſes qui marquoient
beaucoup d'eſprit. Monfieur
le Brun les fit paſſeren ſuite
dans tous les Atteliers , où il leur
Juillet 1680.
20
H
170 MERCURE
4
fit voir les Ouvrages d'Orfevrie
qui s'y font , & entr'autres des
Guéridons d'argent de fix pieds
de haut, & les Ouvrages de diverſes
Pierres prétieuſes de raport,
dont on ſe ſert à orner des
Cabinets , & à faire des Tables.
12
N
a
Ils en virent une en compartimens,
qui a cinq pied de long fur
quatre de large. C'eſt la plus
belle qui ait eſté faite. On leur
déploya dans laCourt la Tenture
de Tapifferie de l'Histoire d'Alexandre
, d'aprés les Tableaux
que Monfieur le Brun a faits for
ce ſujet,& qui font dans le Cabinet
du Roy. Ils virent encore
plus de cinquante autres Pieces
qui estoient ſur les métiers , &
qui furent déroulées ; deux Cabinets,
d'une grandeur au deſſus
de tous ceux qui ont eſté faits
juſqu'à preſent , d'une tres-belle
:
GALAN Τ. 171
11
architecture,& qui doivent eſtre
enrichis de Pierres de raport ,
comme la Table dont je viens de
vous parler ; & tous les autres
Ouvrages qui ſe font en cet Hôtel
, où ils s'arreſterent fi longtemps.
, qu'ils n'eurent pas le loifir
d'entrer dans les Atteliers de.
Sculpture . Ils parurent extrémement
contens de tout ce qu'on
leur montra,& il n'eſt pasdifficile
deſe l'imaginer, n'y ayant aucun
Lieu dant toute l'Europe où il ſe
rencontre tant de diferens & de .
fi grands Ouvrages. Aufli cet
Hôtel eſt digne de la magnificence
du Roy , laquelle y paroîc
toûjours également dans la Paix
&dans la Guerre. Ils donnerent
bien des loüanges &des marques
de leur eſtime à tous les Ou
vriers ,& firent dire à Monfieur le
Brun par Monfieur de la Croix,
P
H 2
172
MERCURE
Qu'ils le remercioient de toutes les
peines qu'il avoit priſes , qu'ils n'a
voient jamais rien veu de si beau
que ce qu'on venoit de leur montrer,
& qu'ils lay foubastorent ane treslongue
vie , pour pouvoir continuer
ſesſervices à un si grand &fima
gnifique Empereur.
Ils ont eſté auſſi à l'Hôtel des
Invalides ; & l'Ambaſſadeur dit
après avoir tout examine , Qu'il
estoit glorieux,& avantageux toutensemble,
de ſervir le Roy , puis que
ſi l'on est blessé à ſon ſervice, on est
feûr du repos de sa vie & de sa
Subſiſtance ; & que si l'on est tué, on
n'a plus beſoin de rien. Eſtant un
jour au Cours, & le voyant preſque
remply de Carroffes fort
propres , il dit , Que c'estoit par là
qu'il connoissoit que Paris estoit la
plus grande & la plus magnifique
Ville du Monde. Il fut furpris , en
GALANT . 173
voyant Vincennes , du grand
nombre de Palais que le Roy a
de tous coſtez . Son étonnement
redoubla , lors qu'on luy fit voir
le nombre d'Armes prodigieux,
&toutes bien entretenues , dont
Monfieur Titon a ſoin . Il admira
la Bibliotheque du Roy;mais lors
qu'il vit les Alcorans que l'on y
conſerve , il ne put s'empeſcher
de dire ; Oh , pauvres Eſclaves , fi
je pouvois vous delivrer d'icy , je le
ferois de bon coeur. Cet Ambaſſadeur
dit , en apprenant l'Affaire
de Génes , Qu'il n'admiroit pas
tant l' Action de la defcente , quoy
que tres-vigoureuſe &tres- hardie,
que la retraite aprés l'Action ; &
que quoy qu'il eust veu à Toulon , ce
qu'il voyoit en France luy faisoit
regarder l'Armée Navale comme
l'ombre de la puiſſance du Roy . Ila
dit de l'Opéra , Qu'il n'y avoit
H
3
174
MERCURE
rien deſemblable au Monde, & que
l'Empereur de Francefurpaffoit tous
les autres Souverains jusque dans
les Jeux. La Comédie Françoiſe
luy a paru trop ſpirituelle& trop
férieuſe, pour estre un Jeu ; & il a
dit de l'Italienne , Que quoy que
ce ne fust que la Petite - Fille de
I'Opéra,elle charmoit d'une maniere
toute diférente,&qu' Arlequin étoit
tout efprit. Cet Acteur , inimitable
en ſon genre,l'ayant eſté voir,
il luy dit , aprés luy avoir fait
beaucoup d'honneſterez , ainſi
qu'à ſa Femme & à ſes Filles ,
Que Suivant ce qu'il avoit veu ,&
qu'on luy avoit expliqué , il avoit
connu qu'il jovoit beaucoup de Gens ,
& que comme il croyoit avoir en luy
plus d'endroits qu'un autre pour
estre joie , il le prioit de l'épargner
aprés fon départ . Comme on l'interrogeoit
fur le nombredes FemGALANT
175
que ce ne
mes qu'il leur eſt permis d'avoir,
il répondit Qu'encore
fust pas trop pour leur Pais , fi leurs
Femmes estoient faites comme les
Françoises, ilsse contenteroient d'en
aupir ung. Une Dame luy ayant
dit agréableggent que li Ambal-
Sadeur de Maroc Lavoit voulu emmener
avec luy pour estre Reyne , il
luy repartit , Qu'elle estoit trop
bien faite & trop belle pour un coeur
auſſi partagé qu' estoit celuy du Roy
de Maroc , qu'il avait esté Ambaf-
Jadeur auprés de luy , ở qu'il avoit
alors deux cens foixante Femmes,
dont foixante devoient accoucher le
mefme mois . Jamais on n'a fait
voir une exactitude pareille à
celle qu'ils ont euvesen faiſant tous
lesjours leurs Prieres aux heures
accoutumées. Rien n'égaloit leur
ferveur , ny n'estoit capable de
les diſtraire. Le Convoy de Mar
H 4
176. MERCURE
dame la Princeſſe Palatine étant
paſſé un ſoir pendant le temps
qu'ils prioient , tout l'éclat de
cette Pompe funebre n'eut rien
d'affez fort pour les engager à ſe
lever,&à ſe mettre aux Fenêtres;
ceque beaucoup de Gens remarquerent.
Pluſieurs de ceux qui
ont accompagné cet Ambaſſadeur
, ont dit touchant ce qu'ils
ont veu icy de ſurprenant, Qu'on
les auroit prefchez cinquante ans
pour leur perfuader qu'ils verroient
en France tant de merveilles , qu'ils
n'en auroient rien crû 3 & l'Ambaffadeur
a dit , Qu'il ne feroit confidence
de tout ce qu'il a veu , quà
fes Amis de confiance, parce que s'il
diſoit tout , on croivoit qu'ily auroit
de l'exageration dans ce qu'il diroit,
& qu'on le soupçonneroit d'avoir
changé de Religion. Il eſt party ſi
charmé de la perſonne du Roy,
A
GALANT. 177
qu'il a dit en s'en allant , Qu'ilen
representeroit fans ceſſe les traits à
fon imagination , afin queson idée
en fuſt toûjours remplie. Je ne vous
disrien de leur retour.On a marqué
ſur leur toute le meſme empreſſement
qu'on avoit eu à les
voir lors qu'ils arrivérent. Voicy
la Liſte des Préſens qui font partis
de Paris, & qui doivent leur
eſtre donnez de la part du Roy
avant leur embarquement.
4
POUR L'AMBASSADEUR.
:
Une Tenture de Tapiſſerie de
Verdure , deffein de Fouquiere
, en fix Piéces. :
Une Boëte à Portrait enrichie de
Diamans.
Un tres beau Fufil enrichy de
Figures & d'Ornemens d'or
de raport.
H
178 MERCURE
Une Paire de Pistolets de mer
ame. こ
Un Chandelier de Criſtal à huic
branches. :
Une Pendule, de Thuret , tres ,
belle , enrichie de fix Colon,
nes, & de pluſieurs Ornemens
de Cuivre , vermeil doré.. ;
Quatre Montres de diférentes
façons.i
Cing aunes de Brocart fonds
d'argent à compartimens d'or
& fleurs de ſoye , pour faire
unerVeſte
Cinq aunes de Brocart d'or &
d'argent , fonds vert.
Cinqaunes de Brocart d'or &
d'argent , fonds violenza
Deuxlaunes &demie d'Ecarlate,
pour une Veſte. C
Deux aunes & demie de Drap
10 10 bleaonpour une autre
Veſte..
2 H
GALANT.
179
Deux aupes & demie de Drap
vert, aufly pour unsVeſte.
Pour le mefme Ambassadeur , de la
A Paxt de Monsieur le Comte de
Toulouse.
Vn Fufil double, enrichy de plufieurs
ornemens,
Vne Paire de Pistolets double.
Vn autre Fufil auffy enrichy de
plufieurs Ornemens.gay
Vne Paire de Piſtolets de meſme.
Vn Sabre enrichy de Pierreries.
221
Pour chacun des autres Particuliers.
Vne Médaille d'or.
Vn Fufil
Cinq aunesd'Ecarlatepour deus
:
Veſtes. Cal. תלי
Deux aunes & demie de Drap
bleu pouruneNefte.no all
H 6
180 MERCURE
A
Deux aunes & demie de Drap
vert pour une autre Veſte .
A chacun des deux Valers .
Vne Médaille d'or plus petite
que les autres.
Vne Veſte.
Pour l'Evoyé du Bacha, en confidération
des Préfens qu'ilafaits.
1
Vne Pendule , enrichie de plufreurs
Ornemens de Cuivre
dore
Quatre Montres de diférentes
façons. 26726
Cing aunes de Brocart d'or à ra-
4
mages , de pluſieurs couleurs,
fonds de Satin blanca
Cing aunes d'autre Brocart d'or
&d'argent , fonds bleu..
1
Ils ont toûjours eſtéaccompa
GALANT. 181
gnez de Monfieur de la Croix ,Fils
de Monfieur de la Croix Secre .
taire- Interprete du Roy en Langue
Turque , Homme illuſtre
par ſa capacité,& qui fert Sa Majeſté
depuis quarante ans. Le
Pere eftant connu depuis tant
d'années, il eſt juſte de vous dire
icy quelque choſe du Fils. C'eſt
moins pour vous parler de loy ,
quelque mérité qu'il ait dans fon
Employ, que pour vous faire voir
les foins que l'on prend en France
d'avoir d'habiles Gens dans
toutes fortes de fonctions , &
meſme de quelle importance cela
eſt en beaucoup d'occaſions.
Monfieur de la Croix a eſté par
ordre , & avec penſion du Rey,
àAlep , & autres Ville d'Afic &
de Chaldée , pour apprend e
PArabe &le Syriaque. Il y a
meuré quatre ans , trois an
182 MERCURE
Iſpahan , Capitale de Perſe , &
quatre à Conſtantinople. Il a appris
toutes ces Langues à fonds;
& apres avoir eſté examiné à ſon
retour , on luy donna la Charge
de Secretaire- Interprete du Roy
des Langues Arabesques , Turquesques
, & Perſiennes. Peu de temps
apres ,... il fut envoyé à Maroc
pour acheter des Manufcrits
Afriquains pour la Biblioteque
du Roy , & rapporta les plus belles
Hiſtoires de Fez & de Ma
roc, leurs Géographies & Hiftoi
res naturelles . Il fervit d'Inter
prete à Monfieur de S. Amant ,
Ambaſſadeur à Maroc , & ena
mis le Traité en arabe. Il aharangué
le Roy de магос , & fervy
à toutes les Affaires qui ont efte
negotiées aupres de çe Prince. 11
atoûjours eſté avec Monfieur le
Marquis du Queſne devant al
N
GALANT. 183
ger , où il interpréta toutes les
Lettres & Ecritures de part &
d'aute, quand on renvoya lesssa .
Eſclaves. Il a eſté à Tunis, où il a
parlé au Bay , & au Dey , pour
les Affaires de Sa Majesté , &
vous venez de lire tout ce qu'ila
fait dans la Negotiation d'Alger.
Vn Interprete intelligent , & qui
ſçait à fonds les Langues , eft
d'autant plus néceſſaire , que les
Interpretes des Puiſſances de
Barbarie tournent tout à l'avantage
de leur Nation , D'ailleurs
ne ſcachant ny lire ny écrire en
Langue Turqueſque & Arabe,
ils font pluſieurs fautes contre les
Litres de Sa Majesté ,& meſme
contre la bonne foy des Traitez,
Monfieur de Pommereu, Cons
feiller d'Etat ordinaire , & Prevoſt
des marchands de cette Vil
le, voulant , avant que de fortir
184 MERCURE
20.
de Charge , donner une marque
toute finguliere da zele
qu'il a toûjours en pour la gloire
de Sa Majesté , propoſa le
Iuin dernier dans une Aſſemblée
de Meff. les Echevins & Confeillers
de Ville , de fonder un
Panégyrique perpétuel, qui marquaſt
à la Poſterité par un Monument
public , l'affection incere
& veritable que le Peuple
de Paris a pour cet auguſte &
incomparable Monarque ; &
comme une Action de cette nature
regardoit particulierement
des Perſonnes qui font prof. ffion
d'éloquence, il dit qu'il avoit jetté
les yeux fur l'Univerſité , qui
eſtant rempliede Gens eminens
en doctrines pouvoit avec plus
d'éclat faire valoir un deſſein fi
important , & porter jusqu'aux
Siecles les plus éloignz ,le fou
GALANT. 185
venir des glorieuſes merveilles
de la Vie du Roy. Ce Difcours
fut écouté avec toute la joye
imaginable , & ce deſſein approuvé
tout d'une voix par la
Compagnie. On jugea que le
jour de l'Avenement de ce Prince
à la Couronne , & qui avoit
commencé le bonheur de ſes
Sujets , feroit tres- propre à en
renouveler tous les ans la mémoire
par la prononciation de
fon Panegyrique. Monfieur de
Pommereu ayant enſuite communiqué
à Monfieur Tavernier,
Profeffour du Roy en Langue
Gréque, la diſpoſition où la Ville
eſtoit , & le pouvoir qu'il en
avoit de tranfiger avec l'Vniverfire
,Monfieur Tavernier , qui
en eſt Recteur , aſſembla les Doyens
des Facultez de Theologie,
des Droits ,de Medecine , & les
186 MERCURE
quatre Procureurs des Nations
de France , Picardie , Normandie
, & d'Allemagne , qui compoſent
la Faculté des Arts , afin
d'avoir leur conſentement fur
cette Affaire. Ils confultérent
leurs Compagnies preſque en
mefme jour. Elles ſe trouverent
toutes du meſime avis , & répondirent
par la bouche de leurs
Doyens & Procureurs , que les
RoisTres Chrétiens & fur tout
LOUIS LE GRAND , ont
toûjours honnoré l'Univerſité
d'une bienveillance ,& d'une
protection particulieres que de
fon côté Vniverfiré leur en a
fait paroiſtre beaucoup de re
connoiffance en toutes rencontres
, foit par les Eloges qu'elle
donne continuellement aux
Actions heroïques de Sa Majesté ,
foit par toutes autres marques
GALANT. 187
( qui peuvent luy faire connoiſtre
ſa fidelité , & ſon attachement
inviolable ; qu'ainſi Meſſ. les
Prevoſt des Marchands & Echevins
ne leur pouvoient faire une
propoſition plus agreable que
celle qu'ils leur faifoient, de fonder
à perpétuité en l'Univerſité
un Eloge de ce grand Prince ;
qu'ils en acceptoient la Fondation
avecune extréme joye , &
tenoient à grand honneur que
Meff. de Ville ſe fuſſent adreſſez
à eux, pour l'exécution d'un deffein
fi glorieux aux deux Compagnies
. Le 22. du dernier mois
on fit un Contract entre - elles .
Ce Contract porte que l'Univerfité
s'oblige pour toûjours de
faire une Feſte à l'honneur de
Sa Majesté, & que le 15.de May
de chaque année à commencer
par la prochaine 1685. il ſera
188 MERCURE
prononcé par le Recteur un Pa
négyrique à la gloire de ce triom.
phant Monarque , en tellieu public
que l'Vniverſité trouvera
commode ; & que pour rendre
cette Action plus celebre & entiérement
conforme à l'intention
de Meff. les Prevoſt des Marchands
& Echevins , Meſſ. de
'Vniverſité les en feront avertir
trois jours auparavant en leur
Bureau à l'Hoſtel de Ville , & y
convieront les magiſtrats des
Compagnies de Paris. De leur
pari Meff. les Prévoſt des marchands
& Echevins s'obligent
d'aſſiſter à cette Action , & de faire
payer tous les ans à meſſ. de
Vniverſité une ſomme dont les
uns& les autres font convenus.
Aprés le Contract ſigné. Monfieur
Tavernier fit à Monfieur de
Pommereu le Remerciement qui
fuit.
GALAN T. 189
MONOSNISIEEUURR ,
L'univerſité de Paris estfi penetrée
de I honn ur que vous lay
faites de jetter les yeux fur , elle
pour l'exécution du grand deſſein
que vous avez formé , qu'elle ne
peut diférer un moment à vous en
témoignerſa reconno'ſſance. Autant
que ce deffein est élevé , autant est
honorable à noſtre Corpsle jugement
avantageux que vous avez
fait de luy , en luy confiant le form
d'en foûtenir l'éclat. Qu'y a- t'ilde
plus magnifique que les Actions toutes
extraordinaires de LoüIS LE
GRAND ; mais en mesme temps
qu'y a- t'il de plus dificile que d'en
concevoir le prix , & d'en expriwer
l'excellence ? Vous avez fait
voir que la force de vostre Génie
estoit capable de l'un & de l'autre ,
en consacrant à la gloire de Sa
190 MERCURE
Majesté ces Eloges éternels dont
vous eſtes l'Inventeur , &desquels
on peut dire ce mot d'un Poëte qui
vivoit ſous Auguſte ,
----Nullis opus ante facratum
Numinibus.
Rien n'estoit capable de répondre
aux Actions ſurprenantes de nostre
incomparable Monarque , qu'en
donnant des loüanges fans fin à
des vertus qui n'ont point de bornes.
Tous les discours que l'on pourroit
prononcer en un jour , en un mois ,
en un an , Seroient toûjoursfort défectueux,
parce qu'ils ne pourroient
renfermer tout le brillant de ces
qualitez plus qu'héroïques , qui font
le caractere du Roy , & qui le diftinguent
de tous les autres Monarques.
Il n'y a qu'une éternité de
loüanges qui puiſſe en estre le digne
prix , & la juste récompense. C'est,
Monsieur , lefruit de vos médita
GALANT. 191
tions , & l'effet de vostre Zele. C'est
à vous àfaire agir doreſnavant le
noſtre de telle forte que nous répondions
à toutes vos espérances ; que
nous ſecondions vos grands & justes
deſſeins ; que nous ne deshonorions
la nobleſſe de nostre auguste Sujet ,
ny par la baſſeſſe de nos conceptions,
ny par la foibleſſe de nos expref.
fions ; & qu'enfin nous rempliffions
les esprits des sujets de Sa Ma
de toute l'admiration , du
respect , & de la venération qu'ils
doivent avoir pour Elle. Si nous
chancelons quelquefoissous le poids
d'une entreprisefi dificile , vous aurez
la bonté de nous foutenir. Il est
impoſſible que nous y fuccombions ,
tant que vous voudrez bien nous
aider de vos confcils & de vos lu
jesté 2
Peu de jours aprés, Monfieur
le Recteur , tout remply dejoye
zasb
194
MERCURE
d'un Traité fi glorieux , crut que
pour en faire part à la Jeuneſſe
qui eſt ſous la conduite de l'Univerſité
, il faloit faire ceſſfer les
Leçons par tous les Colleges ; ce
qu'il fit le Mardy premier-jour
d'Aouſt par un mandement Latin
qui fut affiché par tout , &
qui contenoit les cauſes de cette
réjoüiſſance extraordinaire. Depuis
, il en a fait une Inſcription,
accompagnée de pluſieurs Deviſes
, qui feront connoiſtre à
toute la Poſterité , le zele que la
Ville de Paris , & fon Vniverfire
, ont de rendre les Actions
du Roy immortelles ,& combien
un deſſein ſi grand eſt glorieux
à l'une & à l'autre de ces Compagnies.
De ces Deviſes , il y ena
qui regardent Sa Majesté , d'autres
la Ville , quelques-unes IVverſité
& d'autres toutes les
,
deux
GALANT .
195
deux enſemble ; mais il n'y en a
aucune qui n'ait raport au Contract
dont je viens de vous parler.
POUR LE ROY
Un Soleil qui commence à
paroître ſur l'Horiſon , & qui eſt
toûjours à ſon Levant , avec ces
mots, Semper erit novus .
L'Etoile Polaire qui ne ſe couche
jamais. Non ullos obitus habet.
Ces deux, Deviſes font voir que
par l'execution du Traité, les Sujets
du Roy le verront renaître
tous les ans , ſans que jamais ils
puiſſent le perdre de vûë.
1
Une Fontaine d'où il coule
ſans ceſſe de l'eau ſans qu'elle
tariſſe. In omne volabilis avum.
Aprés que l'on aura fait l'Eloge
du Roy pendant pluſieurs Siecles
, ce Monarque fournira en
core de matiere pour ceux qui
ſuivront.
Aoult 1684.
A
I
196 MERCURE
Deux Roüets de Tireurs d'or
qui allongent un fil de Vermeil
dore, de forte que l'or,quoy que
d'un volume plus pétit , égale
pourtant toute l'étenduë de l'argent.
Ducetis ,& uſque ſufficiet . La
Ville &l'Univerfite tireront dư
Roy toute la matiere de leurs
Eloges. Il fournira à tout,& egalerala
durée de tous les Siècles,
SUDPOUR LA VILLE
:
127
Des Fleurs de Lys fans nombre
qu'elle porte en chef, on en
a choifi quatre qui fervent de
Pôle au Vaiſſeau qui fait le corps
de ſes Armes , autour desquelles
onlit , Eternum ista regent , pour
faire voir que la Ville n'aura
point d'autres regles de ſes mouvemens
que la volonté du Roy,
&des Princes qui porteront fon
Sceptre dans la fuite de tous les
temps. Sur la Poupe de ce Vaif
GALANT. 197
ſeau eſt aſſiſe une Nymphe , que
les armes qu'elle porte , & leś
paroles écrites fur fon Livre,font
connoître pour l'Univerſité , laquelle
étant ſoûtenuë par la Ville,
fera réſonner en tous lieux &
en tou's temps , les qualitez merveilleuſes
de noſtre Monarque.
Canet bac, feret iſta canentem.
POUR L'UNIVERSITE .
Vn Effain d'Abeilles travaillant
avec toute l'application poffible
à faire ſon miel , qui eſt le
fymbole de l'Eloquence , Nectareum
parant tributum .
: Vn Mufle de Lion vomiſſant
des lâmes , qui eſt le Hyérogliphique
de cette Eloquence mâle
& vigoureuſe , qui tonne & qui
foudroye , telle qu'eſtoit celle de
Pericles , de Demofthene , & de
Ciceron, dont un Poëte a dit , Et
toto Cicerone tonat. Au deffus pa
I 2
198
MERCURE
roît un Eclair qui fend une nuée,
avec ce mot , Fulminatori , & au
deffous de tout , Sunt &fua fulmina
Lingua , pour faire entendre
que cette Eloquence vive& animée
, eſt l'art unique qui puiſſe
bien égaler les Entrepriſes foudroyantes
de Sa Majeſté.
Pour la Ville , & l'Univerſité
ensemble.
Vn Effain d'Abeilles qui ne
s'écartent jamais de leur Roy ,
paroît à leur teſte. Non fic Parthi,
nenMedus Hidaſpes obfervant. On
ſe ſert de ce demy- Vers de Virgile
pour exprimer l'attachement
inviolablede la Ville, & de l'Vniverſité,
au plus grand Roy de la
Terre , comme les Perſes & les
Indiens étoient autrefois ſi attachez
à leurs Souverains , qu'on
les appelloit par excellence, Amateursde
leurs Rois.
.::
GALANT.
199
La Conſtellation nommée le
Navire d'Argo , qui marque la
Ville à cauſe du Vaiſſeau qu'elle
portedans ſes Armes ; & la Conſtellation
de la Lyre celeſte , qui
repréſente l'Univerſité à cauſe de
ſes fonctions , de chanter les
loüanges des grands Hommes ,
& le Soleil au deſſus des deux ,
Cum Soleperennant ; ce qui enſeigneque
le meilleur moyen d'immortaliſer
ſon nom , c'eſt de travailler
pour la gloire d'un Prince,
qui eſt marqué par le Soleil , &
dont la gloire n'aura pas moins
de durée que le Monde.
La Seine,au milieu de laquello
une Image du Soleil enfermée
dans un Criſtal , telle qu'on la
portoit devant les Rois de Perſe,
eſt élevée ſur une Pique , &
deux petits Foyers d'argent , l'un
ſur un de ſes bords , & l'autre
I 3
200 MERCURE
fur l'autre , d'où s'éleve la fumée
des parfums que l'on y brûle,Ripa
aternos adotebit honores utraque
ce qui s'entend de la Ville &de
I'Vniverſité , qui rendront chacune
de ſon côté des honneurs
éternels du Roy.
Vn Cheſne , & un Lierre qui
s'attache à toutes ſes branches.
Tali virescent fædere pulchrius . La
Ville & l'Univerſité s'acquiérent
une réputation toute nouvelle,
par l'heureuſe intelligence qui
les fait agir de concert pour la
gloire de Sa Majefté......
POUR ME DE POMMEREU .
Vn Fil qu'une Main arrondit
& allonge autour d'un Fuſeau .
Æterno aureaStamina fuſo. Le Fil
marque la vie que les Parques
filent , ſelon les Poëtes. La Main
qui étend ce Fil doit s'expliquer
de Mr de Pommeren , qui a trouGALANTM
201
61
vé lemoyende porter laggllooiiredu
Roy juſqu'à la fin des Siecles .
Vous ſcavez , Madame , que
l'on s'eſt trouve ſi ſatisfait de la
conduite de ce Magiftrat , qu'il
a efté continué Prevoſt des Marchands
juſqu'à trois fois.Pendant
ſa Prevoté , il a pris le ſoin de
l'embelliſſement & de l'agrandifſement
de la Ville en faiſant
elargir pluſieurs de ſes principales
Ruës , & entre- autres la Kuë
neuve Saint Mederic , celles des
Afcisau bout du Pont Noftre-
Dame , Aubry - Boucher , des
Noyers , Haute feijille , Tiquetonne
, du Renard , aux Ours ,
Bons- Enfans,dde la Perle , de Joüy ,
fans compter les petites ruës qui
aboutiffent dans ces ggrraannddeess. Le
Rampart a
006
elté continue depuis
la Porte S.Loüis , juſqu'à cellede
S.Denys , & l'on y a planté des
14
202 MERCURE
rangées d'Arbres. La face& les
Pavillons de l'Hôtel de Ville ont
eſté reblanchis, & l'on a mis diverſes
dorures à l'Horloge ,& à la
Porte de ce meſme Hôtel , avec
cette Inſcription en Lettres d'or
fur du Marbre noir, Sub Ludovico
Magno felicitas Urbis . Le dedans
de la Court a eſté embelly d'Inſcriptions
Françoiſes , auffi en
Marbre noir , & en Lettres d'or,
fur les Actions & Conquestes du
Roy en chaque année de ſon
regne. On a abatu diverſes portes
de la Ville, entre autres celles
de S.Michel , S.Jacques, duTemple
, & S. Victor , pour y faire des
places , & des Avenuës plus grandes
qu'elles n'eſtoient Les Titres,
Chartres, Regiſtres,Liaſſes d'Acquits
, Cahiers , & anciens Papiers
de l'Hôtel de Ville , concernant
les Biens , Patrimoines , Seigneu-
:
GALANT.
203
4
ries , Octrois , Rentes , & autres
Affaires publiques , qui étoient
en confufion en la Chambre du
Tréſor , & autres lieux de cet
Hôtel , ont eſté mis en ordre par ,
Monfieur Chaſſebras du Breau ,
que Monfieurde Pommereu avoit
choiſi pour cela , comme en étant
tres - capable , non ſeulement à
cauſe de ſon intelligence , mais
encore parce qu'il eſt fort laborieux
, & qu'il donne tous ſes
foins , & une entiere application
aux choſes qu'il entreprend. Il a
examiné ce prodigieux nombre
de Papiers,& les a mis tous ſeparément
par natures d'Affaires ,
conformément aux Regnes de
nos Roys. On les a placez dans
de grandes Armoires & Tablettes
, que l'on a fait faire en la
Chambre du Tréſor des Titres
de l'Hôtel de Ville avec des
1
204
MERCURE
Galeries pour le meſme ſujer.
-L'on a dreſſe des Inventaires tresexacts
de tour...
Le 16. de ce mois , Monfieur
de Fourcy, ancien Préfident àla
Troiſième des Enquestes , fut élu
Prevoſt des Marchands en la
place de Monfieur de Pommereu.
Il eſt Gendre de Monfieur
de Boucherat , & a exercé cette
Charge de Prefidentavec la derniere
integrité , & une approbation
generale. La Famille des de
Fourcy a donné des Perſonnes
confiderables, &d'un grand merite,
dans la Robe. Il y en a eu
deux Prefidens de la Chambre
des Comptes de Paris , l'un defquels
fut le premier pourvû &
reçû en la Charge de Sur-Intendant
des Bâtimens du Roy.. 3
Le meſme jour on élût pour
Echevins MeffRouffean, QuarGALANT.
205
3
renier de la Ville,& Chupin Notaire,
en la place de Meff.le Brun
& Gamarre . Le lendemain ils
allerent à Versailles , où ils préterent
ferment entre les niains de
Sa Majesté. Male Preſident Briffonnet
, Premier Scrutateur ,
porta la parole . Voicy al peu
prés le ſujet de fon Difcours.
Il plût tellement , que l'on en
a retenu toutes les penſées. Il
dit, Que les nouveaux Magistrats
qu'il avoit l'honneur de presenter
au Roy , venoient luy rendre parſa
bouche leurs profondes foûmiſſions ,
Suplier Sa Majesté de vouloir
confirmer defon authorité lesfuffrages
qui les avoient élûs ; Que l'avantage
le plus grand &le plus noblequ'ils
trouveroient dans la for-
-ition de leurs charges ,feroit de
pouvoir faire paroiſtre plus de fidelité
pour Jon Service ,&plus d'ar-
ने
23.
206 MERCURE
deur pour sa gloire; Que l'embel-
Liffement & l'agrandiffement de
Paris devoient estre auſſy une de
leurs plus affiduës occupations , pour
-contribuer de leur part àla felicité
publique ; Que c'estoit un Privilege
des Empereurs Romains qui avoient
étendu les limites de l'Empire , de
pouvoir agrandir l'enclos des Murailles
de Rome; Que fur ce pied- là,
on ne pouvoit porter affez loin celles
de la Ville de Paris , qui est aujourd'huy
ce que Rome estoit autrefois ;
Que de quelque costéque l'on regardast
la France on en vayoit les Limites
reculez par S. M. Que la
Flandre , le Brabant , le Hainaut ,
-le Luxembourg ,le Pau , la Fran.
-che-Comté,le Mont ferrat, le Rouffillon,
estoient les nouvelles Fronticres
qu'Elle avoitdonnées àlaMonarchie
; & que ſi ſes Conquestes
n'avoient pas embrasffé toute l'EuGALANT.
207
٢٠٠٠
rope , du moins il n'y avoit point de
Peuples , à qui Elle n'eust imposéun
tribut de foûmiſſion & de respect ;
Quec'estoient-là les effets defava
leur, deſaſageſſe , &de fon appli
cation infatigable au bien de l'Etat;
Que tous les François le reconnois-
Soient &le publioient avec tranfport,
qu'il n'avoient plus rien àfouhaiter,
finon que Dicu leur conſervât
long- temps la Perſonne facrée de Sa
Majesté, & que Sa Majesté eust
autant de ſujet d'estre contente de
leur fidelité , & de leurs obéiſſances,
qu'ils en avoient d'admirer les merveilles
deſon Regne , & de ſe tenir
heureux de luy obéir.
Ce Diſcours fut extrémement
applaudy , & Monfieur le Prefident
Briffonnet le prononça d'une
maniere fort noble. Ceux qui
connoiffent ſa Maiſon & ſes Anceſtres
, n'en ſeront pas étonnez.
208 MERGURE
Il y a plus de trois Siecles qu'ils
rempliffent les plus grades Charges,&
les premieres Dignitez du
Royaume , foit dans l'Eglife , ſoit
dans l'Epée ou la Robe. Cette
Maiſon a donné des Gouverneurs
& des Lieutenans Generaux
de Provinces, de Chevaliers
de l'Ordre , des Generaux des
Galéres , des Chanceliers , des
Miniſtres d'Etat , des Cardinaux,
des Archeveſques , des Eveſques,
des Ambaſſadeurs , des maiſtres
des requeſtes , & des Preſidens
dans toutes les Compagnies Souveraines
, Guillaume Briffonnet
Cardinal Archeveſque de
-Rheims eſtoit Miniſtre d'Etat
fous Charles VIII . On voit prefque
par toutes les provinces des
Monumens de leur piete &
leur magnificence. Tous les Hô
pitaux font remplis de Fonda-
21
?
de
GALANT. 209
tions&de Bâtimens qui en ſont
des marques , auſſi bien que les
Palais des Archeveſchez & Evê
chez de Rheims , de S.Malo , de
Narbonne , de Meaux,& de Nifmes
. Il y a eu parmy les Deſcen.
dans de cette maiſon , alliée aux
plus qualifiées du Royaume ,
quantité de perſonnes diftinguées
par leur ſçavoir , & entr'autres
Denys Briffonnet Eveſque de
Lodeve & de S. Malo ; & Guillaume
Briffonnet , Eveſque de
Meaux , & Abbé de S. Germain
des Prez. Les Reglemens qui
fubfiftent encore dans la Chancellerie
, font dûs à Robert Briffonnet
, Archeveſque de Rheims
-& Chancelier de France. Il ya
thuit ou dix ans que le Public fit
unetres-grande perte par la mort
de Monfieur le prefident Briffon-
Inet. La penetration & la netteté
210 MERCURE
de ſon eſprit , ſon zele pour le
ſervice du Roy , & fa charité envers
les Pauvres l'avoient rendu
un Magiſtrat des plus accomplis.
Le 3.de ce mois, à deux heures
du matin , Madamela Dauphine
fut ſurpriſe d'un friffon univerſel,
au régale qui ſe faiſoit dans le
Jardin de Verſailles . Ce friffon
ne l'empeſcha pas de repoſer
comme à ſon ordinaire , mais à
fon réveil elle ſentit une legere
Colique dont les effets ne cefferent
point juſqu'au lendemain
cing à fix heures du ſoir. En ce
temps cette Princeſſe s'apperçût
dequelques marques qui luy firent
craindre qu'elle ne ſe fuſt
bleſſée.madame la Ducheſſe d'Arpajon
luy ayant conſeillé de ſe
mettre au Lit , elle ſuivi ſon conſeil,&
on dépeſcha quelque tems
aprés un Courrier à M. Clement
GALANT. 211
3
ſon Accoucheur. Il partit auffitốt
, & arriva à Verfailles à une
heure aprés minuit . Madame la
Dauphine repoſoit alors. Il attendit
ſon réveil ,& eſtant enſuite
entré , ainſi que les Medecins,
dans la Chambre de cette princeffe
, ils trouverent beaucoup
de diminution dans les marques
qui luy avoient fait juger qu'elle
eſtoit bleffée. Cela les obligea de
conclurre à la ſaignée, mais comme
ces marques commencerent
tout d'un coup à changer
Monfieur Clement ne
jugea pas à propos qu'on fit cetre
faignée fur le champ , & demanda
aux Medecins s'ils ne ſeroient
pas d'avis qu'on ne la fiſt que le
foir à la fraîcheur. Les Medecins
ayant confideré le eranquille
état où eſtoit Madame la Dauphine&
voyant d'ailleurs qu'elle
craignoit la ſaignée , dirent que
د
&
212 MERCURE
G
1
rien ne preffoit , & qu'on feroit
toûjours receu à la faire fi tốt
qu'on s'appercevroit d'un preffant
beſoin . Ce tranquille état
continua juſqu'à minuit & demy,
&alors cette princeſſe commença
à fentir des douleurs aiguës &
ſemblables àà ccoelles de l'accouchement
, lesquelles, à ce qu'elle
diſoit , luy portoient au coeur ,&
luy faisoient croire qu'elle alloit
mourir. Monfieur Clement ayant
reconnu ce que c'eſtoit , & les
Medecins eſtant venus , elle fut
ſaignée par ſon Premier Chirur
gien , & à peine luy eut- on tire
une demy Palette de fang , qu'el .
le dit tout haut qu'elle commen.
cort àſe mieux porter. Cependant
Monſeigneur le Dauphin
alla avertir le Roy de l'état où
eſtoit madame la Dauphine,
demanda à Monfieur Clement , 4
!
qui
Rup Raa ??? ?????? … 15-
GALANT.
213
sil eſtoit neceflaire que Sa ма-
jeſté ſe levaſt, MonfieurClement
répondit que non , parce que ce
qu'il y avoit à venir ne pouvoit
venir ſi -tôt. Alors Madame la
Dauphine pria inſtamment Monſeigneur
de s'aller coucher , à
quoy ce prince ne put ſe reſou
dre , diſant qu'il feroit beaucoup
plus inquiet. Il paſſa le reſte de la
nuit dans la Chambre de cette
princeſſe , qui repoſa environ
deux heures depuis la ſaignée. A
ſon réveil elle dit à Monfieur Clement
qu'elle fentoit moins fes
douleurs ; mais quesi tôt qu'elle fe
remuoit , elle les fentoit plus vivement.
Monfieur Clement la pria
de tâcher de ſe rendormir , &
elle ſe rendormit effectivement .
ſans s'éveiller que ſur les fix à
ſept heures. Elle fit encore les
meſmes plaintes ; & Monfieur
214 MERCURE
Clement la ſuplia de nouveau de
prendre un peu de repos . Le Roy
vint la voir à neuf heures du
matin ,& la trouvant endormie,
Il fit appeller Monfieur Clement,
qui luy rendit compte de toutes
choſes. Madame la Dauphine
s'eſtant éveillée quelque temps
aprés , ce Prince entra dans ſa
Chambre , & luy demanda en
quel état elle eſtoit. Elle luy dit,
qu'ellese portoit mieux , mais qu'elle
avoit cru mourirfans avoir l'honneur
de voir Sa Majesté. Ce calme
a toûjours duré depuis , & madame
la Dauphine fut délivrée ſans
peinede la cauſe de tous cesaccidens
le Lundy 7. de ce mois, d'où
l'on connut que ce n'eſtoit qu'une
fauſſe groſſeffe, qui n'a eu que
les fuites neceſſaires , & non pas
un Enfant comme on l'avoit crû .
Le bon état de la ſanté de cette
1
GALAN T. 21.5
Princeſſe qui a commencé àreprendre
ſa premiere maniere de
vivre,ſe confirme tous les jours.
Madame la Ducheffe de Modene
a déja fait ſes premiers
adieux à Bruxelles pour s'en retourner
en Italie.La liaiſon étroite
qu'elle a avec quelques Dames
Vrfulines , & ſur tout avec la ме-
re marie Agnes de la Hamaide,&
l'eſtime particuliere qu'elle fait de'
cét Inſtitut, l'ont portée àdemander
à ſa Sainteté,la permiſſió d'en
mener quelques-unes avec elle à
Rome , pour y fonder un Convent.
C'eſt ce qu'elle a obtenu .
Ainſi elle tire fix Religieuſes du
Convent de Bruxelles , l'une defquelles
eſt la mere Marie Agnes
de la Hamaide, qui doit eſtre Supérieure
de ce nouvel Etabliſſement.
Cette Dame eſt de l'Illuſtre
Maiſon de la Hamaide , trèsconnuedans
les Pays-Bas .
216. MERCURE
Ces jours paſſez Monfieur de
Vertron , de l'Académie Royale
d'Arles , ſe rendit à l'Académie
Françoiſe , à laquelle Monfieur
le Duc de Saint Aignan proteteur
de celle d'Arles , & l'un des
Quarante de l'Académie Françoiſe
, avoit écrit pour la prier de
permettre que Monfieur de Vertron
fiſt un Difcours de la part
de fes Confreres.ll fut receu àla
premiere Porte par un des Academiciens
, & reconduit de la
meſme forte. Il leur fit un preſent
d'une Eſtampe de la Statue
que meff. d'Arles ont envoyée à
Sa Majesté , & leur donna en
meſme temps deux Livres, ſur la
Diſpute qu'a cauſé cette Statuë
entre les Scavans , les uns foûtenant
que c'eſt une Diane , & les
autres une Venus. L'un de ces
Livres eſt du P. d'Augieres Jeſuite
, qui a écrit en faveur de
GALANT.
217
h
Diane; & l'autre, quia eſté compolé
le premier , eſt de Monfieur
Terrin Conſeiller au Préſidial
d'Arles . Ce dernier prend le party
de Vénus. Monfieur de Vertron
fit un beau Diſcoursen préſentant
le Tableau de l'Eſtampe,
& pria ces Meffieurs de vouloir
bien ſe donner la peine de juger
du diferent qui avoit fait écrite
tant de Scavans. Comme la Sta
toe qui le caufoit avoir este prefentée
au Roy , il ne luy fut pas
difficile de faire un Eloge de ce
Prince. Je ne vous dis point que
ce fut avec fuccés ; de moindres
Orateurs que luy , en auroient
toujours fur une fi belle & fi fé-
Conde matiere. Monfieur l'Abbé
He Lavau Directeur de l'Acadé
mie , luy répondit , Qu'elle recevoit
avecplaisir les marques de confideration
&d'amitié que luy don-
Saiog
218 MERCURE
noit l'Académie d'Arles ; Qu'elle
feroit mettre le Tableau dont elle luy
faisoit present , auprés de l' Obelif
que qu'elle avoit eu la bonté de luy
envoyer il y a déja quelques années;
Qu'elle n'oubliroit pasàfaire mention
dans ſes Regiſtres de l'honneur
qu'elle en recevoit ,&qu'auſurplus
on feroit réponseàMonfieur leDuc
de S.Aignan. On fit enſuite l'honneur
à Monfieur de Vertron de
l'admettre à la diſtribution des
Jettons , qui ſe donnent à chaque
Séance. On aprit preſque auſſitoſt
aprés cette députation , que
ce qui avoit cauſe tant de conteſtation
parmy les Sçavans,avoit
eſté decidé . Voicy comment.
Auſſi-toſt que cette Statue fut
arrivée à Paris , Monfieur le Brun
& les plus fameux Peintres &
Sculpteurs la virent , & crurent
tous que cette Statue n'avoit
point
GALANT. 219
point eſté faite pour uneDiane.
On me fit partde leur ſentiment,
& c'eſt par cette raiſon , plûtoſt
que par mes lumieres , que vous
m'avez toûjours vû pancher de
cecoſté. Cependant j'ay toûjours
raporté fidellement ce que les
uns& les autres en ont dit. Je
croy meſme que pluſieurs ne ſe
font pas fait un ſcrupule de parler
contre leur propre pensée ,
pour dire de jolies chofes. Diane
en fourniſſoit le ſujet , parce que
c'eſtoit prendre le party d'une
Divinité chafte contre une Coquette,&
qu'on ſe plaiſoit à dire
qu'elle estoit Scoeur du Soleil ,
ce qui donnoit lieu à pluſieurs
agreables penſées. Cette Statue
qui n'avoit point encor de nom,
ayant eſté miſe entre les mains
de Monfieur Girardon , fameux
Sculpteur, pour la reſtaurer, il cen
Aoust 1684. K
229 MERCURE
fit un petit modelle en Cire ,&
en luy remettant des bras, il trouva
l'attitude dans laquelle elle
eſtoit ſi naturelle pour une Venus,
qu'il luy en donna le ſymbole,
en luy faiſant tenir une Pomme.
Il porta ce modelle au Roy,
&dit à Sa Majesté, que toutes les
Statuës, medailles, Bas- Reliefs ,&
Agathes, qui avoient repreſenté
Diane, ne luy avoient jamais embaraſſé
les jambes de draperie,ny
laiſſé tout le corps découvert ;
& que la Statuë dont il s'agiſſoit
eſtoit découverte juſqu'aux hanches
, & avoit beaucoup de draperie
autour des jambes ; ce qui
ne convenoit guere à une Chaffereſſe.
Le Roy qui avoit déja
oüy agiter la meſme cauſe,& qui
ſçavoit toutes les raiſons que l'on
avoit apportées de part & d'autre
, dit que la Statue luy paroiffoit
GAALNT. 221
bien restaurée , & qu'il croyoit que
c'estoit une Vénus . L'on peut dire
que ce jugement eſt juſte , puis
qu'outre les lumieres naturelles
de ce Monarque , il ne la prononcé
qu'aprés avoir eu tous les
éclairciſſemens qu'on pouvoit
donner fur ce ſujer. Cette Statue
d'Arles nous donne lieu d'admi
rer les Statuës modernesque nous
avons en France; & fans la vet
neration qu'on a pour l'antiquité,
je dirois que parmy ces modernes,
nous en avons de beaucoup
plus belles que cette Venus ; &
ce qu'il y a de plus forprenant ,
c'eſt qu'il ſemble que ces miracles
ſe foient faits afin qulil ne
manqueſt rien au Regne du Roy.
Il n'y a que vingt ans qu'on n'a
voit pas encore fait de Figures
deMarbre en France. LeRoylen
commençant à regner par luy
K
2
222 MERCURE
meſme , commença auffi à faire
Aeurir les Arts. Me Girardon fit
l'Apollon de la Grotte, qui est la
premiere Figure qui ait eſté faite,
pour Versailles su& tout d'une
voix ce premier Ouvrage a paffé
pour un chef d'oeuvre. Les autres
Sculpteurs travaillerent en ſuite,
&depuis quelques annéeson en
a fait vingt-quatre fur les def
ſeins de Monfieur le Brun. Parmy
ces Figures , l'on admire l'Hyver
de Monfieur Girardon , la Diane
de Monfieur des Jardins, la Venus
de feu Monfieur de Mercy , l'Air
deMr le Hongre , & le Satyre de
Mr Biſtere. Toutes les autres ont
auſſi leurs beautez ,& font juger
dequoy, la France eft capable.
Monfieur de Louvoys fait copier
pour le Roy toutoce qu'il ya
de belles Figures amiques. Ainſi
les Ouvrages les plus précieux
GALANT. 223
qui foient au Monde,tant anciens
que modernes , ſerverront dans
Verfailles, où lesStatuës ſemblent
naiſtre comme les plantes , & y
forment des Allées qui épuiſent
Ladmiration des plus habillés
Curieux.kidest :
1. A propos de l'Academie Françoife
dont je viens de vous parler
, Me l'Abbé Denyſe prefcha
-le jour de Saint Louis au Louvre
, devant les Illuſtres qui la
compofent. Il eſt Chanoine de la
Cathédrale de Troyes , & Clerc
de la Chapelle & Oratoire du
Roy. Ce Panégyrique fut tresbeau&
trés- éloquent , & luyattira
un applaudiſſement extraordinaire.
Les loüanges du Roy
s'y trouverent meſlées avec tant
d'art & de dignité , & celle de
l'Académie y furent jointes ſur
la fin d'une maniere ſi ingé
K 3
12,24 MERCURE
nieuſe , que toute l'Aſſemblée
en témoigna une extréme fatisfaction.
Ce fut luy , Madame ,
qui fit l'Oraiſon Funebre de la
Reyne à Saint Eustache , dont
fans doute vous avez ſceu le fuccés
, & l'approbation genérale
qu'elle receut. La Muſiquede la
Meſſequi fut chantée au Louvre
ce meſme jour , plût auſſi extrémement.
Elle étoit de la compoſition
de MonfieurOudot , qui la
conduifit. Son mérite vous est
connu, & je vous en ay déja
parlé pluſieurs fois. C'eſt luy qui
tous les ans fait la Muſique au
Louvre le jour de cette Feſte.
Le Livre nouveau qui vous a
tant divertie , & qui a pour Titre
, Le Grand Vizir Cara Musta
pha, conduit les Avantures de ce
premier miniſtre de la Porte jufqu'à
fa mort. L'Auteur l'a écrite
GALANT. 225
de lamaniereque le bruit a couru
par tout qu'elle eſt arrivée , &
que toutes les Gazettes l'ont publié
quelque temps aprés .Cependant
on ena reçeu de nouvelles
particularitez dans une Lettrede
Conſtantinople du 29. Juin dernier
, qui quoy qu'elles s'accordent
dans l'eſſentiel à ce qu'en a
ditl'Auteur de ce Livre , nous
inſtruiſent plus hiſtoriquement
de tout ce qui s'eſt patſe touchant
cette mort. Voicy en quoy
ces particularitez conſiſtent.
LeGrand Seigneur avoit tant
de conſideration pour ce grand
Vizir, qu'il s'eſtoit engagé avec
luy par écrit de ne conſentir jamais
à ſa mort ; & en effet , il n'y
aconſenty qu'àl'extremité. Il n'a
meſmeeſté informé des malheurs
qu'il acauſez à l'Etat , que par les
Fuyarts de Strigonie , qui par
K 4
216 MERCURE
leurs cris luy firent connoiftre
les grands defordres de la
Hongrie lors qu'il eſtoit à la
Chaffe. Il ſe plaignit à ceux qui
l'aprochoient , du filence qu'ils
avoient gardé envers luy àl'é
gard de tout ce qui ſe paffoir , &
ils s'excuſerent for la ſoûmiffion
qu'ils avoient aux volontez de
Sa Hauteſſe, qui avoitplaint pu
bliquement l'embarras où Elle
jugeoit que la Levée du Siege de
Vienne devoit avoir mis Cara
Mustapha. Enfin aprés avoir
déliberé dans un Divan particulier
ce qu'il y avoit à faire pour
arréter les progrés des Ennemis,
on conclut qu'il falloit avoir la
Teſte de celuy qui leur avoit
donné lieude les faire,&laCommiſſion
en fut délivrée au Chiaoux
Bachi , & au Capigiler
Kiayafi . En fuite Cara Kiaya qui
GALANT.
227
eſtoit Caimacan auprés du
Grand-Seigneur, fut fait Grand.
Vizir. Il refuſa d'abord cette
Charge , mais à la fin il obéit ;
& Soliman Aga qui eſtoit Grand
Ecuyer , & qui avoit eſté Kiaya
de feu Kupruli , fut nommé Caimacan
, & fon Fils Grand-Ecoyer
en ſa place. Ce dernier regeut
ordre en meſme temps de
fe tranſporter à Conſtantinople
pour y bruler les Maiſons du
Grand - Vizir , & de fes Offidiers
, dont on luy donna une
Lifte,& pour faire Inventaire de
toutes les Richelles quis'y trouveroientIDACO
3 Cependant le Chaoux Bachi,
&le Capigiler: Kiayafi', allerent
en poſte exécuter leur Commiffion.
Eſtant arrivez à Belgrade,
ils sis'adreſferentlau Janillaire
Aga, & loy communiquerent les
KS
228 MERCURE
Ordres du Grand Seigneur , qui
portoient qu'il leur donneroit le
ſecours dont ils aurojent beſoin.
Le Janiſſaire Aga diſpoſa tous
ceux qui dépendoient de luy , à
obéïr au premier commandement
, & alla avec ces deux
Officiers à la Maiſon du Vizir.
Cara Mustapha qui les aperçeut
de ſa Chambre , prédit à ceux
qui estoient auprés de luy le ſujer
qui les amenoir. Ils luy propoſerentde
leur refuſer l'entrée , &
luy offrirent leur ſervice , qu'il
pourroit joindre pour ſa défenſe
à celuy de quatre mille Hommes
qui luy étoient dévoüez ; mais il
rejetta leur propoſition , & dit
qu'il eſtoit trop tard. Ainfi le
Janiſſaire Aga , le Chaoux Bachi,
& le Capigiler Kiayaſi , eſtant
entrez dans ſa Chambre fans
aucun empefchement , it leur
GALANT.
2:29
rendit les civilitez qu'ils luy firent
,& leur demanda ce qui les
faifoit venir. Le Janiſſaire Aga
prenant la parole , dit que Sa
Hauteſſe demandoit le dépoſt,
& il luy en montra l'Ordre par
écrit. En meſme temps le Vizir
ouvrit ſon ſein,& en tira le Sceau
du Grand - Seigneur , qu'il luy
préſenta avec reſpect, en demandant
s'il avoit ordre d'exiger autre
choſe de luy. On demanda
encore l'Etendart. Il le rendit de
meſme , & ayant demandé ſi on
ſouhaitoit quelque choſe davantage
, les trois Officiers ne luy
répondirent que par des pleurs,
en luy faiſant voir par écrit le
Bayurdi , ou Commandement ,
par lequel le Grand - Seigneur
demandoit ſa Teſte. Il ne s'en
épouvanta point , parce qu'il s'y
eſtoit déja préparé. Il demanda
K 6
230 MERCURE
ſeulement s'il ne luy ſeroit pas
permis de faire ſa Prière. Ces
Officiers luy répondirent qu'ils
n'avoient pas ordrede luy refuſer
cette confolation . Il ordonna à
ſes Gens de ſe retirer pour prier
avec moins de diſtraction ; &
aprés cette Prière qui fut affez
longue , ſes gens rentrerent.
Alors le Vizir tira un Papier de
fon fein qu'il donna au laniſſaire
Aga pour le rendre au Grand
Seigneur de qui il l'avoit reçeu.
Il s'afht enſuite fur le bord du
Sofadont il releva leTapis , afin
d'eſtre ſeulement ſur les planches
, & demanda que ce fuft
fon bourreau qui l'étranglaſt ; ce
qui luy fut accordé. Ayant mis
quelques momensà ſe diſpoſer,
il appella le Bourreau , & luy dic
qu'il ſe hâraft , & ne le fit point
danguir. Il ditauffi que leGrand
1
GALANT. 231
Seigneur ſe ſouviendroit de luy
aprés ſa mort. Le Bourreau luy
- ayant jetté le Cordon au Col , le
Vizir débaraſſa ſa Barbe du Cor.
don avec ſa main , & dit qu'il
n'étoit pas neceſſaire qu'on luy
rinſt les mains. Aprés qu'il fur
étranglé , le Bourreau luy coupa
la Teſte , & en ôta la peau
qu'il remplit de paille hachée
pour eftre mile dans une Boëte
&portée au Grand- Seigneur , à
qui elle fur préſentée dans Andrinople
le 7. Janvier , lors qu'il
retournoit de la Chaffe. Il dir en
la voyant , Eilik Iden Eilik Boulur.
C'eſt à dire , Qui bien fait , bien
trouve. Le Corps fut tiré horsde
Ja Chambre, & porté ſous un Pavillon
, pour eſtre vû de tout le
monde. En meſme remps on ſe
faifit de ſes principaux Officiers,
quifurent amenez à Andrinople
232 MERCURE
dans des Chariots. Entre-eux
eſtoient le Reis- Effendi , qui fut
pendu ; Mauro- Cordato ſon In
terprere , qui eſt encore dans les
Prifons de Conſtantinople , aprés
avoir eſté dépoüillé de ſon argent,
&de ſes Pierreries ; & Hallan
Aga , de Toulon , que le Grand-
Seigneur a fait établit Kiaya ou
Intendant des Enfans du Vizir ,
auſquels il a laiffé tout ce que
leur Pere avoit d'immubles . On
a trouvé dans les Tréſors de ce
Miniſtre dix à douze millions ,
tant en argent comptant qu'en
Pierreries , ce qui eſt beaucoup ,
ſi l'on examine les dépenſes prodigieuſes
qu'il faifoit en Préfens
au Grand- Seigneur ,& au Serrail ,
en Bâtimens , & en Curioſitez .
Ondit que cette d'époüille , avec
celle de quelques Officiers de ce
Vizir , & du Tefterdar , qu'on a
GALANT. 233
fait auſſy mourir , valent environ
quinze millions au Grand- Sei
gneur , qui a refusé d'en rien em.
ployer pour ſatisfaire à ce qui eſt
dû à la Milice , & pour lever
d'autres Gens, de guerre , ne
voulant pas meſme que l'on tire
d'argent de ſes autres Tréſors ,
& ordonnant qu'on remedie auxi
beſoins de l'Empire par d'autres
voyes. Cette avarice donne grand
lieu de murmurer parmy les
Turcs.Soliman Aga,qui avoit eſté
faitCaimacan, a eſté déclaré General
de l'Armée; & c'eſt le кіа
ler Aga ou Gardien des Sultanes,
qui ordõne de toutes les Affaires.
En quelque extrémité du
Monde que fe trouvent les François
, &quelque éloignez qu'ils
foientdetoute forte de ſecours ,
ils font toûjours en poffeffionde
fe ſignaler meſme parmy les
234
MERCURE
Nations les plus barbares. Apres
avoir pendant pluſieurs années
foûtenu la Guerre que les Iroquois
leur faiſoient , & à leurs
Alliez , dans le Canada, ils réduifirent
enfin cette fiere Nation à
leur demander la Paix , qui leur
fut accordée en 1665. Mr de la
Barre , Gouverneur , & Lieutenant
General pour le Roy
en la Nouvelle France , comprenant
combien la Paix ,
fur tout avec cette Nation , eſt
importante au bien de cette Co
lonie , & à l'avantage du Commerce
qui s'y fait , s'y appliqua
d'abord avec foin , & n'a rien
obmis dans la fuite deptout ce
qu'il a crû capabled'entretenir ce
Peuple féroce dans des ſentimens
pacifiques. Ce fut pour cela qu'il
convoqua l'année derniere une
Aſſemblée à Montreal , on fe
GALANT.
235
trouverent cinquante Ambaſſadeurs
Iroquois. Cette Députation,
plus celébre & plus nombreuſe
qu'aucune de cette nature
qu'on eult encore veuë , &
où le General ſe trouva , produiſit
ce qu'il en avoit eſperé.
Les préſens y furent reciproques,
&la conférence s'y paffa avec
une fatisfaction mutuelle. Mais
comme ces Gens- là ne tiennent
ordinairement leur parole qu'autant
qu'il leur plaît , iillss fforme
rentle deſſein d'y manquer, dans
l'eſpérance que nous ne fongerions
plus qu'à l'obſervation de la
nôtre , & que nous dormirions
en repos fur la foy du dernier
Traité. Ils s'imaginoient que
l'exactitude que nous y apporterions
de noſtre part , leur faciliteroit
le moyen de nous ſurprendre
en quelque endroit où nous
236 MERCURE
ſerions moins ſur nos gardes , &
où il ſeroit plus aifé de nous inſulter,
ſur tout aux parties les plus
éloignées de Québek , où eſt le
centre de noſtre Colonie. Deux
cens d'entre eux , armez de Fuzils
, & qui devoient eſtre ſuivis
immediatement de soo. de leur
Nation , prirent leur route vers
le Car des Ilinois , où ils pillérent
ſept ou huit Canots , conduits
par
par nos François , & chargez
Marchandises , d'où ils
vinrent en ſuite attaquer brufquement
un Réduit fitué fur la
Riviere Divine , à 600. lieuës de
Quében. Ils n'y croyoient trouver
que dix ou douze François commandez
par Monfieur le Chevalier
de Tonty ; mais Monfieur
de la Barrey avoit pourveu quelque
temps auparavant , en y envoyant
un ſecours de douze bra
de
GALAN T. 237
vesHommes ſous la conduitede
Monfieur le Chevalier de Beaugy,
auffitoſt qu'il eutavis dequelques
mouvemens de Iroquois ,
qui luy donnoient ſujet de ſedéfier
de leur ſincérité. Cette précaution
deMonfieur de la Barre
fut le ſalut de ce Réduit, éloigné
&preſque hors de portéed'eſtre
ſecouru. Les Iroquois en furent
repouffez trois fois en trois Affauts
diferens , avec perte de
plus de huitante Hommes de
leur Nations, n'y en ayant eu
qu'un de la noſtre legérement
bleffé en ces trois Attaques conſécutives.
Les Iroquois prirent en
fuite le party de ſe retirer hors
la portée du Fuzil de ce réduit,
&d'en conſtruire un à leur maniere
, pour leur ſervir comme
deBlocus , en attendant 500. des.
leurs qui les devoientjoindre in.
238 MERCURE
ceſſamment. Cependant Mef
fieurs de Tonty & de Beaugy
écrivirent parun Sauvage àM.de
la Duranbaye ancien Capitaine
du Regiment de Carignan-Salieres,
qui estoit en traite versces
quartiers- là, pour les prier de leur
amener le ſecours qu'il pourroit
d'Hommes & de Munitions , ce
qu'il fit auſſuoſt qu'il en ent avis,
&enmeſme temps il envoya leur
Lettre à Me de la Barre, afin qu'il
en profitalt , en faiſant avertir le
reſte de la Colonie de ſe tenir
fur fes gardes. Ce General ſça
chant par l'expérience que ſes
divers commademens dans l'une
& l'autre Amérique luy ont acquiſe
, qu'on a de grands avantages
fur ces fortes de Peuples
lors qu'on les prévient , & qu'on
ne leur donne pas le temps de fe
reconnoiſtre , réſolut auffitoft de
GALANT
239
i
les aller attaquer bruſquement
dans leur propre Païs avec l'élite
des Troupes & des Miliçes dont
il peut diſpoſer. Il n'a pas laiſſéde
dépeſcher un Baſtiment en France
pour demander du ſecours ,
& le Roy luy a accordé pour
cela 300 Hommes , qui n'attendent
que le vent pour partir de
Rochefort fur la Frégate l'Emerillon
; mais la diſpoſition avec
laquelle Monfieur de la Barre
mande que fon monde de ſuit en
cette Expédition qu'il commande
en perſonne , donne lieu de
croire que le ſecours qu'on luy
chvoye trouvera la choſe faite,
& ne ſervira qu'à tenir dans le
respect les Nations voisines.
le vousenvoye un ſecondAir,
qui eſt d'un de nos Illuftres en
Muſiqueme
240 MERCURE
AIR NOUVEAU.
TL n'est
L n'est point de
Que l'Amour
jour
Ne donne des alarmes
Aplus d'un coeur
Dont il est le vainqueur ;
Mais fans vos charmes,
Iris,je connois bien
Qu'iln'auroit půvaincre le mien.
Le vray Mot de l'Enigme du
dernier mois,eſtoit le Citron.Ceux)
qui l'ont expliqué font Meſſieurs
Grand- Pere; De Lhôpital, Lieutenant
au Grenier à Sel; Le Blōd;
Mademoiselle Champion; LeBon
Homme la Loy , de Lyon , Re
naud,du meſme Lieu;Le Lorrain,
de Paris La Lyonnoiſe, du Petit
Cloiſtre Sainte Oportune. En
Vers, la Belle à la Deviſe , Je brûle
GALANT.
241
:
d'amourpour un Infenfible; L'aimable
Brune à l'Anagramme , Fe
du
de
Brueu;
elle
arare,
a
Chine,& fur le Vin...
0
que
la
En voicy deux nouvelles. La
premiere eſt de Monfieur Carré,
de Vitré en Bretagne ; & l'autre
240 MERCURE
AIR NOUVEAU.
Qu'i
L
derni
qui l
Grar
c Lieu;Le Lorrain
,
La Lyonnoiſe
, du Petit Coiftre
Sainte Oportune
. En Vers, la Belle à la Deviſe , Je brûle
A
C
GALAN T.
241
d'amour pour un Infenfible;L'aimable
Brune à l'Anagramme , Je
commenceàtéter , de la Ruë du
Mail ; La ſpirituelle Maloüine,de
Vitré en Bretagne; La claire Brune
de la Porte , du meſme Lieu;
Michon Beauregard, ou la belle
Chanteuse , dela Ruëdela Harpe
; Sylvie , La Belle Nourriture,
&la Petite Aſſemblée du Havre
; Meſſieurs Avice, de Caën ,
Diéreville, du Pontleveſque, L.
Boucher ancien Curé de Nogent
le Roy ; Hordé, de Senlis ;
Carriere, de Vitré en Bretagne ;
Le Roux , Medecin du mesme
Lieu ; Gygés , & Alcidor , du
Havre. On a encore expliqué
cette Enigme ſur l'Orange de la
Chine, & fur leVin.
En voicy deux nouvelles. La
premiere eſt de Monfieur Carré,
de Vitré en Bretagne ; & l'autre
242
MERCURE
1
1
1
de Me de Corbieres , de la Rue
desBourdonnois. Madame Lambert
qui demeure à Perpignan ,
a deviné les Enigmes de Juillet ;
c'eſt une Dame qui a beaucoup
d'eſprit & de difcernement des
Matieres ſi judicieuſes & ſi ſatisfaiſantes,
que les plus honneſtes
Gens de la Province ſe font un
hõneur d'avoir fon approbation .
ENIGME.
Efors d'un Pere deuxfois nẻ,
Et d'une J Meredeuxfoisnée.
F'estois Prophete couronné
Car telle estoit ma destinée.
:
Mon Pere prophétise &la nuit ,&
lejour,
१
Etje prophétifois au temps de mon
enfance ,
Eſtant capable alors d'amour ,
9
Comme luy poſſedant une double
naiſſance
Mais admirez mon cruelfort ,
Comment
GALANT. 243
Commençant àprédire , on me vouë
àlamort ,
On mefait Eunuquefans cause .
L'on m'expose aux grandes ardeurs.
N'est- ce pas une étrange choſe ,
D'eſtre brûlépour des Pécheurs ?
AUTRE ENIGME.
Q
1
Voy que peu de monde m'ho
nore,
Je suis d'un affez grand ſecours.
Amoy les Mortels ont recours
Pour exprimercequ'on abhorre.
Ieſuis ce qu'on veut que jefois ,
Sec, humide, errant , immobile,
Docte, Ignorant , Maistre , &flervile
;
Ie gele, &brûle quelquefois .
Illuſtre dans mon origine ,
IeSuis longtemps avant Néron ......
Toute la Terre Sçait mon nom ,
Et voit qui je suis à ma mine.....
Juillet 1680. L
J
244
MERCURE
6
Il s'eſt fait une Courſe de Bague à
Verſailles. M. le Marquis d'Alincour,
Petit- Fils de M. le Maréchal Duc de
Villeroy,& Fils du Duc de ce nom, ya
remporté le Prix , que Monseigneur le
Dauphin luy diſputa fort longtemps.
M. le Duc d'Elbeuf a époufé en troifiémes
Noces Mademoiſellede Navailles
, Soeur de Madame la Marquiſe de
Rotelin, & Fille aînée de feu M.le Maréchal
Duc de Navailles . Les Maiſons
de ces illuſtres Perſonnes font ſi conmuës,
& je vous en ay parlé ſi ſouvent,
quec'eſt tout ce que je vous diray aujourd'huy
fur cet Article. Je vous entretiendray
le mois prochain de quelques
autres Mariages, & vous parleray
de la Tréve qui vient d'eſtre concluë
entre la France l'Empereur ,& le Roy
d'Eſpagne.Quant aux Affaires de Hongrie
, j'attendray la fin de la Campagne
, pour en faire dans une de mes
Lettres un Corps entier, quicontiendra
tout ce qui s'y ſera paſſé. Le recommen
ceray auſſi le mois prochain à vous entretenir
des modes nouvelles , dont j'a
vois ceffé de vous parler à caufe da
GALANT. 245
deüil . La permiſſion que le Roy a don.
née de porter de l'or & de l'argent , me
fournira de brillans Articles . Ie finis en
reffufcitant M.de Pradelle,dont je vous
aymandé la mort apres tous ceux qui
ſe meſlent d'écrire des Nouvelles. Je
fuis, Madame, voſtre &c .
Alaris ce 31. Aoust 168 :.
La Perſonne qui m'a fait l'honneur
de m'écrire de la Haye , doit me pardonner
, ſi l'accablement de la matiere
de ce mois- cy m'a fait diférer juſqu'au
Mercure prochain la Réponſe que je
luy dois .
Dans laHarangue de M. de S. Olon ,
par laquelle j'ay finy la Relation de
Génes,pag.3 18.lign.8 . aprés le mot de
genéreux , on a oublié de mettre , &du
plus clement. L'obſcurité que ces paroles
oubliées répandent dans cet endroit
de la Harangue de cet Envoyé , m'obligeà
vous les marquer. Le grand travail
de cette Relation de Génes , & de
l'Hiftoire du Siege de Luxembourg , a
eſté cauſe que les Mercure de ces moislàont
paru quelques jours plus - tard
que de coûtume , & que l'Extraordi
L 2
246 MERCURE
naire des trois mois qui devoit eſtre
donné le 15. Iuillet , ne s'eſt debité
qu'au commencement d'Aouſt. On
avertit le Public que ces Ouvrages luy
ſeront donnez à l'avenir dans les temps
accoûtumez .
FIN.
Bayerische
Stasisbibliothek
Mönchen
< 36614138850017
✓ Bayer . Staatsbibliothek 2
MERCURE
GALANT ,
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
AOUST 1684.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
L
Avis pour placer les Figures .
EMauſolée doit regarder la
L'Air qui commence par
p. Sz
LeRof
fignol que l'on admire , doit regarder la
page tos
L'Air qui commence par Il n'est
point de jour, doit regarder la page 240
Bayerische
Staatsbibliothek
München
ITSO
دنتسم м 501
гола IVA
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
J
2
E ne puis m'empeſcher de
redire ce que j'ay dit cydevant
pluſieurs fois , que
ceux qui m'écriront pour
avoir des Mercures affranchiront , s'il
leur plaît , les ports de Lettres . L'on
tient un Regiſtre fidel de ceux qui
payent les Mercures d'avance , & l'on
leur envoyra fort diligemment quand
leur argent ſera fini , qu'ils ayent ſoin
✓ d'en faire tenir d'autre à Lyon , franc
de port , s'ils veulent que je continuë.
Si j'en uſois autrement, cela ſeroit une
confufion.
-L'on continuë à diſtribuer le Journal
des Sçavans pour fix ſols chaque
Cahier. Vous aurez , ſans manquer,
dans quinze jours l'Eccleſiaſtique, traduit
de ces Meſſieurs , à un prix tresmodique,
en ayant traité d'un nombre;
2
ainfi les Particuliers de Province &
Marchands , peuvent s'adreſſer chez le
Sieur Amaulry , qui en fera une com
poſition honneſte ,& ils les auront de
la premiere main ; & les Conferences
Ecclefiaftiques du Dioceſe de Luçon,
fur les Sacremens de Penitence , de
l'Euchariftie & Mariage , que vous aurez
ſans faute le mois prochain ; &
la Saint Martin ſans aucune remiſe,
'Hiſtoire de François Premier , deM
Varillas ; dans huit jours Mademoi
ſelle de.Jarnac,qui fera un Livre coma
la Princeſſe de Cleve ; Les Ouvrages
Nouveaux de Madame de Ville-dieu
&quantitéd'autres nouveautez,comme
l'Hiſtoire des Herefies, de Monfieur de
Varillas ,& autres que je vous entre
tiendray le mois prochain.Vous voyez
que j'ay ſoin de vous fournir tout ce
qu'il y ade bons Livres , &.de toutes
Sciences ; vous en verrez quelquesuns
ce mois
Livres Nouveaux du mois d'. Aoust 1684.
Philofophia vetus & nova,in 4. 2.vol . 10.1.
Vie du Pere Jean Chrifoftome , Religieux
• Penitent, in octavo , 2.1. 10.fols .
Oracles des Sibilles,augmentéd'une réponſe
à la Critique par ler.Craffet,in 12. 30.f.
Traité duNivelement , par M. Picard , de
l'Academie Royale des Science,inf12.30.f.
LaGeometriePratique, par M. Ozanan Profeſſeur
enMathematique, in 12. 30.f.
Hiſtoria Civilis & Eccleſiaſtica , Authore
Petro Iofepho Cantelio , è Societatis
Iesus, in 4. 5.liv.
Extraordinaire du Quartier d'Avril,May, 8
Iuin, in 12. 30.fols.
Traité de Paix avec les Algériens,in 4. 7.f.
Diſcours d'Eufebe de Cefarée , touchant les
Miracles attribuez par les Payens , deM.
Voiſin, in 12 20.fols.
Traité de Controverſe pour convaincre les
Heretiques , par M. Nicole , Autheurdes
Eſſais de Morale , & autres Ouvrages
pleins d'érudition, in 12. 45.f.
Quatre Dialogues ſur l'Immortalité , parM.
l'Abbéd'Engeau , & M. P'Abbé de Choifit,
in 12. 30.f.
Hiſtoirede Charles VIII. par M.Godefroy,
fol . 18.liv.
Relation Hiſtorique , contenant ce qui a éré
fait devant Genes par l'Armée de Sa Majefté,
avec une grande Figure, in 12. 2o.f.
Hiftoire du Siege de Luxembourg , avec une
Figure, in 12. 20.f.
Ceux qui voudront tous les Mercures , ou
une bonne partie , on leur en accommodera
àunprixhonneſte.
23
Table des Matieres.
P
Rélude, 1 . Sonnet, 3
Vers libres ſur une Dispute excitée entre
-les Sçavans s Quatrin , 15
Lettre en forme de Manifeſte , touchant l'Af-
•faire de Gironne, 18
Madrigal, 39. Deviſes, 40
Sur l'Affaire de Génes , 41
AM. le Duc de Bourbon, apres avoir achevé
ſes Etudes , 43
Liberalité du Roy , 44
Morts , parmy leſquelles eſt celle de M. de
Pradelle , dont on s'eſt retracté dans la fin
dece Volume , 45
Guériſon de M. le Marquis du Queſne,
Sonnet , 54
M. Roulié eſt reçen Procureur General de la
Chambre des Comptes ,
MariagedeMademoiselle Bourlon ,
MariagedeMademoiselle Barentin ,
55
56
19
Arrivée & chargemens de quatre Vaiſſeaux
pour le compte de la Compagnie des Indes
Orientales , 60
Lettre deRome contenant diverſes nouvelles
, 63
Bout- de- l'ande la Reyne fait à S.Denys , 82
Services faits en divers endroits du Royaumc
, 85 Hiſtoire , 86
Détail de tout ce qui s'eſt paſſé pendant la
Negotiation de laPaix d'Alger ; l'arrivée
de l'Ambaſſadeur de cet Etat en Frances
fon Voyage, ſon Audiance, ſes Harangues,
ce qu'il adit ſur tout ce qu'il a vů dans ce
Table des Matieres.
Royaume , fon Départ,& les Préfens qui
luy ont eſté faits , &à tous ceux de ſa
Suite,
106
Tout ce qui s'eſt pafféà l'occaſion d'un Panégyrique
du Roy , fondé à perpetuité par
Mefficurs les Prevoft & Echevins de la
Ville de Paris & tout ce qui s'eſt fait dans
l'Univerſité à ce ſujet , avec tous les embelliſſemens
que M. de Pommereu a fait
à Paris pendant qu'il a eſté Prevoſt des
- Marchands, 183
M. le Preſident de Fourcy eſt élû Prevoſt des
Marchands ; avec le Discours de M. le
Preſident Briffonnet fait au Roy en cette
occafion,
Maladie de Madame la Dauphine,
204
210
Madame la Ducheſſe de Modene part de
Bruxelles pour retourner en Italie, 215
Pluſieurs particularitez de ce qui s'eſt paflé
à Paris& à Versailles , touchant la Statue
d'Arles ; avec la Déciſion du diférend qui
216
'eſt entre les Sçavans ſur ce ſujet,
Sermon fait le jour de Saint Louis devant
Meſſieurs de l'Académie Françoiſe , par
M. l'Abbé Denife,
b
2
Nouvelles de Conſtantinople,
Nouvelles de Canada,
223
225
233
Explicationde l'Enigme de l'autre mois, 240
Enigmes, 242. Courſe de Bague, 244
Mariage deM.d'Elbeuf, 224444.. Conclufion.
१८
FIN.
ء
-
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
cule
Roy en fon Conſeil,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques ,
rieux & galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſidéfenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece, ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'envendre ſeparément, & de donner
àlire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
;
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sicur 1. D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
gatr'cux.
I
MERCURE
GALANT.
AOUST 1684.
2 - 333 , ?????MOJ
Ln'eſt pas beſoin,
Madame , que je vous
apprenne les raiſons
qui m'obligent à remettre
encore juſqu'au mois
prochain , ce que je vous avois
promis pour celuy- cy au commencement
de ma Lettre de
Juillet. Vous les pouvez aifément
connoiſtre , ſans que je
২
m'explique ; mais ficer Article
Aoust 1684. A
2 MERCURE
diféré recule pour quelque
temps le plaiſir que vous vous
eſtiez promis de ce qu'il doit
renfermer de glorieux pour le
Roy , vous aurez au moins celuy
de lire l'éloge de ce grand monarque
dans ce Sonnet de Monfieur
Magnin. Il a eſté fait à l'occaſion
de la Statue que meſſieursd'Arles
luy ont envoyée.
I
TRUON
E Regne de LOVIS , le plus
LE Brand Roydu monde
Semble avoir reüny les grands éve-
م
memensD
Il brave les Saifons , dompte les
Elémens , رد A
Ioint les Mers,àſes Loix foûmet
la Terre &l'onde.qm
:
Son Royaume paisible en milleBiens
abonde alim
GALANT.
3
Ildonne à ses grandeurs d'eternels
fondemens;
Et Diane & Vénus quittant leurs
Monumens ,
Viennent pour admirer ſa ſageſſe
profonde.
L'ane&l'autre s'empreſſe , &difpute
aujourd'huy ,
Poursefaire connoistre , &se donner
à Luy ; :
Et nos Neveux charmez , en lifant
Son Histoire ,
Dans les Siecles futurs se diront
tour-à-tour ,
Les Hommes n'ayant rien pour répondre
àſagloive ,
Les Dieux mirent leurs foins à luy
faire laCour.
Il eſt aſſez ſurprenant qu'un
fujet qui a ſi peu de raport avec
;
A 2
4 MERCVRE
les loüanges de Sa Majesté , ait
pû donner lieu de les étendre
d'une maniere fi agreable & fi
naturelle. Voicy d'autres Vers de
Monfieur Magnin ſur cette mefme
Statue. Vous les trouverez
de ce caractere aiſe qui fait connoiſtre
qu'on est né pour la Poëfie
. Ils font adreſſez à Monfieur
de Vertron , de l'Académie Royale
d'Arles .
३
GALANT .
5
:
REFLEXION
SUR LA DISPUTE
DES SCAVANS ,
Pour ſçavoir fi la Statuë que la ville
d'Artes a eu l'honneur de donner au
Roy , repréſente Diane ou Vénus.
VERS LIBRES .
Diane est chaste , elle est modešte
,
En bonne part on prend toûjours
Sonnom..
Vénus estfur un autre ton ;
Dés qu'on la nomme
lereſte ,
, on devine
Et ce reste n'estpas fort bon.
Venus donnoit azile aux Filles débauchées,
}
A
3
6 MERCURE
Diane prude aidoit aux Femmes
accouchées ;
Celle cy cherchoit les Forests ,
Et la chaffe &la Solitude
Eftoientfa plus chere habitude ;
Les Amans tendres & difcrets
En estoient regardez d'un airfevere
&rude,
Charmante toute fois à donner de
l'amour
Mais malheur à celuy qui s'aviſoit
d'en prendre ,
Car elle fçavoit sfee défendre,
Et nous ne liſons pas qu'elle en prift
àson tour.
Ne donner rien à la tendreſſe ,
Regarder indiféremment.
Les tristes langueurs d'un Amant
Quiſoûpire &seplaintfans ceffe,
Celaſe voit tres- rarement.
Les grands coeurs n'ont- ils pas leur
petite foibleffe ,
GALANTM
7
:
Et peuvent- ils ausecret mouvement
Qui les follicite & les preffe ,
Réſiſter eternellement ?
C'est ce quefit Diane ,& lefit bautement;
L'on peut apres cela croire fort
Seûrement
Que ce n'est pas pour rien qu'elle
Se fit Déeffe.
Vénus pour s'établir àson tour dans
les Cieux
S'y prit tout d'une autre maniere ;
* Et ces Hommes ambitieux
Qui se font avifez de fabriquer
des Dieux ,
De bonne foy ne s'y connoiſſoient
guére.
Cette Vénus fameuse , avec un peu
dappas
Dont elle fit méchant usage ,
Fit du bruit dansſon voisinage ,
A4
8 MERCURE
Et ce bruit ne luy nuifit pas.
Elle estoit fort coquete, elle en avoit
la mine;
Avec desregards affétez
D'un Troupeau d' Amas enchätez
Elle machinoit la ruine,
Et les Sots qu'ils estoient, adoroient
la Machine こ
Coquete ainſi tambour batant .
Elle en contentoit un, elleen dupoit
un autre.
2
C'estoitfort malfait ; mais pourtant
Le ſtile de fon temps n'a- t-ilpoint
l'air du nostre ?
Ie n'examine point les choses detrop
pres ;
Maisfans avoirdes fentimens profanes,
Onpeut bien s'aſſurer qu'on ne verra
jamais
Moins de Vénus que de Dianes.
GALANT.
9
Avec un airfi diférent ,
Airfi propre à les reconnoistre
Au momět qu'on les voit paroiſtre,
D'où vient donc que l'on s'y méprend?
D'oùvient queſous LOVIS , le plus
grand Roy du monde ,
LOVIS, quifur tous les Humains,
Répand sans cesse , & comme à
pleines mains,
La ſageſſe dont il abonde ;
D'où vient que ſous un Roy qui paroist
estre né
Pour faire naître les merveilles,
Sur des difficultez pareilles ,
Tout le monde se tientsi longtemps
obstiné,
Et qu'on ne conclut rien apres de
longues veilles ?
L
Pour les Dieux de l'Antiquité ,
A
10
MERCURE
Ie ne me suis jamais mêlé de leurs
affaires.
Qu'ilssoient d'accord , qu'ils soient
contraires ,
Ien'ensuis point inquiété ,
De bon coeur je les laiſſe en leurs demeures
fombres ;
Tout l'éclat dont brilloit leurfauffe
majesté ,
Aupres du Grand LOVIS neferoit
que des ombres.
Encore un coup , qu'ils ne prétendent
pas
Occuper de mes Vers les Rimes mefurées
,
AceMonarque consacrées;
Cefoinfeulpourma Musead'engageansappas.
3
C
Toutefois puis que cetteHistoire
Me peut fournir dequoy chanter
Quelques beaux endroits de fa
gloire .
GALANT II
Elle peut bien un moment m'arrefter.
Helas ! qu'il est de Gens d'Epée &
de Soutane , 24
En faveur de Venus tous prests à
disputer !
Mais l'apparence est pour Diane,
Ils ne sçauroient le contester.
Ellefuit du Soleil la pompeuse carriere
,
Et peut- estre en jettantfes regards
fur LOVIS,
4.0
Il parut fi brillant de gloire& de
lumiere ,
Quesesyeuxfurent ébloüis ,
Enfin manquantfa route au dela du
১৯ Tonnerre ,
Elle a crû qu'Apollon habitoit fur
la Terrex
Et l'on peut dire aſſurément ,
Quesi l'avanture est étrange ,
Cen'est pas malheureusement
Que la Déeſſeapris le change.
i
A 6
12 MERCURE
Vénus n'est pas d'affez bon sens
Pour s'égarer avec tant d'avatage,
Si quelque Avanturier luy donne
de l'encens ,
Inconstante qu'elle est, il l'arreste
an paffage ;
Diane erre , il est vray , mais fon
erreur est sageti
3-102
Onnesçauroit mesme l'eftre platost ,
Pais qu'au moment que Sa Mere
Latone
C
Accousha d'Apollon , ellefit ce qu'il
faut
Pour la bien releverfans aide de
perfonne;
Ellefut Sage- Femme ,&jamais ne
C'estoit bien lafa destinée ,
Puis qu'on dit qu'elle commença
-Le lendemain qu'elle fut née.
,
GALANT.
13.
Sage dés le Berceau , loin de nous
étonner,
Foiblesaveugles que nousſommes,
- Diſons qu'elle vientse donner
Auplusſagede tous les Hommes.
Plaide pour Vénus qui voudra ,
A la Cour de LOVIS sa Cause est
deplorées
Chacun dit qu'elle l'y perdra ,
AvecDiane àtaxt elles'eft meſurée.
OToy qui tiens tonrangdans lefatré
Vallon ,
Genéreux Défenseur de ta chafte
Déesse; 50
Leparty de Diane est celuy d'Apollon,
L
Decettechere Soeur la Gloire t'intéreffers
Sipour elle aujourd'huy ton grand
Zele s'empresse
14
MERCURE
Jecrois que c'est avecraiſon.
Arles, Villefortunée ,
Dont l'heureuſe destinée
Fut de garder ce Dépost si longtemps,
A l'honneur d'Apollon le Parnaſſe
t'invite $..
D'enfaire valoir le mérite.
L'Illustre Saint Aignanfoûtient tes
Sentimens,
Du contraire Party ce fuffragetacquite,
Il est fuge, & tres- éclairé,
Il a l'esprit , l'intelligence ,
Ilse connoist en Dieux,&dans cette
Science
Elevé presque dés l'enfance,
Est- il quelque Seigneur en France
Qui luy puiſſe estre comparé ?
Cedigne Protecteur avec toydéclaré,
Au Party de Diane attire tant de
monde
GALANT.
Que,surquoy que VénusſSeeffoonnddee,,
Je croy lefien desesperé.
Monfieur de Vertron , qui
s'eſt fait voir en toutes rencontres
le Défenfeur du beau Sexe , a
fait le Quatrain ſuivant en faveur
de Diane , & des Dames
d'Arles . Calliſtene à qui vous
voyez qu'il adreſſe la parole , eſt
celuy qui prend les intéreſtsde
Vénus dans le Livre que Mon
fieur Terrin a fait fur cette Dif
pute.
S
Ilence, Calliftene,& ne dispute
plus.
Tesfentimensfont trop profanes,
Dans Arles c'est àtoraque tu cherches
Vénus ,
L'on n'y trouve que des Dianes.
:
--Apres vous avoir parlé de la
16 MERCURE
Statuë, qui a excité, & qui excite
encore tous les jours tantde difputes
parmis les Savans , je paſſe
à une Affaire qui n'a pas moins
formé de conteſtations parmy
les Braves. Quoy qu'elle ſe ſoit
paſſée ilya déja trois mois , les
choſes que je vay vous en apprendre
ſont ſi peu connuës ,
qu'elles feront un Article auſſi
nouveau que vous le trouve,
rez curieux . C'eſt du Siege de
Gironne que je prétens vous
entretenir. Les Ennemis de la
France ont eu fi peu d'occaſions
de parler contre nos armes toûjours
victorieuſes , qu'il ne faut
pas s'étonner , ſi voulant groſſir
les choſes , ils ſe ſont ſaiſis
du moindre deſavantage qu'on
nous pourroit imputer. Quoy
qu'une entrepriſe manqée ne
puiſſe paſſer pour une perte , fur
GALANTM
17
tout lorsqu'on n'y a employé que
peude jours , ils ont vanté leur
triomphe comme s'ils avoient
conquis la plus forte Place de
l'Europe. Le grand bruit qu'ils
en ont fait , a eſté cauſe que la
verité n'a pû ſe faire entendre en
beaucoup de lieux . Comme elle
eſtoit étoufée ſous le grand nombrede
fauſſetez qui ſe debiroient,
un Homme de la premiere qualité
,&que fon rang diftingue à
la Cour , a voulu eſtre éclaircy à
fondde toutes les circonſtances
de cette Affaire. Dans ce defſcin
, il a écrit à un de ſes Amis
qui s'eſt trouvé à ce Siege , & l'a
prié de luy en mander la verité.
La Réponſe qu'il en a reçenë,
eft tombée entre mes mains , &
je vous l'envoye. C'eſt une Rela,
tion & unManifeſte tout- enfemble
,quimérite que la Poſterité
18 MERCURE
le conferve. 11 détruit les diver
fes impoſtures qui ont eſté publiées
fur ce ſujer.
36 25. 3
M
1 .
ONSEIGNEUR
Vous m'ordonnez de faire le détail
auvray de ce qui s'est pafféde
vant Gironne,& de vous mander
les raiſons que l'on a evës d'en en
treprendre le Siege. Ie voudrois
avoir lesecret des Affaires , pour
répondre mieux à vos fouhaits
Cependant comme jene vous écriray
que ce qui s'est fait&dit publique.
ment dans l'Armée , je puis vous
assurer que je ne vous diray rien
qui nefoit tres veritable, &qu'une
infinité de Témoins tres-dignes de
foynevous confirme quand vous les
confuiterez. Monfieur le Maréchal
de Belfonds regardoit Gironne, comme
le feul endroit propre à luy
GALANT.
19
Servirdeplace d'armes, &dans lequel
il pourroit loger enfcûretéfon
Artillerie ,Ses Munitions , & fes
Malades, & mettre une partiedefes
Troupes en quartier de rafraîchif-
Sement,foit pendant les chaleurs
de l'Eté , foit pendant l'Hyver.
Tout ce qui restoit d'Infanterie à
l'Espagne , &laseule qui fuft en
Catalogne , s'estoit réfugiée dans
cette Place apres ladéroute duPont-
Major ; de forte qu'estant encore
toute consternée de cette déroute il
avoitſujet de croire qu'il en viendroit
plus facilement à bout ,&
qu'en se rendant maistre de ce
Corps de Troupes & de ce Poſte ,
non feulement il le feroit en fort
peu de temps du plat - Païs , mais
qu'il s'ouvriroit un chemin pour
conquérir toute la Province avec
autant de facilité quc de promptitude,
Les Gens qui n'ont pas
20 MERCURE
penetré d'abord ſes intentions ,
ou qui n'ont pas sceu les choses
comme elles se font paſſees , en ont
fait divers raisonnemens , & la
plupart tres- contraires àla verité.
Monsieur le Maréchal de Belfonds
ne voulant pas s'en tenir à
l'avantage qu'il avoit remportéfur
Ses Ennemis au Pont Major , ny
borner en cet endroit là la gloire des
armes du Roy , & ne voyant pour
lors que la Ville de Gironne contre
laquelle ilpust les faire agir , parce
que l'Armée navale n'estoit pas encore
arrivée , il réſolut detenter la
priſe de cette Place ; mais n'ayant
pas affezde Troupes pour y faire
une Circonvalation reguliere où il
auroit falu renfermer la montagne,
& ne jugeant pas d'ailleurs qu'il
fuſt à propos de s'engagerà un Siege
dans les formes ordinaires , il entreprit
de le faire par une voye plus
GALAN T. 2Γ
courte& de moins dangereuse con-
Sequence ; & en effet , depuis l'ouverture
de la Tranchée, on neſongea
point à avancer aucun Logement,
mais seulement à perfectionner un
grand Travail qui avoit esté fait
la premiere nuit ; de forte que jusques
àl' Attaque , nous n'avions pas
perdu vingt Hommes.
Quelques Officiers de l'Armée
ne comprenoient pas que l'on pust
affiéger une Place , & en laisser
pendant trois ou quatre jours le tiers
de la Circonvalation libre ; mais
l'abatement où Monsieur le Maréchal
de Belfonds voyoit les Ennemis
la situation du païs , & les idées
qui luy étoient demeurées du premier
Siége de cette Ville où il s'étoit
trouvé ily avoit trente-un an
déterminerentà ce party. Auffin'en
est il arrivé rien de fâcheux , & la.
Suitefera voirqu'iln'en avoitpoint
le
22 MERCURE
de meilleur àprendre. Il avoit lien
d'esperer d'y réüſfir en peu de jours,
parce qu'il sçavoit que la Muraille
n'étoit point terraffée , que les Ouvrages
en estoient detachez , &
& qu'il n'y estoient fermez à la
gorge que par de simples paliſſades.
Il distribua donc les Quartiers ,
aprés avoir fait faire des Ponts de
Communication fur la Riviere du
Ter. Il fit tirer une Ligne de Circonvalation
depuis un côté de la
Montagne jusqu'à l'autre , par les
endroits où il ta croyoit neceſſaire.
Ilfit monter fur la Montagne des
Bataillons, des Dragons, &des Miquelets,
avec ordre de s'y retrancher
fur les paſſages , afin de fermer les
Forts&d'empeſcherles Ennemis d'y
jetter du ſecours dedehors. Il avoit
Laiſſéde l'Infanterie&de la Cavalerie
avec les munitions au Pont-
Major. On employa quatre jours à
GALANT.
23
!
tous ces preparatifs.
Le 21. May les Ennemis firent
Sortir deux Troupes de Cavalerie,
mais Monsieur le Marquis de Toi
vas avec un Escadron de Cravates ,
& un de Condé , les repoufſa jusqu'à
La Porte. Il leur tua quelques Gens ,
&n'en perdit aucun desfiens , quoy
qu'il effuyaft beaucoup de feu du
Canon & du Mousquet. Le Soir
de ce mesme jour on ouvrit la Tranchée
fort heureusement , car l'on y
fit unfort grand Travail ,& l'on n'y
perdit personne.va
Le 22. on mit huit Piéces de Cawon
en baterie , & ce Canon ruina
dés le mesme jour le Parapet de la
Courtine ,& les Défenses des Baftions
des deux côter.
Le 23. il batit en bréche entre
les deux Tours de la gauche , mais
fi baut qu'elle ne fut point jugée rai-
Sonnable , de forte qu'il continua
24
MERCURE
le 14. entre les deux Tours de la
droite , &y ayant fait une Bréche
qui se trouva ſur le ſoir fort baffe ,
l'on ne crut pas devoir diferer l'Attaque
. L'on commanda donc aux
trois Bataillons qui devoient relever
la Tranchée , de foûtenir ceux
qui étoient de garde , & l'on difposa
l'Attaque de cette forte.
Monsieur de Chaferon Lieute
nant General , Monsieur du Saussay
Maréchal de Camp , & Monsieur
de Stoup Brigadier, étoient de jour.
Piémont avoit la droite de tout , &
devoit marcher au Bastion revétu
pour le prendre par la gorge. Un
Bataillon de Stoup avoit la gauche
de tout , & attaquoit auſſi par la
gorge le Bastion qui n'étoit point
revetu ; & les Fuſeliers à qui on
avoit joint les Grenadiers de Sainte
Maure , marchoient au milieu droit
àla Bréche. Monsieurle Maréchal
de
1
GALAN T.
25
de Belfonds avoit ordonné qu'ils
s'arreteroient fur la Brêche , afin
qu'ils euſſent le temps deſe remettre
tous enſemble , & de jetter un grand
nombre de Faſcines à celle de la
gauche , dont il avoit jugé que la
décente feroit dificile ,parce qu'elle
estoit fort haute , quoy qu'il fust
facile d'y monter à cause des Decombres
de la muraille que le
Canony avoit fait tomber de nostre
côté.
Les deux Bavaillons de la droite
& de la gauche emporterent avec
facilité les deux Bastions , & prirent
le Colonel,les Capitaines
Les Soldats du Regiment de la Députation
de Barcelonne , avec ceux
d'un autre Regiment qui y étoient
de garde ; tout le reſte y fut tué.
Mais les Fuſeliers n'executerent pas
ſiponctuellement ce qu'on leur avoit
preſcrit ; car au lieu de faire halte
Aouſt 1684. B
26 MERCURE
ſur la Brêche , où ils n'eſſuyoient
aucun feu , à cauſe que nous eftions
maîtres des deux Bastions qui
estoient de part & d'autre , &de se
remettre tous ensemble, ils entrerent
les premiers avec peu d'ordre dans
la Ville , &cependant ne laifferent
pas de pouffer les Ennemis par delà
leurs Retranchemens , mais ils furent
chargez par quelque Cavalerie
, & les Gens d'une Tour que les
Ennemis tenoient encore , ayantpris
ce temps pour leur jetter de la Poudre
& des Grenades , comme d'ail
leurs ils ne ſe trouverent pointfoûtenus
à cauſe qu'ils n'avoient pas
laiſſéà ceux qui les ſuivoient , le
loisir qu'il leur falloit pour les joindre
, ils furent contraints de quiter
la Brêche , & d'en fortir. Cependant
Monsieur le Maréchalde Belfons
ayant vû les deux Bastions pris,
&les Nostres dans la Ville , envoya
GALAN Τ.
27
bâter les trois Bataillons qui les
devoient foûtenir ; mais au lieu
d'aller droit à la Brêche , ils marcherent
, celuy de Castres & un de
Stoup , au Baſtion de la gauche , &
celuy de Fuſtemberg à celuy de la
droite, & s'y arrêterent , quoy qu'ils
n'y euſſent que faire , puis que nous
étions déja maîtres de l'un & de
l'autre. Cette mépriſe arriva parce
que Monsieur le Marquis de Larré,
qui prenoit ſoin de cette Ligne ſous
Monsieur de la Motte , se trouva
bleßé.
Il est vray que celuy de Castres
marcha à la Brêche , quand on lug
dit qu'on l'avoit eut destiné- là;mais
il estoit déja à demy rompu , & par
confequent peu en état d'y faire le
feu dont nous avions beſoin,de forte
que l'on fut contraint de faire venir
l'autre Bataillon de Fustemberg,que
Monsieur du Sauſſay voulut encore
B 2
28 MERCURE
faire donner. Il entra affez bien
par la Brêche de la droite ; mais une
foule de Gens des Bataillons de la
gauche eſtant entrez par la Brêche
gauche, &se rejettantfur eux par
devant la Brèche droite, les mirent
dans la mesme confusion ; ce quż
obligea Monsieur le Maréchal de
Belfonds de les faire revenirſur la
Brêche , où ils estoient affez enfeureté
, avec ordre de s'y retrancher ;
mais voyant que les Travailleurs y
étoient confondus avec les Troupes,
& qu'ilferoit perilleux d'y demeurer
plus long- temps ſans communication
avec la Tranchée , il jugea
qu'il estoit plus à propos de se retirer
, & envoya ordre de le faire ;
mais comme cet ordre ne fut pas
affez promptement executé , les Af-
Siégez s'en prévalurent , & estant
montez dans les Tours , d'où ils
voyoient nos Gens à découvert dans
GALANT. 29
Les Bastions , ils en tuerent & blefferent
pluſieurs .
Le Regiment de Dampierre in-
-Sulta une Demi- Lune , & défit tous
ceux qui estoient dedans ; mais le
Lieutenant Colonel qui avoit l'ordre
, ayant esté mis d'abord hors de
- combat sans qu'il eust informé les
autres Officiers que ce ne devoit
estre qu'une fauſſe Attaque , ils la
crurent veritable , & quoy qu'ils
n'eussent ny Outils, ny Travailleurs,
ils s'obstinerent à y demeurer , &y
perdirent encore pluſieurs Gens.
i
Les Ennemis avoient jetté au
pied de la Brêche gauche des Planches
lardées de grands clous la pointe
en haut , dont quelques-uns de
nos gensse trouverent incommodez ;
ce qui neseroit pas arrivéſi les Fu-
Seliers euffent donné le temps d'y
jetter des Faſcines qui avoient esté
ordonnées. Enfin s'ils n'avoient pas
B 3
30
MERCURE
eu tant de chaleur , cette entrepriſe
auroit indubitablement reüſſi, & la
Garnison , quoy que fort nombreuſe,
n'auroit pû éviter d'estre au moins
prifonniere de Guerre , Sans qu'il
nous en eust coûté que tres-peu de
monde ; car nous avions déja deux
Bastions, une Demi- Lune , & deux
grandes Brêches dont nous étions
maîtres, & nous n'avions pas enco
re perdu trente Hommes depuis le
commencement de l'Attaque juſquelà.
Nous ne commençâmes à en perdre
beaucoup que depuis que l'on
eut ceßé d'executer les ordres .
Mais au fond , il s'en faut beaucoup
que nôtre perte n'ait esté ſi
grande que celle des Ennemis , puis
que nous n'y avons eu qu'environ
deux cens Hommes tuez ſur la place
, & cinq cens cinquante bleffez,
quifont déja presque tous guéris&
retournez à leurs Drapeaux,& que
GALANT.
31
1
les Ennemis avoüent qu'ils avoient
prés de douze cens Hommes tant dans
les deux Bastions que dans la Demi-
Lune. Il est certain qu'ils y furent
tous tuezou faits prisonniers , Sans
qu'il en pust échaper unseul , parce
que , comme il a déja esté remarqué,
L'on y entra par la gorge.
On ſçait qu'après que les Fuſeliers
furent fortis de la Brêche , les
Affiegez eurent leur part de la confusion
, & qu'ils se batirent les uns
contre les autres dans leurs Retranchemens
, ceux d'un bout prenant
ceux de l'autre pour des François ;
ce qui augmenta conſiderablement
le nombre de leurs Morts & de leurs
Bleſſez, que l'on aſſure avoir eſtéde
plus de dix- huit cens Hommes.
Les Ministres d'Espagne , à ce
que publient les Gazettes de Bruxelles
& les Memoires de Hollande,
n'ont pas laissé d'en crier Victoire,
B 4
32
MERCURE
& d'en faire bien du bruit dans les
Païs éloignez; mais , Monseigneur,
vous voyez bien que ç'a estè ſans
raifon. Ce n'est pas que l'on ne doi
ve convenir que ce fut beaucoupgagner
pour eux que d'éviter comme
ils firent la perte d'une affez grande
Ville, de leurs meilleures Troupes,
& mesme de toute la Catalogne ;
car onſçait que leurs Places les plus
importantes estoient dépourvûës de
monde pour les défendre , & que fi
celle de Gironne avoit esté emportée
de cette forte , il n'auroit fallu que
Se preſenter devant les autres pour
s'en rendre maîtres .
C'estoit une partie des vûës où
la défaite des Ennemis au Pont-
Major avoit fait entrer Monsieur
le Maréchal de Belfonds , & où il
n'auroit pû manquer de réüſfir,ſi les
ordres qu'il avoit fort bien expliquez
en les donnant , avoient esté
GALANT.
33
exactement ſuivis ; car encore un
coup ,fi une partie du Bataillon des
Fuſeliers , quoy qu'entré avec peu
d'ordre , fut capable de poufſfer les
Ennemis juſques au delà de leur Retranchement
, il est hors de doute
que quand le Bataillon entier & remis
ensembley feroit entré, &qu'il
auroit esté ſoûtenu par les autres
qui estoient commandez pour cela,
& qui seroient auſſi entrez par la
Brêche gauche, aprés que la defcente
en auroit esté renduë praticable
par le moyen des Fascines ; il est
hors de doute, dis- je , que les Enne
mis auroient estéforce,z &la Ville
emportée d'affaut. C'estoit là le projet
de Monsieur le Maréchal de
Belfonds , à ce qu'il a paru ; & la
grande Affaire qu'il auroit cuë
aprés cela auroit esté d'en empécher
tepillage.
Après ce recit, qui est tres- veri
BS
34
MERCURE
table, vous avoüerez , Monseigneur,
&perſonne ne le peut contester, que
l'Entrepriſe de Gironne estoit de la
derniere importance , qu'on pouvoit
L'executer avec un entier fuccés,
qu'il est fort honorable de l'avoir
tentée.
Mais au reste , quel avantage
peut- on tirer en faveur des Enne.
mis de la Levée de ce Siege , hors
celuy d'avoir évité leur pertegenerale
? Peut- on nier que toute leur
Armée n'ait esté mise en déroute
au Pont- Major ? que nous n'ayons
taillé en pieces tout ce qui estoit
dans les deux Bastions & dans la
Demy-Lune ? que nous ne nous en
Soyons retirez fans que l'on nous en
ait chaffez ? que nous ne ſoyons
reftez quatre jours dans nôtre Camp
Sous la portée du Canon de la Ville,
apres avoir retire la Tranchée ,Sans
que les Ennemis ayent ofé fortir
GALANT .
35
pour la rafer , ce qu'ils n'ont fait
qu'apres que nous avons eu repaße
la Riviere pour venir au Quartier
de Dampierre, où nous avons encore
demeuré cinq jours ? Il est certain
qu'ils ont perdu dans l'Attaque
deux fois plus de monde que nous ;
qu'en quittant le Camp de Gironne,
& pendant que nous y avons esté,
ils n'ont jamais paru ny en gros ny
en détail ; que depuis ceta le plus
prés qu'ils se foient approchezde
nous , c'est d'eſtre venu d'Oftelric ſe
camper à Palau , entre les chemins
d'Ostelric & de Palamos à Gironne;
- qu'ils se font seulement avancez
Salra lors qu'ils ont appris que nous
attaquions Cap de Quiers , laiſſant
entre- eux & nous deux Rivieres,
derriere lesquelles ils se font bien
retranchez au pied de la Monta.
gne ; que nous n'avons reçû aucun
renfort'ny par terre, ny par mer.&
B 6
36 MERCURE
que cependant ils n'ont ofé faire
aucun mouvement pour venir à la
moindre Action ny avant ny aprés,
ny pendant que nôtre Armée estoit
partagée au Siege de Cap de Quiers,
&au Blocus de Rose , quoy qu'ils
euffent receu mille Chevaux & deux
mille Hommes de pied de renfort,
tant la conſternation où nous les
avons jettez a esté grande.
Tous ces Faits là font de notorieté
publique , & iln'y a perſonne
parmynous, ny dans le Païs, ny dans
Gironne , ny dans l' Armée d'Espa
gne mesme , qui en puiſſe contester
aucun de bonne foy. Il n'y a donc
qu'à les oppoſer aux fauffetez
que les Ennemis de l'Etat , & les
Jaloux de fes profperitez, ont pris
foin de répandre dans le Monde.
Tous les Defintereſſez avoüeront que
cette Entreprise estoit la plus grande,
la plus belle la plus importan
GALAN Τ.
37
te , & mesme la ſeule Affaire que
l'on pust tenter pour tirer de l'a
vantage de celle du Pont - Major ,
& que si elle a manqué , ce n'a esté
ny par le trop grand nombre, ny par
le trop grand feu des Ennemis , ny
parce que les ordres n'eussent pas
esté bien donnez , ny les mesures
affez bien priſes de nôtre part, mais
Seulement par le trop de valeurde
nos Troupes. Il faut encore que l'on
avoue que l'ayant manquée , on ne
pouvoit rien faire ny de pius prudent,
ny de plusfage, que ce que fit
Monfieur le Maréchal de Belfonds,
qui fut de ne s'y pas opiniâtrer ,&
dene tenter pas de nouveaux moyens,
pourfaire réüffirſon entrepriſe, qui
auroit pû devenir dans la suite
plus difficile , & d'une plus dangereuſe
conſequence , mais de fonger
auſſi tofſt à la retraite ; ce qu'il fit
executer le lendemain par l'ordre
38 MERCVRE
qu'il donna à Monsieur de Calvo
de retirer la Tranchée & le Canon.
Celaſe fit à la veuë des Affiegez,
fans qu'ils ofaſſent y apporter le
moindre obstacle , my faire paroître
qu'ilsfuſſent dans aucun deſſein d'en
profiter. Par ce moyen il a conſervé
les Troupes en état & en volonté
d'agir autant qu'on les y ait jamais
vevës ; & fi les maladies ne les
affoibliffent point , nous esperons les
faireſervir utilement dans laſuite
de la Campagne.
16. Juillet 1684 .
Cette matiere me donne lieu
d'ajoûter icy un Madrigal de
Monfieur Diéreville , fur ce qui
fut publié d'un Eſpagnol dans le
temps de la Priſe de Luxembourg.
GALAN T.
39
-
AU ROY.
Tors que de Luxembourg on vous
e
vit triompher,
Un Eſpognol surpris d'un reversfi
terrible ,
Dit qu'a voſtre valeur rien n'estoit
impoſſible ,
Et quesi vous vouliez , vous prendriez
l'Enfer.
Grand Roy , fi redoutéfur le terre &
fur l'onde ,
Apres mille Exploits glorieux ,
Pour le falut de tout le monde ,
Détruisez ces horribles Lieux.
Monfieur Magnin a fait deux
Deviſes ſur la vangeance que le
Roy a tirée des Genois. L'unea
pour corps un Rhinocerot , qui
met en fuiteune Troupe d'Ours,
Ces paroles qui luy ſervent
40 MERCURE
d'ame , Tarda quidem ira , fed inſont
gens , expliquées par ce
Madrigal .
Voy que fort
Qoy
&robuste ,
affez paisible,
il est
Des moindres Animaux il fouffre
affez longtemps
Depetits mécontentemens ;
Mais s'il s'irrite enfin,ſon couroux
eft terrible.
Apres avoirfouffert de vous
De longs & ſenſibles outrages ,
Le Grand LOVIS , Génois , vous
montre ſon couroux ;
Tremblez pour l'avenir, & devenez
plus fages.
Le corps de l'autre Deviſe eſt
une Ville , dont la Foudre abat
les plus hautes Tours. Ces mots
en ſont l'ame , Opus praludia fiznant.
GALANT. 41
E
ب
:
Vand par un mouvement
aveugle & teméraire,
Mortels, vous offensez leMonarque
des Cieux ,
S'ilvous donne du temps , s'il vous
regarde faire,
Souvent c'est pour vous punir
mieux.
Au moindrefigne de colere
Qui commenceàfrapervosyeux,
Haftez- vous de le Satisfaire.
Cettereflexion, Génois , s'adreſſe à
vous ,
LOVIS LE GRAND estjuste , il est
bon , il est doux ;
Mais c'est une terrible affaire ,
Que LOVIS LE GRAND en
couroux.
Voicy d'autres Vers dont
l'Autheur m'eſt inconnu. Ils
font auſſi fur le châtiment de
Génes .
42 MER CURE
1
Ar le funeste effet d'une aveugle
infolence
Génes vient d'éprouver le pouvoir
de la France.
CetteSuperbe Nation
Reconnoift , mais trop tard , que la
protection
Du Lion rugiſſant est pour elle inutile
;
LOUIS ,
Jamais impunément on n'offenfa
On voit en moins de rien de cette
forte Ville
Les somptueux Palais brûlez oh
démolis ;
Du fer & de la flâme elle devient
laproye ,
Le deſeſpoiry regne autant qu'il fit
à Troye ;
Et le plus intrépide , effrayé de fon
Sort ,
Abandonne Ses Biens pour éviter
La mort.
GALANT.
43
10
$
Génes , aux pieds d'un Roy craint de
toute la Terre ,
Viens donc teproſterner , tune peux
faire mieux ,
Ce Monarque des Lys eft le Dieu de
la Guerre ,
Et ce n'est qu'en priant qu'on deſarme
les Dieux.
Vous avez ſçeu avec quel
ſuccés Monfieur le Duc de Bour
bon a fait ſes Etudes. Ce jeune
Prince eſt forty du College depuis
peu de temps , & c'eſt ſur
cette fortie que Mr Louchault
a fait le Madrigal que je vous
envoye.
A MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON.
Duc, dont l'esprit devance
l'âge ,
44 MERCURE
:
Minerve icy dans peu , ſous le nom
de Pallas ,
Changeant deſtile& de langage,
Va, pleinede nouveaux appas ,
Vous montrer un autre viſage.
Alors une plus grande & noble
paffion
Enflâmera voštre jeune courage ;
Et le Ciel répondant à voſtre am .
bition ,
A la gloire bien - toſt vous doit
faire un paffage.
Pour la valeur, elle est née avec
vous;
Les Bourbons , les Enguins ,ſans un
plus long usage,
Par vaincre dés les premiers coups
Commencent leur apprentiſſage.
Vous vous ſouvenez , Madame
, que lors que le Roy eut le
Bras démis , ce malheur qui fit
trembler tout le monde , fut reGALANT.
45
لا
paré par Monfieur Félix , Premier
Chirurgien de Sa Majesté , qui y
toucha ſeul , & qui l'ayant remis
tres- heureuſement , habilla ce
Prince juſqu'à ſon entiere guérifon.
Cette Cure vient de recevoir
une récompenfe proportionnée
à la grandeur du Souve-
• rain qui l'a faite. Monfieur Félix
a eſté gratifié de la ſomme de
cent mille livres en argent comptant.
Quel Monarque ſur la
Terre reconnoît ainſi de pareils
ſervices ? Le pouvoir ne ſuffit
pas pour faire de tels preſens , ſi
la generoſité ne les ordonne.
Je fus ſi preſſé de finir ma
Lettre le dernier mois , que j'oubliay
à vous parler de pluſieurs
Morts , & fur tout de celle de
Monfieurde Gravel , Ambaſſadeur
Extraordinaire du Roy auprés
des Cantons Suiſſes, Il mou-
,
46 MERCURE
rut à Soleure le 30. Juin , âgé de
72. ans , aprés en avoir paffé
quarante en pluſieurs Negotiations
tres - importanres . Cela
marque ſa capacité , & le zele
qu'il avoit pour le ſervice du
Roy. Sa Majesté qui avoit nommé
Monfieur de Gravel de Marly
ſon fils , pour aſſiſter en qualité
de ſon Envoyé Extraordinaire à
la Diete des meſmes Cantons
qui ſe tient à Bade, l'envoye prés
de l'Electeur de Cologne , à la
place de Monfieur Tambonneau,
qui étoit Envoyé Extraordinaire
aauupprrééss de cet Electeur,& a nommé
Monfieur Tambonneau pour
aller en qualité d'Ambaſſadeur
vers les Cantons Suiſſes .
Monfieur de Pradelle , Gouverneur
de S. Quentin , a ſuivy
Monfieur de Gravel , ayant vécu
juſqu'à plus de 80. ans. Il avoit
GALAN T.
47
eſté Capitaine dans Picardie ,
dans Piemont , & dans le Regiment
des Gardes , & étoit devenu
Lieutenant Colonel de ce
dernier , & Lieutenant General
de l'Armée de Sa Majeſté.
Meſſire Gabriel de Briqueville
, marquis de la Luzerne, eſt
mort dans le meſme temps, quoy
qu'il fuſt d'un âge bien moins
avancé. Il eſtoit Lieutenant de
Roy en Normandie, & avoit eſté
Gouverneur de Mr le Comte de
Vermandois . Sa majeſté a donné
ſa Lieutenance de Roy à un de
Meſſieurs ſes Fils .
Voicy les noms des autres
Perſonnes dont il me reſte à vous
apprendre la mort.
Monfieur de Forcadel , Secretaire
du Roy , & Commiſſaire
General aux Saifies Réelles. II .
y a déja long- temps que l'un de
48
MERCURE
Meſſieurs ſes Fils rempliſſoit les
fonctions de cette derniere Charge.
Il en a laiſſé un autre ControlleurGeneral
de la Maiſon de
Monfieur , qui a épousé mademoiſelle
de Chemeraut , dont la
naiſſance eſt aſſez connuë.
Meire Achilles le Petit de
Gournay , cy - devant Abbé de
Noftre- Dame d'Evron, & Prieur
de Sainte Opportune de mouſſy
le neuf. Il a preſché dans les
meilleures Chaires de Paris , où
il a toûjours eſté fort ſuivy . Sa
Morale eſtoit rigide , & tres- éloignée
du relâchement. Il eſt mort
le 29. de Juillet.
Monfieur Mitton, Tréſorierdu
Regiment des Gardes Suiſſes de
Sa majeſté, mort le 3.de ce mois.
Il eſtoit Frere de Monfieur Mitton,
ſi connu par ſon eſprit,& par
ce merite diftingué qui luy a fait .
acquerir
GALANT. 49
2
1
১
acquerir l'eſtime des Perſonnes
les plus qualifiées de l'un & de
l'autre Sexe. Les deux autres
Tréſoriers de ce meſme Regiment
des Gardes Suiſſes ſont
morts auſſi depuis le commencement
de cette année.
Dame Françoiſe Guillimin .
Elle estoit Femme de Melfire
Charles Fleuriau, Seigneur d'Armenonville
, Secretaire du Roy ,
1 & Belle - mere de Monfieur le
Pelletier , Controlleur General
des Finances. Il y eut un tresgrand
monde au Service qui ſe
fit pour elle à S. Gervais le Lundy
7. jour de ce mois. Tout le
Conſeil s'y trouva.
•Meſſire André le révre, d'Ormeſſon
, Maistre des Requeſtes,
& Intendant de Juſtice à Lyon,
mort le 13. de ce mois. Il avoit
eſté Conſeiller au Grand Con-
Juillet 1680C
50
MERCURE
1
feil , & auparavant Avocat du
Roy au Chaſtelet , & c'eſtoit
acquis beaucoup d'eſtime dans
tous ſes Emplois par ſa vertu,
& par cette probité qui eſt heréditairedans
ſa Famille. Monfieur
d'Ormeſſon fon Pere , eſt Maiſtre
des Requeſtes Honnoraire. Son
Ayeul eſtoit Doyen des Con
ſeillers d'Etat , & fon Bifayeul,
Préſidentsenota:Chambre des
Comptes , & Sur- Intendantides
Finances. Il ya trois Branches
de cette Famille des le Févre.
La premiere ceſt celle des Sei
gneurs d'Eau -bonnel; la ſecon
de,des Seigneurs d'Ormeffon';
& la troiſieme , des Seigneurs de
Lezeau. Ils portent , d'azur , à
trois Lys de Fardin d'argent , &
font alliez avec les d'Aleſſo ,
Hennequin , le Prevoſt ,Hinfe
lin , de Verthamout , de Fourcy,
Pommereu , le Mairat , & autres .
GALANT
SI
コ
e
A
el
C
다
Monfieur d'Ormelon , quivient
de mourir , avoie épousé Eleonor
le Maistre , Fille de Jerôme le
Mailtre, Sieur de Bellejamme ,
Préſident en la Quatrième
Chambre des Enqueſtes , & de
Marie Françoiſe Feydeau , Paren
te de toute la famille des Feydeau
, qui deſcend des anciens
Fondateurs de la Maiſon & Col
legedeBoiſſy àParis ,& eft allié ,
aux de Melgrigny , Molé de
Champlatreux , de Montholon ,
deThumery de Boiſtiſe ,le Coigneux
Maréchal , Baillet , de
Vaugrenan , de Longueil - de
Maiſons ,de Belleforiere de Soye
court, Chaffebras- du Breau , le
Doux-de melle-ville ,de Bragelongne
, de Saintes, de Maillard,
de Berbiſey , de Séve , Tronſon ,
&c. L'Ayeul de madame d'Ormeffon
eftoit Conſeiller d'Etat ;
C 2
52 MERCURE
,
& fon Bifayeul , Conſeiller au
Parlement de Paris. Le Maiſtre
porte, d'azur, à trois Soucis d'or.
Meffire Hippolite d'Argentré,
Seigneur de Betton, Gofne ,
Chambalan Baron d'Orgere ,
mort le 17. de ce mois. Il eſtoir
Doyen de Meſſieurs les Conſeil
lers du Grand Confeil , fort in
telligent dans les Affaires ,& d'une
des meilleures Maiſons de
Bretagne. Le beau Commentaire
que nous avons ſur la Coûtume
de cette Province , a eſté fait par
une Perſonne de cette Famille.
Le Parlement de Bretagne a
auſſi perdu depuis quelques jours
Monfieur le Preſtre- Lezanet, qui
en eſtoit le Doyen, Monfieur fon
Fils, aprés y avoir paru icy longtemps
dans le Barreau avec beaucoup
de ſuccés, a eſté receu Avo
cat General au Grand Confeil.
GALANT.
53
Il s'en est fort peu fallu que
Monfieur le marquis du Queſne,
Lieutenant General des Armées
Navales du Roy, n'ait augmenté
le nombre de tant de Morts . Son
grand age , & une groſſe fievre ,
faifoient craindre pour fa vie.
Cependant il s'eſt guéry par an
Remede tres - particulier qu'il
s'eſt ordonné luy meſme , con
noiffant affez ſon tempérament
pour en eſperer un bon fuccés.
Ce Remede a eſté de prendre
cinq ou fix grands verres d'eau
a la glace toutes les fois que le
friffon le tenoit. La Medecine raifonnera
là deſſus comme il luy
plaira. Il eſt certain que les meſmes
maux ſe gueriſſent quelquefois
de diférentes manieres, ſelon
les divers tempéramens des Malades.
Les Eaux minerales en
font une preuve. On les fait
2
C3
54
MERCURE
prendre à pluſieurs Perſonnes
attaquées du mesme mal, & toutes
n'en reçoivent pas le meſme
foulagement . Cela vient peur.
eſtre de ce que chacun n'eſt pas
exact dans le régime de vivre
qu'il faut obſerver en bûvant ces
Eaux. Un Inconnu l'a peint afſez
naturellement à l'égard de
celles de Bourbon , dans le Son
net que vous allez lire.
4
01915
7
Toujours boire SansSoif, faire
Du Medecin Griffet demander le
confeil,
Voir de mille Perclus le funeste
appareil,
Et se voir avec eux compagnon de
ઝંઝાસ્વ .
Si-toſt qu'on a diné ne sçavoirplus
3. que faires 237 છ … ??????
GALANT.
SS
ES
e
Eviter avec ſoin les rayons du Soleil
, :
Se garder duſerain, reſiſter au ſom
meil,
Et voir pour tout regale arriver
l'Ordinaire;
Quoy qu'on meure de faim , n'ofer
mangerson fou.
Tendre docilement les pieds , les
bras , le cou,
Defſſous un Robinet auſſi chaud que
la braize;
Ne manger aucun Fruit, ny Paſté,
ny Jambon,
S'ennuyer tout le jour affis dans une
Chaize,
Voilà , mes chers Amis , les plaiſirs
deBourbon..
Monfieur Roulié a eſté reçeu
Procureur General de la Cham-
2
C 4
36
MERCURE
bredes Comptes. C'eſt un Homme
d'un eſprit vif& penetrant,
qui a brillé dans le Grand Conſeil
, où il s'eſt acquis beaucoup
d'eſtime. Il y eſtoit Conſeiller,
& Référendaire dece Corps .
Le Dimanche 13. de ce mois
Mademoiselle de Bourlon , Fille
de feu meffire Mathieu de Bourlon
, maistre des Comptes , &
d'Anne de monſigor , qui eſtoit
Fille de feu Monfieur de мои-
figot , auſſi maiſtre des Comptes,
& Secretaire des Commandemens
de feu Monfieur le Duc
d'Orleans , Oncle du Roy, épouſa
Monfieur de Riants. Comte
de Romelart , Baron de Vauré
au Perche , Neveu de Monfieur
de Riants , Procureur du Roy de
l'ancien Chaſtelet. La Cerémonie
du mariage ſe fit en l'Egliſe S.
Eustache , dans la Chapelle de
GALANT.
57
د
Bourlon, par Monfieur l'Eveſque
de Soiffons ,Oncle de la Mariće,
qui eſt Petite Fille de Meffire
Mathieu de Bourlon Maiſtre des
Comptes & de Chreſtienne
Bailly, Fille de Charles , & Petite-
Fille de Guillaume Bailly , tous
: deux Préſidens en la Chambre
des Comptes de Paris. La Maiſon
de Riants eſt diſtinguée dans
la Robe. Le Pere & l'Ayeul du
Matić , ont eſté maiſtres des Requeſtes.
Gilles de Riants , fon
Bilayeul , fut Préfident au Mortier
au Parlement de Paris &
Denys de Riants , fon Trifayenl,
Baron de Villeré , apres avoir
exercé la Charge d'Avocat General
au meſme Parlement avec
beaucoup de capacité & de gloi
re , fut honoré en 1556. d'une
Charge de Préfident au Mortier
en la meſnieCour par Henry II .
C
S
58 MERCURE
en reconnoiſſance de ſes ſervices.
Quant aux Alliances , Marie de,
Riants épouſa Iean de Bloffet,
Baron de Torcy , Chevalier des
Ordres du Roy, Conſeiller d'Etat
ordinaire , & une autre marie de
Riants fut mariée en 161 2. avec
Urbain de Laval , Marquis de
Laval , Marquis de Sablé & de
Boiſdauphin... Catherine de
Riants fut Femme du Comte de
Boifrufin , de la Maiſon de Montmorency
. Celle de Riants eſt
encore alliée aux maiſons d'An
gennes de Maintenon , du Bou
chet Marquis de Sourches , de
Beauxoncles , de Fumée des
Roches de S. Quentin , de Cré
vant , de Humieres , de Freſnel,
de Tournebulle , de Moucy , &
de Rebé. Elle porte, d'azur,femé
de Trefics d'or , à deux Bars adoſſfez
de mesme , & Bourlon porte d'or,
GALANT.
59
à la Bande d'azur , chargée de
trois Annelets d'or.
J'avois à vous apprendre dés
le dernier mois le Mariage de
Mademoiselle de Barentin , Fille
de Monfieur de Barentin , Doyen
de la Troifiéme des Enqueſtes ,
& Niece de Monfieur de Baren-
- tin , Premier Préſident du Grand
Conſeil. Elle a épousé Monfieur
le marquis de maliſſy , qui eſt
dans les Gardes depuis vingt ans.
Il en a cinq ou fix qu'il eſt Capitaine
en la place de Monfieur
- de Maliſſy ſon Frere. Monfieur
fon:Pere avoit eſté Capitaine
dans ce meſme Corps , auffi-bien
que fon Grand - Pere , & un
Grand- Oncle , qui fut fait Gouverneur
de Pignerol , & pour
lequel le feu Roy avoit beaucoup
de confideration . Madame de
Louvoys donna la Chemife le
60 MER CURE
foir à la mariée, dont elle eſt Coufine
germaine, & fit les honneurs
de cette Nôce. Monfieur le marquis
de maliſſy a eſté élevé Page
du Roy. Mademoiselle de Barentin,
à préſent Madame de Maliſſy,
abeaucoup d'eſprit , de douceur
&de conduite.
Quatre Vaiſſeaux chargez
pour le compte de la Compagnie
des Indes Orientales de France,
arrivérent le mois paſſe au Port
Loüis , ſçavoir , le Prudent , le S.
François , le Blampignon , & le
Vautour. Les deux premiers étoiét
partis de la Côte de Coromandel
, l'un le 9. Octobre , & l'autre
le 1. de Fevrier , & les deux
derniers eſtoient partis de Surate
le 12. du mesme mois. Voicy un
Etat des Marchandiſes qu'ils ont.
apportées , & dont la vente doit
eſtre faite à Roüen le 18.Septem
bre prochain.
GALANT. 61
:
29110 Pieces Toilles Doutis blancs
de diferentes qualitez .
495 P. Baffetas blancs .
13658 P. Guinées .
20782 P. Salampouris .
16278 P. Betilles .
6040 P. Percales .
1880 P. Socretons .
340 P. Mauris .
>
こい}
2126 P. Doutis bleus .
28511 P. Chittes d'Amadabat .
$8490 P. Chittes Seronge diverſes.
7286 P. Tapis Palampoux...
260 Couvertures Chittes .
390 P. Mouchoirs de ſoye.
51710 livres Cotton filé.
28900 liv. Terra Merita.
5850 liv . Selpeſtre .
6530 liv. Benjoin.
660 onces Mufc.
6600 liv . Canelle.
12000 liv. Bois de Sapan.
42000 liv . Terre rouge.
11290 liv. Cire à cacheter.
133900 Talfes de Porcelaine de la
Chine.
62 MERCURE
La Bravoure de Monfieur de
Relingues , Capitaine du Vaifſeau
le Bon , qui avec ce ſeul Vaifſeau
a ſoûtenu le Combat contre
les trente- fix Galeres d'Eſpagne
& de Génes , eſt quelque choſe
de ſi extraordinaire , que le bruit
s'en eſt répandu par tout. Voicy
l'Extrait d'une Lettre venuë de
Rome fur cette grande Action .
Elle eſt d'un François , qui écrit
à ſon Amy pluſieurs circonſtances
curieuſes que l'on en publie
en ce Païs- là.Je vous en fais part,
ſcachant que vous en prenez
plus que perſonne à la gloire des
vrais Braves.
GALANT 63
313 - 4 MEHS
A Rome ce 7.Aouft 1684.00
Prés vous avoir parlé d'Af-
Afaires particulieresje nesçaurois
m'empeſcher de parler des ge-
= nerales , & de vous mander que le
• Courrier Mancini a rapporté icy les
ا
.
nouvelles d'un Combat entre un
• Vaiſſeau François , & toutes les
Galeres d'Espagne &de Génes. Ce
qu'il en a dit n'auroit pas esté crû
en ce Païs ,si l'on n'avoit ſçeu qu'étant
dans le mesme Vaisseau , il a
esté témoin de tout ce qui s'y est
paßé. Comme vous en devez avoir
appris le détail, je ne vous le manderay
point ; mais peut- estre que la
modeštie du Capitaine l'aura fait
paffer par deſſus beaucoup de particularitex
que le Sieur Mancini,
64 MERCURE
qui n'estoit que Spectateur en qua.
lité de Paſſager , a eu le loisir de
remarquer ; & peut- estre aussi que
ce Courrier estle feul qui ait eu
le temps de le faire , parce que
tous ceux qui estoient dans le Vaiffeau,
estoient trop en mouvement ,
pour s'appliquer à autre chose qu'au
Combat. Voicy ce qu'il en a dit icy
de particulier. Ausfi tost que le Pi
lote eut apperçû ce grand nombre
de Galeres , il vint dire àMonsieur
de Relingues , qui commandoit le
Vaisseau , que c'estoit toute l'Armée
d'Espagne , & qu'il faloit revirer
Il fut bien furpris de trouver Monfieur
de Relingues d'un fentiment
entiérement oppofé , & de le voir
plus animé au combat , qu'alarmé
d'un fi grand nombre d'Ennemis . I
aria Vive le Roy , & dit à tous
ceux qui estoient dans le Vaisseau,
Qu'il faloit vaincre pou mouris
GALANT.
65
pour un fi grand Prince. Ces paroles
furent cent fois repetées , &
chacun s'estant affermy dans la ré
folution de ſe bien défendre , on
s'appresta au Combat. Les Galeres
en firent autant de leur costé ,&نم
tinrent une espece de Conseil de
guerre. On s'en apperçût par le manége
qu'on reconnut que faisoient
les Chaloupes , qui alloient & revenoient
d'une Galere à l'autre ;
pour porter & rapporter les Avis .
Elles se mirent en Croiſſant , &
Monfieur de Relingues vint auffitoſt
ſalüer d'une bordée fur chacune
des pointes de ce Croiſſant. Le
defordre fut fi grand , & la perte
fi confiderable fur les Galeres qui
estoient à ces pointes , qui s'en éleva
d'effroyables cris. La ſurpriſe
d'un ſi mauvais traitement contribua
fans- doute à ce bruit . En effet ,
on n'est pas peu étonné de fe voir
66 MERCURE
batu après que l'on s'est tenu aſſuré
de la victoire. Les Galeres avoient
tout lieu deſe lapromettre, puis que
parmy les trente -fix ily avoit quatre
Capitaines , sçavoir celles de
Naples , de Sicile , de Sardaigne ,
&de Génes. Je paſſe tout ce que
Le Courrier a rapporté des Manauures
du Vaiſſeau pendant le Com
bat ,& de la maniere dont il mit
toutes ces Galeres en defordres. Ily
en eut d'abord deux fi endommagées
, qu'elles se retirerent. Elles
furent bien- toft ſuivies de fix autres
qui ne parurent pas en meilleur
état. Enfin la nuit approchant,
elles cacherent leur feu. Monfieur
de Relingues en fit encore beaucoup;
mais les croyant retirées, ilſe retira
aussi. Comme pendant le Combat il
avoit laißé aller ſa Chaloupe à la
Mor , de peur que si les Ennemis
s'enfaiſiſſfoient, ils nese vantaſſent
GALANT; 67
1
d'un avantage aussi peu confiderable
qu'enst esté celuy de la prise de
cette Chaloupe , il dit qu'il ne vou
loit pas la perdre , & que quatre
Hommes de fon Vaiſſeau s'estant
auffi-tost jettez dans la Mer , ils
l'allerent chercher àla nage , & la
ramenerent, Il continua sa route
vers Livourne , & les Ennemis
ayant paru à la venë de cette Ville
le matin du jour ſuivant, le Gouverneur
l'envoya prier d'entrer dans
le Port , afin qu'estant à couvert
- Sous le Canon de la Place , il pust
éviter le Combat. Monsieur de Relingues
le remercia de fa civilité,
&ne laiſſa pas d'apareiller , tant
il avoit d'impatience deſe ſignaler
encore. Elle luy fut inutile , &les
Ennemis prirent une route diféren
te de celle que naturellement ils devoient
tenir. Ce qu'il y a de furprenant,&
qu'on aura peine à croi
68 MERCURE
re , quoy qu'il foit tres - veritable,
c'est qu'il n'y a cu que quatre Hommes
de bleſſez, & trois de tuez,
dans le Vaisseau de Monfieur de
Relingues ; & que si le vent n'eust
point renvoyé la fumée à ses canonniers
, il auroit entièrement ruiné
ce grand nombre de Galeres. On
aSçeu depuis le Combat , que l'Admiral
d'Espagne avoit eu beaucoup
de peine à s'y résoudre , & que lors
qu'on luy representoit qu'il avoit
trente -fix Galeres , & qu'il ne s'agifſoit
que de combatre un Vaiſſeau,
il répondoit , qu'il n'avoit point
d'ordre de riſquer fon Armée, &
que ce Vaiſſeau eſtoit un Démon.
Il entendoit fans- doute parler
de la bravoure & de l'intrepidité
des François ; mais il ne croyoit
pas dire fi vray qu'il diſoit en cette
occaſion . Comme il est inoüy que jamais
des Gens de guerre axent recen
ALANT. 69
}
j
un affront pareil à celuy de voir
trente fix Galeres, parmy lesquelles
font quatre Capitaines , batues par
un seul Vaisseau , & qui n'est pas
mesme du premier rang, les Espagnols
& les Genois ne manqueront
Pas d'employer toutes les couleurs
que la fubtilité de leur esprit leur
pourra faire trouver pour déguiser
leur honte aux yeux de toute l'Europe.
Ce Vaiſſeau, qu'onpeut doresnavant
appeller la terreur des Mers,
venoit , à ce que nous a dit le mefme
Courrier, à Civitavecchia, pour
escorter en France les Flûtes qui y
chargent pour Sa Majesté. Nous
avons veu isy la Statuë equestre du
- Roy qu'elles y doivent porter. Elle
n'a pas fait plus de chemin pendant
huit jours , qu'il y en a à Paris
depuis la Porte S.Honoré juſques
à la Place du Palais Royal. Elle
est un peu panchée , parce que le
t
70 MERCURE
Cheval commence à atteindre la
pointe d'un Rocher , où l'on voit
qu'il est parvenu malgré toute la
difficulté qu'il y avoit d'y arriver.
Le Chevalier Bernin a voulu faire
connoître par là , que ce Monarque
avoit atteint le plus haut point de
la gloire , malgré toutes les difficultez
qui empefchent d'y monter ;
ce qu'il a pretendu representer par
la peine qu'il y a de parvenir à la
pointe de ce Rocher. Comme cet
Homme tout merveilleux , & qui
estoit ensemble fameux Architecte
fameux Sculpteur , pouvoit auſſi
paſſer pour bel Esprit , il n'a pas
eu besoin d'une autreplume que de
lafienne pour faireune Infcription
Latine , qui accompagne ce grand
Chef- d'oeuvre de sculpture.
Je ne sçaurois mempefcher de
vous dire avant que de finir cette
Lettre , que nous avons veu depuis
GALANT.
7r
1
7
F
peu de jours un Livre intitulé,
Relation Hiſtorique de tout ce
qui a eſté fait devant Genes par
l'Armée Navale de Sa Majesté ,
imprimé à Lyon chez le Sieur
Amaulry. Quoy que le détail en
ait paru fort curieux , & remply
de circonstances que l'on ignoroit ,
ce n'est pas tout ce qui a fait re
chercher icy ce Livre, mais ce qu'on
y a trouvé qui marquoit la justice
du procede du Roy. Il a plis dés
Les premieres lignes de la Préface,
par lesquelles on eft convaincu que
la grandeur & la haute reputation
que s'est acquis ce Monarque , font
lesfeutes choses qui excitent l'En
vie à noircir tout ce qu'il fait de
pius beau. Ce quel Autheur avance
pour te prouver , eft foûtenu de
deux exemples anciens , qui con
viennent tellement au sujet , qu'on
ne sçauroit s'empascher de tomber
72
MERCURE
d'accord d'une verité si bien établie.
On voit au commencement du
Livre la revolte des Genois contre
Charles VI. leur repentir fous le
Regne de Loüis XI. &le pardon
que leur accorde Charles VIII. contre
lequel ils ſe revoltent encore ,
aprés quoy ils font obligez d'implorerſa
clemence la corde au col , de
crainte d'estre punis comme Sujets
vebelles , ce qui ne les empeſche pas
de retomber dans la revolte ſous le
Regne de François I. Tous ces traits
d'Histoire , que l'on ne pourroit
trouver fans lire celle de plusieurs
Regnes diférens,font renfermez en
fort peu de pages , &font voir que
les Gènois ſe font tant de fois revoltez
contre la Franceſans aucune
cause , qu'on n'y peut fonger qu'avec
indignation. On est surpris de
voir aprés cette peinture , que le
Roy a la bonté de nese point fouvenir
GALANT
73.
-
-
2
venir de toutes les offenfes faites à
Ses predeceffeurs, &de ne point re
garder les Génois comme des Sujets
revoltez ; de maniere que s'ils n'a
voient pas donné lieu tout de nouveau
à Sa Majesté de ſe plaindre
d'eux , ils auroient pû joüir d'un repos
qui ne doit pas estre fait pour
- des Rebelles. La derniere de leurs
revoltes ayant estésous le Regnede
• François I. me fait souvenir de
l'Histoire de ce Monarquefaite par
Monsieur de Varillas , que l'on a
mandé icy que le Sieur Barbinim
primoit & qui se distribue à Lyon
auſſi chez le sieur Amaulry . Si- toft
qu'on en commencera le debit , je
vous priede m'en envoyer un Exem-
- plaire par la plus commode occafion.
On a icy grande impatience de la
- voir , parce qu'on aſſure que l'on y
dépeint dans toute fon étendue la
perfidie d'André Doria , lors qu'il
Aoust 1684. D
74 MERCURE
Se revolta , & fit revolter les Genois
contre la France. Je reviens à
la Relation dont je vous parlois
tout-à- l'heure. Ony a lû avecbeau
coup de plaisir les raiſons convaincantes
qui font voir que l'onnepeut
donner le nom de ſurpriſe à ce qui
a esté executé devant Genes . Cet
endroit a fait ouvrir les yeux , &
connoistre qu'il ne s'y est rien paſſe
que felon les Loix de la bonne
Guerre. Ily en a cent autres qui
excitent de la curiosité , &qu'on
ne rencontre point dans tout ce qui
a esté écrit fur ce sujet , comme ce
qui s'est fait à l'occasion de l'entrepos
des Sels de France à Savone,
que les Génois & leurs Alliez
avoient publié tout autrement.
Quant au moüillage de l'Armée ,
qui est dépeint dans une Taille douce
, on s'est fait un plaisir d'y remarquer
jusqu'au moindre BâtiGALANT.
75
:
a
t
1
ا
ment . Mais c'est trop vous entretenir
de ce que vous avezfans doute
vù. Je pay eu deffein en vous en
parlant , que de vous apprendre les
bons effets que cette Relation a produits
, en détrompant le Public de
beaucoup de choses. La Harangue.
que Monfieur de S.Olon fit auxGénois
lors qu'il prit congé de cette
Republique , & que l'on trouve à
la fin de la mesme Relation , nous a
fait connoître lafauſſetéde ce qu'ils
ont dit, en publiant que cet Envoyé
les avoit menacez dans cette Ha
rangue.
Il fait icy des chaleurs fi exceffives
depuis que l'Etéa commence,
que depuis dix heures du matin
jusqu'àcinq heures apres- diner, l'on
ne peut quaſi ſortir. Le Lundy 10.
dumois dernier , Sa Saintetévient
logerau PalaisdeMonte- Cavello ,
qui est à peu pres au milieu de
D2
76 MERCURE
Rome. Elle estoit portée dans une
Chaise couverte , à deux Porteurs ,
& donnoit la Benédiction à tout le
monde qui fe rencontroit fur le che
min , &quiſe jettoit àgenoux pour
la recevoir. Ses Chevaux - Legers,
fes Officiers, & quantité de Princes
Romains, Gentilshommes , & Cavaliers,
luy faisoient Cortége àcheval.
Le Cardinal Cibo , en qualité de
Cardinal Patron ,fuivoit en Carroffe
, & l'on menoit en parade
quelques Chevaux de main de Sa
Sainteté, Sa Litiere &fon Carroffe
estoient tout enrichis de broderie&م
& de dorures.
Le Mercredy du mesme mois , fur
les huit heures du matinſelon l'Horloge
de France , il fit un orage &
une pluye épouvantable , avec un
Tonnerre furieux , qui dura jusqu'à
midy. Le Foudre tomba en quatre
endroits , dont l'un fut l'Eglisede la
: G
GALANT
77
Trinité du Mont. C'est un Convent
de Minimes, tous François , au nombre
de cinquante fix. Il paſſa par
le Clocher , entra dans la Chambre
d'un Religieux , brûla la moitié de
Son Capuce , rompit le Réveil ma .
tin , fondit un morceau de Cuivre.
qui tenoit le batant , perça la Voû
se de I Eglife , entra dans une Cha
pelle, fit un trou à un des Piliers.
rompit un coin de Corniche, & vint
Se perdre dans la Nef , où l'on di
foit encore des Meſſes. Il y avoit,
cing Perſonnes dans le Clocher , un
Religieux, trois Artisans, & un petit
Apprentif, qui ceſſoient de fonner,
( car cefut dans ce moment
qu'il tomba. ) Le Religieux eut l'eftomach
meurtry , un Artisan la
- cuiffe brûlée d'un coſté ſans danger
neantmoins , un autre la joüe grillée,
le petit Garçon un Soulier brûlé,
&l'entre- deus des doigts du pied
4
D 3
78 MERCURE
droit tout rofty , & l'autre Artiſan
n'eut que lapeur. Quoy que le Religieuxfuſt
le plus dangereusement
bleßé , on en a preſentement bonne
esperance ; mais pourle petit Garçon
, on croit qu'il en boitera, pourveu
qu'il n'arrive rien de pis. Il
tomba encore dans le Palais du Cardinal
Carpegna , Grand Vicaire ,
fans bleſſer personne. Ilpaſſa dans
pluſieurs Chambres , brûla des Franges
d'or de Tapifferies ,fortitpar le
gros Mur, entra fur la Montée
d'un Marchand Libraire, traverſa
la muraille deſa Chambre , rompit
deux Tableaux , perça le Plancher,
rentra par le gros Mur dans le Palais
du Cardinal , & le perça une
troisième fois pour ſe venir perdre
dans la Boutique ,Sansfaire d'autre
dommage. Il y eut seulement un
Marchand de Fromage , qui s'étant
mis là auprés à convert de la pluye,
3
GALANT 79
tomba de frayeur ,& se caſſa ta
teste. Pour les deux autres endroits
je n'en Sçay pas le particulier.
Vous ne sçauriez croire combien
Le nombre des Nouvellistes est augmenté
icy depuis le retardement des
- Courriers de France , parce qu'ils
ne peuvent plus paffer ny par l'Etat
de Genes, ny par les Terresd'Ef
pagne. Les Banquiers qui ont tres-
- peu d'Expeditions àfaire,ſont plus
Souvent dans la Place Navone que
chezeux ; & il est à craindre que
s'ils prennent goût à cette occupа-
tion, ils n'abandonnent doreſnavant
le gouvernement de leurs affaires
domestiques , pour prendre celuy des
Etats de tous les Souverains du
Monde. Vous ne croiriez peut- estre
pas aussi la mauvaiſe chere qu'on
- fait dans les Auberges de Rome ,
dopuis que ces Courriers font retardez.
Cela provient de ce qu'on n'y
a
D 4
80 MERCURE
1
re oit point de Lettres de change,
ce qui oblige les Maîtres des Au
berges dy faire crédit ; & comme
ceux à qui l'on fait cette grace n'oferoient
fi plaindre, on ne laiffe pas
échaper cette occasion de leur fervir
beaucoup de chofes qu'on n'auroit
ofé leur preſenter dans un au
tre temps. Mais ce qu'ily a de plus
plaisant en tout cela, c'est que ceux
qui manquent d'argent , n'oferoient
plus aller chez un certain nombre .
de Dames,d'avec lesquelles ilseroit
mal-bonneste dese retirer fans en
avoir payé la conversation.
Cette Lettre finit par d'autres
Articles qui ne regardent que la
Perſonne à qui elle eſt adreſſée.
Quoy que l'on ait dit de la belle
Action de Monfieur de Relin
gues , elle en découvre de nou
velles particularitez , & qui font
GALANT. 8г
t
d'autant plus croyables qu'on les
a ſçevës d'un Homme qui eſtoic
dans le Vaiſſeau. Les Eſpagnols,
les Génois , & les Partilans des
uns&des autres , ne manqueront
pas de publier le contraire , puis
qu'ils ont déja commencé de
tourner cette Action à leur avantage;
mais ils ne prennent pas garde
qu'il faut neceſſairemét qu'ils
ayent eſté batus , puis qu'ils n'ont
pas pris le Vaiſſeau , eftant abſolument
impoſſible que trente fix
Galeres euffent l'avantage dú
Combat , & du nombre , ſur un
ſeul Bâtiment , & qu'elles le laiſ
ſaſſent échaper. Quant à ce qui
regarde ma Relation de Génes,
dont il eſt auſſi parlé dans cette
Lettre , j'ay balancé quelque
temps fi je retrancherois cet
endroit , comme je retranche
ordinairement tous ceux qui me
DS
82 MERCURE
donnent des loüanges que je ne
mérite pas ; mais j'ay crû que cet
Ouvrage regardant la justification
du procedé de la France
plus que toute autre choſe , je
ne devois pas fuprimer ce qu'en
écrivoient ceux qui n'en parloient
que fur ce pied-là. L'Action
de Monfieur de Relingues
vous ayant fait ſouhaiterde le
connoiſtre , je m'en ſuis informé,
& n'en ay pû encore apprendre
autre choſe , finon qu'il eſt Neveu
de feu Monfieur de Legue,
qui a fait autrefois affez de bruit
dans le monde , & qui estoit à
feuë Madame de Chevreuſe .
Le Lundy denier jour du
mois de Juillet , on fit le Service
du Bout - de - l'an de la, Reyne,
dans l'Egliſe de Saint Denys.
Elle estoit toute tenduë de noir,
avec deux Lez de Velours
GALANT. 83
1
1
des Ecuſſons aux Armes de cette
Princeffe . Il y en avoit trois Lez
dans le Choeur , & de pareils
Ecuffons , & au milieu estoit la
Repréſentation dans un magnifique
Mauzolée. Monfieur Berrin
en avoit fait le Deſſein ,
je vous l'envoye gravé. Le Sieur
le Liévre Roy d'Armes , le Sieur
le Blanc de Bernac Premier Héraut
d'Armes, & les Sieurs Charpentier
& Lucas auſſi Hérauts
d'Armes , furent aſſis pendant le
Service , les deux premiers aux
deux coins de ce Mauzolée du
coſté de l'Antel; & les deux autres
, aux deux autres coins du
coſté de l'entrée du Choeur,
ayant chacun une grande Robe
de Drap noir fur leurs Habits ,
leurs Cottes d'Armes furices Robes,
& un Capuchon noir fur
leur teſte , à quenë pendante
D 6
84 MERCURE
fur leurs Cottes d'Armes . Ils te
noient en main leurs Baſtons
Royaux couverts de Crêpe , &
leurs Toques estoient auffi cou
vertes de Crêpes deſſus &def.
fous , avec le Cordon pendant
Ils avoient aſſiſté le jour précedent,
& tentu lamefme place aux
Vigiles , qui furent dites par les
Religieux de l'Abbaye fur les fix
heures du foir. Ce jour-là enke
Service fut celebré par Monfiear
le Cardinal de Bonzi , quoffie
cia pontificalement. Il commen
ça à dix heures & demiex du
matin, & ne finitiqu'à une heure
Ce fut la Mofique du Roy qui
chanta la Meffe. Monſeigneur le
Dauphin y affiftas, accompagné
de Monfieur de Monfieurle Due,
de Monfieur dePrince deConty ,
&de Monfieur le Duc du Maine.
Madame s'y trouva pareillement,
د
GALANT. 85
S
accompagnée de Madame la
GrandDucheſſe de Toscane , de
Madame la Princeſſe de Contys,
de Mademoiselle de Bourbon ,
&de Mademoiselle de Nantes!
Tous les Officiers qui étoient en
état de s'y trouver , y afſiſtérent
auffi , comme plufieurs avoient
fair aux Vigiles le Dimanche. ἱ
Le meſme Lundy 31. Juillet ,
les Miffionnaires de Versailles fis
fent un Bout de l'ant dans la
Chapelle du Chatean.bai
-Monfieur l'Abbé de la Bouli-
J diere , Aumônier de la feuë Reynengo&
Tréſorier de la Sainte
Chapelle de Bourges , a eſté un
des premiers que l'on ait veus
s'acquiter du meſme devoir. Son
zele luyen a fait meſme préve
ninde temps , puis que dés le 29 %
de Juillet il fit celebrer un pas
reil Service , où les Principaux
コ
86 MERCURE
1
de la Ville & de la Province ſe
trouvérent. Cet Abbé y officia
avec la Mître && la Croſſe..
Le meſme zele a paru dans
l'empreſſement de Monfieur l'Eveſque
d'Autun , à faire auffi celebrerun
Service du Bout-de- l'an
dans ſa Cathédrale. Il fut fait
le 6. de ce mois. Le Chapitre &
le Corps de Ville s'y trouverent,
& ce Prélat y officia en Habits
pontificaux.La meſme choſe s'eſt
faite dans tout le Royaume . 19
- Ily a de la deſtinée dans l'Amour
, & quelquefois les plus
forts engagemens ſe font contre
toute forte d'aparence. L'Avanture
dont je vay vous faire part
en eſt une preuve. Un jeune
Gentilhomme de Provence
ayant fait deſſein de venir paſſer
quelques années à Paris pour s'y
perfectionner aux exercices pro
GALANT. 87
コ
र
لا
e
pres à la Nobleſſe , & y prendre
en meſme temps l'air de politefſe
qu'on n'acquiert preſque ja
mais avec les Provinciaux , partit
de Marseille , & s'eſtant rendu
à Avignon , il s'y arréta trois ou
quatre jours pour voir les raretez
de la Ville . Il ſe diſpoſoit à en
partir ,lors qu'on luy vint dire
qu'un jeune Homme fort bienfait
cherchoit voiture ,& compas
↑ gnie pour Paris. Le plaifin d'a
voir quelqu'un avec qui parler
pendant la route , obligea le Gavalier
d'aler chercher l'inconnu
Il le trouva qui faifoitale prix
d'une Litière . Il s'offrit d'y prendre
place & d'en payer la moitié;
&unje ne ſçay quoy qui frape
ſouvent , d'abord , les ayant touchez
également l'un pour l'autre
dés cette premiere vue ils l'arréterent
enſemble. Leur départ
83 MERCURE
fat réſolu pour le lendemain ,&
il ſe trouva entr'eux un fi grand
raport d'humeur & d'eſprit,qu'aprés
quelques jours de marche,
ils fe jurerent la plus étroite
amitié. Le Cavalier ne fit aucune
façon de ſe déclarer à l'Inconnu.
Il eſtoit d'une Maiſon
qu'une ancienne Nobleſſe rendoitfort
conſidérable. L'inconnu
demeura plus reſervé,& cachant
fon nom par quelques raiſons
qui l'obligeoient au fecret,il dit
ſeulement au Cavalier
estoitFilsd'un Gentilhomme des
environs d'Aix ; que fon Pere
qui estoit impérieux , avoit vou
lu le contraindre d'épouſer une
Demoiselle qui avoit beaucoup
de bien , mais dont la laideur
estoit des plus dégoûtantes ; que
pour ſe mettre à couvert de la
violence que l'on prétendoitlay
د qu'il
GALANT. 89
faire , il avoit pris le party de
fuïr ; qu'il s'en alloit à Paris , où
il avoit une Tante qui ménageroit
ſa paix , qu'elle estoit venuë
depuis un an chez ſon Pere , fur
l'eſprit de qui elle pouvoit tout ,
& que tandis qu'elle s'employe
roit pour l'adoucir , il profiteroit
de l'avantage de paffer un peu
detemps dans la Capitale du Royaume.
Le Cavalier répondit à
Pinconnu , qu'il ne pouvoit concevoir
qu'eſtant fait comme il
1 eftoit , on euſt voulu l'affortir à
une laide Perſonne. En effet , fi
Pinconnu avoit un défaut , c'é
toit celuy de trop de beauté. IF
avoit les traits réguliers & déli-
• cats , la bouche belle , les yeux
grands & bien fendus , la taille
fort dégagée , & une blancheur
de teint , qui auroit pû difputer
d'éclat avec celuy des plusbelles
$
-
१०
MERCURE
Femmes. L'amitié s'augmentant,
de jour en jour entre l'un & l'au.
tre , ils trouvoient tant de douceur
à s'entretenir , qu'ils ne s'a
percevoient point de la longueur,
du voyage , quoy qu'ils le fiſſent
dans une Saiſon fort rude. C'étoient
à toute heure de nouvelles
proteſtations de s'aimer toûjours
; & chacun encheriſſant
fur les ſouhaits de la plus forte
union , le Cavalier demanda un
jour à l'Inconnu, s'il n'avoit point
une Soeur , ajoûtant qu'il regarderoit
une alliance qui le rendroit
ſon Beaufrere , comme le
plus grand de tous les bonheurs.
Cette propoſition donna quelque
temps à réver à l'Inconnu. Il
en montra cependant beaucoup
de joye, & la recevant d'une ma.
niere agreable , il luy parla d'une
Sooeur qu'il ne trouveroit peutGALANT.
94
t
.
te
preeſtrepas
indigne de ſa recherche,
& qui luy eſtoit d'autant plus
chére , qu'étant nez Jumeaux ,
ils avoient tous deux les meſmes
inclinations , & des traits fi ref
ſemblans , que dans leur enfance
, avant que l'Habit marquaſt
la diférence du Sexe , on les
noit ſouvent l'un pour l'autre.
Le Cavalier qui ne trouvoit rien
de ſi beau que l'Inconnu , exa
mina tous ſes traits avec plus d'at
tention,& ayant appris que cette
Soeur les avoit encore plus vifs
& plus délicats , il s'en forma
une idée toute charmante qui ne
l'abandonna plus. Il apprit en
7. core avec beaucoup de plaifir ,
que ſes inclinations étoient toutes
nobles, qu'elle aimoit laChafſe
plus quetoutes choſes , qu'elle
y avoit pris l'habitude de tirer ,
ce qu'elle faiſoit avec une adreſſe
コ
D
le
S.
1
P
ود
MERCURE 2
merveilleuſe; & que fi fon Sexe
luy avoit permis de porter l'Epée,
elle s'en feroit ſervie avec honneur.
Le Cavalier tout remply
d'amour par cette peinture , pria
l'inconnu de vouloir bien le fervir
auprés de cette aimable Perfonne
, ce qui luy feroit aifé s'il
luy écrivoit en fa faveur ,& faifoit
agir l'amitié particuliere qui
eſtoit entr'eux , en attendant
qu'ils retournaſſent enſemble en
Provence, où il l'accompagneroit
fitôt que la paix ſeroit faite avec
fon Pere. L'Inconnu ſoûrit d'un
empreſſement ſi paſſionné , &dit
au Cavalier , que s'il eſtoit vray
qu'il fuſt amoureux fans avoirvû,
it n'auroit pas longtemps à ſouffrir
de l'impatience qui ſembloit
le tourmenter , puis que ſa Soeur
eſtoit à Paris , où la Tante qui
eſtoit Soeur de ſon Pere , l'avoit
GALANT.
93
= amenée avec elle de Provence ,
au dernier voyage qu'elle y avoit
- fait. Ce fut alors que le Cavalier
ne ſe ſentit plus de joye. Il embraſſa
l'Inconnu , luy faiſant promeure
qu'il le ſerviroit de tout
fon pouvoir. Il eut beau pourtant
ſouhaiter la fin de fon voyage.
- Comme il le faiſoit dans le mois
ide Mars dernier , pendant le plus
rigoureux Hyverque nous ayons
eu depuis long-temps , le dégel
furvint , & les chemins furent
tout à coup fi peu praticables,que
quoy que nos Voyageurs ne fuf
ſent qu'à une petite journée de
Châlons , ils eurent beaucoup,
de peine à y arriver. Ce fut pour
eux une neceffite indiſpenſable
- d'y faire quelque ſéjour. Le Cam
valier paſſoit les jours entiers
avec l'inconnu ,,& luy parleic
inceſſamment de fa, Soeur. Un
0
C
94 MERCURE
ſoir qu'ils s'étoient quitez ( ce
qu'ils faifoient affez rarement ) le
Cavalier retournant à ſon Auberge
, lors que la nuit commençoit
à s'approcher , entendit un
bruit d'Epées au bout d'une Ruë
deſerte. Il jetta les yeux ſur deux
Cavaliers qui ſe batoient , & remarqua
l'inconnu qui pouſſoit
fort vivement un Homme qui
reculoit. Il courut àluy ,& dans
ce moment l'Ennemy de l'Inconnu
tomba par terre , percé d'un
grand coup d'Epée. Comme ils
étoient Etrangers , & qu'on pouvoitles
embaraſſer ſur une affaire
de cette nature , ils laiſſerent le
foinde ſecourir le Bleſſfé au premier
qui paſſeroit , & ſe retirerent.
Le Gavalier l'avoit enviſagé
un moment , & voyantunHomme
fort laid , & de tres-méchante
mine , il l'avoit pris pour quel
GALANT.
95
!
ב ו
que Voleur , qui rencontrantfon
Amy dans une Rue écartée, avoit
voulu profiter de l'occaſion ; mais
-l'inconnu luy apprit que c'étoit
un Gentilhomme de ſon voiſinage
, qu'il l'avoit malheureuſement
trouvé ſur ſes pas ,& qu'ils
avoient pris querelle ſur un anicien
diferent de Famille dont il
luy avoit parlé. Il pouvoit mourir
de ſa bleffure ,& les Informaotions
eſtant à craindre pour eux,
quoy qu'il leur paruſt que l'a-
Etion s'étoit paffée ſans témoin ,
ils jugerent à propos de s'éloigner.
Ainfi ils prirent la poſte
dés le meſme foir , favoriſez de
la Lune , qui heureuſement fervoit
à les éclairer. Vous pouvez
juger avec quelle joye le Cavas
lier ſe réſolut à partir malgré la
difficulté des chemins rompus .
Ils allerent loger enſemble à Pa
UL
a
20
96 MERCURE
ris , où ils arriverent ſans qu'on
les euſt pourſuivis . Le lendemain .
l'Inconnu fortit pour aller cher
cher ſa Tante, mais ce ne fut pas
ſans que le Cavalier euſt pris ſa
parole , qu'ils ſeoreverroient le
meſme jour , & qu'il viendroit
luy apporter des nouvelles de
cette charmante Soeur qu'il brûloit
d'envie de voir. Ce fut nean
moins inutilement qu'il l'atten.
dit. Il s'en paſſa meſme cinq ou
fix ſans que l'Inconnu paruſt. Le
Cavalier, en estoit au deſeſpoir ,
& ne ſcachant qu'en penfer , il
ne ſe pardonnoit point de ne
l'avoir pas ſuivy juſques auLogis
de cette Tanterellefturayaquel
l'Inconnu l'avoit conjure de n'env
rien faire ,& qu'il luy avoitcaché
fon nom , auſſi bien que le Quar- l
tier où il ſcavoit qu'elle demeu
roit. Il avoit euſes raifons pour!!
luy
a
1
GALANT.
97
2
S
a
16
e
1
لال
e
is
E
luy en faire un myſtere , & les
avoit fait approuver à ſon Amy.
Hs) vivoient enſemble dans une
fi étroite liaiſon , que le Cavalier
ne croyoit pas que la défiance luy
fuſt permiſe. Auſſi peut- on dire
qu'il n'en avoit point de luy ,
mais il n'en recevoitaucunes nouvelles
, & comme il n'avoit pû
éviter une rencontre à Châlons,
il craignoit qu'il n'en euſt eu
quelqu'autre à Paris ,& que l'évenement
n'en euſt pas eſté
heureux. Enfin aprés qu'il eut
fouffert au delà de tout ce
qu'on en peut croire , on luy
apporta un Billet de l'Inconnu
, qui l'avertiſſoit de ſe tenir
preſt au lendemain , & qu'il ne
manqueroit pas de le venir
prendre pour la viſite qu'il avoit
deſſein; de faire. La Małtreffe
de l'Auberge avoit reçû
Juillet 1680.
Bayerloche
Staatsbibliothek
München
E
;
98 MERCURE
ce Billet , & le Meſſager s'en
eſtant allé ſans demander de réponſe,
le Cavalier ne comprenoit
pas à quoy tout ce grand myſtere
devoit aboutir. Il ne laiſſa pas
de ſe préparer au Rendez- vous.
Le jour ſuivant il prit un Habic
fort propre , & à peine cut- il
diné qu'il vit entrer l'Inconnu.
La joye qu'il en eut ne l'empef
cha pas de lay faire des reproches.
Il luy expliqua tout ce
qu'il s'eſtoit imaginéde fâcheux,
& il luy peignit ſi fottement les
inquiétudes où il l'avoir mis ,
qu'il l'obligea d'avoüer qu'il avoit
tort. L'Inconnu prit pourexcuſe
les ſcrupules deſa Soeur, qui ne
voulant pointparoître devant un
Amant trop prévenu , avoit reſiſté
longtemps à la prière qu'il
loy avoit faite de recevoir ſa vi
fite. Il ajoûra qu'effectivement
201
GALANT.
99
v
S
S
ic
1.
D
il l'avoit trouvée un peu moins,
brillante qu'à fon ordinaire ,
que la connoiffance qu'elle en
avoit , l'ayant renduë incertaine
ſur la réſolution de ſe laifſer
voir , il avoit mieux aimé
le laiſſer dans quelque peine
il pendant trois ou quatre jours ,
que de lay donner le chagrin
d'apprendre que l'on balançoit
àconfentir à ſes eſpérances,
Le Cavalier fut content de ces
raiſons , & ayant reçû les aſſurances
des favorables diſpoſitions
de la Soeur , & de l'appuy que la
Tante eſtoit réſoluë de préter à
fon amour , il monta dans un
Carroſſe que l'Inconnu avoit
amené. Il fut introduit chez cette
Tante , avec laquelle il demeura
ſeul, tandis que le Frere alla préparer
la Soeur à faire un accueil
obligeant à ſon amy. La Tante
e
ES
E 2
100 MERCURE
eſtoit une Femme qui avoit
beaucoup d'eſprit , & qui connoiffant
la Maiſon du Cavalier
, trouvoit le party avantageux
pour ſa Niece. Ainſi elle
n'eut aucune peine à luy promettre
de prendre ſes intéreſts en
rout ce qu'elle pourroit , ſi leur
premiere entrevûë ne détruiſoit
rien des fentimens où il l'affuroit
qu'il eſtoit pour elle. Cette converſation
dura plus d'une heure
fans que l'inconnu revinſt. Le
Cavalier le demanda trois ou
quatre fois , & la Tante remarquant
que l'impatience le faiſoit
ſouffrir , envoya dire à ſa Niéce
qu'elle ſe faiſoit trop attendre.
Elle parut un moment aprés ; &
le Cavalier , quoy que preparé à
beaucoup de reſſemblance , fut
furpris de celle qui frapa ſes
yeux. C'étoient tous les traits de
A
GALAN T. 101
-
l'inconnu que l'Habit de Femme
- avoit adoucis.Il lui fit d'abord fon
compliment avec ce trouble or
dinaire àceux qui parlent la pre
miere fois à une maiſtreſſe. La
Belle luy répondit un peu moins
déconcertée ; & ce qui augmen
tta fort la ſurpriſe de l'Amant , cel
fut d'entendre le ſon de ſa voix,
qui eſtoit entiérement ſemblable
à celuy de l'Inconnu. Il continua
# de le demander pour les voir
l'un avec l'autre , & la Belle n'ayant
pû ſe contraindre aſſez pour
s'empécher d'éclater de rire , on
ne pût ſe défendre plus longtemps
d'avoüer au Cavalier
- qu'elle & l'Inconnu n'étoient
- qu'une même choſe. Son Pere
ayant voulu l'obliger à recevoir i
pour Mary l'Homme du monde
le plus dégoûtant , elle s'étoit
réſoluë à fuïr ; & pour le faire
E
3
102 MERCURE
avec plus de ſeûreté , elle avoit
caché fon Sexe ſous un faux Habit.
Le Gentilhomme qu'elle
avoit bleffé à Châlons , eſtoit cét
Amant fi laid , qui avoit cru devoir
courir aprés elle. L'Habit
d'Homme qu'elle avoit pris ne
Favoit point empeſché de la
reconnoiſtre. Il l'avoit ſuivie , &
ſçavoit l'Auberge où elle logeoit;
mais voyant toûjours le Cavalier
avec elle , il avoit voulu attendre
qu'il la trouvat ſeule; cela's'eſtoit
enfin rencontré. Vous pouvez
juger: quels reproches il luy
fit de la voir ainſi traveſti en
Homme. Il avoit voulu uſer de
force pour la ramener; & la
Belle qui ſçavoit fort bien manier
l'Epée , avoit repouffé la violence
, de la maniere que je vous
l'ay dit. Elle avoit écrit fur le
chemin pour avertir ſa Tante
GALANT.
103
8
bit
10
de ſon avanture , pour la prier
de la traiter de Garçon à ſon arrivée.
Elle en avoit conſervé
l'Habit cinq ou fix jours tandis
-qu'on luy en faiſoit un autre de
Femme; & fitôt que ce nouvel
Habit avoit eſté fait , elle avoit
-tenu parole au Cavalier , en le
venant prendre pour le Rendezvous
qu'elle luy avoit promis.
Une Suivante à qui ſon vray
Sexe avoit eſté découvert ,
l'avoit habillée pendant qu'il
entretenoit la Tante. Je ne vous
dis point ce qui ſe paſſa pendant
le reſte de cette journée. Ilvous
eſt facile de vous figurer quelles
furent les reflexions du Cavalier
fur ce long voyage fait
avec une aimable Fille, qui avoit
eu juſque.là l'adreſſe de l'abufer
, qui s'eſtoit batuë contre un
Amant qu'elle haïſſoit , & qu
1
E 4
104
MERCURE
changeoit d'une maniere fi
agreable pour luy le perfonnage
d'Ami en celuy d'une Maiſtreſſe
fi digne de ſon amour . La Tante
luy apprit qui elle eſtoit. Ils connoiffoient
la Famille l'un de l'au-
& le Cavalier convient , qu'en
conſultant toute fa raiſon,il n'auroit
pû faire un meilleur choix
que celuy que le hazard luy
avoit fait faire. La Tante écrivit
d'abord en Provence une
partie de ce qui estoit arrivé.
Le Pere marqua par ſa réponſe
toute la colere imaginable de la
fuite de ſa Fille ; mais comme le
temps raccommode tout , l'A- 1
mant bleſſe à Châlons ſe trouvant
guéry , & luy ayant rendu
ſa parole , les chofes furent ménagées
avec tant d'adreſſe , que
le Cavalier , dont on connoiſſoit
le bien, la naiſſance & le mérite,
GALANT. 105
obtint enfin ce qu'il demandoit.
On conſentit à ſon Mariage ; &
L
E Roſſignol que l'on a
Et dont on vante tant la
Se tairoit pour vous laiſſer a
E
S
r
104 MERCURE
changeoir d'une maniere fi
a
d
perfonnage
ctant d'adreſſe , que
ier , dont on connoiffoit
en, la naiſſance & le mérite,
GALANT. 105
obtint enfin ce qu'il demandoit.
On conſentit à ſon Mariage ; &
la Tante ayant reçeu une Procuration
du Pere , pour le figner
Tuivant les Articles qu'on luy
avoit envoyez , il fut celebré
avec une joye inexprimable de
l'Amante & de l'Amant. Ils font
partis depuis peu pour retourner
en Provence , où tous leurs Amis
leur font venus faire compliment
ſur leur bonheur.
Voicy un Air nouveau , qui a
icy une grande vogue. Vous
n'en ferez pas ſurpriſe , quand
je vous auray appris qu'il eſt du
fameux Monfieur Lambert .
AIR NOUVEAU.
7
E Rossignol que l'on admire ,
Et dont L onvante tant la voix,
Se tairoit pour vous laiſſer dire,
Es
:
106 MERCURE
Si vous alliez chanter au Bois.
Iris , allez-y quelque jour;
Etpuis qu'il en coûte la vie
A ceux que vostre voix a penetrez
d'amour,
Qu'ilmeure au moins de jalousic.
L'Etat du Gouvernement
d'Alger & des forces de ce
Royaume queje vous ay envoyé !
د
dans ma Lettre de luillet , vous
ayant donné une entiere connoiſſance
du Païs ,&des manieres
de ſes Habitans , j'ay lieu de
croire que ce qu'il me reſte à
vous dire de la Paix que l'on
vient de conclure , vous caufera
un plaifir , que vous n'auriez
goûté qu'imparfaitement , fi je
vous avois laiſſfé ignorer toutes
cés choſes.
e Il y'a trois mois que je vous
écrivis touchant cette Paix &
GALANT. 107
t
e
e
لا
1
}
1
1
vous appris ſeulement qu'elle
eſtoit faite. Mon deſſein eſt aujourd'huy
de vous en faire ſçavoir
juſqu'aux moindres circon-
Aances , & ce font là des morceaux
d'Hiſtoire auſquels on
peut travailler quelque tems
aprés les évenemens , parce qu'il
ne s'agit pas de publier la nouvelle
d'un Traité ; mais d'expliquer
en fidelle Hiſtorien tout
ce qui s'eſt fait dans la négotiation
, & à l'occaſion de ce Traité.
Comme on ne peut eſtre inſtruit
de tout qu'avec le temps ,
& que l'Affaire d'Alger eſt remplie
de beaucoup de particularitez
glorieuſes pour le Roy , j'ay
cru devoir diférer à vous en
entretenir , afin de le faire , &
plus à fonds , & plus fûrement.
Il ſeroit meſme beſoin que pour
mieux entrer dans cet Article ,
:
E 6
108 MERCURE
vous remiffiez dans votre me
moire tout ce qui a donné lieu à
ce que je vay vous raconter. Il
faut pour cela que vou's rapelliez
ee que je vous ay mandé , touchant
les deux Voyages que
Monfieur le Marquis du Queſne
a faits devant Alger. Je vous
envoyay en ce temps- là deux
Plans de la Place gravez exprés,
avec le moüillage de l'Armée
Navale du Roy , je vous parlay
de la mort de Baba- Affan qui
empeſcha la concluſion de la
Paix , qu'il jugeoit abſolument
neceſſaire au repos des peuples
dont il avoit le Gouvernement.
Hadgi Huſſein , connu ſous le
nom de Mezomorto , fut étably
Dey. Sitôt qu'il poſſfeda cette
Dignité , il fit voir des ſentimens
entiérement oppoſez à ceux que
Baba- Affan avoit eus . Ce n'eſt
GALANT. 109
S
pas qu'il les condamnaſt dans le
fonds de l'ame ; mais il ſe crut
obligé d'agir de la forte , parce
qu'il ſçavoit que le Peuple, amoureux
des nouveautez, eſt toûjours
perfuadé que celuy qui ſuit des
maximes contraires à celles de
ſon Prédeceſſeur , ne le fait que
parce qu'il en a étudié les défauts,
& qu'il a des lumieres plus
parfaites. Voila fur quels fondemét
Mézomorto dit qu'il ne faloit
point faire de paix avec les François
, & qu'on trouveroit bien
les moyens de leur refifter. II
penſoit tout autrement ; mais il
vouloit ſe rendre maiſtre de l'efprit
des Peuples , & ne pas marquer
qu'il fuſt dans les meſmes
ſentimens , qu'une fine Politique
luy avoit fait condamner en
Baba-Affan. Il eſtoit Homme de
Mer, & par là les Forces mariti
110 MERCURE
mes de France luy étoient connuës.
Il ſçavoit que les Vaiſſeaux
s'y trouvent conſtruies ſi-tôt que
le Roy l'a commandé , & que les
Magazins qui font dansſes Ports,
font toûjours remplis de tout ce
qu'il faut pour en équiper un
fort grand nombre. C'étoit affez
pour luy faire ſouhaiter la Paix
avec les François. Il la vouloit
donc , mais il croyoit que le
moyen fûr d'y parvenir , eſtoit de
s'y faire voir opposé. C'eſt ce que
vous remarquerez dans toutes
les démarches qu'il a faites pour
y reüffir , & que je ne puis bien
vous expliquer fans reprendre
les chofes de plus haut , & fans
vous entretenir du Baſtion de
France , dont ila eſte ſi ſouvent
parlé dans toutes les Relations
des années précedentes. CeBaſtion
eſt ſur la Côte d'Alger , &
GALANT. FIF
ר
ר
F
2
il en eſt éloigné de cent lieüesou
environ. Monfieurdu Sault a permiffion
d'y faire la Peſche du
Corail ,& dans tous les lieux qui
en dépendent , moyennant un
certain tribut payable tous les
deux mois. Monfieurdu Queſne
voyant que non ſeulement la
Négotiation de Paix eſtoit rompuë
avec les Algériens , mais encore
que les choſes étoient tellement
aigries , que le Peuple
agiſſoit en Maiſtre dans Alger ,
crut devoir faire enlever tous les
Effets que Monfieur du Sault
avoit au Baſtion de France , afin
de ne ſe pas laiſſer prévenir. La
prudence vouloit que ce General
en uſaft de cette forte , parce
qu'encore qu'il ne paruſt pas que
les Puiffances d'Algerlenffent
deffein d'inquiéter les François
qui eftoient en ce lieu-là , elles
444 MERCURE
:
pouvoit n'eſtre, pas maiſtreſſes
d'un Peuple émû & revolté.
Cette conduite , quoy que dans
les formes , ne laiſſa pas d'aporter
quelque forte de dommage à
Monfieur du Sault, à cauſequ'on
n'eut que deux heures pour en
lever les Effets ; que ces Effers
eſtoient ſéparez ; que le temps
eſtoit court,& la confufion grande.
De plus, l'interruption de ſon
commerce luy eſtoit fort ruïneuſe
, & il avoit lieu de craindre
qu'elle nele fuſt encore davanta
& elle duroit plus longtemps.
Toutes ces choſes l'obligerentà
travailler à ſon rétabliſſement ,
& le firent refoudre d'aller à
Alger où il eſtoit fort connu par
fon commerce , qui l'avoit fouς
vent engagé à y faire des Voyages
pendantqu'il eſtoit au Baſtion
de France. Il moüilla devant le
GALANT. MF3
Portle 14. mars 1684. Le Capitaine
de ce Port vint à Bord en
mefinetemps,& luy dit qu'il n'avoit
qu'à faire entrer ſa Barque.
On temoigna beaucoupde joye
de ſon arrivée. Il rendit plus de
quatre - vingts Lettres dont il
savoit bien voulu ſe charger. Elles
étoient des Turcsd'Alger qui
font fur les Galeres de France . Il
y en avoit non ſeulement pour
- leurs Parens , mais auſſi pour le
Bacha, le Dey , & autre Principaux
de la république . On a ſçeu
depuis la conclufion de la Paix ,
que ces Lettres parloient preſque
toutes des grands Armemans de
-Mer qu'on faiſoit en France , &
qu'elles avertiſſoient les Algériensdu
riſque qu'ils couroient,
s'il ne travailloient à leur répos
en demandant la Paix. Le défir
qu'ils avoient de la conclure
14
MERCURE
eſtoit fi grand , que le Khiaïa edit
à Monfieur du Sault , Que s'il
avoit quelque chose à dire , il feroit
affemblerle Divan General pour
l'entendre. Il luy répondit , que
Monfieur le Chevalier de Tourville
devoit arriver dans quelque temps
pour croiser dans ces Mers , & que
s'ils avoient quelque propoſition à
faire, ils pourroient s'adreſſer à luy.
On dit là- deſſus à Monfieur du
Sault, de la part du Divan , que
puis qu'il avoit une maiſon dans
Alger , il pouvoit y demeurer.
Le Dey l'envoya querir le
lendemain , pour l'entretenir en
particulier. Il luy parla toujours
des affaires de France , & Monfieur
du Sault de celle du Baftion.
Il faut remarquer que ce
premier n'avoit encor pû faire
aucune démarche pour la Paix,
& qu'il ſe ſaiſit de la premiere
GALANT. 115
occaſion favorable qui ſe prefenta
pour en parler. Sur la fin
de ce premier entretien , Mézomorto
fit entendre à Monfieur."
du Sault que ſes affaires avoient
une telle connexité avec celles
qui regardoient la France , qu'il
falloit conclure la Paix avec elle,
avant que de prendre aucunes
meſures pour fon rétabliſſement.
Il luy parla toûjours du Roy
avec une grande veneration , &
luy fit connoître qu'il n'ignoroit
pas qu'on doit le reſpecter , &
craindre ſes armes. Il ajoûta : Si
j'avois aujourd'huy la Paix avec
La France , j'envoyerois à l'instant
des Officiers pour te rétablir. Il
s'ouvrit en ſuite à luy , & luy
marqua combien il ſouhaitoit la
Paix , & les raiſons genérales &
particulieres qui le portoient à la
defirer , l'affurant qu'il n'avoit
16 MERCURE
pas de plus forte paffion que de
la conclure. Surquoy Monfieur
du Sault luy dit, Qu'on avoit fait
Scavoirà Monsieur le Chevalier de
Tourville , Lieutenant General des
Armées Navales de France , &
qui devoit venir croiſer dans leurs
Mers, à quelles conditions l'Empereur
de France vouloit bien leur ac
corder cette Paix , en cas qu'ils la
demandaffent. Le Dey luv répan
dit , Que si l'Empereur de France
la ſouhaitoit une fois , il la fouhaitort
Sept ; Qu'il estoit Homme de
Mer ,& que l'expérience luy avoit
appris que Sa République pouvoit
avoir la guerre avec tous les Prin
ces Chrétiens , excepté avec l'Empereur
de France , qui en est le premier,
&le plus puiſſant. Il s'érendit
en fuite fur la ponctualité avec
laquelle on exécute les Traitez en
France, blamant en cela la conduite
:
GALANT. 117
de Baba- Affan , qui avoit declaré
fi legérement la guerre,contre l'avis
des Capitaines de cette République
experimentée à la Marine , de la
quelle ce mesme Baba-Affan n'avoit
aucune connoiſſance , puis qu'il
n'avoit jamais esté à la Mer
Qu'enfin ausfitoft que Monsieur de
Tourville paroîtroit , il apporteroit
defapart toutes les facilitez poſſi.
bles pour arriver à une bonne Paix.
Monfieur du Sault luy dit , Que
puis qu'il connoiſſoit si parfaitement
l'injustice de cette Guerre ,&
le préjudice que ſa Republique en
recevoit , il croyoit qu'ilferoit bien
aiſe de la voir finir. Après cela ,
ille pria de permettre queMonfieur
de Choiſeuil , encore Eſcla
ve à Alger , vinſt en fon Logis,
s'offrant à luy en répondre en cas
d'évaſion. Le Dey repliqua , Qu'il
n'en estoit pas feulement le maître,
118 MERCURE
mais qu'il pouvoit encore y faire
venir tous ceux qu'il voudroit. Ce
fut chez luyun concours continuel
de Gens, qui s'empreſſerent
à luy témoigner la joye que l'efperance
de cette Paix avoit répanduë
dans tout Alger , & l'impatience
qu'on avoit de l'arrivée
de Monfieur le Chevalier de
Tourville. Cependant on n'oublioit
rien pour tâcher de décou
vrir les conditions auſquelles le
Roy vouloit bien donner la Paix .
Enfin le 2. Avril à midy , Monſieur
le Chevalier de Tourville
moüilla à la Rade d'Alger. Monfieur
du Sault alla le trouver , &
luy apprit la joye que ſon arrivée
cauſoit dans la Ville. Il luy dit
que le Dey avoit nommé deux
Capitaines pour le venir complimenter
à ſon Bord. Cela fut exe
cuté dés le lendemain. Ils ne luy
GALANT: 119
parlérent d'aucune affaire, parce
que les premieres viſites ſe paſ
ſent ordinairement en civilitez,
fur tout lors qu'on reconnoît
pour Superieur celuy à qui on
- les rend. Le Capitaine qui fit la
-belle Action dont je vous ay par
lé dans mes Relations d'Alger,&
- qui ſauva Monfieur de Choifeüil
- de l'emportement du Peuple, accompagnoit
les deux Deputez.
Ils furent traitez à dîner , & s'en
-retournerent le ſoir fort fatisfaits,
non ſeulement de la bonne che
re , mais encore de la maniere
honneſte avec laquelle Monfieur
de Tourville les avoit reçeus
. Il les fit ſalüer de ſept coups
lors qu'ils ſe rembarquerent L'Amiral
d'Alger qui avoit appris
par Monfieur du Sault qu'on les
devoit ſaluër , eſtoit demeuré à
la Marine , & avoit fait mettre
120 MERCURE
Pavillon à tous les Vaiſſeaux
pour répondre à ce ſalut . Tout
cela ſe paſſa le 5. Le 6. Monfieur
le Marquis d'O , & Monſieur
Hayet , Commiſſaire General
de la Marine , allérent
complimenter le Dey de la part
de Monfieur le Chevalier de
Tourville. Le meſme jour leDey
luy écrivit , pour ſçavoir à quelles
conditions l'Empereur de
France leur vouloit donner la
Paix. Il pria Monfieur du Sault
de porter la Lettre. Voicy ce
qu'elle contenoit..
١٤٠٠
: AMr
GALANT. 121
2
A MONSIEUR
LE CHEVALIER
■ DE TOURVILLE
!
E
:
Lieutenant Genéral des Armées
Navales du Tres- excellent
& Tres- Puiſſant Empereur
de France; Dieu perpetuë
ſon Regne & ſa proſperité.
Ainſi ſoit il .
Oy Agi-Huſſen , Tres-Excellent
& Tres - Puiſſant Chef
& Gouverneur du Royaume d' Alger;
Dieu perpetuë Son Regne &sa Poſterité.
Ainsi foit- il. Ayant appris
par le Sieur du Sault , Gouverneur
du Baftion de France , de la dépendancede
ce Royaume , venu en cette
Ville pour ses affaires , que vostre
Aouſt 1684 . F
112 MERCURE
Empereur vous avoit donné le com
mandement de ſes Armées en ces
Mers , mesme que vous deviez paroiſtre
en cette Rade , je députay
hyer vers Vostre Excellence deux
Capitaines de Vaisseaux , pour vouS
témoigner ma joye d'un si juste
choix , & vous demander la continuation
de l'amitié qui est entre
nous depuis si longtemps. Ils font
revenus fi contens de l'accueil que
vous leur avez fait , que je vous
en remercie. Ils m'ont auffifait connoiſtre
que vous aviez le pouvoir de
traiter de Paix fur la Guerre que
nous avons avec la France. En ce
cas je vous prie de me fairesçavoir
par le mefme Sieur du Sault , qui
vous rendra la Presente , les intentions
de vostre Empereur fur cette
conciliation , afin que cette mesme
amitié entre nous puiſſe opérer celle
que nous avions cy - devant aver
voſtre Empereur , au contentement
1
GALANT. 123
reciproque des ſujets des deux Royaumes.
Fait à noſtre Ville d'Alger
le 21. de Rabitager , l'an 1095. qui
est le 6. Avril 1684.
Monfieur de Tourville char- .
gea Monfieur du Saultde dire au
Dey de fa part , qu'il envoyeroit
Monfieur le Commiſſaire General
pour déclarer au Divan les
intentions de ſon Empereur. Cependant
s'étant ouvert fur quelques
conditions pour eftre rap.
portées au Dey de vive voix ,
elles furent agitées , & le Dey
donna beaucoup de raiſon pour
faire connoiſtre que le Gouvernement
n'avoit point de part au
traitement qui avoit eſté fait
l'année précedente au Pere le
Vacher , & aux autres François
qui avoient ſouffert la melme
peine. On conclut qu'on envo
yeroit un Otage à bord , ce qui
F 2
124 MERCURE
fut executé. Monfieur Hayer
vint à terre. Il parla au Divan,&
Monfieur du Sault y fut auſſi en
ſuite écouté. On y conclut à la
pluralité des voix , d'abandonner
le tout à ce que le Dey jugeroit
à propos. La Négociation dura
quelques jours , & demeura comme
ſuſpenduë . Me de Tourville
écrivit au Dey, qu'il avoit dit ſes
dernieres intentions à Monfieur
du Sault pour les luy faire ſcavoir
; que c'eſtoit à luy à prendre
fon party,& qu'il alloit mettre à
la voile. Voicy la Réponſe que
le Dey fit à cette Lettre .
:
33 33-2
7
:
GALANT.
125
AU
GENERAL DE L'ARMEE
de France , Monfieur le Chevalier
de Tourville , qui eft
l'exemple des Grands , & le
foûtien de la gloire des Seiogneurs
de la Religion des
Chrétiens ;Que vôtre profperité
ſoit augmentée.
N
Ous vous donnons avis avec
touteforte d'amitié , que l'agreable
Lettre que vous nous avez
écrite estheureusement arrivéevers
nous , qui ſommes vos Amis . Nous
l'avons levë d'un bout à l'autre, &
nous en avons parfaitement compris
la teneur , par laquelle vous nous
donnez à connoître les moyens de
finir la Guerre qui est entre nous, de
la changer en bonne union & ami
F 3
126 MERCURE
tié,& de mettre en repos &en paix
l'un & l'autre Party. Surquoy je
vous diray , comme à mon bon Amy,
que fi Voštre Excellenceſouhaite une
fois la Paix , nous la voulons , & la
defirons dix fois davantage. Vous
n'avez qu'à demander au Gentilhomme
du Bastion , de quelle maniere
j'ay employé tous mes soins&
toute mon étude pour cette affaire;
il vous dira ce qui en est,& comme
tout s'est passé , afin que vous n'en
doutiez nullement.
Le milieu de cette Lettre étoit
remply de divers Articles , qui
regardoient le Traité de Paix. Je
ne les mets point icy , parce que
la fin de ce Difcours vous éclaircira
de tout. Le reſte de la Lettre
eſtoit conçeu en ces termes.
Cependant,mon cher Amy , quelque
foin &diligence ; quelque peine&
exactitude que vous obſerviez
GALANT. 127
àl'égard de cette Paix, je fçay que
voſtre parole est écoutée favorablement
chez vostre Empereur , یم
mesme que ce que vous dites ne
manque pas d'avoir fon effet , de
quelque maniere que la chose réüfſiſſe
, aprés avoir fait toutes vosς
diligences. Vostre Excellence n'a
-point de prétextes ny d'excuses à
chercher , ny de difconrs des uns &
des autres à craindre , parce que
toutes ces Affaires ont esté remiſes
à voſtre disposition, & voſtre Empereur
donnera ſon conſentement à
tout ce que vous ferez. Ce que nous
vemons de dire a esté receu de toute
la victorieuse Milice , & de nos
Enfans , qui font à preſent dans
Alger. Ils y ont confenty , & ont
donné leur parole. Pour ce qui est
de nos autres Enfans quifont dehors
au Camp victorieux,nous leur avons
écrit pour leurfairesçavoir en quel
F 4
128 MERCURE
2
étatfont les affaires de cette Paix,
afin qu'ilsfoient informez & parti
cipans de ce qui ſe paſſfe. Nous en
aurons , s'il plaiſt à Dieu , réponſe
dans cinq ou fix jours , & il est
tres-affuréque nôtre union & amitié
fera plus grande & plus ſtable qu'ellen'a
jamais esté. Lefalut de Paix
vous foit donné. Ecrit au commencement
du mois Guimazilevel , l'an
1095. qui est le 18. Avril 1684 .
Cependant pour avancer les
affaires de la Paix, le Dey fit faire
une publication , qui ordonnoit à
tous les Particuliers qui avoient
des Eſclaves François , de les
amener à la Maiſon du Roy pour
en ſçavoir le veritable prix , &
pour chercher les moyens de le
rembourcer en les rendant. Les
Marabous vinrent trouver le Dey
en corps, pour luy expliquer que
GALAN T. 129
l'Alcoran défend preciſement de
rendre les Chrétiens ſans argent;
& les Confuls de deux ou trois
- Nations luy dirent , Que s'il faifoit
la Paix aux conditions que la
France preſcrivoit , leurs Maistres
- employroient toutes leurs forces pour
avoir les mesmes avantages. Ils
ajoûterent , Que le Dey n'avoit
qu'à demander tout ce qu'ilsoubaitoit
pour se défendre contre la France,&
qu'ils le fourniroient. Il ren.
voya les premiers avec menaces,
& dit aux autres , Qu'il craignoit
l'Empereur de France , & non pas
leurs Maistres , avec lesquels il
n'avoit nulles mesures à garder.
Cependant le Traité demeurant
toûjours ſuſpendu , le Dey dit,
Qu'il écriroit à l'Empereur de France,
àfon Amiral, & à Monfieur de
Seignelay. Il ajoûta , Qu'il avoit
une telle confiance en la justice de
F
130
MERCURE
Sa Majesté , qu'il en paſſeroit par
tout ce qu'il luy plairoit d'ordonner.
On étoit preſque d'accord d'une
Tréve de deux mois ; mais comme
il ne s'agiſſoit que d'un Article
, il s'accommoda, & la Paix fe
conclut. On envoya des Orages
àbord. Cependant Me Hayet, &
M de la Croix Secretaire- Interprete
du Roy, eſtant venus à Alger
, ſe rendirent au Divan avec
Monfieur du Sault , où ils trouverent
toutes les Puiſſances de
l'Etat affemblées. Ceferoit icy le
lieu de vous décrire le Divan , &
le rang de ceux qui le compofent
, fi je ne vous en avois pas
fait une ample peinture dans ma
Lettre de Juiller. :
Mr Hayet s'eſtant avancé, dit
au Dey, Qu'il venoit de la part du
General de la Flote de l'Empereny
de France, pour luy apporter les Ar
GALANT.
131
tictes de la Paix qu'il accordoit au
Divan , ở à la Milice d'Alger, au
nom de l'EmpereurSon Maitre , afin
que s'ils estoient refolus de les recevoir,
ils lesfignaſſent , &lesfiffent,
fceller en la forme accoûtumée. Il
preſenta en ſuite trois Copies du
Traité traduites enTurc. LeDey
prit alors la parole , &dit en s'adreſſant
à M² de la Croix , Sed
cretaire de l'Empereur de France ,
approche , & lis à ce Public les Ar
ticles de la Paix que ton Empereur
nous accorde. Cette lecture ayant
eſté faite, le Dey appella tous les
Reys ou Capitaines de Vaiſſeaux,
&leur dit : Capitaines , cette Paix
vous regarde particulierement, vous
en avez entendu les Articles. Si
vous y trouvez quelque difficulté ,
c'est à present que vous la devez
propoſert Ils témoignerent qu'ils
approuvoient le Traité , & vine
F 6
132 MERCURE
rent tous baiſer les mains au Bacha
, au Dey , & puis au Capigi-
Bachi . Ils s'avancerent en ſuite
juſqu'au milieu de la Court, afin
d'eſtre mieux entendus, & dirent
aux Milices : Le Secretaire de
l'Empereur de France vous a lû les
Articles du Traité de Paix qu'il
nous accorde. Estes- vous contens de
l'executer aux conditions que vous
venez d'entendre ? Toutes leurs
voix s'éleverent en meſme temps
pour marquer qu'ils en eſtoient
fatisfaits. Puis qu'il est ainsi , dic
alors le Dey , jurez donc que vous
promettez de l'executer.Aprés cela
ils dirent le Fatah, qui eſt la premiere
Priere de l'Alcoran , par
laquelle les Mahométans croyent
attirer la benediction de Dieu
fur toutes les affaires qu'ils commancent.
Toutes les Mitices ré
pondirent, Amin,& jurérent avec
GALANT.
133
de grands cris de joye, qu'ils obſerveroient
à jamais la Paix qui
venoit d'eſtre concluë. Le Dey
ayant fait en ſuite apporter du
Sorbet , dit à Ma Hayet , aprés
l'en avoir regalé , Qu'il allast se
reposer chez Monfieur du Sault ;
que cependant ils alloient à la Marine
pour témoigner la joye qu'ils
avoient de cette Paix ; & qu'afin
que toute l'Europe sçeuſt la diférence
qu'ils faisoient de l'Empereur
de France & des autres Puiſſances
Chrétiennes , au lieu de neuf coups
de Canon qu'ils avoient accoutumé
de tirer lors qu'ils publioient la Paix
concluë entr'eux & les Princes
Chrétiens , ils alloient faire tirer
tout le Canon de leur Ville,de toutes
leurs Fortereſſes , & de tous leurs
Vaiffeaux. Ils en ont enviton trois
cents Pieces , que l'on tira plufieurs
fois. Leurs Vaiſſeaux furent
.
134
MERCURE
ornez de leurs Enſeignes,de leurs
Drapeaux , & de leurs Flames.
Les Noſtres répondirent à ces
Salves par plufieurs décharges
de tout leurCanon & de toute la
Mouſqueterie,& le falut leur fut
rendu par toute l'Artillerie que
je viens de vous marquer. Le 24.
Monfieur Hayet, & Meſſieurs du
Sault & la Croix , accompagnez
de pluſieurs Officiers , & précedez
par-les Trompettes de Monſieur
le Chevalier de Tourville,
allérent rendre viſte au Dey &
au Bacha , & leur portérent le
Traité , afin qu'ils le fignaffent,
&le ſcellaffent chacun de leur
Sceau ; ce qui fut fait le lendemain,
aprés qu'on y eut ajoûté la
forme du Serment , & la datte
du jour auquel la Paix avoit eſté
publiée. Le 26. Mele Marquis
d'Amfreville vint à Terre avec
GALANT.
135
d'autres Officiers. Ils allérent
auſſi viſiter le Dey, qui les reçeut
tres - obligeamment , & leur fit
rendre tous les honneurs qu'ils
en pouvoient eſperer. Aprés leur
avoir fait des Preſens de jeunes
Lions, d'Echarpes, & de quelques
autres Ouvrages du Païs , tiffus
d'or & de Soye , il les convia à
dîner , & leur dit , qu'afin qu'ils
fuſſent regalez à leur maniere, il
avoit prié Mª du Sault d'avoir
ſoin du Repas , & de le donner
chez luy. Il envoya pluſieurs
Capitaines pour leur tenir compagnie.
Ces Capitaines furent
placez à table entre les François.
Monfieur du Sault avoit fait arborer
le Pavillon blanc au deſffas
de lamaifon . Les Trompettes ſe
firent entendre pendant tout le
Repas. Le Peuple accourut à ce
bruit , & donna de nouvelles
marques de la joye qu'il reffen
136
MERCURE
toit du Traité conclu. En voicy
les principaux Articles. Je ne les
mets point dans le ſtile ordinaire,
pour ne pas groſſir ma Lettre. Il
ſuffit de vous apprendre ce que
contient chaque Article. Je retranche
meſme ceux qui font
communs à tous les Traitez de
Paix , & je croy qu'il eſt inutile
de dire que tous Actes d'hoſtilité
doivent ceſſer entre des Etats qui
viennent de conclure une Paix.:
Les Capitulations accordées entre
l'Empereur de France & les Grands
Seigneurs, ou leurs Prédeceffeurs ,feront
fincerement obſervées de part
& d'autre. Ils rendront tous les
François generalement detenus Efclaves
dans le Royaume & Domination
d'Alger , & on leur rendrafeulement
les famiſſaires de Levant qui
fontfur les Galeres de France, & du
Corps dela Milice , lansy compren.
dre ceux qui font nez dans ledit
GALANT.
137
Royaume. Les Vaisseaux & Algerne
pourront faire de Priſes dans l'étenduë
de dix licuës des Costes de
France. Tous les François pris parles
Ennemis de l'Empereur de France ,
qui feront conduits à Alger, & autres
Ports de ce Royaume , feront
mis ausfitoft en liberté ,fans pouvoir
estre retenus Esclaves. Les Etrangers
, paffagers fur les Vaiſſeaux
François , ny pareillement les François
pris sur les Vaiſſeaux Etran
gers , ne pourront estre faits Eſclaves
, ſous quelque prétexte que ce
puiſſe eſtre , quand meſme les Vaif-
Seaux fur lesquels ils auroient esté
pris seferoient défendus . Si quelque
Vaiſſeau François ſe perdoit fur les
Coſtes de la dépendance d'Alger ,
foit qu'il fust poursuivy par les Ennemis
, ou forcé par le mauvais tems,
ilferafecouru de tout ce dont il aura
besoin pour estre remis en Mer , &
pour recouvrer les Marchandises.
de son chargement , en payant le
138 MERCURE
travail des journées qui y auront
esté employées ,sans qu'on puiffe
exiger aucun droit ny tributpour les
Marchandises qui seront mises à
terre , à moins qu'elles ne foient
vendues dans les Ports de ce Royaume.
Il ne fera donné aucun ſecours
ny protection contre les François
Aux Corfaires de Barbarie qui ſevont
en guerre avec eux , ny à ceux
qui auront arméſous leur Commis.
fion ; & feront les Dey , Bacha,
Divan, Milice d'Alger , défenfes
à tous leurs Sujets d'armer fous
Commißion d'aucun Prince ennemy
dela Couronne de France ; comme
aussi empefcheront que ceux contre
lesquels l'Empereur de France , ſera
enguerre , puiſſent armerdans leurs
Corps pourcourrefurleurs Sujets. Les
François nepourront estre contraints,
pour quelque cauſe ou prétexteque
foit,àchargerfur les Vaiſſeaux au
cune choſe contre leur volőté, nyfaire
GALANT.
139
-
aucun voyage aux Lieux où ilsn'auront
pas deſſein d'aller. Toutes les
fois qu'un Vaisseau de Guerre de
l'Empereur de France viendra
moüiller devant la Rade d'Alger ,
auffitoft que le Conſulen aura avertyle
Gouverneur , ce Vaisseau Sera
Salüé à proportion de la marque de
Commandement qu'il portera , par
les Chasteaux & les Forts de la
Ville , & d'un plus grand nombre
de coups que ceux de toutes les au
tres Nations. La mesme choſe ſe
pratiquera dans la rencontre des
Vaiſſeaux de Guerre à la Mer. Si
la Paix venoit à estre rompuë , tous
les Marchands François qui feront
dans l'étenduë du Royaume d' Alger,
pourrontſe retirer par tout où bon
leur ſemblera ,Sans qu'ils puiſſent
estre arrestez pendant le temps de
trois mois.
Ce Traité eſt pour cent ans.
Il y en a un particulier fait avec
140 MERCURE
Monfieur du Sault , dans lequel
il elt marqué , Que les Algériens
reconnoiſſant les ſervices conſidéra.
bles qu'il arendus dans la Négotiation
du Traité de Paix, ils le declarent
Propriétaire incommutable des
Places du Bastion de France , la
Cale, Capde Rofe , Bone , &autres
qui en dépendent , poury faire la
Peſche du Corail , & toutle Commerce
dépendant defdus Lieux ,
excluant toute autre Perſonne d'y
prétendre , ny d'y faire aucun tra
fic,sansson aveu ou permission expreffe.
Il luy eſt permis par ce
Traité de rétablir le Baſtion &
les Lieux delabrez . Tous les
avantages qu'il peut ſouhaiter
pour fon commerce , luy font .
donnez. Les droits qu'il s'engage
de payer, y font marquez . Mefmequand
il y auroit rupture , il
ne ſera point recherché ny inquiété
dans ſon établiſſement ,
GALANT. 141
& ſera maintenu en paiſible
poffeffion & joüiffance du Baſtion
& des autres Places . Tour
tes ces chofes qui font employées
dans des Traitez publics , font
affez connoître avec quel em.
preſſement les Algériens ſe ſont
portez à la Paix. Ils ne s'en font
point cachez. Le Dey l'a mar.
qué dans toutes ſes Lettres. H
s'en est expliqué ouvertement
avec les Confuls de diverſes Na
tions ,& jamais le Peuple n'a
témoigné tant de jove. Il paroiſt
eſtre dans la réſolution d'obſer
ver ce Traité inviolablement , &
dit, Que les Enfans de leurs En
fans ſe fouviendront qu'il ne faut
jamais choquerle Pavillon de
Rien n'eſt plus fort que ce
qu'ont dit les Algériens dans
cette Negotiation à l'avantage
142
MERCURE
du Roy. Toutes les paroles de
Mézomorto ont marqué ſon empreſſement
pour la Paix ; & les
éloges qu'il a faits de Sa Majesté,
&dont vous venez de lire une
partie , ont eſté en termes ſi
reſpectueux & fi expreffifs, qu'il
ſeroit impoſſible aux François ,
tous zelez qu'ils font pour leur
Souverain , de rien dire , ny de
plus avantageux , ny de plus
ſpirituel. Auſſi le meſme Mézomorto
a-t- il ſouvent dit, Qu'il
connoiſſoit l'Europe , & les forces de
tous les Souverains ; mais qu'encore
que celle de France fuſſent les plus
redoutables , la pure estime qu'il
avoit pour le Roy , dont il connoiſſoit
le mérite perſonnel , estoit ce qui
l'avoit le plus engagé à faire la
Paix. On convint en la traitant,
queles Algériens envoyeroient
une Ambaſſade célebre pour
GALANT .
143
demander pardon à Sa Majesté,
tant de la rupture avecla France,
que de ce qui s'eſtoit paſſé à la
mort du Pere le Vacher. Le Dey
choiſit, pour cette Ambaſſade le
plus honneſte Homme , & le
plus diſtingué qu'il put trouver
dans Alger. Il en a eſté Gou
verneur; il a commandé l'Armée
, & s'eſt acquité de plufieurs
Ambaſſades avec la répu
tation d'un Homme auſſi ſage
qu'expérimenté. On nomma en
meſme temps douze Capitaines,
ou Officiers , pour l'accompa
gner. C'eſtoient tous Gensde re
marque parmy eux , &il n'y en
avoit aucun qui n'euſt eſté bleſſé
fur mer ou furterre. Avant leur
depart , le Dey demanda à Monfieur
du Sault le nom de celuy
qui estoit préſentement Amiral
de France,& ayant ſçen que c'é
30
144 MERCURE
il
toit Monfieur le Comte de Toulouſe
, il ordonna à l'Ambaffadeur
de luy rendre les reſpects
dûs à la naiſſance & à ſon rang ,
&dit , Que pour obtenir plus facilement
des graces des Peres ,
faloit faire interceder leurs Enfans.
Lors que l'on fut preſt à s'embarquer,
leDey dit à ce meſme Ambaſſadeur
, Qu'il l'envoyoit pour
voir le Monde , & luy fit connoître
en peu de mots , que voir la
France , c'eſtoit plus que de voir
le Monde entier. Il partit enfin
avec ſa Suite,& trouva à Toulon
Monfieur de la Buſſiere , Gentilhomme
ordinaire de la Maiſon
du Roy, pour l'accompagner, &
le fairedéfrayer. Ce n'étoit point
par une marque de distinction
pour luy,mais parce qu'on fait la
meſme choſe en Europe à tous
lesAmbaſſadeurs des Princes qui
nen
GALANT.
145
I
n'en font pas , & qu'ils défrayent
chez eux tous les Ambaſſadeurs
qui viennent d'Europe. L'établiſſement
de cette coûtume vient
du peu de fréquentation qu'on
a lesuns chez les autres , ce qui
fait qu'on ne ſçait pas affez les
manieres du Païs pour trouver
ſans peine ce qui eft neceſſaire
à chacun. Joignez à cela , qu'il y
a beaucoup de Lieux deſerts dans
l'Aſie & dans l'Affrique. L'Ambaſſadeur
ayant veu l'Armée
Navale, & les Magazins de Toulon
, dit , Que c'estoit une merveil
leuſe ignorance,de vouloir la Guerre
avec le plus puiſſant Prince de la
Mer ,& qui estoit toû ours prest à
armer des Vaiſſeaux , & à faire
Sentirſon indignation àſes Ennemis.
Il fut en ſuite ſurpris , ainſi
que ceux de ſa Suite , de trouver
toutes les Hôtelleries de leur
Aouft 1684. G
146 MERCURE
1
route pleines de toutes les choſes
dont ont peut avoir beſoin ; au
lieu qu'en leur Païs on eſt obligé
de porter avec ſoy tout ce qui
eſt neceſſaire pour la vie. Ils remarquérent
dans tous les Fran- |
çois, des manieres curieuſes,mais
accompagnées de beaucoup de
civilité.LesDames s'empreſſerent
à les voir, & leur donnerent plufieurs
fois les Violons. On peut
dire qu'ils arriverent à Paris entre
deux hayes de monde,les che.
mins en ayant preſque toûjours
eſté bordez depuis Toulon jufques
à Paris. Je ne vous rapporteray
point tout ce que l'Ambaffadeur
a dit,qui mériteroit d'eſtre |
remarqué. Je ſuis trop preſſé du
temps , pour pouvoir entrer dans
tout ce détail. Ie marqueray ſeulement
icy quelques reparties fur
pluſieurs choſes diférentes , pour
,
1
1
GALANT.
147
-vous faire connoiſtre ſon eſprit ;
& ce qu'il a penſé du Roy , & de
la France. En cela je ne diray
rien qui ne ſoit tres veritable,
J'ay eſté témoin d'une partie ; &
de la maniere que je ſçay le reſte,
je puis le garantir auſſi vray que
ſi je l'avois entendu moy meſme.
Quelqu'un luy ayant demandé
ce qu'il penſoit de Paris , il répondit,
Que comme à l'Ouvrage on
connoiſſoit l'Ouvrier, on devoit juger
de la chose admiréeſuiyant que celuy
qui l'admiroit s'y pouvoit connoître
; & qu'on devoit estre per
fuadé qu'il trouvoit Paris la plus
belle Ville du Monde , puis qu'il
parloit avec connoiſſance de ce qu'il
diſoit ,& qu'ayant beaucoup voya .
gé , il demeuroit d'accord qu'iln'avoit
rien veu de fi beau que cette
Ville. Il y estoit arrivé le vingt
neufiéme de Juin ;& le quatrié-
G 2
148 MERCURE
1
me de Juillet il fut conduit à
l'Audience du Roy à Versailles
par Monfieur de Bonneüil ; Introducteur
des Ambaſſadeurs ,
qui l'avoit eſté prendre à Paris à
l'Hôtel des Ambaſſadeurs , avec
les Carroſſes de Sa Majesté , &
de Madame la Dauphine. On le
mena d'abord ſe repoſer dans la
Salle des Ambaſſadeurs , qu'on
appelle la Salle de Descente. Il
alla en ſuite chez Monfieur de
Croiſſy , Miniſtre & Secretaire
d'Etat & chez Monfieur le Marquis
de Seignelay Secretairc
d'Etat. Quoy que ces ambaſſadeurs
n'ayent audience que des
Miniſtres pour traiter des Affaires
qui les aménent , & du Roy,
pour luy rendre leurs foûmiffions,
& qu'ils n'aillent point comme
ceux de l'Europe à l'audience
de toute la famille Royale, celuycy
avoit demandé à voir MonGALANT.
149
a
ſieur le Comte de Toulouſe. Il
en avoit ordre de Mézomorto,
comme je vous l'ay déja marqué;
&d'ailleurs comme on ne peut
avoir de démeſlez avec les Algériens
que pour des affaires qui
regardent la Navigation
avoient crû que leur Ambaſſadeur
devoit luy demander ſa pro-
د
ils
tection . Il fut donc conduit à
l'audience de ce Prince , qui le
reçeut en qualité de Grand Amiral
. L'Ambaſſadeur le trouva accompagné
d'une groffe Cour, &
luy fit ce Compliment.
ô
LA bonté genereuſe, o tres digne
,
laquelle le plus grand & le plus
redoutable de tous les Princes de la
Loy des Chrétiens , ton Excellent &
Auguste Pere, vient de me recevoir;
& en moy toute l'illustre & victorieuse
République des Algériens , me
G3
150
MERCURE
comble d'une joye , que je ne puis
m'empeſcher de te témoigner. Cette
joye est fondéesur l'heureuse échange
que nous faisons de la crainte
continuelle de fes Armes , avec le
defir ardent de les voir deſormais
Profperersur tous ſes Ennemis. Elle
eft encore augmentéepar l'esperance
que nous donne ta jeuneſſe admirable,
d'eftre unjour fidelle imitateur
des grandes Actions du grand &
magnanime Empereur qui t'a donné
la vie, lors que l'âge aurafait croi
tre les femences de vertu qu'il a
tranſmiſes en Toy,&formé ce grand
Arbrede valeur qui doit couvrir un
jour toute la vaſte étenduë des deux
Mers. Noftre joye cependant ne peut
estre accomplie, tant qu'ily aura de
nos Compatriotes qui gémiront dans
tes Galeres ſous le poids de leurs
fers. Il faut donc , ô tres- digne &
tres - noble Amiral , que tu nous
GALANT .
151
accordes ta protection auprés de ton
Excellent & Auguste Pere , & que
tu nous aides à en obtenir leurli
berté. Noussommes afſfurez qu'il te
l'accordera , & qu'il ne pourra refuser
une chose si juſte & si digne
de ſa generosité , à un Prince ſi ai
mable &fi remply de toute forte de
perfections.
Monfieur le Comte de Toulouſe
répondit , Que tant qu'ils
auroient les sentimens qu'ils devoient
avoir, & qu'ils feroient dans
Les bonnes graces du Roy,il tâcheroit
de leur rendre tous les bons offices
qui seroient en fon pouvoir. Cette
Réponſe fut faite avec un air
dont la majeſté accompagnoit
la bonne grace ; & ce Prince
étant fort jeune, & parfaitement
beau, les Algériens,& tous ceux
qui le virent, furent remplisd'ad
miration , & luy donnérent mille
G4
152
MERCURE
loüanges . Quelque temps aprés ,
toute la Cour s'eſtant renduë
dans le grand Apartement du
Roy , l'Ambaſſadeur y fut conduit
par le grand Escalier , qui
mene à l'Apartement qu'occupe
Madame la Dauphine. Il traverſa
la Salle des Gardes , & le petit
Apartement de Sa Majesté , & en
fuite la Galerie & le Sallon qui
* eſt au bout. A peine fot il entré
dans la Galerie , qu'on luy en
voulut faire remarquer les beautez
& les richeſſes. Il répondit,
Qu'il alloit voir le plus grand Roy
du Monde,& que c'estoit affez pour
ce jour- là. Le Roy le reçut dans
ſon Trône . Il fit à ſa Majesté le
Diſcours ſuivant en LangueTurque,
& il fut interpreté par Monſieur
de la Croix Fils , Secretaire-
Interprete du Roy .
GALANT.
153
TRES-HAUT, TRES-EXCELLENT
, TRES - PUISSSANT ,
TRES-MAGNANIME , ET TRESINVINCIBLE
PRINCE , LOUIS
!
QUATORZIE ME , EMPEREUR
DES FRANÇOIS ; DIEU PERPETUE
TON REGNE ET TA PROSPERITE
.
Je viens aux pieds de ton ſublime
Trône Imperial, pour t'exprimer
la joye de nostre République , & du
Dey mon Maistre, d'avoir conclu la
Paix avec tes Lieutenans , & le
defir ardent qu'ils ont , qu'il plaiſe
àta Haute Majesté d'y mettre le
Sceau de ton dernier confentement .
La force de tes Armes tres-puis-
Santes , & l'éclat de ton Sabre toû .
jours victorieux , leur afait connoître
quelle a esté la faute de Baba-
Affan d'avoir declaré la Guerre à
tes sujets ; & je suis députépour
GS
MERCURE
254
t'en venir demander pardon , & te
proteſter que nous n'aurons à l'avenir
d'autre intention, que de meriter
par noftre conduite l'amitié du plus
grand Empereur qui foit,& qui ait
jamais esté dans la Loy de Jefus, &
le feul que nous redoutions.
Nous pourrions appréhender que
l'excés détestable commis en la per-
Jonne de ton Conful ne fust unobštacle
à la Paix, fi ton eſprit , dont les
Lumieres ſemblables à celles du So-
Icil, penetrant toutes chofes ,ne connoiſſoit
parfaitement dequoy eft capable
une Populace émuë & en fureur
, qui au milieu de ſes Concitoyens
écrasez par tes Bombes, oùfe
trouvent des Peres,des Freres,&des
Enfans,ſe voir enleverſes Esclaves,
le plus beau de fes Biens ; à qui,
pour comble de malheur , on refuse
en échange la liberté de fes Compatriotes,
qu'elle avoit efperée.Quel
GALAN T.. I
155
1
quesmotifs que puiſſe avoir eucette
violence , je viens te prier de dé
tourner pour jamais tes yeux facrez
de deſſus une Action que tous les
Gens de bien parmy nous ont deteſtée
, & principalement les Puisfances,
àqui il neseroit pas raison
nable de l'imputer.
Nous esperons, ô grand Empereur,
auſſi puiſſant que Gemschid , auſſi
riche que Caroun , auſſi magnifique
que Salomon , & auffi genéreux
qu Akemtay , cette grace de tes
bontez .
د
Etmesme dans la haute opinion
que nous avons de ta generofité incomparable
, nous n'avons garde de
douter que tu ne rendes libres tous
seux de nos Freres qui fe trouveront
arreſtez dans tes fers , comme nous
remettons en pleine libertétous ceux
de tes sujets qui font entre nos
mains , & meſme tous ceux qui onts
G6
156 MERCURE
esté honorezde l'ombre de ton Nom,
afin que la joye de cette heureuse
Paix foit égale & univerſelle.
Et en cela,que demandons- nous,
finon d'ouvrirun plus grand nombre
de bouches à ta loüange ; & que
dans le temps que les tiens rendus à
leur Patrie te beniront profternez à
tes pieds , les nostres ſe répandant
dans les vaſtes Païs de l'Afrique,
aillent y publier ta magnificence,&
femer dans les coeurs de leurs Enfans
une profonde veneration pour tes
vertus incomparables ?
Ce sera là le fondement d'une
éternelle Paix , que nous conferverons
de nostre part par une obfervation
exacte & religieuse de toutes
les conditions fur lesquelles elle a
esté établie ; ne doutant point que
par l'obeiſſance parfaite que tu te
fais rendre , tes Sujets ne prennent
be mesme ſoin de la conferuer....
i
GALAN T. 157
Veüille le Createur tout- puiſſant
& mifericordieux , y donner la benediction
, & maintenir une union
perpetuelle entre le Tres - Haut,Tres.
Excellent , Tres- Puiffant , Tres-
Magnanime , & Tres - Invincible
Empereur des François ; & les illustres
& magnifiques Pacha , Dey ,
Divan , & victorieuses Milices de
la République des Algériens .
Par ſon tres- humble Serviteur ,
ſouhaitant la profperité de Sa
Majesté,HAGDI JAFER AGA,
Ambaſſadeur d'Alger.
Il preſenta en ſuite au Roy fa
Lettre de Créance , qui eſtoir
dans un Sac de Brocard d'or. Sa
Majeſté répondit, Qu'elle approuvoit
le Traité conclu avec le Chevalier
de Tourville ; qu' Elle esperoit
que les Algériens feroient de leur
costé tout ce qui seroit neceſſaire
158 MERCURE
pour entretenir la Paix , & qu'Elle
ordonneroit à ſes Sujets de ne les
plus inquiéter.
Comme on croyoit l'Audience
finie , on fut ſurpris d'entendre
l'Ambaſſadeur , qui au lieu de ſe
retirer, reprit la parole , & dit au
Roy, Qu'il prenoit la libertéde luy
témoigner la joye qu'il reffentoit de
lagrande Conqueste qu'ilvenoit de
faire par la prise de Luxembourg,
qui estoit une Ville redoutable dans
l'Allemagne , & connue de toute
l'Europe ; qu'il souhaitoit que fon
Sabre fust toûjours victorieux , &
qu'il vinst à bout de tous ſes Ennemis.
Ce Compliment inpromptu
fut fort applaudy , & l'on trouva
qu'il eſtoit fait à propos. L'Am
baffadeur traverſa en ſuite tout
le reſte de l'Apartement , par lequel
il n'avoit point encore pal
1
GALAN T. 159
fé. La foule y étoit ſi grande,qu'il
ne put y remarquer qu'un nombre
infiny de monde. Il deſcendit
par le grand Escalier , dont la
beauté le ſurprit fi fort , qu'il ne
put s'empefcher d'en témoigner
de l'étonnement. Monfieur le
Brun s'y rencontra par hazard.
On dit à l'Ambaſſadeur , en le
luy montrant , que c'eſtoit luy
qui avoit fait cet Eſcalier. Il répondit,
Qu'il n'avoit pas besoin de
voirfa Perſonne pour l'admirer,&
qu'il luy ſuffifoit de voir ſon Ouvrage.
Il fut magnifiquement traité
à dîner par les Officiers de Sa
Majesté , & remené à Paris avec
les meſmes ceremonies. Il dit à
fon retour , Que la majesté du Roy
l'avoit tellement frapé & intimidé.
qu'il anroit eu peine à se raſſurer...
ſi au travers de tant de grandeur
de tant d'éclat ce Prince ne luy
160 MERCURE
avoit paru tout aimable. On le
félicita fur la beauté de ſa Harangue
, & il répondit , Qu'il en
auroit fait une plus longue, s'il n'a
voit point apprehendé d'ennuyer un
figrand Empereur.
Les noms de Gemſchid , de
Caroun, & d'Akemtay , qui ſont
employez dans cette Harangue,
vous auront paru barbares . J'ay
fait des recherches fur ces noms,
& voicy ce que l'on m'en a
appris.
Gemſchid eft chez les Mahometans
le quatrième Roy de Perſe
aprés Cioumarats. Ils reconnoiſſent
de luy l'invention des
Artsles plus neceſſaires à la vie
humaine , & diſent qu'il fortoit
des rayons de ſon viſage , & que
c'eſt de là qu'eſt venu fon nom,
Scheid en Perfar , fignifiant le
Soleil. Il paffe pour an. Homme
GALANT . 161
tres- prudent , qui a fait ceindre
les Villes de Murailles , & donné
ſes ſoins à faire exercer l'agriculture
. La Medecine commença à
eſtre connuë ſous fon regne. Il
voulut qu'on luy rendiſt le culte
dû à la Divinité, & envoya ſa Statuë
dans les Provinces de ſa domination
, afin qu'on l'y adoraſt.
Caroun , Oncle de Moïse , eft
apparemment le Coré , dont la
Geneſe fait mention. Il eut de
grands Biens. Les Mahometans
tiennent qu'il les amaſſa par la
Chymie .
Akemtay , ou Catamtay , eft
le nom d'un grand Seigneur fort
brave , & d'un eſprit ſi galant ,
qu'on cite encore de ſes Vers.
Sa libéralité a donné lieu à une
façon de parler proverbiale , &
dontles Autheurs Arabes ſe fervent
ſouvent , en diſant , auffi li
162 MERCURE
béral que Catemtay, pourdire treslibéral.
Le Roy de Perſe luy envoya
un jour un Ambaſſadeur pour
luy demander un Cheval de ſon
Haras qu'on luy avoit fort vanté .
Akemtay qui estoit à la Campagne
, ayant ſçeu l'arrivée de cet
Envoyé , ſans ſçavoir le ſujet de
fon voyage,& ſes Gens luy ayant
dit qu'il n'y avoit pas dequoy
régaler ce nouvel Hoſte , il com.
manda auſſitoſt qu'on tuaſt ce
beau Cheval , & qu'on l'apreſtat
en diférentes manieres. Apres le
Repas , l'Envoyé fit ſa demande
de la part du Roy ſon Maiſtre.
AKemtay luy dit que c'eſtoit cet
Animal qu'il luy avoit fait ſervir,
croyant le mieux régaler. L'Ambaſſadeur
en fut fort ſurpris , &
retournant vers le Royde Perſe,
il luy rendit comte de la genéroſité
de ce Seigneur,qui avoitdéja
GALANT . 163
fait grand bruit dans tout l'Orient
.
Pour Salomon , dont tout le
monde connoiſt la grandeur
auſſi-bien que la ſageſſe , je n'ay
rien à vous en dire , finon qu'il
eſt dans la meſme eſtime chez les
Mahométans,que chez les Chrétiens..
Quelques jours apres celuy
del'Audiance de l'Ambaſſadeur,
on le mena à Verſailles avec toute
ſa Suite , pour voir les beautez
de ce ſuperbe & dilicieux Palais.
On le conduiſit d'abord à la
Grande& petite Ecurie du Roy,
qui font , comme chacun ſçait,
deux Chefd'oeuvres ſurprenans.
Il y a peu de Palais au Monde
qui ſoient auffi beaux que ces
deux Ecuries. Elles font grandes
& ſpatieuſes tant dehors que
dedans , agreables , à la veuë , &
:
164 MERCURE
d'une Architecture nouvelle . La
Menuiserie du dedans en eſt
fort bien travaillée. Ces Ecuries
font à doubles rangs. Il y a des
Galeries d'où l'on voit faire le
Manege aux Chevaux , & une
maniere de Sallon au milieu ,
d'où l'on voit auſſi de tous coſtez .
L'Ambassadeur tout étonné de
ce qu'il voyoit , dit , qu'il estoit
difficile de trouver des paroles pour
bien lower ce qui cauſoit la plus
grande admiration. Ce qu'il y a
de ſurprenant , & qui neantmoins
ne l'eſt pas pour ceux qui
ſçavent que les Algériens ont de
tres beaux Chevaux en leur
Païs , c'eſt que l'Ambaſſfadeur
remarqua tous les plus beaux , &
qu'il ne ſe méprit à aucun de
ceux qu'il mit de ce nombre. il
vit'a Galerie,& les grands Apartemens
du Château ; & comme
GALANT. 165
il s'arreſtoit à regarder la cizelure
des Serrures des Pottes & des
Feneſtres , quelqu'un luy voulut
faire remarquer la grandeur , la
beauté ,& le nombre des Ouvrages
d'argenterie qui ſont dans
cette longue enfilade de Pieces .
toutes également remplies. Il dit,
Qu'il n'estoit point étonné du furprenant
amas de tant de Richeſſes,
puis que le plus grand Roy de la
Terre lespouvoit avoir ; mais qu'en
regardant ces Serrures , il remarquoit
qu'ily avoit de la délicateſſe
& de l'esprit dans tout ce qui ſe
faisoit en France. On luy montra
le Trône où eſtoit Sa Majesté le
jour qu'il eut Audience. Il dit,
Qu'il neſeſouvenoit point d'avoir
veu ce Trône , & qu'il n'avoit remarqué
que le Roy ce jour - là.
L'Ambaſſadeur , & ceux de ſa
Suite , virent dîner Sa Majesté,
166 MERCURE
& paroccaſion le Lieutenant du
Bacha d'Alger , qui eſt la ſeconde
Perſonne de l'Ambaſſade , &
qui eſtoit envoyé par ce Bacha,
fit preſens de pluſieurs Mouchoirs
de ſon Païs , à tous ceux
qui eſtoient à table avec le Roy.
Le meſme jour eſtant montez
en Chaloupe ſur le Canal pour
aller à Trianon,ils rencontrerent
Madame la Princeſſe de Conty .
On leur demanda , s'ils ſeroient
bien- aiſes de faire une ſi belle
Priſe . L'Ambaſſadeur répondit,
Que non , parce qu'elle cauferoit
la deftruction entiere de leur Patrie.
Un de ſa Suite ajoûta , Que la
Merde Versailles estoit la Merde
l'Empereurdu Monde , que l'on y
portoit respect , &qu'on n'y faisoit
point de Prife. Le meſme jour ,
comme il achevoit de voir le
nombre preſque infiny de diférens
Jets d'eau qui ſont à VerſailGALANT.
167
les , quelqu'un luy dit , Qu'il
n'avoit pas veu une seule goute
d'eau que l'artifice & l'industrie
n'eussent fait venir en ce Lieu- là,
- pour le plaisir de Sa Majesté.A
- quoy il répondit , Qu'ilne s'étonnoit
pas que le Maistre des Mers en
euſt fait venir une pour ſon divertiſſement.
Il dit enfin , apresavoir
- admire Verſailles , Qu'il estoit
juste que le plus beau Palais du
Monde appartint au plus riche &
au plus noble Empereur, qui fuſtſur
la Terre. Quelques jours apres ,
on le mena au Chaſteaü de Marly.
Il fut furpris de le voir peint
en dehors comme en dedans , &
dit , Que les François qui alloient
voyager , méritoient une punition
rigoureuse , parce que tout n'estoit
que queuſeries aux autres Païs , en
comparaison de ce qu'ils voyoient en
France. Il dit de la Machine de
168 MERCURE
de Monfieur de Ville , qui éleve
des eaux pour Verſailles , & qui
eſt un peu en deça de Marly ,
Que jusqu'à présent les François
avoient esté amoureux de leur Em.
pereur, mais qu'apres des grandeurs
&des dépenses comme celles qu'il
voyoit , tout l'Univers devoit auſſi
l'estre. Il a pris beaucoup de plai.
fir à voir toutes les Machines qui
font monter les Eaux , comme il
avoit fait auparavant à voir la
Pompe du Pont Noſtre- Dame .
Des le meſme jour qu'il alla à
l'Audiance du Roy à Verſailles,
comme il ſe trouva remply d'admiration
pour la magnificence
des meubles dont ce Château eſt
orné , il luy prit envie de voir le
Lieu où S. M. les fait faire. Il
choiſit le 7. de luillet pour ſatisfaire
ſa curioſité , & fit avertir
Monfieur le Brun , qui eſt Dire-
Cteur
GALANT. 169.
Aeur de l'Hoſtel Royal des Gobelins
, qu'il s'y rendroit ce jourlà
avec tous ceux de ſa Suite.
Monfieur le Brun les reçent à
l'entrée des Salles de Peinture,
où ils deſcendirent de Carroffe.
Ils y allérent d'abord , & s'arreſtérent
longtemps fur les diférens
Ouvrages que l'ony fait pour le
Roy. Ils témoignerent beaucoup
de fatisfaction detout ce qu'ils
virent ; & la joye qu'ils paroifſoient
en reſſentir , fit qu'ils ne
refuſérent pas de prendre avec
les Dames qui ſe rencontrerent,
là , un Régale de Caffé & de
-Biere des Gobelins qu'on leur
préſenta. Cela les fit entrer en
converſation avec elles , & ils
leur dirent des choſes qui marquoient
beaucoup d'eſprit. Monfieur
le Brun les fit paſſeren ſuite
dans tous les Atteliers , où il leur
Juillet 1680.
20
H
170 MERCURE
4
fit voir les Ouvrages d'Orfevrie
qui s'y font , & entr'autres des
Guéridons d'argent de fix pieds
de haut, & les Ouvrages de diverſes
Pierres prétieuſes de raport,
dont on ſe ſert à orner des
Cabinets , & à faire des Tables.
12
N
a
Ils en virent une en compartimens,
qui a cinq pied de long fur
quatre de large. C'eſt la plus
belle qui ait eſté faite. On leur
déploya dans laCourt la Tenture
de Tapifferie de l'Histoire d'Alexandre
, d'aprés les Tableaux
que Monfieur le Brun a faits for
ce ſujet,& qui font dans le Cabinet
du Roy. Ils virent encore
plus de cinquante autres Pieces
qui estoient ſur les métiers , &
qui furent déroulées ; deux Cabinets,
d'une grandeur au deſſus
de tous ceux qui ont eſté faits
juſqu'à preſent , d'une tres-belle
:
GALAN Τ. 171
11
architecture,& qui doivent eſtre
enrichis de Pierres de raport ,
comme la Table dont je viens de
vous parler ; & tous les autres
Ouvrages qui ſe font en cet Hôtel
, où ils s'arreſterent fi longtemps.
, qu'ils n'eurent pas le loifir
d'entrer dans les Atteliers de.
Sculpture . Ils parurent extrémement
contens de tout ce qu'on
leur montra,& il n'eſt pasdifficile
deſe l'imaginer, n'y ayant aucun
Lieu dant toute l'Europe où il ſe
rencontre tant de diferens & de .
fi grands Ouvrages. Aufli cet
Hôtel eſt digne de la magnificence
du Roy , laquelle y paroîc
toûjours également dans la Paix
&dans la Guerre. Ils donnerent
bien des loüanges &des marques
de leur eſtime à tous les Ou
vriers ,& firent dire à Monfieur le
Brun par Monfieur de la Croix,
P
H 2
172
MERCURE
Qu'ils le remercioient de toutes les
peines qu'il avoit priſes , qu'ils n'a
voient jamais rien veu de si beau
que ce qu'on venoit de leur montrer,
& qu'ils lay foubastorent ane treslongue
vie , pour pouvoir continuer
ſesſervices à un si grand &fima
gnifique Empereur.
Ils ont eſté auſſi à l'Hôtel des
Invalides ; & l'Ambaſſadeur dit
après avoir tout examine , Qu'il
estoit glorieux,& avantageux toutensemble,
de ſervir le Roy , puis que
ſi l'on est blessé à ſon ſervice, on est
feûr du repos de sa vie & de sa
Subſiſtance ; & que si l'on est tué, on
n'a plus beſoin de rien. Eſtant un
jour au Cours, & le voyant preſque
remply de Carroffes fort
propres , il dit , Que c'estoit par là
qu'il connoissoit que Paris estoit la
plus grande & la plus magnifique
Ville du Monde. Il fut furpris , en
GALANT . 173
voyant Vincennes , du grand
nombre de Palais que le Roy a
de tous coſtez . Son étonnement
redoubla , lors qu'on luy fit voir
le nombre d'Armes prodigieux,
&toutes bien entretenues , dont
Monfieur Titon a ſoin . Il admira
la Bibliotheque du Roy;mais lors
qu'il vit les Alcorans que l'on y
conſerve , il ne put s'empeſcher
de dire ; Oh , pauvres Eſclaves , fi
je pouvois vous delivrer d'icy , je le
ferois de bon coeur. Cet Ambaſſadeur
dit , en apprenant l'Affaire
de Génes , Qu'il n'admiroit pas
tant l' Action de la defcente , quoy
que tres-vigoureuſe &tres- hardie,
que la retraite aprés l'Action ; &
que quoy qu'il eust veu à Toulon , ce
qu'il voyoit en France luy faisoit
regarder l'Armée Navale comme
l'ombre de la puiſſance du Roy . Ila
dit de l'Opéra , Qu'il n'y avoit
H
3
174
MERCURE
rien deſemblable au Monde, & que
l'Empereur de Francefurpaffoit tous
les autres Souverains jusque dans
les Jeux. La Comédie Françoiſe
luy a paru trop ſpirituelle& trop
férieuſe, pour estre un Jeu ; & il a
dit de l'Italienne , Que quoy que
ce ne fust que la Petite - Fille de
I'Opéra,elle charmoit d'une maniere
toute diférente,&qu' Arlequin étoit
tout efprit. Cet Acteur , inimitable
en ſon genre,l'ayant eſté voir,
il luy dit , aprés luy avoir fait
beaucoup d'honneſterez , ainſi
qu'à ſa Femme & à ſes Filles ,
Que Suivant ce qu'il avoit veu ,&
qu'on luy avoit expliqué , il avoit
connu qu'il jovoit beaucoup de Gens ,
& que comme il croyoit avoir en luy
plus d'endroits qu'un autre pour
estre joie , il le prioit de l'épargner
aprés fon départ . Comme on l'interrogeoit
fur le nombredes FemGALANT
175
que ce ne
mes qu'il leur eſt permis d'avoir,
il répondit Qu'encore
fust pas trop pour leur Pais , fi leurs
Femmes estoient faites comme les
Françoises, ilsse contenteroient d'en
aupir ung. Une Dame luy ayant
dit agréableggent que li Ambal-
Sadeur de Maroc Lavoit voulu emmener
avec luy pour estre Reyne , il
luy repartit , Qu'elle estoit trop
bien faite & trop belle pour un coeur
auſſi partagé qu' estoit celuy du Roy
de Maroc , qu'il avait esté Ambaf-
Jadeur auprés de luy , ở qu'il avoit
alors deux cens foixante Femmes,
dont foixante devoient accoucher le
mefme mois . Jamais on n'a fait
voir une exactitude pareille à
celle qu'ils ont euvesen faiſant tous
lesjours leurs Prieres aux heures
accoutumées. Rien n'égaloit leur
ferveur , ny n'estoit capable de
les diſtraire. Le Convoy de Mar
H 4
176. MERCURE
dame la Princeſſe Palatine étant
paſſé un ſoir pendant le temps
qu'ils prioient , tout l'éclat de
cette Pompe funebre n'eut rien
d'affez fort pour les engager à ſe
lever,&à ſe mettre aux Fenêtres;
ceque beaucoup de Gens remarquerent.
Pluſieurs de ceux qui
ont accompagné cet Ambaſſadeur
, ont dit touchant ce qu'ils
ont veu icy de ſurprenant, Qu'on
les auroit prefchez cinquante ans
pour leur perfuader qu'ils verroient
en France tant de merveilles , qu'ils
n'en auroient rien crû 3 & l'Ambaffadeur
a dit , Qu'il ne feroit confidence
de tout ce qu'il a veu , quà
fes Amis de confiance, parce que s'il
diſoit tout , on croivoit qu'ily auroit
de l'exageration dans ce qu'il diroit,
& qu'on le soupçonneroit d'avoir
changé de Religion. Il eſt party ſi
charmé de la perſonne du Roy,
A
GALANT. 177
qu'il a dit en s'en allant , Qu'ilen
representeroit fans ceſſe les traits à
fon imagination , afin queson idée
en fuſt toûjours remplie. Je ne vous
disrien de leur retour.On a marqué
ſur leur toute le meſme empreſſement
qu'on avoit eu à les
voir lors qu'ils arrivérent. Voicy
la Liſte des Préſens qui font partis
de Paris, & qui doivent leur
eſtre donnez de la part du Roy
avant leur embarquement.
4
POUR L'AMBASSADEUR.
:
Une Tenture de Tapiſſerie de
Verdure , deffein de Fouquiere
, en fix Piéces. :
Une Boëte à Portrait enrichie de
Diamans.
Un tres beau Fufil enrichy de
Figures & d'Ornemens d'or
de raport.
H
178 MERCURE
Une Paire de Pistolets de mer
ame. こ
Un Chandelier de Criſtal à huic
branches. :
Une Pendule, de Thuret , tres ,
belle , enrichie de fix Colon,
nes, & de pluſieurs Ornemens
de Cuivre , vermeil doré.. ;
Quatre Montres de diférentes
façons.i
Cing aunes de Brocart fonds
d'argent à compartimens d'or
& fleurs de ſoye , pour faire
unerVeſte
Cinq aunes de Brocart d'or &
d'argent , fonds vert.
Cinqaunes de Brocart d'or &
d'argent , fonds violenza
Deuxlaunes &demie d'Ecarlate,
pour une Veſte. C
Deux aunes & demie de Drap
10 10 bleaonpour une autre
Veſte..
2 H
GALANT.
179
Deux aupes & demie de Drap
vert, aufly pour unsVeſte.
Pour le mefme Ambassadeur , de la
A Paxt de Monsieur le Comte de
Toulouse.
Vn Fufil double, enrichy de plufieurs
ornemens,
Vne Paire de Pistolets double.
Vn autre Fufil auffy enrichy de
plufieurs Ornemens.gay
Vne Paire de Piſtolets de meſme.
Vn Sabre enrichy de Pierreries.
221
Pour chacun des autres Particuliers.
Vne Médaille d'or.
Vn Fufil
Cinq aunesd'Ecarlatepour deus
:
Veſtes. Cal. תלי
Deux aunes & demie de Drap
bleu pouruneNefte.no all
H 6
180 MERCURE
A
Deux aunes & demie de Drap
vert pour une autre Veſte .
A chacun des deux Valers .
Vne Médaille d'or plus petite
que les autres.
Vne Veſte.
Pour l'Evoyé du Bacha, en confidération
des Préfens qu'ilafaits.
1
Vne Pendule , enrichie de plufreurs
Ornemens de Cuivre
dore
Quatre Montres de diférentes
façons. 26726
Cing aunes de Brocart d'or à ra-
4
mages , de pluſieurs couleurs,
fonds de Satin blanca
Cing aunes d'autre Brocart d'or
&d'argent , fonds bleu..
1
Ils ont toûjours eſtéaccompa
GALANT. 181
gnez de Monfieur de la Croix ,Fils
de Monfieur de la Croix Secre .
taire- Interprete du Roy en Langue
Turque , Homme illuſtre
par ſa capacité,& qui fert Sa Majeſté
depuis quarante ans. Le
Pere eftant connu depuis tant
d'années, il eſt juſte de vous dire
icy quelque choſe du Fils. C'eſt
moins pour vous parler de loy ,
quelque mérité qu'il ait dans fon
Employ, que pour vous faire voir
les foins que l'on prend en France
d'avoir d'habiles Gens dans
toutes fortes de fonctions , &
meſme de quelle importance cela
eſt en beaucoup d'occaſions.
Monfieur de la Croix a eſté par
ordre , & avec penſion du Rey,
àAlep , & autres Ville d'Afic &
de Chaldée , pour apprend e
PArabe &le Syriaque. Il y a
meuré quatre ans , trois an
182 MERCURE
Iſpahan , Capitale de Perſe , &
quatre à Conſtantinople. Il a appris
toutes ces Langues à fonds;
& apres avoir eſté examiné à ſon
retour , on luy donna la Charge
de Secretaire- Interprete du Roy
des Langues Arabesques , Turquesques
, & Perſiennes. Peu de temps
apres ,... il fut envoyé à Maroc
pour acheter des Manufcrits
Afriquains pour la Biblioteque
du Roy , & rapporta les plus belles
Hiſtoires de Fez & de Ma
roc, leurs Géographies & Hiftoi
res naturelles . Il fervit d'Inter
prete à Monfieur de S. Amant ,
Ambaſſadeur à Maroc , & ena
mis le Traité en arabe. Il aharangué
le Roy de магос , & fervy
à toutes les Affaires qui ont efte
negotiées aupres de çe Prince. 11
atoûjours eſté avec Monfieur le
Marquis du Queſne devant al
N
GALANT. 183
ger , où il interpréta toutes les
Lettres & Ecritures de part &
d'aute, quand on renvoya lesssa .
Eſclaves. Il a eſté à Tunis, où il a
parlé au Bay , & au Dey , pour
les Affaires de Sa Majesté , &
vous venez de lire tout ce qu'ila
fait dans la Negotiation d'Alger.
Vn Interprete intelligent , & qui
ſçait à fonds les Langues , eft
d'autant plus néceſſaire , que les
Interpretes des Puiſſances de
Barbarie tournent tout à l'avantage
de leur Nation , D'ailleurs
ne ſcachant ny lire ny écrire en
Langue Turqueſque & Arabe,
ils font pluſieurs fautes contre les
Litres de Sa Majesté ,& meſme
contre la bonne foy des Traitez,
Monfieur de Pommereu, Cons
feiller d'Etat ordinaire , & Prevoſt
des marchands de cette Vil
le, voulant , avant que de fortir
184 MERCURE
20.
de Charge , donner une marque
toute finguliere da zele
qu'il a toûjours en pour la gloire
de Sa Majesté , propoſa le
Iuin dernier dans une Aſſemblée
de Meff. les Echevins & Confeillers
de Ville , de fonder un
Panégyrique perpétuel, qui marquaſt
à la Poſterité par un Monument
public , l'affection incere
& veritable que le Peuple
de Paris a pour cet auguſte &
incomparable Monarque ; &
comme une Action de cette nature
regardoit particulierement
des Perſonnes qui font prof. ffion
d'éloquence, il dit qu'il avoit jetté
les yeux fur l'Univerſité , qui
eſtant rempliede Gens eminens
en doctrines pouvoit avec plus
d'éclat faire valoir un deſſein fi
important , & porter jusqu'aux
Siecles les plus éloignz ,le fou
GALANT. 185
venir des glorieuſes merveilles
de la Vie du Roy. Ce Difcours
fut écouté avec toute la joye
imaginable , & ce deſſein approuvé
tout d'une voix par la
Compagnie. On jugea que le
jour de l'Avenement de ce Prince
à la Couronne , & qui avoit
commencé le bonheur de ſes
Sujets , feroit tres- propre à en
renouveler tous les ans la mémoire
par la prononciation de
fon Panegyrique. Monfieur de
Pommereu ayant enſuite communiqué
à Monfieur Tavernier,
Profeffour du Roy en Langue
Gréque, la diſpoſition où la Ville
eſtoit , & le pouvoir qu'il en
avoit de tranfiger avec l'Vniverfire
,Monfieur Tavernier , qui
en eſt Recteur , aſſembla les Doyens
des Facultez de Theologie,
des Droits ,de Medecine , & les
186 MERCURE
quatre Procureurs des Nations
de France , Picardie , Normandie
, & d'Allemagne , qui compoſent
la Faculté des Arts , afin
d'avoir leur conſentement fur
cette Affaire. Ils confultérent
leurs Compagnies preſque en
mefme jour. Elles ſe trouverent
toutes du meſime avis , & répondirent
par la bouche de leurs
Doyens & Procureurs , que les
RoisTres Chrétiens & fur tout
LOUIS LE GRAND , ont
toûjours honnoré l'Univerſité
d'une bienveillance ,& d'une
protection particulieres que de
fon côté Vniverfiré leur en a
fait paroiſtre beaucoup de re
connoiffance en toutes rencontres
, foit par les Eloges qu'elle
donne continuellement aux
Actions heroïques de Sa Majesté ,
foit par toutes autres marques
GALANT. 187
( qui peuvent luy faire connoiſtre
ſa fidelité , & ſon attachement
inviolable ; qu'ainſi Meſſ. les
Prevoſt des Marchands & Echevins
ne leur pouvoient faire une
propoſition plus agreable que
celle qu'ils leur faifoient, de fonder
à perpétuité en l'Univerſité
un Eloge de ce grand Prince ;
qu'ils en acceptoient la Fondation
avecune extréme joye , &
tenoient à grand honneur que
Meff. de Ville ſe fuſſent adreſſez
à eux, pour l'exécution d'un deffein
fi glorieux aux deux Compagnies
. Le 22. du dernier mois
on fit un Contract entre - elles .
Ce Contract porte que l'Univerfité
s'oblige pour toûjours de
faire une Feſte à l'honneur de
Sa Majesté, & que le 15.de May
de chaque année à commencer
par la prochaine 1685. il ſera
188 MERCURE
prononcé par le Recteur un Pa
négyrique à la gloire de ce triom.
phant Monarque , en tellieu public
que l'Vniverſité trouvera
commode ; & que pour rendre
cette Action plus celebre & entiérement
conforme à l'intention
de Meff. les Prevoſt des Marchands
& Echevins , Meſſ. de
'Vniverſité les en feront avertir
trois jours auparavant en leur
Bureau à l'Hoſtel de Ville , & y
convieront les magiſtrats des
Compagnies de Paris. De leur
pari Meff. les Prévoſt des marchands
& Echevins s'obligent
d'aſſiſter à cette Action , & de faire
payer tous les ans à meſſ. de
Vniverſité une ſomme dont les
uns& les autres font convenus.
Aprés le Contract ſigné. Monfieur
Tavernier fit à Monfieur de
Pommereu le Remerciement qui
fuit.
GALAN T. 189
MONOSNISIEEUURR ,
L'univerſité de Paris estfi penetrée
de I honn ur que vous lay
faites de jetter les yeux fur , elle
pour l'exécution du grand deſſein
que vous avez formé , qu'elle ne
peut diférer un moment à vous en
témoignerſa reconno'ſſance. Autant
que ce deffein est élevé , autant est
honorable à noſtre Corpsle jugement
avantageux que vous avez
fait de luy , en luy confiant le form
d'en foûtenir l'éclat. Qu'y a- t'ilde
plus magnifique que les Actions toutes
extraordinaires de LoüIS LE
GRAND ; mais en mesme temps
qu'y a- t'il de plus dificile que d'en
concevoir le prix , & d'en expriwer
l'excellence ? Vous avez fait
voir que la force de vostre Génie
estoit capable de l'un & de l'autre ,
en consacrant à la gloire de Sa
190 MERCURE
Majesté ces Eloges éternels dont
vous eſtes l'Inventeur , &desquels
on peut dire ce mot d'un Poëte qui
vivoit ſous Auguſte ,
----Nullis opus ante facratum
Numinibus.
Rien n'estoit capable de répondre
aux Actions ſurprenantes de nostre
incomparable Monarque , qu'en
donnant des loüanges fans fin à
des vertus qui n'ont point de bornes.
Tous les discours que l'on pourroit
prononcer en un jour , en un mois ,
en un an , Seroient toûjoursfort défectueux,
parce qu'ils ne pourroient
renfermer tout le brillant de ces
qualitez plus qu'héroïques , qui font
le caractere du Roy , & qui le diftinguent
de tous les autres Monarques.
Il n'y a qu'une éternité de
loüanges qui puiſſe en estre le digne
prix , & la juste récompense. C'est,
Monsieur , lefruit de vos médita
GALANT. 191
tions , & l'effet de vostre Zele. C'est
à vous àfaire agir doreſnavant le
noſtre de telle forte que nous répondions
à toutes vos espérances ; que
nous ſecondions vos grands & justes
deſſeins ; que nous ne deshonorions
la nobleſſe de nostre auguste Sujet ,
ny par la baſſeſſe de nos conceptions,
ny par la foibleſſe de nos expref.
fions ; & qu'enfin nous rempliffions
les esprits des sujets de Sa Ma
de toute l'admiration , du
respect , & de la venération qu'ils
doivent avoir pour Elle. Si nous
chancelons quelquefoissous le poids
d'une entreprisefi dificile , vous aurez
la bonté de nous foutenir. Il est
impoſſible que nous y fuccombions ,
tant que vous voudrez bien nous
aider de vos confcils & de vos lu
jesté 2
Peu de jours aprés, Monfieur
le Recteur , tout remply dejoye
zasb
194
MERCURE
d'un Traité fi glorieux , crut que
pour en faire part à la Jeuneſſe
qui eſt ſous la conduite de l'Univerſité
, il faloit faire ceſſfer les
Leçons par tous les Colleges ; ce
qu'il fit le Mardy premier-jour
d'Aouſt par un mandement Latin
qui fut affiché par tout , &
qui contenoit les cauſes de cette
réjoüiſſance extraordinaire. Depuis
, il en a fait une Inſcription,
accompagnée de pluſieurs Deviſes
, qui feront connoiſtre à
toute la Poſterité , le zele que la
Ville de Paris , & fon Vniverfire
, ont de rendre les Actions
du Roy immortelles ,& combien
un deſſein ſi grand eſt glorieux
à l'une & à l'autre de ces Compagnies.
De ces Deviſes , il y ena
qui regardent Sa Majesté , d'autres
la Ville , quelques-unes IVverſité
& d'autres toutes les
,
deux
GALANT .
195
deux enſemble ; mais il n'y en a
aucune qui n'ait raport au Contract
dont je viens de vous parler.
POUR LE ROY
Un Soleil qui commence à
paroître ſur l'Horiſon , & qui eſt
toûjours à ſon Levant , avec ces
mots, Semper erit novus .
L'Etoile Polaire qui ne ſe couche
jamais. Non ullos obitus habet.
Ces deux, Deviſes font voir que
par l'execution du Traité, les Sujets
du Roy le verront renaître
tous les ans , ſans que jamais ils
puiſſent le perdre de vûë.
1
Une Fontaine d'où il coule
ſans ceſſe de l'eau ſans qu'elle
tariſſe. In omne volabilis avum.
Aprés que l'on aura fait l'Eloge
du Roy pendant pluſieurs Siecles
, ce Monarque fournira en
core de matiere pour ceux qui
ſuivront.
Aoult 1684.
A
I
196 MERCURE
Deux Roüets de Tireurs d'or
qui allongent un fil de Vermeil
dore, de forte que l'or,quoy que
d'un volume plus pétit , égale
pourtant toute l'étenduë de l'argent.
Ducetis ,& uſque ſufficiet . La
Ville &l'Univerfite tireront dư
Roy toute la matiere de leurs
Eloges. Il fournira à tout,& egalerala
durée de tous les Siècles,
SUDPOUR LA VILLE
:
127
Des Fleurs de Lys fans nombre
qu'elle porte en chef, on en
a choifi quatre qui fervent de
Pôle au Vaiſſeau qui fait le corps
de ſes Armes , autour desquelles
onlit , Eternum ista regent , pour
faire voir que la Ville n'aura
point d'autres regles de ſes mouvemens
que la volonté du Roy,
&des Princes qui porteront fon
Sceptre dans la fuite de tous les
temps. Sur la Poupe de ce Vaif
GALANT. 197
ſeau eſt aſſiſe une Nymphe , que
les armes qu'elle porte , & leś
paroles écrites fur fon Livre,font
connoître pour l'Univerſité , laquelle
étant ſoûtenuë par la Ville,
fera réſonner en tous lieux &
en tou's temps , les qualitez merveilleuſes
de noſtre Monarque.
Canet bac, feret iſta canentem.
POUR L'UNIVERSITE .
Vn Effain d'Abeilles travaillant
avec toute l'application poffible
à faire ſon miel , qui eſt le
fymbole de l'Eloquence , Nectareum
parant tributum .
: Vn Mufle de Lion vomiſſant
des lâmes , qui eſt le Hyérogliphique
de cette Eloquence mâle
& vigoureuſe , qui tonne & qui
foudroye , telle qu'eſtoit celle de
Pericles , de Demofthene , & de
Ciceron, dont un Poëte a dit , Et
toto Cicerone tonat. Au deffus pa
I 2
198
MERCURE
roît un Eclair qui fend une nuée,
avec ce mot , Fulminatori , & au
deffous de tout , Sunt &fua fulmina
Lingua , pour faire entendre
que cette Eloquence vive& animée
, eſt l'art unique qui puiſſe
bien égaler les Entrepriſes foudroyantes
de Sa Majeſté.
Pour la Ville , & l'Univerſité
ensemble.
Vn Effain d'Abeilles qui ne
s'écartent jamais de leur Roy ,
paroît à leur teſte. Non fic Parthi,
nenMedus Hidaſpes obfervant. On
ſe ſert de ce demy- Vers de Virgile
pour exprimer l'attachement
inviolablede la Ville, & de l'Vniverſité,
au plus grand Roy de la
Terre , comme les Perſes & les
Indiens étoient autrefois ſi attachez
à leurs Souverains , qu'on
les appelloit par excellence, Amateursde
leurs Rois.
.::
GALANT.
199
La Conſtellation nommée le
Navire d'Argo , qui marque la
Ville à cauſe du Vaiſſeau qu'elle
portedans ſes Armes ; & la Conſtellation
de la Lyre celeſte , qui
repréſente l'Univerſité à cauſe de
ſes fonctions , de chanter les
loüanges des grands Hommes ,
& le Soleil au deſſus des deux ,
Cum Soleperennant ; ce qui enſeigneque
le meilleur moyen d'immortaliſer
ſon nom , c'eſt de travailler
pour la gloire d'un Prince,
qui eſt marqué par le Soleil , &
dont la gloire n'aura pas moins
de durée que le Monde.
La Seine,au milieu de laquello
une Image du Soleil enfermée
dans un Criſtal , telle qu'on la
portoit devant les Rois de Perſe,
eſt élevée ſur une Pique , &
deux petits Foyers d'argent , l'un
ſur un de ſes bords , & l'autre
I 3
200 MERCURE
fur l'autre , d'où s'éleve la fumée
des parfums que l'on y brûle,Ripa
aternos adotebit honores utraque
ce qui s'entend de la Ville &de
I'Vniverſité , qui rendront chacune
de ſon côté des honneurs
éternels du Roy.
Vn Cheſne , & un Lierre qui
s'attache à toutes ſes branches.
Tali virescent fædere pulchrius . La
Ville & l'Univerſité s'acquiérent
une réputation toute nouvelle,
par l'heureuſe intelligence qui
les fait agir de concert pour la
gloire de Sa Majefté......
POUR ME DE POMMEREU .
Vn Fil qu'une Main arrondit
& allonge autour d'un Fuſeau .
Æterno aureaStamina fuſo. Le Fil
marque la vie que les Parques
filent , ſelon les Poëtes. La Main
qui étend ce Fil doit s'expliquer
de Mr de Pommeren , qui a trouGALANTM
201
61
vé lemoyende porter laggllooiiredu
Roy juſqu'à la fin des Siecles .
Vous ſcavez , Madame , que
l'on s'eſt trouve ſi ſatisfait de la
conduite de ce Magiftrat , qu'il
a efté continué Prevoſt des Marchands
juſqu'à trois fois.Pendant
ſa Prevoté , il a pris le ſoin de
l'embelliſſement & de l'agrandifſement
de la Ville en faiſant
elargir pluſieurs de ſes principales
Ruës , & entre- autres la Kuë
neuve Saint Mederic , celles des
Afcisau bout du Pont Noftre-
Dame , Aubry - Boucher , des
Noyers , Haute feijille , Tiquetonne
, du Renard , aux Ours ,
Bons- Enfans,dde la Perle , de Joüy ,
fans compter les petites ruës qui
aboutiffent dans ces ggrraannddeess. Le
Rampart a
006
elté continue depuis
la Porte S.Loüis , juſqu'à cellede
S.Denys , & l'on y a planté des
14
202 MERCURE
rangées d'Arbres. La face& les
Pavillons de l'Hôtel de Ville ont
eſté reblanchis, & l'on a mis diverſes
dorures à l'Horloge ,& à la
Porte de ce meſme Hôtel , avec
cette Inſcription en Lettres d'or
fur du Marbre noir, Sub Ludovico
Magno felicitas Urbis . Le dedans
de la Court a eſté embelly d'Inſcriptions
Françoiſes , auffi en
Marbre noir , & en Lettres d'or,
fur les Actions & Conquestes du
Roy en chaque année de ſon
regne. On a abatu diverſes portes
de la Ville, entre autres celles
de S.Michel , S.Jacques, duTemple
, & S. Victor , pour y faire des
places , & des Avenuës plus grandes
qu'elles n'eſtoient Les Titres,
Chartres, Regiſtres,Liaſſes d'Acquits
, Cahiers , & anciens Papiers
de l'Hôtel de Ville , concernant
les Biens , Patrimoines , Seigneu-
:
GALANT.
203
4
ries , Octrois , Rentes , & autres
Affaires publiques , qui étoient
en confufion en la Chambre du
Tréſor , & autres lieux de cet
Hôtel , ont eſté mis en ordre par ,
Monfieur Chaſſebras du Breau ,
que Monfieurde Pommereu avoit
choiſi pour cela , comme en étant
tres - capable , non ſeulement à
cauſe de ſon intelligence , mais
encore parce qu'il eſt fort laborieux
, & qu'il donne tous ſes
foins , & une entiere application
aux choſes qu'il entreprend. Il a
examiné ce prodigieux nombre
de Papiers,& les a mis tous ſeparément
par natures d'Affaires ,
conformément aux Regnes de
nos Roys. On les a placez dans
de grandes Armoires & Tablettes
, que l'on a fait faire en la
Chambre du Tréſor des Titres
de l'Hôtel de Ville avec des
1
204
MERCURE
Galeries pour le meſme ſujer.
-L'on a dreſſe des Inventaires tresexacts
de tour...
Le 16. de ce mois , Monfieur
de Fourcy, ancien Préfident àla
Troiſième des Enquestes , fut élu
Prevoſt des Marchands en la
place de Monfieur de Pommereu.
Il eſt Gendre de Monfieur
de Boucherat , & a exercé cette
Charge de Prefidentavec la derniere
integrité , & une approbation
generale. La Famille des de
Fourcy a donné des Perſonnes
confiderables, &d'un grand merite,
dans la Robe. Il y en a eu
deux Prefidens de la Chambre
des Comptes de Paris , l'un defquels
fut le premier pourvû &
reçû en la Charge de Sur-Intendant
des Bâtimens du Roy.. 3
Le meſme jour on élût pour
Echevins MeffRouffean, QuarGALANT.
205
3
renier de la Ville,& Chupin Notaire,
en la place de Meff.le Brun
& Gamarre . Le lendemain ils
allerent à Versailles , où ils préterent
ferment entre les niains de
Sa Majesté. Male Preſident Briffonnet
, Premier Scrutateur ,
porta la parole . Voicy al peu
prés le ſujet de fon Difcours.
Il plût tellement , que l'on en
a retenu toutes les penſées. Il
dit, Que les nouveaux Magistrats
qu'il avoit l'honneur de presenter
au Roy , venoient luy rendre parſa
bouche leurs profondes foûmiſſions ,
Suplier Sa Majesté de vouloir
confirmer defon authorité lesfuffrages
qui les avoient élûs ; Que l'avantage
le plus grand &le plus noblequ'ils
trouveroient dans la for-
-ition de leurs charges ,feroit de
pouvoir faire paroiſtre plus de fidelité
pour Jon Service ,&plus d'ar-
ने
23.
206 MERCURE
deur pour sa gloire; Que l'embel-
Liffement & l'agrandiffement de
Paris devoient estre auſſy une de
leurs plus affiduës occupations , pour
-contribuer de leur part àla felicité
publique ; Que c'estoit un Privilege
des Empereurs Romains qui avoient
étendu les limites de l'Empire , de
pouvoir agrandir l'enclos des Murailles
de Rome; Que fur ce pied- là,
on ne pouvoit porter affez loin celles
de la Ville de Paris , qui est aujourd'huy
ce que Rome estoit autrefois ;
Que de quelque costéque l'on regardast
la France on en vayoit les Limites
reculez par S. M. Que la
Flandre , le Brabant , le Hainaut ,
-le Luxembourg ,le Pau , la Fran.
-che-Comté,le Mont ferrat, le Rouffillon,
estoient les nouvelles Fronticres
qu'Elle avoitdonnées àlaMonarchie
; & que ſi ſes Conquestes
n'avoient pas embrasffé toute l'EuGALANT.
207
٢٠٠٠
rope , du moins il n'y avoit point de
Peuples , à qui Elle n'eust imposéun
tribut de foûmiſſion & de respect ;
Quec'estoient-là les effets defava
leur, deſaſageſſe , &de fon appli
cation infatigable au bien de l'Etat;
Que tous les François le reconnois-
Soient &le publioient avec tranfport,
qu'il n'avoient plus rien àfouhaiter,
finon que Dicu leur conſervât
long- temps la Perſonne facrée de Sa
Majesté, & que Sa Majesté eust
autant de ſujet d'estre contente de
leur fidelité , & de leurs obéiſſances,
qu'ils en avoient d'admirer les merveilles
deſon Regne , & de ſe tenir
heureux de luy obéir.
Ce Diſcours fut extrémement
applaudy , & Monfieur le Prefident
Briffonnet le prononça d'une
maniere fort noble. Ceux qui
connoiffent ſa Maiſon & ſes Anceſtres
, n'en ſeront pas étonnez.
208 MERGURE
Il y a plus de trois Siecles qu'ils
rempliffent les plus grades Charges,&
les premieres Dignitez du
Royaume , foit dans l'Eglife , ſoit
dans l'Epée ou la Robe. Cette
Maiſon a donné des Gouverneurs
& des Lieutenans Generaux
de Provinces, de Chevaliers
de l'Ordre , des Generaux des
Galéres , des Chanceliers , des
Miniſtres d'Etat , des Cardinaux,
des Archeveſques , des Eveſques,
des Ambaſſadeurs , des maiſtres
des requeſtes , & des Preſidens
dans toutes les Compagnies Souveraines
, Guillaume Briffonnet
Cardinal Archeveſque de
-Rheims eſtoit Miniſtre d'Etat
fous Charles VIII . On voit prefque
par toutes les provinces des
Monumens de leur piete &
leur magnificence. Tous les Hô
pitaux font remplis de Fonda-
21
?
de
GALANT. 209
tions&de Bâtimens qui en ſont
des marques , auſſi bien que les
Palais des Archeveſchez & Evê
chez de Rheims , de S.Malo , de
Narbonne , de Meaux,& de Nifmes
. Il y a eu parmy les Deſcen.
dans de cette maiſon , alliée aux
plus qualifiées du Royaume ,
quantité de perſonnes diftinguées
par leur ſçavoir , & entr'autres
Denys Briffonnet Eveſque de
Lodeve & de S. Malo ; & Guillaume
Briffonnet , Eveſque de
Meaux , & Abbé de S. Germain
des Prez. Les Reglemens qui
fubfiftent encore dans la Chancellerie
, font dûs à Robert Briffonnet
, Archeveſque de Rheims
-& Chancelier de France. Il ya
thuit ou dix ans que le Public fit
unetres-grande perte par la mort
de Monfieur le prefident Briffon-
Inet. La penetration & la netteté
210 MERCURE
de ſon eſprit , ſon zele pour le
ſervice du Roy , & fa charité envers
les Pauvres l'avoient rendu
un Magiſtrat des plus accomplis.
Le 3.de ce mois, à deux heures
du matin , Madamela Dauphine
fut ſurpriſe d'un friffon univerſel,
au régale qui ſe faiſoit dans le
Jardin de Verſailles . Ce friffon
ne l'empeſcha pas de repoſer
comme à ſon ordinaire , mais à
fon réveil elle ſentit une legere
Colique dont les effets ne cefferent
point juſqu'au lendemain
cing à fix heures du ſoir. En ce
temps cette Princeſſe s'apperçût
dequelques marques qui luy firent
craindre qu'elle ne ſe fuſt
bleſſée.madame la Ducheſſe d'Arpajon
luy ayant conſeillé de ſe
mettre au Lit , elle ſuivi ſon conſeil,&
on dépeſcha quelque tems
aprés un Courrier à M. Clement
GALANT. 211
3
ſon Accoucheur. Il partit auffitốt
, & arriva à Verfailles à une
heure aprés minuit . Madame la
Dauphine repoſoit alors. Il attendit
ſon réveil ,& eſtant enſuite
entré , ainſi que les Medecins,
dans la Chambre de cette princeffe
, ils trouverent beaucoup
de diminution dans les marques
qui luy avoient fait juger qu'elle
eſtoit bleffée. Cela les obligea de
conclurre à la ſaignée, mais comme
ces marques commencerent
tout d'un coup à changer
Monfieur Clement ne
jugea pas à propos qu'on fit cetre
faignée fur le champ , & demanda
aux Medecins s'ils ne ſeroient
pas d'avis qu'on ne la fiſt que le
foir à la fraîcheur. Les Medecins
ayant confideré le eranquille
état où eſtoit Madame la Dauphine&
voyant d'ailleurs qu'elle
craignoit la ſaignée , dirent que
د
&
212 MERCURE
G
1
rien ne preffoit , & qu'on feroit
toûjours receu à la faire fi tốt
qu'on s'appercevroit d'un preffant
beſoin . Ce tranquille état
continua juſqu'à minuit & demy,
&alors cette princeſſe commença
à fentir des douleurs aiguës &
ſemblables àà ccoelles de l'accouchement
, lesquelles, à ce qu'elle
diſoit , luy portoient au coeur ,&
luy faisoient croire qu'elle alloit
mourir. Monfieur Clement ayant
reconnu ce que c'eſtoit , & les
Medecins eſtant venus , elle fut
ſaignée par ſon Premier Chirur
gien , & à peine luy eut- on tire
une demy Palette de fang , qu'el .
le dit tout haut qu'elle commen.
cort àſe mieux porter. Cependant
Monſeigneur le Dauphin
alla avertir le Roy de l'état où
eſtoit madame la Dauphine,
demanda à Monfieur Clement , 4
!
qui
Rup Raa ??? ?????? … 15-
GALANT.
213
sil eſtoit neceflaire que Sa ма-
jeſté ſe levaſt, MonfieurClement
répondit que non , parce que ce
qu'il y avoit à venir ne pouvoit
venir ſi -tôt. Alors Madame la
Dauphine pria inſtamment Monſeigneur
de s'aller coucher , à
quoy ce prince ne put ſe reſou
dre , diſant qu'il feroit beaucoup
plus inquiet. Il paſſa le reſte de la
nuit dans la Chambre de cette
princeſſe , qui repoſa environ
deux heures depuis la ſaignée. A
ſon réveil elle dit à Monfieur Clement
qu'elle fentoit moins fes
douleurs ; mais quesi tôt qu'elle fe
remuoit , elle les fentoit plus vivement.
Monfieur Clement la pria
de tâcher de ſe rendormir , &
elle ſe rendormit effectivement .
ſans s'éveiller que ſur les fix à
ſept heures. Elle fit encore les
meſmes plaintes ; & Monfieur
214 MERCURE
Clement la ſuplia de nouveau de
prendre un peu de repos . Le Roy
vint la voir à neuf heures du
matin ,& la trouvant endormie,
Il fit appeller Monfieur Clement,
qui luy rendit compte de toutes
choſes. Madame la Dauphine
s'eſtant éveillée quelque temps
aprés , ce Prince entra dans ſa
Chambre , & luy demanda en
quel état elle eſtoit. Elle luy dit,
qu'ellese portoit mieux , mais qu'elle
avoit cru mourirfans avoir l'honneur
de voir Sa Majesté. Ce calme
a toûjours duré depuis , & madame
la Dauphine fut délivrée ſans
peinede la cauſe de tous cesaccidens
le Lundy 7. de ce mois, d'où
l'on connut que ce n'eſtoit qu'une
fauſſe groſſeffe, qui n'a eu que
les fuites neceſſaires , & non pas
un Enfant comme on l'avoit crû .
Le bon état de la ſanté de cette
1
GALAN T. 21.5
Princeſſe qui a commencé àreprendre
ſa premiere maniere de
vivre,ſe confirme tous les jours.
Madame la Ducheffe de Modene
a déja fait ſes premiers
adieux à Bruxelles pour s'en retourner
en Italie.La liaiſon étroite
qu'elle a avec quelques Dames
Vrfulines , & ſur tout avec la ме-
re marie Agnes de la Hamaide,&
l'eſtime particuliere qu'elle fait de'
cét Inſtitut, l'ont portée àdemander
à ſa Sainteté,la permiſſió d'en
mener quelques-unes avec elle à
Rome , pour y fonder un Convent.
C'eſt ce qu'elle a obtenu .
Ainſi elle tire fix Religieuſes du
Convent de Bruxelles , l'une defquelles
eſt la mere Marie Agnes
de la Hamaide, qui doit eſtre Supérieure
de ce nouvel Etabliſſement.
Cette Dame eſt de l'Illuſtre
Maiſon de la Hamaide , trèsconnuedans
les Pays-Bas .
216. MERCURE
Ces jours paſſez Monfieur de
Vertron , de l'Académie Royale
d'Arles , ſe rendit à l'Académie
Françoiſe , à laquelle Monfieur
le Duc de Saint Aignan proteteur
de celle d'Arles , & l'un des
Quarante de l'Académie Françoiſe
, avoit écrit pour la prier de
permettre que Monfieur de Vertron
fiſt un Difcours de la part
de fes Confreres.ll fut receu àla
premiere Porte par un des Academiciens
, & reconduit de la
meſme forte. Il leur fit un preſent
d'une Eſtampe de la Statue
que meff. d'Arles ont envoyée à
Sa Majesté , & leur donna en
meſme temps deux Livres, ſur la
Diſpute qu'a cauſé cette Statuë
entre les Scavans , les uns foûtenant
que c'eſt une Diane , & les
autres une Venus. L'un de ces
Livres eſt du P. d'Augieres Jeſuite
, qui a écrit en faveur de
GALANT.
217
h
Diane; & l'autre, quia eſté compolé
le premier , eſt de Monfieur
Terrin Conſeiller au Préſidial
d'Arles . Ce dernier prend le party
de Vénus. Monfieur de Vertron
fit un beau Diſcoursen préſentant
le Tableau de l'Eſtampe,
& pria ces Meffieurs de vouloir
bien ſe donner la peine de juger
du diferent qui avoit fait écrite
tant de Scavans. Comme la Sta
toe qui le caufoit avoir este prefentée
au Roy , il ne luy fut pas
difficile de faire un Eloge de ce
Prince. Je ne vous dis point que
ce fut avec fuccés ; de moindres
Orateurs que luy , en auroient
toujours fur une fi belle & fi fé-
Conde matiere. Monfieur l'Abbé
He Lavau Directeur de l'Acadé
mie , luy répondit , Qu'elle recevoit
avecplaisir les marques de confideration
&d'amitié que luy don-
Saiog
218 MERCURE
noit l'Académie d'Arles ; Qu'elle
feroit mettre le Tableau dont elle luy
faisoit present , auprés de l' Obelif
que qu'elle avoit eu la bonté de luy
envoyer il y a déja quelques années;
Qu'elle n'oubliroit pasàfaire mention
dans ſes Regiſtres de l'honneur
qu'elle en recevoit ,&qu'auſurplus
on feroit réponseàMonfieur leDuc
de S.Aignan. On fit enſuite l'honneur
à Monfieur de Vertron de
l'admettre à la diſtribution des
Jettons , qui ſe donnent à chaque
Séance. On aprit preſque auſſitoſt
aprés cette députation , que
ce qui avoit cauſe tant de conteſtation
parmy les Sçavans,avoit
eſté decidé . Voicy comment.
Auſſi-toſt que cette Statue fut
arrivée à Paris , Monfieur le Brun
& les plus fameux Peintres &
Sculpteurs la virent , & crurent
tous que cette Statue n'avoit
point
GALANT. 219
point eſté faite pour uneDiane.
On me fit partde leur ſentiment,
& c'eſt par cette raiſon , plûtoſt
que par mes lumieres , que vous
m'avez toûjours vû pancher de
cecoſté. Cependant j'ay toûjours
raporté fidellement ce que les
uns& les autres en ont dit. Je
croy meſme que pluſieurs ne ſe
font pas fait un ſcrupule de parler
contre leur propre pensée ,
pour dire de jolies chofes. Diane
en fourniſſoit le ſujet , parce que
c'eſtoit prendre le party d'une
Divinité chafte contre une Coquette,&
qu'on ſe plaiſoit à dire
qu'elle estoit Scoeur du Soleil ,
ce qui donnoit lieu à pluſieurs
agreables penſées. Cette Statue
qui n'avoit point encor de nom,
ayant eſté miſe entre les mains
de Monfieur Girardon , fameux
Sculpteur, pour la reſtaurer, il cen
Aoust 1684. K
229 MERCURE
fit un petit modelle en Cire ,&
en luy remettant des bras, il trouva
l'attitude dans laquelle elle
eſtoit ſi naturelle pour une Venus,
qu'il luy en donna le ſymbole,
en luy faiſant tenir une Pomme.
Il porta ce modelle au Roy,
&dit à Sa Majesté, que toutes les
Statuës, medailles, Bas- Reliefs ,&
Agathes, qui avoient repreſenté
Diane, ne luy avoient jamais embaraſſé
les jambes de draperie,ny
laiſſé tout le corps découvert ;
& que la Statuë dont il s'agiſſoit
eſtoit découverte juſqu'aux hanches
, & avoit beaucoup de draperie
autour des jambes ; ce qui
ne convenoit guere à une Chaffereſſe.
Le Roy qui avoit déja
oüy agiter la meſme cauſe,& qui
ſçavoit toutes les raiſons que l'on
avoit apportées de part & d'autre
, dit que la Statue luy paroiffoit
GAALNT. 221
bien restaurée , & qu'il croyoit que
c'estoit une Vénus . L'on peut dire
que ce jugement eſt juſte , puis
qu'outre les lumieres naturelles
de ce Monarque , il ne la prononcé
qu'aprés avoir eu tous les
éclairciſſemens qu'on pouvoit
donner fur ce ſujer. Cette Statue
d'Arles nous donne lieu d'admi
rer les Statuës modernesque nous
avons en France; & fans la vet
neration qu'on a pour l'antiquité,
je dirois que parmy ces modernes,
nous en avons de beaucoup
plus belles que cette Venus ; &
ce qu'il y a de plus forprenant ,
c'eſt qu'il ſemble que ces miracles
ſe foient faits afin qulil ne
manqueſt rien au Regne du Roy.
Il n'y a que vingt ans qu'on n'a
voit pas encore fait de Figures
deMarbre en France. LeRoylen
commençant à regner par luy
K
2
222 MERCURE
meſme , commença auffi à faire
Aeurir les Arts. Me Girardon fit
l'Apollon de la Grotte, qui est la
premiere Figure qui ait eſté faite,
pour Versailles su& tout d'une
voix ce premier Ouvrage a paffé
pour un chef d'oeuvre. Les autres
Sculpteurs travaillerent en ſuite,
&depuis quelques annéeson en
a fait vingt-quatre fur les def
ſeins de Monfieur le Brun. Parmy
ces Figures , l'on admire l'Hyver
de Monfieur Girardon , la Diane
de Monfieur des Jardins, la Venus
de feu Monfieur de Mercy , l'Air
deMr le Hongre , & le Satyre de
Mr Biſtere. Toutes les autres ont
auſſi leurs beautez ,& font juger
dequoy, la France eft capable.
Monfieur de Louvoys fait copier
pour le Roy toutoce qu'il ya
de belles Figures amiques. Ainſi
les Ouvrages les plus précieux
GALANT. 223
qui foient au Monde,tant anciens
que modernes , ſerverront dans
Verfailles, où lesStatuës ſemblent
naiſtre comme les plantes , & y
forment des Allées qui épuiſent
Ladmiration des plus habillés
Curieux.kidest :
1. A propos de l'Academie Françoife
dont je viens de vous parler
, Me l'Abbé Denyſe prefcha
-le jour de Saint Louis au Louvre
, devant les Illuſtres qui la
compofent. Il eſt Chanoine de la
Cathédrale de Troyes , & Clerc
de la Chapelle & Oratoire du
Roy. Ce Panégyrique fut tresbeau&
trés- éloquent , & luyattira
un applaudiſſement extraordinaire.
Les loüanges du Roy
s'y trouverent meſlées avec tant
d'art & de dignité , & celle de
l'Académie y furent jointes ſur
la fin d'une maniere ſi ingé
K 3
12,24 MERCURE
nieuſe , que toute l'Aſſemblée
en témoigna une extréme fatisfaction.
Ce fut luy , Madame ,
qui fit l'Oraiſon Funebre de la
Reyne à Saint Eustache , dont
fans doute vous avez ſceu le fuccés
, & l'approbation genérale
qu'elle receut. La Muſiquede la
Meſſequi fut chantée au Louvre
ce meſme jour , plût auſſi extrémement.
Elle étoit de la compoſition
de MonfieurOudot , qui la
conduifit. Son mérite vous est
connu, & je vous en ay déja
parlé pluſieurs fois. C'eſt luy qui
tous les ans fait la Muſique au
Louvre le jour de cette Feſte.
Le Livre nouveau qui vous a
tant divertie , & qui a pour Titre
, Le Grand Vizir Cara Musta
pha, conduit les Avantures de ce
premier miniſtre de la Porte jufqu'à
fa mort. L'Auteur l'a écrite
GALANT. 225
de lamaniereque le bruit a couru
par tout qu'elle eſt arrivée , &
que toutes les Gazettes l'ont publié
quelque temps aprés .Cependant
on ena reçeu de nouvelles
particularitez dans une Lettrede
Conſtantinople du 29. Juin dernier
, qui quoy qu'elles s'accordent
dans l'eſſentiel à ce qu'en a
ditl'Auteur de ce Livre , nous
inſtruiſent plus hiſtoriquement
de tout ce qui s'eſt patſe touchant
cette mort. Voicy en quoy
ces particularitez conſiſtent.
LeGrand Seigneur avoit tant
de conſideration pour ce grand
Vizir, qu'il s'eſtoit engagé avec
luy par écrit de ne conſentir jamais
à ſa mort ; & en effet , il n'y
aconſenty qu'àl'extremité. Il n'a
meſmeeſté informé des malheurs
qu'il acauſez à l'Etat , que par les
Fuyarts de Strigonie , qui par
K 4
216 MERCURE
leurs cris luy firent connoiftre
les grands defordres de la
Hongrie lors qu'il eſtoit à la
Chaffe. Il ſe plaignit à ceux qui
l'aprochoient , du filence qu'ils
avoient gardé envers luy àl'é
gard de tout ce qui ſe paffoir , &
ils s'excuſerent for la ſoûmiffion
qu'ils avoient aux volontez de
Sa Hauteſſe, qui avoitplaint pu
bliquement l'embarras où Elle
jugeoit que la Levée du Siege de
Vienne devoit avoir mis Cara
Mustapha. Enfin aprés avoir
déliberé dans un Divan particulier
ce qu'il y avoit à faire pour
arréter les progrés des Ennemis,
on conclut qu'il falloit avoir la
Teſte de celuy qui leur avoit
donné lieude les faire,&laCommiſſion
en fut délivrée au Chiaoux
Bachi , & au Capigiler
Kiayafi . En fuite Cara Kiaya qui
GALANT.
227
eſtoit Caimacan auprés du
Grand-Seigneur, fut fait Grand.
Vizir. Il refuſa d'abord cette
Charge , mais à la fin il obéit ;
& Soliman Aga qui eſtoit Grand
Ecuyer , & qui avoit eſté Kiaya
de feu Kupruli , fut nommé Caimacan
, & fon Fils Grand-Ecoyer
en ſa place. Ce dernier regeut
ordre en meſme temps de
fe tranſporter à Conſtantinople
pour y bruler les Maiſons du
Grand - Vizir , & de fes Offidiers
, dont on luy donna une
Lifte,& pour faire Inventaire de
toutes les Richelles quis'y trouveroientIDACO
3 Cependant le Chaoux Bachi,
&le Capigiler: Kiayafi', allerent
en poſte exécuter leur Commiffion.
Eſtant arrivez à Belgrade,
ils sis'adreſferentlau Janillaire
Aga, & loy communiquerent les
KS
228 MERCURE
Ordres du Grand Seigneur , qui
portoient qu'il leur donneroit le
ſecours dont ils aurojent beſoin.
Le Janiſſaire Aga diſpoſa tous
ceux qui dépendoient de luy , à
obéïr au premier commandement
, & alla avec ces deux
Officiers à la Maiſon du Vizir.
Cara Mustapha qui les aperçeut
de ſa Chambre , prédit à ceux
qui estoient auprés de luy le ſujer
qui les amenoir. Ils luy propoſerentde
leur refuſer l'entrée , &
luy offrirent leur ſervice , qu'il
pourroit joindre pour ſa défenſe
à celuy de quatre mille Hommes
qui luy étoient dévoüez ; mais il
rejetta leur propoſition , & dit
qu'il eſtoit trop tard. Ainfi le
Janiſſaire Aga , le Chaoux Bachi,
& le Capigiler Kiayaſi , eſtant
entrez dans ſa Chambre fans
aucun empefchement , it leur
GALANT.
2:29
rendit les civilitez qu'ils luy firent
,& leur demanda ce qui les
faifoit venir. Le Janiſſaire Aga
prenant la parole , dit que Sa
Hauteſſe demandoit le dépoſt,
& il luy en montra l'Ordre par
écrit. En meſme temps le Vizir
ouvrit ſon ſein,& en tira le Sceau
du Grand - Seigneur , qu'il luy
préſenta avec reſpect, en demandant
s'il avoit ordre d'exiger autre
choſe de luy. On demanda
encore l'Etendart. Il le rendit de
meſme , & ayant demandé ſi on
ſouhaitoit quelque choſe davantage
, les trois Officiers ne luy
répondirent que par des pleurs,
en luy faiſant voir par écrit le
Bayurdi , ou Commandement ,
par lequel le Grand - Seigneur
demandoit ſa Teſte. Il ne s'en
épouvanta point , parce qu'il s'y
eſtoit déja préparé. Il demanda
K 6
230 MERCURE
ſeulement s'il ne luy ſeroit pas
permis de faire ſa Prière. Ces
Officiers luy répondirent qu'ils
n'avoient pas ordrede luy refuſer
cette confolation . Il ordonna à
ſes Gens de ſe retirer pour prier
avec moins de diſtraction ; &
aprés cette Prière qui fut affez
longue , ſes gens rentrerent.
Alors le Vizir tira un Papier de
fon fein qu'il donna au laniſſaire
Aga pour le rendre au Grand
Seigneur de qui il l'avoit reçeu.
Il s'afht enſuite fur le bord du
Sofadont il releva leTapis , afin
d'eſtre ſeulement ſur les planches
, & demanda que ce fuft
fon bourreau qui l'étranglaſt ; ce
qui luy fut accordé. Ayant mis
quelques momensà ſe diſpoſer,
il appella le Bourreau , & luy dic
qu'il ſe hâraft , & ne le fit point
danguir. Il ditauffi que leGrand
1
GALANT. 231
Seigneur ſe ſouviendroit de luy
aprés ſa mort. Le Bourreau luy
- ayant jetté le Cordon au Col , le
Vizir débaraſſa ſa Barbe du Cor.
don avec ſa main , & dit qu'il
n'étoit pas neceſſaire qu'on luy
rinſt les mains. Aprés qu'il fur
étranglé , le Bourreau luy coupa
la Teſte , & en ôta la peau
qu'il remplit de paille hachée
pour eftre mile dans une Boëte
&portée au Grand- Seigneur , à
qui elle fur préſentée dans Andrinople
le 7. Janvier , lors qu'il
retournoit de la Chaffe. Il dir en
la voyant , Eilik Iden Eilik Boulur.
C'eſt à dire , Qui bien fait , bien
trouve. Le Corps fut tiré horsde
Ja Chambre, & porté ſous un Pavillon
, pour eſtre vû de tout le
monde. En meſme remps on ſe
faifit de ſes principaux Officiers,
quifurent amenez à Andrinople
232 MERCURE
dans des Chariots. Entre-eux
eſtoient le Reis- Effendi , qui fut
pendu ; Mauro- Cordato ſon In
terprere , qui eſt encore dans les
Prifons de Conſtantinople , aprés
avoir eſté dépoüillé de ſon argent,
&de ſes Pierreries ; & Hallan
Aga , de Toulon , que le Grand-
Seigneur a fait établit Kiaya ou
Intendant des Enfans du Vizir ,
auſquels il a laiffé tout ce que
leur Pere avoit d'immubles . On
a trouvé dans les Tréſors de ce
Miniſtre dix à douze millions ,
tant en argent comptant qu'en
Pierreries , ce qui eſt beaucoup ,
ſi l'on examine les dépenſes prodigieuſes
qu'il faifoit en Préfens
au Grand- Seigneur ,& au Serrail ,
en Bâtimens , & en Curioſitez .
Ondit que cette d'époüille , avec
celle de quelques Officiers de ce
Vizir , & du Tefterdar , qu'on a
GALANT. 233
fait auſſy mourir , valent environ
quinze millions au Grand- Sei
gneur , qui a refusé d'en rien em.
ployer pour ſatisfaire à ce qui eſt
dû à la Milice , & pour lever
d'autres Gens, de guerre , ne
voulant pas meſme que l'on tire
d'argent de ſes autres Tréſors ,
& ordonnant qu'on remedie auxi
beſoins de l'Empire par d'autres
voyes. Cette avarice donne grand
lieu de murmurer parmy les
Turcs.Soliman Aga,qui avoit eſté
faitCaimacan, a eſté déclaré General
de l'Armée; & c'eſt le кіа
ler Aga ou Gardien des Sultanes,
qui ordõne de toutes les Affaires.
En quelque extrémité du
Monde que fe trouvent les François
, &quelque éloignez qu'ils
foientdetoute forte de ſecours ,
ils font toûjours en poffeffionde
fe ſignaler meſme parmy les
234
MERCURE
Nations les plus barbares. Apres
avoir pendant pluſieurs années
foûtenu la Guerre que les Iroquois
leur faiſoient , & à leurs
Alliez , dans le Canada, ils réduifirent
enfin cette fiere Nation à
leur demander la Paix , qui leur
fut accordée en 1665. Mr de la
Barre , Gouverneur , & Lieutenant
General pour le Roy
en la Nouvelle France , comprenant
combien la Paix ,
fur tout avec cette Nation , eſt
importante au bien de cette Co
lonie , & à l'avantage du Commerce
qui s'y fait , s'y appliqua
d'abord avec foin , & n'a rien
obmis dans la fuite deptout ce
qu'il a crû capabled'entretenir ce
Peuple féroce dans des ſentimens
pacifiques. Ce fut pour cela qu'il
convoqua l'année derniere une
Aſſemblée à Montreal , on fe
GALANT.
235
trouverent cinquante Ambaſſadeurs
Iroquois. Cette Députation,
plus celébre & plus nombreuſe
qu'aucune de cette nature
qu'on eult encore veuë , &
où le General ſe trouva , produiſit
ce qu'il en avoit eſperé.
Les préſens y furent reciproques,
&la conférence s'y paffa avec
une fatisfaction mutuelle. Mais
comme ces Gens- là ne tiennent
ordinairement leur parole qu'autant
qu'il leur plaît , iillss fforme
rentle deſſein d'y manquer, dans
l'eſpérance que nous ne fongerions
plus qu'à l'obſervation de la
nôtre , & que nous dormirions
en repos fur la foy du dernier
Traité. Ils s'imaginoient que
l'exactitude que nous y apporterions
de noſtre part , leur faciliteroit
le moyen de nous ſurprendre
en quelque endroit où nous
236 MERCURE
ſerions moins ſur nos gardes , &
où il ſeroit plus aifé de nous inſulter,
ſur tout aux parties les plus
éloignées de Québek , où eſt le
centre de noſtre Colonie. Deux
cens d'entre eux , armez de Fuzils
, & qui devoient eſtre ſuivis
immediatement de soo. de leur
Nation , prirent leur route vers
le Car des Ilinois , où ils pillérent
ſept ou huit Canots , conduits
par
par nos François , & chargez
Marchandises , d'où ils
vinrent en ſuite attaquer brufquement
un Réduit fitué fur la
Riviere Divine , à 600. lieuës de
Quében. Ils n'y croyoient trouver
que dix ou douze François commandez
par Monfieur le Chevalier
de Tonty ; mais Monfieur
de la Barrey avoit pourveu quelque
temps auparavant , en y envoyant
un ſecours de douze bra
de
GALAN T. 237
vesHommes ſous la conduitede
Monfieur le Chevalier de Beaugy,
auffitoſt qu'il eutavis dequelques
mouvemens de Iroquois ,
qui luy donnoient ſujet de ſedéfier
de leur ſincérité. Cette précaution
deMonfieur de la Barre
fut le ſalut de ce Réduit, éloigné
&preſque hors de portéed'eſtre
ſecouru. Les Iroquois en furent
repouffez trois fois en trois Affauts
diferens , avec perte de
plus de huitante Hommes de
leur Nations, n'y en ayant eu
qu'un de la noſtre legérement
bleffé en ces trois Attaques conſécutives.
Les Iroquois prirent en
fuite le party de ſe retirer hors
la portée du Fuzil de ce réduit,
&d'en conſtruire un à leur maniere
, pour leur ſervir comme
deBlocus , en attendant 500. des.
leurs qui les devoientjoindre in.
238 MERCURE
ceſſamment. Cependant Mef
fieurs de Tonty & de Beaugy
écrivirent parun Sauvage àM.de
la Duranbaye ancien Capitaine
du Regiment de Carignan-Salieres,
qui estoit en traite versces
quartiers- là, pour les prier de leur
amener le ſecours qu'il pourroit
d'Hommes & de Munitions , ce
qu'il fit auſſuoſt qu'il en ent avis,
&enmeſme temps il envoya leur
Lettre à Me de la Barre, afin qu'il
en profitalt , en faiſant avertir le
reſte de la Colonie de ſe tenir
fur fes gardes. Ce General ſça
chant par l'expérience que ſes
divers commademens dans l'une
& l'autre Amérique luy ont acquiſe
, qu'on a de grands avantages
fur ces fortes de Peuples
lors qu'on les prévient , & qu'on
ne leur donne pas le temps de fe
reconnoiſtre , réſolut auffitoft de
GALANT
239
i
les aller attaquer bruſquement
dans leur propre Païs avec l'élite
des Troupes & des Miliçes dont
il peut diſpoſer. Il n'a pas laiſſéde
dépeſcher un Baſtiment en France
pour demander du ſecours ,
& le Roy luy a accordé pour
cela 300 Hommes , qui n'attendent
que le vent pour partir de
Rochefort fur la Frégate l'Emerillon
; mais la diſpoſition avec
laquelle Monfieur de la Barre
mande que fon monde de ſuit en
cette Expédition qu'il commande
en perſonne , donne lieu de
croire que le ſecours qu'on luy
chvoye trouvera la choſe faite,
& ne ſervira qu'à tenir dans le
respect les Nations voisines.
le vousenvoye un ſecondAir,
qui eſt d'un de nos Illuftres en
Muſiqueme
240 MERCURE
AIR NOUVEAU.
TL n'est
L n'est point de
Que l'Amour
jour
Ne donne des alarmes
Aplus d'un coeur
Dont il est le vainqueur ;
Mais fans vos charmes,
Iris,je connois bien
Qu'iln'auroit půvaincre le mien.
Le vray Mot de l'Enigme du
dernier mois,eſtoit le Citron.Ceux)
qui l'ont expliqué font Meſſieurs
Grand- Pere; De Lhôpital, Lieutenant
au Grenier à Sel; Le Blōd;
Mademoiselle Champion; LeBon
Homme la Loy , de Lyon , Re
naud,du meſme Lieu;Le Lorrain,
de Paris La Lyonnoiſe, du Petit
Cloiſtre Sainte Oportune. En
Vers, la Belle à la Deviſe , Je brûle
GALANT.
241
:
d'amourpour un Infenfible; L'aimable
Brune à l'Anagramme , Fe
du
de
Brueu;
elle
arare,
a
Chine,& fur le Vin...
0
que
la
En voicy deux nouvelles. La
premiere eſt de Monfieur Carré,
de Vitré en Bretagne ; & l'autre
240 MERCURE
AIR NOUVEAU.
Qu'i
L
derni
qui l
Grar
c Lieu;Le Lorrain
,
La Lyonnoiſe
, du Petit Coiftre
Sainte Oportune
. En Vers, la Belle à la Deviſe , Je brûle
A
C
GALAN T.
241
d'amour pour un Infenfible;L'aimable
Brune à l'Anagramme , Je
commenceàtéter , de la Ruë du
Mail ; La ſpirituelle Maloüine,de
Vitré en Bretagne; La claire Brune
de la Porte , du meſme Lieu;
Michon Beauregard, ou la belle
Chanteuse , dela Ruëdela Harpe
; Sylvie , La Belle Nourriture,
&la Petite Aſſemblée du Havre
; Meſſieurs Avice, de Caën ,
Diéreville, du Pontleveſque, L.
Boucher ancien Curé de Nogent
le Roy ; Hordé, de Senlis ;
Carriere, de Vitré en Bretagne ;
Le Roux , Medecin du mesme
Lieu ; Gygés , & Alcidor , du
Havre. On a encore expliqué
cette Enigme ſur l'Orange de la
Chine, & fur leVin.
En voicy deux nouvelles. La
premiere eſt de Monfieur Carré,
de Vitré en Bretagne ; & l'autre
242
MERCURE
1
1
1
de Me de Corbieres , de la Rue
desBourdonnois. Madame Lambert
qui demeure à Perpignan ,
a deviné les Enigmes de Juillet ;
c'eſt une Dame qui a beaucoup
d'eſprit & de difcernement des
Matieres ſi judicieuſes & ſi ſatisfaiſantes,
que les plus honneſtes
Gens de la Province ſe font un
hõneur d'avoir fon approbation .
ENIGME.
Efors d'un Pere deuxfois nẻ,
Et d'une J Meredeuxfoisnée.
F'estois Prophete couronné
Car telle estoit ma destinée.
:
Mon Pere prophétise &la nuit ,&
lejour,
१
Etje prophétifois au temps de mon
enfance ,
Eſtant capable alors d'amour ,
9
Comme luy poſſedant une double
naiſſance
Mais admirez mon cruelfort ,
Comment
GALANT. 243
Commençant àprédire , on me vouë
àlamort ,
On mefait Eunuquefans cause .
L'on m'expose aux grandes ardeurs.
N'est- ce pas une étrange choſe ,
D'eſtre brûlépour des Pécheurs ?
AUTRE ENIGME.
Q
1
Voy que peu de monde m'ho
nore,
Je suis d'un affez grand ſecours.
Amoy les Mortels ont recours
Pour exprimercequ'on abhorre.
Ieſuis ce qu'on veut que jefois ,
Sec, humide, errant , immobile,
Docte, Ignorant , Maistre , &flervile
;
Ie gele, &brûle quelquefois .
Illuſtre dans mon origine ,
IeSuis longtemps avant Néron ......
Toute la Terre Sçait mon nom ,
Et voit qui je suis à ma mine.....
Juillet 1680. L
J
244
MERCURE
6
Il s'eſt fait une Courſe de Bague à
Verſailles. M. le Marquis d'Alincour,
Petit- Fils de M. le Maréchal Duc de
Villeroy,& Fils du Duc de ce nom, ya
remporté le Prix , que Monseigneur le
Dauphin luy diſputa fort longtemps.
M. le Duc d'Elbeuf a époufé en troifiémes
Noces Mademoiſellede Navailles
, Soeur de Madame la Marquiſe de
Rotelin, & Fille aînée de feu M.le Maréchal
Duc de Navailles . Les Maiſons
de ces illuſtres Perſonnes font ſi conmuës,
& je vous en ay parlé ſi ſouvent,
quec'eſt tout ce que je vous diray aujourd'huy
fur cet Article. Je vous entretiendray
le mois prochain de quelques
autres Mariages, & vous parleray
de la Tréve qui vient d'eſtre concluë
entre la France l'Empereur ,& le Roy
d'Eſpagne.Quant aux Affaires de Hongrie
, j'attendray la fin de la Campagne
, pour en faire dans une de mes
Lettres un Corps entier, quicontiendra
tout ce qui s'y ſera paſſé. Le recommen
ceray auſſi le mois prochain à vous entretenir
des modes nouvelles , dont j'a
vois ceffé de vous parler à caufe da
GALANT. 245
deüil . La permiſſion que le Roy a don.
née de porter de l'or & de l'argent , me
fournira de brillans Articles . Ie finis en
reffufcitant M.de Pradelle,dont je vous
aymandé la mort apres tous ceux qui
ſe meſlent d'écrire des Nouvelles. Je
fuis, Madame, voſtre &c .
Alaris ce 31. Aoust 168 :.
La Perſonne qui m'a fait l'honneur
de m'écrire de la Haye , doit me pardonner
, ſi l'accablement de la matiere
de ce mois- cy m'a fait diférer juſqu'au
Mercure prochain la Réponſe que je
luy dois .
Dans laHarangue de M. de S. Olon ,
par laquelle j'ay finy la Relation de
Génes,pag.3 18.lign.8 . aprés le mot de
genéreux , on a oublié de mettre , &du
plus clement. L'obſcurité que ces paroles
oubliées répandent dans cet endroit
de la Harangue de cet Envoyé , m'obligeà
vous les marquer. Le grand travail
de cette Relation de Génes , & de
l'Hiftoire du Siege de Luxembourg , a
eſté cauſe que les Mercure de ces moislàont
paru quelques jours plus - tard
que de coûtume , & que l'Extraordi
L 2
246 MERCURE
naire des trois mois qui devoit eſtre
donné le 15. Iuillet , ne s'eſt debité
qu'au commencement d'Aouſt. On
avertit le Public que ces Ouvrages luy
ſeront donnez à l'avenir dans les temps
accoûtumez .
FIN.
Bayerische
Stasisbibliothek
Mönchen
Qualité de la reconnaissance optique de caractères